Full text of "Études"
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ÉTUDES
RELIGIEUSES
PHILOSOPHIQUES, HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES
TOME LVIII
PARIS
IMPRIMERIE D. DUMOULIN ET G'«
5, RUE DES GRANDS- AUGUSTINS, 5
ÉTUDES
RELIGIEUSES
PHILOSOPHIQUES, HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES
REVUE MENSUÊ LLE
PUBLIEE PAR DES
Pères de la Oompagnie de Jésus
XXX'' ANNEE
TOME LVIII. — JANVIER-AVRIL 1893
PARIS
ANCIENNE MAISON RETAUX-BRAY
VICTOR RETAUX ET FILS, LIBRAIRES-ÉDITEURS
82, RUE BONAPARTE, 82
Tons droits de traduction et de reproduction réservés.
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NÉCROLOGIE
LE PÈRE CHARLES DANIEL
Le P. Charles Daniel, fondateur des Études, vient de mou-
rir à Paris, dans la nuit du 31 décembre au l*"" janvier, âgé
de soixante-quinze ans.
Né à Beauvais le 31 décembre 1818, il suivit avec succès
les cours de droit, et, reçu docteur, entra en 1841 dans la
Compagnie de Jésus. On l'appliqua d'abord à la formation lit-
téraire des jeunes religieux de l'Ordre : fonctions importantes
qui étendirent ses connaissances, mûrirent son talent d'écri-
vain, et le préparèrent ainsi à l'œuvre principale de sa vie.
En 1856, paraissaient pour la première fois les Etudes de
théologie , de philosophie et d^histoire , publiées par les
PP. Charles Daniel et Jean Gagarin., de la Compagnie de
Jésus, avec la collaboration de plusieurs autres Pères de la
m êm e Co mp agn ie .
Les deux auteurs qui avaient pris l'initiative de cette publi-
cation, disaient en tête de la préface :
« Le volume que nous présentons au public n'est qu'un
essai. Si notre dessein réussit, d'autres suivront à des inter-
valles plus ou moins rapprochés, et peu à peu notre recueil
embrassera l'ensemble des connaissances qui peuvent utile-
ment occuper un prêtre. »
De fait, les volumes suivirent régulièrement, les inter-
valles se rapprochèrent, et, succédant au recueil, une revue
mensuelle étendit bientôt le champ de ses travaux « à tout ce*
qui est vrai, beau, honnête ».
Malheureusement, si l'œuvre a vécu, les ouvriers du pre-
mier jour ont presque tous disparu. Le volume de 1856 por-
tait les signatures de six collaborateurs : aux PP. Hélot,
Gagarin, Godfroy, Tailhan, Daniel, un seul survit mainte-
nant, le P. Jean Marlinov, que nos lecteurs retrouvaient
naguère encore fidèle, après trente-six ans, à la revue où il fit
ses premières armes.
NECROLOGIE
Le P. Daniel, qui avait conçu et créé les Éludes, en resta
pendant longtemps le directeur et l'un des principaux rédac-
teurs. Autant et plus peut-être que personne, il contribua à
surmonter les premières ditticultés, et à préparer par d'heu-
reux débuts des succès toujours croissants. D'une intelli-
gence ouverte à tout, d'une érudition vaste et précise, d'un
goût sur et délicat, il sut mettre dans tout ce qu'il écrivit sur
les sujets les plus divers un fond solide et une forme
attrayante, dune pureté classique et d'une fraîcheur toute
moderne. Indépendamment de très nombreux articles de
théologie, de philosophie, de littérature, d'histoire, qu'il a
fait paraître dans les Études^ il laisse plusieurs ouvrages
d'un mérite et d'un intérêt durables.
Voici les principaux :
Des études classiques dans la société chrétienne (1853).
Histoire de la bienheureuse Marguerite-Marie^. .. . et des ori-
gines de la dévotion au Cœur de Jésus (1865).
Le Mariage chrétien et le Code Napoléon (1870).
Vie du P. Alexis Clerc, iun des martyrs de la Commune
(1876).
Les Jésuites instituteurs de la jeunesse française au dix-
septième et au dix-huitième siècle (1880).
Peu "de temps après cette dernière publication, la carrière
littéraire de l'auteur s'arrêta. Dieu le faisait entrer dans
celle du sacrifice, et il la lui choisissait telle par son âpreté
et son effrayante solitude qu'elle pût le conduire vite au
détachement le plus absolu des créatures et à l'amour le plus
pur du Créateur. Le P. Daniel était l'homme des relations
aimables, des conversations enjouées et instructives ; il fut
réduit, par une surdité bientôt complète et rebelle à tous les
secours artificiels, à ne plus entendre la voix humaine et à
ne converser qu'à l'aide de l'écriture. De plus, affligé d'une
cécité presque totale, il dut aussi déposer sa plume et se
séparer des livres, ses vieux amis. Ses dernières années
s'écoulèrent ainsi dans le silence et dans la nuit, alors que
ses facultés intellectuelles avaient conservé toute leur
vigueur. Il put dire cependant qu'il n'avait pas éprouvé un
moment d'ennui! C'est que, dans cette société de soi-même,
dans ces entretiens avec ses pensées, ses connaissances
1
NÉCROLOGIE 7
acquises, ses souvenirs, il trouvait de quoi remplir la lon-
gueur des jours et des années; c'est surtout que son âme de
religieux puisait dans la prière et dans l'abandon au bon
plaisir de Dieu, assez de force pour supporter cet ensevelis-
sement prématuré, et assez de joie intime pour chasser la
tristesse qui au dehors l'environnait de toute part.
Au soir du 31 décembre, il rappela avec bonne humeur au
frère qui le servait, que c'était l'anniversaire de sa naissance;
puis il se mit au lit à l'heure accoutumée. Le lendemain matin, •
au réveil de la communauté, ce même frère le trouva inanimé
et déjà presque glacé, mais dans l'attitude naturelle et avec
les traits calmes d'un homme qui a passé, sans s'en aperce-
voir, du sommeil à la mort.
Mort soudaine, mais prévue. Moins d'une semaine aupa-
ravant, il avait dit qu'il s'attendait à partir prochainement,
et il s'était préparé comme si le médecin lui avait compté
ses heures.
Tous les rédacteurs actuels des Études se sont fait un
devoir de lui témoigner à l'autel, par un tribut spécial de
suffrages, leurs regrets et leur reconnaissance. Ils invitent
les lecteurs de sa revue à lui accorder, eux aussi, un sou-
venir et une prière.
R. DE S.
LA FRANC -MAÇONNERIE
ET
LE GOUVERNEMENT DE LA FRANGE DEPUIS QUINZE ANS
Léon XllI a dit, dans son encyclique contre la franc-ma-
çonnerie : « Employant à la fois la ruse et l'audace, elle ( la
secte des francs-maçons) a envahi tous les rangs de la hié-
rarchie sociale, et commence à prendre dans les Etats mo-
dernes une puissance qui équivaut à la souveraineté. »
Ces paroles ont été écrites en 1884. Nous nous proposons
de démontrer dans cet article qu'elles ne sont malheureuse-
ment que trop vraies pour la France, et que, de fait, depuis
une quinzaine d'années surtout, la franc-maçonnerie y règne,
et, suivant le mot du Pape, y règne en maîtresse souveraine.
Les conclusions de notre article, on le pressent, seront
claires et précises : les catholiques français, dociles aux
recommandations du Saint-Père, feront trêve à toutes leurs
divisions politiques, et, comme le disait déjà Léon XIII dans
l'encyclique que nous venons de citer, ils s'uniront en une
ligue immense d'action et de prière : Bofii omnes amplissi-
mam quamdam coeant opus est agendi societatem et pre-
catidî\ pour atteindre un but d'un ordre supérieur qui
prime actuellement tout le reste ^ pour défendre de la ruine
les intérêts religieux et sociaux de la nation^ ou, en d'autres
termes, pour faire cesser en France le règne de la franc-
maçonnerie et chasser du Parlement, au moment opportun,
nos législateurs francs-maçons. Car ce serait évidemment
une utopie insensée de vouloir changer notre législation
maçonnique et antireligieuse (ce qui est absolument néces-
saire) en maintenant dans nos Chambres et au pouvoir des
législateurs sectaires. 11 faut, pour aboutir à quelque chose,
1. Encyclique I/umanum genus,\ers la fin.
LA FRANC -MAÇONNERIE 9
les remplacer par des catholiques, ou pour le moins par des
hommes de liberté non inféodés aux sectes.
I
Il est assez reçu maintenant, dans ce qu'on appelle les bons
journaux, de dénoncer les francs-maçons, leurs agissements,
leur puissance politique, leur influence dans les sphères
gouvernementales. C'est déjà un progrès sur le passé. Tou-
tefois, il se trouve encore un trop grand nombre d'honnêtes
gens et même de catholiques, assez éclairés d'ailleurs sur
d'autres questions, qui ne connaissent pas la puissance de la
franc-maçonnerie, qui n'y croient point, qui traitent d'exagé-
rés ceux qui la signalent. Ces catholiques ( nous en avons
entendu, et des plus marquants) vous diront tout bonne-
ment: « Il y a des hommes (à la tête desquels tout naturel-
lement se trouve Léon XIII) qui ont toujours un franc-
maçon sur le nez, comme ce brave Edgar Quinet — qu'on
va mettre au Panthéon — avait toujours un jésuite sur le
nez. »
Il est donc opportun de démontrer une bonne fois, et sé-
rieusement, combien sont vraies, pour la France du moins,
les paroles du Souverain Pontife que nous avons citées en
commençant '.
«
Nos preuves seront tirées principalement des témoignages
et des documents empruntés aux francs-maçons eux-mêmes,
à leurs livres, à leurs revues, aux comptes rendus secrets
de leurs loges.... Ces témoignages sont dans l'espèce plus
irrécusables et plus probants.
La franc-maçonnerie règne actuellement en France, et, de-
puis une quinzaine d'années surtout, y règne en maîtresse
souveraine.
.C'est là ce qu'il s'agit de démontrer.
D'abord les voix les plus autorisées du camp des catholi-
ques et du camp des francs-maçons le proclament.
1. Celui qui écrit ces lignes a publié jadis contre les francs-maçons un
petit opuscule que Léon XIII a approuvé et dont II a daigné dire : « Il faut
reproduire de toute manière ces enseignements ; il faut les répandre par
milliers. . . »
10 LA FRANC-ArAÇONNERIE
Citons seulement deux ou trois autorités catholiques plus
péremptoires.
Mgr Freppel, de vaillante mémoire, qui pendant si long-
temps a vu de près et connu parl'aitement tous nos gou-
vernants, dénonce en termes clairs et précis ce règne de la
franc-maçonnerie. « La lutte actuelle dépasse de beaucoup
les diverses formes de gouvernement; elle est entre le
christianisme et la franc-maçonnerie qui règne et qui gou-
verne, dont le programme a été appliqué point par point
depuis quinze ans ^. »
Mgr Tarchevéque d'Aix, si glorieusement condamné pour
son courageux langage, dit en moins de mots : Nous sommes^
non pas en république, mais en franc-maçonnerie . Ou en-
core: « La franc-maçonnerie, cette fille aînée de Satan, gou-
verne et commande ; mille fois aveugle volontairement qui ne
le voit'. )) Enfin, S. E. le cardinal-archevêque de Paris, dans
sa célèbre lettre à laquelle a adhéré tout l'épiscopat fran-
çais : « Au fond, la lutte a toujours été entre la France chré-
tienne qui défend la liberté de sa foi, et les sectes antichré-
tiennes personnifiées dans la franc-maçonnerie. Aujourd'hui
l'illusion n'est plus possible. »
Tous les hommes éminents du camp des catholiques
tiennent le môme langage que l'épiscopat.
Toutefois, il est plus décisif encore d'entendre les francs-
maçons avouer eux-mêmes leur toute-puissance actuelle
dans le gouvernement du pays. Cet aveu, sans doute, ils évi-
tent de le faire au grand jour de la publicité : ils sentent
trop la répulsion que soulèverait au sein de la masse popu-
laire l'idée d'ôtre gouvernée par des francs-maçons, des sec-
taires, des excommuniés; mais dans leurs loges, dans les
revues et journaux maçonniques, ils ne craignent pas de pro-
clamer leur puissance, de s'en réjouir, de s'en vanter. « II
faut que la franc- maçonnerie reste ce qu'elle doit être : la maî-
tresse, et non la servante des partis politiques ^... » — « Nous
avons organisé dans le sein du Parlement un véritable syn-
dicat de francs-maçons, pour obtenir des interventions extrô-
1. Allocution à son clergé, .tu premier de l'an 1891.
2. Lettre à .M. le ministre des cultes, 8 octobre 1891.
3. La licpubliquc maçonnique, IJU avril 1882.
ET Lli GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DEPUIS QUINZE ANS 11
mement efficaces auprès des pouvoirs publics i. » — « Nous
sommes deux cents francs-maçons à la Chambre, et notre
influence y est considérable, car si nous sommes aujourd'hui
les alliés les plus actifs de la République, nous sommes
aussi une société secrète aoissant secrètement -, »
(( Nous avons à répondre aux cris dirigés contre la
franc-maçonnerie, en démontrant qu'elle est digne d'être à
i'avant-garde du progrès, qu'elle est digne de diriger la Répu-
blique. On le dit., et c'est vrai^.
M. Andrieux, ancien préfet de police et ancien député,
jadis membre lui aussi du Grand-Orient, et connaissant par-
faitement le personnel maçonnique, écrivait en février 1889 :
« ... Aujourd'hui,°qu'est devenue la franc-maçonnerie? — Ses
chefs sont au pouvoir. »
Arrivés ainsi au pouvoir, les francs-maçons aspirent à tout
dominer. Entendez quel est leur idéal : « Il ne devrait rien
se produire en France sans qu'on y trouve l'action cachée,
l'action secrète de la maçonnerie... Si la maçonnerie veut
s'organiser, non sur le terrain des théories, mais sur le ter-
rain intellectuel qui nous préoccupe, je dis que dans dix ans
d'ici la maçonnerie aura emporté le morceau, el que personne
ne bougera plus en France en dehors de nous. » [Vifs applau-
dissements.) Ces paroles ont été prononcées par le F. • . Fer-
nand ^Maurice au grand Couvent maçonnique de septem-
bre 1890, où se trouvaient réunis les délégués des loges de
tous les départements de France*.
En applaudissant de semblables paroles, ce sont donc tous
les francs-maçons de France qui nous prophétisent que, si
on n'y met ordre, « dans dix ans d'ici, personne ne bougera
plus en France en dehors d'eux )>.
1. Journal officiel de la franc-maçonnerie, année 1888, p. 529.
2. M. Colfavru, député, président du Grand-Orient de France.
3. Paroles du F.*. Fontaines, président du grand Convcnt maçonnique
réuni à Paris en septembre 1891. [Bulletin du Grand-Orient de France,
p. 281.)
4. Bulletin du Grand-Orient de France, août-septembre 1890, p. 505,
LA FRANC -MAÇONNERIE
II
Ces tcmoiiifnaQfes et ces aveux des francs-macons, on le
comprend, sont déjà fort significatifs. Mais les faits prouvent
mieux encore roinnipotence actuelle de la secte dans le gou-
vernement du pays. Il en ressort avec la dernière évidence
que le gouvernement de la France est maçonnique et le de-
vient de plus en plus dans son personnel et dans ses actes.
Démontrons d'abord le maçonnisme de notre personnel
gouvernemental depuis une quinzaine d'années surtout.
Malgré le soin que prennent les francs-maçons de se ca-
cher aux regards des profanes et de se réunir en secret,
comme il convient à des malfaiteurs^, les noms d'un grand
nombre d'entre eux sont cependant connus. Ils ont été pu-
bliés dans des journaux, des revues, des comptes rendus
des loges, dans la Franc-Maçonnerie démasquée^ et spéciale-
ment dans le livre : la France maçonnique-.
A la lumière de ces révélations on arrive facilement à cons-
tater l'envahissement de toutes les sphères gouvernemen-
tales par les francs-maçons, et l'on peut, pour le prouver,
produire des faits matériels et donner des noms.
Sans parler de la grande Révolution, dont les francs-ma-
çons se vantent eux-mêmes d'avoir été les promoteurs et les
agents 3, le mouvement insurrectionnel du 4 septembre a eu
1. « EU ! mes frères, à quoi bon vous cacher si vous faites le bien ? »
Paroles du franc-maçon F. • . GolFin, dans son journal la Franc-Maçonne-
rie belge.
2. Il y a eu contre les noms publiés par la Franc- Maçonnerie démasquée
et par la France maçonnique quelques rares protestations, dont les auteurs
ont tenu compte. Nous ne donnons comme francs-maçons dans ce travail que
les personnages qui n'ont pas réclamé contre l'insertion de leur nom dans
les listes déjà livrées à la publicité, et souvent par les revues maçonniques
elles-mêmes. De plus, nous nous déclarons prêts à insérer ici môme les rec-
tifications que pourraient demander les intéressés, soit parce qu'ils auraient
récemment abandonne' la franc-maçonnerie à notre insu, soit pour quelque
autre motif.
3. « N'oublions pas une chose, MM.-. FF.'., c'est que la maçonnerie
a fait la Révolution de 1789. » [liullelin du Grand-Orient, août-septembre,
p. ÔOO. ) De fait, les francs-maçons avaient préparé la Révolution, et quand
elle cul lieu, on les retrouva sur les bancs de la Constituante, de la Légis-
KT LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DEPUIS QUINZE ANS 13
pour auteurs des francs-maçons ; sur onze membres du gou-
vernement provisoire, installé alors à Paris, dix appartien-
nent à la secte. Ce sont les FF. • . Arago, Crémieux, J. Favre,
J. Ferry, Gambetta, Garnier-Pagès, Glais-Bizoin, E. Picard,
Pelletan, Rochefort, J. Simon '. Ils auraient voulu dès lors res-
ter les maîtres; mais les élections de 1871 tournèrent contre
eux; l'Assemblée nationale, en immense majorité catholique
et conservatrice, enleva le pouvoir aux mains des loges. Celles
ci travaillèrent pendant neuf ans à le reconquérir, et y réus--
sirent malheureusement. La nomination du F. • . Jules
Grévy- à la présidence de la République marque l'avènement
définitif au pouvoir de la franc-maçonnerie. Dès lors, sous un
président franc-maçon la secte est maîtresse non seulement
au conseil municipal de Paris, depuis longtemps recruté
dans les loges de la capitale^, mais au ministère, à la Cham-
bre des députés et bientôt au Sénat. Les ministères chan-
gent et deviennent plus ou moins opportunistes ou radicaux,
mais la majorité du conseil des ministres reste toujours ma-
çonnique. Le ministère Waddington, le premier de M. Grévy,
compte, sur neuf ministres, six francs-maçons ; le ministère
de Freycinet, cinq sur neuf; le grand ministère Gambetta, huit
sur douze, etc., etc. Durant les dernières législatures et
actuellement, presque tous les sénateurs et députés de la
lative et de la Convention. « Les trois quarts de l'Assemblée nationale ap •
partenaient à la franc-maçonnerie, et je ne crois pas que l'on puisse citer un
seul conventionnel qui ne dût son mandat à sa qualité d'adepte. » {Révéla-
tions d'un Rose-Croix, p. 50.) Tous ceux qui ont voté la mort de Louis XVL
à commencer par Philippe-Egalité jusqu'au grand Carnot, étaient des francs-
maçons.
1. M. J. Simon, jadis franc-maçon très actif, ne fréquente plus les loges.
2. M. Grévy, bien que franc-maçon, ne resta pas membre actif des loges,
parce que, disent les mauvaises langues, il négligeait de payer sa cotisation
annuelle.
3. Le docteur Desprès a dit un jour, en plein conseil municipal de Paris :
« Je suis franc-Tnaçon et libre-penseur ; comme tous les autres membres ré-
publicains du conseil, je dois mon élection et mes succès dans la vie poli-
tique à la franc-maçonnerie. » Or, absolument aucun conseiller n'a eu même
l'idée de se récrier contre ces paroles. Il est donc bien et publiquement
avéré que la majorité des électeurs de la ville-lumière, si fiers cependant de
leur esprit et de leur indépendance, se laissent mener comme des moutons
par les loges maçonniques ,
14 T.A FRANC-MAÇONNERIE
gauche appartiennent à la secte et ont été élus par son in-
fluence'. c( Ce que je sais, disait naguère, à propos du procès
de l'archevêque d'Aix, un journal républicain, la Dépêche de
Toulouse, ce que je sais, c'est qu'il y a dans le Parlement
quatre cent cinquante francs-maçons. » Aussi ne s'étonnera-
t-on point que \e,9> présidents de l'une et de l'autre Chambre
soient toujours des francs-maçons publiquement connus
pour tels. M. Floquet, président de la Chambre des députés,
s'est vanté en pleine séance de sa qualité de franc-maçon 2.
Quant à M. Le Royer, qui semble personnifier en lui depuis
longtemps la présidence du Sénat, on sait qu'il est cet illus-
tre Vénérable^ qui reçut jadis, à la loge du Parfait Silence^
M. Andrieux, l'ancien préfet de police, de facétieuse mé-
moire ^. De plus à la Chambre et au Sénat, les vice-prési-
dents sont, suivant les années, ou trois sur quatre, ou tous
les quatre des francs-maçons*.
1. Cette influence s'est exercée de fait aux dernières élections législatives
par des moyens singulièrement efficaces. Le F. •. Rouvier, ancien ministre
vient de nous en faire la révélation à la séance de la Chambre du 20 décem-
bre 1892. Ayant été amené à la tribune pour présenter sa défense comme in-
culpé dans les affaires du Panama, M. Rouvier eut le front d'avouer qu'é-
tant alors ministre des finances, il se servit de l'argent du Panama pour
faire les élections de 1889. Quelques membres de la gauche l'ayant inter-
rompu, il ajouta : « Si ceux qui m'interrompent, si les députés actuels
avaient été défendus autrement qu'ils ne l'ont été, ils ne seraient pas sur
ces bancs et couvriraient les roules de l'exil. » C'est là un gi'os aveu lelevé
aussitôt par toute la presse, et qui justifierait à lui seul le nom de séance
historique qu'on a donné à la séance du 20 décembre. Après cela, la
Chambre actuelle des députés, qui a été élue en 1889, grâce à l'argent
du Panama, et qui va s'échouer en 1893 sur les boues du Panama, em-
pruntera au Panama le nom qu'elle gardera dans l'histoire.
2. Journal officiel, du samedi 12 décembre 1891.
3. Mémoires d'un préfet de police, par M, Andrieux. Le récit humoris-
tique de sa réception solennelle dans la fr. ■ .-maç. • ., par le F. • . Le Royer,
a fait le tour de la presse et a valu à M. Andrieux d'être excommunié par
les frère» Trois-Points, comme coupable d'avoir révélé les secrets de la
secte.
4. Chambre, bureau, 1891 : les quatre vice-présidents francs-maçons;
bureau, 1892 : trois sur quatre. Au Sénat : trois sur quatre, etc.
ET LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DEPUIS QULNZE ANS 15
III
Le Parlement étant actuellement maçonnique à ce point,
on pourrait déjà en conclure logiquement que le pouvoir
exécutif doit l'être aussi plus que jamais, j)uisque, d'après
le jeu même de nos institutions, c'est la majorité des Cham-
bres qui fait ou défait et présidents et ministres. Mais nous
avons de plus des données positives qui le démontrent.
Tout d'abord, M. Sadi Carnot, le chef de l'Etat, le président
de la République, non seulement n'a jamais protesté contre
l'insertion de son nom dans les listes de francs-maçons, mais,
bien plus, aime à s'entendre dire qu'il est de dynastie ma-
çonnique ; c'est là à ses yeux un honneur et un titre de gloire
dont il se sent « touché et reconnaissant » quand on le lui
rappelle. Voici, en effet, ce que je lis dans le Bulletin du
Grand-Orient de France^ journal officiel de la Fr. * . Mac. •. ' :
Travaux du Conseil de l'Ordre (maçonnique) ;
Séance du lundi il mai 1891 ;
Présidence du F. • . Thulié -, président.
Le président donne lecture de la correspondance, qui comprend :
5° Une pi. • . ^ du F. • . Doinel informant le Conseil de l'Ordre que le
7 mai, il a présenté ofliciellement à M. le Président de la République, au
cours des réceptions qu'il a faites à la préfecture du Loiret, les déléga-
tions des deux loges d'Orléans et de la loge de Blois.
Au moment où le F.- . Doinel a pénétré dans le salon d'honneur, en
tête des FF. • . délégués, les FF. • . Viger et Rabier, députés du Loiret,
se sont détachés du groupe présidentiel et se sont adjoints à la déléga-
tion dont les membres étaient revêtus de leurs insignes ( maçon-
niques).
Le F.'. Doinel a prononcé l'allocution suivante :
« Monsieur le Président delà République, j'ai la faveurdevous pré-
senter les Vénérables et les délégués des loges d'Orléans et de Blois, au
nom du Conseil de l'Ordre du Grand-Orient de France. Ils viennent
vous assurer de leur profond respect pour votre personne et de leur
dévouement inaltérable aux institutions républicaines. L'Ordre ( ma-
1. Numéro de mai 1891, p. 117 et 120.
2. M. Thulié eLait aussi à cette époque président du conseil municipal de
Paris ; cela se comprend, les loges régnant.
3. Une planche. Dans le jargon maçonnique cela signifie une lettre.
16 LA FRANC-MAÇONNERIE
çonnique i, cjui a toujours marché à l'avant-garde de la démocratie,
s'honore de compter parmi les siens votre grand aïeul. Il sait que dans
votre famille le jiatriotisnie et l'honneur sont héréditaires. »
Le Président de la République a répondu qu'il était touche et recon-
naissant des sentiments qui lui étaient exprimés, et qu'il remerciait la
franc-maçonnerie des services qu'elle avait rendus à la République et
à la liberté.
De fait, non seulement le grand Garnot fut franc-maçon,
comme les loges s'en glorifient, mais encore M. Hippolyte
Garnot, sénateur inamovible, mort il y a peu de temps. Ge
dernier fut initié en 1840 dans la loge les Amis incorrupti-
bles de Paris. Son lils, le président actuel de la République,
est inscrit lui aussi sur la liste des f. • . maç. • . de la France
maçonnique. La Vraie France de Lille donne même au sujet
du président ces détails circonstanciés : M. Sadi Garnot
figure parmi les notabilités maçonniques que le F, '. Mal-
vezin a placées dans son Annuaire des quatre obédiences
françaises, année 1885. On peut voir son nom, page 8, dans
les éphémérides du sixième mois maçonnique.
Il est donc tout naturel que !M. Garnot contresigne tou-
jours, sous sa très grave responsabilité, toutes les lois de
persécution religieuse forgées par les loges, et qu'il jette
régulièrement au panier les lettres de protestation que peu-
vent lui adresser à ce sujet les cardinaux et les évêques.
Un président franc-maçon, qui se glorifie môme d'être de
dynastie maçonnique, doit tout naturellement choisir ses
ministres au sein des loges. Bien plus, on le comprend, les
ministres de M. Garnot ne seront pas des francs-maçons
quelconques, mais les sectaires les plus marquants, les plus
actifs, et, suivant l'expression de M. Andrieux, les chefs de
la franc-maçonnerie.
Pour n'être pas trop long, parlons seulement des trois
derniers ministères du président actuel de la République.
Ministère de Freycinel (18 mars 1890). — Sur dix miniètres,
six au moins sont francs-maçons : le F. * . Gonstans, intérieur;
le F.-. Rouvier, finances; le F.*. Bourgeois, instruction
publique ; le F. * . Develle, agriculture ; le F. • . Jules Roche,
commerce; le F.'. Yves Guyot, travaux publics.
Ministère Loubet (28 février 1892). — Sur dix ministres, sept
ET LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DEPUIS QUINZE ANS 17
sont francs-maçons: le F. • . Rouvier, finances; le F.*. Ricard,
justice et cultes; le F. • . Bourgeois, instruction publique;
le F. • . Burdeau, marine; le F. • . Develle, agriculture; le
F. •. Roche, commerce; le F.'. Viette, travaux publics.
Ministère Ribot {^ décembre 1892). — Sur dix ministres, sept
sont francs-maçons : le F. • . Tirard, finances; le F.* . Bour-
geois, justice; le F.". Dupuy, instruction publique; le
F.-. Burdeau, marine; le F. • . Viette, travaux publics; le
F. • . Siegfried, commerce.
Il est à remarquer que dans ces différentes combinai-
sons les rares ministres qui ne sont pas inféodés aux loges,
ou sont des protestants comme MM. de Freycinet et Ribot,
ou pour le moins se montrent toujours, nous le verrons,
les très humbles serviteurs de la franc-maçonnerie.
Donnons maintenant quelques extraits du dossier maçon-
nique de ces ministres de M. Carnot.
Le ministère le plus important de tous, par lequel s'exerce
pour ainsi dire la souveraineté sur tout le pays, est celui de
l'intérieur. C'est pour cela sans doute que cette charge fut
dévolue à trois reprises différentes, et deux fois par le prési-
dent actuel, au F.". Ernest Constans, qui devint, durant
quelques années, le grand homme du gouvernement, en sa
qualité de sauveur de la République contre le boulangisme.
Or, M. Constans, qui reparaîtra peut-être sur la scène au
moment opportun, est un franc-maçon émérite des loges de
Toulouse, en grande estime parmi ses frères pour sa haine
effective contre l'Eglise catholique.
En septembre 1884, les délégués de toutes les loges de
France tenaient leur réunion annuelle à Paris, et il s'agis-
sait de nommer le président du grand Couvent du Grand-
Orient de France. Le F. • . Constans était candidat à la pré-
sidence. Avant l'élection, le F. • . Blatin, député, prononça
ces paroles significatives :
L'élection de ce frère qui a pris l'initiative de la lutte anticléricale
dans notre pays et de l'application des décrets, sera une bonne réponse
à l'encyclique papale*
1. L'encyclique Humaniim genus contre les francs-maçons.
LVIII. — 2
18 LA FRANC-MAÇONNERIE
Le F.". Ernest Constans fut en conséquence élu président
par 206 voix de ses frères en truelle, sur 240 votants, et il
répondit :
Le grand honneur que vous avez bien voulu me faire, mes FF.'.,
aurait pu se porter sur un plus digne, mais non pas sur un plus dévoué,
et, dans tous les cas, il ne tombe pas sur un maçon de récente origine.
( Applaudissements. ) J'ai reçu la lumière * à l'Or.* . de Toulouse, dans
la loge les Cœurs réunis... J'ai présidé cette loge pendant quelques
années... J'en fais partie depuis trente ans-...
Voilà donc les états de services maçonniques dont se glo-
rifie le F.'. Ernest Constans, et qui lui ont v-alu l'honneur de
gouverner la France si souvent et si longtemps.
Après le ministère de l'intérieur, celui qui influe le plus,
dans les Etats modernes, sur le présent et l'avenir d'une na-
tion, c'est le ministère de l'instruction publique.
A cause de l'importance fondamentale de l'éducation des
enfants, Weishaupt, le grand organisateur de la franc-
maçonnerie au siècle dernier, recommandait à ses adeptes
de s'en emparer à tout prix, En France, depuis 1880, la re-
commandation du juif allemand a été mise à exécution, plus
parfaitement que la secte n'aurait jamais osé le rêver jadis.
Dès lors, en eff'et, se trouvent placés à la tête de l'instruction
publique du pays les francs-maçons les plus sectaires et les
plus acharnés. C'est d'abord le F.*. Jules Ferry, membre de
laL.*. Alsace-Lorraine., O.*. de Paris, initié le. 9 juillet 1875
dans la L.'. la Clémente Amitie\ 0.*. de Paris. Il préludait
à ses fonctions de grand maître de l'Université en faisant
dans certains discours, et spécialement dans celui de sa ré-
ception maçonnique, profession publique d'impiété et de
haine violente contre l'Église. « A la science qui grandit,
disait-il, le mysticisme et le théologisme contemporains (c'est-
à-dire l'Eglise catholique) répondent par l'embrigadement
1. Remarquons en passant ce blasphème à peine voilé, qui est de la mon-
naie courante parmi les francs-maçons. Pour ces renégats, la lumière, ce
n'est point la foi chrétienne, admirabile lumen fidei, mais c'est leur grotesque
initialion .nux loges. Et dire que des catholiques français s'acharnent à hisser
au pouvoir par leurs votes des gens de celle sorte !
2. Journal officiel de la Mac. • . franc, • ., septembre 1884, p. 576,
ET LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DEPUIS QULNZE ANS 19
général de la sottise humaine'. » En récompense, le F. .Jules
Ferry fut nommé ministre de l'instruction publique dès
l'avènement au pouvoir du F.-. Jules Grévy, et la secte le
chargea de faire passer dans la législation française les
projets, depuis longtemps élaborés dans les loges, sur l'ins-
truction dite laïque, obligatoire et gratuite. Il se glorifie,
comme du grand œuvre de sa vie, d'avoir accompli cette
triste tâche. Le F.-. Jules Ferry fut le grand éducateur du
peuple français, de longues années et à diverses reprises.
Pendant la courte durée du grand ministère Gambetta,il fut
remplacé par le F.*. Paul Bert, dont la nomination à l'ins-
truction publique et aux cultes a fait scandale, tant était
brutale et notoire son hostilité à toute idée religieuse. Puis
le tour de M. Jules Ferry revint.
Ces derniers temps, le ministère de l'instruction publique
tomba aux mains du F.-. Léon Bourgeois, digne émule des
FF.-. Bert et Ferry. 11 renchérit même à certains points de
vue sur ses prédécesseurs. Ceux-ci avaient la pudeur, devant
la France encore chrétienne en immense majorité, de ne
pas afficher trop ouvertement leur titre de franc-maçon.
M. Bourgeois ne se croit plus tenu à de pareils ménage-
ments; il ne craint pas d'assister publiquement aux fêtes
maçonniques et de les présider, comme ministre et comme
franc-maçon, dans le local des loges du Grand-Orient, rue
Cadet.
Voici en effet ce que je lis au Bulletin Maçonnique^ or-
gane de la franc-maçonnerie universelle ^ :
La distribution des prix offerts aux élèves des cours gratuits com-
merciaux du Grand-Orient a eu lieu dans la salle des fêtes (rue Cadet),
sous la présidence du F. ' . Bourgeois, ministre de l'instruction publique.
Douze cents personnes assistaient à cette cérémonie. Aux côtés
du F. • . Bourgeois, sur l'estrade d'honneur, avaient pris place les
FF.". Thulié, président du Conseil de l'Ordre (maçonnique); Des-
mons, député ; Lagache, secrétaire général du Comité des cours ;
Georges Martin, sénateur; Mesureur, député; Viguier, président du
conseil général; Doumer, ancien député, chef du cabinet du F.' . Flo-
quet; Fernand Faure, ancien député, etc.
1. Discours de réception dans la loge la Clémente Amitié, 5 août 1875. —
Voir Monde maçonnique, numéro d août 1875.
2. Numéro de janvier 1891, p. 257.
20 L\ FRANC -MA'ÇONNERIE
Le F. ' . Tluilié a remercié le ministre de sa présence. Le F. • . Bour-
geois a répondu. Puis, après un discours du F. • . Desmons, député du
Gard, président du Comité des cours, les noms des lauréats ont été
proclamés.
Pendant la cérémonie, la musique militaire du ISi" de ligne a exécuté
plusieurs morceaux.
On voit, pour le dire en passant, que l'armée, à qui l'on
interdit sévèrement de participer en corps, même à la
moindre cérémonie religieuse, peut prêter à l'occasion son
concours très actif aux fêtes et aux cérémonies des loges.
Voilà donc, il est bon que vous le sachiez, électeurs et pa-
rents chrétiens, à quelles mains scandaleusement maçonni-
ques est livrée en France la direction suprême de l'édu-
cation nationale. Car il est évident que le F.-. Charles Dupuy,
notre nouveau ministre, franc-maçon zélé des loges de
Saint-Etienne, continuera à l'instruction publique les tra-
ditions de son prédécesseur le F.-. Léon Bourgeois.
Chose assez significative, le ministère des finances ^ depuis le
règne de M. Carnot, n'a jamais été dévolu qu'à des francs-
macons : au F.*. Rouvier, orateur en 1869 de la L. •. la Ré-
forme, O.*. de Marseille ; au F.*. Peytral, et, à trois reprises
différentes, au F.-. Tirard. Cette obstination à remettre la
fortune de la France en de pareilles mains se comprend
quand on connaît les liens intimes qui unissent la maçon-
nerie à la juiverie; mais l'augmentation progressive de la
dette publique et des impôts, les scandales du Panama*, etc.,
révèlent un peu quelles en sont les conséquences pour le
pays.
Nous devrions parler encore du F.*. Jules Roche, plu-
sieurs fois ministre du commerce, qui, après avoir renié la foi
et la piété de sa jeunesse, est devenu un des francs-maçons les
plus militants et les plus impies ^ ; — du F. • . Ricard, une des
1. « On a versé 1 milliard 400 millions ( pour le Panama). On n'a dépensé
que 400 millions pour les travaux. Un milliard a ainsi disparu. Il y a donc
des voleurs. » ( Cliambre des députes, séance du 15 décembre 1892, dis-
cours de M. R. Milchell.)
Nous constatons que les sénateurs, députés et anciens ministres, poursui-
vis jusqu'à présent ou compromis à propos du Panama, sont presque tous
des francs-maçons.
2. Voir \es Souvenirs d'un préfet de police, par M. Andricux.
ET LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DEPUIS QUINZE ANS 21
sommités maçonniques des loges de Rouen, qui fut choisi
pour être ministre des cultes, sans doute parce qu'il avait dit
naguère * : « Vous savez combien dans les campagnes le
prêtre est nuisant et dangereux; » — du F.*. Burdeau, un des
premiers francs-maçons qu'on ait osé préposer au ministère
de la marine, dans laquelle se trouvent encore tant d'élé-
ments honnêtes et religieux absolument antipathiques aux
influences de la secte.
Du moins nous est-il impossible de clore ce dossier ma-
çonnique des ministres de M. Garnot sans dire quelques
mots du F. • , Yves Guj^ot, ministre à difTérentes reprises des
travaux publics. La présence au pouvoir d'un pareil homme,
pendant plus de trois ans, fut, suivant l'expression d'un dé-
puté du Nord, une véritable insulte jetée à la face de la
France chrétienne. Voici en eff'et quelques-unes des amé-
nités écrites par cet énergumène, dans son ouvrage : Études
sur les doctrines sociales du christianisme :
Voltaire, Diderot, les encyclopédistes, avaient posé nettement la
question religieuse en prenant pour mot d'ordre : Ecrasons l'infâme...
Alors, la religion, c'est la folie!' — Parfaitement, du plus au moins. —
Le rôle du prêtre est de systématiser, d'entretenir et de surexciter cette
folie. — Tandis que nous élevons des hôpitaux pour guérir les fous,
que nous payons des médecins pour les soigner, devons-nous entrete-
nir des églises pour entretenir la folie, payer des prêtres dont la seule
fonction est de l'exciter et de l'exploiter ?
Ces paroles se passent de commentaire; mais elles mon-
trent pour quelle raison, tout à fait péremptoire, le F. • . Yves
Guyot a toujours été partisan de la suppression du budget des
cultes. Quand il s'agira de mettre la mesure à exécution, ce
franc-maçon idéal sera sans aucun doute nommé ministre
des cultes.
Il ne nous faut cependant rien exagérer; nos gouvernants
ne sont pas francs-maçons absolument tous ; il y a des ex-
ceptions : M. Loubet, par exemple, M. Ribot-, et même le
très illustre M. de Freycinet, qui depuis 1880 fut presque
toujours ministre, trois fois président du conseil, etc. Les
1. Discours du 26 novembre 1888.
2. Les noms de MM. Loubet et Ribot ne se trouvent pas sur les listes
maçonniques qui sont entre nos mains.
22 LA FRANC-MAÇONNERIE
loges, comme le rapportent plusieurs journaux, ont sollicité
ce dernier de vouloir bien se faire initier, mais elles n'ont
pas insisté. Elles nont pas jugé que l'initiation formelle fût
vraiment nécessaire, M. de Frejxinet, ce protestant libre-
penseur, s'étant toujours montré très docile, plus docile
même qu'un initié, à toutes les injonctions de la maçon-
nerie. C'est lui, en effet, qui a exécuté les décrets contre
les Jésuites; qui, la mort dans l'âme, a fait expulser de
leurs demeures, par la force brutale, ces religieux, victimes
de la haine maçonnique ; c'est lui qui, poussé par les loges,
a plus récemment poursuivi l'archevêque d'Aix, qui main-
tient et presse, à l'occasion, l'exécution de toutes les lois
persécutrices, et qui fera n'importe quelle autre mauvaise
besogne contre les catholiques, tout en se disant ami de
la liberté, ami de la conciliation, ami de la paix. La ma-
çonnerie serait bien exigeante de désirer plus et mieux.
Les autres ministres non francs-macons se trouvent dans
les mêmes dispositions de docilité et de souplesse que M. de
Freycinet, et savent le montrer quand ils le croient utile.
C'est ce que fit M, Fallières, ministre de la justice et des
cultes, dans la séance de la Chambre des députés du 11 dé-
cembre 1891, lors de la discussion sur les menées cléricales.
Certain député de la droite ayant paru incidemment accuser
M. Fallières d'être franc-maçon, celui-ci, loin de rejeter ce
titre comme une injure, ce qui en notre temps de règne
maçonnique eût été par trop compromettant pour un mi-
nistre, regarda comme un devoir de répondre : Je n ai pas
V honneur d^ être franc-maçon^, ^ons avons donc assisté à
ce spectacle édifiant qu'en notre France chrétienne, le mi-
nistre même des cultes, celui qui a une certaine autorité
sur l'Eglise, celui qui régentait les évêques avec la hauteur
que l'on sait, exigeant d'eux respect et obéissance, le minis-
tre des cultes n'a pas craint de proclamer en pleine Chambre,
en face de tout le pays, que c'est un honneur d'être franc-
maçon, un honneur d'être excommunié, renégat de la foi,
ennemi de l'Eglise, un honneur d'être membre de ce que
LéonXIll appelle l'armée de Satan!... Et, commeconclusion
1. Journal officiel du 12 décembre 1891, compte rendu des débats de la
Chambre, p. 2577, deuxième colonne.
ET LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DEPUIS QUINZE ANS 23
pratique sans doute, que c'est pour lui un honneur et un
devoir d'obéir aux ordres de la secte, comme il venait de le
faire en poursuivant Tarchevèque d'Aix^.
Voilà où nous en sommes et à quel point les rares minis-
tres « qui n'ont pas l'honneur d'être francs-maçons » se
montrent les très humbles serviteurs des loges.
11 va sans dire qu'avec un Parlement maçonnique, avec un
pouvoir central et des ministères maçonniques, toutes les
autres administrations du pays sont encombrées de juifs ^ et
de franc-maçons. Oser paraître catholique pratiquant est une
cause d'exclusion des charges publiques, tandis que renier
ses croyances et montrer patte maçonnique devient partout
un titre aux faveurs et à l'avancement.
1. Aveu de la Dépêche, journal républicain de Toulouse.
2. « Nous avons à Belfort, écrivait l'année dernière un journal de cette
ville, un trésorier-payeur général juif; un receveur d'enregistrement juif;
un médecin, chef de l'hôpital militaire, juif; un colonel d'artillerie juif; un
instituteur juif ;.. . le sieur Ardisson, notre ancien préfet, était juif. Ajou-
tons qu'un magistrat juif brigue la succession du président de notre tribu-
nal ; qu'un général juif (Lévy) est désigné pour remplacer le gouverneur de
Belfort, et que le nouveau commissaire de police, Gerschell, est aussi juif. »
Si au lieu de dire juif nous mettons juif ou franc-maçon, n'est-ce pas
l'histoire de tous nos départements ?
Certains journaux ont affirmé qu'il y avait en France trente à quarante
préfets juifs. Il ne nous est pas possible de contrôler cette assertion. Mais
nous pouvons affirmer qu'il y a pour le moins une soixantaine de préfets
francs-maçons . Car, en nous servant des listes maçonniques que nous avons
sous la main, — listes nécessairement incomplètes, — nous en avons compté
cinquante-trois qui sont certainement membres des loges. Si on faisait le
même travail sur les tribunaux, les recettes et les autres services, on arri-
verait sans doute à des résultats semblables. On peut donc dire que les
25 000 francs-maçons français — ils ne sont pas plus — ont envahi les
charges et les administrations publiques, proportionnellement^ comme s'ils
étaient au moins vingt-cinq millions ; tandis que nous autres catholiques, qui
sommes trente-huit millions, nous n'avons des nôtres dans les hautes admi-
nistrations, guère plus, proportionnellement, que si nous étions seulement
trente-huit mille catholiques français. C'est, on le voit, une manière origi-
nale de mettre en pratique le grand principe moderne du gouvernement du
pays par le pays.
LA FRANC-MAÇONiNERIE
IV
Reste à voir maintenant comment la franc-maçonnerie est
arrivée à s'emparer ainsi du gouvernement de la France,
comment elle continue toujours à le dominer et à lui faire
exécuter point par point tout ce qui lui plaît.
Ce que nous allons dire est instructif pour les catholiques,
à plus d'un point de vue.
Pour atteindre leur but, les francs-maçons se sont tout
d'abord, et depuis longtemps, organisés en une vaste associa-
tion enlaçant dans son réseau tout le pays et soumise à une
direction centrale.
Donnons une idée de cette organisation. Il y a en France
plusieurs rites de francs-maçons: le rite de Mi s rai m (500 ma-
çons), le rite écossais dissident (2 000 maçons), le rite écos-
sais ancien accepte (6 000 maçons), et le rite français du
Grand-Orient de Paris (18 000 maçons) ^ Comme ce dernier
possède de fait l'influence principale et la direction décisive
dans la franc-maçonnerie de France, c'est de lui surtout
qu'il y a lieu de parler. Voici en peu de mots les rouages
essentiels de son organisation, d'après le texte officiel
de sa constitution votée par le convent de 1884, et les
renseignements que nous fournit le Bulletin du Grand-
Orient.
Le Grand-Orient de France, c'est-à-dire la fédération ma-
çonnique du rite français, compte actuellement 302 loges,
tant en France que dans les colonies. Presque toutes les
villes de France possèdent une ou plusieurs loges. Paris en
compte 54 du seul rite français (plus de 90 en tout); Bor-
deaux, 13; Lyon, 8; Marseille, 5; Rouen, 5; Toulouse, 5;
Saint-Etienne, 2, etc. Chacune de ces loges se compose en
moyenne de 60 à 100 membres, avec ses officiers élus, son ad-
ministration, son budget. Elle se réunit à jours fixes, ordi-
nairement deux fois, ou pour le moins une fois par mois
(art. 101 de la Constitution). Chaque maçon paye une cotisa-
tion annuelle qui ne peut être moindre de 18 francs '-, sans
1. Dernier chiffre exact, 17 259.
2. Art. 259.
ET Lli GOUVERNEMENT DE L.V FRANCE DEPUIS QUINZE ANS 25
compter les dépenses accessoires : la quête de chaque séance,
les frais d'initiation (quelques centaines de francs), etc.
Toutes les loges, véritables foyers d'action politique et
antireligieuse dans toutes les parties de la France, sont
reliées entre elles, et soumises pour leur installation et leur
fonctionnement au pouvoir central de Paris, rue Cadet. Ce
pouvoir central n'est autre que ce que les constitutions ap-
pellent le Conseil de VOrdre^ composé de 33 membres élus
par l'assemblée générale (dont nous parlerons tout à l'heure)'
et renouvelable par tiers chaque année. Le Conseil de l'Ordre,
dont le président est pour le moment le F.". Doumer, dé-
puté, constitue le pouvoir exécutif et permanent de la ma-
çonnerie. Il a son organe olliciel : le Bulletin du Grand-
Orient^ envoyé régulièrement à chaque loge et destiné aux
seuls maçons. L'administration centrale, outre ses autres
recettes pour titres maçonniques , cotisations des ate-
liers, etc., prélève un impôt de 4 fr. 50 sur chaque franc-
maçon. Son budget est discuté et voté annuellement par le
couvent.
Chaque année, au mois de septembre, a lieu ce que l'on
peut appeler la session du parlement maçonnique, où se dé-
cident de nos jours, en premier et dernier ressort, les des-
tinées de la France.
Le parlement ou couvent maçonnique se compose des
33 membres du Conseil de l'Ordre et de tous les délégués des
loges de la fédération '. Il exerce le pouvoir constituant et
législatif de la franc-maçonnerie^. Chaque loge envoie à l'as-
semblée générale un représentant élu au scrutin secret. Ce
représentant va y prendre le mot d'ordre pour communiquer
ensuite à ses frères, à sa commune, à son département, l'im-
pulsion et la direction reçues du pouvoir central. La franc-
maçonnerie a aussi son organisation judiciaire, ses jurys
maçonniques, sa chambre de cassation, etc.
La description que nous venons de faire du gouvernement
maçonnique, véritable Etat dans l'Etat, soulève tout naturel-
lement une question incidente d'un grand intérêt.
L'association franc-maçonne ainsi constituée avec son but
1. Art. 25 de la constitution.
2. Art. 31.
26 LA FRANC-MAÇONNERIE
connu, possédant et administrant son budget commun, ayant
à jour lixe ses réunions d'associés, parfois fort nombreux,
et se ramifiant hiérarchiquement par tout le pays, cette asso-
ciation est-elle^ oui ou nou^ en contravention avec les lois
existantes en France ?
Oui, elle est une violation flagrante et continue de l'ar-
ticle 291 du code pénal et de la loi du 10 avril 1834 sur les
associations.
En efTet, en 1834, dans les discussions de cette dernière
loi ' qui précise et aggrave les prohibitions du code pénal,
M. Guizot et les autres ministres déclarèrent formellement
qu'en proposant la loi aux Chambres ils ne voulaient que
combattre et empocher les associations politico-révolution-
naires « organisées et armées pour la guerre qu'elles ont
déclarée au gouvernement de l'Etat ^ ». Ce sont ces associa-
tions-là qui tombent directement sous le coup de la loi, et
c'est afin d'empêcher les associations politico-révolution-
naires de se former sous le couvert d'une autre dénomina-
tion, que « nulle associiation de plus de vingt personnes (non
domiciliées dans la même maison) se réunissant à certains
jours marqués pour s'occuper d'objets religieux, littéraires,
politiques ou autres, ne pourra se former qu'avec l'agré-
ment du gouvernement, etc. (art. 291 du code pénal et loi
de 1834). «C'est là, disait M. Guizot^, l'unique motif de la
généralité de l'article ; il ne s'adresse évidemment ni aux
associations littéraires ni aux sociétés scientifiques, mais il
ne veut pas que les noms servent de masque pour éluder la
loi et rendre aux associations politiques une existence que
la loi veut éteindre. » Le garde des sceaux ajoutait encore :
« S'agit-il de réunions qui ont seulement pour but le culte
à rendre à la divinité et l'exercice de ce culte, la loi n'est pas
applicable, nous le déclarons de la manière la plus formelle. »
Le législateur de 1834 ne veut donc atteindre, même
sous les masques o elles pourraient se cacher, que les asso-
ciations politico-révolutionnaires. Or, la franc-maçonnerie a
1. Nous n'avons pas à juger celte loi pour le moment, mais nous lu pre-
nons comme un fait.
2. Moniteur du 9 avril 1834.
3. Moniteur du 22 mars 1834, deuxième supplément.
ET LE GOUVERNEMENT DR LA FRANGE DEl'UIS QUINZE ANS 27
toujours été, et se vante môme maintenant d'être une asso-
ciation politico-révolutionnaire : ses membres se réunissent
au nombre de plus de vingt personnes à des jours marqués,
ils sont reliés entre eux dans tout le pays, etc. ; donc ils tom-
bent directement sous le coup du code pénal et de la loi de
1834, loi existante qu'aucune législation postérieure n'a en-
core abolie. Aussi voyons-nous, après 1834, de nombreux
procès intentés par le ministère public aux associations révo-
lutionnaires, entre autres à la société maçonnique des Droits
de Vhomme^ qui fut condamnée. Le gouvernement n'avait
que trop raison de faire ces poursuites, et il n'eut, pour sa
défense personnelle, qu'un seul tort, celui de ne pas appli-
quer assez vigoureusement sa loi contre les francs-maçons.
Car ce fut la franc-maçonnerie — elle s'en glorifie maintenant
— qui le renversa en 1848 : les héros de février 1848, comme
ceux de juillet 1830, étaient tous des francs-maçons pré-
parés à leurs exploits dans les loges.
Les lois françaises demeurant ce qu'elles sont, l'associa-
tion maçonnique reste-t-elle toujours illégale et ne pour-
rait-elle pas être autorisée par le gouvernement?
Elle est illégale toujours et ne peut même pas être légiti-
mement autorisée. Car les associations politico-révolution-
naires étant précisément, directement et uniquement prohi-
bées par la législation existante, nul gouvernement ne peut
autoriser une violation flagrante de la loi, comme il ne peut
autoriser le vol, aussi longtemps que le socialisme triom-
phant n'aura pas abrogé les lois qui condamnent le vol.
Puisqu'il en est ainsi, il y a, on le comprend, quelque
chose de spécialement révoltant dans la persécution des
francs-maçons contre les associations religieuses. Violateurs
eux-mêmes, d'une façon impudente, de la loi de 1834, faite
contre eux, ils s'en sont servis dans leurs décrets de 1880
contre les religieux, auxquels le législateur de 1834 la dé-
clarait formellement non applicable.
Après cette digression, revenons à notre sujet:
La franc-maçonnerie ayant ainsi, quoique illégalement,
établi partout ses loges comme autant de centres révolu-
tionnaires reliés entre eux et enlaçant tout le pays dans une
organisation formidable, exerce, tout en la dissimulant plus
28 LA FRANC-MAÇONNERIE
OU moins suivant les circonstances, une action politique et
antireligieuse toute-puissante dans chacune des sphères
gouvernementales.
Autrefois, sous la royauté et sous l'empire, elle se don-
nait comme une simple société de bienfaisance, et elle
montrait, écrite dans ses statuts, la défense expresse de
s'occuper dans les loges de politique et de religion.
Maintenant, elle a jeté le masque et se moque agréable-
ment des niais qui croyaient à ses dires d'autrefois. Ecoutez
ces paroles du F. • . Gonnard au banquet final du grand
Gonvent de Paris (18 septembre 1886) :
La franc-maçonnerie ne fait que de la politique, et s'il fut un mo-
ment, non pas de règle, mais de formalisme, de déclarer que la maçon-
nerie ne s'occupait ni de religion ni de |)olitique, c'était sous l'impres-
sion des lois et de la police que nous étions obligés de dissimuler ce
que nous avons mission de faire et de faire uniquement. Aussi nos insti-
tutions ])ubliques sont-elles aujourd'hui, d'une façon toute naturelle,
entre les mains des francs-maçons de France '.
Puisqu'il en est ainsi, on comprend facilement la décision
prise par la Grande Loge Symbolique écossaise. A la séance
plénière du 12 avril 1884, la commission d'initiative, prési-
dée par le F. • . Mesureur, député de Paris, ayant proposé
« de supprimer comme inutile le paragraphe de la constitu-
tion par lequel la Grande Loge s'interdit toute discussion
politique », la proposition fut adoptée à l'unanimité^.
Déjà en 1881 (14 septembre), le F. • . Bélat, maire de Va-
lence, avait proclamé officiellement, au grand Gonvent du
Grand-Orient de France : « Il est exact de dire que la franc-
maçonnerie est une institution politique, et c'est son honneur
que de mériter une pareille qualification^. » On pourrait
multiplier les aveux actuels de ce genre. Le caractère essen-
tiellement politique de la franc-maçonnerie ne peut donc
plus faire de doute pour personne.
Gomment la secte exerce-l-elle cette action politique
qu'elle niait hypocritement jadis, et dont elle se fait un hon-
neur maintenant?
1. Journal officiel de la Maçonnerie française, année 1886, p. 545.
2. Bulletin de la Grande Loge Syml)olique Ecossaise, vol. VII, p. 35.
3. Journal officiel de la Maçonnerie française, année 1881, p. 15.
ET LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DEPUIS QULNZE ANS 29
Elle l'exerce d'abord et avant tout par les élections. Les
francs-maçons savent parfaitement que celui qui est maître
des élections est maître du pays; en hommes pratiques, ils
ont donc les élections pour objectif principal. Aussi chaque
loge n'est-elle en réalité qu'un comité électoral permanent^,
destiné à faire entrer dans les différents corps électifs le
plus possible de francs-maçons ou d'amis des francs-maçons.
Le Grand-Orient de Belgique traçait bien et en peu de
mots, dès 1855, la marche à suivre dans les loges, pour
toutes les élections politiques :
1° Un candidat maçon sera d'abord proposé par la loge dans le ressort
de laquelle se fera l'élection, à l'adoption du Grand Orient, pour être
ensuite imposé aux Frères de fobédience ; 2° Dans l'élection, qu'elle
soit nationale, provinciale ou communale, l'agrément du Grand-Orient
sera également nécessaire, également réservé ; 3" Chaque maçon jurera
d'employer toute son influence pour faire réussir la candidature adop-
tée; 4° L'élu de la maçonnerie sera tenu de faire en loge une profes-
sion de foi dont acte sera dressé ; 5" Il sera invité à recourir aux lu-
mières de cette loge ou du Grand-Orient dans les occurrences graves
qui peuvent se présenter pendant la durée de son mandat; 6° L'inexé-
cution de ses engagements l'expose à des peines sévères et même à
l'exclusion de l'Ordre maçonnique'.
Tout récemment (en 1889), dans la Côte-d'Or, un franc-
maçon, — et des plus marquants cependant, le F.". Colfa-
vru, — ayant manqué aux prescriptions que je viens de
rapporter, et s'étant permis d'attaquer dans une réunion
électorale le candidat soutenu par les loges de Dijon et de
Beaune, celles-ci portèrent plainte contre ce scandale maçon-
nique devant le Conseil de l'Ordre à Paris, et elles obtinrent
justice : le F. • . délinquant fut sévèrement puni et con-
damné ^.
Voici maintenant comment ces instructions sont mises
1. D.Tns presque toutes les villes de France, le comité électoral républicain
— opportuniste ou radical — n'est qu'une doublure de la loge maçonnique;
la loge se couvre extérieurement de ce nom et de ce masque pour tromper
les honnêtes gens qu'une déclaration ouverte de maçonnismc pourrait
rebuter.
?. Arrêté du Grand Maître Verhaegen du 5 janvier 1855, énonçant les
décisions prises par le Grand-Orient.
3. Bulletin du Grand-Orient de France, août-septembre 1890, p. 271 et 328.
30 LA FRANC- MAÇONNERIE
en praliquo et comment, en les suivant, les francs-maçons
savent s'y prendre pour brasser Les élections et se rendre
maître du suffrage universel.
La date des élections, secrète pour le bon peuple, est
indiquée à l'avance aux francs-maçons par leurs compères
du gouvernement. Les loges peuvent dès lors se réunir
pour s'entendre et choisir leurs candidats. Lorsque la date
des élections est annoncée ofliciellement, on provoque au
plus tôt une ou plusieurs réunions publiques du corps élec-
toral. Dans une de ces réunions se trouvent, je suppose,
douze cents électeurs, et au milieu d'eux, disséminés un
peu partout, cinquante ou soixante individus qui se con-
naissent mais qui ne paraissent avoir aucun rapport entre
eux. Seulement ils ont reçu le mot d'ordre; c'est par eux
que le candidat doit être imposé. Toute la salle, sans y
prendre garde, subit leur influence, et, avec plus ou
moins de tirage, le candidat est acclamé. C'est ce qu'on ap-
pelle la carte forcée. Le futur élu s'est bien gardé de se
donner comme franc-maçon et a même protesté , suivant
les circonstances, de son respect pour la religion et la li-
berté.
Le lendemain, au nom de la fameuse discipline républi-
caine, c'est-à-dire en ce cas de la discipline maçonnique,
on persuade aux autres électeurs qu'ils doivent s'incliner
devant le choix de la réunion ou du congrès, et le tour est
joué.
Ces manœuvres électorales ne réussissent que trop ;
grâce à elles se produit depuis des années cette duperie
colossale d'une nation, en immense majorité chrétienne et
catholique, nommant un parlement de libres-penseurs et
de francs-maçons qui prennent à tâche de détruire la reli-
gion et l'Église.
Après coup, les élus ne se gênent pas pour dire qu'ils
doivent leur élection à la franc-maçonnerie, et celle-ci,
quand elle le juge utile, prend part ouvertement à la lutte
électorale, comme elle le fit en France au temps du boulan-
gisme, et, en Italie, aux dernières élections générales'.
1. Le F. ■ . Lcmrui, grand maître de la franc-maçonnerie italienne, écrivit
avant les élections une lettre-circulaire à toutes les loges du pays, leurpro-
ET LE GOUVERNEMENT DE LA FRANGE DEPUIS QUINZE ANS 31
Une fois maîtresse, au moyen des élections, du pouvoir
suprême, comment s'y prend la franc-maçonnerie pour faire
exécuter par lui tous ses différents projets ?
Voici la marche ordinaire suivie par la secte : la loi ou la
mesure irréligieuse qu'il s'agit d'imposer au pays est
d'abord discutée et mûrie dans les loges. Ainsi nous l'ap-
prennent les francs-maçons eux-mêmes. « C'est dans son
sein (de la franc-maçonnerie) que s'élaborent la plupart des
grandes réformes sociales : l'instruction laïque et obliga-
toire a été étudiée, préparée et pour ainsi dire décrétée dans"
les loges, il y a bien des années, et c'est ce qui a rendu pos-
sible qu'elle fût votée par la Chambre i. »
Puis, au moment opportun, le ministre ou le député franc-
maçon qui en a reçu la mission propose la loi au Parlement;
les journaux de la secte y préparent l'opinion, et, s'il s'agit
d'une question plus importante, organisent un vaste pétition-
nement par l'intermédiaire de toutes les loges. Dès lors, la
discussion aux Chambres n'est plus que pour la galerie, et,
décidée d'avance, la majorité maçonnique vote toujours,
quoi qu'on dise à la tribune, suivant le mot d'ordre reçu du
Grand-Orient. S'il arrive que les mesures proposées sont
trop iniques et trop violentes pour être acceptées du premier
coup, on s'y prend à différentes reprises; peu à peu le public
s'accoutume aux énormités qui le révoltaient d'abord et
finit par les laisser passer. Voilà l'histoire de chacune des
lois les plus attentatoires à toutes nos libertés.
C'est donc le Grand-Orient de la rue Cadet qui gouverne
la France et impose ses volontés à nos ministres?
Oui, il en est ainsi depuis 1880; mais jamais celte main-
mise de la maçonnerie sur le gouvernement ne s'était en-
core formulée aussi cyniquement qu'aux derniers convents
maçonniques de septembre 1891 et 1892.
Entendez la motion fort instructive qui y fut votée à l'una-
nimité moins trois voix, en 1891.
Le Convent maçonnique invite le Conseil de l'Ordre à convoquer à
l'hôtel du Grand-Orient, chaque fois que cela lui paraîtra nécessaire,
mettant qu'elles feraient entrer dans la Chambre par leurs efforts quatre
cents francs-maçons.
1. Paroles du franc-maçon F. ■ . Lepelletier, dans le Mot d'Ordre, mai 1885.
32 LA FRANC-MAÇONNERIE
tous les membres du Parlement qui appartiennent à l'Ordre (maçon-
nique ), a(in de leur communiquer lès vœux exprimés par la généralité
des maçons, ainsi que V orientation politique de la Fédération ( maçon-
nique ).
Après chacune de ces réunions, le Bulletin publiera la liste de ceux
qui se seront rendus à la convocation du Conseil de l'Ordre, celle de
ceux qui se seront excusés, celle de ceux qui auront laissé l'invitation
sans réponse.
Ces communications officielles du Grand-Orient, ainsi que les échan-
ges de vues qui les suivront, devront être faites dans un de nos tem-
ples, sous la forme maçonnique;... le Conseil de l'Ordre dirigeant les
travaux.
Après cela, on indique ce qu'on devra, « dans la prochaine
réunion de cette nature »,... « exiger du gouvernement ».
Les francs-maçons veulent entre autres choses une lutte
plus accentuée contre le cléricalisme, et notamment « la sup-
pression des congrégations religieuses * ».
