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^^ 





'û/7. 






ÉTUDES 

RELIGIEUSES 
PHILOSOPHIQUES, HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES 



TOME LVIII 



PARIS 
IMPRIMERIE D. DUMOULIN ET G'« 

5, RUE DES GRANDS- AUGUSTINS, 5 



ÉTUDES 



RELIGIEUSES 



PHILOSOPHIQUES, HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES 



REVUE MENSUÊ LLE 



PUBLIEE PAR DES 



Pères de la Oompagnie de Jésus 



XXX'' ANNEE 



TOME LVIII. — JANVIER-AVRIL 1893 




PARIS 

ANCIENNE MAISON RETAUX-BRAY 

VICTOR RETAUX ET FILS, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

82, RUE BONAPARTE, 82 
Tons droits de traduction et de reproduction réservés. 




,\ 



T) ^r 








^ 



NÉCROLOGIE 

LE PÈRE CHARLES DANIEL 



Le P. Charles Daniel, fondateur des Études, vient de mou- 
rir à Paris, dans la nuit du 31 décembre au l*"" janvier, âgé 
de soixante-quinze ans. 

Né à Beauvais le 31 décembre 1818, il suivit avec succès 
les cours de droit, et, reçu docteur, entra en 1841 dans la 
Compagnie de Jésus. On l'appliqua d'abord à la formation lit- 
téraire des jeunes religieux de l'Ordre : fonctions importantes 
qui étendirent ses connaissances, mûrirent son talent d'écri- 
vain, et le préparèrent ainsi à l'œuvre principale de sa vie. 

En 1856, paraissaient pour la première fois les Etudes de 
théologie , de philosophie et d^histoire , publiées par les 
PP. Charles Daniel et Jean Gagarin., de la Compagnie de 
Jésus, avec la collaboration de plusieurs autres Pères de la 
m êm e Co mp agn ie . 

Les deux auteurs qui avaient pris l'initiative de cette publi- 
cation, disaient en tête de la préface : 

« Le volume que nous présentons au public n'est qu'un 
essai. Si notre dessein réussit, d'autres suivront à des inter- 
valles plus ou moins rapprochés, et peu à peu notre recueil 
embrassera l'ensemble des connaissances qui peuvent utile- 
ment occuper un prêtre. » 

De fait, les volumes suivirent régulièrement, les inter- 
valles se rapprochèrent, et, succédant au recueil, une revue 
mensuelle étendit bientôt le champ de ses travaux « à tout ce* 
qui est vrai, beau, honnête ». 

Malheureusement, si l'œuvre a vécu, les ouvriers du pre- 
mier jour ont presque tous disparu. Le volume de 1856 por- 
tait les signatures de six collaborateurs : aux PP. Hélot, 
Gagarin, Godfroy, Tailhan, Daniel, un seul survit mainte- 
nant, le P. Jean Marlinov, que nos lecteurs retrouvaient 
naguère encore fidèle, après trente-six ans, à la revue où il fit 
ses premières armes. 



NECROLOGIE 

Le P. Daniel, qui avait conçu et créé les Éludes, en resta 
pendant longtemps le directeur et l'un des principaux rédac- 
teurs. Autant et plus peut-être que personne, il contribua à 
surmonter les premières ditticultés, et à préparer par d'heu- 
reux débuts des succès toujours croissants. D'une intelli- 
gence ouverte à tout, d'une érudition vaste et précise, d'un 
goût sur et délicat, il sut mettre dans tout ce qu'il écrivit sur 
les sujets les plus divers un fond solide et une forme 
attrayante, dune pureté classique et d'une fraîcheur toute 
moderne. Indépendamment de très nombreux articles de 
théologie, de philosophie, de littérature, d'histoire, qu'il a 
fait paraître dans les Études^ il laisse plusieurs ouvrages 
d'un mérite et d'un intérêt durables. 
Voici les principaux : 

Des études classiques dans la société chrétienne (1853). 
Histoire de la bienheureuse Marguerite-Marie^. .. . et des ori- 
gines de la dévotion au Cœur de Jésus (1865). 
Le Mariage chrétien et le Code Napoléon (1870). 
Vie du P. Alexis Clerc, iun des martyrs de la Commune 
(1876). 

Les Jésuites instituteurs de la jeunesse française au dix- 
septième et au dix-huitième siècle (1880). 

Peu "de temps après cette dernière publication, la carrière 
littéraire de l'auteur s'arrêta. Dieu le faisait entrer dans 
celle du sacrifice, et il la lui choisissait telle par son âpreté 
et son effrayante solitude qu'elle pût le conduire vite au 
détachement le plus absolu des créatures et à l'amour le plus 
pur du Créateur. Le P. Daniel était l'homme des relations 
aimables, des conversations enjouées et instructives ; il fut 
réduit, par une surdité bientôt complète et rebelle à tous les 
secours artificiels, à ne plus entendre la voix humaine et à 
ne converser qu'à l'aide de l'écriture. De plus, affligé d'une 
cécité presque totale, il dut aussi déposer sa plume et se 
séparer des livres, ses vieux amis. Ses dernières années 
s'écoulèrent ainsi dans le silence et dans la nuit, alors que 
ses facultés intellectuelles avaient conservé toute leur 
vigueur. Il put dire cependant qu'il n'avait pas éprouvé un 
moment d'ennui! C'est que, dans cette société de soi-même, 
dans ces entretiens avec ses pensées, ses connaissances 



1 



NÉCROLOGIE 7 

acquises, ses souvenirs, il trouvait de quoi remplir la lon- 
gueur des jours et des années; c'est surtout que son âme de 
religieux puisait dans la prière et dans l'abandon au bon 
plaisir de Dieu, assez de force pour supporter cet ensevelis- 
sement prématuré, et assez de joie intime pour chasser la 
tristesse qui au dehors l'environnait de toute part. 

Au soir du 31 décembre, il rappela avec bonne humeur au 
frère qui le servait, que c'était l'anniversaire de sa naissance; 
puis il se mit au lit à l'heure accoutumée. Le lendemain matin, • 
au réveil de la communauté, ce même frère le trouva inanimé 
et déjà presque glacé, mais dans l'attitude naturelle et avec 
les traits calmes d'un homme qui a passé, sans s'en aperce- 
voir, du sommeil à la mort. 

Mort soudaine, mais prévue. Moins d'une semaine aupa- 
ravant, il avait dit qu'il s'attendait à partir prochainement, 
et il s'était préparé comme si le médecin lui avait compté 
ses heures. 

Tous les rédacteurs actuels des Études se sont fait un 
devoir de lui témoigner à l'autel, par un tribut spécial de 
suffrages, leurs regrets et leur reconnaissance. Ils invitent 
les lecteurs de sa revue à lui accorder, eux aussi, un sou- 
venir et une prière. 

R. DE S. 



LA FRANC -MAÇONNERIE 

ET 

LE GOUVERNEMENT DE LA FRANGE DEPUIS QUINZE ANS 



Léon XllI a dit, dans son encyclique contre la franc-ma- 
çonnerie : « Employant à la fois la ruse et l'audace, elle ( la 
secte des francs-maçons) a envahi tous les rangs de la hié- 
rarchie sociale, et commence à prendre dans les Etats mo- 
dernes une puissance qui équivaut à la souveraineté. » 

Ces paroles ont été écrites en 1884. Nous nous proposons 
de démontrer dans cet article qu'elles ne sont malheureuse- 
ment que trop vraies pour la France, et que, de fait, depuis 
une quinzaine d'années surtout, la franc-maçonnerie y règne, 
et, suivant le mot du Pape, y règne en maîtresse souveraine. 

Les conclusions de notre article, on le pressent, seront 
claires et précises : les catholiques français, dociles aux 
recommandations du Saint-Père, feront trêve à toutes leurs 
divisions politiques, et, comme le disait déjà Léon XIII dans 
l'encyclique que nous venons de citer, ils s'uniront en une 
ligue immense d'action et de prière : Bofii omnes amplissi- 
mam quamdam coeant opus est agendi societatem et pre- 
catidî\ pour atteindre un but d'un ordre supérieur qui 
prime actuellement tout le reste ^ pour défendre de la ruine 
les intérêts religieux et sociaux de la nation^ ou, en d'autres 
termes, pour faire cesser en France le règne de la franc- 
maçonnerie et chasser du Parlement, au moment opportun, 
nos législateurs francs-maçons. Car ce serait évidemment 
une utopie insensée de vouloir changer notre législation 
maçonnique et antireligieuse (ce qui est absolument néces- 
saire) en maintenant dans nos Chambres et au pouvoir des 
législateurs sectaires. 11 faut, pour aboutir à quelque chose, 

1. Encyclique I/umanum genus,\ers la fin. 



LA FRANC -MAÇONNERIE 9 

les remplacer par des catholiques, ou pour le moins par des 
hommes de liberté non inféodés aux sectes. 



I 

Il est assez reçu maintenant, dans ce qu'on appelle les bons 
journaux, de dénoncer les francs-maçons, leurs agissements, 
leur puissance politique, leur influence dans les sphères 
gouvernementales. C'est déjà un progrès sur le passé. Tou- 
tefois, il se trouve encore un trop grand nombre d'honnêtes 
gens et même de catholiques, assez éclairés d'ailleurs sur 
d'autres questions, qui ne connaissent pas la puissance de la 
franc-maçonnerie, qui n'y croient point, qui traitent d'exagé- 
rés ceux qui la signalent. Ces catholiques ( nous en avons 
entendu, et des plus marquants) vous diront tout bonne- 
ment: « Il y a des hommes (à la tête desquels tout naturel- 
lement se trouve Léon XIII) qui ont toujours un franc- 
maçon sur le nez, comme ce brave Edgar Quinet — qu'on 
va mettre au Panthéon — avait toujours un jésuite sur le 
nez. » 

Il est donc opportun de démontrer une bonne fois, et sé- 
rieusement, combien sont vraies, pour la France du moins, 
les paroles du Souverain Pontife que nous avons citées en 
commençant '. 

« 

Nos preuves seront tirées principalement des témoignages 
et des documents empruntés aux francs-maçons eux-mêmes, 
à leurs livres, à leurs revues, aux comptes rendus secrets 
de leurs loges.... Ces témoignages sont dans l'espèce plus 
irrécusables et plus probants. 

La franc-maçonnerie règne actuellement en France, et, de- 
puis une quinzaine d'années surtout, y règne en maîtresse 
souveraine. 

.C'est là ce qu'il s'agit de démontrer. 

D'abord les voix les plus autorisées du camp des catholi- 
ques et du camp des francs-maçons le proclament. 

1. Celui qui écrit ces lignes a publié jadis contre les francs-maçons un 
petit opuscule que Léon XIII a approuvé et dont II a daigné dire : « Il faut 
reproduire de toute manière ces enseignements ; il faut les répandre par 
milliers. . . » 



10 LA FRANC-ArAÇONNERIE 

Citons seulement deux ou trois autorités catholiques plus 
péremptoires. 

Mgr Freppel, de vaillante mémoire, qui pendant si long- 
temps a vu de près et connu parl'aitement tous nos gou- 
vernants, dénonce en termes clairs et précis ce règne de la 
franc-maçonnerie. « La lutte actuelle dépasse de beaucoup 
les diverses formes de gouvernement; elle est entre le 
christianisme et la franc-maçonnerie qui règne et qui gou- 
verne, dont le programme a été appliqué point par point 
depuis quinze ans ^. » 

Mgr Tarchevéque d'Aix, si glorieusement condamné pour 
son courageux langage, dit en moins de mots : Nous sommes^ 
non pas en république, mais en franc-maçonnerie . Ou en- 
core: « La franc-maçonnerie, cette fille aînée de Satan, gou- 
verne et commande ; mille fois aveugle volontairement qui ne 
le voit'. )) Enfin, S. E. le cardinal-archevêque de Paris, dans 
sa célèbre lettre à laquelle a adhéré tout l'épiscopat fran- 
çais : « Au fond, la lutte a toujours été entre la France chré- 
tienne qui défend la liberté de sa foi, et les sectes antichré- 
tiennes personnifiées dans la franc-maçonnerie. Aujourd'hui 
l'illusion n'est plus possible. » 

Tous les hommes éminents du camp des catholiques 
tiennent le môme langage que l'épiscopat. 

Toutefois, il est plus décisif encore d'entendre les francs- 
maçons avouer eux-mêmes leur toute-puissance actuelle 
dans le gouvernement du pays. Cet aveu, sans doute, ils évi- 
tent de le faire au grand jour de la publicité : ils sentent 
trop la répulsion que soulèverait au sein de la masse popu- 
laire l'idée d'ôtre gouvernée par des francs-maçons, des sec- 
taires, des excommuniés; mais dans leurs loges, dans les 
revues et journaux maçonniques, ils ne craignent pas de pro- 
clamer leur puissance, de s'en réjouir, de s'en vanter. « II 
faut que la franc- maçonnerie reste ce qu'elle doit être : la maî- 
tresse, et non la servante des partis politiques ^... » — « Nous 
avons organisé dans le sein du Parlement un véritable syn- 
dicat de francs-maçons, pour obtenir des interventions extrô- 

1. Allocution à son clergé, .tu premier de l'an 1891. 

2. Lettre à .M. le ministre des cultes, 8 octobre 1891. 

3. La licpubliquc maçonnique, IJU avril 1882. 



ET Lli GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DEPUIS QUINZE ANS 11 

mement efficaces auprès des pouvoirs publics i. » — « Nous 
sommes deux cents francs-maçons à la Chambre, et notre 
influence y est considérable, car si nous sommes aujourd'hui 
les alliés les plus actifs de la République, nous sommes 
aussi une société secrète aoissant secrètement -, » 

(( Nous avons à répondre aux cris dirigés contre la 

franc-maçonnerie, en démontrant qu'elle est digne d'être à 
i'avant-garde du progrès, qu'elle est digne de diriger la Répu- 
blique. On le dit., et c'est vrai^. 

M. Andrieux, ancien préfet de police et ancien député, 
jadis membre lui aussi du Grand-Orient, et connaissant par- 
faitement le personnel maçonnique, écrivait en février 1889 : 
« ... Aujourd'hui,°qu'est devenue la franc-maçonnerie? — Ses 
chefs sont au pouvoir. » 

Arrivés ainsi au pouvoir, les francs-maçons aspirent à tout 
dominer. Entendez quel est leur idéal : « Il ne devrait rien 
se produire en France sans qu'on y trouve l'action cachée, 
l'action secrète de la maçonnerie... Si la maçonnerie veut 
s'organiser, non sur le terrain des théories, mais sur le ter- 
rain intellectuel qui nous préoccupe, je dis que dans dix ans 
d'ici la maçonnerie aura emporté le morceau, el que personne 
ne bougera plus en France en dehors de nous. » [Vifs applau- 
dissements.) Ces paroles ont été prononcées par le F. • . Fer- 
nand ^Maurice au grand Couvent maçonnique de septem- 
bre 1890, où se trouvaient réunis les délégués des loges de 
tous les départements de France*. 

En applaudissant de semblables paroles, ce sont donc tous 
les francs-maçons de France qui nous prophétisent que, si 
on n'y met ordre, « dans dix ans d'ici, personne ne bougera 
plus en France en dehors d'eux )>. 

1. Journal officiel de la franc-maçonnerie, année 1888, p. 529. 

2. M. Colfavru, député, président du Grand-Orient de France. 

3. Paroles du F.*. Fontaines, président du grand Convcnt maçonnique 
réuni à Paris en septembre 1891. [Bulletin du Grand-Orient de France, 
p. 281.) 

4. Bulletin du Grand-Orient de France, août-septembre 1890, p. 505, 



LA FRANC -MAÇONNERIE 



II 



Ces tcmoiiifnaQfes et ces aveux des francs-macons, on le 
comprend, sont déjà fort significatifs. Mais les faits prouvent 
mieux encore roinnipotence actuelle de la secte dans le gou- 
vernement du pays. Il en ressort avec la dernière évidence 
que le gouvernement de la France est maçonnique et le de- 
vient de plus en plus dans son personnel et dans ses actes. 

Démontrons d'abord le maçonnisme de notre personnel 
gouvernemental depuis une quinzaine d'années surtout. 

Malgré le soin que prennent les francs-maçons de se ca- 
cher aux regards des profanes et de se réunir en secret, 
comme il convient à des malfaiteurs^, les noms d'un grand 
nombre d'entre eux sont cependant connus. Ils ont été pu- 
bliés dans des journaux, des revues, des comptes rendus 
des loges, dans la Franc-Maçonnerie démasquée^ et spéciale- 
ment dans le livre : la France maçonnique-. 

A la lumière de ces révélations on arrive facilement à cons- 
tater l'envahissement de toutes les sphères gouvernemen- 
tales par les francs-maçons, et l'on peut, pour le prouver, 
produire des faits matériels et donner des noms. 

Sans parler de la grande Révolution, dont les francs-ma- 
çons se vantent eux-mêmes d'avoir été les promoteurs et les 
agents 3, le mouvement insurrectionnel du 4 septembre a eu 

1. « EU ! mes frères, à quoi bon vous cacher si vous faites le bien ? » 
Paroles du franc-maçon F. • . GolFin, dans son journal la Franc-Maçonne- 
rie belge. 

2. Il y a eu contre les noms publiés par la Franc- Maçonnerie démasquée 
et par la France maçonnique quelques rares protestations, dont les auteurs 
ont tenu compte. Nous ne donnons comme francs-maçons dans ce travail que 
les personnages qui n'ont pas réclamé contre l'insertion de leur nom dans 
les listes déjà livrées à la publicité, et souvent par les revues maçonniques 
elles-mêmes. De plus, nous nous déclarons prêts à insérer ici môme les rec- 
tifications que pourraient demander les intéressés, soit parce qu'ils auraient 
récemment abandonne' la franc-maçonnerie à notre insu, soit pour quelque 
autre motif. 

3. « N'oublions pas une chose, MM.-. FF.'., c'est que la maçonnerie 
a fait la Révolution de 1789. » [liullelin du Grand-Orient, août-septembre, 
p. ÔOO. ) De fait, les francs-maçons avaient préparé la Révolution, et quand 
elle cul lieu, on les retrouva sur les bancs de la Constituante, de la Légis- 



KT LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DEPUIS QUINZE ANS 13 

pour auteurs des francs-maçons ; sur onze membres du gou- 
vernement provisoire, installé alors à Paris, dix appartien- 
nent à la secte. Ce sont les FF. • . Arago, Crémieux, J. Favre, 
J. Ferry, Gambetta, Garnier-Pagès, Glais-Bizoin, E. Picard, 
Pelletan, Rochefort, J. Simon '. Ils auraient voulu dès lors res- 
ter les maîtres; mais les élections de 1871 tournèrent contre 
eux; l'Assemblée nationale, en immense majorité catholique 
et conservatrice, enleva le pouvoir aux mains des loges. Celles 
ci travaillèrent pendant neuf ans à le reconquérir, et y réus-- 
sirent malheureusement. La nomination du F. • . Jules 
Grévy- à la présidence de la République marque l'avènement 
définitif au pouvoir de la franc-maçonnerie. Dès lors, sous un 
président franc-maçon la secte est maîtresse non seulement 
au conseil municipal de Paris, depuis longtemps recruté 
dans les loges de la capitale^, mais au ministère, à la Cham- 
bre des députés et bientôt au Sénat. Les ministères chan- 
gent et deviennent plus ou moins opportunistes ou radicaux, 
mais la majorité du conseil des ministres reste toujours ma- 
çonnique. Le ministère Waddington, le premier de M. Grévy, 
compte, sur neuf ministres, six francs-maçons ; le ministère 
de Freycinet, cinq sur neuf; le grand ministère Gambetta, huit 
sur douze, etc., etc. Durant les dernières législatures et 
actuellement, presque tous les sénateurs et députés de la 

lative et de la Convention. « Les trois quarts de l'Assemblée nationale ap • 
partenaient à la franc-maçonnerie, et je ne crois pas que l'on puisse citer un 
seul conventionnel qui ne dût son mandat à sa qualité d'adepte. » {Révéla- 
tions d'un Rose-Croix, p. 50.) Tous ceux qui ont voté la mort de Louis XVL 
à commencer par Philippe-Egalité jusqu'au grand Carnot, étaient des francs- 
maçons. 

1. M. J. Simon, jadis franc-maçon très actif, ne fréquente plus les loges. 

2. M. Grévy, bien que franc-maçon, ne resta pas membre actif des loges, 
parce que, disent les mauvaises langues, il négligeait de payer sa cotisation 
annuelle. 

3. Le docteur Desprès a dit un jour, en plein conseil municipal de Paris : 
« Je suis franc-Tnaçon et libre-penseur ; comme tous les autres membres ré- 
publicains du conseil, je dois mon élection et mes succès dans la vie poli- 
tique à la franc-maçonnerie. » Or, absolument aucun conseiller n'a eu même 
l'idée de se récrier contre ces paroles. Il est donc bien et publiquement 
avéré que la majorité des électeurs de la ville-lumière, si fiers cependant de 
leur esprit et de leur indépendance, se laissent mener comme des moutons 
par les loges maçonniques , 



14 T.A FRANC-MAÇONNERIE 

gauche appartiennent à la secte et ont été élus par son in- 
fluence'. c( Ce que je sais, disait naguère, à propos du procès 
de l'archevêque d'Aix, un journal républicain, la Dépêche de 
Toulouse, ce que je sais, c'est qu'il y a dans le Parlement 
quatre cent cinquante francs-maçons. » Aussi ne s'étonnera- 
t-on point que \e,9> présidents de l'une et de l'autre Chambre 
soient toujours des francs-maçons publiquement connus 
pour tels. M. Floquet, président de la Chambre des députés, 
s'est vanté en pleine séance de sa qualité de franc-maçon 2. 
Quant à M. Le Royer, qui semble personnifier en lui depuis 
longtemps la présidence du Sénat, on sait qu'il est cet illus- 
tre Vénérable^ qui reçut jadis, à la loge du Parfait Silence^ 
M. Andrieux, l'ancien préfet de police, de facétieuse mé- 
moire ^. De plus à la Chambre et au Sénat, les vice-prési- 
dents sont, suivant les années, ou trois sur quatre, ou tous 
les quatre des francs-maçons*. 

1. Cette influence s'est exercée de fait aux dernières élections législatives 
par des moyens singulièrement efficaces. Le F. •. Rouvier, ancien ministre 
vient de nous en faire la révélation à la séance de la Chambre du 20 décem- 
bre 1892. Ayant été amené à la tribune pour présenter sa défense comme in- 
culpé dans les affaires du Panama, M. Rouvier eut le front d'avouer qu'é- 
tant alors ministre des finances, il se servit de l'argent du Panama pour 
faire les élections de 1889. Quelques membres de la gauche l'ayant inter- 
rompu, il ajouta : « Si ceux qui m'interrompent, si les députés actuels 
avaient été défendus autrement qu'ils ne l'ont été, ils ne seraient pas sur 
ces bancs et couvriraient les roules de l'exil. » C'est là un gi'os aveu lelevé 
aussitôt par toute la presse, et qui justifierait à lui seul le nom de séance 
historique qu'on a donné à la séance du 20 décembre. Après cela, la 
Chambre actuelle des députés, qui a été élue en 1889, grâce à l'argent 
du Panama, et qui va s'échouer en 1893 sur les boues du Panama, em- 
pruntera au Panama le nom qu'elle gardera dans l'histoire. 

2. Journal officiel, du samedi 12 décembre 1891. 

3. Mémoires d'un préfet de police, par M, Andrieux. Le récit humoris- 
tique de sa réception solennelle dans la fr. ■ .-maç. • ., par le F. • . Le Royer, 
a fait le tour de la presse et a valu à M. Andrieux d'être excommunié par 
les frère» Trois-Points, comme coupable d'avoir révélé les secrets de la 
secte. 

4. Chambre, bureau, 1891 : les quatre vice-présidents francs-maçons; 
bureau, 1892 : trois sur quatre. Au Sénat : trois sur quatre, etc. 



ET LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DEPUIS QULNZE ANS 15 



III 

Le Parlement étant actuellement maçonnique à ce point, 
on pourrait déjà en conclure logiquement que le pouvoir 
exécutif doit l'être aussi plus que jamais, j)uisque, d'après 
le jeu même de nos institutions, c'est la majorité des Cham- 
bres qui fait ou défait et présidents et ministres. Mais nous 
avons de plus des données positives qui le démontrent. 

Tout d'abord, M. Sadi Carnot, le chef de l'Etat, le président 
de la République, non seulement n'a jamais protesté contre 
l'insertion de son nom dans les listes de francs-maçons, mais, 
bien plus, aime à s'entendre dire qu'il est de dynastie ma- 
çonnique ; c'est là à ses yeux un honneur et un titre de gloire 
dont il se sent « touché et reconnaissant » quand on le lui 
rappelle. Voici, en effet, ce que je lis dans le Bulletin du 
Grand-Orient de France^ journal officiel de la Fr. * . Mac. •. ' : 

Travaux du Conseil de l'Ordre (maçonnique) ; 
Séance du lundi il mai 1891 ; 
Présidence du F. • . Thulié -, président. 

Le président donne lecture de la correspondance, qui comprend : 

5° Une pi. • . ^ du F. • . Doinel informant le Conseil de l'Ordre que le 
7 mai, il a présenté ofliciellement à M. le Président de la République, au 
cours des réceptions qu'il a faites à la préfecture du Loiret, les déléga- 
tions des deux loges d'Orléans et de la loge de Blois. 

Au moment où le F.- . Doinel a pénétré dans le salon d'honneur, en 
tête des FF. • . délégués, les FF. • . Viger et Rabier, députés du Loiret, 
se sont détachés du groupe présidentiel et se sont adjoints à la déléga- 
tion dont les membres étaient revêtus de leurs insignes ( maçon- 
niques). 

Le F.'. Doinel a prononcé l'allocution suivante : 

« Monsieur le Président delà République, j'ai la faveurdevous pré- 
senter les Vénérables et les délégués des loges d'Orléans et de Blois, au 
nom du Conseil de l'Ordre du Grand-Orient de France. Ils viennent 
vous assurer de leur profond respect pour votre personne et de leur 
dévouement inaltérable aux institutions républicaines. L'Ordre ( ma- 

1. Numéro de mai 1891, p. 117 et 120. 

2. M. Thulié eLait aussi à cette époque président du conseil municipal de 
Paris ; cela se comprend, les loges régnant. 

3. Une planche. Dans le jargon maçonnique cela signifie une lettre. 



16 LA FRANC-MAÇONNERIE 

çonnique i, cjui a toujours marché à l'avant-garde de la démocratie, 
s'honore de compter parmi les siens votre grand aïeul. Il sait que dans 
votre famille le jiatriotisnie et l'honneur sont héréditaires. » 

Le Président de la République a répondu qu'il était touche et recon- 
naissant des sentiments qui lui étaient exprimés, et qu'il remerciait la 
franc-maçonnerie des services qu'elle avait rendus à la République et 
à la liberté. 

De fait, non seulement le grand Garnot fut franc-maçon, 
comme les loges s'en glorifient, mais encore M. Hippolyte 
Garnot, sénateur inamovible, mort il y a peu de temps. Ge 
dernier fut initié en 1840 dans la loge les Amis incorrupti- 
bles de Paris. Son lils, le président actuel de la République, 
est inscrit lui aussi sur la liste des f. • . maç. • . de la France 
maçonnique. La Vraie France de Lille donne même au sujet 
du président ces détails circonstanciés : M. Sadi Garnot 
figure parmi les notabilités maçonniques que le F, '. Mal- 
vezin a placées dans son Annuaire des quatre obédiences 
françaises, année 1885. On peut voir son nom, page 8, dans 
les éphémérides du sixième mois maçonnique. 

Il est donc tout naturel que !M. Garnot contresigne tou- 
jours, sous sa très grave responsabilité, toutes les lois de 
persécution religieuse forgées par les loges, et qu'il jette 
régulièrement au panier les lettres de protestation que peu- 
vent lui adresser à ce sujet les cardinaux et les évêques. 

Un président franc-maçon, qui se glorifie môme d'être de 
dynastie maçonnique, doit tout naturellement choisir ses 
ministres au sein des loges. Bien plus, on le comprend, les 
ministres de M. Garnot ne seront pas des francs-maçons 
quelconques, mais les sectaires les plus marquants, les plus 
actifs, et, suivant l'expression de M. Andrieux, les chefs de 
la franc-maçonnerie. 

Pour n'être pas trop long, parlons seulement des trois 
derniers ministères du président actuel de la République. 

Ministère de Freycinel (18 mars 1890). — Sur dix miniètres, 
six au moins sont francs-maçons : le F. * . Gonstans, intérieur; 
le F.-. Rouvier, finances; le F.*. Bourgeois, instruction 
publique ; le F. * . Develle, agriculture ; le F. • . Jules Roche, 
commerce; le F.'. Yves Guyot, travaux publics. 

Ministère Loubet (28 février 1892). — Sur dix ministres, sept 



ET LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DEPUIS QUINZE ANS 17 

sont francs-maçons: le F. • . Rouvier, finances; le F.*. Ricard, 
justice et cultes; le F. • . Bourgeois, instruction publique; 
le F. • . Burdeau, marine; le F. • . Develle, agriculture; le 
F. •. Roche, commerce; le F.'. Viette, travaux publics. 

Ministère Ribot {^ décembre 1892). — Sur dix ministres, sept 
sont francs-maçons : le F. • . Tirard, finances; le F.* . Bour- 
geois, justice; le F.". Dupuy, instruction publique; le 
F.-. Burdeau, marine; le F. • . Viette, travaux publics; le 
F. • . Siegfried, commerce. 

Il est à remarquer que dans ces différentes combinai- 
sons les rares ministres qui ne sont pas inféodés aux loges, 
ou sont des protestants comme MM. de Freycinet et Ribot, 
ou pour le moins se montrent toujours, nous le verrons, 
les très humbles serviteurs de la franc-maçonnerie. 

Donnons maintenant quelques extraits du dossier maçon- 
nique de ces ministres de M. Carnot. 

Le ministère le plus important de tous, par lequel s'exerce 
pour ainsi dire la souveraineté sur tout le pays, est celui de 
l'intérieur. C'est pour cela sans doute que cette charge fut 
dévolue à trois reprises différentes, et deux fois par le prési- 
dent actuel, au F.". Ernest Constans, qui devint, durant 
quelques années, le grand homme du gouvernement, en sa 
qualité de sauveur de la République contre le boulangisme. 
Or, M. Constans, qui reparaîtra peut-être sur la scène au 
moment opportun, est un franc-maçon émérite des loges de 
Toulouse, en grande estime parmi ses frères pour sa haine 
effective contre l'Eglise catholique. 

En septembre 1884, les délégués de toutes les loges de 
France tenaient leur réunion annuelle à Paris, et il s'agis- 
sait de nommer le président du grand Couvent du Grand- 
Orient de France. Le F. • . Constans était candidat à la pré- 
sidence. Avant l'élection, le F. • . Blatin, député, prononça 
ces paroles significatives : 

L'élection de ce frère qui a pris l'initiative de la lutte anticléricale 
dans notre pays et de l'application des décrets, sera une bonne réponse 
à l'encyclique papale* 

1. L'encyclique Humaniim genus contre les francs-maçons. 

LVIII. — 2 



18 LA FRANC-MAÇONNERIE 

Le F.". Ernest Constans fut en conséquence élu président 
par 206 voix de ses frères en truelle, sur 240 votants, et il 
répondit : 

Le grand honneur que vous avez bien voulu me faire, mes FF.'., 
aurait pu se porter sur un plus digne, mais non pas sur un plus dévoué, 
et, dans tous les cas, il ne tombe pas sur un maçon de récente origine. 
( Applaudissements. ) J'ai reçu la lumière * à l'Or.* . de Toulouse, dans 
la loge les Cœurs réunis... J'ai présidé cette loge pendant quelques 
années... J'en fais partie depuis trente ans-... 



Voilà donc les états de services maçonniques dont se glo- 
rifie le F.'. Ernest Constans, et qui lui ont v-alu l'honneur de 
gouverner la France si souvent et si longtemps. 

Après le ministère de l'intérieur, celui qui influe le plus, 
dans les Etats modernes, sur le présent et l'avenir d'une na- 
tion, c'est le ministère de l'instruction publique. 

A cause de l'importance fondamentale de l'éducation des 
enfants, Weishaupt, le grand organisateur de la franc- 
maçonnerie au siècle dernier, recommandait à ses adeptes 
de s'en emparer à tout prix, En France, depuis 1880, la re- 
commandation du juif allemand a été mise à exécution, plus 
parfaitement que la secte n'aurait jamais osé le rêver jadis. 
Dès lors, en eff'et, se trouvent placés à la tête de l'instruction 
publique du pays les francs-maçons les plus sectaires et les 
plus acharnés. C'est d'abord le F.*. Jules Ferry, membre de 
laL.*. Alsace-Lorraine., O.*. de Paris, initié le. 9 juillet 1875 
dans la L.'. la Clémente Amitie\ 0.*. de Paris. Il préludait 
à ses fonctions de grand maître de l'Université en faisant 
dans certains discours, et spécialement dans celui de sa ré- 
ception maçonnique, profession publique d'impiété et de 
haine violente contre l'Église. « A la science qui grandit, 
disait-il, le mysticisme et le théologisme contemporains (c'est- 
à-dire l'Eglise catholique) répondent par l'embrigadement 

1. Remarquons en passant ce blasphème à peine voilé, qui est de la mon- 
naie courante parmi les francs-maçons. Pour ces renégats, la lumière, ce 
n'est point la foi chrétienne, admirabile lumen fidei, mais c'est leur grotesque 
initialion .nux loges. Et dire que des catholiques français s'acharnent à hisser 
au pouvoir par leurs votes des gens de celle sorte ! 

2. Journal officiel de la Mac. • . franc, • ., septembre 1884, p. 576, 



ET LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DEPUIS QULNZE ANS 19 

général de la sottise humaine'. » En récompense, le F. .Jules 
Ferry fut nommé ministre de l'instruction publique dès 
l'avènement au pouvoir du F.-. Jules Grévy, et la secte le 
chargea de faire passer dans la législation française les 
projets, depuis longtemps élaborés dans les loges, sur l'ins- 
truction dite laïque, obligatoire et gratuite. Il se glorifie, 
comme du grand œuvre de sa vie, d'avoir accompli cette 
triste tâche. Le F.-. Jules Ferry fut le grand éducateur du 
peuple français, de longues années et à diverses reprises. 
Pendant la courte durée du grand ministère Gambetta,il fut 
remplacé par le F.*. Paul Bert, dont la nomination à l'ins- 
truction publique et aux cultes a fait scandale, tant était 
brutale et notoire son hostilité à toute idée religieuse. Puis 
le tour de M. Jules Ferry revint. 

Ces derniers temps, le ministère de l'instruction publique 
tomba aux mains du F.-. Léon Bourgeois, digne émule des 
FF.-. Bert et Ferry. 11 renchérit même à certains points de 
vue sur ses prédécesseurs. Ceux-ci avaient la pudeur, devant 
la France encore chrétienne en immense majorité, de ne 
pas afficher trop ouvertement leur titre de franc-maçon. 
M. Bourgeois ne se croit plus tenu à de pareils ménage- 
ments; il ne craint pas d'assister publiquement aux fêtes 
maçonniques et de les présider, comme ministre et comme 
franc-maçon, dans le local des loges du Grand-Orient, rue 
Cadet. 

Voici en effet ce que je lis au Bulletin Maçonnique^ or- 
gane de la franc-maçonnerie universelle ^ : 

La distribution des prix offerts aux élèves des cours gratuits com- 
merciaux du Grand-Orient a eu lieu dans la salle des fêtes (rue Cadet), 
sous la présidence du F. ' . Bourgeois, ministre de l'instruction publique. 

Douze cents personnes assistaient à cette cérémonie. Aux côtés 
du F. • . Bourgeois, sur l'estrade d'honneur, avaient pris place les 
FF.". Thulié, président du Conseil de l'Ordre (maçonnique); Des- 
mons, député ; Lagache, secrétaire général du Comité des cours ; 
Georges Martin, sénateur; Mesureur, député; Viguier, président du 
conseil général; Doumer, ancien député, chef du cabinet du F.' . Flo- 
quet; Fernand Faure, ancien député, etc. 

1. Discours de réception dans la loge la Clémente Amitié, 5 août 1875. — 
Voir Monde maçonnique, numéro d août 1875. 

2. Numéro de janvier 1891, p. 257. 



20 L\ FRANC -MA'ÇONNERIE 

Le F. ' . Tluilié a remercié le ministre de sa présence. Le F. • . Bour- 
geois a répondu. Puis, après un discours du F. • . Desmons, député du 
Gard, président du Comité des cours, les noms des lauréats ont été 
proclamés. 

Pendant la cérémonie, la musique militaire du ISi" de ligne a exécuté 
plusieurs morceaux. 

On voit, pour le dire en passant, que l'armée, à qui l'on 
interdit sévèrement de participer en corps, même à la 
moindre cérémonie religieuse, peut prêter à l'occasion son 
concours très actif aux fêtes et aux cérémonies des loges. 

Voilà donc, il est bon que vous le sachiez, électeurs et pa- 
rents chrétiens, à quelles mains scandaleusement maçonni- 
ques est livrée en France la direction suprême de l'édu- 
cation nationale. Car il est évident que le F.-. Charles Dupuy, 
notre nouveau ministre, franc-maçon zélé des loges de 
Saint-Etienne, continuera à l'instruction publique les tra- 
ditions de son prédécesseur le F.-. Léon Bourgeois. 

Chose assez significative, le ministère des finances ^ depuis le 
règne de M. Carnot, n'a jamais été dévolu qu'à des francs- 
macons : au F.*. Rouvier, orateur en 1869 de la L. •. la Ré- 
forme, O.*. de Marseille ; au F.*. Peytral, et, à trois reprises 
différentes, au F.-. Tirard. Cette obstination à remettre la 
fortune de la France en de pareilles mains se comprend 
quand on connaît les liens intimes qui unissent la maçon- 
nerie à la juiverie; mais l'augmentation progressive de la 
dette publique et des impôts, les scandales du Panama*, etc., 
révèlent un peu quelles en sont les conséquences pour le 
pays. 

Nous devrions parler encore du F.*. Jules Roche, plu- 
sieurs fois ministre du commerce, qui, après avoir renié la foi 
et la piété de sa jeunesse, est devenu un des francs-maçons les 
plus militants et les plus impies ^ ; — du F. • . Ricard, une des 

1. « On a versé 1 milliard 400 millions ( pour le Panama). On n'a dépensé 
que 400 millions pour les travaux. Un milliard a ainsi disparu. Il y a donc 
des voleurs. » ( Cliambre des députes, séance du 15 décembre 1892, dis- 
cours de M. R. Milchell.) 

Nous constatons que les sénateurs, députés et anciens ministres, poursui- 
vis jusqu'à présent ou compromis à propos du Panama, sont presque tous 
des francs-maçons. 

2. Voir \es Souvenirs d'un préfet de police, par M. Andricux. 



ET LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DEPUIS QUINZE ANS 21 

sommités maçonniques des loges de Rouen, qui fut choisi 
pour être ministre des cultes, sans doute parce qu'il avait dit 
naguère * : « Vous savez combien dans les campagnes le 
prêtre est nuisant et dangereux; » — du F.*. Burdeau, un des 
premiers francs-maçons qu'on ait osé préposer au ministère 
de la marine, dans laquelle se trouvent encore tant d'élé- 
ments honnêtes et religieux absolument antipathiques aux 
influences de la secte. 

Du moins nous est-il impossible de clore ce dossier ma- 
çonnique des ministres de M. Garnot sans dire quelques 
mots du F. • , Yves Guj^ot, ministre à difTérentes reprises des 
travaux publics. La présence au pouvoir d'un pareil homme, 
pendant plus de trois ans, fut, suivant l'expression d'un dé- 
puté du Nord, une véritable insulte jetée à la face de la 
France chrétienne. Voici en eff'et quelques-unes des amé- 
nités écrites par cet énergumène, dans son ouvrage : Études 
sur les doctrines sociales du christianisme : 

Voltaire, Diderot, les encyclopédistes, avaient posé nettement la 
question religieuse en prenant pour mot d'ordre : Ecrasons l'infâme... 
Alors, la religion, c'est la folie!' — Parfaitement, du plus au moins. — 
Le rôle du prêtre est de systématiser, d'entretenir et de surexciter cette 
folie. — Tandis que nous élevons des hôpitaux pour guérir les fous, 
que nous payons des médecins pour les soigner, devons-nous entrete- 
nir des églises pour entretenir la folie, payer des prêtres dont la seule 
fonction est de l'exciter et de l'exploiter ? 

Ces paroles se passent de commentaire; mais elles mon- 
trent pour quelle raison, tout à fait péremptoire, le F. • . Yves 
Guyot a toujours été partisan de la suppression du budget des 
cultes. Quand il s'agira de mettre la mesure à exécution, ce 
franc-maçon idéal sera sans aucun doute nommé ministre 
des cultes. 

Il ne nous faut cependant rien exagérer; nos gouvernants 
ne sont pas francs-maçons absolument tous ; il y a des ex- 
ceptions : M. Loubet, par exemple, M. Ribot-, et même le 
très illustre M. de Freycinet, qui depuis 1880 fut presque 
toujours ministre, trois fois président du conseil, etc. Les 

1. Discours du 26 novembre 1888. 

2. Les noms de MM. Loubet et Ribot ne se trouvent pas sur les listes 
maçonniques qui sont entre nos mains. 



22 LA FRANC-MAÇONNERIE 

loges, comme le rapportent plusieurs journaux, ont sollicité 
ce dernier de vouloir bien se faire initier, mais elles n'ont 
pas insisté. Elles nont pas jugé que l'initiation formelle fût 
vraiment nécessaire, M. de Frejxinet, ce protestant libre- 
penseur, s'étant toujours montré très docile, plus docile 
même qu'un initié, à toutes les injonctions de la maçon- 
nerie. C'est lui, en effet, qui a exécuté les décrets contre 
les Jésuites; qui, la mort dans l'âme, a fait expulser de 
leurs demeures, par la force brutale, ces religieux, victimes 
de la haine maçonnique ; c'est lui qui, poussé par les loges, 
a plus récemment poursuivi l'archevêque d'Aix, qui main- 
tient et presse, à l'occasion, l'exécution de toutes les lois 
persécutrices, et qui fera n'importe quelle autre mauvaise 
besogne contre les catholiques, tout en se disant ami de 
la liberté, ami de la conciliation, ami de la paix. La ma- 
çonnerie serait bien exigeante de désirer plus et mieux. 

Les autres ministres non francs-macons se trouvent dans 
les mêmes dispositions de docilité et de souplesse que M. de 
Freycinet, et savent le montrer quand ils le croient utile. 
C'est ce que fit M, Fallières, ministre de la justice et des 
cultes, dans la séance de la Chambre des députés du 11 dé- 
cembre 1891, lors de la discussion sur les menées cléricales. 
Certain député de la droite ayant paru incidemment accuser 
M. Fallières d'être franc-maçon, celui-ci, loin de rejeter ce 
titre comme une injure, ce qui en notre temps de règne 
maçonnique eût été par trop compromettant pour un mi- 
nistre, regarda comme un devoir de répondre : Je n ai pas 
V honneur d^ être franc-maçon^, ^ons avons donc assisté à 
ce spectacle édifiant qu'en notre France chrétienne, le mi- 
nistre même des cultes, celui qui a une certaine autorité 
sur l'Eglise, celui qui régentait les évêques avec la hauteur 
que l'on sait, exigeant d'eux respect et obéissance, le minis- 
tre des cultes n'a pas craint de proclamer en pleine Chambre, 
en face de tout le pays, que c'est un honneur d'être franc- 
maçon, un honneur d'être excommunié, renégat de la foi, 
ennemi de l'Eglise, un honneur d'être membre de ce que 
LéonXIll appelle l'armée de Satan!... Et, commeconclusion 

1. Journal officiel du 12 décembre 1891, compte rendu des débats de la 
Chambre, p. 2577, deuxième colonne. 



ET LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DEPUIS QUINZE ANS 23 

pratique sans doute, que c'est pour lui un honneur et un 
devoir d'obéir aux ordres de la secte, comme il venait de le 
faire en poursuivant Tarchevèque d'Aix^. 

Voilà où nous en sommes et à quel point les rares minis- 
tres « qui n'ont pas l'honneur d'être francs-maçons » se 
montrent les très humbles serviteurs des loges. 

11 va sans dire qu'avec un Parlement maçonnique, avec un 
pouvoir central et des ministères maçonniques, toutes les 
autres administrations du pays sont encombrées de juifs ^ et 
de franc-maçons. Oser paraître catholique pratiquant est une 
cause d'exclusion des charges publiques, tandis que renier 
ses croyances et montrer patte maçonnique devient partout 
un titre aux faveurs et à l'avancement. 

1. Aveu de la Dépêche, journal républicain de Toulouse. 

2. « Nous avons à Belfort, écrivait l'année dernière un journal de cette 
ville, un trésorier-payeur général juif; un receveur d'enregistrement juif; 
un médecin, chef de l'hôpital militaire, juif; un colonel d'artillerie juif; un 
instituteur juif ;.. . le sieur Ardisson, notre ancien préfet, était juif. Ajou- 
tons qu'un magistrat juif brigue la succession du président de notre tribu- 
nal ; qu'un général juif (Lévy) est désigné pour remplacer le gouverneur de 
Belfort, et que le nouveau commissaire de police, Gerschell, est aussi juif. » 

Si au lieu de dire juif nous mettons juif ou franc-maçon, n'est-ce pas 
l'histoire de tous nos départements ? 

Certains journaux ont affirmé qu'il y avait en France trente à quarante 
préfets juifs. Il ne nous est pas possible de contrôler cette assertion. Mais 
nous pouvons affirmer qu'il y a pour le moins une soixantaine de préfets 
francs-maçons . Car, en nous servant des listes maçonniques que nous avons 
sous la main, — listes nécessairement incomplètes, — nous en avons compté 
cinquante-trois qui sont certainement membres des loges. Si on faisait le 
même travail sur les tribunaux, les recettes et les autres services, on arri- 
verait sans doute à des résultats semblables. On peut donc dire que les 
25 000 francs-maçons français — ils ne sont pas plus — ont envahi les 
charges et les administrations publiques, proportionnellement^ comme s'ils 
étaient au moins vingt-cinq millions ; tandis que nous autres catholiques, qui 
sommes trente-huit millions, nous n'avons des nôtres dans les hautes admi- 
nistrations, guère plus, proportionnellement, que si nous étions seulement 
trente-huit mille catholiques français. C'est, on le voit, une manière origi- 
nale de mettre en pratique le grand principe moderne du gouvernement du 
pays par le pays. 



LA FRANC-MAÇONiNERIE 



IV 



Reste à voir maintenant comment la franc-maçonnerie est 
arrivée à s'emparer ainsi du gouvernement de la France, 
comment elle continue toujours à le dominer et à lui faire 
exécuter point par point tout ce qui lui plaît. 

Ce que nous allons dire est instructif pour les catholiques, 
à plus d'un point de vue. 

Pour atteindre leur but, les francs-maçons se sont tout 
d'abord, et depuis longtemps, organisés en une vaste associa- 
tion enlaçant dans son réseau tout le pays et soumise à une 
direction centrale. 

Donnons une idée de cette organisation. Il y a en France 
plusieurs rites de francs-maçons: le rite de Mi s rai m (500 ma- 
çons), le rite écossais dissident (2 000 maçons), le rite écos- 
sais ancien accepte (6 000 maçons), et le rite français du 
Grand-Orient de Paris (18 000 maçons) ^ Comme ce dernier 
possède de fait l'influence principale et la direction décisive 
dans la franc-maçonnerie de France, c'est de lui surtout 
qu'il y a lieu de parler. Voici en peu de mots les rouages 
essentiels de son organisation, d'après le texte officiel 
de sa constitution votée par le convent de 1884, et les 
renseignements que nous fournit le Bulletin du Grand- 
Orient. 

Le Grand-Orient de France, c'est-à-dire la fédération ma- 
çonnique du rite français, compte actuellement 302 loges, 
tant en France que dans les colonies. Presque toutes les 
villes de France possèdent une ou plusieurs loges. Paris en 
compte 54 du seul rite français (plus de 90 en tout); Bor- 
deaux, 13; Lyon, 8; Marseille, 5; Rouen, 5; Toulouse, 5; 
Saint-Etienne, 2, etc. Chacune de ces loges se compose en 
moyenne de 60 à 100 membres, avec ses officiers élus, son ad- 
ministration, son budget. Elle se réunit à jours fixes, ordi- 
nairement deux fois, ou pour le moins une fois par mois 
(art. 101 de la Constitution). Chaque maçon paye une cotisa- 
tion annuelle qui ne peut être moindre de 18 francs '-, sans 

1. Dernier chiffre exact, 17 259. 

2. Art. 259. 



ET Lli GOUVERNEMENT DE L.V FRANCE DEPUIS QUINZE ANS 25 

compter les dépenses accessoires : la quête de chaque séance, 
les frais d'initiation (quelques centaines de francs), etc. 

Toutes les loges, véritables foyers d'action politique et 
antireligieuse dans toutes les parties de la France, sont 
reliées entre elles, et soumises pour leur installation et leur 
fonctionnement au pouvoir central de Paris, rue Cadet. Ce 
pouvoir central n'est autre que ce que les constitutions ap- 
pellent le Conseil de VOrdre^ composé de 33 membres élus 
par l'assemblée générale (dont nous parlerons tout à l'heure)' 
et renouvelable par tiers chaque année. Le Conseil de l'Ordre, 
dont le président est pour le moment le F.". Doumer, dé- 
puté, constitue le pouvoir exécutif et permanent de la ma- 
çonnerie. Il a son organe olliciel : le Bulletin du Grand- 
Orient^ envoyé régulièrement à chaque loge et destiné aux 
seuls maçons. L'administration centrale, outre ses autres 
recettes pour titres maçonniques , cotisations des ate- 
liers, etc., prélève un impôt de 4 fr. 50 sur chaque franc- 
maçon. Son budget est discuté et voté annuellement par le 
couvent. 

Chaque année, au mois de septembre, a lieu ce que l'on 
peut appeler la session du parlement maçonnique, où se dé- 
cident de nos jours, en premier et dernier ressort, les des- 
tinées de la France. 

Le parlement ou couvent maçonnique se compose des 
33 membres du Conseil de l'Ordre et de tous les délégués des 
loges de la fédération '. Il exerce le pouvoir constituant et 
législatif de la franc-maçonnerie^. Chaque loge envoie à l'as- 
semblée générale un représentant élu au scrutin secret. Ce 
représentant va y prendre le mot d'ordre pour communiquer 
ensuite à ses frères, à sa commune, à son département, l'im- 
pulsion et la direction reçues du pouvoir central. La franc- 
maçonnerie a aussi son organisation judiciaire, ses jurys 
maçonniques, sa chambre de cassation, etc. 

La description que nous venons de faire du gouvernement 
maçonnique, véritable Etat dans l'Etat, soulève tout naturel- 
lement une question incidente d'un grand intérêt. 

L'association franc-maçonne ainsi constituée avec son but 

1. Art. 25 de la constitution. 

2. Art. 31. 



26 LA FRANC-MAÇONNERIE 

connu, possédant et administrant son budget commun, ayant 
à jour lixe ses réunions d'associés, parfois fort nombreux, 
et se ramifiant hiérarchiquement par tout le pays, cette asso- 
ciation est-elle^ oui ou nou^ en contravention avec les lois 
existantes en France ? 

Oui, elle est une violation flagrante et continue de l'ar- 
ticle 291 du code pénal et de la loi du 10 avril 1834 sur les 
associations. 

En efTet, en 1834, dans les discussions de cette dernière 
loi ' qui précise et aggrave les prohibitions du code pénal, 
M. Guizot et les autres ministres déclarèrent formellement 
qu'en proposant la loi aux Chambres ils ne voulaient que 
combattre et empocher les associations politico-révolution- 
naires « organisées et armées pour la guerre qu'elles ont 
déclarée au gouvernement de l'Etat ^ ». Ce sont ces associa- 
tions-là qui tombent directement sous le coup de la loi, et 
c'est afin d'empêcher les associations politico-révolution- 
naires de se former sous le couvert d'une autre dénomina- 
tion, que « nulle associiation de plus de vingt personnes (non 
domiciliées dans la même maison) se réunissant à certains 
jours marqués pour s'occuper d'objets religieux, littéraires, 
politiques ou autres, ne pourra se former qu'avec l'agré- 
ment du gouvernement, etc. (art. 291 du code pénal et loi 
de 1834). «C'est là, disait M. Guizot^, l'unique motif de la 
généralité de l'article ; il ne s'adresse évidemment ni aux 
associations littéraires ni aux sociétés scientifiques, mais il 
ne veut pas que les noms servent de masque pour éluder la 
loi et rendre aux associations politiques une existence que 
la loi veut éteindre. » Le garde des sceaux ajoutait encore : 
« S'agit-il de réunions qui ont seulement pour but le culte 
à rendre à la divinité et l'exercice de ce culte, la loi n'est pas 
applicable, nous le déclarons de la manière la plus formelle. » 

Le législateur de 1834 ne veut donc atteindre, même 
sous les masques o elles pourraient se cacher, que les asso- 
ciations politico-révolutionnaires. Or, la franc-maçonnerie a 

1. Nous n'avons pas à juger celte loi pour le moment, mais nous lu pre- 
nons comme un fait. 

2. Moniteur du 9 avril 1834. 

3. Moniteur du 22 mars 1834, deuxième supplément. 



ET LE GOUVERNEMENT DR LA FRANGE DEl'UIS QUINZE ANS 27 

toujours été, et se vante môme maintenant d'être une asso- 
ciation politico-révolutionnaire : ses membres se réunissent 
au nombre de plus de vingt personnes à des jours marqués, 
ils sont reliés entre eux dans tout le pays, etc. ; donc ils tom- 
bent directement sous le coup du code pénal et de la loi de 
1834, loi existante qu'aucune législation postérieure n'a en- 
core abolie. Aussi voyons-nous, après 1834, de nombreux 
procès intentés par le ministère public aux associations révo- 
lutionnaires, entre autres à la société maçonnique des Droits 
de Vhomme^ qui fut condamnée. Le gouvernement n'avait 
que trop raison de faire ces poursuites, et il n'eut, pour sa 
défense personnelle, qu'un seul tort, celui de ne pas appli- 
quer assez vigoureusement sa loi contre les francs-maçons. 
Car ce fut la franc-maçonnerie — elle s'en glorifie maintenant 
— qui le renversa en 1848 : les héros de février 1848, comme 
ceux de juillet 1830, étaient tous des francs-maçons pré- 
parés à leurs exploits dans les loges. 

Les lois françaises demeurant ce qu'elles sont, l'associa- 
tion maçonnique reste-t-elle toujours illégale et ne pour- 
rait-elle pas être autorisée par le gouvernement? 

Elle est illégale toujours et ne peut même pas être légiti- 
mement autorisée. Car les associations politico-révolution- 
naires étant précisément, directement et uniquement prohi- 
bées par la législation existante, nul gouvernement ne peut 
autoriser une violation flagrante de la loi, comme il ne peut 
autoriser le vol, aussi longtemps que le socialisme triom- 
phant n'aura pas abrogé les lois qui condamnent le vol. 

Puisqu'il en est ainsi, il y a, on le comprend, quelque 
chose de spécialement révoltant dans la persécution des 
francs-maçons contre les associations religieuses. Violateurs 
eux-mêmes, d'une façon impudente, de la loi de 1834, faite 
contre eux, ils s'en sont servis dans leurs décrets de 1880 
contre les religieux, auxquels le législateur de 1834 la dé- 
clarait formellement non applicable. 

Après cette digression, revenons à notre sujet: 

La franc-maçonnerie ayant ainsi, quoique illégalement, 
établi partout ses loges comme autant de centres révolu- 
tionnaires reliés entre eux et enlaçant tout le pays dans une 
organisation formidable, exerce, tout en la dissimulant plus 



28 LA FRANC-MAÇONNERIE 

OU moins suivant les circonstances, une action politique et 
antireligieuse toute-puissante dans chacune des sphères 
gouvernementales. 

Autrefois, sous la royauté et sous l'empire, elle se don- 
nait comme une simple société de bienfaisance, et elle 
montrait, écrite dans ses statuts, la défense expresse de 
s'occuper dans les loges de politique et de religion. 

Maintenant, elle a jeté le masque et se moque agréable- 
ment des niais qui croyaient à ses dires d'autrefois. Ecoutez 
ces paroles du F. • . Gonnard au banquet final du grand 
Gonvent de Paris (18 septembre 1886) : 

La franc-maçonnerie ne fait que de la politique, et s'il fut un mo- 
ment, non pas de règle, mais de formalisme, de déclarer que la maçon- 
nerie ne s'occupait ni de religion ni de |)olitique, c'était sous l'impres- 
sion des lois et de la police que nous étions obligés de dissimuler ce 
que nous avons mission de faire et de faire uniquement. Aussi nos insti- 
tutions ])ubliques sont-elles aujourd'hui, d'une façon toute naturelle, 
entre les mains des francs-maçons de France '. 

Puisqu'il en est ainsi, on comprend facilement la décision 
prise par la Grande Loge Symbolique écossaise. A la séance 
plénière du 12 avril 1884, la commission d'initiative, prési- 
dée par le F. • . Mesureur, député de Paris, ayant proposé 
« de supprimer comme inutile le paragraphe de la constitu- 
tion par lequel la Grande Loge s'interdit toute discussion 
politique », la proposition fut adoptée à l'unanimité^. 

Déjà en 1881 (14 septembre), le F. • . Bélat, maire de Va- 
lence, avait proclamé officiellement, au grand Gonvent du 
Grand-Orient de France : « Il est exact de dire que la franc- 
maçonnerie est une institution politique, et c'est son honneur 
que de mériter une pareille qualification^. » On pourrait 
multiplier les aveux actuels de ce genre. Le caractère essen- 
tiellement politique de la franc-maçonnerie ne peut donc 
plus faire de doute pour personne. 

Gomment la secte exerce-l-elle cette action politique 
qu'elle niait hypocritement jadis, et dont elle se fait un hon- 
neur maintenant? 

1. Journal officiel de la Maçonnerie française, année 1886, p. 545. 

2. Bulletin de la Grande Loge Syml)olique Ecossaise, vol. VII, p. 35. 

3. Journal officiel de la Maçonnerie française, année 1881, p. 15. 



ET LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DEPUIS QULNZE ANS 29 

Elle l'exerce d'abord et avant tout par les élections. Les 
francs-maçons savent parfaitement que celui qui est maître 
des élections est maître du pays; en hommes pratiques, ils 
ont donc les élections pour objectif principal. Aussi chaque 
loge n'est-elle en réalité qu'un comité électoral permanent^, 
destiné à faire entrer dans les différents corps électifs le 
plus possible de francs-maçons ou d'amis des francs-maçons. 

Le Grand-Orient de Belgique traçait bien et en peu de 
mots, dès 1855, la marche à suivre dans les loges, pour 
toutes les élections politiques : 

1° Un candidat maçon sera d'abord proposé par la loge dans le ressort 
de laquelle se fera l'élection, à l'adoption du Grand Orient, pour être 
ensuite imposé aux Frères de fobédience ; 2° Dans l'élection, qu'elle 
soit nationale, provinciale ou communale, l'agrément du Grand-Orient 
sera également nécessaire, également réservé ; 3" Chaque maçon jurera 
d'employer toute son influence pour faire réussir la candidature adop- 
tée; 4° L'élu de la maçonnerie sera tenu de faire en loge une profes- 
sion de foi dont acte sera dressé ; 5" Il sera invité à recourir aux lu- 
mières de cette loge ou du Grand-Orient dans les occurrences graves 
qui peuvent se présenter pendant la durée de son mandat; 6° L'inexé- 
cution de ses engagements l'expose à des peines sévères et même à 
l'exclusion de l'Ordre maçonnique'. 

Tout récemment (en 1889), dans la Côte-d'Or, un franc- 
maçon, — et des plus marquants cependant, le F.". Colfa- 
vru, — ayant manqué aux prescriptions que je viens de 
rapporter, et s'étant permis d'attaquer dans une réunion 
électorale le candidat soutenu par les loges de Dijon et de 
Beaune, celles-ci portèrent plainte contre ce scandale maçon- 
nique devant le Conseil de l'Ordre à Paris, et elles obtinrent 
justice : le F. • . délinquant fut sévèrement puni et con- 
damné ^. 

Voici maintenant comment ces instructions sont mises 

1. D.Tns presque toutes les villes de France, le comité électoral républicain 
— opportuniste ou radical — n'est qu'une doublure de la loge maçonnique; 
la loge se couvre extérieurement de ce nom et de ce masque pour tromper 
les honnêtes gens qu'une déclaration ouverte de maçonnismc pourrait 
rebuter. 

?. Arrêté du Grand Maître Verhaegen du 5 janvier 1855, énonçant les 
décisions prises par le Grand-Orient. 

3. Bulletin du Grand-Orient de France, août-septembre 1890, p. 271 et 328. 



30 LA FRANC- MAÇONNERIE 

en praliquo et comment, en les suivant, les francs-maçons 
savent s'y prendre pour brasser Les élections et se rendre 
maître du suffrage universel. 

La date des élections, secrète pour le bon peuple, est 
indiquée à l'avance aux francs-maçons par leurs compères 
du gouvernement. Les loges peuvent dès lors se réunir 
pour s'entendre et choisir leurs candidats. Lorsque la date 
des élections est annoncée ofliciellement, on provoque au 
plus tôt une ou plusieurs réunions publiques du corps élec- 
toral. Dans une de ces réunions se trouvent, je suppose, 
douze cents électeurs, et au milieu d'eux, disséminés un 
peu partout, cinquante ou soixante individus qui se con- 
naissent mais qui ne paraissent avoir aucun rapport entre 
eux. Seulement ils ont reçu le mot d'ordre; c'est par eux 
que le candidat doit être imposé. Toute la salle, sans y 
prendre garde, subit leur influence, et, avec plus ou 
moins de tirage, le candidat est acclamé. C'est ce qu'on ap- 
pelle la carte forcée. Le futur élu s'est bien gardé de se 
donner comme franc-maçon et a même protesté , suivant 
les circonstances, de son respect pour la religion et la li- 
berté. 

Le lendemain, au nom de la fameuse discipline républi- 
caine, c'est-à-dire en ce cas de la discipline maçonnique, 
on persuade aux autres électeurs qu'ils doivent s'incliner 
devant le choix de la réunion ou du congrès, et le tour est 
joué. 

Ces manœuvres électorales ne réussissent que trop ; 
grâce à elles se produit depuis des années cette duperie 
colossale d'une nation, en immense majorité chrétienne et 
catholique, nommant un parlement de libres-penseurs et 
de francs-maçons qui prennent à tâche de détruire la reli- 
gion et l'Église. 

Après coup, les élus ne se gênent pas pour dire qu'ils 
doivent leur élection à la franc-maçonnerie, et celle-ci, 
quand elle le juge utile, prend part ouvertement à la lutte 
électorale, comme elle le fit en France au temps du boulan- 
gisme, et, en Italie, aux dernières élections générales'. 

1. Le F. ■ . Lcmrui, grand maître de la franc-maçonnerie italienne, écrivit 
avant les élections une lettre-circulaire à toutes les loges du pays, leurpro- 



ET LE GOUVERNEMENT DE LA FRANGE DEPUIS QUINZE ANS 31 

Une fois maîtresse, au moyen des élections, du pouvoir 
suprême, comment s'y prend la franc-maçonnerie pour faire 
exécuter par lui tous ses différents projets ? 

Voici la marche ordinaire suivie par la secte : la loi ou la 
mesure irréligieuse qu'il s'agit d'imposer au pays est 
d'abord discutée et mûrie dans les loges. Ainsi nous l'ap- 
prennent les francs-maçons eux-mêmes. « C'est dans son 
sein (de la franc-maçonnerie) que s'élaborent la plupart des 
grandes réformes sociales : l'instruction laïque et obliga- 
toire a été étudiée, préparée et pour ainsi dire décrétée dans" 
les loges, il y a bien des années, et c'est ce qui a rendu pos- 
sible qu'elle fût votée par la Chambre i. » 

Puis, au moment opportun, le ministre ou le député franc- 
maçon qui en a reçu la mission propose la loi au Parlement; 
les journaux de la secte y préparent l'opinion, et, s'il s'agit 
d'une question plus importante, organisent un vaste pétition- 
nement par l'intermédiaire de toutes les loges. Dès lors, la 
discussion aux Chambres n'est plus que pour la galerie, et, 
décidée d'avance, la majorité maçonnique vote toujours, 
quoi qu'on dise à la tribune, suivant le mot d'ordre reçu du 
Grand-Orient. S'il arrive que les mesures proposées sont 
trop iniques et trop violentes pour être acceptées du premier 
coup, on s'y prend à différentes reprises; peu à peu le public 
s'accoutume aux énormités qui le révoltaient d'abord et 
finit par les laisser passer. Voilà l'histoire de chacune des 
lois les plus attentatoires à toutes nos libertés. 

C'est donc le Grand-Orient de la rue Cadet qui gouverne 
la France et impose ses volontés à nos ministres? 

Oui, il en est ainsi depuis 1880; mais jamais celte main- 
mise de la maçonnerie sur le gouvernement ne s'était en- 
core formulée aussi cyniquement qu'aux derniers convents 
maçonniques de septembre 1891 et 1892. 

Entendez la motion fort instructive qui y fut votée à l'una- 
nimité moins trois voix, en 1891. 

Le Convent maçonnique invite le Conseil de l'Ordre à convoquer à 
l'hôtel du Grand-Orient, chaque fois que cela lui paraîtra nécessaire, 

mettant qu'elles feraient entrer dans la Chambre par leurs efforts quatre 
cents francs-maçons. 

1. Paroles du franc-maçon F. ■ . Lepelletier, dans le Mot d'Ordre, mai 1885. 



32 LA FRANC-MAÇONNERIE 

tous les membres du Parlement qui appartiennent à l'Ordre (maçon- 
nique ), a(in de leur communiquer lès vœux exprimés par la généralité 
des maçons, ainsi que V orientation politique de la Fédération ( maçon- 
nique ). 

Après chacune de ces réunions, le Bulletin publiera la liste de ceux 
qui se seront rendus à la convocation du Conseil de l'Ordre, celle de 
ceux qui se seront excusés, celle de ceux qui auront laissé l'invitation 
sans réponse. 

Ces communications officielles du Grand-Orient, ainsi que les échan- 
ges de vues qui les suivront, devront être faites dans un de nos tem- 
ples, sous la forme maçonnique;... le Conseil de l'Ordre dirigeant les 
travaux. 

Après cela, on indique ce qu'on devra, « dans la prochaine 
réunion de cette nature »,... « exiger du gouvernement ». 
Les francs-maçons veulent entre autres choses une lutte 
plus accentuée contre le cléricalisme, et notamment « la sup- 
pression des congrégations religieuses * ». 

