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ÉTUDES 



PUBLIÉES PAR DES PERES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS 



TOME 76 



PARIS 
IMPRIMERIE D. DUMOULIN ET C'- 

5, RUE DBS CRANDS-ACGUSTINS, 5 



ETUDES 



PUBLIEES 



PAR DES PÈRES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS 



REVUE BIMENSUELLE 



PARAISSANT LE 5 ET LE 20 DE CHAQUE MOIS 



35« ANNEE 



TOME 76. — JUILLET-AOUT-SEPTEMBRE 1898 




PARIS 

ANCIENNE MAISON RETAUX-BRAY 

VICTOR RETAUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

82, RUE BONAPARTE, 82 
Tous droits de traduction et de reproduction réservés 







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OK f^ARls 



L'ÉCOLE DU VALENTIN 



M. Demolins, expliquant A quoi tient la supériorité des 
Anglo-Saxons^ nous a conduits au centre de l'Angleterre à 
l'école d'Abbotsholme, fondée et dirigée parle D*" Cecil Red- 
die. Tout un long chapitre est consacré à la description de 
cet établissement et des méthodes d'éducation qu'on y appli- 
que. Il s'agit de démontrer comme quoi le régime scolaire 
anglais forme des hommes, tandis que le nôtre ne forme que 
des fonctionnaires. 

La maison du D'" Reddie est en pleine campagne ; les 
"élèves — une cinquantaine environ — y vivent comme en 
famille ; le règlement est large, la discipline point tracassière, 
la surveillance aussi réduite que possible, le travail intellec- 
tuel très modéré; des classes le matin seulement; l'après- 
midi à peu près entièrement donné aux exercices physiques 
et aux travaux manuels ; les élèves entretiennent le jardin et 
même la ferme ; « ils ont presque bâti eux-mêmes et aménagé 
leur école »; ils ont construit deux bateaux, en ont un troi- 
sième sur le chantier et vont entreprendre un pont sur la ri- 
vière « qui a trente à quarante mètres de large » ; ils appren- 
nent les langues vivantes en les parlant ; bref, ces jeunes 
gentlemen ont une existence charmante qui ne ressemble 
en rien à la vie maussade que l'on trouve dans nos lycées et 
collèges, « ces geôles de jeunesse captive » ; ils deviennent 
robustes ; l'excellent docteur les pèse souvent et il cons- 
tate que, en un temps donné, ils profitent plus chez lui que 
pendant une période égale de vacances dans leurs familles. 
On reconnaît que leur culture classique laisse à désirer; mais, 
ce qui vaut mieux, ils sortent de l'école débrouillards, actifs, 
entreprenants, prêts pour toutes les réalités de la vie dont ils 
ont fait l'apprentissage. 

Cet idéal pédagogique a émerveillé beaucoup de lecteurs. 
D'autres ont fait remarquer qu'il ne faudrait pas appeler cela 



6 L'ÉCOLE DU VALENTIN 

« le régime scolaire anglais », puisque l'œuvre du D" Reddie 
est un essai de date récente et une curiosité chez les Anglais 
eux-mêmes. Nous avons dit à notre tour que, sans sortir de 
France, il ne serait pas trop difficile de trouver des maisons 
dVciiuation où, saulle pesage et telles autres pratiques trop 
anglo-saxonnes, les choses se passent à peu près ainsi, où la 
plante humaine se développe à l'air et au soleil, et où l'on ne 
se préoccupe pas uniquement de gaver le cerveau des éco- 
liers en vue des examens. Si l'État n'était pas chez nous le 
grand maître d'école, l'arbitre suprême en matière d'ensei- 
gnement, pesant de tout son poids sur ses rivaux eux-mêmes 
et les obligeant de le suivre jusque dans ses égarements, nos 
établissements libres ne tomberaient pas si souvent dans des 
erreurs pédagogiques dont nous sommes les premiers à 
gémir. 

On nous permettra, à ce propos, de présenter ici un spéci- 
men d'institution organisée par des maîtres chrétiens, afFran- 
chis cette fois des mille servitudes de la mode et des pro- 
grammes officiels. On y verra qu'ils savent, eux aussi, quand 
on les laisse faire, adapter l'éducation à la vie. Nous ne di- 
rons rien que nous n'ayons vu et étudié sur place. 



Nous descendons à la gare de Valence. Ce n'est pas, 
comme dans le cas de M. Demolins, le directeur de l'école 
en tenue de touriste anglais — blouse de drap serrée à la 
taille, culotte courte, gros bas de laine, béret sur la tète — 
qui vous attend et vous accueille, mais un Père en grande 
barbe de missionnaire qui, sans avoir Pair aussi cavalier, 
ii*en conduit pas moins bien un vigoureux cheval attelé à un 
véhinile campagnard. Le trajet est d'une petite lieue, dévorée 
c j [ues minutes. Notre-Dame du Valentin apparaît avec 

sa longue façade lihnu lie noyée dans le vert des prés et des 
boia. 

Voilà bien la siiu.iiion idéale, rêvée par les réformateurs 
Je notn* lii- naiionale et tant recommaiulée par 

let hygiéiiinii:» a i.i M»llii;ilude de rUiiiversité, pour l'établis- 
S6Bient de ses internats. Jamais uiu; maison de ce genre ne 
devrait se trouver dans lii n i i. ur d'une grande ville; il n'est 



L'ECOLE DU VALENTIN 7 

pas bon non plus, en règle générale, qu'elle soit reléguée 
trop loin à travers champs. L'emplacement le plus convenable 
à tous égards, celui qu'il faut adopter quand on n'est pas 
obligé de faire autrement, ce sera une propriété aussi vaste 
que possible dans le voisinage immédiat de la ville, dont on 
aura ainsi les ressources sans en avoir les inconvénients. 
Après tout ce qui a été dit et écrit sur ce sujet en ces der- 
nières années, il est au moins étrange que les innombrables 
lycées et collèges construits à si grands frais sous le régime 
actuel s'élèvent d'ordinaire dans les quartiers les plus popu- 
leux, où l'air et l'espace sont fatalement mesurés. 

L'École de Notre-Dame du Valentin est intallée au centre 
d'un domaine de soixante-sept hectares entièrement clos de 
murs. Sur le devant, des prairies couvrent plus de trente- 
cinq hectares de plaine ; par derrière, un coteau boisé sert 
de rempart contre les vents du nord ; la vigne et diver- 
ses cultures occupent une partie des pentes et du plateau. 
Le Valentin était une ancienne résidence seigneuriale, qui 
dans son délabrement gardait encore un certain cachet de 
magnificence. Le château n'était guère qu'une longue bâtisse 
peu élevée de cinquante mètres de façade, avec des murs 
épais comme ceux d'une forteresse supportant des voûtes 
massives. On l'a élevé de deux étages et agrandi de deux 
ailes aussi longues que la façade elle-même. La chapelle oc- 
cupe la plus grande partie de celle de l'est. Le quadrilatère est 
complété du côté de la colline par un corps de bâtiment moins 
haut qui comprend un préau couvert et une vaste salle de réu- 
nion. Des fenêtres de la façade l'on embrasse le splendide pa- 
norama de la vallée du Rhône; le fleuve fuit vers le midi dans 
une traînée lumineuse ; sur la rive gauche, Valence se laisse 
deviner plutôt qu'elle ne se montre à travers les plantureux 
vergers qui l'enserrent. Sur l'autre rive la croupe rocheuse, 
abrupte, sévère, au sommet de laquelle se profile la silhouette 
hardie des ruines de GrUssol, tandis qu'à ses pieds s'étagent 
les vignobles fameux de Saint-Péray. Mais ce qui fait plus en- 
core la valeur et le charme exceptionnel du vieux domaine du 
Valentin, ce sont les admirables sources qui jaillissent du pied 
du coteau et se déversent dans une série de bassins de soixante 
à quatre-vingts mètres de long abrités par des arbres géants. 



fi L'ÉCOLE DU VALENTIN 

Au moment où nous arrivons, les élèves, répartis en 
équipes, sont occupés çà et là à des travaux que nos collé- 
giens ne connaissent guère. Les uns font des terrassements 
sur le devant de la maison; d'autres s'acharnent sur de 
vieilles souches, débris d'arbres séculaires qu'on a dû abat- 
tre lors de la construction des nouveaux bâtiments ; la beso- 
gne est rude, et il y faut faire jouer la mine; un vaste jardin 
potager, créé de toutes pièces par la petite colonie, réclame 
un bon nombre des plus jeunes ; les plus grands et les plus 
forts achèvent en ce moment une œuvre considérable; on a 
eu l'idée d'utiliser les eaux si abondantes de la propriété pour 
produire l'énergie électrique. Il a donc fallu creuser une pro- 
fonde tranchée pour obtenir une chute suffisante et prolonger 
sur trois ou quatre cents mètres le canal de fuite. On est en 
vacances de Pâques, et la plus grande partie de la journée est 
consacrée à ces travaux manuels où chacun s'emploie suivant 
son âge et ses forces, mais tous avec le plus parfait entrain. 
Ils n'y sont d'ailleurs point obligés ; mais eux-mêmes y ont 
pris goût à tel point qu'ils les préfèrent aux jeux et aux pro- 
menades. — Je serai contraint, nous dit le Père Directeur, 
d'établir des promenades obligatoires, parce qu'il faut aussi 
qu'ils s'exercent à la marche. Et puis, ils apprécieront davan- 
Uge les beaux ombrages du Valentin quand ils auront un 
peu peiné sur les routes poudreuses. 

Au reste, au point de vue de la santé et du développement 
physique, rien ne vaut ces exercices, qui mettent tour à tour 
en mouvement tous les muscles. Aussi les élèves du Valentin 
sont vigoureux et bien portants, et l'infirmerie de l'établisse- 
ment ne reçoit que de très rares visiteurs. 

Notre-Dame du Valentin n'est pourtant point une école 
d'agriculture. C'est bien une maison d'enseignement secon- 
daire classique, où l'on cultive les lettres grecques et latines 
avec beaucoup plus d'ardeur encore que les champs et le po- 
tager; mais ce n'est point un petit-séminaire, ni un collège 
comme un autre. 

M. Demolins prétend que si l'on demande à cent jeunes 
Français au sortir de leurs études à quelles carrières ils se 
deslinenl, soixante-quinze vous répondront qu'ils sont can- 



L'ECOLE DU VALENTIN 9 

didats aux fonctions du gouvernement. Au Valentin, le chiffre 
des élèves n'atteint pas tout à fait la centaine ; mais si vous 
interrogez n'importe lequel de ces adolescents de treize à 
dix-huit ans sur ce qu'il compte faire plus tard, il vous répon- 
dra invariablement : Moi, je serai missionnaire. L'Ecole de 
Notre-Dame du Valentin a, en effet, pour but unique de pré- 
parer des recrues pour Tapostolat, et c'est pourquoi elle 
porte le nom d'École apostolique. Cette appellation, et sans 
doute l'œuvre elle-même ne sont pas absolument inconnues 
pour la plupart des lecteurs de la Revue. 

Il y aura bientôt trente-cinq ans, le P. de Foresta, de pieuse 
mémoire, en jetait à Avignon les premiers fondements. 
C'était un de ces doux à qui l'Evangile promet la conquête 
de la terre, cachant sous des dehors modestes une âme ar- 
dente et une volonté tenace. Il avait toujours caressé l'espoir 
de se dévouer lui-même aux missions les plus ardues et les 
plus délaissées ; il aurait voulu porter la foi aux misérables 
populations des régions boréales. Sa frêle santé et d'autres 
raisons encore ne permirent pas de donner suite à ces géné- 
reuses aspirations.. Ce fut alors qu'il conçut le projet de for- 
mer des ouvriers pour les travaux qu'il lui était interdit 
d'entreprendre en personne. La Notice qu'il écrivit pour 
exposer son plan et justifier son idée, dénote une grande 
hauteur de vues et une intelligence remarquable des trans- 
formations que notre siècle finissant voit s'accomplir dans le 
monde. Les distances s'effacent, les barrières tombent, les 
peuples jusqu'ici séparés se rapprochent et se mêlent. Les 
facilités nouvelles ouvertes à l'apostolat sont manifestement 
une invitation de la Providence. Il faut que l'Evangile soit 
annoncé à toute la terre, et puisque les chemins sont plus 
largement ouverts qu'ils ne le furent jamais, il n'est pas dou- 
teux que Dieu n'adresse à un grand nombre d'âmes jeunes 
et vaillantes l'appel qu'entendirent les apôtres. Beaucoup de 
ces vocations restent stériles, faute de soins et de culture. Il 
faut donc les rechercher, les recueillir et, par une éducation 
appropriée, former dans l'enfant le futur missionnaif e, comme 
on forme dès le bas âge le marin ou le soldat. 

Telle est la pensée directrice de l'œuvre du P. de Foresta, 
pensée de tout point conforme à l'esprit et à la pratique de 



10 L'ÉCOLE DU VALENTIN 

rÉglise en tous les temps et spécialement depuis le concile 
de Trente. Du reste, il en appelait à deux précédents illustres 
que lui fournissait l'histoire de son ordre. C'est d'après les 
mêmes principes et sur le même plan que saint Ignace avait 
fondé à Rome le Collège germanique, pour préparer des 
missionnaires à l'Allemagne ; et plus tard le P. Alexandre de 
Rhodes, de retour en Europe après de longues années pas- 
sées en Extrême-Orient, avait déterminé le mouvement d'où 
sortit la Société des Missions étrangères. 

Après avoir mûri son projet pendant plusieurs années dans 
la réflexion et la prière, le P. de Foresta obtenait enfin l'au- 
torisation de mettre la main à l'œuvre. La première Ecole 
apostolique fut ouverte à Avignon au mois d'octobre 1865. On 
peut voir dans la Vie du fondateur quel concours de circons- 
tances providentielles marqua ses modestes débuts ^ On 
commença avec douze élèves ; à la fin de la seconde année ils 
étaient cinquante ; le chiffre s'accrut encore à chaque rentrée 
pour atteindre bientôt soixante-dix et quatre-vingts. D'ail- 
leurs, en moins de dix ans, cinq ou six autres écoles issues 
de celle d'Avignon s'ouvraient en France, en Belgique, en 
Italie, jusqu'en Amérique, et comptaient ensemble bien près 
de trois cents élèves. 

L'institution venait à son heure et répondait à un besoin. 
C'est ce qui explique ses rapides progrès, aussi bien que les 
approbations et les sympathies qui l'accueillirent dès Tabord. 
Au premier rang il faut placer celles des Souverains Pontifes 
eux-mêmes. Pie IX et après lui Léon XIII ont, à cinq reprises 
au moins, donné à l'œuvre les témoignages de la plus haute 
bienveillance ; les faveurs spirituelles ont été accordées avec 
une libéralité exceptionnelle aux fondateurs et bienfaiteurs. 
Le nom du comte de Chambord ne saurait ici être passé 
sous silence; après avoir jusqu'à la fin de sa vie fourni à l'en- 
Irelien de plusieurs élèves des écoles apostoliques, il leur fit 
par testamenl une royale largesse. Bien d'autres noms illus- 
tres pourraient figurer à côté de celui du prince ; il ne nous 
appartient pas de les citer. Mais plus ordinairement les 



1. Albéric de Foresta, de la Compagnie de Jésus, par le P. Régis de Cha- 
zourui'tt, 3« éd., 1887. Paris, Pousaielgue. 



L'ECOLE DU VALENTIN 11 

humbles et les petits furent les pourvoyeurs des futurs mis- 
sionnaires. Rien de touchant comme les récits qui revien- 
nent fréquemment à ce propos dans les comptes rendus an- 
nuels de l'Œuvre. Le clergé, plus encore, mérite ici une 
mention honorable. En France plus qu'en aucun autre pays 
le prêtre a l'âme ouverte aux ardeurs apostoliques. Il en est 
beaucoup qui, après avoir rêvé de se dévouer aux missions 
lointaines, sont demeurés dans leurs diocèses, souvent pour 
des motifs indépendants de leur volonté. Ils en gardent toute 
leur vie un regret, pour ne pas dire un remords. Ce sera une 
consolation pour eux de prélever sur leurs maigres ressources 
de quoi subvenir à la formation d'un missionnaire. 

L'École d'Avignon avait résisté, grâce à l'énergie et à l'in- 
domptable confiance du fondateur, aux épreuves de l'année 
terrible ; l'année honteuse faillit lui être fatale ; les élèves 
furent expulsés aussi bien que leurs maîtres par les exécu- 
teurs des Décrets de 1880. On ne s'attendait pas à cet excès 
dans l'arbitraire, et il y eut un moment d'incertitude doulou- 
reuse. La Providence pourvut à tout. Après quelques se- 
maines de véritable campement, la petite colonie reçut la 
plus aimable hospitalité dans une portion des bâtiments du 
petit-séminaire de Sainte-Garde, mis à sa disposition par l'au- 
torité diocésaine d'Avignon. Elle y demeura jusqu'en 1887 ; 
elle fut alors transférée à Montciel, près de Lons-le-Saunier, 
dans une vaste maison restée vacante depuis que les Décrets 
avaient contraint les Jésuites de chercher hors de France 
un abri pour leurs noviciats et scolasticats. Cette nouvelle 
installation dura dix années. Enfin, en 1897, l'École émigrait 
une fois encore, mais cette fois pour s'établir chez elle et de 
façon définitive. 

En effet, bien que fondée et dirigée par des Jésuites, l'Œu- 
vre garde son autonomie, et la belle École de Notre-Dame du 
Valentin n'est nullement une propriété de la Compagnie de 
Jésus. Sa nouvelle installation, en lui garantissant une 
stabilité qu'elle n'avait point jusqu'ici, lui permettra sans 
doute de prendre un plus grand développement et d'ac- 
cueillir en plus grand nombre les candidats à la carrière 
apostolique. 



12 L'ÉCOLE DU VALENTIN 

II 

L'École se recrute le plus ordinairement parmi les enfants 
de la campagne. Toutes choses égales d'ailleurs, ils sont 
plus aptes à la vie de missionnaire, qui exige de la vigueur 
et de l'endurance. 

Les familles chrétiennes de cultivateurs où la foi est vive 
et les enfants nombreux, où l'on contracte de bonne heure 
des habitudes de simplicité et de travail, sont pour ainsi dire 
la terre d'élection de la vocation apostolique ; elle y germe 
presque d'elle-même. Naturellement, c'est d'ordinaire le 
prêtre qui discerne ceux que Dieu appelle; c'est son devoir 
et son droit. A lui encore de ménager dans l'âme de l'enfant 
Téclosion de ce germe délicat, de lui montrer le but, d'éveil- 
ler -ses désirs, de le préparer doucement à répondre, le mo- 
ment venu : Maître, vous m'avez appelé, me voici. L'École 
en effet n'est pas un pensionnat où l'enfant est présenté par 
ses parents ; elle ne l'accepte que sur sa propre demande, 
écrite et signée de sa main. Il doit déclarer à l'appui que son 
intention est d'être missionnaire, s'il plaît à Dieu et qu'on 
l'en juge capable. Quant aux parents, l'École exige seulement 
leur consentement, avec la promesse de ne pas réclamer leur 
fils pour les vacances. Dès l'origine de l'œuvre, ce point du 
règlement a été considéré comme essentiel par le fondateur, 
et une expérience de plus de trente années lui a donné plei- 
nement raison. Et ce n'est pas le côté le moins merveilleux 
ni le moins touchant de l'institution que ni les enfants ni les 
parents ne se laissent arrêter par ce premier sacrifice. De 
part et d'autre on se rend compte que l'adieu à la famille est 
le premier pas à faire dans la carrière apostolique. Au reste, 
du moment que l'enfant est admis à l'Ecole, elle se charge 
de son entretien ; les parents y contribueront seulement dans 
la mesure de leur bonne volonté. 

Les candidats n'ont jamais manqué; bien au contraire, ils 
se présentent en assez grand nombre pour qu'on puisse faire 
une sélection passablement sévère. La nature même de l'ins- 
titution et le but qu'elle poursuit exigent qu'elle ne s'ouvre 
qu*à une élite. « En règle générale, nous dit le directeur, 
nous voulons que l'intelligence soit au-dessus de la moyenne ; 



L'ECOLE DU VALENTIN 13 

mais ce que nous voulons plus encore, c'est une certaine 
élévation de sentiments qui peut se trouver au fond des na- 
tures les plus frustes, que notre éducation développera, mais 
qu'elle ne donnerait pas à celles qui en seraient totalement 
dépourvues. » Quand, après un soigneux examen, le candi- 
dat a été admis, il est encore convenu que les six premiers 
mois de son séjour à l'Ecole ne sont qu'un temps d'essai, 
pendant lequel on peut toujours le rendre à sa famille, si 
on ne reconnaît pas en lui des aptitudes suffisantes. Sur 
trente-six nouveaux de la dernière rentrée, dix-huit, soit 
exactement la moitié , avaient ainsi été éliminés avant 
Pâques. 

Au moment de son admission l'enfant est âgé de treize ans 
environ. La durée normale du séjour à l'École est de cinq 
années ; c'est celle des études classiques elles-mêmes d'après 
le Ratio studiorum : trois ans de grammaire, un an d'huma- 
nités et un an de rhétorique. Tel fut le régime des collèges 
en des temps lointains, et les adolescents en sortaient géné- 
ralement aux alentours de leur quinzième année sachant fort 
bien le latin et fort passablement le grec. Grâce aux méthodes 
et aux programmes encyclopédiques, ils en sortent aujour- 
d'hui vers dix-huit ou dix-neuf ans, incapables, dit M. Jules 
Lemaître, « de lire couramment, je ne dis pas une scène de 
Sophocle, mais une page de Virgile ou une lettre de Gicé- 
ron. Mais, s'ils ne savent ni le latin, ni le grec, en revan- 
che ils ne savent pas mieux l'anglais, l'allemand, la géo- 
graphie ou les sciences naturelles ». Ils sont prêts à passer 
bacheliers, et a un bachelier es lettres moyen — c'est tou- 
jours M. Jules Lemaître qui parle — est un monstre, un 
prodige de néant». 

Nous ne voulons pas dire que les élèves de l'Ecole apos- 
tolique soient de beaucoup supérieurs à ceux des lycées ou 
des collèges. Mais peut-être bien ont-ils chance de le devenir. 
D'abord, précisément parce qu'on n'a pas la prétention de 
leur enseigner toutes choses, ils finissent par apprendre 
quelque chose. La plupart des pratiques absolument vicieuses 
auxquelles l'enseignement actuel est condamné par la pré- 
paration obligatoire du baccalauréat leur sont épargnées ; 
leurs maîtres ont la permission de cultiver en eux l'esprit, 



j4 L'ÉCOLE DU VALENTTN 

le jugement, voire môme le goût esthétique, au lieu d'en- 
tasser clans la mémoire des connaissances indigestes. 

Ensuite, ces adolescents sont laborieux; ils étudient avec 
plus de conscience et de sérieux qu'on ne le fait d'ordinaire 
à leur âge ; Tesprit de foi et la piété entretiennent chez eux 
cette ardeur qui ne s'allume chez d'autres qu'à l'approche des 
examens. Et cela est capital. La grande erreur du jour en 
matière d'enseignement, et la plus funeste dans ses consé- 
quences, consiste à croire que la science du maître peut sup- 
pléer au travail personnel de l'élève. De là cette multiplica- 
tion déraisonnable des cours où l'écolier n'a guère qu'un 
rôle passif, de là ces injustes récriminations contre les maî- 
tres dont les élèves n'ont pas tout le succès rêvé par leurs 
parents; de là aussi l'habitude de ]ugeT a priori de la valeur 
de renseignement d'une maison par les grades des profes- 
seurs qui le distribuent. La vérité est que l'esprit de l'enfant, 
comme ses membres eux-mêmes, se développe par son 
propre exercice et non pas par une action extérieure. « Ce 
que le maître fait, disait Mgr Dupanloup, n'est rien ; ce qu'il 
fait faire est tout. » A l'École apostolique, ce principe de la 
vieille pédagogie est toujours en vigueur. Les maîtres sont 
assez peu gradés; mais les élèves travaillent ferme. Mieux 
que tous les raisonnements, les résultats prouvent que, dans 
la culture intellectuelle du jeune âge, c'est là et nulle part 
ailleurs qu'il faut chercher le secret de la réussite. 

L'histoire de l'École fournit précisément à cet égard une 
expérience très intéressante. En effet, tant qu'elle fut à Avi- 
gnon, ses élèves suivirent les cours du collège Saint-Joseph. 
Or, on les vit à peu près invariablement prendre la tête de 
leurs classes et remporter un total de prix et d'accessits abso- 
lument hors de proportion avec leur nombre. Si bien que, par 
délicatesse, ils demandèrent eux-mêmes à deux reprises à ne 
plus figurer au palmarès, ce qu'on ne jugea pas à propos de 
leur accorder. Leurs camarades du collège avaient pourtant 
«ur eux plus d'un avantage; d'abord, dans la plupart des cas, 
un plus grand nombre d'années d'étude, et presque toujours 
celui d'une éducation première dans un milieu plus affiné. 
D'autre part, il est vrai, ils avaient peut-être à leur désavan- 
tage le léger souci de quelques leçons d'arts d'agrément. 



L'ÉCOLE DU VALENTIN 15 

Mais, tout compte fait, ils avaient déployé un moindre effort. 
Ils étaient les premiers à le reconnaître, et ils rendaient jus- 
tice de fort bonne grâce à des rivaux qui ne l'emportaient 
que pour avoir peiné plus qu'eux. Les écoliers sont intrai- 
tables les uns envers les autres pour tout ce qui sent la pri- 
vauté ou la faveur, mais ils acceptent toujours loyalement 
une supériorité conquise par le travail. 

Il y a encore une raison pour que les études classiques 
soient en somme meilleures à l'École apostolique que dans 
les lycées et collèges où leur nullité est de jour en jour plus 
navrante. Le spirituel écrivain que nous citions plus haut 
demande dans son plan de réforme que l'on déverse sur l'en- 
seignement moderne les quatre cinquièmes de la clientèle 
du classique ; nous ne garderons pour celui-ci qu'une élite 
et alors nous reprendrons pour l'étude du latin et du grec 
« les vieilles méthodes ». 

Ces vieilles méthodes, démolies pièce à pièce par l'Uni- 
versité, et auxquelles on sent le besoin de revenir, sont en 
effet les seules qui aient jamais réussi. Or, ce sont celles que 
l'on a conservées à l'Ecole ; les exercices démodés ailleurs y 
sont cultivés avec une superbe insouciance de la mode. On 
compose en latin, on fait des vers latins, surtout on parle 
latin. Nous n'avons jamais pu comprendre, pour notre part, 
la beauté du raisonnement avec lequel les réformateurs de 
notre enseignement national ont condamné et banni ce genre 
d'exercices : Le latin et le grec sont des langues mortes; on 
les apprend pour les comprendre, non pour les écrire, encore 
moins pour les parler. — Mais, morte ou vivante, quand on 
apprend une langue, c'est apparemment pour la savoir. Or, il 
semble de toute évidence que pour apprendre une langue, le 
meilleur moyen, le plus facile même et le plus expéditif, c'est 
encore de l'écrire et surtout de la parler. A vrai dire, il n'y en 
a pas d'autre, et c'est pourquoi, depuis que l'on se contente 
d'expliquer et de traduire vaille que vaille les auteurs, nos 
rhétoriciens ne savent guère plus de latin qu'un modeste élève 
de cinquième de l'ancien régime. Les élèves de l'École apos- 
tolique en savent certainement davantage, et ils le devront à 
une discipline dont on peut plaisanter, mais qu'on ne rem- 
placera pas. 



18 L'ÉCOLE DU VALENTIN 

En môme temps que le latin et le grec, ils apprennent les 
langues vivantes. G*est une pièce indispensable dans le 
bagage des missionnaires. Tel d'entre eux n'aura peut-être 
que de bien rares occasions de parler français; notre langue, 
malheureusement pour notre patriotisme, n'est pas celle qui 
se fait le plus entendre sur la face de là terre. Ici encore, on 
emploie surtout les méthodes actives ; l'École se recrute à 
l'étranger comme en France; on y compte toujours quelques 
élèves de langue anglaise, allemande, voire même arabe ou 
malgache, qui deviennent les moniteurs de leurs camarades. 
La meilleure leçon est souvent celle qui se donne par manière 
de conversation, en récréation, en promenade ou au travail 
manuel. 

Quant à l'histoire, la géographie, la physique, la chimie, 
les mathématiques, la dose en a été réglée en tenant compte 
des justes exigences du temps, mais sans négliger celles du 
sens commun. Le programme de cette partie des études, tel 
que nous l'exposait le directeur de l'École, ressemblait beau- 
coup à celui que M. Emile Gebhart proposait l'année der- 
nière. On sait avec quelle magistrale vigueur le spirituel 
professeur de Sorbonne porte la hache dans la forêt des inu- 
tilités et des chinoiseries de l'enseignement officiel. Quand 
on en aura retranché les listes de noms, de dates, de menus 
faits ou de formules, quand on se bornera à prendre dans ces 
divers compartiments du savoir humain ce qui est usuel dans 
la vie ou même éducatif pour l'esprit, ce qu'il n'est pas per- 
mis d'ignorer à un homme cultivé qui n'est ni professeur ni 
spécialiste, il ne sera pas nécessaire de multiplier beaucoup 
les leçons ni d'encombrer la mémoire d'une masse de détails 
que nos bacheliers ont oubliés le lendemain de l'examen. 

La musique et le chant ont leur place dans le programme 
d'enseignement de TEcole; c'est souvent pour le mission- 
naire plus qu'un art d'agrément, un instrument d'apostolat. 
Tous les élèves doivent prendre part aux exercices de mu- 
sique vocale, et sans être virtuoses, ils enlèvent très conve- 
nablement des chœurs de moyenne difficulté. Quelques lec- 
teurs des Études se souviennent peut-être que, à propos 
à*Une vieille question de collège^ nous plaidions l'an dernier 
pour l'exécution à plusieurs voix des cantiques qui se chan- 



L'ECOLE DU VALENTIN 17 

tent à la messe de tous les jours dans nos maisons d'éduca- 
tion catholique. Cette idée que les uns ont trouvée hardie, 
quelques autres mêmes chimérique, a cependant pour elle la 
pratique d'un bon nombre d'établissements; nous en avions 
cité plusieurs, nous en connaissons d'autres aujourd'hui, 
et l'Ecole du Valentin peut encore allonger la liste. Le ré- 
sultat y est fort encourageant, avec des ressources pour- 
tant bien modestes; car l'Ecole n'a pas des maîtres spé- 
ciaux pour toutes les facultés, et ici comme en beaucoup 
d'autres points, les élèves doivent faire à peu près tout par 
eux-mêmes. 

III 

On a vu déjà que les études y sont coupées de divers tra- 
vaux manuels. Dans la pensée des directeurs, ces travaux ne 
sont pas de simples passe-temps, ni même seulement des 
exercices hygiéniques, meilleurs, à tout prendre, que les 
promenades et les jeux eux-mêmes au point de vue de ce 
qu'on appelle aujourd'hui l'éducation physique. Ils les ont tou- 
jours considérés comme un instrument d'éducation morale. 

C'est que, en effet, les écoliers, accoutumés à tenir en état 
leurs salles, leurs lits, leurs armoires, les objets à leur 
usage, obligés de mettre la main au balai et à la brosse, ap- 
prennent ainsi, sans y penser, plus de choses qu'on ne croit. 
Sans parler des habitudes d'ordre, de propreté et de modes- 
tie, qui ne sont inutiles à personne, ils apprennent à se ser- 
vir eux-mêmes, ils contractent une aptitude à se débrouiller, 
à se tirer d'affaire sans recourir aux uns et aux autres; ils 
acquièrent je ne sais quel sens pratique des choses de la vie, 
qui manque par trop à beaucoup de gens instruits, cultivés, 
de ceux que l'on appelle aujourd'hui du nom baroque d'« in- 
tellectuels ». On finit par comprendre chez nous qu'il y a là 
une lacune fâcheuse, imputable à l'éducation. Chez d'autres 
peuples moins enclins à l'abstraction, on l'a compris plus 
tôt. On ne s'étonne point en Angleterre de voir des jeunes 
gens très riches apprendre quelque métier d'artisan. Il est à 
croire que dans notre pays le préjugé bourgeois ne permet- 
tra pas de sitôt de donner cet utile supplément à l'éducation 
libérale des fils de famille. 

LXXVL —2 



Ig L'ÉCOLE DU VALENTIN 

Pour de futurs missionnaires, il importe beaucoup d'être 
formés de bonne heure à savoir se passer d'une foule de 
choses, et en particulier des services d'autrui. Depuis saint 
Paul, il est de tradition que l'ouvrier évangélique travaille de 
'ses mains et tâche à se suffire. Aussi, de tout temps, il a été 
de règle à l'École que les élèves fussent chargés de la plu- 
part des services intérieurs. 

Mais on ne s'en tient pas là. Maintenant, nous disait le 
directeur, que nous sommes chez nous et que nous avons un 
domaine, nous comptons bien en profiter pour munir nos 
élèves de cette éducation pratique qui n'est guère possible 
avec l'organisation actuelle des collèges. Nous leur donne- 
rons donc des notions d'agriculture et d'horticulture; et il ne 
sera pas nécessaire pour cela de rien ajouter au programme 
ni d'allonger les heures des classes. La théorie et la pra- 
tique marcheront de pair. La leçon se fera au cours même de 
ces travaux manuels auxquels ils s'intéressent si vivement. 
Il suffira d'appeler leur attention et de leur faire remarquer 
les choses. On leur montrera à la ferme les soins à donner aux 
animaux, l'utilité qu'on en retire, la manière de traiter le lai- 
tage. Le long de ce mur va être installé le rucher; ils seront 
chargés de l'entretenir et on leur apprendra les bonnes mé- 
thodes. La pisciculture même ne sera pas négligée; nos bas- 
sins sont déjà peuplés d'alevins. Nous avons un atelier de 
reliure qui fonctionne depuis longtemps; les élèves ont relié 
eux-mêmes tous les livres de leur bibliothèque ; enfin la 
forge et la menuiserie ont été établies de façon que plusieurs 
d'entre eux y puissent toujours travailler. 

Le 5 juin dernier, dans le grand amphithéâtre de la Sor- 
bonne, devant un auditoire de trois mille personnes, un con- 
férencier hardi exposait le programme d'un système d'édu- 
cation destiné à renouveler la face du monde. Nous en avons 
eu comme cela plusieurs depuis quelques années. A travers 
beaucoup d'utopies et de sophismes, qu'une belle assurance 
et des traits d'esprit ne suffisent pas à ériger en axiomes, 
l'orateur parvint à faire applaudir quelques idées justes qu'il 
avait le tort de pousser à l'extrême; celle-ci entre autres eut 
un grand succès : « Tous les élèves apprendront un métier 
manuel, et ce sera, j'en suis sûr, un de leurs grands plaisirs. 



L'ÉCOLE DU VALENTIN 19 

Un bon tiers des journées serait accordé à cette partie du 
programme ^ » 

On voit que ce plan est, dans une certaine mesure, réalisé 
à l'École du Valentin. Si c'était une œuvre maçonnique ou 
protestante, ou simplement libre-penseuse, elle aurait pu 
être citée en exemple et recueillir les honneurs de la séance. 
D'autant plus qu'elle aurait des droits tout particuliers à la 
sympathie de ceux qui veulent ainsi révolutionner notre édu- 
cation nationale. Leur but est en effet de préparer des jeunes 
gens actifs et entreprenants pour la nécessaire expansion de 
la France au dehors. Mais, on est bien obligé de l'avouer, les 
meilleurs agents de cette expansion sont encore nos mis- 
sionnaires, plus nombreux à eux seuls que ceux de toutes 
les autres nations catholiques. 



Nous voulons signaler encore un autre point de l'éducation 
du Valentin, très caractéristique, et qui montre que les 
maîtres chrétiens ne repoussent pas de parti pris les réformes 
et les innovations même les plus hardies, quand les circon- 
stances s'y prêtent. On a beaucoup parlé en notre temps de 
discipline libérale; l'Université a fait en ce genre des essais 
qui lui ont mal réussi. Nous avons été conviés, nous prêtres 
et religieux, à entrer dans la même voie; il fallait laisser les 
adolescents faire l'apprentissage de la liberté, partant dé- 
nouer les liens qui emmaillotent la gent écolière, abaisser 
les barrières, supprimer les garde-fous, bref, abolir la con- 
trainte, pour ne faire appel qu'au sentiment de l'honneur et 
de la responsabilité personnelle. 

A cet égard encore, l'École dont nous nous occupons est 
un sujet très intéressant d'expérience. On y a poussé dans le 
sens libéral aussi loin que le pouvaient souhaiter les nova- 
teurs en pédagogie les plus audacieux. La surveillance y est 
aussi discrète, aussi peu tracassière que possible. Elle s'y 
exerce à peu près à la façon de la Providence, tâchant de voir 
et de savoir, mais laissant faire, sauf à avertir quand besoin 
est. Les maîtres estiment, et ils inculquent aux élèves cette 

1. Conférence de M. Jules Lemaître pour Tœuvre du Comité Dupleix. 



20 L'ÉCOLE DU VALENTIN 

manière de voir, que, si jeunes soient-ils, des enfants qui 
veulent être un jour missionnaires ne doivent pas avoir 
besoin de la présence d'un maître pour garder toujours une 
conduite irréprochable. En étude, au jeu, à la promenade, 
partout, ces adolescents font eux-mêmes leur police; leurs 
maîtres, sans doute, se mêlent à eux de temps à autre, mais 
librement, comme en famille, et point du tout comme repré- 
sentants attitrés du règlement. Un détail qui a son impor- 
tance : le tutoiement n'est pas en usage à l'Ecole; à lui seul, 
ce vous entre camarades maintient dans les relations un ton 
généralement inconnu dans les réunions de jeunesse. 

Cette discipline si large, si éloignée de nos traditions sco- 
laires, est non seulement sans inconvénient dans ce milieu 
spécial, elle peut au contraire être regardée comme un agent 
éducatif de premier ordre. Rien n'est plus capable d'accou- 
tumer la volonté au bien, à l'ordre, à la règle; rien ne forme 
mieux l'homme dans l'enfant que cette soumission spontanée, 
en dehors de tout respect humain et de toute crainte, au 
devoir de chaque instant. Mais cela suppose un ressort intime 
puissant. Qui voudrait appliquer la méthode dans une agglo- 
mération ordinaire d'écoliers français irait au-devant de ter- 
ribles mécomptes. La même cause ne produit pas toujours 
les mêmes effets ; il faut encore que les conditions où elle 
agit soient les mêmes. Il y a des gens qui oublient ce point 
essentiel. 

IV 

Les élèves de l'Ecole apostolique la quittent, leur rhéto- 
rique achevée; ils ont alors, en règle générale, de dix-sept 
à dix-huit ans. Ils ont eu le temps de mûrir, de fortifier et 
môme de préciser leur vocation. La plupart ont arrêté leur 
choix sur une mission spéciale ; il est rare qu'un futur mis- 
sionnaire n'ait pas une préférence marquée. Chacun d'eux 
entrera donc dans l'ordre ou la société religieuse chargée 
d'évangéliser le pays vers lequel il se sent attiré. L'École 
n'est nullement un petit noviciat pour la Compagnie de Jésus ; 
ceux de ses élèves qui se sont présentés pour les missions 
qui nous sont confiées ont été accueillis ; d'autres, en plus 
grand nombre, sont allés ailleurs. La plus parfaite liberté leur 



L'ECOLE DU VALENTIN 21 

est laissée à cet égard. Les évêques missionnaires, les pro- 
cureurs de missions, quelle que soit la couleur de leur robe, 
sont admis à faire entendre à l'École l'appel de leurs chré- 
tientés. Aussi ne trouverait-on pas en France une société de 
prêtres ou de religieux voués dans une mesure plus ou 
moins grande à Tapostolat qui n'y ait recruté quelques-uns 
de ses membres. 

L'œuvre du vénéré P. de Foresta a dès à présent d'assez 
beaux états de service. D'après une statistique que nous 
avons sous les yeux, la première Ecole apostolique fondée 
à Avignon, devenue l'École de Notre-Dame du Valentin, a 
fourni aux cadres de l'apostolat catholique un contingent de 
274 ouvriers ; sur ce nombre, 195 sont déjà arrivés au sacer- 
doce ; 44 sont partis pour un monde meilleur, dont 11 prêtres. 
Ceux qui restent se sont partagé la terre, comme les apôtres 
eux-mêmes ; on en trouve sur tous les points du globe. 

En outre, il existe en France trois autres écoles, à Poitiers, 
Amiens et Bordeaux, une autre en Belgique, et une cin- 
quième en Italie, qui reconnaissent celle .d'Avignon pour 
leur mère et lui sont en tout semblables. La seule école 
de Turnhout, en Belgique, célébrant en 1897 ses noces d'ar- 
gent, accusait un chiffre de 297 missionnaires formés par 
elle en vingt-cinq ans. Celle d'Amiens, qui avait eu son 
jubilé trois ans plus tôt, comptait à cette date 216 ouvriers 
apostoliques vivants. A Poitiers, on atteignait, au dernier 
exercice, un total de 230, morts et vivants compris. Pour 
Bordeaux, le chiffre nous manque, mais il ne saurait être 
de beaucoup inférieur. Ce serait donc, tout compte fait, un 
effectif de près de 1500 recrues pour l'armée de l'apostolat, 
sorties des six écoles dirigées et entretenues par les frères 
du fondateur et les héritiers de sa pensée. Ailleurs, on s'est 
inspiré de cette même pensée, et des institutions analogues 
ont été créées, la plupart du temps sous le même nom, mais 
avec un horizon plus restreint. 

• A l'heure qu'il est, les six écoles où s'est conservée intacte 
la tradition primitive, séparées par les distances, mais d'ail- 
leurs étroitement unies d'esprit et de cœur, comptent en- 
semble plus de 450 adolescents qui se préparent à suivre 



22 L'ECOLE DU VALENTIN 

leurs aînés sur tous les chemins de Tapostolat. C'est, selon 
le mot du cardinal Pie, le pelit-séminaire des missions catho- 
liques. 

L'institution a désormais sa place marquée parmi celles 
que l'Église estime de première importance ; elle a sa phy- 
sionomie très caractéristique, son originalité qui ne permet 
de la confondre avec rien d'autre ; elle est vivante et agissante, 
allant de l'avant au jour le jour, à V apostolique^ comme il con- 
vient, et comptant pour le lendemain sur la Providence et la 
charité catholique. 

Joseph BURNICHON, S. J.. 



L'EGLISE DE CONSTANTINOPLE 

ET LE 

PATRIARCHE ŒCUMÉNIQUE^ 



Les chrétiens, qui se rattachent au schisme de Photius et 
de Cérulaire, se disent membres de l'Église orthodoxe. Si 
l'on en croit quelques-uns de leurs représentants, par 
exemple le patriarche de Constantinople Anthime VII, dans 
sa réponse du mois d'août 1895 à l'encyclique de Léon XIII, 
leur Église est vraiment une et catholique. 