Ces révélations nous montrent combien le procédé som-
maire qui met le gouvernement de la France aux mains de
la secte est maintenant net et précis : le Conseil de l'Ordre
(maçonnique) réunit d'office à la rue Cadet les francs-maçons
membres du Parlement; — ceux qui manquent à l'appel sont
notés; — là il leur communique « officiellement l'orientation
politique » qu'ils doivent suivre et les mesures qu'ils doi-
vent « exiger » du gouvernement; puis les francs-maçons,
maîtres de la majorité, imposent cette orientation et ces me-
sures aux ministres et au pays. En apparence, c'est l'Elysée
qui gouverne avec le conseil des ministres; en réalité, c'est
la rue Cadet. Toutefois, comme certains sénateurs, députés
ou ministres francs-maçons ne se montraient pas tout à fait
assez dociles aux injonctions du Grand-Orient, on en vint,
au dernier couvent de septembre 1892, à des mesures encore
plus impérativeset plus brutales. Dès la première séance, le
F.*, de Vidau, partisan acharné de la suppression du budget
des cultes, proposa l'ordre du jour suivant :
Le Convont blâme et désavoue les francs-maçons qui, en leur qualité
de représentants dans les corps électifs de la République^ votent des
subsides pour l'exercice des cultes.
1. Bulletin du Grand-Orient, août-septembre 1891, p. 470.
ET LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DEPUIS QUINZE ANS 33
Cet ordre du jour, après une discussion assez vive, fut
adopté à une grande majorité ', A la seconde séance, le F.*.
Doumer, président, donna- lecture d'une proposition de la
L.*. V Emancipation^ Or. de Paris, ainsi conçue :
Tout F. • . Mac.", investi d'un mandat électif politique (sénateur,
député, conseiller) a l'obligation de voter toute proposition devant as-
surer à bref délai la séparation des Eglises et de l'Etat, sous peine de
délit mac. • . Un vote contraire émis par ce F. • . entraînera sa mise en
accusation immédiate . Un second vote contraire sera considéré comme .
délit de première classe ^.
Cette proposition, qui ne fait que compléter l'ordre du
jour du F.', de Vidau en y mettant des sanctions, sera sans
doute votée, elle aussi, l'un de ces quatre matins.
C'est donc une affaire entendue; jusqu'à présent, naïfs
électeurs français, vous vous imaginiez que vos sénateurs, vos
députés, vos conseillers municipaux devaient en conscience
exécuter vos volontés et votre mandat à vous. Erreur arros-
sière, idées rétrogrades, ancien régime, moyen âge au moins
que tout cela ! D'après le progrès moderne le plus récent, —
les frères Trois-Points viennent de vous l'apprendre, — c'est
le Grand-Orient, rue Cadet, qui impose son mandat impéra-
tif à vos élus, et qui les force à l'exécuter, sous peine d'être
cassés aux gages !
Aussi y a-t-il lieu de redire plus que jamais, avec l'arche-
vêque d'Aix : Nous sommes ., non pas en République., mais en
franc-maçonnerie .
A cause de cette action souveraine et permanente de la
secte sur le gouvernement, on comprend que les change-
ments de ministères — plus ou moins radicaux ou opportu-
nistes — n'ont qu'une importance secondaire: les desseins
et le plan des loges n'en continuent pas moins à s'exécuter
avec une suite et une persévérance implacables.
Nous dirons quels sont ce plan et ces desseins de la
maçonnerie française.
1. Grand-Orieat de France. Assemblée générale de 1892. Compte rendu
analytique, première séance, p. 6.
2. Compte rendu analytique, deuxième séance, p. 9.
(A suivre.) E. ABT.
LVin. — 3
MADAGASCAR
STATISTIQUES HT LÉOENDES
d'apuès les documents officiels
« Pour juger de l'influence acquise par l'Angleterre à
Madagascar, dit le journal organe des Anglais à Tanana-
rive, il suffit de considérer la statistique des missions.
Tant que cette statistique ne change pas, la situation des
sujets britanniques à Madagascar n'est pas modifiée. « [Ma-
dagascar-News, 18 juillet 1891.)
Voici un aperçu de la statistique en question :
MISSIONNAIRES!
Anglais.
Personnel européen. . . 68
jMaîtres indigènes, plus de 6 110
Élèves dans les écoles. 92 316
Adhérents ou disciples. . 310 313
Imprimeries
Hôpitaux
Léproserie
Observatoire astronomi-
que
Budget : près d'un million,
Norvégiens,
Français.
44
114
Plus de 1 130
641
37 487
17 338
47 681
130 669
1
1
1
?
1
1
Inconnu.
200 000 ir. à i
a peine.
Pour les Anglais, la question de Madagascar est avant tout
une question religieuse; les missions sont le grand facteur
d'influence.
Cette opinion est- elle fondée ? La statistique des mis-
1. 98"^ report of the L. M. S. (London Missionary Society, Société des
Missionnaires de Londres) ou 98* rapport de L. M. S. — Biary Malagasy,
1892, Tananarive, ou Annuaire Malgache, 1892, Tananarive.
MADAGASCAR 35
sions change-t-elle, mais toujours en faveur des Anglais ?
Que conclure ? — Prière au lecteur de vouloir bien cher-
cher la réponse à ces questions dans les pages qui sui-
vent.
I
GOUVERNEMENT MALGACHE
(Annuaire Malgache, 1892, p. 11-14. )
STATISTIQUE
Après la Reine et le Premier ministre viennent :
Les 20 membres du cabinet ;
Les 16 chefs des divers districts d'Imerina;
Les 14 membres des divers ministères, dont un élève des Français.
Les 8 chefsdegarde etdeservice'aupalais, dont un — —
Les 7 chefs de castes nobles, dont un — —
Les 95 gouverneurs des principales villes et forteresses de l'île,
dont un élève des Français.
Soit 4 élèves des missionnaires français; tous les autres sont des élè-
ves des missionnaires anglais et sont membres de l'Eglise d'Etat an-
glo-malgache, dont la Reine est la tête.
LÉGENDE
Tananarive, siège du gouvernement, est une ville de
100 000 âmes, à 1 400 mètres au-dessus du niveau de la mer,
et au milieu du vaste plateau qui occupe le centre de l'île.
Sur ce plateau se trouve la partie la plus importante de
la population, répartie entre les provinces d'Imerina, de
Betsileo et de Sihanaka. L'île entière, qui est grande comme
la France, contient 4 à 5 millions d'habitants.
Comme l'Angleterre , Madagascar a sa Reine , tête de
VÈglise^ un Prime 77iifiisier^ un cabinet, etc Tout porte le
cachet britannique, parce que, comme le dit le contre-amiral
Gore Jones, « les Indépendants ont été les premiers maîtres
du terrain ^ ».
« Les Indépendants ne sont pas conséquents avec leurs
principes, « dit encore le contre-amiral; c'est pourquoi ils
1. « Rapport sur la visite à la Reine de Madagascar, juillet 1881. » —
Grâce à Farquhar, gouverneur de l'île Maurice, les missionnaires anglais,
dits Indépendants, purent établir des écoles à Tananarive dès 1820.
36 MADAGASCAR
ont pu prêter leur concours à la création de l'Eglise d'Etat,
et à son fonctionnement.
« Ils sont bien en cour, » ajoute-t-il ; aussi l'Angleterre a-
t-elle obtenu, la première i, son traité du 27 juin 1865, avec
la clause : « L'Angleterre jouira des droits de la nation la
plus favorisée; » ce qui, d'après l'interprétation pratique, si-
gnifie : sera la nation la plus favorisée.
« Le 11 juillet 1881, continue le contre-amiral Gore Jones,
nous assistâmes au service divin à la chapelle royale '-. La
Reine, le Premier ministre et la famille royale étaient présents.
Le service s'est accompli avec ordre et dignité. 11 y avait de
bonnes orgues ; on a chanté des cantiques et des antiennes.
« Le Premier ministre est trop intelligent pour ne pas voir
l'utilité de maintenir la Reine à la tête de l'Eglise, et rien d'un
caractère religieux ne marche que sous sa surveillance... Il
est entièrement anglais de cœur. » (Même rapport.)
Par ordre du gouvernement malgache , le repos domi-
nical est observé comme dans la Grande-Bretagne; l'assis-
tance aux offices du dimanche est prescrite; l'école est obli-
gatoire pour tous les enfants, dès l'âge de huit ans. Toutes
les écoles sont confessionnelles.
Le nom de Dieu est sans cesse sur les lèvres des Malgaches.
Pour dire merci, ils ont la formule : « Que Dieu vous protège.»
La Reine commence ses proclamations solennelles par ces
mots : (c Moi, R...,/?<2r la grâce de Dieu... Reine... »
Dans le pays, un Européen sans religion ou sans mœurs
n'inspire ni confiance ni estime ^. Il en est tout autrement
pour un catholique digne de ce nom ^
1. Le traité français qui a suivi la mort de Radama II, n'a été signé
que le 8 août 1868.
2. Le service religieux fut inauguré dans le palais royal le 28 octobre 1868,
Depuis lors, tous les dimanches, matin et soir, la Reine y assiste avec
toute sa cour et les hauts fonctionnaires. La Reine et le Premier ministre fu-
rent baptisés publiquement le 21 février 1869, selon le rite des Indépen-
dants, dit rite des Anglais. Les premiers diplômes donnés aux prêcheurs par
la Reine, en sa qualité de chef de l'Eglise d'Etat, datent de 1869.
3. Les indigènes ont des proverbes et des dictons ainsi conçus :
« Si quelqu'un ne trompe pas... c'est parce qu'il craint Dieu. »
«Celui qui trompe Dieu, comment ne tromperait-il pas les hommes ? »
n Ce n'est pas un homme, c'est un chien. »
4. Il y a quelques années, un cousul américain est venu â Tananarive
MADAGASCAR 37
Le gouvernement s'entend fort bien au jeu de bascule :
les Anglais sont ses frères, et les Français ses cousins; il
tire tout ce qu'il peut des uns et des autres; il leur fait en
temps et lieu quelques concessions, mais toujours de ma-
nière à ne pas rendre les premiers trop fiers, et les seconds
trop mécontents.
En dehors des salariés et de quelques gouvernants, la po-
pulation du pays préfère la prière des catholiques à celle des
Anglais. Si elle ne vient pas en masse, c'est que la mission
catholique n'est pas en mesure de lui bâtir des églises et
des écoles.
II
GOUVERNEMENT FRANÇAIS
[Annuaire Malgache, p. 15. — Budget de 1892. )
STATISTIQUE
1° Résidence générale de France à Madagascar :
Tananarive
Traitement
1 Résident général 60 000 fr.
1 Résident général adjoint chargé des affaires consu-
laires et judiciaires 20 000
1 secrétaire d'ambassade de 3° classe 5 000
1 consul suppléant 5 000
1 vice-consul, chargé de la chancellerie 9 000
1 médecin de 1" classe, attaché h la Résidence générale. 10 000
Tamatave
1 Résident 18 000
1 chancelier 8 000
A reporter 125 000 fr.
pour réclamer une indemnité de 100 000 francs. Il était catholique. Le Pre-
mier ministre a demandé s'il était catholique pratiquant. Sur la réponse affir-
mative, il a dit : « On peut avoir confiance en son intégrité. » Les égards
n'ont pas manqué au consul. Un vol ayant été commis chez lui, dans les
vingt-quatre heures le voleur est saisi, et, chose inouïe, tous les objets dé-
robés sont retrouvés. Lamission, délicate s'il en fut, réussit fort bien. Le con-
sul est reparti, emportant l'estime de tous et des cadeaux de la part de la
Reine et du Premier ministre.
38 MADAGASCAR
Report 125 000 fr.
2 commis 8 000
MOJANGA
1 vice-résideiit 10 000
Fianarantsoa
1 vicc-résident 10 000
Nossi-Vé
1 vice-résident 12 000
1 commis 3 000
Mananjahy
1 chancelier, agent de résidence 7 000
Frais de la Résidence générale
Frais de représentation du Résident général 20 000
Frais de tournées 20 000
Frais de voyage entre Paris et les postes de Madagascar 30 000
Frais de tournée des agents à Madagascar. ..... 10 000
Frais de service . , G2 340
Dépenses spéciales 50 000
Achats de cadeaux 19 600
Frais de télésrrammes 12 000
ludf'ranités d'entrée en campagne accordées aux agents. 5 000
Soit 15 fonctionnaires, avec un budget annuel de. . . 414 000 fr.
Autres frais de la Résidence générale
1 architecte, et construction du palais résidentiel. \
2 officiers de l'escorte i
1 médecin — l Dépense
6 employés pour le service postal 1 inconnue.
Soit 10 Français, outre les 50 soldats. /
2° Service judiciaire :
Crédit voté le 9 avril 1891 pour l'organisation de la jus-
tice, et demi-traitementdes magistrats à Madagascar,
exercice de 1891 243 000 fr.
9 Français pour le service judiciaire, exercice de 1892* 127 000
1. Par décret du 23 août 1892, sont institués, pour juger les Français à
Madagascar, en dehors de Diégo-Suarez, trois tribunaux qui ont leur siège
à Tamatave, à Tananarivc et à Mojanga, et qui comprennent chacun un juge
MADAGASCAR 39
3° Crédit extraordinaire :
Crédit voté en 1892, pour encourager la colonisation , 100 000 fr.
LÉGENDE
La Résidence générale a été inaugurée à Tananarive dans
les premiers mois de Tannée 1886, en vertu du traité conclu
le 17 décembre 1885 '.
Elle est magnifiquement installée sur un terrain spacieux
appartenant au Premier ministre, et loué au gouvernement
français pour cinquante ans.
Du palais de la Reine et des hauteurs de la capitale, on peut
admirer le nouveau palais résidentiel, relié aux deux pavil-
lons déjà existants, la caserne, les terrasses qui vont s'éche-
lonnant.
La Résidence générale fonctionne depuis six ans, à peu
près sur le même pied qu'aujourd'hui ; les installations s'a-
méliorent gfraducllement à Tananarive et ailleurs.
Naturellement, ici comme partout, ce qui est grand excite
l'envie. Les jaloux crient, en montrant ces grandes choses :
Garde à vous, voilà l'ennemi !
Les amis, de leur côté, répètent un vœu souvent exprimé
en haut lieu et toujours bien accueilli, mais encore à réa-
liser. Pourquoi, disent-ils, ne pas remplacer à Tananarive
les cinquante soldats qui n'escortent jamais, par une escorte
réelle de six à douze gendarmes à cheval, avec leur famille?
Ils pourraient accompagner en ville le Résident général.
président, un juge suppléant et un greffier, avec traitement comme il suit :
juge président du tribunal de Tamatave, 12 000 fr.; — juges présidents des
tribunaux de Tananarive et de Mojanga, 10 000 fr. ; — juge suppléant au tri-
bunal de Tamatave, 9 000 fr.; — juges suppléants aux tribunaux de Tanana-
riveet de Mojanga, 8 000 fr.; — greffier du tribunal de Tamatave, 6 000 fr.; —
greffiers des tribunaux de Tananarive et de Mojanga, 4 000 fr.
1. Ce traité a été négocié, au nom de la Reine de Madagascar, par D. Wil-
lougby, anglais, commandant des troupes malgaches. Le 10 janvier 1886,
il a été approuvé et revêtu de la signature de la Reine, après réception de
la lettre explicative du 9 janvier 1886, donnée par M. S. Patrimonio, M. P...,
et le contre-amiral E. Miot.
Le traité est rédigé en français et en malgache. Le texte malgache fait
loi aussi bien que le texte français. Il y a des expressions importantes qui
n'ont pas le même sens dans les deux textes.
40 MADAGASCAR
Leur belle tenue ferait merveille ; leurs enfants se mêleraient
à la population du pays dans les écoles, etc., etc., et leur pré-
sence ne serait pas pour les indigènes une cause d'irritation....
III
GOUVERNEMENTS ÉTRANGERS
( Whitakcv's almanack, 1891. — Annuaire Malgache, 1892. )
STATISTIQUE
1° Gouvernement anglais :
Traitement
1 vice-consul à Tananarive, \V. G. Pickersgill, ex-
missionnaire de L. M. S 6 250 fr.
1 consul à Tamatave, absent 18 750
1 vice-consul judiciaire, A. Sauzier 18 000
1 vice-consul à Mahanoro, J.-J, Wilson 2 500
1 vice-consul à Andevorante, Rev. H. A. Jones, ^
missionnairedeS. P. G., suppléant [ Non payés
1 vice-consul à Mojanga, C. Knott ^
Soit 6 fonctionnaires anglais, dont le traitement s'élève à 45 500 fr.
2° Gouvernements divers représentés à Tamatave seulement :
1 consul pour l'Allemagne, Herr H. Tappen-
beck
1 consul pour l'Italie, D.Maigrot .
... , ,,T^ r ^ n- I Traitement
1 vice-consul pour 1 Jtahe, bi. Gicquel. . .
li 1 1 .A^ , TT • -j^r II I inconnu
1 consul pour les Etats-Unis, Waller ....
1 vice-consul pour les Etats-Unis, R, M.
Whitney
Soit 5 fonctionnaires.
LÉGENDE
Les sujets de nationalité britannique actuellement à Ma-
dagascar ne sont pas moins nombreux que les sujets de na-
tionalité française.
L'Angleterre est sobre de fonctionnaires; elle sait que cet
élément dégénère aisément en épouvantail, surtout lorsqu'il
s'appelle légion.
Des rares fonctionnaires que le gouvernement britannique
maintient à Madagascar, on n'oserait pas écrire ce qu'ont pu-
MADAGASCAR 41
blié à une autre adresse plusieurs journaux : « qu'ils ne don-
nent aucun signe de religion;... qu'ils sont l'élément démo-
ralisateur;... qu'ils rendent leur pays méprisable^ ».
A Tananarive, l'unique fonctionnaire anglais qui fait échec
à la Résidence générale, le vice-consul W. C. Pickersgill,
paraît aussi religieux que les missionnaires ses nationaux
eux-mêmes. Si, depuis qu'il est personnage politique, ses
préférences n'étaient pour la cathédrale des Anglicans, on
ne voit pas pourquoi il ne continuerait pas, dans les temples
des Indépendants de la capitale, les prédications qui pendant
dix ans l'ont rendu célèbre à Ambohibeloma et à Mojanga.
A l'appui moral s'ajoute au besoin l'appui officiel en faveur
des missions anglaises ; ce qui est toujours efficace et sans
inconvénient, parce que le gouvernement britannique se
donne hautement comme chrétien et comme chaud partisan
de la propagation du christianisme.
IV
MISSIONNAIRES ANGLAIS
(Annuaire Malgache, 1892. — 98" rapport de L. M. S.)
STATISTIQUE
68 missionnaires anglais, dont 2 médecins ;
Plus de 6 liO auxiliaires, choisis parmi les chefs et les notables du
pays, qui sont employés à titre de pasteurs, de prêcheurs ou d'ins-
tituteurs ;
92 316 élèves dans les écoles;
310 313 adhérents ou disciples ;
Plus de 1 176 écoles mixtes ;
Plus de 1 333 temples;
Plus de 25 districts ou diocèses, dont 15 dans la province d'Imérina,
7 dans la province de Betsileo, et 3 dans les autres provinces ;
3 imprimeries;
2 hôpitaux ;
1 léproserie.
A ces chiffres, il faut ajouter ceux des Anglicans, qui font défaut.
Budget de près d'un million.
1. Catholic Times, 26 septembre 1892. — Tablet, 27 septembre 1892,
42 MADAGASCAR '
LEGENDE
Parmi les 310 313 adhérents ou disciples des Anglais se
trouvent le personnel du gouvernement et la classe diri-
geante ( tableau I).
Les Anglais comptent comme élèves 92 316 indigènes, en-
rôlés définitivement dans leurs écoles en vertu de la loi 296,
qui défond à tout élève de quitter l'école où il est déjà ins-
crit. Tel est le cas de presque tous les enfants des hauts
fonctionnaires et de la classe dirigeante.
Seuls les missionnaires anglais jouissent par eux-mêmes
ou par leurs élèves du monopole de l'enseignement dans
les temples et dans les écoles de l'Église d'Etat anglo-mal-
gache.
L'Eglise d'Etat, créée sous l'inspiration des Anglais, fonc-
tionne surtout depuis 1869. Tout y est dirigé par eux ou par
leurs élèves. Aussi le peuple emploie-t-il indifféremment
comme synonymes les expressions: religion d'Etat, religion
anglaise; écoles du gouvernement, écoles anglaises; adhé-
rent de l'Eglise d'État, anglais.
Les 68 missionnaires anglais se divisent en trois catégories,
comme il suit :
1° 18 Anglicans, agents de la Société dite S. P. G.,
Society of tlie Propagation of the Gospel (Société de la Propa-
gation de l'Évangile), dont l'évêque réside à Tananarive.
2° 35 Indépendants, agents de la Société dite L. M. S.,
qui, de concert avec les Quakers, remplissent dans l'Eglise
d'Etat l'office d'instructeurs.
3° 15 Quakers ou Friends, agents de la Société dite F. F.
M. A., Friends Foreign Mission Association (Association des
Missions étrangères des Friends ou Quakers), dont 2 méde-
cins fixés à Tananarive.
Ces trois groupes de missionnaires admettent comme
base d'enseignement religieux la Bible de la Société bi-
blique, que chacun interprète à sa façon. Ils enseignent
le malgache , l'anglais et môme le français. Ils ont composé
une crrammaire malf^ache-francaise.
Dans quel but enseignent-ils le français aux malgaches :
Ce n'est pas certainement pour favoriser la France. Pour
MADAGASCAR 43
quoi donc ? afin d'empêcher leurs élèves d'aller aux écoles
catholiques ; car, s'ils y vont, ils y apprendront, outre la langue
française, l'amour de la France ; et s'ils y embrassent le ca-
tholicisme, on le sait bien, ils sont perdus pour l'influence
anglaise. Ce n'est pas la langue française que les mission-
naires anglais redoutent, mais la religion française ou catho'
lique. Les indigènes non catholiques et les catholiques
apostats de toute provenance sachant le français, sont leurs
meilleurs auxiliaires ; l'expérience ne le prouve que trop.
Parmi les monuments dont la bienfaisance britannique a
couvert Madagascar, les Anglais sont fiers de pouvoir mon-
trer, soit à Tananarive, soit dans les environs :
5 temples en pierre de taille, dont une cathédrale et 2 temples entourés
de beaux squares.
2 grands collèges ou « theological institutions ».
2 écoles supérieures (high schools) pour la classe dirigeante.
2 écoles centrales de filles pour la classe dirigeante.
3 imprimeries, dont 2 fort importantes.
2 magnifiques hôpitaux, etc., etc.
L'école du palais est dirigée par des agents de L. M. S.
Le budget des 68 missionnaires anglais s'élève à près d'un
million. Gela ressort du chifïVe des Indépendants, qui ne
sont que 35 missionnaires et qui ont pourtant à eux seuls
un budget de 599137 fr. 05, dont 81 250 francs comme sup-
plément pour l'extension de leur mission à Madagascar.
Il est à remarquer que leurs ressources vont toujours
croissant; car en 1891 ils n'avaient qu'un budget de
567 001 fr. 35, dont un supplément de 72 500 francs.
Par les rétributions scolaires et par les quêtes faites dans
les temples à Madagascar, les Indépendants ont obtenu des
indigènes, en 1890, 111606 fr. 87, et en 1891, 118 155 fr. 50.
(97 et 98« rapports de L. M. S.)
Tandis que, faute de ressources, la mission française ne
peut plus créer un seul nouveau poste, les Anglais étendent
de plus en plus le cercle de leurs opérations. Leur lépro-
serie récemment construite va faire concurrence à la lé-
proserie catholique; sur la côte ouest, une nouvelle mission
vient d'être établie par les Anglicans, et dans la capitale
44 .MADAGASCAR
diverses sociétés de bienfaisance sont organisées par les
Quakers.
La note générale du rapport de L. M. S. 1892, est que
« jamais les choses n'ont mieux marché » pour les mission-
naires anglais. Mais aussi comme ils sont bien secondés par
les gouvernements étrangers et par leur propre gouver-
nement!
*
Le gouvernement britannique sait combien les missions
catholiques ont procuré à la France de prestige et de gran-
deur. Pour combattre cette influence, il lui faut des mis-
sions anglaises : les sociétés bibliques sont fondées ; elles
iront partout disputer le terrain aux missions catholiques,
et l'Angleterre profitera de leurs conquêtes.
Le gouvernement britannique le sait : voilà pourquoi,
considérant les missionnaires non catholiques comme le
grand facteur d'influence anglaise au dehors, il les favorise
de tout son pouvoir, à l'intérieur par sa législation, et à
l'extérieur par son habile politique.
Le gouvernement britannique n'est ni athée ni anticlérical.
Loin de faire la guerre à Dieu et à son Christ, il leur
rend officiellement hommage. Témoin l'Eglise d'État, les
prières publiques et officielles, l'observation rigoureuse de
la loi sur le repos dominical, l'assistance aux offices du
dimanche en usage dans l'armée,... et en honneur dans le
monde officiel comme dans la société, etc.
Dans le Parlement britannique, le clergé est représenté
par 2 archevêques et 24 évêques de l'Eglise établie; la
religion catholique, par 41 lords, comtes ou barons, par
5 députés catholiques anglais, et par 71 députés catho-
liques irlandais.
Dans la Grande-Bretagne, l'arsenal des lois de persécu-
tion inaugurées par le roi Henri VIII (1534) est relégué
au musée des antiquités malsaines.
« Dans ce pays, toutes les religions sont tolérées et libres,
bien qu'il y ait une Eglise d'Etat privilégiée. L'Eglise d'État
est épiscopalienne en Angleterre... et presbytérienne en
Ecosse. L'Église catholique vient après l'Église d'État. En
MADAGASCAR 45
outre, il existe plus de deux cents sectes non catholiques
séparées del'Eglise d'Etat et se disant chrétiennes, qu'on
appelle sectes de dissidents (dissenters). » [Wliitaker's Al-
manack, 1891, p. 236, 249.)
Pour toutes ces catégories religieuses , il y a tolérance
et liberté. Pas de loi d'exception, pas de distinction entre
les nationalités ou les religions. Tous les congréganistes
chassés du continent européen et obligés de chercher un
asile en Angleterre, jouissent sur cette terre hospitalière
de toutes les libertés que leur refuse le gouvernement de
leur propre patrie.
Le gouvernement britannique ne se montre ni jaloux ni
inquiet des richesses du clergé officiel et de quelques so-
ciétés dissidentes, qui sont pourtant assez respectables.
Ainsi « l'Eglise épiscopalienne, qui ne compte plus que
13 millions de fidèles, possède cependant à elle seule un
budget annuel de £ 7 250000= 181250 000 francs.
Une secte de dissidents, celle des méthodistes, a pu, dans
l'année 1889-1890, réaliser un budget de £ 548 184 = 13 mil-
lions 704000 francs.
Cette prospérité matérielle des diverses Eglises, qui est
respectée et protégée par le gouvernement, permet de réunir
chaque année des sommes considérables pour l'entretien des
missions à l'étranger.
En effet, « dans les Iles Britanniques, les quêtes laites pour
les diverses missions ont donné :
En 1888, £ 1 334 491 =: 33 362 275 fr.
En 1889, £ 1 331 306 = 33 282 650 fr.
En 1891, £ 1 421 509 =: 35 537 725 fr.
« Les missions catholiques ne figurent dans cette der-
nière somme que pour £ 9 015 = 225375 francs.
«Restent donc plus de 35 millions au service des missions
non catholiques; et encore faut-il ajouter à ce chiffre des
sommes importantes qui n'y sont pas comprises, telles que
les revenus provenant des publications, des quêtes à l'étran-
ger et désintérêts des capitaux placés. »
{Whitaker''sAlm., 1891 et 1893, p. 236, 245, 248.)
Avec ce régime de liberté religieuse , est-il étonnant
46 MADAGASCAR
qu'il existe en Anglelerre des sociétés de missionnaires
riches et puissantes, que le budget annuel des missions
dépasse de beaucoup 35 millions, et que sur ces millions il
y en ait un afTeclé chaque année aux missions anglaises qui
sont établies à Madagascar?
Le gouvernement favorise la prospérité financière de ces
sociétés, par respect pour la liberté religieuse et par poli-
tique; car il sait quel parti il peut en tirer pour son influence
à rétranger.
Les missionnaires catholiques, il les admet volontiers,
il les subventionne au besoin, soit dans les lies Britanniques,
soit dans ses propres colonies. Mais à l'étranger, dans les
contrées où se trouvent engagés les intérêts de la France,
il ne regarde comme siens et il ne protège plus que les mis-
sionnaires des sociétés bibliques. Pourquoi cette différence
de politique? C'est que, dans ces régions lointaines, « qui
dit catholique dit français, qui dit protestant dit anglais ».
Ce fait est peut-être plus saisissant à Madagascar qu'ail-
leurs. On sait qu'en 1883, lors de la guerre franco-malgache,
tous les missionnaires français furent expulsés de Tanana-
rive et de l'île entière, tandis que les missionnaires anglais
restèrent à leur poste ou à la capitale, tranquilles et triom-
phants, abrités qu'ils étaient par le drapeau britannique et
par la protection du gouvernement malgache. Mais on ignore
un incident qui s'est produit alors. Le R. P. D. Connellan
était lui aussi missionnaire anglais, sujet britannique tout
comme ces révérends. Il s'est réclamé de sa nationalité
anglaise, pour rester à Tananarive comme tous les mission-
naires non catholiques, ses compatriotes. Il a frappé à toutes
les portes. Vains efforts : il était missionnaire catholique ; la
religion a périmé la nationalité ; il a été forcé de fuir avec
les Français, comme s'il avait été sujet français lui-même.
Pour les Malgaches, missionnaire catholique était synonyme
de missionnaire français^ et le gouvernement britannique
a laissé faire, parce que, à Madagascar, il ne protège que ses
missionnaires non catholiques.
Il les protège ouvertement, officiellement^ efficacement. Il
le peut : il porte sur son drapeau le nom de Dieu; son
attitude respectueuse de la religion chrétienne l'autorise à
MADAGASCAR 47
dire aux Malgaches : « Voici nos missionnaires. Ils vous
apportent la Bible, la religion anglaise et l'éducation an-
glaise. Si vous les écoutez, ils feront de vous une nation
puissante et civilisée, à l'instar de l'Angleterre. Nous
n'avons pas d'autre ambition ; car nous sommes disciples
du Christ, qui a dit : « Aimez-vous les uns les autres ; aimez
« votre prochain comme vous-même. « Tel est le langage
que l'histoire prête à Farquhar, gouverneur de Maurice,
qui en 1820 envoya au roi Radama I" les premiers mis-
sionnaires de L. M. S. Il résume le programme politique
dont l'Angleterre ne s'est pas écartée jusqu'ici, et qui est
le secret de son influence. Les hommes au pouvoir ne sont-
ils pas les élèves de ses missionnaires ?
Pour le gouvernement britannique, la liberté des missions
anglaises à Madagascar est un intérêt de premier ordre. Il la
défend si bien auprès des autorités malgaches, par le moyen
de ses représentants, qu'on ne voit surgir ni difficulté ni
conflit, ou bien tout s'arrange en famille.
Dans la convention franco-anglaise de 1891, relative à Ma-
dagascar, le cabinet de Saint-James n'a pas oublié de réser-
ver expressément les droits et la liberté des missions an-
glaises.
Clause bien modeste en apparence, mais qui en réalité,
pour l'Angleterre, compense les concessions faites, sauve-
garde les intérêts acquis et consacre sa politique tradition-
nelle.
Après dix ans d'exercice comme missionnaires à Tanana-
rive ou dans les dépendances, trois Anglais sont devenvis
des personnages politiques ; ce sont : le Rév. W. C. Pic-
kersgill, de L. M. S., nommé vice-consul à Tananarive vers
1885; J. Parrett, imprimeur (L. M. S.), et A. Kingdon,
imprimeur (F. F. M. A.), qui jouent aujourd'hui un rôle im-
portant dans les afl'aires politiques et commerciales.
J. Parrett réside à Tananarive, où il est fort bien en cour.
On sait qu'en 1885 il est venu à Paris. Il y a trouvé, parmi
ses coreligionnaires de France, des amis puissants et dé-
voués. Le traité franco-malgache du 17 décembre 1885 et les
événements qui l'ont suivi prouvent combien fut efficace sa
mission officieuse.
48 MADAGASCAR
A. Kingdon a obtenu pour une Compagnie anglaise la fa-
culté d'exploiter, à l'ouest de Madagascar, un territoire jus-
qu'ici inexploré, et « dont la superficie, dit un prospec-
tus, est plus grande que celle de l'Angleterre, c'est-à-dire
20 000 milles carrés ^ ».
Jusqu'à présent, il est vrai de dire que cette concession
aboutit pour les Anglais à une spéculation financière qui est
loin d'être brillante.
Quoi qu'il en soit de son importance, elle n'est que la con-
séquence de la situation. Si les missions anglaises n'avaient
acquis tant d'influence sur la classe dirigeante du pays,
de telles faveurs pourraient-elles être obtenues ? — Et com-
ment les missions anglaises seraient-elles si puissantes à
Madagascar, si elles n'avaient pour elles le concours dévoué
du gouvernement britannique, et si elles ne trouvaient en
France des auxiliaires conscients ou inconscients ?
V
MISSIONNAIRES NORVÉGIENS
{Annuaire Malgache, 1892. — Filazana Malagasy^ 1892.)
STATISTIQUE
44 missionnaires norvégiens, dont 2 médecins ;
Plus de 1 130 maîtres d'école ou pasteurs indigènes ;
Plus de 37 487 élèves dans les écoles ;
Plus de 47 681 adhérents ou disciples;
Plus de 454 paroisses ou stations ;
Plus de 17 districts ou diocèses, avec 12 stations, dont une à Fort-
Dauphin ;
1 hôpital;
A cette statistique il faut ajouter celle de la côte ouest.
LÉGENDE
Les missionnaires norvégiens sont membres de la secte
des luthériens^ et agents de N. M. S. (Norway Mission So-
ciety, Société des Missions de Norvège ).
1. « Madagascar Queen's Concession », Compagnie avec un capital de
3 125 000 francs. (Queen Victoria street, London E. C. Februaryi26, 1892.)
MADAGASCAR 49
Les 44 missionnaires norvégiens actuellement à Madagas-
car se trouvent repartis comme il suit : 6 à Tananarive,
19 chez les Betsileo, 4 chez les Sakalava (ouest), 3 chez les
Antanosy (est), etc.
Dans leurs livres ils n'attaquent jamais les missions an-
glaises, tandis ique la mission française y est indignement
calomniée.
Ils fraternisent avec les missionnaires anglais jusque dans
les temples, bien qu'ils soutiennent des opinions religieuses
fort différentes des leurs.
Ils ont fait avec les Anglais (L. M. S.) un traité d'après le-
quel le district seplentrional de Betsileo serait exclusivement
réservé à la secte luthérienne.
Dans ce district surtout, les luthériens ont abusé de
la loi 296 pour retenir de force dans leurs écoles des cen-
taines d'élèves qui ne voulaient que des écoles françaises.
Il y a eu, à cette occasion, contre ces élèves, des persécutions
sanglantes dont la responsabilité retombe tout entière sur les
missionnaires norvégiens.
Malgré quelques conflits particuliers dans la partie mé-
ridionale des Betsileo, l'harmonie de l'alliance anglo-norvé-
gienne ne paraît pas sérieusement troublée.
Si les missions anglaises sont dites protestantes^ ce nom
convient plus encore à la mission norvégienne, puisque,
étant luthérienne, elle a pour maître Luther, le père des
protestants. Cette dénomination, ajoutée à ce qui précède,
dit assez quelle est à Madagascar la nation européenne qui
bénéficie de l'enrôlement de 37 000 élèves dans les écoles
des luthériens de Norvège.
VI
MISSIONNAIRES FRANÇAIS
STATISTIQUE
La mission catholique française se compose de H4Français%à savoir:
49 ecclésiastiques, dont 1 évêque, presque tous des vétérans.
19 Frères,chefs d'atelier, constructeurs, — —
1. Jamais, quoi qu'on ait dit, les Missionnaires catholiques de Madagascar
n'ont demandé à être naturalisés Américains ou Anglais.
LVIII. — 4
50 MADAGASCAR
19 Frères des Ecoles chi'étiennes i chargés des écoles à Tamatave, à
27 Sœurs de S. Joseph de Cluny ( Tananarive et à Fianarantsoa.
Elle compte en 1892 :
641 instituteurs ou institutrices indigènes.
17 338 élèves dans les écol-s (contre 92 316 élèves des Anglais et
37 487 élèves des Norvégiens).
130 669 catholiques ou adhérents, connus sous le nom de Français.
Plus de 600 écoles primaires, I qui ont déjà fourni à la Résidence gé-
9 écoles normales, ) nérale, à la Cour et au commerce
1 collège, I des interprètes fort appréciés.
1 observatoire astronomique.
1 imprimerie, qui fournit à la Mission sa provision d'ouvrages fran-
çais, latins ou malgaches.
1 léproserie avec 150 malades.
Budget de 200 000 francs.
LÉGENDE
La mission catholique s'est établie définitivement à Tanana-
rive en 1861. La place était déjà occupée par un parti politico-
religieux, formé de missionnaires de L. M. S. et de leurs
anciens élèves, et connu sous le nom de protestants ou an-
glais. La lutte s'engagea dès lors et c'est continuée depuis
entre les missionnaires anglais et les missionnaires français,
toujours à armes inégales : les premiers, pourvus de tous les
moyens humains de succès; les seconds, avec des ressources
précaires et des difficultés sans nombre. Malgré cette infé-
riorité, la mission catholique avait, après vingt-deux ans de
lutte, conquis en 1883, à peu de chose près, la situation telle
qu'elle existe aujourd'hui.
A cette époque survient la guerre franco-malgache (1883-
1886). Tous les missionnaires sont expulsés'de Madagascar.
Après trois années d'exil, ils ont trouvé leurs néophytes
fidèles à leur devoir et ils ont été reçus par eux comme
sont accueillis, après une longue absence, des pères par des
enfants bien nés. Tel est le lien intime que forme la reli-
gion entre la France et Madagascar : la guerre, qui pendant
trois ans a divisé les deux nations, ne l'a ni rompu ni affaibli.
Malgré l'épreuve de l'expulsion, ajoutée à tant d'autres qui
l'ont précédée ou suivie, la mission catholique s'est mainte-
nue dans ses positions. Son bilan de 1892 montre l'œuvre
accomplie jusqu'ici.
MADAGASCAR 51
Si les Anglais ont pour eux le nombre, la richesse et les
gouvernements, la mission catholique l'emporte :
1° Par la génération « qu'elle forme en silence, dit le
contre-amiral Gore Jones, et qui est une plante supérieure
à toute autre ' » ;
2° Par la cathédrale de Tananarive, le seul monument si-
gnalé avec éloge par le contre-amiral anglais^ et dont il dit :
« La cathédrale catholique ferait honneur à une ville d'Europe.
J'y ai entendu de la bien belle musique. » [Ibid.)
3° Par son observatoire astronomique qui a inauguré à Ma-
dagascar des travaux scientifiques dont l'Institut de France
a reconnu le mérite par de hautes récompenses ;
4" Par plusieurs fanfares qui, à Tananarive, à Tamatave,
à Fianarantsoa, à Ambohibeloma, etc., relèvent l'éclat de
nos fêtes religieuses et nationales, etc., etc.
Faut-il faire mention des progrès de l'agriculture et de
l'industrie, dont Madagascar est redevable à la mission ca-
tholique ? J-<a culture du blé et de la vigne, l'introduction
des arbres fruitiers tels que les pommiers, les manguiers
d'espèce supérieure, les coings de Chine, etc., etc., ce sont
là autant de bienfaits apportés par les missionnaires fran-
çais. Qui eût dit que sans eux les brasseries ne pourraient
s'installer et prospérer à Tananarive ? La fabrication de la
bière est une tâche qui s'est imposée au missionnaire ; il s'en
console, parce qu'il y trouve le moyen d'exercer l'apostolat
de la charité auprès des plus réfractaires. Combien de gens
qui ne veulent pas de son enseignement et qui font à sa bière
un excellent accueil !
Le budget est formé d'aumônes aléatoires, qui en 1892
donnent 200 000 francs, soit 110000 francs de la Propagation
de la foi, 70 000 francs de la Sainte-Enfance, et 20000 francs
pris sur les 700 000 francs de l'allocation budgétaire pour les
établissements français en Orient.
La mission catholique ne peut pas, comme la mission an-
glaise (L. M. S.), avoir des recettes locales; car la richesse
est ailleurs.
Elle ne peut pas non plus faire des quêtes extraordinaires
en France ; car les catholiques se trouvent forcés par la laïci-
1. Rapport sur la visite à la Reine de Madagascar, juillet 1881.
52 MADAGASCAR
sation d'épuiser toutes leurs ressources pour défendre leur
propre foi et celle de leurs enfants.
A Madagascar, la mission catholique a contre elle :
Quatre sectes de missionnaires dont une seule possède
un budget de près de 600 000 francs, et qui toutes trouvent,
soit dans le gouvernement local, soit dans celui de leur
propre pays, tout le concours qu'elles peuvent désirer ;
L'Eglise d'Etat anglo-malgache, avec ses innombrables
agents dont l'audace dans la lutte religieuse ne connaît pas
de bornes, parce que jusqu'ici leurs violences sont toujours
demeurées impunies;
L'enrôlement dans l'Eglise d'État des membres de la
classe dirigeante, qui n'ont plus la liberté de prier avec les
Français, sous prétexte qu'un double lien les unit désor-
mais à la religion de la Reine : la dignité de leur rang et la
participation à la même cène que Sa Majesté;
La loi 296% dont bénéficient seuls les adversaires, parce
que l'Église catholique ne peut pas profiter d'une loi contraire
à la liberté, loi qui interdit l'accès des écoles françaises
à tous les élèves inscrits dans les écoles rivales, soit, pour le
moment, à 129 703 élèves (contre 17 336 élèves des écoles
françaises), et parmi ces élèves anglais ou norvégiens,
presque tous les enfants de la classe dirigeante;
La difficulté de maintenir les œuvres existantes; la néces-
sité de refuser toutes les demandes d'écoles nouvelles et
d'abandonner ainsi à des sociétés rivales des populatians en-
tières; la douleur de s'entendre dire : De quoi vous plai-
gnez-vous ? N'êtes-vous pas mieux traité ici que dans votre
propre pays? — l'impossibilité de recevoir, comme les mis-
sionnaires anglais, un appui officiel, efficace et sans incon-
vénient, tant que la religion catholique sera traitée par les
gouvernants, ou en ennemie, ou en étrangère, ou en alliée
de circonstance. En France, au sein de la mère-patrie, à qui
elle doit tout, impossibilité pour la mission de se recruter et
de soutenir ses œuvres à Madagascar sans le secours de
missionnaires venant de l'étranger, etc.
Pour remédiera cette situation déplorable, que faut-il? La
liberté religieuse, comme elle se pratique en Angleterre et
dans la République des États-Unis.
MADAGASCAR 53
En attendant cette liberté essentielle et surtout l'orienta-
tion catholique du gouvernement, qui seule peut rendre la
France prospère au dedans et puissante au dehors, trois
mesures sont nécessaires :
1° Facilité de recruter et de former dans une école de
missionnaires en France, et non ailleurs, les jeunes gens qui
se destinent à faire dans la mission de Madagascar le plus
utile de tous les services ;
2° Concession d'une allocation en rapport avec la lutte à
soutenir contre les sociétés rivales, et telle que l'exigent à
Madagascar l'honneur et les intérêts de la France;
3"* Protection de la liberté d'enseignement, qui n'est pas
moins importante que la liberté de commerce, et qui se
trouve atteinte par la loi 296,
Ces trois mesures ont été demandées en 1890 ; la demande
est restée sans effet. Or, les considérants qui l'avaient moti-
vée subsistent et sont corroborés par les faits exposés ci-
dessus. Il est donc urgent de la renouveler, et avec plus
d'insistance.
Qu'on ne l'oublie pas , la mission catholique a des cadres
qu'il suffit de remplir pour mieux faire connaître et aimer
la France à Madagascar, comme les missions bibliques
y font connaître et aimer l'Angleterre. A celui qui oserait
proposer une combinaison tendant à la combattre ou à
l'éliminer, on peut dire en toute vérité : Monsieur, vous
n'êtes pas Française
D'ailleurs il s'agit d'une question qui touche à l'honneur
de la France et à sa vie même.
Gomment les vrais Français pourraient-ils s'en désintéres-
ser et ne pas élever la voix pour la défendre?
1. J'ai sous les yeux une carte géograpliique bien instructive. Elle est in-
titulée : Map of France, sliowing the districts of tlie British and Foveign
Bible Society; «Carte de France, montrantles districts delà Société Biblique
anglo-étrangère». Voici donc la France envahie, comme la Chine, par les
agents de la Société Biblique de Londres, et partagée en diocèses britan-
niques. Ceci a lieu, tandis qu'on expulse les religieux français et qu'on parle
de supprimer des diocèses français . De tels faits pourraient-ils se produire,
s'il n'y avait en France la connivence des protestants, amis des Sociétés Bi-
bliques ? Et ce sont ces mêmes amis qui se disent bons patriotes, et qui
voudraient, dit-on, aller à Madagascar comme missionnaires!
54 MADAGASCAR
EPILOGUE
Désorganiser la France au dedans, anéantir son influence
au dehors, tel est le vœu, tel est le programme des ennemis
de la France.
Que voyons-nous? Ecoutez.
M. Anatole Leroy-Beaulieu écrivait naguère dans la Revue
des Deux Mondes :
« Il n'y a que le sentiment religieux qui puisse soutenir la
société... et lui rendre la paix sociale; et nous voyons des
conducteurs de peuple, des aveugles conduisant des aveu-
gles, s'ingénier à déraciner chez les couches populaires la
foi en Dieu et l'espérance au ciel ! C'est là ce que j'ose appe-
ler le crime contre le peuple! c'est le crime sociale »
(15 déc. 1891.)
« Le problème social- est avant tout un problème religieux.
La société ne sera guérie que par le retour à l'Evangile...
Le meilleur de tous les baumes sociaux, c'est l'Evangile, w
(1" mars 1892.)
Quelques mois plus tard, M. Jules Simon disait dans la
ville de Gaen, le 27 mai 1892 :
« Les missionnaires font, par leur seule présence, con-
naître et aimer la patrie française.
1. La thèse n'est que trop confirmée par les faits. Déraciner la foi en Dieu,
c'est semer l'anarchie. Ravachol n'a-t-ilpas dit : « Si j'avais cru en Dieu, je
n'aurais pas fait ce que j'ai fait? » C'est aussi le crime colonial^ car déra-
ciner lafoichezlcs couches populaires, c'est faire une génération sans Dieu,
c'est tarir la source des missionnaires, le grandfacteurd'oxpansion coloniale,
et laisser les missionnaires des autres nations seuls maîtres du terrain à
l'étranger.
2. On peut dire avec autant de raison : Le problème colonial est avant tout
un problème religieux.
L'Angleterre le sait : aussi que ne fait-elle pas en faveur de ses mission-
naires? Et leurs conquêtes sont ses conquêtes.
La France le sait aussi : de là le mot célèbre rappelé par M. Jules Simon.
Mais que fait-on pour les missionnaires ? On leur donne un peu d'argent,
assez pour les encourager, trop peu pour les soutenir dans la lutte contre un
ennemi supérieur, tandis que les lois anticatholiques sont comme autant de
canons braqués contre eux, pour les anéantir.
MADAGASCAR 55
« Admirez maintenant ce contraste. Ils sont là-bas servant
la cause de la France, mourant pour Dieu et pour nous,
tandis qu'ici nous les chassons de nos écoles, de nos hôpi-
taux, de nos bureaux de bienfaisance !
« Gambetta disait que la laïcisation n'était pas un article
d'exportation. Il aurait fini par comprendre sans doute
qu'on ne peut pas traquer les religieux en France et profiter
de leurs vertus au désert.
« Laissez-leur au moins la liberté de se donner à vous ici,
puisque là-bas ils vivent et meurent pour vous.
« Grâce à eux, la France a jusqu'à ce moment représenté
le catholicisme au delà du monde civilisé. On a eu beau faire :
pour les sauvages, pour les demi-sauvages et pour les civi-
lisés de la civilisation orientale, qui dit Français dit Catho-
lique, qui dit Anglais dit Protestant.
« Travailler à supprimer chez nous le catholicisme, c'est
travailler à supprimer en Orient le prestige de la France. »
Tous les Français intelligents et honnêtes applaudiront à
de telles paroles.
Peut-on dire plus clairement :
En dehors de la religion, pas de solution pour les grandes
questions qui sont posées : la question sociale et la question
coloniale.
Travailler à supprimer chez nous le catholicisme, c'est
travailler pour les ennemis de la France.
P. CAUSSÈQUE,
Missionnaire do Madagascar.
AUGUSTE COMTE ET LE POSITIVISME
I
Au Journal officiel du 31 janvier 1892 paraissait un décret
qui fondait au Collège de France une chaire d' Histoire géné-
rale des sciences, et en nommait titulaire INI. Pierre Laffitte.
L'Université n'avait pas attendu ce jour pour donner au posi-
tivisme droit de cité. Il y a déjà plusieurs années que M. Th.
Ribot a reçu mission d'enseigner dans ce même Collège
la psychologie expérimentale, et sa Reçue philosopldque, par
ordre de M. le ministre de l'instruction publique, est en-
voyée aux facultés, aux lycées et à un grand nombre de nos
collèges communaux. Mais la nomination de M. Laffitte a
ceci de caractéristique qu'elle ramène l'enseignement du po-
sitivisme à sa source, et tend à remettre en honneur le nom
et la pure doctrine d'Auguste Comte, son fondateur. On sait
en effet que M. Laffitte est, à l'heure présente, le chef re-
connu du positivisme en France, le disciple fidèle du maître.
Telle est du moins l'opinion du grand public, qui semble
assez peu se soucier que tout un groupe de positivistes, dits
orthodoxes, l'anathématise comme transfuge et traître.
Quoi qu'il en soit, jusqu'ici on faisait plus ou moins offi-
ciellement du positivisme, sans guère s'occuper d'Auguste
Comte. Et hors des chaires de l'Etat, bien que le positivisme
fût puissant et que sa trace apparût un peu partout, dans la
littérature, dans l'art, dans la politique, l'astre d'Auguste
Comte baissait de plus en plus sous l'horizon. A cet efface-
ment il y avait plus d'une cause. A. Comte avait tenté de
construire d'un coup son système. Mais si puissant et syn-
thétique que fût son esprit, il était malaisé à un seul homme
d'élever une doctrine avec les grandes proportions qu'il
rêvait, sans que la faiblesse humaine se trahît en plus d'un
endroit. Afin de dégager la responsabilité du positivisme,
on a trouvé bon de ne pas trop parler du maître. Ajoutez que
AUGUSTE COMTE ET LE POSITIVISME S7
si les principes et les fruits du positivisme tiennent une belle
place dans le monde, la théorie même, comme système for-
mulé et coordonné, semble perdre de son crédit : beaucoup
la trouvent incomplète ; et, pour la présenter au public, on
éprouve le besoin de la rajeunir, parfois de la décorer de
quelque nom nouveau. En dehors de cette considération, un
penseur qui se sent quelque hardiesse se résigne difficile-
ment au rôle, surtout au titre de disciple : trancher du maître
va mieux à l'amour-propre. Ainsi, en Angleterre, Herbert
Spencer, Huxley et Leslie Stephen ontaffirmé que leur posi-
tivisme n'avait rien de commun avec celui du philosophe
français. Lewes, dans son Histoire de la Philosophie, Littré
et Harrison se sont élevés contre ces prétentions. Har-
rison, raillant l'indignation de M. Spencer contre ceux qui
lui montraient dans Auguste Comte toutes les idées fonda-
mentales de son agnosticisme, écrivait : « Spem^er ferait
bien de ne pas plus s'échauffer que si on l'accusait d'avoir
volé une paire de bottes. » Ce n'est peut-être pas faire
grand honneur au positivisme. De leur côté, Stuart Mill, qui
met Auguste Comte au-dessus de Descartes et de Leibnitz,
comme vrai « pionnier de la philosophie », Littré, qui le pro-
clame « illuminé des rayons du génie «, se séparent de lui
en plusieurs points capitaux et s'établissent en chefs
d'école.
Enfin, pour tout dire, les ouvrages de Comte, d'un style
confus et prolixe, où d'interminables phrases forment les
interminables paragraphes d'interminables chapitres, sont
pénibles à lire; M. Aulard dit : effrayants à voir et à manier^.
Ceux-là mêmes qui gardaient la doctrine ne citaient guère le
texte du maître; on aimait mieux travailler sur un résumé
comme celui deRig; au moins la foule n'allait-elle pas chercher
si ce que tel penseur lui apportait comme une création origi-
nale, ne serait pas un enseignement d'emprunt. Au milieu de
ces broussailles, un écrivain et un philosophe de valeur, le
P. Gruber, a fait le jour. Son livre, intitulé : Auguste Comte,
fondateur du positivisme ; sa vie, sa doctrine, a mérité d'être
1. Leçon d'ouverture du cours d'histoire de la Révolution française à la
Faculté des lettres do Paris, année scolaire 1892-1893. Voir Revue bleue,
31 décembre 1892, p. 839.
58 AUGUSTE COMTE
traduit en français par M. l'abbé Mazoyer^. Désormais, avec ce
guide on peut s'engager sans crainte dans le Cours de phi^
losophie positive et le Système de politique positive. Au reste,
le P. Gruber a prétendu plutôt faire œuvre d'historien
que de critique, et sa méthode, en un sujet positiviste, est
toute positive. Son livre est une biographie détaillée
d'A. Comte, et un inventaire rigoureusement minutieux de
son œuvre. L'appréciation proprement dite tient en neuf
pages. Les positivistes ont été les premiers à rendre hom-
mage à l'exactitude et à l'impartiale fidélité de ce travail'-.
Pour plusieurs môme, cet ouvrage semble avoir été comme
une révélation, et ils se sont un peu étonnés de pénétrer pour
la première fois tous les secrets du maître, grâce au fd con-
ducteur que leur mettait entre les mains un jésuite. Nous
profiterons nous aussi d'un si excellent guide, et, à sa suite,
nous tacherons de saisir chez A, Comte ce qu'est vraiment le
positivisme, sa portée, sa valeur. A. Comte est le vrai fondateur
du positivisme, non seulement pour avoir introduit ce nom en
philosophie, — là-dessus pas de contestation, — mais pour
avoir, le premier, formulé dans son entier la doctrine posi-
tiviste. Les systèmes divers qui, par ia suite, ont pris au
positivisme sa méthode relèvent tous d'A. Comte. Connaître
sa doctrine dans ce qu'elle a d'essentiel, c'est donc connaître
en même temps le principe et le résumé de tout positi-
visme.
II
Quel sens A. Comte attache-t-il à ces mots : philosophie
positive? Dans l'avertissement qui précède son Cours., il
nous dit : « J'emploie le mot philosophie dans l'acception que
lui donnaient les anciens, et particulièrement Aristote, comme
1. August Comte, dcr Begrunder des Positivismus. Sein Leben und seine Lehre.
H. Gruber, S. J. In-8 de vii-l'i^ p. Fribourg-en-Brisgau, Herder, 1889.— R. P.
Gruber, S. J., Auguste Comte, fondateur du positivisme. Sa vie, sa doctrine.
Traduit de rallemand par M. l'abbé Ph. Mazoyer, du clergé de Paris. In-12
de xvni-343 pages. Paris, Lethielleux, 1892. — Pour la priorité du positivisme
d'A. Comte, voir R. P. Gruber, édition française, p. 6-12 ; pour l'accueil fait
à ses doctrines, ibid., p. 169-175.
2. Voir en particulier un article de Paul Boell, Revue occidentale, l'='' jan-
vier 1890 (1" Moïse, 102), p. 93-95.
ET LE POSITIVISME 59
désignant le système général des conceptions humaines; et
en ajoutant le mot positive^ j'annonce que je considère cette
manière spéciale de philosopher qui ramène tout à la coor-
dination des faits observés. « S'il dit : philosophie positive,
plutôt que : sciences positives, c'est qu'il se propose unique-
ment pour but « l'étude propre des généralités des différentes
sciences, conçues comme soumises à une méthode unique* ».
Mais ces généralités ne se confondent nullement avec les
causes des faits. « Le caractère fondamental de la philoso-
phie positive, écrit Comte, est de regarder tous les phéno-
mènes comme assujettis à des lois naturelles invariables,
dont la découverte précise et la réduction au moindre nom-
bre possible sont le but de tous nos efforts, en considérant
comme absolument inaccessible et vide de sens pour nous la
recherche de ce cju'on appelle les causes, soit premières^ soit
finales... Dans nos explications positives, même les plus par-
faites, nous n'avons nullement la prétention d'exposer les
causes génératrices des phénomènes, puisque nous ne ferions
jamais alors que reculer la difficulté, mais seulement d'ana-
lyser avec exactitude les circonstances de leur production,
et de les rattacher les unes aux autres par des relations nor-
males de succession et de similitude ~. »
Quelques pages plus haut, il avait fait remarquer que « tous
les bons esprits répètent, depuis Bacon, qu'il n'y a de con-
naissances réelles que celles qui reposent sur des faits ob-
servés^ ».
Par là entend-il nier les causes ? Nullement. Le vrai posi-
tiviste s'abstient de toute négation explicite à cet égard, mais
c'est un point dont il ne s'occupe pas. Est-ce dédain? Est-ce
aveu d'impuissance ? Chez A. Comte, la note de dédain sem-
ble dominer. « La philosophie positive, dit-il, se distingue
surtout de l'ancienne philosophie théologique ou métaphy-
sique par sa tendance constante d'écarter comme nécessai-
rement vaine toute recherche quelconque des causes propre-
ment dites, soit premières, soit finales, pour se borner à étu-
1. Cours de philosophie positive, l''" édition ( c'est toujours elle que nous
citons ). Paris, chez Bachelier, 1830-1842. Avertissement, p. vii-viii.
2. Ibid., I, 14-15.
3. Ibid., I, 8.
60 AUGUSTE COMTE
dierles relations invariables qui constituent les lois effectives
de tous les événements observables... A mesure que notre
activité mentale trouve un meilleur aliment continu^ ces ques-
tions inaccessibles (d'origine et de destination) sont gra-
duellement abandonnées, et finalement jugées vides de sens
pour nous qui ne saurions réellement connaître que les faits
appréciables à notre organisme, sans jamais pouvoir obtenir
aucune notion sur la nature intime d'aucun être, ni sur le
mode essentiel de production d'aucun phénomène ^. » On ne
voit pas d'ailleurs, par la vied'A. Comte, qu'il se soit jamais,
devant ses amis ou le public, mis en peine de l'existence
d'un au-delà et qu'il ait gémi sur l'incapacité de rintelligence
humaine à l'atteindre. Notons en passant le radicalisme
des derniers mots de la citation. Ces causes, soit premières,
soit finales, dont on écarte la recherche, ce ne sont pas seu-
lement des causes éloignées, surtout ce n'est pas seulement
la cause toute première ou la cause toute dernière. Sous ces
termes, on comprend toute notion sur la nature intime ou le
mode essentiel de production de n'importe quel phénomène.
D'autres écartent pareille investigation, sous prétexte d'im-
puissance, impuissance confessée avec une sorte de raideur
stoïque par les agnosticistes de profession, avec un ton de
tristesse et presque de désespérance par d'autres positivistes
comme Littré. « Ce qui est au-delà, écrit-il, est absolument
inaccessible à l'esprit humain. Mais inaccessible ne veut pas
dire nul ou non existant. L'immensité tant matérielle qu'in-
tellectuelle... apparaît sous son double caractère, la réalité
et l'inaccessibilité. C'est un océan qui vient battre notre
rive, et pour lequel nous n'avons ni barque ni voile, mais
dont la claire vision est aussi salutaire que formidable ^. »
III
Le positivisme laisse de côté toute enquête sur les causes.
C'est là un caractère négatif Quels sont les éléments posi-
tifs qui le constituent? Est-ce l'étude des lois propres à
1. Cours de philosophie positive, VI, 701-702.
2. Auguste Comte et la philosophie positive, par E. Litlrc, p. 505. o°édi-
tion,1877.
ET LE POSITIVISME 61
chaque branche du savoir humain? A. Comte lui-même re-
marque souvent qu'une science n'est pas une simple accu-
mulation d'observations. Tant que les faits observés ne sont
pas liés, la science n'est qu'embryonnaire, et ce lien est
trouvé quand l'esprit peut formuler une loi. La loi, c'est le
phénomène généralisé^ dépouillé de ses circonstances varia-
bles et exprimé de manière à indiquer entre les circonstances
stables les relations constantes de succession ou de simili-
tude. Ainsi, de l'aveu de Comte, déterminer des lois ce n'est
pas sortir des sciences partielles : ces lois n'en sont que les
généralités. Pour en sortir, il faut chercher et trouver « une
méthode unique » qui les domine, un système de coordina-
tion qui ramène leur diversité à l'unité.
Cette unification, d'où naîtra la philosophie positive,
A. Comte la tente, dès le début de son œuvre, en introduisant
sa célèbre classification des sciences^ qu'il appelle une hiérar-
chie. Son but est de « résumer les diverses connaissances
acquises,... en les présentant comme autant de branches
d'un tronc unique^ ». Cette hiérarchie s'établit d'après la
dépendance dans laquelle les divers ordres de phénomènes
se succèdent et se rattachent entre eux. On trouve ainsi que
les phénomènes les plus simples sont les plus généraux, et
que ces phénomènes à la fois plus simples et plus généraux
sont le fondement sur lequel d'autres viennentcomme s'étager
suivant des degrés toujours croissants de complexité. La loi
qui règle la classification hiérarchique des sciences est donc
leur généralité décroissante et leur complexité croissante^.
Un coupd'œil d'ensemble sur les phénomènes de la nature
amène un partage en deux classes principales : dans la pre-
mière rentrent les phénomènes des corps bruts, dans la
seconde les phénomènes des corps organisés. Physique inor-
ganique et physique organique, tels seront donc les grands
rameaux d'où sortiront toutes les sciences. A son tour, la
physique inorganique se partage en physique céleste (astro-
nomie) et en physique terrestre : cette dernière se subdivise
en physique proprement dite et en chimie. La physique orga-
nique (physiologie au sens large du mot) contient la physio-
1. Cours de philosophie positive, I, 2i.
2. Ibid., I, 86-87.
G2 AUGUSTE COMTE
logie proprement dite ou biologie, et la physique sociale ou
sociologie '.
Mais, depuis Descartes et Newton, les mathcmaliques sont
la vraie base de toute philosophie positive 2, La philosophie
positive comprend donc six sciences principales, dans l'ordre
suivant : 1° la mathématique; 2" l'astronomie; 3° la phy-
sique; 4° la chimie; 5" la biologie; 6° la sociologie ^. La
morale, tantôt regardée comme une branche de la physiolo-
gie, tantôt mise à part comme une septième science, est, à
la fin du Cours de philosophie positive^ rattachée à la socio-
logie*.
Cette classification des sciences a une importance capitale
pour la constitution de la philosophie positive. Mais est-elle
constituée par le seul rapprochement des sciences partielles
disposées dans leur ordre hiérarchique? Certains textes du
Cours pourraient le faire croire. Cependant, à considérer la
pensée totale de l'auteur, on peut dire avec Littré : « La philo-
sophie positive se compose, non de sciences partielles, mais
de philosoplîies partielles,» ramenées à l'unité... «C'est à la
fois un système qui comprend tout ce qu'on sait sur le
monde, sur l'homme et sur les sociétés, et une méthode géné-
rale renfermant en soi toutes les voies par où l'on a appris
ces choses ^. » Une méthode unique, applicable à tous les
genres de recherches, est donc ce qui caractérise cette phi-
losophie et en fait quelque chose de plus que la simple juxta-
position des sciences partielles^.
Mais cette méthode, il importe grandement de la connaître ;
et la définir, c'est définir l'essence même du positivisme. Elle
nous vient des mathématiques. La mathématique a pour objet
de mesurer ou de déterminer des grandeurs inconnues, au
1. Cours de philosophie positive, I^ 88-94.
2. Ibid., I, 112. — A. Comte dit : « la vraie base fondamentale... ». Les
redondances ne lui ont jamais fait peur ; et il a négligé de nous faire savoir
à quelle catégorie il rattaché la grammaire et la littérature. Quoi qu'en pense
M. Aulard (loc. cit.), il faudrait plus que le grattage des « solennels adver-
bes >) pour rendre le style de Comte « clair, net, humain ».