Ces révélations nous montrent combien le procédé som- 
maire qui met le gouvernement de la France aux mains de 
la secte est maintenant net et précis : le Conseil de l'Ordre 
(maçonnique) réunit d'office à la rue Cadet les francs-maçons 
membres du Parlement; — ceux qui manquent à l'appel sont 
notés; — là il leur communique « officiellement l'orientation 
politique » qu'ils doivent suivre et les mesures qu'ils doi- 
vent « exiger » du gouvernement; puis les francs-maçons, 
maîtres de la majorité, imposent cette orientation et ces me- 
sures aux ministres et au pays. En apparence, c'est l'Elysée 
qui gouverne avec le conseil des ministres; en réalité, c'est 
la rue Cadet. Toutefois, comme certains sénateurs, députés 
ou ministres francs-maçons ne se montraient pas tout à fait 
assez dociles aux injonctions du Grand-Orient, on en vint, 
au dernier couvent de septembre 1892, à des mesures encore 
plus impérativeset plus brutales. Dès la première séance, le 
F.*, de Vidau, partisan acharné de la suppression du budget 
des cultes, proposa l'ordre du jour suivant : 

Le Convont blâme et désavoue les francs-maçons qui, en leur qualité 
de représentants dans les corps électifs de la République^ votent des 
subsides pour l'exercice des cultes. 

1. Bulletin du Grand-Orient, août-septembre 1891, p. 470. 



ET LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE DEPUIS QUINZE ANS 33 

Cet ordre du jour, après une discussion assez vive, fut 
adopté à une grande majorité ', A la seconde séance, le F.*. 
Doumer, président, donna- lecture d'une proposition de la 
L.*. V Emancipation^ Or. de Paris, ainsi conçue : 

Tout F. • . Mac.", investi d'un mandat électif politique (sénateur, 
député, conseiller) a l'obligation de voter toute proposition devant as- 
surer à bref délai la séparation des Eglises et de l'Etat, sous peine de 
délit mac. • . Un vote contraire émis par ce F. • . entraînera sa mise en 
accusation immédiate . Un second vote contraire sera considéré comme . 
délit de première classe ^. 

Cette proposition, qui ne fait que compléter l'ordre du 
jour du F.', de Vidau en y mettant des sanctions, sera sans 
doute votée, elle aussi, l'un de ces quatre matins. 

C'est donc une affaire entendue; jusqu'à présent, naïfs 
électeurs français, vous vous imaginiez que vos sénateurs, vos 
députés, vos conseillers municipaux devaient en conscience 
exécuter vos volontés et votre mandat à vous. Erreur arros- 
sière, idées rétrogrades, ancien régime, moyen âge au moins 
que tout cela ! D'après le progrès moderne le plus récent, — 
les frères Trois-Points viennent de vous l'apprendre, — c'est 
le Grand-Orient, rue Cadet, qui impose son mandat impéra- 
tif à vos élus, et qui les force à l'exécuter, sous peine d'être 
cassés aux gages ! 

Aussi y a-t-il lieu de redire plus que jamais, avec l'arche- 
vêque d'Aix : Nous sommes ., non pas en République., mais en 
franc-maçonnerie . 

A cause de cette action souveraine et permanente de la 
secte sur le gouvernement, on comprend que les change- 
ments de ministères — plus ou moins radicaux ou opportu- 
nistes — n'ont qu'une importance secondaire: les desseins 
et le plan des loges n'en continuent pas moins à s'exécuter 
avec une suite et une persévérance implacables. 

Nous dirons quels sont ce plan et ces desseins de la 
maçonnerie française. 

1. Grand-Orieat de France. Assemblée générale de 1892. Compte rendu 
analytique, première séance, p. 6. 

2. Compte rendu analytique, deuxième séance, p. 9. 

(A suivre.) E. ABT. 

LVin. — 3 



MADAGASCAR 



STATISTIQUES HT LÉOENDES 

d'apuès les documents officiels 

« Pour juger de l'influence acquise par l'Angleterre à 
Madagascar, dit le journal organe des Anglais à Tanana- 
rive, il suffit de considérer la statistique des missions. 
Tant que cette statistique ne change pas, la situation des 
sujets britanniques à Madagascar n'est pas modifiée. « [Ma- 
dagascar-News, 18 juillet 1891.) 

Voici un aperçu de la statistique en question : 

MISSIONNAIRES! 



Anglais. 

Personnel européen. . . 68 

jMaîtres indigènes, plus de 6 110 
Élèves dans les écoles. 92 316 
Adhérents ou disciples. . 310 313 



Imprimeries 

Hôpitaux 

Léproserie 

Observatoire astronomi- 
que 

Budget : près d'un million, 



Norvégiens, 


Français. 


44 


114 


Plus de 1 130 


641 


37 487 


17 338 


47 681 


130 669 


1 


1 


1 





? 


1 





1 


Inconnu. 


200 000 ir. à i 



a peine. 



Pour les Anglais, la question de Madagascar est avant tout 
une question religieuse; les missions sont le grand facteur 
d'influence. 

Cette opinion est- elle fondée ? La statistique des mis- 



1. 98"^ report of the L. M. S. (London Missionary Society, Société des 
Missionnaires de Londres) ou 98* rapport de L. M. S. — Biary Malagasy, 
1892, Tananarive, ou Annuaire Malgache, 1892, Tananarive. 



MADAGASCAR 35 

sions change-t-elle, mais toujours en faveur des Anglais ? 
Que conclure ? — Prière au lecteur de vouloir bien cher- 
cher la réponse à ces questions dans les pages qui sui- 
vent. 

I 

GOUVERNEMENT MALGACHE 

(Annuaire Malgache, 1892, p. 11-14. ) 

STATISTIQUE 

Après la Reine et le Premier ministre viennent : 
Les 20 membres du cabinet ; 
Les 16 chefs des divers districts d'Imerina; 

Les 14 membres des divers ministères, dont un élève des Français. 
Les 8 chefsdegarde etdeservice'aupalais, dont un — — 

Les 7 chefs de castes nobles, dont un — — 

Les 95 gouverneurs des principales villes et forteresses de l'île, 

dont un élève des Français. 

Soit 4 élèves des missionnaires français; tous les autres sont des élè- 
ves des missionnaires anglais et sont membres de l'Eglise d'Etat an- 
glo-malgache, dont la Reine est la tête. 

LÉGENDE 

Tananarive, siège du gouvernement, est une ville de 
100 000 âmes, à 1 400 mètres au-dessus du niveau de la mer, 
et au milieu du vaste plateau qui occupe le centre de l'île. 

Sur ce plateau se trouve la partie la plus importante de 
la population, répartie entre les provinces d'Imerina, de 
Betsileo et de Sihanaka. L'île entière, qui est grande comme 
la France, contient 4 à 5 millions d'habitants. 

Comme l'Angleterre , Madagascar a sa Reine , tête de 

VÈglise^ un Prime 77iifiisier^ un cabinet, etc Tout porte le 

cachet britannique, parce que, comme le dit le contre-amiral 
Gore Jones, « les Indépendants ont été les premiers maîtres 
du terrain ^ ». 

« Les Indépendants ne sont pas conséquents avec leurs 
principes, « dit encore le contre-amiral; c'est pourquoi ils 

1. « Rapport sur la visite à la Reine de Madagascar, juillet 1881. » — 
Grâce à Farquhar, gouverneur de l'île Maurice, les missionnaires anglais, 
dits Indépendants, purent établir des écoles à Tananarive dès 1820. 



36 MADAGASCAR 

ont pu prêter leur concours à la création de l'Eglise d'Etat, 
et à son fonctionnement. 

« Ils sont bien en cour, » ajoute-t-il ; aussi l'Angleterre a- 
t-elle obtenu, la première i, son traité du 27 juin 1865, avec 
la clause : « L'Angleterre jouira des droits de la nation la 
plus favorisée; » ce qui, d'après l'interprétation pratique, si- 
gnifie : sera la nation la plus favorisée. 

« Le 11 juillet 1881, continue le contre-amiral Gore Jones, 
nous assistâmes au service divin à la chapelle royale '-. La 
Reine, le Premier ministre et la famille royale étaient présents. 
Le service s'est accompli avec ordre et dignité. 11 y avait de 
bonnes orgues ; on a chanté des cantiques et des antiennes. 

« Le Premier ministre est trop intelligent pour ne pas voir 
l'utilité de maintenir la Reine à la tête de l'Eglise, et rien d'un 
caractère religieux ne marche que sous sa surveillance... Il 
est entièrement anglais de cœur. » (Même rapport.) 

Par ordre du gouvernement malgache , le repos domi- 
nical est observé comme dans la Grande-Bretagne; l'assis- 
tance aux offices du dimanche est prescrite; l'école est obli- 
gatoire pour tous les enfants, dès l'âge de huit ans. Toutes 
les écoles sont confessionnelles. 

Le nom de Dieu est sans cesse sur les lèvres des Malgaches. 
Pour dire merci, ils ont la formule : « Que Dieu vous protège.» 
La Reine commence ses proclamations solennelles par ces 
mots : (c Moi, R...,/?<2r la grâce de Dieu... Reine... » 

Dans le pays, un Européen sans religion ou sans mœurs 
n'inspire ni confiance ni estime ^. Il en est tout autrement 
pour un catholique digne de ce nom ^ 

1. Le traité français qui a suivi la mort de Radama II, n'a été signé 
que le 8 août 1868. 

2. Le service religieux fut inauguré dans le palais royal le 28 octobre 1868, 
Depuis lors, tous les dimanches, matin et soir, la Reine y assiste avec 
toute sa cour et les hauts fonctionnaires. La Reine et le Premier ministre fu- 
rent baptisés publiquement le 21 février 1869, selon le rite des Indépen- 
dants, dit rite des Anglais. Les premiers diplômes donnés aux prêcheurs par 
la Reine, en sa qualité de chef de l'Eglise d'Etat, datent de 1869. 

3. Les indigènes ont des proverbes et des dictons ainsi conçus : 
« Si quelqu'un ne trompe pas... c'est parce qu'il craint Dieu. » 

«Celui qui trompe Dieu, comment ne tromperait-il pas les hommes ? » 
n Ce n'est pas un homme, c'est un chien. » 

4. Il y a quelques années, un cousul américain est venu â Tananarive 



MADAGASCAR 37 

Le gouvernement s'entend fort bien au jeu de bascule : 
les Anglais sont ses frères, et les Français ses cousins; il 
tire tout ce qu'il peut des uns et des autres; il leur fait en 
temps et lieu quelques concessions, mais toujours de ma- 
nière à ne pas rendre les premiers trop fiers, et les seconds 
trop mécontents. 

En dehors des salariés et de quelques gouvernants, la po- 
pulation du pays préfère la prière des catholiques à celle des 
Anglais. Si elle ne vient pas en masse, c'est que la mission 
catholique n'est pas en mesure de lui bâtir des églises et 
des écoles. 

II 
GOUVERNEMENT FRANÇAIS 

[Annuaire Malgache, p. 15. — Budget de 1892. ) 

STATISTIQUE 
1° Résidence générale de France à Madagascar : 

Tananarive 

Traitement 

1 Résident général 60 000 fr. 

1 Résident général adjoint chargé des affaires consu- 
laires et judiciaires 20 000 

1 secrétaire d'ambassade de 3° classe 5 000 

1 consul suppléant 5 000 

1 vice-consul, chargé de la chancellerie 9 000 

1 médecin de 1" classe, attaché h la Résidence générale. 10 000 

Tamatave 

1 Résident 18 000 

1 chancelier 8 000 

A reporter 125 000 fr. 

pour réclamer une indemnité de 100 000 francs. Il était catholique. Le Pre- 
mier ministre a demandé s'il était catholique pratiquant. Sur la réponse affir- 
mative, il a dit : « On peut avoir confiance en son intégrité. » Les égards 
n'ont pas manqué au consul. Un vol ayant été commis chez lui, dans les 
vingt-quatre heures le voleur est saisi, et, chose inouïe, tous les objets dé- 
robés sont retrouvés. Lamission, délicate s'il en fut, réussit fort bien. Le con- 
sul est reparti, emportant l'estime de tous et des cadeaux de la part de la 
Reine et du Premier ministre. 



38 MADAGASCAR 

Report 125 000 fr. 

2 commis 8 000 

MOJANGA 

1 vice-résideiit 10 000 

Fianarantsoa 
1 vicc-résident 10 000 

Nossi-Vé 

1 vice-résident 12 000 

1 commis 3 000 

Mananjahy 
1 chancelier, agent de résidence 7 000 

Frais de la Résidence générale 

Frais de représentation du Résident général 20 000 

Frais de tournées 20 000 

Frais de voyage entre Paris et les postes de Madagascar 30 000 

Frais de tournée des agents à Madagascar. ..... 10 000 

Frais de service . , G2 340 

Dépenses spéciales 50 000 

Achats de cadeaux 19 600 

Frais de télésrrammes 12 000 

ludf'ranités d'entrée en campagne accordées aux agents. 5 000 

Soit 15 fonctionnaires, avec un budget annuel de. . . 414 000 fr. 

Autres frais de la Résidence générale 

1 architecte, et construction du palais résidentiel. \ 

2 officiers de l'escorte i 

1 médecin — l Dépense 

6 employés pour le service postal 1 inconnue. 

Soit 10 Français, outre les 50 soldats. / 

2° Service judiciaire : 

Crédit voté le 9 avril 1891 pour l'organisation de la jus- 
tice, et demi-traitementdes magistrats à Madagascar, 
exercice de 1891 243 000 fr. 

9 Français pour le service judiciaire, exercice de 1892* 127 000 

1. Par décret du 23 août 1892, sont institués, pour juger les Français à 
Madagascar, en dehors de Diégo-Suarez, trois tribunaux qui ont leur siège 
à Tamatave, à Tananarivc et à Mojanga, et qui comprennent chacun un juge 



MADAGASCAR 39 

3° Crédit extraordinaire : 
Crédit voté en 1892, pour encourager la colonisation , 100 000 fr. 

LÉGENDE 

La Résidence générale a été inaugurée à Tananarive dans 
les premiers mois de Tannée 1886, en vertu du traité conclu 
le 17 décembre 1885 '. 

Elle est magnifiquement installée sur un terrain spacieux 
appartenant au Premier ministre, et loué au gouvernement 
français pour cinquante ans. 

Du palais de la Reine et des hauteurs de la capitale, on peut 
admirer le nouveau palais résidentiel, relié aux deux pavil- 
lons déjà existants, la caserne, les terrasses qui vont s'éche- 
lonnant. 

La Résidence générale fonctionne depuis six ans, à peu 
près sur le même pied qu'aujourd'hui ; les installations s'a- 
méliorent gfraducllement à Tananarive et ailleurs. 

Naturellement, ici comme partout, ce qui est grand excite 
l'envie. Les jaloux crient, en montrant ces grandes choses : 
Garde à vous, voilà l'ennemi ! 

Les amis, de leur côté, répètent un vœu souvent exprimé 
en haut lieu et toujours bien accueilli, mais encore à réa- 
liser. Pourquoi, disent-ils, ne pas remplacer à Tananarive 
les cinquante soldats qui n'escortent jamais, par une escorte 
réelle de six à douze gendarmes à cheval, avec leur famille? 
Ils pourraient accompagner en ville le Résident général. 

président, un juge suppléant et un greffier, avec traitement comme il suit : 
juge président du tribunal de Tamatave, 12 000 fr.; — juges présidents des 
tribunaux de Tananarive et de Mojanga, 10 000 fr. ; — juge suppléant au tri- 
bunal de Tamatave, 9 000 fr.; — juges suppléants aux tribunaux de Tanana- 
riveet de Mojanga, 8 000 fr.; — greffier du tribunal de Tamatave, 6 000 fr.; — 
greffiers des tribunaux de Tananarive et de Mojanga, 4 000 fr. 

1. Ce traité a été négocié, au nom de la Reine de Madagascar, par D. Wil- 
lougby, anglais, commandant des troupes malgaches. Le 10 janvier 1886, 
il a été approuvé et revêtu de la signature de la Reine, après réception de 
la lettre explicative du 9 janvier 1886, donnée par M. S. Patrimonio, M. P..., 
et le contre-amiral E. Miot. 

Le traité est rédigé en français et en malgache. Le texte malgache fait 
loi aussi bien que le texte français. Il y a des expressions importantes qui 
n'ont pas le même sens dans les deux textes. 



40 MADAGASCAR 

Leur belle tenue ferait merveille ; leurs enfants se mêleraient 
à la population du pays dans les écoles, etc., etc., et leur pré- 
sence ne serait pas pour les indigènes une cause d'irritation.... 

III 
GOUVERNEMENTS ÉTRANGERS 

( Whitakcv's almanack, 1891. — Annuaire Malgache, 1892. ) 

STATISTIQUE 

1° Gouvernement anglais : 

Traitement 

1 vice-consul à Tananarive, \V. G. Pickersgill, ex- 
missionnaire de L. M. S 6 250 fr. 

1 consul à Tamatave, absent 18 750 

1 vice-consul judiciaire, A. Sauzier 18 000 

1 vice-consul à Mahanoro, J.-J, Wilson 2 500 

1 vice-consul à Andevorante, Rev. H. A. Jones, ^ 

missionnairedeS. P. G., suppléant [ Non payés 

1 vice-consul à Mojanga, C. Knott ^ 

Soit 6 fonctionnaires anglais, dont le traitement s'élève à 45 500 fr. 

2° Gouvernements divers représentés à Tamatave seulement : 
1 consul pour l'Allemagne, Herr H. Tappen- 
beck 

1 consul pour l'Italie, D.Maigrot . 

... , ,,T^ r ^ n- I Traitement 

1 vice-consul pour 1 Jtahe, bi. Gicquel. . . 

li 1 1 .A^ , TT • -j^r II I inconnu 

1 consul pour les Etats-Unis, Waller .... 

1 vice-consul pour les Etats-Unis, R, M. 

Whitney 

Soit 5 fonctionnaires. 

LÉGENDE 

Les sujets de nationalité britannique actuellement à Ma- 
dagascar ne sont pas moins nombreux que les sujets de na- 
tionalité française. 

L'Angleterre est sobre de fonctionnaires; elle sait que cet 
élément dégénère aisément en épouvantail, surtout lorsqu'il 
s'appelle légion. 

Des rares fonctionnaires que le gouvernement britannique 
maintient à Madagascar, on n'oserait pas écrire ce qu'ont pu- 



MADAGASCAR 41 

blié à une autre adresse plusieurs journaux : « qu'ils ne don- 
nent aucun signe de religion;... qu'ils sont l'élément démo- 
ralisateur;... qu'ils rendent leur pays méprisable^ ». 

A Tananarive, l'unique fonctionnaire anglais qui fait échec 
à la Résidence générale, le vice-consul W. C. Pickersgill, 
paraît aussi religieux que les missionnaires ses nationaux 
eux-mêmes. Si, depuis qu'il est personnage politique, ses 
préférences n'étaient pour la cathédrale des Anglicans, on 
ne voit pas pourquoi il ne continuerait pas, dans les temples 
des Indépendants de la capitale, les prédications qui pendant 
dix ans l'ont rendu célèbre à Ambohibeloma et à Mojanga. 

A l'appui moral s'ajoute au besoin l'appui officiel en faveur 
des missions anglaises ; ce qui est toujours efficace et sans 
inconvénient, parce que le gouvernement britannique se 
donne hautement comme chrétien et comme chaud partisan 
de la propagation du christianisme. 

IV 
MISSIONNAIRES ANGLAIS 

(Annuaire Malgache, 1892. — 98" rapport de L. M. S.) 

STATISTIQUE 

68 missionnaires anglais, dont 2 médecins ; 

Plus de 6 liO auxiliaires, choisis parmi les chefs et les notables du 
pays, qui sont employés à titre de pasteurs, de prêcheurs ou d'ins- 
tituteurs ; 

92 316 élèves dans les écoles; 

310 313 adhérents ou disciples ; 

Plus de 1 176 écoles mixtes ; 

Plus de 1 333 temples; 

Plus de 25 districts ou diocèses, dont 15 dans la province d'Imérina, 
7 dans la province de Betsileo, et 3 dans les autres provinces ; 

3 imprimeries; 

2 hôpitaux ; 

1 léproserie. 

A ces chiffres, il faut ajouter ceux des Anglicans, qui font défaut. 

Budget de près d'un million. 

1. Catholic Times, 26 septembre 1892. — Tablet, 27 septembre 1892, 



42 MADAGASCAR ' 



LEGENDE 



Parmi les 310 313 adhérents ou disciples des Anglais se 
trouvent le personnel du gouvernement et la classe diri- 
geante ( tableau I). 

Les Anglais comptent comme élèves 92 316 indigènes, en- 
rôlés définitivement dans leurs écoles en vertu de la loi 296, 
qui défond à tout élève de quitter l'école où il est déjà ins- 
crit. Tel est le cas de presque tous les enfants des hauts 
fonctionnaires et de la classe dirigeante. 

Seuls les missionnaires anglais jouissent par eux-mêmes 
ou par leurs élèves du monopole de l'enseignement dans 
les temples et dans les écoles de l'Église d'Etat anglo-mal- 
gache. 

L'Eglise d'Etat, créée sous l'inspiration des Anglais, fonc- 
tionne surtout depuis 1869. Tout y est dirigé par eux ou par 
leurs élèves. Aussi le peuple emploie-t-il indifféremment 
comme synonymes les expressions: religion d'Etat, religion 
anglaise; écoles du gouvernement, écoles anglaises; adhé- 
rent de l'Eglise d'État, anglais. 

Les 68 missionnaires anglais se divisent en trois catégories, 
comme il suit : 

1° 18 Anglicans, agents de la Société dite S. P. G., 
Society of tlie Propagation of the Gospel (Société de la Propa- 
gation de l'Évangile), dont l'évêque réside à Tananarive. 

2° 35 Indépendants, agents de la Société dite L. M. S., 
qui, de concert avec les Quakers, remplissent dans l'Eglise 
d'Etat l'office d'instructeurs. 

3° 15 Quakers ou Friends, agents de la Société dite F. F. 
M. A., Friends Foreign Mission Association (Association des 
Missions étrangères des Friends ou Quakers), dont 2 méde- 
cins fixés à Tananarive. 

Ces trois groupes de missionnaires admettent comme 
base d'enseignement religieux la Bible de la Société bi- 
blique, que chacun interprète à sa façon. Ils enseignent 
le malgache , l'anglais et môme le français. Ils ont composé 
une crrammaire malf^ache-francaise. 

Dans quel but enseignent-ils le français aux malgaches : 
Ce n'est pas certainement pour favoriser la France. Pour 



MADAGASCAR 43 

quoi donc ? afin d'empêcher leurs élèves d'aller aux écoles 
catholiques ; car, s'ils y vont, ils y apprendront, outre la langue 
française, l'amour de la France ; et s'ils y embrassent le ca- 
tholicisme, on le sait bien, ils sont perdus pour l'influence 
anglaise. Ce n'est pas la langue française que les mission- 
naires anglais redoutent, mais la religion française ou catho' 
lique. Les indigènes non catholiques et les catholiques 
apostats de toute provenance sachant le français, sont leurs 
meilleurs auxiliaires ; l'expérience ne le prouve que trop. 

Parmi les monuments dont la bienfaisance britannique a 
couvert Madagascar, les Anglais sont fiers de pouvoir mon- 
trer, soit à Tananarive, soit dans les environs : 

5 temples en pierre de taille, dont une cathédrale et 2 temples entourés 

de beaux squares. 
2 grands collèges ou « theological institutions ». 
2 écoles supérieures (high schools) pour la classe dirigeante. 

2 écoles centrales de filles pour la classe dirigeante. 

3 imprimeries, dont 2 fort importantes. 
2 magnifiques hôpitaux, etc., etc. 

L'école du palais est dirigée par des agents de L. M. S. 

Le budget des 68 missionnaires anglais s'élève à près d'un 
million. Gela ressort du chifïVe des Indépendants, qui ne 
sont que 35 missionnaires et qui ont pourtant à eux seuls 
un budget de 599137 fr. 05, dont 81 250 francs comme sup- 
plément pour l'extension de leur mission à Madagascar. 

Il est à remarquer que leurs ressources vont toujours 
croissant; car en 1891 ils n'avaient qu'un budget de 
567 001 fr. 35, dont un supplément de 72 500 francs. 

Par les rétributions scolaires et par les quêtes faites dans 
les temples à Madagascar, les Indépendants ont obtenu des 
indigènes, en 1890, 111606 fr. 87, et en 1891, 118 155 fr. 50. 
(97 et 98« rapports de L. M. S.) 

Tandis que, faute de ressources, la mission française ne 
peut plus créer un seul nouveau poste, les Anglais étendent 
de plus en plus le cercle de leurs opérations. Leur lépro- 
serie récemment construite va faire concurrence à la lé- 
proserie catholique; sur la côte ouest, une nouvelle mission 
vient d'être établie par les Anglicans, et dans la capitale 



44 .MADAGASCAR 

diverses sociétés de bienfaisance sont organisées par les 
Quakers. 

La note générale du rapport de L. M. S. 1892, est que 
« jamais les choses n'ont mieux marché » pour les mission- 
naires anglais. Mais aussi comme ils sont bien secondés par 
les gouvernements étrangers et par leur propre gouver- 
nement! 

* 

Le gouvernement britannique sait combien les missions 
catholiques ont procuré à la France de prestige et de gran- 
deur. Pour combattre cette influence, il lui faut des mis- 
sions anglaises : les sociétés bibliques sont fondées ; elles 
iront partout disputer le terrain aux missions catholiques, 
et l'Angleterre profitera de leurs conquêtes. 

Le gouvernement britannique le sait : voilà pourquoi, 
considérant les missionnaires non catholiques comme le 
grand facteur d'influence anglaise au dehors, il les favorise 
de tout son pouvoir, à l'intérieur par sa législation, et à 
l'extérieur par son habile politique. 

Le gouvernement britannique n'est ni athée ni anticlérical. 

Loin de faire la guerre à Dieu et à son Christ, il leur 
rend officiellement hommage. Témoin l'Eglise d'État, les 
prières publiques et officielles, l'observation rigoureuse de 
la loi sur le repos dominical, l'assistance aux offices du 
dimanche en usage dans l'armée,... et en honneur dans le 
monde officiel comme dans la société, etc. 

Dans le Parlement britannique, le clergé est représenté 
par 2 archevêques et 24 évêques de l'Eglise établie; la 
religion catholique, par 41 lords, comtes ou barons, par 
5 députés catholiques anglais, et par 71 députés catho- 
liques irlandais. 

Dans la Grande-Bretagne, l'arsenal des lois de persécu- 
tion inaugurées par le roi Henri VIII (1534) est relégué 
au musée des antiquités malsaines. 

« Dans ce pays, toutes les religions sont tolérées et libres, 
bien qu'il y ait une Eglise d'Etat privilégiée. L'Eglise d'État 
est épiscopalienne en Angleterre... et presbytérienne en 
Ecosse. L'Église catholique vient après l'Église d'État. En 



MADAGASCAR 45 

outre, il existe plus de deux cents sectes non catholiques 
séparées del'Eglise d'Etat et se disant chrétiennes, qu'on 
appelle sectes de dissidents (dissenters). » [Wliitaker's Al- 
manack, 1891, p. 236, 249.) 

Pour toutes ces catégories religieuses , il y a tolérance 
et liberté. Pas de loi d'exception, pas de distinction entre 
les nationalités ou les religions. Tous les congréganistes 
chassés du continent européen et obligés de chercher un 
asile en Angleterre, jouissent sur cette terre hospitalière 
de toutes les libertés que leur refuse le gouvernement de 
leur propre patrie. 

Le gouvernement britannique ne se montre ni jaloux ni 
inquiet des richesses du clergé officiel et de quelques so- 
ciétés dissidentes, qui sont pourtant assez respectables. 
Ainsi « l'Eglise épiscopalienne, qui ne compte plus que 
13 millions de fidèles, possède cependant à elle seule un 
budget annuel de £ 7 250000= 181250 000 francs. 

Une secte de dissidents, celle des méthodistes, a pu, dans 
l'année 1889-1890, réaliser un budget de £ 548 184 = 13 mil- 
lions 704000 francs. 

Cette prospérité matérielle des diverses Eglises, qui est 
respectée et protégée par le gouvernement, permet de réunir 
chaque année des sommes considérables pour l'entretien des 
missions à l'étranger. 

En effet, « dans les Iles Britanniques, les quêtes laites pour 
les diverses missions ont donné : 

En 1888, £ 1 334 491 =: 33 362 275 fr. 
En 1889, £ 1 331 306 = 33 282 650 fr. 
En 1891, £ 1 421 509 =: 35 537 725 fr. 

« Les missions catholiques ne figurent dans cette der- 
nière somme que pour £ 9 015 = 225375 francs. 

«Restent donc plus de 35 millions au service des missions 
non catholiques; et encore faut-il ajouter à ce chiffre des 
sommes importantes qui n'y sont pas comprises, telles que 
les revenus provenant des publications, des quêtes à l'étran- 
ger et désintérêts des capitaux placés. » 

{Whitaker''sAlm., 1891 et 1893, p. 236, 245, 248.) 
Avec ce régime de liberté religieuse , est-il étonnant 



46 MADAGASCAR 

qu'il existe en Anglelerre des sociétés de missionnaires 
riches et puissantes, que le budget annuel des missions 
dépasse de beaucoup 35 millions, et que sur ces millions il 
y en ait un afTeclé chaque année aux missions anglaises qui 
sont établies à Madagascar? 

Le gouvernement favorise la prospérité financière de ces 
sociétés, par respect pour la liberté religieuse et par poli- 
tique; car il sait quel parti il peut en tirer pour son influence 
à rétranger. 

Les missionnaires catholiques, il les admet volontiers, 
il les subventionne au besoin, soit dans les lies Britanniques, 
soit dans ses propres colonies. Mais à l'étranger, dans les 
contrées où se trouvent engagés les intérêts de la France, 
il ne regarde comme siens et il ne protège plus que les mis- 
sionnaires des sociétés bibliques. Pourquoi cette différence 
de politique? C'est que, dans ces régions lointaines, « qui 
dit catholique dit français, qui dit protestant dit anglais ». 

Ce fait est peut-être plus saisissant à Madagascar qu'ail- 
leurs. On sait qu'en 1883, lors de la guerre franco-malgache, 
tous les missionnaires français furent expulsés de Tanana- 
rive et de l'île entière, tandis que les missionnaires anglais 
restèrent à leur poste ou à la capitale, tranquilles et triom- 
phants, abrités qu'ils étaient par le drapeau britannique et 
par la protection du gouvernement malgache. Mais on ignore 
un incident qui s'est produit alors. Le R. P. D. Connellan 
était lui aussi missionnaire anglais, sujet britannique tout 
comme ces révérends. Il s'est réclamé de sa nationalité 
anglaise, pour rester à Tananarive comme tous les mission- 
naires non catholiques, ses compatriotes. Il a frappé à toutes 
les portes. Vains efforts : il était missionnaire catholique ; la 
religion a périmé la nationalité ; il a été forcé de fuir avec 
les Français, comme s'il avait été sujet français lui-même. 
Pour les Malgaches, missionnaire catholique était synonyme 
de missionnaire français^ et le gouvernement britannique 
a laissé faire, parce que, à Madagascar, il ne protège que ses 
missionnaires non catholiques. 

Il les protège ouvertement, officiellement^ efficacement. Il 
le peut : il porte sur son drapeau le nom de Dieu; son 
attitude respectueuse de la religion chrétienne l'autorise à 



MADAGASCAR 47 

dire aux Malgaches : « Voici nos missionnaires. Ils vous 
apportent la Bible, la religion anglaise et l'éducation an- 
glaise. Si vous les écoutez, ils feront de vous une nation 
puissante et civilisée, à l'instar de l'Angleterre. Nous 
n'avons pas d'autre ambition ; car nous sommes disciples 
du Christ, qui a dit : « Aimez-vous les uns les autres ; aimez 
« votre prochain comme vous-même. « Tel est le langage 
que l'histoire prête à Farquhar, gouverneur de Maurice, 
qui en 1820 envoya au roi Radama I" les premiers mis- 
sionnaires de L. M. S. Il résume le programme politique 
dont l'Angleterre ne s'est pas écartée jusqu'ici, et qui est 
le secret de son influence. Les hommes au pouvoir ne sont- 
ils pas les élèves de ses missionnaires ? 

Pour le gouvernement britannique, la liberté des missions 
anglaises à Madagascar est un intérêt de premier ordre. Il la 
défend si bien auprès des autorités malgaches, par le moyen 
de ses représentants, qu'on ne voit surgir ni difficulté ni 
conflit, ou bien tout s'arrange en famille. 

Dans la convention franco-anglaise de 1891, relative à Ma- 
dagascar, le cabinet de Saint-James n'a pas oublié de réser- 
ver expressément les droits et la liberté des missions an- 
glaises. 

Clause bien modeste en apparence, mais qui en réalité, 
pour l'Angleterre, compense les concessions faites, sauve- 
garde les intérêts acquis et consacre sa politique tradition- 
nelle. 

Après dix ans d'exercice comme missionnaires à Tanana- 
rive ou dans les dépendances, trois Anglais sont devenvis 
des personnages politiques ; ce sont : le Rév. W. C. Pic- 
kersgill, de L. M. S., nommé vice-consul à Tananarive vers 
1885; J. Parrett, imprimeur (L. M. S.), et A. Kingdon, 
imprimeur (F. F. M. A.), qui jouent aujourd'hui un rôle im- 
portant dans les afl'aires politiques et commerciales. 

J. Parrett réside à Tananarive, où il est fort bien en cour. 
On sait qu'en 1885 il est venu à Paris. Il y a trouvé, parmi 
ses coreligionnaires de France, des amis puissants et dé- 
voués. Le traité franco-malgache du 17 décembre 1885 et les 
événements qui l'ont suivi prouvent combien fut efficace sa 
mission officieuse. 



48 MADAGASCAR 

A. Kingdon a obtenu pour une Compagnie anglaise la fa- 
culté d'exploiter, à l'ouest de Madagascar, un territoire jus- 
qu'ici inexploré, et « dont la superficie, dit un prospec- 
tus, est plus grande que celle de l'Angleterre, c'est-à-dire 
20 000 milles carrés ^ ». 

Jusqu'à présent, il est vrai de dire que cette concession 
aboutit pour les Anglais à une spéculation financière qui est 
loin d'être brillante. 

Quoi qu'il en soit de son importance, elle n'est que la con- 
séquence de la situation. Si les missions anglaises n'avaient 
acquis tant d'influence sur la classe dirigeante du pays, 
de telles faveurs pourraient-elles être obtenues ? — Et com- 
ment les missions anglaises seraient-elles si puissantes à 
Madagascar, si elles n'avaient pour elles le concours dévoué 
du gouvernement britannique, et si elles ne trouvaient en 
France des auxiliaires conscients ou inconscients ? 

V 

MISSIONNAIRES NORVÉGIENS 

{Annuaire Malgache, 1892. — Filazana Malagasy^ 1892.) 

STATISTIQUE 

44 missionnaires norvégiens, dont 2 médecins ; 
Plus de 1 130 maîtres d'école ou pasteurs indigènes ; 
Plus de 37 487 élèves dans les écoles ; 
Plus de 47 681 adhérents ou disciples; 
Plus de 454 paroisses ou stations ; 

Plus de 17 districts ou diocèses, avec 12 stations, dont une à Fort- 
Dauphin ; 
1 hôpital; 
A cette statistique il faut ajouter celle de la côte ouest. 

LÉGENDE 

Les missionnaires norvégiens sont membres de la secte 
des luthériens^ et agents de N. M. S. (Norway Mission So- 
ciety, Société des Missions de Norvège ). 

1. « Madagascar Queen's Concession », Compagnie avec un capital de 
3 125 000 francs. (Queen Victoria street, London E. C. Februaryi26, 1892.) 



MADAGASCAR 49 

Les 44 missionnaires norvégiens actuellement à Madagas- 
car se trouvent repartis comme il suit : 6 à Tananarive, 
19 chez les Betsileo, 4 chez les Sakalava (ouest), 3 chez les 
Antanosy (est), etc. 

Dans leurs livres ils n'attaquent jamais les missions an- 
glaises, tandis ique la mission française y est indignement 
calomniée. 

Ils fraternisent avec les missionnaires anglais jusque dans 
les temples, bien qu'ils soutiennent des opinions religieuses 
fort différentes des leurs. 

Ils ont fait avec les Anglais (L. M. S.) un traité d'après le- 
quel le district seplentrional de Betsileo serait exclusivement 
réservé à la secte luthérienne. 

Dans ce district surtout, les luthériens ont abusé de 
la loi 296 pour retenir de force dans leurs écoles des cen- 
taines d'élèves qui ne voulaient que des écoles françaises. 
Il y a eu, à cette occasion, contre ces élèves, des persécutions 
sanglantes dont la responsabilité retombe tout entière sur les 
missionnaires norvégiens. 

Malgré quelques conflits particuliers dans la partie mé- 
ridionale des Betsileo, l'harmonie de l'alliance anglo-norvé- 
gienne ne paraît pas sérieusement troublée. 

Si les missions anglaises sont dites protestantes^ ce nom 
convient plus encore à la mission norvégienne, puisque, 
étant luthérienne, elle a pour maître Luther, le père des 
protestants. Cette dénomination, ajoutée à ce qui précède, 
dit assez quelle est à Madagascar la nation européenne qui 
bénéficie de l'enrôlement de 37 000 élèves dans les écoles 
des luthériens de Norvège. 

VI 
MISSIONNAIRES FRANÇAIS 

STATISTIQUE 

La mission catholique française se compose de H4Français%à savoir: 
49 ecclésiastiques, dont 1 évêque, presque tous des vétérans. 
19 Frères,chefs d'atelier, constructeurs, — — 

1. Jamais, quoi qu'on ait dit, les Missionnaires catholiques de Madagascar 
n'ont demandé à être naturalisés Américains ou Anglais. 

LVIII. — 4 



50 MADAGASCAR 

19 Frères des Ecoles chi'étiennes i chargés des écoles à Tamatave, à 

27 Sœurs de S. Joseph de Cluny ( Tananarive et à Fianarantsoa. 
Elle compte en 1892 : 

641 instituteurs ou institutrices indigènes. 

17 338 élèves dans les écol-s (contre 92 316 élèves des Anglais et 
37 487 élèves des Norvégiens). 

130 669 catholiques ou adhérents, connus sous le nom de Français. 

Plus de 600 écoles primaires, I qui ont déjà fourni à la Résidence gé- 

9 écoles normales, ) nérale, à la Cour et au commerce 

1 collège, I des interprètes fort appréciés. 

1 observatoire astronomique. 

1 imprimerie, qui fournit à la Mission sa provision d'ouvrages fran- 
çais, latins ou malgaches. 

1 léproserie avec 150 malades. 
Budget de 200 000 francs. 

LÉGENDE 

La mission catholique s'est établie définitivement à Tanana- 
rive en 1861. La place était déjà occupée par un parti politico- 
religieux, formé de missionnaires de L. M. S. et de leurs 
anciens élèves, et connu sous le nom de protestants ou an- 
glais. La lutte s'engagea dès lors et c'est continuée depuis 
entre les missionnaires anglais et les missionnaires français, 
toujours à armes inégales : les premiers, pourvus de tous les 
moyens humains de succès; les seconds, avec des ressources 
précaires et des difficultés sans nombre. Malgré cette infé- 
riorité, la mission catholique avait, après vingt-deux ans de 
lutte, conquis en 1883, à peu de chose près, la situation telle 
qu'elle existe aujourd'hui. 

A cette époque survient la guerre franco-malgache (1883- 
1886). Tous les missionnaires sont expulsés'de Madagascar. 
Après trois années d'exil, ils ont trouvé leurs néophytes 
fidèles à leur devoir et ils ont été reçus par eux comme 
sont accueillis, après une longue absence, des pères par des 
enfants bien nés. Tel est le lien intime que forme la reli- 
gion entre la France et Madagascar : la guerre, qui pendant 
trois ans a divisé les deux nations, ne l'a ni rompu ni affaibli. 

Malgré l'épreuve de l'expulsion, ajoutée à tant d'autres qui 
l'ont précédée ou suivie, la mission catholique s'est mainte- 
nue dans ses positions. Son bilan de 1892 montre l'œuvre 
accomplie jusqu'ici. 



MADAGASCAR 51 

Si les Anglais ont pour eux le nombre, la richesse et les 
gouvernements, la mission catholique l'emporte : 

1° Par la génération « qu'elle forme en silence, dit le 
contre-amiral Gore Jones, et qui est une plante supérieure 
à toute autre ' » ; 

2° Par la cathédrale de Tananarive, le seul monument si- 
gnalé avec éloge par le contre-amiral anglais^ et dont il dit : 
« La cathédrale catholique ferait honneur à une ville d'Europe. 
J'y ai entendu de la bien belle musique. » [Ibid.) 

3° Par son observatoire astronomique qui a inauguré à Ma- 
dagascar des travaux scientifiques dont l'Institut de France 
a reconnu le mérite par de hautes récompenses ; 

4" Par plusieurs fanfares qui, à Tananarive, à Tamatave, 
à Fianarantsoa, à Ambohibeloma, etc., relèvent l'éclat de 
nos fêtes religieuses et nationales, etc., etc. 

Faut-il faire mention des progrès de l'agriculture et de 
l'industrie, dont Madagascar est redevable à la mission ca- 
tholique ? J-<a culture du blé et de la vigne, l'introduction 
des arbres fruitiers tels que les pommiers, les manguiers 
d'espèce supérieure, les coings de Chine, etc., etc., ce sont 
là autant de bienfaits apportés par les missionnaires fran- 
çais. Qui eût dit que sans eux les brasseries ne pourraient 
s'installer et prospérer à Tananarive ? La fabrication de la 
bière est une tâche qui s'est imposée au missionnaire ; il s'en 
console, parce qu'il y trouve le moyen d'exercer l'apostolat 
de la charité auprès des plus réfractaires. Combien de gens 
qui ne veulent pas de son enseignement et qui font à sa bière 
un excellent accueil ! 

Le budget est formé d'aumônes aléatoires, qui en 1892 
donnent 200 000 francs, soit 110000 francs de la Propagation 
de la foi, 70 000 francs de la Sainte-Enfance, et 20000 francs 
pris sur les 700 000 francs de l'allocation budgétaire pour les 
établissements français en Orient. 

La mission catholique ne peut pas, comme la mission an- 
glaise (L. M. S.), avoir des recettes locales; car la richesse 
est ailleurs. 

Elle ne peut pas non plus faire des quêtes extraordinaires 
en France ; car les catholiques se trouvent forcés par la laïci- 

1. Rapport sur la visite à la Reine de Madagascar, juillet 1881. 



52 MADAGASCAR 

sation d'épuiser toutes leurs ressources pour défendre leur 
propre foi et celle de leurs enfants. 

A Madagascar, la mission catholique a contre elle : 

Quatre sectes de missionnaires dont une seule possède 
un budget de près de 600 000 francs, et qui toutes trouvent, 
soit dans le gouvernement local, soit dans celui de leur 
propre pays, tout le concours qu'elles peuvent désirer ; 

L'Eglise d'Etat anglo-malgache, avec ses innombrables 
agents dont l'audace dans la lutte religieuse ne connaît pas 
de bornes, parce que jusqu'ici leurs violences sont toujours 
demeurées impunies; 

L'enrôlement dans l'Eglise d'État des membres de la 
classe dirigeante, qui n'ont plus la liberté de prier avec les 
Français, sous prétexte qu'un double lien les unit désor- 
mais à la religion de la Reine : la dignité de leur rang et la 
participation à la même cène que Sa Majesté; 

La loi 296% dont bénéficient seuls les adversaires, parce 
que l'Église catholique ne peut pas profiter d'une loi contraire 
à la liberté, loi qui interdit l'accès des écoles françaises 
à tous les élèves inscrits dans les écoles rivales, soit, pour le 
moment, à 129 703 élèves (contre 17 336 élèves des écoles 
françaises), et parmi ces élèves anglais ou norvégiens, 
presque tous les enfants de la classe dirigeante; 

La difficulté de maintenir les œuvres existantes; la néces- 
sité de refuser toutes les demandes d'écoles nouvelles et 
d'abandonner ainsi à des sociétés rivales des populatians en- 
tières; la douleur de s'entendre dire : De quoi vous plai- 
gnez-vous ? N'êtes-vous pas mieux traité ici que dans votre 
propre pays? — l'impossibilité de recevoir, comme les mis- 
sionnaires anglais, un appui officiel, efficace et sans incon- 
vénient, tant que la religion catholique sera traitée par les 
gouvernants, ou en ennemie, ou en étrangère, ou en alliée 
de circonstance. En France, au sein de la mère-patrie, à qui 
elle doit tout, impossibilité pour la mission de se recruter et 
de soutenir ses œuvres à Madagascar sans le secours de 
missionnaires venant de l'étranger, etc. 

Pour remédiera cette situation déplorable, que faut-il? La 
liberté religieuse, comme elle se pratique en Angleterre et 
dans la République des États-Unis. 



MADAGASCAR 53 

En attendant cette liberté essentielle et surtout l'orienta- 
tion catholique du gouvernement, qui seule peut rendre la 
France prospère au dedans et puissante au dehors, trois 
mesures sont nécessaires : 

1° Facilité de recruter et de former dans une école de 
missionnaires en France, et non ailleurs, les jeunes gens qui 
se destinent à faire dans la mission de Madagascar le plus 
utile de tous les services ; 

2° Concession d'une allocation en rapport avec la lutte à 
soutenir contre les sociétés rivales, et telle que l'exigent à 
Madagascar l'honneur et les intérêts de la France; 

3"* Protection de la liberté d'enseignement, qui n'est pas 
moins importante que la liberté de commerce, et qui se 
trouve atteinte par la loi 296, 

Ces trois mesures ont été demandées en 1890 ; la demande 
est restée sans effet. Or, les considérants qui l'avaient moti- 
vée subsistent et sont corroborés par les faits exposés ci- 
dessus. Il est donc urgent de la renouveler, et avec plus 
d'insistance. 

Qu'on ne l'oublie pas , la mission catholique a des cadres 
qu'il suffit de remplir pour mieux faire connaître et aimer 
la France à Madagascar, comme les missions bibliques 
y font connaître et aimer l'Angleterre. A celui qui oserait 
proposer une combinaison tendant à la combattre ou à 
l'éliminer, on peut dire en toute vérité : Monsieur, vous 
n'êtes pas Française 

D'ailleurs il s'agit d'une question qui touche à l'honneur 
de la France et à sa vie même. 

Gomment les vrais Français pourraient-ils s'en désintéres- 
ser et ne pas élever la voix pour la défendre? 

1. J'ai sous les yeux une carte géograpliique bien instructive. Elle est in- 
titulée : Map of France, sliowing the districts of tlie British and Foveign 
Bible Society; «Carte de France, montrantles districts delà Société Biblique 
anglo-étrangère». Voici donc la France envahie, comme la Chine, par les 
agents de la Société Biblique de Londres, et partagée en diocèses britan- 
niques. Ceci a lieu, tandis qu'on expulse les religieux français et qu'on parle 
de supprimer des diocèses français . De tels faits pourraient-ils se produire, 
s'il n'y avait en France la connivence des protestants, amis des Sociétés Bi- 
bliques ? Et ce sont ces mêmes amis qui se disent bons patriotes, et qui 
voudraient, dit-on, aller à Madagascar comme missionnaires! 



54 MADAGASCAR 



EPILOGUE 



Désorganiser la France au dedans, anéantir son influence 
au dehors, tel est le vœu, tel est le programme des ennemis 
de la France. 

Que voyons-nous? Ecoutez. 

M. Anatole Leroy-Beaulieu écrivait naguère dans la Revue 
des Deux Mondes : 

« Il n'y a que le sentiment religieux qui puisse soutenir la 
société... et lui rendre la paix sociale; et nous voyons des 
conducteurs de peuple, des aveugles conduisant des aveu- 
gles, s'ingénier à déraciner chez les couches populaires la 
foi en Dieu et l'espérance au ciel ! C'est là ce que j'ose appe- 
ler le crime contre le peuple! c'est le crime sociale » 
(15 déc. 1891.) 

« Le problème social- est avant tout un problème religieux. 
La société ne sera guérie que par le retour à l'Evangile... 
Le meilleur de tous les baumes sociaux, c'est l'Evangile, w 
(1" mars 1892.) 

Quelques mois plus tard, M. Jules Simon disait dans la 
ville de Gaen, le 27 mai 1892 : 

« Les missionnaires font, par leur seule présence, con- 
naître et aimer la patrie française. 

1. La thèse n'est que trop confirmée par les faits. Déraciner la foi en Dieu, 
c'est semer l'anarchie. Ravachol n'a-t-ilpas dit : « Si j'avais cru en Dieu, je 
n'aurais pas fait ce que j'ai fait? » C'est aussi le crime colonial^ car déra- 
ciner lafoichezlcs couches populaires, c'est faire une génération sans Dieu, 
c'est tarir la source des missionnaires, le grandfacteurd'oxpansion coloniale, 
et laisser les missionnaires des autres nations seuls maîtres du terrain à 
l'étranger. 

2. On peut dire avec autant de raison : Le problème colonial est avant tout 
un problème religieux. 

L'Angleterre le sait : aussi que ne fait-elle pas en faveur de ses mission- 
naires? Et leurs conquêtes sont ses conquêtes. 

La France le sait aussi : de là le mot célèbre rappelé par M. Jules Simon. 
Mais que fait-on pour les missionnaires ? On leur donne un peu d'argent, 
assez pour les encourager, trop peu pour les soutenir dans la lutte contre un 
ennemi supérieur, tandis que les lois anticatholiques sont comme autant de 
canons braqués contre eux, pour les anéantir. 



MADAGASCAR 55 

« Admirez maintenant ce contraste. Ils sont là-bas servant 
la cause de la France, mourant pour Dieu et pour nous, 
tandis qu'ici nous les chassons de nos écoles, de nos hôpi- 
taux, de nos bureaux de bienfaisance ! 

« Gambetta disait que la laïcisation n'était pas un article 
d'exportation. Il aurait fini par comprendre sans doute 
qu'on ne peut pas traquer les religieux en France et profiter 
de leurs vertus au désert. 

« Laissez-leur au moins la liberté de se donner à vous ici, 
puisque là-bas ils vivent et meurent pour vous. 

« Grâce à eux, la France a jusqu'à ce moment représenté 
le catholicisme au delà du monde civilisé. On a eu beau faire : 
pour les sauvages, pour les demi-sauvages et pour les civi- 
lisés de la civilisation orientale, qui dit Français dit Catho- 
lique, qui dit Anglais dit Protestant. 

« Travailler à supprimer chez nous le catholicisme, c'est 
travailler à supprimer en Orient le prestige de la France. » 

Tous les Français intelligents et honnêtes applaudiront à 
de telles paroles. 

Peut-on dire plus clairement : 

En dehors de la religion, pas de solution pour les grandes 
questions qui sont posées : la question sociale et la question 
coloniale. 

Travailler à supprimer chez nous le catholicisme, c'est 
travailler pour les ennemis de la France. 

P. CAUSSÈQUE, 

Missionnaire do Madagascar. 



AUGUSTE COMTE ET LE POSITIVISME 



I 

Au Journal officiel du 31 janvier 1892 paraissait un décret 
qui fondait au Collège de France une chaire d' Histoire géné- 
rale des sciences, et en nommait titulaire INI. Pierre Laffitte. 
L'Université n'avait pas attendu ce jour pour donner au posi- 
tivisme droit de cité. Il y a déjà plusieurs années que M. Th. 
Ribot a reçu mission d'enseigner dans ce même Collège 
la psychologie expérimentale, et sa Reçue philosopldque, par 
ordre de M. le ministre de l'instruction publique, est en- 
voyée aux facultés, aux lycées et à un grand nombre de nos 
collèges communaux. Mais la nomination de M. Laffitte a 
ceci de caractéristique qu'elle ramène l'enseignement du po- 
sitivisme à sa source, et tend à remettre en honneur le nom 
et la pure doctrine d'Auguste Comte, son fondateur. On sait 
en effet que M. Laffitte est, à l'heure présente, le chef re- 
connu du positivisme en France, le disciple fidèle du maître. 
Telle est du moins l'opinion du grand public, qui semble 
assez peu se soucier que tout un groupe de positivistes, dits 
orthodoxes, l'anathématise comme transfuge et traître. 

Quoi qu'il en soit, jusqu'ici on faisait plus ou moins offi- 
ciellement du positivisme, sans guère s'occuper d'Auguste 
Comte. Et hors des chaires de l'Etat, bien que le positivisme 
fût puissant et que sa trace apparût un peu partout, dans la 
littérature, dans l'art, dans la politique, l'astre d'Auguste 
Comte baissait de plus en plus sous l'horizon. A cet efface- 
ment il y avait plus d'une cause. A. Comte avait tenté de 
construire d'un coup son système. Mais si puissant et syn- 
thétique que fût son esprit, il était malaisé à un seul homme 
d'élever une doctrine avec les grandes proportions qu'il 
rêvait, sans que la faiblesse humaine se trahît en plus d'un 
endroit. Afin de dégager la responsabilité du positivisme, 
on a trouvé bon de ne pas trop parler du maître. Ajoutez que 



AUGUSTE COMTE ET LE POSITIVISME S7 

si les principes et les fruits du positivisme tiennent une belle 
place dans le monde, la théorie même, comme système for- 
mulé et coordonné, semble perdre de son crédit : beaucoup 
la trouvent incomplète ; et, pour la présenter au public, on 
éprouve le besoin de la rajeunir, parfois de la décorer de 
quelque nom nouveau. En dehors de cette considération, un 
penseur qui se sent quelque hardiesse se résigne difficile- 
ment au rôle, surtout au titre de disciple : trancher du maître 
va mieux à l'amour-propre. Ainsi, en Angleterre, Herbert 
Spencer, Huxley et Leslie Stephen ontaffirmé que leur posi- 
tivisme n'avait rien de commun avec celui du philosophe 
français. Lewes, dans son Histoire de la Philosophie, Littré 
et Harrison se sont élevés contre ces prétentions. Har- 
rison, raillant l'indignation de M. Spencer contre ceux qui 
lui montraient dans Auguste Comte toutes les idées fonda- 
mentales de son agnosticisme, écrivait : « Spem^er ferait 
bien de ne pas plus s'échauffer que si on l'accusait d'avoir 
volé une paire de bottes. » Ce n'est peut-être pas faire 
grand honneur au positivisme. De leur côté, Stuart Mill, qui 
met Auguste Comte au-dessus de Descartes et de Leibnitz, 
comme vrai « pionnier de la philosophie », Littré, qui le pro- 
clame « illuminé des rayons du génie «, se séparent de lui 
en plusieurs points capitaux et s'établissent en chefs 
d'école. 

Enfin, pour tout dire, les ouvrages de Comte, d'un style 
confus et prolixe, où d'interminables phrases forment les 
interminables paragraphes d'interminables chapitres, sont 
pénibles à lire; M. Aulard dit : effrayants à voir et à manier^. 
Ceux-là mêmes qui gardaient la doctrine ne citaient guère le 
texte du maître; on aimait mieux travailler sur un résumé 
comme celui deRig; au moins la foule n'allait-elle pas chercher 
si ce que tel penseur lui apportait comme une création origi- 
nale, ne serait pas un enseignement d'emprunt. Au milieu de 
ces broussailles, un écrivain et un philosophe de valeur, le 
P. Gruber, a fait le jour. Son livre, intitulé : Auguste Comte, 
fondateur du positivisme ; sa vie, sa doctrine, a mérité d'être 

1. Leçon d'ouverture du cours d'histoire de la Révolution française à la 
Faculté des lettres do Paris, année scolaire 1892-1893. Voir Revue bleue, 
31 décembre 1892, p. 839. 



58 AUGUSTE COMTE 

traduit en français par M. l'abbé Mazoyer^. Désormais, avec ce 
guide on peut s'engager sans crainte dans le Cours de phi^ 
losophie positive et le Système de politique positive. Au reste, 
le P. Gruber a prétendu plutôt faire œuvre d'historien 
que de critique, et sa méthode, en un sujet positiviste, est 
toute positive. Son livre est une biographie détaillée 
d'A. Comte, et un inventaire rigoureusement minutieux de 
son œuvre. L'appréciation proprement dite tient en neuf 
pages. Les positivistes ont été les premiers à rendre hom- 
mage à l'exactitude et à l'impartiale fidélité de ce travail'-. 
Pour plusieurs môme, cet ouvrage semble avoir été comme 
une révélation, et ils se sont un peu étonnés de pénétrer pour 
la première fois tous les secrets du maître, grâce au fd con- 
ducteur que leur mettait entre les mains un jésuite. Nous 
profiterons nous aussi d'un si excellent guide, et, à sa suite, 
nous tacherons de saisir chez A, Comte ce qu'est vraiment le 
positivisme, sa portée, sa valeur. A. Comte est le vrai fondateur 
du positivisme, non seulement pour avoir introduit ce nom en 
philosophie, — là-dessus pas de contestation, — mais pour 
avoir, le premier, formulé dans son entier la doctrine posi- 
tiviste. Les systèmes divers qui, par ia suite, ont pris au 
positivisme sa méthode relèvent tous d'A. Comte. Connaître 
sa doctrine dans ce qu'elle a d'essentiel, c'est donc connaître 
en même temps le principe et le résumé de tout positi- 
visme. 

II 

Quel sens A. Comte attache-t-il à ces mots : philosophie 
positive? Dans l'avertissement qui précède son Cours., il 
nous dit : « J'emploie le mot philosophie dans l'acception que 
lui donnaient les anciens, et particulièrement Aristote, comme 

1. August Comte, dcr Begrunder des Positivismus. Sein Leben und seine Lehre. 
H. Gruber, S. J. In-8 de vii-l'i^ p. Fribourg-en-Brisgau, Herder, 1889.— R. P. 
Gruber, S. J., Auguste Comte, fondateur du positivisme. Sa vie, sa doctrine. 
Traduit de rallemand par M. l'abbé Ph. Mazoyer, du clergé de Paris. In-12 
de xvni-343 pages. Paris, Lethielleux, 1892. — Pour la priorité du positivisme 
d'A. Comte, voir R. P. Gruber, édition française, p. 6-12 ; pour l'accueil fait 
à ses doctrines, ibid., p. 169-175. 

2. Voir en particulier un article de Paul Boell, Revue occidentale, l'='' jan- 
vier 1890 (1" Moïse, 102), p. 93-95. 



ET LE POSITIVISME 59 

désignant le système général des conceptions humaines; et 
en ajoutant le mot positive^ j'annonce que je considère cette 
manière spéciale de philosopher qui ramène tout à la coor- 
dination des faits observés. « S'il dit : philosophie positive, 
plutôt que : sciences positives, c'est qu'il se propose unique- 
ment pour but « l'étude propre des généralités des différentes 
sciences, conçues comme soumises à une méthode unique* ». 
Mais ces généralités ne se confondent nullement avec les 
causes des faits. « Le caractère fondamental de la philoso- 
phie positive, écrit Comte, est de regarder tous les phéno- 
mènes comme assujettis à des lois naturelles invariables, 
dont la découverte précise et la réduction au moindre nom- 
bre possible sont le but de tous nos efforts, en considérant 
comme absolument inaccessible et vide de sens pour nous la 
recherche de ce cju'on appelle les causes, soit premières^ soit 
finales... Dans nos explications positives, même les plus par- 
faites, nous n'avons nullement la prétention d'exposer les 
causes génératrices des phénomènes, puisque nous ne ferions 
jamais alors que reculer la difficulté, mais seulement d'ana- 
lyser avec exactitude les circonstances de leur production, 
et de les rattacher les unes aux autres par des relations nor- 
males de succession et de similitude ~. » 

Quelques pages plus haut, il avait fait remarquer que « tous 
les bons esprits répètent, depuis Bacon, qu'il n'y a de con- 
naissances réelles que celles qui reposent sur des faits ob- 
servés^ ». 

Par là entend-il nier les causes ? Nullement. Le vrai posi- 
tiviste s'abstient de toute négation explicite à cet égard, mais 
c'est un point dont il ne s'occupe pas. Est-ce dédain? Est-ce 
aveu d'impuissance ? Chez A. Comte, la note de dédain sem- 
ble dominer. « La philosophie positive, dit-il, se distingue 
surtout de l'ancienne philosophie théologique ou métaphy- 
sique par sa tendance constante d'écarter comme nécessai- 
rement vaine toute recherche quelconque des causes propre- 
ment dites, soit premières, soit finales, pour se borner à étu- 

1. Cours de philosophie positive, l''" édition ( c'est toujours elle que nous 
citons ). Paris, chez Bachelier, 1830-1842. Avertissement, p. vii-viii. 

2. Ibid., I, 14-15. 

3. Ibid., I, 8. 



60 AUGUSTE COMTE 

dierles relations invariables qui constituent les lois effectives 
de tous les événements observables... A mesure que notre 
activité mentale trouve un meilleur aliment continu^ ces ques- 
tions inaccessibles (d'origine et de destination) sont gra- 
duellement abandonnées, et finalement jugées vides de sens 
pour nous qui ne saurions réellement connaître que les faits 
appréciables à notre organisme, sans jamais pouvoir obtenir 
aucune notion sur la nature intime d'aucun être, ni sur le 
mode essentiel de production d'aucun phénomène ^. » On ne 
voit pas d'ailleurs, par la vied'A. Comte, qu'il se soit jamais, 
devant ses amis ou le public, mis en peine de l'existence 
d'un au-delà et qu'il ait gémi sur l'incapacité de rintelligence 
humaine à l'atteindre. Notons en passant le radicalisme 
des derniers mots de la citation. Ces causes, soit premières, 
soit finales, dont on écarte la recherche, ce ne sont pas seu- 
lement des causes éloignées, surtout ce n'est pas seulement 
la cause toute première ou la cause toute dernière. Sous ces 
termes, on comprend toute notion sur la nature intime ou le 
mode essentiel de production de n'importe quel phénomène. 
D'autres écartent pareille investigation, sous prétexte d'im- 
puissance, impuissance confessée avec une sorte de raideur 
stoïque par les agnosticistes de profession, avec un ton de 
tristesse et presque de désespérance par d'autres positivistes 
comme Littré. « Ce qui est au-delà, écrit-il, est absolument 
inaccessible à l'esprit humain. Mais inaccessible ne veut pas 
dire nul ou non existant. L'immensité tant matérielle qu'in- 
tellectuelle... apparaît sous son double caractère, la réalité 
et l'inaccessibilité. C'est un océan qui vient battre notre 
rive, et pour lequel nous n'avons ni barque ni voile, mais 
dont la claire vision est aussi salutaire que formidable ^. » 

III 

Le positivisme laisse de côté toute enquête sur les causes. 
C'est là un caractère négatif Quels sont les éléments posi- 
tifs qui le constituent? Est-ce l'étude des lois propres à 

1. Cours de philosophie positive, VI, 701-702. 

2. Auguste Comte et la philosophie positive, par E. Litlrc, p. 505. o°édi- 
tion,1877. 



ET LE POSITIVISME 61 

chaque branche du savoir humain? A. Comte lui-même re- 
marque souvent qu'une science n'est pas une simple accu- 
mulation d'observations. Tant que les faits observés ne sont 
pas liés, la science n'est qu'embryonnaire, et ce lien est 
trouvé quand l'esprit peut formuler une loi. La loi, c'est le 
phénomène généralisé^ dépouillé de ses circonstances varia- 
bles et exprimé de manière à indiquer entre les circonstances 
stables les relations constantes de succession ou de simili- 
tude. Ainsi, de l'aveu de Comte, déterminer des lois ce n'est 
pas sortir des sciences partielles : ces lois n'en sont que les 
généralités. Pour en sortir, il faut chercher et trouver « une 
méthode unique » qui les domine, un système de coordina- 
tion qui ramène leur diversité à l'unité. 

Cette unification, d'où naîtra la philosophie positive, 
A. Comte la tente, dès le début de son œuvre, en introduisant 
sa célèbre classification des sciences^ qu'il appelle une hiérar- 
chie. Son but est de « résumer les diverses connaissances 
acquises,... en les présentant comme autant de branches 
d'un tronc unique^ ». Cette hiérarchie s'établit d'après la 
dépendance dans laquelle les divers ordres de phénomènes 
se succèdent et se rattachent entre eux. On trouve ainsi que 
les phénomènes les plus simples sont les plus généraux, et 
que ces phénomènes à la fois plus simples et plus généraux 
sont le fondement sur lequel d'autres viennentcomme s'étager 
suivant des degrés toujours croissants de complexité. La loi 
qui règle la classification hiérarchique des sciences est donc 
leur généralité décroissante et leur complexité croissante^. 

Un coupd'œil d'ensemble sur les phénomènes de la nature 
amène un partage en deux classes principales : dans la pre- 
mière rentrent les phénomènes des corps bruts, dans la 
seconde les phénomènes des corps organisés. Physique inor- 
ganique et physique organique, tels seront donc les grands 
rameaux d'où sortiront toutes les sciences. A son tour, la 
physique inorganique se partage en physique céleste (astro- 
nomie) et en physique terrestre : cette dernière se subdivise 
en physique proprement dite et en chimie. La physique orga- 
nique (physiologie au sens large du mot) contient la physio- 

1. Cours de philosophie positive, I, 2i. 

2. Ibid., I, 86-87. 



G2 AUGUSTE COMTE 

logie proprement dite ou biologie, et la physique sociale ou 
sociologie '. 

Mais, depuis Descartes et Newton, les mathcmaliques sont 
la vraie base de toute philosophie positive 2, La philosophie 
positive comprend donc six sciences principales, dans l'ordre 
suivant : 1° la mathématique; 2" l'astronomie; 3° la phy- 
sique; 4° la chimie; 5" la biologie; 6° la sociologie ^. La 
morale, tantôt regardée comme une branche de la physiolo- 
gie, tantôt mise à part comme une septième science, est, à 
la fin du Cours de philosophie positive^ rattachée à la socio- 
logie*. 

Cette classification des sciences a une importance capitale 
pour la constitution de la philosophie positive. Mais est-elle 
constituée par le seul rapprochement des sciences partielles 
disposées dans leur ordre hiérarchique? Certains textes du 
Cours pourraient le faire croire. Cependant, à considérer la 
pensée totale de l'auteur, on peut dire avec Littré : « La philo- 
sophie positive se compose, non de sciences partielles, mais 
de philosoplîies partielles,» ramenées à l'unité... «C'est à la 
fois un système qui comprend tout ce qu'on sait sur le 
monde, sur l'homme et sur les sociétés, et une méthode géné- 
rale renfermant en soi toutes les voies par où l'on a appris 
ces choses ^. » Une méthode unique, applicable à tous les 
genres de recherches, est donc ce qui caractérise cette phi- 
losophie et en fait quelque chose de plus que la simple juxta- 
position des sciences partielles^. 

Mais cette méthode, il importe grandement de la connaître ; 
et la définir, c'est définir l'essence même du positivisme. Elle 
nous vient des mathématiques. La mathématique a pour objet 
de mesurer ou de déterminer des grandeurs inconnues, au 

1. Cours de philosophie positive, I^ 88-94. 

2. Ibid., I, 112. — A. Comte dit : « la vraie base fondamentale... ». Les 
redondances ne lui ont jamais fait peur ; et il a négligé de nous faire savoir 
à quelle catégorie il rattaché la grammaire et la littérature. Quoi qu'en pense 
M. Aulard (loc. cit.), il faudrait plus que le grattage des « solennels adver- 
bes >) pour rendre le style de Comte « clair, net, humain ». 