Telle n'est pourtant pas la persuasion commune des théo- 
logiens grecs. Beaucoup d'entre eux, et des plus éclairés, 
affirment que le nom de catholiques ne leur convient pas ; que 
leur Église est nationale, caractère qui exclut la catholicité 
(voir Études., 20 juin 1898, p. 737). Ce langage, il est vrai, 
ne s'accorde pas avec les prétentions du patriarche œcumé- 
nique. Gela est regrettable pour lui; mais il faut qu'il s'y ré- 
signe : son titre usurpé de patriarche universel, c'est-à-dire 
de toute la terre habitée, apparaît de jour en jour plus déri- 
soire. Le successeur des Photius et des Cérulaire porte la 
peine de leur révolte : ces patriarches, en inféodant leur siège 

1. Ecrits contemporains : Constandine : le Patriarcat de Constantinople 
et l'orthodoxie dans la Turquie d'Europe (Paris, Flammarion, 1896). — 
Baron A. d'Avril : la Serbie chrétienne (dans les suppléments de la Bévue 
de l'Orient chrétien, 1896); la Bulgarie chrétienne [ibid., 1897) ; En Macé- 
doine {V avis, Leroux, 1897); les Églises autonomes et autocéphales (Paris, 
Leroux, 1896). — L'archimandrite Doutchitch : le Patriarcat œcuménique et 
la question de l'Eglise serbe (Paris, Rousseau, 1898). — L'abbé Dupuy- 
Payou, procureur général de l'archevêque de Bulgarie : la Bulgarie aux Bul- 
gares (Paris, A. Savaète, 1896). — Bévue de l'Église grecque unie et des Églises 
d'Orient (1885-1891). —Berne de l'Orient chrétien (1894-1898), en particu- 
lier les articles de M. l'abbé Emm. Auvray, membre du syllogue grec de 
Constantinople, et son Discours de réception à l'Académie des sciences, 
belles-lettres et arts de Bouen (Rouen, Cagniard, 1895). — V. Bérard : la 
Turquie contemporaine et l'hellénisme (Paris, Alcan). — Archiv fur katholisches 
kirchenrecht. — Lehrbuch des katholischen, orientalischen und protestan- 



24 L'EGLISE DE CONSTANTINOPLE 

au trône des Césars byzantins, ont condamné l'Eglise orien- 
tale à subir le sort de toutes les institutions humaines, à s'ef- 
friter avec l'empire qui lui servait d'appui, et à disparaître 
un jour avec lui. 

I 

Le démembrement de l'Église orientale et du patriarcat de 
Gonstantinople est la conséquence fatale d'un faux principe, 
vieux de quinze siècles. Il a été posé pour la première fois au 
deuxième concile général (381), dans le canon m, qui, grâce 
à Dieu, n'a jamais été accepté de l'Occident. « L'évéque de 
Gonstantinople, y est-il dit, aura désormais les privilèges 
d'honneur après l'évéque de Rome, parce que Gonstantinople 
est la nouvelle Rome. » Cent soixante-dix ans plus tard, on 
essaya de consacrer par un nouveau décret cet empiétement. 
G'était à l'issue du concile de Chalcédoine ; presque la moi- 
tié des évêques étaient absents, quand les autres, à l'insti- 
gation du patriarche Anatole et de son clergé, s'avisèrent 
de formuler quelques canons disciplinaires, dont trois étaient 
tout à l'avantage du siège de Byzance. D'après le canon xxviii, 
le patriarche de Gonstantinople avait le premier rang d'hon- 
neur à côté du pontife de Rome, par la raison que la supré- 
matie religieuse est attachée au siège épiscopal de la ville où 
réside l'empereur. Il fallait que ce décret, pour être valide, 
fût ratifié par les légats pontificaux, en l'absence desquels il 
avait été porté. Or, ils s'y refusèrent. Quant au pape Léon le 
Grand, il n'approuva que les canons dogmatiques votés par 
tous les Pères assemblés et condamna les décisions subrep- 
ticement ajoutées; ce qui n'empêcha pas les successeurs du 
patriarche Anatole d'y faire souvent appel pour justifier leurs 
ambitions. 

En essayant de se soustraire à la juridiction du pape, le 

tixchen kirchenrechts ( Fribourg-en-Brisgau, 1893). — Wetzer und Weltes 
kirchenlexicon, 2* éd., articles de Neher, etc. — Voir Études du 5 mai, les 
Églises d'Orient et l'union. 

Écrits plus anciens : M. Lequien : Oriens christianus (Paris, 1740). — Asse- 
mani : Kalendaria Ecclesix MwtVersa? (Rome, 1753). — L. Tosti : Storia dell'ori- 
gine delln seisma greco (Florence, 1856). — Pitzipios : l'Église orientale 
(Rome, impr. de la Propagande, 1855). — - Hergenrœther : Histoire de 
l'Église (Paris, Palmé): Photius (3 vol., Ratisbonne, 1867-1869). — Jager : 
i>Ao/ia» (Paris, Valon, 1844). — Dœllinger: ^tVcAe und kirchen (Munich, 1861). 



ET LE PATRIARCHE ŒCUMÉNIQUE 25 

patriarche était d'accord avec l'empereur de Gonstantinople. 
Celui-ci voyait bien, surtout depuis la division de l'empire 
romain, qu'il ne pouvait régenter ni le pape ni le clergé d'Oc- 
cident. Impuissante commander au delà de ses frontières, il 
voulait, du moins, devenir maître absolu en deçà; il y réussit 
en s'assujettissant le patriarche, après l'avoir poussé à 
rompre le lien qui l'enchaînait à Rome. 

C'est Photius qui développa le germe de division caché 
dans le canon xxviii de Chalcédoine. Du même coup, il jeta 
dans son Eglise des semences de schisme qui ne restèrent pas 
inactives. Dès lors prévalut ce faux principe : Qu'un État 
indépendant doit posséder une Eglise indépendante. Il n'est 
pas de nation orthodoxe qui ne l'ait, tôt ou tard, mis à profit. 

Ainsi, à partir de 962, l'Eglise du premier royaume de Bul- 
garie devient autonome, du consentement de l'empereur et 
du patriarche de Gonstantinople, qui veulent la soustraire à 
la juridiction du pape. Son patriarche, résidant à Ochrida, 
reste indépendant, même après que la Bulgarie a été annexée 
à l'empire grec par Basile II, surnommé « Bulgaroctone » 
ou « le tueur de Bulgares » (1019). 

Cent soixante ans plus tard, les princes Assan P'" et Pierre 
fondent l'empire vlaco-bulgare, aux dépens de l'empire by- 
zantin. Quand Joannice, leur frère, monte, après eux, sur le 
trône, le patriarche Jean de Gonstantinople et l'empereur 
Alexis lui proposent de reconnaître son titre de roi et d'ac- 
corder en même temps la dignité de patriarche indépendant 
au métropolitain de Ternovo, sa capitale : le motif de cette 
concession, ajoutent-ils, c'est qu'un État ne saurait subsister 
sans patriarcat autonome. Ces offres n'empêchèrent pas le roi 
bulgare de se tourner vers le pape Innocent III, dont un légat 
le couronna empereur et érigea Ternovo en siège patriarcal. 
Des démêlés avec les Latins ayant rejeté dans le schisme grec 
le neveu et le successeur de Joannice, Jean Assan, celui-ci 
obtint du moins du patriarche grec Germain, la complète 
émancipation du patriarcat vlaco-bulgare de Ternovo. 

Vers le milieu du quatorzième siècle, la Bulgarie et la 
Valachie devinrent tributaires de la Serbie. Celle-ci atteignit 
alors son apogée sous Etienne Douchan, surnommé le Fort. 



26 L'ÉGLISE DE CONSTANTINOPLE 

Il était naturel qu'un tel monarque émancipât du joug de 
Gonstantinople le métropolitain d'Ipek, sa capitale. Il réunit 
donc un synode à Sérès et fit décréter l'autonomie de l'Église 
serbe (1351). Les Grecs refusèrent d'abord d'y souscrire; 
mais, au bout de vingt-cinq ans, ils consentirent enfin à une 
émancipation qu'autorisaient leur exemple et leurs prin- 
cipes*. 

A la même époque, l'Église de Géorgie, que l'influence de 
Byzance avait gagnée au schisme, était devenue indépen- 
dante, sous la juridiction d'un archevêque appelé catholicos. 

Un peu plus tard, tous ces royaumes chrétiens de l'Europe 
orientale tombaient, un à un, au pouvoir des Turcs, qui, en 
1453, faisaient de Gonstantinople la capitale de leur empire. 
Toutefois, malgré de rudes épreuves, l'autocéphalie des 
Églises bulgare, serbe et géorgienne survécut encore. Les 
patriarcats d'Ochrida et dlpek subsistèrent jusqu'en 1765. 

Bulgares et Serbes retombèrent alors sous la juridiction 
du patriarche de Gonstantinople : leur Eglise avait conquis 
l'autonomie, à l'ombre d'une souveraineté temporelle indé- 
pendante. Elle devait disparaître à sa suite, mais en gardant 
la certitude qu'elle briserait de nouveau ses liens avec le 
Phanar, du jour où la nation se soustrairait à l'autorité du 
sultan. 

Quant à l'Eglise géorgienne non unie, elle a été peu à peu 
absorbée par l'Église russe. Elle est aujourd'hui présidée 
par un exarque, qui réside à Tiflis, mais relève entièrement 
du saint synode de Pétersbourg. Dans sa cathédrale, le divin 
office est célébré en slavon. 

La puissante Église, qui absorbe ainsi les autonomies ec- 
clésiastiques des peuples soumis au tsar, s'est émancipée, 
depuis longtemps, du patriarcat de Gonstantinople. La con- 
version définitive de la Russie au christianisme avait eu lieu 
au cours du dixième et du onzième siècle, principalement 
sous le règne du grand-duc Wladimir (f 1015). Peu après, 
survint le schisme de Michel Gérulaire. L'Église russe hésita 

1. Voir, sur les hésitations de la Bulgarie entre Rome et Gonstantinople, 
le P. A. Lapôtre : l'Europe et le Saint-Siège à l'époque carolingienne ; le 
pape Jean Vil/ {Varia, Picard, 1895), chap. n, les Bulgares. 



ET LE PATRIARCHE ŒCUMÉNIQUE 27 

longtemps entre Constantinople et Rome. Malheureusement, 
la difficulté de communiquer avec la dernière la laissa de plus 
en plus sous l'influence du clergé grec. Au treizième siècle, 
la prise de Constantinople par les Latins (1204) acheva de 
leur aliéner les Grecs, tandis que, d'autre part, une invasion 
des Tatars rendait encore plus malaisés les rapports de 
l'Église russe avec le Saint-Siège. 

Aussi, le métropolitain de Kiew et, plus tard, celui de Mos- 
cou, furent-ils, le plus souvent, envoyés de Constantinople. 
Néanmoins, le lien qui les retenait resta toujours assez faible. 
Il fut brisé en 1588, lorsqu'un patriarche fut installé à Mos- 
cou, proclamée à ce moment la troisième Rome. 

Quand,'vers 1700, Pierre le Grand supprima le patriarcat 
de Moscou, ce ne fut pas pour rattacher l'Église russe à 
l'Église grecque, mais pour se l'assujettir étroitement. Vingt 
ans plus tard, d'après les conseils du calviniste Lefort, il 
établissait un synode, semblable à celui des Églises protes- 
tantes. Ainsi, l'autorité du patriarche, d'ailleurs très res- 
treinte, disparaissait au profit du tsar. Celui-ci trouvait plus 
facile d'imposer sa constante direction à une assemblée sans 
responsabilité personnelle, et dont les membres, à leur entrée 
en charge, le reconnaissaient avec serment pour chef et juge 
suprême. 

II 

Nous avons indiqué comment, à la suite de l'invasion mu- 
sulmane, les peuples orthodoxes perdirent, avec l'indépen- 
dance nationale, l'autonomie ecclésiastique. La main despo- 
tique du sultan maintint tant bien que mal sous la juridiction 
du patriarche de Constantinople les chrétiens orthodoxes 
qu'elle ne contraignait point d'apostasier. Mais, à partir de 
1850, d'anciens petits États ont secoué le joug de la Turquie. 
Cette éclosion d'autonomies politiques a fait éclore, du même 
coup, autant d'autonomies ecclésiastiques. L'Église autocé- 
phale de la Grèce date de 1850, celle de la Serbie de 1879, 
celle de la Roumanie de 1885 ; celle du Monténégro a été re- 
connue en droit depuis le congrès de Berlin (1878). 

Aux premières instances en séparation faites par ces 
diverses Églises, le Phanar opposa d'abord un énergique 
refus. Mais, l'une après l'autre, les pupilles révoltées récla- 



3B8 L'ÉGLISE DE CONSTANTINOPLE 

mèrent comme un droit leur émancipation, prétendant que 
chaque race, ou du moins chaque nationalité, doit avoir sa 
hiérarchie à part. Bon gré mal gré, après avoir anathématisé le 
principe du philédsme, excommunié ses partisans, le patri- 
arche consentit enfin à leur délivrer le tomos, ou décret d'au- 
tonomie, et à considérer leurs Églises comme sœurs de la 
sienne. 

S'il n'a pas encore reconnu l'indépendance de l'Eglise bul- 
gare; s'il n'a pas encore levé l'excommunication fulminée 
contre ses représentants en 1872; si les Bulgares sont tou- 
jours à ses yeux des schismatiques et des révoltés, c'est 
d'abord que l'Église bulgare a brisé le lien qui l'attachait au 
siège du Phanar, alors que la nation est encore vassale de 
la Porte; c'est ensuite que les représentants de l'Eglise bul- 
gare prétendent attirer à eux leurs congénères des pays limi- 
trophes, par exemple les Bulgares de Thrace et de Macé- 
doine, pour lesquels ils exigent un clergé de même race et 
de même langue. 

Ce n'est pas seulement dans le sein ou dans le voisinage 
de la Turquie que le pseudo-principe de Chalcédoine pour- 
suit son œuvre d'émiettement. Les sujets orthodoxes du 
royaume d'Autriche-Hongrie étaient groupés d'abord autour 
de l'Église de Karlowitz. Cette Église, indépendante depuis 
1740, avait été formée par les Serbes, émigrés vers 1690 en 
Croatie, en Esclavonie et en Syrmie, pour se soustraire aux 
persécutions des Turcs. Détachés de l'Église précédente 
vers 1865, les Roumains orthodoxes de Transylvanie se con- 
stituèrent en Église autonome et autocéphale, ayant pour 
centre la ville de Sibiu, que les Allemands nomment Her- 
mannstadt. Mais on sait que l'Autriche et la Hongrie ne sont 
pas complètement fondues en un seul État et conservent, sous 
le même sceptre impérial, leurs privilèges nationaux. De là 
un nouveau démembrement des Églises orthodoxes. 

Comme les Roumains de la Boukovine relèvent directe- 
ment de l'Autriche et non de la couronne de Saint-Étienne, 
ils forment depuis 1867 une Église autocéphale distincte, 
sous la direction d'un métropolitain siégeant à Czernowitz. 
C'est toujours l'application de l'adage byzantin : Point de 
royaume sans patriarcat autonome. Si les Serbes de la Dal- 



ET LE PATRIARCHE ŒCUMENIQUE 29 

matie et des pays cisleithans, qui relèvent de l'Autriche, ne 
sont point autorisés à constituer une Eglise spéciale, c'est 
en raison de leur petit nombre. En 1873, on les a rattachés, 
assez arbitrairement, à la métropole roumaine de Gzernowitz, 
qui est située à l'autre extrémité de l'empire et dont les sujets 
diffèrent d'eux par leurs origines et leur langue liturgique. 
Cette fois, la loi qui exige autant d'Eglises autocéphales qu'il 
existe d'États ou de nationalités distinctes a prévalu sur celle 
du philétisme, qui veut autant d'Églises qu'il existe de races 
diverses. 

On aurait presque le droit de compter une quatrième 
Église autocéphale dans l'Autriche-Hongrie. Depuis le con- 
cordat de 1880, entre l'empereur d'Autriche et le patriarche 
de Gonstantinople, les Gréco-Slaves de la Bosnie et de l'Her- 
zégovine, Serbes pour la plupart, au lieu de dépendre du 
patriarche serbe de Karlowitz, relèvent à peu près exclusi- 
vement du métropolitain orthodoxe de Séraïévo, en Bosnie. 

Ainsi, selon la remarque du baron d'Avril, le peuple serbe 
orthodoxe, bien qu'il professe les mêmes dogmes, suive la 
môme liturgie, parle la même langue, a été divisé, par suite 
des pseudo-principes qui donnèrent naissance au schisme de 
Byzance, en six Églises, dont cinq sont complètement auto- 
nomes : ce sont les Églises de Gonstantinople, de Belgrade, 
de Karlowitz, de Gettigné et de Gzernowitz. 

D'ailleurs, même dans l'empire turc, l'Église orthodoxe ne 
possède point d'unité hiérarchique. La juridiction du patri- 
arche œcuménique ne s'étend que sur une fraction des chré- 
tiens non catholiques. Nous ne parlons, ici, ni des nesto- 
riens, ni des jacobites ou monophysites, tous retranchés de 
la communion des orthodoxes. Nous ne visons que ces der- 
niers. 

Au point de vue religieux, ils forment cinq groupes auto- 
nomes ; car si l'indépendance d'une principauté entraîne, 
d'après eux, celle de son Église, la réciproque n'est pas vraie ; 
dans un même royaume, nous l'avons constaté pour l'Au- 
triche-Hongrie, il peut exister plusieurs Églises autonomes. 
Parmi les causes, en effet, qui créent ou conservent dans un 
pays l'autonomie ecclésiastique, il faut citer, outre sa situa- 



30 L'ÉGLISE DE CONSTANTINOPLE 

tion politique et les affinités de race entre ses habitants, le rôle 
qu'il a tenu dans l'histoire du christianisme. Les Eglises 
d'Alexandrie et d'Antioche, entre autres privilèges, se glo- 
rifient d'avoir eu pour fondateur et premier évêque saint 
Pierre; Jérusalem a été le théâtre des prédications, des mi- 
racles et de la mort du Christ. Gonstantinople, au contraire, 
ne peut que se réclamer de ses empereurs. Quant à son am- 
bition de se donner pour premier évêque un prétendu dis- 
ciple de saint André, Stachys, elle fait sourire les savants. 
Aussi, le patriarche d'Alexandrie résidant au Caire, celui 
d'Antioche résidant à Damas, et celui de Jérusalem sont-ils 
restés, au point de vue religieux, indépendants du patriar- 
che œcuménique, bien que leur Eglise soit encore plus amoin- 
drie que la sienne. 

Enfin, ajoutez à cette longue liste d'Eglises autonomes 
celle de Chypre, qui est sous la domination anglaise, et celle 
du mont Sinaï, dont l'archevêque réside aujourd'hui dans 
l'île des Princes, près de Constantinople, et compte à peine, 
pour tous sujets, une quarantaine de moines. 

Nous arrivons ainsi au chiffre de quinze Églises auto- 
nomes ou autocéphales^ qui gardent l'une à l'égard de l'autre 
une complète indépendance, ne reconnaissant au-dessus 
d'elles qu'un seul chef, Jésus-Chri»t. Encore ne comptons- 
nous pas, dans ce nombre, l'Église métropolitaine de Séraïé- 
vo, en Bosnie, dont la dépendance à l'égard du Phanar est 
purement nominale. 

III 

Quant au patriarche de Constantinople, il conserve des 
titres pompeux mais vides. On lui donne les noms de pa- 
triarche œcuménique, de président d'honneur des Églises 
autocéphales ; mais il n'exerce sur celles-ci aucune juridic- 
tion. Ajoutons que son influence morale sur les Eglises- 
sœurs est à peu près nulle. Qu'il conseille, qu'il conjure ou 
qu'il menace, il en est rarement écouté. Selon le mot de l'an- 
glican Palmer, elles ne tombent d'accord que pour combattre 
le catholicisme. Hors de là, elles se déchirent, ne reconnais- 
sant pas plus à l'évêque du Phanar qu'à celui de Rome le 
droit de s'ingérer dans leur gouvernement intérieur. 



ET LE PATRIARCHE ŒCUMENIQUE 31 

On sait, par exemple, que depuis quarante ans, les rap- 
ports du patriarche œcuménique avec les Bulgares ortho- 
doxes ne sont ni tendres, ni même aisés. Aux yeux du 
premier, l'exarque bulgare de Gonstantinople est un frère en- 
nemi, ou plutôt un loup qu'il voudrait bien voir à mille lieues 
de son troupeau. La rivalité des chefs suprêmes se poursuit 
entre les évêques, les clercs et les religieux. Les moines du 
fameux monastère de Baskow, dans la Roumélie orientale, ne 
se sont-ils pas avisés, il y a quatre ans, d'expulser le supé- 
rieur envoyé par le patriarche et d'en choisir un autre favo- 
rable au parti bulgare? Le patriarche en a appelé à la Porte, 
les moines en ont appelé au synode et au gouvernement de 
Sofia. Ceux-ci, naturellement, leur ont donné gain de cause, 
et ont déclaré nulle la sentence que, le 20 juin 1894, Néo- 
phyte YIII avait prononcée contre le nouveau supérieur. 

Les relations du patriarche œcuménique avec les Serbes, 
les Albanais, les Koutzo-Valaques de Turquie ne sont guère 
meilleures. Ici encore, les questions de race et de nationalité 
se confondent avec les questions religieuses et, d'ordinaire, 
les absorbent. Isolés, ces partis sont déjà redoutables pour 
la juridiction du Phanar; qu'ils viennent à s'unir contre l'hel- 
lénisme, et de tous côtés le patriarche sera débordé. 

Au dehors, il n'est pas mieux respecté, dès qu'il s'ingère 
dans les affaires d'une autre Église autocéphale. Exarques, 
patriarches, métropolites, synodes, chefs de toute dénomi- 
nation lui rappellent sur-le-champ qu'il outrepasse ses 
droits. 

S'il est une Eglise qui doive déférer à ses avis, c'est bien 
l'Eglise hellène. Ses sujets sont de même race, ils ont la même 
langue et la même religion. C'est pour cela, sans doute, que, 
vers le milieu de 1896, quatre mois après la mort du métro- 
polite d'Athènes, Mgr Germanos Kalligas, le synode du pa- 
triarcat œcuménique s'avisa de faire quelques remontrances 
au synode grec sur la trop longue vacance du siège métro- 
politain. On lui répondit que les affaires de l'Eglise hellène 
ne le concernaient en aucune manière. On ajoutait — avec 
une pointe d'ironie qui dut paraître un peu amère au patri- 
arche — que si le synode de Constantinople avait observé ces 
saints canons, dont il se faisait maintenant le gardien, An- 



32 L'ÉGLISE DE CONSTANTINOPLE 

thime VII n'aurait jamais été à même de donner ses bons 
avis aux orthodoxes d'Athènes. 

C'était dire aux membres du synode patriarcal : Prenez 
garde à la poutre qui vous aveugle, avant de chercher une 
paille dans les yeux de vos frères hellènes. Gomment, en 
effet, le patriarche imposerait-il la paix, l'unité hors de son 
Église? Il ne peut même pas les établir dans son propre 
synode. D'ordinaire, élevé au patriarcat à la faveur d'in- 
trigues qui n'ont rien de religieux, il demeure à la merci de 
la fraction dominante, jusqu'au moment où un revirement 
de l'opinion publique, un caprice de ses protecteurs, un mé- 
contentement provoqué par quelques velléités de résistance 
à leurs ordres, le précipitent de son siège. 

IV 

Aigris, et pas toujours à tort, contre les chrétiens occiden- 
taux, les Grecs et les Gréco-Slaves ont fait, parfois, des sou- 
haits imprudents qui continuent de se réaliser. Dans un beau 
drame de Nicolas P"* de Monténégro, qui a pour titre : Bal- 
kanska tsaritza (l'Impératrice des Balkans), l'un des per- 
sonnages, Franko Tsernojevitch, réplique à un Serbe ami 
des Occidentaux : « A mon avis, les Turcs valent mieux que 
les Latins. » C'est l'écho d'une autre parole, hélas! histo- 
rique : « Mieux vaut le turban du Turc que la tiare du Pape ! » 
— On voudrait croire que ces sentiments, tout à fait injusti- 
fiés à l'heure qu'il est, sont relégués aux archives ou ne se 
manifestent plus que sur la scène. Malheureusement, ils ne 
sont pas encore libres de ces vieux préjugés, les Grecs qui 
répondent aux bienveillants appels de Léon XIII : « Nous ne 
voulons pas être esclaves. » 

Pourtant, la dépendance du patriarche œcuménique à 
l'égard du sultan et des factions de sa propre Église est au- 
trement humiliante que la soumission demandée par le Sou- 
verain Pontife. 

C'est le sultan qui autorise les réunions du synode; c'est 
lui qui ratifie ou écarte à son gré la candidature des aspi- 
rants à la dignité d'évôque ou de patriarche et confirme les 
élus. Contre cette formidable pression, le patriarche ne 
trouve aucun appui religieux autour de lui. Au sein même 



ET LE PATRIARCHE ŒCUMÉNIQUE 33 

du synode, sa voix n'a pas plus de poids que celle des autres 
membres de l'assemblée. Dans tous les cas, il est obligé de 
sanctionner la décision prise par la majorité. Hors du synode, 
il doit encore compter avec l'élément laïque orthodoxe ; celui- 
ci domine presque partout dans l'Église et devient souvent 
un instrument docile, aux mains du souverain. 

Nous savons bien que le gouvernement turc ne respecte 
pas mieux la liberté des chrétientés dissidentes. Peu après 
les massacres des Arméniens, il imposait d'autorité à cette 
malheureuse nation un conseil mixte pour remplacer celui 
qui résignait ses fonctions à la suite du patriarche Ismirlian. 
— On conviendra, néanmoins, que c'est une mince consola- 
tion pour l'évéque siégeant au quartier du Phanar de comp- 
ter ses rivaux parmi ses compagnons de servage. Gela ne 
Pempêche pas d'être comme une marionnette entre les mains 
du sultan, des douze membres de son synode et des laïques 
orthodoxes les plus influents. 

On peut juger de l'assujétissement et de l'instabilité des 
patriarches par la manière dont ils sont élus et perdent leur 
charge. 

Le corps électoral comprend 146 électeurs, dont 77 métro- 
polites et 69 laïques ; ceux-ci représentent les principales 
provinces du patriarcat et les corporations de la capitale. 
L'élection se fait à trois degrés. On nomme d'abord les éli- 
gibles ; on choisit ensuite parmi eux les candidats ; on élit 
enfin le patriarche. 

Au premier tour de scrutin, une seule voix des électeurs 
ecclésiastiques suffit pour conférer l'éligibilité ; les prélats 
que proposent les délégués laïques ne sont déclarés éligibles 
que s'ils rallient les suffrages du tiers des métropolites pré- 
sents. Le grand logothète ou vicaire patriarcal communique 
alors la liste des éligibles au sultan ; et ce dernier, en vertu 
de son droit de veto^ fait effacer dans les vingt-quatre heures 
les noms qui lui paraissent suspects. 

Les voix des représentants du clergé sont donc prépondé- 
rantes au premier scrutin. Au second scrutin, les électeurs 
laïques l'emportent dans la proportion de quatre ou cinq 
contre un. Car tandis que les soixante-neuf délégués de la 

LXXVI. — 3 



34 L'ÉGLISE DE CONSTANTINOPLE 

nalioa prennent part au vote qui a lieu dans la grande salle 
synodale, le collège ecclésiastique ayant droit de suffrage 
n'est plus composé, dans la seconde séance, que des douze 
membres du synode et de quelques métropolites qui se trou- 
vent, par hasard, de passage à Constantinople. 

Les trois candidats sont choisis à la majorité des voix. 
Dès que leurs noms sont proclamés, le corps électoral suivi 
du peuple se transporte dans l'Église patriarcale de Saint- 
Georges. Là, après la célébration de l'office divin, les seuls 
membres du synode, avec les métropolites présents à Cons- 
tantinople, désignent le patriarche. 

Le lendemain, ce choix est soumis au sultan qui le ratifie 
et accorde le bérat d'investiture. Le nouvel élu est désormais 
considéré comme un haut fonctionnaire de l'Empire; il est 
reconnu pour le chef temporel de la communauté grecque 
orthodoxe de la Turquie. A ce titre, le grand-seigneur, de- 
puis Mahomet II, lui garantit quelques privilèges. — Par 
exemple, il préside, soit en personne, soit par son chancelier, 
un tribunal composé des membres du conseil mixte. Ce 
dernier conseil dont les membres, comme ceux de la haute 
assemblée, ne restent en charge que deux ans, comprend, 
outre huit membres laïques, quatre prélats faisant partie 
du synode. A son tribunal ressortissent les procès ayant trait 
aux héritages, et d'autres querelles peu importantes, sur- 
venues entre orthodoxes. 

Certains privilèges, jadis accordés au patriarche, dispa- 
raissent peu à peu. Il ne se prévaut guère aujourd'hui de 
son titre et de son rang de pacha à trois queues ; on ne le 
voit plus guère, comme autrefois, accompagné d'une nom- 
breuse escorte, faisant porter devant lui la croix, son bâton 
patriarcal et deux flambeaux. Elle est tombée en désuétude 
aussi la cérémonie singulière qui suivait la remise du bérat 
ou décret d'investiture. C'était étrange, en effet, de voir le 
grand-vizir, au nom du sultan, remettre au nouvel élu les 
insignes de sa dignité : l'habit de cérémonie en soie blanche, 
semée de fleurs d'or, le chapeau et la crosse des patriarches. 

Le patriarche sait le prix que coûtaient ces cadeaux. Depuis 
1453, la dignité patriarcale s'achète ou du moins se paye fort 
cher. Au siècle dernier, les frais dits d'installation étaient 



ET LE PATRIARCHE ŒCUMÉNIQUE 35 

évalués à 50 000 piastres, environ 150000 francs. On nous dit 
que le lourd tribut {peskhèsioji), que payaient autrefois les 
patriarches à leur avènement, est fort allégé. Il reste pour- 
tant considérable. D'autres charges équivalentes ont pris la 
place de la redevance annuelle appelée khai-atizion. Pour 
s'en acquitter, les patriarches continuent d'accabler d'impôts 
leurs évêques, qui se dédommagent en pressurant à leur 
tour clercs et fidèles. 

On comprend qu'un fréquent changement de patriarche 
soit une bonne aubaine pour certains personnages. Aussi, 
bien que la durée de ses fonctions ne soit pas limitée en prin- 
cipe, il est rare que le patriarche se maintienne plus de deux 
ou trois ans. Parmi les nombreux titulaires qui se sont suc- 
cédé depuis quatre siècles et demi, un petit nombre sont 
morts en charge. Quelques-uns ont donné librement leur 
démission. D'autres ont été incarcérés, déposés, pendus ou 
étranglés par ordre des sultans. La plupart enfin ont été des- 
titués par le synode, sous prétexte de mauvaise administra- 
tion, de scandales où l'extorsion d'argent avait presque tou- 
jours quelque part. Alors même qu'ils sont entièrement 
justifiés, ces griefs n'empêchent pas toujours les patriarches 
déchus de remonter plusieurs fois sur leur siège. On en cite 
qui l'ont occupé jusqu'à cinq reprises. Tel fut le cas pour 
l'ami des Calvinistes, Cyrille Lucaris, dans la première moi- 
tié du dix-septième siècle, et, un peu plus tard, pour Par- 
thenius. 

V 

Pour achever de peindre cette instabilité du gouverne- 
ment patriarcal, nous ne remonterons pas aux époques les 
plus tourmentées de son histoire, où, par exemple, en l'es- 
pace de dix ans, se succédaient plus de dix titulaires. Nous 
nous arrêterons à ces quatre dernières années, qui se sont 
écoulées, pour l'Eglise de Constantinople, dans un calme 
relatif. 11 nous semble néanmoins qu'en racontant les crises 
qui ont amené la chute de deux patriarches, nous mettrons 
à,nu le mal incurable qui dévore le cœur de l'Église ortho- 
doxe. 

Néophyte VIII occupait en 1894 le siège de Constantinople. 
Il ne manquait, dit-on, ni de science, ni de bon vouloir; 



36 L'ÉGLISE DE CONSTANTINOPLE 

mais il se heurta à des obstacles où, comme lui, tout autre 
se serait brisé. 

II rêvait d'écarter l'ingérence de la Porte dans certaines 
affaires d'ordre ecclésiastique. Pour y réussir, il sollicita le 
concours des autres Églises orthodoxes. Celles-ci firent la 
sourde oreille et lui refusèrent même leur appui moral. Pen- 
dant ce temps, les Bulgares persistaient à réclamer l'institu- 
tion de nouveaux évéques de leur langue et de leur race en 
Macédoine, et le maintien des sièges qu'ils possédaient déjà 
àOuskoub, Monastir, Ochrida, Nevrokop, Vêles (Kœprulu), 
etc. Fidèle à sa tactique d'affaiblir l'un par l'autre les partis 
chrétiens, le gouvernement turc accordait aux candidats 
bulgares des bérats d'investiture et autorisait l'ouverture 
de nouvelles écoles. Le patriarche ne réussissait ni à faire 
éloigner de Gonstantinople l'exarque bulgare, ni à faire in- 
terdire à son clergé le costume des prêtres orthodoxes. 

Il n'en fallait pas davantage pour exciter contre Néo- 
phyte VIII les défiances de ses administrés. Les Grecs l'accu- 
sèrent de mollir devant le gouvernement et le parti bulgare. 
Le mécontentement grandit vite et éclata en plein synode. 
Dans la réunion extraordinaire du 25 octobre (6 novembre) 
1894, le synode, d'accord avec le Conseil national, décida que 
le patriarche devait donner sa démission. Néophyte VIII était 
allé, ce jour-là, présenter ses condoléances à l'ambassadeur 
de Russie, à l'occasion de la mort d'Alexandre III. A son re- 
tour, une commission de cinq membres lui signifia la déci- 
sion unanime de l'assemblée. 

Pendant que l'ex-patriarche allait revoir sa petite propriété 
de l'île Antigone (îles des Princes), deux partis opposés 
dans le synode et le conseil mixte forgeaient les uns contre 
les autres des décrets, où ils se frappaient mutuellement 
d'interdit. Il fallut que le ministre des cultes, Riza-pacha, in- 
tervînt; il annula tous leurs actes et leur enjoignit de procé- 
der sans délai à l'élection d'un nouveau patriarche. 

Il va sans dire que le gouvernement surveilla de près les 
opérations électorales. Des vingt-huit candidats désignés 
il élimina sept métropolitains influents dont il se défiait. De 
ce nombre était Mgr Germain, évêque d'Héraclée. Ne pou- 
vant revêtir le manteau brun [mandyas)^ ni coiffer le large 



ET LE PATRIARCHE ŒCUMENIQUE 37 

chapeau violet des patriarches, ce prélat s'en est plus d'une 
fois consolé en faisant ou défaisant ces dignitaires. Grâce à 
ses intrigues, grâce aux largesses d'un riche et généreux 
banquier orthodoxe, grâce enfin à l'appui du gouvernement, 
l'ex-patriarche Joachim III, candidat favori du peuple, fut 
écarté au dernier scrutin; et la majorité des voix du synode, 
à la stupéfaction unanime, tomba enfin sur Anthime, l'obscur 
métropolite des îles Leros et Kalymnos, à qui nul électeur 
ecclésiastique n'avait d'abord songé. 

Nous ne décrirons pas les scènes qui, au moment de l'élec- 
tion, eurent lieu entre les électeurs suprêmes, membres du 
synode et métropolites de passage à Gonstantinople. Elles 
rappellent les séances les plus tumultueuses de nos assem- 
blées parlementaires, où, la violence des mots épuisée, l'on 
en vient aux mains. 

Pendant que l'évoque d'Héraclée, se dérobant sous pré- 
texte de fatigue, aux colères de ses diocésains, se réfugiait à 
Vienne, l'élection d'Anthime VII provoquait dans la cathé- 
drale du Phanar et dans la grande église de Péra de véhé- 
mentes protestations. Là, de rudes épithètes étaient lancées 
à l'adresse du patriarche épirote. Encore le cri : A bas An- 
thimos l'indigne [anâxios)\ ne fut pas le plus désobligeant. 
On osa môme ajouter : Vive Léon XIII ! Depuis neuf siècles, 
remarque le journal la Turquie^ on n'avait rien entendu de 
pareil. Est-ce par suite d'un dépit, bien naturel en pareille 
circonstance, qu'Anthime VII a signé un peu plus tard la ré- 
ponse aigre-douce à Léon XIII ? 

Quoi qu'il en soit de ses intentions, au bout de deux ans, 
le patriarche septuagénaire a été renvoyé dans son île de 
Leros, moins surpris sans doute de rentrer dans l'obscurité 
que d'en être sorti. Le conflit avec l'Église bulgare avait 
forcé Néophyte VIII à donner sa démission. Des démêlés avec 
l'Eglise serbe ont contraint Anthime VII à l'imiter. Celui-ci 
avait désigné pour les Serbes du diocèse d'Ouskoub, en Ma- 
cédoine, un évêque grec, Mgr Ambroise. Puis, après avoir 
constaté que le gouvernement serbe était disposé à lui résis- 
ter et que, d'autre part, la Porte refusait le bérat d'investiture, 
il chercha à revenir sur sa décision. Aussitôt, la majorité de 
son synode, menée par Mgr Germain, le nouveau métropo- 



38 L'ÉGLISE DE CONSTANTINOPLE 

lite de Chalcédoine, l'accuse de trahir la cause de l'ortho- 
doxie et de rhellénisme. Le pauvre patriarche s'aperçoit, en 
môme temps, que son turbulent sufFragant déplace des évo- 
ques sans môme le consulter. Le patriarche se plaint d'un 
tel procédé devant les membres du synode réunis. Mais 
ceux-ci, un seul excepté, le désapprouvent. Il quitte alors la 
séance, méditant un grand coup contre les trois principaux 
métropolites rebelles. Par billet de la chancellerie patriar- 
cale, il les destitue de leurs fonctions de membres du synode 
et les somme de quitter Gonstantinople. Les prélats révoltés 
rient de ses menaces et le forcent de retirer son arrêt. 11 
tente enfin une dernière démarche pour retenir la dignité 
qu'on lui arrache. Il se réfugie au palais d'Yldiz et prie le 
sultan de le protéger. Le sultan, qui a bien d'autres soucis 
en tôte, lui conseille de s'entendre avec les représentants de 
son Église. Rien n'y fait. Le 8 février 1897, Anthime VII 
ayant épuisé tous ses moyens de résistance, convoque le 
synode avec le conseil mixte et leur remet sa démission. 

Deux mois plus tard, le 15 avril, Mgr Constantin Valiadès 
était élu patriarche, sous le nom de Constantin V. On le dit 
affable, modéré, instruit. En lui revivrait, semble-t-il, un de 
ses prédécesseurs, Constantin IV, qui entretint, il y a treize 
ans, des relations presque fraternelles avec le délégué du 
Saint-Siège, Mgr Rotelli. Il ne serait pas capable, croyons- 
nous, de signer une réplique au pape aussi hostile que celle 
de son prédécesseur. Néanmoins, quelles que soient ses 
bonnes dispositions, il reste l'homme-lige de son synode et 
du gouvernement ottoman. Tôt ou tard, il sera contraint 
d'abdiquer. Il succombera probablement dans une de ces 
questions où il se heurte à quelque Église orthodoxe : bul- 
gare, serbe ou koutzo-valaque (roumaine). 

VI 
Comment trancher, en effet, les différends incessants, tan- 
tôt avec ses conseillers synodaux, qui, réunis, sont plus puis- 
sants que lui ; tantôt avec les chefs des Églises orthodoxes, 
ses égaux? Est-ce le sultan, est-ce le tsar qui décidera en 
dernière instance ? D'abord, la décision de tels tribunaux 
ne sera point acceptée de tous les partis ; et puis, dans la 



^.^ !?Tv^^ 



ET LE PATRIARCHE ŒCUMENIQl|E 39 

plupart des cas, leur incompétence est matiif^ste. Voit-on 
bien d'ici Abdul-Hamid pris pour arbitre da^is lUie querelle 
touchant la discipline ecclésiastique? Qui s'étonnera ^[Uj&.-sa 
réponse s'inspire du Coran, non de rÉvangiléT*^ 

Les traits, en ce genre, abondent. Un jour, des clercs grecs 
et des clercs arméniens s'accusaient mutuellement d'avoir 
corrompu l'usage de la primitive Eglise, touchant les espèces 
eucharistiques, ceux-ci affirmant contre les premiers qu'on 
ne devait mêler au vin aucune quantité d'eau. On prit pour 
arbitre le Reiz-EfTendi. Voici quelle fut sa décision : « Le 
vin est une liqueur impure, maudite et défendue par le 
Coran ; il est donc défendu d'en faire usage ; employez 
désormais de l'eau pure... )> 

Les différends religieux entre chétiens ne peuvent être 
décidés, en dernier ressort, que par un tribunal ecclésias- 
tique. Or, les Eglises autonomes n'en reconnaissent qu'un 
seul ayant autorité sur elles ; c'est le concile œcuménique. 
Elles savent, d'autre part, que depuis leur fractionnement 
en Eglises nationales, la réunion d'un concile œcuménique 
est absolument impossible; donc, aucun moyen efficace d'ar- 
rêter les conflits. 

En effet, qui prendra l'initiative de convoquer en ^assem- 
blée générale les principaux représentants de toutes les 
Eglises orthodoxes ? Quelle langue parleront-ils au cours des 
débats? Il n'en est pas qui leur soit commune. Qui présidera 
le concile, dirigera les délibérations, fera exécuter les dé" 
crets ? Ce ne sont là que les moindres difficultés, derrière 
lesquelles se dressent de formidables obstacles. Les pouvoirs 
civils qui tiennent sous la main les diverses Églises natio- 
nales autoriseront-ils jamais les représentants officiels de la 
puissance spirituelle à se réunir, à se concerter ? Leur per- 
mettront-ils de s'ériger en un tribunal supérieur, interna- 
tional, au risque de les voir s'émanciper de leur étroite tu- 
telle? Enfin, toutes les compétitions de race et de nation, 
tous ces intérêts opposés, trouveront-ils un terrain commun 
et stable où ils ne se heurtent pas ? 

Non. Cette impuissance vient d'éclater au grand jour dans 
le conflit gréco-serbe et surtout dans le conflit gréco-bul- 



40 L'ÉGLISE DE CONSTANTINOPLE 

gare. Ici, faute d'un arbitre autorisé, les dissentiments sont 
devenus de plus en plus aigus, opiniâtres, et ont déterminé 
une rupture violente. Vainement, le patriarche Joachim 
opposa d'abord les remontrances et les menaces aux chefs du 
mouvement bulgare. Ceux-ci répondaient, le 8 janvier 1861, 
qu'ils ne voulaient plus d'évéques grecs. Ils accusaient ces 
derniers de « ne rechercher que l'argent et les satisfactions 
sensuelles », de « manger et boire comme des brutes, de 
commettre toute sorte d'actes infâmes, enfin de se moquer de 
la nation et de la langue des Bulgares, ne leur prêchant ja- 
mais, soit par mauvais vouloir, soit par incapacité ». Les 
autres tentatives d'accommodement ayant échoué, un nou- 
veau patriarche, Grégoire VI, proposa la convocation d'un 
concile œcuménique des Églises orthodoxes, puisque nulle 
autre assemblée n'était compétente pour terminer la contes- 
tation entre les deux Eglises, et prononcer sur l'étendue de 
la juridiction patriarcale. 

Gomme il était aisé de le prévoir, le projet de Grégoire VI 
ne put aboutir. La Russie dissuada le patriarche de tenter la 
réunion d'un concile, en lui persuadant qu'il augmenterait le 
désaccord et qu'un schisme en sortirait. Le schisme ne fut 
pourtant pas évité. Sur leurs vives instances, la Porte accorda 
aux Bulgares un firman qui les émancipait, au point de vue 
civil, de la juridiction du patriarche. Grégoire VI protesta 
encore une fois, au nom des canons de l'Église orthodoxe. 
Puis, sentant l'inutilité de ses efforts, et l'impossibilité de 
réunir un concile général, il abdiqua (11-23 juin 1871). Les 
efforts de Grégoire VI pour soustraire son Église à la domi- 
nation du pouvoir civil méritent d'être applaudis. Ils n'en 
étaient pas moins en contradiction avec les agissements de la 
plupart de ses prédécesseurs, et une tentative impuissante 
pour remonter un courant de dix siècles, grossi successive- 
ment de tant d'empiétements d'un côté, de concessions de 
l'autre. 