3. Ibid., I, 96.
4. Ibid., IV, 408-409. — Voir P. Gruber, op. cit., p. 93-98.
5. Auguste Comte et la philosophie positive, p. 101 et 505,
6. Cours. — Avertissement, p. vin.
ET LE POSITIVISME 63
moyen de grandeurs connues ^ Sa méthode est toute dans
les procédés propres à établir ce rapport. Toute science, il
est vrai, se propose « de déterminer des phénomènes les uns
par les autres, d'après les relations qui existent entre eux ».
Mais la mathématique atteint ce but avec plus de précision,
et seule elle suit exactement la méthode générale qui doit
s'appliquera toute recherche positive ^. Cette méthode revêt
un caractère spécial de déduction dans la phase mathé-
matique, d'explication directe dans la phase astronomique,
d'expérimentation dans la phase physico-chimique, de compa-
raison dans la biologie, de filiation ou de comparaison his-
torique dans la sociologie ^. Mais malgré ces modifications
diverses, « elle reste au fond constamment identique dans l'en-
semble de ses applications, surtout quant à l'art homogène
du raisonnement... Et les sciences les plus compliquées... ne
sauraient offrir aucun genre de raisonnement dont la science
mathématique ne puisse... fournir... l'analogue plus simple
et plus pur. » Ainsi, ce qu'on nommait autrefois logique « est
désormais irrévocablement absorbé par la science mathé-
matique ^m. En résumé, observer directement quelques
faits, en tirer une loi ou une mesure qu'on puisse appliquer
aux rapports mutuels des phénomènes analogues, voilà, sui-
vant Comte, la méthode mathématique, par suite la méthode
positive. La loi trouvée est la grandeur connue qui sert à
déterminer les grandeurs inconnues . Le point de départ
est toujours l'observation directe.
IV
Si nous ne nous trompons, la philosophie positive est
cela et n'est pas autre chose. Mais tout d'abord on se de-
mande : Est-ce là une philosophie? Nous voyons un certain
ensemble de connaissances hiérarchisées, nous voyons une
méthode : cela suffit-il à constituer une philosophie? La philo-
sophie, de l'aveu de tous, est la science suprême des êtres, la
1. Cours de philosophie positive, I, 129.
2. Ibid., I, 130-132.
3. Ibid., YI, 781-782.
4. Ibid., III, 423-428.
64 AUGUSTE COMTK
connaissance des choses dans leurs cléments derniers :
A. Comte admet lui-môme que le propre du philosophe est
d'aller dans cette connaissance aussi loin qu'il est possible
d'aller. Seulement, il part de ce principe que la philo-
sophie doit être traitée comme les autres sciences. Le
philosophe ne cherchera et ne prétendra trouver que ce
que cherche et prétend trouver le savant ; mais il le cher-
chera au moyen d'une méthode unique qui lui servira de
plus à coordonner ses découvertes, et par là il sera philo-
sophe.
C'est dire que le philosophe ne diffère du savant que par
l'unité de la méthode qu'il emploie ; c'est ériger une méthode
en doctrine. On répondra : Dans cette façon de poser le pro-
blème de l'étude des choses, il y a toute une philosophie, et
une philosophie immense dans ses conséquences, — Nous
croyons qu'une philosophie ne consiste pas seulement dans un
principe ou un procédé, mais encore dans tout ce qui établit ce
principe ou ce procédé et dans tout ce qui en découle. Cepen-
dant, admettons ce qu'on nous dit. Alors, il faudra s'attacher à
démontrer rigoureusement, d'après les exigences mêmes du
positivisme, la légitimité de la position prise. Plus le point
de départ est important, plus il convient de ne laisser planer
aucun doute sur le droit à l'adopter. Or, qu'arrive-t-il? Cette
sorte d'axiome qu'il n'y a à chercher dans les choses que ce
que les sciences partielles y découvrent, et que tout le rôle du
philosophe se réduit à l'étudier méthodiquement et à le sys-
tématiser, est une idée préconçue, puisée en dehors de l'ob-
servation et nullement justifiée par l'observation : défaut
étrange, défaut capital dans une doctrine qui choisit pour
base l'observation directe. Oui, voilà un système qui se fait
gloire d'être tout a posteriori^ de partir du phénomène parti-
culier pour aboutir au phénomène particulier en passant par
le phénomène généralisé, et qui est fondé sur un colossal a
priori! Car enfin, le problème de la philosophie consiste
précisément à se demander si par delà ce qui fait l'objet
des sciences, et surtout des sciences mathématiques, physi-
ques et naturelles, il ne se trouverait pas quelque élément
d'une nature plus déliée et plus haute, quelque élément su-
prasensible. Le positiviste d'avance se prescrit pour limites
ET LE POSITIVISME 65
la sphère des sciences partielles coordonnées ; il s'y enferme,
il se défend d'en franchir les barrières.
La conséquence d'une pareille attitude, c'est qu'elle enlève
au positivisme le droit de se dire un système qui englobe
tout ce qui peut être connu. La méthode qu'il juge seule lé-
gitime ne peut atteindre les vérités métaphysiques, si elles
existent. Mais, de ce que cette méthode ne peut les saisir,
s'ensuit-il qu'elles soient inaccessibles? Ceux qui recon-
naissent ces vérités mettent précisément leur caractère en
ce qu'elles sont supérieures à l'expérience des sens.
Naguère encore, on n'employait dans la météorologie que
l'anémomètre, le baromètre, le thermomètre, le pluviomètre
et l'hygromètre. Était-on en droit de conclure qu'il n'y a pas
à tenir compte du rôle de l'électricité dans les phénomènes
atmosphériques? On s'est avisé d'étudier leur action sur
l'électromètre, et l'on a constaté que l'électricité y joue un
rôle jusqu'ici peu soupçonné : découverte qui ouvre à la
science météorologique un champ nouveau. Les moyens
d'observation étaient autrefois insuffisants; les résultats
obtenus devaient être incomplets. Que peut répondre le po-
sitiviste au métaphysicien qui lui ferait ce même reproche ?
On ne trouve pas de l'électricité sur l'échelle d'un pluvio-
mètre; on ne saisit pas du suprasensible avec un instrument
d'investigation sensible. Mais l'électricité de l'atmosphère,
mais l'élément métaphysique du monde ne seraient-ils pas
accessibles par quelque autre procédé?
Tandis que les explorateurs des pays arctiques s'extasiaient
devant les aurores boréales aux draperies de feu, aux
éblouissantes clartés, et que les peuples de nos régions
ne pouvaient se défendre de quelque terreur en face de ces
lueurs mystérieuses, reflets des embrasements du pôle, les
savants cherchaient la raison du phénomène. La véri-
table explication se fit attendre. Au commencement du dix-
septième siècle, des phj-siciens attribuaient la lumière bo-
réale à l'inflammation des vapeurs nitreuses et bitumineuses
qui s'élevaient de la terre. D'autres pensaient que les glaces
et les neiges des régions polaires réfléchissaient les rayons
du soleil vers les couches inférieures de l'atmosphère, et les
portaient jusqu'à nous, en produisant les apparences de
LVIII. — 5
66 AUGUSTE COMTE
l'aurore. Halley, le premier, vers 1716, observe que le
sommet de l'arc formé par l'aurore boréale était dans la di-
rection du pôle nord de l'aiguille aimantée. On entrait dans
la voie de la solution. On devait aboutir à voir dans les
aurores boréales un écoulement et une recomposition d'élec-
tricités aux pôles*. Qu'avait-il fallu pour faire d'un phéno-
mène d'optique ou d'un phénomène de chimie un phénomène
électrique ? l'emploi et l'interrogation de l'instrument con-
venable. Les positivistes prétendent donner une explication
du monde d'après les réponses que leur apporte leur outil,
leur méthode : mais cet instrument est-il le bon, est-il le seul
qu'il faille employer? Ils l'affirment gratuitement. L'emploi
d'une autre méthode pourrait amener une explication du
monde toute différente. Au moins ne sont-ils pas en droit
de mesurer la sphère de l'accessible à la portée de leur
unique moyen d'investigation.
Le philosophe — l'accord sur ce point est unanime — doit
répondre aux derniers pourquoi que se pose l'intelligence
humaine. Et ces pourquoi portent sur l'origine et la desti-
nation des êtres, sur les causes efficientes et sur les causes
finales, sur la cause toute première et sur la cause toute
dernière. Nous ne disons pas que le philosophe soit obligé,
sous peine de perdre ce titre, de ne laisser plus rien d'obscur
dans ces profondeurs : la condition serait vraiment trop
dure, et à ce prix, qui serait philosophe? Mais encore faut-il
qu'il se prononce sur la réalité de ces pourquoi, qu'il dise
s'ils ont, oui ou non, un objet. En face de cette question, les
dogmatistes affirment, les sceptiques nient, au moins leur
doute se résout en une négation pratique. Les positivistes
prétendent à une sorte de neutralité. A ceux qui les in-
terrogent sur l'existence du monde suprasensible, ils ré-
pondent : C'est une question dont il n'y a pas à s'occuper,
dont nous ne nous occupons pas. Pareille fin de non-rece-
voir est-elle ici acceptable? Le positiviste, qui écarte la re-
cherche des causes par dédain, ne saurait ignorer que ce
qu'il met de côté est précisément la préoccupation toujours
renaissante de l'homme. Dans sa réponse, il laisse entendre
1. Histoire de la physique, par J. C. Poggendorff. Paris, Dunod, 1883.
i:t le posiïivi;smk 67
qu'il peuty avoir quelque chose par delà les phénomènes chan-
o-eants; plusieurs le déclareront sans détour. Mais croit-il
tranquilliser ainsi l'humanité inquiète? Ne devrait-il pas
tenter sérieusement une fois de lui montrer que son anxiété
est futile, et que son imagination se prend à de vains fan-
tômes ? Hausser les épaules devant une question comme
celle de l'origine et de la destinée de l'homme, ce n'est pas
d'un philosophe, ce n'est pas même d'un homme raison-
nable : il y a là un défi au bon sens, et en même temps
une insulte cruelle au doute de celui qui cherche sincère-
ment.
Le positiviste qui ne dédaigne pas, mais qui se déclare
impuissant en face du redoutable problème, ne donne pas
non plus ce que les hommes attendent de la philosophie, et
ce qu'il pourrait leur donner d'après les principes certains
que lui-même admet. Cet « inconnaissable », n'a-t-il pas entre
les mains de quoi le déterminer quelque peu? Soit! qu'il re-
jette toute méthode purement conjecturale, qu'il méprise ce
qui est simple hypothèse; mais ce qu'il sait des phénomènes
qui s'agitent autour de lui et parmi lesquels lui-même s'agite
ne peut-il pas servir à préciser cet « absolu » ? Car enfin,
tout se tient, tout s'enchaîne, tout s'appelle dans le monde :
c'est la propre doctrine du positivisme. Donc il est de pleine
nécessité que toute qualité, toute quantité, tout mouvement
constaté par l'expérience dans Veii-deçà ait son écho, son re-
tentissement, sa relation dans cet au-delà dont on avoue l'exis-
tence. De quel droit brisent-ils aux limites du monde tan-
gible la chaîne qu'ils y ont trouvée partout? Quelle observa-
tion leur a permis de creuser entre le connaissable et l'in-
connaissable un abîme sans fond et sans rive que nul ne
peut franchir? Ce qui est ici ne doit-il pas être une figure
de ce qui est là-bas? Et ce qui est plus proche ne per-
met-il pas d'atteindre ce qui est plus éloigné ? Ils parlent
d'un « absolu ». Mais prennent-ils assez de soin de nous
dire ce qu'ils entendent par cet absolu? Ont-ils peiné comme
il faudrait pour jeter la sonde dans cet océan qui s'étend
par delà le contingent et le visible, et en interroger la mys-
térieuse immensité ? Car c'est toujours vers cette « mer
ténébreuse » que vont les recherches de l'homme, jusqu'à
68 AUGUSTE COMTE
ce qu'il ait trouve la terre ferme; et la moindre parcelle de
vérité arrachée à cet inconnu lui est d'un plus grand prix
que toutes les découvertes des sciences expérimentales.
V
Mais les positivistes ne parviennent pas à se maintenir
dans cette position mitoyenne entre le dogmatisme et le scep-
ticisme ; au moins les professeurs de positivisme n'y main-
liennent pas leurs disciples. Le positivisme tourne bientôt
en scepticisme à l'égard de l'absolu; et c'était inévitable. Car
ceux qui, ])ar dédain, écartent la recherche de toute vérité
métaphysique, prononcent assez haut que, pour leur compte,
ils ne croient à rien de tel : s'ils avaient seulement un doute,
leur attitude serait plus qu'étrange. Et ceux qui relèguent
le suprasensible dans les régions de l'inconnaissable, là où
l'esprit humain ne peut atteindre, pas môme par une notion
de simple analogie, sont bien près d'en faire une chimère.
Les mystères que la foi propose au chrétien, au moins elle
les enferme dans une formule que l'intelligence peut analyser
et concevoir. Mais quelle réalité prêter à ce qui échappe
à tout concept analogue, à toute formule décomposable et
saisissable ^ ?
Au surplus, les uns et les autres se conduisent dans la
pratique de la vie comme si la vérité métaphysique n'existait
pas. Ne pourrait-on pas leur dire, avec Pascal : « Dieu, cause
première et cause dernière, existe ou n'existe pas. Lequel
prendrez-vous donc ? Puisqu'il faut choisir, voyons ce qui
vous intéresse le moins. Votre raison n'est pas plus blessée,
puisqu'il faut nécessairement choisir, en choisissant l'un
que l'autre... Pesons le gain et la perte, en prenant croix que
Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous ga-
gnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc
1. On voit que c'est des conséquences du positivisme, et non de l'exposé
de la doctrine tel qu'on le trouve chez ses partisans, qu'il faut entendre ces
paroles de M. Fousegrive : « Au delà des faits y a-t-il des causes? Le posi-
tivisme repond hardiment : Non. Et ainsi les cauàes pour lui ne sont pas in-
connaissables, elles n'ont aucune existence. Il en est de même des sub-
stances... » Revue p/iilosophif/iie (juillet 1892 ), p. 2.
ET LE POSITIVISME 69
qu'il est, sans hésiter. « Vivez comme s'il était, d'autant
plus que théoriquement vous admettez qu'il peut être, ou
môme qu'il est. — Mais où se trouve le positiviste qui rai-
sonne ainsi, qui se demande s'il n'aurait pas quelque
devoir envers cet « inconnaissable » ? Ils vivent et agissent
comme si tout se bornait et devait nécessairement se borner
à la région des phénomènes tangibles. Ainsi ont toujours
fait les sceptiques.
Et de fait, à y regarder de près, la distance entre les posi-
tivistes et les sceptiques s'évanouit et s'efface. Parmi les scep-
tiques, ceux qui doutaient des réalités sensibles étaient bien
rares. On assure de Pyrrhon qu'en marchant il allait donner
contre les murs. Cette sincérité de doctrine, l'a-t-on re-
trouvée ailleurs? Et chez le père du scepticisme ne serait-
elle pas une création de la légende? Quoi qu'il en soit, les
sceptiques anciens, ou négligeaient l'exercice de la raison,
ou enseignaient son impuissance, ou se bornaient à obser-
ver les phénomènes pour en prédire empiriquement le
retour 1. Les douteurs modernes ressemblent à leurs de-
vanciers. L'argument de Sganarelle bàtonnant Marphurius
a toujours grand succès auprès du public. Mais un Marphu-
rius plus avisé pourrait répondre avec quelque raison qu'il
n'a jamais douté de la sensation, qu'il ne suspend son juge-
ment que sur la réalité des substances, sur l'existence des
causes, surtout des causes suprasensibles, qu'en attendant
devoir clair en tout cela, il est résolu de vivre comme si rien
que le sensible n'existait, mais comme si le sensible existait
bien réellement pour lui. Quel autre langage tiendrait un
positiviste? Les sceptiques les moins illogiques évitaient
môme de dire : « Je ne sais pas ; » ils disaient : « Que sais-je? »
Mais ce mot n'est-il pas la traduction exacte de l'état d'esprit
positiviste? Donc, en toute vérité, le positivisme est lui dog-
matisme physique et un scepticisme métaphysique.
VI
Du scepticisme métaphysique le positivisme, par une pente
naturelle, verse dans le matérialisme. Oh! sans doute il s'en
1. Voir les Sceptiques grecs, par V. Brochard. Paris, Alcan, 1887,
70 AUGUSTE COMTE
défend avec une sorte d'indignation. A. Comte avait toujours
professé ouvertement le souci de cheminer entre Vempirisine
et le mysticisme '. Et cependant, dès son apparition, suivant
la remarque de M. Ravaisson ^, le positivisme fut accueilli
comme un système matérialiste. 11 ajoute : « Peut-être, en
effet, ce qu'on appelle matérialisme ne consiste-t-il pas pro-
prement à expliquer les choses par la matière, en désignant
par ce nom quelque support indéfinissable des phénomènes
sensibles, théorie qui impliquerait plutôt une croyance à une
existence réelle, quoique non perceptible aux sens, et qui
par conséquent serait une sorte de métaphysique, mais au
contraire à réduire tout aux phénomènes sensibles, et ceux-
ci mêmes aux simples éléments mécaniques. «Dernièrement,
un auteur^ retrouvait chez le baron d'Holbach, le plus pur
matérialiste du siècle dernier, toutes les idées et la méthode
de M. Herbert Spencer : la terminologie seule diffère. Ce qui
n'empêche pas le célèbre positiviste anglais de repousser le
nom de matérialiste comme une injure. A. Comte a adopte les
théories de Gall, il croit que la phrénologie expose la vraie
nature morale et intellectuelle de l'animal aussi bien que de
l'homme, que d'ailleurs entre l'homme et l'animal il n'}'^ a pas
de différence essentielle, et que c'est uniquement l'orgueil qui
nous a habitués avoir dans les animaux des inférieurs'*. Mais
l'on dira que ce sont là les opinions personnelles d'un philo-
sophe. — Ce qui est commun à tout positivisme c'est la con-
ception mécanique de n'importe quel ordre de phénomènes.
La pensée d'A. Comte sur ce point est celle de tous les posi-
tivistes qui n'y ont apporté que des modifications de détail.
Or, selon A. Comte, il n'est pas douteux que l'équivalence
entre l'action et la réaction « ne puisse être aussi réellement
observée envers les phénomènes physiques, chimiques, bio-
logi({ues et môme politiques, qu'à l'égard des simples effets
mécaniques ^ ». Si on n'arrive pas au môme degré de pré-
1. Cours de philosophie positive, VI, 702-703.
2. La Philosophie en France au dix-neuvième siècle, p. 64. 3* édition.
HacheUe, 1889.
3. A. Lalande, Revue philosophique {juin 1892), p. 602 et suivantes.
4. Cours, III, 800, 780, 831.
5. Ihid., VI, 796.
ET LE POSITIVISME 71
cision,*cela tient non à ce que l'équivalence absolue fait
défaut, mais aux difficultés de l'observation. Car « les opé-
rations mêmes de notre intelligence, en qualité de phé-
nomènes vitaux, sont inévitablement subordonnées, comme
tous les autres phénomènes humains, à cette relation fon-
damentale entre l'organisme et le milieu'». Le développe-
ment social lui-même n'a pas d'autre explication; deux élé-
ments y concourent : « l'humanité qui accomplit le phéno-
mène, l'ensemble constant des influences extérieures, ou
le milieu scientifique,... qui domine cette évolution ~ ».
Cet action du milieu n'est pas simplement directive, mais
toujours il existe une « corrélation permanente, à la fois
inévitable et indispensable, entre la nature individuelle de
tout être vivant et la constitution propre du milieu corres-
pondant^», corrélation qui s'applique aussi à son existence
sociale.
Que devient dans cette théorie la liberté? A. Comte pré-
tend la sauver. L'ignorance seule, selon lui, peut confondre
la subordination des faits à des lois invariables, et leur
développement nécessaire, irrésistible. Plus les phénomènes
se compliquent, plus aussi ils deviennent modifiables; en
d'autres termes, leur accomplissement devient de moins en
moins irrésistible. Les phénomènes intellectuels et moraux
sont les plus compliqués de tous. Ils dépendent de l'ac-
tion combinée de plusieurs facultés, dont chacune peut
s'atrophier par l'inactivité ou se développer par l'activité, et
réagir sur l'action des autres. Lors même donc que les nom-
breuses influences élémentaires qui entrent en coopé-
ration, ne cessent d'obéir à des lois précises, invariables,
quoique encore inconnues pour la plupart, il n'en résulte
cependant aucune nécessité*. — C'est nier de la somme ce qui
convient essentiellement aux parties; c'est espérer, en addi-
tionnant des quantités négatives, arriver à un total positif; ou
encore c'est confondre la liberté avec l'impossibilité de pré-
voir. Au surplus, voyez l'histoire traitée à la façon positiviste,
1. Cours de philosophie positive, VI, 725.
2. Ibid., IV, 475.
3. Jbid., IV, 494.
4. Ibid., III, 808-811.— Voir P. Gruber, op. cil., p. 116.
72 AUGUSTE COMTE
comme chez M. Taine, et dites quelle [)lace y reste à la liberté.
A en croire l'historien positiviste, qu'on prenne, en close dé-
terminée, un certain nombre d'éléments cérébraux, d'attraits
altruistes, d'instincts expansifs, avec tantde degrés d'élévation
sur l'équateur et telle constitution géologique, qu'on mêle le
tout, et l'on aura tel état social, parfaitement définissable
d'avance. Pour Herbert Spencer, la société se forme par une
sorte de cristallisation ; tout changement^ social aussi bien
que physique, part d'une forme moins cohérente pour aller à
une forme plus cohérente^ grâce à une intégration de matière
accompagnée d'une dissipation de mouvement. C'est on ne
peut plus simple. Le positiviste qui sait regarder notre huma-
nité d'assez haut, la voit se prendre en prismes ou en oc-
taèdres d'une admirable régularité.
La prévision qui n'existe pas encore complète à l'égard des
phénomènes intellectuels et moraux, les savants doivent la
poursuivre avec persévérance. La perfection de prévision à
laquelle une science arrive mesure le degré de perfection de
cette science. Car « voir pour prévoir, tel est le caractère
permanent de la véritable science * ». Un moment sans doute
arrivera où l'on pourra mettre en équations mathémati-
ques tous les faits individuels ou sociaux, et de quantités
connues déduire tous les X de la biologie et de la socio-
logie 2.
Dans cette voie de prévision, A. Comte estime qu'il a
fait faire à la science un pas immense par sa découverte
de la loi des trois états. Ce jour-là, il a pu, avec toute vé-
rité, prononcer son «Eurêka». Quelle est cette loi? L'huma-
nité, en son développement, passe nécessairement par trois
phases. Elle commence par l'état théologique ou fictif: alors
l'homme explique le monde extérieur par des volontés sur-
naturelles, analogues à la sienne ; il néglige l'observation,
l'imagination règne en souveraine. A l'état théologique suc-
cède l'état métaphysique ou abstrait ; ce n'est qu'une transi-
tion : des abstractions prennent la place des êtres concrets et
surnaturels. Enfin, l'esprit s'arrête à l'état positif on scienti-
fique, comme à un état définitif : il cherche uniquement à
1, Cours de pliilosophic positive, VI, 723.
2. Ibid., IV, 312 ; VI, 710.
KT LE POSITIVISME 73
se représenter les divers phénomènes comme des cas parti-
culiers d'un fait généralisé'.
La loi sociologique trouvée, la philosophie positive existe
entière. Cette loi veut en effet que la méthode positive, {[ui a
déjà remplacé les méthodes théologique et métaphysique en
mathématiques, en astronomie, en physique, en biologie, soit
étendue aux phénomènes sociaux. Ainsi l'homogénéité est
introduite dans les sciences humaines. Du même coup, l'on
obtient et l'unité nécessaire au système, et dans les sciences
intellectuelles ou morales un principe de prévision, puis-
qu'elles se trouvent assimilées aux sciences mathématiques
et physiques.
On sent combien cette doctrine de l'homogénéité des
sciences confine au matérialisme. M. Henri Muller, dans un
article d'un ton assez chagrin, consacré dans la Revue philoso-
phique à l'ouvrage du P. Gruber, lui reproche d'avoir, en ce
point, dénaturé la pensée d'A. Comte :
Combien est injuste et incompréhensible, dit-il, l'accusation de ma-
thématisme, c'est-à-dire de matérialisme, portée contre notre philo-
sophe, de son vivant et depuis sa mort, et rééditée par M. G. lui-même !...
Il n'est pas de théorie plus souvent, plus constamment, plus fortement
défendue par Comte que celle de l'originalité de chaque ordre de phé-
nomènes, par ra[)port à l'ordre précédent. Les phénomènes physico-
chimiques obéissent sans doute, suivant lui, aux lois mathématiques,
mais ils suivent, en plus, leurs lois propres ; la vie est un mécanisme
physico-chimique, soit ; mais elle est, en outre, la vie. Une pareille
doctrine n'est-elle pas, tout juste, l'opposé du matérialisme ^ ?
S'il y a quelque chose dHiijuste et d'incompréhensible, c'est
le reproche adressé au P. Gruber. 11 résume la doctrine
d'A. Comte précisément dans les termes où le fait M. Muller.
Après avoir montré comment A. Comte a établi l'homogé-
néité entre les sciences humaines, il ajoute :
Dans cette classification des sciences, l'auteur écarte expressément
cette question : Les diverses classes de phénomènes qui forment l'ob-
jet de ces sciences sont-elles ou ne sont-elles pas essentiellement
homogènes? Si même il était j)rouvé par exemple, dit-il, que l'affinité
chimique n'est qu'un effet des agents chimiques, une conséquence de la
1. Cours de philosophie positive, I, 3-7 et passi/ii,
2. Revue philosophique ( mai 1891), p. 549-550.
74 AUGUSTE COMTE
pesanteur, oa ne serait pas autorisé à ne voir dans la chimie qu'une
branche de la physique. On ne peut pas davantage considérer hi phy-
sique sociale uniquement comme une subdivision de la physiologie.
Donc (dans la pensée d'A. Comte) les phénomènes chimiques, comme
les phe'nomèncs sociaux, ont leur caractère particulier^ et ils veulent
que la s-cience les traite séparément '.
Gomment peut-on dire que le P. Gruber a mal interprété
son auteur? Sans doute, M, MuUer n'a pas vu ce passage qui
se trouve en note dans l'édition allemande 2. Mais peut-il
ignorer qu'un livre allemand est surtout dans les notes ?
Au reste, la grande indignation de M. Muller est assez
superflue. Il est vrai, A. Gomte n'enseigne pas directement
que tous les phénomènes sont homogènes. 11 ne le pou-
vait pas , lui qui traite le matérialisme d'antiscientifique.
Sans doute même, il affirme que chaque ordre de phé-
nomènes, suivant la classification des sciences qui leur cor-
respondent, ajoute quelque chose à l'ordre des phénomènes
inférieurs ou plus simples. Mais quel est ce quelque chose?
Parlant des phénomènes vitaux, A. Gomte nous dit : « La
physiologie n'a commencé à prendre un caractère vraiment
scientifique... que depuis l'époque... où les phénomènes vi-
taux ont enfin été regardés comme assujettis aux lois géné-
rales, dont ils ne présentent que de sim'ples modifications^ . »
Et cette pensée se trouve répétée ailleurs. Ges lois géné-
rales, dont les phénomènes vitaux ne sont que des modifi-
cations, ne peuvent être que les lois mathématiques, méca-
niques, physiques et chimiques. Les phénomènes organiques
ne sortent donc pas de l'ordre des autres phénomènes moins
complexes. Ge qui est dit des phénomènes vitaux doit être
étendu aux phénomènes sociaux, selon ce que dira A. Gomte
lui-môme. A leur tour, les phénomènes physiques et chimi-
ques sont présentés comme le développement des lois qui
régissent les phénomènes mécaniques. Si, d'autre part,
on se rappelle qu'A. Gomte veut que les phénomènes intel-
lectuels et moraux soient rattachés à la physiologie animale,
on arrive à ceci que, dans son système, tout ce qui compose
1. P. Gruber, op. cit., p. 98-99.
2. P. 4'i. nolo 4.
3. Cours de philosophie positive, III, 273,
ET LE POSITIVISME 75
le monde intellectuel et moral, individuel et social, se réduit
à une modification des lois mathématiques et mécaniques,
reste dans l'ordre de ces lois et ne diffère des faits pure-
ment mécaniques que par une certaine complexité. Si ce
n'est pas là du matérialisme, où le matérialisme est-il ?
La prétention seule de poser toutes les sciences comme
homogènes devait amener tôt ou tard l'esprit humain à
mettre l'homogénéité dans les phénomènes. La leur refuser,
c'était avouer que le positivisme est une méthode ou une
doctrine incomplète, en avouant qu'il y a dans certaines
classes de faits un élément qui ne s'adapte pas aux pro-
cédés positivistes. Or, le positivisme a l'ambition de passer
pour une méthode et une doctrine qui répondent à tous les
besoins légitimes de l'intelligence humaine. Nous avons dit
les lacunes de la méthode, lorsque nous en avons montré
l'apriorisme illogique ; les lacunes de la doctrine positi-
viste ressortent de son impuissance à s'élever, malgré ses
efforts, au-dessus du matérialisme : elle y retombe de son
poids naturel.
VII
Le positivisme a une autre ambition : c'est de devenir la
religion de l'humanité. Pour la réaliser, A. Comte a écrit
son second grand ouvrage. « he Cours de philosophie posi-
tive ^ dit-il, a changé la science en philosophie; le Sys-
tème de politique positive a changé la philosophie en reli-
gion'. » De nombreux auteurs, môme appartenant au camp
positiviste, ont vu dans ces tentatives d'A. Comte une contra-
diction avec ses doctrines philosophiques. Ils ont distingué
dans sa vie deux périodes, la période positive et la période
religieuse, et la seconde combattrait la première. Le P. Gru-
ber~ montre parfaitement, contre Littré et Stuart Mill, que
cette opposition n'existe pas. Sans doute, le fondateur du po-
sitivisme s'était d'abord élevé énergiquement contre toute
religion, mais il n'entendait condamner que les religions
théologiques, La religion pour lui n'est autre chose que
1. Système de politique positive, IV, 530. l'" édition. Chez l'auteur, 1851-
1854.
2. P. Gruber, op. cit., p. 226, 275-280.
76 AUGUSTE COMTK
« l'état de pleine harmonie propre à l'existence humaine,
tant collective qu'individuelle, quand toutes ses parties
sont dignement coordonnées »; c'est le consensus normal
de l'àme. M. Liltré lui-même doit avouer qu' « une doc-
trine qui connaît ce qu'il est donné de connaître de l'univers
et de l'homme, qui détermine les rapports de l'homme avec
l'univers, qui dirige le développement des sociétés et qui
coordonne l'éducation, a toute sorte de ressemblances, de
points de contact avec une religion. Mais, ajoute-t-il, équiva-
lence n'est pas identité '. »
Ce qui fait reculer Littré et d'autres positivistes, c'est que
A. Comte, peu satisfait d'affirmer qu'il doit y avoir harmonie
entre les opinions et Ja conduite, a voulu déterminer dans le
détail l'expression de cette harmonie, surtout quant à ses
manifestations affectives. L'humanité ou grand Etre devient
le centre auquel chacun dirige ses contemplations pour la
connaître, ses affections pour l'aimer et ses actions pour la
servir. Elle se compose de l'ensemble môme des hommes qui
existent ou qui ont existé, transformés « en éléments réels de
cette existence composée » par une « coopération habituelle
aux destinées humaines ». Au maintien de l'ordre social posi-
tiviste est préposé un sacerdoce qui a la charge de conseiller,
d'administrer les sacrements, d'exercer le pouvoir spirituel.
Au premier rang du sacerdoce siège le grand prêtre de l'hu-
manité, investi d'une véritable infaillibilité doctrinale et du
droit d'excommunication. On sait avec quel sérieux A. Comte
remplissait lui-même ce haut ministère. Il a eu ses disciples
auxquels il apprenait le signe de croix positiviste. En pronon-
çant la formule sacrée : « L'amour pour principe, l'ordre pour
base, le progrès pour but », on porte successivement la main
au siège de l'amour (l'occiput), de l'ordre (le sommet de la
tête) et du progrès (le front). Il les réunissait dans sa maison
de la rue Monsieur-le-Prince, pour y faire les « Commémora-
tions » devant le fauteuil rouge où s'était assise son Egérie,
Clotilde de Vaux.
M. Laffitte avait succédé au fondateur dans sa charge de
grand prêtre. Mais déjà son cours libre de philosophie au
1. Augusle Comte et la philosophie positive, p. 507.
ET LE POSITIVISME 77
grand amphithéâtre du Collège de France et ses tendances
trop exclusivement scientifiques avaient soulevé des défian-
ces parmi les positivistes orthodoxes. La révolte éclata
quand il fut nommé à une chaire oflicielle. On rappela l'in-
comj)atibilité, proclamée par Comte lui-même, entre la direc-
tion religieuse du positivisme et une fonction dépendant du
gouvernement politique : c'était confondre le pouvoir spiri-
tuel et le pouvoir temporel, dont la pleine séparation est le
fondement de la future réorganisation sociale, etc.. Dans
ses circulaires annuelles^ M. Miguel Lemos, directeur de
V Apostolat positiviste au Brésil, protestait contre la révolte
croissante de M. Lafiilte. Enfin, au mois de février 1892,
M. Georges Lagarrigue, un Chilien de Valparaiso, écrivait
dans une sorte d'encyclique adressée à ses frères en positi-
visme, que « la postérité verra et flétrira dans le lafïittisme
une révolte plus criminelle encore que le simple littréisme «.
Et, le dimanche 16 octobre dernier, il inaugurait, en qualité
de grand prêtre, le nouveau temple positiviste à Paris, au
numéro 13 de la rue de Poissy. C'est de là qu'il travaillera à
convertir « la ville sainte, la métropole religieuse de l'huma-
nité régénérée ».
Nous n'avons pas à prendre parti dans ces querelles de
famille. Mais il nous semble bien que ceux qui adoptent
A. Comte tout entier, qui ne séparent pas dans sa doctrine
la partie religieuse de la partie scientifique, sont les plus
logiques. Rejeter avec Littré toute religion, parce que la
notion de « religion entraine nécessairement l'existence d'un
corps sacerdotal », et que, selon de fervents positivistes,
« l'avenir social ne comporte pas de clergé ^ », c'est prendre
le secondaire pour l'essentiel et résoudre la question par un
a priori ^eu positiviste. Dire que la réorganisation sociale et
religieuse proposée par Comte, reposant sur une méthode
subjective, est le renversement de sa méthode primitive, qui
est purement objective ^, ne paraît pas beaucoup plus sérieux.
Ni A. Comte ni aucun positiviste ne s'est jamais interdit de
tirer les conclusions d'un fait ou d'une loi trouvée par l'expé-
rience. Si donc il constate que dans le monde tout aboutit à
1. Auguste Coinle et la philosophie positive, p. 509,
2. Ibid., p. 518-520. — Revue philosophique (mai 1891 ), p. 550.
78 AUGUSTE COMTE
l'homme, et clans l'homme aux facultés affectives, libre à lui
de déduire de ce fait une organisation sociale et religieuse
de l'humanité. 11 peut se tromper dans sa construction, mais
il a le droit de l'entreprendre sans renier ses principes.
Demandez comment l'observation directe établit la prépon-
dérance de l'homme : à la bonne heure ! Mais cette prépon-
dérance admise, pourquoi ne pas permettre qu'elle serve de
base à une organisation de l'humanité?
Quoi qu'on fasse, une philosophie qui « connaît tout ce
qu'il est donné à l'homme de connaître », une philosophie
qui rencontre des hommes assez sincères, — et il est à dési-
rer pour l'honneur de l'humanité qu'elle en rencontre, —
assez logiques pour mettre leur conduite en harmonie avec
leurs opinions, non seulement remplira un rôle équivalent
au rôle des religions, mais elle s'érigera en religion. Car,
n'est-ce pas une religion qu une doctrine qui indique à
l'homme tout ce qu'il lui faut savoir et faire, avec un objet
précis assigné à toutes ses tendances? Et comme il est dans
la nature de l'homme de manifester à l'extérieur ses convic-
tions et ses sentiments, fait qui appartient à la période posi-
tive de l'humanité aussi bien qu'à la période théologique ou
métaphysique, cette religion aura bientôt ses pratiques et
son culte. Bien plus, s'il s'agit d'un philosophe positiviste,
ces pratiques et ce culte ne sauraient différer beaucoup de
ceux établis par Comte lui-même. Puisqu'il est, en effet, en-
tendu qu'il n'y a plus ni Dieu ni êtres surnaturels, par quoi
les remplacer ? Car il faut les remplacer, il faut donner un
but aux facultés affectives de l'homme, reconnues par l'analyse
positiviste. Ce qui se présente le plus naturellement, c'est le
grand Etre, l'Humanité, la partie la plus élevée, au moins la
plus complexe, de ce qui fait l'objet de la connaissance posi-
tiviste. Au grand Etre on pourra joindre le grand Fétiche,
la terre avec notre système solaire, séjour de l'homme, et le
grand Milieu, ou l'espace*. Et que sera le culte? S'il est ré-
1, M. Paulhan, qui se montrerait assez disposé à « admettre le principe
positiviste, sans admettre les conséquences que les positivistes en tirent »,
se sent de l'indulgence pour la fétichisation. «Prenons... ce qui paraît peut-
être l'idée la plus extravagante d'Auguste Comte, la fétichisation de la terre,
sous le nom de Grand Fétiche, de l'espace, sous le nom de Grand Milieu,
ET LE POSITIVISME 79
duit à des signes très généraux et très vagues, il restera
froid, impuissant à contenter l'humanité régénérée : car le
besoin de précision mathématique augmente avec son déve-
loppement positif. Il se précisera donc ; mais rien n'annonce
que l'humanité doive trouver d'autres signes pour manifester
ses sentiments affectifs et religieux que les signes employés
jusqu'à ce jour. On se verra ainsi plus ou moins ramené
aux pratiques d'A. Comte, caricature du culte catholique ou
reproduction de l'ancien fétichisme.
Or, le public a la faiblesse d'estimer ces pratiques ridi-
cules. Les positivistes se consolent en disant que le ridicule
n'aura qu'un temps, qu'il cessera le jour où l'humanité aura
atteint un degré suffisant de « positivité ». En ce cas, qu'ils
s'arment de constance. Peut-être même se flattent-ils à l'excès
s'ils espèrent que jamais la foule prendra au sérieux leurs
prédications et leurs commémorations. Le ridicule naît sur-
tout de la disproportion. Mais l'âme humaine, malgré toutes
les théories positivistes, garde et gardera toujours des as-
censions intimes vers les vérités éternelles et immuables,
vers Dieu ; jamais elle ne se résignera à terminer ses hom-
mages suprêmes à quoi que ce soit d'inférieur à ce monde
qu'elle entrevoit et où sans cesse la portent ses désirs; tou-
jours elle jugera ridicule et odieux de rendre à la créature,
fut-ce à l'Humanité, le culte dû à ce grand Dieu qui la do-
mine et l'investit de toutes parts. Une philosophie abaissée
et amoindrie ne saurait devenir une religion qui contente
l'àme de l'homme.
L'amoindrissement de la vérité, tel est en effet le vice
radical du positivisme. Il part d'une méthode d'investigation,
et cette méthode, il la réduit à l'observation sensible. Il se
condamne a priori à ne pas jeter les yeux au delà des phéno-
mènes tangibles; et cette méconnaissance l'amène au maté-
rialisme. Dans la sphère des phénomènes, sa peur du supra-
sensible lui fait écarter la recherche de leur nature et de
leur production, pour n'en observer que la succession et la
nous y trouvons une certaine raison d'être, et même, à certains égards, une
conception générale beaucoup plus juste que celle qui passe généralement
pour scientifique. » Revue philosophique (octobre 1890), p. 422,
80 AUGUSTK COMTE KT LK l'OSlTlVISMK
similitude. Bien pins, toute explication nouvelle des phéno-
mènes, toute tentative vers l'inconnu le met en dénance : il
y a là un élément de possibilité (\\.n no lui semble pas assez
positif.Cest ce que notait déjà M. Pasteur dans son discours
de réception àl'Académi:: : Le positivisme est plus propre à
coordonner les données déjà existantes, qu'à étendre le
champ de la science «par des découvertes nouvelles. 11 est
timide dans cette voie... A. Comte et Littré n'ont pas connu
la vraie expérimentation. Ils l'ont confondue avec l'observa-
tion restreinte des faits passés. « L'inconnu dans le possible,
et non ce qui a été : voilà son domaine... Pour juger de la
valeur du positivisme, ma première pensée a été d'y chercher
l'invention. Je ne l'y ai pas trouvée. » Le titre donné par
M. Laflitte à son cours : Histoire générale des sciences, n'est
pas de nature à faire mieux augurer du caractère inventif du
positivisme contemporain.
Une méthode est une charpente provisoire ; le vrai bâti-
ment, c'est la doctrine. Un échafaudage qui se prétend
bâtiment, c'est le tort de la tour Eiffel, c'est le premier tort
du positivisme. Que dire d'un échafaudage qui voudrait se
faire temple? Encore, la tour Eiffel est-elle un échafaudage
assez bien conçu et assez complet dans son genre. Le posi-
tivisme n'a pas môme cet avantage.
L. ROURE.
LE ROI-MARTYR
1
Ce titre de Roi-Martyr, le pape Pie VI l'accorda solennel-
lement au roi de France Louis XVI, égorgé par les assas-
sins de la Convention.
Cinq mois après l'admirable mort de Louis XVI, le 17
juin 1793, dans une allocution aux cardinaux réunis en con-
sistoire, le grand Pontife qui devait lui-môme tant souffrir,
rappela le douloureux souvenir du 21 janvier, les vertus, les
malheurs du roi très chrétien, victime de la révolution
impie et sacrilège; et, s'autorisant de la doctrine comme
de l'exemple de Benoît XIV, il ajouta : « Pourquoi ne se-
rions-nous pas de son avis, en reconnaissant le martyre de
Louis XVI? Peut-il donc y avoir le moindre doute que ce
prince ait été particulièrement mis à mort en haine de la
foi et pour son attachement aux dogmes catholiques ? »
Le Chef de l'Eglise saluait le 21 janvier comme le jour du
couronnement dans l'éternité de cette âme vraiment royale
et sainte ; puis, emporté par un élan d'éloquence émue, il
s'écriait: « O jour de triomphe pour Louis, à qui le Ciel a
donné la patience dans les plus rudes épreuves, et fait trou-
ver la victoire dans les bras de la mort! Oui, nous en avons
la confiance, il n'a laissé cette couronne périssable et les lis
sitôt flétris, que pour en recevoir une immortelle, tissue de
la main des anges ! »
La voix du peuple chrétien avait devancé la parole du
Pape; dès le moment du crime, au pied même de l'écha-
faud, les catholiques fidèles se disputaient les reliques de
Louis XVI : « Des hommes vertueux se procuraient une
partie de ses cheveux, comme les précieux restes d'un mar-
tyr 1. » Cette persuasion n'avait pas seulement cours en
1. Lettre historique sur la mort sublime de Louis XVI.
LVIII. — 6
82 Ll<: ROI -MARTYR
France : « Les peuples d'Europe,... écrivait-on deux ou trois
semaines après le 21 janvier, croient que la mort do
Louis XVf a fait un saint de plus K »
Ces témoii2:naq;es d'universelle vénération mettaient en
fureur les jacobins et les journaux dont ils payaient la prose.
Les Révolatiotis de Paris^ une des plus abominables feuilles
à la dévotion de « Robespierre, Marat, Tallien et autres
caraïbes de cette race ^ «, jetaient les hauts cris de ce que la
Commune eût a donné sujet au dévotieux Capet de se re-
garder comme un martyr prédestiné^». Quel amer cha-
grin pour les patriotes^ de voir le « dernier roi de France »,
le (( dernier de nos tyrans », comparé aux héros de la foi,
et à Jésus-Christ môme! « Les prêtres et leurs dévotes, qui
déjà cherchent sur leur calendrier une place à Louis XVI,
parmi les martyrs^ ont fait un rapprochement de son exécu-
tion avec la Passion de leur Christ^. »
Malgré leur ironie haineuse, ces lignes traduisaient exac-
tement la conviction de toutes les âmes honnêtes etcroyantes ;
conviction que le temps ne devait pas amoindrir. En 1803,
le premier poète de quelque valeur qui ait chanté la mort
de Louis XVI, Delille, exprimait ce sentiment unanime, en
vers assez médiocres et déclamatoires, mais d'une profonde
sincérité :
O vous qui l'observiez de la voûte éternelle,
Anges, applaudissez, il prend vers vous l'essor :
Commencez vos concerts, prenez vos lyres d'or.
Déjà son nom s'inscrit aux célestes annales :
Préparez, préparez vos palmes triomphales.
De la lutte sanglante il sort victorieux.
Et l'échafaud n'était qu'un degré vers les cieux^.
Depuis cent ans, les historiens impartiaux se sont faits
l'écho de ces honneurs rendus dès le 21 janvier 1793 à l'au-
guste victime ; et plus d'un aurait volontiers signé cette
phrase du premier biographe de Louis XVI, l'abbé Proyart,
1. Le Véridique, ou l'antidote des journaux, n° 7, février 1793.
2. La Révolution de 92, n» du dimanche 20 janvier 1793.
3. 19-20 janvier 1793.
4. Les Révolutions de Paris (loc. cit.).
5. Malheur et Pitié, chant m.
LK llOl-MARTYR 83
qui écrivait en 1808: J'espère que « nous verrons un jour,
au pied des autels érigés à l'Eternel sous l'invocation de
Louis, les fds suppliants demander grâce pour les pères
coupables ^ ».
« Roi-Martyr », c'est le nom que vient d'appliquer à
Louis XVI la Société d'histoire contemporaine, qui publie
en ce moment les récits originaux et les documents officiels
sur la captivité et les derniers moments de Louis XVI, vou-
lant par là, dit-elle, « acquitter à son égard la dette de la
patrie et la dette de l'histoire ^ ».
Nous ne saurions que nous associer à ce concert de tous
les bons Français, pour qui la Révolution est un déluge de
sang et de boue; pour qui la date du 21 janvier est et de-
meure un deuil national. Par une loi portée le 19 janvier 1816,
cet anniversaire était déclaré un jour de prière et d'expia-
tion; pendant quinze ans, la France chrétienne célébra dans
l'affliction et le repentir cette date funèbre. Après la révo-
lution de Juillet et les trois glorieuses, le 21 janvier ne fut
1. Louis XVI et ses vertus aux prises avec la perversité de son siècle; édi-
tion de 1819; t. I, page 379.
2. Introduction, ]^age\ii. Ces Récits ei ces Documents, recueillis^ disposés,
annotés avec un soin pieux et avec l'érudition la plus consciencieuse^ par
M. le marquis de Beaucourt, forment deux volumes du plus haut intérêt qui
viennent de paraître chez A. Picard, rue Bonaparte, 82. Nous y puiserons de
précieux renseignements, surtout pour la troisième partie de notre étude. Le
tome I comprend une douzaine de Récits originaux, dont les plus importants
sont : 1° la Relation de Madame Royale ; 2" un extrait des Dernières années
du règne et de la vie de Louis XVI, par François Hue ; 3° le Journal du Temple,
par Cléry ; 4° la Relation des derniers moments de Louis XVI, par l'abbé Ed-
gev^orth de Firmont. Viennent ensuite : les Mémoires de la marquise de
Tourzel ; les Fragments historiques sur la captivité de la famille royale, d'a-
près les notes de Turgy ; un récit de Charles Goret; le Tableau historique de
la famille royale au Temple, parVerdier; Six journées passées au Temple,
par Moelle ; des Souvenirs ou notes fidèles sur mon service au Temple, par
Lepître; tous les quatre commissaires au Temple. Enfin, d'autres récits d'a-
près M. de Malesherbes, et ceux des journaux contemporains. Le tome II
renferme 246 documents officiels sur la captivité et la mort du roi; le Testa-
ment de Louis XVI et une excellente dissertation sur le Mot de l'abbé Edge-
worth.
Il suffit, croyons-nous, pour recommander ces deux volumes d'une actua-
lité saisissante, d'indiquer le titre de ces pièces et le nom de l'éminent his-
torien qui les a mises en œuvre.
81 LK ROI-MARTYR
observé que par les serviteurs dévoués de l'ancienne mo-
narchie; en 1833, malgré les efforts louables de la Chambre
des pairs, la loi du deuil national fut abrogée K Toutefois,
le texte même du décret d'abrogationappelaitlc 21janvierun
« jour funeste et à jamais Jéplorable »; et, devant la Chambre
des pairs, le duc de Broglie s'écriait avec une éloquente fer-
meté : « Quant au 21 janvier,... point de molle complaisance;
point de sophisme; point d'oubli non plus. Au temps où
nous vivorjs, lorsque l'ouragan des révolutions gronde sur
la tête des peuples et des rois, il importe à la France, il
importe au monde de n'en pas perdre la mémoire. »
Ces paroles ont certes autant d'à-propos eii 1893 qu'en
1833 : il convient de les relire et de les redire, en un temps
où les vérités sont diminuées; où le sens des choses tend à
s'affaiblir dans une multitude d'âmes fatiguées; où certains
ennemis de la société, non des moindres, admettent, admi-
rent, exaltent en bloc les hommes, les principes, les forfaits
et les folies de la Révolution; où enfin d'honnêtes gens
semblent adopter, presque sans répugnance, avec une doci-
lité résignée, comme fêtes nationales, les anniversaires de
nos hontes et de nos malheurs.
Les haines passent; mais l'histoire reste. Les divisions
peuvent s'éteindre, les partis peuvent se rapprocher; mais
ce qui fut un crime ne saurait devenir une vertu ; l'ignomi-
nie ne saurait, en vieillissant, prendre les teintes de la gloire.
ha place Louis XV, où 2 800 têtes tombèrent, après celle de
Louis XVI, sous le couteau de la guillotine, pourra mériter
un jour son nom actuel de place de la Concorde ; mais, le
lundi 21 janvier 1793, à dix heures vingt-deux minutes du
matin -, au milieu de cette même place nommée alors place
de la Révolution, « entre les Champs-Elysées et la statue
1. Voir Thureau-Dangin, la Monarchie de Juillet, t. II, pages 61-62.
2. Les diverses relations varient de quelques minutes sur le moment pré-
cis : « A dix heures dix minutes » [Mémoire de Madame Royale); — « à dix
heures vingt-quatre minutes » [le liépuhlicain, 22 janvier 1793); — « dix
heures un quart » {Journal de Perlet, 22 janvier) ; — « dix heures vingt mi-
nutes » {Gazette nationale, 23 janvier) ; — « à dix heures vingt-cinq minutes
du matin » [le Vcridi(/ue, n" 7, février). Nous croyons la question tranchée
parles pièces officielles du Conseil exécutif provisoire, qui, à deux reprises,
portent : « Dix heures vingt-deux minutes ». (Beaucourl, t. II, p. 301.)
LE ROI-MARTYR 85
(en plâtre) de la Liberté, et à quinze pas du socle de cette
statue ' )>; tout à côté du piédestal qui supportait naguère la
statue de Louis XV^; à peu près exactement à l'endroit oc-
cupé aujourd'hui par l'obélisque; sur un échafaud «très
élevé ^ », entouré de canons et disposé de façon que le mou-
rant « fit face à la maison des Thuileries * », il s'est commis
un meurtre dont rien ne lavera la souillure, et duquel on
peut dire comme Macbeth : « Quand même l'océan passerait
sur cette tache, l'océan ne l'effacerait pas. »
Grâce h Dieu, celui qui mourait sur cet échafaud,
« Louis XYl, roi de France et de Navarre, âgé de trente-
neuf ans cinq mois moins trois jours, après avoir régné dix-
huit ans et avoir été en prison cinq mois et huit jours ^ »,
était vraiment une victime choisie pour cette suprême expia-
tion; il était digne de sa qualification héréditaire de prince
très chrétien; et le prêtre irlandais qui l'assistait à la mort
pouvait lui dire, dans un mouvement de sublime inspiration :
« Fils de saint Louis, montez au cieP ! »
Nous voudrions, non pas prouver ce point qui ne fait doute
pour personne, mais grouper ici un certain nombre de faits,
en vue de rappeler comment Louis XVI, par sa foi pratique,
sa piété simple, éclairée, intrépide, pendant sa vie, surtout
dans sa prison et au temps de son supplice, a mérité ce titre
de roi-martyr. Ses bourreaux eux-mêmes ont reconnu publi-
quement que, si le courage de Louis XVI ne se démentit pas
un instant jusqu'au dernier souffle, sa force invincible lui
vint de sa foi, de son inébranlable confiance en Dieu. Un mois
après le 21 janvier, Sanson, le bourreau, avait la franchise
d'écrire les lignes suivantes,, dont nous respectons l'ortho-
graphe : « Et pour rendre homage à la véritée, il a soutenu
tout cela avec un sang froid et une fermette qui nous a tous
1. Récit d'un témoin oculaire (Beaucourt, t. I, p. 391).
2. Le Patriote français, mardi 22 janvier 1793.
3. Courrier de l'égalité, 22 janvier 1793.
4. Le Républicain, 22 janvier 1793.
5. Mémoire de Madame Royale.
6. Voir sur l'autlienticité de cette parole : 1° Journal d'un bourgeois de
Paris pendant la Terreur, par M. Edmond Biré, 1884, p. 447-451; 2° le Mot
de l'abbé Edgeworth, par M. le marquis de Beaucourt, t. II, Appendice.
86 LE R0I-1\IAUTYR
étonnés. Je reste très convaincu qu'il avoit puisé cette fer-
metée dans les principes de la religion dont personne plus
que lui ne paroissoit pénétrée ny persuadée »
II
Louis XVI, qui se nomma d'abord duc de Bcrry, avait eu le
bonheur de recevoir avec la vie, du dauphin Louis son père
et de la dauj)liine Marie-Josèphe de Saxe sa mère, les leçons
et les exemples des plus admirables vertus. Est-il besoin de
redire que, malgré les scandales de Louis XV, la cour de
France, pendant la seconde moitié du dix-huitième siècle,
était en quelque sorte peuplée de saints? Des quatre sœurs
du dauphin, les trois aînées, Mesdames Adélaïde, Victoire et
Sophie, dignes filles de la très vertueuse reine Marie Leck-
zinska, vivaient à la cour comme dans un monastère; la
dernière, Madame Louise, à l'âge de vingt ans, s'enferma au
Carmel pour y expier par le sacrifice et la pénitence les fautes
de son père : « Moi Carmélite et le roi tout à Dieu! s'était-
elle écriée, en recevant le billet du roi qui lui accordait son
consentement; après cela, qu'aurai-je à désirer, sinon mou-
rir, et mourir Carmélite, et laisser ici-bas toute ma famille
dans le chemin du ciel 2. » Elle a été déclarée Vénérable par
le pape Pie IX, en 1873. Des sœurs de Louis XVI, l'une, la
céleste ÈVisaheih, mourut martyre comme son frère; l'autre,
Marie-Clotilde, fit briller sa sainteté sur le trône de Sardai-
gne, et, six ans après sa mort, fut déclarée Vénérable par le
pape Pie VII, en 1808. — Toute une légion de saints.
La dauphine Marie-Josèphe avait promis, un jour de la
Présentation de la Vierge, qu'elle élèverait ses enfants pour
Dieu; elle tint parole. « Cette très pieuse princesse, dit Ga-
liani, communiait trois fois la semaine et se confessait moins
souvent, faute de matière à confession ^. » Le dauphin Louis,
grand dévot de la sainte Vierge, du Sacré Cœur et de saint
1. Lettre de Sanson au citoyen rédacteur du journal le Thermomètre,
20 février 1793.
2. V. Etudes, 1873, octobre.
3. (( Percliè non aveva di cliè. »> (Galiani à Tanucci, 9 mars 1767.)
V. Christophe de Beaumont, par le P. E. Régnault, t. II, page 140.
LE ROI -MARTYR 87
Louis, et que son dévouement envers la Compagnie de Jésus
persécutée fit surnommer le « Prince Jésuite », n'avait pas,
disait-il lui-même, de plus beaux jours que ceux où il avait
la joie de communier; sa mort si prématurée fut pour
la France une perte irréparable ; mais le spectacle de foi et
de ferveur qu'il donna pendant sa dernière maladie rappelle
bien la mort si édifiante d'un saint Louis et d'un Louis XIlI.
Le jeune duc de Berry eut pour précepteur Mgr du Goët-
losquet, évôquie de Limoges, auquel le dauphin adjoignit le
savant P. Berthier, rédacteur du Journal de Trévoux. En
dépit de l'engouement, ou mieux de l'affolement général, le
dauphin défendit que ses enfants fussent élevés « à la Jean-
Jacques ». « Je veux, avait-il dit, qu'ils apprennent à pleu-
rer; » il les initiait à la connaissance de la douleur, par la
visite des pauvres, et se servait de toute occasion favorable
pour ouvrir leur âme aux plus généreuses pensées : témoin
le discours sur la véritable égalité chrétienne, qu'il leur
adressa, en leur montrant le registre de la paroisse, le jour
où l'on suppléa pour eux les cérémonies du baptême ^.
Peu de temps avant sa mort, ayant fait venir à Versailles
le P, de Neuville, le célèbre orateur et « prophète alors si
disert de la prochaine subversion du royaume », il le pria
d'examiner les trois princes ses fils et de lui dire franche-
ment ce qu'il pensait de chacun d'eux, surtout de l'aîné. Le
P. de Neuville obéit, et déclara que Louis, duc de Berry,
avec moins de vivacité d'esprit ou de qualités extérieures
que ses frères, annonçait un ferme bon sens et un grand
cœur 2; le dauphin fut ravi de. ce jugement, qui était aussi le
sien, et qui devait être celui de la postérité.
Quand le duc de Berry, à la mort de ce père très aimé, en
1765, traversant la foule des gardes, entendit pour la pre-
mière fois le héraut crier : « Place à Mgr le Dauphin ! » il
fondit en larmes et s'évanouit : comme s'il prévoyait déjà que
les grandeurs et la royauté seraient pour lui comme les de-
grés de l'échafaud. Cette vie nouvelle, inaugurée dans les
larmes, allait être un enchaînement de souffrances; mais tout
1. Eloge du Dauphin, par l'abbé de Boulogne.
2. Vie du Dauphin, d'après l'abbé Troyart et le P. Gri£fet, par Heari de
L'Epinois ; pages 296-297.
88 l.K ROI-MARTYR
ensemble de vertus simplement et fièrement pratiquées,
parmi les vices et les désordres dont le flot montait avec la
marée révolutionnaire. Aucun prince ne fut plus chaste, ni
plus affermi dans sa croyance très catholique, ni plus finale-
ment obéissant aux lois de Dieu et de l'Eglise. Si, plus d'une
fois, comme roi et comme politique, Louis XVI fut indécis,
hésitant, aux heures les plus critiques; si, au milieu de con-
seillers médiocres ou corrom.pus, incapables ou indociles,
sans dévouement ou sans probité, Louis XVI se montra en
plusieurs rencontres, selon le mot de Frédéric de Prusse à
son complice Voltaire, « semblable à une jeune brebis en-
tourée de vieux loups ^ », sa franchise, sa droiture, son ca-
ractère loyal comme chrétien, le mettent hors de pair parmi
les princes des derniers siècles. L'intérêt de la religion fut
toujours le premier de ses soins; je dirais volontiers son
unique passion, s'il n'avait eu aussi la passion du bonheur de
son peuple.
Ses sentiments de foi éclatent à chaque page du volume
écrit de sa main, sous ce titre modeste : Réflexions sur mes
entretiens avec M. le duc de Vauguyon ; sorte de caté-
chisme royal, de méditations, ou môme d'élévations sur les
devoirs d'un roi catholique ; œuyre d'un penseur, dont tel
chapitre pourrait être signé de La Bruyère ; œuvre d'un chré-
tien, qui par endroits fait songer à Bossuet lui-même. On
nous permettra d'en détacher quelques maximes pratiques
très personnelles :
Dans tous mes exercices de piété, je porterai le souvenir d'un Dieu
toujours existant, toujours présent, toujours éclairant mes pensées,
toujours sondant mon cœur. {Troisième Entretien.)
Je m'élèverai au-dessus de toute sorte de respect humain; et je
prends la résolution ferme et sincère d'être hautement, publiquement,
généreusement fidèle à Celui qui tient en sa main les rois et les
royaumes. {Quatrième Entretien.)
Connaître Dieu et faire connaître Dieu, ces deux mots comprennent
toute la science du gouvernement. [Sixième Entretien.)
La bienfaisance des princes doit imiter celle de Dieu même, qui est
toujours noble, toujours juste, toujours impartiale et pleine de sagesse;
elle doit être fondée sur le christianisme et sur la morale de l'Evangile.
{Septième Entretien.)
1. Lettre du 18 juin 1776.
LE ROI-MARTYR 89
Je me propose pour modèle la dévotion de saint Louis et de Char-
les V. [Cinquième Entretien.)
Ne croirait-on pas entendre saint Louis et Charles le Sage?
Et combien la nation serait heureuse, dont les maîtres
sauraient cette science du gouvernement formulée en
deux demi-phrases : « Connaître Dieu — et faire connaître
Dieu ! ))
Dans la royauté, Louis XVI voyait moins les hommages à
recevoir que les devoirs à remplir. Le 10 mai 1774, en appre-
nant la mort de Louis XV, et par suite son avènement au trône,
sa première pensée fut de demander secours à Celui qui fait
les rois; il joignit les mains et soupira, en levant au ciel ses
yeux humides de larmes : « O mon Dieu ! quel malheur
pour moi ! O mon Dieu, aidez mon insuffisance ! m
Après Dieu, Louis XVI aima son peuple de tout son cœur ;
on peut même dire qu'il l'aima trop ; et pas assez avec le dis-
cernement qui met une différence entre des sujets dévoués
et des rebelles. Par une abnégation excessive, il ne voulut
point qu'il y eût « du sang versé pour sa querelle » ; il pré-
féra se laisser perdre, et avec lui, la France ; ce fut une
grande faute : mais ce ne fut point la faute de son cœur.
Lorsque les égorgeurs le traitèrent de tyran, ils ne se mon-
trèrent pas seulement les plus injustes des hommes et les
plus cruels, ils furent aussi les plus ingrats.
Ce jeune roi de vingt ans inaugura son règne en dispen-
santle peuple du don de «joyeux avènement », c'est-à-dire
d'un impôt énorme qui, pour Louis XV, s'était élevé à
40 000000 de francs. Au jour de son sacre, il défendit de
tendre, selon la coutume, des tapisseries sur son passage,
« pour que rien n'empôchàt son peuple et lai de se voir ».
— Dès le début de son règne, il déclara qu'il ne signe-
rait aucune lettre de cachet ; ce qui aurait dû ralentir l'ar-
deur des conquérants de la Bastille, s'ils s'étaient donné
la peine de la réflexion ou du souvenir. Il supprima, en 1781,
l'usage de la question préparatoire, autrement dit, de la tor-
ture ; il abolit les servitudes dans un certain nombre de pro-
vinces; créa le Mont-de-Piété pour Paris; et, du premier au
dernier jour de son pouvoir, il sema les aumônes publiques
ou privées, à pleines mains. Louis XVI, s'il eût régné dans
90 LE HO I- MARTYR
une époque de calme et de bon sens, aurait, comme
Louis XII, été acclamé « Père du peuple ».
Pendant le rude hiver de 1776, le roi fit allumer de grands
feux en plusieurs endroits du palais, dont il ordonna d'ou-
vrir les portes aux pauvr'.":^; les pauvres y venaient se chauf-
fer en toute liberté; on leur servait de la soupe; et ils em-
portaient à leur guise de la braise et des bûches. En 1784,
riiiver fut encore très rigoureux; sur l'ordre du roi, l'on
alluma des feux publics dans les casernes, les hôpitaux, les
couvents. « Louis XVI allait s'assurer par lui-même dans les
rues de Versailles que les feux n'étaient pas éteints ; on le
rencontrait marchant à pied dans la glace et distribuant des
aumônes. A la fin de l'hiver, le peuple lui érigea, près du
Louvre, un monument de neige, symbole de sa reconnais-
sance, brillant et fragile comme elle^. » Singulière coïn-
cidence! c'était le 21 janvier que les Parisiens se pres-
saient autour de cet édifice « brillant et fragile », auquel un
poète discret avait suspendu cette inscription :
Louis, les indigens que ta bonté protège
Ne peuvent t'élever qu'un monument de neige :
Mais il plaît d'avantage à ton cœur généreux
Que le marbre payé du pain des malheureux 2.
