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Full text of "Études"

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ETUDES 

PUBLIÉES PAR DES PÈRES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS 



TOME 71 



AMIENS 
IMPRIMERIE YVERT ET TELLIER 

10, GALERIE DU COMMERCE, 10 



ÉTUDES 



PUBLIEES 



PAR DES PÈRES DE LA. COMPAGNIE DE JESUS 



REVUE BIMENSUELLE 



PARAISSANT LE 5 ET LE 20 DE CHAQUE MOIS 



34» ANNEE 



TOME 71. — AVRIL - MAI - JUIN 1897 







PARIS 

ANCIENNE MAISON RETAUX-BRAY 

VICTOR RETAUX, LIBRAIRE- ÉDITEUR 

82, RUE BONAPARTE, 82 

Tous drotu de traduction et de reproduction réservés 




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NE PROCHAINE CAMISÂTIO^ 



Le Bienheureux Pierre FOURIER, de Mattaincourt 

d'après sa correspondance * 



I. — L'ECOLIER DE PONT-A-MOUSSON 

Le vingt-sept mai sera solennellement célébrée à Rome, 
en vertu chi décret rendu le quatorze février, la canonisation 
du l)ienheureux Pierre Fourier. 11 y a quelques années, la 
Savoie donnait à la France, en la personne de François de 
Sales, un notiveau docteur de TEglise ; la Lorraine lui offrira 
bientôt un saint de plus. Et ce n'est pas là une pure coïnci- 
dence ; le vertueux curé de Mattaincourt est moralement si 
apparenté au pieux évéque d'Annecy qu'on a pu le surnom- 
mer « le François de Sales de la Lorraine » *. Connue 
François, Pierre eut à un degré héroïque l'esprit de zèle et 
de douceur si bien exprimé par sa devise : neniini nocere, 
prodesse omnibus, ne nuire à personne, servir tout le monde. 
Comme lui, il fut l'apôtre dévoué des populations rurales : 
comme lui enfin, le père et le directeur d'une congrégation 
icligieuse vouée à l'enseignement. Il serai* même aisé d<' 
leur trouver une ressemblance physique : physionomie 
large et bienveillante, encadrée dans la longue barbe des 
liommcs d'Eglise à cette époque ; front pur et élevé, 
rayonnant d'iïitelligence et éclairé par un reflet d'en haut. 

La France «hrétienne ne peut que se réjouir de voir pro- 
«•hainement Pierre Fourier inscrit au catalogue de ses saints, 
qui sont ses meilleurs grands hommes à elle. Pour entrer 
(\;\r\< sps sentiments, nous allons essayer de faire mieux 

1. Ixttres du Bienheureux Pierre Fourier, recueillies et classées par 1«- 
P. Rogie. Verdun, 1878, 6 vol. in-'i°. (Autographie tirée à 80 exemplaires^ 

2. Introduction aux F.aitres, p. '«. 



6 UNE PROCHAINE CANONISATION 

connaître la vie de cet humble héros du bien, à la veille 
d'être à jamais glorifié. 

Entre les divers aspects sous lesquels il se présente à 
notre admiration, nous nous arrêterons successivement à 
l'écolier de l'Université de Pont-à-Mousson, à l'instituteur 
d'une des premières congrégations de femmes pour l'éduca- 
tion gratuite des filles, au curé et au missionnaire de cam- 
pagne, au réformateur et au Général des chanoines de Notre- 
Sauveur, au patriote lorrain mort loin de son pays natal, à 
Gray, ville de Franche-Comté alors espagnole ; mais depuis, 
sa tombe est devenue française comme son berceau. Dans 
Rome oîi le bienheureux garde son vieil autel à Saint-Nicolas 
des Lorrains, le saint sera fêté à Saint-Louis des Français. 

I 

Pierre Fourier naquit à Mirecourt, au diocèse de Toul, 
dans le bailliage de Vosge en Lorraine, le trente novembre 
1565, sous le pontificat de Pie IV et le règne du duc 
Charles III. C'était deux ans avant la naissance de saint 
François de Sales, et onze avant celle de saint Vincent de 
Paul. Saint Pie V allait monter sur le trône des papes. Ainsi 
l'Eglise marche à travers les siècles, reliant anneau par 
anneau la chaîne d'or de ses saints. Son père. Démange ou 
Dominique Fourier, fils d'un autre Dominique Fourier qui 
vécut cent-vingt ans, était un des notables de la petite ville. 
Il avait abandonné la culture pour exercer la profession de 
marchand dans ce milieu riche et commerçant. Sa mère se 
nommait Anne Nacquart. « Tous deux, écrit le P. Bedel, 
disciple et premier historien de notre saint, étoient médio- 
crement pourveus des richesses de la terre, mais libérale- 
ment avantagez de celles du Ciel K « Ces bonnes gens 
craignaient Dieu et le servaient fidèlement. Dieu les en 
récompensa en multipliant autour d'eux les joies du foyer 

1. Petit Bcdcl, édit. de Toul, 1674, p. 2. Tout en aimant à citer cette Vie 
qui en son genre est un chef-d'œuvre par sa grâce archaïque et son origi- 
nalité pleine de saveur, nous avons dû tenir compte de l'excellente disserta- 
tion critique dont M. l'Abbé Chapelier a fait suivre son savant mémoire 
intitulé : Le R. P. Bedel. Sa vie et ses œuvres. Nancy, 1885, in-8°. 



UNE PROCHAINE CANONISATION 7 

domestique. Ils eurent cinq enfants dont il leur resta quatre, 
trois garçons et une fille. Les garçons Pierre, Jacques et 
Jean, avaient reçu les noms des trois apôtres privilégiés de 
Jésus. Marie portait celui de la Vierge. 

Pierre nous a appris peu de chose sur ses parents. Mais de 
sa tendre amitié avec son frère Jacques, demeuré dans le 
monde et chef de la famille à Mirecourt, nous avons une 
preuve touchante. C'est la lettre que, parvenu à Tâge de 
soixante-quinze ans, le bienheureux adresse à la veuve de 
« feu son bon frère », dame Anne Martin. Avec quelle sincère 
et cordiale affection, il s'y souvient de son cadet Jacques, si 
aimable parent et si bon catholique, lequel n'avait jamais eu 
qu'un désir, voir Pierre parfait dans sa vocation. L'un avait 
demandé d'être regardé comme mort au monde et l'autre y 
avait consenti, en l'encourageant. 

J'ai million de fois admiré et admire encore présentement teti» 
sienne action, son bon conseil, ses exhortations, ses saints désirs et sa 
< onstance à mortifier ainsi pour l'amour de Dieu et de mon salut, 
l'ardente affection de frère (ju'il m'avoit portée et me portoit encore. 

Nous avons cela de nature, et comme héréditaire entre nous tous, 
de nous aimer très parfaitement les uns les autres, à l'exemple de nos 
pieux ancêtres ; mais mon très cher frère et moi y avions surajout/ 
entre nous deux quelque chose, ce me semble, pardessus ce que la 
nature et nos prédécesseurs nous avoient donné. Pour plaire à Dieu et 
à mon frère, il me fallut par nécessité, modérer les effets de cette 
mienne chanté fraternelle et les soumettre à ce qui est des règles et de 
la bienséance d'une religion '. 

Pierre, lorsqu'il écrivait ces lignes, était à quelques mois 
de la mort; pressentait-il qu'il allait bientôt rejoindre son 
frère Jacques, ce « vrai frère » qu'il aimait à se représenter 
comme le céleste protecteur de la petite famille laissée par 
lui sur la terre, trois enfants « si modestes, si dévots, si 
respectueux, si pontiuellement obéissants, si souples, si 
dociles, si sujets à leur très chère mère, si aimables les uns 
avec les autres et d'un si bel accord que ce n'est qu'un cœur 
et qu'une dme d'eux tous, et si diligents au reste à travailler 
pour le bien du ménage et le contentement de Dieu et 

1. Lettres, t. VI, p. 632. 



8 UNE PROCHAINE CANONISATION 

de leur bonne mère, qu'ils feroient conscience de laisser en 
toute leur journée un seul demi quart d'heure, voire môme 
un petit moment qui ne fût employé. « ^ 

Ce spectacle d'un intérieur de famille chrétienne, unie et 
laborieuse, présenté par ses neveux et nièces en 1640, et 
dont la pensée consolait sa vieillesse exilée, Pierre, enfant 
et adolescent, avait dû FofTrir lui-même autrefois avec ses 
frères et sœurs, en la maison patriarcale de Mirecourt. 

Son éducation y fut d'autant plus soignée que par une 
habitude trop fréquente à l'époque, il avait été « dès le ber- 
ceau destiné aux autels. « - Mais s'il y avait abus dans les 
familles nobles qui, pratiquant au rebours la loi des prémices, 
donnaient l'aîné au monde et faisaient les autres d'Eglise, 
Dominique Fourier et Anne Nacquart avaient voulu au con- 
traire consacrer leur premier-né au Seigneur. La suite 
prouva qu'ils étaient inspirés. 

Une innocence instructive qui rappelle celle de son angé- 
lique contemporain Louis de Gonzague, plus jeune que lui 
de trois ans, une maturité précoce, l'horreur de la moindre 
parole légère et de la moindre action malséante, un carac- 
tère doux et presque timide, ennemi des querelles et plus 
porté à recevoir qu'à donner les injures ou les coups, tels 
furent d'après Bedel qui en recueillit le souvenir encore 
vivant, les promesses de vertu offertes par cette heureuse 
enfance. Un jour, instruisant deux petits garçons de Vie, le 
bienheureux vieilli d'un demi-siècle, leur demandait s'ils 
juraient /?«/• leur foy. Ils répondirent que oui. « J'en suis 
vràyement marry, reprit-il; je suis maintenant âgé de soixante 
ans, et si je ne me souviens pas de l'avoir jamais juré. » -^ 

Le christianisme, a dit Donald, est une grande école de 
respect. La société d'alors, aussi imprégnée de christianisme 
que la nôtre de maximes et de mœurs toutes différentes, 
inculquait le respect aux enfants. Il leur était môme défendu 
d'être des enfants terribles. Je me souviens, racontera 
encore Pierre au déclin de sa vie, que « mon pauvre père 
me disoit que jamais il ne falloit se mocquer, quoyqu'en riant 

1. Lettres, t. VI, p. 633. 

2. Petit Bedel, p. 5. 

3. Ibid., p. 8. 



UNE PROCHAINE CANONISATION 9 

d'un bourgeois de la ville en présence d'un estranger, ny d'un 
domestique en la compagnie d'un externe, "parceque ces 
Messieurs ne prendront pas en jeu ceste raillerie, mais croi- 
ront que les défauts que vous avés remarqué en cest homme 
dans la conversation journalière sont cause du peu d'estat 
que vous en faictes, et le mespriseront après vous, et serés 
cause qu'ils n'en tiendront compte. » ' 

Un enfant si bien élevé avait été envoyé à l'école de bonne 
heure. On l'y mit dès qu'il sut parler. Déjà il s'y distinguait 
et toujours il demeura le premier. Une part du mérite en 
revenait à ses parents qui le suivaient de près. Au retour 
de classe on ne manquait pas de l'interroger et de lui deman- 
der raison de sa conduite ; « de quoy il s'acquitoit avec une 
parfaite naïveté, témoignant un grand désir d'être repris, et 
de sçavoir si c'étoit ainsi qu'il faloit se comporter, ou s'il 
avoit failli, de s'en corriger, qui étoit une belle disposition 
pour être lin jour un grand homme. » - 11 le devint en eflet. 
Pierre Fourier n'était pas seulement prédestiné à la sainteté; 
ce fut un des personnages les plus distingués de son temps 
riche en hommes de valeur. 

Tous ces traits ne dépasseraient pas la mesure d'un héros 
de Plutarque. Mais la religion ennoblis.sak encore et élevait 
à son niveau supérieurces indices d'un avenir voué à Dieu. 
Aîné de la famille, Pierre en est presque le pontife. C'est lui 
qui bénit la table où il prend ses repas avec ses père et 
mère. A cette table, d'où la pensée de Dieu n'e.st point ban- 
nie, la bonne éducation règne en souveraine. Pierre est 
petit-fils de cultivateur et fils de marchand. Gela ne l'em- 
pêche pas d'être formé aux manières des gens de condition. 

Le repas pris suivant toutes les règles de la civilité pué- 
rile et honnête, Pierre se retirait dans une chambre trans- 
formée en oratoire, afin de prier. 11 y jouait même, mais 
w à faire le petit prêtre, » à parer d'images saintes un aut<'l 
en miniature, et à en changer les ornements suivant la cou- 
leur du jour. Les domestiques de la maison ne peuvent 
quelquefois se tenir de sourire en le voyant revêtu desaubos 



1. Griiiicl Hcih'I, r<''impr«>ssion «le Mirocoiirt 1869, p. 8. 

2. Petit Bcdcl. p. 8. 



10 UNE PROCHAINE CANONISATION 

et des chasubles qu'il s'est confectionnées lui-môme. Plus 
d'un saint n'a pas commencé autrement : saint Ambroise, 
saint Bernardin de Sienne, le bienheureux de La Salle, le 
vénérable curé d'Ars ; on lit maint trait analogue dans 
l'Histoire du Cardinal Pie et dans la Jeunesse de Léon XIII. 
Mais commencer n'est pas finir. Tant d'enfants se sont 
adonnés aux mêmes pieux divertissements, ont reproduit 
les rites sacrés devant leurs frères et sœurs, récité le prône 
devant leurs bonnes ! Aussi n'aurions-nous point rapporté 
ces simples présages si Pierre Fourier n'avait gardé toute 
sa vie pour les choses du culte et de la liturgie une sorte 
de passion. On butinerait à travers sa correspondance mille 
passages qui rappellent dans le curé de paroisse, directeur 
de religieuses et général de chanoines réguliers, les goûts 
du naïf et grave enfant de chœur, pour la pompe des céré- 
monies et la beauté des offices. 



II 



Cependant les petites écoles de Mirecourt ne pouvaient 
mener Pierre bien loin dans ses études littéraires. A la 
rentrée de l'année 1578, il allait avoir ses treize ans accom- 
plis et il était capable d'entrer en quatrième. ^ Où l'envoyer 
pour achever son éducation ? Où le préparer par une ins- 
truction solide au ministère ecclésiastique ? Dix ans plus 
tôt la famille eût sans doute éprouvé un légitime embarras. 
Si elle rêvait pour Pierre l'auréole du sacerdoce, elle n'en- 
tendait pas en faire uri prêtre à l'image de ceux qui, trop 
nombreux dans ces temps d'ignorance et d'hérésie, désho- 
noraient publiquement leur caractère et leurs fonctions. 

Paris était loin, et la Sorbonne un moment sortie de sa 
torpeur pour condamner Luther, s'endormait dans un com- 
plet discrédit, à la suite des troubles civils et des guerres de 
religion. Dans les terres de Lorraine à peine s'il existait 

1. Histoire du Bienheureux Pierre Fourier, par le P. Rogie. Verdun, 
1887, 3. vol. in-8. T. I, pp. 15 et 18. 



UNE PROCHAINE CANONISATION 11 

quelque collège, et rinstitution des séminaires décrétée par 
le concile de Trente n'y avait pas encore été acclimatée. * 

De ce manque d'établissements d'instruction secondaire 
ou supérieure étaient naturellement résultées les plus fâ- 
cheuses conséquences. Dans les ordres monastiques, dépour- 
vus même de scolasticats, l'ignorance était à son comble. A 
l'abbaye de Saint- Vanne, pas un professeur de quatrième 
pour les novices ; le prieur devait en demander un au célè- 
bre évoque de Verdun, Nicolas Psaume, fondateur dans son 
diocèse du premier collège de la Compagnie de Jésus en 
Lorraine. L'état du clergé séculier n'était guère plus bril- 
lant. Hugues des Hazards, évèque de Toul, s'était plaint 
dans ses Statuts synodaux (1515), de ne rencontrer en ses 
ordinands que « fort petite science et moult cler semée, car 
de di.x, à grand'peine en trouve-on ung qui sache ce qu'il 
est tenu de sçavoir, ne grammaire ne aultres sciences par 
quoy ils n'entendent rien de ce qu'ils lisent^. » 

On devine si la Réforme avait tiré parti de la situation. A 
Metz, en 1564, les hérétiques possédaient des écoles, un 
collège, une imprimerie"^. Mais de l'excès du mal était sorti 
le bien. Le roi de France, Charles IX, étant venu dans celle 
ville, avait été effrayé de la puissance ' des prolestants. 
Charles 111, duc de Lorraine, dit le Grand, épou.x de 
madame Claude de France, seconde fille de Henri H et de 
Catherine de Médicis, n'était pas moins inquiet pour ses 
états, à la pensée des troubles que fomentaient partout les 
sectaires. Son oncle, le grand cardinal de Lorraine, était à la 
fois légat apostolique dans les duchés de Lorraine et de 
Har, archevêque de Reims et administrateur de l'évèché de 
Metz. Le duc et le cardinal se concertèrent. La fondation 
d'un collège et d'une université fut résolue. Le siège en fut 
érigé par la bulle de Grégoire XllI (5 décembre 1572), au 

1. Mœurs et usages des étudiants de i Université de Pont-à-Mousson, par 
M. Favicr, dans les Mémoires de la Société d'Archéologie de Lorraine 1878, 
p. 302. — L Université de Pont-h- Mousson (Î57Q-Î768). par M. rabbc- 
Eug. Martin. Paris, 1891, p. 26'«. 

2. Abbc Martin, op. cit., p. 4. 

3. Ihid., p. 9. — Favier, loc. cit. — L'Université de Pont-ù-Mousson, par 
le P. Abram, <5dit. Carayon. Pari», 1870, pp. 1 et 7. 



12 UNE PROCHAINE CANONISATION 

centre des Trois-Evêchés, à Pont-à-Mousson, ville du duché 
de Lorraine. ^ 

Deux ans après, en octobre 1574, avait lieu la première 
ouverture des classes. Ce n'était encore que quelques cours 
de lettres suivis par quelques écoliers, mais la fondation 
eut vite prospéré. Les princes y payaient de leur personne 
et de leur exemple; en tète des humanistes était un Charles 
de Lorraine, fils du grand duc : « ce prince fut le premier 
immatriculé sur le catalogue des escoliers de l'université et 
qui prit Fhabit et la cape d'escolier pensionnaire. « ~ Parmi 
les plus jeunes se trouvait Charles, fils du comte de Yaudé- 
mont. 3 Trois ans plus tard ils étaient rejoints par Charles 
de Guise, Taîné des fils du duc de Guise, et par Henri 
de Gondi, Toncle du trop fameux cardinal de Retz. 

Le duc Charles III qui appelait l'Université « sa fille », 
visitait l'établissement naissant, assistait aux argumentations 
qui se faisaient pour lui en français, s'asseyait à la table, 
trop maigre à son gré, des régents et témoignait son intérêt 
au progrès littéraire des écoliers en honorant de sa présence 
le 7 septembre 1580, une représentation dramatique restée 
fameuse : V Histoire tragique de la Pucelle de Doni Remy, 
autrement d'Orléans nouvellement repartie par actes et 
représentée par personnages, du P. Fronton du Duc. ^ Le père 
recteur prononçait des harangues latines ; le P. Richeome, 
surnommé le Ciceron françois et si connu par ses contro 
verses avec les ministres réformés, était principal des pen- 
sionnaires. 5 Le Père Maldonat, de passage en 1578, 
encourageait maîtres et élèves. *^ 

1. Le Cardinal de Lorraine. Son influence politique et religieuse au 
XVI'^ siècle, par J.-J. Guillemin. Paris, 1847, p. 445 sqq. 

2 Dcuxicnie fils du duc Charles III, né en 1567, évoque de Metz en 1573 
à sept ans ; cardinal en 1578 à onze ans ; évoque de Strasbourg en 1592. 
Cf. Favicr, op. cit., pp. 303 et 412. 

3. Evèque de Toul et cardinal. Il soutint des thèses sur l'Eglise à l'Uni- 
versité die Pont-à-Mousson en 1580. L'abbé Martin le proclame « digne 
d'être comparé à saint Charles Borromée ». Université, p. 410. 

4. Voir l'article du P. V. Delaporte, dans les Etudes, octobre 1890, p. 
235 sqq., et Abram, p. 150. 

5. Abbé Martin, p. 32. — Abram, p. 137. 

6. Maldonat et les commencements de l'Université de Pont-à-Mousson, par 
l'abbé Hyvcr. Nancy, 1873, in-S», pp. 45-46. 



UNE PROCHAINE CANONISATION 13 

Dès 1575, trois cent vingt-trois écoliers figuraient sur la 
matricule du préfet des classes, sans compter ceux qui sui- 
vaient les cours de théologie morale. Six ans plus tard, le 
nombre était tellement augmenté qu'il fallait bâtir ; il mon- 
ta jusqu'à huit cents et ne s'arrêta qu'en 1589 ', 

Il ne serait pas sans intérêt de reconstituer année par 
année l'éducation de l'enfant qui éclipse aujourd'hui dans 
la mémoire des hommes le souvenir des protecteurs et des 
maîtres de cette florissante université. Mais nous ne pou- 
vons ici qu'en retracer le cadre et les grandes lignes. 

Dominique Fourier en amenant son fils au collège, ne 
l'avait pas quitté sans lui faire de sérieuses recommanda- 
tions. 11 lui avait rappelé les intentions paternelles sur son 
avenir, avec cette sage réserve qu'il se soumettrait à la 
volonté de Dieu, quelle qu'elle fût, dès qu'elle se serait 
manifestée clairement. Sur cette déclaration, il avait laissé 
Pierre non au collège, déjà rempli de pensionnaires et 
mémo de pensionnaires presque gratuitement admis, mais 
en ville, dans la maison d'un bourgeois nommé Munier. On 
la voit encore, au n* 21 de la rue du Camp ♦. La plupart des 
écoliers, faute de place dans les bâtiments, ou pour d'autres 
motifs, logeaient ainsi en chambre chez les professeurs ou 
chez les bourgeois de Ponl-à-Mousson. Ils en recevaient 
groupés ou isolés, le vivre et le couvert, moyennant une 
rétribution légère ^. A cinquante ans de là, le petit écolier 
<le cet Age d'or, chargé de séminaristes à entretenir, se 
plaindra de la cherté de toutes choses accrue démesurément 
de 1581 à 1028. 

En lan 1581 que le R. P. Louis Richdme éloit principal au collège 
Ju l*<)iit, il y avoit K^-dedans deux, sortes de tables pour les pension- 
naires. Kn celle de trente on elort traité comme on l'y est présente- 
ment et néanmoins on y paye soixante écus à cinq francs pièce, ce 
crois-je, si bien qu'en quarante-sept ans ou environ les pensions ont 

1. Favicr. p. 323. 

2. Abh»' Martin, p. 2'iO, n. 1. 

3. Favicr assure qu'avec la suite des temps ils furent très cxploitds par 
les bourgeois, dont ils étaient « le seul trafic », d'après un document du 
xvMi'- siècle cité par Rogc'ville. Cf. Abram, pp. 169-170. 



14 UNE PROCHAINE CANONISATION 

remonté de plus du double. En ces premières années ce n'étoient que 
cent trente-cinq francs, et présentement ce sont trois cents. Ce n'est 
point pour taxer ces saints Pères, ce que j'en dis, car ils ne font point de 
mal, mais c'est pour montrer comme d'âge en âge les pensions remon- 
tent. Le même se voit par toute la ville. On voyoit lors des tables de 
soixante francs par an et de soixante-dix ; maintenant on n'en voit plus 
qu'à huit ou neuf vingt francs, et je tiens que les enfants de bonne mai- 
son qui étudioient avant l'année 1581 à Paris et ailleurs, ne payoient 
pas la moitié de ces trente écus-là * . 

Le bon marché n'était pas le seul beau côté de cette instal- 
lation des externes chez des gens honnêtes ; les enfants 
n'étaient pas séquestrés de la vie de famille et pouvaient 
s'initier plus insensiblement aux devoirs de la société. Mais 
le système avait aussi des inconvénients. Malgré la surveil- 
lance vigilante du Père préfet, tout péril n'était pas écarté 
de la part des logeurs eux-mêmes. Pierre avait ce qu'il faut 
pour plaire : une belle taille, une mine avantageuse, un 
visage franc et modeste exprimant à la fois l'énergie et la 
délicatesse, un nez aquilin, le teint frais et rose. Ses grâces 
d'adolescent inspirèrent au dehors une passion, et son 
hôtesse s'oublia jusqu'à jouer auprès de lui le rôle d'entre- 
metteuse. La peine du vertueux écolier fut extrême. Il blê- 
mit d'indignation et n'eut plus de repos que ces poursuites 
n'eussent cessé. 

Il n'avait pas au reste attendu cette expérience pour se 
dérober moralement au monde et faire spontanément l'essai 
du régime le plus ascétique. Des personnages d'une autorité 
irrécusable, témoins édifiés de ce genre d'existence si 
étrange pour un jeune homme de quinze à vingt ans, ont 
rapporté au P. Bedel l'extraordinaire spectacle qu'il leur 
donnait quotidiennement : nuits passées sur le plancher ou 
étendu sur des fagots; dos armé de la haire, épaules meur- 
tries par la discipline. Un coin dans le grenier de la maison, 
loin des regards indiscrets de ses compagnons, était le 
théâtre de ces macérations infligées à une chair innocente. 

D'ailleurs Pierre voyait peu de camarades et n'en fréquen- 
tait que de bons. La nouvelle de ses austérités n'en parvint 

1. Lettres, t. III, p. 397. 



UNE PROCHAINE CANONISATION 15 

pas moins à vingt lieues de là, chez ses parents, à Mire- 
court. En apprenant que son fils ne fait plus qu'un repas 
par jour vers huit heures du soir, qu'un morceau de salé de 
deux livres suffit à sa consommation de viande pour cinq 
semaines, et qu'il ne boit jamais de vin, le père part aussitôt, 
va le trouver, lui donne de vifs reproches et lui commande 
de se modérer dans ses privations imprudentes. 

Pierre avait fait de son temps deux parts iTune consacrée 
à la prière, l'autre à l'étude. Le matin, il servait une messe 
ou deux. Chaque quinzaine, il se confessait, « règlement » 
dit son biographe en accentuant ce dernier mot qui est la 
note caractéristique de la dévotion comme de toutes les 
idées du xvii* siècle s'annonçant déjà. Pour insister davan- 
tage sur cet esprit d'habitude régulière et de méthode 
invariable, « Pierre Fourier, ajoute-t-il, prioit Dieu, non 
point par boutades, tantôt peu, tantôt beaucoup, mais il 
avoit assigné certaines heures, léquellcs n'étoient pas si tôt 
sonnées, qu'incontinent il quitoit toutes sortes d'occupations 
pour aller en sa petite retraite, et là, faisoit offrande à Dieu 
de ses prières,... façon de vivre qu'il gardoit constamment. »* 

Ici encore l'homme ne perce-t-i! pas dès l'enfant? Et 
dans cet écolier qui, à l'âge où le caractère est tout au ca- 
price et à la fantaisie, se montre plus rangé qu'un anacho- 
rète, ne peut-on pas pressentir le futur curé de Mattain- 
court, réformant à la fois sa paroisse et des abbayes, rédi- 
geant règles et statuts pour chanoines et religieuses. Qu'on 
parcoure seulement ses lettres. On sera tenté, à le voir des- 
cendre dans les plus minutieux détails d'administration, de 
l'accuser d'esprit étroit et méticuleux. Rien n'est plus large 
au contraire que sa manière d'envisager les hommes et les 
choses, mais il est rompu aux habitudes d'ordre et de dis- 
cipline et il entend les faire régner partout. D'autres que lui 
en donnèrent l'exemple à Pont-à-Mousson. On y vit Erric de 
Lorraine, frère de la reine de France, Louise de Vaudémont, 
épouse de lîenri III, non seulement se soumettre aux règles 
de la maison, mais encore adopter le genre de vie de la 
communauté -. 

i. Petit Biodel. p. 17. 
2. Favicr, p. 303. 



16 UNE PROCHAINE CANONISATION 

L'exercice systématique des vertus et la société assidue 
des livres, voilà donc ce qui dans sa pension bourgeoise 
occupe Pierre et le captive. A ces pratiques morales et à ce 
commerce intellectuel, le « petit solitaire au milieu de la 
grande ville « ^ devint, on le serait à moins, non seulement 
un écolier modèle, mais aussi un excellent humaniste. Dès 
sa classe de seconde (1580-1581), d'après la déposition du 
P. Jean Etienne, insérée aux actes de béatification, il lisait 
couramment saint Ghrysostome qui était avec saint Basile 
un des deux auteurs à expliquer par le professeur dans le 
premier semestre, si toutefois celui-ci se conformait au Ratio 
studiorum^ avant la lettre. Le grec était devenu pour lui 
une sorte de langue maternelle -. Ce qui n'est pas moins 
rare, il possède toutes les combinaisons de la métrique 
grecque. » Il est vrai, s'empresse d'ajouter l'abbé Eug. 
Martin auquel nous sommes redevables du renseignement, 
que « c'était un élève hors ligne. » ^ 

Cette connaissance profonde des chefs-d'œuvre des Pères 
de l'Église grecque ne fut pas perdue aussitôt qu'acquise. 
Pierre Fourier la conserva et la développa toute sa vie. 
Bedel nous le montre dans ses classes supérieures comme 
ce ravy, lorsqu'on quelque bibliothèque il trouvoit un 
saint Chrysostome, un saint Basile, un saint Grégoire 
Nazianzène qu'il pût lire sans interprètes » ^. Et ce n'est pas 
ici une exagération de biographe enthousiaste. La corres- 
pondance entière du saint témoigne du degré auquel par un 
usage continu il s'était assimilé ces écrits de l'antiquité 

1. Petit Bedcl, p. 14. — Favier estime à dix-sept mille le nombre des 
bourgeois de Pont-à-Mousson au commencement du xvii'' siècle op. cit. , 
p. 308. 

2. Beatificationis et canonizationis summarium. ex processu Tidlensi. pp 7 
et 8, M. l'Abbé Chevalier ne pouvait pas connaître encore, quand il publiait son 
Jean Bedel (Nancy 1885), l'exemplaire des Actes de béatification et de cano- 
nisation signalé par les Bollandistes (Analecta Bollandiana, 1886, p. 156) 
et qui se trouve à la Bibliothèque nationale (Imprimés, H. 1299 et 1300). 
L'exemplaire de la Bibliothèque de Nancy n'est pas le seul qui existe en 
France. Les soldats de Napoléon I" en avaient rapporté un du Vatican, et il 
oublia d'y retourner en 1815. 

3. Abbé Martin, p. 294, note 1. 

4. Petit Bedel, p. 18. 



UNE PROCHAINE CANONISATION 17 

chrétienne. Tout ce que la critique moderne a dit sur 
Bossuet et les Pères de TEglise, pourrait luiôtre justement 
appliqué, sauf que Tévéque de Meaux s'inspire plutôt des 
latins; le curé de Mattaincourt sans négliger saint Jérôme 
ni saint Augustin, ni saint Bernard, car le latin lui était 
également familier, s'inspirera de préférence des grecs. 
Dans ses conseils spirituels il s'appuie sur leur doctrine, 
dans ses controverses il invoque leur témoignage; tantôt il 
les cite directement, tantôt il les imite, les paraphrase et va 
jusqu'à les mettre en scène. Il se les est tellement appro- 
priés que, sans effort et comme de source, les réminiscences 
coulent de sa plume et viennent se ranger à leur place na- 
turelle, quoique sujet qu'il traite. 

Cet amour des Pères et surtout des Pères grecs avait sans 
aucun doute encore été excité chez lui par son professeur 
d'humanités et de rhétorique. Il fit ces deux classes sous un 
des savants les plus illustres du temps, l'immortel Jacques 
Sirmond. Ce jésuite qui avait passé comme étudiant par 
l'université de Pont-à-Mousson, y était maintenant régent 
de seconde et de rhétorique, encore que simple scolastique 
non parvenu à la prêtrise (1581-1583) K « Je suis en estai, 
écrivait Sirmond à son provincial, en 1580, de lire et 
d'<'Npli(|uer tous les auteurs grecs. «'^ Le souvenir que Pierre 
garda de ce maître éminent fut impérissable. II se rappelait 
longtemps après jusqu'aux jeux d'esprit et aux énigmes qu'il 
avait composés sous la direction du futur éditeur de 
Thcodorel de Cyrrha, de Théodore Slydile et des Concilia 
galliœ. Mais laissons-lui la parole : 

me revient en m<''moire que durant le temps de mes sottises df 

classe de rh«!!torique, je fis un vers iambique qui se renverse et rend 
les mêmes mots en prenant les lettres à reculons 

1. Abram, p. 319 et 165. — Sirmond fut ensuite prorcsscur i Paris, au 
collège de -Clcrmont (1583-1586) ; c'est là qu'il eut pour «élèves S. François 
de Sales et le duc d'Aiigoulème. L'auteur de VElogium Jacobi Sirmondi. .<t. j. 
(1651) ne distingue pas les professorats des deux collèges. Le P. de La 
Baune, dans la Notice en tète des Opéra varia, a le tort encore plus grare 
de faire du Bienheureux Fourier avec S. François de Sales, l'élère de Sii>' 
inond à Paris (Communication du P. Le Gènisscl.) 

2. Recueil Ms. 

VXXI.— 2 



18 UNE PROCHAINE CANONISATION 

Une chose me déplaît en ce vers : c'est qu'au troisième lieu est un 
tribrachus, pied fort rare en ce lieu-là, un iambe ou spondée ou 
anapeste y serait bien meilleur, mais patience ! cela se peut excuser. 
Et ces vers-là, vous savez, sont de telle nature qu'en écrivant seulement 
la moitié, ils sont écrits tout de leur long, sans qu'il en faille une 
seule lettre 

Gela me servit à faire un petit épigrarame de deux vers au-dessous 
(duquel je ne me souviens plus), où je mettois qu'en ces deux mots et 
demi qui ne faisoient qu'un demi vers étoit un vers entier, priant le 

lecteur qu'il le lût tout du long Gela fut trouvé bien fait et bien 

agréable au R. P. Sirmond qui lors étoit Maître Sirmond tout jeune ^. 

Il paraît que ce précieux tour de force obtint les honneurs 
de Taffichage et fut proposé en énigme, avec cette épi- 
gramme pour légende que Bedel nous a traduite : 

Passant, arreste et lis icy un vers entier puisqu'il y est escript, tu 
l'estonnes et dis qu'il n'y est qu'à demy ; n'arreste donc plus, mais 
recule, et tu trouveras ce que je dis. Tu t'estonnes encore plus, ne 
t'arreste donc ny recule, mais passe, et dis que les escolliers de nostre 
(îlasse sont sçavants jusqu'au miracle, puis qu'ils font que la moitié soit 
égale à son tout ^. 

C'était beaucoup d'ingéniosité ; mais il n'y faut voir que 
le petit côté du sévère enseignement littéraire distribué par 
le P. Sirmond. L'esprit souple de Pierre qui s'ouvrait avec 
une égale facilité à toutes les sciences, ne se trouva pas 
moins à Taise, quand, l'année suivante (1582-83), l'élève de 
lettres entra en philosophie et devint écolier de la faculté 
des arts. 

11 se livra tout entier à Aristote, sa connaissance du grec 
lui permettant de lire ses œuvres dans le texte original ■^. Et 
il eut trois ans, et non pas seulement deux, comme on l'a 
avancé à tort, pour savourer à son aise les œuvres du Maître. 
Le mot du P. Abram decursis philosophiœ spatiis indique 
en effet qu'il suivit la filière. D'autre part les cours réguliers 
ne comprenaient pas une moindre durée. Les matières se 

1. Lettres, l. III, p. 235. 

2. Grand Bedcl, p. 27. 

3. Petit Bcdel, p. 18. 



UNE PROCHAINE CANONISATION 19 

divisaient en trois parties dont chacune remplissait une 
année : logique, physique, métaphysique '. Pierre s'impré- 
gna à fond de ces sciences abstraites. Lorsque, près de 
cinquante ans pins tard, il dirigera les premiers étudiants du 
séminaire de Saint-Nicolas, il trouvera encore le temps de 
joindre à ses multiples fonctions de supérieur et d'économe 
celles de répétiteur de philosophie. H passera par exemple 
ses récréations à expliquer l'Introduction à la logique à 
des élèves comme Bedel, son futur historiographe, peu 
épris de « ces termes qui assomment les apprentifs par leur 
pesanteur et les estourdissent par leur nouveauté. » Les 
jeunes chanoines, ajoute le disciple devenu auteur, s'éton- 
naient avec raison « qu'étant sorti depuis quarante ans de sa 

philosophie il en eust t'onservé les espèces aussi récentes 

que s'il eust sorti depuis avant-hier de ceste escoUe.» ^. Ces 
élèves improvisés et retardaires rattrapèrent, grâce à l'aide 
dévouée de Pierre Fourier, le temps perdu. Mais d'autres 
infortunés restaient réfractaires. Le conseil qu'ils recevaient 
alors était de lire sans comprendre. 

Le maître auquel Fourier était redevable d'une philosophie 
si féconde en résultats utiles et prolongés, a un nom dans 
l'histoire de ces temps malheureux. C'était le père Jean 
Guignard. Encore quelques années et le samedi 7 janvier 
1595, Guignard, régent du collège de Clermont à Paris, 
« homme docte » comme le qualifie Lestoille ', sera par 
ordre du Parlement pendu et étranglé en place de' Grève. * Le 
crime de Chatel en fut l'occasion, mais Guignard en était fort 
innocent. Tout ce qu'on put lui reprocher fut d'avoir en sa 
possession certains « escrits injurieux et difl'amatoires contre 
l'honneur du feu Roy (Henri III) et de cestui-ci (Henri IV), 
trouvés dans son estude, dit le même chroni(ju«Mir. «»s<Tits 



1 Abram, p. 319. —P. Rogie, l. I,p. 30. — Abbë Martin, p. 317. —Abbé 
Chap«*lior, p. 15. 

2. Grand Hcdel, p. 29. 

3. Journal de Henri IV, t'-ciit. de la collection Michaud, 1881, t. XV, p.25'i. 

4. Nou8 avons, outre l'adirniatiou du père Abram, p. 319, des preuves 
que Guignard se trouvait à Pont-à-Mounson en 158^i. Il y était encore en 
1.^87, apr^s avoir enseigné cinq ans la philosophie, donc & partir de 1582, 
année où y entrait Pierre Fourier. Son enseignement fut apprécié. 



20 UNE PROCHAINE CANONISATION 

de sa main et faits par lui. « Telle est raccusation. Mais les 
soi-disant écrits n'ont jamais été produits et Ton n'en est 
encore à se demander s'ils n'ont pas été supposés ^ . Guignard 
protesta jusqu'au bout de son attachement au roi pour lequel 
depuis sa conversion il avait toujours prié Dieu, ne l'ayant 
jamais oublié au Mémento de sa messe. 11 mourut en exhor- 
tant le peuple « à la crainte de Dieu, obéissance du Roy et 
révérence du magistrat ». 

Sans vouloir trancher un débat qui restera toujours obscur 
en l'absence des pièces à conviction, un rapprochement s'est 
souvent présenté à notre esprit en lisant la correspondance 
du saint élève de Guignard, Pierre Fourier. Dans ses lettres 
comme dans les constitutions de ses religieuses, celui-ci ne 
recommande rien tant à tous les siens que de prier et de 
faire prier « pour la conservation et prospérité de leurs 
princes » ^. S'adrcsse-t-il en personne à ces mômes princes, 
c'est dans un langage où le respect confine à la servilité, et 
le sentiment religieux à l'adoration. Dès là est-il bien invrai- 
semblable de supposer que Fourier, si docile à l'enseigne- 
ment de ses maîtres, reflète ici les doctrines tombées de la 
chaire de Guignard à Pont-à-Mousson ? Dans tous les cas, 
c'est aussi logique que d'avoir prêté au professeur les idées 
de l'exécrable Chatel. 

Le supplice fait rarement tort au supplicié. Sur les regis- 
tres de l'Université de Pont-à-Mousson Guignard fut inscrit 
comme un martyr. Le dernier historien de la Lorraine dénon- 
çant sa condamnation « aussi injuste que barbare «, rappelle 
que ce religieux avait été un des premiers professeurs de 
l'Université... et que ses savantes leçons contribuèrent à 
attirer des élèves ^. Le dernier apologiste de l'Université de 
Paris contre la Compagnie, avoue « que les Jésuites ne furent 
pas appelés à se défendre et que les formes de la justice ne 
furent pas observées » ^. 

Sismondi avait déjà écrit que de la part du Parlement ce 
fut « une scandaleuse iniquité et un grand acte de lâcheté «. 

1. P. Prat, Recherches sur le P. Coton, t. I, p. 189. 

2. Conduite de la Proi'idence, t. II, p. 189. 

3. Digot, Histoire de Lorraine, t. IV, p. 214. — Abram, p. 306. 

4. Douarche, L'Université et les Jésuites. Paris 1888, in-8o, p. 132. 



UNE PROCHAINE CANONISATION • 21 

Le meilleur défenseur du père Guignard devant la postérité 
nous semble être désormais son élève : le bienheureux 
Fourier de Mattaincourt. 

III 

Sous la conduite d'un tel maître Pierre était parvenu à 
dominer assez les matières pour communiquer son savoir 
et enseigner autrui. Il se trouva ainsi, en même temps qu'il 
achevait ses études de philosophie, transformé en répétiteur 
d'enfants de grandes familles groupés autour de lui et com- 
posant sans doute la petite pension bourgeoise dont il deve- 
nait comme le chef moral et le surveillant. 

Pendant trop longtemps, les historiens, égarés à la suite 
de Bedel sur ce fait important, l'ont présenté sous un faux 
jour. On a cru voir le jeune Pierre, âgé de vingt ans, quitter 
Pont-à-Mousson après le cours de troisième année (1585) 
pour « se retirer momentanément à Mirecourt. » ' Là il 
aurait obtenu de sa mère, devenue veuve, la permission de 
se livrer à l'enseignement et de recevoir à son domicile des 
écoliers et des j)ensionnaires. Les choses durent se passer 
autrement. D'abord Pierre avait perdu non pas son père, 
mais sa mère Anne Nacquart. Dominique Fourier s'était 
remarié avec Michelle Guerin « nourrice de la princesse 
Christine de Lorraine qui fut depuis grande duchesse de 
Toscane ». * L'heureux bourgeois de Mirecourt voyait naître 
et grandir à son foyer une nouvelle petite famille de deux 
fds et trois filles. La providence qui veille sur ceux qui 
s'abandonn{!nl à ses soins, transformait la modeste existence 
du digne marchand. Dominique était nommé contrôleur 
ordinaire des domaines de la princesse et officier de la 
maison de S. A. le duc Charles 111. On n'entrait guère alors 
dans le palais des princes, même par une humble porte, sans 
en sortir anobli. Encore quelques années, et, le 2 janvier 
1591, Doininiquo Fourier sera seigneur de Xaronval, por- 
tant blason aux bandes d'or sur azur, à la tête de lion de 

1. Histoire du Bienheureux Pierre Fourier, par Tabbd Chapia, Paris 1850, 
in-S", p. 45. 

2. Ibid., p. 22. 



22 UNE PROCHAINE CANONISATION 

gueules sur chef d'argent entre deux roses pointées d'or. 
Le bourgeois aura été fait gentilhomme, mais il n'en res- 
tera pas un moins fervent chrétien. 

On a souvent admiré le trait de Louis XV à l'agonie, 
découvrant devant le Saint-Sacrement sa tête chargée de 
hontes. Le monarque est bien inférieur au bonhomme 
Fourier qui ôta son bonnet devant les approches du trépas 
et répondit aux siens inquiets qu'il ne prît froid : « Mes 
chers parens et amis, vous n'oseriés donner une lettre, ny 
faire le moindre présent à un prince que la tête découverte, 
et le corps à demy courbé, en signe de révérence ; et c'est 
toute autre chose que la grandeur de mon Dieu, qui voit 
tout au-dessous de luy. Il y a tant d'années qu'il m'a prêté 
l'âme que je possède; permettez que je luy fasse un présent 
de telle importance, en la posture la plus humble et la plus 
respectueuse qu'il me sera possible. « ^ Ce disant, le mou- 
rant tenait ses mains jointes sur la poitrine, les yeux fixés 
au ciel, et attendant sa fin. 

Il n'y songeait encore pas, à la période de la vie de son 
fils où nous nous sommes arrêtés. Pierre obtint de lui l'au- 
torisation d'être précepteur ou répétiteur à Pont-à-Mousson 
tout en continuant son cours de philosophie. 

IV 

Le jeune homme venait de rencontrer là sa véritable voie. 
Ses aptitudes d'éducateur avaient été remarquées ; lui-même 
en avait conscience : « il avoit beaucoup d'inclination, dit 
Bedel, à servir le public et particulièrement à instruire la 
jeunesse. » Le mélange de douceur exquise et d'indomp- 
table énergie formant le fond de son caractère, le dispo- 
sait merveilleusement à ce rôle qui requiert à la fois l'affec- 
tion pour se faire aimer, la vigueur pour se faire craindre. 

Ses élèves appartenaient à la première noblesse de la 
province, les Haraucourt, les Gournay, les Ludres. Ces fils 
de famille eussent pu lui rapporter de belles rentes, mais 
son but était différent : se rendre utile au prochain était la 

1. Petit Bcdcl, p. 3. 



UNE PROCHAINE CANONISATION . 23 

seule ambition de cet étudiant en qui se révélait, sous la 
forme d'un attrait supérieur, le dévouement qui fait les 
grandes vies. 

Tout ce que les historiens du bienheureux peuvent racon- 
ter, n'approche pas des élans enthousiastes qu'on rencontre 
dans ses lettres, pour les petits enfants chers au Sauveur et 
chers à lui-môme par amour du divin maître. Citons ces 
réflexions que nous recueillons au hasard, dans une lettre 
sur la manière d'ériger une confrérie de l'Enfant-Jésus. 

L'aise, le plaisir, le contentement indicible que je ressens à pailt-r 
à écrire de ces matières, me transportent et me font oublier de 
moi-même et de plusieurs autres choses aussi. Si me souviens-je 
en écrivant ceci, d'un petit traité que je tirai des œuvres du chancelier 
Gerson, sont environ trente ans, intitulé : De parviilis trahcndis nd 
Christum... J'envoie une image de N.-D. pour étrennes à votre con- 
frérie. II y a un petit S. -Jean qui embrasse Notre-Seigneur, et est au 

réciproque embrassé de lui Mes chers enfants, aimez Jésus afin 

qu'il vous aime. Kmbrassez de cœur et d'affection au profond de vos 
âmes le bon Jésus, afin qu'il vous embrasse, comme vous voyez ce 
petit enfant en cette image-là, afin qu'il vous prenne entre ses bras, 
comme les petits enfants qu'il bénissoit. * 

C'est au contact de l'Evangile que Fourier avait senti 
s'allumer en lui la vive flamme du dévouement à la jeu- 
nesse ; combien celte ardeur était pure, on en jugera par la 
conduite qu'il se traça. Dans l'Évangile encore, il avait lu 
les anathèmes du Christ h quiconque scandalise le moindre 
des petits et des humbles. Avant de songer à réformer les 
autres, il songea en conséquence à se réformer lui-môme. 
Descendant au fond de sa conscience, il s'examina sur tout 
«e qui eût été capable de diminuer aux yeux des enfants 
confiés à sa vigilance le prestige de son autorité. Sa résolu- 
tion fut de garder en tout la plus sévère circonspection, de 
ne laisser échapper ni une parole mal pesée, ni un geste 
moins grave, ni une action tant soit peu répréhensible ^. 

Cette prudence était avisée. Il ne faisait que prévenir par 
son propre examen celui de ses élèves. L'œil des écoliers 

1. Lettres, t. V. p. 431. 

2. Petit Bcdel, p. 2. 



24 UNE PROCHAINE CANONISATION 

est doué d'une intuition pénétrante pour saisir les défauts 
du maître Leur loyauté native veut se rendre compte du 
premier coup d'œil si ceux qui leur prêchent la vertu, com- 
mencent par la pratiquer eux-mêmes. Peut-être aussi espè- 
rent-ils rencontrer la revanche de leurs propres défaillances 
dans celles des autres. Parmi les élèves de Fourier se trou- 
vait un certain M. Clément, depuis maire de Lunéville. La 
curiosité naturelle aidant, il mit un art particulier à obser- 
ver s'il avait affaire à un maître pratiquant la vertu par con- 
viction intime ou par convention extérieure. 

Je vous diray, a-t-il déposé dans le procès-verbal de béatification, 
que trois ou quatre des plus aagés, entre lesquels j'estois, voyant qu'on 
l'appeloit du nom de sainct, et qu'on en faisoit tant d'estime, nous fismcs 
un complot de l'espier partout, afin de voir s'il en estoit autant qu'on en 
disoit. Nous le guettions donc en ses parolles, en ses gestes, en ses 
actions, aux corrections qu'il nous faisoit, pour voir s'il n'y auroit 
point quelque aigreur d'esprit, quelque esmotion de colère, une parole 
injurieuse, comme il se comportoit en compagnie, en sa chambre, 
à table, au boire et au manger, en ses habits et par tout. Mais 
bien que nostre enqueste fût passionnée, avec une certaine déman- 
geaison d'y trouver quelque défaut, pour nous consoler en nos imper- 
fections, et nous servir d'excuse quand il nous corrigeroit, je vous pro- 
teste et le signeray de mon sang, ^ue nous n'y trouvasmes jamais une 
faute qui peust monter à un péché véniel, mais toute sorte de perfection ^ . 

Il n'avait pu remarquer ni un mot oiseux, ni une perte de 
temps. 

La méthode de Fourier était simple. Elle roulait, pour 
employer la figure du magistrat élevé à si bonne école, sur 
deux pivots, comme le ciel sur ses deux pôles.' Le premier 
était la punition du vice ; le second, l'encouragement à la 
vertu. Mais ses punitions n'avaient rien de banal. En un 
temps où l'on fouettait à propos de tout, Pierre Fourier 
réservait ce châtiment pour les actes contraires à la reli- 
gion ou aux mœurs. Il ne combattait le mensonge que par 
l'honneur. Avec quel art il savait adapter cette haute leçon 
au tempérament fier et à la susceptibilité d'écoliers qui 

1. Grand Bedel, p. 32. 



UNE PROCHAINE CANONISATION 25 

étaient « les plus signalez de la Noblesse et du pays ^ » C'est 
encore M. Clément qui parle. 

Ecoutés, nous disoit-il, puisque Dieu a mis de la différence entre les 

hommes, vous souffrirés bien que j'y en mette Mais que pensés- 

vous sera mon gentilhomme ? le mieux couvert ? le plus riche, et celuj' 
qui est de meilleure maison ? Non, la vraye noblesse consiste en la 
vertu, et partant les plus vertueux seront mes gentilshommes et les 
vitieux seront les roturiers, et entre les vitieux le menteur sera le 

plus roturier il sera soubs les pieds de tous les autres, il 

sera le valet de tous, se lèvera le premier, fera du feu, allumera la 
chandelle baliera la chambre, donnera à laver à ses compagnons, et 
les servira à table, teste nue — 

Tête nue ! comme Jean sire de Joinville tranchant les 
viandes devant le bon roi Louis IX à Sauniur ! Mais l'appel- 
lation de « petite République » donnée par Bedel à cette 
école modèle ne nous reporte-t-elle pas plus haut, jusqu'à 
cette république idéale de Platon où commandent les bons 
que servent les méchants ? 

Doux et bon envers l'écolier sage, Pierre ne poussait pas 
ces qualités jusqu'à l'excès qui dégénère en faiblesse. 
Le courage no lui manquait pas pour redresser ceux qu'on 
nommait « les esprits farouches », et pour remettre à la rai- 
son ceux qui s'écartaient du devoir. 

En élevant les autres il se formait à son insu lui-même. II 
acquérait pour des tâches plus ardues la connaissance com 
plexe des caractères et le maniement délicat des âmes. 



Mais réforme ou fondation sont des œuvres tellement dilli- 
ciles que peu d'hommes ont eu eux-mêmes une énergie assez 
puissante pour y réussir par leurs seules forces. Dans la mai- 
son (1(^ la ru(; du Camp, Pierre avait eu l'avantage de se lier 
d'amitié avec deux jeunes hommes plus âgés que lui et des- 
tinés à être l'un pour les Prémonlrés de Lorraine, l'autre 
pour les Bénédictins de Saint- Vanne suivis par ceux de 

I. Petit Bcdel, p. 19. 



26 UNE PROCHAINE CANONISATION 

Gluny et de Saint-Maur, ce que lui-même serait aux cha- 
noines réguliers. L'un d'eux arrivait à Pont-à-Mousson en 
1580. Il avait vingt ans et se nommait Servais de Lairuelz. 
Avant d'entrer au noviciat des Prémontrés de Verdun, il 
avait d'abord embrassé l'état militaire. Quatre années du- 
rant, il suivit les cours de l'Université du Pont, fît ses hu- 
manités avec le P. Jean Bordes, sa rhétorique avec le 
P. Fronton du Duc, sa philosophie avec le P. Balthazar 
Chavasse. Ces études furent couronnées par la théologie 
dont il alla suivre les cours à Paris. Rentré chez les Pré- 
montrés de Lorraine, il eut la pensée de les réformer, mais 
vaincu par la grandeur de l'obstacle, il trouva plus facile de 
s'abandonner au courant que de lutter contre le flot. De 
dramatiques péripéties et les conseils d'un jésuite de Pont- 
à-Mousson lui rendirent le courage de la lutte. Dans son 
abbaye de Sainte-Marie-aux-Bois, où son prédécesseur, 
l'abbé Picart, avait été empoisonné par les moines, il déclara 
simplement qu'il se laisserait « enterrer vif » par ces mé- 
créants plutôt que de ne pas ramener la discipline religieuse 
dans leur cloître. Les uns avaient déjà pris la fuite et passé 
à l'hérésie; les autres se courbèrent sous la crosse de fer 
du nouvel élu K 

Servais parcourut l'Allemagne et la Lorraine pour mettre 
ses couvents à l'ordre; mais il comprit bien vite que s'il 
était bon de coucher sur la paille et de se lever de granct 
matin afin de donner l'exemple de l'austérité, il avancerait 
davantage la réforme morale en préservant les nouvelles^ 
recrues d'une honteuse ignorance. Pour atteindre ce but il 
ne vit qu'un moyen, les retirer de la campagne et de leur 
vie perdue dans les champs, et les jeter, dans une ville 
d'études, en plein foyer intellectuel. Là, l'émulation les sti- 
mulerait. Il n'hésita pas à transférer son abbaye de Sainte- 
Marie-aux-Bois, dans un monastère neuf, Sainte-Marie-Ma- 
jeure, accolé à l'Université de Pont-à-Mousson. Les jeunes 
religieux y eurent leur scolasticat, bâti de 1608 à 1611, et 
furent d'autant plus assidus qu'une longue galerie unissait 
la maison abbatiale à la cour des classes. Servais de Lairuelz 

1. Martin, p. 412. — Rogie, t. I, p. 41. — Abram, p. 316. 



UNE PROCHAINE CANONISATION • 27 

pouvait mourir vingt ans après (1631). La pépinière donnait 
de bons rejetons. Douze monastères de Prémontrés avaient 
adopté sa réforme. 

Le « bon Monsieur de Sainte-Marie », c'est ainsi que l'ap- 
pelait Fourier*, en proclamant toutes les obligations qu'il 
lui a, sera des premiers à lui demander quelques-unes de 
ses religieuses au nom de la ville de Pont-à-Mousson, se 
chargeant de leur procurer une habitation convenable*. 11 
lui prêtera également des chambres aux premiers postulants 
de la réforme des chanoines réguliers et les logera dans sa 
chapelle ronde, construite dans une vieille tour de la ville 
sur le modèle du Panthéon d'Agrippa ; il relèvera enfin 
de sa présence la réforme de Saint-Nicolas de Verdun; mais 
pour un vieux soldat il ne s'y montrera pas le plus brave; 
pendant le chant des vêpres solennelles, on vient annoncer 
à Pierre Fourier que les « anciens » courent aux armes. 
« Le bon M. de Sainte-Marie » lui fait mander par son prieur 
qu'on doit « les apaiser quoi qu'il coûte, que c'est bien 
le plus court ^. » Bedel appelle emphatiquement Servais de 
Lairuelz « l'Athlas de l'Ordre de Prémonlré. » 

Le deuxième réformateur dont la « liaison providentielle 
décida sans doute, écrit l'abbé Chapelier, la vocation de 
Pierre 4 », fut celle du Vénérable Didier de La Cour. Venu 
se loger à Pont-à-Mousson en 1577, un an avant le futur 
général des chanoines réguliers, il avait quinze ans de plus 
que celui-ci. Né à Monzeville,prè8 Verdun, en 1550, de gen- 
tilshommes campagnards qui labouraient leurs propres 
terres, son éducation avait été si négligée que, reçu à dix- 
huit ans à l'abbaye bénédictine de Saint-Vanne, il savait tout 
juste lire et écrire; il lui fallut bien aller faire ses études 
ailleurs. A trois reprises il fut élève de l'Universifé de Pont- 
à-Mousson, d'abord en classes de littérature, puis à partir 
de 1577, en philosophie sous le P. Clément l)u|)uy; sept ans 
plus tard, il y achevait avec succès sa théologie. De retour 
au milieu des moines dissolus de Saint-Vanne, il ne songeait 

i. Lettres, t. I, p. 3. 

2. Rogio, t. I. p. 230. 

3. Lettres, t. II, p. 244-245. 

4. Chapelier, p. 104. — Abram, pp. 312-314 — Martin, p. 412. 



28 UNE PROCHAINE CANONISATION 

qu'à se retirer dans la solitude. Élu providentiellement 
prieur, il ne recula pas devant sa lourde charge et trans- 
forma son abbaye. « Cette admirable réforme, écrit Abram, 
donna une nouvelle vie en France à l'Ordre de Saint-Benoît ». 
Mais pourquoi au xviii* siècle a-t-elle versé dans le jansé- 
nisme et le gallicanisme? 

Grande était à Pont-à-Mousson l'amitié des trois étudiants 
Pierre Fourier, Didier de La Cour et Servais de Lairuelz : 
<c ils conversoient fort souvent ensemble, et entretenoient 
leur piété par la communication des vertus que chacun pra- 
tiquoit à l'envie. » * On croit communément, mais nous n'en 
avons pas rencontré la preuve, que Pierre fut admis dans 
un cénacle plus large et fit partie de la société d'élite, 
connue sous le nom de Congrégation de la Sainte-Vierge-. 
S'il en fut vraiment ainsi, comme on le lit couramment, son 
nom s'ajouterait et a été ajouté déjà aux nombreux fonda- 
teurs d'Ordre qui, avec François de Sales, préfet de congré- 
gation à Paris, le Vénérable Jean Eudes, M. Olier et le 
Bienheureux de Montfort ont puisé dans cette pieuse asso- 
ciation un amour de Marie qu'ils ont su faire rayonner à tra- 
vers d'innombrables générations. Et ne pourrait-on pas lui 
appliquer ce que le P. Crasset écrivait de saint François de 
Sales : « Père et Patriarche d'une sainte Congrégation de 

Vierges qu'il a pris plaisir d'attacher par mille devoirs 

particuliers au service de la Reine du Ciel, de qui il leur a 
fait porter le nom. ^ » 

VI 

« 

Cependant Pierre avait vingt ans. L'heure sonnait de 
choisir un état de vie. Il se décida pour le cloître. Mais, par 
un dessein qui surprit tout son entourage, il ne se présenta 
pas dans un ordre fervent. La porte des très irréguliers cha- 
noines de l'abbaye de Chaumoussey, à cinq lieues de Mire- 
court, fut celle où il frappa. Son séjour y dura quatre ans. Ce 

1. Petit Bedel, p. 28. 

2. Rogie, t. I, p. 20. — Martin, p. 262. — Delplace, Histoire des Congréga- 
tions, Lille, 1884, p. 119. — Sengler, p. 1'*. 

3. Crasset, Histoire abrégée des Congrégations, édt. Carayon, p. 121. 



UNE PROCHAINE CANONISATION 29 

que le novice souffrit de la part de ses anciens, nous aurons 
à le raconter plus tard quand nous en viendrons à ses 
réformes. 

Le vingt-quatre septembre 1588, il était ordonné diacre 
dans la collégiale de Saint-Siméon, à la Porte-Noire de 
Trêves. Le 25 février 1589, il recevait en la môme église 
des mains de Pierre, évêque dWzot et suffragant de l'arche- 
vêque, la consécration sacerdotale. Comme saint Ignace de 
Loyola et la plupart des prêtres de ce temps, il ne se crut 
pas digne de monter aussitôt au saint autel. Le 24 juin sui- 
vant le voyait célébrer sa première messe dans la chapelle 
abbatiale de Chaumoussey. 

Mais sa théologie n'était pas faite. Il retourna à Pont-à- 
Mousson, et, durant six années consécutives (1589-159G), il 
se plongea dans l'étude des sciences sacrées. 

L'Université en était encore à sa période de splendeur ; 
des éclipses rcndaicntpourtant cet éclat intermittent. Lapeste 
et les guerres forçaient périodiquement les écoliers à se 
disperser. Leur nombre en avait souffert. L'introduction du 
Ratio (1591-92), l'ouverture des cours de médecine, l'inau- 
guration de la distribution des prix, l'adjonction d'un sémi- 
naire, l'attribution de bénéfices aux gradués, compensaient 
moralement les pertes par de constants succès. II n'y eut 
pas jusqu'à l'arrivée des jésuites expulsés de Paris en 1595, 
après l'attentat de Ghatel, qui ne valut un renfort de profes- 
seurs de marque. Hélas ! Il y manquait Guignard. 

Pierre fut l'étudiant qu'il avait été déjà, distingué entre 
tous par sa vertu et son savoir. Laquelle des deux qualités 
l'emportait^ on se le demandait publiquement. II n'y avait de 
changé que son livre de chevet. Saint Thomas commenté par 
Gajetan avait remplacé Aristote. Nous avons encore, dit Bedel, 
l'exemplaire dont il se servait « que nous gardons soigneuse- 
ment en une de nos bibliothèques, comme un précieux 
trésor ; [il] prêche sa diligence d'une langue muette, en ce 
que, d'un bout à l'autre, il est marqué de sa main aux ma- 
tières qui revenoient mieux à son esprit. ^ » Mais quelles 
étaient ces matières ? 

1. Petit Bcdel, p. 29. 



30 UNE PROCHAINE CANONISATION 

Un meilleur témoignage est celui du jésuite Etienne 
Voirin qui vécut dans son intimité et resta en relation avec 
lui, * Il assurait que si la Somme^ cet incomparable monument 
du Docteur Angélique, s'était perdu, Pierre Fourier eût été 
capable de la reconstituer de mémoire, question par ques- 
tion et article par article -. 

Entendons un témoin, encore plus direct, ce Jean Midot, 
archidiacre de Toul, que Bedel déclare « un des habiles 
hommes de son âge » et qui fut condisciple de Pierre en 
théologie. Il racontait plus tard que celui-ci se levant ou pour 
argumenter contre la doctrine de son maître ou pour la 
soutenir. 

Il se faisoit un silence si général dans toute la classe, qu'on auroit 
dit que les âmes des auditeurs avoient quitté toutes les autres parties 
du corps pour se retirer aux oreilles, afln de l'escouter avec plus de 
liberté ; et la raison de ceste avidité était qu'argumentant, il proposoit 
des difficultés si bien choisies et si rares, qu'on ne pouvoit concevoir 
où il avoit puisé ces objections, les livres n'ayans rien de semblable, 
et les poursuivoit jusqu'à réduire son homme dans l'impossible, qui 
est la dernière batterie contre laquelle il n'y a point de retranchement, 
et avec une telle vivacité d'esprit qu'il n'y avoit respondant si bien fondé 
qui ne tremblast dans la peur de succomber et d'en avoir du pire. Que 
s'il estoit soustenant, il espuisoit une difficulté jusqu'au fond, avec des 
responses si nettes qu'il ne laissoit aucun doute en l'esprit des auditeurs, 
qui trouvoient tousjours ses disputes trop courtes, et ne le quittoient 
jamais qu'avec un désir de l'entendre de nouveau ^. 

Midot qui vingt années (1637-57) gouverna Téglise de 
Toul privée d'évêque, était un prêtre aussi capable que zélé. 
Son témoignage mérite d'être pris en considération. 

Les hautes études ecclésiastiques veulent être prolongées. 
Six ans de suite, comme nous l'avons dit plus haut, et non 
quatre, chiffre réduit qui prévalut avec le Ratio, — y furent 

1. Etienne Varin, né au diocèse de Befançon en 1589, entré au noviciat \g 
8 novembre 1606, profès le 10 décembre 1623 à Pont-à-Mousson, mourut 
recteur du collège d'Auxerre le 16 septembre 1631. Avant d'être mission- 
naire à Nancy et de prendre part à la fameuse mission de Badonviller, il 
avait fait sa théologie à Pont-à-Mousson de 1616 à 1620. 

2. Summarium. p. 8. 

3. Grand Bedel, p. 25. 



UNE PROCHAINE CANOMSATIOX , 31 

consacrés par Pierre Fourier dans la plénitude de sa jeunesse 
et de ses forces, de sa vingt-quatrième à sa trentième année. ' 
Il convient d'ajouter que ce temps ne fut pas exclusivement 
occupé par la pure scolastique. Des classes de théologie 
morale et d'écriture sainte se faisaient parallèlement aux 
deux cours de dogme. Parmi les professeurs de morale qui 
professèrent au Pont à la fin du xvi* siècle, mentionnons 
en passant le P. Gordon, futur confesseur de Louis XIII 
et auteur d'un Traité de cas de conscience resté manuscrit. 
Le bienheureux faisait grand cas de ce recueil qu'il essaya 
de se procurer plus tard. * Il s'initia en môme temps au 
droit canon, et cette partie de l'enseigncnent ne fut pas 
regardée par lui comme un accessoire auquel il est loisible 
de s'appliquer ou non. Toute sa correspondance qui est celle 
d'un canoniste, atteste sa connaissance claire et approfondie 
de cette science ardue. Elle devait lui être fort utile dans 
les démêlés soulevés par ses réformes et par ses fonda- 
tions. 

Pierre étudiait en vue de l'acquisition du savoir et non 
pour l'obtention des grades. On a conjecturé qu'il avait 
affronté les examens de licence et même ceux du doctorat. ' 
L'opinion contraire nous semble plus plausible. * Le réfor- 
mateur des chanoines réguliers aurait eu quelque mauvaise 
grAce à défendre à ses disciples de conquérir le bonnet de 
docteur, si lui-môme s'en était coiffé en son temps. Dans 
son humilité, il se contenta, comme faisaient plusieurs éco- 
liers par modestie ou par pauvreté, d'un simple certificat 
d'études. Ces lettres testimoniales lui furent délivrées par 
le père Christophe Brossard, « un de ses régents » ; •'' elles 
attestent que par son travail, sa piété et sa vertu il s'était 



I Martin, p 3'«0. n. 3 

2. Lettres, t. I, p. 227. 

3. Rogio, t. I. p. 53. 
't. Martin, t I, p 53. 

5. Christophe BroHsard nô h Anfçcra, le 25 juillet 1561, entré danH la Com- 
papnio le 13 septoinbro 158'i, enseigna successivement la scolastique, la posi- 
tive et la morale. Il demeura à Pont-à-Mousson du commencement de sa vie 
religieuse à la fondation du collège d« La Flèche (1606) qu'il ne quitta point 
jusqu'à sa mort, 2 mars 1629. 



32 UNE PROCHAINE CANONISATION 

rendu recommandable à tous ; eum theologiae sediilam operam 
dédisse, tum etiam pietate ac modestia morumque reUgioso- 
rum probitate cunctis conspicuum fuisse. ' Si cette pièce a été 
conservée, comment expliquer la disparition des autres plus 
importantes ? Pierre avait mieux que des parchemins ; il 
emportait l'estime universelle. 

Il avait aussi dans son bagage littéraire un instrument que 
les méthodes classiques d'alors n'apprenaient guère à 
forger par principes, mais que par l'usage il affina lui-même 
avec soin, c'était une bonne plume française. Pierre Fourier 
écrivait notre langue aussi agréablement que saint François 
de Sales et partageait, à l'endroit de l'orthographe, la passion 
de Vaugelas. 

Mais ses plus riches trésors étaient sa pureté et son 
abnégation. Jusqu'ici nous n'avons pas nommé le jésuite 
son parent qui fut son régent de théologie, son recteur 
d'université et son guide dans les voies du progrès spirituel. 
Il est temps de nommer ce religieux qui eut sur d'autres 
théâtres la gloire de préparer François de Sales à l'onction 
épiscopale, de lui faire publier Vlntroduction de la vie 
dévote et de l'assister à sa dernière heure : le père Jean 
Fourier. 

Fils d'un frère de Dominique Fourier resté à Xaronval, il 
avait passé deux ans comme écolier au collège des Pères 
à Pont-à-Mousson, avant d'entrer le 19 décembre 1577, au 
noviciat de Verdun, pour de là aller compléter ses études à 
Rome et revenir enseigner la philosophie à Dijon. En 1690, 
il reparaissait à l'Université et montait dans la chaire de 
scolastique avec son cousin Pierre pour auditeur. Tour à 
tour principal des pensionnaires et chargé du gouvernement 
général de l'établissement, il dirigeait encore une congréga- 
tion et s'occupait avec une sollicitude infatigable de la for- 
mation morale des jeunes religieux. Pierre, plus qu'aucun 
autre, subit sa douce et forte influence ; il lui remettait 
« son âme toute entière, voulant dépendre de sa direction, 
comme un enfant des avis de son père. — De vray il y 
profita tellement que son directeur- s'étonnoit luy-méme de 

1. Petit Bedel, p. 30. 

2. Ibid., pp. 28 et 35. 



UNE PROCHAINE CANONISATION ' 33 

le voir courir au chemin de la perfection, tant il alloit vite 
à la conquête des vertus. » 

Aux âmes viriles Jean Fourier n'hésitait pas à proposer 
pour idéal le sacrifice. Un jour, Pierre ne pouvant plus 
demeurer parmi les chanoines de Chaumoussey, redevenus 
ses persécuteurs, annonça au père Jean qu'il hésitait entre 
trois bénéfices, et lui demanda conseil. « Si vous cherchez 
les richesses et les honneurs, lui répondit le directeur, 
choisissez un des deux premiers, Nomény ou Saint-Martin 
de Pont-à-Mousson ; si vous voulez plus de peine que de 
récompense, prenez Mattaincourt. » Pierre opta pour le 
troisième le 27 niai 1597; c'est au trois centième anniversaire 
de ce jour qu'auront lieu les fêtes de sa canonisation. 

Désormais il n'est plus récolier de Pont-à-Mousson, 
mais celui que l'histoire a si bien nommé : le bon père de 
Matlaincourt. 

{A suivre.) H. CHÉROT, S. J. 



VXXI. — 3 



AURONS-NOUS LA PESTE ? 



I 

S'il faut en croire cette providence de second ordre qui, 
dans l'Etat, s'appelle le Ministre de l'Intérieur, nous avons 
lieu d'être tranquilles : nous n'aurons pas la peste. M. Bar- 
thou l'a dit formellement aux sénateurs ; le conseil d'hy- 
giène fonctionne, une conférence internationale se réunit à 
Venise, l'Angleterre finira, peut-être, par comprendre que la 
vie humaine vaut iDien quelques balles de coton, et les 
quarantaines de rigueur fermeront l'accès de nos ports à 
toute marchandise de provenance suspecte. 

Et cependant, si nous avions la peste il ne faudrait pas 
s'en étonner outre mesure. Voilà pourquoi il y a quelque 
intérêt à faire connaissance avec cette visiteuse, avant qu'elle 
ne frappe à nos portes, et ne nous force à les ouvrir. 

D'où vient-elle d'abord ? quelles routes a-t-elle coutume 
de suivre sur la carte du monde ? quelles ont été, à travers 
les siècles, ses points de départ ordinaires, et quelles 
contrées ont attiré ses prédilections et subi ses ravages ? 
Elle a partout laissé, de son passage, des traces trop pro- 
fondes pour que les siècles les aient effacées, et que 
le souvenir n'en demeure pas vivant dans la mémoire des 
hommes. Du reste celle-ci n'est pas une peste quelconque, 
mais bien la vraie, l'authentique, celle qui prête son nom 
à tous les fléaux ravageurs de Fhumanitw. 

Si haut que nous remontions dans l'histoire, nous trouvons 
consigné, dans les traditions et les annales des peuples, le 
souvenir de ce mal mystérieux, qui faisait subitement son 
apparition, et s'éloignait après avoir fait périr des milliers 
de victimes. C'est de la peste que Dieu menace son peuple 



AURONS-NOUS LA PESTE ? 35 

quand il est infidèle, et c'est la peste qu'il lui envoie afin de 
le châtier et de Tamener au repentir. Nous ne prétendons 
pas affirmer par là qu'Israël fut affligé de la peste bubonique. 
Nous n'assurons pas non plus le contraire. Ce qu'il y a de 
certain c'est que le fléau procédait avec une effrayante 
vitesse, puisque David vit périr en trois jours soixante-dix 
mille de ses sujets. 

Il ne faudrait pas croire cependant que tous les fléaux 
meurtriers, décrits par les historiens ou les poètes sous le 
nom de peste, aient avec la maladie qui va nous occuper 
des relations d'identité ou même de famille. Il y a des 
pestes, célèbres en littérature, qui ne sont pas des pestes. 
Si elles ont tué bétes et gens en quantité respectable, c'est 
au moyen de procédés fort distincts de ceux qu'emploie le 
fléau bubonique. On parle souvent de la peste d'Athènes. 
Thucydide en a fait \u\ tableau devant lequel il e.st de mode, 
en critique littéraire, d'épuiser le vocabulaire de l'admira- 
tion. Lucrèce a mis en vers latins la prose de l'historien grec, 
et des générations d'écoliers ont cru connaître la peste. 
])arce qu'ils avaient péniblement traduit les vers du poète 
ou la prose de l'historien. La précision même de l'écrivain 
dans sa description de l'épidémie, qui désola r.Vltique et tua 
Périclès, suffit à corriger l'erreur. .Aucun des caractères 
minutieusement relevés par Thucydide ne convient à la 
{)este bubonique, mais ils concordent tous avec ce que nous 
savons du typhus, et des phases par lesquelles il a coutume 
de faire passer ses victimes. Lucrèce et Thucydide ne nous 
ont servi qu'un typhus exanihématique au lieu d'une vraie 
peste d'Athènes. 

On parle bien aussi de maladies très meurtrières qui, 
deux ou trois cents ans avant l'ère chrétienne, auraient 
ravagé la Libye, l'Egypte, la Syrie. Un fragment de Rufus, 
écrit sous Trajan, et conservé par Orosius, donne une 
description d'épidémie assez semblable à la vraie peste. 
Les Carthaginois devant Syracuse, l'Empire sous Marc- 
Aurèle, les Antonins et Galien, subirent les atteintes de 
fléaux plus ou moins désastreux, désignés, eux aussi, sous 
1(^ nom de peste. Toutefois il faut arriver à l'an 542 de 
notre ère, pour rencontrer dans l'histoire les traces incon- 



35 AURONS-NOUS LA PESTE ? 

testables de la preriiière grande épidémie de peste bubo- 
nique européenne. 

On Va appelée peste de Justiiiie/t, parce que, sous cet 
empereur, elle ravagea Constantinople. Partie, croit-on, de 
Péluse, dans le delta du Xil, elle visita tout le littoral 
Méditerranéen. La Grèce, Tltalie et les Gaules furent atteintes. 
Suivant Grégoire de Tours en 590, Paris fut désolé par le 
fléau, qui fit périr un grand nombre d'habitants. 

Plusieurs contemporains ont raconté l'histoire de cette 
peste de Justinien. Ils en ont décrit la marche, les symp- 
tômes, le mode de propagation, les ravages, sous des couleurs 
si frappantes de vérité, et d'une telle exactitude de détails, 
qu'il n'est pas sans intérêt de citer quelques passages de ces 
descriptions, que ne désavoueraient pas nos observateurs et 
nos médecins d'aujourd'hui. 

Voici d'abord comment en parle Procope, qui fut témoin 
oculaire, se trouvant, comme il le dit, par aventure à Cons- 
tantinople au moment où sévissait le fléau. 

« Vers le môme temps, écrit-il, c'est-à-dire en 542, éclata une épi- 
démie qui consuma presque tout le genre humain. Il peut se faire que 
des esprits subtils s'avisent d'en rapporter l'origine à quelque influence 
occulte provenant du ciel. Ceux qui ont la prétention d'être familiers 
avec ces problèmes se livrent souvent à de grands flux de paroles pour 
démontrer l'intervention de certaines causes qui dépassent la portée de 
lintelligence; et en énonçant des théories puisées dans leur imagination 
bien plus que dans l'observation de la nature, ils savent bien que tout 
ce verbiage est sans valeur. Mais ils sont satisfaits s'ils ont pu en im- 
poser à quelques interlocuteurs crédules. Quant à moi, il me paraît 
impossible d'attribuer cette maladie à une autre cause qu'à Dieu lui- 
même. Car elle ne sévit ni dans une partie limitée de la terre, ni sur 
une seule race d'hommes, ni dans un temps déterminé de l'année, ce 
qui aurait pu insinuer, sur sa génération, quelques conjectures plus ou 
moins spécieuses ou probables. Elle parcourut le monde entier, frap- 
pant cruellement les peuples les plus divers, n'épargnant ni sexe ni 
âge. Les différences d'habitation, de régime, de tempérament, de pro- 
fession, ou de toute autre nature, ne l'arrêtaient point. Ceux-ci étaient 
atteints en été, ceux-là pendant l'hiver ou dans les autres saisons. Que 
le philosophe disserte gravement, que le météorologiste prononce, 
chacun suivant son point de vue! Mon but à moi est de faire connaître 
le lieu de naissance et les caractères particuliers de cette épidémie. 



AURONS-XOUS LA PESTE ? • 37 

« Elle commença par la ville de Péluse en Egypte, d'où elle s'étendit 
suivant un double courant, d'une part, sur Alexandrie et le reste de 
l'Egypte ; de l'autre, sur la Palestine qui touche à lEgypte. Après quoi 
elle envahit l'univers marchant toujours par intervalles réguliers de 
temps et de lieux. Elle semblait, en effet, obéir à une loi prescrite 
d'avance, et s'arrêtait dans chacune de ses stations un nombre flxe de 
jours, respectant, chemin faisant, les populations intermédiaires, et se 
propageant dans toutes les directions jusqu'aux extrémités du monde, 
comme si elle craignait d'oublier, sur son passage, le moindre coin de 
terre. Pas dîle, pas de caverne, pas de sommité habitée par Ihomme, 
qu'elle ne visitât. Si elle dépassait quelque Heu sans y toucher ou eu 
se contentant de l'effleurer, elle y revenait bientôt, dédaignant cette fois 
les populations voisines qu'elle avait déjà ravagées ; et elle ne se reti- 
rait qu'après avoir prélevé, dans cette étape, un tribut de victimes pro- 
portionné à celui qu'elle avait imposé antérieurement aux localités 
ambiantes. Elle débutait toujours par les côtes maritimes, et s'avançait 
de là progressivement dans l'intérieur des terres, » 

Le narrateur passe aux symplôines précurseurs de la 
maladie. Il en donne qui ne sont autre chose que des hallu- 
cinations, provoquées à la fois jiar la terreur et par les pre- 
luicrs frissons de la fièvre. Tels sont les fantômes, que les 
malades croyaient voir se dresser menaçants devant eux. 
Leur description donne au récit un vif intérêt dramaticiue, 
mais elle n'a (ju'une importance secondaire dans rensend)le 
du tableau. (]e qu'il faut surtout admirer, c'est la précision et 
la rigueur scientifique des détails qui suivent. Voici, en effet, 
comment Procope décrit l'attaque et l'invasion des individus 
par l'épidémie. 

« La fièvre les prenait Uml .» t tmp. Us uns au iu«tuientd«' leur réveil, 
les autres à la promenade, plusieurs au milieu de leurs occupations 
habituelles. Leur corps ne changeait pas de couleur, et leur tempéra- 
ture n était pas celle de l'état fébrile. On n'apercevait aucun indice 
d'inflanimatton. Du matin au soir, la fièvre était si légère qu'elle ne 
faisait pressentir rien de grave soit au malade, soit au médecin qui tâtait 
le pouls. Aucun de ceux qui présentaient ces symptômes ne paraissait 
en danger de mort. Mais, dès le premier jour, chez les uns, le lende- 
main, chez d'autres, ou quelques jours après, chez plusieurs, on 
voyait naître et s'élever un bubon, non seulement à la région inférieure 
de l'abdomen qu'on appelle les aines, mais encore dans le creux de» 
aisselles ; parfois derrière les oreilles ou sur les cuisses. 



38 AURONS-NOUS LA PESTE ? 

« Les caractères principaux de Tinvasion étaient à peu près les mêmes 
chez tous ceux que je viens d'indiquer. Pour le reste, je ne puis rien 
préciser, soit que les variations qui survenaient tinssent au tempérament 
des sujets, soit que l'Auteur suprême de la maladie lui imprimât, par 
un acte exprès de sa volonté, ces modifications accidentelles. Les uns, 
plongés dans un profond assoupissement, d'autres en proie à un délire 
furieux, présentaient les divers symptômes observés en pareil cas. 
Ceux qui étaient assoupis restaient dans cet état, comme ayant perdu le 
souvenir des choses de la vie ordinaire. Sils avaient auprès d'eux quel- 
qu'un pour les soigner, ils prenaient de temps en temps les aliments 
qu'on leur ollrait. S'ils étaient abandonnés, ils ne tardaient pas à mourir 
d'inanition. Les délirants, privés de sommeil et' sans cesse poursuivis 
par leurs hallucinations, se figuraient voir devant eux des hommes 
prêts à les tuer, et ils prenaient la fuite en poussant d'horribles hurle- 
ments. Les individus qui étaient attachés à leur service, se trouvaient 
dans une situation des plus pénibles, et n'inspiraient pas moins de 
pitié. Ce n'est pas qu'ils fussent plus exposés à contracter la maladie 
dans l'intimité de ces rapports ; car ni médecin, ni toute autre personne 
ne la gagnèrent par le contact. Ceux mêmes qui lavaient et ensevelis- 
saient les morts restaient contre toute attente sains et saufs pendant 
leur besogne. » 

L'historien, parlant en vrai médecin, cherche la cause du 
mal ; il décrit ses progrès et son issue fatale, avec une 
précision que Ton pourrait presque appeler technique : 

« Comme on ne comprenait rien, dit-il, à cette étrange maladie, 
certains médecins pensèrent que Sa source secrète résidait dans les 
bubons, et ils prirent le parti de pratiquer l'ouverture des cadavres. 
La dissection des bubons mit à nu des charbons sous-jacents, dont la 
malignité amenait la mort soudainement ou après quelques jours. Il ne 
manqua pas de malades dont le corps entier se couvrit de taches noires 
de la dimension d'une lentille. Ces malheureux ne vivaient pas même 
un jour, et expiraient tous dans une heure. D'autres, en assez grand 
nombre, mouraient tout à coup en vomissant du sang. Ce que je puis 
affirmer, c'est que les plus savants médecins avaient condamné bien 
des malades qui furent bientôt sauvés contre toute espérance. A l'inverse 
on en vit succomber beaucoup au moment même où on leur promettait 
la guérison. C'est que les causes de la maladie dépassaient les bornes 
de la raison humaine, et l'événement trompait toujours les prévisions 
les plus naturelles. Le bain qui avait été utile aux uns était nuisible aux 
autres. Parmi ceux qui étaient abandonnés et restaient sans secours, un 



AURONS-NOUS LA PESTE ? • 39 

grand nombre perdaient la vie ; mais beaucoup aussi se tiraient d'affaire 
contre toute probabilité. Quant au traitement essayé, les efiets en étaient 
très variables suivant les sujets. En somme, on n'avait découvert aucun 
moyen efficace, soit pour prévenir à temps l'invasion de la maladie, soit 
pour en conjurer la terminaison funeste quand elle s'était déclarée. On 
ne savait en effet ni pourquoi l'on tombait malade, ni pourquoi l'on 

guérissait 

« Ceux dont le bubon prenait le plus d'accroissement et mûrissait en 
suppurant, réchappèrent pour la plupart, sans doute parce que la pro- 
priété maligne du charbon déjà bien affaiblie avait été annihilée. 
L'expérience avait prouvé que ce phénomène était un présage presque 
assuré du retour de la santé. Ceux, au contraire, dont la tumeur ne 
changeait pas d'aspect depuis son éruption, étaient frappés des acci- 
dents redoutables que j'ai signalés. » 

Cette épidémie, si bien décrite par Procope, dura quatre 
mois à Constantinople, et pendant trois mois elle sévit avec 
violence. D'après le même auteur, le chilTre des morts s'ac- 
crut d'abord jusqu'à cinq mille chaque jour, pour s'élever 
enfin à dix mille, ou même davantafi^e. 

\Jn autre écrivain de l'époque, Evagre le Scholastique, a 
consigne dans son histoire ecclésiastique un tableau de la 
peste de Justinien qui n'est pas non phis sans intérêt'. 

« Je rappellerai ici, dit-il, cette peste qui, chose inouTe jusqu'à ce 
jour, dura cinquante-deux ans et ravagea presque le monde entier. Ce 
fléau éclata deux années après la prise d'.\ntioche par les Perses. Sem- 
blable , par certains côtés, à celui dont Thucydide a donné la descrip- 
tion, il en différait par d'autres. Il venait, disait-on, d'Ethiopie, et il se 
répandit rapidement dans le monde entier. Certaines villes furent 

éprouvées au point de perdre tous leurs habitants Ce n'était pas 

toujours à la même époque de l'année que le fléau commençait ses 
ravages. Il débutait tantôt aux premiers jours de l'hiver, tantôt au prin- 
temps, tantôt en été ou en automne. » 

Evagre donne à l'épidémie son vrai nom de peste ingui- 
nale ou bubonique, il en signale parfaitement le caractère 
contagieux. Son récit a d'autant plus d'autorité qu'il fut 
lui-niêine atteint de la maladie, et qu'il vit périr sous ses 
yeux sa femme, plusieurs de ses ej 

1. Kvu^rii Scholaslici. Ilist. cccles, Lib. I 




40 AURONS-NOUS LA PESTE ? 

« Chez quelques-uns, dit-il, des abcès s'ouvraient à l'aine, et une 
fièvre violente les emportait en deux ou trois jours, tandis qu'ils jouis- 
saient de toutes leurs facultés intellectuelles et corporelles. D'autres 
mouraient après avoir perdu toute connaissance. Un grand nombre 
succombaient sous l'action des charbons dont leur corps était couvert. 

« Le mode de contagion était variable, et défiait toute prévision. Les 
uns mouraient par le seul fait d'habiter ensemble, ou d'être entrés 
dans une maison contaminée. Les autres contractaient le mal sur la 
place publique. Il en est qui, fuyant les villes atteintes, communiquaient 
la peste aux lieux où ils se réfugiaient, et demeuraient eux-mêmes à 
l'abri du fléau. On en vit qui, mêlés aux malades, en contact même 
avec les cadavres, ne furent jamais atteints. Souvent ceux qui avaieut 
vu mourir leurs proches et leurs amis, pour ne pas leur survivre 
cherchaient, au milieu des malades, à contracter le germe de la mort. 
Le fléau refusait de seconder leur désir, et il les épargnait. » 

Telle fut cette peste de Justinien qui fournit à Fhistoire et 
à la science les premiers documents et les premières descrip- 
tions authentiques de Tépidémie bubonique. 



II 



De la fin du vi" siècle au milieu du xiv", le silence paraît 
se faire autour de Tépidémie pestilentielle. Ses apparitions 
se font rares, ou peu graves, et limitées quant aux territoires 
envahis. Mais en 1347 éclata cette formidable peste noire 
« dont bien la tierce part du monde mourut )>, dit le chroni- 
(jueur. Elle fut terrible, à la fois, par sa violence sur chaque 
point contaminé, et par le grand nombre de contrées qui 
furent envahies. Elle partit de Chine, comme celle d'aujour- 
d'hui, visita l'Inde, la Perse, la Russie et pénétra en Europe. 
La Pologne, l'Allemagne, la France, l'Italie, l'Espagne, puis 
l'Angleterre et la Norvège subirent ses ravages. Ils furent 
terribles. D'après le rapport, dressé par ordre du pape 
Clément Yl, le chiffre des décès atteignit dans le monde 
entier quarante-deux millions. L'Italie perdit la moitié de sa 
population, l'Allemagne compta un million et demi de vic- 
times, chiffre qui, pour l'Europe entière, atteignit vingt-cinq 
millions. 

On ajustement fait remarquer que l'état social et politique 



AURONS-NOUS LA PESTE ? . 41 

du nipnde, au xiv" siècle, dut exercer une grande influence 
sur la diffusion de la peste, et sur la violence du fléau. Le 
genre humain fut rarement plus misérable qu'à cette époque. 
La guerre était partout, entraînant avec elle tout ce qu'il faut 
pour faire éclater et pour répandre une épidémie : les agglo- 
mérations d'hommes, les souffrances morales et physiques, 
et le mélange des peuples. En Chine, où débuta la peste 
après la famine, les Chinois et les Tartares sont aux prises, 
dans cette lutte qui doit aboutira un changement de dynastie. 
L'effervescence mongolique agite toute l'Asie centrale, et 
Tamerlan va conduire ses hordes jusques sur les côtes de 
la Méditerranée. La guerre civile est en Perse, et la nation 
turque travaille au milieu des révoltes et des exécutions 
sanglantes à l'enfantement de sa puissance. L'empire d'Orient 
subit une vraie révolution. Cantacuzène se voit contraint 
d'appeler à son secours les Turcomans, et il se fait couron- 
ner, tandis que son fils Andronic meurt de la peste. L'Occident 
n'est ni plus tranquille, ni plus heureux. De la Pologne à 
l'Espagne la guerre est partout : en Russie, en Allemagne, 
en Hongrie, en Italie on se bat, comme en Danemark, en Suède 
et en Norvège. La France et l'.Vngleterre sont aux|)rises dans 
cette guerre de Cent ans, qui forme, peut-être, la plus triste 
page de notre histoire. On conçoit aisément que la peste ait 
trouvé une proie facile, parmi ces populations nécessainv 
ment misérables. 

Historiens, médecins, et même poètes du temps, n'ont 
pas manqué de consigner dans leurs écrits, chacun à sa 
façon, les détails d'un événement aussi grave <jue la peste 
ou mort noire. L'empereur Jean Cantacuzène en a donné une 
description célèbre, et d'autant plus fidèle qu'il fut témoin 
oculaire des faits qu'il se chargea de raconter. ' Pour lui la 
maladie était incurable, elle frappait indistinctement les 
gens robustes ou débiles, riches ou pauvres. Les médecins 
se déclaraient impuissants, et les malades succombaient, les 
»ms subitement, dès la première heure, les autres après 
deux ou trois jours. En observateur exact, l'historien impé- 
rial ne manque pas de signaler les bubons, les abcès et les 

i. Joaun. Cantacuzcni. Ilisi. libr. IV, C. VIII. 



42 AUROxNS-NOUS LA PESTE ? 

taches livides. Il remarque môme que l'ouverture des abcès 
exerçait une action salutaire sur l'issue de la maladie. 
Quelques-uns guérissaient ainsi, contre toute attente. 

Guillaume de Machaut, tout poète qu'il était, n'oublie pas 
dans ses vers de signaler, lui aussi, les bubons caractéris- 
tiques de la peste. 

Car tuit estaient maltraitic, 
Descouluré et dcshaitié, 
Boces avaient, et gransclos 
Dont on morait, et briés mos. 

La description de Guy de Chauliac, qui pratiquait alors 
la médecine à Montpellier, unit, à l'exactitude médicale, 
une note qui ne manque pas d'un certain pittoresque. 

« La maladie étoit, dit-il, qu'on n'a ouy parler de semblable mor- 
talité, laquelle apparut en Avignon, l'an de Nostre Seigneur 1348, 
en la sixième année du Pontificat de Clément VI, au seruice duquel 
j'estois pour lors, de sa grâce moy indigne. 

Et ne vous déplaise si je le racompte pour sa merveille et pour y 
pourvoir, si elle aduenoit derechef. 

La dite mortalité commença à nous au mois de Janvier, et dui^a 
l'espace de sept mois. 

Elle fust de deux sortes : la première dura deux mois, auec fièure 
continue et crachement de sang ; et on en mouroit dans trois jours. 

La seconde fust, tout le reste du temps, aussi auec fièvre continue, 
et apostèmes et carboncles es parties externes, et principalement aux 
aisselles et aisnes ; et on en mouroit dans cinq jours. Et fust de si 
grande contagion (spécialement celle qui étoit auec crachement de 
sang) que non seulement en séjournant, ains aussi en regardant, l'un 
la prenoit de l'autre ; en tant que les gens mouroient sans seruiteurs, 
et estoient ensevelis sans prestres. 

Le père ne visitoit pas son fils, ne le fils son père. La charité estoit 
morte et l'espérance abattue. 

Je la nomme grande, parce qu'elle occupa tout le monde, ou peu 
s'en fallut. 

Car elle commença en Orient, et ainsi jettant ses flesçhes contre le 
monde, passa par nostre région vers l'Occident. 

Et fust si grande, qu'à peine elle laissa la quatriesme partie des 
gens... 

Par quoy elle fust inutile et honteuse pour les médecins ; d'autant 



AURONS-NOUS LA PESTE ? 43 

qu'ils n'osoient visiter les malades de peur d'être infects ; et quand ils 
les visitoient, n'y faisoient guières et ne gaignoient rien, car tous les 
malades mouroient, excepté quelque peu, sur la fin, qui en eschappè- 
rent auee les bubons meurs. » 



Bocace a donné, lui aussi, un tableau de la peste noire. Il 
a même eu la singulière idée de le faire servir de prétexte 
et d'introduction à son trop célèbre Décameron. Nous ne 
citerons pas ici cette page du conteur licencieux, mais nous 
ferons remarquer que, même dans cette œuvre plus litté- 
raire que scientifique, les traits caractéristiques de Tépi- 
démie, sa contagion et sa violence, ont conservé leur exac- 
titude rigoureuse. En sorte que la peste noire est une de 
ces épidémies qu'il est facile de reconnaître h travers l'his- 
toire, et dont le caractère spécifique, toujours en relief, ne 
permet pas de la confondre avec les autres fléaux, plus ou 
moins similaires qui, à des époques diverses, ont frappé 
Thumanilé. 

Du milieu du xiv" siècle au milieu du xix*, la peste subit 
un mouvement de recul, lent d'abord, mais progressif et 
continu. Elle fait encore des incursions en Europe, et elles 
ne sont pas sans gravité. Ce que l'on observe cependant, 
c'est une diminution de puissance et d'étendue dans la dis- 
sémination du fléau. Il visite le Danemark en 1G54, la Suède 
en 1657, r.\ngleterre en 1605, la Suisse en 1668, les Pays-Bas 
vn 1GG9, rEsj)agne en 1681. 

L'Occident pouvait se croire désormais à l'abri de la peste. 
Elle ne persistait guère plus que dans quelques foyers endé- 
ini(jues peu étendus, dans l'Europe Orientale et en Syrie, 
lorsque, en 1720, elle éclata à Marseille. Elle y fut apportée 
|)ar le navire le Grand-Sain t'Antoine, que commandait le 
capitaine (]hataud. Il venait du Levant, avec une cargaison de 
soie, qui avait été embarquée à Sa'ïda, dans un temps de 
peste. Les matelots et les portefaix, employés au déchar- 
gement, contractèrent l'épidémie, et bientôt la disséminèrent 
dans les divers quartiers de la ville. En quinze mois, elle y 
lit périr quarante mille victimes. La Provence toute entière 
fut envahie et, sur une population de 247,000 âmes, elle en 
perdit 87,000. Une lettre de l'époque, communiquée au Temps, 



[ 



44 AURONS-NOUS LA PESTE ? 

par M. Dehins-^Montaud, ne laisse aucun doute sur la nature 
de la maladie, et son mode de propagation. 

« Quant à la nature du mal, dit l'auteur anonyme, il n'y a pas lieu de 
douter qu'il ne soit peste raffinée, ce qui est caractérisé par les char- 
bons, bubons et tâches pourprées, comme par la promptitude avec 
laquelle elle enlève les malades, qui périssent ordinairement dans deux 
ou trois jours ou dans vingt-quatre heures, et quelquefois subitement, 
sans aucuns avant-coureurs. Les symptômes qui paraissent d'abord 
sont la douleur de tête gravatine, la consternation, la vue troublée, et 
comme égarée, la voix tremblante, la face cadavéreuse, le froid des 
extrémités, le poulx concentré et inégal, des grands maux de cœur, des 
nausées et envies de vomir, à quoi succèdent les assoupissements, les 
délires, et enfin des convulsions ou des hémorragies, avant-coureurs 
d une mort prochaine. 

« Pour ce qui concerne les causes, tout le monde convient que le uial 
n'a commencé à se faire sentir qu'à l'arrivée d'un vaisseau venant des 
Indes sur lequel avaient péri dans le trajet cinq à six matelots d'un même 
genre de maladie, et dont quelques marchandises furent transportées 
furtivement et sans précautions dans une des rues de la ville remplie de 
menu peuple et qui a été infectée la première, en sorte que les habitants 
de cette rue aïant trafiqué dans les autres quartiers ont répandu la 
contagion. Les portefaix qui remuèrent les premiers les marchandises 
dans l'infirmerie moururent tous subitement'. » 

La peste de Marseille fut, pour la France, comme le der- 
nier épisode des luttes de nos pères, aux prises avec ce 
redoutable fléau. Constantinople, la Russie, le littoral de 
FAdriatique et la Grèce, sont encore ravagés sur la fin du 
xvii" siècle ; mais à partir de 1783 jusqu'en 1844, la peste se 
retire en Egypte, où elle demeure à l'état endémique. On 
sait que l'armée française, en 1798-1799, n'envahit pas impu- 
nément le sol Egyptien. Elle y contracta la peste, qui lui 
enleva deux mille hommes, et la suivit, pour continuer ses 
ravages, pendant la campagne de Syrie. C'est encore, selon 
toute probabilité, des bords du Nil que l'épidémie partit, en 
1803 et en 1813, pour ravager Constantinople en y faisant 
périr plus de deux cent mille personnes. C'est aussi de ce 
foyer qu'elle sortit en 1816 pour désoler encore le littoral de 

1. Le Pelil-Teiups, 30 Janvier 1897. 



AURONS-NOUS LA PESTE ? 'i5 

TAdriatique, mais c'est Constantinople qui, pendant la guerre 
de 182'i, contamina l'Albanie, la Valachie et la Morée. Enfin, 
à partir de 1844, l'Egypte semble devenir indemne, et se 
trouve désormais à l'abri du fléau. 11 avait reculé et, pensait- 
on, définitivement terminé son rôle actif en Europe et même 
en Syrie. 

Pour avoir perdu une partie de son terrain, la peste 
n'avait pas cependant disparu du globe. A partir de 1845 elle 
s'était limitée à quelques régions choisies comme ses foyers 
permanents, toujours capables de projeter autour d'eux le 
germe infectieux, quoique avec une diminution de puissance 
dans sa force d'expansipn. Mais elle pouvait encore opérer 
(juclquc retour ofl'ensif, comme on le vit en 1877 sur le 
N'oli'a, et comme nous sommes menacés de le voir dans un 
prochain avenir. 

Qu()i(ju'il en soit, voici quelle est aujourd'hui la situation 
géogrnpjîique, et l'importance de ces foyers pestilentiels 
|)ermanents. 

En Afri(|ue la peste parait se circonscrire à la (lyrenaicjuc. 
l'ne première fois elle éclata, en 185(), à Benghazi, pour se 
|)r()pager de là jusqu'à Mourzouk, parcourir le littoral, et 
s'éteindre, en 1859, à Derna. 

L'Asiesemble être devenuedéfinitivtuunl la terre préférée 
de l'épidémie, tellement sont nombreux les foyers où elle 
s'eTst établie à l'état endémique. C'est d'abord TAssyr, cette 
|).'irtie de la côte occidentale de l'Arabie, qui longe la mer 
Ilouge et s'étend de l'Yemen au lledjaz. De 1844 à 1881) «-e 
territoire a subi neuf fois répidcmie, et le foyer pestilentiel 
s'est encore rallumé en 1805. Pour se faire une idée du <laii- 
ger qu'il fait courir au restedu monde, il faut se souvenir (|ue 
la Mec(jue est voisine de l'Assyr. Le fléau peut être facile- 
ment im|)orté par les musulmans à l'époque du pèlerinage, 
«t les pèlerins peuvent, à leur tour, le répandre sur t«)us les 
points d'oii ils sont venus, (^est donc avec prudence et jus- 
tice que le Gouvernement a interdit les départs d'Algérie et 
de Tunisie pour la Mecque. 

L'irak-Arabi, cette plaine située entre le Tign* et l'Eu- 
|)hrate, où se trouvent les villes de Bagdad, llillah, Divanieh, 



46 AURONS-NOUS LA PESTE ? 

Bassorah, paraît avoir été le foyer endémique des nombreuses 
épidémies qui n'ont cessé, dans ces dernières années, 
d'exercer leurs ravages en Mésopotamie. 

Les provinces septentrionales de la Perse ont aussi le 
triste privilège de conserver la peste à l'état permanent. De 
1865 à 1875 on n'a pas compté moins de quinze apparitions 
du fléau dans le Kurdistan, l'Aberbaïdjan et le Ghilan. C'est 
de là que partit en 1878 l'épidémie qui, après avoir longé les 
côtes de la mer Caspienne, atteignit Astrakan et, remontant 
le Volga s'établit à Wetlianka, d'où elle se répandit sur les 
deux rives du fleuve. La mortalité s'éleva à la proportion 
effrayante de 95 0/0. i 

Le Turkestan et l'Afghanistan paraissent aussi des foyers 
épidémiques, moins importants sans doute, que ceux dont 
nous venons de parler, mais dont l'activité s 'est fait sentir 
encore en 1884 et en 1887. 

Si nous passons aux Indes nous rencontrerons deux points 
principaux, où la peste règne à l'état endémique de temps 
immémorial. Ils sont placés sur le versant méridional de 
l'Himalaya. Ce sont les districts de Gurhwal et de Kurmaon. 
Le fléau, connu sous le nom de Mahamiirree^ y débute ordi- 
nairement vers la fin des pluies, continue jusqu'en décembre 
et subit un arrêt pour reprendre de mars jusqu'en mai. II 
semble peu envahissant, mais il n'en constitue pas moins 
une menace permanente pour l'Europe. 

Enfin la peste règne en Chine sur les hauts plateaux de la 
province du Yun-Nan. Depuis au moins 1850 elle s'y mani- 
feste en permanence. Les chaleurs de l'été diminuent sa 
violence, mais, au printemps elle subit une recrudescence, 
qui double sa force d'expansion, et menace les provinces 
voisines jusqu'aux frontières de nos possessions du Tonkin. 

Ainsi le domaine de la maladie pestilentielle parait s'être 
réduit depuis cinquante ans. Il s'étendait autrefois sur 
l'Europe, l'Asie-Mineure, la Syrie, l'Arabie, la Cyrénaïque, 
le littoral même de l'Afrique. Aujourd'hui il se limite aux 
plateaux élevés qui vont de l'Arménie au Yun-Nan, en passant 
par la Perse, l'Afghanistan et l'Himalaya. Lorsque la peste 

1. La Veste d'Astrakan en 1878-79, par le D"- Zuber. 



AURONS-NOUS LA PESTE ? 47 

reparaît sur les points abandonnés par elle, ce n'est plus que 
par le fait d'une nouvelle importation, mais, dans l'inter- 
valle de ses réapparitions, des années s'écoulent sans qu'un 
seul cas soit signalé, en ces mêmes lieux où le fléau se 
manifestait autrefois en permanence. 

III 

D'où vient donc l'épidémie dont l'Europe est aujourd'hui 
menacée ? Quel est le foyer d'où elle est partie ? Peut-on 
suivre sa trace jusqu'à Bombay, et de Bombay pout-on prévoir 
par quel chemin elle arrivera jusqu'à nous? Enfin que faut- 
il faire pour éloigner le fléau, ou pour le vaincre, si nous en 
sommes atteints ? 

D'après M. Yersin, directeur de l'Institut Pasteur de Nha- 
Trang en Annam, les hauts plateaux du Yun-Nan seraient le 
foyer de l'épidémie actuelle.' En 1882 elle se montra à 
Pakhoï. Au mois de Mars 1894 Canton fut frappé, et perdit 
100.000 habitants, le dixième de sa population totale. Des 
faTuilles éniigrées de Canton apportèrent la peste à Ilon-Kong. 
Elle y régnait encore en 1896 et M. Yersin, qui se rendit 
dans cette ville pour étudier le fléau, estime à 95 p. 100 la 
mortalité chez les pestiférés. A la même époque l'épidémie 
éclatait dans l'Assyr. Enfin au mois de septembre 189G elle 
faisait son apparition à Bombay, où elle sévit encore avec 
une extrême violence, menaçant de pénétrer en Europe par 
deux portes qui lui sont ouvertes : le golfe Persiqueet la mer 
Bouge. Déjà même elle aurait manifesté sa présence à 
Kamaran dans la partie méridionale de la mer Rouge, et Ton 
se demande si ce sera sa dernière étape. 

Que faut-il donc faire pour défendre un pays de la'peste? 
Avant de dire ce que la science actuelle met en nos mains 
d'arines protectrices contre le fléau, il ne sera pas sans 
intérêt de rappeler brièvement ce que pensaient nos pères 
de la terrible épidémie, et par quels moyens ils essayaient 

1. Annales de l'Institut Pasteur, Août 1894 et 25 Janvier 1897. 



48 AURONS-NOUS LA PESTE ? 

de se défendre contre elle. Pas plus en médecine qu'en poli- 
tique, nous ne sommes partisan de cette école qui croit avoir 
tout découvert, et tient volontiers en pitié la science dont 
elle n'est pas la source immédiate. En examinant de près les 
méthodes de diagnostic et la thérapeutique de la médecine 
ancienne, on rencontre souvent des observations et des 
procédés singulièrement conformes à ce que la science 
moderne qualifie de découvertes. Nous reconnaissons cepen- 
dant que nos bons aïeux mettaient quelque naïveté dans leur 
manière de concevoir la maladie, et que leur empirisme 
était souvent assez peu raisonnable. 

D'abord ils essayèrent d'expliquer l'origine de la peste. 
Gomme ils croyaient en Dieu et en sa Providence, et 
n'étaient pas pour cela plus sots que leurs petits-fils, ils 
admettaient que le ciel pouvait bien susciter le fléau « pour 
punir les crimes de la terre. « Ils disaient donc avec l'Eglise : 
A peste, famé et bello, libéra nos Domine. Il y avait môme de 
bons saints du paradis qu'ils invoquaient en temps d'épi- 
démie. Tel St-Roch de Montpellier et St-Sébastien. 

Sire, Saint Roch, de Dieu ami, 
Moult dévotement je te prie. 
Que moi, ton humble serviteur, 
Me gardes de ce haut périr 
De la peste que vois courir. 

C'est un médecin habile, paraît-il, et fort dévoué aux ma- 
lades, qui mit en vers cette prière à St-Roch K 

Parce qu'ils avaient foi en la puissance des saints auprès 
de Dieu, nos pères ne négligeaient pas pour cela de mettre 
en œuvre les moyens fournis par la science, telle qu'ils la 
connaissaient. Il faut bien avouer qu'ils donnaient aux astres 
une influence dont ils sont, sans aucun doute, fort innocents. 
Pour n'en citer pas d'autres, les iiiédecins de la Faculté de 
Paris, ayant reçu en 1348, l'ordre du roi de dresser un mé- 
moire sur la peste, ils ne manquèrent pas de signaler, 
parmi les causes du fléau, « la conjonction des planètes et, 

1. Le Traité de la peste, par M. Fr. R.a>'chin, chancelier et juge de la 
Faculté de Médecine à Montpellier. 



I 



AURONS-NOUS LA PESTE ? . 49 

surtout de Jupiter et de Mars ». Ils attribuaient aux divers 
phénomènes astronomiques une influence sur le chaud et 
l'humide capable de corrompre Tair et d'empoisonner les 
humains. Mais, cette conception naïve mise de côté, l'idée 
qu'ils se faisaient des maladies épidémiques ne différait pas 
essentiellement de notre manière d'expliquer leur genèse et 
leur propagation. 

Ils parlent souvent de « levain pestilentiel, de poison, 
corpuscule étranger, d'où dépend tout ce qui est peste ». La 
corruption de l'air leur semble due « à une sorte de fermen- 
tation, d'où résulte un esprit volatile très agité, capable de 
produire un mouvement analogue au sien dans les autres 
liquides où il s'introduit, et par conséquent d'en déranger 
l'économie et la tissure* ». Ils supposent que l'action de ce 
venin est « de, déterminer la matière morbifique^ qui était 
dans la personne à se mettre sur le champ en action-. » Ils 
font observer que la cause de la peste quelle qu'elle soit, 
« n'agirait jamais et ne produirait jamais la maladie, si elle 
ne trouvait des sujets disposés ou capables de rompre, pour 
ainsi dire, son enveloppe et de la mettre en jeu ^ ». 

Un bon capucin, le P. Maurice de Tolon, qui, paraît-il, 
travailla pendant vingt-cinq ans au soulagement des pauvres 
dans les villes atteintes de la peste, résume en quelques 
lignes ce mélange d'oDservations vraies et d'imaginations 
chimériques, qui constituait de son temps la notion du fléau. 
« Je tiens, dit-il, avec les médecins, que la peste est un venin 
engendré en nos corps tant de la corruption des humeurs, 
que de celle de l'air ; non simple et élémentaire, mais com- 
posé, et mêlé de certains atomes et corpuscules, qu'IIipocrate 
appelle souillures morbifiques, conçues bt procrées des ex- 
halaisons putrides de la terre, ou de la maligne influence 
dos astres, qui s'insinuent avec l'air que nous respirons... 
Et , pour parler plus clairement, que c'est une maladie épi- 
démique, contagieuse, pernicieuse et venimeuse*. » 

1. Avis de précaution contre la maladie contagieuse de Marseille, par 
M. Pcstalossi. Lyon, chez les frères Bruyset. 

2. Traité de la peste par le Sieur Manget. G<^nes, 1721 

3. Avis et remèdes contre la peste, A. Bezicrs, chez Etienne Barbut. 1721. 

4. Le Capucin charitable, par le P. Maurice de Tolon. Bruyset, Lyon, 1721. 

VXXI. — 4 



j,„ AURONS-NOUS LA PESTE ? 

Nos anciens, on le voit, avaient une conception assez juste 
de la peste. En dégageant, en effet, du m.lieu de tant de 
'ot on' confuses ou puériles, la pensée fondamentale qu. 
revient partout dans leurs écrits, nous trouvons toujours 
Zéed-L poison, ou virus, à l'état d'atome, de corpuscule 
ou d esprit subtil, pénétrant l'organisme et le dissolvant, par 
voie de corruption ou de putréfaction. Chez eux le miasme 
:: b Jn un cl rps solide, aussi ténu que l'on voudra, qm 
vient du dehors. Us ne conçoivent pas la malad.e comme une 
affection spontanée. 

En ce qui regarde la peste, en f'^''^f''\\^°^l 
reconnu très exactement le caractère contag.eux. MM. Ch. 
coinêau Verny et Soulier, dans leurs observations sur la 
rn^adTe de Marseille, assurent bien que le «éau n es pas 
mnsmissible par contact, mais leur sentiment est loin d e re 
partagé par le irs collègues, et les mesures qu ils conseillent 
^:x'mêm'es pour l'éviter sont en contradiction avec eu 
propre doctrine'. Le médecin anglais Mead eerit en 1721 
que'la peste se transmet « par le moyen de corpuscu espro^ 

^Lant'des malades = ». U observe ^'^^^''^^Xl^lZérî 
suffit pas pour communiquer le virus, mais qu .1 faut un veri 
able 'contact. Tandis que quelques-uns de ses collègues 
expliquaient le transport du fléau par les marchandises in- 
fectées « au moyen des œufs de certains insectes, lesquels 
portés d'un endroit à un autre, s'ouvraient et faisaient eclorc 
[e vek », il dit tout simplement que la matière contagieuse 
se Io<.e et ^e conserve dans les substances molles, poreuses, 
pliées et empaquetées, telles que peaux, plumes soie four^ 
rures coton etc. Noire bon capucin, déjà cite, résume 
pTco ; de son temps, quand il dit : « 11 se fait un transport 
du venin immédiatement du corps malade dans le corps sam 
tut ainsi que de la morsure du chien enragé le v^nin 
porté dans le corps de la personne mordu., ou tout ains 
'ue d'une matière' pourrie, les semences de pourriture sont 
portées par contagion en celle qui lui est contigue. » 
'En effet, on .gissait alors avec la peste comme avec un 

1. Observations et ri/le^ions, etc. Lyon, Bruiset, 1^1, 

2. Dissertatio a, peslif,r<e contagionis nalura. La Hayo, l/«. 



AURONS-NOUS LA PESTE ? 51 

poison dont il fallait éviter les atteintes immédiates: Les 
quarantaines, les cordons sanitaires, les désinfections étaient 
pratiqués, quelquefois avec une rigueur qui dépassait les 
bornes de l'humanité. « Tout peuple et tout pays, écrit le 
médecin !Manget, qui veut se conserver en état de santé, doit 
nécessairement faire attention à ce qui se passe chez les 
peuples ses voisins, et aux maladies qui y régnent, et si le 
bruit court que le mal contagieux commence à s'y faire sen- 
tir, il faut sur le champ rompre toute communication avec* 
eux, et défendre sous peine de la vie aux habitants des deux 
provinces, savoir de V infectée et de la saille^ d'avoir à l'avenir 
aucune communication, sous quelque prétexte que ce soit, et, 
pour faire observer cette loi religieusement, l'on aura soin de 
mettre sur les frontières, des soldats bien armés, et de 
dresser, dans tous les chemins publics, des potences, pour 
faire pendre sans rémission ceux qui auraient comr<«v(Mni l\ 
la défense, » 

S'il s'agit de garantir non plus seulement un pays, mais 
les différentes maisons d'une ville, le même auteur veut 
« que toute habitation infectée de peste soit entourée de 
gardes bien armés, lesquels tirent sur toutes les personnels 
(jui voudront sortir'. » D'après Richard Mead, à Londres, 
(juand la peste se déclarait dans quelque maison, « les ma- 
gistrats en faisaient mivquer la porte d'une grande croix 
rouge, accompagnée de cette inscription : Miserere Domine. 
On gardait cette porte jour et nuit; l'entrée et la sortie en 
étaient égalenient interdit<'s à tout autre qu'aux médecins, 
chirurgiens, apothicaires, nourrices. » Cela durait au moins 
pendant un mois, « c'est-à-dire jus(|u'à ce c|ue toute la famillff 
fût ou morte ou guérie- ». L'auteur convient qu'un tel pro- 
cédé n'était pas fait pour réjouir les gens sains, et pour 
donner du courage aux malades. Nous sommes assez de son 
avis. 

Quant aux systèmes de désinfection, autrefois enipiovés, 
ils ne diffèrent pas essonlirllement de ceux qui sont usités 
de nos jours. C'est le feu, l'eau bouillante, l'exposition à 

1. Traité de la peste, pur le nieur Manget. Gt^nc», 1721. 

2. Dissertation sur la ptstw, par Richard Mcad, La Ha^e, 1721. 



52 AURONS-NOUS LA PESTE ? 

Tair et au soleil, l'usage des parfums, des fumigations. Les 
recettes, recommandées par les formulaires du temps, sont 
bien un peu bizarres quelquefois, mais elles contiennent 
toujours une série de substances minérales ou végétales, 
de plantes, de racines ou de fleurs, que nous reconnaissons 
aujourd'hui comme de puissants antiseptiques. Telles sont 
le souff're, la poix résine, l'arsenic, le cinabre, le sel-ammo- 
niac, le benjoin, la canelle, la lavande, la sauge, le genièvre, 
etc., etc. 

Enfin nos pères avaient-ils, contre la peste, des remèdes 
vraiment efficaces ? Leur pharmacie est remarquable, au 
moins par la quantité numérique de .recettes et de sub- 
stances, combinées pour former des thériaques, des cor- 
diaux, des alexithères, des pilules ou des cataplasmes. On y 
mêle tous les sels possibles, même celui de vipère, la corne 
de cerf, l'huile de scorpion, les oignons cuits, l'aloës et la 
myrrlie. Il ne faut pas moins de vingt plantes diverses pour 
composer les pilules antipestilentielles. La purge et la sai- 
gnée sont mises en pratique, mais la Faculté se divise beau- 
coup sur l'utilité de la seconde. On attaque le mal à l'inté- 
rieur par les potions et les pilules, à l'extérieur par des em- 
plâtres posés sur les bubons. De ce fatras de formules et 
de cette multiplicité de drogues une vérité cependant se 
dégage. C'est que l'ancienne médecine avait parfaitement 
compris qu'il importait, par-dessus tout, de favoriser la résis- 
tance de l'organisme par des excitants ou des toniques, et 
par la conservation de l'équilibre moral. Signalons en ter- 
minant les mémoires sur la peste du docteur russe Samoïlo- 
witz. Outre les frictions glaciales dont il faisait usage, il son- 
gea à l'inoculation comme moyen préventif. Il prétend que 
lui-même, ayant été inoculé par le fréquent contact de ses 
doigts avec le pus des bubons, il ne subit que de légères 
attaques du mal, « bien qu'il eût été trois fois empesté ». 
Ce qu'il faut remarquer encore, c'est qu'il semble avoir eu 
une idée exacte de l'atténuation des virus. 11 recommande 
en eff'et de ne le prendre que sur des bubons déjà parfaite- 
ment mûrs^ Quoiqu'il en soit, la peste a défié tous leseff'orts 

1. Mémoire sur l inoculation de la peste. Strasbourg, 1777. 



AURONS-NOUS LA PESTE ? 53 

de Tancienne médecine pour la vaincre, et c'est par un aveu 
d'impuissance que finissent les plus belles promesses des 
disciples d'Hippocrate et de Galien, 

{A suivre.) H. MARTIN, S. J. 



FRANCE ET RUSSIE 

LA QUESTION D'ORIENT AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE 

(Dernier article 1) 



V 

La Russie ne s'était enrichie des dépouilles de la Pologne 
et de la Turquie qu'en ruinant notre influence dans ces 
deux pays, et en nous faisant, pendant plus de douze 
années, une guerre acharnée, quoiqu'indirecte. Un moment 
vint cependant où elle parut plus occupée de consolider ses 
conquêtes que de les accroître ; où après avoir été une des 
puissances les plus révolutionnaires de l'Europe, elle sembla 
vouloir en devenir une des puissances conservatrices. Ce 
n'est plus Catherine qui aspire alors à continuer, à travers 
le monde, la politique des démembrements et des annexions 
violentes ; c'est le fantasque Joseph II, avec ses tentatives 
inconsidérées d'agrandissement sur toutes les frontières 
de la monarchie autrichienne régénérée à l'intérieur ; c'est 
le vieux Frédéric II et son successeur Frédéric-Guillaume II, 
le premier groupant les princes de l'Allemagne sous 
l'hégémonie de la Prusse, pour les opposer à l'Autriche ; le 
second méditant, dans un esprit de conquête, avec son 
ministre Hertzberg, des plans de guerre universelle ; c'est 
l'Angleterre, sortie de ses luttes intestines, convoitant dès 
lors les colonies de tous les peuples et la suprématie de la 
mer. Puisque la Russie et la France n'ont plus, l'une et 
l'autre, qu'un même but, le maintien du nouvel équilibre 
européen, compromis par tant d'appétits inassouvis, pour- 
quoi n'essaierait-on pas de les rapprocher et de combiner 
leurs efforts ? 

Tant que Louis XV avait vécu, d'une part les préjugés, 
les ressentiments personnels du Roi, les blessures faites à 

1. Voir Études, t. LXIX, p. 91 et 545, t. LXX, p. 472 et 721. 



FRANCE ET RUSSIE 55 

son amour-propre par les échecs de sa diplomatie tant 
officielle que secrète ; d'autre part les rancunes de l'Impé- 
ratrice étaient encore trop vivaces, pour que l'éloignement 
des deux cours pût cesser ; il était nécessaire que l'un des 
deux antagonistes disparût de la scène. La mort de Louis 
XV, l'avènement de Louis XVI, firent tomber l'obstacle. 

Alors une nouvelle situation se dessine; France et Russie 
se donnent la main et marchent de concert ; des faits écla- 
tants révèlent l'accord des deux diplomaties. Si la Turquie, 
par exemple, se refuse à exécuter les conditions de la paix 
de Kainardji, si une nouvelle guerre est sur le point d'em- 
braser rOrient, l'ambassadeur français à Gonstantinople, le 
comte de Saint-Priest, unit ses représentations à celles de 
l'envoyé russe, et la Turquie consent à remplir ses engage- 
ments. Ravie de ces procédés, Catherine II adresse ses 
remerciements à Louis XVI et, avec son autorisation, 
accorde à Saint-Priest l'étoile en diamants de Saint-André. 

Bientôt après, l'Autriche et la Prusse sont sur le point 
d'en» venir aux mains pour la succession de Bavière ; la 
Russie ne veut l'agrandissement ni de la Prusse ni de l'Au- 
triche ; elle se porte médiatrice; mais c'est avec le concours 
de la France qu'elle assemble le congrès de Teschen, où 
est aplani le différend des deux puissances allemandes. 
Après avoir pacifié cette querelle continentale, la France et 
la Russie s'entendent pour assurer le calme et la sécurité 
sur l'Océan ; ensemble elles proclament, à l'encontre de la 
tyrannie maritime de rAngleterre, la neutralité armée. Le 
sceau de la réconciliation entre les deux gouvernements 
est le mémorable séjour en France de l'héritier présomptif 
du trône de Russie, le grand-duc Paul, plus tard Paul I", 
lors de son voyage dans l'Europe occidentale. 

Le Comte et la Comtesse du Nord — c'est sous ce nom 
que voyageaient le fils et la belle-fille de Catherine — avaient 
quitté Pétersbourg le 19 septembre 1781. Ils se rencontrent 
à Wischnevatz, en Pologne, avec Stanislas Poniatowski, à 
Troppau et à Vienne, avec Joseph II. 

Ils passent à Trieste, Venise, Rome, Naples, Rome pour 
la seconde fois, où ils demeurent trois semaines ; c'est le 
moment même où Pie VI de son côté passait les Alpes 'et 



56 FRANCE ET RUSSIE 

se rendait à Vienne pour essayer de ramener le roi- 
sacristain au respect des droits de l'Église. Florence, 
Turin reçoivent les augustes voyageurs. Le 26 avril 1782, 
ils sont à Lyon, le 7 mai enfin à Paris. Le roi, la reine, qui 
vient d'accoucher du dauphin, le futur Louis XVII, les 
familles d'Orléans et de Gondé, toute la Cour les accueillent 
avec de grands honneurs ; la foule leur fait de longues 
ovations. Au bout d'un mois, le 7 juin, ils quittent la capi- 
tale de la France, s'arrêtent encore à Brest, à Lille ; et, après 
avoir visité Bruxelles, Francfort, s'être reposés dans la 
principauté de Montbéliard, à Etupes, lieu de naissance de 
la grande-duchesse, font leur retour par la Suisse et l'Alle- 
magne. C'est Paris et Versailles qui les avaient gardés le plus 
longtemps. 

Tandis que le prince Bariatinski (1773-1783), le comte 
Markof (1783-1789), M. de Simoline (1789-1791) occupent 
successivement, en qualité de ministres plénipotentiaires, 
la légation russe à Paris, la France est représentée à Péters- 
bourg par le marquis de Juigné (1776-1777), par M. Bourée de 
Corberon (1777-1780), par le marquis de Vérac (1780-1783), 
par le comte de Ségur (1783-1789). C'est l'âge d'or de la 
diplomatie franco-russe. A Versailles, on commence à 
comprendre les inconvénients du système autrichien ; ce 
n'est pas encore ce déchaînement d'impopularité qui, 
quelques années plus tard, poursuivra l'alliance même, et 
se résumera dans un mot équivalent, pour la fille de Marie- 
Thérèse et la sœur de Joseph II, à un arrêt de déchéance et 
de mort : l'Autrichienne; mais le gouvernement de Louis 
XVI tient à se montrer moins servilement docile au Cabinet 
de Vienne que celui de Louis XV ; il aspire à supprimer 
entre lui et Pétersbourg cet intermédiaire de la Hofburg 
qui est moins un lien qu'un obstacle. Le rapproche- 
ment entre la France et la Russie, dont Versailles avait 
largement fait les frais, atteignit son point culminant dans 
la conclusion du traité de commerce du 11 janvier 1787, et 
dans les négociations pour la quadruple alliance, destinée à 
réunir les deux Maisons de Bourbon (France et Espagne), 
la Russie et l'Autriche contre l'accaparement de l'Océan par 
l'Angleterre et la turbulente ambition de la Prusse. 



FRANCE ET RUSSIE 57 

Malheureusement ces projets n'étaient plus de saison pour 
nous. La France avait achevé d'épuiser ses finances dans la 
glorieuse guerre de l'Indépendance Américaine ; en môme 
temps que le déficit et la dette ne cessaient de grandir le 
pays entrait dans cette terrible période de transformation 
intérieure qui allait achever de paralyser pour un temps tous 
nos moyens d'action au dehors. Le comte de Montmorin suc- 
cedait,comme ministre des affaires extérieures, au comte de 
Vergennes, mort au mois de février 1787. D'une prudence 
timorée, il pousse la neutralité de la France jusqu'à l'effa- 
cement dans les conflits qui surgissent en Europe. Cathe- 
rine n ayant ni à espérer notre concours, ni à redouter 
notre opposition, reprend sa liberté d'action pour l'accomplis- 
sement des desseins, dont au fond elle n'a jamais abandonné 
la pensée, dont elle s'est contentée de différer l'exécution 
La Turquie l'attirait toujours. Déjà en 1784, Catherine, 
profitant des troubles sans cesse renaissants du Kouban 
et de la Crimée, s'était annexé ces régions. La famille des 
Khans était divisée contre elle-même. Le Khan Chayn, pour 
réduire ses deux frères que la Turquie poussait à la révolte 
avait invoqué le secours de la Russie, protectrice oflicielle' 
en vert,, du traité de Kaïnardji, de l'indépendance du Kha- 
nat. Le 8 avril 1783, au moment de faire passer la frontière 
à ses troupes, la Tsarine publiait «n manifeste, où elle 
déclarait « réunir à son empire la Grimée, Vile de Taman, le 
Kouban, comme une juste indemnité des pertes et dépenses 
supportées pour le rétablissement de l'ordre.» Livrée par 
un autre Poniatowski, la Crimée fut aisément conquise, 
Chayn obligé d abdiquer, ses étals incorporés à la Russie, la 
dernière trace des invasions mongoles effacée. Le dernier 
souverain tatar, après avoir suivi un instant, comme un cour- 
tisan dépaysé, la cour de Potemkin, se réfugia à Constanti- 
nople Abdul-llamid 1- le chargea de fers, l'envova en exil 
à Rhodes; les bourreaux l'y attendaient: ainsi finit en Europe 
le sang de Gengis-Khan 

L'occupation de la Crimée n'était, dans l'esprit de Cathe- 
rine, qu un acheminement à de plus importantes conquêtes. 
G était peu pour elle d'avoir pris aux Polonais la Russie blan- 
che et aux Turcs la Crimée, d'avoir fait boire les chevaux 



58 FRANCE ET RUSSIE 

des Russes dans le Danube et promené victorieusement 
leurs vaisseaux dans la Méditerranée, l'Adriatique et TArchi- 
pel, d'avoir appelé les Grecs à la guerre sainte et de s'être 
érigée en protectrice des chrétiens assujettis au Sultan; 
Catherine voulait pousser jusqu'à son terme le dessein tra- 
ditionnel des tsars, réaliser le rêve du peuple russe, expul- 
ser l'infidèle de l'Europe, rendre à l'orthodoxie sa métropole 
purifiée. Pour cela elle avait son plan; elle avait imaginé de 
rétablir l'ancien Empire de Byzance et de placer un de ses 
petits-fils sur le trône restauré de Gonstantinople. Cet empire 
s'étendrait jusqu'au Danube. La Russie proprement dite s'ar- 
rêterait au Dniester; entre le Dniester et le Danube, un état 
intermédiaire serait formé, qui prendrait le nom de Dacie et 
aurait pour premier souverain le favori du moment, Potem- 
kin. Tel était la vaste combinaison connue sous le nom de 
projet grec et qui devait rester, après Catherine, la grande 
idée d'avenir de la Russie. 

Cette idée s'était emparée de l'imagination de l'Impéra- 
trice au moment de la seconde grossesse de lagrande duchesse 
sa belle-fille, vers la fin de l'année 1778. Paul Pétrovitch, 
celui dont nous venons de rappeler le voyage en Europe, 
était-il vraiment le fils de l'infortuné Pierre 111 ? On connait 
les soupçons répandus sur la légitimité de sa naissance, et 
qu'un passage des mémoires de Catherine elle-même sem- 
ble autoriser. A ne consulter que les affinités du caractère, 
les similitudes de bizarrerie et de monomanie, entre lui et 
le duc de Ilolstein devenu Pierre III, il n'y avait pas lieu de 
douter de sa filiation. Quand il s'était agi de le marier, en 
1773, l'Impératrice avait fait venir à Pétersbourg la land- 
grave de Hesse-Darmstadt avec ses trois filles. On en avait 
choisi une, qui devint la grande-duchesse Nathalie Alexievna. 
Cette princesse mourut en couches, le 26 avril 1776. Le len- 
demain même, 27, Catherine destinait à son fils une autre 
femme ; d'ordre de l'Impératrice, le prince Henri de Prusse 
écrivait ce jour là à sa nièce, la grande-duchesse de Wur- 
temberg, qu'elle amenât à Berlin ses deux filles pour un nou- 
veau choix. Le 6 Juillet, Paul, veuf depuis deux mois, par- 
tait pour Berlin avec le prince Henri et en ramenait l'aînée 
des princesses de Wurtemberg; le 26 Septembre, on les 



FRANCE ET RUSSIE 59 

mariait à Pétersbourg. Le 12 décembre 1777, la grande 
duchesse Marie Fédorovna mettait au monde un fils, qui 
reçut le nom d'Alexandre. En 1779, elle allait devenir mère 
une seconde fois. 