Deux ans plus tard, l'exarque bulgare était officiellement re- 
connu par la Porte ; le 22 mars 1872, jour de la fête des saints 
Cyrille et Méthode, il officiait pontificalement à Constanti- 
nople, dans l'église de Balata, sans l'autorisation du patriar- 
che Anthime VI, dont il omettait le nom, au cours du saint 



ET LE PATRIARCHE ŒCUMENIQUE 41 

sacrifice. Le patriarche se crut alors obligé de lancer contre 
lui et ses adhérents une excommunication aussi solennelle 
que possible. Il ne put que réunir trente-deux patriarches ou 
métropolites orthodoxes de l'empire turc. Ensemble, ils ana- 
thématisèrent les rebelles et condamnèrent le principe de 
V ethnophilétisme dont ceux-ci se réclamaient pour émanci- 
per leur Église. 

Pourquoi un orthodoxe blâmerait-il les Bulgares de n'avoir 
point accepté ce jugement, puisque, selon lui, les décisions 
d'un concile œcuménique sont seules irrécusables ? Il serait 
plaisant de voir une assemblée plénière des représentants de 
l'orthodoxie rétablir dans la communion avec le patriarche 
ceux qu'il vient de rejeter. Si cet affront public lui est épar- 
gné, et nous savons pourquoi, l'Eglise de Bulgarie n'en con- 
tinue pas moins de se considérer comme une Eglise autocé- 
phale, au même titre que les autres. L'excommunication lui 
pèse d'autant moins que ni l'Eglise russe, ni l'Eglise rou- 
maine, ni l'Église serbe, ni le patriarche de Jérusalem, etc., 
n'ont adhéré à l'anathème du patriarche œcuménique. 

Les conflits de juridiction et d'administration ecclésias- 
tiques s'éternisent donc fatalement dans les Églises ortho- 
doxes. Est-il vrai qu'à défaut d'unité hiérarchique, l'unité 
doctrinale se maintient ou se rétablit aisément quand elle a 
été rompue ? Les tomoi ou décrets rendus en faveur des 
Églises devenues autonomes le prétendent. On affirme 
qu'elles demeurent « sœurs dans le même dogme et la même 
foi», qu'(( elles gardent entre elles l'unité de la foi dans le 
lien de la charité ». Nous espérons démontrer, en répondant 
à l'encyclique d'Anthime VII, que l'unité dogmatique des or- 
thodoxes est fictive, que le cercle de leurs articles déclarés 
intangibles s'élargit ou se resserre, suivant les exigences de 
la politique, l'humeur des dogmatisants et leurs tendances 
plus ou moins hostiles à l'égard de Rome. 

François TOURNEBIZE, S. J. 

{A suivre.) 



L'INSTRUCTION RELIGIEUSE AU COLLÈGE 



LA QUESTION DE LA VOCATION 

(Troisième article*) 



X 

Il est temps, disions-nous, de nous demander où en est, 
dans nos maisons d'éducation, l'enseignement catéchétique 
actuel, relativement au point qui nous occupe. 

Nous procéderons, dans cette enquête, comme nous avons 
fait quand il s'est agi de l'instruction religieuse 4'autrefois : 
nous chercherons nos éléments d'information dans les livres 
spéciaux qui, selon toute apparence, constituent la base et 
fournissent la substance de cet enseignement, c'est-à-dire 
dans les catéchismes diocésains^ puis dans les catéchismes 
expliqués, catéchismes de persévérance^ manuels el cours d'in^ 
struction religieuse, et autres publications similaires. 

Catéchismes diocésains : 

Si nous exceptons Aire, où deux catéchismes sont adoptés, 
un dans l'arrondissement qui formait l'ancien diocèse du 
même nom, et un dans celui qui constituait l'ancien diocèse 
de Dax, nous croyons, sauf erreur, que les diocèses de France 
n'ont qu'un seul catéchisme chacun. Ces catéchismes sont 
tous sous nos yeux : examinons-les rapidement. 

Principes généraux relatifs à la vocation : Sans doute, la 
plupart de nos catéchismes diocésains touchent ce point de la 
morale chrétienne, ou à tout le moins l'effleurent, ne fût-ce 
que d'un mot, surtout au chapitre du mariage. Mais chacun 
de ceux qui traitent la question ne formule guère que tel ou 
tel des quelques principes qui la régissent, et il est néces- 

1. V. Étudtê, 20 mai et 20 juin 1898. 



LA QUESTION DE LA VOCATION 43 

saire de compléter ces documents les uns par les autres, pour 
obtenir l'ensemble des propositions que voici : 

C'est à Dieu seul de décider de l'état de chacun. Il faut de- 
mander à Dieu de connaître sa vocation. Il faut recourir à la 
prière dans les circonstances importantes de son existence, 
et notamment quand on est sur le point de choisir un état de 
vie. Quand on va changer d'état, il est bon de faire une con- 
fession générale. Avant de s'engager dans le mariage ou dans 
tout autre état de vie, il faut faire beaucoup de prières et de 
bonnes œuvres pour connaître la volonté de Dieu. Ne pas 
s'engager dans le mariage sans avoir examiné sa vocation, 
réfléchi, consulté Dieu dans la prière, pris l'avis de personnes 
sages, de son confesseur, de son pasteur, de ses parents^. 

Droits et devoirs des parents : ils ont le droit d'être con- 
sultés sur le choix d'un état de vie, mais non de s'opposer à 
la vocation de leurs enfants. Ils doivent les établir conformé- 
ment à la volonté de Dieu, non selon leur intérêt ou leurs 
passions, leur laisser une honnête liberté pour choisir un 
état de vie, leur en procurer les moyens, les aider de sages 
conseils. Hors le cas d'une vocation supérieure, ils doivent 
les établir selon leur état^. 

Vocation sacerdotale^ : 

Pour avoir le droit d'aspirer au sacerdoce, il est nécessaire 
tout d'abord d'y être appelé par Dieu : c'est ce qu'enseignent, 
au chapitre de l'Ordre, la plupart des catéchismes diocésains 
qui parlent de la vocation sacerdotale; nous disons : de ceux 
qui parlent de la vocation sacerdotale, car dans plusieurs — 
dix-sept, sauf erreur — il n'en est pas dit un mot, même en 
ce chapitre consacré au sacrement de l'Ordre. Sans doute, 

1. Divers, surtout Arras, Langres, Reims, Avignon, Cahors, Laval, Luçon, 
Le Mans, Mende, Nancy, Nantes, Vannes, Saint-Dié, Saint-Jean-de-Mau- 
rienne, Poitiers, Auch, Bayeux, Montauban, Rennes, Albi, Angers, Rayonne, 
Belley, Bordeaux, Evreux, Montpellier, aux chapitres de l'Ordre, de la 
Prière, de la Confession, du Mariage, 

2. Divers, surtout Belley, Luçon, Montauban, Nancy, Saint-Dié, Mar- 
seille, Saint-Jean-de-Maurienne, Rodez, aux chapitres du quatrième com- 
mandement de Dieu, et du Mariage. 

3. Toutes les citations que l'on trouvera dans cette partie de notre travail 
se rapportent, pour chacun des catéchismes mentionnés, au chapitre du 
sacrement de l'Ordre. 



44 L'INSTRUCTION RELIGIEUSE AU COLLEGE 

l'appel divin est requis, de quelque état qu'il s'agisse ; mais 
pour celui-là, il faut une vocation particulière, parce que c'est 
le plus sublime et le plus saint^. Il est donc interdit de « s'y 
ingérer de soi-même 2 », et si l'on n'a pas « un juste sujet de 
croire qu'on y est appelé par Dieu' ». 

Comment savoir si l'on est divinement appelé à l'état ecclé- 
siastique ? On doit prendre les avis de son confesseur*, s'en 
rapporter au choix des supérieurs ecclésiastiques*^, s'exami- 
ner sur ses inclinations, ses qualités d'âme et de corps, ses 
intentions'. 

Ces intentions doivent être pures, surnaturelles : il faut 
se proposer la gloire de Dieu, le salut des âmes, sa propre 
sanctification ■'; « il est très coupable devant Dieu, et indigne 
de recevoir ce sacrement, celui qui le reçoit pour avoir des 
bénéfices et pour vivre plus à son aise^ ». 

Diverses marques de vocation, ou conditions et disposi- 
tions nécessaires, soit chez celui qui va recevoir les saints 
Ordres, soit chez l'enfant qui doit se préparer à les recevoir 
un jour : état de grâce, sainteté de vie, science suffisante ou 
du moins capacité de l'acquérir, goût pour les fonctions ecclé- 
siastiques et le saint ministère*. 

Ce goût pour le sacerdoce, la plupart des catéchismes le 
supposent, mais ne disent rien qui tende à le faire naître au 
cœur des enfants; beaucoup visent plutôt uniquement à le 
modérer, à le subordonner à la volonté de Dieu, à le dégager 
de tout mélange de cupidité et d'ambitions terrestres ; tel le 
catéchisme de Dax dans le passage que nous avons repro- 
duit : « Ne pas s'ingérer de soi-même dans la cléricature, en 
vue d'avoir des bénéfices et de vivre plus à son aise. » Cette 
note était, à d'autres époques, la seule nécessaire : au début 
de ce travail nous avons dit pourquoi. Aujourd'hui, — nous 

i. LuçoD, Saint-Brieuc, Angoulême. 

2. Dax, Saint-Brieuc. 

3. BayouDc. 

4. Beauvaiu, Chartres, Évreux, Mende, Reims, Tours. 

5. Aix. 

6. Rodez, Tours. 

7. La plupart. 

8. Dax. 

9. La plupart. 



LA QUESTION DE LA VOCATION 45 

en avons également donné les raisons, — la note qui doit do- 
miner est tout autre : il faut plutôt attirer les jeunes âmes 
vers le sacerdoce, que la plupart, surtout dans les classes 
supérieures ou moyennes de la société, désertent systémati- 
quement. 

Ainsi du moins l'ont entendu les auteurs d'un assez grand 
nombre de nos catéchismes actuels. Voici les questions intro- 
duites, par exemple, dans celui de Meaux : « Un enfant ne 
doit-il pas s'estimer heureux d'être appelé à l'état ecclésias- 
tique ? — Oui, car c'est pour lui une grande gloire et un grand 
bonheur. — Pourquoi dites-vous que c'est une grande gloire 
et un grand bonheur pour un enfant d'être appelé à l'état 
ecclésiastique? — Parce que les prêtres sont les ministres 
de Jésus-Christ, et que les fonctions saintes qu'ils remplis- 
sent leur procurent des grâces plus abondantes. » 

Citons encore le catéchisme de Coutances : « Est-ce une 
grande gloire et un grand bonheur d'être appelé à l'état ecclé- 
siastique ? — Oui, c'est une grande gloire et un grand bon- 
heur d'être appelé à l'état ecclésiastique. — Pourquoi dites- 
vous que c'est une grande gloire? — C'est une grande gloire, 
parce que les prêtres sont les ministres de Jésus-Christ et 
les dispensateurs des mystères de Dieu, les pasteurs et les 
médecins des âmes, les docteurs des fidèles et la lumière du 
monde. — Pourquoi dites-vous que c'est un grand bonheur? 
— C'est un grand bonheur, parce que le prêtre, par l'effet 
de sa consécration à Dieu et de sa séparation du monde, est 
à l'abri de beaucoup de dangers, et qu'il reçoit, dans son 
union intime avec Jésus-Christ, des grâces plus abondantes. )> 

Et la même note se fait entendre, les mêmes idées sont 
exposées avec plus ou moins d'étendue, dans les catéchismes 
de trente et un autres diocèses ^ Quatre ou cinq autres caté- 
chismes s'expriment dans le même sens, quoiqu'en termes 
moins explicites : ainsi Arras, Langres, Viviers, probable- 
ment dans le dessein d'allumer en de jeunes cœurs la noble 
ambition du sacerdoce, insistent sur la très haute dignité de 

1. Agen, Ajaccio, Albi, Amiens, Annecy, Autun, Bayeux, Beauvais, Besan- 
çon, Blois, Cambrai, Châlons, Dijon, Evreux, Fréjus, Limoges, Lyon, Nice, 
Orléans, Paris, Périgueux, Reims, La Rochelle, Rouen, Saint-Claude, Sens, 
Soissons, Tarbes, Toulouse, Valence, Versailles. 



46 L'INSTRUCTION RELIGIEUSE AU COLLEGE 

ce saint état; Nîmes ajoute une considération sur la nécessité 
du sacerdoce dans la société chrétienne. 

L'insertion, dans plusieurs catéchismes diocésains, des 
passages que nous avons cités ou indiqués, est toute ré- 
cente, et, manifestement, a été suggérée par la constatation 
des besoins actuels. Pour Périgueux, par exemple, elle est 
postérieure à 1851, pour Cambrai à 1864, pour Tarbes à 1875, 
pour Toulouse à 1883 *. 

Le changement de ton est facile autant qu'intéressant à 
constater : il suffit de rapprocher l'un de l'autre les textes 
adoptés, à deux époques diff'érentes, dans le même diocèse ; 
à Soissons, pour ne citer que ce cas, le texte de 1718 : « Ne 
pas s'ingérer de soi-même... Ne pas recevoir les Ordres pour 
avoir des bénéfices... )),a été supprimé, et remplacé par celui- 
ci : « C'est une grande gloire et un grand bonheur d'être 
appelé au sacerdoce, parce que... )>, etc. 

Évidemment, il y a, dans ce mouvement, une indication 
dont doivent profiler les catéchistes, même dans les diocèses 
qui ne l'ont pas encore suivi. 

Quels sont les droits et les devoirs des parents en ce qui 
a trait à la vocation sacerdotale de leurs fils ? 

Vingt-trois seulement, sauf erreur, de nos catéchismes dio- 
césains, touchent ce point. Résumons leur doctrine : plu- 
sieurs condamnent ces parents qui « destinent leurs enfants 
aux Ordres sans consulter Dieu 2 », etc., ou qui, sans les con- 
traindre à entrer dans l'état ecclésiastique, les y engagent 
sous l'impulsion de mobiles inférieurs. 

Comme cette tendance n'est plus, à beaucoup près, aussi 
commune dans les familles d'aujourd'hui que dans celles d'au- 
trefois, la plupart des catéchismes qui ont traité cette partie 
de la question tiennent un langage plus approprié aux néces- 
sités de notre époque, et réprouvent avec énergie la conduite 
de ces pères et de ces mères qui mettent obstacle à la voca- 
tion sacerdotale do leurs fils. Ils sont, dit le catéchisme de 
Bordeaux, le plus complet sur cette matière, « coupables 

1, Voir les édition» do oes «atéchiemes, aux dates indiquées. 

2. Aire, de. 



LA QUESTION DE LA VOCATION 47 

devant Dieu, injustes envers leurs enfants, l'Église et la so- 
ciété ». 

En somme, tous déclarent que les parents doivent laisser 
à leurs fils, en ce qui touche à la vocation sacerdotale, une 
complète liberté. 

Quelques-uns vont plus loin, et font justement remarquer 
que des chrétiens doivent s'estimer très honorés, très heu- 
reux, et remercier Dieu, quand il daigne choisir un prêtre 
dans leur famille i; — qu'il faut même, dans ce cas, encou- 
rager une telle vocation 2, la favoriser', fût-ce au prix de 
quelques sacrifices*, et la protéger en veillant avec soin sur 
l'innocence de l'enfant divinement élu'^. — Aucun, croyons- 
nous, ne s'avance davantage encore, ne formule ce conseil 
donné aux parents chrétiens par saint Augustin et saint Gau- 
dence, de s'appliquer à faire naître chez leurs enfants le 
saint désir du sacerdoce •. 

Vocation à V observation des conseils et à la vie religieuse : 

Sur les quatre-vingt-quatre catéchismes diocésains (quatre- 
vingt-cinq avec celui de l'arrondissement de Dax), six trai- 
tent ex professo des trois principaux conseils évangéliques 
et de la vie religieuse. 

Nîmes résume cet enseignement en trois questions, pla- 
cées dans le corps et à la fin du dernier des chapitres relatifs 
aux commandements. 

Belley, Luçon, Rayonne, Saint-Dié et Saint-Jean-de-Mau- 
rienne font de ces points de doctrine l'objet de chapitres spé- 
ciaux. Bayonne en a deux, intitulés : Des Conseils évangé- 
liques et de la Perfection chrétienne ^ qu'il place à la suite des 
chapitres consacrés aux vertus chrétiennes. Belley met son 
chapitre des Conseils évangéliques^ comprenant plusieurs 
questions sur les Conseils, une sur la vie religieuse et une 

1. Digne, Avignon, Belley, Montauban. 

2. Montauban. 

3. Rouen, Aix, Belley, Châlons. 

4. Avignon. 

5. Angoulême, Luçon. 

6. Saint Augustin : Epist. CCLXII, ad Êcdiciarfi j Saint Gaudence : Serm. 
VIII, De Evangelii lectione prunus^ 



48 L'INSTRUCTION RELIGIEUSE AU COLLEGE 

autre sur la perfection de la vie chrétienne dans le monde, 
après les chapitres qui ont trait à la vie chrétienne^ aux moyens 
de sanctification^ aux œuvres de charité. Luçon et Saint-Dié 
rangent ce sujet à la suite des commandements. Saint-Jean- 
de-Maurienne , au chapitre De V Église., ayant énuméré les 
divers degrés de la hiérarchie et traité du Pape, des évoques, 
des prêtres, puis, plus particulièrement, des pasteurs des 
paroisses, demande quelle est, dans PEglise, la place des 
congrégations religieuses, enseigne qu'a elles appartiennent 
non à son essence, mais à son intégrité, que l'Eglise peut 
exister sans les congrégations religieuses, mais que, sans 
elles, l'Église n'aurait pas son complément et serait comme 
mutilée », et, à ce propos, établit la doctrine relative aux 
conseils évangéliques et aux vœux de religion-. 

Rodez, au chapitre Du deuxième commandement de Dieu, à 
l'article des Vœux, a une question sur « les trois principaux 
vœux que l'on fait dans l'état religieux : ceux de pauvreté, de 
chasteté et d'obéissance ». 

Douze autres catéchismes diocésains font une mention ex- 
presse de la vie religieuse, tantôt en proclamant la supério- 
rité « de la virginité et de Y état religieux » sur l'état conju- 
gal* — tantôt, un peu incidemment, au sujet des parents qui 
s'opposent à la vocation religieuse de leurs enfants^; — tan- 
tôt, plus incidemment encore, à propos des empêchements 
au mariage, parmi lesquels figure « le vœu d'entrer en reli- 
gion* ». 

A ceux-là on en pourrait, à la rigueur, ajouter dix ou douze 
qui, au chapitre du mariage, déclarent l'état conjugal in- 
férieur au célibat religieux^ encore que cette expression 
puisse signifier le célibat gardé, même dans le monde, par 
amour de Dieu et de la vertu. 

Une vingtaine environ formulent, toujours au chapitre du 

1. Le catéchisme de Nice, dans le texte de 1873, avait également, à la 
suite des Commandements de Dieu et de l'Église, une leçon Des conseils 
évangéliques. Cette leçon ne se retrouve pas dans le texte actuellement 
adopté. 

2. Avignon, Blois, Mende, Le Puy, Reims, au chapitre du Mariage. 

3. Agen, Aix, Albi et Bordeaux, au chapitre de l'Ordre ; Beauvais et 
Meaux au chapitre du Mariage. 

4. Troyes, au chapitre du Mariage. 



LA QUESTION DE LA VOCATION 49 

Mariage, le conseil évangélique de la chasteté parfaite, en 
gardant, soit dans ce chapitre, soit partout ailleurs, un silence 
complet sur la vie religieuse. 

Enfin, nous en comptons près de quarante, et, pour plus de 
précision, trente-sept, où une lecture peut-être inintelligente, 
mais certainement attentive, ne nous a fait découvrir aucune 
mention de l'état religieux ni des conseils évangéliques. 
Sûrement, cette omission a été motivée par de graves rai- 
sons, et un humble écrivain religieux n'a pas le droit de l'ap- 
précier, sous peine de se voir taxé, et justement, d'irrévé- 
rence et d'impertinence. Mais les nécessités du sujet nous 
obligeaient à la constater. 

XI 

En outre des catéchismes diocésains, les élèves de nos 
maisons d'enseignement secondaire, une fois sortis des 
classes inférieures, ont entre les mains des manuels et des 
cours d'instruction religieuse^ dont ils doivent apprendre le 
texte, avec les développements donnés par le maître et re- 
cueillis par eux dans leurs cahiers de rédaction. Pour le 
choix de ces développements, le maître s'inspire, la plupart 
du temps, d'autres ouvrages spéciaux, écrits précisément 
dans le but de les lui fournir : Guides du catéchiste^ Grands 
catéchismes^ etc. Si donc nous voulons connaître, dans la me- 
sure du possible, l'état de l'enseignement catéchétique dans 
nos collèges, en ce qui a trait à la question de la vocation, il 
faudra consulter encore ces deux catégories d'ouvrages ^ 

1. Voici la liste de ceux que nous avons pu réunir : 

Catéchisme de persévérance, par Mgr Gaume. — Abrégé du Catéchisme de 
persévérance, par le même. — Explication historique, dogiyiatique, etc.. du 
Catéchisme, par l'abbé Guillois. — Grand Catéchisme de la persévérance 
chrétienne, par d'Hauterive. — Cours élémentaire d'instruction chrétienne.., 
à l'usage des maisons d^éducation, des Catéchismes de persévérance^ etc...^ 
par l'abbé Marotte. — Cours d'Instruction religieuse..., par le directeur des 
Catéchismes de Saint-Sulpice (M. Icard). — Explication du Catéchisme du 
diocèse de Paris pour les enfants de la première communion, par le même. 
— Théologie du catéchiste, par M, Leclercq, 1865. — Le Catéchisme véri- 
tablement expliqué, à l'usage des prêtres, catéchistes, et de toutes les per- 
sonnes chargées de l'instruction chrétienne de la jeunesse, par M. l'abbé 
Laffineur, 1864. — Questionnaire sur le catéchisme, par M. J. M..., 
1868. — Manuel de religion catholique pour s'instruire soi-même et servir 

LXXVL — 4 



50 L'INSTRUCTION RELIGIEUSE AU COLLEGE 

i" Principes relatifs à la vocation en général : Cette partie 
de la question est traitée ex professo et à part, ainsi que le 
mérite son importance, dans le Précis de la doctrine catho- 
lique^ du P. Wilmers; selon un ordre très naturel, après 
avoir exposé dans sa morale les devoirs généraux^ l'auteur 
enseigne les Devoirs spéciaux propres aux différentes caté- 
gories de chrétiens, et, dans un paragraphe qui ouvre ce der- 
nier article, il établit l'origine providentielle de la diversité 
des situations sociales, l'importance du choix d'un état, bref, 
à peu près toute la doctrine générale de la vocation. Remar- 
quons encore, dans le manuel de M. l'abbé Portais : La doc- 
trine catholique exposée à Vusage des collèges^ au chapitre de 
la Vie chrétienne^ un excellent article sur les états divers^ et, 
dans celui de M. l'abbé Constantin, de très bonnes Règles à 
suivre dans le choix dun état. (Deuxième Appendice au 
Traité des Sacrements, pp. 611 et suiv.) 

D'autres ouvrages similaires contiennent au moins quel- 
ques-unes des notions les plus essentielles, placées tantôt 
dans le chapitre Du quatrième commandement de Dieu, tan- 
tôt dans ceux Du mariage. De l'ordre ou Des conseils évangé- 

de guide aux catéchistes (traduit de l'allemand) de l'abbé Overberg, 1872. — 
Le Catéchisme chrétien, par Mgr Dupanloup, 1865. — Cours d'instruction 
religieuse^ à l'usage des Catéchismes de persévérance, des maisons d'édu- 
cation, etc., par M. l'abbé Cauly, 1891. — Nouveau manuel complet et 
pratique d'instruction religieuse, à l'usage des maisons d'éducation, par 
M. l'abbé Poey, 1895. — Courte explication du Catéchisme, par Dom Vuil- 
lemin, 1889. — Le Catéchisme des pensionnats et des collèges, par le même, 
1884. — Cours de religion, par le P. Wilmers, S. J. (traduit par M. l'abbé 
Grosse), 1874. — Précis de la doctrine catholique, par le même, 1896. — 
Cours abrégé de Religion. Manuel approprié aux établissements d'instruc- 
tion, par le P. Schouppe, S. J. — Cours de religion catholique, à l'usage 
de l'enseignement secondaire, par le P. Sifferlen, S. J., 1896. — Catéchisme 
de persévérance, par M. l'abbé Simon, 1882. — Nouveau manuel d'Instruc- 
tion religieuse, par M. l'abbé Latour, 1889. — La Doctrine catholique 
exposée à l'usage des collèges, pensionnats, etc., par M. l'abbé Portais, 
1887. — Cours de Science religieuse, à l'usage des classes supérieures des 
collèges, lycées, petits séminaires, par M. l'abbé Guyot, 1891. — Étude 
complète sur le Christianisme, à l'usage des Catéchismes de persévérance, 
par M. l'abbé Doublet, 1887. — Explication du Catéchisme, ou cours d'ins- 
truction religieuse, à l'usage des maisons d'éducation, par M. l'abbé Briault, 
1878. — r.rand Catéchisme, par M. le chanoine Labis, 1870. — Manuel 
d'instruction religieuse, à l'usage des maisons d'enseignement secondaire et 
des Catéchismes de persévérance, par un missionnaire diocésain ( du diocèse 
de Clcrmont), 188IJ. — Leçons de Catéchisme, à l'usage des familles, pa- 



LA QUESTION DE LA VOCATION . 51 

ligues ; d'autres, en assez grand nombre, ne donnent sur ce 
point si grave qu'un enseignement tout à fait insuffisant, ou 
même le laissent de côté. 

2^ Vocation au sacerdoce : Parmi les publications que nous 
examinons, il n'en est guère, s'il en est, qui passent sous si- 
lence la vocation sacerdotale. Certaines, peu nombreuses 
d'ailleurs, donnent sur cette matière une doctrine assez 
abondante. Plusieurs insistent sur la dignité et les joies du 
sacerdoce, sur les considérations capables d'exciter dans les 
âmes des enfants le désir de ce saint état; fait digne de re- 
marque : ce sont communément les plus récentes, c'est-à- 
dire celles dont les auteurs se sont le plus inspirés des né- 
cessités actuelles. 

3^ Vocation à l'observation des conseils et à Vétat religieux : 
Encore un sujet qui aurait droit à un chapitre spécial, dans un 

roisses, maisons d'éducation, lycées et collèges, par M. l'abbé Bleau, 1891. 
— Causeries sur le Catéchisme, par M. C. G..., 1879. — Catéchisme catho- 
lique, par M. l'abbé Dumont, 1870. — Le Catéchisme expliqué aux petits 
enfants, par le P, Fournel, 1881. — Le Catéchisme à la maison, par M. l'abbé 
Delaforest, 1888. — Cours d'instruction religieuse, rédigé pour V Institut des 
Frères des Écoles chrétiennes, par un professeur de Séminaire, 1895. — 
Catéchisme apostolique, par Mgr Fava, 1893. — La Somme du catéchiste. 
Cours de religion et d'histoire sacrée, à l'usage des instituts catholiques et 
des séminaires, collèges, etc., par M. Tabbé Regnaud, 1892. — Catéchisme 
du catéchiste, par MM. l'abbé Barthe et l'abbé Fabre, 1874. — Une expli- 
cation du Catéchisme, par M. l'abbé Brulon, 1891. — Grand Catéchisme 
d'Agen, par un curé du diocèse, 1884. — Explication littérale du Caté- 
chisme d'Auch, par M. l'abbé Castillon, 1896. — Le Catéchisme de Bayonne 
expliqué et commenté, par M, Tabbé Gabe, 1888. — Le Catéchisme catho- 
lique. Commentaire littéral et pratique (du Catéchisme de Bayonne), à 
Tusage des Catéchismes de première communion, de persévérance, et des 
maisons d'éducation, par M. Tabbé Poey, 1891. — Grand Catéchisme du 
diocèse de Toulouse, 1891. — La Science du catchiste, ou explication du 
Catéchisme de Rennes^ par M. l'abbé Debroise, 1898. — Sommaire de la 
Doctrine catholique, ou tableaux synoptiques pour servir aux ÎJistructions et 
aux catéchismes, par l'auteur des Paillettes d'or, 1881. — Pratique de l'en- 
seignement du Catéchisme, par M. l'abbé Maudouit, 1883. — Exposition de 
la Doctrine chrétienne, pour catéchismes, prônes, etc., par M. l'abbé Chauvet, 
1889. — Petites études pour servir à l'enseignement familier du Catéchisme, 
par Mme J. B..., 1890. — Directoire de l'Enseignement religieux dans les 
maisons d'éducation, par M. l'abbé Dementhon, 1893. — Le Directeur des 
Catéchismes de première communion et de persévérance, par M. Tabbé 
Turcan, 1898. — Manuel classique d'instruction religieuse à l'usage des 
maisons d'éducation, par M. l'abbé Constantin, 1898. 



52 L'INSTRUCTION RELIGIEUSE AU COLLEGE 

livre écrit pour contribuer, directement ou indirectement, à 
l'instruction religieuse de la jeunesse. Et, dans certains de 
ceux qui font l'objet de cet examen, cette place d'honneur 
lui a été accordée : citons notamment le Cours (T instruction 
religieuse rédigé pour les Frères des écoles chrétiennes^ les 
œuvres catéchétiques de MM. Portais, Doublet, Icard, Labis, 
d'Hauterive, Guillois, Regnaud, Constantin, de Mgr Dupan- 
loup, de Dom Vuillemin, des PP. Wilmers, Schouppe, Sif- 
ferlen, les grands catéchismes d'Agen, de Toulouse, et le 
Manuel d'instruction religieuse par un missionnaire diocé- 
sain : l'auteur de ce dernier travail a eu l'idée, très heureuse 
et très pratique, de joindre à son chapitre sur les conseils 
évangéliques et l'état religieux quelques indications sur le 
but, l'histoire, le genre de vie des principaux instituts ap- 
prouvés par l'Eglise. 

Ailleurs, l'état religieux est mentionné incidemment, aux 
chapitres Des vœux ou Du mariage. 

Dans certains de ces ouvrages il n'en est pas question, ou 
à peu près. On en trouye qui ne parlent même pas des con- 
seils évangéliques, si ce n'est peut-être du conseil relatif à la 
chasteté, au chapitre Du mariage^ et cela, alors que la préface 
annonce — c'est le cas pour l'un d'eux, de publication toute 
récente — que « ce livre contient tout le fond de la doctrine 
évangélique ». Parmi ceux où ce sujet a été le plus complè- 
tement laissé de côté, nous avons le regret d'en compter 
deux ou trois que nous croyons être très répandus dans les 
petits séminaires et les collèges catholiques. 

De ces observations sur les catéchismes diocésains et sur 
les ouvrages qui, avec les catéchismes diocésains, paraissent 
fournir le fond de l'enseignement catéchélique actuellement 
donné à la jeunesse, que prétendons-nous conclure ? On ne 
nous accusera pas d'en exagérer la portée, si nous déclarons 
y voir une raison de craindre que dans nos maisons d'édu- 
cation cet enseignement, en ce qui concerne la question de 
la vocation, ne soit pas assez abondant et assez solide. 

Relativement à la vocation religieuse, pour toucher ce 
point, en particulier, nous ne sommes pas seul à exprimer 
cette inquiétude, et nous pouvons nous appuyer sur une au- 



LA QUESTION DE LA VOCATION 53 

torité que les lecteurs des Études ne contesteront pas : le 
R. P. de Scorraille écrivait, ici-même, il y a trois ans, au 
sujet d'un Nouveau manuel complet et pratique d^ instruction 
religieuse à V usage des maisons d^ éducation^ où il regrettait 
de ne pas trouver une leçon sur les conseils évangéliques et 
sur les trois vœux essentiels de la vie religieuse : (c Si nous 
ne nous trompons, la plupart des cours de religion écrits 
pour la jeunesse gardent à peu près le silence sur ce sujet, 
et nous craignons qu'il n'en soit de même des enseignements 
oraux^, )) Et ces appréhensions pourraient être confirmées 
par des témoignages exprès. Voici, par exemple, ce que nous 
disait un religieux, homme exceptionnellement sérieux, me- 
suré dans ses appréciations et ses propos, et incapable d'exa- 
gération : « J'ai été durant cinq années, de la cinquième à la 
rhétorique inclusivement, l'élève d'un établissement ecclé- 
siastique où la piété était du reste fort en honneur, et j'af- 
firme que jamais, ni au catéchisme ni ailleurs, je n'y ai reçu 
aucun enseignement sur les conseils évangéliques, ni sur 
l'état religieux. Au grand séminaire seulement, on m'a fait 
connaître ce qu'est la vie religieuse, et c'est alors que ma 
vocation s'est déclarée. » 

XII 

Nous avons montré, à l'aide de raisonnements confirmés 
par l'autorité de la tradition, l'obligation qui incombe à tout 
éducateur chrétien, d'enseigner, dans les catéchismes et les 
cours d'instruction religieuse, la doctrine générale de la vo- 
cation, avec ses applications particulières à la vocation sacer- 
dotale et à la vocation religieuse. Nous avons manifesté, en 
la justifiant, la crainte que, sur ce point spécial, l'enseigne- 
ment catéchétique de nos maisons d'éducation ne répondît 
pas suffisamment aux besoins des âmes. 

Venons aux conséquences pratiques. Les catéchistes des 
collèges catholiques les aperçoivent déjà d'eux-mêmes. 

Ceux qui auront conscience d'avoir rempli tout leur devoir 
jugeront notre travail inutile pour eux, et ils auront raison. 

D'autres reconnaîtront que cette partie de leur enseigne- 

1. Études. Partie bibliographique, 1895, p. 644. 



54 L'INSTRUCTION RELIGIEUSE AU COLLEGE 

ment présente des points faibles : ils concluront à la néces- 
sité de les renforcer, et de combler, le cas échéant, par l'ins- 
truction orale, les lacunes qu'ils constateront, soit dans le 
catéchisme officiel du diocèse, soit dans les manuels mis 
entre les mains de leurs élèves. 

Quelle place nos catéchistes feront-ils, dans leurs cours 
d'instruction religieuse, à cette partie de la morale chré- 
tienne ? 

Son importance lui donne le droit d'occuper une place à 
part, sous une étiquette spéciale, au lieu d'être reléguée 
dans les dépendances de quelque autre question qui semble 
l'y souffrir par grâce. Ajoutons que, si vous la disséminez 
en différents endroits, aux leçons Du mariage^ Du quatrième 
commandement, Des vœux^ elle produira naturellement sur 
l'intelligence des enfants une impression beaucoup moins 
forte que si vous la leur présentiez sous la forme d'un en- 
semble de vérités, d'un corps de doctrine compact et com- 
plet. 

Celte place spéciale que nous désirons pour la doctrine 
delà vocation, où la trouver dans un programme d'enseigne- 
ment religieux ? Si l'on feuillette les cours d'instruction reli- 
gieuse publiés dans ces derniers temps, on y remarque une 
tendance de jour en jour plus accentuée à conformer le plan 
de ce genre d'œuvres à celui des cours de théologie^ à en re- 
produire, en petit, toutes les parties essentielles, à en suivre 
la distribution : rien n'est plus naturel, ni plus normal, un 
catéchisme ne devant être après tout qu'une théologie élé- 
mentaire. Aussi, dans certaines de ces publications, et jus- 
que .dans plusieurs catéchismes diocésains de composition 
récente, trouvons-nous, à la section Des devoirs du chrétien^ 
les traités Des actes humains^ De la conscience, Des lois, Des 
vertus, bref, tout un résumé de la théologie morale. Or, les 
cours de théologie morale comprennent assez ordinairement 
un traité des « états particuliers », De statibus particula- 
ribus. Pourquoi donc, dans un cours d'instruction religieuse, 
à la suite de la Morale générale, des articles relatifs à ces de- 
voirs qui sont communs à tous les chrétiens, n'y en aurait-il 
pas un qui traiterait des obligations particulières aux divers 
états, du moins aux principaux ? Il s'ouvrirait tout naturelle- 



LA QUESTION DE LA VOCATION 55 

ment par l'exposé des principes fondamentaux qui régissent 
la question du choix d'un état, et, non moins naturellement, 
les paragraphes consacrés à l'état ecclésiastique et à l'état 
religieux contiendraient ceux qui se rapportent à la vocation 
sacerdotale et à la vocation religieuse. L'idée n'est pas neuve : 
elle a déjà été réalisée, ou à peu près, par M. l'abbé Portais 
dans sa Doctrine catholique exposée à V usage des collèges^ et 
par le P. Wilmers dans son Précis de la doctrine catholique. 

Du reste, nous n'entendons point le nier, deux au moins 
des parties dont se compose la doctrine de la vocation, celle 
qui a trait à la vocation sacerdotale et celle qui se rapporte 
aux conseils évangéliques et à la vie religieuse, trouveraient 
aussi ailleurs une place naturelle : la première au chapitre 
Du sacrement de VOrdre^ la seconde à la suite des comman- 
dements. 

Et enfin, il est entendu qu'après avoir traité de ces ma- 
tières ex professo dans une partie spéciale de son cours, un 
catéchiste désireux de faire pénétrer dans l'esprit de ses 
élèves des vérités d'une importance si capitale pour la direc- 
tion de leur vie, saura trouver maintes occasions d'y revenir, 
quand se présenteront diverses questions avec lesquelles 
elles ont des rapports évidents. 

Au chapitre De Dieu., par exemple, après avoir enseigné le 
domaine absolu du créateur sur ses créatures, il exposera, 
entre autres conséquences pratiques, l'obligation où nous 
sommes de ne pas choisir un état de vie, de ne pas disposer 
de notre existence, sans l'assentiment, ni à plus forte raison 
contre la volonté expresse de notre maître divin. Il ne par- 
lera pas du saint sacrifice de la messe sans faire ressortir, en 
termes assez forts, assez pénétrants, pour la faire envier aux 
âmes capables de belles ambitions, la grandeur du ministère 
que remplit le prêtre à l'autel. En expliquant ce qui a trait 
au sacrement de Pénitence, à l'absolution, il dira la joie in- 
tense qu'éprouve le ministre des miséricordes divines à pu- 
rifier une conscience souillée, à calmer un cœur en proie 
aux remords, à sauver une âme. 

Quand il exposera la constitution de l'Église, de son clergé, 
il ne croira pas, comme les auteurs de tels manuels dont 
nous avons donné la liste, avoir énuméré tous les membres 



56 L'INSTRUCTION RELIGIEUSE AU COLLEGE 

du corps sacerdotal pour avoir dit qu'il se compose « du 
pape, des évoques, des curés et des vicaires » ; mais, avec 
M. l'abbé Doublet dans son Étude sur le christianisme à 
V usage des catéchismes de persévérance {chapitre De V Eglise)^ 
avec l'auteur du catéchisme diocésain de Saint-Jean-de-Mau- 
rienne (même chapitre), il enseignera que le clergé régulier 
n*est pas dans l'Eglise de Jésus-Christ une superfétation, 
qu'il appartient à son intégrité, qu'il y a sa place assignée 
par l'Eglise elle-même et qu'on ne saurait lui contester sans 
se mettre en désaccord avec elle. 

Qu'on nous permette un dernier mot. Tout a été dit, sur- 
tout depuis que. la question de l'encombrement des carrières 
est à j'ordre du jour, sur le déclassement, sur ses consé- 
quences désastreuses, et pour les déclassés eux-mêmes, et 
pour la société dont ils sont un des pires fléaux. Or, un des 
plus sûrs remèdes à ce mal, un des plus sérieux moyens à 
employer pour en préserver nos élèves, sera de leur exposer, 
de leur faire apprendre, comprendre et pratiquer, la doctrine 
de la vocation, les enseignements du sens commun, de la 
vraie philosophie et de la foi, en ce qui touche le choix d'un 
état de vie. 

Parmi les diverses formes que peut prendre le déclasse- 
ment, il en est une dont la sociologie n'a pas assez parlé : 
ceux-là aussi sont des déclassés, qui, destinés par Dieu au 
sacerdoce, à la vie religieuse, ne sont pas entrés dans cette 
voie, soit parce qu'ils ont désobéi à l'appel divin, soit parce 
qu'ils ne l'ont pas entendu, souvent par la faute de leurs pa- 
rents, de leurs maîtres, qui ne les avaient pas placés dans 
des conditions favorables pour connaître la volonté de Dieu 
sur eux. Et ce genre de déclassement est particulièrement 
fatal, non seulement à ces dévoyés qu'il prive d'incalculables 
avantages, qu'il condamne souvent à une vie banale et inutile, 
coupable, malheureuse, et dont il met le salut en péril, mais 
aussi à la cause de Dieu, à l'Église, aux âmes, qui y perdent 
des prêtres, des religieux, des apôtres, des docteurs, des 
saints. Si nous voulons, pour notre compte, éviter la respon- 
sabilité de semblables malheurs, mettre sur le chemin du 
sanctuaire et du cloître ceux de nos enfants à qui Dieu aurait 



LA QUESTION DE LA VOCATION 57 

fait l'honneur de les y destiner, donnons à tous un ensei- 
gnement solide et complet sur la vocation sacerdotale et la 
vocation religieuse. 

Assez récemment, dans un important collège catholique, 
un nouveau supérieur s'émut d'apprendre que l'établisse- 
ment qui venait de lui être confié passait pour être excep- 
tionnellement infertile en prêtres et en religieux. Recher- 
chant les causes du mal, il se demanda si ce fait ne tiendrait 
pas, pour une bonne part, à ce que la doctrine de la vocation 
n'était enseignée ni dans les catéchismes, ni ailleurs. Une 
enquête auprès des professeurs, leurs aveux dépouillés d'ar- 
tifice, lui prouvèrent qu'en effet ces questions étaient à peu 
près laissées de côté. 11 fit ses observations, donna les ins- 
tructions nécessaires, et nous avons des raisons de croire 
que le résultat ne tarda pas à se faire sentir. 

Nous soumettons ces idées à nos confrères de l'enseigne- 
ment ecclésiastique. Ces idées, n'était-il pas superflu de les 
exposer? Les obligations que nous avons rappelées aux édu- 
cateurs, n'étaient-elles pas généralement reconlriues et mises 
en pratique ? Les lacunes que nous avons cru constater, ne 
sont-elles pas imaginaires ? Bref, en écrivant et en publiant 
ces articles, ne nous sommes-nous pas livré à une de ces 
occupations inoffensives, mais inutiles et quelque peu ridi- 
cules, que le langage familier assimile à l'effraction d'une 
porte ouverte ? Si quelqu'un nous le disait et nous le prou- 
vait, nous le reconnaîtrions de meilleure grâce qu'on ne sau- 
rait croire. Des deux hommes qui sont en nous, l'auteur en 
serait peut-être humilié, mais le prêtre en serait heureux. 

Joseph DELBREL, S. J. 



GOETHE 

SA VIE - SON ŒUVRE 

(Deuxième article*) 



FAUST 

« J'ai été un homme », a dit Gœthe. Nous avons étudié 
rhomme. C'est le poète maintenant qu'il faut considérer, « le 
Poète », comme s'appelle lui-même parfois l'auteur des Mé- 
moires, Vérité et Poésie, parlant de soi à la troisième per- 
sonne et donnant à ses récits autobiographiques, par cette 
formule plus « objective », l'apparence d'une sincérité plus 
complète. 

Le Poète : tout Gœthe tient dans ce mot; j'entends tout ce 
qui, dans cette longue existence et dans cette physionomie, 
méritera d'occuper l'attention de la postérité. On oubliera 
sans doute un jour qu'il eut une activité « infinie » ; et ce 
n^est pas un titre suffisant pour vivre dans la mémoire des 
hommes que d'avoir été ministre de la guerre, directeur des 
mines d'Ilmenau, directeur de la Bibliothèque dans le duché 
de Saxe-Weimar. Il est vrai que le cheval de Galigula, pour 
avoir été consul une année seulement, est resté immortel ; 
mais c'était un cheval. 

Ce fut la grande préoccupation de Gœthe de passer pour 
savant, et, dans ses conversations avec Eckermann ou ail- 
leurs, il se plaint amèrement de l'indifférence du grand pu- 
blic pour ses précieuses découvertes ; mais les générations 
futures ne seront pas plus indulgentes à cet égard que TAca- 
démie des sciences de Paris, et elles dédaigneront de s'oc- 
cuper longuement des travaux scientifiques du grand homme, 
de ses belles collections, de ses « contributions » à l'étude 
de la géologie, de la botanique, de l'ostéologie. 