L'archevêque de Paris, le magnifique et très vaillant Chris-
tophe de Beaumont, eut la joie de voir le jeune monarque
de moitié dans ses libéralités sans nombre; Louis XVI lui
donna, d'un seul coup, sur sa cassette particulière, plu-
sieurs centaines de mille francs, pour les améliorations de
l'Hôtel-Dieu^.
Par un privilège dont personne n'eut à se plaindre, les
Sœurs de charité avaient libre entrée au palais, dont les por-
tes s'ouvraient devant elles, à la seule vue de leurs cornettes
blanches; elles avaient le droit de pénétrer jusqu'aux appar-
tements de la reine et des princesses ; quand le roi les ren-
contrait, il les saluait de la meilleure grâce, et ce fut par
leurs mains que les largesses royales parvinrent dans les
1. V. Fournel, les Bues de Paris (1879) ; les Fctes populaires, page 186.
2. Proyart, Louis XVI, etc., t. I, page 235.
3. Lettres patentes du 11 novembre 1781.
LE ROi-MARTYR 91
réduits les plus ignorés de la misère. Louis XVI, du reste,
visitait lui-même incognito les indigents; étant encore dau-
phin, il se déguisait sous des habits communs, pour porter
ses bienfaits à domicile ^
Comme son aïeul saint Louis, il s'abaissait aux plus min-
ces détails de la justice quand il s'agissait des pauvres gens:
il s'occupa un jour de faire payer quelques sous qu'un inten-
dant peu délicat retenait sur le salaire des femmes et des
enfants qui arrachaient les mauvaises herbes dans les jar-
dins du roi. Sa charité et sa vigilance s'étendaient à tout le
royaume : « Il n'est aucune province, pas même une ville de
France, où Louis XYI n'ait essuyé des larmes, consolé des
familles, secouru des misérables-. )>
Mais cette bienfaisance royale n'avait rien de commun avec
\si philanthropie^ dont on faisait grand bruit et grand étalage
dans le camp des philosophes ; selon sa maxime citée plus
haut, Louis XVI ne connaissait d'autre morale que celle de
l'Evangile. Catholique de conviction et de conduite, il n'es-
timait guère les demi-chrétiens, alors même qu'ils se com-
portaient en bienfaiteurs de Uhiunanité. Il disait à l'abbé de
Radonvilliers, en parlant du janséniste instituteur des sourds-
muets : « M. de l'Epée... rend un grand service à ses élèves ;
mais mieux vaudrait pour eux qu'ils restassent sourds que
d'ouvrir l'oreille au jansénisme 3. »
Si les adorateurs de Rousseau et de Voltaire qui peuplaient
la Convention, s'acharnèrent sur le roi avec une frénésie
de sectaires et de sauvages, c'est qu'il n'avait point ménagé
leurs idoles. « Voltaire, disait un jour en sa présence je ne
sais quel courtisan malavisé, c'est un génie universel. —
Universel pour le mal, )> répliqua vivement le prince. En
1781, malgré les clameurs des encyclopédistes, il chassa de
ses Etats l'impie Raynal ; en 1778, il était sur le point de
chasser Voltaire hors de Paris, lorsqu'on lui représenta
qu'un décret de bannissement serait un arrêt de mort pour
ce vieillard plus qu'octogénaire. Mais lorsque Beaumarchais
et Condorcet voulurent éditer les Œuvres complètes du pa-
1. Proyart, Louis XVI, etc., t. I, page 104.
2. Id., ibid., page 213.
3. Id., ibid., page 322.
92 LK UOl-MAllTYIl
triarche de Ferney, Louis XVI multiplia si bien contre eux
les mesures de sévérité, qu'ils durent entreprendre en Alle-
magne, à Kehl, cette malfaisante besogne. Sitôt paru, l'ou-
vrage fut, par ordre du roi, proscrit, comme « outrageant
également la religion et les mœurs, et tendant à ébranler les
principes fondamentaux de l'ordre social » ; tout Français
possesseur de ces livres était frappé d'une amende considé-
rable ; tout libraire, frappé de déchéance. Six ans plus tard,
au Temple, montrant du doigt à l'un de ses serviteurs fidèles
les œuvres de Rousseau et de Voltaire dans la bibliothèque
de la tour, le roi disait : « Ces deux hommes ont perdu la
France ^ »
Louis XVI, par contre, était tout disposé à soutenir les
gens de lettres qui respectaient Dieu, la vérité et la vertu. Il
apprend que Gresset, devenu l'ami et le familier du saint
évéque d'Amiens, Mgr de la Motte, avait jeté au feu un poème,
sinon immoral, du moins léger, — c'était, je crois, les deux
chants que le joyeux conteur avait ajoutés à Vert-Vert^ — aus-
sitôt le roi lui expédie des lettres de noblesse, voulant, dit-il,
le récompenser de ce que « la Religion et la décence ont
toujours été respectées dans ses écrits^ ».
Le prince ne se contentait pas d'honorer la religion et de
la défendre ; par sa conduite comme par ses discours, il en
inspirait la pratique. Environné de courtisans, presque tous
déserteurs des sacrements, il communiait, non seulement à
Pâques, mais « à toutes les solennités de l'Eglise^ » ; décla-
rant qu'il s'approcherait plus souvent de la sainte table, si
les affaires lui laissaient le temps de se préparer et de se
recueillir. Il n'ignorait pas de quel courage la communion
pénètre l'âme chrétienne, dans les circonstances les plus
graves de la vie; le 17 juillet 1789, trois jours après la prise
de la Bastille, résolu de se rendre à Paris et d'affronter une
populace délirante, il se confessa, entendit la messe et com-
munia. Le mercredi saint 31 mars 1790, sa fille, Madame
Royale, fit sa première communion à Saint-Germain l'Auxer-
rois. Dès le matin, la reine conduisit la jeune princesse dans
1. Huç, Dernières années, etc., édit. de Boaucourt, page 59.
2. Proyart, Louis XVI, itc. , t. I, pages 339-340.
3. Id. ibid., pages 326-327.
LE ROI-MARTYR 93
la chambre de son père, en le priant de bénir l'heureuse
enfant ; Madame Royale se mit à genoux ; le roi la bénit,
la releva et lui adressa ces touchantes paroles :
C'est du fond de mon cœur, ma fille, que je vous bénis, en demandant
au Ciel qu'il vous fasse la grâce de bien apprécier la grande action
que vous allez faire.
Votre cœur est innocent aux yeux de Dieu; vos vœux doivent lui
être agréables; offrez-les-lui pour votre mère et pour moi. Demandez-
lui qu'il m'accorde la grâce nécessaire pour faire le bonheur de ceux
sur lesquels il m'a donné l'empire et que je dois considérer comme mes
enfants.
Demandez-lui qu'il daigne conserver dans le royaume la pureté de
la religion et souvenez-vous bien, ma fille, que cette sainte religion
est la source du bonheur et notre soutien dans les adversités de la
vie ^ ....
Louis XVI entendait la messe tous les jours ; passait à
l'église la nuit de Noël, cette fête nationale de la France ;
assistait aux offices des grandes solennités et de la semaine
sainte, et récitait chaque jour l'office de l'Ordre du Saint-
Esprit. 11 savait par cœur les plus belles hymnes de la litur-
gie ; et, le matin des fêtes, il lui arrivait d'en réciter des
strophes à son lever.
Les fêtes de la sainte Vierge lui étaient particulièrement
chères. Comme tous les rois Bourbons, il professait une
piété filiale envers la Mère de Dieu. Devant une de ses
images, il renouvela, pour son propre compte, le vœu de
Louis XIII ; et, plus tard, il attribuait sa force d'âme en face
des dernières épreuves, à la protection maternelle de Marie^.
« Religieux observateur de la loi du jeune, Louis XVI ne
s'en permit pas une seule infraction pendant sa vie^; » si
le jeune tombait un jour de chasse royale, il difTérait son
dîner jusqu'au soir, se contentant, à midi, d'une sévère col-
lation. Aux jours d'abstinence, jamais il ne paraissait de
viande sur sa table ; ce qui, du reste, était une coutume des
rois ses ancêtres. Même pendant les mois de sa captivité, il
prenait un soin scrupuleux de garder les Quatre-Temps et
1. V. Max. de la Rocheterie, Marie-AiiLoinette (1890), t. II, page 113.
2. Proyart, Louis XVI, etc., t. I, pages 327-330.
3. Id., ibid., page 361.
94 LE HO 1-. M A UT Y II
Vigiles : et là encore, comme s'exprime Madame Royale, il
« faisait maigre et jeune les jours marqués par l'Eglise* ».
« Le mercredi 10 décembre (1792), raconte son valet de
chambre Gléry, on apporta comme à l'ordinaire le déjeuner
du Roi ; ne j)cnsant pas anx Quatre-Temps, je le lui présentai.
— C'est aujourd'hui jour de jeûne, me dit ce prince. Je re-
portai le déjeuner dans la salle-. »
Dès son avènement, Louis XVI avait assuré Mgr de Beau-
mont qu'il prendrait des mesures sérieuses « pour maintenir
en toute circonstance le respect dû au lieu saint" » ; il en
prit aussi pour maintenir la liberté de la parole de Dieu. Le
dimanche des Rameaux, 12 avril 1778, le P. Beauregard,
ancien jésuite, le même qui avait prédit les infamies du Culte
de la Raison^ s'éleva, dans une apostrophe véhémente,
contre Voltaire et les autres corrupteurs de l'esprit public :
les courtisans s'indignèrent et se plaignirent : « Il a fait son
devoir, leur répondit le roi; faites le vôtre ^. »
Le choix des évêques, d'hommes capables, zélés, fidèles
au Pape et aux saines traditions de l'Eglise, lui semblait un
des principaux devoirs de la couronne. De tous ceux qui
furent élus pendant son règne, un seul eut la faiblesse de
trahir sa foi et son roi. Autant il méprisait les abbés de coiu\
autant il estimait et chérissait les prêtres dévoués à leur mi-
nistère : pour le leur prouver, il augmenta de deux cents
livres le traitement des curés de campagne, et de cent cin-
quante celui des vicaires^. Lorsque les prêtres non asser-
mentés furent chassés de leurs églises, le roi leur ouvrit sa
1. Mémoire, éàii. de Bcauoourt, page 13.
2. Cléry, Journal; ibid., pages 163-164. — La première année de son
règne, pour remédier à certains abus, et pour « subvenir aux besoins de
ceux de ses sujets que leur étal d'infirmité met clans la nécessité de faire
gras », il permit de vendre «^des viandes, gibier et volailles », pendant la
sainte Quarantaine : mais le vénérable archevêque, Christophe de Beaumont,
se portait garant auprès des fidèles que le but du roi n'était point de relâ-
cher les lois ecclésiastiques, et protestait des sentiments bien connus de
Louis XVI, de « cette piété, cette droiture de cœur, cet amour de l'ordre qui
caractérisent le P'ils aîné de l'Eglise ». (Mandement du 23 février 1775.)
3. Christophe de Beaumont, par le P. E. Kégnault, t. II, page 292.
4. Id., ibid., pages 361-362.
5. Proyart, Louin XVI, etc., t. I, page 335,
LE ROI-MARTYIl 95
chapelle pour y célébrer la messe, et il assura des ressources
aux plus pauvres d'entre eux.
En 1776, le jour de l'Annonciation, Louis XVI adressa une
ordonnance aux officiers généraux de son armée, leur enjoi-
gnant de faire respecter publiquement la religion par leurs
soldats. Officiers et soldats auraient pu prendre modèle sur
lui ; spécialement aux processions de la Fête-Dieu : proces-
sions magnifiques, dont Paris off'rit le consolant spectacle
jusqu'en mai 1793. Le roi et l'Assemblée nationale assistèrent
encore à la procession de Saint-Germain l'Auxerrois, en
juin 1790, et toute la ville se porta sur leur passage; « mal-
gré la présence du Roi des rois », dit le journal des Révo-
lutions de Paris^ on acclama plus d'une fois le « régénérateur
de la liberté ' ».
Ce « régénérateur » était Louis XVI : preuve éclatante
qu'à cette date, et plus tard encore, le bon roi était aimé de
ce peuple dont tous les ennemis de Dieu, philosophes,
francs-maçons, jacobins et autres, essayaient de pervertir
l'intelligence et le cœur. En 1789, le jour de saint Louis,
Lally-Tollendal, chargé de présenter au roi les vœux de l'As-
semblée, avait eu raison de lui dire, en parlant des habitants
de Paris : « Il n'est pas ici un seul homme qui ne soit prêt à
verser pour vous jusqu'à la dernière goutte de son sang. »
Et pourtant c'est au sein de ce peuple égaré, exalté par
les promesses des jacobins, épouvanté par leurs menaces,
que le sang de ce prince, très aimé naguère encore, allait
être répandu : Dieu le disposait peu à peu au sacrifice su-
prême, à l'immolation, généreusement acceptée, d'un seul
pour tous. A cette préparation, rien ne devait mieux servir,
dans les plans de Dieu, que la dévotion du roi-martyr au
Cœur de Jésus. Comme le dauphin son père, Louis XVI avait
tâché de répondre aux désirs de ce Cœur divin, qui voulait
régner sur la France, par le roi de France.
Louis XVI écrivit, dans cette vue, — à quelle date précise?
ou l'ignore; mais probablement quelques mois avant sa cap-
tivité au Temple, — sa Prière et son Vœu^ c'est-à-dire la con-
sécration de sa personne et de son royaume au Sacré Cœur
1. V. Fournel, Rues de Paris, pages 143-146.
96 LE HOI-MARTYR
de Jésus. Le 19 juin 1792, il adressait ce billet à son confesseur,
le vénérable P. Hébert, supérieur général des Eudistes :
« Venez me voir ; je n'eus jamais autant de besoin de vos
consolations. J'ai fini avec les hommes ; c'est vers le ciel que
se portent mes regards. On annonce pour demain de grands
malheurs; j'aurai du courage ^ »
Deux jours après, le 21 juin-, il remit au P. Hébert son
acte de consécration ; monument unique de foi et d'espérance,
dont la lecture repose l'àme et la rassure, parmi les tristes
anniversaires où nous entrons. Aussi croyons-nous utile
d'en reproduire les principaux passages :
.... Jésus-Christ! divin Rédempteur de toutes nos iniquités, c'est
dans votre Cœur adorable que je veux déposer les effusions de mon
âme affligée. J'appelle à mon secours le tendre Cœur de Marie, mon
auguste protectrice et ma mère, et l'assistance de saint Louis, mon
patron et le plus illustre de mes aïeux...
Si, par un effet de la bonté infinie de Dieu, je recouvre ma liberté,
ma couronne et ma puissance royale, je promets solennellement:
1° De révoquer le plus tôt possible toutes les lois qui me seront in-
diquées, soit par le Pape, soit par quatre évêques choisis parmi les
plus vertueux de mon royaume, comme contraires à la pureté et à l'in-
tégrité de la foi, à la discipline et à la juridiction spirituelle de la sainte
Eglise catholique, apostolique, romaine, et notamment la Constitution
civile du clergé ;
2° De rétablir sans délai tous les pasteurs légitimes... ;
3° De prendre, dans l'intervalle d'une année, tant auprès du Pape
qu'auprès des évêques de mon royaume, toutes les mesures nécessaires
pour établir, suivant les formes canoniques, une fête solennelle en
l'honneur du Sacré Cœur de Jésus; laquelle sera célébrée à perpétuité
dans toute la France, le premier vendredi après l'octave du Saint-
Sacrement, et toujours suivie d'une procession générale, en réparation
des outrages et des profanations commis dans nos saints temples,
pendant le temps des troubles, par les schismatiques, les hérétiques
et les mauvais chrétiens.
Le roi promettait : 4'* d'aller à Notre-Dame de Paris, ou
dans une autre église principale, prononcer solennellement
cet acte de consécration au Sacré Cœur, et de donner à tous
ses sujets « l'exemple du culte et de la dévotion qui sont dus
à ce Cœur adorable » ; — 5° d'ériger, à ses frais, « une cha-
1. Hue, Dernières années, etc., édit. de Beaucourt, page 282.
2. V. P. Alet, la France et le Sacré Cœur, page 277.
LE ROr- MARTYR 97
pelle ou un autel qui sera dédié au Sacré Cœur de Jésus » ;
— 6** de renouveler tous les ans, le jour du Sacré-Cœur, cette
consécration, et d'assister à la procession générale. 11 ter-
minait en ces termes :
Je ne puis aujourd'hui prononcer qu'en secret cet engagement; mais
je le signerais de mon sang, s'il le fallait; et le plus beau jour de ma
vie sera celui où je pourrai le publier à haute voix dans le temple.
Cœur adorable de mon Sauveur! que j'oublie ma main droite et
que je m'oublie moi-même, si jamais j'oublie vos bienfaits et mes i)ro-
messes, et cesse de vous aimer et de mettre en vous ma conliance et
toute ma consolation. Ainsi soit-il.
Le 10 août, le P. Hébert disait à un ami : « Le roi est dans
les meilleurs sentiments et résigné parfaitement à ce qu'il
plaira d'ordonner au Seigneur i. » Le P. Hébert allait être
massacré trois semaines plus tard; et, le surlendemain,
Louis XVI était en prison.
Dans le premier alinéa de cette pièce incomparable, le roi
avait demandé pardon à Dieu, pour avoir « fourni des armes
à l'hérésie qui triomphe, en la favorisant par des lois qui ont
doublé ses forces et lui ont donné l'audace de tout oser ».
Aussi, la première de ses promesses au Cœur de Jésus
était-elle de révoquer ces lois, surtout la Constitution schis-
îiiatique du clergé. Ce fut en effet la grande faiblesse et dé-
faillance d'un prince si catholique, d'avoir sanctionné des
mesures attentatoires aux droits de l'Eglise : ce fut son plus
grand remords de conscience. Mais, pour dire toute la vérité,
ces lois qu'il déplora, qu'il rétracta autant qu'il était en son
pouvoir, Louis XVI doit-il en porter seul la responsabilité ?
A force d'instances, le cardinal de Loménie avait arraché
au roi « la jouissance de l'état civil pour les protestants » :
ce à quoi personne n'avait pu le déterminer^. Ce furent deux
archevêques qui l'amenèrent à signer la Constitution civile
du clergé. Pressé de consentir à cet acte de rébellion contre
le Saint-Siège, le malheureux prince avait secrètement con-
sulté le Pape sur la conduite à tenir. Le 10 juillet 1790, Pie VI
lui répondit qu'il ne fallait, à aucun prix, « approuver les
1. Rohrbacher, Histoire de l'Église^ livre XC, t. XXVII, page 513,
2. V. Malesherbes, édit. de Beaucourt, page 297.
LVIII. — 7
98 LE llOI- MARTYR
décrets relatifs au clergé ; » toutefois le Souverain Pontife
ajoutait : « Votre Majesté a dans son conseil deux arche-
vêques, dont l'un, pendant tout le cours de son épiscopat, a
défendu la religion contre les attaques de l'incrédulité ;
l'autre possède une coniiaissance approfondie des matières
de dogme et de discipline : consultez-les. »
Le roi les consulta. Tous deux l'engagèrent à souscrire aux
volontés de l'Assemblée constituante; sur l'invitation de ces
deux prél;its, désignés par le Pape, l'élite du clergé de
France, le roi signa. 11 fut coupable ; lui-même le reconnaît
humblement. Mais le poids de cette faute ne doit-il pas re-
tomber sur les deux conseillers, autant que sur le prince ?
L'un deux, M. de Pompignan, archevêque de Vienne, en
mourut de douleur ; l'autre, M. de Cicé, archevêque de Bor-
deaux, publia par la suite une courageuse rétractation de
sa pusillanimité K Louis XVI céda trop facilement ; mais quand
les instances venaient de si haut, n'avait-il pas quelque ex-
cuse? On l'a peut-être trop souvent considéré, ou condamné,
comme seul auteur de cette très regrettable condescendance :
le Pape — nous allons le voir — fut plus juste, ou moins
sévère.
Interrogé par le Pape, le haut clergé de France s'était pro-
noncé, presque tout entier, contre la Constitution civile; le
roi ne pouvait plus garder aucun doute sur le jugement de
l'Eglise en cette affaire. Aussi, lorsque l'Assemblée lui de-
manda sa sanction pour le décret de déportation à l'égard des
prêtres non assermentés, le roi protesta et refusa. Le 14 juin
1792, Dumouriez vint le supplier, à mains jointes, de sous-
crire au décret; Louis XVI, étendant la main sur les mains
de son ministre, répondit d'abord : « Dieu m'est témoin que
je ne veux que le bonheur de la France ; » puis, un moment
après : « Je m'attends à la mort et je la leur pardonne
d'avance^. » Par cette réponse, en effet, Louis XVI s'expo-
sait à tous les malheurs ; à partir de ce veto énergique et
vraiment royal, en faveur de l'Eglise, la mort du roi fut réso-
lue ; il était condamné d'avance, pour avoir sauvegardé la
1. V. Am. Gabourd, Histoire de la Révolution et de l'Empire; et Rohr-
bacher, loc. cit.
2. V. Am. Gabourd, Assemblée législative, ^a.ges i^'è-'102.
LE ROI-MARTYR 99
liberté des prêtres fidèles. Voilà pourquoi, de l'avis même
de Pie VI, il a droit à la qualification de roi-martyr.
Dans Tallocution du 17 juin 1793, Pie VI, prenant la dé-
fense du roi, atténuait la faute du malheureux prince appo-
sant à la Constitution civile une signature extorquée par la
ruse. « Et, poursuivit-il, dans la supposition même que, séduit
ou égaré de quelque manière que ce soit, le roi ait donné son
approbation à cet acte, devrions-nous pour cela varier dans
Topinion que nous avons embrassée sur son martyre? Point
du tout; car sa rétractation incontestable et solennelle, jointe
à la mort qu'il a soufferte en haine de la religion catholique,
comme nous l'avons déjà prouvé, sont des motifs d'après
lesquels il nous paraît qu'on ne saurait lui contester en rien
la gloire du martyre. » Ajouter quelque chose à ces graves
paroles du Pape, ce serait les affaiblir; qu'il nous suffise de
montrer par des faits comment la conduite du royal prison-
nier appuie et confirme le jugement du Pontife suprême, et
comment l'un des plus sages historiens de l'Église univer-
selle a pu écrire : « Louis XVI (prisonnier) est à nos yeux
plus qu'un roi de France; c'est un confesseur de la foi chré-
tienne, comme son aïeul saint Louis dans les prisons d'E-
gypte; c'est un martyr de l'Eglise de Dieu ', »
III
Harcelé par les jacobins frénétiques de l'Assemblée, en
proie à toutes les injures, en butte à toutes les audaces,
trahi ou mal servi par des conseillers sans principes ou sans
dévouement, isolé des membres de sa famille et d'une grande
partie de la noblesse fidèle qui émigré et du clergé que l'on
proscrit, au milieu d'une populace sans cesse échauffée par
les buveurs de sang, Louis XVI, trop défiant de lui-même,
timide par excès de bonté, va enfin se reconquérir, se retrou-
ver, se montrer; il va être plus grand que le malheur et que
la mort. Roi, il n'avait pu tenir tête aux pires ennemis de la
royauté et de la France; captif, il dominera ses juges, il
écrasera ses bourreaux.
1. Rohrbacher, livre XC, t. XXVII, page 505.
100 LE ROI -MARTYR
Nous ne voulons rap|)eler ici que son attitude de chrétien.
En dehors des miracles, par où Dieu fait souvent triompher
les siens jusque dans l'agonie, les Acla MartyruDi nous ré-
vèlent dans les confesseurs de Jésus-Christ certaines vertus
caractéristiques : patience qui supporte et qui pardonne,
courage digne et indomptable, la foi vaillante, l'espoir inal-
térable en Dieu seul. Toutes ces vertus éclatent en Louis XVI
au Temple et sur l'échafaud.
Pendant les cinq mois qui s'écoulèrent du 13 août au
21 janvier, aucune peine ne lui fut épargnée. Les plus cruels
et les plus ignobles gardiens lui furent choisis : « A côté de
ce qu'il y avait de plus vertueux sur la terre, les conspira-
teurs avaient voulu placer ce qu'ils avaient trouvé de plus
viU ; » les noms de Rocher, de Risbey, de Santerre, de Simon,
des Mercereau, Tison, Meunier, Hébert, Roux,... bourreaux
journaliers du roi et de sa famille, sont une honte pour l'hu-
manité. Ces misérables s'ingéniaient à leur prodiguer les
outrages les plus sensibles, et cela, dans tous les détails de
la vie. Non seulement on refusait au roi tous ses titres; mais
on ne prononçait son nom et celui de la reine qu'avec mé-
pris, en les accompagnant d'épilhètes injurieuses; on alla
jusqu'à effacer le mot de l'oi, en y substituant celui de répu-
blique^ sur la pendule de sa chambre; les municipaux affec-
taient de le tutoyer, de s'asseoir et de se couvrir pour lui
parler, ou de paraître devant lui « dans l'accoutrement le
plus sale^ ». Les factionnaires présentaient les armes aux
municipaux, et se hâtaient de poser « l'arme au pied » quand
le roi arrivait^.
Le jour de Saint-Louis, on lui chanta le Ça ira^ ; d'autres
fois, c'était la Carmagnole ou des couplets obscènes^. Jacques
Roux, prêtre apostat, membre de la Commune, véritable éner-
gumène, « chantait toute la nuit », pour troubler le repos de
la famille royale^. « Rocher,... l'horrible homme, dit Madame
1. Cléry, Journal du Temple, édit. de Beaucourt, page 96.
2. Lepître, Souvenirs, etc. ; ibid., page 280.
3. Cléry, loc. cit., page 104.
4. Madame Royale, Mémoire, page 6.
5. Cléry, page 105.
6. Lepître, page 286.
LE ROI- MARTYR 101
Royale, sachant que mon père n'aimait pas l'odeur de la pipe,
lui en soufflait une bouffée quand il passait. «
On couvrait les murs et la porte du roi d'une kyrielle
d'injures, d'apostrophes grossières et indécentes, de dessins
représentant la potence ou la guillotine*. C'étaient des per-
quisitions continuelles ; on fouillait jusqu'aux poches du roi,
pour lui enlever même son crayon. Le linge, les mets de sa
table, y compris les grappes de raisin, dont on visitait chaque
grain, subissaient l'examen minutieux et insultant des com-
missaires; les municipaux « fendaient les pains par moitié
et sondaient la mie avec une fourchette, ou même avec leurs
doigts^ ».
A ces outrages sans cesse renouvelés, le roi ne répondait
que par le sang-froid, la douceur, la compassion résignée;
il sentait profondément, mais il renfermait sa douleur : « Le
roi souffre et se tait, » disait François Hue, son fidèle servi-
teur, pour calmer l'indignation qui soulevait son âme en
entendant les propos les plus écœurants des geôliers. Souf-
frir, se taire, pardonner, c'était en quelque sorte sa devise et
c'était sa vengeance, comme celle des martyrs : « Je m'abais-
serais, disait-il, si je paraissais sensible à la manière dont on
me traite. Si Dieu permettait que je reprisse un jour les rênes
du gouvernement, on verrait que je sais pardonner ^. » Un
jour qu'il se chauffait, un municipal, du nom de Mathé, vint
s'installer près de lui au coin de la cheminée, et, avec le
sans-gêne d'un patriote, allongea son pied sur un des tisons.
Le roi le pria de s'en aller; et le municipal s'en alla furieux.
A quelque temps de là, le roi, l'ayant rencontré, s'arrêta,
et, l'appelant par son nom : « Mathé, est-ce que vous m'en
voudriez ? Pour moi, je ne vous en veux pas. » Et, lui prenant
la main pour se la porter à l'endroit où le cœur bat, il ajouta
avec l'accent de la bonté : « Tenez, portez plutôt là votre
main *. »
Une seule épithète le blessait droit au cœur, et il le laissa
voir, sans colère, mais avec un chagrin trop facile à coin-
1. Cléry, page 105.
2. Hue, pages 49-50 ; et Turgy, page 200.
3. Hue, page 66.
4. Goret, page 227.
102 LE ROI-MARTYR
prendre : c'était le mot àelyran. « Moi, tyran! s'écriait-il, qui
d'eux ou de moi hait plus la tyrannie ^ ? » Dans deux ou trois
autres circonstances, il ne put cacher combien grande était
sa souffrance ; par exemple, quand on lui enleva son épée, et
quand on le sépara de sa famille : aucune privation ne pou-
vait l'alleindre plus au vif. Au pied de i'échafaud, il ne put
retenir un mouvement d'humeur quand on voulut lui lier les
mains; il se croyait assez sûr de lui, même à cette heure-là,
pour n'avoir pas à subir cette honte et les cordes du bour-
reau '^.
En toute autre occasion, le roi garda cette paix, cette dignité
douce et fière qui déconcertait ses insulteurs et ses juges;
mais, sachant bien que la haine, la férocité brutale et la peur
étouffaient chez ces gens-là les sentiments humains, il ne con-
sentit jamais à vouloir exciter leur pitié. Le plaidoyer que M. de
Sèze, son avocat, vint lui lire en présence de ses Qollègues,
se terminait par une péroraison très pathétique, et qui tou-
cha jusqu'aux larmes les deux autres défenseurs de l'auguste
accusé. Cette péroraison, dit aussitôt le roi, v il faut la sup-
primer; je ne veux pas les attendrir^ ».
Grâce à une telle fermeté d'àrae, Louis XVI, dans sa pri-
son, conservait toute sa liberté d'esprit pour se livrer, une
grande partie du jour et de la nuit, soit à la prière, soit à
l'étude. Pendant les premiers mois, « il s'occupait de l'édu-
cation de son fils, lui faisait réciter quelques passages de Cor-
neille et de Racine, lui donnait des leçons de géographie
et l'exerçait à lever des cartes* ».
Louis XVI avait toujours aimé la lecture, mais la lecture
sérieuse : « Il lisait de préférence Bossuet, Fénelon, Bour-
daloue et Massillon, dont il avait toujours quelques volumes
1. Malcsherbos, page 302.
2. Edgew'orth, page 334.
3. Malesherbcs, page 290.
4. Cléry, page 96. — Louis XVI était un géographe émérite et il était versé
dans une foule d'autres sciences : science du droit public et des lois,
sciences mathématiques, géométrie et trigonométrie. « Outre sa langue^
Louis XVI savait fort bien le latin et l'ilalien, un peu l'allemand, et l'an-
glais assez bien pour lire les journaux de Londres. Le premier ouvrage an-
glais qu'il traduisit fut l'histoire de ses propres malheurs, dans Y Histoire de
Charles /«^ par Ilumc. » (Proyart, Louis XF7, etc., t. I, pages 137-138.)
LE ROI-MARTYR 103
SOUS la main *. « Pendant les heures de réunion de la famille
royale, au Temple, vers le soir, on lisait beaucoup ; « la
reine faisait à haute voix une lecture de livres d'histoire, ou
de quelques ouvrages bien choisis; » après ses prières, le
roi lisait jusqu'à minuit-, et il recommençait encore dans la
matinée : « Des livres de voyage, les œuvres de Montes-
quieu, celles du comte de BufTon, le Spectacle de la nature
de Pluche, l'Histoire d' Angleterre de Hume, en anglais, Vlnii-
tation de Jésus-Christ en langue latine, le Tasse en langue
italienne, nos différents théâtres, étaient, depuis son entrée
au Temple, sa lecture habituelle. Il consacrait quatre heures
de la journée à celle des auteurs latins^, » spécialement à
Virgile et Tacite, puis à Gicéron et Horace *. Le 18 janvier,
trois jours avant sa mort, il demanda le tome de Hume où se
trouve le récit de l'exécution de Charles I" ; il avait lu, au
Temple, environ 250 volumes^.
En 1814, François Hue publia ses Mémoires, ornés d'un
portrait de son maître ; Louis XVI était représenté, la main
posée sur V Imitation de Jésus-Christ. Ce livre n'avait jamais
quitté la table de travail du roi pendant son règne; prison-
nier, il y chercha la consolation de tous les jours. « Le cabi-
net de retraite de Sa Majesté (dans la petite tour), j'ai pres-
que dit le sanctuaire de la piété et de la vertu, n'avait
d'autres meubles que quelques chaises et un guéridon, sur
lequel, entre autres livres, Sa Majesté trouvait Vlniitation^
qu'elle lisait soir et matin®. ))
Chaque matin, il passait une heure en prière '', dont une
partie à genoux^; il récitait l'office des chevaliers du Saint-
Esprit; et comme on lui avait refusé de laisser dire la messe
au Temple, même les jours de fête, le roi se fit acheter un
bréviaire, pour suppléer, autant qu'il pouvait, à l'assistance
1. Proyart, Louis XVI, etc., t. I., page 177.
2. Cléry, Journal, édil. de Beaucourt, pages 98-100.
3. Id., ibid., page 125.
4. Hue, page 59.
5. Cléry, page 175.
6. Hue, page 47.
7. Madame Royale, page 13.
8. Cléry, page 95.
104 LF, ROI -MARTYR
du saint sacrifice ^ Il laissa ce bréviaire à Gléry, qui résolut
d'offrir ce présent au Pape.
Rencontrait-il l'occasion de parler de Dieu et de prêcher
la foi autour de lui, il la saisissait avec bonheur ; c'est ainsi
qu'il catéchisa son ami et défenseur, M. de Malesherl)es,
beaucoup pUis philosophe que chrétien- : lui enseignant, par
son expérience, combien la philosophie est impuissante à
soutenir Tàme dans l'infortune.
Après avoir feuilleté les pages écrites par les différents
témoins de la captivité de Louis XVI, tout homme impartial
devra conclure, avec Madame Royale : Dans la vie de l'auguste
prisonnier, plus admirable à mesure qu'il approche de la dé-
livrance sanglante, « on ne voit que piété, grandeur d'àme,
fermeté, douceur, courage, bonté, patience à supporter les
plus terribles calomnies, clémence à pardonner de tout
son cœur à ses assassins, grand amour de Dieu, de sa famille
et de son peuple, dont il donna des marques jusqu'à son
dernier soupir^ ».
Le pieux monarque choisit le jour de Noël pour rédiger
son « immortel testament* », qui est bien son « acte de nais-
sance au ciel' » ; il l'écrivit tout entier de sa main. Aucun roi
de France n'a rien écrit de plus beau; c'est un acte de foi ;
c'est une prière ; on sent que chaque phrase de ce docu-
ment a été pesée en face de Dieu ; que Dieu y est appelé
comme témoin et garant des volontés royales. En voici le
commencement :
Au nom de la Très Sainte Trinite\ du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Aujourd'hui, 25 décembre 1792, moi, Louis, seizième du nom, roi de
France, étant depuis plus de quatre mois enfermé avec ma famille
dans la tour du Temple, à Paris, par ceux qui étaient mes sujets, et
privé de toutes communications quelconques, même, depuis le 11 du
courant, avec ma famille; de plus, impliqué dans un procès dont il est
impossible de prévoir l'issue à cause des passions des hommes, et dont
on ne trouve aucun prétexte ni moyen dans aucune loi existante ;
n'ayant que Dieu pour témoin de mes pensées et auquel je puisse m'a-
1. Cléry, page 125.
2. Malhesherbcs, page 293.
3. Madame Royale, page 21.
4. M. de Beaucourt, Introduction, page xxxv.
5. Rolirbacher, loc. cit., page 530.
LE ROI-MARTYR 105
dresser, je déclare ici en sa présence mes dernières volontés et mes
sentiments.
Je laisse mon'âme à Dieu, mon Créateur. Je le prie de la recevoir
dans sa miséricorde, et de ne pas la juger d'a])rès ses mérites, mais
par ceux de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui s'est offert en sacrifice
à Dieu son Père, pour nous autres hommes, quelque indignes que nous
en fussions, et moi le premier.
Je meurs dans l'union de notre sainte mère l'Eglise catholique,
apostolique et romaine, qui tient ses pouvoirs, par une succession non
interrompue, de saint Pierre auquel Jésus-Christ les avait confiés.
Je crois fermement et je confesse tout ce qui est contenu dans le
Symbole et dans les commandements de Dieu et de l'Eglise, les sacre-
ments et les mystères, tels que l'Église catholique les a toujours en-
seignés.
Ensuite, le roi demande pardon de ses péchés ; réclame un
prêtre catholique pour l'absoudre ; pardonne, prie pour ses
ennemis, et recommande à Dieu sa femme, ses enfants,
sa sœur, ses tantes, ses frères, tous les siens; il conjure
son fils, au cas où il aurait « le malheur de devenir roi »,
d'oublier toute haine et ressentiment. Puis, après avoir
remercié ses serviteurs et ses avocats, il termine par cette
protestation :
Je finis en déclarant devant Dieu, et prêt à paraître devant lui, que
je ne me reproche aucun des crimes qui sont avancés contre moi. —
Signé : Louis.
Avant de dresser son testament, Louis XVI avait eu soin
de choisir un confesseur pour l'assister à sa dernière heure.
Le 21 décembre 1792, l'abbé Edgeworth de Firmont, d'ori-
gine irlandaise, ancien élève des Jésuites de Toulouse, na-
guère confesseur de Madame Elisabeth, nommé vicaire
général par Mgr de Juigné, écrivait à un de ses amis : « Mon
malheureux maitre a jeté les yeux sur moi pour le disposer à
la mort, si l'iniquité de son peuple va jusqu'à commettre ce
parricide'. » Le parricide fut décrété, à une majorité de onze
voix; le 20 janvier, Louis écouta la lecture de son arrêt de
mort, sans trahir aucune émotion, sauf un sourire d'indigna-
tion, lorsque le mot de conspiration fut prononcé. Aux mots :
subira la peine de mort ^ il promena, dit Cléry, « un regard
1. V. M. de Beaucourt, Introduction, pages liii-liv.
i06 LE ROI -MARTYR
céleste » sur ceux qui renvironnaient^ ; et, pour toute ré-
ponse, il tendit au ministre de la justice. Garât, une sorte
d'abrégé de son testament, qui débutait ainsi : « Je demande
un délai de trois jours, pour pouvoir me préparer à paraître
devant Dieu ; je demande, pour cela, de voir la personne que
j'indiquerai aux commissaires de la Commune, et que cette
personne soit à l'abri de toute crainte et de toute inquiétude
pour cet acte de charité qu'elle remplira auprès de moi^. »
Ce fut M. de Malesherbes qui annonça au roi que l'abbé
de Firmont allait venir ; Louis embrassa le vieillard, vive-
ment ému, et lui dit: « La mort ne m'efTraye pas, et j'ai la
plus grande confiance dans la miséricorde de Dieu^. » L'abbé
de Firmont, qui habitait alors rue du Bac, n° 483, arriva au
Temple, le soir du même jour, dimanche 20 janvier ; il était
en habit laïque, n'ayant pu obtenir de prendre une soutane*.
Nous n'avons point à raconter les scènes déchirantes et
solennelles de cette soirée et du lendemain. Tout a été dit,
autant du moins que d'inexprimables émotions peuvent être
traduites. Les récits de Madame Royale, de l'abbé de Fir-
mont, de Cléry, égalent et laissent bien loin les drames poi-
gnants que peut créer le plus puissant génie. Fidèle au plan
que nous nous sommes tracé, nous ne voulons voir en
Louis XVI mourant que le chrétien ; sans essayer même de
peindre ce qui se passa entre les cinq personnes de la fa-
mille royale, durant les sept quarts d'heure d'adieux, d'em-
brassements, de sanglots, au bout desquels « les larmes
cessèrent parce qu'on n'eut plus la force d'en répandre^ ».
Dès l'arrivée du prêtre, le roi l'avait fait asseoir à ses côtés,
près de son mauvais poêle de faïence, et lui avait dit: (c C'est
donc à présent, Monsieur, la grande affaire qui doit m'occu-
per tout entier. Hélas! la seule affaire importante! car que
sont les autres affaires auprès de celle-là ? » Puis il com-
mença par lire à l'abbé de Firmont son testament ; et il le
lut à deux reprises, malgré les larmes qui coulaient lorsqu'il
1. Cléry , page 179.
2. Id., ibid.
3. Malesherbes, page 292.
4. Edgewortli de Firmont, page 312.
5. Id., page 321.
LE ROI-MARTYR 107
rencontrait les noms de sa femme, de ses enfants, de sa
sœur. Il demanda des nouvelles du clergé et de la situation
faite à l'Eglise de France ; écoutant avec émotion les détails
de l'exil imposé aux prêtres fidèles. Il s'informa du sort de
plusieurs archevêques, notamment de l'arclievéque de Pa-
ris : « Marquez-lui, ajouta-t-il, que je meurs dans sa commu-
nion et que je n'ai jamais reconnu d'autre pasteur que lui*.»
C'est alors qu'eut lieu la dernière entrevue du roi et des
siens . après laquelle, brisé de douleur, il dit au prêtre :
« C'en est fait ; oublions tout le reste pour ne penser qu'à
l'unique affaire. » Ils s'entretinrent pendant « une demi-
heure^ )) ; M. de Firmont voulait procurer au pieux condamné
la sainte communion, dont il avait été si longtemps privé ;
et il lui déclara son intention de célébrer la messe le lende-
main matin, dans la chambre du roi. Louis XVI, par crainte
pour la sûreté du prêtre, « parut d'abord effrayé ; cependant,
comme il sentait tout le prix de cette grâce, qu'il la désirait
même ardemment^ », il permit de tenter les démarches qui,
par bonheur, réussirent. On envoya chercher les ornements,
calice, livre et autres objets nécessaires pour le service
divin, à « l'église des Capucins du Marais, près de l'hôtel
de Soubise* ».
11 était plus de dix heures. Alors le roi, tombant à genoux,
remercia Dieu et commença sa confession; l'abbé et le royal
pénitent demeurèrent ensemble jusqu'à minuit et demi^. En
le congédiant, Louis XVI donna tranquillement ses ordres
pour le lendemain, se coucha et dormit, d'un sommeil pro-
fond, jusqu'à cinq heures. Sa toilette achevée, il appela de
nouveau M. de Firmont et s'entretint avec lui « près d'une
heure" », dans le cabinet de la tourelle.
Puis il rentra dans sa chambre, où Cléry avait dressé l'au-
tel sur une commode. Le roi me demanda, raconte Cléry,
« si je pouvais servir la messe; je répondis que oui; mais que
1. Edgeworth de Firmont, pages 317-318.
2. Cléry, page 185.
3. Edgeworth de Firmont, page 323.
4. Cléry, page 187.
5. Jd., page 186.
6. Edgeworth de Fii-mont, page 326.
108 LE ROI-MARTYR
je n'en savais pas les réponses par cœur. 11 tenait un livre à
la main ; il l'ouvrit, y chercha l'article de la messe et me le
remit ; puis il prit un autre livre. » A six heures, la messe
commença ; le roi l'entendit à genoux, sans prie-Dieu, sur
un petit coussin en crin ; ne voulant pas se servir d'un autre
coussin plus luxueux, que Gléry avait disposé. Pour la der-
nière fois, prêt lui-même à oiïrir sa vie, il assista au divin
sacrifice, « avec le plus saint recueillement, dans l'attitude
la plus noble' », et reçut la communion avec un grand
sentiment de foi. Cléry garda comme une relique la nappe
qui avait, en cette suprême circonstance, touché aux mains
royales de son maître'^.
Après son action de grâces, Louis, s'adressant à M. de Fir-
mont : « Mon Dieu, lui dit-il, que je suis heureux d'avoir
mes principes ! Sans eux, où en serais-je maintenant ? Mais
avec eux, que la mort doit me paraître douce ! Oui, il existe
en haut un juge incorruptible qui saura bien me rendre la
justice que les hommes me refusent ici-bas 3. »
Paris était sous les armes depuis cinq heures du malin, et
l'on entendait battre la générale. A huit heures, arriva San-
terre, suivi de sa troupe ; il frappa ; le roi lui-même ouvrit.
f( Vous venez me chercher? dit-il à Santerre. — Oui. — Je
suis en affaires, répondit-il avec autorité; attendez-moi;
dans quelques minutes je serai à vous. En disant ces paroles,
ajoute l'abbé de Firmont, il ferma la porte et vint se jeter à
mes genoux. — Tout est consommé, me dit-il ; Monsieur,
donnez-moi votre dernière bénédiction et priez Dieu qu'il
me soutienne jusqu'au bout. »
Il se releva, sortit, remit son testament à l'un des assis-
tants et prononça d'un ton ferme : « Marchons ! » 11 monta
avec le prêtre dans la voiture verte du maire ; elle avançait
au pas, sous un ciel gris et sombre, au milieu d'un silence
morne, le long des rues, quelques heures auparavant « engor-
gées par la fonte des neiges* », et bordées de trois rangs
de citoyens armés, les uns de piques, les autres de fusils.
1. Cléry, pages 187-188.
2. Lepître, page 287.
3. Ed^eworth de Firmont, page 326.
4. V. .M. de Beaucoiirt, t. II, page 291,
LE ROI-MARTYR 109
Le lugubre trajet dura deux heures, pendant lesquelles
Louis XVI ne cessa de prier. L'abbé de Firmont lui prêta
son bréviaire, et, sur le désir du roi, lui indiqua « les
psaumes qui convenaient le mieux à sa situation » ; ils en
récitèrent ensemble alternativement les versets K
La voiture s'arrêta au pied de l'échafaud. Au moment de
descendre, le roi parla encore à voix basse, quatre ou cinq
minutes, avec son confesseur; se déshabilla lui-môme-;
mais quand les valets du bourreau voulurent lui lier les
mains, il s'y refusa d'abord avec fierté ; puis tourna les
yeux vers le prêtre, comme pour lui demander conseil :
« Sire, lui dit M. de Firmont, tout en larmes, dans ce nouvel
outrage, je ne vois qu'un dernier trait de ressemblance entre
Votre Majesté et le Dieu qui va être sa récompense. » Levant
les yeux au ciel avec une expression de douleur résignée, le
roi répondit : « Assurément, il ne faudra rien moins que son
exemple pour que je me soumette à un pareil affront; » et,
s'adressant aux valets : « Faites ce que vous voudrez, je boi-
rai le calice jusqu'à la lie. »
Il gravit les marches extrêmement raides de l'échafaud,
en s'appuyant sur le bras de son confesseur; traversa d'un pas
rapide toute la largeur de la plate-forme, jusqu'à l'extrémité
qui faisait face aux Tuileries; imposa, du regard, silence à
quinze ou vingt tambours placés vis-à-vis de lui, et s'écria,
d'une voix puissante : « Je meurs innocent de tous les crimes
qu'on m'impute. Je pardonne aux auteurs de ma mort; et je
prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe
jamais sur la France ^. »
Survint alors le roulement de tambours commandé par
l'infâme Santerre ; l'abbé de Firmont se jeta à genoux, di-
sant : « Fils de saint Louis, montez au ciel. )> Attaché à la
planche fatale, Louis XVI leva une dernière fois les yeux
vers ce ciel où Dieu l'appelait *. Un instant après, le crime
était consommé. Le plus jeune des bourreaux, un enfant de
1. Edgeworth de Firmont, page 332.
2. Il était en habit violet, veste blanche, culotte grise, bas blancs. (Jour-
nal de Perlet, 22 janvier 1793.)
3. Edgeworth de Firmont, pages 335-336
4. Annales de la République française, 25 janvier 1793.
110 LE ROI-MARTYR
dix-huit à vingt ans, saisit la tête par les cheveux, et la
montre à la foule, en faisant deux fois le tour de la plate-
forme; on la salue du cri de Vive la République ! Le corps,
emporté au cimetière de la Madeleine, est jeté dans une fosse
profonde de douze pieds, qu'on remplit de chaux vive; et
pour finir cette fête de l'assassinat, au milieu de la conster-
nation générale, « quelques scélérats payés courent la ville
en chantant V Hymne des Marseillais • ».
Aussitôt après l'exécution, une multitude de gens, animés
de sentiments fort divers, se précipitèrent autour de l'écha-
faud,pour tremper des objets dans le sang qui ruisselait;
ceux-ci des mouchoirs, ceux-là des sabres et des baïon-
nettes. En ce moment, un sans-culotte grimpa sur l'échafaud,
plongea tout entier son bras nu dans le sang et par trois fois
en aspergea la foule, en criant : « Frères, on nous a menacés
que le sang de Louis Gapet retomberait sur nos têtes; eh
bien! qu'il y retombe ^ !,.. »
C'était l'exclamation des Juifs : Sanguis ejus super nos et su-
per filios nostros ! Le souhait exprimé par ce misérable, sur
l'échafaud du 21 janvier, ne s'est, hélas ! que trop bien réalisé ;
à un siècle de distance, nous en voyons, nous en touchons
les preuves. Ce sang a retombé sur les meurtriers, sur leurs
enfants, sur leurs complices; ils en portent la marque et il
les aveugle encore.
Depuis cent ans, nous trébuchons de ruines en ruines, à
travers les décombres entassés autour de cet échafaud sacri-
lège; nous marchons à tâtons, des révolutions sanglantes
aux révolutions de boue, à partir du lundi 21 janvier 1793 —
la date peut-être la plus honteuse de l'histoire, après celle
du Calvaire.
Les assassins de Louis XVI osèrent prendre pour prétexte
qu'il était un traître et un tyran ; jamais, dans aucune nation,
prince ne mérita moins que lui de telles épithètes; son mal-
heur, comme le nôtre, fut précisément sa trop grande indul-
gence pour les conventionnels et leurs hideux partisans,
traîtres à la patrie, infidèles à toutes ses traditions et à ses
1. Détails authentiques sur les derniers moments de Louis XVI, cdit. de
Beaucourt, page o93.
2. Les Révolutions de Paris, du 19 au 26 janvier 1793.
LE ROI-MARTYR 111
gloires, tyrans et persécuteurs de l'Eglise de Dieu. La vie de
Louis XVI ne fut qu'une suite de bienfaits, et le vrai peuple
le savait bien. Quelques jours avant la mort du roi, M. de
Malesherbes lui apporta au Temple un exem[)laire d'une
romance composée par M. Hennet, et que l'on chantait alors
dans tout Paris. Elle avait pour titre: Louis XVI aux Fran-
çais; les paroles en étaient imitées du passage de Jérémie,
que l'Eglise, le jour du vendredi saint, met sur les lèvres de
Jésus-Christ lui-même : Popule meas^ qiiid feci tibi? Le roi
prisonnier lut ces strophes avec une joie douloureuse : ce
fut une de ses dernières consolations en ce mondée
Et, de fait, ce n'était point profaner ces plaintes divines,
que de les appliquer au très chrétien et pieux monarque
dont le martyre offre plus d'une ressemblance avec la Passion
du Sauveur. Gomme le Sauveur, condamné en dépit de
toute justice, Louis XVI, à son exemple, souffrit, se tut,
pardonna, se laissa lier les mains, et, au moment même de
mourir, appela sur ses bourreaux la miséricorde du Roi
éternel.
Au 21 janvier 1893, tous les bons Français demanderont
comme lui et avec lui, au Ciel, que son sang ne retombe
point sur nous, et que Dieu ait pour agréables les vœux de
cette victime royale ; car « il y a eu, comme dit J. de Maistre,
dans le cœur de Louis XVI telles acceptations capables de
sauver la France ».
Que toutes les haines et les discordes s'éteignent enfin
dans ce sang; que Jésus-Christ, constitué roi de France
par Clovis, par saint Louis, par Jeanne d'Arc, par Louis XVI,
règne enfin sur son peuple des Francs qu'il a aimés, et nous
accorde de pouvoir, un jour, invoquer au pied des autels le
Roi-Martyr.
\. Malesherbes, édit. de Beaucourt, pages 302-303.
V. DELAPORTE.
LETTRES DE TURQUIE
GONSTANTINOPLE
On a beaucoup écrit sur la capitale de l'empire ottoman.
Au retour d'un voyage en Orient, hommes de lettres ou
simples touristes ne se dispensent pas de lui consacrer un
chapitre de leurs Soin>enirs et impressions^ complétés d'ordi-
naire par quelques emprunts à certains ouvrages qu'on
pourrait appeler les classiques de la matière, et au nombre
desquels celui de Théophile Gautier tient peut-être le pre-
mier rang. Généralement ces récits sont empreints de beau-
coup d'exagération. Ce nom magique de Constantinople
produit sur le cerveau des lettrés une sorte de griserie, que
deux ou trois jours passés aux rives du Bosphore ne font
qu'exalter davantage. D'autres, qui ont vu les choses de plus
près, paraissent croire que, pour faire des peintures vraies,
il faut absolument tremper ses pinceaux dans la boue. Assu-
rément la boue ne manque pas à Constantinople ; il y en a
de toute sorte. Mais pourquoi donc les gens de plume trou-
vent-ils tant de plaisir à remuer cela ? Le fait est que la plu-
part des livres récents où il est question de Constantinople
sont de ceux qu'un homme accoutumé à la propreté ne doit
toucher qu'avec précaution.
J'essayerai à mon tour de dire l'impression que j'emporte
après un séjour de plusieurs mois dans cette ville étrange
que la géographie place en Europe, mais qui est certaine-
ment beaucoup moins européenne que Chicago ou Sydney.
Ma relation ne prétend pas apprendre du nouveau ; mais
elle aura peut-être sur beaucoup d'autres l'avantage d'évi-
ter l'écueil des rêveries idéales et d'un réalisme sans ver-
gogne.
LETTRES DE TURQUIE 113
I
On ne saurait imaginer rien de plus triste que l'accès de
Constantinople du côté de l'Europe. Une succession de col-
lines et de ravins d'aspect morne, où de loin en loin appa-
raît quelque troupeau de moutons se distinguant à peine
sur le fond grisâtre du sol. Pas un arbre, pas un ruisseau,
pas une habitation humaine, rien qui puisse faire soupçonner
le voisinage d'une grande ville.
Après avoir décrit des lacets interminables sur les pentes
de cette lande désolée, le chemin de fer descend enfin sur la
mer de Marmara. Il traverse quelques villages insignifiants.
L'un d'eux toutefois, San-Stefano, porte un nom qui désor-
mais appartient à l'histoire. Là, en 1878, l'armée russe atten-
dit pendant vingt-quatre heures l'ordre de pénétrer dans la
capitale des Turcs ; peu après, le traité signé au môme lieu
mettait fin aux hostilités. Vingt minutes plus loin, tout près
du château des Sept-Tours, la voie ferrée pénètre dans Stam-
boul par une brèche ouverte à travers le triple rempart dont
les Césars byzantins avaient entouré la ville impériale. A
cent pas de là, on peut entrevoir, au milieu de deux tours
de marbre, la Porte Dorée, que les Ottomans ont murée, par-
ce que d'après une prophétie qui a cours chez eux, les chré-
tiens doivent un jour rentrer par cette ouverture triomphale
dans la cité reconquise. La Porte Dorée est restée close,
mais en voyant la muraille tomber pour livrer passage à la
locomotive, les Turcs ont dû penser que la prédiction était
à moitié accomplie.
Il reste encore au moins huit kilomètres à franchir et
quatre ou cinq stations dans l'intérieur de la ville, avant
d'arriver à la gare centrale. On peut dire que ce trajet se fait
au milieu des ruines. A droite, le mur crénelé court tout le
long du rivage, avec de larges échancrures çà et là, qui ou-
vrent des échappées sur la mer et la rive asiatique. De part
et d'autre, des débris de monuments, des pans de murs noir-
cis par les siècles et les incendies, des fûts de colonne gisant
à l'aventure, les substructions du palais de Justinien, avec
leurs voûtes béantes, éventrées au hasard du nivellement de
LVIll. — 8
114 LETTRES DE TURQUIE
la voie. Puis, adossées aux masses restées debout, des mai-
sons de bois, des masures ignobles, qui semblent insulter
par leur sans-façon débraillé à ces vénérables restes. La pre-
mière impression est pénible; il faut se résigner à l'éprouver
souvent. Les ruines de la Rome de l'Orient ont perdu toute
majesté, toute dignité même, au milieu des vulgarités et des
laideurs qui les profanent.
Enfin, on traverse le vieux Sérail lui-môme. Le Louvre des
sultans est lui aussi passé à l'état d'antiquité, sinon de ruine;
les bosquets enchantés sont retournés à la brousse ou de-
venus des jardins potagers ; unfouillis de constructions, d'as-
pect plus ou moins délabré, se laisse entrevoir à travers un
rideau de vieux cyprès. Cette demeure découronnée de sa
sinistre gloire sert de refuge à des grandeurs déchues ;
des sultanes qui n'ont plus leur place au palais viennent y
finir leurs jours dans une retraite pleine de solennité et
d'ennui.
Une seconde fois, la voie ferrée franchit par la brèche
l'enceinte fortifiée qui faisait du Sérail une citadelle. Un ins-
tant après, le train s'arrête dans la gare de Sirkédji, et vous
descendez, quelque peu étonné de débarquer au cœur de
Stamboul, comme on débarque à Pontoise ou à Perpignan. Il
est difficile à ce moment de ne pas sentir quelque chose
comme une déception. Cette gare, c'est la prosaïque réalité,
devant laquelle s'évanouit le rêve charmant où vous berçait
l'apparition lointaine de Constantinople et de l'Orient. Grâce
au chemin de fer, on vient aujourd'hui de Paris à Constanti-
nople en trois fois vingt-quatre heures ; mais cet avantage se
paye au prix d'un désenchantement. Les poètes et les artistes
trouveront peut-être que c'est trop cher.
Quand on arrive par mer, c'est tout autre chose. Ici, les
Souvenirs de voyage ont coutume de parcourir toute la
gamme de l'admiration ; il semble que la langue soit impuis-
sante à rendre le ravissement que l'on a éprouvé, lorsque,
pour la première fois, on a vu apparaître la ville mystérieuse
émergeant du sein des flots. Peut-être bien cette intensité
d'impression est-elle un peu factice ; on se monte soi-même
pour se mettre au diapason convenu. Mais il est certain qu'il
CONSTANTINOPLE 115
faudrait avoir l'âme d'un commis-voyageur de Manchester
pour n'être point saisi par la beauté du spectacle.
Jusqu'en ces dernières années, avant que le chemin de fer
d'Andrinople fût relié aux grandes voies internationales,
à travers la Bulgarie et la Serbie, les trains européens
allaient aboutir à Varna. Là, on s'embarquait sur la mer
Noire et l'on gagnait Gonstantinople en descendant le Bos-
phore. Aujourd'hui, les Occidentaux n'ont plus de raison de
suivre cet itinéraire, et ceux qui viennent par mer arrivent
de la Marmara. D'un côté comme de l'autre, le panorama est
d'une magnificence originale. Ce sont les innombrables mos-
quées avec leurs dômes et leurs minarets surgissant de toutes
parts comme des fusées de feu d'artifice, qui lui donnent son
caractère étrange et vous font penser à une apparition fée-
rique. La ville étant assise sur un terrain ondulé, cette mul-
titude de lignes ascendantes se trouve distribuée par étages,
ce qui grandit singulièrement l'effet et rend l'aspect général
plus mouvementé. Le ciel sur lequel se projettent les fines
aiguilles des minarets est d'un bleu moins intense et moins
profond que celui de Provence ou d'Afrique, mais d'une
clarté non moins limpide et plus douce, qui accuse fortement
les reliefs sans fatiguer le regard.
Malheureusement, les chemins de fer n'ont pas seuls le
privilège de gâter les paysages fameux ; les bateaux à Aapeur
ne sont pas innocents de ce méfait. Le port de Gonstantinople
est la Gorne-d'Or, ce magnifique bras de mer qui s'avance en
forme de croissant entre les collines qui portent la vieille
Byzance et celles où a grimpé la ville moderne. Or, il est
bien rare que quelques-uns des nombreux steamers amarrés
le long du pont de Galata ne vomissent des nuages de fumée
noire qui vont s'étaler comme un écran devant le front lumi-
neux de Stamboul. G'est odieux, et l'on se prend à regretter
le temps où les caïques faisaient seuls le service du Bos-
phore.
Sur la foi des Guides^ c'est à la grosse tour de Galata qu'il
faut monter pour embrasser dans son ensemble le panorama
de Gonstantinople. La tour du Séraskérat, ou ministère de
la guerre, qui lui fait pendant sur l'un des points culminants
116 LETTRES DE TURQUIE
de Stamboul, a des perspectives plus vastes encore. C'est
là que les photographes vont prendre leurs vues. La terrasse
ménagée sur le toit du collège de Sainte-Pulchérie, au point
le plus élevé de Péra, n'a rien à envier à ces belvédères clas-
siques. Du haut de cet observatoire, notre horizon s'étend
tout alentour aussi loin que le regard peut porter ; aucun
obstacle ne nous empêche d'explorer à loisir tous les détails
de ce merveilleux tableau.
A vos pieds, c'est Péra, la ville européenne, couvrant le
sommet et les pentes raides d'une colline qui s'avance en
promontoire vers le sud, entre la Corne-d'Oret le Bosphore,
et au pied de laquelle s'allonge le quartier de Galata. Les
monuments sont rares. Il n'y a guère à se détacher sur la
monotonie des toits que cette tour massive de Galata, qui se
dresse en face de Stamboul comme un témoin des luttes
d'autrefois. Un peu au-dessus, la longue façade de l'ambas-
sade russe, très voyante, qui tient une grande place dans le
paysage, comme pour donner la mesure de l'appétit mosco-
vite devant le gâteau ottoman. Tout à côté, l'ambassade fran-
çaise, avec son couvent de Capucins, blotti dans un nid de
verdure. Le palais de France est monumental, mais il n'a pas
la position avantageuse et significative de son superbe voisin.
Au bas de la colline, le large ruban de la Corne-d'Or ; puis,
au-delà, Stamboul : une longue croupe doucement arrondie
en arc, tout hérissée de maisons, de coupoles, de pointes
aiguës, et qui semble se glisser voluptueusement dans la
mer. A la pointe de la presqu'île, le vieux sérail : cet amas
de dômes blancs, pressés les uns contre les autres, dominés
par un véritable clocher, encadrés d'un bois d'ifs et de cyprès,
ressemble d'ici à une vaste et solennelle nécropole.
Tout près de là, voici la grosse masse jaune de Sainte-
Sophie; puis douze ou quinze grandes mosquées espacées
sur le sommet ou les flancs des collines; ce sont d'ailleurs
les seuls édifices qui ne soient pas vulgaires. Dans le loin-
tain, le château des Sept-Tours et la vieille muraille avec ses
dentelures ruineuses; par delà enfin, la nappe étincelante
de la merde Marmara, sur laquelle les lignes monumentales
se projettent avec une étonnante vigueur. C'est cette toile
de fond qui donne à notre perspective de Stamboul son ca-
CONSTANTINOPLE 117
ractère et son éclat. Il faut monter à cette terrasse par une
de ces belles nuits d'été où l'air a une transparence vraiment
extraordinaire ; alors les eaux de la Marmara ne forment plus
qu'un immense miroir argenté sur lequel se découpent les
silhouettes noires des mosquées de Stamboul. Cette vision
est d'un charme indéfinissable et qu'on n'oublie plus.
La langue de terre qui porte Stamboul s'avance comme
pour barrer le Bosphore au moment où il se déverse dans la
mer. Ce n'est point encore la grande mer, aux horizons qui
fuient et se confondent avec le ciel. C'est plutôt un beau lac
dont les vents d'orage qui soufflent de l'Archipel parviennent
à peine à troubler le calme. Devant nous, au sud, l'œil s'ar-
rête sur une chaîne de montagnes, au centre de laquelle se
dessine à l'arrière-plan le sommet de l'Olympe de Bithynie.
A mesure que nous remontons la côte d'Asie, la montagne
fuit vers l'est, suivant le caprice de la Marmara qui pousse
une pointe à douze ou quinze lieues dans les terres, pour
aller baigner les collines d'ismidt, la vieille Nicomédie. A
l'entrée du golfe, les îles des Princes, Proti, Antigoni, Holki,
Prinkipio, les perles de la Marmara, étalent en face de Cons-
tantinople leurs blanches villas, entre le bleu de la mer et le
rideau des bois de pins. Le rivage asiatique se rapproche de
plus en plus; à la hauteur de la pointe du Sérail, une langue
étroite et basse s'en détache, toute couverte d'habitations et
de bosquets qui semblent avoir germé du sein de la mer.
C'est l'antique et vénérable Chalcédoine, bien peu recon-
naissable sous son nom turc de Cadi-Keui. Aussi bien, il ne
reste pas vestige de la cité qui fut l'aînée de Byzance et
quelque temps sa rivale. Plus près encore, voici Haidar-
Pacha, avec son immense caserne flanquée aux quatre coins
de tours grêles qui lui donnent l'air d'une table renversée.