Ce fut alors que Catherine décida dans son esprit que 
l'enfant à naître, s'il était un prince, serait destiné au trône 
de Constantinople. En prévision de sa future souveraineté, 
il s'appellerait Constantin ; il serait baptisé à la grecque, 
appVendrait à parler dans la langue grecque, serait nourri 
de lait grec; déjà on avait fait venir six nourrices des îles 
de l'archipel. Ce fut d'un fils que la grande duchesse accou- 
cha, le 27 avril 1779. Comme le ministre du palais impérial 
demandait à Catherine s'il fallait affecter à l'entretien du 
nouveau-né la même somme qui avait été fixée pour son 
frère Alexandre: «Certainement, répondit Catherine, car le 
cadet est dès son enfance le grand Seigneur que l'autre ne 
deviendra qu'après la mort de deux personnes (Catherine et 
Paul). » Des médailles furent frappées; l'une où' l'on voyait 
une femme, la Russie, portant entre ses bras un enfant 
marqué au front d'une étoile, k droite et à gauche la Reli- 
gion et l'Espérance, dans le fond la coupole de Sainte-Sophie ; 
l'autre, où Ton voyait l'enfant prédestiné tenant en main le 
drapeau de Constantin, avec l'inscription célèbre : in hoc 
signo i'inces. 

Pour réussir dans sa grande entreprise, Catherine comp- 
tait d'une part sur la connivence des Grecs, d'autre part 
sur l'alliance autrichienne. Du côté des Grecs, les grands 
moyens révolutionnaires d'autrefois ne furent pas négligés. 
Si par égard pour l'Autriche et sa sphère d'intérêts qui déjà 
se dessinait dans la direction de la Sava et de la Drina, on 
laissa cette fois de côté les habitants de la Serbie, de l'Her- 
zégovine, de la Tsernagora, on redoubla par contre d'efforts 
auprès des populations helléniques. La Morée saignait 
encore des blessures reçues lors de l'expédition d'Alexis 
Orlof; les agents de Catherine opérèrent surtout dans 
l'ouest de la Grèce ; Souli devint le centre du mouvement. 

Du côté de l'Autriche, Catherine n'eut pas de peine à 
gagner l'ardent Joseph 11, aux yeux de qui, dans l'entrevue 
de Mahilev comme durant le séjour que l'Empereur fit à 



60 FRANCE ET RUSSIE 

PétersboLirg en 1780, elle fit miroiter la perspective d'une 
part considérable dans les bénéfices. En 1781, un traité était 
signé qui resserrait les liens des deux cours impériales, et 
stipulait, pour la mise en mouvement des troupes autri- 
chiennes, le casus fœderis. 

VI 

Les deux alliés, dont chaque année fortifiait l'amitié, 
n'attendaient que le vent favorable pour entreprendre la 
conquête de cette nouvelle toison d'or. 

Ils l'attendirent jusqu'à l'automne de 1787. Catherine était 
à peine rentrée à Tsarkoé-Selo de son fameux voyage dans 
les pays du Midi, qui avait duré du 17 janvier au 22 juillet. 
Cette fastueuse promenade, qui rappelait celle de Cléopatre 
sur les mers de Syrie, n'avait pas seulement pour but 
d'éblouir ses nouveaux sujets par l'étalage d'une pompe 
asiatique. Montrer de près l'Empire ottoman aux rois, aux 
représentants des cours d'Occident qui formaient le cortège 
de la Souveraine, engager en quelque sorte leur responsa- 
bilité dans ces perspectives, obtenir enfin d'eux la permis- 
sion au moins tacite d'accomplir en Turquie ce que l'on avait 
fait en Crimée, tel était l'objet politique de cette démonstra- 
tion. Les Tatars, fascinés par Catherine, devenaient l'avant- 
garde des Russes contre un empire du même sang qu'eux. 
Une inscription prophétique gravée sur une borne milliaire 
de la Chersonèse-Taurique disait aux Russes : « C'est ici le 
chemin de Byzance. » 

Les Turcs ne s'y trompèrent pas. Menacés dans la mer 
Noire et dans l'archipel, ils résolurent de prévenir l'explo- 
sion. Dix ans auparavant, la diplomatie moscovite avait déjà 
eu l'habileté de tourner les pauvres Turcs en agresseurs. La 
ruse se renouvelle. Le 26 juillet, le Divan adressait un ulti- 
matum à la Russie; le 13 août, l'envoyé de Catherine, Bulgo- 
kof, sommé de signer la restitution de la Crimée, était, sur 
son refus, envoyé aux Sept-Tours. Aussitôt après, l'armée 
Turque entrait en campagne. 

Obligé de faire face à deux puissances militaires de premier 
ordre, miné à l'intérieur par une insurrection des Rayas, 



FRANCE ET RUSSIE • 61 

l'Empire ottoman parut voué à une perte certaine. Mais, 
comme il était arrivé déjà, comme il devait arriver encore, 
l'événement trompa tous les calculs : les Turcs se défen- 
dirent avec courage, souvent avec succès. La guerre dura 
cinq ans, comme celle de 1768. L'Autriche qui avait mis sur 
pied une armée de 180,000 hommes, le plus grand effort que 
jusque là eut fait la maison d'Autriche, y employa, sans 
compter Joseph II, ses meilleurs généraux, Laudon le vété- 
ran des guerres de Marie-Thérèse, Cobourg, Clairfoyt, 
Wartenslcben, Mack, dont les noms allaient revenir dans les 
campagnes contre la France républicaine ou napoléonienne. 
Chez les Russes, c'était Potemkin, satrape plutôt que capi- 
taine, Romansof, Souvorof ; Souvorof, dont la sauvage éner- 
gie emporte par de furieux assauts les villes d'Oczokof et 
d'Isniaïl, brise à la bataille de Focsani les régiments turcs ; 
et, dans celle du Rimnik, sauve, avec 30,000 soldats, l'armer 
autrichienne enveloppée par les 200,000 hommes du grand 
vizir : ce qui lui vaut le surnom de Rimnisky, les titres de 
comte du saint empire Romain et do comte de Tempiro 
Russe. 

La flotte russe du Nord ne quitte pas les eaux de la Bal- 
tique pour venir, une seconde fois, après un aventureux 
voyage de circumnavigation, apporter la guerre sur les 
côtes de la Morée. Elle est occupée à tenir tète aux vais- 
seaux do Gustave III. Seul, parmi les rois de l'Europe, Gus- 
tave III a uni ^C8 armes à celles des Turcs. Le 17 juillet i78S, 
une bataillé sangfantc, indécise, s'engage près de l'Ile de 
llogland, entre les flottes russe et stiédoise. Les détonations 
de l'artillerie des deux escadres s'entendent de Pétersbourg. 
« Je vous écris au bruit du canon qui fait trembler les vitres 
de mon palais, mandait Catherine au prince de Ligne, et ma 
main ne tremble pas. » Bientôt Une conspiration découverte 
dans l'armée suédoise obligeait Gustave III à regagner sa 
capitale. 

En Gri'i c loul se l»wii,* <4 ua*) gu<!ri'«' «i >-.->i .iiniouches. Les 
corsaires de l'archipel, commandés par Lambr'ôCanscani, le 
héro du Corsaire de lord Ryron, arborent le pavillon russe, 
courent les mers enlevant les bâtiments de commerce, et 
parfois les vaisseaux des Turcs. Les montagnards souliotes 



62 FRANCE ET RUSSIE 

fondent clans la plaine sur les Albanais du fameux Ali, pacha 
de Janina, et, le coup de main accompli, regagnent leur cita- 
delle de rochers. A la suite d'un de ces combats, une bril- 
lante armure, que Ton disait enlevée sur le fils du pacha, fut 
remise à trois députés grecs qui vinrent l'apporter aux pieds 
de Catherine, avec les hommages et les vœux de la nation, 
u Donnez-nous pour chef votre petit-fils Constantin, disaient-ils 
dans leur harangue, puisque la famille de nos empereurs est 
éteinte. » Introduits auprès du jeune grand-duc, ils lui adres- 
sèrent un discours en grec, et Constantin leur fit en peu de 
mots son remercîment dans la même langue. 

C'était la Prusse de concert avec l'Angleterre, qui avait 
armé les Suédois contre les Russes, et procuré à la Turquie 
le secours de cette diversion. Usurpant à Constantinople le 
rôle de protectrice, si longtemps exercé par la France, elle 
héritait en partie de notre influence auprès du Divan. Bien- 
tôt, détachant l'Autriche de la Russie, elle obligera une 
seconde fois Catherine à borner ses conquêtes, et, comme 
à Kaïnardji, retiendra l'Empire Ottoman sur le bord de 
l'abîme. 

Joseph 11 était mort le 20 février 1790, trompé dans toutes 
«es illusions de réforme, de guerre et de gloire, et commen- 
çant à douter du résultat de ses complaisances envers Cathe- 
rine contre les Turcs. Léopold II, son successeur, prince 
grand sur un petit théâtre, petit sur une grande scène, avait 
quitté Florence pour venir gouverner l'Allemagne. Il aspi- 
rait à la paix avec la Porte, pour reporter toute son attention 
et toutes ses armes vers les Pays-Bas, que la révolution fran- 
çaise entraînait dans son orbite. Les conférences qu'il pro- 
voque à Sistowa aboutissent à la paix du 4 avril 1791. La 
Porte recouvrait tout ce que les armées impériales lui avaient 
enfevé, à l'exception de Chœzim, laissé en gage jusqu'à la 
paix avec les Russes. 

Catherine, d'abord indignée de cette défection, finit par cé- 
der à la lassitude de la guerre plus qu'à la modération. Les ha- 
biles instances de la diplomatie prussienne l'amènent à signer 
à son tour la paix de lassy, au mois de janvier 1792. Comme 
le trhité de Kaïnardji, dont il était la confirmation, le traité 
de lassy assurait à la Russie moins d'accroissement terri- 



FRANCE ET RUSSIE . 63 

torial que d'influence politique. De leurs conquêtes, les 
Russes se contentaient de retenir Oczokof et ce continent 
disputé entre le Dniester et le Boug, où ils allaient bientôt 
construire Odessa, la Smyrne de la mer Noire. 

Le fameux projet grec subissait une éclipse ; il n'était point 
pour cela destiné à périr. Il reparut au bout de deux lustres, 
à la suite d'événements qui dépassaient toutes les prévisions 
humaines ; il porta alors le nom de politique de Tilsit. Sur 
le radeau légendaire construit au milieu du Niémen où les 
deux maîtres de la France et de la Russie se rencontrèrent 
pour la première fois et s'embrassèrent à la vue de leurs 
armées (25 juin 1807), en face de Napoléon et à côté d'A- 
lexandre, se tenait le Tsarévitch Constantin, comme l'expres- 
sion vivante de « la grande idée » qu'avait léguée Catherine, 
et qui semblait maintenant appelée à une fortune éclatante. 
Mais il n'avait conçu, en grandissant, aucune ambition per- 
sonnelle, le nourrisson des six Amalthées grecques ; loin de 
viser au trône des Paléologues, il devait renoncer un jour, de 
son plein gré et en faveur d'un frère cadet, au trône même 
des Romanof qui lui revenait de droit, ne se reconnaissant, 
ainsi qu'il le déclara dans un document mémorable a ni le 
génie, ni les talents, ni la force nécessaire pour être jamais 
élevé à la dignité souveraine. » Aussi, à Tilsit, Alexandre 
demandc-t-il directement pour l'empire russe lui-même cet 
héritage ottoman que son aïeule, par un euphémisme diplo- 
matique, avait prétendu ériger seulement en une « monar- 
chie indépendante » sous une branche cadette de la famille 
des Romanof. On connaît la réponse du César français, et la 
scène où le vainqueur de Friedland, posant le doigt sur une 
carte en présence d'Alexandre, s'écria à plusieurs reprises : 
« Constantinople, jamais ! Constantinople, c'est l'empire du 
monde !... » 

VII 

Tandis que la Turquie, soutenue par les armes suédoises, 
par les intrigues anglaise et prussienne, luttait contre la coa- 
lition austro-russe, la France avait appuyé la Russie autant 
que le permettait TeiTacement auquel la réduisaient ses 



64 FRANCE ET RUSSIE 

embarras intérieurs. On avait vu accourir les volontaires 
français, «non pas comme ils l'eussent fait autrefois, au camp 
ottoman, mais, par une nouveauté singulière, dans les rangs 
et sur les vaisseaux des Russes. Au cours de la campagne 
maritime de la Baltique, le prince de Nassau-Siegen, un ami 
de Ségur et de la France, leur avait rendu d'éminents ser- 
vices contre la flotte suédoise. Dans la campagne du Danube, 
les Roger de Damas, les Langevor, les Fronsac (futur duc de 
Richelieu), les Yilnau, avaient, en mainte rencontre, signalé 
leur valeur. Mais avec les premières agitations de la Révo- 
lution, un nouveau revirement s'opère dans les esprits. Dans 
la lutte entre la France de l'ancien régime et la France 
moderne, Catherine devait nécessairement prendre parti 
pour la première : sa propre sécurité, l'amitié qu'elle avait 
vouée au Roi, la dette de reconnaissance qu'elle avait con- 
tractée envers nos gentilshommes, l'orgueil de protéger une 
dynastie déchue et des princes proscrits firent d'elle une 
ennemie déclarée de la Révolution. Le 11 octobre 1789, 
M. de Ségur était parti en congé ; il ne devait plus revenir. 
La légation de France, réduite à un simple chargé d'affaires, 
M. Genêt, fut en butte d'abord à la froideur, puis au mépris, 
enfin à l'insulte. Le traité de commerce de 1787 fut violé 
dans toutes ses dispositions. Le pavillon de France, de blanc 
devenu tricolore, fut amené. Enfin nous cessons d'avoir en 
Russie aucun représentant attitré, jusqu'au moment où, après 
les campagnes de Souvorof en Italie et en Suisse, les rela- 
tions diplomatiques seront reprises par Bonaparte et Paul I^^ 

Catherine ne mobilise pas ses troupes contre nous comme la 
Prusse, l'Autriche, l'Angleterre, la Hollande, l'Espagne ; 
elle nous fait la guerre à coup de rescrits prohibitifs, et de 
mesures vexatoires décrétées contre nos nationaux. Au fond 
elle n'oubliait pas ses intérêts. Rapprochée de l'Autriche et 
de la Prusse (traités du 14 juillet et du 7 août 1792), elle 
s'étudiait à les engager sans s'y engager elle-même, dans 
la lutte à main armée contre les jacobins de France, se 
réservant pour le châtiment, beaucoup moins dangereux, 
et plus lucratif, des « jacobins » de Turquie et de Pologne. 

La malheureuse Pologne allait une fois encore payer la 
"ni'tvdération plus ou moins volontaire que Catherine venait 



FRANCE ET RUSSIE 65 

de montrer en Turquie. Depuis la mort du grand Frédéric, les 
Polonais avaient cherché un appui perfide dans la Prusse. De 
plus ils avaient promulgué, à l'imitation de la France, une 
constitution de 1791 qui les émancipait de l'étranger. Ces deux 
prétextes décidèrent l'Impératrice à leur déclarer la guerre. 
La diète et le roi Poniatovvski lui-même parurent s'élever 
un moment à 1»^ hauteur du danger ; mais avant que la 
Pologne eût le temps de réunir les cinquante mille hommes 
qui composaient son armée nationale, cent mille Russes 
inondaient ses provinces. Le nombre écrasa le courage. 
Kosciusko, Ignace Potocki, Zajonezek, Niemeewitz, poète et 
soldat, se firent leur premier nom de patriotes et de héros 
dans ces luttes inégales qui eurent pour conséquence un 
second démembrement de leur patrie. C'est alors que l'on 
vit la Prusse, joignant la fourberie à la violence, prendre une 
part des dépouilles de ce même allié, qu'elle s'était solennel- 
lement engagée à défendre. Tandis que la Russie mettait la 
main sur ce qui restait de la Lithuanie, la Prusse s'adjugeait 
Thorn et Dantzick, depuis si longtemps convoitées et en 
outre, Gnesen, Posen, Kalisz, Czenslochowa, etc.; autrement 
dit, c'était le pays d'origine de la nation polonaise, c'étaient 
ses plus anciennes capitales qu'on incorporait insolemment 
à coAU' Prusse qui, cent cinquante ans auparavant, était un 
hund^le fief de la république. 

Tout ce qu'il y avait encore de patriotes en Pologne essaya 
de protester par les armes contre un pareil brigandage, et 
se réunit sous le drapeau insurrectionnel déployé par 
Kosciusko ; mais sa défaite par les Russes à Maciowice 
(10 octobre 1794) fut suivie trois semaines plus tard de la 
prise de Praga (4 novembre 1794). Souvorof, que le massacre 
d'Ismaïl désignait à Catherine comme l'exterminateur sans 
pitié des capitales, emporta d'assaut le faubourg révolté. 
Varsovie le reçut le lendemain, couvert du sang de trente 
nnlle victimes. Alors les dernières provin<'es polonaises 
furent .i leur tour partagées entre les trois grandes puissances 
Russie, Autriche et Prusse, qui avaient simultanément fait 
march<M* leurs troupes contre les fauteurs de désordre. 

La Pologne disparut de la carte d'Europe, et, de l'ancienne 
barrière de l'Est, il ne resta plus que deux États mutilés, 

YXXI — 5 



66 FRANCE ET RUSSIE 

l'un refoulé vers le Pôle, Fautre rejeté sur le Danube. 
Ainsi la Révolution, à ses débuts, précipita l'accomplissement 
du plan machiavélique dont les ennemis de la Russie avaient 
déjà attribué la paternité à Pierre le Grand ; la ruine des petits 
États, que le roi de France avait réussi à retarder, tantôt en 
combattant la Russie, tantôt en recherchant son alliance, 
s'accomplit définitivement. 

Catherine ne survécut pas longtemps à ses cruels exploits. 
Le 17 avril 1796, elle mourait d'une attaque d'apoplexie. 
Cette année là, un nom plus retentissant que le sien commen- 
çait sa prodigieuse ascension vers la gloire et retenait déjà 
l'attention du monde ; un grand acteur inaugurait un grand 
drame ; c'était l'année de Rivoli et d'Arcole ; l'histoire était 
partout en travail et annonçait pour le dix-neuvième siècle 
des bouleversements plus grands encore que ceux qui avaient 
marqué le cours du dix-huitième. 



Nous avons essayé de montrer les deux courants d'idées 
qui, au temps de l'ancien régime, tendirent constamment l'un 
à éloigner, l'autre à rapprocher la France de la Russie. Les faits 
d'une importance capitale, qui ont presque annihilé le premier 
de ces courants et donné à l'autre une force irrésistible, sont 
dans toutes les mémoires. Du choc réitéré des peuples est sor- 
tie une Europe nouvelle. C'est un autre échiquier, disposé tout 
autrement, que nous avons sous les yeux, et moins nous 
avons déguisé les difficultés qui s'opposèrent jadis à une 
communauté d'intérêts et d'action entre les deux pays, plus 
nous sommes autorisés dans la position actuelle des pro- 
blèmes européens, à affirmer la possibilité, la nécessité 
pour eux de lier leur politique et d'associer leurs efforts. 

Contre le nouvel empire allemand, bien plus redoutable 
que ne l'étaient autrefois celui des Othon ou des Habsbourg, 
la Russie peut seule nous fournir dans l'Est une diversion 
utile, un contrepoids nécessaire. Elle remplacera cette 
ceinture de puissances secondaires, formée par le soin de 
nos Rois, autour des frontières de l'Allemagne, toujours 
prêtes à prendre nos ennemis à revers, pour affaiblir leur 
action en divisant leurs forces. Elle nous sert à maintenir 



FRANCE ET RUSSIE 67 

l'équilibre si précaire de TEiirope. Arc-boutée (l'un côté 
par la Triple-alliance, la paix parait plus solide, quand elle 
Test de Tautre par la France et la Russie, dont l'union 
empoche qu'il y ait dans un sens une poussée plus forte que 
dans l'autre. 

Des petits états qui jadis formaient notre système, nous 
n'avons pas su, nous n'avons pas pu suspendre la décadence 
ou empêcher la ruine. La Suède a depuis longtemps renoncé 
à tenir en Europe un rang disproportionné à ses forces. On 
ne pose même pas de nos jours la question de savoir si les 
lambeaux de l'infortunée Pologne se rejoindront jamais 
pour former encore une nation, tant l'espoir en parait 
chimérique. 

Reste la Turquie, dont les rivalités européennes prolon- 
gent la décrépitude, et dans les limites de laquelle s'est 
concentrée au xix" siècle, la question d'Orient. Qu'eu 
Turquie les sphères d'influence de la France et de la Russie 
confinent l'une à l'autre, et risquent de se heurter : il 
serait puéril de le nier. Quand la France et la Russie ont été 
en guerre, c'est le Levant qui leur a mis les armes à la 
main; et, quoi qu'on dise, il y avait là autre chose qu'une 
méprise regrettable ou une fantaisie napoléonienne, sans 
antécédent historique. Mais d'autre part, la Russie et la 
France ont montré plus d'une fois h l'Orient, en Grèce, en 
Syrie, au Monténégro, en Egypte, qu'elles savent s'en- 
tendre ; et puisqu'il y a en .ce moment des ambitions 
inquiètes qui ne reculeraient pas devant les plus sanglants 
bouleversements dans l'espérance d'y trouver profit, ce que 
l'on peut désirer de meilleur c'est que les deux grandes 
puissances se tiennent plus unies que jamais pour n'fréner 
ces convoitises et limiter l'action de l'Europe à l'émanci- 
pation graduelle des peuples chrétiens, à la résurrection 
des nationalités ensevelies depuis des siècles sous la 
tyrannie musulmane. 

H PRÉLOT, S J 



A CHEVAL A TRAVERS L'ISLANDE 

(Fin 1) 



Nos excellents hôtes ne nous laissent point partir sans 
nous régaler de tout ce qu'ils ont de meilleur. 

Après avoir chevauché pendant deux heures environ, nous 
arrivâmes à la ferme de Lang, située à 200 mètres du Geyser. 
C'est là qu'habite Sigurdr de Lang : c'est un vieillard de 
80 ans, fort, très alerte pour son âge, et'connu dans tout le 
pays pour sa grande complaisance. Il est propriétaire de 
trois fermes situées de ce côté du Geyser. Il y a deux ans, 
au grand chagrin des Islandais, il vendit le Geyser, qui lui 
appartenait également, à un Anglais, pour la somme de 3,000 
couronnes. L'intention de l'acquéreur est de l'entourer d'un 
grand mur, et chaque voyageur qui voudra le visiter devra 
payer. Vraiment les Anglais s'entendent aux affaires ! 

Ceci a sans doute quelque rapport avec ce qu'on nous a 
dit à Reykjavik : Un agent d'une société anglaise y était venu 
pour faire un arrangement avec les autorités au sujet d'iui 
chemin de fer qu'on voulait établir entre la capitale et le 
Geyser. Une ligne de steamers ferait en môme temps le 
service entre Liverpool et l'Islande ; on s'engageait à payer 
100,000 couronnes par an, pour le terrain, pendant 30 ans, et 
à l'expiration de ce laps de temps, le chemin de fer serait la 
propriété de la compagnie. On espère pouvoir commencer 
les travaux l'année prochaine (1895). 

Nous ne vîmes personne aux abords de la ferme ; je des- 
cendis de cheval et avec un bâton je frappai, selon l'usage, 
trois coups sur le mur près de la porte d'entrée ; c'est ainsi que 
les voyageurs annoncent leur arrivée pendant la journée ; 
après le coucher du soleil il faut monter sur le toit et crier 

1. Y. Études, 20 Mars 1897, p. 764. 



A CHEVAL A TRAVERS L'ISLANDE . 69 

à la fenêtre : « Dieu soit ici ! » et Ton reçoit invariablement 
la réponse : « Que Dieu vous bénisse ! » 

A peine avais-je frappé les trois coups qu'une femme sortit 
de la maison. Après les salutations d'usage, je demandai à 
parler au maître de la maison ; elle alla tout de suite l'ap- 
peler. Je voulais prier Sigurdr de vouloir bien nous servir 
de guide jusqu'à AV////wr//?r^.ç/w//o^rt, une ferme située au milieu 
d'un désert, de l'autre côté de la montagne devant nous. II 
nous faudrait huit heures à cheval pour y arriver; et pendant 
cette longue étape à travers des champs de lave, il n'y a 
pas une seule habitation, à peine, par-ci par-là, quelques 
brins d'herbe. Le plus grand danger pour nous, c'était le 
torrent rapide et puissant du JôkeleLv lli'itày avec ses treize 
branches qu'il fallait passer à cheval. On ne pouvait songer 
à le faire sans un guide sûr et expérimenté. II n'y avait que trois 
hommes (jui connussent bien le chemin, c'étaient : Sigurdr 
de Lang, son fils fireipr à 1lanUadali\ et Gudjon, un fermier 
du voisinage. Malgré son grand Age, Sigurdr était le meil- 
leur guide (les trois. 

Le vieillard vint bientôt à nous ; c'était un homme d'une 
belle prestance, dont la figure était couverte d'une barbe 
blanche coupée très court. Je le saluai ; il me regarda sans 
répoiulre, puis il se pencha vers un jeune garçon qui rac- 
compagnait ; l'enfant lui cria à l'oreille : « Le monsieur von** 
salue : Sivlir vevid per! » II nous a dit alors : « Soyez les 
bienvenus! — Je viens V()us prier, lui <lis-je aussi haul que 
possible, de vouloir bien n<ius accompagner jusqu'à AV///- 
moustunga ». Je n'avais pas parlé assez haut, l'enfant dut 
répéter ce que j'avais dit ; le vieillard réfléchit quelques 
instants et répondit : « Je <*rains que je ne puisse moi-même 
y aller; mais mon fils, Cireipr, ira volontiers avec vous, et 
s'il ne le peut pas, j'irai alors moi-même, n II me prit par le 
bras et me fit mille questions auxquelles je répondis en 
criant à tue-téte. L'interrogatoire fini, il dit au garçon de 
nous conduire au Geysei\ de nous montrer les environs, et 
ensuite de nous mener à la ferme de lîankadalr^ où demeu- 
rait son fils Greipr. 

Nous allions donc, pour la première fois, contempler 
ce Grand Geyser dont nous avions tant entendu parler ! 



70 A CHEVAL 

Nous arrivâmes bientôt au pied d'une large et ronde colline 
de rochers ; du sommet sortait une épaisse vapeur, comme 
s'il y eût eu une douzaine de cheminées d'usine. L'air était 
imprégné d'une odeur nauséabonde, comme provenant d'un 
mélange de soufre, de salpêtre et de vapeur d'eau bouil- 
lante ; on entendait un bruit étrange, semblable à celui d'un 
liquide en ébullition ; en effet, l'eau bout là-haut dans ces 
immenses marmites de pierre. 

Le garçon alla devant nous, et nous le suivîmes ; les che- 
vaux manifestaient de l'inquiétude, ils flairaient les rochers 
sur lesquels ils marchaient ; ils finirent par s'arrêter, dres- 
sèrent les oreilles et jetèrent des regards inquiets autour 
d'eux. Nous dûmes employer la force pour les faire avancer ; 
mais ils marchaient avec beaucoup de précaution et parais- 
saient fort effrayés. Arrivés à une certaine hautevir, nous 
vîmes devant nous une ouverture ronde, d'où s'échappait 
une épaisse vapeur, qui s'élevait à une grande hauteur ; les 
chevaux se regardent terrifiés, contemplent, pendant 
quelques instants, cet étrange spectacle, puis se détournent 
résolument pour s'en aller. Nous dûmes mettre pied à terre 
et les mener par la bride. Nous continuâmes à gravir la 
colline jusqu'au Grand Geyser^ qui est au sommet. En route 
nous passons plusieurs de ces trous béants et fumants, près 
desquels les pierres sont brûlantes, quoique le sol ait la 
température normale. Ces pierres font entendre un bruit 
semblable à celui de la soupape d'une machine à vapeur. 
Les chevaux deviennent de plus en plus terrifiés, et mar- 
chent comme s'ils traversaient un brasier ardent. 

Enfin, nous voilà au Grand Geyser. Quel spectacle extraor- 
dinaire ! Nous voyons un bassin d'eau claire et limpide, il a 
80 pieds de circonférence ; l'eau est en ébullition, mais elle 
bout plus légèrement aux bords qu'au milieu. J'y plonge un 
doigt, mais pour le retirer aussitôt, car je m'étais brûlé. 
Plusieurs savants ont mesuré la température de cette eau. 
A la surface elle n'a que 86° centigrades ; à 20 mètres de 
profondeur, elle atteint 125°. 11 nous tardait de voir l'eau 
jaillir, mais notre curiosité ne fut pas satisfaite. Notre 
guide ne comprenait rien au grand intérêt que nous prenions 
à ce merveilleux phénomène de la nature. Pour lui c'était 



A TRAVERS L'ISLANDE ' 71 

chose toute naturelle. Il est né à côté de ce monstre dont il 
a maintes fois vu les colères, et il y est habitué. Je lui 
demandai s'il y avait du danger à rester si près du bassin ; 
car, en cas d'une éruption, nous aurions été inondés par 
cette eau bouillante ! « Oh î cela n'arrive pas ainsi, répondit- 
il ; quand l'eau va jaillir, on est averti par un grondement 
souterrain accompagné d'un tremblement de terre ; il faut 
alors se mettre à l'écart, en ayant soin d'aller contre le vent. » 
Je demandai comment l'éruption avait lieu ; il répondit : 
« Toute la masse d'eau se soulève, elle est lancée tout droit 
en l'air à une hauteur de 200 pieds, plus ou moins, et cela 
quatre ou cinq fois de suite. La plus grande partie de l'eau 
retombe dans le bassin ; une partie est jetée dehors, surtout 
lorsqu'il y a beaucoup de vent, et le reste se dissipe en vapeur. 
— Et quand a eu lieu la dernière éruption ? — Cette nuit. — 
Cela arrive-t-il souvent ? — Oh ! les accès sont très irrégu- 
liers ; parfois cela arrive deux ou trois fois par jour, parfois 
il n'y a qu'une seule éruption en trois semaines ; mais durant 
ce dernier printemps, il y en a eu presque toutes les vingt- 
quatre heures. » 

.Nous visitâmes ensuite les autres sources, surtout celle de 
Stokkr, dont l'eau bouillait plus furieusement que celle du 
Grand Geyser; on en entendait le mugissement de très loin ; 
mais elle est plus petite, et ressemble à un puits de deux 
mètres de diamètre, creusé dans le rocher ; les parois sont 
de pierre rouge et polie. L'eau n'arrive pas jusqu'au bord ; 
en regardant dans ce trou on voit Teau en ébuUition lancée à 
un demi-mètre de hauteur. II nous fut impossible de faire 
approchc^r nos chevaux de cette source : le bruit et la vapeur 
qui en sortaient les effrayaient horriblement. Quand nous 
eûmes assez contemplé ces cratères bouillonnants, nous 
descendîmes la colline pour nous rendre à I/ankadalr, où 
nous voulions passer la nuit. 

Nous traversâmes une rivière à gué ; nos chevaux furent 
plongés dans ce bain froid jusqu'aux flancs. A llankadalr 
nous frappâmes trois coups sur le mur selon la coutume, et 
le fermier Greipr vint aussitôt vers nous. C'est un jeune 
homme grand et fort ; il nous reçut très poliment, surtout 
lorsqu'il apprit que nous venions de la part de son père. 



72 A CHEVAL 

On nous introduisit dans la chambre des étrangers, cette 
fois-ci elle est bien simple, et modestement meublée, mais 
tout y est propre. On fit nos lits sur des coffres et des caisses. 
Nos draps et couvertures étaient des plus grossiers. 

Nos hôtes nous servirent de leur mieux. Ils ont une nom- 
breuse famille ; l'aîné des enfants n'a que 13 ans ; après lui 
il y en a de tous les âges. 

Dans la soirée, nous étions tous réunis sur le gazon devant 
la maison, causant ensemble et jouissant du spectacle que la 
nature déroulait devant nous, lorsque tout à coup, nous 
vîmes un homme à cheval venant à la ferme ; nous recon- 
nûmes bientôt le vieux Sigurdr de Lang. Nous allâmes à sa 
rencontre ; il descendit de cheval, et embrassa son fils. Ce 
bon vieillard s'était donné la peine de venir s'assurer si son 
fils pouvait nous accompagner le lendemain à Kallmanstunga. 
Ils causèrent longuement ensemble. Il paraît que Greipr 
n'avait jamais fait plus que la moitié du chemin, et il nous 
fallait un guide qui connût parfaitement toute la route. Car, 
si le brouillard survenait pendant que nous étions sur la 
montagne, nous pourrions facilement nous tromper de 
chemin, et rester une nuit ou deux sans abri. 

Il fut donc décidé que Greipr ferait demander à Gudjôn 
s'il pouvait nous accompagner, et, dans le cas contraire, 
Sigurdr irait lui-môme. Cette décision prise, le bon vieillard 
dit bonsoir, et s'epi retourna chez lui. On envoya le message 
à Gudjôn, mais il était absent. Il fallut nous résigner à rester 
à Hankadalr tout le lendemain. 

Jeudi 2 août 1894. 

Nous profitâmes de ce délai pour visiter les environs et 
faire une petite collection de pierres et autres minéraux pour 
notre musée à'Ordrupshoj. 

Cette partie de l'Islande abonde en sources d'eau chaude, 
dont plusieurs portent encore les anciens noms catholiques. 
Près de la ferme, il y a la source Saint-Martin; son eau claire 
et saine sert à faire la cuisine. Tout autour de l'ouverture on 
voit des bouilloires, des casseroles, etc. Les bonnes gens du 
voisinage viennent là préparer leur repas; ils épargnent ainsi 
le bois et le charbon ; le feu souterrain donne ses services 
gratis, l'été comme l'hiver. 



A TRAVERS L ISLANDE 73 

Nous plongeâmes dans l'eau bouillante une de nos boîtes 
de conserves, et un quart d'heure après nous eûmes un déli- 
cieux bifteck. A côté de ce cratère, on a creusé un bassin 
dans lequel on laisse couler l'eau bouillante, qui se refroidit 
aussitôt, et c'est là que les bestiaux viennent se désaltérer 
pendant l'hiver, quand Teau est gelée partout ailleurs. 

Dans l'après-midi, nous fîmes une excursion à la plus 
grande cascade de l'Islande, la Relie gulfoss. Le fleuve IlK'ilà 
jette là toute sa masse d'eau par-dessus une haute muraille 
de rochers ; c'est ce même fleuve, avec ses treize branches, 
que nous devons traverser le lendemain. De très loin on 
entend le mugissement du torrent, et à plusieurs milles de 
distance on voit une immense colonne de vapeur s'élever 
au-dessus de la cascade. 

De retour à la maison, Frédérik se mil à jouer à cache- 
cache avec les enfants : j'étais vraiment étonné de la facilité 
avec laquelle ces enfants se comprenaient ; plus tard, dans 
toutes les fermes où nous nous arrêtâmes, Frédérik organi- 
sait des parties de cache-cache, à la grande joie des enfants, 
et des parents aussi ; nulle part il ne manqua de camarades, 
car les enfants fourmillent dans cette partie de l'Islande. 

On avait réussi à trouver notre guide ; il demandait vingt 
couronnes pour sa peine : c'est le prix ordinaire. II allait 
perdre deux jours de travail, et devait prendre deux chevaux, 
à cause des chemins difficiles et fatigants. 

Nous ji.irlons (Iciii.'iin rii.ifin à H heures. 

Vendredi 3 ac^ût 189V 
Le lendi'iiiaiii, au iiioiiiciil du départ, je voulus régler mon 
compte avec notre hôte, mais il refusa tout paiement, 
quoique nous eussions passé deux jours et deux nuits chez, 
lui. (]e ne fut qu'après l'avoir beaucoup supplié qu'il consentit 
à prendre une petite rémunération, pour laquelle, lui et sa 
femme, me remercièrent avec tant d'expressions de gratitude 
que j'en étais tout confus. Partout les braves gens de la 
campagne, en Islande, regardent l'hospitalité exercée envers 
les étrangers comme un devoir sacré, et reçoivent de leur 
mieux tous ceux que le Seigneur leur envoie. 

Je fus très peiné d'apprendre que, parfois, certains voya- 



74 A CHEVAL 

geurs se conduisent fort mal vis-à-vis de leurs charitables 
hôtes. Une fermière me dit un jour : « Oh ! les étrangers ne 
sont jamais contents de ce que nous faisons pour eux. Ils 
disent qu'ils s'attendaient à être mieux servis, que ce que 
nous leur donnons est mauvais, que nous ne sommes pas 
propres, et que nous faisons payer nos services trop cher. 
Une fois nous demandâmes deux couronnes par tête : ils 
trouvèrent ce prix exorbitant ; pourtant nous avions perdu 
toute une journée de travail, et nous leur avions donné tout 
€e que nous avions de mieux. » 

Ces voyageurs exigeants ne réfléchissent pas combien la 
moindre chose coûte cher à ces pauvres gens. Le café, le 
sucre, la farine, Fhuile, tout enfin, doit être apporté d'une 
grande distance sur le dos des chevaux. 

Entre 6 et 7 heures du matin, nous quittâmes Ilankadalr 
avec cinq chevaux. Pendant que nous gravissions la pre- 
mière montagne, nous vîmes le Grand Geyser jaillir. Quel 
dommage que nous ne fussions pas plus près ! 

Notre route est des plus mauvaises. Tantôt c'est une 
montée raide et difficile, tantôt il faut descendre dans une 
profonde vallée, ensuite traverser un aride désert jonché de 
grosses pierres, puis gravir de nouveau une haute mon- 
tagne. Il en fut ainsi toute la journée; nous traversâmes la 
vallée de Kaldadal, serrée entre des glaciers imposants qui 
descendent jusqu'au sentier, nous chevauchions dans la 
neige ; le temps était magnifique pourtant. Cette locomotion 
lente et pénible avait duré près de quatorze heures, lorsqu'à 9 
heures du soir nous nous engageâmes dans un chemin où le 
terrain était au moins égal, et nous pûmes aller bon train 
pendant quelque temps. 

Ensuite il fallut ralentir le pas : nous descendions dans 
une vallée large de plusieurs milles. Entre 1 et 2 heures de 
la nuit, nous arrivâmes au gué de la rivière Hvità. Nous 
regardâmes avec stupeur ce torrent, roulant ses eaux 
blanches avec fracas sur d'innombrables rochers. Notre 
guide s'arrêta, regarda le fleuve et dit : « Impossible de 
traverser à cet endroit; ce serait trop dangereux. « 

Nous longeâmes le rapide pendant quelque temps, puis 
nous nous arrêtâmes de nouveau. Le guide voulut d'abord 



A TRAVERS L'ISLANDE , 75 

traverser le fleuve seul, sur son meilleur cheval; malgré les 
violents coups de fouet qu'il donna au pauvre animal, celui-ci 
refusa d'entrer dans cette eau glaciale. Mais il dut se rendre 
enfin, et y fut plongé jusqu'aux flancs. Le courant l'entraîna, 
et soudain, il s'enfonça dans un trou; il avait la tête et le 
train de devant sous l'eau, et le guide était mouillé jusqu'à 
la ceinture. 

Nous étions épouvantés: si notre guide périssait qu'allions- 
noiis devenir? nous étions nous-mêmes inévitablement per- 
dus! Heureusement le cheval parvint à reprendre pied; mais 
il dut revenir sur ses pas. Le guide paraissait fort embar- 
rassé; il nous proposa de continuer à longer la rivière jtis- 
qu'à ce que nous eussions trouvé un endroit plus sûr pour 
traverser. Au bout de quelque temps il fil une autre tenta- 
tive, mais également sans succès : le cheval ne pouvait ré- 
sister à la force du rapide, et le fond était extrêmement iné- 
gal. Avec beaucoup d'efforts, il réussit à revenir vers nous. 
Il fallut continuer à chercher un endroit guéablc. Notre 
pauvre guide, fatigué et mouillé, ne se découragea pour- 
tant pas : il essaya une troisième fois, et réussit enfin à ga- 
gner l'autre rive. II revint à nous bien vile, et prit Frédorik 
sur son cheval; encore cette fois, le pauvre animal eut 
beaucoup de peine à lutter contre le courant. .\u miliiMi du 
fleuve il s'enfonça, comme la première fois, dans un creux 
quelconque; il s'en tira, fort heureusement, et je fus bien 
soulagé quand je les vis arriver sains et saufs à la rive 
opposée. Frédérik mit pied à terre, et le bon guide revint 
me chercher; il me fit monter sur son cheval et prit le mien, 
nous attachâmes les autres ensemble, l'un derrière l'autre, 
par la queiu' et la bride. Le guide alla en avant, et j'allai le 
dernier; nous fûmes emportés un bon bout par le courant, 
mais une fois au milieu du fleuve, nous pûmes mieux résis- 
ter au rapide, et la petite caravane gagna le rivage sans 
accident. Plus que jamais nous appréciâmes la force r«t la 
sûreté de nos chères petites montures. 

On nous a dit que les chevaux ne se noient jamais, et si 
les cavaliers savent bien se cramponnera eux, ils sont sûrs 
d'arriver à l'autre bord. Le danger n'est donc r<'"ll<fn('nt pas 
aussi grand qu'il le paraît. 



76 A CHEVAL 

Restait à passer les douze autres branches. A chaque tra- 
versée je me mis à côté de Frédérik, et le tins par le bras. 
On prend facilement le vertige en traversant ces rapides. 
Ce doit être une vue magnifique au printemps, quand les 
eaux débordant ne forment plus qu'un torrent immense, 
remplissant tout le lit du fleuve et charriant d'énormes gla- 
çons. 

Nous traversâmes ensuite un désert aride, sans chemin 
d'aucune sorte. Le guide ne savait pas au juste où était 
située la ferme de Kallmannstunga. 11 fallait la chercher. 
Quelle affreuse pensée, que celle que nous serions peut-être 
obligés de passer^ le reste de la nuit à cheval, errant à l'aven- 
ture! Notre joie fut donc bien grande lorsqu'à 3 h. du ma- 
tin nous nous trouvâmes, soudain, sur ime belle pelouse, 
comme on en voit d'ordinaire devant les fermes bien entre- 
tenues. En effet, nous étions arrivés à Kallmannstunga. 
Nous descendîmes de cheval ; notre guide monta sur le toit 
de la maison et cria le « Her vœre Gudl « traditionnel; de 
l'intérieur on répondit aussitôt : « Que Dieu vous bénisse ! » 
On ne tarda pas à ouvrir la porte, et on nous fit le plus 
bienveillant accueil. Dans toutes les fermes où nous nous 
arrêtâmes dans la suite, on nous reçut toujours avec beau- 
coup de cordialité. 

Samedi 4 août 1894. 

Nous restâmes à Kallmannstunga tout le lendemain pour 
nous reposer et faire reposer nos chevaux. Nous avions à 
parcourir le jour suivant une étape des plus fatigantes, et 
que nous n'oublierons jamais. Notre séjour à Kallmanns- 
tunga fut comme celui que nous fîmes k Ilanhadair ; ']& ne 
m'arrêterai donc pas à en faire la description. De Kall- 
mannstunga nous devions nous rendre à Grimstunga, et 
pour y arriver il fallait traverser Y Arnarvatusheide, région 
ravissante sous le rapport des beautés de la nature, mais 
entièrement inhabitée, et la distance à parcourir était encore 
plus grande que celle que nous avions parcourue la veille. 

Nous eûmes la bonne chance de rencontrer deux voya- 
geurs qui allaient dans la même direction que nous : un étu- 
diant de Reykjavik et une vieille dame. Le jeune homme 
avait fait ce voyage déjà plusieurs fois, et nous assura qu'il 



A TRAVERS L'ISLANDE 77 

connaissait la route] comme sa poche. Nous pouvions donc 
nous fier à lui, d'autant plus que la vieille dame avait été 
confiée à ses soins. 

Dimanche 5 août 1894. 

Nous nous levâmes à 3 h. du matin. Avant de partir nous 
demandâmes à notre hôte ce que nous lui devions; il répon- 
dit : « Quinze couronnes. » C'est le seul endroit où Ton ait 
spécifié le prix que nous devions payer. A 4 h. nous quit- 
tâmes la ferme, espérant arriver à Grimstunga^ si tout mar- 
chait bien, vers 11 h. du soir. Notre hôte nous accompagna 
pendant trois heures pour nous aider à traverser le fleuve 
de Nardlinga. La route est une longue suite de paysages 
plus admirables, plus terrifiants les uns que les autres; 
tantôt d'immenses masses de rochers s'élèvent verticalement 
à plus de 5,000 pieds, et leurs sommets, couverts de glace, 
étincellenl de mille feux aux rayons du soleil; tantôt ce sont 
de hautes montagnes bleuâtres, au milieu desquelles sont 
enchâssés des lacs charmants, où de beaux cygnes prennent 
leurs ébals. 

Au milieu de la journée, nous nous reposâmes pendant 
une heure près d'un de ces lacs, dans lequel tombait une 
jolie cascade. Nous dinânics sur l'herbe ; il faisait un temps 
superbe, le soleil brillait dans toute sa magnificence. Les 
chevaux broutaient l'herbe à l'cnvi. Pauvres petites bétes ! 
ils allai<>nt avoir besoin de toutes leurs forces pour la longue 
marche (|ui était devant eux ; car notre guide, se trompant 
de <*hemin, nous fit faire un grand détour à travers un 
afl*reux désert; et au lieu d'atteindre Grimstunga à 11 h. 
du soir comme nous comptions, ce n'est qu*à 5 h. le lende- 
main matin que nous y arrivâmes. Notre chevauchée noc- 
turne fut pleine d'aventures. Une fois nous nous sommes 
trouvés sur un rocher élevé entre deux rivières ; tout ii 
coup nous vîmes devant nous une pente rapide, presque à 
pic, qui conduisait tout droit dans un abime ; des deux côtés 
les rivières tombaient avec un grand bruit par-dessus le mur 
de rocher. Il fallut rebrousser chemin ; nous ne pouvions 
nous arréicr longlemps à contempler ce spectacle grandiose. 
Tu peu plus tartl nous traversâmes un terrain njaré<ageux, 
où nos chevaux enfonçaient jusqu'au ventre, et ce ne fut 



78 A CHEVAL 

qu'après de ;Ç,Tands efforts que nous pûmes sortir de ce 
dédale. 

Lundi 6 août 1894. 
- Jamais je ne pourrai décrire le gracieux accueil qu'on 
nous fit à Grimstunga. Nos hôtes nous aidèrent à ôter nos 
bottes et nos manteaux, et on nous fit boire du laid chaud. 
Un peu plus tard on nous servit un excellent déjeuner. C'est 
un riche fermier qui habite Grimstunga ; il est député pour 
cette partie de l'île. Bientôt après notre repas nous allâmes 
prendre un peu de repos : nous en avions tant besoin ! A 
peine Frédérik avait-il mis la tète sur son oreiller, qu'il 
s'endormit profondément. Je ne tardai pas à en faire autant. 
Je ne pense pas que nous ayons jamais de la vie joui d'un 
si rafraîchissant sommeil. 

Nous nous éveillâmes fort tard dans l'après-midi ; nous 
nous sentions si bien reposés que nous pouvions alors nous 
réjouir de notre long tour de la veille avec ses mille 
péripéties. 

Jamais je n'aurais cru qu'on pût endurer tant de fatigues : 
vingt-quatre heures à cheval, sans que la santé en fût 
ébranlée; eh bien ! tout au contraire, nous nous portions à 
merveille ; et nous avions plutôt gagné que perdu des forces. 

A cause de nos chevaux, qui avaient plusieurs écorchures 
au dos, nous passâmes la nuit à Grimstunga. Nous n'avions 
plus besoin de guide. Désormais le chemin était à travers 
des plaines riantes, longeant des vallées fertiles parseitiées 
de maisonnettes. Je passe rapidement sur le reste du 
voyage, autrement mon récit s'allongerait trop. Gomme je 
l'ai déjà dit, on nous témoigna partout la môme bonté. Les 
fermiers dans le nord de l'île sont, en général, plus riches 
que ceux du sud; ils peuvent, par conséquent, exercer plus 
largement l'hospitalité. 

Mardi 7 août 1894. 

Le lendemain nous quittâmes Grimstunga et nous che- 
vauchâmes à travers le très pittoresque Vastursdal. Cette 
vallée est entre deux chaînes de montagnes ; une grande 
rivière coule au milieu, et sur ses bords il y a une rangée 
de maisons. Partout on voit les faucheurs coupant l'herbe 
dans les prairies. Dans le recueil des vieilles traditions et 



A TRAVERS L ISLANDE 79 

légendes, il y a une belle relation des faits et gestes des 
premiers habitants de cette vallée. 

Nous nous arrêtâmes pour la nuit à une habitation appelée 
Karusà. Nous y reçûmes le plus charmant accueil du maître 
de la maison, qui est un jeune étudiant en théologie du col- 
lège de Reykjavik^ et de sa sœur, qui tient son ménage. 

Mercredi 8 août 189'i. 
Nous prenons gîte à la ferme «le Iluansum. Le propriétaire 
est un homme instruit, qui a beaucoup voyagé ; il nous tient 
longuement compagnie et sa conversation est très intéres- 
sante. On nous donna deux chambres, et pour la première 
fois je couchai dans ce qu'on appelle un lit « fermé « ; on en 
voit un tout semblable dans le musée des antiquités du .Nord, 
à Copenhague. 

Jeudi 9 août 189'i 

Le lendemain, notre hôte nous fit accompagner par son fils 
une bonne partie de la route; nous avipns à traverser une 
chaîne de nionlagnes, et Tenfant ne nous quitta que lorsque 
nous pûmes voir de loin la ferme de Solheimor où nous 
devions passer la nuit. Nous côtoyâmes un lac charmant, 
long do plusieurs milles danois, mais pas très large ; il nous 
rappelait lo Tjych Lomond dans les montagnes de l'Ecosse, 
avec celle différence que ce dernier est entouré de belles 
forêts, tandis qu'ici il n'y a pas trace d'arbres. 

A Solhcimar aussi, on nous fit un gracieux accueil. 

Vendredi 10 août 1894. 

Le lendemain nous devions sortir de la vallée et passer le 
rapide de Jilanda, qui est beaucoup plus profond que celui 
du //vità (|ue nous avions eu tant de peine à traverser. Il 
fallait ensuite passer une autre chaîne de montagnes afin 
d'arriver le même soir à la ferme de Vidimyri. Le fermier 
de Solhcimar envoya un garçon avec nous potir nous nu\vv à 
traverser le rapide. 

Arrivés au bord du fleuve, le garçon monta sur une hau- 
teur el cria très fort: « Ferja ! n^ c'est-h-dire : « Le bac! » 
11 en fut ici comme aux îles Vestmann ; il <lut crier bien des 
fois avant qu'on l'entendit. L'écho des montagnes d'alentour 



80 A CHEVAL 

répétait son cri à Finfini, mais rien n'y répondait. Enfin nous 
vîmes un vieillard descendre d'une montagne voisine et 
s'avancer lentement vers nous : c'était le batelier. Il parais- 
sait avoir une force prodigieuse et il avait une très grosse 
voix. 11 mit les selles, le bât et les caisses dans le bateau, 
puis il chassa les chevaux dans la rivière où, pour la première 
fois, ils allaient nager. 

Les pauvres animaux résistèrent d'abord de toutes leurs 
forces ; mais à la fin il fallut obéir. Bientôt on ne vit plus 
que leurs tètes ; l'eau était glaciale et le courant les empor- 
tait malgré eux. Plusieurs fois ils essayèrent de revenir vers 
nous, mais le sévère vieillard criait tellement après eux, en 
leur jetant des pierres, qu'ils finirent par se résigner à leur 
sort, et ils gagnèrent l'autre rive, Le bateau nous y amena 
aussi bientôt après ; la traversée nous coûta une couronne 
seulement. 

Il est bon de prendre de l'exercice après un bain froid, et 
nos petites montures paraissaient en avoir quelque idée, car 
elles partirent à fond de train, et furent bientôt couvertes 
de sueur. Avant d'arriver à Vidimyri, nous nous trouvâmes 
sur le rivage de la mer vis-à-vis de l'île de Draiig^ célèbre 
dans les Sagas. C'est un grand rocher qui s'élève à pic au- 
dessus des flots, à quelque distance de la côte. Le proscrit 
Grettir y vécut pendant vingt ans ; c'est là qu'il fut enfin 
surpris par ses ennemis et assassiné, après la plus coura- 
geuse résistance ; nous passâmes aussi l'endroit où sa tête 
fut enterrée par son meurtrier. 

Samedi 11 août 1894. 

De Vidimyri nous devions nous rendre à Silfrastathir. 
Entre ces deux fermes se trouve Hèradsi'dtiiin^ fleuve très 
profond avec plusieurs branches ; les chevaux durent en 
traverser une à la nage, et nous la passâmes en bateau ; nous 
traversâmes les autres à cheval. 

Une fois nous eûmes beaucoup de diflîculté à trouver le 
gué. Une petite fille était justement à s'ébattre sur l'autre 
rive ; nous l'appelâmes, et je lui demandai où nous pouvions 
passer. Sans répondre, elle dirigea son cheval fringant vers 
l'endroit où nous étions et nous dit de la suivre : nous obé- 
îmes sans hésiter. Quand nous fûmes de l'autre côté, Frédérik 



A TRAVERS L'ISLANDE 81 

donna une jolie image à la bonne petite ; et nous nous 
séparâmes. En pareil cas, on se dit ordinairement : « Bon 
voyage ! » ; mais en Islande, à ces endroits dangereux, on 
dit : « Bon fleuve ! » Avec ce souhait Tenfant partit au 
galop. 

Nous arrivâmes sans accident à SUfrastathir et nous y 
passâmes la nuit. 

Dimanche 12 août 1894 

A partir de SUfrastathir la route est ravissante ; elle tra- 
verse les gorges pittoresques à'O.rnadaL Au soir nous 
traversâmes la profonde rivière de Uorgara^ qui arrose la 
vallée Horgnasdal^ et nous arrivâmes à la ferme de Modru- 
vollunij qui est connue au loin. C'est la ferme la plus impor- 
tante que nous ayons encore vue. Une excellente école y est 
attachée; à présent les enfants sont en vacances. 

Mardi !'• aoiU 1894 

Le lendemain notre hôtesse, madame Slephensen, nous 
donna un guide pour nous conduire jusqu'à notre dernière 
station, Hjalteyri^ un petit bourg marchand, situé au fond 
de la jolie baie (ÏOfjord. C'est là que demeure le négociant 
Gunnar Einarsson avec sa famille, les seuls catholi(|ues qui 
soient en Islande. 

Quand on pen.se qu'ils ne peuvent avoir les .secours de 
notre sainte religion que tous les deux ans, on comprendra 
facilement quelle fut leur joie en voyant un prêtre. 

Nous devions rester huit jours chez eux : temps de grâces 
et de consolation pour ces âmes pleines de foi, si isolées 
là-bas ! 

Une des chambres de la maison fut tout de suite transfor- 
mée en chapelle ; tous les jours je pus célébrer la .sainte 
messe, et donner une petite instruction sur les vérités de 
notre sainte religion. Tous les membres de la famille 
reçurent plusieurs fois la sainte communion avec une 
ferveur vraiment toiu*hanle. 

Je n'oublierai jamais les bontés que celle excellente 
famille eut pour nous. Partout dans notre voyage, nous 
avions été reçus avec cordialité par v*y\\\ qui n'étaient pas 
nos IVjtcs dans la foi ; qu<' <Iir<' (I«>îi<- <!ii généreu.x et 

V.XXL — 6 



82 A CHEVAL 

affectueux accueil que nous trouvâmes chez ces bons 
catholiques ! 

Nous les quittâmes bien à regret, le 23 août, pour nous 
rendre à Akureyri, d'où le vapeur Tliyra devait nous ramener 
à Copenhague, en passant par les îles Féi'oë et Grantin. Nous 
devions aussi vendre nos chevaux à Akureyri ; ces bons 
petits chevaux qui nous avaient si bien servis ! Nous les 
vendîmes avantageusement, avec l'aide de notre cher hôte 
Gunnar. Il nous avait accompagnés jusqu'à Akureyri., et 
quoique la Thyra se fit attendre, il ne nous quitta pas 
avant de nous avoir conduits sains et saufs à bord du vapeur. 

Nous retrouvâmes plusieurs de nos compagnons de 
voyage, tous enchantés de leur séjour en Islande ; la 
plupart nous dirent qu'ils y retourneraient bien certainement. 
Nous nous racontâmes nos nombreuses aventures ; nous 
apprîmes que plusieurs voyageurs avaient été plus de 
dix-sept jours à cheval : nous croyons pourtant avoir fait 
quelque chose d'extraordinaire ! Quelques-uns avaient 
voyagé à cheval pendant trois, quatre, et même cin(| 
semaines, et avaient, par conséquent, visité beaucoup plus 
d'endroits que nous. Tous avaient excellente mine, cependant; 
plusieurs n'étaient plus reconnaissables. On se félicitait 
réciproquement sur le changement opéré en si peu de 
temps. 

Parmi les passagers, j'eus le bonheur de rencontrer un 
prêtre catholique anglais : il est professeur de droit canoai 
et de théologie morale au collège d'Oscott. Avant son voyage, 
il souffrait d'insomnie à tel point qu'il en était devenu 
malade. Les médecins l'envoyèrent se reposer en Islande ; 
il m'a dit que depuis lors il avait dormi profondément toutes 
les nuits, et se portait parfaitement bien. 

Tous les touristes étaient d'avis que pour regagner la 
santé et les forces, il n'y a rien de tel qu'un voyage en 
Islande, surtout lorsque l'été est aussi beau que cette année. 
Cette chevauchée journalière est un excellent exercice ; 
l'attention et l'intérêt sont toujours tenus en éveil par le 
continuel changement de scènes. Tout ce que l'on voit sort 
de la routine et de la monotonie de la vie ordinaire. Ce 
voyage, disait-on, vaut mille fois mieux qu'un voyage en 



A TRAVERS L ISLANDE m 

Ecosse, malgré les paysages ravissants de ce pays, ses lacs 
et ses montagnes, parce que là on jouit de tous les conforts 
de la vie civilisée, on sait d'avance ce qu'on va voir, il n'y a 
donc rien d'inprévu ; tandis qu'en Islande on est toujours 
en plein air, et l'on marche de surprise en surprise. Fré- 
dérik et moi étions à même de juger de la vérité de ces 
appréciations, ayant fait le voyage dans les montagnes de 
l'Ecosse l'année précédente. Là nous voyagions dans le» 
confortables voitures des chemins de fer ; nous allions sur 
les lacs en bateau à vapeur, et nous faisions l'ascension des 
montagnes en omnibus ! Et partout nous trouvions de 
somptueux hôtels, avec le luxe et le confort moderne. En 
Islande, il n'y a ni hôtels, ni locomotives, ni vapeur ; pas dr 
bruit, pas de fumée, si non le sourd grondement des Gei/sers, 
et la fumée des sources bouillantes. On y respire un air dos 
plus sains, des plus fortifiants, et on jouit de la plus grandi- 
liberté de mouvements ; on part quand on veut, il n'y a pas 
de billet à prendre, pas d'indicateur à suivre, et la nuit n'est 
jamais à craindre, car il fait toujours clair, et le calme et la 
tranquillité régnent sur toute la nature. Quanta la nourriture 
il-n'y a pas non plus à s'inquiéter, car on prend avec soi tout 
ce dont on aura besoin; et partout on est assuré de parfaite 
hospitalité. Parfois on prend son repas sur l'herbe, on boit 
l'eau des sources des montagnes. 

Quand à cette eau, un médecin danois nous a dit (lu'elle 
est <les plus pures et des plus salubres, et qu'il vaudrait la 
peine d'en faire l'exportation. En plusieurs endroits elle a un 
arôme prononcé. 

Nous quittâmes la baie CCOfjord le 26 août ; nous longeâmes 
la côte pendant quelques jours, nous arrêtant à une demi- 
douzaines de ports et de Oords où nous devions prendre 
des passagers ou des marchandises. 

Chaque soir, le firmament était illuminé par les splendeurs 
des aurores boréales. Parmi les passagers il y avait environ 
cent habitants des lies Féroë, qui, après avoir péché sur les 
côtes <rislande pendant deux mois, retournaient à leurs 
petites lies. Tous étaient d'excellente humeur, et chaque 
soir, à la tombée de la nuit, et pendant que les flots murmu- 
raient doucement autour de nous, ils chantaient quelques- 



84 A CHEVAL 

unes des nombreuses et touchantes mélodies de leur pays 
qui est si riche en chansons populaires. 

Aux îles Féroë ie visitai encore la vieille femme de Hvide- 
naes, et je pus, cette fois, célébrer la sainte messe pour elle, 
et lui donner la sainte communion ; mais le capitaine ne me 
donna guère le temps de faire une plus longue visite que 
la première fois. 

Nous rentrâmes à Copenhague le 6 septembre au soir. 

Qu'il me soit permis de terminer par quelques lignes sur 
la mission catholique d'Islande. 11 est bien frappant et bien 
consolant de voir combien les Islandais sont restés religieux 
dans leurs épreuves de tout genre, malgré le luthéranisme 
qui leur a étié imposé. L'amour pour Notre-Seigneur Jésus- 
Christ, surtout pour Jésus souffrant, s'est toujours montré 
chez le peuple islandais de la manière la plus touchante. Un 
magnifique poème sur la Passion de Notre-Seigneur fut com- 
posé par un lépreux, le ministre Hallgrimr Pétursson. On le 
chante encore aujourd'hui par toute l'Islande, dans chaque 
famille, pendant le carême. Un des évoques luthériens les 
plus célèbres par sa science, Brynjôlfr Sveinsson, avait une 
dévotion toute particulière envers la Ste Vierge. 11 a com- 
posé beaucoup de poèmes latins en son honneur. Les auto- 
rités n'en permirent naturellement pas l'impression. Un 
évêque protestant tendrement dévot envers Marie, on con- 
viendra que ceci n'est guère protestant! 

La religion catholique fut, au xvi® siècle, complètement 
abolie en Islande. La première tentative pour reconquérir 
l'île à la vraie foi a été faite en 1854 par deux Français, 
l'abbé Bernard du diocèse de Tours, et l'abbé Baudoin, du 
diocèse de Reims. A cette époque, il n'y avait pas encore de 
liberté de conscience. Ils ne réussirent donc à convertir 
qu'une personne, un jeune homme de bonne famille, Gunnar 
Einarsson, dont nous venons de parler. En 1874, la liberté 
de conscience fut accordée, mais aussitôt après le vaillant 
abbé Baudoin mourut ; l'abbé Bernard était depuis long- 
temps vicaire apostolique en Norwège. Personne ne succéda 
à l'abbé Baudoin. 

En arrivant à Reykjavik, capitale de l'île, l'idée m'était 



A TRAVERS L ISLANDE 85 

venue de voir la « cathédrale » luthérienne, qui m'intéressait 
tout particulièrement. Mon cicérone, le sacristain, après 
m'avoir montré Téglise, me conduisit à la fin dans une 
petite chambre près de l'entrée. Là il ouvrit une vieille 
armoire et en retira une chape d'une richesse et d'une 
beauté merveilleuses, mais si vieille qu'elle ne tenait presque 
plus. Je me mis tout de suite à examiner de près cette inté- 
ressante relique. — Ne me trompais-je pas ? Je voyais des 
figures de Saints merveilleusement brodées en or sur fond 
de soie rouge, le tout d'un goût artistique exquis. C'était 
bien une relique des anciens temps catholiques ! — Le 
sacristain me dit que cette chape avait été envoyée par le 
Pape vers l'an 1550 à Jôn Arason, le dernier évéque catho- 
lique de l'Islande. — « Mais à quoi lafait-on servir maintenant, 
lui demandai-jc ? — Elle ne sert qu'une fois par an, me dit-il, 
le jour ou notre évoque ordonne le» nouveaux ministres. Il 
s'en revêt pendant la cérémonie. C'est un usage qui existe de 
temps immémorial. » 

Le fait est vrai. Le pape Paul III avait envoyé ce présent à 
Jôn Arason comme récompense de son zèle pour la foi catho- 
lique. Deux ans plus tard, en 1552, l'évéque fut pris et déca- 
pité par les réformateurs danois. Il est intéressant de voir 
avec quelle vénération les protestants de cette Ile lointaine 
ont conservé ce précieux souvenir d'un pape. 

Notre Saint-Père Léon XIII vient de faire à ce» insulaires 
des mers arctiques un présent encore bien plus grand : il a 
ordonné à Mgr J. d'Euch, vicaire apostolique du Danetnark. 
de fonder sans retard une mission en Islande. 

En 1895, deux jeune» missionnaires partirent de Copen- 
hague, afin d'aller prêcher h Heykjavik la même foi pour 
laquelle Jôn Arason fut mis h mort. On les reçut avec beau 
coup de sympathie. Avant de commencer à prêcher, il» vou- 
lurent apprendre l'islandais ; mai» les indigène» les pressèrent 
si fort de commencer immédiatement en danois qu'ils durent 
céder. Jusqu'ici leur chapelle est pleine tous le» diman<'hes 
(environ 150 personnes chaque fois). En 1896, 4 sœurs (dont 
deux françaises)de la congrégation de St-Joseph de Chambéry» 
sont parties de Copenhague pour la nouvelle mission. Ces 
religieuses, tout en donnant leurs soin» aux Islandais, s'oc- 



86 A CHEVAL A TRAVERS L'ISLANDE 

cuperont aussi de leurs compatriotes, les pécheurs français 
qui souvent tombent malades dans ces parages. 

Une misère spéciale appelle aussi le dévouement des 
prêtres catholiques de ce pays. La lèpre, ce fléau épouvan- 
table, qui semblait avoir à peu près disparu de l'Europe, a 
fait de nos jours sa lugubre apparition dans File d'Islande. 
O» Tient de constater avec effroi que, sur une population de 
75,000 âmes, il y a déjà plus de 300 lépreux! Et jusqu'ici, 
hélas ! rien n'a été fait pour ces infortunés. 

Les missionnaires danois qui, sur l'ordre exprès de 
Léon XIII, ont entrepris la nouvelle mission d'Islande, vont 
tout particulièrement se consacrer au soin des lépreux, en 
bâtissant pour eux une léproserie, si la charité privée ne 
leur fait pas défaut. Ils font appela la générosité de tous les 
catholiques pour les aider dans leur rude tâche. 

J. SVEINSSON, S. J. 
Collège St-Aiidré. Ordrupshoj, près Copenhague. 



LA 

LIBERTÉ RELIGIEUSE 

A MADAGASCAR 



Quelques pasteurs protestants s'cfTorccnt, en ce moment, de 
faire croire à la France qu'il se passe à Madagascar les choses 
les plus invraisemblables ; que les missionnaires jésuites, avec 
Tappui de la République, ressuscitent les plus tristes scènes de 
rinquisition et des dragonnades. 

Tant que ces étrangctés n'ont été colportées que dans des 
conférences et dans la presse radicale ou sectaire, nous avons 
cru pouvoir les dédaigner, persuadés que le bon sens public 
suffirait h en faire justice. Mais voici ({u'on nous les montre 
étalées tout au long dans un factum, qui vient d'être soumis au 
Parlement par la Société des Missions évangéliqiics de Paris ' ; 
et elles sont prises au sérieux dans des publications telles que la 
fieviie hleue, ' ii qui son antipathie pour les jésuites laisse 
d'ordinaire plus de clairvoyance. 

Nous sommes donc obligés de faire quelques observations, 
simplcnuMit pour mettre en lumière le caractère et le but de 
cette campagne protestante. 

T(mt le monde sait ((ue, jusqu'à ce jour, les seules missions 
françaises existant à Madagascar étaient celles des Jésuites, qui 
évangéliscnt le pays depuis 1861. Le protestantisme y est prêché 
par des Anglais depuis 1820, et par des Norvégiens luthériens 

1. f.a liberté religieuse à Madagascar. Rapport de la Socitfld des Misaions 
45vang«'Iiqucs de Paris sur la mianion accomplie à iMadagaacar en 1896 par 
MM. Lauga, pasteur, et F. H. Krùger, professeur. In-'io de 35 pages. 

2. Numëro du 13 Mars 1897 : /.a liberté de conscience à Madagascar, par 
M. R. Allier, professeur de philosophie à la Faculté de théologie proles- 
tante de Paris. 



88 LA LIBERTE RELIGIEUSE 

depuis 1869. Les plus anciennes et les plus nombreuses missions 
anglaises dépendent de la « Société Missionnaire de Londres 
(London Missionary Society) » ; au commencement de 1895, 
elle avait dans l'île 33 de ses membres européens avec 1048 
pasteurs indigènes. Huit autres missionnaires anglais apparte- 
naient à la Société des Amis ou Quakers, et neuf à la Société 
de la propagation de VEvangile, qui comptait en outre 16 pas- 
teurs indigènes et qui avait un évêque à Tananarive. Les 
missionnaires norvégiens, à la même date, étaient au nombre 
de24,avec 58 auxiliaires malgaches. Le chiffre total des adhérents 
protestants était évalué à 394.099, dont 288.834 relevant de la 
L. M. s. et 80.000 de la Société norvégienne. Enfin les écoles 
protestantes comptaient un peu plus de 125.000 élèves, dont 
74.796 formés par la l. m. s. et 37.241 par les Norvégiens. ^ 
Ajoutons que depuis l'année 1869, où la reine Ranavalo II a 
reçu le baptême de la main des missionnaires de Londres, le 
protestantisme est la religion des classes dirigeantes de l'ile. 

Les auteurs du factum protestant et leur écho dans la Revue 
bleue affirment que ce sont les Jésuites qui ont « fabriqué », 
comme une machine de guerre contre leurs concurrents à Mada- 
gascar, la formule : « Qui dit Français dit catholique ; qui dit 
protestant dit Anglais. » La' vérité, manifeste pour quiconque a 
étudié l'histoire de Madagascar dans ce siècle, c'est que les 
Anglais, et spécialement les missionnaires anglais, ont été les 
inspirateurs de toutes les insultes aux droits de la France dans 
la grande île, depuis plus de cinquante ans ~. Il est également 
avéré que ces missionnaires et les élèves formés par eux ont 
fomenté chez les Hovas la résistance à la dernière action de la 
France, tant que celle-ci leur a paru pouvoir être arrêtée d'une 
manière quelconque. Mais quand ils ont vu la conquête faite et 
la résolution bien arrêtée de la France de garder Madagascar et 
de n'y plus tolérer aucune influence contraire à son autorité, il a 
bien fallu changer de système. Tout à coup donc les missionnaires 
anglais ont affecté un véritable zèle pour l'enseignement du 
français dans leurs écoles. Ils ont fait plus : ils ont offert à la 

1. Tous ces chiffres sont tirés du Rapport de la Société des Missions 
Évangéliques de Paris. Annexe n° 1. 

2. Voir dans les Études d'octobre 1894, La Question de Madagascar, 
par le P. Piolet. 



A MADAGASCAR 89 

Société des Missions protestantes franç.iises leurs écoles primaires 
de l'Emirne, au nombre d'environ 800 et comptant de 30.000 à 
40.000 élèves. 

La Société française a accepté. Quelles ont été les conditions 
de la cession ? Nous ne savons ; mais il n'est pas à croire que la 
transaction ait été un don purement gracieux, du côté des mis- 
sionnaires anglais. S'ils ont sacrifié quelque chose, c'est apparem- 
ment pour mieux conserver ce qu'ils se réservent et qu'ils crai- 
gnent de perdre : il est à remarquer, en effet, que la cession ne 
comprend pas leurs écoles en dehors de la province centrale 
(presque la moitié du total), ni leurs institutions d'enseignement 
secondaire ou supérieure, à Tananarive, ni surtout les nombreux 
établissements religieux qu'ils possèdent dans toutes les provin- 
ces ; enfin, dans les écoles mêmes qu'ils cèdent, ils garderont 
une influence prépondérante, tous les maîtres ayant été formés 
par eux et la Société protestante française n'ayant encore aucun 
personnel à elle, préparé pour sa tâche. 

Mais une des fins certainement visées par les pasteurs anglais, «M 
peut-être la principale, c'a été d'intéresser leurs collègues fran- 
çais à la guerre qu'ils ont toujours faite aux missionnaires catho- 
liques, et qui devient de plus- en plus pour eux une affaire 
capitale. 

Jusqu'à la conquête, leur influence sur les classes dirigeantes 
à Madagascar, influence dont ils ne craignaient pas d'user et d'à 
buser, leur donnait un avantage immense sur leurs rivaux. Leur 
religion étant celle de la reine, de l'aristocratie et des fonction- 
naires, la fréquentation de leurs écoles était presque forcée pour 
la plus grande partie de la population. Et pour assurer ii tout 
jamais leur prcpotence, ils avaient fuit insérer dans le code mal- 
gache une loi, la 296*, interdisant u tout élève inscrit dans une 
école de passer dans une autre, sous peine d'amende pour lui et 
pour le professeur qui le recevrait. Il faut savoir d'ailleurs que 
l'inscription dans une école quelconque était obligatoire et 
comme elle se faisait par les soins des autorités, en général 
toutes dévouées aux prédicants, c'était tout un système de pres- 
sions organisées qu'avaient n vaincre ceux qui osaient préférer 
les écoles non ofllcielles. Mais, a mesure que les Malgaches se 
sont sentis libres -~ ce qui n'a guère commencé qu'avec l'ar- 



90 LA LIBERTE RELIGIEUSE 

rivée du général Gallieni — les écoles anglaises ont été déser- 
tées en grande partie pour les écoles françaises catholiques. C'est 
ainsi que les Jésuites ont vu, en quelques mois, le chiffre de 
leurs écoliers monter de 25.000 à 85.000, et il leur serait facile 
d'augmenter beaucoup ce nombre, s'ils disposaient de ressources 
matérielles plus considérables. 

Aucune intimidation, aucune pression de qui que ce soit n'a 
été nécessaire pour cela. Les Malgaches ont tout intérêt dans 
les circonstances présentes à se montrer, à s'afficher français ; 
ils ont pensé qu'il serait utile, à cet effet, de s'éloigner des 
À:i"lrr's et des Noi'cémens et d'aller aux Français. On leur dit 

oc ■> 

que désorma s ils devront apprendre le français : ils vont aux 
écoles dirigées par des Français. Il est vrai que les écoles 
anglaises et norvégiennes ont ouvert et ouvriront des cours 
de français ; il le fallait bien : mais, encore une fois, comment 
s'étonner que le Malgache préfère l'école des Français ? 

Nul besoin donc de chercher dans des agissements déloyaux 
la raison des gains faits par les écoles des Jésuites aux dépens 
des autres. Mais on conçoit le dépit des pasteurs devant cette 
débandade de leurs ouailles. 

C'est pourquoi nos pasteurs français sont partis en guerre 
contre les Jésuites de Madagascar. Il leur faut à tout prix arrêter, 
paralyser la concurrence, qui menace de leur enlever à bref délai 
l'héritage qu'ils ont à peine commencé de recueillir. Voilà ce 
qu'il y a sous les grands mots de « liberté religieuse en péril », 
et au fond des doléances sur les prétendues persécutions que 
les protestants de Madagascar ont à souffrir de la part des 
Jésuites. 

Personne, parmi ceux qui sont un peu au courant des affaires 
de ce pays-là, ne s'y est trompé. Pour preuve on n'a qu'à lire le 
Temps, dont on connaît les attaches avec les sommités protes- 
tantes et qui n'est certes pas suspect de tendresse pour les Jé- 
suites. Voici en quels termes il fait allusion au factum des 
pasteurs : 

On sait les complications et les conflits de toute nature qu'ont susci- 
tés les rivalités confessionnelles sur cette terre africaine évangélisée 
par diverses sociétés de missions. Nous ne pouvons nous faire ici juges 
de toutes les plaintes formulées. Personne ne met en doute les loyales 
intentions ni l'esprit libéral du général Gallieni. Les missionnaires pro- 



A MADAGASCAR 91 

testants sont les premiers à lui rendre hommage. Le protest?nlisme élait 
la religion de la cour, presque une religion d'État. Rien détonnant 
que les missionnaires catholiques aient tout fait pour dépouiller leurs 
rivaux de ce privilège, et que ceux-ci aient lutté, d'autre part, pour en 
sauvegarder au moins l'apparence. On peut donc bien reconnaître qu'il 
y a eu dans la lutte, comme dans toutes les luttes religieuses, des torts 
réciproques. 

On ne peut attendre du Temps qu'il donne tous les torts aux 
protestants, même anglais ; mais, à travers les circonlocutions 
qu'il emploie pour les ménager, on voit cependant clairement sa 
pensée, à savoir que les pasteurs protestants défendent contre 
leurs rivaux, non la liberté religieuse, mais leurs « pri••il^ges », 
la possession où ils étaient jusqu'à présent de faire régner le 
protestantisme cfimrae « religion d'Ktat » à Madagascar. 

Pour |>iiMiM I i|tie la campagne des pasteurs n*a pas d iiiihr 
justification, nous n'avons pas plus besoin que le Temps d'exa- 
miner en détail les « plaintes » qu'ils ont formulées contre les 
missionnaires Jésuites. L'invraisemblance de ces accusations dans 
leur ensemble est trop évidente. Quel homme de sang-froid peut 
croire que « les Jésuites ont entrepris l'extirpation systématique 
et violente du protestantisme » de l'Ile ? De quelle force dispo- 
sent-ils donc pour cela ? Veut-on dire que la République met à 
leur service ses soldats et ses fonctionnaires pour ces nouvelles 
dragonnades ? On n*ose émettre cette absurdité ; à peine on 
insinue que quel(|ue8 représentants subalternes de l'autorité se 
sont faits les exécuteurs des projets des Jésuites ; on écrit que 
les violences commises contre la liberté religieuse des Malgaches 
ont été perpétrées « ti Tinsu du général Gallieni, n qui s'est 
toujours empressé de mettre ordre aux abus qui lui ont été 
signalés. Comment donc les Jésuites, même s'il» en avaient les 
moyens, pourraient-ils se livrer contre les protestants ii une per- 
sécution systématique et générale, sans que le dépositaire du pou- 
voir civil en fût infctrmé et sans s'attirer une sév«"T«« r«''prcs- 
sion ? 

Nous ne prétendons pas, au rest»-, qiw, (Lins celle nouvelle 
phase d'une lutte déjà si ancienne, et aujourd'hui peut-être plus 
aigOe que jamais, entre le protestantisme et le catholicisme à 



92 LA LIBERTE RELIGIEUSE 

Madagascar, il n'y ait aucun tort du côté des catholiques. Si ceux- 
ci, après avoir eu tant à souffrir des sectateurs et des prêcheurs 
de la religion « anglaise, » avaient profité de leur liberté toute 
récente pour exercer quelques représailles, il n'y aurait là rien 
de bien étonnant. Toutefois, avant d'admettre que cela en effet a 
eu lieu, il faut d'autres preuves que les racontars recueillis par 
MM. Lauga et Kruger, et qui ne reposent en dernière analyse 
que sur des témoignages malgaches, traduits à ces Messieurs par 
les missionnaires protestants. 

Il suffit de lire quelques-uns de ces témoignages, pour voir 
combien le tout a besoin d'être contrôlé. Voici, par exemple, ce 
qu'écrit le pasteur indigène Rajoela: 

Le « Père » nous occasionne en ce moment beaucoup de difficultés. Il 
répète à tout le monde que le résident Alby a été chassé d'Antsirabé et 
mis aux fers parce qu'il était favorable aux protestants et que le pas- 
teur Lauga, qui nous a dit que la France nous laissait libres de rester 
protestants pourvu que nous restions soumis aux lois de la Répu- 
blique, a été envoyé à Paris où il sera décapité, que le général Gallieni 
et l'évêque doivent à l'avenir gouverner ensemble, avec les mêmes pou- 
voirs, etc. ^. 

Et un pasteur norvégien écrit de Betafo : 

La population est terrifiée par le P. Félix. Un jour, il leur dit, et 
cela publiquement, que, s'ils ne se joignent pas à son église, ils seront 
fusillés ; un autre jour, que la prison et les fers, ainsi que la confisca- 
tion de leurs biens, attendent tous ceux qui ne se feront pas catholiques'. 

On a beau être compatriote d'Ibsen (M. Allier essaie en effet 
de faire servir le nom d'Ibsen à rendre sympathiques les mis- 
sionnaires luthériens de Madagascar), on ne fera pas croire îi des 
Français que nos missionnaires recourent à ces manœuvres encore 
plus ridicules que violentes. 

En attendant que les accusés aient pu faire parvenir en France 
leur version des faits allégués, il ne sera pas inutile de rappeler 
d'autres incidents un peu plus anciens, pour mettre dans un plus 
grand jour le caractère des apôtres du protestantisme h Madagas- 

1. Eevue bleue, p. 327. 

2. Même Revue, p. 326. 



A MADAGASCAR 93 

car et achever d'éclairer toute la situation. Négligeant une quan- 
tité de faits typiques, que nous offriraient les années antérieures, 
nous ne remonterons pas plus haut que Tannée dernière. On va 
voir ce que le protestantisme pouvait encore oser, après l'occupa- 
tion française, sous le gouvernement débonnaire de M. Laroche. 
Voici donc quelques extraits d'une lettre de Mgr Cazet, écrite de 
Tananarive, le 16 juin 1806, et qu'on ne peut par conséquent 
supposer rédigée en vue de répondre au factum protestant, bien 
qu'elle le réfute parfaitement, à l'avance. 

Aujourd'hui je vous parlerai des difficultés que les protestants anglais 
et norvégiens ont suscitées aux catholiques depuis l'occupation de 
Madagascar par la France. Elles ne vous étonneront pas, mais elles vous 
feront voir à quels moyens ils osent recourir pour entraver nos oeuvres 
et l'influence française. 

Une des armes les plus puissantes dont les protestants se servirent 
longtemps, ce fut la loi 296*, qui défendait à tout élève inscrit dans une 
école de passer dans une autre, sous peine d'amende pour lui et pour 
le professeur qui le reçoit. Tout le monde savait et voyait pratiquement 
que cela voulait dire que tout élève inscrit chez les protestants ne pou- 
vait pas venir chez les catholiques : c'est le but que s'étaient proposé les 
Anglais en faisant promulguer cette loi en 1881. 

Trois semaines après l'occupation de Tananarive par les troupes 
françaises, le H. P. Bardon arriva â la capitale et pria le Générai en chef 
d'abroger cette fameuse lot contre laquelle nous avions si souvent pro- 
testé. Le Général lui répondit: « Klle n'existe plus; désormais il y a 
liberté pour tous. • Malheureusement ce n'était qu'une parole, et quel- 
que sincère qu'elle fût dans la bouche du brave général Durhesne, clin 
n'avait rien d'ofliciel : aussi resta-t-ellc sans résultat dans la province 
des Bcisiléos, aussi bien que dans l'Imérina. 

Dans les premiers jours de janvier, on écrivait de Pianarantsoa : 
« Les dificultés surgissent tous les jours. Il est évident que les Betsiléos 
se portent en masse vers nous, mais les Anglais et les Norvégions 
surtout font tous leurs efforts pour arrêter ce mouvement. Ils procla- 
ment de nouveau la défense de changer d'école et disent des Français 
tout le mal qu'ils peuvent. Ils ne se contentent pas de parler, mais ils 
se livrent à des actes de violence. Quatre fois au moins leurs envoyés 
sont entrés dans nos emplacements, pour enlever de vive force des 
élèves qui viennent librement étudier chez nous. Dernièrement du cûté 
d'Ambohitrandra/.ana, ils ont enfoncé notre porte et ont blessé à la 
tète Casimir, notre maître d'école, et un chef de la réunion catho- 
lique. » 



94 LA LIBERTE RELIGIEUSE 

Quelques jours après, un autre missionnaire m'écrivait : « Les dix 
à douze attentats déjà commis, soit contre nos maîtres d'école, soit contre 
le P. Delmont, sont tous restés impunis. Depuis, une bande d'une 
quarantaine d'élèves des Anglais a parcouru la campagne d'Ambohiba- 
rahena, garrottant les élèves, frappant le maître d'école catholique, 
etc. Nous avons porté plainte au Gourerneur hova ; mais il ne bouge 
pas. » 

Des Betsiléos, passons à Betafo, chef-lieu d'une province dont on 
vient d'augmenter l'importance ; on y a placé un Résident français et 
un Gouverneur général malgache, dont la juridiction s'étend sur plu- 
sieurs petites provinces. Quand, après l'expédition, le P. Félix alla re- 
prendre possession de ce poste central, duquel dépendent environ 
soixante autres postes, les luthériens de Norvège recommencèrent leur 
persécution avec plus d'audace que jamais. Les deux faits suivants suf- 
firont pour bien faire connaître les apôtres du pur Evangile à Mada- 
gascar. 

Dans un village appelé Ankabahova, notre professeur faisait la classe 
à ses élèves dans la chapelle catholique; tout-à-coup une foule de gros 
gaillards luthériens envahissent la chapelle pour saisir un ou deux 
de leurs élèves passés chez nous, et ils les frappent brutalement; les 
nôtres se défendent; on sort de la chapelle. Bientôt le combat recom- 
mence de plus belle dans la rue. Informé par plusieurs témoins oculai- 
res, le P. Félix s'empresse de m'écrire les détails de cette attaque. 
J'envoie sa lettre au Résident général et celui-ci fait partir pour Betafo 
un fonctionnaire, chargé d'examiner l'affaire. Ce fonctionnaire se rend 
à Ankabahaba, où il avait convoqué les deux partis. Nos élèves racontent 
simplement comment les choses s'étaient passées; ils répondent, sans 
se contredire, aux questions inattendues qui leur sont posées. De leur 
côté les ennemis, fidèles au mot d'ordre reçu, nient tout; ils ne sont 
pas entrés dans la chapelle, ils n'ont frappé personne, il n'ont pas engagé 
de lutte dans la rue; tout le monde sans doute a été témoin, n'importe: 
tout le monde ment ; eux seuls disent vrai ! On les troit et on les ren- 
voie impunis ! 

Cette impunité fut un vrai triomphe pour l'hérésie. « Hier, dimanche, 
15 mars, écrit le P. Félix, six postes luthériens étaient réunis a Man- 
dritsara pour se réjouir de l'heureuse issue de leur mauvaise affaire. 
Pourquoi ce grand jour de réjouissance ? C'est parce qu'ils avaient 
échappé à une condamnation tellement méritée, qu'ils n'avaient aucun 
espoir de l'éviter. » 

Trois jours après cette manifestation victorieuse, le Père Félix m'en- 
voyait le récit d'un nouvel exploit. Voici sa lettre du 18 mars : « Hier 
matin, un nommé Rainivonialimanga allait à Ambohibary pour affaires, 



A MADAGASCAR 95 

et il conduisait avec lui son fils Kotovao, enfant âgé de dix à onze ans, 
notre élève, qui se rendait en classe. En chemin, il est accosté par 
Ravoiiirnbahatra, pasteur luthérien. « Pourquoi, lui demande celui- 
ci, ton fils n*étudie-t-ils pas chez nous ? — Mon fils est élève chez 
les catholiques. — Je veux qu'il étudie chez nous. — Je t"ai dit 
que mon fils est élève chez les catholiques ; il y restera. Avant de 
venir dans ce pays, nous étions à Vinaninkarena, et nous nous réuni»- 
sions chez les catholiques. Depuis notre arrivée ici, il y a plu.sieurs 
années, nous avons toujours été avec les Pères ; nous ne sommes pas en- 
trés, même une seule fois, dans ton temple, et mon enfant n'est jamais allé 
dans ta classe ; nous ne voulons pas changer. » Alors Ravonimbahatra 
furieux se jette sur ce pauvre homme, et l'assomme à coups de poings. 
A la fin il prend un bâton et en assène un coup violent au-dessus de 
l'œil, où il lui fait une blessure que j'ai vue moi-même. Sur ce, il prend 
l'enfant et l'emmène de force chez lui. — La terreur, inspirée par les 
luthériens dans tout le pays et surtout dans cette contrée par ce faux 
pasteur, est telle que notre homme n'a pas osé résister. Ce matin, six 
ou sept personnes m'ont raconté celte histoire. J'ai adressé une plainte 
& Rabanona, gouverneur d'Antsirabc dont dépend Uempona. Mais quoi 
que fasse ce gouverneur, qui sera sûrement un peu enjbarrassé, je 
veux, dès à présent vous faire conn.iii?-»- ii^ f.iii .ifin (jur von-i |iiiiv^i./ 
en suivre les diverses phases*. » 

J'aurais bien des détails à vous doitiifr sur le district d'Anilxi^itia , 
vous y verriez la môme audace, la même mauvaise foi chez les proles- 
tants, la même mauvaise volonté chez les officiers hovas, pour terminer 
les affaires conformément à la justice ; mais ces détails ni'amènrraient 
trop loin ; je me b»)rne donc à v«»us citer une lettre du P. Fal>re : «-Ile 
se passe de tout commentaire. 

« Anihoaitra, {"avril. — Je crois vous avoir dit que le (Jouvi-nieur 
avait fait des avances ptjur renouer nos bons rapports, promettant de 
traiter sur le même pied catholiques et pniteslants. J'avais accepté avec 
joie ce rapprochement... Pendant une semaine, <m m'accabla d'égards et 
de démonstrations d'amitié. Tout cela n'était que de l'eau bénite de cour 
et n'avait pour but que de cacher tous les embarras que les protestants 
su.scitaient sous main, et ce qu'ils faisaient pour décourager et efTraycr 
en public nos maîtres d'école et nos adhérents. L'inscription des élèves 
se faisait pendant que notre amitié semblait la plus sincère. Mais ils 
avaient eu soin auparavant de faire circuler le bruit que les Français 
conduisaient en France tous leurs élèves et leurs adhérents, que la guerre 
éclaterait entre Français et Anglais, et que ces derniers seraient à la fin 

1. Après bien des h<5Ritalionii, le gouvcmear s'eM enfin décide à punir K- 
coupable. 



96 LA LIBERTÉ RELIGIEUSE 

maîtres de Madagascar. Ce bruitapresque vidé nos deux écoles d'Imady. 

« Un Malgache, nommé Andriantsilaozana, très ardent à donner corps 
à ces bruits mensongers, s'était faitprendre ; j'avais trois témoins. Cette 
affaire fournit l'occasion de mettre en pleine lumière l'hostilité du gou- 
verneur, de Ratsimba, 10* honneur, et de Ranaivo, 10* honneur. » Le 
Père raconte ensuite comment il lui a été impossible d'obtenir la moin- 
dre satisfaction. 

« Voici, continue-t-il, ce qu'une demoiselle anglaise, maîtresse d'école 
à Ambositra, a dit, en plein temple, dans son prêche du dimanche 15 
mars, et cela, en présence du gouverneur et des officiers hovas : a Main- 
tenant la Reine donne pleine liberté ; chacun peut passer où il veut, soit 
les adhérents, soit les élèves. Cependant examinez par ses œuvres quelle 
est la vraie religion. Nous sommes venus ici, nous Anglais, après avoir 
fait avec vous, Malgaches, un traité d'amitié : nous ne l'avons pas violé. 
Les Français sont venus aussi, et deux fois ils ont rompu leur traité, et 
à la fin le pays est tombé en leur pouvoir ; par conséquent pensez-y ! » 
A ces mots, tous les Malgaches s'écrièrent d'une seule voix : « C'est 
vrai ! » J'atteste l'authencité de ces paroles. » 

Dans la province de l'Imérina du moins, en présence des autorités 
française et malgache, avons-nous trouvé plus de liberté, plus de bonne 
foi, plus de tranquillité ? Pas toujours, pas partout, tant s'en faut, et 
l'exécution de la fameuse loi, qui défendait à tout élève inscrit dans une 
école d'étudier dans une autre, était urgée avec une rigueur qu'elle ne 
comportait pas, Ainsi, pour ne citer qu'un fait, le 9 mars, on nous écri- 
vait que dans un village, assez près de la capitale, le gouverneur empê- 
chait les grandes personnes, aussi bien que les élèves, de passer chez 
les catholiques. « N'embrassez pas, disait-il à ses administrés, une 
religion qui n'est pas celle de la Reine : ce serait une honte pour nous 
tous, et ne laissez pas vos enfants passer chez les catholiques. Du reste 
quiconque passera chez eux, sera condamné à une amende de trois bœufs 
et de trois piastres (quinze francs). » Les Malgaches, crédules et timides 
à l'excès, sont effrayés par un pareil langage, surtout quand il est tenu 
par l'autorité militaire ou administrative. 

Ces choses se passaient, en partie, au moment même où les 
deux pasteurs français faisaient leur enquête à Madagascar. 
S'ils avaient bien regardé, ils auraient donc vu que la liberté reli- 
gieuse des Malgaches avait d'autres ennemis plussérieux que les 
Jésuites. 

Malgré l'appui que la campagne protestante trouve dans cer- 
tains préjugés et même dans les passions politiques, nous osons 
espérer qu'elle avortera. Les esprits honnêtes y démêleront sans 



A MADAGASCAR 97 

peine une inspiration anti-patriotique et anti-française. Que la 
Société des Missions Evangéliques ait des intentions pures, nous 
ne voulons pas le nier ; qu'elle s'efforce de fonder h Madagascar 
un protestantisme français, nous ne demandons pas qu'on l'en 
empêche. Ce qui n'est pas admissible, ce que le Parlement 
lui-môme ne souffrira pas, nous aimons encore à le penser, 
c'est qu'elle couvre de son nom et du pavillon français des entre- 
prises de prosélytisme dirigées contre la France autant que contre 
le catholicisme ; c'est qu'elle cherche à ruiner par la calomnie 
une œuvre qui, depuis trente-cinq ans, a fait honorer, aimer le 
nom de la France à Madagascar ; une œuvre qui nous a donné les 
amis les plus solides, pour ne pas dire les seuls amis que nous 
possédions en ce pays ; enfin, une œuvre qui, par les services 
rendus dans un passé difficile, a prouvé abondamment qu'elle 
peut encore en rendre de plus grands dans Pavcnir nouveau qui 
s'ouvre pour notre belle colonie. 

« 

J. BRLCKER. S. J. 



1. Cet article était déjà souh preHnc quand le courrier de Madagascar nous 
a apporté un document qui en conGrine pleinement les conclusion». Nos 
lecteurs le trouveront dans les • Événements de la Quinzaine • i \» date du 
25 Mars. 



vxxf -: 



HERMIAS 



FANTAISIE 



I 



Hermias vivait seul clans sa froide mansarde avec ses livres et 
son chat. C'était un petit homme vieilli et courbé avant l'âge, 
aux membres grêles et sans proportions, craintif et gauche dans 
son habit étriqué et râpé. Cependant il n'avait pas l'air rogue et 
déplaisant des cuistres de profession. Derrière les lunettes rondes 
qui surchargeaient son nez, ses yeux doux et myopes brillaient 
souvent de jeunesse et d'enthousiasme. Quand, à la lecture d'un 
auteur favori, le démon de la poésie s'emparait de lui, il redres- 
sait sa petite taille, et, d'une main levant le livre sacré, de l'autre 
il décrivait des gestes harmonieux. Si vous l'aviez surpris dans 
cette attitude, loin de vous sembler grotesque, il vous eût inspiré 
son délire et vous l'auriez vénéré, comme les Grecs d'Homère, 
leurs aèdes favoris des dieux. 

Hermias autrefois avait été célèbre. La jeunesse s'était pressée 
autour de sa chaire et toute une génération de jeunes littérateurs 
avait été par lui initiée aux mystères des vieux maîtres si pleins 
de substance, de sagesse et de poésie. Mais ses disciples avaient 
grandi, et c'était leur tour à présent d'attirer la jeunesse par 
l'attrait de l'érudition et des nouvelles méthodes. Hermias voyant 
le public déserter sa chaire, avait dû la céder à un jeune imper- 
tinent qui, je ne sais comment, avait su inspirer aux autres, avec 
le mépris des vieilles choses, l'estime démesurée qu'il avait de 
lui-même. 

Hermias souffrit longtemps de sa disgrâce imméritée. Son 
cœur cependant n'était pas aigri. Il continuait paisiblement son 
existence pauvre et studieuse. Ses livres lui restaient, il n'était 
pas malheureux. Mais un soir, dans le silence de sa mansarde, il 
lui advint quelque chose de bien triste et que je vais vous raconter. 



HERMIAS 99 

Il lisait une jeune revue; Ctir il n'était pas exclusif; il admettait 
les idées nouvelles, quand elles étaient neuves et qu'elles lui sem- 
blaient justes, et il ne refusait pas d'admirer chez les poètes et 
les romanciers de son temps les mêmes beautés qui le frappaient 
dans les vieux et chers auteurs. Un article sur Racine le surprit. 
Le critique y semblait dire avec quelque suflisance que le vrai 
mérite du poète était depuis deux siècles inconnu, et il s'offrait 
à le révéler à ses lecteurs. Hermias se mit à lire avec curiosité. 
Il découvrit, chemin faisant, que Racine, contrairement à l'opinion 
de son ami La Fontaine, n'avait rien du génie lyrique, et que les 
chœurs (VAt/ialie étaient ce que le poète avait écrit de plus faible, 
vers sans inspiration, pauvres, banals, digues, tout au plus, do 
Lefranc de Pompignan et de» lyriques du siècle dernier. Le vieux 
professeur modeste et naïf se sentit ébranlé par le ton décisif de 
l'article. D'ordinaire, quand il lisait les chœurs de Racine, une 
lyre mystérieuse répondait en lui aux vers du poète, il ne les 
lisait pas, il les chantait: ce transport était-il l'efFet de l'habitude 
et du préjugé ? 

Absorbé dans cette pensée, il regardait se jouer sur le mur 
d'en face les ombres insaisissables du foyer, quand il vit se dessiner 
une ombre plus ferme et plus arrêtée, une grosse tête surmonté * 
de deux oreille» courtes et pointues. Kn même temps, il sentit 
deux pattes se poser silencieusement sur ses épaules et un museau 
humide et frais lui frotter la joue. 

« Ah ! c'est toi, Puss, mon fidèle ami, « dit Hermias. 

Le chat commença un ronron plaintif, comme pour avertir son 
maître que le feu mourait et que Puss avait froid. Hermias se 
leva, mit une bâche dan» le foyer, attisa la flamme et fit jaillir 
des gerbes d'étincelles. O spectacle réjouit Puss, qui, le visage 
illuminé, vint s'arrondir au coin du foyer en face de son maître, 
ferma les yeux et continua ii ronronner harmonieusement. Et j(* 
ne sais par <|uel mystère, Hermias comprit ce langage. 

M Ron, ron, mon vieux maître, tu comprends, il présent, que tu 
poursuivais une chimère. Il est bien tard pour t'en apercevoir. 
Pauvre ami ! Que ne fais-tu comme moi? Dans ma folle jetinesse. 
j'étais poète à ma manière et j'allais rêver aux étoiles, Je m* sais 
quel démon m'agitait et m'attirait sur les toits, la nuit. Je miau- 
lais alors lugubrement et je trouvais des charmes à ma chanson, 
comme tu en trouvais » tes vers. Mes confrères venaient se joindre 



100 HERMIAS 

à moi, et nous avons fait de beaux concerts. Mais, un jour, à ma 
toilette du matin, je m'aperçus avec effroi, en me léchant l'abdo- 
men, que j'avais grossi et que je devenais un bon vieux matou. 
D'ailleurs j'avais des tiraillements dans les pattes, et quand je 
voulais grimper, les chatons que j'avais vus naître me devançaient 
d'un bond, et j'arrivais péniblement, tout haletant, longtemps 
après eux. Alors, j'ai pris le parti de ne plus quitter le coin du 
feu, et d'engraisser là tout à mon aise, en laissant à de plus jeunes 
de miauler à la lune et de faire du sentiment sur les toits. Imite- 
moi, Hermias, repose-toi; il est temps, et abandonne sans regret 
les vaines chimères. Rien n'est doux comme la chaleur du foyer, 
le sommeil, et les rêves indécis et charmants. C'est une poésie 
encore, qui passe et s'en va et revient fidèle toutes les nuits, 
flatter ma cervelle sans la fatiguer. 

— Puss, mon ami, un chat vulgaire ne parlerait pas ainsi. 
Je soupçonne quelque secret dans votre existence. 

— Que t'importe, Hermias, qui je suis, si mes paroles sont 
sages ? Écoute mes conseils et suis mon exemple. 

— Oh, Puss, le calme et le repos d'une vie bourgeoise ne 
sont pas mon fait. La consolation de ma vieillesse sera ce qui fut 
le labeur constant de ma vie, l'art et le beau, la poésie et les 
divins chefs-d'œuvre, ne me demandez pas d'y renoncer. 

— Poésie, chefs-d'œuvre, l'art et le beau, balivernes ! jeux 
de l'imagination des hommes. Tout cela n'a rien de réel. Je t'ai 
vu, Hermias, au temps de ta jeunesse, prolonger tes veilles bien 
avant dans la nuit au détriment de ton sommeil et de ta santé. 
En proie à ce que tu appelais le feu sacré, tu voulais rivaliser 
avec les maîtres et tu faisais des vers. Quelle misère, mon pauvre 
ami, que de peines perdues pour étirer un vers ou le rétrécir, 
pour amener à la rime un mot sonore, ou tendre, ou voilé ! Vanité, 
te dis-je, et pour t'en convaincre, aie le courage à présent de 
relire tes propres œuvres. » 

Hermias alla chercher, dans un coin de sa bibliothèque, un 
carton plus vieux que les autres et qu'il touchait avec plus d'amour. 
C'était son œuvre à lui, ses manuscrits, son cours, ses articles et, 
au milieu, connues de lui seul et d'autant plus chéries, des impres- 
sions personnelles, cueillies au jour le jour et fixées dans la for- 
me délicate d'une élégie ou d'un sonnet. Il le relut et, comme ses 
impressions s'étaient depuis longtemps effacées et que son cœur 



HERMIAS 101 

s'était refroidi, le sentiment de ces pièces légères ne lui disait 
plus rien. Il ne retrouvait que la forme, puérile et gauche, qui le 
faisait rougir de lui même et de sa frivole ambition. Il voulut un 
instant déchirer ses pauvres essais; mais ému de je ne sais quelle 
tendresse, il se retint et dit humblement : 

« J'ai eu le tort de me croire poète, mais Dieu qui m'a donné 
le don de goûter les beaux vers m'a refusé celui d'en composer 
moi-même. Et pourquoi me plaindrais-je ? la plus belle part 
me reste, la lecture et l'admiration des grands chefs-d'œuvre. 
Cela suffira sans doute à remplir mes vieux jours et à me conduire 
jusqu'au seuil de la mort. 

— Tu te trompes, llermias, reprit le chat avec la persistance 
cruelle d'un mauvais génie, tu es aussi poète que les plus grands, 
car le poète n'est qu'un sot et son œuvre néant. Tes vers valent 
autant que ceux d'Homère, qui ne valaient rien. Les plus beaux 
poèmes et les plus admirés étaient bons ii charmer une heure de 
loisir, il fallait les brûler ensuite. Quelques pédants les ont con- 
servés et ont feint d'y découvrir des mystères, et le vulgaire im- 
bécile les a crus. Mais ce qui prouve que ces œuvres n'ont 
pas de valeur réelle, c'est que leurs plus fervents admirateurs ne 
sont pas d'accord sur leurs mérites. Les#uns admirent sans réserve 
ce que les autres condamnent comme dépourvu d'art et de 
génie. Kt pour ne parler que des œuvres contemporaines, que 
nous devons cependant mieux connaître et mieux comprendre, 
trouve-m'en une seule qui soit jugée de la même manière par deux 
maîtres de la criti(|ue. Chacun suit son impression et cette im- 
pression même est changeante. L'homme est dégoûté aujourd'hui 
de ce qu'il aimait hier avec passion. Il ne peut se fixer sur aucun 
objet et son erreur est de croire que l'impression du moment est 
définitive. 

— O Puss, ne dite» pas ce» chose», je conviens que le» œu- 
vres modernes s«int jugées diversement, mais il en est d'autres 
plus anciennes et plus v^'in'rabh's fjiif» t«uit le m«tinlf dans tous les 
temps a admirées. 

— Les chœurs AWlhaliCf par exemple... ? Mais admettons que 
cela soit. Cette admiration universelle est une ignorance univer- 
selle; et «lans le très petit nombre de ceux qui louent les chefs- 
d'œuvre, aucun ne les juge d'après les mêmes principes et n'admire 
les mêmes chose». Si l'on faisait la somme de toutes les néga- 



102 HERMIAS 

tions dans les livres des critiques les plus sages, les plus conser- 
vateurs des gloires passées, il ne resterait rien, rien, te dis-je, 
d'Homère et de Sophocle. Hermias, Hermias, abandonne ces 
bagatelles à ceux qui en ont besoin pour gagner leur vie. 
Approche du feu tes petites jambes engourdies. La bonne et 
douce chaleur du foyer ! elle est réelle celle-là et depuis que le 
monde existe, tout le monde est d'accord sur les plaisirs du coin 
du feu. Puss, Hermias, est plus sage que toi; désabusé depuis 
longtemps, il s'est fixé dans l'immuable sagesse, celle de la satis- 
faction des sens, douce et modérée. » 

Le chat continuait son ronron tentateur, mais Hermias 
absorbé dans ses pensées ne l'interrogea plus. Il ne se deman- 
dait pas s'il était dupe d'une illusion et s'il prêtait à l'inoffensif 
animal des paroles imaginaires. Cette pensée du néant de l'art et 
des belles-lettres l'obsédait. Il chancelait comme un homme qui, 
après une longue route pleine de fatigues et d'espoir vers un but 
désiré, arrive sur le bord d'un précipice. Il voulait se retenir à 
quelque chose, sauver du naufrage de ses convictions littéraires 
une épave, une idée, une œuvre, mais tout lui échappait. 11 refai- 
sait avec plus de rigueur le compte des vérités esthétiques univer- 
sellement admises, et il n'en trouvait aucune, aucune. Les 
systèmes les plus divers, dont les uns étaient la négation des 
autres, étaient soutenus tour à tour, et par les plus habiles. Her- 
mias était réduit à n'en plus croire que son propre goût. Mais, 
là encore, en s'étudiant, il ne trouvait qu'incertitude et déception. 

« Combien de fois, lui soufflait son mauvais génie, tes impres- 
sions ont elles changé! As-tu deux jours de suite admiré la même 
œuvre et de la même manière ? Tu n'as fait que voler de fleur en 
fleur, tour à tour enivré ou dégoûté d'un nouveau parfum. Et à 
présent rien ne te dit plus rien. Ton goût s'est émoussé, ton cœur 
s'est desséché ». 

Et Hermias revit les jours de sa première enfance, quand dans 
une vaste étude, seul à sa table et perdant le sentiment de tout 
ce qui l'entourait, il se redisait avec de vraies larmes les vers de 
Casimir Delavisfne : 

o 
Pour qui prcparc-t-on ces apprêts meurtriers, etc. 
Ah ! pleure fille infortunée ! 

Combien de fois, depuis, s'était-il moqué de celte œuvre banale 



HERMIAS 103 

et comme il avait ri de son admiration naïve ! Mais s'il voulait 
aller au fond des choses, ce goût de son enfance, sincère et 
spontané, était sans doute plus pur et plus vrai. 

Il arriva ainsi à cette conclusion, qu'il n'y avait rien de beau 
dans les œuvres humaines que ce qu'y mettait l'imagination des 
hommes. Et cette imagination une fois flétrie, la source des 
larmes une fois tarie, tout était bien fini, l'art et le beau pouvaient 
bien exister pour d'autres ; pour le malheureux désenchanté ce 
n'était plus même l'ombre d'un rêve. 

Ah ! l'homme épris du beau et des arts, qui a passé par ces 
cruels moments du doute, pourra seul comprendre le désespoir 
d'ilermias. C'était sa vie, sa raison d'être qui s'échappait et il ne 
lui restait plus qu'à mourir. 11 prit un livre machinalement et le 
feuilleta, puis le rejeta, dégoûté. 

Oh! belles années perdues, joies de la famille, douceur, repos 
sacrifié a ce rêve fatal qui s'évanouissait ii présent et pour jamais, 
llermias, vieux fou, relis maintenant tes livres jaunis, respire ii 
plein nez leur vénérable poussière. Qu'y trouves-tu? néant, vieux 
contes qui ont bercé ta trop longue enfance. I^e parfum subtil 
qui s'en dégageait, cette fraîcheur d'images et cette tendresse 
c'est toi qui les y mettais, toi, ton imagination toujours jeune 
malgré les ans, ton cœur ridiculement sensible à des chimères. 
Respectables héros ! Adieu, vieux manne({uins, Ajax, Achille, 
pieux Knée, pleureur éternel, et vous marionnettes défraîchies, 
Hélène et Didon, Ismène, Antigone, adieu, adieu! Non, je ne vous 
ouvrirai plus, livres trompeurs. Je vous vendrai à mon bouqui- 
niste au poids du papier, car vous ne valez pas davantage, adieu, 
adieu, je veux finir seul ma vie misérable et dégoûtée, seul près 
de mon vieux chat plus sage que moi et plus heureux. C'est bien 
fait, puisque je l'ai voulu. 

Et l'on dit qu'il ces blasphèmes, jetés d'une voix saccadée, un 
frémissement courut dans les feuilles jaunies des grands elzévirs 
in-octavo. Mais, près de ces graves pers<»nnages, un impertinent ii 
couverture jaune, œuvre d'un sceptique et d'un moqueur, ne se 
tenait pas d'aise et répondait par un bruissement sardonique au 
murmure indigné de ses voisins. llermias s'était levé, et mainte- 
nant silencieux, il se promenait à grands pas dans la mansarde, 
convulsif ; il ne savait que faire, rire ou pleurer et sa main crispée 
froissait le dernier nuiiéro d'une revue littéraire. 



104 HERMIAS 

Le mouvement le soulagea. Peu à peu ses nerfs se calmèrent ; 
à une sorte de rage succédait une tristesse plus apaisée. Et même 
insensiblement l'âme du poète se faisait à cette angoisse, il trou- 
vait encore une poésie austère dans cet abandon désespéré de 
toute poésie, et la grande pensée de la vanité de toute chose finit 
par bercer son cœur d'une mélancolie plutôt douce. 

La nuit était avancée, le vieux chat s'était endormi près du 
foyer et, chaudement enroulé sur lui-même, il ne laissait plus 
voir de sa physionomie de sage que son museau rose et ses yeux 
clos. Ilermias contempla un instant ce repos paisible et l'envia. Il 
ouvrit la fenêtre pour dire un dernier adieu aux étoiles et la 
majesté lumineuse des nuits surprit encore une fois son âme. 



II 



Cédant à la fatigue de ses émotions, Hermias s'était endormi; 

une vision nouvelle vint suspendre son regard et sa pensée. Il se 

croyait dans les jardins d Académus et assistait à l'entretien 

d'aimables philosophes qui avaient banni loin d'eux la contrainte 

et le pédantisme. Hermias les connaissait de longue date, mais 

il ne se mêlait pas à leur conversation avec l'abandon et le plaisir 

d'autrefois. Le bruit harmonieux de leurs paroles ailées vibrait 

plutôt à son oreille avec la monotonie fatigante d'un concert de 

cigales, quand l'un d'eux se détachant du groupe et l'entraînant 

à l'écart : « Jeune homme, dit-il, qui es-tu, et d'où viens-tu ? 

Tu semblais triste tout à l'heure, et tu ne parlais pas. L'homme 

dans sa vie mortelle est sujet à des maux nombreux et la volonté 

des dieux n'est pas qu'il goûte toujours un bonheur parfait, mais 

si ta douleur est de celles qui peuvent se consoler, montre-la 

moi sans défiance, et je tâcherai de l'adoucir. « Séduit par cet 

air engageant et cette noble familiarité, Hermias reconnut 

Platon. 

« Je suis, dit-il, Hermias, je cultive les arts et la poésie, et 
dans Paris, ma ville natale, j'ai passé longtemps pour un favori 
des muses, mais j'ai découvert que tout était vanité dans les 
œuvres et les discours des hommes, que j'avais poursuivi une 
chimère insaississable, et c'est pour cela que vous me voyez à 
présent triste et découragé. 



HERMIAS 105 

— Hermias, les écrits des hommes sont vains, comme leurs 
discours et tu as raison de ne pas t'y plaire ; mais que t'a fait la 
muse pour l'abandonner aussi ? 

— La muse qu'est-ce autre chose qu'un spectre fugitif, le sym- 
bole d'un idéal que les hommes poursuivent sans l'atteindre jamais, 
parce qu'il n'existe pas ? Un de vos philosophes qui avait pris la 
figure d'un chat me l'a bien fait comprendre. Le beau, la muse 
et l'idéal, tout cela n'est qu'un jeu de l'imagination des hommes, 
aiguillonnée par je ne sais quel besoin d'espérance et d'illusion. 
Il n'y a de réel que le bien-Mre et la satisfaction modérée des 
sens. J'ai connu cela trop tard, et il n'est plus temps aujourd'hui 
de commencer une nouvelle vie. » 

Platon répondit : « L'homme a beau nier, il n'en est pas moins 
vrai qu'il garde en son âme le type d'une beauté merveilleuse; ce 
type il voudrait le retrouver dans la nature, et, n'y parvenant pas, 
il en crée lui-même d'imparfaites images, dont ni lui, ni les autres 
ne peuvent être satisfaits pleinement; car si les artistes excellent 
à manier le ciseau, le pinceau ou la plume, leur {'«me... que 
dis-je... l'âme du plus humble et du plus ignorant des hommes, 
cache une poésie plus belle que tous les chefs-d'œuvre. Ne 
t'ét()nne donc pas de voir ces chefs-d'œuvre appréciés diversement 
et de ne pouvoir toi-même te fixor » aiu-nn objet liM-restre. Ton 
idéal n'est pas de ce monde. 

— () divin Platon, je ne connais pas de chant plus harmonieux 
que vos paroles familières, mais je crains que votre voix ne soit 
comme celle des sirènes, séductrice et trompeuse. Car enfin ce 
type merveilleux que nous portons en nous-mêmes et que nous 
ne pouvons ni trouver dans la nature, ni réaliser par les moyens 
de l'art, rien ne me dit encore que ce n'est pas le jeu de notre 
imagination vagabonde. 

— Ilermias, ne calomnie pas ta nature et celui qui l'a créée; ce 
type je ne sais pas ce que c'est, mais mon cœur me dit cepen- 
dant (|u'il existe, et qu'il est plus réel que toutes les apparences 
de ce monde terrestre. Ici-bas nous ne voyons que des ombres, 
mais la recherche du beau véritable n'en est pas moins la seule 
occupation digne de l'homme. Que des beautés corporelles il 
s'élève de degré en degré à la beauté des vertus humaines, puis 
à celle des grandes vérités. Peut-être lui sera-t-il donné, en 
récompense de ses efforts, do^contempler un jour la beauté réelle 



106 HERMIAS 

et infinie, le beau immatériel, éternel, immuable, source de 
toute beauté humaine et terrestre... Oh! bienheureux l'homme 
qui pourra jouir de ce spectacle, bienheureux et vraiment digne 
d'être immortel. 

— Mais vous, ô Platon, cette beauté infinie l'avez-vous trou- 
vée à la fin de votre carrière ? » 

Le front du philosophe s'assombrit et il demeura pensif. Puis 
il reprit avec tristesse : « Nos dieux ne l'ont pas voulu, car nos 
dieux étaient cruels et sourds. Mais pourquoi me demandes-tu 
cela, Hermias ? Un des premiers docteurs de la foi chrétienne 
n'a-t-il pas dit que le Verbe incréé, fils de Dieu et Dieu lui-même, 
avait revêtu une forme humaine pour se mêler aux hommes et 
converser avec eux. C'est lui, sans doute, le Beau suprême. Mais 
hélas ! il ne m'a pas été donné de le voir et de le contempler. » 
Et la vision s'évanouit avec un gémissement. 

Hermias se réveilla comme à une vie nouvelle. Son cœur était 
simple et droit et il n'eut pas de peine à revenir à la foi de son 
enfance, qu'il avait trop longtemps oubliée. Il y trouva la source 
d'une poésie plus haute et plus pure. D'ailleurs il ne renonça pas 
à ses chères études. Mais il se résigna à ne voir dans les œuvres 
humaines qu'un reflet incertain d'un idéal surnaturel. Il eut 
moins de goût pour les artifices de mots et de phrases, de 
rythmes et de rimes, qu'il avait pris autrefois pour la poésie 
elle-même, et fut désormais plus sensible aux simples beautés 
dont tout le monde est touché. Il bannit de sa bibliothèque les 
critiques et leurs vaines disputes, mais il garda Racine et les 
chœurs à'Athalie. Et maintenant dans l'attente de l'éternel 
repos, qui sera en même temps la contemplation du beau 
suprême, il aime à redire ces beaux vers que seule une âme chré- 
tienne est digne de goûter : 

D'un cœur qui t'aime 
Mon Dieu qui peut troubler la paix ? 
Il cherche en tout ta volonté suprême 

Et ne se cherche jamais. 
Sur la terre, dans le ciel même, 
Est-il d'autre bonheur que la tranquille paix 
D'un cœur qui t'aime ? 

Puss, le chat sceptique, de jour en jour plus gros et plus 



HERMIAS 107 

sédentaire, sent la vieillesse s'appesantir sur sa tête. Tousseux 
et rhumatisant il n'a plus même la force de ronronner. Il se 
plaint qu'Hermias le néglige et trouve que son maître n'a fait que 
changer de folie. La philosophie le console-t-elle de ses infirmi- 
tés croissantes ? Je ne sais. Paisible cependant au coin du foyer 
et résigné en apparence, il attend la mort. 

A et H B.. S J 



REVUE DES PÉRIODIQUES 



QUESTIONS D'EXÉGÈSE 



Études scripturaires en Allemagne^. 

Ce n'est point en Allemagne qu'on peut accuser les savants catho- 
liques d'être arriérés ou rétrogrades. Leurs travaux dans tous les 
domaines des sciences sacrées sont assez connus, même en France, 
pour qu'il soit superflu de les rappeler. Il leur manquait seulement 
un recueil exclusivement consacré aux études scripturaires. Ils 
viennent de combler cette lacune en publiant la Revue biblique 
dont nous annonçons les quatre premiers fascicules. Revue n'est 
peut-être pas le mot propre, car les Biblisclie Stiidien se suc- 
cèdent sans date fixe, et chaque fascicule, plus ou moins volumi- 
neux suivant l'importance du sujet, roule tout entier sur une 
seule question. La notoriété du directeur, le D"" Bardenhewer, 
et de ses collaborateurs principaux, leur situation dans l'Eglise 
ou dans l'enseignement, leur compétence spéciale dans les sujets 
choisis par eux, leur orthodoxie reconnue, tout assure aux 
Bihlische Studien un succès sérieux en Allemagne comme à 
l'étranger. En les présentant aujourd'hui aux lecteurs des 

1. Bihlische Studien, «Etudes bibliques ». Herder, Fribourg-en-Brisgau, 
1896. — Fascic. I. Der Naine Maria, Geschichte der Dcutung dessclben, « Le 
nom de Marie. Histoire de son interprétation », par le Prof. O. Barden- 
hewer, — pp. X-160, prix : 3 fr. 25 ; — II. Das Alter des Menschengeschlechts, 
nach der heiligen Schrift, der Profangeschichte und der Vorgcschichte, 
« L'Age du genre humain», par le Prof. P. Schanz, — pp. XI-100, prix: 2 fr. ; — 
III. Die Sclbstvertheidigung des heiligen Paulus im Galaterbriefe, « L'apo- 
logie de S. Paul dans l'Épître aux Galates » parle Prof. J. Belser, pp. VI-149, 
prix : 3 fr. 75 ; — IV. Die Prophetische Inspiration, biblisch-patristische 
Studie, ((L'inspiration prophétique», par le D"" F. Leitner, — pp. IX-195,prix: 
4 fr. 75. — Ces quatre fascicules, dont le dernier est double, forment le pre- 
mier volume des Bihlische Studien. 



REVUE DES PÉRIODIQUES 109 

Etudes nous n'avons pas l'intention d'en faire un compte rendu 
en règle, encore moins une analyse complète. Nous signalerons 
seulement, en les discutant au besoin, les points les plus inté- 
ressants ou les plus controversés. 

I. Le nom de Marie. — Les Etudes bibliques s'ouvrent par un 
travail du savant directeur. En le lisant, on est tenté de regretter 
que tant d'érudition, de méthode, de clarté et de critique ait été 
dépensé sur un sujet si restreint. « Le nom de Marie n'est pas 
un nom ordinaire; il est doux à l'oreille et cher au cœur de tout 
catholique ». Sans doute ; mais la dévotion des fidèles ne repose 
pas sur une étymologie; et c'est fort heureux, car l'auteur nous 
prouvera, souvent avec évidence, que les étymologies reçues jus- 
qu'à ce jour, sans en excepter les plus populaires et les plus 
autorisées, sont fausses et arbitraires. 

Du reste, l'intérêt de cet opuscule ne se borne pas, tant s'en 
faut, aux conclusions finales. La route qui mène au but décrit 
plusieurs méandres et le lecteur n'ose s'en plaindre, tant il 
admire l'expérience et la sûreté de son guide. Parmi ces digres- 
sions, l'une des plus instructives est rhi8tori(}ue du sens Stella 
Maris attribué au nom de Marie. En 1880, Sleininger émettait 
l'avis que saint Jérôme, à qui l'on fait souvent honneur de cette 
étymologie, avait dft écrire Stilla Maris au lieu de Stella Maris. 
D'autres érudits avant lui avaient fait indépendamment la nu^me 
découverte, dont la priorité semble appartenir, en définitive, au 
vieil Estius. 

M. Bardcnhcwer nous fait suivre si travers les siècles les pro- 
grès de cette étymologie reposant probablement sur une faute de 
copie ou de lecture, car saint Jérôme qui savait son hébreu, ne 
peut guère en /^tre l'auteur. 

Le nom de Marie si commun dans le Nouveau Testament et 
porté seulement, dans l'Ancien, par la sœur de Moïse, n'est com- 
posé ni de deux substantifs, ni d'un substantif el d'un adjectif, 
ni d'un substantif et d'un pronom sullixe. Il ne saurait donc 
signifier, ni myrrhe de la mer, ni mer amère, ni contumavia 
eoriim selon l'hypothèse de Gesenius dans la première édition de 
son Dictionnaire : hypothèse malheureuse ((ui fut longtemps en 
vogue, mc^me après avoir été répudiée par le savant philologue. 

Si nous éliminons les radicaux rîm et rwm, avec mend forma- 



MO REVUE DES PERIODIQUES 

tif, — élimination faite un peu lestement peut-être — il ne nous 
reste plus à choisir qu'entre les deux racines mara' et maràh. 
Cette dernière, à laquelle on penserait tout d'abord, donnerait 
avec la terminaison nominale àm un mot qu'il faudrait traduire 
par rébellion ou rebelle, sens assurément peu convenable à un 
nom de femme, comme M. Bardenhewer le fait remarquer. On est 
donc rejeté, à bout d'hypothèses, sur le radical mara . L'alef final 
est une difficulté réelle, mais pas insurmontable. Miriam signi- 
fierait alors « corpulent, gras, et selon les idées de l'esthétique 
orientale, beau «. 

Nous n'avons pas d'objection capitale à formuler contre cette 
hypothèse que le docte écrivain réussit à rendre vraisemblable. 
Nous ne comprenons pas, à vrai dire, pourquoi il défend avec 
tant d'insistance la prononciation massorétique Miriciin. Les Sep- 
tante et le Targum, sans parler des autres versions, s'accordent à 
lire Mariain. Devant ces autorités, celle de la massore pâlit et 
s'éclipse; et nous ne sachons pas que, soit en hébreu soit dans les 
langues congénères, la terminaison ain entraîne le son i sous la 
première radicale. En second lieu, les noms propres du Penta- 
teuque appartenant aux couches préhistoriques de la langue, on 
ne saurait en rendre compte avec les seules ressources de l'hébreu 
classique. 11 faut remonter au sens originaire des racines et la 
comparaison avec les idiomes apparentés, l'assyrien, le syriaque, 
l'arabe, s'impose. Nous trouvons ainsi pour le radical mara les 
acceptions suivantes: être sain, robuste, brave, prospère, puissant. 
Le mot homme, en arabe, et le mot seigneur, en syriaque, vien- 
nent de cette racine. C'est sans doute à ce fonds primitif qu'il 
faudrait recourir pour expliquer le nom de Marie. 

11. L'dge de l'humanité. — Les manuels élémentaires fixent-ils 
toujours la création de l'homme à l'an 4004 avant l'ère chrétienne? 
Je ne sais; en tout cas, cette date fatidique, due aux calculs de 
l'évêque protestant Usher, n'avait nul droit à devenir classique 
ou à le rester. Si le docteur Schanz se proposait seulement d'en 
montrer le mal-fondé et l'arbitraire, mince serait son mérite; 
mais tout autre est son but, et dans cette étude claire, concise, 
méthodique, un peu dépourvue peut-être de vues originales et 
d'arguments nouveaux, il a voulu rassembler et contrôler tous 
les éléments de la question, épars chez les écrivains catholiques. 



QUESTIONS D'EXEGESE 111 

Après avoir constaté les variantes des textes sacrés, lesquelles 
donnent une certaine latitude et permettent de reporter l'appa- 
rition de l'homme sur la terre à 6000 ans environ avant Jésus- 
Christ, l'auteur aborde franchement la question maîtresse de son 
travail. Cette limite extrême de 6000 ans suflfît-elle a la science ? 
(►u plutôt — car le problème ainsi énoncé serait mal posé — 
la Bible impose-t-elle au croyant cette limite extrême; en d'autres 
termes peut-on tirer des écrits révélés cette aflirmation expresse : 
l'homme ne sîinrait remonter à plus de 6000 ans avant l'ère 
chrétienne ? 

Avec un grand nombre de savants catholiques contemporains, 
M. Schanz croit pcmvoir répondre négativement; car non seule- 
ment la chronologie biblique est incertaine, mais il n'y a pas même 
dans la Bible les éléments d'une chronologie. 11 faudrait pour cela 
que les listes généalogiques, soit avant soit après le déluge, fus- 
sent complètes ; or il est possible (|u'il y ait des lacunes. Dès lors, 
l'âge de l'homme devient une question purement scientifique, dans 
laquelle la Bible n'intervient plus; on doit s'adresser pour la 
résoudre à l'histoire, h la paléontologie, à la préhistoire, ii la 
linguistique. 

Ici encore, les indications flottent incertaines : nul point do 
repère, nulle base assurée, pas de chronomètre. Faisant bonne 
justice des fantaisies de IacH et de Mortillet, le docteur Schanz 
estime qu'une durée maximum de 8,000 ans — soit 6,000 ans 
avant notre ère — suflUt, pour le moment, h rendre compte de 
tous les fait<< dûment constatés. 

L'hypothèse des lacunes permet de rejeter sans plus d'examen 
les préadamites, ainsi que les précurseurs anthropomorphes de 
l'espèce humaine. M. Schanz ne s'en fait pas faute; ponr([Uoi 
juge-t-il nécessaire de maintenir l'opinion restreignant l'uni- 
versalité du déluge, opinion fondée, elle aussi, sur des difïlcultés 
chrtniologiqnes? 

Mais cette hypothèse des lacunes, dans les listes des patriarches 
antédiluviens ou postdiluviens, est-elle bien solide et bien ortho- 
doxe? L'auteur le suppose plus qu'il ne le prouve, ou, s'il h' 
prouve, c'est (l'une façon bien sommaire. Il se réfère à des omis- 
sions analogues dans divers livres de la Sainte Kcriture, et rap- 
pelle l'usage où sont les orientaux quand ils dressent des tableaux 
généalogiques de supprimer les noms les moins connus. Dans les 



112 REVUE DES PÉRIODIQUES 

généalogies, comme celles de saint Luc ou de saint Mathieu, où 
les membres sont reliés par les mots genuit ou filins, cela ne fait 
pas l'ombre d'une difficulté ; mais il faut bien avouer que la for- 
mule stéréotypée de la Genèse est totalement différente : « Seth 
vécut 105 ans et il engendra Enos; et Seth vécut après avoir 
engendré Enos 807 ans ». Comment glisser dans une trame si 
serrée des anneaux intermédiaires, et comprendre qu'à l'âge de 
105 ans Seth engendra, non pas Enos lui-même, mais bien son 
père ou son aïeul ? Nous ne déclarons pas la chose impossible, 
mais il vaut la peine de l'établir. 

D'après M. Schanz, les chiffres donnés dans les trois textes les 
plus anciens — hébreu, grec et samaritain — différant entre eux, 
sans qu'il soit possible de les concilier, tout le passage devient 
douteux et nous ne sommes plus astreints h nous en tenir même 
aux nombres les plus élevés, ceux des Septante. Peut-être, mais 
qu'y gagnerons-nous? L'âge où, dans les Septante, chaque pa- 
triarche engendre son successeur, est trop avancé pour qu'il soit 
facile de l'augmenter beaucoup. 

Une dernière raison de M. Schanz trancherait net la question 
si elle ne prêtait à une équivoque et même à une fausse interpré- 
tation : « 11 est très vraisemblable, dit-il, que dans les faits d'ordre 
purement historique ou scientifique les écrivains sacrés s'en rap- 
portent à leurs sources. Ils n'avaient nullement l'intention de 
nous fournir une chronologie complète. La doctrine de l'inspira- 
tion ne l'exige pas, car il n'entrait point dans les desseins de 
l'Esprit de Dieu de révéler des choses qui ne touchent pas ou ne 
touchent que de loin la voie du salut. « 

Faut-il entendre que l'auteur inspiré peut se tromper avec ses 
sources, ou plutôt que ses sources, pourvu qu'il les reproduise 
fidèlement, porteront toute la responsabilité de l'erreur ? Peut- 
être, s'il est bien avéré que dans tel ou tel texte l'écrivain sacré 
n'entend que produire son document sans vouloir s'en porter 
garant. Mais est-ce bien le cas dans les chapitres V et XI de la 
Genèse ? 

Citons en terminant la conclusion du docteur Schanz. « Com- 
me la question de l'ancienneté de l'homme ne met en péril ni la 
foi, ni la véracité de l'Ecriture, ni l'infaillibilité de l'Eglise, l'exé- 
gète et l'apologiste peuvent faire bon accueil aux résultats cer- 
tains de la science. Sur ce terrain, un conflit n'est pas à craindre 



QUESTIONS D EXEGESE 113 

entre la fol et la science, mais seulement entre la science et l'Ecri- 
ture mal expliquée.» 

III. L'apologie personnelle de saint Paul dans Vépître aux 
Calâtes. — Cet opuscule est un excellent commentaire de trente- 
cinq versets de saint-Paul (Gai. I, Il -II, 21). Un commentaire 
par sa nature même, échappe à l'analyse. Contentons-nous de 
signaler les trois points principaux que l'auteur met surtout en 
lumière. 

1° Quels sont les destinataires de l'épître ? Sont-ce les habitants 
de la province romaine de Galatie (Pisidiens, Lycaoniens) évangi- 
lisés par saint Paul durant ses deux premiers voyages apostoli- 
ques, comme l'ont cru Ramsay, Zahn et le P. Cornely ? 
M. Belser ne le pense pas : il s'en tient à la vieille opinion qui 
voit dans les Calâtes ces descendants des Celtes, émigrés des 
Gaules vers le temps d'Alexandre, et se taillant, après de lon- 
gues luttes, un vaste territoire dans le Nord de l'Asie mineure. 
Son plaidoyer est des meilleurs, et s'il ne réussit pas ii pulvériser 
les arguments des adversaires, il montre du moins que rien 
n'oblige ii délaisser l'ancienne théorie. 