\, V. Études, 5 mai 1898, p. 325. 



GŒTHE 59 

Dans les idées philosophiques de Gœthe, il y a trop d'in- 
cohérence, de légèreté voltairienne, de contradictions, pour 
qu'on puisse le mettre au nombre des grands penseurs qui 
marchent en tête de l'humanité pour éclairer ses chemins. 

Dans la critique littéraire du patriarche de Weimar, sur la 
fin de sa vie principalement et dans les Conversations avec 
Eckennann^ il est facile de reconnaître le parti pris; l'habi- 
tude fréquente de louer sans mesure, à charge de revanche, 
les moindres d'entre les écrivains du temps et les plus ché- 
tifs ; une sympathie curieuse et une préférence marquée pour 
les théories qui vont directement à faire de Gœthe lui-même 
le plus grand génie de tous les siècles et de tous les pays. On 
se contentera sans doute de faire un choix dans cette œuvre 
immense; et les lettrés, les amateurs de belles sentences, 
citeront parfois une jolie phrase au tour vif, original, spiri- 
tuel, un conseil littéraire plein de bon sens et d'à-propos, 
une remarque ingénieuse et profonde sur le cœur de l'homme 
et sur la vie, et ils ajouteront, suivant la formule consacrée : 
Gomme l'a dit Gœthe. 

Qu'est-ce donc qui assure au grand écrivain allemand une 
place parmi « les morts immortels » dont la postérité garde 
les noms? Quelques-unes de ses œuvres littéraires en prose, 
peut-être, Werther principalement; mais son titre le plus sûr 
à l'immortalité, ce qui fait la meilleure part de sa gloire et la 
plus incontestée, c'est que, dans le vrai sens du mot, il fut 
poète. 

« Pour comprendre le Poète, il faut aller dans le pays du 
Poète », a dit l'auteur de Faust et à'Hermann et Dorothée. 
Certes, à Weimar, sur les bords de l'Ilm, dans ces jardins 
qu'a dessinés le premier ministre de Charles-Auguste, pen- 
dant qu'autour de vous retentissent les sonorités du dialecte 
saxon, ou que de la fenêtre ouverte d'une maison voisine 
vous arrivent, avec accompagnement de piano, les strophes 
d'un lied de Gœthe mises en musique par Beethoven, on doit 
se trouver, j'imagine, dans un état d'âme propice à la pleine 
intelligence à' Hermann et Dorothée ou de Faust. Mais aller à 
Weimar pour lire Gœthe, quelques mortels privilégiés y peu- 
vent seuls prétendre : Happy fewl 

Heureusement, il est bien des façons d'(( aller dans le pays 



60 GOETHE 

du Poète », et Gœthe, sans doute, a voulu dire principale- 
ment qu'il ne faut point aborder l'étude des chefs-d'œuvre 
d'une littérature étrangère avec des préoccupations trop 
étroites et trop exclusives, qu'il con\'ient d'avoir un esprit 
libre de préjugés littéraires, une certaine largeur d'intelli- 
gence et de goût. A cette condition seulement, nous pour- 
rons « comprendre le Poète ». 

Nous allons nous y efforcer, en étudiant, sans nous laisser 
entraîner par une admiration systématique, sans parti pris 
de dénigrement, les œuvres poétiques de Jean-Wolfgang 
Gœthe. 

I 

Nous commençons par Faust. C'est assurément, de tous 
les poèmes de Gœthe, le plus connu en France et le plus 
populaire, je veux dire dans ses traits principaux, tels que 
les ont rendus les grands artistes français. 

Qui n'a entendu au théâtre ou dans un concert d'amateurs 
chanter quelques-uns des airs de Gounod? C'est Faust, quand 
il interroge 

en son ardente veille 
La nature et le Créateur : 
Aucune voix ne souffle à son oreille 
Un mot consolateur ; 

ou bien ces mélodies ailées qui semblent comme l'alouette 
s'envoler « dans la profondeur du ciel bleu » ; ou bien encore 
le chant grave de la cathédrale : ce Souviens-toi du passé. » 

Qui n'a vu dans les musées de nos grandes villes quelque 
tableau où revit une scène de Faust? Voici le vieil alchi- 
miste dans son cabinet aux fenêtres ogivales, entouré de ses 
alambics et de ses cornues; regardez sur son front chauve la 
trace des préoccupations sérieuses et des recherches obsti- 
nées; en face de lui, Méphistophélès, au sourire énigma- 
tique, au regard dominateur. 

Non, aucun peut-être des types de notre théâtre classique 
n'est en France plus populaire que Faust. Mais que dire de 
l'estime où l'on tient en Allemagne le grand œuvre de 
Gœthe ? 

Pour une foule de gens, dit le P. Baumgartner, Faust, remplaçant 
les Evangiles, tient lieu de livre sacré. Sous la forme de mystère, il a 



SON ŒUVRE. - FAUST 61 

été représenté sur les plus grandes scènes, et la seconde partie, trans- 
formée en opéra très varié par l'art scénique, la musique et les ballets, 
ne paraissait pas moins intéressante que la première. C'est Tœuvre de 
Gœthe la plus lue, la plus répandue. Des centaines de proverbes tirés 
de Faust ont cours partout dans le peuple. Il n'y a si insignifiante jeune 
fille qui ne croie pouvoir se reconnaître elle-même dans Marguerite; il 
n'y a professeur ou étudiant si modeste qui ne croie pouvoir se regar- 
der lui-même comme un second Faust. Tout le monde s'imagine qu'il 
a maille à partir avec Méphistophélès. Quant aux Wagners, on sait 
qu'en Allemagne ils n'ont jamais manqué. 

Les grands critiques, les philosophes, les historiens, les 
théologiens protestants, partagent l'enthousiasme populaire. 
Ecoutez Strauss : « C'est notre poème allemand central, le 
plus magnifique effort et le mieux réussi que l'on ait tenté 
pour expliquer poétiquement l'énigme du monde et de la 
vie; un poème qui, pour la profondeur du sens, pour l'abon- 
dance des idées présentées sous des images naïves et pleines 
de vie, n'a son pareil dans aucune autre nation, w Ludwig 
Tieck est à peu près du même avis : « Faust^ en fait de poé- 
sie, est tout ce qu'il y a de plus profond, de plus sublime. » 

Ecoutons encore Gœthe lui-même; c'est toujours chose 
piquante d'entendre le grand homme parler de lui-même 
et de ses œuvres. Voici ce qu'il dit au bon Eckermann, le 
3 janvier 1830, à propos de la traduction faite par Gérard de 
Nerval : a En allemand, je ne peux plus lire le Faust ; mais 
dans cette traduction française, chaque détail reprend sa 
fraîcheur et me frappe comme s'il était tout nouveau pour 
moi. Le Faust est un sujet incommensurable ; tous les 
efforts que l'esprit ferait pour le pénétrer entièrement se- 
raient vains. )) 

Cet avertissement de Gœthe n'a pas été entendu et beau- 
coup de critiques ont voulu « pénétrer entièrement le Faust », 
qui, suivant la remarque de M. E. Rod, « à peine publié, de- 
vint la proie des commentateurs, des annotateurs, des adap- 
tateurs, des traducteurs ». 

Que toute cette gloire, cependant, que tout ce bruit ne 
nous impose pas. Sans doute, ce serait témérité à nous, ché- 
tif, de tenter une nouvelle explication du chef-d'œuvre. Con- 
tentons-nous de l'étudier en demandant encore au P. Baum- 
gartner le secours de sa vaste érudition. Essayons : il nous 



62 GŒTHE 

sera peut-être donné de comprendre tout ce qui, dans Faust^ 
est à la portée de l'intelligence d'un simple mortel : le lec- 
teur estimera peut-être comme nous que le reste est inutile 
et doit être négligé. 

II 

La légende du docteur Faust est une légende germanique. 
Le héros naquit à Knittlingen, et, vers l'an 1537, il fut trouvé 
mort dans son lit, étranglé, dit-on, par le diable, avec lequel 
il aurait fait un pacte. 

Aucun sorcier à cette époque, aucun magicien n'eut une 
plus vaste réputation. Plusieurs écrivains du seizième siècle 
nous ont raconté ses étranges aventures et ses voyages. 
L'abbé Trithémius l'appelle « un charlatan, un coureur, un 
bavard ». Mutran Rufus, chanoine de Gotha, voit en lui « un 
chiromancien, un jongleur ». On montre encore, dans le 
vieux monastère de Maulbronn, le laboratoire de Faust, sa 
« cuisine », die Faustkûche. 

En ces premiers temps du protestantisme, où les nova- 
teurs prononçaient les plufe véhéments anathèmes contre 
l'étude des sciences naturelles, il faut entendre parler de 
Faust les chefs de la réforme : « Il n'y a pas autre chose en 
lui qu'un diable orgueilleux et ambitieux », dit Luther, qui 
connaissait bien le diable, l'ayant vu quelquefois, comme il 
le raconte lui-même, et ayant engagé avec lui plus d'un 
combat singulier. 

Mais voici que va commencer le travail de l'imagination 
populaire. Le docteur Johannes Faust réunira, dans son seul 
personnage, trois types divers, fameux en Allemagne .aux 
siècles derniers. D'abord et surtout, c'est l'homme bien 
connu dans les légendes du moyen âge : Cyprien^ Théophile 
ou Robert le Diable^ l'homme qui vend son âme à Satan pour 
l'éternité; en retour, les puissances infernales lui donnent 
ici-bas la science, les richesses, les honneurs, les voluptés. 
C'est encore le sorcier tel qu'on l'avait vu aux siècles précé- 
dents dans tout homme qui s'occupait des sciences natu- 
relles : ainsi, Albert le Grand, Jean le Teutonique, le pape 
Sylvestre II furent, on le sait, accusés de sorcellerie. Enfin, 
c'est l'écolier errant, der fahrende schûler, que l'on voyait 



SON ŒUVRE. — FAUST 63 

autrefois parcourir les villes et les campagnes, disant la 
bonne aventure, faisant des tours de prestidigitation sur les 
places publiques, découvrant les trésors cachés, étonnant le 
bon peuple par son savoir et sa faconde. 

En 1587, Jean Spies, suivant les données de la légende 
que nous venons de résumer, publie en allemand, à Franc- 
fort-sur-le-Mein l'histoire du docteur Faust : Historia von 
D. Johann Fausten^ dem weitbeschreiten Zauherer. Ce livre 
eut en Allemagne un immense succès, et, dès l'année 1595, 
Victor Palma-Gayet en donnait, à Paris, une traduction fran- 
çaise. On y apprend que Johannes Faust naquit à Rod, près 
de Weimar. Il passa son enfance à Wittemberg, chez son 
oncle, qui l'avait adopté. Il étudia dans les universités et 
devint docteur en théologie, docteur en médecine, astro- 
logue, mathématicien. 

Un jour, au moyen « de vocables, de caractères, de figures 
€t de conjurations », il évoque le puissant diable « Méphos- 
tophilès », et, à la troisième apparition, lui vend son âme et 
signe le pacte avec son propre sang. « A cette heure même, 
dit l'auteur du livre populaire, cet homme impie se sépare 
de son Dieu et de son Créateur, et son apostasie n'est pas 
autre chose que son insolent orgueil, son désespoir, sa témé- 
rité, sa présomption,... ainsi qu'il arriva au mauvais ange 
qui voulut s'opposer à son Dieu. » 

« Méphostophilès » se met au service de Faust et le fait 
voyagera travers le monde, dans l'enfer, par delà les étoiles. 
Ce que toute la science humaine n'a pu donner au pauvre 
docteur, son serviteur et son maître infernal le lui procure : 
honneurs et richesses lui sont accordés à la cour de Charles- 
Quint à Innsbruck, chez le sultan à Constantinople, chez le 
Pape même, dans la capitale du monde chrétien; à lui toutes 
les voluptés de la terre, et, pour lui, la belle Hélène sort de 
la tombe; les secrets d'outre-tombe lui sont révélés, et «Mé- 
phostophilès )) lui tient un discours où l'on voit manifeste- 
ment que le matérialisme et le panthéisme trouvent aux en- 
fers des partisans : « Le monde, mon cher Faust, est incréé, 
le monde est immortel — unsterblich. — De même le genre 
humain a existé de toute éternité et n'a pas eu de commen- 
cement; ainsi la terre », etc. 



Ô4 GŒTHE 

Mais les vingt-quatre ans marqués dans le pacte abomi- 
nable sont écoulés ; la joie terrestre passe vite ; l'heure fatale 
a sonné. En vain, Faust recourt à la prière ; la vengeance de 
Dieu éclate sur sa tète ; il meurt. Satan garde sa proie pour 
Téternité. 

Faust parut aussi sur la scène, à cette époque. I/anglais 
Marlowe fit une tragédie, imprimée à Londres en 1604, sous 
ce titre : The tragical History of D. Faustus. Peu de temps 
après, sous forme de drame populaire, nous retrouvons la 
légende sur tous les théâtres de TAllemagne, et, pendant 
deux siècles, aucune représentation n'y obtint un plus vif 
succès et ne souleva de plus chaleureux applaudissements. 
Mais quand Tinfluence de la littérature française fut partout 
dominante, le docteur Faust parut aux bons Allemands trop 
<( gothique » en vérité; les règles de l'art classique étaient 
formelles : elles proscrivaient impitoyablement une pièce où 
manquaient les trois unités et où l'on voyait, parmi d'autres 
spectacles bizarres, 

le diable toujours hurlant contre les cieux. 

Faust, banni des grandes scènes allemandes et tout honteux, 
emmenant avec lui son famulus Wagner et son démon Mé- 
phistophélès, se réfugia parmi les personnages vulgaires du 
théâtre de marionnettes. Il y attendit patiemment, pendant 
quelques années, l'heure des grandes réparations, l'heure 
prochaine où les rayons de sa gloire renaissante feraient pâlir 
les noms de ses rivaux antiques, Horace et Cinna, Andro- 
maque et Britannicus. 

Voilà, dans ses traits principaux, l'histoire de la légende. 
Peut-on imaginer un sujet plus foncièrement national? De 
môme que dans la Grèce d'autrefois, Atrée, Agamemnon, 
Clytemnestre, Œdipe, Antigène, tous ces héros illustres des 
époques primitives, étaient familiers aux spectateurs des tra- 
gédies de Sophocle et d'Euripide et leur rappelaient de som- 
bres et sanglantes aventures et l'histoire de la patrie; de 
même le docteur Faust, type de l'homme vendu à Satan, du 
sorcier, de l'écolier errant, avait conquis en Allemagne, 
grâce aux livres populaires et au théâtre, une célébrité uni- 
verselle; aucun nom plus connu, aucune histoire plus sou- 



SON ŒUVRE. — FAUST 65 

vent redite. Fixer d'une façon durable et définitive, dans une 
œuvre proprement littéraire, les traits de cette grande phy- 
sionomie, c'était un beau dessein assurément. Il méritait 
bien de la littérature de son pays, le jeune poète qui entre- 
prenait la tâche d'exprimer tout ce qu'il y avait de poétique 
dans cette légende vraiment nationale. 

On peut encore considérer l'histoire de Faust à un autre 
point de vue. Le fonds en est grave; les idées qu'on y dis- 
cute intéressent l'humanité tout entière; les problèmes qu'on 
y soulève sont dignes d'occuper une âme qui pense. Il n'est 
pas sans intérêt, je le veux bien, quand nous lisons nos 
poètes du dix-septième siècle, d'assister aux combats qui se 
livrent dans le cœur d'Andromaque, et les questions débat- 
tues dans le Misanthrope et dans V École des femmes ne sont 
pas absolument frivoles. Mais voici, sur beaucoup d'autres 
sujets qu'ont pu traiter de grands poètes, la supériorité de 
la légende qui nous occupe. Tout homme y reconnaît son 
propre destin, sa misérable condition, ses luttes intimes, ses 
aspirations, son impuissance à trouver dans la science et 
dans les voluptés d'ici-bas rien qui soit à la mesure de ses 
vastes désirs. Là, s'agite le sort de l'humanité; on nous parle 
de notre origine, du peu que nous sommes, des épreuves 
morales de notre courte existence, des mystères d'outre- 
tombe, de notre destinée éternelle : considérations d'une 
importance souveraine et qu'il semble que nos auteurs clas- 
siques, si l'on excepte les prédicateurs et les moralistes, 
n'ont presque osé aborder. 

Au point de vue religieux, à part quelques altérations dues 
à l'influence du protestantisme et que nous pouvons négliger, 
on trouve dans ces récits populaires les dogmes principaux 
de la seule religion qui explique à l'homme toute Ténigme 
humaine : la création, le péché des anges, le péché originel, 
la Rédemption, les ruses de l'Esprit mauvais, les difl^érentes 
espèces de tentations, les peines éternelles qui châtient le 
démon et le pécheur impénitent. Tout chrétien qui se sépare 
de Dieu par une faute grave reconnaît dans l'histoire de 
Faust l'image de ses propres faiblesses et de sa chute. 

Voilà donc la matière qui s'offrait à Gœthe : une légende 
nationale, d'un intérêt vraiment humain, d'une grande portée 

LXXVI. —5 



66 GOETHE 

philosophique et religieuse. Le choix qu'il en a fait est d'une 
heureuse inspiration et témoigne d'un grand sens poétique; 
il faudra en tenir compte à l'auteur de Faust^ quelles qu'aient 
pu être d'ailleurs, dans l'exécution du chef-d'œuvre qu'il 
avait rêvé, les défaillances de son génie. 

III 

Gomment Gœthe a compris la légende, et par quelles 
transformations, marquant son empreinte personnelle sur ces 
traditions populaires, fixant, pour ainsi parler, cette matière 
flottante, il en a fait une œuvre originale : ces questions inté- 
ressantes, il faut les résoudre. 

Ainsi, dans l'étude de notre théâtre classique, quand Ra- 
cine ou Corneille emprunte un sujet à l'antiquité ou à quel- 
que scène étrangère, nous suivons le travail du poète, et 
c'est pour nous un grand charme de voir, par exemple, com- 
ment les idées chrétiennes et une conception nouvelle de la 
destinée humaine et de la liberté changent le sens philoso- 
phique et la portée morale de VHippolyte d'Euripide et en 
font ce chef-d'œuvre d'analyse psychologique qui s'appelle 
la Phèdre française. 

Or, cette belle légende de Faust, Gœthe l'a considérable- 
ment amoindrie et diminuée. Il l'a vidée, si l'on me permet 
cette expression, de son vrai sens religieux et de sa profonde 
signification. Aux données primitives et chrétiennes, il a 
substitué l'histoire de sa propre vie, de ses amours et de ses 
occupations, ses idées incohérentes et contradictoires sur 
Dieu et la vie future, ses préjugés aussi; et, si l'on veut, 
après une lecture attentive et complète de son œuvre, for- 
muler en quelques mots la leçon qui s'en dégage, on trouve 
une maxime étrange et immorale. 

Voilà une appréciation générale dont le lecteur, j'ose l'es- 
pérer, reconnaîtra la justesse, s'il veut bien nous suivre dans 
l'étude que nous allons faire du fragment de 1790, de la 
première partie parue en 1808 et du second Faust^ œuvre 
posthume. 

Ce poème, qu'on appelle en Allemagne « le grand œuvre », 
ne fut point, en effet, l'œuvre d'une semaine. Soixante ans 
s'écoulent, de 1771 à 1831, entre le jour où Gœthe écrivait 



SON ŒUVRE. - FAUST 67 

le monologue de Faust et le jour qui vit l'achèvement défi- 
nitif du cinquième acte de la seconde partie. Ce ne fut point 
d'ailleurs, on le pense bien, l'occupation constante et princi- 
pale de sa longue vie. Il n'y travailla sérieusement qu'à trois 
époques différentes, séparées l'une de l'autre par un long 
intervalle, et l'on peut dire que trois auteurs sont venus tour 
à tour prendre part à l'accomplissement de cette tâche im- 
mense : le jeune homjne écrit les premières scènes avec la 
fougue orageuse d'une âme que la passion domine et que 
remplit l'orgueil de la vie ; le ministre de Charles-Auguste, 
le directeur du théâtre de la cour, trouve, au milieu de ses 
graves occupations et de ses distractions sentimentales, assez 
de loisir pour reprendre l'œuvre interrompue; il laisse le 
soin de l'achever à un vieillard de soixante-quinze ans qui, 
pendant six années, regrettant l'inspiration facile de sa jeu- 
nesse et déplorant la stérilité de ses efforts, met péniblement 
en vers tout ce que, pendant sa longue carrière, il a pu 
amasser de connaissances, d'idées, de sentiments et d'images. 

IV 

Le Fragment de 1790 doit la meilleure partie de son charme 
poétique au'livre populaire que le jeune Wolfgang avait lu à 
Francfort dans une collection où l'on trouvait, comme dans une 
Bibliothèque bleue, à l'usage du peuple, les vieilles histoires 
et les vieux contes, les Quatre Fils Aymoriy la Belle Mague- 
loiine^ la Belle Mélusine et le Docteur Faust. A Strasbourg, 
pendant les folles années de sa vie d'étudiant, Gœthe s'inté- 
ressa vivement au théâtre de marionnettes où il retrouvait, 
sous une forme dramatique, la belle légende qui avait si 
agréablement occupé les loisirs de son adolescence ; et, sans 
parler d'autres emprunts plus considérables, c'est là qu'il 
■prit l'idée de la première scène du Fragment, le monologue 
de Faust. 

Que trouvons-nous dans cette ébauche du grand œuvre ? 
Gœthe lui-même, principalement. Tout ce que sa biographie, 
racontée d'après ses Mémoires ou d'après les récits des con- 
temporains, nous a fait connaître de ses idées, de ses aspi- 
rations, de ses projets, de ses faiblesses, de son caractère; 
tous les traits de sa physionomie morale, nous pourrions, 



68 GŒTHE 

dans une lecture attentive de ces premières scènes, les 
signaler au passage. Bornons-nous à quelques indications. 

Faust, ce grand contempteur de la science humaine et qui, 
de toutes ses lectures confuses, de ses études « de philoso- 
phie, de jurisprudence, de médecine, et, hélas ! de théologie 
aussi », n'a rapporté que les notions les plus confuses sur 
toutes choses, c'est Gœthe lui-même; et, dans ces sarcasmes 
contre la science traditionnelle des universités et la sottise 
prétentieuse des Wagners, le personnage qui donne son nom 
au drame tout entier parle avec l'insolence et la superbe du 
jeune rédacteur des Critiques de Tiefurt {Tiefarter Recen- 
sionen). 

Reconnaissez-vous le poète de « la période d'assaut et de 
poussée », le rêveur solitaire qui parcourt les sentiers des 
montagnes d'Alsace, l'adorateur enthousiaste de la nature 
considérée comme la source vive et féconde de toute vérité 
et de toute beauté ; le reconnaissez-vous dans ses ardentes 
invocations de la scène intitulée : « Forêt et caverne » : 

Esprit sublime, tu m'as donné tout ce que je désirais. Non, tu n'as 
pas en vain tourné vers moi ta face au milieu de la flamme. Pour 
royaume tu m'as donné la puissante nature, la force de la sentir, la force 
d'en jouir. Tu ne m'as pas accordé seulement une froide admiration 
pour elle ; tu m'as permis de lire dans son cœur profond comme dans 
le sein d'un ami. Tu fais passer devant moi la procession des Vivants ; 
tu m'apprends à reconnaître mes frères dans le buisson silencieux, 
dans l'air et dans les eaux. Et quand la tempête dans la forêt gronde 
et mugit, abat les pins gigantesques, secoue avec fureur les branches 
et les arbres voisins, quand leur chute éveille les graves échos de La 
colline : alors tu me conduis dans la caverne tranquille... à mes yeux 
la lune sereine monte à l'horizon, répandant sa douceur. 

Autour de Faust encore, les mêmes personnages que, pen- 
dant ses années de jeunesse, Gœthe avait fréquentés et dont 
il avait pu dessiner le portrait. Ne parlons point du famulus 
« qui sait beaucoup de choses déjà, mais qui voudrait tout 
savoir » : pour trouver l'original de ce personnage, l'étudiant 
de Strasbourg ou de Leipzig n'a eu qu'à ouvrir les yeux, s'il 
est vrai, suivant la spirituelle remarque du P. Baumgartner, 
qu' « en Allemagne les Wagners n'ont jamais manqué ». 

Voici Méphistophélès. Sans doute, avec Wagner, il paraît 
déjà dans le drame populaire ; mais à cette figure aussi 



SON ŒUVRE. — FAUST 69 

l'auteur des premières scènes de Faust a donné des traits 
que lui fournissait la réalité vivante, et les commentateurs 
allemands disent: Méphistophélès, c'est Merck avec sa froide 
et tranchante ironie. D'autres, H. Grimm est du nombre, es- 
timent que dans l'infernal compagnon de Faust, il faut recon- 
naître l'ami du jeune Gœthe, Herder, qui, suivant le critique 
de Berlin, « faisait continuellement sonner dans ses poches 
l'or de ses idées, en retirait de pleines poignées, les faisait 
briller au soleil et les jetait comme de vils charbons ». 

Le personnage principal de ces premières scènes, Gret- 
chen, le jeune poète l'a trouvé aussi dans sa propre his- 
toire : c'est Frédérika Brion, dit encore H. Grimm, qui voit 
dans la physionomie de la pauvre malheureuse que l'égoïste 
passion de Faust précipite dans le déshonneur et dans le 
crime, tous les traits de la jeune fille que l'étudiant de Stras- 
bourg abandonna, quand « l'idylle de Sesenheim » eut pris 
fin. Faut-il encore, à propos de l'héroïne du Fragment^ rap- 
peler le nom de Lili Schônemann ? Certains commentateurs 
dont le témoignage mérite qu'on le prenne en considération 
inclinent à le penser. Mais il n'importe. A d'autres, aux 
chercheurs obstinés et aux doctes, la solution de ces graves 
problèmes. 

Ce que personne ne conteste, c'est que le Fragment, 
comme la vie de Gœthe, à cette époque surtout, est essen- 
tiellement un roman d'amour. Tandis qu'avec Méphisto- 
phélès le Faust de la légende parcourt l'immensité des cieux, 
descend aux enfers, voyage à travers le monde, visite le 
Pape, le Sultan, l'Empereur, les petites cours princières, les 
universités, les villes et les campagnes du vieil empire alle- 
mand, tout au contraire le Faust de Gœthe s'arrête dans la 
chaumière de Marguerite ; il borne là son horizon, il ne voit 
rien au delà, dans l'univers et dans la vie, qui mérite de re- 
tenir longtemps son attention et qui sollicite son activité. On 
reconnaît en lui principalement le poète amoureux, le rêveur 
passionné, l'amant de Ja Gretchen de Francfort, de Gorona 
Schôter, de Frédérika Brion, de Lili Schônemann : le Frag- 
ment n'est que la tragédie de Marguerite, comme l'appellent 
les critiques allemands, die Gretchentragôdie . 

D'ailleurs, du pacte avec le diable, pas un mot. Méphisto- 



70 GŒTHE 

phélès promet simplement à Faust de le faire pénétrer dans 
les mystérieuses profondeurs de la nature et de lui présenter 
des spectacles où il trouvera l'apaisement de ses désirs. 

On peut même, en y réfléchissant, s'étonner que le diable 
paraisse en cette histoire. En vérité, faut-il évoquer l'Esprit 
de la terre pour entraîner un homme dans des aventures vul- 
gaires qui, suivant le mot de Gottschall, « n'échappent à la 
plus commune banalité que parce qu'elles sont criminelles » ? 
Pour séduire Marguerite, pour précipiter dans le déshon- 
neur et dans la pire des infortunes une pauvre jeune fille du 
peuple, il n'est pas besoin d'un savant, d'un sorcier, d'un 
alchimiste, moins encore d'un diable qui arrive sur la scène 
déployant tous les prestiges de la magie infernale. Le pre- 
mier bachelier venu, s'il a de l'argent, réussira peut-être, 
avec l'aide de Tentremetteuse Marthe, dans cette entreprise 
déshonnête, et, au point de vue d'une certaine morale mon- 
daine et bourgeoise, le cas n'est pas extraordinaire et ne 
mérite nullement qu'on y fasse grande attention. 

Concluons : le Fragment n^di rien qui rappelle la grandiose 
et terrible légende ; l'idée chrétienne en est totalement ab- 
sente. Nous avons l'histoire de Gœthe dans la période « d'as- 
saut et de poussée », de Gœthe amoureux surtout : nous 
n'avons pas encore « le Poème mondial », das Weltgedicht. 



Cependant les scènes que le poète avait publiées en 1790 
excitaient en Allemagne le plus vif intérêt et l'enthousiasme 
le plus ardent. On y vit l'ébauche première et la promesse 
d'une œuvre supérieure à tout ce que les grands génies des 
siècles passés avaient pu produire ou seulement rêver. Schle- 
gel, Schelling, Hegel commentaient le drame qui n'existait pas 
encore et y trouvaient à l'avance, comme s'exprime l'un d'eux 
tt un sens dantesque », des significations profondes, l'expli- 
cation de toutes les énigmes de la vie, l'éclaircissement de 
tous les mystères, la manifestation, sous une forme divine, 
du vrai, du beau et du bien. De toutes parts, on suppliait 
Gœthe de parfaire « le grand œuvre ». 

De tous les admirateurs du Fragment^ le plus modéré, 
c'était Schiller : il se contentait de le comparer au « torse 



SON ŒUVRE. — FAUST 71 

d'Hercule». D'ailleurs, le grand poète idéaliste de l'Allemagne 
avait compris l'insignifiance, au point de vue de l'idée, de 
ces premières scènes. Il en parle à Gœthe. Il lui rappelle 
avec instance qu'il faut donner à l'œuvre « un sens symbo- 
lique... C'est une nécessité que Faust soit tout à la fois phi- 
losophique et poétique ». D'ailleurs, il se trouvait lui-même 
fort empêché de donner à son ami quelques conseils prati- 
ques : « Je viens de relire le Faust^ écrit-il le 26 juin 1797, 
et, quand je pense au dénoûment qu'il faut imaginer, j'en ai 
le vertige... Enfin j'attends avec impatience et je me demande 
comment la fable populaire s'adaptera aux idées philoso- 
phiques de l'ensemble. » 

L'embarras du grand homme qui reçoit de la confiance de 
ses compatriotes la mission sublime de donnera TAllemagne 
un poème mondial n'est pas moins grand et se manifeste dans 
les réponses qu'il fait à Schiller : ce Vos remarques sur Faust 
m'ont été très agréables... Gomme il était naturel de le pré- 
voir, elles sont en plein accord avec mes projets et mes 
plans... Je ferai en sorte que les différentes parties soient 
pleines d'intérêt et donnent à penser. » 

Gomment Faust a donnera-t-il à penser » ? Gœthe n^en sait 
encore rien, et, quatre ans plus tard, il écrit à son ami : <( Je 
n'ai pas cessé de travailler à mon Faust; mais je n'ai fait que 
peu de progrès : comme les philosophes attendent curieuse- 
ment ce travail, il faut que je recueille mes pensées. » 

L'Allemand Frédéric Vischer estime que cet aveu est 
« d'une haute naïveté ; hoch naw ». 

Le lecteur aura sans doute compris la raison vraie de cette 
anxiété et de ces longues hésitations. La solution du problème 
s'offrait d'elle-même : c'était le retour à la légende. Dans 
cette étrange et dramatique histoire de Faust, nous l'avons 
vu, sur toutes les grandes questions qui peuvent intéresser 
l'humanité, sur les rapports de Dieu, de Fhomme et du 
monde, sur la liberté, sur le péché, sur la loi morale et son 
éternelle sanction, tout était dit. Quel sujet grandiose, quelle 
riche matière pour le poète qui aurait, avec la foi simple d'un 
enfant, accepté ces notions d'une clarté divine, et, sur ce 
vaste champ, quelle opulente moisson d'idées ! En pénétrer 
le sens profond avec l'intelligence d'un grand penseur, en 



72 GŒTHE 

exprimer les touchantes et fortes harmonies avec l'imagina- 
tion et l'enthousiasme d'un grand artiste, Gœthe eût pu le 
faire assurément ; et quelle vraie gloire, solide et durable, 
pour lui, s'il eût donné au monde ce grand poème de Dieu 
et de l'âme humaine ! 

Mais, hélas ! on n'a pas oublié l'effroyable confusion d'idées 
où se débattit pendant sa vie entière cette grande et malheu- 
reuse intelligence. L'adolescent qui « se plongeait » dans 
la lecture du Dictionnaire de Bayle, l'étudiant qui cherchait 
dans VÉthique de Spinosa la solution de la grande énigme, 
« arrivé maintenant au milieu du chemin de la vie », se trou- 
vait, suivant une belle allégorie du poète florentin, « dans 
une forêt obscure » : 

Nel mezzo del cammin di nostra vita, 
Mi ritrovai per una selva oscura... 

Aucune lumière sur notre destinée, sur le sens de la vie 
et le but de notre existence; aucun système philosophique 
ou religieux, si ce n'est peut-être un panthéisme vague dont 
il avait, en 1780, essayé de résumer les dogmes principaux 
en disant de la nature : « Elle est tout ! » 

Nouvelle cause pour Gœthe de perplexité et d'embarras, 
dans l'achèvement de l'œuvre commencée, nouvelle raison 
pour lui d'écarter la solution chrétienne. Ce Faust, nous 
l'avons vu, ce Docteur universel, cet amant de l'immortelle 
Nature, ce poète, cet amoureux, qui, suivant le mot de Mé- 
phistophélès, « tirerait en feu d'artifice le soleil, la lune et 
les étoiles pour peu que cela pût divertir sa bien-aimée » ; 
cet homme idéal enfin, ce Titan de l'époque d'assaut et de 
poussée, c'est Gœthe lui-même. De Faust, plus encore que 
de Werther, le poète pouvait dire qu'il en avait tracé le por- 
trait (c avec le sang de son cœur ». 

Or, si l'on suit les données religieuses de la légende, que 
devient le fils de ses complaisances poétiques ? Sorcier 
qui entretient commerce avec le diable ; séducteur, assassin, 
il n'y a point à hésiter sur le sort qui l'attend : il faut qu'il 
se repente ou qu'il soit damné. Gœthe peut-il prononcer 
l'arrêt de sa propre damnation, lui, le « vieux païen » ? 



SON ŒUVRE. — FAUST 73 

Peut-il se repentir et reconnaître les erreurs de sa vie pas- 
sée, lui « l'homme idéal » ? 

Ainsi le poète supprime dans la légende ce qui en est le 
fonds même. 

Il faut suivre maintenant les efforts qu'il fait, les expé- 
dients qu'il imagine pour satisfaire , en dehors de toute 
conception religieuse , (c aux exigences philosophiques et 
symboliques » du sujet, suivant le mot de Schiller. 

Le premier Faust parut en 1808 avec une triple introduc- 
tion : une dédicace, un prélude sur le théâtre, et un prologue 
dans le ciel. 

Nous reparlerons plus tard de la dédicace, admirable vrai- 
ment au point de vue poétique. 

Dans le prélude, sorte d'à-propos dramatique, Gœthe, avec 
une grande habileté et à plusieurs reprises, suggère au 
spectateur l'idée que les scènes qu'il va contempler lui pré- 
senteront l'image de l'univers : 

Tandis que la Nature, ouvrière indifférente, tourne autour du fuseau 
réternelle longueur du fil et que la foule des êtres se confond pêle- 
mêle et sans harmonie : qui appelle l'individu à la consécration univer- 
selle, à la vie puissante et pleine d'harmonie ? Qui fait mugir la tempête 
des passions ? Qui répand, sur les sentiers de la bien-aimée, toutes les 
premières fleurs du printemps, qui tresse les feuilles vertes, les feuilles 
insignifiantes, pour couronner de gloire toute espèce de mérite ? — La 
puissance de Thomme qui se manifeste dans le poète... Ainsi donc, 
dans cette étroite maison de planches, parcourez tout le cercle de la 
création ; allez, dans votre essor rapide, avec prudence, du ciel, à tra- 
vers le monde, jusqu'aux enfers. 

Ainsi le grand poème mondial est annoncé : (c Du ciel, à 
travers le monde, jusqu'aux enfers. » Voici le ciel : Dieu et 
Satan tiennent une conversation dont l'auteur de Faust a 
trouvé la première idée dans le Livre de Job. 

Le Seigneur. — Connais-tu Faust? 

MÉPHisTOPHÉLÈs. — Le docteur? 

Le Seigneur. — Mon serviteur ! 

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Oui, il VOUS sert d'une manière étrange!... Il 
demande au ciel ses plus belles étoiles, à la terre ses plus sublimes vo- 
luptés; rien ne peut donner l'apaisement à ses vastes désirs. 

Le Seigneur. — S'il me sert aujourd'hui dans le trouble, je veux 
bientôt le conduire à la lumière... Je te l'abandonne; détourne cette 
âme de son origine et de sa source ; entraîne-la, si tu peux la saisir. 



74 GOETHE 

sur tes sentiers, dans les abîmes, et demeure confondu si tu dois recon- 
naître qu'un homm&bon, dans les efforts qu'il fait au milieu des te'nèbres, 
a la pleine conscience du droit chemin. 

Ein guter Mensch, in seinem dunkeln Drange, 
Ist sich des rechten Weges wohl bewusst. 

Je prie le lecteur qui veut bien me suivre de remarquer le 
défi que Dieu porte à Satan. C'est, sous une forme encore 
mystérieuse, l'affirmation de l'idée fondamentale de Faust, 
Pour le génie, il n'y a point de loi morale, et, quels que soient 
ses égarements, il suffit que rien n'arrête l'élan de ses aspi- 
rations, et que jamais, dans l'obscurité de ses voies, dans les 
ténèbres même du doute et du scepticisme, il ne laisse dé- 
faillir son courage et ne cesse de marcher en avant : In seinem 
dunkeln Drang! Voilà la conception nouvelle qui remplace 
les données religieuses de la légende. 

Nous en retrouvons l'expression plus claire et plus déci- 
sive encore dans la scène du pacte. Il est vrai que Faust 
comme Goethe ne croit pas au diable; et si Gœthe, nous 
l'avons vu, abandonnait « aux femmes et aux gens du monde 
qui n'ont rien à faire » la discussion du problème de l'immor- 
talité de l'âme, Faust ne s'occupe pas davantage des mystères 
d'outre-tombe. Ecoutez-le : 

L'au-delà ra^inquiète peu. Si tu détruis le monde présent, qu'un autre 
naisse, peu m'importe. De cette terre, comme d'une source, jaillissent 
mes joies ; ce soleil éclaire mes souffrances ; si je puis un jour m'en 
affranchir, arrive que pourra. Que dans la vie future l'on se haïsse ou 
que l'on s'aime, qu'il y ait dans ces sphères là-bas un dessus et un des- 
sous, je n'en veux rien savoir. 

C'est donc avec une ironie visible qu'il entre en pourpar- 
lers avec le diable : on voit que Faust a lu Voltaire et qu'il 
se moque avec Molière « des chaudières bouillantes » de 
l'enfer. 

Remarquez bien la nature du pacte tel que l'a imaginé 
l'auteur du premier Faust. Ce n'est pas, comme dans la 
légende, une âme qui s'abandonne aux puissances infer- 
nales, leur demandant en retour les richesses, les honneurs, 
les voluptés de la terre et vingt-quatre ans pour en jouir. 
Voici dans l'œuvre qui nous occupe un passage d'une impor- 
tance capitale. Il exprime, sous une forme nouvelle, la mo- 



SON ŒUVRE. — FAUST 75 

raie étrange que « le Seigneur », dans le Prologue au ciel, 
avait proclamée déjà. 

Si jamais, étendu sur un lit de paresse, je goûte la plénitude du 
repos, que ce soit fait de moi à l'instant ! Si tu peux me flatter, si tu 
peux me séduire au point que je me plaise à moi-même, si tu peux me 
tromper en m'accordant les plaisirs, — que ce jour soit pour moi le 
dernier jour ! Jet'ofi*re le pari ! 

Ainsi, que Faust aille, à travers le monde, à ses joies mau- 
vaises, à ses amours impures, et que, par la séduction, parle 
crime et par les sortilèges diaboliques, marchant à la satis- 
faction de ses plus honteux instincts, il entraîne avec lui 
dans la honte et dans l'infamie une pauvre jeune fille : il im- 
porte peu qu'une morale étroite et vulgaire — la morale 
chrétienne — condamne et flétrisse ces abominables exploits. 
Se développer dans toutes ses facultés, réaliser en soi, par 
un effort constant, l'image de l'humanité idéale, agir, agir 
toujours et ne se lasser jamais : c'est la grande loi de notre 
destinée. 

Voilà le sens fondamental du premier Faust^ qui reste, 
d'ailleurs, essentiellement, malgré ces scènes de magie, que 
nous venons d'expliquer, la tragédie de Marguerite, die 
Gretchentrag'ôdie. Nous ne trouverons pas dans le second 
Faust une idée plus haute. 

VI 

C'est sur les instances d'Eckermann que le patriarche de 
Weimar se décida à tenter une grande œuvre, un poème 
mondial qui dépassât par ses proportions infinies, le cadre 
encore mesquin de la tragédie de Marguerite. 

Il y a du Wagner dans ce témoin fidèle des dernières an- 
nées de Gœthe, qui note chaque soir, avec une admiration 
profonde et toujours nouvelle, les oracles qui tombent des 
lèvres du grand homme. Volontiers, il adresserait au vieux 
maître les paroles du famulus : « J'aurais volontiers veillé 
plus longtemps pour continuer à causer avec vous... C'est un 
honneur et c'est un profit de converser avec vous, maître. » 
Mais Faust avait impitoyablement raillé le pauvre Wagner : 
Goethe écouta les conseils d'Eckermann, et, à l'âge de soixante- 
quinze ans, il reprit l'œuvre de sa jeunesse et de son âge mûr. 



76 GOETHE 

Le premier Faust se terminait par le dénoûment suivant : 

Marguerite. — Justice de Dieu! Je m'abandonne à toiî... Je suis 
à toi ; Père, sauve-moi ! Anges, armées saintes, déployez pour me 
protéger vos phalanges ! Henri, tu me fais horreur !... 

MÉPHisTOPHÉLÈs. — Elle est jugée! 

Voix d'en haut : Sauvée ! 

MÉPHISTOPHÉLÈS (à Faust). — Viens à moi! 

(// disparaît avec Faust.) 

Voix du fond, s' affaiblissant : Henri I Henri!... 

Que deviendra Faust? Le poète ne nous le dit pas, mais 
l'activité du héros a-t-elle jamais été défaillante ? A-t-il jamais 
« goûté la plénitude du repos » ? Qui le condamnera ? Satan 
n'a pas gagné son pari et Faust doit son salut à l'action dont 
il avait dit, dans un monologue du premier acte : « Au com- 
mencement était l'action ! » Im Anfang war die That. 

Le salut par l'action ! voilà, suivant l'explication même qui 
se dégage des conversations de Gœthe, le sens du poème 
entier; l'idée destinée à remplacer la conception chrétienne 
de la légende, l'idée qui apparaît déjà, nous l'avons vu, dans 
le premier Faust et qu'il faut mettre davantage encore en lu- 
mière : c'est l'objet du second Faust. 

Dans cette dernière partie qui compte 7498 vers et que 
l'illustre vieillard, au prix de labeurs infinis, acheva en 
six années, ce que nous trouvons avant et par-dessus tout, il 
est à peine besoin de le dire au lecteur, c'est toujours Gœthe 
lui-même. Le grand homme qui de la plupart de ses œuvres 
avait fait, pendant toute sa vie, des essais autobiographiques, 
ici, avec une prolixité que son grand âge explique, se ra- 
conte encore lui-même. 11 se souvient qu'il a été ministre de 
la guerre, ministre des finances, directeur des mines d'ilme- 
nau, collectionneur infatigable; qu'il a cultivé toutes les 
sciences et tous les arts, en un mot qu'il a eu, lui aussi, une 
activité infinie, qu'il a cherché « le salut dans l'action ». 