Enfin, il n'y a plus entre l'Asie et l'Europe que la largeur
d'un grand fleuve coulant à pleins bords. En face de Péra, à
mille ou douze cents mètres, la ville de Scutari, avec ses mai-
sons de bois peint en rouge, s'étage sur les flancs du Tcham-
lidja, bordée à droite par une longue forêt de cyprès dont
les Turcs de la capitale ont fait le plus sacré de leurs cime-
tières.
Après Scutari, en continuant vers le nord, nous avons
118 LETTRES DE TURQUIE
devant nous la trouée sinueuse du Bosphore qui disparaît
bientôt dans les détours des collines qui lui servent de
digues; au delà, le sol se relève par une série de plateaux
malheureusement dépourvus de verdure.
Si nous portons nos regards plus près de nous, sur la cote
d'Europe, voici tout d'abord l'ambassade d'Allemagne, bâti-
ment massif et lourd comme un carré d'infanterie prussienne,
mais fièrement campé comme un poste d'observation aux
bouches du Bosphore. Aux angles de la toiture en terrasse,
des aigles, les ailes déployées, semblent tout prêts à fondre
sur une proie. Gomme décor, un bois de cyprès, c'est-à-dire
un cimetière turc. Tout cela est passablement symbolique.
A côté et comme à l'ombre de sa grosse voisine, la ci-devant
ambassade d'Italie, blanche et coquette, dans un bouquet
d'arbres moins funèbres. Il faut dire que cette résidence est
désormais abandonnée : en attendant que l'Italie se bâtisse
an palais digne d'elle, son représentant loge en garni.
Poursuivons notre courbe vers le nord. Justement au-des-
sus des cyprès de l'ambassade allemande, par delà les fau-
bourgs et les ravins, vous apercevez sur un plateau un assem-
blage irrégulier de constructions blanches. On dirait un vil-
lage neuf de bains de mer. Saluez Yildiz-Kiosque. C'est là
que, à l'abri d'un mur de clôture qui rappelle les remparts
des villes fortes du moyen âge, entouré d'une ceinture de
casernes, le sultan Abd-ul-Hamid II a établi sa demeure au
milieu des délices d'un parc enchanté, à distance convenable
des laideurs et des dangers de sa capitale, où il ne met jamais
les pieds.
A partir de Yildiz, le reste de notre exploration circulaire
a peu d'intérêt; du moins, l'œil n'est point flatté. Il ne ren-
contre plus en revenant vers Stamboul qu'une succession de
plateaux pelés, coupés de ravins. C'est la campagne désolée,
le désert lamentable, sans caractère, qui, paraît-il, est de ri-
gueur aux alentours des grandes cités de l'Orient.
Il n'est pas trop malaisé de se rendre compte, du haut de
notre observatoire, de la topographie et de l'étendue de
Constantinople. On sait que la ville j)roprement dite se com-
pose de trois parties : Stamboul, Galata et Péra. Stamboul,
CONS NTINOPLE 119
la capitale de l'empire turc, a un pourtour parfaitement défini.
Elle forme un triangle presque régulier. Le sommet est à la
pointe du Sérail ; l'un des côtés est baigné par la mer de
Marmara, l'autre par la Gorne-d'Or; la base est tracée par la
grande muraille qui les unit. Le développement total du rem-
part devait mesurer de 22 à 24 kilomètres.
De l'autre côté de la Corne-d'Or s'étend, le long du rivage,
le faubourg maritime de Galata, auquel succède sur la hau-
teur la ville européenne de Péra. Mais ici il n'est plus pos-
sible d'assigner des limites et de déterminer le périmètre de
cette partie de la capitale. De l'extrémité du pont de bateaux
jeté sur la Corne-d'Or, la grande artère qui traverse les
différents quartiers jusqu'à l'extrémité du plateau de Péra ne
doit pas avoir moins de cinq kilomètres. Arrivée au haut de
la colline, cette voie suit une arête étroite; de part et d'autre
les maisons descendent en cascade sur la pente des ravins;
cà et là des villaofes s'accrochent aux flancs d'autres collines
non moins escarpées, rampent dans le fond des ravins ou
couronnent les hauteurs qui s'échelonnent jusqu'au bout de
la Gorne-d'Or. Les Byzantins prétendaient que leur ville
était, aussi bien que Rome, assise sur sept collines; on a
quelque peine à les trouver dans l'enceinte de Stamboul ;
mais, de l'autre côté de la Gorne-d'Or, on en comptera aisé-
ment une douzaine. D'autre part, les deux rives du Bosphore
sont bordées de villes et de villages plus ou moins impor-
tants qui se succèdent presque sans interruption jusqu'en
vue de la mer Noire, sur une longueur de 20 à 25 kilomètres.
Scutari n'a pas moins de 50 000 habitants, Gadi-Keui en
compte 20 000, Buyuk-Déré plus de 10 000. Tout cela, c'est
Constantinople. Du moins, l'administration l'entend de la
sorte ; elle fait môme commencer la ville sur la Marmara, à
San-Stefano. G'est ainsi que, en l'absence de toute statistique
officielle, la population de la capitale de l'empire ottoman
peut être évaluée, selon les appréciations les plus autorisées,
à 7 ou 800 000 habitants.
Il
Avec cet ensemble de promontoires, de bras de mer,
d'îles, de collines et de montagnes, Gonstantinople possède
120 LETTRES DE TURQUIE
vraiment un site merveilleux ; elle a, comme disait un de
nos vieux missionnaires, le P. de Canillac, « une assiette
incomparable )>. Aussi, tant qu'on la voit du dehors, surtout
d'un peu loin, on ne peut qu'admirer. Je ne sais, pour ma
part, s'il est possible de trouver ailleurs un spectacle plus
ravissant que celui dont on jouit du haut du Tchamlidja, la
montagne de Scutari, assez élevée et assez éloignée pour
permettre d'embrasser tout à la fois la A'^ille avec le paj^sage
qui l'encadre.
Mais l'intérieur vous réserve d'autres impressions. Du
moment qu'on y pénètre, il faut mettre de côté toutes les
idées qu'on a apportées d'Europe sur la toilette et la bonne
tenue d'une grande ville ; autrement, on doit s'attendre à des
déceptions, des étonnements qui iront parfois jusqu'à l'hor-
reur et au dégoût, en dépit du pittoresque qui ne manque
jamais.
A l'exception de quelques quartiers de Péra et une ou deux
artères de Stamboul, la capitale ottomane ne vous présente
guère qu'un dédale de rues étroites, tortueuses, raides
comme des sentiers de montagne, et d'une malpropreté
ineffable. Celles qui sont pavées — et quels pavés! — ne
sont pas moins coupées de fondrières que les autres. La plu-
part des maisons sont en bois. J'ai entendu donner diffé-
rentes raisons de la préférence des Turcs pour ce genre
d'habitation. Il y en a d'ordre m3'^stique. Dieu seul et le sultan
peuvent avoir des maisons de pierre; le Turc, soldat d'Allah,
ne doit pas se faire de demeure durable. Cela l'attacherait à
la terre et l'empêcherait d'aller conquérir le monde. De vrai,
les pachas les plus riches n'habitent que des konaks de bois,
lesquels d'ailleurs ont parfois assez grand air. On dit encore
que les maisons de bois sont plus hygiéniques, plus fraî-
ches, etc. On serait certainement plus dans la vérité en attri-
buant cet usage à l'économie et à la routine. Mais eût-il pour
lui l'hygiène, la philosophie ou la religion môme, il n'en
serait pas moins détestable, du moment qu'il s'agit d'une
grande ville.
Les incendies sont à Constantinople un accident sur lequel
les habitants sont blasés. Pour les étrangers, c'est une façon
de spectacle qui a son originalité. Je l'ai contemplé plusieurs
CONSTANTINOPLE 121
fois du haut de la terrasse du collège. Outre les vigies en
permanence dans les deux tours de Galata et du Séraskôrat,
pour signaler les incendies, chaque quartier de la ville pos-
sède son hekdji^ ou veilleur, qui, le soir venu, se met à ar-
penter les rues commises à sa garde; avec un énorme bâton
garni à l'extrémité d'une masse de fer, il frappe sur les
bornes et les pavés comme un suisse avec sa hallebarbe. Il
faut quelque temps aux nouveaux débarqués pour s'accoutu-
mer à cette musique nocturne. Le feu vient-il à éclater quel-
que part, les bekdjis donnent l'alarme en poussant le cri de
Janghen varl « il y a feu ». Leur voix traîne sur la dernière
syllabe et s'éteint lentement, d'un air si plaintif qu'il n'est
nullement besoin de savoir le turc pour comprendre qu'il y
a malheur. On n'entend pas à Gonstantinople, comme dans
nos grandes villes, ce roulement perpétuel de voitures sur
les pavés, qu'on prendrait de loin pour le tumulte des grandes
eaux. Le silence profond de la nuit n'y est troublé d'ordi-
naire que par le bruit sec de la masse des bekdjis et les
aboiements des chiens. Aussi, en un instant, \e janghen var
est répété à tous les points de l'horizon; en même temps, le
galop des chevaux de quelques compagnies de soldats en-
voyés au secours, les clameurs de la foule sur le lieu du
sinistre, par-dessus tout les hurlements des chiens — et
Dieu sait s'ils sont nombreux à Gonstantinople! — se mêlent
dans un concert lugubre dont pas une note ne se perd, pen-
dant qu'une superbe colonne de flamme claire monte vers le
ciel, projetant de larges reflets sur la ville endormie dans
une demi-obscurité que ne troublent guère les rares becs de
ffaz allumés cà et là.
La scène est généralement de courte durée. En dépit des
quelques pintes d'eau lancées par les pompiers, d'ailleurs
plus occupés, dit-on, à piller qu'à éteindre le feu, une mai-
son de bois est vite flambée. A la vérité, il est rare qu'une
maison brûle seule. Tant que l'incendie n'en détruit que
six ou sept, il n'est pas estimé considérable. Pour peu que
le vent se mette de la partie, un quartier devient aisément la
proie des flammes. Au mois d'août dernier, plus de cinquante
maisons furent dévorées en plein jour, à quelques minutes
de la résidence impériale. A certains jours, le désastre prend
122 LETTRES DE TURQUIE
des proportions épouvantables. En 1865, un incendie rava-
gea Stamboul; on estime à 13 000 le nombre des habita-
tions détruites ; 30 000 personnes demeurèrent plus ou moins
à la charge du public. Au mois de janvier 1870, la moitié
de Péra fut anéantie, et Ton affirme que. plus de 3 000 per-
sonnes périrent. Le quartier incendié a été rebâti en
pierre, grâce à l'émigration des Turcs ; aujourd'hui, il a une
physionomie convenable, et on y rencontre quelques cons-
tructions vraiment belles.
On se demande comment les voitures peuvent faire une
course à travers Gonslantinople. Les cochers de Paris, qui
exécutent tant de tours de force, y perdraient certainement
leur latin ; ils arrêteraient net à l'entrée de ces ruelles qu'on
ne peut en bon français appeler autrement que des casse-cou.
Ici, chevaux et cochers ne s'effrayent de rien; ils traînent
leurs véhicules au petit bonheur, par monts et par vaux, un
peu partout; on voit de fort beaux équipages s'engager sur
des pentes à donner le vertige. On ne prend pas même le
souci vulgaire de munir les roues d'un frein. Certes, il faut
vous attendre à être cahoté d'étrange façon ; mais il ne pa-
raît pas qu'il arrive d'accident.
Il faut bien compter pourtant avec l'état d'une voirie rudi-
mentaire. Aussi, pendant la mauvaise saison, lorsque les rues
cessent d'être praticables aux honnêtes gens^ les voitures ne
pouvant plus suffire, on est obligé de recourir à la chaise à
porteurs. Cet appareil archaïque, qui ne se voit plus chez
nous que dans les musées ou dans les collections d'amateur,
est en grand honneur à Constantinople. Les Orientaux, qui
sont bons cavaliers, font aussi très volontiers leurs courses
en ville à cheval. Vous trouvez çà et là des stations de che-
vaux tout sellés, comme ailleurs des stations de fiacres. Vous
enfourchez celui qui vous va, et le garçon suit sa bête en
trottant dans la boue, jambes et pieds nus.
Le moderne tramway lui-même n'est pas inconnu dans la
capitale ottomane. 11 en existe bien trois ou quatre lignes.
Toutefois, la topographie se prêtait mal à ce système de loco-
motion qui demande les grandes avenues et les larges boule-
vards. Aussi faut-il atteler quatre chevaux pour hisser sur la
CONSTANTINOPLE 123
côte de Péra une modeste voiture; et en maint endroit un
piqueur devra courir devant, en soufflant dans une trompe,
pour avertir les gens de se garer de la guillotine roulante.
Pour voiturer les plus lourdes masses, on se sert de buf-
fles ou de gros bœufs à longues cornes, dont le joug porte,
non sur le front comme chez nous, mais sur la nuque. Aux
extrémités de ce joug sont fixés les montants d'une petite
potence de laquelle pendent des clochettes et des breloques;
le poitrail est orné de colliers de verroterie. Ainsi coquette-
ment harnachés, on les voit cheminer à travers la ville, sans
qu'aucun accident du sol, ni fossé ni monticule, puisse
arrêter leur robuste lenteur. Mais les bœufs et leurs longues
charrettes ne peuvent pénétrer partout. On les remplace par
des ânes et des mulets, que vous rencontrez à tout instant
s'avançant en longues files, chacun d'eux attaché par le licou
au bât du précédent, chargés de pierres, de briques, de
sable, quelquefois de poutres et de planches formant sur le
dos de la pauvre bête un toit qui marche avec elle. La plu-
part des maisons que l'on construit sur les pentes escarpées
de Péra y sont ainsi montées à dos de mulets.
Mais, on peut le dire sans hésiter, à Gonstantinople, c'est
encore à dos d'hommes que se fait la plus grande partie des
transports. H y a principalement deux corporations, il fau-
drait dire deux peuples, voués à cette industrie.
D'abord les harnais, autrement dits les portefaix. Ce n'est
pas la moindre curiosité de Gonstantinople que ces robustes
montagnards arméniens, à la carrure d'athlète dessinée par
un pittoresque costume de bure, que l'on rencontre par
groupes, étendus sans façon sur le trottoir, à quelque angle
de rue, leurs coussinets de cuir à leur côté. Ce coussinet en
forme de pupitre, une fois attaché aux reins, présente une
face horizontale sur laquelle est posé le fardeau. Les ha-
rnais se sont partagé la ville ; chaque quartier a les siens,
ou plutôt c'est le quartier qui leur appartient; aucun paquet
ne doit y paraître sur d'autres épaules que les leurs.
Ces hommes sont d'une force prodigieuse; on reste stu-
péfait du poids et du volume des charges qu'ils osent porter.
J'ai compté un jour sur le dos de l'un d'eux vm lot de vingt-
124 LETTRES DE TURQUIE
quatre chaises neuves ; le bonhomme traversait le grand
pont de Galata, où il y a toujours presse, et il fallait se ranger
sur son passage, oar il en menait large. Un autre avait une
pile de quatre-vingts pièces de cretonne. Une armoire à glace
n'est pas pour les gêner ; un piano, pas davantage ; tout un
mobilier : lits, tables, divans, fauteuils, vaisselle, batterie
de cuisine, s'amoncelle en un in^^tant sur le dos de quelques
harnais. Une fois la pyramide bien tlcelée et bien assujettie
sur la plate-forme du coussinet, le hamal s'en va à travers les
rues, la tête en avant, le corps courbé à angle droit; la
sueur ruisselle sur son visage et tombe de sa barbe comme
l'eau d'une gouttière, un jour de pluie ; il va lentement, mais
il va toujours, criant charitablement aux gens qu'il pourrait
heurter : Guarda ! Prenez garde !
On prétend qu'il y a 20 000 harnais à Constantinople ; dans
tel district montagneux d'Arménie, le sexe fort n'est guère
représenté que par les vieillards et les enfants ; tous les
hommes valides sont portefaix à Constantinople.
Une autre catégorie de gens qui n'ont guère que leurs
épaules pour instrument de travail est celle des revendeurs.
Non seulement les légumes et les fruits se colportent ainsi,
mais toute espèce de comestible, sans en excepter la viande.
Toutefois, ceux qui font cet article ont d'ordinaire un cheval
ou un mulet, et dans ce cas c'est le dos de la bote qui sert
d'étal pour débiter la marchandise. D'autres tiennent sur
l'épaule une perche à laquelle sont suspendus, devant et der-
rière, les quartiers saignants. Le laitage, les sorbets, les
sucreries, la poterie et la quincaillerie, la mercerie et la joail-
lerie arrivent par la même voie aux consommateurs qui n'ont
qu'à descendre sur le pas de leurs portes pour faire leurs
emplettes. Vous verrez de ces pauvres diables promener sur
leur dos, à travers les rues, une cage à poulets à triple étage,
toute garnie de volatiles vivants et piaillants ; d'autres traî-
nent une armoire qui leur pend jusqu'aux mollets et dans
laquelle se trouve tout un fond de boutique. Le système n'est
pas sans avantage pour les ménagères, qui n'ont pas à se
déranger pour aller au marché, mais il est calamiteux pour
les gens que les bruits de la rue troublent dans leurs élucu-
brations intellectuelles. Naturellement, tous ces braves Turcs
CONSTANTINOPLE 125
crient ou plutôt hurlent à qui mieux mieux leur marchandise,
avec des intonations plus invraisemblables les unes que les
autres. Du matin au soir, c'est une procession à peu près in-
interrompue qui défile sous vos fenêtres, et par moments le
charivari atteint des proportions formidables. On se croirait à
la Chambre des députés un jour où l'on parle religion.
Il y a dans cet excès du colportage un indice de l'état éco-
nomique de la population. Le Turc delà capitale, indolent,
paresseux, sans le moindre souci du lendemain, exerce bien
rarement un métier et se refuse absolument à entrer en ser-
vice chez ses compatriotes musulmans, et à plus forte raison
chez les chrétiens.
Il ne lui reste qu'à acheter une charge de marchandises
quelconques qu'il tâchera de revendre avec bénéfice de quel-
ques paras. Les mœurs ne permettant pas aux femmes de se
produire ainsi en public, les hommes ont le monopole de ces
petits gagne-pain. C'est ainsi que, selon toute apparence,
une bonne moitié des maîtres de Constantinople ne con-
naissent pas d'autre occupation que de vaguer à travers
les rues de leur capitale, en portant sur leur dos quelque
chose à vendre. Etant donnés la nature et le prix de la mar-
chandise, il est facile de se rendre compte des bénéfices
réalisés dans ce négoce. Pendant trois mois, j'ai entendu
chaque jour des douzaines de ces bonshommes, répétant à
tue-tête : Tomates! tomùtèsl Or, ces belles pommes d'a-
mour, comme on les appelle en Provence, sont tellement
communes en ces parages que, en temps ordinaire, il en faut
vendre 150 kilos pour faire un medjidié (4 fr. 50 environ). Cet
article ne doit pas rapporter beaucoup plus que celui du
camarade, marchand de petit bois, qui lui aussi porte son
magasin dans sa corbeille. Il est vrai qu'à Constantinople la
vie n'est pas chère; l'homme du peuple peut se nourrir
abondamment avec deux piastres, à peu près 45 centimes,
par jour. Beaucoup ne dépensent pas la moitié de cette
somme.
Du moment que l'on veut parler de l'aspect des rues de
Constantinople, il n'est pas possible d'oublier les chiens.
Tous les voyageurs qui ont écrit leurs impressions sur la
126 LETTRES DE TURQUIE
capitale de TOrient ont fait mention honorable de cette race
intéressante ; et ils la méritent à tous égards, ces braves et
honnêtes chiens qui n'ont jamais fait de mal à personne, ne
sont nullement importuns et se montrent si touches des
moindres marques d'amitié qu'ils reçoivent de temps en
temps. Tout d'abord leur nombre et leur sans-gêne vous
paraissent un peu excessifs. En pleine rue de Péra, dans
le ([uartier du luxe et de l'élégance, vous les voyez étendus
sur la chaussée, dans le ruisseau, en travers du trottoir,
dormant tout leur soûl, sans plus s'inquiéter des passants
que s'ils étaient en rase campagne. Ils sont chez eux ; c'est à
vous de vous déranger pour ne pas troubler leur repos. Du
reste, si vous êtes grincheux, si vous les poussez de la canne
ou du pied, ils s'écarteront sans mot dire, sans montrer les
dents, en vous jetant un regard résigné et plaintif qui vous
fera comprendre votre tort. Il ne tiendrait pourtant qu'à eux
de se faire respecter, car ils sont grands et vigoureux. Ils
sont nés dans la rue; les mères installent leurs nourrissons
dans une ornière ou un recoin quelconque : ils y vivront et y
mourront, ils n'auront jamais d'autre domicile.
Il ne faut pas croire pourtant qu'ils voguent à l'aventure à
travers la ville. Ils sont constitués en petites tribus qui pos-
sèdent chacune leur domaine, composé de la rue natale et
peut-être d'une ou deux autres. Nul étranger ne peut y poser
la patte sans être mis à mal. Naturellement, un intrus se pré-
sente quelquefois, et alors s'engagent des batailles homé-
riques. Aussi bon nombre d'entre eux portent des marques
de leur valeur guerrière, une oreille lacérée, ou quelque
autre plaie saignante. En dehors de là, on vit en paix dans
la tribu. J'en ai vu maintes fois dans des rues très fréquentées,
six ou huit couchés ensemble, un tas de chiens, au pied de
la lettre, les jambes et les museaux entrelacés le plus frater-
nellement du monde. En général, les habitants, les Turcs
surtout, sont humains pour leurs chiens. Vous voyez sou-
vent, le long des maisons, une dalle creuse ou un vase en-
foncé dans la terre, où l'on a soin d'entretenir de l'eau à leur
usage. Du temps du P. de Ganillac, c'était mieux encore :
« En quelques lieux publics, raconte-t-il en son langage, il
y a quelques-uns qui tiennent de la chair cuite, bouillie et
CONSTANTINOPLE 121
rostie, avec un bon nombre de chiens autour, attendant que
quelque passant leur achète par titre d'aumosne quelque
pièce, ce que font volontiers les Turcs, outre le pain que bien
souvent ils vont dispersant à ces animaulx. » On m'assure
que cette dévotion se pratique encore le vendredi aux abords
de certaines mosquées ; mais je n'ai pu vérifier le fait par
moi-même. On a écrit que les chiens de Stamboul reconnais-
sent les étrangers, aboient contre eux et ne se font pas faute
de leur donner un coup de dent. C'était vrai peut-être autre-
fois, lorsqu'un Européen ne pouvait s'aventurer dans les
quartiers turcs sans s'exposer à être lapidé. Aujourd'hui, la
civilisation a adouci les mœurs de tout ce monde. J'ai par-
couru Stamboul en tous les sens, j'ai toujours trouvé les
Turcs polis et leurs chiens parfaitement inoffensifs. Et, pour
le dire en passant, un prêtre catholique a certainement moins
de désagréments à redouter dans les faubourgs les plus
écartés de la capitale des Ottomans, que dans ceux de cer-
taines cités occidentales qui éblouissent le monde de l'éclat
de leurs lumières.
Pour en revenir aux quadrupèdes qui peuplent les rues
de Constantinople, disons à leur honneur qu'ils ne sont pas
de simples parasites. Ils rendent de vrais services, et de plus
d'une sorte. Ils sont pour une bonne part chargés de net-
toyer la voie publique ; dans une ville où il arrive qu'on
oublie un cheval mort en quelque recoin solitaire, cette fonc-
tion n'est pas une sinécure. Ils font aussi la garde de nuit,
beaucoup mieux même que les bekdjis, dont les coups de
masse semblent avoir pour but d'indiquer aux malfaiteurs
les endroits où il ne faut pas opérer.
On raconte encore quantité de choses qui font l'éloge de
leur intelligence et de leur caractère. Un professeur de l'école
de médecine de Constantinople, Mavrogény-pacha, a écrit
sur ce sujet une petite monographie pleine de détails et de
faits curieux. Je ne voudrais pas me porter garant de tous les
dires du bon docteur turc, mais un point sur lequel il insiste
dans son étude, et qui est à retenir, c'est que, avec cette po-
pulation de chiens qui vivent en citoyens complètement
libres et n'ont jamais connu les hontes de la muselière, la
rage est à peu près inconnue à Constantinople.
128 LETTRES DE TURQUIE
III
La vieille Byzance, la cité impériale, rivale de Rome dont
elle surpassa morne la magnificence, ne saurait manquer
d'être souverainement intéressante pour l'archéologue, et
d'ouvrir à ses recherches un champ illimité. Malheureuse-
ment, quatre siècles et demi de domination turque ont passé
là-dessus; c'est plus qu'il n'en fallait pour faire le chaos. Au-
jourd'hui, l'étude des antiquités de Byzance se heurte à tout
instant à des problèmes insolubles. La plupart des monu-
ments qui couvraient le vaste espace dont Constantin lui-
même traça le pourtour, ont, grâce à l'incurie de ses nou-
veaux maîtres, disparu sans laisser même de ruines. Eliam
periere ruinœ.
On en est réduit aux conjectures pour fixer l'emplacement
précis d'édifices de premier ordre, tels que le palais de Jus-
tinien, les Portiques, et ces nombreux thermes où Byzance,
comme Rome, déployait tant de splendeur. Ce qui reste, à
l'exception de Sainte-Sophie et de quelques autres églises
transformées en mosquées, parait voué à une destruction
plus ou moins prochaine, mais inévitable. La grande mu-
raille n'est plus çà et là qu'un monceau de pierres; ses
tours lézardées par les tremblements de terre tombent par
blocs; le château des Sept-Tours, bien que rebâti par le
conquérant lui-même, n'est plus qu'une imposante ruine;
l'aqueduc de Valens est envahi par une végétation vigou-
reuse qui désagrège peu à peu ses puissantes assises ; de
l'Hebdomon, du palais des Blaquernes, il ne reste que quel-
ques pans de murs; l'Hippodrome, le Golisée de Byzance,
qui eut un si grand rôle dans les annales du Bas-Empire,
n'est plus qu'une grande place nue dont le sol a été telle-
ment exhaussé par l'amoncellement des décombres, que
l'obélisque de Théodose et la pyramide murée, encore de-
bout, sont à moitié enterrés.
Pour remplacer toutes ces magnificences, les Turcs ont
bâti des mosquées. Ils n'ont guère su ni voulu faire autre
chose. Quelques résidences impériales de création récente,
sans appartenir au grand art, ne sont point sans valeur. En
CONSTANTIiNOPLE 129
dehors de là, les édifices publics de Stamboul, y compris la
Sublime Porte, ne s'élèvent pas au-dessus du genre caserne.
Le Gheikh-ul-Islam, le premier dignitaire religieux de l'em-
pire, habite, comme les autres grands personnages, un palais
de bois. La ville européenne n'est guère mieux partagée au
point de vue architectural; Péra possède quelques belles
maisons modernes, les façades de marbre n'y sont point
rares ; mais on n'y trouvera pas un de ces monuments qui
font la gloire d'une capitale. L'ensemble manque de carac-
tère. Il est douteux, malgré les apparences, que ce soit la
ville de l'avenir; ces collines escarpées ne sauraient être
l'emplacement d'une grande cité. L'incomparable position
de Stamboul attirera fatalement les préférences de la nation
chrétienne qui, un jour ou l'autre, succédera sur les rives du
Bosphore à la puissance musulmane. On prétend que les
Russes ont déjà dressé leur plan pour la reconstruction de
Byzance. De vrai, la façon dont les Turcs s'y sont installés
facilitera singulièrement la tâche des ingénieurs qui seront
chargés d'haussmanniser Stamboul. Des enfilades de maisons
de bois, que la vieillesse a transformées pour la plupart en
baraques lamentables, qui se tiennent debout contre toutes
les lois de l'équilibre, en attendant le prochain incendie;
des terrains vagues couverts d'une couche épaisse de pous-
sière calcinée, où je ne sais quels nomades se sont fabriqué
des abris sans nom avec les débris les plus étranges, plan-
ches à demi brûlées, nattes de rebut, boites à pétrole, etc.;
des cimetières un peu partout; des hans immenses, sorte de
caravansérails avec un air de forteresse, mais dans un état
de délabrement qui paraît être la règle en cette ville : voilà
ce que vous rencontrez d'ordinaire en parcourant les champs
où fut Bvzance.
Campos ubi Troja fuit.
C'est du milieu de ce fouillis misérable que se dresse la
masse imposante des grandes mosquées. Ce peuple, chez qui
le sens religieux est si profond, qui se contente pour lui-
même d'habitations si modestes, a élevé sans compter des
maisons de prière, et quelques-unes avec une majesté et une
splendeur qu'on n'a peut-être pas surpassées. La Constanti-
LVIII - 9
130 LETTRES DE TURQUIE
nople moderne est littéralement couverte de mosquées : il
n'en existe guère moins de cinq cents, dont quatre-vingts
environ seraient d'anciennes églises.
Les Ottomans n'ont rien inventé en fait d'architecture reli-
gieuse ; ils ont trouvé l'art byzantin à son apogée ; ils se sont
contentés de copier ses chefs-d'œuvre. Les mosquées turques
sont, dans des dimensions variables et avec plus ou moins
de richesse, la reproduction d'un type unique. Nombre
d'entre elles sont d'ailleurs l'œuvre d'architectes grecs.
La mosquée couvre invariablement un rectangle ou plutôt
un carré à peu près régulier. Au centre, la coupole maîtresse
portée sur quatre piliers et se prolongeant d'ordinaire entre
les piliers par des demi-coupoles, de façon à former une
croix à branches égales réunies par des bas côtés. Ces
lignes principales comportent des annexes plus ou moins
considérables et nombreuses. Les coupoles secondaires se
multiplient, s'appuyant les unes sur les autres par un
artifice dont je n'ai pas la prétention d'analyser les pro-
cédés techniques, mais qui produit à l'œil un grand effet de
hardiesse et de légèreté. Sur la façade principale, un péristyle
qui, dans les grandes mosquées, devient une vaste cour entou-
rée d'une galerie couverte, et dont la toiture en forme de petits
dômes repose d'unepart surlemurextérieur, del'autresurune
colonnade ; au milieu de cette cour, appelée le harem^ est une
fontaine monumentale pour les ablutions. Aux angles, se
dressent les minarets ; c'est une pièce indispensable ; il y en
a toujours au moins un, jamais plus de six. Le minaret est le
seul élément architectural que les musulmans aient ajouté à
la basilique byzantine. Nos anciens missionnaires les appe-
laient des aiguilles. Le minaret est une colonne plutôt qu'une
tour, de forme ronde ou polygonale, avec un, deux ou môme
trois balcons en encorbellement vers le sommet, et terminés
par une flèche. Ceux des grandes mosquées ont plus do
80 mètres de hauteur. On a comparé le minaret à une chan-
delle gigantesque garnie de bobèches en papier frisé, à
quelque distance de la flamme, et coiffée de son éteignoir. Ce
n'est pas pour donner une idée bien avantageuse du génie
esthétique des inventeurs. Personne néanmoins, je pense,
ne contestera que les minarets n'aient leur genre de beauté,
CONSTANTINOPLE 131
qu'ils se marient bien à l'ensemble de l'édifice, qu'ils n'allè-
gent l'allure un peu massive du style byzantin, surtout
qu'ils ne donnent du cachet au paysage. Gonstantinople, sans
ses minarets, aurait perdu la moitié de sa grâce et de son
originalité.
Vues du dehors, les grandes mosquées de Stamboul prêtent
le flanc à plus d'une critique. D'abord, il n'est guère possible
de donner un aspect bien monumental à des édifices dont les
murs sont crépis à la chaux; or, à part une ou deux excep-
tions, la pierre de taille n'apparaît que dans les grandes
lignes architecturales des mosquées. Mais il y a, à mon
sens, un autre déficit plus grave peut-être. Ici j'expose mon
impression personnelle, que je livre aux maîtres en esthé-
tique. Certes, on ne peut méconnaître une beauté réelle dans
cette gradation de coupoles qui semblent se pousser les unes les
autres pour aller aboutir au dôme central, qui est comme
l'épanouissement de tout le système. Mais il a fallu étayer
ces ascensions hardies par de puissants contreforts, que l'on
ne s'est pas assez étudié à tourner en motifs d'ornement, ou
du moins en lignes architecturales, comme l'ont fait nos
vieux maîtres dans les cathédrales gothiques. 11 en résulte
que l'aspect extérieur des plus magnifiques mosquées reste
lourd, malgré une disposition très heureuse, et que leur
grande élévation ne ressort pas. On a peine à croire que plu-
sieurs de ces monuments soient plus hauts que le Panthéon.
Ce défaut est plus sensible à Sainte-Sophie que nulle part
ailleurs ; mais ici il a son excuse : il fallait conjurer la ruine
de la merveilleuse basilique. Extérieurement, Sainte-Sophie
n'est qu'un amas énorme de pierres peintes en jaune. C'est
une déception pour le visiteur qui s'attendait à trouver un
monument rival de Saint-Pierre de Rome. Mais, patience!
pénétrez dans le narthex^ cette galerie de 60 mètres de lon-
gueur, vestibule immédiat du temple ; ce sera déjà comme un
éblouissement. Puis avancez jusqu'au seuil de la grande
porte de bronze, et de là contemplez et jugez. On dit assez
couramment que l'impression est tout à la fois plus forte et
plus heureuse qu'à Saint-Pierre. L'affirmation esthardie peut-
être ; ce qui la justifie, c'est sans doute cette disposition de la
croix grecque, si simple, qui se prête si bien au grandiose^
132 LETTRES DE TURQUIE
avec le dôme planant au-dessus de vous comme la voûte des
cieux, et qui vous permet d'embrasser d'un regard l'œuvre
tout entière.
On sait que Justinien ruina l'empire pour bâtir sa cathé-
drale, et qu'il s'écria, au jour de la dédicace : « Salomon, je
t'aivaincu! «Les Turcs n'ont pas su respecter ces splendeurs ;
les mosaïques à fond d'or qui recouvraient les voûtes et
toute la partie des parois non revêtues de marbre, ont été
remplacées par d'ignobles badigeonnages partout où la figure
humaine était représentée ; ailleurs ils les ont recouvertes de
versets du Coran : ailleurs encore ils les ont exploitées
comme des carrières de verroterie. Ils n'ont pu faire néan-
moins que l'intérieur de Sainte-Sophie ne soit encore splen-
dide, et il faut leur savoir gré, après tout, de ne l'avoir pas
laissé périr. Grâce aux réparations accomplies sous Abd-ul-
Medjid, Sainte-Sophie peut désormais attendre le jour, que
Dieu sait, où l'autel y sera rétabli et le saint sacrifice célé-
bré. Ce sera un grand jour dans Thistoire de la chrétienté.
Après Sainte-Sophie, la seconde place est belle. La Sulei-
manié et TAhmédié ont presque les mômes dimensions que
la basilique byzantine. Ce sont deux nobles monuments à
classer parmi les chefs-d'œuvre les plus grandioses et les
plus parfaits de l'architecture moderne. La mosquée de Soli-
man le Magnifique vous étonne par l'envolée hardie de ses
arceaux et de ses voûtes ; celle d'Ahmed, par la splendeur de
son revêtement de marbre et de carreaux de faïence, où le
blanc, le vert et le bleu des arabesques se fondent avec une
fraîcheur et une grâce exquises.
Parmi les mosquées bâties par les Turcs on en pourrait
compter peut-être encore une demi-douzaine plus ou moins
remarquables; le reste ne vaut pas la peine d'être nommé.
Tout à côté de la mosquée il y a invariablement un cimetière,
et dans le cimetière un ou plusieurs turbés^ c'est-à-dire les
mausolées des sultans, des princes et princesses de leur
famille, ou d'autres personnages considérables. Ces turbés
sont, comme les mosquées elles-mêmes, l'éternelle reproduc-
tion d'un type unique : un édifice circulaire ou octogonal de
dimensions modestes, surmonté d'une coupole. Ils sont gêné-
CONSTANTINOPLE 133
ralement en marbre blanc, et plusieurs sont de véritables
bijoux. Malheureusement, si les Turcs savent bâtir, ils ne
savent pas entretenir. On voit de ces petits monuments d'un
goût parfait et d'une richesse merveilleuse, envahis par une
végétation parasite et menaçant ruine. Il semble que ce soit
ici un parti pris d'abandonner aux ravages du temps tout ce
qui^a quelque valeur artistique. L'herbe pousse drue çàetlà
dans les combles des mosquées impériales, et on pourrait
faire des coupes de bois sur les massifs de maçonnerie de
Sainte-Sophie.
Cette incurie barbare est plus apparente encore dans les
fontaines qui avaient été érigées à profusion à travers la ca-
pitale au temps de la splendeur de l'empire. Beaucoup de ces
fontaines sont attenantes à des turbés. « Les plus riches et
grands, écrivait le P. de Ganillac, qui se dressent de beaux
mosolées ez quarrefours de la ville, y font venir une belle
fontaine avec plusieurs comme goubelets de métail enchaînés
qu'une personne qu'ils destinent à cela expressément, rem-
plit incessamment pour rafraischir les allants et venants par
cette grande ville. » Il y a encore quelques fontaines où ce
service hospitalier se pratique exactement comme au temps
de notre vieux missionnaire; ce sont peut-être toujours les
mêmes goubelets . Mais la plupart sont hors d'usage ; il y a
beau temps qu'elles ont donné leur dernier filet d'eau; les
marbres se détraquent et tombent. Au siècle dernier, le sultan
Ahmed III en avait bâti deux qui sont regardées comme ce
que l'art ottoman a produit de plus achevé. L'une d'elles est
entre Sainte-Sophie et la principale porte du vieux Sérail. On
ne peut imaginer rien de plus gracieux et de plus riche tout
à la fois. Une capitale européenne serait fière de posséder
un tel joyau; elle l'encadrerait dans la verdure et les fleurs.
L'administration compétente la laisse dans un état de déla-
brement lamentable; les pigeons, qui pulkilent à Gonstanti-
nople, y ont établi leur domicile comme dans une ruine aban-
donnée.
Et maintenant les habitants de Stamboul aux mille fontaines
vont puiser l'eau des citernes, avec des pompes de bois
comme on en voit chez nous dans les fermes, sur les fosses
à purin. En vérité, on ne peut s'empêcher de penser au lo-
134 LETTRES DE TURQUIE
cataire qui ne se soucie nullement de se mettre en frais pour
réparer la maison, parce qu'il s'attend d'un jour à l'autre à
recevoir son congù.
lY
Depuis la conquête des Turcs, rien n'a été fait pour rendre
le séjour de Gonstantinople un peu agréable. L'ancienne
résidence des sultans était, s'il faut en croire la tradition,
digne des Mille et une nuits ; il en reste des noms gracieux,
tels que Gul-Hassé (maison des Roses), qui est celui de
l'école de médecine installée dans l'enceinte du vieux Sérail.
Le parc de Yildiz-Kiosque, la demeure du sultan actuel, est
aussi, ce dit-on, pourvu de tous les enchantements imagina-
bles ; mais les dragons qui gardent l'entrée de ce jardin des
Hespérides, sous la forme de sentinelles turques, ne permet-
tent aux humbles mortels d'en approcher qu'à une distance
respectueuse. Quant aux centaines de mille créatures hu-
maines qui habitent la capitale, on ne s'est pas mis en peine
de leur procurer un lieu de promenade quelconque, où ils
puissent aller respirer un peu de fraîcheur pendant les longs
mois d'été. Il n'est vraiment pas possible d'appeler de ce
nom les deux petits jardins soi-disant publics de Péra, où
Ton entre en payant une piastre (près de vingt-cinq cen-
times) chaque fois.
Restent les cimetières turcs. Là on trouve de beaux arbres,
des cyprès, des platanes, des micocouliers énormes; les gens
paisibles y vont volontiers passer leurs heures de loisir, et
les enfants y prennent leurs ébats. Les cimetières turcs sont
à l'abandon comme les rues, les places publiques, les fon-
taines, les monuments et toute chose. A part les sépultures
abritées par les mosquées impériales, les innombrables né-
cropoles musulmanes, que l'on rencontre aussi bien dans
l'intérieur qu'aux alentours de la ville, présentent l'aspect
du désordre le plus complet. Les pierres tombales, très rap-
prochées les unes des autres, ont la forme d'une momie sur
son séant, avec un turban ou un fez sculpté, pour distinguer
les hommes; ces malheureuses pierres penchent dans toutes
les altitudes, comme si elles avaient été secouées par un
tremblement de terre; beaucoup gisent sur le sol; malgré
CONSTANTINOPLE 135
le caractère sacré du lieu, il n'est pas douteux qu'on ne
vienne s'y fournir de matériaux d'occasion.
Avec les cimetières, la promenade la plus fréquentée
dans l'intérieur de Stamboul paraît être la chaussée du che-
min de fer, établie, comme je l'ai dit, à travers les ruines. Ce
n'est pas pourtant faute d'emplacements que la capitale otto-
mane est totalement privée d'allées, de squares et de jardins.
Indépendamment des vastes terrains du vieux Sérail, il y a çà
et là tels vallons qu'avec un peu de travail et de goût on
transformerait en parcs délicieux. Tout le front de Stamboul,
du Sérail au château des Sept-Tours, s'étale, l'espace de deux
lieues, sur une anse mollement arrondie qui rappelle la baie
des Anges à Nice. Un simple quai le long de ce rivage éclip-
serait la fameuse promenade des Anglais, car le cadre est
assurément plus magnifique et les perspectives plus variées.
Les deux rives de la Corne-d'Or et surtout celles du Bos-
phore se prêtaient également à des aménagements qui eus-
sent fait de Constantinople une cité tout à la fois splendide et
charmante. On n'a pas à craindre l'exagération en disant que
le site de cette capitale est incomparable ; mais il est tout
aussi vrai que, au point de vue de l'agrément, on en a tiré
jusqu'ici aussi peu parti que possible. Les Grecs, obligés
de se protéger du côté de la mer par d'énormes remparts,
s'étaient par là-même interdit l'accès du rivage; les Turcs
ont laissé tomber la muraille, sans même en utiliser les dé-
bris. Dans une ville qu'une mer ravissante semble, dans toute
la force du terme, enlacer de ses bras, une ville dont elle
baigne les nombreuses collines sur un parcours immense,
il n'y a pas moyen de faire cent pas au bord de l'eau. Il y a
longtemps que l'on parle de faire des quais à Constanti-
nople ; actuellement encore, une Compagnie française en a
obtenu la concession ; mais il faut se souvenir que nous
sommes en Turquie.
A défaut d'autre lieu de plaisance, la capitale ottomane a
le Bosphore. C'est tout, mais c'est bien quelque chose. La
Corne-d'Or est trop utilisée pour être bien agréable. Elle
pénètre en pleine ville et sert de port, dans sa partie basse, à
d'innombrables bateaux à voiles qui viennent se ranger en
files serrées sur ses deux rives. Plus haut, c'est le port mili-
136 LETTRES DE TURQUIE
taire, les vaisseaux de guerre, rAmirauté, ses ateliers et ses
arsenaux. Tout cela amène beaucoup de mouvement, beau-
coup dévie; la Corne-d'Or est très animée, mais le charme
n'est pas là. Les eaux souillées de détritus de toute sorte,
sans parler des égouts qui s'y déversent, ont pris une teinte
noirâtre très peu engageante.
Tout autre est l'aspect du Bosphore. Le Bosphore est,
comme chacun sait, le canal par lequel la mer Noire déverse
ses eaux dans la mer de Marmara ; il a environ vingt-sept
kilomètres de longueur. Sa largeur est très variable: elle ne
dépasse pas cinq à six cents mètres entre les deux châteaux
bâtis par Mahomet le Conquérant pour fermer le détroit, et
elle atteint près de trois kilomètres à la hauteur de Thé-
rapia.
On s'embarque au grand pont qui relie Stamboul à Galata,
à l'entrée de la Gorne-d'Or. Ce pont est lui-même, à certains
égards, l'endroit le plus intéressant de Gonstantinople. Il a
de quatre à cinq cents mètres de long et porte sur une série
de pontons reliés par une charpente en fer. A voir la foule
qui s'y presse on pourrait croire que la population y défde
chaque jour tout entière. Nulle part on ne trouvera un
tableau plus complet et plus pittoresque du mélange des
races qui se sont donné rendez-vous dans cette cité cosmo-
polite.
Des bateaux à vapeur font le service du Bosphore, les uns
pour la côte d'Asie, d'autres pour la côte d'Europe; quel-
ques-uns vont en zig-zag de l'une à l'autre. Ges bateaux ne
sont pas le dernier mot de l'élégance et du confort, mais ils
marchent honnêtement; on démarre et on avance au milieu
d'un fourmillement d'embarcations de toute sorte et de toute
taille : grands paquebots attachés çà et là aux bouées flot-
tantes, goélettes marchandes qui filent toutes A^oiles dé-
ployées, mouches ou yachts de plaisance, caïques innom-
brables qui glissent comme des hirondelles entre les masses
plus lourdes. Ce va-et-vient ne cesse de sillonner d'un bout
à l'autre la nappe du Bosphore. La navigation n'y est pas
sans difficulté, ni môme sans danger, à cause du courant,
qui forme à certains endroits de véritables rapides, et dont
la direction varie souvent.
CONSTANTINOPLE - 137
A peine a-t-on doublé le pied de la colline de Péra, voici
que s'allonge au bord de l'eau l'éblouissante façade du palais
impérial de Dolnia-Bagtché. C'est un beau spécimen de ce
que l'on peut faire quand on a beaucoup d'argent et peu de
goût. Les Guides donnent, eux aussi sans compter, sept cents
mètres de longueur à cette façade; en réalité elle en a de
trois à quatre cents. Tout cela est de marbre blanc de la
Marmara, avec une profusion inouïe de sculptures, de dente-
lures, de fioritures, qui paraissent amoncelées sans autre
règle que la fantaisie. Baignée d'une lumière radieuse, avec la
nappe bleue du Bosphore à ses pieds, cette grande guipure
blanche produit en somme un bel effet. Le cadre fait passer
le tableau. Mais, pour dire toute ma pensée, ce genre ne me
paraît pas comporter de telles dimensions; les palais de
Beylerbey et des Eaux-Douces, sur la rive asiatique, beau-
coup moins grands, sont peut-être pour cela même bien
préférables. Nous qui sommes habitués à voir les vrais
monuments se présenter avec un air grave, même un peu
sévère, nous trouvons cela peu sérieux ; il nous semble que
c'est du biscuit. L'intérieur répond à la devanture; ceux qui
ont eu la bonne fortune d'y pénétrer disent que tout y est
d'un luxe fou. Au reste, pour ne pas déroger à la règle, ce
palais féerique, où les deux derniers sultans ont jeté à pleines
mains les millions empruntés à l'Europe, qui n'a pas qua-
rante ans d'âge, n'est pas habité et laisse voir déjà, à qui
regarde de près, des traces de vétusté et de délabrement.
Deux résidences impériales sur la côte d'Europe, autant
sur celle d'Asie, quelques casernes, puis çà et là des habita-
tions grandes, mais d'aspect commun; quantité de yalis, ou
maisons de plaisance des riches OUomans, la plupart en mau-
vais état, avec leurs façades de planches grises tirant sur le
noir, et leurs innombrables fenêtres garnies de grillages
pour empêcher les dames de se montrer, ce qui donne à
toutes les demeures turques un air de cloître; enfin, une
suite de maisons et de villages en bois, pittoresques, je le
veux bien, mais sales et misérables : telle est, presque tout du
long, cette fameuse bordure des rives du Bosphore, où l'œil
émerveillé des touristes-écrivains aperçoit une succession de
palais enchantés. 11 semble que l'on ne puisse parler de ce
138 LETTRES DE TURQUIE
lieu célèbre que sur le ton lyrique. 11 faut en rabattre beau-
coup. Je sais qu'on s'expose à passer pour un Béotien si Ton
ne témoigne pas d'une admiration sans bornes. Mais, en vé-
rité, les exagérations de certaines gens feraient prendre en
grippe les plus belles choses.
Il en est des rives du Bosphore comme de Constanti-
nople môme : cela devrait être magnifique, mais cela ne
l'est pas. La justice de Dieu a livré aux Turcs un paradis
terrestre; mais ils ont trouvé le moyen de le ravager. Une
capitale européenne qui aurait eu dans sa banlieue ce su-
perbe canal n'aurait pas coupé les bois des collines qui
l'encadrent, elle y aurait amené de l'eau; les jardins et les
villas somptueuses ou riantes s'aligneraient sur les deux
bords, de la Marmara à la mer Noire. Aujourd'hui, il y a
surtout des masures au pied de coteaux pelés. Si l'on ex-
cepte le parc d'Yildiz et les deux stations de Thérapia et de
Buyuk-Déré qui ont gardé leur rideau de grands arbres, et
où l'on voit ce qu'auraient pu être les rives du Bosphore,
c'est à peine si, sur toute la longueur du parcours, l'on aper-
çoit de loin en loin quelque maigre bouquet de pins. Sans
doute les teintes d'ocre rouge de ces pentes arides et déchar-
nées font leur partie dans le concert des couleurs qui flam-
bloient sous le grand soleil d'Orient; mais un peu de vert
serait tout aussi décoratif et plus reposant. Thérapia et
Buyuk-Déré ont été envahis par les chrétiens; c'est là que
les ambassadeurs prennent leurs quartiers d'été; le reste est
occupé parles Ottomans; de là l'air de délabrement et de
misère des rives du Bosphore, qu'ils ont irrémédiablement
gâtées. Aujourd'hui, la villégiature élégante se porte de pré-
férence à Gadi-Keui et aux îles des Princes, surtout à Prin-
kipio, où commence à s'éleverune petite cité coquette et fleu-
rie qui ressemble à un coin de Cannes ou de Biarritz.
Le Bosphore n'a pas été utilisé comme il aurait dû l'être
pour l'agrément de la capitale ottomane, mais il continue de
lui rendre d'autres services d'un prix inestimable. Le Bos-
phore est pour Constantinople le plus puissant des ventila-
teurs, chargé parla Providence d'entretenir la salubrité dans
cette grande agglomération humaine où l'on fait si peu de
CONSTANTINOPLE ' 139
cas des règles les plus élémentaires de l'hygiène publique.
Le Turc, qui pousse jusqu'à l'excès le soin de la propreté en
sa personne, dans son habitation et les usages de la vie do-
mestique, ne paraît pas se soucier de rencontrer l'ordure et
l'infection en posant le pied dans la rue. La malpropreté des
villes de l'Orient est devenue proverbiale; Gonstantinople ne
le cède vraisemblablement à aucune autre en ce point. En
voyant quelle liberté on laisse à tous les germes putrides
de se développer dans une ville aussi populeuse et sous
un climat aussi chaud, quelles émanations vous saisissent
à la gorge dans certains quartiers, on s'étonne que la
peste n'y soit pas à demeure. Heureusement, le Bosphore
est le grand désinfectant de Gonstantinople. Cette largo
trouée entre deux mers sert comme de cheminée d'appel aux
courants qui rafraîchissent et purifient perpétuellement l'at-
mosphère. Dans les jours les plus brûlants, la brise y est
assez forte pour obliger les passagers sur le pont des bateaux
à se couvrir. C'est grâce à ces souffles constants que l'été,
beaucoup plus chaud et plus long à Gonstantinople qu'à Pa-
ris, y est pourtant beaucoup moins pénible. Si d'autre part
le choléra passe d'Asie en Europe sans atteindre la capitale
ottomane, elle doit son immunité vraisemblablement plus à
son Bosphore qu'à la sollicitude féroce avec laquelle on
écarte d'elle les provenances des pays contaminés.
V
A l'Européen qui mesure tout à l'aune de la civilisation
occidentale, Gonstantinople apparaîtra comme une ville à
demi barbare. Il y trouvera sans doute, moyennant finance,
le confortable et le luxe banal des hôtels de première classe;
cette institution s'est étendue à peu près sur tous les points
du monde habitable. Mais, une fois dans la rue, il sera dé-
paysé, tout lui paraîtra laid, choquant, désagréable. « Ce
qu'il y a de plus beau dans cette ville, écrivait Edmond
About, je le sais par expérience, c'est le premier coup
d'œil, le profil des collines, la découpure des dômes et des
minarets sur le ciel... Le voyageur assez heureux ou assez
courageux pour s'en tenir à la première impression, s'exta-
140 LETTRES DE TURQUIE
sier franchement un quart d'heure et retourner chez lui sans
demander son reste, ne ferait pas un mauvais calcul. « Il y
a, paraît-il, des touristes anglais ou américains qui suivent
le conseil au pied de la lettre. Le paquebot qui les apporte,
les remporte après une escale de quelques heures, pendant
laquelle ils ne prennent pas toujours la peine de descendre à
terre.
C'est pure sottise. Somme toute, Constantinople mérite
plus l'attention du voyageur que telle autre grande ville sur
laquelle le progrès a promené le niveau de la régularité et
de l'ennui. Quand on arrive à Constantinople de Londres ou
de Paris, après avoir visité Strasbourg, Munich, Vienne,
Buda-Pesth, etc., on finit par s'apercevoir que les avenues
ressemblent beaucoup aux avenues, qu'un boulevard rap-
pelle singulièrement un autre boulevard ; toutes ces magni-
ficences vous donnent l'impression du déjà vu qui amène si
vite la lassitude. A Constantinople, on n'est pas exposé à ce
désagrément. Pour peu que l'on sache observer et que l'on
ait dans l'âme un grain de sens artistique ou de philosophie,
on trouvera dans cette capitale si originale et si vivante une
source inépuisable d'étude et d'intérêt.
Ce n'est pas seulement son site merveilleux qui vous mé-
nage une série d'aspects grandioses et variés, mais quelque
part que vous alliez à l'aventure, ce sont des coins de ta-
bleau d'un pittoresque achevé. On voudrait être peintre pour
croquer au passage ces masures branlantes adossées à quel-
que solennelle ruine, ces multitudes bariolées aux abords
d'une fontaine, ces restaurants composés d'un platane co-
lossal à l'ombre duquel quelques Turcs dégustent grave-
ment le café dans des tasses microscopiques, pendant qu'un
hamal mord à même dans une pastèque et que le barbier rase
son client.
Constantinople est par excellence la ville des contrastes.
On sent qu'on est là sur la frontière de deux mondes qui se
rencontrent, se heurtent, se choquent sans se mêler. Cons-
tantinople n'est point, comme une autre capitale, la ville où
un peuple manifeste à sa plus haute intensité sa vie nationale
et son génie propre. Pour être la capitale de l'empire turc,
elle n'est pas à proprement parler une ville turque. Les
GONSTANTINOPLE Ul
Osmanlis ne forment qu'une minorité de la population
totale; ils sont vraisemblablement à peine aussi nombreux
que les Grecs, dont on estime le chiffre à 250 000 environ;
il faut compter à peu près autant d'Arméniens. Viennent en-
suite les Levantins, c'est-à-dire les familles issues d'ancêtres
européens fixés en Orient; puis les Juifs, les Persans, les
Maltais, les Bulgares, les Croates, etc., forment des commu-
nautés plus ou moins importantes.
Nulle fusion entre tous ces éléments si divers. Chacun
garde ses allures propres, ses habitudes, sa religion, son
costume, et même une sorte d'indépendance civile. De là
cette variété d'aspect des différents quartiers de Constanti-
nople. De là aussi ce mélange si curieux de types et d'accou-
trements, ces processions bizarres à travers les rues qui font
penser aux défilés historiques, ces rapprochements inat-
tendus auxquels on s'accoutume trop vite peut-être, mais
qui n'en donnent pas moins à la grande cité une physiono-
mie à part.
Les dames grecques ou arméniennes promènent les toi-
lettes parisiennes du dernier genre, à côté des haiioums
turques qui passent enveloppées de leurs riches manteaux
de soie à l'uniforme, le visage couvert du iachmak de mous-
seline qui ne laisse voir que les yeux ; l'Européen allant à
son bureau, du pas pressé de l'homme d'affaires, le chef cou-
vert d'un chapeau haut de forme, lequel ne fait vraiment pas
honneur à la civilisation, tandis qu'un Turc de vieille roche,
coiffé du turban légendaire et drapé dans sa longue robe de
chambre, va son train majestueux, épelant sur les grains de
son chapelet les attributs d'Allah ; les officiers de l'armée
ottomane, avec leur air bon-papa, leur poitrine chargée de
décorations et leur embonpoint proportionné à l'élévation du
grade ; l'armée innombrable des sarrafs^ ou changeurs de
monnaie , embusqués à tous les dix pas derrière leurs
comptoirs comme des araignées qui attendent une proie; les
Persans avec leur longue houppelande, leur barbe teinte en
rouge et leur fez d'astrakhan ; les pappas grecs et arméniens
que l'on prendrait dans les rues de Paris pour des juges en
tenue de cour; çà et là des derviches, reconnaissables à deux
cents pas à l'immense tuyau de poil de chèvre qui leur sert
142 LliTTRES DE TURQUIE
de coifTure ; des Palikares avec leur robette blanche et leur
])etit bonnet rouge fièrement campé sur l'oreille; des kavas
en livrée tout étincelante de dorures et de broderies; des
juifs en long caftan bordé de fourrures; tout ce fourmille-
ment bigarré d'une population qui vit beaucoup au dehors,
qui ne rentre guère dans ses baraques de bois que lorsque la
rue n'est plus tenable, qui aime énormément ce qu'on appelle
ailleurs le dolce far nieiite et qu'on nomme ici le hief; cette
multitude de pauvres diables dans leurs haillons aux couleurs
voyantes, qui font leur dîner en plein air d'un melon ou d'un
plat de pilaf, que l'on rencontrera le soir, assis en longues
files, graves comme des sénateurs, tenant à la main le tuyau
du narghilé, à l'heure où du haut des minarets de la mos-
quée voisine la voix aiguë et chevrotante des muezzins ap-
pelle les croyants à la prière; ce beau ciel et cette lumière
radieuse qui, elle aussi, fait contraste avec la tristesse qui
suinte partout des murs de la vieille Byzance ; les grands
souvenirs qui planent sur celte cité, ces ruines qui évoquent
un passé si mouvementé, si terrible, si épouvantable même :
tout cet amalgame de choses disparates, de magnificence et
de. misère, de grâce et de laideur^ difficile à analyser, mais
dont le charme étrange s'impose, voilà ce qui fait de la capi-
tale ottomane une ville à laquelle on peut tout reprocher,
excepté d'être banale.
Le contact quotidien des races dans les murs de Constan-
tinople présente encore à l'observation un phénomène plus
intéressant que le pittoresque des costumes et des mœurs:
c'est la lutte pacifique, mais implacable, qui se livre à cette
heure entre l'Orient et l'Occident, entre l'esprit d'initiative,
d'entreprise, de progrès, pour dire le mot, des nations
chrétiennes, et l'immobilité des peuples figés dans l'isla-
misme.
Comment les idées de l'Occident s'infiltrent au sein des
masses musulmanes, en dépit de toutes les barrières; quelle
fermentation elles y produisent, quelle résistance on leur
oppose, quels auxiliaires elles rencontrent, quel travail s'ac-
complit et quelles aspirations se font jour; ce qu'il ad-
CONSTANTINOPLE 143
viendra par la suite et quelle sera l'issue du formidable duel
engagé entre ceci et cela : problèmes passionnants et dont
nulle part les données ne se posent avec plus de netteté
qu'au sein de la capitale des Osmanlis. Mais c'est là un ter-
rain brûlant et sur lequel il ne faut s'engager qu'avec ré-
flexion et avec conseil.
Constantinople, novembre 1892.
J. 13.
MONSEIGNEUR DUPANLOUP
ET
LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE
RÉPONSE A UNE ATTAQUE DU Correspondant
Cette réponse a été d'abord envoyée au Directeur du Correspondant. Ce
n'est pas que les Etudes revendiquent pour elles-mêmes, pas plus qu'elles
ne reconnaissent aux autres, le droit de faire insérer une réplique dans
toute revue ou tout journal qui aura contredit leurs doctrines ou jugé leurs
travaux. Un pareil droit rendrait la critique impossible. Mais, dans le cas
actuel, certains procédés de discussion, certains reproches touchant aux
personnes paraissaient autoriser notre rédacteur à se défendre là où il avait
été attaqué, M. Lavedan n'a pas entendu de la sorte l'équité et les conve-
nances. Nous n'avons pas insisté et nous n'examinerons pas ses raisons. Di-
sons seulement qu'à notre avis les égards dus aux morts ne dispensent pas des
égards dus aux vivants. Quant au public, peut-être ne verra-t-il pas dans ce
refus une preuve que la réponse a paru sans valeur.
Quoi qu'il en soit, les Etudes se trouvent ainsi obligées à rester plus
longtemps et à s'avancer plus loin qu'elles ne le désiraient sur ce terrain de
polémique, où des dangers ont parfois surgi. Nous ne voulons soupçonner
ni petit calcul ni piège. Mais cela nous fût-il venu à la pensée, nous ne nous
en mettrions pas en peine. La question dont il s'agit appartient mainte-
nant à l'histoire ; libre à chacun de la traiter, pourvu qu'il le fasse avec
loyauté et respect : nous le faisons déplus avec regret et par force.
Mais nous n'irons pas au delà de ce que demande notre but. Or, notre but
est seulement de prouver que notre biographe de Mgr Freppel ne méritait
l'accusation ni de calomnie ni d'ingratitude, si facilement lancée par la
plume anonyme du Correspondant, et cela sans la moindre provocation à
l'adresse de cette revue, (^c n'est pas calomnier que de répéter une asser-
tion sur la foi de témoins et d'auteurs graves ; et ce n'est pas être ingrat que
de ne pas tout admirer, même les torts, dans une carrière publique que nul
n'oserait dire absolument irréprochable.
Ce but une fois atteint, nous nous tairons sur le fait lui-même. Au fond,
il nous importe peu. Si notre contradicteur veut continuer à écrire sur cette
matière, n(jus le lirons avec intérêt; et s'il peut prouver, autrement (jue
par des présomptions bienveillantes et par des témoignages qui passent à
côté, que Mgr Dupanloup n'a point erré comme on l'a dit, nous nous en ré-
jouirons pour celte mémoire, et très sincèrement: son avocat anonyme peut
le croire. Dans le cas contraire, nous nous consolerons de la défaillance d'un
MONSEIGNEUR DUPANLOlQP I45
évêque illustre par l'avantage qui en résulte, aux yeux de l'histoire, pour le
dogme de l'infaillibilité, triomphant malgré l'emploi des moyens les plus
extrêmes,
N. D. L. R.
Monsieur le Directeur,
Dans un article sans signature, auquel le Correspondant^
dans sa livraison du 10 décembre 1892, prête sa publicité et
dont il accepte par là même la responsabilité, un collabora-
teur anonyme signale non seulement comme erronées, mais
comme « calomnieuses », quelques lignes insérées dans les
Etudes^ au mois de juillet dernier. Je récuse ce jugement et
je demande à votre impartialité d'exposer mes raisons devant
les mêmes lecteurs auxquels vous avez fait parvenir les
termes violents de l'attaque. C'est avec regret que je me vois
contraint de traiter ex professo un point d'histoire ecclé-
siastique auquel je m'étais contenté de faire incidemment
la courte et sobre allusion qu'amenait la biographie de
Mgr Freppel. Je m'efforcerai du moins d'être aussi bref et
aussi précis que possible ^.
I
Le 17 juillet 1870, l'évêque d'Angers écrivait de Rome à
l'évêque de Strasbourg : « Il est maintenant prouvé que cer-
tains évêques de la minorité ont prié le gouvernement fran-
çais de retirer les troupes et môme l'ambassadeur, au cas
où l'infaillibilité serait définie. »
Mgr Freppel n'avait-il pas le droit de recueillir les bruits
courants et d'en faire part à son vénérable ami, surtout
quand ces bruits prenaient de telles proportions ou tou-
chaient de si près au concile et à des événements auxquels
Mgr Raess avait été si activement mêlé? Néanmoins, au mi-
lieu de l'indignation générale que soulèvent de pareils agis-
sements, « il attend pour protester que cette conduite soit
bien constatée ». N'est-ce pas prudent et modéré ? Il ajoute,
il est vrai, que la constatation ne tardera guère; mais la pu-
1. V. L'Église et l'Etat au concile du Vatican, par M. Emile Oluviek.
T. II, eh. VII, VIII et ix, principalement les pages 236, 237, 238, 239, 381.
Vie de Mgr Dupanloup, par M. l'abbé Lagrange. T. III, ch. iv, v et vi,
principalement pages 144, 145, 154 et 161.