3. Ibid., I, 96. 

4. Ibid., IV, 408-409. — Voir P. Gruber, op. cit., p. 93-98. 

5. Auguste Comte et la philosophie positive, p. 101 et 505, 

6. Cours. — Avertissement, p. vin. 



ET LE POSITIVISME 63 

moyen de grandeurs connues ^ Sa méthode est toute dans 
les procédés propres à établir ce rapport. Toute science, il 
est vrai, se propose « de déterminer des phénomènes les uns 
par les autres, d'après les relations qui existent entre eux ». 
Mais la mathématique atteint ce but avec plus de précision, 
et seule elle suit exactement la méthode générale qui doit 
s'appliquera toute recherche positive ^. Cette méthode revêt 
un caractère spécial de déduction dans la phase mathé- 
matique, d'explication directe dans la phase astronomique, 
d'expérimentation dans la phase physico-chimique, de compa- 
raison dans la biologie, de filiation ou de comparaison his- 
torique dans la sociologie ^. Mais malgré ces modifications 
diverses, « elle reste au fond constamment identique dans l'en- 
semble de ses applications, surtout quant à l'art homogène 
du raisonnement... Et les sciences les plus compliquées... ne 
sauraient offrir aucun genre de raisonnement dont la science 
mathématique ne puisse... fournir... l'analogue plus simple 
et plus pur. » Ainsi, ce qu'on nommait autrefois logique « est 
désormais irrévocablement absorbé par la science mathé- 
matique ^m. En résumé, observer directement quelques 
faits, en tirer une loi ou une mesure qu'on puisse appliquer 
aux rapports mutuels des phénomènes analogues, voilà, sui- 
vant Comte, la méthode mathématique, par suite la méthode 
positive. La loi trouvée est la grandeur connue qui sert à 
déterminer les grandeurs inconnues . Le point de départ 
est toujours l'observation directe. 

IV 

Si nous ne nous trompons, la philosophie positive est 
cela et n'est pas autre chose. Mais tout d'abord on se de- 
mande : Est-ce là une philosophie? Nous voyons un certain 
ensemble de connaissances hiérarchisées, nous voyons une 
méthode : cela suffit-il à constituer une philosophie? La philo- 
sophie, de l'aveu de tous, est la science suprême des êtres, la 

1. Cours de philosophie positive, I, 129. 

2. Ibid., I, 130-132. 

3. Ibid., YI, 781-782. 

4. Ibid., III, 423-428. 



64 AUGUSTE COMTK 

connaissance des choses dans leurs cléments derniers : 
A. Comte admet lui-môme que le propre du philosophe est 
d'aller dans cette connaissance aussi loin qu'il est possible 
d'aller. Seulement, il part de ce principe que la philo- 
sophie doit être traitée comme les autres sciences. Le 
philosophe ne cherchera et ne prétendra trouver que ce 
que cherche et prétend trouver le savant ; mais il le cher- 
chera au moyen d'une méthode unique qui lui servira de 
plus à coordonner ses découvertes, et par là il sera philo- 
sophe. 

C'est dire que le philosophe ne diffère du savant que par 
l'unité de la méthode qu'il emploie ; c'est ériger une méthode 
en doctrine. On répondra : Dans cette façon de poser le pro- 
blème de l'étude des choses, il y a toute une philosophie, et 
une philosophie immense dans ses conséquences, — Nous 
croyons qu'une philosophie ne consiste pas seulement dans un 
principe ou un procédé, mais encore dans tout ce qui établit ce 
principe ou ce procédé et dans tout ce qui en découle. Cepen- 
dant, admettons ce qu'on nous dit. Alors, il faudra s'attacher à 
démontrer rigoureusement, d'après les exigences mêmes du 
positivisme, la légitimité de la position prise. Plus le point 
de départ est important, plus il convient de ne laisser planer 
aucun doute sur le droit à l'adopter. Or, qu'arrive-t-il? Cette 
sorte d'axiome qu'il n'y a à chercher dans les choses que ce 
que les sciences partielles y découvrent, et que tout le rôle du 
philosophe se réduit à l'étudier méthodiquement et à le sys- 
tématiser, est une idée préconçue, puisée en dehors de l'ob- 
servation et nullement justifiée par l'observation : défaut 
étrange, défaut capital dans une doctrine qui choisit pour 
base l'observation directe. Oui, voilà un système qui se fait 
gloire d'être tout a posteriori^ de partir du phénomène parti- 
culier pour aboutir au phénomène particulier en passant par 
le phénomène généralisé, et qui est fondé sur un colossal a 
priori! Car enfin, le problème de la philosophie consiste 
précisément à se demander si par delà ce qui fait l'objet 
des sciences, et surtout des sciences mathématiques, physi- 
ques et naturelles, il ne se trouverait pas quelque élément 
d'une nature plus déliée et plus haute, quelque élément su- 
prasensible. Le positiviste d'avance se prescrit pour limites 



ET LE POSITIVISME 65 

la sphère des sciences partielles coordonnées ; il s'y enferme, 
il se défend d'en franchir les barrières. 

La conséquence d'une pareille attitude, c'est qu'elle enlève 
au positivisme le droit de se dire un système qui englobe 
tout ce qui peut être connu. La méthode qu'il juge seule lé- 
gitime ne peut atteindre les vérités métaphysiques, si elles 
existent. Mais, de ce que cette méthode ne peut les saisir, 
s'ensuit-il qu'elles soient inaccessibles? Ceux qui recon- 
naissent ces vérités mettent précisément leur caractère en 
ce qu'elles sont supérieures à l'expérience des sens. 

Naguère encore, on n'employait dans la météorologie que 
l'anémomètre, le baromètre, le thermomètre, le pluviomètre 
et l'hygromètre. Était-on en droit de conclure qu'il n'y a pas 
à tenir compte du rôle de l'électricité dans les phénomènes 
atmosphériques? On s'est avisé d'étudier leur action sur 
l'électromètre, et l'on a constaté que l'électricité y joue un 
rôle jusqu'ici peu soupçonné : découverte qui ouvre à la 
science météorologique un champ nouveau. Les moyens 
d'observation étaient autrefois insuffisants; les résultats 
obtenus devaient être incomplets. Que peut répondre le po- 
sitiviste au métaphysicien qui lui ferait ce même reproche ? 
On ne trouve pas de l'électricité sur l'échelle d'un pluvio- 
mètre; on ne saisit pas du suprasensible avec un instrument 
d'investigation sensible. Mais l'électricité de l'atmosphère, 
mais l'élément métaphysique du monde ne seraient-ils pas 
accessibles par quelque autre procédé? 

Tandis que les explorateurs des pays arctiques s'extasiaient 
devant les aurores boréales aux draperies de feu, aux 
éblouissantes clartés, et que les peuples de nos régions 
ne pouvaient se défendre de quelque terreur en face de ces 
lueurs mystérieuses, reflets des embrasements du pôle, les 
savants cherchaient la raison du phénomène. La véri- 
table explication se fit attendre. Au commencement du dix- 
septième siècle, des phj-siciens attribuaient la lumière bo- 
réale à l'inflammation des vapeurs nitreuses et bitumineuses 
qui s'élevaient de la terre. D'autres pensaient que les glaces 
et les neiges des régions polaires réfléchissaient les rayons 
du soleil vers les couches inférieures de l'atmosphère, et les 
portaient jusqu'à nous, en produisant les apparences de 

LVIII. — 5 



66 AUGUSTE COMTE 

l'aurore. Halley, le premier, vers 1716, observe que le 
sommet de l'arc formé par l'aurore boréale était dans la di- 
rection du pôle nord de l'aiguille aimantée. On entrait dans 
la voie de la solution. On devait aboutir à voir dans les 
aurores boréales un écoulement et une recomposition d'élec- 
tricités aux pôles*. Qu'avait-il fallu pour faire d'un phéno- 
mène d'optique ou d'un phénomène de chimie un phénomène 
électrique ? l'emploi et l'interrogation de l'instrument con- 
venable. Les positivistes prétendent donner une explication 
du monde d'après les réponses que leur apporte leur outil, 
leur méthode : mais cet instrument est-il le bon, est-il le seul 
qu'il faille employer? Ils l'affirment gratuitement. L'emploi 
d'une autre méthode pourrait amener une explication du 
monde toute différente. Au moins ne sont-ils pas en droit 
de mesurer la sphère de l'accessible à la portée de leur 
unique moyen d'investigation. 

Le philosophe — l'accord sur ce point est unanime — doit 
répondre aux derniers pourquoi que se pose l'intelligence 
humaine. Et ces pourquoi portent sur l'origine et la desti- 
nation des êtres, sur les causes efficientes et sur les causes 
finales, sur la cause toute première et sur la cause toute 
dernière. Nous ne disons pas que le philosophe soit obligé, 
sous peine de perdre ce titre, de ne laisser plus rien d'obscur 
dans ces profondeurs : la condition serait vraiment trop 
dure, et à ce prix, qui serait philosophe? Mais encore faut-il 
qu'il se prononce sur la réalité de ces pourquoi, qu'il dise 
s'ils ont, oui ou non, un objet. En face de cette question, les 
dogmatistes affirment, les sceptiques nient, au moins leur 
doute se résout en une négation pratique. Les positivistes 
prétendent à une sorte de neutralité. A ceux qui les in- 
terrogent sur l'existence du monde suprasensible, ils ré- 
pondent : C'est une question dont il n'y a pas à s'occuper, 
dont nous ne nous occupons pas. Pareille fin de non-rece- 
voir est-elle ici acceptable? Le positiviste, qui écarte la re- 
cherche des causes par dédain, ne saurait ignorer que ce 
qu'il met de côté est précisément la préoccupation toujours 
renaissante de l'homme. Dans sa réponse, il laisse entendre 

1. Histoire de la physique, par J. C. Poggendorff. Paris, Dunod, 1883. 



i:t le posiïivi;smk 67 

qu'il peuty avoir quelque chose par delà les phénomènes chan- 
o-eants; plusieurs le déclareront sans détour. Mais croit-il 
tranquilliser ainsi l'humanité inquiète? Ne devrait-il pas 
tenter sérieusement une fois de lui montrer que son anxiété 
est futile, et que son imagination se prend à de vains fan- 
tômes ? Hausser les épaules devant une question comme 
celle de l'origine et de la destinée de l'homme, ce n'est pas 
d'un philosophe, ce n'est pas même d'un homme raison- 
nable : il y a là un défi au bon sens, et en même temps 
une insulte cruelle au doute de celui qui cherche sincère- 
ment. 

Le positiviste qui ne dédaigne pas, mais qui se déclare 
impuissant en face du redoutable problème, ne donne pas 
non plus ce que les hommes attendent de la philosophie, et 
ce qu'il pourrait leur donner d'après les principes certains 
que lui-même admet. Cet « inconnaissable », n'a-t-il pas entre 
les mains de quoi le déterminer quelque peu? Soit! qu'il re- 
jette toute méthode purement conjecturale, qu'il méprise ce 
qui est simple hypothèse; mais ce qu'il sait des phénomènes 
qui s'agitent autour de lui et parmi lesquels lui-même s'agite 
ne peut-il pas servir à préciser cet « absolu » ? Car enfin, 
tout se tient, tout s'enchaîne, tout s'appelle dans le monde : 
c'est la propre doctrine du positivisme. Donc il est de pleine 
nécessité que toute qualité, toute quantité, tout mouvement 
constaté par l'expérience dans Veii-deçà ait son écho, son re- 
tentissement, sa relation dans cet au-delà dont on avoue l'exis- 
tence. De quel droit brisent-ils aux limites du monde tan- 
gible la chaîne qu'ils y ont trouvée partout? Quelle observa- 
tion leur a permis de creuser entre le connaissable et l'in- 
connaissable un abîme sans fond et sans rive que nul ne 
peut franchir? Ce qui est ici ne doit-il pas être une figure 
de ce qui est là-bas? Et ce qui est plus proche ne per- 
met-il pas d'atteindre ce qui est plus éloigné ? Ils parlent 
d'un « absolu ». Mais prennent-ils assez de soin de nous 
dire ce qu'ils entendent par cet absolu? Ont-ils peiné comme 
il faudrait pour jeter la sonde dans cet océan qui s'étend 
par delà le contingent et le visible, et en interroger la mys- 
térieuse immensité ? Car c'est toujours vers cette « mer 
ténébreuse » que vont les recherches de l'homme, jusqu'à 



68 AUGUSTE COMTE 

ce qu'il ait trouve la terre ferme; et la moindre parcelle de 
vérité arrachée à cet inconnu lui est d'un plus grand prix 
que toutes les découvertes des sciences expérimentales. 

V 

Mais les positivistes ne parviennent pas à se maintenir 
dans cette position mitoyenne entre le dogmatisme et le scep- 
ticisme ; au moins les professeurs de positivisme n'y main- 
liennent pas leurs disciples. Le positivisme tourne bientôt 
en scepticisme à l'égard de l'absolu; et c'était inévitable. Car 
ceux qui, ])ar dédain, écartent la recherche de toute vérité 
métaphysique, prononcent assez haut que, pour leur compte, 
ils ne croient à rien de tel : s'ils avaient seulement un doute, 
leur attitude serait plus qu'étrange. Et ceux qui relèguent 
le suprasensible dans les régions de l'inconnaissable, là où 
l'esprit humain ne peut atteindre, pas môme par une notion 
de simple analogie, sont bien près d'en faire une chimère. 
Les mystères que la foi propose au chrétien, au moins elle 
les enferme dans une formule que l'intelligence peut analyser 
et concevoir. Mais quelle réalité prêter à ce qui échappe 
à tout concept analogue, à toute formule décomposable et 
saisissable ^ ? 

Au surplus, les uns et les autres se conduisent dans la 
pratique de la vie comme si la vérité métaphysique n'existait 
pas. Ne pourrait-on pas leur dire, avec Pascal : « Dieu, cause 
première et cause dernière, existe ou n'existe pas. Lequel 
prendrez-vous donc ? Puisqu'il faut choisir, voyons ce qui 
vous intéresse le moins. Votre raison n'est pas plus blessée, 
puisqu'il faut nécessairement choisir, en choisissant l'un 
que l'autre... Pesons le gain et la perte, en prenant croix que 
Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous ga- 
gnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc 

1. On voit que c'est des conséquences du positivisme, et non de l'exposé 
de la doctrine tel qu'on le trouve chez ses partisans, qu'il faut entendre ces 
paroles de M. Fousegrive : « Au delà des faits y a-t-il des causes? Le posi- 
tivisme repond hardiment : Non. Et ainsi les cauàes pour lui ne sont pas in- 
connaissables, elles n'ont aucune existence. Il en est de même des sub- 
stances... » Revue p/iilosophif/iie (juillet 1892 ), p. 2. 



ET LE POSITIVISME 69 

qu'il est, sans hésiter. « Vivez comme s'il était, d'autant 
plus que théoriquement vous admettez qu'il peut être, ou 
môme qu'il est. — Mais où se trouve le positiviste qui rai- 
sonne ainsi, qui se demande s'il n'aurait pas quelque 
devoir envers cet « inconnaissable » ? Ils vivent et agissent 
comme si tout se bornait et devait nécessairement se borner 
à la région des phénomènes tangibles. Ainsi ont toujours 
fait les sceptiques. 

Et de fait, à y regarder de près, la distance entre les posi- 
tivistes et les sceptiques s'évanouit et s'efface. Parmi les scep- 
tiques, ceux qui doutaient des réalités sensibles étaient bien 
rares. On assure de Pyrrhon qu'en marchant il allait donner 
contre les murs. Cette sincérité de doctrine, l'a-t-on re- 
trouvée ailleurs? Et chez le père du scepticisme ne serait- 
elle pas une création de la légende? Quoi qu'il en soit, les 
sceptiques anciens, ou négligeaient l'exercice de la raison, 
ou enseignaient son impuissance, ou se bornaient à obser- 
ver les phénomènes pour en prédire empiriquement le 
retour 1. Les douteurs modernes ressemblent à leurs de- 
vanciers. L'argument de Sganarelle bàtonnant Marphurius 
a toujours grand succès auprès du public. Mais un Marphu- 
rius plus avisé pourrait répondre avec quelque raison qu'il 
n'a jamais douté de la sensation, qu'il ne suspend son juge- 
ment que sur la réalité des substances, sur l'existence des 
causes, surtout des causes suprasensibles, qu'en attendant 
devoir clair en tout cela, il est résolu de vivre comme si rien 
que le sensible n'existait, mais comme si le sensible existait 
bien réellement pour lui. Quel autre langage tiendrait un 
positiviste? Les sceptiques les moins illogiques évitaient 
môme de dire : « Je ne sais pas ; » ils disaient : « Que sais-je? » 
Mais ce mot n'est-il pas la traduction exacte de l'état d'esprit 
positiviste? Donc, en toute vérité, le positivisme est lui dog- 
matisme physique et un scepticisme métaphysique. 



VI 

Du scepticisme métaphysique le positivisme, par une pente 
naturelle, verse dans le matérialisme. Oh! sans doute il s'en 

1. Voir les Sceptiques grecs, par V. Brochard. Paris, Alcan, 1887, 



70 AUGUSTE COMTE 

défend avec une sorte d'indignation. A. Comte avait toujours 
professé ouvertement le souci de cheminer entre Vempirisine 
et le mysticisme '. Et cependant, dès son apparition, suivant 
la remarque de M. Ravaisson ^, le positivisme fut accueilli 
comme un système matérialiste. 11 ajoute : « Peut-être, en 
effet, ce qu'on appelle matérialisme ne consiste-t-il pas pro- 
prement à expliquer les choses par la matière, en désignant 
par ce nom quelque support indéfinissable des phénomènes 
sensibles, théorie qui impliquerait plutôt une croyance à une 
existence réelle, quoique non perceptible aux sens, et qui 
par conséquent serait une sorte de métaphysique, mais au 
contraire à réduire tout aux phénomènes sensibles, et ceux- 
ci mêmes aux simples éléments mécaniques. «Dernièrement, 
un auteur^ retrouvait chez le baron d'Holbach, le plus pur 
matérialiste du siècle dernier, toutes les idées et la méthode 
de M. Herbert Spencer : la terminologie seule diffère. Ce qui 
n'empêche pas le célèbre positiviste anglais de repousser le 
nom de matérialiste comme une injure. A. Comte a adopte les 
théories de Gall, il croit que la phrénologie expose la vraie 
nature morale et intellectuelle de l'animal aussi bien que de 
l'homme, que d'ailleurs entre l'homme et l'animal il n'}'^ a pas 
de différence essentielle, et que c'est uniquement l'orgueil qui 
nous a habitués avoir dans les animaux des inférieurs'*. Mais 
l'on dira que ce sont là les opinions personnelles d'un philo- 
sophe. — Ce qui est commun à tout positivisme c'est la con- 
ception mécanique de n'importe quel ordre de phénomènes. 
La pensée d'A. Comte sur ce point est celle de tous les posi- 
tivistes qui n'y ont apporté que des modifications de détail. 
Or, selon A. Comte, il n'est pas douteux que l'équivalence 
entre l'action et la réaction « ne puisse être aussi réellement 
observée envers les phénomènes physiques, chimiques, bio- 
logi({ues et môme politiques, qu'à l'égard des simples effets 
mécaniques ^ ». Si on n'arrive pas au môme degré de pré- 

1. Cours de philosophie positive, VI, 702-703. 

2. La Philosophie en France au dix-neuvième siècle, p. 64. 3* édition. 
HacheUe, 1889. 

3. A. Lalande, Revue philosophique {juin 1892), p. 602 et suivantes. 

4. Cours, III, 800, 780, 831. 

5. Ihid., VI, 796. 



ET LE POSITIVISME 71 

cision,*cela tient non à ce que l'équivalence absolue fait 
défaut, mais aux difficultés de l'observation. Car « les opé- 
rations mêmes de notre intelligence, en qualité de phé- 
nomènes vitaux, sont inévitablement subordonnées, comme 
tous les autres phénomènes humains, à cette relation fon- 
damentale entre l'organisme et le milieu'». Le développe- 
ment social lui-même n'a pas d'autre explication; deux élé- 
ments y concourent : « l'humanité qui accomplit le phéno- 
mène, l'ensemble constant des influences extérieures, ou 
le milieu scientifique,... qui domine cette évolution ~ ». 
Cet action du milieu n'est pas simplement directive, mais 
toujours il existe une « corrélation permanente, à la fois 
inévitable et indispensable, entre la nature individuelle de 
tout être vivant et la constitution propre du milieu corres- 
pondant^», corrélation qui s'applique aussi à son existence 
sociale. 

Que devient dans cette théorie la liberté? A. Comte pré- 
tend la sauver. L'ignorance seule, selon lui, peut confondre 
la subordination des faits à des lois invariables, et leur 
développement nécessaire, irrésistible. Plus les phénomènes 
se compliquent, plus aussi ils deviennent modifiables; en 
d'autres termes, leur accomplissement devient de moins en 
moins irrésistible. Les phénomènes intellectuels et moraux 
sont les plus compliqués de tous. Ils dépendent de l'ac- 
tion combinée de plusieurs facultés, dont chacune peut 
s'atrophier par l'inactivité ou se développer par l'activité, et 
réagir sur l'action des autres. Lors même donc que les nom- 
breuses influences élémentaires qui entrent en coopé- 
ration, ne cessent d'obéir à des lois précises, invariables, 
quoique encore inconnues pour la plupart, il n'en résulte 
cependant aucune nécessité*. — C'est nier de la somme ce qui 
convient essentiellement aux parties; c'est espérer, en addi- 
tionnant des quantités négatives, arriver à un total positif; ou 
encore c'est confondre la liberté avec l'impossibilité de pré- 
voir. Au surplus, voyez l'histoire traitée à la façon positiviste, 

1. Cours de philosophie positive, VI, 725. 

2. Ibid., IV, 475. 

3. Jbid., IV, 494. 

4. Ibid., III, 808-811.— Voir P. Gruber, op. cil., p. 116. 



72 AUGUSTE COMTE 

comme chez M. Taine, et dites quelle [)lace y reste à la liberté. 
A en croire l'historien positiviste, qu'on prenne, en close dé- 
terminée, un certain nombre d'éléments cérébraux, d'attraits 
altruistes, d'instincts expansifs, avec tantde degrés d'élévation 
sur l'équateur et telle constitution géologique, qu'on mêle le 
tout, et l'on aura tel état social, parfaitement définissable 
d'avance. Pour Herbert Spencer, la société se forme par une 
sorte de cristallisation ; tout changement^ social aussi bien 
que physique, part d'une forme moins cohérente pour aller à 
une forme plus cohérente^ grâce à une intégration de matière 
accompagnée d'une dissipation de mouvement. C'est on ne 
peut plus simple. Le positiviste qui sait regarder notre huma- 
nité d'assez haut, la voit se prendre en prismes ou en oc- 
taèdres d'une admirable régularité. 

La prévision qui n'existe pas encore complète à l'égard des 
phénomènes intellectuels et moraux, les savants doivent la 
poursuivre avec persévérance. La perfection de prévision à 
laquelle une science arrive mesure le degré de perfection de 
cette science. Car « voir pour prévoir, tel est le caractère 
permanent de la véritable science * ». Un moment sans doute 
arrivera où l'on pourra mettre en équations mathémati- 
ques tous les faits individuels ou sociaux, et de quantités 
connues déduire tous les X de la biologie et de la socio- 
logie 2. 

Dans cette voie de prévision, A. Comte estime qu'il a 
fait faire à la science un pas immense par sa découverte 
de la loi des trois états. Ce jour-là, il a pu, avec toute vé- 
rité, prononcer son «Eurêka». Quelle est cette loi? L'huma- 
nité, en son développement, passe nécessairement par trois 
phases. Elle commence par l'état théologique ou fictif: alors 
l'homme explique le monde extérieur par des volontés sur- 
naturelles, analogues à la sienne ; il néglige l'observation, 
l'imagination règne en souveraine. A l'état théologique suc- 
cède l'état métaphysique ou abstrait ; ce n'est qu'une transi- 
tion : des abstractions prennent la place des êtres concrets et 
surnaturels. Enfin, l'esprit s'arrête à l'état positif on scienti- 
fique, comme à un état définitif : il cherche uniquement à 

1, Cours de pliilosophic positive, VI, 723. 

2. Ibid., IV, 312 ; VI, 710. 



KT LE POSITIVISME 73 

se représenter les divers phénomènes comme des cas parti- 
culiers d'un fait généralisé'. 

La loi sociologique trouvée, la philosophie positive existe 
entière. Cette loi veut en effet que la méthode positive, {[ui a 
déjà remplacé les méthodes théologique et métaphysique en 
mathématiques, en astronomie, en physique, en biologie, soit 
étendue aux phénomènes sociaux. Ainsi l'homogénéité est 
introduite dans les sciences humaines. Du même coup, l'on 
obtient et l'unité nécessaire au système, et dans les sciences 
intellectuelles ou morales un principe de prévision, puis- 
qu'elles se trouvent assimilées aux sciences mathématiques 
et physiques. 

On sent combien cette doctrine de l'homogénéité des 
sciences confine au matérialisme. M. Henri Muller, dans un 
article d'un ton assez chagrin, consacré dans la Revue philoso- 
phique à l'ouvrage du P. Gruber, lui reproche d'avoir, en ce 
point, dénaturé la pensée d'A. Comte : 

Combien est injuste et incompréhensible, dit-il, l'accusation de ma- 
thématisme, c'est-à-dire de matérialisme, portée contre notre philo- 
sophe, de son vivant et depuis sa mort, et rééditée par M. G. lui-même !... 
Il n'est pas de théorie plus souvent, plus constamment, plus fortement 
défendue par Comte que celle de l'originalité de chaque ordre de phé- 
nomènes, par ra[)port à l'ordre précédent. Les phénomènes physico- 
chimiques obéissent sans doute, suivant lui, aux lois mathématiques, 
mais ils suivent, en plus, leurs lois propres ; la vie est un mécanisme 
physico-chimique, soit ; mais elle est, en outre, la vie. Une pareille 
doctrine n'est-elle pas, tout juste, l'opposé du matérialisme ^ ? 

S'il y a quelque chose dHiijuste et d'incompréhensible, c'est 
le reproche adressé au P. Gruber. 11 résume la doctrine 
d'A. Comte précisément dans les termes où le fait M. Muller. 
Après avoir montré comment A. Comte a établi l'homogé- 
néité entre les sciences humaines, il ajoute : 

Dans cette classification des sciences, l'auteur écarte expressément 
cette question : Les diverses classes de phénomènes qui forment l'ob- 
jet de ces sciences sont-elles ou ne sont-elles pas essentiellement 
homogènes? Si même il était j)rouvé par exemple, dit-il, que l'affinité 
chimique n'est qu'un effet des agents chimiques, une conséquence de la 

1. Cours de philosophie positive, I, 3-7 et passi/ii, 

2. Revue philosophique ( mai 1891), p. 549-550. 



74 AUGUSTE COMTE 

pesanteur, oa ne serait pas autorisé à ne voir dans la chimie qu'une 
branche de la physique. On ne peut pas davantage considérer hi phy- 
sique sociale uniquement comme une subdivision de la physiologie. 
Donc (dans la pensée d'A. Comte) les phénomènes chimiques, comme 
les phe'nomèncs sociaux, ont leur caractère particulier^ et ils veulent 
que la s-cience les traite séparément '. 

Gomment peut-on dire que le P. Gruber a mal interprété 
son auteur? Sans doute, M, MuUer n'a pas vu ce passage qui 
se trouve en note dans l'édition allemande 2. Mais peut-il 
ignorer qu'un livre allemand est surtout dans les notes ? 
Au reste, la grande indignation de M. Muller est assez 
superflue. Il est vrai, A. Gomte n'enseigne pas directement 
que tous les phénomènes sont homogènes. 11 ne le pou- 
vait pas , lui qui traite le matérialisme d'antiscientifique. 
Sans doute même, il affirme que chaque ordre de phé- 
nomènes, suivant la classification des sciences qui leur cor- 
respondent, ajoute quelque chose à l'ordre des phénomènes 
inférieurs ou plus simples. Mais quel est ce quelque chose? 
Parlant des phénomènes vitaux, A. Gomte nous dit : « La 
physiologie n'a commencé à prendre un caractère vraiment 
scientifique... que depuis l'époque... où les phénomènes vi- 
taux ont enfin été regardés comme assujettis aux lois géné- 
rales, dont ils ne présentent que de sim'ples modifications^ . » 
Et cette pensée se trouve répétée ailleurs. Ges lois géné- 
rales, dont les phénomènes vitaux ne sont que des modifi- 
cations, ne peuvent être que les lois mathématiques, méca- 
niques, physiques et chimiques. Les phénomènes organiques 
ne sortent donc pas de l'ordre des autres phénomènes moins 
complexes. Ge qui est dit des phénomènes vitaux doit être 
étendu aux phénomènes sociaux, selon ce que dira A. Gomte 
lui-môme. A leur tour, les phénomènes physiques et chimi- 
ques sont présentés comme le développement des lois qui 
régissent les phénomènes mécaniques. Si, d'autre part, 
on se rappelle qu'A. Gomte veut que les phénomènes intel- 
lectuels et moraux soient rattachés à la physiologie animale, 
on arrive à ceci que, dans son système, tout ce qui compose 

1. P. Gruber, op. cit., p. 98-99. 

2. P. 4'i. nolo 4. 

3. Cours de philosophie positive, III, 273, 



ET LE POSITIVISME 75 

le monde intellectuel et moral, individuel et social, se réduit 
à une modification des lois mathématiques et mécaniques, 
reste dans l'ordre de ces lois et ne diffère des faits pure- 
ment mécaniques que par une certaine complexité. Si ce 
n'est pas là du matérialisme, où le matérialisme est-il ? 

La prétention seule de poser toutes les sciences comme 
homogènes devait amener tôt ou tard l'esprit humain à 
mettre l'homogénéité dans les phénomènes. La leur refuser, 
c'était avouer que le positivisme est une méthode ou une 
doctrine incomplète, en avouant qu'il y a dans certaines 
classes de faits un élément qui ne s'adapte pas aux pro- 
cédés positivistes. Or, le positivisme a l'ambition de passer 
pour une méthode et une doctrine qui répondent à tous les 
besoins légitimes de l'intelligence humaine. Nous avons dit 
les lacunes de la méthode, lorsque nous en avons montré 
l'apriorisme illogique ; les lacunes de la doctrine positi- 
viste ressortent de son impuissance à s'élever, malgré ses 
efforts, au-dessus du matérialisme : elle y retombe de son 
poids naturel. 

VII 

Le positivisme a une autre ambition : c'est de devenir la 
religion de l'humanité. Pour la réaliser, A. Comte a écrit 
son second grand ouvrage. « he Cours de philosophie posi- 
tive ^ dit-il, a changé la science en philosophie; le Sys- 
tème de politique positive a changé la philosophie en reli- 
gion'. » De nombreux auteurs, môme appartenant au camp 
positiviste, ont vu dans ces tentatives d'A. Comte une contra- 
diction avec ses doctrines philosophiques. Ils ont distingué 
dans sa vie deux périodes, la période positive et la période 
religieuse, et la seconde combattrait la première. Le P. Gru- 
ber~ montre parfaitement, contre Littré et Stuart Mill, que 
cette opposition n'existe pas. Sans doute, le fondateur du po- 
sitivisme s'était d'abord élevé énergiquement contre toute 
religion, mais il n'entendait condamner que les religions 
théologiques, La religion pour lui n'est autre chose que 

1. Système de politique positive, IV, 530. l'" édition. Chez l'auteur, 1851- 
1854. 

2. P. Gruber, op. cit., p. 226, 275-280. 



76 AUGUSTE COMTK 

« l'état de pleine harmonie propre à l'existence humaine, 
tant collective qu'individuelle, quand toutes ses parties 
sont dignement coordonnées »; c'est le consensus normal 
de l'àme. M. Liltré lui-même doit avouer qu' « une doc- 
trine qui connaît ce qu'il est donné de connaître de l'univers 
et de l'homme, qui détermine les rapports de l'homme avec 
l'univers, qui dirige le développement des sociétés et qui 
coordonne l'éducation, a toute sorte de ressemblances, de 
points de contact avec une religion. Mais, ajoute-t-il, équiva- 
lence n'est pas identité '. » 

Ce qui fait reculer Littré et d'autres positivistes, c'est que 
A. Comte, peu satisfait d'affirmer qu'il doit y avoir harmonie 
entre les opinions et Ja conduite, a voulu déterminer dans le 
détail l'expression de cette harmonie, surtout quant à ses 
manifestations affectives. L'humanité ou grand Etre devient 
le centre auquel chacun dirige ses contemplations pour la 
connaître, ses affections pour l'aimer et ses actions pour la 
servir. Elle se compose de l'ensemble môme des hommes qui 
existent ou qui ont existé, transformés « en éléments réels de 
cette existence composée » par une « coopération habituelle 
aux destinées humaines ». Au maintien de l'ordre social posi- 
tiviste est préposé un sacerdoce qui a la charge de conseiller, 
d'administrer les sacrements, d'exercer le pouvoir spirituel. 
Au premier rang du sacerdoce siège le grand prêtre de l'hu- 
manité, investi d'une véritable infaillibilité doctrinale et du 
droit d'excommunication. On sait avec quel sérieux A. Comte 
remplissait lui-même ce haut ministère. Il a eu ses disciples 
auxquels il apprenait le signe de croix positiviste. En pronon- 
çant la formule sacrée : « L'amour pour principe, l'ordre pour 
base, le progrès pour but », on porte successivement la main 
au siège de l'amour (l'occiput), de l'ordre (le sommet de la 
tête) et du progrès (le front). Il les réunissait dans sa maison 
de la rue Monsieur-le-Prince, pour y faire les « Commémora- 
tions » devant le fauteuil rouge où s'était assise son Egérie, 
Clotilde de Vaux. 

M. Laffitte avait succédé au fondateur dans sa charge de 
grand prêtre. Mais déjà son cours libre de philosophie au 

1. Augusle Comte et la philosophie positive, p. 507. 



ET LE POSITIVISME 77 

grand amphithéâtre du Collège de France et ses tendances 
trop exclusivement scientifiques avaient soulevé des défian- 
ces parmi les positivistes orthodoxes. La révolte éclata 
quand il fut nommé à une chaire oflicielle. On rappela l'in- 
comj)atibilité, proclamée par Comte lui-même, entre la direc- 
tion religieuse du positivisme et une fonction dépendant du 
gouvernement politique : c'était confondre le pouvoir spiri- 
tuel et le pouvoir temporel, dont la pleine séparation est le 
fondement de la future réorganisation sociale, etc.. Dans 
ses circulaires annuelles^ M. Miguel Lemos, directeur de 
V Apostolat positiviste au Brésil, protestait contre la révolte 
croissante de M. Lafiilte. Enfin, au mois de février 1892, 
M. Georges Lagarrigue, un Chilien de Valparaiso, écrivait 
dans une sorte d'encyclique adressée à ses frères en positi- 
visme, que « la postérité verra et flétrira dans le lafïittisme 
une révolte plus criminelle encore que le simple littréisme «. 
Et, le dimanche 16 octobre dernier, il inaugurait, en qualité 
de grand prêtre, le nouveau temple positiviste à Paris, au 
numéro 13 de la rue de Poissy. C'est de là qu'il travaillera à 
convertir « la ville sainte, la métropole religieuse de l'huma- 
nité régénérée ». 

Nous n'avons pas à prendre parti dans ces querelles de 
famille. Mais il nous semble bien que ceux qui adoptent 
A. Comte tout entier, qui ne séparent pas dans sa doctrine 
la partie religieuse de la partie scientifique, sont les plus 
logiques. Rejeter avec Littré toute religion, parce que la 
notion de « religion entraine nécessairement l'existence d'un 
corps sacerdotal », et que, selon de fervents positivistes, 
« l'avenir social ne comporte pas de clergé ^ », c'est prendre 
le secondaire pour l'essentiel et résoudre la question par un 
a priori ^eu positiviste. Dire que la réorganisation sociale et 
religieuse proposée par Comte, reposant sur une méthode 
subjective, est le renversement de sa méthode primitive, qui 
est purement objective ^, ne paraît pas beaucoup plus sérieux. 
Ni A. Comte ni aucun positiviste ne s'est jamais interdit de 
tirer les conclusions d'un fait ou d'une loi trouvée par l'expé- 
rience. Si donc il constate que dans le monde tout aboutit à 

1. Auguste Coinle et la philosophie positive, p. 509, 

2. Ibid., p. 518-520. — Revue philosophique (mai 1891 ), p. 550. 



78 AUGUSTE COMTE 

l'homme, et clans l'homme aux facultés affectives, libre à lui 
de déduire de ce fait une organisation sociale et religieuse 
de l'humanité. 11 peut se tromper dans sa construction, mais 
il a le droit de l'entreprendre sans renier ses principes. 
Demandez comment l'observation directe établit la prépon- 
dérance de l'homme : à la bonne heure ! Mais cette prépon- 
dérance admise, pourquoi ne pas permettre qu'elle serve de 
base à une organisation de l'humanité? 

Quoi qu'on fasse, une philosophie qui « connaît tout ce 
qu'il est donné à l'homme de connaître », une philosophie 
qui rencontre des hommes assez sincères, — et il est à dési- 
rer pour l'honneur de l'humanité qu'elle en rencontre, — 
assez logiques pour mettre leur conduite en harmonie avec 
leurs opinions, non seulement remplira un rôle équivalent 
au rôle des religions, mais elle s'érigera en religion. Car, 
n'est-ce pas une religion qu une doctrine qui indique à 
l'homme tout ce qu'il lui faut savoir et faire, avec un objet 
précis assigné à toutes ses tendances? Et comme il est dans 
la nature de l'homme de manifester à l'extérieur ses convic- 
tions et ses sentiments, fait qui appartient à la période posi- 
tive de l'humanité aussi bien qu'à la période théologique ou 
métaphysique, cette religion aura bientôt ses pratiques et 
son culte. Bien plus, s'il s'agit d'un philosophe positiviste, 
ces pratiques et ce culte ne sauraient différer beaucoup de 
ceux établis par Comte lui-même. Puisqu'il est, en effet, en- 
tendu qu'il n'y a plus ni Dieu ni êtres surnaturels, par quoi 
les remplacer ? Car il faut les remplacer, il faut donner un 
but aux facultés affectives de l'homme, reconnues par l'analyse 
positiviste. Ce qui se présente le plus naturellement, c'est le 
grand Etre, l'Humanité, la partie la plus élevée, au moins la 
plus complexe, de ce qui fait l'objet de la connaissance posi- 
tiviste. Au grand Etre on pourra joindre le grand Fétiche, 
la terre avec notre système solaire, séjour de l'homme, et le 
grand Milieu, ou l'espace*. Et que sera le culte? S'il est ré- 

1, M. Paulhan, qui se montrerait assez disposé à « admettre le principe 
positiviste, sans admettre les conséquences que les positivistes en tirent », 
se sent de l'indulgence pour la fétichisation. «Prenons... ce qui paraît peut- 
être l'idée la plus extravagante d'Auguste Comte, la fétichisation de la terre, 
sous le nom de Grand Fétiche, de l'espace, sous le nom de Grand Milieu, 



ET LE POSITIVISME 79 

duit à des signes très généraux et très vagues, il restera 
froid, impuissant à contenter l'humanité régénérée : car le 
besoin de précision mathématique augmente avec son déve- 
loppement positif. Il se précisera donc ; mais rien n'annonce 
que l'humanité doive trouver d'autres signes pour manifester 
ses sentiments affectifs et religieux que les signes employés 
jusqu'à ce jour. On se verra ainsi plus ou moins ramené 
aux pratiques d'A. Comte, caricature du culte catholique ou 
reproduction de l'ancien fétichisme. 

Or, le public a la faiblesse d'estimer ces pratiques ridi- 
cules. Les positivistes se consolent en disant que le ridicule 
n'aura qu'un temps, qu'il cessera le jour où l'humanité aura 
atteint un degré suffisant de « positivité ». En ce cas, qu'ils 
s'arment de constance. Peut-être même se flattent-ils à l'excès 
s'ils espèrent que jamais la foule prendra au sérieux leurs 
prédications et leurs commémorations. Le ridicule naît sur- 
tout de la disproportion. Mais l'âme humaine, malgré toutes 
les théories positivistes, garde et gardera toujours des as- 
censions intimes vers les vérités éternelles et immuables, 
vers Dieu ; jamais elle ne se résignera à terminer ses hom- 
mages suprêmes à quoi que ce soit d'inférieur à ce monde 
qu'elle entrevoit et où sans cesse la portent ses désirs; tou- 
jours elle jugera ridicule et odieux de rendre à la créature, 
fut-ce à l'Humanité, le culte dû à ce grand Dieu qui la do- 
mine et l'investit de toutes parts. Une philosophie abaissée 
et amoindrie ne saurait devenir une religion qui contente 
l'àme de l'homme. 

L'amoindrissement de la vérité, tel est en effet le vice 
radical du positivisme. Il part d'une méthode d'investigation, 
et cette méthode, il la réduit à l'observation sensible. Il se 
condamne a priori à ne pas jeter les yeux au delà des phéno- 
mènes tangibles; et cette méconnaissance l'amène au maté- 
rialisme. Dans la sphère des phénomènes, sa peur du supra- 
sensible lui fait écarter la recherche de leur nature et de 
leur production, pour n'en observer que la succession et la 

nous y trouvons une certaine raison d'être, et même, à certains égards, une 
conception générale beaucoup plus juste que celle qui passe généralement 
pour scientifique. » Revue philosophique (octobre 1890), p. 422, 



80 AUGUSTK COMTE KT LK l'OSlTlVISMK 

similitude. Bien pins, toute explication nouvelle des phéno- 
mènes, toute tentative vers l'inconnu le met en dénance : il 
y a là un élément de possibilité (\\.n no lui semble pas assez 
positif.Cest ce que notait déjà M. Pasteur dans son discours 
de réception àl'Académi:: : Le positivisme est plus propre à 
coordonner les données déjà existantes, qu'à étendre le 
champ de la science «par des découvertes nouvelles. 11 est 
timide dans cette voie... A. Comte et Littré n'ont pas connu 
la vraie expérimentation. Ils l'ont confondue avec l'observa- 
tion restreinte des faits passés. « L'inconnu dans le possible, 
et non ce qui a été : voilà son domaine... Pour juger de la 
valeur du positivisme, ma première pensée a été d'y chercher 
l'invention. Je ne l'y ai pas trouvée. » Le titre donné par 
M. Laflitte à son cours : Histoire générale des sciences, n'est 
pas de nature à faire mieux augurer du caractère inventif du 
positivisme contemporain. 

Une méthode est une charpente provisoire ; le vrai bâti- 
ment, c'est la doctrine. Un échafaudage qui se prétend 
bâtiment, c'est le tort de la tour Eiffel, c'est le premier tort 
du positivisme. Que dire d'un échafaudage qui voudrait se 
faire temple? Encore, la tour Eiffel est-elle un échafaudage 
assez bien conçu et assez complet dans son genre. Le posi- 
tivisme n'a pas môme cet avantage. 

L. ROURE. 



LE ROI-MARTYR 



1 

Ce titre de Roi-Martyr, le pape Pie VI l'accorda solennel- 
lement au roi de France Louis XVI, égorgé par les assas- 
sins de la Convention. 

Cinq mois après l'admirable mort de Louis XVI, le 17 
juin 1793, dans une allocution aux cardinaux réunis en con- 
sistoire, le grand Pontife qui devait lui-môme tant souffrir, 
rappela le douloureux souvenir du 21 janvier, les vertus, les 
malheurs du roi très chrétien, victime de la révolution 
impie et sacrilège; et, s'autorisant de la doctrine comme 
de l'exemple de Benoît XIV, il ajouta : « Pourquoi ne se- 
rions-nous pas de son avis, en reconnaissant le martyre de 
Louis XVI? Peut-il donc y avoir le moindre doute que ce 
prince ait été particulièrement mis à mort en haine de la 
foi et pour son attachement aux dogmes catholiques ? » 

Le Chef de l'Eglise saluait le 21 janvier comme le jour du 
couronnement dans l'éternité de cette âme vraiment royale 
et sainte ; puis, emporté par un élan d'éloquence émue, il 
s'écriait: « O jour de triomphe pour Louis, à qui le Ciel a 
donné la patience dans les plus rudes épreuves, et fait trou- 
ver la victoire dans les bras de la mort! Oui, nous en avons 
la confiance, il n'a laissé cette couronne périssable et les lis 
sitôt flétris, que pour en recevoir une immortelle, tissue de 
la main des anges ! » 

La voix du peuple chrétien avait devancé la parole du 
Pape; dès le moment du crime, au pied même de l'écha- 
faud, les catholiques fidèles se disputaient les reliques de 
Louis XVI : « Des hommes vertueux se procuraient une 
partie de ses cheveux, comme les précieux restes d'un mar- 
tyr 1. » Cette persuasion n'avait pas seulement cours en 

1. Lettre historique sur la mort sublime de Louis XVI. 

LVIII. — 6 



82 Ll<: ROI -MARTYR 

France : « Les peuples d'Europe,... écrivait-on deux ou trois 
semaines après le 21 janvier, croient que la mort do 
Louis XVf a fait un saint de plus K » 

Ces témoii2:naq;es d'universelle vénération mettaient en 
fureur les jacobins et les journaux dont ils payaient la prose. 
Les Révolatiotis de Paris^ une des plus abominables feuilles 
à la dévotion de « Robespierre, Marat, Tallien et autres 
caraïbes de cette race ^ «, jetaient les hauts cris de ce que la 
Commune eût a donné sujet au dévotieux Capet de se re- 
garder comme un martyr prédestiné^». Quel amer cha- 
grin pour les patriotes^ de voir le « dernier roi de France », 
le (( dernier de nos tyrans », comparé aux héros de la foi, 
et à Jésus-Christ môme! « Les prêtres et leurs dévotes, qui 
déjà cherchent sur leur calendrier une place à Louis XVI, 
parmi les martyrs^ ont fait un rapprochement de son exécu- 
tion avec la Passion de leur Christ^. » 

Malgré leur ironie haineuse, ces lignes traduisaient exac- 
tement la conviction de toutes les âmes honnêtes etcroyantes ; 
conviction que le temps ne devait pas amoindrir. En 1803, 
le premier poète de quelque valeur qui ait chanté la mort 
de Louis XVI, Delille, exprimait ce sentiment unanime, en 
vers assez médiocres et déclamatoires, mais d'une profonde 
sincérité : 

O vous qui l'observiez de la voûte éternelle, 
Anges, applaudissez, il prend vers vous l'essor : 
Commencez vos concerts, prenez vos lyres d'or. 
Déjà son nom s'inscrit aux célestes annales : 
Préparez, préparez vos palmes triomphales. 
De la lutte sanglante il sort victorieux. 
Et l'échafaud n'était qu'un degré vers les cieux^. 

Depuis cent ans, les historiens impartiaux se sont faits 
l'écho de ces honneurs rendus dès le 21 janvier 1793 à l'au- 
guste victime ; et plus d'un aurait volontiers signé cette 
phrase du premier biographe de Louis XVI, l'abbé Proyart, 

1. Le Véridique, ou l'antidote des journaux, n° 7, février 1793. 

2. La Révolution de 92, n» du dimanche 20 janvier 1793. 

3. 19-20 janvier 1793. 

4. Les Révolutions de Paris (loc. cit.). 

5. Malheur et Pitié, chant m. 



LK llOl-MARTYR 83 

qui écrivait en 1808: J'espère que « nous verrons un jour, 
au pied des autels érigés à l'Eternel sous l'invocation de 
Louis, les fds suppliants demander grâce pour les pères 
coupables ^ ». 

« Roi-Martyr », c'est le nom que vient d'appliquer à 
Louis XVI la Société d'histoire contemporaine, qui publie 
en ce moment les récits originaux et les documents officiels 
sur la captivité et les derniers moments de Louis XVI, vou- 
lant par là, dit-elle, « acquitter à son égard la dette de la 
patrie et la dette de l'histoire ^ ». 

Nous ne saurions que nous associer à ce concert de tous 
les bons Français, pour qui la Révolution est un déluge de 
sang et de boue; pour qui la date du 21 janvier est et de- 
meure un deuil national. Par une loi portée le 19 janvier 1816, 
cet anniversaire était déclaré un jour de prière et d'expia- 
tion; pendant quinze ans, la France chrétienne célébra dans 
l'affliction et le repentir cette date funèbre. Après la révo- 
lution de Juillet et les trois glorieuses, le 21 janvier ne fut 

1. Louis XVI et ses vertus aux prises avec la perversité de son siècle; édi- 
tion de 1819; t. I, page 379. 

2. Introduction, ]^age\ii. Ces Récits ei ces Documents, recueillis^ disposés, 
annotés avec un soin pieux et avec l'érudition la plus consciencieuse^ par 
M. le marquis de Beaucourt, forment deux volumes du plus haut intérêt qui 
viennent de paraître chez A. Picard, rue Bonaparte, 82. Nous y puiserons de 
précieux renseignements, surtout pour la troisième partie de notre étude. Le 
tome I comprend une douzaine de Récits originaux, dont les plus importants 
sont : 1° la Relation de Madame Royale ; 2" un extrait des Dernières années 
du règne et de la vie de Louis XVI, par François Hue ; 3° le Journal du Temple, 
par Cléry ; 4° la Relation des derniers moments de Louis XVI, par l'abbé Ed- 
gev^orth de Firmont. Viennent ensuite : les Mémoires de la marquise de 
Tourzel ; les Fragments historiques sur la captivité de la famille royale, d'a- 
près les notes de Turgy ; un récit de Charles Goret; le Tableau historique de 
la famille royale au Temple, parVerdier; Six journées passées au Temple, 
par Moelle ; des Souvenirs ou notes fidèles sur mon service au Temple, par 
Lepître; tous les quatre commissaires au Temple. Enfin, d'autres récits d'a- 
près M. de Malesherbes, et ceux des journaux contemporains. Le tome II 
renferme 246 documents officiels sur la captivité et la mort du roi; le Testa- 
ment de Louis XVI et une excellente dissertation sur le Mot de l'abbé Edge- 
worth. 

Il suffit, croyons-nous, pour recommander ces deux volumes d'une actua- 
lité saisissante, d'indiquer le titre de ces pièces et le nom de l'éminent his- 
torien qui les a mises en œuvre. 



81 LK ROI-MARTYR 

observé que par les serviteurs dévoués de l'ancienne mo- 
narchie; en 1833, malgré les efforts louables de la Chambre 
des pairs, la loi du deuil national fut abrogée K Toutefois, 
le texte même du décret d'abrogationappelaitlc 21janvierun 
« jour funeste et à jamais Jéplorable »; et, devant la Chambre 
des pairs, le duc de Broglie s'écriait avec une éloquente fer- 
meté : « Quant au 21 janvier,... point de molle complaisance; 
point de sophisme; point d'oubli non plus. Au temps où 
nous vivorjs, lorsque l'ouragan des révolutions gronde sur 
la tête des peuples et des rois, il importe à la France, il 
importe au monde de n'en pas perdre la mémoire. » 

Ces paroles ont certes autant d'à-propos eii 1893 qu'en 
1833 : il convient de les relire et de les redire, en un temps 
où les vérités sont diminuées; où le sens des choses tend à 
s'affaiblir dans une multitude d'âmes fatiguées; où certains 
ennemis de la société, non des moindres, admettent, admi- 
rent, exaltent en bloc les hommes, les principes, les forfaits 
et les folies de la Révolution; où enfin d'honnêtes gens 
semblent adopter, presque sans répugnance, avec une doci- 
lité résignée, comme fêtes nationales, les anniversaires de 
nos hontes et de nos malheurs. 

Les haines passent; mais l'histoire reste. Les divisions 
peuvent s'éteindre, les partis peuvent se rapprocher; mais 
ce qui fut un crime ne saurait devenir une vertu ; l'ignomi- 
nie ne saurait, en vieillissant, prendre les teintes de la gloire. 
ha place Louis XV, où 2 800 têtes tombèrent, après celle de 
Louis XVI, sous le couteau de la guillotine, pourra mériter 
un jour son nom actuel de place de la Concorde ; mais, le 
lundi 21 janvier 1793, à dix heures vingt-deux minutes du 
matin -, au milieu de cette même place nommée alors place 
de la Révolution, « entre les Champs-Elysées et la statue 

1. Voir Thureau-Dangin, la Monarchie de Juillet, t. II, pages 61-62. 

2. Les diverses relations varient de quelques minutes sur le moment pré- 
cis : « A dix heures dix minutes » [Mémoire de Madame Royale); — « à dix 
heures vingt-quatre minutes » [le liépuhlicain, 22 janvier 1793); — « dix 
heures un quart » {Journal de Perlet, 22 janvier) ; — « dix heures vingt mi- 
nutes » {Gazette nationale, 23 janvier) ; — « à dix heures vingt-cinq minutes 
du matin » [le Vcridi(/ue, n" 7, février). Nous croyons la question tranchée 
parles pièces officielles du Conseil exécutif provisoire, qui, à deux reprises, 
portent : « Dix heures vingt-deux minutes ». (Beaucourl, t. II, p. 301.) 



LE ROI-MARTYR 85 

(en plâtre) de la Liberté, et à quinze pas du socle de cette 
statue ' )>; tout à côté du piédestal qui supportait naguère la 
statue de Louis XV^; à peu près exactement à l'endroit oc- 
cupé aujourd'hui par l'obélisque; sur un échafaud «très 
élevé ^ », entouré de canons et disposé de façon que le mou- 
rant « fit face à la maison des Thuileries * », il s'est commis 
un meurtre dont rien ne lavera la souillure, et duquel on 
peut dire comme Macbeth : « Quand même l'océan passerait 
sur cette tache, l'océan ne l'effacerait pas. » 

Grâce h Dieu, celui qui mourait sur cet échafaud, 
« Louis XYl, roi de France et de Navarre, âgé de trente- 
neuf ans cinq mois moins trois jours, après avoir régné dix- 
huit ans et avoir été en prison cinq mois et huit jours ^ », 
était vraiment une victime choisie pour cette suprême expia- 
tion; il était digne de sa qualification héréditaire de prince 
très chrétien; et le prêtre irlandais qui l'assistait à la mort 
pouvait lui dire, dans un mouvement de sublime inspiration : 
« Fils de saint Louis, montez au cieP ! » 

Nous voudrions, non pas prouver ce point qui ne fait doute 
pour personne, mais grouper ici un certain nombre de faits, 
en vue de rappeler comment Louis XVI, par sa foi pratique, 
sa piété simple, éclairée, intrépide, pendant sa vie, surtout 
dans sa prison et au temps de son supplice, a mérité ce titre 
de roi-martyr. Ses bourreaux eux-mêmes ont reconnu publi- 
quement que, si le courage de Louis XVI ne se démentit pas 
un instant jusqu'au dernier souffle, sa force invincible lui 
vint de sa foi, de son inébranlable confiance en Dieu. Un mois 
après le 21 janvier, Sanson, le bourreau, avait la franchise 
d'écrire les lignes suivantes,, dont nous respectons l'ortho- 
graphe : « Et pour rendre homage à la véritée, il a soutenu 
tout cela avec un sang froid et une fermette qui nous a tous 

1. Récit d'un témoin oculaire (Beaucourt, t. I, p. 391). 

2. Le Patriote français, mardi 22 janvier 1793. 

3. Courrier de l'égalité, 22 janvier 1793. 

4. Le Républicain, 22 janvier 1793. 

5. Mémoire de Madame Royale. 

6. Voir sur l'autlienticité de cette parole : 1° Journal d'un bourgeois de 
Paris pendant la Terreur, par M. Edmond Biré, 1884, p. 447-451; 2° le Mot 
de l'abbé Edgeworth, par M. le marquis de Beaucourt, t. II, Appendice. 



86 LE R0I-1\IAUTYR 

étonnés. Je reste très convaincu qu'il avoit puisé cette fer- 
metée dans les principes de la religion dont personne plus 
que lui ne paroissoit pénétrée ny persuadée » 

II 

Louis XVI, qui se nomma d'abord duc de Bcrry, avait eu le 
bonheur de recevoir avec la vie, du dauphin Louis son père 
et de la dauj)liine Marie-Josèphe de Saxe sa mère, les leçons 
et les exemples des plus admirables vertus. Est-il besoin de 
redire que, malgré les scandales de Louis XV, la cour de 
France, pendant la seconde moitié du dix-huitième siècle, 
était en quelque sorte peuplée de saints? Des quatre sœurs 
du dauphin, les trois aînées, Mesdames Adélaïde, Victoire et 
Sophie, dignes filles de la très vertueuse reine Marie Leck- 
zinska, vivaient à la cour comme dans un monastère; la 
dernière, Madame Louise, à l'âge de vingt ans, s'enferma au 
Carmel pour y expier par le sacrifice et la pénitence les fautes 
de son père : « Moi Carmélite et le roi tout à Dieu! s'était- 
elle écriée, en recevant le billet du roi qui lui accordait son 
consentement; après cela, qu'aurai-je à désirer, sinon mou- 
rir, et mourir Carmélite, et laisser ici-bas toute ma famille 
dans le chemin du ciel 2. » Elle a été déclarée Vénérable par 
le pape Pie IX, en 1873. Des sœurs de Louis XVI, l'une, la 
céleste ÈVisaheih, mourut martyre comme son frère; l'autre, 
Marie-Clotilde, fit briller sa sainteté sur le trône de Sardai- 
gne, et, six ans après sa mort, fut déclarée Vénérable par le 
pape Pie VII, en 1808. — Toute une légion de saints. 

La dauphine Marie-Josèphe avait promis, un jour de la 
Présentation de la Vierge, qu'elle élèverait ses enfants pour 
Dieu; elle tint parole. « Cette très pieuse princesse, dit Ga- 
liani, communiait trois fois la semaine et se confessait moins 
souvent, faute de matière à confession ^. » Le dauphin Louis, 
grand dévot de la sainte Vierge, du Sacré Cœur et de saint 

1. Lettre de Sanson au citoyen rédacteur du journal le Thermomètre, 
20 février 1793. 

2. V. Etudes, 1873, octobre. 

3. (( Percliè non aveva di cliè. »> (Galiani à Tanucci, 9 mars 1767.) 
V. Christophe de Beaumont, par le P. E. Régnault, t. II, page 140. 



LE ROI -MARTYR 87 

Louis, et que son dévouement envers la Compagnie de Jésus 
persécutée fit surnommer le « Prince Jésuite », n'avait pas, 
disait-il lui-même, de plus beaux jours que ceux où il avait 
la joie de communier; sa mort si prématurée fut pour 
la France une perte irréparable ; mais le spectacle de foi et 
de ferveur qu'il donna pendant sa dernière maladie rappelle 
bien la mort si édifiante d'un saint Louis et d'un Louis XIlI. 

Le jeune duc de Berry eut pour précepteur Mgr du Goët- 
losquet, évôquie de Limoges, auquel le dauphin adjoignit le 
savant P. Berthier, rédacteur du Journal de Trévoux. En 
dépit de l'engouement, ou mieux de l'affolement général, le 
dauphin défendit que ses enfants fussent élevés « à la Jean- 
Jacques ». « Je veux, avait-il dit, qu'ils apprennent à pleu- 
rer; » il les initiait à la connaissance de la douleur, par la 
visite des pauvres, et se servait de toute occasion favorable 
pour ouvrir leur âme aux plus généreuses pensées : témoin 
le discours sur la véritable égalité chrétienne, qu'il leur 
adressa, en leur montrant le registre de la paroisse, le jour 
où l'on suppléa pour eux les cérémonies du baptême ^. 

Peu de temps avant sa mort, ayant fait venir à Versailles 
le P, de Neuville, le célèbre orateur et « prophète alors si 
disert de la prochaine subversion du royaume », il le pria 
d'examiner les trois princes ses fils et de lui dire franche- 
ment ce qu'il pensait de chacun d'eux, surtout de l'aîné. Le 
P. de Neuville obéit, et déclara que Louis, duc de Berry, 
avec moins de vivacité d'esprit ou de qualités extérieures 
que ses frères, annonçait un ferme bon sens et un grand 
cœur 2; le dauphin fut ravi de. ce jugement, qui était aussi le 
sien, et qui devait être celui de la postérité. 

Quand le duc de Berry, à la mort de ce père très aimé, en 
1765, traversant la foule des gardes, entendit pour la pre- 
mière fois le héraut crier : « Place à Mgr le Dauphin ! » il 
fondit en larmes et s'évanouit : comme s'il prévoyait déjà que 
les grandeurs et la royauté seraient pour lui comme les de- 
grés de l'échafaud. Cette vie nouvelle, inaugurée dans les 
larmes, allait être un enchaînement de souffrances; mais tout 

1. Eloge du Dauphin, par l'abbé de Boulogne. 

2. Vie du Dauphin, d'après l'abbé Troyart et le P. Gri£fet, par Heari de 
L'Epinois ; pages 296-297. 



88 l.K ROI-MARTYR 

ensemble de vertus simplement et fièrement pratiquées, 
parmi les vices et les désordres dont le flot montait avec la 
marée révolutionnaire. Aucun prince ne fut plus chaste, ni 
plus affermi dans sa croyance très catholique, ni plus finale- 
ment obéissant aux lois de Dieu et de l'Eglise. Si, plus d'une 
fois, comme roi et comme politique, Louis XVI fut indécis, 
hésitant, aux heures les plus critiques; si, au milieu de con- 
seillers médiocres ou corrom.pus, incapables ou indociles, 
sans dévouement ou sans probité, Louis XVI se montra en 
plusieurs rencontres, selon le mot de Frédéric de Prusse à 
son complice Voltaire, « semblable à une jeune brebis en- 
tourée de vieux loups ^ », sa franchise, sa droiture, son ca- 
ractère loyal comme chrétien, le mettent hors de pair parmi 
les princes des derniers siècles. L'intérêt de la religion fut 
toujours le premier de ses soins; je dirais volontiers son 
unique passion, s'il n'avait eu aussi la passion du bonheur de 
son peuple. 

Ses sentiments de foi éclatent à chaque page du volume 
écrit de sa main, sous ce titre modeste : Réflexions sur mes 
entretiens avec M. le duc de Vauguyon ; sorte de caté- 
chisme royal, de méditations, ou môme d'élévations sur les 
devoirs d'un roi catholique ; œuyre d'un penseur, dont tel 
chapitre pourrait être signé de La Bruyère ; œuvre d'un chré- 
tien, qui par endroits fait songer à Bossuet lui-même. On 
nous permettra d'en détacher quelques maximes pratiques 
très personnelles : 

Dans tous mes exercices de piété, je porterai le souvenir d'un Dieu 
toujours existant, toujours présent, toujours éclairant mes pensées, 
toujours sondant mon cœur. {Troisième Entretien.) 

Je m'élèverai au-dessus de toute sorte de respect humain; et je 
prends la résolution ferme et sincère d'être hautement, publiquement, 
généreusement fidèle à Celui qui tient en sa main les rois et les 
royaumes. {Quatrième Entretien.) 

Connaître Dieu et faire connaître Dieu, ces deux mots comprennent 
toute la science du gouvernement. [Sixième Entretien.) 

La bienfaisance des princes doit imiter celle de Dieu même, qui est 
toujours noble, toujours juste, toujours impartiale et pleine de sagesse; 
elle doit être fondée sur le christianisme et sur la morale de l'Evangile. 
{Septième Entretien.) 

1. Lettre du 18 juin 1776. 



LE ROI-MARTYR 89 

Je me propose pour modèle la dévotion de saint Louis et de Char- 
les V. [Cinquième Entretien.) 

Ne croirait-on pas entendre saint Louis et Charles le Sage? 
Et combien la nation serait heureuse, dont les maîtres 
sauraient cette science du gouvernement formulée en 
deux demi-phrases : « Connaître Dieu — et faire connaître 
Dieu ! )) 

Dans la royauté, Louis XVI voyait moins les hommages à 
recevoir que les devoirs à remplir. Le 10 mai 1774, en appre- 
nant la mort de Louis XV, et par suite son avènement au trône, 
sa première pensée fut de demander secours à Celui qui fait 
les rois; il joignit les mains et soupira, en levant au ciel ses 
yeux humides de larmes : « O mon Dieu ! quel malheur 
pour moi ! O mon Dieu, aidez mon insuffisance ! m 

Après Dieu, Louis XVI aima son peuple de tout son cœur ; 
on peut même dire qu'il l'aima trop ; et pas assez avec le dis- 
cernement qui met une différence entre des sujets dévoués 
et des rebelles. Par une abnégation excessive, il ne voulut 
point qu'il y eût « du sang versé pour sa querelle » ; il pré- 
féra se laisser perdre, et avec lui, la France ; ce fut une 
grande faute : mais ce ne fut point la faute de son cœur. 
Lorsque les égorgeurs le traitèrent de tyran, ils ne se mon- 
trèrent pas seulement les plus injustes des hommes et les 
plus cruels, ils furent aussi les plus ingrats. 

Ce jeune roi de vingt ans inaugura son règne en dispen- 
santle peuple du don de «joyeux avènement », c'est-à-dire 
d'un impôt énorme qui, pour Louis XV, s'était élevé à 
40 000000 de francs. Au jour de son sacre, il défendit de 
tendre, selon la coutume, des tapisseries sur son passage, 
« pour que rien n'empôchàt son peuple et lai de se voir ». 
— Dès le début de son règne, il déclara qu'il ne signe- 
rait aucune lettre de cachet ; ce qui aurait dû ralentir l'ar- 
deur des conquérants de la Bastille, s'ils s'étaient donné 
la peine de la réflexion ou du souvenir. Il supprima, en 1781, 
l'usage de la question préparatoire, autrement dit, de la tor- 
ture ; il abolit les servitudes dans un certain nombre de pro- 
vinces; créa le Mont-de-Piété pour Paris; et, du premier au 
dernier jour de son pouvoir, il sema les aumônes publiques 
ou privées, à pleines mains. Louis XVI, s'il eût régné dans 



90 LE HO I- MARTYR 

une époque de calme et de bon sens, aurait, comme 
Louis XII, été acclamé « Père du peuple ». 

Pendant le rude hiver de 1776, le roi fit allumer de grands 
feux en plusieurs endroits du palais, dont il ordonna d'ou- 
vrir les portes aux pauvr'.":^; les pauvres y venaient se chauf- 
fer en toute liberté; on leur servait de la soupe; et ils em- 
portaient à leur guise de la braise et des bûches. En 1784, 
riiiver fut encore très rigoureux; sur l'ordre du roi, l'on 
alluma des feux publics dans les casernes, les hôpitaux, les 
couvents. « Louis XVI allait s'assurer par lui-même dans les 
rues de Versailles que les feux n'étaient pas éteints ; on le 
rencontrait marchant à pied dans la glace et distribuant des 
aumônes. A la fin de l'hiver, le peuple lui érigea, près du 
Louvre, un monument de neige, symbole de sa reconnais- 
sance, brillant et fragile comme elle^. » Singulière coïn- 
cidence! c'était le 21 janvier que les Parisiens se pres- 
saient autour de cet édifice « brillant et fragile », auquel un 
poète discret avait suspendu cette inscription : 

Louis, les indigens que ta bonté protège 
Ne peuvent t'élever qu'un monument de neige : 
Mais il plaît d'avantage à ton cœur généreux 
Que le marbre payé du pain des malheureux 2. 