Il ne sera pas sans intérêt, je pense, pour le lecteur, de 
suivre, dans une esquisse rapide, les épisodes de la nouvelle 
histoire de Faust. Cette seconde partie, deux fois plus longue 
que la première et moins connue à l'étranger, les adorateurs 
du dieu la tiennent également en très haute estime, et c'est 
de l'œuvre entière que l'un d'eux, H. Grimm, a dit, dans ses 



SON ŒUVRE. — B^AUST ' 77 

Vorlesungen : « Le Faust forme un tout... La carrière de cette 
œuvre qui est la plus grande du plus grand des poètes de 
tous les peuples et de tous les temps ne fait que commencer, 
et on n'a fait que les premiers pas pour découvrir et utiliser 
tout ce qu'il contient. » 

Voici donc, pour un profane, « ce que contient » le second 
Faust. Nous n'y trouverons point l'idée chrétienne, mais la 
confusion et l'obscurité, das Wirrwarr. 

Premier acte. — Faust endormi dans une contrée char- 
mante, sur les gazons fleuris. Les sylphes, par leurs chants 
l'éveillent et « le rendent à la sainte lumière ». Marguerite est 
oubliée, mais voici Méphistophélès. Les deux amis se rendent 
dans un château impérial, Faust y devient directeur de 
théâtre, — comme autrefois Gœthe à la cour de Charles-Au- 
guste. Il visite « les Mères, die Mutter ». Quelle est la signi- 
fication de ce dernier symbole ? Mystère ! Généralement, les 
commentateurs n'en savent rien. Gœthe l'a-t-il su lui-même? 
Autre mystère!... Faust évoque la belle Hélène et il se 
prend d'amour pour cette beauté fatale. Hélène disparaît. 

Second acte. — L'ancienne demeure de Faust. Wagner 
s'occupe de chimie organique. Faust et Méphistophélès ar- 
rivent en Grèce. Enumération de tous les spectres et de tous 
les monstres dont Gœthe, aidé par son ami Riemer, a pu 
trouver la nomenclature et la description dans les diction- 
naires et dans les auteurs classiques. 

Au troisième acte, nous sommes devant le palais de Ménélas, 
à Sparte. Hélène paraît avec les Troyennes prisonnières ; 
Faust l'épouse. Le fils d'Hélène et de Faust, Euphorion, se 
tue sur des rochers : allusion à la mort de Byron. Chant fu- 
nèbre. A la fin, bacchanale. 

Le quatrième acte nous fait assister à la victoire que Faust, 
devenu général, remporte sur les ennemis de l'empire. En 
récompense, l'empereur l'investit de la suzeraineté d'une 
vaste plage maritime. 

Nous trouvons, dans le cinquième acte, la solution des 
plus graves problèmes de l'économie politique. Faust prend 
au sérieux son rôle de ministre du commerce : il favorise 
l'industrie, il creuse des canaux, il dessèche une partie du 
rivage de la mer. Dans le voisinage habite un vieux couple, 



78 GŒTHE 

Philémon et Baucis. Faust les condamne à l'exil, brûle leur 
cabane, confisque leur terre. La Mort approche. Voici que 
s'avancent quatre figures symboliques. L'une d'elles, le 
Souci, pénètre dans l'appartement de Faust par le trou de la 
serrure. La Mort est venue. Les anges de Dieu emportent 
dans le ciel et dans la gloire l'âme immortelle dont l'activité 
sur la terre fut incessante. Tous les chœurs bienheureux, les 
anges novices, les anges accomplis, la Mulier Samaritana^ 
le Pater Seraphicus^ le Doctor Marianus^ « la pécheresse 
nommée autrefois Marguerite », la Mater gloriosa implorent 
pour le divin Faust la miséricorde infinie : Faust est sauvé! 
Le Chorus mysticus chante la strophe finale de la grande 
apothéose : « Tout ce qui passe n'est qu'un symbole... L'éter- 
nel Féminin nous attire au ciel 1 » 

Ailes Vergangliche 
Ist nur ein Gleichniss... 
Das Ewig-Weibliche 
Zieht uns hinan. 

Voilà le second Faust. Cette dernière partie du grand 
poème, ne pourrait-on pas, je vous prie, avec le poète 
danois Andersen, la comparer a à une queue de comète qui 
s'étend au loin et qui s'évanouit : aucune liaison, aucun 
fil dramatique; pas d'histoire suivie. Gœthe est devenu 
vieux. Toutes ces mascarades, toutes ces allégories me fati- 
guent. » 

Au milieu de cet effroyable chaos, dans cette confusion la- 
mentable, dans cette obscurité des symboles incohérents, s'il 
vous arrive de rencontrer une scène pleine de lumière, où le 
catholique peut retrouver le nom des saints éternellement 
invoqués et entendre la voix des anges, sous ce décor splen- 
dide, vous chercheriez vainement l'idée religieuse. Avec 
l'impertinente et tranquille audace, avec la profonde indiffé- 
rence que la plupart des poètes ont accoutumé d'apporter en 
ces graves sujets, Gœthe demande à la religion des spectacles 
de joie infinie et de splendeur, des inspirations sublimes, 
l'expression poétique d'immortelles espérances. Mais que lui 
importe le fonds même des croyances et des dogmes ? Pour 
lui qui vénère également, suivant sa parole sacrilège ce Jésus- 
Christ et le soleil », pour l'auteur de Faust, la belle Hélène 



SON ŒUVRE. — FAUST 79 

et la Vierge immaculée, Ménélas et le Doctor Marianus, c*est 
tout un. 

Que si, au point de vue religieux, l'on voulait accorder 
une importance trop grande à la scène finale, je prie qu'on 
remarque comment l'auteur y bafoue l'idée chrétienne du 
salut éternel. La foi et le repentir, voilà bien pour le pécheur 
les conditions indispensables qui lui permettent d'espérer le 
grand pardon. Or, écoutez, quelques heures avant sa mort, 
la confession de Faust. Il parle au Souci, — le Souci qui a 
pénétré dans son appartement par le trou de la serrure. 
Quand on songe que ces vers où s'affirme la plus désolante 
incrédulité, furent écrits par un vieillard de quatre-vingts ans, 
une grande tristesse envahit l'âme. 

J'ai parcouru le monde, saisissant aux cheveux tous mes caprices... 
Je n'ai fait que désirer, accomplir et désirer toujours, et ainsi avec une 
puissante et orageuse impétuosité, j'ai passé ma vie... Le cercle de la 
terre m'est assez connu. Quant à l'au-delà, nous ne pouvons rien y voir. 
Fou, quiconque dirige, en clignotant, ses regards de ce côté, quiconque 
s'imagine que par delà les nuages habite son semblable... Pour le sage, 
le monde présent n'est pas muet. Qu'a-t-il besoin de rêver l'éternité? 
Ce qu'il connaît se laisse comprendre et saisir. S'il voit des esprits, 
des revenants, qu'il continue de suivre son chemin et que, toujours 
marchant en avant, il trouve ses douleurs et ses joies, lui qu'aucun 
instant ne peut satisfaire... Qu'il marche ainsi le long du jour ter~ 
restre. 

Im Weiterschreiten.... 
Er wandle so den Erdentag entlang ! 

Toujours l'idée fondamentale : le salut par l'action, par 
l'action seule ! Pour qu'on ne s'y trompe pas, d'ailleurs, pour 
qu'on n'aille point attribuer au grand poète des opinions reli- 
gieuses qui ne furent jamais les siennes, les anges de Dieu, 
emportant l'âme immortelle de Faust dans la grande apo- 
théose, sont chargés de redire la bonne parole du nouvel 
évangile : 

Il est sauvé le noble membre du monde des esprits, sauvé du Malin. 
Celui qui toujours, par des efforts constants, exerce son activité, celui-là 
nous pouvons le sauver. 

Gerettet ist das edle Glied 
Der Geisterwelt vom Bosen : 
Wer iminer strebend sich bemûht 
Den konnen wir erlosen. 



80 GOETHE 

Le salut par l'action ! A cette maxime fondamentale dont il 
est inutile, au point de vue religieux et moral, de montrer 
rinsuffisance, si vous ajoutez l'histoire de Gœthe, de ses 
amours, de ses occupations, et je ne sais quelles rêveries 
symboliques et profondément obscures, vous aurez tout ce 
que, dans son ensemble et dans ses détails, contient le grand 
poème ; et, sans doute, dans la suite des âges, on n'y 
découvrira pas autre chose. Est-ce suffisant pour que la 
postérité salue dans Faust « l'œuvre mondiale », das Welt- 
gedicht ? 

En vain, M. H. Grimm nous déclare que « ce livre contient 
un tel trésor de sagesse universelle qu'il exercera, sans trêve 
et indéfiniment, la perspicacité, la pénétration, la sagacité 
des lecteurs et surtout des savants d'Allemagne, — den 
Scharfsinn der deutschen Gelehrten. En vain il affirme que 
« c'est l'œuvre la plus grande du plus grand des poètes de 
tous les peuples et de tous les siècles ». Les peuples et les 
siècles ne se rangeront peut-être pas à l'avis du conférencier 
de Berlin. 

De son grand œuvre Gœthe a banni l'idée chrétienne, et 
rien n'a pu la remplacer, ni la maxime fondamentale du salut 
par l'action, ni l'autobiographie du poète, ni les symboles in- 
cohérents et obscurs, ni la vieille mythologie. 

C'est la conclusion qui s'impose, et si, pour la mettre da- 
vantage en lumière, pour la fortifier, il fallait aux considéra- 
tions qui précèdent ajouter l'appui de quelque illustre témoi- 
gï^^ge, je citerais volontiers les paroles d'un écrivain qui n'a 
jamais, je crois, pris la plume pour défendre la religion. 
Henri Heine a dit quelque part : « C'est pour s'être écarté de 
la pieuse ordonnance de la légende, telle qu'elle était sortie 
des profondeurs de la conscience populaire, qu'il a été im- 
possible à Gœthe de mener à bonne fin son ouvrage, d'après 
un plan nouveau dont l'incrédulité est la base. » 

VII 

Mais qu'est-ce donc qui a fait l'immense fortune du poème ? 

D'où vient que Faust a été lu, commenté, admiré, imité, et 

qu'il a parcouru le monde au milieu des applaudissements? 

S'il n'y a point peut-être, dans l'histoire de la littérature 



SON ŒUVRE. — FAUST 61 

contemporaine, de nom plus retentissant, cette grande renom- 
mée serait-elle inexplicable ? 

Remarquons d'abord que le peuple allemand tout entier a 
travaillé à la gloire du grand poème, le regardant, avec 
quelque raison, malgré l'absence de l'idée chrétienne, comme 
une œuvre vraiment nationale. 

Dans le Fragment de 1790, en retrouvait les traits princi- 
paux de la légende bien connue ; les lecteurs du livre popu- 
laire, les spectateurs du théâtre de marionnettes reconnais- 
saient dans cette ébauche des personnages qui leur étaient 
familiers : Faust, Wagner, Méphistophélès. Le sens de ces 
admirables scènes restait obscur et indécis, il est vrai; mais 
les philosophes, nous l'avons vu, les lettrés et les critiques 
répondaient pour le poète et annonçaient partout cette bonne 
ûouvelle que l'Allemagne bientôt aurait son poème « mon- 
dial ». Au commencement du siècle, quand le drapeau trico- 
lore flottait sur les forteresses d'Allemagne, au milieu des 
ruines et des désastres de la patrie allemande, dans ces « an- 
nées de grande détresse », l'on disait que l'achèvement de 
Faust vaudrait une victoire sur l'étranger et serait une glo- 
rieuse revanche. Pendant dix-sept ans, on attendit plein 
d'espoir et de confiance. En 1808, dans la première partie, 
complètement achevée, on reconnut la réalisation de toutes 
les grandioses merveilles philosophiques et littéraires qu'on 
avait si longtemps rêvées. C'est ce que des commentateurs 
sans nombre s'efforcèrent, dès cette époque, de démontrer 
au grand public qui, volontiers, acceptait toutes ces conclu- 
sions si flatteuses pour le génie allemand. Sur le second 
Faust ^ mêmes commentaires; même acharnement des criti- 
ques à prouver que le poème était 1' a œuvre la plus grande 
du plus grand des poètes de tous les peuples et de tous les 
siècles ». 

L'Allemagne d'ailleurs tout entière, avec sa vie nationale, 
ses coutumes populaires, ses usages, ne reconnaissait-elle 
pas son image dans le beau poème ? Ces bourgeois qui « aux 
jours de dimanche et de fête vont voir passer sur la rivière 
les bateaux peints »; ces paysans qui chantent sous les til- 
leuls; ces joyeux compères de la cave d'Auerbach, tout le 
monde les avait vus. « Là, se montre, dit le P. Baumgart- 

LXXVL — 6 



82 GCETHE ^ 

ner, la tendresse engageante du bon cœur allemand, l'irré- 
sistible manie de tout creuser et la profondeur de l'esprit 
allemand, la force lente mais terrible de la passion allemande, 
la verte vigueur de l'humeur populaire allemande, hardie 
jusqu'à la grossièreté, en un mot toutes les qualités et tous 
les défauts de la race allemande. » 

« La manie de tout creuser», Die GrUhelei ; — remarquez 
bien ce trait vraiment caractéristique. Il explique, à mon avis, 
en grande partie, le succès de Faust en Allemagne. Nous 
qui sommes « le peuple léger », comme on nous appelle 
là-bas, nous ne comprenons pas cette volupté de l'esprit 
qui plonge dans les abîmes de l'obscurité dense. Mais soyons 
convaincus que H. Grimm n'a point voulu plaisanter et qu'il 
n'a point souri quand il disait dans ses conférences à l'uni- 
versité de Berlin que « Faust exercerait toujours et sans 
trêve la perspicacité, la pénétration, la sagacité des lecteurs 
et spécialement des savants d'Allemagne ». Soyons convain- 
cus que, dans sa pensée, c'est un éloge qu'il fait de l'œuvre 
de Gœthe. Que l'on veuille y réfléchir ! Un poème assez obscur 
pour qu'on puisse défier les générations à venir d'en avoir 
jamais, malgré tous leurs efforts, la pleine intelligence; — 
un poème sur lequel, « toujours et sans trêve », les savants 
d'Allemagne pourront écrire des commentaires, des gloses, 
des mémoires, des « contributions » : quel beau poème — 
pour l'Allemagne ! 

Parmi les causes du très grand succès de Faust, il ne faut 
point oublier, ce serait une injustice, sa très grande valeur 
littéraire. Ici, je laisse très volontiers la parole au P. Baum- 
gartner. On verra que son livre n'est point, comme l'a pré- 
tendu M. E. Rod, « un réquisitoire ». 

Voici, sur le premier fragment, quelques appréciations de 
l'auteur de Gœthe, sein Leben und seine Werke : 

Cette tragédie de Marguerite est tout ce que Gœthe a produit de 
plus parfait au point de vue dramatique ; la scène de la prison qui la 
termine, mais que Gœthe ne publia pas encore en 1790, est son chef- 
d'œuvre tragique. La première rencontre dans la rue, la chambre de 
Marguerite, sa joie enfantine en voyant la parure qu'on lui a donnée, 
sa timidité en présence de Méphistophélès, sa promenade avec Faust 
dans le jardin, ses aveux en effeuillant une fleur, l'épanouissement de 
cette première inclination qui devient une passion si forte, tout cela 



SON ŒUVRE. — FAUST 83 

est décrit d'une façon si simple, si vraie, si aimable, entouré de si 
gracieux tableaux d'intimité domestique, illuminé d'un tel charme de 
naïveté et de candide innocence, que toute âme tendre se sent irrésis- 
tiblement captivée Toute l'affaire de la séduction, image en quel- 
que sorte de tout péché, tout cela est peint avec la plus profonde 
vérité psychologique, avec l'attachante simplicité de l'art vrai, avec la 
plus saisissante vérité de sentiment.... Le cri de détresse que Margue- 
rite pousse vers la Mère des douleurs, ses tortures d'ame pendant qu'à 
la cathédrale on chante le Dies irx^ enfin sa folie dans la prison : voilà 
une série de scènes du plus puissant effet. 

Le P. Baumgartner dit encore à propos du premier Faust : 

Il est évident que Ton ne doit pas comparer ce drame avec les tra- 
gédies régulières et classiques d'un Sophocle ou d'un Racine, ni même 

avec Vlplùgénie de Gœthe C'est plutôt une production de la nature 

que de l'art ; c'est, à notre époque, en Allemagne, le drame populaire 
le plus remarquable. Par la matière et par le fond, par la forme et par 
la langue, par l'esprit et par le ton, il se rattache aux vieux mystères 
allemands... Si seulement il n'y avait pas ce double pari au ciel et sur 
la terre ! 

Ailleurs, sur le second Faust : 

Quand on songe qu'un vieillard, entre sa soixante-seizième et sa 
quatre-vingt-deuxième année, a composé ce poème, si l'on fait abstrac- 
tion des idées religieuses qui en forment le fonds, on ne peut s'em- 
pêcher d\idmirer l'incroyable abondance de formes et d'images, de 
fantaisies et de rêves, d'idées et de proverbes, de scènes et de situa- 
tions, de formes de vers et de mots inventés, dont le flot roule sous 
nos yeux avec une opulence qui va jusqu'à la prodigalité, avec un art 
admirable, avec une délicieuse harmonie. 

Malgré les trahisons dont tout traducteur, s'il faut en 
croire le proverbe italien, se rend coupable, principalement 
quand il s'agit de faire passer dans une autre langue l'œuvre 
d'un très grand poète, qu'on me permette de citer ici quel- 
ques strophes de la dédicace. Pour grande que soit l'insuf- 
fisance de notre prose, le lecteur verra, je Tespère, que 
l'auteur de Faust fut un maître de la lyre, et que sous les 
doigts du grand artiste, l'instrument poétique rendait des 
sons touchants et sublimes. 

Vous vous approchez encore de moi, visions flottantes, qui jadis, de 
bonne heure, vous êtes montrées à mon regard troublé.... Vous m'ap- 
portez l'image des jours heureux et plus d'une ombre chérie s'élève 
avec vous et m'apparaît. Semblables à une légende dont on ne parle 



84 GŒTHE 

presque plus, mes premières amours, mes premières amitiés semblent 

revivre pour moi. Ma douleur se renouvelle elle me redit le nom 

des âmes bonnes qui, trompées par le bonheur aux belles heures de la 
vie, ont disparu loin de moi. 

Elles n'entendront point les chants qui vont suivre les âmes pour 
qui j'ai dit mes premiers chants. Les amis qui se pressaient autour de 
moi ne sont plus ; l'écho des premiers applaudissements s'est perdu. 
C'est à la foule inconnue que je dis ma plainte : ses applaudissements 
me remplissent le cœur de tristesse. 

Et voici que des aspirations que je ne connaissais plus envahissent 
mon âme et l'emportent vers le royaume des esprits, silencieux et 
grave. Ma chanson murmurante flotte en sons mystérieux, semblable 
à la harpe éolienne ; un frisson me saisit ; je sens couler mes pleurs ; 
ce cœur si fier s'attendrit. Ce que je possède maintenant disparaît 
dans le lointain, et ce qui jadis a disparu devient pour moi la réalité. 

Voyez encore avec quel art et quelle précision, avec quelle 
vérité d'observation, en quelques lignes, le poète dessine la 
silhouette de ces deux types éternellement vrais, Faust et 
Wagner, et les fait ressortir par un amusant contraste. C'est 
le soir; le héros du drame et son famulus sont assis au som- 
met de la colline. 

Faust. — Vois comment dans l'éclat du soleil couchant resplen- 
dissent les chaumières entourées de verdures I Le jour est fini^ mais 
le soleil s'en va et suscite là-bas une nouvelle vie. Oh ! si j'avais des 
ailes pour m'enlever de terre, pour suivre ce soleil et le suivre tou- 
jours! Je verrais à mes pieds, dans l'éternel rayon du soir, le monde 
silencieux, la paix des vallons, l'argent des ruisseaux se perdre dans 
les fleuves étincelants comme l'or. Ma course divine ne serait arrêtée 
ni par la montagne ni par les abîmes. Sous mes regards émerveillés se 
déroule la mer avec ses golfes attiédis. Devant moi le jour, derrière 
moi la nuit; le ciel sur ma tête, à mes pieds les vagues. Un beau rêve! 
Hélas ! aux ailes de l'esprit ne se joindront pas les ailes corporelles.. 
Mais naturellement nos aspirations s'élancent et montent, quand là- 
haut, perdue dans les espaces bleus, l'alouette chante sa chanson écla- 
tante... 

Wagneh. — Moi aussi, autrefois, j'ai eu mes heures de folle rêverie, 
mais jamais je n'éprouvai pareil désir. On est bientôt fatigué de voir 
les forêts et les cam|)agnes. Quant à moi, jamais je n'envierai les ailes 
de l'oiseau. Ah ! combien supérieures les joies de l'esprit quand d'un 
livre nous passons à un autre livre, d'une page à une autre page! 
Alors pour nous les nuits de l'hiver sont douces et belles. Cette vie 
heureuse réchauffe tous nos membres. Ah ! quand vous déroulez un 
noble parchemin, le ciel entier descend sur vous ! 



SON ŒUVRE. — FAUST 85 

La grande valeur littéraire du poème est incontestable. Il 
y a cependant une troisième raison, qui explique la gloire de 
Faust^ la plus importante peut-être et la plus décisive : c'est 
l'esprit d'irréligion et d'incrédulité qui depuis les premières 
pages du Fragment jusqu'à l'apothéose finale, domine dans 
l'œuvre entière et lui donne son vrai sens. 

Sans doute, on y trouve des scènes dont on a pu dire avec 
Gorres « qu'elles étaient une sorte d'hommage rendu à la 
vérité » ; avec le converti Dàumer « que le plus grand saint 
de l'Église aurait pu les écrire )>; avec L. Veuillot « que dans 
le cœur du poète l'instinct vainqueur de la beauté l'emporte 
sur la haine de la vérité » ; et le libre-penseur Frédéric 
Yisher blâme l'auteur de Faust « d'avoir, contre ses plus 
intimes sentiments, fait descendre dans son œuvre le ciel de 
Dante, le ciel gothique du Florentin ». 

Mais personne ne s'y trompe. Dieu, l'âme, la destinée bien- 
heureuse, la Vierge, l'intercession des saints : tous ces 
beaux mots de la langue chrétienne et catholique, pour le 
poète, sont vides de sens. Ils sonnent bien, cela suffit, et ils 
éveillent dans l'âme du lecteur « un sentiment poétique », 
comme dit Taine, parlant de Faust dans son Histoire de la 
Littérature anglaise. Le catholicisme du grand poème, sui- 
vant le mot très juste du P. Baumgartner, est <( un catholicisme 
purement esthétique ». 

Le fonds reste. A notre époque, pour tant d'hommes, éloi- 
gnés de toute pratique religieuse, qui voudraient, au milieu 
de leurs occupations et de leurs frivoles divertissements, 
échapper aux pensées graves et bannir de leur âme la crainte 
d'une vie future et des jugements de Dieu, Faust est vraiment 
le livre divin, « l'évangile nouveau », comme ils disent, et 
qui donne la bonne nouvelle de la paix, ce Au commence- 
ment était l'action ; un homme bon dans les efforts qu'il fait 
au milieu des ténèbres, a la pleine conscience du droit che- 
min... Qu'a-t-on besoin de rêver l'éternité ?... Celui qui a tou- 
jours fait des efforts et marche en avant, celui-là, nous pou- 
vons le sauver. » Ces maximes et d'autres encore, où le 
poète a marqué nettement le sens général de son œuvre, 
calment toutes les inquiétudes et endorment toutes les an- 
goisses ; elles devaient plaire aux fils des générations qui, 



86 GŒTHE 

pendant trois siècles, avaient accepté le principe du libre 
examen. 

Tel fut, parmi nous, le succès des œuvres de Renan. On 
sait que si l'auteur de la 'Vie de Jésus passa pendant de 
longues années pour un grand génie, c'est que pendant son 
existence entière, il s'était acharné à prouver aux gens qu'il 
n'y a point d'enfer. 

De même, Faust ne doit pas toute sa gloire à son mérite 
littéraire ; et s'il n'est pas à tous égards un beau poème, il 
est moins encore, dans toute la force et la splendeur du 
terme, un bon livre. 

Louis CHERVOILLOT, S. J. 
[A suivre.) 



LA LOI DE MOÏSE 

SES ORIGINES 



Si rinspiration n'était qu'une dictée de Dieu à l'homme, 
où celui-ci jouerait simplement le rôle de scribe, le problème 
qui nous occupe n'aurait point de sens. On pourrait encore 
rechercher les convenances et la raison d'être de la Loi mo- 
saïque, il ne saurait être question de ses origines. 

Mais autre chose est l'inspiration, autre chose la révéla- 
tion : l'une crée, l'autre transforme; l'une fait descendre du 
ciel une vérité ignorée, l'autre éclaire d'une lumière divine 
une vérité préexistante; toutes les deux viennent de Dieu, 
mais dans l'une Dieu agit seul et l'homme n'est qu'un instru- 
ment passif, que le récipient de l'action divine, dans l'autre 
Dieu et l'homme marient leur action dont la résultante est 
le discours ou le livre inspiré. 

Ce n'est pas qu'on puisse assimiler sans réserve le législa- 
teur inspiré à l'auteur inspiré. Celui-ci est vraiment auteur : 
en effet, son livre est réellement le produit de son activité, 
car l'action de Dieu, supérieure et d'un autre ordre, n'annule 
pas la sienne. Au contraire, le législateur inspiré n'est pas 
législateur dans toute la force du terme, parce que le langage 
usuel réserve ce titre à celui qui sanctionne la loi de son 
autorité, et non à celui qui la compose ou la promulgue. 

Il faut donc distinguer, en Moïse, l'écrivain du législateur. 
A proprement parler, Dieu est le législateur unique, puisque, 
faisant sienne la loi de Moïse, il la transforme en une loi 
divine qui n'a rien d'humain. Mais on peut toujours se de- 
mander comment Moïse a composé, sous l'inspiration divine, 
le code qui porte son nom. Nous ne songeons pas à lui oc- 
troyer une activité indépendante, à trancher en deux l'acte 
surnaturel, à isoler la part de Dieu et la part de Thomme. 
La question que nous nous proposons d'étudier est simple- 



88 LA LOI DE MOÏSE 

ment celle-ci : la loi mosaïque fait-elle table rase du passé, 
ou tient-elle compte des institutions antérieures, des cou- 
tumes populaires, du droit des gens alors en vigueur, des 
rites établis, des usages invétérés? 

Nous répondrons à cette question en examinant : l"* les 
éléments empruntés par Moïse aux institutions préexis- 
tantes ; 2» les innovations qui donnent à la loi mosaïque son 
cachet et son originalité. 

Nous savons de reste combien le problème est difficile; 
mais il est trop actuel pour être négligé et trop important 
pour n'être pas abordé de ceux qui désirent se faire une idée 
juste de l'histoire d'Israël. L'authenticité et la véracité du 
Pentateuque, ou, si l'on veut, de l'Hexateuque, en particulier 
les rapports de Moïse avec la loi qui porte son nom, sont de 
plus en plus le champ de bataille où l'apologie catholique 
lutte contre les rationalistes de toutes les écoles. C'est là que 
convergent actuellement toutes les batteries de la libre-pen- 
sée et les assauts contre l'Evangile semblent différés ou 
ralentis. Les attaques, d'ailleurs, n'ont pas été inutiles à la 
bonne cause : on a mieux vu les points faibles, les positions 
à maintenir, les postes dont la chute ou la conservation est 
indifférente. Tous ces travaux de défense forment un assem- 
blage encore assez confus et assez bariolé. Un homme de 
génie pourra seul en construire un monument unique. En 
attendant, à côté des architectes et des ingénieurs, il y a 
place pour les manœuvres et les hommes de peine. Chacun 
doit fournir sa pierre à l'édifice et, si modeste que soit son 
apport, il faut le recevoir avec reconnaissance pourvu que la 
construction tienne et que les matériaux soient de bon aloi. 

I 

Les éléments antérieurs à Moïse, incorporés par lui dans 
son œuvre, se rangent sous quatre chefs : les prescriptions 
de la loi naturelle, les préceptes imposés aux patriarches et 
à leur postérité, les rites et coutumes prémosaïques, enfin 
les emprunts et les imitations. 

Nous ne mentionnons que pour mémoire la loi naturelle. 
Elle est écrite dans la conscience de tout homme venant en 



SES ORIGINES 89 

ce monde ; elle faisait en outre partie de la révélation primi- 
tive; les patriarches se l'étaient transmise de génération en 
génération; Dieu lui-même, au besoin, rallumait ce flambeau 
près de s'éteindre, par un instinct surnaturel ou des révéla- 
tions expresses. Moïse n'eut donc qu'à recueillir l'héritage 
légué par les représentants de la race élue, mais, en formu- 
lant le Décalogue avec la certitude de l'inspiration, il n'ob- 
tempère pas seulement aux ordres de la nature, il en écoute 
encore les vœux et les conseils, suivant la belle expression 
d'Aristote. 

Parmi les articles du code patriarcal, surajoutés à la loi 
naturelle, nous trouvons l'abstention du sang, la circonci- 
sion, probablement le sabbat et peut-être la distinction entre 
les animaux purs et impurs. 

La défense de goûter le sang date, pour le moins, du dé- 
luge. Il faudrait la faire remonter encore plus haut s'il était 
parfaitement avéré que la permission de manger la chair des 
animaux, accordée à Noé, fut une concession récente. En 
tout cas, si l'abstention du sang n'appartient pas au code de 
rhumanité primitive, elle devient, pour des raisons symbo- 
liques d'ordre supérieur, l'article fondamental de l'humanité 
nouvelle^. Un fratricide avait ensanglanté le premier foyer; 
bien des meurtres durent succéder à ce meurtre ; il fallait in- 
culquer à ces populations jeunes, exubérantes de force et de 
passion, le respect de la vie. Le sang, véhicule et agent du 
principe vital, sera donc interdit à l'homme, car la vie est 
dans le sang et Dieu seul est maître de la vie. Le sang des ani- 
maux devient ainsi la rançon de l'homme-; c'est, dans le sacri- 
fice, la part exclusive de Dieu ; mais, quant au sang humain, il 
appartient à Dieu doublement, et qui le verse sans son ordre 
est digne de mort. Nous ne voyons pas que l'injonction faite 
à Noé soit abrogée dans la suite et Moïse la propose aux en- 
fants d'Israël comme une institution vénérable, connue et 
comprise de tous^. 



1. Gen., IX, 4-6. 

2. Lev., XVII, 10-14. 

3. Deut., XII, 16, 23 ; xv, 23; Lent., xvii, 10-14. 



90 LA LOI DE MOÏSE 

Pour la circoncision, il n'y a pas la moindre difficulté : elle 
est prescrite à Abraham comme signe de l'alliance et comme 
gage des promesses. « Tout mâle, parmi vous, sera circon- 
cis. Vous circoncirez le nouveau-né dès le huitième jour, 
tant vos propres enfants que les fils de l'esclave héréditaire 
et de l'esclave acquis à prix d'argent. Quiconque ne portera 
pas dans sa chair ce signe de la circoncision, coupable 
d*avoir violé mon alliance, sera exterminé de mon peuple ^ » 
Abraham obéit aussitôt, avec Ismaël son fils et tous leurs 
serviteurs. L'année suivante, Isaac fut circoncis au temps 
légal. Dès lors, la circoncision fut obligatoire pour tous les 
Hébreux sans exception. Elle dut être négligée plus d'une 
fois, car nous trouvons un exemple de cet oubli dans la 
famille même de Moïse ^, mais la masse du peuple y demeura 
fidèle ; autrement, elle n'eût pas été exigée comme condition 
absolue pour prendre part à la première Pâque, la veille de 
l'Exode^. Pendant les courses à travers le désert, la loi fut 
suspendue, mais non rapportée; elle reprit sa force impéra- 
tive quand les Juifs eurent mis le pied dans la Terre pro- 
mise, et Josué s'empressa d'ôter à son peuple l'opprobre de 
l'Egypte, c'est-à-dire ce que les prêtres et les princes égyp- 
tiens regardaient comme un opprobre^. 

La circoncision, en effet, n'est pas exclusivement spéciale 
aux Hébreux. Dès la plus haute antiquité, elle fut connue et 
pratiquée des Égyptiens, non sans doute à titre d'obser- 
vance religieuse, mais, au témoignage d'Hérodote, pour 
cause de propreté ^ Chez les Égyptiens, impur et incircon- 
cis étaient synonymes, tout comme plus tard chez les Juifs. 
Qui s'étonnerait de voir Dieu prendre pour signe de son 
alliance une coutume déjà en vigueur, ferait preuve assuré- 
ment de peu de sens et de réflexion. L'arc-en-ciel n'existait-il 
pas quand Dieu en fit le signe de son alliance avec l'huma- 
nité sauvée du déluge, et une chose n'est-elle pas d'autant 
plus apte à devenir symbole religieux qu'ayant déjà une 

1. Gen.^ XVII, 9-14. 

2. Ex., IV, 24-26. 

3. Ihid., XII, 43 sqq. 

4. Joa., y, 2-12. 

5. JJérod., II, 37. 



SES ORIGINES 91 

signification dans le langage ou dans les mœurs des hommes, 
elle parle d'elle-même à l'esprit et aux sens ? 

Si la circoncision était connue des Egyptiens bien avant 
l'Exode, rien ne prouve que le sabbat le fût aussi. Et ce que 
nous disons de la' vallée du Nil doit s'étendre aux rives de 
l'Euphrate. Le seul texte cunéiforme qui semblerait faire 
allusion au repos sabbatique est trop discuté pour qu'on 
puisse en tirer une conclusion précise ^ Il faut donc ad- 
mettre, jusqu'à plus ample informé, que l'histoire profane 
ignore la sanctification du septième jour ; mais, à s'en tenir 
au sens naturel des mots, les Hébreux en avaient connais- 
sance avant la promulgation solennelle du Sinaï. Dieu avait 
béni le septième jour ; il l'avait spécialement affecté à son 
culte ;' il en avait consacré le repos par son exemple. Ce 
n'était pas, je le veux bien, un ordre exprès; c'était plutôt 
une insinuation que les patriarches comprirent, un conseil 
qu'ils pratiquèrent. Voilà du moins la solution la plus simple 
et la plus satisfaisante d'un problème que les controverses 
ont moins éclairci qu'embrouillé. On s'explique dès lors 
pourquoi Moïse place le repos du sabbat parmi les articles 
du Décalogue, aussi vieux que le monde, et pourquoi les 
Juifs trouvent tout naturel l'ordre de faire, le sixième jour, 
double provision de manne 2. 

Nous dirons de la distinction entre les animaux purs et 
impurs à peu près ce que nous venons de dire du sabbat : 
elle était connue mais non obligatoire; c'était une coutume 
ancienne et respectable, ce n'était pas une loi. Lorsque JNoé 
reçut de Dieu l'injonction d'introduire dans l'arche sept 
paires d'animaux purs, les animaux impurs n'étant admis 
qu'à raison de deux couples par espèce, il fallait bien qu'il 
sût les distinguer. Gomment aurait-il pu autrement obéir 
aux ordres divins? La figure de langage appelée prolepse 
n'est donc point ici de saison et l'on n'est pas plus autorisé 
à penser que les animaux purs désignaient les animaux 
propres au sacrifice. C'est là une hypothèse gratuite et peu 



1. Voir à ce sujet, dans les Études du 15 mars et du 15 juin 1895, deux 
savants articles du P. A. Durand. 

2. Ex., XVI, 22 sqq. 



92 LA LOI DE MOÏSE 

vraisemblable : gratuite, car la terminologie est la même 
dans les deux cas ; peu vraisemblable, car la séparation des 
aliments impurs a dû précéder la désignation des victimes 
impropres au sacrifice. 

Le P. de Hummelauer, dans son récent Commentaire de 
l'Exode et du Lévitique*, s'est appliqué, avec sa grande éru- 
dition et sa critique fine et ingénieuse, à distinguer les 
diverses stratifications de la loi relative aux animaux impurs. 
Le noyau primitif, commun, avec des variantes peu impor- 
tantes, au Lévitique et au Deutéronome^, serait un héritage 
des patriarches, recueilli par Moïse, qui l'aurait inséré tel 
quel au dernier livre du Pentateuque. La plupart des couches 
suivantes, y compris l'épilogue^, auraient Moïse pour auteur, 
car il y est fait mention de l'Exode. Enfin, certaines clauses 
additionnelles^, insérées, dans la loi actuelle, immédiate- 
ment avant l'épilogue, pourraient être postérieures à l'époque 
mosaïque. 

Le système du P. de Hummelauer, exposé par lui sous 
toutes réserves, semble faciliter l'intelligence de cette loi 
composite. Nous l'acceptons pleinement pour la partie pré- 
mosaïque. Sans doute la liste des animaux purs et impurs n'a 
pas été formée d'un seul coup, puis close irrévocablement; 
Moïse, en l'adoptant, put y ajouter les noms de cervidés ou 
de rapaces que le séjour au désert et ses divers voyages lui 
firent connaître, — tout document de ce genre fait boule de 
neige et grossit en raison du temps et de la longueur du par- 
coure, jusqu'au jour où il est fixé par une autorité reconnue 
qui, en le consacrant, l'empêche d'évoluer, — mais nous pen- 
sons que le tableau, pris en bloc, remonte à une haute anti- 
quité, qu'il est peut-être un patrimoine des premiers âges. 

II 
Depuis les nations modernes, centralisées à outrance, jus- 
qu'aux peuplades sauvages où le lien social existe à peine, en 

1. Comment, in Exod. et Levit. Paris, 1897, p. 424. Consulter le tableau 
explicatif. 

2. Levit., XX, 2-20, et Deut., xiv. 

3. Jhid., XI, 21-35, et 41 sqq. 

4. Ibid., XI, 36-40. 



SES ORIGINES 93 

passant par l'intermédiaire du clan et de la tribu, toute réu- 
nion d'hommes qui n'est pas une simple agglomération d'in- 
dividus rassemblés par le hasard d'une heure, possède, à 
défaut de législation écrite, un droit coutumier. Trois en- 
fants qui jouent obéissent à un code, aussi absolu, aussi res- 
pecté et quelquefois plus inflexible que les lois solen- 
nellement discutées dans nos assemblées délibérantes, 
promulguées avec fracas et placardées aux portes de tous 
les prétoires. Ceci a l'air d'un paradoxe et n'est que la pure 
constatation d'un fait universel. Le noble Castillan, si juste- 
ment fier de son passé, si attaché à ses traditions nationales 
et religieuses, répond invariablement au curieux qui veut 
savoir le pourquoi d'une cérémonie, d'une démarche, d'une 
fête : « C'est la coutume. » En face de cette coutume, placez 
une loi écrite bien authentique : il y a dix à parier contre un 
que la coutume tiendra bon et que la loi devra fléchir. 

Au moment où elle échappait à la servitude d'Egypte, la 
société juive, vieille de quatre siècles, rendue plus homo- 
gène et plus compacte par l'antipathie du milieu ambiant et 
la rigueur de la persécution, possédait certainement un droit 
public où se reflétait sa physionomie originale. C'était un 
peuple de pasteurs et d'agriculteurs, alDSolument étranger à 
la vie politique et dont les institutions sociales étaient sim- 
plifiées à l'extrême, fédération de familles formant tout au 
plus des groupes sporadiques sous l'autorité du patriarche. 
La loi destinée à régir une société pareille devait se borner à 
affirmer les droits de Dieu et à régler les relations privées 
d'homme à homme, dans la sphère étroite de leurs intérêts 
et de leurs rapports. 

Si primitive, si embryonnaire qu'elle fût, est-il possible, 
est-il vraisemblable que Moïse n'en ait point tenu compte ? 
C'eût été la faute la plus indigne d'un grand chef d'État et la 
plus capable de lui aliéner son peuple. Je n'oublie pas l'in- 
spiration divine : mais une résolution, pour être inspirée, 
n'est pas pour cela contraire à la nature et à la raison. 

Il est donc probable a pi'iori que Moïse puisa dans ce droit 
coutumier bon nombre de ses prescriptions et que le pre- 
mier code édicté au Sinaï, ce qu'on est convenu d'appeler le 
Livre de l'Alliance, donne une idée assez juste de la société 



94 LA LOI DE MOÏSE 

juive au moment où elle secouait ïe joug du Pharaon. Que 
voyons-nous, en effet, dans cette législation succincte qui ne 
remplit pas plus de trois ou quatre chapitres de l'Exode i? 
Après le Décalogue et quelques versets relatifs à l'organisa- 
tion provisoire du culte, suivent des réglementations minu- 
tieuses sur les droits de l'esclave, sur les meurtres et les 
sévices, sur le bœuf qui frappe de la corne et la responsa- 
bilité de son propriétaire, sur le vol et la restitution, sur les 
dépôts et le prêt d'argent. Le tout est couronné par la pres- 
cription du sabbat et de l'année sabbatique, des prémices 
dues à Dieu, du triple pèlerinage annuel, enfin par l'énoncé 
du principe fondamental de la théocratie. 

Nous y cherchons en vain un écho de la vie politique; à 
peine y découvrons-nous quelques traces d'institutions so- 
ciales : le devoir de respecter les dieux^, c'est-à-dire les supé- 
rieurs et peut-être les juges, la défense du faux témoignage, 
l'obligation déjuger en conscience, sans se laisser dominer 
par l'opinion, ni fasciner par les présents, ni aveugler par la 
pitié. Ce code rudimentaire convenait à une population de 
bergers et de laboureurs; il ne doit pas différer beaucoup de 
celui qui, sur les bords du Nil, réglait les rapports des en- 
fants de Jacob. 

Et pourquoi voudrait-on qu'il en différât? Conçoit-on les 
Hébreux, cantonnés dans la terre de Gessen, séparés des 
Egyptiens par la race, la langue, les traditions, le territoire 
même, sans iin embryon de loi? On les suppose donc infé- 
rieurs aux Canaques, aux Caraïbes, aux Esquimaux et aux 
Apaches ! Et s'ils avaient un code, si élémentaire que vous 
voudrez, pourquoi Moïse devait-il s'appliquer à le boule- 

1. Ex., xx-xxiii. 

2. L'appellation de dieu — ou plus souvent, au pluriel, dieux — était 
donnée couramment au pharaon par ses vassaux, comme le prouvent les 
lettres de Tell el Amarna. Quelques-uns cependant, en particulier Rib-Addi 
et le gouverneur de Jérusalem, évitaient cette flatterie et se contentaient 
d'appeler Aménophis leur seigneur ou tout au plus leur soleil. Die Tlion- 
tafeln von Tell-el-Ainarna, Hugo Winckler, Berlin, 1896. Ces paroles 
adressées à Moïse : Ecce constitui te deum [elohim) Pharaonis {Ex., vu, 1) 
peuvent contenir une allusion à cet usage : « Tu seras le dieu de ceux qui 
•'appellent les dieux de la terre. » D'ailleurs, les mots qui suivent : Et 
Aaron frater tuus erit propheta tuus, justifient à eux seuls le nom de dieu 
accordé à Moïse. 



SES ORIGINES 95 

verser dans ses prescriptions légitimes? Gagnait-il plus de 
crédit auprès de ses compatriotes, s'assurait-il mieux de leur 
fidélité et de leur obéissance? Tout au contraire, il ne pou- 
vait que ruiner son autorité et rebuter son peuple, en chan- 
geant sans motif leurs coutumes bonnes ou indifférentes 
contre des observances inouïes, sans racines dans le passé, 
lourdes et intolérables par leur nouveauté môme. Il eut trop 
de peine — l'histoire le prouve — à faire accepter les pra- 
tiques destinées à sauvegarder la pureté du culte, pour se 
briser, de gaîté de cœur, à une tentative aussi impossible 
qu'inutile. 