LVIII. - 10
146 MONSEIGNEUR DUPANLOUP
blication des lettres de Mgr Darboy à l'empereur va donner
tristement raison à sa perspicacité.
Cette lettre, qui révèle un état des esprits et de l'opinion
romaine, à la fin du concile, est intéressante pour l'histoire
et tout à l'ait irréprochable en elle-même. C'est donc ce que
l'anonyme appelle hyperboliquement le « commentaire »
que j'en fais qui est incriminé. Voyons de près.
Deux noms seulement sont allégués : le nom de Mgr Dar-
boy et le nom de Mgr Dupanloup. Le Correspondant a, sans
aucun doute, communiqué à ses lecteurs la lettre que le
grand aumônier adressait à son souverain, le 21 mai 1870 ;
c'est un document capital dont la dissimulation altérerait
gravement l'histoire. Qu'ils relisent seulement des phrases
comme celles-ci : « Sire, je prie A^otre Majesté de permettre
que j'appelle respectueusement son attention sur l'état pré-
sent de l'affaire qui retient ici les évêques français. La mar-
che qu'elle a suivie jusqu'à présent a d'abord été signalée
avec vérité par le Moniteur du 14 février dernier, article sur
la Situation des choses à Rome. Elle vient d'être décrite
plus complètement dans une brochure intitulée: Ce qui se
passe au Concile., et qu'on aura placée, sans doute, sous les
yeux de Votre Majesté. Les détails qu'on pourrait y ajouter
sont de nature à confirmer ces révélations si tristes, et à for-
tifier l'impression pénible qui en résulte. » Que penser de
ce prélat qui propose à son gouvernement, comme source
d'informations véridiques et complètes un abominable pam-
phlet flétri par les Pères du concile ? Mais voici l'appel
direct et formel au bras séculier : « La situation est carac-
térisée par les deux faits suivants : à la communication du
gouvernement français, en date du 20 février, le gouverne-
ment pontifical a répondu en lançant le schéma ou projet de
définition sur l'infaillibilité. Au mémorandum récemment
présenté par M. de Banneville, il a répondu en mettant à
l'ordre du jour la délibération sur ce schéma. Il parait assez
difficile d^en rester là, et si l'on ne peut pas prendre l'agres-
sive, il faut tâcher au moins de faire une retraite à la Moreau.
Aussi M. le ministre des cultes vient-il d'inviter M. de Ban-
neville à ne plus parler du concile, ni au cardinal Antonelli
ET LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE 147
ni au Pape, et à ne point accepter désormais qu'ils lui en par-
lent. L'ambassadeur m'ayant communiqué confidentiellement
cette lettre, la pensée m'est venue que le gouvernement de
Votre Majesté pourrait y ajouter un acte qui aurait une portée
plus considérable. Il consisterait à rappeler M. de Banne'
ville^sans lui donner de successeur à présent, le premier se-
crétaire de V ambassade restant chargé par intérim des affaires
de France Par ce que je viens d'indiquer, Sire, le gouver-
nement de Votre Majesté maintiendrait et même sanctionne-
rait ce qu'il a cru devoir faire au sujet du concile ; il ne con-
tristerait pas, il honorerait au contraire M. de Banneville,
qui a tiré de Rome le parti qu'on en peut tirer; i\ donnerait
un appui moral à la minorité engagée dans une lutte où elle
se comporte bravement, et il contribuerait peut-être efficace-
ment à faire retirer ou ajourner la question malheureuse qui
inquiète et divise tout le monde. Depuis huit jours, la discus
sion sur l'infaillibilité est ouverte; près de cent évêques sont
inscrits pour parler sur le schéma en général. Un plus grand
nombre encore parleront sur les différents chapitres dont il
se compose. Nous ne finirons pas avant le mois de juillet.
On peut donc encore arriver à temps pour empêcher ce qui se
prépare ici. »
La main tremble en transcrivant ces lignes où Mgr Dar-
boy réveille les susceptibilités, ravive les rancunes, propose
des moyens plus efficaces que les mesures employées déjà,
et termine en invitant à faire vite. Après cette lecture, aucun
abonné du Correspondant ne refusera d'avouer que tout,
dans le passage des Etudes flétri comme « calomnieux » par
l'anonyme, est en réalité singulièrement adouci, du moins
en ce qui concerne l'archevêque de Paris. Reste l'évêque
d'Orléans.
Permettez-moi d'abord. Monsieur le Directeur, de faire
observer que la question est entièrement déplacée par le
Correspondant. Je n'ai pas écrit que Mgr Dupanloup « avait
réclamé le retrait de l'ambassadeur et des troupes » ; encore
moins qu'il avait « réclamé l'évacuation du territoire pontifi-
cal ». J'ai écrit etje crois pouvoir maintenir « qu'il avait fait
appel direct au pouvoir civil contre le concile ». Ces deux
148 MONSEIGNEUR DUPANLOUP
assertions sont bien difTérentes. Cette simple remarque sape
par la base toute l'argumentation de votre collaborateur
anonyme. Lors môme qu'il prouverait jusqu'à l'évidence — ce
qu'il est loin de Taire — que Mgr Dupanloup n'a jamais et
d'aucune façon « demandé au gouvernement français de
retirer de Rome ses troupes et de la livrera l'Italie », aucun
logicien, même novice, ne s'avisera d'en conclure qu'il n'a
pas « excité le pouvoir civil contre le concile «, et particulière-
ment contre la définition de l'infaillibilité qui devait en être
l'œuvre capitale. Je me sers de termes euphémiques, car cette
confusion de thèses, si elle était consciente, serait beaucoup
plus qu'un manque de logique.
Or, que Mgr Dupanloup ait agi auprès du gouvernement
français, avant et après le mémorandum de M. Daru, d'abord
pour empocher la définition de l'infaillibilité, ensuite pour
rendre impossible ou incomplète cette définition qu'il regar-
dait comme inopportune et comme désastreuse, j'espère
prouver péremptoirement que le fait n'est pas contestable;
qu'il ait en cela suivi son zèle et non sa passion, je ne l'examine
pas. Dieu voit les intentions, Thistoire enregistre les actes.
Mais du moins l'anonyme du Correspondant, après m'avoii-
attribué ce que je n'ai jamais écrit, prouve-t-il que Mgr Du-
panloup n'a jamais fait appel aux ombrages du gouverne-
ment français, jamais prôné une politique entraînant le
rappel de notre ambassadeur et de nos troupes, jamais
menacé le Pape et le concile de cette mesure extrême, si l'in-
faillibilité était définie? Examinons ses arguments.
1° Mgr Dupanloup a toujours soutenu le pouvoir temporel,
avant le concile. Donc, pendant le concile, il n'est pas vrai-
semblable qu'il ait poussé le gouvernement français à faire
craindre l'abandon de ce pouvoir, pour éloigner ce qu'il
considérait comme un malheur pour la chrétienté.
Ce raisonnement a le tort grave de supposer que Mgr Du-
panloup, plus heureux que la plupart de ses contemporains
et que certains de ses amis, était incapable de défaillance, de
contradiction, d'opinions successives, et que, même dans
une illusion de son zèle, il n'aurait jamais tenté un moyen
périlleux. C'est trop.
ET LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE 149
2° Mgr Dupanloup était la loyauté même; un procédé si
peu franc eût révolté sa nature chevaleresque. Donc il est
injurieux de l'en soupçonner.
Je ne conteste pas la droiture native et habituelle de
Mgr Dupanloup. Je ne suis pourtant pas assez peu au cou-
rant des choses de ce siècle pour ignorer qu'elle a été sou-
vent discutée, surtout en ce qui touche le concile. A tort ou
à raison, cette loyauté n'est donc pas assez éclatante pour
s'imposer à tous et en tout, et pour garantir au célèbre prélat
le bénéfice de l'infaillibilité et de l'impeccabilité réunies. La
sincérité peut s'abuser, la vertu peut défaillir,
3° Pendant tout le concile Mgr Dupanloup n'a pas écrit à
M. Daru. Donc, il n'a fait aucun appel au bras séculier contre
le concile.
Pardon ; la correspondance épistolaire n'est pas l'unique
voie de communication possible, comme nous le verrons
plus loin, et il y avait par le monde d'autres hommes influents
que M. Daru. 11 y avait M. Buffet, par exemple, qui choisit
précisément cette circonstance pour faire la guerre à la mon-
naie pontificale. Que dire d'un syllogisme dont les prémisses
sont restreintes à un seul individu et à un seul moyen dé-
terminé, et dont la conclusion est vaste comme le monde !
4** Mgr Dupanloup a rendu des services à la Compagnie
de Jésus; il a é,té l'inspirateur du P. de Ravignan et l'ami du
P. de Ponlevoy ; il a reçu dans le temps, pour des choses ab-
solument étrangères à la question présente, des lettres de
remerciement et de félicitations du T. R. P. Roothaan et de
l'aimable P. de Villefort; il a été le collaborateur de M. de
Falloux et de M. Thiers pour préparer cette loi de 1850 dont
les Jésuites ont profité comme tous les Français. Donc, c'est
à tort qu'on l'accuse d'avoir voulu entraver les délibérations
conciliaires en 1870 et d'avoir compté sur une menace d'éva-
cuation de Rome par les troupes françaises, si l'on définissait
un dogme dont il ne voulait pas. Rappeler en passant « ce
point d'histoire », c'est ingratitude.
Et voilà pourquoi votre fille est muette ! Qu'on me par-
donne cette exclamation, car toute cette manière de raison-
ner rappelle irrésistiblement Molière. Pourquoi ces lettres
écrites en 1845 à M. l'abbé Dupanloup sont-elles apportées
150 • MONSEIGNEUR DUPANLOUP
en 1892 pour justifier la conduite de l'évoque d'Orléans en
1870? Elles ne font absolument rien à la question. Tous les
éloges donnés, je les ratifie; tous les services rendus, je les
reconnais et j'en bénis l'auteur. Mais parce que Mgr Dupan-
loup a fait du bien, beaucoup de bien, suis-je donc obligé à
ne voir jamais en lui aucune tache, et ma reconnaissance
doit-elle exalter en bloc tout ce qu'il a fait, écrit et dit pen-
dant une vie si longue et si agitée? Cette admiration univer-
selle est-elle obligatoire? Après le concile, les PP. Roo-
thaan, de Ravignan, de Villefort, de Ponlevoy n'auraient pas
démenti leurs anciennes lettres, mais en auraient-ils écrit de
semblables, et surtout au sujet de la conduite de Mgr Dupan-
loup pendant le concile? Vous me permettrez, Monsieur le
Directeur, d'en douter beaucoup. Amicus Plato, magis arnica
Veritas !
5** La grande preuve de l'anonyme du Correspondant^ la
seule, à vrai dire, qui ait quelque apparence, est empruntée
à l'historien de Mgr Dupanloup, qui fut aussi son collabora-
teur et son ami; et il y a beau temps que je la connais. La
voici tout au long.
Au mois de février 1870, — notons bien la date, car elle
est ici d'une grande importance, — notre ambassadeur à Rome
rendait compte à son gouvernement d'une conversation avec
Mgr Dupanloup sur le concile. Ce qui prouve, pour le noter
au vol, que, s'il n'y avait pas de lettres écrites directe-
ment à M. Daru, il y avait au moins des entretiens transmis
par M. de Banneville. Le schéma sur l'Eglise et la question
de l'infaillibilité faisaient leur apparition officielle, et le pré-
lat opposant conseillait d'intervenir pour écarter cette dis-
cussion. Le diplomate objecta « que les résistances que l'on
pourrait opposer à nos conseils conduiraient inévitablement
au rappel des troupes et à l'abandon de Rome. — Alors, ré-
pondit Mgr Dupanloup, nous oublierions tout le reste et nous
serions les premiers à nous ranger autour du Pape, » Es-
sayons de voir d'une façon précise ce qu'il y a sous ces lignes
quelque peu énigmatiques.
Deux politiques sont en présence : intervenir^ comme le
demande instamment Mgr Dupanloup; laisser faire ^ comme
persiste à le vouloir M. Emile OUivier.
ET LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE 151
L'homme d'Etat raisonne ainsi : l'intervention aura pour
résultat définitif : — ou d'empocher la définition, contre le
sentiment de l'immense majorité du concile ; et cette vio-
lence est déjà un crime aux yeux de son libéralisme loyal; —
ou de ne rien empêcher du tout, et alors le gouvernement
est amené fatalement à frapper, c'est-à-dire à retirer ambas-
sadeur et soldats, pour donner une sanction à ses menaces.
Nous avons vu plus haut que Mgr Darboy lui-môme, en dé-
veloppant à l'empereur le plan, les espérances et les désirs
de la minorité, ne parlait pas autrement. Mgr Dupanloup
n'ignorait pas cette situation.
Qu'aurait dû répondre alors un homme d'Eglise sincère-
ment, désireux de sauvegarder avant tout la liberté du con-
cile et l'existence du pouvoir temporel ? Il aurait dû ré-
pondre ainsi : Puisque ma proposition compromet des
intérêts sacrés que je dois servir et sauver à tout prix, je la
retire et je m'abandonne à la sagesse du Pape et à la provi-
dence de Dieu sur l'Eglise. Au lieu de cela, Mgr Dupanloup
répond par des actes et par des paroles : Intervenez d'abord;
si l'on vous cède, nous triomphons sur toute la ligne. —
Mais, interrompt M. de Banneville, quelque peu effrayé, ce
semble, d'une hypothèse qu'il entrevoit, si les Pères du
concile, si le Pape et le Saint-Esprit résistaient — — Alors,
réplique Mgr Dupanloup, « nous oublierions tout le reste, »
et particulièrement cette définition de l'infaillibilité que je
veux empêcher à tout prix. Tout le concile se tournerait
contre le nouveau péril, « et nous serions les premiers à
nous ranger autour du Pape ». Cette diversion serait encore
une victoire; elle nous débarrasserait d'une discussion qui
commence à mal tourner pour nous, et elle nous replacerait
sur un terrain plus favorable.
« Nous serions les premiers à nous ranger autour du Pape. »
Pourquoi? Pour arrêter les effets d'une menace que vous avez
provoquée, mais qui dans votre intention n'était qu'une ma-
nœuvre et ne devait jamais être réalisée ?Pour consoler Pie IX
de son abandon enremplaçantles soldats français par les pré-
lats de l'opposition? Pour compenser la perte « de la motte
déterre», comme on dit aujourd'hui, par un redoublement
d'obéissance filiale et d'influence morale, sauf pourtant à
152 MONSEIGNEUR DUPANLOUP
remuer le monde contre la plus essentielle des prérogatives
accordées par Notre-Seigneur à son Vicaire? Mgr Dupanloup
combat-il la désertion de Rome parce qu'elle est inique en
soi, ou simplement parce que c'est un moyen inefficace et
inopportun? En réalité ces phrases sonores montrent plus
d'embarras que d'héroïsme. Elles se prêtent à toutes les
interprétations.
Qu'on choisisse celle de ces interprétations que Ton vou-
dra; c'est toujours par une logique stupéfiante que l'anonyme
du Correspondant prouvera, par de vagues protestations faites
au mois de février, quand les débats étaient à peine entamés
et que l'opposition était pleine d'ardeur et de confiance, c'est,
dis-je, par une logique trop personnelle qu'il prouvera de
cette façon qu'au mois de juillet, quand tous les autres
moyens avaient été inutilement épuisés et qu'on s'était vu
chasser successivement de toutes les positions théologiques
où l'on s'était embusqué, que l'amour-propre aigri, que le
zèle aux abois, si l'on veut, n'a pas eu recours à ce moyen
désespéré, et que Mgr Dupanloup n'a pas fait alors quelque
chose de semblable à ce que Mgr Darboy tentait deux mois
plus tôt. A un fait historique très précis par sa date et ses
circonstances il répond par un autre fait accompli dans d'au-
tres temps et d'autres circonstances. Mais la diversité des
situations explique bien des choses. On doit connaître, au
Correspondant^ Y^lus. d'un personnage qui écrivait en 1870 des
lettres, des brochures ou des livres qu'il n'aurait pas écrits
plus tôt ou plus tard.
« Nous serions les premiers à nous ranger autour du Pape ! »
Il y a quelque naïveté dans ce manque de modestie. On sup-
pose donc que Pie IX n'avait aucun dévouement autour de
lui, et que les opposants n'avaient qu'à prendre des places
vides pour être « les premiers ». Mgr Dupanloup aurait eu,
personnellement, quelque distance à franchir pour être ainsi,
avant tous les autres, aux côtés du Pape. Voici en effet, d'a-
près le biographe de MgrWicart, ce que ce prélat de pieuse
et pacifique mémoire se croyait obligé de faire insérer d'of-
fice et sous sa responsabilité dans la Semaine religieuse du
19 février 1870 :
« 11 est toujours question, dans le diocèse de Laval, de
ET LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE lo3
Mgr Diipanloup. Eh bien ! il faut en finir. Je déclare ici de-
vant Dieu, et prêt à paraître à son jugement, que j'aimerais
mieux mourir, tomber mort sur-le-champ , que de suivre
l'évoque d'Orléans dans les voies où il marche aujourd'hui et
où l'autorité qu'on lui suppose entraîne une partie de mes
diocésains. Vous ne savez pas ce qu'il fait, vous ne savez
pas ce qu'il dit ici, ni ce que font et ce que disent ses adep-
tes. Moi, je le sais; je l'entends de mes oreilles, je le vois
de mes yeux. Non, plutôt mourir à l'instant même que de
prêter la main à ces desseins, à ces manœuvres inqualifia-
bles ! Je le dis et je le répéterai à mon dernier soupir. » Le
Correspondant osera.\\.-\\2LÏ^\Tm.eT qvxev. ces desseins qui ré-
voltaient la foi du vieil évéque de Laval n'avaient d'autre but
que la défense du pouvoir temporel, et que parmi « ces ma-
nœuvres inqualifiables » aucune ne tendait à faire planer
sur Rome la menace du retrait de nos troupes et même du
rappel de notre ambassadeur, si la majorité ne pliait pas
devant Topposition? Le lecteur sera édifié plus loin sur
tout cela.
En réalité, absolument rien de tout ce qu'apporte le Cor-
respondant ne prouve que Mgr Dupanloup n'a pas fait « appel
au pouvoir civil contre le concile » : ce qui était uniquement
en question dans les Etudes. Après avoir substitué une
thèse à l'autre, on ne réussit pas même à démontrer que
l'évêque d'Orléans n'a jamais et d'aucune façon suscité les
ombrages du gouvernement français, pour l'amener, non pas
à retirer effectivement ses troupes et son ambassadeur, mais
à menacer le Pape et les Pères du concile de cette mesure,
au cas où l'infaillibilité serait définie.
TI
Mais il y a plus, et les preuves positives que je vais som-
mairement rappeler semblent concluantes, malheureusement,
contre la thèse historique que l'anonyme soutient et que je
n'ai pas voulu aborder.
1° Telle a été l'opinion très répandue à Rome et dans tout
le monde catholique, surtout vers la fin du concile ; Mgr Frep-
lo4 MONSEIGNKUR DUPANLOUP
pel, dans la lettre que j'ai citée, n'en est que l'écho discrète-
ment aflaibli. L'historien de Mgr Dupanloup la constate lui-
même à plusieurs reprises, et il fait honneur à son héros
d'avoir conservé le calme et la dignité au milieu de cette
« tempête inouïe » ; de n'avoir pas perdu contenance lorsque
tant de voix répétaient de toutes parts que l'évêque d'Orléans
était d'avis qu'il fallait menacer le Pape de la colère du gou-
vernement français et de ses représailles, s'il ne se rendait
pas ; d'avoir enfin sacrifié son immense popularité à ce qu'il
regardait comme un devoir. L'anonyme ne semble pas d'un
autre avis. Hàtons-nous d'ajouter que l'un et l'autre traitent
ces rumeurs « d'incriminations odieuses et d'absurdes ca-
lomnies ». Mais le moindre brin de bonne réfutation ferait
mieux l'affaire de leur illustre client.
2° Parmi les entreprises contre la liberté du concile, il
faut compter le rappel de M. de Banneville, qu'on ne trouvait
pas assez pressant dans son intervention, et le projet de sus-
pension et d'ajournement du concile lui-même. Mgr Dupan-
loup fut mêlé à ces deux affaires ; M. l'abbé Lagrange nous
le dit expressément. « Que s'il a, plus tard, désiré le rappel
de ce même M. de Banneville^ chez qui il ne trouvait pas assez
de fermeté, c'est que, dans sa conviction, une telle mesure,
parfaitement dans le droit du gouvernement français, eut
accentué les observations de ce gouvernement, sans consti-
tuer une pression attentatoire à la liberté du concile et à l'in-
dépendance des Pères. « Cette théorie est louche.
S'il était « parfaitement dans le droit du gouvernement
français » de rappeler son ambassadeur pour « accentuer les
observations » qu'il adressait au Pape et empêcher certaines
définitions dogmatiques, pourquoi ne serait-il pas aussi par-
faitement dans le droit de ce gouvernement de rappeler un
corps de troupes auxiliaires pour accentuer davantage ces
mêmes observations ? L'ambassade est de droit commun
entre puissances civilisées qui ne sont pas en guerre ; un
secours d'hommes ou d'argent n'est qu'une faveur. Avec de
pareils principes on n'a pas à se gêner beaucoup.
Quant à la prorogation du concile, si Mgr Dupanloup n'en
a pas eu l'idée, il s'est rallié à cette idée, et M. l'abbé La-
grange avoue (( qu'il y a persévéré de plus en plus, à mesure
ET LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE 155
que les discussions devenaient plus vives et que la fatigue
se faisait sentir aux membres de la vénérable assemblée ».
Il n'était pas, en effet, dans la nature de l'évêque d'Orléans
de suivre tranquillement les autres. Ici, comme en tout, il
fut un des plus ardents meneurs, et ce qui, dans la pensée
de Mgr Forcade, ne devait être qu'un moyen de pacification,
fut transformé très vite en machine de guerre. Au reste, le
biographe concède ici que dans la lutte il y eut des paroles
« vives ou regrettables » ; ce qui lui fournit l'occasion fort
inattendue de comparer Mgr Dupanloup à Joseph de Maistre.
On ne s'attendait pas, pour plus d'une raison, à voir l'au-
teur du Pape en cette affaire.
3° Dans sa lettre à l'empereur, citée plus haut, lettre qui
fut écrite le 21 mai, assez longtemps après février, Mgr Dar-
boy propose sans ambages de « rappeler M. de Banneville,
sans lui donner de successeur », puisque les mesures précé-
dentes n'ont pas abouti. Or, ce rappel, comme le fait obser-
ver M. Emile Ollivier, et comme tout le monde le compre-
nait alors, impliquait le retrait de nos troupes. Mais l'arche-
vêque de Paris, comme l'affirme très catégoriquement l'an-
cien président du conseil, n'agissait et ne parlait pas seule-
ment en son nom ; il agissait et parlait « au nom de la mino-
rité qui tentait un nouvel effort pour entraîner le gouverne-
ment ». Notons qu'un « nouvel effort » en suppose d'autres.
M. l'abbé Guillermin, biographe de Mgr Darboy, n'est pas
moins explicite sur ce point. L'archevêque de Paris était
donc « l'interprète » de ces dissidents dont Mgr Dupanloup
n'était pas le moins actif ni le moins écouté. A qui per-
suadera-t-on qu'il ait ignoré ces démarches de ses alliés et
de ses amis, démarches que tout le monde connaissait plus
ou moins vaguement ? Est-il vraisemblable qu'il n'en ait
jamais été question dans ce comité international d'opposants,
que Mgr Dupanloup avait contribué, plus que tout autre, à
former — c'est M. labbé Lagrange qui nous l'apprend — et qui
se réunissait habituellement sous la présidence et dans l'hô-
tel même de Mgr Darboy, via Condotti ? Comment se figurer
que rien de tout cela n'a transpiré dans les entreliens et
dans les délibérations de ce groupe d'évôques faillibilistes
français dont Mgr Dupanloup était « l'orateur favori », ou
156 MONSEIGNEUR DUPANLOUP
dans les salons de la fameuse villa Grazioli, où se rendaient
tant d'hommes et de femmes politiques et où commençaient
et aboutissaient lant de mouvements mystérieux ? Qu'on me
cite une ligne, un mot net et catégorique démontrant qu'à
cette date l'évéque d'Orléans s'est séparé de ses soldats, de
ses alliés et de ses amis, qu'il a réprouvé leurs agissements,
ou que tout au moins il ne les a jamais connus. Je ne de-
mande pas mieux que d'enregistrer cette preuve ; mais jus-
qu'ici je ne l'ai rencontrée nulle part.
4" Le témoignage qui suit ne peut guère être plus formel.
Je le trouve dans le livre de M. Emile Ollivier sur VÉglise
et VEtat au concile du Vatican. Cet ouvrage est d'une impor-
tance incomparable dans la question présente, par l'indépen-
dance loyale de l'auteur et surtout par les pièces qu'il a fait
entrer pour la première fois dans l'histoire. Après la défi-
nition, Mgr Dupanloup, « dépassant la mesure dans la sou-
mission, comme il V avait dépassée dans V attaque », se glo-
rifiait de promulguer la constitution Pastor œternus., « sans
craindre ni les ombrages vainement suscités, auxquels le
bons sens des vrais hommes d'État sait résister, ni les cla-
meurs des ennemis de l'Eglise et du Saint-Siège ». L'ancien
ministre visé par ce passage riposte vivement. « Ah! ceci
est de trop. Monseigneur! Je suis de ces hommes d'Etat
dont le bon sens a résisté à des ombrages vainement suscités;
mais il n'a pas tenu à vous quHl n'en fût autrement., car, à la
veille de la définition, vous m'écriviez : « Ah ! Monsieur le
« ministre, étant ce que vous êtes, il me paraît difficile que
« vous ne sentiez pas comme nous, en ce moment, ce qu'il
« faut sentir, et quel honneur est engagé ici. »
Cette lettre du 30 juin, « à la veille de la définition »,
diff'ère considérablement des paroles du 17 février. Si l'on
se reporte à l'époque où elle fut écrite, elle s'illumine d'une
clarté sinistre. L'atmosphère chargée de provocations pou-
vait s'enflammer à cette étincelle, et le monde catholique
aurait été couvert de ruines.
M. Emile Ollivier continue son écrasante déposition :
« D'autres moins fermes que moi, vos amis, ont ressenti
les ombrages que vous avez suscités vous-même; et main-
tenant qu'à \otve passion de 1810 a succédé une autre passion
ET LR GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE 157
qui vous l'a fait oublier, avec une désinvolture méprisante
vous raillez ceux qui se sont laissé entraîner par vous!
Môme au point de vue d'humbles laïques, comme nous, qui
ne se targuent pas de donner sans cesse des leçons, ce n'est
pas bien. » Je regrette sincèrement d'être obligé par le Cor-
respondant à citer de pareilles choses que je connaissais
depuis longtemps; mais ce n'est pas ma faute. Il y a, par
malheur, plus fort encore.
5° En 1871, AI. Emile Ollivierécrivait à M. l'abbé iMaynard,
chanoine de Poitiers et auteur d'ouvrages remarquables, une
lettre qu'il l'autorisait à publier et qui a été publiée. J'y
relève ces passages : « Ce que dit M. l'abbé Lagrange pour
justifier la passion avec laquelle Mgr Dupanloup a poussé
à une intervention du gouvernement' français^ est d'une par-
faite mauvaise foi. )> Je ne prends pas ici la responsabilité du
jugement porté par M. Emile Ollivier sur l'œuvre biogra-
phique de M. l'abbé Lagrange ; je suppose que l'illustre aca-
démicien a eu des documents que je n'ai pas. Je retiens
seulement cette affirmation : Mgr Dupanloup « a poussé à
une intervention du gouvernement français » contre le
concile. C'est en propres termes ce que j'avais dit; je n'avais
pas ajouté qu'il y avait mis de la « passion ».
Un grand évêque dont la droiture n'a jamais été suspec-
tée, dont l'orthodoxie fut toujours irréprochable, dont la
valeur doctrinale et littéraire est très supérieure à celle de
l'évéque d'Orléans, de l'aveu des catholiques de France,
était fermement convaincu de la lourde faute commise par
Mgr Dupanloup. Il écrivait, le 29 mai 1879, à un Orléanais de
grand nom: « Ce n'est pas seulement Mgr Darboy qui est
atteint dans l'ouvrage de M. Emile Ollivier. Un autre prélat,
qui vous touchait de plus près ^ y trouve également sa part. Il
y a telle lettre du mois de juin 1870 sur laquelle j'appelle
l'attention de ceux qui voudront rectifier le panégyrique que
M. l'abbé *** prépare à Orléans. » Quand M. le directeur du
Correspondant aura fait connaître l'auteur de l'article ano-
nyme où l'on m'attaque, et quand il m'aura restitué le ma-
nuscrit qu'il détient sans aucun droit, je pourrai lui dire le
nom de ce grave témoin et le nom de son correspondant.
158 MONSEIGNEUR DUPANLOUP
Revenons à M. Emile Ollivier. Il continue ainsi dans la
lettre déjà citée : « Il y avait, d'une part, la politique de l'op-
pression du concile; d'autre part, celle de la liberté. Mgr Du-
panloup^ autant qu'il Va pu^ nous a poussés à la première
politique; » c'est-à-dire à cette politique d'intervention op-
pressive au bout de laquelle, comme le président du conseil
le répétait sans cesse et comme tout le monde le sentait à ce
moment, il y avait le rappel de notre ambassadeur et l'aban-
don de Rome.
Et Aoilà ce que dit ce témoin à décharge que vous avez
introduit, Monsieur le Directeur, pour l'effet final, et dont la
déclaration forme véritablement la seule partie quelque peu
spécieuse de l'article anonyme du Correspondant.
lïl
Le moment est donc venu d'examiner cette « déclaration
de M. Emile Ollivier », que le Correspondant imprime en
lettres majuscules et qui doit anéantir la calomnie en fixant
un point d'histoire. Nous verrons,
« Aucun évêque de la mikorité, et pas plus Mgr Dupan-
Loup que tout autre, n'a réclamé l'évacuation du ter-
ritoire PONTIFICAL. ))
Admirons d'abord, une fois encore, cette étonnante façon
de raisonner : Mgr Dupanloup n'a pas réclamé l'évacuation du
territoire pontifical, comme M. Emile Ollivier l'atteste. Donc
Mgr Dupanloup n'a fait aucun appel au pouvoir civil contre
le concile, comme il est dit incidemment dans les Études.
Après avoir publié les lettres de Mgr Darbo}', proposant
tour à tour à l'empereur de choisir pour l'épiscopat des
prêtres gallicans, de faire intervenir le Corps législatif dans
les affaires du concile, et enfin de rappeler notre ambassadeur
de Rome sans le remplacer; après avoir révélé sur Mgr Du-
panloup ce que nous avons déjà cité, M. Emile Ollivier se
dément-il donc et rétracte-t-il en décembre 1892 ce qu'il pro-
clamait en 1879? Pas le moins du monde. La loyauté du spi-
rituel académicien est parfaitement sauve, quoiqu'il se soit
prêté un peu facilement peut-être à des calculs dont il ne
pouvait deviner la fin.
ET LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE 159
Aucun évêque, nous aimons du moins à le croire, pas
même Mgr Darboy, n'a « réclamé l'évacuation du territoire
pontifical ». Il n'aurait pas suffi pour cela d'être passionné,
il aurait fallu être forcené. Vous faites ici, Monsieur le Direc-
teur, comme l'aubergiste qui démontrait, par toutes les figures
de rhétorique et à grand renfort d'indignation, qu'il n'avait
pas dérobé les grelots du muletier, puisqu'il n'avait pas
dans ses poches les cloches de Notre-Dame. Qui donc vous
a parlé de « réclamation », de «territoire pontifical» et même
«d'évacuation »? Laissez Don Quichotte s'escrimer contre
les moulins à vent, et revenez à la réalité.
« Réclamer », comme le veut le sens propre du mot et
comme l'entend M. Emile Ollivier, suppose un droit et une
obligation. C'est une instance plus ou moins iinpérative. On
ne réclame ni un privilège ni une faveur; on réclame une
dette. La simple « demande officielle » eût été bien imprudente,
dans le cas présent, pour ne pas dire impudente. D'ailleurs,
aucun évêque, pas plus Mgr Darboy que Mgr Dupanloup,
nous ne saurions trop le répéter, ne désirait « l'évacuation
du territoire pontifical ». On voulait bien effrayer par une
menace; mais l'heure de l'exécution sonnée, les opposants
eux-mêmes se seraient rangés, sinon les premiers, du moins
avec un empressement sincère, autour de Pie IX, pour em-
pêcher les suites de leurs propres manœuvres. Auraient-ils
réussi? En agitant ainsi l'opinion et en familiarisant les
esprits avec cette hypothèse, n'ont-ils pas, de fait, rendu plus
facile le rappel de nos troupes? Je vous laisse, Monsieur le
Directeur, le soin de décider. S'il n'y a pas eu, s'il ne pouvait
pas y avoir « réclamation », s'ensuit-il qu'il n'y a pas eu sug-
gestion, sollicitation, pression? Au point où en étaient les
esprits, le rappel de notre ambassadeur et le retrait de nos
troupes étaient la conséquence inévitable de l'intervention
prônée par Mgr Dupanloup, si le concile ne se soumettait
pas. Mais depuis quand celui qui veut la cause peut-il décliner
la responsabilité des effets?
Ce n'est pas moi, Monsieur le Directeur, qui invente cette
distinction entre la demande publique et officielle et les solli-
citations « mystérieuses » et plus ou moins obliques. M. Emile
Ollivier la suppose à plusieurs reprises dans son livre sur
160 MONSEIGNEUR DUPANLOUP
l'Église et l'Etat au concile du Vatican. A ceux qui lui re-
prochaient son système de laisser-faire loyal et de surveil-
lance expectante, le président du conseil répondait fine-
ment : « Faites une demande officielle; il n'y en a pas. » Et
de vrai, mémo après l'appel direct de Mgr Darboy à l'em-
pereur, même après la semonce adressée à M.Emile Ollivier
par Mgr Dupanloup, à la veille de la définition, il n'y en
avait pas.
Le ministre de Napoléon III, ayant sous ses yeux la lettre
par laquelle l'archevêque de Paris proposait formellement
« de rappeler M. de Banneville, sans lui donner de suc-
cesseur », pouvait sans chicane répondre au prélat, le
11 juin 1870 : « Monseigneur, l'empereur m'a communiqué
votre dernière lettre. Nous ne croyons pas devoir retirer
notre ambassadeur, parce que, selon nous^que nous le voulus-
sions ou non., ce retrait impliquerait et entraînerait le rappel
de nos troupes; ce qui aurait l'inconvénient de mêler une
question d'ordre purement politique à un débat dogmatique.
D'ailleurs, régulièrement., nous serions très embarrassés de
motiver une action quelconque. Si nos évéques ( remarquons
encore ce pluriel) s'étaient adressés à nous publiquement,
directement, nous serions autorisés à nous mêler de leurs
affaires ; mais il n'y a eu à notre égard que des communications
mystérieuses et individuelles : l'épiscopat ne nous a rien de-
mandé; officiellement., nous sommes dans l'ignorance de ce
qui se passe dans vos débats; le concile ne se présentera à
nous comme un fait officiel que lorsque ses décisions auront
été promulguées par le Pape. Voilà bien des années que l'u-
nique effort de l'épiscopat français a été de se séparer de
l'Etat, de tout remettre entre les mains de Rome; il nous a
désarmés, en effet, et maintenant que la papauté, avec l'aide
de qui il nous a désarmés, travaille à le subordonner, que
pourrions-nous? Lois organiques, anciennes coutumes, tout
a été brisé dans notre main : nous en sommes réduits aux
vœux et aux paroles. Notre seule arme serait la persécution :
ce dont Dieu nous garde ! »
Cette ferme résistance à tous les entraînements fait hon-
neur au caractère de M. Emile Ollivier. Elle inspire à
Mgr Baunard, réminent historien du cardinal Pie, une
ET LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE 161
remarquable réflexion : « Cet avènement, à l'heure voulue,
d'un ministère et surtout d'un ministre loyalement et sincè-
rement libéral, qui s'était fait une règle de laisser le concile
atî-ir en liberté, doit être considéré comme une des marques
les plus visibles du doigt de la Providence dans sa divine
conduite sur cette assemblée. »
Si les opposants, à la tète desquels était Mgr Dupanloup,
multipliaient les manœuvres sourdes pour faire peser sur le
concile l'intimidation du gouvernement et du Parlement, ils
se e-ardaient bien de toute démarche officielle. Elle aurait
eu l'inconvénient de soulever la réprobation des catholiques,
de laisser des traces et de ne pouvoir être désavouée. C'est
toujours M. Emile Ollivier qui nous fournit cette explication,
avec une douce raillerie : « En écrivant à Mgr Darboy que
l'épiscopat ne nous avait rien demandé officiellement^ je ne
disais pas assez ; ceux qui nous excitaient le plus eussent été
désolés qu'on connût leurs démarches. Le bruit erroné s'étant
répandu que nous allions publier les dépêches de M. de Ban-
neville et livrer au public les renseignements qu'elles conte-
naient, un évêque m'écrivit, tout alarmé : « Il est possible
« que cette information ne soit pas exacte ; mais le fond m'en
« a paru si grave que j'ai cru devoir vous la soumettre. » Cet
affolement est suggestif.
Ceci se passait, répétons-le, car le nœud de la difficulté
est là, non pas au mois de février, période dans laquelle
semble se cantonner le Correspondant, mais à la fin du mois
de juin, quand la minorité voyait s'effondrer toutes ses espé-
rances. Plus que jamais, dans l'exaspération d'une défaite
imminente, le parti dont Mgr Darboy était Tàme et Mgr Du-
panloup la voix, redoublait d'efforts pour décourager la
majorité, l'intimider et la fatiguer.
« En juin, raconte M. Emile Ollivier, la minorité, de plus
en plus aux abois, à bout de forces sinon de volonté, nous fit
un dernier appel ; elle m'envoya un projet à'ultimatum et
elle pria le P. Gratry de l'appuyer auprès de l'empereur,
dans une audience privée. Napoléon III reçut avec courtoisie
le célèbre oratorien, l'écouta avec attention, et lui répondit :
« Je sympathise avec vous, mais que voulez-vous que je
LVin. — 11
162 MONSElGiNEUR DUPANLOUP
« fasse en présence d'un épiscopat donl la plus grande partie
« repousse mon intervention ? »
N'est-ce pas après cet échec que Mgr Dupanloup écrivait
au président du conseil la lettre violente que nous avons
citée plus haut? L'évoque d'Orléans, qui avait au moins
« approuvé » la publication des lettres du P. Gratry, comme
l'avoue M. l'abbé Lagrange, n'eut-il aucune connaissance de
cette démarche faite par la minorité dont il était l'un des
principaux chefs? C'est peu probable. Heureusement, les
ministres de l'empereur, comprenant que les évoques de
l'opposition avaient contre eux presque tout leur clergé, se
prêtaient mal à ces provocations. Mgr Dupanloup semble en
avoir gardé quelque rancune; plusieurs fois il les a piétines,
et peu généreusement, après leur chute. Ce persiflage lui a
valu de vives répliques. M. Clément Duvernois, par exemple,
disait du célèbre prélat, dans un numéro du journal l'Ordre^
vers la fin de 1871 : « Le gouvernement impérial, avant d'être
renversé, ne fut pas toujours traité par lui avec rigueur.
N'essaya-t-il pas lui-même de peser sur l'Empire et de l'en-
traîner dans les intérêts d'une école opposée à la définition ?
Ces souvenirs nous sembleraient commander à l'évêque
d'Orléans une réserve particulière à l'égard d'un gouverne-
ment malheureux, mais que, l'an dernier encore, il ne
redoutait pas d'approcher et pressait de conseils dont la
sûreté et la sagesse n'égalaient pas toujours la véhémente
sincérité. » C'est déjà, avec une indignation contenue et une
respectueuse ironie, ce que M. Emile OUivier dira plus
explicitement huit ans plus tard.
Un instant de réflexion suffit d'ailleurs pour se convaincre
que M. Emile Ollivier, dans la « déclaration » citée avec tant
de fracas par M. le directeur du Correspondant^ n'a voulu
parler que de réclamations ou demandes officielles ; à moins
de prétendre que cet homme d'Etat loyal, que cet académicien
plein d'esprit s'est infligé, de gaieté de cœur, le plus complet
démenti, et qu'il s'y est pris de la façon la plus absurde pour
déclarer faux en 1892 ce qu'il écrivait en 1879, quand les
événements étaient assez proches pour que le souvenir en
fût parfaitement conservé, assez lointains pour que l'impar-
ET LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE 163
tialité n'en fût pas compromise. N'est-il pas invraisemblable
qu'il se soit fait caution, en bloc, non seulement pour tous
les ministres ses collègues, pour l'empereur et pour tous les
évoques de la minorité, mais encore pour leurs amis, hommes
et femmes, et pour tous les politiciens qui ont pu être inter-
médiaires officiels ou officieux entre le gouvernement impé-
rial et la faction antiinfaillibiliste ?
« Officiellement, aucun évoque, pas plus Mgr Dupanloup
que tout autre, n'a réclamé l'évacuation du territoire ponti-
fical auprès du président du conseil. » C'est tout ce que
M. Emile OUivier a pu dire, et ce que nous savions déjà.
Aussi bien et mieux que moi, Monsieur le Directeur, vous
voyez ce que vaut cette déclaration, et ce que valent les rai-
sonnements de l'anonyme du Correspondant.
lime serait aisé, si je le croyais utile, d'accumuler ici les
témoignages. Je m'en tiens à celui de l'illustre homme d'Etat
que vous avez spécialement invoqué; son autorité, dans l'es-
pèce, est sans rivale. Les journaux de l'époque, français ou
étrangers, religieux ou non, les brochures échangées entre
les deux camps, les biographies des évêques morts depuis
1870, l'histoire officielle du concile du Vatican, la précieuse
CoLlectio Lacensis des Jésuites allemands, une foule d'articles
de revues, etc., tout cela fournirait un ample répertoire de
pièces intéressantes ; sans compter les récits oraux ou iné-
dits de ceux qui ont été témoins et acteurs de ces graves
événements. Ce que j'ai dit me semble suffire pour établir les
points suivants :
1° Je n'ai jamais avancé la thèse que l'anonyme du Corres-
pondant m'attribue ;
2° Les preuves apportées par l'anonyme pour résoudre la
question qu'il soulève sont absolument nulles;
Z"" Mgr Darboy, Mgr Dupanloup et les évêques de la mi-
norité ont fait appel au gouvernement français contre la
pleineindépendance duconcile, comme le démontrent des té-
moignages malheureusement trop nombreux et trop sérieux;
4° Mgr Dupanloup a-t-il aussi engagé le gouvernement
français à efi^rayer le Pape et les Pères du Vatican par la
menace du retrait de nos troupes et de notre ambassadeur?
Je ne l'ai pas dit; Mgr Freppel a affirmé le fait, mais en se
164 MONSEIGNEUR DUPANLOUP
contentant alors de laisser deviner de qui il parlait : pour
moi, j'ai mis des noms, mais en atténuant l'accusation. En
somme, trop de présomptions portent à le croire; d'autant
|)lus que dans la circonstance l'intervention du pouvoir
civil renfermait cette menace et devait tout naturellement,
si on ne cédait, aboutir à ce résultat.
Il n'y avait donc pas lieu, Monsieur le Directeur, de parler
à ce propos de surprise, de légèreté, d'ignorance qui ne
cherche pas à s'éclairer avant d'écrire, de parti pris de ne
pas aller aux sources, de manque de respect pour un prélat
vénéré, d'injustice pour un mort illustre, d'ingratitude pour
un bienfaiteur, et, pour tout résumer dans un mot qui est le
plus dénigrant qu'il y ait dans le langage humain, parce qu'il
suppose le mensonge conscient propagé dans l'intention de
nuire à la réputation d'autrui, « d'odieuse calomnie ». Ce
mot, répété à satiété dans l'article du Correspondant, veut
évidemment blesser. Il ne m'atteint pas.
J'ai si peu d'animosité personnelle contre la mémoire de
Mgr Dupanloup que, sur un simple avis et un vague désir,
j'ai supprimé plusieurs fois son nom dans un livre sur
Mgr Freppcl. Ma réponse n'est donc qu'une défense néces-
saire de mon honneur d'écrivain et de religieux.
Je ne veux pas terminer sans redire une fois de plus le
regret où je suis de m'appesantir sur un point d'histoire
ecclésiastique que j'avais laissé volontairement dans l'ombre ;
mais ce n'est pas ma faute. L'histoire est l'histoire, et
Mgr Dupanloup, ayant à parler de ses prédécesseurs sur le
siège épiscopal d'Orléans, a proclamé très haut que les morts
n'avaient droit qu'à la justice et à la vérité. Je crois être resté,
vis-à-vis de lui, bien en deçà de ce que me permettaient l'une
et l'autre, bien loin d'avoir dépassé les droits d'une légitime
défense.
Veuillez agréer. Monsieur le Directeur, l'assurance de ma
respectueuse considération en Notre-Seigneur.
ET. CORNUT, S. J.
La réponse qu'on vient de lire diffère quelque peu, dans la forme, de celle
que j'ai adressée au Correspondant^ c'est bien contre ma volonté. Dans la
'
ET LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE 165
lettre d'envoi qui accompagnait mon travail, je déclarais expressément que
si, contre mon attente, on ne jugeait pas à propos de présenter ma défense
à ceux près desquels on m'avait accusé, je voulais : 1" que le manuscrit me
fût rendu le plus tôt possible; 2° qu'il ne fût communiqué à personne. Avec
ces clauses, je ne jugeais pas utile d'en garder une copie. J'ai été mal avisé.
Dès le lendemain, M. Lavedan m'annonçait son refus d'insérer mes ex-
plications. J'en réclamai aussitôt le texte, demeuré ma propriété. Onze fois,
par exprès ou en personne, je suis revenu à la charge sans rien obtenir, pas
même de prendre copie.
Croyant, peut-être à tort, que l'autographe n'était plus entre les mains de
M. le directeur du Correspondant, j'ai exprimé mes soupçons et j'ai demandé
à voir la pièce; on me l'a refusé. A la dernière heure, j'ai donc été obligé de
reconstituer de mémoire, et sur des notes un peu informes, ce travail étendu,
pour qu'il pût paraître dans la livraison de janvier.
On a bien mis à ma disposition une copie faite dans les bureaux du Cor-
respondant, mais sans me permettre de la coUationner moi-même avec l'ori-
ginal, et quand le texte des Etudes était déjà chez l'imprimeur. Dans ces
conditions, je n'ai pas cru pouvoir accepter. Je laisse aux lecteurs le soin
d'apprécier de pareils procédés,
ET. C.
MÉLANGES ET CRITIQUES
LETTRE DE N. T. S. P. LE PAPE LEON XIII
AU PEUPLE ITALIEN
La lettre que nous allons donner traduite de l'italien, a été envoyée aux
cvêques d'Italie avec une autre lettre en latin, adressée spécialement à ces
prélats. Dans celle-ci, le Souverain Pontife, après avoir brièvement rappelé
tout ce que la franc-maçonnerie a déjà fait en Italie et ce qu'elle a encore en
vue, exhorte les évêques, d'abord à s'employer avec zèle à ramener ceux qui
se sont laissé engager dans la secte, soit par ambition, soit par crainte, soit
par ignorance de son vrai but; puis, à « exciter dans le clergé et le peuple
italiens cette ardeur pour la défense de la religion, active, constante, intré-
pide, qu'on voit resplendir, dans des conditions semblables, chez, les catho-
liques de plusieurs autres nations ».
Chers Fils,
Gardien de cette foi à laquelle les nations chrétiennes sont
redevables de leur rédemption morale et civile, Nous manque-
rions à l'un de Nos suprêmes devoirs si Nous n'élevions souvent
et bien haut la voix contre la guerre impie par laquelle on tente,
chers Fils, de vous ravir un si précieux trésor. Instruits désor-
mais par une longue et douloureuse expérience, vous connaissez
bien les terribles épreuves de cette guerre et vous la déplorez
hautement dans votre cœur de catholique et d'Italien. Et, en
vérité, est-ce que l'on peut être Italien de nom et de sentiment
sans se révolter contre les olTenses dont sont journellement l'objet
ces divines croyances qui forment la plus belle de nos gloires,
qui ont assuré à l'Italie la jDrimauté sur les autres nations et à
Rome le sceptre spirituel du monde, qui ont fait surgir sur les
ruines du paganisme et de la barbarie l'admirable édifice de la
civilisation chrétienne? De même, est-ce que l'on peut être d'es-
prit et de cœur catholique et voir d'un œil indifférent que, dans
cette contrée même au sein de laquelle notre adorable Rédemp-
teur a établi le siège de son règne, ses doctrines soient attaquées,
MELANGES ET CRITIQUES 167
son culte outragé, son Eglise combattue, son Vicaire en butte aux
hostilités, pendant que se perdent tant d'âmes rachetées par son
sang et formant la partie choisie de son bercail ; pendant qu'un
peuple qui lui a toujours été fidèle pendant dix-neuf siècles est
exposé au continuel et imminent péril d'apostasier la foi, et se voit
poussé dans une voie d'erreurs et de vices, de misères matérielles
et d'abjection morale ?
Dirigée h la fois contre la patrie céleste et contre la patrie
terrestre, contre la religion de nos pères et contre la civilisation
qu'ils nous ont transmise avec tant de splendeur de sciences, de
lettres et d'arts, la guerre dont Nous parlons est, vous le com-
prenez, chers Fils, doublement scélérate et coupable non moins
de lése-humanité que de lèse-divinité. Mais d'où part-elle principa-
lement, si ce n'est de cette secte maçonnique dont Nous avons lon-
guement parlé dans l'encyclique Hiunanunigenus du 20 avril 1884,
et dans l'autre plus récente du 15 octobre 1890, adressée aux
évêques, au clergé et au peuple d'Italie? Par ces deux lettres,
Nous avons arraché h la franc-maçonnerie le masque dont elle se
couvrait aux yeux du peuple, et Nous l'avons montrée dans sa nue
difformité, dans sa ténébreuse et très funeste action.
Nous Nous bornons cette fois à en considérer les déplorables
effets par rapport à l'Italie. En effet, s'étant glissée depuis long-
temps déjà, sous les spécieux dehors de société philanthropique
et rédemptrice des peuples, dans notre beau pays, et parvenue
finalement, par le moyen des conspirations, de la corruption et
de la violence, à dominer l'Italie et Rome m me, à combien de
désordres, à combien de calamités n'a-t-elle pas ouvert la porte
dans l'espace d'un peu plus de six lustres?
Dans un si court espace de temps, notre patrie a vu et souffert
de grands maux. La religion de nos pères est devenue en butte à
des persécutions de toutes sortes, dans l'intention satanique de
substituer le naturalisme au christianisme, le culte de la raison
au culte de la foi, la morale soi-disant indépendante à la morale
catholique, le progrès de la matière à celui de l'esprit. Aux
saintes lois et maximes de l'Évangile, on a osé opposer des lois
et des maximes que l'on peut appeler le code de la révolution,
pendant que l'on a opposé aussi à l'école, à la science et aux arts
chrétiens un enseignement athée et un positivisme abject. On a
envahi le temple du Seigneur, dissipé par la confiscation des biens
168 MELANGKS ET CRITIQUES
ecclésiastiques la plus grande partie du patrimoine nécessaire à
Texcrcice du saint ministère, et par la conscription des clercs on
a abaissé au dessous des limites de l'extrême besoin le nombre des
ministres sacrés. Si l'on n'a pu empêcher l'administration des sa-
crements, on a cherché cependant par tous les moyens à intro-
duire et à favoriser des mariages et des funérailles civils. Si l'on
n'a pas encore réussi à arracher complètement des mains de
l'Église réducation de la jeunesse et la direction des instituts de
charité, on vise toujours néanmoins, par des efforts persistants,
à tout laïciser, c'est-à-dire à effacer tout à fait l'empreinte chré-
tienne. Si l'on n'a pu étouffer la voix de la presse catholique, on
a mis tout en œuvre pour la discréditer et l'avilir.
Et à quelles contradictions, à quelles partialités ne recourt-on
pas pour combattre à tout prix la religion catholique ! On a fermé
les monastères et les couvents, mais on laisse se multiplier à leur
gré les loges maçonniques et les repaires sectaires. On a pro-
clamé le droit d'association, tandis que la personnalité juridique
dont usent et abusent des associations de toutes les couleurs est
refusée aux congrégations religieuses. On a promulgué la liberté
des cultes, et en attendant, d'odieuses intolérances et vexations
sont réservées précisément à cette religion qui est celle des Ita-
liens et à laquelle on devrait, partant, assurer le respect et une
spéciale protection. Pour la sauvegarde de la dignité et de l'indé-
pendance du Pape, ou a fait des déclarations et des promesses
très amples ; mais vous voyez à quels outrages est chaque jour
en butte Notre personne.
Toutes sortes de manifestations publiques trouvent le champ
libre ; c'est seulement tantôt l'une, tantôt l'autre des manifesta-
tions catholiques qui est ou empêchée ou troublée. On encourage
jusque dans le sein de l'Eglise des schismes, des apostasies, des
révoltes contre les supérieurs légitimes ; les vœux religieux, et
notamment celui de l'obéissance, sont réprouvés, comme choses
contraires à la liberté et à la dignité humaines ; et, en attendant,
on laisse vivre impunément des agrégations qui lient leurs
adeptes par d'iniques serments et qui exigent, même dans le
crime, l'obéissance aveugle et absolue.
Sans exagérer la puissance maçonnique, en attribuant à son
action directe et immédiate tous les maux qui Nous affligent pré-
sentement dans l'ordre religieux, ou sent néanmoins son esprit
MÉLANGES ET CRITIQUES 169
dans les faits que Nous avons rappelés et dans beaucoup d'autres
que Nous pourrions mentionner; or, c'est cet esprit qui, ennemi
implacable du Christ et de l'Eglise, cherche toutes les voies,
recourt à tous les artifices, se prévaut de tous les moyens pour
ravir à l'Eglise sa fille premier-née ; au Christ, sa nation privi-
légfiée, sièsfe de son Vicaire sur la terre et centre de l'unité
catholique. L'influence malfaisante et très efficace de cet esprit
sur tout ce qui Nous touche de près, il n'est plus besoin aujour-
d'hui de la soupçonner par conjecture sur quelques indices passa-
gers, ni de la déduire de la série de faits qui se succèdent depuis
trente ans. Enorgueillie par ses succès, la secte elle-même a
parlé haut et nous a dit ce qu'elle a fait par le passé, ce qu'elle
se propose de faire à l'avenir. Les pouvoirs publics, qu'ils s'en
rendent compte ou non, elle les considère en substance comme
ses instruments ; cela veut dire que de la persécution religieuse
qui a éprouvé et qui éprouve notre Italie, la secte impie se vante
comme d'une œuvre qui est principalement la sienne, d'une
œuvre exécutée souvent par d'autres mains, mais inspirée, favo-
risée, encouragée, aidée par elle, d'une façon médiate ou immé-
diate, directe ou indirecte, par les flatteries ou par les menaces,
par la séduction ou par la révolution.
Des ruines religieuses aux ruines sociales la transition est bien
rapide. N'étant plus élevé vers l'espérance et l'amour céleste, le
cœur de l'homme, capable de l'infini et en ayant besoin, se jette
avec une ardeur insatiable sur les biens de la terre; de là néces-
sairement, inévitablement, une lutte perpétuelle de passions
avides de jouissances, de richesses, d'honneurs, et partant une
vaste et inépuisable source de haines, de discordes, de corrup-
tions et de crimes. Dans notre Italie, les désordres moraux et
sociaux ne manquaient pas sans doute avant les présentes vicissi-
tudes ; mais quel douloureux spectacle ne nous offre-t-elle pas de
nos jours ! Dans les familles s'est considérablement amoindri ce
respect aimant qui forme l'harmonie domestique ; l'autorité
paternelle est trop souvent méconnue et par les enfants et par
les parents ; les désaccords éclatent fréquemment, les divorces
ne sont pas rares. Dans les villes, on voit se multiplier chaque
jour les discordes civiles, les haines envenimées parmi les diverses
classes de la population, la licence des générations nouvelles
qui, grandies sous le souffle d'une liberté mal entendue, ne res-
170 MÉLANGES ET CRITIQUES
pectcnt plus rien, ni en haut ni en bas, pendant que se mul-
tiplient aussi les excitations au vice, les délits précoces, les
scandales publics.
L'État, au lieu de s'en t-uir à la haute et très noble mission de
reconnaître, de sauvegarder, d'aider dans leur harmonieuse
totalité les droits divins et humains, s'en croit presque l'arbitre
et les méconnaît ou les restreint à son gré. L'ordre social, enfin
est ébranlé dans tous ses fondements. Livres et journaux,
écoles et chaires, cercles et théâtres, documents et discours
politiques, photographies et beaux-arts, tout conspire h per-
vertir les esprits et à corrompre les cœurs. En attendant, les
peuples opprimés et appauvris frémissent, les sectes anarchiques
s'aofitent, les classes ouvrières lèvent la tête et vont grossir les
rangs du socialisme, du communisme, de l'anarchie ; les carac-
tères s'émoussent, et tant dames, ne sachant plus ni dignement
souffrir, ni endurer virilement l'expiation qui est dans la souf-
france, abandonnent lâchement elles-mêmes la vie par le suicide.
Voilà les fruits que la secte maçonnique nous a valus, à nous,
Italiens. Et, après cela, elle a le front de se présenter à vous en
exaltant ses mérites envers l'Italie, et d'attribuer à Nous et à tous
ceux qui, écoutant Notre parole, restent fidèles à Jésus-Christ,
le titre calomnieux d'ennemis de la patrie. Mais les faits, il est
bon de le répéter, disent assez désormais quels sont envers notre
pays les mérites de la secte perverse. Les faits disent que le
patriotisme maçonnique n'est qu'un égoïsme sectaire, désireux
de tout dominer en commandant aux Etats modernes qui réu-
nissent et concentrent tout dans leurs mains. Les faits disent
que, dans les desseins de la franc-maçonnerie, les noms d'indé-
pendance politique, d'égalité, de civilisation, de progrès, visent
à favoriser, dans notre patrie, l'indépendance de l'homme vis-à-
vis de Dieu, la licence de l'erreur et du vice, la ligue d'une faction
au détriment des autres citoyens, l'art pour les heureux du siècle
de jouir de toutes les aises et délices de la vie, le retour d'un
peuple racheté par le sang divin aux divisions, à la dépravation,
aux hontes du paganisme.
On ne saurait s'étonner de tout cela. Une secte qui, après dix-
neuf siècles de civilisation chrétienne, s'eflbrce d'abattre l'Eglise
catholique et d'en tarir les sources divines; une secte qui, par
la négation absolue du surnaturel, répudie toute révélation et
MÉLANGES ET CRITIQUES 171
tous les moyens de salut que la révélation nous fournit ; qui, par
ses desseins et ses œuvres, se fonde entièrement et uniquement
sur une nature infirme et corrompue comme la nôtre, cette
secte ne peut être que le comble de l'orgueil, de la convoitise,
de la sensualité. Or, l'orgueil opprime, la convoitise dépouille,
la sensualité corrompt ; et lorsque ces trois concupiscences
arrivent au suprême degré, les oppressions, les spoliations, les
corruptions séductrices, se développant de plus en plus, prennent
des proportions démesurées et se traduisent en oppression, en
spoliation, en source de corruption de tout un peuple.
Permettez donc que, vous adressant la parole, Nous vous mon-
trions du doigft la franc-maconnerie comme une ennemie à la
fois de Dieu, de l'Eglise et de notre patrie. Reconnaissez-la pra-
tiquement comme telle une bonne fois, et avec toutes les armes
que la religion, la conscience et la foi vous mettent entre les
mains, prémunissez-vous contre un si redoutable ennemi. Que
personne ne se laisse tromjDcr par ses belles apparences, allécher
par ses promesses, séduire par ses flatteries, effrayer par ses
menaces. Rappelez-vous que la franc-maçonnerie et le christia-
nisme sont essentiellement irréconciliables, si bien que faire
partie de l'une, c'est se séparer de l'autre. Qu'il y ait une telle
incompatibilité entre la profession de chrétien et celle de franc-
maçon, ô mes chers Fils, vous ne pouvez l'ignorer : Nos prédé-
cesseurs vous en ont avertis ouvertement, et Nous, de la même
manière, Nous vous en réitérons hautement l'avis.
Aussi que ceux qui, par un très grand malheur, ont donné leur
nom à quelqu'une de ces sociétés de perdition, sachent qu'ils sont
strictement tenus de s'en séparer, s'ils ne veulent pas rester
séparés de la communion chrétienne et perdre leur âme dans le
temps et l'éternité. Que les parents sachent, ainsi que les éduca-
teurs, les patrons et tous ceux qui ont charge d'àmes, qu'une
obligation rigoureuse les astreint à faire leur possible pour empê-
cher ceux qui dépendent d'eux d'entrer dans cette secte coupable,
et, s'ils y sont entrés, d'y rester.
Il importe, en outre, dans une chose d'une si grande impor-
tance et où la séduction de nos jours est si facile, que le chrétien
se garde des premiers pas, craigne les plus légers périls, évite
toutes les occasions, prenne les précautions les plus minutieuses,
en un mot, que, selon le conseil évangélique, en conservant dans
172 MÉLANGES ET CRITIQUES
le cœur la simplicité de la colombe, il use de toute la prudence
du serpent.
Que les pères et les mères de famille se gardent d'accueillir
chez eux et d'admettre à l'iiitimité des confidences domestiques
des personnes inconnues ou au moins insuffisamment connues
quant à la religion ; qu'ils fassent en sorte de s'enquérir aupara-
vant, si, sous le couvert de l'ami, du maître, du médecin ou de
tel autre lanîiiier, il ne se cache pas quelque funeste recruteur de
la secte. Oh ! dans combien de familles le loup a pénétré sous
les apparences de l'agneau !
Assurément, les sociétés les plus diverses qui, aujourd'hui,
dans toutes les branches de la vie sociale, surgissent de toute part
avec une fécondité prodigieuse, sont une belle chose : sociétés
ouvrières, sociétés de secours mutuels, de prévoyance, sociétés
littéraires, artistiques et autres, et, lorsqu'elles sont pénétrées
d'un bon esprit moral et religieux, elles sont assurément utiles
et opportunes.
Mais puisque, ici aussi, et même surtout ici, a également péné-
tré et pénètre le venin maçonnique, il faut considérer comme
suspectes et éviter les sociétés qui, soustraites h toute influence
religieuse, peuvent facilement être dirigées et dominées plus ou
moins par des francs-maçons, comme celles qui, outre qu'elles
viennent en aide à la secte, en sont, pour ainsi dire, la pépinière
et le noviciat.
Que les femmes ne s'agrègent pas facilement aux sociétés phi-
lanthropiques dont elles ne connaissent pas sûrement la nature
et le but, sans avoir demandé conseil à des personnes sages et
expérimentées, parce que cette philanthropie charlatanesque,
opposée avec tant de pompe à la charité chrétienne, sert souvent
de pavillon à la marchandise maçonnique.
Que chacun évite d'avoir des liens d'amitié et de familiarité
avec les gens suspects d'appartenir à la franc-maçonnerie ou les
sociétés qui lui sont affiliées ; qu'on les connaisse d'après leurs
fruits et qu'on les fuie. Et qu'on évite aussi le commerce familier
non seulement de ceux qui, ouvertement impies et libertins,
portent sur le Iront le caractère de la secte, mais aussi de ceux
qui se cachent sous un masque de tolérance universelle, de res-
pect pour toutes les religions, de manie de conciliation entre
les maximes de l'Evangile et les maximes de la révolution,
MÉLANGES ET CRITIQUES 173
entre le Christ et Bélial, entre l'Eglise ^de Dieu et l'Etat sans
Dieu.
Que les livres et les journaux qui distillent le venin de l'im-
piété et qui attisent dans les cœurs le feu des cupidités effrénées
et des passions sensuelles, que les cercles et les cabinets de lec-
ture où l'esprit maçonnique circule, cherchant qui dévorer,
soient pour le chrétien et pour tout chrétien des lieux et une
presse qui fassent horreur.
Toutefois, comme il s'agit d'une secte qui a tout envahi, il ne
suffit pas de se tenir à son égard sur la défensive, mais il faut
descendre courageusement dans l'arène et l'affronter. Ce que
vous ferez, mes chers Fils, en opposant presse à presse, école à
école, association à association, congrès à congrès, action à
action.