L'archevêque de Paris, le magnifique et très vaillant Chris- 
tophe de Beaumont, eut la joie de voir le jeune monarque 
de moitié dans ses libéralités sans nombre; Louis XVI lui 
donna, d'un seul coup, sur sa cassette particulière, plu- 
sieurs centaines de mille francs, pour les améliorations de 
l'Hôtel-Dieu^. 

Par un privilège dont personne n'eut à se plaindre, les 
Sœurs de charité avaient libre entrée au palais, dont les por- 
tes s'ouvraient devant elles, à la seule vue de leurs cornettes 
blanches; elles avaient le droit de pénétrer jusqu'aux appar- 
tements de la reine et des princesses ; quand le roi les ren- 
contrait, il les saluait de la meilleure grâce, et ce fut par 
leurs mains que les largesses royales parvinrent dans les 

1. V. Fournel, les Bues de Paris (1879) ; les Fctes populaires, page 186. 

2. Proyart, Louis XVI, etc., t. I, page 235. 

3. Lettres patentes du 11 novembre 1781. 



LE ROi-MARTYR 91 

réduits les plus ignorés de la misère. Louis XVI, du reste, 
visitait lui-même incognito les indigents; étant encore dau- 
phin, il se déguisait sous des habits communs, pour porter 
ses bienfaits à domicile ^ 

Comme son aïeul saint Louis, il s'abaissait aux plus min- 
ces détails de la justice quand il s'agissait des pauvres gens: 
il s'occupa un jour de faire payer quelques sous qu'un inten- 
dant peu délicat retenait sur le salaire des femmes et des 
enfants qui arrachaient les mauvaises herbes dans les jar- 
dins du roi. Sa charité et sa vigilance s'étendaient à tout le 
royaume : « Il n'est aucune province, pas même une ville de 
France, où Louis XYI n'ait essuyé des larmes, consolé des 
familles, secouru des misérables-. )> 

Mais cette bienfaisance royale n'avait rien de commun avec 
\si philanthropie^ dont on faisait grand bruit et grand étalage 
dans le camp des philosophes ; selon sa maxime citée plus 
haut, Louis XVI ne connaissait d'autre morale que celle de 
l'Evangile. Catholique de conviction et de conduite, il n'es- 
timait guère les demi-chrétiens, alors même qu'ils se com- 
portaient en bienfaiteurs de Uhiunanité. Il disait à l'abbé de 
Radonvilliers, en parlant du janséniste instituteur des sourds- 
muets : « M. de l'Epée... rend un grand service à ses élèves ; 
mais mieux vaudrait pour eux qu'ils restassent sourds que 
d'ouvrir l'oreille au jansénisme 3. » 

Si les adorateurs de Rousseau et de Voltaire qui peuplaient 
la Convention, s'acharnèrent sur le roi avec une frénésie 
de sectaires et de sauvages, c'est qu'il n'avait point ménagé 
leurs idoles. « Voltaire, disait un jour en sa présence je ne 
sais quel courtisan malavisé, c'est un génie universel. — 
Universel pour le mal, )> répliqua vivement le prince. En 
1781, malgré les clameurs des encyclopédistes, il chassa de 
ses Etats l'impie Raynal ; en 1778, il était sur le point de 
chasser Voltaire hors de Paris, lorsqu'on lui représenta 
qu'un décret de bannissement serait un arrêt de mort pour 
ce vieillard plus qu'octogénaire. Mais lorsque Beaumarchais 
et Condorcet voulurent éditer les Œuvres complètes du pa- 

1. Proyart, Louis XVI, etc., t. I, page 104. 

2. Id., ibid., page 213. 

3. Id., ibid., page 322. 



92 LK UOl-MAllTYIl 

triarche de Ferney, Louis XVI multiplia si bien contre eux 
les mesures de sévérité, qu'ils durent entreprendre en Alle- 
magne, à Kehl, cette malfaisante besogne. Sitôt paru, l'ou- 
vrage fut, par ordre du roi, proscrit, comme « outrageant 
également la religion et les mœurs, et tendant à ébranler les 
principes fondamentaux de l'ordre social » ; tout Français 
possesseur de ces livres était frappé d'une amende considé- 
rable ; tout libraire, frappé de déchéance. Six ans plus tard, 
au Temple, montrant du doigt à l'un de ses serviteurs fidèles 
les œuvres de Rousseau et de Voltaire dans la bibliothèque 
de la tour, le roi disait : « Ces deux hommes ont perdu la 
France ^ » 

Louis XVI, par contre, était tout disposé à soutenir les 
gens de lettres qui respectaient Dieu, la vérité et la vertu. Il 
apprend que Gresset, devenu l'ami et le familier du saint 
évéque d'Amiens, Mgr de la Motte, avait jeté au feu un poème, 
sinon immoral, du moins léger, — c'était, je crois, les deux 
chants que le joyeux conteur avait ajoutés à Vert-Vert^ — aus- 
sitôt le roi lui expédie des lettres de noblesse, voulant, dit-il, 
le récompenser de ce que « la Religion et la décence ont 
toujours été respectées dans ses écrits^ ». 

Le prince ne se contentait pas d'honorer la religion et de 
la défendre ; par sa conduite comme par ses discours, il en 
inspirait la pratique. Environné de courtisans, presque tous 
déserteurs des sacrements, il communiait, non seulement à 
Pâques, mais « à toutes les solennités de l'Eglise^ » ; décla- 
rant qu'il s'approcherait plus souvent de la sainte table, si 
les affaires lui laissaient le temps de se préparer et de se 
recueillir. Il n'ignorait pas de quel courage la communion 
pénètre l'âme chrétienne, dans les circonstances les plus 
graves de la vie; le 17 juillet 1789, trois jours après la prise 
de la Bastille, résolu de se rendre à Paris et d'affronter une 
populace délirante, il se confessa, entendit la messe et com- 
munia. Le mercredi saint 31 mars 1790, sa fille, Madame 
Royale, fit sa première communion à Saint-Germain l'Auxer- 
rois. Dès le matin, la reine conduisit la jeune princesse dans 

1. Huç, Dernières années, etc., édit. de Boaucourt, page 59. 

2. Proyart, Louis XVI, itc. , t. I, pages 339-340. 

3. Id. ibid., pages 326-327. 



LE ROI-MARTYR 93 

la chambre de son père, en le priant de bénir l'heureuse 
enfant ; Madame Royale se mit à genoux ; le roi la bénit, 
la releva et lui adressa ces touchantes paroles : 

C'est du fond de mon cœur, ma fille, que je vous bénis, en demandant 
au Ciel qu'il vous fasse la grâce de bien apprécier la grande action 
que vous allez faire. 

Votre cœur est innocent aux yeux de Dieu; vos vœux doivent lui 
être agréables; offrez-les-lui pour votre mère et pour moi. Demandez- 
lui qu'il m'accorde la grâce nécessaire pour faire le bonheur de ceux 
sur lesquels il m'a donné l'empire et que je dois considérer comme mes 
enfants. 

Demandez-lui qu'il daigne conserver dans le royaume la pureté de 
la religion et souvenez-vous bien, ma fille, que cette sainte religion 
est la source du bonheur et notre soutien dans les adversités de la 
vie ^ .... 

Louis XVI entendait la messe tous les jours ; passait à 
l'église la nuit de Noël, cette fête nationale de la France ; 
assistait aux offices des grandes solennités et de la semaine 
sainte, et récitait chaque jour l'office de l'Ordre du Saint- 
Esprit. 11 savait par cœur les plus belles hymnes de la litur- 
gie ; et, le matin des fêtes, il lui arrivait d'en réciter des 
strophes à son lever. 

Les fêtes de la sainte Vierge lui étaient particulièrement 
chères. Comme tous les rois Bourbons, il professait une 
piété filiale envers la Mère de Dieu. Devant une de ses 
images, il renouvela, pour son propre compte, le vœu de 
Louis XIII ; et, plus tard, il attribuait sa force d'âme en face 
des dernières épreuves, à la protection maternelle de Marie^. 

« Religieux observateur de la loi du jeune, Louis XVI ne 
s'en permit pas une seule infraction pendant sa vie^; » si 
le jeune tombait un jour de chasse royale, il difTérait son 
dîner jusqu'au soir, se contentant, à midi, d'une sévère col- 
lation. Aux jours d'abstinence, jamais il ne paraissait de 
viande sur sa table ; ce qui, du reste, était une coutume des 
rois ses ancêtres. Même pendant les mois de sa captivité, il 
prenait un soin scrupuleux de garder les Quatre-Temps et 

1. V. Max. de la Rocheterie, Marie-AiiLoinette (1890), t. II, page 113. 

2. Proyart, Louis XVI, etc., t. I, pages 327-330. 

3. Id., ibid., page 361. 



94 LE HO 1-. M A UT Y II 

Vigiles : et là encore, comme s'exprime Madame Royale, il 
« faisait maigre et jeune les jours marqués par l'Eglise* ». 
« Le mercredi 10 décembre (1792), raconte son valet de 
chambre Gléry, on apporta comme à l'ordinaire le déjeuner 
du Roi ; ne j)cnsant pas anx Quatre-Temps, je le lui présentai. 
— C'est aujourd'hui jour de jeûne, me dit ce prince. Je re- 
portai le déjeuner dans la salle-. » 

Dès son avènement, Louis XVI avait assuré Mgr de Beau- 
mont qu'il prendrait des mesures sérieuses « pour maintenir 
en toute circonstance le respect dû au lieu saint" » ; il en 
prit aussi pour maintenir la liberté de la parole de Dieu. Le 
dimanche des Rameaux, 12 avril 1778, le P. Beauregard, 
ancien jésuite, le même qui avait prédit les infamies du Culte 
de la Raison^ s'éleva, dans une apostrophe véhémente, 
contre Voltaire et les autres corrupteurs de l'esprit public : 
les courtisans s'indignèrent et se plaignirent : « Il a fait son 
devoir, leur répondit le roi; faites le vôtre ^. » 

Le choix des évêques, d'hommes capables, zélés, fidèles 
au Pape et aux saines traditions de l'Eglise, lui semblait un 
des principaux devoirs de la couronne. De tous ceux qui 
furent élus pendant son règne, un seul eut la faiblesse de 
trahir sa foi et son roi. Autant il méprisait les abbés de coiu\ 
autant il estimait et chérissait les prêtres dévoués à leur mi- 
nistère : pour le leur prouver, il augmenta de deux cents 
livres le traitement des curés de campagne, et de cent cin- 
quante celui des vicaires^. Lorsque les prêtres non asser- 
mentés furent chassés de leurs églises, le roi leur ouvrit sa 



1. Mémoire, éàii. de Bcauoourt, page 13. 

2. Cléry, Journal; ibid., pages 163-164. — La première année de son 
règne, pour remédier à certains abus, et pour « subvenir aux besoins de 
ceux de ses sujets que leur étal d'infirmité met clans la nécessité de faire 
gras », il permit de vendre «^des viandes, gibier et volailles », pendant la 
sainte Quarantaine : mais le vénérable archevêque, Christophe de Beaumont, 
se portait garant auprès des fidèles que le but du roi n'était point de relâ- 
cher les lois ecclésiastiques, et protestait des sentiments bien connus de 
Louis XVI, de « cette piété, cette droiture de cœur, cet amour de l'ordre qui 
caractérisent le P'ils aîné de l'Eglise ». (Mandement du 23 février 1775.) 

3. Christophe de Beaumont, par le P. E. Kégnault, t. II, page 292. 

4. Id., ibid., pages 361-362. 

5. Proyart, Louin XVI, etc., t. I, page 335, 



LE ROI-MARTYIl 95 

chapelle pour y célébrer la messe, et il assura des ressources 
aux plus pauvres d'entre eux. 

En 1776, le jour de l'Annonciation, Louis XVI adressa une 
ordonnance aux officiers généraux de son armée, leur enjoi- 
gnant de faire respecter publiquement la religion par leurs 
soldats. Officiers et soldats auraient pu prendre modèle sur 
lui ; spécialement aux processions de la Fête-Dieu : proces- 
sions magnifiques, dont Paris off'rit le consolant spectacle 
jusqu'en mai 1793. Le roi et l'Assemblée nationale assistèrent 
encore à la procession de Saint-Germain l'Auxerrois, en 
juin 1790, et toute la ville se porta sur leur passage; « mal- 
gré la présence du Roi des rois », dit le journal des Révo- 
lutions de Paris^ on acclama plus d'une fois le « régénérateur 
de la liberté ' ». 

Ce « régénérateur » était Louis XVI : preuve éclatante 
qu'à cette date, et plus tard encore, le bon roi était aimé de 
ce peuple dont tous les ennemis de Dieu, philosophes, 
francs-maçons, jacobins et autres, essayaient de pervertir 
l'intelligence et le cœur. En 1789, le jour de saint Louis, 
Lally-Tollendal, chargé de présenter au roi les vœux de l'As- 
semblée, avait eu raison de lui dire, en parlant des habitants 
de Paris : « Il n'est pas ici un seul homme qui ne soit prêt à 
verser pour vous jusqu'à la dernière goutte de son sang. » 

Et pourtant c'est au sein de ce peuple égaré, exalté par 
les promesses des jacobins, épouvanté par leurs menaces, 
que le sang de ce prince, très aimé naguère encore, allait 
être répandu : Dieu le disposait peu à peu au sacrifice su- 
prême, à l'immolation, généreusement acceptée, d'un seul 
pour tous. A cette préparation, rien ne devait mieux servir, 
dans les plans de Dieu, que la dévotion du roi-martyr au 
Cœur de Jésus. Comme le dauphin son père, Louis XVI avait 
tâché de répondre aux désirs de ce Cœur divin, qui voulait 
régner sur la France, par le roi de France. 

Louis XVI écrivit, dans cette vue, — à quelle date précise? 
ou l'ignore; mais probablement quelques mois avant sa cap- 
tivité au Temple, — sa Prière et son Vœu^ c'est-à-dire la con- 
sécration de sa personne et de son royaume au Sacré Cœur 

1. V. Fournel, Rues de Paris, pages 143-146. 



96 LE HOI-MARTYR 

de Jésus. Le 19 juin 1792, il adressait ce billet à son confesseur, 
le vénérable P. Hébert, supérieur général des Eudistes : 
« Venez me voir ; je n'eus jamais autant de besoin de vos 
consolations. J'ai fini avec les hommes ; c'est vers le ciel que 
se portent mes regards. On annonce pour demain de grands 
malheurs; j'aurai du courage ^ » 

Deux jours après, le 21 juin-, il remit au P. Hébert son 
acte de consécration ; monument unique de foi et d'espérance, 
dont la lecture repose l'àme et la rassure, parmi les tristes 
anniversaires où nous entrons. Aussi croyons-nous utile 
d'en reproduire les principaux passages : 

.... Jésus-Christ! divin Rédempteur de toutes nos iniquités, c'est 
dans votre Cœur adorable que je veux déposer les effusions de mon 
âme affligée. J'appelle à mon secours le tendre Cœur de Marie, mon 
auguste protectrice et ma mère, et l'assistance de saint Louis, mon 
patron et le plus illustre de mes aïeux... 

Si, par un effet de la bonté infinie de Dieu, je recouvre ma liberté, 
ma couronne et ma puissance royale, je promets solennellement: 

1° De révoquer le plus tôt possible toutes les lois qui me seront in- 
diquées, soit par le Pape, soit par quatre évêques choisis parmi les 
plus vertueux de mon royaume, comme contraires à la pureté et à l'in- 
tégrité de la foi, à la discipline et à la juridiction spirituelle de la sainte 
Eglise catholique, apostolique, romaine, et notamment la Constitution 
civile du clergé ; 

2° De rétablir sans délai tous les pasteurs légitimes... ; 

3° De prendre, dans l'intervalle d'une année, tant auprès du Pape 
qu'auprès des évêques de mon royaume, toutes les mesures nécessaires 
pour établir, suivant les formes canoniques, une fête solennelle en 
l'honneur du Sacré Cœur de Jésus; laquelle sera célébrée à perpétuité 
dans toute la France, le premier vendredi après l'octave du Saint- 
Sacrement, et toujours suivie d'une procession générale, en réparation 
des outrages et des profanations commis dans nos saints temples, 
pendant le temps des troubles, par les schismatiques, les hérétiques 
et les mauvais chrétiens. 

Le roi promettait : 4'* d'aller à Notre-Dame de Paris, ou 
dans une autre église principale, prononcer solennellement 
cet acte de consécration au Sacré Cœur, et de donner à tous 
ses sujets « l'exemple du culte et de la dévotion qui sont dus 
à ce Cœur adorable » ; — 5° d'ériger, à ses frais, « une cha- 

1. Hue, Dernières années, etc., édit. de Beaucourt, page 282. 

2. V. P. Alet, la France et le Sacré Cœur, page 277. 



LE ROr- MARTYR 97 

pelle ou un autel qui sera dédié au Sacré Cœur de Jésus » ; 
— 6** de renouveler tous les ans, le jour du Sacré-Cœur, cette 
consécration, et d'assister à la procession générale. 11 ter- 
minait en ces termes : 

Je ne puis aujourd'hui prononcer qu'en secret cet engagement; mais 
je le signerais de mon sang, s'il le fallait; et le plus beau jour de ma 
vie sera celui où je pourrai le publier à haute voix dans le temple. 

Cœur adorable de mon Sauveur! que j'oublie ma main droite et 
que je m'oublie moi-même, si jamais j'oublie vos bienfaits et mes i)ro- 
messes, et cesse de vous aimer et de mettre en vous ma conliance et 
toute ma consolation. Ainsi soit-il. 

Le 10 août, le P. Hébert disait à un ami : « Le roi est dans 
les meilleurs sentiments et résigné parfaitement à ce qu'il 
plaira d'ordonner au Seigneur i. » Le P. Hébert allait être 
massacré trois semaines plus tard; et, le surlendemain, 
Louis XVI était en prison. 

Dans le premier alinéa de cette pièce incomparable, le roi 
avait demandé pardon à Dieu, pour avoir « fourni des armes 
à l'hérésie qui triomphe, en la favorisant par des lois qui ont 
doublé ses forces et lui ont donné l'audace de tout oser ». 

Aussi, la première de ses promesses au Cœur de Jésus 
était-elle de révoquer ces lois, surtout la Constitution schis- 
îiiatique du clergé. Ce fut en effet la grande faiblesse et dé- 
faillance d'un prince si catholique, d'avoir sanctionné des 
mesures attentatoires aux droits de l'Eglise : ce fut son plus 
grand remords de conscience. Mais, pour dire toute la vérité, 
ces lois qu'il déplora, qu'il rétracta autant qu'il était en son 
pouvoir, Louis XVI doit-il en porter seul la responsabilité ? 

A force d'instances, le cardinal de Loménie avait arraché 
au roi « la jouissance de l'état civil pour les protestants » : 
ce à quoi personne n'avait pu le déterminer^. Ce furent deux 
archevêques qui l'amenèrent à signer la Constitution civile 
du clergé. Pressé de consentir à cet acte de rébellion contre 
le Saint-Siège, le malheureux prince avait secrètement con- 
sulté le Pape sur la conduite à tenir. Le 10 juillet 1790, Pie VI 
lui répondit qu'il ne fallait, à aucun prix, « approuver les 

1. Rohrbacher, Histoire de l'Église^ livre XC, t. XXVII, page 513, 

2. V. Malesherbes, édit. de Beaucourt, page 297. 

LVIII. — 7 



98 LE llOI- MARTYR 

décrets relatifs au clergé ; » toutefois le Souverain Pontife 
ajoutait : « Votre Majesté a dans son conseil deux arche- 
vêques, dont l'un, pendant tout le cours de son épiscopat, a 
défendu la religion contre les attaques de l'incrédulité ; 
l'autre possède une coniiaissance approfondie des matières 
de dogme et de discipline : consultez-les. » 

Le roi les consulta. Tous deux l'engagèrent à souscrire aux 
volontés de l'Assemblée constituante; sur l'invitation de ces 
deux prél;its, désignés par le Pape, l'élite du clergé de 
France, le roi signa. 11 fut coupable ; lui-même le reconnaît 
humblement. Mais le poids de cette faute ne doit-il pas re- 
tomber sur les deux conseillers, autant que sur le prince ? 
L'un deux, M. de Pompignan, archevêque de Vienne, en 
mourut de douleur ; l'autre, M. de Cicé, archevêque de Bor- 
deaux, publia par la suite une courageuse rétractation de 
sa pusillanimité K Louis XVI céda trop facilement ; mais quand 
les instances venaient de si haut, n'avait-il pas quelque ex- 
cuse? On l'a peut-être trop souvent considéré, ou condamné, 
comme seul auteur de cette très regrettable condescendance : 
le Pape — nous allons le voir — fut plus juste, ou moins 
sévère. 

Interrogé par le Pape, le haut clergé de France s'était pro- 
noncé, presque tout entier, contre la Constitution civile; le 
roi ne pouvait plus garder aucun doute sur le jugement de 
l'Eglise en cette affaire. Aussi, lorsque l'Assemblée lui de- 
manda sa sanction pour le décret de déportation à l'égard des 
prêtres non assermentés, le roi protesta et refusa. Le 14 juin 
1792, Dumouriez vint le supplier, à mains jointes, de sous- 
crire au décret; Louis XVI, étendant la main sur les mains 
de son ministre, répondit d'abord : « Dieu m'est témoin que 
je ne veux que le bonheur de la France ; » puis, un moment 
après : « Je m'attends à la mort et je la leur pardonne 
d'avance^. » Par cette réponse, en effet, Louis XVI s'expo- 
sait à tous les malheurs ; à partir de ce veto énergique et 
vraiment royal, en faveur de l'Eglise, la mort du roi fut réso- 
lue ; il était condamné d'avance, pour avoir sauvegardé la 

1. V. Am. Gabourd, Histoire de la Révolution et de l'Empire; et Rohr- 
bacher, loc. cit. 

2. V. Am. Gabourd, Assemblée législative, ^a.ges i^'è-'102. 



LE ROI-MARTYR 99 

liberté des prêtres fidèles. Voilà pourquoi, de l'avis même 
de Pie VI, il a droit à la qualification de roi-martyr. 

Dans Tallocution du 17 juin 1793, Pie VI, prenant la dé- 
fense du roi, atténuait la faute du malheureux prince appo- 
sant à la Constitution civile une signature extorquée par la 
ruse. « Et, poursuivit-il, dans la supposition même que, séduit 
ou égaré de quelque manière que ce soit, le roi ait donné son 
approbation à cet acte, devrions-nous pour cela varier dans 
Topinion que nous avons embrassée sur son martyre? Point 
du tout; car sa rétractation incontestable et solennelle, jointe 
à la mort qu'il a soufferte en haine de la religion catholique, 
comme nous l'avons déjà prouvé, sont des motifs d'après 
lesquels il nous paraît qu'on ne saurait lui contester en rien 
la gloire du martyre. » Ajouter quelque chose à ces graves 
paroles du Pape, ce serait les affaiblir; qu'il nous suffise de 
montrer par des faits comment la conduite du royal prison- 
nier appuie et confirme le jugement du Pontife suprême, et 
comment l'un des plus sages historiens de l'Église univer- 
selle a pu écrire : « Louis XVI (prisonnier) est à nos yeux 
plus qu'un roi de France; c'est un confesseur de la foi chré- 
tienne, comme son aïeul saint Louis dans les prisons d'E- 
gypte; c'est un martyr de l'Eglise de Dieu ', » 

III 

Harcelé par les jacobins frénétiques de l'Assemblée, en 
proie à toutes les injures, en butte à toutes les audaces, 
trahi ou mal servi par des conseillers sans principes ou sans 
dévouement, isolé des membres de sa famille et d'une grande 
partie de la noblesse fidèle qui émigré et du clergé que l'on 
proscrit, au milieu d'une populace sans cesse échauffée par 
les buveurs de sang, Louis XVI, trop défiant de lui-même, 
timide par excès de bonté, va enfin se reconquérir, se retrou- 
ver, se montrer; il va être plus grand que le malheur et que 
la mort. Roi, il n'avait pu tenir tête aux pires ennemis de la 
royauté et de la France; captif, il dominera ses juges, il 
écrasera ses bourreaux. 

1. Rohrbacher, livre XC, t. XXVII, page 505. 



100 LE ROI -MARTYR 

Nous ne voulons rap|)eler ici que son attitude de chrétien. 
En dehors des miracles, par où Dieu fait souvent triompher 
les siens jusque dans l'agonie, les Acla MartyruDi nous ré- 
vèlent dans les confesseurs de Jésus-Christ certaines vertus 
caractéristiques : patience qui supporte et qui pardonne, 
courage digne et indomptable, la foi vaillante, l'espoir inal- 
térable en Dieu seul. Toutes ces vertus éclatent en Louis XVI 
au Temple et sur l'échafaud. 

Pendant les cinq mois qui s'écoulèrent du 13 août au 
21 janvier, aucune peine ne lui fut épargnée. Les plus cruels 
et les plus ignobles gardiens lui furent choisis : « A côté de 
ce qu'il y avait de plus vertueux sur la terre, les conspira- 
teurs avaient voulu placer ce qu'ils avaient trouvé de plus 
viU ; » les noms de Rocher, de Risbey, de Santerre, de Simon, 
des Mercereau, Tison, Meunier, Hébert, Roux,... bourreaux 
journaliers du roi et de sa famille, sont une honte pour l'hu- 
manité. Ces misérables s'ingéniaient à leur prodiguer les 
outrages les plus sensibles, et cela, dans tous les détails de 
la vie. Non seulement on refusait au roi tous ses titres; mais 
on ne prononçait son nom et celui de la reine qu'avec mé- 
pris, en les accompagnant d'épilhètes injurieuses; on alla 
jusqu'à effacer le mot de l'oi, en y substituant celui de répu- 
blique^ sur la pendule de sa chambre; les municipaux affec- 
taient de le tutoyer, de s'asseoir et de se couvrir pour lui 
parler, ou de paraître devant lui « dans l'accoutrement le 
plus sale^ ». Les factionnaires présentaient les armes aux 
municipaux, et se hâtaient de poser « l'arme au pied » quand 
le roi arrivait^. 

Le jour de Saint-Louis, on lui chanta le Ça ira^ ; d'autres 
fois, c'était la Carmagnole ou des couplets obscènes^. Jacques 
Roux, prêtre apostat, membre de la Commune, véritable éner- 
gumène, « chantait toute la nuit », pour troubler le repos de 
la famille royale^. « Rocher,... l'horrible homme, dit Madame 

1. Cléry, Journal du Temple, édit. de Beaucourt, page 96. 

2. Lepître, Souvenirs, etc. ; ibid., page 280. 

3. Cléry, loc. cit., page 104. 

4. Madame Royale, Mémoire, page 6. 

5. Cléry, page 105. 

6. Lepître, page 286. 



LE ROI- MARTYR 101 

Royale, sachant que mon père n'aimait pas l'odeur de la pipe, 
lui en soufflait une bouffée quand il passait. « 

On couvrait les murs et la porte du roi d'une kyrielle 
d'injures, d'apostrophes grossières et indécentes, de dessins 
représentant la potence ou la guillotine*. C'étaient des per- 
quisitions continuelles ; on fouillait jusqu'aux poches du roi, 
pour lui enlever même son crayon. Le linge, les mets de sa 
table, y compris les grappes de raisin, dont on visitait chaque 
grain, subissaient l'examen minutieux et insultant des com- 
missaires; les municipaux « fendaient les pains par moitié 
et sondaient la mie avec une fourchette, ou même avec leurs 
doigts^ ». 

A ces outrages sans cesse renouvelés, le roi ne répondait 
que par le sang-froid, la douceur, la compassion résignée; 
il sentait profondément, mais il renfermait sa douleur : « Le 
roi souffre et se tait, » disait François Hue, son fidèle servi- 
teur, pour calmer l'indignation qui soulevait son âme en 
entendant les propos les plus écœurants des geôliers. Souf- 
frir, se taire, pardonner, c'était en quelque sorte sa devise et 
c'était sa vengeance, comme celle des martyrs : « Je m'abais- 
serais, disait-il, si je paraissais sensible à la manière dont on 
me traite. Si Dieu permettait que je reprisse un jour les rênes 
du gouvernement, on verrait que je sais pardonner ^. » Un 
jour qu'il se chauffait, un municipal, du nom de Mathé, vint 
s'installer près de lui au coin de la cheminée, et, avec le 
sans-gêne d'un patriote, allongea son pied sur un des tisons. 
Le roi le pria de s'en aller; et le municipal s'en alla furieux. 
A quelque temps de là, le roi, l'ayant rencontré, s'arrêta, 
et, l'appelant par son nom : « Mathé, est-ce que vous m'en 
voudriez ? Pour moi, je ne vous en veux pas. » Et, lui prenant 
la main pour se la porter à l'endroit où le cœur bat, il ajouta 
avec l'accent de la bonté : « Tenez, portez plutôt là votre 
main *. » 

Une seule épithète le blessait droit au cœur, et il le laissa 
voir, sans colère, mais avec un chagrin trop facile à coin- 

1. Cléry, page 105. 

2. Hue, pages 49-50 ; et Turgy, page 200. 

3. Hue, page 66. 

4. Goret, page 227. 



102 LE ROI-MARTYR 

prendre : c'était le mot àelyran. « Moi, tyran! s'écriait-il, qui 
d'eux ou de moi hait plus la tyrannie ^ ? » Dans deux ou trois 
autres circonstances, il ne put cacher combien grande était 
sa souffrance ; par exemple, quand on lui enleva son épée, et 
quand on le sépara de sa famille : aucune privation ne pou- 
vait l'alleindre plus au vif. Au pied de i'échafaud, il ne put 
retenir un mouvement d'humeur quand on voulut lui lier les 
mains; il se croyait assez sûr de lui, même à cette heure-là, 
pour n'avoir pas à subir cette honte et les cordes du bour- 
reau '^. 

En toute autre occasion, le roi garda cette paix, cette dignité 
douce et fière qui déconcertait ses insulteurs et ses juges; 
mais, sachant bien que la haine, la férocité brutale et la peur 
étouffaient chez ces gens-là les sentiments humains, il ne con- 
sentit jamais à vouloir exciter leur pitié. Le plaidoyer que M. de 
Sèze, son avocat, vint lui lire en présence de ses Qollègues, 
se terminait par une péroraison très pathétique, et qui tou- 
cha jusqu'aux larmes les deux autres défenseurs de l'auguste 
accusé. Cette péroraison, dit aussitôt le roi, v il faut la sup- 
primer; je ne veux pas les attendrir^ ». 

Grâce à une telle fermeté d'àrae, Louis XVI, dans sa pri- 
son, conservait toute sa liberté d'esprit pour se livrer, une 
grande partie du jour et de la nuit, soit à la prière, soit à 
l'étude. Pendant les premiers mois, « il s'occupait de l'édu- 
cation de son fils, lui faisait réciter quelques passages de Cor- 
neille et de Racine, lui donnait des leçons de géographie 
et l'exerçait à lever des cartes* ». 

Louis XVI avait toujours aimé la lecture, mais la lecture 
sérieuse : « Il lisait de préférence Bossuet, Fénelon, Bour- 
daloue et Massillon, dont il avait toujours quelques volumes 

1. Malcsherbos, page 302. 

2. Edgew'orth, page 334. 

3. Malesherbcs, page 290. 

4. Cléry, page 96. — Louis XVI était un géographe émérite et il était versé 
dans une foule d'autres sciences : science du droit public et des lois, 
sciences mathématiques, géométrie et trigonométrie. « Outre sa langue^ 
Louis XVI savait fort bien le latin et l'ilalien, un peu l'allemand, et l'an- 
glais assez bien pour lire les journaux de Londres. Le premier ouvrage an- 
glais qu'il traduisit fut l'histoire de ses propres malheurs, dans Y Histoire de 
Charles /«^ par Ilumc. » (Proyart, Louis XF7, etc., t. I, pages 137-138.) 



LE ROI-MARTYR 103 

SOUS la main *. « Pendant les heures de réunion de la famille 
royale, au Temple, vers le soir, on lisait beaucoup ; « la 
reine faisait à haute voix une lecture de livres d'histoire, ou 
de quelques ouvrages bien choisis; » après ses prières, le 
roi lisait jusqu'à minuit-, et il recommençait encore dans la 
matinée : « Des livres de voyage, les œuvres de Montes- 
quieu, celles du comte de BufTon, le Spectacle de la nature 
de Pluche, l'Histoire d' Angleterre de Hume, en anglais, Vlnii- 
tation de Jésus-Christ en langue latine, le Tasse en langue 
italienne, nos différents théâtres, étaient, depuis son entrée 
au Temple, sa lecture habituelle. Il consacrait quatre heures 
de la journée à celle des auteurs latins^, » spécialement à 
Virgile et Tacite, puis à Gicéron et Horace *. Le 18 janvier, 
trois jours avant sa mort, il demanda le tome de Hume où se 
trouve le récit de l'exécution de Charles I" ; il avait lu, au 
Temple, environ 250 volumes^. 

En 1814, François Hue publia ses Mémoires, ornés d'un 
portrait de son maître ; Louis XVI était représenté, la main 
posée sur V Imitation de Jésus-Christ. Ce livre n'avait jamais 
quitté la table de travail du roi pendant son règne; prison- 
nier, il y chercha la consolation de tous les jours. « Le cabi- 
net de retraite de Sa Majesté (dans la petite tour), j'ai pres- 
que dit le sanctuaire de la piété et de la vertu, n'avait 
d'autres meubles que quelques chaises et un guéridon, sur 
lequel, entre autres livres, Sa Majesté trouvait Vlniitation^ 
qu'elle lisait soir et matin®. )) 

Chaque matin, il passait une heure en prière '', dont une 
partie à genoux^; il récitait l'office des chevaliers du Saint- 
Esprit; et comme on lui avait refusé de laisser dire la messe 
au Temple, même les jours de fête, le roi se fit acheter un 
bréviaire, pour suppléer, autant qu'il pouvait, à l'assistance 

1. Proyart, Louis XVI, etc., t. I., page 177. 

2. Cléry, Journal, édil. de Beaucourt, pages 98-100. 

3. Id., ibid., page 125. 

4. Hue, page 59. 

5. Cléry, page 175. 

6. Hue, page 47. 

7. Madame Royale, page 13. 

8. Cléry, page 95. 



104 LF, ROI -MARTYR 

du saint sacrifice ^ Il laissa ce bréviaire à Gléry, qui résolut 
d'offrir ce présent au Pape. 

Rencontrait-il l'occasion de parler de Dieu et de prêcher 
la foi autour de lui, il la saisissait avec bonheur ; c'est ainsi 
qu'il catéchisa son ami et défenseur, M. de Malesherl)es, 
beaucoup pUis philosophe que chrétien- : lui enseignant, par 
son expérience, combien la philosophie est impuissante à 
soutenir Tàme dans l'infortune. 

Après avoir feuilleté les pages écrites par les différents 
témoins de la captivité de Louis XVI, tout homme impartial 
devra conclure, avec Madame Royale : Dans la vie de l'auguste 
prisonnier, plus admirable à mesure qu'il approche de la dé- 
livrance sanglante, « on ne voit que piété, grandeur d'àme, 
fermeté, douceur, courage, bonté, patience à supporter les 
plus terribles calomnies, clémence à pardonner de tout 
son cœur à ses assassins, grand amour de Dieu, de sa famille 
et de son peuple, dont il donna des marques jusqu'à son 
dernier soupir^ ». 

Le pieux monarque choisit le jour de Noël pour rédiger 
son « immortel testament* », qui est bien son « acte de nais- 
sance au ciel' » ; il l'écrivit tout entier de sa main. Aucun roi 
de France n'a rien écrit de plus beau; c'est un acte de foi ; 
c'est une prière ; on sent que chaque phrase de ce docu- 
ment a été pesée en face de Dieu ; que Dieu y est appelé 
comme témoin et garant des volontés royales. En voici le 
commencement : 

Au nom de la Très Sainte Trinite\ du Père, du Fils et du Saint-Esprit. 
Aujourd'hui, 25 décembre 1792, moi, Louis, seizième du nom, roi de 
France, étant depuis plus de quatre mois enfermé avec ma famille 
dans la tour du Temple, à Paris, par ceux qui étaient mes sujets, et 
privé de toutes communications quelconques, même, depuis le 11 du 
courant, avec ma famille; de plus, impliqué dans un procès dont il est 
impossible de prévoir l'issue à cause des passions des hommes, et dont 
on ne trouve aucun prétexte ni moyen dans aucune loi existante ; 
n'ayant que Dieu pour témoin de mes pensées et auquel je puisse m'a- 

1. Cléry, page 125. 

2. Malhesherbcs, page 293. 

3. Madame Royale, page 21. 

4. M. de Beaucourt, Introduction, page xxxv. 

5. Rolirbacher, loc. cit., page 530. 



LE ROI-MARTYR 105 

dresser, je déclare ici en sa présence mes dernières volontés et mes 
sentiments. 

Je laisse mon'âme à Dieu, mon Créateur. Je le prie de la recevoir 
dans sa miséricorde, et de ne pas la juger d'a])rès ses mérites, mais 
par ceux de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui s'est offert en sacrifice 
à Dieu son Père, pour nous autres hommes, quelque indignes que nous 
en fussions, et moi le premier. 

Je meurs dans l'union de notre sainte mère l'Eglise catholique, 
apostolique et romaine, qui tient ses pouvoirs, par une succession non 
interrompue, de saint Pierre auquel Jésus-Christ les avait confiés. 

Je crois fermement et je confesse tout ce qui est contenu dans le 
Symbole et dans les commandements de Dieu et de l'Eglise, les sacre- 
ments et les mystères, tels que l'Église catholique les a toujours en- 
seignés. 

Ensuite, le roi demande pardon de ses péchés ; réclame un 
prêtre catholique pour l'absoudre ; pardonne, prie pour ses 
ennemis, et recommande à Dieu sa femme, ses enfants, 
sa sœur, ses tantes, ses frères, tous les siens; il conjure 
son fils, au cas où il aurait « le malheur de devenir roi », 
d'oublier toute haine et ressentiment. Puis, après avoir 
remercié ses serviteurs et ses avocats, il termine par cette 
protestation : 

Je finis en déclarant devant Dieu, et prêt à paraître devant lui, que 
je ne me reproche aucun des crimes qui sont avancés contre moi. — 
Signé : Louis. 

Avant de dresser son testament, Louis XVI avait eu soin 
de choisir un confesseur pour l'assister à sa dernière heure. 
Le 21 décembre 1792, l'abbé Edgeworth de Firmont, d'ori- 
gine irlandaise, ancien élève des Jésuites de Toulouse, na- 
guère confesseur de Madame Elisabeth, nommé vicaire 
général par Mgr de Juigné, écrivait à un de ses amis : « Mon 
malheureux maitre a jeté les yeux sur moi pour le disposer à 
la mort, si l'iniquité de son peuple va jusqu'à commettre ce 
parricide'. » Le parricide fut décrété, à une majorité de onze 
voix; le 20 janvier, Louis écouta la lecture de son arrêt de 
mort, sans trahir aucune émotion, sauf un sourire d'indigna- 
tion, lorsque le mot de conspiration fut prononcé. Aux mots : 
subira la peine de mort ^ il promena, dit Cléry, « un regard 

1. V. M. de Beaucourt, Introduction, pages liii-liv. 



i06 LE ROI -MARTYR 

céleste » sur ceux qui renvironnaient^ ; et, pour toute ré- 
ponse, il tendit au ministre de la justice. Garât, une sorte 
d'abrégé de son testament, qui débutait ainsi : « Je demande 
un délai de trois jours, pour pouvoir me préparer à paraître 
devant Dieu ; je demande, pour cela, de voir la personne que 
j'indiquerai aux commissaires de la Commune, et que cette 
personne soit à l'abri de toute crainte et de toute inquiétude 
pour cet acte de charité qu'elle remplira auprès de moi^. » 

Ce fut M. de Malesherbes qui annonça au roi que l'abbé 
de Firmont allait venir ; Louis embrassa le vieillard, vive- 
ment ému, et lui dit: « La mort ne m'efTraye pas, et j'ai la 
plus grande confiance dans la miséricorde de Dieu^. » L'abbé 
de Firmont, qui habitait alors rue du Bac, n° 483, arriva au 
Temple, le soir du même jour, dimanche 20 janvier ; il était 
en habit laïque, n'ayant pu obtenir de prendre une soutane*. 

Nous n'avons point à raconter les scènes déchirantes et 
solennelles de cette soirée et du lendemain. Tout a été dit, 
autant du moins que d'inexprimables émotions peuvent être 
traduites. Les récits de Madame Royale, de l'abbé de Fir- 
mont, de Cléry, égalent et laissent bien loin les drames poi- 
gnants que peut créer le plus puissant génie. Fidèle au plan 
que nous nous sommes tracé, nous ne voulons voir en 
Louis XVI mourant que le chrétien ; sans essayer même de 
peindre ce qui se passa entre les cinq personnes de la fa- 
mille royale, durant les sept quarts d'heure d'adieux, d'em- 
brassements, de sanglots, au bout desquels « les larmes 
cessèrent parce qu'on n'eut plus la force d'en répandre^ ». 

Dès l'arrivée du prêtre, le roi l'avait fait asseoir à ses côtés, 
près de son mauvais poêle de faïence, et lui avait dit: (c C'est 
donc à présent, Monsieur, la grande affaire qui doit m'occu- 
per tout entier. Hélas! la seule affaire importante! car que 
sont les autres affaires auprès de celle-là ? » Puis il com- 
mença par lire à l'abbé de Firmont son testament ; et il le 
lut à deux reprises, malgré les larmes qui coulaient lorsqu'il 

1. Cléry , page 179. 

2. Id., ibid. 

3. Malesherbes, page 292. 

4. Edgewortli de Firmont, page 312. 

5. Id., page 321. 



LE ROI-MARTYR 107 

rencontrait les noms de sa femme, de ses enfants, de sa 
sœur. Il demanda des nouvelles du clergé et de la situation 
faite à l'Eglise de France ; écoutant avec émotion les détails 
de l'exil imposé aux prêtres fidèles. Il s'informa du sort de 
plusieurs archevêques, notamment de l'arclievéque de Pa- 
ris : « Marquez-lui, ajouta-t-il, que je meurs dans sa commu- 
nion et que je n'ai jamais reconnu d'autre pasteur que lui*.» 

C'est alors qu'eut lieu la dernière entrevue du roi et des 
siens . après laquelle, brisé de douleur, il dit au prêtre : 
« C'en est fait ; oublions tout le reste pour ne penser qu'à 
l'unique affaire. » Ils s'entretinrent pendant « une demi- 
heure^ )) ; M. de Firmont voulait procurer au pieux condamné 
la sainte communion, dont il avait été si longtemps privé ; 
et il lui déclara son intention de célébrer la messe le lende- 
main matin, dans la chambre du roi. Louis XVI, par crainte 
pour la sûreté du prêtre, « parut d'abord effrayé ; cependant, 
comme il sentait tout le prix de cette grâce, qu'il la désirait 
même ardemment^ », il permit de tenter les démarches qui, 
par bonheur, réussirent. On envoya chercher les ornements, 
calice, livre et autres objets nécessaires pour le service 
divin, à « l'église des Capucins du Marais, près de l'hôtel 
de Soubise* ». 

11 était plus de dix heures. Alors le roi, tombant à genoux, 
remercia Dieu et commença sa confession; l'abbé et le royal 
pénitent demeurèrent ensemble jusqu'à minuit et demi^. En 
le congédiant, Louis XVI donna tranquillement ses ordres 
pour le lendemain, se coucha et dormit, d'un sommeil pro- 
fond, jusqu'à cinq heures. Sa toilette achevée, il appela de 
nouveau M. de Firmont et s'entretint avec lui « près d'une 
heure" », dans le cabinet de la tourelle. 

Puis il rentra dans sa chambre, où Cléry avait dressé l'au- 
tel sur une commode. Le roi me demanda, raconte Cléry, 
« si je pouvais servir la messe; je répondis que oui; mais que 

1. Edgeworth de Firmont, pages 317-318. 

2. Cléry, page 185. 

3. Edgeworth de Firmont, page 323. 

4. Cléry, page 187. 

5. Jd., page 186. 

6. Edgeworth de Fii-mont, page 326. 



108 LE ROI-MARTYR 

je n'en savais pas les réponses par cœur. 11 tenait un livre à 
la main ; il l'ouvrit, y chercha l'article de la messe et me le 
remit ; puis il prit un autre livre. » A six heures, la messe 
commença ; le roi l'entendit à genoux, sans prie-Dieu, sur 
un petit coussin en crin ; ne voulant pas se servir d'un autre 
coussin plus luxueux, que Gléry avait disposé. Pour la der- 
nière fois, prêt lui-même à oiïrir sa vie, il assista au divin 
sacrifice, « avec le plus saint recueillement, dans l'attitude 
la plus noble' », et reçut la communion avec un grand 
sentiment de foi. Cléry garda comme une relique la nappe 
qui avait, en cette suprême circonstance, touché aux mains 
royales de son maître'^. 

Après son action de grâces, Louis, s'adressant à M. de Fir- 
mont : « Mon Dieu, lui dit-il, que je suis heureux d'avoir 
mes principes ! Sans eux, où en serais-je maintenant ? Mais 
avec eux, que la mort doit me paraître douce ! Oui, il existe 
en haut un juge incorruptible qui saura bien me rendre la 
justice que les hommes me refusent ici-bas 3. » 

Paris était sous les armes depuis cinq heures du malin, et 
l'on entendait battre la générale. A huit heures, arriva San- 
terre, suivi de sa troupe ; il frappa ; le roi lui-même ouvrit. 
f( Vous venez me chercher? dit-il à Santerre. — Oui. — Je 
suis en affaires, répondit-il avec autorité; attendez-moi; 
dans quelques minutes je serai à vous. En disant ces paroles, 
ajoute l'abbé de Firmont, il ferma la porte et vint se jeter à 
mes genoux. — Tout est consommé, me dit-il ; Monsieur, 
donnez-moi votre dernière bénédiction et priez Dieu qu'il 
me soutienne jusqu'au bout. » 

Il se releva, sortit, remit son testament à l'un des assis- 
tants et prononça d'un ton ferme : « Marchons ! » 11 monta 
avec le prêtre dans la voiture verte du maire ; elle avançait 
au pas, sous un ciel gris et sombre, au milieu d'un silence 
morne, le long des rues, quelques heures auparavant « engor- 
gées par la fonte des neiges* », et bordées de trois rangs 
de citoyens armés, les uns de piques, les autres de fusils. 

1. Cléry, pages 187-188. 

2. Lepître, page 287. 

3. Ed^eworth de Firmont, page 326. 

4. V. .M. de Beaucoiirt, t. II, page 291, 



LE ROI-MARTYR 109 

Le lugubre trajet dura deux heures, pendant lesquelles 
Louis XVI ne cessa de prier. L'abbé de Firmont lui prêta 
son bréviaire, et, sur le désir du roi, lui indiqua « les 
psaumes qui convenaient le mieux à sa situation » ; ils en 
récitèrent ensemble alternativement les versets K 

La voiture s'arrêta au pied de l'échafaud. Au moment de 
descendre, le roi parla encore à voix basse, quatre ou cinq 
minutes, avec son confesseur; se déshabilla lui-môme-; 
mais quand les valets du bourreau voulurent lui lier les 
mains, il s'y refusa d'abord avec fierté ; puis tourna les 
yeux vers le prêtre, comme pour lui demander conseil : 
« Sire, lui dit M. de Firmont, tout en larmes, dans ce nouvel 
outrage, je ne vois qu'un dernier trait de ressemblance entre 
Votre Majesté et le Dieu qui va être sa récompense. » Levant 
les yeux au ciel avec une expression de douleur résignée, le 
roi répondit : « Assurément, il ne faudra rien moins que son 
exemple pour que je me soumette à un pareil affront; » et, 
s'adressant aux valets : « Faites ce que vous voudrez, je boi- 
rai le calice jusqu'à la lie. » 

Il gravit les marches extrêmement raides de l'échafaud, 
en s'appuyant sur le bras de son confesseur; traversa d'un pas 
rapide toute la largeur de la plate-forme, jusqu'à l'extrémité 
qui faisait face aux Tuileries; imposa, du regard, silence à 
quinze ou vingt tambours placés vis-à-vis de lui, et s'écria, 
d'une voix puissante : « Je meurs innocent de tous les crimes 
qu'on m'impute. Je pardonne aux auteurs de ma mort; et je 
prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe 
jamais sur la France ^. » 

Survint alors le roulement de tambours commandé par 
l'infâme Santerre ; l'abbé de Firmont se jeta à genoux, di- 
sant : « Fils de saint Louis, montez au ciel. )> Attaché à la 
planche fatale, Louis XVI leva une dernière fois les yeux 
vers ce ciel où Dieu l'appelait *. Un instant après, le crime 
était consommé. Le plus jeune des bourreaux, un enfant de 

1. Edgeworth de Firmont, page 332. 

2. Il était en habit violet, veste blanche, culotte grise, bas blancs. (Jour- 
nal de Perlet, 22 janvier 1793.) 

3. Edgeworth de Firmont, pages 335-336 

4. Annales de la République française, 25 janvier 1793. 



110 LE ROI-MARTYR 

dix-huit à vingt ans, saisit la tête par les cheveux, et la 
montre à la foule, en faisant deux fois le tour de la plate- 
forme; on la salue du cri de Vive la République ! Le corps, 
emporté au cimetière de la Madeleine, est jeté dans une fosse 
profonde de douze pieds, qu'on remplit de chaux vive; et 
pour finir cette fête de l'assassinat, au milieu de la conster- 
nation générale, « quelques scélérats payés courent la ville 
en chantant V Hymne des Marseillais • ». 

Aussitôt après l'exécution, une multitude de gens, animés 
de sentiments fort divers, se précipitèrent autour de l'écha- 
faud,pour tremper des objets dans le sang qui ruisselait; 
ceux-ci des mouchoirs, ceux-là des sabres et des baïon- 
nettes. En ce moment, un sans-culotte grimpa sur l'échafaud, 
plongea tout entier son bras nu dans le sang et par trois fois 
en aspergea la foule, en criant : « Frères, on nous a menacés 
que le sang de Louis Gapet retomberait sur nos têtes; eh 
bien! qu'il y retombe ^ !,.. » 

C'était l'exclamation des Juifs : Sanguis ejus super nos et su- 
per filios nostros ! Le souhait exprimé par ce misérable, sur 
l'échafaud du 21 janvier, ne s'est, hélas ! que trop bien réalisé ; 
à un siècle de distance, nous en voyons, nous en touchons 
les preuves. Ce sang a retombé sur les meurtriers, sur leurs 
enfants, sur leurs complices; ils en portent la marque et il 
les aveugle encore. 

Depuis cent ans, nous trébuchons de ruines en ruines, à 
travers les décombres entassés autour de cet échafaud sacri- 
lège; nous marchons à tâtons, des révolutions sanglantes 
aux révolutions de boue, à partir du lundi 21 janvier 1793 — 
la date peut-être la plus honteuse de l'histoire, après celle 
du Calvaire. 

Les assassins de Louis XVI osèrent prendre pour prétexte 
qu'il était un traître et un tyran ; jamais, dans aucune nation, 
prince ne mérita moins que lui de telles épithètes; son mal- 
heur, comme le nôtre, fut précisément sa trop grande indul- 
gence pour les conventionnels et leurs hideux partisans, 
traîtres à la patrie, infidèles à toutes ses traditions et à ses 

1. Détails authentiques sur les derniers moments de Louis XVI, cdit. de 
Beaucourt, page o93. 

2. Les Révolutions de Paris, du 19 au 26 janvier 1793. 



LE ROI-MARTYR 111 

gloires, tyrans et persécuteurs de l'Eglise de Dieu. La vie de 
Louis XVI ne fut qu'une suite de bienfaits, et le vrai peuple 
le savait bien. Quelques jours avant la mort du roi, M. de 
Malesherbes lui apporta au Temple un exem[)laire d'une 
romance composée par M. Hennet, et que l'on chantait alors 
dans tout Paris. Elle avait pour titre: Louis XVI aux Fran- 
çais; les paroles en étaient imitées du passage de Jérémie, 
que l'Eglise, le jour du vendredi saint, met sur les lèvres de 
Jésus-Christ lui-même : Popule meas^ qiiid feci tibi? Le roi 
prisonnier lut ces strophes avec une joie douloureuse : ce 
fut une de ses dernières consolations en ce mondée 

Et, de fait, ce n'était point profaner ces plaintes divines, 
que de les appliquer au très chrétien et pieux monarque 
dont le martyre offre plus d'une ressemblance avec la Passion 
du Sauveur. Gomme le Sauveur, condamné en dépit de 
toute justice, Louis XVI, à son exemple, souffrit, se tut, 
pardonna, se laissa lier les mains, et, au moment même de 
mourir, appela sur ses bourreaux la miséricorde du Roi 
éternel. 

Au 21 janvier 1893, tous les bons Français demanderont 
comme lui et avec lui, au Ciel, que son sang ne retombe 
point sur nous, et que Dieu ait pour agréables les vœux de 
cette victime royale ; car « il y a eu, comme dit J. de Maistre, 
dans le cœur de Louis XVI telles acceptations capables de 
sauver la France ». 

Que toutes les haines et les discordes s'éteignent enfin 
dans ce sang; que Jésus-Christ, constitué roi de France 
par Clovis, par saint Louis, par Jeanne d'Arc, par Louis XVI, 
règne enfin sur son peuple des Francs qu'il a aimés, et nous 
accorde de pouvoir, un jour, invoquer au pied des autels le 
Roi-Martyr. 

\. Malesherbes, édit. de Beaucourt, pages 302-303. 

V. DELAPORTE. 



LETTRES DE TURQUIE 



GONSTANTINOPLE 



On a beaucoup écrit sur la capitale de l'empire ottoman. 
Au retour d'un voyage en Orient, hommes de lettres ou 
simples touristes ne se dispensent pas de lui consacrer un 
chapitre de leurs Soin>enirs et impressions^ complétés d'ordi- 
naire par quelques emprunts à certains ouvrages qu'on 
pourrait appeler les classiques de la matière, et au nombre 
desquels celui de Théophile Gautier tient peut-être le pre- 
mier rang. Généralement ces récits sont empreints de beau- 
coup d'exagération. Ce nom magique de Constantinople 
produit sur le cerveau des lettrés une sorte de griserie, que 
deux ou trois jours passés aux rives du Bosphore ne font 
qu'exalter davantage. D'autres, qui ont vu les choses de plus 
près, paraissent croire que, pour faire des peintures vraies, 
il faut absolument tremper ses pinceaux dans la boue. Assu- 
rément la boue ne manque pas à Constantinople ; il y en a 
de toute sorte. Mais pourquoi donc les gens de plume trou- 
vent-ils tant de plaisir à remuer cela ? Le fait est que la plu- 
part des livres récents où il est question de Constantinople 
sont de ceux qu'un homme accoutumé à la propreté ne doit 
toucher qu'avec précaution. 

J'essayerai à mon tour de dire l'impression que j'emporte 
après un séjour de plusieurs mois dans cette ville étrange 
que la géographie place en Europe, mais qui est certaine- 
ment beaucoup moins européenne que Chicago ou Sydney. 
Ma relation ne prétend pas apprendre du nouveau ; mais 
elle aura peut-être sur beaucoup d'autres l'avantage d'évi- 
ter l'écueil des rêveries idéales et d'un réalisme sans ver- 
gogne. 



LETTRES DE TURQUIE 113 



I 



On ne saurait imaginer rien de plus triste que l'accès de 
Constantinople du côté de l'Europe. Une succession de col- 
lines et de ravins d'aspect morne, où de loin en loin appa- 
raît quelque troupeau de moutons se distinguant à peine 
sur le fond grisâtre du sol. Pas un arbre, pas un ruisseau, 
pas une habitation humaine, rien qui puisse faire soupçonner 
le voisinage d'une grande ville. 

Après avoir décrit des lacets interminables sur les pentes 
de cette lande désolée, le chemin de fer descend enfin sur la 
mer de Marmara. Il traverse quelques villages insignifiants. 
L'un d'eux toutefois, San-Stefano, porte un nom qui désor- 
mais appartient à l'histoire. Là, en 1878, l'armée russe atten- 
dit pendant vingt-quatre heures l'ordre de pénétrer dans la 
capitale des Turcs ; peu après, le traité signé au môme lieu 
mettait fin aux hostilités. Vingt minutes plus loin, tout près 
du château des Sept-Tours, la voie ferrée pénètre dans Stam- 
boul par une brèche ouverte à travers le triple rempart dont 
les Césars byzantins avaient entouré la ville impériale. A 
cent pas de là, on peut entrevoir, au milieu de deux tours 
de marbre, la Porte Dorée, que les Ottomans ont murée, par- 
ce que d'après une prophétie qui a cours chez eux, les chré- 
tiens doivent un jour rentrer par cette ouverture triomphale 
dans la cité reconquise. La Porte Dorée est restée close, 
mais en voyant la muraille tomber pour livrer passage à la 
locomotive, les Turcs ont dû penser que la prédiction était 
à moitié accomplie. 

Il reste encore au moins huit kilomètres à franchir et 
quatre ou cinq stations dans l'intérieur de la ville, avant 
d'arriver à la gare centrale. On peut dire que ce trajet se fait 
au milieu des ruines. A droite, le mur crénelé court tout le 
long du rivage, avec de larges échancrures çà et là, qui ou- 
vrent des échappées sur la mer et la rive asiatique. De part 
et d'autre, des débris de monuments, des pans de murs noir- 
cis par les siècles et les incendies, des fûts de colonne gisant 
à l'aventure, les substructions du palais de Justinien, avec 
leurs voûtes béantes, éventrées au hasard du nivellement de 

LVIll. — 8 



114 LETTRES DE TURQUIE 

la voie. Puis, adossées aux masses restées debout, des mai- 
sons de bois, des masures ignobles, qui semblent insulter 
par leur sans-façon débraillé à ces vénérables restes. La pre- 
mière impression est pénible; il faut se résigner à l'éprouver 
souvent. Les ruines de la Rome de l'Orient ont perdu toute 
majesté, toute dignité même, au milieu des vulgarités et des 
laideurs qui les profanent. 

Enfin, on traverse le vieux Sérail lui-môme. Le Louvre des 
sultans est lui aussi passé à l'état d'antiquité, sinon de ruine; 
les bosquets enchantés sont retournés à la brousse ou de- 
venus des jardins potagers ; unfouillis de constructions, d'as- 
pect plus ou moins délabré, se laisse entrevoir à travers un 
rideau de vieux cyprès. Cette demeure découronnée de sa 
sinistre gloire sert de refuge à des grandeurs déchues ; 
des sultanes qui n'ont plus leur place au palais viennent y 
finir leurs jours dans une retraite pleine de solennité et 
d'ennui. 

Une seconde fois, la voie ferrée franchit par la brèche 
l'enceinte fortifiée qui faisait du Sérail une citadelle. Un ins- 
tant après, le train s'arrête dans la gare de Sirkédji, et vous 
descendez, quelque peu étonné de débarquer au cœur de 
Stamboul, comme on débarque à Pontoise ou à Perpignan. Il 
est difficile à ce moment de ne pas sentir quelque chose 
comme une déception. Cette gare, c'est la prosaïque réalité, 
devant laquelle s'évanouit le rêve charmant où vous berçait 
l'apparition lointaine de Constantinople et de l'Orient. Grâce 
au chemin de fer, on vient aujourd'hui de Paris à Constanti- 
nople en trois fois vingt-quatre heures ; mais cet avantage se 
paye au prix d'un désenchantement. Les poètes et les artistes 
trouveront peut-être que c'est trop cher. 

Quand on arrive par mer, c'est tout autre chose. Ici, les 
Souvenirs de voyage ont coutume de parcourir toute la 
gamme de l'admiration ; il semble que la langue soit impuis- 
sante à rendre le ravissement que l'on a éprouvé, lorsque, 
pour la première fois, on a vu apparaître la ville mystérieuse 
émergeant du sein des flots. Peut-être bien cette intensité 
d'impression est-elle un peu factice ; on se monte soi-même 
pour se mettre au diapason convenu. Mais il est certain qu'il 



CONSTANTINOPLE 115 

faudrait avoir l'âme d'un commis-voyageur de Manchester 
pour n'être point saisi par la beauté du spectacle. 

Jusqu'en ces dernières années, avant que le chemin de fer 
d'Andrinople fût relié aux grandes voies internationales, 
à travers la Bulgarie et la Serbie, les trains européens 
allaient aboutir à Varna. Là, on s'embarquait sur la mer 
Noire et l'on gagnait Gonstantinople en descendant le Bos- 
phore. Aujourd'hui, les Occidentaux n'ont plus de raison de 
suivre cet itinéraire, et ceux qui viennent par mer arrivent 
de la Marmara. D'un côté comme de l'autre, le panorama est 
d'une magnificence originale. Ce sont les innombrables mos- 
quées avec leurs dômes et leurs minarets surgissant de toutes 
parts comme des fusées de feu d'artifice, qui lui donnent son 
caractère étrange et vous font penser à une apparition fée- 
rique. La ville étant assise sur un terrain ondulé, cette mul- 
titude de lignes ascendantes se trouve distribuée par étages, 
ce qui grandit singulièrement l'effet et rend l'aspect général 
plus mouvementé. Le ciel sur lequel se projettent les fines 
aiguilles des minarets est d'un bleu moins intense et moins 
profond que celui de Provence ou d'Afrique, mais d'une 
clarté non moins limpide et plus douce, qui accuse fortement 
les reliefs sans fatiguer le regard. 

Malheureusement, les chemins de fer n'ont pas seuls le 
privilège de gâter les paysages fameux ; les bateaux à Aapeur 
ne sont pas innocents de ce méfait. Le port de Gonstantinople 
est la Gorne-d'Or, ce magnifique bras de mer qui s'avance en 
forme de croissant entre les collines qui portent la vieille 
Byzance et celles où a grimpé la ville moderne. Or, il est 
bien rare que quelques-uns des nombreux steamers amarrés 
le long du pont de Galata ne vomissent des nuages de fumée 
noire qui vont s'étaler comme un écran devant le front lumi- 
neux de Stamboul. G'est odieux, et l'on se prend à regretter 
le temps où les caïques faisaient seuls le service du Bos- 
phore. 

Sur la foi des Guides^ c'est à la grosse tour de Galata qu'il 
faut monter pour embrasser dans son ensemble le panorama 
de Gonstantinople. La tour du Séraskérat, ou ministère de 
la guerre, qui lui fait pendant sur l'un des points culminants 



116 LETTRES DE TURQUIE 

de Stamboul, a des perspectives plus vastes encore. C'est 
là que les photographes vont prendre leurs vues. La terrasse 
ménagée sur le toit du collège de Sainte-Pulchérie, au point 
le plus élevé de Péra, n'a rien à envier à ces belvédères clas- 
siques. Du haut de cet observatoire, notre horizon s'étend 
tout alentour aussi loin que le regard peut porter ; aucun 
obstacle ne nous empêche d'explorer à loisir tous les détails 
de ce merveilleux tableau. 

A vos pieds, c'est Péra, la ville européenne, couvrant le 
sommet et les pentes raides d'une colline qui s'avance en 
promontoire vers le sud, entre la Corne-d'Oret le Bosphore, 
et au pied de laquelle s'allonge le quartier de Galata. Les 
monuments sont rares. Il n'y a guère à se détacher sur la 
monotonie des toits que cette tour massive de Galata, qui se 
dresse en face de Stamboul comme un témoin des luttes 
d'autrefois. Un peu au-dessus, la longue façade de l'ambas- 
sade russe, très voyante, qui tient une grande place dans le 
paysage, comme pour donner la mesure de l'appétit mosco- 
vite devant le gâteau ottoman. Tout à côté, l'ambassade fran- 
çaise, avec son couvent de Capucins, blotti dans un nid de 
verdure. Le palais de France est monumental, mais il n'a pas 
la position avantageuse et significative de son superbe voisin. 
Au bas de la colline, le large ruban de la Corne-d'Or ; puis, 
au-delà, Stamboul : une longue croupe doucement arrondie 
en arc, tout hérissée de maisons, de coupoles, de pointes 
aiguës, et qui semble se glisser voluptueusement dans la 
mer. A la pointe de la presqu'île, le vieux sérail : cet amas 
de dômes blancs, pressés les uns contre les autres, dominés 
par un véritable clocher, encadrés d'un bois d'ifs et de cyprès, 
ressemble d'ici à une vaste et solennelle nécropole. 

Tout près de là, voici la grosse masse jaune de Sainte- 
Sophie; puis douze ou quinze grandes mosquées espacées 
sur le sommet ou les flancs des collines; ce sont d'ailleurs 
les seuls édifices qui ne soient pas vulgaires. Dans le loin- 
tain, le château des Sept-Tours et la vieille muraille avec ses 
dentelures ruineuses; par delà enfin, la nappe étincelante 
de la merde Marmara, sur laquelle les lignes monumentales 
se projettent avec une étonnante vigueur. C'est cette toile 
de fond qui donne à notre perspective de Stamboul son ca- 



CONSTANTINOPLE 117 

ractère et son éclat. Il faut monter à cette terrasse par une 
de ces belles nuits d'été où l'air a une transparence vraiment 
extraordinaire ; alors les eaux de la Marmara ne forment plus 
qu'un immense miroir argenté sur lequel se découpent les 
silhouettes noires des mosquées de Stamboul. Cette vision 
est d'un charme indéfinissable et qu'on n'oublie plus. 

La langue de terre qui porte Stamboul s'avance comme 
pour barrer le Bosphore au moment où il se déverse dans la 
mer. Ce n'est point encore la grande mer, aux horizons qui 
fuient et se confondent avec le ciel. C'est plutôt un beau lac 
dont les vents d'orage qui soufflent de l'Archipel parviennent 
à peine à troubler le calme. Devant nous, au sud, l'œil s'ar- 
rête sur une chaîne de montagnes, au centre de laquelle se 
dessine à l'arrière-plan le sommet de l'Olympe de Bithynie. 
A mesure que nous remontons la côte d'Asie, la montagne 
fuit vers l'est, suivant le caprice de la Marmara qui pousse 
une pointe à douze ou quinze lieues dans les terres, pour 
aller baigner les collines d'ismidt, la vieille Nicomédie. A 
l'entrée du golfe, les îles des Princes, Proti, Antigoni, Holki, 
Prinkipio, les perles de la Marmara, étalent en face de Cons- 
tantinople leurs blanches villas, entre le bleu de la mer et le 
rideau des bois de pins. Le rivage asiatique se rapproche de 
plus en plus; à la hauteur de la pointe du Sérail, une langue 
étroite et basse s'en détache, toute couverte d'habitations et 
de bosquets qui semblent avoir germé du sein de la mer. 
C'est l'antique et vénérable Chalcédoine, bien peu recon- 
naissable sous son nom turc de Cadi-Keui. Aussi bien, il ne 
reste pas vestige de la cité qui fut l'aînée de Byzance et 
quelque temps sa rivale. Plus près encore, voici Haidar- 
Pacha, avec son immense caserne flanquée aux quatre coins 
de tours grêles qui lui donnent l'air d'une table renversée. 
Enfin, il n'y a plus entre l'Asie et l'Europe que la largeur 
d'un grand fleuve coulant à pleins bords. En face de Péra, à 
mille ou douze cents mètres, la ville de Scutari, avec ses mai- 
sons de bois peint en rouge, s'étage sur les flancs du Tcham- 
lidja, bordée à droite par une longue forêt de cyprès dont 
les Turcs de la capitale ont fait le plus sacré de leurs cime- 
tières. 