2° L'assemblée des apôtres, tenue à Jérusalem pour terminer 
les discussions relatives ti l'observation de la loi mosaïque et à 
laquelle saint Paul fait allusion dans son épitre (Gai. II, 1-10), 
est bien colle dont nous trouvons le récit détaillé au chapitre W 
des Actes. Dans ces derniers temps, un pasteur protestant, Spitta, 
l'a nié. Il prétend faire corncider le voyage décrit par saint Paul 
avec celui dont les Actes font mention au chapitre XI (27-30). 

Le docteur Belser réduit \\ néant ce paradoxe et nous lui 
reprocherions de lui donner, en le réfutant, trop d'importance, 
s'il n'en prenait occasion d'établir l'accord parfait entre les deux 
récits du concile apostolique. 

3* Au sujet de la dispute d'Antioche, notre auteur réfute assez 
longuement l'opinion étrange de Zahn qui voudrait la placer 
plusifuirs années avant la réunion de Jérusalem. Ce dernier se 
dit incapable de comprendre (ju'un désaccord ait pu éclater, au 
sujet de la loi mosaïque, si peu de semaines après le décret 
réglant avec tant de netteté les libertés et les devoirs des 
chrétiens de Syrie. L'objet du conflit entre les deux grands 
apôtres, examiné sans passion et sans parti-pris et ramené à ses 

VXXI. — 8 



114 REVUE DES PÉRIODIQUES 

justes proportions, fait évanouir la difficulté. C'est, crovons- 
nous, le meilleur passage de cette dissertation. 

A propos du codex de Bèze dont il étudie plusieurs leçons 
remarquables, l'auteur est amené à se prononcer sur l'hypothèse 
de Blass. On sait que ce jeune savant dans son édition des Actes, 
publiée à Gœttingue en 1895, a émis le premier l'idée que le 
texte du célèbre codex pourrait bien représenter le brouillon de 
saint Luc, tandis que le texte reçu en serait la copie et la mise 
au net. Il est certain que l'origine du codex de Bèze, est, plus 
que jamais, une énigme pour les critiques ; mais le D*" Blass en 
donne-t-il la clef? M. Belser incline à le croire : « Pour qui 
sait voir et entendre, dit-il, il est impossible de méconnaître que 
cette hypothèse gagne tous les jours du terrain, et si tous les 
indices ne nous trompent pas, l'idée de Blass remportera bientôt 
de nouveaux triomphes. » L'histoire du codex de Bèze est si 
mal connue, ses rapports avec les autres documents si peu étudiés 
encore, qu'un pareil jugement nous semble au moins prématuré. 

IV. L'inspiration des Prophètes. — Le présent traité se dis- 
tingue des travaux qui portent un titre à peu près semblable, 
en particulier de la savante dissertation de Dausch intitulée : Die 
Schriftinspiration (« L'inspiration des Ecritures »). Des deux 
côtés la doctrine est la même, la science égale, la marche ana- 
logue ; mais le point de vue diffère du tout au tout. M. Dausch 
étudie l'inspiration écrite, si l'on peut s'exprimer ainsi, le doc- 
teur Leitner l'inspiration parlée, et voilà ce qui fait l'originalité 
de son livre. 

« L'inspiration prophétique est une action surnaturelle et 
extraordinaire de Dieu sur l'intelligence et la volonté de l'homme, 
en vertu de laquelle l'homme reçoit la mission ot la faculté d'an- 
noncer les vérités divines. Sous le nom général de prophètes 
nous entendons, avec les prophètes de l'ancienne loi, les apôtres, 
et les fidèles de la primitive Église favorisés du don de pro- 
phétie. » 

Nous ne dirons rien de la dernière partie qui est un résumé 
succinct et néanmoins assez complet de la tradition des Pères, 
surtout en opposition avec les théories gnostiques et monta- 
nistes. Nous passons aussi sur le concept de l'inspiration prophé- 
tique d'après l'ancien testament, bien qu'il ait fourni au docteur 



QUESTIONS D EXEGESE 115 

Leitner des pages suggestives, pour nous arrêter à ce même 
concept clans le Nouveau Testament. 

Ici nous voudrions pouvoir assurer que l'auteur, en éveillant 
notre curiosité, l'a pleinement satisfaite : « L'enseignement oral 
des Apôtres, dit-il, ne suppose ni le même degré ni la même 
étendue d'inspiration que la composition des livres sacrés. Car, 
pour exposer les vérités du salut dans un but de pure édification, 
il n'est besoin d'aucune influence théopnenslique (kann die Noth- 
wendigkeit cines F^influsses der Theopneustie nicht bchauptet 
werden) ». Qu'entend l'auteur par Theopneustie dans ce passage? 
Est-ce révélation ou inspiration ? Sri c'est révélation, en <juoi la 
troisième épître de saint Jean, par exemple, exige-t-elle davan- 
tage une révélation particulière ? Si c'est inspiration, la théorie 
de l'auteur revient à dire que l'apôtre, que le prophète, ne sont 
pas toujours inspirés même quand ils parlent des vérités du salut: 
ce qu'on pouvait exprimer beaucoup plus clairenient. Mais alors 
comment reconnaître dans Tapôtrc l'inspiration actuelle ? Est-ce 
par son propre témoignage, par la nature du sujet qu'il traite, 
par la manière de l'envisager ? Et quand il parle sous l'action 
inspiratrice, Dieu, dont il est l'organe, le préserve-l-il de toute 
défaillance de mémoire ou de raisonnement, de la moindre erreur 
enfin portant sur un simple chilTre, sur une date, sur un détail 
historicjue insignifiant ? L'auditeur est-il obligé de tout croire, 
ou peut-il séparer, dans le prédicateur, l'homme faillible du 
porte-voix infaillible de Dieu ? 

Pour transformer les orateurs inspirés en écrivains inspirés il 
fallait, suivant M. Leitner d'accord avec un grand nombre de 
théologiens catholiques, une inspiration nouvelle et distincte. 
Fort bien ; mais si un discours, prononcé sous l'influence actuelle 
de l'inspiration, était reproduit mot pour mot, soit par un des 
assistants soit par le prédicateur lui-même, que lui faudrait-il 
de plus pour rester inspiré? L'autorité divine qui s'imposait ii 
la foi de l'auditeur, ne s'imposera-l-elle pas tt celle du lecteur ? 
Et la parole de Dieu cessera-t-elle d'être parole de Dieu par le 
fait seul d'être couchée par écrit ? Et si elle est parole de Dieu 
que lui manque-t-il donc pour être inspirée ? 

L'auîeur nous répondra sans doute (ju 'on exige de lui plus (ju'il 
ne prétend donner. Il traite de l'inspiration prophétique d'après 
rÉcriturc et les Pères et s'arrête net, là où ses guides l'aban- 



116 REVUE DES PÉRIODIQUES 

donnent. Nous croyons cependant qu'un parallèle soutenu entre 
l'inspiration de l'orateur et celle de l'écrivain aurait éclairé et 
affermi sa marche. 

Malgré cette légère lacune, la monographie du docteur Leitner 
sera lue avec autant d'intérêt que de profit par tous ceux que 
préoccupe la question si actuelle de l'inspiration ; elle clôt 
dignement le premier volume des Bihlische Studien. 

F. PRAÏ. S. J. 



REVUE DES LIVRES 



Praelectiones dogmaticœ, auctore Christiano Pesch. 
S. J., t. III. — \. De Deo créante. De peccato original i. De 
angelis. — II. De Deo fine ultinio. De aclibus humanis. Fri- 
boiirg-en-Brisgau, Herder, 1895. In-8, pp. xii-370. Prix : 
G l'r. 25. — T. IV. — I. De Verbo Incarnalo. — W.De Deata 
virgine. — III. De cuUii sanclorum^pp. xii-350. — T. VI. — 
De sacra mentis in génère. De Baptismo. De confirmatione. 
De SS. Eiicharistiâ^ pp. xviii-396. 

Nous tivuns upprécic ailleurs les deux premiers volumes de ce 
cours en voie de publication, {htndes. Partie bibliogr.^ 31 juillet 
1895, p. 481). Il comprendra huit vtdumes. le cinquième, sur 
la grâce, ne paraîtra ({u'après le tome septième, qui traite des 
quatre derniers sacrements. Le huitième sera consacré aux traités 
des vertus, du péché, des fins dernières. 

I. — Le P. Pesch donne une large place à la théologie positive. 
Par contre, il s'arrête peu à quelques discussions fort subtiles, 
auxquelles s'attardaient les anciens scolastiques. Ainsi, ce qu'il 
dit de u la lumière de gloire » et de son rôle dans In vision 
bcatifique des élus ne tient pas plus de deux lignes. 

Chez lui, on ne retrouve pas davantage ces longues séries 
d'objections, tantôt enchaînées, tantôt s'égrenant l'une îi la suite 
de l'autre aiix((uelles beaucoup de maîtres scolastiques nous ont 
habitués. Chacun des points qu'il traite est tout d'abord exposé 
clairenicnl. Crâce a celte méthode, on embrasse plus facilement 
du regard tout le sens compris dans l'énoncé d'une thèse ; on 
voit mieux le dogme sortir vivant de rÉcriture et de la 
tradition. Inutile ensuite de résoudre une à une des objections 
dont une explication précise et profonde nous a déjà livré la 
clef. 

Le souci de recueillir tous les échos des anciennes écoles, 
avec les témoignages de la tradition n'empêche pas l'auteur de 



118 ETUDES 

prêter l'oreille aux débats théologiques, soulevés ou ravivés 
de nos jours. Il ne repousse pas une explication, par la raison seule 
qu'elle est neuve ou rajeunie. Ainsi, dans son traité sur la 
création il admet que les jours désignés par la Sainte-Ecriture ne 
sont pas des jours de vingt-quatre heures. La saine érudition 
dont il donne des preuves, en bien des circonstances, nous fait 
vivement regretter qu'il songe si rarement à nous renseigner sur 
la doctrine des chefs actuels du protestantisme allemand. 

II. — L'Uftion, qui rattache la nature humaine au Verbe dans 
l'unité d'une seule personne, est le fondement du culte que -nous 
rendons à l'humanité du Christ. Le P, Pesch sait déduire de ce 
principe fécond toutes ses conséquences. lien fait une application 
particulièrement heureuse au culte du Sacré-Cœur. Cette belle 
dévotion, née avec le christianisme, mais dont l'épanouissement 
était réservé à ces derniers siècles ne repose pas, au point de 
vue théologique, sur la révélation privée qui a été faite à la 
bienheureuse Marguerite-Marie. Là est seulement l'occasion ou 
mieux encore le stimulant qui a poussé l'Église à la propager. 
Si le cœur de Jésus s'impose à notre adoration, c'est qu'il fait 
partie de son humanité et que celle-ci est hypostatiquement unie 
au Verbe. 

Si ce même cœur de Jésus est honoré d'un culte spécial, de 
préférence par exemple à ses mains et h ses pieds sacrés, c'est 
que le cœur est le centre où retentissent et se manifestent. les plus 
généreuses passions, particulièrement l'amour. Aussi devons- 
nous adorer, non seulement le cœur physique de Notre-Seigneur 
transpercé d'une lance, resserré par le souvenir de nos ingra- 
titudes, dilaté par son ardent amour pour nous, mais encore et 
surtout l'amour inexprimable et pourtant dédaigné, dont le cœur 
est l'emblème, mérite mieux encore nos hommages. 

Jusqu'ici nous sommes d'accord avec le R. P. Pesch. Mais 
nous ne sommes point convaincu de ce qu'il avance un peu plus 
loin, que l'humanité du Christ ne peut être considérée en elle- 
même, abstraction faite de la divinité, ni honorée par conséquent 
d'un hommage inférieur à l'adoration — d'un culte de dulie, pour 
parler avec les théologiens. Il nous semble que nous sommes ici 
avec saint Thomas. 

Nous n'accuserons pourtant pas l'auteur de n'avoir point à 



REVUE DES LIVRES 119 

cœur de suivre l'ange de l'école. Il se glorifie au contraire de lui 
être habituellement fidèle. Sa docilité est même d'autant plus 
louable qu'elle est exempte de superstition. Il essaie, en effet, de 
découvrir par lui-même et non en se fiant aveuglément aux inter- 
prétations thomistes, la pensée du grand docteur. Puis, si le 
point qu'il examine est objet de controverse, il évoque et com- 
pare toutes les opinions sérieuses qui s'y rapportent. Il conclut 
ensuite, après avoir pesé les raisons bien plus que le nom de leur 
auteur. 

En dépit de cette juste indépendance de jugement, on pourra 
trouver qu'il y a dans le cours du P. Pesch un bien grand étalage 
de noms scolastiques. La science théologique y perdrait-elle 
réellement, si plusieurs d'entre eux étaient passés sous silence ? 
Il est juste d'observer que les systèmes de ces théologiens peu 
recommandables n'éblouissent point le P. Pesch. Il aime les 
solutions franches et qui ont déjà fait leurs preuves. En voulons 
nous des exemples, ils abondent. 

L'opinion d'après laquelle les sacrements seraient la cause 
physique de la grâce et la formeraient dans une âme, comme 
le ciseau de l'artiste sculpte une figure sur la pierre ou le marbre, 
ne lui plait pas. Leur action, selon lui, est toute morale. En 
d'autres termes, ils toni comme des lettres que le Christ a 
signées de son sang et qui confèrent à celui qui les présente le 
droit d'obtetiir de Dieu la faveur sollicitée. 

m. — Dans son traité sur l'Eucharistie, le P. Pesch montre la 
même défiance pour les solutions subtiles ou compliquées à 
l'excès. Le mystère de la transubstantiation ne s'opère pas, 
pense-t-il, par une sorte de reproduction du Christ, comme le 
croit Suarez ; son corps et son sang acquièrent simplement une 
nouvelle relation de présence, en s'introduisant sous les espèces 
eucharistiques à peu près comme l'âme humaine occupe de 
nouveaux espaces à mesure que grandit le corps. 

Ce n'est pas lui qui favorisera les diverses hypothèses imaginées 
ou renouvelées de nos jours pour expliquer la persistance 
des accidents eucharistiques. Il est persuadé que l'enseignement 
traditionnel n'a jamais vu dans ceux-ci des phénomènes purement 
subjectifs ou un simple jeu, réel il est vrai, mais dont Dieu seul 
serait l'auteur. Il préfère s'en tenir au vieux système, d'après 



120 ETUDES 

lequel la quantité du pain et du vin persiste après la disparition 
de la substance, et sert elle-même de support aux autres 
accidents eucharistiques. Cependant, si recommandable que soit 
cette dernière opinion, nous nous garderons de dire qu'elle est 
seule admissible. 

Autre question délicate : en quoi consiste l'essence du sacrifice 
de la Loi nouvelle ? Elle n'est autre chose, selon le P. Pesch, que 
l'immolation mystiquedu Christopérée par laconsécration : comme 
un glaive spirituel, les paroles prononcées alors par le prêtre sur 
le pain et le vin, séparent, autant qu'il est en elles, le corps du 
sang divin, et reproduisent d'une manière non sanglante 
l'immolation du calvaire. On sait que de Lugo et Franzelin 
voient au contraire la caractéristique du sacrifice dans l'état 
d'amoindrissement du Christ, qui le rend propre à devenir 
notre nourriture. Nous ne trancherons pas cette difficile contro- 
verse ; mais nous croyons que l'opinion exposée par le P. Pesch 
est aujourd'hui adoptée de la plupart des théologiens. 

F. TOURNEBIZE, S. J. 

Primauté de Saint Joseph d'après l'épiscopat catho- 
lique et la théologie, par G. M., professeur de théologie. 
In-8, 513 pp. Paris, LecofFre, 1897. 

Nous sommes heureux de signaler cet ouvrage, un des meil- 
leurs qui aient été écrits sur les prérogatives éminentes de Saint 
Joseph et sur le culte spécial qui lui est dû, après la Sainte 
Vierge, au-dessus de tous les autres saints. Neuf, solide, ce 
volume se recommande surtout aux membres du clergé, qui y 
trouveront méthodiquement groupés les enseignements de la tra- 
dition et de la théologie sur le rôle exceptionnel du grand Patron 
de l'Eglise. j. h., S. J. 

Des Vocations sacerdotales et religieuses dans les 
collèges ecclésiastiques, par le P. J. Delbrel, de la 
Compagnie de Jésus. Paris, Poussielgue, 1897. In-12, 
pp. 128. Prix : 1 fr. 50 [Alliance des maisons d'éducation 
chrétienne). 

Quand la dix-neuvième assemblée générale de l'Alliance tenue 
à Versailles en août 1896 n'aurait abouti qu'à attirer l'attention du 



REVUE DES LIVRES 121 

personnel catholique enseignant sur la question vitale des voca- 
tions, ses débats n'auraient pas été stériles. Depuis, le problème 
a été agité dans diverses revues ; nous osons espérer que le pré- 
sent volume ralliera tous les suffrages. 11 serait difficile d'être plus 
complet et plus méthodique, d'exposer des idées modérées et 
sûres dans une langue plus juste et plus élégante, de présenter 
enfin des conseils plus pratiques avec autant d'expérience person- 
nelle. 

Depuis longtemps — les plaintes de Joseph de Maistre datent 
de 1817, — on gémit en France de la pénurie de vocations sacer- 
dotales dans les classes dirigeantes, noblesse et bourgeoisie. 
Monlalembert, Mgr Pie, Mgr Bougaud, Mgr Besson et tant d'autres 
ont fait entendre tour à tour leur appel à cette jeunesse dorée 
qui s'empressait davantage autour des autels quand on trouvait 
dans le sanctuaire honneurs et fortune. Maintenant que les car- 
rières dites libérales se ferment devant eux, obstruées qu'elles 
sont par la poussée des foules, les fils de famille vont-ils se 
retourner vers l'Kglise ? L'auteur voudrait le croire. Mais avant 
de s'adonner à des espérances peut-être décevantes, il examine 
d'abord avec impartialité les causes de l'état actuel. Et courageu- 
sement, au lieu de rejeter la faute sur les enfants et les jeunes 
gens, il se demande : nous, maîtres catholiques, n'avons-nous rien 
à nous reprocher ? Ne serions-nous pas les premiers coupables ? 
Son cnquj^te est loyale ; ses conclusions sont douloureuses. C'est 
un prêtre qui lui écrit (p. 48) : « Nos professeurs, quoique prêtres 
à peu près tous, donnent un enseignement plutôtneutre, autant dire 
païen. Ils s'y montrent très forts, érudits, fins lettrés, mais 
nullement apôtres. Ils ne se sont pas contentés de demander à 
l'université des grades, ce qui est excellent ; ils lui ont emprunté 
sa façon de comprendre l'enseignement, son genre, son esprit, 
son âme essentiellement laïque, dans le sens actuel de ce mot. « 
Or, sans enseignement chrétien, pas d'esprit surnaturel dans un 
collège, et encore moins de vocations. Mais on a peur de passer 
pour un petit séminaire, et alors on aime mieux ressembler à un 
lycée. * 

Il faudrait pourtant des prêtres \\ l'heure actuelle, et pour nos 
œuvres ouvrières qui seules peuvent arracher la démocratie à la 
Révolution, et pour nos missions étrangères qui s'étendent avec 
nos coruinAf»";. Nos villages de Franco ne commencent-ils pas à 



122 ETUDES 

manquer de prêtres ? Qu'en adviendra-t-il ? a Laissez une paroisse 
dix ans sans prêtre, disait le curé d'Ars, et on y adorera les 
bêtes. » Pour recruter l'armée catholique nécessaire à tous ces 
postes, formons dans nos collèges des âmes pures, fières et 
dévouées ; préparons le terrain à la divine et mystérieuse 
semence ; développons-la avec persévérance et délicatesse. Dieu 
fera le reste. 

Ce livre est avant tout écrit pour les maîtres. Ceux qui l'auront 
lu ne se sentiront pas seulement plus désireux de faire épanouir 
autour d'eux des fleurs exquises qui orneront un jour l'autel, 
ils auront, grâce aux conseils précieux de l'auteur, l'art expéri- 
mental de cette culture idéale et difficile. Sans violenter les carac- 
tères ni les tendances, ils sauront guider les aspirations géné- 
reuses et au besoin les faire naître. H. CHÉROT, S. J. 

La Résurrection de N.-S. J.-C, par l'abbé Henry Bolo. 
Paris, Haton, 1896. In-16, pp. 328. Prix : 2 fr. 50. 

La Résurrection de N.-S. J.-C. n'est pas loin d'échapper à la critique. 
Le grand miracle sur lequel repose notre foi, y est mis en pleine 
lumière avec toutes ses preuves et toutes ses conséquences. C'est clair, 
c'est attachant ; bien des âmes pourront en fermant ce petit volume se 
trouver plus croyantes. 

Les dévots de la Sainte-Vierge en voudront pourtant à l'auteur 
d'avoir fait plutôt mauvais accueil à la pieuse croyance qui dirige vers 
cette Divine Mère les premiers pas du Ressuscité, (pp. 96, 117.) 

Pourquoi faut-il que M. l'abbé Bolo tienne si fort à glisser encore çà 
et là dans ses livres décidément sérieux, quelques souvenirs de sa pre- 
mière manière : le terme familier à l'excès, le rapprochement qui 
étonne, l'expression outrée à dessein, la demi-page de poésie trop 
jeune, les citations de l'Ecriture un peu louches et autresprocédés, qui 
semblent viser à saisir le lecteur par la curiosité et par les nerfs? 

H. G., S. J. 

Institutiones philosophicae, quas Romse in pontificia 
Universitate tradiderat P. Joannes- Josephus Urrâ- 
buru, S. J. Volumen quintum, Psychologiae pars secunda, 
Valladolid Cuesta; Paris, Lethielleux, 1896. Gr. in-8 pp. 
viii-1203. Prix : 12 fr. 

La Philosophie du R. P. Urrâburu vient de s'augmenter d'un volume, 
le cinquième de tout l'ouvrage, le deuxième de la psychologie : c'est un 



REVUE DES LIVRES 123 

traité de la connaissance humaine qui s'ajoute à la Logique, à l'Onto- 
logie, à la Cosmologie, à la Psychologie inférieure, publiées ces der- 
nières années. Un troisième volume de psychologie, réservé aux ques- 
tions de la volonté et de la substance de l'ûme, ne lardera pas à pa- 
raître. Le savant professeur de l'Université Grégorienne veut enrichir 
la philosophie d'un cours complet dans la force du mot : ce sera une 
source, un arsenal, où se trouveront réunies l'exposition, les preuves, 
la défense de la philosophie traditionnelle. Ce plan explique le nombre 
des volumes et leur forte dimension. 

Le traité comprend trois parties : la première explique la connais- 
sance en général, sa nature, son terme, ses principes ; la deuxième 
considère la connaissance sensible de' l'homme, son acte, son objet, ses 
facultés ; la troisième étudie la connaissance intellectuelle , dans son 
objet, ses fonctions, ses actes. 

Aristote, comme dit Bossue!, a parlé divinement de la connaissance ; 
plus divinement encore en a parlé saint Thomas. Il suffit do rassemlilcr 
ses formules créatrices, qui en peu de mots ouvrent de si vastes hori- 
zons, pour voir s'édifier à peu près de toutes pièces la théorie scholas- 
tique de la connaissance, la plus belle des théories de l'Kcole et la plus 
achevée. Nous caractériserons bien ce traité du R. P. Urraburu, en 
disant qu'il est un lumineux commentaire des textes de saint Thomas, 
recueillis, expliqués pour résoudre les problèmes de la connaissance 
humaine ; commentaire vraiment personnel en ce qu'il découvre la 
portée du texte, que les esprits ordinaires, laissés à eux-mêmes, n'aper- 
cevraient pas. Après avoir signalé ce mérite général de l'œuvre, nous 
analyserons les points travaillés avec plus de soin. 

l/auteur établit d'abord la spiritualité de l'intelligence humaine, et 
réfute le matérialisme par huit chefs d'argtimenls. Il met heureusement 
à profit les sciences physiologiques, en particulier les récentes études 
sur le cerveau et tourne plus d'une fois contre le savant matérialiste 
ses propres découvertes. Les preuves sont appuyées par de nombreuses 
citations d'auteurs modernes. — Nous aurions désiré une thèse qui mit 
en lumière le concept de spiritualité, en expliquant les mots « matériel » 
et immatériel », la simplicité propre à l'esprit, son mode d'activité et 
de présence, etc., notions qui d'ordinaire ne sont pas assez nettement 
définies dans les psychologie». Nous trouverons sans doute cette thèse 
dans le troisième volume. 

Une excellente analyse expose la nature de la connaissance humaine. 
C'est une forme inhérente à l'âme et en même temps objective, â deux 
faces dont l'une regarde le sujet, l'autre l'objet; en rapport direct avec 
l'objet, elle voit; inhérente au sujet, elle fait voir. Notre connais.sance 
directe n'est donc pas robjet connu, « id quod cognoscitttr », mais un 



124 ETUDES 

moyen de connaître l'objet « id quo cognoscitur ». Cette distinction 
expressive écarte le subjectivisme et fait disparaître l'abîme creusé par 
le cartésianisme entre le sujet et l'objet extérieur. Le P. Urraburu in- 
siste avec raison sur cette solution et la présente avec une vive clarté. 

Le caractère intime de la connaissance est encore approfondi dans la 
question du « verbe mental. » Cette question a soulevé des controverses 
que l'auteur discute avec sagacité. C'est une étude faite au microscope: 
il ne faut pas s'étonner d'y découvrir des points subtils. On se de- 
mande par exemple, si l'immanence vitale est essentielle à toute connais- 
sance ; si Dieu, par miracle, ne pourrait pas nous donner une connais- 
sance infuse que lui seul produirait en nous : cette question n'est pas 
inutile au philosophe, au théologien; elle peut servir à préciser une 
définition, à montrer jusqu'où s'étend la puissance divine. 

Le chapitre sur les principes de la connaissance traite avec érudition 
des « espèces impresses », de « l'intellect agent et possible ». On y 
voit un exposé détaillé des opinions, une bonne explication de la termi- 
nologie scolastique si souvent défigurée par les adversaires. — 11 fau- 
drait mieux séparer les arguments qui établissent la réalité des « espèces 
sensibles » et celle de « l'espèce intelligible ». La preuve de celle der- 
nière offre une difficulté spéciale, qui n'est pas résolue par la distinction 
entre l'intellect agent et l'intellect possible, attendu que les adversaires 
de l'espèce contestent la nécessité de cette distinction. — Le P. Urra- 
buru soutient avec saint Thomas, que l'image sensible concourt à la 
production de l'espèce immatérielle, comme un instrument actif élevé 
par l'intellect agent. 

La question de l'objet des sens externes, qui intéresse l'objectivité 
de toutes nos connaissances, est traitée à fond. Nos sens ne connaissent 
pas seulement de simples modifications du sujet, qui seraient tout au 
plus le signe indirect de mouvements conjecturés au dehors : leur 
connaissance est un signe formel, une image directe de qualités sensibles 
extérieures. La couleur, par exemple, existe en dehors de l'œil, non 
seulement comme cause déterminante de notre vision, mais aussi comme 
un terme, un objet vu directement en lui-même. — Réduire l'objet des 
sens à de simples mouvements mécaniques, ce serait enlever aux sens 
leur objet : car le mouvement local n'est pas perceptible en lui-même, 
mais à raison d'une réalité qui se déplace. Or cette réalité, qui doit 
être perçue tout d'abord en elle-même, primo et per se, ne peut être ni 
la substance, ni l'étendue. Supprimez les qualités sensibles, il ne reste 
plus rien à l'extérieur, que l'on puisse voir ou entendre. Que si l'objet 
de nos sens est supprimé, ou faussé par des témoins menteurs de leur 
nature, l'objectivité de toutes nos connaissances est compromise; car 
les sens offrent à l'intelligence son premier objet; et si la nature elle- 



REVUE DES LIVRES ' 125 

même est prise en flagrant délit de mensonge, nous ne pouvons nous 
fier à elle en aurun cas. Nous tonil)ons ainsi dans l'idéalisme sceptique 
de Kant. L'auteur prouve que sa thèse n'a rien d'opposé aux sciences 
physiques, si elles restent dans leur sphère, et que le veto du physicien 
serait une conclusion qui dépasserait les prémisses. 

Ce travail du R. P. Urral)uru suria réalité des qualités sensibles, 
intéressera tous ceux qui cherchent une solution dans cette question 
difficile. Sans doute le fond des preuves n'est pas nouveau, mais la 
manière pleine, vigoureuse et claire de les proposer, ainsi que la solu- 
tion décisive des difficultés offrent un caractère marqué d'originalité. 

Le chapitre sur l'objet de l'intelligence renferme bon nombre de 
notions instru<-tives, de solutions qu (»n chereherail en vain dans les 
auteurs élémentaires et qu'on aurait de la peine à trouver dans les 
grands auteurs, où elles sont plus ou moins dispersées. Notre intel- 
lig«'iice a pour objet l'être, mais sa condition d'esprit uni à la matière, 
l'oblige à percevoir en premier lieu cet ol>jet dans les accidents que lui 
présiMitent les sens. De cette surface elle pénètre dans le fond, et 
acquiert une notion distincte de la substance et des natures; puis, au 
moyen de concepts épurés par l'abstraction et la négation, complétés 
par la conqiaraison et le raisimnement, elle s'élève jusqu'à la connais- 
sance des es|irits et de Dieu. Le P. l'rraburu «>nseigne avec saint Tho- 
mas, que le prejuier objet de notre intelligence n'<?st pas le singulier, 
mais l'universel. Nous appelons l'attention du lecteur sur celte ana- 
lyse approfondie, qui, par degrés, rend compte de toute notre manière 
de cotinaitre. 

Dans la question de l'origine tle.N i«i< «s. le .système scola>li<pi«- est 
traité brièvement : c'est que ses principales thèses ont été déveUqipées 
dans la première partie, sous le litre de la connaissance en général. 
Nous aurions préféré une division qui insistât moins sur les principes 
généraux, pour présenter avec plus d'ensemble la théorie scolastique 
de l'origine de nos idées. 

La question de l'hypnotisiiM' -, im l'objet d'une éltjde Irèx spéciale 
réservée au volume suivant. 

Cette atialyse, bien que restreinte, suffira, je l'espère, pour donner 
une i«lé<' de la valeur du traité. On ne doit pas y voir seulement un 
recueil vaste et savant de philosophie ancienne : il met à profit les 
leçons di? la science moderne, et présente un nombre considérable 
d'explications personnelles, lumières propres à éclairer même ceux qui 
sont versés dans «-es matières. Le P. l'rraburu est sans au<Min doute 
un précieux auxiliaire pour les professeurs de théologie et de philoso- 
phie. Ses ouvrages ont la spécialité fort pratique de faciliter l'étude 
immédiate d'une question, en tncttant sous les yeux dans tout leur 



126 ETUDES 

ensemble les opinions, les preuves, les difficultés et leur solution, les 
références, un heureux choix de textes, une doctrine toujours solide, 
fidèle aux principes de saint Thomas. La lucidité du style permet aux 
esprits quelque peu exercés de saisir dès la première lecture. 

Telle est l'impression que nous a laissée ce volume, après un examen 
attentif. Nous nous croyons donc bien autorisés à recommander l'étude 
de ce traité et l'ensemble dont il fait partie aux théologiens et aux phi- 
losophes. Cet ouvrage doit avoir sa place dans toute bibliothèque 
sérieuse, par la raison qu'il représente, à lui seul, une légion d'auteurs. 

C. DELMAS, S. J. 

La Viriculture. Ralentissement du mouvement delà popu- 
lation. Dégénérescence. Causes et remèdes, par G. de 
MoLiNARi, Paris, Guillaumin, 1897. ln-18, p. 250. Prix : 
3 fr. 50. 

La science économique, dont M. de Molinari est un des plus brillants 
représentants, ne veut rester étrangère à rien de ce qui touche à 
l'homme et s'égare quelquefois dans des domaines où elle perd pied. 
C'est ce qui lui arrive pour la viriculture, ou art de procréer les 
hommes. Elle en fait un commerce vulgaire et prétend lui appliquer la 
loi brutale de l'offre et de la demande. Erreur déplorable qui a contre 
elle non seulement la foi, mais la raison et la science. 

Au point de vue rationnel, nul ne saurait approuver que le mariage, 
base fondamentale des sociétés, soit détourné de sa fin naturelle et 
nécessaire. La science physiologique enseigne également que la géné- 
ration est le but voulu par la nature. A ce dernier point de vue, M. de 
Molinari n'a pas de défense : il manque d'arguments pour appuyer sa 
malheureuse thèse ou il invoque des écrivains sans autorité. C'est ainsi 
qu il voit encore dans le cervelet « l'organe de la reproduction en 
même temps que celui de la locomotion » (p. 156), alors que la science 
garde une très prudente réserve sur les fonctions encore inconnues du 
petit cerveau. Ajoutons que les traits perfides décochés par notre 
auteur contre la religion et ses ministres (clergé ignorant et cupide, 
casuistes malpropres) ne rachètent pas son défaut de science. Tout le 
monde sait bien que la viriculture n'est possible qu'avec les bonnes 
mœurs qui protègent le mariage, et que la foi catholique est l'école de 
la moralité. 

Toutes réserves ainsi faites, nous aimons à reconnaître que l'ouvrage 
de M. de Molinari se lit avec facilité et renferme des aperçus intéres- 
sants. Il ne croit pas plus que nous à la vertu des lois civiles pour 
accroître le nombre des mariages et des naissances. 

D> SURBLED. 



REVUE DES LIVRES 127 

Cenni sull'origine e sul progresse délia musica litur- 
g^ca, coii appendice iiitorno all'origine dell'organo — di 
Fredehico Gonsolo. — Florence, Le Monnier, 1897. In-8, 
p. 104. Prix: 5 francs. 

Bien qu'appartenant à la religion juive, M. Consolo pense que 
les anciennes mélodies de la synagocrue de Jérusalem se retrou- 
veraient dans le plain-chant plutôt que dans la liturgie actuelle 
des rabbins. 

Voici les raisons qu'il donne ii l'appui de sa thèse. Les accents 
toniques de la Bible hébraïque passent pour contenir des indica- 
tions musicales, et de fait, les juifs les traduisent par des voca- 
lises déterminées. Mais chaque pays a sa traduction mélodique 
et le résultat oflre une telle diversité qu'il faut en conclure que 
nulle part on ne possède l'air primitif. M. Consolo pense qu'il 
faut attribuer la cause de ces divergences ii ce que les juifs de 
chaque région ont inthiduit dans leurs chants la musique des 
peuples chez qui ils habitaient. 

(]ela étant, l'auteur passe au plain-chant. Il vient de Jérusa- 
lem, puisque dès le commencement de l'Eglise les fidèles eurent 
des chants et des cantiques religieux. De lii les chrétiens se 
répandirent par tout le monde, emportant avec eux les mélodies 
de la ville sainte. Leur première notation fut la notation neuma- 
ti(|ue qui a plus d'un rapport avec les accents toniques des 
hébreux et doit avoir la même origine. Or la traduction des 
neumes s'est conservée identique dans tous les pays. Il faudrait 
donc en conclure que la tradition catholique possède encore les 
anciens chants de la Synagogue. 

Telle est la thèse soutenue par l'auteur. Elle est brillante 
mais bien fragile. Qu'il soit resté dans notre plain-chant quchpieH 
fragmetits de l'art hébraïque, c'est possible, mais pour sur ils ne 
seraient 'qu'en petit nombre ; car le répertoire de nos chants 
d'église actuels n'a été entrepris ii Rome que vers la fin du m* 
siècle et la notation ncumatique ne daterait que du sixième. Il 
est îi croire que l'art romain, contemporain de leur composition 
a eu autrement d'influence sur ces mélodies que les souvenirs de 
Jérusalem, si tant est que les juifs, comme d'autres peuples 
d*Asie, n'aient pas eu un système musical incompatible avec le dia- 
tonisme de nos échelles d'Europe. liCS comparaisons établies 



128 ETUDES 

par M. Consolo entre certaines mélodies juives et chrétiennes, 
ne sont pas heureuses pour sa thèse ; car on pourrait démontrer 
historiquement que phisieurs des morceaux de phiin-chant cités 
par lui, n'ont pas l'ancienneté nécessaire pour marquer une com- 
munauté d'origine entre les deux classes d'airs. Leur ressem- 
blance, qui est loin d'être parfaite, ne serait donc qu'une coïnci- 
dence fortuite. 

E. SOULLIER. S. J. 

I. — Projet de Table de triangulaires de 1 à, 100.000, 

suivie cVuiie Table de réciproques des nombres à cinq 
chiffres de 1 à 100.000 et d'une Table de sinus et tan- 
gentes naturels variant de 30" en 30", de 0" à 90", avec 
texte explicatif, par A. Arnaudeau, ancien Élève de 
l'École Polytechnique, Membre agrégé de l'Institut des 
Actuaires français. Membre de la Société de Statistique 
de Paris. Paris, Gauthier-Yillars, Grand in-8, pp. xx-41, 
1896. Prix : 2 fr. 

II. — Les Nombres triangulaires, par G. de Rocquigny 
Adaxso]\. Moulins, Et. Auclaire, 1896. In-8, pp. 32. 

I. — On sait que les actuaires, c'est-à-dire les mathématiciens qui 
s'occupent de calculs d'assurances, ne peuvent souvent se contenter des 
tables ordinaires de logarithmes. Celles-ci, en eflet, ne permettent 
d'obtenir que 7 chiffres exacts pour le nombre correspondant à un 
logarithme donné. S'il s'agit du produit de deux facteurs de 5 chiffres 
chacun, produit pouvant avoir jusqu'à 10 chiffres, on voit que les 
3 derniers ne seront pas connus avec certitude. 

En raison de cet inconvénient, on s'est servi jusqu'ici, pour ces cal- 
culs exacts de la formule d'Euclide : 

^b- — 4 k~ 

Des tables spéciales donnent les quarts de carrés jusqu'à 200.000 ; 
on pourra donc calculer le produit ab de deux nombres de 5 chiffres 
en faisant deux lectures tabulaires, une addition et deux soustractions. 

M. Arnaudeau propose une autre solution, basée sur les propriétés 
des nombres triangulaires. On appelle triangulaire d'un nombre n, la 
somme des entiers depuis 1 jusqu'à ce nombre : 

1 + 2+3 +. = "-^^^ 



REVUE DES LIVRES 129 

M. Arnaudeau établit facilement la formule suivante : 

ab = Sa -j~ Sb-i — Sa-b 
qui permet évidemment, si l'on a une table des triangulaires jusqu'à 
100.000, de calculer le produit ab, au moyen de trois lectures tabulaii'es, 
d'une addition et de deux soustractions. 

La formule se transforme d'ailleurs entre les mains de l'habile cal- 
culateur, ce qui permet, en certains cas, de se contenter de deux 
entrées. 

La table des triangulaires permet aussi d'effectuer les carrés, cubes et 
racines correspondantes, et surtout la division. Pour faciliter cette 
dernière opération, l'auteur a dressé une table dite de réciproques, 
donnant la valeur de ^ quand n varie de 1 à 100.000. 

Kniin, séduit par l'idée de mettre ses tables à la portée de ceux qui 
ne sont pas familiarisés avec Tusage des logarithmes, M. Arnaudeau 
ajoute des tal)les de sinus et tangentes naturels, variant de 30" en 30", 
de 0" à 90°. Il montre comment avec leur aide et celle des tables de 
triangulaires, on peut résoudre tous les triangles. 

Nous n'appn'cierons pas la valeur de cette méthode de triangulaires 
comparée à celle des quarts de carrés. Les virtuoses du chiffre verront 
seuls à l'usage, laquelle est préférable, et peut-être les avis se parta- 
geront-ils, selon le genre de tempérament de chacun. 

Ajoutons que, lorsque parut, dans les derniers mois de 1890, la bro- 
chure dont nous rendons compte un peu tardivement, les tables étaient 
calculées, mais non encore imprimées en entier. 

L'auteur faisait appel aux Sociétés savantes, financières et autres, 
pour l'aider pécuniairement à faire cette impression. Nous reproduisons 
bien volontif-rs cet appel, s'il en est temps encore. 

II. — C'est aussi des nombres triangulaires que s'occupe M. de Rocqui- 
gny Adansoii. Apn'.'s une courte préface, il démontre le théorème suivant: 
tout multiple de 3 est la somme d'au plus trois nombres triangulaires 
multiples de 3. Puis il énonce 105 propositions sur ces nombres, 
extraites de ses « Questions d'Arit/iniologie ». Il nous semble qu'un 
professeur pourrait tirer de plusieurs d'entre elles de quoi varier l'or- 
dinaire des exercices de calcul de ses élèves, en même temps qu'il leur 
ouvrirait une perspective sur une région peu connue généralement des 
mathématiques. A. REGNABEL, S. J. 

La Politique du Sultan, par Victor Bérard. Paris, Calinaa- 
Lcvy, 1897, pp. xix-363. Prix : 3 fr. 50. 

Ce livre appellerait autre chose qu'un compte rendu ordinaire. 
Nous y reviendrons peut-être. En attendant nous devons le 

VX-XI. — 9 



130 ETUDES 

signaler. C'est jusqu'à ce jour la publication la plus complète et 
la plus autorisée qui ait paru chez nous sur la question des 
massacres d'Arménie. 

Cette épouvantable histoire commence enfin à se dégager des 
ombres dont on l'a systématiquement enveloppée. Tout n'est pas 
dit encore et vraisemblablement le mystère d'iniquité ne sera 
jamais complètement éclairé. M. Bérard se croit en mesure 
d'établir que, l'égorgement de la nation arménienne n'est pas tant 
le fait d'un peuple que celui d'un gouvernement, ou plutôt 
d'un homme qui est parvenu à faire du gouvernement sa chose 
personnelle. C'est l'idée maîtresse du livre résumée dans son 
titre. Mais si les auteurs responsables sont peu nombreux, s'ils 
pourraient «tenir à l'aise sur un divans, il y a des complices; ces 
complices sont les grandes puissances, toutes les grandes puis- 
sances, « France et Russie comprises », comme dit M. Lavisse 
dans la Préface. C'est ensuite la Presse, « cette bavarde », 
disait Mgr d'Hulst à Notre-Dame, qui clame aux quatre vents 
du ciel les prouesses d'un cheval ou les élégances d'une danseuse, 
et qui a su garder le silence devant les fleuves de sang qui ont 
inondé l'Anatolie pendant près de trois ans. M. Bérard affirme 
très nettement que dix-sept journaux ont été gagés pour se 
taire ; il ne dit pas les noms ; mais il serait aisé de le faire à 
sa place. Il est clair que l'ambassade ottomane n'allait pas ache- 
ter ceux qui ne comptent pas. 

Les bons apôtres jettent maintenant la pierre au gouvernement. 
Pourquoi le ministre ne publiait-il pas les rapports de ses con- 
suls ? On dirait vraiment que, avant le Livre jaune., nous ne 
savions rien en France de ce qui se passait en Orient. A défaut 
du ministère, le P. Charmetant avait pourtant publié à 20.000 
exemplaires le Martyrologe de la nation Arménienne ; il compre- 
nait tout d'abord le rapport officiel des six ambassadeurs sur les 
massacres de 1895. Combien, parmi les grands journaux qui 
forment l'opinion, ont daigné le reproduire ou seulement s'en 
occuper ? Presque toute la presse catholique a dénoncé les atro- 
cités qui se commettaient là-bas. Ailleurs la conspiration du silence 
a été assez habilement organisée et surtout assez grassement 
payée pour que l'œuvre d'extermination pût s'accomplir sans 
troubler la quiétude du pays qui exerçait jadis le patronage des 
chrétiens d'Orient. 



REVUE DES LIVRES 131 

Il y aurait quelques réserves à faire sur certains jugements ou 
aiïirmations de l'auteur en matière religieuse, où sa compoteiuM» 
laisse à désirer ; mais nous ne voulons point nous arrêter à relo- 
ver quelques taches dans un livre qui est par ailleurs un grand 
acte de courage et de franchise et auquel la conscience française 
devra d'être un peu soulagée de relTroyable hypocrisie qui l'étouf- 
fait. J. BURNICHON, S. J 

I. Cours de zoologie, par L. Boutax, Paris, Ocfavo 
Doin, 1897. In-12, pp. 510. Prix: 5 fr. — H. Dissections 
et manipulations de zoologie, par L. Boltan, Paris. Oc- 
tave Doin, 18117. In-I2,pp. 2m. Pri.x : 2 fr. 50. — m. Cours 
de botanique, par G. Colomb. Paris, Octave Doin. 1807. 
In- 12. Prix : 2 fr. 50. — IV. Dissections et manipula- 
tions de Botanique, par (i. r«MoMO. P;<ris. Ocfavr i^ ■'•". 
1897. In-12. Prix: 2 fr. 50. 

I^a librairie Ortave Doin ayant eu rexrellente idée de publier un cours 
coiriplet d'enseignement pour le certificat des Rciences physiques, dii- 
miques et naturelles, je suis heureux de pouvoir présenter aux lech-urs 
des Etudes les (|ii;ilr<' v<iIiiMi<'<i «^c r.ipjinriaiil à la section des srifu. •••; 
naturelles. 

I. — Ceux qui liront d'un ail distrait la zoologie de M. Boutan seront 
tentés de ne lui accorder d'autre vah'ur que relie d'un Précis bien tait. 
Mais le jeune mailre de conférences de la Faculté des sciences de l'aris 
ne s'est nullement proposé de faire une zoologie purement descriptive ; 
il n'a pas cru devoir exposer tous les faits, discuter toutes les tlu'tirie.s 
et étudier à fond toutes les questions. Il a préféré procéder par tri.i^e 
et, comme il nous l'apprend lui-même dans sa courte introduction, il • 
cherché à établir une sorte de hiérarchie, de manière i ne mettre en 
évidence que les faits les plus importants. Kn un mot, il s'est a]»|i!iqué 
à jalonner la route que doit suivre l'étudiant pour ne pas risqu<T <!•• 
s'égarer dans ce vaste domaintr de rAfiatortiie comparée et «le la 
zoologie. 

Nous aurions cependant su gré à M. lioutan de nous expliquer, dès 
la première page, le plan qu'il s'était proposé de suivre. Cela dispense- 
rait de retourner plusieurs fois les feuillets de l'ouvrage et de reemirif 
à la table des matières pour reconnaître qu'il est harmonieusrm.'iii. 
divisé en trois parties : l'Homme, les Invertébrés et les Vertébrée. 

J'ajouterai que la rédaction en est claire et que la disposition typo- 
graphique en rend la lecture facile. 



132 ETUDES 

Toutefois, il y a une critique que je ne puis m'empêcher d'adresser 
à M. Boutan : il sait, mieux que tout autre, combien les figures sché- 
matiques sont nécessaires pour l'intelligence d'un cours de zoologie : 
or, les schémas sont rares et je le regrette d'autant plus que ceux qu'on 
y trouve sont excellents et permettent de juger des services apprécia- 
bles qu'on aurait pu nous rendre en se montrant moins économe. Mais 
c'est là une lacune de détail qu'il suffît du reste de signaler pour être 
sûr que les éditions suivantes nous offriront un texte enrichi de figures 
plus nombreuses. 

II. — Voici un livre absolument nouveau et qui rendra les plus 
grands services non seulement aux candidats au certificat des sciences 
physiques, chimiques et naturelles auxquels il est destiné, mais encore 
à tous ceux qui veulent s'initier aux connaissances techniques à acquérir 
en vue de l'épreuve des travaux pratiques pour les examens de 
licence. 

Les procédés des trente-deux manipulations que l'auteur nous ex- 
pose, forment pour ainsi dire le bagage obligatoire de tout candidat. 
Ce serait cependant une singulière erreur de croire que la lecture de 
" l'ouvrage peut dispenser des séances du laboratoire. La théorie, c'est 
bien ; mais, en pareil cas, la pratique vaut encore mieux. 

Quoiqu'il en soit, j'ose prédire aux Dissections et Manipulations de 
Zoologie un succès bien mérité dont je me réjouis d'autant plus qu'il 
nous vaudra bientôt une nouvelle édition considérablement augmentée. 

III. — M. Colomb nous prévient dans son introduction que son 
livre n'est pas fait pour les savants : il ne faut voir là qu'une de ces 
formules habituelles de modestie, que les auteurs ont souvent sur les 
lèvres, tout en pensant intérieurement le contraire. 

Il est vrai qu'on n'y lit ni discussions savantes, ni considérations 
philosophiques ; mais eût-ce bien été leur place ? Par contre, j'y ai 
trouvé un exposé simple et claire de l'état actuel de nos connaissances 
en Botanique. Du reste, M. Colomb, mieux que tout autre, pouvait nous 
mettre cette science au point. Sous-Directeur du Laboratoire des recher- 
ches botaniques à la Faculté des Sciences de Paris et associé aux tra- 
vaux du savant professeur Bonnier, il lui a suffit de nous résumer les 
doctes leçons professées à la Sorbonne. 

Après quelques pages sur la cellule et les tissus végétaux, l'auteur 
fait une étude spéciale d'une plante Phanérogame et nous donne les 
caractères généraux des principales familles de cet embranchement. La 
dernière partie du volume est consacrée aux Cryptogames vasculaires, 
aux Muscinées et aux Thallophytes. 

Comme il est aisé de le voir, le plan général de l'ouvrage a été fort 
bien compris et j'ajouterai qu'il a été non moins bien exécuté. 



REVUE DES LIVRES 133 

IV. — Ce volume est le complément du cours de Botanique : il est 
au précédent ce que la pratique est à la théorie. Ne voulant pas faire un 
traité complet de technique microscopique, l'auteur s'est contenté d'in- 
diquer à ceux qui désirent voir par eux-mêmes, les procédés à suivre 
pour obser\'er les différentes particularités de l'organisme des plantes. 
Après quelques généralités sur les dissections sous la loupe, la manière 
de faire une coupe, de la colorer, — etc., il nous donne la description 
de vingt-quatre manipulations, parmi les plus habituelles que l'étu- 
diant ou l'amateur peuvent être appelés à pratiquer. 

L'ouvrage se termine sur quelques conseils pratiques concernant 
l'herborisation et la confection d'un herbier, suivis de quelques pages 
de Géographie botanique, indiquant la distribution des plantes à la 
surface du globe. 

J. MAUMUS. 

"Vie charitable du Vicomte de Melun, par Alexis Cheva- 
lier. Tours, A. Marne. MDCCCXCV. In. -8, pp. 3^4, avec 
gravures. 

Mgr Bnunnrd avait déjà publié, dès i880, une vie de M. de 
Melun ; après ({uinze ans et plus, M. Alexis Chevalier rcprtMid ii 
nouveau ro hoau et vaste sujet. 11 donne de sa hardiesse des rai- 
sons qui la justifieraient pleinement, si elle avait besoin d'être jus- 
tifiée. D'abord Mgr Bauiiard écrivait pour les gens du monde ; 
lui il s'adresse aux jeunes gens des patronages. Cette raison 
n'est pas la meilleure ; car le récit de M. A. Chevalier sera encore 
plus utile aux hommes du monde qu'aux jeunes ouvriers et ou- 
vrières. Ceux-ci y admireront sans doute les hautes vertus et le 
dévouement d'un homme qui les a beaucoup aimés ; mais les 
autres y trouveront un modèle it imiter. Une seconde raison qui 
vaut mieux, c'est que depuis l'apparition du livre de Mgr Baunard 
on a publié les Mémoires et une partie considérable de la cor- 
respondance de M. Armand de Melun, et ces documents ont per- 
mis de mieux saisir la physionomie intime de ce grand homme 
de bien. M. .\. Chevalier, ayant été son collaborateur dans plu- 
sieurs de ses œuvres les plus importantes, était mieux à inAiiu> c|ue 
personne d'écrire la vie charitable de M. de Melun. 

Au reste la vie charitable, c'est toute la vie d'un homme qui a 
fait de la charité sa carrière, qui a donné à la charité 
pendant plus de cinquante uns toute l'énergie de sa volonté et 
toutes les forces de sa belle intelligence. C'est à ce titre surtout 



134 ETUDES 

(|uc le Vicomte de Melun mérite d'être proposé comme exemple. 
Ses écrits comme ses actes témoignent d'une élévation de vues 
remarquable. II ne s'est pas borné à rechercher des misères et à 
les secourir ; il a étudié les causes qui les engendrent, il est allé 
à la racine du mal ; il a, un des premiers, dénoncé cet individua- 
lisme résultant de la désorganisation du monde du travail ; il a 
compris que le remède était dans l'association principalement, 
mais aussi que la Société avait des devoirs envers les ouvriers. 
Lui aussi il fut traité de socialiste, parce qu'il protestait contre 
des abus et réclamait des réformes, et surtout parce qu'il relu- 
sail d'admettre qu'il fallût « laisser chacun se débattre comme il 
peut... sous une loi inflexible, supérieure à toutes les combinai- 
sons humaines «. « Je crois, écrivait-il, à une économie politique 
cJiréticnne qui n'est pas celle des économistes, encore moins 
celle des socialistes. » 

Toujours en quête de bien à faire, dans la vie publique comme 
dans la vie privée, le Vicomte Armand de Melun s'est placé an 
premier rang parmi les hommes dévoués aux classes laborieuses ; 
son nom restera particulièrement attaché à deux grandes œuvres : 
celle des Sociétés de Secours Mutuels, dont il fut le promoteur 
le plus ardent, et celle des Patronages pour les jeunes gens, 
({ui, grâce à l'aide intelligente et dévouée des Frères de la Doc- 
trine chrétienne, a pris dans toute la France de si rapides et si 
meiveilleux développements. 

J. DE BLACÉ, S. J. 

Mémoires de madame de Chastenay (1771-1815), 

publiés par Alphonse Roseuot. Tome II. L'Empire, la 
Restauration, les Cent Jours. Paris, Pion, 1897. 
ln-8, pp. 518. Prix : 7 fr. 50. 

Si, pour faire connaître le second volume de ces mémoires, 
je me contentais de renvoyer à ce que j'ai dit précédemment du 
tome premier, on aurait lieu de m'accuser de parcimonie dans 
1 éloge. L'intérêt, en effet, a notablement grandi. Rarement pages 
plus attrayantes, plus instructives, toutes parsemées d'expres- 
sions piquantes, d'anecdotes inconnues, d'aperçus nouveaux, de 
jugements curieux et modérés. Les hommes comme les événe- 
ments de cette terrible époque nous sont montrés avec un saisis- 



REVUE DES LIVRES 135 

sant relief. C'est de l'histoire à la façon de Plutarque : un mot, 
un trait et h l'instant une figure s'illumine devant nous. 

Voyez Napoléon. Ici nous apparaît le prince sans cœur qui ose 
dire, en apprenant la douleur poignante de l'un de ses bons ser- 
viteurs, privé subitement d'une fille tendrement aimée : « Quoi ! 
il est désespéré, mais je le croyais homme d'esprit, je le croyais 
homme supérieur ! Que de fois, moi, j'ai vu partir, que de fois 
j'ai fait partir des braves, que j'envoyais au feu ; ils ne pou- 
vaient en revenir, et pourtant je n'étais pas du tout ému. » 
Là le comédien lugubre qui, revenu depuis quelques jours seule- 
ment à Paris après la campagne de Russie, répondait cynique- 
ment à M. de Hémusat se plaignant du malheur des temps : 
« Oui, Madame Barilli est morte, et je conçois que ce malheur 
ait pu être senti. » Or Madame Barilli était une cantatrice en 
vogue. Plus loin, c'est l'ambitieux incorrigible qui au soir de la 
stérile victoire de Montcreau, se croyait plus près de Vienne que 
de Paris. Ailleurs, l'artiste de génie définissant la tragédie « non 
l'histoire d'une passion, mais la crise d'une passion ». 

N'est-ello pas encore bien inspirée, cette délicate et fine nar- 
ratrice, quand elle écrit que La Fayette fut toujours « présomp- 
tueux et dupe » ; niûchcr, « la raison d'une maison de commerce» ; 
quand elle dit que Carnut se jugeait « austère potir s'«^fro con- 
centré dans une société bourgeoise et obscure » ? 

Et quels tableaux parlants que ces pages où Madame de Chas- 
tenay nous dessine la physionomie des événements, Pétat d'âme 
des diverses classes de la société ! Avec elle, nous sommes vrai- 
ment présents ti la réception enthousiaste de Ixiuis XVIII et des 
princes ; nous comprenons comment le monarque put affirmer 
dans sa proclamation qu'il revenait rappelé par le va>u de son 
peuple. Avec elle, nous touchons du doigt les fautes de la Res- 
tauration, les sourdes manifestations d'un mécontentement gran- 
dissant. 

Mais il faudrait tout citer. 

Souvent les vivants récits de Madame de Chastenav iront à 
rencontre des thèses acceptées jusqu'ici ; ce sera pour l'historien 
sérieux un motif d'étudier avec plus de soin. Dans cette œuvre, 
en effet, nous avons la déposition d'un témoin avisé, prudent, sin- 
cère, sans passion violente, avouant avec candeur, lorsque la 
vérité Pexi^^e, <\\\W ne lui est point possible de garantir le fon- 



136 ETUDES 

dément de telle ou telle anecdote, reconnaissant les fautes de ses 
amis, comme les qualités de ses adversaires. 

Rien d'ailleurs dans ces Mémoires qui empêche de les mettre 
entre toutes les mains. A peine çà et là quelques idées contes- 
tables ou inexactes. On regrette, par exemple, que Madame de 
Chastenay applaudisse à la création de VUniversité. Mais s'il lui 
eût été donné de voir h l'œuvre cette néfaste institution, de cal- 
culer les millions pris, pour la faire vivre grassement, dans la 
poche de ceux-là mêmes qu'elle voudrait écraser sous le poids de 
ses exorbitants privilèges ; si elle avait pu compter le nombre des 
programmes toujours plus perfectionnés qu'elle impose à nos 
pauvres écoliers, constater quelle floraison d'éducation, de digni- 
té morale elle produit dans notre pays, il n'est pas téméraire de 
penser que son enthousiasme se fût singulièrement attiédi. 

P. BLIARD, S. J. 

Les Carmélites de Gompiègne, mortes pour la foi sur 
l'échafaud révolutionnaire, par M. l'abbé A. Odon, curé 
de Tilloloy (Somme). Lille-Paris, Désolée, 1897. In-18, pp. 95. 

Dans un des derniers tableaux de Thermidor qui émeut, paraît- 
il, même les habitués du théâtre, V. Sardou fait paraître et défiler 
un groupe d'Ursulines, qui s'en vont à l'échafaud en chantant. Ce 
n'est pas là une simple fiction dramatique : c'est un fait. Mais 
les religieuses qui, le 17 juillet 1794, dix jours avant le d tlier- 
midor, s'en allant couvertes de manteaux blancs, vers la guillo- 
tine dressée à la Barrière du Trône, chantèrent tour à tour le 
Miser-ère, le Salve Regina et le Te Deum, et qui, devant le fatal 
instrument, chantèrent le Veni Creator, n'étaient point des 
Ursulines : c'étaient les « Seize Carmélites de Compiègne ». Des 
Ursulines eurent aussi l'honneur de mourir sur l'échafaud ; mais 
non point en juillet à Paris. 

Le procès de béatification des seize filles de Sainte-Thérèse 
s'instruit à Paris, depuis quelques mois ; et M. l'abbé Odon 
résume en cette pieuse brochure les souvenirs de leur vie, de 
leurs vertus, de leur martyre. Parmi elles, il y avait 14 religieuses 
de chœur, dont deux octogénaires et une novice ; puis deux tou- 
rières. La Prieure avait été la protégée de l'autre admirable 
Carmélite, Louise de France, et sa dot avait été payée par la reine 



REVUE DES LIVRES 137 

Marie-Antoinette. Une des sœurs, née de Croissy, était petite- 
nièce de Colbert. Les motifs de leur condamnation furent des 
images de piété, dont un scapulaire du Sacré-Cœur, une relique 
de sainte Thérèse et un cantique au Sacré-Cœur que l'on suppliait 
contre « les tyrans », et les « vautours » dévorant la France. 

La veille de leur supplice, une de ces généreuses victimes com- 
posa sur un chiffon de papier, avec un morceau de charbon, un 
antre cantique, pour s'exhorter, elle et ses sœurs, à u l'allégresse, 
en ce jour de gloire ». C'était juste en ce même moment qu'André 
Chénier écrivait les fameux ïambes : Comme un dernier rayon... 
Est-il besoin de faire remarquer que l'inspiration des deux poèmes 
n'a rien de commun. Le poète maudit ses bourreaux « barbouil- 
leurs de lois » ; la Carmélite chante : 

Pr«?paron8-nous h la victoire 

Sous les drapeaux d'un Dieu mourant... 

La novice, avant de gravir les marches sanglantes, s'agenouilla 
devant sa Prieure, lui demanda la « permission de mourir » et 
monta, la première, en chantant le Laudatc Dominum omnes 
genfes, qu'elle acheva en Paradis. 

Jusqu'ici, on n'avait que des détails ^pars sur cette pléiade de 
vierges vraiment sublimes, que le P. Bouix, en sa Vie de sainte 
Thérèse (préface), appelle « martyres d'impérissable mémoire, 
montant radieuses comme des anges ù l'échafaud dressé par les 
ennemis de l'autel et du trône dans la capitale de la France ». 
Grâce à Mgr de Teil, vice-postulatcur de la cause, et à M. le curé 
de Tilloloy, on connaîtra mieux les u Seize Carmélites de Com- 
piègne », et les fidèles puiseront en cet excellent ouvrage la 
confiance qui sollicite et obtient lés miracles. 

V. DELAPORTE, S. J. 

Lettres de Marie- Antoinette, recueil des lettres aiitheu- 
tiques de la reine, publié pour la Société d'histoire conleni- 
poraine, par Maxime de la Rocheterie et le Marquis de 
Beaucourt. Paris, Picard, 1896. T. II, in-8° de x-472 
pages. Prix : 10 fr. 

Le premier volume de cette précieuse correspondance, éditée 
avec tant de soin et de compétence par MM. de la Rocheterie et 
de Beaucourt, a paru il y a deux ans et nous l'avons loué dans 



138 ETUDES 

les Etudes ^ D'où vient le retard apporté à la publication du 
second volume ? Les éditeurs ont cru devoir l'expliquer. Ils ne 
voulaient insérer dans leur recueil « que des lettres vraiment 
authentiques « (page X) et ne point se traîner sur les brisées plus 
ou moins suspectes de MM. d'IIunolstein et Feuillet de 
Conches. 

Or, il y avait une trentaine de lettres adressées par la reine 
au comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur d'Autriche à la cour 
de France, que les éditeurs ne pouvaient contrôler qu'aux 
Archives impériales de Vienne. Ils ont pris le temps d'en solliciter 
la permission et d'attendre cette faveur. Peine et temps perdus. 
« Les portes des Archives impériales sont restées systématiquement 
fermées y> devant eux ; et cela malgré une intervention de 
l'ambassade de France. Force a été de publier les lettres à Mercy, 
sans avoir pu les collationner avec l'original. De là, le retard ; 
de là aussi, l'impression, en caractères différents, de ces quelques 
lettres — 34 sur 386. 

Le second volume est compris entre les deux dates : 20 jan- 
vier 1781 et 16 octobre 1793. De 1781 à 1789, la reine ne s'occupe 
guère que des nouvelles ordinaires de la Cour ; sauf, en 1785, 
où il est question de la malheureuse affaire du Collier. La nais- 
sance, la santé de ses enfants, la mort du fils aîné et de la fille 
cadette, voilà le thème, plein d'espérance ou de larmes. « Pour le 
cadet, écrivait-elle le 22 février 1788, c'est un vrai enfant de 
paysan, grand, frais et gros... » Hélas ! ce devait être Louis XVIÏ. 

De 1789 au milieu de 1792, les déplorables événements, les 
journées^ trouvent là un douloureux écho. Puis les lettres, 
chiffrées ou en clair, deviennent de longs mémoires, où, cette 
noble femme, grandie par le malheur, expose la situation faite à 
la royauté et à la France, avec une hauteur de vues digne d'un 
diplomate, avec la fermeté courageuse d'une reine de France. Au 
reste, peu de récriminations ; excepté à j'endroit des émigrés, 
dont la place était auprès du roi et non à la frontière ; des Jaco- 
bins « horde de scélérats et de factieux » (31 oct. 1791) ; enfin 
des honixêtes gens « magistrature, clergé, noblesse,... qui ne 
peuvent s'accorder « (janvier 1792). — « Il n'y a, ditMarie-Antoi- 
nette dans une phrase qui résume toute l'histoire de la Révolu- 

1. Parlie Bibliographique, fév. 1895. 



REVUE DES LIVRES 139 

tlon, il n'y a que violence et rage d'un côté, faiblesse et inertie 
de lautre. » (4 juill. 1792). 

Après le crime du 21 janvier, la correspondance de la reine 
prisonnière se réduit à des billets de quelques lignes ; presque 
tous adressés au chevalier de Jarjayes qui essayait de sauver la 
reine et ses enfants. Et à propos de l'un de ces billets, je hasarde 
une conjecture. Il en est un, de février 1793, qui commence par 
ces mots : « Prenez garde à M™" Archi... » Les éditeurs ignorent 
de quelle dame il s'agit et croient qu'il s'agit d'une femme de 
service. La reine aurait-elle appelé madame une femme de ser- 
vice ? Ne faudrait-il pas plutôt lire : « M™" Atchy... » ; et alors il 
s'agissait de M'"" Atky (ns), cette anglaise dont nous avons parlé 
dans les Etudes^ et qui multipliait ses démarches hasardeuses, 
pour délivrer Marie-Antoinette *. 

De ces 386 lettres, aucune n'est comparable ii la diMuière, 
écrite le IG octobre 1793, h 4 heures et demie du malin. Quelques 
heures avant de mourir, la Reine fit, comme le Roi, son testament. 
Rlle confia ses enfants à Madame Klisabeth ; elle les bénissait, 
leur demandant de ne point se venger ? Klle pardonnait à ses 
ennemis et implorait le pardon de Dieu : « Je meurs dans la reli- 
gion catholique, apostolique et romaine... » Elle ajoutait que si 
on lui amenait un prêtre constitutionnel, elle le traiterait comme 
« un «^tre absolument étranger n (page 444). Klle tint parole. Mais 
MM. de la Rocheteric et de Beaucourt déclarent « respectable et 
appuyée sur des témoignages sérieux », la tradition d'après 
laqnell(> Marie -Antoinette se confessa et communia dans sa prison. 

V. DELAPORTE. S. J. 

L'Abyssinie en 1896. Ij' pf^f/s, les hahilanls, la lullc 
ilalo-ahyssinc, par Paul (>)MnKs. In-Pi, 179 pages avec une 
carie. Paris, Librairie Africaine et Coloniale de Jo.scph 
André et G". 

I^a conduite chevaleresque du Negus Ménélik II, roi des rois d'Abys- 
sinie, hîs voyages prochains de M. Lagarde, gouverneur d'Ohock, de 
M. Gabriel Bonvalot, du prince Henri d'Orléans, ainsi que le retour 
à la côte des prisonniers italiens mettent l'Abyssinie i l'ordre du jour, 
pour ne pas dire à la mode. M. P. Combes a donc été heureusement 

1 Études, Oct. 1893. 



140 ETUDES 

inspiré de donner au public une sorte de compendiura, lui permettant 

de s'informer, par une lecture de quelques heures, sur tout ce qu'il 

importe de connaître de ce très intéressant pays. 

Ceux qui voudront approfondir le sujet n'auront qu'à consulter les 

ouvrages de fond qui sont indiqués à la fin du volume dans un chapitre 

spécialement consacré à la bibliographie. 

A. A. FAUVEL. 

Phénix et Fauvette, par A. Géline. Paris, Téqui, 33, rue 
du Cherche-Midi. 

Phénix et Fauvette n'est pas un roman « fait de rien », suivant la for- 
mule de la tragédie racinienne. Nombreux sont les Phénix, c'est à 
savoir, dans la famille Vanneau, les esprits où la physique, la chimie, 
les dates, les nomenclatures ont tué le bon sens, le tact, toute délica- 
tesse; nombreuses aussi, les Fauvettes, c'est à savoir, dans la famille 
Doryenne, les intelligences fermes, les cœurs aimants, les âmes rayon- 
nantes de pure allégresse. Le contraste est bien marqué ent^e les deux 
familles et beaucoup de scènes enfantines sont prises sur le vif de la 
réalité ; mais comment s'intéresser à tant de personnages divers, à 
trois ou quatre générations de Vanneau ou de Doryenne. Au début, 
voici le grand-père; à la fin, les petits-fils, voire les arrière-petits-fîls, 
conservant tous fidèlement leurs traditions respectives. Thèse d'ailleurs 
excellente : la famille ne vit pas seulement de pain, non pas même du 
pain de la science, et l'astronomie, les mathématiques, les collections 
de vieilles médailles égyptiennes ne peuvent remplacer au foyer domes- 
tique la simplicité chrétienne et l'amour de Dieu. 

L. CHERVOILLOT, S. J. 



ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 



Mars 11. — a Sur la proposition du ministre des aflaires étrangères, 
est nommé dans l'ordre national de la Légion d'honneur, au grade de 
Chevalier, Mgr Biet (Félix), évêque de Diana, vicaire apostolique du 
Thihet; vingt-huit ans de services dévoués en Extrême-Orient: s'est 
attaché de la manière la plus efficace à répandre l'influence française au 
Thibet. Fondateur d'écoles, d'orphelinats et de colonies agricoles » 
(Journal Officiel). 

— Les Ârchevôqnes anglicans de Cantorbéry et d'York publient 
en latin et en anglais une réponse, respectueuse, à la Lettre Apos- 
tolique sur 1rs Ordinations Ani-Iirnnps. Les Etudes en parl«M*onl 
bientôt. 

— A Noisy-le-Sec, entrevue de la Heine d'Angleterre et du Prési- 
dent de la Hépuhlique française. 

12. — On confirme que la Reine de Madagascar a été déposée et 
exilée à l'île Bourbon vers la fin de février. Un gouverneur général 
indigène a été institué à Tananarive. 

— En Suisse, grève générale du personnel de la Compagnie des 
Chemins de fer du Nord-Est. Les services nationaux cl internationaux 
se trouvent suspendus. 

13. — De Crète, les amiraux réclament et obtiennent des troupes 
de relève, pour remplacer celles que les derniers événements ont sur- 
menées. 

14. —Dans le Finistère, M. de Chamaillard, catholique, est élu 
sénateur, en remplacement de M. Rousseau, décédé. 

— A Aix (Bouches-du-RhAn«'), M. Baron, progressiste, est élu dé- 
puté, en remplacement de M. Leydet, devenu sénateur. 

— A Béziers (Hérault), M. Auge, radical progre.'^.sistc, est eiu 
député, en remplacement do M. Cot, démissionnaire. 

— A Beauvais, M. le D' Baudon, radical, est élu député, en rem- 
placement de .M. le D' Lesage, décédé. 

— A Auxcrre, M. Bienvenu-Martin, radical, est élu député, en 
remplacement de M. Doumer, démissionnaire. 

15. — A la Chambre française, interpellations de MM. Goblet, 
Delafossc et Millerand sur les affaires d'Orient. Sur la déclaration de 
M. Hanotaux, affirmant que les puissances veulent énergiquemcnl 



142 ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 

accorder l'autonomie à la Crète, et imposer les réformes à la Turquie, 
un ordre du jour de confiance est voté par 350 voix contre 147. 

— En Crète, une formidable explosion se produit à bord du croiseur 
russe Sissoy-Velicky. 17 hommes, dont 9 officiers, sont tués sur le 
coup, et 20 autres, blessés. 

17. — En Angleterre, la Chambre des Communes adopte en 
troisième lecture le bill sur les écoles libres. 

18. — Sur la recommandation de l'administrateur apostolique de 
Crète, le Souverain Pontife a nommé commandeurs ou chevaliers 
de Saint-Grégoire huit officiers de marine français et le chancelier du 
consulat de France, qui se sont particulièrement signalés en protégeant 
et sauvant les chrétiens. 

— En Crète, les amiraux font afficher et promulguer une procla- 
mation annonçant que l'autonomie est accordée. 

— De New-York on télégraphie que le paquebot La Ville-de- 
Saint-Nazaire, faisant le service de New-York aux Antilles, a fait 
naufrage le 8 courant. Quatre personnes ont été sauvées sur quatre- 
vingts matelots ou passagers. 

19. — La flotte grecque commence à quitter les eaux Cretoises. 

20. — L'Empereur d'Allemagne avait obligé l'amiral Hollmann, 
secrétaire d'état à la marine, à présenter au Reichstag une demande de 
crédits pour l'augmentation de la marine de guerre allemande. La com- 
mission du budget ayant repoussé cette demande, l'amiral donna sa 
démission que l'empereur n'accepta pas. Aujourd'hui, le Reichstag, 
adoptant les conclusions de la commission, repousse lui aussi les cré- 
dits, et se met, dit-on, en conflit avec l'empereur. 

21. — Le Blocus de la Crète commence à 8 heures du matin 
aux conditions suivantes : 

Il s'étend dans les limites comprises entre le 23" 24' et le 26" 30' de 
longitude Est d'une part, le 35° 48' et le 34° 45' de latitude Nord, d'autre 
part. Aucun navire grec ne pourra accoster les côtes Cretoises ni s'en appro- 
cher au-delà des limites fixées. 

Quant aux navires des grandes puissances et à ceux des Etals neutres, 
ils devront obtenir l'autorisation des amiraux pour débarquer leurs cargai- 
sons qui, en aucun cas, ne pourront être destinées aux troupes grecques ni 
aux insurgés. 

— A Berlin, commencement des fêtes en l'honneur du centenaire 
de la naissance de Guillaume I*'. 

23. — A Tokat (Arménie), les Musulmans ont envahi léglise et 
massacré les Arméniens. 

24. — Aux Philippines, le maréchal Primo Rivera remplace, 
comme commandant en chef, le général Polavieja, malade. 



ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 143 

25. — L'article. La Question religieuse à Madagascar (ci-dessus 
p. 87) était déjà sous presse quand le courrier nous a apporté le docu- 
ment suivant. Il conflrme pleinement les affirmations de notre collabo- 
rateur et répondait à l'avance au Rapport des pasteurs Lauga et Kriiger. 

Lettre-circulaire de Mgr. Cazet 
aux membres de la mission catholique. 

Tananarivc, 19 février 1897. 
Mes révérend» pères, 

Par la circulaire du général Galliéni en date du 13 février, vous avez vu 
avec quelle énergie il insiste auprès des autorités françaises et indigènes 
pour qu'elles observent fidèlement la neutralité religieuse, qu'elles n'exercent 
aucune pression et qu'elles laissent les Malgaches libres d'embrasser la reli- 
gion qu'il leur plaira. Le général s'appuie sur le passage suivant d'une 
récente dépèche de M. le Ministre des colonies : ■ Je ne saurais admettre 
que les querelles Religieuses puissent être une occasion de troubles dans la 
colonie, et je blâmerais les autorités locales qui hésiteraient i réprimer 
immédiatement les fauteurs de désordre, k quelque confession qu'ils appar- 
tiennent. 9 

Nous ne saurions trop, mes révérends pères, entrer dans l'esprit de cette 
circulaire et de cette dépèche au sujet de la liberté de religion et d'ensei- 
gnement ; c'est vers cette liberté que nous avons longtemps, mais en vain, 
aspiré. Maintenant qu'on nous l'a accordée, usons-en. mais dans un esprit 
de douceur et de paix, évitant et faisant éviter avec soin par nos adhérents, 
comme nous avons fait jusqu'ici, tout ce qui serait de nature à occasionner le 
moindre trouble parmi les Malgaches. 

Entrant d'avance, il y a plusieurs semaines, dans 1rs intentions du gouver- 
nement français, je vous ai recommandé de ne jamais écrire aux autorilT'H 
locales pour ce qui concerne les questions d'ordre purement spirituel, ques- 
tions dans lesquelles il leur est défendu de s'immiscer. Dans notre réunion 
mensuelle du 17 février, j'ai renouvelé cette recommandation avec plus 
d'insistance, et je vous ai vivement exhortés k vous pénétrer de plus en plus, 
au milieu. des dilfirnltés qui peuvent se présenter, d'un esprit de douceur, de 
patience, de bonté h l'égard de tous. C'est dans cet esprit que vous ave/ 
agi jusqu'ici, et sans que nous nous en doutions, on en a été frappé. Voici en 
effet ce que m'écrivait, le 25 octobre dernier, un capitaine, qui après avoir 
fait l'expédition et séjourné plusieurs mois à Tananarire, a été rappelé en 
France : « Votre patience pendant le temps d'épreuves que vous venez de 
traverser, vous a encore grandis dans l'estime générale, et c'est avec respect 
que les officiers du corps expéditionnaire parlent des Pères qu'ils ont pu 
apprécier et aimer. ■ 

Continuons, mes révérends pères, à pratiquer cette patience et cette lon- 
ganimité et h ne nous occuper en rien des affaires publiques, si ce n'est pour 
demander à Dieu qu'elles progressent pour le bien de la Franco et de .Mada- 
gascar. Nous nous conformerons ainsi k une maxime de saint Ignace qui 



144 ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 

disait : « Le moindre bien fait avec calme et édification me semble préférable 
à de plus grandes choses propres à entraîner du trouble et du scandale. » 

Vous me demanderez peut-être ce que vous devez faire, quand il se 
passe des faits dans le genre de ceux que me signale le R. P. Dupuy dans 
sa lettre du 17 de ce mois : « Les pasteurs luthériens malgaches (district 
d'Antsirabe) continuent, dit-il, leurs exploits de jadis. Depuis quinze jours, 
ils ont dispersé trois de nos classes, frappe nos instituteurs et emmené de 
force plusieurs élèves. » Dans des cas analogues, vous recommanderez à 
vos adhérents, élèves ou autres, de ne jamais mettre le tort de leur côté ; 
ensuite, après vous être assurés des circonstances du fait, vous tâcherez 
d'obtenir des opposants, par vos aides malgaches ou par vous-même, qu'ils 
respectent la liberté des catholiques, comme ceux-ci respectent celle des 
protestants. Si vos démarches échouent, vos adhérents porteront plainte à 
l'autorité locale qui, conformément aux instructions de M. le ministre, 
« n'hésitera pas à réprimer immédiatement les fauteurs de désordre, à 
quelque confession qu'ils appartiennent ». 

S'il est nécessaire que vous interveniez par écrit, vous ne le ferez qu'après 
m'avoir informé de tout ce qui s'est passé, et reçu ma réponse. 

Telles sont, mes révérends pères, les recommandations que jai cru devoir 
vous renouveler en vue de la paix commune et de l'avancement des œuvres 
de la mission. 

-{- Jean-Baptiste, s. j. , Vie. Apost. de Madagascar Sept. 



Le 25 mars 1897, 



Le {Térant : C. BERBESSON. 



Imp. Yvert et Tcllior, Galerie du Commerce, 10, à Amiens. 



CLASSIQUE OU MODERNE ? 



En 18U1, M. Léon Bourgeois étant grand-mailre de TUni- 
vcrsité de France, V enseignement spécial fut érigé en ensei- 
gnement secondaire moderne. C'est-à-dire que, en vertu de 
son omnipotence à laquelle rien n'échappe, l'Etal, incarné en 
la personne d'un ministre, décrétait que les jeunes Français 
aspirant à prendre rang parmi l'élite intellectuelle de la 
nation, n'auraient plus besoin d'aller à l'école des Grecs et 
des Romains ; l'anglais et l'allemand pourraient remplacer 
les langues classiques comme instrument de cette disci- 
pline élevée et libérale de l'esprit qui a pour but de déve- 
lopper, d'assouplir et d'alliner toutes les facultés sans se 
préoccuper d'aucune préparation professionnelle. Sans 
abolir les humanités traditionnelles, on intronisait à côté 
d'elles, sur le pied d'égalité, un nouveau système de culture, 
regardé jusque-là comme d'ordre inférieur ; on le parait 
du même titre, on lui attribuait la même vertu, en attendant 
de lui conférer les mêmes prérogatives. 

Nous avons raconté cette innovation et t \jm.?,i- iî.ui> uik* lon- 
gue étude notre manière de voir sur les principes qui l'ont 
inspirée et les résultats qu'on en peut attendre '. Cette opi- 
nion se résume en un petit nombre de points très clairs. 
Assurément il est bon, il est nécessaire même, que, au- 
dessus de l'instruction primaire et parallèlement aux huma- 
nités gréco-latines, nous ayons un enseignement qui fasse 
une plus large place aux langues vivantes et aux sciences 
naturelles et mathématiques, qui, par cela même, prépare plus 
directement le jeune homme aux diverses carrières indus- 
trielles et commerciales. Cet enseignement existe, forte- 
ment organisé, chez toutes les nations de l'Europe ; il 

1. Cf. Études, U LV. p. 2^1 et p. 3i5. 

LX.M — 10 



146 CLASSIQUE OU MODERNE ? 

répond aux exigences de la vie moderne. Ce que Ton peut 
concéder encore, c'est que les humanités classiques ne 
conviennent pas indifféremment à tous et que mieux vaut ne 
pas soumettre à une discipline tout à la fois trop délicate et 
trop forte des esprits incapables d'en profiter. Mais ce que 
nous avons cru devoir repousser et combattre de toutes nos 
forces, c'est la complète assimilation que l'on prétend faire 
de ces deux systèmes de formation intellectuelle ; assimila- 
tion injuste en soi et funeste dans ses conséquences, en tète 
desquelles viendrait infailliblement la ruine des humani- 
tés classiques. Voilà pourquoi, avec une foule d'hommes de 
savoir et d'autorité, de ceux dont le témoignage compte, 
nous avons pensé qu'on s'engageait sur une pente dange- 
reuse et nous avons crié : Casse-cou. 

Nous ne songeons pas à recommencer la démonstration 
([ue nous avons faite, il y a six ans. Nous nous permettons 
d'y renvoyer nos lecteurs ; la question est de celles qu'il 
ne faut pas trancher à la légère, d'inspiration ou d'instinct, 
et où malheureusement on est porté à se laisser prendre à 
de vulgaires sophismes. Mais, sans examiner à nouveau les 
droits ou les torts des contendants, nous nous proposons de 
signaler les phases de la lutte poursuivie pendant ces der- 
nières années entre les classiques et les modernes. Nous 
ajouterons quelques observations personnelles recueillies au 
cours de cette petite excursion rétrospective. 



I 



Dès son entrée dans la vie, le nouvel enseignement, 
favorisé par les maîtres du jour, était déjà libéralement 
doté. Le baccalauréat moderne héritait naturellement de 
tous les droits de son prédécesseur, le baccalauréat de 
l'enseignement spécial. On y ajouta encore, si bien que 
toutes les grandes écoles, y compris la section scientifique 
de l'Ecole normale supérieure, lui furent ouvertes. Seules 
les Facultés de droit et de médecine lui fermaient encore 
leurs portes. Certains compartiments de l'Administration 
des Finances refusèrent également de s'ouvrir. C'était pour 



CLASSIQUE OU MODERNE? 147 

le nouveau venu une amertume qui empoisonnait son 
joyeux avènement, un stigmate d'infériorité dont il se 
sentait profondément humilié et auquel il ne devait jamais 
se résigner. Dès sa naissance, ses parrains avaient nettement 
déclaré que rien n'était au-dessus ni de son mérite ni de 
ses ambitions. Toutefois, du côté de l'Université, il y avait 
peu d'espoir ; la grande majorité de ce grand corps 
accueillait ses prétentions de façon peu sympathique. 
C'est pourquoi il se tourna tout d'abord vers la Presse et le 
Parlement. Là, il compte des patrons ardents, entreprenants 
et bruyants. 

L'enseignement moderne avait deux ans, — comme ce 
siècle, quand naquit le poète immense — lorsque fut livré 
(în sa faveur le premier assaut à l'Ecole de médecine. Le 
gouvernement aurait pu se contenter de dire : Ouvrez-vous, 
portes rebelles, — et introduire son client. Il est à peu près 
c(>rtain (|ue les choses se passeront ainsi dans un prochain 
avenir. Mais, en 1893, il ne crut pas devoir procéder ainsi. 
Les Facultés furent invitées à donner leur avis. C'était une 
manière polie de leur laisser ro<lieux du refus qtn allait 
être opposé à des revendications prématurées. 

La réponse de la Faculté de Paris fut rédigée par le 
I)^ Polain : 

A l'unaniniitc', Usons-nous au début de cette pièce, la Commission 
(Irclare que le programme d'études rorrespondant au hacralauréat 
moderne ne constitue pas, suivant rlle, une prt-parati<m appropriée à 
l'étude de la médecine et qu'il ne convient pas de l'admettre comme y 
donnant accès. 

Le rapport s'appuie spécialement sur ce qui fait la 
caractéristique de l'enseignement moderne, la std^stitution 
des langues vivantes au grec et au latin. La science médicale 
a noue avec les deux langues classiques une alliance trop 
intime pour qu'elle puisse s'en affranchir. Sans doute, la 
connaissance de l'anglais ou de l'allemand sera d'un grand 
secours aux praticiens français pour se tenir au courant des 
travaux de leurs confrères étrangers, mais elle ne saurait 
suppléer à l'ignorance des langues qui ont fourni h la 
médecine tout son vocabulaire technique. Cette Musc « en 



148 CLASSIQUE OU MODERNE ? 

français parle grec et latin « ; c'est un fait sur lequel on 
peut gloser, mais c'est un fait. 

D'autre part, Téminent professeur estime que le tour 
d'esprit, créé par la prédominance des sciences mathéma- 
tiques, n'est pas celui qui convient pour l'étude des questions 
physiologiques et pour la pratique de l'art médical. 

Un autre rapport qui fut particulièrement remarqué, 
fut celui du D'" Renaut, présenté au nom de la Faculté de 
Lyon. Il complétait celui de Paris, car il insistait sur des 
arguments que le D"" Potain n'avait fait qu'effleurer. 

Le D"" Renaut envisage la question d'un point de vue plus 
élevé. Le médecin n'exerce pas seulement un métier; alors 
même qu'il posséderait parfaitement la technique de son 
art, il ne serait pas pour cela à la hauteur de sa tâche. La nature 
de ses fonctions et l'efficacité même de son ministère exige 
qu'il possède l'autorité morale, et par conséquent la supé- 
riorité que l'homme tient d'une plus haute culture intellec- 
tuelle. Le savant rapporteur avertit que cette considération 
pourrait se développer beaucoup « sans devenir de la 
rhétorique » et il semble bien qu'il ait raison. Or, cette supé- 
riorité, que pour son compte il croit réelle, l'opinion l'attri- 
bue exclusivement à ceux qui ont reçu la culture classique. 
Des médecins qui en seraient dépourvus se verraient par 
cela seul classés dans un rang inférieur. Leur crédit en 
serait atteint et par contre coup la dignité de la profession 
elle-même. Le D"" Renaut conclut par ces graves paroles 
où il ne ménage plus l'expression de sa pensée à l'endroit 
de l'enseignement moderne : 

Nous sommes d'avis que l'intérêt bien entendu des hautes études 
médicales consiste non pas à ouvrir trop grande la porte des Facul- 
tés de médecine, pour les encombrer de sujets munis d'une culture de 
second ordre, manifestement inférieure à celle reflétant des études clas- 
siques, mais qu'il importe, au contraire, d'établir à l'entrée même de 
la carrière une sélection suffisante pour éviter cet immense inconvé- 
nient : l'abaissement forcé des études, des examens et de la valeur des 
diplômes. 

Toutefois pour ne pas décourager complètement le solli- 
citeur, la Faculté de Lyon déclarait qu'elle n'entendait pas 



CLASSIQUE OU MODERNE ? 149 

engager l'avenir. « L'institution du baccalauréat moderne est 
à ses débuts ; elle n'a pas donné sa mesure, ou plutôt elle a 
donné une mauvaise mesure. « Plus tard peut-être méritera- 
t-elle un accueil moins sévère. — C'estune traduction de la for- 
mule connue : Pas aujourd'hui, mon ami, repassez une autre 
fois. ^ 

Une autre Faculté, celle de Nancy, s'en tira de la même 
façon. Les autres, Lille, Montpellier et Toulouse répon- 
dirent par un non catégorique. Bordeaux seul se déclarait 
prêt à recevoir les inscriptions des modernes dès la rentrée 
prochaine. 

La consultation du corps médical souleva dans une partie 
de la presse des clameurs furibondes. Ce fut pendant plu- 
sieurs semaines un concert où l'ironie, le sophisme et l'injure 
firent leur partie, mais où manquaient absolument l'har- 
monie et la mesure. 11 n'est pas bien didicile de tourner 
des plaisanteries sur le compte des médecins et d'exécuter 
des variations sur le Dignus es intrare de Molière ; mais ce 
qui l'est davantage, c'est de répondre aux raisons qu'ils invo- 
quent pour motiver leur refus par des raisons meilleures. A 
notre aVis, on ne Ta pas fait jusqu'ici. 

Quelques mois plus laid, nouvel as.saut. M. (tombes, qui 
depuis est entré au Cabinet sous le ministère radical de 
M. Bourgeois, porta le 23 mai 1894, à la tribune du Sénat, 
une int(>rp('lIation « Sur la nécessité de réviser les règle- 
ments universitaires ou administratifs qui ferment à l'ensei- 
gnement secondaire moderne certaines carrières libérales 
ou publiques, notamment la médecine. » Ce fut vraiment 
une très belle joute oratoire, qui rappelait celle de 1890, où 
M. Jules Simon, après avoir lui-même porté de si rudes 
coups aux études classiques, employait à les défendre toutes 
les ressources de son admirable talent. 

M. Combes, un des champions les plus autorisés de 
l'enseignement moderne, est lui-même un médecin. Il 
plaida la cause de son client avec beaucoup de chaleur et 
un talent incontestable, dans une harangue très longue et 
très étudiée. Il se plaignit surtout de la malveillance qu'on 
lui témoignait dans l'Université, prit à partie de façon très 



150 CLASSIQUE OU MODERNE ? 

vive les arguments du Docteur Potain 'qui n'était pas là 
pour les défendre, remua pas mal de lieux communs et 
se plaignit que l'on enfermât méchamment l'enseignement 
moderne dans un cercle vicieux. Vous dites : Il ne nous 
donne pas de garanties suffisantes, il se recrute mal, ce 
sont les rebuts de l'enseignement classique qui viennent à 
lui. Donc, nous ne pouvons lui accorder les sanctions que 
vous réclamez pour lui. Mais, précisément, s'il se recrute 
mal, s'il n'arrive pas à son plein épanouissement, c'est que 
les carrières les plus enviées lui sont interdites. Qu'on 
le mette en état de donner sa mesure, et on n'aura plus 
de reproches à lui faire. En attendant, il ressemble à une 
plante à qui on refuse l'air et le soleil. A qui s'en prendre 
si elle végète ? 

L'attaque avait été habile ; la rispote le fut davantage. Le 
ministre d'alors était M. Spuller, un classique fervent, qui 
terminait volontiers ses discours sur les questions scolaires 
par cette formule poétique : « Si vous me demandez 

Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ? 

Je VOUS répondrai franchement : ce n'est pas moi. « 

M. Spuller retourna tout d'abord très ingénieusement 

contre la thèse de son collègue son propre mérite littéraire. 

On n'est pas plus académique que cela. Si tous nos débats 

parlementaires étaient sur ce ton ! 

Il m'est impossible de ne pas dire que cette défense de l'enseigne- 
ment moderne a pris, cette année, une forme élevée, supérieure, à 
laquelle je veux rendre hommage. 

Je pense que cette forme est due non seulement au talent de l'orateur, 
mais aux études premières qui l'ont formé (Rires et applaudissements) . 
Je doute que M. Combes eût pu s'exprimer si bien, si littérairement, avec 
tant de finesse et de goût, sur le caractère artiste des littératures 
anciennes, s'il n'avait pas commencé par les bien étudier, et je me per- 
suade que si tout à coup, disparaissant de ce monde, — ce qu'à Dieu ne 
plaise ! — il revenait au bout de cinquante ans dans une société qui 
n'aurait plus étudié ni grec ni latin, il ne rencontrerait pas beaucoup 
de gens disposés à lui donner les applaudissements qu'il a recueillis 
tout à l'heure. (Très bien ! Très bien !) 

Puis le ministre se déclarait modestement hors d'état de 



CLASSIQUE OU MODERNE ? 151 

suivre son contradicteur « dans la conférence si brillante » 
qu'il venait de donner au Sénat sur l'étude des grands 
auteurs allemands, anglais, italiens ou espagnols, poursuivie 
dans un but désintéressé, purement littéraire, vraiment 
humaniste. Protestant contre toute imputation de malveil- 
lance à l'endroit de l'enseignement moderne, il suivait, au 
contraire, avec beaucoup d'attention et de sollicitude une 
expérience intéressante. Mais enfîn, disait-il, l'expérience 
date d'hier ; l'enseignement moderne, que vous le vouliez 
ou non, est issu de l'enseignement spécial d'assez triste 
mémoire, et jusqu'à présent il ne s'en distingue guère que 
par une appellation plus décorative. 11 est encore trop jeune ; 
attendons qu'il ait atteint toute sa croissance et fait ses 
preuves. On verra alors à lui accorder les sanctions (|u*il 
réclame. 

L'interpellateur revint à la charge, répétant que l'expé- 
rience ne se faisait pas dans de bonnes conditions ; mais 
décidément il n'avait pas l'oreille du Sénat. Cette belle passe 
d'armes fut sans résultat ; il n'y eut pas même de vole. 

Vers la fin de cette même année 1894, le Rapport à 
la Chambre des Députés sur le Budget de l'Instruction 
publique consacrait un paragraphe discret aux revendica- 
tions de l'enseignement moderne. Il constatait des progrès 
considérables au point de vue de sa clientèle ; 48 0/0 de la 
population totale des lycées et collèges lui appartenaient 
déjà, après trois ans d'existence. C^est la même proportion 
qui a été donnée dans les discussions de novembre dernier; 
il y a tout lieu de croire qu'elle est encore plus élevée. 
Mais en même temps le rapporteur n'hésitait pas à signaler 
les défauts d'organisation, les tâtonnements et aussi la 
qualité inférieure du recrutement, toutes choses qui 
laissaient peser des inquiétudes sur l'avenir de l'institution. 
-Néanmoins vers ce même temps on apprenait que le Minis- 
tère des Finances venait de capituler. Les trois divisions 
qui jus({ue là s'étaient montrées intraitables venaient d'ouvrir 
leurs portes aux bacheliers de l'enseignement moderne. Il 
ne restait donc plus désormais que les deux citadelles du 
droit et de la médecine. 

Chose curieuse, pendant les sept à huit mois que dura le 



152 CLASSIQUE OU MODERNE ? 

ministère radical, alors que le gouvernement avait à sa tête 
riiomme que les humanités modernes salueraient comme 
leur père, si elles ne craignaient d'être appelées de son nom, 
les humanités bourgeoises, alors que le plus dévoué et le 
plus verbeux de leurs patrons, M. le sénateur Combes, 
présidait à l'Instruction publique, on ne voit pas que leur 
cause ait fait le moindre progrès, ni même que le ministre 
ait rien tenté en leur faveur. C'est à se demander si la 
question ne serait pas de celles que Ton pousse quand on 
est dans l'opposition, mais qu'on se garde de résoudre quand 
on est au pouvoir. 

II 

Enfin, au mois de novembre dernier, une nouvelle bataille 
a été livrée au Parlement. Le Rapport de M. Bouge qui 
nous a apporté des révélations si intéressantes, s'exprimait 
quelque part d'une façon assez désobligeante pour l'enseigne- 
ment moderne. Parmi les causes de la dépopulation des 
lycées et collèges, il n'hésitait pas à placer la concurrence 
des écoles primaires supérieures. 

La lecture du programme des deux enseignements, disait-il, ne 
permet pas de les différencier. Entre les deux il est temps que l'adminis- 
tration choisisse et se prononce ; ils ne peuvent pas impunément se 
perpétuer et se nuire réciproquement. 

L'honorable rapporteur aurait pu appuyer son dire sur des 
arguments de fait, puisque nombre d'écoles, soit ofiicielles, 
soit libres, qui ne sont point classées comme établissements 
d'enseignement secondaire, font recevoir leurs élèves au 
baccalauréat moderne. 

Mais c'était piquer au vif les promoteurs des humanités 
nouveau modèle ; on dirait qu'ils éprouvent pour elles quel- 
que chose des sentiments du parvenu qui rougit de sa 
parenté avec des gens de condition modeste. 

M. Legrand, un député professeur, riposta par un amende- 
ment ainsi conçu : « La Chambre invite le gouvernement 
à préparer un projet de décret accordant à tous les baccalau- 
réats des sanctions identiques. « La harangue qu'il débita à 



CLASSIQUE OU MODERNE ? 153 

l'appui de sa motion remit en mouvement toute l'argumen- 
tation déjà connue. L'enseignement moderne ne se développe 
pas faute de débouchés ; il n'y a pas de raison pour lui 
interdire l'accès du Droit et de la Médecine ; d'autres 
carrières qui n'exigent pas moins de culture lui sont 
ouvertes, etc., etc. Le seul élément nouveau versé au débat 
était une sorte de statistique comparative des points obtenus 
par les élèves des deux ordres d'enseignement dans des 
concours établis entre eux, et de laquelle il semble 
résulter qu'ils sont d'égale force, avec cette singularité 
toutefois que les classiques, naturellement inférieurs pour 
les sciences physiques et mathématiques, l'emporteraient 
au contraire pour les langues vivantes. 

La réponse du ministre actuel, M. Rambaud, fut un écho 
affaibli mais fidèle de celle que M. Spuller avait faite à la 
tribune du Sénat deux ans auparavant : Attendons, ne juV'ci- 
pitons rien ; la question est grave. 

Songez qu'un vote comme celui que vous demande M. Legrand, 
peut avoir de très grandes conséquences sur toute notre organisation 
de renseignement secondaire. H peut avoir pour conséquence d'éclaircir 
les rangs de nos élèves de l'enseignement classique. 

Toutefois, ajoutait en substance le ministre aux abois, 
comme vos raisons me paraissent très sérieuses, je promets 
de soumettre votre résolution à l'examen du Conseil supé- 
rieure de l'Instruction publique et de demander aux Facultés 
si elles ne seraient pas disposées à revenir sur leur premier 
avis. 

Kt là-dessus, M. Rnmbaud suppliait l'auteur de la propo- 
sition de vouloir bien la retirer. Mais le terrible universitaire 
ne l'entendait pas ainsi : Nous connaissons d'avance la 
réponse du Conseil supérieur et des Facultés. Le siège de 
ces Messieurs est fait, et c'est pourquoi nous en appelons au 
Parlement, et nous demandons à la Chambre de briser par 
son vote les résistances de l'Université. 

Jusqu'à ce moment, le débat avait été assez terne, en tout 
cas, beaucoup moins brillant que celui de 1894, lorsque l'in- 
tervention de M. Jaurès vint lui donner une tout autre 
physionomie. Jamais peut-être l'orateur socialiste n'avait 



154 CLASSIQUE OU MODERNE ? 

cinglé plus cruellement cette société bourgeoise à laquelle 
il est censé faire la guerre, en attendant d'y conquérir une 
place en rapport avec ses talents et son ambition. C'était du 
môme coup, sous une forme très imprévue, un plaidoyer 
triomphant en faveur des humanités classiques. Cette tirade 
vaut d'être citée : au fond la note est juste, seulement elle 
a peut-être trop d'éclat parce que l'instrument est trop sonore. 
L'orateur déclare que lui et ses amis les socialistes vont voter 
tous l'amendement, c'est-à-dire en faveur de l'enseignement 
moderne, mais dans un tout autre sentiment que celui qui 
l'a inspiré. 

Nous le voterons, parce qu'il nous paraît impossible d'imposer artifi- 
ciellement le culte de la grande beauté antique à des classes dirigeantes 
qui déclarent perpétuellement qu'elles n'en veulent plus. 

Il faut qu'on se rende bien compte de la conséquence de la proposi- 
tion de M. Legrand. Quoi qu'il veuille, en établissant une égalité de 
sanction entre tous les baccalauréats, entre le baccalauréat classique et 
le baccalauréat moderne, il porte aux études classiques grecques et 
latines un des plus rudes coups qu'elles puissent recevoir. 

Au centre. C'est évident ! 

Et voici pourquoi : c'est que dans la société affairée d'aujourd'hui, 
où tous les producteurs, tous les citoyens sont obligés de se disputer 
des débouchés qui tous les jours se resserrent, dans une société où l'on 
est incessamment contraint de lutter pour la vie et de se procurer le 
plus tôt possible les moyens de devancer les rivaux dans les carrières 
encombrées, — dans cette société-là, si vous ne maintenez pas aux 
études classiques une sorte de prime sociale, il est bien évident qu'elles 
disparaîtront devant des études plus faciles, de même qu'en matière 
de circulation monétaire c'est la mauvaise monnaie qui chasse la bonne. 

Nous, nous aurions préféré qu'au travers de toutes ces agitations, 
de ces luttes qui mettent aux prises toutes les classes sociales, et dans 
chacune de ces classes sociales tous les intérêts concurrents et tous les 
antagonismes, nous aurions préféré qu'on pût maintenir, au moins 
comme un ressouvenir de la culture désintéressée, l'étude des lettres 
grecques et latines, en attendant l'heure où une humanité plus noble et 
moins absorbée par les nécessités brutales de la lutte pour la vie pour- 
rail faire une plus large place à cette culture. 

Ce que nous demandions à la bourgeoisie actuelle, c'était, malgré 
son dégoût forcé pour les études désintéressées, d'en continuer la 
tradition jusqu'à l'heure où elles redeviendraient possibles, comme un 
aveugle chargé de transmettre un flambeau. Puisqu'elle ne le veut pas, 



CLASSIQUE OU MODERNE ? 155 

puisquelle déclare périodiquement qu'elle est incapable de supporter 
dans la lutte pour la vie le souci des hautes cultures, puisque ce sont 
des représentants de l'Université elle-naéme qui viennent, comme les 
prêtres révoltés contre Tidole, dénoncer l'inutilité des études clas- 
siques 

M. J. Legrand. Mais je n'ai pas dit cela. 

M. Jaurès. Monsieur Legrand, vous ne l'avez pas dit, parce qu'on 
ne dit jamais ces choses-là. 

M. J. Legrand. Et je ne les pense pas. 

M. Jaurès. Lorsqu'on sacrifie les idées les plus nobles de la culture 
humaine, on ne dit pas qu'on les sacrifie volontairement. Mais quoi 
que vous fassiez, vous préparez la suppression des études classiques. 

M. J. Legrand. Mais pas du tout, je veux les renforcer au contraire. 

M. Jaurès... Et la Chambre tout entière a dû être frappée de la sin- 
gulière contradiction qu'il y avait dans vos paroles. 

D'une part vous avez prétendu que l'enseignement moderne était 
capable comme l'enseignement cla.ssique de donner une noble culture 
désintéressée, et si on n'avait institué l'enseignement moderne avec 
d'autres arrière-pensées, si on ne s'y jetait pas pour échapper aux 
nécessités de la culture désintéressée, je ne le contesterais pas. Mais 
en même temps, mon cher collègue, que vous déclarez qu'il résulte 
des examens, des copies, des moyennes de baccalauréat, — comme si 
on mesurait la valeur des civilisations par des moyennes de baccalau- 
réat — , que l'enseignement moderne avait la même valeur aujourd'hui 
que l'enseignement classique, d'autre part vous êtes venu dans votre 
réplique à cette tribune déclarer que, si vous vouliez l'enseignement 
moderne, c'était pour soutirer toutes les non-valeurs qui encombrent 
l'enseignement classique ; — en sorte que voire idéal va devenir le 
refuge de toutes ces non-valeurs. 

Je conclus d'un mot. Lorsque, il y a cinquante ou soixante ans, sous 
Louis-Philippe, la bourgeoisie est arrivée au pouvoir, au gouverne- 
ment, aux aifaires, elle avait compris alors que le prestige de la seule 
richesse ne lui suffirait pas, et elle essayait, en appelant à sa tête des 
hommes imprégnés de la culture antique, en la défendant partout, 
d'ajouter pour elle au presiijçe grossier de l'argent le prestif^r d'iine 
noble culture. 

Vf)us faites de singuliers pr<»grès dans la décadence, Messieurs. El 
vous paraissez croire aujourd'hui que, dépouillés de ce prestige de la 
culture antique, n'ayant plus que le prestige grossier de la richesse, 
vous pourrez vous défendre. Non, Messieurs, vous vous désarmez, 
vous vous dépouillez, vous vous découronnez vous-mêmes, et voilà 
pourquoi nous votons avec vous. 



156 CLASSIQUE OU MODERXE ? 

On ne trouve dans cette virulente sortie, ni un argument 
nouveau ni une idée originale ; si richement doué qu'il soit, 
un homme qui aborde au pied levé tous les sujets les plus 
disparates, qui traite successivement la question des sucres 
comme celle des humanités, les affaires d'Arménie comme 
celles du socialisme, la marine aussi bien que les douanes, 
ne saurait évidemment aller que par les chemins battus. 
Mais le leader socialiste, avec son accent agressif, avait mis 
en relief les deux ou trois points qui résument la thèse et 
on ne peut contester qu'il ait donné à la défense des huma- 
nités classiques un tour très vif et très personnel. 

La suite de la discussion ne pouvait manquer d'être pas- 
sionnée. M. Léon Bourgeois, ainsi accusé de pousser la 
bourgeoisie sur la pente de la décadence, essaya de justifier 
son œuvre. Déjà nous avons eu l'occasion de nous arrêter 
devant certaines élucubrations pédagogiques de ce person- 
nage, qui est pourtant une très grande autorité en la matière. 
A notre avis il est difficile de mieux réussir dans le genre 
amphigourique. En voici un nouveau spécimen. Le fondateur 
de l'enseignement moderne déclare que, lui aussi, il veut 
une culture générale, mais que ce n'est pas de l'étude du 
grec et du latin qu'il l'attend; et d'où l'attend-il? — Ici que 
le lecteur veuille bien lui-même redoubler d'attention : 

Cette cuhure générale, nous l'attendons de la formation de l'esprit 
telle que notre temps la conçoit et la veut. La formation de l'esprit en 
notre temps, qu'est-ce, sinon celle qui naît de la considération générale 
des lois de la nature dans le domaine du beau comme dans le domaine 
du vrai? Qu'est-ce, sinon celle que donne la méthode d'observation et 
d'induction, base de toutes les sciences physiques, naturelles ou his- 
toriques? La méthode qui seule mène à la vérité scientifique, qui est la 
règle de toute conquête de l'esprit, est la seule qui puisse en même 
temps prétendre à la formation complète de l'esprit. Or, cette méthode 
scientifique, qui, née de l'expérience, conduit à la culture générale par 
la vue libre des choses, n'est-elle pas au fond de tous les programmes 
de notre enseignement d'aujourd'hui, et la science de notre temps 
n'est-elle pas aujourd'hui assez étendue, assez générale, pour la com- 
muniquer aux esprits par l'enseignement moderne tout aussi bien que 
par l'enseignement classique ? 

Le Journal Officiel marque à cet endroit: Applaudissements 



CLASSIQUE OU MODERNE ? 157 

sur un grand nombre de bancs. Ces Messieurs ont sans 
doute voulu affirmer par là qu'ils avaient compris, ce qui 
leur fait beaucoup d'honneur. Mais, pour les gens de sens 
rassis qui aiment à trouver quelque chose sous le fracas des 
mots, une cause qu'on est réduit à plaider de la sorte res- 
semble bien à une cause perdue. 

Cette fois, il fallut bien aller aux voix, et Ton ne se con- 
tenta pas de l'épreuve sommaire de la main levée; il y eut 
scrutin; mieux que cela, on dut procéder au pointage. Fina- 
lement il sortit de l'urne législative 251 Pour et 256 Contre. 
Les humanités classiques avaient la vie sauve grâce à cinq 
voix de majorité. Un instituteur-député, M. Lavy, disait le 
mot de la (in : 

C'est une victoire qui sera bien passagère. 



\ (tihi «Ml nous en sommes. Le h-iomphc do r»iisri^ne- 
ment moderne a tenu à un déplacement de trois voix dans 
une assemblée politique, où il se trouve assurément des 
hommes qui ont quchpie compétence dans la question, mais 
où un bon nombre d'autres aiir»î«'fit pu tir«'r I" -»'/'■ mii le 
non à la courte paille. 

C'est là une première réflexion qui s'impose, et certes elle 
n'est pas de nature à nous rassurer pour l'avenir, non plus 
qu'à nous faire admirer beaucoup le régime sous lequel 
nous avons le bonheur de vivre. Un journal, très dévoué à 
ce même régime, écrivait dans son Premier-Paris, au lende- 
main de cette discussion : 

Certes, la Chambre a tous les droits. D'ailleurs, quand ciU- iw l<-«t a 
pas, elle les prend. On peut néanmoins se demander si le débat qui 
s'est engagé hier entre les défenseurs de l'enseignement moderne et 
les défenseurs de l'enseignement classique était bien à sa place... Au 
risque de manquer de respect aux représentants du pays, nous n'hési« 
tons pas à dire que leur compétence en cette matière est très contes- 
table. Vouloir, au pied levé, faire résoudre des problèmes aussi com- 
plexes par une assemblée d'hommes politiques, c'est méconnaître les 
viais principes et faire trop bon marché de l'enseignement public '. 

1. Le Journal, 25 novembre 1896. 



158 CLASSIQUE OU MODERNE ? 

C'était à prévoir, et sans vouloir nous attribuer beaucoup 
de perspicacité, nous avions prédit en 1891 que, d'universi- 
taire qu'elle était au début, la question deviendrait parle- 
mentaire, et qu'elle finirait un beau jour par être tranchée 
au hasard du scrutin. Au cours de la discussion du budget, 
un député glisse un amendement qui tient en deux lignes ; 
•on discute plus ou moins; on a hâte d'en finir, il y a tant 
d'autres amendements qui attendent leur tour ; on vote bleu 
ou blanc, ceux-ci pour soutenir le gouvernement, ceux-là 
j)our lui faire pièce, quelques-uns pour précipiter la bour- 
geoisie à sa perte, d'autres enfin sans trop savoir pourquoi ; 
et voilà comment peut se trouver décidée une mesure qui 
entraînera, disait le grave journal Le Temps, « une grande 
révolution morale et littéraire «. 

C'est partie remise ; encore une charge comme celle du 
24 novembre et, pour parler comme un député radical, M. 
Henry Maret, la Béotie l'emportera haut la main. Les défen- 
seurs des humanités classiques sentent bien que le gros 
public, celui qui est la force, parce qu'il est le nombre, se 
tourne contre eux. C'est lui, après tout, qui siège en la per- 
sonne de ses mandataires, sur les bancs de la Chambre ; 
c'est à lui qu'on en appelle, lui qui prononcera la sentence 
définitive ; c'est pourquoi ils ne se font guère d'illusion sur 
l'issue de la lutte qu'ils soutiennent. Une telle cause portée 
à un tel tribunal est une cause désespérée. 

On n'en est pas encore au découragement, mais manifeste- 
ment la résistance mollit. On^laisse à l'adversaire tout le 
bénéfice de l'attaque, pour se retrancher de plus en plus 
dans la pure défensive, ce qui, d'après les règles de la 
stratégie, est l'attitude des vaincus de demain, quand ce 
n'est pas celle des vaincus d'aujourd'hui. Les grands-maîtres 
de l'Université, gardiens-nés des institutions scolaires du 
pays, font comme le sultan sous la pression des grandes 
puissances qui demandent des réformes ; ils tâchent à ga- 
gner du temps. L'expérience se poursuit ; laissons-la s'ache- 
ver; encore un peu de temps et de patience. Nous ne 
<^ontestons point le bien fondé de vos réclamations ; il ne 
faudrait pas beaucoup insister pour nous faire dire que vous 
avez raison. Mais l'afî'aire est de conséquence. Permettez- 



CLASSIQUE OU MODERNE ? i59 

nous donc d'attendre encore ; on jugera renseignement 
moderne à ses résultats, comme l'arbre à ses fruits ; si vrai- 
ment ses élèves ont la même valeur que ceux qui ont reçu 
la culture classique, on ne leur refusera pas les mêmes 
droits. 

Voilà, en somme, la dernière position où de leur plein gré 
nos ministres se sont laissé acculer. Il s'en faut qu'elle soit 
inexpugnable. 

!Mais qu'est-ce donc, après tout, que cette expérience ? 
(^)uand on aura fait composer ensemble les classiques et 
les modernes sur les matières qui leur sont communes 
comme on l'a fait déjà, quelle lumière sorlira-t-il de ce 
choc pour éclairer la question ? Quand môme il sei*nit 
établi que les nourrissons des Muses modernes font un 
devoir aussi bon que leurs camarades qui ont fréquenté 
chez les Grecs et les Latins, qu'est-ce que cela prouverait? 
Prendre de tels résultats comme critérium pour juger la 
valeur éducalrice de deux disciplines intellectuelles, prou- 
verait seulement qu'on envisage la question par les petits 
côtés et qu'on n'en a compris ni l'importance ni la grandeur. 
D'abord ce n'e.st pas à TAge où ils font des devoirs que 
les hommes donnent leur mesure; ensuite et surtout, il y a 
beaucoup de choses qui ne se reflètent pas dans un devoir, 
par exemple, une certaine élévation d'idées et de sentiments, 
une certaine habitude de ne pas trop regarder au profit et 
n l'intérêt; un je ne sais quoi de libéral, dans le sens noble 
du mot, qui imprègne toute la personne et toute la vie, et 
(|ui fait que jusqu'ici on a toujours distingué l'homme qui a 
reçu In culture désintéressée dans l'enseignement cla.ssique 
de ceux (|ui l'ont ignoré. Notre conviction est que sans hu- 
manités grecques et latines on n'aura jamais le sens complet 
et délicat de notre langue et de notre littérature; il y a des 
gens de savoir et de talent qui ne les ont pas faites et qui 
écrivent honnêtement en français ; il n'est pas nécessaire 
d'aller au bout de la première page pour s'apercevoir que la 
formation classique leur a manqué. Mais ce n'est pas seule- 
iiiciil la langue française qui court risque à perdre contact 
avec les Grecs et les Latins ; le jour où dans notre pays 
toute une génération, l'élite comme la masse, aurait eu 



160 CLASSIQUE OU MODERNE ? 

Fesprit façonné par des études purement utilitaires, comme 
le seront fatalement celles qui aspirent à remplacer les hu- 
manités, il y aura chez nous bien d'autres abaissements que 
celui du beau langage et du goût littéraire. 

Les champions de renseignement moderne se défendent 
de vouloir du mal aux humanités traditionnelles. A les en 
croire, ils veulent au contraire les fortifier et les relever de 
l'état affligeant où elles sont tombées. En détournant vers 
renseignement de leurs préférences une partie de leur 
clientèle qui n'est pas la meilleure, ils lui rendent le plus 
signalé service. C'est vrai, et à condition que ce courant 
d'émigration n'entraîne pas les bons élèves, on ne peut que 
s'applaudir d'être débarrassé d'un poids encombrant. Mais 
puisque le nouveau type d'enseignement convient aux 
esprits moins doués qui ne peuvent profiter de la culture 
gréco-latine, puisque c'est même là une des raisons de sa 
création, comment ose-t-on revendiquer pour lui la parfaite 
ég-alité avec son rival? La contradiction est manifeste et on 
n'a pas manqué d'en tirer argument. Mais il y en a une autre 
non moins flagrante, dont nous ne voyons pas que l'on songe 
à se servir. 

D'après les promoteurs de l'enseignement moderne, les 
études gréco-latines préparent mal aux exigences de la vie 
moderne; elles sont un exercice élégant pour les dilettanti 
et les désœuvrés ; les jeunes gens, au sortir de la palestre 
classique, ne comprennent rien aux réalités qui les étrei- 
gnent, ils ne savent pas se débrouiller, ils n'ont pas d'ini- 
tiative, ils sont gens impratiques^ incapables de se faire à 
eux-mêmes une situation. Et voilà pourquoi ils se ruent sur 
les carrières dites libérales, où il y a déjà encombrement, et 
plus encore se disputent les places de fonctionnaires où il 
n'y a qu'à se laisser vivre. Cette surproduction de lettrés 
qui ne trouvent pas d'emplois en rapport avec leurs goûts et 
leurs prétentions, devient une plaie sociale et un danger. 
M. Léon Say avait écrit sur ce sujet une brochure dont le 
titre Socialisme et baccalauréat était à lui seul tout un 
réquisitoire. 

Le remède est dans une orientation nouvelle de l'ensei- 



CLASSIQUE OU MODERNE ? 161 

gnement secondaire. Donnez aux jeunes gens des connais- 
sances moins spéculatives, qu'ils apprennent les langues 
vivantes et les sciences mathématiques et naturelles ; ce 
sont là des instruments avec quoi on peut agir. Ainsi vous 
préparerez les véritables ouvriers de la grandeur et de la 
fortune nationales, des industriels entreprenants, des com- 
merçants avisés, des agriculteurs instruits; en un mot, à la 
légion des parasites vous substituerez la légion des produc- 
teurs. 

Voilà le thème sur lequel économistes, publicistes et 
hommes d'Etat de toutes nuances ne cessent d'exécuter des 
variations, chacun selon ses moyens. L'an dernier, lors de la 
discussion sur le budget de l'Instruction publique, ce fut 
l'occasion d'un débat très animé, dans lequel d'ailleurs, 
phénomène bien rare, tous les orateurs étaient d'accord. 

Trop de candidats-fonctionnaires, trop de prétendants aux 
carrières libérales, trop de médecins et surtout trop 
d'avocats î 

Voilà ce que tout le monde dit, et les promoteurs de 
l'enseignement moderne plus haut que personne. En consé- 
quence, il faut qu'on se hôte d'ouvrir aux élèves de l'ensei- 
gnement moderne les portes des Facultés de droit et do 
médecine. Pourquoi restent-elles fermées à celte intéres- 
sante jeunesse qui représente la moitié de la population des 
lycées et collèges universitaires? L'usine classique, disait 
méchamment un journal de la démocratie avancée, fabriquait 
déjà en surabondance des étudiants et des fonctionnaires ; 
naturellement on va autoriser l'usine moderne à en fabri- 
quer aussi. — Oui, mais qui se chargera du placement des 
produits? Combien de ces demi-lettrés, pourvus de diplômes 
mais incapables de se faire une place au soleil iront grossir 
les rangs de cette caste miséreuse et dangereuse qu'on 
appelle le prolétariat intellectuel, armée de déclassés, de 
mécontents, fatalement ennemis d'une société qui leur a 
donné beaucoup d'appétits et pas de moyens de les satis- 
faire ! 

Mais nous avons déjà signalé dans notre étude précédente 
les inconvénients et les contradictions que les auteurs de la 
grande réforme de 1891 ont semées dans leurs plaidoyers ; 

LX.\I — 11 



162 CLASSIQUE OU MODERNE ? 

nous avons dit que la ruine des études classiques était 
l'aboutissant nécessaire de cette réforme et que cette ruine 
en entraînerait bien d'autres. C'est, pour nous servir encore 
du langage un peu cru de M. Henry Maret, « le dernier 
coup de pied à notre décadence ». Nous ne voulons pas 
recommencer cette trop facile et douloureuse démonstration. 
Nous ne pouvons que renvoyer au beau livre de M. Alfred 
Fouillée, V Enseignement au point de vue national, où la 
question a été exposée avec une ampleur et une maîtrise 
qui ne laissent rien à désirer. 

IV 

Toutefois, il y aurait à écrire un chapitre complémentaire 
auquel le philosophe libre-penseur n'a pas songé. La ruine 
des études classiques, vers laquelle on nous achemine lente- 
ment mais sûrement, constitue pour l'Eglise un péril dont 
on paraît ne pas se préoccuper dans les discussions parle- 
mentaires ou universitaires, mais sur lequel il ne nous est 
pas permis, à nous, de fermer les yeux. La campagne qui 
aboutira à remplacer dans l'enseignement secondaire le latin 
et le grec par des langues vivantes, est-elle d'inspiration anti- 
cléricale et maçonnique? 11 serait peut-être téméraire de 
l'affirmer, bien que, à en juger par ceux qui la conduisent, 
on en ait assurément le droit. Du moins, il est certain, que 
si la question était soumise aux Loges, l'enseignement 
gréco-latin aurait vécu. 

Quand la langue de l'Eglise ne sera plus l'idiome savant 
plus ou moins familier à l'élite des esprits cidtivés, l'Eglise 
elle-même sera plus isolée encore et plus étrangère au 
milieu des peuples qui se détachent d'elle. Sa langue relé- 
guée dans les programmes d'enseignement parmi les curio- 
sités philologiques à côté du sanscrit ou du phénicien, l'in- 
stitution elle-même se trouvera classée parmi les restes véné- 
rables d'un passé disparu. Au point de vue du recrutement 
du clergé, le péril est plus frappant encore, parce qu'il est 
plus immédiat. La chose est de toute évidence et il serait 
superflu d'y insister. 

INIais n'y aurait-il pas là une indication providentielle ? Ne 



CLASSIQUE OU MODERNE ? 163 

serait-ce pas l'occasion pour le clergé de prendre enfin un 
grand parti, de restaurer chez lui, dans ses maisons de 
recrutement et de formation, les études classiques, de 
renouer la tradition si malheureusement brisée des belles 
et fortes humanités ? Nous avons subi dans notre prépara- 
tion scolaire la déchéance universelle, parce que nous nous 
sommes astreints à ces déplorables programmes universi- 
taires qui ont ruiné les études gréco-latines et rendu plau- 
sibles toutes les attaques maintenant dirigées contre elles. 
Nous ne savons plus le latin ; on en est réduit dans la plu- 
part des séminaires à donner en français l'enseignement de 
la philosophie et même de la théologie. Des prêtres instruits 
d'ailleurs, qui écrivent dans des Revues critiques, se plai- 
gnent qu'on publie encore des cours en latin ; tout dernière- 
ment un rédacteur de la Revue du Clergé^ dans un article sur 
la restauration des études sacerdotales, demandait qu'on 
supprimi\t définitivement le latin dans les leçons de théologie. 

Pourquoi ne s'affranchirait-on pas nettement des pro- 
grammes officiels? On n'arriverait pas au baccalauréat, mais 
où serait 1<" mal ? Ce malheureux diplôme est un écueil où 
vient sombrer la vocation d'une multitude de jeunes gens 
sur lesquels l'Eglise avait le droit de compter. Il y a 
nombre de Petits Séminaires d'où il sort beaucoup de 
bacheliers, mais pres(jue pas de prêtres. Au reste, il n'y a 
pas de formation de l'esprit possible avec la tyrannie actuelle 
du baccalauréat; c'est ropinion des maîtres les plus auto- 
risés, au dedans de l'Université comme au dehors. Son 
unique avantage, si c'en est un, c'est d'obliger le.«k élèves 
pendant deux ou trois ans à donner une somme de travail 
considérable ; hormis cela, tout dans cette institution est 
funeste. Dans les Petits Séminaires on a d'autres mobiles 
pour obtenir l'application h l'étude. 

Pourquoi l'administration ccclésiasliqne ne ré<ligerait-elle 
pas à leur usage des programmes raisonnables, allégés du 
fatras de l'omniscience, organisant à la base de solides 
éludes classiques grecques et latines, et tout autour, avec 
discrétion et bon sens, le quod juslum des connaissances 
accessoires? A ceux qui vomiraient savoir ce qu'il convient 
de faire entrer d'histoire et de sciences diverses dans le pro- 



164 CLASSIQUE OU MODERNE ? 

gramme de renseignement secondaire, nous indiquerions 
volontiers les articles si remarqués et si pleins de justesse et 
de malicieuse bonhomie de M. E. Gebhart, professeur à la 
Sorbonne^ 

Eh! mon Dieu, s'il faut aux jeunes élèves du sanctuaire la 
gloriole d'un parchemin, pourquoi l'enseignement ecclésias- 
tique n'aurait-il pas son baccalauréat? Déjà dans plusieurs 
diocèses on a institué des certificats d'études primaires pour 
les écoles libres. Pourquoi ne monterions-nous pas un 
degré de plus ? Si nous étions habitués à compter davantage 
sur nous-mêmes, si nous avions davantage les mœurs de la 
liberté, le clergé de France n'aurait vraisemblablement pas 
attendu jusqu'aujourd'hui pour organiser par lui-même l'en- 
seignement qui convient aux futurs clercs, et ce n'est pas à 
l'État qu'il demanderait la consécration de leur savoir. 
L'Alliance des Maisons chrétiennes d'éducation avec l'aide des 
Universités catholiques, pourrait fort bien faire passer dans 
la réalité ce qui pour le moment, hélas! n'est qu'un beau 
rêve. Mais qui sait? De grands et utiles desseins ont été mis 
à exécution qui, à l'origine, paraissaient plus chimériques 
que celui que nous esquissons ici. Notre temps voit bien 
d'autres révolutions, et puisque les pouvoirs publics s'ap- 
prêtent à en accomplir une qui marque une étape vers la 
décadence, pourquoi désespérer d'en voir une autre qui 
serait la contre-partie et le remède de la première, l'œuvre 
et l'honneur du clergé de France, la restauration de la 
grande culture classique, à laquelle nous devons le meilleur 
de notr^ génie national. 

C'est une mission que nous avons déjà remplie dans le 
passé et qui nous revient de droit. L'Eglise a sauvé l'esprit 
humain contre l'invasion de la barbarie ignorante; le 
moment vient où elle devra le protéger contre les progrès 
de la barbarie scientifique. Nos adversaires eux-mêmes pres- 
sentent que ce rôle sera le nôtre, et parfois même ils nous 
l'envient. Voici comment M. Henry Maret terminait l'article 
dont nous avons parlé déjà et où il prédisait que «la Béotie» 
finirait bientôt par l'emporter : 

1. Cf. Journal des Débats, 13 et 16 août, 2 et 7 septembre 1896. 



CLASSIQUE OU MODERNE ? 165 

Alors il y aura quelqu'un qui rira fort. C'est le jésuitisme. Déjà ses 
élèves manifestent en tout genre une supériorité, que l'on cherche jus- 
tement à combattre. Ce sera la lui concéder à genoux et pour toujours. 
Car il se gardera bien, lui, d'abandonner les fortes études idéales au 
profit de la mesquine pratique, et, tandis que nous ferons des fabri- 
cants, des industriels, des mathématiciens et des collecteurs d'impôts, 
lui seul fera encore des hommes. 

De tels compliments et de tels pronostics nous dictent 
notre devoir. 

J. BURNICHON, S. J. 



UNE PROCHAI^^E CANONISATION 



Le Bienheureux Pierre FOURIER, de Mattaincourt 



D APRES SA CORRESPONDANCE 



II. — LE PROMOTEUR ET LE LEGISLATEUR 

DE 

L'INSTRUCTION PRIMAIRE GRATUITE AU XVII« SIÈCLE 

VII 

Ce qu'était la paroisse de Mattaincourt où fut installé le 
nouveau curé Jean Fourier en Tété de 1597, nous aurons à 
faire plus tard ce triste tableau quand nous la montrerons 
transformée par son zèle. Mais par quels moyens devait-il 
amener cette métamorphose ? Par où commencer ? Le vice 
s'étalait partout. Comment le refréner et le bannir ? S'en 
prendre aux « vieux pécheurs qui pour lors occupoient la 
terre », ne serait-ce pas œuvre stérile et bientôt à refaire ? 

Pierre n'eut pas à chercher beaucoup dans ses souvenirs. 
Toute sa jeunesse d'écolier lui rappelait le changement radi- 
cal opéré à Pont-à-Mousson et avec Pont-à-Mousson dans la 
Lorraine et au delà, par la réforme de l'éducation. L'effort 
que le cardinal et le duc avaient tenté pour les Trois-Evôchés 
et qui en avait déjà renouvelé la face, pourquoi lui, l'humble 
prêtre de campagne, ne l'essaierait-il pas sur un plus petit 
théâtre ? Pourquoi ne pas réaliser dans l'enseignement 
primaire et parmi les enfants des paysans les progrès 
introduits dans l'enseignement secondaire et supérieur par, 
l'Université ? En quinze ans Pont-à-Mousson était devenu 
<( la bastille contre l'hérésie ». En faudrait-il beaucoup plus 
pour faire de Mattaincourt le modèle des paroisses chré- 
tiennes? Les vieillards qui le déshonoraient n'étaient que le 

1. V. Études, 5 avril 1897. 



UNE PROCHAINE CANONISATION 167 

passé. Les enfants qui étaient l'avenir, auraient vite grandi, 
et, grâce à eux, la transformation complète ne demanderait 
pas un quart de siècle. Que de fois Pierre avait entendu dire 
à son directeur le père Jean Fourier, dont c'était la maxime 
favorite, que le cœur de l'enfant est une cire molle suscep- 
tible de recevoir toutes les empreintes ! A quoi bon, quand 
on pouvait y inculquer en traits indélébiles le goût du bien 
et l'horreur du mal, user sa peine et son temps sur des 
êtres endurcis ? 

Fourier visera donc à s'emparer de l'enfance et par elle il 
se tient assuré de régénérer à bref délai toute la population. 
Mais comment l'attaquer? Le prêtre a recours au ciel. Il 
prie, jeûne, se couvre d'instruments de pénitence, et la 
lumière lui vient d'en haut. Jamais il n'y mettra trop d'empres- 
sement : « il crût qu'il n'y avoit pas de meilleur expédient 
que de prendre la jeunesse dés la sortie du berceau, la 
sevrer soigneusement du péché, et arroser son cœur d'in- 
fluences de la vertu au même instant que le laict cesse de 
rafraîchir ses lèvres '. 

Mais qui rompra le pain de vie à ces petits? 

Dès les vacances scolaires de 1597, les premières qu'il 
passAt dans sa cure, Fourier réunit quatre ou cinq jeunes 
gens qui, dit-on, se destinaient au sacerdoce. Il les installe 
à son presbytère et tout en leur donnant des leçons de théo- 
logie ou de liturgie, il expose à leurs yeux l'importance de 
l'enseignement des petits garçons, il fait briller à leurs 
regards la beauté d'une existence qui serait vouée à cette 
œuvre par zèle des âmes. 