La franc-maçonnerie s'est emparée des écoles publiques ; et
vous, avec les écoles privées, avec les écoles paternelles, avec
celles d'ecclésiastiques zélés, des religieux de l'un et de l'autre
sexe, disputez-lui l'instruction et l'éducation de l'enfance et de
la jeunesse chrétiennes; et surtout que les parents chrétiens ne
confient pas l'éducation de leurs enfants h des écoles qui ne sont
pas sûres. Elle a confisqué le patrimoine de la bienfaisance
publique; et vous, suppléez-y par le trésor de la charité privée.
Elle a mis les œuvres pies dans les mains de ses adeptes; et vous,
confiez à des instituts catholiques celles qui dépendent de vous.
Elle ouvre et entretient des maisons pour le vice ; et vous, faites
le possible pour ouvrir et entretenir des asiles à l'honnêteté en
péril. A ses gages milite une presse religieusement et civilement
antichrétienne; et vous, par le travail et l'argent, aidez, favorisez,
propagez la presse catholique. Des sociétés de secours mutuels et
des instituts de crédit sont fondés par elle au bénéfice de ses
partisans ; et vous, faites-en autant, non seulement pour vos
frères, mais pour tous les indigents, montrant que la charité
vraie et sincère est fille de Celui qui fait lever le soleil et tomber
la pluie sur les justes et les pécheurs.
Que cette lutte du bien contre le mal s'étende à tout et s'ef-
force, autant qu'il est possible, de tout réparer. La franc-maçon-
nerie tient des congrès fréquents pour concerter de nouvelles
manières de combattre l'Eglise; et vous, tenez-en fréquemment
pour mieux vous entendre relativement aux moyens et à l'ordre
174 MELANGES ET CRITIQUES
de la défense. Elle multiplie ses loges ; et vous, multipliez les
cercles catholiques et les comit s paroissiaux, favorisez les asso-
ciations de charité et de prière, concourez à maintenir et à
accroître la splendeur du temple de Dieu. La secte, n'ayant plus
rien h craindre, montre aujourd'hui son visage à la lumière du
jour ; et vous, catholiques italiens, faites aussi profession ouverte
de votre foi, à l'exemple de vos glorieux ancêtres qui, devant les
tyrans, les supplices et la mort, la confessaient, intrépides, et la
scellaient par le témoignage de leur sang. Quoi de plus? La secte
s'efforce d'asservir l'Eglise et de la mettre, humble servante, aux
pieds de l'Etat? Vous, ne cessez pas d'en demander et, dans les
limites légales, d'en revendiquer la liberté et l'indépendance.
Elle cherche à déchirer l'unité catholique, semant parmi le clergé
lui-même la zizanie, suscitant des querelles, fomentant des dis-
cordes, excitant les esprits à l'insubordination, à la révolte, au
schisme. Vous, resserrant plus étroitement le nœud sacré de la
charité et de l'obéissance, éventez ses desseins, faites échouer
ses tentatives, trompez ses espérances. Comme les fidèles de la
primitive Eglise, ne soyez qu'un cœur et qu'une âme, et, rassem-
blés autour de la chaire de saint Pierre, unis à vos pasteurs, dé-
fendez les intérêts suprêmes de l'Eglise et de la Papauté, qui sont
aussi les intérêts suprêmes de l'Italie et de tout le monde chré-
tien. Le Siège Apostolique a toujours été l'inspirateur et le gar-
dien jaloux des grandeurs de l'Italie. Soyez donc. Italiens et
catholiques, libres et non sectaires, fidèles à la patrie et au
Christ, ainsi qu'à son Vicaire visible, persuadés qu'une Italie
antichrétienne et antipapale serait opposée à l'ordre divin, et,
par conséquent, condamnée à périr.
Chers Fils, la religion et la patrie vous parlent en ce moment
par Notre bouche. Ah I écoutez leur cri émouvant, levez-vous
unanimes et combattez virilement les batailles du Seigneur. Que
le nombre, l'audace et la force des ennemis ne vous effrayent
pas, car Dieu est plus fort qu'eux, et si Dieu est avec nous, qui
pourra être contre nous ?
Afin que Dieu soit avec vous par des grâces plus abondantes,
afin qu'il combatte et triomphe avec vous, redoublez vos prières,
accompagnez-les de l'exercice des vertus chrétiennes et spé-
cialement de l'exercice de la charité envers les indigents, et,
renouvelant aujourd'hui les promesses du baptême, implorez
MÉLANGES ET CR1TIQUE& 175
humblement, instamment, persévérammènt, les divines miséri.
cordes.
Comme gage de ces miséricordes, et comme témoignage aussi
de Notre affection paternelle. Nous vous accordons, chers Fils, la
bénédiction apostolique.
Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 8 décembre 1892.
Année quinzième de Notre Pontificat.
LÉON Xlll, PAPE
TABLEAU CHRONOLOGIQUE
DES
PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DU MOIS
DECEMBRE 1892
ROME
Le 8 décembre, le Souverain Pontife adresse deux admirables lettres
aux évêques et au peuple italiens, pour les stimuler à la lutte contre
l'influence néfaste de la franc-maçonnerie. Nous les avons données plus
haut, la principale en entier, l'autre en résumé.
Dans sa réponse à l'adresse que le Sacré-Collège lui a présentée à
l'occasion des fêtes de Noël, le 23 décembre, Léon XIII est revenu sur
les graves raisons qui l'avaient déterminé à dénoncer de nouveau les
desseins perfides de celte secte « ennemie de Dieu », et qui « trouve
trop souvent soutien et faveur auprès des gouvernants ». Son but n'est
nullement d'empêcher « qu'on ne cherche à rendre l'Italie grande et
prospère, et qu'on ne l'aiguillonne sur le chemin où elle doit marcher
de pair avec des peuples plus avancés, quant aux progrès matériels » ;
il ne demande qu'une chose : « Par grâce, qu'on ne touche ni à sa foi
ni aux institutions qui entretiennent sa vie; qu'on ne livre pas cet héri-
tage sacré aux mains d'une secte profanatrice des enseignements du
Ghrist-Rédem[)teur. » Le Saint-Père continue, parlant maintenant pour
tous les pays, en montrant les dangers que la propagande maçonnique
fait courir même à la société civile, comme telle. « En effet, il serait
inutile de le nier, les doctrines et les influences maçonniques, du mo-
ment qu'on écarte tout frein religieux, sont une grande excitation aux
appétits immodérés et nouveaux des multitudes. Ah! sans doute il y a
un rachat, conforme à la raison et à la justice, que les classes moins
fortunées réclament justement; mais ce n'est pas à cela que Nous fai-
sons allusion. Nous voulons bien plutôt parler de ce mouvement intel-
lectuel et populaire qui, à la faveur de la secte, va se propageant de
contrée en contrée, et qui a pour but de démolir l'ordre public exis-
tant, dans le dessein d'en refaire un autre de toutes pièces, sur des
bases nouvelles. Eh bien! au milieu de tels périls, quand les appétits
des partis extrêmes se font de plus en plus menaçants, il est douloureux
de voir que l'on continue de faire la guerre à l'Eglise et à se défier^de
cette Mère des peuples rachetés. Et pourtant son action, essentielle-
ment destinée à la sanctification des individus, ne peut être] qu'une
TABLEAU DES ÉVÉNEMENTS DU MOIS 117
garantie d'ordre et une force de sécurité pour les Etats. Donc, la répu-
dier ou en amoindrir la liberté n'est pas un acte de sagesse politique ;
méconnaître ses bienfaits, c'est une ingratitude. »
Nouveaux cardinaux . — Six prélats ont reçu la notification of(icielle
de leur élévation à la dignité cardinalice. Ce sont, pour la France,
NN. SS. Thomas, archevêque de Rouen, et Meignan, archevêque de
Tours; pour l'Espagne, Mgr l'archevêque de Séville; pour l'Autriche-
Hongrie, Mgr Vaszary, archevêque de Gran et primat de Hongrie;
de j)Ius, Mgr Galimberti, nonce du Saint-Siège à Vienne, et Mgr di
Pietro, nouce à ^ladrid.
Jubile du Saint-Père. — Les fêtes du jubilé éjiiscopal de S. S. Léon XIII
ont été inaugurées par un triduum solennel célébré dans l'église du
Gcsii, et qui a été clôturé le 31 décembre par S. Em. le cardinal Ram-
polla, secrétaire d'État, qui a donné la bénédiction du Très Saint Sacre-
ment. Le R. P. Zocchi, de la Compagnie de Jésus, a prêché devant un
nombreux auditoire, le premier jour du triduum, sur Finfluence de la
papauté dans la civilisation universelle ; le second, sur son influence en
Italie ; le troisième, sur Léon XIII, le grand Italien.
On prépare à Rome la réception des pèlerinages annoncés de diverses
parties du monde catholique, à l'occasion du jubilé.
Le Souverain Pontife, dans une audience du 16 décembre, a daigné
accorder des indulgences spéciales pour cette année : 1° indulgence
plénière pour les pèlerins qui viendront à Rome ; 2° indulgence plénière
aussi aux fidèles qui s'uniront en esprit aux pèlerins de Rome, à la
condition de faire une neuvaine, en récitant chaque jour le tiers du ro-
saire, immédiatement avant le 19 février 1893 ou le jour que fixeraient
les ordinaires de chaque diocèse ; 3"^ indulgence plénière à ceux qui
prendront part aux exercices spirituels et aux missions qui se donne-
ront dans l'année 1893, à la condition, après s'être confessés et avoir
communié, de prier à l'intention du Saint-Père ; 4° indulgence de trois
cents jours pour chaque jour de la neuvaine, des exercices ou des mis-
sions ; 5" toutes ces indulgences sont applicables aux âmes du purga-
toire.
Congrès eucharistique. — Non content de louer la « pensée excel-
lente » que le comité directeur des congrès eucharistiques a eue de
convoquer l'assemblée de 1893 dans la ville même de Jérusalem, « où
fut institué par le Christ Notre-Seigneur le plus saint de tous les sacre-
ments », le Souverain Pontife a daigné, sur le désir de ce comité, dési-
gner S. Em. le cardinal Langénieux, archevêque de Reims, pour présider
ce congrès avec le titre et le rang de légat du Saint-Siège. Nul doute
que ce témoignage de la plus auguste sympathie, joint à l'attrait que
Jérusalem exerce sur tout cœur chrétien, ne soit, comme le cardinal
l'écrit à Mgr l'évêque de Liège, en lui communiquant le bref de nomi-
nation, « pour l'œuvre du congrès eucharistique le gage d'un succès
complet ». Et, pour parler encore comme l'éminent prélat, qui peut
LViu. — 12
178 TABLEAU DES ÉVÉNEMENTS DU MOIS
prévoir ce que le bon Maître daignera répandre de grâces et de béné-
dictions au milieu des triomphes que la pieuse assemblée lui prépare
dans cette ville témoin de ses humiliations et de sa mort? « Les Grecs,
nos frères, ne seront-ils pas touchés, comme le fut l'apôtre Pierre, par
un regard de Jésus, qu'ils aiment, eux aussi, mais ne savent pas suivre
et reconnaître dans la personne de son Vicaire ? » Puissent donc beau-
coup de catholiques s'associer à cette éclatante manifestation de foi, si
particulièrement o|)portune en ces temps de négation impie, d'indiffé-
rence ingrate et de lâche respect humain !
Mgr Lecoq, évêque de Nantes depuis quinze ans, est mort dans la
nuit de Noël, peu après avoir entendu pieusement la messe de minuit.
Il était né à Vire (Calvados), le 8 octobre 1821. Évêque de Luçon en
1875, il avait été transféré à Nantes le 30 juillet 1877.
FRANCE
Il n'a été question, pendant ce mois, que de l'enquête sur l'affaire de
Panama. La vie politique y paraît comme absorbée, ou du moins la vie
parlementaire. Cela se comprend de reste; car l'honneur, et, par une
conséquence forcée, l'existence même de la majorité actuelle, sont en
cause. Il serait impossible de rappeler ici tous les incidents de ce grand
procès, et prématuré d'en tirer les conclusions. Nous nous bornons à
enregistrer les principaux faits désormais acquis.
Mentionnons d'abord la reconstitution du ministère, qui, après de
])énibles pourparlers, a reparu le G, allégé de MM. Ricard et Jules
Roche, et avec un autre chef: M. Loubet ayant cédé la présidence du
conseil à M. Ribot, tout en conservant le portefeuille de l'intérieur.
M. Ricard a été remplacé à la justice par M. Bourgeois, qui a transmis
l'instruction publique à M. ,^ Charles Dupuy, député de la Haute-Loire.
C'est également à ce dernier qu'ont été attribués les cultes, d'abord
offerts à M. Loubet. Enfin, le ministère du commerce, abandonné par
M. Roche, est donné à M. Siegfried, député de la Seine-Inférieure.
M. Dupuy, ancien universitaire et plusieurs fois rapporteur du bud-
get de l'instruction publique à la Chambre, a déjà donné trop de
preuves de ses sentiments à l'égard de l'enseignement libre et catholi-
que, pour qu'on puisse espérer mieux de lui que de ses prédécesseurs.
Après cette transformation plus fictive que réelle, le cabinet s'est
empressé d'ordonner les mesures dont le refus avait occasionné sa
chute : autopsie du baron Reinach ; communication à la commission
d'enquête du dossier réuni par le juge d'instruction pour le procès de
Panama. M. Quesnay de Beaurepaire, procureur général, persistant
à refuser toute part de responsabilité dans ces concessions, a donné
sa démission et a été remplacé par M. Tanon; mais il a été nommé aus-
sitôt président de chambre à la cour de cassation. La commission a
chargé quelques-uns de ses membres de dépouiller le dossier, avec
TABLEAU DES EVENEMENTS DU MOIS 179
l'engagement néanmoins de ne rien publier avant le 10 janvier, date de
l'ouverture des débats devant la cour d'appel. L'autopsie a eu lieu
aussi ; mais les conclusions des médecins et des chimistes n'étaient
pas encore données à la fin de décembre.
L'accord, visiblement contraint, entre le gouvernement et les com-
missaires enquêteurs n'a pas tardé à être sérieusement compromis.
M. Pourquery de Boisserin ayant demandé à la Chambre de donner à
la commission des pouvoirs judiciaires, pour qu'elle fût en mesure de
contraindre plus eflicacement les témoins et les inculpés à lui dire la
vérité, pour qu'elle pût ordonner la saisie des documents de nature à
l'éclairer, etc., MM. Ribot et Bourgeois combattirent vivement cette
proposition, jusqu'à poser la question de confiance; la proposition fut
repoussée, dans la séance du 15, à une majorité de six voix seulement,
plusieurs ministres ayant voté en leur propre faveur.
Désireux cependant de ne pas laisser croire qu'il voulût empêcher
la lumière de se faire, le gouvernement, par l'organe de M. Bourgeois,
garde des sceaux, ordonna le même jour, dans la soirée, au procureur
général d'inviter le procureur de la République à ouvrir une informa-
tion pour corruption de fonctionnaires publics, conformément aux ar-
ticles 177 et 179 du Code pénal ; cette information a été immédiatement
ouverte et confiée à M. Franqueville, juge d'instruction. Le lendemain,
16 décembre, MM. Charles de Lesseps et Fontane, administrateurs
du Panama, et Sans-Leroy, ancien député de l'Ariège, ont été arrêtés
à leur domicile à Paris. Un mandat d'amener a été également décerné
contre M. Henri Cottu, autre administrateur du Panama, qu'on suppo-
sait en fuite, et qui depuis lors est venu se constituer prisonnier. Les
administrateurs arrêtés sont prévenus d'avoir acheté ou cherché à
acheter les votes et l'influence des membres du Parlement, en faveur
de l'entreprise du Panama, M. Sans-Leroy est accusé, sur le témoignage
de plusieurs de ses anciens collègues, d'avoir accepté 200 000 francs
pour modifier du jour au lendemain son avis, dans la commission par-
lementaire chargée de l'examen du projet de loi relatif au Panama,
changement qui a eu pour conséquence d'assurer à ce projet la majo-
rité des votes et un rapport favorable de cette commission.
Malgré les difficultés créées à l'enquête par la mort du principal dis-
tributeur des « fonds de publicité » du Panama, le baron juif Reinach ;
par la fuite de son agent Arton et de son complice ou rival dans les
manœuvres de corruption, M. Cornélius Herz ; par le mutisme ou les
déguisements calculés des témoins qui connaissent le mieux la vérité,
la commission a fait d'importantes découvertes. On rend cette justice
à ses membres, et tout particulièrement à son président, M. Brisson,
qu'ils font consciencieusement leur œuvre.
Il faut ajouter qu'ils ont été singulièrement aidés par la presse, —
non pas, certes, par les organes du parti qui gouverne la France de-
puis quinze ans: ceux-ci ne cessent de gémir sur a l'imprudence » de
la Chambre qui, dans un moment d'entraînement, a ordonné cette ma-
180 TABLEAU DKS ÉVÉNEMENTS DU MOIS
lencontreuse enquête, et surtout qui a admis la minorité conservatrice
et indépendante à y prendre part, au lieu d'en réserver la direction à
la seule majorité.
C'est surtout dans les colonnes de la Libre Parole, qui avait ouvert
la campagne contre les « tripotages » du Panama, et que l'emprisonne-
ment de son courageux directeur, M. Druraont, n'a point désarmée;
puis dans la Cocarde, organe des anciens boulangistes, qu'ont éclaté
les dénonciations qui ont été pour les opportunistes stupéfiés comme
une nouvelle vision de Balthasar. Tout le inonde a vu dans ces feuilles,
— ou dans les autres, qui se sont empressées de faire écho, — défiler,
jour par jour, les noms des personnalités hier encore les plus illustres
du parti au pouvoir, avec le chiffre de la somme dont aurait été acheté
leur concours à l'immense duperie du Panama.
D'où venaient aux journaux ces communications à sensation, dont
la portée a bien pu être contestée par les intéressés, mais non la vé-
rité matérielle? On n'a su que le conjecturer d'abord. Récemment,
dans l'importante déposition qu'il a faite devant la commission, le
23 décembre, M. Andrieux, ancien préfet de police, a déclar'é qu'il
avait renseigné la Libre Parole et qu'il avait lui-même reçu des docu-
ments de M. Cornélius Herz, autrefois ami intime, plus tard ennemi
juré du baron Reinach. On croit que M. Constans, l'ancien ministre,
inspirait les dénonciations de la Cocarde ; il l'a nié avec énergie.
Quoi qu'il en soit de l'origine, ces '( révélations » scandaleuses ont
commencé par les vingt-six chèques, désormais fameux, que la com-
mission a trouvés en suivant les indications de M. Delahaye. Trois
seulement portaient des noms parlementaires, dont deux de sénateurs;
mais il a été tout de suite évident que les individualités obscures, dé-
signées sur les autres comme ayant reçu les largesses de Reinach et
du Panama, n'étaient que des prête-nom et ne faisaient que cacher les
vrais destinataires. Ceux-ci ne sont pas restés longtemps dissimulés;
déjà nommés par la presse, ils ont été entièrement découverts, quand
les talons des chèques ont été saisis par le juge d'instruction chez le
banquier, qui avait feint de les détruire.
M. Rouvier, ministre des finances, un des premiers dénoncé, a
donné sa démission, pour être, dit-il, plus libre de réfuter la calomnie.
Ses collègues l'ont immédiatement remplacé, le 13 décembre, par
M. Tirard, sénateur.
Ce grave incident a été suivi de près par un coup d'éclat encore bien
plus imprévu et plus retentissant. Le 20 décembre, le gouvernement a
demandé aux Chambres Tautorisation de poursuivre cinq sénateurs et
cinq députés ; sur ce nombre, cinq sont d'anciens ministres, dont deux
ont été présidents du conseil. Les poursuites ont été votées, après des
discours où les accusés ont protesté de leur innocence et du calme avec
lequel ils iront devant la justice.
Nous ne voulons pas affirmer, d'ores et déjà, la culpabilité de tous
les dénoncés ni même de tous les poursuivis. Mais, dès maintenant, il
TADLEAU DES EVEiNEMENTS DU MOIS 181
est indubitable pour tout le monde, d'abord, qu'un vrai brigandage
financier s'est donné carrière dans cette entreprise du Panama, oii d'un
milliard et demi fournis par les crédules souscripteurs, environ un
demi-milliard seulement a été employé aux travaux du canal; ensuite,
qu'une large part de la responsabilité de ce pillage infâme des épar-
gnes françaises retombe sur les hommes qu'on a toujours vus, dans le
même temps, à la tête du mouvement de déchristianisation de la France,
et les plus actifs à poursuivre la spoliation de l'Eglise et du patri-
moine de la charité catholique, par la réduction du budget des cultes,
la laïcisation des hôpitaux et des bureaux de bienfaisance, les impôts
iniques sur les congrégations religieuses.
Les théories avancées par les principaux inculpés, pour justifier ce
qu'ils ne peuvent nier, sont encore plus accusatrices et plus pro-
bantes contre eux que toutes les « révélations ». M. Rouvier, qui jus-
qu'à présent tenait une si grande place dans son parti, n'a pas craint
de reconnaître à la tribune delà Chambre, que, quand il était président
du conseil, en 1887, n'ayant pas trouvé dans les « fonds secrets » mis
par le Parlement à la dis|)Osition du gouvernement, « une somme suf-
fisante pour défendre la République comme il fallait la défendre», il
avait « emprunté à ses amis ». Ces amis, que l'ancien premier ministre
n'a pas nommés, tout le monde le sait maintenant, étaient les finan-
ciers juifs et d'origine allemande qui faisaient le maquignonnage des
consciences dans l'affaire de Panama; et c'est sur l'argent des action-
naires du Panama qu'a été prélevé le complément des « fonds secrets »
nécessaire « pour défendre la République ». Cet ateu n'a rien coûté,
paraît-il, au sens moral de M. Rouvier, et comme les membres de la
droite manifestaient leur réprobation par des murmures : « Ce que j'ai
fait, tous les hommes politiques dignes de ce nom Pont fait avant moi!
s'est-il écrié. [Bruit à droite.]
« Oui, dans tous les pays, dans tous les temps, tous les hommes poli-
tiques ont fait, avec le concours d'amis qui assurément ne rendaient
pas un service inavouable, les opérations qui sont nécessaires quand
on traverse des temps difficiles. {^Interruptions sur divers bancs à gau-
che .) Quant à ceux qui m'interrompent, — j'ignore qui ils sont, — s'ils
avaient été autrement défendus et servis, peut-être ne seraient-ils pas
sur ces bancs à l'heure qu'il est. »
A ces derniers mots, sanglants pour la majorité actuelle, le compte
rendu officiel n'enregistre aucune protestation de la gauche ; mais il
constate que la droite — et elle a bien raison — prend acte.
M. Floquet, président de la Chambre et lui aussi ancien président
du conseil, ne s'est pas moins compromis, et son parti avec lui, en
soutenant, d'abord devant la commission d'enquête, puis devant la
Chambre elle-même, qu'il avait agi suivant le droit, en pesant sur la
Compagnie de Panama pour l'obliger à favoriser, dans la distribution
de ses fonds de publicité, les journaux dévoués à la politique minis-
térielle, a J'aurais poussé la candeur un peu loin, a-t-il dit sans ver-
182 TAULKAU DES ÉVÉNEMENTS DU MOIS
gogne, si j'avais pu me figurer que, dans la répartition du fonds spé-
cial destiné à la j)ublicilé des journaux et régulièrement touché par
eux, les influences politiques ne s'exerceraient pas, et si, m'enfermant
dans une indifférence qui eût été une véritable abdication, je n'avais
pas, au moyen des informations que j'ai recherchées et des communi-
cations qui m'ont été spontanément faites, observé et suivi d'aussi
près que possible cette répartition, non pas au point de vue commer-
cial, qui ne me regardait pas, mais au point de vue politique, qui in-
téressait l'Etat. »
En termes jjIus simples, cela veut dire que M, Floquet, comme
M. Rouvier et probablement d'autres ministres encore, ont considéré
la caisse du Panama, remplie par les naifs Français pour creuser un
canal, comme une sorte de vache à lait de la République, bonne à traire
usqu'au sang pour repaître les partisans du gouvernement.
Il est profondément triste, humiliant pour la France, d'avoir été
gouvernée si longtemps par de semblables politiciens. Leur règne du
moins est-il fini ? Si cela se pouvait, ce serait une compensation au dé-
sastre du Panama. Plaie d'argent n'est pas mortelle, dit-on, elles bles-
sures faites depuis quinze ans à l'âme du peuple français sont certai-
nement bien plus graves que celles qu'on a faites à sa fortune, quoique
malheureusement on en ait fait moins de bruit. Les organes attitrés
de la secte dominante laissent assez voir la crainte que le suffrage uni-
versel, qu'ils ont si souvent trompé, ne trouve plus de clairvoyance à
la lumière des révélations de Panama. C'est aux conservateurs, disons
mieux, aux catholiques, qui ont jusqu'à présent et qui garderont, nous
l'espérons, l'inappréciable avantage de montrer « mains nettes », à
profiter de la nouvelle situation que la justice de Dieu paraît leur pré-
parer.
ÉTRANGER
Europe. — Allemagne. — Un ancien chef d'institution, Ahlwardt,
était poursuivi en diffamation pour avoir publié que la maison juive
Lœwe avait fourni à l'Etat de mauvais fusils. Le tribunal n'a pas
trouvé ses assertions fondées, mais il lui a accordé une certaine bonne
foi, et en conséquence ne l'a condamné qu'à cinq mois de prison.
A la fin de l'année, le journal socialiste Vorwserts a publié, avec quelques
réticences et quelques voiles qu'il promet de lever plus tard, une liste
de personnages marquants des cours allemandes, de la haute adminis-
tration, de l'armée, de la magistrature, de la diplomatie, de la presse,
etc., qui auraient reçu des sommes plus ou moins considérables sur le
fameux fonds guelfe^ créé jadis par Bismarck avec la fortune person-
nelle du roi déi)ossédé de Hanovre. Ces révélations, qui font scandale
et donnent déjà occasion de ])arler d'un Panama allemand, sont traitées
de mystification par les journaux officieux. Le Vonvxrts promet des
preuves ; on sait d'ailleurs qu'il a déjà fait précédemment des publi-
TABLEAU DES ÉVÉNEMENTS DU MOIS 183
cations de documents secrets, qui n'ont pas causé peu d'émotion dans
les sphères gouvernementales.
Dans la nuit du 31 décembre, est mort, à l'âge de quatre-vingt-trois
ans, le doyen des députés catholiques, Pierre Rcichensperger, juris-
consulte distingué, orateur éminent, et qui, dans sa longue carrière
parlementaire, commencée en 1848, a toujours combattu au premier
rang pour les droits du peuple catholique et la liberté de l'Eglise.
Le projet de loi militaire destiné à augmenter encore les effectifs
allemands, a passé en première délibération et a été renvoyé à une com-
mission. Il paraît toujours très compromis, quoique l'empereur, dans
son allocution du nouvel an, ait clairement laissé voir combien il lui
tenait à cœur. Le centre catholique est résolu à ne point le voter sans de
graves modifications, et il a déclaré nettement qu'il ne se laisserait j)as
fléchir par l'offre de concessions sur un autre terrain, par exemple dans
la question des Jésuites. Ceux-ci, du reste, ne sauraient désirer de
rentrer dans leur patrie à la faveur d'un marché contraire aux intérêts
du peuple : leur rappel en garderait un cachet odieux.
Autriche-Hongrie . — Le conflit entre les évêques fidèles à la direc-
tion du Saint-Siège et le ministère hongrois, au sujet des mariages
mixtes, devient de plus en plus aigu et menace de tourner à un vrai
Kulturkampf.
Espagne. — M. Canovas, qui présidait depuis 1890 un cabinet demi-
conservateur, demi-libéral, a donné sa démission, le 8, à la suite de
dissentiments avec des membres influents de son propre parti, M. Sa-
gasta, chef du parti libéral-fusionniste, a été rappelé au pouvoir et a
formé un nouveau ministère libéral. Un de ses premiers actes a été
d'autoriser l'ouverture du temple protestant élevé au centre de Madrid,
à l'aide des souscriptions anglaises. Il est vrai que le ministère conser-
vateur précédent, quoique sollicité par de nombreuses pétitions du
clergé et des laïques de prévenir ce scandale, n'avait pas osé prendre
sur cela les mesures que lui permettait la constitution.
Roumanie. — Le Saint-Siège a accordé les bulles de dispense pour
le mariage du prince Ferdinand, héritier du trône de Roumanie, avec
la princesse Marie, fille du duc d'Edimbourg, second- fils de la reine
Victoria. Le prince a pris l'engagement formel d'élever tous ses en-
fants dans la religion catholique.
Afrique. — Congo. — Des lettres écrites des rives du lac Tanga-
nika, en août et en septembre, par les capitaines Jacques et Joubert,
au service de la Société antiesclavagiste de Bruxelles, ont été reçues
en Belgique vers le milieu de décembre. Elles démentent heureusement
les nouvelles sinistres qui étaient venues en octobre,et d'après lesquelles
ces vaillants chamj)ions de la civilisation chrétienne et de l'humanité
auraient été massacrés par les Arabes. Toutefois, leur situation demeure
critique.
Amérique. — États-Unis. — Les archevêques des Etats-Unis ont
184 TABLEAU DES ÉVÉNEMENTS DU MOIS
tenu à New-York une importante réunion dont le but était, corame
ils s'exj)riment, « de considérer les meilleurs moyens de pourvoir à
l'éducation religieuse des enfants qui actuellement ne fréquentent pas
les écoles catholiques ». Voici les deux résolutions prises, d'après une
correspondance de V Univers :
1° Travailler à l'établissement d'écoles catholiques, de manière à y
pouvoir admettre un plus grand nombre d'enfants ; et, s'il est possible,
tous les enfants catholiques, conformément au troisième concile plénier
de Baltimore et aux décisions du Saint-Siège;
2° Quant aux enfants qui, en ce moment, ne fréquentent pas les écoles
catholiques, il est prescrit de plus de pourvoira leur instruction reli-
gieuse j)ar des écoles du dimanche et aussi par des instructions, unjour
ou plusieurs jours de la semaine; et on insiste fortement pour que les
parents enseignent la doctrine chrétienne à leurs enfants dans la fa-
mille. Les écoles du dimanche et des jours de semaine doivent être sous
la surveillance directe du clergé, aidé par des maîtres laïques intelli-
gents et, lorsque ce sera possible, par des membres des ordres reli-
gieux voués à l'enseignement.
Dans la même réunion, un exposé de principes complet et appro-
fondi sur la question des écoles a été présenté par Mgr Satolli, délégué
du Saint-Siège, et, après quelques modifications, a été adopté par tous
les prélats. Nous pourrons en reparler avec plus de détails, quand le
texte original nous sera parvenu.
J. BR.
Le 31 décembre 1892.
Le Gérant : C. GIVELET.
mp. D. Dumoulin et C', rue îles Grands-Aupçustins, 5, à Paris.
à,
JUBILÉ ÉPISCOPAL DE S. S. LÉON XIII
GOLGOTHA ET VATICAN
\ Lumen in cœlo.
Sur ce monde qui vit, qui s'agite et qui passe,
La main du Dieu Très Haut posa les monts géants ;
De ces puissants jalons elle a marqué l'espace
Et dans ces fiers remparts enclos les océans.
Des grands monts couronnés de neige et de silence,
Qu'empourpre le soleil, diamant et flambeau,
D'où le fleuve jaillit et d'où le jour s'élance,
Le Seigneur, roi de gloire, a fait son escabeau.
Pour nous dicter ses lois, descend-il vers la terre ;
D'un cortège d'éclairs et d'ombre Adonai
S'enveloppe ; il ébranle un sommet solitaire
Et l'écho de sa voix émeut un Sinaï.
Il entoura de monts le Moriah sublime,
Il enferma son temple et son peuple au milieu ;
Il entassa des monts pour créneaux de Solyme,
Et longtemps sur ces monts plana l'ombre de Dieu.
LVIll. — 13
186 GOLGOTHA ET VATICAN
Vient-il, lui, l'Eternel, dans une chair fragile,
Convertir les méchants et réjouir les bons,
Lui, l'Homme-Dieu, portant le ciel et l'Évangile,
De sommets en sommets marche comme par bonds.
Sur la montagne, il prie, il guérit, il enseigne,
Multipliant les pains, semant la vérité ;
Sur la montagne, il meurt; et de son front qui saigne
Rayonne enfin la paix, l'espoir, la charité.
« Que la lumière soit! » dit-il d'un cri de l'âme ;
Et la lumière fut, la lumière éclata ;
Sur les cœurs assombris l'amour répand sa flamme.
Et pour tous le soleil se lève au Golgotha.
Depuis qu'il les gravit, une croix sur l'épaule,
Le Christ vers ces hauteurs guide l'humanité ;
Le monde, en son chemin, se tourne vers ce pôle,
Cherchant l'aube du Christ et de l'éternité.
D'où le sang ruissela, la lumière ruisselle...
Salut, Mont empourpré de lumière et de sang !
Ta cime, dans la nuit ou l'orage, étincelle ;
De ta cime sur nous le jour de Dieu descend.
II
Au Golgotha, le Christ brille et règne ; il domine
Sur ce mont d'Orient, son trône et son autel :
Sur un mont d'Occident règne et nous illumine
Pierre, image du Christ et son verbe mortel.
« Voici les clefs des cieux et le flambeau du monde ;
L'ouragan, ou l'enfer, ne l'éteindront jamais :
Tiens-le haut, dans la nuit ; que ta clarté l'inonde ;
Pour trône et piédestal prends un de ces sommets...
Monte ! » — Pierre monta sur un autre Calvaire,
Eblouissant écueil et radieux volcan ;
Ce Sinai paisible et ce Thabor sévère,
Ce Golgotha romain s'appelait Vatican.
De là, comme le Christ, Pierre enseigne et console :
Pierre nourrit son peuple, il guérit, il bénit ;
GOLGOTHA KT VATICAN 187
Il est, aux égarés sans but ou sans boussole,
Le phare du salut dressé sur ce granit.
Golgotha, Vatican, toute hauteur se penche
Devant vous ; tout rend gloire à vos rochers étroits ;
Vers vous, Alpes, Atlas, courbent leur tête blanche ;
Car vous touchez au ciel et vous portez la croix.
Oui, vous touchez au ciel... Lorqu'aux montagnes sombres,
Malgré les astres d'or, la nuit noire grandit,
Le ciel sur vous s'entr'ouvre ; à son matin sans ombres,
Golgotha, Vatican, votre front resplendit.
111
Mais Pierre, au Vatican, doit souffrir : c'est justice ;
Il doit boire à la coupe où Jésus-Christ goûta :
Gomme le Maître, il faut que l'Apôtre pâtisse.
Et que le Vatican lui soit un Golgotha.
Il est roi : la tiare est faite aussi d'épines ;
Et quand, avec l'Agneau sur l'autel immolé.
Il s'offre en sacrifice aux vengeances divines,
On crie autour de lui, d'en bas : « Toile ! Toile ! «
Ainsi qu'au Golgotha, tout un peuple blasphème.
Tandis que, pour bénir, Pierre étend ses deux bras ;
La foule vient et va, l'insultant : c'est la même,
Des lâches, des haineux, des fous et des ingrats.
L'orgueil, l'ambition, la peur, l'hypocrisie,
Ont, à son front royal, cloué leur écriteau :
Et les mains de l'intrigue ou de l'apostasie
Avec leurs dés souillés disputent son manteau.
« Père, pardonnez-leur ! » ...Pierre le dit sans cesse.
Sans cesse, de vinaigre et de fiel abreuvé :
Mais devant lui, mensonge, audace, erreur, bassesse.
Fléchissent les genoux en ricanant : « Ave ! »
Au pied du Vatican, sur la route des âges,
Voyageurs affairés, ou dédaigneux passants,
Les scribes du progrès, les sceptiques, les sages.
Lui murmurent encor, comme à Jésus : « Descends !
188 GOLGOTHA ET VATICAN
Mens !... vers notre science abaisse ta doctrine ;
Parle-nous de moins haut et nous t'écouterons !
Abaisse jusqu'à nous ta morale chagrine ;
Abaisse ton Credo ; descends ! et nous croirons ! »
Clameurs vaines : le vent des siècles les emporte...
Pierre, en dépit des ans, debout sous leur fardeau,
Debout, au bord du ciel dont il garde la porte.
Tient toujours, sans faiblir, les Clefs et le Credo !
Aux peuples qui s'en vont sous la voûte éternelle,
Demandant leur chemin à des astres couchés,
L'ange du Vatican qui veille en sentinelle
Dit : « Lumen in cœlo ! voyez, suivez, marchez ! »
Oui, Lumen in coelo!... Léon, le monde acclame
L'astre qui, cin({uante ans, sur ton front rayonna :
En ce grand jour, le monde, échauffé de sa flamme,
Levant les yeux vers Rome, entonne l'hosanna.
De tous les horizons que blanchit ta lumière,
Des voix, des mains, des cœurs, t'acclament en tout lieu,
Le monde chante : « Honneur à Léon ! Vive Pierre !
Vive Pierre et Léon ! gloire au Christ ! gloire à Dieu ! »
V. DELAPORTE.
LE
MOUVEMENT GAÏIIOLIQUE EN ALLEMAGNE
ET LE CONGRÈS DE MAYENGE
( Deuxième article * ;
PHYSIONOMIE ET MÉCANISME DU CONGRÈS
Le coup d'œil jeté dans l'article précédent sur le mou-
vement que provoquent les assemblées générales des catho-
liques, sufïit à faire comprendre leur importance et le rôle
qu'elles jouent dans la vie et les œuvres du catholicisme en
Allemagne. Toutefois, il est une impression qui échappe à
quiconque n'a pas été témoin de ces grandes assises popu-
laires : c'est l'effet de l'union dans la variété des éléments
mis enjeu. C'est bien là l'impression dominante qu'on em-
porte et qui survit, tandis que les détails s'effacent et se
perdent dans les lointains du souvenir. Gomment apprécier
une puissante symphonie, si on en est réduit à voir défiler
une à une sous ses yeux les parties isolées qui la com-
posent ? On pourra goûter chacun de ces fragments, on ne
ressentira pas l'ébranlement causé par la vibration simul-
tanée de l'ensemble.
Ainsi en est-il de cet immense concours qui s'appelle le
Congres général des catholiques allemands. Le grand nombre
des œuvres qui s'y croisent devrait faire naître le sentiment
de la complexité, mais je ne sais quelle baguette de chef
d'orchestre idéal ramène tout à l'unité harmonieuse. L'union,
on peut bien dire qu'on la respirait dans l'air à Mayence ;
chaque congressiste la regardait comme sa force et son bien
propres, et se serait fait écharper plutôt que de mettre une
note discordante dans le concert. Les envieux se flattaient
de la voir se dissoudre après la disparition du grand Wind-
i. V. Études, 15 décembre 1892.
190 LE MOUVEMENT CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE
thorst; plus que jamais elle s'est affirmée, arrachant aux
feuilles libérales le cri de dépit d'une illusion vainement
caressée.
Dès le premier matin, M. Jean Falk III, ce type de l'humour
et de la cordialité mayencaise, répétait par trois fois, au
milieu des applaudissements, le mot magique : Eiiiig! eiiiig!
einig! « Soyons unis! unis! unis! » et la séance de clôture,
comme pour tout résumer, retentissait encore de ces paroles
du comte Ballestrem :
Je ne voudrais pas linir sans rappeler une légende qui d'ordinaire a
cours en été, celle de notre désunion, celle d'un parti conservateur et
d'un parti démocratique au centre. Si on entend par démocrate un
homme qui intervient pour la défense des droits constitutionnelleraent
reconnus au peuple, tous les membres du centre sont démocrates ; si on
entend par conservateur celui qui veut le maintien et la mise en œuvre
des résultats acquis, tous les membres du centre sont conservateurs.
Telle est notre situation. L'histoire d'une aile aristocratique et d'une
aile démocratique est un conte des journaux libéraux. Ces feuilles
représentent mon ami Lieber comme un démocrate modèle ; elles
font la même faveur à mon ami Grœber. Eh bien ! vous avez entendu
ces messieurs, et vous nous avez entendus aussi le baron de Schorle-
mer et moi, qu'on veut bien placer à l'aile aristocratico-conservatrice.
Avez-vous perçu l'ombre d'un dissentiment ? Non, le centre est uni,
plus uni que jamais ; il ne fait qu'un dans son amour, sa vénération,
son obéissance envers le Saint-Père ; — il ne fait qu'un dans sa fidé-
lité et son amour envers l'empereur et l'empire, le prince régnant et la
patrie ; — il ne fait qu'un dans les questions politiques. Qu'on garde
son opinion personnelle sur tel ou tel point de détail, je n'y vois nul
inconvénient; mais dans toutes les grandes questions, nous sommes
unis, plus unis qu'aucun autre parti. Cette union du centre a toujours
existé bien plus intime que nos libéraux ne l'ont cru, et si elle persiste
mieux que jamais actuellement, c'est à notre cher défunt Windthorst,
du haut du ciel, que nous le devons. Nous sommes unis et nous conti-
nuerons à l'avenir à combattre tous ensemble, sous notre vieux dra-
|)eau, pour la vérité, la liberté et le droit.
A côté de ces paroles tombées de haut, voici le témoi-
gnage d'un homme parfaitement au courant de la vie parle-
mentaire en Allemagne :
Le comte Ballestrem, par sa haute jiosition aristocratique et son
titre de magnat, peut être considéré comme le chef de l'aile droite du
centre ; le D'' Lieber comme le chef de l'aile gauche, dont les vues sont
plus démocratiques. Mais en réalité l'accord le plus intime règne entre
ET LE CONGRÈS DE M.\YENCE 191
eux, et ils siègent d'ordinaire l'un à côté de l'autre au Parlement, pour
échanger leurs idées.
Quelle force dans celte centralisation, clans cette concen-
tration de l'action catholique ! et ces deux mots rendent d'au-
tant mieux ma pensée que c'est autour du centre que s'est
formé et que gravite ce mouvement si remarquable par sa
vigoureuse discipline. Après cela, que la Bourse des intérêts
catholiques montre par moments une activité quasi fiévreuse,
qui double l'animation de la cité, peu importe : tout se tient,
tandis que tout s'agite et se débat à la fois, aussi bien dans les
assemblées à trois degrés du congrès lui inéme,que dans les
séances privées ou publiques d'œuvres sans nombre. Ces flots
humains se croisent, se mêlent, s'unissent, se séparent ; on
sent bien qu'un but unique les domine et les dirige. La masse
populaire est fîère de ses chefs et confiante en leur direc-
tion. Elle sait ce qu'elle doit à la phalange des hommes du
centre, dont le baron de Buol-Berenberg, député du Land-
tag badois et du Reichstag, résumait la politique en ces mots :
Eiuer fur aile, aile fur einen! « Un seul homme pour tous,
tous pour un seul homme ! » Formule qui dit : Solidarité
d'intérêts, dévouement au bien commun, effacement de la
personnalité devant la grandeur de la cause. Ainsi les sacri-
fices partiels font le bien général d'une armée, et par contre-
coup rejaillissent en honneur et en bienfaits sur ceux mêmes
qui les ont consentis.
II
Comment décrire l'aspect des diverses réunions du congrès
lui-même? 11 faudrait peindre le flux et le reflux incessants
qui emportaient alternativement des milliers d'hommes dès
le matin, sous les voûtes du Dom, les faisaient affluer en-
suite au palais des Ecoles, où siégeaient les commissions ;
de là au Frankfurter Hof, où se tenaient les assemblées
générales closes^ et les poussaient enfin, grossissant tou-
jours, vers la Stadthalle^ la salle publique la plus somp-
tueuse de l'Allemagne, pour les grandes séances du soir.
Les commissions siégeaient deux fois par jour : le matin, de
neuf heures à onze heures; l'après-midi, de trois heures à
192 LE MOUVEMENT CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE
cinq heures. Les assemblées générales closes se tenaient de
onze heures à une heure, les asseml^lées générales publiques
de cinq heures à huit heures du soir.
Pour permettre un examen approfondi des nombreuses pro-
positions apportées de toutes parts au congrès et distribuées
à ses membres, on créa les sept commissions suivantes :
Question romaine : président, M. le député von Kehlen.
— Missions et œuvres de charité : président, M. le député
comte de Galen. — Questions sociales : président, M. l'abbé-
député Hitze. — Art chrétien : président, M. le baron
de Bodman. — Sciences et presse : président, M. le député
baron de Heereman. — Ecoles et enseignement : président,
le chanoine D"" Knecht, de Fribourg. — Associations^ affaires
extérieures^ formalités : président, le prince Charles d'Isen-
burg-Birstein.
Les noms de ces présidents furent proposés par le comité
local à la séance de constitution du bureau; dans la môme
séance, le député D"" Porsch, de Breslau, fut, à l'unanimité,
acclamé président, avec le comte Conrad de Preysing et le
comte de Sierakowski pour premier et second vice-présidents.
Les commissions constituent les assemblées du premier
degré. Pour un homme avide de s'instruire du détail intime
des œuvres catholiques et de leur fonctionnement, l'inté-
rêt se concentre là. Tandis que les séances publiques res-
semblent à de brillantes parades, c'est dans les commis-
sions que se remuent et se coordonnent les matériaux, que
le fort et le faible des œuvres existantes sont mis en lumière,
qu'on débat les desiderata des divers corps de métiers et
des associations, qu'on travaille au perfectionnement ou à la
création des principaux moyens d'action catholique. Les
hommes de tous les rangs de la société viennent s'y asseoir
côte à côte et y exposer leurs vues, parfois divergentes, avec
aisance et simplicité, jusqu'à ce que le président juge la
question suffisamment mise en lumière, déclare la discussion
close et mette aux voix la proposition et ses amendements.
Ces travaux ont un caractère d'autant plus pratique que les
propositions ne sont pas lancées dans le vide sous forme de
vœux stériles, mais tombent en général d'aplomb sur -des
œuvres préexistantes, pour les renforcer, et s'adressent à des
ET LE CONGRES DE MAYENCE 193
hommes qui attendent direction et encouragements pour
améliorer et développer ces œuvres. C'est dans le Fest-Dlatt^
journal spécial du congrès, imprime à plusieurs milliers
d'exemplaires et distribué gratuitement aux membres de
l'assemblée, que trouvent place les propositions, quelle que
soit leur provenance.
La reproduction de ces diverses motions, devenues les
résolutions après rédaction définitive, si intéressante fût-elle,
dépasserait les limites de cet article.
En voici deux qui prouvent que c'est à la création des
œuvres d'hommes que s'est appliqué d'abord l'apostolat ca-
tholique en Allemagne :
Pour donner leur complément aux congrégations et associations de
marchands, dont l'influence bénie a lait ses preuves, l'Assemblée re-
commande, avec instance, la fondation de groupements semblables pour
les jeunes filles et les jeunes gens en apprentissage et pour toutes les
personnes employées dans le commerce.
LAsserablée voit dans l'Association des mères chrétiennes un des
moyens les plus efficaces pour l'éducation chrétienne des enfants, et
recommande vivement la diffusion de ce genre d'association.
Les résolutions suivantes concernant V éducation sont les
seules qui aient en partie un caractère plus spéculatif qu'im-
médiatement pratique ; car en ce point il reste beaucoup à
conquérir aux catholiques allemands :
1° La trente-neuvième assemblée générale des catholiques alle-
mands déclare : Depuis les temps de Julien l'Apostat, la chrétienté
considère comme une cruelle persécution que l'accès à une culture
supérieure ne soit possible aux fils des parents chrétiens qu'au prix
de leur fol. Elle déplore donc très amèrement que la manière anti-
chrétienne d'envisager le monde [Antichristliche Weltanschauung) soit
enseignée sans crainte à l:i jeunesse dans toutes les chaires de
nos hautes écoles allemandes, et de plus en plus introduite par des
maîtres incroyants dans les gymnases et les Realscluiten. Elle voit
dans un tel enseignement donné au nom de l'État, le plus grand
diinger pour l'Etat lui-même, pour l'Église et pour la société, le
plus puissant encouragement aux efforts de la démocratie^ ; elle ex-
1, Le lien qui raUache le socialisme au grand enseignement cvolutio-
niste, panthéiste, matérialiste et athée, est facile à constater. L'un est
l'éclosion normale de l'autre, et ce n'est pas sans orgueil que les théoriciens
du parti socialiste se réclament des maîtres de la science. Sans parler
194 LK MOUVEMENT CATHOLIQUE EiN ALLEMAGNE
prime sa conviction que tous les autres moyens d'empêcher la disso-
lution sociale resteront sans effet, si on ne s'efforce d'enrayer le
développement de l'irréligion, que favorisent parmi les jeunes gens les
maîtres de la science nommés par l'Etat.
2° L'assemblée affirme le droit inaliénable des parents à l'éducation
catholique de leurs enfants, et déclare impossible une telle éducation
sans une participation dûment réglée de l'Eglise. Elle réclame donc le
maintien ou le rétablissement des écoles confessionnelles populaires
et supérieures et la reconnaissance du droit divin de l'Eglise à donner
et à diriger l'enseignement religieux dans toutes les écoles, y compris
le droit de choisir et de faire admettre les livres de cet enseignement.
Elle demande aussi que dans tous les établissements fréquentés par des
écoliers catholiques, on n'admette pour les branches profanes que des
livres qui ne blessent en aucune façon leurs convictions.
3° L'assemblée sollicite les catholiques à ne se point lasser dans le
combat pour la liberté de l'enseignement, jusqu'à ce que le droit de
l'Eglise et des congrégations à créer des établissements scolaires, as-
sociations et fondations de toutes sortes, soit reconnu.
Dans les paragraphes suivants le congrès recommande
l'adhésion au Canisiusverein^ pour la défense de l'éducation
religieuse ; la correspondance du Canisiusverein adressée
aux divers journaux du centre ; la fréquentation de l'Univer-
de l'inégalité des conditions, qui devient un fait brutal et sans compen-
sation, quand on élimine l'idée de la Providence et d'un règlement de
comptes après cette vie, il est clair que la doctrine de l'évolution légitimo
et prépare l'avènement de l'état communiste. « Si dans le monde organique,
écrit M. Ch. Grad, une espèce plus parfaite dérive, par une transfornuition
naturelle, d'une espèce antérieure moins bien douée, dans l'humanité, la
société communiste, dont tous les membres doivent jouir d'avantages supé-
rieurs, remplacera les états sociaux plus anciens, caractérisés par l'inégalité
des conditions d'existence. Darwinisme et socialisme deviennent ainsi deux
théories inséparables, en harmonie l'une avec l'autre ; le professeur Vir-
chow l'affirme avec M. Bebel. » Ce dernier en conclut logiquement aune cri-
tique amère de la répression, quand il s'agit des démocrates, de doctrines
enseign es au grand jour dans les universités, aux frais de l'Etat. « C'est
tout le domaine de la science moderne, s'écric-t-il, avec laquelle nous allons
la main dans la main, et dont nous reconnaissons avec conviction les ensei-
gnements et les conséquences, que nous cherchons à répandre et à popu-
lariser, que nous tâchons de faire pénétrer dans le sang et la chair de la
nation, dans l'organisme de l'Etat et de la société ; et on veut nous imputer
cela comme un crime, comme un danger social ! » On voit quelle force cette
implacable logique des adversaires de l'ordre public donne aux revendica-
tions des catholiques.
ET LE CONGRÈS DE MAYENCE 195
site de Friboiirg, en Suisse; le développement, d'un bout à
l'autre du pays, des associations d'instituteurs catholiques;
il réclame qu'à tous les degrés de l'enseignement populaire
les leçons de religion soient données dans la langue mater-
nelle ; presse les étudiants de donner leurs noms aux asso-
ciations créées pour eux, et fait constater aux catholiques
allemands que dans presque toutes les branches des études
supérieures, et par conséquent dans les grands postes du
monde officiel, leurs coreligionnaires sont dépassés par les
protestants.
On voit, pour cette seule question de l'éducation, quel
champ reste ouvert aux revendications et aux efforts des
catholiques. Par cette citation et ce résumé, on peut appré-
cier aussi le sérieux et l'importance des autres résolutions
du congrès, concernant les questions religieuses, politiques,
sociales, charitables, scientifiques, artistiques et autres, sou-
mises à l'examen des commissions.
III
Les propositions, une première fois débattues et amen-
dées, sont portées par les présidents à \ assemblée générale
close^ où elles sont l'objet d'une nouvelle discussion et d'un
vote général qui en fixe la rédaction. Une fois sanctionnée
par cette assemblée du second degré^ nulle proposition ne
peut être remise en question dans l'assemblée générale; les
orateurs ne peuvent que s'en inspirer pour lui donner plus
de relief.
C'est donc à ces assemblées générales closes que viennent
affluer les résultats des divers travaux des commissions.
L'intérêt va grandissant avec le débat, qui lui-même grandit
et s'élargit; et, bien qu'en général le ton des discours y reste
simple et familier, il s'élève et monte parfois jusqu'à une
vraie chaleur oratoire.
Les étrangers peuvent y prendre la parole dans leur
langue, tandis que l'allemand est seul admis aux séances
solennelles du soir. C'est ainsi qu'on a entendu avec plaisir
M. Antonin Pages, le digne président général des Confé-
rences de Saint-Vincent de Paul, arrivé de Paris. Son dis-
196 LE MOUVEMENT CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE
cours, d'ailleurs exquis de délicatesse, a été prononcé avec
une lenteur calculée qui a permis de le suivre facilement;
il a retracé l'historique ôes Conférences, et montré, à ren-
contre de certaines tendances en Allemagne, que par un des-
sein providentiel, les Conférences, fondées par la jeunesse
laïque, ont grandi sous une direction laïque, et que par
conséquent la présidence doit, en général, rester de préfé-
rence aux laïques, sous la dépendance, bien entendu, des
autorités ecclésiastiques et avec la plus entière déférence
envers elles. Ce discours a été très goûté, les conclusions
en ont été approuvées, et le lien qui rattache les Confé-
rences allemandes à leur centre, à Paris, en a été resserré
d'autant.
Mgr de Kernaëret a été très applaudi aussi dans la séance
où se traitaient les questions scolaires. Après s'être excusé
de ne pouvoir s'exprimer en allemand, il a montré les mer-
veilles de la charité française, qui a su fonder et maintenir
cinq universités libres. L'Allemagne catholique, a-t-il ajouté
en substance, est appelée à jouer un grand rôle dans la re-
constitution de l'enseignement supérieur chrétien ; il l'en-
courage à lutter pour la régénération de la science, qui doit
devenir la servante de la vérité révélée, au grand avantage
de la science, des savants et de la vraie civilisation.
A plusieurs reprises, le nom du comte de Mun a été pro-
noncé avec honneur. Le conseiller national suisse, M. Decur-
tins, a parlé de ses généreux efforts dans nos luttes sociales.
J'ai entendu dire autour de moi combien on appréciait les
services rendus à la cause catholique par le comte de Mun.
« C'est lui, disait-on, qui, en France, a le mieux compris nos
luttes contre le socialisme et nos travaux pour arriver à
une solution équitable et chrétienne de la question ou-
vrière. »
Les catholiques allemands voient avec bonheur leurs
assemblées générales prendre petit à petit un caractère
international. Cette tendance s'est manifestée à plusieurs
reprises; d'abord, par le grand nombre d'invitations adres-
sées aux représentants des journaux étrangers, et auxquelles
on a répondu avec bonne grâce, de France comme d'ailleurs.
Ainsi, dès la veille du congrès, quatre-vingt-treize journa-
ET LE CONGRES DE MAYENCE 197
listes étaient inscrits sur la liste du comité de la presse ;
parmi eux on remarquait des rédacteurs de Y Univers^ du
Monde, du Moniteur universel, de la Croix, de la Presse, du
Correspondant, du Journal des Villes et Campagnes, du Lor-
rain de Metz, du Moniteur de Rome, etc. Ce désir d'arriver à
une entente internationale des catholiques s'est même fait
jour sous forme de proposition; mais elle a été momentané-
ment écartée, sur les sages remarques du chanoine Knecht.
« Il est facile de voir, a-t-il dit, combien cette idée de rap-
prochement entre catholiques de divers pays est actuelle-
ment peu pratique^ étant donnée la situation si tendue des
princi|yaux Etats de l'Europe. » La question cependant a été
l'objet d'entretiens privés au congrès; à l'organisation inter-
nationale de la franc-maçonnerie et du socialisme, qui se
donnent les mains par-dessus les frontières des peuples pour
les mieux asservir, ne sera-t-il pas un jour nécessaire d'op-
poser un rapprochement international des forces chrétiennes,
basé sur la solidarité supérieure des intérêts moraux et reli-
gieux, sur une foi, une charité et des œuvres de salut social
communes. Cette grande idée fut en partie réalisée au moyen
âge : nous en sommes bien loin sans doute; mais, entreprise
sous les auspices du Souverain Pontife, elle deviendrait la
meilleure garantie de la prospérité et de la paix des nations.
Elle mérite en tout cas de faire son chemin, car elle est
dans l'esprit de l'Eglise.
Il faut bien reconnaître que pour le moment il n'y a guère
d'action commune possible entre les catholiques français et
allemands, en dehors du domaine des idées religieuses, des
travaux théoriques d'apologétique, de théologie, d'histoire ;
ajoutons aussi d'une sympathie et d'encouragements récipro-
ques dans les grandes luttes sociales et religieuses qui
seront, plus encore, les luttes assurément décisives de de-
main. Les .allemands admirent nos œuvres de charité ; ils
nous trouvent incomparables en ce point; nous admirons
leur activité sur le terrain social, leur union, leur énergie
dans la lutte, et la part d'influence qu'ils ont su conquérir
chez eux. Nous sommes des hommes d'œuvres, eux des
hommes d'action ; de part et d'autre, il y a donc à profiter à
des exemples réciproques.
198 LE MOUVEMENT CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE
Ce sujet du rapprochement que facilite la communauté des
idées religieuses, me rappelle l'anecdote suivante ; je la tiens
du baron de Rochow, mon guide bienveillant à Mayence'.
On me permettra cette digression.
Le comte Ballestrem était ofïicier de cuirassiers pendant
la guerre de 1870. Un jour, son billet de logement lui as-
signe le château d'une dame de distinction, en Bourgogne;
par courtoisie, il fait parvenir sa carte à la châtelaine, en lui
demandant la permission de lui offrir ses hommages. La
dame refuse ; mais voici que, peu après, une circonstance
bien indifférente en apparence valut à l'officier prussien la
permission de saluer la dame du logis. En pieux catholique
qu'il était, le comte portait un scapulaire ; le scapulaire s'était
déchiré, et le comte dit à son ordonnance de le recoudre;
les doigts du cuirassier n'étaient pas faits pour cette besogne.
Il confia donc le scapulaire à la femme de chambre de la châ-
telaine. Celle-ci ne tarda pas à le rapporter, en disant au
cuirassier : « Madame ne refuse plus de recevoir votre maître,
car elle vient de reconnaître en lui un bon catholique. »
« Voilà comment, ajoute le baron de Rochow, ce signe d'une
foi commune triompha de la répugnance si naturelle de la
dame française pour l'officier allemand, et amena entre eux
un échange de politesses qui rendit moins pénible leur situa-
tion réciproque. »
IV
Quant aux assemblées générales publiques, nous l'avons
dit, elles se tenaient dans la Stadthalle, salle immense, de
construction récente, et pouvant contenir de six à huit mille
personnes. Des terrasses environnantes, la vue s'étend au
loin sur le Rhin et les monts du Taunus. Dans l'intérieur
même de ce palais municipal, se trouvent tous les aménage-
ments du confort moderne; tout, jusqu'à des dépôts de glace
1. Le baron K. de Rocliow est un converti , il était major dans l'armée
prussienne, quand éclata la guerre de 1866 : « Servir contre les Autri-
chiens, c'était trop fort pour moi! » me dit-il; et il brisa son épée. Il vit à
Dresde depuis lors, adonné aux bonnes œuvres. Les congrès catholiques
constituent « son sport favori » ; il en est un membre activement dévoué.
Une de ses lilles est religieuse de la Ciiarilé, à Angers.
ET LE CONGRÈS DE MAYENCE 199
qui font monter des soubassements une fraîcheur constante.
Aussi, malgré la foule et la chaleur, la température s'est
maintenue très supportable pendant les longues séances du
soir. L'ornementation, d'un goût parfait, repose et charme à
la fois le regard. Au-dessus de la grande estrade d'honneur,
voici, parmi les écussons, les fleurs et les tentures, le buste
du Saint-Père, avec ceux plus petits de l'empereur et du
grand-duc de Hesse-Darmstadt. A une autre extrémité res-
sortent, dans un massif de verdure, les bustes des Ketteler,
des Heinrich et des Moufang. A la hauteur des lustres brille
une croix de feu, lançant des rayons et entourée de cette
devise : Solutio omnium quœstioniim Christus. Dans les ga-
leries se presse l'élite des dames mayençaises, tandis qu'au
pied de la tribune une quinzaine de tables sont réservées aux
journalistes.
Ces champions de la presse catholique sont intéressants
à contempler, et on pourrait les prendre par moments pour
les exécutants d'un orchestre muet, quand leurs plumes
se jouent au milieu des difficultés d'un mouvement plus
rapide sans doute que celui des gammes chromatiques les
plus échevelées ! Tout le reste de la salle est réservé aux
congressistes, et l'ordre le plus parfait y règne, car chaque
membre a sur sa carte le numéro de sa chaise, et les chaises
elles-mêmes, disposées en hémicycle, convergent vers la tri-
bune. Au fond, à droite et à gauche, dans tous les intervalles
laissés vides, les hommes se massent debout, immobiles pen-
dant de longues heures. Quel spectacle que celui de cette
multitude tressaillant quand la voix des premiers orateurs
du pays vengeait les droits sacrés de l'Eglise, excitait la jeu-
nesse aux saints combats et affirmait avec un noble orgueil
que seul le catholicisme est l'inébranlable appui de l'Etat,
sa force la meilleure dans la lutte contre le flot montant de
la démocratie sociale. J'entendis une fois du dehors ces ap-
plaudissements : ils me firent l'effet du bruit des vagues
quand, soulevées par le vent, elles viennent se briser au ri-
vage. Comment décrire l'émotion qui s'empara de l'assem-
blée au moment où elle se sépara? Son président, le docteur
Porsch, après avoir exprimé sa joie de voir au congrès non
seulement des Allemands, mais des catholiques de France,
200 LE MOUVEMENT CATIIOLIQUE EN ALLEMAGNE
d'Angleterre, de Suisse, d'Amérique et d'Afrique, poursui-
vait, avec cette chaleur de conviction qui lui est propre :
« Grand Dieu ! si tous les peuples se trouvaient aussi paci-
fiquement unis que nous, les fils de la même Eglise catho-
lique !... Nous autres catholiques, nous devons veiller, com-
battre et prier. Il y a des gens qui croient que la religion
n'est là ({ue pour nous apprendre à patienter. Mais non ! elle
demande aussi que nous agissions; et agir sans combattre
est impossible de nos jours. Que personne ne se laisse ar-
rêter ni par la crainte ni par aucune espérance humaine ;
qu'il livre toute la force de son bras pour la défense de la
liberté de l'Eglise ; que chacun marche droit son chemin,
parmi les lauriers ou les épines. Mais le combat du bras vi-
goureux ne suffit pas : il faut aussi prier. La prière est une
arme que le plus faible même peut brandir, et Dieu n'a jamais
abandonné un peuple qui prie. Oui, peuple catholique, veille,
combats et prie sous cet arbre de la croix d'où le sang de la
Rédemption a coulé sur tout le genre humain ! Par ce signe
tu vaincras ! » Il y avait des larmes dans bien des yeux, quand,
après ces nobles paroles, l'évêque, très énui lui-même, en-
tonna devant cette foule à genoux le chant vibrant d'une der-
nière bénédiction. Ce sont là des spectacles qui reposent de
bien des tristesses et raniment au cœur l'invincible espé-
rance !