Après Scutari, en continuant vers le nord, nous avons 



118 LETTRES DE TURQUIE 

devant nous la trouée sinueuse du Bosphore qui disparaît 
bientôt dans les détours des collines qui lui servent de 
digues; au delà, le sol se relève par une série de plateaux 
malheureusement dépourvus de verdure. 

Si nous portons nos regards plus près de nous, sur la cote 
d'Europe, voici tout d'abord l'ambassade d'Allemagne, bâti- 
ment massif et lourd comme un carré d'infanterie prussienne, 
mais fièrement campé comme un poste d'observation aux 
bouches du Bosphore. Aux angles de la toiture en terrasse, 
des aigles, les ailes déployées, semblent tout prêts à fondre 
sur une proie. Gomme décor, un bois de cyprès, c'est-à-dire 
un cimetière turc. Tout cela est passablement symbolique. 
A côté et comme à l'ombre de sa grosse voisine, la ci-devant 
ambassade d'Italie, blanche et coquette, dans un bouquet 
d'arbres moins funèbres. Il faut dire que cette résidence est 
désormais abandonnée : en attendant que l'Italie se bâtisse 
an palais digne d'elle, son représentant loge en garni. 

Poursuivons notre courbe vers le nord. Justement au-des- 
sus des cyprès de l'ambassade allemande, par delà les fau- 
bourgs et les ravins, vous apercevez sur un plateau un assem- 
blage irrégulier de constructions blanches. On dirait un vil- 
lage neuf de bains de mer. Saluez Yildiz-Kiosque. C'est là 
que, à l'abri d'un mur de clôture qui rappelle les remparts 
des villes fortes du moyen âge, entouré d'une ceinture de 
casernes, le sultan Abd-ul-Hamid II a établi sa demeure au 
milieu des délices d'un parc enchanté, à distance convenable 
des laideurs et des dangers de sa capitale, où il ne met jamais 
les pieds. 

A partir de Yildiz, le reste de notre exploration circulaire 
a peu d'intérêt; du moins, l'œil n'est point flatté. Il ne ren- 
contre plus en revenant vers Stamboul qu'une succession de 
plateaux pelés, coupés de ravins. C'est la campagne désolée, 
le désert lamentable, sans caractère, qui, paraît-il, est de ri- 
gueur aux alentours des grandes cités de l'Orient. 

Il n'est pas trop malaisé de se rendre compte, du haut de 
notre observatoire, de la topographie et de l'étendue de 
Constantinople. On sait que la ville j)roprement dite se com- 
pose de trois parties : Stamboul, Galata et Péra. Stamboul, 



CONS NTINOPLE 119 

la capitale de l'empire turc, a un pourtour parfaitement défini. 
Elle forme un triangle presque régulier. Le sommet est à la 
pointe du Sérail ; l'un des côtés est baigné par la mer de 
Marmara, l'autre par la Gorne-d'Or; la base est tracée par la 
grande muraille qui les unit. Le développement total du rem- 
part devait mesurer de 22 à 24 kilomètres. 

De l'autre côté de la Corne-d'Or s'étend, le long du rivage, 
le faubourg maritime de Galata, auquel succède sur la hau- 
teur la ville européenne de Péra. Mais ici il n'est plus pos- 
sible d'assigner des limites et de déterminer le périmètre de 
cette partie de la capitale. De l'extrémité du pont de bateaux 
jeté sur la Corne-d'Or, la grande artère qui traverse les 
différents quartiers jusqu'à l'extrémité du plateau de Péra ne 
doit pas avoir moins de cinq kilomètres. Arrivée au haut de 
la colline, cette voie suit une arête étroite; de part et d'autre 
les maisons descendent en cascade sur la pente des ravins; 
cà et là des villaofes s'accrochent aux flancs d'autres collines 
non moins escarpées, rampent dans le fond des ravins ou 
couronnent les hauteurs qui s'échelonnent jusqu'au bout de 
la Gorne-d'Or. Les Byzantins prétendaient que leur ville 
était, aussi bien que Rome, assise sur sept collines; on a 
quelque peine à les trouver dans l'enceinte de Stamboul ; 
mais, de l'autre côté de la Gorne-d'Or, on en comptera aisé- 
ment une douzaine. D'autre part, les deux rives du Bosphore 
sont bordées de villes et de villages plus ou moins impor- 
tants qui se succèdent presque sans interruption jusqu'en 
vue de la mer Noire, sur une longueur de 20 à 25 kilomètres. 
Scutari n'a pas moins de 50 000 habitants, Gadi-Keui en 
compte 20 000, Buyuk-Déré plus de 10 000. Tout cela, c'est 
Constantinople. Du moins, l'administration l'entend de la 
sorte ; elle fait môme commencer la ville sur la Marmara, à 
San-Stefano. G'est ainsi que, en l'absence de toute statistique 
officielle, la population de la capitale de l'empire ottoman 
peut être évaluée, selon les appréciations les plus autorisées, 
à 7 ou 800 000 habitants. 

Il 

Avec cet ensemble de promontoires, de bras de mer, 
d'îles, de collines et de montagnes, Gonstantinople possède 



120 LETTRES DE TURQUIE 

vraiment un site merveilleux ; elle a, comme disait un de 
nos vieux missionnaires, le P. de Canillac, « une assiette 
incomparable )>. Aussi, tant qu'on la voit du dehors, surtout 
d'un peu loin, on ne peut qu'admirer. Je ne sais, pour ma 
part, s'il est possible de trouver ailleurs un spectacle plus 
ravissant que celui dont on jouit du haut du Tchamlidja, la 
montagne de Scutari, assez élevée et assez éloignée pour 
permettre d'embrasser tout à la fois la A'^ille avec le paj^sage 
qui l'encadre. 

Mais l'intérieur vous réserve d'autres impressions. Du 
moment qu'on y pénètre, il faut mettre de côté toutes les 
idées qu'on a apportées d'Europe sur la toilette et la bonne 
tenue d'une grande ville ; autrement, on doit s'attendre à des 
déceptions, des étonnements qui iront parfois jusqu'à l'hor- 
reur et au dégoût, en dépit du pittoresque qui ne manque 
jamais. 

A l'exception de quelques quartiers de Péra et une ou deux 
artères de Stamboul, la capitale ottomane ne vous présente 
guère qu'un dédale de rues étroites, tortueuses, raides 
comme des sentiers de montagne, et d'une malpropreté 
ineffable. Celles qui sont pavées — et quels pavés! — ne 
sont pas moins coupées de fondrières que les autres. La plu- 
part des maisons sont en bois. J'ai entendu donner diffé- 
rentes raisons de la préférence des Turcs pour ce genre 
d'habitation. Il y en a d'ordre m3'^stique. Dieu seul et le sultan 
peuvent avoir des maisons de pierre; le Turc, soldat d'Allah, 
ne doit pas se faire de demeure durable. Cela l'attacherait à 
la terre et l'empêcherait d'aller conquérir le monde. De vrai, 
les pachas les plus riches n'habitent que des konaks de bois, 
lesquels d'ailleurs ont parfois assez grand air. On dit encore 
que les maisons de bois sont plus hygiéniques, plus fraî- 
ches, etc. On serait certainement plus dans la vérité en attri- 
buant cet usage à l'économie et à la routine. Mais eût-il pour 
lui l'hygiène, la philosophie ou la religion môme, il n'en 
serait pas moins détestable, du moment qu'il s'agit d'une 
grande ville. 

Les incendies sont à Constantinople un accident sur lequel 
les habitants sont blasés. Pour les étrangers, c'est une façon 
de spectacle qui a son originalité. Je l'ai contemplé plusieurs 



CONSTANTINOPLE 121 

fois du haut de la terrasse du collège. Outre les vigies en 
permanence dans les deux tours de Galata et du Séraskôrat, 
pour signaler les incendies, chaque quartier de la ville pos- 
sède son hekdji^ ou veilleur, qui, le soir venu, se met à ar- 
penter les rues commises à sa garde; avec un énorme bâton 
garni à l'extrémité d'une masse de fer, il frappe sur les 
bornes et les pavés comme un suisse avec sa hallebarbe. Il 
faut quelque temps aux nouveaux débarqués pour s'accoutu- 
mer à cette musique nocturne. Le feu vient-il à éclater quel- 
que part, les bekdjis donnent l'alarme en poussant le cri de 
Janghen varl « il y a feu ». Leur voix traîne sur la dernière 
syllabe et s'éteint lentement, d'un air si plaintif qu'il n'est 
nullement besoin de savoir le turc pour comprendre qu'il y 
a malheur. On n'entend pas à Gonstantinople, comme dans 
nos grandes villes, ce roulement perpétuel de voitures sur 
les pavés, qu'on prendrait de loin pour le tumulte des grandes 
eaux. Le silence profond de la nuit n'y est troublé d'ordi- 
naire que par le bruit sec de la masse des bekdjis et les 
aboiements des chiens. Aussi, en un instant, \e janghen var 
est répété à tous les points de l'horizon; en même temps, le 
galop des chevaux de quelques compagnies de soldats en- 
voyés au secours, les clameurs de la foule sur le lieu du 
sinistre, par-dessus tout les hurlements des chiens — et 
Dieu sait s'ils sont nombreux à Gonstantinople! — se mêlent 
dans un concert lugubre dont pas une note ne se perd, pen- 
dant qu'une superbe colonne de flamme claire monte vers le 
ciel, projetant de larges reflets sur la ville endormie dans 
une demi-obscurité que ne troublent guère les rares becs de 
ffaz allumés cà et là. 

La scène est généralement de courte durée. En dépit des 
quelques pintes d'eau lancées par les pompiers, d'ailleurs 
plus occupés, dit-on, à piller qu'à éteindre le feu, une mai- 
son de bois est vite flambée. A la vérité, il est rare qu'une 
maison brûle seule. Tant que l'incendie n'en détruit que 
six ou sept, il n'est pas estimé considérable. Pour peu que 
le vent se mette de la partie, un quartier devient aisément la 
proie des flammes. Au mois d'août dernier, plus de cinquante 
maisons furent dévorées en plein jour, à quelques minutes 
de la résidence impériale. A certains jours, le désastre prend 



122 LETTRES DE TURQUIE 

des proportions épouvantables. En 1865, un incendie rava- 
gea Stamboul; on estime à 13 000 le nombre des habita- 
tions détruites ; 30 000 personnes demeurèrent plus ou moins 
à la charge du public. Au mois de janvier 1870, la moitié 
de Péra fut anéantie, et Ton affirme que. plus de 3 000 per- 
sonnes périrent. Le quartier incendié a été rebâti en 
pierre, grâce à l'émigration des Turcs ; aujourd'hui, il a une 
physionomie convenable, et on y rencontre quelques cons- 
tructions vraiment belles. 

On se demande comment les voitures peuvent faire une 
course à travers Gonslantinople. Les cochers de Paris, qui 
exécutent tant de tours de force, y perdraient certainement 
leur latin ; ils arrêteraient net à l'entrée de ces ruelles qu'on 
ne peut en bon français appeler autrement que des casse-cou. 
Ici, chevaux et cochers ne s'effrayent de rien; ils traînent 
leurs véhicules au petit bonheur, par monts et par vaux, un 
peu partout; on voit de fort beaux équipages s'engager sur 
des pentes à donner le vertige. On ne prend pas même le 
souci vulgaire de munir les roues d'un frein. Certes, il faut 
vous attendre à être cahoté d'étrange façon ; mais il ne pa- 
raît pas qu'il arrive d'accident. 

Il faut bien compter pourtant avec l'état d'une voirie rudi- 
mentaire. Aussi, pendant la mauvaise saison, lorsque les rues 
cessent d'être praticables aux honnêtes gens^ les voitures ne 
pouvant plus suffire, on est obligé de recourir à la chaise à 
porteurs. Cet appareil archaïque, qui ne se voit plus chez 
nous que dans les musées ou dans les collections d'amateur, 
est en grand honneur à Constantinople. Les Orientaux, qui 
sont bons cavaliers, font aussi très volontiers leurs courses 
en ville à cheval. Vous trouvez çà et là des stations de che- 
vaux tout sellés, comme ailleurs des stations de fiacres. Vous 
enfourchez celui qui vous va, et le garçon suit sa bête en 
trottant dans la boue, jambes et pieds nus. 

Le moderne tramway lui-même n'est pas inconnu dans la 
capitale ottomane. 11 en existe bien trois ou quatre lignes. 
Toutefois, la topographie se prêtait mal à ce système de loco- 
motion qui demande les grandes avenues et les larges boule- 
vards. Aussi faut-il atteler quatre chevaux pour hisser sur la 



CONSTANTINOPLE 123 

côte de Péra une modeste voiture; et en maint endroit un 
piqueur devra courir devant, en soufflant dans une trompe, 
pour avertir les gens de se garer de la guillotine roulante. 
Pour voiturer les plus lourdes masses, on se sert de buf- 
fles ou de gros bœufs à longues cornes, dont le joug porte, 
non sur le front comme chez nous, mais sur la nuque. Aux 
extrémités de ce joug sont fixés les montants d'une petite 
potence de laquelle pendent des clochettes et des breloques; 
le poitrail est orné de colliers de verroterie. Ainsi coquette- 
ment harnachés, on les voit cheminer à travers la ville, sans 
qu'aucun accident du sol, ni fossé ni monticule, puisse 
arrêter leur robuste lenteur. Mais les bœufs et leurs longues 
charrettes ne peuvent pénétrer partout. On les remplace par 
des ânes et des mulets, que vous rencontrez à tout instant 
s'avançant en longues files, chacun d'eux attaché par le licou 
au bât du précédent, chargés de pierres, de briques, de 
sable, quelquefois de poutres et de planches formant sur le 
dos de la pauvre bête un toit qui marche avec elle. La plu- 
part des maisons que l'on construit sur les pentes escarpées 
de Péra y sont ainsi montées à dos de mulets. 

Mais, on peut le dire sans hésiter, à Gonstantinople, c'est 
encore à dos d'hommes que se fait la plus grande partie des 
transports. H y a principalement deux corporations, il fau- 
drait dire deux peuples, voués à cette industrie. 

D'abord les harnais, autrement dits les portefaix. Ce n'est 
pas la moindre curiosité de Gonstantinople que ces robustes 
montagnards arméniens, à la carrure d'athlète dessinée par 
un pittoresque costume de bure, que l'on rencontre par 
groupes, étendus sans façon sur le trottoir, à quelque angle 
de rue, leurs coussinets de cuir à leur côté. Ce coussinet en 
forme de pupitre, une fois attaché aux reins, présente une 
face horizontale sur laquelle est posé le fardeau. Les ha- 
rnais se sont partagé la ville ; chaque quartier a les siens, 
ou plutôt c'est le quartier qui leur appartient; aucun paquet 
ne doit y paraître sur d'autres épaules que les leurs. 

Ces hommes sont d'une force prodigieuse; on reste stu- 
péfait du poids et du volume des charges qu'ils osent porter. 
J'ai compté un jour sur le dos de l'un d'eux vm lot de vingt- 



124 LETTRES DE TURQUIE 

quatre chaises neuves ; le bonhomme traversait le grand 
pont de Galata, où il y a toujours presse, et il fallait se ranger 
sur son passage, oar il en menait large. Un autre avait une 
pile de quatre-vingts pièces de cretonne. Une armoire à glace 
n'est pas pour les gêner ; un piano, pas davantage ; tout un 
mobilier : lits, tables, divans, fauteuils, vaisselle, batterie 
de cuisine, s'amoncelle en un in^^tant sur le dos de quelques 
harnais. Une fois la pyramide bien tlcelée et bien assujettie 
sur la plate-forme du coussinet, le hamal s'en va à travers les 
rues, la tête en avant, le corps courbé à angle droit; la 
sueur ruisselle sur son visage et tombe de sa barbe comme 
l'eau d'une gouttière, un jour de pluie ; il va lentement, mais 
il va toujours, criant charitablement aux gens qu'il pourrait 
heurter : Guarda ! Prenez garde ! 

On prétend qu'il y a 20 000 harnais à Constantinople ; dans 
tel district montagneux d'Arménie, le sexe fort n'est guère 
représenté que par les vieillards et les enfants ; tous les 
hommes valides sont portefaix à Constantinople. 

Une autre catégorie de gens qui n'ont guère que leurs 
épaules pour instrument de travail est celle des revendeurs. 
Non seulement les légumes et les fruits se colportent ainsi, 
mais toute espèce de comestible, sans en excepter la viande. 
Toutefois, ceux qui font cet article ont d'ordinaire un cheval 
ou un mulet, et dans ce cas c'est le dos de la bote qui sert 
d'étal pour débiter la marchandise. D'autres tiennent sur 
l'épaule une perche à laquelle sont suspendus, devant et der- 
rière, les quartiers saignants. Le laitage, les sorbets, les 
sucreries, la poterie et la quincaillerie, la mercerie et la joail- 
lerie arrivent par la même voie aux consommateurs qui n'ont 
qu'à descendre sur le pas de leurs portes pour faire leurs 
emplettes. Vous verrez de ces pauvres diables promener sur 
leur dos, à travers les rues, une cage à poulets à triple étage, 
toute garnie de volatiles vivants et piaillants ; d'autres traî- 
nent une armoire qui leur pend jusqu'aux mollets et dans 
laquelle se trouve tout un fond de boutique. Le système n'est 
pas sans avantage pour les ménagères, qui n'ont pas à se 
déranger pour aller au marché, mais il est calamiteux pour 
les gens que les bruits de la rue troublent dans leurs élucu- 
brations intellectuelles. Naturellement, tous ces braves Turcs 



CONSTANTINOPLE 125 

crient ou plutôt hurlent à qui mieux mieux leur marchandise, 
avec des intonations plus invraisemblables les unes que les 
autres. Du matin au soir, c'est une procession à peu près in- 
interrompue qui défile sous vos fenêtres, et par moments le 
charivari atteint des proportions formidables. On se croirait à 
la Chambre des députés un jour où l'on parle religion. 

Il y a dans cet excès du colportage un indice de l'état éco- 
nomique de la population. Le Turc delà capitale, indolent, 
paresseux, sans le moindre souci du lendemain, exerce bien 
rarement un métier et se refuse absolument à entrer en ser- 
vice chez ses compatriotes musulmans, et à plus forte raison 
chez les chrétiens. 

Il ne lui reste qu'à acheter une charge de marchandises 
quelconques qu'il tâchera de revendre avec bénéfice de quel- 
ques paras. Les mœurs ne permettant pas aux femmes de se 
produire ainsi en public, les hommes ont le monopole de ces 
petits gagne-pain. C'est ainsi que, selon toute apparence, 
une bonne moitié des maîtres de Constantinople ne con- 
naissent pas d'autre occupation que de vaguer à travers 
les rues de leur capitale, en portant sur leur dos quelque 
chose à vendre. Etant donnés la nature et le prix de la mar- 
chandise, il est facile de se rendre compte des bénéfices 
réalisés dans ce négoce. Pendant trois mois, j'ai entendu 
chaque jour des douzaines de ces bonshommes, répétant à 
tue-tête : Tomates! tomùtèsl Or, ces belles pommes d'a- 
mour, comme on les appelle en Provence, sont tellement 
communes en ces parages que, en temps ordinaire, il en faut 
vendre 150 kilos pour faire un medjidié (4 fr. 50 environ). Cet 
article ne doit pas rapporter beaucoup plus que celui du 
camarade, marchand de petit bois, qui lui aussi porte son 
magasin dans sa corbeille. Il est vrai qu'à Constantinople la 
vie n'est pas chère; l'homme du peuple peut se nourrir 
abondamment avec deux piastres, à peu près 45 centimes, 
par jour. Beaucoup ne dépensent pas la moitié de cette 
somme. 

Du moment que l'on veut parler de l'aspect des rues de 
Constantinople, il n'est pas possible d'oublier les chiens. 
Tous les voyageurs qui ont écrit leurs impressions sur la 



126 LETTRES DE TURQUIE 

capitale de TOrient ont fait mention honorable de cette race 
intéressante ; et ils la méritent à tous égards, ces braves et 
honnêtes chiens qui n'ont jamais fait de mal à personne, ne 
sont nullement importuns et se montrent si touches des 
moindres marques d'amitié qu'ils reçoivent de temps en 
temps. Tout d'abord leur nombre et leur sans-gêne vous 
paraissent un peu excessifs. En pleine rue de Péra, dans 
le ([uartier du luxe et de l'élégance, vous les voyez étendus 
sur la chaussée, dans le ruisseau, en travers du trottoir, 
dormant tout leur soûl, sans plus s'inquiéter des passants 
que s'ils étaient en rase campagne. Ils sont chez eux ; c'est à 
vous de vous déranger pour ne pas troubler leur repos. Du 
reste, si vous êtes grincheux, si vous les poussez de la canne 
ou du pied, ils s'écarteront sans mot dire, sans montrer les 
dents, en vous jetant un regard résigné et plaintif qui vous 
fera comprendre votre tort. Il ne tiendrait pourtant qu'à eux 
de se faire respecter, car ils sont grands et vigoureux. Ils 
sont nés dans la rue; les mères installent leurs nourrissons 
dans une ornière ou un recoin quelconque : ils y vivront et y 
mourront, ils n'auront jamais d'autre domicile. 

Il ne faut pas croire pourtant qu'ils voguent à l'aventure à 
travers la ville. Ils sont constitués en petites tribus qui pos- 
sèdent chacune leur domaine, composé de la rue natale et 
peut-être d'une ou deux autres. Nul étranger ne peut y poser 
la patte sans être mis à mal. Naturellement, un intrus se pré- 
sente quelquefois, et alors s'engagent des batailles homé- 
riques. Aussi bon nombre d'entre eux portent des marques 
de leur valeur guerrière, une oreille lacérée, ou quelque 
autre plaie saignante. En dehors de là, on vit en paix dans 
la tribu. J'en ai vu maintes fois dans des rues très fréquentées, 
six ou huit couchés ensemble, un tas de chiens, au pied de 
la lettre, les jambes et les museaux entrelacés le plus frater- 
nellement du monde. En général, les habitants, les Turcs 
surtout, sont humains pour leurs chiens. Vous voyez sou- 
vent, le long des maisons, une dalle creuse ou un vase en- 
foncé dans la terre, où l'on a soin d'entretenir de l'eau à leur 
usage. Du temps du P. de Ganillac, c'était mieux encore : 
« En quelques lieux publics, raconte-t-il en son langage, il 
y a quelques-uns qui tiennent de la chair cuite, bouillie et 



CONSTANTINOPLE 121 

rostie, avec un bon nombre de chiens autour, attendant que 
quelque passant leur achète par titre d'aumosne quelque 
pièce, ce que font volontiers les Turcs, outre le pain que bien 
souvent ils vont dispersant à ces animaulx. » On m'assure 
que cette dévotion se pratique encore le vendredi aux abords 
de certaines mosquées ; mais je n'ai pu vérifier le fait par 
moi-même. On a écrit que les chiens de Stamboul reconnais- 
sent les étrangers, aboient contre eux et ne se font pas faute 
de leur donner un coup de dent. C'était vrai peut-être autre- 
fois, lorsqu'un Européen ne pouvait s'aventurer dans les 
quartiers turcs sans s'exposer à être lapidé. Aujourd'hui, la 
civilisation a adouci les mœurs de tout ce monde. J'ai par- 
couru Stamboul en tous les sens, j'ai toujours trouvé les 
Turcs polis et leurs chiens parfaitement inoffensifs. Et, pour 
le dire en passant, un prêtre catholique a certainement moins 
de désagréments à redouter dans les faubourgs les plus 
écartés de la capitale des Ottomans, que dans ceux de cer- 
taines cités occidentales qui éblouissent le monde de l'éclat 
de leurs lumières. 

Pour en revenir aux quadrupèdes qui peuplent les rues 
de Constantinople, disons à leur honneur qu'ils ne sont pas 
de simples parasites. Ils rendent de vrais services, et de plus 
d'une sorte. Ils sont pour une bonne part chargés de net- 
toyer la voie publique ; dans une ville où il arrive qu'on 
oublie un cheval mort en quelque recoin solitaire, cette fonc- 
tion n'est pas une sinécure. Ils font aussi la garde de nuit, 
beaucoup mieux même que les bekdjis, dont les coups de 
masse semblent avoir pour but d'indiquer aux malfaiteurs 
les endroits où il ne faut pas opérer. 

On raconte encore quantité de choses qui font l'éloge de 
leur intelligence et de leur caractère. Un professeur de l'école 
de médecine de Constantinople, Mavrogény-pacha, a écrit 
sur ce sujet une petite monographie pleine de détails et de 
faits curieux. Je ne voudrais pas me porter garant de tous les 
dires du bon docteur turc, mais un point sur lequel il insiste 
dans son étude, et qui est à retenir, c'est que, avec cette po- 
pulation de chiens qui vivent en citoyens complètement 
libres et n'ont jamais connu les hontes de la muselière, la 
rage est à peu près inconnue à Constantinople. 



128 LETTRES DE TURQUIE 



III 



La vieille Byzance, la cité impériale, rivale de Rome dont 
elle surpassa morne la magnificence, ne saurait manquer 
d'être souverainement intéressante pour l'archéologue, et 
d'ouvrir à ses recherches un champ illimité. Malheureuse- 
ment, quatre siècles et demi de domination turque ont passé 
là-dessus; c'est plus qu'il n'en fallait pour faire le chaos. Au- 
jourd'hui, l'étude des antiquités de Byzance se heurte à tout 
instant à des problèmes insolubles. La plupart des monu- 
ments qui couvraient le vaste espace dont Constantin lui- 
même traça le pourtour, ont, grâce à l'incurie de ses nou- 
veaux maîtres, disparu sans laisser même de ruines. Eliam 
periere ruinœ. 

On en est réduit aux conjectures pour fixer l'emplacement 
précis d'édifices de premier ordre, tels que le palais de Jus- 
tinien, les Portiques, et ces nombreux thermes où Byzance, 
comme Rome, déployait tant de splendeur. Ce qui reste, à 
l'exception de Sainte-Sophie et de quelques autres églises 
transformées en mosquées, parait voué à une destruction 
plus ou moins prochaine, mais inévitable. La grande mu- 
raille n'est plus çà et là qu'un monceau de pierres; ses 
tours lézardées par les tremblements de terre tombent par 
blocs; le château des Sept-Tours, bien que rebâti par le 
conquérant lui-même, n'est plus qu'une imposante ruine; 
l'aqueduc de Valens est envahi par une végétation vigou- 
reuse qui désagrège peu à peu ses puissantes assises ; de 
l'Hebdomon, du palais des Blaquernes, il ne reste que quel- 
ques pans de murs; l'Hippodrome, le Golisée de Byzance, 
qui eut un si grand rôle dans les annales du Bas-Empire, 
n'est plus qu'une grande place nue dont le sol a été telle- 
ment exhaussé par l'amoncellement des décombres, que 
l'obélisque de Théodose et la pyramide murée, encore de- 
bout, sont à moitié enterrés. 

Pour remplacer toutes ces magnificences, les Turcs ont 
bâti des mosquées. Ils n'ont guère su ni voulu faire autre 
chose. Quelques résidences impériales de création récente, 
sans appartenir au grand art, ne sont point sans valeur. En 



CONSTANTIiNOPLE 129 

dehors de là, les édifices publics de Stamboul, y compris la 
Sublime Porte, ne s'élèvent pas au-dessus du genre caserne. 
Le Gheikh-ul-Islam, le premier dignitaire religieux de l'em- 
pire, habite, comme les autres grands personnages, un palais 
de bois. La ville européenne n'est guère mieux partagée au 
point de vue architectural; Péra possède quelques belles 
maisons modernes, les façades de marbre n'y sont point 
rares ; mais on n'y trouvera pas un de ces monuments qui 
font la gloire d'une capitale. L'ensemble manque de carac- 
tère. Il est douteux, malgré les apparences, que ce soit la 
ville de l'avenir; ces collines escarpées ne sauraient être 
l'emplacement d'une grande cité. L'incomparable position 
de Stamboul attirera fatalement les préférences de la nation 
chrétienne qui, un jour ou l'autre, succédera sur les rives du 
Bosphore à la puissance musulmane. On prétend que les 
Russes ont déjà dressé leur plan pour la reconstruction de 
Byzance. De vrai, la façon dont les Turcs s'y sont installés 
facilitera singulièrement la tâche des ingénieurs qui seront 
chargés d'haussmanniser Stamboul. Des enfilades de maisons 
de bois, que la vieillesse a transformées pour la plupart en 
baraques lamentables, qui se tiennent debout contre toutes 
les lois de l'équilibre, en attendant le prochain incendie; 
des terrains vagues couverts d'une couche épaisse de pous- 
sière calcinée, où je ne sais quels nomades se sont fabriqué 
des abris sans nom avec les débris les plus étranges, plan- 
ches à demi brûlées, nattes de rebut, boites à pétrole, etc.; 
des cimetières un peu partout; des hans immenses, sorte de 
caravansérails avec un air de forteresse, mais dans un état 
de délabrement qui paraît être la règle en cette ville : voilà 
ce que vous rencontrez d'ordinaire en parcourant les champs 
où fut Bvzance. 

Campos ubi Troja fuit. 

C'est du milieu de ce fouillis misérable que se dresse la 
masse imposante des grandes mosquées. Ce peuple, chez qui 
le sens religieux est si profond, qui se contente pour lui- 
même d'habitations si modestes, a élevé sans compter des 
maisons de prière, et quelques-unes avec une majesté et une 
splendeur qu'on n'a peut-être pas surpassées. La Constanti- 

LVIII - 9 



130 LETTRES DE TURQUIE 

nople moderne est littéralement couverte de mosquées : il 
n'en existe guère moins de cinq cents, dont quatre-vingts 
environ seraient d'anciennes églises. 

Les Ottomans n'ont rien inventé en fait d'architecture reli- 
gieuse ; ils ont trouvé l'art byzantin à son apogée ; ils se sont 
contentés de copier ses chefs-d'œuvre. Les mosquées turques 
sont, dans des dimensions variables et avec plus ou moins 
de richesse, la reproduction d'un type unique. Nombre 
d'entre elles sont d'ailleurs l'œuvre d'architectes grecs. 

La mosquée couvre invariablement un rectangle ou plutôt 
un carré à peu près régulier. Au centre, la coupole maîtresse 
portée sur quatre piliers et se prolongeant d'ordinaire entre 
les piliers par des demi-coupoles, de façon à former une 
croix à branches égales réunies par des bas côtés. Ces 
lignes principales comportent des annexes plus ou moins 
considérables et nombreuses. Les coupoles secondaires se 
multiplient, s'appuyant les unes sur les autres par un 
artifice dont je n'ai pas la prétention d'analyser les pro- 
cédés techniques, mais qui produit à l'œil un grand effet de 
hardiesse et de légèreté. Sur la façade principale, un péristyle 
qui, dans les grandes mosquées, devient une vaste cour entou- 
rée d'une galerie couverte, et dont la toiture en forme de petits 
dômes repose d'unepart surlemurextérieur, del'autresurune 
colonnade ; au milieu de cette cour, appelée le harem^ est une 
fontaine monumentale pour les ablutions. Aux angles, se 
dressent les minarets ; c'est une pièce indispensable ; il y en 
a toujours au moins un, jamais plus de six. Le minaret est le 
seul élément architectural que les musulmans aient ajouté à 
la basilique byzantine. Nos anciens missionnaires les appe- 
laient des aiguilles. Le minaret est une colonne plutôt qu'une 
tour, de forme ronde ou polygonale, avec un, deux ou môme 
trois balcons en encorbellement vers le sommet, et terminés 
par une flèche. Ceux des grandes mosquées ont plus do 
80 mètres de hauteur. On a comparé le minaret à une chan- 
delle gigantesque garnie de bobèches en papier frisé, à 
quelque distance de la flamme, et coiffée de son éteignoir. Ce 
n'est pas pour donner une idée bien avantageuse du génie 
esthétique des inventeurs. Personne néanmoins, je pense, 
ne contestera que les minarets n'aient leur genre de beauté, 



CONSTANTINOPLE 131 

qu'ils se marient bien à l'ensemble de l'édifice, qu'ils n'allè- 
gent l'allure un peu massive du style byzantin, surtout 
qu'ils ne donnent du cachet au paysage. Gonstantinople, sans 
ses minarets, aurait perdu la moitié de sa grâce et de son 
originalité. 

Vues du dehors, les grandes mosquées de Stamboul prêtent 
le flanc à plus d'une critique. D'abord, il n'est guère possible 
de donner un aspect bien monumental à des édifices dont les 
murs sont crépis à la chaux; or, à part une ou deux excep- 
tions, la pierre de taille n'apparaît que dans les grandes 
lignes architecturales des mosquées. Mais il y a, à mon 
sens, un autre déficit plus grave peut-être. Ici j'expose mon 
impression personnelle, que je livre aux maîtres en esthé- 
tique. Certes, on ne peut méconnaître une beauté réelle dans 
cette gradation de coupoles qui semblent se pousser les unes les 
autres pour aller aboutir au dôme central, qui est comme 
l'épanouissement de tout le système. Mais il a fallu étayer 
ces ascensions hardies par de puissants contreforts, que l'on 
ne s'est pas assez étudié à tourner en motifs d'ornement, ou 
du moins en lignes architecturales, comme l'ont fait nos 
vieux maîtres dans les cathédrales gothiques. 11 en résulte 
que l'aspect extérieur des plus magnifiques mosquées reste 
lourd, malgré une disposition très heureuse, et que leur 
grande élévation ne ressort pas. On a peine à croire que plu- 
sieurs de ces monuments soient plus hauts que le Panthéon. 

Ce défaut est plus sensible à Sainte-Sophie que nulle part 
ailleurs ; mais ici il a son excuse : il fallait conjurer la ruine 
de la merveilleuse basilique. Extérieurement, Sainte-Sophie 
n'est qu'un amas énorme de pierres peintes en jaune. C'est 
une déception pour le visiteur qui s'attendait à trouver un 
monument rival de Saint-Pierre de Rome. Mais, patience! 
pénétrez dans le narthex^ cette galerie de 60 mètres de lon- 
gueur, vestibule immédiat du temple ; ce sera déjà comme un 
éblouissement. Puis avancez jusqu'au seuil de la grande 
porte de bronze, et de là contemplez et jugez. On dit assez 
couramment que l'impression est tout à la fois plus forte et 
plus heureuse qu'à Saint-Pierre. L'affirmation esthardie peut- 
être ; ce qui la justifie, c'est sans doute cette disposition de la 
croix grecque, si simple, qui se prête si bien au grandiose^ 



132 LETTRES DE TURQUIE 

avec le dôme planant au-dessus de vous comme la voûte des 
cieux, et qui vous permet d'embrasser d'un regard l'œuvre 
tout entière. 

On sait que Justinien ruina l'empire pour bâtir sa cathé- 
drale, et qu'il s'écria, au jour de la dédicace : « Salomon, je 
t'aivaincu! «Les Turcs n'ont pas su respecter ces splendeurs ; 
les mosaïques à fond d'or qui recouvraient les voûtes et 
toute la partie des parois non revêtues de marbre, ont été 
remplacées par d'ignobles badigeonnages partout où la figure 
humaine était représentée ; ailleurs ils les ont recouvertes de 
versets du Coran : ailleurs encore ils les ont exploitées 
comme des carrières de verroterie. Ils n'ont pu faire néan- 
moins que l'intérieur de Sainte-Sophie ne soit encore splen- 
dide, et il faut leur savoir gré, après tout, de ne l'avoir pas 
laissé périr. Grâce aux réparations accomplies sous Abd-ul- 
Medjid, Sainte-Sophie peut désormais attendre le jour, que 
Dieu sait, où l'autel y sera rétabli et le saint sacrifice célé- 
bré. Ce sera un grand jour dans Thistoire de la chrétienté. 

Après Sainte-Sophie, la seconde place est belle. La Sulei- 
manié et TAhmédié ont presque les mômes dimensions que 
la basilique byzantine. Ce sont deux nobles monuments à 
classer parmi les chefs-d'œuvre les plus grandioses et les 
plus parfaits de l'architecture moderne. La mosquée de Soli- 
man le Magnifique vous étonne par l'envolée hardie de ses 
arceaux et de ses voûtes ; celle d'Ahmed, par la splendeur de 
son revêtement de marbre et de carreaux de faïence, où le 
blanc, le vert et le bleu des arabesques se fondent avec une 
fraîcheur et une grâce exquises. 

Parmi les mosquées bâties par les Turcs on en pourrait 
compter peut-être encore une demi-douzaine plus ou moins 
remarquables; le reste ne vaut pas la peine d'être nommé. 

Tout à côté de la mosquée il y a invariablement un cimetière, 
et dans le cimetière un ou plusieurs turbés^ c'est-à-dire les 
mausolées des sultans, des princes et princesses de leur 
famille, ou d'autres personnages considérables. Ces turbés 
sont, comme les mosquées elles-mêmes, l'éternelle reproduc- 
tion d'un type unique : un édifice circulaire ou octogonal de 
dimensions modestes, surmonté d'une coupole. Ils sont gêné- 



CONSTANTINOPLE 133 

ralement en marbre blanc, et plusieurs sont de véritables 
bijoux. Malheureusement, si les Turcs savent bâtir, ils ne 
savent pas entretenir. On voit de ces petits monuments d'un 
goût parfait et d'une richesse merveilleuse, envahis par une 
végétation parasite et menaçant ruine. Il semble que ce soit 
ici un parti pris d'abandonner aux ravages du temps tout ce 
qui^a quelque valeur artistique. L'herbe pousse drue çàetlà 
dans les combles des mosquées impériales, et on pourrait 
faire des coupes de bois sur les massifs de maçonnerie de 
Sainte-Sophie. 

Cette incurie barbare est plus apparente encore dans les 
fontaines qui avaient été érigées à profusion à travers la ca- 
pitale au temps de la splendeur de l'empire. Beaucoup de ces 
fontaines sont attenantes à des turbés. « Les plus riches et 
grands, écrivait le P. de Ganillac, qui se dressent de beaux 
mosolées ez quarrefours de la ville, y font venir une belle 
fontaine avec plusieurs comme goubelets de métail enchaînés 
qu'une personne qu'ils destinent à cela expressément, rem- 
plit incessamment pour rafraischir les allants et venants par 
cette grande ville. » Il y a encore quelques fontaines où ce 
service hospitalier se pratique exactement comme au temps 
de notre vieux missionnaire; ce sont peut-être toujours les 
mêmes goubelets . Mais la plupart sont hors d'usage ; il y a 
beau temps qu'elles ont donné leur dernier filet d'eau; les 
marbres se détraquent et tombent. Au siècle dernier, le sultan 
Ahmed III en avait bâti deux qui sont regardées comme ce 
que l'art ottoman a produit de plus achevé. L'une d'elles est 
entre Sainte-Sophie et la principale porte du vieux Sérail. On 
ne peut imaginer rien de plus gracieux et de plus riche tout 
à la fois. Une capitale européenne serait fière de posséder 
un tel joyau; elle l'encadrerait dans la verdure et les fleurs. 
L'administration compétente la laisse dans un état de déla- 
brement lamentable; les pigeons, qui pulkilent à Gonstanti- 
nople, y ont établi leur domicile comme dans une ruine aban- 
donnée. 

Et maintenant les habitants de Stamboul aux mille fontaines 
vont puiser l'eau des citernes, avec des pompes de bois 
comme on en voit chez nous dans les fermes, sur les fosses 
à purin. En vérité, on ne peut s'empêcher de penser au lo- 



134 LETTRES DE TURQUIE 

cataire qui ne se soucie nullement de se mettre en frais pour 
réparer la maison, parce qu'il s'attend d'un jour à l'autre à 
recevoir son congù. 

lY 

Depuis la conquête des Turcs, rien n'a été fait pour rendre 
le séjour de Gonstantinople un peu agréable. L'ancienne 
résidence des sultans était, s'il faut en croire la tradition, 
digne des Mille et une nuits ; il en reste des noms gracieux, 
tels que Gul-Hassé (maison des Roses), qui est celui de 
l'école de médecine installée dans l'enceinte du vieux Sérail. 
Le parc de Yildiz-Kiosque, la demeure du sultan actuel, est 
aussi, ce dit-on, pourvu de tous les enchantements imagina- 
bles ; mais les dragons qui gardent l'entrée de ce jardin des 
Hespérides, sous la forme de sentinelles turques, ne permet- 
tent aux humbles mortels d'en approcher qu'à une distance 
respectueuse. Quant aux centaines de mille créatures hu- 
maines qui habitent la capitale, on ne s'est pas mis en peine 
de leur procurer un lieu de promenade quelconque, où ils 
puissent aller respirer un peu de fraîcheur pendant les longs 
mois d'été. Il n'est vraiment pas possible d'appeler de ce 
nom les deux petits jardins soi-disant publics de Péra, où 
Ton entre en payant une piastre (près de vingt-cinq cen- 
times) chaque fois. 

Restent les cimetières turcs. Là on trouve de beaux arbres, 
des cyprès, des platanes, des micocouliers énormes; les gens 
paisibles y vont volontiers passer leurs heures de loisir, et 
les enfants y prennent leurs ébats. Les cimetières turcs sont 
à l'abandon comme les rues, les places publiques, les fon- 
taines, les monuments et toute chose. A part les sépultures 
abritées par les mosquées impériales, les innombrables né- 
cropoles musulmanes, que l'on rencontre aussi bien dans 
l'intérieur qu'aux alentours de la ville, présentent l'aspect 
du désordre le plus complet. Les pierres tombales, très rap- 
prochées les unes des autres, ont la forme d'une momie sur 
son séant, avec un turban ou un fez sculpté, pour distinguer 
les hommes; ces malheureuses pierres penchent dans toutes 
les altitudes, comme si elles avaient été secouées par un 
tremblement de terre; beaucoup gisent sur le sol; malgré 



CONSTANTINOPLE 135 

le caractère sacré du lieu, il n'est pas douteux qu'on ne 
vienne s'y fournir de matériaux d'occasion. 

Avec les cimetières, la promenade la plus fréquentée 
dans l'intérieur de Stamboul paraît être la chaussée du che- 
min de fer, établie, comme je l'ai dit, à travers les ruines. Ce 
n'est pas pourtant faute d'emplacements que la capitale otto- 
mane est totalement privée d'allées, de squares et de jardins. 
Indépendamment des vastes terrains du vieux Sérail, il y a çà 
et là tels vallons qu'avec un peu de travail et de goût on 
transformerait en parcs délicieux. Tout le front de Stamboul, 
du Sérail au château des Sept-Tours, s'étale, l'espace de deux 
lieues, sur une anse mollement arrondie qui rappelle la baie 
des Anges à Nice. Un simple quai le long de ce rivage éclip- 
serait la fameuse promenade des Anglais, car le cadre est 
assurément plus magnifique et les perspectives plus variées. 
Les deux rives de la Corne-d'Or et surtout celles du Bos- 
phore se prêtaient également à des aménagements qui eus- 
sent fait de Constantinople une cité tout à la fois splendide et 
charmante. On n'a pas à craindre l'exagération en disant que 
le site de cette capitale est incomparable ; mais il est tout 
aussi vrai que, au point de vue de l'agrément, on en a tiré 
jusqu'ici aussi peu parti que possible. Les Grecs, obligés 
de se protéger du côté de la mer par d'énormes remparts, 
s'étaient par là-même interdit l'accès du rivage; les Turcs 
ont laissé tomber la muraille, sans même en utiliser les dé- 
bris. Dans une ville qu'une mer ravissante semble, dans toute 
la force du terme, enlacer de ses bras, une ville dont elle 
baigne les nombreuses collines sur un parcours immense, 
il n'y a pas moyen de faire cent pas au bord de l'eau. Il y a 
longtemps que l'on parle de faire des quais à Constanti- 
nople ; actuellement encore, une Compagnie française en a 
obtenu la concession ; mais il faut se souvenir que nous 
sommes en Turquie. 

A défaut d'autre lieu de plaisance, la capitale ottomane a 
le Bosphore. C'est tout, mais c'est bien quelque chose. La 
Corne-d'Or est trop utilisée pour être bien agréable. Elle 
pénètre en pleine ville et sert de port, dans sa partie basse, à 
d'innombrables bateaux à voiles qui viennent se ranger en 
files serrées sur ses deux rives. Plus haut, c'est le port mili- 



136 LETTRES DE TURQUIE 

taire, les vaisseaux de guerre, rAmirauté, ses ateliers et ses 
arsenaux. Tout cela amène beaucoup de mouvement, beau- 
coup dévie; la Corne-d'Or est très animée, mais le charme 
n'est pas là. Les eaux souillées de détritus de toute sorte, 
sans parler des égouts qui s'y déversent, ont pris une teinte 
noirâtre très peu engageante. 

Tout autre est l'aspect du Bosphore. Le Bosphore est, 
comme chacun sait, le canal par lequel la mer Noire déverse 
ses eaux dans la mer de Marmara ; il a environ vingt-sept 
kilomètres de longueur. Sa largeur est très variable: elle ne 
dépasse pas cinq à six cents mètres entre les deux châteaux 
bâtis par Mahomet le Conquérant pour fermer le détroit, et 
elle atteint près de trois kilomètres à la hauteur de Thé- 
rapia. 

On s'embarque au grand pont qui relie Stamboul à Galata, 
à l'entrée de la Gorne-d'Or. Ce pont est lui-même, à certains 
égards, l'endroit le plus intéressant de Gonstantinople. Il a 
de quatre à cinq cents mètres de long et porte sur une série 
de pontons reliés par une charpente en fer. A voir la foule 
qui s'y presse on pourrait croire que la population y défde 
chaque jour tout entière. Nulle part on ne trouvera un 
tableau plus complet et plus pittoresque du mélange des 
races qui se sont donné rendez-vous dans cette cité cosmo- 
polite. 

Des bateaux à vapeur font le service du Bosphore, les uns 
pour la côte d'Asie, d'autres pour la côte d'Europe; quel- 
ques-uns vont en zig-zag de l'une à l'autre. Ges bateaux ne 
sont pas le dernier mot de l'élégance et du confort, mais ils 
marchent honnêtement; on démarre et on avance au milieu 
d'un fourmillement d'embarcations de toute sorte et de toute 
taille : grands paquebots attachés çà et là aux bouées flot- 
tantes, goélettes marchandes qui filent toutes A^oiles dé- 
ployées, mouches ou yachts de plaisance, caïques innom- 
brables qui glissent comme des hirondelles entre les masses 
plus lourdes. Ce va-et-vient ne cesse de sillonner d'un bout 
à l'autre la nappe du Bosphore. La navigation n'y est pas 
sans difficulté, ni môme sans danger, à cause du courant, 
qui forme à certains endroits de véritables rapides, et dont 
la direction varie souvent. 



CONSTANTINOPLE - 137 

A peine a-t-on doublé le pied de la colline de Péra, voici 
que s'allonge au bord de l'eau l'éblouissante façade du palais 
impérial de Dolnia-Bagtché. C'est un beau spécimen de ce 
que l'on peut faire quand on a beaucoup d'argent et peu de 
goût. Les Guides donnent, eux aussi sans compter, sept cents 
mètres de longueur à cette façade; en réalité elle en a de 
trois à quatre cents. Tout cela est de marbre blanc de la 
Marmara, avec une profusion inouïe de sculptures, de dente- 
lures, de fioritures, qui paraissent amoncelées sans autre 
règle que la fantaisie. Baignée d'une lumière radieuse, avec la 
nappe bleue du Bosphore à ses pieds, cette grande guipure 
blanche produit en somme un bel effet. Le cadre fait passer 
le tableau. Mais, pour dire toute ma pensée, ce genre ne me 
paraît pas comporter de telles dimensions; les palais de 
Beylerbey et des Eaux-Douces, sur la rive asiatique, beau- 
coup moins grands, sont peut-être pour cela même bien 
préférables. Nous qui sommes habitués à voir les vrais 
monuments se présenter avec un air grave, même un peu 
sévère, nous trouvons cela peu sérieux ; il nous semble que 
c'est du biscuit. L'intérieur répond à la devanture; ceux qui 
ont eu la bonne fortune d'y pénétrer disent que tout y est 
d'un luxe fou. Au reste, pour ne pas déroger à la règle, ce 
palais féerique, où les deux derniers sultans ont jeté à pleines 
mains les millions empruntés à l'Europe, qui n'a pas qua- 
rante ans d'âge, n'est pas habité et laisse voir déjà, à qui 
regarde de près, des traces de vétusté et de délabrement. 

Deux résidences impériales sur la côte d'Europe, autant 
sur celle d'Asie, quelques casernes, puis çà et là des habita- 
tions grandes, mais d'aspect commun; quantité de yalis, ou 
maisons de plaisance des riches OUomans, la plupart en mau- 
vais état, avec leurs façades de planches grises tirant sur le 
noir, et leurs innombrables fenêtres garnies de grillages 
pour empêcher les dames de se montrer, ce qui donne à 
toutes les demeures turques un air de cloître; enfin, une 
suite de maisons et de villages en bois, pittoresques, je le 
veux bien, mais sales et misérables : telle est, presque tout du 
long, cette fameuse bordure des rives du Bosphore, où l'œil 
émerveillé des touristes-écrivains aperçoit une succession de 
palais enchantés. 11 semble que l'on ne puisse parler de ce 



138 LETTRES DE TURQUIE 

lieu célèbre que sur le ton lyrique. 11 faut en rabattre beau- 
coup. Je sais qu'on s'expose à passer pour un Béotien si Ton 
ne témoigne pas d'une admiration sans bornes. Mais, en vé- 
rité, les exagérations de certaines gens feraient prendre en 
grippe les plus belles choses. 

Il en est des rives du Bosphore comme de Constanti- 
nople môme : cela devrait être magnifique, mais cela ne 
l'est pas. La justice de Dieu a livré aux Turcs un paradis 
terrestre; mais ils ont trouvé le moyen de le ravager. Une 
capitale européenne qui aurait eu dans sa banlieue ce su- 
perbe canal n'aurait pas coupé les bois des collines qui 
l'encadrent, elle y aurait amené de l'eau; les jardins et les 
villas somptueuses ou riantes s'aligneraient sur les deux 
bords, de la Marmara à la mer Noire. Aujourd'hui, il y a 
surtout des masures au pied de coteaux pelés. Si l'on ex- 
cepte le parc d'Yildiz et les deux stations de Thérapia et de 
Buyuk-Déré qui ont gardé leur rideau de grands arbres, et 
où l'on voit ce qu'auraient pu être les rives du Bosphore, 
c'est à peine si, sur toute la longueur du parcours, l'on aper- 
çoit de loin en loin quelque maigre bouquet de pins. Sans 
doute les teintes d'ocre rouge de ces pentes arides et déchar- 
nées font leur partie dans le concert des couleurs qui flam- 
bloient sous le grand soleil d'Orient; mais un peu de vert 
serait tout aussi décoratif et plus reposant. Thérapia et 
Buyuk-Déré ont été envahis par les chrétiens; c'est là que 
les ambassadeurs prennent leurs quartiers d'été; le reste est 
occupé parles Ottomans; de là l'air de délabrement et de 
misère des rives du Bosphore, qu'ils ont irrémédiablement 
gâtées. Aujourd'hui, la villégiature élégante se porte de pré- 
férence à Gadi-Keui et aux îles des Princes, surtout à Prin- 
kipio, où commence à s'éleverune petite cité coquette et fleu- 
rie qui ressemble à un coin de Cannes ou de Biarritz. 

Le Bosphore n'a pas été utilisé comme il aurait dû l'être 
pour l'agrément de la capitale ottomane, mais il continue de 
lui rendre d'autres services d'un prix inestimable. Le Bos- 
phore est pour Constantinople le plus puissant des ventila- 
teurs, chargé parla Providence d'entretenir la salubrité dans 
cette grande agglomération humaine où l'on fait si peu de 



CONSTANTINOPLE ' 139 

cas des règles les plus élémentaires de l'hygiène publique. 
Le Turc, qui pousse jusqu'à l'excès le soin de la propreté en 
sa personne, dans son habitation et les usages de la vie do- 
mestique, ne paraît pas se soucier de rencontrer l'ordure et 
l'infection en posant le pied dans la rue. La malpropreté des 
villes de l'Orient est devenue proverbiale; Gonstantinople ne 
le cède vraisemblablement à aucune autre en ce point. En 
voyant quelle liberté on laisse à tous les germes putrides 
de se développer dans une ville aussi populeuse et sous 
un climat aussi chaud, quelles émanations vous saisissent 
à la gorge dans certains quartiers, on s'étonne que la 
peste n'y soit pas à demeure. Heureusement, le Bosphore 
est le grand désinfectant de Gonstantinople. Cette largo 
trouée entre deux mers sert comme de cheminée d'appel aux 
courants qui rafraîchissent et purifient perpétuellement l'at- 
mosphère. Dans les jours les plus brûlants, la brise y est 
assez forte pour obliger les passagers sur le pont des bateaux 
à se couvrir. C'est grâce à ces souffles constants que l'été, 
beaucoup plus chaud et plus long à Gonstantinople qu'à Pa- 
ris, y est pourtant beaucoup moins pénible. Si d'autre part 
le choléra passe d'Asie en Europe sans atteindre la capitale 
ottomane, elle doit son immunité vraisemblablement plus à 
son Bosphore qu'à la sollicitude féroce avec laquelle on 
écarte d'elle les provenances des pays contaminés. 

V 

A l'Européen qui mesure tout à l'aune de la civilisation 
occidentale, Gonstantinople apparaîtra comme une ville à 
demi barbare. Il y trouvera sans doute, moyennant finance, 
le confortable et le luxe banal des hôtels de première classe; 
cette institution s'est étendue à peu près sur tous les points 
du monde habitable. Mais, une fois dans la rue, il sera dé- 
paysé, tout lui paraîtra laid, choquant, désagréable. « Ce 
qu'il y a de plus beau dans cette ville, écrivait Edmond 
About, je le sais par expérience, c'est le premier coup 
d'œil, le profil des collines, la découpure des dômes et des 
minarets sur le ciel... Le voyageur assez heureux ou assez 
courageux pour s'en tenir à la première impression, s'exta- 



140 LETTRES DE TURQUIE 

sier franchement un quart d'heure et retourner chez lui sans 
demander son reste, ne ferait pas un mauvais calcul. « Il y 
a, paraît-il, des touristes anglais ou américains qui suivent 
le conseil au pied de la lettre. Le paquebot qui les apporte, 
les remporte après une escale de quelques heures, pendant 
laquelle ils ne prennent pas toujours la peine de descendre à 
terre. 

C'est pure sottise. Somme toute, Constantinople mérite 
plus l'attention du voyageur que telle autre grande ville sur 
laquelle le progrès a promené le niveau de la régularité et 
de l'ennui. Quand on arrive à Constantinople de Londres ou 
de Paris, après avoir visité Strasbourg, Munich, Vienne, 
Buda-Pesth, etc., on finit par s'apercevoir que les avenues 
ressemblent beaucoup aux avenues, qu'un boulevard rap- 
pelle singulièrement un autre boulevard ; toutes ces magni- 
ficences vous donnent l'impression du déjà vu qui amène si 
vite la lassitude. A Constantinople, on n'est pas exposé à ce 
désagrément. Pour peu que l'on sache observer et que l'on 
ait dans l'âme un grain de sens artistique ou de philosophie, 
on trouvera dans cette capitale si originale et si vivante une 
source inépuisable d'étude et d'intérêt. 

Ce n'est pas seulement son site merveilleux qui vous mé- 
nage une série d'aspects grandioses et variés, mais quelque 
part que vous alliez à l'aventure, ce sont des coins de ta- 
bleau d'un pittoresque achevé. On voudrait être peintre pour 
croquer au passage ces masures branlantes adossées à quel- 
que solennelle ruine, ces multitudes bariolées aux abords 
d'une fontaine, ces restaurants composés d'un platane co- 
lossal à l'ombre duquel quelques Turcs dégustent grave- 
ment le café dans des tasses microscopiques, pendant qu'un 
hamal mord à même dans une pastèque et que le barbier rase 
son client. 

Constantinople est par excellence la ville des contrastes. 
On sent qu'on est là sur la frontière de deux mondes qui se 
rencontrent, se heurtent, se choquent sans se mêler. Cons- 
tantinople n'est point, comme une autre capitale, la ville où 
un peuple manifeste à sa plus haute intensité sa vie nationale 
et son génie propre. Pour être la capitale de l'empire turc, 
elle n'est pas à proprement parler une ville turque. Les 



GONSTANTINOPLE Ul 

Osmanlis ne forment qu'une minorité de la population 
totale; ils sont vraisemblablement à peine aussi nombreux 
que les Grecs, dont on estime le chiffre à 250 000 environ; 
il faut compter à peu près autant d'Arméniens. Viennent en- 
suite les Levantins, c'est-à-dire les familles issues d'ancêtres 
européens fixés en Orient; puis les Juifs, les Persans, les 
Maltais, les Bulgares, les Croates, etc., forment des commu- 
nautés plus ou moins importantes. 

Nulle fusion entre tous ces éléments si divers. Chacun 
garde ses allures propres, ses habitudes, sa religion, son 
costume, et même une sorte d'indépendance civile. De là 
cette variété d'aspect des différents quartiers de Constanti- 
nople. De là aussi ce mélange si curieux de types et d'accou- 
trements, ces processions bizarres à travers les rues qui font 
penser aux défilés historiques, ces rapprochements inat- 
tendus auxquels on s'accoutume trop vite peut-être, mais 
qui n'en donnent pas moins à la grande cité une physiono- 
mie à part. 

Les dames grecques ou arméniennes promènent les toi- 
lettes parisiennes du dernier genre, à côté des haiioums 
turques qui passent enveloppées de leurs riches manteaux 
de soie à l'uniforme, le visage couvert du iachmak de mous- 
seline qui ne laisse voir que les yeux ; l'Européen allant à 
son bureau, du pas pressé de l'homme d'affaires, le chef cou- 
vert d'un chapeau haut de forme, lequel ne fait vraiment pas 
honneur à la civilisation, tandis qu'un Turc de vieille roche, 
coiffé du turban légendaire et drapé dans sa longue robe de 
chambre, va son train majestueux, épelant sur les grains de 
son chapelet les attributs d'Allah ; les officiers de l'armée 
ottomane, avec leur air bon-papa, leur poitrine chargée de 
décorations et leur embonpoint proportionné à l'élévation du 
grade ; l'armée innombrable des sarrafs^ ou changeurs de 
monnaie , embusqués à tous les dix pas derrière leurs 
comptoirs comme des araignées qui attendent une proie; les 
Persans avec leur longue houppelande, leur barbe teinte en 
rouge et leur fez d'astrakhan ; les pappas grecs et arméniens 
que l'on prendrait dans les rues de Paris pour des juges en 
tenue de cour; çà et là des derviches, reconnaissables à deux 
cents pas à l'immense tuyau de poil de chèvre qui leur sert 



142 LliTTRES DE TURQUIE 

de coifTure ; des Palikares avec leur robette blanche et leur 
])etit bonnet rouge fièrement campé sur l'oreille; des kavas 
en livrée tout étincelante de dorures et de broderies; des 
juifs en long caftan bordé de fourrures; tout ce fourmille- 
ment bigarré d'une population qui vit beaucoup au dehors, 
qui ne rentre guère dans ses baraques de bois que lorsque la 
rue n'est plus tenable, qui aime énormément ce qu'on appelle 
ailleurs le dolce far nieiite et qu'on nomme ici le hief; cette 
multitude de pauvres diables dans leurs haillons aux couleurs 
voyantes, qui font leur dîner en plein air d'un melon ou d'un 
plat de pilaf, que l'on rencontrera le soir, assis en longues 
files, graves comme des sénateurs, tenant à la main le tuyau 
du narghilé, à l'heure où du haut des minarets de la mos- 
quée voisine la voix aiguë et chevrotante des muezzins ap- 
pelle les croyants à la prière; ce beau ciel et cette lumière 
radieuse qui, elle aussi, fait contraste avec la tristesse qui 
suinte partout des murs de la vieille Byzance ; les grands 
souvenirs qui planent sur celte cité, ces ruines qui évoquent 
un passé si mouvementé, si terrible, si épouvantable même : 
tout cet amalgame de choses disparates, de magnificence et 
de. misère, de grâce et de laideur^ difficile à analyser, mais 
dont le charme étrange s'impose, voilà ce qui fait de la capi- 
tale ottomane une ville à laquelle on peut tout reprocher, 
excepté d'être banale. 



Le contact quotidien des races dans les murs de Constan- 
tinople présente encore à l'observation un phénomène plus 
intéressant que le pittoresque des costumes et des mœurs: 
c'est la lutte pacifique, mais implacable, qui se livre à cette 
heure entre l'Orient et l'Occident, entre l'esprit d'initiative, 
d'entreprise, de progrès, pour dire le mot, des nations 
chrétiennes, et l'immobilité des peuples figés dans l'isla- 
misme. 

Comment les idées de l'Occident s'infiltrent au sein des 
masses musulmanes, en dépit de toutes les barrières; quelle 
fermentation elles y produisent, quelle résistance on leur 
oppose, quels auxiliaires elles rencontrent, quel travail s'ac- 
complit et quelles aspirations se font jour; ce qu'il ad- 



CONSTANTINOPLE 143 

viendra par la suite et quelle sera l'issue du formidable duel 
engagé entre ceci et cela : problèmes passionnants et dont 
nulle part les données ne se posent avec plus de netteté 
qu'au sein de la capitale des Osmanlis. Mais c'est là un ter- 
rain brûlant et sur lequel il ne faut s'engager qu'avec ré- 
flexion et avec conseil. 



Constantinople, novembre 1892. 

J. 13. 



MONSEIGNEUR DUPANLOUP 

ET 

LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE 



RÉPONSE A UNE ATTAQUE DU Correspondant 

Cette réponse a été d'abord envoyée au Directeur du Correspondant. Ce 
n'est pas que les Etudes revendiquent pour elles-mêmes, pas plus qu'elles 
ne reconnaissent aux autres, le droit de faire insérer une réplique dans 
toute revue ou tout journal qui aura contredit leurs doctrines ou jugé leurs 
travaux. Un pareil droit rendrait la critique impossible. Mais, dans le cas 
actuel, certains procédés de discussion, certains reproches touchant aux 
personnes paraissaient autoriser notre rédacteur à se défendre là où il avait 
été attaqué, M. Lavedan n'a pas entendu de la sorte l'équité et les conve- 
nances. Nous n'avons pas insisté et nous n'examinerons pas ses raisons. Di- 
sons seulement qu'à notre avis les égards dus aux morts ne dispensent pas des 
égards dus aux vivants. Quant au public, peut-être ne verra-t-il pas dans ce 
refus une preuve que la réponse a paru sans valeur. 

Quoi qu'il en soit, les Etudes se trouvent ainsi obligées à rester plus 
longtemps et à s'avancer plus loin qu'elles ne le désiraient sur ce terrain de 
polémique, où des dangers ont parfois surgi. Nous ne voulons soupçonner 
ni petit calcul ni piège. Mais cela nous fût-il venu à la pensée, nous ne nous 
en mettrions pas en peine. La question dont il s'agit appartient mainte- 
nant à l'histoire ; libre à chacun de la traiter, pourvu qu'il le fasse avec 
loyauté et respect : nous le faisons déplus avec regret et par force. 

Mais nous n'irons pas au delà de ce que demande notre but. Or, notre but 
est seulement de prouver que notre biographe de Mgr Freppel ne méritait 
l'accusation ni de calomnie ni d'ingratitude, si facilement lancée par la 
plume anonyme du Correspondant, et cela sans la moindre provocation à 
l'adresse de cette revue, (^c n'est pas calomnier que de répéter une asser- 
tion sur la foi de témoins et d'auteurs graves ; et ce n'est pas être ingrat que 
de ne pas tout admirer, même les torts, dans une carrière publique que nul 
n'oserait dire absolument irréprochable. 

Ce but une fois atteint, nous nous tairons sur le fait lui-même. Au fond, 
il nous importe peu. Si notre contradicteur veut continuer à écrire sur cette 
matière, n(jus le lirons avec intérêt; et s'il peut prouver, autrement (jue 
par des présomptions bienveillantes et par des témoignages qui passent à 
côté, que Mgr Dupanloup n'a point erré comme on l'a dit, nous nous en ré- 
jouirons pour celte mémoire, et très sincèrement: son avocat anonyme peut 
le croire. Dans le cas contraire, nous nous consolerons de la défaillance d'un 



MONSEIGNEUR DUPANLOlQP I45 

évêque illustre par l'avantage qui en résulte, aux yeux de l'histoire, pour le 
dogme de l'infaillibilité, triomphant malgré l'emploi des moyens les plus 

extrêmes, 

N. D. L. R. 
Monsieur le Directeur, 

Dans un article sans signature, auquel le Correspondant^ 
dans sa livraison du 10 décembre 1892, prête sa publicité et 
dont il accepte par là même la responsabilité, un collabora- 
teur anonyme signale non seulement comme erronées, mais 
comme « calomnieuses », quelques lignes insérées dans les 
Etudes^ au mois de juillet dernier. Je récuse ce jugement et 
je demande à votre impartialité d'exposer mes raisons devant 
les mêmes lecteurs auxquels vous avez fait parvenir les 
termes violents de l'attaque. C'est avec regret que je me vois 
contraint de traiter ex professo un point d'histoire ecclé- 
siastique auquel je m'étais contenté de faire incidemment 
la courte et sobre allusion qu'amenait la biographie de 
Mgr Freppel. Je m'efforcerai du moins d'être aussi bref et 
aussi précis que possible ^. 

I 

Le 17 juillet 1870, l'évêque d'Angers écrivait de Rome à 
l'évêque de Strasbourg : « Il est maintenant prouvé que cer- 
tains évêques de la minorité ont prié le gouvernement fran- 
çais de retirer les troupes et môme l'ambassadeur, au cas 
où l'infaillibilité serait définie. » 

Mgr Freppel n'avait-il pas le droit de recueillir les bruits 
courants et d'en faire part à son vénérable ami, surtout 
quand ces bruits prenaient de telles proportions ou tou- 
chaient de si près au concile et à des événements auxquels 
Mgr Raess avait été si activement mêlé? Néanmoins, au mi- 
lieu de l'indignation générale que soulèvent de pareils agis- 
sements, « il attend pour protester que cette conduite soit 
bien constatée ». N'est-ce pas prudent et modéré ? Il ajoute, 
il est vrai, que la constatation ne tardera guère; mais la pu- 

1. V. L'Église et l'Etat au concile du Vatican, par M. Emile Oluviek. 
T. II, eh. VII, VIII et ix, principalement les pages 236, 237, 238, 239, 381. 