Que si l'on me demande pourquoi Moïse, au lieu de laisser 
à ces coutumes leur existence un peu flottante et leurs appli- 
cations un peu indécises, les a fixées irrévocablement et les 
a transformées en préceptes divins, en les incorporant à une 
loi divine, j'avouerai simplement que je ne suis pas entré 
dans les conseils de Dieu. Pourtant, outre les raisons sym- 
boliques de Tordre moral et les raisons typiques de l'ordre 
prophétique, on découvre des motifs nombreux, pressants et 
dignes, ce semble, de l'inspiration céleste : conserver au 
peuple élu son unité, le tenir séparé des nations voisines, 
toutes infectées par la plus grossière idolâtrie, diminuer le 
péril des contacts obligés, favoriser la centralisation et par 
suite la pureté du culte, en fortifiant la cohésion politique et 
sociale, plier et dompter ces têtes rebelles, toujours prçtes 
à secouer le joug, telles purent être les vues du législateur 
inspiré. 

Ces considérations nous aident à comprendre la raison 
d'être de certaines dispositions, dont la présence, dans le 
code mosaïque, étonne les uns et scandalise les autres: je 
parle spécialement du divorce^ de la polygamie^, du vengeur 
du sang^ de l'esclavage^ même, si l'on veut, du lévirat^ et 
de la loi du talion^. 



1. Deut., XXIV, 1-4. 

2. Ibid., XXI, 15. 

3. Ibid., XIX, 1-13. 

4. Lev., XXV, 39-46 ; Deut., xv, 12-18 ; Ex., xxi, 2-11. 

5. Deut., XXV, 5-10. 

6. Lev., XXIV, 19 ; Deut., xrx, 21. 



96 LA LOI DE MOÏSE 

Moïse n'institue pas la polygamie et le divorce ; il les ren- 
contre autour de lui et les tolère en les restreignant. 11 ap- 
porte au divorce deux exceptions et trois garanties. La séduc- 
tion d'une jeune fille, une fausse accusation contre une 
épouse, privent à jamais l'homme du droit de divorce avec la 
personne lésée. L'acte même du divorce est entouré de for- 
malités qui le rendront nécessairement plus rare : attesta- 
tion légale par laquelle le mari déclare sa volonté de rompre 
le mariage, remise de ce document à la femme répudiée, en 
présence d'un arbitre chargé d'examiner le bien fondé des 
griefs, défense absolue de renouer le lien conjugal, si la 
femme, après avoir contracté un nouveau mariage, est répu- 
diée une seconde fois. 

Nous devons en dire autant de la polygamie, que Moïse 
suppose en vigueur, sans jamais la sanctionner positive- 
ment. 

Pour l'esclavage, tel que Moïse le permet, il diffère bien 
peu de la domesticité ordinaire et, quand il s'agit d'un Hé- 
breu, il ne se prolonge pas au delà de six ans, sans le con- 
sentement exprès de l'intéressé. Ici encore le sage législa- 
teur apporte des correctifs et des adoucissements à des cou- 
tumes invétérées, universellement répandues, qu'il ne jugeait 
pas à propos d'abolir tout à fait. Même dans les points où les 
lumières de l'Évangile, et la civilisation qui en dérive, nous 
ont rendus si exigeants, il faut convenir, pour peu qu'on se 
pique d'impartialité, que la Loi mosaïque réalisait un pro- 
grès énorme sur les législations contemporaines et franchis- 
sait une bonne moitié de la distance qui sépare le paganisme 
du monde renouvelé par Jésus-Christ. 

Une loi, même parfaite, peut tolérer quelques abus, pour 
éviter des abus plus grands, et nous savons par saint Paul 
que la Loi mosaïque n'était pas parfaite. Elle laisse passer 
des usages contraires aux vœux de la nature, mais non à ses 
ordres formels, et la meilleure justification de ces tolérances 
est j)r(';( isément contenue dans ce nom de tolérances, 

III 

Le problème des emprunts à l'étranger est beaucoup plus 
délicat. Dans quelle mesure peut-on et doit-on les admettre? 



SES ORIGINES 97 

La question de fait se complique d'une question de droit : 
commençons par la dernière. 

Ici, il faut l'avouer, les Pères de l'Eglise nous mettent à 
l'aise. 

(( Ne croyez pas, dit saint Jean Ghrysostome, qu'il fut 
indigne de Dieu d'appeler les mages au moyen d'une étoile. 
Vous condamneriez du même coup toutes les cérémonies 
des Juifs, les sacrifices, les purifications, les néoménies, 
l'arche, le temple lui-même. Tout cela doit son origine à la 
grossièreté des gentils. Dieu, en effet, pour allécher ceux 
qu'il voulait amener à lui, a consenti à être honoré par le 
culte rendu jadis aux idoles, se contentant de le perfectionner 
un peu, afin d'élever insensiblement les hommes à des no- 
tions plus sublimes ^ » Au gré d'Origène, Moïse aurait fait 
un judicieux triage dans les coutumes antiques et, laissant 
de côté le superflu, n'aurait adopté que l'utile^. Saint Jérôme 
est d'avis que le législateur des Hébreux toléra bien des 
chos(|s par pure condescendance, pour les arracher au culte 
des faux dieux en leur ôtant tout prétexte d'idolâtrie^. S'il 
faut en croire Eusèbe, les Juifs, pendant leur exil en Egypte, 
s'étaient si fort imprégnés des coutumes de ce pays que Moïse 
dut souvent y conformer sa loi*. La pensée de Théodoret est 
à peu près la même : un code trop contraire aux habitudes 
contractées en Egypte aurait été pour les fils d'Israël un dan- 
ger permanent d'infidélité^. Enfin, Tostat ne paraît pas s'éloi- 
gner de la tradition lorsqu'il écrit : « Beaucoup de cérémo- 
nies sont communes aux Juifs et aux païens : elles ne furent 
même accordées à ceux-là que parce qu'elles étaient déjà 
reçues parmi les gentils. Les Juifs s'y étaient habitués; Dieu 
les toléra après en avoir effacé tout ce qui sentait la supersti- 
tion*. » Il est à peine utile d'ajouter que les plus fameux doc- 
teurs de la synagogue, en particulier Maïmonide, partagent 
ces idées. 



1. In Matth. hom., vi, 3. 

2. Cont. Cels., y, passim. 

3. In Galat., iv, 8. 

4. Demonstrat. evang., i, 6. 

5. Grgecarum affect. curatio, Serm. vu : De sacrificiis. 

6. In I lie g. , VIII. 

LXXVI. — 7 



98 LA LOI DE MOÏSE 

La question de droit ainsi vidée, que dire de la question 
de fait? Les emprunts sont-ils bien nombreux, les traces de 
l'Egypte bien profondes? On peut débattre librement le pour 
et le contre : les partisans de l'imitation égyptienne iront 
difficilement plus loin que saint Jean Ghrysostome. 

Prendre toute ressemblance pour une imitation est une 
confusion grossière que des savants sérieux devraient tou- 
jours éviter. La religion juive avait, comme la religion égyp- 
tienne, comme toute religion, un sacerdoce organisé en hié- 
rarchie, des sacrifices, des cérémonies pompeuses, des 
supplications solennelles, des fêtes et des jeûnes : cela 
prouve-t-il un emprunt ou une imitation? Si vous l'affirmez, 
il faudra soutenir aussi que je copie et singe mon voisin 
parce que j'ai comme lui deux jambes, deux bras, un cou et 
une tête. Et voilà pourtant le paralogisme enfantin où tom- 
bent tous les jours ceux qui comparent les cérémonies boud- 
dhiques aux pompes chrétiennes, les théories de la Grèce aux 
processions de Rome. 

Les critiques rationalistes sont parfois bien fantasques. 
Tantôt ils voient trop de points de contact entre le rituel mo- 
saïque et la religion égyptienne, tantôt, tout au rebours, ils 
en trouvent trop peu. Aujourd'hui, loin d'exagérer les rap- 
ports, ils tendent plutôt à les dissimuler, de peur de fouj-nir 
une arme aux défenseurs du Pentateuque, et nous pourrions 
les signaler sans le moindre danger. 

Un brillant philologue français, l'abbé Ancessi, enlevé 
prématurément aux sciences sacrées et aux études orientales, 
publiait en 1876 une très intéressante monographie sur les 
vêtements du grand-prêtre. C'était un commentaire, par les 
hiéroglyphes, du chapitre xxviii du Lévilique, réputé si 
obscur. Les ornements du grand-prêtre, le caleçon de lin, 
la longue tunique, l'éphod, le pectoral, la tiare étaient com- 
parés pièce à pièce avec les parties correspondantes du cos- 
tume égyptien. 

Les analogies sont frappantes. Le jeune savant se propo- 
sait d'expliquer de la même façon les textes relatifs à l'arche, 
au tabernacle, à l'autel des parfums, à la table des pains de 
proposition, et là encore il aurait vraisemblablement obtenu 
de bons résultats. L'écueil aurait été de pousser plus loin les 



SES ORIGINES 99 

analogies et de voir l'Egypte un peu partout, dans les rites du 
sacrifice, dans la hiérarchie sacerdotale, dans l'organisation 
des fêtes, dans le symbolisme, dans les idées religieuses. Ce 
fut l'erreur de Kircher et de Spencer, que leur immense éru- 
dition n'a pas empêchés de faire fausse route, parce qu'ils 
semblent avoir déterminé a priori le but à atteindre, sans se 
mettre assez en peine si ce but les rapprochait de la vérité. 
11 fallait se borner au matériel du culte et, même ici, ne pas 
forcer les rapports. Les Juifs emmenaient d'Egypte des arti- 
sans, orfèvres, tisserands, charpentiers, lapidaires, habitués 
aux procédés et aux modèles en usage sur les bords du Nil. 
Pourquoi voudrait-on qu'ils eussent désappris ce qu'ils sa- 
vaient et appris, dans le désert, ce qu'ils ne savaient pas? Ils 
donnèrent au bois, au métal, aux tissus, les formes avec les- 
quelles une longue pratique les avait familiarisés. Quoi 
d'étonnant si le tabernacle reproduit en petit le plan d'un 
temple égyptien, si l'arche ressemble vaguement à la barque 
sacrée, si les autels offrent une certaine analogie avec ceux 
que les peintures hiéroglyphiques nous ont fait connaître, 
si les habits du pontife surtout rappellent les ornements 
des prêtres de Thèbes ou de Memphis? 11 n'en saurait être 
autrement. Ces habits, riches et somptueux, étaient les plus 
propres à donner au culte sa dignité tt son éclat, à concilier 
aux ministres de Dieu la vénération et le respect. 

Lors du triomphe du christianisme, des temples païens 
furent changés en églises, et l'on construisit d'autres basi- 
liques sur ce modèle, sans affecter de se distinguer, jusque 
dans les accessoires, d'une religion abhorrée. Souvent, à une 
pratique superstitieuse, on oppose une cérémonie, semblable 
pour l'extérieur, mais dépouillée de tout caractère idolâ- 
trique, et on réussit à faire tomber la première en désuétude. 
Dans la fondation des Églises nouvelles, depuis Rome jus- 
qu'à Pékin, en passant par l'Angleterre ou la Moravie, que 
de rites locaux ont eu cette origine ! 

C'est surtout dans le choix des ornements sacrés qu'agis- 
sent les influences extérieures. Les archéologues nous 
diraient la forme première et les transformations successives 
de la chasuble, de l'aube, de la dalmatique, de l'étole et de 
la chape. Si la penula était restée le vêtement d'hiver ou de 



100 LA LOI DE MOiSE 

voyage des petites gens, elle ne serait probablement pas 
devenue notre chasuble; mais quand, portée par des séna- 
teurs et par des personnes de la plus haute condition, elle 
acquit plus de finesse et d'ampleur, s'enrichit de franges et 
de broderies, quand surtout elle affecta cette coupe hiéra- 
tique, qui la rendit impropre à tout usage profane, elle devint 
plus apte à servir d'ornement au prêtre, dans les fonctions 
les plus saintes de la liturgie. 

Ce n'est donc ni scrupule de théologien ni préjugé d'apo- 
logiste qui me fait repousser ou du moins restreindre la 
théorie des imitations et des emprunts; c'est que la religion 
juive, telle qu'elle ressort du Pentateuque, comparée au culte 
égyptien, tel que nous le connaissons à l'heure présente, 
m'offre beaucoup de contrastes et assez peu de rapproche- 
ments, et je suis moins frappé de Faccord que des discor- 
dances^ 

IV 

La grande originalité de la loi mosaïque est son mono- 
théisme rigide, jaloux, scrupuleux. Ce mérite la place infini- 
ment au-dessus de toute œuvre similaire. Les codes de Ma- 
non, de Solon, de Lycurgue et, sur les confins de l'histoire 
et de la légende, ceux de Fo-hi et de Numa, ont pu être des 
recueils de lois sagement élaborés, habilement adaptés au 
temps et au milieu : celui de Moïse est la loi même. 

1. Les Egyptiens accompagnaient tout sacrifice d'une libation de vin et 
d'une offrande de pain et de miel, placés dans le corps de la victime, pour 
être consumés avec elle. Chez les Hébreux il n'est pas fait mention du vin, 
mais l'oblation du levain et du miel est rigoureusement interdite : Nec 
quidquam fermenti cic mellls adolebitur in sacrificio Domini [Levlt.^ ii, 11). 
Pour les Egyptiens comme pour les Hébreux, le pourceau était un animal 
impur ; néanmoins, par une étrange inconséquence, les premiers l'immo- 
laient aux dieux dans certaines solennités et ne craignaient pas alors d'en 
manger la chair. Hérodote prétend savoir la raison de cette anomalie ; il est 
fâcheux qu'il ait jugé inconvenant de nous la dire [Hérod., u, 47. Oùx 
EUTrpeTrearEpoç 'eaTiXe'Yeffôai). En Egypte, on sacrifiait seulement, d'après Héro- 
dote, le bœuf et le mouton — par exception le bouc à Thèbes, où le mouton 
était sacré — et parmi les volatiles l'oie; on sait que la qualité des victimes 
était différente chez les Juifs. Comme le sacrifice est une privation, partout 
l'homme offre à la divinité ce qu'il a de plus cher, c'est-à-dire, dans une 
société d agriculteurs et de bergers, les animaux domestiques ; de plus, ces 
animaux doivent être purs ; car tout sacrifice qui n'est pas un holocauste 
entraîne la communion. Il faut donc s'attendre à trouver presque chez tous 



SES ORIGINES 101 

Ici, il ne faut point parler d'emprunt ou d'imitation. Nul 
rapprochement n'est possible. Rien autour de Moïse, ni en 
Egypte, où tout était Dieu, excepté Dieu lui-même, ni en Mé- 
sopotamie, où les divinités de plusieurs races se fondaient 
dans un syncrétisme bizarre, ni dans le pays de Ghanaan 
livré aux idoles impures, ni dans le monde européen, où 
s'élaborait lentement le culte poétique et sensuel de la na- 
ture, ni dans les déserts de l'Arabie, peuplés de divinités 
fantastiques et de génies capricieux, ne pouvait fournir au 
législateur des Hébreux la conception d'un Dieu unique, 
objet exclusif de toutes les adorations. 

Pour les rationalistes, il faut nécessairement que le mono- 
théisme juif soit un produit spontané du sol et de la race, un 
fruit qui atteint à son heure sa maturité, un peu hâtée peut- 
être par des conditions exceptionnellement favorables de cul- 
ture et d'exposition. Mille tentatives malheureuses n'ont pu 
leur faire lâcher cette thèse, à laquelle, à vrai dire, il leur est 
impossible de renoncer, sans donner le coup de grâce au prin- 
cipe sacro-saint de l'évolution naturelle. « Les Sémites, écri- 
vait M. Renan en 1855^, ne comprirent point en Dieu, la 
variété, la pluralité, le sexe ; le mot déesse serait en hébreu 
le plus horrible barbarisme. La nature, d'un autre côté, tient 
peu de place dans les religions sémitiques : le désert est 



les peuples le bœuf et le mouton au nombre des victimes : l'accord, s'il se 
borne à cela, ne prouve rien. L'Egypte avait-elle des solennités correspon- 
dant à la Pâque, à la Pentecôte, et à la Scénopégie ? On n'en sait rien, 
mais ce n'est pas improbable. En effet, ces trois fêtes, avant d'être inscrites 
au rituel, l'étaient dans la nature et dans le cœur de l'homme : les premiers 
jours du printemps, la moisson des céréales et les vendanges étant des 
époques indiquées par l'instinct religieux pour demander au ciel la fécon- 
dité du sol et le remercier de ses largesses. Aussi trouvons-nous ces 
fêtes, surtout la première et la troisième, établies chez uh grand nombre de 
peuples. Les Juifs, ou le sait, y rattachaient des souvenirs religieux et 
nationaux qui leur étaient particuliers ; mais il est très possible que ces 
fêtes elles-mêmes existassent parmi eux avant l'Exode. En tout cas, ce ne 
sont point ces similitudes générales qui peuvent constituer des imitations, et 
il faudrait quelque chose de plus caractérisé pour étayer la thèse des em- 
prunts. 

1. Histoire générale et système comparé des langues sémitiques. M, Renan 
a répété plus tard ces affirmations étranges, qui, sur son autorité, ont long- 
temps couru les manuels, et font encore partie, en maint endroit, de la 
science officielle. 



102 LA LOI DE MOÏSE 

monothéiste ; sublime dans son immense uniformité, il révéla 
tout d'abord à l'homme l'idée de l'infini. )) Le désert mono- 
théiste, les Sémites incapables de comprendre en Dieu la 
pluralité, combien M. Renan doit avoir rougi dans la suite de 
ces aphorismes, aussi absurdes que pédantesques, et quelle 
idée a-t-il pu se faire de l'esprit humain en voyant tant d'ad- 
mirateurs répéter de confiance une sottise si palpable ? La 
jeunesse l'excusait alors ; plût à Dieu qu'il se fût défait, au 
seuil de l'âge mûr et de la vieillesse, de cette fatuité incu- 
rable qui se joue dans le paradoxe et s'enivre de ses propres 
erreurs ! 

Les Sémites n'ont pas su comprendre en Dieu la variété, 
la pluralité, le sexe ! Le savant professeur au Collège de 
France s'est-il donné la peine de compter les dieux de Ninive 
ou de Babylone ? A l'époque où il écrivait, les inscriptions 
cunéiformes étaient déchiffrées en partie, les idoles de la 
Ghaldée et de l'Assyrie s'acheminaient en foule vers nos 
musées, tout le monde pouvait voir de ses yeux ces divinités 
grimaçantes, qui ne le cédaient en rien, ni pour le nombre 
ni pour la bizarrerie, au panthéon grec ou égyptien. La pre- 
mière inscription venue les mentionnait par dizaines et les 
déesses n'y manquaient pas. L'Hébreu ne possédait ni ce mot, 
ni cette idée, d'accord ; c'est là une supériorité inexplicable 
sans la révélation, ce n'est pas un privilège de race : la race 
sémitique depuis les bords du Tigre jusqu'aux rives du Nil 
— en dehors de la famille de Jacob — professait le poly- 
théisme le plus compliqué et le plus abjecte 

Mais peut-être le désert rendit-il les Juifs monottiéistes 
« en leur révélant l'idée de l'infini )> ? Ce désert monothéiste, 
où l'a-t-on découvert? Est-ce le Gobi, le Sahara, la vaste 
plaine de sable qui s'étend du Jourdain à l'Euphrate ? Non, 
certainement; ces déserts-là sont polythéistes et même un 
peu fétichistes. Ils ne sont pas sans doute assez « sublimes 
dans leur immense uniformité )) pour révéler aux hommes la 

1. Nous renvoyons le lecteur, curieux de faire connaissance avec le pan- 
théon sémitique, à Fried-Rœthgen : Der Gott Israël' s und die Gôtter der 
Heiden. Berlin, 1888. Dans son premier chapitre, l'auteur énumère les 
dieux des Iduméens, des Moabites, des Ammonites, des Phéniciens, des 
Philistins, des Araméens, des Nabatéens, des Arabes, des Éthiopiens. 



SES ORIGINES 103 

notion d'un Dieu un et infini. C'est en Arabie qu'il faudra 
chercher la source pure du monothéisme et cette action ex- 
traordinaire du désert sur la pensée de l'homme. On croyait 
alors assez généralement, et M. Renan croyait comme les 
autres, que Mahomet avait emprunté son Dieu et sa théolo- 
gie au vieux fonds indigène, sans mettre à contribution les 
Juifs et les chrétiens. En tout cas, les Arabes préislamiques 
paraissaient avoir peu écrit, le désert était muet et il n'était 
pas probable qu'il vînt de sitôt s'inscrire en faux contre ces 
hypothèses. 

Malheureusement pour les faiseurs de théories, de hardis 
voyageurs ont depuis fouillé les solitudes de la péninsule 
arabique, ils en ont rapporté des inscriptions, où les dieux 
abondent, maies et femelles ; M. Wellhausen peut aligner 
une file interminable de noms théophores* ; la Mecque avait 
trois cent soixante idoles; ainsi le mirage du monothéisme 
arabe se dissipe, le désert s'affirme polythéiste, la race sé- 
mitique aussi et le problème de la loi mosaïque devient, pour 
l'exégèse naturaliste, de plus en plus insoluble. 

Car il est évident que Moïse fait du monothéisme le plus 
rigoureux la base et le centre de sa loi. « Je suis le Seigneur 
ton Dieu, écrit-il en tête du Livre de l'Alliance. Tu n'auras 
pas d'autre Dieu que moi. Tu ne te feras point des statues et 
des images représentant les animaux qui volent dans le ciel, 
marchent sur la terre, ou nagent dans les eaux. Tu ne les 
adoreras pas et tu ne les serviras pas -. » — « Quand vous se- 
rez arrivés dans la terre promise, dit-il un peu plus tard, 
gardez-vous de lier avec les habitants du pays une amitié 
qui serait pour vous une occasion de ruine. Renversez leurs 
autels, brisez leurs massébas^ détruisez leurs aschéras. Ne 
faites point alliance avec les indigènes... ne prenez pas leurs 
filles en mariage, car elles vous induiraient, vous et vos en- 
fants, à partager leur culte idolâtrique ^. » 

Tel est le programme. Pour le remplir. Moïse va imposer 
aux siens une foule de prescriptions minutieuses qui leur 



1. Reste Arabiscken Heidentumes , 2^ édit. Berlin, 1897. 

2. Ex., XX, 2. 

3. Ibid., XXXIV, 12 sqq 



104 LA LOI DE MOÏSE 

serviront de préservatif et d'antidote. La loi mosaïque, dans 
sa pensée la plus intime, peut être définie d'un mot : c'est 
un remède et une sauvegarde contre Tidolâtrie partout ré- 
gnante. Qui néglige de l'examiner à ce point de vue ne la 
comprendra jamais. 

Cette opposition voulue, systématique, de la loi juive aux 
cultes polythéistes n'avait pas échappé aux anciens. Mané- 
thon, qui devait connaître l'Egypte puisqu'il était prêtre 
d'Héliopolis, affirme que Moïse a pris presque en tout le con- 
Ire-pied des coutumes et des cérémonies égyptiennes ^ Stra- 
bon va jusqu'à supposer que l'aversion des Juifs pour les 
pratiques du culte égyptien a déterminé l'Exode. Moïse, dit- 
il, ne pouvait souffrir qu'on rendît à de vils animaux l'hom- 
mage dû au seul maître de l'univers-. 

Diodore de Sicile s'exprime de même et atteste que la loi 
juive est odieuse à tout le genre humain précièément parce 
qu'elle est opposée à toutes les autres constitutions^. Le té- 
moignage de Tacite est assez connu : Moïse, dit ce grave his- 
torien, désireux de s'attacher à jamais les Juifs, leur imposa 
des observances nouvelles, contraires à celles de tous les 
autres peuples : Novos ritus contrariosque ceteris mortalibus 
indidit. Tacite n'hésite pas à qualifier ces lois de bizarres, 
infâmes : Instituta sinistra^ fœda^. Il est difficile de renché- 
rir sur l'auteur des Histoires et des Annales ; pourtant Pline 
décoche aux Hébreux une injure encore plus forte au point 
de vue païen. C'est, dit-il, une nation insigne par son mépris 
des dieux. Gens contumelia numinum insignis^. 



Parmi les moyens mis en œuvre pour conserver au culte 
toute sa pureté, et au monothéisme toute sa rigueur, nous en 
trouvons trois principaux : l'établissement d'un sacerdoce 



1. Dans Josèphe, Contre Appion, i : MaXiara toTç AiyoTriioiç eiÔicfxevOK; 
'evavTioujxeva. 

2. Strabon, xvi, 2-35. Aua)(^epavaç Ta xaÔecTTWTa. 

3. Dans Pholius, Bibliothèque, 34. MiaavôpWTta 7rapavou,a eôri. 

4. Tacite, Hist., v, 4 et 5. 

5. Pline, Hist. nat., xxx, 9. 



SES ORIGINES 105 

hiérarchique confié à la tribu de Lévi, l'unité du sanctuaire 
et la prohibition de certaines pratiques, ou idolâtriques, ou 
superstitieuses, ou dangereuses, dans l'état des mœurs et des 
esprits. 

Certainement le sacerdoce juif est antérieur à Moïse. Si les 
Hébreux, vivant en Egypte en corps de nation, ou du moins 
groupés par familles, n'avaient pas eu de prêtres, ils auraient 
constitué une anomalie sans exemple. De par le droit natu- 
rel, le sacerdoce appartient au chef de la famille, tant que le 
culte est domestique; au chef du clan ou de la nation, quand 
le culte du foyer devient le culte de la cité ou de l'État. 
Mais, alors, toujours et partout, nous voyons une scission 
s'opérer entre l'autorité politique et les fonctions reli- 
gieuses. Le bon sens populaire et une sorte d'instinct aver- 
tissent que ce ministère auguste doit revenir à une classe 
spéciale, libre des soins profanes, exclusivement vouée au 
service de l'autel, étrangère aux revirements politiques, et 
placée, par son caractère sacré, au-dessus des agitations hu- 
maines. 

On ne saurait dire si le sacerdoce prémosaïque était déjà 
parvenu à cette phase de son développement, s'il appartenait 
en propre à une famille ou s'il était encore dispersé sur les 
représentants de toutes les tribus. Les témoignages du Pen- 
tatèuque sont à ce sujet d'un laconisme désespérant et d'une 
obscurité qu'on dirait voulue. 

Lors de l'arrivée au pied du Sinaï, Moïse reçut de Dieu 
l'injonction suivante : Avertissez le peuple de se tenir en de- 
hors des limites tracées autour de la montagne, car une cu- 
riosité déplacée lui coûterait la vie. Enjoignez aussi aux 
prêtres, qui ont accès auprès du Seigneur, de se purifier, s'ils 
veulent échapper à mes coups. — A ces ordres. Moïse oppose 
une difficulté bien singulière en apparence. Il objecte que le 
peuple ne peut en aucune façon gravir le Sinaï. C'était bien 
convenu, et il est impossible de saisir le sens de ces paroles, 
si l'on ne suppose que le mot peuple, employé par Moïse, 
n'englobe aussi les prêtres, qui, dans le premier plan, de- 
vaient l'accompagner. Aussi la réponse divine confond-elle 
dans une même défense prêtres et laïques : Va, descends 



106 LA LOI DE MOÏSE 

de la montagne, mais que les prêtres et le reste du peuple 
n'aient garde de franchir les barrières*. 

Que s'était-il passé dans l'intervalle ? Les prêtres, jusque- 
là détenteurs du sacerdoce, auraient-ils profité de l'absence 
momentanée de Moïse pour soulever et ameuter le peuple ? 
Auraient-ils méprisé les injonctions divines ? Nous en sommes 
réduits aux conjectures. Quoi qu'il en soit, Dieu sanctionne 
le désir de son serviteur; les prêtres dégradés sont confon- 
dus avec le peuple ; à partir de ce jour ils ne se distingueront 
en rien des simples laïques. 

De retour au bas du Sinaï, porteur de la révélation qui sera 
le code de l'alliance, Moïse dresse un autel et offre des vic- 
times à Jéhovah. Or, ce n'est point aux prêtres, c'est à des 
jeunes gens, choisis dans chaque tribu, qu'il s'adresse ponr 
l'assister. Lui-même remplit les fonctions sacerdotales ; il 
verse une moitié du sang devant l'autel, et avec l'autre as- 
perge le peuple et le livre. Les prêtres sont traités comme 
s'ils n'existaient pas. 

Désormais leur réprobation est consommée. Bientôt Aaron 
sera élu, consacré, mis en possession du nouveau tabernacle, 
qui va remplacer l'ancien pavillon, englobé dans la disgrâce 
de ses desservants 2. 

L'hypothèse récente du P. de Hummelauer qui voit dans 
ces prêtres, antérieurs à Moïse, les descendants de Manassé, 
n'est pas sans vraisemblance. Manassé fut l'aîné de Joseph, 



1. Ex., XIX, 22 : Sacerdotes quoque, qui accedunt ad Dominuvi, sancii- 
ficenlur ; 24 : Sacerdotes autem et populus ne transeant terminas nec ascen- 
dant ad Dominum. — Malgré saint Augustin, la plupart des commentateurs 
anciens et modernes ont parfaitement reconnu qu'il ne pouvait être question 
ici des prêtres de la tribu de Lévi et de la famille d'Aaron, institués plus 
tard, comme le texte sacré ne permet pas d'en douter. Estius, presque seul, 
après saint Augustin, pense qu'il s'agit des fils d'Aaron, appelés prêtres 
par anticipation. Ce sens est trop peu naturel et trop forcé pour qu'on s'y 
arrête : aussi Nicolas de Lyre, Tostat, Cajétan, Bonfrère, Ménochius, Cor- 
ueille delà Pierre, Jansénius, Calmet, Malvenda, Sylveira, Mariana, Crelier, 
de liumnielauer et d'autres se prononcent sans hésiter en faveur du sacer- 
doce prémosaique. 

2. Bien avant la révélation [Ex., xxv, 8 — xxvr, 1) et la construction 
{Ex., xxxvi) du tabernacle mosaïque, il existait un tabernacle, où un gomor 
de manne avait été déposé en souvenir du miracle {Ex., xvi, 33 34), On peut 
suppoKcr avec vraisemblance que le sacrifice au veau d'or eut lieu près de 
ce tabernacle, qui était condamné en principe, dès le rejet de l'ancien sacer- 



SES ORIGINES 107 

par conséquent son successeur et son héritier. Or, Joseph 
avait été salué par Jacob mourant prince (nâzïr) de ses frères 
et ceux-ci, par crainte et par reconnaissance, lui avaient re- 
connu cette qualité 1. Peut-on s'étonner qu'il ait hérité du 
sacerdoce, partie naturelle du droit d'aînesse ? 

Ces indices, il est vrai, seraient trop vagues si quelques 
faits curieux ne venaient les préciser. Dans la révolte de 
Goré^, les fils de Manassé ne jouent pas un rôle ostensible, 
mais on peut les soupçonner d'avoir intrigué sous main et 
d'avoir mis en avant un lévite, Goré, et deux enfants de Ru- 
ben, Dathan et Abiron, pour unir en un faisceau toutes les 
prétentions au sacerdoce et ruiner plus sûrement l'autorité 
de Moïse. 

Que signifierait autrement cette apologie des filles de Sal- 
phaad, de la tribu de Manassé : a Notre père mourut dans le 
désert, mais il ne prit aucune part à la sédition de Coré^ »? 
On ne se lave pas d'un crime dont on n'est point suspect ; le 
seul fait d'appartenir à la tribu de Manassé exposait donc aux 
soupçons publics. 

Une révolte plus terrible encore avait éclaté lors de l'inau- 
guration du nouveau tabernacle. G'était le huitième jour de 
la dédicace, le jour précisément où les enfants de Manassé 
devaient présenter leur offrande. Nadab et Abiu, filsd'Aaron, 
se mirent au nombre des conjurés et offrirent à Dieu « un 
feu étranger* ». D'où venait ce feu étranger, que le Seigneur 
n'acceptait pas ? Serait-ce une nouvelle revendication du sa- 
cerdoce par la tribu de Manassé ? 

Gontre un prévenu, les moindres indices ont de la valeur, 
quand ils s'additionnent. Un peu plus tard, nous voyons 
cette même tribu de Manassé divisée en deux tronçons que, 

doce, et devait céder la place à un autre plus somptueux {Ex., xxvi). L'acte 
d'idolâtrie raconté au chap. xxxii aurait poussé Moïse à brusquer ses des- 
seins. Il fait emporter hors du camp ce tabernacle, cause indirecte d'apos- 
tasie, le met en quarantaine (Ex., xxxiii) et à partir du premier jour de la 
seconde année, lorsque le nouveau tabernacle est inauguré solennellement 
[Ex., xl), les regards se détournent avec dédain du pavillon usé et flétri qui 
a eu quelque temps l'honneur d'être le centre religieux de la nation. 

1. Gen,j xLix, 26 ; l, 18. 

2. Num., XVI. 

3. Num., XXVII, 3. 

4. Lev., X, 1. 



108 LA LOI DE MOÏSE 

le fleuve sépare. Cette scission, assurément, qui n'avait pas 
été demandée par les intéressés, a l'air d'un châtiment ou 
d'une mesure de précaution, plutôt que d'une grâce. Affai- 
blir une .tribu toujours inquiète et disposée à la révolte, ai- 
grie par le souvenir de ses prérogatives passées et de sa 
déchéance, pourrait bien avoir été l'intention du législateur. 
En tout cas, la création d'un sacerdoce nouveau, tout 
dévoué à Moïse, n'ayant dans son passé aucune tare, d'une 
fidélité éprouvée à Jéhovah^, intéressé de plus à continuer 
l'œuvre du libérateur, était un acte de haute sagesse autant 
que d'habile politique. L'ancien sacerdoce avait démérité du 
peuple, il s'était condamné et dégradé lui-même, et par ses 
défaillances en Egypte ~, et par son antagonisme aveugle 
contre l'homme suscité de Dieu pour sauver Israël. Il eût 
été malaisé de lui faire accepter les changements de rituel, 
jugés nécessaires à l'épuration du culte, et on pouvait tou- 
jours craindre de le voir retomber dans ses anciens erre- 
ments. Si l'institution du sacerdoce lévitique fut parfois im- 
puissante à maintenir le monothéisme rigide que Moïse avait 
en vue, si l'exemple des nations voisines, le spectacle de leurs 
religions faciles et Tattrait de leurs cultes sensuels, entraî- 
nèrent si souvent les Hébreux loin du droit chemin, du 
moins Jéhovah eut toujours ses fidèles qui se groupaient au- 
tour du Temple et des enfants de Lévi. C'était le reste, la 
semence, l'espoir d'Israël, et c'est sur cette tige que devait 
germer le salut. 

VI 

Pendant son séjour en Egypte, Moïse avait pu constater de 
ses yeux les inconvénients des sanctuaires locaux. Chaque 
nome, chaque ville, presque chaque bourg, avait son dieu, 
toujours un peu jaloux des autres. On adorait Râ à Héliopo- 
lis, Amon à Thèbes, Phtah à Memphis, Hathor à Dendérah, 
Osiris à Mendès. Grâce à la rivalité des villes ou des pro- 
vinces, les dieux protecteurs de chacune devenaient trop 



1. Qu'on se souvienne de la conduite irréprochable des Lévites lors de 
l'adoration du veau d'or. Moïse leur rend témoignage : Consccrastis manus 
vestraa hodie Domino... ut detur vobis benedictio. {Ex., xxxii, 29.) 

2. Joa., XXIV, 14. 



SES ORIGINES 109 

facilement frères ennemis. Il y avait entre eux des alliances, 
des mariages, des trêves, mais aussi des querelles et des 
batailles, tout comme sur la terre, parmi les simples mortels. 
Naturellement, chaque ville plaçait son dieu à la tête du 
panthéon, mais sans révoquer en doute l'existence et le pou- 
voir des dieux voisins, « L'Egyptien de Thèbes proclamait 
l'unité d'Amon à l'exclusion de Râ, l'Égyptien d'Héliopolis 
proclamait l'unité de Râ à l'exclusion d'Amon. Mais l'unité 
de ces dieux uniques, pour être absolue dans l'étendue de 
son domaine, n'empêchait pas la réalité des autres dieux. 
L'habitant d'Héliopolis se disait qu'après tout Amon était un 
dieu puissant bien qu'inférieur à Râ, et lui donnait une part 
de respect dans sa conscience. Chaque dieu unique, conçu 
de la sorte, n'est que le dieu unique du nome ou de la ville, 
et n'est pas un dieu national reconnu par le pays entier ^ » 

Cet abus s'aggravait encore par la multiplicité des images 
et par le culte de certains animaux, considérés comme le 
symbole, le support ou l'incarnation de telle ou telle divinité. 
Il arrivait ainsi que le dieu se dédoublait, se fractionnait, 
jusqu'à perdre conscience de son identité. Le soleil matinal 
n'était plus le soleil de midi, pas plus que ce dernier n'était 
le soleil couchant. Le même dieu, adoré dans divers sanc- 
tuaires sous différents emblèmes, finissait par se distinguer 
de lui-même, et cette génération spontanée n'avait pas de 
bornes. 

Ne voyons-nous pas quelquefois, dans les pays où l'igno- 
rance règne, de grossiers villageois dédoubler les saints et 
les bienheureux, et se figurer bonnement que la madone de 
leur hameau n'est pas celle du village voisin et qu'elle a bien 
plus de crédit et de puissance ? 

Autre abus. Le culte aisément s'arrête à l'image, au sym- 
bole animé : de relatif il devient absolu. De là ce penchant 
au fétichisme et à l'animisme, si frappant dans la religion 
égyptienne, et qui dut certainement infecter le vulgaire, s'il 
est vrai que les esprits cultivés surent s'en préserver. C'est 
pour obvier à tous ces désordres, pour empêcher la multipli- 
cation des dieux, pour arrêter le morcellement, l'émiettement 

1. Maspero, Histoire ancienne, p. 27. 



110 LA LOI DE MOÏSE 

de Jéhovah, que Moïse décrète un sanctuaire unique, c'est-à- 
dire un centre privilégié et obligatoire du culte national, où 
les prêtres seront chargés de conserver intacts les rites lé- 
gitimes, les livres sacrés, et le dépôt des traditions prophé- 
tiques. Dans la pensée du législateur, cette conception a pu 
suivre des phases diverses, subir une évolution, — ceci de- 
mande une étude ultérieure ; — mais dans les trois codes suc- 
cessifs, elle est, sous une forme plus ou moins absolue, à 
la base de la législation mosaïque. Dans le code de l'al- 
liance comme dans le Deutéronome et dans le code sacer- 
dotal, nous trouvons la prescription du triple pèlerinage 
annuel au lieu unique choisi par Dieu, et c'est en quoi con- 
siste essentiellement l'unicité du sanctuaire. 

VII 

Le sacerdoce lévitique et l'unité du sanctuaire étaient déjà 
deux barrières puissantes opposées à l'idolâtrie ; mais la su- 
perstition pouvait facilement s'infiltrer dans le culte, si l'on 
n'avait soin d'épurer le rituel, d'en écarter les pratiques, 
peut-être indifférentes en elles-mêmes, mais dangereuses en 
raison du milieu et des circonstances, enfin d'en fixer les 
moindres détails, pour en prévenir autant que possible les 
abus et les variations. Ce fut là, on ne l'a pas assez remarqué, 
la grande préoccupation de Moïse, et c'est l'un des mérites 
principaux de son œuvre. 

Guillaume de Paris a eu l'honneur de poser cet adage : 
a Les prescriptions de la loi qui de prime abord semblent 
absurdes ou inutiles ont pour objet de combattre l'idolâ- 
trie K » Rien de plus juste et de plus fécond que ce principe. 
A chaque pas dans le Pentateuque, vous vous heurtez à des 
observances dont le sens vous échappe. Cherchez bien ; vous 
y trouverez un antidote à quelque superstition régnante. 

Quoi de plus singulier, à première vue, que ce passage du 
Lévitique : « Vous ne mangerez pas sur le sang (ou près du 
sang). Vous ne pratiquerez pas l'hydromancie et vous n'ob- 
serverez pas les songes. Vous ne tondrez pas vos cheveux en 
rond et vous ne taillerez pas les pointes de votre barbe. 

1. Gulielm. Paris, De Legibus, iv. 



SES ORIGINES 111 

Vous ne vous ferez, en l'honneur des morts, ni incisions, ni 
tatouages. Car je suis le Seigneur^ » ? Que ces défenses visent 
des superstitions, il n'est guère possible d'en douter, bien 
que le sens précis en reste un peu obscur. L'obscurité a 
pour cause principale l'extréine laconisme du législateur, 
certain d'être compris à demi-mot de ses contemporains. 

Manger sur le sang ou près du sang, n'est-ce pas chose 
inoffensive ? Rappelons-nous, avant de répondre, que, chez 
tous les peuples anciens, le sang du sacrifice, versé dans une 
fosse, était un moyen infaillible d'évoquer les mânes, avides 
de ce breuvage : 

Cruor in fossam diffusus, ut inde 
Mânes elicerent, animos responsa daturos 2. 

On ne peut oublier la scène étrange décrite par Homère. 
Ulysse vient de verser dans un trou le sang des victimes. 
Aussitôt les ombres voltigent, en bourdonnant comme des 
mouches, autour du liquide sacré. Ulysse les écarte du glaive, 
mais il permet à Tirésias, qu'il vient consulter, de s'y abreu- 
ver à loisir. Le festin est pour lui, il est juste d'en exclure 
les parasites. 

Les parents et les amis du mort se tenaient donc autour de 
la tombe. On servait d'abord au défunt son mets préféré, le 
sang, véhicule et soutien de la vie. Le reste de la victime 
était le lot des vivants et on le consommait près du tombeau, 
afin d'établir une sorte de communion entre le monde des 
corps et celui des esprits. Entre cet hommage, rendu aux 
morts ou aux génies, et l'apothéose, il n'y avait qu'un pas. 
Presque partout on le franchissait. Insensiblement, les hôtes 
invisibles du banquet sacré devenaient des divinités tuté- 
laires, la reconnaissance et le respect se changeaient en ado- 
ration. C'est ce qu'il est permis de conclure d'un passage 
d'Ezéchiel, où la violation de cette loi est sévèrement ré- 
prouvée : « Vous prenez vos repas près du sang et vous levez 
vos regards vers les idoles », en signe d'hommage et de sup- 
plication. 

La suite du Lévitique a trait à deux espèces de divination 

1. Levit., XIX, 26. 

2. Horat, Sat., i, 8. 



112 LA LOI DE moïse 

très répandues, l'hydromancie et l'oniromancie, c'est-à-dire 
la divination par l'eau et par les songes. Puis Moïse défend 
le double sacrifice de la barbe et de la chevelure en l'honneur 
des morts, sacrifice commun à presque toutes les nations de 
l'antiquité et à bon nombre de peuplades modernes. Enfin le 
dernier verset proscrit les incisions et les tatouages, toujours 
en l'honneur des défunts. Ces pratiques, également très ré- 
pandues i, pouvaient différer de signification dans les diffé- 
rents lieux où elles étaient en usage ; mais, quand elles 
n'étaient pas un hommage direct rendu aux esprits infernaux, 
elles n'en restaient pas moins un signe de sujétion et de ser- 
vitude, contraire à la dignité de l'homme et surtout à la no- 
blesse de la race élue. 

Ainsi, dans quelques lignes, Moïse défend sept coutumes 
superstitieuses : trois méthodes de divination, par l'évocation 
des morts, par Teau et par les songes, et quatre pratiques 
inconvenantes et dangereuses, vu le sens qu'on y attachait 
généralement et le symbolisme qu'elles revêlaient, pour ainsi 
dire, d'elles-mêmes. 

Saint Thomas, suivant en cela la doctrine de Guillaume 
d'Auvergne, pose en principe que toutes les lois de Moïse 
doivent être fondées en raison ^. Si la raison d'une loi nous 
échappe, nous sommes autorisés à penser qu'elle vise une su- 
perstition. Il en cite d'assez nombreux exemples, comme : 
« Ne faites pas cuire le chevreau dans le lait de sa mère. — 
Ne mêlez pas dans votre champ des semences d'espèces dif- 
férentes. — ■ N'attelez pas le bœuf et l'âne à la même charrue. 
— Si vous rencontrez un nid en passant, n'enlevez pas la 
mère en même temps que ses petits. » 

Assurément, plusieurs de ces injonctions peuvent s'expli- 
quer par des raisons naturelles ou symboliques; mais le prin- 
cipe de saint Thomas paraît juste et les applications ne man- 
quent pas. 