Les saints ne réussissciil pa^ dan^ looles leurs entre- 
prises, Fourier échoua. En trois mois le noyau de sa future 
école normale, peut-être de sa congrégation de religieux 
instituteurs, fut dissous. Pour divers motifs tous ses jeunes 
»gens se dispersèrent sans avoir commencé à faire la classe. 
En oette même année 1597, saint Joseph Calazanz ouvrait à 
Rome les écoles pies ou petites écoles pour les fils du 
peuple. La Lorraine et la France attendront encore un siècle 
avant que le bienheureux Jean-Baptiste de La Salle fonde 

1. Pclit Bcdcl, p. 89. 



168 UNE PROCHAINE CANONISATION 

les Frères des écoles chrétiennes, les vrais maîtres encore 
aujourcriiui après deux siècles de Téducation populaire K 

La vocation de Fourier était ailleurs. Les écoliers lui 
échappent. Il sera Tapôtre et l'instituteur des écolières. La 
Providence qui avait permis l'échec de sa première tentative 
ne faisait que le réserver pour une tâche encore plus ur- 
gente. Des écoles de garçons, quelles qu'elles fussent, il y 
en avait un certain nombre. Les écoles de filles manquaient 
presque totalement. Aujourd'hui que les congrégations 
enseignantes pour l'un et l'autre sexe se sont indéfiniment 
multipliées, nous nous représentons mal l'état scolaire de 
la fin du XVI® siècle. Ne perdons pas de vue que les Visitan- 
dines datent de 1610, furent fondées par saint François de 
Sales pour le soulagement des pauvres et des malades et 
ne reçurent des pensionnaires que plus tard. C'est vers 1610 
également que INIadame de Sainte-Beuve établit à Paris sa 
première communauté d'Ursulines, adonnées en vertu d'un 
vœu spécial à l'éducation des jeunes personnes. Les essais 
de Françoise de Bermond à Avignon, de la nièce de Mon- 
taigne, madame de Montferrand, à Bordeaux, de madame 
de Xaintonge en Bourgogne, ne nous reportent guère plus 
haut, si toutefois ils ne nous font pas descendre. Au temps 
où le cri général de Réforme avait secoué la chrétienté, on 
avait entendu avec raison les prédicateurs catholiques les 
plus pieux et les plus orthodoxes sonner l'alarme sur le 
péril social créé par l'ignorance et la mauvaise éducation 
des filles 2. Et pourtant l'influence de la femme dans le rôle 
de mère de famille et de maîtresse naturelle de ses enfants 
n'est-elle pas plus grande et d'une portée plus considérable 
encore que celle de l'homme? Fourier le comprit bien vite 
et voici comment il s'en exprime dans son « Règlement pro- 
visionnel que gardent les filles de la Congrégation Notre- 
Dame avant qu'elles fussent religieuses », Après un court 
préliminaire sur l'honneur qu'il y a pour Dieu et le profit 

1. Cf. Le Bienheureux J.-B. de La Salle, par Armand Ravclet. Tours, 
Marne, 1888, in-4o, p. 76, sqq. 

2. Voir notre étude sur la Société au commencement du XVI^ siècle, 
d'après les Homélies de Josse Clichtoue (l^T2-15i3), dans la Revue des 
questions historiques, le»" avril 1895, p. 538-539. 



UNE PROCHAINE CANONISATION 169 

pour le prochain à « dresser des écoles publiques et y en- 
seigner gratuilement les filles à lire et à écrire, à besogner 
de l'aiguille, et l'instruction chrétienne », il ajoute ses do- 
léances sur les endroits w où la jeunesse est ignorante et 
corrompue en ses mœurs, adonnée à jurer, maudire, injurier, 
désobéir, dire et écouter propos et chansons déshonnétes, 
et conclut à la nécessité d'arracher les filles à une corruption 
précoce que devenues mères elles transmettraient à d'autres : 

II est entièrement nécessaire et requis qu'elles soient instruites de 
bonne heure en toute diligence et fidélité, vu signamment ' qu'elles 
sont de leur condition plus infirmes et simples, et ne peuvent si bien 
s'enseigner d'elles-mêmes et que leur malice ou piété peut quelque 
jour porter coup pour plusieurs autres, attendu que lorsqu'elles seront 
plus âgées et mères de famille, elles demeureront d'ordinaire au 
ménage pour y gouverner leurs enfants, serviteurs et servantes, et 
conduire toute la maison, et quant et quant ' donner aux petits, soit 
fils ou filles, la première nourriture ' et des impressions et exemples 
ou de bien ou de mal qui pourront s'enraciner en leurs âmes et par 
aventure y persévérer pour toute la vie. 

Or par le moyen d'une bonne instruction diligente et fidèle, sera don- 
né quelque ordre k tout ceci, et la paix, le repos, l'obéissance et crainte 
de Dieu mises par toutes les maisons èsquelles commanderont ci-après 
des femmes auparavant dressées en ces écoles *. 

VllI 

La Congrégation Notre-Dame pour qui Fourier écrivait 
ces considérations résumant la raison d'être de sa fonda- 
tion, est tout entière l'œuvre du curé de Mallaincourl. Ses 
premiers sermons avaient touché le cœur de quelques 
jeunes filles. L'une d'elles, la future fondatrice, se nommait 
Alix Le Clerc. Née à Remiremont, le 2 février 1575, en la 
fête de la Purification de la sainte Vierge, et baptisée le même 
jour, elle appartenait à une famille honorable, mais qui 
rêvait pour elle un avenir selon le monde. Au milieu d'un 

1. Particulièrement. 

2. En m<^mc temps. j 

3. Education. 

4. Lettrée, t. III, p. 1%. 



170 UNE PROCHAINE CANONISATION 

banquet de noces, le spectacle de ces joies profanes lui en 
inspira ra\ ersion ; elle dit au retour à ses parents de ne 
plus songer à lui chercher un parti. Nature idéale portée à 
la contemplation et amie de la solitude, elle n'avait qu'une 
santé délicate et était venue à Hymont, annexe de Mattain- 
court, pour s'y retremper, sur l'avis des médecins, dans l'air 
pur et vif des champs. C'était la Marie de l'Évangile. La 
seconde postulante, aussi célèbre dans les origines de la 
Congrégation, rappelait plutôt le tempérament de Marthe. 
Ganthe André, robuste fille de Mattaincourt, avait les réso- 
lutions énergiques, le caractère ardent, le courage presque 
viril. 

Au mois d'août, elles déclarent à Pierre Fourier leur 
attrait vers la vie religieuse ; le curé, en guise de réponse, 
leur propose d'aller satisfaire chez les Clarisses de Pont-à- 
Mousson leur goût pour les austérités. Mais Alix veut fon- 
der une maison nouvelle de filles. — « Et vous n'êtes que 
deux ? « leur répond Fourier. Elles cherchent, elles trouvent 
trois compagnes : Isabeau de Louvroir, Claude Chauvenel 
et Mademoiselle Barthélémy. Maintenant qu'elles sont cinq, 
elles croient pouvoir représenter leur requête, et, en atten- 
dant qu'elle soit agréée, elles font comme si elle l'était. 

Ces filles, écrivait Fourier trente ans après, sont les premières de 
notre âge (au moins en ces quartiers) qui se sont avisées de prendre 
comme dot et principale fonction de leur Religion * le devoir d'instruire 
fidèlement et gratuitement les petites filles en la crainte de Dieu, etc., 
ayant commencé cette dévotion nouvelle en l'année 1597, lorsque per- 
sonne n'y avoit encore pensé au moins que nous sachions^. 

En la fête de Noël, à la messe de minuit, cette solennité 
plus touchante encore dans les campagnes que dans les 
villes, les cinq jeunes maîtresses entrèrent à l'église toutes 
vêtues et coiffées de noir. Dans la crèche du Dieu fait enfant 
leur ordre avait élu son berceau. 

On en parla au village, car elles avaient été naguères « des 
premières à mettre les compagnies en belle humeur », et 

1. C'est-à-dire : congrégation. 

2. Lettres, t. III, p. 101. 



UNE PROCHAINE CANONISATION 171 

Alix avant de porter habituellement sur sa tète le voile blanc 
que mettent pour communier les simples filles de la campa- 
gne, avait aimé la danse et le son du tambourin. 

Cependant il était urgent de former à la vie religieuse ces 
jeunes aspirantes qui n'avaient pas vingt ans. La chose était 
difficile si elles continuaient à vivre dans leurs familles. Le 
père d'Alix mécontent de voir sa fille s'associer à des villa- 
geoises, l'avait obligée d'entrer à Ormes au couvent des 
Sœurs Grises ou Franciscaines hospitalières de Sainte-Elisa- 
beth. Fourier ne se laissa point troubler pour si peu dans 
des projets qui venaient de recevoir en l'intime de son âme 
une consécration surnaturelle. La veille du 20 janvier 1598, 
fête de Saint-Sébastien, depuis la tombée de la nuit jusqu'à 
i\vu\ heures du matin, prosterné dans une « chambre haute », 
<!t la face baignée de larmes, il avait interrogé Dieu dans le 
silence de l'oraison. Quand il se releva, la lumière s'était 
faite et son parti était pris. Au retour de cet anniversaire, il 
écrira aux religieuses de Verdun, en 1613, ces lignes datées 
d(? Malt.'iiiK-oiirt : 

... J(»iir iiiiiiir ijue le» premières iii^pirations ou pensées vinrent de 
dresser un monastère, et faire chose qui pût servir à d'autres des 
nAtre.s après vous. Ce fut justement le matin du jour de Saint-Sébastien, 
sont aujourd'hui quinze ans. Loué soit Dieu '. 

Ce ton humble et modeste est celui d'un saint. D'autres y 
préféreront les accents lyriques d'un Pascal écrivant sur son 
amulette, après une nuit du même genre, le lundi 23 novem- 
bre 1654, fête de Saint-Clément : « Feu.... certitude, joye, 
certitude, sentiment, veue, joyc, paix... joye, joye, joye et 
pleurs de joye, Jésus-Christ, Jésus-Christ... » Peut-être les 
vraies inspirations de la grâce comportent-elles une manifes- 
tation plus calme. 

Restait donc à trouver un monastère d'emprunt pour le 
postulat. A une lieue de Mattaincourt, au-delà de Mirecourt, 
se dressait dans son aristocratique splendeur l'abbaye anti- 
que de Portas suavis ou Portsais, aujourd'hui Poussay. Là 
où quelques paysans ont à présent leurs chaumières parmi 

1 Lettres, t. I, p. 88. 



172 UNE PROCHAINE CANONISATION 

des ruines, vivaient plus en séculières qu'en religieuses les 
dames d'un chapitre noble. Pour être chanoinesse, il ne fal- 
lait pas moins de seize quartiers authentiques de noblesse 
du côté paternel et du côté maternel. Point de vie com- 
mune. Prébendes à part. Liberté entière, sauf l'obligation de 
l'office en chœur. La Lorraine possédait plusieurs de ces 
chapitres : Remiremont, Epinal, Bouxières. Le P. Dorigny, 
écrivant au xviii^ siècle, vante leur piété et leur exactitude 
au service divin. « Il y a peu de filles de qualité en Lorraine, 
ajoute-t-il, de celles qui veulent se retirer du grand monde, 
mais qui ne se sentent point assez de vocation pour s'enfer- 
mer dans un cloître, qui ne se fassent honneur d'être admises 
dans quelqu'un de ces chapitres ^ w A Poussay et au temps 
de ce récit, plusieurs de ces chanoinesses de haute lignée 
savaient patronner et encourager autour d'elles le bien 
qu'elles ne pouvaient ou n'osaient faire par elles-mêmes. 
Mesdames Judith d'Aspremont et Catherine de Fresnel 
s'étaient mises sous la direction du saint curé de la contrée ; 
elles allaient devenir ses meilleures auxiliaires dans Ih 
période toujours critique des débuts d'une congrégation. La 
sœur de Judith, Esther d'Aspremont, mariée à Jean Porcelet 
de Maillane, maréchal de Lorraine et bienfaiteur des Carmes, 
était une femme également distinguée par son intelligence 
et sa vertu ; son fils Jean, futur évêque de Toul, hérita de 
la bienveillance de sa vénérée tante Judith envers les nou- 
velles religieuses. Fourier le proclame aussi « le principal au- 
teur de la congrégation de N.-S. après Dieu-. » Citons encore 
deux chanoinesses, mesdames de Choiseul et de Séraucourt, 
dont la première abandonnera un jour sa prébende pour 
entrer au Carmel de Nancy, et la seconde regrettera de n'avoir 
pas eu le courage d'adopter la vie humble et dévouée des 
filles de Notre-Dame. 

La maison de Catherine de Fresnel, à Poussay, s'ouvrait 

1. Histoire de l'institution de la Congrégation de N. Dame. Où l'on voit 
l'Abrégé de la Vie du Vénérable Père Pierre Fourrier, de Mataincourt, qui en 
est le Fondateur ; et de celle de la Mère Alexis Le Clerc, première Fille de 
la même congrégation, par le R. P. J. Dorigny, de la Comp. de Jesvs. 
Nancy, 1719, in-16, pp. 50-51. 

2. Lettres, t. V, p. 390. 



UNE PROCHAINE CANONISATION 173 

aux aspirantes. Judith d'Aspremont compléta leur instruc- 
tion spirituelle. Leur entrée dans l'abbaye en la fête du Saint- 
Sacrement de Tannée 1598 fut suivie d'une retraite mémora- 
ble où Fourier vint prêcher la clôture. Son discours qui a 
été conservé, trahit dans le développement de la pensée des 
habitudes de forte dialectique. Avec un art gradué, il pro- 
cède de déduction en déduction pour arriver à une dernière 
conséquence et atteindre son but. Lentement et savamment, 
il élève ces âmes ingénues et pleines de bons désirs à la 
hauteur de la mission rêvée par lui pour leur zèle. « Vous 
voyés comme Dieu ne vous veut pas tourmenter », leur avait- 
il dit au début avec bonhomie. Puis, fortement il conclut 
ainsi : 

Etans religieuses, vous pourriez vous contenter de faire vdtrc salut ; 
mais parce que vous plairez davantage si vous sauviez les autres, il y 
faudra tlcher, et d'autant qu'il n'y a pas moyen pour vous de sauver 
plus de personnes qu'en instruisant les jeunes filles, il me semble, 
si vous en vouliez prendre la peine, qu'il vous faudroit ri^soudre à les 
enseigner, et faire en sorte que les prenans toutes innocentes comme 
elles sortent du baptême, vous les conserviez dans celle netteté tout le 
long de leur vie, et parce que Dieu a plus agréable que l'on soit obligé 
à cette instruction, en sorte qu'on ne puisse jamais la quiter, que 
d'enseigner aujourd'huy et cesser demain, il faudra, s'il y a moyen, 
trouver (piclipie façon de s'y engager irrévocablement, et pour tou- 
jours. Et f/i/i/i. attendu qu'il aéra plug agréable à Dieu d'enseigner 
sans aucune récompense et pour i amour de luy que de prendre de l ar- 
gent, il faut ensriffnrr pour rien paui-res et riches indifféremment. • 

Tout le plan et pour ainsi dire le programme de la Congré- 
gation Notre-Dame avait tenu dans le discours : vie reli- 
gieuse, active, vouée à l'enseignement gratuit. 

En juillet 1598, les premières classes gratuites furent ou- 
vertes à Poussay. Les maltresses n'étaient pas des savantes ; 
écolières en même temps qu'institutrices, elles recevaient 
elles-mêmes les leçons de Madame Judith d'Aspremont. 
Les matières à l'enseigner étaient d'ailleurs fort simples : 
lecture, écriture, travaux manuels. La chanoinesse eut plus 

1. Petit Bcdcl. p. 103. 



174 UNE PROCHAINE CANONISATION 

de peine à apprendre aux futures religieuses le bréviaire et 
les rubriques du chœur. 

IX 

Cependant Pierre Fourier avait, au prix d'un travail de 
quarante jours, rédigé les statuts de la Congrégation nais- 
sante. C'est le Règlement provision nel, qui, durable comme 
beaucoup de choses provisoires, restera en vigueur près de 
vingt ans. En 1617, il sera remplacé par les Petites Cons- 
titutions, et, à sa mort (1640) par les Grandes. Tout est en 
germe dans ces dix-neuf articles. Indiquons-en Tesprit. 

Le but, ou, comme il s'exprime lui-même, « la première 
et principale intention « de Fourier est l'éducation chré- 
tienne. La vie religieuse n'est pour lui qu'un but secondaire^ 

Le moyen qu'il adopte parce qu'il le regarde comme plus 
efficace, est l'institution de congréganistes ou filles congré- 
gées'. 

Il veut des filles pour institutrices, et par là il entend sur- 
tout exclure les instituteurs dirigeant les écoles mixtesou com- 
posées d'enfants des deux sexes. Les abus que l'expérience lui 
a révélés sur ce point ont été sa raison déterminante et c'est 
le motif qu'il a le plus allégué -^ Indépendamment des con- 

1. «J'ai toujours estimé qu'il étoit nécessaire de dire que 1° elles étoicnf 
maîtresses d'école et que pour être plus resserrées (disciplinées) elles ont 
désiré, demandé et poursuivi avec instance d'être religieuses, de peur que 
l'on ne pensât qu'elles étoient 1° religieuses et auroient par après demandé 
des écoles. » Fourier à Guinet, 17 septembre 1627. Lettres, t. III, p. 193. 

2. Lettres, t. III, p. 197. 

3. Le triste incident qui le détermina a été raconté au procès de la béatifi- 
cation. Summarium, p. 257. De ces o escholes gouvernées es villes et 
villages par des hommes et femmes séculières qui, pour gagner, reçoivent 
pèlc-mèle les garçons et les filles, et le plus souvent n'osent les reprendre 
ou châtier, de peur de les déchasser et n'avoir en ce moyen tant de pratiques », 
il avait vu depuis longtemps sortir la jeunesse qu'il a décrite dans son 
Règlement provisionnel. Voir Fourier à Guinet, 20 août 1626, d'après 
M. l'abbé Pierfîtte, curé de Portieux, article du Vosgien, 10 octobre 1883. Nous 
nous inspirerons souvent de ces excellents travaux présentés au congrès de 
l'Association française pour l'avancement des sciences, à Blois en 1884, et 
parus en brochure sous ce titre: I/Acte de naissance de l'Inslruclion primaire 
eu Lorraine, in-S». Une réimpression plus complète se public actucllcniont 



UNE PROCHAINE CANONISATION 175 

sidérations morales qui ont agi sur son esprit, d'autres rai- 
sons non moins évidentes sautent aux yeux. Aux petites 
filles, il faut Tédiication quasi maternelle d'une maîtresse; 
aux garçons, dès 1 âge de quatre ans, il faut la poigne virile 
du maître, parfois sa férule. 

Il veut des filles congrégéeSy c'est-à-dire en communauté. 
Elles ne seront pas mariées, parce que le soin de la famille 
les absorberait au détriment des écolières. Elles seront 
plusieurs, parce qu'une seule ne peut ni tout savoir ni pos- 
séder toutes les aptitudes. A plusieurs, la division du tra- 
vail aidant, elles se compléteront. 

Ces M filles congrégées » seront tâchantes a bien vivre. 
L'amour de Dieu pour qui elles agiront, sera un stimulant à 
leur diligence et à leur fidélité. L'exemple de leurs vertus 
sera plus efficace encore sur leurs petites élèves que les 
paroles et les raisons. 

Leurs classes seront gratuites, ici nous citons textuelle- 
ment, « à <*e d'inviter toutes à y aller et que pas une n'en 
puisse être exclue par chicheté ou autrement, et signam- 
ment, que les pauvres y soient charitablement reçues et bien 
instruites et, parce moyen, préservées des dangers csquels 
leur disette et la corruption de ce siècle les pourroient 
autrement précipiter. A'/, pour l'égard de nous qui enseignons, 
que Dieu soit notre salaire et payeur, et ait plus d'occasion 
de bénir et faii'e prospérer nos labeurs. 

Enfin elles seront montrantes l'instruction chrétienne cl 
piété. En plusieurs endroits le catéchisme n'est pas expliqué 
h la jeunesse ; elles suppléeront ici ceux qui manquent îi ce 
devoir ; ailleurs, le catéchisme est fait par le curé ou quelque 
autre personne ; elles prolongeront là cet enseignement trop 
espacé pour être efficace et pénétrera fond l'àme de l'enfant. Sur 

dans le Bulletin de la canonisation, k Matlaincourt. Il est <ftonnant que cou 
études aient échappe h M. Buisaon, dans l'arliclc FOURIICR (Pierrr) de son 
Dictionnaire pédagogique |I887|. Il est vrai qu'on y a oulilié aussi dr dire 
un spui mol de la gratuité qui raractérisc l'instruclion «établie par le ciiré 
de Matlaincourt, et mi^mo de mentionner son titre de Bienheureux. Mais, à 
la suite de son maifçre parn^^raphe, on a consacré quatre colonnes aux 
extravagances pédagogiques de Charles Fourier s'applaudissant a que les 
petits garçons soient turbulents, mutins, hargneux, orduriers. enclins à 
tout fracasser, etc., • et faisant de \' opéra le principal resaort de l'éducation. 



176 UNE PROCHAINE CANONISATION 

ce chapitre Pierre Fourier qui ne prévoyait pas l'école neutre 
et n'en imaginait sans doute même pas la possibilité, exprime 
des idées fort justes et qui sont la condamnation de cette ins- 
titution moderne. Une heure ou deux de catéchisme faites en 
dehors du local scolaire peuvent apprendre à l'enfant un peu 
de doctrine chrétienne et occuper pour un temps son esprit ; 
la volonté ne sera pas atteinte et par suite la vie ne sera pas 
dirigée. « Pour les enfants qui sont simples et grossiers, dit- 
il, est entièrement nécessaire qu'outre les prédications ou 
discours ordinaires et publics des pasteurs, il y ait d'autres 
personnes qui leur expliquent familièrement, de près et 
souvent ce qui est de leur salut. Chose qui ne se peut aisé- 
ment faire par un curé principalement pour des filles, 
lesquelles doivent être instruites par autres filles, ainsi que 
les garçons par des hommes. » Encore ses griefs contre 
l'école mixte qui reparaissent. 

Les filles congrégées montreront à lire et à écrire. Il n'est 
pas question ici d'autre chose et il semble que les parents 
n'en demandent pas davantage, puisqu'on a en vue de « con- 
tenter les pères et mères. » Mais Fourier ne vise pas seule- 
ment à fonder un établissement particulier. Son école sera 
une sorte d'école normale ou de pépinière d'institutrices 
laïques. On y dressera « plusieurs maîtresses des externes 
qui pourront par après aller ouvrir des petites écoles es 
villages et moindres lieux ou es bourgs et môme es villes 
pour y enseigner la piété et autres choses qu'elles auront 
apprises sous les nôtres, qu'elles pourront imiter en méthode 
et dévotion. Et parce moyen, sera bien instruite la jeunesse 
partout. )) Ces derniers mots prouvent que son ambition, 
comme le zèle de tous les apôtres, ne connaissait pas de 
limite, et aussi qu'au zèle il savait allier la largeur d'esprit, 
n'excluant pas les laïques honnêtes. 

La lecture et l'écriture forment la base de l'enseignement 
rudimentaire à donner aux enfants ; mais le travail à l'aiguille 
a nécessairement aussi sa place. Ici le but est double : 
1" initier la femme aux occupations de son état. Elle 
devra savoir « coudre et besogner en nuance ^, linges, 

1. Tapisserie. 



UNE PROCHAINE CANuMSAlIuN 177 

lassv ^ point-coupé % et auhes ouvrages semblables propres 
à des filles. » 2" procurer aux écolières quelque profit. Fourier 
espère par cette utilité iminédiate « amorcer » les^ petites, 
heureuses de se procurer déjà quelques menues ressources 
par elles-mêmes, mais aussi et surtout lorsqu'elles auront 
grandi, avoir donné « matière et commodité à plusieurs 
pauvres filles de gagner honnêtement leur vie, lesquelles 
auparavant n'avoient moyen de rien apprendre à raison de 
leur pauvreté et de là pouvoient tirer occasion de s'exposer à 
plusieurs hasards et danger>>. < I pourront désormais 
apprendre en nos écoles dans peu de temps et sans frais à 
gagner aisément ce qui est nécessaire pour leur entretien. » 
Ce système très pratique qui fournissait à Tenfant des 
connaissances suffisantes pour l'époque et l'habituait à vivre 
honnêtement de son travail, ne demeura pas à l'état de 
lettre morte. Nous avons retrouvé le mémorial de la visite 
faite un siècle après, en 161)6, par Mgrde Noailles, archevêque 
de Paris, à l'école de la rue des Morfondus devenue la rue 
Neuve Saint-Etienne-du-Mont. On y voit que la mesure de 
l'instruction donnée aux petites filles du peuple n'avait 
guère changé et que l'excellent usage de tirer parti des 
travaux à l'aiguille était toujours en vigueur. Les religieuses 
qui n'étaient guère plus riches que leurs élèves, trouvaient 
aussi dans ces ouvrages un moyen d'existence. Ce document 
inconnu, croyons-nous, mérite d'être rapporté: 

Les ouvrages que les écolières feront, seront vendus à mesure qu'ils 
seront achevé/., et l'argent qui en proviendra sera mis entre les mains 
de la seconde procureuse, pour e>tre employé de mesmc que celuy qui 
proviendra du travail des scrurs, à fournir a la communauté les besoins 
dont elle manque présentement. 

1. Lacis, « ouvrage de fil ou de soye fait en forme de filet ou do rcxeuil. 
dont loM brin» 5ont ontrolari'n le» un» dan» lo» aulro». Rpzeuil on roziMiil t«e 
(lit (li> certains ouvrages de (il travaillez à jour qui «ervoient d'ornement à du 
litige, comme à des pentes de lit, de» tavayole», etc. On en voit encore chez 
le» païsans. Les ta%'ayolc8 sont dc> toilcttcD ou petites toiles bord'-(>« rir Hm- 
l.cUe. I) Furelière, 2« ëdit. 1701. 

2. Point-coupé, « dentelle à jour qu'on faiitoit autrefui» en collant du lîlet 
sur du quintiu (toile fine) et puis en perçant et emportant la toile qui étoit 
entre deux. » Ibid. 

K.WI —12 



178 UNE PROCHAINE CANONISATION 

On en pourra néant moins employer une partie à faire quelques 
gratiffications aux escolières pour les encourager à travailler suivant 
que les maistresses le jugeront à proposa 

Ce système avait Favantage de préparer des ménagères 
industrieuses et économes, non des déclassées et des bas- 
bleus. 

Le bâtiment scolaire. — C'est le triomphe de notre 
époque, et si la célèbre parole u quand le bâtiment va, tout 
va », a ici son application, nous devons jouir en France à 
riîeure actuelle des premières écoles du monde. De Tair, de 
la lumière, de l'espace ; on prodigue ces biens essentiels à 
profusion. Par surcroit on y ajoute les façades tapageuses 
construites avec des manières d'hôtel de ville sur les 
places publiques ou les voies les plus fréquentées. Les com- 
munes veulent montrer au grand jour qu'elles n'ont pas lési- 
né. Fourier obéissait à d'autres préoccupations; il estimait 
que le recueillement et la tranquillité sont des conditions 
indispensables de l'étude. 11 lui faut des écoles expressément 
bâties et préparées pour les petites filles, par conséquent 
adaptées à leurs convenances ; seulement elles « ne pren- 
dront point de jour sur la rue, ny sur aucun jardin, ou cour, ou 
autre place... mais sur une cour particulière et spécialement 
affectée au service desdites écoles, et qui ne soit hantées par 
aucune autre personne de dehors 2. « Il tient beaucoup à 
cet isolement qui protège les fdlettes si curieuses et si 
légères de leur nature, contre ces distractions extérieures : 
que si, dit-il, « la nécessité du lieu contraint à prendre 
jour )) sur un endroit qui puisse leur apporter quelque cause 
de dissipation, ces jours devront être établis « de manière 
que les écolières externes ne puissent voir ... ni rien enten- 
dre de ce qui s'y démêllera. » 

1. Procès-verbal de la visitte du Monastère de la Congrégation de Notre- 
Dame, faubourg St-Victor-lez-Paris. en l'année 1696. Archives nationales, 
L 1041. 

2. Les Vraies constitutions des Religieuses de la Congrégation de Nostre- 
Dame, faites par le Vénérable serviteur de Dieu Pierre Fourier, leur Institu- 
teur, et Général des Chanoines réguliers de la Congrégation de nôtre Sau- 
veur, approuvées par nôtre Saint Père le Pape Innocent X. 2^ édition, Toul, 
1694, 3e partie, p. 5. 



UNE PROCHAINE CANONISATION 179 

Certains détails que nous ne pouvons tous rapporter ici, 
traduisent encore des préoccupations plus pratiques. En voi- 
ci une. Pour éviter le tumulte et la confusion à l'arrivée, il 
V aura dans la cour, près de la porte d'entrée, « une chambre, 
ou lieu capable (et abrité) pour contenir les écolières qui 
s'assembleront en attendant l'ouverture des classes. «. 

L'ameublement scolaire. — Qui n'a pas visité de nos jours 
un asile, une crèche, une école maternelle ou enfantine, ne 
se douterait pas du degré de raffinement auquel on est venu 
pour les tableaux, les cartes, les pupitres et les sièges. 

Dans les classes de la Congrégation Notre-Dame on trou- 
vait, au temps du bienheureux Fourier, une chaire pour la 
maîtresse et des bancs pour les écolières, avec des livres 
« imprimés et manuscrits », des tableaux, des ardoises, des 
jects^ correspondant à ce qu'on appelle maintenant le bou- 
lier-compteur, enfin des plumes, lesquelles n'étant pas mé- 
talliques comme de nos jours, réclamaient un indispensable 
auxiliaire, le canivet ou petit canif pour les tailler. Ce n'était 
pas luxueux, mais cela suffisait au moins aux « petites abé- 
cédaires ». Et puis, si le tout n'était pas considérable, Fou- 
rier tenait à ce que ce tout fut prêt dès la première heure de 
la rentrée : 

Que notre sœur Jeanne prépare des bonnes plumes bien taillées, un 
bon canivet, une règle à régler pour les exemples', et de la bonne 
encre pour elle, car cela donne du lustre à récriture. 

Dans le local ainsi pourvu de tous ses instruments de 
travail, la sœur devait ouvrir solennellement la classe par un 
discours. 

Surtout enseignez le catéchisme et la piété aux filles; montrez leur à 
se confesser proprement ; dire le Bénédicité et les grâces en la maison; 
l'obéissance et le respect aux pères et mères; et commencez votre école 
par ces points et leur faites une exhortation le premier jour par laquelle 
vous protesterez que vous ne voulez point entretenir ni montrer de 
mauvaises fliles (et que partant elles s'amendent et quittent leurs 

1. Jetons. 

2. Lettres, t. I, p. 4. 



180 UNE PROCHAINE CANONISATION 

mauvaises accoutumances) et que votre dessein principal est de les 
enseigner à être bien sages, à gagner le ciel et devenir des saintes, etc. 

Ces pieux et sages conseils ne meublaient-ils pas Tesprit 
et Tâme des enfants ?De nos classes neutres si bien outillées 
plus d'une ne sort-elle pas au contraire, la mémoire bourrée, 
mais Fesprit et le cœur vides. Mais surtout leurs murailles 
couvertes de pancartes sont froides et nues; il y manque le ta- 
bleau parlant par excellence : le crucifix i. 

Le personnel. — L'école est bâtie et aménagée. Quel per- 
sonnel la dirigera? Avant de recevoir les petites écolières 
dans la maison qui leur a été préparée, w il faudra trouver et 
tenir toutes prêtes des personnes capables pour les y traiter 
ainsi qu'il appartient. » ^ Toutes les religieuses qui com- 
posent la Congrégation pourront-elles être indifféremment 
employées à l'enseignement? Non, répond le saint fondateur, 
qui sait combien ces fonctions d'institutrice, humbles en 
apparence, exigent de qualités et d'aptitudes. La supérieure 
devra donc « choisir entre ses sœurs celles qui luy semble- 
ront les plus propres et les mieux disposées à prendre cette 
charge «. Et comme les aptitudes ne s'acquièrent ou ne se 
développent que pendant la jeunesse, il ajoute qu'elle devra 
les discerner de bonne heure et les former le plus tôt pos- 
sible à leur oflice. 

D'après quels principes fera-t-elle ce triage ? 

D'abord elle éliminera les infirmes et celles dont la cons- 
titution est trop délicate « de peur de ruiner leur santé tout 
à fait, y) Le bienheureux se montrait difficile sur ce point 
pour l'admission dans l'ordre. Sa correspondance en témoi- 
gne constamment. Il écarte de même celles qui auraient 
« quelque difformité de corps m paraissant à l'extérieur et de 
nature à diminuer leur autorité auprès des enfants. 

1. Inventaire de la classe du pensionnat : « Un christ, une tapisserie de- 
papier velouté, quatre tables bois de chaîne, six banquettes velour d'Utreck, 
une chaise idem, deux petites banquettes en toile, six rideaux blancs, quatre 
jalousies, un poêle et tuyeau de fayance, un fort piano, douze écritoires, six 
chandelliers de cuivre ». État des biens mobiliers et immobiliers des Reli- 
gieuses de la Congrégation Notre-Dame pour l'Instruction gratuite de la 
jeunesse. Arch. nat., S 4639-40. 

2. Constitutions, loc. cit. p. 8. 



UNE PROCHAINE CANONISATION 181 

Au moral il est plus sévère encore que pour le physique. 
« Point pour tout', écrit-il, de celles qui se laisseroient 
emporter parfois, quoyque très rarement, à quelque traict ou 
(l'impatience ou de colère ou de superbe, ou de désobéis- 
sance, ou qui en quelque autre manière pourroient être capa- 
bles de mal édifier leurs petites disciples. » 

Ceci n'est encore que le côté négatif et l'absence de 
défauts. Mais il veut, chez ces maîtresses saines de corps et 
d'esprit, des qualités positives : courage, bonne volonté, 
zèle intense, humilité, modestie, travail, discrétion, et ce don 
sans lequel les autres servent de peu : l'adresse unie à la 
prudence, c'est-à-dire le savoir-faire joint au bon sens. 

l^nfin qualités et aptitudes natives ne se constatant sûre- 
ment que par l'expérience, il demande encore qu'elles aient 
été M reconnues pour telles, déjà plusieurs années, j)ar 
toutes leurs compagnes, n II y a plus. On nous rcbat les 
<»reilles aujourd'hui iVejramens et de brevets de capacités, 
voire de certificats d'aptitudes pédagogiques qui se confèrent 
après des épreuves prati(jues très sérieuses dans le genre 
des classes d'agrégation. C'est fort beau; est-ce bien nou- 
veau? Fourier veut que chacune de ses maltresses avant 
d'être employée soit « diligemment examinée par la mère 
Supérieure »; que de plus elle soit instruite soigneusement, 
nous dirions aujourd'hui entraînée « par la mère Intendante, 
et dressée, .rendue bonne ouvrière et capable d'enseigner 
proprement... tout ce qu'on fera profession de montrer en hi 
classe à laquelle on voudra l'envoyer. » La principale diffé- 
rence entre autrefois et aujourd'hui, c'est donc que mainte- 
nant les aspirantes institutrices reçoivent brevets et examens 
des fonctionnaires de l'Université constitués leurs examina- 
teurs. Mais eux-mêmes ont-ils bien toute la compétence 
désirable pour en bien juger? 

— Mais nous avons inventé les inspecteurs. 

— Eh bien, Pierre Fourier avait ses inspectrices. Je viens 
de nommer la mère Intendante. C'est elle, qui d'après ces 
règleni«Mif»i r-«'m|)Iit «rt ofIi««> : 

Aflîn qur tout cj-la soit mioux gouvcrno n pour l cngard des maistrcsscs 
1. Point du tout. 



182 UNE PROCHAINE CANONISATION 

et pour celuy des escholières, et pour tout ce qui peut au reste de ce 
côté-là toucher à la discipline régulière et à l'avancement et perfec- 
tion de ces escholes, il y aura une mère Intendante d'icelles, qui prendra 
garde à tout, et en aura la charge et la conduite sous l'autorité de la 
mère Supérieure. Elle s'estudiera à maintenir les dites^escholes en bon 
état, et les promouvoir en bien toujours de plus en plus ^ . 

Ici encore la différence est-elle à Tavantage de notre temps ? 
Les inspecteurs apparaissent dans les écoles d'ordinaire 
une fois l'an ; et en gens fort affairés s'esquivent rapidement. 
L'Intendante ayant moins à courir, était tenue à plus 
d'observation : 

Elle communique souvent, au moins d'huit jours à autres, à la mère 
supérieure, ce qu'elle aura vu et appris de l'état des escholes, du 
profict qui s'y fait, du nombre et qualité des escholières et de l'avance- 
ment d'icelles, du debvoir des maîtresses et de la parfaite observance 
des règles. Pour de quoy se rendre plus asseurée, elle se trouvera 
souvent es escholes, parmy le temps des leçons, tantôt plus, tantôt 
moins ; tantost en l'une, tantôt en l'autre, selon qu'elle le jugera 
nécessaire ou expédient. Elle verra comme les maistresses s'y com- 
portent, et les escholières aussi, et pourra parfois en interroger 
quelques unes, à ce de recongnoistre combien elles profitent, et donner 
quelque petite louange en passant aux plus diligentes et modestes, et 
aux autres qui le mériteront. 

S'il existe quelque part un Manuel du parfait inspecteur, 
que peut-il bien dire de plus ? 

Nous écrivons ceci sans parti-pris et dans le seul but 
d'exposer ce que nous croyons être la vérité historique. 
Nous ne ferions aucune dificulté de reconnaître la supériorité 
du présent sur le passé si elle nous était démontrée. L'on 
nous a signalé, au cours de nos recherches, une institution 
moderne qui serait d'une réelle utilité : la conférence 
mensuelle entre maîtresses d'école d'un canton. On y met 
en commim ses lumières, son expérience, ses petites indus- 
tries afin de s'y prendre de mieux en mieux avec les enfants. 
Les congréganistes du bienheureux Fourier vivant en com- 
munauté, n'avaient, sans doute pas Jbesoin de se réunir pour 

1. Constitutions, p. 9. 



UNE PROCHAINE CANONISATION i83 

mettre en commun le résultat de leurs expériences et se 
suggérer des améliorations dans les méthodes. Nous n'en 
félicitons pas moins les maîtresses laïques qui éloignées par 
la distance se rapprochent par la charité et s'entr'aident par 
la communication réciproque de leurs méthodes et de leurs 
succès ^ 

Les écolières. — Nous connaissons le personnel dirigeant. 
Quel était le personnel dirigé ? Le saint n'y vient qu'en 
troisième lieu. Au premier chapitre de ses constitutions, il 
a bâti son école ; au deuxième il y a mis des maîtresses. 
Reste à l'ouvrir. Mais à qui c'est ? le sujet du troisième 
chapitre intitulé : Des filles qui pourront estre reçues es 
escholes exlerneSy nous laissons de côté à dessein les écoles 
internes ou pensionnats. 

Il fixe ainsi les conditions générales d'admissibilité : point 
de filles incapables d'apprendre; pas de malades, surtout de 
celles qui ont des afTections contagieuses ou répugnantes, 
notamment celles « (|ui ont autrefois esté travaillées du mal 
des escrouelles »>. Maison ne demandait pas encore la preuve 
(fu'on a été vacciné ou qu'on a eu la petite vérole. Point 
d'enfants mal famées pour les nueurs. Cependant tout en sacri- 
fiant ici au bien général l'intérêt de quelques-unes, il semble 
(jue Fourier fasse violence à son cuMir en fermant ainsi la 
porte de son école. Et bien que son époque soit, d'après le 
jargon de nos réformateurs modernes, « le règne de l'arbi- 
traire ». il regarde l'exclusion comme une mesure trop grave 
pour l'enfant, trop dure envers la famille, pour la laisser à 
l'application de la maltresse d'école. Il exige une décision du 
conseil, sorte de commission scolaire. 

La condition d'âge ti remplir pour entrer comme élève a 
été tranchée par le bienheureux Fourier d'une manière très 

1. DiiilIcMini Kourior dit rxprrsormfnt à propos* «loi» rcrrcnlioiiH ou 
conférence» : « Afin de procurer tounjoùri» de plus en plu» «il e»l potmiblc 
la gloire de Dieu dan» ret eniploy. Elles (le» maîtresses) «entretiendront 
souvent dann les conférences den inventions que l'on pourroit trouver pour 
faire avancer les enfans. • Arch. nat. LL 1630. Ce Ms. qui paraît l'original 
de la Coutume de Paris, a ftâ imprim<? au xv!!"* sic'cle : Reglemena ou esclair- 
cissemens sur les Constitutions des Religieuses de la Congrégation de 
N. Dame. Paris, Coignard, 1674, in-12. 



184 UNE PROCHAINE CANONISATION 

précise. Depuis 1855, en France, les enfants des deux sexes 
de deux à sept ans sont admis dans ce qu'on appelait naguère 
des salles d'asile et maintenant les écoles maternelles ; Tâge 
minimum requis pour les écoles primaires publiques est de 
six ans au moins, Tàge maxijuum de treize ans. Mais il peut 
être établi des écoles primaires communales pour les adultes 
au-dessus de dix-huit ans. Enfin la loi de 1881 a créé une 
nouvelle institution scolaire, Vécole enfantine, intermédiaire 
entre la salle d'asile et l'école primaire, qui peut garder les 
enfants, de quatre ou cinq ans à sept ou huit. Aucune inno- 
vation n'a été plus célébrée que ces classes enfantines 
« riante préface d'un livre qui aura tant de pages sévères. » 
Mais nous n'examinons que la question d'âge. Les adminis- 
trations françaises se félicitent de ce que chez nous les degrés 
successifs de la première éducation sont mieux subdivisés 
que partout ailleurs. Fourier prenait pour limites d'âge 
extrêmes quatre ans et dix-huit ans. Il abaisse YAge minimum 
à quatre ans, parce que les salles d'asile n'existaient pas 
encore. Or il avait remarqué que lés enfants « sont jà pleins 
de mauvaises paroles et perverses impressions... pour les 
mauvais exemples et propos déréglés qu'ils ont entendus, les 
uns chez leurs pères et mères, les autres par les rues. » S'il 
élève l'âge maximum jusqu'à dix-huit ans, c'est que dans 
l'ensemble on était alors un peu retardataire. En toutes 
choses on était moins pressé et Ton allait moins vite. La 
lièvre des concours était inconnue. Les écolières ne suivant 
pas les classes tout l'été, mais seulement l'hiver, leur année 
scolaire n'était que les deux tiers de la nôtre et leur temps 
d'étude se prolongeait davantage. Comme de nos jours il y 
avait pourtant des exceptions, et le bienheureux recommande 
quelque part un cours pour les adultes même de vingt-cin([ 
ans, ce qu'il regarde comme « une belle charité. « 

Ainsi réglée, l'admission était l'objet de formalités écrites 
c|ui ne laissent guère à envier à notre bureaucratie paperas- 
sière. Le registre matricule qu'il avait vu fonctionner à l'Uni- 
versité de Pont-à-Mousson, fut introduit dans ses écoles. 
Lorsque l'enfant y était présentée par sa mère ou un autre 
des siens, la maîtresse consultait le vœu des parents sur ce 
qu'on prétendait ou désirait lui faire apprendre, puis elle 



UNE PROCHAINE CANONISATION i85 

<M rivait t' dans un gros livre, préparé tout exprès à cest 
eflect, le nom de la fille, le nom et le surnom du père, 
Taage d'icelle, le lieu de sa demeure, et le jour et Tan de 
s(m entrée es escholes pour la première fois. » 

L'on m'assure qu'aujourd'hui l'on doit inscrire encore 
d'autres indications. C'est le progrès des registres. 

Matières de l'enseignement. — Déjà plusieurs fois nous 
avons eu l'occasion de toucher cette question. Aucun n'a 
suscité plus de débats dans notre siècle. L'instruction dite 
intégrale a prévalu en théorie. Plus même de distinction 
entre les matières facultatives et les matières obligatoires 
<lepuis la loi du 18 mars 1882. Nos con.scrits dont plusieurs 
arrivent encore au régiment sans savoir lire et écrire, ont 
passé par tiuites les branches des connaissances humaines. 
On peut préférer et l'on préfère lô-dessus les idées de 
MM. Victor Duruy et Jides Ferry à celles de Napoléon l" et 
de Fontanes. Nous ne faisons que de Thistoirc documentaire* 
Voici ce <pi«*, un siècle après la fondation des sœurs de la 
(^)ngrégati«)n Notre-Dame, le cardinal de Noailles leur faisait 
enseigner aux externes de leur école de Paris (1696). Pour 
l'intelligence du texte, nous prévenons qu'il y avait quatre 
classes : la grand»'. In première, la seconde • t in troi- 
siènu" ^ 

Dans la grande et la première claRse, on y a|>prendra à escrire, k 
travailler aux ouvrage» manuels, à lire dans len livres imprimez et dann 
l«'s papiiM's «'strits à la main ; on y enseignera aussi trois fois la se- 
maine l'orthographe et l'arithmétique. 

Les écolières de ces deux classes seront également soumises aux 
deux prjMnièn-s tnaltresses. 

La pr«.Mni«Mv uiailresse fera l'instruction, distribuera les ouvrages ri 
montrera l'orthographe et l'arithmétique, quand ce sera les jours mar- 
qués pour {"«'nsfigner. On monstn-ra dans les deux petites classes, 
s(;avoir aux plus petites, à connoistrc les lettres et sonner les syllabes. 
Kt aux autres qui seront un peu plus avancées, à lire en latin et mesme 
en françois. A noter cette lecture latine avant la lertun- française, pour 
s'assurer que l'enfant ne devine pas le mot, mais le lit méthodique- 
mnit. 

I . Fourier n ailmcUait que trois classes, syslèoie qui • prévalu dans l'en- 
Hcigiicmenl primaire ofCcicl. 



186 UNE PROCHAINE CANONISATION 

Résumé : lecture, écriture, orthographe, calcul, travaux à 
Faiguille. 

Noailles n'avait à rappeler pour des filles ni la religion, ni 
la morale, ni la civilité, qu'il savait tenir bonne place dans 
les constitutions de Fourier avec a la bienséance en leurs 
gestes, en leurs paroles et en leurs actions... et quelques 
autres choses qui puissent aider à vivre et à bien vivre. » 
C'est vague, mais cela dit beaucoup. Nous avons bien chan- 
gé tout cela, puisque nous avons ajouté des notions usuelles 
de droit et d'économie non domestique mais politique. Que 
penserait >s'apoléon P*" devant qui la reine Hortense avait 
peur de paraître savoir un seul mot de droit ! 

Tenue de la classe. — « En tout temps, écrivait Fourier, les 
escholières entreront en leurs classes le matin à huit heures. » 

Né à la campagne, il en avait les habitudes matinales. Les 
Parisiens se levant moins tôt, même au dix-septième siècle, 
avant les progrès de l'éclairage, le cardinal de Noailles leur 
avait fait grâce d'une demi-heure, mais il ne transigeait pas 
sur l'exactitude : 

Comme l'instruction des enfans est un des principaux points et des 
principales obligations de l'Institut, la mère Intendante des classes 
prend garde que l'instruction se fasse comme elle se doit faire, que 
les maîtresses se trouvent à huit heures et demyc précises le matin, 
pour entrer en classe, et l'après-midy à une heure et demj-e. 

Une demi-heure avant l'entrée en classe, on donne un si- 
gnal de la cloche pour les avertir de se tenir prêtes et de se 
rassembler dans la cour ou dans le vestibule. 

En classe, les écolières se divisent en plusieurs ordres ou 
bancs, ou bandes. Chaque ordre en contient de seize à vingt. 

Dans chaque banc, les places sont distribuées suivant la di- 
ligence, la modestie et le talent. Rien à la faveur, tout au mé- 
rite et à l'émulation. C'est le système préconisé et vulgarisé 
par le Ratio studiorum dans l'enseignement secondaire des 
garçons. Pierre Fourier n'aurait-il pas agi sous l'empire de 
quelque réminiscence de ses années de collège, quand il 
engageait les maîtresses à faire gagner aux élèves qui sont 
plus bas « contre une autre par dispute quelque place plus 
haute », ou à les faire « parfois disputer banc contre banc 



UNE PROCHAINE CANONISATION 187 

pour emporter le titre de l*""® ou 2^», ou encore à établir deux 
bancs spéciaux, Tun d'honneur et l'autre de punition. 

Le banc d'honneur sera appelé banc de la vwtoire^ il por- 
tera une belle couronne et une image de la Vierge. Il rece- 
vra les « écholières qui durant une semaine entière, n'auront 
fait aucune faute en disant leurs leçons, et qui outre cela 
n^auront manqué de venir à toutes les leçons par l'espace 
d'un mois ou qui auront faict en autre manière quelque 
grande vaillance. » 

Le banc de la punition s'appellera le banc pénitencier. Si 
avant le terme la pénitente s'amende ou fait seulement 
tt quoique petite vaillance », on lui pardonnera. 

Méthode pédagogique. — Nous ne saurions descendre ici 
aux détails réglementés par le bienheureux Fourier pour 
l'enseignement de l'écriture : manière dont les maltresses 
doivent tracer les modèles, distribution d'exemples faits à la 
main ou imprimés; non plus que nous n'avons à redire ses 
préceptes, curieux et sensés, pour apprendre l'orthographe. 
11 pousse presque jusqu'à la minutie ses avis relatifs à la 
ponctuation et aux abréviations, est en garde contre les inno- 
vations et tient pour l'usage. Il est positif et pratique; on 
sent qu'il est né dans une maison de commerçants, a grandi 
chez des bourgeois^ a vécu parmi des cultivateurs. Que Ton 
choisisse donc les dictées dans ce même onire d'idées et que 
les maîtresses donnent quelque fois « pour orthographe des 
formes de quittance, de récépissé, de parties pour marchan- 
dises vendues ou pour argent preste, et pour diverses autres 
choses qui se rencontrent tous les jours parmi les affaires 
du monde, et qui ont besoin de «'escrire pour plus grande 
assurance. » Ce n'est pas assez de mettre les futures ména- 
gères ou négociantes sorties de ses écoles à même de signer 
un acte et de prendre des sûretés par écrit; il souhaite 
presque d'en faire des comptables et enjoint aux maltresses 
de leur donner des notions de tenue des HiTciy en leur mon- 
trant M la façon d'escrirc article par article distinct, de tirer 
des sommes de chacun, les mettre en sommes grosses, et y 
observer au reste toutes autres circonstances requises. » Lui- 
même, ses lettres en font foi, savait tenir ses comptes <*t ••••ii\ 
de toutes ses maisons à un franc barrois près. 



188 UNE PROCHAINE CANONISATION 

Son meilleur titre pédagogique, en matière de méthode, 
est d'être le premier promoteur connu de renseignement 
^//«wZ/««e remplaçant l'enseignement individuel. Avant lui un 
seul maître enseignait tous les élèves successivement. De là 
des lenteurs et des pertes de temps. Pierre Fourier réalisa 
son système nouveau au moyen du tableau et de V unité de 
livre classique. Cette réforme a été attribuée au bienheureux 
de La Salle. Sans vouloir lui ravir cette gloire ni entrer 
dans le débat, signalons Fhypothèse émise par M. Fabbé 
Pierfitte. Jean-Baptiste de La Salle n'imprima sa méthode 
qu'en 1680, et celle de Fourier a vu le jour en 1640. Il est 
improbable que dans Tintervalle le fondateur des Frères des 
écoles chrétiennes qui s'enquérait beaucoup des institutions 
scolaires en usage, n'ait pas été en rapport, à Reims, avec la 
maison de la Congrégation Notre-Dame. Ce procès entre 
deux bienheureux est pendant. 

Mais il n'est pas impossible non plus que Fourier ait em- 
prunté à d'autres, car il avait, lui aussi, étudié les régimes 
en vigueur avant d'en adopter un. Lorsqu'il rédigeait défini- 
tivement ses constitutions, il envoya deux de ses religieuses, 
sœur Martine et la future supérieure sœur Alix, visiter les 
Ursulines de Paris (1615). Les deux Lorraines furent cordia- 
lement accueillies par madame de Sainte-Beuve qui venait 
d'établir la communauté au faubourg Saint-Jacques. Sous sa 
direction elles s'instruisirent des pratiques de l'observance 
régulière et « se pénétrèrent bien des méthodes d'éducation 
et d'enseignement. » ^ Le « Mémoire pour les deux sœurs 
envoyées aux Ursulines » est venu jusqu'à nous. Peu de do- 
cuments témoignent à un égal degré de l'esprit d'observa- 
tion et d'enquête du bienheureux Fourier. Dans les quatre 
grandes pages de cette liste de questions qui touche à tout, 
il n'oublie aucune des choses de l'administration intérieure 
ou extérieure d'une communauté, d'un pensionnat, d'un ex- 
ternat. 

Sauront combien de maîtresses pour les classes et quelles; qui les 
établit, qui les change et dispose; quelles sont les règles et devoirs de 
chacune ; combien de temps elles sont en charge... 

1. Rogie, t. I, p. 294. 



UNE PROCHAINE CANONISATION 189 

Les écolières, pensionnaires, quelles en âge, qualité, nombre, 
comment nourries (élevées) et instruites, en quoi et par combien de 
maîtresses 

Enseigner les pensionnaires et les externes, qui, par (pii, quoi, com- 
bien de temps avant le dîner, combien après, et comment pour la piété, 
pour la lecture et écriture, pour les ouvrages ; sous quelles conditions 
et les unes et les autres sont admises, retenues, renvoyées, et notamment 
si l'école est gratuite pour les e.rternes. Donner les punitions, à quels 
jours, heures et occasions, où, par qui, comment et quelles à chacune 
sorte de faute... 

Los filles mettront par écrit tout ce qu'elles auront appris et remarqué 
touchant les points ci-dessus, ou par adresse d'autrui : Kt mettront 
la différence qui se retrouve en chacun des sept chefs ci-spécifiés, pour 
les saisons d'été, d'hiver, carême, d'après PAques et autres '. 

L'on se comprit si bien de part et d'autres entre religieuses 
des deux ordres que TafTaire faillit tourner tout autrement 
que ne le souhaitait le bienheureux. Les Ursulines édifiées 
des vertus des deux enqui^teuscs leur offrirent de fondre 
ensemble leurs congrégations. Sœur Alix, réciproquement 
charmée, allait peut-être s'y prêter. Heureusement elle 
consulta M. de Bérulle. Le cardinal vint lui apporter cette 
sage réponse « qu'il croyait que Dieu ne demandait pas cette 
union et qu'elle n'y pensât plus. » Au bout de deux mois les 
deux sœurs prenaient congé de leurs bienfaitrices et rentraient 
à Verdun fjuin 1615), non sans rapporter sans doute quelque 
profit de tout ce qu'elles avaient vu et entendu. 



Nous voici loin de la petite école provisoirement installée 
à Poussay en 1598. Cet essai ne pouvait avoir qu'un temps. 
Fouricr avait hâte de revoir ses religieuses à Mattaincourt. 
Les nobles chanoinesses jalousaient ces pauvres filles et les 
virent partir sens regret. L'abbesse Edmonde d'Amoncourt 
était une trop grande dame pour comprendre ces humbles et 
ces petites. Mais Madame d'Aspremont, intelligente des 
choses de Dieu et dévouée aux bonnes œuvres, alla jusqu'à 

i. Lettres, t. I p. 114. — Ce Mémoire eut reproduit dans la Révérende 
Mère Françoise de Bermond, par une Ursulinc. Paris, 1897, p. 379 tqq. 



190 UNE PROCHAINE CANONISATION 

engager son argenterie pour leur acheter une « petite 
maisonnette •» à Mattaincourt ^ C'est la première école 
proprement dite. Elle fut bénite en la Fête-Dieu de 1599 et 
bientôt inaugurée. Désormais les fondations se suivirent 
sans interruption 

Tous les seigneurs évêques de par ici alentour, de Toul, de Metz, 
de Verdun, de Châlons,de Soissons, de Laon, Vitry, Sainte-Menehould, 
etc., et Son Altesse (de Lorraine) en la plupart des siennes, Nancy, 
Saint-Mihiel, Bar, Saint-Nicolas, Mirecourt, Epinal, Châtel, Dieuze, 
l'archiduchesse qui est es Pays-Bas, en a demandé pour sa ville de 
Luxembourg. 

Ainsi écrivait Fourier en 1627. ~ 

En 1634, la Congrégation Notre-Dame s'établissait à Paris. 
L'histoire de ce monastère est encore à écrire. Nous en avons 
eu sous les yeux les matériaux conservés aux Archives na- 
tionales*^, et nous faisons des vœux pour qu'un érudit en tire 
un ouvrage semblable à la belle monographie publiée sur 
la maison de Reims par Mgr Péchenard,réminent recteur de 
l'Université catholique de Paris. * 

Nous ne pouvons qu'indiquer quelques dates. Le 9 Juin 
1643, trois ans après la mort du bienheureux Pierre Fourier, 
les religieuses de Paris obtenaient l'autorisation de l'arche- 
vêque, Mgr de Gondi, et, le 19 mars 1644, le consentement 
des prévôt et échevins de la ville qui ne cessèrent jamais de 
leur être favorables, d'autant qu'elles étaient « sans charge 
au public « et même de quelque utilité pour lui « par l'instruc- 
tion qu'elles donnent gratuitement aux jeunes filles et qu'elles 
sont obligées de continuer par leurs vœux et leur institut. » 

1. Lettres, t. V, p. 62, 
,2. Lettres t. III, p. 134 

3. Nous signalons, outre les documents auxquels nous nous référons les 
Livres des actes capitulaires, les Livres des supérieures allant du 6 mars 
1646 au 23 janvier 1792, date de l'élection de la mère Saint-Augustin qui 
devait quelques mois après être expulsée avec ses religieuses et se retirer 
au Rungis ; enfin le lAvre des confesseurs donnant aussi les noms des 
supérieurs, et le Livre des deffuntes qui s'arrête en 1750. Arch. nat., LL 
1628-1629, 1635-1637. Il y a aussi des Livres de comptes, etc. 

4. Histoire de la Congrégation de Notre-Dame de Reims, par l'abbé P.-L. 
Péchenard, Reims, 1886, 2 vol. in S». 



UNE PROCHAINE CANONISATION 191 

En jaiivirT 1645, des lettres patentes leur étaient délivrées, 
mais paraissent n'avoir pas été vériûées K En 1671 leurs 
privilèges étaient confirmés, et, le 7 septembre suivant, enre- 
gistrés. Le document le plus important et qui leur fait le 
plus d'honneur, ce sont les lettres patentes données par 
Louis XIV en 1680, contresignées Colbert et Le Tellier, 
portant confirmation de leur établissement, avec éloge des 
services rendus par elles à l'instruction gratuite^. Le gouver- 
nement était d'accord à cette époque avec la Municipalité 
de Paris, et ce n'était pas pour laïciser ni pour confisquer 
ou désaffecter. En 1731, elles célébrèrent la béatification 
de leur fondateur Pierre Fourier ^. Mais le dix-huitième 
siècle, siècle ruineux pour les congrégations, ne leur permit 
pas de se développer. Elles durent vendre des immeubles et 
finalement recourir à la charité de l'archevêque de Paris et 
de l'Assemblée du clergé. 

Le cardinal de Luynes, archevêque de Sens, était alors 
président du Bureau de secours du Clergé, appelé la 
Commission des Hégulier». Sa charité et l'intérêt qu'il 
témoignait aux congrégations étaient bien connus. Elles lui 
adressèrent la lettre suivante qui est le meilleur exposé de 
leur situation h la veille de la Révolution française. 

Monseigneur, 
LcH Ut'ligiruscs du monastère de la Congn'-gation de Notre-Dame 
^;tabli à Paris rue Neuve et paroisHe Saint-Ktienne-du-Mont, sont aux 
pies d«' Votre Éminence, et ont l'honneur de vous représenter très 
respectueusement, Monseigneur, que placées sur un des flancs de celte 
capitale, (juartier habité principalement par le plus petit peuple, avec 
peu de secours pour l'instruction des Enfants de la pauvreté, eUet 
s'applif/urnt, suivant le voeu de leur Inêtitut. gratuitement à l'éducation 
des petites filles qui fréquentent tous les Jours en grand nombre leurs 
classes extérieures : qu'elles ne se bornent pas à leur enseigner à lire, 
et à écrire, et à les catéchiser : qu'elles s'occupent aussi k leur 
apprendre à travailler, en sorte qu'elles ont la consolation depuis long- 
temps de voir sortir de leur école des jeunes filles non seulement 

1. Arch nat., Q« 1354. 
. 2. Arch. nat., L 1059. 

3. Voir cette int«.'rc8Bante relation dans le Livre des bienfacteurs de noslre 
maison commençants le 1*' Janvier Î656 à 1739. Arch. jiat. L 1041,. 



UNE PROCHAINE CANONISATION 192 

instruites des maximes de religion et des principes de vertu qui 
doivent régler leur conduite pendant le reste de leur vie; mais encore 
capables de gagner leur vie par un travail convenable à leur état : 
qu'elles osent croire être par là dune utilité qui exigeroit qu'on les 
suppléât, si leur maison venoit à être détruite ; que la modicité de 
leurs revenus, malgré la pauvreté dans laquelle elles vivent, ne peut 
suffire au plus nécessaire depuis que les circonstances des tems 
rendent toutes les denrées beaucoup plus chères qu'autrefois : qu elles 
ont été contraintes de contracter avec leurs fournisseurs des dettes qui 
les écrasent et qui achèveront de les ruiner, si elles ne sont prochai- 
nement secourues ; que dans l'extrême besoin où elles sont réduites, 
elles puissent trouver une ressource dans la charité d'un vertueux 
cardinal, dont le cœur formé sur l'Evangile ne se permet que de 
bonnes œuvres. 

Celle de la conservation des suppliantes en est une, Monseigneur, 
digne de Votre Eminence. En continuant leur existence ou, plutôt, en 
leur en donnant une nouvelle, vous perpétuerez le bien qu'elles 
s'efforcent de faire par les services qu'elles rendent au public, et la 
bonne odeur de Jésus-Christ qu'elles n'ont cessé, par la grâce de Dieu, 
de répandre, jusqu'à présent. 

Nos vœux pour la conservation de vos précieux jours seront, 
Monseigneur, de tous les instants de notre vie et c'est à vos pies cpie 
nous nous disons. 

De Votre Eminence, 
Monseigneur, 

Les très Inimbles, très obéissantes servantes, 

S-- de St BERNARD, supérieure, 
S' de S" CLOTILDE, dépositaire de la 
Congrégation de Paris, 

Ce 23 janvier 1784. < 

Le vieux cardinal apostilla leur supplique de sa main 
tremblante, et, par délibération du 7 mars 1786, il leur fut 
accordé vingt-quatre mille francs en six ans. 

On n'avait oublié qu'un point : c'était de prévoir la Révo- 
lution. Les trois premières annuités seules leur furent 
payées, dont la dernière en 1789. 

Puis ce fut le décret de l'Assemblée nationale du 13 
novembre 1789, ordonnant la déclaration des biens, et 
bientôt il fut procédé à la liquidation. Une pension déri- 

1. Arch.,nat. G9 651, 



UNE PROCHAINE CANONISATION 193 

soire fut accordée à la trentaine de religieuses qui se 
croyaient autorisées à réclamer « au nom de la justice et 
de l'humanité » parce qu'elles étaient « vouées par état à 
l'instruction gratuite de la jeunesse. » * 

La nation libre s'obligeait par la constitution de 1791 à 
créer et organiser son instruction publique gratuite. L'idée 
eût été grande et vraiment nationale, si dès lors la scission 
entre l'Eglise et l'Etat, la religion et la morale, n'eût été 
le but des législateurs. Cent ans de tâtonnements ont abouti 
à la gratuité, à l'obligation et à la laïcité de l'enseignement 
primaire. L'école neutre est devenue l'école athée, et 
l'école sans Dieu l'école contre Dieu. Pour faire accepter ce 
déplorable système on a fait sonner bien haut son caractère 
gratuit. Mais la gratuité a son origine plus loin dans notre 
histoire que la Révolution française ; elle peut se réclamer 
il'un saint. ^ 

Aujourd'hui, les religieuses de la Congrégation Notre- 
Dame, chanoinesses de Saint-.Vugustin, possèdent à Paris 
trois florissantes maisons d'éducation, les Oiseaux, l'Ab- 
baye-au-Bois, le Roule ; on y a conservé, comme partout en 
province, les généreuses traditions du fondateur : à côté du 
pensionnat s'«'-lt'Vf' Trcole gratuite. 

1. Arch. liât. S 4637- 'lO. 

(A suivre). H. CHÉROT. S. J. 



L.\.\I. — 13 



MONTALEMBERT 



I 

L'opinion publique revient à Montalembert avec une sym- 
pathie croissante. Ce n'est pas seulement un chef que les 
catholiques regrettent et une gloire qu'ils revendiquent, 
c'est un modèle qu'ils sentent le besoin d'étudier et d'imiter. 
Ses livres sont un arsenal où l'on trouve d'excellentes armes 
pour les combats présents, et sa vie est pleine de leçons 
pratiques. * 

Charles, comte de Montalembert, petit-fils de M. James 
Forbes, tenait à l'Angleterre par le sang maternel et par la 
première éducation ; mais « ce fils, des Croisés », de race 
très française, rentra de bonne heure dans sa patrie 
pour y recevoir l'instruction que l'Université donnait à ses 
contemporains. Il fît ses études à Sainte-Barbe, où il se 
lia d'une profonde amitié avec Léon Cornudet. 

On a publié la correspondance échangée entre ces deux 
amis de collège, si différents par le caractère et par la desti- 
née, semblables par l'élévation des sentiments et la vivacité 
de la foi. On admire dans ces lettres la sincérité des enthou- 
siasmes et l'état d'esprit public qui s'y révèle. La jeunesse 
d'alors était dévorée du désir de faire quelque chose d'utile; 
elle comptait peu de blasés. 

Montalembert est écœuré par le « doute contagieux, l'im- 
piété froide et tenace, l'immoralité la plus flagrante, la plus 
monstrueuse, la plus dénaturée » qui régnent dans les écoles 
publiques où il est jeté. L'Université, « voilà la source où 
les générations successives vont boire le poison qui des- 
sèche jusque dans ses racines la disposition naturelle de 

1. Voir tout particulièrement : Montalembert, sa jeunesse (1810-1836), 
par le R. P. Lecanuet, Prêtre de l'Oratoire. Paris, Poussielgue, 1895. 



MONTALEMBERT 195 

l'homme à servir Dieu et à Tadorer. » Il Ta constaté ; c'est 
ce qui le pousse à combattre sans merci cette école d'irré- 
ligion, à dévouer sa vie pour défendre l'Eglise, les âmes et 
la vérité contre leurs pires ennemies. 

Plein de cette noble ambition, il veut acquérir à tout prix 
le plus de science possible. C'est un spectacle touchant que 
celui de ce jeune gentilhomme à la poursuite passionnée de 
connaissances nouvelles, mettant à profit tous les instants 
et toutes les occasions. Langues, histoire, philosophie, 
littérature, beaux-arts, il se jette sur tout avec une avidité 
qui ne se rassasie pas. 

On souffre de voir cette ardeur courir le risque de s'égarer, 
car les guides manquent ou sont plus dangereux encore que 
l'inexpérience. C'est Cousin et son école, Kant, Schelling, 
les sophistes allemands, en attendant Lamennais et l'Avenir. 
Mais Dieu qui voyait la droiture de cet esprit curieux et le 
désintéressement de ce cœur pur ne permit pas qu'il fit, 
comme tant d'autres, un douloureux naufrage. 

Après Dieu, il le dut à ses amis, parmi lesquels, outre 
Cornudet, il faut signaler Rio et Lcmarcis. 

Les voyages, transformés en excursions scientifiques et 
en sources neuves d'informations et d'expériences, donnent 
un extraordinaire intérêt à ces premières années d'un grand 
homme. Nous suivons d'abord Montaicmbert en Suède, où 
il rejoint sa famille transportée ]h par les hasards de lu 
carrière diplomatique. Grâce h ses lettres, nous saisissons 
sur le vif, dès leur éclosion, les impressions qu'il éprouve 
et les jugements qu'il forme à la vue des hommes, des cho- 
ses et des événements. Ni la cour de Rernadotte, ce Béar- 
nais improvisé roi, ni les salons de Stockholm ne le sédui- 
sent. Il se tient au courant du mouvement politique, reli- 
gieux et littéraire; il interroge ses amis sur Chateaubriand, 
il demande le résumé des cours faits à Paris par M. Cousin 
et les discute avec Cornudet et Rio. Il apprend le suédois, 
se préoccupe de l'avenir du catholicisme dans les régions 
du Nord où son état est si précaire; il projette d'écrire une 
histoire constitutionnelle de l'Europe. Déjà la liberté lui 
semble la meilleure alliée de la religion, le grand chemin 



196 MONTALEMBERÏ 

qui doit ramener à FEglise les générations de Tavenir. Il 
rêve d'apprendre « aux catholiques des siècles froids et 
civilisés » , de cette civilisation « qui nous énerve et nous 
ennuie » , quels sont leurs devoirs dans les temps présents 
et « ce que peut la foi quand elle sait être libre. )> 

La maladie de sa sœur Elise, pour laquelle il ressentait 
une affection profonde mêlée de vénération, le ramène en 
France par l'Allemagne. Il a le regret de la perdre en arri- 
vant à Besançon, mais il trouve un consolateur délicat et 
inespéré dans le jeune Henri de Bonnechose, alors avocat- 
général à la cour de Besançon, plus tard cardinal et arche- 
vêque de Rouen. C'est à la mémoire de cette chère morte 
que l'hagiographe dédiera son premier chef-d'œuvre, VFIis- 
toire de sainte Elisabeth de Hongrie. 

II 

Ce deuil ravive la piété de Montalembert et son besoin de 
se dévouer aux intérêts catholiques. Pour tropiper son iso- 
lement, il resserre les liens qui l'unissent à ses, amis, en 
recherche de nouveaux et redouble d'acharnement pour 
l'étude. Il suit les cours de Villemain et de Guizot, entre en 
relations plus intimes avec Cousin, fait la connaissance d'Al- 
fred de Vigny et de Sainte-Beuve, voit Lamartine et Victor 
Hugo qui lui communique son enthousiasme pour l'archi- 
tecture gothique et le moyen-âge. Toute cette semence 
lèvera, fleurira et portera des fruits en son temps. 

Il venait de partir pour l'Angleterre, lorsque la Révolu- 
tion de juillet le rappelle en France. Il est d'abord enthou- 
sifiste de cette victoire des masses qui lui semble le 
triomphe de la Charte, du droit et de; la 'liberté ; mais ses 
appréciations se modifient vite, en voyant l-e^ excès des répu- 
blicains. Il comprend que la tolérance et le respect ne peu- 
vent sortir de l'émeute et du pillage. 

-C'est un spectacle bien différent que Moijtalembert con- 
temple peu après en Irlande, où • la parole d'O'Connell 
soulève . les foules etjette dans les âmes -des germes 
d'affranchissement, parce qu'à la , pas&ioii/de la liberté et 
de l'égalité, elle unit le souci de la légalité.. Les forces disci- 



MONTALEMBERT 197 

plinées sont les seules qui aboutissent à de salutaires 
résultats; les autres ne sont puissantes que pour détruire. 

Il nous est difficile aujourd'hui de comprendre ce que ce 
voyage à travers l'Irlande souleva, dans le cœur de Mon- 
talembert, de viriles résolutions et de poétiques attendrisse- 
ments. Voici une page que pourraient méditer ceux qui 
tremblent en pensant à la suppression du budget des 
cultes : 

« Je n'oublierai jamais la première messe que j'entendis dans une 
chapelle de campagne. J'arrivai un jour au pied d'une éminence dont 
la base était revêtue de sapins et de chênes, je mis pied à terre pour y 
monter. A peine avais-je fait quelques pas, que mon attention fut atti- 
r«'e par un homme agenouillé au pied d'un de ces sapins ; j'en vis bien- 
tôt plusieurs autres dans la même posture. Plus je montais, plus ce 
nombre de paysans prosternés était considérable. Enfin, au sommet de 
la colline, je vis s'élever un édifice en forme de croix, construit en 
pierres mal jointes, sans ciment, et couvert de chaume. Tout autour 
une foule d'hommes grands, robustes et énergiques, était à genoux, la 
tète découverte, malgré la pluie qui tombait par torrents et la boue qui 
fléchissait sous eux. Un profond silence régnait partout. 

« C'était la chapelle catholique de Dlarney, et le prêtre y disait la 
messe. J'arrivai au moment de l'é|évati<»n et toute cette fervente popu- 
lation se prosterna le front contre terre. Je m'efforçai de pénétrer sou» 
le toit de l'étroite chapelle qui regorgeait de monde. Pas de sièges, pas 
d'ornements, pas même de pavé : pour tout plancher, la terre humide 
et pierreuse, un toit ft jour, des chandelles en guise de cierges. J'en- 
tendis le prêtre annoncer, en irlandais, dans la langue du peuple catho- 
lique, que tel jour il irait, pour abréger le chemin de ses paroissiens, 
dans cette cabane qui deviendrait, pendant ce temps li, la maison de 
Dieu, qu'il y distribuerait les sacrements et qu'il y recevrait le paiu 
dont le nourrissent ses enfants. 

«r Bientôt le Saint-Sacrifice fut terminé ; le prêtre monta à cheval et 
partit ; puis chacun se leva et se mit lentement en route pour ses foyers ; 
les uns, laboureurs itinérants, portant avec eux leur faulx de moisson- 
neur, se dirigèrent vers la chaumière la plus voisine pour y demander 
une hospitalité qui est un droit ; les autres, prenant leurs femmes en 
croupe, regagnèrent leurs lointaines demeures. Plusieurs restèrent 
pour prier plus longtemps le Seigneur, prosternés dans la boue, dans 
cette silencieuse enceinte, choisie par le peuplé pauvre et fidèle, au 
temps des anciennes persécutions. » 

Quel mal y aurait-il à voir de pareilles scènes se reproduire 



198 MOXTALEMBERÏ 

chez nous, si la France chrétienne en est encore capable ? 
Montalembert, qui s'était agenouillé au milieu de ces pauvres 
gens, se releva fier de cette religion qui ne meurt pas. Il se 
jura devant Dieu de travailler toute sa vie à « affranchir 
l'Eglise du joug temporel par des moyens légaux et civiques 
et en même temps à séparer sa cause de toute cause poli- 
tique )). 

A vrai dire cependant, le grand agitateur, qu'il entrevit 
dans le négligé de la vie familiale, lui parut inférieur à sa 
réputation. Ce n'est que plus tard, quand il eut été mûri lui- 
même par l'expérience, qu'il rendit pleinement justice à ce 
qu'il y avait de fort dans cette ])onhomie populaire et dans 
cette éloquence pleine d'humour, essentiellement vivante 
parce qu'elle s'inspirait des temps et des lieux et allumait 
sa flamme au coeur des auditeurs. Chaque homme, chaque 
peuple a son idéal et c'est étroitesse d'esprit que de vouloir 
tout plier à des règles uniformes. 

Au retour de Montalembert en France, le journal V Avenir 
était fondé. Jusqvi'alors les catholiques se cachaient; non- 
seulement on les regardait comme une quantité négligeable 
dans la vie publique, mais on les méprisait et ils semblaient 
s'y résigner. Les plus optimistes n'espéraient sortir de 
cette humiliation que par la faveur du pouvoir. Protégés ou 
persécutés, ils croyaient qu'il n'y avait pas de milieu. 

Telle était la situation des esprits, lorsque le journal 
dirigé par l'abbé de Lamennais fit retentir son coup de 
clairon. Il proclamait hautainement, bruyamment, que les 
catholiques n'étaient et ne voulaient être ni des parias, ni 
des ilotes sur la terre de France ; qu'ils entendaient vivre 
au grand soleil de la patrie, non-seulement en vertu du 
droit divin et des privilèges de l'Église, mais en vertu de 
la Charte et des libertés conquises par un demi-siècle de 
révolutions. Sans oublier ou renier le passé, ils ne voulaient 
lier leur cause à celle d'aucun parti, d'aucune institution; 
ils ne voulaient d'exception ni pour eux ni contre eux, mais 
réclamaient le droit commun, « Dieu et la liberté ! « 

Un tel langage jeta tout le monde dans la stupeur ; il 
devait faire tressaillir Montalembert dans ses fibres les plus 
fières et les plus intimes. C'était l'annonce de la bataille 



MONTALEMBERT 199 

pour ce qu'il avait rêvé de déiendre : l'honneur et la liberté 
de l'Église ; et cette bataille allait se livrer en plein jour, à 
visage découvert, à armes égales. Ne pouvant combattre 
avec le fer, comme tous ses aïeux, il vint mettre au service 
de Lamennais ce que la nature et l'étude avaient réuni en lui 
de puissance par la plume et par la parole : « Tout ce que 
je sais, tout ce que je peux, je le mets à vos pieds. » C'était 
beaucoup. 

On connaît les jeunes gens de talent et de générosité qui 
se groupèrent à la Chênaie autour du maître : Lacordaire, 
Gerbet, Montalembert, Rohrbacher, de Coux, Maurice de 
Guérin. La bonne foi et la bonne volonté surabondaient chez 
tous ; c'est pourquoi pas un seul ne suivit dans sa chute le 
prêtre de génie qui les avait rassemblés. 

Quelques-uns des articles parus dans VAvenir nous émeu- 
vent encore, tant il y bouillonne d'audace, de verve et d'in- 
dignation. Leur apparition fut un événement ; amis et 
ennemis étaient déconcertés par cette fière et provocante 
attitude que les catholiques ne connaissaient plus. Par mal- 
heur, au zèle impétueux mais sincère de ses disciples, La- 
mennais mêlait déjà le fiel d'une Ame orgueilleuse ; parmi 
des idées fort justes se glissaient des exagérations et des 
erreurs qui devaient tout perdre. Montalembert et Lacor- 
daire, dont Tamitié récente devait être si intime et si fidèle, 
étaient les plus fougueux et les plus éloquents. 

Leur tort fut de prendre pour un dogme et un idéal ce qui 
ne peut être qu'un expédient ou un pis-aller ; et puisque le 
pouvoir civil n'usait de sa force que pour opprimer et désho- 
norer l'Église, d'appeler l'indépendance et la séparation, 
quand il n'aurait fallu proclamer que la subordination, ne 
réclamer que la liberté, sans bravades et sans anathèmes. 
Mais comment faire, dans l'effervescence de la lutte et l'em- 
portement de l'improvisation, ces distinctions nécessaires qui 
nous paraissent aujourd'hui si faciles, mais que les plus clair- 
voyants d'alors ne soupçonnaient que d'une manière confuse ? 
Comment retenir des paroles amères en présence de dénis de 
justice où l'ineptie et la mauvaise foi éclataient avec évidence? 

Dans cette première ébullition des esprits et des cœurs, 
le but fut dépassé. Il n'y eut pas seulement erreur de date 



200 MONTALEMBERT 

et manque d'à propos, comme on voudrait parfois Tinsinuer 
aujourd'hui ; les limites de l'orthodoxie et de la vérité furent 
franchies. Grégoire XVI ne fut ni imprudent ni étroit; il fut 
patient et paternel, mais ferme et fidèle dans son devoir de 
docteur et de souverain. Rome prise pour juge et sommée 
de se prononcer condamna, tout en accompagnant son arrêt 
de ménagements qui témoignaient de ses regrets. Lacor- 
daire le sentit et se soumit aussitôt ; de sombres fureurs 
s'amassèrent dans le cœur de Lamennais ; Montalembert 
passa par de terribles crises. Il répugnait à son âme aimante 
et fière d'abandonner dans le malheur le maître et le père 
auquel il s'était librement dévoué et qui le fascinait par le 
génie et la bonté. Pendant longtemps ses yeux ne virent 
pas un devoir qui ressemblait à une ingratitude. Il fallut la 
publication des Paroles d'un Croyant et des Affaires de 
Rome pour les dessiller ; mais les avis, les prières et les 
sacrifices de ses amis, de Lacordaire, en particulier, et d'Al- 
bert de la Ferronnays, triomphèrent enfin. Rien n'est poi- 
gnant comme les péripéties de ce drame intérieur ; Lamen- 
nais seul devait s'obstiner et devenir victime. 

Bien avant ce dénouement avait eu lieu le procès de 
l'école libre, dont les débats à la Chambre des pairs avaient 
mis en relief le talent oratoire de Montalembert. Du coup, 
cet adolescent avait laissé bien loin derrière lui la pru- 
dence des vieillards, comme Gondé à Rocroi, et vaincu 
les maîtres de la tribune. Que pouvait l'harmonieuse phra- 
séologie de Villemain contre cette parole de feu qui 
brillait et brûlait en même temps ? L'art le plus consommé 
se trouvait déconcerté par ces accusations précises, par cette 
loyauté qui rendait inutiles les faux-fuyants. Cette condam- 
nation fut une victoire et le prélude encourageant de tous 
les combats que le jeune « maître d'école « devait livrer 
pour la liberté de l'enseignement. Mais n'anticipons pas. 

III 

Tandis que le malheureux Lamennais harcelait à Rome la mi- 
séricordieuse lenteur de Grégoire XVI, Montalembert mettait 



MONTALEMBERT 201 

à profit son séjour en Italie pour étudier les chefs-d'œuvre 
qui font de la ville des papes la cité incomparable et de 
la patrie des Médicis la terre promise des artistes. Son goût 
déjà très vif acheva de se perfectionner. C'est ainsi que, sans 
le savoir, il se préparait à faire la guerre au Vandalisme qui 
détruisait ou défigurait les monuments de l'ancienne France : 
églises gothiques aux voûtes hardies, vieux couvents aux 
cloîtres merveilleux, vitraux éblouissants, pierres fantasti- 
quement brodées. Déjà Hugo et Michelet avaient écrit des 
pages célèbres sur les beautés de l'architecture gothique; 
mais la foi, mère du véritable enthousiasme, leur fait défaut. 
Elle déborde dans les opuscules et les discours de Mon- 
talembert et leur communique avec une indignation véhé- 
mente une tristesse attendrie. On sent qu'il vénère ces 
monuments dont il comprend le symbolisme et dont il 
pleure la mutilation ou la ruine : 

« Le vieux sol de la patrie, surchargé, comme il l'était, des créations 
les plus merveilleuses de rimaginatton et de la foi devient chaque jour 
plus nu, plus uniforme, plus pelé. On n'épargne rien : la hache 
dévastatrice atteint également les forêts et les églises, les châteaux et 
les hôtels de ville ; on dirait une terre conquise d'où les envahisseurs 
barbares veulent effacer jusqu'aux dernières traces des générations 
qui l'ont habitée. On dirait qu ils veulent se persuader que le monde 
est né d'hier et qu'il doit finir demain, tant ils ont hâte d'anéantir tout 
ce qui semble dépasser une vie d'homme. » 

Les reproches et les sarcasmes de Montalembcrt atteignent 
tous les genres de Vandales, démolisseurs et badigeonneurs^ 
marteau municipal et brosse fabricicnne, grands seigneurs 
qui mettent à l'encan ces reliques de leurs aïeux et 
bourgeois enrichis qui les achètent pour les exploiter ou 
s'y pavaner, curés plus zélés qu'habiles et surtout perintres, 
architectes ou sculpteurs du gouvernement. Chacun reçoit 
ce qu'il mérite. Cette campagne a contribué beaucoup à la 
rénovation de l'art religieux en France. 

L'âme endolorie par l'inutilité de ses efTorts pour sauver 
Lamennais dont les Paroles d'un croyant, écho démesuré- 
ment agrandi de la préface du Livre des Pèlerins Polonais^ 
éclataient comme un cpup de foudre, la conscience préoccu- 
pée par le souci de sa soumission personnelle à l'encyclique 



202 MONTALEMBERT 

Mirari vos, Montalembert partit pour T Allemagne. Ce 
voyage calma son angoisse et étendit le cercle de ses 
connaissances. Il étudia de près les idées philosophiques, 
religieuses, esthétiques et sociales dans les diverses princi- 
pautés d'outre-Rhin. A Munich, où il passa Fhiver, il se 
mit en relation avec Schelling et avec Gorres et se lia avec 
Tabbé Dollinger. Vainement Lamennais tente, à plusieurs 
reprises, de le faire revenir à la Chênaie; ce sont les suppli- 
cations enflammées de Lacordaire, les graves avis de Madame 
Swetchine et les sacrifices héroïques d'Albert de la Ferronnays 
qui l'emportent. Il avait accepté déjà le blâme infligé à sa 
traduction du Livre des Pèlerins Polonais du poète Mickié- 
vitz ; il se sépare enfin définitivement, après l'Encyclique 
Singulari nos et reçoit les félicitations du cardinal Pacca, 
pour son adhésion aux actes pontificaux. Ces combats 
l'avaient épuisé ; il repart pour l'Italie et tombe malade à 
Florence. 

Mais en quittant le sol de l'Allemagne, Montalembert 
emportait dans l'âme le projet d'écrire la vie de la « chère 
sainte Elisabeth >> qu'il avait découverte à Marbourg, où il 
s'était arrêté quelques heures, afin d'étudier w l'église go- 
thique qu'elle renferme, célèbre à la fois par sa pure et 
parfaite beauté et parce qu'elle fut la première de l'Alle- 
magne où l'ogive triompha du plein cintre dans la grande 
rénovation de l'art au xiii® siècle «. C'était la récompense 
de sa docilité. 

Ce travail entrepris et poursuivi avec amour l'occupa trois 
ans. \J Introduction, où il résume admirablement, à l'usage 
des Français, ses propres découvertes et les études de 
Hurter et des érudits allemands, accéléra l'impulsion donnée 
par sa brochure contre le Vandalisme, en faveur du moyen- 
âge. Il en révéla non plus le décor matériel et le pittoresque 
extérieur, mais l'âme même, c'est-à-dire l'esprit de foi vive 
qui avait dompté et transfiguré ces énergiques natures. 

Le livre produisit une révolution dans l'hagiographie ; 
il y faisait entrer les méthodes et les procédés nouveaux de 
l'histoire, telle que la comprenaient Augustin Thierry et 
Michelet. C'était une « résurrection ». Au lieu des biogra- 
phies ternes, sèches, artificielles et compassées, dont la 



MOXTALEMBERT 203 

piété catholique avait dii trop souvent se contenter jusque- 
là, on vit surgir une floraison de livres où les saints revivent 
avec leur physionomie, dans le cadre que la Providence leur 
a destiné. C'est de la suave et savante Histoire de sainte 
Elisabeth de Hongrie par Montalembert qu'est sortie cette 
branche de la littérature catholique, Tune des plus riches 
au XIX* siècle. 

IV 

L'étude avait développé le talent de Montalembert et 
l'épreuve trempé son caractère. Il était prêt pour les grandes 
luttes qui allaient se livrer sur la liberté d'enseignement, 
sur le pouvoir temporel des papes, sur l'existence des 
Ordres religieux et sur les Jésuites. 

C'est peut-être dans cette cause capitale de l'éducation 
qu'il a rendu les plus signalés services et qu'il a déployé le 
plus d'éloquence, de courage et d'habileté parlementaire. 
Les nombreux discours qu'il a prononcés à diverses reprises 
sur la question et les brochures qu'il a publiées pour faire 
comprendre aux catholiques leurs devoirs, contiennent tout 
c(^ (jui peut être dit en faveur des droits respectifs de Dieu, 
de l'Église, des pères de famille, de la société et de l'enfant. 
La théologie, la philosophie, l'histoire, le droit positif ecclé- 
siastique et civil, le droit naturel social et domestique, sont 
invoqués tour à tour et fournissent à l'orateur d'invincibles 
armes. Nous ne pensons pas que les champions qui sont 
venus depuis aient beaucoup ajouté à son argumentation. 
On ne nous contredira pas, si nous avançons qu'aucun de 
ses successeurs, pas même Mgr Freppel, n'a fait entendre 
des revendications plus fîères en plus beau langage. 

Pour bien apprécier cette campagne de vingt ans, il ne 
faut pas oublier quels étaient les adversaires que Monta- 
lembert avait à combattre et quels auditeurs il avait à 
convaincre. Devant les grands-maîtres de l'Université, 
Villemain, Cousin, Guizot, Salvandy; devant les membres 
des Chambres ; devant le pays lui-même, auquel il s'adres- 
sait par-dessus les assemblées oflicielles, les raisons tirées 
des droits imprescriptibles de l'Église sur ceux qui lui ont 



204 MONTALEMBERT 

été incorporés par le baptême n'auraient pas même été com- 
prises. Les droits de l'enfant à la connaissance de la vérité 
et aux moyens d'arriver à sa fin surnaturelle et dernière ; 
les droits des parents, antérieurs et supérieurs aux droits 
de l'Etat : tout cela risquait de paraître des fictions méta- 
physiques et des empiétements de la théologie à des gens 
idolâtres de la légalité et saturés de préjugés contre l'in- 
fluence cléricale. Ce qu'il fallait surtout rappeler, c'était le 
texte même de la loi française précisant le droit naturel, 
c'était la promesse formellement inscrite dans la Charte 
d'organiser au plus tôt et de garantir à tous l'exercice de 
la liberté d'enseignement. 

Montalembert n'ignorait pas que ces raisons politiques 
n'étaient ni les plus hautes ni les plus profondes; mais il 
s'accommodait aux faiblesses et aux exigences de ses contem- 
porains qu'il connaissait. Peu à peu, d'ailleurs, par la pous- 
sée même des choses, la question s'élargissait et s'élevait ; 
le demi-jour s'épanouissait en pleine lumière. 

On serait injuste en donnant une valeur absolue à ce qui 
n'était qu'une tactique de circonstance, en accusant l'ora- 
teur catholique d'avoir appuyé souvent ses réclamations sur 
des conventions humaines, au lieu de les fonder sur des 
bases éternelles, c'est à dire sur le droit inaliénable et le 
devoir strict qu'a toute créature dé connaître, d'aimer et de 
servir son créateur ; droit et devoir représentés, de fait, par 
l'Eglise et contre lesquels ne peuvent rien ni la raison d'Etat 
ni même l'autorité paternelle. 

L'erreur et le vice ne peuvent avoir aucun droit véritable. 
Ce serait donc exagérer non seulement la puissance de 
l'Etat, dont la mission se borne à procurer la paix et la sécu- 
rité extérieures, mais encore la puissance du père et de la 
mère, que de prétendre qu'ils sont libres de faire donner à 
l'enfant une éducation qui l'éloigné de la vérité catholique 
et de l'observation des commandements de Dieu. 

Montalembert le savait et il l'a répété bien souvent; mais 
il aurait perdu sa cause en alléguant avec trop d'insistance 
les droits de Dieu, les droits de l'Église, les droits du père 
et de l'enfant, en les faisant valoir trop directement et trop 
exclusivement, surtout en les mettant au-dessus de tous les 



\ 

MONTALEMBERT 205 

autres droits. Ceux qui lui reprochent cette manière d'agir 
oublient qu'il avait à raisonner avec des indifférents ou des 
incrédules et que pour arriver à quelque résultat il fallait 
partir de vérités admises par eux. Qu'il ait, dans ce désir 
légitime do condescendance, laissé tomber quelques for- 
mules équivoques ou d'un libéralisme trop large, si on les 
examine isolément et avec peu de bienveillance, c'est possi- 
l)l(; ; mais l'équité demande qu'on les interprète dans le sens 
favorable et orthodoxe que leur donnent le contexte, les 
circonstances, les autres écrits et la vie bien connue de 
l'auteur. On a pu oublier cette règle de justice et de charité 
dans la chaleur des polémiques ; on serait inexcusable de 
s'obstiner encore dans des récriminations imméritées. 

A la liberté d'enseignement .se rattache toujours la ques- 
tion des congrégations enseignantes, en général, et celle des 
Jésuites, en particulier. Pour s'a.ssurer le monopole, il faut* 
supprimer les rivaux; or l'abnégation religieuse peut seule 
essayer eflicacement de lutter contre le budget de l'Étal. 
Montalembert prit la défense de ces éternels proscrits, 
comme il avait pris la défenac de l'Irlande martyrisée, de la 
« Pologne en deuil », comme il prendra celle de la Suisse 
catholique. Les causes impoj)uIaires et en apparence vain- 
<'UC8 semblaient avoir un attrait pour sa chevaleresque nature. 
11 a trouvé pour soutenir celle-ci des clans niagnifuiues de 
i^plendeur, de force et d'ironie. 

La loi de IH.SO, votée sous le ministère de M. de Falloux, 
est due en bonne partie aux efforts de Montalembert. Elle 
a été diversement jugée. Des esprits droits, comme Louis 
Veuillf)t, en ont durement parlé, croyant qu'elle ne donnait 
pas aux catholiques, à l'Église et à la liberté tout ce qui 
leur est dû et nécessaire. D'autres, au contraire, y ont vu 
non pas la perfection absolue et le succès total, mais le 
<*heCrd'œuvre de la patience et de l'habileté pratique, le cou- 
ronnement suffisant de toutes les batailles (jui avaient été 
livrées. Suivant ces derniers, on a conquis sur l'État et sur 
l'Université, qui est u l'Etat maitre de pension », tout ce 
qu'il était possible de leur arracher et tout ce qu'il était 



206 MONTALEMBERÏ 

raisonnable d'espérer. Refuser ce bien incomplet, sous 
prétexte d'un mieux chimérique, eût été une folie. Ce qui 
prouve les bienfaits de cette loi pour les catholiques, ce sont 
les efforts que Ton a multipliés depuis pour la retirer ou la 
modifier. 

Nous n'avons pas à nous prononcer sur ce dissentiment. 
Ce qu'il y a d'incontestable, c'est que, grâce à cette loi, les 
collèges libres ont joui pendant un tiers de siècle d'une 
liberté suffisante et ont pu faire beaucoup de bien. Grâce à 
elle, nos grandes écoles ont vu tomber leur esprit irréli- 
gieux et une foule de jeunes hommes, bien trempés contre 
le respect humain et connaissant mieux les dogmes et 
l'histoire du christianisme, ont pris rang dans toutes les 
carrières et forment dans le pays un noyau solide. 

Quant à dire ce qui serait advenu, si les catholiques 
avaient poussé plus loin leurs revendications et lutté 
jusqu'au bout, il faudrait être prophète pour le savoir et 
c'est une question oiseuse qui ne peut amener que des 
divisions. Il vaut bien mieux méditer ce que Montalembert 
écrivait en 1846 du Devoir des catholiques dans les élec- 
tions en les appelant aux armes et en leur donnant pour 
mot d'ordre de voter pour le plus off'rant et dernier 
enchérisseur en fait de liberté : 

« Nous le disons donc sans détour, à nos adversaires d'abord, puis à 
ceux qui se font les conaplices de nos adversaires par amour du repos : 
Non, vous ne l'aurez pas, ce repos ; non, vous ne dormirez pas tran- 
quilles entre une Eglise asservie et un enseignement hypocritement 
démoralisateur ; non, vous ne nous empêcherez plus de vous réveiller 
par nos plaintes et par nos assauts. Les dents du dragon sont semées, 
il en sortira des guerriers ! Une race nouvelle, intrépide, infatigable, 
aguerrie, s'est levée du milieu des mépris, des injures, des dédains ; 
elle ne disparaîtra plus. Nous sommes assez d'ultramontains, de jésuites, 
de néo-calholiqucs dans le monde, pour vous promettre de troubler à 
jamais votre repos jusqu'au jour où vous nous aurez rendu notre droit. 
Jusqu'à ce jour, il y aura des intervalles, des haltes, de ces trêves qui 
suivent les défaites, qui précèdent les revanches; il n'y aura pas de 
paix définitive et solide. Nous avons mordu au fruit de la discussion, 
de la publicité, de l'action ; nous avons goûté son âpre et substantielle 
saveur ; nous n'en démordrons pas. Croire qu'on pourra désormais 



MONTALEMBERT 207 

nous confiner dans ces béates satisfactions de sacristie, dans ces vertus 
d'antichambre que pratiquaient nos pères et que nous prêche la bureau- 
cratie qui nous exploite, c'est méconnaître à la fois et notre temps, et 
notre pays, et notre cœur. » 

Ces nobles paroles de protestation et de défi réveillèrent 
un long écho sur la terre catholique de France. Évéques, 
prêtres, religieux et simples fidèles se jetèrent dans la lutte 
avec le courage et l'unanimité qui préparent les victoires. 

(A suivre.) ET CORNUT, S. J. 



LA 

NOUVELLE CONSTITUTION APOSTOLIQUE 



SUR L'INDEX 

(Deuxième article ') 



Poursuivant la série des prohibitions générales, sous le 
titre très étendu : De quelques livres traitant de sujets spé- 
ciaux, la Constitution réunit un certain nombre d'ouvrages de 
nature bien différente. 

Ce sont d'abord les œuvres impies, qui s'attaquent à Dieu, 
à la Sainte Vierge et aux saints, à l'Eglise catholique, à son 
<:ulte, aux sacrements et au Saint Siège apostolique. Cet 
ensemble de livres n'était pas signalé dans les règles primi- 
tives du Concile de Trente. C'est qu'à la fin du xvi^ siècle 
de tels scandales étaient inconnus. Les pouvoirs chrétiens 
mettaient un frein aux audaces de l'impiété ; et même dans 
le protestantisme naissant, on ne tolérait pas les blasphèmes, 
au moins contre les mystères les plus sacrés de notre foi : 
c'était le temps où Calvin livrait au bûcher Michel Servet 
pour s'être attaqué au dogme de la Trinité. Les libertins 
qui tentèrent en France, sous le règne de Louis XIV, 
d'introduire l'athéisme, ne furent pas mieux traités. 

Nos doctrines modernes sur la liberté ont permis aux 
écrits les plus pervers de se donner carrière, et l'Eglise 
par ses sages prescriptions doit apporter remède à des 
maux que ne connurent pas nos ancêtres. 

A côté de ces livres sont également condamnés ceux qui 
de parti^pris attaquent la hiérarchie ecclésiastique et injurient 
l'état clérical et religieux. Réprobation bien opportune de 

1. V. Études, t. LXX, p. 737. 



LA NOUVELLE CONSTITUTION APOSTOLIQUE 209 

nos jours surtout. Depuis qu'une politique impie a lancé 
contre l'Église son cri de guerre : Le cléricalisme c'est 
l'ennemi^ les écrits attaquant la divine hiérarchie se sont 
multipliés, l'état religieux est vilipendé ; et dans beaucoup 
de livres, les institutions religieuses sont représentées 
comme un fléau pour la société. Ne pouvant soumettre à son 
jugement chacune de ces mauvaises publications, il était 
sage de la part de l'Église de porter contre elles une 
condamnation générale. 

De même sont condamnés en ce chapitre V de la Consti- 
tution, tous livres enseignant que le duel, le suicide et le 
divorce sont choses licites ; ceux qui représentent les sectes 
maçonniques et autres sociétés secrètes comme utiles, 
inoffensives pour l'Église et la société civile ; enfin ceux 
qui patronnent les erreurs condamnées par le Saint Siège. 

VI 

Une autre série d'ouvrages, condamnés en général, 
mérite d'attirer notre attention ; ils se rapportent à des 
erreurs nées du protestantisme, qui ont grandi avec lui, et 
qui revêtent de nos jours des formes nouvelles et d'appa- 
rence plus scientifique ; ce sont les écrits attaquant l'inspi- 
ration des saintes Écritures. 

En quoi consiste l'inspiration des livres canoniques ? Et jus- 
qu'où s'étend-elle ? Deux points sur lesquels les écoles pro- 
testantes, celles d'Allemagne surtout, ont peu à peu renié 
les traditions des premiers siècles de rÈglise ; celles même 
de la réforme primitive. 

Pour elles, l'inspiration n'est plus cette action immédiate 
de Dieu qui prenant le prophète pour organe, parle par sa 
bouche, écrit par sa plume, en un mot, se fait l'auteur 
principal du livre sorti de ses mains. Elle n'est plus que le 
produit d'une vague sentimentalité religieuse, un instinct 
mystique, un enthousiasme irréfléchi, qui n'autorisent guère 
à regarder comme parole de Dieu les élans du prétendu 
voyant. 

Or ce genre nouveau d'inspiration ne s'étendrait pas 
même à tout le corps des Écritures ; mais seulement à telle 

LXXI. — 14 



210 LA NOUVELLE CONSTITUTION APOSTOLIQUE 

ou telle partie, arbitrairement déterminée par la critique. 

Les théories rationalistes ont malheureusement exercé 
une influence délétère sur certains exégètes catholiques. 
Dans un désir imprudent de conciliation, quelques-uns en 
sont venus à détruire la notion même de l'inspiration, en 
réduisant Faction divine à Tapprobation d'un livre dû à la 
seule initiative de l'homme, comme si un simple témoignage 
de vérité suffisait à transformer cette œuvre en parole de 
Dieu. Cette erreur a reçu sa condamnation du concile du 
Vatican. D'autres, reconnaissant l'impulsion et la direc- 
tion de Dieu dans la composition des saints livres, ont 
limité l'étendue de l'inspiration, et l'ont restreinte aux 
articles relatifs à la foi et aux mœurs ; ils l'ont exclue 
des parties historiques, scientifiques, ou philosophiques : 
erreur que notre souverain pontife, Léon XIII, a réprouvée 
dans l'Encyclique citée plus haut : Providentissimus Deus 
(18 novembre 1893). 

Les livres qui soutiendraient cette doctrine erronée tom- 
bent donc sous la condamnation générale dans les nouvelles 
règles de Y Index. L'Eglise met ainsi à couvert des témérités 
d'une fausse critique le fondement principal de notre foi, 
l'autorité des Ecritures. 

VII 

Elle prémunit également les fidèles contre le danger des 
superstitions, toutefois en abrégeant les dispositions des 
anciennes règles. 

Celles-ci, dans une énumération assez longue, condam- 
naient les diverses formes de divination alors en cours, 
géomancie, hydromancie, astrologie judiciaire et autres. 

Quoique moins pratiquées que par le passé, ces sortes de 
superstitions se retrouvent encore de nos jours, dans le 
peuple surtout, mais même dans les classes plus élevées. 
C'est pourquoi au n** 9 de la nouvelle Constitution, il est fait 
défense de publier, de lire et de garder les livres enseignant 
et recommandant les sortilèges, la divination, la magie, 
l'évocation des esprits et toute autre sorte de superstitions. 

De toutes ces formes de vaines observances, notons plus 



SUR L'INDEX 21i 

particulièrement l'évocation des esprits. Qui ne connaît les 
ravages causés depuis un certain nombre d'années par le 
spiritisme ? Ce qui n'avait paru d'abord qu'un amusement de 
curiosité, donna bientôt naissance aune secte très répandue, 
qui mêlant quelques notions de spiritualité et de religion, a 
composé comme un nouveau dogme et entraîné loin des 
pratiques de notre foi un grand nombre d'âmes malheureu- 
sement séduites. Cette secte a ses journaux, ses revues et 
ses livres doctrinaux, sorte de catéchismes à l'usage des 
afGliés. Ce sont là autant d'écrits condamnés par le nouvel 
Index, avec défense de les publier, de les lire et de les gar- 
der. Quant aux anciennes superstitions énumérées dans les 
règles de Trente, leurs manuels, sans être ici mentionnés 
formellement, restent proscrits soit par le droit naturel, 
soit de droit positif et spécial, car beaucoup sont nommé- 
ment prohibés dans \ Index ; et s'ils ne le sont pas, ils tom- 
bent toujours sous la clause générale qui termine la présente 
énumération : et autres superstitions du même genre. 

Les papes avaient joint à ces livres, condamnés pour cause 
de superstition, les livres des juifs, notamment le Talmud, 
la Kabbale et « autres livres pervers des juifs ». La nouvelle 
Constitution ne les nomme pas ; mais ils se trouvent dans 
le catalogue des ouvrages spécialement prohibés. 

VIII 

Si rÉglise redoute pour ses enfants les mensonges de 
Timpiété, les séductions de Timmoralité, les sacrilèges de 
la magie, il est un autre danger, tout opposé en apparence, 
contre lequel elle ne doit pas moins les mettre en garde : 
c'est l'exagération de la piété et les illusions auxquelles elle 
entraîne souvent les âmes éprises de mysticisme. Appari* 
lions célestes, révélations, visions, prophéties, miracles, et 
toutes autres opérations, supérieures aux forces naturelles, 
fréquentes dans la vie des saints et que Dieu peut renouve- 
ler quand il lui platt, mais que la prudence défend d'accep- 
ter sans preuves solides. N'y a-t-il pas en effet à craindre, 
en pareille matière, les excès d'imaginations ardentes, la 
précipitation des jugements en face d'un fait inusité, l'en- 



212 LA NOUVELLE CONSTITUTION APOSTOLIQUE 

thousiasme populaire, parfois la fourberie des exploiteurs, 
et même les prestiges du démon ? C'est donc avec grande 
sagesse que les Pères du concile de Trente, dans leur 25™® 
session, ont défendu de publier de nouveaux miracles, avant 
qu'ils eussent été examinés et approuvés par l'autorité ec- 
clésiastique ; et c'est avec sagesse que le Souverain Po'ntife 
interdit de publier et de garder les ouvrages contenant des 
récits d'apparitions nouvelles, de visions, de révélations, 
de prophéties ou de miracles, sans l'autorisation des supé- 
rieurs ecclésiastiques. Non qu'il soit défendu de donner 
dans un livre ou dans toute autre publication, le simple 
récit d'un fait merveilleux intéressant la piété des fidèles, 
mais c'est à condition qu'on ne prévienne pas le jugement de 
l'Eglise sur la nature véritable de ce qui apparaît comme une 
manifestation sensible et extraordinaire de l'action divine. 
De ces apparitions ou visions à des dévotions auparavant 
inconnues, le passage est facile ; et dans ces formes nou- 
velles de la piété les illusions ne sont pas moins à craindre 
que dans les révélations mêmes ; sans compter l'abus qu'il 
y aurait à multiplier outre mesure les dévotions nouvelles. 
Pour obvier à ces inconvénients, l'Eglise se réserve de juger 
si ces pratiques sont bonnes en elles-mêmes, et s'il est oppor- 
tun d'en autoriser la propagation. Aussi au nombre des 
livres condamnés par décret général, la nouvelle Constitu- 
tion met-elle ceux qui introduisent de nouvelles dévotions, 
même, est-il ajouté, celles qui sont proposées seulement au 
culte privé. Il se peut sans doute que ces formes de la piété 
soient bonnes, utiles, salutaires en elles-mêmes ; qu'elles 
puissent être légitimement pratiquées en particulier ; mais 
pour bonnes qu'elles soient, l'Eglise a le devoir d'en arrê- 
ter la diffusion parmi les fidèles tant qu'elle n'en a pas re- 
connu elle-même et l'orthodoxie et l'opportunité. 

Après le livre, c'est l'image qui appelle ses sollicitudes. 
Que de condamnations elle aurait dû porter s'il eût fallu 
proscrire cette multitude d'images et de représentations 
impures ou irréligieuses qui s'étalent derrière les vitrines, 
et souillent les demeures, depuis les plus modestes jus- 
qu'aux plus aristocratiques ! Mais elle a jugé suffisante la loi 



SUR L'INDEX J13 

naturelle pour bannir des foyers chrétiens ces œuvres immo- 
rales, et son soin s'est porté spécialement sur Timagerie 
religieuse. 

Inutile de dire quelle large place celle-ci a toujours occu- 
pée dans l'usage chrétien, et combien son importance s'est 
accrue depuis quelques années. Il a donc paru nécessaire de 
tracer quelques règles générales pour diriger les artistes 
et prémunir les fidèles contre les abus dans cette branche 
de l'art et du commerce religieux. C'est un point qui n'était 
pas prévu dans les anciennes règles, mais qui, à diverses 
reprises, avait été l'objet de décrets de la Cour romaine. 

Le Souverain Pontife Léon XIII, dans sa constitution, 
ordonne donc deux choses : la première, que les images de 
IS'otre-Seigneur, de la sainte Vierge, des anges et des saints, 
de quelque manière qu'elles soient exécutées, gravures, 
lithographies, photographies, etc., soient conformes aux sen- 
timents et aux décrets de TEglise, et aux types généralement 
reçus parmi les fidèles ; et la seconde que, si l'on publie de 
nouveaux dessins, avec ou sans prières, ils ne soient pas 
édités sans permission de l'autorité ecclésiastique. 

Sont absolument condamnés les livres et écrits quel- 
conques propageant des indulgences apocryphes réprouvées 
par le Saint Siège, ou par lui révoquées. Et ordre est donné 
de retirer ceux qui se trouveraient dans les mains des fidèles. 
Pour prévenir tout abus sur ce point, il est défendu de 
publier sans permission des livres, des sommaires, des 
brochures, même de simples feuilles contenant des conces- 
sions d'indulgences. Cette défense est ancienne. Déjà le 
concile de Trente, en sa 21"* session, réservait aux évéques 
le droit de publier les nouvelles indulgences. Et quant aux 
recueils qu'on en pourrait faire, ils étaient interdits d'avance 
par la Sacrée Congrégation des Indulgences, s'ils étaient 
imprimés sans son autorisation. 

Avec le même soin, l'Eglise condamne les altérations des 
livres liturgiques, qu'elles atteignent le Missel, le Bréviaire, 
le Rituel, le Cérémonial des évéques, le Pontifical romain, ou 
tout autre livre liturgique approuvé par le Saint Siège apos- 



214 LA NOUVELLE CONSTITUTION APOSTOLIQUE 

tolique : par exemple, les liturgies orientales, les propres 
approuvés pour les diverses églises, les graduels, antipho- 
naires, vespéraux, et autres semblables. Toutes les éditions 
ainsi altérées tombent de droit sous les condamnations 
de Vlndex, et doivent être retirées de l'usage des 
fidèles. 

Parmi les prières qu'affectionne la piété chrétienne, il faut 
compter les litanies. Les principales, les plus anciennes sont 
les litanies des saints, et celles qui font partie des prières de 
la recommandation de l'âme. Elles rentrent dans la caté- 
gorie des prières liturgiques, et sont insérées dans le Missel 
ou le Bréviaire. 

Celles que l'on connaît sous le nom de litanies de la sainte 
Vierge, ou de Lorette, et celles du saint nom de Jésus, 
sans faire partie de la liturgie, sont autorisées expressément, 
et le chant en est permis durant les offices sacrés. 

Sur le modèle de ces pieuses formules par lesquelles 
nous honorons les prérogatives spéciales du nom adorable 
de Jésus et de la sainte Vierge, la dévotion des fidèles a 
composé des litanies en vue d'honorer soit le cœur sacré de 
Jésus, soit les principaux saints, par exemple saint Joseph, 
sainte Anne, et beaucoup d'autres que l'on retrouve dans les 
livres de prières. 

L'Eglise soucieuse de conserver la pureté de sa liturgie, 
ne permet pas que ces sortes de litanies soient introduites 
dans la prière publique. Mais elle ne les condamne pas en 
elles-mêmes. Il est permis de les imprimer, de les réciter 
en particulier, de les propager, mais à condition qu'elles 
aient été revisées et approuvées par l'évèque ou l'ordinaire 
du lieu où elles sont publiées. 

Même règle est imposée pour la publication des livres ou 
opuscules de prières, de dévotion, de doctrine et d'ensei- 
gnement religieux, moral, ascétique, mystique et autres 
semblables. S'ils ne portent pas l'approbation ecclésiastique, 
ils sont prohibés, on ne peut donc ni les lire, ni les garder, 
lors même qu'ils paraîtraient propres à entretenir la piété 
du peuple chrétien. 



SUR L INDEX 215 

C'est la loi générale du cinquième concile Latran, abrogée 
en beaucoup de points, mais conservée en ce qui regarde 
les livres de piété. Et c'est avec raison. Les ouvrages de ce 
genre sont entre les mains de tous les fidèles. Des erreurs 
de doctrine, des directions peu sûres, des formules peu 
convenables de prières se glisseraient facilement, si TEglise 
n'en surveillait pas soigneusement l'impression. Il est donc 
nécessaire de maintenir sur ce point la rigueur de l'ancienne 
législation. 

IX 

L'énumération des condamnations générales se termine 
par un article tout à fait nouveau, relatif aux journaux, 
feuilles et revues périodiques. C'est un genre de publications 
ignoré de nos maîtres, et qui a pris dans les temps modernes 
un immense développement. Le journal, la feuille périodique 
pénètre aujourd'hui jusque dans le plus humble hameau. 
Quel est l'ouvrier et le cultivateur qui ne reçoive quotidien- 
nement la gazette et ne se nourrisse de ses doctrines ? Si le^ 
journal est bon, il exerce une grande influence pour le bien; 
mais s'il est mauvais, quel ravage ne produira-t-il pas ? 

Publiées au jour le jour, ces feuilles semblent échapper 
à la censure de l'Église. Comment savoir ce que publiera 
demain tel ou tel journal, et de quel droit porter une sen- 
tence de proscription contre des articles qui sont encore 
inconnus ? Et pourtant l'Église peut-elle rester désarmée 
en présence d'un tel danger ? Beaucoup de pasteurs ne l'ont 
pas cru, et l'on a vu plus d'une fois de vaillants évèques 
interdire dans leurs diocèses des journaux faisant profession 
de combattre la religion ou de propager l'immoralité. 

Ce qui avait été jusqu'ici mesure particulière est main- 
tenant transformé en loi générale. Le Souverain Pontife 
déclare prohibés, non seulement en vertu de la loi naturelle, 
mais aussi par l'autorité du droit ecclésiastique, les jour- 
naux, feuilles publiques ou revues périodiques qui font 
profession d'attaquer la religion ou les bonnes mœurs; et 
il charge les évèques d'avertir les fidèles, quand il en sera 
besoin, du danger de ces publications. 



216 LA NOUVELLE CONSTITUTION APOSTOLIQUE 

Il ajoute à cette défense un avertissement de la plus 
haute importance. C'est que les catholiques, et principale- 
ment les ecclésiastiques, doivent s'abstenir de rien publier 
dans de tels journaux, à moins d'y être déterminés par une 
cause juste et raisonnable. Il est de toute évidence qu'un 
chrétien ne saurait avoir aucune raison légitime de contri- 
buer au succès de semblables publications, je ne dis point 
par des travaux anti-religieux et immoraux, mais même 
par des articles indifférents, s'ils sont propres à achalander 
le mauvais journal. 

Il est pourtant des circonstances dans lesquelles laïques 
pieux et ecclésiastiques peuvent très légitimement écrire 
dans ces sortes de feuilles. Serait-il défendu à un prêtre d'y 
répondre à des attaques injurieuses, de réfuter des calom- 
nies? L'empêcherait-on de soutenir dans ces feuilles les 
intérêts de la religion et de la morale, s'il pouvait trouver 
accès dans leurs colonnes? Assurément, non. Telle est la 
pensée du Souverain Pontife, quand à la suite de cette pro- 
hibition, il ajoute : « à moins de cause juste et raisonnable ». 

XI 

Ici se termine la série des prohibitions générales de 
livres ou mauvais, ou soumis à la surveillance de l'Eglise. 
Viennent ensuite deux chapitres, relatifs, le premier aux 
autorisations de garder et de lire les ouvrages prohibés; le 
second, à la dénonciation des livres mauvais ou dangereux. 

Il faut ici avant tout, se rappeler que les règles de V Index 
sont obligatoires pour tout chrétien, et qu'en règle géné- 
rale elles le sont sous peine de péché mortel, car elles sont 
^dictées par l'autorité suprême de l'Église, et elles ont rap 
port à une matière de haute importance. Ce n'est donc que 
par accident et par suite d'ignorance qu'on les trangresse- 
rait sans commettre une faute grave. 

Mais elles rentrent dans la catégorie des lois positives; et 
par conséquent de celles dont le législateur peut dispenser. 
Mais lui seul en a le pouvoir. 

De là la règle 23™* de la nouvelle Constitution, décla- 
rant que ceux-là seulement peuvent lire et retenir les 



SUR L'INDEX 217 

livres condamnés par décrets, soit spéciaux, soit généraux, 
qui en ont obtenu la permission du Souverain Pontife ou de 
ceux à qui il a délégué ses pouvoirs en cette matière. 

Or ces pouvoirs ont été délégués par les pontifes romains 
à la S. Congrégation de YJndex, et à celle du Saint Office ; 
ils l'ont été également à la Congrégation de la Propagande 
pour les pays soumis à sa juridiction; enfin le maître du 
Sacré Palais jouit de la même faculté en faveur des habitants 
dé Rome. 

Quant aux évoques, ils ne l'ont pas, même dans leur dio- 
cèse. C'est en effet un principe canonique que l'évêque, 
législateur envers ses subordonnés, est astreint lui-même 
aux lois générales; qu'il n'a pas le droit d'en dispenser ses 
diocésains, sauf dans des cas particuliers et urgents. Les 
prescriptions de VIndeXy rentrant dans la catégorie des lois 
universelles, ne font pas exception à cette règle du droit. 
Le pouvoir propre de l'évêque se borne donc à autoriser pour 
de justes raisons, la lecture de tel ou tel livre prohibé. 

Mais au nombre des facultés que reçoivent les cvêques 
par délégation du Saint Siège, se trouve souvent celle de 
permettre la lecture des ouvrages condamnés, faculté que 
le Saint Père leur accorde avec recommandation de n'en user 
qu'avec discernement et pour de sérieux motifs, en avertis- 
sant les fidèles auxquels ils accordent cette dispense, de 
soustraire soigneusement les mauvais livres aux regards de 
leur entourage. 

Chargés de faire exécuter dans leurs diocèses les lois de 
Y Index, comme toutes les autres qui sont portées pour l'uni- 
versalité des fidèles, les évêques conservent en outre leur 
droit de veiller sur les productions de la presse dans l'éten- 
due de leur juridiction. Comme le Souverain Pontife, ou les 
Congrégations romaines pour tout l'univers, ils possèdent 
dans leurs diocèses le droit déjuger les livres, soit pour en 
approuver la publication, soit pour interdire ceux qui 
mettent en danger la foi ou les mœurs. Et tel est leur pou- 
voir au sein de leurs troupeaux que nul, sauf le pape et les 
congrégations de Rome, ne peut autoriser sur leur territoire 
la lecture des livres qu'ils ont condamnés ; la permission 



218 LA NOUVELLE CONSTITUTION APOSTOLIQUE 

même donnée par \ Index ne comprend pas ces livres, à moins 
que, par exception, usant de son pouvoir suprême sur tous 
les autres évêques, le pape ou la congrégation en son nom, 
n'étende la permission jusqu'à ces ouvrages. C'est ce que 
fait remarquer expressément la Constitution de Léon XllI 
(n" 26.) 

Ce droit de l'évêque devrait avoir pour résultat d'alléger 
les charges du Saint Père et des cardinaux. Aussi Pie IX 
recommandait-il aux ordinaires l'usage de ce pouvoir. Mais 
il faut bien le dire, c'est un droit dont on n'abuse pas de nos 
jours, et peut-être, dans les circonstances où nous vivons, 
l'exercice n'en serait-il pas souvent sans difficulté. 

Naguère, dans certains pays où existait l'Inquisition, 
comme l'Espagne et le Portugal, ce tribunal érigé canoni- 
quement, avait aussi son Index, à l'exemple de Rome ; il y ins- 
crivait les livres qu'il jugeait dangereux ou mauvais ; et ses 
sentences avaient force obligatoire dans ces contrées. Mais 
avec l'abolition de l'Inquisition, les Index particuliers ont 
été supprimés; le Saint Office, consulté par l'archevêque de 
Valladolid sur l'autorité de VIndex espagnol, répondit le 
17 août 1892, qu'on devait s'en tenir uniquement à VIndex 
romain et à ses règles, et qu'il "fallait interdire toute nou- 
velle édition de celui d'Espagne. 11 faut dire la même chose 
d'autres catalogues de livres prohibés qui ont été publiés, 
en plusieurs provinces, par des évêques ou des universités, 
avec l'assentiment du Saint Siège ; ce qui n'abroge pas cepen- 
dant les condamnations de livres particuliers, portées par 
les ordinaires pour leurs églises. 

Mais, si dans l'exercice de leur droit de surveillance, 
ceux-ci sont souvent gênés par les circonstances présentes, 
ils peuvent arriver au même but en déférant à la S. Congré- 
gation de VIndex les ouvrages qu'ils jugent dangereux pour 
les fidèles. 

C'est en effet d'ordinaire par voie de dénonciation que le 
tribunal pontifical est mis en mouvement ; car il n'est pas 
possible à ses membres de surveiller par eux-mêmes toutes 
les publications suspectes. Or, à qui appartient-il de signa- 
ler aux juges légitimes les ouvrages dignes de censure ? De 



SUR L'INDEX 219 

droit commun, tous les catholiques en ont la liberté ; et 
l'on ne peut nier que ceux qui le font par zèle pour la saine 
doctrine et les bonnes mœurs, ne fassent acte méritoire 
devant Dieu. Il est pourtant des personnes à qui il appar- 
tient plus spécialement de veiller sur un point de telle 
importance ; et la nouvelle Constitution, au n" 29, en donne 
la charge aux délégués apostoliques, aux ordinaires et aux 
universités recommandables par leur renom de science. 

Et comme toute dénonciation est chose délicate, pouvant 
entraîner de fâcheuses conséquences pour ceux qui la font, 
même quand ils remplissent en cela une obligation sacrée, 
le Saint Père, au n° 28, rappelle combien religieusement 
le secret doit être gardé par ceux à qui elle est déférée. 

Ici se termine la première partie de la Constitution, qui 
est relative aux règles générales portant condamnation des 
livres. On passe ensuite à la censure, c'est-à-dire à l'examen 
préalable des livres, aux conditions de leur publication et 
enfin aux peines spirituelles portées contre les transgres- 
seurs de la Constitution. 

{A suivre.) G. DESJARDINS, S. J, 



AURONS-NOUS LA PESTE? 

(Deuxième article ^) 



IV 

Sommes-nous aujourd'hui pratiquement plus avancés que 
nos pères, et s'il plaisait à la peste de nous visiter, saurions- 
nous mieux lui fermer nos portes, ou l'expulser du territoire 
envahi? Oui ; mais, chose singulière, ce n'est pas aux méde- 
cins que nous devons les armes dont nous sommes munis 
contre un ennemi aussi redoutable. Si Pasteur n'avait pas 
ouvert les horizons de la bactériologie, nos écoles médicales, 
à l'exemple de l'école Belge, en seraient encore à la concep- 
tion hippocratique de la maladie. 11 n'y a que des malades, 
dirions-nous, c'est-à-dire des individus dont l'organisme 
fonctionne d'une façon anormale sous l'application d'une 
cause morbifique. Avec ce bagage médical on fait du dia- 
gnostic, du pronostic, de la thérapeutique pathologique, 
symptomatique à perte de vue, mais, s'il s'agit de guérir, 
on revient au vieil empirisme plus ou moins raffiné. Il ne 
peut en être autrement, tant qu'on ignore la nature de 
l'agent morbifique, et les conditions de son développe- 
ment. Aussi, depuis le commencement du siècle, sur les 
divers points où la médecine s'est trouvée aux prises avec 
l'épidémie, a-t-on dû constater l'insuccès complet de la thé- 
rapeutique. Il n'en est plus ainsi. Les journaux anglais 
annoncent qne la sérothérapie produit à Bombay des effets 
merveilleux. Et c'est un disciple de Pasteur qui lutte ainsi 
victorieusement contre un fléau réputé jusqu'ici invincible. 

Lorsque, en 1894, la peste éclata à Hong-Kong, le D"" Yer- 
sin, de l'Institut Pasteur, reçut, nous dit-il, du ministre des 
colonies, l'ordre de se rendre sur le territoire contaminé, 

1. V. Études, 5 avril 1897, p. 34. 



AURONS-NOUS LA PESTE ? 221 

pour y étudier la nature du fléau, les conditions dans les- 
quelles il se propage, et rechercher les mesures les plus 
efficaces pour l'empêcher d'atteindre nos possessions. 
Quand il arriva, au mois de juin, dans la ville chinoise, l'épi- 
démie était dans toute sa violence. Son premier soin fut de 
procéder à l'étude expérimentale de la maladie, et de cons- 
tater la présence du bacille caractéristique. Les sujets 
d'expérience ne manquaient pas. Outre les hommes, les ani- 
maux, tels que les souris, les rats, les buffles et les porcs, 
chez lesquels le fléau sévit avec violence, off*raient à l'expé- 
rimentation un champ aussi varié que facile. Le microbe fut 
vite découvert. Il se présentait en telle abondance, dans la 
pulpe des bubons, qu'il formait une sorte de purée. C'était 
un bacille court, trapu, à bouts arrondis, assez facile à colo- 
rer par les couleurs d'aniline. Les extrémités se coloraient 
plus fortement que le centre, de sorte qu'il présentait sou- 
vent un espace clair en son milieu. Très abondant dans les 
bubons et les ganglions des malades, il l'était peu dans le 
sang, sauf dans les cas rapidement mortels. * 

Le bacille une fois découvert, l'expérience démontra qu'il 
était bien l'agent infectieux, le germe pestilentiel. Inoculé 
aux cobayes, aux rats, aux lapins, il les tua rapidement, et 
ces animaux présentèrent, à l'autopsie, les lésions caracté- 
ristiques de la peste. Continuant ses expériences, l'habile et 
patient docteur obtint facilement des cultures du bacille, et 
par conséquent des toxines ou des virus atténués, qui per- 
mettraient l'immunisation, et renouvelleraient les merveilles 
de la sérothérapie. 

Mais, en attendant, ces premières découvertes fixaient 
déjà la science sur l'étiologic et la transmissibilité de la 
peste. Avec une intuition et une prescience de génie, Pas- 
teur avait écrit à propos de l'épidémie de Benghazi en 1856 
et en 1858 : « Supposons, guidés comme nous le sommes 
par tous les faits que nous connaissons aujourd'hui, que la 
peste, maladie virulente propre à certains pays, ait des 
germes de longue durée. Dans tous ces pays, son virus atté- 
nué doit exister, prêt à reprendre sa forme active quand des 

1. Annales de l Institut Pasteur, 1894, p. 664. 



222 AURONS-NOUS LA PESTE ? 

conditions de climat, de famine, de misère s'y montrent de 
nouveau*. » 

M. Yersin, en effet, a trouvé le microbe à quatre ou cinq 
centimètres de profondeur, dans le sol d'une maison infec- 
tée, et où cependant on avait fait des tentatives de désinfec- 
tion. Il est dès lors facile d'expliquer comment le bacille, 
peu ou point du tout virulent tant qu'il reste enfoui dans la 
terre, reprend son activité, sous des conditions dont toutes 
ne sont pas connues, mais dont la principale doit être 
son passage dans le corps de certains animaux. Or, c'est un 
fait bien vérifié en Indo-Chine et en Hindoustan, que l'appa- 
rition de la peste est précédée d'une véritable hécatombe de 
rats. Ces rongeurs, habitants ordinaires des sous-sols qu'ils 
visitent dans tous les sens, contractent la maladie par voie 
de contagion. Le bacille, cultivé dans leur organisme, 
reprend toute sa virulence, et, comme dit M. Roux dans sa 
note à l'académie de médecine, « la peste, qui est d'abord 
une maladie du rat, devient bientôt une maladie de 
l'homme -. « Aussi regarde-t-on en Chine ces animaux 
comme des messagers du diable, et les indigènes prennent 
la fuite, quand ils commencent à semer leurs cadavres dans 
les maisons ou dans les rues. A Canton et à Hong-Kong, 
« dans certains quartiers, on compta jusqu'à vingt mille 
cadavres de rats. Dans une seule rue on en a ramassé plus 
de quinze cents. Un mandarin ayant offert dix sapèques pour 
chaque rat mort qui lui serait apporté, posséda en quelques 
jours trois mille cadavres de rats, qu'il fit aussitôt placer 
dans des urnes ou jarres pour les enterrer^. » 

Cette mortalité parmi les rats a précédé, à Bombay comme 
en Chine, l'invasion de l'épidémie. Les chiens, les chacals, les 
porcs, les poules, les serpents, eux aussi, ont été frappés, et 
l'on a observé que les vautours ne dévoraient pas les cadavres 
livrés, suivant la coutume des Parsis, à leur voracité. 
M. Yersin a retrouvé le bacille en abondance dans les 
organes ou les bubons des rats crevés, il l'a observé chez 
les mouches mortes dans son laboratoire, et jusque dans le 

1. Académie des Sciences. Févr. 1881. 

2. Académie de Médecine, séance du 26 janvier 1897. 

3. Proust. Rapport à l'Académie de Médecine, séance du 26 jan-v. 1897. 



AURONS-NOUS LA PESTE ? 223 

corps des fourmies qui s'étaient attablées aux détritus des 
victimes de la peste. Il lui a été facile de reproduire une 
épidémie expérimentale, en enfermant dans la môme cage 
des rats sains et des sujets contaminés. La contagion n'a 
pas tardé à se produire et la peste les a tous emportés. 

Cette première étape de la science bactériologique nous 
avait conduits à la cause immédiate de la peste, le bacille 
infectieux. Nous savions désormais le cultiver et reproduire 
expérimentalement la maladie. Nous connaissions son mode 
de transmission, et les voies par lesquelles, comme tous ses 
semblables, le microbe pénétrait dans l'organisme. Voies 
respiratoires, voies digestives ou blessures, autant de 
portes par le moyen desquelles s'exerce la contagion. Si la 
science s'en était tenue là, elle aurait, sans aucun doute, 
satisfait amplement notre désir de pénétrer le mystère des 
grands fléaux qui atteignent l'humanité. Mais elle ne s'est 
pas arrêtée à la satisfaction de notre désir de savoir 
pourquoi et comment on meurt de la peste. Elle a voulu nous 
apprendre comment on l'évite, et par quels moyens on en 
guérit. 



Après avoir ainsi observé la peste à Hong-Kong, en 1894, 
étudié et cultivé le microbe, M. Yersin revint à Paris « pour 
faire, dit-il, à l'Institut Pasteur, une étude plus détaillée du 
bacille, et surtout pour essayer d'immuniser des animaux. » 
Il s'agissait, en effet, de renouveler pour la peste ce que 
l'on avait obtenu, avec tant de succès, pour la diphtérie, et 
de préparer un sérum qui fût, à la fois préventif et curatif. 
Nous avons eu l'occasion de décrire dans cette Revue le 
procédé d'immunisation, et l'application de la sérothérapie 
h la guérison du croup *. Nous ne reviendrons pas sur les 
détails techniques. Nous nous contenterons d'enregistrer 
ici les résultats obtenus, pour la peste, par MM. Yersin, Roux 
et leurs collègues de l'Institut Pasteur. 

Lorsque M. Yersin arriva à Paris, MM. Calmette et Borel, 

1. Cfr. Études, Mars et Avril 1896. 



224 AURONS-NOUS LA PESTE ? 

SOUS la direction de M. Roux, avaient déjà préparé le 
terrain par des essais d'immunisation sur les cobayes et les 
lapins. On attaqua le cheval, cette source abondante de 
sérum, et on arriva à Timmuniser. Une injection de culture 
récente fut faite sous la peau de l'animal. Après divers 
accidents de fièvre, de frissons, de gonflements articulaires, 
il supporte des injections répétées avec des doses plus 
fortes, mais conduites avec de grands ménagements, carie 
sujet maigrit beaucoup. 

« Le premier cheval, ainsi immunisé, fut saigné trois 
semaines après la dernière injection, et son sérum fut 
essayé sur des souris. Ces petits rongeurs meurent toujours 
lorsqu'on leur inocule le bacille virulent de la peste, et en 
faisant des passages de souris à souris on entretient un 
virus très actif. Les souris qui recevaient 1/iO de centimètre 
cube de sérum de cheval immunisé ne devenaient point 
malades, quand, 12 heures après, elles étaient infectées 
avec la peste. Ce sérum était donc préventif.... Pour guérir 
les souris, déjà inoculées de la peste depuis 12 heures, 
il fallait employer un centimètre cube à un centimètre 
cube et demi de sérum. Les petits rongeurs traités avec 
ces doses guérissaient constamment, tandis que les témoins 
mouraient. Le sérum avait donc des propriétés cura- 
tives manifestes. ^ « 

Ceci se passait en 1895. Une fois en possession de la 
précieuse découverte, M. Yersin repartit pour l'Indo-Chine, 
avec l'espoir que la sérothérapie pourrait être appliquée à 
l'homme pestiféré. Elle le fut bientôt, en effet, à Canton, 
sur un jeune Chinois de 10 ans, grâce à Mgr Chausse, 
évéque missionnaire qui prit sur lui toute la respon- 
sabilité. Trois injections de 10 c. c. chacune suffirent pour 
guérir, avec une rapidité surprenante, ce cas de peste mani- 
festement grave. 