Vie de Mgr Dupanloup, par M. l'abbé Lagrange. T. III, ch. iv, v et vi, 
principalement pages 144, 145, 154 et 161. 

LVIII. - 10 



146 MONSEIGNEUR DUPANLOUP 

blication des lettres de Mgr Darboy à l'empereur va donner 
tristement raison à sa perspicacité. 

Cette lettre, qui révèle un état des esprits et de l'opinion 
romaine, à la fin du concile, est intéressante pour l'histoire 
et tout à l'ait irréprochable en elle-même. C'est donc ce que 
l'anonyme appelle hyperboliquement le « commentaire » 
que j'en fais qui est incriminé. Voyons de près. 

Deux noms seulement sont allégués : le nom de Mgr Dar- 
boy et le nom de Mgr Dupanloup. Le Correspondant a, sans 
aucun doute, communiqué à ses lecteurs la lettre que le 
grand aumônier adressait à son souverain, le 21 mai 1870 ; 
c'est un document capital dont la dissimulation altérerait 
gravement l'histoire. Qu'ils relisent seulement des phrases 
comme celles-ci : « Sire, je prie A^otre Majesté de permettre 
que j'appelle respectueusement son attention sur l'état pré- 
sent de l'affaire qui retient ici les évêques français. La mar- 
che qu'elle a suivie jusqu'à présent a d'abord été signalée 
avec vérité par le Moniteur du 14 février dernier, article sur 
la Situation des choses à Rome. Elle vient d'être décrite 
plus complètement dans une brochure intitulée: Ce qui se 
passe au Concile., et qu'on aura placée, sans doute, sous les 
yeux de Votre Majesté. Les détails qu'on pourrait y ajouter 
sont de nature à confirmer ces révélations si tristes, et à for- 
tifier l'impression pénible qui en résulte. » Que penser de 
ce prélat qui propose à son gouvernement, comme source 
d'informations véridiques et complètes un abominable pam- 
phlet flétri par les Pères du concile ? Mais voici l'appel 
direct et formel au bras séculier : « La situation est carac- 
térisée par les deux faits suivants : à la communication du 
gouvernement français, en date du 20 février, le gouverne- 
ment pontifical a répondu en lançant le schéma ou projet de 
définition sur l'infaillibilité. Au mémorandum récemment 
présenté par M. de Banneville, il a répondu en mettant à 
l'ordre du jour la délibération sur ce schéma. Il parait assez 
difficile d^en rester là, et si l'on ne peut pas prendre l'agres- 
sive, il faut tâcher au moins de faire une retraite à la Moreau. 
Aussi M. le ministre des cultes vient-il d'inviter M. de Ban- 
neville à ne plus parler du concile, ni au cardinal Antonelli 



ET LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE 147 

ni au Pape, et à ne point accepter désormais qu'ils lui en par- 
lent. L'ambassadeur m'ayant communiqué confidentiellement 
cette lettre, la pensée m'est venue que le gouvernement de 
Votre Majesté pourrait y ajouter un acte qui aurait une portée 
plus considérable. Il consisterait à rappeler M. de Banne' 
ville^sans lui donner de successeur à présent, le premier se- 
crétaire de V ambassade restant chargé par intérim des affaires 
de France Par ce que je viens d'indiquer, Sire, le gouver- 
nement de Votre Majesté maintiendrait et même sanctionne- 
rait ce qu'il a cru devoir faire au sujet du concile ; il ne con- 
tristerait pas, il honorerait au contraire M. de Banneville, 
qui a tiré de Rome le parti qu'on en peut tirer; i\ donnerait 
un appui moral à la minorité engagée dans une lutte où elle 
se comporte bravement, et il contribuerait peut-être efficace- 
ment à faire retirer ou ajourner la question malheureuse qui 
inquiète et divise tout le monde. Depuis huit jours, la discus 
sion sur l'infaillibilité est ouverte; près de cent évêques sont 
inscrits pour parler sur le schéma en général. Un plus grand 
nombre encore parleront sur les différents chapitres dont il 
se compose. Nous ne finirons pas avant le mois de juillet. 
On peut donc encore arriver à temps pour empêcher ce qui se 
prépare ici. » 

La main tremble en transcrivant ces lignes où Mgr Dar- 
boy réveille les susceptibilités, ravive les rancunes, propose 
des moyens plus efficaces que les mesures employées déjà, 
et termine en invitant à faire vite. Après cette lecture, aucun 
abonné du Correspondant ne refusera d'avouer que tout, 
dans le passage des Etudes flétri comme « calomnieux » par 
l'anonyme, est en réalité singulièrement adouci, du moins 
en ce qui concerne l'archevêque de Paris. Reste l'évêque 
d'Orléans. 

Permettez-moi d'abord. Monsieur le Directeur, de faire 
observer que la question est entièrement déplacée par le 
Correspondant. Je n'ai pas écrit que Mgr Dupanloup « avait 
réclamé le retrait de l'ambassadeur et des troupes » ; encore 
moins qu'il avait « réclamé l'évacuation du territoire pontifi- 
cal ». J'ai écrit etje crois pouvoir maintenir « qu'il avait fait 
appel direct au pouvoir civil contre le concile ». Ces deux 



148 MONSEIGNEUR DUPANLOUP 

assertions sont bien difTérentes. Cette simple remarque sape 
par la base toute l'argumentation de votre collaborateur 
anonyme. Lors môme qu'il prouverait jusqu'à l'évidence — ce 
qu'il est loin de Taire — que Mgr Dupanloup n'a jamais et 
d'aucune façon « demandé au gouvernement français de 
retirer de Rome ses troupes et de la livrera l'Italie », aucun 
logicien, même novice, ne s'avisera d'en conclure qu'il n'a 
pas « excité le pouvoir civil contre le concile «, et particulière- 
ment contre la définition de l'infaillibilité qui devait en être 
l'œuvre capitale. Je me sers de termes euphémiques, car cette 
confusion de thèses, si elle était consciente, serait beaucoup 
plus qu'un manque de logique. 

Or, que Mgr Dupanloup ait agi auprès du gouvernement 
français, avant et après le mémorandum de M. Daru, d'abord 
pour empocher la définition de l'infaillibilité, ensuite pour 
rendre impossible ou incomplète cette définition qu'il regar- 
dait comme inopportune et comme désastreuse, j'espère 
prouver péremptoirement que le fait n'est pas contestable; 
qu'il ait en cela suivi son zèle et non sa passion, je ne l'examine 
pas. Dieu voit les intentions, Thistoire enregistre les actes. 

Mais du moins l'anonyme du Correspondant, après m'avoii- 
attribué ce que je n'ai jamais écrit, prouve-t-il que Mgr Du- 
panloup n'a jamais fait appel aux ombrages du gouverne- 
ment français, jamais prôné une politique entraînant le 
rappel de notre ambassadeur et de nos troupes, jamais 
menacé le Pape et le concile de cette mesure extrême, si l'in- 
faillibilité était définie? Examinons ses arguments. 

1° Mgr Dupanloup a toujours soutenu le pouvoir temporel, 
avant le concile. Donc, pendant le concile, il n'est pas vrai- 
semblable qu'il ait poussé le gouvernement français à faire 
craindre l'abandon de ce pouvoir, pour éloigner ce qu'il 
considérait comme un malheur pour la chrétienté. 

Ce raisonnement a le tort grave de supposer que Mgr Du- 
panloup, plus heureux que la plupart de ses contemporains 
et que certains de ses amis, était incapable de défaillance, de 
contradiction, d'opinions successives, et que, même dans 
une illusion de son zèle, il n'aurait jamais tenté un moyen 
périlleux. C'est trop. 



ET LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE 149 

2° Mgr Dupanloup était la loyauté même; un procédé si 
peu franc eût révolté sa nature chevaleresque. Donc il est 
injurieux de l'en soupçonner. 

Je ne conteste pas la droiture native et habituelle de 
Mgr Dupanloup. Je ne suis pourtant pas assez peu au cou- 
rant des choses de ce siècle pour ignorer qu'elle a été sou- 
vent discutée, surtout en ce qui touche le concile. A tort ou 
à raison, cette loyauté n'est donc pas assez éclatante pour 
s'imposer à tous et en tout, et pour garantir au célèbre prélat 
le bénéfice de l'infaillibilité et de l'impeccabilité réunies. La 
sincérité peut s'abuser, la vertu peut défaillir, 

3° Pendant tout le concile Mgr Dupanloup n'a pas écrit à 
M. Daru. Donc, il n'a fait aucun appel au bras séculier contre 
le concile. 

Pardon ; la correspondance épistolaire n'est pas l'unique 
voie de communication possible, comme nous le verrons 
plus loin, et il y avait par le monde d'autres hommes influents 
que M. Daru. 11 y avait M. Buffet, par exemple, qui choisit 
précisément cette circonstance pour faire la guerre à la mon- 
naie pontificale. Que dire d'un syllogisme dont les prémisses 
sont restreintes à un seul individu et à un seul moyen dé- 
terminé, et dont la conclusion est vaste comme le monde ! 

4** Mgr Dupanloup a rendu des services à la Compagnie 
de Jésus; il a é,té l'inspirateur du P. de Ravignan et l'ami du 
P. de Ponlevoy ; il a reçu dans le temps, pour des choses ab- 
solument étrangères à la question présente, des lettres de 
remerciement et de félicitations du T. R. P. Roothaan et de 
l'aimable P. de Villefort; il a été le collaborateur de M. de 
Falloux et de M. Thiers pour préparer cette loi de 1850 dont 
les Jésuites ont profité comme tous les Français. Donc, c'est 
à tort qu'on l'accuse d'avoir voulu entraver les délibérations 
conciliaires en 1870 et d'avoir compté sur une menace d'éva- 
cuation de Rome par les troupes françaises, si l'on définissait 
un dogme dont il ne voulait pas. Rappeler en passant « ce 
point d'histoire », c'est ingratitude. 

Et voilà pourquoi votre fille est muette ! Qu'on me par- 
donne cette exclamation, car toute cette manière de raison- 
ner rappelle irrésistiblement Molière. Pourquoi ces lettres 
écrites en 1845 à M. l'abbé Dupanloup sont-elles apportées 



150 • MONSEIGNEUR DUPANLOUP 

en 1892 pour justifier la conduite de l'évoque d'Orléans en 
1870? Elles ne font absolument rien à la question. Tous les 
éloges donnés, je les ratifie; tous les services rendus, je les 
reconnais et j'en bénis l'auteur. Mais parce que Mgr Dupan- 
loup a fait du bien, beaucoup de bien, suis-je donc obligé à 
ne voir jamais en lui aucune tache, et ma reconnaissance 
doit-elle exalter en bloc tout ce qu'il a fait, écrit et dit pen- 
dant une vie si longue et si agitée? Cette admiration univer- 
selle est-elle obligatoire? Après le concile, les PP. Roo- 
thaan, de Ravignan, de Villefort, de Ponlevoy n'auraient pas 
démenti leurs anciennes lettres, mais en auraient-ils écrit de 
semblables, et surtout au sujet de la conduite de Mgr Dupan- 
loup pendant le concile? Vous me permettrez, Monsieur le 
Directeur, d'en douter beaucoup. Amicus Plato, magis arnica 
Veritas ! 

5** La grande preuve de l'anonyme du Correspondant^ la 
seule, à vrai dire, qui ait quelque apparence, est empruntée 
à l'historien de Mgr Dupanloup, qui fut aussi son collabora- 
teur et son ami; et il y a beau temps que je la connais. La 
voici tout au long. 

Au mois de février 1870, — notons bien la date, car elle 
est ici d'une grande importance, — notre ambassadeur à Rome 
rendait compte à son gouvernement d'une conversation avec 
Mgr Dupanloup sur le concile. Ce qui prouve, pour le noter 
au vol, que, s'il n'y avait pas de lettres écrites directe- 
ment à M. Daru, il y avait au moins des entretiens transmis 
par M. de Banneville. Le schéma sur l'Eglise et la question 
de l'infaillibilité faisaient leur apparition officielle, et le pré- 
lat opposant conseillait d'intervenir pour écarter cette dis- 
cussion. Le diplomate objecta « que les résistances que l'on 
pourrait opposer à nos conseils conduiraient inévitablement 
au rappel des troupes et à l'abandon de Rome. — Alors, ré- 
pondit Mgr Dupanloup, nous oublierions tout le reste et nous 
serions les premiers à nous ranger autour du Pape, » Es- 
sayons de voir d'une façon précise ce qu'il y a sous ces lignes 
quelque peu énigmatiques. 

Deux politiques sont en présence : intervenir^ comme le 
demande instamment Mgr Dupanloup; laisser faire ^ comme 
persiste à le vouloir M. Emile OUivier. 



ET LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE 151 

L'homme d'Etat raisonne ainsi : l'intervention aura pour 
résultat définitif : — ou d'empocher la définition, contre le 
sentiment de l'immense majorité du concile ; et cette vio- 
lence est déjà un crime aux yeux de son libéralisme loyal; — 
ou de ne rien empêcher du tout, et alors le gouvernement 
est amené fatalement à frapper, c'est-à-dire à retirer ambas- 
sadeur et soldats, pour donner une sanction à ses menaces. 
Nous avons vu plus haut que Mgr Darboy lui-môme, en dé- 
veloppant à l'empereur le plan, les espérances et les désirs 
de la minorité, ne parlait pas autrement. Mgr Dupanloup 
n'ignorait pas cette situation. 

Qu'aurait dû répondre alors un homme d'Eglise sincère- 
ment, désireux de sauvegarder avant tout la liberté du con- 
cile et l'existence du pouvoir temporel ? Il aurait dû ré- 
pondre ainsi : Puisque ma proposition compromet des 
intérêts sacrés que je dois servir et sauver à tout prix, je la 
retire et je m'abandonne à la sagesse du Pape et à la provi- 
dence de Dieu sur l'Eglise. Au lieu de cela, Mgr Dupanloup 
répond par des actes et par des paroles : Intervenez d'abord; 
si l'on vous cède, nous triomphons sur toute la ligne. — 
Mais, interrompt M. de Banneville, quelque peu effrayé, ce 
semble, d'une hypothèse qu'il entrevoit, si les Pères du 
concile, si le Pape et le Saint-Esprit résistaient — — Alors, 
réplique Mgr Dupanloup, « nous oublierions tout le reste, » 
et particulièrement cette définition de l'infaillibilité que je 
veux empêcher à tout prix. Tout le concile se tournerait 
contre le nouveau péril, « et nous serions les premiers à 
nous ranger autour du Pape ». Cette diversion serait encore 
une victoire; elle nous débarrasserait d'une discussion qui 
commence à mal tourner pour nous, et elle nous replacerait 
sur un terrain plus favorable. 

« Nous serions les premiers à nous ranger autour du Pape. » 
Pourquoi? Pour arrêter les effets d'une menace que vous avez 
provoquée, mais qui dans votre intention n'était qu'une ma- 
nœuvre et ne devait jamais être réalisée ?Pour consoler Pie IX 
de son abandon enremplaçantles soldats français par les pré- 
lats de l'opposition? Pour compenser la perte « de la motte 
déterre», comme on dit aujourd'hui, par un redoublement 
d'obéissance filiale et d'influence morale, sauf pourtant à 



152 MONSEIGNEUR DUPANLOUP 

remuer le monde contre la plus essentielle des prérogatives 
accordées par Notre-Seigneur à son Vicaire? Mgr Dupanloup 
combat-il la désertion de Rome parce qu'elle est inique en 
soi, ou simplement parce que c'est un moyen inefficace et 
inopportun? En réalité ces phrases sonores montrent plus 
d'embarras que d'héroïsme. Elles se prêtent à toutes les 
interprétations. 

Qu'on choisisse celle de ces interprétations que Ton vou- 
dra; c'est toujours par une logique stupéfiante que l'anonyme 
du Correspondant prouvera, par de vagues protestations faites 
au mois de février, quand les débats étaient à peine entamés 
et que l'opposition était pleine d'ardeur et de confiance, c'est, 
dis-je, par une logique trop personnelle qu'il prouvera de 
cette façon qu'au mois de juillet, quand tous les autres 
moyens avaient été inutilement épuisés et qu'on s'était vu 
chasser successivement de toutes les positions théologiques 
où l'on s'était embusqué, que l'amour-propre aigri, que le 
zèle aux abois, si l'on veut, n'a pas eu recours à ce moyen 
désespéré, et que Mgr Dupanloup n'a pas fait alors quelque 
chose de semblable à ce que Mgr Darboy tentait deux mois 
plus tôt. A un fait historique très précis par sa date et ses 
circonstances il répond par un autre fait accompli dans d'au- 
tres temps et d'autres circonstances. Mais la diversité des 
situations explique bien des choses. On doit connaître, au 
Correspondant^ Y^lus. d'un personnage qui écrivait en 1870 des 
lettres, des brochures ou des livres qu'il n'aurait pas écrits 
plus tôt ou plus tard. 

« Nous serions les premiers à nous ranger autour du Pape ! » 
Il y a quelque naïveté dans ce manque de modestie. On sup- 
pose donc que Pie IX n'avait aucun dévouement autour de 
lui, et que les opposants n'avaient qu'à prendre des places 
vides pour être « les premiers ». Mgr Dupanloup aurait eu, 
personnellement, quelque distance à franchir pour être ainsi, 
avant tous les autres, aux côtés du Pape. Voici en effet, d'a- 
près le biographe de MgrWicart, ce que ce prélat de pieuse 
et pacifique mémoire se croyait obligé de faire insérer d'of- 
fice et sous sa responsabilité dans la Semaine religieuse du 
19 février 1870 : 

« 11 est toujours question, dans le diocèse de Laval, de 



ET LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE lo3 

Mgr Diipanloup. Eh bien ! il faut en finir. Je déclare ici de- 
vant Dieu, et prêt à paraître à son jugement, que j'aimerais 
mieux mourir, tomber mort sur-le-champ , que de suivre 
l'évoque d'Orléans dans les voies où il marche aujourd'hui et 
où l'autorité qu'on lui suppose entraîne une partie de mes 
diocésains. Vous ne savez pas ce qu'il fait, vous ne savez 
pas ce qu'il dit ici, ni ce que font et ce que disent ses adep- 
tes. Moi, je le sais; je l'entends de mes oreilles, je le vois 
de mes yeux. Non, plutôt mourir à l'instant même que de 
prêter la main à ces desseins, à ces manœuvres inqualifia- 
bles ! Je le dis et je le répéterai à mon dernier soupir. » Le 
Correspondant osera.\\.-\\2LÏ^\Tm.eT qvxev. ces desseins qui ré- 
voltaient la foi du vieil évéque de Laval n'avaient d'autre but 
que la défense du pouvoir temporel, et que parmi « ces ma- 
nœuvres inqualifiables » aucune ne tendait à faire planer 
sur Rome la menace du retrait de nos troupes et même du 
rappel de notre ambassadeur, si la majorité ne pliait pas 
devant Topposition? Le lecteur sera édifié plus loin sur 
tout cela. 

En réalité, absolument rien de tout ce qu'apporte le Cor- 
respondant ne prouve que Mgr Dupanloup n'a pas fait « appel 
au pouvoir civil contre le concile » : ce qui était uniquement 
en question dans les Etudes. Après avoir substitué une 
thèse à l'autre, on ne réussit pas même à démontrer que 
l'évêque d'Orléans n'a jamais et d'aucune façon suscité les 
ombrages du gouvernement français, pour l'amener, non pas 
à retirer effectivement ses troupes et son ambassadeur, mais 
à menacer le Pape et les Pères du concile de cette mesure, 
au cas où l'infaillibilité serait définie. 

TI 

Mais il y a plus, et les preuves positives que je vais som- 
mairement rappeler semblent concluantes, malheureusement, 
contre la thèse historique que l'anonyme soutient et que je 
n'ai pas voulu aborder. 

1° Telle a été l'opinion très répandue à Rome et dans tout 
le monde catholique, surtout vers la fin du concile ; Mgr Frep- 



lo4 MONSEIGNKUR DUPANLOUP 

pel, dans la lettre que j'ai citée, n'en est que l'écho discrète- 
ment aflaibli. L'historien de Mgr Dupanloup la constate lui- 
même à plusieurs reprises, et il fait honneur à son héros 
d'avoir conservé le calme et la dignité au milieu de cette 
« tempête inouïe » ; de n'avoir pas perdu contenance lorsque 
tant de voix répétaient de toutes parts que l'évêque d'Orléans 
était d'avis qu'il fallait menacer le Pape de la colère du gou- 
vernement français et de ses représailles, s'il ne se rendait 
pas ; d'avoir enfin sacrifié son immense popularité à ce qu'il 
regardait comme un devoir. L'anonyme ne semble pas d'un 
autre avis. Hàtons-nous d'ajouter que l'un et l'autre traitent 
ces rumeurs « d'incriminations odieuses et d'absurdes ca- 
lomnies ». Mais le moindre brin de bonne réfutation ferait 
mieux l'affaire de leur illustre client. 

2° Parmi les entreprises contre la liberté du concile, il 
faut compter le rappel de M. de Banneville, qu'on ne trouvait 
pas assez pressant dans son intervention, et le projet de sus- 
pension et d'ajournement du concile lui-même. Mgr Dupan- 
loup fut mêlé à ces deux affaires ; M. l'abbé Lagrange nous 
le dit expressément. « Que s'il a, plus tard, désiré le rappel 
de ce même M. de Banneville^ chez qui il ne trouvait pas assez 
de fermeté, c'est que, dans sa conviction, une telle mesure, 
parfaitement dans le droit du gouvernement français, eut 
accentué les observations de ce gouvernement, sans consti- 
tuer une pression attentatoire à la liberté du concile et à l'in- 
dépendance des Pères. « Cette théorie est louche. 

S'il était « parfaitement dans le droit du gouvernement 
français » de rappeler son ambassadeur pour « accentuer les 
observations » qu'il adressait au Pape et empêcher certaines 
définitions dogmatiques, pourquoi ne serait-il pas aussi par- 
faitement dans le droit de ce gouvernement de rappeler un 
corps de troupes auxiliaires pour accentuer davantage ces 
mêmes observations ? L'ambassade est de droit commun 
entre puissances civilisées qui ne sont pas en guerre ; un 
secours d'hommes ou d'argent n'est qu'une faveur. Avec de 
pareils principes on n'a pas à se gêner beaucoup. 

Quant à la prorogation du concile, si Mgr Dupanloup n'en 
a pas eu l'idée, il s'est rallié à cette idée, et M. l'abbé La- 
grange avoue (( qu'il y a persévéré de plus en plus, à mesure 



ET LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE 155 

que les discussions devenaient plus vives et que la fatigue 
se faisait sentir aux membres de la vénérable assemblée ». 
Il n'était pas, en effet, dans la nature de l'évêque d'Orléans 
de suivre tranquillement les autres. Ici, comme en tout, il 
fut un des plus ardents meneurs, et ce qui, dans la pensée 
de Mgr Forcade, ne devait être qu'un moyen de pacification, 
fut transformé très vite en machine de guerre. Au reste, le 
biographe concède ici que dans la lutte il y eut des paroles 
« vives ou regrettables » ; ce qui lui fournit l'occasion fort 
inattendue de comparer Mgr Dupanloup à Joseph de Maistre. 
On ne s'attendait pas, pour plus d'une raison, à voir l'au- 
teur du Pape en cette affaire. 

3° Dans sa lettre à l'empereur, citée plus haut, lettre qui 
fut écrite le 21 mai, assez longtemps après février, Mgr Dar- 
boy propose sans ambages de « rappeler M. de Banneville, 
sans lui donner de successeur », puisque les mesures précé- 
dentes n'ont pas abouti. Or, ce rappel, comme le fait obser- 
ver M. Emile Ollivier, et comme tout le monde le compre- 
nait alors, impliquait le retrait de nos troupes. Mais l'arche- 
vêque de Paris, comme l'affirme très catégoriquement l'an- 
cien président du conseil, n'agissait et ne parlait pas seule- 
ment en son nom ; il agissait et parlait « au nom de la mino- 
rité qui tentait un nouvel effort pour entraîner le gouverne- 
ment ». Notons qu'un « nouvel effort » en suppose d'autres. 
M. l'abbé Guillermin, biographe de Mgr Darboy, n'est pas 
moins explicite sur ce point. L'archevêque de Paris était 
donc « l'interprète » de ces dissidents dont Mgr Dupanloup 
n'était pas le moins actif ni le moins écouté. A qui per- 
suadera-t-on qu'il ait ignoré ces démarches de ses alliés et 
de ses amis, démarches que tout le monde connaissait plus 
ou moins vaguement ? Est-il vraisemblable qu'il n'en ait 
jamais été question dans ce comité international d'opposants, 
que Mgr Dupanloup avait contribué, plus que tout autre, à 
former — c'est M. labbé Lagrange qui nous l'apprend — et qui 
se réunissait habituellement sous la présidence et dans l'hô- 
tel même de Mgr Darboy, via Condotti ? Comment se figurer 
que rien de tout cela n'a transpiré dans les entreliens et 
dans les délibérations de ce groupe d'évôques faillibilistes 
français dont Mgr Dupanloup était « l'orateur favori », ou 



156 MONSEIGNEUR DUPANLOUP 

dans les salons de la fameuse villa Grazioli, où se rendaient 
tant d'hommes et de femmes politiques et où commençaient 
et aboutissaient lant de mouvements mystérieux ? Qu'on me 
cite une ligne, un mot net et catégorique démontrant qu'à 
cette date l'évéque d'Orléans s'est séparé de ses soldats, de 
ses alliés et de ses amis, qu'il a réprouvé leurs agissements, 
ou que tout au moins il ne les a jamais connus. Je ne de- 
mande pas mieux que d'enregistrer cette preuve ; mais jus- 
qu'ici je ne l'ai rencontrée nulle part. 

4" Le témoignage qui suit ne peut guère être plus formel. 
Je le trouve dans le livre de M. Emile Ollivier sur VÉglise 
et VEtat au concile du Vatican. Cet ouvrage est d'une impor- 
tance incomparable dans la question présente, par l'indépen- 
dance loyale de l'auteur et surtout par les pièces qu'il a fait 
entrer pour la première fois dans l'histoire. Après la défi- 
nition, Mgr Dupanloup, « dépassant la mesure dans la sou- 
mission, comme il V avait dépassée dans V attaque », se glo- 
rifiait de promulguer la constitution Pastor œternus., « sans 
craindre ni les ombrages vainement suscités, auxquels le 
bons sens des vrais hommes d'État sait résister, ni les cla- 
meurs des ennemis de l'Eglise et du Saint-Siège ». L'ancien 
ministre visé par ce passage riposte vivement. « Ah! ceci 
est de trop. Monseigneur! Je suis de ces hommes d'Etat 
dont le bon sens a résisté à des ombrages vainement suscités; 
mais il n'a pas tenu à vous quHl n'en fût autrement., car, à la 
veille de la définition, vous m'écriviez : « Ah ! Monsieur le 
« ministre, étant ce que vous êtes, il me paraît difficile que 
« vous ne sentiez pas comme nous, en ce moment, ce qu'il 
« faut sentir, et quel honneur est engagé ici. » 

Cette lettre du 30 juin, « à la veille de la définition », 
diff'ère considérablement des paroles du 17 février. Si l'on 
se reporte à l'époque où elle fut écrite, elle s'illumine d'une 
clarté sinistre. L'atmosphère chargée de provocations pou- 
vait s'enflammer à cette étincelle, et le monde catholique 
aurait été couvert de ruines. 

M. Emile Ollivier continue son écrasante déposition : 
« D'autres moins fermes que moi, vos amis, ont ressenti 
les ombrages que vous avez suscités vous-même; et main- 
tenant qu'à \otve passion de 1810 a succédé une autre passion 



ET LR GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE 157 

qui vous l'a fait oublier, avec une désinvolture méprisante 
vous raillez ceux qui se sont laissé entraîner par vous! 
Môme au point de vue d'humbles laïques, comme nous, qui 
ne se targuent pas de donner sans cesse des leçons, ce n'est 
pas bien. » Je regrette sincèrement d'être obligé par le Cor- 
respondant à citer de pareilles choses que je connaissais 
depuis longtemps; mais ce n'est pas ma faute. Il y a, par 
malheur, plus fort encore. 

5° En 1871, AI. Emile Ollivierécrivait à M. l'abbé iMaynard, 
chanoine de Poitiers et auteur d'ouvrages remarquables, une 
lettre qu'il l'autorisait à publier et qui a été publiée. J'y 
relève ces passages : « Ce que dit M. l'abbé Lagrange pour 
justifier la passion avec laquelle Mgr Dupanloup a poussé 
à une intervention du gouvernement' français^ est d'une par- 
faite mauvaise foi. )> Je ne prends pas ici la responsabilité du 
jugement porté par M. Emile Ollivier sur l'œuvre biogra- 
phique de M. l'abbé Lagrange ; je suppose que l'illustre aca- 
démicien a eu des documents que je n'ai pas. Je retiens 
seulement cette affirmation : Mgr Dupanloup « a poussé à 
une intervention du gouvernement français » contre le 
concile. C'est en propres termes ce que j'avais dit; je n'avais 
pas ajouté qu'il y avait mis de la « passion ». 

Un grand évêque dont la droiture n'a jamais été suspec- 
tée, dont l'orthodoxie fut toujours irréprochable, dont la 
valeur doctrinale et littéraire est très supérieure à celle de 
l'évéque d'Orléans, de l'aveu des catholiques de France, 
était fermement convaincu de la lourde faute commise par 
Mgr Dupanloup. Il écrivait, le 29 mai 1879, à un Orléanais de 
grand nom: « Ce n'est pas seulement Mgr Darboy qui est 
atteint dans l'ouvrage de M. Emile Ollivier. Un autre prélat, 
qui vous touchait de plus près ^ y trouve également sa part. Il 
y a telle lettre du mois de juin 1870 sur laquelle j'appelle 
l'attention de ceux qui voudront rectifier le panégyrique que 
M. l'abbé *** prépare à Orléans. » Quand M. le directeur du 
Correspondant aura fait connaître l'auteur de l'article ano- 
nyme où l'on m'attaque, et quand il m'aura restitué le ma- 
nuscrit qu'il détient sans aucun droit, je pourrai lui dire le 
nom de ce grave témoin et le nom de son correspondant. 



158 MONSEIGNEUR DUPANLOUP 

Revenons à M. Emile Ollivier. Il continue ainsi dans la 
lettre déjà citée : « Il y avait, d'une part, la politique de l'op- 
pression du concile; d'autre part, celle de la liberté. Mgr Du- 
panloup^ autant qu'il Va pu^ nous a poussés à la première 
politique; » c'est-à-dire à cette politique d'intervention op- 
pressive au bout de laquelle, comme le président du conseil 
le répétait sans cesse et comme tout le monde le sentait à ce 
moment, il y avait le rappel de notre ambassadeur et l'aban- 
don de Rome. 

Et Aoilà ce que dit ce témoin à décharge que vous avez 
introduit, Monsieur le Directeur, pour l'effet final, et dont la 
déclaration forme véritablement la seule partie quelque peu 
spécieuse de l'article anonyme du Correspondant. 

lïl 

Le moment est donc venu d'examiner cette « déclaration 
de M. Emile Ollivier », que le Correspondant imprime en 
lettres majuscules et qui doit anéantir la calomnie en fixant 
un point d'histoire. Nous verrons, 

« Aucun évêque de la mikorité, et pas plus Mgr Dupan- 
Loup que tout autre, n'a réclamé l'évacuation du ter- 
ritoire PONTIFICAL. )) 

Admirons d'abord, une fois encore, cette étonnante façon 
de raisonner : Mgr Dupanloup n'a pas réclamé l'évacuation du 
territoire pontifical, comme M. Emile Ollivier l'atteste. Donc 
Mgr Dupanloup n'a fait aucun appel au pouvoir civil contre 
le concile, comme il est dit incidemment dans les Études. 

Après avoir publié les lettres de Mgr Darbo}', proposant 
tour à tour à l'empereur de choisir pour l'épiscopat des 
prêtres gallicans, de faire intervenir le Corps législatif dans 
les affaires du concile, et enfin de rappeler notre ambassadeur 
de Rome sans le remplacer; après avoir révélé sur Mgr Du- 
panloup ce que nous avons déjà cité, M. Emile Ollivier se 
dément-il donc et rétracte-t-il en décembre 1892 ce qu'il pro- 
clamait en 1879? Pas le moins du monde. La loyauté du spi- 
rituel académicien est parfaitement sauve, quoiqu'il se soit 
prêté un peu facilement peut-être à des calculs dont il ne 
pouvait deviner la fin. 



ET LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE 159 

Aucun évêque, nous aimons du moins à le croire, pas 
même Mgr Darboy, n'a « réclamé l'évacuation du territoire 
pontifical ». Il n'aurait pas suffi pour cela d'être passionné, 
il aurait fallu être forcené. Vous faites ici, Monsieur le Direc- 
teur, comme l'aubergiste qui démontrait, par toutes les figures 
de rhétorique et à grand renfort d'indignation, qu'il n'avait 
pas dérobé les grelots du muletier, puisqu'il n'avait pas 
dans ses poches les cloches de Notre-Dame. Qui donc vous 
a parlé de « réclamation », de «territoire pontifical» et même 
«d'évacuation »? Laissez Don Quichotte s'escrimer contre 
les moulins à vent, et revenez à la réalité. 

« Réclamer », comme le veut le sens propre du mot et 
comme l'entend M. Emile Ollivier, suppose un droit et une 
obligation. C'est une instance plus ou moins iinpérative. On 
ne réclame ni un privilège ni une faveur; on réclame une 
dette. La simple « demande officielle » eût été bien imprudente, 
dans le cas présent, pour ne pas dire impudente. D'ailleurs, 
aucun évêque, pas plus Mgr Darboy que Mgr Dupanloup, 
nous ne saurions trop le répéter, ne désirait « l'évacuation 
du territoire pontifical ». On voulait bien effrayer par une 
menace; mais l'heure de l'exécution sonnée, les opposants 
eux-mêmes se seraient rangés, sinon les premiers, du moins 
avec un empressement sincère, autour de Pie IX, pour em- 
pêcher les suites de leurs propres manœuvres. Auraient-ils 
réussi? En agitant ainsi l'opinion et en familiarisant les 
esprits avec cette hypothèse, n'ont-ils pas, de fait, rendu plus 
facile le rappel de nos troupes? Je vous laisse, Monsieur le 
Directeur, le soin de décider. S'il n'y a pas eu, s'il ne pouvait 
pas y avoir « réclamation », s'ensuit-il qu'il n'y a pas eu sug- 
gestion, sollicitation, pression? Au point où en étaient les 
esprits, le rappel de notre ambassadeur et le retrait de nos 
troupes étaient la conséquence inévitable de l'intervention 
prônée par Mgr Dupanloup, si le concile ne se soumettait 
pas. Mais depuis quand celui qui veut la cause peut-il décliner 
la responsabilité des effets? 

Ce n'est pas moi, Monsieur le Directeur, qui invente cette 
distinction entre la demande publique et officielle et les solli- 
citations « mystérieuses » et plus ou moins obliques. M. Emile 
Ollivier la suppose à plusieurs reprises dans son livre sur 



160 MONSEIGNEUR DUPANLOUP 

l'Église et l'Etat au concile du Vatican. A ceux qui lui re- 
prochaient son système de laisser-faire loyal et de surveil- 
lance expectante, le président du conseil répondait fine- 
ment : « Faites une demande officielle; il n'y en a pas. » Et 
de vrai, mémo après l'appel direct de Mgr Darboy à l'em- 
pereur, même après la semonce adressée à M.Emile Ollivier 
par Mgr Dupanloup, à la veille de la définition, il n'y en 
avait pas. 

Le ministre de Napoléon III, ayant sous ses yeux la lettre 
par laquelle l'archevêque de Paris proposait formellement 
« de rappeler M. de Banneville, sans lui donner de suc- 
cesseur », pouvait sans chicane répondre au prélat, le 
11 juin 1870 : « Monseigneur, l'empereur m'a communiqué 
votre dernière lettre. Nous ne croyons pas devoir retirer 
notre ambassadeur, parce que, selon nous^que nous le voulus- 
sions ou non., ce retrait impliquerait et entraînerait le rappel 
de nos troupes; ce qui aurait l'inconvénient de mêler une 
question d'ordre purement politique à un débat dogmatique. 
D'ailleurs, régulièrement., nous serions très embarrassés de 
motiver une action quelconque. Si nos évéques ( remarquons 
encore ce pluriel) s'étaient adressés à nous publiquement, 
directement, nous serions autorisés à nous mêler de leurs 
affaires ; mais il n'y a eu à notre égard que des communications 
mystérieuses et individuelles : l'épiscopat ne nous a rien de- 
mandé; officiellement., nous sommes dans l'ignorance de ce 
qui se passe dans vos débats; le concile ne se présentera à 
nous comme un fait officiel que lorsque ses décisions auront 
été promulguées par le Pape. Voilà bien des années que l'u- 
nique effort de l'épiscopat français a été de se séparer de 
l'Etat, de tout remettre entre les mains de Rome; il nous a 
désarmés, en effet, et maintenant que la papauté, avec l'aide 
de qui il nous a désarmés, travaille à le subordonner, que 
pourrions-nous? Lois organiques, anciennes coutumes, tout 
a été brisé dans notre main : nous en sommes réduits aux 
vœux et aux paroles. Notre seule arme serait la persécution : 
ce dont Dieu nous garde ! » 

Cette ferme résistance à tous les entraînements fait hon- 
neur au caractère de M. Emile Ollivier. Elle inspire à 
Mgr Baunard, réminent historien du cardinal Pie, une 



ET LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE 161 

remarquable réflexion : « Cet avènement, à l'heure voulue, 
d'un ministère et surtout d'un ministre loyalement et sincè- 
rement libéral, qui s'était fait une règle de laisser le concile 
atî-ir en liberté, doit être considéré comme une des marques 
les plus visibles du doigt de la Providence dans sa divine 
conduite sur cette assemblée. » 

Si les opposants, à la tète desquels était Mgr Dupanloup, 
multipliaient les manœuvres sourdes pour faire peser sur le 
concile l'intimidation du gouvernement et du Parlement, ils 
se e-ardaient bien de toute démarche officielle. Elle aurait 
eu l'inconvénient de soulever la réprobation des catholiques, 
de laisser des traces et de ne pouvoir être désavouée. C'est 
toujours M. Emile Ollivier qui nous fournit cette explication, 
avec une douce raillerie : « En écrivant à Mgr Darboy que 
l'épiscopat ne nous avait rien demandé officiellement^ je ne 
disais pas assez ; ceux qui nous excitaient le plus eussent été 
désolés qu'on connût leurs démarches. Le bruit erroné s'étant 
répandu que nous allions publier les dépêches de M. de Ban- 
neville et livrer au public les renseignements qu'elles conte- 
naient, un évêque m'écrivit, tout alarmé : « Il est possible 
« que cette information ne soit pas exacte ; mais le fond m'en 
« a paru si grave que j'ai cru devoir vous la soumettre. » Cet 
affolement est suggestif. 

Ceci se passait, répétons-le, car le nœud de la difficulté 
est là, non pas au mois de février, période dans laquelle 
semble se cantonner le Correspondant, mais à la fin du mois 
de juin, quand la minorité voyait s'effondrer toutes ses espé- 
rances. Plus que jamais, dans l'exaspération d'une défaite 
imminente, le parti dont Mgr Darboy était Tàme et Mgr Du- 
panloup la voix, redoublait d'efforts pour décourager la 
majorité, l'intimider et la fatiguer. 

« En juin, raconte M. Emile Ollivier, la minorité, de plus 
en plus aux abois, à bout de forces sinon de volonté, nous fit 
un dernier appel ; elle m'envoya un projet à'ultimatum et 
elle pria le P. Gratry de l'appuyer auprès de l'empereur, 
dans une audience privée. Napoléon III reçut avec courtoisie 
le célèbre oratorien, l'écouta avec attention, et lui répondit : 
« Je sympathise avec vous, mais que voulez-vous que je 

LVin. — 11 



162 MONSElGiNEUR DUPANLOUP 

« fasse en présence d'un épiscopat donl la plus grande partie 
« repousse mon intervention ? » 

N'est-ce pas après cet échec que Mgr Dupanloup écrivait 
au président du conseil la lettre violente que nous avons 
citée plus haut? L'évoque d'Orléans, qui avait au moins 
« approuvé » la publication des lettres du P. Gratry, comme 
l'avoue M. l'abbé Lagrange, n'eut-il aucune connaissance de 
cette démarche faite par la minorité dont il était l'un des 
principaux chefs? C'est peu probable. Heureusement, les 
ministres de l'empereur, comprenant que les évoques de 
l'opposition avaient contre eux presque tout leur clergé, se 
prêtaient mal à ces provocations. Mgr Dupanloup semble en 
avoir gardé quelque rancune; plusieurs fois il les a piétines, 
et peu généreusement, après leur chute. Ce persiflage lui a 
valu de vives répliques. M. Clément Duvernois, par exemple, 
disait du célèbre prélat, dans un numéro du journal l'Ordre^ 
vers la fin de 1871 : « Le gouvernement impérial, avant d'être 
renversé, ne fut pas toujours traité par lui avec rigueur. 
N'essaya-t-il pas lui-même de peser sur l'Empire et de l'en- 
traîner dans les intérêts d'une école opposée à la définition ? 
Ces souvenirs nous sembleraient commander à l'évêque 
d'Orléans une réserve particulière à l'égard d'un gouverne- 
ment malheureux, mais que, l'an dernier encore, il ne 
redoutait pas d'approcher et pressait de conseils dont la 
sûreté et la sagesse n'égalaient pas toujours la véhémente 
sincérité. » C'est déjà, avec une indignation contenue et une 
respectueuse ironie, ce que M. Emile OUivier dira plus 
explicitement huit ans plus tard. 

Un instant de réflexion suffit d'ailleurs pour se convaincre 
que M. Emile Ollivier, dans la « déclaration » citée avec tant 
de fracas par M. le directeur du Correspondant^ n'a voulu 
parler que de réclamations ou demandes officielles ; à moins 
de prétendre que cet homme d'Etat loyal, que cet académicien 
plein d'esprit s'est infligé, de gaieté de cœur, le plus complet 
démenti, et qu'il s'y est pris de la façon la plus absurde pour 
déclarer faux en 1892 ce qu'il écrivait en 1879, quand les 
événements étaient assez proches pour que le souvenir en 
fût parfaitement conservé, assez lointains pour que l'impar- 



ET LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE 163 

tialité n'en fût pas compromise. N'est-il pas invraisemblable 
qu'il se soit fait caution, en bloc, non seulement pour tous 
les ministres ses collègues, pour l'empereur et pour tous les 
évoques de la minorité, mais encore pour leurs amis, hommes 
et femmes, et pour tous les politiciens qui ont pu être inter- 
médiaires officiels ou officieux entre le gouvernement impé- 
rial et la faction antiinfaillibiliste ? 

« Officiellement, aucun évoque, pas plus Mgr Dupanloup 
que tout autre, n'a réclamé l'évacuation du territoire ponti- 
fical auprès du président du conseil. » C'est tout ce que 
M. Emile OUivier a pu dire, et ce que nous savions déjà. 
Aussi bien et mieux que moi, Monsieur le Directeur, vous 
voyez ce que vaut cette déclaration, et ce que valent les rai- 
sonnements de l'anonyme du Correspondant. 

lime serait aisé, si je le croyais utile, d'accumuler ici les 
témoignages. Je m'en tiens à celui de l'illustre homme d'Etat 
que vous avez spécialement invoqué; son autorité, dans l'es- 
pèce, est sans rivale. Les journaux de l'époque, français ou 
étrangers, religieux ou non, les brochures échangées entre 
les deux camps, les biographies des évêques morts depuis 
1870, l'histoire officielle du concile du Vatican, la précieuse 
CoLlectio Lacensis des Jésuites allemands, une foule d'articles 
de revues, etc., tout cela fournirait un ample répertoire de 
pièces intéressantes ; sans compter les récits oraux ou iné- 
dits de ceux qui ont été témoins et acteurs de ces graves 
événements. Ce que j'ai dit me semble suffire pour établir les 
points suivants : 

1° Je n'ai jamais avancé la thèse que l'anonyme du Corres- 
pondant m'attribue ; 

2° Les preuves apportées par l'anonyme pour résoudre la 
question qu'il soulève sont absolument nulles; 

Z"" Mgr Darboy, Mgr Dupanloup et les évêques de la mi- 
norité ont fait appel au gouvernement français contre la 
pleineindépendance duconcile, comme le démontrent des té- 
moignages malheureusement trop nombreux et trop sérieux; 

4° Mgr Dupanloup a-t-il aussi engagé le gouvernement 
français à efi^rayer le Pape et les Pères du Vatican par la 
menace du retrait de nos troupes et de notre ambassadeur? 
Je ne l'ai pas dit; Mgr Freppel a affirmé le fait, mais en se 



164 MONSEIGNEUR DUPANLOUP 

contentant alors de laisser deviner de qui il parlait : pour 
moi, j'ai mis des noms, mais en atténuant l'accusation. En 
somme, trop de présomptions portent à le croire; d'autant 
|)lus que dans la circonstance l'intervention du pouvoir 
civil renfermait cette menace et devait tout naturellement, 
si on ne cédait, aboutir à ce résultat. 

Il n'y avait donc pas lieu, Monsieur le Directeur, de parler 
à ce propos de surprise, de légèreté, d'ignorance qui ne 
cherche pas à s'éclairer avant d'écrire, de parti pris de ne 
pas aller aux sources, de manque de respect pour un prélat 
vénéré, d'injustice pour un mort illustre, d'ingratitude pour 
un bienfaiteur, et, pour tout résumer dans un mot qui est le 
plus dénigrant qu'il y ait dans le langage humain, parce qu'il 
suppose le mensonge conscient propagé dans l'intention de 
nuire à la réputation d'autrui, « d'odieuse calomnie ». Ce 
mot, répété à satiété dans l'article du Correspondant, veut 
évidemment blesser. Il ne m'atteint pas. 

J'ai si peu d'animosité personnelle contre la mémoire de 
Mgr Dupanloup que, sur un simple avis et un vague désir, 
j'ai supprimé plusieurs fois son nom dans un livre sur 
Mgr Freppcl. Ma réponse n'est donc qu'une défense néces- 
saire de mon honneur d'écrivain et de religieux. 

Je ne veux pas terminer sans redire une fois de plus le 
regret où je suis de m'appesantir sur un point d'histoire 
ecclésiastique que j'avais laissé volontairement dans l'ombre ; 
mais ce n'est pas ma faute. L'histoire est l'histoire, et 
Mgr Dupanloup, ayant à parler de ses prédécesseurs sur le 
siège épiscopal d'Orléans, a proclamé très haut que les morts 
n'avaient droit qu'à la justice et à la vérité. Je crois être resté, 
vis-à-vis de lui, bien en deçà de ce que me permettaient l'une 
et l'autre, bien loin d'avoir dépassé les droits d'une légitime 
défense. 

Veuillez agréer. Monsieur le Directeur, l'assurance de ma 
respectueuse considération en Notre-Seigneur. 

ET. CORNUT, S. J. 

La réponse qu'on vient de lire diffère quelque peu, dans la forme, de celle 
que j'ai adressée au Correspondant^ c'est bien contre ma volonté. Dans la 



' 



ET LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS PENDANT LE CONCILE 165 

lettre d'envoi qui accompagnait mon travail, je déclarais expressément que 
si, contre mon attente, on ne jugeait pas à propos de présenter ma défense 
à ceux près desquels on m'avait accusé, je voulais : 1" que le manuscrit me 
fût rendu le plus tôt possible; 2° qu'il ne fût communiqué à personne. Avec 
ces clauses, je ne jugeais pas utile d'en garder une copie. J'ai été mal avisé. 

Dès le lendemain, M. Lavedan m'annonçait son refus d'insérer mes ex- 
plications. J'en réclamai aussitôt le texte, demeuré ma propriété. Onze fois, 
par exprès ou en personne, je suis revenu à la charge sans rien obtenir, pas 
même de prendre copie. 

Croyant, peut-être à tort, que l'autographe n'était plus entre les mains de 
M. le directeur du Correspondant, j'ai exprimé mes soupçons et j'ai demandé 
à voir la pièce; on me l'a refusé. A la dernière heure, j'ai donc été obligé de 
reconstituer de mémoire, et sur des notes un peu informes, ce travail étendu, 
pour qu'il pût paraître dans la livraison de janvier. 

On a bien mis à ma disposition une copie faite dans les bureaux du Cor- 
respondant, mais sans me permettre de la coUationner moi-même avec l'ori- 
ginal, et quand le texte des Etudes était déjà chez l'imprimeur. Dans ces 
conditions, je n'ai pas cru pouvoir accepter. Je laisse aux lecteurs le soin 
d'apprécier de pareils procédés, 

ET. C. 



MÉLANGES ET CRITIQUES 



LETTRE DE N. T. S. P. LE PAPE LEON XIII 

AU PEUPLE ITALIEN 

La lettre que nous allons donner traduite de l'italien, a été envoyée aux 
cvêques d'Italie avec une autre lettre en latin, adressée spécialement à ces 
prélats. Dans celle-ci, le Souverain Pontife, après avoir brièvement rappelé 
tout ce que la franc-maçonnerie a déjà fait en Italie et ce qu'elle a encore en 
vue, exhorte les évêques, d'abord à s'employer avec zèle à ramener ceux qui 
se sont laissé engager dans la secte, soit par ambition, soit par crainte, soit 
par ignorance de son vrai but; puis, à « exciter dans le clergé et le peuple 
italiens cette ardeur pour la défense de la religion, active, constante, intré- 
pide, qu'on voit resplendir, dans des conditions semblables, chez, les catho- 
liques de plusieurs autres nations ». 

Chers Fils, 

Gardien de cette foi à laquelle les nations chrétiennes sont 
redevables de leur rédemption morale et civile, Nous manque- 
rions à l'un de Nos suprêmes devoirs si Nous n'élevions souvent 
et bien haut la voix contre la guerre impie par laquelle on tente, 
chers Fils, de vous ravir un si précieux trésor. Instruits désor- 
mais par une longue et douloureuse expérience, vous connaissez 
bien les terribles épreuves de cette guerre et vous la déplorez 
hautement dans votre cœur de catholique et d'Italien. Et, en 
vérité, est-ce que l'on peut être Italien de nom et de sentiment 
sans se révolter contre les olTenses dont sont journellement l'objet 
ces divines croyances qui forment la plus belle de nos gloires, 
qui ont assuré à l'Italie la jDrimauté sur les autres nations et à 
Rome le sceptre spirituel du monde, qui ont fait surgir sur les 
ruines du paganisme et de la barbarie l'admirable édifice de la 
civilisation chrétienne? De même, est-ce que l'on peut être d'es- 
prit et de cœur catholique et voir d'un œil indifférent que, dans 
cette contrée même au sein de laquelle notre adorable Rédemp- 
teur a établi le siège de son règne, ses doctrines soient attaquées, 



MELANGES ET CRITIQUES 167 

son culte outragé, son Eglise combattue, son Vicaire en butte aux 
hostilités, pendant que se perdent tant d'âmes rachetées par son 
sang et formant la partie choisie de son bercail ; pendant qu'un 
peuple qui lui a toujours été fidèle pendant dix-neuf siècles est 
exposé au continuel et imminent péril d'apostasier la foi, et se voit 
poussé dans une voie d'erreurs et de vices, de misères matérielles 
et d'abjection morale ? 

Dirigée h la fois contre la patrie céleste et contre la patrie 
terrestre, contre la religion de nos pères et contre la civilisation 
qu'ils nous ont transmise avec tant de splendeur de sciences, de 
lettres et d'arts, la guerre dont Nous parlons est, vous le com- 
prenez, chers Fils, doublement scélérate et coupable non moins 
de lése-humanité que de lèse-divinité. Mais d'où part-elle principa- 
lement, si ce n'est de cette secte maçonnique dont Nous avons lon- 
guement parlé dans l'encyclique Hiunanunigenus du 20 avril 1884, 
et dans l'autre plus récente du 15 octobre 1890, adressée aux 
évêques, au clergé et au peuple d'Italie? Par ces deux lettres, 
Nous avons arraché h la franc-maçonnerie le masque dont elle se 
couvrait aux yeux du peuple, et Nous l'avons montrée dans sa nue 
difformité, dans sa ténébreuse et très funeste action. 

Nous Nous bornons cette fois à en considérer les déplorables 
effets par rapport à l'Italie. En effet, s'étant glissée depuis long- 
temps déjà, sous les spécieux dehors de société philanthropique 
et rédemptrice des peuples, dans notre beau pays, et parvenue 
finalement, par le moyen des conspirations, de la corruption et 
de la violence, à dominer l'Italie et Rome mme, à combien de 
désordres, à combien de calamités n'a-t-elle pas ouvert la porte 
dans l'espace d'un peu plus de six lustres? 

Dans un si court espace de temps, notre patrie a vu et souffert 
de grands maux. La religion de nos pères est devenue en butte à 
des persécutions de toutes sortes, dans l'intention satanique de 
substituer le naturalisme au christianisme, le culte de la raison 
au culte de la foi, la morale soi-disant indépendante à la morale 
catholique, le progrès de la matière à celui de l'esprit. Aux 
saintes lois et maximes de l'Évangile, on a osé opposer des lois 
et des maximes que l'on peut appeler le code de la révolution, 
pendant que l'on a opposé aussi à l'école, à la science et aux arts 
chrétiens un enseignement athée et un positivisme abject. On a 
envahi le temple du Seigneur, dissipé par la confiscation des biens 



168 MELANGKS ET CRITIQUES 

ecclésiastiques la plus grande partie du patrimoine nécessaire à 
Texcrcice du saint ministère, et par la conscription des clercs on 
a abaissé au dessous des limites de l'extrême besoin le nombre des 
ministres sacrés. Si l'on n'a pu empêcher l'administration des sa- 
crements, on a cherché cependant par tous les moyens à intro- 
duire et à favoriser des mariages et des funérailles civils. Si l'on 
n'a pas encore réussi à arracher complètement des mains de 
l'Église réducation de la jeunesse et la direction des instituts de 
charité, on vise toujours néanmoins, par des efforts persistants, 
à tout laïciser, c'est-à-dire à effacer tout à fait l'empreinte chré- 
tienne. Si l'on n'a pu étouffer la voix de la presse catholique, on 
a mis tout en œuvre pour la discréditer et l'avilir. 

Et à quelles contradictions, à quelles partialités ne recourt-on 
pas pour combattre à tout prix la religion catholique ! On a fermé 
les monastères et les couvents, mais on laisse se multiplier à leur 
gré les loges maçonniques et les repaires sectaires. On a pro- 
clamé le droit d'association, tandis que la personnalité juridique 
dont usent et abusent des associations de toutes les couleurs est 
refusée aux congrégations religieuses. On a promulgué la liberté 
des cultes, et en attendant, d'odieuses intolérances et vexations 
sont réservées précisément à cette religion qui est celle des Ita- 
liens et à laquelle on devrait, partant, assurer le respect et une 
spéciale protection. Pour la sauvegarde de la dignité et de l'indé- 
pendance du Pape, ou a fait des déclarations et des promesses 
très amples ; mais vous voyez à quels outrages est chaque jour 
en butte Notre personne. 

Toutes sortes de manifestations publiques trouvent le champ 
libre ; c'est seulement tantôt l'une, tantôt l'autre des manifesta- 
tions catholiques qui est ou empêchée ou troublée. On encourage 
jusque dans le sein de l'Eglise des schismes, des apostasies, des 
révoltes contre les supérieurs légitimes ; les vœux religieux, et 
notamment celui de l'obéissance, sont réprouvés, comme choses 
contraires à la liberté et à la dignité humaines ; et, en attendant, 
on laisse vivre impunément des agrégations qui lient leurs 
adeptes par d'iniques serments et qui exigent, même dans le 
crime, l'obéissance aveugle et absolue. 

Sans exagérer la puissance maçonnique, en attribuant à son 
action directe et immédiate tous les maux qui Nous affligent pré- 
sentement dans l'ordre religieux, ou sent néanmoins son esprit 



MÉLANGES ET CRITIQUES 169 

dans les faits que Nous avons rappelés et dans beaucoup d'autres 
que Nous pourrions mentionner; or, c'est cet esprit qui, ennemi 
implacable du Christ et de l'Eglise, cherche toutes les voies, 
recourt à tous les artifices, se prévaut de tous les moyens pour 
ravir à l'Eglise sa fille premier-née ; au Christ, sa nation privi- 
légfiée, sièsfe de son Vicaire sur la terre et centre de l'unité 
catholique. L'influence malfaisante et très efficace de cet esprit 
sur tout ce qui Nous touche de près, il n'est plus besoin aujour- 
d'hui de la soupçonner par conjecture sur quelques indices passa- 
gers, ni de la déduire de la série de faits qui se succèdent depuis 
trente ans. Enorgueillie par ses succès, la secte elle-même a 
parlé haut et nous a dit ce qu'elle a fait par le passé, ce qu'elle 
se propose de faire à l'avenir. Les pouvoirs publics, qu'ils s'en 
rendent compte ou non, elle les considère en substance comme 
ses instruments ; cela veut dire que de la persécution religieuse 
qui a éprouvé et qui éprouve notre Italie, la secte impie se vante 
comme d'une œuvre qui est principalement la sienne, d'une 
œuvre exécutée souvent par d'autres mains, mais inspirée, favo- 
risée, encouragée, aidée par elle, d'une façon médiate ou immé- 
diate, directe ou indirecte, par les flatteries ou par les menaces, 
par la séduction ou par la révolution. 

Des ruines religieuses aux ruines sociales la transition est bien 
rapide. N'étant plus élevé vers l'espérance et l'amour céleste, le 
cœur de l'homme, capable de l'infini et en ayant besoin, se jette 
avec une ardeur insatiable sur les biens de la terre; de là néces- 
sairement, inévitablement, une lutte perpétuelle de passions 
avides de jouissances, de richesses, d'honneurs, et partant une 
vaste et inépuisable source de haines, de discordes, de corrup- 
tions et de crimes. Dans notre Italie, les désordres moraux et 
sociaux ne manquaient pas sans doute avant les présentes vicissi- 
tudes ; mais quel douloureux spectacle ne nous offre-t-elle pas de 
nos jours ! Dans les familles s'est considérablement amoindri ce 
respect aimant qui forme l'harmonie domestique ; l'autorité 
paternelle est trop souvent méconnue et par les enfants et par 
les parents ; les désaccords éclatent fréquemment, les divorces 
ne sont pas rares. Dans les villes, on voit se multiplier chaque 
jour les discordes civiles, les haines envenimées parmi les diverses 
classes de la population, la licence des générations nouvelles 
qui, grandies sous le souffle d'une liberté mal entendue, ne res- 



170 MÉLANGES ET CRITIQUES 

pectcnt plus rien, ni en haut ni en bas, pendant que se mul- 
tiplient aussi les excitations au vice, les délits précoces, les 
scandales publics. 

L'État, au lieu de s'en t-uir à la haute et très noble mission de 
reconnaître, de sauvegarder, d'aider dans leur harmonieuse 
totalité les droits divins et humains, s'en croit presque l'arbitre 
et les méconnaît ou les restreint à son gré. L'ordre social, enfin 
est ébranlé dans tous ses fondements. Livres et journaux, 
écoles et chaires, cercles et théâtres, documents et discours 
politiques, photographies et beaux-arts, tout conspire h per- 
vertir les esprits et à corrompre les cœurs. En attendant, les 
peuples opprimés et appauvris frémissent, les sectes anarchiques 
s'aofitent, les classes ouvrières lèvent la tête et vont grossir les 
rangs du socialisme, du communisme, de l'anarchie ; les carac- 
tères s'émoussent, et tant dames, ne sachant plus ni dignement 
souffrir, ni endurer virilement l'expiation qui est dans la souf- 
france, abandonnent lâchement elles-mêmes la vie par le suicide. 

Voilà les fruits que la secte maçonnique nous a valus, à nous, 
Italiens. Et, après cela, elle a le front de se présenter à vous en 
exaltant ses mérites envers l'Italie, et d'attribuer à Nous et à tous 
ceux qui, écoutant Notre parole, restent fidèles à Jésus-Christ, 
le titre calomnieux d'ennemis de la patrie. Mais les faits, il est 
bon de le répéter, disent assez désormais quels sont envers notre 
pays les mérites de la secte perverse. Les faits disent que le 
patriotisme maçonnique n'est qu'un égoïsme sectaire, désireux 
de tout dominer en commandant aux Etats modernes qui réu- 
nissent et concentrent tout dans leurs mains. Les faits disent 
que, dans les desseins de la franc-maçonnerie, les noms d'indé- 
pendance politique, d'égalité, de civilisation, de progrès, visent 
à favoriser, dans notre patrie, l'indépendance de l'homme vis-à- 
vis de Dieu, la licence de l'erreur et du vice, la ligue d'une faction 
au détriment des autres citoyens, l'art pour les heureux du siècle 
de jouir de toutes les aises et délices de la vie, le retour d'un 
peuple racheté par le sang divin aux divisions, à la dépravation, 
aux hontes du paganisme. 

On ne saurait s'étonner de tout cela. Une secte qui, après dix- 
neuf siècles de civilisation chrétienne, s'eflbrce d'abattre l'Eglise 
catholique et d'en tarir les sources divines; une secte qui, par 
la négation absolue du surnaturel, répudie toute révélation et 



MÉLANGES ET CRITIQUES 171 

tous les moyens de salut que la révélation nous fournit ; qui, par 
ses desseins et ses œuvres, se fonde entièrement et uniquement 
sur une nature infirme et corrompue comme la nôtre, cette 
secte ne peut être que le comble de l'orgueil, de la convoitise, 
de la sensualité. Or, l'orgueil opprime, la convoitise dépouille, 
la sensualité corrompt ; et lorsque ces trois concupiscences 
arrivent au suprême degré, les oppressions, les spoliations, les 
corruptions séductrices, se développant de plus en plus, prennent 
des proportions démesurées et se traduisent en oppression, en 
spoliation, en source de corruption de tout un peuple. 

Permettez donc que, vous adressant la parole, Nous vous mon- 
trions du doigft la franc-maconnerie comme une ennemie à la 
fois de Dieu, de l'Eglise et de notre patrie. Reconnaissez-la pra- 
tiquement comme telle une bonne fois, et avec toutes les armes 
que la religion, la conscience et la foi vous mettent entre les 
mains, prémunissez-vous contre un si redoutable ennemi. Que 
personne ne se laisse tromjDcr par ses belles apparences, allécher 
par ses promesses, séduire par ses flatteries, effrayer par ses 
menaces. Rappelez-vous que la franc-maçonnerie et le christia- 
nisme sont essentiellement irréconciliables, si bien que faire 
partie de l'une, c'est se séparer de l'autre. Qu'il y ait une telle 
incompatibilité entre la profession de chrétien et celle de franc- 
maçon, ô mes chers Fils, vous ne pouvez l'ignorer : Nos prédé- 
cesseurs vous en ont avertis ouvertement, et Nous, de la même 
manière, Nous vous en réitérons hautement l'avis. 

Aussi que ceux qui, par un très grand malheur, ont donné leur 
nom à quelqu'une de ces sociétés de perdition, sachent qu'ils sont 
strictement tenus de s'en séparer, s'ils ne veulent pas rester 
séparés de la communion chrétienne et perdre leur âme dans le 
temps et l'éternité. Que les parents sachent, ainsi que les éduca- 
teurs, les patrons et tous ceux qui ont charge d'àmes, qu'une 
obligation rigoureuse les astreint à faire leur possible pour empê- 
cher ceux qui dépendent d'eux d'entrer dans cette secte coupable, 
et, s'ils y sont entrés, d'y rester. 

Il importe, en outre, dans une chose d'une si grande impor- 
tance et où la séduction de nos jours est si facile, que le chrétien 
se garde des premiers pas, craigne les plus légers périls, évite 
toutes les occasions, prenne les précautions les plus minutieuses, 
en un mot, que, selon le conseil évangélique, en conservant dans 



172 MÉLANGES ET CRITIQUES 

le cœur la simplicité de la colombe, il use de toute la prudence 
du serpent. 

Que les pères et les mères de famille se gardent d'accueillir 
chez eux et d'admettre à l'iiitimité des confidences domestiques 
des personnes inconnues ou au moins insuffisamment connues 
quant à la religion ; qu'ils fassent en sorte de s'enquérir aupara- 
vant, si, sous le couvert de l'ami, du maître, du médecin ou de 
tel autre lanîiiier, il ne se cache pas quelque funeste recruteur de 
la secte. Oh ! dans combien de familles le loup a pénétré sous 
les apparences de l'agneau ! 

Assurément, les sociétés les plus diverses qui, aujourd'hui, 
dans toutes les branches de la vie sociale, surgissent de toute part 
avec une fécondité prodigieuse, sont une belle chose : sociétés 
ouvrières, sociétés de secours mutuels, de prévoyance, sociétés 
littéraires, artistiques et autres, et, lorsqu'elles sont pénétrées 
d'un bon esprit moral et religieux, elles sont assurément utiles 
et opportunes. 

Mais puisque, ici aussi, et même surtout ici, a également péné- 
tré et pénètre le venin maçonnique, il faut considérer comme 
suspectes et éviter les sociétés qui, soustraites h toute influence 
religieuse, peuvent facilement être dirigées et dominées plus ou 
moins par des francs-maçons, comme celles qui, outre qu'elles 
viennent en aide à la secte, en sont, pour ainsi dire, la pépinière 
et le noviciat. 

Que les femmes ne s'agrègent pas facilement aux sociétés phi- 
lanthropiques dont elles ne connaissent pas sûrement la nature 
et le but, sans avoir demandé conseil à des personnes sages et 
expérimentées, parce que cette philanthropie charlatanesque, 
opposée avec tant de pompe à la charité chrétienne, sert souvent 
de pavillon à la marchandise maçonnique. 

Que chacun évite d'avoir des liens d'amitié et de familiarité 
avec les gens suspects d'appartenir à la franc-maçonnerie ou les 
sociétés qui lui sont affiliées ; qu'on les connaisse d'après leurs 
fruits et qu'on les fuie. Et qu'on évite aussi le commerce familier 
non seulement de ceux qui, ouvertement impies et libertins, 
portent sur le Iront le caractère de la secte, mais aussi de ceux 
qui se cachent sous un masque de tolérance universelle, de res- 
pect pour toutes les religions, de manie de conciliation entre 
les maximes de l'Evangile et les maximes de la révolution, 



MÉLANGES ET CRITIQUES 173 

entre le Christ et Bélial, entre l'Eglise ^de Dieu et l'Etat sans 
Dieu. 

Que les livres et les journaux qui distillent le venin de l'im- 
piété et qui attisent dans les cœurs le feu des cupidités effrénées 
et des passions sensuelles, que les cercles et les cabinets de lec- 
ture où l'esprit maçonnique circule, cherchant qui dévorer, 
soient pour le chrétien et pour tout chrétien des lieux et une 
presse qui fassent horreur. 