V
Pour donner une idée complète de l'organisation d'un
congrès général allemand, il faut mettre en lumière l'œuvre
de l'homme qui contribue le plus puissamment au dévelop-
pement de ces assemblées, et y occupe de ce fait une posi-
tion prépondérante : c'est le prince Charles de Lœwenstein,
le chef du mouvement laïque catholique en Allemagne,
en dehors du Parlement, comme le comte Ballestrem l'est
au Reichstag. Le prince est depuis vingt-cinq ans commis-
saire général^ et à vrai dire permanent, des grandes réu-
nions annuelles. Grâce à son activité entendue, à son in-
fluence et à son dévouement, il mérite à l'issue de chaque
congrès les suffrages de ses membres, qui le nomment et le
renomment sans cesse commissaire général de l'assemblée
ET LE CONGRES DE MAYENCE 201
suivante. On pense bien en effet qu'un mécanisme aussi com-
pliqué ne se met pas en branle tout seul, mais est le résultat
du labeur joint à une longue expérience. Les données de
cette expérience ont été codifiées dans leurs grandes lignes;
et, imprimées chaque année en tête du compte rendu, elles
n'en constituent pas la moins intéressante partie. Mais c'est
au prince qu'il appartient de les faire revivre sans cesse dans
une application qui varie avec les lieux et les circonstances,
et de résoudre les difficultés que rencontre leur réali-
sation. Il est donc l'àme de ce mouvement ; bien que sa mo-
destie le porte à s'effacer et à disparaître le plus possible,
quand tout fonctionne par ses soins. Le procédé d'organi-
sation mérite de fixer un instant l'attention.
Dans une de ses dernières séances, la commission des for-
malités s'occupe du choix de la ville qui, l'année suivante,
aura l'honneur de recevoir le congrès. Parfois on tombe faci-
lement d'accord; parfois, au contraire, comme cette année-ci,
les avis se partagent, et, le pour et le contre pesés, on n'ar-
rive à aucune désignation précise. Dans le premier cas, la be-
sogne du commissaire général en est simplifiée d'autant;
dans le second, c'est à lui que la détermination est laissée.
Le prince se met alors en campagne au plus tôt, entre en
négociations avec quelque bonne ville, sollicite l'assenti-
ment de l'évêque, des pouvoirs publics et des comités catho-
liques existants. Si ces premières démarches aboutissent, il
se rend dans la cité pour y procéder à la création d'un comité
local chargé d'élaborer les préparatifs et l'installation du
congrès, de l'accueillir, d'en présider la première réunion,
de lui remettre ses pouvoirs, qu'il reprendra après la disso-
lution de l'assemblée pour liquider la situation. Toutes les
bonnes volontés, toutes les forces intellectuelles de la cité,
sont souvent mises à contribution pour la création de ce co-
mité. Il compte en général de soixante à cent membres. A lui
de lancer dans les journaux un premier appel général, d'en-
voyer des invitations spéciales aux notabilités ecclésiastiques
et séculières, de faire parvenir une adresse latine au Saint-
Père, de s'entendre avec les autorités civiles pour l'aména-
gement des divers locaux, pour les fctes et les décorations
des monuments ; à lui de conclure des traités avec les che-
LVIII - 14
202 LE MOUVEMENT CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE
mins de fer, avec les im|)rimeurs el les principaux jour-
naux catholiques de l'endroit; à lui de prévoir le choix des
personnages qui devront prendre la parole et des sujets à
traiter, de fixer l'horaire et le programme des travaux, de
pourvoir même à ce que les prêtres qui afflueront dans la
ville trouvent à leur disposition un assez grand nombre d'au-
tels. Pour procéder avec ordre et suffire à tout, le comité se
subdivise en sections qui peuvent admettre des spécialistes
dans leurs rangs, et ont chacune des règles précises et
utiles à étudier pour quiconque s'occupe de l'organisation
de grandes assemblées. On a ainsi les sections ou commis-
sions des orateurs, de la presse, des finances, de la réception
des hôtes, des logements, des bâtiments et de l'alimentation,
de l'ordre extérieur, des fêtes et de l'exposition d'art chré-
tien. Le comité de Trêves n'hésita pas, il y a cinq ans, à faire
bâtir une vaste salle tout exprès pour le congrès catholique.
Le prince de Lœwenstein unit, soutient, encourage et dirige
toutes ces bonnes volontés en action, et grâce à lui, cette pre-
mière mobilisation des forces catholiques de la ville prépare
et assure le succès de la mobilisation générale des catholiques
du pays.
Le prince est d'une grande simplicité, et les vues surnatu-
relles dominent dans sa conversation. « Pour moi, me dit-il,
je m'attache avant tout et toujours à la direction du Saint-Père,
car si le démon, ce qui est manifeste, inspire et conduit ses sup-
pôts dans la guerre contre l'Eglise, combien plus Dieu doit-il
conduire et inspirer son représentant sur la terre dans la lutte
contre le mal ! » J'ai été charmé aussi de la bienveillance avec
laquelle il me parla de la France ; il faisait l'éloge de l'usine
modèle de M. Harmel, qu'il venait de visiter au Val-des-Bois,
et rapportait un vivant souvenir de l'église du Sacré-Cœur
à Montmartre. « Vos chants, à vous autres Français, disait-il,
ressemblent à des chants de triomphe et entraînent irrésis-
tiblement. » A Reims, par contre, il fut peiné de ne pas voir
un seul homme à l'adoration perpétuelle de la cathédrale, et
il resta devant le Saint Sacrement jusqu'à ce qu'il se crût
relevé de cette noble faction par l'arrivée d'un monsieur qui
vint s'agenouiller près de lui. Le prince de Lœwenstein
visite souvent notre pays, où le ramènent des affections de
ET LE CONGRÈS DE MAYENCE 203
famille, car deux de ses filles, personnes de grande distinc-
tion, sont religieuses bénédictines à Solesmes, Une troi-
sième est à Aix-la-Chapelle, au couvent des Pauvres Sœurs
de Saint-François. Cela fait assez l'éloge de la piété du
prince.
Un heureux hasard m'amena à la commission des forma-
lités au moment du débat sur la ville où se tiendrait le
congrès de 1893. Les avis étaient des plus partagés, et avec
une carte géographique sous les yeux on eût pu faire un
voyage circulaire en esprit à travers l'Allemagne, en suivant
les régions tour à tour passées en revue. On songeait à la
Bavière, et à Munich en particulier; mais le moment n'est pas
encore venu, après les difficultés faites par le régent en 1891.
Dans le duché de Bade, le congrès ferait un grand bien ;
mais, avec pleine connaissance de la situation, le baron de
Bodman exposa les difficultés qu'offraient les principales
villes du pays. Le cœur de la place, Karslruhe, devrait sans
doute être attaqué, mais que d'obstacles à surmonter dans
une ville presque entièrement protestante ! L'assemblée de
Fribourg était trop récente encore pour qu'on put songer à
cette ville ; Constance est peu central, et les élections qui
battront leur plein l'an prochain y occuperont tous les ca-
tholiques militants. On avisa le Wurtemberg: Ulm, Gmiind,
Ravensburg furent tour à tour mises en avant, sans fixer l'as-
sentiment commun; dans l'intervalle, un bourgeois de Bonn
appelait et rappelait sans cesse l'attention de l'assemblée sur
sa chère ville natale. L'Alsace-Lorraine avait déjà été men-
tionnée à diverses reprises, quand un bon chanoine revint
à la charge et recommanda chaudement Strasbourg, ou, à son
défaut, quelque autre ville du Reichsland; une nouvelle dis-
cussion fort intéressante s'ouvrit sur la question ; le député
wurtembergeois Grœber, qui a fait à Strasbourg une partie
de ses études universitaires, motiva son opposition par d'ex-
cellentes raisons; toutefois, la commission presque entière
vota à mains levées la proposition suivante : « La trente-
neuvième assemblée générale des catholiques d'Allemagne,
tout en laissant à Son Altesse le prince de Lœwenstein, com-
missaire du congrès, le choix de la ville où se tiendra le
prochain congrès, cmetle vœu qu'il s'arrête de préférence à
204 LE MOUVEMENT CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE
une ville de l'Allemagne du Sud ou de l'Ouest, notamment du
Reichsland ou du Wurtemberg. » — « Ce vote, me disait en
sortant l'abbé Metz, le vaillant rédacteur de VElsœsser,
prouve qu'un grand nombre de catholiques allemands ne
se rendent pas un compte exact de notre situation en Alsace-
Lorraine. Le temps n'est pas venu où une telle assemblée
pourrait s'y tenir avec quelque chance de succès ; aussi
suis-je bien persuadé que le prince de Lœwenstein ne fera
aucune démarche en ce sens. »
Et, de fait, c'est à Wiirzbourg que se trouve constitué
dès à présent le comité local chargé de préparer les voies
au congrès qui s'y réunira au mois d'août 1893.
A propos de ce débat, j'ai exposé, à Mayence môme, mon
sentiment sur la situation de l'Alsace-Lorraine à plusieurs
Allemands ; ils en ont reconnu la justesse, tout en faisant
remonter au chancelier tombé la responsabilité de cet état
de choses. A vrai dire, l'Alsace-Lorraine, ce paisible et beau
pays, continue à être la pomme de discorde qui maintient
armées jusqu'aux dents les principales nations de l'Europe
et empêche tout accord sincère entre la France et l'Alle-
magne. La germanisation n'y a pas fait de progrès réels : c'est
là le cauchemar des Allemands; ils ne se sentent pas chez
eux en Alsace ; ils y perdent leur bonhomie native, et cam-
pent toujours, comme en pays conquis. La principale cause
de ce mal, c'est que, en voulant germaniser par trop rapide-
ment, ils ont forcé beaucoup des meilleurs éléments de la
population alsacienne à émigrer. Sur 1 549 738 habitants pré-
sents lors de l'annexion, il en est parti 538 517, c'est-à-dire
plus du tiers 1 ; de là un malaise profond, une rupture d'équi-
libre dans la vie et les relations sociales; partout les Alle-
mands ont pris les bonnes places laissées vides ; mais ce n'est
pas par de tels procédés qu'on gagne un pays; après l'avoir
décapité, il faut deux cents ans pour créer des relations nou-
velles, des liaisons de famille, et opérer la fusion. Il a fallu
trois cents ans aux Normands pour se fondre avec la popu-
lation saxonne, après la conquête de l'Angleterre ; et encore
est-ce la race des vaincus qui les a absorbés et leur a imposé
1. Ces chiffres sont donnés par le regretté député alsacien Ch. Grad,
dans son livre : le Peuple allemand.
ET LE CONGRÈS DE MAYENCE 205
en grande partie sa langue. Or, malgré la similitude du lan-
gage, il y a peut-être, entre la vie et les mœurs des Alsa-
ciens et des Allemands, autant de différence qu'entre celles
des Saxons et des Normands du onzième siècle; et l'union
ne sera guère plus facile, car les Alsaciens restent très atta-
chés aux usages français. On m'a fait remarquer a Strasbourg
que les petits Allemands immigrés, au lieu d'inculquer le
Hochdeutsch aux enfants de Strasbourg, se mettent, au bout
de très peu de temps, à parler le patois alsacien, au grand
désarroi de leurs mères ! Le tort des vainqueurs est d'avoir
voulu tout brusquer, et je me rappelle que, dès 1872, au mi-
lieu des déchirements de l'option et de l'émigration en masse,
ils étaient irrités de voir que l'Alsace n'était pas encore
heureuse et fière d'être retournée à la grande patrie alle-
mande. En même temps fondaient sur les pays annexés le
Kulturkampf, qui a tant froissé nos populations chrétiennes;
un fonctionnarisme hautain et tracassier, presque exclusive-
ment protestant; les vexations scolaires à tous les degrés ; le
service militaire; plus tard, l'odieuse mesure du passeport,
des expulsions, qui avaient toujours un grand retentissement
dans le pays, et par-dessus tout le continuel arbitraire de la dic-
tature et des lois d'exception, au lieu des libertés d'autrefois.
Ces faits sont acquis à l'histoire ; les Allemands ont pris un
mode opposé à celui par lequel Louis XIV avait en si peu de
temps gagné l'affection des Alsaciens ; avec cela, ils ont eu
beau remuer, bouleverser de fond en comble le pays, le
couvrir d'écoles, de gares, de palais, de viaducs et de ca-
sernes à perte de vue, en partie avec l'argent des provinces
conquises; ils ont eu beau, à côté du vieux Strasbourg si
sympathique, en bâtir un autre pour eux, le fait est là, indé-
niable, créant de part et d'autre une situation pénible et
tendue ; et ces considérations s'imposent comme des faits
palpables à l'attention des Allemands \
1. C'est sous r administration bismarkiennc du président supérieur de
Mœller que l'Alsace a été le plus violentée dans ses sentiments catholiques :
écoles neutres imposées partout avec livres à l'appui, renvoi des Frères en-
seignants, action des religieuses enrayée de mille manières, maîtres chrétiens
contrecarrés; Liguoriens, Jésuites, Frères Maristes, Dames du Sacré-Cœur,
Sœurs de Porlieux, expulsés, exil d'un grand vicaire et de plusieurs chefs
206 LE xMOUVEMENT CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE
Ce qui en résulte au point de vue qui nous occupe, c'est
que la situation des catholiques en Alsace-Lorraine ne res-
semble guère à celle des catholiques des autres pays de
l'empire ; ils sont loin d'avoir les mômes libertés ; leurs
journaux sont tenus à la plus grande réserve ; et s'ils s'avi-
saient de mener la campagne contre les envahissements du
protestantisme, avec la franchise de presse et de parole des
catholiques allemands, qui entendent bien être les maîtres
chez eux, ils seraient aussitôt traités de séditieux ; nous en
avons un exemple récent dans la condamnation à trois mois
de prison du paisible abbé Delsor, directeur de la Revue d'Al-
sace. Il a expié ainsi quelques appréciations trop libres sur
le protestantisme et son influence sur les mœurs de Berlin.
Voilà pourquoi l'assemblée générale des catholiques alle-
mands ne peut pas encore se tenir en Alsace.
Il faut rendre justice cependant aux catholiques alle-
mands, qui depuis quelque temps s'efTorcent de faire entrer
l'Alsace-Lorraine dans Torbite de leur organisation politico-
religieuse. L'établissement du Volksvei'pin^ inauguré récem-
ment par les brillantes assemblées régionales de Strasbourg,
de Metz, de Sarrebourg et de Schlestadt, en répondant aux
aspirations intimes du peuple, en donnant corps, et par con-
séquent force et droit à ses revendications ; en lui montrant
que sa religion peut devenir un puissant facteur social ; en
engrenant l'Alsace-Lorraine dans le principal rouage du
catholicisme militant en Allemagne, et en la rendant ainsi
solidaire des luttes et des espérances des catholiques d'outre-
Rhin, favorisera plus sans doute que bien des mesures tra-
cassières ou violentes le rapprochement que poursuit la po-
litique allemande.
du parti catholique, collège libre de Colmar, petits séminaires de Strasbourg
et de Zillisheim fermés, professeurs et employés protestants inondant le
pays, toute presse c.itholique'rendiie impossible, sauf le modeste Volksfrcund
qui vivotait en tremblant, tels sont, avec le bilan de ses bienfaits, les titres
du feu président de Mœller à la reconnaissance des Alsaciens ! Sous le stat-
thalter de Manteuffel une légère détente se produisit pour les écoles, qui re-
devinrent confessionnelles dans une certaine mesure. La situation s'est en-
core améliorée en ces derniers temps, notamment en ce qui concerne la presse
catholique qui commence à se développer.
ET LE CONGRES DE MAYExNCE 207
VI
Pour donner enfin au lecteur un aperçu des assemblées
tenues à Mayence en dehors et à l'occasion du congrès,
voici la liste de celles qui furent annoncées au public par la
voie des journaux :
Lundi 29 août.
Le matin. 11 heures : Assemblée générale des présidents des asso-
ciations d'hommes et d'ouvriers catholiques.
L'après-midi. 2 heures : Assemblée générale des présidents des
associations d'apprentis et déjeunes gens.
— 2 heures : Assemblée générale des présidents des Gesellenve-
reine (associations de compagnons).
— 2 heures : Assemblée générale du Piusverein académique.
— 4 heures : Assemblée des délégués des Conférences de Saint-
Vincent de Paul.
Le soir. 8 heures : Commers de l'Association des étudiants catho-
liques, Unitas.
— 8 heures : Assemblée de fête de l'Association catholique des
hommes [Masnnerverein] .
— 8 heures : Assemblée de fête du Ge selle nverein.
— 8 heures : Assemblée de fête de l'Association des marchands
catholiques et de la Congrégation de la Sainte-Vierge des jeunes mar-
chands .
Mardi 30 août.
Le matin. 9 heures : Assemblée générale du Vulksverein.
L'après-midi. 2 h. 1/2 : Assemblée générale close de l'Association
Unitas.
— 2 h. 1/2 : Assemblée du Canisiusverein (pour l'éducation chré-
tienne).
— 2 h. 1/2 : Assemblée du Bonifaciusverein académique (pour la
propagation delà foi et du culte en Allemagne).
— 4 heures : Assemblée générale des Conférences de Saint- Vin-
cent de Paul.
Le soir. 8 heures : Commers des associations catholiques d'étu-
diants, dites Studenteni'creinc.
— 8 heures : Assemblée de fête du Lchrlingsverein (apprentis).
— 9 heures : Commers général des associations d'étudiants catho-
liques, dites Studentenverbindungen^ .
1. En 1865, les associations d'étudiants catholiques s'étant beaucoup
multipliées, se fractionnèrent en deux vastes groupes, chacun avec sa direc-
tion spéciale : les Vereine et les Verbindiingen. Les deux groupes entretien-
208 LE MOUVEMENT CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE
j\Ii:ilCREDI 31 AOUT.
Le matin. 9 lieures : Assemblée générale du Sanct-Raphaelsverein
(pour la protection des catholiques allemands émigrants).
— heures : Assemblée générale de l'Association des juristes ca-
tholiques.
L'après-midi. 2 h. 1/2 : Assemblée des instituteurs catholiques pré-
sents au congrès*.
Quand on pense que le bureau de l'assemblée générale a
tenu à honorer de sa présence, autant que possible, au
moins par une courte visite, ces diverses réunions, on peut
se faire une idée du labeur assumé par le vaillant D'" Porsch
et ses non moins vaillants assesseurs.
Du reste, le curieux avide d'impressions, non moins que
l'homme d'œuvres avide de s'instruire , éprouvaient un
égal regret de ne pouvoir se décupler pour être un peu par-
tout à la fois. Réduit à borner mon champ d'observation, je
désirais du moins assister à un Commers d'étudiants ; souvent
j'avais entendu parler de ces réunions. Mon imagination,
flottant entre des récits divers, se représentait volontiers
une salle surchauffée, noyée dans une atmosphère lourde et
troublée par un nuage de fumée; où les chants bachiques,
les discours sans cohérence alternaient avec d'interminables
rasades. Déjà je me voyais réduit, pour ne pas me singu-
lariser, à frotter un Salamaiider et à vider d'un trait un
énorme bock de bière qui serait venu d'office se placer
devant moi ! Les écrivains français qui parlent de ces fôtes
d'étudiants semblent n'y avoir guère vu que ce côté exté-
rieur^. 11 est vrai du reste que, dans les groupes d'étu-
nent des rapports amicaux et ne diffèrent guère que par le costume ; celui
des Vereine est plus simple; celui des Yerbindungen, plus somptueux.
« Un lien unique n'eût plus suffi à retenir un si grand nombre démembres,
dit le D' Porsch. Les deux associations peuvent et doivent vivre en bonne
harmonie, séparées dans la marche, unies dans la lutte : Getrennt marschi-
rcn, nier vcreint schlagen . »
1. De celte assemblée est née une association nouvelle, celle des « Maîtres
catholiques du grand-duché de Hesse ». L'idée émise dans cette réunion
provoqua une assez vive polémique dans les journaux du pays. Elle a été
réalisée le 12 octobre dernier, et l'Association a été inaugurée avec un peu
plus de 200 membres. C'est un début plein de promesses.
2. L'un d'eux décrit ainsi un commers : « On appelle de ce nom les gueu-
ET LE CONGRES DE MAYENCE 209
diants non catholiques, le commers se termine très sou-
vent dans une ivresse générale. Quoi qu'il en soit, je fus
vivement impressionné par la magnifique réunion qui se
tint au Frankfurter Hof, le 30 août au soir. A la table d'hon-
neur se pressaient des députés du centre, des prêtres, des
religieux, et bientôt le bureau du congrès lui-même, qui
honora le commers de sa visite. Au milieu, trois étudiants
en grand costume, la rapière au poing, dirigent la séance ;
dans la salle, un millier de jeunes gens de toutes facultés
fraternellement attablés. Chacune des longues tables a son
chef, lui aussi en grand costume, l'épée à la main, de-
bout comme un grenadier en faction. C'est à lui de répéter
le mot d'ordre parli des hauteurs de la salle; on nous fit
avancer, mes deux compagnons et moi, et nous nous assîmes
au milieu d'un groupe de théologiens, juste au pied de
l'estrade. Les discours succcédaient aux discours, graves,
joyeux, pleins de verve folâtre ou de sérieuses pensées.
M. l'avocat Gœrtz, de Trêves, parla avec feu du rôle réservé
au peuple allemand, et spécialement à la jeunesse universi-
taire catholique, dans la bataille contre les partis subversifs
de toute civilisation. Le D"" Lieber, salué par des acclama-
tions sans fin, et le président du congrès, le D"" Porsch, rap-
pelèrent leur beau temps d'étudiants, et, à travers les saillies
d'une humour intarissable, donnèrent à leurs jeunes amis
d'excellents conseils d'union entre eux, d'ardeur dans la lutte,
d'amour pour l'Eglise, de mépris de la vanité et des hochets
de la toilette, de courage dans le travail et de fraternité.
Après chaque discours, le président de la soirée frappait sur
la table trois coups de sa rapière, répercutés aussitôt par les
chefs des tables, et proposait une salve de « Hoch » à l'ora-
teur; « on frottait ensuite un Salamander « en son honneur.
Au commandement du chef : « Eins, zwei, drei ! » le branle
est donné : tous les étudiants frappent et frottent leurs verres
letons académiques qui ont lieu dans certaines brasseries, à huis clos, à
toutes les occasions solennelles. On boit de la bière à en rester ivre pendant
trois jours, on fume comme des volcans, on mange de la viande fumée, on
chante des chansons plus licencieuses que patriotiques, et dans les discours
on ne manque pas de pourfendre « l'ennemi héréditaire ». Voilà, en trois
mots, un commers d'étudiants.» (Tissot.)
210 LE xMOUVEMENT CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE
en cadence un certain nombre de fois sur la table, puis le
portent à leurs lèvres pour exalter leur héros. Du reste,
nulle obligation de vider son verre ; j'ai vu en face de moi
des étudiants en théologie dont le verre est resté plein assez
longtemps'.
Chaque convive trouve devant lui un recueil imprimé des
chants les plus populaires parmi les étudiants. Car ceux-ci
ont leur littérature comme les autres classes sociales, comme
le pâtre, le marin, l'ouvrier et le soldat ; et ces couplets, tristes
ou joyeux, patriotiques ou légers, résument l'histoire entière
de la vie universitaire. En tcte de la petite brochure, on lit :
« Religion, science, amitié ! » et ces paroles résument l'esprit
de la collection, à condition toutefois d'y comprendre des
hymnes fréquents au bon vin, au « Vater Rhein », dont les
collines, les vignobles, les vieux châteaux et les légendes
sont le thème favori du folklore germanique, et aussi quel-
ques chansonnettes d'allure plus légère^.
Quand aux acclamations bruyantes et aux discours a succédé
la rumeur des causeries, un coup de la rapière présidentielle
retentit de nouveau, toujours répété en échos multiples à
toutes les tables. Silentium! crie le président, et tout se tait
comme par enchantement. « Prenez le numéro un tel du
recueil;» et l'orchestre de préluder; puis, strophe par
strophe, la mélodie se déroule, ample et sonore, en mettant
tous les cœurs à l'unisson. Voici le numéro 8 du recueil, en
l'honneur du Rhin.
Là-bas où le vieux Rhin de ses flots — Salue les ruines moussues
des Burgs antiques, — Là-bas où les grappes bleuâtres se gonflent
d'un jus plus savoureux, — Où le nioùt par sa fraîclieur charme le la-
beur du vigneron, — C'est là que je voudrais être, là que je voudrais
être, — Près de toi. Père Rbin ; — C'est sur tes montagnes que je
voudrais être.
Ah ! si je pouvais, là-bas, balancé sur une gondole légère, — En-
tendre une jolie chanson de vigneron, — Des rêves plus doux vien-
draient me bercer, — Que n'en voient éclore les rives plates de la
1. L'étyraologie du mot « salamander » est inconnue même au grand Con-
versations-Lexicon de Mcyer. Il y esl dit que cet usage a commencé vers 1830,
à l'Université de Heidolberg, sans doute dans quelque occasion insignifiante.
2. La librairie catliolique de Herder, à Fribourg-en-Brisgau, vient de pu-
blier un recueil de 400 chansons d'étudiants.
ET LE CONGRÈS DE MAYENCE 211
Pleisse. — Ah ! que je voudrais être là, que je voudrais être là ! — OiJ
bruit ta vague, — Où l'écho épie caché derrière un rocher.
Là-bas, où les mensonges charmants de la grise antiquité — Vien-
nent amicalement hanter l'imagination; — C'estbien là, mes aspirations
ardentes ne sauraient me trom])er, — C'est bien là le pays de la belle
poésie. — Ah ! que je voudrais être là ! que je voudrais être là, — Près
de toi, Père Rhin, — Où les légendes succèdent aux légendes.
Là-bas où vieux manoirs et monastères percent le brouillard, —
Faisant chacun revivre quelque récit enchanté du passé, — Je crois
voir revivre le hardi chevalier.. . — Il cherche l'épée dont il se ser-
vit souvent dans les combats. — Ah! que je voudrais être là! que je
voudrais être là ! — Où les Burgs sur les hauteurs — Se dressent
comme des linceuls de pierre.
Oui, c'est vers tes rives que je veux aller ma course ; — C'est là que
m'entraîne l'ardeur de mes désirs. — Plein d'allégresse, je veux m'em-
presser vers les coteaux au riche vignoble, — Où l'inspiration jaillit
écumante de la coupe ; — Bientôt j'y serai, bientôt j'y serai! — Et toi,
ô Père Rhin ! — Tu réponds joyeux à mes désirs.
Pus loin, c'est un chant à la Westphalie, la terre rouge, le
pays de Witikind et de Teut, où les âmes sont fortes comme
les chênes. L'amour de la patrie, la joyeuse insouciance de
la jeunesse, les charmes du printemps, du matin, le bonheur
de l'étudiant, la tristesse de ne l'être plus, une sorte de « Te
souviens-tu » des temps passés, les amitiés du bel âge, l'his-
toire du tonneau de Heidelberg et du géant Perkeo, des
chansons drolatiques et enfin un hymne à Rome, d'un beau
souffle, donnent vie et variété au recueil.
Le mot commers vient évidemment de commerciuin^ « re-
lations mutuelles ». Le commers pour la réception et le dé-
part des étudiants, ce dernier surtout, est très solennel. La
salle est décorée de rapières; et on chante avec orchestre
le chant des grands jours, appelé le Landesvater.
• Ailes sclivveige,
Jcdei' neige
Ernsten Klaengen gern sein Ohr!
Hœrt es an das Lied der Lieder
Hœrt es, meine deutscheu Briidor ! etc.
Que tout s'arrête,
Que chacun prête
L'oreille à nos graves accents ,•
Ecoutez-le, le chant des chants,
Ecoutez, frères Allemands ! etc.
212 LK MOUVEMKXT CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE
Cependant les cpées sont frappées les unes contre les
autres; les coiffes bigarrées et si bizarres des partants, dites
Cerei>is-Mufzen, sont percées et embrochées de part en part,
en signe vraisemblablement du déchirement que produit la
séparation; — et pour le reste de ses jours l'ex-étudiant n'est
plus qu'un vulgaire Philistin ^ !
Du reste, que l'étudiant catholique boive ou chante, pérore
ou applaudisse ses amis et ses maîtres, ce qu'il cherche et
trouve dans ces fêtes de famille, c'est l'oubli des ennuis que
cause parfois l'étude, un délassement plein de charme, une
intimité qui est une force en face des influences protestantes;
il y cherche et y trouve aussi une initiation aux luttes de la
parole et de la vie publique, où de plus en plus les catholiques
d'influence et de talent, prêtres et laïques, se font un devoir
de jouer leur rôle et de payer de leur personne.
1. Les étudiants catholiques ont composé, lors du Kulturkampf, un chant
latin en l'honneur du centre ; il exalte tour à tour, dans des strophes assez
primitives, les principaux personnages de cette grande lutte :
Vivat Ccntrum candidum,
Semper sit in flore!
Vivat membrum quodlibet
Vivant membra quaelibet
Semper in honore !
Vivant Reichenspergeri,
Fratres digni vere
Qui per cuncta prœlia,
ïemporum per nubila
Nunquam defuere!
Vivat Mallinckrodtius,
Fidei defensor, etc.
Vivat ter Windthorstius
Margarita annexa,
Anima pracnobilis
Non arundo mobilis,
Minis nunquam flexa !
Cette strophe à Windthorst fait allusion à l'annexion du Hanovre en 1866,
et à son surnom de « perle de Meppen ». En 1871, Mallinckrodt dit à ce pro-
pos : « Nous avons annexé une perle dont le centre est Técrin. »
L. SOEHNLIN.
DE LA CAUSALITE DES SACREMENTS
Pour produire et entretenir dans l'àme des fidèles la vie
divine de la grâce, le Tout-Puissant aurait pu employer bien
des moyens. S'il l'avait voulu, les actes des vertus : foi, espé-
rance, charité, etc., auraient seuls augmenté en nous la grâce
sanctifiante, et de fait, avant la venue de Notre-Seigneur
Jésus-Christ, telle était la règle ordinaire ; s'il l'avait préféré,
il eût pu procéder par des voies bien diverses. Pas plus dans
l'ordre surnaturel que dans celui de la pure nature, la
Puissance divine n'est liée et assujettie à des règles absolu-
ment fixes : au moins toujours est-il possible de concevoir
des procédés variés que la sagesse infinie de Dieu connaît et
que notre faible raison peut soupçonner : entre les plans
innombrables qui se présentent à l'intelligence du Créateur,
sa volonté est libre de choisir, et il ne nous appartient pas
de scruter les motifs qui l'ont fait agir.
Nous pouvons pourtant, à l'exemple des Pères de l'Eglise
et des grands docteurs, chercher à comprendre les raisons
de convenance qui dictent tel choix plutôt que tel autre ; et
dans ces raisons nous trouvons d'inappréciables motifs de
reconnaissance et d'amour à l'égard du souverain Maître,
qui dispose tout pour notre bonheur, qui ne veut en rien
violenter notre liberté, et qui adapte les moyens dont il se
sert à la mesure de notre nature à la fois raisonnable et sen-
sible.
Ainsi, il est utile de chercher à nous rendre compte de la
manière dont opèrent les moyens de sanctification, si libéra-
lement mis à notre disposition : bien des fruits de salut
peuvent résulter pour nous de cette connaissance plus ap-
profondie.
Nous n'avons nullement l'intention de dire tout ce qui se
rapporte aux sacrements : nous nous bornerons à étudier le
fait et la nature de leur causalité par rapport à la production
214 DE LA CAUSALITÉ DES SACREMENTS
de la grâce sanctifiante ; nous n'entrerons pas dans la dis-
cussion des effets spéciaux propres à chacun d'entre eux ;
nous nous contenterons d'expliquer ce qui est commun à
tous.
Dans notre étude nous trouverons des assertions qui l'ont
partie de la doctrine catholique et que tous doivent admettre ;
nous en rencontrerons d'autres plus obscures, et sur les-
quelles l'Eglise laisse la liberté à ses enfants. Nous distin-
guerons soigneusement les unes des autres.
I
Tout d'abord, une thèse qu'il n'est permis à aucun catho-
lique de contester, c'est que les sacrements de la nouvelle
loi sont de véritables causes de la production ou de l'accrois-
sement de la grâce sanctifiante dans nos âmes. C'est là une
vérité admise dès l'origine du christianisme, et que les né-
gations protestantes du seizième siècle ont obligé de définir
explicitement. Le concile de Trente, dans sa septième ses-
sion, l'a mise pleinement en lumière. Nous aurons l'occasion
de citer plus d'une fois ses définitions ; nous nous abstenons
donc de les exposer en ce moment.
Qu'est-ce à proprement parler qu'un sacrement ? Quels
sont les sacrements dont nous parlons ?
Le nom de sacrement, sacramentum^ est un mot assez
large comme signification, mais dont le sens a été restreint
par l'usage. Sacrement, chose sacrée, chose mj'stérieuse et
cachée, désigne assez souvent, même dans la langue de
l'Ecriture et chez les Pères, toute chose qui n'est pas livrée
au profane. Un secret sera ainsi appelé sacramentum : Sacra-
mentum régis abscondere bonum est (Tobie) ; « 11 est bon de
garder le secret du roi. « Les mystères de la religion, choses
éminemment secrètes, éloignées par elles-mêmes de notre
connaissance naturelle, sont bien souvent appelés sacra-
iiienla. Sacramentum Incarnationis se traduit : « le mystère
de l'Incarnation ».
Pourtant, parmi tous les mystères révélés à notre foi, il en
est auxquels le nom de sacrement est réservé d'une façon
toute spéciale. Déjà, chez les plus anciens écrivains ecclésias-
DE LA CAUSALITE DES SACREMENTS 215
tiques, mais surtout peu à peu en descendant le cours des
siècles, le nom de sacrement est réserv^é à ce que nous appe-
lons maintenant, d'une manière à peu près exclusive, les
sept sacrements de l'Eglise.
Ce sont des signes sensibles produisant la grâce dont ils
sont la figure.
Ce sont des signes sensibles. — L'homme, composé d'un
corps et d'une âme, n'est pas accessible aux pures idées qui ne
se présentent pas à lui revêtues d'images empruntées aux
sens : toutes nos connaissances nous viennent par le canal des
sens; et de môme que Dieu n'a pas voulu, pour sa révéla-
tion, prendre une autre voie, mais a tenu à s'adapter à notre
nature, en nous découvrant ses infinies perfections et les
mystères de sa vie intime sous des images tirées de nos
connaissances sensitives, de môme, pour produire en nous
cette vie divine qui nous assimile à lui et fait de nous ses
enfants adoptifs, il a voulu employer des moyens qui ne
s'adressent pas uniquement à notre intelligence et à notre
volonté, mais qui atteignent notre être tout entier. L'homme
est esprit et matière : esprit intimement et substantiellement
uni à la matière ; Dieu a voulu nous sanctifier par des
moyens qui atteignent le corps et l'àme à la fois.
Toutes les sociétés ont des signes extérieurs par lesquels
elles se distinguent, et même jusqu'à un certain point se
constituent, et cela est vrai aussi des sociétés religieuses.
Elles ne peuvent pas, en effet, être formées d'individus iso-
lés, inconnus les uns aux autres, n'ayant entre eux aucun
rapport; où serait alors le lien commun qui les unit et en
fait un seul tout, une sorte de corps moral ?
Ce lien consiste sans doute dans une même foi, une même
espérance, des aspirations identiques vers un but commun ;
mais si cette foi, cette espérance, ces aspirations n'étaient
pas manifestées au dehors de façon à pouvoir être connues des
autres membres, on pourrait à la rigueur reconnaître en
ceux qui les partagent les éléments épars d'une société, on
pourrait peut-être dire qu'il serait facile de les unir, mais
de fait personne n'admettrait qu'ils composent réellement
un même corps, qu'ils ont une action vraiment commune.
Pour qu'ils arrivent à former une association religieuse, il
216 DELA CAUSALITli: DES SACREMENTS
faut nécessairement qu'ils aient certaines manifestations
de leurs sentiments intimes, qu'ils aient certains actes où
cette unité de tendance se révèle clairement; il faut qu'ils
se connaissent, et qu'ils agissent ensemble. Des cérémo-
nies, des rites admis oar tous sont nécessaires.
Un simple coup d'œil sur les diverses religions prouve
jusqu'à l'évidence ce rôle si important des manifestations
extérieures, des rites divers par lesquels s'affirme l'unité des
sociétés religieuses. Chez toutes on trouve un certain
nombre de cérémonies caractéristiques auxquelles prennent
part tous les initiés : il n'est même pas jusqu'aux sociétés
qui professent le plus profond dédain pour les religions po-
sitives, qui puissent se soustraire à cette loi générale : les
francs-maçons n'ont-ils pas leurs rites d'initiation? leurs
réunions dans les loges ne sont-elles pas accompagnées d'une
foule de cérémonies par lesquelles ils singent le christia-
nisme?
Dans l'Eglise catholique les rites sensibles que nous appe-
lons les sacrements ont ce rôle d'unir les fidèles entre eux,
et de rendre leur société visible. L'Eglise est en effet com-
posée des âmes qui ont la même foi et participent aux mêmes
sacrements : on y entre par le baptême. Mais ils ont encore
un certain nombre de caractères qui les distinguent complè-
tement de toutes les cérémonies extérieures par lesquelles les
membres des diverses religions se reconnaissent. Voici deux
des principaux de ces caractères : ils ont été positivement
institués par Jésus-Christ Dieu incarné; — ils produisent en
nos âmes la grâce dont ils sont les signes.
Un coup d'œil sur l'histoire nous aidera à nous rendre
compte de ces deux différences.
Dès le commencement du monde, la nécessité des actes
extérieurs, réunissant tous les fidèles dans une même mani-
festation extérieure du culte rendu à Dieu, se fit sentir.
Mais Dieu n'intervint pas lui-même pour prescrire des céré-
monies particulières : il laissa ce soin au père de famille
pour le culte familial, aux chefs de la société pour le culte
social. Lorsque la race humaine fut suffisamment multipliée,
les chefs du peuple organisèrent le culte : c'est ainsi que
beaucoup d'interprètes entendent ce qui est dit d'Enos, fils
DE LA CAUSALITE DES SACREMENTS 217
de Seth et petit-fils d'Adam, au chap. iv, v. 26, de la Genèse :
Ipse civpit invocare noiueiiDomiiii; « il commença à invoquer
le nom du Seigneur ; » c'est-à-dire il commença à régler le
culte public : il n'est pas à croire en effet que Seth, chef de la
race des élus et Adam pénitent eussent attendu aussi long-
temps pour rendre à Dieu l'hommage de leur culte privé.
Mais les cérémonies ainsi déterminées dans les différents
peuples ne furent pas instituées par Dieu lui-même.
Ce n'est que lorsque le Seigneur voulut se choisir un peu-
ple particulier, comme gardien des promesses, qu'il inter-
vint directement pour établir tout un rituel, toute une litur-
gie spéciale.
Pour organiser le culte qu'il exigeait des Juifs, Dieu, par
le ministère de Moïse, établit un nombre considérable de
rites et de cérémonies, qui toutes avaient leur but et leur si-
gnification propres. Ces cérémonies affirmaient la foi en un
seul Dieu, l'espérance d'un Rédempteur : elles constituaient
les manifestations extérieures delà religion à l'égard du sou-
verain Maître de toutes choses.
Sans parler ici de la circoncision, antérieure à Moïse, et déjà
ordonnée par Dieu à son fidèle serviteur Abraham, pour être
la marque du peuple choisi, nous ne nous occuperons que
des autres sacrements de la loi ancienne. La raison pour
laquelle nous ne parlerons pas de la circoncision, c'est
qu'elle a une place à part dans l'ensemble des cérémonies
légales. Elle avait un rôle absolument spécial : elle rempla-
çait en effet, pour les Juifs, ce remède au péché originel qui,
avant Abraham, et encore aprèslui pour les peuples autres que
le peuple hébreu, consistait, suivant l'opinion assez com-
mune des théologiens, en un sacrifice accompagné d'une pro-
fession de foi faite par les parents en faveur de leur enfant.
Sous le rapport de ses efl'ets la circoncision avait une cer-
taine analogie avec le baptême. Elle effaçait' le péché ori-
ginel : toutefois elle n'ouvrait pas encore la porte du ciel.
Les justes de l'Ancien Testament devaient, après leur mort,
rester dans les limbes jusqu'à la résurrection et l'ascension
du Sauveur.
Mais dans la loi mosaïque étaient établis une foule d'autres
rites dont la description se trouve particulièrement dans le
LYIII. — 15
218 DE LA CAUSALITE DES SACREMENTS
Lévitique, et auxquels les Juifs devaient se conformer ; ils
étaient dehitores omnis legis.
Sacrifices dans le templû avec leurs cérémonies déter-
minées par la loi ; holocaustes ; sacrifice de l'encens : Cinis
vitulœ aspersjis ; fréquentes ablutions, cérémonies purifica-
toires après l'enfantement, après avoir touché un cadavre,
ou contracté quelque autre des impuretés légales, etc.
L'énumération complète serait longue; elle est inutile
ici ; mon but n'est pas de les faire connaître tous, mais bien
d'étudier leur caractère général et surtout la différence essen-
tielle qui existe entre eux et les sacrements de la nouvelle
loi.
Tous les sacrements de la loi ancienne étaient bons, puis-
qu'ils étaient ordonnés par Dieu lui-même ; ils étaient de
précepte, et lorsque l'occasion s'en présentait, les fidèles
israélites étaient tenus de les employer ; à certaines époques
et dans certaines circonstances ils devaient y recourir. Leur
négligence ou l'oubli de ces prescriptions étaient coupables
comme toute désobéissance à la loi divine.
La loi mosaïque est maintenant abolie, et la pratique des
cérémonies judaïques serait pour un chrétien un crime très
grave.
Il est facile d'en apercevoir la raison : la loi mosaïque
tout entière était une promesse, une préparation, une fi-
gure de la loi chrétienne. Suivant l'expression de saint
Paul : Lex erat gravida Cliristo\ tout se rapportait au Messie
annoncé dès le lendemain de la chute de nos premiers pa-
rents ; mais tout se rapportait au Messie à venir; tout prédi-
sait et prophétisait son arrivée future. Les rites mosaïques
excitaient la foi à ce Rédempteur qui devait paraître quand
serait arrivée la plénitude du temps : les sacrifices repré-
sentaient le sacrifice sanglant de la croix par lequel il devait
effacer les péchés du monde. Tant que la loi gardait son
efficacité, c'est que le Sauveur promis n'était pas venu
encore. Du jour où la réalité a succédé à la figure, les céré-
monies juives n'avaient plus de raison d'être: l'aurore dispa-
raît quand vient le soleil, et les signes qui annonçaient la
venue de l'astre du jour n'ont plus d'utilité quand cet astre
est présent. C'est pourquoi, lorsque le sacrifice de la croix
DE LA CAUSALITÉ DES SACREMENTS 219
eut été accompli, les sacrifices de l'ancienne loi durent ces-
ser ; les continuer maintenant équivaudrait à dire que le
Messie n'a point paru, que Jésus-Christ n'est pas le vrai
Fils de Dieu, le Rédempteur promis à la terre. Ce serait se
jeter dans l'infidélité où s'est obstinée une partie considé-
rable du peuple juif : ce serait s'associer à la responsabilité
des déicides.
Tous les sacrements de l'ancienne loi avaient donc une
manifeste utilité au temps où ils étaient ordonnés par Dieu.
Profession de foi en la venue du Sauveur, ils excitaient per-
pétuellement les fidèles Israélites à espérer ce Rédempteur
promis et à fléchir la majesté divine par son intercession. Ils
étaient en outre le lien visible qui unissait dans la démons-
tration extérieure d'une même croyance et d'un même culte
les descendants de la race élue.
Ils avaient encore un autre rôle. Aux yeux de la loi, ils
donnaient une certaine pureté, une justice légale. Loi'squo
quelqu'un avait commis une de ces fautes qui rendaient im-
pur, son impureté durait jusqu'à" ce que le sacrifice expiatoire
eût été offert, et alors seulement il reprenait possession de
la justice légale. Ils étaient efficaces, comme dit le grand
Apôtre, ad emundationem carnis.
Mais, par rapport à la grâce sanctifiante, qui est aux yeux
de Dieu la véritable justice, sans laquelle notre âme, quelle
que puisse être à notre égard l'opinion des hommes, est im-
pure et souillée par le péché, ils étaient par eux-mêmes [ex
se) impuissants. Ils ne pouvaient par eux-mêmes la conférer
à ceux qui les employaient.
Ils pouvaient sans aucun doute exciter la foi et amener les
vrais fidèles à faire des actes de vertu. Pour tous ceux qui
à travers les voiles de la loi reconnaissaient et adoraient le
Sauveur promis, ils devaient indirectement, grâce aux actes
de foi et de charité, amener la justification et procurer une
augmentation de justice ; mais leur rôle était tout extérieur :
par eux-mêmes ils ne produisaient pas la grâce.
Une des erreurs capitales des protestants fut d'identifier
la vertu sanctificatrice de nos sacrements à celle des sacre-
ments de la loi ancienne. Voulant à toute force exalter la foi
220 DE LA CAUSALITÉ DliS SACREMENTS
au détriment de toutes les autres vertus, ils prétendirent que
la foi seule agit dans les sacrements; à les croire, le rite
accompli par le ministre n'a aucune efficacité propre, il est
vide et ne peut donner la grâce : son rôle unique se borne à
exciter la foi du fidèle qui le reçoit, et c'est cette foi qui unit
au Christ et est l'instrument de la justification.
Le concile de Trente eut à s'occuper longuement de cette
question et à établir la vérité catholique contre les dénéga-
tions hérétiques de Luther, de Calvin et de leurs partisans.
La session VII consacra sa partie dogmatique tout entière
à l'exposition précise de la tradition catholique à ce sujet, et
à la condamnation des erreurs.
Le deuxième canon réfute ceux qui, identifiant, quant à
l'efficacité, les sacrements de la loi nouvelle à ceux de l'an-
cienne, ne voulaient reconnaître entre eux d'autres diffé-
rences que celles qui existent évidemment entre les rites
extérieurs des uns et des autres : « Si quelqu'un dit que les
sacrements de la loi nouvelle ne diffèrent des sacrements de
la loi ancienne que parce que les cérémonies sont différentes,
ainsi que les rites extérieurs, qu'il soit anathème. »
Le cinquième attaque directement Terreur protestante qui
ne voyait dans les sacrements que des cérémonies destinées
à exciter la foi : « Si quelqu'un dit que ces sacrements n'ont
été institués que pour nourrir la foi, qu'il soit anathème. »
Le sixième entre plus avant dans la question et commence
à définir la causalité propre des sacrements : « Si quelqu'un
dit que les sacrements de la nouvelle loi ne contiennent pas
la grâce dont ils sont les signes, ou qu'ils ne confèrent pas
la grâce elle-même à ceux qui ne mettent point d'obstacle à
sa réception; comme s'ils étaient seulement des signes exté-
rieurs de la grâce ou de la justice reçue par la foi, ou des
marques delà profession chrétienne, par lesquelles aux yeux
des hommes les fidèles se distinguent des infidèles; qu'il
soit anathème. »
Enfin le huitième consacre la formule adoptée par les
théologiens pour exprimer l'efficacité propre et intrinsèque
des sacrements par rapport à la grâce : « Si quelqu'un dit
que par le moyen des sacrements de la loi nouvelle la grâce
n'est pas conférée ejc opère operato; mais que seule la foi des
DE LA CAUSALITÉ DES SACREMENTS 221
promesses divines suffit à obtenir la grâce, qu'il soit ana-
thème. »
Ces assertions catégoriques et solennelles du concile suf-
fisent pour établir la thèse catholique ; il nous reste à
expliquer plus en détail en quoi consiste l'efficacité des
sacrements.
Pour cela, nous aurons à dire ce qu'est Vopus operatum^
puis à montrer comment le sacrement, tout en étant réel-
lement cause de la production de la grâce, n'est pas cause
principale, mais seulement instrumentale; enfin à chercher
en quoi réside cette causalité instrumentale, et de quel nom
il convient de l'appeler : physique ou morale.
II
Quand un adulte reçoit un sacrement avec fruit, et que
par conséquent il obtient soit la grâce elle-même dont il
était privé auparavant, soit une augmentation de cette même
grâce, s'il avait le bonheur de la posséder déjà, il y a lieu
de distinguer un bon nombre d'actes qui peuvent tous avoir
des effets excellents, et dont les causalités se surajoutent
et jusqu'à un certain point se complètent mutuellement, pour
arriver en définitive au résultat total qui est la sanctification.
L'adulte, en effet, doit se préparer à recevoir le sacrement,
et cette préparation consiste en actes de foi, d'espérance, etc.,
c'est-à-dire de vertus qui, excitées par la grâce actuelle,
peuvent être surnaturelles, et, à ce titre, avoir un certain mé-
rite variant avec la perfection plus ou moins grande de celui
qui les produit, variant aussi avec l'intensité différente dans
les différents cas où ils sont exercés. Cette préparation est
expliquée par le concile de Trente (sess. VI, cp. vi).
Le ministre du sacrement peut lui-même, au moment où
il accomplit le rite sacramentel, se trouver dans bien des
états fort dissemblables. Parfois le ministre est un véritable
saint dont les prières ont auprès de Dieu une très grande
efficacité; d'autres fois, c'est un homme d'une vertu fort
ordinaire; il peut même arriver que le ministre soit un
pécheur, et qu'en administrant le sacrement il souille son
âme d'un nouveau crime. On sait que, quelles que soient les
2-22 DE LA CAUSALITÉ DES SACREMENTS
dispositions intérieures du ministre, pourvu qu'il accomplisse
exactement le rite extérieur avec l'intention de faire ce que
Jésus-Christ a institué, ou, ce qui revient au môme, de faire
ce que fait l'Église, le sacrement est valide.
Enfin, et c'est là ce qui nous occupe tout particulièrement,
indépendamment des dispositions personnelles du ministre,
il y a le rite lui-même institué par Jésus-Christ, en quoi
consiste le sacrement. Quels que puissent être en effet les
vertus, les mérites ou les crimes du prêtre qui baptise,
toujours, pour baptiser, il versera l'eau en prononçant la
formule : « Je te baptise au nom du Père, et du Fils, et du
Saint-Esprit; » et, pour absoudre après avoir entendu la
confession du pénitent, il dira : Ego te ahsolvo a peccatis
tuis in nomiiie Patris et Filii et Spiritus Sancti.
Le sacrement lui-môme est ce qu'on appelle, dans le lan-
gage théologique, Vopus operatiim^ l'œuvre accomplie, par
opposition à Vopus operantis^ œuvre propre de celui qui
opère ; et sous le nom d^opiis opcrantis, on comprend à la
fois et les actes propres ou les dispositions personnelles
de celui qui reçoit le sacrement, et les dispositions du
ministre.
Dire que le sacrement opère ex opère operato^ c'est donc
dire que le sacrement a une vertu propre, une action
spéciale, une efficacité particulière qui n'appartient pas aux
différents actes du sujet ou du ministre, qui même jusqu'à
un certain point ne dépend pas de ces actes.
Pour mieux faire comprendre cette doctrine, il sera utile
d'insister et de chercher à nous rendre compte de tout ce qui
se passe dans l'administration d'un sacrement. Je prendrai
deux exemples : les deux sacrements dont la réception
revient le plus souvent dans la vie chrétienne, la Pénitence
et l'Eucharistie ; et pour ne pas compliquer inutilement la
question, je ne prendrai dans la réception de chacun de ces
deux sacrements qu'un seul cas; pour la Pénitence, celui du
pécheur qui, grâce à la contrition imparfaite ou attrition, y
recouvre la grâce sanctifiante; pour l'Eucharistie, celui du
juste qui, s'approchant de la sainte table avec les disposi-
tions requises, y puise l'augmentation de la vie divine. Je
DE LA CAUSALITE DES SACREMENTS 223
ne m'occuperai pas, pour le moment, de ce qui se passe
dans la réception indigne de ces sacrements, ni des autres
cas qui peuvent se présenter.
Lorsqu'un pécheur veut s'approcher du saint tribunal, il
doit d'abord examiner sa conscience, en sonder les replis
pour découvrir les péchés qu'il a commis : cet examen devra
être sérieux de façon à ne laisser échapper aucune des fautes
graves qui ont mortellement offensé Dieu. Après cet examen,
le pénitent aura encore à s'exciter au regret de ses fautes
et au ferme propos de ne plus les commettre ; bien des
motifs de contrition s'offrent à lui : la crainte de l'enfer, la
perte du ciel, etc. ; puis, s'appuyant sur les mérites infinis
de Jésus-Christ, il faut qu'il conçoive l'espérance du pardon.
Enfin, un aveu complet et sincère fait avec humilité au
confesseur, le dispose à recevoir l'absolution.
D'ordinaire, le confesseur, fidèle à son rôle de père, de
docteur, instruira le pénitent sur ses devoirs, lui indiquera
les remèdes propres à le guérir de ses mauvaises habitudes,
et à le prémunir contre les dangers auxquels il se trouve
exposé ; il l'exhortera à la pratique des vertus et lui donnera
d'utiles conseils pour sa direction.
Enfin, après lui avoir imposé une pénitence salutaire, s'il
le trouve bien disposé, il lui accordera l'absolution ; et
alors l'àme purifiée de ses péchés par la vertu de cette sen-
tence, recouvrera la grâce et redeviendra pure et sans tache
aux yeux de Dieu.
Or, remarquons-le bien, entre tous ces actes, soit du
pénitent, soit du confesseur, il y a des différences essen-
tielles.
Les actes du pénitent sont des dispositions requises pour
la réception du sacrement : l'aveu des fautes et l'acceptation
de la pénitence sont parties intégrantes du rite sacramentel.
Nous étudierons un peu plus loin ce genre de causalité
propre des dispositions et leur influence sur la réception de
la grâce, et surtout sur l'intensité de cette grâce.
Les conseils, les exhortations du confesseur peuvent avoir
une très grande efficacité. Nul ne peut douter que les avis
donnés par un saint prêtre, vraiment instruit, prudent,
224 DE LA CAUSALITÉ DES SACREMENTS
plein de Dieu, n'aient une valeur considérable. Certaine-
ment, ils sont bien capables d'exciter l'âme fidèle à des
actes de vertu plus parfaits ; en outre, donnés par un
homme qui connaît en détail les dangers, les illusions, les
infirmités du pénitent, ils seront habituellement mieux
adaptés à ses besoins que des exhortations générales
adressées du haut de la chaire à un auditoire mélangé. Le
prêtre au saint tribunal pourra scruter tous les replis de
la conscience pour faire le diagnostic précis des maladies de
l'âme, et doser d'une façon sûre le remède. La charité, s'il est
vraiment un homme de Dieu, lui suggérera les industries
les plus propres à obtenir le résultat cherché.
Mais tout cela est encore extérieur et n'atteint pas immé-
diatement la sanctification. Si, après avoir fait de son côté ce
qui était en son pouvoir, et après avoir reçu avec la docilité
convenable tous les avis du confesseur, le pénitent se reti-
rait avant que le prêtre eût prononcé la formule de l'absolu-
tion, ses péchés ne seraient pas remis, la grâce ne viendrait
pas revivifier son âme. Sans doute, les actes de vertus pro-
duits n'auraient pas été sans utilité, les conseils qu'il a reçus
pourraient lui être très profitables; mais l'effet propre du
sacrement, la sanctification, la justification de son âme, ne
serait pas obtenu.
Pour l'obtenir, il faut que le prêtre prononce une formule,
non pas une formule quelconque choisie par lui à volonté,
et exprimant son intention de sanctifier le pénitent; mais
bien la formule instituée par Jésus-Christ et transmise
jusqu'à nous par la tradition de l'Église : s'il ne prononce
pas cette formule, au moins dans ce que les théologiens
s'accordent à reconnaître comme essentiel, il n'y a point de
sacrement.
C'est cette absolution qui efface les péchés. Au moment
où le prêtre dit : Ego te ahsolvo^ etc., en vertu du pouvoir
conféré par Jésus-Christ à ses apôtres et transmis aux
prêtres par l'ordination sainte, ce qui est délié sur la terre
est aussi délié dans le ciel.
Que cette formule soit prononcée par le plus grand saint,
ou au contraire qu'elle soit dite par les lèvres d'un pécheur
endurci, pourvu que le prêtre qui absout ait été réellement
DE LA CAUSALITÉ DES SACREMENTS 225
ordonné, et qu'il ait la juridiction requise, l'eiTet est le
même. Le sacrement agit par sa vertu propre; son efficacité
ne vient pas de la sainteté du ministre ; elle est intrinsèque
et réside vraiment dans le rite institué par Jésus-Christ :
c'est ce que l'on entend quand on dit que le sacrement opère
ou agit ex opère operato. Quel que soit Vopus operantis^
alors même que le ministre prévaricateur commettrait un
nouveau péché en conférant le sacrement sans être lui-môme
en état de grâce, la justification aurait lieu : le rite sacra-
mentel opérerait son effet propre.
\J opus operatuin est donc l'action sacramentelle considérée
en elle-même, indépendamment des dispositions person-
nelles de celui qui l'accomplit.
Dans l'exemple que nous venons d'analyser, la distinction
entre Vopus operatiim, ou le rite sacramentel, et les disposi-
tions personnelles, soit du ministre, soit du pénitent, apparaît
bien clairement. Les actes personnels du ministre sont dif-
férents de l'acte sacramentel proprement dit : ses disposi-
tions intimes n'empêchent pas l'effet du rite institué par
Jésus-Christ, pourvu qu'il l'accomplisse exactement avec
l'intention de faire ce que fait l'Eglise.
La distinction entre les dispositions du pénitent qui s'est
convenablement préparé, et l'acte propre du sacrement est
claire aussi. Cette distinction est si grande que, dans le cas
que nous avons examiné, toutes les dispositions du pénitent
pourraient avoir lieu sans que la grâce fût obtenue : per-
sonne n'ignore, en effet, que l'attrition ne suflit pas à justi-
fier en dehors de l'absolution du prêtre. Si le prêtre auquel
le pécheur s'est adressé refusait cette absolution, ou s'il
n'avait pas les pouvoirs suffisants pour absoudre, le pénitent
ne serait pas justifié. On voit donc sans peine que les actes
du pénitent sont des préparations exigées pour la réception
de la grâce, mais qu'elles ne sont pas la cause de la justifica-
tion ; tout au plus serait-on autorisé à les considérer comme
des causes partielles concourant à la justification, mais
n'ayant nullement une efficacité propre suffisante pour la
produire.
Pourra-t-on voir en elles des causes morales ayant un mé-
226 l)K LA CAUSALITÉ DES SACREMENTS
rite propre (jui inlluc sur Dieu pour obtenir de lui la grâce ?
A parler exaclemenl, non; elles n'ont pas môme cette efn-
carilc : en efTet, le mérite ])roprement dit, ou mérite e:r co«-
digno, comme parlent les théologiens, mérite qui équivaut
d'une certaine manière à ce qu'il obtient, mérite qui se rat-
tache à la justice, exige en celui qui en est le sujet la pré-
sence de la grâce sanctifiante. Les dispositions, les actes du
pénitent sont des œuvres bonnes ; elles sont des œuvres sur-
naturelles, puisque c'est la grâce divine qui les prévient et
excite à les produire, mais il leur manque une condition
essentielle pour être des œuvres strictement méritoires.
Devra-t-on au moins leur reconnaître ce mérite impropre-
ment (lit, atténué en quelque sorte, que l'on appelle mérite
de convenance, de congruité, ea; congruo^ suivant l'expres-
sion communément admise ; mérite qui s'adresse non à la
justice de Dieu, mais à une certaine équité, analogue à ce
que nous appelons l'équité naturelle dans les transactions
humaines; mérite qui, étant posé, ne permet pas de dire:
Dieu doit le récompenser. Dieu est tenu de donner la grâce ;
mais seulement : il est convenable que Dieu infiniment bon
le prenne en considération ? Quelques théologiens disent
oui, d'autres disent non. Peut-être, à bien considérer les
choses, n'y a-t-il entre eux qu'une différence peu sensible
pour le fond, bien que leurs réponses paraissent contra-
dictoires ; en effet, l'expression : mérite ex congruo^ est assez
vague et élastique. La chose désignée par ce mot a tant de
degrés, qu'il arrive que quelques-uns, prenant le mérite de
convenance dans sa signification maxima, c'est-à-dire comme
ce qui, sans être le mérite ex condigno^ s'en rapproche da-
vantage, nient que les dispositions dont nous parlons aient
par elles seules une valeur suffisante pour qu'on puisse leur
reconnaître un véritable mérite de convenance; d'autres, au
contraire, étendant le plus possible l'amplitude du mérite
congru, craignent que si on n'attribue pas aux actes en
([ueslion au moins le minimum de valeur nécessaire pour
justifier cette dénomination, on ne paraisse leur refuser ab-
soluineiil toute valeur aux yeux de Dieu, et les regarder
comme tout à l'ait inutiles.
Quoi qu'il en soit de cette controverse accessoire, ce qui
DE LA CAUSALITÉ DES SACREMENTS 227
est certain, c'est que non seulementles dispositions du péni-
tent qui, ayant des péchés mortels sur la conscience, n'ap-
porte au saint tribunal que l'attrition, ne produisent pas la
grâce, mais encore qu'elles n'ont pas de mérite proprement
dit pour l'obtenir de Dieu. Gela nous est enseigné par le
concile de Trente pour un cas absolument semblable, celui
de l'infidèle adulte qui se prépare au baptême parles dispo-
sitions req.uises : « On dit que nous sommes justifiés gratui-
tement, parce que rien de ce qui précède la justification, ni
la foi ni les œuvres, ne mérite la grâce de la justification; »
Gratis autem justifie ari dicamur, quia nihil eorum quxjusti-
ficationem prœcedunt^ sive fidesy sive opera^ ipsamjustifica-
tioiiis gratiam promeretur. (Sess. VI, cp. viii.)
Ces dispositions ont pourtant une grande influence : non
seulement elles sont nécessaires pour que le sacrement pro-
duise son effet ; mais elles mesurent d'une certaine manière
l'étendue de cet effet. Nous expliquerons ce point plus en
détail dans un instant, après avoir traité un autre cas où les
actes de celui qui reçoit le sacrement ont par eux-mêmes
une valeur spéciale et un mérite propre qui, par lui seul,
serait capable d'obtenir une certaine augmentation de grâce.
Ce cas est celui où l'âme qui va recevoir le sacrement est
déjà en état de grâce ; par exemple, celui où une âme déjà
justifiée va s'approcher de la sainte table.
En instituant pour ce cas une analyse semblable à celle
que nous avons déjà faite pour le pécheur qui demande l'ab-
solution, nous verrons aisément :
D'abord, que les dispositions intimes du prêtre qui dis-
tribue la communion sont sans influence. Ce prêtre peut
être un saint, ou au contraire un pécheur souillé de crimes
dans l'intérieur de sa conscience, peu importe : le sacre-
ment, l'hostie sainte qui, sous des voiles sensibles, contient
le vrai Fils de Dieu, né de la Vierge Marie, conservera son
efficacité ; même porté par des mains impures, le Dieu de
l'Eucharistie reste le même Sauveur, Dieu incarné pour
nous, conservant toute sa puissance sanctificatrice ; la chair
de Jésus-Christ, même distribuée aux fidèles par des minis-
228 DE LA CAUSALITÉ DES SACREMENTS
très indignes, reste la ch.iir vivifiante, vrai aliment de nos
âmes, pain vivant qui donne la vie éternelle.
Mais les actes propres du fidèle sont d'une nature toute
différente de celle qu'ils avaient dans le pécheur avant l'ab-
solution.
L'àme fidèle qui veut communier fructueusement s'excitera
à produire avec toute la ferveur possible des actes d'humi-
lité, d'espérance, d'amour, de désir, etc. ; et chacun de ces
actes, non seulement sera bon et surnaturel, mais produit
par un enfant de Dieu, revêtu de la grâce sanctifiante, il sera
méritoire : ici-bas il méritera une augmentation de grâce, et
conséquemment une augmentation de gloire dans le ciel.
Ce sont donc des actes méritoires par eux-mêmes qui ser-
viront de dispositions au sacrement; et par suite, dans l'aug-
mentation de grâce que l'âme recevra avec le sacrement, il y
a lieu de distinguer deux parties : l'une qui correspond aux
actes préparatoires eux-mêmes, l'autre qui est directement
produite par le sacrement.
La première, sans aucun doute, devra être attribuée à
Vopiis operantis ; \à seconde seule appartiendra à ce que
nous appelons avec l'Eglise Vopus operatum.
Si un lecteur avait quelque difficulté à admettre cette
conclusion, une remarque bien simple pourra la dissiper.
Une pratique très bonne et très recommandée par les au-
teurs spirituels, consiste en ce que l'on nomme la commu-
nion spirituelle. Vous ne pouvez pas approcher de la sainte
table, soit que votre directeur ne vous permette pas des
communions plus fréquentes, soit que l'éloignement de
l'église ou la maladie vous empêche de recevoir la saint