L'expérience était faite, et ses résultats, non seulement 
calmaient toutes les craintes, mais encore dépassaient les 
espérances. M. Yersin se rendit de Canton à Amoy où la 
peste faisait de nombreuses victimes. En dix jours il put 

1. Annales de l'Institut Pasteur. Janvier 1897, p. 84. 



AURONS-NOUS LA PESTE ? 225 

traiter vingt-six malades, dont deux seulement moururent. 
Il ne fallait que quelques heures pour voir disparaître les 
symptômes les plus alarmants, surtout quand l'injection 
était faite peu de temps après la première attaque de la 
maladie. Il importe, en efl'et, d'intervenir aussi vite que 
possible, parce que la peste dure peu et, si Tempoison- 
nement est trop avancé, le sérum devient impuissant. 

Quand il eut épuisé sa provision de sérum anli-pesteux, 
M. Yersin dut quitter Amoy ; mais, on peut dire qu'il avait 
fixé d'une manière définitive la thérapeutique de la peste. 

tt Vingt-six cas, dit-il avec la modestie du vrai savant, 
c'est peu assurément pour établir qu'un remède est spéci- 
fique et efficace. J'en conviens facilement et je suis le 
premier à déclarer qu'il faut de nouvelles expériences. Mais 
si l'on considère que la peste est parmi les plus meurtrières 
des maladies humaines, que tous ceux qui l'ont observée 
estiment que la mortalité qu'elle cause n'est pas inférieure 
à 80 p. 100 et que les patients que j'ai traités avaient pour la 
plupart des symptômes très alarmants, ou conviendra que 
nos vingt-six observations prennent une valeur parti- 
culière » *. 

Les nouvelles expériences, M. Yersin les fait actuellement 
à Bombay sur une plus vaste échelle, et, comme nous Tavons 
déjà dit, les journaux anglais annoncent que les effets de la 
sérothérapie appliquée à la peste tiennent du merveilleux. 
Ajoutons encore avec M. Yersin que, jusqu'ici, le sérum 
anti-pesteux n'a été employé que dans le cas de maladie 
confirmée. Mais il y a lieu de croire, d'après ce que l'on a 
observé chez les animaux, qu'il serait plus efficace encore 
pour prévenir la peste que pour la guérir. Nous ne tarde- 
rons pas à connaître le résultat des expériences, qui seront 
faites sûrement à Bombay, où l'épidémie sévit avec tant de 
violence. 

VI 

Ainsi la microbiologie a mis aux mains de l'homme une 
arme merveilleuse pour se défendre contre la peste. C'est 

1. Annales de l'Institut Pasteur. Janvier 1897, p. 88. 

LXXI. — 15 



226 AURONS-NOUS LA PESTE ? 

là une défense directe. Mais, la même science n'a pas 
moins éclairé le champ assez obscur de la prophylaxie, en 
fixant le caractère contagieux du fléau, son mode de trans- 
mission et les circonstances qui favorisent ou qui arrêtent 
son développement. Tous les conseils d'hygiène nationale 
ou internationale, ont pu asseoir sur des bases rationnelles 
leurs règlements et les mesures adoptées pour éloigner 
Tépidémie. 

S'il s'agit d'hygiène privée et publique, l'étiologie de la 
peste, telle que nous l'ont révélée les disciples de Pasteur, 
nous avertit que la question de race ne joue ici aucun rôle et 
ne donne aucune immunité. Les blancs, les jaunes et les 
noirs sont également accessibles à l'infection. Tout ce qui 
peut aff'aiblir la résistance de l'organisme, comme la famine, 
la disette, la mauvaise alimentation, la misère, la dépression 
morale, exerce une influence fatale. L'encombrement faci- 
lite l'expansion du fléau, en multipliant les surfaces de con- 
tact, mais il ne le crée pas, comme il semble qu'on l'ait cru 
autrefois. La malpropreté, surtout, favorise à la fois le dé- 
veloppement des germes et leur dissémination. On com- 
prend ainsi que la peste sévisse si souvent parmi les Chinois, 
essentiellement réfractaires aux mesures d'hygiène et de dé- 
sinfection. Aux Indes, la masse de la population indigène est 
misérable et, comme l'a dit avec raison le D*" Francis, la 
peste y trouve l'habitat qui lui convient. Les grandes villes, 
telles que Bombay et Calcutta, conservent dans leur sein 
d'abominables cloaques. Le lieutenant-gouverneur du Ben- 
gale, sir A. Mackensie, s'en est vivement plaint dans un dis- 
cours qui a produit une grande sensation. Il est allé jusqu'à 
dire : « Il faut percer de larges voies à travers ces quartiers 
et remplacer ces immondes porcheries (où, à la vérité, un porc 
normalement constitué serait dans l'impossibilité de vivre) par 
des habitations aérées et saines. » La famine venant s'ajouter 
à ces déplorables conditions hygiéniques, il n'est pas éton- 
nant que l'épidémie ravage Bombay, Kurrachee et Poonah. 

Les conditions météorologiques favorables au développe- 
ment de la peste ont cela de particulier que, s'il faut une 
certaine élévation de température pour son éclosion, les 



AURONS-NOUS LA PESTE ? 227 

chaleurs élevées la contrarient, et généralement arrêtent sa 
marche. Les recherches bactériologiques ont confirmé et 
mis hors de doute ce fait de l'extinction de la peste à l'ap- 
proche des grandes chaleurs. Pour l'Irak-Arabi, on a observé 
qu'elle disparaissait avec une précision mathématique dès 
que le thermoniètre marquait 45 ou 50*, c'est-à-dire vers la 
fin de Juin. En 1812, ce fut pendant l'hiver que le fléau rava- 
gea Gonstantinople. Il mourait jusqu'à deux mille personnes 
par jour, et la neige était couverte de cadavres abandonnés 
aux chiens. Voilà pourquoi la peste n'a pas de tendance à 
descendre vers le Sud. Elle n'a jamais franchi l'équateuret 
si, sur quelques points elle a dépassé le tropique Nord, 
comme dans l'Assyr et le Yun-Nan, la latitude est largement 
compensée par l'altitude de ces pays montagneux. Elle a une 
prédilection pour la saison froide et les régions à tompéra- 
ture modérée. 

Il ne nous reste plus qu'à dire un mot sur ce qu'on pt-ul 
appeler la prophylaxie nationale et internationale. M. Proust 
et M. Monod ont fait l'un à l'Académie de médecine', l'autre 
au nom du comité consultatif d'hygiène publique de France', 
un rapport que nous allons résumer en quelques mots. 

11 est incontestable que la peste à Bombay est une menace 
pour l'Europe, et que les nations doivent mettre en œuvre 
tous les moyens pour s'en défendre. Or le fléau, pour nous 
atteindre, peut prendre soit la voie de terre, soit la voie <lc 
mer, et peut-être toutes les deux à la fois. La défense, de 
son côté, peut s'organiser sur trois points : à Bombay même, 
pays de répidémie actuelle, aux frontières de l'Europe, et 
aux frontières de France. Cela constitue comme trois Iign(>s 
qu'il importe de ne point laisser franchir au fléau. 

La première ligne, celle qui limite les contrées où sévit 
actuellement la peste, exige, pour être protégée, des mesures 
restrictives énergiques. Empêcher le départ des pèlerins des 
Indes pour la Meccpie, arrêter l'embarquement de toute 
personne suspecte, soumettre les voyageurs à un** visite et à 

1. Académie de médecine. Séance du 26 Janvier 1897. 

2. Journal Officiel. 1" Mars 1897. 



228 AURONS-NOUS LA PESTE ? 

une désinfection rigoureuse, voilà certes des mesures élé- 
mentaires, réclamées, du reste, par les représentants des 
puissances aux diverses conférences internationales d'hy- 
ariène. Seuls les Anglais et les Turcs ont refusé de s'associer 
à ces mesures, et leur étrange obstination est pour l'Europe 
une perpétuelle menace d'invasion par les ports de l'Inde. 
En quelques jours la peste peut être portée dans la mer 
Rouge, au canal de Suez, en Egypte enfin, pour rayonner de 
là sur tout le littoral méditerranéen. 

La seconde ligne, si elle n'est pas défendue, ouvre à l'épi- 
démie l'entrée de l'Europe par la voie de mer et par la voie 
de terre. La mer Rouge et le golfe Persique lui permettent 
d'atteindre, l'une la Méditerranée, l'autre la Mésopotamie, 
la Syrie et la Perse, par l'Euphrate. De ces deux voies de 
pénétration, celle de la mer Rouge est munie de lazarets, et 
d'une série de postes secondaires, qui forment, comme l'a 
dit M. Proust à l'Académie de médecine, « un filet gigan- 
tesque, posé sur toute la côte Africaine d'Egypte, depuis 
Bab-el-Mandeb jusqu'à Port-Saïd, dont les mailles ne doivent 
rien laisser passer de suspect. » Mais il n'en est pas de 
même sur le golfe Persique. Pour établir là le même réseau 
protecteur, il fallait le concours de l'Angleterre, et l'entente 
entre la Perse et la Turquie. Or, ni l'un ni l'autre n'ont été 
jusqu'à ce jour pleinement obtenu. Et voilà comment les 
frontières de la Russie et le littoral oriental de la Méditer- 
ranée, demeurent exposés à l'invasion de la peste. Le 
concert européen, qui s'occupe de tant d'intérêts, devrait 
bien ne pas oublier celui-là. 

Les voies de terre offrent, peut-être, un danger plus grand 
que les voies maritimes, et leur protection présente des 
difficultés encore plus sérieuses. La marche de l'épidémie 
est lente, sans doute, jusqu'au moment où elle atteint les 
points d'où partent les voies de communication rapide. Ces 
voies sont le chemin de fer trancaspien et les bateaux à 
vapeur de la mer Caspienne. Le gouvernement des Indes ne 
défendant pas les points limitrophes de la frontière, le Tur- 
kestan et l'Afghanistan étant incapables d'organiser une 
défense efficace, c'est à la Russie qu'incombe la protection 
de l'Europe contre la peste. Nous souhaitons que les 



AURONS-NOUS LA PESTE ? 229 

mesures prises tardent un peu moins que les réformes 
imposées au grand Turc. 

Quant à la troisième ligne de défense elle nous appartient 
à nous seuls, puisque c'est notre frontière. Nous sommes 
donc les maîtres sur ce terrain-, et nous pouvons prendre 
toutes les mesures de protection qui paraîtront nécessaires, 
ou seulement utiles. 

Du côté de la mer, outre le règlement de police sanitaire 
maritime de 1896, nous sommes protégés par trois décrets, 
pris le 20 et le 28 janvier, et le 9 février de cette année, qui 
règlent les conditions dans lesquelles certaines marchan- 
dises seront prohibées et d'autres acceptées après examen 
et désinfection. 11 faut croire que l'administration appli- 
quera avec vigueur les règlements établis, et que l'intérêt 
privé ne compromettra pas la santé publique, en se dérobant 
aux exigences qui peuvent le gêner. 

Du côté de nos frontières terrestres la iKlfiiM- iia pas 
encore eu l'occasion de mettre en ligne ses moyens. L'Eu- 
rope n'est pas envahie, et, si l'épidémie se déclare sur un 
point de son territoire, on aura toujours le temps de fermer 
les portes, et de faire bonne garde contre l'envahisseur. 

Voilà où nous en sommes, en face d'une épidémie, qui, 
si elle atteignait l'Europe, exercerait des ravages bien autre- 
ment redoutables que la plus cruelle des guerres. Nul ne 
peut dire ce qu'il adviendra de ce fléau qui décime les 
Indes. Dans tous les cas, nous devons bénir la Providence 
(|ui nous a mieux traités que nos pères, et ne nous a plus 
condamnés, devant la peste, à une impuissance désespé- 
rante. Et c'est encore à Pasteur, c'est-à-dire, à la science 
qui croit en Dieu, que nous devons de connaître l'ennemi, 
et d'être eflicacement armés pour le combattre. 

H. MARTIN, S. J. 



MISSIONS DES PERES JESUITES DE LA PROVINCE DE TOULOUSE 



MADURÉ 



UN COLLÈGE CATHOLIQUE DANS L'INDE ANGLAISE 



Collège Saint Joseph, Trichinopoly, Novembre 1896. 
Pour donner d'abord une idée générale du collège Saint- 
Joseph, nous ne pouvons mieux faire que de transcrire un fragment 
du dernier rapport présenté au Gouvernement par M. Duncan, 
directeur de l'Instruction publique pour la présidence de Madras. 
Nous l'empruntons à un article du Journal de l'Education, rédigé 
par M. Hall, principal du Training Collège (Ecole normale) de 
Madras. Avertissons que M. Duncan et M. Hall sont tous deux 
indifférents en matière de religion. 

Le collège semble en progrès sous tous les rapports. Les résultats 
des examens, comparés à la moyenne des résultats obtenus dans la pré- 
sidence, sont très satisfaisants. Pour le B. A. (baccalauréat ès-arts) 59 
ont passé en anglais, sur 90 présentés ; pour la seconde langue, 48 sur 
59 ; et en sciences, les succès atteignent 57, 3 0/0. En F. A. ^ 41 sur 
70, dont 6 en première classe ; et en matriculation, le succès n'est pas 
inférieur, 54 sur 94, avec 4 parmi les sept premiers. Sans aucun doute, 
le mérite du personnel enseignant est suffisant pour expliquer de si 
brillants succès. Le Collège Department compte 366 élèves et VUpper 
Secondary 567. Il y a 9 professeurs européens ; et, parmi le personnel 
indigène, 5 ont le degré de Licentiated in teaching (licencié en enseigne- 
ment). En conséquence, le collège est très populaire, même parmi les 
Brahmes. Un quart du nombre des étudiants vient du district de Tanjore, 
bien que celui-ci possède déjà deux collèges, l'un à Kombakônam, 
l'autre à Tanjore... 

Il y a un établissement très important attaché au collège : c'est un 
musée bâti aux frais en partie du collège, en partie du gouvernement. 

1. First-arts. Ce terme et d'autres, difficiles à traduire en français, seront 
expliqués un peu plus loin. 



MADURE 231 

Les Hostels (pensions) semblent bien fonctionner ; cependant il y a une 
plainte permanente, c'est qu'on ne peut arriver à satisfaire les 
élèves pour la nourriture et la cuisine. Un Technical Department 
dépendant du collège, ne compte pas moins de 181 élèves, fils 
d'employés, de marchands, d'artisans..., appartenant aux districts 
circonvoisins. Sur ce nombre, 75 0/0 réussissent aux examens, et les 
deux seuls candidats qui furent admis pour le télégraphe dans toute 
la présidence, appartenaient à ce collège. 

M. Duncan termine en offrant ses vives félicitations au P. 
Recteur, au P. Préfet et aux professeurs, pour la bonne et 
heureuse administration du collège pendant l'année écoulée. 

Ce rapport est on ne peut plus flatteur. Ajoutons, comme 
confirmation de ses éloges, que le gouvernement de Madras, 
sur la recommandation du même M. Duncan, a accordé, en 
juin 1896, à la mission catholique française du Maduré la 
dispense des degrés universitaires et des examens pédagogi- 
ques pour les professeurs jésuites de son collège de Trichi- 
nopoly. Le même privilège a, du reste, été concédé en même 
temps aux Jésuites de la province de Venise, desservant la 
mission de Mangalore, pour leur collège de Saint-Louis de 
Gonzague à Mangalore. Et cette double dispense a été insérée 
dans le nouveau Règlement d'Éducation de la présidence de 
Madras, avec des considérants très honorables pour la Com- 
pagnie de Jésus. 

En lisant le rapport du Directeur, on se sera demandé le sens 
de certains mots tels que Collège Department, Upper Secondary, 
Technical Department^ Hostels^ etc. Expliquons-les aussi claire- 
ment et aussi brièvement que possible ; ce sera du reste une 
introduction au système d'enseignement suivi au collège. 

Le B. A. est le baccalauréat anglais ; on peut donc s'attendre 
à y retrouver la diff'crence entre l'esprit anglais et l'esprit 
français ; l'un aime l'analyse, l'autre la synthèse ; le premier 
s'étend beaucoup sur les faits particuliers et vous laisse le 
soin de résumer les données éparses et de généraliser ; le 
français commence par peser les principes généraux et 
s'occupe moins d'embrasser tous les faits et tous les cas par- 
ticuliers. Conclusion : les programmes d'examen sont peut- 
être à peu près aussi chargés en France qu'en Angleterre ; 



232 MADURÉ 

il y a néanmoins cette différence que dans l'examen anglais, 
il faut être prêt à répondre dans le détail, ce qui demande 
une préparatioa minutieuse ; de là surcroît de travail. 

Le B. A. doit être précédé de deux ans de préparation 
au moins ; et ce n'est pas trop, comme on peut s'en convaincre. 
On doit préalablement avoir passé le F. A., examen qui exige 
aussi deux ans de préparation. Le F. A. est à son tour précédé 
de la matriculation, qui est comme l'entrée de la carrière 
universitaire. D'où son nom de Entrance examination (examen 
d'entrée). Trois ans d'études y préparent, correspondant à 
trois classes qui sont, par ordre d'importance la quatrième, 
la cinquième et la sixième ou matriculation, ou, comme nous 
disons ici the 4*^*, 5^** anà 6*** forms. 

Les classes de B. A. et de F. A. forment ce qu'on appelle le 
Collège Department, la matriculation ou les deux classes anté- 
rieures constituent le High School ou Upper Secondary, bien 
que ces deux noms ne représentent pas identiquement la 
même chose. Descendant jusqu'au bas de l'échelle, nous avons 
la troisième, la seconde et la première, formant le Lower 
Secondary, enfin l'école primaire et Yinfant School. Outre 
cela, il y a en ville plusieurs petites succursales appelées 
feeders, qui fournissent un certain contingent aux basses classes 
du collège. 

Le Technical Department, qui suggère le nom français d'école 
des arts et métiers, est un département tout à fait distinct par 
son fonctionnement et son personnel, bien qu'il relève direc- 
tement du manager du collège. Nous allons revoir tous ces 
différents départements un à un. , 

I. — Le B. A. renferme 3 parties, appelées les 3 branches : 
1** anglais ; 2° seconde langue au choix ; 3" sciences. 

L'anglais comprend : grammaire, littérature, composition, 
traduction d'une autre langue et généralement sept auteurs. 

La grammaire devrait plutôt être nommée philologie et 
histoire de la langue anglaise, car l'examen ne porte ni sur 
l'orthographe ni sur la construction d'une phrase, comme le nom 
semblerait l'indiquer. Exemple : Rendez compte des lettres 
soulignées dans les mots suivants : former, brother, slumber, etc. 
Donnez l'historique, et le sens ancien et moderne des différentes 



MADURÉ 233 

terminaisons en ing. Quelle est la dérivation des mots suivants : 
wizard... etc. ? A quelle époque tel et tel mot a-t-il été intro- 
duit dans la langue anglaise ?.. 

En littérature, outre les noms et les dates qui ne sont 
qu'affaire de mémoire, il faut pouvoir donner un résumé des 
principaux ouvrages, critiquer, comparer leur mérite, rendre 
compte de l'influence qu'un auteur a exercé sur son siècle, 
etc. Les textes sont généralement au nombre de sept, trois 
en poésie, quatre en prose. 

L'examen sur toutes ces matières dure deux jours : la poésie 
et la prose ont chacune un examen de trois heures, sur une 
moyenne de dix questions, avec subdivisions ; grammaire et 
littérature, trois heures; composition, deux heures; traduction, 
une heure. 

La seconde langue, quoique formant une branche séparée, 
est moins importante, elle ne compte que pour le sixième du 
B. A. L'université donne le choix entre sanscrit, tamoul et 
autres langues indiennes, persan, arabe, grec, latin et français. 
Le tamoul réunit la majorité des aspirants, le sanscrit un 
peu moins que le tamoul. Le latin n'a guère d'autres dévots 
que les catholiques, les Européens et les east-indiens. Les 
hellénistes se comptent par un ou deux, quand il y en a. Les 
programmes sont chargés comme partout. 

Cette seconde branche est celle que le succès favorise le 
plus, et cela surtout pour deux raisons : la première est que 
c'est la branche la plus courte ; la seconde est que beaucoup 
d'élèves apprennent leur traduction par cœur ; et cela leur 
sufllit pour passer, sans qu'ils aient à se soucier fort du reste. 

Mais la branche sans contredit la plus importante, est la 
troisième, celle des sciences : elle constitue à elle seule la 
moitié du B. A. On consacre à l'anglais une heure, et demie 
de classe par jour; à la seconde langue une heure, et à la 
troisième deux heures et demie. 

L'université laisse le choix entre cinq sujets: 1. mathéma- 
tiques ; 2. physique et chimie, ou chimie et physique, la chi- 
mie étant secondaire dans un cas et la physique dans l'autre ; 
3. Biologie ; 4. Philosophie ; 5. Histoire. 

Vous avez peut-être déjà entendu dire que les Indiens ont 



234 MADURE 

une aptitude marquée pour les mathématiques. C'est vrai, 
mais il faut s'entendre. D'abord il ne faut pas conclure que 
cette aptitude se rencontre chez tous, ni que tous ceux qui la 
possèdent soient des Archimède ou des Newton ; il s'en faut 
bien. Ce qu'on doit entendre par là, c'est qu'en général les^ 
Indiens ont une grande facilité pour s'assimiler le sujet et 
surtout pour faire des problèmes ; il y en a qui sont de véri- 
tables machines à problèmes. 

Il y en a certainement qui sont remarquables comme mathé- 
maticiens ; mais même ceux-là sont encore un peu superficiels, 
comparés aux Européens. De fait, l'européen étudie avec un 
but en vue ; il se prépare à une carrière ; il pose les fonde- 
ments de son avenir. L'Indien n'étudie pas pour se préparer 
à une carrière ; les carrières ne sont pas nombreuses dans 
ce pays ; l'armée, la marine, les diverses industries modernes 
n'existent pas pour lui ; il n'y a guère que 1' « art de l'ingé- 
nieur » engeneeringy qui réussisse à attirer quelques étudiants 
de mathématiques. Ainsi, un jeune homme choisit la branche 
dans laquelle il espère réussir le mieux et l'on voit de 
curieux phénomènes : par exemple, un bachelier en mathé- 
matiques entrer à l'école de droit ; un bachelier en histoire 
s'engager dans le département des forêts, etc. L'étudiant n'a 
donc pas à cœur de faire une étude approfondie du sujet 
qu'il choisit ; il lui suflit d'en savoir assez pour réussir à 
l'examen ; voire au premier rang, pour la gloire. C'est là une 
des raisons qui expliquent la stérilité de ces études si longues 
et des qualités intellectuelles des Indiens. 

Un exemple entre autres de cette facilité dont je parle. Dans 
l'âge héroïque, où les aspirants professeurs de la Compagnie de 
Jésus' avaient à passer les examens universitaires, ils allaient en 
classe s'asseoir à côté des petits bambins de 14 ou 15 ans ou 
moins, en matriculatîon. Le professeur dicte un problème. Après 
une minute ou une minute et demie, le professeur demande : qui 
a fini ? Aussitôt 10, 15, 20, bras se lèvent, en même temps que 
les têtes se tournent et que les yeux se dirigent vers les Fathers 
« les pères » ; les voisins jettent un regard sur leurs cahiers 
pour voir ce qu'ils ayaient écrit. Les pauvres Fathers en 
étaient souvent encore a se demander par quel bout il fallait 
prendre le problème. 



MADURÉ 235 

Cette facilité se trouve assez communément dans l'examen 
du B. A. Chaque année, parmi ceux qui sont admis, il y en a en 
moyenne deux ou trois en première classe, c'est-à-dire qui 
obtiennent au moins 7 1/2 des points ; une trentaine en 
seconde classe, c'est-à-dire qui gagnent environ la moitié, et 
autant qui en obtiennent au moins un tiers. En tout, plus de 
la moitié des candidats réussissent. 

La physique est une branche très populaire chez nos 
étudiants, non pas qu'ils y soient portés par leur esprit 
pratique ; mais c'est peut-être celle où on passe le plus 
facilement. 

La philosophie a trois subdivisions : 

1° Logique déductive et inductive, avec un programme très 
développé ; 

2* Psychologie avec deux appendices. L'appendice prélimi- 
naire est une étude détaillée des systèmes musculaires et 
nerveux, et spécialement du cerveau. De là on passe à la 
psychologie des phénomènes, et par manière de corollaire, à 
la discussion des rapports entre les phénomènes physiologiques 
et psychologiques, l'âme et le corps. Le second appendice, 
qui suit la psychologie, porte le nom de philosophie générale, 
inventé pour éviter le nom de métaphysique. Sous ce titre 
donc sont à discuter les opinions principales sur l'origine des 
idées, la perception des objets extérieurs et la valeur objective 
de ces perceptions, enfin sur la question de l'absolu. 

Ce dernier terme est encore un déguisement sous le couvert 
duquel on fait entrer la théologie dans le programme sans 
la nommer (théologie naturelle). Cette dernière question se 
divise en deux parties : 1* prouver qu'il est possible de 
concevoir un être absolu et infini avec les perfections qu'il 
suppose, sans qu'il y «it contradiction entre ses divers attri- 
buts ; 2° discuter les preuves de son existence, ainsi que les 
critiques de ces preuves. 

3* Ethique ou théorie de la morale, comprenant les fonde- 
ments de la morale, le bien, le devoir, la responsabilité, la 
relation de la morale avec Dieu et la religion. 

Outre cela, on donne chaque année deux sujets historiques 
spéciaux, l'un sur la psychologie ou philosophie générale, l'autre 



236 MADURE 

sur la morale. C'est une théorie ou une comparaison critique 
des théories sur un point spécial. Par exemple, cette année, 
il faut comparer et critiquer les diverses théories de Berkeley, de 
Hume, de Kant, sur les perceptions, et exposer l'épicurisme. 

Le programme est passablement vaste ; on songe encore 
à l'élargir, en y introduisant une étude spéciale de la méta- 
physique, de la nature et de la destinée de l'âme et la 
théologie naturelle, autant dé questions traitées déjà maintenant 
il est vrai, mais plutôt par manière de simples corollaires. 

Avec deux heures et demie de classe par jour pendant deux 
ans, il semble qu'on pourrait faire une bonne philosophie, salu- 
taire pour nos Indiens. Mais il n'en est pas de la philosophie 
comme des mathématiques. Elle touche à des questions plus 
intimes; elle a contre elle tout un autre genre d'obstacles et de 
préjugés. Evidence et conviction sont deux; c'est un fait qu'on 
touche du doigt ici; on voit la vérité, on ne peut y échapper; 
cependant la volonté reste indécise; si elle admet la vérité, elle 
se refuse à nier son contraire. Cela semble une contradic- 
tion et cependant c'est un fait. D'ailleurs, cela n'étonne plus 
quand on a pénétré la perversité intellectuelle et morale, 
que produisent une religion toute sensuelle et une littéra- 
ture d'où le bon sens paraît banni et où règne à la place 
l'imagination la plus dévergondée. Ajoutez à cela la peur de 
la vérité, une peur qui croît à mesure que la vérité se fait 
jour, et vous pourrez vous expliquer cette force de volonté 
pour persévérer dans l'erreur. 

Aussi, le plus prudent pour un professeur de philosophie 
en ce pays, est de faire sortir un système de philosophie 
de ce qu'admettent même les auteurs de fausses théories; 
de l'offrir comme seul moyen d'éviter les contradictions ou 
d'expliquer les faits évidents de l'expérience ; et cela sans 
insister sur les conséquences, comme si on ne pouvait passer 
outre sans que les élèves admettent au préalable la fausseté 
de telle et telle opinion qui leur est chère. Ils sont assez 
fins d'ailleurs pour comprendre souvent que le mieux pour 
eux, s'ils ne veulent pas accepter une conclusion, est de se 
taire et d'être reconnaissants à leur professeur de ce qu'il 
n'insiste pas davantage. De cette façon, leur esprit de 
contradiction est moins porté à réagir et, sans qu'ils s'en 



MADURE 237 

aperçoivent, ils avalent bien des vérités qui, tôt ou tard, 
porteront leurs fruits. 

La cinquième et dernière branche, l'histoire, comprend 
aussi trois parties : 

1" Histoire proprement dite, c'est-à-dire l'histoire de 
l'Inde, l'histoire d'Angleterre et une période de l'histoire 
d'Furope désignée par l'Université; 

2° Science politique, embrassant la théorie de l'origine et 
de la fin de l'état social, et la critique historique des 
diverses formes de société. On y fait entrer aussi l'éco- 
nomie politique, traitée au point de vue théorique surtout, 
mais assez en détail; 

3" Deux sujets spéciaux qui seront le plus souvent choi- 
sis parmi les suivants : Origine du droit d'après Maine; 
ethnologie (origine, classification, distribution et histoire dos 
diverses races); philologie (origine et développement du lan- 
gage ; phonologie, classification des langues; étymologie, origine 
des diverses parties du langage). 

II. — Voilà un bien long aperçu sur le B. A. Nous ne nous 
étendrons pas autant sur le F. A. ; ce n'est du reste qu'un 
examen préparatoire au B. A., il a donc moins d'impor- 
tance. En voici le programme : 1° Anglais : trois auteurs, 
quelquefois quatre ou cinq, prose et poésie, grammaire, com- 
position, traduction; 2° seconde langue au choix : deux ou 
trois auteurs, grammaire; 3° mathématiques ; géométrie, 
algèbre jusqu'au binôme de Newton, trigonométrie plane jus- 
qu'à l'aire du cercle, et les rayons des cercles inscrits, etc. ; 
4" Physiologie : squelette, organes et sens avec leurs fonc- 
tions, de manière à donner une bonne idée de la machine 
humaine; ou bien physiographie; cléments de géologie, cos- 
mogonie, météorologie, etc. ; 5" Histoire romaine et histoire 
frrpcquc. 

m. — La matriculation qui précède le F. A. comprend à son 
tour : anglais, mathématiques (arithmétique et éléments d'algèbre 
et de géométrie), éléments de physique et de chimie, histoire 
d'Angleterre, histoire de l'Inde et géographie. 



238 MADURE 

Avant de quitter ce collège, nous devrions ajouter un mot 
sur les laboratoires de physique et de chimie, sur le musée, la 
bibliothèque, etc. Pour être bref, il suffira de dire que les 
visiteurs sont agréablement surpris de rencontrer tant de 
choses. Nous entendons invariablement se renouveler les inter- 
jections : « On ne s'attendrait pas à cela. — C'est mieux que 
nos Facultés. — Il faudrait deux jours pour visiter tout cela, 
etc. » Ces phrases pourraient être accompagnées des noms de 
leurs auteurs. 

Le musée possède de bonnes collections de papillons, coléop- 
tères, arachnides, serpents, hyménoptères, coquillages, etc., et 
divers spécimens intéressants dans d'autres genres ; en outre, 
un rucher, où l'on a réussi, non sans peine, à garder des 
abeilles du pays ; enfin, un jeune boa vivant (huit pieds de 
long), qui de la meilleure grâce du monde, pour faire plaisir 
aux visiteurs, consent à engloutir un lapin, etc., etc. 

La bibliothèque des élèves renferme environ 4,000 volumes, 
sur les différentes matières qu'on enseigne dans les divers 
cours. L'abonnement est d'une roupie et demie par an; c'est la 
science à bon marché. 

Un mot sur le « Technical Department w. On y enseigne la 
télégraphie, la sténographie, le dessin, la comptabilité, l'im- 
primerie, etc., etc. Les maîtres sont des laïques. 

Les Hostels sont des espèces de pensions, où les païens 
reçoivent le logement et la nourriture ; nous avons des hostels 
pour chacune des différentes castes et divisions de castes, 
pourvu qu'il y ait un nombre suffisant d'élèves. Le tout est 
sous la haute direction du P. Préfet, mais le pouvoir exécutif 
est surtout entre les mains d'un Brahme qui se trouve dans 
l'heureuse nécessité d'être honnête et sur lequel on peut 
compter. 

Vous demanderez peut-être quel esprit règne parmi un si 
grand nombre d'élèves païens. Grâces à Dieu, on peut dire 
qu'il est bon ; depuis bien des années (1888), le gouvernement 
du collège n'a pas offert de difficultés à ce point de vue. Les 
relations extérieures sont correctes. Même h l'époque des 
conversions de brahmes, alors que les païens, en ville et 



MADURE 239 

ailleurs, étaient furieux, nos élèves ne bougèrent pas ; la sur- 
face resta calme comme à l'ordinaire. De là à la conversion, il 
y a encore bien du chemin. Mais avant de penser à la conver- 
sion, il faut avoir avec eux de bonnes relations et gagner 
leurs bonnes grâces. Les résultats seraient plus satisfaisants, si 
on pouvait mettre des religieux comme professeurs dans toutes 
les basses classes ; car les enfants, même païens, s'attachent 
facilement à leurs maîtres, l'expérience le preuve, et on peut 
aisément les corriger de leurs défauts et des préjugés qui sont 
les plus grands obstacles à la grâce. 

F. B., S. J. 



REVUE DES PÉRIODIQUES 



'questions de théologie 

La Condamnation des Ordres Anglicans et la Presse Anglaise. 
— Assez de travaux ont paru sur la grave controverse tranchée 
définitivement par la bulle Apostolicse curae du 13 Septembre 
1896, pour qu'il soit inutile de revenir sur le fond même de la 
question ; mais il peut être utile de résumer l'attitude des par- 
ties intéressées en face de cette décision finale du Pontife romain : 
« Nous prononçons et déclarons que les ordinations anglicanes 
conférées selon le rite anglican, ont été et sont absolument inçali- 
des et entièrement nulles. » 

I. — L'attitude des vrais fidèles ne pouvait être douteuse. Les 
revues catholiques qui avaient pris part à la lutte, ont salué le 
document pontifical avec joie et reconnaissance, en répétant le 
vieil adage : Roma locuta est, causa finita est. Plusieurs ont pu 
se féliciter de retrouver dans la bulle Apostolicse curse la consé- 
cration des raisons qui leur avaient paru vraiment concluantes 
contre la validité des ordres anglicans. * 

Grande surtout a été la consolation des catholiques anglais ; 
ils avaient lutté avec une conviction sincère et une vigoureuse per- 
sévérance pour ce qu'ils regardaient comme la vérité, accusés ce- 
pendant de parti pris et d'égoïsme confessionnel par leurs 
nombreux adversaires ; enfin le chef a parlé et vengé ses sol- 
dats, ils n'avaient pas fait fausse route. Et l'on comprend ces 
lignes du Tablet (26 Septembre 1896, p. 484) : 

En présence de ce décret du Saint Siège, notre premier devoir est 
de manifester l'expression de notre filiale reconnaissance envers le 
vicaire du Christ pour le zèle paternel avec lequel il a daigné entre- 

1. Citons, entre autres, The Month, octobre 1896, p. 153-156; les Études, 
décembre 1896, p. 651 ; Zeitschrift fur KathoUsche Théologie (d'Innsbruck) 
I. Quartalheft, 1897, p. 198-200. 



REVUE DES PERIODIQUES 241 

prendre de résoudre une affaire si grave et d'une si haute portée ; pour 
le soin consciencieux et la perfection qu'il a mis à l'examiner ; pour 
la charité et l'équité dont il a fait preuve dans tout le cours du débat ; 
enfin, et surtout, pour la sincérité de vue vraiment apostolique et l'ad- 
mirable clarté avec laquelle il a donné aa monde son jugement suprême 
et définitif. Nous avons confiance que notre gratitude envers le Saint 
Père pour la solution dune question si compliquée, sera partagée non 
seulement par les catholiques d'Angleterre et des pays de langue an- 
glaise, mais encore, dans une certaine mesure, par tout l'univers 
catholique. 

Deux jours plus tard, le congrès catholique réuni à Hanley 
sous la présidence du Cardinal Vaughan, faisait écho en émettant, 
aux acclamations unanimes des assistants, un vote d'actions de 
grâces au Souverain Pontife. 

II. — Le jugement de Rome ne pouvait trouver le ni6me accueil, 
joyeux et unanime, chez nos frères séparés. Toutefois, chose 
remarquable, la grande majorité de la presse anglicane a reconnu 
dans la décision de Léon XIII un acte de haute dignité, de par- 
faite franchise et de pure Iogi(}ue catholique. Nous choisissons 
à dessein nos exemples parmi des revues ou des journaux de 
nuances fort diverses. 

Voici comment une feuille, qui peut nous représenter à peu 
près indifféremment l'attitude des Dissidents ou \on-conformistes 
et celle des anglicans de la Basse Eglise, ' The Heview of 

1. On peut lire, & l'appai de notre assertion, deux articles très caractë» 
ristiqucs, traduits par le R. P. Ragcy à propos de l'Anfçlo-Catho- 
licisme, (.Science Catholique, 15 Février 1897, pp. 201-208). Le premier 
tiré de la feuille protestante The Indépendant and Non-eonformiat, est une 
conversation fictive, roai» tré^s humoristique, entre un clerg^'man de la Haute 
Église et un laïque de la Ban^c Église ; celui-ci se permet des questions de 
ce g^nre : « Mais qu'est-ce qu'on aurait gagne si le Pape avait reconnu la 
validité de nos ordres ?.. Et si, en lin de compte, il se trouve que l'ordina» 
tion de Parker est invalide, qu'est-ce que cela fait ?... » Le second article est 
du Rév. Fillingham, curé de Hexton, dans la revue The Echo, di^cembre 
1896. Yoici des idées-spécimens : n Tout naturellement, pour nous protestants, 
la question n'a aucune importance. Nous ne croyons pas posséder des or- 
dres dans le sens catholique... La première question à se poser est celle-ci : 
les fondateurs de l'Église d'Angleterre étaient-ils vraisemblablement hom- 
mes à s'inquiéter de la conservation des ordres ? Certainement non. Ils pa- 
raissent s'ôtrc donné beaucoup de peine pour se débarrasser de l'idée de 
prêtre et de sacrifice. » 

LXXI. — 16 



242 REVUE DES PÉRIODIQUES 

Reviews, accueillait la bulle pontificale dans son numéro du 15 
octobre (p. 292-293) : 

Si jamais un solide protestant évangélique a dû se sentir disposé à 
crier : « Vive le Pape, » c'est assurément en lisant la lettre du Pape sur 
les ordinations anglicanes. En même temps, à moins qu'un protestant 
évangélique ne soit plus insensible que ne l'est le commun des mortels, 
il a dû éprouver une vive angoisse à la pensée de l'amère déception 
que la bulle a causée à Lord Halifax et à toutes ces excellentes gens, 
victimes de leurs illusions, qui vont, acteurs d'une vaine parade, con- 
sumant leur vie à chercher à se convaincre et à convaincre tout le monde 
que la Réforme, en Angleterre, n'avait rien moins en vue qu'une rupture 
avec Rome. Le Pape en homme honnête et courageux et qui comprend 
très bien sa position, a mis le pied sur toutes ces absurdités avec une 
fermeté inexorable et absolue. Nul ne peut lire sans admiration cette 
bulle où il retrace avec une logique calme et inflexible les phases di- 
verses de la séparation de l'Eglise anglicane d'avec la communion de 
Rome. Si l'association formée en vue de soutenir l'Eglise anglicane 
(Church Association) existe encore et si elle a vraiment l'intelligence 
de ses intérêts, elle devrait réimprimer cette bulle sur les ordres an- 
glicans et la répandre à profusion dans toutes les paroisses où le pas- 
teur manifeste des tendances à se rapprocher de Rome. Ce serait, 
naturellement, une chose grande et très désirable que Romains, An- 
glais et Grecs s'accordassent à ne former qu'un seul bercail et à recons- 
tituer l'unité de la chrétienté. Mais c'est folie de prétendre que les 
choses sont ce qu'elles ne sont point, et le premier pas à faire vers 
une entente vraie et efficace, — appelez-la modus vivendi ou de quelque 
nom qu'il vous plaira, — c'est que chaque communauté sache exacte- 
ment sur quel terrain elle se trouve et qu'elle ne se flatte pas d'une iden- 
tité illusoire avec d'autres communions. La mission de Lord Halifax au 
Vatican n'a été que la dernière d'une longue série de démarches, toutes, 
destinées à démontrer que cette union avec l'Eglise romaine était au 
moins commencée. Mais le Pape, lui du moins, a pris à l'égard de la 
Réforme une attitude plus loyale que celle d'un grand nombre de Ré- 
formés. Il signale les changements qu'on a faits au Prayer-Boock, à 
l'époque de la Réforme ; il insiste sur la signification de ces change- 
ments, et affirme de nouveau, de la manière la plus intransigeante, le 
jugement antérieurement prononcé par le Vatican, que les ordres an- 
glicans sont absolument et complètement nuls et sans effet. Au point 
de vue de l'Eglise latine, les saints ordres si vantés du clergé angli- 
can, n'ont pas plus de valeur que n'en ont les « ordres » quels qu'ils 
soient, de n'importe quel prédicateur dissident d'Angleterre. 



QUESTIONS DE THEOLOGIE 243 

Voilà, il faut l'avouer, un langage net. Les dissidents n'en 
ont pas eu le privilège ; il s'est retrouvé dans la grande presse 
anglicane « séculière », nous voulons dire ces grands Journaux 
qui, tout en se rattachant à l'Eglise établie, gardent une certaine 
indépendance à l'égard des partis et peuvent à ce titre nous 
donner la note à peu près dominante de \ Eglise large. Tel, et 
en première ligne, le Times, dans ses numéros des 19 et 21 
Septembre, dont nous extrayons ces passages significatifs : 

Elles sont enfin venues du Vatican les lettres apostoliques sur la 
question si agitée de la validité ou non-validité des ordres anglican^;. 
On n'y a mis aucune précipitation. Sous la direction du Pape, on a 
soumis les points essentiels de la question à une étude longue et à un 
minutieux examen, et le résultat cest que le Pape se trouve autorisé à 
confirmer tous les décrets de ses prédécesseurs, et, en les renouve- 
lant de sa propre autorité, à proclamer absolument invalides les ordi- 
nations faites selon le rite anglican... Si les lettres apostoliques du 
Pape ne servent qu'à mettre fin à des espérances illusoires et à clore 
une discussion qu'il eût été mieux de ne jamais soulever, elles n'au- 
ront pas été sans utilité. Le parti qui a fait écrire ces lettres, aura 
appris, mais trop tard, la sagesse du vieux proverbe : Xe réveillez pas 

le chat qui dort Mais nous n'en sopimes pas moins reconnaissants 

au Pape d'avoir si clairement défini sa propre position et celle de 
l'Église anglicane, et cela dans un langage tel qu 'aucun parti dans 
l'Église ne pourra plus jamais alléguer de malentendu ou de fausse 

interprétation Désormais il apparaît évident que quiconque veut 

être catholique et avoir les sacrements, tels que les catholiques les 
entendent, avec tous les pouvoirs surnaturels du sacerdoce, doit s'unir 
et se soumettre à Rome. La voie moyenne inventée par les uns, et 
l'union rêvée par les autres sans la soumission à la juridiction de 
Rome, sont choses mises au rebut. Tant mieux ! Nous autres Anglais 
nous n'avons jamais prétendu avoir des ordres valides dans le sens du 
Pape, c'est-à-dire, tels qu'ils confèrent les pouvoirs mystérieux du 
sacerdoce catholique. Nous restons donc ce que nous étions 

Terminons cette première série de témoignages par une cita- 
tion empruntée k la Revue The Rock ' , organe de l'école éras- 
tienne, qui compte tant d'adhérents dans la Haute-Église elle- 
même : 

Le Pape a parlé sur la question des ordinations anglicanes avec une 

1. The Roci, 25 Septembre 1696, Article « Poor Lord Halifax ! » 



244 REVUE DES PÉRIODIQUES 

promptitude et une résolution auxquelles beaucoup ne s'attendaient 
point. ... Nous sommes pleinement d'accord avec le Pape en cette 
matière, et nous pouvons souscrire à presque tous ses arguments. Ce 
que nous avons toujours soutenu, en effet, c'est qu'avec la Réforme les 
chefs de l'Église d'Angleterre se sont séparés de propos délibéré et 
effectivement de l'Eglise de Rome ; ils ont répudié son enseignement 
sur le sacerdoce et sur l'épiscopat ; et en conséquence ils n'ont jamais 
eu dans les ordinations l'intention de conférer un « sacerdotium », 
puisqu'ils regardaient le sacerdotalisme comme une injure faite au 
sacerdoce du Christ, sans fondement dans l'Ecriture, en contradiction 
avec toutes les doctrines capitales de l'Evangile. 

m. — Ces exemples suflîsent pour indiquer l'attitude de la 
majorité de la presse anglaise. Du reste, dans un article polé- 
mico-critique paru dans la Contemporanj Review, Décembre 
1896, sous ce titre : The Sources ofthe Bull, le Rév. T. A. Laeey 
constatait lui-même tout d'abord ce fait, que la condamnation 
pontificale des ordinations anglicanes avait été accueillie par un 
concert général d'applaudissements, « with a gênerai murmur 
of complacency ». Toutefois, ajoutait-il, « une petite minorité a 
exprimé sa surprise et son désappointement». Cette minorité, 
on le devine, c'est principalement cette fraction distinguée de la 
Haute-Église, dont les convictions et les espérances étaient pro- 
prement en jeu dans cette grave question de la validité des 
ordres anglicans, et qu'on désigne souvent sous le nom d'anglo- 
catholicisme. 

Que le coup ait été rudement senti, rien d'étonnant ; avec la 
bulle Apostolicse curse, c'était non seulement la désillusion, mais 
encore l'évanouissement d'un beau rêve, le rêve de Vunion en 
corps de l'Église anglicane à l'Eglise romaine. « Qui peut douter, 
avait dit lord Halifax dans une assemblée de VEnglish Church 
Union tenue à Londres, le 20 avril 1896, qui peut douter que, si 
comme conséquence d'un entier examen des faits, l'Église 
romaine allait reconnaître l'injustice dont elle a été coupable, et 
admettre la validité de nos ordres, un grand obstacle à la réu- 
nion serait enlevé ? » Et plus récemment, dans une assemblée 
de la même société, au mois de juillet, après avoir fait remarquer 
que les deux questions sur lesquelles il est le plus difficile aux 
anglicans de s'entendre avec les catholiques, sont celles de la 
validité des ordinations anglicanes et celles des prétentions du 



QUESTIONS DE THÉOLOGIE 245 

Pape, le Rév. P. W. Puller s'exprimait ainsi : « Pour ce qui 
touche à la première de ces questions, le Pape et les cardinaux 
sont occupés en ce moment à l'examiner. Personne ne sait quelle 
sera leur décision. Sans aucun doute, si jamais il y a une réu- 
nion en corps, la Cour de Rome devra être arrivée à reconnaître 
que nos ordres sont valides. Si elle ne peut en conscience arri- 
ver à cette conclusion, alors il ne peut plus être question d'union 
en corps. Au moins telle est mon opinion... Pour moi je ne 
pense pas que Rome décide contre nous. Tout naturellement, si 
elle le fait, ce sera la fin de la réunion en corps. « 

Rome décidant comme elle l'a fait, la conséquence est claire ; 
le rêve si longtemps caressé de la réunion en corps disparaissait. 
Le froissement, le mécontentement était inévitable, et naturelle- 
ment il s'est produit. Mais on pouvait espérer que les mêmes 
hommes^ qui peu de temps auparavant proclamaient si haut la 
sagesse, la sincérité, l'esprit large et l'indépendance de caractère 
de Léon XIII, garderaient dans l'expression de leurs regrets 
cette courtoisie dont le Souverain Pontife lui-même faisait honneur 
à la nation anglaise au début de la lettre Apostolicse curie. En 
a-t-il été ainsi ? Nous voudrions pouvoir l'affirmer, mais les faits 
sont là : New^man, s'il eût vécu, aurait peut-être pu rééditer son 
joli mot à l'auteur de YEirenicon : « Excusez moi ; votre branche 
d'olivier, vous la lancez comme une charge de catapulte. « Qu'on 
en juge plutôt par le ton des deux grands organes de l'anglo- 
catholicisme, le Church Times et le Guardian. 

Le premier, dans son numéro du 25 septembre, s'expiiiiuiil 
ainsi : 

Ceux qui dans tout le cours de ce récent mouvement vers la réuniem 
ont constamment cru que la diplomatie rusée de la Cour Romaine ne 
faisait qu'exploiter les espérances du clergé anglais et de quelques 
ecclésiastiques français, peuvent maintenant se féficiter de leur 
perspicacité. 

Le ton du Guardian^ 25 Novembre, était encore plus expressif : 

C'est un sentiment traditionnel parmi nous que Rome ne va jamais 
droit, n'est jamais sincère, mais qu'elle ourdit sans cesse des complot.» 
et prépare ses plans dans l'ombre. La «Bulle et l'histoire de ses 
préliminaires donneront une nouvelle force à cette défiance. Le Pape» 



246 REVUE DES PÉRIODIQUES 

dans un document officiel, s'adresse au peuple anglais avec des paroles 
de paix, de bonté et de sympathie, et l'exhorte simplement à la prière et 
au désir de l'unité. Cette lettre est suivie d'une autre qui indique, dans 
un langage clair et modéré, quelles doivent être, au point de vue papal, 
les conditions de l'unité. Puis soudain, paraît une bulle flétrissant, en 
pratique, les membres du clergé anglican comme des imposteurs. 
Quest-ce que tout cela veut dire ? Les prémisses ne semblent pas 
conduire à la conclusion. Le ton doux et modéré des deux premiers 
documents était-il simplement un biais pour nous empêcher de nous 
tenir sur nos gardes, afin que le coup qu'on se proposait de porter en 
face pût produire un plus grand effet ? On voudrait ne pas le penser ; 
mais si les faits ne signifient pas cela, que signifient-ils ? 

Voilà donc Léon XIII travesti en un Machiavel de haute taille. 
Dans la réunion annuelle de VEnglish Chiirch Union, tenue à 
Shrewsbury les 5 et 6 octobre, les plus hautes personnalités du 
parti nous l'ont présenté à leur tour comme un diplomate, mais 
d'allure moins imposante, commençant d'abord de bonne foi et 
avec des intentions conciliantes, puis se laissant enfin dominer 
par le parti anglo-romain et cédant ainsi à une politique de 
mauvais aloi, dans le but de favoriser les conversions individuelles 
et de rendre meilleure la position de l'Eglise catholique romaine 
en Angleterre, au détriment de l'établissement anglican. 

Après avoir encouragé l'œuvre bénie de ceux qui cherchaient l'union 
en corps, Léon XIII a fini par céder aux traditions du Saint Office et 
aux représentations de ceux qui considèrent « l'union en corps comme 
un piège du démon. » Les motifs cachés derrière la Bulle sont apparents. 
Le Mémorandum présenté au Pape par Dom Gasquet et le chanoine 
Moyes, publié dans le Guardian et dans le Church Times \ les discours 
du cardinal Vaughan, et les préparatifs faits en vue de la moisson de 
convertis qu'on attend comme un conséquence de la Bulle, parlent 
d'eux mêmes. 

Ainsi s'exprimait Lord Halifax lui-même, et l'archevêque 
d'York complétait sa pensée. 

1. Ce « Mémorandum » n'était qu'une réponse « Riposta », destinée à 
redresser les assertions inexactes d'un mémoire : De re anglicana, composé 
par le Rév. Lacey et répandu secrètement parmi les cardinaux dans le but 
d'obtenir une décision favorable à la validité des ordres anglicans. Le R. P. 
Ragey donne l'histoire de ce Mémorandum, qu'il ne faut pas lire seulement 
dans les revues anglicanes. [Science catholique, 15 Janvier 1897, pp. 135-138. 



QUESTIONS DE THEOLOGIE 247 

La voix se fait entendre de Rome, mais elle vient d'Angleterre. La 
source de son inspiration, ainsi que certaine partie de son expression 
actuelle, se fait assez reconnaître grâce aux documents qui sont en ce 
moment en cours de publication et qui ont été envoyés au Pape par les 
catholiques Romains d'Angleterre, afin de l'influencer dans son juge- 
ment sur la question Il est aisé de comprendre que la situation des 

catholiques en Angleterre appelait une déclaration du genre de celle 
contenue dans la lettre du Pape. Elle a été écrite dans l'intérêt de ceux 
qui, pendant les cinquante dernières années, ont créé un schisme 
Romain dans le royaume d'Angleterre. Une reconnaissance quelconque 
des ordres anglicans aurait établi la position anglicane, et par voie de 
conséquence enlevé le prétexte dont se couvre l'intrusion Romaine'. 

Quant à la Bulle prise en elle-même, on l'a représentée comme 
un document superficiel, ressassant de vieux arguments sans 
tenir compte des nouvelles positions de TEglise anglicane, esqui- 
vant les vraies difTicultés, comme sont celles qu'on tire des an- 
ciennes formes sacramentelles ou des ordinations éthiopiennes, 
renfermant des choses insoutenables, en un mot, vrai désastre 
pour l'infaillibilité papale. 

Heureusement pour nous, a dit l'archevêque d'York dans son discours 
de Shrewsbury, le Pape n'a pas seulement donné sa dérision, il a donné 
aussi ses raisons. Il y en a qu'on hésite à prendre au sérieux, tant elles 
sont susceptibles d'une réfutation immédiate. On trouverait à peine 
dans la lettre pontificale un argument, une supposition, auxquels on ne 
puisse opposer positivement la Sainte Écriture et l'Église primitive. 
Ces raisons ont été discréditées par les théologiens de l'Église Romaine 
elle-même. 

Même appréciation de la part de l'archevêque de Cantorbéry, 
le D' Benson, [The Times, october 22) : 

Cette fois, heureusement, l'infaillibilité s'est aventurée à donner des 
raisons. Mais le sujet des Ordres, nécessaires qu'ils sont i une Église 
parfaitement constituée, a été examiné en Angleterre avec un soin 
aussi jaloux qu'à Rome, et avec une plus grande connaissance des faits. 

1. On serait étonne de rencontrer dea insinuations du même genre dans 
un article de la Contemporary lieview (décembre 1896), intitulé : The Policy 
ofthc Bull, et signé : Catholicus, si le fond des idées et le style ne rappelaient 
l'auteur des articles médiocrement catholiques, parus il y a deux ans dans la 
même revue, sur la « Politique u de Léon XIII. 



248 REVUE DES PÉRIODIQUES 

Jusqu'à ces derniers temps, des autorités de son parti ont, en tout cas, 
enseigné des fables simplement ridicules au sujet des Ordres angli- 
cans, et le dernier document papal laisse voir des ignorances dont les 
savants et les critiques catholiques sont aussi bien au fait que nous- 
mêmes. 

Ces récriminations restent dans le vague. L'article du Rév. 
T. A. Lacey entre dans quelques détails. A ses yeux, la Bulle 
ne porte pas ces marques d'étude soigneuse et approfondie qu'on 
était en droit d'attendre. L'argument historùpie contient des 
« bévues «, inconcevables dans un document de ce genre l. Du 
reste, la sentence de Léon XllI n'est qu'une réédition de la dé- 
cision donnée par Clément XI, en 1704, dans le cas de Gordon. 
Dès lors, à quoi bon une nouvelle enquête? Et quelle est la 
valeur réelle de cette ancienne décision, dont les motifs sont 
imparfaitement connus, qui semble même impliquer des erreurs 
de fait, comme celle qui consisterait à prendre pour la forme 
anglicane les seules paroles : Receive the Holy Ghost P — L'ar- 
gument théologique, apporté par Léon XIII, n'est pas mieux 
accueilli que l'argument historique. L'auteur de l'article le trouve 
« très nébuleux. Ses défenseurs ne sont pas sûrs de ce qu'il 

1. « The historical argument conisXns extraordinary hlunderSfSXiTXey oni of 
place in the finished vvork of experts ». Comme exemple de ces « bévues 
extraordinaires », l'auteur cite, dans le cours de son article, cette assertion 
de la Bulle relative à la sentence donnée par la Suprema et Clément XI lui- 
même, l'an 1704, en la cause de Gordon: « Cette sentence, il importe de le 
remarquer, ne s'appuie pas non plus sur le défaut de tradition des instru- 
ments : auquel cas il était prescrit par la coutume que l'ordination fût 
conférée sub conditione. » Et le critique de s'écrier : Mais, comment une 
telle réordination aurait-elle été prescrite yjor la coutume en 1704, puisque 
la coutume en question n'existait pas encore à cette époque? Benoît XIV, 
autorité classique en cette matière, lui assigne pour origine une résolution 
de la Sacrée Congrégation du Concile qui fut adoptée, dit«il, « priusquara 
huic operi extremam manum admoveremus ». Ce qui donne, comme date, 
l'espace de temps compris entre 1731 et 1740. {De Synodo, lib. 8, c. 10, §§ 1, 
12, 13). — Sans entrer, au sujet du témoignage allégué de Benoît XIV, dans 
une discussion qui sortirait du cadre d'un compte rendu sommaire, nous 
nous contenterons de renvoyer le lecteur soucieux de s'édifier sur la valeur 
de l'objection, à l'article de la Civiltà cattolica du 2 janvier, pp. 45-48. S'il y a 
« bévue », ce n'est pas de la part de Léon XIII; la coutume invoquée existait 
bel et bien en 1704, de nombreux documents tirés des archives du Saint- 
OfTice en font foi. 



QUESTIONS DE THÉOLOGIE 2i9 

signifie... Les deux arguments (défaut de /br/we et défaut d'in- 
tention) réunis feront un excellent cercle. Pris séparément, ils 
nous laissent en suspens sur ce que la Bulle signifie réellement. » 

IV. — Nous avons tenu à préciser l'attaque. Il était du devoir de 
la presse catholique d'y répondre ; elle n'a pas failli à la tache. 
Une longue étude parue dans la Civiltà Cattolica, les articles du 
R. P. Sydney F. Smith dans les deux revues The Montli et The 
Contemporary Review, la série des nombreuses expositions, 
discussions ou citations qui se sont accumulées dans le Tahlet 
et le Catholic Times depuis la publication de la Bulle Aposto- 
licae curœ^ sont autant de justifications pleinement décisives ^ 

Une différence fondamentale de principes théologiques et de 
suppositions historiques peut seule expliquer qu'on ait traité de 
superficiel, et représenté comme le résultat d'une enquête plus 
fictive que sincère, un document dont la préparation soigneuse 
est de notoriété publique, et dont Léon XIII lui-même rappelle 
ainsi les origines : 

Il nous a donc plu de consentir, avec bienveillance, à remettre la 
cause en jugement, afin que, grâce à une discussion nouvelle et appro- 
fondie, tout prétexte au moindre doute fût éloigné pour l'avenir. C'est 
pourquoi, choisissant un certain nombre d'hommes éminents par leur 
science et par leur érudition, et dont nous connaissions les opinions 
divergentes sur ce sujet, nous les avons chargés de rédiger par écrit 
les arguments à l'appui de leur opinion ; les ayant ensuite mandés 
auprès de nous, nous leur avons ordonné de se communiquer leurs 
écrits, et, s'il fallait, pour juger en connaissance de cause, des infor- 
mations supplémentaires, de les rechercher et de les peser avec soin. 
Nous avons pourvu, en outre, à ce qu'ils pussent librement revoir, 
dans les archives du Vatican, les documents déjà connus, et y recher- 
cher des documents inédits. Nous avons voulu de même qu'ils eussent 
sous la main tous les actes de notre conseil sacré, dit Suprema, qui se 

1. Civiltà Cattoliea : «' La condanna dcllc Ordinazioni anglicane, » 7 et 
21 novembre, 19 dëcemhrc 1896. 2 janvier 1897 (articles du R. P. Brandi ; 
publie auBsi à part, broch. de 80 p., Rome) ; — Month, novembre 1896 : 
« The Condamnation of Anglican Order» », by the Rev. Sydney F. Smith; — 
Contemporary Neview, janvier 1897 : a The Papal Bull », par le m^me. Voir 
encore les articles du R. P. Rag^y post<5ricurB k la publication de la Bulle, 
dîna la Science catholique, 15 janvier et 15 février 1897. 



250 REVUE DES PÉRIODIQUES 

rapporteraient à la question, et tout ce qui avait été publié jusqu'à ce 

jour par les savants pour les deux opinions Nous avons prescrit 

que l'ordinal anglican sur lequel repose principalement tout le débat, 
soit de nouveau examiné avec beaucoup de soin. 

Sans doute Léon XIII ne discute pas en détail tous les points 
sur lesquels s'appuient les défenseurs des ordres anglicans. 
Pourquoi l'aurait-il fait ? Ce n'est pas un traité théologique qu'il 
voulait publier, mais une Bulle, et les Bulles, comme les actes 
d'un Parlement, donnent, en général, les grandes lignes des 
principes qui fondent leurs prescriptions. 

L'argument théologique n'est nullement « nébuleux «, ou s'il 
l'est, c'est uniquement pour ceux qui l'étudient sans tenir compte 
ou sans se rendre assez compte des principes catholiques sur 
les éléments essentiels du signe sacramentel, et particulièrement 
de la forme. Quoiqu'il en soit des explications privées de tel ou 
tel théologien, l'argument en lui-même ne mérite point le repro- 
che de « cercle » vicieux ; ce qui consisterait, si les vieilles défi- 
nitions valent encore, à prouver le défaut de forme par le défaut 
d'intention, et le défaut d'intention lui-même par le défaut de 
forme. Rien de pareil ne se trouve dans la Bulle. 

Le défaut de forme se tire directement de l'indétermination 
des paroles que l'on considère communément, et à bon droit, 
comme la forme anglicane. Si l'on prend ces paroles en elles- 
mêmes, l'indétermination est manifeste au point de vue catholique 

Quant aux mots qui, jusqu'à l'époque la plus récente, ont été regar- 
dés généralement par les anglicans comme la forme propre de l'ordi- 
nation sacerdotale, à savoir : Recevez le Saint-Esprit, ils ne désignent 
nullement d'une façon définie le sacerdoce ou sa grâce et son pouvoir, 
qui est surtout le pouvoir de consacrer et d'offrir le vrai corps et le 
vrai sang du Seigneur, dans le sacrifice qui n'est pas une simple comme-' 
moration du sacrifice accompli sur la croix. 

L'indétermination est-elle levée par le contexte ? Nullement. 
L'est-elle par les circonstances historiques auxquelles la nouvelle 
forme dut son origine ? Encore moins... Tel est l'argument dans 
sa marche logique et régulière ^ Au défaut de forme s'ajoute 

1. Pour la discussion de fait, relative aux formes sacramentelles d'ordi- 
nation des anciennes liturgies et au prétendu décret du Saint-Office sur les 
ordinations abyssiniennes, on peut lire avec fruit le résumé clair et succinct 
de la question dans l'article de la Civiltà du 19 décembre 1896, pp. 671-681, 



QUESTIONS DE THÉOLOGIE 251 

«nsuitc, non comme partie intégrante de l'argument, mais comme 
preuve distincte, simplement connexe avec la précédente, le 
défaut d'intention : 

Si le rite est modifié dans le dessein manifeste d'en introduire un 
autre non admis par l'Église, et de rejeter ce que fait l'Eglise et ce qui 
par l'institution du Christ appartient à la nature du sacrement, il est 
alors évident que non seulement l'intention nécessaire au sacrement 
fait défaut, mais encore qu'il existe une intention contraire et opposée 
au Sacrement. 

A l'histoire impartiale de montrer laquelle répond vraiment à 
la réalité, des deux thèses incompatibles des catholiques romains 
et des anglo-catholiques, sur le caractère anti-eucharistique et 
anti-sacerdotal de ceux qui, sous le roi Edouard VI, ont modifié 
l'antique Ordinal. Indépendamment du jugement du Siège aposto- 
lique, compétent à leurs yeux en matière de faits dogmatiques^ 
les catholiques romains ont pour eux cette présomption, que la 
grande majorité des anglicans, loin de s'offenser de leur thèse, y 
reconnaît au contraire l'expression de la vérité historique. Après 
les témoignages déjà cités, nous n'avons pas à justifier cette 
assertion. 

Mieux vaut attirer encore une fois l'attention sur une équi- 
voque de première importance. Il semblerait à première vue 
qu'il y ait unanimité de sentiments dans le corps épiscopal angli- 
can au sujet de la bulle Apostolicw curw. Pour tous, n'est-ce 
pas une condamnation injuste et erronée, par suite non avenue, 
de ces ordres qu'eux-mêmes considèrent comme valides ? Tous 
ne pensent-ils pas ce que l'évAque de Liverpool a dit clairement 
dans sa conférence annuelle du 3 novembre 1896 ? « Je m'in- 
quiète peu du récent décret du Pape au sujet des ordres angli- 
cans. Je me contente de croire qu'ils sont parfaitement valides : 
ce dont je n'ai jamais douté î » Fort bien, mais ne nous arrêtons 
pas à la surface. Tous les évèques anglicans, en revendiquant 
des ordres valides, se placent-ils sur le même terrain ? Ce que le 
parti le plus avancé demandait h Rome, c'était la reconnaissance 
d'Ordres au sens catholique, d'un Sacerdoce proprement dit, 
sacrificateur et consécrateur, donnant le pouvoir d'absoudre les 
péchés, .\utrement il ne sagit plus du pouvoir d'ordre^ mais du 
pouvoir de y/zm/u/Zo/i ; la controverse est toute différente. Or, 



252 REVUE DES PÉRIODIQUES 

est-ce ce caractère de prêtres au sens catholique, de prêtres 
sacrifiant, consacrant et absolvant, que tous les évêques de la 
Haute-Eglise revendiquent et reprochent au Souverain Pontife 
de leur avoir dénié ? Il suffit, pour répondre, de reprendre la 
citation du D"" Ryle, et de la continuer. 

Je m'inquiète peu du récent décret du Pape au sujet des ordres 
anglicans. Je me contente de croire qu'ils sont parfaitement valides : 
ce dont je n'ai jamais douté ! Mais notre conception d'un ministre chré- 
tien est tout à fait différente de celle du Pape. D'un côté, l'ecclésiastique 
de l'Eglise Romaine est un wai prêtre « a real priest », dont la grande 
affaire est d'offrir le sacrifice de la messe. De l'autre côté, l'ecclésias- 
tique de l'Eglise anglicane n est pas prêtre du tout « nota priest at ail », 
bien qu'on lui donne ce nom. Il est simplement un ancien « only a pres- 
byter », dont la principale fonction est, non pas d'offrir un sacrifice 
matériel, mais de prêcher le Verbe de Dieu et d'administrer les Sacre- 
ments. 

Dès lors, le Tahlet ne pouvait-il pas, dans son numéro du 14 
novembre, résumer ainsi le débat ? 

Nous avons entendu les évêques anglicans protester chacun à leur 
tour contre la récente Bulle. Nous avons attendu en vain qu'il s'en 
trouvât un qui eût le courage de dire en bon anglais que les membres 
du clergé anglican sont des prêtres sacrificateurs dans le sens où 
l'entend l'Eglise Romaine... Pourquoi cherchent-ils querelle au Pape 
pour avoir dit non, dans une question où ils n'ont point le courage de 
dire oui ? 

Aura-t-on du moins le droit de considérer ce nouveau juge- 
ment de Rome comme une provocation injustifiable, comme une 
agression arbitraire à l'égard de l'Église anglicane ? La réponse 
ressort clairement de l'ensemble des circonstances qui ont amené 
la reprise de la question et forcé moralement Léon XIII à se pro- 
noncer nettement. Ceux qui ont suivi de près cette grave et inté- 
ressante affaire, se sont parfaitement rendu compte de ce que 
signifiait l'article signé : Fernand Dalbus, et le plan de campagne 
commun à l'auteur et au noble président de VEnglish Cliurch 
Union. Et le discours [de Bristol avec une phrase comme celle- 
ci : « Il peut sembler hasardeux, de la part d'un laïque comme 
moi, de suggérer une idée personnelle sur une question aussi 



QUESTIONS DE THEOLOGIE 253 

grave, et pourtant, ce me semble, si le Pape actuel inaugurait à 
l'égard de l'Angleterre une telle politique (de rapprochement) en 
faisant des démarches pour une étude complète des ordres angli- 
cans, il pourrait amener une reprise de relations dont le résultat, 
sans aucun doute, ne serait autre que la réunion de la chrétienté 
d'Occident, » Et l'ouvrage des Révérends Denny et Lacey : De 
Hierarchia Anglicana disse/ tado apologelica, enrichi d'une pré- 
face de l'évêquc de Salisbury, où cette conclusion se lisait en 
toutes lettres : 

Il a donc semblé à quelques-uns d'entre nous (dont nous voyons avec 
joie le sentiment partagé par des amis auparavant presque inconnus, 
surtout en France) que le temps était venu pour nous de faire de nou- 
veau connaître la vérité sur les ordinations anglicanes à nos frères sépa- 
rés de nous depuis le xvi* siècle, surtout principalement à ceux de 
l'Eglise latine *. 

Et la mission romaine des Révérends Puller et Lacey. Rien de 
tout cela, il est vrai, ne constituait une démarche oiïicielle de la 
part de l'Eglise anglicane, mais (|ui s'est mépris sur le vrai sens 
et la portée de tous ces préambules insinuants, et plus qu'insi- 
nuants ? 2 

On peut soupçonner sans témérité que, si la solution avait été 
favorable à leur thèse, aucun anglican n'aurait fait entendre des 
récriminations contre l'intrusion papale. Malheureusement dans 
ceux-là même qui allaient le plus de l'avant, la disposition 
d'acquiescement au jugement de Rome n'était que partielle et con- 
ditionnelle : « Notre amour pour notre Eglise, avait dit Lord 
Halifax dans le discours déjà cité du 20 avril 1896, et la confiance 
que nous avons en elle resteront ce qu'ils sont et ne feront même 
qu'augmenter, si une condamnation survient ? » Dans son Essai 
sur le développement de la doctrine chrétienne, Newman a dit 
quelque part : « Ne décidez pas que telle chose est vraie par cela 

1. Visutn est crgo nonnullis inlor noti (quibuRCtim amicos antchac picnc 
ignotoff, prwscrtîm in Gallia, in hoc conscntirc ciim gaudio vidcmus) con- 
griium jam adcsse tcmpus ut Tcritatcm do ordinationibuR Anglicanis fratibus 
nostris. praccipuc Ecclcsiip Latina;, a nobis usque ex sccalo decimo setto 
separatis, denuo proponamns. 

2. Le Tablct a parfaitement poȎ la question dans l'article du 31 octobre, 
-p. 690 : The Anglican overtures to Rome on Anglican order^ 



254 REVUE DES PERIODIQUES 

seul que vous désirez qu'il en soit ainsi ; ne vous faites pas une 
idole d'espérances chéries. » 

Il nous paraît superflu de répondre à l'accusation de politique 
tortueuse, machiavélique. Ceux qui ont parlé ainsi du Pape qui 
a nom Léon XIII, avaient à l'avance infirmé la valeur de leur 
témoignage, en reconnaissant plus d'une fois, en exaltant même 
non seulement la loyauté, mais le caractère noblement person- 
nel et indépendant du grand Pontife. 

Dire qu'il a bien commencé sous l'impulsion de son bon cœur, 
et qu'il a mal fini sous la pression violente et finalement triom- 
phante des Congrégations romaines et des évêques catholiques 
anglais guidés par le Cardinal Vaughan, est-ce sérieux ? En tout 
cas, comme les vues des Congrégations romaines et de l'épisco- 
pat catholique pouvaient être aux yeux du Souverain Pontife 
l'expression de la vérité, l'accusation revient à dire que Léon 
XIII a changé tout à coup de caractère et d'autorité par la seule 
raison qu'il n'a pas résolu dans le sens anglican. La preuve est 
insuffisante. 

Quant aux vrais motifs qui ont porté le Pape à ne pas se con- 
tenter de former son jugement, mais à vouloir le promulguer, la 
Bulle les indique brièvement : 

Considérant ensuite que ce point de discipline, quoique déjà défini 
canoniquement, est remis en discussion par quelques-uns, quel que 
soit leur motif, et qu'il en pourrait résulter une cause de pernicieuse 
erreur pour plusieurs, qui penseraient trouver le sacrement de 
l'Ordre et ses fruits là où il ne sont aucunement, il nous a paru bon 
dans le Seigneur de publier notre sentence. 

V. — Au reste, Léon XIII a jugé qu'il était de sa dignité d'affir- 
mer solennellement sa loyauté et la pureté de ses intentions. Le 
V^ Mars, dans son allocution au Sacré Collège, réuni pour l'anni- 
versaire de son couronnement, il s'est exprimé ainsi : 

Nous n'avions pas d'autre intention que d'écarter un des obstacles à 
l'union désirée, lorsque naguère nous avons porté notre jugement sur 
la valeur théologique des Ordinations anglicanes. Il s'agissait d'une 
chose déjà résolue avec autorité quant à la subtance. Mais il y a eu 
des hommes qui ont entrepris, ces dernières années, de la remettre en 
question. Des polémiques intempestives engendrèrent le doute, et le 
doute fomentait des illusions chez les uns, delà confusion et du trou- 



QUESTIONS DE THÉOLOGIE 255 

ble de conscience chez les autres. A vrai dire, pour faire cesser de 
tels inconvénients, il eût suffi de s'en tenir à rinterprétation ordinaire 
et loyale des jugements antérieurs. Toutefois, afin de fournir, d'un 
côté, plus de lumière à ceux qui erraient de bonne foi, et pour couper 
court, de l'autre, aux tortuosités du sophisme. Nous décidâmes de re- 
commencer l'examen des faits et des circonstances. Cette étude, entre- 
prise d'après des documents irréfragables, a été longue, impartiale, 
soigneuse, comme on devait l'attendre du Saint Siège dans une affaire 
d'aussi grande importance. Donc, si ces paroles pouvaient arriver à ceux 
des fils de l'empire britannique qui ne participent pas à Notre foi, Nous 
voudrions les conjurer, par les entrailles de Jésus-Christ, de ne pas 
accueillir en leur âme des appréhensions non fondées et des soupçons ; 
mais de se persuader que la seule inflexibilité du devoir a dicté Notre 
sentence, laquelle n'est autre chose que l'énoncé sincère et définitif de la 
vérité. 

Moins de deux semaines après cette allocution, paraissait la 
Réponse des archevêques d'Angleterre à la lettre apostolique du 
Pape Léon XIII sur les ordinations anglicanes. Nous ne sau- 
rions nous permettre de traiter à la légère un document d'une 
telle importance ; il mérite une étude à part. Ce que nous avons 
le devoir et ce que nous sommes heureux de remarquer, c'est 
le ton général de cette réponse, sensiblement différent de celui 
que nous avons dû relever au cours de ce compte rendu his- 
torique. Les archevêques de Cantorbéry et d'York regardent, il 
est vrai, la décision pontificale comme injuste en elle-même, 
mais ils reconnaissent la loyauté de Léon XIII, sa bonne volonté 
parfaite et sa pureté d'intention dans la poursuite des intérêts 
de l'Eglise et de la vérité ; ils proclament sa personne digne 
d'amour et de respect ; ils recommandent l'esprit de douceur et 
l'ardent désir de l'unité. Tout ceci est noble et consolant, et nous 
nous unissons de grand cœur au souhait final : « Dieu nous ac- 
corde que cette controverse môme soit la source d'une plus 
grande connaissance de la vérité, d'une plus grande patience et 
d'un plus large désir de paix dans l'Eglise du Christ, Sauveur du 
monde ! » 

X. M. LE BACHELET. S. J. 



REVUE DES LIVRES 



Poètes et Poèmes. — I. Tombeau, par S. Mallarmé. — 

II. Premiers Vers, par Jos. de Pesquidoux; Lemerre. — 

III. T. V des Œuvres complètes {Senilia), de Gust. 
Le Vavasseur; Lemerre. — IV. Tharsicius, tragédie en 
trois actes, en vers, par Tabbé Maigret; Sueur-Gharruey, 
Arras. — V. La mort de Roland, par Tabbé L.-M. Dubois; 
Retaux. — VI. Guillaume d'Orange, poème dramatique, 
par Georg. Gourdon; Lemerre. — VII. Les Piccolomini, 
traduction de Michel Freydane; Retaux. — VIII. Jeanne 
d'Arc, par Pabbé M. Garnier; Paquet, Lyon. — IX. His- 
toire poétique de la Bienheureuse Marguerite-Marie, 
par une Clarisse; Villefranche, Bourg. — X. Mar- 
tyrs et poètes; Téqui. — XI. Le Petit Savoyard, édi- 
tion illustrée, par Guiraud; Lemerre. 

La poésie se meurt; la poésie est morte : c'est entendu. Mais 
les vers pullulent ; les volumes de vers éclosent comme les 
feuilles, ou même plus vite. L'an passé, environ trois cents fai- 
seurs de vers conduisaient h sa dernière demeure leur pauvre 
maître Verlaine. A l'arrière-saison, il y eut' — peut-être vous en 
souvient-il — une explosion de poèmes et de strophes en l'hon- 
neur du Tsar et de la Tsarine. Tonnerre des canons, frémisse- 
ment de lyres ; tout ce qui versifie, chez les Quarante, se hâta 
d'assembler des rimes et d'égrener des odes, sur la route du 
jeune autocrate. Poésie et rimes d'occasion; desquelles il n'est 
pas plus question, aux premières heures du printemps, que des 
floraisons surprenantes, dont on habilla les marronniers de Paris. 

A part deux petites stances de Coppée, et une ou deux de 
Paul Déroulède, ces vers-là, même ceux de l'Académie, étaient 
d'une indigence bruyante et essouflée — y compris ceux que 
M. deHérédia, le poète de l'or, débita sous « les peupliers d'or «, 



ÉTUDES 257 

disant à l'empereur de toutes les Russîes, avec une familiarité 
voisine de la prose : 

Étale le mortier sous la truelle d'or. 

Aujourd'hui, je ne présente aux lecteurs des Études aucun 
poète en habit vert. Par contre, il ne figurera dans notre liste 
que des œuvres honnêtes; pour plus d'une, c'est leur mérite 
principal, presque le seul. Dans le nombre, il se trouve des 
drames ; mais point d'adultères, point de divorces, aucune de ces 
ignominies morales, qui se font applaudir, en ce moment, sur 
les deux rives de la Seine. Leur tour viendra. 

Nous ne nous occuperons que de poèmes écrits en français ; 
laissant de côté les ouvriers du symbole, de la décadence, des 
(( nouveaux moules », et du charabia obnubilé. 

I. — Néanmoins, pour ceux de nos lecteurs qui n'auraient point 
rencontré ce chef-d'œuvre, et qui auraient des loisirs, voici un 
petit jeu de patience en rimes riches. Je l'emprunte au succes- 
seur couronné de Verlaine, au maître de la jeunesse qui s'acharne 
à renouveler les moules, à Stéphane Mallarmé. Ce sont les 
étrennes, que le prince des symbolistes a daigné offrir au peuple 
chevelu qu'il gouverne 

Et par droit de eonquôtc et par droit de suffrage. 

C'est un sonnet, où Ton est censé pleurer Verlaine. Je ne vous 
dirai point en quelle langue ces choses-là sont mises; je préfère 
vous laisser le plaisir de la découverte : 

Devine, si tu peux, et comprends, si tu l'oses. 

TOMBEAU 

Anniversaire — Janvier 1897. 

Le noir roc courrouce que la biso le roule 
Ne s'arrî^tera ni sous de pieuses mains 
TiUant sa ressemblance avec les maux humains 
Comme pour en bënir quelque funeste moule. 

Ici presque toujours si le ramier roucoule 
Cet immat<5riel deuil opprime de maints 
Nubiles plis l'astre mûri des lendemains 
Dont un scintillement argcntera la foule. 

LXXL — 17 



258 ETUDES 

Qui cherche, parcourant le solitaire bond 
Tantôt extérieur de notre vagabond — 
Verlaine? Il est caché parmi l'herbe, Verlaine 

A ne surprendre que naïvement d'accord 
La lèvre sans y boire ou tarir son haleine 
Un peu profond ruisseau calomnié la mort. 

Pour vous reposer, relisez chez Molière le discours du grand 
Turc à M. Jourdain ; (on pouvait rire du grand Turc, en ce 
temps-là) : Acciam croc soler onch alla moustaph gidelum... et le 
reste. N'est-ce pas que le grand Turc parlait déjà, à ravir, le 
mallarméen^ deux siècles avant qu'il eût cours à Paris ? Un de 
ces bons jeunes gens, qui haussent les épaules quand on leur 
parle de Racine et soupirent en secouant leur crinière : Racine 
n'était pas ciseleur ! un de ceux qui trouvent Hugo d'une limpi- 
dité désespérante et absurde, nous faisait naguère cette confi- 
dence, ou cet aveu: «Je suis désolé; tout ce que j'écris, se 
comprend à première vue. « De fait, c'est désolant. N'est pas 
Mallarmé qui veut; et puis écrire pour être compris, quelle 
sottise, quelle lâcheté, quelle misère! 

II. — L'auteur de Premiers Vers, quoique jeune, est un de 
ces arriérés, qui croient que les bons vers, comme le bon vin, 
doivent être clairs. M. J. de Pesquidoux a l'honneur d'être 
arriéré sur beaucoup d'autres points; il croit, ce jeune, à une 
foule de vieilles choses : à la vieille foi du Credo, à notre vieille 
France, à son vieil Armagnac, petite province mais généreuse 
comme le jus de ses vignes ; et il la chante en fiers alexandrins, 
coulés dans les vieux moules : 

Non!... tu n'es pas un sol semblable aux autres terres. 

C'est peu de nous donner le pain sacré du corps : 

On puise en toi le goût des vertus salutaires, 

Tes hommes sont toujours des vaillants et des forts. 

Oui, quand on erre au sein de tes vagues espaces, 

La boue encombre encore et routes et ravins ; 

Mais elle n'a jamais rejailli sur nos faces : 

La fange, en Armagnac, reste dans les chemiss. 

M. de Pesquidoux est fils de cette comtesse Olga, qui écrit 
elle-même de bons et beaux livres, et dont la plume est un 
burin. Lui aussi, il grave d'une main vigoureuse les portraits des 



REVUE DES LIVRES 259 

braves travailleurs de sa terre d'Armagnac; portrait des Fau- 
cheurs, qui parcourent la prairie, « torse en avant et jambes 
écartées » : 

Et l'on voit, prolongeant leurs gestes sûrs et prorapts, 
Leur ombre qui les suit sur l'herbe où rien ne bouge. 

Portrait du Laboureur f\m crée, avec Dieu, « le pain qui fait la 
race » virile de France : 

Et tandis que, sans fin, le soc passe et repasse. 
On voit, au fond du ciel, le sourire de Dieu. 

Portrait du Moissonneur, qui abat sur le sillon et met en gerbe 
les épis blonds, d(mt le grain deviendra une double vie, vie 
humaine et vie divine, 

Sur la table de l'homme et sur l'autel de Dieu. 

Enfin, portrait de V Ivrogne (y en a-t-il en Armagnac?), qui. 
dans une ignoble ripaille, seul, au fond de sa cave, boit à son 
tonneau, jusqu'à en crever, et trouve dans l'orgie même un 
hideux châtiment. Tirons le rideau. 

Le jeune poète glisse sur les horreurs, et il fait bien. Il s'at- 
tarde surtout à chanter les grands lutteurs du passé : Mutse, 
luttant contre le veau d'or ; saint Jean \e Précurseur, luttant contre 
la « race de vipères » ; puis, Dèmoslhèncs (c'est une actualité) 
et les (( aïeux tombés au champ de Marathon ». Les fils d'ilellas 
qui n'ont point oublié les Thermopyles, ou Salamine, et qui se 
souviennent de Navarin, pourraient traduire en leur langage 
harmonieux, ces pages écrites sous notre soleil d*Armagnac : 

La cendre des hëros a toujours une flamme, 
Et c'est à ta clarté que marche l'univers. 

Pour des premiers i>ers, voilà certes de nobles inspiration^^, ♦» 
des alexandrins d'une allure bien française. Voilà un « jeune » 
qui promet et qui donne, à pleines mains, selon sa devise : pro 
Deo, Palria et domo. M. de Pes(|uid<uix a en lui le voidoir et la 
force ; parfois même — çt c'est l'effet de la jeunesse, du a vin 
fumeux » dont parle Bossuct — cette force déborde et éclate. 
Par exemple, dans ce poème qu'il intitule Avortenient, dont le 
réalisme senfoncc en des images trop crues. 



260 ETUDES 

Hercule, dieu de la force, devait être passablement maladroit 
et gauche, quand il tournait le fuseau chez la reine de Lydie ; son 
fil devait se brouiller et se casser à chaque minute. La force 
exclut ou gêne la grâce. On s'en aperçoit aux Epithalames et 
chansons où s'essaie l'auteur de Premiers Vers. Il n'est point fait 
pour roucouler les ballades au clair de lune. Les bons coups 
d'épée jyro jDeo, Patiia et domo lui vont mieux; voire, comme il 
dit en un de ses poèmes, les bons coups de cognée. Qu'il en donne ; 
et qu'il soigne ses rimes; se souvenant, qu'en cette matière, 
pauvreté n'est pas vertu. 

IIL — Après les Premiers Vers qui nous viennent des vigno- 
bles d'Armagnac, louons des Senilia et Ultima verha, très riche- 
ment rimes sous les pommiers de Normandie — aimable, spiri- 
tuelle, hélas ! et dernière publication de M. Gustave Le Vavasseur, 
qui a écrit cinq grands volumes, pleins de verve, de belle humeur, 
de cœur et de foi. Ce cinquième volume, paru il y a quelques 
mois, s'achève par un dialogue entre le corps tout brisé du véné- 
rable poète et son âme chrétienne toujours vaillante. L'âme 
exhorte son « souffre-douleurs » et s'exhorte elle-même à tra- 
vailler, à chanter, jusqu'au dernier souffle : 

... En attendant la mort, 
Reste debout, vivante, au seuil du grand mystère... 
C'est ainsi que mon âme et mes sens sont d'accord, 
Et que le serviteur obéit à son maître. 
Il travaille, (dût-il succomber sous l'effort) ; 
Et quand on vous dira, sans grand regret peut-être : 
« Le poète se tait!... » répondez : « Il esi mort. » 

A quelques semaines de là, le 9 septembre 1896, le poète se 
taisait ; il avait 76 ans. Sur le souvenir mortuaire distribué à ses 
nombreux amis, on a eu l'heureuse pensée de faire graver cette 
phrase de l'abbé Perreyve : « Mourir, en se disant qu'on n'a jamais 
étendu d'un pouce l'empire du mal sur la terre ; mais qu'on a 
étendu au contraire les limites sacrées de l'empire du bien, 
quelle joie et quelle consolation ! quelle ferme assurance au milieu 
des ombres du dernier moment ! quel honneur devant les hommes, 
quelle protection devant Dieu ! » 

Les amis de Gustave Le Vavasseur peuvent rendre témoignage 
qu'il mérita cet éloge — bien peu envié de la foule qui entasse 



REVUE DES LIVRES 261 

des rimes, des rêves et de la boue, sous les couvertures jaunes du 
Passage Choiseul, et dans les boîtes grises des quais de la Seine. 
Parmi l'innombrable cohue des faiseurs de vers qui, depuis cent 
ans, ont noirci assez de papier pour en bâtir une tour EifTel, com- 
bien ont songé qu'ils auraient à répondre, non point de leurs 
vers faux ou de leurs solécismes, mais de leur vie, de leurs livres, 
des âmes que ces livres ont salies et perdues? 

Gustave Le Vavasseur, qui fut un très habile tréfileur de stro- 
phes et sonneur de rimes, ne sera point un des fameux poètes du 
xix" siècle et il n'était pas même académicien. Mais il reste de lui 
une œuvre et des Œuvres complètes^ pour lesquelles il n'a pas eu 
à rougir, ni à trembler, « au milieu des ombres du dernier 
moment. » Il fut de ces hommes droits et fermes qui, dans leurs 
écrits, leur conduite, leurs espérances, ont pour but suprême la 
vérité : 

Kt fils de la lumière, ils vont ft la Iiimi«^ro 

Dans un toiist aux poètes de l'Orne ^touto uno piriiulc , qui 
fêtèrent ce primiis inter pares, le G juin 1890, il terminait par 
ces deux vers, sincère écho de son âme : 

A la grAce du ciel qui nous a faits poètes, 

A la gloire de Dieu qui nous a faits Normands ! 

Et ailleurs, dans un récit humoristique à l'honneur de Jean de 
Domfront, dit Courte-cuisse, le digne poète s'est défini en ces 
douze syllabes : 

Sur Ions les Imis, ;ivrr uii luxe éblouissant (If ronsonnancrs et 
d'images, avec la langue et le^ mots choisis du terroir, Gustave 
Le Vavasseur a, pendant plus d'un demi-siècle, célébré la Nor- 
mandie, le pays qui lui a donné le jour. Les pommiers aux têtes 
blanches et roses, le cidre blond, le blé roux ; les bœufs qui 
ruminent, le poitrail dans l'herbe ; la ferme avec tous les habi- 
tants de l'étable et de la basse-cour ; les laboureurs, faneurs, bat- 
teurs en grange : tout le vrai peuple qui travaille en chantant six 
jours la semaine, prie le bon Dieu le dimanche, vit et meurt au 
foyer de famille ; Gustave Le Vavasseur a tout décrit, glorifié, en 
ses Géorgiques normandes. Il est le Virgile du pays des pommes. 



262 ETUDES 

Ses poèmes sont des églogues de toute forme : ce sont aussi de 
vigoureux appels au devoir, au courage ; témoin ce couplet, un 
des derniers que le poète ait laissé tomber de sa plume et de son 
cœur : 

La terre nourricière, obstinés paysans, 

Qu'il vous faut arroser de sueurs tous les ans, 

Est un morceau de la patrie ; 
Salut vaillant semeur, salut lier moissonneur. 
Le champ que vous foulez est votre champ d'honneur : 

Qui laboure, combat et prie. 

Mais les bucoliques, odes et odelettes de G. Le Vavasseur 
s'égaient de satires, de portraits ou croquis normands, de toasts 
où pétillent le bon cidre et la gaieté du poète qui excite ses amis à 
aimer le pays, les vieux souvenirs, les belles et bonnes choses et 
Diçu qui les a faites ; enfin le franc rire qui dilate les braves 
cœurs, fidèles au sol natal : 

Étant toujours Normands et parfois gentilshommes, 
Les convives sont gais au doux pays des pommes. 

De l'œuvre saine, joyeuse, élégante et étincelante de G. Le 
Vavasseur, je ne veux, pour finir, détacher qu'un sonnet. Mes 
lecteurs pourront le comparer avec les quatorze vers du prince 
des symbolistes, cité plus haut. Le sujet du moins est neuf ; il a 
bien rarement tenté les nourrissons des muses, depuis qu'Ovide 
en a touché un mot, dans les Aventui^es de Philémon et Baucis : 

Unicus anscr erat minimœ custodia villaj. 

Notre bon La Fontaine, en traduisant Ovide, n'a pas osé 
nommer le volatile que Baucis fit cuire pour Jupin. Il en a eu 
honte et il l'a métamorphosé en perdrix, oiseau plus digne d'un 
dieu. Il s'agit du gros palmipède qui, sans le savoir, joua un 
grand rôle dans l'histoire romaine, du temps de Manlius ; de 
l'oiseau sur le foie duquel les gourmets et les poètes s'abattent 
avec autant d'acharnement que l'antique vautour sur le foie de 
Prométhée ; de l'oie, puisqu'il faut l'appeler par son nom ; de 
l'oie, que les gens de lettres ont fort négligée ; encore qu'il aient, 
pendant des siècles, écrit leurs chefs-d'œuvres avec ses plumes — 
ses plumes dont Louis Veuillot disait qu'elles sont si bien faites 
pour traduire les sentiments humains : 



REVUE DES LIVRES 263 

LES OIES. 

Gravement, à la file, elles vont au pâtis, 
Le jabot consterné, lourdes, mais empressées ; 
D'un rêve d'herbe tendre elles semblent bercées 
Et pétrissent la fange à pas appesantis. 

Elles ont le bec rude et de grands appétits ; 
Il semble que, parfois, au fond de leurs pensées 
Revient le souvenir de leurs gloires passées. 
Ah ! si le Capitole avait fait des petits ! 

Elles causent sans cesse entre elles, les commères. 
Se font-elles encor de nouvelles chimères ? 
Parlent-elles toujours des grandeurs d'autrefois ? 

Elles battent de l'aile en se faisant des signes... 

Je ne comprends pas bien leur langue ; mais je croîs 

Qu'elles passent leur vie à médire des cygnes. 

Ah ! poète, comme vous connaissez bien le cœur de l'homme 
et... de l'oie î 

IV. — Après les églogues, le drame. — Tharsicîus! le nom 
seul de l'acolyte martyr est un poème ; le pape saint Damase com- 
posa, pour les Catacombes, l'épitaphe de l'angélique enfant, por- 
teur et témoin de l'Eucharistie, lequel aima mieux mourir sous 
les coups de pierre et de bâton, que de livrer le corps du Christ 
à la fureur des chiens : 

Ipse antmam potîus rolait dimittere ccsot, 
Prodcre quam canibus rabidis caelcstia mcmbra. 

Le cardinal Wiscman a conté, dans Fahiola^ cette légende 
du ciel ; et bon nombre de nos lecteurs savent avec quel charme 
le sculpteur Falguicres l'écrivit en un marbre qui figura au Salon 
de 1873. Toutefois, le plus beau monument qui honore la 
douce mémoire de Tharsicius, ce sont les sept ou huit lignes 
du Martyrologe romain, à la date du 15 août. 11 est très peu 
de martyrs qui aient obtenu une aussi longue notice et plus 
élogieuse. En ces lignes, le chroniqueur sacré résume la vie 
du pieux acolyte, sa mort glorieuse sur la Voie Appia, le 
miracle de l'Eucharistie disparue de ses mains et de ses vête- 
ments. 

Cette histoire admirable méritait d'être traduite non seule- 



264 ETUDES 

ment dans le marbre, mais en un drame vivant. Quelle leçon 
pour des jeunes âmes, qui luttent et qui portent, elles aussi, 
parmi les foules païennes, haineuses, sacrilèges, le pain de 
vie reçu dans la communion. Je ne m'étonne point qu'on ait 
essayé ce drame plein d'enseignements et d'espérances. J'ai 
même pu croire, un instant, que ce drame existait, quand j'ai 
lu (Acte I, scène 7 ) le dialogue de Tharsicius avec un de ses 
amis qu'il veut convertir : 

Cœcilius 
Entre notre amitié toujours même barrière : 
Tu méprises nos dieux. 

Tharsicius 

Toi, les adores-tu ? 
Cœcilius 
Leur culte, à dire vrai, fait rougir la vertu. 

Tharsicius 
Ne pourrai-je haïr ce que ton cœur méprise ? 

Cœcilius 
Nos dieux me font pitié ; pourtant j'ai l'âme éprise 
D'un céleste idéal pour la divinité. 

Tharsicius 
Élan d'un noble cœur qui veut la vérité. 

N'y a-t-il pas là quelque chose de ferme, de sobre, de vif, 
qui rappelle Néarque et Polyeucte ? Si vraiment la pièce en- 
tière était de cette allure, nous serions tenté de crier : au chef- 
d'œuvre ! Cette demi-douzaine de vers est comme un éclair dra- 
matique, à travers ces trois actes, qui se passent à Rome, 
puisqu'on y parle du Tibre, des Catacombes, et, en passant, 
de Tusculum et d'Aricia — où Horace fit une halte en allant à 
Brindes : Egressum magna... On y parle aussi des lions, de 
l'Amphithéâtre sur lequel se déploie 

Le riche velabrum comme un drapeau sanglant. 

Évidemment il s'agit du vélum ou velarium, que l'on éten- 
dait au-dessus des spectateurs, pour les garantir du soleil ou 
de la pluie. Mais velabrum signifie une halle, ou cette place 
des halles romaines, située au pied du Mont Aventin^. Evi- 
demment aussi, les trois actes de Tharsicius sont remplis de 

1. Hor., Sat. II, 3, Cum Velabro omne macallum. 



REVUE DES LIVRES 265 

belles, généreuses, très chrétiennes pensées. On y rencontre de 
très saints personnages, et, pour le contraste, un Juif parfai- 
tement hideux : un juif, dans un tableau dramatique, cela 
sert si bien de repoussoir ! Les chœurs, les tirades, les bons 
vers se succèdent et s'entremêlent. Mais je crains bien que la 
pièce soit encore à faire. 

V. — Des Acta Martyrum, allons aux Chansons de Geste ; 
de l'acolyte Tharsicius au paladin Roland. Roland aussi est 
un nom qui vaut un poème ; et vous savez si les poètes lui 
ont fait faute, depuis Turoldus et « Taillefer ki moult bien 
cantait », jusqu'à M. de Bornier de l'Académie française, ki 
moult bien cante. 

La Mort de Roland^ de l'abbé Dubois, c'est la mise en 
scène de la Chanson de Roland^ depuis les premières lueurs 
de jalousie et de trahison de Gane, jusqu'aux suprêmes 
appels de l'oliphant d'ivoire, jusqu'aux suprêmes eflorts du 
paladin mourant, essayant de briser Durandal, sur les roches, 
et tendant son gant à l'archange qui emporta au Paradis le 
gant et l'âme. 

Le drame pourrait s'intituler, à la façon espagnole : Pre- 
mière journée de la Fille de Roland. Il y a, de plus, chez 
M. Dubois comme chez M. de Bornier, un fils de Ganelon, 
qui est une fleur de chevalerie, et qui, dans toute la pièce, 
joue un rôlo plein d'enthousiasme, d'espoir, de vaillance, et à 
la fin, plein de larmes. Tout ainsi que dans la Geste, que 
« Turold declinet », et dans les quatre actes de la Fille de 
Roland, nous sommes en la plus royale compagnie du monde : 
Roland, Olivier, le duc Nayme, les douze Pairs, Turpin, le 
digne archevêque, lequel, en guise de crosse, tient et brandit 
loyaument son épée Almace, en regard de Durandal, de 
Joyeuse, de Haute-Claire et de la félonne Murclès. Ah ! les braves 
gens ! et combien seraient-ils dépaysés ii cette heure, en cette 
« doulce France », au nom de laquelle ils s'en allaient pour- 
fendre les Sarrasins, mécréants et impurs fils de Mahon ! 

A leur tète, chez M. Dubois, comme chez les trouvères et 
chroniqueurs, marche le grand Empereur Charles à la barbe 
fleurie. Hélas ! et les érudits de notre morne fin de siècle 
ont juste découvert (Dieu leur pardonne !) que Charlemagne 



266 ETUDES 

n'avait point de barbe ; qu'il portait à peine une moustache 
relevée aux deux pointes. Et l'un des documents, l'une des 
pièces à conviction, est une mosaïque du Triclinium de saint 
Jean de Latran, qui représente un Charlemagne avec mous 
tache, vis-à-vis d'un saint Pierre qui a des cheveux touffus 
et une couronne de moine. Laissons dormir la science. 

Les cinq actes de la Mort de Roland, malgré le titre, sont 
moitis un drame antique, et du ix* siècle, que de l'épopée 
moderne, du lyrisme moderne, de l'éloquence, du patriotisme, 
je dirais presque du chauvinisme tout ensemble rétrospectif 
et moderne, mais sincère. Le brave Nadaud avouait, sur ses 
vieux jours, qu'il n'avait plus de goût à versifier, parce que 
France ne rimait plus à espérance. S'il avait lu la pièce de 
M. Dubois, il aurait vu que cela rime toujours et assez souvent. 
L'action n'est point serrée et liée à des ressorts cachés, comme 
s'exprimerait Corneille ; mais tout le drame marche, marche, 
marche. Il semble que l'on chevauche sur le dos de Veil- 
lantif au travers des rocs, ravins et cascades. 

Les nobles sentiments, les hardis chevaliers, les bons vers, 
les Sarrasins, les tirades sonores, les scènes vives, les strophes 
vibrantes, les « Dieu le veut », les Montjoye ! les sons de cor et 
d'oliphant, tout se tient et se suit, tout se précipite, comme les 
eaux de l'Adour dévalent du Trémoula ; comme les Gaves bon- 
dissent, roulent et sautent le long des pentes vertes des Pyrénées, 
qui sont 

Comme d'un heaume blanc, de neige couronnées (page 63). 

Si M. Dubois laisse à peine le temps d'admirer, il ne laisse 
pas davantage le temps de s'ennuyer. Et j'entends d'ici les 
battements de mains qui feront l'accompagnement de ses 
alexandrins, chez la jeunesse chrétienne qui croit non moins 
que Roland et Olivier à « doulce France » ; après quoi, elle y 
croira un peu plus encore. 

VI. — Ceux-là y croiront aussi, jeunes ou d'âge mûr, qui 
liront le Guillaume d^ Orange de M. Georges Gourdon. On y 
entend, au second acte, un jongleur chanter sous les fenêtres 
du bon sire Guillaume et de la bonne dame Guibour, ces 



REVUE DES LIVRES 267 

petites strophes qui ne sont ni d'un désespéré, ni d'un 

découragé : 

Au bon droit la France fidèle 
Est le vrai chevalier de Dieu ; 
Et sur son passage en tout lieu 
On voit des bras tendus vers elle... 
Qu'il en faudrait, des Roncevaux, 
Pour tarir le sang de tes veines, 
O terre des lys et des chônes, 
Terre des saints et des héros ! 

Ce jongleur, c'est Tauteur du Sang de France^ de poèmes 
vaillants que nous avons loués. Aujourd'hui, M. Gourdon va 
chercher des héros, non point à travers tous les âges, mais 
aux seules Gestes du cycle carlovingien. Il choisit dans cette 
floraison de preux et de prouesses : il y prend des carac- 
tères, de hauts faits d'armes et des pensées chevaleresques ; 
il y ajoute ses pensées à lui, qui ne déparent point celles du 
temps jadis. Et avec des éléments discrètement empruntés 
aux trouvères, il compose et crée un héros superbe, Guillaume 
d'Orange. 

Le drame de M. Gourdon esy précédé d'une lettre ou pré- 
face de M. Gaston Paris, de l'Académie. Les lecteurs feront 
sagement, à mon avis, de ne lire la préface qu'après le 
drame. Le vestibule, bâti par le savant, ne les disposerait 
point h trouver superbe et solide l'édifice voulu par le poète. 
Avec tout le respect que je dois, et que je porte à la science, 
j'ose trouver que M. Gaston Paris regarde de trop près et 
à la loupe un monument qu'il faut regarder d'une certaine 
distance. En lisant sa Préface de philologue, je m'imagine 
un docteur en us ou en es, qui aurait saisi le bon Turoldus, 
au moment où le brave jongleur aurait achevé, sur sa 
vielle le dernier aoi de la Chanson de Roland et qui se 
serait mis à débiter ce discours : « Très bien, jongleur. 
Mais en vérité, votre (ieste néglige trop les découvertes des 
philologues ; elle fourmille d'invraisemblances, ou d'er- 
reurs de chronologie, de généalogie, de mythologie, de 
géographie, d'ethnographie, et de costume. Vous faites de 
Roland un neveu de Charlcmagne ; et l'on ne sait, de ce 
Hruodlandus, qu'une chose bien précise, d'après Einhardt, 
c'est qu'il fut « préfet des marches de Bretagne i>. 



268 ETUDES 

« Vous affirmez que Charlemagne avait la barbe fleurie ; outre 
que l'expression manque de clarté, il est acquis aujourd'hui que 
ce roi des Franks portait la moustache et rien plus. Vous contez 
que les Maures d'Espagne adoraient Apollo ; c'est une bévue, 
haute comme le pic du midi. Vous croyez que les ennemis des 
Franks qui attaquèrent l'arrière-garde du roi Karl le Grand, 
c'étaient des Sarrasins venus de Saragosse ; quelle méprise ! 
ce furent les Gascons des Pyrénées, autrement dit, les Basques. 
Vous prétendez qu'on entendit le cor de Roland « à trente 
lieues » ; cela prouve que vous avez, sur les lois de l'acous- 
tique, des données étranges et invraisemblables... Kai Ta 
)wf::à... » 

M. G. Paris, toute proportion gardée, traite un peu de ce ton 
l'excellent poème, dont M. Gourdon a pris l'idée première chez 
les trouçeurs du xii® siècle. Le Charlemagne, le Louis le débon- 
naire, le Guillaume, dramatisés par M. Gourdon, ne sont pas 
assez exactement jeconstitués ; « ils ont les sentiments et la con- 
duite de barons du temps de Philippe I*"" «, bien qu'ils portent 
« l'armure des premiers temps carlovingiens ». L'auteur de 
Guillaume d'Orange construit pour ses héros « des châteaux- 
forts qui n'existaient pas au temps où ils vivaient » ; il admet 
« qu'au commencement du ix" siècle, le midi de la France était 
occupé par les Sarrazins... «Et ainsi du reste. Cela revient à 
dire : le poète a mêlé la fantaisie de nos épopées héroïques à 
l'histoire. Est-ce une si grande faute, quand on est poète et non 
professeur au collège de France ? Au demeurant, M. G. Paris, 
qui est de bonne composition, avoue que Shakespeare n'aurait eu 
aucun scrupule à cet égard, et aurait laissé là l'histoire pour 
l'épopée. 

Les poètes ont des privautés, que les érudits ne peuvent 
s'octroyer. Aristote, un philosophe, estimait que la poésie vaut 
souvent mieux que l'histoire ; et Horace donne aux poètes, 
comme aux peintres, le droit d'oser. Est-ce que Corneille ne 
faisait pas des romans plus grands que nature ? Est-ce que 
Racine n'habillait pas ses Grecs et ses Turcs à la Française ? 
Est-ce que, dans la Fille de Roland, il y a beaucoup d'histoire 
exacte et documentée ? Et si un élève de l'Ecole des Chartes 
épluchait la Légende des siècles, il n'en resterait que de la pous- 
sière : il ne resterait rien diAymerillot, du Mariage de Roland, 



REVUE DES LIVRES 269 

deux poèmes absolument vrais, peut-être les seuls vrais de tout 
le volume, encore bien qu'ils soient très faux. 

Au théâtre, l'idéal et le réel doivent aller de pair : et M. G. 
Gourdon a eu raison d'aller chercher l'idéal chez nos vieux 
épiques et d'avoir, par un procédé tout personnel, pris la fleur — 
oh ! rien que la fleur — des épopées de chevalerie. Il n'a point, 
que je sache, lu d'un bout à l'autre les 117,000 vers, dont se 
compose la Geste complète de Guillaume d'Orange, autrement 
appelé Guillaume au court-nez, Guillaume Fierabrace, voire 
saint Guillaume de Gellone. Il a cueilli dans les jardins plus 
explorés du Couronnement Louys, des Enfances Vivien, d'Alis- 
tans ; peut-être dans la Prise d'Orange, où se trouve la légende 
de la belle Sarrazine Orable, qui devient la parfaite chrétienne 
Guibour ; et peut-être enfin, dans la mort d'Aimeri. Car Guil- 
laume d'Orange était fils d'Aimeri de Narbonne, du fameux 
Aymerillot, chanté jadis par un trouvère inconnu et naguère par 
V. Hugo, dans ce poème très connu, où l'homme-immense fait 
dire ceci par Charlemagnc à l'un de ses compagnons : 

Tu rôvcs (dit le roi) comme un clerc en Sorbonne ; 
Faut-il donc tant songer pour accepter Narbonne ? 

Les belles rimes ! quel dommage que la Sorbonne ait été fon- 
dée en 1252, c'est-à-dire 474 ans après ce petit discours du grand 
empereur. 

Aux trouvailles rencontrées chez ses pairs du xii* siècle, 
M. G. Gourdon ajoute les siennes ; entre autres, il crée de toutes 
pièces un Guy de Mayence, qui est un nouveau Ganelon très 
audacieux et non moins heureusement puni que l'ancien. Le 
poète groupe autour du très féal chevalier Guillaume, les nobles 
légendes que chacun sait ; par exemple, le refus que fait Gui- 
bour d'ouvrir le castel d'Orange à Guillaume que les Sarrazins 
vont atteindre ; et la première communion de Vivien sur le 
champ de bataille d'Aliscans : 

J'ai grand faim de ce pain ; c'est Dieu qui vous envoie... 

Vivien est le jeune chevalier idéal, intrépide, fidèle, pur 
comme les anges de paradis. M. Gourdon l'embellit encore. Au 
surplus, ses héros sont tous plus beaux que l'antique. Quelle 
œuvre utile, noble et française ce serait de montrer ces fières ou 



270 ETUDES 

gracieuses figures de vitrail, sur une scène de grand théâtre, au 
lieu des pourritures humaines qu'on y jette par tombereaux ! La 
langue de Guillaume d'Orange est sobre et ferme ; j'y voudrais 
néanmoins, de temps à autre, un peu plus de nerf, ou de 
sonorité, surtout aux finales de tirades trop sourdes et voilées. 
Que M. Gourdon, si habile poète, demande à son ami Paul 
Déroulède comment on s'y prend pour sonner des coups de clai- 
ron avec des alexandrins qui vibrent et éclatent. 

YIl. — Après le drame français jetons un coup d'œil sur un 
drame allemand traduit en vers français ; il s'agit des Piccolo- 
mini de Schiller ; la traduction est de M. Michel Freydane. 
Travail consciencieux d'un homme patient ; mais est-ce bien un 
service rendu à l'œuvre de Schiller? hes Piccolomini sont, comme 
chacun sait, le deuxième drame de la fameuse trilogie de Wal- 
lenstein. C'est un drame de transition, qui explique et prépare le 
suivant. Mais au fond, est-ce un drame ? N'a-t-on pas trop vanté 
cette sorte de tapisserie tragique, sur laquelle Schiller a cousu 
des épisodes qui se suivent et des scènes sans relief qui se tien- 
nent par un fil ? 

J'ai peur de passer pour un blasphémateur du génie. Mais, en 
toute franchise, les Piccolomini, pour les trois quarts de la pièce, 
me semblent de l'ennui à haute dose. En fait de tragédie, c'est 
une nuit noire et glacée, où passent à peine deux ou trois éclairs 
qui n'illuminent pas grand chose et qui n'échauffent rien. Les 
personnages sont des ombres ; les ombres viennent, parlent, et 
défilent sans laisser de trace. Pas un caractère dramatique vivant 
et profondément tracé ; sauf peut-être Max, qui deviendrait 
aisément intéressant ; et son père Octavio, un renard habile, 
mais qui se cache et dont on ne voit que la peau. 

Les deux premiers actes n'ont aucun intérêt; et l'on n'y 
avance qu'à tâtons, surtout si l'on ne connaît à fond la guerre 
de Trente ans. L'on ne commence h entrevoir une action, un 
mouvement quelconque, qu'au milieu du troisième acte, à 
l'arrivée de Max Piccolomini et de Thécla. Cela ne vit pas, 
cela ne remue pas, cela ne marche pas. Mettez les Piccolomini 
sur une scène française ; au bout d'une heure, la salle sera 
vide ; il faudrait plus que du courage pour attendre la fin. 

Evidemment, les Piccolomini ne peuvent offrir à des specta- 



REVUE DES LIVRES 271 

teurs français l'attrait historique et national que des" Allemands y 
trouveront. Evidemment aussi, toute traduction, même exacte, 
est une trahison. Les alexandrins assez vifs et hachés de 
M. Freydane, mais frottés de prose, vers de conversation non 
soulignés par des rimes neuves et sonores, ne sauraient rendre 
la marche grave et accentuée des phrases allemandes. Il faut, je 
lé sais, lire les poètes étrangers dans leur langue. Toutefois, 
d'autres étrangers et d'autres pièces de Schiller, même faible- 
ment traduites, nous empoignent, nous émeuvent ; les Piccolomini 
nous endorment. 

VIII. — Personne n'ignore que Schiller a écrit, un ou deux 
ans après la trilogie de \Vallenstein, une Pticelle d'Orléans, abso- 
lument invraisemblable ; où il ose faire mourir notre sainte 
héroïne, l'épée à la main, sur un champ de bataille qu'il invente. 
(Que dirait M, Gaston Paris de cette histoire-là ?) Voici, non plus 
un drame, mais une épopée de Jeanne d'Arc ; l'auteur, M. l'abbé 
Maurice Garnier, l'intitule : Jeanne d'Arc, histoire et poésie. 

Dans son Livre d'Or^ paru en 1894, M. Lanéry d'Arc comptait 
46 épopées de la bonne Lorraine. La liste continue de s'enrichir, 
ou de s'allonger. Chapelain se croyait l'Homère de Jeanne d'Arc ; 
près de 50 rivaux déjà lui disputent la palme, sans y avoir cueilli 
le moindre brin de verdure épique. Combien s'y emploieront 
encore, avec un pareil succès ! L'histoire est si belle ! et l'tm 
s'imagine qu'il est si aisé d'y accoler des vers, d'y accrocher dos 
rimes. M. l'abbé Garnier a été saisi de ce noble tourment, et il 
faut l'en féliciter ; s'il n'emporte le prix 

Il a du moins l'honneur de l'avoir entrepris 

Félicitons-le également de n'avoir rien ajouté à l'histoire. Il 
suit la pastourelle, la guerrière, la martyre, pas à pas. Le voyage 
est superbe, le poème tout simple ; d'une simplicité toute primi- 
tive. Point d'effort, point de mètres savants ; douze pieds et une 
rime. La rime, il est vrai, vient toute seule ; le poète n'y met 
point tant de façon ; choisissons celles-ci, qui sont juste l'opposé 
des meilleures et qui sont, j'ai hûte de le dire, extrêmement rares 
dans ce long poème : 

Tous ceux do Domrdmy tiennent pour Armagnac 
Contre ceux de Maxcy. Plusieurs fois Jeanne d'Arc... 



272 ETUDES 

Mais après tout, dit-on, voyager sans péril, 
Reconnaître le roi, c'est peu, c'est bien futil[e]. 
... La marche des guerriers ; et pour plaire au soleil, 
Avril ne laisse pas un seul nuage au ciel. 

Je conçois que l'auteur de cette Histoire et poésie fasse rimer 
Cauchon à révélation ; Cauchon, n'étant qu'un misérable, ne 
mérite pas mieux. D'autre part, la Pucelle n'était pas riche ; mais 
est-ce bien une raison de lui infliger des consonnances si misé- 
reuses ? Quant aux noms propres, semés sur la route, noms 
d'hommes, noms de villes, l'auteur ne les a-t-il pas lus en cou- 
rant ? Il écrit, au petit bonheur Gladstale, Siiffolck ; puis Jargau, 
Meyun (pour Mehun-sur-Yèvre), Beaiijency et Croton qui est là, 
selon toute apparence, pour le Crotoy. Glissons sur ces vétilles ; 
répétons que l'histoire de Jeanne est bien belle ; et disons avec 
l'Ancien : Historia quoquo modo scripta delectat. Du reste, le 
volume est orné de deux ou trois jolies gravures. 

IX. — C'est aussi par une jolie gravure, que débute VHistoire 
poétique de la Bienheureuse Marguerite-Marie ; qui est la vie 
admirable de la servante de Dieu, mise en vers, en vers de toute 
allure : quinze chapitres ; un volume bien imprimé, qui charme 
l'œil et invite à la lecture. L'auteur ne signe point ; on s'est con- 
tenté d'imprimer au titre : « par une pauvre Clarisse du monastère 
de V Ave-Maria de Talence », près de Bordeaux. 

Une Clarisse qui chante une Visitandine, une fille de saint Fran- 
çois d'Assise qui passe ses veilles à glorifier une fille de saint Fran- 
çois de Sales, à orner de pieuses rimes cette vie toute céleste, 
n'est-ce pas une bien gracieuse merveille ? Les habiles, les cise- 
leurs^ les gens à « écriture artiste », ne trouveraient guère leur 
compte à cette poésie de couvent, et l'auteur de VHistoir-e poétique 
n'a guère cultivé les raffinements de la métrique moderne ; elle 
avait mieux à faire. Elle écrit avec l'abondance, la rapidité mur- 
murante et courante d'une source qui s'épand à travers l'herbe 
fleurie. Elle versifie, comme elle psalmodie. Il semble, à la lec- 
ture de ces pages, qui content ingénieusement des choses si 
belles, qu'on entend dans le lointain, par delà les murs du cloître 
et les grilles du chœur, l'écho gémissant des mélodies graves et 
douces ; un va-et-vient de voix pures qui disent les antiennes, 
sous des ogives à peine éclairées ^ 



REVUE DES LIVRES 273 

On lit, dans les pages en prose qui servent de préface à V His- 
toire poétique : « La pauvre Clarisse a accordé sa lyre au diapason 
des chantres du Paradis». Je me garderai soigneusement d'ajouter 
à cette louange, qui monte jusqu'au ciel. 

X. — Voici un autre petit livre tout plein de chants du ciel ; il 
a pour titre : Martyrs et poètes ; et il répond bien à son titre. 
Encore un volume de vers, que les poètes du boulevard connais- 
sent peu et qu'ils ne comprendraient point ! Il y a là une tren- 
taine de poèmes ; plusieurs sont signés avec du sang ; tous sont 
lus, médités ou chantés aux Missions étrangères^ près des reliques 
sanglantes et glorieuses de ceux qui les ont écrits. Quelques-uns 
de ces poètes, après avoir confessé Jésus-Christ dans les supplices 
et la mort, ont été déclarés Vénérables par la Sainte Église ; 
on les prie et on dit leur gloire, en se servant de leurs propres 
cantiques ; c'est une autre gloire qui n'est point banale. 

Les plus illustres auteurs de ces incomparables « chants du 
départ » sont Mgr Berneux, Mgr Retord, M. Théophane Vénard, 
M. Just de Bretcnière». Ces poèmes ont été écrits, soit ii la rue du 
Bac, en face du Bon Marché ; soit au fond des Indes, du Japon, 
de la Mandchourie, en face des cangues, des chaînes, ou même 
dans la prison. Entre ces feuilles grises et de médiocre apparence, 
on trouve un peu de tout : des élans de l'âme vers l'apostolat des 
peuples méprisés ou féroces ; des vivats à l'adresse de ceux qui 
sont tombés et de l'heureuse terre qui a été rougie de leur sang ; 
des appels h la douleur bénie et féconde : 

Do J(5bus que l'amer calice 
Abreuve mon dernier «oupir! 
Que je succombe dans la lice, 
Martyr, Martyr, Martyr ! 

Ailleurs, ce sont des récits de l'Evangile, des strophes émou- 
vantes, par exemple, ce Chant de la mère du missionnaire ; des 
hymnes à Jésus et à Marie, Notre-Dame des aspirants ; puis, de 
ci, de là, des cris de joie : Vive la joie quand même! Des refrains 
très gais, que les futurs missionnaires répètent dans les sentiers 
des bois de Meudon, où naguère (s'il vous en souvient) on tirait 
sur eux des coups de fusil, comme s'ils avaient traversé une forêt 
du Tonkin. 

LXXI. — 18 



274 ÉTUDES 

Enfin, dans ce recueil, il y a le chant immortalisé par la 
musique de Gounod et qui a fait couler tant de larmes : Partez, 
hérauts de la bonne noui>elle; et le dithyrambe de V Anniversaire, 
dont l'air magnifique, également de Gounod, est aujourd'hui 
connu de tout le monde : 

O Dieu, de tes soldats la couronne et la gloire !... 

Il fut composé en 1866, par M. Ch. Dallet, missionnaire du 
Maïssour, qui le dédia à son « bien cher ami Théophane Yénard » 
poète comme lui et couronné du martyre, depuis cinq ans, au pied 
des collines de l'Annam qu'il avait chantées. 

Dans une page vibrante de Çà et là, Louis Veuillot a raconté 
les poignantes et chrétiennes émotions des adieux auxquels il 
assista, un jour de carnaval. Il y avait sept partants, on leur bai- 
sait les pieds, et on pleurait tandis que les masques s'agitaient 
dans la rue. Parmi cette foule, au flux et reflux toujours houleux 
qui se presse en cette étroite rue du Bac, parmi ces hommes 
fiévreux qui vont à leurs affaires et à leurs plaisirs, combien son- 
gent que là, derrière ces murailles sombres, autour d'une pieuse 
catacombe riche d'ossements broyés pour la foi de Jésus-Christ, 
vit, se fortifie et prie une légion de jeunes Français, de vingt ans, 
dont l'espérance est l'exil, dont la joie est la pensée constante de 
la souffrance et de la mort, dont la seule ambition est de gagner, 
non de l'or, mais des âmes ? Bien peu s'en inquiètent : et pour- 
tant sur leur porte, où la Vierge règne, on pourrait écrire : « Ici, 
on fait des sauveurs. « Et, Dieu aidant, ceci sauvera cela. 

XI. — Je vous présente, pour finir, et pour clore cette longue 
série de poèmes plus récents, le Petit Savoyard, le bon petit 
savoyard d'antan, avec sa marmotte et ses outils. Oh ! n'ayez pas 
de crainte ! Tel que le voilà, le « pauve petit qui part pour la 
France » peut entrer même dans un salon doré : c'est encore le 
ramoneur de 1830 ; mais on lui a fait une si gentille toilette ! Sa 
figure n'est plus couverte de plaques rousses et noires ; quant à 
ses outils, on les a si bien frottés qu'ils en reluisent. 

Au surplus, le petit savoyard ne vous demande point « un 
petit sou )) pour vivre. Il ne réclame qu'un regard et un sourire; 
lui qui a jadis tant fait larmoyer les braves gens. Son histoire 
racontée par le baron Guiraud, vient d'être éditée par M™® de la 



REVUE DES LIVRES / 275 

Prade, avec une quinzaine de gravures par M. Jean de Waru ; 
lesquelles racontent la même chose, a leur façon qui est char- 
mante comme l'autre. 

Mais pourquoi le petit savoyard s'avise-t-il de revenir à Paris 
en 1897 ? Y a t-il encore à Paris des petits ramoneurs comme 
autrefois ? Hélas ! on n'en voit plus guère. Mais, à Paris, la 
Savoie fait parler d'elle. La Savoyarde, du haut de Montmartre, 
domine toutes les voix, tous les bruits. Et, en février, sous la 
Coupole de l'Institut, un savoyard prenait place au nombre des 
Quarante. Or, précisément ce savoyard de l'Académie a enrichi 
de sa belle, bonne et aimable prose, la plaquette de l'ancien 
Petit Savoyard. Oyez plutôt. M. le Marquis Costa de Beaure<(artl 
écrit à M'"* de la Prade : 

.... Voilà que, depuis bientAt quarante ans, nos vieilles fronli»— 
res ont disparu; et la légende créée par voire père demeure 
vivante comme au jour où il la rimait... 

Bien sot après cela, qui ne porterait gaiement la suie originellp 
dont ni Vaugelas, ni saint François de Sales, ni J. de Maistn* 
n'ont pii nous débarbouiller. 

N'est-ce pas que le « pauvre enfant de la Savoie » est très 
présentable et gracieusement présenté. Faites-lui bon visage. Et 
puis relisez au moins quatre vers de la vieille élégie ; par exem- 
ple, ceux de l'avant-dernière page, encadrés, d'une part, dans une 
vue des Alpes neigeuses, au bas desquelles un méchant loup mange 
un innocent agnelet ; d'autre part, dans un coin de chaumirre oii 
l'enfant, de retour, est ii genoux près de sa mère, sous un 
crucifix : 

C'est le Christ du foyer que les mère» implorent. 
Qui 8au%'c nos enfants du froid et de la faim ; 
Nous gardons nos agneaux, et les loups les dévorent : 
Nos fils s'en vont tout seuls... et reviennent enfin. 

Et dire que pas un quatrain de décadent, pas un alexandrin de 
treize ou (juinze pieds aligné et ciselé par un disciple de Verlaine 
ou de Mallarmé, ne seront lus en France, aussi longtemps que 
ces bons vieux vers de douze syllabes, écrits en bon vieux fran- 
çais, par un honnête homme de l'Académie î 

V. DELAPORTE. S. J. 



276 ETUDES 

Esprit et vertus du Vénérable Bénigne Joly, par le 

R. P. Petitalot, de la Société de Marie. Paris, Retaiix, 
1897. In-18, pp. viii-260. Prix : 2 francs. 

« Ilyadeux manières,déjà vieilles, point surannées pourtant, d'écrire 
la vie des saints. L'une, plus explicite, encadre le sujet dans les faits 
généraux de l'histoire... L'autre, plus brève, analyse les traits du 
caractère, les épisodes, et les présente groupés en plusieurs faisceaux 
distincts... Vous avez cru bon de choisir cette deuxième méthode, et 
vous avez été, si je ne me trompe, sagement inspiré. » 

Ces lignes, extraites d'une approbation motivée de Mgr Oury, indi- 
quent la physionomie de cet opuscule. Bénigne, né le 22 août 1644, 
n'a que huit ans quand il perd sa mère; ses trois sœurs entrent pour 
n'en plus sortir, au couvent des Dominicaines de Beaune. Pour lui, 
chanoine à treize ans, placé d'abord chez un ecclésiastique, ensuite 
successivement au Collège des Oratoriens de Beaune, à celui des 
Jésuites de Dijon (que venait de quitter un autre Bénigne), puis de 
Reims, il prend ses grades à l'Université de Paris, et rentre, après dix 
ans d'absence, « dans la ville de Dijon qui allait être jusqu'à la mort le 
principal théâtre de ses bonnes œuvres ». L'éducation des jeunes clercs, 
les fonctions d'archidiacre, le soin de confréries diverses, les hôpitaux 
et prisons, l'œuvre des servantes, la direction et même la réforme des 
communautés religieuses, surtout la fondation des Hospitalières rem- 
plissent la vie de ce « saint Vincent de Paul dijonnais ». 

C'est avec « le goût des choses divines » et aussi avec « un art 
simple et délicat » que le R. P. Petitalot fait revivre la noble figure de 
ce Père des pauvres, en groupant sous les titres des principales vertus 
les traits de cette vie admirable de dévouement et de charité. 

P. P., S. J. 

Le Mois des Roses, par le R. P. Pages, des Frères Prê- 
cheurs. Un volume in-12 de 251 pages. Paris, Ch. Douniol, 
et aux bureaux de l'Année Dominicaine, 1897. 

Le Mois des Roses, comme le chantent les bons vieux Canti- 
ques, (c c'est le mois le plus beau », c'est le mois de Marie. En ce 
mois-là surtout, on offre des gerbes de roses à l'autel de la 
Vierge, et l'on égrène à ses pieds les Ai'e du Rosaire. 

Le Rosaire ! Marie le donna à saint Dominique pour arme contre 
l'Albigeois ; elle le portait naguère à sa ceinture dans la grotte 
de Lourdes, tandis qu'elle foulait sous ses pas l'humble rosier de 



REVUE DES LIVRES 277 

la roche massabielle. Il convient spécialement à un fils de saint 
Dominique de l'expliquer et de le prêcher : c'est ce que fait le 
R. P. Pages, en cet aimable livre ; en ces trente et une médi- 
tations ou courtes lectures pour chaque jour du mois de mai. 

Le Rosaire « ne consiste pas à formuler, sans autre souci, 
des Pater et des Ave Maria » (page 8) ; c'est à la fois une prière 
filiale à Marie, et un rapide souvenir de tout l'Evangile ; c'est le 
bréviaire des fidèles ; et, « aux jours mauvais, l'épée du chrétien >> 
(page 17). Après de brèves considérations d'ensemble sur le 
Rosaire, le R. P. Pages examine les prières qu'on y murmure, 
les Mystères de joie, de douleur et de gloire qu'on y médite et 
les divines personnes qui y jouent un rôle. Le Mois des Roses 
n'est point une série d'études profondes et serrées comme le livre 
de Mgr Gay, Ce sont des pages qu'on effeuille simplement, dou- 
cement, pieusement ; tout ainsi que le jeune Dominique de 
Guzman effeuillait des pétales d'églantier fleuri, dans les sentiers 
de Vieille Castille, en descendant de son manoir féodal pour s'en 
aller à Gumiel (page 15). C'est une attrayante lecture, qu'il noiis 
est fort agréable de recommander. 

V. DELAPORTE, S. J. 

Le Rosaire à Lille en 1896. Inauguration de Tégliso 
Dominicaine de Notre-Dame du Rosaire. Description, Compte 
rendu, Discours. In-8 de 112 p. Lille, imprimerie Salésicnne, 
1896. 

' Le 25 octobre 1896, Mgr l'archevêque de Cambrai bénissait solen- 
nellement la belle église des Pères Dominicains de Lille, récemment 
édifiée sous le vocable de Notre-Darae du Rosaire. Pendant tout le 
mois spécialement consacré à la dévotion si chère au peuple catholique 
et si vivement recommandée par Léon XIII, les fêtes et les exercices 
pieux se sont succédé dans le nouveau sanctuaire, trop étroit encore 
pour l'assistance empressée. Afin de rehausser l'éclat de ces journées 
saintes, on a fait appel aux orateurs les plus appréciés de Tordre de saint 
Dominique ; et ils se sont hâtés d'apporter l'hommage de leurs voix 
à la glorieuse Reine du Rosaire. Il était bon de conserver le sou- 
venir de CCS fêtes de la piété et de l'éloquence : de là cette brochure, 
où l'on trouve, après la description de l'église et le compte rendu des 
solennités, le texte des discours des PP. Ollivier, Feuillette, Monsabré 
et Gaffrc sur le Rosaire, avec une anaivse de celui du P. Didon sur 



278 ETUDES 

l'Eglise militante. Les nombreux lecteurs que ces noms seuls suffiraient 
à attirer, n'auront pas de déception : ils seront édifiés et charmés. 

J. B., S. J. 

I. Impressions d'Egypte, par Louis Malosse. Paris, 
A. Colin, 1896. In-i8, pp. 357. — IL Le Désert de Syrie ; 
r Euphrate et la Mésopotamie^ par le comte de Perthuis. 
Paris, Hachette, 1896. In-18, pp. xvi-255, et une carte. 

L — Ce livre sur l'Egypte comprend deux parties. La pre- 
mière, consacrée aux souvenirs de voyage, est assez incomplète. 
D'Alexandrie au Caire en chemin de fer, du Caire à Louqsor en 
dahabich sur le Nil, et retour, le tout dans l'espace de trois 
semaines, on n'appelle pas cela visiter l'Egypte. Il est vrai que 
l'Egypte, du moins au point de vue topographique et pittoresque, 
c'est toujours la même chose. Le correspondant du Temps ne 
pouvait recueillir du neuf sur ce parcours obligé de tous les 
excursionnistes. Quand on a cette ambition, il faut se résigner à 
aller là où les autres ne vont pas. En revanche, M. Malosse s'est 
appliqué à mettre dans son récit une note bien personnelle, et 
dit ses impressions, à lui, ce qu'il sent plus encore que ce qu'il 
voit, et par là il échappe à la banalité du journal de voyage plus 
ou moins inspiré du guide Bœdeker. Pour une âme méditatrice 
le pays des Pharaons est un thème inépuisable. Le jeune écrivain 
s'abandonne peut-être un peu trop au charme de ses rêveries 
mélancoliques et vaporeuses; il écrit dans la langue de Loti : « Je 
songe aux délices d'une soirée pareille, s'écoulant dans l'enchan- 
te<nent du passé remémoré, dans l'émerveillement subi au spec- 
tacle de tout ce que la nature ou la main de l'homme a créé aux 
environs de ce palais. J'envie les heures qui pourraient être 
vécues... Je les envie, hélas ! sans espérance de les vivre. « Notons 
à ce sujet qu'il se fait une idée étrange de la vie monastique, 
laquelle se passerait surtout à rêver. Les solitaires de la Thé- 
baïde auraient été les plus heureux moines de tous les temps, 
parce que là-bas la rêverie devait être exquise. M. L. Malosse 
connaît mal les choses de la religion ; cela se voit du reste ici et 
là ; mais il en parle toujours respectueusement. Pas un mot non plus 
qui choque les lecteurs délicats. C'est un mérite assez rare chez 
les impressionistes en voyage comme al home. 