Autour de la Loi mosaïque et des six cent treize articles 
dont elle se compose, on pourrait donc inscrire en exergue : 



1. Driver, Commentary on Deuteronomy (Edinburgh, 1895), p. 156. 

2. Summa T/ieoL, î* 2», en, a. 5. 



SES ORIGINES ai3 

'Nova et vetera. Seulement le nouveau y est entièrement neuf 
et le vieux y est renouvelé. • 

La partie la plus importante, la plus originale, et la plus 
intéressante est le produit, non pas de l'inspiration seule- 
ment, mais d'une révélation proprement dite. C'est elle qui 
donne à la loi entière son unité, son caractère, sa valeur spé- 
cifique, en fait un code supérieur, sans comparaison, à tout 
ce que l'homme avait soupçonné avant l'Evangile, et qui, par 
sa transcendance même, témoigne de son origine céleste. 

Dans le legs du passé, recueilli par Moïse et jeté dans un 
moule nouveau, il convient de distinguer : les lois patriar- 
cales, promulguées au Sinaï plus solennellement et revêtues 
quelquefois d'un nouveau symbolisme, soit historique, soit 
prophétique ; les coutumes de la vie sociale ayant peut-être 
acquis, avec le temps, force de loi, et qui, transportées par 
inspiration dans le code sacré, deviennent des préceptes di- 
vins ; les rites qui se greffent naturellement sur le sentiment 
religieux et se développent avec lui, suivant les influences 
complexes de milieu, de contact, d'événements fortuits ou 
providentiels : rites soigneusements triés, complétés, perfec- 
tionnés par Moïse, pour être les éléments d'un culte surna- 
turel et non plus seulement les produits instinctifs de la reli- 
gion naturelle ; enfin, quelques emprunts à l'art égyptien, 
pour rehausser la majesté du culte extérieur. 

Arrivés au terme de cette étude, nous n'osons pas nous 
flatter d'avoir satisfait tous nos lecteurs. Plusieurs nous taxe- 
ront de hardiesse et d'exagération ; d'autres nous reproche- 
ront la timidité et le manque de critique ; quelques-uns, peut- 
être môme parmi les catholiques, s'étonneront de nous voir 
admettre sans discussion l'authenticité du code mosaïque, et 
préféreraient nous entendre concilier les théories rationa- 
listes sur la composition de l'Hexateuque avec la vérité rela- 
tive — oh ! très relative — des Livres saints. 

Vouloir satisfaire à la fois des prétentions contradictoires 
serait une utopie. Qu'il nous soit seulement permis de ré- 
pondre un mot à ceux qui nous accuseraient d'amoindrir le 
rôle de Moïse. 

S'il fallait que tout, absolument tout, fut nouveau dans une 

LXXVI. — 8 



114 LA LOI DE moïse 

œuvre, pour qu'elle eût droit à notre admiration, nous n'admi- 
j erions rien sur la terre ; car l'homme ne crée pas, et Dieu 
lui-même a cessé de créer. L'architecte crée-t-il la pierre, la 
brique et le mortier ? Le peintre tire-t-il du néant sa toile, 
son pinceau et ses couleurs ? Le sculpteur fait-il de rien le 
bloc de marbre qu'il anime ? Et pourtant nous nous extasions 
devant le Parthénon ou la salle hypostyle de Thèbes, devant 
les loges de Raphaël et les merveilles de Michel-Ange ; nous 
ne craignons même pas d'attribuer le nom impropre de créa- 
tions à ces productions sublimes et presque surhumaines du 
génie. Supposez qu'un chercheur patient découvre dans les 
divers commentateurs d'Aristote ou du Maître des Sentences, 
en particulier dans ce prodigieux Alexandre de Halès, tous 
les éléments de la Somme théologique de saint Thomas : 
notre estime pour l'œuvre immortelle du Docteur angélique 
en serait-elle diminuée? Faut-il moins de génie pour s'em- 
parer de ces masses disparates, les plier à ses idées, leur 
assigner la place exacte qui leur convient, les tailler sur un 
patron commun pour les faire cadrer avec le plan général de 
l'édifice, et en former ainsi un monument impérissable où 
tout se lie, où tout s'harmonise, où tout se soutient mutuel- 
lement, où tout concourt à une impression de grandeur im- 
posante et d'indestructible durée ? 

Mais Moïse ne transforme pas seulement, il crée; sa loi 
n'est pas une simple adaptation du passé aux besoins du pré- 
sent, un amalgame de prescriptions anciennes renouvelées, 
fruit d'un éclectisme plus ou moins heureux. S'il n'était que 
cela, son code, comme ceux de Lycurgue, de Justinien ou de 
Napoléon, aurait pu encore rendre son nom immortel ; mais 
il est plus et mieux que cela, et quiconque, sans préjugé, 
voudra le comparer aux législations de la même époque, dans 
quelque pays que ce soit, en Chine, en Egypte, en Ghaldéé 
ou ailleurs, sera forcé d'y reconnaître l'intervention spéciale 
de la Providence et de confesser que le doigt de Dieu est là. 

Ferdinand PRAT, S. J. 
(A suivre.) 



LES PHILIPPINES 



L'archipel des îles Philippines, où l'Espagne voit son antique 
possession attaquée en même temps qu'aux Antilles, couvre une 
surface totale de plus de 295 000 kilomètres carrés, supérieure 
par conséquent à la moitié de la superficie de la France. Des 
îles, au nombre de deux mille environ qu'il renferme, la plus 
grande, Luzon, ouest la capitale Manille, dépasse 100 000 kilo- 
mètres carrés ; la seconde en étendue, Mindanao, atteint 94000 ki- 
lomètres carrés. Pour la comparaison, nous rappellerons que Cuba 
mesure 118883 kilomètres carrés. Cependant, quant à la richesse 
ou du moins la production actuelle, cette dernière colonie est fort 
en avant des Philippines. On en peut juger par les chiffres du 
commerce. Par exemple, en l'année 1892, tandis que les expor- 
tations de Cuba montaient à une valeur de 89 652 514 pesos, aux 
Philippines elles restaient à 33 479 000 pesos i. Le sol des Phi- 
lippines n'en est pas moins très fertile, en général ; il renferme 
aussi beaucoup de métaux : on pourrait donc lui faire rendre 
beaucoup plus qu'il ne produit jusqu'à présent. La situation favo- 
rable de ces grandes îles, aux portes de la Chine et de l'extrême 
Orient, ajoute singulièrement à leur valeur, et c'est là surtout ce 
qui excite certaines convoitises inquiétantes pour leurs maîtres 
actuels et légitimes. 

Aux Philippines, comme ailleurs, l'administration espagnole 
s'est attiré beaucoup de critiques, qui ne sont pas toutes sans 
fondement. Il est sûr qu'elle ne s'est pas assez préoccupée de 
développer les ressources naturelles de ces merveilleux pays : 
cela au grand détriment de PEspagne elle-même et des peuples 
sous sa domination. 

Autres reproches, non moins souvent répétés : c'est que la 
colonie serait administrée dans l'intérêt exclusif de la métropole; 

1. Le « peso » vaut à peu près cinq francs. Les chiffres de l'importation 
pour le même temps sont, à Cuba, 56 265 315 pesos; aux Philippines, 
23 817 373. 



116 LES PHILIPPINES 

que les indigènes seraient maintenus systématiquement dans un 
état inférieur, afin qu'ils restent plus faciles à conduire et à 
exploiter, etc. 

Cependant, à juger sur les faits constatés par les observateurs 
sérieux et impartiaux, il ne semble pas que les Philippines aient 
tant à se plaindre du régime espagnol. Un point important à 
noter avant tout en sa faveur, c'est que la population aborigène 
s'est grandement accrue depuis la conquête : on sait combien il 
en va autrement ailleurs, notamment dans les colonies anglo- 
saxonnes de l'Amérique du Nord, de l'Australie, etc. Ce qui est 
encore plus remarquable, c'est que la plus grande partie de cette 
nombreuse population indigène est chrétienne : des sept millions 
environ auxquels se chiffrent les descendants des anciennes races 
de l'archipel, plus de six millions sont catholiques. Cette chré- 
tienté, conquise sur le paganisme et la sauvagerie par le zèle 
incessant des missionnaires, ne doit pas être jugée par compa- 
raison avec nos vieilles chrétientés de l'Occident. 11 faut voir ce 
qu'étaient les ancêtres des Philippins catholiques, ce que beau- 
coup d'entre eux-mêmes étaient avant leur conversion, enfin ce 
que sont leurs congénères encore infidèles : alors on reconnaît 
que le résultat obtenu fait grand honneur à l'apostolat catholique 
et à l'Espagne. Et le progrès des croyances et des mœurs a natu- 
rellement entraîné un gain considérable de bien-être matériel. 

Il ne fallait rien moins que l'évidence de ces faits pour amener 
M. E. Reclus à écrire que les populations des Philippines, « ca- 
tholiques avec passion », sont en même temps « purmi les plus 
civilisées de l'extrême Orient » et a parmi les plus heureuses de 
la terre ^ » . 

En ce qui concerne le dernier point, voici le témoignage d'un 
écrivain anglais, qui, d'ailleurs, n'a pas ménagé ses critiques à 
l'administration coloniale espagnole : « La félicité est purement 
relative ; grâce à un climat délicieux — un été perpétuel — et 
à la facilité de se procurer toutes les choses indispensables à la 
vie, il n'y a pas aux Philippines un dixième de la misère qui existe 
en Europe, et rien de ces horreurs qui publiquement attristent 
nos regards. La mendicité, cet accompagnement constant de la 
plus haute civilisation, est là encore dans son enfance ; il n'y a en 

1. Géographie universelle, t. XIV, p. 551 et 556. 



LES PHILIPPINES 117 

ce genre que quelques professionnels décrépits, qui n'ont paâ 
épargné dans leur jeunesse... Encore cela ne se voit que dans le 
centre le plus européanisé, h Manille. Le suicide est extrêmement 
rare, et même le peu de mendiants qu'on rencontre paraissent 
gais et joyeux à leur manière. L'hospitalité des colons espagnols 
et des indigènes tagals dans les provinces est pour le voyageur 
une source d'expériences nouvelles, mais charmantes, car il n'y a 
rien de comparable en Europe ^.. » 

Après cela, on se demandera comment ce qui se passe aujour- 
d'hui aux Philippines a été possible ; comment ces populations, 
en somme si peu malheureuses, ont été entraînées à se soulever 
en masse, les armes à la main, pour rejeter un joug qui semble 
avoir été si peu lourd. 

La cause de ces événements n'est pas mystérieuse. Il est arrivé 
aux Philippines ce qui est arrivé à Cuba, ce qui était arrivé pré- 
cédemment dans les anciennes colonies espagnoles. Par un contact 
plus fréquent et plus intime avec le monde en dehors de leur 
archipel, un certain nombre de Philippins se sont imbus des 
« idées modernes », du « libéralisme » occidental et américain. 
Il s'est ainsi formé peu h peu, dans les classes les plus actives et 
les plus influentes de la société indigène, un parti poursuivant 
Vémancipatioji du peuple philippin, et qui a commencé par récla- 
mer pour lui les droits politiques, sans lesquels, d'après le Credo 
libéral, il n'y a ni liberté vraie ni dignité pour une nation, mais 
qui n'a guère tardé h mettre dans son programme l'autonomie 
complète et la séparation d'avec l'Espagne. Ces idées se sont 
rapidement propagées par le moyeu des sociétés secrètes. 

La franc-maçonnerie, implantée aux Philippines depuis une 
trentaine d'années, avec la tolérance et souvent la faveur des auto- 
rités espagnoles, y a trouvé le terrain le plus propice. Un rapport 
du gouverneur civil de Manille au ministre des colonies, en 
date du l^'^ octobre 1896 , comptait 82 loges reconnues et 
en exercice, dont 24 dans la ville et la province de Manille^. 
Suivant un autre rapport officiel, basé sur les documents saisis 
après la découverte du complot qui a failli livrer Manille aux 
séparatistes en 1896, il n'y avait pas moins de 180 loges, exclusi- 

1. J. Foreman, The Philippine Islands (Londres, 1890), p. 486. 

2. V. les Documentos politicos de actualidad, publiés par M. W. E. Retana, 
dans son précieux Archiva del Bibliôfilo Filipino, t. III, p. 249. 



118 LES PHILIPPINES 

vement composées d'indigènes tagals, formées de 1890 à 1895 et 
qui s'étendaient sur tout le territoire de Luzon et une partie des 
Visayas. « Le caractère de l'indigène, si porté pour les mystères 
et les symboles, s'était habitué facilement aux pratiques ridicules 
de la maçonnerie : les initiations, les épreuves, les serments, les 
attributs, les insignes et les pseudonymes, le tout entouré 
d'ombres et de mystère, avaient captivé son attention et lui 
avaient servi d'éducation, le préparant à entrer dans d'autres 
associations à tendances plus graves : c'est ce qu'avaient du reste 
prévu et annoncé les initiateurs et apôtres du flibustiérisme^ Rizal, 
Pilar^ Lopez, Cortès et Zulueta, comme le prouve leur correspon- 
dance saisie ^. » 

On n'évalue pas à moins de 25 000 le nombre des Philippins 
enrôlés dans ces loges. Le Katipiuian [a réunion », en langue taga- 
log), dont les membres étaient liés entre eux par le « pacte du 
sang », centralisait et dirigeait l'activité des foyers maçonniques. 
C'est le Katipunan qui a organisé l'insurrection, dont l'armée 
s'est trouvée toute prête dans les loges. 

La franc-maçonnerie a donc exercé son influence néfaste, 
d'abord, en fanatisant par les idées de liberté, d'indépendance, 
une masse ignorante qui est encore incapable de se conduire. Elle 
n'a pas fait moins de mal en s'appliquant avec acharnement à dis- 
créditer, à rendre odieux au peuple philippin ceux qu'il considé- 
rait jusqu'à présent comme ses principaux guides spirituels, à sa- 
voir le clergé d'origine espagnole, et surtout les religieux. On 
peut se faire une idée des conséquences qu'aurait le succès de 
cette campagne contre les « moines », en considérant le nombre 
des chrétiens confiés aux soins spirituels des divers corps qui 
exercent le saint ministère dans l'archipel. Voici les chiffres les 
plus récents : 

En 1892, les Augustins chaussés avaient 2 082 131 paroissiens. 

— — déchaussés (Recoletos) — 1175 156 

— les Franciscains — 1 010 753 — 

— les Dominicains — 699 851 — 

En 1895, les Jésuites — 213 065 — 

En 1892, le clergé séculier avait 967 294 — 

Total 6 148 250 chrétiens «. 

1. Documentos^ p, 334. 

2, Les Augustins furent les premiers missionnaires des Philippines. Ils y 
arrivèrent sur les navires de Lcgazpi, le fondateur de Manille (1571), lequel 



LES PHILIPPINES 119 

Il serait mutile de nous appesantir sur les causes qui font que 
le clergé séculier a une part relativement si faible dans l'adminis- 
tration spirituelle de cette nombreuse Eglise. Disons seulement 
que l'évangélisation de l'archipel a été l'œuvre des réguliers 
presque seuls; ils ont créé les chrétientés qu'ils desservent 
encore aujourd'hui; les racines profondes qu'ils ont dans le pays, 
le respect que les populations sont habituées à leur rendre depuis 
si longtemps, la dextérité spéciale qu'ils tiennent de leur forma- 
tion et de leurs traditions, les rendent sans doute plus aptes que 
d'autres à maintenir et à développer ce qu'ils ont fondé. Le clergé 
séculier ou, ce qui est à peu près la même chose, le clergé indi- 
gène, n'a ni le nombre ni, semble-t-il, les qualités nécessaires pour 
prendre un rôle beaucoup plus considérable, avant longtemps. 
En tout cas, il est hors de doute qu'on ne peut compter sérieuse- 
ment que sur les religieux pour achever l'évangélisation des infi- 
dèles, laquelle importe tant à la sécurité et à la prospérité même 
matérielle de la colonie. 

Les déclamations contre les « moines » des Philippines, dont 
la presse soi-disant libérale d'Espagne a trop souvent retenti, 
étaient donc à la fois injustes et antipatriotiques. Les religieux, 
habitués à voir leurs peines récompensées par l'ingratitude et 
la calomnie, n'ont pas voulu cependant laisser sans réponse des 
accusations que les circonstances actuelles rendaient particuliè- 
rement révoltantes. Les sectaires, en effet, essayant de détourner 
d'eux-mêmes les responsabilités, ont eu l'audace d^affirmer que 
c'étaient les missionnaires espagnols qui avaient provoqué l'in- 
surrection, en rendant l'Espagne odieuse par l'abus de leur pou- 
voir théocratique, parleur ingérence funeste dans l'administration 
coloniale, par leur opposition à tout progrès des lumières, à toute 
expansion de la liberté chez les malheureux indigènes. L'apologie 
adressée par les représentants des missionnaires au ministre et 
à la nation espagnole ne laisse rien debout de ces indignes accu- 
sations ^ ! 



commença véritablement la conquête de l'archipel, que Magellan avait dé- 
couvert le 16 mars 1521. Les Franciscains vinrent quelques années plus tard 
(1576). Le premier évêque de Manille fut un dominicain, Fr. D. de Salazar, 
qui amena avec lui les Jésuites (1581). Les missionnaires Dominicains sui- 
virent peu après, puis les Recoletos (1606) et d'autres encore. 

1. L'appel « à la nation » a été aussi publié par les journaux catholiques 



120 LES PHILIPPINES 

Mais ils auraient pu se contenter, pour les réfuter, de renvoyer 
h rhistoire de leur apostolat, continué depuis trois siècles, au prix 
de fatigues et de sacrifices héroïques, avec des résultats dont 
riiumanité et la civilisation n'ont pas moins à se féliciter que 
rÉglise. Quiconque a étudié attentivement leurs travaux en a 
emporté la conviction que les missionnaires, aux Philippines, 
comme ailleurs, du reste, ont été les véritables, les plus dévoués 
amis des indigènes. 

Ne pouvant reprendre ici, même en résumé, cette admirable 
histoire, citons du moins un témoignage que rend aux mis- 
sionnaires actuels un des savants qui connaissent le mieux les 
Philippines. Il répond au reproche d'ignorance, qu'on a également 
osé faire aux « moines espagnols », en même temps qu'il montre 
leur apostolat toujours fécond comme autrefois. 

(( Les missionnaires catholiques aux Philippines, dit le profes- 
seur Blumentritt, déploient une particulière activité, non seule- 
ment pour la propagation du christianisme et de sa civilisation, 
mais encore pour l'exploration géographique et ethnographique 
de cet archipel. Malheureusement, les rapports des divers ordres 
sur leurs missions ne sont pas tous accessibles au public, de 
sorte qu'on sait peu de chose, par exemple, des missions des 
Augustins, qui travaillent surtout parmi les Igorrotes (nord-ouest 
de l'île Luzon) et parmi les sauvages Bukidnon, dans l'île de 
Negros... D'après un mémoire imprimé à Madrid en 1892, les 
Augustins chaussés avaient, à cette date, dans la province d'Abra, 
parmi les Tinguianes, huit missions avec 25 100 âmes; dans la 
province de Lepanto, deux missions avec 2 200 âmes (Igorrotes) 
et, dans la province de Benguet, également deux missions avec 
849 âmes (Igorrotes), en tout 28 149 âmes : il n'y en avait que 

5 302 en l'année 1829. Le nombre des sauvages et païens con- 
vertis au christianisme, pendant les années 1874-1885, fut de 
1 356 ; en 1885-1888, de 549. La fondation de quinze nouvelles 
missions était décidée en 1892. 

« Les Augustins déchaussés (qu'on appelle Recoletos aux Phi- 
lippines) possèdent des missions, entre autres, dans l'île Palauan 
[Paragua des Espagnols), et dans le groupe des Calamianes. 

de France, au commencement de juin 1898. Le mémoire plus étendu auquel 
cette pièce renvoie, a paru in extenso dans le Siglo futuro de Madrid, n° du 

6 juin et suivants. 



LES PHILIPPINES • 121 

Pnrmi les missionnaires qui résident là, le P. Fr. Cipriano 
Navarro, en particulier, se distingue par ses recherches ethno- 
graphiques; nous lui devons des informations très circonstanciées 
sur les Tinitianes, les Tagbanuas, les Tandolanes et les Bulala- 
caunos, chez lesquels le christianisme fait de constants progrès. 

« Les Franciscains ont des missions dans la péninsule Cama- 
rines de Luzon et sur la côte Pacifique de cette grande île. Ils 
rendent aussi beaucoup de services à l'ethnologie et à la linguis- 
tique : je ne rappellerai que le vocabulaire du dialecte des Negritos 
de Baler, dû au P. Fernandez, et les renseignements du P. Cas- 
tano sur les Bikols, les Dumagats et les Atas. 

(( Plus étendus sont les rapports des Dominicains, qui tra- 
vaillent à convertir les Alimis, les Apayaos, etc., etc. Dans leur 
bulletin des missions [Correo Sino-Anamita)^ on trouve de nom- 
breuses peintures des mœurs et des usages de ces peuplades..., 
quelquefois aussi des esquisses cartographiques, qui éclairent 
notamment le réseau fluvial de Luzon nord (bassin du Rio Grande 
de Cagayan). Les succès de leur apostolat sont également assez 
notables. 

« Quelque importants que soient les résultats de l'activité 
évangélique et scientifique des missionnaires des ordres que je 
viens de nommer, ils sont bien dépassés néanmoins par ce que 
les Jésuite? ont fait dans l'île de Mindanao, dans l'espace d'un 
demi-siècle, pour la diffusion de la religion et de la civilisation 
chrétienne, aussi bien que pour l'exploration géographique de la 
seconde grande île de Tarchipel. A leur arrivée, ils ne trouvèrent 
de population chrétienne que sur la côte orientale et septentrio- 
nale et en quelques points isolés du reste du littoral... Vers l'in- 
térieur, les établissements espagnols chrétiens proche la baie de 
Macajalar n'atteignaient que le cours supérieur du rio Tagoloan ; 
sur le rio Agusan, depuis la région de ses lacs près de Linao jus- 
qu'à son embouchure près de Butuan, il n'y avait que les localités 
de Bunauan et de Talacogon. On ne connaissait alors, dans l'in- 
térieur de Mindanao, que le lac Lanao, le cours inférieur du 
Pulangui ou Rio Grande... et la région des lacs de Ligauasan ou 
Buluan, qui relèvent de cette rivière. )) Des tribus répandues 
dans ce pays, on ne connaissait guère que les noms, si on les 
connaissait. « Comme tout cela est changé aujourd'hui! Le réseau 
fluvial de la grande île est maintenant assez connu, et ainsi le lac 



122 LES PHILIPPINES 

fantastique dans le centre de l'île, d'où l'on faisait sortir le Rio 
Grande et qui aurait donné son nom à toute l'île, a heureusement 
disparu des cartes. Les missionnaires ont déposé dans de nom- 
breuses cartes et croquis les résultats de leurs explorations et 
découvertes géographiques. Les mœurs et coutumes des peuples 
païens ont été décrits en détail par les Jésuites... Ils ont égale- 
ment de grands succès à enregistrer dans leur apostolat. La plu- 
part des tribus païennes sont converties au christianisme ou en- 
tièrement ou en grande partie, ou du moins se sont fixées d'une 
manière stable dans le voisinage des missions. 

ce Même une de ces tribus que leur genre de vie nomade rend 
obstinément réfractaires à la civilisation, les Mamanuas, qui 
font partie des Negritos, forment déjà des villages chrétiens. Mais, 
où les Jésuites ont remporté leur plus grande victoire, c'est lors- 
qu'ils ont réussi à gagner au christianisme un nombre notable de 
Moros (mahométans), près du golfe de Davao. On sait combien 
difficile est la conversion d'un mahométan ; les faits dont il s'agit 
sont d'autant plus remarquables que ce ne sont pas ici des Moros 
isolés, vivant parmi les chrétiens, qui abjurent l'Islam : les con- 
vertis sont si nombreux que, ne voulant plus continuer à vivre 
parmi leurs anciens coreligionnaires, ils ont obtenu de fonder 
trois nouveaux villages dans le bassin du Rio Davao. En l'an- 
née 1895, voici quelle était la situation des missions d,es Jésuites 
à Mindanao : Chrétiens, 213 065 ; baptêmes d'enfants de parents 
chrétiens, 17 608; mariages, 2 973 ; enterrements, 7215: bap- 
têmes d'infidèles convertis, 8238^. » 

Joseph BRUCKER, S. J. 

1. Mittheilungen der k.k. Geographischen Gesellschaft (« Bulletin delà 
Société géographique » ) de Vienne, année 1896, p. 845 suiv. — M. Ferd. Blu- 
mentritt est spécialement connu par ses belles recherches sur les races in- 
digènes des Philippines. Voir notamment son Versuch einer Ethnographie der 
Philippinen dans Petermanns Mittheilungen, Ernâgzungsheft nr. 67 (Gotha, 
1882). — Les relations des missionnaires de Mindanao nous permettent d'a- 
jouter quelques chififres intéressants. Le nombre des païens amenés au chris- 
tianisme et à la vie civilisée par les Jésuites, depuis moins de cinquante ans, 
s'élève à 57 000. Quant au chiffre des mahométans convertis, dans la seule 
année 1894, il fut de 1400 pour les deux missions de Davao et de Sigaboy. 
Enfin, disons que si les Jésuites espagnols, aux Philippines, ont pour prin- 
cipal champ d'activité Mindanao et les missions auprès des infidèles, cepen- 
dant ils ont aussi à Manille un important collège, avec un observatoire bien 
connu dans le monde savant et qui, fondé en 1865, a déjà rendu de grands 
services à la météorologie et à la navigation, sui'tout par l'observation des 
tremblements de terre et des typhons si redoutés dans ces parages. 



REVUE DES LIVRES 



Mois de Marie de Notre-Dame de la Salette, par le R. P. 
ViLLARD. Paris, Blond et Barrai, 1898. In-12, pp. 274. Prix : 
2 francs. 

Solidité du fond, richesse de la doctrine, clarté et précision des divi- 
sions : on retrouve dans ce nouvel ouvrage du R. P. Villard ces 
qualités des Sermons et instructions populaires. Ce « mois de Marie » 
ofireàlaj)iétédeslectures,noa|)ourlenioisdemai,nif>ourceluid'octobre, 
mais pour septembre, le mois de l'Apparition de la Salette, et sans doute 
aussi des pèlerinages. Des chapitres entiers, et souvent ])lusieurs cha- 
pitres successifs, traitent de sujets éminemment pratiques, tels que l'ob- 
servation du dimanche, le blasphème, la pénitence, la prière. Les circon- 
stances de l'apparition, les vêtements de la Sainte Vierge fournissent des 
leçons non moins utiles. Chaque chapitre se termine par le récit d'une 
guérison ou d'une conversion, emprunté aux Ajmales de la Salette ^ plus 
spécialement aux quinze dernières années, dans le but, dit l'auteur, « de 
réfuter par là cette objection qu'il ne se fait plus de miracles à la Salette». 
Le R. P. Villard « rappelle au peuple de Marie la visite miséricordieuse 
de sa souveraine sur la sainte montagne » où, comme le disait l'été 
dernier un illustre pèlerin, Mgr Kozlowski, primat de Pologne, Notre- 
Dame « a le plus montré sa miséricorde pour ses enfants coupables de 
la terre ». Paul Pcydenot, S. J. 

I. Éléments de philosophie chrétiemie, par le chanoine 
A. Goum, docteur en théologie, ancien supérieur du 
séminaire du Mans. Paris, Lethielleux. 2 vol. in-8, pp. 256 
et 206. 

II. Cours de philosophie, par Fabbé E. Durand. Première 
partie : Psychologie, Paris, Poussielgue, 1897. In -8, 
pp. vii-384. 

I. — Cet ouvrage est un exposé de philosophie par demandes 
et réponses. Son titre modeste à.' Éléments n'exclut en aucune 
façon les questions élevées et profondes de la philosophie. L'au- 
teur possède à fond la science scolastique : il se propose d'initier 



124 ÉTUDES 

les esprits à sa forte doctrine, en leur ouvrant une voie sûre et 
aplanie, autant que le permettent les difficultés de la matière. 

Le D** Gouin est un disciple fidèle de saint Thomas, dont il 
prend h tâche de ne s'écarter sur aucun point. Il parcourt le 
champ ordinaire de la philosophie traditionnelle. Le mérite de 
l'auteur est dans la manière de proposer la question et d'en faire 
ressortir le nœud, d'en présenter une solution ordinairement 
lucide, substantielle, judicieuse. A cette marque on reconnaît 
un maître savant et exercé. 

Nous signalons, comme dignes d'une attention spéciale, la 
question de la véracité des facultés, qui met en relief l'objectivité 
de nos connaissances; — de bonnes solutions sur la valeur de 
l'induction, du syllogisme, du témoignage humain; — la notion 
de la liberté, suivie d'une réfutation radicale du libéralisme; — 
les thèses sur le probabilisme, sur le droit de propriété. 

La forme d'exposition par demandes et réponses a sans doute 
l'avantage d'attirer l'attention sur les points à éclaircir; mais elle 
nuit à la synthèse. Ce n'est pas sans peine que l'esprit parvient à 
rassembler les rayons épars de cette clarté de détail. Ajoutons 
que ce genre familier abaisse quelque peu la noble science philo- 
sophique, et ne permet pas de traiter les grandes questions dans 
toute leur ampleur. 

Ces éléments ne visent pas à l'érudition, ne donnent point de 
références, et ne s'occupent guère de controverse. Le maître en- 
seigne, plus qu'il ne discute. Son enseignement est d'ailleurs 
très exact et s'appuie sur de solides raisons. Il se propose de ser- 
vir la cause de la religion et de la morale, et ne perd jamais de 
vue ce but excellent. Le docteur en théologie n'oublie point de 
préparer l'esprit h l'étude de cette science sacrée. 

L'ouvrage s'adresse aux maisons d'éducation où l'enseignement 
de la philosophie est donné en français. Mais, à mon avis, il ne 
doit pas supplanter la philosophie au texte latin : le latin est la 
langue naturelle de la philosophie scolastique. 

Charles Delmas, S. J. 

II. — M. l'abbé Eugène Durand, professeur à l'École Saint- 
Sigisbert de Nancy, s'est déjà fait avantageusement connaître par 
ses éléments de Philosophie scientifique et morale et par une édi- 
tion critique du Discours de la méthode de Descartes. La première 



REVUE DES LIVRES 1» 

partie de sou Cours de philosophie, préparatoire aux examous du 
baccalauréat, que nous annonçons aujourd'hui, est digne des ou- 
\ rao-es précédents : elle comprend la Psychologie expérimentale. 
Cette œuvre tranche sur le commun de la plupart des manuels : 
on sont que l'auteur s'est rendu maître de son sujet par une lon- 
• uc expérience de renseignement. Sans doute, on pourra dis- 
cuter tel ou tel point particulier. Mais l'ensemble de l'ouvrage se 
présente avec des qualités remarquables de science contrôlée et 
de lumineuse exposition. Celle publication, qui se recommande 
aux élèves et aux professeurs, fera honneur à V Alliance des mai" 
sons d'cducattnn rhrrficnney sous le patronage de laqueîl" ..ÎU. se 
préseule. Gaston Sortais, 

I. Annuaire de lÉconomie politique et de la Statistique 
pour 1897, pai- M. Maurice Block, de rinslilul. Paris, (3uil- 
laumin, 1897. Petit in-18, pp. 1052. Prix : 9 francs. 

IL Annuaire de PEnseignement primaire, publié sous la di- 
rection de M. Jost, inspecteur général de rinstruction 
publique. Paris, A. Colin, 1898. ln-18, pp. 601. 

I. — L'Annuaire de rÉconomic politique est un répertoire Irc^ : . j 
de renseignements statistiques sur tous les grands services nationaux : 
finances et budgets, justice, armée, instruction publique, industrie et 
commerce, marine, agriculture, institutions de bienfaisance, de crédit, 
d'épargne, etc., etc. La France et ses colonies occupent huit cents 
pages; Paris a, comme iV convient, son compartiment à part. Il reste 
quelque deux cents pages pour les pays étrangers. L'Annuaire en est 
à sa cinquante-quatrième année. C'est un chiffre qui a aussi sa valeur. 

II. — Le titre de cet Annuaire, qui se publie pour la quatorzième 
fois, est incomplet; il n'y est pas question de l'enseignement primaire 
libre, qui recrute pourtant plus du quart de la population scolaire du 
pays, et qui est, pour nous servir du mot d'un universitaire, tout aussi 
légal et tout aussi national que l'enseignement dit public ou officiel. On 
a bien le droit de dresser l'annuaire de celui-ci; mais qu'on le dise, et 
qu'on ne donne pas à entendre par le titre lui-même qu'il n'en existe 
pas d'autre. 

U Annuaire de l'Enseignement primaire public comprend deux parties. 
La première, purement documentaire, renferme les états du personnel, 
par académies et départements. On s'est borné aux écoles des villes et 
des localités les plus importantes, et seuls les directeurs et directrices 
figurent au tableau. Viennent ensuite les noms des fonctionnaires de 
l'enseignement primaire décorés ou récompensés pendant le dernier 



126 ETUDES 

exercice; il y en a vingt-cinq pages de texte menu, et il s'en faut que 
le défilé soit complet; plus de quatre mille distinctions accordées aux 
instituteurs pour avoir fait des cours d'adultes sont mentionnées en 
bIo€. 

La seconde partie renferme des articles de revue sur différents sujets 
d'actualité relatifs à l'enseignement primaire. En résumant les statis- 
tiques scolaires, M. Jost déclare qu'il y a diminution « du total générai 
des élèves inscrits dans les écoles de toute nature ». Cette rédaction 
est équivoque : à prendre le chiffre global de l'effectif des écoles, il y 
a, en effet, une diminution, mais elle est supportée tout entière par 
les écoles publiques; les écoles libres accusent, au contraire, une aug- 
mentation de plus de 15 000 élèves. M. le directeur de l'Annuaire ne 
l'ignore pas, et il se fût honoré en faisant cette constatation flatteuse 
pour les maîtres qu'il regarde comme des adversaires. 

Joseph BURNICHON, S. J. 

I. Leçons sur l'électricité professées à l'Institut électro- 
technique Montefiore annexé à l^Université de Liège, par 
Éric Gérard. Cinquième édition. Paris, Gauthier- Villars, 
1897 et 1898. 2 vol. in-S, pp. xi-799 et pp. vii-771. Prix de 
chaque volume : 12 francs. 

II. Les Dynamos, par J.-A. Montpellier. Paris, Vicq-Dunod. 
In-8, pp. 448. 

I. — Nous avons annoncé successivement l'apparition de plusieurs 
éditions de ce remarquable ouvrage ; c'est avec un nouveau plaisir que 
nous en signalons aujourd'hui la cinquième. Succès bien remarquable et 
bien significatif pour un livre aussi spécial. Excellent dès le début, il a 
d'ailleurs été toujours en se perfectionnant, l'auteur l'entretenant soi- 
gneusement au courant des progrès incessants accomplis, en ces der- 
nières années, en électricité. 

Dans la présente édition notamment, la théorie et les applications 
des machines à courants alternatifs ont été considérablement déve- 
loppées ; les chapitres relatifs à la transmission et distribution de la 
puissance mécanique ainsi qu'à la traction électrique ont presque 
doublé d'importance. 

Je ne saurais trop recommander cet ouvrage à tous ceux qui désirent 
une sorte d'encyclopédie électrique; sans doute, la part y est faite re- 
lativement plus large aux applications, mais aussi la théorie y est subs- 
tantiellement et clairement exposée. 

On signale les taches au soleil, je me permettrai de noter ici une 
petite inexactitude de détail qui se maintient à la première page des 
éditions successives. Le centimètre, y est-il dit, est, rigoureusement, 
a la centième partie du mètre étalon mesuré par Delambre et Borda 
et conservé à l'établissement international de Sèvres ». — Le « mètre- 



REVUE DES LIVRES 127 

étalon mesuré par Delambre et Borda » est-il au Pavillon de Breteuil? 
Je ne le crois pas, il doit toujours être aux Archives, mais peu importe ; 
car ce mètre à bouts n'est plus Tétalon-type depuis 1889 ; il a été rem- 
placé par un mètre à traits et à section en X, déposé au Bureau inter- 
national des poids et mesures (Pavillon de Breteuil), près de Sèvres, et 
qui seul fait désormais autorité. On l'a choisi aussi égal que possible à 
l'ancien étalon, mais l'identité n'est pas absolue; dans une définition 
rigoureuse, le mètre de Delambre et Borda ne doit donc plus figurer. 

II. — C'est à un point de vue essentiellement pratique que s'est 
placé l'auteur ; son but est de fournir à ceux qui ont à utiliser des 
dynamos, un guide qui les aide à choisir, installer, essayer, conduire 
et entretenir ces machines. 

L'ouvrage débute par une soixantaine de pages où sont résumées les 
définitions et notions théoriques essentielles ; il est rej^rettable que 
cette sorte d'introduction ne soit pas aussi soignée, comme rédaction, 
que le reste de l'ouvrage ; l'auteur l'a senti lui-même et, dans un er- 
rata^ a indiqué les modifications à faire en plusieurs endroits au point 
de vue de la rigueur des expressions. Je ne conseillerai point néan- 
moins, d'aller chercher dans ces pages des idées théoriques sur l'élec- 
tricité. Pour n'en citer qu'un exemj)le, je ne puis m'empêcher de trouver 
bizarre le rapprochement que fait l'auteur (p. 2 et 3), entre la pro- 
duction d'électricité par le frottement et celle de courants par induc- 
tion électro-magnétique sous prétexte que, dans les deux cas, c'est de 
l'énergie mécanique qui est transformée en énergie élastique. Ce rap- 
prochement forcé n'est pas de nature à mettre des idées claires dans 
l'esprit du lecteur. 

Cette réserve faite, le reste de l'ouvrage est certainement très clair 
et fort méthodique, et peut rendre de vrais services. Dans la première 
j)artie, l'auteur étudie les principes généraux et les types les plus im- 
portants des dynamos à courants continus et à courants alternatifs ; la 
seconde est consacrée à leur installation et à leur entretiert. 

Joseph DE JOANNIS, S. J. 



Rôle de la Papauté dans la société, par M. le chanoine F. Four- 
NiER, docteur en théologie, professeur d'histoire ecclé- 
siastique et de droit canon au grand séminaire de Digne. 
Deuxième série. Paris, Savaète, 1898. In-8, pp. vni-368. 
Prix : 5 francs. 

Aux allégations mensongères des ennemis de l'Église, il est 
bon d'opposer l'histoire telle que Pont faite les siècles, de montrer 
cette Eglise, « essentiellement ignorante et despotique », sauvant 
les lettres anciennes et créant la nouvelle littérature; purifiant 



128 ETUDES 

rimagination des artistes, élevant leur âme, inspirant leurs chefs- 
d'œuvre; encourageant les sciences et les arts; couvrant de sa pro- 
tection toutes les infortunes; entourant la femme d'un saint res- 
pect ; révélant à l'homme la dignité de l'homme ; ouvrant des écoles 
à l'enfant; bâtissant pour le pauvre des abris où il trouvera du pain 
et de l'affection; combattant sans relâche pour sauver la civilisa- 
tion, au profit de ceux mêmes qui l'oppriment; exerçant, par sa 
politique, une heureuse influence sur la société ; comptant ses 
luttes par ses victoires ; enfin, malgré son apparente faiblesse, 
restant de nos jours aussi grande, aussi forte, et plus aimée peut- 
être de ses enfants qu'elle ne l'a jamais été. 

Le Rôle de la Papauté dans la société n'est pas autre chose 
que le développement de ces grandes idées, dans l'ordre même 
où nous venons de les exposer. Passé et présent, amis et adver- 
saires, tous les siècles et tous les hommes y sont appelés à témoi- 
gner en faveur de Pierre. Nous disons : tous les siècles. Certaines 
questions, en effet, sont prises de très loin, de trop loin peut- 
être. L'ouvrage donne plus que ne promet son titre, à tel point 
que le rôle social des Papes devient presque un résumé de tous 
les bienfaits de la Religion. 

Dans un tableau de ce genre, il était difficile de réduire chaque 
partie à de justes proportions. Plusieurs trouveront que c'est 
beaucoup d'accorder aux lettres, aux beaux-arts, à la musique, 
la moitié du volume. Certaines affirmations relatives aux senti- 
ments de l'Église sur Tétude des auteurs païens, dans les pre- 
miers siècles du christianisme, demanderaient à être atténuées et 
complétées. L^ouvrage, enfin, aurait gagné à être mis à jour. A 
une époque où tout change si vite, le chapitre sur « la Papauté 
et son état présent » laisse l'impression d'une situation déjà an- 
cienne. 

Ces défauts n'empêcheront pas l'œuvre de M. le chanoine Four- 
nier de faire un bien réel à ses lecteurs. Si elle ne prétend pas 
apporter du nouveau, elle a le mérite de dire, avec l'autorité des 
faits, dans un style clair et vigoureux, des choses qu'on ne saurait 
se lasser de répéter, parce qu'on ne se lasse pas de les déna- 
turer. 

Louis B., S. J. 



REVUE DES LIVRES 129 

Royauté ou Empire. La France en 181^, d'après les rapports 
inédits du comte Angles, par Georges Firmin-Didot, se- 
crétaire d'ambassade. Paris, Firmin-Didot, 1898. Gr. in-8, 
pp. viii-295. 

Le comte Angles, dont M. Firmin-Didot a retrouvé les rapports 
aux archives du ministère des Affaires étrangères, fut chargé par 
Louis XVIII de la police du royaume pendant la première Restau- 
ration. Ce n'est donc pas un recueil de mémoires qui est offert 
ici au public ; c'est plutôt un journal de tous les agissements, de 
tous les faits dénoncés par la police de Paris et des départements, 
de toutes les marques de mécontentement et de défiance qui 
éclatèrent alors sans cesse de toutes parts, et des émotions qui 
en furent le contre-coup chez les hommes du pouvoir. C'est le ta- 
bleau fidèle, très curieux, des efforts du gouvernement et de sa 
police secrète, tant pour surprendre les menées des bonapar- 
tistes que pour lutter contre les maladresses des anciens émigrés, 
et aussi des alternatives subites de confiance et de décourage- 
ment par lesquelles passent chaque jour les préfets. 

A étudier l'état de la France dans ces rapports de police, qui 
vont du 14 avril 1814 au 17 mars 1815, a on constate bien, malgré 
des flatteries ampoulées, dit justement M. G. Firmin-Didot, l'agi- 
tation des esprits, surtout la fermentation qui agite le parti mili- 
taire et le peu de stabilité de la dynastie renaissante ». C'est la 
constatation que n'hésite pas à faire le comte Angles écrivant 
pour le roi. «. La classe haineuse est peu nombreuse ; la classe 
défiante est presque universelle » (p. 165). « ... Le gouvernement 
actuel est préféré au précédent seulement parce qu'il coûtera 
moins de sacrifices. Cependant, il règne partout une certaine in- 
différence qui empêche de s'attacher sans hésitation à l'ordre 
actuel ; le bruit court que le roi est mal entouré, que le parti de 
l'émigration domine » (p. 95). « Tandis que le peuple est hé- 
sitant et indifférent, les militaires et les hommes imbus des idées 
nouvelles forment une classe immense qui a sur les autres la 
supériorité de l'énergie et du mouvement. Il est impossible de 
méconnaître qu'il existe dans cette classe beaucoup de fermeté. 
Sans cesse attentive à ce qui se passe, elle se fait des fantômes des 
moindres excès de la réaction, elle s'en tourmente l'esprit et en 
tourmente celui des autres. Son humeur, ses défiances, ses cal- 

LXXVI. — 9 



130 ETUDES 

culs sur tout ce qui peut arriver, altèrent peu à peu la sécurité du 
public et les espérances que le régime actuel fait concevoir. Tel 
est le motif pour lequel l'opinion publique dépérit chaque jour. » 
(Cf. rapport du 12 août 1814.) 