Toutefois, comme il s'agit d'une secte qui a tout envahi, il ne 
suffit pas de se tenir à son égard sur la défensive, mais il faut 
descendre courageusement dans l'arène et l'affronter. Ce que 
vous ferez, mes chers Fils, en opposant presse à presse, école à 
école, association à association, congrès à congrès, action à 
action. 

La franc-maçonnerie s'est emparée des écoles publiques ; et 
vous, avec les écoles privées, avec les écoles paternelles, avec 
celles d'ecclésiastiques zélés, des religieux de l'un et de l'autre 
sexe, disputez-lui l'instruction et l'éducation de l'enfance et de 
la jeunesse chrétiennes; et surtout que les parents chrétiens ne 
confient pas l'éducation de leurs enfants h des écoles qui ne sont 
pas sûres. Elle a confisqué le patrimoine de la bienfaisance 
publique; et vous, suppléez-y par le trésor de la charité privée. 
Elle a mis les œuvres pies dans les mains de ses adeptes; et vous, 
confiez à des instituts catholiques celles qui dépendent de vous. 
Elle ouvre et entretient des maisons pour le vice ; et vous, faites 
le possible pour ouvrir et entretenir des asiles à l'honnêteté en 
péril. A ses gages milite une presse religieusement et civilement 
antichrétienne; et vous, par le travail et l'argent, aidez, favorisez, 
propagez la presse catholique. Des sociétés de secours mutuels et 
des instituts de crédit sont fondés par elle au bénéfice de ses 
partisans ; et vous, faites-en autant, non seulement pour vos 
frères, mais pour tous les indigents, montrant que la charité 
vraie et sincère est fille de Celui qui fait lever le soleil et tomber 
la pluie sur les justes et les pécheurs. 

Que cette lutte du bien contre le mal s'étende à tout et s'ef- 
force, autant qu'il est possible, de tout réparer. La franc-maçon- 
nerie tient des congrès fréquents pour concerter de nouvelles 
manières de combattre l'Eglise; et vous, tenez-en fréquemment 
pour mieux vous entendre relativement aux moyens et à l'ordre 



174 MELANGES ET CRITIQUES 

de la défense. Elle multiplie ses loges ; et vous, multipliez les 
cercles catholiques et les comits paroissiaux, favorisez les asso- 
ciations de charité et de prière, concourez à maintenir et à 
accroître la splendeur du temple de Dieu. La secte, n'ayant plus 
rien h craindre, montre aujourd'hui son visage à la lumière du 
jour ; et vous, catholiques italiens, faites aussi profession ouverte 
de votre foi, à l'exemple de vos glorieux ancêtres qui, devant les 
tyrans, les supplices et la mort, la confessaient, intrépides, et la 
scellaient par le témoignage de leur sang. Quoi de plus? La secte 
s'efforce d'asservir l'Eglise et de la mettre, humble servante, aux 
pieds de l'Etat? Vous, ne cessez pas d'en demander et, dans les 
limites légales, d'en revendiquer la liberté et l'indépendance. 
Elle cherche à déchirer l'unité catholique, semant parmi le clergé 
lui-même la zizanie, suscitant des querelles, fomentant des dis- 
cordes, excitant les esprits à l'insubordination, à la révolte, au 
schisme. Vous, resserrant plus étroitement le nœud sacré de la 
charité et de l'obéissance, éventez ses desseins, faites échouer 
ses tentatives, trompez ses espérances. Comme les fidèles de la 
primitive Eglise, ne soyez qu'un cœur et qu'une âme, et, rassem- 
blés autour de la chaire de saint Pierre, unis à vos pasteurs, dé- 
fendez les intérêts suprêmes de l'Eglise et de la Papauté, qui sont 
aussi les intérêts suprêmes de l'Italie et de tout le monde chré- 
tien. Le Siège Apostolique a toujours été l'inspirateur et le gar- 
dien jaloux des grandeurs de l'Italie. Soyez donc. Italiens et 
catholiques, libres et non sectaires, fidèles à la patrie et au 
Christ, ainsi qu'à son Vicaire visible, persuadés qu'une Italie 
antichrétienne et antipapale serait opposée à l'ordre divin, et, 
par conséquent, condamnée à périr. 

Chers Fils, la religion et la patrie vous parlent en ce moment 
par Notre bouche. Ah I écoutez leur cri émouvant, levez-vous 
unanimes et combattez virilement les batailles du Seigneur. Que 
le nombre, l'audace et la force des ennemis ne vous effrayent 
pas, car Dieu est plus fort qu'eux, et si Dieu est avec nous, qui 
pourra être contre nous ? 

Afin que Dieu soit avec vous par des grâces plus abondantes, 
afin qu'il combatte et triomphe avec vous, redoublez vos prières, 
accompagnez-les de l'exercice des vertus chrétiennes et spé- 
cialement de l'exercice de la charité envers les indigents, et, 
renouvelant aujourd'hui les promesses du baptême, implorez 



MÉLANGES ET CR1TIQUE& 175 

humblement, instamment, persévérammènt, les divines miséri. 

cordes. 

Comme gage de ces miséricordes, et comme témoignage aussi 
de Notre affection paternelle. Nous vous accordons, chers Fils, la 
bénédiction apostolique. 

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 8 décembre 1892. 

Année quinzième de Notre Pontificat. 

LÉON Xlll, PAPE 



TABLEAU CHRONOLOGIQUE 

DES 

PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DU MOIS 



DECEMBRE 1892 



ROME 

Le 8 décembre, le Souverain Pontife adresse deux admirables lettres 
aux évêques et au peuple italiens, pour les stimuler à la lutte contre 
l'influence néfaste de la franc-maçonnerie. Nous les avons données plus 
haut, la principale en entier, l'autre en résumé. 

Dans sa réponse à l'adresse que le Sacré-Collège lui a présentée à 
l'occasion des fêtes de Noël, le 23 décembre, Léon XIII est revenu sur 
les graves raisons qui l'avaient déterminé à dénoncer de nouveau les 
desseins perfides de celte secte « ennemie de Dieu », et qui « trouve 
trop souvent soutien et faveur auprès des gouvernants ». Son but n'est 
nullement d'empêcher « qu'on ne cherche à rendre l'Italie grande et 
prospère, et qu'on ne l'aiguillonne sur le chemin où elle doit marcher 
de pair avec des peuples plus avancés, quant aux progrès matériels » ; 
il ne demande qu'une chose : « Par grâce, qu'on ne touche ni à sa foi 
ni aux institutions qui entretiennent sa vie; qu'on ne livre pas cet héri- 
tage sacré aux mains d'une secte profanatrice des enseignements du 
Ghrist-Rédem[)teur. » Le Saint-Père continue, parlant maintenant pour 
tous les pays, en montrant les dangers que la propagande maçonnique 
fait courir même à la société civile, comme telle. « En effet, il serait 
inutile de le nier, les doctrines et les influences maçonniques, du mo- 
ment qu'on écarte tout frein religieux, sont une grande excitation aux 
appétits immodérés et nouveaux des multitudes. Ah! sans doute il y a 
un rachat, conforme à la raison et à la justice, que les classes moins 
fortunées réclament justement; mais ce n'est pas à cela que Nous fai- 
sons allusion. Nous voulons bien plutôt parler de ce mouvement intel- 
lectuel et populaire qui, à la faveur de la secte, va se propageant de 
contrée en contrée, et qui a pour but de démolir l'ordre public exis- 
tant, dans le dessein d'en refaire un autre de toutes pièces, sur des 
bases nouvelles. Eh bien! au milieu de tels périls, quand les appétits 
des partis extrêmes se font de plus en plus menaçants, il est douloureux 
de voir que l'on continue de faire la guerre à l'Eglise et à se défier^de 
cette Mère des peuples rachetés. Et pourtant son action, essentielle- 
ment destinée à la sanctification des individus, ne peut être] qu'une 



TABLEAU DES ÉVÉNEMENTS DU MOIS 117 

garantie d'ordre et une force de sécurité pour les Etats. Donc, la répu- 
dier ou en amoindrir la liberté n'est pas un acte de sagesse politique ; 
méconnaître ses bienfaits, c'est une ingratitude. » 

Nouveaux cardinaux . — Six prélats ont reçu la notification of(icielle 
de leur élévation à la dignité cardinalice. Ce sont, pour la France, 
NN. SS. Thomas, archevêque de Rouen, et Meignan, archevêque de 
Tours; pour l'Espagne, Mgr l'archevêque de Séville; pour l'Autriche- 
Hongrie, Mgr Vaszary, archevêque de Gran et primat de Hongrie; 
de j)Ius, Mgr Galimberti, nonce du Saint-Siège à Vienne, et Mgr di 
Pietro, nouce à ^ladrid. 

Jubile du Saint-Père. — Les fêtes du jubilé éjiiscopal de S. S. Léon XIII 
ont été inaugurées par un triduum solennel célébré dans l'église du 
Gcsii, et qui a été clôturé le 31 décembre par S. Em. le cardinal Ram- 
polla, secrétaire d'État, qui a donné la bénédiction du Très Saint Sacre- 
ment. Le R. P. Zocchi, de la Compagnie de Jésus, a prêché devant un 
nombreux auditoire, le premier jour du triduum, sur Finfluence de la 
papauté dans la civilisation universelle ; le second, sur son influence en 
Italie ; le troisième, sur Léon XIII, le grand Italien. 

On prépare à Rome la réception des pèlerinages annoncés de diverses 
parties du monde catholique, à l'occasion du jubilé. 

Le Souverain Pontife, dans une audience du 16 décembre, a daigné 
accorder des indulgences spéciales pour cette année : 1° indulgence 
plénière pour les pèlerins qui viendront à Rome ; 2° indulgence plénière 
aussi aux fidèles qui s'uniront en esprit aux pèlerins de Rome, à la 
condition de faire une neuvaine, en récitant chaque jour le tiers du ro- 
saire, immédiatement avant le 19 février 1893 ou le jour que fixeraient 
les ordinaires de chaque diocèse ; 3"^ indulgence plénière à ceux qui 
prendront part aux exercices spirituels et aux missions qui se donne- 
ront dans l'année 1893, à la condition, après s'être confessés et avoir 
communié, de prier à l'intention du Saint-Père ; 4° indulgence de trois 
cents jours pour chaque jour de la neuvaine, des exercices ou des mis- 
sions ; 5" toutes ces indulgences sont applicables aux âmes du purga- 
toire. 

Congrès eucharistique. — Non content de louer la « pensée excel- 
lente » que le comité directeur des congrès eucharistiques a eue de 
convoquer l'assemblée de 1893 dans la ville même de Jérusalem, « où 
fut institué par le Christ Notre-Seigneur le plus saint de tous les sacre- 
ments », le Souverain Pontife a daigné, sur le désir de ce comité, dési- 
gner S. Em. le cardinal Langénieux, archevêque de Reims, pour présider 
ce congrès avec le titre et le rang de légat du Saint-Siège. Nul doute 
que ce témoignage de la plus auguste sympathie, joint à l'attrait que 
Jérusalem exerce sur tout cœur chrétien, ne soit, comme le cardinal 
l'écrit à Mgr l'évêque de Liège, en lui communiquant le bref de nomi- 
nation, « pour l'œuvre du congrès eucharistique le gage d'un succès 
complet ». Et, pour parler encore comme l'éminent prélat, qui peut 

LViu. — 12 



178 TABLEAU DES ÉVÉNEMENTS DU MOIS 

prévoir ce que le bon Maître daignera répandre de grâces et de béné- 
dictions au milieu des triomphes que la pieuse assemblée lui prépare 
dans cette ville témoin de ses humiliations et de sa mort? « Les Grecs, 
nos frères, ne seront-ils pas touchés, comme le fut l'apôtre Pierre, par 
un regard de Jésus, qu'ils aiment, eux aussi, mais ne savent pas suivre 
et reconnaître dans la personne de son Vicaire ? » Puissent donc beau- 
coup de catholiques s'associer à cette éclatante manifestation de foi, si 
particulièrement o|)portune en ces temps de négation impie, d'indiffé- 
rence ingrate et de lâche respect humain ! 

Mgr Lecoq, évêque de Nantes depuis quinze ans, est mort dans la 
nuit de Noël, peu après avoir entendu pieusement la messe de minuit. 
Il était né à Vire (Calvados), le 8 octobre 1821. Évêque de Luçon en 
1875, il avait été transféré à Nantes le 30 juillet 1877. 



FRANCE 

Il n'a été question, pendant ce mois, que de l'enquête sur l'affaire de 
Panama. La vie politique y paraît comme absorbée, ou du moins la vie 
parlementaire. Cela se comprend de reste; car l'honneur, et, par une 
conséquence forcée, l'existence même de la majorité actuelle, sont en 
cause. Il serait impossible de rappeler ici tous les incidents de ce grand 
procès, et prématuré d'en tirer les conclusions. Nous nous bornons à 
enregistrer les principaux faits désormais acquis. 

Mentionnons d'abord la reconstitution du ministère, qui, après de 
])énibles pourparlers, a reparu le G, allégé de MM. Ricard et Jules 
Roche, et avec un autre chef: M. Loubet ayant cédé la présidence du 
conseil à M. Ribot, tout en conservant le portefeuille de l'intérieur. 
M. Ricard a été remplacé à la justice par M. Bourgeois, qui a transmis 
l'instruction publique à M. ,^ Charles Dupuy, député de la Haute-Loire. 
C'est également à ce dernier qu'ont été attribués les cultes, d'abord 
offerts à M. Loubet. Enfin, le ministère du commerce, abandonné par 
M. Roche, est donné à M. Siegfried, député de la Seine-Inférieure. 
M. Dupuy, ancien universitaire et plusieurs fois rapporteur du bud- 
get de l'instruction publique à la Chambre, a déjà donné trop de 
preuves de ses sentiments à l'égard de l'enseignement libre et catholi- 
que, pour qu'on puisse espérer mieux de lui que de ses prédécesseurs. 
Après cette transformation plus fictive que réelle, le cabinet s'est 
empressé d'ordonner les mesures dont le refus avait occasionné sa 
chute : autopsie du baron Reinach ; communication à la commission 
d'enquête du dossier réuni par le juge d'instruction pour le procès de 
Panama. M. Quesnay de Beaurepaire, procureur général, persistant 
à refuser toute part de responsabilité dans ces concessions, a donné 
sa démission et a été remplacé par M. Tanon; mais il a été nommé aus- 
sitôt président de chambre à la cour de cassation. La commission a 
chargé quelques-uns de ses membres de dépouiller le dossier, avec 



TABLEAU DES EVENEMENTS DU MOIS 179 

l'engagement néanmoins de ne rien publier avant le 10 janvier, date de 
l'ouverture des débats devant la cour d'appel. L'autopsie a eu lieu 
aussi ; mais les conclusions des médecins et des chimistes n'étaient 
pas encore données à la fin de décembre. 

L'accord, visiblement contraint, entre le gouvernement et les com- 
missaires enquêteurs n'a pas tardé à être sérieusement compromis. 
M. Pourquery de Boisserin ayant demandé à la Chambre de donner à 
la commission des pouvoirs judiciaires, pour qu'elle fût en mesure de 
contraindre plus eflicacement les témoins et les inculpés à lui dire la 
vérité, pour qu'elle pût ordonner la saisie des documents de nature à 
l'éclairer, etc., MM. Ribot et Bourgeois combattirent vivement cette 
proposition, jusqu'à poser la question de confiance; la proposition fut 
repoussée, dans la séance du 15, à une majorité de six voix seulement, 
plusieurs ministres ayant voté en leur propre faveur. 

Désireux cependant de ne pas laisser croire qu'il voulût empêcher 
la lumière de se faire, le gouvernement, par l'organe de M. Bourgeois, 
garde des sceaux, ordonna le même jour, dans la soirée, au procureur 
général d'inviter le procureur de la République à ouvrir une informa- 
tion pour corruption de fonctionnaires publics, conformément aux ar- 
ticles 177 et 179 du Code pénal ; cette information a été immédiatement 
ouverte et confiée à M. Franqueville, juge d'instruction. Le lendemain, 
16 décembre, MM. Charles de Lesseps et Fontane, administrateurs 
du Panama, et Sans-Leroy, ancien député de l'Ariège, ont été arrêtés 
à leur domicile à Paris. Un mandat d'amener a été également décerné 
contre M. Henri Cottu, autre administrateur du Panama, qu'on suppo- 
sait en fuite, et qui depuis lors est venu se constituer prisonnier. Les 
administrateurs arrêtés sont prévenus d'avoir acheté ou cherché à 
acheter les votes et l'influence des membres du Parlement, en faveur 
de l'entreprise du Panama, M. Sans-Leroy est accusé, sur le témoignage 
de plusieurs de ses anciens collègues, d'avoir accepté 200 000 francs 
pour modifier du jour au lendemain son avis, dans la commission par- 
lementaire chargée de l'examen du projet de loi relatif au Panama, 
changement qui a eu pour conséquence d'assurer à ce projet la majo- 
rité des votes et un rapport favorable de cette commission. 

Malgré les difficultés créées à l'enquête par la mort du principal dis- 
tributeur des « fonds de publicité » du Panama, le baron juif Reinach ; 
par la fuite de son agent Arton et de son complice ou rival dans les 
manœuvres de corruption, M. Cornélius Herz ; par le mutisme ou les 
déguisements calculés des témoins qui connaissent le mieux la vérité, 
la commission a fait d'importantes découvertes. On rend cette justice 
à ses membres, et tout particulièrement à son président, M. Brisson, 
qu'ils font consciencieusement leur œuvre. 

Il faut ajouter qu'ils ont été singulièrement aidés par la presse, — 
non pas, certes, par les organes du parti qui gouverne la France de- 
puis quinze ans: ceux-ci ne cessent de gémir sur a l'imprudence » de 
la Chambre qui, dans un moment d'entraînement, a ordonné cette ma- 



180 TABLEAU DKS ÉVÉNEMENTS DU MOIS 

lencontreuse enquête, et surtout qui a admis la minorité conservatrice 
et indépendante à y prendre part, au lieu d'en réserver la direction à 
la seule majorité. 

C'est surtout dans les colonnes de la Libre Parole, qui avait ouvert 
la campagne contre les « tripotages » du Panama, et que l'emprisonne- 
ment de son courageux directeur, M. Druraont, n'a point désarmée; 
puis dans la Cocarde, organe des anciens boulangistes, qu'ont éclaté 
les dénonciations qui ont été pour les opportunistes stupéfiés comme 
une nouvelle vision de Balthasar. Tout le inonde a vu dans ces feuilles, 
— ou dans les autres, qui se sont empressées de faire écho, — défiler, 
jour par jour, les noms des personnalités hier encore les plus illustres 
du parti au pouvoir, avec le chiffre de la somme dont aurait été acheté 
leur concours à l'immense duperie du Panama. 

D'où venaient aux journaux ces communications à sensation, dont 
la portée a bien pu être contestée par les intéressés, mais non la vé- 
rité matérielle? On n'a su que le conjecturer d'abord. Récemment, 
dans l'importante déposition qu'il a faite devant la commission, le 
23 décembre, M. Andrieux, ancien préfet de police, a déclar'é qu'il 
avait renseigné la Libre Parole et qu'il avait lui-même reçu des docu- 
ments de M. Cornélius Herz, autrefois ami intime, plus tard ennemi 
juré du baron Reinach. On croit que M. Constans, l'ancien ministre, 
inspirait les dénonciations de la Cocarde ; il l'a nié avec énergie. 

Quoi qu'il en soit de l'origine, ces '( révélations » scandaleuses ont 
commencé par les vingt-six chèques, désormais fameux, que la com- 
mission a trouvés en suivant les indications de M. Delahaye. Trois 
seulement portaient des noms parlementaires, dont deux de sénateurs; 
mais il a été tout de suite évident que les individualités obscures, dé- 
signées sur les autres comme ayant reçu les largesses de Reinach et 
du Panama, n'étaient que des prête-nom et ne faisaient que cacher les 
vrais destinataires. Ceux-ci ne sont pas restés longtemps dissimulés; 
déjà nommés par la presse, ils ont été entièrement découverts, quand 
les talons des chèques ont été saisis par le juge d'instruction chez le 
banquier, qui avait feint de les détruire. 

M. Rouvier, ministre des finances, un des premiers dénoncé, a 
donné sa démission, pour être, dit-il, plus libre de réfuter la calomnie. 
Ses collègues l'ont immédiatement remplacé, le 13 décembre, par 
M. Tirard, sénateur. 

Ce grave incident a été suivi de près par un coup d'éclat encore bien 
plus imprévu et plus retentissant. Le 20 décembre, le gouvernement a 
demandé aux Chambres Tautorisation de poursuivre cinq sénateurs et 
cinq députés ; sur ce nombre, cinq sont d'anciens ministres, dont deux 
ont été présidents du conseil. Les poursuites ont été votées, après des 
discours où les accusés ont protesté de leur innocence et du calme avec 
lequel ils iront devant la justice. 

Nous ne voulons pas affirmer, d'ores et déjà, la culpabilité de tous 
les dénoncés ni même de tous les poursuivis. Mais, dès maintenant, il 



TADLEAU DES EVEiNEMENTS DU MOIS 181 

est indubitable pour tout le monde, d'abord, qu'un vrai brigandage 
financier s'est donné carrière dans cette entreprise du Panama, oii d'un 
milliard et demi fournis par les crédules souscripteurs, environ un 
demi-milliard seulement a été employé aux travaux du canal; ensuite, 
qu'une large part de la responsabilité de ce pillage infâme des épar- 
gnes françaises retombe sur les hommes qu'on a toujours vus, dans le 
même temps, à la tête du mouvement de déchristianisation de la France, 
et les plus actifs à poursuivre la spoliation de l'Eglise et du patri- 
moine de la charité catholique, par la réduction du budget des cultes, 
la laïcisation des hôpitaux et des bureaux de bienfaisance, les impôts 
iniques sur les congrégations religieuses. 

Les théories avancées par les principaux inculpés, pour justifier ce 
qu'ils ne peuvent nier, sont encore plus accusatrices et plus pro- 
bantes contre eux que toutes les « révélations ». M. Rouvier, qui jus- 
qu'à présent tenait une si grande place dans son parti, n'a pas craint 
de reconnaître à la tribune delà Chambre, que, quand il était président 
du conseil, en 1887, n'ayant pas trouvé dans les « fonds secrets » mis 
par le Parlement à la dis|)Osition du gouvernement, « une somme suf- 
fisante pour défendre la République comme il fallait la défendre», il 
avait « emprunté à ses amis ». Ces amis, que l'ancien premier ministre 
n'a pas nommés, tout le monde le sait maintenant, étaient les finan- 
ciers juifs et d'origine allemande qui faisaient le maquignonnage des 
consciences dans l'affaire de Panama; et c'est sur l'argent des action- 
naires du Panama qu'a été prélevé le complément des « fonds secrets » 
nécessaire « pour défendre la République ». Cet ateu n'a rien coûté, 
paraît-il, au sens moral de M. Rouvier, et comme les membres de la 
droite manifestaient leur réprobation par des murmures : « Ce que j'ai 
fait, tous les hommes politiques dignes de ce nom Pont fait avant moi! 
s'est-il écrié. [Bruit à droite.] 

« Oui, dans tous les pays, dans tous les temps, tous les hommes poli- 
tiques ont fait, avec le concours d'amis qui assurément ne rendaient 
pas un service inavouable, les opérations qui sont nécessaires quand 
on traverse des temps difficiles. {^Interruptions sur divers bancs à gau- 
che .) Quant à ceux qui m'interrompent, — j'ignore qui ils sont, — s'ils 
avaient été autrement défendus et servis, peut-être ne seraient-ils pas 
sur ces bancs à l'heure qu'il est. » 

A ces derniers mots, sanglants pour la majorité actuelle, le compte 
rendu officiel n'enregistre aucune protestation de la gauche ; mais il 
constate que la droite — et elle a bien raison — prend acte. 

M. Floquet, président de la Chambre et lui aussi ancien président 
du conseil, ne s'est pas moins compromis, et son parti avec lui, en 
soutenant, d'abord devant la commission d'enquête, puis devant la 
Chambre elle-même, qu'il avait agi suivant le droit, en pesant sur la 
Compagnie de Panama pour l'obliger à favoriser, dans la distribution 
de ses fonds de publicité, les journaux dévoués à la politique minis- 
térielle, a J'aurais poussé la candeur un peu loin, a-t-il dit sans ver- 



182 TAULKAU DES ÉVÉNEMENTS DU MOIS 

gogne, si j'avais pu me figurer que, dans la répartition du fonds spé- 
cial destiné à la j)ublicilé des journaux et régulièrement touché par 
eux, les influences politiques ne s'exerceraient pas, et si, m'enfermant 
dans une indifférence qui eût été une véritable abdication, je n'avais 
pas, au moyen des informations que j'ai recherchées et des communi- 
cations qui m'ont été spontanément faites, observé et suivi d'aussi 
près que possible cette répartition, non pas au point de vue commer- 
cial, qui ne me regardait pas, mais au point de vue politique, qui in- 
téressait l'Etat. » 

En termes jjIus simples, cela veut dire que M, Floquet, comme 
M. Rouvier et probablement d'autres ministres encore, ont considéré 
la caisse du Panama, remplie par les naifs Français pour creuser un 
canal, comme une sorte de vache à lait de la République, bonne à traire 
usqu'au sang pour repaître les partisans du gouvernement. 

Il est profondément triste, humiliant pour la France, d'avoir été 
gouvernée si longtemps par de semblables politiciens. Leur règne du 
moins est-il fini ? Si cela se pouvait, ce serait une compensation au dé- 
sastre du Panama. Plaie d'argent n'est pas mortelle, dit-on, elles bles- 
sures faites depuis quinze ans à l'âme du peuple français sont certai- 
nement bien plus graves que celles qu'on a faites à sa fortune, quoique 
malheureusement on en ait fait moins de bruit. Les organes attitrés 
de la secte dominante laissent assez voir la crainte que le suffrage uni- 
versel, qu'ils ont si souvent trompé, ne trouve plus de clairvoyance à 
la lumière des révélations de Panama. C'est aux conservateurs, disons 
mieux, aux catholiques, qui ont jusqu'à présent et qui garderont, nous 
l'espérons, l'inappréciable avantage de montrer « mains nettes », à 
profiter de la nouvelle situation que la justice de Dieu paraît leur pré- 
parer. 

ÉTRANGER 

Europe. — Allemagne. — Un ancien chef d'institution, Ahlwardt, 
était poursuivi en diffamation pour avoir publié que la maison juive 
Lœwe avait fourni à l'Etat de mauvais fusils. Le tribunal n'a pas 
trouvé ses assertions fondées, mais il lui a accordé une certaine bonne 
foi, et en conséquence ne l'a condamné qu'à cinq mois de prison. 

A la fin de l'année, le journal socialiste Vorwserts a publié, avec quelques 
réticences et quelques voiles qu'il promet de lever plus tard, une liste 
de personnages marquants des cours allemandes, de la haute adminis- 
tration, de l'armée, de la magistrature, de la diplomatie, de la presse, 
etc., qui auraient reçu des sommes plus ou moins considérables sur le 
fameux fonds guelfe^ créé jadis par Bismarck avec la fortune person- 
nelle du roi déi)ossédé de Hanovre. Ces révélations, qui font scandale 
et donnent déjà occasion de ])arler d'un Panama allemand, sont traitées 
de mystification par les journaux officieux. Le Vonvxrts promet des 
preuves ; on sait d'ailleurs qu'il a déjà fait précédemment des publi- 



TABLEAU DES ÉVÉNEMENTS DU MOIS 183 

cations de documents secrets, qui n'ont pas causé peu d'émotion dans 
les sphères gouvernementales. 

Dans la nuit du 31 décembre, est mort, à l'âge de quatre-vingt-trois 
ans, le doyen des députés catholiques, Pierre Rcichensperger, juris- 
consulte distingué, orateur éminent, et qui, dans sa longue carrière 
parlementaire, commencée en 1848, a toujours combattu au premier 
rang pour les droits du peuple catholique et la liberté de l'Eglise. 

Le projet de loi militaire destiné à augmenter encore les effectifs 
allemands, a passé en première délibération et a été renvoyé à une com- 
mission. Il paraît toujours très compromis, quoique l'empereur, dans 
son allocution du nouvel an, ait clairement laissé voir combien il lui 
tenait à cœur. Le centre catholique est résolu à ne point le voter sans de 
graves modifications, et il a déclaré nettement qu'il ne se laisserait j)as 
fléchir par l'offre de concessions sur un autre terrain, par exemple dans 
la question des Jésuites. Ceux-ci, du reste, ne sauraient désirer de 
rentrer dans leur patrie à la faveur d'un marché contraire aux intérêts 
du peuple : leur rappel en garderait un cachet odieux. 

Autriche-Hongrie . — Le conflit entre les évêques fidèles à la direc- 
tion du Saint-Siège et le ministère hongrois, au sujet des mariages 
mixtes, devient de plus en plus aigu et menace de tourner à un vrai 
Kulturkampf. 

Espagne. — M. Canovas, qui présidait depuis 1890 un cabinet demi- 
conservateur, demi-libéral, a donné sa démission, le 8, à la suite de 
dissentiments avec des membres influents de son propre parti, M. Sa- 
gasta, chef du parti libéral-fusionniste, a été rappelé au pouvoir et a 
formé un nouveau ministère libéral. Un de ses premiers actes a été 
d'autoriser l'ouverture du temple protestant élevé au centre de Madrid, 
à l'aide des souscriptions anglaises. Il est vrai que le ministère conser- 
vateur précédent, quoique sollicité par de nombreuses pétitions du 
clergé et des laïques de prévenir ce scandale, n'avait pas osé prendre 
sur cela les mesures que lui permettait la constitution. 

Roumanie. — Le Saint-Siège a accordé les bulles de dispense pour 
le mariage du prince Ferdinand, héritier du trône de Roumanie, avec 
la princesse Marie, fille du duc d'Edimbourg, second- fils de la reine 
Victoria. Le prince a pris l'engagement formel d'élever tous ses en- 
fants dans la religion catholique. 

Afrique. — Congo. — Des lettres écrites des rives du lac Tanga- 
nika, en août et en septembre, par les capitaines Jacques et Joubert, 
au service de la Société antiesclavagiste de Bruxelles, ont été reçues 
en Belgique vers le milieu de décembre. Elles démentent heureusement 
les nouvelles sinistres qui étaient venues en octobre,et d'après lesquelles 
ces vaillants chamj)ions de la civilisation chrétienne et de l'humanité 
auraient été massacrés par les Arabes. Toutefois, leur situation demeure 
critique. 

Amérique. — États-Unis. — Les archevêques des Etats-Unis ont 



184 TABLEAU DES ÉVÉNEMENTS DU MOIS 

tenu à New-York une importante réunion dont le but était, corame 
ils s'exj)riment, « de considérer les meilleurs moyens de pourvoir à 
l'éducation religieuse des enfants qui actuellement ne fréquentent pas 
les écoles catholiques ». Voici les deux résolutions prises, d'après une 
correspondance de V Univers : 

1° Travailler à l'établissement d'écoles catholiques, de manière à y 
pouvoir admettre un plus grand nombre d'enfants ; et, s'il est possible, 
tous les enfants catholiques, conformément au troisième concile plénier 
de Baltimore et aux décisions du Saint-Siège; 

2° Quant aux enfants qui, en ce moment, ne fréquentent pas les écoles 
catholiques, il est prescrit de plus de pourvoira leur instruction reli- 
gieuse j)ar des écoles du dimanche et aussi par des instructions, unjour 
ou plusieurs jours de la semaine; et on insiste fortement pour que les 
parents enseignent la doctrine chrétienne à leurs enfants dans la fa- 
mille. Les écoles du dimanche et des jours de semaine doivent être sous 
la surveillance directe du clergé, aidé par des maîtres laïques intelli- 
gents et, lorsque ce sera possible, par des membres des ordres reli- 
gieux voués à l'enseignement. 

Dans la même réunion, un exposé de principes complet et appro- 
fondi sur la question des écoles a été présenté par Mgr Satolli, délégué 
du Saint-Siège, et, après quelques modifications, a été adopté par tous 
les prélats. Nous pourrons en reparler avec plus de détails, quand le 
texte original nous sera parvenu. 

J. BR. 



Le 31 décembre 1892. 



Le Gérant : C. GIVELET. 



mp. D. Dumoulin et C', rue îles Grands-Aupçustins, 5, à Paris. 




à, 



JUBILÉ ÉPISCOPAL DE S. S. LÉON XIII 



GOLGOTHA ET VATICAN 

\ Lumen in cœlo. 

Sur ce monde qui vit, qui s'agite et qui passe, 

La main du Dieu Très Haut posa les monts géants ; 

De ces puissants jalons elle a marqué l'espace 

Et dans ces fiers remparts enclos les océans. 

Des grands monts couronnés de neige et de silence, 

Qu'empourpre le soleil, diamant et flambeau, 

D'où le fleuve jaillit et d'où le jour s'élance, 

Le Seigneur, roi de gloire, a fait son escabeau. 

Pour nous dicter ses lois, descend-il vers la terre ; 
D'un cortège d'éclairs et d'ombre Adonai 
S'enveloppe ; il ébranle un sommet solitaire 
Et l'écho de sa voix émeut un Sinaï. 

Il entoura de monts le Moriah sublime, 
Il enferma son temple et son peuple au milieu ; 
Il entassa des monts pour créneaux de Solyme, 
Et longtemps sur ces monts plana l'ombre de Dieu. 

LVIll. — 13 



186 GOLGOTHA ET VATICAN 

Vient-il, lui, l'Eternel, dans une chair fragile, 

Convertir les méchants et réjouir les bons, 

Lui, l'Homme-Dieu, portant le ciel et l'Évangile, 

De sommets en sommets marche comme par bonds. 

Sur la montagne, il prie, il guérit, il enseigne, 

Multipliant les pains, semant la vérité ; 

Sur la montagne, il meurt; et de son front qui saigne 

Rayonne enfin la paix, l'espoir, la charité. 

« Que la lumière soit! » dit-il d'un cri de l'âme ; 

Et la lumière fut, la lumière éclata ; 

Sur les cœurs assombris l'amour répand sa flamme. 

Et pour tous le soleil se lève au Golgotha. 

Depuis qu'il les gravit, une croix sur l'épaule, 
Le Christ vers ces hauteurs guide l'humanité ; 
Le monde, en son chemin, se tourne vers ce pôle, 
Cherchant l'aube du Christ et de l'éternité. 
D'où le sang ruissela, la lumière ruisselle... 
Salut, Mont empourpré de lumière et de sang ! 
Ta cime, dans la nuit ou l'orage, étincelle ; 
De ta cime sur nous le jour de Dieu descend. 

II 

Au Golgotha, le Christ brille et règne ; il domine 
Sur ce mont d'Orient, son trône et son autel : 
Sur un mont d'Occident règne et nous illumine 
Pierre, image du Christ et son verbe mortel. 

« Voici les clefs des cieux et le flambeau du monde ; 
L'ouragan, ou l'enfer, ne l'éteindront jamais : 
Tiens-le haut, dans la nuit ; que ta clarté l'inonde ; 
Pour trône et piédestal prends un de ces sommets... 
Monte ! » — Pierre monta sur un autre Calvaire, 
Eblouissant écueil et radieux volcan ; 
Ce Sinai paisible et ce Thabor sévère, 
Ce Golgotha romain s'appelait Vatican. 

De là, comme le Christ, Pierre enseigne et console : 
Pierre nourrit son peuple, il guérit, il bénit ; 



GOLGOTHA KT VATICAN 187 

Il est, aux égarés sans but ou sans boussole, 
Le phare du salut dressé sur ce granit. 

Golgotha, Vatican, toute hauteur se penche 

Devant vous ; tout rend gloire à vos rochers étroits ; 

Vers vous, Alpes, Atlas, courbent leur tête blanche ; 

Car vous touchez au ciel et vous portez la croix. 

Oui, vous touchez au ciel... Lorqu'aux montagnes sombres, 

Malgré les astres d'or, la nuit noire grandit, 

Le ciel sur vous s'entr'ouvre ; à son matin sans ombres, 

Golgotha, Vatican, votre front resplendit. 

111 

Mais Pierre, au Vatican, doit souffrir : c'est justice ; 

Il doit boire à la coupe où Jésus-Christ goûta : 

Gomme le Maître, il faut que l'Apôtre pâtisse. 

Et que le Vatican lui soit un Golgotha. 

Il est roi : la tiare est faite aussi d'épines ; 

Et quand, avec l'Agneau sur l'autel immolé. 

Il s'offre en sacrifice aux vengeances divines, 

On crie autour de lui, d'en bas : « Toile ! Toile ! « 

Ainsi qu'au Golgotha, tout un peuple blasphème. 

Tandis que, pour bénir, Pierre étend ses deux bras ; 

La foule vient et va, l'insultant : c'est la même, 

Des lâches, des haineux, des fous et des ingrats. 

L'orgueil, l'ambition, la peur, l'hypocrisie, 
Ont, à son front royal, cloué leur écriteau : 
Et les mains de l'intrigue ou de l'apostasie 
Avec leurs dés souillés disputent son manteau. 

« Père, pardonnez-leur ! » ...Pierre le dit sans cesse. 
Sans cesse, de vinaigre et de fiel abreuvé : 
Mais devant lui, mensonge, audace, erreur, bassesse. 
Fléchissent les genoux en ricanant : « Ave ! » 

Au pied du Vatican, sur la route des âges, 
Voyageurs affairés, ou dédaigneux passants, 
Les scribes du progrès, les sceptiques, les sages. 
Lui murmurent encor, comme à Jésus : « Descends ! 



188 GOLGOTHA ET VATICAN 

Mens !... vers notre science abaisse ta doctrine ; 
Parle-nous de moins haut et nous t'écouterons ! 
Abaisse jusqu'à nous ta morale chagrine ; 
Abaisse ton Credo ; descends ! et nous croirons ! » 

Clameurs vaines : le vent des siècles les emporte... 
Pierre, en dépit des ans, debout sous leur fardeau, 
Debout, au bord du ciel dont il garde la porte. 
Tient toujours, sans faiblir, les Clefs et le Credo ! 
Aux peuples qui s'en vont sous la voûte éternelle, 
Demandant leur chemin à des astres couchés, 
L'ange du Vatican qui veille en sentinelle 
Dit : « Lumen in cœlo ! voyez, suivez, marchez ! » 

Oui, Lumen in coelo!... Léon, le monde acclame 
L'astre qui, cin({uante ans, sur ton front rayonna : 
En ce grand jour, le monde, échauffé de sa flamme, 
Levant les yeux vers Rome, entonne l'hosanna. 
De tous les horizons que blanchit ta lumière, 
Des voix, des mains, des cœurs, t'acclament en tout lieu, 
Le monde chante : « Honneur à Léon ! Vive Pierre ! 
Vive Pierre et Léon ! gloire au Christ ! gloire à Dieu ! » 

V. DELAPORTE. 



LE 



MOUVEMENT GAÏIIOLIQUE EN ALLEMAGNE 

ET LE CONGRÈS DE MAYENGE 



( Deuxième article * ; 
PHYSIONOMIE ET MÉCANISME DU CONGRÈS 

Le coup d'œil jeté dans l'article précédent sur le mou- 
vement que provoquent les assemblées générales des catho- 
liques, sufïit à faire comprendre leur importance et le rôle 
qu'elles jouent dans la vie et les œuvres du catholicisme en 
Allemagne. Toutefois, il est une impression qui échappe à 
quiconque n'a pas été témoin de ces grandes assises popu- 
laires : c'est l'effet de l'union dans la variété des éléments 
mis enjeu. C'est bien là l'impression dominante qu'on em- 
porte et qui survit, tandis que les détails s'effacent et se 
perdent dans les lointains du souvenir. Gomment apprécier 
une puissante symphonie, si on en est réduit à voir défiler 
une à une sous ses yeux les parties isolées qui la com- 
posent ? On pourra goûter chacun de ces fragments, on ne 
ressentira pas l'ébranlement causé par la vibration simul- 
tanée de l'ensemble. 

Ainsi en est-il de cet immense concours qui s'appelle le 
Congres général des catholiques allemands. Le grand nombre 
des œuvres qui s'y croisent devrait faire naître le sentiment 
de la complexité, mais je ne sais quelle baguette de chef 
d'orchestre idéal ramène tout à l'unité harmonieuse. L'union, 
on peut bien dire qu'on la respirait dans l'air à Mayence ; 
chaque congressiste la regardait comme sa force et son bien 
propres, et se serait fait écharper plutôt que de mettre une 
note discordante dans le concert. Les envieux se flattaient 
de la voir se dissoudre après la disparition du grand Wind- 

i. V. Études, 15 décembre 1892. 



190 LE MOUVEMENT CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 

thorst; plus que jamais elle s'est affirmée, arrachant aux 
feuilles libérales le cri de dépit d'une illusion vainement 
caressée. 

Dès le premier matin, M. Jean Falk III, ce type de l'humour 
et de la cordialité mayencaise, répétait par trois fois, au 
milieu des applaudissements, le mot magique : Eiiiig! eiiiig! 
einig! « Soyons unis! unis! unis! » et la séance de clôture, 
comme pour tout résumer, retentissait encore de ces paroles 
du comte Ballestrem : 

Je ne voudrais pas linir sans rappeler une légende qui d'ordinaire a 
cours en été, celle de notre désunion, celle d'un parti conservateur et 
d'un parti démocratique au centre. Si on entend par démocrate un 
homme qui intervient pour la défense des droits constitutionnelleraent 
reconnus au peuple, tous les membres du centre sont démocrates ; si on 
entend par conservateur celui qui veut le maintien et la mise en œuvre 
des résultats acquis, tous les membres du centre sont conservateurs. 
Telle est notre situation. L'histoire d'une aile aristocratique et d'une 
aile démocratique est un conte des journaux libéraux. Ces feuilles 
représentent mon ami Lieber comme un démocrate modèle ; elles 
font la même faveur à mon ami Grœber. Eh bien ! vous avez entendu 
ces messieurs, et vous nous avez entendus aussi le baron de Schorle- 
mer et moi, qu'on veut bien placer à l'aile aristocratico-conservatrice. 
Avez-vous perçu l'ombre d'un dissentiment ? Non, le centre est uni, 
plus uni que jamais ; il ne fait qu'un dans son amour, sa vénération, 
son obéissance envers le Saint-Père ; — il ne fait qu'un dans sa fidé- 
lité et son amour envers l'empereur et l'empire, le prince régnant et la 
patrie ; — il ne fait qu'un dans les questions politiques. Qu'on garde 
son opinion personnelle sur tel ou tel point de détail, je n'y vois nul 
inconvénient; mais dans toutes les grandes questions, nous sommes 
unis, plus unis qu'aucun autre parti. Cette union du centre a toujours 
existé bien plus intime que nos libéraux ne l'ont cru, et si elle persiste 
mieux que jamais actuellement, c'est à notre cher défunt Windthorst, 
du haut du ciel, que nous le devons. Nous sommes unis et nous conti- 
nuerons à l'avenir à combattre tous ensemble, sous notre vieux dra- 
|)eau, pour la vérité, la liberté et le droit. 

A côté de ces paroles tombées de haut, voici le témoi- 
gnage d'un homme parfaitement au courant de la vie parle- 
mentaire en Allemagne : 

Le comte Ballestrem, par sa haute jiosition aristocratique et son 
titre de magnat, peut être considéré comme le chef de l'aile droite du 
centre ; le D'' Lieber comme le chef de l'aile gauche, dont les vues sont 
plus démocratiques. Mais en réalité l'accord le plus intime règne entre 



ET LE CONGRÈS DE M.\YENCE 191 

eux, et ils siègent d'ordinaire l'un à côté de l'autre au Parlement, pour 
échanger leurs idées. 

Quelle force dans celte centralisation, clans cette concen- 
tration de l'action catholique ! et ces deux mots rendent d'au- 
tant mieux ma pensée que c'est autour du centre que s'est 
formé et que gravite ce mouvement si remarquable par sa 
vigoureuse discipline. Après cela, que la Bourse des intérêts 
catholiques montre par moments une activité quasi fiévreuse, 
qui double l'animation de la cité, peu importe : tout se tient, 
tandis que tout s'agite et se débat à la fois, aussi bien dans les 
assemblées à trois degrés du congrès lui inéme,que dans les 
séances privées ou publiques d'œuvres sans nombre. Ces flots 
humains se croisent, se mêlent, s'unissent, se séparent ; on 
sent bien qu'un but unique les domine et les dirige. La masse 
populaire est fîère de ses chefs et confiante en leur direc- 
tion. Elle sait ce qu'elle doit à la phalange des hommes du 
centre, dont le baron de Buol-Berenberg, député du Land- 
tag badois et du Reichstag, résumait la politique en ces mots : 
Eiuer fur aile, aile fur einen! « Un seul homme pour tous, 
tous pour un seul homme ! » Formule qui dit : Solidarité 
d'intérêts, dévouement au bien commun, effacement de la 
personnalité devant la grandeur de la cause. Ainsi les sacri- 
fices partiels font le bien général d'une armée, et par contre- 
coup rejaillissent en honneur et en bienfaits sur ceux mêmes 
qui les ont consentis. 

II 

Comment décrire l'aspect des diverses réunions du congrès 
lui-même? 11 faudrait peindre le flux et le reflux incessants 
qui emportaient alternativement des milliers d'hommes dès 
le matin, sous les voûtes du Dom, les faisaient affluer en- 
suite au palais des Ecoles, où siégeaient les commissions ; 
de là au Frankfurter Hof, où se tenaient les assemblées 
générales closes^ et les poussaient enfin, grossissant tou- 
jours, vers la Stadthalle^ la salle publique la plus somp- 
tueuse de l'Allemagne, pour les grandes séances du soir. 
Les commissions siégeaient deux fois par jour : le matin, de 
neuf heures à onze heures; l'après-midi, de trois heures à 



192 LE MOUVEMENT CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 

cinq heures. Les assemblées générales closes se tenaient de 
onze heures à une heure, les asseml^lées générales publiques 
de cinq heures à huit heures du soir. 

Pour permettre un examen approfondi des nombreuses pro- 
positions apportées de toutes parts au congrès et distribuées 
à ses membres, on créa les sept commissions suivantes : 

Question romaine : président, M. le député von Kehlen. 
— Missions et œuvres de charité : président, M. le député 
comte de Galen. — Questions sociales : président, M. l'abbé- 
député Hitze. — Art chrétien : président, M. le baron 
de Bodman. — Sciences et presse : président, M. le député 
baron de Heereman. — Ecoles et enseignement : président, 
le chanoine D"" Knecht, de Fribourg. — Associations^ affaires 
extérieures^ formalités : président, le prince Charles d'Isen- 
burg-Birstein. 

Les noms de ces présidents furent proposés par le comité 
local à la séance de constitution du bureau; dans la môme 
séance, le député D"" Porsch, de Breslau, fut, à l'unanimité, 
acclamé président, avec le comte Conrad de Preysing et le 
comte de Sierakowski pour premier et second vice-présidents. 
Les commissions constituent les assemblées du premier 
degré. Pour un homme avide de s'instruire du détail intime 
des œuvres catholiques et de leur fonctionnement, l'inté- 
rêt se concentre là. Tandis que les séances publiques res- 
semblent à de brillantes parades, c'est dans les commis- 
sions que se remuent et se coordonnent les matériaux, que 
le fort et le faible des œuvres existantes sont mis en lumière, 
qu'on débat les desiderata des divers corps de métiers et 
des associations, qu'on travaille au perfectionnement ou à la 
création des principaux moyens d'action catholique. Les 
hommes de tous les rangs de la société viennent s'y asseoir 
côte à côte et y exposer leurs vues, parfois divergentes, avec 
aisance et simplicité, jusqu'à ce que le président juge la 
question suffisamment mise en lumière, déclare la discussion 
close et mette aux voix la proposition et ses amendements. 
Ces travaux ont un caractère d'autant plus pratique que les 
propositions ne sont pas lancées dans le vide sous forme de 
vœux stériles, mais tombent en général d'aplomb sur -des 
œuvres préexistantes, pour les renforcer, et s'adressent à des 



ET LE CONGRES DE MAYENCE 193 

hommes qui attendent direction et encouragements pour 
améliorer et développer ces œuvres. C'est dans le Fest-Dlatt^ 
journal spécial du congrès, imprime à plusieurs milliers 
d'exemplaires et distribué gratuitement aux membres de 
l'assemblée, que trouvent place les propositions, quelle que 
soit leur provenance. 

La reproduction de ces diverses motions, devenues les 
résolutions après rédaction définitive, si intéressante fût-elle, 
dépasserait les limites de cet article. 

En voici deux qui prouvent que c'est à la création des 
œuvres d'hommes que s'est appliqué d'abord l'apostolat ca- 
tholique en Allemagne : 

Pour donner leur complément aux congrégations et associations de 
marchands, dont l'influence bénie a lait ses preuves, l'Assemblée re- 
commande, avec instance, la fondation de groupements semblables pour 
les jeunes filles et les jeunes gens en apprentissage et pour toutes les 
personnes employées dans le commerce. 

LAsserablée voit dans l'Association des mères chrétiennes un des 
moyens les plus efficaces pour l'éducation chrétienne des enfants, et 
recommande vivement la diffusion de ce genre d'association. 

Les résolutions suivantes concernant V éducation sont les 
seules qui aient en partie un caractère plus spéculatif qu'im- 
médiatement pratique ; car en ce point il reste beaucoup à 
conquérir aux catholiques allemands : 

1° La trente-neuvième assemblée générale des catholiques alle- 
mands déclare : Depuis les temps de Julien l'Apostat, la chrétienté 
considère comme une cruelle persécution que l'accès à une culture 
supérieure ne soit possible aux fils des parents chrétiens qu'au prix 
de leur fol. Elle déplore donc très amèrement que la manière anti- 
chrétienne d'envisager le monde [Antichristliche Weltanschauung) soit 
enseignée sans crainte à l:i jeunesse dans toutes les chaires de 
nos hautes écoles allemandes, et de plus en plus introduite par des 
maîtres incroyants dans les gymnases et les Realscluiten. Elle voit 
dans un tel enseignement donné au nom de l'État, le plus grand 
diinger pour l'Etat lui-même, pour l'Église et pour la société, le 
plus puissant encouragement aux efforts de la démocratie^ ; elle ex- 

1, Le lien qui raUache le socialisme au grand enseignement cvolutio- 
niste, panthéiste, matérialiste et athée, est facile à constater. L'un est 
l'éclosion normale de l'autre, et ce n'est pas sans orgueil que les théoriciens 
du parti socialiste se réclament des maîtres de la science. Sans parler 



194 LK MOUVEMENT CATHOLIQUE EiN ALLEMAGNE 

prime sa conviction que tous les autres moyens d'empêcher la disso- 
lution sociale resteront sans effet, si on ne s'efforce d'enrayer le 
développement de l'irréligion, que favorisent parmi les jeunes gens les 
maîtres de la science nommés par l'Etat. 

2° L'assemblée affirme le droit inaliénable des parents à l'éducation 
catholique de leurs enfants, et déclare impossible une telle éducation 
sans une participation dûment réglée de l'Eglise. Elle réclame donc le 
maintien ou le rétablissement des écoles confessionnelles populaires 
et supérieures et la reconnaissance du droit divin de l'Eglise à donner 
et à diriger l'enseignement religieux dans toutes les écoles, y compris 
le droit de choisir et de faire admettre les livres de cet enseignement. 
Elle demande aussi que dans tous les établissements fréquentés par des 
écoliers catholiques, on n'admette pour les branches profanes que des 
livres qui ne blessent en aucune façon leurs convictions. 

3° L'assemblée sollicite les catholiques à ne se point lasser dans le 
combat pour la liberté de l'enseignement, jusqu'à ce que le droit de 
l'Eglise et des congrégations à créer des établissements scolaires, as- 
sociations et fondations de toutes sortes, soit reconnu. 

Dans les paragraphes suivants le congrès recommande 
l'adhésion au Canisiusverein^ pour la défense de l'éducation 
religieuse ; la correspondance du Canisiusverein adressée 
aux divers journaux du centre ; la fréquentation de l'Univer- 

de l'inégalité des conditions, qui devient un fait brutal et sans compen- 
sation, quand on élimine l'idée de la Providence et d'un règlement de 
comptes après cette vie, il est clair que la doctrine de l'évolution légitimo 
et prépare l'avènement de l'état communiste. « Si dans le monde organique, 
écrit M. Ch. Grad, une espèce plus parfaite dérive, par une transfornuition 
naturelle, d'une espèce antérieure moins bien douée, dans l'humanité, la 
société communiste, dont tous les membres doivent jouir d'avantages supé- 
rieurs, remplacera les états sociaux plus anciens, caractérisés par l'inégalité 
des conditions d'existence. Darwinisme et socialisme deviennent ainsi deux 
théories inséparables, en harmonie l'une avec l'autre ; le professeur Vir- 
chow l'affirme avec M. Bebel. » Ce dernier en conclut logiquement aune cri- 
tique amère de la répression, quand il s'agit des démocrates, de doctrines 
enseignes au grand jour dans les universités, aux frais de l'Etat. « C'est 
tout le domaine de la science moderne, s'écric-t-il, avec laquelle nous allons 
la main dans la main, et dont nous reconnaissons avec conviction les ensei- 
gnements et les conséquences, que nous cherchons à répandre et à popu- 
lariser, que nous tâchons de faire pénétrer dans le sang et la chair de la 
nation, dans l'organisme de l'Etat et de la société ; et on veut nous imputer 
cela comme un crime, comme un danger social ! » On voit quelle force cette 
implacable logique des adversaires de l'ordre public donne aux revendica- 
tions des catholiques. 



ET LE CONGRÈS DE MAYENCE 195 

site de Friboiirg, en Suisse; le développement, d'un bout à 
l'autre du pays, des associations d'instituteurs catholiques; 
il réclame qu'à tous les degrés de l'enseignement populaire 
les leçons de religion soient données dans la langue mater- 
nelle ; presse les étudiants de donner leurs noms aux asso- 
ciations créées pour eux, et fait constater aux catholiques 
allemands que dans presque toutes les branches des études 
supérieures, et par conséquent dans les grands postes du 
monde officiel, leurs coreligionnaires sont dépassés par les 
protestants. 

On voit, pour cette seule question de l'éducation, quel 
champ reste ouvert aux revendications et aux efforts des 
catholiques. Par cette citation et ce résumé, on peut appré- 
cier aussi le sérieux et l'importance des autres résolutions 
du congrès, concernant les questions religieuses, politiques, 
sociales, charitables, scientifiques, artistiques et autres, sou- 
mises à l'examen des commissions. 

III 

Les propositions, une première fois débattues et amen- 
dées, sont portées par les présidents à \ assemblée générale 
close^ où elles sont l'objet d'une nouvelle discussion et d'un 
vote général qui en fixe la rédaction. Une fois sanctionnée 
par cette assemblée du second degré^ nulle proposition ne 
peut être remise en question dans l'assemblée générale; les 
orateurs ne peuvent que s'en inspirer pour lui donner plus 
de relief. 

C'est donc à ces assemblées générales closes que viennent 
affluer les résultats des divers travaux des commissions. 
L'intérêt va grandissant avec le débat, qui lui-même grandit 
et s'élargit; et, bien qu'en général le ton des discours y reste 
simple et familier, il s'élève et monte parfois jusqu'à une 
vraie chaleur oratoire. 

Les étrangers peuvent y prendre la parole dans leur 
langue, tandis que l'allemand est seul admis aux séances 
solennelles du soir. C'est ainsi qu'on a entendu avec plaisir 
M. Antonin Pages, le digne président général des Confé- 
rences de Saint-Vincent de Paul, arrivé de Paris. Son dis- 



196 LE MOUVEMENT CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 

cours, d'ailleurs exquis de délicatesse, a été prononcé avec 
une lenteur calculée qui a permis de le suivre facilement; 
il a retracé l'historique ôes Conférences, et montré, à ren- 
contre de certaines tendances en Allemagne, que par un des- 
sein providentiel, les Conférences, fondées par la jeunesse 
laïque, ont grandi sous une direction laïque, et que par 
conséquent la présidence doit, en général, rester de préfé- 
rence aux laïques, sous la dépendance, bien entendu, des 
autorités ecclésiastiques et avec la plus entière déférence 
envers elles. Ce discours a été très goûté, les conclusions 
en ont été approuvées, et le lien qui rattache les Confé- 
rences allemandes à leur centre, à Paris, en a été resserré 
d'autant. 

Mgr de Kernaëret a été très applaudi aussi dans la séance 
où se traitaient les questions scolaires. Après s'être excusé 
de ne pouvoir s'exprimer en allemand, il a montré les mer- 
veilles de la charité française, qui a su fonder et maintenir 
cinq universités libres. L'Allemagne catholique, a-t-il ajouté 
en substance, est appelée à jouer un grand rôle dans la re- 
constitution de l'enseignement supérieur chrétien ; il l'en- 
courage à lutter pour la régénération de la science, qui doit 
devenir la servante de la vérité révélée, au grand avantage 
de la science, des savants et de la vraie civilisation. 

A plusieurs reprises, le nom du comte de Mun a été pro- 
noncé avec honneur. Le conseiller national suisse, M. Decur- 
tins, a parlé de ses généreux efforts dans nos luttes sociales. 
J'ai entendu dire autour de moi combien on appréciait les 
services rendus à la cause catholique par le comte de Mun. 
« C'est lui, disait-on, qui, en France, a le mieux compris nos 
luttes contre le socialisme et nos travaux pour arriver à 
une solution équitable et chrétienne de la question ou- 
vrière. » 

Les catholiques allemands voient avec bonheur leurs 
assemblées générales prendre petit à petit un caractère 
international. Cette tendance s'est manifestée à plusieurs 
reprises; d'abord, par le grand nombre d'invitations adres- 
sées aux représentants des journaux étrangers, et auxquelles 
on a répondu avec bonne grâce, de France comme d'ailleurs. 
Ainsi, dès la veille du congrès, quatre-vingt-treize journa- 



ET LE CONGRES DE MAYENCE 197 

listes étaient inscrits sur la liste du comité de la presse ; 
parmi eux on remarquait des rédacteurs de Y Univers^ du 
Monde, du Moniteur universel, de la Croix, de la Presse, du 
Correspondant, du Journal des Villes et Campagnes, du Lor- 
rain de Metz, du Moniteur de Rome, etc. Ce désir d'arriver à 
une entente internationale des catholiques s'est même fait 
jour sous forme de proposition; mais elle a été momentané- 
ment écartée, sur les sages remarques du chanoine Knecht. 
« Il est facile de voir, a-t-il dit, combien cette idée de rap- 
prochement entre catholiques de divers pays est actuelle- 
ment peu pratique^ étant donnée la situation si tendue des 
princi|yaux Etats de l'Europe. » La question cependant a été 
l'objet d'entretiens privés au congrès; à l'organisation inter- 
nationale de la franc-maçonnerie et du socialisme, qui se 
donnent les mains par-dessus les frontières des peuples pour 
les mieux asservir, ne sera-t-il pas un jour nécessaire d'op- 
poser un rapprochement international des forces chrétiennes, 
basé sur la solidarité supérieure des intérêts moraux et reli- 
gieux, sur une foi, une charité et des œuvres de salut social 
communes. Cette grande idée fut en partie réalisée au moyen 
âge : nous en sommes bien loin sans doute; mais, entreprise 
sous les auspices du Souverain Pontife, elle deviendrait la 
meilleure garantie de la prospérité et de la paix des nations. 
Elle mérite en tout cas de faire son chemin, car elle est 
dans l'esprit de l'Eglise. 

Il faut bien reconnaître que pour le moment il n'y a guère 
d'action commune possible entre les catholiques français et 
allemands, en dehors du domaine des idées religieuses, des 
travaux théoriques d'apologétique, de théologie, d'histoire ; 
ajoutons aussi d'une sympathie et d'encouragements récipro- 
ques dans les grandes luttes sociales et religieuses qui 
seront, plus encore, les luttes assurément décisives de de- 
main. Les .allemands admirent nos œuvres de charité ; ils 
nous trouvent incomparables en ce point; nous admirons 
leur activité sur le terrain social, leur union, leur énergie 
dans la lutte, et la part d'influence qu'ils ont su conquérir 
chez eux. Nous sommes des hommes d'œuvres, eux des 
hommes d'action ; de part et d'autre, il y a donc à profiter à 
des exemples réciproques. 



198 LE MOUVEMENT CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 

Ce sujet du rapprochement que facilite la communauté des 
idées religieuses, me rappelle l'anecdote suivante ; je la tiens 
du baron de Rochow, mon guide bienveillant à Mayence'. 
On me permettra cette digression. 

Le comte Ballestrem était ofïicier de cuirassiers pendant 
la guerre de 1870. Un jour, son billet de logement lui as- 
signe le château d'une dame de distinction, en Bourgogne; 
par courtoisie, il fait parvenir sa carte à la châtelaine, en lui 
demandant la permission de lui offrir ses hommages. La 
dame refuse ; mais voici que, peu après, une circonstance 
bien indifférente en apparence valut à l'officier prussien la 
permission de saluer la dame du logis. En pieux catholique 
qu'il était, le comte portait un scapulaire ; le scapulaire s'était 
déchiré, et le comte dit à son ordonnance de le recoudre; 
les doigts du cuirassier n'étaient pas faits pour cette besogne. 
Il confia donc le scapulaire à la femme de chambre de la châ- 
telaine. Celle-ci ne tarda pas à le rapporter, en disant au 
cuirassier : « Madame ne refuse plus de recevoir votre maître, 
car elle vient de reconnaître en lui un bon catholique. » 
« Voilà comment, ajoute le baron de Rochow, ce signe d'une 
foi commune triompha de la répugnance si naturelle de la 
dame française pour l'officier allemand, et amena entre eux 
un échange de politesses qui rendit moins pénible leur situa- 
tion réciproque. » 

IV 

Quant aux assemblées générales publiques, nous l'avons 
dit, elles se tenaient dans la Stadthalle, salle immense, de 
construction récente, et pouvant contenir de six à huit mille 
personnes. Des terrasses environnantes, la vue s'étend au 
loin sur le Rhin et les monts du Taunus. Dans l'intérieur 
même de ce palais municipal, se trouvent tous les aménage- 
ments du confort moderne; tout, jusqu'à des dépôts de glace 

1. Le baron K. de Rocliow est un converti , il était major dans l'armée 
prussienne, quand éclata la guerre de 1866 : « Servir contre les Autri- 
chiens, c'était trop fort pour moi! » me dit-il; et il brisa son épée. Il vit à 
Dresde depuis lors, adonné aux bonnes œuvres. Les congrès catholiques 
constituent « son sport favori » ; il en est un membre activement dévoué. 
Une de ses lilles est religieuse de la Ciiarilé, à Angers. 



ET LE CONGRÈS DE MAYENCE 199 

qui font monter des soubassements une fraîcheur constante. 
Aussi, malgré la foule et la chaleur, la température s'est 
maintenue très supportable pendant les longues séances du 
soir. L'ornementation, d'un goût parfait, repose et charme à 
la fois le regard. Au-dessus de la grande estrade d'honneur, 
voici, parmi les écussons, les fleurs et les tentures, le buste 
du Saint-Père, avec ceux plus petits de l'empereur et du 
grand-duc de Hesse-Darmstadt. A une autre extrémité res- 
sortent, dans un massif de verdure, les bustes des Ketteler, 
des Heinrich et des Moufang. A la hauteur des lustres brille 
une croix de feu, lançant des rayons et entourée de cette 
devise : Solutio omnium quœstioniim Christus. Dans les ga- 
leries se presse l'élite des dames mayençaises, tandis qu'au 
pied de la tribune une quinzaine de tables sont réservées aux 
journalistes. 

Ces champions de la presse catholique sont intéressants 
à contempler, et on pourrait les prendre par moments pour 
les exécutants d'un orchestre muet, quand leurs plumes 
se jouent au milieu des difficultés d'un mouvement plus 
rapide sans doute que celui des gammes chromatiques les 
plus échevelées ! Tout le reste de la salle est réservé aux 
congressistes, et l'ordre le plus parfait y règne, car chaque 
membre a sur sa carte le numéro de sa chaise, et les chaises 
elles-mêmes, disposées en hémicycle, convergent vers la tri- 
bune. Au fond, à droite et à gauche, dans tous les intervalles 
laissés vides, les hommes se massent debout, immobiles pen- 
dant de longues heures. Quel spectacle que celui de cette 
multitude tressaillant quand la voix des premiers orateurs 
du pays vengeait les droits sacrés de l'Eglise, excitait la jeu- 
nesse aux saints combats et affirmait avec un noble orgueil 
que seul le catholicisme est l'inébranlable appui de l'Etat, 
sa force la meilleure dans la lutte contre le flot montant de 
la démocratie sociale. J'entendis une fois du dehors ces ap- 
plaudissements : ils me firent l'effet du bruit des vagues 
quand, soulevées par le vent, elles viennent se briser au ri- 
vage. Comment décrire l'émotion qui s'empara de l'assem- 
blée au moment où elle se sépara? Son président, le docteur 
Porsch, après avoir exprimé sa joie de voir au congrès non 
seulement des Allemands, mais des catholiques de France, 



200 LE MOUVEMENT CATIIOLIQUE EN ALLEMAGNE 

d'Angleterre, de Suisse, d'Amérique et d'Afrique, poursui- 
vait, avec cette chaleur de conviction qui lui est propre : 
« Grand Dieu ! si tous les peuples se trouvaient aussi paci- 
fiquement unis que nous, les fils de la même Eglise catho- 
lique !... Nous autres catholiques, nous devons veiller, com- 
battre et prier. Il y a des gens qui croient que la religion 
n'est là ({ue pour nous apprendre à patienter. Mais non ! elle 
demande aussi que nous agissions; et agir sans combattre 
est impossible de nos jours. Que personne ne se laisse ar- 
rêter ni par la crainte ni par aucune espérance humaine ; 
qu'il livre toute la force de son bras pour la défense de la 
liberté de l'Eglise ; que chacun marche droit son chemin, 
parmi les lauriers ou les épines. Mais le combat du bras vi- 
goureux ne suffit pas : il faut aussi prier. La prière est une 
arme que le plus faible même peut brandir, et Dieu n'a jamais 
abandonné un peuple qui prie. Oui, peuple catholique, veille, 
combats et prie sous cet arbre de la croix d'où le sang de la 
Rédemption a coulé sur tout le genre humain ! Par ce signe 
tu vaincras ! » Il y avait des larmes dans bien des yeux, quand, 
après ces nobles paroles, l'évêque, très énui lui-même, en- 
tonna devant cette foule à genoux le chant vibrant d'une der- 
nière bénédiction. Ce sont là des spectacles qui reposent de 
bien des tristesses et raniment au cœur l'invincible espé- 
rance ! 