REVUE DES LIVRES 279 

La seconde partie comprend une série de chapitres sur l'his- 
toire contemporaine et la situation actuelle de l'Egypte. L'œuvre 
de l'Angleterre est jugée sévèrement, nous ne dirons pas injuste- 
ment ; mais un écrivain anglais ne serait pas embarrassé pour 
riposter. 

En somme, ce livre est assurément l'un des meilleurs que nous 
ayons sur l'Egypte d'aujourd'hui. En rendant cet hom- 
mage à l'auteur nous regrettons d'avoir à le déposer sur sa 
tombe. 

IL — M. le comte de Perthuis — un nom bien connu de qui- 
conque a foulé du pied le sol de la Syrie — publie des notes de 
voyage un peu anciennes ; elles datent de trente ans. Aussi ne 
trouvera-t-on pas la fraîcheur et la vivacité d'impression du tou- 
riste qui raconte ce qu'il vient de voir. Mais cette relation n'en a 
pas moins sa valeur et même son intérêt. Le désert de Syrie n'est 
guère plus visité aujourd'hui par les Européens qu'il ne l'était en 
1866, et d'autre part si la région Méditerranéenne subit l'in- 
fluence de la civilisation, pour peu qu'on avance vers l'intérieur 
on se trouve bien vite en plein dans cet Orient où rien ne change. 
A quelques heures au delii de Damas nous voyons aujourd'hui les 
us et coutumes décrits dans ce livre, la vie sous la tente, l'hospitalité 
antique des Nomades, les convives accroupis autour du plateau' ou 
repose sur une montagne de blé cuit, arrosé de lait caillé, un 
mouton que l'on dépèce avec les doigts. La razzia et la vendetta bé- 
douine sont des institutions séculaires sur lesquelles le temps passe 
sans les altérer. M. de Perthuis allait négocier un accord entre 
les tribus ; il a été mieux à même que personne de les étudier, 
d'autant plus que son voyage a duré sept mois. Palmyre, la vallée 
de l'Euphrate, Bagdad, Mossoul, Orfa, l'ancienne Édessc, Mardin, 
Alep, marquent les principales étapes de cet itinéraire qui de 
longtemps encore ne figurera pas sur les progi'ammes de l'agence 
Cook and C. 

J. BURNICHON. S. J. 

Les Sélections sociales, cours libre de science politique, 
par G. Vachkh dk Lapouge. Pariî*, Fontemoing. In-8, pp. 
xii-503. Prix : 10 fr. \ 

Nous sommes bien en retard avec M. G. Vacher de Lapouge, sans 



280 ETUDES 

doute parce que son « Cours libre de science politique, professé à 
l'Université de Montpellier (1888-1889) », appartient à la catégorie 
des livres qu'on pourrait sans inconvénient laisser d'eux-mêmes som- 
brer dans l'oubli ; car, s'il est mauvais, employé à la laide besogne des 
démolisseurs prétentieux, en revanche nous le croyons assez inoffensif, 
rien n'indiquant en lui les allures d'un ouvrage destiné à faire époque. 
M. Vacher de Lapouge s'avance, couvert d'une armure scientifique, 
bien faite pour impressionner le public, mais plutôt tapageuse, l'épée 
haute, la parole menaçante pour quiconque se permettrait de ne point par- 
tager son avis. « Quand il est nécessaire de se faire entendre, on ne frappe 
jamais trop fort », nous dit-il (viii). La vraie sociologie commence à 
lui. « C'est dans ces leçons mêmes qu'il faut chercher la première 
doctrine générale des sélections sociales » (Préface). Comme modestie, 
on peut souhaiter mieux ; mais il paraît que la « science » autorise de 
ces audaces. 

Abrité derrière une Introduction hérissée de grands mots, encom- 
brée de théories fort tranchantes sur les races, les langues, etc., l'auteur 
se décide enfin à entrer dans son sujet par cette formule qui résume et 
présente bien tout le système : « Les nations naissent, vivent et meurent 
comme des animaux ou des plantes. » Voilà « la thèse fondamentale de 
la sociologie darwinienne, le credo de l'école sélectionniste » (61). 

Dès lors, tout le reste suit logiquement. Prenez les principes du 
Darwinisme, appliquez-les aux diverses sélections : vous avez le 
présent livre avec ses affirmations gratuites, ses erreurs multiples, ses 
omissions intéressées, ses décisions souveraines, le tout sous un faux 
air de nouveauté qui déguise mal des banalités déjà vieillies. 

On devine ce que peut être la philosophie de l'histoire pour un 
homme qui se proclame « zoologiste avant tout », et ne voit dans la 
société qu'un organisme soumis à des évolutions fatales. Impossible de 
poursuivre, inutile de réfuter en détail toutes les conséquences de 
prétendues lois plus que sujettes à caution : « les Sélections sociales » ne 
méritent point cet excès d'honneur. 

Qu'il nous suffise d'avoir dénoncé leur détestable esprit : nos lecteurs 
sauront que penser d'un auteur, qui tient avant tout à se réclamer du 
singe comme d'un grand'père, et prononce sentencieusement : 
« D'après toutes les données de la zoologie, le premier homme est né 
« d'une femelle qui avait son mâle, dans une bande qui avait son chef, 
« sur un sol qui était le pays et la propriété des siens » (199). 

M. Vacher de Lapouge n'attaque point la Bible, il ne la discute pas, il 
l'ignore. Que lui importe, puisque « la raison » triomphe dans son 
livre? Beaucoup, pensant qu'il se flatte, lui répéteront sa dernière 
phrase : « Trêve d'orgueil, toutefois. Si l'homme est un dieu en forma- 



REVUE DES LIVRES 281 

« tion, le dieu est mortel » (490). Que « le dieu mortel », je veux dire, 
M. Vacher de Lapouge, ne l'oublie pas : il aura beau employer « la force 
« formidable de l'hérédité à combattre ses propres ravages, et opposer 
« une sélection systématique à la sélection destructrice et déréglée qui 
« met l'humanité en péril » (458) ; malgré ses négations, le Christia- 
nisme fera plus que lui, sinon pour « refondre », du moins pour 
perfectionner l'humanité. 

J. ROCHETTE. S. J. 

L'Ordre de Malte; le Passé, le Présent^ par L. de la Brièrp. 
Paris, L. Chailley, 1897. In-12 de 262 pages. 

L'Ordre des Hospitaliers, chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, 
de Rhodes et de Malte, a laissé un grand nom dans rhistoire et 
des traînées lumineuses dans les annales de la chrétienté, depuis 
les Croisades jusqu'à la Révolution. Tout le monde se souvient 
de ces noms fameux : Pierre d'Aubusson, Jean de la Vallette, 
Villiers de TIsle-Adam ; et le fait du chevalier Dieudonné de 
Gozon, tuant le serpent de Rhodes, a été gravé dans toutes les 
honnêtes mémoires par le digne abbé de Vertot. 

Un français, le Bienheureux Gérard Tom, avait fondé cette 
chevalerie ; pas un autre royaume, pas une autre lan^uSy ni 
fourni, autant de héros que la France, à cette glorieuse milice. 
Mais en 1798, Bonaparte passa par Malte et détruisit le petit 
Etat des chevaliers : ce fut un de ses premiers exploits, et certes, 
l'un des plus déplorables, comme le prouve M. de la Brière, au 
chapitre de la Capitulation. Depuis, l'Ordre a cherché un refuge 
en Italie, auprès des Papes. 

Existe-t-il encore ? ou n'est-ce plus que l'ombre d'un grand 
nom? M. de la Brière vous répond par ce très intéressant volume, 
dédié au Grand Maître en « hommage de très fidèle obédience »; 
où il raconte rapidement le Passé; où il expose le Présent, c'est- 
à-dire l'existence actuelle des chevaliers, répartis en langue 
d'Italie, langue d'Allemagne, langue d'Espagne ; où il se plaint 
de l'injuste ignorance où nous sommes en France, à l'égard de 
cet Ordre éminemment français. L'Ordre existe ; il possède, il 
s'aflirme, il travaille, même en France. A-t*on déjà oublié l'am* 
bulance établie à Epernay, en 1870, par le chevalier de Malte, 
comte Chandon de Briailles? Et tout récemment, aux fêtes de la 



282 ETUDES 

Croisade, à Clermont, n'a-t-on pas vu figurer de vrais chevaliers 
de Malte, avec leur croix d'émail blanc et le collier de moire ? 

L'Ordre administre des hôpitaux en Europe et en Terre Sainte. 
A Paris, encore peuplé de Vestiges et Souvenirs des chevaliers, 
il tient un dispensaire des pauvres, à Montmartre, suivant sa 
tradition, puisque l'Ordre fut d'abord fondé pour « nos seigneurs 
les malades » et les pauvres pèlerins. Bien plus, il compte, en 
France, parmi les « chevaliers d'honneur et de dévotion », envi- 
ron quatre-vingts membres, appartenant à la plus haute aristo- 
cratie. 

Tout cela est en quelque sorte une révélation; comme, du 
reste, presque tout le volume de M. de la Brière : quinze cha- 
pitres alertes, pleins de faits et de noms ; pleins de leçons 
consolantes, surtout au chapitre de la Sainteté dans l'Ordre; 
pleins aussi d'espérance ; car, même en nos temps si peu cheva- 
leresques, M. de la Brière croit un peu à l'avenir : cette vie de 
l'Ordre, qui se perpétue et se rajeunit, lui semble peut-être 
encore « destinée par la Providence » à de nobles tâches. Espé- 
rons-le, avec ce chevalier qui conte si bien. 

V. DELAPORTE, S. J. 

Hypnotisme Religion, par le D*" Félix Regnault, préface 
de Camille Saint-Saëns, membre de l'Institut, 1 vol. in-18 
de viii-317 pages. Paris, Schleicher frères, 1897. Prix : 
3 fr. 50. 

Notre confrère, le D' Félix Regnault, a beaucoup lu et beaucoup 
retenu. Son livre est un modèle de compilation : pourquoi manque-t-il 
absolument de critique ? Il nous est impossible d'analyser une œuvre 
où tout le surnaturel est travesti et combattu et où les erreurs abondent. 
Vingt et un chapitres dont le texte très concis a l'apparence de simples 
notes, nous parlent de sujets vastes comme un monde : la religion, 
l'au-delà, la sorcellerie, la prière, le culte, l'hystérie, le juiferrantisme, 
la léthargie, le mauvais œil, les possessions, les prophéties, les 
miracles, le magnétisme, les médiums, les tables tournantes, la télépa- 
thie, la lévitation, etc., etc. Deux chapitres intéressants sont consacrés 
à la guerre et à la suggestion, mais tout n'y est pas à l'abri de la cri- 
tique. Signalons à la fin quelques bonnes pages contre le spiritisme. 
Le reste, c'est-à-dire presque tout le volume ne supporte pas l'examen. 

M. le D' Regnault ne distingue pas entre prêtres et sorciers (p. 55). 



REVUE DES LIVRES 283 

Pour lui, les miracles trouvent leur naturelle explication dans l'hyp- 
notisme (p. 136). Nos martyrs n'ont bravé les tortures et la mort que 
grâce à leur anesthésie d'hystériques (p. 122"i. L'auteur va jusqu'à 
poser cette inepte question : « Jésus était-il hystérique? b et hésite à 
conclure fp. 100,. Il avoue que « des malades, regardés par les méde- 
cins comme incurables, ont parfaitement guéri dans un pèlerinage » 
(p, 14) mais il met le « miracle » au compte de la suggestion. Notons 
enfin cette juste proposition : « La religion est le ciment de l'édifice 
social » [p. 25). Elle est malheureusement en absolue contradiction 
avec l'esprit matérialiste et sectaire du mauvais livre de notre confrère. 
Nous allions oublier de signaler la grave préface donnée par 
M. Camille Saint-Saëns, qui partage les sentiments de l'auteur. « Le 
surnaturel, déclare-t-il, s'est évanoui- en fumée sur tous les points où 
il s'est rencontré avec la science. » Toute la préface est sur ce ton : 
elle ne fera pas vendre le livre. Illustre maître, pour être écouté quand 
vous « philosophez », il faudrait écrire en musique! 

Dr SURBLED. 

Une Famille vendéenne pendant la Grande Guerre 
(1793-1795), par Boltillier de S\int-A>dué, avec 
introduction, notes et piècetj justificatives, par M. l'abbé 
Eugène Bossard, docteur ès-lettres. Paris, Pion, 1896. 
In-8 de liv-375 p. Prix : 7 fr. 50. 

Ces Mémoires sont l'œuvre de Jacques Bouiillier père, guillo- 
tiné h Nantes en 1794 ; et de Jacques Boutillier fds, qui dans son 
enfance, pendant la Grande Guerre, avait servi de secrétaire a son 
père. Nous en avons le témoignage de ce dernier : u Tous les faits 
d'armes que j'ai rapportés sur la prise de Saumur, mon père qui 
les redisait et me les faisait copier, les tenait de M. d'Elbée et de 
Cathelineau, qui les lui donnaient pour servir de matériaux à son 
histoire de la Vendée » (page 137). — Environ quarante ans plus 
tard, M. Boutillier de Saint-.\ndré fds recueillit tous ces souve- 
nirs gravés dans sa mémoire et les écrivit pour ses propres 
enfants. M. l'abbé Bossard les a enrichis, appuyés, éclairés, par- 
fois rectifiés, de notes très détaillées — véritables commentaires 
au bas des paffcs et il la fin du livre. 

M. Boutillier de Saint-André, le père, était un digne magis- 
trat, tout dévoué de cœur à la cause de Dieu et du roi ; mais plus 
enclin à rédiger les annales des héros vendéens, qu'à tenir un 
fusil. Il était même fort prudent ; savait se cacher i» propos « dans 



284 ÉTUDES 

les branches d'un arbre touffu ; » mais au besoin, il sut exposer 
sa vie pour les siens, ou même pour le salut des bleus prisonniers. 
Il fut admirable sur l'échafaud, où il monta « tête découverte, 
tenant son chapeau d'une main et donnant l'autre à une vieille 
dame qui avait quelque peine à gravir les marches. » — Bref, il 
y avait en lui l'étoffe d'un héros, mais doublé d'un légiste qui 
calcule le pour et le contre des choses ; type parfait et loyal « de 
la bourgeoisie des petites villes vendéennes,... honnête mais 
timide ; » qui ne fut à la peine que malgré lui, et ne fut à l'hon- 
neur que par échappée. Ce qu'il a raconté, son fils l'a retenu et 
couché par écrit, avec ses impressions personnelles. 

Nous n'avons donc point ici les mémoires d'un brigand, qui ait 
fait le coup de feu contre les « citoyens », bourreaux de son pavs. 
Le caractère du volume, M. l'abbé Bossard le définit d'un mot 
pittoresque : « c'est la guerre de Vendée vue au travers d'une 
âme d'enfant. » Par suite, c'est la guerre de Vendée vue en petit, 
en détail, et d'un côté ; peu ou point de grands coups de pinceau, 
ni de tableaux d'ensemble. Style pompeux du xviii" siècle, légè- 
rement sensible, et déclamatoire. Mais ce qui est dit, est clair ; les 
jugements vrais et fondés en raison ; celui-ci, entre autres, sur le 
mouvement de 1789, que tant de braves gens admirent de con- 
fiance : « Le véritable motif (de ce mouvement) fut de changer le 
gouvernement de la France ; mais il n'y avait que les adeptes, les 
chefs de la franc-maçonnerie qui fussent initiés dans le mystère n 
(page 26). — Tel encore ce résumé des causes qui provoquèrent 
le soulèvement en masse de la Vendée : ce furent « le méconten- 
tement général produit par les entreprises contre la Religion et 
ses ministres, le changement de gouvernement, la mort effroyable 
du Roi et surtout la levée extraordinaire de tous les hommes 
depuis vingt ans jtisqu'à quarante ans... Nous préférons, disaient 
les Vendéens, mourir pour notre Religion et notre Roi, sans 
sortir de nos foyers » (pages 48 et 52). 

Les Mémoires de Boutillier de Saint-André et les notes de 
M. l'abbé Bossard ressemblent, en maint endroit, à un double 
plaidoyer : l" plaidoyer ou apologie en faveur du brave d'Elbée, 
« qui vécut en sage, commanda en héros et mourut en martyf . » 
Charette, par contre, est un peu mis à l'écart. 2° Plaidoyer (fau- 
drait-il ajouter pro domoP) en l'honneur de la Vendée angei^ine, 
aux dépens de la Vendée poitevine. M. Bossard n'est pas extrême- 



REVUE DES LIVRES 285 

ment tendre pour les Chouans du bas Poitou. Mais il l'est beau- 
coup moins encore, lorsqu'il s'agit des historiens de la Grande 
Guerre qui ont écrit avant 1877 — même de M™* de la Roche- 
jacquelein, laquelle, en ses admirables Mémoires^ « n'a écrit, en 
somme, que l'histoire de la guerre dans le Poitou » et trop 
négligé la Vendée angevine ; enfin M. Bossard fonce sur tout « le 
parti poitevin », composé bonnement de « moutons de Panurge », 

Pour les autres historiens de la Vendée, ce w troupeau », 
M. Bossard les extermine en bloc, après avoir frotté leurs bles- 
sures de sel et de vinaigre : « quant au troupeau. Muret, Mor- 
tonval, Johannet, Crétineau-Joly, « l'Homère de la Vendée », 
selon l'expression malheureuse, si elle n'est ironique, de M"* de 
la Rochejacquclein — Eugène Loudun, Eugène Veuillot, Edmond 
Stoffet, de Brem, etc., etc., ils auront la foi du charbonnier : 
erreurs, vérités, contradictions, absurdités, appréciations men- 
songères, faits controuvés, sont acceptés (par eux) comme parole 
d'Evangile... » Et M. Bossard revient à Crétineau-Joly, dont 
l'histoire est un « méchant livre » ; puis il court sus au 
P. Drochon de l'Assomption (un poitevin?) qui a eu le grand 
tort de rééditer ce méchant livre, de s'embarquer « sur cette 
galère vermoulue ». 

Evidemment Crétineau-Joly (un vendéen du bas Poitou, né à 
Fontenay-lc-Comte) n'a pas utilisé, en 1840, les documents iné- 
dits et inconnus publiés, en 1888, par M. C. Port, dans sa Vendée 
angevine ; ni les autres documents parus depuis 1877, presque 
tous en l'honneur de la Vendée angevine. Mais M. Bossard n'est-il 
pas un peu... sévère (j'adoucis l'épithète) pour ces anciens? 

Malgré tout et malgré les lacunes de Crétineau-Joly, je crois 
qu'on lira longtemps encore V/fistoire de la Vendée militaire» 
Et en toute franchise, je le souhaite fort, pour la gloire de 
l'incomparable héroïsme des Vendéens, soit du Poitou, soit de 
l'Anjou, qui furent — ceux-ci et ceux-là — un véritable 
u peuple de géants ». 

V. DELAPORTE, S. J. 



ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 

Mars 25. — Voici, d'après les journaux, même non catholiques, le 
résultat des élections au Reichsrath autrichien ; les premières qui 
aient eu lieu, depuis l'extension du droit de suffrage. 

1° Succès du catholicisme et de Tantiséraitisme sur le libéralisme ; 

2° Insuccès, au moins partiel, du polonisme, atteint dans l'unité et 
la solidarité du « club polonais » ; 

3° Succès du nationalisme et en particulier des Jeunes-Tchèques ; 

4° Entrée en scène du socialisme. 

26. — Lord Salisbury, chef du cabinet anglais arrrive à Paris où il 
a une entrevue avec M. Hanotaux, ministre des affaires étrangères. 

— Arrivée à Paris de M. Fridjof Nansen, explorateur norvégien qui 
s'est avancé jusqu'au 87° de latitude nord. Pendant son séjour, il 
donne une conférence publique au Trocadéro, parle dans plusieurs 
réunions et assiste à une séance de l'Académie des Sciences, dont il 
est, depuis deux ans, correspondant étranger. 

— En Crète, les insurgés attaquent Malaxa et Halepa. Ils sont 
repoussés du second point, mais emportent et détruisent les construc- 
tions du premier, qu'ils doivent néanmoins abandonner sous la canon- 
nade des croiseurs internationaux. 

27. — Le prince héritier de Grèce quitte Athènes et se rend à la 
frontière de Thessalie. Ce départ est l'occasion de manifestations reli- 
gieuses et populaires. 

29. — En Crète, les insurgés et les troupes du colonel Vassos sont 
entrés en hostilités ouvertes avec lés troupes internationales. 

— A Vienne, ouverture du Reichsrath. Le discours du trône exprime 
la confiance dans l'union des puissances, en ce qui concerne les affaires 
de Grèce. 

— 30. — Le T. H. F. Gabriel-Marie, élu le^ 19 mars supérieur 
général des Frères de la Doctrine chrétienne, est nommé membre du 
conseil supérieur de l'instruction publique en remplacement du 
T. H. F. Joseph, décédé. 

31. — Mgr Bonnet, évéque de Viviers, est privé de traitement pour 
s'être élevé, dans son mandement de carême, contre la prétention de 
placer le mariage civil sur le même pied que le sacrement de mariage 
et contre la loi autorisant le divorce. 

Avril 1. — A l'Académie française, élection du comte Albert de 
Mun au fauteuil de Jules Simon, et de M. Gabriel Hanotaux, ministre 
des affaires étrangères, à celui de Challemel-Lacour. 

2. — Le Reichstag allemand vote de nouveau l'abolition de la loi 
contre les jésuites. 



ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 287 

3. — Pendant deux jours, le Sénat français a écouté des discours 
contre l'ingérence cléricale. M. Joseph Fabre, sénateur de l'Aveyron, 
voudrait que le Souverain Pontife fût blâmé d'avoir appelé les 
catholiques français sur le terrain de l'union constitutionnelle. M. 
Maxime Lecomte reconnaît aux prêtres le droit d'être « électeurs et 
éligibles, » mais ils ne doivent pas se mêler de politique. Distinction 
subtile. M. de Lamarzelle réclame pour eux la liberté pleine et entière. 
Et MM. Darlan, ministre des cultes, et Méline, président du Conseil, 
tout en se déclarant opposés au « cléricalisme », écartent toute idée de 
persécution et obtiennent un vote de conGance. 

— A la même heure, on publiait la lettre suivante du Souverain 
Pontifd à Mgr Mathieu, archevêque de Toulouse. Elle est écrite on 
français : 

A Notre Vénéra hle Frère François- Désiré Mathieu, 
archevêque de Toulouse. 

LEO PP. xin. 

Vénërable Frère, salut et bënëdiction apostolique. 

Nous avons reçu votre Lettre pastorale pour le Carême de l'année 
courante, et Nous vous félicitons des leçons si justes, si modérées, si afTec» 
tueuses, si bien adaptées aux circonstances présentes, que vous y donnez à 
vos diocésain», particulièrement dans le paragraphe huitième, relatif aux 
recommandations et aux enseignements émanés de Notre autorité suprême. 
Vous l'avez compris et vous le faites bien entendre dans votre Lettre, Nous 
n'avons jamais voulu rien ajouter ni aux appréciations des grands docteurs 
sur la valeur des diverses formes de gouvernement, ni k la doctrine catho- 
lique et aux traditions de ce Siège apostolique sur le degré d'obéissance dû 
aux pouvoirs constitués. En appropriant aux circonstances présentes ces 
maximes traditionnelles, loin de Nous ingérer dans les questions d'ordre 
temporel débattues parmi vous, Notre ambition était, est. et sera de contri- 
buer au bicMi moral et au bonheur de la France, toujours fdle ainée de 
l'Egliso, on conviant les hommes de toute nuance, qu'ils aient pour eux la 
puissance du nombre, ou la gloire du nom, ou le prestige des dons de l'esprit 
ou l'influence pratique de la fortune, k se grouper utilement à cette fin, sur 
le terrain des institutions en vigueur. Et en vérité, s'associer à l'action mys- 
térieuse de la Providence, qui, pour tous les siècles, toutes les sociétés, 
toutes les phases de la vie d'un peuple, a des ressources inouïes, lui donner 
son concours en sacrifiant sans réserve le respect humain, l'intérêt propre, 
l'attachement aux idées personnelles; arriver ainsi k diminuer le mal, k réa- 
liser dans une certaine mesure le bien dès aujourd'hui, et à le préparer plus 
étendu pour demain : c'est infiniment plus avisé, plus noble, plus louable 
que de s'agiter dans le vide, ou de s'endormir dans le bien-être au grand 
préjudice des intérêts de la religion et de l'Eglise. 

En vous appliquant, 'Vénérable Frère, par la netteté de votre langage, k 
faire comprendre dans ce sens Nos intentions et Nos exhortations, en sorte 



288 ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 

qu'on ne puisse y trouver ni prétexte aux insinuations malveillantes, ni 
recommandation abusive pour des théories propres à compromettre la con- 
corde, non à la consolider, vous faites une œuvre agréable à Notre cœur; et 
Nous avons la confiance que votre voix trouvera de l'écho, non seulement 
dans votre catholique diocèse, mais au delà, puisqu'il s'agit de vérités amies, 
qui méritent d'être partout bien accueillies. Et nous souhaitons que tous les 
hommes honnêtes et droits inclinent l'oreille et réfléchissent, comprenant, à 
vos accents, tout ce que le patriotisme emprunte à la religion de clairvoyance 
et de dévouement.. De fait, quand l'esprit de mensonge et de révolte a pu 
asseoir son trône et recruter dans toutes les classes de la société des ouvriers 
et des fauteurs, il est bien nécessaire que les enfants de la lumière, les Pas- 
teurs des âmes surtout, sachent mettre une entente et une constance majeu- 
res pour affermir le règne de la justice sur les larges bases de la vérité et 
de la charité. En vous encourageant. Vénérable Frère, à poursuivre infati- 
gablement par vos paroles et par vos actes ce noble but, Nous vous accor- 
dons pour vous, pour votre clergé et pour tous vos fidèles, la bénédiction 
apostolique, 

Rome, du Vatican, le 26 mars 1897. 
LEO PP. XIIL 

4. — DansTIsère, M. Saint-Romme, radical, est élu sénateur, en 
remplacement de M. Théry, décédé. 

— Dans rindre-et-Loire, M. Bidault, radical, est élu sénateur en 
remplacement de M. Gordier, décédé. 

5. — En Crète, les troupes européennes ont désarmé les bachi- 
bouzouks et les volontaires musulmans, qui attaquaient les Cretois et 
entravaient la pacification. 

— A Rome, ouverture du Parlement italien. Rien de saillant dans le 
discours du trône, qui constate la nécessité de porter remède à la 
situation économique 

6. — A Athènes, la fête pour l'anniversaire de l'indépendance, est 
marquée par des manifestations belliqueuses et quelques désordres. 

7. — Les puissances ont notifié aux gouvernements grec et otto- 
man que celui des deux qui prendrait l'initiative des hostilités, en sup- 
porterait les responsabilités, et qu'en aucun cas elles ne permettraient 
qu'il en retirât le profit d'un accroissement territorial. 

8. — En Crète, les Turcs incendient des maisons chrétiennes. 

9. — A la frontière gréco-turque, un premier engagement a lieu 
entre des bandes grecques et les troupes ottomanes. 

10. — Aujourd'hui ce sont, dit-on, les avant-postes grecs et 
turcs qui en sont venus aux mains. 

Le 10 avril 1897. 

Le gérant: G. BERBESSON. 



Imp. Yvert et Tellier, Galerie du Conimerce, 10, à Amiens. 



MULIER AMICTA SOLE 
ESSAI EXÉGÉTIQUE 

I 

« Un grand signe parut dans le ciel : une femme revêtue 
du soleil; la lune était sous ses pieds, et sur sa tète une 
couronne de douze étoiles '. » 

Ainsi commence, dans l'Apocalypse de saint Jean, l'épisode 
de la lutte entre la femme et le dragon. L'Eglise, dans un 
office récemment approuvé, fait à Marie l'application du 
chapitre entier 2; elle lui applique le premier verset plus 
solennellement encore, dans la fête même de l'Immaculée 
Conception ^. Au reste, la piété chrétienne n'a jamais hésité 
à reconnaître dans la femme céleste les traits de Marie. 

« N'est-ce pas elle, disait saint Bernard, la femme revêtue 
du soleil? Sans doute, la suite même de la vision prophé- 
tique prouve qu'il faut entendre ce passage de l'Église 
terrestre; soit, mais nous voyons assurément aussi qu'on 
peut en toute convenance le rapporter à Marie... A bon 
droit, on la montre revêtue du soleil, puisqu'elle est entrée 
plus avant qu'on ne peut s'en faire l'idée, dans le très pro- 
fond ahinie de la sagesse divine; autant que le permet la 
condition de créature, et à l'union personnelle près *, elle 

parait toute plongée dans cette inaccessible lumière 

Combien vous avez été familière au Seigneur Jésus, ô 
Reine! combien proche, combien intime vous avez mérité 
de lui devenir, quelle grâce vous avez trouvée devant lui! Il 
demeure en vous, et vous en lui ; vous le revêtez, et vous 
en êtes revêtue. Vous le revêtez de la substance de la 

1. Apoc. XII, 1. 

2. Office concédé k U Coogrëgation de U Mission, en l'honneur de la 
Médaille miraculeuse (27 novembre), épîlre et leçons du premier nocturne. 

3. Sixième répons de matines et capitule de none. 

4. C'esl-à-dire, à un degré moindre que l'humanité du Christ, person- 
ncUcmcnt unie à Dieu. 

LXXI. — 19 



290 MULIER AMICTA SOLE 

chair, et il vous revêt de la gloire de sa majesté. Vous 
revêtez le soleil d\m nuage, et vous-même êtes revêtue du 
soleil 

« Sur sa tête, dit le texte, une couronne de douze étoiles... 
Pourquoi les astres ne couronneraient-ils pas celle que 
revêt le soleil? Comme aux jours du printemps, est-il dit 
ailleurs, l'entouraient les roses en fleurs et les lis des 
vallées \.. Mais, qui estimera ces perles? qui nommera ces 
étoiles, dont est formé le diadème royal de Marie? 11 n'appar- 
tient pas à riiomme d'expliquer ce qu'est cette couronne, 
d'en faire connaître la composition^... » 

Bernard essaie pourtant, et, de douze brillantes préroga- 
tives de la mère de Dieu, il forme un des plus beaux 
joyaux qu'on ait jamais consacrés à Marie. 

Ce fameux discours, par une association facilement expli- 
cable d'images et d'idées, m'a toujours rappelé le triomphe 
de la Vierge, sculpté dans l'église abbatiale de Solesmes. 
C'est là une composition célèbre, bien qu'elle n'ait pas la 
haute valeur de la sépulture du Christ, qui lui fait pendant. 
Dans la chapelle de la Vierge, l'artiste apprécie quelques 
statues d'un beau travail, mêlées à d'autres médiocres, et 
plus encore les encadrements et les détails d'ornemen- 
tation ; pour l'archéologue chrétien, l'intérêt est surtout 
dans la puissance et la richesse de l'inspiration. Le bon 
prieur, dom Jean Bougler, et les artistes inconnus qui 
travaillèrent sous ses ordres vers le milieu du seizième 
siècle, ont répandu à profusion les richesses de l'Ecriture 
et de la tradition. Pour représenter aux yeux et à l'âme le 
trépas de Marie, sa sépulture, sa victoire sur les puissances 
infernales et son assomption, ils ont rassemblé et groupé 
personnages historiques ou légendaires, anges et saints, 
figures de l'Ancien Testament, emblèmes et symboles; 
quand la pierre ne parle pas assez d'elle-même, des inscrip- 

1. Accommodation de Eccli. l, 8. Cf. office de la Sainte Vierge, respons. 5. 

2. S. Bernard, Sermo in dominica infra octavam Assumptionis, de duode- 
cim prserogativis B. V. Mariœ, 3, 6, 7; Migne, t. CLXXXIII, col. 430 et 
suiv. On voit assez que, dans le passage cité ici, il y a beaucoup de cou- 
pures. Les développements complets sont fort beaux, bien que les applica- 
tions symboliques deviennent parfois un peu subtiles et compliquées. 



ESSAI EXEGETIQUE 291 

lions latines viennent lui prêter une voix. Dans cet ensemble, 
une place, et une large place, revient à la femme de l'Apo- 
calypse, et au dragon qui déploie contre elle toute sa fureur. 
Et l'une des inscriptions dit : « Cette femme mystique est 
l'Eglise, qui, par la Vierge, a enfanté le Fils promis à 
Abraham et aux patriarches, et conçu en Marie par la foi. » 
Près de là sont quatre docteurs, qui regardent avec amour 
Notre-Dame monter au ciel. L'un d'eux est Bernard, et 
l'inscription placée au-dessous de lui résume précisément le 
sermon super Signum magnum; d'autres inscriptions accom- 
pagnent les trois autres statues, redisant la gloire et la 
pureté de la femme céleste, et indiquant la signification 
symbolique des étoiles qui la couronnent. 

Cependant, après que nous avons goûté les pieuses et 
artistiques conceptions de nos pères, vient le temps de la 
réflexion. Notre esprit moderne ne peut rien accepter sim- 
j)lem('nt. 11 a noté au passage quelques mots, où le vieux 
prieur de Solesmes aussi bien que l'abbé de Clairvaux insi- 
nuent que la vision de saint Jean pourrait bien convenir à 
l'Église, au moins autant qu'à Marie ; et c'est là-dessus 
qu'il vient maintenant demander des explications nettes. 
C'est son malheur de déflorer les plus belles choses par des 
pourquoi et des comment. 11 est vrai que, si l'on peut donner 
à ses questions une réponse satisfaisante, il admire les 
belles choses d'autant plus vivement qu'il voit mieux en 
elles la « splendeur du vrai n. 

Il s'agit donc, dans le cas présent, de savoir si, au dou- 
zième chapitre de l'Apocalypse, il est vraiment question de 
la Sainte Vierge; et, pour parler en termes techniques, si 
elle est l'objet du sens littéral, du sens figuratif, ou d'une 
simple accommodation *. 

A vrai dire, il y a bien du vague sous ces trois divisions 
classiques des « sens de l'Ecriture ». Car ce n'est pas la 
même chose de parler d'un personnage directement et expli- 
citement, ou d'en parler par allusion; dans les deux cas 
«ependant, on peut en parler au sens littéral. Quant aux 

1. L'uHAgo liturgique du paHsagc ne suffit pan à ri^Roiidre la question. 
Car il est certain que 1 Eglise, dan» se» office», emploie de» passages de 
l'Ecriture sainte dans un sens purement accommodatice. 



292 MULIER AMICTA SOLE 

« figures «, elles sont loin d'être toutes de même espèce; 
de sorte qu'on pourrait faire bon nombre de distinctions sur 
l'emploi du sens figuratif. Du moins, le sens littéral et le 
sens figuratif, avec toutes leurs variétés, se ressemblent en 
un point : ils représentent la pensée même de l'auteur ; ils 
n'y ajoutent pas ; c'est bien là ce que l'Esprit-Saint a voulu 
dire par la parole inspirée. Par ce caractère, ces deux sens 
se distinguent nettement de l'accommodation. Celle-ci est une 
application, faite par nous, du texte sacré; elle représente une 
pensée que nous trouvons dans notre propre esprit à propos 
d'un passage de l'Écriture, non la pensée même que Dieu 
a prétendu nous communiquer dans ce passage. 

Au reste, ces principes, codifiés par les théologiens pour 
l'exégèse biblique, sont tout naturellement reconnus et 
appliqués dans l'interprétation des œuvres humaines. Racine 
représente Esther, qui réunit dans son palais de jeunes 
Israélites, met « son étude et ses soins » à les élever dans 
la crainte du Seigneur, et goûte au milieu d'elles « le plaisir 
de se faire oublier». De quelque nom qu'on appelle ces allu- 
sions ou ces figures, le poète a évidemment pensé à la fonda- 
trice de Saint-Gyr autant ou plus qu'à la femme de Xerxès. 
La cour, qui savait applaudir à propos, n'ajoutait pas à la 
pensée de l'auteur; elle la retrouvait et la faisait remarquer. 
Si, par impossible. Racine n'avait songé qu'à ses antiques 
personnages, sans voir leur ressemblance avec les person- 
nages présents, et si la cour avait elle-même trouvé et signalé 
cette ressemblance, la cour eût fait une accommodation K 

1. A Erfurt, en 1808, on jouait YOEdipe de Voltaire. A ce vers, dit par 
Philoctète au sujet d'Hercule : 

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux, 
Alexandre I""" se tourna vers Napoléon et lui tondit la main. C'était une 
délicate accomniodation. — Il est vrai que, d'un texte profane, on peut faire 
un usage auquel l'auteur n'a pas songé, tandis que l'Esprit-Saint a prévu 
toutes les applications, même tous les abus, qu'on pourrait faire de sa parole. 
Mais autre chose est de prévoir le sens ou le contresens qu'on pourra tirer de 
tel passage, autre chose de vouloir exprimer tel sens et communiquer 
aux hommes telle vérité. L'accommodation n'est pas un sens que Dieu n'a 
pas prévu, mais un sens dont Dieu n'a pas voulu faire l'objet de sa parole 
révélatrice. C'est par les règles traditionnelles de l'interprétation qu'on 
distingue ce que Dieu a voulu dire. 



ESSAI EXEGETIQUE 293 

Ainsi, pour nous, la question vraiment importante est de 
savoir si Dieu même, en inspirant le douzième chapitre de 
l'Apocalypse, a voulu nous faire penser à Marie et nous 
parler d'elle, ou si l'application faite à Marie de la vision 
céleste vient seulement de l'esprit de l'homme et de la 
piété des fidèles. 

Pour répondre, il faut bien tenter une interprétation de 
<;e chapitre. Mais il y aurait trop de témérité à vouloir com- 
plètement l'expliquer : il est trop plein de mystères, et trop 
intimement lié aux épisodes voisins et à l'ensemble même 
du livre. La seule chose possible est de chercher uniquement, 
dans cette vision, le rôle de la Sainte Vierge, en écartant de 
son mieux toutes les autres questions; et, sur le rôle même 
de la Sainte Vierge, de dire des choses vraies, sans être 
assuré de découvrir toute la vérité. 

II 

La femme, qui paraissait dans le ciel, et semblait en 
refléter la paix, est soudain dans les angoisses de l'enfante- 
ment; et devant elle se tient un dragon, portant les insignes 
du « prince de ce monde' », et avide de dévorer l'enfant qui 
va naître. Or, la femme <levint mère « d'un enfant mâle, qui 
devait gouverner toutes les nations avec un sceptre de fer, 
et son fils fut enlevé à Dieu et à son trône. Et la femme s'en- 
fuit dans le désert, où elle avait une retraite que Dieu lui 
avait préparée, pour y rMre nourrie mille deux cent soixante 
jours'-. » 

Le lieu de la scène change donc. La femme s'enfuit au 
désert. Le « grand dragon, l'ancien serpent, appelé le 
(lial)le et Satan* » est lui-même précipité en terre, et ses 
anges avec lui*; et c'est sur la terre que se passe la suite du 

1. Joan. XIV, 30. 

2. Apoc. XII, 5, 6. Traduction de Bossuct, ici et pour les fragment» qui 
Ruivent, cites entre guillcmetB. 

3. Ibid..9. 

4. Ici so place (T-I2) le combat de «aint Michel contre le dra^çon. La 
lutte dôcrile par saint Jean fait partie de» épisodes de l'Apocalypse; elle se 
rapporte donc, vraisemblablement, «u m^roe temps que le reste de la pro- 



294 MULIER AMICTA SOLE 

drame. Le dragon se met à poursuivre « la femme qui avait 
enfanté un mâle. Et on donna à la femme deux ailes d'un 
grand aigle, afin qu'elle s'envolât au désert, au lieu de sa 
retraite, où elle est nourrie un temps, des temps, et la moi- 
tié d'un temps^ hors de la présence du serpent. Alors, le 
serpent jeta de sa gueule comme un grand fleuve après la 
femme, pour l'entraîner dans ses eaux. Mais la terre aida la 
femme; elle ouvrit son sein, et elle engloutit le fleuve que le 
dragon avait jeté de sa gueule. Et le dragon s'irrita contre la 
femme, et alla faire la guerre à ses autres enfants qui gardent 
les commandements de Dieu, et qui rendent témoignage 
à Jésus-Christ. Et il s'arrêta sur le sable de la mer-. » 

Pour reconnaître la femme qui soutient ce combat, le 
signe le plus clair, au premier aspect, c'est la désignation 
précise de son ennemi. Ici, le doute n'est pas possible. 
C'est « l'ancien serpent ^ », c'est-à-dire évidemment le 
tentateur de l'Eden. C'est à lui qu'il a été dit: « Je mettrai 
l'inimitié entre toi et la femme, entre ta race et la sienne ^. •>■> 
Lorsqu'il cherche à dévorer l'enfant qui va naître, lorsqu'il 
poursuit la femme au désert, lorsqu'il fait la guerre « à ses 
autres enfants », ou, plus littéralement « aux autres de sa 
race ^ », il accomplit l'ancien oracle. Cette lutte à laquelle 
prennent part le ciel et la terre, c'est bien la même qui est 
esquissée en deux traits dès la premier© page de la Genèse. 
Ce qui fut alors prédit, saint Jean le montre en action ; ou 
plutôt l'Esprit-Saint, unique auteur de l'Ecriture, continue sa 
pensée de Moïse à saint Jean, et déroule devant nous b; 
plan divin, depuis l'origine de l'humanité, jusqu'aux luttes 
du christianisme, et probablement jusqu'à la fin des temps. 

phétie; mais elle rappelle, par allusion, la révolte et le châtiment des mau- 
vais anges. 

1. Un an, deux ans, et la moitié d'un an, ce qui équivaut, en chiffres 
ronds, aux mille deux cent soixante jours du verset 6. Pour la manière de 
dire, cf. Dan. iv, 22 et vu, 25. Bossuet a excellemment montré (Apocalypse, 
xi) que, dans la langue de l'Ecriture Sainte, trois ans et demi (moitié d'une 
semaine d'années) expriment symboliquement le temps de la persécution. 

2. Apoc. xn, 13-18. 

3. Ibid., 9. Le mot est répété, Apoc. xx, 2. 

4. Gen. m, 15. 

5. Apoc. XII, 17. 



ESSAI EXEGETIQUE 295 

La femme de l'Apocalypse correspond donc à celle de la 
Genèse ; la prophétie de Patmos dépend, pour Tinterpré- 
tation, de celle de l'Eden. Or, dans le troisième chapitre 
de la Genèse, Pères, théologiens et exégètes s'accordent à 
voir la première et la plus générale des promesses messia- 
niques. C'est le M protévangile », la première annonce du 
Rédempteur, de ses luttes et de son triomphe. Il y a comme 
plusieurs points de vue, pour contempler les mystères que 
cet oracle montre en perspective ; mais, de quelque point 
qu'on regarde, on voit toujours les mêmes choses. 

Si l'on peut résumer en quelques lignes les conclusions 
de tant de savantes études, et, au risque de sacrifier bien 
des nuances, simplifier résolument les systèmes, on parta- 
gera les interprètes en deux groupes. 

Suivant les uns. Dieu, après la chute, promet directement 
et immédiatement le Sauveur *. Il dit à Satan, chef des 
anges rebelles : « Je mettrai l'inimitié entre toi et celle qui 
sera la femme par excellence, la mère du Rédempteur et de 
rhumanilé rachetée, entre ta race, tes adhérents, tes 
auxiliaires, et le Fils de cette femme bénie ; il t'écrasera la 
tète, et tu feras effort contre son talon ♦. » Au reste, si la 
femme et sa race sont directement et immédiatement Marie 
et le Christ, c'est aussi et secondairement toute l'humanité, 
moralement unie au Sauveur et à la corédemptrice. 

D'après les autres •'', Dieu, dans l'Eden, parle d'abord aux 
personnages présents, et prononce, à leur sujet, un oracle 
qui embrasse tous les siècles. Il dit au serpent qui est là, et 
en lui à Satan qui s'en est servi comme d'un instrument 
pour tenter la femme : u Je mettrai l'inimitié entre toi et 
Eve, entre ta race et la sienne ; la race de la femme obser- 

1. On peut Toir Patrizi, <fe interpretalione Scripturarum sacranim, Rome, 
1844, t. II, p. 46 et nuiv. Mais le très Inr^çe rëaumë donne ici ne vise pas à être 
l'expression exacte du système particulier de Palrisi ; c'est plulôt une vue 
d'ensemble sur les systèmes qui mettent le Christ et sa mère au premier 
plan <lo la vision propht^tique. 

2. Gcn. III, 15. Sur ipae ou ipsa, sujet de conteret, voir les dissertations 
spéciales. 

3. On peut voir (avec les r^'acrvcs indiquées sur les nuances) le P. Cor- 
luy, Spicilegium dogmatico-hiblicum, Gand, 1884, t. I, p. 347 et suiv. ; 
le V. de Hummclaucr, Commentarius in Genesim, 1895, p. 159 et suiv. 



296 MULIER AMICTA SOLE 

vera ta tête pour l'écraser, et tu observeras son talon pour 
le mordre i. Telle sera en effet la fortune de ce long combat: 
tu infligeras à l'humanité bien des blessures, mais elle 
cependant triomphera de toi, en te broyant la tête. Cette 
victoire, les crimes de la terre le montreront, on ne peut 
l'attendre de l'ensemble de l'humanité, blessée par toi. Le 
triomphe sera le partage d'un unique vainqueur, chef et 
représentant du genre humain, sur qui tu n'auras aucun 
avantage. Ces mots « la race de la femme « lui conviennent 
mieux qu'atout autre, car une Vierge aura seule part à sa 
naissance. « 

Ainsi, les uns prennent pour objet direct et immédiat de 
la parole divine, le Christ et sa mère, et, pour objet secon- 
daire et éloigné, l'humanité. Les autres prennent Eve et 
l'humanité pour objet immédiat et direct, mais ils tiennent 
que le Christ et sa mère, montrés dans le lointain, sont 
cependant l'objet principal -. De toute manière, au point 
culminant où se résument la lutte et la victoire, il y a Marie 
et le Rédempteur, broyant la tête du serpent. Dans le 
prolongement séculaire de l'action, il y a d'un côté Satan et 
ses auxiliaires ; de l'autre, l'humanité entière et chacun des 
hommes, et surtout la portion fidèle de l'humanité, repré- 
sentée comme « la race de la femme » : la femme pouvant 
être encore Marie, ou Eve, ou l'Eglise, ou même chacune 
des femmes, en un mot tout personnage réel ou symbolique 
auquel revient, à des titres et à des degrés divers, le rôle 
de « mère du genre humain ». 

Lors donc qu'on nous parle de la femme et du serpent, 
il faut, pour comprendre, chercher, parmi les épisodes 
d'une longue et gigantesque lutte, celui dont il est question. 
Est-ce l'épisode central, la femme sera certainement Marie. 

1. Pour se rendre compte des mots employés ici, voir les dissertations 
spéciales sur le sens de shouf, rendu dans les Septante par Tr.ptïv, dans la 
Vulgate par conterere . 

2. Cela reste vrai, même pour ceux qui pensent que la Sainte Vierge est 
désignée seulement au sens typique : car le personnage figuré est souvent 
l'objet principal d'une prophétie. Plusieurs psaumes, par exemple, se 
rapportent littéralement à David, et typiquement, mais principalement, au 
Messie. 



ESSAI EXÉGÉTIQUE 297 

Est-ce un épisode secondaire, la femme pourra être l'un des 
personnages indiqués, et les circonstances diront lequel. Il 
faut donc considérer de plus près encore la scène décrite 
dans TApocalypse. 

Certains traits paraissent tout d'abord se rapporter au 
principal épisode, et au groupe sauveur lui-même. La 
femme vue par saint Jean met au monde un fils « qui doit 
gouverner toutes les nations avec un sceptre de fer' ». Le 
premier mouvement est de reconnaître le Messie, et par 
suite sa mère. 

Mais il faut tenir compte de toutes les données du pro- 
blème. Quand Dieu nous propose des énigmes, il nous 
fournit le moyen de les interpréter, autant du moins que 
cela nous est utile, mais à condition de nous rendre attentifs 
à tous les détails de sa parole. Dans cette môme Apoca- 
lypse, le Fils de l'homme dit à l'évèque de Thyatire : « Celui 
qui sera victorieux, et gardera mes œuvres jusqu'à la fin, 
je lui donnerai puissance sur les nations. II les gouvernera 
avec un sceptre de fer, et elles seront brisées comme un 
vase d'argile. Tel est ce que j'ai reçu de mon Père*. » 
L'autorité sur les nations appartient donc en propre au 
Messie, mais peut être communiquée à ses fidèles •''. Le 
« sceptre de fer » peut être l'insigne non seulement du 
Christ, mais aussi de son corps mystique. 

Et, dans le cas présent, il y a une raison décisive de 
penser qu'il s'agit en effet du corps mystique ; c'est bien lui 
que la femme met au monde, et que le dragon cherche à 
dévorer. Car la douleur qui accompagne l'enfantement* ne 
convient en aucune façon à la naissance du Messie ; c'est 
dans l'allégresse que Marie devint mère du Sauveur et 
« répandit sur le monde la lumière éternelle^ ». 

1. Apoc. XII, 5. Cf. Paaim. ii, 9. 

2. Apoc. Il, 26-28. 

3. Le non» P8l ici, comme dan» d'autre» patma^çeR, que Dieu gouverne le 
monde en faveur de» juste», que ton» le» «'vc^nement» sont diriges par une 
insondable Providence en vue du nalut et de la perfection de» âme», et que 
le» »aints sont associes à Dieu dan» son jugement sur le monde. 

4. Apoc. XII, 2. 

5. Pra-fatio B. V. 



298 MULIER AMICÏA SOLE 

Pourtant, il reste encore un doute. L'enfant mâle, qui 
dominera sur les peuples, n'est pas le Christ ; il représente 
les fidèles en général, ou plutôt une catégorie spéciale de 
fidèles et d'élus^. Il n'est pas sûr encore que sa mère soit 
l'Eglise, et non la Sainte Vierge. Car Marie a sa part, non 
seulement dans l'œuvre rédemptrice, mais dans toutes les 
applications de la rédemption, et à tous les moments du 
grand combat. Elle donne la vie aux fidèles ; et, joyeuse 
lorsqu'elle donna le jour à son premier-né, elle a souffert 
pour enfanter les frères du Christ. 

La dernière réponse doit se tirer de l'ensemble du pas- 
sage. La femme, vue d'abord dans le ciel, est bien la même 
qui descend sur la terre, reçoit des ailes pour fuir au désert, 
est poursuivie par le démon, aidée par les puissances ter- 
restres, et providentiellement soutenue par Dieu dans sa 
retraite 2. Ce n'est pas là Marie. Déjà victorieuse et élevée 
au ciel, elle règne près de son Fils ; le rôle de protectrice 
lui conviendrait ; elle n'est pas la femme poursuivie, dont 
le ciel et la terre viennent secourir la faiblesse. 

Au contraire, rien qui ne s'applique aisément à l'Église. 
«Protégée par la splendeur de la suprême lumière, la sainte 
Eglise est comme revêtue du soleil ; dédaigneuse de toutes 
les choses temporelles, elle tient la lune sous ses pieds. -^ » 
On la montre d'abord dans le ciel, car elle est toute céleste 
dans son origine et dans sa fin. D'ailleurs, dans l'Apoca- 
lypse, le ciel désigne non seulement la demeure de Dieu, 
mais le monde surnaturel de la grâce, auquel l'Eglise 
appartient. La terre et les flots agités de la mer sont le 
symbole de ce monde. C'est au milieu de ce monde que vit 
maintenant l'Eglise, venue du ciel ; c'est ici-bas qu'elle lutte 

1. Car l'enfant qui naît au v. 5 ne représente pas collectivement tous les 
fils de la femme. Il faut le distinguer des « autres de sa race », mentionnés 
au V. 17. Certains commentateurs voient dans le fils aine le peuple juif, dans 
les autres, les fidèles de la gentilité ; d'autres interprètes distinguent la pre- 
mière génération chrétienne, les antiques témoins du Christ (cf. v. 5, 10, 11), 
et les fidèles qui se succèdent après eux dans l'Église. Mais la discussion de 
ces systèmes, et des autres qu'on peut proposer, rentre dans l'interprétation 
d'ensemble de l'Apocalypse. 

2. Apoc. XII, 6, 14-17. 

3. S. Grégoire pape, Moral., XXXIV, xiv, § 25, M., LXXVI. 731. 



ESSAI EXÉGÉTIQUE 299 

iontre le démon, tantôt près d'être engloutie par les flots 
de la persécution ^ tantôt secourue par Dieu même -, ou 
par les pouvoirs humains •^, suivant Tordre de la Providence 
d(; Dieu. 

C'est donc bien l'Eglise, qui est directement montrée à 
saint Jean dans le personnage de la femme céleste. Le recon- 
naître, c'est accepter l'opinion commune des Pères et des 
exégètes. Et les premiers siècles chrétiens étaient 
accoutumés à voir sous les traits de la femme l'Eglise 
opprimée et confiante. Quand Hermas, après avoir trouvé 
sur son chemin un monstre, symbole de la persécution, 
rencontre ensuite une vierge parée de vêtements blancs et 
voilée, il n'hésite pas : « D'après mes précédentes visions, 
je connus qu(; c'était l'Eglise, et je devins joyeux *. » 



III 



Pourtant, dans la littérature «îI l'art symbolicpies de ces 
t<Mnps lointains, la femme ne désignait pas seulement l'Eglise. 
Tne femme debout, les bras étendus et les yeux élevés vers 
le ciel, pouvait aussi représenter l'âme chrétienne. La Vierge- 
nu>re était peinte à peu près sous les mêmes traits. ^'oiIà 
pour(jiu)i, devant les frescjues des Catacombes, on s'arrête 
parfois hésitant. Et qui sait si l'artiste lui-même, en don- 
nant à son œuvre cette expression de pureté, de force, et 
de céleste désir, ne confondait pas dans son idéal les tntifs 
de la mère et ceux de l'épouse du Christ ? 

Devant quelques-uns des plus beaux tableaux de l'Ecri- 
ture, nous éprouvons le même sentiment que devant les 
anti(|ues orantes. Par exemple, devant les symboles de 
l'arche d'alliance, et de la miraculeuse toison, devant les 
scènes de chaste amour du j)saume quarante-quatrième ou 
<Iii C;uili«|u<' (]r<. ^•;\\\\\(\\\r<, fiifiii (b'vnnt <M'ft«' f<*mnu; revêtue 

1. Apoc. XII, 15. 

2. Ibid., 6. l'i. 

3. Ibid., 16. 

4. Le Pasteur, vision iv, i ; Kiinck, Patres apostoiici, t. I, p. 380. 



300 MULIER AMICTA SOLE 

du soleil et couronnée d'étoiles. Une observation exacte 
nous a conduits à dire : « C'est TEglise » ; mais quelle 
attention n'a-t-il pas fallu pour distinguer les traits et l'at- 
titude de l'Eglise d'avec ceux de Marie, tant est grande la 
ressemblance ! 

C'est qu'en effet la ressemblance existe, non seulement 
grâce à la façon dont le peintre a conçu les personnages, 
mais dans les personnages eux-mêmes. Il y a longtemps 
que la tradition chrétienne a signalé une étroite analogie 
entre Marie et l'Eglise « ces deux mères* «. Les plus an- 
ciens et les plus illustres docteurs se sont plu à les comparer-; 
aucun ne l'a fait avec plus d'autorité ni avec plus de 
profondeur que saint Augustin : 

« L'Eglise, dit-il, imite la mère du Christ, son époux et 
son Seigneur. Car l'Eglise aussi esta la fois mère et vierge. 
Sur la pureté de qui veillons-nous, si elle n'est pas vierge ^ ? 
et aux enfants de qui parlons-nous, si elle n'est pas mère ? 
Marie a mis au monde corporellement le chef de ce corps ; 
l'Eglise enfante spirituellement les membres de ce chef. 
Chez toutes deux, la virginité n'empêche point la fécondité ; 
chez toutes deux, la fécondité n'altère point la virginité — 
Toutefois, à une seule femme, à Marie, il appartient d'être, 
et spirituellement et corporellement, mère et vierge à la 
fois. Spirituellement, elle est mère non de notre chef, non 
du Sauveur, de qui bien plutôt elle-même est née en esprit... 
mais, à coup sûr, elle est mère de ses membres, c'est-à-dire 



1. « Conferamus, si placet, lias duas maires... » S. Césairc d'Arles, hom. 
II (Migne, t. LXVII, col. 1048). Pour ce parallèle entre Marie et l'Eglise, 
j'emprunte d'utiles indications au P. Bainvel, de Ecclesia (schéma lithogra- 
phie), p. 72 et suiv. 

2. Outre saint Augustin et saint Césaire, on peut citer saint Pierre Chry- 
sologue, serm. cxvii (M., LU, 521) ; saint Fulgence, epist. m, ad Prohain, 
cap. IV et V (M., LXV, 326) ; saint Épiphane, Adv. hœns,, lxxviii, 19 (M., 
P. G., XLII, 730) ; tous les Pères qui ont comparé le lîdèle, naissant par le 
baptême dans le sein de l'Eglise, au Christ naissant en Marie par l'opéra- 
tion de l'Esprit-Saint (voir quelques citations dans Hurtcr, Opuscula selecta 
sanctorum Patruni, t. X, p. 92, n. 2) ; enfin, ceux qui seront cités dans la 
quatrième partie de cet article. 

3. La pureté de la foi, ici comme dans plusieurs autres passages du Nou- 
veau Testament et des Pères. 



ESSAI EXEGETIQUE 301 

notre mère à nous ; car elle a coopéré par son amour ' à 
faire naître dans TEglise les fidèles, qui sont les membres 
du chef. Corporellement, elle est mère du chef lui-même. 11 
fallait en eft'et que, par un insigne miracle, notre chef naquît 
corporellement d'une vierge, afin de signifier que ses mem- 
bres naîtraient spirituellement de l'Eglise vierge. Seule 
donc, Marie est, d'esprit et de corps, mère et vierge : 
mère du Christ et vierge du Christ. Quant à l'Eglise, en la 
personne des saints qui posséderont le royaume de Dieu, 
elle est en esprit tout entière mère du Christ *, et tout 
entière vierge du Christ; mais de corps, elle n'est pas tout 
entière l'une et l'autre : en quelques fidèles, elle est vierge 
du Christ; en d'autres, elle est mère, mais non du Christ^. » 

Dans cette page magistrale, il y a en germe toute la doc- 
trine catholique sur les rapports entre l'Eglise et Marie. Ce 
sont, on le voit, des rapports de ressemblance : ressem- 
blance de la sainteté, de la virginité, de la maternité. Mais 
il y a plus que ressemblance : il y a réelle et intime con- 
nexion. 

Ce qui relie Marie à l'Église —r comme ce qui fait toutes 
ses grandeurs — c'est son rôle môme de mère de Dieu. En 
acceptant, avec pleine conscience de toute la portée de son 
acceptation, d'être la mère du Verbe, incamé pour sauver le 
inonde, elle s'est associée à toute l'œuvre du Rédempteur; 
avec lui et par lui, toujours dans un rang secondaire, mais 
cependant toujours unie au médiateur, elle a vaincu le démon, 
obtenu la grâce, réconcilié l'humanité avec Dieu. Elle est en 
même temps devenue mère des hommes, et très spéciale- 
ment des élus. Car vouloir la naissance du chef, sachant 
(|iril serait le chef de l'humanité régénérée, et afin qu'il le 
devint, c'était vouloir et causer en même temps la naissance 

1. C'est le fameux cooperata caritate, texte patristiquc de la plus haute 
importance, que Bosauet s'est plu k développer dans plusieurs de ses ser- 
mons sur la Sainte Vierge. 

2. Dans ce membre de phrase (voir le contexte non cite ici), la pensée de 
saint Augu»ttin n'est pa» que l'Eglise est m^re dv» membres du Christ ; il l'a 
dit plus haut ; ici, il rappelle que les fidèles qui font la volonté de Dieu sont 
comparés à la mère du Christ (Matt. xii, 50). 

3. De sancta Virginitate, cap. ii et vi, M., XL, 397, 399. 



302 MULIER AMICTA SOLE 

des membres. Or, l'Eglise n'est sur la terre que pour con- 
tinuer la même œuvre à laquelle Marie a coopéré, pour 
aider les hommes à profiter des grâces, acquises par Jésus 
et secondairement par Marie, pour les faire participer à 
l'adoption divine, méritée par la rédemption. La charité de 
l'Eglise a donc le même objet, et s'étend aux mêmes 
sujets que la charité de Marie, et c'est également une cha- 
rité maternelle. Nous appelons Marie notre mère, parce 
que, grâce à elle, nous sommes moralement un avec le 
Christ, son Fils unique. Nous appelons aussi l'Eglise notre 
mère, parce que, par la prédication de l'Evangile et par les 
sacrements, ses pasteurs contribuent, eux aussi, à nous 
imir au Christ, et à nous faire jouir de cette vie surnatu- 
relle, que nous devons à Jésus et à Marie ^ 

Dans toutes ces relations, on le voit, la supériorité est 
toujours du côté de Marie-. Elle est unie au vainqueur, et 
triomphe avec lui au point central de l'action; l'Eglise vient 
ensuite, pour le prolongement de la lutte. Marie a son rôle 
dans l'œuvre de la rédemption tout entière, dans l'acquisition 
et la distribution des grâces ; l'Eglise a part seulement à 
leur distribution. Dans l'acquisition et la distribution des 

1 . Le P. Jcanjacquot développe la comparaison entre la maternité de la 
Sainte Vierge et celle de l'Église par rapport aux fidèles, Simples explica- 
tions sur la coopération de la T. S. Vierge à l'œuvre de la rédemption et 
sur sa qualité de mère des chrétiens, n. 52 et suiv., édit. 1868, p. 164 et 
suiv. 

2. Lorsque, dans les comparaisons de ce genre, on met d'un côté l'Eglise, 
et de l'autre côté Marie, on ne veut pas dire que Marie soit en dehors de 
l'Église ; mais on la considère à part, comme distincte du reste. La même 
chose arrive pour Notre-Seigneur ; tantôt on parle de lui comme étant de 
l'Église, etla partie la plus essentielle derÉglisc,tantôton le représente comme 
distinct de l'Église, et exerçant sur elle son autorité. C'est ainsi qu'on peut 
considérer la tête, tantôt comme faisant partie du corps, et tantôt comme 
distincte du corps, c'est-à-dire des autres membres qu'elle gouverne. Et, 
toutes les fois qu'il y a un tout et des parties, on peut faire la même chose : 
voir chaque partie dans le tout, ou la mettre à part pour la comparer à 
l'ensemble des autres. Si l'on met ainsi Marie à part, elle est supérieure à 
l'Église; si on la considère dans l'Église, alors tous les privilèges de Marie 
conviennent à l'Église, mais par Marie. On peut dire ainsi, avec une inscrip- 
tion de Solesmes citée plus haut, que « par la Vierge, l'Eglise a enfanté le 
Messie ». 



ESSAI EXEGÉTIQUE 303 

grAces, Marie est associée, dans un rang inférieur, à Jésus- 
Christ, cause principale et source de tout mérite ; dans la 
distribution des grâces, TEglise ne sert que d'instrument 
pour appliquer aux âmes les fruits de la rédemption, Marie 
est totalement mère du Christ, du corps physique et du 
corps mystique, du Sauveur et de ses membres ; l'Église est 
mère des membres seuls. L'Eglise, répète saint Augustin, 
ne fait qu'« imiter Marie, lorsque chaque jour elle enfante 
les membres du Christ' ». Par sa maternité divine, Marie 
dépasse de loin la maternité de l'Eglise ; par sa maternité à 
l'égard de tous les fidèles, elle est mère de l'Eglise elle- 
même ; en Marie, mère de Dieu et mère des hommes, 
l'Eglise est unie au Christ, qui est à la fois « son frère et 
son époux 2 ». 

Enfin, on voit en quel sens Marie est la figure ou le 
H type » de l'Eglise. Ce n'est pas ici un personnage de rang 
inférieur, pris pour symbole d'un plus grand, qui doit 
venir après lui ; c'est plutôt un personnage supérieur, pris 
pour modèle de tous ceux qui doivent le suivre. Marie n'est 
pas figure de l'Eglise, de la façon dont Melchisédech était 
figure (lu Christ, prêtre éternel, mais plutôt de la façon 
dont le Christ, au cénacle ou sur la rr«»ix. était le type du 
sacerdoce chrétien. 

Ce n'est pas non plus un personnage que des circons- 
tances, fortuites ou variables, amènent k représenter une 
société ; c'est plutôt un personnage qui, par la nature 
même des choses, porte en lui-même la société tout entière. 
Marie ne représente pas l'Eglise, comme l'ambassadeur ou 
le général se trouve parfois amené à représenter la nation, 
mais plutôt comme le souverain, qui réunit habituellement 
en lui-même les forces et les volontés de la nation tout 
entière. Lorsque de fait, au calvaire par exemple, elle agis- 
sait au nom de toute l'humanité, offrant à Dieu la victime 
et recueillant son sang, elle remplissait non un office extra- 
ordinaire, mais le rôle même qui lui revenait de droit. 



1. Ecclcsia. « qua', imitans cjus niatrcm, quotidic parit mcmbra cjus, et 
▼irgo est. » Enchiridion, 34, M., XL, 249. — Gf. Ce passnpr cité plu» haut. 

2. Gant, iv, 9, !0; viii, 1. 



304 MULIER AMICTA SOLE 

C'est par sa dignité même et sa place dans le plan divin 
que Marie est figure de FEglise, et elle dépasse de toutes 
laçons la chose figurée. Sa maternité est le modèle de 
celle de l'Eglise ; sa victoire, celui de nos luttes ; sa 
sainteté, celui de toute vei'tu chrétienne ; son intercession 
réunit, complète et rend agréable à Dieu par Jésus-Christ la 
prière de tous les fidèles et de tous les saints. Elle n'est 
pas l'ébauche de l'Eglise, elle en est un type idéal. 

IV 

L'auteur d'un très ancien sermon, souvent attribué à 
saint Augustin, disait aux catéchumènes : « Vous avez reçu 
le symbole ; c'est, contre le venimeux serpent, la sauvegarde 
de la femme qui enfante. Ce dont je parle est écrit dans 
l'Apocalypse de l'apôtre Jean : le dragon se tenait devant la 
femme qui allait devenir mère, afin de dévorer son fils, dès 
qu'il serait né. Le dragon est le diable, aucun de vous ne 
l'ignore. La femme signifiait la Vierge Marie, qui, sans 
souillure, a mis au monde notre chef immaculé, et qui, de 
plus, a présenté en elle-même la figure de la sainte 
Eglise ^... » 

Le vieil orateur chrétien semble dire que, dans la vision 
de saint Jean, la Sainte Vierge est directement montrée ; en 
cela, il se sépare de l'ensemble de la tradition et de l'exé- 
gèse. Mais il indique avec une parfaite sûreté de vue que, 
dans ce passage, la pensée de l'Eglise et celle de Marie 
s'appellent et se complètent, et que les deux personnages se 
tiennent comme la figure et la chose figurée. Et c'est là sans 
doute ce que veulent dire tant de Pères, de théologiens, de 
commentateurs ^, et la liturgie elle-même, en appliquant à 



1. Sermo iv de Symholo ad catechumenos, parmi les œuvres douteuses de 
saint Augustin, M., XL, 661. Inséré dans le bréviaire romain, à la vigile de 
la Pentecôte. Même vue sur la Sainte Vierge type de l'Église, dans l'apo- 
cryphe de saint Ambroise intitulé In Apocalypsin expositio, M., XVII, 876 
et 877. 

2. Voir Cornélius a Lapide, et les nombreuses sources auxquelles il ren- 
voie. Je ne fais ici que préciser des idées indiquées par lui, M. l'abbé Drach 
se sert, moins heureusement semble-t-il, du terme à' accommodation, pour 



ESSAI EXÉGÉTIQUE 305 

la Sainte Vierge le douzième chapitre de l'Apocalypse. Il 
n'est pas question ici de rien changer à ce qui a été compris 
depuis des siècles, mais seulement de formuler en termes 
plus précis l'interprétation traditionnelle. 

Ce n'est pas par une simple accommodation que con- 
viennent à la Sainte Vierge les plus beaux traits de cet 
épisode. Elle y est mêlée par d'intimes relations, qui, indé- 
pendamment de toute pensée humaine, existent dans l'ordre 
même des choses et dans le plan divin. L'Esprit-Saint vovait 
ces relations, en inspirant l'Apocalypse, et voulait qu'elles 
fussent remarquées de nous. Quand saint Jean contemplait 
dans le ciel la femme revêtue du soleil, il trouvait en elle la 
ressemblance de celle qu'à un titre tout spécial il avait 
appelée sa mère. 

L'histoire prophétique immédiatement révélée, c'est celle 
de l'Eglise et de ses luttes. Mais cette histoire en suppose 
constamment une autre, rappelée par d'évidentes allusions '. 
L'Eglise, mère des saints, donne le jour à un fils « qui doit 
gouverner les nations avec un sceptre de fer » ; voilà qui 
n'a de sens que si l'on se reporte à la naissance du 
Sauveur ; ce n'est vrai que par analogie avec la maternité 
de la Sainte Vierge ; c'est dire, en d'autres termes, que 
l'Eglise « imite la mère du Christ ». L'Eglise est « la femme n, 
les fidèles sont <« sa race », le dragon est « l'ancien serpent >» ; 

designer l'applicalion de ce passage il la Sainte Vierge. Au reste, on trouve 
dans KOD abondant commentaire (Lethielleux, 1873) de très nombreux et très 
utiles renvois aux ext^gètes anciens et modernes. 

1. Cornélius a Lapide dit très nettement (in Apoc. xii, \) de la lutte de la 
Sainte Vierge contre le dëmon : « Tertius sensus, de pugna Virginia et 
diaboli, hintoricun ent. et quasi originalis et fundamenlalis. • C'est ainsi que 
les choses sont comprises ici. I/histoire de la Sainte Vierge est rappeh'e 
par dVvidentos allu«tions, et ces allusions font partie du sens littéral. Il y 
a des cas analogues dans la Bible. La chute du roi de Tyr est décrite 
d une façon qu'on ne peut comprendre que par une allusion historique au 
fait de la chute des anges (Ezech. xxviii; cf. le commentaire du P. Knaben- 
bauer). Certainn «jugements de Dieu» sur divers peuples, dc^crits dans les 
prophètes, supposent le fait à venir du jugement dernier, et lui emprunte 
d'avance quelques traits. Dans ce môme chapitre de l'Apocalypse, le combat 
de saint Michel contre le dragon rappelle la chute des anges par une allusion 
semblable à celle d'Ézëchicl (voir la note suivante et une autre note dans la 
première partie de cet article). 

LXXI. — 20 



306 MULIER AMICTA SOLE 

c'est dire que TEglise et ses enfants prennent part à la 
même lutte dans laquelle le Messie et sa mère ont le rôle 
principal. Commencée très certainement dès les jours de 
l'Éden, cette lutte remonterait-elle encore plus haut ? En 
montant dans le ciel la femme qui va devenir mère, et, 
devant elle, le dragon haineux et jaloux, TEsprit-Saint 
voulait-il rappeler en même temps Tépreuve des anges ; 
rincarnation découverte dans le lointain ; Torgueil et la 
révolte d'une partie des armées du ciel? Qui oserait 
TafTirmer ? mais aussi, qui oserait le nier, quand on sait 
combien de souvenirs peut évoquer une même parole, 
lorsque c'est la parole de Dieu * ? 

Le personnage immédiatement et directement présenté, 
c'est l'Eglise. Mais les traits sous lesquels elle est peinte 
sont ceux de la Vierge. S'il y a des différences, c'est que 
Marie est plus belle, plus grande, plus puissante, soit 
comme mère, soit comme triomphatrice -. S'il y a intime 
ressemblance, c'est que l'Eglise participe à la maternité de 
Marie, et à son inimitié contre l'ancien serpent. Marie n'est 
pas vue, mais on la sent présente, comme le modèle de ce 
qu'on voit ; c'est à peu près ainsi que, pour Platon, les 
ombres terrestres faisaient deviner les éternelles réalités ; 
l'image fait reconnaître le type idéal ^. 

Nous pouvons donc hardiment, avec la confiance de répon- 
dre à la pensée divine, attribuer à la mère de Dieu les plus 
belles parures de la femme céleste. Elle est revêtue du 

1. Les allusions à la maternité de Marie et à la prophétie de l'Eden sont 
absolument certaines. Au contraire, celle qui est ici indiquée dépend d'un 
bon nombre d'hypothèses dogmatiques et exégétiques. C'est donc assez de 
l'avoir insinuée en hésitant. Je pensais surtout à cet aspect de la question 
quand j'écrivais, au début de l'article qu'en m'efforçant de dire des chose» 
vraies, je ne pénétrerais peut-être pas jusqu'au fond des mystères renfermés 
dans ce chapitre. On peut voir, à ce sujet, un paragraphe de Cornélius a 
Lapide, sur Apoc. xii, 4. 

2. Sur l'avantage de Marie dans sa maternité, cf. Primase, évoque d'Adru- 
mète, au vi^ siècle, dans son commentaire sur l'Apocalypse, in hune locum, 
M., LXVIII, 874. 

3. En termes techniques, j'admets qu'il y a ici, outre l'allusion littérale, un 
sens figuratif, dans lequel la copie représente le modèle. Ce sens figuratif 
peut fort bien coexister avec l'allusion littérale, et on voit que l'un et l'autre 
ont le même fondement. 



ESSAI EXEGETIQUE 307 

soleil, c'est-à-dire intimement unie à Dieu par « les grandes 
choses que le Tout-Puissant a faites en elle », par les 
splendeurs de sa divine maternité, par ses inefiables relations 
avec toute la Trinité Sainte. Elle lient sous ses pieds la lune, 
symbole de ce monde inférieur et changeant, qu'elle a 
méprisé pour se reposer en Dieu. La piété peut librement 
choisir, parmi les grâces que Dieu lui a faites, ou parmi les 
merveilles du ciel et de la terre, les étoiles dont est formée 
sa couronne. Mais le symbolisme habituel de l'Ecriture nous 
invite à chercher surtout ces étoiles dans le monde des 
saints. Joseph, fils de Jacob, alors qu'il errait avec ses 
troupeaux d'ilébron à Sichem, vit en songe le soleil, la lune 
et onze étoiles, qui l'adoraient '. Depuis lors, ce symbole, et 
d'autres semblables, désignent les patriarches, et par eux 
les douze tribus choisies, ou, dans la nouvelle loi, les apôtres, 
et par eux TEglise tout entière. Si Marie est couronnée de 
douze étoiles, c'est qu'elle est reine des patriarches et des 
apôtres, et par eux de toute la multitude des saints. 

1. Gen. XXXVII, 9. Les symboles semblables sont les douze pierres 
prOcicutieM surle ralional du grand prùlre, les douze portes de la nouvclk* 
Jérusalem, et une foule d'autres. — On voit assez pourquoi, dans le songe 
de Joseph, il y a seulement onze étoiles. — Il faut remarquer que, dans 
l'Apocalypse, les (étoiles figurent plusieurs fois les hommes ou les anges en 
grAce avec Dieu ; celles qui tombent sont les hommes ou les anges pécheurs. 

R..M. DE LA BROISE, S. J. 



L'OBSERVATOIRE FRANÇAIS 

DE MADAGASCAR 

I. — PENDANT LA GUERRE 

Après la rupture des relations entre les gouvernements 
français et malgache, au mois d'octobre 1895, colons et 
missionnaires reçurent Tordre de quitter Tananarive. 
L'évêque, Mgr Cazet, demanda au premier ministre Raini- 
laiarivony, de vouloir bien prendre sous sa haute protection 
l'observatoire d'Ambohidempona appartenant à la mission 
catholique, ainsi que le matériel des instruments météoro- 
logiques, astronomiques et magnétiques. 

Cette requête reçut un accueil favorable. Les deux 
indigènes employés comme calculateurs reçurent l'ordre 
de continuer la série des observations météorologiques 
commencée en 1889. 

UNE ALERTE 

Neuf mois s'écoulent au milieu d'une tranquillité parfaite. 
Soudain, une grave nouvelle circule dans la capitale, et 
jette l'alarme parmi les paisibles habitants d'Ambohidem- 
pona. 

Un Indien, sujet anglais, habitant Mahanoro, affirmait 
qu'avant leur départ, les Français avaient caché, dans les 
sous-sols de l'observatoire, tout un matériel de guerre. Il 
indiquerait l'endroit précis où se trouvait le dépôt, pourvu 
qu'on lui permît de monter à la capitale. 

Or, les sous-sols de l'établissement, — si l'on peut ainsi 
appeler un espace de 50 centimètres de hauteur compris 
entre le parquet et le terrain de la montagne, — renfer- 
maient en effet une batterie... mais électrique, composée de 
huit éléments Leclanché pour les sonneries et les télé- 
phones. En guise de projectiles, des restes de vieux 



L OBSERVATOIRE FRANÇAIS 309 

saucissons pendus aux traverses du plancher, au bas de la 
tour de l'Est. 

Le calomniateur obéissait-il à un sentiment de rancune 
nationale ; agissait-il dans un but d'escroquerie ? Les deux 
hypothèses paraissent fort probables. Dans tous les cas, 
son histoire lancée juste au moment où les soldat* français 
approchaient de Tananarive, eut un succès complet. 

En témoignage du service rendu, le gouvernement mal- 
gache gratifia ce sauveur de la patrie d'une somme de 
500 francs. Sa proposition de voyage fut jugée toutefois 
inutile. Tananarive possédait des indigènes, anciens élèves 
de ré<'ole de Saint-Maixent, très capables de découvrir et 
d'utiliser un tel matériel de guerre. 

PERQUISITIONS. — RÉCOLTE DE SOUVENIRS 

Le 2 août, le gouvernement hova délègue, en (pinlité 
d'inspecteur, un certain Ramarosaona, employé au ministère 
des affaires étrangères. Celui-ci s'acquitte consciencieuse- 
ment de sa mission, visite coins et recoins de l'observatoire, 
et aperçoit à la tour du Nord, destinée à abriter une lunette 
photographicjue solaire, six caisses avec cette inscription en 
français gravée sur le couvercle : Produits chimiques rt 
photographiques. /Graver frères, Paris. 

Evidemment, se dit-il à lui-même, voilà les munitions, 
voilà la inélinite. 

Et les canons ? Justement les voici. Notre homme met la 
main sur deux lunettes montées en cuivre. Puis, fier de sa 
découverte qui lui vaudra sûrement quelques honneurs, il 
court l'annoncer au premier ministre. 

Cette inspection, passée sans ordre écrit émané de l'auto- 
rité royale, parait suspecte à l'un des calculateurs nommé 
Robert. En conséquence, il suit Ramarosaona jusqu'au 
palais, et y pénètre à son tour. 

Le premier ministre mis au courant du résultat des per- 
quisitions, interroge Robert sur ses travaux: « Excellence, 
répond l'employé, nous continuons d'après vos ordres, les 
observations météorologiques exécutées depuis 1880 ; nous 
notons à certaines heures, la pression barométrique, la 



310 L'OBSERVATOIRE FRANÇAIS 

température, la direction et la vitesse du vent, la hauteur 
de la pluie tombée, afin de connaître la marche du temps à 
Tananarive. » 

Peu ferré en météorologie, le premier ministre comprend 
cependant qu'on lui a apporté non des canons, mais des 
lunettes ; et il veut du moins y regarder. Robert prend 
donc une des lunettes déjà munie de son système redresseur, 
et met au foyer une montagne située à l'ouest de la 
capitale. Étonnement de son Excellence qui aperçoit tant de 
détails si éloignés ! Une idée lui pousse alors. Du palais et 
des postes hovas il va faire observer les signaux optiques, 
les mouvements, les positions des soldats français. Raini- 
laiarivony congédie donc Robert, avec la formule usitée en 
pareille circonstance : « La reine a besoin de ces lunettes. » 

Le lendemain, 3 août, Ramarosaona revient à l'observa- 
toire. Impossible d'utiliser la deuxième lunette astronomique 
avec son pied parallactique, son attirail de leviers de trans- 
mission de mouvement, et son oculaire qui renverse les 
objets. La reine demande une autre longue-vue. L'envoyé 
indique celle avec laquelle on lisait à distance le cadran de 
l'anémomètre. 

Désormais, lorsque les observateurs voudront noter la 
vitesse du vent, ils devront grimper au sommet d'une des 
coupoles au risque de se rompre le cou. 

« Ne reste-t-il pas encore d'autres lunettes que puisse 
utiliser l'armée malgache, demande Ramarosaona. — Oui, 
répond ironiquement Robert, il y a la lunette méridienne 
qui servira aux soldats à connaître l'heure, et le grand 
équatorial dont le transport dans les campements exigera 
au moins une cinquantaine de porteurs. » 

Trois jours plus tard, autre visite peu rassurante. Un 
millier de soldats hovas campés au nord de l'édifice, vient 
fourrager dans l'emplacement. En un clin d'œil, le bois de 
chauffage disparaît, les branches des arbres sont coupées, 
les pommes de terre du potager sont récoltées, les plates- 
bandes de citronnelles et de vétiver arrachées, un thermo- 
graphe Richard, trois géothermomètres et un pluviomètre 
recueillis. Bonne aubaine ! le récipient de ce dernier ins- 



DE MADAGASCAR 311 

trument a sa place toute indiquée comme marmite à riz. Le 
pillage eût certainement continué sans l'arrivée de quelques 
officiers, qui se contentent de renvoyer au campement les 
heureux voleurs. 

Que voulez-vous ? Le soldat malgache, déjà peu fortuné, 
ne reçoit de sa gracieuse reine ni solde, ni nourriture, ni 
habillement. Souvent, il est réduit à payer lui-même ses 
propres chefs. Ne faut-il pas qu'il vive au dépens de 
quelqu'un ? 

Survient un nouveau larron. C'est le prince Rakotomena, 
très connu pour avoir bâtonné quelques soldats français de 
l'escorte, en 1893. Il se rappelle avoir entendu jadis à 
l'observatoire les sons d'un harmonium, et éprouve une 
irrésistible envie déjouer encore sur un instrument français. 
Qui donc s'opposerait aux goûts de virtuose du propre 
neveu de la Reine ? En conséquence, Robert reçoit l'ordre 
de donner l'harmonium « pour que le prince le garde contre 
les voleurs » î 

Un beau matin, trois grands du royaume entrent dans 
l'observatoire ; à leur tète s'avance M. Philippe Razafiman- 
dimby, ancien élève des missionnaires catholiques, qui lui 
apprirent le français, envoyé plus tard à l'école militaire de 
Saint-Maixent par M. le Myre deVilers; au demeurant, 
animé envers ses bienfaiteurs des sentiments de reconnais- 
sance qu'on est en droit d'attendre d'un apostat. 

Le ministre des affaires étrangères, .Vndriamifidy et un 12" 
honneur, Rafamoharana, l'accompagnent. Ces Messieurs inter- 
rogent les employés sur les travaux exécutés pour les 
Français et sur le contenu des six fameuses caisses. 

L'enquête ne révèle rien de neuf. Des aides-de-camp 
procèdent alors è des fouilles dans les fameux sous-sols du 
bâtiment. 

L'étroit espace dans lequel sont emprisonnés les travail- 
leurs ne facilite pas leur besogne. Couchés à plat ventre, à 
la lueur de deux ou trois bougies, ils cherchent, creusent 
avec l'angady la bêche malgache) maugréant à cause de leur 
gênante position, et de la poussière qu'ils avalent à flots. 
On soulève beaucoup de terre, de gneiss, de granit, et de 



812 L OBSERVATOIRE FRANÇAIS 

canons point. En revanche, Philippe met de côté la 

batterie de piles Leclanché, les fils conducteurs, les son- 
neries, les flacons de chlorydrate d'ammoniaque engins 

dangereux, disait-il, avec lesquels il se chargeait de réduire 
en cendres Tananarive. Enfin il prend à la bibliothèque un 
ouvrage de du Moncel sur l'électricité. Toute la prise est 
envoyée à la reine. 

Ensuite on fait ouvrir les six caisses avec autant de 
précautions qu'en emploie M. Girard, au laboratoire muni- 
cipal de Paris, pour démonter les bombes à la dynamite. 
Cruel désenchantement, lorsqu'on aperçoit entourés de foin 
des flacons d'hydroquinone, d'iconogène, de carbonate et 
d'hyposulfite de soude, d'oxalate de potasse ou de sulfate 
de fer 

Caisses et contenu prennent cependant le chemin du 
palais, vers 10 heures du soir, heure à laquelle ces Messieurs 
ont terminé leurs perquisitions. Le lendemain, tout Tana- 
narive parlait de canons, munitions et mélinite trouvés à 
l'observatoire et transportés au palais de la Reine. 

Les membres du gouvernement s'obstinent pourtant à 
vouloir découvrir notre matériel de guerre. Ils envoient un 
cinquième inspecteur. Onlenomme Rakotovao. Notre homme 
s'installe à l'observatoire, tâche de soutirer habilement des 
employés quelques renseignements nouveaux, promet de 
la part de ses chefs toute sorte d'honneurs et de dignités à 
quiconque lui indiquera la fameuse cachette, et menace de 
mort si on ne lui révèle pas où se trouve le dépôt. 

Agacés par le refrain dont on les assomme depuis plusieurs 
jours, Robert et son compagnon certifient à Rakotovao, 
jurent même sur leur propre vie, que jamais il n'y a eu à 
Ambohidempona ni canons, ni munitions, ni mélinite. 

Mais l'inspecteur est blasé sur la valeur d'un serment de 
Malgache, il n'y ajoute nulle foi et réitère ses menaces et 
ses promesses. La nuit arrive ; il fait cerner l'emplacement 
par un peloton de soldats. Le lendemain, changement de 
scène : il chasse les deux gardiens ; et ordonne à quatre 
soldats de les surveiller rigoureusement, de les empêcher 
de communiquer avec n'importe qui. 



DE MADAGASCAR 31g 

Les deux employés sont là, à la belle étoile, gardés à 
vue durant toute la journée et la nuit suivante. On les 
relâcha le lendemain, faute de preuves suffisantes de culpa- 
bilité. 

Enfin, le gouvernement hova s'aperçoit de la mystification 
dont il a été la victime. Rendu sans doute plus furieux, il 
décide la destruction de Tobservatoire. D'après le propre 
aveu de Philippe Razafimandimby, lui-môme aurait forte- 
ment contribué à cette décision, et cela « par dévouement 
pour la mission catholique » ! 

Une belle-fille du premier ministre, vraiment dévouée 
celle-là à la cause française, avait dépêché à Robert plusieurs 
de ses esclaves chargés d'emporter les objets les plus 
pré(*ieux du mobilier, et de les mettre en sûreté dans sa 
propre maison. 

Je ne saurais assez la remercier de ses services qui, 
dans la suite, la rendirent suspecte et faillirent compro- 
mettre sa vie. 

DESTRUCTION DE l'oBSEHVATOIBE. — PILLAGE GÉNÉHAL 

On était au 18 septembre. Les chefs de caste et les 
gouverneurs convoquent sur la montagne d'Ambohidempona 
les habitants des villages d'Ambohipo, d'Ambolokandrina, 
de Faliarivo et la Caste noire. Les gens de Faliarivo arrivent 
les premiers et annoncent aux deux gardiens stupéfaits 
qu'ils viennent démolir l'édifice. 

Robert se rend aussitôt chez Andriamifidy, ministre des 
aff'aires étrangères, et lui demande si la nouvelle est vraie. 
Il reçoit une réponse affirmative. Vers 11 heures du matin, 
en eff'et, l'on transmet au peuple assemblé l'ordre de la 
Reine : « L'observatoire sera démoli, afin que les Français 
qui approchent de la capitale ne puissent pas trouver dans le 
voisinage un seul gîte! Les habitants d'Ambohipo et d'Am- 
bolokandrina porteront les instruments et le mobilier au 
collège d'Ambohipo; les autres renverseront l'édifice. » 

Robert et son compagnon démontent à la hâte les instru- 
ments astronomiques. Roulons, crapaudines, grosses vis, 



314 L'OBSERVATOIRE FRANÇAIS 

vis micrométriques, engrenages... s'entassent dans une 
caisse. En trois heures, les différentes pièces peuvent être 
transportées. 

La conduite de nos employés fut, en ces -circonstances^ 
digne de tout éloge. Malgré des tracasseries sans nombre, 
ils n'ont cessé les observations météorologiques qu'au 
moment où le bâtiment a été livré à la pioche des démolis- 
seurs. Leur vrai dévouement mérite d'être signalé aux amis 
de la science. 

Essayons maintenant de retracer la scène sauvage de la 
destruction et du pillage, d'après le récit de témoins 
oculaires. 

La Caste noire munie de barres de fer, de haches, de 
marteaux, a déjà envahi les quatre coupoles; les feuilles 
de tôle cèdent, se déchirent sous la pression des leviers la 
charpente de bois vole en éclats; la cuisine, le pavillon 
magnétique, la baraque en planches qui avait servi de pre- 
mier observatoire, l'abri météorologique sont renversés 
rapidement. Une foule de pillards, composée surtout de 
soldats, emporte dans toutes les directions des rails, des 
roues de coupoles, des pièces de charpente, portes, fenêtres, 
escaliers, paratonnerres avec câbles conducteurs, pluvio- 
mètres et instruments de toute sorte. Fidèles sujets, ils 
exécutent, à leur façon, les ordres de la Reine. 

Les gens qui se dirigent vers Ambohipo rencontrent sur 
leur chemin un employé des affaires étrangères, nommé 
Etiennne Tomahenina, ancien élève de la Mission; celui-ci 
les contraint de déposer leur butin au collège. 

Un chronomètre appartenant au dépôt de la marine, une 
boussole d'inclinaison du magnétographe Mascart, un ané- 
momètre — etc.. etc.. disparaissent à tout jamais. Une 
pendule de précision, deux fusils de chasse, deux revolvers 
sont emportés par un nommé Ratsimamanga, ci-devant pho- 
tographe de profession, employé pour le moment aux affaires 
étrangères. La pendule sidérale jugée inutile à cause des 
heures discordantes qu'elle indiquait, est du moins arrosée 
de mercure durant le transport; les baromètres, thermo- 
mètres, actinomètres brisés ne se comptent plus. Le pied 



DE MADAGASCAR 315 

en fonte de la grande lunette équatoriale, paraît trop lourd 
pour être emporté jusqu'au collège; on le roule dans une 
misérable case sans toit, et on l'enfouit sous terre. 

Peu à peu, l'édifice est débarrassé de ses instruments et 
de son UKfbilier ; la Caste noire attaque alors à coups d'angady 
les murs et les pierres de taille des corniches. Le travail de 
démolition dure cintj jours, à cause de la grande épaisseur 
des murailles du pavillon central. L'on essaie de faire sauter, 
avec de la poudre de mine, le pilier massif de 8 mètres de 
hauteur sur lequel reposait la lunette équatoriale; heureu- 
sement le feu ne prend pas. Du reste, d'après la rumeur 
publique, des fils électriques invisibles communiqueraient 
avec des gargousses et des torpilles placées sous le Palais 
de la Reine. En conséquence, on n'ose trop y toucher. 

Enfin, l'œuvre de destruction est accomplie; il ne reste 
plus que quelques débris de tours démantelées, de fenêtres 
éventrées jusqu'au niveau du sol, de pans de murs. Alors le 
gouvernement malgache charge le chef de la Caste noire 
Rainiasitera, d'annoncer au peuple qu'il peut se retirer. 
L'envoyé part à cheval. Arrivé à moitié chemin, sur les 
rochers d'Ambatoroka, il tombe de sa monture et se brise 
une jambe, accident dont il n'a pu guérir jusqu'à ce jour. 

Décidément, la destruction de l'édifice ne portait pas 
bonheur au démolisseur en chef. 

UNE PROCESSION FETICHISTE A l'oBSEHVATOIIIE 

Cinq jours s'écoulent, et du collège d'.Xnibohipo où se 
sont réfugiés les anciens employés d'Ainbohidempona, on 
aperçoit à l'ouest longeant les crêtes des collines, une pro- 
cession grotesque composée de huit hommes habillés de 
rouge. L'n grand prêtre porte enveloppée de toute sorte de 
chiffons, l'ancienne idole Kelimalaza que l'on croyait naïve- 
ment avoir été brûlée par ordre de la Reine Ranavalona II. 
Les habitants des villages voisins ont défense de se mêler 
au cortège, ils se «'ontentent de saluer l'idole, en signe de 
respect. Le convoi s'arrête sur les ruines, fait des vœux 
pour que Kelimalaza reprenne possession de cette montagne. 



316 L'OBSERVATOIRE FRANÇAIS 

profanée par rhabitation des Français, et lui demande pro- 
tection contre les envahisseurs qu'on aperçoit là-bas, dans 
la plaine. 



ATTAQUE DE L OBSERVATOIRE PAR LES SOLDATS FRANÇAIS 

L'emplacement de l'observatoire constituait une position 
stratégique des plus importantes. 

Tout l'ouest de Tananarive se compose d'une immense et 
basse plaine couverte de rizières que traverse le fleuve 
Ikopa. Par ce côté, il eût été diflîcile à la colonne volante 
de s'emparer de la capitale. A l'est, au contraire, s'étend 
parallèlement au massif de la ville, une chaîne dont le point 
culminant, l'observatoire, se dresse à 2 kilomètres de dis- 
tance. Cette place semblait donc toute désignée comme 
point de défense et d'attaque. Les Malgaches avaient élevé, 
au nord des ruines, des retranchements formés de pierres 
de taille, de monceaux de briques, de plaques d'acier de 
fabrication anglaise, et avaient traîné jusque là une batterie 
et des Hotchkiss. 

Le 30 septembre au matin, les canons français délogent 
successivement l'artillerie hova placée sur les crêtes de 
l'est. A 11 heures 45 minutes, l'ennemi abandonne le piton 
d'Ankatso situé à 1.500 mètres est d'Ambohidempona. La 
9'' batterie française et une section de la 16", placées en con- 
trebas du sommet, ouvrent un feu rasant sur la batterie 
hova établie à l'observatoire. Le tir de nos pièces est 
admirablement réglé comme l'attestent les empreintes de 
projectiles que l'on aperçoit encore sur les pans de mur. 
La position de l'ennemi commence à devenir intenable. Du 
reste, un bataillon de tirailleurs escalade déjà le flanc sud 
de la montagne. Aussitôt, les artilleurs malgaches cachent 
sous terre leurs munitions, brisent la hausse de deux canons 
et des mitrailleuses qu'ils abandonnent, et s'enfuient vers 
Tananarive. 

Les officiers français du bataillon s'emparent, dès leur 
arrivée, de ces mêmes pièces, les chargent avec les muni- 
tions qu'ils ont découvertes, les braquent contre le palais de 



DE MADAGASCAR 317 

la Reine, pointent approximativement, et, cruelle ironie, 
les premiers obus qui tombent sur la capitale proviennent 
des canons malgaches. Après chaque coup, on rectifie le tir ; 
les projectiles éclatent au milieu d'un groupe de soldats 
assis sur une muraille au nord du palais, et font plusieurs 
victimes. 

Les 9' et 16* batteries qui occupaient TAnkatso éprouvent 
du retard dans leur marche vers l'observatoire, à cause du 
manque de chemins, de la descente très escarpée, et des 
rizières boueuses qui baignent le bas de la montagne. Elles 
se mettent en position sur la terrasse de l'ancien bâtiment 
vers 2 heures 40 minutes, au moment même où déjà toutes 
les crêtes voisines de Tananarive sont tombées au pouvoir 
de nos troupes. 

Alors, commence le bombardement de la capitale. 

Des obus à la mélinite lancés sur la cour du palais cou- 
verte de soldats malgaches, produisent un résultat 
terrifiant : 35 hommes tués d'un premier coup, 2't d'un 
second. Les projectiles atteignent la flèche du temple, la 
tour N.-E. et la varangue du grand bâtiment dans lequel les 
Malgaches ont accunudé une quantité de barils de poudre. 
Si, par malheur, un obus avait éclaté en cet endroit, une 
{•atastrophe épouvantable s'en serait ensuivie. Population et 
soldats s'enfuient épouvantés vers les régions de l'ouest. La 
Reine éperdue, démoralisée, ordonne de hisser le drapeau 
blanc ; bientôt elle signe la capitulation. 

RESTITUTIONS 

Au lendemain de l'occupation de Tananarive, le général 
de Torcy, chef d'Etat-major, voulut bien s'intéresser à ce 
qui restait encore de l'observatoire. Il envoya à Ambohipo le 
commandant de la brigade topographique, M. le chef d'esca- 
dron Bourgeois, avec ordre d'examiner l'état des instruments 
déposés au collège. L'oflicier constata que la majeure partie 
des instruments avait été endommagée durant le transport ; 
il concluait à la nécessité de les renvoyer en France pour 
être réparés, ou d'en acheter d'autres. 

Le général essaya ensuite de faire rentrer les objets 



318 , L'OBSERVATOIRE FRANÇAIS 

emportés par les pillards. La Reine s'exécuta d'abord, du 
moins en partie, et renvoya par l'intermédiaire de 
Ramarosaona la lunette Bardou et la longue vue. A la place 
du petit équatorial Cauchoix, précieux souvenir d'un célèbre 
explorateur et géographe, M. Antoine d'Abbadie, de l'Ins- 
titut, sa Majesté remit une épave de lunette avec oculaire 
brisé, et comme compensation, 150 francs. Les six caisses et 
leur contenu, les sonneries électriques, les piles, fils con- 
ducteurs n'ont point encore reparu. 

Le jeune prince Rakotomena rapporte à son tour l'harmo- 
nium, dont il a cassé deux languettes et percé le soufflet. 

Le photographe Ratsimamanga avait déjà vendu la pendule 
de précision, il restitue 150 francs, un seul fusil et deux 
revolvers. 

Le P. Roblet découvre et fait transporter au collège le 
pied de la grande lunette équatoriale. Interrogé au sujet de 
cet enfouissement contraire aux ordres de la Reine, le gou- 
verneur du village donne comme excuses qu'on Ta déposé 
en cet endroit « par crainte des voleurs » ! 

La belle fille du premier ministre avait été la première à 
rapporter les objets mis en dépôt chez elle. 

Malgré tout, la majeure partie du butin reste encore 
aujourd'hui entre les mains des pillards. 

Ainsi finit l'observatoire de Tananarive. Durant les six 
années et sept mois de son fonctionnement, il avait fourni 
au monde savant d'importants travaux météorologiques, 
astronomiques, magnétiques et géodésiques, qui lui ont 
valu de hautes récompenses soit de l'Académie des 
Sciences, soit du gouvernement français. 

Dieu en a permis la destruction ; entrerait-il dans ses 
desseins que sur ce dernier champ de bataille de la colonne 
volante, s'élève un nouveau monument destiné à le remer- 
cier de la victoire, et dédié à la mémoire des soldats 
français morts à Madagascar ? 



DE MADAGASCAR 319 



II. — APRES LA GUERRE 

Plusieurs mois après la capitulation, je revenais de France 
à Madagascar, résolu de reconstituer l'observatoire si les 
indemnités à recevoir me le permettaient. 

Par une de ces belles soirées, communes sous les tro- 
piques, notre caravane est en vue de la capitale Malgache. 
Sa physionomie n'a guère changé, malgré les horreurs de la 
guerre. Toujours ces mêmes grandes bicoques qui menacent 
de s'écrouler sur la tète des passants, et qu'on s'obstine à 
décorer du nom de palais ; toujours ces maisons rouges 
disposées en amphithéâtre, sans aucun ordre, sur le flanc, 
en haut, en bas du massif. Et comme pour fêter ironique- 
ment notre arrivée, le soleil couchant empourpre les ruines 
de l'observatoire. Je les contemple avec tristesse. Son passé, 
ses gloires, ses revers se présentent à ma mémoire. Là 
s'arrêta victorieuse, après un magnifîque élan, l'héroïque 
colonne volante. Et en voyant flotter au dessus de ces pans 
de mur le drapeau de la patrie, un rayon d'espérance tra- 
verse mon cœur. 

Je tente quelques démarches auprès de M. Laroche, 
résident-général, dans l'espoir de trouver en lui le bien- 
veillant appui que m'avaient accordé ses prédécesseurs, 
MM. le Myre de Vilers, Bompard, Larrouy. Il semble vouloir 
prendre à cœur cette œuvre française. En attendant sa déci- 
sion, je m'occupe de réparer les instruments détériorés, de 
remonter la grande lunette équatoriale, dont les pièces 
gisent çà et là dans un pèle-méle indescriptible. Lorsqu'il 
s'agit de l'élever sur son pied parallactique, deux parties 
importantes manquent à l'appel: les coussinets inférieurs 
qui supportent l'axe du cercle d'ascension droite, et la 
console du mouvement d'horlogerie. J'installe dans l'enclos 
delà Mission des instruments météorologiques; nous conti- 
nuerons du moins la série des observations malheureusement 
interrompue durant cinq mois. 



320 L'OBSERVATOIRE FRANÇAIS 



AVEC LA BRIGADE TOPOGRAPHIQUE. CERNE PAR LES FAHAVALO. 

Sur ces entrefaites, le général Voyron commandant le 
corps d'occupation, s'apprête à envoyer à la côte est la bri- 
gade topographique, en vue du tracé d'un chemin de fer. 
Mis au courant des travaux que j'avais accomplis avec le P. 
Roblet dans ces mômes parages, il me propose d'accom- 
pagner la brigade pour l'exécution de la partie géodésique, 
astronomique et magnétique; les quatre capitaines topogra- 
phes relèveront, eux, les détails du terrain. 

Le fonctionnement de la station météorologique me paraît 
désormais assuré ; d'autre part, aucune réponse au sujet de 
la reconstruction de l'observatoire ne me parvient de la 
Résidence générale; j'accepte donc la proposition du géné- 
ral, heureux de pouvoir me rendre utile. 

Nous partons le 5 septembre 1896. Le voyage de la 
première étape s'accomplit sans incident. Le lendemain 
notre convoi composé en tout de près de 200 porteurs se 
met en route, avec une escorte de 20 soldats, 10 tirailleurs 
algériens à l'avant-garde, 10 tirailleurs haoussas à l'arrière. 

Après une heure et demie de marche, nous pénétrons 
dans la région habitée par les rebelles. Les Haoussas mon- 
trent avec fierté une tète de fahavalo qu'ils ont fraîchement 
plantée sur un pieu, au sommet du chemin, par manière de 
représailles. Spectacle, en vérité, fort dégoûtant ! Pendant la 
descente, les porteurs signalent sur les hauteurs voisines, 
un, puis deux, puis trois groupes d'ennemis qui se dirigent 
vers nous. Allons ! ça va chauffer! On me donne un revolver 
d'ordonnance chargé de six balles, dont je n'userai évi- 
demment qu'à la dernière extrémité; et à la garde de 

Dieu! 

Des coups de fusil arrêtent les Algériens à quelques 
mètres du village en ruines d'Antalatakely qui borde le 
chemin. Je traversais en ce moment avec l'arrière le ruis- 
seau de l'iadiana. Nous pressons le pas ; le convoi se rallie 
au milieu de ce pâté de cases dont les murs en pisé offrent 
un abri assez sûr contre l'ennemi. 



DE MADAGASCAR 321 

Les fahavalo nous cernent, envoient à notre adresse des 
balles qui passent au-dessus de nos tètes. Pour la première 
fois, j'entends leur sifflement aigu. Il cause d'abord une 
impression désagréable. Bientôt, on prend philosophique- 
ment son parti, en constatant qu'il faut beaucoup de poudre 
et de plomb pour tuer un homme. 

Désireux de voir nos adversaires, je me place à un endroit 
élevé et regarde vainement. « Sortez de là, me crie le capi- 
taine Delcroix, chef de la brigade, vous n'y êtes pas en 
sûreté. » Je me retire et vais alors visiter les postes de 
défense. Les dix tirailleurs haoussas occupent le bas du 
village. Une section envoie des feux de salve dans la direc- 
tion du ruisseau que nous avons franchi tout à l'heure ; la 
deuxième, vers un groupe de maisons distant de 500 mètres 
dont les habitants s'acharnent à tirer sur nous. Fusillade 
incessante dans ce poste des Haoussas; je serais curieux de 
savoir si le nombre des victimes est en raison directe du 
tintamarre. Ces soldats noirs ont la réputation d'être excel- 
lents à la baïonnette ; par contre, mauvais tireurs. 

A l'autre bout du village, les Algériens ménagent mieux 
leurs munitions et tirent beaucoup plus méthodiquement. 

Les porteurs se blottissent dans l'intérieur des maisons, 
derrière des pans de murs ; eux d'ordinaire si gais, ils 
gardent un morne silence et ne paraissent pas du tout 
rassurés. 

Pendant que je fais les cent pas au milieu de ce concert, 
me demandant depuis tantôt une heure quand la bagarre 
finira, un tirailleur algérien m'arrive baïonnette au canon : 
« Capitaine blessé ! crie-t-il, capitaine blessé ! » Je cours et 
trouve en effet le capitaine Delcroix perdant son sang 
d'une blessure au bras droit. Voici comment avait eu lieu 
l'accident. 

Il avait aperçu un groupe d'ennemis caché dans une tran- 
chée à 500 mètres; il rectifie la hausse des fusils placée sur 
800, précise à ses hommes le but, commande le feu, se 
retourne, et reçoit au môme instant une balle Snider. 

Un médecin de la guerre se trouve par bonheur dans notre 
convoi. De plus, nous avons dans les bagages de la brigade 

LXXI. — 21 



322 L OBSERVATOIRE FRANÇAIS 

une petite pharmacie. Vite, un porteur protégé par un 
soldat, se dévoue et va chercher de l'eau au ruisseau voisin ; 
un autre apporte un mortier à riz sur lequel s'asseoit le capi- 
taine. Je lui enlève sa veste avec mille précautions. Afin 
d'aller plus vite, nous coupons avec des ciseaux la manche 
de la chemise. Ma soutane est inondée de sang. Le docteur 
examine la plaie, constate que les tissus et plusieurs nerfs 
ont seuls été déchirés par la balle qui a traversé le gras du 
bras à la hauteur du sein ; il lave la blessure avec de Feau 
phéniquée et applique un pansement. 

Pendant l'opération, le capitaine montre une énergie peu 
commune. 

A nos côtés, la fusillade ne discontinuait pas. L'un des 
officiers de la brigade, excellent tireur, posté à l'endroit 
même que j'avais ordre de quitter précédemment, aperçoit 
un rebelle, qui de la fenêtre d'une maison fait feu sur nous 
à la distance de 800 mètres. Il lui expédie deux balles 
Lebel, qui ont dû arriver à destination ; l'adversaire trouve 
bon de s'éclipser. 

Depuis deux heures et demie, nous sommes en détresse. 
Les 120 cartouches dont chaque soldat avait approvisionné 
ses cartouchières, commencent à s'épuiser ; faute de muni- 
tions, l'ordre circule de ralentir le feu. Tout à coup, l'on 
voit poindre au sommet de la côte où était plantée la tête 
du fahavalo, une reconnaissance qui s'avance dans cette 
direction. Nous braquons nos jumelles et distinguons 
quinze tirailleurs algériens commandés par un capitaine à 
cheval. 

Les deux postes militaires voisins entendaient la fusillade, 
et les commandants inquiets sur notre sort, nous envoyaient 
du secours. 

Il était temps ! 

Le lieutenant Duruy, fils de l'ancien ministre, arrive avec 
ses hommes. Il a vu du haut de la montagne toutes les posi- 
tions qu'occupe l'ennemi : « A quatre pas les uns des autres, 
crie-t-il ; en avant ! m Armé de son revolver et un bâton à 
la main, il s'élance le premier, charge vigoureusement les 



DE MADAGASCAR 323 

assaillants. Quelques minutes plus tard, vive fusillade; 
puis, la riposte parvient par intervalles et dans une direc- 
tion de plus on plus éloignée. Culbutés par les quinze 
algériens, les rebelles avaient jugé prudent de déguerpir. 
Du reste, à Topposé^tle la route, la deuxième reconnaissance 
du poste voisin leur envoyait des feux de salve à la distance 
de 1000 mètres. 

Enfin, nous sommes débloqués. Malheureusement, Tes- 
corte a subi quelques pertes. Outre le capitaine blessé, un 
tirailleur algérien avait reçu une balle au front et avait été 
tué roide. 

Les porteurs sortent de leurs refuges et reprennent cou- 
rage. Nous continuons notre chemin, emportant le cadavre 
du tirailleur. 

A notre droite, j'aperçois sur une éminence la brave 
colonne Duruy qui tient Tennemi à distance ; à notre 
gauche, la deuxième reconnaissance nous protège contre les 
bandes dispersées à l'opposé. 

Au poste de Manjakandriana, le docteur renouvela le 
pansement du blessé, et s'assura que la plaie n'était pas 
dangereuse. 

Nous eûmes, le soir môme, l'explication de cet engage- 
ment, le plus sérieux qu'on ait eu sur la ligne d'étapes, au 
dire tics officiers du poste. 

Des espions avaient précédemment annoncé la jonction 
de trois bandes de fahavalo qui tenteraient un coup de 
main sur les convois; or, justement, ces gaillards s'étaient 
réunis le jour de notre passage, au nond)re de 500 environ. 

REPRÉSAILLES. — CONVOI FUNÈBRE. EN ROUTE. 

Le lendemain matin au point du jour, nous entendions 
assez près du poste, le grondement du canon. Le comman- 
dant du cercle infligeait aux fahavalo de terribles repré- 
sailles. La veille au soir, il avait ordonné à un déta«-hement 
de soldats de se rendre à l'endroit par où passeraient les 
rebelles. Pendant qu'il balayait à coups de canon les villages 
qui nous nvai<'nl attaqués la Vfilb'. les habitants s'enfuyaient 



324 L'OBSERVATOIRE FRANÇAIS 

dans la direction de rembuscade; plusieurs d'entre eux tom- 
baient foudroyés sous les balles de nos soldats. 

La compagnie des tirailleurs algériens s'apprête ici à 
rendre les derniers devoirs à leur can^arade tué la veille 
dans rengagement. Un peloton rend les honneurs militaires. 
Quatre hommes portent sur une civière le corps enveloppé 
d'un linceul, au-dessus duquel on a fixé la chéchia, le 
manteau bleu, le ceinturon et le sabre-baïonnette du défunt. 
Les officiers en grande tenue précèdent le convoi ; parmi 
eux, je remarque des vétérans africains dont la poitrine est 
ornée de la croix d'honneur et de médailles. Moi, prêtre 
catholique, je n'ai pour toute décoration que ma soutane 
largement tachetée de caillots de sang, et récitant tout bas 
un De profundis pour ce pauvre musulman, mort victime du 
devoir, je suis le cortège avec un des officiers de la brigade 
topographique. Quand le cadavre est descendu dans la fosse, 
chacun jette sa pelletée de terre ; je le fais, nu tète. Le 
commandant du poste me remercie au nom des algériens, 
d'avoir bien voulu honorer de ma présence cette triste 
cérémonie : « Mon capitaine, lui répondis-je à haute voix, 
lorsqu'un soldat meurt ainsi loin de sa patrie défendant le 
drapeau de la France, mon titre de Français m'oblige à 
venir saluer les restes de ce brave et à lui adresser un 
dernier adieu. » 

A l'issue de la cérémonie, m'a-t-on rapporté, les Arabes 
chuchotaient entre eux, faisant allusion à mon grade d'offi- 
cier assimilé : « Ce capitaine marabout n'est pas comme 
tous les autres. » 

Le capitaine Delcroix rentre à Tananarive escorté par des 
soldats. Nous, nous prenons la direction de Tamatave. En 
route, on aperçoit par ci par là quelques habitants errants 
dans les vallées. Ils ne nous inquiètent pas ; nous leur 
laissons la paix. 

Le voyage se continue ; treize jours plus tard, nous 
arrivions au village d'Ampanotomaizina entre Andevorante 
et Tamatave, région que nous avions mission de relever. 



DE MADAGASCAR 325 



OPERATIONS SUR LE TERRAIN 



Les instructions écrites du chef du service géographique, 
M. le commandant Verrier, prescrivaient la mesure d'une 
base à Ampanotomaizina ou dans les environs, ensuite Texé- 
(Hition des levés géodésiques et topographiques de la 
région située à l'ouest de cette localité. 

Une reconnaissance préliminaire nous démontra l'impos- 
sibilité de mesurer la base à Ampanotomaizina même. La 
vue, soit dans le village, soit sur les bords de la mer 
s'étend tout au plus à 200 mètres et se limite à une zone de 
forêts. 

Au delà de la forêt, deux lacs, unis entre eux ^ar un 
étroit goulet, coulent parallèlement à la côte sur une lon- 
gueur de 20 kilomètres. Une bande sablonneuse couverte 
d'arbustes, de strychnoses, de pandahus, etc.. les« sépare 
de l'Océan Indien. Les bords sinueux du lac Rasoamasay 
offrirent <'n un endroit une sorte de sentier étroit et relati- 
vement long ; nous le choisîmes pour base. Le sol une fois 
(iébroussaillé, nivelé et jalonné, je fis planter aux deux 
extrémités deux niAts ; l'un situé au pied d'une falaise om- 
bragée d^nrania speciosa, arbre du voyageur, fut surmonté 
d'une grosse boule nickelée sur laquelle se réfléchissaient 
les rayons solaires, l'autre, aboutissant à une pointe dénudée 
du lac, avait un simple drapeau blanc. 

Nous mesurAmes la base avec un ruban d'acier long de 20 
mètres. Après chaque portée, nous enfoncions la fiche, non 
point directement dans le sable, mais à frottement dur dans 
le trou d'une planchette posée à terre. Pour donner une 
plus grande stabilité à la planchette, un Malgache appuyait 
ses deux pieds par dessus, et demeurait immobile jusqu'à 
ce qu'on eut appliqué l'extrémité du ruban sur la partie 
intérieure de la fiche. 

La longueur totale de la base mesurée égalait 349 mètres 
à l'aller, et 348 mètres 69 centimètres au retour. Différence : 
31 centimètres. 

Cette erreur provenait de ce que» ce jour là, la marée 
plus haute que d'ordinaire avait envahie une fraction de la 



326 L'OBSERVATOIRE FRANÇAIS 

ligne jalonnée. Nous remédiâmes à cet accident en prenant 
hors de l'eau une parallèle à la base durant une portée. 

L'on sait, du reste, que la mesure d'une base sur un sable 
mouvant est sujette à des erreurs, malgré toute sorte de 
précautions. 

Autour du lac s'élèvent des dunes et des falaises dont 
les sommets surmontés de drapeaux, nous servirent à for- 
mer les premiers triangles. J'observais avec un théodolite 
de reconnaissance, les trois angles azimutaux ainsi que les 
distances zénithales de chacune des stations, dans les deux 
positions directe et inverse du cercle. 

Nous avons uni Amponotomaizina avec le réseau formé 
autour du lac, de la manière suivante. D'un point du village, 
où nous avons arboré ensuite le mât de pavillon, je pus 
découvrir à travers une étroite échappée de la forêt, un 
sommet de colline appelé Anjanamborona, distant de 2 kilo- 
mètres et demi, déjà placé dans le réseau. Pour compléter 
le triangle, on planta au sommet d'un des plus hauts arbres 
de la foret, un drapeau visible à la fois et du mât de pavil- 
lon et de la colline. Je mesurais ce signal de ces deux points 
soit en azimut, soit en hauteur ; par conséquent, Ampanoto- 
maizina, station du mât de pavillon fut placé sur la feuille 
minute au moyen d'un triangle de troisième ordre, c'est-à- 
dire, avec un angle déduit. 

NIVELLEMENT TOPOGRAPHIQUE 

Jusque là, les cotes de niveau obtenues avaient pour point 
de repère la plage du lac. D'après les instructions, nous 
devions les mesurer par rapport au niveau de la mer. En 
d'autres termes, le problème à résoudre revenait à connaître 
la hauteur du lac au dessus du niveau de la mer. 

Nous exécutâmes un nivellement topographique depuis 
l'Océan Indien jusqu'au mât de pavillon, distant d'une cen- 
taine de mètres. L'altitude à partir du pied du mât égalait 
3 mètres 7 centimètres. Ensuite, je déterminais géodési- 
quement de cette dernière station, la hauteur d'Anjanambo- 
rona et du drapeau de la forêt ; la comparaison des résultats 
obtenus avec l'altitude déjà prise du niveau du lac, donna 



DE MADAGASCAR 327 

deux vérifications. Les hauteurs réciproques d'Anjanambo- 
rona et du mât de pavillon fournirent comme cotes de niveau 
du lac : 4 mètres 98 centimètres, d'autre part, 5 mètres 21 
centimètres au moyen d'une simple distance zénithale du 
drapeau. Erreur, 23 centimètres, attribuable à la réfraction. 
Nous avons adopté comme hauteur moyenne 5 mètres, 
quantité que nous ajoutâmes à toutes les cotes obtenues de 
la plage du lac. 

Ajoutons en terminant ce paragraphe, que de tous les 
sommets principaux, nous observions l'hypsomètre et la 
distance zénithale de l'horizon de la mer, afin de contrôler 
les résultats géodésiques. 

ORIENTATION DU RESEAU. COORDONNÉES GÉOGRAPHIQUES. 

L'on sait que, dans rexécutioivfl^une carte, il ne suffît pas de 
disposer sur son canevas des points trigonométriques et des 
cotes de niveau, il faut de plus orienter ce réseau, et, s'il 
n'est pas relié à une triangulation antérieure complète, la 
détermination par observation astronomique d'une ou plu- 
sieurs stations importantes devient de rigueur. 

Ce fut au pied du mât de pavillon d'Ampanotomaizina que 
j'exécutai ces opérations, classiques en géodésie. 

J'observais la nuit, avec le théodolite, les hauteurs corres- 
pondantes de l'étoile e Carène. Le méridien obtenu fournit 
l'azimut orienté de la colline d'Anjanamborona, du drapeau 
de la forêt, et par ces deux points du réseau tout entier, 
ainsi que la déclinaison magnétique du lieu, comme nous le 
verrons plus loin. 

La recherche des coordonnées géographiques comprend 
deux opérations distinctes, la détermination de la longitude 
et de la latitude. Puisque le service géographique ne possé- 
dait pas de cercle méridien, et que celui de l'observatoire 
se trouvait, nous l'avons dit, en mauvais état, je choisis la 
méthode de la longitude par le chronomètre. A mon pas- 
sage à Andevorante, dont nous avions fixé la longitude en 
1892, je me rendis à la station d'Ambatojahanary afin de 
prendre l'heure locale par des hauteurs du soleil, au moyen 
du théodolite et du chronomètre. Vingt-quatre heures plus 



328 L'OBSERVATOIRE FRANÇAIS 

tard, dès mon arrivée à Ampanotomaizina, je déterminais de 
la même manière l'heure locale avec le même chronomètre 
et le théodolite. Comparée avec celle de la veille, toutes 
corrections de marche du chronomètre faites, la différence 
d'heure des deux stations égalait 23' 2 en temps, ou 5' 45' 3 
en arc. Or, Andevorante se trouvant à 46" 45' 34" de longi- 
tude est de Paris, il s'ensuivait que Ampanotomaizina situé 
à l'est d' Andevorante était situé à 46" 51' 19". 

La latitude fut obtenue par la méthode ordinaire des hau- 
teurs circumméridiennes du soleil. 

OBSERVATIONS MAGNÉTIQUES 

Les officiers topographes emportent généralement dans 
leurs opérations sur le terrain la boussole à éclimètre, avec 
laquelle ils placent leurs stations sur la feuille minute, 
d'après trois ou plusieurs points géodésiques donnés, et 
relèvent avec le cercle vertical de l'instrument quelques 
cotes de niveau par rapport à des altitudes déjà fixées. Leur 
boussole doit préalablement être réglée d'après la décli- 
naison du lieu. 

Or, à Madagascar, et en particulier sur la côte est, la 
déclinaison magnétique varie très inégalement, comme je 
l'avais déjà constaté en 1892. Non loin d'Ampanotomaizina, 
les employés des ponts et chaussées faisaient creuser les 
dunes de sable qui séparent le village des lacs, et y décou- 
vraient des sources sulfureuses et des pyrites de fer. En 
allant exécuter un tour d'horizon sur la colline d'Anja- 
namborou, je trouvais sur mon chemin, des pyrites de fer 
mêlées avec des cristaux de quartz amorphe; sur la plage 
des lacs, j'observais également des amas de fer oxydulé 
rejeté par les vagues. Indices très probables de perturbation 
magnétique. 

En effet, déterminée au pied du mât de pavillon et loin 
des habitations, au moyen du théodolite-boussole Brunner, 
la déclinaison égale : 8° 5' 34", NW. A Andevorante, station 
d'Ambitojahanary, j'avais obtenu 13" 36' 1" NW, alors qu'en 
1892, j'avais trouvé 14" 40' 42". 

Ajoutons que cette anomalie magnétique cesse à mesure 



DE MADAGASCAR 329 

qu'on pénètre à Touest dans Tintérieur des terres. Ainsi, 
à Sahamarivo, à 11 kilomètres d'Ampanotomaizina, sur les 
bords de la rivière Rongo Rongo, la déclinaison est de 
9° 46' 34". 

QUELQUES NOTES SUR LA. RÉGION 

Le levé de cette région peu connue et qu'on n'avait pas 
sérieusement étudiée jusqu'à ce jour, nous révéla quelques 
particularités dignes d'être signalées. 

1° La bande étroite de sable quartzeux qui sépare Ampa- 
notomaizina des lacs, se termine sur leurs bords; au-delà, le 
sous-sol est formé d'argile rouge, recouverte d'une légère 
couche de grains de quartz; l'Océan Indien se retirerait donc 
très lentement en cet endroit sous l'effet du grand courant 
marin. 

2" Les .nnomalies de la boussole et la constitution géolo- 
gique du sol prouvent que cette région a été un centre secon- 
daire d'activité volcanique, et confirmeraient l'hypothèse 
qui place sur le versant est de Madagascar le point d'ori- 
^'ne des soulèvements de nie. 

3° Ce bouleversement a formé une ligne de partage des 
eaux assez singulière; au village d'Ampanotomaizina, la 
rivière se jette dans l'Océan Indien au nord-est, à 3 kilo- 
mètres; au-delà de la zone des forêts, les lacs, alimentés 
uniquement par de nombreux ruisseaux qui prennent leur 
source dans les falaises de l'ouest, se déversent dans 
la mer, à l'opposé, vers le S. SW; enfin les eaux qui coulent 
dans les vallées, des falaises les plus élevées, se rendent vers 
l'ouest, perpendiculairement aux directions précédentes, 
dans la rivière du Rongo Rongo, affluent du Vohitra, lequel 
se jette dans l'Iaroka à 4 kilomètres d'Andevorante. 

4" Les lignes de faite sont dirigées parallèlement à la 
côte, et il est curieux de voir la rivière du Rongo Rongo et 
les lacs couler dans le même sens, mais à des altitudes 
difrércntes, séparés entre eux par une muraille de 8 kilo- 
mètres de largeur, 20 de longueur et 100 mètres de hauteur, 
foute cette région des falaises était boisée jusqu'à une date 
récente, ainsi que l'attestent les nombreux troncs d'arbres 



330 L'OBSERVATOIRE FRANÇAIS 

calcinés qui s'élèvent de toutes parts sous forme de mâts. 
Les villages y sont très rares, et les habitants interrogés sur 
le motif du déboisement, nous répondaient : « Nous préfé- 
rons pour nos bœufs des pâturages à des arbres. » 

5° Au versant du Rongo Rongo, la falaise descend sur les 
bords de la rivière par une pente escarpée. De nombreux 
villages Betsimisaraka s'élèvent sur les berges du Rongo 
Rongo. 

6° Protégée des vents de S.-E. par la muraille de 100 mètres 
de hauteur, la région jouit d'une température exception- 
nellement élevée; dans une saison où la chaleur est à sa 
moyenne, j'avais dans ma case, à l'ombre, jusqu'à 36°. Le 
sol marécageux composé de limon, d'argile et d'humus, 
produit sans grands efforts de culture, du riz, des cannes à 
sucre, du café, des bananes, patates... La principale indus- 
trie des habitants consiste dans la fabrication du rafia qu'ils 
transportent à Andevorante par pirogues. 

En résumé, le tracé d'un chemin de fer traversant la 
vallée marécageuse du Rongo Rongo, gravissant une rampe 
de 80 à 100 mètres de différence de niveau, pour 
redescendre dans la région des lacs et rejoindre le littoral à 
Ampanotomaizina, parut offrir d'énormes difficultés de 
construction et nécessiter de fortes dépenses. 

RENTRÉE A TANANARIVE 

Depuis bientôt trois semaines, la saison des pluies a fait 
son apparition. Le séjour sous latente n'a guère de charmes. 
Sous les rayons du soleil on éprouve une chaleur étouffante ; 
avec la pluie, on est pénétré par l'humidité due à l'évapo- 
ration. Une misérable case malgache est encore préférable. 

La fièvre, compagne inséparable de la saison pluvieuse, 
sévit depuis quelque temps dans la caravane. Nous ressentons 
tous plus ou moins les effets de l'anémie et de l'infection 
paludéenne, après un séjour de trois mois sur la côte. Déjà, 
un porteur et un soldat indigène de l'escorte sont morts d'un 
accès pernicieux. 

Aussi l'ordre de rejoindre Tananarive ne nous trouve pas 
indifférents. Nous partons. 



DE MADAGASCAR 331 

Le long de la ligne d'étapes, la pacification s'opère grâce à 
l'énergie de notre nouveau Résident. Les habitants des 
villages voisins d'Antalitakely ont remis armes et munitions 
au commandant du secteur et se sont soumis. Au moment de 
notre passage, ils cultivent leurs rizières, et nous tirent cette 
fois un coup de chapeau, non sans un petit air goguenard. 
On leur rend le salut sur le même ton. Le surlendemain, 
nous arrivions à Tananarive. 

Ma mission de géodète se termine pour le moment par 
une lettre de remerciements et d'éloges. Le commandant 
chef du service géographique me rapporte cette phrase 
pleine d'espérances prononcée par le général Gallieni : « Les 
Hovaont détruit l'observatoire, ils le rebâtiront. » Je fais des 
vœux pour que cette parole se réalise. 

.E. COLIN. S. J. 



DÉMONS ET DÉMONIAQUES' 



Dans un gros livre, sérieux d'allure et de format, léger 
d'idées et de raisonnements, œuvre d'un médecin connu, 
j'ai cueilli cette phrase : « Personne, parmi les gens sensés, 
n'admet plus l'intervention du Diable dans les affaires 
humaines. « 2. 

Voilà ce qui s'appelle une exécution sommaire : ou 
manquer de bon sens, ou rejeter la croyance au démon et à 
son action dans le monde. L'auteur n'a pas, je pense, la 
prétention que chez lui tout se dise aimablement. Nous le lui 
pardonnerons à raison de sa naïveté : il en faut bien une cer 
taine dose pour décréter ainsi de non-sens la foi de tous les 
catholiques ! Aucune vérité peut-être n'est affirmée plus nette- 
ment dans la Sainte Ecriture que l'intervention du diable dans 
les choses humaines. Justement la suite de l'Evangile 
m'amène à vous raconter comment Notre-Seigneur chassa le 
démon du corps d'un possédé dans la synagogue de Caphar- 
naiim, et de toutes les actions du démon sur nous aucune 
ne se montre par des signes, par des manifestations plus 
apparentes, plus étranges, que la possession. Aussi est- 
elle l'objet spécial des railleries et des négations du scep- 
ticisme. 

Pour ce motif, il m'a paru bon de faire précéder l'exposé 
du récit évangélique d'une étude sur la possession diabo- 
lique que je définis : la présence du démon dans le corps 
d'une personne vivante, présence par suite de laquelle pou- 
voir est laissé au démon d'agir sur ce corps. 

Je diviserai ce que j'ai à vous dire en trois parties, qui 
seront la réponse aux trois questions suivantes : Le démon 
existe-t-il réellement et quelle est sa place dans l'œuvre de 

1. Conférence donnée dans l'église du Gcsù, à Paris, le Dimanche 17 Jan- 
vier 1897. 

2. Ch. Richet. L'homme et l'Intelligence 2*^ éd., p. 391. 



DEMONS ET DEMONIAQUES 333 

Dieu, la création? La possession est-elle un fait réel? Enfin, 
comment s'explique la possession ? 

N'attendez pas de moi que je vous parle de manifestations 
diaboliques autres que la possession, telles que : obsessions, 
maléfices, sabbat, nécromancie, spiritisme, etc. L'occasion 
pourra s'en présenter, mais à elle seule la possession est un 
sujet assez vaste et assez important, pour occuper nos trois 
quarts d'heure d'entretien, 

I 

En 1215, le quatrième concile œcuménique de Latran, 
formulait le décret suivant : « 11 n'est qu'un seul Dieu éternel 
et tout puissant. C'est lui qui a formé du néant la nature 
spirituelle et la nature corporelle, l'ange et le monde, et entre 
les deux, tenant des deux, l'homme, formé de corps et d'âme. 
Le démon et ses anges ont été créés dô Dieu bons par 
nature ; eux seuls se sont rendus mauvais K » 

Ce décret a été confirmé en 1870 par le Concile du 
Vatican. 

Ainsi, au sommet, dans une sphère à part, Dieu, incréé, 
éitiinel, tout puissant; Dieu portant en lui-même la raison 
nécessaire de sa propre existence et la raison sufllsante de 
l'existence de toutes les créatures; Dieu infini dans ses 
perfections, se sufiisant pleinement à lui-même et, par 
conséquent, ne pouvant avoir d'autre raison de produire 
des êtres en dehors de lui que le désir de leur communi- 
quer quelques efiluves de ses perfections et de son bonheur; 
Dieu créateur et maître souverain de l'Univers, à qui tout 
obéit et sans lequel rien ne peut ni être, ni vivre, ni se 
mouvoir, ni sentir, ni penser, ni vouloir. 

En bas, la créature; être contingent, qui peut exister ou 
ne pas exister; être créé, non pas sorti de Dieu, mais tiré 

1. Firmïter crodimus et simplicitcr conHlcmur, quod unus solus est verus 
Deus, œternus, imtncnsus et incomniutabilis, incomprehcnsibilis, omnipo- 
tens... qui sua omnipotcnti virtuto simul ab inilio tcmporis utranique de 
iiihilo condidil creaturam, spiritualetii et corporalem : angelicam vidclicct 
et miindanain : ne deiiide hunianam, quasi eommuncm ex spiritu et corpure 
conslitutam. Diabolus eiiiin et alii da'moncs a Deo qutdcm naturâ creati suot 
boni, 8ed ipsi per se facti sunt niali. 



334 DEMONS ET DÉMONIAQUES 

du néant par Dieu; être fini dans ses perfections, dans sa 
puissance, laquelle s'exerce toujours dans un champ limité 
et sous le contrôle de Dieu. 

Le monde créé comprend deux règnes très distincts: 
Fesprit et la matière. L'esprit, actif par lui-même, doué 
d'intelligence, de volonté, de liberté; la matière, inerte, ne 
pouvant par elle-même ni se mettre en mouvement, ni reve- 
nir au repos, encore plus incapable de penser et de vouloir. 
Entre l'esprit et la matière, l'homme, tenant des deux. Par 
son corps, il est matière ; par son âme, il est esprit. 

Le monde des esprits comprend les anges et les démons; 
entre les deux, pas de distinction essentielle. A l'origine, 
Dieu créa tous les esprits bons, leur donna la grâce sancti- 
fiante et les destina au bonheur de la vision intuitive. Mais 
il voulut attacher la conservation de cette grâce et l'acquisi- 
tion de ce bonheur au bon usage de leur liberté, dans une 
épreuve à laquelle il les soumit et dont nous ignorons la 
nature. 

Ces esprits se comptaient par milliards. Les uns obéirent, 
les autres se révoltèrent, nombreux dans les deux camps. 
Les obéissants furent établis, par leur libre choix, dans 
l'amour du vrai bien, et mis en possession d'un bonheur 
éternel. Les rebelles se trouvèrent fixés, pour l'avoir voulu, 
dans l'horreur de la vérité, dans la haine du bien, et condam- 
nés à des tourments éternels. Les premiers sont les anges, 
les seconds s'appellent les démons. 

Les démons se sont dépouillés eux-mêmes des biens de 
la grâce et de la gloire; mais ils ont gardé les biens de la 
nature, leurs facultés natives, intelligence, volonté, puis- 
sance d'agir. En eux ces facultés sont supérieures à ces 
mêmes facultés telles que nous les possédons. Une nature 
supérieure a nécessairement des facultés supérieures. Or 
une nature spirituelle, dégagée de la matière, comme est 
la nature angélique, n'ayant nul besoin pour agir du con- 
cours de la matière, est supérieure à une nature spirituelle 
engagée dans la matière, comme est notre âme, obligée pour 
agir d'appeler à son aide des organes matériels. 

Du fait que l'homme se compose d'un corps et d'une âme 
et que Tâmc n'agit pas sans le corps, il suit que le monde 



DEMONS ET DEMONIAQUES 335 

matériel est le champ propre de son activité. Cet univers 
sensible qui nous entoure est notre domaine, nous y sommes 
chez nous, Dieu nous Ta livré, nous pouvons en user et en 
abuser, sous notre responsabilité. 

Du fait que les anges et les démons sont de purs esprits, 
il suit que leur activité s'exerce principalement et première- 
ment sur le monde spirituel, sur les substances immaté- 
rielles. Gardons-nous toutefois d'en conclure que la matière 
est placée hors de leur pouvoir. Il est en effet dans Tordre 
qu'un être supérieur puisse agir sur des êtres inférieurs. 
Aussi les anges et les démons ont-ils le pouvoir d'imprimer à 
la matière l'action dont elle est capable, le mouvement local. 
u Si Dieu ne retenait leur fureur, dit Bossuet parlant des 
démons ^ nous les verrions agiter le monde comni<' nous 
tournerions une petite boule. » 

Seulement, dans ce monde corporel, sensible, ils ne sont 
pas chez eux comme nous ; ce monde n'est pas leur 
domaine comme il est le nôtre. Ils ne peuvent y entrer qu'a- 
vec l'ordre ou la permission de Dieu, et à des titres particu- 
liers. Les anges y sont ses ambassadeurs, les exécuteurs de 
Kc.s volontés; les démons, des ennemis, des intrus, cherchant 
à y semer le trouble, le désordre, et toujours pour nous 
entraîner au mal. 

Dans ces corKlilit>ii>, depuis roiigintr du monde, les anges 
et les démons ont toujours été mêlés très intimement à 
Thistoire humaine, et ils le seront ju.squ'à la fin des siècles. 
u Le démon, dit saint Pierre, rôde partout, cherchant une 
proie à dévorer — circuit quxrens quem devoret"^. » 

Telle est la doctrine catholique. Je ne la prouve pas, je 
l'expose, mais, si je ne me trompe, l'exposer c'est déjà la 
faire accepter, tant il y a dans cette hiérarchie, et cette 
harmonie des différents mondes, d'ordre, de sagesse, de 
beauté, de grandeur. 

Si nos philosophes incrédules trouvaient celte page dans 
les œuvres de Platon, ils tomberaient à genoux ravis 
d'admiration. Il est vrai qu'admirer Platon n'oblige à rien î 



1. Deuxième sermon pour le premier dimanche de Cartime. 

2. I. Pt'tr. V. 



336 DEMONS ET DEMONIAQUES 

II 

, Ces fondements posés, j'arrive à la seconde question qui 
va nous permettre de serrer davantage notre sujet : La pos- 
session est-elle un fait réel ? 

Pour nous, chrétiens, la réponse affirmative n'est pas 
douteuse. L'Evangile affirme la réalité d'un grand nombre 
de possessions diaboliques et cette réalité l'Église l'enseigne, 
d'une manière générale, par la voix de son magistère 
infaillible. 

Nier purement et simplement ou la possibilité ou l'exis- 
tence de la possession diabolique, c'est pécher contre la 
foi. 

Voyons d'abord la pensée de l'Église. Parmi les fonctions 
hiérarchiques dont l'ensemble constitue le sacrement de 
l'Ordre, nous trouvons établi, dès les premiers siècles, l'ordre 
des exorcistes. Le ministère propre de l'exorciste est de 
chasser les démons du corps des possédés ; c'est pour cette 
fonction unique qu'il est choisi et consacré par une ordina- 
tion spéciale. 

« Reçois, lui dit l'évêque, le pouvoir d'imposer les mains 
sur les énergumènes et, par l'imposition des mains, de 
chasser les démons ^ » L'Eglise ensuite lui trace des règles 
pour l'exercice de ce ministère épineux et délicat, lui remet 
entre les mains des formules de prières dont il devra se 
servir et portant ce titre : « De l'exorcisme des possédés du 
démon^. » 

Cette conduite équivaut évidemment à une définition dog- 
matique. Soutenir que l'Église peut établir des cérémo- 
nies, des prières, un ordre même, pour combattre des 
bnnemis chimériques, des possessions imaginaires, c'est l'ac- 
cuser d'erreur dans une matière grave, une matière qui 

1. Accipe... potestatem imponcndi manus super energumenos. Per impo- 
sitionem manuum tuarum... pclluntur spiritus immundi a corporibus 
obsessis. (Pontificale Romanum : De ordinatione exorcist^e . 

2. Rituale romanum. De exorcizandis obsessis a dsemonio. Le mot 
« obsessis » doit être traduit par n possédés » ; le lecteur peut s'en convaincre 
en parcourant les instructions et les prières annoncées par ce titre. 



DEMONS ET DEMONIAQUES 337 

touche à la croyance, à la révélation, aux mœurs; c'est nier 
son infaillibilité. 

J'ajoute que, depuis l'origine du christianisme, les saints 
Pères, les Conciles, les théologiens, les auteurs ecclésias- 
tiques ont ou affirmé formellement -pu supposé nettement 
l'existence des possessions diaboliques. Or la voix unanime 
de ces maîtres, c'est la voix môme de l'Eglise, son enseigne- 
ment habituel et traditionnel. Il ne peut nous tromper. 

Du reste, c'est de Notre-Seigneur lui-même que l'Eglise a 
appris la réalité des possessions diaboliques. J'ai compté dans 
l'Évangile 38 passages où il est question de possessions et de 
possédés. Dans les uns Notre-Seigneur parle au démon ; il 
l'interroge, le gourmande, le menace, lui commande de 
sortir du corps des possédés, déclare qu'une fois sorti il peut 
rentrer; que tel démpn ne peut être chassé que par le jeûne 
et la prière ; que lui le chasse, non pas au nom de Beelzé- 
buth, prince des démons, mais par le pouvoir de l'esprit de 
Diou.i 

Dans ces textes le démon possesseur est clairement dis- 
tingué do l'homme possédé. Le démon est présent dans le 
«orps, puisqu'il y entre et en sort. Il agit sur le corps, 
puisqu'il parle par sa bouche. En d'autres termes, dans ces 
faits nous retrouvons tous les éléments de la possession dia- 
bolique. 

D'autres textes opposent nettement entre eux les malades 
et les possédés. 

Un jour, les apôtres reviennent tout joyeux : « Maître, 
disent-ils, non seulement nousavons guéri les malades, mais 
encore nous avons chassé les démons. — C'est vrai, leur 
répond le Sauveur, Satan et ses anges vous sont soumis '. » 
Durant sa vie publique, Jésus envoie ses apôtres prêcher 
dans les villes et les villages et leur dit : « Guérissez les 
malades, chassez les démons'. » Après sa résurrection : « Allez 
par toute la terre, enseignez l'Evangile à tous les peuples. 
Voici les prodiges qu'accompliront ceux qui croiront en 

1. Matth VIII, 32; xii. 27, 28; xvii, 20. Marc. i. 34; v. 8; vu, 29. 30; m. 22, 
«qq. Luc iv, 33 sqq. ; xi, 26, etc. 

2. Luc, X, 17, sqq. 

3. Matth, X, 1. Marc, m, 15. Luc, tx, 1. 

LXXI. — 22 



338 DEMONS ET DÉMONIAQUES 

moi : ils chasseront les démons ; ils imposeront les mains sur 
les malades et les malades seront guéris^. » 

Inutile, je pense, de faire remarquer davantage cette oppo- 
sition absolue entre malades, d'un côté, et possédés, de 
l'autre. Quand il s'agit des malades, c'est toujours le verbe 
« guérir » qui est employé ; s'il s'agit des possédés, c'est 
toujours le verbe « chasser ». Un enseignement technique 
ne serait pas plus formel. 

Enfin, il est d'autres textes dans lesquels l'Evangile affirme 
que tel homme a un démon, qu'un démon possède tel 
homme, qu'il le saisit, l'agite, le renverse par terre-. En 
d'autres termes, l'Evangile déclare explicitement qu'un 
démon est présent dans un homme, qu'il agit sur son corps, 
ce qui est la possession. 

On chercherait en vain dans la Sainte Ecriture une vérité 
plus nettement accusée. Oh ! je sais bien quelle est la 
réponse des rationalistes. Les uns disent : Jésus et les 
Apôtres ont partagé les erreurs, les préjugés de leur temps ; 
comme tout le monde alors, ils ont pris pour possessions 
diaboliques des cas pathologiques, des maladies encore mal 
étudiées, mal connues ; les possédés de l'Evangile étaient 
tout simplement de pauvres fous ou de pauvres ma- 
lades. 

Non, disent les autres, Jésus ne s'est point trompé ; les 
Apôtres seuls ont cru aux possessions. Jésus avait l'esprit 
trop élevé, trop ouvert^ pour croire à ces niaiseries. Mais, 
sous peine de compromettre son œuvre, il a dû ménager 
l'opinion publique, faire de 1' « opportunisme », parler le 
langage de ses auditeurs. » 

Voilà bien des affirmations. Où est la preuve ? Il est très 
facile d'accuser les apôtres ou Notrc-Seigneur de cré- 
dulité, de superstition, d'erreur, de connivence avec 
l'erreur ; mais, encore une fois, où sont les preuves ? Des 
personnes soulagées par le Sauveur les Evangélistes disent : 
« Les uns étaient des malades, les autres, des possédés. )> 
Vous, vous dites : « Non, il n'y avait aucun possédé,. 



1. Marc XVI, 15, sqq. 

2. MaUh. VIII, 16. ix, 32. Luc iv, 35. ix, 42. 



DÉMONS ET DÉMONIAQUES 339 

tous étaient des malades, m Comment le savez-vous ? Et 
comment le prouvez-vous ? 

Je n'ignore pas que nos adversaires se croient dispensés 
de nous fournir leurs preuves. A leurs yeux, le démon est 
un mythe, la possession, par là même, un rêve, une chimère. 
Mais c'est justement ce qu'il faudrait démontrer. La raison 
ne l'a jamais fait, elle ne le fera jamais. 

Et puis, les adversaires de l'Evangile devraient bien se 
mettre un peu d'accord avec eux-mêmes. 

Hier, on nous disait : La gloire de Jésus de Nazareth, le 
secret de cette influence prodigieuse, unique, qui a trans- 
formé le monde, c'est qu'il n'a été l'homme d'aucun temps, 
d'aucun pays. Il s'est élevé au-dessus des préjugés, des 
idées de son époque. Il portait en lui les aspirations les 
])his saintes, les plus pures de l'humanité. Il a été le type 
idéal de la noblesse de caractère, de la grandeur d'Ame, de 
l'élévation de l'intelligence, un modèle achevé de désinté- 
ressement, de loyauté, de droiture. 

Et aujourd'hui, on nous dit : Ce Jésus de Nazareth, il a 
partagé la plupart des opinions et des préjugés de son temps 
ni, alors même qu'il en connaissait la fausseté, par faiblesse, 
par respect humain, par calcul intéressé, ouvertement, 
j)ul)liquement, il a paru les approuver, appuyant ainsi de son 
autorité des erreurs qu'en .son ftme et conscience il réprou- 
vait et <'ondainnait. 

A qui devons-nous croire ? Et, encore une fois, où sont 
les preuves de ces assertions contradictoires ? C'est 
l'honneur de l'Evangile que jamais ses ennemis n'ont pu 
s'entendre sur le côté faible de la place. Leurs sy.stèmes 
d'attaque se combattent, se renversent les uns les autres, et 
sur leurs ruines, après vingt siècles de combat, le Livre 
sacré reste debout dans la majesté du triomphe et la splen- 
d<Mir de la vérité. 

Ces preuves de la réalité des possessions, je le reconnais, 
supposent la foi, elles s'adressent à des chrétiens comme 
vous. 

11 en est d'autres, d'ordre rationnel, historique, valables 
même pour les incroyants. En effet, à plusieurs reprises, 
après les examens les plus minutieux, par des témoins les 



340 DEMONS ET DEMONIAQUES 

plus dignes de foi, des faits ont été constatés avec certi- 
tude, inexplicables autrement que par la présence et l'action 
du démon dans le corps d'une personne. 

En voici quelques-uns. 

Une personne est étendue par terre, privée de sentimen 
et de mouvement ; dans cet état, dix hommes des plus 
robustes ont peine à la soulever et à la mouvoir quelque peu. 

Une autre se renverse en arrière, de manière que la tète 
s'approche des talons, sans cependant toucher le sol et, 
dans cette posture, contrairement à toutes les lois de l'équi- 
libre, elle marche et court avec la même agilité que dans la 
situation ordinaire. 

Une autre encore s'élève brusquement jusqu'à la voûte 
de l'Eglise, s'y tient fixée la tête en bas uniquement par 
l'application de la plante des pieds ; dans cet état, ses vête- 
ments ne subissent pas le moindre désordre ni le moindre 
dérangement, tout à coup, elle tombe sur le pavé sans se 
faire aucun mal. 

Tout homme sensé reconnaîtra que de pareils faits ne 
peuvent pas être le résultat de causes physiques en activité 
dans notre monde. Ils sont évidemment produits par une 
cause d'ordre supérieur et malfaisante, disons le mot, par 
l'esprit mauvais, par le démon. 

Autre fait. Une personne, qu'on a quelque raison de 
croire possédée, est assise, très calme ; rien absolument 
n'indique ni malaise, ni surexcitation. On approche d'elle 
un objet consacré à Dieu, une relique, de l'eau bénite, sou- 
dain elle entre en convulsions, blasphème, se débat, pousse 
des hurlements de douleur, crie qu'elle se sent blessée, 
brûlée. 

Je le demande : Où est le siège de ces impressions ? Dans 
le corps? mais l'eau bénite ne brûle pas. L'approche, le 
contact d'un morceau d'étoffe, d'un ossement desséché, ne 
saurait causer ni blessure, ni douleur. Cette impression 
serait-elle dans l'imagination? Mais pourquoi les objets de 
piété seuls ont-ils pouvoir de l'exciter? De plus l'imagina- 
tion ne peut agir qu'à la suite d'une perception quelconque 
des sens, ou de l'intelligence, et, dans plusieurs cas la per- 
sonne n'a rien vu, n'a rien su, n'a rien pu soupçonner. 



DÉMONS ET DÉMONIAQUES 341 

L'être intelligent qui, sans voir, sans toucher, perçoit ces 
objets sacrés, que ces objets irritent, qu'ils font souffrir 
parce qu'ils sont opposés aux dispositions de sa nature 
rivée au mal, c'est l'esprit révolté contre Dieu, c'est le 
démon. 

Enfin, autre catégorie de faits. On a vu des personnes 
n'avant pas la moindre notion ni de la lecture, ni de l'écri- 
ture, lire et écrire couramment, soit leur propre langue, 
soit des langues inconnues. On a vu des personnes sans 
culture intellectuelle, répondre pertinemment à des ques- 
tions sur des matières difficiles d'art, de littérature, de 
sciences. On a vu de pauvres femmes, n'ayant jamais appris 
<|ue leur langue maternelle, tout à coup comprendre parfai- 
tement l'allemand, l'anglais, l'italien, l'espagnol, le turc et 
même parler toutes ces langues avec facilité, et correction'. 

Je le demande de nouveau : comment expliquer ces faits, 
réels, historiques? 

Voulez-vous entendre l'explication de l'auteur que je 
vous citais au commencement de cet entretien ? Ecoutez : 
<' C'est aussi le propre du démon de parler plusieurs 

langues De fait, dans le délire hystérique, l'intelligence 

étant surexcitée, il peut y avoir par suite de souvenirs in- 
conscients des réminiscences inconnues. » Comprendre et 
parler des langues parfaitement inconnues ne peut être le 
fait de souvenirs inconsci<M>ts T-n répf>n^«' <•'<! totit <'nti«''r«' à 
côté de la question. 

L'auteur continue : «< Quelques aiiénistes ont observé des 
faits analogues. Cela n'avait pas échappé aux médecins du 
xvi" siècle. « Ceux qui ont fréquenté les malades et les fré- 
(juentent journellement trouveront vraisemblable qu'on 
puisse parler langue étrange, comme grec, latin, hébreu, 
encore qu'on ne soit possédé d'aucun malin esprit. Cela 
peut procéder des humeurs si véhémentes que, sitôt qu'elles 
sont enflammées, la fumée d'icelles étant montée au cerveau 

I. Cf. Gœrre». La mystique divine, naturelle et diabolique. Lit. 7». — 
Ribel. [.a mystique divine distinguée des contrefaçons diaboliques, Tom. III» 
chap. 10<". — J. do Boniiiol. I.c miracle et ses contrefaçons. Chap. Vil", 
2'' seclioQ. — Jaufçoy. Dictionnaire apologétique, article Possession, où l'oa 
trouvera de nombreuses réfërences. 



342 DEMONS ET DÉMONIAQUES 

fait parler un langage étrange, comme nous voyons aux 
ivrognes (Louis Guyon cité par Simon Goulard). » 

Et notre auteur ajoute : « Un si grand bon sens était 
rare^. « 

Ainsi, on se montre homme de bon sens, et de grand bon 
sens, lorsqu'on admet que l'acquisition, la possession com- 
plète d'une on de plusieurs langues étrangères est produite 
par l'ivresse ou la folie. Autrefois, paraît-il, ce grand bon 
sens était très rare ; il est devenu très commun parmi les 
représentants de la science contemporaine. C'est l'un d'eux 
qui nous l'affirme. Certes voilà un progrès qui mérite toutes 
nos félicitations. 

Pour nous, nous croyons rester homme de bon sens en 
déclarant que de pareils phénomènes ne peuvent être pro- 
duits par les forces naturelles de l'intelligence humaine. Ils 
sont le fait d'une intelligence d'ordre supérieur, présente, 
il est vrai, dans ce corps qu'elle n'anime point comme l'âme, 
mais dont elle se sert, parlant au moyen de ses organes. 
Par ailleurs cette intelligence ne peut-être ni un ange ni 
Dieu, son action étant toujours, par quelque côté, ridicule 
ou malfaisante. Elle est le démon. 

Remarquez-le, je ne soutiens pas que des phénomènes 
aussi certains aient été constatés dans tous les cas réputés 
possession diabolique. Je dis que plusieurs fois ces faits 
ont été établis de la manière la plus évidente, la plus indé- 
niable, et cela suffit. Un seul cas de possession tranche le 
débat entre les croyants et les incroyants. 

III 

J'arrive a la troisième question, la plus importante. 

Comment s'explique la possession? Elle s'explique par 
une action du démon sur le corps, action dont le résultat 
est un mouvement local et le sujet immédiat le système ner- 
veux. Cette action comporte une double opération. D'abord 
le démon soustrait à l'influence de l'âme le système ner- 
veux et, par le système nerveux, les sens et leurs organes. 

1. Richet. L'Homme et l'Intelligence, 2'ne édit., p. 320, 321. 



DEMONS ET DEMONIAQUES 34a 

Ensuite, il se substitue à Fâme et, sans animer le corps, le 
meut, soit d'une manière semblable à Tâme, comme lorsqu^il 
parle en se servant des organes vocaux, soit d'une manière . 
différente, comme lorsqu'il soutient un corps en l'air, sans 
appui, ou que brusquement il le transporte à une grande 
distance. 

Évidennnent, ces actions sur le corps doivent avoir leur 
contre-coup dans l'âme. Notre imagination, notre sensibilité 
sont des facultés mixtes, constituées par l'union de l'âme et 
du corps. La possession doit donc y jeter le trouble, le dé- 
sordre, puisque le démon est maître des organes qui sont l'un 
de leurs éléments constitutifs. De plus nos opérations intel- 
lectuelles, toutes spirituelles qu'elles sont, ne peuvent s'exer- 
cer sans le concours d'organes matériels, les nerfs, les sens, 
le cerveau. Or, dans la possession, ces organes sont au pou- 
voir du démon. L'intelligence, la volonté» ne pourront donc 
avoir leur jeu normal, régulier. 

Vous voyez immédiatement la conséquence d'un pareil 
état. La possession doit produire nécessairement des per- 
turbations analogues aux perturbations produites par les 
maladies nerveuses, par le chloroforme, la morphine, 
l'alcool, tous les excitants et les narcotiques, par l'hypno- 
tisme, le magnétisme, la suggestion. En effet, dans un cas 
le démon, dans l'autre les causes naturelles, agissent direc- 
tement sur le système nerveux. Dans les deux cas, nous 
devons avoir des symptômes, sinon identiques» au moins 
semblables. 

Et de fait, chez les possédés comme chez les névropathes, 
les alcooliques, les morphinomanes, les hypnotisés, les 
suggestionnés, nous retrouvons la surexcitation, de l'imagi- 
nation et des sens, l'agitation, les tremblements, les convul- 
sions, les contorsions, la catalepsie, l'anesthésie, l'ataxie, 
l'aphasie, tous les symptômes nerveux. Je ne sais si jamais 
possession a produit une pneumonie, une fièvre typhoïde ou 
quelque autre maladie entraînant l'altération intime et pro- 
fonde des organes ou des humeurs.- 

Autre conclusion : Le possédé devra nécessairement 
présenter des symptômes d'aliénation mentale. L'aliénation 
est un état dans lequel l'âme ne tient plus le gouvernail de 



344 DEMONS ET DÉMONIAQUES 

ses sens et de ses facultés. Dans la possession le démon a 
pris la barre en mains ; ce n'est pas Tâme, c'est lui qui 
gouverne. Le pauvre aliéné est un homme qui ne se possède 
pas ; le démoniaque ne se possède pas davantage, il est 
possédé. 

Par là même les rationalistes ne gagnent absolument 
rien, lorsqu'ils nous font remarquer — et ils le font avec une 
insistance agaçante — des analogies entre les symptômes 
de la possession et les symptômes des affections et ébranle- 
ments du système nerveux. Ils enfoncent une porte ouverte, 
ils découvrent l'Amérique ! Ces analogies, nous les connais- 
sons aussi bien qu'eux et les théologiens les ont fait remar- 
quer avant eux*. Pour être logiques, ils devraient dire : 
« Tous les symptômes, sans exception aucune, constatés dans 
des cas réputés possessions diaboliques se sont retrouvés 
identiques dans les maladies et les affections du système 
nerveux. Donc, tous les possédés sont des malades. Dans ce 
cas , l'argument serait concluant. Mais il faut d'abord 
prouver l'affirmation sur laquelle il repose tout entier. Ils 
ne l'ont^jamais prouvée, et ils ne la prouveront jamais. J'ai 
montré le contraire. Jamais ni le magnétisme, ni l'hypno- 
tisme, ni la suggestion, ni une maladie nerveuse n'ont 
produit un seul des phénomènes cités plus haut en 
preuve de la réalité des possessions diaboliques. 

L'Eglise est bien plus sage, et sa méthode bien autre- 
ment scientifique. « Avant tout, dit-elle à l'exorciste, ne 
croyez pas facilement aux possessions, et sachez bien à 
quels signes on distingue les possessions des maladies. 
Voici quelles sont les marqnes de la possession : parler ou 
comprendre une langue inconnue; révéler des choses éloi- 
gnées ou occultes; déployer des forces au-dessus de son 
âge ou de la nature humaine, et autres faits semblables 
dont la force probante est d'autant plus grande qu'ils sont plus 
nombreux^. « Ecrites dans un siècle taxé aujourd'hui d'igno- 
rance et de superstition, ces lignes répondent à tous les vo- 
lumes de nos incrédules. L'Eglise dit : Dans certains cas, vous 

1. Cf. Thyreus, de Dsemoniacis, part. 2, cap. xxii et sqq. Benedictus xiv, 
de servorum Dei heatif. et canonis. lib. iv, p. 1, cap. xxix. 

2. Rituale Romanum, loc. cit. 



DÉMONS ET DÉMO^'UQUES 345 

ne trouverez que des symptômes naturels ; vous conclurez 
à une maladie. Dans d'autres, il vous sera impossible de 
juger si les phénomènes observés sont explicables par les 
causes naturelles, ou s'ils exigent une cause supérieure; 
vous resterez dans le doute. Mais il est des cas où vous 
constaterez avec certitude des phénomènes qui ne peuvent 
s'expliquer que par la présence et l'action, dans le corps 
d'une personne, d'une intelligence supérieure, malfaisante, 
du démon. Alors vous conclurez à la possession. C'est 
logique, c'est sage, c'est clair comme le bon sens. 

Contre cette explication une seule objection me paraît 
mériter quelque attention. On peut dire : Un être spirituel, 
par sa nature môme, est empêché d'agir sur la matière. Être 
esprit, mouvoir la matière, sont deux propositions qui s'ex- 
cluent mutuellement. 

La raison démontre le contraire ; suivez bien, s'il vous 
plaît, ce raisonnement. Tous les savants reconnaissent que 
la njatière par elle-même est inerte, c'est-à-dire qu'elle ne 
peut se mettre d'elle-même en mouvement. Et cependant ce 
monde matériel où nous sommes est en mouvement. D'où 
l'a-t-il reçu ? D'un être matériel ? Soit. Et celui-ci ? D'un être 
matériel encore ? Je le veux bien. Mais il est impossible de 
marcher ainsi à l'infini et il faut de toute nécessité arriver à 
celte conclusion. Le premier moteur immobile de la matière 
est un esprit. Donc l'esprit p«Mil a^ir sur la matière. 

J'ai hâte, pour terminer, de rassurer vos esprits en vous 
indiquant comment s'explique la possession, non plus au 
point de vue physique, — ce que je viens de faire — mais 
au point de vue moral, c'est-à-dire comment la possession 
rentre dans l'ordre actuel de la Providence et s'accorde avec 
la justice et la bonté de. Dieu. La possession est à la fois un 
mal physique et un mal moral. Un mal physique : elle tor- 
ture le corps, elle est une souffrance, une humiliation pour 
le possédé, pour ses parents, pour ses amis. Un mal mo- 
ral : d'ordinaire elle pousse au blasphème, à la révoltiî et à 
d'autres actes coupables. 

Examinons-la sous ce double rapport. En tant qu'elle e«t 
un mal physique, la possession n'a pas de conséquences plus 



346 DÉMONS ET DÉMONIAQUES 

fâcheuses qu'une foule d'accidents dont l'homme est tous les 
jours la victime. Un père de famille est écrasé par une voi- 
ture, poignardé par un assassin, atteint d'une folie à jet 
continu ou à jet intermittent, frappé de paralysie, d'ataxie ; 
son travail, je le suppose, était le gagne-pain de sa famille. 
Avec la mort, la maladie, c'est la misère et son cortège de 
maux qui s'installent au foyer. 

Un autre se rend cougable d'un crime puni par la loi; il 
est condamné à la prison, à la déportation, à l'échafaud. 
Pour les siens, c'est la ruine, le déshonneur, une ruine et 
un déshonneur immérités. 

En quoi, je vous le demande, la possession est-elle plus 
redoutable que ces mille accidents de la vie humaine? Elle 
est plus effrayante pour l'imagination, soit. La cause en est 
plus inconnue, plus étrange, soit. Mais ce n'est pas avec 
l'imagination, c'est avec la raison que nous devons juger. 

Subjectivement, le démon est une cause libre et coupable ; 
mais l'assassin, le calomniateur, très souvent, n'auront ni 
moins de liberté, ni moins de culpabilité. 

Objectivement, le démon est une cause nécessaire; l'homme 
ne peut s'y soustraire. Mais peut-il davantage se soustraire, 
dans beaucoup de cas, à un incendie, à un cyclone, à un 
tremblement de terre ? 

Vous le voyez donc, entre la possession, d'un côté, et une 
foule d'accidents très communs, de l'autre, il n'y a pas de 
différences essentielles. Donc, puisque Dieu peut permettre 
ceux-ci, il peut également permettre celle-là, sans cesser 
d'être juste et bon. 

Au point de vue moral, la question est encore moins 
difficile. Deux hypothèses seulement sont possibles; ou bien 
le possédé perd l'usage de sa liberté, ou bien il le garde. 
S'il le perd, il ressemble à un homme privé de sentiment 
et de raison; il n'y a plus pour lui ni bien, ni mal moral, il 
est irresponsable. S'il le conserve, il a le pouvoir de résister 
aux suggestions de l'ennemi^ et sa responsabilité sera exac- 
tement mesurée par Dieu au degré de liberté qu'il aura con- 
servé. Dans ce cas, la possession devient une simple tenta- 
tion, et, pour mon compte, je suis convaincu qu'il est 
nombre de tentations plus dangereuses pour la vertu et 



DÉMONS ET DEMONIAQUES 347 

pour le salut. La possession fournit alors Toccasion, pour 
le malheureux ainsi dominé par le démon, de pratiquer jus- 
qu'à l'héroïsme la patience, la résignation, l'humilité, la con- 
fiance en Dieu, l'amour de Dieu, les vertus les plus belles et 
les plus méritoires. Elle est, comme la tentation, l'épreuve 
de notre fidélité et la source de notre bonheur. 

Et, remarquez-le, dans toutes ces réflexions je me suis 
placé sur le terrain le plus défavorable ; j'ai supposé que les 
possédés étaient des innocents. Cela arrive, ce n'est pas le 
cas ordinaire. Souvent les possédés sont des coupables, des 
criminels qui ont commis ce crime abominable de vouloir 
eux-mêmes se mettre en rapport avec le démon et de l'appeler 
h leur secours, dans un but coupable. Dans ce cas, évidem- 
ment, la Providence de Dieu s'explique plus facilement 
encore. L'homme appelle le démon. Dieu permet à celui-ci 
de répondre à cet appel, il donne un pouvoir plus grand à 
l'ennemi sur cet homme qui lui-même, librement, s'est livré 
entre ses mains. C'est justice, et, vous le savez, malgré des 
exagérations incontestables, des mensonges bien constatés 
de publicistes sans conscience et sans pudeur, il est hors 
de doute qu'il existe aujourd'hui des réunions dans lesquelles 
l'évocation du diable, de Satan, est à l'ordre du jour. 

En tout cas, ne l'oublions jantais, ici-bas, même lorsqu'il 
nous éprouve et nous châtie, Dieu est toujours notre 
Père ; il agit pour notre bien. Le démon est toujours — le 
mot est de saint Augustin — le chien que Dieu tient en laisse. 
11 ne s'avance qu'autant que la corde lui est lâchée ; il mord 
ceux-là seulement dont son maître lui permet d'approcher. 
Pour le <*hrétien fidèle, ses morsures sont les blessures 
reçues par un vaillant soldat un jour de bataille couronnée 
par la victoire. Leurs cicatrices restent le témoignage de sa 
bravoure et le gage de sa récompense. 

H. LEROY. S. J 



MONTALEMBERT 

(Deuxième article *) 



Si Montalembert réclamait la liberté pour tous et pour 
tout, même pour la presse, dans une très large mesure, c'est 
parce qu'il pensait que, dans nos sociétés modernes, ce 
régime est celui qui profite le plus au vrai et au bien. Il la 
voulait entière pour FEglise et pour toutes les manifes- 
tations de son énergie divine. 

Il n'a cessé de la demander pour les fidèles, pour les 
prêtres, pour les ordres religieux, pour les évoques, pour 
les œuvres d'éducation, de propagande et dé charité. Elle lui 
paraissait surtout nécessaire et sacrée pour le Saint-Siège, 
dans la personne du Pontife chargé du magistère et du 
gouvernement de l'Eglise universelle. 

Pour que cette indépendance, qui a sa racine dans l'ins- 
titution même de Jésus-Christ, dans l'histoire dix fois 
séculaire de la France et dans la nature des choses ; pour 
que cette liberté de parler et d'agir, de commander, de 
conseiller et de réprimer, soit éclatante et souveraine, il 
faut que le Pape jouisse avec assurance du domaine tempo- 
rel que lui ont donné la foi des peuples et le travail provi- 
dentiel des siècles. Si le Pape cesse d'être libre, les catho- 
liques du monde entier ne le sont plus. Leur premier 
besoin c'est qu'il ne subisse le contrôle et l'inspiration 
d'aucune puissance ; il ne convient même pas qu'on puisse 
le soupçonner. 

Montalembert prit toujours la défense du Pape et il parla 
souvent, un jour surtout, de la Souveraineté pontificale, de 

1. Voir Études, 20 Avril 1897. 



MONTALEMBERT 349 

Rome, de Pie IX et des bienfaits de la papauté avec tant 
d'énerg^ie, de noblesse et de chaleur qu'il souleva, dit le 
Journal des Débats, des « applaudissements tels qu'on ne se 
souvient pas d'en avoir entendu dans les assemblées déli- 
bérantes. » On se rappelle sa fameuse réplique à Victor Hugo, 
où il nous montre dans l'Eglise non pas seulement « une 
femme, mais une mère ». La force qui entre en lutte avec 
cette faiblesse divine est certaine d'être vaincue et désho- 
norée : 

C'est une mère, c'est la mère de l'Europe, c'est la mère de la société 
moderne, c'est la mère de l'humanité moderne. On a beau être un fils 
dénaturé, un fils révolté, un fils ingrat, on reste toujours fils, et il vient 
un moment, dans toute lutte contre l'Eglise, où cette lutte devient 
insupportable au genre humain, et où celui qui l'a engagée tombe acca- 
blé, anéanti, soit par la défaite, soit par la réprobation unanime de 
l'humanité. 

Ce n'est pas seulement à Rome que la liberté des catho- 
liques a été menacée et étouflTée ; elle Ta été en Pologne 
par l'autocratie et le schisme russes ; elle l'a été en Irlande 
par la rapacité des landlords et « des révérends pillards » 
de l'Angleterre ; elle l'a été en Syrie et en Orient par les 
Turcs ; elle l'a été en Suisse, où la ligue défensive des sept 
cantons conservateurs, Lucerne, Uri, Schwytz, Unterwalden, 
Zug, Fribourg et le Valais, ligue connue sous le nom de 
Sonderbund, fut brutalement écrasée par le parti radical. 

A la suite de cette dernière victoire de la Révolution, 
victoire qui était une humiliation et une menace pour le 
parti de l'ordre dans toute l'Europe, les biens des associations 
religieuses et charitables furent confisqués, les membres 
des congrégations d'hommes et de femmes forcés, dans les 
trois jours, de quitter le territoire des cantons vaincus; 
enfin les plus odieux excès furent commis, malgré les 
termes exprès de la capitulation. Montalembert intervint 
alors, comme il était intervenu l'année précédente, à propos 
des événements de Cracovie, et ce discours du 14 janvier 
1848 est peut-être un de ses plus beaux. L'aiglon, ce jour-là, 
devint aigle. Sainte-Beuve, très sévère pour Montalembert, 
ne cache pas son admiration : 



350 MONTALEMBERT 

On a souvent dit de la puissance de la parole qu'elle transporte ; 
jamais le mot ne fut plus applicable que dans ce cas. Il n'y eut jamais 
de discours plus transportant. La noble chambre fut près d'oublier un 
moment sa gravité dans un enthousiasme jusqu'alors sans exemple; 
toutes les arrière-pensées, d'ordinaire prudentes et voilées, reconnais- 
sant tout d'un coup leur expression éclatante, se révélèrent. On peut 
dire que la Chambre des pairs eut son chant du cygne dans ce dernier 
discours de M. de Montalembert. 

La révolution de 1848 trouva le parti catholique et Mon- 
talembert, son chef, environnés d'une auréole de libéralisme 
et de popularité qu'ils n'ont jamais plus retrouvée. Cette 
faveur ne fut pas, au reste, de longue durée. Effrayé par les 
grondements du socialisme qui montait, trompé par les 
promessesde décentralisation administrative etdeliberté reli- 
gieuse et politique prodiguées par le prince-président, 
séduit par son bon accueil et son silence, derrière lequel 
on soupçonnait volontiers de profondes pensées, retenu 
par des scrupules qui ne lui permettaient pas, croyait-il, de 
combattre un gouvernement de fait qui paraissait solidement 
établi et animé de bonnes dispositions, entraîné enfin par 
l'exemple de l'épiscopat presque entier, Montalembert se 
rangea du parti de Louis Napoléon, comme s'y rangeait 
Louis Veuillot, et contribua ainsi, sans le vouloir, à pré- 
parer le coup d'Etat et l'Empire. 

Quand il s'aperçut de son erreur, il était trop tard, et ses 
efforts pour la réparer ne firent que hâter son exclusion du 
Parlement. Aux élections de 1856, il eut contre sa candida- 
ture toutes les influences officielles et ne fut pas réélu. Le 
Corps législatif fut ainsi privé de cette grande voix, qui 
avait si longtemps retenti avec honneur dans nos assem- 
blées délibérantes et remué le pays par ses généreux 
accents. 

Montalembert n'avait désormais pour soutenir ses idées et 
communiquer avec ses concitoyens que la ressource des 
journaux, des revues et des brochures, ressource alors bien 
moindre qu'elle ne serait aujourd'hui. Il en usa souvent et 
jamais en vain; mais c'était la tribune et les orages des 
grandes discussions qu'il fallait à sa vaillante ardeur. 



MONTALEMBERT 151 



VI 



C'est dans une de ces brochures : Lettres à Monsieur de 
Cavour, qu'il exposa pour la première fois cette théorie de 
« l'Église libre dans l'État libre », qu'il devait reprendre au 
Congrès de Malines et qui fut si mal interprétée, consciem- 
ment d'abord par M. de Cavour, inconsciemment ensuite 
par beaucoup de catholiques. 

Qui l'aurait jamais cru, si la passion n'était essentielle- 
ment injuste et aveugle? On voulut découvrir dans cette 
laconique formule, parmi beaucoup d'autres erreurs, la 
doctrine gallicane flétrie si spirituellement jadis par M. de 
Montalembert répondant à M. Dupin, et celle de la subor- 
dination de l'Église à l'Etat. Il aurait fallu, suivant certains 
adversaires, défenseurs farouches de l'exactitude théolo- 
gique, renverser la phrase et demander « les étals libres 
dans l'Eglise libre ». Faute de cette correction, l'auteur 
présentait « un contenu plus grand que le contenant ». Et 
cette remarque ingénieuse lancée, on faisait pleuvoir les 
protostations et les sarcasmes. 

Au fond, qu'avait voulu dire Montalembert? Il avait 
voulu tout simplement réclamer la liberté politique et la 
liberté religieuse et assurer aux catholiques, vivant sous 
des régimes constitutionnels, le bénéfice du droit com- 
mun, parce que c'est désormais, pensait-il, ce qu'il y a 
de plus assuré, de plus durable et de plus pratique. 

Il n'a jamais voulu attribuer à l'Etat et au pouvoir civil 
une suprématie quelconque sur l'Eglise et le pouvoir spi- 
rituel. L'idée ne lui vint jamais de répudier aucun des 
privilèges, aucune des immunités de l'Église. 

Il n'a jamais prétendu, qu'en droit, l'État et l'Églisr sonl 
égaux, indépendants et doivent être séparés, quoi qu'ils 
aient leur sphère bien distincte. Il reconnaissait parfaite- 
ment l'obligation pour tous les hommes d'embrasser la foi 
romaine et d'y conformer leur conduite publique et pri- 
vée. 

Il n'a jamais nié aucun des droits que l'Eglise, société 
parfaite, supérieure et surnaturelle, tient de Jésus-Christ 



352 MONTALEMBERT 

sur ses membres et ses sujets, soit directement, soit 
indirectement. Jamais il n'a dissimulé ou diminué l'obli- 
gation où est le pouvoir civil de se subordonner à la 
puissance ecclésiastique dans les matières purement spiri- 
tuelles ou mixtes et de lui prêter un appui positif. Tolé- 
rer n'est pas approuver ou protéger, et personne aujour- 
d'hui ne s'y trompe. L'Etat peut imiter Dieu qui concourt 
physiquement aux actions mauvaises, qu'il défend et qu'il 
châtiera. 

Mais, tout en professant ces axiomes théoriques, Monta- 
lembert a pu croire, dire, écrire que de nos jours, avec 
nos mœurs et l'ensemble des idées en cours chez la 
plupart des nations, il valait mieux, dans l'intérêt même 
des catholiques et de l'Eglise, renoncer à l'exercice des 
droits qu'on ne pouvait faire valoir, à des mesures prohi- 
bitives et coercitives qui attireraient des représailles 
désastreuses et, enfin, à une protection que les pouvoirs 
absolus ont fait payer cher et qui a presque toujours 
dégénéré en oppression. 

S'il y a eu en cela illusion, tendance périlleuse, il n'y 
a eu rien de révolutionnaire ou de schismatique. Nous 
ne ferons d'ailleurs aucune difficulté d'avouer que Monta- 
lembert, dans la défense d'une politique qui lui était 
chère, parce qu'il la croyait souverainement utile, a 
quelquefois confondu l'expédient et le droit, la tolérance 
et l'approbation, la thèse et l'hypothèse; il a P'.-ancé des 
raisons et des faits peu convaincants et donnant prise à 
ses adversaires par leur exagération et même par leur 
manque de fondement. C'est l'inconvénient de toute polé- 
mique ardente et les tempéraments oratoires y sont expo- 
sés plus que d'autres. 

On peut trouver que ce n'est pas là l'idéal d'un gouver- 
nement et d'une société; que ce n'est pas faire à l'Eglise 
de Jésus-Christ la place qui lui convient ; mais il faut 
prendre les choses humaines comme elles sont, tout en 
s'efforçant de les améliorer et ne pas dédaigner le bien 
possible sous prétexte d'un mieux chimérique. Tout ou 
rien! c'est une tactique déplorable. Mieux vaut imiter la 
douceur et la longanimité du gouvernement divin. 



MONTALEMBERT 353 

Cette transformation qui emporte le monde vers la 
démocratie, Montalembert l'annonçait depuis longtemps 
avec une assurance prophétique, et tout en redoutant ses 
déviations, il ne la regrettait pas et ne la maudissait 
pas. Sans tomber dans les exagérations de Lamennais, 
il y voyait une étape de l'humanité dans sa marche pro- 
gressive. Il voulait plutôt que l'Eglise se hâtât de se 
mettre à la tète de ce mouvement irrésistible pour le 
diriger. 11 disait au Congrès de Malines, en 1863 : 

Je ne suis point un démocrate, mais je suis encore moins absolu- 
tiste. Je tâche surtout de n'être pas aveugle. Plein de déférence et 
d'amour pour le passé, en ce qu'il avait de grand et de bon, je ne 
méconnais pas le présent et je cherche à étudier l'avenir. Je regarde 
donc devant moi, et je ne vois partout que la démocratie. Je vois ce 
déluge monter, monter toujours, tout atteindre et tout recouvrir. Je 
m'en effraierais volontiers comme homme ; je ne m'en effraie pas 
comme chrétien : car en même temps que le déluge, je vois l'arche. 

Sur cet immense Océan de la démocratie avec ses abtnies, ses tour- 
billons, ses écueils, ses calmes plats et ses ouragans, l'Kglise peut 
s'aventurer sans défiance et sans peur. Elle seule n'y sera pas engloutie. 
Elle seule a la boussole qui ne varie point et le pilote qui ne fait jamais 
défaut. 

Lacordaire, beaucoup plus avancé que son ami. lui écri- 
vait le 20 septembre 1839 : 

Personne plus que moi n'est convaincu de la sincérité et du désin- 
téressement de ta vie. Dès que tu es persuadé comme moi que c'est un 
crime d'unir aujourd'hui la cau.se de Dieu et de son Eglise à un parti 
politique quelconque soit monarchique, soit aristocratique, soit démo- 
cratique, il est impossible que nos dissentiments, s'il y en a, soient de 
quelque valeur. Nous avons toujours mis l'Eglise avant tout et au-dessus 
de tout, et n'avons accepté du libéralisme que des principes généraux, 
ou vrais en eux-mêmes absolument, ou relativement nécessaires. 

Il ne faudrait jamais perdre de vue cette distinction 
essentielle et fondamentale, quand Lacordaire et Montalem- 
bert parlent de libertés. La liberté de l'Église, la liberté 
d'enseignement, la liberté d'association, la liberté du 
travail, la liberté de conscience, la liberté des cultes, la 
liberté de la presse, etc., ne sont pas mises au même rang 

LXXI. — 23 



354 MONTALEMBERT 

et réclamées au même titre ; les unes sont des droits, les 
autres sont des nécessités ; les unes sont pures de tout 
mélange et inaliénables, les autres sont équivoques et à 
deux tranchants ; mais il est permis et louable de se servir 
de ce qu'elles ont de bon pour empêcher les ennemis de la 
vertu et de la vérité d'abuser de ce qu'elles ont de mauvais, 
surtout quand il est difficile d'espérer mieux. 

VII 

Les articles insérés dans le Correspondant, les bro- 
chures, les discours dans les congrès, les lettres échangées 
entre amis, les honneurs académiques, ne consolaient pas 
Montalembert de son exil de la tribune. Pour tromper sa 
douleur qui s'aigrissait de jour en jour et pour occuper 
ses loisirs forcés, il se mit avec toute l'activité de sa nature 
et une constance de bénédictin à son histoire des Moines 
d'Occident. Ce long ouvrage, resté inachevé, n'était lui-même 
qu'une préparation à Y Histoire de Saint Bernard que l'auteur 
de Sainte Elisabeth de Hongrie avait rêvé d'écrire. Les sept 
volumes qui ont paru supposent d'immenses recherches, 
surtout pour une époque où les sources qu'il fallait aborder 
n'étaient pas aussi connues et aussi largement ouvertes 
qu'aujourd'hui. 

L'introduction est magnifique et d'une éloquente solidité. 
Chacune de ces fondations monastiques est minutieusement 
racontée. Quoi de plus poétique, par exemple, et de plus 
attachant que l'épisode de saint Colomba ? S'il y a quelque 
monotonie dans cette longue suite de récits, de portraits, 
de descriptions, avec leur cortège ordinaire de dévouement, 
de piété, de travail et de miracles, c'est la nature même du 
sujet qui en est cause. L'auteur l'a prévu et s'en excuse dans 
sa préface : 

Parmi tant d'écueils, il en est un que ne peut manquer de signaler 
la critique la moins sévère, et que j'ai la conscience de n'avoir pas su 
éviter : celui de la monotonie. Toujours les mêmes incidents et tou- 
jours le même mobile ! Toujours la pénitence, la retraite, la lutte du 
bien contre le mal, de l'esprit contre la matière, de la solitude contre 
le monde ; toujours le dévouement, le sacrifice, la générosité, le cou- 



MONTALEMBERT 355 

rage, la patience ! Cela finit par fatiguer jusqu'à la plume de l'écrivain 
et à plus forte raison l'attention du lecteur. Toutefois, qu'on veuille 
bien remarquer que toutes ces vertus, si fréquemment évoquées dans 
les récits qui vont suivre, ne laissent pas d'être assez rares dans le 
monde et comparaissent moins souvent qu'on ne voudrait devant le tri- 
bunal ordinaire de l'histoire. 

Ces ardentes recherches n'empêchaient pas l'amertume 
d'envahir quelquefois le cœur de Montalembert et d'en 
déborder. A la fin de cette même préface, il se plaint d'une 
u critique hargneuse et oppressive qui s'est installée au sein 
même de l'orthodoxie, dont elle prétend se réserver le mono- 
pole ». 11 s'attend bien à se voir infliger par elle la note 
infAmaute de libéralisme, de rationalisme et surtout de natu- 
ralisme, et il s'en réjouit presque : 

Cette triple note m'est acquise de droit. Je serais surpris et même 
affligé de n'en être pas jugé dig^e : car j'adore la liberté, qui seule, 
à mon sens, assure à la vérité des triomphes dignes d'elle ; je tiens la 
raison pour l'alliée reconnaissante de la foi, non pour sa victime asser- 
vie et humiliée ; enfin, animé d'une foi vive et simple dans le surnatu- 
rel, je n'y ai recours que quand l'Kglise me l'ordonne ou quand toute 
explication naturelle à des faits incontestables fait défaut . Ce doit être 
assez pour mériter la proscription de nos modernes inquisiteurs, 
dont il faut toutefois savoir braver les foudres, à moins, comme disait 
.Mabillon à l'encontrc de certains dénonciateurs monastiques de son 
temps, « à moins qu'on ne veuille renoncer i la sincérité, k la bonne foy 
et à l'honneur ». 

VIII 

Les dernières années de Montalembert laissent une im- 
pression de tristesse. Ozanam, Lacordairc et les grands 
combattants de 1830 sont morts ou vieillis. Le parti catho- 
li(|uc est profondément divisé. La liberté n'existe plus ou 
tourne à la licence révolutionnaire. 

C'est dans d'autres idées (ju'est élevée la jeunesse catho- 
lique, et si ceux qui font profession de religion sont plus 
nombreux qu'avant 1850, ils sont peut-être moins enthou- 
siastes et moins bien trempés pour la lutte. Une fausse paix 
et la soif des jouissances ont amolli les meilleurs; le travail 



356 MONTALEMBERT 

les effraie. Il ne faut pas se le dissimuler, Tabandon se fait 
autour des survivants de l'âge héroïque. 

Et pour aggraver encore ces causes de mélancolie, la 
maladie faisait sentir au lutteur solitaire de la Roche-en- 
Brenil ses premières et âpres morsures. 

C'est dans ces dispositions que l'annonce du Concile 
œcuménique, depuis longtemps préparé par Pie IX, trouva 
Montalembert. On sait trop comment il se rangea parmi les 
membres les plus violents de l'opposition et quelles expres- 
sions pleines de mépris et d'aigreur tombèrent de ces 
lèvres et de cette plume qui avaient tant de fois, si coura- 
geusement, si éloquemment et si tendrement célébré la 
sainteté, l'infaillibilité, la gloire et les bienfaits de l'Église 
et des papes. Mais ces mots que l'on voudrait pouvoir effa- 
cer et qui rappellent quelques-unes des plus sombres 
paroles de Lamennais, n'exprimaient pas le fond du cœur 
de l'illustre malade. Son malheur fut d'avoir pour conseillers 
et pour inspirateurs, à ce moment solennel, des amis pas- 
sionnés, engagés avec acharnement dans la lutte et qui vou- 
laient faire servir à leurs projets de résistance l'autorité de 
ce nom cher et vénéré. Les vrais coupables, s'il y en a, sont 
ceux-là. « L'idole » contre laquelle Montalembert lançait ses 
invectives était un fantôme suscité par leurs rapports exa- 
gérés ; elle n'exista jamais au Vatican. 

Aux approches du concile il écrivait : « Je suis de 
l'opposition autant qu'on peut l'être ; mais je suis bien 
résolu, quoi qu'il arrive et quoi qu'il m'en coûte, à ne 
jamais franchir les limites inviolables. y> Et à quelqu'un qui 
lui demandait ce qu'il ferait, si l'infaillibilité était pro- 
clamée et comment il arrangerait sa soumission avec ses 
convictions : « Je n'arrangerai rien du tout, répliqua-t-il 
vivement ; je soumettrai ma volonté, comme on se soumet 
en matière de foi. Le bon Dieu ne me demandera pas de 
combiner quoi que ce soit ; il me demandera de soumettre 
mon intelligence et ma volonté, et je les soumettrai. « 

C'est là le fond de l'âme et le cri spontané de l'homme 
tout entier. Mais il n'eut pas le temps de donner au monde 
ce grand exemple et à l'Eglise, qu'il avait aimée plus 
encore que la liberté et qu'il avait si bien servie depuis sa 



MONTALEMBERT 357 

jeunesse, cette suprême joie. Le 28 février, il mourait 
brusquement, la tète appuyée contre le crucifix. Dieu 
l'admettait dans sa paix sans lui faire voir les épreuves 
terribles par lesquelles allaient passer la France et la 
papauté ; son cœur en aurait été brisé. 

IX 

Toute sa vie, en effet, Montalembert avait prouvé par ses 
discours et par ses actes qu'il n'était pas seulement le 
champion de l'Eglise catholique, mais qu'il suivait d'un œil 
attentif et passionné les affaires qui intéressaient la liberté, 
l'honneur et la fortune de son pays. 

En réalité, toutes les questions du temps, la question 
romaine, la question polonaise, la question espagnole, la 
question belge, la question grecque, la question d'Orient, 
l'émancipation des noirs, la loi sur les aliénés, le travail des 
enfants et des femmes dans les manufactures, tout ce qui 
touchait aux intérêts publics ou privés, politiques ou reli- 
gieux, économiques ou sociaux, tout le ramenait à la tribune. 

Il se faisait toujours écouter par la noblesse de ses pen 
sées, la vigueur de sa langue, et la sincérité de ses convic- 
tions, par la solidité de ses raisonnements et la richesse de 
ses aperçus et de ses exposés, par sa courtoisie habituelle 
et, au besoin, par la véhémence de ses apostrophes et l'es- 
prit aristocratique de ses ripostes. 

S'il savait charmer, enthousiasmer, faire frissonner son 
auditoire, il savait aussi écraser ses adversaires sous une 
hautaine et fine ironie ; Victor Hugo, Cousin, Dupin, Ville- 
main l'éprouvèrent à leurs dépens. Les applaudissements 
et les rires alternent dans le compte rendu officiel de ces 
discours et plusieurs de ces reparties sont restées classi- 
ques. Sa voix nette, harmonieuse et sympathique, son 
geste rare, mais noble et expressif, servaient admirablement 
sa pensée et son tempérament oratoire. 

Cet orateur si complet et si beau à la tribune était en 
même temps un écrivain limpide et un érudit profond, un 
penseur et un historien, un poète et un homme d'État. Il 
y a peu de déclamation et de vide dans ses harangues. Si 



358 MONTALEMBERT 

le souffle est moins puissant, Timagination moins brillante, 
la pensée moins originale, l'ensemble moins opulent que 
dans Lacordaire, le style est plus pur, le ton plus noble, le 
goût plus sûr et la science plus étendue. 

C'est un des très rares orateurs qui ne perdent pas beau- 
coup à être lus et qui nous passionnent encore. Les mor- 
ceaux l.es plus célèbres de ses coijtemporains, de Berryer, 
de Cousin, de Villemain, de Guizot, pour ne citer que les 
plus fameux, ressemblent trop souvent à des brûlots éteints ; 
la flamme qui éclairait et échauff'ait les discours de Monta- 
lembert est encore vivante et brûlante, parce qu'elle s'em- 
brasait, s'attisait et s'alimentait à ce qu'il y a de durable et de 
généreux dans la nature humaine : le sentiment religieux, 
la passion de l'honneur, l'amour de la liberté, la haine de 
l'injustice, la sympathie pour les faibles, les opprimés et les 
vaincus. Il s'adressait à l'homme tout entier et à ce qu'il y a 
de meilleur et de plus élevé dans l'homme. 

C'est là ce qui donne à cette carrière oratoire et littéraire 
sa beauté et son unité. Quelques nuages flottant cà et là 
sur ce fier ensemble n'en détruisent pas l'aspect grandiose 
et l'harmonieuse ordonnance. 

Nous ne voulons rien dire ici de l'homme privé. C'est là 
qu'est le faible de nos grands contemporains ; les indiscré- 
tions posthumes, qui se multiplient autour de leur mémoire, 
diminuent l'estime et le respect que l'on serait htuireux de 
joindre à l'admiration pour leur talent et quelquefois à la 
sympathie pour leurs soufl'rances. Dans la vie domestique 
et dans l'intimité du foyer, Montalembert montrait le cœur 
tendre, délicat et dévoué qui avait dicté les pages suaves 
de Sainte Elisabeth de Hongrie. 

Il suffit de citer les noms de Lacordaire, d'Ozanam, de Mgr 
Dupanloup, du P. Gratry, de Lamoricière, de Donoso Cer- 
tes, d'Augustin Cochin, de Foisset, d'Albert de la Ferron- 
nays, de Rio, de Cornudet, de Falloux, d'Albert de Broglie, 
de Madame Swetchine, pour faire comprendre combien il 
eut d'amis et combien il fut fidèle à l'amitié. Si un devoir 
impérieux de conscience le sépara de Lamennais révolté, 
la reconnaissance pour les services, l'admiration pour le 



MONTALEMBERT 359 

génie et la pitié pour le malheur conservèrent toujours 
leurs droits. Des dissentions regrettables s'élevèrent entre 
l'auteur des Intérêts catholiques au dix-neuvième siècle et le 
rédacteur en chef de VUnivers; mais Louis Veuillot ne put 
jamais s'empêcher d'aimer le collaborateur et le frère d'ar- 
mes dont il avait pu apprécier la foi, le caractère et le talent. 
Ce serait donc faire injure à l'un autant qu'à l'autre et mon- 
trer une étrange étroitesse dans la rancune que de prendre 
à la lettre quelques éclats de mauvaise humeur ou quelques 
traits de caricature, qu'il eût mieux valu rejeter dans l'ombre. 
Ce n'est là ni le jugement de l'esprit, ni le cri de l'âme. 

« Je n'ai pour arme qu'une triste et froide plume, et je 
suis le premier de mon sang qui n'ai guerroyé qu'avec la 
plume. » C'est avec un frémissement de douloureuse émo- 
tion que Montalembert poussait cette plainte en achevant 
l'introduction aux Moines d'Occident. Nous osons dire qu'il 
avait tort. Cette plume était le meilleur des glaives ot, par 
elle, l'écrivain a conquis une gloire qui rejaillit sur ses 
ancêtres batailleurs. Nul des siens n'a plus loyalement et 
plus bravement guerroyé contre les mécréants, contre la 
violence, la ruse, le mensonge et le mal. 

Il a été un des premiers et des plus habiles capitaines 
dans les combats modernes pour l'Eglise et pour la liberté; 
l'on ne dira jamais assez ce que lui doivent l'art chrétien, 
l'enseignement catholique, la papauté, les idées romaines 
et la patrie française. Il a créé ou du moins révélé la force 
des catholiques et par là il a été l'initiateur d'un mouve- 
ment qui se poursuit sous nos yeux; c'est peut-être ce qu'il 
est donné à un homme de faire de plus utile et de plus 
grand. 

La victoire qu'il a remportée sur le despotisme et sur 
l'impiété n'a été ni complète ni définitive ; il ne faut pas en 
espérer de pareilles ici-bas pour l'Eglise militante; mais il 
a montré comment il faut combattre. Que de fois, en son- 
geant à lui et à ses compagnons de bataille, ne se sur- 
prend-on pas à dire : « S'il était là ! » Il ne faut pas 
s'arrêter à cette admiration et à ce regret stériles ; il faut 
ajouter virilement : « Puisqu'il n'est plus là, faisons ce qu'il 



360 MONTALEMBERT 

eût fait lui-même et ce qu'il eût conseillé. « Ainsi son sou- 
venir peut encore susciter des efForts et peut-être gagner 
des victoires pour la Vérité et pour la Liberté. 

ET. CORNUT, S. J 



LA 

NOUVELLE CONSTITUTION APOSTOLIQUE 



SUR L'INDEX 

(Troisième article *) 



XII 

Nous abordons la seconde partie de la Constitution de 
Léon XIII sur VIndex. Après que, dans la première, ont été 
successivement énumérées les diverses classes de livres 
dont la lecture est interdiîe aux fidèles, dans la seconde, sont 
formulées les lois de la censure. C'est là un nom odieux au 
libéralisme moderne. Il y voit avec la négxition de la liberté 
de la presse, une entrave au progrès humain. 11 admet bien 
(pTon punisse les abus <le la presse, qu'on l'oblige à réparer 
les dommages qu'elle a causés ; mais il ne souffre pas qu'on 
les prévienne en assujettissant les publications à un examen 
préalable. 

L'Eglise n'a pas suivi la société moderne dans cette voie. 
Elle sait trop les dangers que crée à la foi et aux mœurs la 
diffusion des mauvais livres, et combien il est difficile de 
ramener aux saines doctrines les intelligences égarées par 
le sophisme et l'erreur. Aussi, loin de laisser libre cours à 
toute élucubration, elle n'a cessé de condamner la 
liberté de la presse, aussi bien que celle de la parole. 
Témoins l'encyclique de Grégoire WX^Mirari vos^ et le Syl- 
labus de Pie IX. 

Fidèle aux traditions du Saint Siège, Léon XIII maintient 
le principe de la censure, mais en pratique il l'adapte aux 
conditions de la société moderne. C'est l'objet de la seconde 
partie de la Constitution, dans laquelle il déclare en cinq 



1. V. ÉtudcB, t. LXX, p. 737, t. LXXI, p. 208. 



362 LA NOUVELLE CONSTITUTION APOSTOLIQUE 

chapitres, à qui appartient le droit de censure, quels sont les 
devoirs des censeurs chargés de Fexamen des livres, quels 
sont les écrits qui tombent sous l'obligation de la censure, 
à quoi sont obligés les imprimeurs et éditeurs, enfin quelles 
peines encourrent les transgresseurs de la Constitution. 

Sur tous ces points, des adoucissements notables ont été 
apportés à Fancienne législation, sans pourtant rien sacrifier 
des principes qui de tout temps ont dirigé FEglise en ma- 
tière si importante. 

XIII 

A qui appartient le droit de censure dans FEglise ? Au 
Pape, aux congrégations romaines, aux évêques et ordinaires 
des lieux, au cardinal-vicaire et au maître du sacré palais 
pour la ville de Rome ; enfin aux supérieurs réguliers pour 
les écrits de leurs sujets. Mais ce droit est loin d'appar- 
tenir à tous dans la même mesure. 

Et d'abord pour ce qui touche aux Saintes Ecritures, il a 
été dit déjà dans la première partie à quelles conditions il 
est permis aux évêques d'en autoriser les éditions ainsi que 
les traductions, accompagnées de notes tirées des Pères ou 
d'écrivains doctes et catholiques. 

Viennent ensuite les livres condamnés par le Siège apos- 
tolique ; et sous ce titre sont compris tant les ou /rages ré- 
prouvés directement par acte du Souverain Pontife, que ceux 
qui ont été censurés par les congrégations des cardinaux. 

Il est des cas pourtant où l'indulgence prévaut sur l'in- 
flexible rigueur. Quoiqu'il soit toujours interdit de rééditer 
tel quel un ouvrage condamné par le Saint Siège, il arrive 
cependant qu'un livre, ainsi frappé justement pour quelque 
point de doctrine erroné, soit excellent dans le reste, et 
qu'après être expurgé de ces taches, il puisse édifier le 
peuple chrétien. 

En ce cas les règles données par le Pape Benoit XIV, dans 
sa bulle Sollicita et provida ^ qui demeure en force, prescri- 
vent d'ajouter à la sentence de prohibition la formule : Doiiec 
corrigatur, «jusqu'à correction. » 



SUR L INDEX 363 

D'autres fois la condamnation est absolue ; mais l'auteur 
de l'ouvrage prohibé obtient du Saint Siège la permission 
de le remettre en circulation, après qu'il a été suffisamment 
corrigé. 

Dans l'un et l'autre cas, les corrections ne sont pas abandon- 
nées au jugement de l'auteur; elles sont soumises à l'examen 
de la congrégation de Ylndcr, qui, après avoir indiqué les 
modifications requises, verra si elles ont été fidèlement 
exécutées, et donnera Y imprimatur. 

Pour des raisons bien différentes le Saint Siège et les 
congrégations se réservent le droit d'autoriser certaines 
publications qui, loin d'être dangereuses pour la foi ou les 
maurs, peuvent au contraire contribuer beaucoup à l'édifi- 
cation des lecteurs. 

Tels sont d'abord les documents relatifs aux procès de 
béatification et de canonisation des serviteurs de Dieu. Ces 
<'auses sont de la plus haute importance, puisqu'il s'agit de 
proposer à l'imitation du peuple chrétien et à son culte des 
modèles parfaits des vertus évangéliques. Des procès de ce 
genre s'instruisent dans le silence et le recueillement, en 
dehors des discussions publiques. Les témoins déposent 
sous le secret devant les juges délégués du Saint-Siège; 
pour prévenir toute infiuence nuisible à la vérité, ils sont 
<'iil('ndus isolément, après avoir fait serment, non seulement 
de dire la vérité, mais aussi de ne révéler à personne ce 
(ju'ils auront attesté devant le tribunal. Ce secret doit être 
religieusement gardé jusqu'au jour où, le procès étant 
|)leinement instruit, on peut sans inconvénient, et même 
avec avantage pour l'édification des chrétiens, livrer à la 
publicité les dépositions des témoins, les plaidoyers des 
avocats et les autres pièces intéressant la cause. Alors a 
lieu ce que le droit canon appelle la publication du procès; 
la congrégation des Rites en autorise et en surveille l'impres- 
sion jusque-là interdite. 

Pour empêcher à l'avenir des fraudes qui rappelleraient 
trop les fausses décrétales, défense est faite aussi de publier 
des recueils de décrets des congrégations romaines : du 



364 LA NOUVELLE CONSTITUTION APOSTOLIQUE 

Saint-Oflîce, du Concile, des Rites, des Évêques et Régu- 
liers, des Indulgences, de Vliidex. Il est bien permis à un 
auteur de citer dans le cours de son ouvrage telle ou telle 
décision particulière, au risque de citer des textes apo- 
cryphes, comme il ne s'en rencontre que trop, même chez 
des théologiens ou des canonistes de renom; mais les 
collections, soit complètes, soit partielles, ne peuvent 
paraître sans l'autorisation de la congrégation compétente; 
celle de Tévêque ne suffirait pas. A moins toutefois qu'il ne 
s'agisse de quelque manuel de piété, relatant d'après les 
recueils authentiques les indulgences accordées à quelque 
confrérie ou à des prières spéciales. Ce n'est pas là ce que 
l'on nomme une collection. 

Des règles spéciales relatives à la publication des livres 
dans les missions sont portées par la congrégation de la 
Propagande; la Constitution rappelle aux vicaires aposto- 
liques et aux missionnaires l'obligation de s'y conformer. 

En dehors des cas ci-dessus énoncés, la censure préalable 
des livres appartient aux évèques; non à tout évèque, mais 
à celui de la ville où se publie l'ouvrage. En ce point, 
l'ancienne discipline est quelque peu modifiée. Autrefois 
c'était à l'ordinaire du lieu où se faisait l'impression, qu'il 
fallait s'adresser pour l'autorisation canonique. C'est qu'alors 
on connaissait peu la distinction entre l'imprim'^-ur et l'édi- 
teur. De nos jours, le typographe reste le plus souvent étran- 
ger à la propagation du livre; il est comme un simple entre- 
preneur au service de l'éditeur. Aussi l'usage s'était-il déjà 
introduit de solliciter V imprimatur de l'évèque du lieu où se 
publie l'ouvrage; cet usage est formellement confirmé par 
la nouvelle Constitution. 

Une seule exception est faite à cette règle en faveur d'un 
auteur, résidant à Rome, qui aurait obtenu pour son livre 
l'approbation du cardinal-vicaire et du maître du sacré 
palais. Il peut le publier où il voudra, sans nouvelle 
permission. 

La Constitution rappelle enfin le décret du Concile de 



SUR L'INDEX 365 

Trente (Sess. 4, décret, de Editione sacrorum librorum) 
défendant aux religieux de faire imprimer des livres traitant 
de choses sacrées (libros de rébus sacris) avant d'avoir 
obtenu, outre l'approbation de l'Ordinaire, celle des supé- 
rieurs de leur ordre, suivant la forme de leurs constitu- 
tions. 

Que faut-il entendre par ces livres traitant de choses 
sacrées dans le décret du Concile de Trente? Nous aurons 
bientôt à le dire. Remarquons ici que le privilège d'exemp- 
tion conféré par les canons aux ordres réguliers, ne s'étend 
pas à la publication des livres. Elle reste soumise à l'auto- 
rité épiscopale, tout comme l'oflice de la prédication en 
dehors des églises de religieux. La raison en est claire. On 
<om|)rcndrait diffîcilement qu'en matière si importante pour 
la religion, l'autorité de l'évéque fût écartée. 

Ce passage de la Constitution ne parait se rapporter 
cju'aux ouvrages signalés en ce décret du Concile de Trente, 
ceux qui traitent des matières sacrées. Pour les autres 
genres d'écrits, l'autorisation des supérieurs n'est requise 
que dans les limites où elle est prescrite par les règles de 
l'Institut. 

()l)scrvons enfin que cette règle de la Constitution 
regarde seulement les ordres à vœux solennels, les seuls 
qui, dans le droit ecclésiastique, soient compris sous la 
dénomination de réguliers. 

Mais si les congrégations à vœux simples ne sont pas 
<Iésignécs dans cette loi générale, la même obligation leur 
est imposée le plus souvent par les règles de leur institut, 
ou du moins par la profession d'obéissance qui soumet leur 
ordre à la direction de leurs supérieurs. 

XIV 

La permission ou le refus d'imprimer sont choses trop 
importantes pour ne pas exiger un examen approfondi du 
travail soumis à la censure. Mais on ne saurait attendre d'un 
évèque qu'il fasse ce travail par lui-môme. Il faut donc qu'il 
ait auprès de lui des censeurs doués à la fois de science et 
de prol)ilé. 



366 LA NOUVELLE CONSTITUTION APOSTOLIQUE 

Dans sa bulle sur Y Index j Benoit XIV insiste beaucoup sur 
le choix des correcteurs à employer par la Sacrée Congréga- 
tion ; il leur trace minutieusement les devoirs qu'ils ont à 
remplir, évitant une trop grande facilité qui compromettrait 
le bien des fidèles, et une excessive rigueur qui violerait la 
justice due aux écrivains. 

Ces mêmes principes sont posés par le pape Léon XIII 
dans la nouvelle Constitution, au deuxième chapitre de la 
seconde partie, intitulé : Du devoir des censeurs dans 
l'examen préalable des livres. 

Vient d'abord le choix des examinateurs. Les évèques 
doivent confier cet emploi à des hommes de haute piété et 
doctrine, des hommes dont la foi et l'intégrité garantissent 
qu'ils ne donneront rien à la faveur ou à l'inimitié, mais qui, 
mettant de côté tout sentiment humain, n'auront en vue que 
la gloire de Dieu et l'utilité du peuple fidèle. 

Puis, pour juger équitablement des opinions et des doc- 
trines, le censeur doit apporter à son œuvre un esprit 
dégagé de préjugé : c'est la recommandation expresse que 
fait Benoît XIV aux censeurs de la congrégation de V Index. 
Ils doivent donc se tenir en garde contre les sympathies 
de nation, de famille, d'école, d'institut, mettre de côté 
l'esprit de parti ; avoir uniquement devant les yeux les 
dogmes de la sainte Eglise, et l'enseignement catholique, 
contenu dans les décrets des conciles généraux, dans les 
constitutions des Pontifes romains et le consentement des 
docteurs. 

C'est là une règle de sagesse et de justice. Serait-il équi- 
table en effet de la part d'un probabilioriste ou d'un équi- 
probabiliste de rejeter un livre dont tout le tort serait de 
soutenir le pur probabilisme ? De môme le thomiste pour- 
rait-il sans injustice rejeter un écrit en haine du molinisne ? 

Finalement, la revision ainsi faite, si rien ne paraît 
s'opposer à la publication du livre, l'évèque doit donner par 
écrit la permission d'imprimer, et celle-ci doit être repro- 
duite au commencement ou à la fin de l'ouvrage. Cette 
approbation est donnée gratuitement, c'est-à-dire sans frais 
de chancellerie ; ce qui n'exclut pas la rémunération légi- 
time due au travail du censeur. 



SUR L INDEX 367 



XV 



Mais quels sont les livres soumis à la censure ? En ce point 
surtout rÉglise a mitigé les anciennes lois. Primitivement 
c'était tout ouvrage qu'on voulait livrer au public. Règle 
depuis longtemps abrogée par la coutume. Mais le texte en 
restait toujours parmi les lois ecclésiastiques. Ne valait-il 
pas mieux l'abroger formellement, puisque l'exécution en 
devenait de plus en plus impossible ? C'est ainsi qu'en jugea 
le pape Pie IX. 

En date du 2 juin 1848, il adressait une encyclique aux 
évoques d'Italie relativement à cette question. Après avoir 
rappelé les décrets si rigoureux du concile de Latran et la 
règle X du concile de Trente, il montrait comment de nos 
jours, avec la multiplication des livres et autres écrits, ces 
lois sont devenues à peu près inapplicables, les censeurs ne 
pouvant apporter le soin nécessaire à la revision d'un si 
grand nombre d'ouvrages. C'est pourquoi, il statuait que 
dans les diocèses soumis au gouvernement temporel du 
Saint Siège, et jusqu'à ce qu'il en fût ordonné autrement par 
le souverain Pontife, seraient seuls soumis à la censure 
ecclésiastique « les livres qui traitent des divines Ecritures, 
de la théologie sacrée, de l'histoire ecclésiastique, du droit 
canonique, de la théologie naturelle, de Téthique et d'autres 
matières religieuses ou morales du môme genre; et en 
général tous les écrits dans lesquels sont principalmicnt 
intéressées la religion et l'honnêteté des mœurs. » 

Cependant Pie IX réservait encore l'obligation de la cen- 
sure préalable pour les articles de journaux relatifs à la reli- 
gion et à la morale. 

Léon XIII, dans la nouvelle Constitution, abroge formelle- 
ment pour tout l'univers et définitivement, les dispositions 
des anciens canons que son prédécesseur avait révoquées 
ou mieux suspendues provisoirement, pour les seuls dio- 
cèses des États pontificaux. Mais il conserve les lois 
anciennes rclaliv<'nient aux ouvrages mentionnés par Pie IX 
dans son oncv(li<jue. 



368 LA NOUVELLE CONSTITUTION APOSTOLIQUE 

Ce sont d'abord les livres saints, ainsi que les commen- 
taires et les annotations sur le texte sacré. Déjà dans la 
première partie de sa Constitution, il avait défendu aux 
fidèles de lire ou de garder ces ouvrages, s'ils n'étaient 
approuvés parle pape ou les évêques. 

Il ordonne ensuite de soumettre au jugement de l'Église 
les ouvrages de théologie, soit dogmatique soit morale, 
prescription bien justifiée par la place que tiennent ces 
livres dans la formation du prêtre, et la conduite des âmes, 
et conséquemment par l'influence capitale qu'ils exercent 
sur le peuple chrétien. Sont soumis à la même loi, et pour 
des raisons semblables, les traités d'histoire ecclésiastique 
et de droit canon. Ces sciences touchent de trop près à 
l'enseignement révélé, et aux pratiques du christianisme, 
pour que l'autorité ecclésiastique se dessaisisse du droit d'en 
surveiller la publication. 

Non content de veiller sur les livres qui ont trait à la 
doctrine révélée, la constitution assujettit à la censure des 
livres purement philosophiques, comme ceux qui ont pour 
objet la théodicée ou théologie naturelle, et l'éthique ou 
morale naturelle. Ces matières, en effet, quoique comprises 
dans le domaine de la raison, ont un rapport très étroit avec 
la science de la révélation. Les erreurs sur l'existence ou 
les attributs de Dieu rejaillissent facilement sur toutes les 
vérités de la révélation, puisque celles-ci reposent sur les 
enseignements de la théodicée, comme sur le motif premier 
de crédibilité. 

De même la morale fondée sur les seules lumières de la 
raison, peut aisément s'écarter des préceptes évangéliques, 
et introduire des pratiques perverses ou du moins dange- 
reuses parmi les fidèles. Or, l'Eglise qui doit veiller non 
seulement au dépôt de la révélation, mais aussi à la bonne 
vie de ses enfants, a reçu avec le privilège de l'infaillibilité 
la mission de conserver intact les principes de la morale. 

Enfin la Constitution apostolique comprend généralement 
sous le précepte de la censure, tout livre, tout écrit concer- 
nant les enseignements religieux, intéressant la religion et 
l'honnêteté des mœurs. 

En ce chapitre ne sont pas énumérés de nouveau les 



SUR L INDEX 369 

ouvrages dont il a été question dans la première partie, les 
livres de piété, de visions, d'apparitions ou de miracles, 
de dévotions nouvelles. Ils avaient été suffisamment indi- 
qués comme devant porter le témoignage de l'approba- 
tion ecclésiastique. 11 n'était pas besoin de les signaler 
encore. 

Deux règles concernant spécialement les ecclésiastiques 
terminent ce chapitre. 

Par la première on leur recommande de ne pas livrer à 
l'impression des ouvrages de science, même purement natu- 
relle, sans consulter leur évèque, en témoignage de leur 
déférence envers lui. Ce paragraphe contient-il un précepte 
formel, ou une simple recommandation de convenance? 
Nous admettrions plutôt ce dernier sens. 

L'autre règle, strictement impérative, défend aux ecclé- 
siastiques de prendre, sans permission de leur évèque, la 
direction de journaux ou de feuilles périodiques. Il s'agit 
ici de toute sorte de journal ou de revue, même purement 
littéraire ou scientifique, puisque la prohibition est absolue. 
Ne violerait-il pas cette loi le prêtre qui, laissant à un laïque 
la signature d'une feuille périodique avec la responsabilité 
légale, s'en réserverait en réalité la rédaction ? Nous ne 
voyons pas comment ce détour mettrait en sûreté sa 
conscience. 

XVI 

La législation de Yindex pouvait-elle omettre les devoirs 
des imprimeurs, dt-s éditeurs et des libraires ? Plus que 
personne ils contribuent à la propagation des livres bons 
ou mauvais ; ils en partagent donc la responsabilité avec les 
auteurs. Les anciennes règles ne faisaient pas mention des 
éditeurs.- C'était même une industrie presque inconnue 
autrefois. En général, l'imprimeur débitait lui-même le 
produit de ses presses ; on le voyait, aux premiers temps de 
la renaissance, parcourir les grands marchés de l'Europe, 
et là, aussi bien qu'au lieu de son domicile, étaler les 
livres sortis de ses ateliers. Il répondait donc devant 

LXXI. — 24 



370 LA NOUVELLE CONSTITUTION APOSTOLIQUE 

TEglise de tous les désordres que pouvaient engendrer la 
diffusion des mauvais écrits. 

C'est pourquoi, dès le début du xvi" siècle, les autorités 
ecclésiastiques imposèrent à l'imprimerie des lois rigou- 
reuses, pour prévenir une dangereuse propagande. Dans ce 
but, le cinquième concile de Latran, tenu sous Léon X, 
portait défense, aux imprimeurs, sous peine d'excommunica- 
tion et même de peines temporelles, d'imprimer aucun 
livre qui n'eût été examiné par l'évêque et l'inquisiteur et 
approuvé par eux ; et l'approbation signée de leur main, 
devait être reproduite au commencement ou à la fin du 
volume. La règle dixième de l'ancien Index^ et celles qu'y 
avait ajoutées le Pape Clément VIII, commandèrent en outre 
de marquer au titre le nom de Fauteur et sa patrie, avec 
les noms de l'imprimeur et du lieu où avait paru le livre. 

Ces prescriptions sont depuis longtemps abrogées par la 
coutume ; et désormais elles le sont en grande partie par la 
nouvelle Constitution. L'obligation de V imprimatur reste 
pour tous les ouvrages énumérés dans l'article précédent ; 
et il doit se trouver en tête du livre ainsi que les nom et 
prénoms de l'auteur, celui de l'éditeur, le lieu et l'année de 
l'impression et de l'édition. Que si, pour de justes raisons, 
le nom de l'auteur est passé sous silence, ce ne doit être 
qu'avec la permission de l'Ordinaire, qui sera juge des 
raisons pouvant motiver cette omission. 

Les éditeurs et imprimeurs sont avertis que les nouvelles 
éditions doivent porter une nouvelle approbation ; de même 
pour les traductions d'un livre autorisé. C'est une mesure de 
précaution, une édition pouvant différer de celles qui l'ont 
précédée, et les traductions s'écartant souvent du texte 
primitif. 

Il est enfin interdit de réimprimer en quelque langue que 
ce soit un livre condamné, à moins, comme il a été dit plus 
haut, que le livre n'ait été corrigé suivant les indications de 
la congrégation de VIndexet approuvé par elle. 

Autant et plus que les imprimeurs et les éditeurs, les 
libraires ont leur part dans la propagation des livres. Leurs 



SUR L INDEX 371 

devoirs n'avaient pas été omis dans les règles tracées 
autrefois par les délégués du Concile de Trente et approu- 
vées par le pape Pie IV, et dans les décrets de Clément VIII. 
Les librairies devaient être visitées par Tévèque ou l'inqui- 
siteur pour s'assurer qu'il ne s'y débitait pas d'ouvrages 
interdits. Le catalogue de tous les livres en vente était 
affiché dans l'officine, avec défense d'en ajouter aucun autre 
sans permission, sous peine de confiscation, et autres châti- 
ments au jugement de l'Ordinaire. Que si les libraires étaient 
autorisés à vendre quelques-uns des ouvrages à Y Index, ils 
ne pouvaient le faire indistinctement à toutes sortes d'ache- 
teurs, mais à ceux-là seulement qui exhibaient par écrit la 
permission de se les procurer. La même loi exigeait de tout 
imprimeur ou libraire qu'au début de son entreprise il prtHAt 
entre les mains de l'évéque le serment d'exercer son art en 
chrétien, avec sincérité et fidélité ; de se conformer aux 
prescriptions de VIndex., ainsi qu'aux ordonnances des 
évéques et des inquisiteurs, et de ne pas employer d'ouvriers 
suspects d'hérésie. 

Ces règles, très sages au temps où elles furent édictées, 
étaient devenues impraticables de nos jours. Aussi la nou- 
velle Constitution les réduit-<'lle à trois, qui tiennent nu^me 
plus de la loi naturelle que de la loi ecclésiastique. Elles ont 
surtout pour but de réprimer l'insouciance avec laquelle trop 
souvent de nos jours imprimeurs et libraires livrent indille- 
remment au public toute sorte d'écrits, sans considérer la 
responsabilité qu'ils assument devant Dieu. 

Elle leur rappelle donc, premièrement, (ju'il n'est pas 
permis, surtout à des catholi(|ues, de vendre ou i\v j)rèter 
des livres obscènes, ni môme de les tenir dans leurs maga- 
sins. La règle est portée sans auctme exception. Cependant s'il 
s'agit de classi(|ues, nous pensons qu'il est permis aux 
libraires de les vendre à cvxw qui sont autorisés à les lire, 
c'est-à-dire aux professeurs et aux hommes de lettres. Mais 
même en ce cas, ils ne pourraient les étaler avec les autres 
ouvrages, ni les vendre à toute sorte de personnes. 

Secondement, la Constitution défend de mettre eh vente 
des livres condamnés, à moins d'une permission de la 



372 LA NOUVELLE CONSTITUTION APOSTOLIQUE 

congrégation de VIndex que Ton obtient par rintermédiaire 
de Févèque. 

Enfin, si le libraire a cette permission, il n'en doit cepen- 
dant user qu'à Tégard de personnes qu'il peut prudemment 
croire autorisées à se les procurer. Condition très délicate 
sans doute, qui remplace l'ancienne obligation de la permis- 
sion écrite, mais qui rappelle aux libraires chrétiens les pré- 
cautions qu'ils doivent apporter dans leur commerce pour 
éviter de devenir complices du mal. 

XVII 

Toute loi humaine doit avoir sa sanction. La violation n'en 
saurait demeurer impunie. Le droit canon, comme la loi 
civile, a ses pénalités ; et les délits de la presse n'en sont 
pas exemptés. 

Aux temps anciens, quand on reconnaissait à l'Eglise un 
pouvoir coercitif, même au ressort temporel, quand elle 
pouvait en appeler au bras séculier pour faire exécuter ses 
sentences, elle avait porté deux sortes de peines contre les 
transgresseurs des lois de VIndex, les unes purement spiri- 
tuelles, les autres temporelles. C'était d'abord l'excommuni- 
cation infligée à l'imprimeur coupable d'avoir mis sous 
presse des livres non approuvés par l'ordinaire ; c'était en- 
suite la perte de ces ouvrages, qui devaient être livrés aux 
flammes, puis une amende pécuniaire (le concile de Latran 
la fixait à 100 ducats appliqués à la fabrique de la basilique 
de S. -Pierre) et la suspension de son industrie pendant un an 
entier. Que si le coupable se montrait contumace, il devait 
être puni selon la rigueur du droit, pour servir d'exemple. 
Or, au nombre de ces peines se trouvaient même celles que 
l'on infligeait alors aux hérétiques. Ainsi l'avait décrété le 
cinquième concile de Latran. Quelque peu mitigée, cette 
rigueur se retrouve dans les décrets du Concile de Trente, 
dans les anciennes règles de VIndex et dans celles de Clé- 
ment VU I. 

Les circonstances sont aujourd'hui totalement changées. 
Nous ne sommes plus au temps où l'Eglise peut menacer les 



SUR L'IXDEX 373 

coupables de châtiments temporels. De ceux-là donc il n'est 
fait aucune mention dans la nouvelle Constitution. 

Les peines spirituelles ont reçu elles-mêmes de notables 
adoucissements. Elles se réduisent à trois, qui d'ailleurs 
existeraient indépendamment de la Constitution sur V Index. 

La première est d'une grande sévérité ? c'est l'excommu- 
nication spécialement réservée au Souverain Pontife par l'ar- 
ticle second de la constitution Apostollcœ sedis. Cette excom- 
munication frappe tous ceux qui lisent sciemment et sans 
fiulorisation du Saint Siège les livres des apostats et des héré- 
tiques soutenant l'hérésie, ou tous autres livres de quelque 
auteur que ce soit, nommément prohibés par lettres aposto- 
liques ; elle frappe également ceux qui détiennent ces livres, 
qui les impriment, ou prennent leur défense de quelque 
manière que ce soit. 

Cet article a été l'objet de nombreux commentaires. Nous 
en donnons un court résumé. 

Les livres qu'il défend avec une si grande rigueur sont 
premièrement ceux des apostats ou des hérétiques qui ensei- 
gnent ex professa l'hérésie, non ceux où l'erreur se ren- 
contre accidentellement et en passant ; secondement les ou- 
vrages prohibés, non par simple décret des congrégations 
romaines, mais par lettres du Pope, pourvu toutefois qu'ils 
soient prohibés sous peine d'excommunication réservée au 
Souverain Pontife ; car cette peine n'y est pas toujours por- 
tée. 

Quant aux personnes, 1 excommunication atteint non seu- 
lement ceux qui lisent ces livres, mais aussi ceux qui les 
détiennent. 11 y a donc pour eux obligation de s'en défaire. 
Autrefois on devait les remettre à l'évéque ou à l'inquisi- 
teur. Cette obligation n'est pas exprimée dans la nouvelle 
Constitution. On peut donc ou les détruire soi-même, ou les 
livrer à son confesseur, à son supérieur, ou à quelque per- 
sonne qui ait permission de les garder et de les lire. 

Cette censure atteint de plus l'imprimeur ou les impri- 
meurs, en latin imprimentes^ ceux qui impriment. Expres- 
sion (jui a donné lieu à des discussions ; car les uns lui attri- 
buent une portée peut-être excessive, et comprennent sous 



374 LA NOUVELLE CONSTITUTION APOSTOLIQUE 

ranathème non seulement les chefs de Timprimerie, mais 
les simples ouvriers, même celui qui étend l'encre sur les 
caractères, ou <jui tourne la roue ; d'autres restreignent la 
rigueur dé la sentence au propriétaire ou du moins au 
gérantou directeur de l'imprimerie. 

Encourent ehfin la même peine ceux qui prennent la 
défense du livre hérétique, soit qu'ils cherchent à en justi- 
fier la doctrine, soit qu'ils travaillent à le soustraire aux 
légitimes sentences de la justice, ou qu'ils le soutiennent 
de toute autre manière. 

L'excommunication est ensuite portée contre ceux qui 
impriment ou font imprimer sans l'autorisation de l'ordinaire 
les livres de l'Ecriture sainte ou des annotations et des 
commentaires, sur ces mêmes livres ; cette excommunica- 
tion nest résen'ée à personne. 

Cette pénalité a son origine dans le décret de la 4" 
session du Concile de Trente qui l'appliquait en outre aux 
vendeurs de ces livres et à ceux qui les détiennent. Pie IX, 
dans la bulle Apostolicœ sedis, en avait exempté les vendeurs 
et les détenteurs, mais l'avait maintenue contre ceux qui les 
impriment et les font imprimer. 

La peine atteint tout imprimeur qui, sans permission de 
l'autorité ecclésiastique, donnerait une édition de la Bible, 
du Nouveau Testament, ou même de quelque livre isolé ; 
ou qui imprimerait des annotations ou des commentaires sur 
les saints livres. 

L'excommunication atteint également ceux qui font 
imprimer ces livres. Encore ici un doute. Que faut-il 
entendre par celui qui fait imprimer ? Ce n'est pas toujours 
l'auteur, qui peut demeurer étranger à la publication de 
son œuvre ; mais bien celui qui par ses ordres, par ses soins 
en procure l'impression, qu'il soit autçur, éditeur, ou toute 
autre personne. 

11 est à propos de relever ici une différence entre le décret 
du Concile de Trente, la constitution Apostolicœ sedis de- 
Pie IX, et celle de Léon XIII. Le Concile de Trente avait 
<léfendu- sous peine d'excommunication d'imprimer sans 



SUR L'INDEX 375 

permission aucun livre traitant de choses sacrées (de rébus 
sacris). Cette même expression avait été retenue dans la 
bulle de Pie IX. D'où différentes interprétations. Les ufls 
prétendaient que ce terme « choses sacrée^ » devait 
s'entendre seulement des livres saints et des commentaires ■ 
ou annotations sur ces livres ; d'autres, qu'il comprenait 
toute science sacrée, comme théologie, droit canon, histoire 
ecclésiastique, etc. 

La Constitution de Léon XIII précise davantage, et ne 
punit d'excommunication que la publication indue de 
l'Ecriture sainte et des commentaires. .N'y a-t-il pas là une 
interprétation autorisée du décret du Concile de Trente ? 

A ces deux degrés de pénalités se réduisent les sanctions 
portées par la nouvelle Constitution contre les violateurs 
des lois de V Index. C'est donc par erreur que bon nombre 
de fidèles croient l'excommunication attachée d'une manière 
générale à la lecture des livres à V Index. Ouoi que l'on 
pèche gravement en violant la loi de l'église ; cotte peine 
n'est encourue que dans les cas que nous venons d'énoncer. 

Le dernier paragraphe maintient le droit de l'évéquc en 
<;ette matière. 11 y estditque par rapportatix autres transgres- 
sions des décrets généraux de V/ndex, les fidèles doivent 
<'^tre sérieusement avertis par l'évi'^que suivant la gravité de 
la faute; et il est ajouté que celui-ci pourra au besoin 
recourir aux peines canoniques, c'est à dire à l'excommuni- 
cation, ou à la suspense si le coupable est dans la déricature. 

XVII! 

La (^onsliliilioii se (i-nnine par les clauses ordiniiircs 
déclarant qu'elle est obligatoire pour tous les fidèles, 
nonobstant toute coutume contraire. Ce» derniers mots 
résolvent la (juestion souvent posée, à savoir si V Indcr est 
en vigueur dans certaines contrées, notamment en France. 
Pour ce qui est des décrets généraux, la réponse ne semble 
plus douteuse. C'est une loi nouvelle, solennellement 
promulguée, abolis.sant toute coutume contraire. Donc 



376 LA NOUVELLE CONSTITUTION APOSTOLIQUE 

l'usage en vertu duquel on a pu se croire jusqu'à présent 
exempté de la rigueur des règles de VIndex ancien, ne peut 
désormais légitimer la transgression de la nouvelle Consti- 
tution. Elle oblige certainement tous les chrétiens, sous 
peine de péché plus ou moins grave, selon la gravité de la 
violation. 

Concluons notre travail. 11 ressort de la bulle Officiorumy 
que nous venons de commenter, premièrement, que la 
Sainte Eglise maintient fortement son droit de veiller sur 
les productions de la presse, pour empocher la propagande 
des livres suspects et mauvais, et régulariser la publication 
de ceux qui peuvent ou contribuer à l'édification des fidèles, 
ou présenter quelque danger. 

11 en ressort ensuite que dans l'usage de son autorité, 
l'Eglise sait tenir compte des nécessités du temps et des 
conditions variables de la société. Aux règlements rigides 
des temps antérieurs, règlements alors très salutaires, elle 
en substitue de moins rigoureux, d'une application mieux 
proportionnée à la faiblesse d'une société qui ne supporte 
plus les anciennes sévérités. 

Fidèlement observées, les dispositions de la nouvelle 
Constitution seraient un préservatif efficace contre ce déluge 
de livres pervers qui cause la perte de tant de pauvres 
âmes, l'essentiel est que ces règles soient bien gardées. 

Espérons qu'elles le seront. Si jusqu'à présent on s'était 
cru dispensé d'obéir à des lois qui n'étaient plus adaptées 
à nos besoins actuels, désormais on ne pourra plus prétexter 
cette excuse. Les adoucissements sont tels qu'il faudra 
beaucoup de mauvaise volonté aux délinquants pour ne pas 
se soumettre à des prescriptions si justes et si mesurées. 
Par la publication de cette bulle le Pape Léon XIII a 
donné une nouvelle preuve de sa sagesse et de sa sollici- 
tude pour le salut de son peuple. 

G. DESJARDINS, S. J. 



L'INFANTICIDE EN CHINE 

D'APRÈS UN DOCUMENT OFFICIEL RÉCENT 



Tout a été dit sur la question de l'infanticide en Chine ; livres 
et mémoires richement documentés, récits des missionnaires, 
lettres des religieuses dévouées à la magnifique œuvre de la 
Sainte-Enfance, tout atteste . avec abondance de preuves, la 
fréquence du meurtre des petits enfants par leurs parents païens, 
et la facilité avec laquelle il se commet surtout à l'égard des 
petites filles. 

Sans parler des cas où les chrétiens s'empressent d'apporter 
et de présenter au saint baptême de pauvres petits, encore 
vivants malgré leurs blessures ou leur extrême faiblesse, pas 
n'est besoin d'avoir vécu longtemps au milieu de la population 
chinoise pour rencontrer des cadavres d'enfants jetés parmi les 
immondices avant ou après la mort, et sur lesquels s'acharnent 
chiens, pourceaux ou oiseaux de proie *. 

L'opinion publique n'absout pas sans doute complètement 
ces horribles pratiques ; mais elle y est trop habituée pour en 
concevoir grande horreur. D'ailleurs, elle exagère la puissance 
paternelle au point d'accorder aux parents un droit de vie et 
de mort sur leurs enfants. Un missionnaire voyageait sur une 
de ces barques chinoises où naissent, vivent, meurent, des 
générations entières. Une petite fille se mit à pousser des cris 
que les objurgations de son père ne rendirent que plus aigus. 
Furieux, le batelier saisit son enfant par les pieds, en un clin 
d'œil, lui brisa la tète sur le plat-bord du bateau et jeta le 
petit cadavre dans l'eau. Ce n'est là, direz-vous, qu'un accès de 
brutalité qui peut se voir ailleurs. Eh bien ! voici qui exprime 

1. Un missionnaire étudiait dans sa chambre. Il entend un bruit dans le 
foyer : c'était un bras sanglant d'enfant qui tombait. Un milan l'avait arraché; 
pois, perché sur le toit pour dévorer sa hideuse proie, il l'avait laissé 
tomber par l'ouverture de la cheminée. 



378 L'INFANTICIDE EN CHINE 

mieux les idées païennes à cet égard. Le missionnaire indigné 
menaça le meurtrier de le dénoncer aux autorités, et prit à 
témoin l'équipage du bateau. Mais ses paroles furent accueillies 
avec la plus grande indifférence : « Il a mal fait, disaient froi- 
dement ces hommes, mais enfin c'est sa fille : en la tuant il ne 
fait tort à personne. » Et ce fut tout. 

11 serait inutile de revenir sur de semblables faits, n'était la 
singulière persistance avec laquelle des écrivains européens les 
nient où les réduisent aux proportions de ce qui se passe partout. 

Parfois, c'est dessein manifeste de s'attaquer aux mission- 
naires, aux œuvres catholiques; de jeter le discrédit jusque sur 
l'Œuvre de la Sainte-Enfance et de faire passer pour exploitation 
de la crédulité publique l'admirable dévouement de tant de reli- 
gieuses qui ont sacrifié patrie et famille, afin d'aller recueillir et 
élever chrétiennement les petits orphelins païens. Malice sata- 
nique, devant laquelle ne reculent pas toujours des sectaires 
baptisés. 

Ce sont aussi des touristes amateurs déclarant avec assurance 
que dans leurs nombreux voyages, ils n'ont jamais vu flotter sur 
les eaux des fleuves et des canaux ces prétendus cadavres d'en- 
fants. Je le crois bien ! le procédé est beaucoup plus simple. On 
ne noie presque jamais les enfants dans une rivière ou dans un 
étang : un simple baquet, le récipient des immondices de la 
maison y suffisent amplement; il n'y a plus qu'à enfouir le 
cadavre dans un coin, à le jeter au milieu de détritus de toute 
nature, si l'on n'aime mieux le porter aux endroits destinés à 
recevoir les corps des petits enfants. Parfois on les apporte 
encore vivants : ils y meurent bientôt. 

D'autres écrivains enfin en appellent aux sentiments les 
plus profonds de la nature humaine : ce sont les sentimentaux. 
Ils refusent de croire h une cruauté que les animaux mêmes n'ont 
pas à l'endroit de leurs petits ! Bel argument humanitaire, qui 
oublie la déchéance humaine surtout parmi les païens, à qui le 
sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ n'a pas encore révélé le prix 
de la vie humaine et la dignité de l'âme ; raisonnement a priori, 
qui perd toute valeur en face de faits, qu'il est puéril de 
contester, comme il serait fâcheux de les exagérer. 

Il n'est pas rare que les magistrats chinois, dans des procla- 
mations officielles où les « pères, et mères du peuple » rappellent 



D'APRÈS UN DOCUMENT OFFICIEL RÉCENT 379 

leurs administrés à la pratique de la morale et des lois, 
réprouvent l'infanticide en l'attestant du même coup. C'est un 
des points souvent touchés par les préfets et sous-préfets dans 
des morceaux soigneusement élaborés et écrits en style élégant. 

La pièce dont nous offrons la traduction aux lecteurs des 
Études est de ce genre. Elle a été publiée en chinois dans le jour- 
nal catholique de Chang-Haï, I-iven-lon, le 9 janvier 1897. Elle 
ne porte pas de date précise; mais elle venait de paraître lorsque 
le journal chinois l'a insérée : elle ne remonte certainement pas 
plus haut que les deux ou trois derniers mois de 1896. C'est donc 
un document absolument contemporain, et aussi officiel qu on 
peut le désirer. L'auteur est le préfet de \an-Tchang, capitale 
de la province du Kiang-Si. Il rappelle discrètement les faits, 
invoque les lois, formelles quand il s'agit du meurtre des petits 
garçons, mais muettes sur celui des filles; eu sorte «pie le ma- 
gistrat est obligé de conclure a pari de l'un à l'autre. Che- 
min faisant, il multiplie les allusions aux coutumes et aux supers- 
titions populaires : quelque» notes sndiroiit ;i «mi donnor la clef 
au lecteur. 

Certes ce n'est pas un monument rare de l'éliMpience officielle 
en Chine; c'en est du moins un spécimen intéressant à plus d'un 
titre; il est d'ailleurs écrit en fort bon style chinois, au juge- 
ment des connaisseurs; surtout, nous le répétons, il est récent, 
et d'une autorité indiscutable. 

Puisse-t-il aider ii faire mieux comprendre l'anivre des mis- 
sionnaires et le dévouement de nos religieuses au milieu de l'an- 
tique empire païen -que tous souhaitent si ardemment de voir 
s'ouvrir aux lumières du saint Évangile et à la civilisation 
chrétienne î 

Chine. Février 1897. S. ADIGARD. S. J. 

PROCLAMATION 

COXTnS LA COITIMK DE XOYEH DES FILLES 

Nous, Kinrtfj, préfet de Nnn-tch nng < et iVo/i^', soiis-pr, |.;i de .SV/i- 
Kicn, dans le but de prohiber sévèrement le crime de noyer les petites 
tilles, et d'exhorter à l'institution de l'auvre dite « Contribution de six 

1. Nftn-tch'ang, capitale de la province du Kiang-Si. La sous-préfecture 

Hc Sin-Kien en di'pcnd. 



380 L'INFANTICIDE EN CHINE 

sapèques pour élever des orphelins, » et a\issi de réformer les mauvaises 
mœurs du peuple et de sauver la vie des enfants, faisons cette procla- 
mation. 

Nous savons que le devoir de conserver la vie aux petits orphelins 
et d'élever les petits enfants, se trouve exprimé dans les livres canoniques, 
et que le crime de donner la mort aux petits et de procurer l'avorte- 
ment, même lorsqu'il ne s'agit que des animaux, est défendu dans un 
de ces mêmes livres ; d'où l'on peut conclure que, s'il faut conserver 
et élever les petits enfants des autres, et s'il ne faut pas détruire pré- 
maturément les petits des animaux, ni procurer leur avortement, 
comment serait-il permis de nuire aux petites filles que vous-mêmes 
avez engendrées ? Nous, préfet de Nan-tcliang et sous-préfet de Sin- 
Kien, à notre entrée en charge, nous nous sommes renseignés sur les 
mœurs des habitants et nous avons appris qu'elles étaient vertueuses, à 
l'exception de cette coutume de noyer les petites filles, qui n'a pas 
encore été extirpée. 

Dans la capitale et autres villes de la province on a bien établi des 
orphelinats ; mais dans les campagnes et dans les localités peu habi- 
tées à quelque distance des villes, ce crime de noyer les petites filles 
est encore pratiqué : or, rien de plus cruel et de plus contraire à la 
droite raison que ce crime. Nous avons réfléchi minutieusement pour 
en découvrir l'origine, et nous avons trouvé que de fait cela ne procède 
pas d'une absence de tendresse chez les parents pour leurs enfants, 
mais que cela provient des trois causes suivantes : 

En premier lieu, si dans une famille pauvre une fille vient prendre 
place, il faudra dépenser beaucoup d'argent et se donner beaucoup de 
peine pour pourvoir à sa nourriture et à son habillement ; puis, quand 
elle aura atteint l'âge de seize ou dix-sept ans, elle sera mariée dans 
une autre famille, dont elle fera partie et où elle reportera toutes ses 
afîections. A quoi bon se donner tant de peine au profit des autres ? 

En second lieu, on noie la fille parce qu'on désire ardemment avoir 
un garçon. La mère, n'allaitant plus, pourra plutôt devenir enceinte. 

En troisième lieu, on redoute la dépense pour le trousseau et pour 
la noce. Avec beaucoup de filles, si l'on veut faire les choses économi- 
quement, on se sent humilié, et si l'on veut les faire grandement, on a 
le chagrin de n'en avoir pas les moyens. 

Pour toutes ces raisons on préfère noyer les filles, afin d'éviter les 
embarras. Mais, même dans une famille pauvre, la mère nourrissant 
son enfant, il n'y a pas lieu de dépenser de l'argent pour acheter du 
lait ; et, quant au vêtement, de vieux habits, des robes déchirées, 
peuvent être taillés pour habiller l'enfant sans qu'on puisse nullement 
dire que ses parents le traitent mesquinement. 



D APRÈS UN DOCUxMENT OFFICIEL RECENT 381 

On dit que la fille doit, en fin de compte, devenir membre d'une autre 
famille. Pourquoi donc ne pas la donner en bas-âge, soit comme fiancée 
élevée chez son futur, soit comme fille adoptive * ? Ce serait un moyen 
dé lui conserver la vie. 

On dit encore que, si la mère n'allaite pas, elle pourra plus tôt de- 
venir enceinte. Or de tout temps ceux qui ont eu le plus de fils sont 
ceux qui ont pratiqué la vertu. C'est pourquoi celui qui prie pour 
avoir des garçons doit absolument accumuler des mérites secrets ; il 
doit môme acheter des animaux pour leur rendre la liberté ; mais il ne 
lui faut, en aucune manière, ôter la vie à une petite fille qu'il a lui- 
même engendrée, pour aller ensuite prier les esprits de lui accorder 
un héritier. Vraiment les Poussas ' voudront-ils favoriser de leur pro- 
tection ceux qui ont recours à de tels procédés pour avoir des gar- 
çons ? Du reste, si, après avoir noyé une fille, on engendre un garçon, 
ce sera l'àme de la fille qui viendra occuper le corps de l'enfant afin de 
se venger et en grandisssant, le plus souvent il tournera mal '. 

Quant à l'afTaire du trousseau et de la noce, il faut consulter ses 
moyens. A quoi bon faire plus ou moins ? D'autant plus que ces habi- 
tudes de prodigalité et de luxe étant interdites par la loi, il n'est pas 
permis de faire parade de sa richesse et de rivaliser avec les autres. 
Mais malheureusement, quand une action est autorisée par une longue 
coutume, le peuple ignorant ne sait pas en rougir et s'en repentir. 

Nous, préfet de Nan-tc/i'anfj et sous-préfet de Sin-Kicn, nous sommes 
comme les pères et mères du peuple. Si nous ne prenions pas sérieu- 
sement à tâche de vous exhorter et de vous détourner de vos mauvaises 
pratiques, serait-ce faire cas de la vie des enfants et réformer vos 
mauvaises coutumes ? C'est pourquoi nous vous adressons cette pro- 
clamation si pressante, dans l'espoir que vous, nos subordonnés, tant 
civils que militaires, vous arriverez à bien connaître votre devoir. 

1. Souvent, en Chine, le» enfant» ont à peine quelque» jours que leurs 
parent» le» fiancent. Parfois la petite fille passe clans la maison de son 
fiance, et y est lUevëe avec lui. On devine les inconvénients au point de vue 
de la moralité ; mais les païen» n'y regardent pas de si prés. 

L'adoption donne de meilleurs résultats, lorsque le» familles sont bonnes, 
et ne réduisent pas l'adoptée à une condition voisine de l'esclavage. 

2. Poussas : divinités païennes. 

'.\. Allusion à une croyance superstitieuse fort répandue. L'Ame des enfants 
maltraités ou tués cherche à se venger. Elle tAche dans ce but de s'emparer 
du premier enfant conçu par la suite. En l'animant, ou bien elle lui commu- 
nique son sexe, et ce sera encore une fille : ou bien l'enfant aura une Ame de 
femme dans un corps d'homme, et il fera la honte de sa famille. C'est d'une 
semblable vengeance que le zélé préfet menace les meurtriers des petites 
filles. 



382 L'INFANTICIDE EN CHINE 

Sachez bien que vos mandarins aiment le peuple comme des enfants ; 
que chaque garçon ou fille engendrés dans leur juridiction est pour eux 
comme leur propre enfant, qu'ils ne peuvent s'empêcher d'aimer ten- 
drement. Nous avons appris qu'il y avait des enfants traités avec cruau- 
té, et nous employons toutes nos forces pour les protéger et les sau- 
ver. Vous, pères et mères qui avez engendré des enfants, comment 
avez-vous le cœur de les traiter d'une façon si barbare ? Rappelez- 
vous comment, dans votre enfance, vos parents vous aimaient tendre- 
ment. S'ils vous avaient grondés et frappés sans raison, vous auriez dit 
qu'ils ne vous aimaient pas. Et maintenant que vous êtes vous-mêmes 
pères et mères, vous avez le cœur de noyer des petites filles que vous 
avez engendrées ! Rentrez en vous-mêmes et interrogez-vous : pou- 
vez-vous ne pas avoir honte de votre conduite et vous en repentir ? 
Surtout si, vous, mères, vous vous rappelez comment vous avez sup- 
porté toutes les incommodités de dix mois de grossesse * et les douleurs 
de l'enfantement. Si votre petite fille a été conçue, ce n'a pas été de 
son propre mouvement. Gomment pouvez-vous endurcir votre cœur et 
la noyer ? Vous-mêmes aussi, dans votre enfance, pour votre mère, 
vous étiez une petite fille. Si alors elle vous avait noyée, comment y 
aurait-il pour vous le jour d'aujourd'hui ? 

Si l'on dit qu'il faut noyer les petites filles et que tout le monde le 
fasse, au bout de quelques dizaines d'années le genre humain aura dis- 
paru. De plus, il y a dans les lois un article fort clair contre le meurtre 
d'un fils ou d'un petit-fils. Or l'acte de noyer une fille n'en diffère pas, 
et la peine par suite est la même^. 

On dira peut-être que les crimes de cette sorte sont surtout du fait 
des femmes ^. Mais ne savez-vous pas que, si une femme commet un 
crime, son mari est passible de la peine ? Que les maris ne cessent pas 
d'exhorter leurs femmes ; dans l'occasion qu'ils emploient la force pour 
empêcher un crime. Comment pouvez-vous rester .spectateurs indiffé- 
rents et permettre à vos femmes de commettre de si mauvaises actions? 

1. Les Chinois comptent pour une unité entière toute fraction de temps. 
Un enfant est né le dernier jour de l'an chinois; le lendemain, premier jour 
de l'année suivante, vous demandez son âge ; on vous répondra sans hésiter : 
Deux ans. — Ce n'est pas en Chine que les locutions bibliques larges comme 
« trois jours et trois^ nuits » feraient difficulté. 

2. L'argumentation a pari, tirée de la loi qui punit le meurtre des « fils 
et pctits-fds » n'en constate pas moins le silence du texte officiel : il a sim- 
plement oublié de sauvegarder la vie des filles. Lacune assez significative, 
et d'autant plus fâcheuse qu'en matière pénale la parité ne vaut qu'imparfai- 
tement. 

3. Il est à remarquer que les mères elles-mêmes sont signalées comme les 
plus coupables. 



D'APRES UiN DOCUMENT OFFICIEL RECENT 383 

A partir de ce moment, après avoir reçu nos instructions dans cette 
proclamation, il faut absolument que chacun montre de la tendresse de 
cœur et réforme entièrement ses mauvaises coutumes. Mais si, sans 
repentir, vous persistez dans le mal et commettez le crime avec déli- 
bération comme par le passé, soyez sûrs que Ton fera des recherches, 
et que l'on prendra les coupables qui seront jugés et punis sans misé- 
ricorde. Que, dans les mariages qui ont lieu parmi vous, l'on s'efforce 
de pratiquer l'économie et qu'on ne cherche pas inutilement la prodiga- 
lité et le luxe, pour ainsi tomber dans les inconvéni<'nts maintenant 
attachés à la naissance des filles. 

Quant aux notables du pays, ils sont tous des hommes instruits. 
Quoiqu'ils ne soient pas en charge, cependant l'amour de tous les 
êtres est une chose de leur devoir. C'est pourquoi plus que les autres 
ils doivent se rendre propres les intentions bienveillantes et pressantes, 
de leurs mandarins ; qu'à l'occasion ils exhortent le peuple à bien faire 
et qu'ils s'efforcent de le retirer du mal. Peut-être ainsi les principes 
seront rectifiés, les mœurs purifiées et les mauvaises coutumes abolies, 

Vos mandarins, dans leur pitié pour les petits enfants, ne craignent 
pas de se fatiguer à vous parler et à vous exhorter longuement. Ils 
espèrent que le mari mettra sa f«*mnie en garde, que le père instruira 
ses filles et que les frères exhorteront leurs sœurs, en sorte que tous 
sachent se repentir et que les coutumes cruelles fassent place à une 
heureuse tendresse. On pourra alors jouir d'un grand bonheur, attein- 
dre un âge avancé et voir prospérer ses enfants et ses petils-enfants. 
Ils espèrent aussi que les notables vertueux, dans tous les districts et 
dans tous les villages, feront leur possible, chacun chez soi, pour réu- 
nir les volontés, promouvoir l'établissement d'une association chari- 
table', à six sapèques par tête, pour l'éducation des petits enfants. 
Qu'ils en discutent mûrement les' constitutions et nous fassent connaître 
le résultat de leurs délibérations, puis nous établirons clairement la 
manière de procéder. Alors les petits enfants voués à la mort trouve- 
ront le moyen d'arriver heureusement à une bonne vieillesse. Alors 
aussi les mœurs deviendront vertueuses, et ce sera pour vous, no- 
tables, la joie du bien accompli. Pour nous, vos mandarins, c'est notre 
ferme espérance. Partagez tous notre ardeur pour ceit»' friivrc. o\ 
n'allez pas agir contre les ternies de cette proclamation. 

1. L«^ s associalion» recummaïuK-cs par lo magistrat sont des associations 
païennes. Les admirables œuvres chrétiennes de la Sainte-Enfance n'cusscnt- 
clles d'autre résullnt que do provoquer un commencemonl d ômulation, ce 
leur serait dt^jA un fort ^[rand honneur. J<^sus-Enfant peut seul apprendre le 
prix d'une Ame d'enrant, et inspirer la charité persévérante qui en fait une 
âme de chrétien cl de saint. 



REVUE DES PÉRIODIQUES 



QUESTIONS D'HISTOIRE 

I. — Revue des questions historiques, 1®"" avril 1897. — 
M. Raguenault de Puchesse, dans un article intitulé Catherine de 
Médicis et les Conférences de Nérac, relève, d'après la corres- 
pondance de la reine, nombre de lacunes ou d'erreurs commises 
par les histoires de France, depuis le P. Daniel, qui néglige 
l'événement, jusqu'à Henri Martin qui le dénature et à V Histoire 
générale de MM. Lavisse et Rambaud, qui omet cette intéressante 
question. En 1578, Catherine de Médicis, que certains auteurs 
représentent bien à tort comme n'ayant eu aucune influence sous 
Henri III, se rendit dans le midi de la France pour pacifier la 
Guyenne et le Languedoc, encore dans l'anarchie comme au plus 
vilain temps de la guerre civile. Jour par jour elle écrivait au roi 
son fils, dans des lettres qui sont conservées, le récit de son 
voyage et de ses négociations. L'assemblée de Nérac, en février 
1579, marqua l'étape la plus importante. Pour la première fois 
on y vit la religion et l'hérésie en présence « avec la prétention 
de traiter d'égale à égale » (p. 354). Les huguenots réclamaient 
des places de sûreté, des troupes et de l'argent. Par les vingt- 
sept articles arrêtés finalement, dix-sept places leur furent 
accordées. Ce fut une sorte de prélude de l'édit de Nantes. La 
reine, quoi qu'on en ait dit, ne chercha pas à ramener au catho- 
licisme son gendre Henri de Bourbon, roi de Navarre, et notre 
futur Henri IV. L'opinion de M. Raguenault de Puchesse est 
cependant que Catherine fut « toujours sincère sur deux points : 
son désir de maintenir iiîTactes les croyances catholiques et sa 
passion de la paix. » (p. 339). Lui attribuer de si louables 
■desseins, c'est peut-être lui faire beaucoup d'honneur. 

M. G. Clément-Simon étudie la Vie seigneuriale sous Louis XIII 
à propos du vicomte de Pompadour et de sa femme Marie Fabry. 
Le château de Pompadour, en Limousin, avant d'être déshonoré par 



REVUE DES PERIODIQUES 385 

la favorite de Louis XV, avait abrité de vaillantes races. En 1618 
il appartenait à Philibert de Pompadour qui, pour redorer son 
blason, épousa une fille de la haute et riche bourgeoisie pari- 
sienne, « une Fabry », dit dédaigneusement Saint-Simon. Le 
mari était dépensier et prodigue à l'excès, réduit à emprunter à 
ses domestiques, ce qui ne l'empêchait pas de mener grand 
train, ne voyageant qu'à dix chevaux, et aussi d'être brillant 
capitaine (p. 368). Quant à Marie Fabry, Tallemant, qui ne fut 
qu'un Saint-Simon d'antichambre, l'a calomniée. 

Cette étude se recommande à ceux qui s'occupent de la vieille 
société dans les livres de raison et dans les archives privées'. 

M. Alfred Spont consacre un article a la Milice des francs- 
archers instituée par les lettres patentes du 28 avril 1448. Les 
succès de cette troupe nouvelle, lors de la revanche de la France 
contre l'.Angleterre, sont bien connus. L'auteur entre dans les 
plus minutieux et les plus curieux détails sur son armement et 
son organisation jusqu'à la fin du xv" siècle. 

Existait-il une scola palatina ou Ecole du palais à la cour des 
rois mérovingiens, en entendant par ce mot une école littéraire ? 
Dom Pitra l'a cru, et, dans sa Vie de saint Léger^ il a donné des 
reni^eigncmcnts complets sur le personnel et le programme des 
études. Fustel de (^)ulanges a encore renchéri. M. l'abbé 
Yacandard reprend l'analyse des textes sur lesquels s'appuyait 
cette théorie et il n'en laisse pas subsister un seul, sinon une 
phrase du ix" ou x* siècle, trop postérieure pour avoir la moindre 
autorité. Ses conclusions fort bien établies sont les suivantes : 

1" Aucun document ne permet d'allirmer l'existence d'une 
école de lettres latines ou autres dans les cours mérovingiennes. 

2° Los fils de nobles ne se rendaient au palais qu'après avoir 
achevé dans les monastères ou ailleurs leurs études scolastiques. 
Au palais, on les nommait les nourris du roi (nutriti) ; ils étu- 
diaient le droit et l'administration. 

1. Cet article a éXà tire à part. Paria, bureaux de la Revue, 5, rue Saint- 
Simon. II rormc une brochure in-S" de 79 pages : La Vie seigneuriale sous 
Louis XIII, d'après des correspondances inédites. Le vicomte de Pompadour 
lieutenant général du roi en Limousin et Marie Fabry, vicomtesse de Pom- 
padour, par Gustave Clément-Simon. 

LXXI. — 25 



386 REVUE DES PÉRIODIQUES 

3" La scola, connue par un vers de Fortunat et les inscriptions 
des monnaies, comprenait tous les fonctionnaires de la cour ; 
c'était la maison officielle du roi. 

M. Tamizey de Larroque étudie, d'après les publications qui 
se sont multipliées en ces dernières années et auxquelles lui- 
même a fourni son contingent de découvertes et d'érudition, 
les Bénédictins de Saint-Maur. Sur plusieurs points il complète 
et rectifie avec bonheur tous ses devanciers. 

M. le vicomte de Richemont nous apprend qu'il a retrouvé et 
va faire paraître chez Pion la correspondance de l'abbê de 
Salamon, internonce à Paris sous la Révolution (1790-1801). 
L'authenticité des Mémoires publiés il y a quelques années par 
l'abbé Bridier, se trouve ainsi pleinement confirmée. Si tout le 
recueil est aussi vivant et bien informé que les pages citées ici, 
ce sera une nouvelle source pour l'histoire extérieure de la 
Révolution. Cette fête offerte aux soldats de Châteauvieux, en 
avril 1792, par seize mille brigands campés dans Paris, n'est 
plus r « idée magnanime « saluée par Louis Blanc, ni la « noble 
réconciliation « vantée par Michelet. C'est simplement le prologue 
de la journée du 10 août. 



IL — Revue historique, janvier-février 1697. — M. Imbart 
de La Tour nous donne la deuxième partie de son étude très 
documentée sur les Paroisses rurales dans l'ancienne France. Il 
étudie ici l'organisation de la paroisse à l'époque carolingienne, 
au moment où elle est définitivement constituée et où les sources 
deviennent assez nombreuses pour la bien connaître. Première 
question : Quel est le territoire de la paroisse ? Où est-elle 
établie ? D'après les documents, c'est dans la villa que se fonde 
l'église rurale. Il y en a trois types : 1° la paroisse formée par 
un groupe de villse ; 2° la paroisse identique à la villa ; 3° la 
paroisse issue du démembrement d'une villa. Le premier type 
est le plus ancien ; il s'est substitué à la paroisse mérovingienne 
du viens, celle de l'archiprêtre, qui était plus considérable. Le 
deuxrème mode de formation territoriale apparaît h la fois dans 
les régions du nord, la Septimanie et la Marche d'Espagne. Le 



QUESTIONS D'HISTOIRE 387 

troisième système est fréquemment employé dans le midi. L'au- 
teur essaie ensuite de constater si ces paroisses étaient très 
étendues et plus étendues que nos paroisses ou nos communes 
modernes. Le seul fait certain est que la villa dut bientôt dispa- 
raître, absorbée par la paroisse, et ce fait est un des moins 
connus encore de l'histoire de nos institutions. En d'autres 
termes l'Eglise devient le véritable centre ; on se groupe autour 
d'elle comme autour du château-fort, et en règle générale c'est 
dans les vieilles limites de nos paroisses que s'est établie la 
commune moderne (p. 14). L'auteur passe ensuite au personnel. 
Il se compose d'un recteur chargé du culte et assisté du diacre 
pour le soin du patrimoine ecclésiastique, des écoles et des 
malades, de clercs pour l'office. Chaque curé doit avoir son 
école. Ce dernier point est étudié dans un intéressant chapitre 
sur les établissements d'enseignement ou de charité de la 
paroisse. L'instruction était gratuite.) mais non obligatoire. « Par 
toutes ces institutions, conclut l'auteur, par le nombre de ses 
clercs, la richesse de son patrimoine, ses œuvres d'éducation, 
de bienfaisance, l'Eglise avait donc peu à peu transformé les 
conditions de la vie humaine » (p. 41). La décadence allait venir 
du jour où l'Eglise enfrornit dans le régime féodal. 

Mars-avril 1897. — M. L. Battifol clôt par un quatrième 
article son étude ; le CluUelet de Paris vers liOO. Le sujet qu'il 
examine est des plus intéressants. Successivement il passe en 
revue l'audience et la question, les crimes et les peiaes, l'appel, 
l'oxécntion, et il tire ses conclusions. L'audience était présidée, 
({uand il n'était pas absent, par le prévôt de Paris; la compo- 
sition du tribunal était très variée, sans ordre ni présence obli- 
gatoires. Amené par un sergent, le prévenu entendait rarement 
des témoins déposer contre lui. Il était presque toujours 
condamné à la torture qui théoriquement était la voie d'infor- 
mation extraordinaire, mais pratiquement l'ordinaire et presque 
la seule. Les magistrats se faisaient en eflTet ce raisonnement fort 
simple : ou le prévenu a avoué, et alors étant malfaiteur il peut 
bien avoir commis d'autres crimes ; ou il n'a pas avoué et alors 
il faut l'amener à confesser ses fautes. Deux sortes de tortures 
sont employées : le grand et le petit tréteau, c'est-à-dire la 
suspension et l'allongement du corps au moyen de cordes et 



388 REVUE DES PÉRIODIQUES 

quelquefois l'ingurgitation d'eau froide. Le nombre des malfai- 
teurs jugés (128 affaires criminelles en trois ans) est minime par 
rapport au nombre de crimes commis, car au moment du supplice 
les condamnés qui font, par crainte de l'enfer, des aveux com- 
plets, se reconnaissent coupables de quantité de vols ou d'assas- 
sinats anciens et impunis. La pénalité est terrible, parce qu'elle 
est exemplaire. Les hommes sont le plus souvent pendus, et s'ils 
sont meurtriers, traînés sur la claie avant la pendaison. Parfois 
on les décolle ; c'est la décapitation. Les femmes ne sont jamais 
pendues, mais brûlées ou enfouies vives. Au premier blasphème 
un homme est mis au pilori ; au second, il a la lèvre supérieure 
fendue d'un fer chaud ; au troisième, la lèvre inférieure ; au 
quatrième, toute la lèvre est fendue ; au cinquième, on la coupe. 
Mais il faut remarquer que M. Battifol décrit ici la pénalité telle 
qu'elle est édictée dans les Ordonnances. D'après le Registre 
criminel qui sert de base à son étude, on voit le blasphémateur 
tourné au pilori, puis mis en prison au pain et à l'eau jusqu'à 
nouvel ordre. 

L'appel n'existait guère dans la pratique. L'exécution avait 
lieu au gibet de Montfaucon, entre la Bastille et la porte Saint- 
Denis. Cette construction appelée alors « la justice du Roy «, est 
très bien peinte dans les miniatures de Jean Fouquet, et 
M. Battifol la décrit en détail. Sa conclusion est que le Châtelet 
ou tribunal de la prévôté de Paris n'était encore qu'une « justice 
à l'état d'ébauche ». (p. 283). 



m. — Le Coruespondant a commencé le 10 janvier 1897 une 
étude terminée dans la livraison du 25 suivant, sur le vaillant 
député de la Loire-Inférieure, Edouard de Cazenove de Pradine, 
d'après des correspondances et des souvenirs de famille. L'auteur 
de cette esquisse biographique, M. Baguenault de Puchesse, 
remonte au père d'Edouard qui fut un gentilhomme des plus 
lettrés, sachant encore par cœur à soixante ans passés tous ses 
classiques grecs, latins et français. Ce fervent de l'antiquité 
troussait même des petits vers badins comme au xviii" siècle 
et appartenait par le raffinement et la délicatesse de sa 
culture intellectuelle à la génération qui précéda le premier 
Empire. 



QUESTIONS D HISTOIRE 389 

Edouard naquit à la fin de décembre 1838. Il reçut non seule- 
ment l'éducation, mais encore une instruction assez avancée 
du fin humaniste qu'était son père. 

A dix ans, Edouard expliquait les passages les plus techniques 
et les plus arides des Gèorgiques et le Moineau de Catulle. A 
onze, il traduisait à première vue des odes entières d'Horace 
« précisément à l'âge, remarque son père, où nous commencions 
VEpilome » (p. 76). Quant aux Métamorphoses d'Ovide, il les 
lisait couramment. On lui gardait l'Knéide pour la bonne bouche, 
afin qu'il la lût aussi aisément qu'une tragédie de Corneille. 11 ne 
l'aborda ([u'après Térence et Tacite. 

Ce système d'éducation qui se rapproche tant de celui du 
xvi" siècle, méritait d'être exposé, tel qu'il fut pratiqué au dix- 
neuvième, dans le château de La Garenne près Agen ou dans la 
petite ville de Marmande, par un vieux représentant de l'aristo- 
cratie française boudant la politique contemporaine et se réfu- 
giant dans les belles-lettres, 

Edouard fut bachelier et il faillit devenir poète. M. Baguenault 
de Puchesse estime qu'il aurait pu conquérir sans peine un rang 
distingué parmi les littérateurs de son temps. I^es vers qu'il cite 
<!(> lui donnent plutôt l'idée d'un esprit facile et précoce que 
profond et puissant. 

Mais voici Edouard transplanté des rives de la Garonne sur 
les bords de la Seine. Arrivé ii Paris au commencement de 
l'année scolaire 1856, il parait s'imaginer que ce qu'il y a de 
plus important dans la capitale c'est la Sorbonne, et dans la Sor- 
bonne le cours de Saint-Marc-Girarilin sur la poésie sacrée au 
xvi" siècle. Il suit avec le mémo enthousiasme les réceptions \\ 
l'Académie française, Nisard répondant ii Ponsard, c'était un 
événement î 

Il concourut aux jeux floraux en cette même année et fut 
couronné. 

La passion littéraire n'eut qu'un temps. En cette année 1857, 
son père, M. Léon de Cazenove, mandé en Suisse par le comte 
de Chambord, s'y éprenait d'admiration pour le représentant 
légitime de la monarchie. A son audience de congé le prince lui 
dit : « Votre fils est donc bien royaliste ? — Plus ardent que moi, 
parce (ju'il est plus jeune. — Dites-lui de ma part que je veux 
(juil le soit tont-à-fait comme son père ». L'entrevue avait eu 



390 REVUE DES PÉRIODIQUES 

lieu à Genève. M. de Cazenove en rapporta en France une 
impression qui n'alla point s'affaiblissant. Comment oublier « la 
beauté de cette figure, la sérénité de ce pur regard ? C'est un 
roi, c'est un père ; c'est un ami qui cause avec vous. Il vous 
anéantit par sa dignité, et, par son affabilité vous met parfaite- 
ment à votre aise (p. 80) ». M. de Cazenove ne changea point 
son train de vie de gentilhomme lettré doublé d'un campagnard. 
Ses préoccupations se concentrèrent encore plus que par le 
passé autour des comices agricoles, et, s'il ruminait un projet de 
loi, c'était de faire donner dans les écoles primaires un ensei- 
gnement agricole et pratique. Mais un rêve plus élevé le travail- 
lait. Son fils Edouard unissait à l'agrément de l'esprit un carac- 
tère chevaleresque. Qu'en faire ? En 1860, le jeune homme avait 
senti battre son cœur au nom de La Moricière qu'il avait songé 
à suivre comme volontaire, et en même temps il était entré 
au Correspondant par un article sur VEsprit gaulois dans la 
poésie française. Un voyage en Allemagne et en Autriche 
l'orienta vers sa voie. Le comte de Chambord le retint dans 
son service d'honneur, en attendant qu'il se l'attachât comme 
secrétaire. 

Quelques années après, Edouard de Cazenove épousait M"" de 
Bouille, arrière petite-fille du général vendéen Bonchamp. Les 
Bouille habitaient Nantes et le château voisin de Casson. Par 
cette union, le nouveau marié devenait vendéen d'adoption. Sa 
carrière politique appartiendra tout entière au conseil général 
et à la députation de la Loire-Inférieure. 