V 

Pour donner une idée complète de l'organisation d'un 
congrès général allemand, il faut mettre en lumière l'œuvre 
de l'homme qui contribue le plus puissamment au dévelop- 
pement de ces assemblées, et y occupe de ce fait une posi- 
tion prépondérante : c'est le prince Charles de Lœwenstein, 
le chef du mouvement laïque catholique en Allemagne, 
en dehors du Parlement, comme le comte Ballestrem l'est 
au Reichstag. Le prince est depuis vingt-cinq ans commis- 
saire général^ et à vrai dire permanent, des grandes réu- 
nions annuelles. Grâce à son activité entendue, à son in- 
fluence et à son dévouement, il mérite à l'issue de chaque 
congrès les suffrages de ses membres, qui le nomment et le 
renomment sans cesse commissaire général de l'assemblée 



ET LE CONGRES DE MAYENCE 201 

suivante. On pense bien en effet qu'un mécanisme aussi com- 
pliqué ne se met pas en branle tout seul, mais est le résultat 
du labeur joint à une longue expérience. Les données de 
cette expérience ont été codifiées dans leurs grandes lignes; 
et, imprimées chaque année en tête du compte rendu, elles 
n'en constituent pas la moins intéressante partie. Mais c'est 
au prince qu'il appartient de les faire revivre sans cesse dans 
une application qui varie avec les lieux et les circonstances, 
et de résoudre les difficultés que rencontre leur réali- 
sation. Il est donc l'àme de ce mouvement ; bien que sa mo- 
destie le porte à s'effacer et à disparaître le plus possible, 
quand tout fonctionne par ses soins. Le procédé d'organi- 
sation mérite de fixer un instant l'attention. 

Dans une de ses dernières séances, la commission des for- 
malités s'occupe du choix de la ville qui, l'année suivante, 
aura l'honneur de recevoir le congrès. Parfois on tombe faci- 
lement d'accord; parfois, au contraire, comme cette année-ci, 
les avis se partagent, et, le pour et le contre pesés, on n'ar- 
rive à aucune désignation précise. Dans le premier cas, la be- 
sogne du commissaire général en est simplifiée d'autant; 
dans le second, c'est à lui que la détermination est laissée. 
Le prince se met alors en campagne au plus tôt, entre en 
négociations avec quelque bonne ville, sollicite l'assenti- 
ment de l'évêque, des pouvoirs publics et des comités catho- 
liques existants. Si ces premières démarches aboutissent, il 
se rend dans la cité pour y procéder à la création d'un comité 
local chargé d'élaborer les préparatifs et l'installation du 
congrès, de l'accueillir, d'en présider la première réunion, 
de lui remettre ses pouvoirs, qu'il reprendra après la disso- 
lution de l'assemblée pour liquider la situation. Toutes les 
bonnes volontés, toutes les forces intellectuelles de la cité, 
sont souvent mises à contribution pour la création de ce co- 
mité. Il compte en général de soixante à cent membres. A lui 
de lancer dans les journaux un premier appel général, d'en- 
voyer des invitations spéciales aux notabilités ecclésiastiques 
et séculières, de faire parvenir une adresse latine au Saint- 
Père, de s'entendre avec les autorités civiles pour l'aména- 
gement des divers locaux, pour les fctes et les décorations 
des monuments ; à lui de conclure des traités avec les che- 

LVIII - 14 



202 LE MOUVEMENT CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 

mins de fer, avec les im|)rimeurs el les principaux jour- 
naux catholiques de l'endroit; à lui de prévoir le choix des 
personnages qui devront prendre la parole et des sujets à 
traiter, de fixer l'horaire et le programme des travaux, de 
pourvoir même à ce que les prêtres qui afflueront dans la 
ville trouvent à leur disposition un assez grand nombre d'au- 
tels. Pour procéder avec ordre et suffire à tout, le comité se 
subdivise en sections qui peuvent admettre des spécialistes 
dans leurs rangs, et ont chacune des règles précises et 
utiles à étudier pour quiconque s'occupe de l'organisation 
de grandes assemblées. On a ainsi les sections ou commis- 
sions des orateurs, de la presse, des finances, de la réception 
des hôtes, des logements, des bâtiments et de l'alimentation, 
de l'ordre extérieur, des fêtes et de l'exposition d'art chré- 
tien. Le comité de Trêves n'hésita pas, il y a cinq ans, à faire 
bâtir une vaste salle tout exprès pour le congrès catholique. 
Le prince de Lœwenstein unit, soutient, encourage et dirige 
toutes ces bonnes volontés en action, et grâce à lui, cette pre- 
mière mobilisation des forces catholiques de la ville prépare 
et assure le succès de la mobilisation générale des catholiques 
du pays. 

Le prince est d'une grande simplicité, et les vues surnatu- 
relles dominent dans sa conversation. « Pour moi, me dit-il, 
je m'attache avant tout et toujours à la direction du Saint-Père, 
car si le démon, ce qui est manifeste, inspire et conduit ses sup- 
pôts dans la guerre contre l'Eglise, combien plus Dieu doit-il 
conduire et inspirer son représentant sur la terre dans la lutte 
contre le mal ! » J'ai été charmé aussi de la bienveillance avec 
laquelle il me parla de la France ; il faisait l'éloge de l'usine 
modèle de M. Harmel, qu'il venait de visiter au Val-des-Bois, 
et rapportait un vivant souvenir de l'église du Sacré-Cœur 
à Montmartre. « Vos chants, à vous autres Français, disait-il, 
ressemblent à des chants de triomphe et entraînent irrésis- 
tiblement. » A Reims, par contre, il fut peiné de ne pas voir 
un seul homme à l'adoration perpétuelle de la cathédrale, et 
il resta devant le Saint Sacrement jusqu'à ce qu'il se crût 
relevé de cette noble faction par l'arrivée d'un monsieur qui 
vint s'agenouiller près de lui. Le prince de Lœwenstein 
visite souvent notre pays, où le ramènent des affections de 



ET LE CONGRÈS DE MAYENCE 203 

famille, car deux de ses filles, personnes de grande distinc- 
tion, sont religieuses bénédictines à Solesmes, Une troi- 
sième est à Aix-la-Chapelle, au couvent des Pauvres Sœurs 
de Saint-François. Cela fait assez l'éloge de la piété du 
prince. 

Un heureux hasard m'amena à la commission des forma- 
lités au moment du débat sur la ville où se tiendrait le 
congrès de 1893. Les avis étaient des plus partagés, et avec 
une carte géographique sous les yeux on eût pu faire un 
voyage circulaire en esprit à travers l'Allemagne, en suivant 
les régions tour à tour passées en revue. On songeait à la 
Bavière, et à Munich en particulier; mais le moment n'est pas 
encore venu, après les difficultés faites par le régent en 1891. 
Dans le duché de Bade, le congrès ferait un grand bien ; 
mais, avec pleine connaissance de la situation, le baron de 
Bodman exposa les difficultés qu'offraient les principales 
villes du pays. Le cœur de la place, Karslruhe, devrait sans 
doute être attaqué, mais que d'obstacles à surmonter dans 
une ville presque entièrement protestante ! L'assemblée de 
Fribourg était trop récente encore pour qu'on put songer à 
cette ville ; Constance est peu central, et les élections qui 
battront leur plein l'an prochain y occuperont tous les ca- 
tholiques militants. On avisa le Wurtemberg: Ulm, Gmiind, 
Ravensburg furent tour à tour mises en avant, sans fixer l'as- 
sentiment commun; dans l'intervalle, un bourgeois de Bonn 
appelait et rappelait sans cesse l'attention de l'assemblée sur 
sa chère ville natale. L'Alsace-Lorraine avait déjà été men- 
tionnée à diverses reprises, quand un bon chanoine revint 
à la charge et recommanda chaudement Strasbourg, ou, à son 
défaut, quelque autre ville du Reichsland; une nouvelle dis- 
cussion fort intéressante s'ouvrit sur la question ; le député 
wurtembergeois Grœber, qui a fait à Strasbourg une partie 
de ses études universitaires, motiva son opposition par d'ex- 
cellentes raisons; toutefois, la commission presque entière 
vota à mains levées la proposition suivante : « La trente- 
neuvième assemblée générale des catholiques d'Allemagne, 
tout en laissant à Son Altesse le prince de Lœwenstein, com- 
missaire du congrès, le choix de la ville où se tiendra le 
prochain congrès, cmetle vœu qu'il s'arrête de préférence à 



204 LE MOUVEMENT CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 

une ville de l'Allemagne du Sud ou de l'Ouest, notamment du 
Reichsland ou du Wurtemberg. » — « Ce vote, me disait en 
sortant l'abbé Metz, le vaillant rédacteur de VElsœsser, 
prouve qu'un grand nombre de catholiques allemands ne 
se rendent pas un compte exact de notre situation en Alsace- 
Lorraine. Le temps n'est pas venu où une telle assemblée 
pourrait s'y tenir avec quelque chance de succès ; aussi 
suis-je bien persuadé que le prince de Lœwenstein ne fera 
aucune démarche en ce sens. » 

Et, de fait, c'est à Wiirzbourg que se trouve constitué 
dès à présent le comité local chargé de préparer les voies 
au congrès qui s'y réunira au mois d'août 1893. 

A propos de ce débat, j'ai exposé, à Mayence môme, mon 
sentiment sur la situation de l'Alsace-Lorraine à plusieurs 
Allemands ; ils en ont reconnu la justesse, tout en faisant 
remonter au chancelier tombé la responsabilité de cet état 
de choses. A vrai dire, l'Alsace-Lorraine, ce paisible et beau 
pays, continue à être la pomme de discorde qui maintient 
armées jusqu'aux dents les principales nations de l'Europe 
et empêche tout accord sincère entre la France et l'Alle- 
magne. La germanisation n'y a pas fait de progrès réels : c'est 
là le cauchemar des Allemands; ils ne se sentent pas chez 
eux en Alsace ; ils y perdent leur bonhomie native, et cam- 
pent toujours, comme en pays conquis. La principale cause 
de ce mal, c'est que, en voulant germaniser par trop rapide- 
ment, ils ont forcé beaucoup des meilleurs éléments de la 
population alsacienne à émigrer. Sur 1 549 738 habitants pré- 
sents lors de l'annexion, il en est parti 538 517, c'est-à-dire 
plus du tiers 1 ; de là un malaise profond, une rupture d'équi- 
libre dans la vie et les relations sociales; partout les Alle- 
mands ont pris les bonnes places laissées vides ; mais ce n'est 
pas par de tels procédés qu'on gagne un pays; après l'avoir 
décapité, il faut deux cents ans pour créer des relations nou- 
velles, des liaisons de famille, et opérer la fusion. Il a fallu 
trois cents ans aux Normands pour se fondre avec la popu- 
lation saxonne, après la conquête de l'Angleterre ; et encore 
est-ce la race des vaincus qui les a absorbés et leur a imposé 

1. Ces chiffres sont donnés par le regretté député alsacien Ch. Grad, 
dans son livre : le Peuple allemand. 



ET LE CONGRÈS DE MAYENCE 205 

en grande partie sa langue. Or, malgré la similitude du lan- 
gage, il y a peut-être, entre la vie et les mœurs des Alsa- 
ciens et des Allemands, autant de différence qu'entre celles 
des Saxons et des Normands du onzième siècle; et l'union 
ne sera guère plus facile, car les Alsaciens restent très atta- 
chés aux usages français. On m'a fait remarquer a Strasbourg 
que les petits Allemands immigrés, au lieu d'inculquer le 
Hochdeutsch aux enfants de Strasbourg, se mettent, au bout 
de très peu de temps, à parler le patois alsacien, au grand 
désarroi de leurs mères ! Le tort des vainqueurs est d'avoir 
voulu tout brusquer, et je me rappelle que, dès 1872, au mi- 
lieu des déchirements de l'option et de l'émigration en masse, 
ils étaient irrités de voir que l'Alsace n'était pas encore 
heureuse et fière d'être retournée à la grande patrie alle- 
mande. En même temps fondaient sur les pays annexés le 
Kulturkampf, qui a tant froissé nos populations chrétiennes; 
un fonctionnarisme hautain et tracassier, presque exclusive- 
ment protestant; les vexations scolaires à tous les degrés ; le 
service militaire; plus tard, l'odieuse mesure du passeport, 
des expulsions, qui avaient toujours un grand retentissement 
dans le pays, et par-dessus tout le continuel arbitraire de la dic- 
tature et des lois d'exception, au lieu des libertés d'autrefois. 
Ces faits sont acquis à l'histoire ; les Allemands ont pris un 
mode opposé à celui par lequel Louis XIV avait en si peu de 
temps gagné l'affection des Alsaciens ; avec cela, ils ont eu 
beau remuer, bouleverser de fond en comble le pays, le 
couvrir d'écoles, de gares, de palais, de viaducs et de ca- 
sernes à perte de vue, en partie avec l'argent des provinces 
conquises; ils ont eu beau, à côté du vieux Strasbourg si 
sympathique, en bâtir un autre pour eux, le fait est là, indé- 
niable, créant de part et d'autre une situation pénible et 
tendue ; et ces considérations s'imposent comme des faits 
palpables à l'attention des Allemands \ 

1. C'est sous r administration bismarkiennc du président supérieur de 
Mœller que l'Alsace a été le plus violentée dans ses sentiments catholiques : 
écoles neutres imposées partout avec livres à l'appui, renvoi des Frères en- 
seignants, action des religieuses enrayée de mille manières, maîtres chrétiens 
contrecarrés; Liguoriens, Jésuites, Frères Maristes, Dames du Sacré-Cœur, 
Sœurs de Porlieux, expulsés, exil d'un grand vicaire et de plusieurs chefs 



206 LE xMOUVEMENT CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 

Ce qui en résulte au point de vue qui nous occupe, c'est 
que la situation des catholiques en Alsace-Lorraine ne res- 
semble guère à celle des catholiques des autres pays de 
l'empire ; ils sont loin d'avoir les mômes libertés ; leurs 
journaux sont tenus à la plus grande réserve ; et s'ils s'avi- 
saient de mener la campagne contre les envahissements du 
protestantisme, avec la franchise de presse et de parole des 
catholiques allemands, qui entendent bien être les maîtres 
chez eux, ils seraient aussitôt traités de séditieux ; nous en 
avons un exemple récent dans la condamnation à trois mois 
de prison du paisible abbé Delsor, directeur de la Revue d'Al- 
sace. Il a expié ainsi quelques appréciations trop libres sur 
le protestantisme et son influence sur les mœurs de Berlin. 
Voilà pourquoi l'assemblée générale des catholiques alle- 
mands ne peut pas encore se tenir en Alsace. 

Il faut rendre justice cependant aux catholiques alle- 
mands, qui depuis quelque temps s'efTorcent de faire entrer 
l'Alsace-Lorraine dans Torbite de leur organisation politico- 
religieuse. L'établissement du Volksvei'pin^ inauguré récem- 
ment par les brillantes assemblées régionales de Strasbourg, 
de Metz, de Sarrebourg et de Schlestadt, en répondant aux 
aspirations intimes du peuple, en donnant corps, et par con- 
séquent force et droit à ses revendications ; en lui montrant 
que sa religion peut devenir un puissant facteur social ; en 
engrenant l'Alsace-Lorraine dans le principal rouage du 
catholicisme militant en Allemagne, et en la rendant ainsi 
solidaire des luttes et des espérances des catholiques d'outre- 
Rhin, favorisera plus sans doute que bien des mesures tra- 
cassières ou violentes le rapprochement que poursuit la po- 
litique allemande. 



du parti catholique, collège libre de Colmar, petits séminaires de Strasbourg 
et de Zillisheim fermés, professeurs et employés protestants inondant le 
pays, toute presse c.itholique'rendiie impossible, sauf le modeste Volksfrcund 
qui vivotait en tremblant, tels sont, avec le bilan de ses bienfaits, les titres 
du feu président de Mœller à la reconnaissance des Alsaciens ! Sous le stat- 
thalter de Manteuffel une légère détente se produisit pour les écoles, qui re- 
devinrent confessionnelles dans une certaine mesure. La situation s'est en- 
core améliorée en ces derniers temps, notamment en ce qui concerne la presse 
catholique qui commence à se développer. 



ET LE CONGRES DE MAYExNCE 207 



VI 



Pour donner enfin au lecteur un aperçu des assemblées 
tenues à Mayence en dehors et à l'occasion du congrès, 
voici la liste de celles qui furent annoncées au public par la 
voie des journaux : 

Lundi 29 août. 

Le matin. 11 heures : Assemblée générale des présidents des asso- 
ciations d'hommes et d'ouvriers catholiques. 

L'après-midi. 2 heures : Assemblée générale des présidents des 
associations d'apprentis et déjeunes gens. 

— 2 heures : Assemblée générale des présidents des Gesellenve- 
reine (associations de compagnons). 

— 2 heures : Assemblée générale du Piusverein académique. 

— 4 heures : Assemblée des délégués des Conférences de Saint- 
Vincent de Paul. 

Le soir. 8 heures : Commers de l'Association des étudiants catho- 
liques, Unitas. 

— 8 heures : Assemblée de fête de l'Association catholique des 
hommes [Masnnerverein] . 

— 8 heures : Assemblée de fête du Ge selle nverein. 

— 8 heures : Assemblée de fête de l'Association des marchands 
catholiques et de la Congrégation de la Sainte-Vierge des jeunes mar- 
chands . 

Mardi 30 août. 

Le matin. 9 heures : Assemblée générale du Vulksverein. 
L'après-midi. 2 h. 1/2 : Assemblée générale close de l'Association 
Unitas. 

— 2 h. 1/2 : Assemblée du Canisiusverein (pour l'éducation chré- 
tienne). 

— 2 h. 1/2 : Assemblée du Bonifaciusverein académique (pour la 
propagation delà foi et du culte en Allemagne). 

— 4 heures : Assemblée générale des Conférences de Saint- Vin- 
cent de Paul. 

Le soir. 8 heures : Commers des associations catholiques d'étu- 
diants, dites Studenteni'creinc. 

— 8 heures : Assemblée de fête du Lchrlingsverein (apprentis). 

— 9 heures : Commers général des associations d'étudiants catho- 
liques, dites Studentenverbindungen^ . 

1. En 1865, les associations d'étudiants catholiques s'étant beaucoup 
multipliées, se fractionnèrent en deux vastes groupes, chacun avec sa direc- 
tion spéciale : les Vereine et les Verbindiingen. Les deux groupes entretien- 



208 LE MOUVEMENT CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 

j\Ii:ilCREDI 31 AOUT. 

Le matin. 9 lieures : Assemblée générale du Sanct-Raphaelsverein 
(pour la protection des catholiques allemands émigrants). 

— heures : Assemblée générale de l'Association des juristes ca- 
tholiques. 

L'après-midi. 2 h. 1/2 : Assemblée des instituteurs catholiques pré- 
sents au congrès*. 

Quand on pense que le bureau de l'assemblée générale a 
tenu à honorer de sa présence, autant que possible, au 
moins par une courte visite, ces diverses réunions, on peut 
se faire une idée du labeur assumé par le vaillant D'" Porsch 
et ses non moins vaillants assesseurs. 

Du reste, le curieux avide d'impressions, non moins que 
l'homme d'œuvres avide de s'instruire , éprouvaient un 
égal regret de ne pouvoir se décupler pour être un peu par- 
tout à la fois. Réduit à borner mon champ d'observation, je 
désirais du moins assister à un Commers d'étudiants ; souvent 
j'avais entendu parler de ces réunions. Mon imagination, 
flottant entre des récits divers, se représentait volontiers 
une salle surchauffée, noyée dans une atmosphère lourde et 
troublée par un nuage de fumée; où les chants bachiques, 
les discours sans cohérence alternaient avec d'interminables 
rasades. Déjà je me voyais réduit, pour ne pas me singu- 
lariser, à frotter un Salamaiider et à vider d'un trait un 
énorme bock de bière qui serait venu d'office se placer 
devant moi ! Les écrivains français qui parlent de ces fôtes 
d'étudiants semblent n'y avoir guère vu que ce côté exté- 
rieur^. 11 est vrai du reste que, dans les groupes d'étu- 

nent des rapports amicaux et ne diffèrent guère que par le costume ; celui 
des Vereine est plus simple; celui des Yerbindungen, plus somptueux. 
« Un lien unique n'eût plus suffi à retenir un si grand nombre démembres, 
dit le D' Porsch. Les deux associations peuvent et doivent vivre en bonne 
harmonie, séparées dans la marche, unies dans la lutte : Getrennt marschi- 
rcn, nier vcreint schlagen . » 

1. De celte assemblée est née une association nouvelle, celle des « Maîtres 
catholiques du grand-duché de Hesse ». L'idée émise dans cette réunion 
provoqua une assez vive polémique dans les journaux du pays. Elle a été 
réalisée le 12 octobre dernier, et l'Association a été inaugurée avec un peu 
plus de 200 membres. C'est un début plein de promesses. 

2. L'un d'eux décrit ainsi un commers : « On appelle de ce nom les gueu- 



ET LE CONGRES DE MAYENCE 209 

diants non catholiques, le commers se termine très sou- 
vent dans une ivresse générale. Quoi qu'il en soit, je fus 
vivement impressionné par la magnifique réunion qui se 
tint au Frankfurter Hof, le 30 août au soir. A la table d'hon- 
neur se pressaient des députés du centre, des prêtres, des 
religieux, et bientôt le bureau du congrès lui-même, qui 
honora le commers de sa visite. Au milieu, trois étudiants 
en grand costume, la rapière au poing, dirigent la séance ; 
dans la salle, un millier de jeunes gens de toutes facultés 
fraternellement attablés. Chacune des longues tables a son 
chef, lui aussi en grand costume, l'épée à la main, de- 
bout comme un grenadier en faction. C'est à lui de répéter 
le mot d'ordre parli des hauteurs de la salle; on nous fit 
avancer, mes deux compagnons et moi, et nous nous assîmes 
au milieu d'un groupe de théologiens, juste au pied de 
l'estrade. Les discours succcédaient aux discours, graves, 
joyeux, pleins de verve folâtre ou de sérieuses pensées. 
M. l'avocat Gœrtz, de Trêves, parla avec feu du rôle réservé 
au peuple allemand, et spécialement à la jeunesse universi- 
taire catholique, dans la bataille contre les partis subversifs 
de toute civilisation. Le D"" Lieber, salué par des acclama- 
tions sans fin, et le président du congrès, le D"" Porsch, rap- 
pelèrent leur beau temps d'étudiants, et, à travers les saillies 
d'une humour intarissable, donnèrent à leurs jeunes amis 
d'excellents conseils d'union entre eux, d'ardeur dans la lutte, 
d'amour pour l'Eglise, de mépris de la vanité et des hochets 
de la toilette, de courage dans le travail et de fraternité. 
Après chaque discours, le président de la soirée frappait sur 
la table trois coups de sa rapière, répercutés aussitôt par les 
chefs des tables, et proposait une salve de « Hoch » à l'ora- 
teur; « on frottait ensuite un Salamander « en son honneur. 
Au commandement du chef : « Eins, zwei, drei ! » le branle 
est donné : tous les étudiants frappent et frottent leurs verres 

letons académiques qui ont lieu dans certaines brasseries, à huis clos, à 
toutes les occasions solennelles. On boit de la bière à en rester ivre pendant 
trois jours, on fume comme des volcans, on mange de la viande fumée, on 
chante des chansons plus licencieuses que patriotiques, et dans les discours 
on ne manque pas de pourfendre « l'ennemi héréditaire ». Voilà, en trois 
mots, un commers d'étudiants.» (Tissot.) 



210 LE xMOUVEMENT CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 

en cadence un certain nombre de fois sur la table, puis le 
portent à leurs lèvres pour exalter leur héros. Du reste, 
nulle obligation de vider son verre ; j'ai vu en face de moi 
des étudiants en théologie dont le verre est resté plein assez 
longtemps'. 

Chaque convive trouve devant lui un recueil imprimé des 
chants les plus populaires parmi les étudiants. Car ceux-ci 
ont leur littérature comme les autres classes sociales, comme 
le pâtre, le marin, l'ouvrier et le soldat ; et ces couplets, tristes 
ou joyeux, patriotiques ou légers, résument l'histoire entière 
de la vie universitaire. En tcte de la petite brochure, on lit : 
« Religion, science, amitié ! » et ces paroles résument l'esprit 
de la collection, à condition toutefois d'y comprendre des 
hymnes fréquents au bon vin, au « Vater Rhein », dont les 
collines, les vignobles, les vieux châteaux et les légendes 
sont le thème favori du folklore germanique, et aussi quel- 
ques chansonnettes d'allure plus légère^. 

Quand aux acclamations bruyantes et aux discours a succédé 
la rumeur des causeries, un coup de la rapière présidentielle 
retentit de nouveau, toujours répété en échos multiples à 
toutes les tables. Silentium! crie le président, et tout se tait 
comme par enchantement. « Prenez le numéro un tel du 
recueil;» et l'orchestre de préluder; puis, strophe par 
strophe, la mélodie se déroule, ample et sonore, en mettant 
tous les cœurs à l'unisson. Voici le numéro 8 du recueil, en 
l'honneur du Rhin. 

Là-bas où le vieux Rhin de ses flots — Salue les ruines moussues 
des Burgs antiques, — Là-bas où les grappes bleuâtres se gonflent 
d'un jus plus savoureux, — Où le nioùt par sa fraîclieur charme le la- 
beur du vigneron, — C'est là que je voudrais être, là que je voudrais 
être, — Près de toi. Père Rbin ; — C'est sur tes montagnes que je 
voudrais être. 

Ah ! si je pouvais, là-bas, balancé sur une gondole légère, — En- 
tendre une jolie chanson de vigneron, — Des rêves plus doux vien- 
draient me bercer, — Que n'en voient éclore les rives plates de la 

1. L'étyraologie du mot « salamander » est inconnue même au grand Con- 
versations-Lexicon de Mcyer. Il y esl dit que cet usage a commencé vers 1830, 
à l'Université de Heidolberg, sans doute dans quelque occasion insignifiante. 

2. La librairie catliolique de Herder, à Fribourg-en-Brisgau, vient de pu- 
blier un recueil de 400 chansons d'étudiants. 



ET LE CONGRÈS DE MAYENCE 211 

Pleisse. — Ah ! que je voudrais être là, que je voudrais être là ! — OiJ 
bruit ta vague, — Où l'écho épie caché derrière un rocher. 

Là-bas, où les mensonges charmants de la grise antiquité — Vien- 
nent amicalement hanter l'imagination; — C'estbien là, mes aspirations 
ardentes ne sauraient me trom])er, — C'est bien là le pays de la belle 
poésie. — Ah ! que je voudrais être là ! que je voudrais être là, — Près 
de toi, Père Rhin, — Où les légendes succèdent aux légendes. 

Là-bas où vieux manoirs et monastères percent le brouillard, — 
Faisant chacun revivre quelque récit enchanté du passé, — Je crois 
voir revivre le hardi chevalier.. . — Il cherche l'épée dont il se ser- 
vit souvent dans les combats. — Ah! que je voudrais être là! que je 
voudrais être là ! — Où les Burgs sur les hauteurs — Se dressent 
comme des linceuls de pierre. 

Oui, c'est vers tes rives que je veux aller ma course ; — C'est là que 
m'entraîne l'ardeur de mes désirs. — Plein d'allégresse, je veux m'em- 
presser vers les coteaux au riche vignoble, — Où l'inspiration jaillit 
écumante de la coupe ; — Bientôt j'y serai, bientôt j'y serai! — Et toi, 
ô Père Rhin ! — Tu réponds joyeux à mes désirs. 

Pus loin, c'est un chant à la Westphalie, la terre rouge, le 
pays de Witikind et de Teut, où les âmes sont fortes comme 
les chênes. L'amour de la patrie, la joyeuse insouciance de 
la jeunesse, les charmes du printemps, du matin, le bonheur 
de l'étudiant, la tristesse de ne l'être plus, une sorte de « Te 
souviens-tu » des temps passés, les amitiés du bel âge, l'his- 
toire du tonneau de Heidelberg et du géant Perkeo, des 
chansons drolatiques et enfin un hymne à Rome, d'un beau 
souffle, donnent vie et variété au recueil. 

Le mot commers vient évidemment de commerciuin^ « re- 
lations mutuelles ». Le commers pour la réception et le dé- 
part des étudiants, ce dernier surtout, est très solennel. La 
salle est décorée de rapières; et on chante avec orchestre 
le chant des grands jours, appelé le Landesvater. 

• Ailes sclivveige, 

Jcdei' neige 
Ernsten Klaengen gern sein Ohr! 
Hœrt es an das Lied der Lieder 
Hœrt es, meine deutscheu Briidor ! etc. 

Que tout s'arrête, 

Que chacun prête 

L'oreille à nos graves accents ,• 

Ecoutez-le, le chant des chants, 

Ecoutez, frères Allemands ! etc. 



212 LK MOUVEMKXT CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 

Cependant les cpées sont frappées les unes contre les 
autres; les coiffes bigarrées et si bizarres des partants, dites 
Cerei>is-Mufzen, sont percées et embrochées de part en part, 
en signe vraisemblablement du déchirement que produit la 
séparation; — et pour le reste de ses jours l'ex-étudiant n'est 
plus qu'un vulgaire Philistin ^ ! 

Du reste, que l'étudiant catholique boive ou chante, pérore 
ou applaudisse ses amis et ses maîtres, ce qu'il cherche et 
trouve dans ces fêtes de famille, c'est l'oubli des ennuis que 
cause parfois l'étude, un délassement plein de charme, une 
intimité qui est une force en face des influences protestantes; 
il y cherche et y trouve aussi une initiation aux luttes de la 
parole et de la vie publique, où de plus en plus les catholiques 
d'influence et de talent, prêtres et laïques, se font un devoir 
de jouer leur rôle et de payer de leur personne. 

1. Les étudiants catholiques ont composé, lors du Kulturkampf, un chant 
latin en l'honneur du centre ; il exalte tour à tour, dans des strophes assez 
primitives, les principaux personnages de cette grande lutte : 

Vivat Ccntrum candidum, 

Semper sit in flore! 
Vivat membrum quodlibet 
Vivant membra quaelibet 

Semper in honore ! 

Vivant Reichenspergeri, 

Fratres digni vere 
Qui per cuncta prœlia, 
ïemporum per nubila 

Nunquam defuere! 

Vivat Mallinckrodtius, 
Fidei defensor, etc. 

Vivat ter Windthorstius 

Margarita annexa, 
Anima pracnobilis 
Non arundo mobilis, 

Minis nunquam flexa ! 

Cette strophe à Windthorst fait allusion à l'annexion du Hanovre en 1866, 
et à son surnom de « perle de Meppen ». En 1871, Mallinckrodt dit à ce pro- 
pos : « Nous avons annexé une perle dont le centre est Técrin. » 

L. SOEHNLIN. 



DE LA CAUSALITE DES SACREMENTS 



Pour produire et entretenir dans l'àme des fidèles la vie 
divine de la grâce, le Tout-Puissant aurait pu employer bien 
des moyens. S'il l'avait voulu, les actes des vertus : foi, espé- 
rance, charité, etc., auraient seuls augmenté en nous la grâce 
sanctifiante, et de fait, avant la venue de Notre-Seigneur 
Jésus-Christ, telle était la règle ordinaire ; s'il l'avait préféré, 
il eût pu procéder par des voies bien diverses. Pas plus dans 
l'ordre surnaturel que dans celui de la pure nature, la 
Puissance divine n'est liée et assujettie à des règles absolu- 
ment fixes : au moins toujours est-il possible de concevoir 
des procédés variés que la sagesse infinie de Dieu connaît et 
que notre faible raison peut soupçonner : entre les plans 
innombrables qui se présentent à l'intelligence du Créateur, 
sa volonté est libre de choisir, et il ne nous appartient pas 
de scruter les motifs qui l'ont fait agir. 

Nous pouvons pourtant, à l'exemple des Pères de l'Eglise 
et des grands docteurs, chercher à comprendre les raisons 
de convenance qui dictent tel choix plutôt que tel autre ; et 
dans ces raisons nous trouvons d'inappréciables motifs de 
reconnaissance et d'amour à l'égard du souverain Maître, 
qui dispose tout pour notre bonheur, qui ne veut en rien 
violenter notre liberté, et qui adapte les moyens dont il se 
sert à la mesure de notre nature à la fois raisonnable et sen- 
sible. 

Ainsi, il est utile de chercher à nous rendre compte de la 
manière dont opèrent les moyens de sanctification, si libéra- 
lement mis à notre disposition : bien des fruits de salut 
peuvent résulter pour nous de cette connaissance plus ap- 
profondie. 

Nous n'avons nullement l'intention de dire tout ce qui se 
rapporte aux sacrements : nous nous bornerons à étudier le 
fait et la nature de leur causalité par rapport à la production 



214 DE LA CAUSALITÉ DES SACREMENTS 

de la grâce sanctifiante ; nous n'entrerons pas dans la dis- 
cussion des effets spéciaux propres à chacun d'entre eux ; 
nous nous contenterons d'expliquer ce qui est commun à 
tous. 

Dans notre étude nous trouverons des assertions qui l'ont 
partie de la doctrine catholique et que tous doivent admettre ; 
nous en rencontrerons d'autres plus obscures, et sur les- 
quelles l'Eglise laisse la liberté à ses enfants. Nous distin- 
guerons soigneusement les unes des autres. 

I 

Tout d'abord, une thèse qu'il n'est permis à aucun catho- 
lique de contester, c'est que les sacrements de la nouvelle 
loi sont de véritables causes de la production ou de l'accrois- 
sement de la grâce sanctifiante dans nos âmes. C'est là une 
vérité admise dès l'origine du christianisme, et que les né- 
gations protestantes du seizième siècle ont obligé de définir 
explicitement. Le concile de Trente, dans sa septième ses- 
sion, l'a mise pleinement en lumière. Nous aurons l'occasion 
de citer plus d'une fois ses définitions ; nous nous abstenons 
donc de les exposer en ce moment. 

Qu'est-ce à proprement parler qu'un sacrement ? Quels 
sont les sacrements dont nous parlons ? 

Le nom de sacrement, sacramentum^ est un mot assez 
large comme signification, mais dont le sens a été restreint 
par l'usage. Sacrement, chose sacrée, chose mj'stérieuse et 
cachée, désigne assez souvent, même dans la langue de 
l'Ecriture et chez les Pères, toute chose qui n'est pas livrée 
au profane. Un secret sera ainsi appelé sacramentum : Sacra- 
mentum régis abscondere bonum est (Tobie) ; « 11 est bon de 
garder le secret du roi. « Les mystères de la religion, choses 
éminemment secrètes, éloignées par elles-mêmes de notre 
connaissance naturelle, sont bien souvent appelés sacra- 
iiienla. Sacramentum Incarnationis se traduit : « le mystère 
de l'Incarnation ». 

Pourtant, parmi tous les mystères révélés à notre foi, il en 
est auxquels le nom de sacrement est réservé d'une façon 
toute spéciale. Déjà, chez les plus anciens écrivains ecclésias- 



DE LA CAUSALITE DES SACREMENTS 215 

tiques, mais surtout peu à peu en descendant le cours des 
siècles, le nom de sacrement est réserv^é à ce que nous appe- 
lons maintenant, d'une manière à peu près exclusive, les 
sept sacrements de l'Eglise. 

Ce sont des signes sensibles produisant la grâce dont ils 
sont la figure. 

Ce sont des signes sensibles. — L'homme, composé d'un 
corps et d'une âme, n'est pas accessible aux pures idées qui ne 
se présentent pas à lui revêtues d'images empruntées aux 
sens : toutes nos connaissances nous viennent par le canal des 
sens; et de môme que Dieu n'a pas voulu, pour sa révéla- 
tion, prendre une autre voie, mais a tenu à s'adapter à notre 
nature, en nous découvrant ses infinies perfections et les 
mystères de sa vie intime sous des images tirées de nos 
connaissances sensitives, de môme, pour produire en nous 
cette vie divine qui nous assimile à lui et fait de nous ses 
enfants adoptifs, il a voulu employer des moyens qui ne 
s'adressent pas uniquement à notre intelligence et à notre 
volonté, mais qui atteignent notre être tout entier. L'homme 
est esprit et matière : esprit intimement et substantiellement 
uni à la matière ; Dieu a voulu nous sanctifier par des 
moyens qui atteignent le corps et l'àme à la fois. 

Toutes les sociétés ont des signes extérieurs par lesquels 
elles se distinguent, et même jusqu'à un certain point se 
constituent, et cela est vrai aussi des sociétés religieuses. 
Elles ne peuvent pas, en effet, être formées d'individus iso- 
lés, inconnus les uns aux autres, n'ayant entre eux aucun 
rapport; où serait alors le lien commun qui les unit et en 
fait un seul tout, une sorte de corps moral ? 

Ce lien consiste sans doute dans une même foi, une même 
espérance, des aspirations identiques vers un but commun ; 
mais si cette foi, cette espérance, ces aspirations n'étaient 
pas manifestées au dehors de façon à pouvoir être connues des 
autres membres, on pourrait à la rigueur reconnaître en 
ceux qui les partagent les éléments épars d'une société, on 
pourrait peut-être dire qu'il serait facile de les unir, mais 
de fait personne n'admettrait qu'ils composent réellement 
un même corps, qu'ils ont une action vraiment commune. 
Pour qu'ils arrivent à former une association religieuse, il 



216 DELA CAUSALITli: DES SACREMENTS 

faut nécessairement qu'ils aient certaines manifestations 
de leurs sentiments intimes, qu'ils aient certains actes où 
cette unité de tendance se révèle clairement; il faut qu'ils 
se connaissent, et qu'ils agissent ensemble. Des cérémo- 
nies, des rites admis oar tous sont nécessaires. 

Un simple coup d'œil sur les diverses religions prouve 
jusqu'à l'évidence ce rôle si important des manifestations 
extérieures, des rites divers par lesquels s'affirme l'unité des 
sociétés religieuses. Chez toutes on trouve un certain 
nombre de cérémonies caractéristiques auxquelles prennent 
part tous les initiés : il n'est même pas jusqu'aux sociétés 
qui professent le plus profond dédain pour les religions po- 
sitives, qui puissent se soustraire à cette loi générale : les 
francs-maçons n'ont-ils pas leurs rites d'initiation? leurs 
réunions dans les loges ne sont-elles pas accompagnées d'une 
foule de cérémonies par lesquelles ils singent le christia- 
nisme? 

Dans l'Eglise catholique les rites sensibles que nous appe- 
lons les sacrements ont ce rôle d'unir les fidèles entre eux, 
et de rendre leur société visible. L'Eglise est en effet com- 
posée des âmes qui ont la même foi et participent aux mêmes 
sacrements : on y entre par le baptême. Mais ils ont encore 
un certain nombre de caractères qui les distinguent complè- 
tement de toutes les cérémonies extérieures par lesquelles les 
membres des diverses religions se reconnaissent. Voici deux 
des principaux de ces caractères : ils ont été positivement 
institués par Jésus-Christ Dieu incarné; — ils produisent en 
nos âmes la grâce dont ils sont les signes. 

Un coup d'œil sur l'histoire nous aidera à nous rendre 
compte de ces deux différences. 

Dès le commencement du monde, la nécessité des actes 
extérieurs, réunissant tous les fidèles dans une même mani- 
festation extérieure du culte rendu à Dieu, se fit sentir. 
Mais Dieu n'intervint pas lui-même pour prescrire des céré- 
monies particulières : il laissa ce soin au père de famille 
pour le culte familial, aux chefs de la société pour le culte 
social. Lorsque la race humaine fut suffisamment multipliée, 
les chefs du peuple organisèrent le culte : c'est ainsi que 
beaucoup d'interprètes entendent ce qui est dit d'Enos, fils 



DE LA CAUSALITE DES SACREMENTS 217 

de Seth et petit-fils d'Adam, au chap. iv, v. 26, de la Genèse : 
Ipse civpit invocare noiueiiDomiiii; « il commença à invoquer 
le nom du Seigneur ; » c'est-à-dire il commença à régler le 
culte public : il n'est pas à croire en effet que Seth, chef de la 
race des élus et Adam pénitent eussent attendu aussi long- 
temps pour rendre à Dieu l'hommage de leur culte privé. 
Mais les cérémonies ainsi déterminées dans les différents 
peuples ne furent pas instituées par Dieu lui-même. 

Ce n'est que lorsque le Seigneur voulut se choisir un peu- 
ple particulier, comme gardien des promesses, qu'il inter- 
vint directement pour établir tout un rituel, toute une litur- 
gie spéciale. 

Pour organiser le culte qu'il exigeait des Juifs, Dieu, par 
le ministère de Moïse, établit un nombre considérable de 
rites et de cérémonies, qui toutes avaient leur but et leur si- 
gnification propres. Ces cérémonies affirmaient la foi en un 
seul Dieu, l'espérance d'un Rédempteur : elles constituaient 
les manifestations extérieures delà religion à l'égard du sou- 
verain Maître de toutes choses. 

Sans parler ici de la circoncision, antérieure à Moïse, et déjà 
ordonnée par Dieu à son fidèle serviteur Abraham, pour être 
la marque du peuple choisi, nous ne nous occuperons que 
des autres sacrements de la loi ancienne. La raison pour 
laquelle nous ne parlerons pas de la circoncision, c'est 
qu'elle a une place à part dans l'ensemble des cérémonies 
légales. Elle avait un rôle absolument spécial : elle rempla- 
çait en effet, pour les Juifs, ce remède au péché originel qui, 
avant Abraham, et encore aprèslui pour les peuples autres que 
le peuple hébreu, consistait, suivant l'opinion assez com- 
mune des théologiens, en un sacrifice accompagné d'une pro- 
fession de foi faite par les parents en faveur de leur enfant. 
Sous le rapport de ses efl'ets la circoncision avait une cer- 
taine analogie avec le baptême. Elle effaçait' le péché ori- 
ginel : toutefois elle n'ouvrait pas encore la porte du ciel. 
Les justes de l'Ancien Testament devaient, après leur mort, 
rester dans les limbes jusqu'à la résurrection et l'ascension 
du Sauveur. 

Mais dans la loi mosaïque étaient établis une foule d'autres 
rites dont la description se trouve particulièrement dans le 

LYIII. — 15 



218 DE LA CAUSALITE DES SACREMENTS 

Lévitique, et auxquels les Juifs devaient se conformer ; ils 
étaient dehitores omnis legis. 

Sacrifices dans le templû avec leurs cérémonies déter- 
minées par la loi ; holocaustes ; sacrifice de l'encens : Cinis 
vitulœ aspersjis ; fréquentes ablutions, cérémonies purifica- 
toires après l'enfantement, après avoir touché un cadavre, 
ou contracté quelque autre des impuretés légales, etc. 

L'énumération complète serait longue; elle est inutile 
ici ; mon but n'est pas de les faire connaître tous, mais bien 
d'étudier leur caractère général et surtout la différence essen- 
tielle qui existe entre eux et les sacrements de la nouvelle 
loi. 

Tous les sacrements de la loi ancienne étaient bons, puis- 
qu'ils étaient ordonnés par Dieu lui-même ; ils étaient de 
précepte, et lorsque l'occasion s'en présentait, les fidèles 
israélites étaient tenus de les employer ; à certaines époques 
et dans certaines circonstances ils devaient y recourir. Leur 
négligence ou l'oubli de ces prescriptions étaient coupables 
comme toute désobéissance à la loi divine. 

La loi mosaïque est maintenant abolie, et la pratique des 
cérémonies judaïques serait pour un chrétien un crime très 
grave. 

Il est facile d'en apercevoir la raison : la loi mosaïque 
tout entière était une promesse, une préparation, une fi- 
gure de la loi chrétienne. Suivant l'expression de saint 
Paul : Lex erat gravida Cliristo\ tout se rapportait au Messie 
annoncé dès le lendemain de la chute de nos premiers pa- 
rents ; mais tout se rapportait au Messie à venir; tout prédi- 
sait et prophétisait son arrivée future. Les rites mosaïques 
excitaient la foi à ce Rédempteur qui devait paraître quand 
serait arrivée la plénitude du temps : les sacrifices repré- 
sentaient le sacrifice sanglant de la croix par lequel il devait 
effacer les péchés du monde. Tant que la loi gardait son 
efficacité, c'est que le Sauveur promis n'était pas venu 
encore. Du jour où la réalité a succédé à la figure, les céré- 
monies juives n'avaient plus de raison d'être: l'aurore dispa- 
raît quand vient le soleil, et les signes qui annonçaient la 
venue de l'astre du jour n'ont plus d'utilité quand cet astre 
est présent. C'est pourquoi, lorsque le sacrifice de la croix 



DE LA CAUSALITÉ DES SACREMENTS 219 

eut été accompli, les sacrifices de l'ancienne loi durent ces- 
ser ; les continuer maintenant équivaudrait à dire que le 
Messie n'a point paru, que Jésus-Christ n'est pas le vrai 
Fils de Dieu, le Rédempteur promis à la terre. Ce serait se 
jeter dans l'infidélité où s'est obstinée une partie considé- 
rable du peuple juif : ce serait s'associer à la responsabilité 
des déicides. 

Tous les sacrements de l'ancienne loi avaient donc une 
manifeste utilité au temps où ils étaient ordonnés par Dieu. 
Profession de foi en la venue du Sauveur, ils excitaient per- 
pétuellement les fidèles Israélites à espérer ce Rédempteur 
promis et à fléchir la majesté divine par son intercession. Ils 
étaient en outre le lien visible qui unissait dans la démons- 
tration extérieure d'une même croyance et d'un même culte 
les descendants de la race élue. 

Ils avaient encore un autre rôle. Aux yeux de la loi, ils 
donnaient une certaine pureté, une justice légale. Loi'squo 
quelqu'un avait commis une de ces fautes qui rendaient im- 
pur, son impureté durait jusqu'à" ce que le sacrifice expiatoire 
eût été offert, et alors seulement il reprenait possession de 
la justice légale. Ils étaient efficaces, comme dit le grand 
Apôtre, ad emundationem carnis. 

Mais, par rapport à la grâce sanctifiante, qui est aux yeux 
de Dieu la véritable justice, sans laquelle notre âme, quelle 
que puisse être à notre égard l'opinion des hommes, est im- 
pure et souillée par le péché, ils étaient par eux-mêmes [ex 
se) impuissants. Ils ne pouvaient par eux-mêmes la conférer 
à ceux qui les employaient. 

Ils pouvaient sans aucun doute exciter la foi et amener les 
vrais fidèles à faire des actes de vertu. Pour tous ceux qui 
à travers les voiles de la loi reconnaissaient et adoraient le 
Sauveur promis, ils devaient indirectement, grâce aux actes 
de foi et de charité, amener la justification et procurer une 
augmentation de justice ; mais leur rôle était tout extérieur : 
par eux-mêmes ils ne produisaient pas la grâce. 

Une des erreurs capitales des protestants fut d'identifier 
la vertu sanctificatrice de nos sacrements à celle des sacre- 
ments de la loi ancienne. Voulant à toute force exalter la foi 



220 DE LA CAUSALITÉ DliS SACREMENTS 

au détriment de toutes les autres vertus, ils prétendirent que 
la foi seule agit dans les sacrements; à les croire, le rite 
accompli par le ministre n'a aucune efficacité propre, il est 
vide et ne peut donner la grâce : son rôle unique se borne à 
exciter la foi du fidèle qui le reçoit, et c'est cette foi qui unit 
au Christ et est l'instrument de la justification. 

Le concile de Trente eut à s'occuper longuement de cette 
question et à établir la vérité catholique contre les dénéga- 
tions hérétiques de Luther, de Calvin et de leurs partisans. 
La session VII consacra sa partie dogmatique tout entière 
à l'exposition précise de la tradition catholique à ce sujet, et 
à la condamnation des erreurs. 

Le deuxième canon réfute ceux qui, identifiant, quant à 
l'efficacité, les sacrements de la loi nouvelle à ceux de l'an- 
cienne, ne voulaient reconnaître entre eux d'autres diffé- 
rences que celles qui existent évidemment entre les rites 
extérieurs des uns et des autres : « Si quelqu'un dit que les 
sacrements de la loi nouvelle ne diffèrent des sacrements de 
la loi ancienne que parce que les cérémonies sont différentes, 
ainsi que les rites extérieurs, qu'il soit anathème. » 

Le cinquième attaque directement Terreur protestante qui 
ne voyait dans les sacrements que des cérémonies destinées 
à exciter la foi : « Si quelqu'un dit que ces sacrements n'ont 
été institués que pour nourrir la foi, qu'il soit anathème. » 

Le sixième entre plus avant dans la question et commence 
à définir la causalité propre des sacrements : « Si quelqu'un 
dit que les sacrements de la nouvelle loi ne contiennent pas 
la grâce dont ils sont les signes, ou qu'ils ne confèrent pas 
la grâce elle-même à ceux qui ne mettent point d'obstacle à 
sa réception; comme s'ils étaient seulement des signes exté- 
rieurs de la grâce ou de la justice reçue par la foi, ou des 
marques delà profession chrétienne, par lesquelles aux yeux 
des hommes les fidèles se distinguent des infidèles; qu'il 
soit anathème. » 

Enfin le huitième consacre la formule adoptée par les 
théologiens pour exprimer l'efficacité propre et intrinsèque 
des sacrements par rapport à la grâce : « Si quelqu'un dit 
que par le moyen des sacrements de la loi nouvelle la grâce 
n'est pas conférée ejc opère operato; mais que seule la foi des 



DE LA CAUSALITÉ DES SACREMENTS 221 

promesses divines suffit à obtenir la grâce, qu'il soit ana- 
thème. » 

Ces assertions catégoriques et solennelles du concile suf- 
fisent pour établir la thèse catholique ; il nous reste à 
expliquer plus en détail en quoi consiste l'efficacité des 
sacrements. 

Pour cela, nous aurons à dire ce qu'est Vopus operatum^ 
puis à montrer comment le sacrement, tout en étant réel- 
lement cause de la production de la grâce, n'est pas cause 
principale, mais seulement instrumentale; enfin à chercher 
en quoi réside cette causalité instrumentale, et de quel nom 
il convient de l'appeler : physique ou morale. 

II 

Quand un adulte reçoit un sacrement avec fruit, et que 
par conséquent il obtient soit la grâce elle-même dont il 
était privé auparavant, soit une augmentation de cette même 
grâce, s'il avait le bonheur de la posséder déjà, il y a lieu 
de distinguer un bon nombre d'actes qui peuvent tous avoir 
des effets excellents, et dont les causalités se surajoutent 
et jusqu'à un certain point se complètent mutuellement, pour 
arriver en définitive au résultat total qui est la sanctification. 

L'adulte, en effet, doit se préparer à recevoir le sacrement, 
et cette préparation consiste en actes de foi, d'espérance, etc., 
c'est-à-dire de vertus qui, excitées par la grâce actuelle, 
peuvent être surnaturelles, et, à ce titre, avoir un certain mé- 
rite variant avec la perfection plus ou moins grande de celui 
qui les produit, variant aussi avec l'intensité différente dans 
les différents cas où ils sont exercés. Cette préparation est 
expliquée par le concile de Trente (sess. VI, cp. vi). 

Le ministre du sacrement peut lui-même, au moment où 
il accomplit le rite sacramentel, se trouver dans bien des 
états fort dissemblables. Parfois le ministre est un véritable 
saint dont les prières ont auprès de Dieu une très grande 
efficacité; d'autres fois, c'est un homme d'une vertu fort 
ordinaire; il peut même arriver que le ministre soit un 
pécheur, et qu'en administrant le sacrement il souille son 
âme d'un nouveau crime. On sait que, quelles que soient les 



2-22 DE LA CAUSALITÉ DES SACREMENTS 

dispositions intérieures du ministre, pourvu qu'il accomplisse 
exactement le rite extérieur avec l'intention de faire ce que 
Jésus-Christ a institué, ou, ce qui revient au môme, de faire 
ce que fait l'Église, le sacrement est valide. 

Enfin, et c'est là ce qui nous occupe tout particulièrement, 
indépendamment des dispositions personnelles du ministre, 
il y a le rite lui-même institué par Jésus-Christ, en quoi 
consiste le sacrement. Quels que puissent être en effet les 
vertus, les mérites ou les crimes du prêtre qui baptise, 
toujours, pour baptiser, il versera l'eau en prononçant la 
formule : « Je te baptise au nom du Père, et du Fils, et du 
Saint-Esprit; » et, pour absoudre après avoir entendu la 
confession du pénitent, il dira : Ego te ahsolvo a peccatis 
tuis in nomiiie Patris et Filii et Spiritus Sancti. 

Le sacrement lui-môme est ce qu'on appelle, dans le lan- 
gage théologique, Vopus operatiim^ l'œuvre accomplie, par 
opposition à Vopus operantis^ œuvre propre de celui qui 
opère ; et sous le nom d^opiis opcrantis, on comprend à la 
fois et les actes propres ou les dispositions personnelles 
de celui qui reçoit le sacrement, et les dispositions du 
ministre. 

Dire que le sacrement opère ex opère operato^ c'est donc 
dire que le sacrement a une vertu propre, une action 
spéciale, une efficacité particulière qui n'appartient pas aux 
différents actes du sujet ou du ministre, qui même jusqu'à 
un certain point ne dépend pas de ces actes. 

Pour mieux faire comprendre cette doctrine, il sera utile 
d'insister et de chercher à nous rendre compte de tout ce qui 
se passe dans l'administration d'un sacrement. Je prendrai 
deux exemples : les deux sacrements dont la réception 
revient le plus souvent dans la vie chrétienne, la Pénitence 
et l'Eucharistie ; et pour ne pas compliquer inutilement la 
question, je ne prendrai dans la réception de chacun de ces 
deux sacrements qu'un seul cas; pour la Pénitence, celui du 
pécheur qui, grâce à la contrition imparfaite ou attrition, y 
recouvre la grâce sanctifiante; pour l'Eucharistie, celui du 
juste qui, s'approchant de la sainte table avec les disposi- 
tions requises, y puise l'augmentation de la vie divine. Je 



DE LA CAUSALITE DES SACREMENTS 223 

ne m'occuperai pas, pour le moment, de ce qui se passe 
dans la réception indigne de ces sacrements, ni des autres 
cas qui peuvent se présenter. 

Lorsqu'un pécheur veut s'approcher du saint tribunal, il 
doit d'abord examiner sa conscience, en sonder les replis 
pour découvrir les péchés qu'il a commis : cet examen devra 
être sérieux de façon à ne laisser échapper aucune des fautes 
graves qui ont mortellement offensé Dieu. Après cet examen, 
le pénitent aura encore à s'exciter au regret de ses fautes 
et au ferme propos de ne plus les commettre ; bien des 
motifs de contrition s'offrent à lui : la crainte de l'enfer, la 
perte du ciel, etc. ; puis, s'appuyant sur les mérites infinis 
de Jésus-Christ, il faut qu'il conçoive l'espérance du pardon. 
Enfin, un aveu complet et sincère fait avec humilité au 
confesseur, le dispose à recevoir l'absolution. 

D'ordinaire, le confesseur, fidèle à son rôle de père, de 
docteur, instruira le pénitent sur ses devoirs, lui indiquera 
les remèdes propres à le guérir de ses mauvaises habitudes, 
et à le prémunir contre les dangers auxquels il se trouve 
exposé ; il l'exhortera à la pratique des vertus et lui donnera 
d'utiles conseils pour sa direction. 

Enfin, après lui avoir imposé une pénitence salutaire, s'il 
le trouve bien disposé, il lui accordera l'absolution ; et 
alors l'àme purifiée de ses péchés par la vertu de cette sen- 
tence, recouvrera la grâce et redeviendra pure et sans tache 
aux yeux de Dieu. 

Or, remarquons-le bien, entre tous ces actes, soit du 
pénitent, soit du confesseur, il y a des différences essen- 
tielles. 

Les actes du pénitent sont des dispositions requises pour 
la réception du sacrement : l'aveu des fautes et l'acceptation 
de la pénitence sont parties intégrantes du rite sacramentel. 
Nous étudierons un peu plus loin ce genre de causalité 
propre des dispositions et leur influence sur la réception de 
la grâce, et surtout sur l'intensité de cette grâce. 

Les conseils, les exhortations du confesseur peuvent avoir 
une très grande efficacité. Nul ne peut douter que les avis 
donnés par un saint prêtre, vraiment instruit, prudent, 



224 DE LA CAUSALITÉ DES SACREMENTS 

plein de Dieu, n'aient une valeur considérable. Certaine- 
ment, ils sont bien capables d'exciter l'âme fidèle à des 
actes de vertu plus parfaits ; en outre, donnés par un 
homme qui connaît en détail les dangers, les illusions, les 
infirmités du pénitent, ils seront habituellement mieux 
adaptés à ses besoins que des exhortations générales 
adressées du haut de la chaire à un auditoire mélangé. Le 
prêtre au saint tribunal pourra scruter tous les replis de 
la conscience pour faire le diagnostic précis des maladies de 
l'âme, et doser d'une façon sûre le remède. La charité, s'il est 
vraiment un homme de Dieu, lui suggérera les industries 
les plus propres à obtenir le résultat cherché. 

Mais tout cela est encore extérieur et n'atteint pas immé- 
diatement la sanctification. Si, après avoir fait de son côté ce 
qui était en son pouvoir, et après avoir reçu avec la docilité 
convenable tous les avis du confesseur, le pénitent se reti- 
rait avant que le prêtre eût prononcé la formule de l'absolu- 
tion, ses péchés ne seraient pas remis, la grâce ne viendrait 
pas revivifier son âme. Sans doute, les actes de vertus pro- 
duits n'auraient pas été sans utilité, les conseils qu'il a reçus 
pourraient lui être très profitables; mais l'effet propre du 
sacrement, la sanctification, la justification de son âme, ne 
serait pas obtenu. 

Pour l'obtenir, il faut que le prêtre prononce une formule, 
non pas une formule quelconque choisie par lui à volonté, 
et exprimant son intention de sanctifier le pénitent; mais 
bien la formule instituée par Jésus-Christ et transmise 
jusqu'à nous par la tradition de l'Église : s'il ne prononce 
pas cette formule, au moins dans ce que les théologiens 
s'accordent à reconnaître comme essentiel, il n'y a point de 
sacrement. 

C'est cette absolution qui efface les péchés. Au moment 
où le prêtre dit : Ego te ahsolvo^ etc., en vertu du pouvoir 
conféré par Jésus-Christ à ses apôtres et transmis aux 
prêtres par l'ordination sainte, ce qui est délié sur la terre 
est aussi délié dans le ciel. 

Que cette formule soit prononcée par le plus grand saint, 
ou au contraire qu'elle soit dite par les lèvres d'un pécheur 
endurci, pourvu que le prêtre qui absout ait été réellement 



DE LA CAUSALITÉ DES SACREMENTS 225 

ordonné, et qu'il ait la juridiction requise, l'eiTet est le 
même. Le sacrement agit par sa vertu propre; son efficacité 
ne vient pas de la sainteté du ministre ; elle est intrinsèque 
et réside vraiment dans le rite institué par Jésus-Christ : 
c'est ce que l'on entend quand on dit que le sacrement opère 
ou agit ex opère operato. Quel que soit Vopus operantis^ 
alors même que le ministre prévaricateur commettrait un 
nouveau péché en conférant le sacrement sans être lui-môme 
en état de grâce, la justification aurait lieu : le rite sacra- 
mentel opérerait son effet propre. 

\J opus operatuin est donc l'action sacramentelle considérée 
en elle-même, indépendamment des dispositions person- 
nelles de celui qui l'accomplit. 

Dans l'exemple que nous venons d'analyser, la distinction 
entre Vopus operatiim, ou le rite sacramentel, et les disposi- 
tions personnelles, soit du ministre, soit du pénitent, apparaît 
bien clairement. Les actes personnels du ministre sont dif- 
férents de l'acte sacramentel proprement dit : ses disposi- 
tions intimes n'empêchent pas l'effet du rite institué par 
Jésus-Christ, pourvu qu'il l'accomplisse exactement avec 
l'intention de faire ce que fait l'Eglise. 

La distinction entre les dispositions du pénitent qui s'est 
convenablement préparé, et l'acte propre du sacrement est 
claire aussi. Cette distinction est si grande que, dans le cas 
que nous avons examiné, toutes les dispositions du pénitent 
pourraient avoir lieu sans que la grâce fût obtenue : per- 
sonne n'ignore, en effet, que l'attrition ne suflit pas à justi- 
fier en dehors de l'absolution du prêtre. Si le prêtre auquel 
le pécheur s'est adressé refusait cette absolution, ou s'il 
n'avait pas les pouvoirs suffisants pour absoudre, le pénitent 
ne serait pas justifié. On voit donc sans peine que les actes 
du pénitent sont des préparations exigées pour la réception 
de la grâce, mais qu'elles ne sont pas la cause de la justifica- 
tion ; tout au plus serait-on autorisé à les considérer comme 
des causes partielles concourant à la justification, mais 
n'ayant nullement une efficacité propre suffisante pour la 
produire. 

Pourra-t-on voir en elles des causes morales ayant un mé- 



226 l)K LA CAUSALITÉ DES SACREMENTS 

rite propre (jui inlluc sur Dieu pour obtenir de lui la grâce ? 
A parler exaclemenl, non; elles n'ont pas môme cette efn- 
carilc : en efTet, le mérite ])roprement dit, ou mérite e:r co«- 
digno, comme parlent les théologiens, mérite qui équivaut 
d'une certaine manière à ce qu'il obtient, mérite qui se rat- 
tache à la justice, exige en celui qui en est le sujet la pré- 
sence de la grâce sanctifiante. Les dispositions, les actes du 
pénitent sont des œuvres bonnes ; elles sont des œuvres sur- 
naturelles, puisque c'est la grâce divine qui les prévient et 
excite à les produire, mais il leur manque une condition 
essentielle pour être des œuvres strictement méritoires. 

Devra-t-on au moins leur reconnaître ce mérite impropre- 
ment (lit, atténué en quelque sorte, que l'on appelle mérite 
de convenance, de congruité, ea; congruo^ suivant l'expres- 
sion communément admise ; mérite qui s'adresse non à la 
justice de Dieu, mais à une certaine équité, analogue à ce 
que nous appelons l'équité naturelle dans les transactions 
humaines; mérite qui, étant posé, ne permet pas de dire: 
Dieu doit le récompenser. Dieu est tenu de donner la grâce ; 
mais seulement : il est convenable que Dieu infiniment bon 
le prenne en considération ? Quelques théologiens disent 
oui, d'autres disent non. Peut-être, à bien considérer les 
choses, n'y a-t-il entre eux qu'une différence peu sensible 
pour le fond, bien que leurs réponses paraissent contra- 
dictoires ; en effet, l'expression : mérite ex congruo^ est assez 
vague et élastique. La chose désignée par ce mot a tant de 
degrés, qu'il arrive que quelques-uns, prenant le mérite de 
convenance dans sa signification maxima, c'est-à-dire comme 
ce qui, sans être le mérite ex condigno^ s'en rapproche da- 
vantage, nient que les dispositions dont nous parlons aient 
par elles seules une valeur suffisante pour qu'on puisse leur 
reconnaître un véritable mérite de convenance; d'autres, au 
contraire, étendant le plus possible l'amplitude du mérite 
congru, craignent que si on n'attribue pas aux actes en 
([ueslion au moins le minimum de valeur nécessaire pour 
justifier cette dénomination, on ne paraisse leur refuser ab- 
soluineiil toute valeur aux yeux de Dieu, et les regarder 
comme tout à l'ait inutiles. 

Quoi qu'il en soit de cette controverse accessoire, ce qui 



DE LA CAUSALITÉ DES SACREMENTS 227 

est certain, c'est que non seulementles dispositions du péni- 
tent qui, ayant des péchés mortels sur la conscience, n'ap- 
porte au saint tribunal que l'attrition, ne produisent pas la 
grâce, mais encore qu'elles n'ont pas de mérite proprement 
dit pour l'obtenir de Dieu. Gela nous est enseigné par le 
concile de Trente pour un cas absolument semblable, celui 
de l'infidèle adulte qui se prépare au baptême parles dispo- 
sitions req.uises : « On dit que nous sommes justifiés gratui- 
tement, parce que rien de ce qui précède la justification, ni 
la foi ni les œuvres, ne mérite la grâce de la justification; » 
Gratis autem justifie ari dicamur, quia nihil eorum quxjusti- 
ficationem prœcedunt^ sive fidesy sive opera^ ipsamjustifica- 
tioiiis gratiam promeretur. (Sess. VI, cp. viii.) 

Ces dispositions ont pourtant une grande influence : non 
seulement elles sont nécessaires pour que le sacrement pro- 
duise son effet ; mais elles mesurent d'une certaine manière 
l'étendue de cet effet. Nous expliquerons ce point plus en 
détail dans un instant, après avoir traité un autre cas où les 
actes de celui qui reçoit le sacrement ont par eux-mêmes 
une valeur spéciale et un mérite propre qui, par lui seul, 
serait capable d'obtenir une certaine augmentation de grâce. 

Ce cas est celui où l'âme qui va recevoir le sacrement est 
déjà en état de grâce ; par exemple, celui où une âme déjà 
justifiée va s'approcher de la sainte table. 

En instituant pour ce cas une analyse semblable à celle 
que nous avons déjà faite pour le pécheur qui demande l'ab- 
solution, nous verrons aisément : 

D'abord, que les dispositions intimes du prêtre qui dis- 
tribue la communion sont sans influence. Ce prêtre peut 
être un saint, ou au contraire un pécheur souillé de crimes 
dans l'intérieur de sa conscience, peu importe : le sacre- 
ment, l'hostie sainte qui, sous des voiles sensibles, contient 
le vrai Fils de Dieu, né de la Vierge Marie, conservera son 
efficacité ; même porté par des mains impures, le Dieu de 
l'Eucharistie reste le même Sauveur, Dieu incarné pour 
nous, conservant toute sa puissance sanctificatrice ; la chair 
de Jésus-Christ, même distribuée aux fidèles par des minis- 



228 DE LA CAUSALITÉ DES SACREMENTS 

très indignes, reste la ch.iir vivifiante, vrai aliment de nos 
âmes, pain vivant qui donne la vie éternelle. 

Mais les actes propres du fidèle sont d'une nature toute 
différente de celle qu'ils avaient dans le pécheur avant l'ab- 
solution. 

L'àme fidèle qui veut communier fructueusement s'excitera 
à produire avec toute la ferveur possible des actes d'humi- 
lité, d'espérance, d'amour, de désir, etc. ; et chacun de ces 
actes, non seulement sera bon et surnaturel, mais produit 
par un enfant de Dieu, revêtu de la grâce sanctifiante, il sera 
méritoire : ici-bas il méritera une augmentation de grâce, et 
conséquemment une augmentation de gloire dans le ciel. 

Ce sont donc des actes méritoires par eux-mêmes qui ser- 
viront de dispositions au sacrement; et par suite, dans l'aug- 
mentation de grâce que l'âme recevra avec le sacrement, il y 
a lieu de distinguer deux parties : l'une qui correspond aux 
actes préparatoires eux-mêmes, l'autre qui est directement 
produite par le sacrement. 

La première, sans aucun doute, devra être attribuée à 
Vopiis operantis ; \à seconde seule appartiendra à ce que 
nous appelons avec l'Eglise Vopus operatum. 

Si un lecteur avait quelque difficulté à admettre cette 
conclusion, une remarque bien simple pourra la dissiper. 

Une pratique très bonne et très recommandée par les au- 
teurs spirituels, consiste en ce que l'on nomme la commu- 
nion spirituelle. Vous ne pouvez pas approcher de la sainte 
table, soit que votre directeur ne vous permette pas des 
communions plus fréquentes, soit que l'éloignement de 
l'église ou la maladie vous empêche de recevoir la saint