La bataille de Loigny a illustré les deux noms. M. de Bouille, 
son fils Jacques, et son gendre Edouard de Cazenove s'étaient 
enrôlés dans les zouaves pontificaux. Le père et le fils payèrent 
de leur vie leur héroïque courage. Cazenove fut blessé au bras 
droit en reprenant des mains de M. de Vertamon l'étendard du 
Sacré-Cœur. 

Député à l'Assemblée nationale, réélu en 1884, 1889 et 1893; 
l'ancien ami du comte de Chambord mourut au printemps de 
1896, au Pouliguen, âgé de cinquante-huit ans. « Catholique et 
royaliste avant tout, il était trop perspicace et trop bon observa- 
teur pour se faire des illusions. » Il avait combattu le général Bou- 
langer ; il luttait pour la monarchie sans espoir. Une fin édifiante 
(13 août 1896) a couronné sa noble existence. 



r 



QUESTIONS D'HISTOIRE ^ 391 

IV. — Revue du Clergé Français. — Déjà l'an dernier (15 avril 
1896) nous avions eu le plaisir de lire, sous la plume de M. 
Julien un article consacré au Curé de Mattaincourt étudié dans 
son rôle social au commencement du xvii* siècle. Le n" du 15 
mars de cette année nous propose le Bienheureux Pierre Fourier 
comme gloire et modèle du clergé français. L'auteur de cette 
étude, M. l'abbé Eugène Martin, qui a dû il y a quelques années 
son titre de docteur ès-lettres à une thèse très solide sur V Uni- 
versité de Pont-à-Mousson, connaît à fond l'histoire de la Lorraine ; 
il était préparé à résumer en quelques pages serrées et précises 
l'admirable vie du futur saint dont non seulement sa province 
natale, mais encore la France entière devenue sa patrie s'apprêtent à 
célébrer prochainement la canonisation. L'auteur considère sur- 
tout le saint prêtre, le curé plein d'initiative et de zèle qui trans- 
forme sa paroisse « au lieu de gémir sur la difficulté des temps 
et sur l'ingratitude des hommes » (p. 144). Il couronne son tra- 
vail par un parallèle suggestif entre le bienheureux Fourier et 
saint François de Sales. 

Signalons, à l'occasion de ces articles, une modeste mais inté- 
ressante revue de circonstance, le Bulletin de la Canonisation, 
paraissant ii Mattaincourt. Les abbés Didiot, Chapelier, Pier- 
iitte et Barcth y ont traité des points particuliers de la biographie 
<lu bienheureux, avec un amour de compatriotes et Une érudition 
de spécialistes. 



V. — Revue des Deux Mo.noes, 15 janvier 1897. — M. Kmilc 
Ollivicr continue son étude sur Louis-Xapoléon, commencée dans 
la même revue en décembre 1896. Avec une indulgence visible pour 
le prince président, il raconte l'intervention de celui-ci en faveur 
du Piémont contre l'Autriche victorieuse ii Novare. Comme l'his- 
torien italien Luigi Chiala, l'éditeur des Lettere di Cavour, il 
reconnaît pourtant que Louis-Xapoléon agit u au delà de ce 
qu'aurait exigé l'intérêt seul de la France » (p. 300). Est-il bien 
vrai, comme on le lit plus loin, que, à Modcne et à Parme, Fran- 
çois II et Charles III, après leur restauration «dépassèrent en 
férocité ce qu'on a raconté des plus horribles tyrans » ? 

Le prince qui faisait ainsi déjà présager sa politique d'alliance 
avec les unitaires Italiens, fournissait à un autre bout de 



392 REVUE DES PÉRIODIQUES 

l'Europe un indice de sa future attitude vis-à-vis du tsar. Il sou- 
tenait contre Nicolas I*"" les réfugiés hongrois accueillis par la 
Turquie. Lord Palmerston aida la France de sa diplomatie, 
et « pour la première fois, le grand empereur, le dominateur obéi 
s'arrêtait devant une résistance. L'Europe en fut stupéfaite; et elle 
commença h regarder et h écouter du côté de Paris » (p. 303). 

Le rétablissement du gouvernement pontifical h Rome, Vinté- 
rim des trois cardinaux, ou triumvirat rouge jusqu'au retour 
de Pie IX, la lettre de Napoléon à Edgar Ney fournissent à M. 
Emile Ollivier l'occasion d'exposer ses idées sur le pouvoir tem- 
porel. A ses yeux Pie IX eût-il voulu adopter le régime constitu- 
tionnel, il ne le pouvait pas ; mais en outre il ne le voulait pas 
et il avait raison de ne pas le vouloir. 

On parle incidemment du manque d'égards des trois cardinaux 
envers la France. Nous avons déjà, à l'occasion de l'ouvrage de 
M. Thirria, défendu le gouvernement romain du reproche d'in- 
gratitude envers la France [Etudes, partie bibliographique, 1896, 
p. 450). 

Le changement de ministère et l'arrivée aux affaires de deux 
débutants destinés à de grands rôles, Rouher et M. de Parieu, 
ont inspiré à M. Emile Ollivier deux portraits finement ciselés 
de ces personnages (pp. 311-312). Rouher débarquait de Riom 
à Paris, « tout prêt à se donner au plus fort, à celui qui le place- 
rait sur le théâtre où il pourrait déployer ses rares facultés. Il 
crut d'abord que ce serait Lamartine. Il se précipita vers lui... 
Lamartine effondré, il se tourna vers Cavaignac et vota pour lui. 
Cavaignac battu, il se fit conduire à l'Elysée par Morny. » 
Esquirou de Parieu, né à Aurillac, ne possédait pas la flexibilité 
de Rouher, mais autant de doctrine que l'autre en avait peu ; 
avec cela une réserve morose, une finesse renfrognée, un 
esprit dédaigneux et une éloquence vigoureuse. 

15 février 1897. — Dans un nouvel article, M. Emile Ollivier 
montre en germe au fond de la politique du président, vis-à-vis 
du Piémont et de la Prusse, les tristes fruits de la politique de 
l'empereur en Italie et en Allemagne. La sympathie de 
Napoléon III pour ces deux nations rivales ou ennemies de la 
nôtre, était une aberration ; M. Emile Ollivier semble n'y voir 
pas même une erreur, et cependant il intitule son étude sur 1850: 
le Prologue de 1810- Le rapprochement des deux dates n'en 



QUESTIONS D'HISTOIRE 393 

dit-il point assez long? L'auteur se montre plus qu'indulgent 
envers la persécution religieuse ouverte dans le Piémont dès 
1849 par la loi dite du Foro, proposée par le comte Siccardi, 
soutenue par d'Azeglio et Santa-Rosa. Si tant est qu'il y eût des 
abus, on pouvait s'entendre avec Rome, pour les réformer. On 
tenta des négociations, c'est vrai, mais étaient-elles sincères ? 
Qu'on relise sur ces épisodes diplomatiques ce qu'en a écrit 
M. de La Gorce, dans sa belle Histoire du Second Empire, t. 11, 
p. 274 : « Une pensée dominait de plus en plus dans la curie 
romaine, c'est que le gouvernement du Roi poursuivait un seul 
but : provoquer le Saint-Père à des refus, les constater bruyam- 
ment, prendre l'Italie à témoin de l'obstination du Pontife et 
agir ensuite seul, pour le plus grand profit de sa popularité ou 
de son ambition. » Le fameu.v mot de Maxime d'Azeglio : « avec 
l'Église il faut surtout du fait accompli », donne à entendre que 
la cour de Rome et celui que M. Emile Ollivier, traite d' « abo- 
minable ministre », le cardinal Antonelli, n'était pas tellement 
dans le faux. L'auteur montre Pie IX, bienveillant pour les 
jésuites (p. 841), mais après en avoir « parfois médit ». Il ressert ii 
ce propos la petite histoire de Faugère [Biaise Pascal^ t. 1. 
p. CXLVIl), laquelle pourrait bien contenir un contresens de 
traduction. Le P. J. Brucker (Bihliographie catholitjuey 
t. LXXVI, p. 33J, a proposé, non sans vraisemblance, une tout 
autre signification au Anch'egli avea veduto 



VI. — Revue de Paris, 1"^ décembre 1896. — Très remar- 
quable article de M. Alfred Rébelliau sur Anne de Gonzagrte. Il 
est ù signaler it tous ceux qui s'occupent, ct»mme il l'a fait pour 
liossuet, historien du protestantisme, de retrouver la trame des 
faits sous la couleur oratoire et littéraire. Combien il est h 
regretter que Mgr Freppel, dans ses deux volumes posthumes 
sur Bossuet, ait précisément omis l'étude de l'oraiscm funèbre de 
la Palatine. Quelle conversion que celle de cette femme étrange, 
en qui reparut à la fin de sa vie, « comme il arrive dans l'âme 
vieillissante... les germes lointains de ferveur surnaturelle et 
d'imagination mystique venus de ces Gonzagues d'Italie parmi 
lesquels il v avait eu plusieurs saints » (p. 558). Le seul de ces 
saints que j'ai étudié à fond, est saint Louis de Gonzague, et je 



394 REVUE DES PÉRIODIQUES 

puis garantir à M. Rébelliau que c'est le saint le moins imagi- 
natif et le plus positif du monde. Mais, cette inexactitude à part, 
je ne puis que féliciter l'auteur d'avoir dessiné son héroïne d'un 
crayon si vif et si original. Le cadre historique est restitué avec 
beaucoup de précision, h l'aide des documents inédits conservés 
à la Bibliothèque nationale et surtout à Chantilly. Aucune femme 
de la haute société n'exerça une plus grande influence sur Condé, 
influence malheureusement néfaste au point de vue de la religion. 
Des liens de famille les rapprochèrent après la communauté de 
goût et la ressemblance de caractère, puisque la seconde fille de 
la Palatine, Anne de Bavière, épousa le duc d'Enghien. Anne de 
Gonzague et Louis de Bourbon, après une vie mouvementée, 
revinrent à la pratique de la vie chrétienne et furent immorta- 
lisés par Bossuet. La Palatine se convertit dès 1672. Avait-elle 
vraiment avec Condé et Bourdelot brûlé un morceau de la vraie 
croix, par curiosité scientifique? J'en voudrais, bien que l'anec- 
dote traîne partout, d'autre preuve que le racontar de Saint- 
Simon. Mais ce que je ne sache pas, c'est que « la tradition 
chrétienne déclare incombustible» ce bois sacré, (p. 555). Dieu 
n'a pas de miracle à faire h tout propos. D'ailleurs il paraît que 
la relique serait, dans la circonstance, sortie victorieuse de 
l'épreuve. Nous souhaitons que M. Rébelliau consacre à chaque 
oraison funèbre de Bossuet une étude analogue. 

15 décembre. — M. L. Battifol reprend la question souvent 
agitée de Louis XIII journaliste. Il analyse consciencieusement 
et critique avec finesse la copie que le roi fournissait à Renaudot 
pour la Gazette. La Bibliothèque nationale possède un recueil de 
ces articles en écriture originale. M. Battifol en examine l'ortho- 
graphe et le style, le fond et la forme. L'orthographe est celle 
des gens de condition qui n'en avaient pas ; le style est froid et 
sec, car le style était déjà l'homme ; puis on nous explique par 
quel intermédiaire Sa Majesté faisait passer ses compositions à 
Renaudot, qui, sans plus de respect, les reléguait souvent dans 
la [correspondance étrangère. M. Battifol a eu la bonne pensée, 
pour mettre le lecteur à même de contrôler son jugement, de 
citer intégralement un des articles du roi ; cet article qui a 
quatre pages, est le récit de la fameuse entrevue de Richelieu 
avec le duc Charles IV de Lorraine, à Charmes. 



QUESTIONS D HISTOIRE 395 

15 janvier. — M. Frédéric Masson qui préparait encore son 
grand ouvrage Napoléon et sa famille, a donné en primeur dans 
ce numéro de revue une étude sur Bonaparte et le dix-huit bru- 
maire. Le rôle de chacun des personnages « ces petits corses, qui 
six années auparavant débarquaient à Toulon en si mince équi- 
page » et qui maintenant (1799) sont de grands seigneurs avec 
hôtels et châteaux, est mis en plein jour, avec dates, chiffres de 
fortune, adresses de rues, etc. C'est d'un énorme travail. L'au- 
teur qui a écrit aussi Napoléon et les femmes, dépeint vivement 
l'affection de Bonaparte pour Joséphine, la femme qu'il avait 
aimée « de l'amour le plus passionné qui fut jamais » (p. 328). 
I^a politique l'occupe également. Il montre comment les idées 
constitutionnelles de Sieyès se fondirent w sous la pression 
chaque jour plus forte de la nation, lasse des ambiguïtés parle- 
mentaires » et demandant un général. 



VII. —Revue hlklk, 18 juillet et 12 septembre 1896, 2 et 9 
janvier 1897. — M. Guillaume Depping que la publication de 
la Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV ù 
familiarisé avec les hommes et les choses de la fin du gran<l 
siècle, vient de présenter aux lecteurs français la nouvelle série 
,de lettres de la Palatine récemment mise au jour en Allemagne. 
Klisabeth Charlotte de Bavière, deuxième femme de Monsieur, 
frère du roi, passait ses journées à écrire. Au premier recueil de ses 
lettres qui formait déjà huit ou dix volumes, se sont jointes celles 
qu'elle adressait à une sœur de son père, Sophie, électrice de 
Hanovre. M. Kdouard Bodeman, bibliothécaire à Hanovre, vient 
il'en donner la collection c<miplète. 

Le genre de la Palatine est connu. Ce n'est point une Sévigné ; 
elle jette ses pensées sans réflexion, avec précipitation, souvent 
au milieu d'un salon rempli d'invités. Les tables de jeu touchent 
sa table de travail ; elle s'interrompt ii l'occasion pour donner 
un conseil, entretenir ceux qui lui font la cour, saisir au vol les 
chansons de corps-de-garde ou les anecdotes de la chronicjue 
scandaleuse qu'on fredonne ou raconte derrière elle. Loin de 
rien contrôler quand elle entend ces cancans, elle se hâte 
d'interrompre le sujet commencé pour les insérer tout chauds 
dans sa lettre. Il faut donc se méfier beaucoup de ses insinuations 



396 REVUE DES PÉRIODIQUES 

souvent très méchantes, et aussi de ses grosses médisances sur 
certains personnages, peut-être même sur tous. Le décousu 
n'est pas le seul défaut de ses lettres. La légèreté du fond, 
sinon du style, est un tort plus grave. Cela flotte entre le Rabelais 
et le Tallemant. 

Les ministres qui la connaissaient et qu'elle détestait cor- 
dialement, sauf Pontchartrain et Chamillard, ne se privaient pas 
du plaisir de faire passer ses lettres au cabinet noir ; on les 
traduisait de l'allemand, puis après le retard nécessité par 
l'opération, on les lui remettait ou on les faisait suivre mal 
recachetées. Parfois, pour se venger, elle écrivait en français, 
ou bien elle confiait ses missives à des courriers sûrs. 

La société qu'elle dépeint est plus sombre encore que la 
galerie déjà si noire de Saint-Simon. Dédaignée de son mari» 
peu respectée de sa fille, spectatrice impuissante des débauches 
de son fils, le futur régent, elle voit le monde de la cour en laid. 
La France ne lui agrée pas plus que Versailles. Née allemande, 
elle est restée allemande par le cœur, par les goûts, par toutes ses 
manières d'être, de penser et de sentir. Qu'elle soit demeurée 
fidèle à la soupe au vin ou à la bière, au boudin et à la salade 
au lard, en haine du bouillon qui la rend malade, on comprend 
qu'elle n'ait pas pu changer son estomac ; mais n'eût-il pas été 
de son devoir de s'attacher à sa nouvelle patrie, de ne pas 
applaudir à nos défaites, de ne pas sauter de Joitt à la nouvelle 
du désastre de Créqui à Consarbruck (1675) ? Il semble aussi 
qu'elle voie les Français avec des yeux d'allemande ; quand elle 
nous représente le grand dauphin s'enivrant tous les soirs, M. le 
Duc (petit-fils de Condé) ne faisant que s'enivrer. « Le duc de 
Bourgogne, ajoute-t-elle, est un véritable monstre (p. 69), pire 
que n'était le cousin Lutz von Landsberg, sauf qu'il ne bégaie 
pas comme lui ; il se grise d'une manière inouïe ; il est emporté, 
violent et nullement poli. » Voilà portraités les trois élèves de 
Bossuet, La Bruyère et F"énelon ! Les caricatures qu'elle trace de 
l'entourage de Louis XIV, sont à l'avenant. Elle n'aimait guère 
que ses chiens et ses perroquets. 

Cependant elle sait aussi voir le bien et le reconnaître même 
dans le mal. Si Louis XIV lui a enlevé sa demoiselle d'honneur, 
lyjue (|g Fontanges, elle n'en défend pas moins la sincérité de la 
religion du roi et le traite de « dévot », mais non d' « hy- 



QUESTIONS D HISTOIRE 397 

pocrite ». Envers M™® de Maintenon seule, « la vieille » comme 
elle l'appelle, sa rancune est implacable. Envers M'"" de Montes- 
pan elle est plus indulgente : « sur la fin de sa vie, écrit-elle, la 
dame est devenue très dévote ; mais ce qu'elle a fait de bien, c'est 
qu'elle n'a employé son argent qu'en aumônes ; elle a habillé 
quantité de pauvres, fait soigner des malades sans ressources, 
marié et doté des jeunes filles pauvres de la noblesse ; on 
ne peut être plus charitable. Elle a eu aussi un grand repentir 
de sa vie passée. Je sais des gens qui l'ont trouvée quelquefois 
en pleurs étendue par terre et criant : « Mon Dieu ayez pitié de 
moy ; je suis la plus grande pécheresse du monde » (p. 70). 

M. Depping a complété ces extraits si intéressants par d'autres 
tirés de deux publications analogues ; l** la correspondance de la 
princesse S(q)hie avec sort frère l'Électeur palatin, père de 
Madame ; 2" Les Mémoire» de cette princesse. Lettres et 
Mémoires, écrits en français, ont paru dans les Puhlicationen ans 
den K. Preiissischen Staats Archiven. C'est un tableau nouveau 
et fort curieux de la cour de Louis XIV « sans flatterie l'homme 
de son royaume le plus agréable et le plus honnête » (p. 7). 
Sophie voyait plus juste que la Palatine. 



VllI. — Dans la Revue des Pyrénées (janvier-ft'vrier 1896), 
M. l'abbé Douais qui depuis 1891 a tiré tant de publications intéres- 
santes des archives du château de Fourcjuevaux (Haute-Garonne), 
a publié quarante et une lettres inédites de la reine Elisabeth de 
Valois, femme de Philippe II, au baron de Fourquevaux, ambas- 
sadeur de France ii Madrid, deux adressées par la même à Ca- 
therine de Médicis sa mère, et deux par la reine de France ù sa 
fille. Elles vont de novembre 1565 à septembre 1568. D'après ces 
lettres et aussi d'après les dépêches du même ambassadeur dont 
il publiait on même temps le tome I*"^ (Paris, Leroux, 1896), M. 
l'abbé Douais retrace d'abord les années heureuses de la « grande 
française », puis sa mort touchante (3 sept. 1568), moins de deux 
mois après la fin tragi(jue de Don Carlos. Il espère avoir pénétré, à 
l'aide de ces correspondances, les vrais sentiments de la reine 
d'Espagne \\ l'égard du malheureux prince et il se demande s'il 
n'y a pas là le dernier mot de ce dramatique épisode, « le plus 
sombre de tout le xvi* siècle. » 



398 REVUE DES PÉRIODIQUES 

Le malheur est que le théâtre et le roman s'en soient emparés. 
Saint-Réal, Chénier, Alfieri, Schiller ont exagéré ou dénaturé 
les faits à plaisir. Ils ont ainsi créé des légendes, parmi lesquelles 
l'amour d'Elisabeth pour don Carlos. Peu aimée de Philippe II, 
qui par son âge aurait pu être son père, elle aurait cherché et 
trouvé des consolations auprès de l'infant auquel elle avait d'abord 
été destinée. 

Née à Fontainebleau le 2 avril 1545, Elisabeth avait été mariée 
à quatorze ans (22 juin 1559) au roi d'Espagne âgé de trente 
deux ans et déjà deux fois veuf. Cependant Philippe II eut pour 
elle un vrai cœur de mari. La reine lui donna deux fdles et mou- 
rut en accouchant d'une troisième qui ne vécut pas. Le roi eût 
préféré un héritier, mais ce regret ne modifia en rien ses senti- 
ments. Il s'estimait trop heureux de posséder une épouse féconde 
à avoir bientôt « la maison pleine d'enfants ». Le 25 juin 1568, 
Fourquevaux, très informé grâce au facile accès qu'il trouvait 
toujours auprès de la reine, envoie encore à la cour du Louvre un 
ferme témoignage de l'union intime entre le roi et sa femme. 
Cependant à cette date. Don Carlos était déjà interné par son ter- 
rible père, et il n'y avait plus guère d'illusion à se faire sur son 
sort. 

Les origines de cette étrange disgrâce remontaient à bien 
loin. Carlos était né absolument contrefait (1545). A dix-sept ans, 
il avait été gravement malade (1562). Des symptômes inquiétants 
ne tardèrent pas à se produire. Le roi ne lui trouve plus « capa- 
cité et suffizance pour le debvoir laisser roy et héritier de tant 
d'estatz ». En avril 1567, on remarque qu'il est « ung peu déso- 
béissant ». Son père lui reprochait ses désordres. Il y avait plus : 
Fourquevaux écrivait que « nonobstant les receptes de trois mé- 
decins pour le rendre habille d'espouzer femme, c'estoit temps 
perdu d'en espérer lignée ». En août, on ne fait plus « estât » de 
lui. A Noël, il ne communia pas. On chuchotait qu'il avait déli- 
béré de « faire ung mauvais tour à son père ». Dans la nuit du 
18 au 19 janvier 1568, Philippe II pénétra dans sa chambre et le 
fit arrêter. Fourquevaux apprit de la bouche de la reine que l'in- 
fant avait conçu le projet de se rendre à Gênes pour y former un 
parti contre son père. Don Juan, à qui il s'en était imprudemment 
ouvert, le priant d'inscrire le premier son nom sur la liste de ses 
partisans, le dénonça à Philippe II. Il voulut assassiner don Juan. 



r 



QUESTIONS D'HISTOIRE 399 

Après avoir passé de la folie au repentir, Don Carlos, tenu à 
un rigoureux secret dans une tour, mourut de consomption (24 
juillet). Lui-même avait été son propre bourreau, ne voulant plus 
prendre que « de l'eau avec la neige et des prunes crues... se 
couchant nud sur les carreaux et faisant encore d'autres desor- 
dres ». 

Tout naturellement il s'était dès les premiers temps de sa dis- 
grâce tourné vers la reine : « de tant que le dit filz hait son père, 
écrit l'ambassadeur, de tant augmente son affection envers la 
Royne sa belle mère, car c'est à elle qu'il a tout son recours ; et 
Sa Majesté est si saige que elle se gouverne discrètement au gré du 
mary et du beau filz. » La reine pleura beaucoup, à cette arresta- 
tion, car le prince l'aimait u merveilleusement ». «Je ne ressents 
moins son infortune, écrivait-elle à Fourquevaux, que s'il estoît 
mon propre fils,... en récompense de l'amitié qu'il me porte. 
Dieu a voulu qu'il est declairé ce qu'il est, h mon grand regret. » 
Mais u l'honneur de la reine, conclut M. l'abbé Douais, est ici 
hors de cause ; personne ne trouvait le plus léger mal dans ces 
relations de famille. S'il en eût été autrement, l'histoire aurait 
le droit de ne pas comprendre. » La fille de Henri II n'avait 
cherché à consoler le petit-fils de Jeanne la Folle que par dé- 
vouement et par vertu. 

H. CHÉROT, S. J. 



REVUE DES LIVRES 



Philosophie. — I. Histoire de la Philosophie et particu- 
lièrement de la philosophie contemporaine, par Élie 
Blanc, professeur de philosophie aux Facultés catholi- 
ques de Lyon. Lyon, Vitte; Paris, Vie et Amat, 1896. 3 vol. 
in -12 pp. 656, 660, 656. Prix: 3 fr. 50 chaque volume. 
— II. La Nature humaine, par J. Gardair. Paris, Lethiel- 
leux, 1896. in-12 pp. 416. Prix : 3 fr. 50. — III. Princi- 
pes de Métaphysique et de Psychologie. Leçons pro- 
fessées à la Faculté des Lettres de Paris (1886-1894), par 
Paul Janet. Paris, Delagrave, 1897. 2 vol. in-8, pp. 
viii-650, 620. Prix : les deux volumes, 15 fr. 

I, — C'est un livre longtemps attendu et vivement désiré du 
public philosophique en France que nous donne aujourd'hui 
M. l'abbé Elie Blanc. On avait sans. doute déjà âes Histoires de la 
philosophie ; mais elles étaient ou incomplètes, ou trop élémentai- 
res, ou trop anciennes, ou conçues dans un esprit trop particulier. 
L'histoire écrite par le Cardinal Gonzalès et traduite par le P. de 
Pascal passe pour la meilleure ; de fait, elle contient d'excellentes 
parties, par exemple celle qui traite du moyen-âge, mais elle ne 
saurait suffire pour la période contemporaine de la philosophie 
en France. 

A cet important travail M. l'abbé Blanc se trouvait excellem- 
ment préparé par son remarquable Traité de philosophie scolasti- 
{jue. Cette histoire en forme le complément naturel. « Les mêmes 
doctrines et les mêmes opinions qui ont été exposées dans le 
Traité pour y être justifiées ou combattues, se retrouvent ici, non 
plus dans un ordre abstrait et didactique, mais dans l'ordre 
vivant de leur apparition et de leur développement. « D'ailleurs 
l'histoire de la philosophie ne se réduit pas à une simple no- 
menclature d'hommes et d'idées. A l'historien aussi il faut une 
doctrine, et M. Elie Blanc trouve dans la doctrine scolastique 



ÉTUDES 401 

une règle sûre d'appréciation, un point solide pour appuyer ses 
jugements. Son livre en reçoit de la fermeté et de l'unité sans 
rien perdre de l'impartialité nécessaire. 

M. l'abbé Blanc fait sienne cette pensée féconde que la philo- 
sophie Qsi perpétuelle et progressive. Aussi, la lecture de son ou- 
vrage ne produit pas l'impression de chaos, ne laisse pas la ten- 
tation de scepticisme qui restent de la lecture de livres sembla- 
bles. A travers mille incertitudes et mille variations de systèmes, 
on suit le mouvement de l'esprit humain, on juge de ses gains 
et de ses pertes ; et grâce à la ferme doctrine de l'auteur, on sait, 
tout en marchant, dans quelle mesure on s'approche de la vérité, 
dans quelle mesure on s'en éloigne. 

Quel est le plan de l'ouvrage ? L'auteur suit l'ordre chronolo- 
gique, mais sans s'y astreindre d'une manière absolue. Il y déroge 
de temps en temps pour réunir les œuvres et les systèmes sem- 
blables. Cette nécessité s'imposait. Nous aurions même accentué 
davantage la division systématique. 

Trois parties dans l'ouvrage. La première embrasse l'histoire 
ancienne, c'est-à-dire l'histoire de la philosophie avant l'ère 
chrétienne (philosophie juive, orientale, grecque, romaine). La 
deuxième s'étend de l'ère chrétienne aux xvii" siècle (éclectisme 
alexandrin, philosophie des Pères, scolastiquc ; philosophes ara- 
bes et juifs; renaissance). La troisième comprend la philosophie 
moderne, c'est-à-dire celle qui commence au xvii" siècle et se pour- 
suit jus(ju'à nos jours. Deux volumes entiers sont consacrés à 
cette troisième période. « On y observe les rapports de la philo- 
sophie avec les autres connaissances. On insiste en particulier 
sur les doctrines sociales et éc:)nomique8 au xix" siècle et sur la 
renaissance de la scolastiquc, <jui parait devoir caractériser la 
fin du xix" siècle et le commencement du xx". » 

Notons (juehjues idées de l'auteur : Si la philosophie chré- 
tienne est sortie de l'Kvangile, la philosophie primitive est née 
de la religion. — Les anciens juifs ont eu une vraie philosophie. — 
Le caractère essentiel et générateur de la scolastiquc fut de tendre 
constamment à s'harmoniser avec la foi : elle ne cessa d'échanger 
avec elle de mutuels services. Cet accord réel et toujours poursuivi 
consistait à démontrer philosophiquement toutes les vérités reli- 
gieuses d'ordre naturel et à pénétrer autant que possible le sens 
des mystères (I, p. 380). L'œuvre des scolastiques ^st imparfaite. 

LXXI —26 



402 ETUDES 

Mais elle ne l'est que par ce qui lui manque ; elle n'est pas à dé- 
truire ni à reprendre, il faut seulement la continuer. Il suffit de 
comprendre leur plan et de le poursuivre avec intelligence : 
ainsi faudrait-il faire d'une cathédrale gothique laissée inachevée 
(I, p. 383). 

Il y aurait lieu de citer le jugement d'ensemble de l'auteur sur 
la philosophie du xtii® et celle du xix®. 

Deux grands faits, dit-il, dominent (de nos jours) tous les autres dans 
l'ordre philosophique et permettent de concevoir les plus grandes espé- 
rances. C'est d'abord l'importance extrême qu'a prise la philosophie 
sociale, à la suite des développements extraordinaires de l'industrie et 
du commerce et de l'accroissement prodigieux de la population dans 
certaines contrées. C'est ensuite la renaissance de la philosophie sco~ 
lastique, qui a retrouvé partout de nombreux partisans et combat dans 
toutes les langues les erreurs contemporaines. De ces deux faits, il en 
ressort un troisième : c'est l'influence nouvelle et prépondérante que 
la philosophie est appelée à exercer. Mieux que jamais peut-être, elle 
est redevenue universelle : elle ne peut désormais rester étrangère ni 
aux sciences de la nature, ni aux sciences sociales et à l'économie po- 
litique, ni à l'histoire, aux belles lettres et aux arts, ni surtout à la reli- 
gion et à l'éducation nationale. Ceux-là mêmes qui l'ont combattue 
avec le plus d'ardeur et essayé de la supplanter par les sciences 
de pure observation, ont travaillé à son triomphe. C'est ainsi que 
les œuvres d'un Auguste Comte ou d'un Spencer attestent l'univer- 
salité et l'extrême importance de la philosophie, alors même qu'elles 
tendent à la dénaturer et à la détruire. En sorte que le xix^ siècle 
tout entief , dont l'histoire est bien faite d'ailleurs pour montrer l'im- 
puissance de la philosophie, atteste également sa nécessité, son univer- 
salité, son importance incalculable, le bien immense dont elle sera 
capable le jour où, fidèle à sa mission, elle accordera la raison avec la 
foi chrétienne. (II, p. 441-442). 

A cet accord et à ce triomphe, M. Elie Blanc aura la gloire 
d'avoir vaillamment travaillé. 

Si précis et si complet qu'ait voulu être M. Elie Blanc, il 
était impossible que quelque omission ou quelque inexactitude 
ne se gli&sât point dans un ouvrage où il est question de plus 
de mille philosophes. 

La vie de Henri de Gand renferme encore plus d'une obscurité 



REVUE DES LIVRES 403 

après les recherches du P. Ehrle. Cependant plusieurs points 
ont été éclairés dans un travail qui semble avoir échappé 
h l'auteur : Recherches critiques sur la biographie de Henri de 
Gand. (Caâterman, 1887). 

A propos de Bacon, on aurait pu citer l'ouvrage non sans 
valeur de Charles de Rémusat : Bacon, sa vie, son temps, sa 
philosophie. Il n'est indiqué que plus loin. — Aux autres 
ouvrages sur la philosophie en France pendant la Révolution, il 
conviendrait d'ajouter celui de M. E. Joyau. — Le R. P. 
Rozaven dans son Examen a réfuté plus directement M. l'abbé 
Gerbet que Lamennais. — Parmi les apologistes contemporains, 
nous aurions insisté davantage sur la valeur philosophi(]ue 
d'Auguste Nicolas, comme parmi les philosophes spiritualistes 
nous aurions mieux indiqué le mérite de Ludovic Carrau. — 
Le nom du P. Taparelii n'est cité que dans une incidente. 
Celui du cardinal Franzclin est passé sous silence. Ses traités, 
tout théologi(jne qu'en soit l'inspiration, appartiennent cependant 
plus, croyons-nous, à la philosophie que VJIistoire de sainte 
Chantai par Mgr Bougaud (111, p. 104) ou les pamphlets de 
M. Drumont(III, p. 195). 

M. de Chambrun a bien créé une chaire d'économie politique 
au Collège de France. Mais il n'est pas le fondateur du Collège 
libre des Sciences sociales. Ce collège doit son existence à des 
souscriptions diverses d'ailleurs insullisantes au point de mettre 
• Il (|uestion la continuation de l'œuvre. — Si quelques journaux 
ont fait mourir en 181.KÎ Pierre LafTitte, le patriarche du positi- 
visme n'en continue pas moins son cours au Collège de France, 
sans exciter au reste grand émoi. 

M. Klie Blanc nous pardonnera de nous être arrêté \n ces 
inlininient petits. La critique est heureuse quand, dans un 
ouvrage de telle proportion, elle trouve si peu ii reprendre et 
tant à louer. 

II. — M. Gardair a interrompu cette année ses cours libres ii la 
Sorbonne, afin de consacrer plus de temps ii la publication de ses 
ouvrages. Si ses auditeurs peuvent regretter pareille décision, 
ses lecteurs assurément s'en féliciteront. Ce nouveau livre, La 
Nature humaine, reprend certaines questions déjà traitées dans 
Corps et Ame et les complète, en même temps qu'il ouvre la voie 



404 ETUDES 

à deux études précédemment parues, La Connaissance (N . Etudes, 
partie hibliog. 1895, juil. p. 493), Les Passions et la Volonté. 

Le chapitre d'introduction sur la Philosophie de saint Thomas 
paraîtra à quelques-uns un hors-d'œuvre. En tous cas, il est loin 
d'être sans actualité : M. Brunetière aurait peut-être profit à 
lire ces pages qui expliquent en termes si nets l'accord de la 
raison et de la foi. 

Au suiet des changements substantiels, l'auteur se contente de 
dire : « Rien ne nous interdit de regarder au moins comme 
probable la génération de substances proprement dites dans les 
combinaisons chimiques » (p. 51). Il attribue aux puissances de 
l'âme « une réalité distincte, bien que dépendante et émanée 
de la source profonde d'où vient la vie » (p. 95). Saint Thomas 
tire, en faveur de la spiritualité de l'âme, un argument de ce fait 
que l'intellect humain peut connaître les natures de tous les 
corps ; d'où il conclut que l'intellect ne participe à la nature 
d'aucun corps, autrement sa connaissance serait bornée aux corps 
de cette nature déterminée. Après avoir exposé cet argument, 
l'interprète du grand docteur ajoute : « Je le dirai sans 
réticence, cet argument, s'il était seul, me laisserait dans le 
doute. Est-il bien certain que, si l'intelligence tenait à un 
organe corporel, elle ne pourrait connaître tous les corps ? Saint 
Thomas n'enseigne-t-il pas lui-même que le sens central, attaché 
au cerveau comme à son organe, connaît toutes les qualités 
sensibles et par conséquent en quelque manière tous les corps ? » 

(p-187)- 

La doctrine qui fait de l'âme la forme substantielle du corps 
peut faire naître contre la spiritualité de l'âme une objection qui 
se résumerait dans ce dilemme : « Ou l'âme est forme du corps, 
et alors elle n'est pas spirituelle ; ou l'âme est spirituelle, et 
alors elle n'est pas forme du corps. » M. Gardair se pose l'ob- 
jection et la résout avec beaucoup de finesse (p. 272-279). 

Qu'on nous permette de citer en finissant quelques mots sur 
l'état des âmes séparées: 

11 serait intéressant de savoir quelle empreinte a pu laisser dans 
lame, après la mort, son union précédente avec la matière. Nous 
.savons que c'est dans cette union qu'elle a pris son individualité ; sa 
substance est devenue individuelle parce qu'elle a été adaptée à ce 
corps qu'elle animait, plutôt qu'à tout autre : il s'est fait ainsi dans 



REVUE DES LIVRES 405 

l'âme ce que saint Thomas appelle une commensuration avec son corps, 
elle a été proportionnée à cet organisme, et, comme c'est dans son 
être qu'elle a acquis cette proportion particulière, elle l'a conservée 
dans son existence isolée. On ne peut prétendre, en effet, que cette 
individualité soit perdue, parce qu'elle ne serait qu'une relation acci- 
dentelle à une matière et à un corps, et qu'elle devrait disparaître en 
l'état d'immatérialité séparée. L'âme ne s'unit pas au corps accidentel- 
lement, mais substantiellement : c'est donc bien sa substance qui doit 
prendre l'adaptation d'individualité ; et elle doit la garder, en subsis- 
tant à part, comme un caractère gravé sur son fond même (p. 381-382j. 

Tout le livre a d'ailleurs cette allure ferme et nette, d'un dog- 
matisme à la fois fier et mesuré, d'une originalité prudente, qui 
fait le mérite de ses aines. 

III. — M. Paul Janet, un des vétérans de l'enseignement supé- 
rieur en France, donne aujourd'hui au public ce qu'il appelle 
son « testament philosophique ». — « Lorsque nous avons pu- 
blié en 1880, dit- il, notre Traité élémentaire de philosophie, nous 
avions cru pouvoir promettre un cours complet et développé en 
quatre volumes: Nous avions trop présumé de nos forces : ce 
plan, h l'exécution, a dépassé nos efforts. Nous avons dû y 
renoncer- De tout ce que nous avions promis, nous donnons au 
moins une partie importante, à savoir un essai de Méfaphysif/tie 
mêlé de Psijchologic et précédé d'une Introduction à la science. 
C'est ce qui fait aujourd'hui le plus défaut dans les traités de ce 
genre. » Il ajoute : « J'ai cru devoir conserver à ces leçons leur 
forme primitive, avec les imperfections <|u'olle entraîne, le né- 
gligé, les lacunes, les répétitions; la refonte sous forme de 
livre eût exigé un travail dont je n'étais plus capable. » 

Quoique « refroidi par l'âge », M. Paul Janet se montre 
dans CCS leçons, ce qu'il a été toute sa vie, spiritualiste convain- 
cu et fervent, disciple à la fois zélé et personnel des doctrines 
cartésiennes comme aussi de la tradition cousinienne. Dans le 
présent recueil, il aborde des (juestions assez diverses : la nature 
de la philosophie, l'esprit, les passions, la volonté et la liberté. 
Dieu, l'existence du monde extérieur, l'idéalisme, plus quebpies 
doctrines contemporaines. Et lors même qu'on ne partage pas 
toutes ses opinions ou qu'on le trouve incomplet, toujours on 
l'écoute ou on le lit avec Intérêt. 



406 ÉTUDES 

M. Paul Janet est assez défiant à l'endroit des nouveautés 
philosophiques, et nous ne lui en faisons pas un grief. De la 
thèse criticiste, de la doctrine de l'hérédité, de celle de la con- 
tingence, il prend cependant ce qu'il croit pouvoir en garder, 
ce qui n'est pas bien gros. Il n'ignore pas tout ce que la posi- 
tion de défenseur des doctrines traditionnelles a de défavorable, 
et il dénonce au public ce qu'il appelle une illusion d'optique. 
« Les défenseurs du libre arbitre (et des doctrines analogues), 
remarque-t-il, ont à leur charge de soutenir une vérité simple, 
absolue, qui est ou qui n'est pas une vérité tant qu'elle n'est 
pas démontrée, mais qui, lorsqu'elle est reconnue pour telle, 
est tout de suite connue, tout de suite prouvée, et ne prête à 
aucun développement... Il semble qu'une science doive nous 
apprendre quelque chose, qu'elle doive toujours avoir à nous 
dire quelque chose de nouveau. « Or dans toutes ces questions, 
nous n'apprenons rien que nous ne sachions d'avance. Au con- 
traire, les objections qui se tirent de l'infinie variété des con- 
naissances humaines donnent aux hommes l'illusion qu'ils ap- 
prennent aujourd'hui ce qu'ils ne savaient pas hier. 

Mais si Paul Janet est peu amoureux des nouveautés, il salue 
avec empressement l'esprit nouveau. Car M. Paul Janet croit, 
lui aussi, à l'avènement d'un esprit nouveau qui, d'ailleurs, ne 
serait qu'un retour h l'esprit ancien, à l'esprit plus sage d'autre- 
fois. « Je ne sais, dit-il à propos du Disciple de M. Paul Bour- 
get, si je me fais illusion, mais il me semble qu'il se produit 
dans le monde cultivé et pensant je ne sais quelle lassitude des 
idées subversives, nihilistes, négatives, qui ont envahi la philo- 
sophie depuis vingt ans. Il me semble que l'on commence à 
sentir que ces idées, poussées à l'extrême, peuvent devenir dan- 
gereuses, et que, pour qu'elles ne soient pas poussées à 
l'extrême, il est bon qu'elles soient corrigées, tenues en échec 
par d'autres idées. On commence à entrevoir les lacunes, les 
vides (il serait plus juste de dire le vide) que laisse dans l'âme la 
philosophie sceptique, matérialiste et athée. On en a quelque 
peu assez de cette philosophie aimable et brillante qui vous dit, 
en se jouant, que rien n'est vrai et rien n'est faux ; que le Créa- 
teur s'est moqué de nous ; que, malgré tout, cependant, le 
monde est une comédie assez agréable, lorsqu'on a la chance 
d'être bien placé pour en jouir. » 



REVUE DES LIVRES 407 

Cette condamnation du grand bateleur qui fut Renan n'est pas 
la seule qu'on trouve chez M. P. Janet, et on aime à la rencontrer 
sur les lèvres d'un professeur de la Sorboune. Un autre nom 
qui revient souvent dans ces leçons est celui de J.-J. Rousseau. 
Et cela même marque la date de la formation des idées 
philosophiques de M. P. Janet. Si l'influence de Rousseau 
persiste chez certains philosophes et surtout chez les politiciens, 
il faut avouer cependant que son autorité est bien démodée. 

L'existence de Dieu compte parmi les vérités que M. Paul 
Janet proclame et défend avec le plus d'énergie. Il déplore que 
« depuis un certain nombre d'années, le mot et l'idée de Dieu 
aient, pour ainsi dire, disparu de la philosophie. On peut dire 
qu'il s'est fait à cet égard une conspiration du silence. Dans la 
science pure, dans la métaphysique, il s'est établi une sorte 
de loi d'après laquelle il semble que l'expression de Dieu n'est 
pas philosophique, n'est pas scientifique. On en cherchera peut- 
être, on en donnera récjuivalent ; mais on craindra de prononcer 
ce mot. Nous voudrions, pour notre part, rompre avec ces 
habitudes pusillanimes. L'idée de Dieu est, selon nous, une 
idée essentiellement philosophique dont il est impossible de se 
passer. » 

Ce sont là de nobles et courageuses paroles. Elles feront 
pardonner telles ou telles inexactitudes et lacunes fl^ns lu 
philosophie de l'auteur. Elles feront aussi regretter que M Paul 
Janet n'ait pas été chercher le moyen de les éviter ou <le les 
combler dans une étude plus approfondie des doctrines 
scolastiqucs. 

Nous aurions quelques observations à faire sur sa théologie : 
nous nous réservons de les présenter prochainement avec un 
peu plus d'étendue h nos lecteurs. 

L ROURE. S J. 

Institutiones Juris Ecclesiastici tum publici tum 
privati, auctore P. Ch. Makke. 2 vol. in-12, de pp. iv-500 
et r>(J5. Paris, Roger et Chernoviz, 1897. Prix : 5 fr. 50. 

C'est un préjugé aujourd'hui assez répandu que l'Eglise de 
France vit en dehors des lois canoniques ; que, par suite, les 
études de droit canon sont devenues chez nous un objet de luxe. 



408 ETUDES 

Comme si les mœurs et les institutions nouvelles, en rendant 
impossible sur plusieurs points, l'application des lois ecclésiasti- 
ques, avaient emporté en entier l'ancien droit pontifical ! 

Et, pourtant, nous voyons paraître chaque jour, en France^ 
de nouveaux traités de droit canon ; cette partie de la science 
ecclésiastique est enseignée avec soin dans tous les séminaires ; 
nos étudiants français, soit h Rome, soit dans nos Universités, 
ont à honneur de conquérir le doctorat aussi bien en droit 
canon qu'en théologie. L'Académie de Saint Raymond de Penna- 
fort, fondée sous les auspices du cardinal-archevêque de Paris, 
tend, de son côté à promouvoir, au sein du clergé, cette étude 
des lois de l'Eglise, qu'il n'est permis à aucun prêtre d'ignorer : 
« nulli sacerdotum liceat canones ii^norare. Can. 5, dist. 38. 

A ce point de vue, il n'est pas indifférent de voir apparaître 
un nouveau manuel classique, d'une doctrine irréprochable et 
mis au courant des plus récentes décisions de Rome. 

L'auteur, un docteur romain, M. l'abbé Makée, dont les 
Etudes appréciaient naguère avec éloge le Dioit social de 
VEglise et ses applications, ne prétend sans doute pas donner 
dans ses 2 vol. in-12 de 500 pages chacun, un traité complet 
de la jurisprudence ecclésiastique. Son but est plus modeste : il 
vise l'enseignement sommaire et pratique des séminaires. Il 
laisse aux professeurs des Universités l'explication approfondie 
du texte des décrétales, la préparation h la licence et au 
doctorat, et se contente, lui, de mettre le jeune étudiant à 
même de subir les épreuves du baccalauréat, et de pouvoir 
suivre avec fruit les explications du texte, quand il se rendra à 
Rome ou dans nos Universités, pour y suivre les cours plus 
développés de la science canonique. 

C'est pourquoi, fidèle aux usages de l'école, il intitule son 
ouvrage : Institutions. Le droit public, particulièrement recom- 
mandé par Léon XIII, y est exposé d'une façon succinte, mais 
didactique, selon l'enchaînement des principes, les erreurs 
modernes s'y trouvent victorieusement réfutées. Pour le droit 
privé, l'auteur suit l'ordre logique, mais tout en se rapprochant 
le plus possible de l'ordre adopté par les décrétales. 

Comme dans le droit public et le droit privé de l'Eglise, se 
rencontrent bon nombre de questions communes à la théologie 
et au droit canon, il omet celle que les séminaristes doivent voir 



REVUE DES LIVRES 409 

dans les cours de dogme et de morale, leur épargnant ainsi des 
redites qui ne manqueraient peut-être pas d'utilité, mais qui 
absorberaient un temps précieux. 

M. l'abbé Makée a eu l'heureuse pensée de reproduire, à côté 
des lois canoniques, les lois ou règlements portés par l'autorité 
séculière sur les matières religieuses, comme les articles orga- 
niques du Concordat, les lois sur les Fabriques avec tous les 
règlements édictés de nos jours, et autres semblables. 

Ce n'est pas que notre auteur leur reconnaisse aucune légiti- 
mité, aucune valeur canonique. Il sait bien que tous ces arrêtés 
sont de manifestes empiétements de l'autorité civile sur le 
domaine ecclésiastique. Mais, puisque le Pouvoir, abusant de la 
force, les impose à l'Kglise, il faut bien que les ministres de la 
Religion en aient connaissance pour régler leur conduite. 

L'ouvrage de M. Makée mérite tous les éloges : il est substan- 
tiel ; la doctrine en est sûre; la division excellente et complète; 
la rédaction claire et précise. Il nécessitera, toutefois, les expli- 
cations du professeur, h cause de la brièveté de l'exposition. Ce 
manuel sera de grande utilité aux maîtres et aux élèves des 
séminaires, aux candidats aux grades académiques. Il a été exa- 
miné d'abord à l'archevêché de Paris, en vue de V imprima (itr 
qu'il porte en tète ; puis à Rome, où il a reçu l'approbation du 
maître du sacré Palais et de son socitis. Cela lui assure un 
excellent accueil du public ecclésiastique. 

G. DESJARDINS, S. J. 
ProfcRBCur de droit canonique i l'Institut catholique de Toulouse 

Le Roi de Rome (1811-1832), par Henri Welschinger. 
Avec portrait d'après Isabey. Paris, Pion, 1897. ln-8", 
pp. vin-493. Prix : 8 francs. 

L'auteur du Duc cTEn^hien, du Divorce de Napoléo/tf du Maré- 
chal Ney, pour ne citer que les plus connus de ses ouvrages sur 
le premier Kmpire, vient d'en ajouter à la série un nouveau, 
digne en tout de ses aînés. Ce n'est pas seulement la personne 
d'un enfant intéressant par ses malheurs qui revit sous la plume 
de M. Henri Wclschinger. Auprès du berceau du roi de Rome, 
c'est l'Kmpire tout entier avec ses splendeurs; auprès du carrosse 
de l'exil, c'est le régime déchu avec ses misères, qui apparaissent 



410 ETUDES 

à la manière des grandes fresques historiques, pleines de person- 
nages et de scènes diverses. 

Le fils de Napoléon 1" a porté bien des titres : Roi de Rome, 
Napoléon II, prince de Parme, duc de Reichstadt. Pour la posté- 
rité, il est resté le roi de Rome. Mais l'auteur n'a pas inscrit ce 
nom en tête de son volume parce que c'est le nom populaire du 
petit prince ; une raison plus grave l'a guidé : il voulait en 
dégager une leçon morale. Napoléon P"", à l'apogée de sa puis- 
sance, avait confisqué les Etats du Saint-Siège, et ce nom était la 
consécration de cette spoliation sacrilège. Il avait, par ambition 
pour son fils, violé le plus sacré des droits ; son fils a porté le 
plus dur des châtiments et ce châtiment à été partagé par le 
père. 

M. Welschinger qui aime à émailler son histoire diplomatique 
de récits aux couleurs romantiques et de tableaux à grands 
contrastes, n'a pas manqué de rapprocher souvent ces deux 
époques si différentes et qui d'ailleurs se sont suivies de si près, 
celle de la gloire insolente et celle de l'écrasement le plus humi- 
liant. Joie de l'Empereur au jour de la naissance (22 mars 1811), 
fêtes de la Nation au jour du baptême (9 juin), manifestations de 
la foule, compliments des grands de l'Etat, banquet à l'Hôtel de 
Ville, nous assistons à tout. La vieille basilique de Notre-Dame, 
naguère profanée par le culte de la Raison, avait été décorée par 
les soins du complaisant cardinal Maury, les architectes avaient 
cherché des inspirations dans le souvenir des cérémonies en 
l'honneur des dauphins de France. Puis un cortège merveilleux 
s'avança, composé de grands officiers et de hauts dignitaires de 
la couronne, de dames d'honneur et de duchesses portant les 
plus anciens noms de la monarchie ou les titres sonores des 
récentes victoires. L'enfant impérial était dans les bras de la 
comtesse de Montesquiou, le cardinal Fesch lui versa l'eau sainte 
sur le front, et, l'élevant au-dessus des tètes, le héraut d'armes 
cria trois fois : « Vive le Roi de Rome ! » Dans la pénombre, 
loin de ce rayonnement du magique décor, l'auteur nous montre 
aussitôt le petit appartement de Fontainebleau, une prison dans 
un palais, et Pie VII à qui l'on a enlevé jusqu'à son anneau et à son 
bréviaire, y raccommodant lui-même sa pauvre soutane, 

Les premières années s'écoulent, bien rapides. Déjà se pré- 
pare la campagne de Russie. Napoléon reverra encore son fils au 



REVUE DES LIVRES 4H 

retour, mais ce sera pour la dernière fois. Les infidélités de 
Marie-Louise, la femme égoïste et lâche, commençaient pour ne 
pas finir. Au lieu de se poser en régente, de défendre Paris 
contre les alliés et d'assurer la couronne sur la tète du petit 
Napoléon II, elle se retire à Blois, « Louis XVIII a chassé 
papa et ma pris mes joujoux, disait l'enfant, mais je le forcerai 
bien à me les rendre ». Ce fut lui qu'on força à partir de France. 
Marie-Louise n'eut pas le courage de rejoindre l'Empereur à 
l'île d'Elbe, et le chagrin qu'en éprouva Napoléon fut, M. Wels- 
chinger le démontre, une des causes principales des Cent- 
Jours. 

Le Congrès de Vienne, les intrigues de Talleyrand, la trahison 
de Fouché, s'étalent en de curieux chapitres, avec leurs dessous 
les moins éclairés encore et les plus tristes pour quiconque croit 
les peuples menés par des souverains épris de leur bonheur et 
accessibles à la justice ou à la pitié. Marie-Louise vivait dans 
les bras du comte de Neippcrg, son futur mari et se contentait 
de régner à Parme, pourvu qu'on ne lui parlât plus du grand 
homme au(|uel la Providence avait associé sa vie. 

Napoléon 11. devenu prince autrichien, mourut prénjalurément, 
et l'Europe fut indifférente h sa fin. « Tu es roi de Home, lui 
disait son grand-père François II, comme je suis roi de Jérusa- 
lem. » Mais pourquoi lui avoir mis ce hochet entre les mains ? 

H CHÉROT. S. J 

Les Amis des Saints, par Ch. d'HéricauIt. Paris, Gaiimc, 

1897. 

Voici un livre à la fois intéressant et édifiant. En rapprochant de 
nous la douce physionomie des saints il nous encourage à nous élever 
jusqu'à eux par liniitation de leurs vertus et l'invocation de leur patro- 
nage. M. Ch. d'IIéricault, dont la plume toujours jeune et si imprégnée 
d'esprit clirélien s'assouplit à tous les sujets qu'elle traite, a voulu nous 
montrer dans ce livre que la grâce ne détruit aucun des sentiments 
nobles et légitimes de la nature humaine, niais qu'elle les purifie, les 
exalte, les divinise en quelque sorte et leur donne ainsi une profondeur 
et une intensité nouvelle. Pouvait-il en être autrement de V Amitié, 
quand on songe que la religion de Jésus-Christ est basé sur l'amour de 
Dieu et du prochain et que Jésus-Christ a dit de lui-même : « Apprenez 
de moi que je suis doux et humble de cœur. » Aussi, l'écrivain n'a-t-il 



412 ETUDES 

même pas parlé de ces saints qui sont restés comme des types de la 
mansuétude et de la bonté affectueuse, d'un Vincent de Paul ou d'un 
François de Sales ; il a choisi ces géants de la sainteté, les fondateurs 
des grands ordres religieux, qui, par l'énergie de leur action exté- 
rieure et le maniement des volontés humaines, semblaient plutôt pré- 
destinés à l'inflexible austérité du commandement. Il nous montre 
l'amitié dans saint Augustin, saint Benoît, saint Bruno, saint Dominique, 
saint François d'Assise et saint Ignace. 

Puisse ce livre, à une époque d'égoïsme et de fausse interprétation 
de l'esprit de l'Eglise, éclairer et charmer bien des esprits et les 
rapprocher de N.-S. Jésus-Christ, l'ami fidèle entre tous. 

L.S., S. J. 

La Vraie Jeanne d'Arc : III. La libératrice, d'après les 
chroniques et les documents français et anglo-bourgui- 
gnons et la Chronique inédite de Morosini, par Jean- 
Baptiste-Joseph Ayroles, de la Compagnie de Jésus. Paris, 
Gaume, 1897. In-8, pp. 694. 

Le R. P. Ayroles continue avec une rare ardeur le monument 
qu'il élève à la « Vraie Jeanne d'Arc ». Le troisième volume vient 
de paraître ; nous lui souhaitons le même succès qu'à ses aînés. 
Il le mérite. 

Son titre indique ce qu'il contient. Analyser les sept cents 
pages de ce beau livre serait une fois de plus raconter la vie de 
l'héroïne. Rappelons plutôt quel est le but poursuivi parle savant 
auteur : mettre à la portée de tout homme instruit les sources 
mêmes de cette merveilleuse histoire. C'est h la fois œuvre de 
science et de haute vulgarisation, de discussion et de recherches. 

J. Quicherat avait publié un grand nombre de textes authen- 
tiques ; mais son recueil déjà ancien est incomplet, défectueux 
et peu abordable. L'illustre paléographe a commis des omissions 
regrettables. Il ne faut pas s'en étonner. Quicherat ne croyait 
pas à la mission surnaturelle de Jeanne d'Arc, comme le prouvent 
les Nouveaux aperçus^ où il a consigné ses idées philosophiques. 
Egaré' par cette erreur capitale, l'érudit était logiquement conduit 
à négliger des documents qui sont, en réalité, de premier ordre. 
Les défaillances de détail, inévitables dans un travail si considé- 
rable, sont ainsi aggravées systématiquement. 

A ce travail de Quicherat repris, redressé et mis au point, 



REVUE DES LIVRES 413 

l'infatigable religieux ajoutera de nombreuses pièces dispersées 
jusqu'ici dans diverses collections. Mais ce n'est là que le côté 
matériel et le plus facile de sa tâche. 

Les chroniques écrites en latin du moyen-âge ou même en vieux 
français ne sont pas d'une lecture aisée. Pour en saisir le sens 
exact et précis, il faut être familiarisé de longue date avec les 
mœurs, les faits, les institutions, les noms propres, la langue 
civile, ecclésiastique et militaire de l'époque. La culture générale 
et la sagacité naturelle ne peuvent suppléer à la préparation 
technique ; c'est ce que constate vite quiconque se met à l'œuvre. 
Le secours des glossaires ne suffît pa« ; car la diflTjculté ne vient 
pas uniquement de l'ancienneté des mots, de l'étrangeté de 
l'orthographe et des variations du sens ; elle vient aussi de 
l'agencement des phrases où les incises mal liées s'accumulent et 
s'enchevêtrent. 

Le R. P. Ayroles a jeté de la lumière dans ces obscurités par 
de substantielles notices et par une fidèle traduction. Ce dernier 
travail présentait deux écueils : altérer les textes ou leur enlever 
leur pittoresque et leur saveur, I/un et l'autre ont été évités avec 
un soin minutieux et un rare succès. De ces vénérables documents 
la rouille seule a disparu. Par surcroît d'exactitude, les passages 
ambigus, les expressions particulièrement caractéristiques se 
retrouvent dans leur forme originale au !>as des pages, s'ils sont 
courts, h l'appendice, s'ils ont une certaine étendue. Toute» les 
inquiétudes seront ainsi calmées, toutes les objer»!ofi<* on» été 
prévenues. 

Pour mettre de l'ordre dans cet entassement, l'auteur a divisé 
les chroniques en deux séries : d'abord les documents du parti 
français, qui donnent la suite des faits jusqu'au siège de Paris ; 
ensuite les documents du parti anglo-b(uirguignon, tantôt peu 
hostiles dans leur froideur, tantôt manifestement haineux et qui 
s'étendent principalement sur la seconde partie de la guerre. 
Sans dislocation trop violente et sans mutilation on a ainsi 
l'ordre chronologique. 

Le R. P. Avroles ajoute îi tous les documents déjà coniuis In 
Chronique inédite de Morosini, dont il est inutile de parler 
longuement, puisque les Études en ont eu la primeur ; mais le 
texte et la traduction ont été beaiicoup amendés. Non seule- 
ment les lettres qui la composent sont r«'\pT'<"i>iiori du sen- 



414 ETUDES 

timent que la Pucelle produisait clans la chrétienté et de ce que 
la renommée publiait sur son compte, mais elles confirment ce 
qui est écrit ailleurs et donnent quelques nouveaux détails. On 
y voit notamment que la mission de Jeanne ne devait pas se 
terminer à Reims, après le sacre, mais qu'à cette première 
phase devait en succéder une seconde plus profitable à la chré- 
tienté, à condition que le roi, les grands et le peuple suivraient 
les conseils de l'Inspirée. Cette partie conditionnelle n'a pas 
été réalisée par la faute des contemporains, comme il est arrivé 
pour quelques prophéties bibliques. Gerson avait prévu cette 
hvpothèse et déclaré hautement que l'insuccès de la fin ne 
prouvait rien contre la réalité de la mission. 

Un exposé sommaire des événements qui ont précédé, de l'art 
de la guerre au commencement du xv'' siècle et des deux partis en 
lutte, une carte de la France à l'arrivée de Jeanne et un plan 
de la ville d'Orléans, de précieuses notes aident à l'intelligence 
des chroniques. 

Grâce à tous ces secours la lecture de ces larges pages, où 
revit la vraie Jeanne d'Arc, est facile, entraînante et lumineuse. 
On a la joie de respirer l'atmosphère où se meut l'angélique 
Libératrice et de suivre pas à pas la radieuse apparition depuis 
Chinon jusqu'à Orléans, autour de cette ville miraculeusement 
délivrée et pendant les trois campagnes de la Loire, du sacre et 
d'après le sacre. Rien n'est plus émouvant pour un Français que 
ce poème commencé par une virginale idylle, continué par une 
épopée guerrière et terminé par un drame qui est un martyre. 
Aucun récit moderne, si habile qu'il soit, ne donne l'impression 
des faits et des âmes et surtout du surnaturel qui rayonne sur la 
France, comme ces naïfs témoignages. 

En résumé, le R. P. Ayroles a voulu recueillir avec une géné- 
reuse abondance et une scrupuleuse fidélité ce qui a été écrit 
d'important sur Jeanne d'Arc et le mettre en si belle et si 
pleine lumière que tous puissent directement y contempler et y 
admirer la Pucelle. Son œuvre complète formera une Somme qui 
pourra tenir lieu des travaux antérieurs. Si l'on peut discuter 
plusieurs détails de la mise en œuvre, l'on ne pourra que louer 
le zèle, la science et la bonne foi du traducteur et de l'érudit. 
A l'usage, on se convaincra de plus en plus que les textes de la 
Vi'aie Jeanne cVArc ne sont jamais autre chose que des textes 



REVUE DES LIVRES 415 

authentiques, et quiconque voudra parler ou écrire de la Libéra- 
trice y viendra puiser à pleines mains. 

C'est d'ailleurs ce que l'on fait déjà ; beaucoup de discours, 
de brochures et de livres, en le disant ou en le sous-entendant, 
empruntent ses traductions, ses aperçus, ses exposés, ses conclu- 
sions et parfois ses phrases. Nous sommes persuadé que l'auteur 
voit dans ces emprunts un hommage, un encouragement et une 
récompense, car il n'a voulu qu'une chose en poursuivant cette 
entreprise colossale : être utile à la France et à l'Église en 
glorifiant dans la Vraie Jeanne d'Arc l'une des plus belles 

apparitions du surnaturel sur la terre. 

ET. CORNUT. S. J. 

En Smaala, par Michel Antar. Paris, Pion, 1897. Iii-12, 
pp. xii-267. 

Fragment du journal d'un jeune officier « mauvaise tôle mais bon 
cœur » que d'énormes perles de jeu ont envoyé là-bas, aux Spahis, à 
Blad-Tafua et Adjeroud, sur les frontières du désert africain. C'est 
la notation quotidienne de la monotone existence du Bordj, avivée ça 
et là par le récit plus alerte d'une randonnée dans le désert ou de 
quelque bruyante fétc de douar. 

A c<î petit volume, écrit avec facilité mais sans prétentions, il ne 
faut demander ni les poétiques envolées de P. de Molènes, ni les 
éblouissants paysages de Fromentin ; l'on y percevrait plutôt à 
certains moments — quand l'aile de la mort vient à passer sous le ciel 
bleu d'Afrique — connue un rappel de la mélancolie de Loti. De ces 
quelques pages se dégage surtout le charme intime des choses vécues ; 
c'est, en un croquis pris sur le vif, la vie au désert, militaire et 
patriarcale tout à la fois. Algérie sans fonctionnaires où les Spahis, 
grands enfants « chapardeurs » et insouciants, défdent dans la claire 
lumière d'Afrique, devant la justice militaire qui siège à l'ombre des 
palmiers. A cette vie de plein air, salutaire au corps et à l'àme, le 
lieutenant Goubet est venu demander le refuge et l'oubli. 

Parfois quelques aperçus risqués sur la vie facile d'Algérie se glissent 
en ce récit intime ; il renferme, en revanche, une leçon de saine morale; 
celle de l'expiation acceptée avec bonne volonté et des privations 
supportées — à la française — avec crânerie et belle humeur. 

ED. GALLuu. 

Les Jésuites à Metz. Collège Saint- Louis (1622 1 762). 
Collège Saint-Clément (1852-1872), par L. Viaxssox- 



416 ETUDES 

Ponté. Strasbourg, Le Roux, 1897. In-8°, pp. xi-446. Prix : 
7 francs. 

Ce livre a fait parler de lui récemment dans les journaux 
ailleurs que sous les rubriques bibliographiques. Le 10 avril, 
une dépêche de l'agence Havas apprenait que le P. Paul 
Mury, auteur de la Préface, venait d'être expulsé pour ce fait de 
la ville de Metz. Ancien rédacteur aux Eludes^ lors de leur réta- 
blissement à Paris en 1888, le P. Mury n'est pas un étranger 
pour nos lecteurs, encore moins pour nous. Aussi avons-nous 
relu avidement ces quelques pages d'Introduction si durement 
punies. Nous y avons vu simplement ce que personne n'ignore à 
Metz et à Strasbourg, voire en France et en Allemagne, que les 
jésuites furent expulsés par le Kulturkampf en 1872, et prirent 
le chemin de l'exil. L'auteur se demande, c'est là sans doute son 
tort, ce qu'avaient fait les victimes pour mériter un pareil trai- 
tement, et il découvre, après d'autres, que leur crime était de 
se dévouer aux œuvres de l'apostolat chrétien, d'élever la jeu- 
nesse, d'évangéliser les campagnes et de secourir les pauvres. 

Le corps de l'ouvrage n'est que le développement de cette 
pensée. Ici, c'est M. Viansson-Ponté, un ancien élève du collège 
Saint-Clément, que nous avons le plaisir d'entendre nous 
raconter en détail l'histoire des deux maisons dont l'une, celle 
de l'ancien régime, disparut sous la haine des Parlements, l'autre, 
celle de notre siècle, fut supprimée par les conquérants trans- 
formés en administrateurs. 

Cette période moderne, si intéressante qu'elle soit par les 
péripéties du siège de Metz en 1870 et des adieux en 1872, ne 
nous arrêtera pas. C'est un terrain brûlant. Félicitons seule- 
ment M. Viansson-Ponté d'avoir eu le courage de dire avec 
impartialité la vérité historique, rien que cela, mais tout cela. 

L'ancien collège, placé sous le vocable de Saint-Louis, fut 
fondé en 1622. Nulle part peut-être, en France, l'hérésie ne 
s'était développée aussi facilement qu'à Metz, dans la haute classe 
et dans la bourgeoisie. Le peuple seul restait attaché à l'ancienne 
foi. Les classes dirigeantes, dirigées elles-mêmes par un ramas 
de réfugiés apostats, avaient songé à faire de cette ville épisco- 
pale une seconde république protestante de Genève. Au temps 
de la Ligue, Metz demeura neutre. Lors des vengeances univer- 



REVUE DES LIVRES 417 

sitaires qui suivirent l'attentat de Châtel, la ville laissa ses 
Jésuites qui, depuis 1582, y avaient une résidence, se retirer à 
Pont-à-Mousson sur les terres de Lorraine. 

Peu d'événements durant les xvii® et xviii* siècles. On recevait 
les gouverneurs avec des séances littéraires, on fêtait les canoni- 
sations, on changeait souvent de local et l'on formait de bons 
élèves qui, sans être devenus des grands hommes, remplissent 
une liste aussi longue qu'honorable. Les trois ordres favorisaient 
le collège; la pension ne montait qu'à 25 sols par an pour frais 
de balayage et éclairage, l'instruction étant gratuite ; enfin une 
certaine tolérance facilitait les rapports entre cathoIi([ues et 
protestants. Les enfants des hérétiques aussi bien que ceux des 
catholiques avaient droit it suivre les cours de philosophie. Le 
célèbre ministre Ferry qui gouverna cinquante ans les réformés 
de Metz et disputa avec Bossuet, se montrait des plus conci- 
liants. De leur côté, les Jésuites prétendaient se servir do la 
persuasion et non de la violence. Le P. Polonceau, prédicateur 
des controverses, avait fondé pour les convertis une maison de 
refuge sous le patronage de saint François de Sales ; c'est assez 
dire quel en était l'esprit. 

Les congrégations unissaient les classes diverses de In société; 
les institutions charitables et religieuses étaient florissantes ; les 
luttes entre familles s'apaisaient ; seule la révocation de l'Fdit 
de Nantes vint entraver ces progrès, en faisant passer sept mille 
protestants messins chez l'électeur de Brandebourg. Dans les 
jinnées (jui précédèrent, on avait compté douze mille abjurations. 
Metz catholi((ue, c'était Metz assuré il la France. Metz protestant, 
c'était Metz inféodé à Berlin. 

H. CHÉROT, S J. 

1811-1895. Mes Parents, par un Père de la Compagnie 
de Jésus. Paris, Téqiii, 18*J7, in- 12, pp. 271. — Prix : 3 fr. 

Un fils rassemblant ses souvenirs personnels, et ceux (|ui lui 
ont été légués, sur son père, sa mère, ses frères et sauirs, et les 
livrant au public, n'y a-t-il pas là de quoi mettre en garde le 
lecteur? Oui, sans doute, si le narrateur cédait à la vanité et à 
la gloriole en racontant les faits et gestes des siens, «'il cher- 
chait à forcer les traits de ces portraits de famille pour les rendre 

LXXI. — 27 



418 ETUDES 

ou plus imposants ou plus attrayants, si de ceux qu'il a connus 
et aimés il faisait des héros ou des héroïnes. 

Mais rien de semblable dans ces pages que je trouve simple- 
ment délicieuses. On les dirait arrachées d'un de ces Lwj-es de 
raison, où se consignaient les événements journaliers de nos 
vieilles familles, nobles ou bourgeoises, qui se transmettaient de 
génération en génération, perpétuant les sentiments de foi et 
d'honneur des ancêtres. Ce qui fait le charme de ces registres 
domestiques, c'est surtout leur ton de naïve sincérité. Cette qua- 
lité règne dans Mes Parents du commencement à la fin et suffit 
pour empêcher de confondre ce livre avec les ouvrages de pure 
imagination ; car ces derniers, si vécus que semblent être leurs 
récits, ne peuvent soutenir, sans faiblir quelque part, les allures 
de la simple vérité. 

Mais j'aime à croire que notre auteur anonyme ne se serait pas 
. décidé à soulever le voile qui recouvrait ces tableaux d'intérieur, 
s'il n'avait cru pouvoir y trouver un moyen d'apostolat. Mettant 
donc de côté toutes les grandes qualités littéraires de son livre, 
je le signale comme une œuvre de grande édification et d'éloquent 
enseignement. Deux leçons me semblent s'en dégager et primer 
les autres : l'influence de la femme et de la mère chrétienne 
dans la famille ; la sublime résignation des âmes chrétiennes en 
face de l'épreuve. Madame X. mit en pratique un conseil qu'elle 
donnait à une amie : « La femme peut beaucoup, mais à la condi- 
tion que rien n'en paraîtra. Ceci est vrai surtout pour vous, qui 
êtes fille et sœur. Epouse et mère, c'est presque cela encore. » 
Voilà, en deux lignes, toute sa vie, toute sa politique : les âmes 
de son père, de son mari, de ses enfants, furent, ou ses 
conquêtes, ou le fruit de ses prières et de ses larmes et de son 
héroïque patience. Oh ! des mères chrétiennes, quand jamais 
plus que maintenant en avons-nous eu besoin! C'est encore la 
mère qui donnait aux siens l'exemple de la patience et de la sou- 
mission à la volonté de Dieu. Cette famille, si chrétienne, connut 
des épreuves bien cruelles pour la nature ; les deuils s'y succé- 
dèrent ; quand le père, vénérable vieillard de plus de quatre- 
vingt-trois ans, s'endormait pour toujours dans le baiser de 
Dieu, il n'avait plus pour l'assister qu'un fils, celui qui nous a 
conservé le souvenir de ses vertus ; la pieuse compagne de sa vie 
l'avait précédé au ciel de quinze ans. Mais à côté de ces deuils, 



REVUE DES LIVRES 419 

que d'autres épreuves visitèrent ces solides chrétiens! Le Père X. 
les raconte dans leur navrante réalité ; dégagées de tout artifice, 
elles nous font pénétrer dans l'insondable mystère de l'action de 
Dieu sur les âmes par la souffrance, et dans celui non moins pro- 
fond de l'âme chrétienne soutenant héroïquement la lutte contre 
l'apparente rigueur du Dieu qu'elle aime et dont elle se sent 
aimée. 

C. SOMMERVOGEL, S. J. 

Souvenirs d'un Prélat Romain sur Rome et la Cour 
pontificale au temps de Pie IX, recueillis par Pierre 
RociEH. — Paris, Pulois-Cretté, 1896, in-8, 178 pp. 
Prix : 3 fr. 50. 

Ce volume n'est point ce que l'on peut appeler un livre, il n'en a ni 
l'allure, ni l'équilibre de cornposilion. Ce n'est pas une galerie de 
portraits, ce qui supposerait que les tableaux sont tous Gnis et repré- 
sentent fidèlement ceux dont on a voulu retracer l'image. Ce serait 
plut«5t une exposition de silhouettes impressionnistes où l'auteur a 
caractérisé par quelques traits la figure du personnage, non tel qu'il est, 
mais tel qu'il l'a vu ou voulu voir. Le mot souvenir est exact, car 
ce volume a tous les charmes et tous les défauts des souvenirs. II en a 
le charme, car il met en lumière des figures dont quelques unes 
ont disparu de la scène, et d'autres qui s'y trouvent encore, mais dont 
on a oublié les débuts. II en a les défauts. Ces souvenirs bien que 
toujours intéressants, sont souvent inexacts et parfois d'une inexac- 
titude qu il est difficile de croire involontaire. Quand Mgr Chaillot 
trace le portrait du cardinal d'Andréa (page 113), il ne laisse pas 
transpirer le soupçon de sa révolte contre Pie IX et donne sur le 
Dimittatiir de Rosmini une opinion déjà condamnée alorsqu'il racontait 
ses souvenirs; d'autres fois cette inexactitude est un défaut de mémoire. 
Par exemple, le cardinal Pitra a vécu quatre ans avec son collègue 
l'Eme. de Villecourt (page 109); il fait voter rontre l'infaillibilité page 
162) à la IV" session du Concile du Vatican Mgr de Mérode. Mgr 
Chaillot avait d'ailleurs jugé prudent à cette époque de mettre la 
frontière entre lui et les états pontificaux et ne revint dans la ville 
éternelle que lorsque l'occupation italienne lui permit de braver 
impunément les justes ressentiments devant lesquels il avait fui. C'est 
en 1870 que s'arrêtent les souvenirs. Pourquoi ? Ajout(uis (|u'aux 
défaillances de mémoire de Mgr Chaillot, il se pourrait que M. Hocfer 
eiit jdint les siennes ; ainsi, (page 2(>) de l'étoupe qu'il fait l)rûler 



420 ETUDES 

devant le Pape, non à son couronnement, mais à ladoralion des cardi- 
naux (page 33) ; et les fiochetd qui sont non pas verts, mais violets, etc. 

Ces réserves faites, et il fallait les faire, le livre est attachant malgré 
son décousu et ses renseignements incomplets. C'est un kaléidoscope 
qui évoque tout un passé déjà lointain, et fait revivre, agir, pai'ler des 
Français, actuellement presque tous oubliés et dont quelques uns ont 
eu une existence qui semblerait tenir plus du roman que de l'histoire. 
L'odyssée de M. Perret à la recherche de sa vocation artistique (page 
100) les pérégrinations de Balesteros (page 121) pour aboutir à dire la 
messe à Sainte-Marie du Peuple sont des récits presque homériqiies. 
Mgr Chaillot ne se borne pas à des souvenirs personnels, il fait de la 
haute politique. Sans rappeler son appréciation peu bienveillante de 
Consalvi, tantôt il nous parle de la décision des loges de donner la 
royauté à Louis-Philippe à certaines conditions (page 128) et des plans 
de Napoléon III (page 132) ; tantôt, serrant de plus près son sujet, il 
nous met au courant des trahisons qui se glissaient jusqu'au pied du 
trône de Pie IX, comme Judas auprès de Jésus au jardin des oliviers 
(page 149 et suiv.), et qui ont amené la ruine du pouvoir temporel. 
Mais tout cela est raconté comme un souvenir, quand on aimerait voir 
ces relations mieux documentées. 

Ces quelques lignes indiquent l'intérêt que présente ce volume, mais 
si l'on veut en tirer profit, il faudra pratiquer en le lisant le précepte de 
Saint Paul « Oinnia autcin probatc, qiiod bontim est tende. 

ALBERT BATTANDIER. 

Li'Abyssinie en 1896. Le pays, les hahilants, la lutte 
italo-abyssine^ par Paul Combes. In-12, 179 pages avec une 
carte. Paris, Librairie Africaine et Coloniale de Joseph 
André et C. 

La conduite chevaleresque du Negus Ménélik II, roi des rois d'Abys- 
sinie, les voyages prochains de M. Lagarde, gouverneur d'Obock, de 
M. Gabriel Bonvalot, du prince Henri d'Orléans, ainsi que le retour 
à la côte des prisonniers italiens mettent TAbyssinie à l'ordre du jour 
pour ne pas dire à la mode. M. P. Combes a donc été heureusement 
inspiré de donner au public une sorte de compendium, lui permettant 
de s'informer, par une lecture de quelques heures, sur tout ce qu'il 
importe de connaître de ce très intéressant pays. 

Ceux qui voudront approfondir le sujet n'auront qu'à consulter les 
ouvrages de fond qui sont indiqués à la fin du volume dans un chapitre 
spécialement consacré à la bibliographie. 

A. A FAUVEL. 



REVUE DES LIVRES 421 

I. — Cheu-King. Texte chinois avec une double traduction en 
français et en latin, une introduction et un vocabulaire, par 
S. Couvreur, S. J. In^" xxxii et 556 pages. Ho-Kien-Fou, 
Imprimerie de la mission catholique, 1896. — ^"^ 

II. — Variétés Sinolog^ques. Pratique des examens mili- 
taires en Chine, par le P. Etienne Zi (Sin). S. J. Chang-Hai, 
Imprimerie de la mission catholique : orphelinat de Ton- 
sè-wè. In-4" ii et 132 pages, avec planches et 42 figures 
dans le texte. 

I. — Le Révérend Père S. Couvreur, dont nous avons étudié 
ici, lors de leur publication, les principaux ouvrages, entr'autres 
les dictionnniies et le choix de documents chinois, vient d'ajou- 
ter une nouvelle et importante pierre d'angle au monulnent qu'il 
élève à la hmgue chinoise. Nous n'avons pas besoin de faire 
l'éloge du savant sinologue, dont le choix de documents a conquis 
en 1895 le prix Stanislas Julien à l'Institut. Nous le remercions 
cependant, tout particulièrement, au nom des étudiants de la 
langue mandarine, de leur avoir singulièrement facilité une 
besogne toujours ardue, en mettant ii côté du texte chinois la pro- 
nonciation figurée. Le latin mis au-dessus de la traduction française 
est encore un aide considérable, car il permet de suivre de béaii- 
coiq) plus près (pie toute langue vivante la forme de la phrase 
<*binoise. Aussi avons-nous souvent conseillé à nos cidlègues 
désireux d'avancer rapidement dans l'étude des textes classiques 
chinois, de traduire d'abord mot à mot le chinois en latin, puis 
de transformer ce di-rnier rn friineais. ;iiiirl:ii< on allemand sui- 
vant leur nationalité. 

I>e P. Couvreur nous permettra seulement une légère critque : 
Pourcpioi n'a-t-il pas fait usage de la liste des noms d'arbres et 
di> plantes soigneusement dressée avec leurs noms latins exacts 
dans le Cursus litteraturw sinicie, par son très savant confrère en 
sinolo«ri(», jo R. P. Zottoli, avec l'aide des non moins savants 
naturalistes, RR. PP. Ileucleset Rathouis ? Nous saurions ainsi, 
sans avoir besoin de recourir à cet ouvrage, que le Triao est le 
Zanthoxijlon et non le poivrier qui ne pousse pas en Chine^ et 
que « le K*ao ((/ni) croit sur les montagnes » est l'ailante ou 
il liant us gland itlosa . 



422 ETUDES 

L'impression de l'ouvrage fait le plus grand honneur à l'impri- 
merie de la mission, à Ho Kien Fou. La bonne idée qu'on a eue 
d'adopter un caractère spécial et fort élégant pour chacun des 
textes, en rend la lecture des plus agréables et sans aucune fatigue 
pour les yeux, ce qui est une considération des plus importantes 
surtout quand il s'agit d'un texte chinois. L'index des caractères 
chinois placé à la fin, ajoute encore une facilité de plus à l'étude 
de cet excellent ouvrage, qui est déjà fort apprécié des sino- 
logfues. 

IL — Le père Zi qui nous avait déjà donné en 1894 une excellente 
étude sur la « pratique des examens littéraires en Chine « a com- 
plété dernièrement sa monographie des études chinoises par un 
autre travail non moins approfondi et d'une égale valeur sur la 
pratique* des mœurs militaires. La traduction des documents 
officiels traitant de la matière est accompagnée de caractères 
chinois dans le texte partout où cela a paru utile. Le tout est 
enrichi d'une série de planches à part et de 42 dessins dans le 
texte. 

Les illustrations, sauf quelques croquis extraits des ouvrages 
chinois ou japonais, sont dues à l'habile crayon du P. L. Gaillard 
et le P. C. de Bussy a mis en français le. texte composé en latin 
par l'auteur, ainsi que celui-ci prend soin de nous le faire savoir. 

Nous ne pouvons que donner des éloges à cette excellente 
monographie sur ce sujet qui n'avait encore jamais été traité. 
Aussi le travail du P. Zi vient-il combler une lacune importante 
dans les études sinologiques. Nous profitons de l'occasion pour 
féliciter les savants missionnaires jésuites des missions du Kiang- 
Nan et du Tchili sud-est sur leurs nombreux et intéressants travaux 
concernant les arts, sciences et lettres du Céleste Empire. Nous 
notons en effet que les Variétés Sinologiques dont le présent 
ouvrage forme le numéro 9 promettent de nous donner sous peu 
neuf volumes nouveaux, actuellement en préparation, et dont les 
plus prochains contiendront l'étude du P. Ilavret sur l'inscription 
chrétienne Syro-Chinoise de Si-nganfon. Une série Sino-Orien- 
tale nous promet aussi un fascicule sur « les Lolos » par M. Paul 
Yial, du séminaire des missions étrangères, missionnaire au 
Yunnan. 

A. A. FAUVEL. 



REVUE DES LIVRES 423 

Mémoires de la comtesse Potocka (1794-1820), pu- 

l)liés par Casimir Stryienski, avec un portrait en hélio- 
gravure et un fac-similé crautographe. Paris, Pion, 1897. 
In-8", pp. xxxi-424. 

Cet ouvrage, l'un des derniers venus parmi les nombreux 
mémoires évocateurs de l'épopée impériale, nous permet déjuger 
Xapoléon et son temps avec un « recul » auquel nous ne sommes 
guère accoutumés, car si le cœur de la comtesse Potocka, par 
ses sympathies, et son style, par son élégance, sont vraiment 
français, elle n'en reste pas moins polonaise, petite nièce d'un 
roi de Pologne et profondément attachée à ses traditions natio- 
nales. 

M. Casimir Stryienski nous présente le livre et l'auteur dans 
une introduction si consciencieuse et si documentée qu'elle déflo- 
rerait une œuvre moins intéressante; mais, dès les premières 
pages, l'on est captivé par la grâce aisée du style et l'intérêt des 
souvenirs évoqués. Fraîches impressions de jeunesse, paysages 
(h' la (hf-ro Pologne, traits de mœurs, portraits familiers et his- 
toricjucs jaillissent sous la plume de l'auteur. Les portraits sur- 
tout abondent faisant revivre cette Société composite de l'Europe 
impériale dont le faisceau de nations se nouait et se dénouait au 
gré des alliances sous la main puissante de Napoléon. Les uns 
(Mit la grâce légère d'un pastel d'antan, d'autres, plus appuvés, 
sont burinés d'un trait énergique : tel celui du Prince de Talley- 
rand « malsain d'âme comme de figure ». Le czar .Mexandre, 
Murât et ses poses plastiques, la maréchale Davout, le spirituel 
prince de Ligne, les Bassompierre, émigrés en Pologne, Ponia- 
towski, les Borghèse et vingt autres seraient a citer; dans tous, 
la mise en valeur du trait caractéristique décèle en la comtesse 
Potocka r « artiste » dont le portrait par Angelica Kaufl'mann 
orne le frontispice du volume. 

Pour Napoléon, il semble (jue la comtesse, éblouie, n'ait pu 
le fixer de sang-froid, et ses souvenirs nous parlent moins de 
l'empereur que de la profonde émotion où la jetait chaque entre- 
vue avec lui. Klevéeau milieu des détracteurs du régime impérial 
et attachée étroitement aux anciennes traditions monarchiques, 
cette étrangère, fille de maison souveraine, voue un tel culte au 
« parvenu de génie » qu'elle s'écrie en repoussant un projet 



424 ETUDES 

d'alliance avec le duc de Berry : « Comment sauter de joie aux 
victoires de Napoléon, étant la femme d'un Bourbon! « 

Un voyage en France permit à madame Potocka de prendre 
contact avec sa seconde patrie et fournit à son esprit observateur 
une ample moisson de souvenirs. Si les disparates de la société 
nouvelle font parfois sourire la grande dame, sa plume alerte 
reste toujours bienveillante en les soulignant. 

Rappelée dans ses domaines par les devoirs de la maternité, 
elle quitte Paris après un dîner à Saint-Cloud qui combla ses 
désirs et apprit subitement à la foule des courtisans — voire à 
Talleyrand lui-même — le chemin de sa demeure. 

Bientôt la nouvelle de l'abdication de Fontainebleau retentit 
douloureusement en Pologne et dans le cœur de la comtesse, 
mais son culte fidèle, un peu désenchanté devant l'écroulement 
des espérances patriotiques fondées par la polonaise sur les 
vagues promesses de Napoléon, survécut à la chute de l'Empire. 
L'on ne peut s'empêcher d'établir un parallèle entre la fidélité de 
ce souvenir désintéressé et les mémoires acrimonieux où se tra- 
hit r « indépendance de cœur » de madame de Rémusat. 

Les malheurs croissants de sa patrie venant lui ôter « non 
seulement le désir mais encore la faculté de s'occuper de ses sou- 
venirs » la comtesse Potocka laisse tomber sa plume en arrêtant 
brusquement ses « notes » par un mélancolique épilogue. 

Ces mémoires, écrits par une femme douée d'une rare instruc- 
tion dont le livre de chevet, à quinze ans, était... l'Iliade, n'ont 
rien de prétentieux ni de pédant. La comtesse Potocka en deve- 
nant écrivain a le rare mérite de rester complètement femme — 
et honnête femme, autre mérite en ce temps de mœurs faciles, s'il 
faut en croire la franchise qui éclate dans toutes les pages de son 
œuvre. Soucieuse de sa propre vertu, elle semble l'être beaucoup 
moins de celle de ses contemporaines et sa franchise ne va pas 
sans quelque indulgence pour leurs faiblesses les plus regret- 
tables; de là certaines peintures trop complaisantes, sinon sca- 
breuses, des vices élégants de son époque. A part cette conces- 
sion faite aux mœurs du temps, son jugement est d'ordinaire 
solide et sûr. 

Mais cette impartialité qui juge avec indépendance les défauts 
de ses compatriotes et n'épargne pas même le roi Stanislas- 
Auguste, son grand oncle, ne ressemble nullement à la rudesse 



REVUE DES LIVRES 425 

de la princesse palatine ou de la margrave de Baireuth, et sans 
penser trouver, comme Delille, dans la Pologne du xvin® siècle, 
« des Sarmates habillés en peau d'ours », nous ne laissons pas 
d'être surpris d'y rencontrer une iirbanité si délicate et des grâces 
si « françaises ». 

Aucune tournure exotique ou bizarre ne se glisse en ces sou- 
venirs dont le style, pourrait-on dire, « n'a pas d'accent » ; si 
parfois leur origine se laissait deviner, ce serait moins par une 
incomplète assimilation des ressources de notre langue, que par 
certain bonheur d'expressions qu'une plume française n'eût peut- 
être pas rencontré. 

Lire le livre de la comtesse Potocka, c'est faire, sous la con- 
duite d'un séduisant conteur, une instructive promenade à tra- 
v<Ms les hommes et les faits du commencement de ce siècle, en 
y découvrant parfois, de ci, de là, quelques petits côtés ignorés 
de rilistoire. 

ÉD. GALLOO. 

Le Transvaal et la Chartered, par Meumeix. In-12,;il8 pp. 
Paris, Ollcndoiir, \S\)1. 

Livre curieux et intéressant compte rendu de deux voyages faits au 
Transvaal par l'auteur. On y trouvera sur la situation politique ri éi-o- 
nomique du Transvaal, sur les raines d'or, sur l'avenir du pays. im. 
foule de détails, pris sur le vif, qu'on chercherait vainement aillcur.s. 

J. FORBES. S. J. 

Auteurs grecs, latins, français. Éludes critiques et ana- 
lyses |)ar L. Levhailt, professeur au Lycée d'Angers. /. 
Auteurs grrrs. Paris. P. Dolaplane, 1 vol. de viii-^V^'f 
pages. 

A peine appli(|ue-t-on dans l'Université les programmes de 
1895, et voici déjà des manuels en vue du nouveau baccalauréat. 
Heureusement, ils paraissent meilleurs que ceux des programmes 
antérieurs ; mais ce sont toujours des manuels, et il resterait u se 
demander, avant d'en parler, si ce sont des livres utiles ou nuisi- 
bles, et si les connaissances qu'y puLsent les bacheliers suihscnl 
à leur donner l'intelligence des beautés antiques. 



426 ETUDES 

Après tout, ce n'est là qu'une très vieille discussion, et je ne 
m'y engage pas après tant d'autres. 

Le volume de M. Levrault relatif aux auteurs grecs est certaine- 
ment aussi bon que peut l'être un ouvrage de cette sorte. Ce n'est pas 
un livre savant ; ce n'est pas même toujours un livre très au cou- 
rant de la science la plus récente ; mais qu'importe aux futurs 
bacheliers ? Il s'y trouve des analyses, ces précieux résumés, si 
commodes à qui n'a pas eu le temps de préparer un auteur, si 
utiles pour les dissertations écrites, si propres enfin, pendant 
l'oral, à laisser croire à l'examinateur que le candidat a lu tout 
son programme. Et ces résumés, je me plais à le reconnaître, 
sont clairs, sobres et faciles à lire ; un peu trop rapide, cepen- 
dant, celui de l'Odyssée : trente lignes pour les quatre premiers 
chants, c'est presque l'analyse des sommaires de l'édition Pierron. 
En revanche, d'autres résumés me semblent excellents: par exem- 
ple celui de Médée (p. 125 et suiv.) fort bien divisé selon les 
parties dramatiques de la pièce ; celui de VAnabase, etc. 

A ces analyses, je préfère de beaucoup encore les études litté- 
raires qui les accompagnent ; on y trouve du goût, de la méthode ; 
l'exposition est faite en bon style, et agrémentée de citations 
amenées à propos. Ceci sent moins que les analyses le manuel de 
baccalauréat, et rendra aux élèves des services plus réels, non 
seulement pour la fabrication de leurs devoirs, mais surtout pour 
la connaissance et l'appréciation des œuvres grecques. Quelques- 
unes de ces « études littéraires » inspireront peut-être même aux 
candidats le désir de lire le texte. 

Des notices biographiques, pas trop sèches, quoique très 
brèves, commencent les différents chapitres du livre ; des sujets 
de devoirs les complètent: on le voit, M. Levrault s'adresse 
même aux professeurs, et ceux-ci lui seront reconnaissants de 
leur fournir des textes, souvent nouveaux et ingénieux. 

Une petite remarque en terminant. M. Levrault analyse dans son 
dernier chapitre le Songe on le Coq de Lucien : il y a là une légère 
erreur, commune à quelques éditeurs. Ce n'est pas de ce dialogue 
qu'il s'agit dans les programmes, mais bien de l'autobiographie de 
Lucien, où il nous raconte ses débuts, et qui est aussi intitulée le 
Songe. Il est vrai que le texte de l'arrêté ministériel de 1895 
prête à l'ambiguité. 

P. M. -T. 



REVUE DES LIVRES 427 

Xià-Haut, par Edouard Rod. Paris, Perrin, 1897. In-18, pp. 
364. Prix:3fr. 50. 

A lire le volume de M. Rod il semble que la brise piquante et 
salubre des glaciers passe soudain à travers la littérature malsaine 
et faisandée des « romans parisiens ». Des romans, peu ou point 
dans ce livre, mais en quelque sorte la « monographie » — très 
littéraire — d'un agreste village de la Suisse ignorée. L'intrigue 
qui se noue à travers ces superbes descriptions des Alpes valai- 
sanes est d'une extrême ténuité et les personnages principaux, 
perdus dans les grandioses paysages de « Là-Haut », n'ont guère 
qu'un caractère épisodique. 

Julien Sterny, triste héros d'un drame passionnel dénoué en 
cour d'assises, vient promener et calmer ses douleureux souvenirs 
en un séjour à Vallanches, pittoresque coin du Valais encore 
oublié par les brasseurs d'affaires, les ingénieurs et les hôteliers. 
Les hasards d'une table de pension le rapprochent d'une jeune 
fdle, Madeleine Vallée, w trésor » gardé par une vieille tante 
égoïste et rapace qui lorgne la fortune de sa charmante nièce et 
reçoit à coups de boutoir les prétendants possibles à sa main. 
Après quelques mois de séparations, de malentendus et de luttes 
intimes, l'idylle se dénoue, selon la formule obligée, par le 
mariage attendu. 

Plus intéressants, parce qu'ils touchent de plus près au vérita- 
ble sujet du livre, sont les autres personnages qui gravitent en ce 
cadre alpestre, notables habitants du petit village valaisan, parmi 
lesquels: David Clevoz, dit Vieille-Suisse, montagnard endurci, 
fidèle aux antiques traditions et aux mœurs d'autrefois ; le pro- 
fesseur Volland, alpiniste déterminé et amoureux passionné de 
la montagne; M. de Ravogne, descendant des anciens seigneurs 
du pays, capitaliste entreprenant, lanceur d'hôtels à succès qui 
médite de faire de ce paisible coin de Suisse une nouvelle station 
à la mode. 

La conquête de Vallanches, tel pourrait être le titre du volume 
et l'on comprend, devant le spectacle de cette lutte du présent 
contre celle du passé, le culte fervent de M. Rod — qu'il est 
permis de reconnaître sous les traits de Volland — pour ces 
belles Alpes inviolées menacées par l'invasion du « progrès » 
moderne. Nous souffrons avec lui en voyant l'immorale griserie 



428 ETUDES 

de l'or s'emparer des frustes intelligences des montagnards, 
gens simples et droits, réduits par la faconde et la « poudre aux 
veux)) du faiseur d'affaires. Soudainement favorisé par un incen- 
die, Ravogne voit les naïfs Valaisans transformer leurs chidets 
en « maisons de rapports )) et Vieille Suisse lui-même consentir 
à édifier un hôtel sur les ruines du chfdet des ancêtres ; Ravogne, 
«l'homme de proie )) le laisse s'endetter jusqu'à la ruine, mène 
l'affaire tambour battant et, le tenant par l'argent prêté, rachète 
l'hôtel à vil prix. Désormais, Yallanches est conquise ! 

Les coups de cognée sous lesquels ces bûcherons du progrès 
font disparaitrelesvestiges du passé retentissentmélancoliquement 
dans le cœur de M. Rod qui défend « ses belles Alpes » avec une 
véritable éloquence. 

De style nerveux et solide, quelquefois un peu compact, son 
livre renferme d'admirables pages, vrais « morceaux choisis » 
dignes de quelque anthologie. Avec quelle ferveur il chante ses 
montagnes inspiratrices des nobles passions ; quel charme agreste 
dans certains passages ciselés avec une tendresse particulière sur 
le (( noble vin )) du Valais, les légendes de l'Alpe et les traditions 
des bergers valaisans, les fêtes du pays où revivent des coutumes 
séculaires et surtout, et toujours, les Alpes qui lui inspirent des 
descriptions d'une étendue et d'une clarté merveilleuses, tout 
imprégnées de la pénétrante poésie de la montagne. 

Dans cette éloquente protestation contre la Suisse des mercanti 
et des tenanciers de casinos, c'est vraiment «Là-Haut » que l'au- 
teur nous conduit, loin des vices élégants et de la corruption 
cosmopolite, dans la fortifiante atmosphère des sommets. 

ED. GALLOO. 



ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 



Avril 11. — A Vouziers (Ardennesl, M. Hubert, républicain, est 
élu député, en remplacement de M. Bourgoin, décédé. 

— A Mamers i Sarthe), M. d'AilIières, conservateur, est élu député, 
en remplacement de son neveu, M. d'AilIières, décédé. 

— A la nouvelle de l'entrée des insurgés thessaliens sur le territoire 
turc, le Sultan avait envoyé à Edhem-Pacha l'ordre de passer la 
frontière. Les ambassadeurs des puissances ont obtenu le retrait de cet 
ordre, mais la Porte leur adresse une protestation où elle attribue à la 
Grèce l'initiative de la guerre. 

12. — Au Vatican, le Souverain Pontife reçoit l'envoyé extraordi- 
naire, qui vient lui aimoncer l'avénenient du nouveau Scliah de Perse. 

13. — Trois officiers allemands, le général de division Grumkow, 
le général Hrockdorf et l'amiral von Hofe, reçoivent ofnciellement, 
après autorisation de l'empereur, des postes importants dans l'armée 
et la flotte turques. 

14. — On a des nouvelles de la mission Lagarde en Abyssinie. Le 
négus lui a fait le meilleur accueil et a exprimé chaleureusement ses 
sympathies pour la Krance. 

15. — Des soldats Marocains ayant violé la frontière algérienne et 
tiré sur des goums arabes, le gouvemenr général de l'Algérie a dû 
envoyer des troupes et demander réparation au Sultan. Après quel- 
ques hésitations celui-ci a donné toute satisfaction ; une ambassade 
marocaine se rendra prochainement à Paris. 

l(î. — Mgr Belmont, évéque de Clermont-Fcrrand, adresse aux 
communautés rdigifuscs victimes du fisc, la lettre suivante d'un carac- 
tère tout épiscopal : 

Aux Supérieures des Sœurs de la f'isilation, de Sainte- Ursule, de 
Saint-Joseph, du Bon-Pasteur, de la Miséricorde, de Notre-Dame 
et du Bon-Secours de Ciermont. 

Mes bonnes Sœurs, 

Vous m'informez de la condamnation de vos Congrégations, par le tribunal 
civil do Clcrmonl. k payer pour droit d'accroissement et d'abonnement 
divcrsoH sommos formant un total exorbitant. 

Celle nouvrllo m'afflige parce cpi'ellc cbI humiliante pour mon pays; mais 
clic ne me surprend pa», malgré la justice cvidcnlc de votre cause. 

Vous pensiez qu'en France on ne saurait dtrc tenu à un impôt spécial à 



430 EVENEMENTS DE LA QUINZAINE 

raison de ses rapports de conscience avec Dieu. Le jugement qui vous frappe 
suppose le contraire. 

Comment une loi a-t-elle pu être faite de telle sorte qu'un tribunal puisse 
en tirer de pareilles sentences? Le spectacle auquel nous habituent nos 
assemblées délibérantes ne nous permet pas, hélas! de nous en étonner. 
Maïs est-ce bien là le dernier mot de la justice ? Je ne le crois pas. 

Notre époque a la tristesse de voir succomber, par la faute des puissants, 
les causes les plus justes. Tandis qu'en Orient le Turc musulman, protégé 
par les navires de l'Europe, écrase dans le sang l'Arménie chrétienne, la 
cause des Congrégations, qui est celle de l'égalité et de la liberté, succombe 
en France sous une législation qui méconnaît tous les principes de la Cons- 
titution et du droit public. Mais ce ne saurait être la fin du christianisme en 
Orient, ni des Congrégations en France. 

Tout ce qui est chrétien suit la loi de son chef. De sa condamnation, de ses 
souffrances, de sa mort, Jésus-Christ a fait le principe de toute civilisation 
et de tout salut pour le monde. Dans les épreuves actuelles, vos Congréga- 
tions puiseront une nouvelle sainteté, une nouvelle puissance pour le bien. 
Je compte pour cela sur la vertu divine de la Croix; je compte aussi sur la 
générosité et le bon sens français qui ne savent pas s'obstiner dans la voie 
de l'injustice, de l'oppression du faible, de la violence contre de saintes 
femmes. 

L'opinion publique comprend de plus en plus que si vous refusez, avec un 
tel ensemble, de payer les impôts spéciaux établis pour vous écraser, ce 
n'est point par révolte contre des institutions dont la forme vous est par- 
faitement indifférente, mais c'est uniquement parce que vous savez bien n'avoir 
rien fait pour mériter d'être écrasées, et que vous avez foi au règne final 
de la justice en France. 

Pour avoir le droit de vous reprocher de ne pas payer les droits d'accrois- 
sement et d'abonnement, sans parler de l'impôt sur le revenu, il faudrait 
d'abord les payer soi-même, or on sait bien que personne ne les paye. 

L'opinion publique flétrirait, alors même que l'Eglise ne les excommu- 
nierait pas, vos spoliateurs et leurs complices. Nul ne voudrait, en mettant 
la main sur vos biens qui sont ceux de l Eglise et des pauvres, encourir les 
malédictions terribles qui s'attachent aux personnes et aux familles des 
injustes détenteurs du bien d' autrui. 

Votre cause est trop noble et trop juste pour que j'ose vous plaindre; j'ai 
plutôt lieu de louer votre fermeté et de vous féliciter de la sympathie uni- 
verselle que la présente épreuve excite en votre faveur. 

Le Sauveur, à pareil jour, priait pour ses bourreaux : ils ne savent, 
disait-il, ce qu ils font. Comme lui, vous prierez pour vos persécuteurs, ce 
sera toute votre vengeance, et Dieu, en vous protégeant, leur épargnera, je 
l'espère, un grand sujet de remords et de honte. 

C'est dans cette confiance que je vous bénis. 

Clermont, Vendredi-Saint, 16 avril 1897. 
■j- Pierre-Marie, 
Evêque de Clermont. 



ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 431 

On a fait courir le bruit que le ministre des cultes allait déférer 
l'évêque de Clermont au Conseil d'Etat. Aucun document officiel n'est 
venu confirmer cette rumeur. 

17. — On conçoit quelques inquiétudes du côté du Siam. Les 
Siamois se sont livrés à des violences, non seulement sur des Cambod- 
giens, nos protégés, mais sur des consuls étrangers. 

18. — La guerre est officiellement déclarée entre la Grèce et la 
Turquie. Les gouvernements grec et ottoman remettent aux puissances 
des notes dans lesquelles ils se renvoient l'accusation d'avoir rendu les 
hostilités nécessaires. Les premiers succès sont pour les Grecs, grâce 
à leqr artillerie. 

19. — Au Vatican, tenue d'un consistoire secret et semi-public, 
dans lequel le Souverain Pontife crée quatre cardinaux : LL. EE. José- 
Maria-Martin de Herrera y de la Iglesia, archevêque de Saint-Jacques 
de Corapostelle; Pierre-Hercule Coullié, archevêque de Lyon; Joseph- 
Guillaume Labouré, archevêque de Rennes; Guillaume-Marie Romain 
Sourrieu, archevêque de Rouen. Sa Sainteté pourvoit ensuite des 
sièges métropolitains et épiscopaux parmi lesquels : \a Eglise métropo^ 
litainc de Bourges, pour Mgr Pierre-Paul Servonnet, transféré de 
l'évêché de Digne; et les Eglises cathédrales de Séez, pour Mgr Hardel, 
évêque titulaire de Parium, ancien auxiliaire de Bourges; de Rodez, 
pour Mgr Germain, curé de Saint-lîaudile, à Nîmes; de Digne, pour 
Mgr Hazera, curé de Sainte-Marie de la Bastide, à Bordeaux. 

— Le Président de la République française part pour un voyage 

officiel au cours ducjiid il visitera La Horhe-sur-Yon, Nantes, Saint- 
Nazaire, les Sables d'OIonne, Rochefort, Saintes et La Rochelle. 

— Ce soir, dans la salle de la Société de Géographie à Paris, se 
trouvait réuni un public nombreux, international, en majorité catholi- 
que. Beaucoup comptaient assister à la confusion dès PP. Gruber et 
Portalié, S. J., ot do MM. G. Bois, E. Tavernier et autres négateurs de 
l'existence de Miss Diana Vaughan, célèbre palladiste convertie. Les 
autres voulaient voir de leurs yeux quelle fantasmagorie, plus ou 
moins ingénieuse, aurait imaginée Léo Tazil pour mettre fin à sa mys- 
tification, en gardant du moins la réputation d'un comédien habile. 
Déception générale. Avec une impudence achevée, ou plutôt avec une 
absence totale de sens moral, M. Gabriel Jogand-Pagès, dit Léo Taxil, 
a déclaré que toute sa vie d'apparence chrétienne, depuis sa con\'crsion 
jusqu'à la préparation de la séance actuelle ainsi que toutes ses pro- 
ductions « anti-maçonniques », y compris le Diable au X/.V siècle et 
les Mémoires de Diana Vaughan, n'avait été qu'une infâme imposture. 

20. — L'empereur d'Allemagne se rend à Vienne sous prétexte 
d'assister à une grande revue, en fait pour conférer avec l'empereur 



432 ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 

d'Autriche; au moment où celui-ci va se rendre à Saint-Pétersbourg. 

— La Guerre : Les Turcs ont repoussé les Grecs des postes 
avancés qu'ils avaient d'abord occupés sur le territoire ottoman, du 
côté d'Elassonaet ont pénétré, à leur suite, sur le territoire hellène. 

21. — Le comte Mouraview, gérant du ministère des affaires étran- 
gères de Russie, adresse aux autres puissances une circulaire deman- 
dant l'entente sur trois points : 1° Maintien des décisions déjà prises à 
l'égard de la Crète ; — 2" La résolution de ne pas permettre que 
l'agresseur, grec ou turc, tire avantage de son agression ; — 3'^ Aucune 
intervention d'une puissance quelconque ne devra se produire, qui ne 
soit réclamée par un des belligérants. 

Ce troisième point soulève quelques difficultés de la part de l'Angle- 
terre. 

22. — En se rendant aux courses, le roi d'Italie est assailli par un 
anarchiste, nommé Acciarito. Le roi a pu heureusement éviter le coup 
de poignard. 

— La flotte Turque, ne pouvant tenir la mer regagne le Bosphore ; 
en revanche l'armée de terre avance sur toute la ligne en Thessalie. 

23. — Aujourd'hui a lieu la remise de la calotte rouge aux trois 
nouveaux cardinaux français. 

— Osman-Pacha, le vainqueur de Plewna, est nommé général en 
chef de l'armée ottomane. 

24. — Les Grecs évacuent Larissa. Les Turcs prennent l'offensive 
en Épire. 

— Hier et aujourd'hui, avec l'autorisation du ministre de l'Instruc- 
tion publique, s'est tenu, à Paris, un Congrès des Professeurs de 
l'Université. Les décisions principales se réfèrent à la périodicité 
annuelle de ces réunions ; au maintien du baccalauréat ; à l'importance 
à donner au livret scolaire. 

25. — L'Empereur d'Autriche se rend à Saint-Pétersbourg. 



Le 25 avril 1897. 

Le gérant: C. BERBESSON 



Imp. Yvcrt e Tcllier, Galerie du Commerce, 10, k Amiens. 



UN MONUMENT DE LA FOI DU SECOND SIÈCLE 

L'ÉPITAPHE D'ABERGIUS' 



L'édification des fidèles, comme la foi de TÉglise, n'a 
besoin que de la vérité. C'est ce que n'a pas toujours com- 
pris le zèle indiscret des hagiographes byzantins, qui ont 
enjolivé à leur mode — faisant droit en cela au goût de 
leurs contemporains — la vénérable nudité des Actes pri- 
mitifs. D'où ces récits chargés d'incidents romanesques, 
ou auréolés d'un merveilleux de mauvais aloi, qui trahissent 
d'abord leur origine ap'ocryphe. Mais cette végétation 
parasite cache presque toujours les matériaux authenti- 
ques des vieux édifices, et c'a été la gloire de la nouvelle 
école d'archéologie chrétienne d'en reconnaître et d'en 
reconquérir les assises au moyen des découvertes épigra- 
phiques ou monumentales. C'est un fait désormais établi 
qu'il n'est guère d'Actes de martyrs don^ l'histoire n'ak à 
profiter. 

11 ne faut pas trop en vouloir cependant aux érudits des 
siècles derniers, si, privés des secours archéologiques dont 
nous disposons, ils ont rejeté en bloc certains récits qu'une 
critique mieux outillée sait utiliser. Ce fut le cas de Tille- 

1. La bibliographie serait iiiGnic. Je cite, comme m'ayant surtout servi 
dans celte élude : Acta Sanclorum Octobr. To. IX, p. 485 sqq ; Pitra : 
Spicilegium Solesm. To. III, p. 499-545; de Rossi : Inscriptiones christiarue 
sec. VII antiquior. II. 1 (1888), p. XII sqq. — Abbé Duchcsne : Revue Quest. 
Ilist. (Juillet 1883) p. 5-34, Mélanges de l'École de Home (1895) tiré ii part 
35 p. ; Lightfoot : The ApostoUc Fathers (2 éd. 1889) p. 493 sqq., 725 scjq. ; 
Wilpcrt: /<>ac/io ^anj5 (1896); Marucchi : Nuove Osservazioni sulla iscrizionc 
di Abercio [Nuovo Bullettino... 1895, p. 17-41). — Harnack : Zur Abcrcius 
Inschrifl (Texte und Untersuchungen XII. 4, 1895) ; Albrecht Dielerich : 
Die Grabschrift des Aberkios (Leipzig 1896, 54 p.) ; plu» nombre darliclcs 
qa'oD trouvera cités plus bat. 

LXXI. —28 



434 UN MONUMENT DE LA FOI DU SECOND SIECLE 

mont en face de la Vie d'Abercius. Ce morceau, fort 
ancien dans sa rédaction primitive*, a été vers le x" siècle 
introduit, avec des remaniements sans doute, par le célèbre 
logothète Syméon Métaphraste dans la vaste collection, 
hagiographique à laquelle il n'a manqué que la critique pour 
être la première ébauche des Acta Sanctorum de nos Bollan- 
distes. Telle quelle, et quoiqu'il en soit de l'époque où l'on 
doive placer sa rédaction définitive, ^ la pièce est inté- 
ressante. 

En voici la substance ^ : Abercius était évêque d'Hiérapolis 
en Petite-Phrygie quand un édit de l'empereur Marc Aurèle, 
{161-180), ordonnant de sacrifier aux dieux, fut publié dans 
sa ville épiscopale. A cette nouvelle le saint, exalté par un 
songe céleste, va droit au temple et brise les idoles. On 
devine l'émotion populaire. Abercius averti de fuir, non 
seulement s'y refuse, mais sort -sur la place publique et 
prêche ouvertement la foi chrétienne. Sa hardiesse va lui 
coûter cher, quand trois possédés détournent l'attention de 
la foule par leurs cris lamentables. Abercius les délivre, et 
par ce prodige, calme le peuple qui se convertit en masse. 
Suit le narré d'autres miracles, au cours desquels un démon 
prédit au saint le ^voyage de Rome. 

En effet, Lucilla, fille de Marc Aurèle, est obsédée par le 
malin esprit. L'empereur, averti surnaturellement, mande 
Abercius par lettre et lui envoie des messagers qui pas- 
sent à « Synnade, métropole de Phrygie, « emmènent le 
saint évêque et le conduisent à Rome. Il y guérit Lucilla, et 
pour affirmer son pouvoir sur les démons, leur ordonne de 
transporter à Hiérapolis un autel de pierre qui se trouvait 

1. Le professeur W. Ramsay,,.se fondant sur le contenu de la Vie, et la 
mutilation, d'après lui intentionnelle, de l'inscription, date ce premier récit de 
380 environ (Lightfoot : S. Ignatius, p. 499-500). 

2. On sait que la chronologie de Syméon est fort obscure, et que les nou- 
velles recherches, en ébranlant l'opinion jusque-là admise, d'Allatius, ne 
lui ont rien substitué de certain. Voir H. Delehaye : Revue Quest. Ilistoriq. 
Avril 1893, p. 73-85, — Comment un savant tel que M. Harnack, qui date 
« vraisemblablement » la Vie d'avant le F<^ siècle, peut-il en attribuer la rédac- 
tion au Métaphraste ? [Zur Ahercius-Inschrift -ç. 5, et note). 

3. Je résume d'après l'édition des Bollandistes (To. IX Oclobr., p. 491 
sqq.) qui ont amendé le texte des Anecdota de Boissonade. 



L EPITAPHE D'ABERCIUS 435 

là. Lui-même quitte Rome, traverse la Mésopotamie en 
extirpant sur son passage Thérésie de Marcion des villes où 
elle s'était implantée. Revenu à Hiérapolis il y prépare* son 
tombeau, dicte une épitaphe à graver sur la pierre merveil- 
leusement transportée — épitaphe transcrite à cette place 
par le biographe — et meurt saintement. 

Ces faits dans leur ensemble, et beaucoup plus certains 
détails que j'ai élagués, semblèrent justement suspects aux 
critiques. Baronius hésite, Tillemont passe condamnation, 
motivant son verdict sur des considérants qui pouvaient 
sembler invincibles alors *. Il a beau jeu en effet quand il 
note les « circonstances qu'on ne saurait guère regarder que 
comme des impertinences et des fables». Quant à la subs- 
tance même de l'histoire, il croit la ruiner par ce fait qu'on 
ne saurait trouver de place pour Abercius sur le siège épis- 
copal d'iliérapolis, entre Papias et saint Apollinaire. On verra 
plus bas qu'en penser. L'épitaphe l'inspire plus mal encore. 
Guidé par des raisons subjectives 2, il la rejette, comme 
cadrant mal avec l'humilité d'un vieil évoque et d'un saint. 

La cause cependant ne finit pas là, et le texte épigraphi- 
que, qui avait scandalisé le docte Janséniste, continua d'in- 
téresser les savants. Dom Pitra, lui trouvant une saveur de 
symbolisme primitif inconnue aux apocryphes, l'isola, 
l'étudia, y découvrit avec son habituelle sagacité une pièce 
grossièrement versifiée, et finalement publia, en collabora- 
tion avec F. Di'ibner, un texte amendé qui pouvait sembler 
définitif ^. La critique textuelle avait dit en effet son dernier 
mot, mais les monuments allaient parler. 

En 1882 un jeune voyageur écossais en mission scienti- 
fique, M. W. Ramsay, trouva dans une vallée de la Petite- 
Phrygic, près du site de l'antique Synnade, une inscription 
sur laquelle il put déchiffrer ces mots : * 

1. Le Nain de Tillemont : Mémoires sur l'Hist. EccU. (éd. Bruxelles 
1732, To. II p. 137, 298-299). 

2. C'est la remarque des Bollandistes. To. IX OctObr. p. 491. F. 

3. Spicilcgiuni^olesmcnse, III, 533. 

4. On peut voir une reproduction phototypîque de la pierre originale, 
d'après un estampage, dans Duchesne : L'épitaphe d'Abcrcius, (1895) pi. I 
du tiré à part. ^ 



436 UN MONUMENT DE LA FOI DU SECOND SIECLE 

Citoyen d'une ville distinguée, j'ai édifié ceci 

Vivant, afin d'avoir. . . une place pour mon corps. * 

Mon nom est Alexandre, fils d'Antoine, disciple d'un saint Pasteur. 

Que nul ne superpose une autre tombe à la mienne, 

Sinon il versera au fisc Romain deux mille pièces d'or. 

Et à ma chère patrie Hieropolis mille pièces d'or. 

J'écrivais l'an 300, le sixième mois, vivant. 

La paix aux passants qui se souviennent de moi ! 

Cette épitaphe à claùsiile chrétienne fut publiée dans le 
Bulletin de l'École Française d'Athènes. M. Tabbé Duchesne 
et M. de Rossi remarquèrent aussitôt qu'elle reproduisait 
une partie de la fameuse inscription d'Abercius. Le plagiat, 
en pareille matière, n'était pas sans exemple- et la preuve- 
que la copie était du côté d'Alexandre fut établie par ce fait 
que son nom forme une énormité prosodique là où celui 
d'Abercius cadre sans peine avec le vers. ^ Mais l'inscription 
déchiffrée par M. Ramsay était datée de Fan 300 (ère Phry- 
gienne, c'est-à-dire 216 après Jésus-Christ). Ce monument 
atithentiquait donc d'une manière éclatante l'épitaphe 
d'Abercius, et du même coup rendait probable la véracité 
du noyau primitif des Actes. Antérieure notablement à celle 
d'Alexandre-, l'inscription funéraire de l'évêque phrygien se 
plaçait naturellement aux environs de l'époque de Marc 
Aurèle, assignée aux gestes d'Abercius par le biographe 
anonyme. 

La cause de l'authenticité, si bien servie par cette décou- 
verte, fut définitivement gagnée l'année suivante. Par une 
bonne fortune, à laquelle il osait lui-même à peine croire, ^ 
le même explorateur trouva près d'Hiéropolis, encastrée dans 
le mur intérieur du passage conduisant aux bains des 
hommes, une pierre sur laquelle il lut une partie de l'ins- 
cription même d'Abercius. Ceci tranchait la controverse, et 
résolvait en même temps la difficulté qui justifiait le plus les 

é 

1. Ce vers est complété par la cheville cpavîpw; qu'on pourrait peut-être 
traduire par : au su de- tous. 

2. Duchesne : Revue Quest., Historiq. Juillet 1883, p. 15^ 

3. Lightfoot : S. Ignatius (2. éd.), p. 495, note. 

4. On peut voir un fragment de la lettre qu'il écrivit alors à M. S. Reinach, 
dans la Revue Critique, 14 Dec. 1896, p. 448. 



L'ÉPITAPHE D'ABERCIUS 437 

défiances des anciens critiques. Abercius était évêque 
d'Hiéropolis, * dans la vallée du Lycus, près de Synnade, 
en Phrygi'î salutaire : il n'y avait donc pas à lui trou- 
ver de place sur le siège épiscopal d'Hiérapolis, en 
Phrygie pacatienne. ^ Abercius était contemporain d'Apol- 
linaire, nullement intermédiaire entre lui et Papias. Un 
autre détail, apparemment presque insignifiant, confirmait 
la justesse des indications de la Vie. L*hagiographe parle 
des thermes sis auprès de la ville d'Hiérapolis. On voyait là 
une erreur parce que, dans la ville bien connue d'Hiérapolis, 
les bains chauds sont dans l'enceinte des murs ; or, M. 
Ramsay constata qu'à Hieropolis, les bains se trouvaient 
non pas à l'intérieur, mais auprès de la ville. ^ , 

Cependant les trouvailles de l'heureux chercheur mettaient 
en émoi le monde savant. L'importance de l'épitaphe, dont 
l'authenticité désormais était certaine, fut mise en relief 
par l'abbé Duchesne et le commandeur de Rossi, qui la 
baptisa, dans son enthousiasme, du nom de « Reine de^ ins- 
criptions chrétiennes ». Au moment du jubilé épiscop^al de 
Léon Xlll, sa Ihrutesse Abdul-Hamid II, cédant gracieuse- 
ment aux suggestions qui lui furent faites, offrit au pape le 
précieux fragment. Mgr Azarian, patriarche des Arméniens 
catholiques, le présenta en ces termes au Saint-Père, le 21 
février 1893 : « Sa Majesté impériale le Sultan a daigné 
accueillir favorablement la prière que je lui adressai d'en- 
voyer cette pierre, en son auguste nom, à Votre Sainteté. 
J'ai donc l'insigne honneur de présenter à Votre Sainteté 
cette pierre importante qui sera la Vasilissa^ la reine du Mu- 
sée Chrétien. »* M. Ramsay, qui avait emporté à Aberdeen 
le premier fragment retrouvé par lui, eut la courtoisie de 
s'en dessaisir, et les deux morceaux rapprochés occupent 
aujourd'hui une place d'hpnneur dans le musée Pio-Late- 

1. j>I. Ramsay croit que le nom primitif de cette ville ëtait aussi HiërapoUs, 
mais que la prononciation semi-barbare des habitants l'avait modifié. 
[Expositor : 1889, p. 253 sqq.) 

2. Sur les deux Phrygics, et leurs métropoles respectives de Laodicëe et 
de Synnade, voir Duchesne : Revue Quest. Uistoriq., juillet 1883, p. 16 sqq. 

3. Lightfoot: S. Ignatius (2. éd.), p. 495. 

4. Revue des Quest. actuelles. 5 Mars 1893, p. 293. , 



438 UN MONUMENT DE LA FOI DU SECOND SIECLE 

ranense^ parmi les plus vénérables monuments des pre- 
miers âges chrétiftis. 

II 

Tel est l'historique de cette pierre fameuse, qu'il nous 
faut maintenant déchiffrer. On sera heureux d'en trouver ici 
le texte intégral, restitué avec tout le soin possible par 
M. l'abbé Duchesne. Les majuscules indiquent les lettres 
subsistantes de l'inscription originale, et l'exactitude du 
reste, emprunté aux divers manuscrits des Actes, est suffi- 
samment garantie par les parties qu'on a pu contrôler. J'ai 
ajouté en note les variantes principales des éditeurs les plus 
récents, et les leçons notables des manuscrits, relevant sur- 
tout les lectures où se fonde l'interprétation païenne que je 
discuterai plus bas. Dans la traduction qui suit, et pour 
laquelle je suis très redevable à M. l'abbé Duchesne, j'ai 
gardé l'ordre des vers de l'original*. 

'EîtXsXTTjç x6Xe(i)Ç h TCoXlTYJÇ TOUT* èîwOlYjja 

Çwv t'v* î-^ù xaipw ffwjxaxoç è'vôa Oicriv. «•• 

ouvofj!.' 'Aélpxtoç wv, h [ji.a6Y;T7jç rot[ji.évoç «yvoîî 
ûç ^'oQy.ti Trpo6âT(i)v à-^i\<x<; lç)tcvf xs^ioiç xe, 
s èçGaXp-oùç oç tyt\ [xsyaXouç xâvTT) xaôopwvTaç' 
ouTOç Y^P H-' sSiSa^s •^çiÔL]x}^ot.i!X xiaxa, • 

1. On peut voir une très belle photographie de la pierre, à la grandeur de 
l'original, dans le Nuovo Bullettino di Archeologia Cristiana, 1895, tav. III 
— VI. La reproduction a été dirigée par le professeur O. Marucchi. 

Codd = manuscrits, A = inscription d'Alexandre, Ro = de Rossi (/«s- 
cript. Christianœ II. ii, p. XII sq.), Du = Duchesne {L'épitaphe d'Abercius 
p. 5), Ra = Ramsay (ap. Dieterich loc. cit.),} Li = Lightfoot [The apostolic 
Fathers, 2 éd., II. I, p. 478 sqq.), M = Marucchi [Nuove Osservazioni.. p. 22 
sqq.), W = Wilpert [Fractio Partis p. 116-117), Lg. = L'mgens[Zeitschrift fur 
Kath. Theolog. 1896, p. 314), H = Harnack [Zur Abercius-Inschrift p. 4), 
Di = Dieterich [Die Grabschrift des Aberkios p. 6 sqq.) 

Vers 1. nOAlîlTDî A. 

2. xaipw Codd, <I>ANE[pw;]Â.. 

3. o3v6[x' 'AXéÇavîpo; 'Avt[w]v{ou A. 

5. Quelques Codd. ont Trâvr*. 

6. Après Pitray,M. Lg. W etc. suppléent [rà Çw^;] ifpau.p.aT*. ; Ra [ît^âuxtûv]. 



LÉPITAPHE D'ABERCIUS 439 

EIS PDMHv cq £Z£H.'}£v EMEN BASIAetav âepy;c7ai 
KAI BASIAIScrav l$£îv -/?u^a TOAON XPuwtcéSiàov. 
AAON AEIAON èxsi lo^^ir^pk'* 2:<ï)PArEIAAN Exsv-ra 

10 KAI 2TPIIIS nE5cv eT^ov KAI A2TEA HAvTa, viWiv 
ET'î>PATHN AIA6iç- -::avTH AESXON STNOTraBsûç 

naTAON EXQN EnO zISTIS zivTYi ZlT,pzf,^e, 

KAI nAPE0HKE Tpcî^rjv HANTH IXOTN Azb 7:Y;-r>5ç 
nANMErE0H KA0apbv, iv EAPAEATO HAPeEvo; à^^-^i 

15 KAI TOYTON EIlE^toxi çiAOIS E20£iv Su TravTCî, 
cîvcv )rpT;(7-bv é}(OU(ja, xépaffjxa îiîcuaa ji.6t' âptoy. 
TajTa -ape(r:à)î eî-ov 'A6fpxtoî wîs Ypaçïjvai. 
. é65cp.r,xc!r:3» Itcç xai îsÛTEpsv -^^sv àXT^OtÔç. 
Ta!30' ô vcoiv eO^aiô' ûrsp 'ASîpxt'ou ::5î ê auvwîs;- 

30 Oîi |/fvT5i TJix6ci) Tiç £iaû 2Tspcv Èravo) ÔT^^aei' 
€'. 5' CUV, 'Pwjxaiwv TajjLefo) Oi^,jei 2i7j(0.ia ^puTa 
xai XP^i"^'?) 7î3f:pt?i 'lepsziXet "/Oaa ^(puaà. 

Citoyen d'une ville distinguée j'ai édiflé ceci 
Vivant, afin d'y avoir un jour la place de mon corps ; 
Mon nom est Abcrcius, disciple du saint Pasteur 
Qui pait ses troupeaux de brebis par monts et plaines, 
s Qui a de grands yeux atteignant partout : 

C'est lui qui m'enseigna... les écritures sincères, 

Lui qui m'envoya à Home contempler la majesté royale 

Et voir une Reine à la robe d'or, aux sandales d'or : 

7. Les Codd. ont 0sotÀ<i9iv ou PsffOiitxv. Ramsay avait lu BAZTAH.. La pierre 
ne porte que BXSIA.. et permet par conat^quent de retenir la lecture des ma- 
nuscrits. BAXIAiixv Du. M. Lg. W.. BAZIAH. H. Ra.. BÀXIAtj» Ro. Li. (d'après 
la lecture de Ramsay) Di. 

9. Aaôv tous les éditeurs, sauf Hîrschfcld et Dl : Aicv. 

11. ovvcur.iûpcu; Codd, mivc|AÎXou( Li (?). Ro, «uvo^irsc Di. 

12. n»ôX6v fduOiv • iTtin; etc. Codd ; — Li. et Ra. suppl(5cnt Enu[)*ii«], EIIO- 
[%<»•*] (iff' ix**"*) Hirschfcld, EDOirruv Hilgcnfcld, Eno{piû4ii'»] L^. arec quelque 
vraisemblance. Je préfère avec Du. H. M. W. laisser en blanc. Là où le bio- 
p^aphe a lu niZTl£ le bas des lettres 2Tl£ reste seul apparent sur la pierre, 
miTM Ra. Ro. Li. Du. M. W. Lg. Zahn. Codd. sans exception, (UITIZ) H. 
NUmz ou MZTIZ Di. 

15. JoAttiv Codd. 

19. iSÇxio unip (MU Pitra. iû^its ûirip p^u Lf ; H. Dî. Lg. M. Ro. comme Du. 

22. 'Ufxiiù,i\ Codd. lEPOnOAEl A. 

Vers 7. Lui qui m'envoya contempler la Rome royale.. Li. 

Lui qui m'envoya i Rome contempler le Roi.. H. Di. 



440 UN MONUMENT DE LA FOI DU SECOND SIECLE 

Là j"ai vu un peuple marqué d'un sceau brillant, 
10 Et j'ai vu la plaine Syrienne et toutes les villes, Nisibe 

Par delà l'Euphrate : partout j'avais des confrères, 

Avec Paul la Foi partout me guida 

Et partout m'offrit en aliment un Poisson de source 

Très grand, immaculé, que prit une Vierge pure ; 
15 La Foi le donnait sans cesse à manger aux amis. 

Elle possède yn vin exquis, qu'elle mélange et donne avec le pain. 

Moi, Abercius j'ai dit d'écrire ainsi ces choses 

Etant dans ma soixante-douzième année, sans faute. 

Que tout confrère comprenant ceci prie pour Abercius ! 
20 Que nul ne superpose un autre tombeau au mien. 

Sinon il versera deux mille pièces d'or au fisc Romain 

Et mille à ma chère patrie Hieropolis * . 

A qui lit sans idée préconçue cette inscription, et se sou- 
vient des symboles chers entre tous à la piété de l'Église pri- 
mitive — le bon Pasteur, le Poisson figuratif du Christ, le pain 
et le vin eucharistiques, le sceau baptismal, — son origine 
chrétienne saute aux yeux. L'exégèse de certaines parties a 
sans doute ses difficultés, que j'examinerai plus bas, mais 
l'ensemble est clair. Ainsi l'ont compris les savants les plus 
au fait de Tépigraphie et de l'archéologie chrétienne \ 
MM. Th. Zahn, Lightfoot, V. Schultze, Ramsay, le comman- 
deur de Rossi, l'abbé Duchesne, — je me borne à quelques 
noms illustres. Quant au résumé de leur interprétation, je 
l'emprunterai, pour plus de désintéressement, au mieux 
qualifié en France des adversaires du christianisme d' Aber- 
cius. « Tous ceux, dit M. Salomon Reinach 2, qui, jusqu'à 
M. Ficker, se sont occupés de ce texte, catholiques, protes- 

9. L^ j'ai vu une pierre marqude d'un sceau brillant.. Hirschfeld. Dî. 
12. Avec Paul [j'ai poursuivi ma route] Partout la foi me guida.. Li. 
Paul était mon [compagnon.] Partout Nestis me guida.. Di. 

1. Le seul qui ait élevé, depuis Tillcmont, des doutes motivés sur certaines 
parties de l'inscription est le P. R. Garucci. Les découvertes de Ramsay lui 
eussent fait sans doute changer d'avis. Les raisons qu'il allègue, réfutées 
victorieusement par les Bollandistcs, sont d'ailleurs « futiles ». Duchesne : 
l'Épitaphe d'Ahercius, p. 7-8. 

2. Revue Critique, 14 Décembre 1896, p. 449. 



L'ÉPITAPHE DABERCIUS 441 

tants ou juifs, ont admis, avec des divergences insignifiantes, 
les explications que voici : 

i" Abercius a été à Rome et y a vu la majesté de l'Eglise 
romaine, reine du monde chrétien; 2° il y a vu aussi le 
peuple des fidèles, marqué du sceau éclatant du baptême ; 
3^ il a trouvé partout d«s chrétiens; 4** la foi lui a servi de 
guide; 5° elle Ta nourri du poisson (J.-G.) né de la Sainte 
Vierge'; 6" Abercius et les autres fidèles recevaient Jésu