Dans un rapport daté du 16 juillet, le comte Beugnot, résumant 
toutes les informations venues des départements, avait déclaré 
qu'il subsistait trois grandes causes de désordre : les droits réunis ; 
le mécontentement de l'armée; l'état du clergé (p. 64 et suiv.). On 
sait que le nom de droits réunis était donné à certaines contri- 
butions indirectes, établies par Napoléon, au fort de la guerre, 
lesquelles, payées longtemps à contre-cœur, semblaient 'tout à fait 
insupportables depuis le retour de la paix. Les 250 000 cabarets 
de France sur lesquels pesaient lourdement les droits réunis de- 
vinrent des repaires de mécontents, des théâtres de désordres, 
pour réclamer la suppression de cet impôt. « Ce mouvement ne 
fut contenu que par des promesses qu'on était incapable de tenir. . . 
les percepteurs du roi étaient reçus à coups de pierre ; à cause 
de la faiblesse et de l'incapacité des fonctionnaires, les factieux 
s'exagéraient leurs moyens d'action, et allaient vociférer sous les 
fenêtres des préfets. » Bref, le comte Angles lui-même conseilla 
de « composer avec ces perturbateurs qu'on n'est pas assez fort 
pour dompter )) (p. 85). Chose étrange, la Bretagne est souvent 
désignée, pendant toute la première Restauration, comme une 
des régions où l'esprit des populations est le plus irrité et où 
éclatent les désordres les plus graves. Il suffit de citer, en preuve, 
la terrible révolte de Rennes, en janvier 1815, à la nouvelle qu'on 
avait fait passer des secours aux anciens chouans blessés (p. 204). 

Les rapports du comte Angles s'étendent longuement sur le mé- 
contentement et l'hostilité des troupes, même de la marine, qu'on 
ne parvint pas à améliorer, et en recherchent les causes (Cf. 
p. 56, p. 140 et suiv. ). « Les militaires revenus des pays étran- 
gers, dit-il, sont dans un état d'irritation qu'on ne saurait trop 
chercher à adoucir. C'est la manière dont le changement s'est 
fait qui les rend furieux. Ils regardent la révolution comme l'ou- 
vrage des étrangers qu'ils détestent le plus, et ne peuvent sup- 
porter cette pensée (p. 77); ... parmi les gens du peuple et les 
militaires, personne n'accuse Bonaparte. On le plaint comme un 
homme trahi, q^ui se serait tiré de tous les embarras s'il n'avait 
pas été trompé. Il semble que ses fautes et ses revers n'ont servi 



REVUE DES LIVRES 131 

qu'à adoucir les jug-ements du public à soa égard ; ses folies^ ses 
fureurs n'ont affaibli que faiblement la confiance aveugle qiae le 
peuple et les soldats avaient dans son savoir-faire. On ne cons- 
pire pas précisément pour lui, mais un engouement slupide 
est une sorte de conspiration dont il faut se défier parce qu'il 
peut chercher à en profiter. L'opinion se refroidit chaque 
jour pour nous. » Voilà ce qu'écrivait, le 24 juillet, le préfet de 
police, pour ajouter, le 25 août, avec une juste appréhension de 
l'avenir : « Il est fort à craindre que, si on prenait la route de la 
réaction, Bonaparte ne trouvât en France une armée de mécon- 
tents, » 

Il n'est pas jusqu'au clergé qui, par ses divisions, souvent 
par ses exagérations de langage, n'ait causé au gouverneniLent 
bien des ennuis. Une partie du clergé, en effet, s'exalte à la 
pensée qu'on veut revenir sur le « Concordat... Les prêtresse 
font entre eux une guerre d'opinion très animée. Ceux qui n'ont 
pas prêté les divers serments sont par rapport aux autres hau- 
tains, tracassiers ; ils les dénigrent, les ravalent et cherchent à 
les faire tourmenter par l'opinion ; cela tend à faire regretter aux 
prêtres assermentés un régime qui les mettait à l'abri de ce genre 
de persécution » (p. 98). Les passions politiques et les passions 
antireligieuses ne manquèrent pas d'exploiter les maladresses 
du clergé ; le comte Angles en donne de nombreux exemples, 
entre autres le soulèvement de la paroisse de Vitremont , en 
Lorraine, qui, après avoir entendu le curé attaquer Napoléon en 
chaire, s'opposa tout entière à la sonnerie des cloches pour le 
Te Deum de la fête du roi, et la grande émeute de Saint-Roch, 
à Paris, où le peuple força les portes de l'église mal défendue 
par la police, qui se félicitait de voir insulter les prêtres plutôt 
que le roi (p. 220). 

Mais la partie la plus précieuse, la plus complètement neuve 
de ces rapports inédits est celle qui nous fait suivre de près la 
vie du redoutable prisonnier des puissances, dans son minus- 
cule royaume de l'île d'Elbe. « Tout ce que l'on peut redouter de 
danger réel est du côté de l'île d'Elbe », disait le comte Angles ; 
et, pour parer à ce danger, il entretenait à l'île d'Elbe, jusque 
dans l'entourage de Napoléon, et à Livourne, ainsi que dans les 
ports d'Italie voisins de l'ile, des espions nombreux, qui le ren- 
seignaient sans cesse sur les faits et gestes, surtout sur les moîn- 



132 ÉTUDES 

dres paroles de Napoléon et de ses confidents. Leurs dépêches 
quotidiennes sont mises sous nos yeux, ainsi que les longs inter- 
rogatoires qu'on fait subir, en décembre 1814, à des personnes 
coupables d'avoir visité Tîle d'Elbe, et à Mme de Berlue, à 
J.-P. Charvet, attaché à la garde-robe de Napoléon, à J. Darville 
de Mollaert, chef de ses écuries. 

On trouvera là le détail des occupations de Napoléon, sortant, 
tous les jours, à cheval, dès 4 heures du matin, suivi de quatre 
mamelucks qui ne le quittent pas, pour visiter les travaux qu'il 
fait exécuter dans l'île, aimant à monter sur les hauteurs, une lor- 
gnette à la main, déjeunant entre 11 heures et midi avec Ber- 
trand, Cambronne et Drouot, s'enfermant ensuite pour travailler 
seul jusqu'à 6 heures, dînant avec Mme L.-ctitia, sa mère; après 
dîner, sortant en voiture et descendant pour se promener jusque 
vers 10 heures, jouant aux échecs jusqu'à son coucher, à 11 heu- 
res; et souvent faisant des rondes à différentes heures de la nuit 
(Cf. p. 120, p. 149, p. 181). Toujours calme et mystérieux, il se 
laisse de moins en moins aborder, et interdit aux étrangers l'en- 
trée de l'île, à mesure que se rapproche son départ. Parce qu'il 
ne reçoit absolument rien de la pension de deux millions qui lui 
est due par la France, aux termes de la convention de Fontaine- 
bleau, il se voit réduit à des économies que les espions qualifient 
avec joie de « lésinerie », et qui précipitent sa résolution de sortir 
de l'île, avant que le manque d'argent ne l'oblige à renvoyer sa 
petite armée (Cf. p. 196, etc.). On trouvera là aussi, avec le tableau 
de la prodigieuse activité du souverain de l'île d'Elbe, qui dote 
Porto-Ferrajo d'un port et de grands édifices dont il surveille la 
construction, qui transforme le rocher désert de Pianosa en une 
place de guerre munie de deux forts et de plus de vingt canons, 
le tableau de la prospérité inouïe de l'île d'Elbe « où tout est au 
poids de l'or, où les loyers sont hors de prix ». (P. 183.) 

Enfin, les rapports du comte Angles, avec les notes instructives 
de M. G. Firmin-Didot nous expliquent bien le fameux rapproche- 
ment de Napoléon et de Murât, en 1815, mal compris d'ordinaire. 
Il en résulte que le rapprochement fut négocié par Pauline Bona- 
parte, toujours en course de l'île d'Elbe à Naples, que l'accord 
devint définitif lorsque, à la fin du Congrès de Vienne, des avis 
secrets leur firent savoir à tous deux que l'Autriche abandonnait 
leur cause, et qu'ils allaient être dépossédés : Napoléon, parce 



REVUE DES LIVRES \^\ 

que les Bourbons « le trouvaient menaçant tout ce qui l'environne 
et demandaient que l'Europe l'empêchât d'être dangereux » 
(Cf. p. 167) ; Murât, parce que sa trahison de 1814 ne suffisait 
pas à le faire préférera l'ancienne dynastie. Ils concertèrent une 
action commune qui devait mettre les cent mille hommes de l'ar- 
mée de Murât à la disposition de l'Empereur, dès qu'il aurait re- 
mis le pied sur le sol de la France. On sait — et les paroles de 
Napoléon à l'île d'Elbe en témoignent déjà — que l'entrée de 
Murât en campagne fut prématurée, et arma contre Napoléon 
l'Autriche sur laquelle il croyait pouvoir compter (Cf. p. 275). 

I (S négociations secrètes de Napoléon avec Murai dénoncées 
par 1rs espions firent croire au gouvernement royal que Bona- 
parte songeait ii se rendre en Italie pour se mettre à la tète de Tar- 
niée de Murât, et pour soulever l'Italie (Rapport du 3 février 1815). 
A la cour, on se berçait de cet espoir, on ne pouvait pas croire que 
« l'usurpateur « oserait reparaître en France, lorsque, le 3 mars, 
arriva à Paris la nouvelle de son débarquement. Rien de plus inté- 
ressant pour qui sait lire entre les lignes que la physionomie de 
Paris, le soir du 3 mars, telle qu*elle est décrite pour le roi par le 
préfet de police ; rien de plus naïf et aussi de plus incohérent que 
les rapports des journées qui suivent. « Aucune défection n'est 
à craindre, » est-il dit en commençant; et on avoue, à la fin, 
qu'il ne faut pas compter sur la fidélité des soldats, moins encore 
des officiers (7 mars 1815). — « La majorité de Tarmée est au 
roi », est-il dit le 13 mars. Et le 14 mars, au contraire, on avertit 
le roi que « les soldats ne montrent aucune résolution de tirer 
sur Bonaparte, s'il se présente devant eux »; on annonce dix 
fois récrasement de ses troupes, puis on avoue que ces défaites 
reconnues fausses ont achevé de décourager les partisans du 
roi. 

Ces citations indispensables pour faire connaître l'intérêt du 
livre font prendre sur le vif les relations du préfet de police avec 
la cour. Le comte Angles nous apparaît comme un homme d'une 
pénétration d'esprit et d'une énergie médiocres, mais d'un réel et 
honorable dévouement à sa tâche. Il est regrettable que les flat- 
teries les plus ridicules se retrouvent, à tout instant, dans ses 
rapports propres à illusionner gravement ceux auxquels ils s'a- 
dressent (Cf. p. 19, p. 69, p. 110, etc.). Il est vrai, fait remar- 
quer M. G. Firmin-Didot, dans sa belle introduction, que le 



M4 ÉTUDES 

comte Angles devait se faire pardonner d'avoir été, jusqu'à l'abdi- 
cation, un serviteur dévoué et enthousiaste de Napoléon. 

Joseph Le Génissel, S. J. 

La Terre Sainte. Jérusalem et le nord de la Judée y par Victor 
GuÉRiN. Paris, Pion, 1897. [n-4, pp, 338 et 142 grav. dans 
le texte et hors texte. Prix : 8 fr. ; cartonné : 11 francs. 

Le grand ouvrage de Victor Guérin sur la Terre Sainte n'est 
pas une nouveauté ; on peut même dire qu'il n'est plus h jour; car, 
depuis un certain nombre d'années, l'immuable Orient change à 
vue d'oeil. Mais il reste classique en la matière. M. Victor Guérin 
a passé une partie de sa vie en Terre Sainte ; il l'a étudiée en ar- 
chéologue, en historien, en géographe, on dirait volontiers en 
géomètre. Il y a mis toute son âme et tout son cœur. Ce n'est pas 
le touriste qui note ses impressions, c'est le croyant doublé d'un 
savant qui précise les moindres choses, parce qu'il estime que 
rien n'est indifférent dans une Terre où s'est déroulée toute l'his- 
toire de la Bible et de l'Evangile. 

C'est une heureuse idée d'avoir mis la partie la plus importante 
de cette œuvre à la portée du public dans une édition de prix re- 
lativement modeste. Le livre n'en est pas moins fort beau et l'illus- 
tration abondante; on eût été bien inspiré d'y ajouter une petite 
carte qui permettrait au lecteur de suivre son guide, soit dans la 
ville, soit surtout au dehors, où les visites se succèdent dans un 
ordre quelconque. Par deux fois, on a placé le niveau de la mer 
Morte à 400 mètres au-dessus de celui de la Méditerranée. Tout 
le monde sait qu'il faut mettre au-dessous, 

Joseph BuRNICHON, S. J. 

La Crypte du Credo, par le P. Léon Gré, des Pères Blancs, 
prof, au grand séminaire grec-catholique de Sainte-Anne, 
Jérusalem. Paris, au bureau des Œuvres d'Orient, s. d. 
In-8, pp. 64, gravures. 

Le nom du R. P. Gré est bien connu dans le domaine de l'archéologie 
biblique et de la topographie palestinienne ; l'exquise affabilité de ce 
savant modeste ne saurait être oubliée de tous ceux qui ont visité avec 
lui le tombeau de sainte Anne et la piscine de Béthesda. Suivez-le avec 
confiance, si vous voulez connaître un des plus anciens sanctuaires de 
Terre-Sainte, appelé de nos jours la Crypte du Credo, 



REVUE DES LIVRES 135 

Vous n'avez pas un long trajet à faire, si vous partez du grand sémi- 
naire de Sainte-Anne. Sorti des raurs de Jérusalem à l'est par la porte 
dite de Saint-Étienne, vous traversez le torrent du Cédron ; aprèfc 
quelques pas vous êtes au jardin de Gethsémani, et si vous gravissez 
en droite ligne la pente occidentale de la colline, il vous faudra cinq 
minutes pour arriver à la crypte du Credo, 

L'excursion historique, plus longue et plus pénible, mais bien faci- 
litée par l'expérience de notre guide, nous fait remonter la série des 
témoignages jusqu'à Eusèbe de Gésarée, et nous révèle des choses fort 
intéressantes. La tradition des derniers temps nous présente les 
apôtres réunis en cet endroit pour formuler le symbole de la foi. Avant 
le treizième siècle, les pèlerins vénèrent plutôt là une grotte où Notre- 
Seigneur se retirait avec ses disciples et où probablement il fit avec 
eux le dernier repas qui précéda l'ABcension. Un petit mot des Actes 
des Apôtres, heureusement discerné et expliqué par i'habile professeur, 
vient confirmer la tradition à ce sujet. 

En ce même lieu, disent encore les anciens pèlerins, le Sauveur, 
assis sur la montagne des Oliviers, en face du temple, prédit aux Apôtres 
la ruine de Jérusalem et la fin du monde, et leur donna les grandes 
leçons qui remplissent les chapitres xxiv et xxv de l'Évangile de saint 
Matthieu. L'emplacement du sanctuaire répond bien au récit des évan- 
giles et aux descriptions des pèlerins. On est bien en face du temple, 
dont l'esplanade s'étend au-dessous au premier plan ; et Jérusalem, 
tout entière sous le regard ravi, s'étale dans un splendide panorama. 
Les deux puits dont parle Adamnanus, vers 670, sont aisément recon- 
naissables dans les deux citernes qui subsistent jusqu'à nos jours. La 
chaîne des témoignages nous conduit jusqu'au quatrième siècle. Pour 
rejoindre le temps des apôtres il y a bien quelques nuages à traverser; 
il faut penser que la piété des fidèles pendant ces trois siècles n'a pas 
fait fausse route. 

Quoi qu'il en soit, le R. P. Gré met en bonne lumière tous les docu- 
ments, et ce travail, comme tous ceux sortis de sa plume, est un plaisir 
pour l'esprit et un profit pour la science. Albert G., S. J. 

L'Église et l'Abbaye de Saint-Nicaise de Reims. Notice histo- 
rique et archéologique depuis leur origine jusqu'à leur 
destruction, avec de nombreuses illustrations, par Charles 
GiVELET. Reims, F. Michaud, 1897. In-4, pp. xxiv-499, avec 
planches. 

Les anciennes vues de Reims nous montrent au-dessus de l'ab- 
baye de Saint-Remi la silhouette d'une grande église qui domi- 
nait la ville, et qui, au dire de tous ceux qui en ont parlé, était 
« un chef-d'œuvre d'élégance et de légèreté ». On chercherait 
en vain aujourd'hui sur le sol rémois les traces de Saint-Nicaise. 



136 ETUDES 

Après que la Révolution eut chassé les Bénédictins de cette 
abbaye, son église, véritable merveille de l'art gothique, fut ven- 
due en 1798, et presque aussitôt après livrée aux démolisseurs. 
C'est à l'histoire de ce monument, si malheureusement détruit, 
qu'est consacré le livre de M. Givelet. Il a recueilli, avec un soin 
pieux, tous les documents qui permettaient de reconstituer, dans 
une certaine mesure, l'édifice commencé en 1231 sur les plans 
d'Hugues Libergier, et achevé par Robert de Concy. 

Grâce à une fort belle gravure de 1625, à d'anciens tableaux, 
à des plans, à des devis de réparation, etc., il a pu donner une 
description détaillée de Téglise et du monastère, à laquelle il a 
joint une histoire rapide de l'abbaye. 

Une illustration abondante et très artistique donne un grand 
intérêt à ce volume, en faisant passer sous nos yeux, à côté des 
anciennes représentations de Saint-Nicaise, tous les vestiges de 
son ornementation qui sont parvenus jusqu'à nous. Parmi ceux-ci 
on doit particulièrement signaler le dallage du sanctuaire, qui 
date du commencement du quatorzième siècle, et dont une partie 
est conservée aujourd'hui à l'église Saint-Remi. Il se compose de 
pavés portant des sujets gravés et incrustés de plomb qui figurent 
des scènes de l'Ancien Testament. Appelons aussi l'attention sur 
une étude minutieuse consacrée à un graduel et à un antipho- 
naire manuscrits, exécutés au dix-septième siècle pour l'église 
Saint-Nicaise. Divers fac-similés des peintures qui les ornent sont 
donnés au cours de cet article, et chacun des chapitres de l'ou- 
vrage a pour initiale une majuscule tirée des lettrines de ces 
livres liturgiques. Léon Le Grand. 

Un apôtre de la Bretagne au dix-septième siècle. Le Véné- 
rable Michel Le Nobletz (1577-1652), par le V**^ Hippolyte 
Le Gouvello. Paris, Retaax, 1898. In-18 jésus, pp. xv-490. 
Prix : 3 fr. 50. 

Dom Michel Le Nobletz, dont la cause vient d'être introduite à 
Rome, fut le précurseur des missionnaires bretons du dix-sep- 
tième siècle : il fonda cette œuvre des missions par laquelle le 
P. Maunoir, son successeur, fit de la Bretagne- Armorique , igno- 
rante alors des vérités chrétiennes, la terre croyante que l'on 
sait. 



REVUE DES LIVRES 137 

Selon le tableau de Le Sueur, qui perpétue, à Douarnenez, une 
vision célèbre, Dom Michel reçut de Marie trois couronnes : celle 
de la virginité, celle de docteur en la vie spirituelle, surtout 
celle du mépris du monde. Le mépris du monde, en efFet, voilà le 
trait de sa vertu. En même temps. Dieu l'illustre par des miracles, 
auxquels s'ajoute le don de prophétie. Préchant, par exemple, à 
Douarnenez, en 1613, Dom Michel s'interrompt soudain : <c Re- 
mercions Dieu, s'écrie-t-il, de ce qu'il m'a donné un successeur ; 
il a sept ans, il est du diocèse de Rennes et il sera jésuite. » 

Dans l'apostolat, c'est un initiateur : la routine n'est point son 
fait. 11 améliore les méthodes, il s'adapte aux goûts du temps, au 
risque même d'innover. J'en prends pour preuve ces peintures ou 
cartes religieuses, inusitées dans la Bretagne d'alors, qu'il expose 
et interprète lui-même. Plus souvent il les fait expliquer dans les 
cimetières ou les pardons^ par de bonnes veuves qu'il a formées. 
— Ces innovations trouvent bien quelque résistance chez certains 
hommes d'église : attaqué, Dom Michel se défend parfois; sou- 
vent il se tait; toujours il se soumet; mais, entêté pour le bien, 
il persiste dans son œuvre et lègue à ses successeurs des méthodes 
rajeunies par une persévérante initiative. — Peut-être il y aurait 
là un exemple illustre dont on s'autoriserait à bon droit. 

Cette figure originale, M. Le Gouvcllo l'a dessinée vivante et 
vraie : autour d'elle, il a groupé, avec autant de relief, les person- 
nages secondaires : Marguerite Le Nobletz, entre autres, sœur de 
Dom Michel, ou Jeanne Le Gall, la catéchiste, dont la pusillani- 
mité rappelle les apôtres aux côtés de Notre-Seigneur. — Le pays 
même ne demeure pas inconnu : Plouguerneau, par exemple, et 
ses dunes, ou les falaises du Conquet. J'exprimerai pourtant un 
regret. M. Le Gouvello sait à merveille sa Bretagne du dix-sep- 
tième siècle : nous autres Français — ou même Bretons — du dix- 
neuvième, nous hésitons sur les limites des évêchés de Cor- 
nouailles ou de Léon. Une carte aurait aidé nos indécisions. 

J'omets d'autres desiderata insignifiants, et je m'attache à un 
point. M. Le Gouvello n'indique pas nettement l'absolue misère 
religieuse des Bretons, au temps de Dom Michel ; les documents 
contemporains sont nets, cependant, et souffrent mal les restric- 
tions qui se lisent çà et là dans des notés et ressemblent fort à des 
retouches in extremis. J'ai peur que l'ouvrage n'y perde de sa 
clarté, sinon de sa vérité historique. 



138 ETUDES 

Ce sont des taches légères : le livre reste, dans l'ensemble, do- 
cumenté et complet, écrit par un homme de talent, à la fois chré- 
tien et Breton. Il intéresse; au surplus, il édifie et répond admi- 
rablement — c'est le mot de Mgr de Quimper — à l'espérance 
que V Histoire de Pierre de Reriolet^ avait fait concevoir. 

Alain DU Bec-Boussay, S. J. 

Romans, Contes et Nouvelles. — I. Le Roman du prince 
Othon, par R. L. Stevenson, traduit de l'anglais par 
Egerton Castle. Paris, librairie académique Perrin. Pp. 294. 
Prix : 3 fr. 50. 

II. -— L'imagination fait le reste, par Jean de La Brète. 
Paris, Pion. In-12, pp. 284. 

III. — Chemin montant, par Antoine Alhix. Paris, Perrin, 
1898. In-12, pp. 287. Prix : 3 fr. 50. 

IV. — Princesse Esseline, par Ch . de Rouvre. Paris , 
A. Colin, 1898. In-12, pp. 292. Prix : 3 fr. 50. 

V. — La marquise Sabine, par Aigueperse. Paris, LecofFre, 
1898. Pp. 299. Prix : 2 fr. 50. 

VI. — Les Jeunes Filles d'autrefois : Souvenirs d'aune hleue^ 
élève de Saint-Cyr. Paris, Ollendorf, 1897. In-18, pp. 310. 
Prix : 3 fr. 50. 

VII. -— Marthe de Bellesmont, par la comtesse de Beaure- 
paire de Louvagny. Deuxième édition. Paris, Téqui, 1898. 
In-12, pp. 348. Prix : 2 francs. 

VIII. — Les Sauveteurs de l'Asphalte, par la comtesse 
de Beaurepaire de Louvagny. Deuxième édition. Paris, 
Téqui, 1898. In-12, pp. 312. Prix : 2 francs. 

IX. — L'Escalade de Genève, par Ch. Buet. Paris, Téqui, 
1898. In-12, pp. 266. Prix : 3 francs. 

X. — Une fille de Henri IV, par P. Delattre. Paris, 
Téqui. 1898. In-12, pp. 348. Prix : 3 francs. 

XI. — Le Nez de Flairdecoin, par Jean Drault. Paris, 
Henri Gautier. In-12, pp. 315. Prix : 3 francs. 

1. Ouvrage du même auteur, apprécié dans cette Revue, 1878, t. XXXVIII, 
p. 877. 



REVUE DES LIVRES 139 

XII. — Deux enfants grecs pendant la guerre de l'indépen- 
dance, par G. de Lias. Un vol. in-8, pp. 160. Tours, 
A. Cattier. Prix : 1 fr. 30. 

XIII. — Un héros du devoir, par R. de Beaumont. Un vol. 
in-8, pp. 160. Tours, A. Cattier. Prix : 1 fr. 30. 

I. — L'écossais R. L. Stevenson, auteur de Vlie au Trésor et de 
Suicide-Club, est l'un des maîtres du roman anglais contemporain, et 
Prince Otto, jusqu'ici inconnu en France, passe pour son chef-d'œuvre. 
Un fervent « Stevensonien », M. Egerton Castle, s'est attaché à lui 
donner en notre langue une traduction digne de la mémoire de son 
auteur, serrant le texte original d'aussi près que possible et réussis- 
sant à transporter en français jusqu'aux excentricités de style de l'ou- 
vrage. Ainsi s'explique, de son propre aveu, l'effet un peu « exotique » 
d'une aussi scrupuleuse traduction. 

En ce roman, qui pourrait prendre pour épigraphe le vers du 
bonhomme La Fontaine : 

Ni l'or, ni la grandeur ne nous rendent heureux, 

le lecteur trouve représentés en un déconcertant amalgame tous les 
genres littéraires; et cette sorte de conte philosophique où voisinent le 
drame, la légende, l'idylle et l'opérette, rappelle à la fois Sterne, Vol- 
taire, Musset et... OfTenbaoh. 

Le prince Othon et la princesse Séraphine, purs monarques d'opéra- 
comique, voient leur amour d'antan s'évanouir dans les intrigues de 
cour et les conspirations de boudoir, tandis que leur trône sombre 
dans un coup de foudre : la proclamation de la République de Grûne- 
wald. Dépossédés et chassés de leurs palais, les malheureux principi- 
cules disparaissent, chacun de leur côté, dans la tourmente et, se ren- 
contrant sur la route de Texil, oublient leurs grandeurs et leurs 
querelles pour ne songer qu'à leur amour ressuscité. 

Ce badinage précieux et maniéré, trop délayé au dire même de ses 
admirateurs, est émaillé des dissertations philosophiques et des para- 
doxes à froid si chers à l'humour anglais. Pourtant l'idyllique duo final 
et quelques jolis « coins de nature » — telle la nuit en forêt qui est une 
petite merveille de poésie bucolique — nous reposent de Tironie trop 
tendue de Stevenson. 

Un peu dépaysé par l'aspect très « britannique » du fond et de la 
forme de celte a fantaisie sérieuse », le lecteur français y admirera 
néanmoins de belles pages et d'ingénieuses analyses, souscrivant au 
jugement du traducteur qui estime « n'avoir pas perdu son temps » en 
présentant au public cette curiosité littéraire : une traduction française 
par un auteur anglais. Edouard Galloo. 



140 ETUDES 

II. — Oh! pas le reste seulement; rimagination fait tout dans ce 
livre. Le sens commun y est représenté par deux hommes qu'on s"'efforce 
de rendre ridicules, et le beau rôle est pour une petite sotte qui pense 
que ce qu'il y a de plus joli au monde, c'est de déraisonner. « C'est 
l'absurdité qui rend les femmes séduisantes. Il n'y a pas d'ennui plus 
mortel qu'une femme pot-au-feu. » 

Quel motif un écrivain, homme ou femme, peut-il bien avoir de 
déclarer la guerre au bon sens ? 

III. — A dix-sept ans Françoise perd sa mère, qui en mourant lui 
recommande « de se souvenir qu'elle est Paînée ». Il lui faudra veiller 
sur sa jeune sœur, sur son père, sur sa maison et sur elle-même, être 
forte et courageuse, se dévouer et se sacrifier. Le thème est heureux, 
encore que un peu usé. On en pourrait tirer de belles et profitables 
leçons ; car la situation n'est point chimérique. On aimerait que l'hé- 
roïne s'appuyât sur la piété pour aller par ce Chemin montant. 

La fable trahit de l'inexpérience. Quatre mariages pour un roman ! 
Puis toujours le monde des élégants et des inutiles. N'en sortira-t-on 
jamais ? Et la grammaire qui aurait à réclamer contre ce malheureux 
verbe exclamer qui retentit bien une douzaine de fois ! 

IV. — Un savant, que la Science a comblé d'honneurs et de richesses, 
mais en laissant son cœur vide, finit par envoyer promener la Science 
pour concentrer désormais sa vie autour de sa fille, une gentille enfant 
venue sur le tard et qui n'a plus sa mère. Cette fille est une merveille, 
qu'il cultive, qu'il admire, qu'il adore ; mais, au fond de cette passion 
paternelle, il y a de l'égoîsme, et quand sa petite princesse, dans la fleur 
de ses vingt ans, entre dans la voie des filles d'Eve, le vieillard souffre 
cruellement de ne pas lui suffire comme elle lui suffit, et il la dispute à 
l'autre qui vient la lui prendre. 

Voilà, certes, une donnée de roman peu banale ; c'est le roman psy- 
chologique dans toute son austérité, sans aventure et sans intrigue, 
ramassé tout entier dans une analyse de sentiments très humains, et 
point du tout romanesques. Ce drame intime est mené avec un art très 
délicat ; la langue elle-même, très moderne, raffinée, avec par-ci par-là 
une pointe de marivaudage, réussit à rendre les nuances les plus fugi- 
tives. En somme, œuvre de valeur. Fouiller l'âme humaine n'est pas 
un labeur vulgaire ; c'est plus difficile que de tisser des histoires et des 
photographies de choses vues. Mais pourquoi dédier cela « aux jeunes 
filles »? A quoi bon leur dire qu'elles sont les idoles de leurs pauvres 
papas ! Elles le savent assez. Pour tirer de ce récit une leçon utile aux 
jeunes filles, il eût fallu, par exemple, montrer que toutes ces adulations 
et ces gâteries préparent mal aux rudesses de la vie réelle. Tout au 
contraire, il n'y a pas le moindre accroc au bonheur de Mademoiselle. 
Princesse dans la maison de son père, elle sera encore princesse dans 
celle de son mari. L'autre dénouement eût été un peu fâcheux j nous le 



REVUE DES LIVRES 141 

reconnaissons volontiers. Seulement, à la place de la vedette : « Pour 
les jeunes filles », nous proposerions de mettre : « Powr les grands 
pères. » 

V. — C'est l'éternelle histoire de la fille bourgeoise, qui vient avec 
une grosse dot redorer le blason d'un noble ruiné. Ces sortes d'unions 
sont rarement heureuses. On fait expier à la pauvre jeune femme l'hu- 
miliation que son entrée dans la famille inflige à l'orgueil aristocratique. 
C'est bien ce qui arrive à la marquise Sabine. Mais cette fois, à force 
de vertu, de courage, de belle et bonne fierté, la petite bourgeoise 
triomphe. 

Récit attachant, excellente morale ; mais la machinerie du roman est 
bien un peu faible, 

VI. — L'auteur anonyme a voulu faire revivre le Saint-Cyr de 
Mme de Maintenon, au temps où Monsieur Racine exerçait les demoi- 
selles à jouer Esther. On a adopté le genre Mémoires-Correspondance 
qui, seul, pouvait se prêter à narrer le tous-les -jours d'une maison d'édu- 
cation. Mlle Marguerite- Victoire de la Maisonfort, devenue bleue, oct. 
1688, c'est-à-dire entrée dans la division des grandes, — les cadettes 
étaient, selon leur âge, vertes, rouges ow. jaunes, — écrit pendant trois 
ans son journal pour sa parente Geneviève de Colombe. 

L'idée est bonne, excellente même; les matériaux, copieusement 
fournis par la grande histoire de M. Th. Lavallée, sont mis en œuvre 
de façon louable ; en général le ton est bien saisi, excepté pourtant 
quand on prête à une jeune fille d'il y a deux cents ans, des locutions 
comme : « Ce que je la déteste! » La question de la vocation religieuse 
qui revient fréquemment est traitée d'une manière regrettable. 

Joseph DE Blacé, S. J. 

VII. — Un coup de fortune a jeté la famille Bellesraont de la richesse 
dans la misère. La mère succombe, le père devient infirme, le fils suit 
sa vocation de missionnaire. Marthe, sa sœur, jusqu'à dix-sept ans éle- 
vée dans le luxe, trouve dans ses qualités naturelles et plus encore, 
dans ses sentiments religieux, le courage de servir à tous d'ange conso- 
lateur et de providence vivante. Elle se prive de tout, travaille une 
partie de ses nuits, aliène même sa liberté pour devenir dame de com- 
pagnie : que lui importe pourvu qu'autour d'elle on souffre moins ! 
Ame d'élite dont l'héroïsme modeste séduit et captive ; son exemple ne 
peut que faire du bien, consoler les malheureux, donner force et cons- 
tance aux âmes découragées. Bon et beau livre, malgré quelques pages 
d'un style trop négligé. 

VIII. — Bon livre et bonne action aussi les Sauveteurs de Vas- 
phalte, peinture moitié vécue, moitié romanesque de Timmense misère 
qui peut accabler une famille d'ouvriers parisiens et des vertus héroïques 



14t ETUDES 

que la religion découvre et met en relief dans ces âmes, trop souvent 
méconnues et délaissées. Si les esprits délicats trouvent à redire à la 
vraisemblance de quelques détails^ tous les cœurs ne trouveront que 
du plaisir à la beauté morale de Taction et des caractères, ou, ce qui est 
mieux encore, ils s'ouvriront plus larges à la pitié pour le malheur, à 
l'amour de la religion et du devoir qui font les âmes si vaillantes et si 
grandes. 

IX. — L'Escalade de Genève, roman historique , vise l'esprit plus 
que le cœur, l'intérêt de curiosité plus que l'émotion. Rien à dire à 
cela ; le romancier est maître de sa manière comme de sa matière ; s'il 
atteint son but, sans choquer aucune des exigences de la raison et du 
goût, on ne peut que le féliciter. Est-ce bien le cas de notre auteur ? 
Cette page détachée de l'histoire de Savoie, cet épisode sans gloire 
des guerres saintes du seizième siècle, raconté avec tous les détails et 
les termes techniques de la couleur locale, ce fait d'armes aventureux 
terminé par une défaite, réussira-t-il à captiver les lecteurs de toutes 
les provinces de France ? J'ai peur que non, et je ne crois pas qu'on 
puisse les accuser de mauvais goût. Charles Buet semble avoir oublié, 
cette fois, que la couleur locale, à une certaine dose, est plutôt une 
gêne qu'un secours ; que ce qui intéresse dans un fait ou dans un 
caractère, ce sont avant tout les traits généraux; il a vu son sujet avec 
ses yeux de savoyard plutôt qu'avec ses yeux d'homme et de Français ; 
il a oublié de donner au récit et aux caractères ce relief, cette vie, ce 
diable au corps qui saisit l'imagination, force l'attention et retient quoi 
qu'il en ait, le lecteur le plus impatient. 

X. — C'est l'effet que produit, sans effort de la part de l'historien, 
la vie d'Henriette de France « fille, femme, mère de rois si puissants... 
un de ces exemples redoutables qui étalent aux yeux du monde sa 
vanité tout entière ». Que l'auteur se laisse prendre lui-même ce par les 
entrailles » aux beautés grandioses de son sujet; qu'il élague avec soin 
de son récit toute la broussaille des menus faits et s'en tienne aux évé- 
nements et aux discours saillants, que sa plume dessine au passage en 
buste ou en pied, de face ou de profil, selon l'importance et le moment 
chacun des acteurs de ce grand drame, qu'il s'oublie lui-même et ne 
se montre que discrètement derrière les faits et les personnages, aucun 
roman n'égalera en intérêt les péripéties d'une telle histoire. Ainsi l'a 
comprise ou peu s'en faut, M. P. Delattre. Son œuvre mérite d'être lue. 
Nous la recommandons tout spécialement aux écoliers et écolières qui 
ont dans leur programme l'oraison funèbre d'Henriette de France par 
Bossuet; ils y trouveront le commentaire à la fois le plus complet et le 
plus intéressant. 

XI. — Nommer Jean Draull, c'est nommer l'auteur d'une nouvelle 
toute française par une gaieté de bon aloi, actuelle par les allusions et 



REVUE DES LIVRES 143 

les critiques. Critiques, du reste, si bien racontées que la Préfecture 
de police et le Palais seront les premiers à en rire, avant de ne plus les 
mériter. Jean-François Alric, S. J. 

XII. — Vous vous rappelez les vers du poète : 

Je veux, dit l'enfant grec, dit l'enfant aux yeux bleus, 
De la poudre et des balles. 

La poudre et les balles et toutes les abominations de la guerre telle 
que la comprennent les Turcs, on retrouve tout cela dans le récit très 
simple de M. de Lias. On nous décrit les épouvantables massacres de 
Ghio ; on nous parle d'Ali Soliman et du bon Canaris; on nous raconte 
l'héroïsme des femmes de Missolonghi. Les dramatiques et touchantes 
aventures de Georges Soulyannis et de sa sœur Caldo donnent à ce 
livre tout l'intérêt d'un bon petit roman. 

XIII. — Le Héros du Devoir, c'est le soldat Févrelles, brave jeune 
homme qui passe ses soirées au cercle de l'abbé Dirian. Il part plein 
d'ardeur et de furla francese pour l'expédition de Madagascar. Les dif- 
ficultés de cette campagne, l'héroïsme de nos troupes, la vaillance et la 
fermeté des chefs : tous ces grands souvenirs revivent dans cette narra- 
tion très simple. Nous nous intéressons aussi à notre ami Bertrand 
Févrelles et nous prenons part à sa joie quand, après la victoire défini- 
tive, il est nommé sous-lieutenant. 

Dans tous les cercles où quelque bon prêtre, à l'exemple de l'abbé 
Dirian, réunit nos braves troupiers, pendant les soirées d'hiver, autour 
d'une table de jeu ou de lecture, on lira certainement avec un vif 
intérêt ces pages, qui offrent à notre admiration de si nobles exemples 
de courage militaire et de patriotisme catholique et français. 

Louis Chervoillot, S. J. 



ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 



13. — Dissolution du Reichsrath autrichien, dont les délibérations 
sont rendues impossibles par l'obstruction de la minorité allemande. 

14. — A Paris, les délégués français et anglais signent un accord 
sur la délimitation des territoires du Niger. De ce fait, toutes nos pos- 
sessions continentales africaines se trouvent en contact. 

15. — Le 13 et le 14, la nouvelle Chambre française a discuté des 
interpellations sur la politique générale du gouvernement. Radicaux et 
socialistes voulaient obtenir le blâme de la politique modérée suivie 
depuis deux ans. Ils n'ont pu réussir, mais une surprise a fait intro- 
duire, dans l'ordre du jour de confiance, une incidente qui obligerait 
le ministère à ne s'appuyer que sur une majorité exclusivement répu- 
blicaine. M. Jules Méline, président du Conseil, et tous les mem- 
bres du cabinet remettent leur démission au Président de la Répu- 
blique. 

16. — A Paris, la Cour de cassation rejette le pourvoi de MM. Zola 
et Perrenx. L'afiaire reviendra donc en juillet, à Versailles. 

— En Allemagne, élections générales pour le Reichstag. 

17. — Une révolte dans le Yemen donne de l'inquiétude à la Tur- 
quie. 

18. — ' Au Monténégro, les Albanais chrétiens avaient fait justice 
eux-mêmes de quelques Albanais musulmans, assassins. Les coreli- 
gionnaires de ces derniers violent la frontière, et attaquent les chré- 
tiens, ce qui motive l'envoi de troupes turques. 

— A Rome, réouverture des Chambres. Avant toute interpellation, 
M. di Rudini, qui se rend compte des intentions de la gauche et de la 
droite, remet la démission de son ministère reconstitué. 

22. — A Cuba, sous la protection des feux de la flotte Sampson, dé- 
barquement de troupes américaines à Raitiguiri, ouest de Santiago. 

24. — A Madrid, dissolution des Cortès. 

25. — La seconde flotte espagnole, sous le commandement de l'ami- 
ral Camara, se rend dans l'Extrême-Orient. 



Le 25 juin 1898. 

Le gérant : CHKKLB.S BERBESSON. 



Imp. D. Dumoulin et C'*, rue des Grands-Augustins, 5, à Paris. 



LES FÊTES DE NANTES 



ET 



L'IMPOPULARITÉ DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 



1 

Les protestants français ont voulu célébrer avec éclat le 
troisième centenaire de l'Édit de Nantes. C'était sûrement 
leur droit. Était-ce leur intérêt? On peut en douter, mais ils 
l'ont cru, Le consistoire de Nantes, appuyé en haut lieu, spé- 
cialement par la Commission fraternelle^ qui représente de- 
vant le public les deux branches ennemies du protestantisme, 
a pris l'initiative des fêtes et adressé des invitations à tous 
les pasteurs. Une bourse généreuse — celle de M. Durand- 
Gasselin — s'est ouverte sans compter, et le comité a pu 
même se charger d'une partie des frais de voyage. 

C'est le 13 avril 1598 que l'édit de pacification fut signé à 
Nantes; mais les fêtes de Pâques et d'autres raisons ont re- 
tardé le centenaire jusqu'aux 31 mai, l*"" et 2 juin. Pendant ces 
trois jours, Nantes a entendu les personnages les plus émi- 
nents du protestantisme, réunis dans le temple de cette ville, 
discourir sur l'histoire des huguenots d'autrefois, sur les pro- 
jets des huguenots d'aujourd'hui. On y remarquait les trois 
doyens des facultés de théologie protestante de Paris, Mon- 
tauban et Genève, MM. A. Sabatier, Bruston et Montet ; 
M. R. Hollard, délégué des Églises libres; M. Gaufrés; 
MM. les pasteurs Paul de Félice, Weiss, W- Monod, E. Ber- 
trand, Cres, Cadix, Dupin de Saint-André, Sautier, Andra, 
etc. La Société de V histoire du protestantisme français^ ayant 
fait coïncider son assemblée générale annuelle avec les fêtes 
de Nantes, avait vu accourir ses membres les plus distingués. 

La Commission fraternelle^ pour n'avoir pas à choisir entre 
les orthodoxes et les libéraux, avait envoyé deux délégués : 
l'un, le baron Fernand de Schickler, président de nombreuses 
sociétés protestantes, représentait l'école avancée, qui s'ac- 

LXXVI. — 10 



146 LES FETES DE NANTES 

commode à merveille de Va athéisme mystique » de M. A. 
Sabatier; l'autre, M. B. Couve, pasteur de Paris, appartient à 
l'élément conservateur et pieux du protestantisme. C'est au 
second qu'avait été confiée la prédication qui devait ouvrir 
les fêtes. 

Dès ce premier discours, les libéraux, qui n'étaient pas 
sans appréhension, purent prévoir un triomphe complet. 
M. Couve accordait à leurs négations les plus hardies droit 
de cité au sein du protestantisme par cette formule rassu- 
rante : « Les cloisons qui séparent les Eglises évangéliques 
françaises ne sont pas des barrières ^ » Ces paroles, pro- 
noncées par le représentant attitré de l'orthodoxie, au len- 
demain de discussions passionnées sur l'athéisme des pro- 
fesseurs libéraux de Paris, avaient une portée exceptionnelle. 
Elles auront douloureusement retenti, je n'en doute pas, aux 
oreilles de plus d'un protestant sincère comme une lamen- 
table abdication de la foi. 

Ainsi encouragé, l'orateur des Églises libres — le parti 
intransigeant du protestantisme — fit à son tour de la conci- 
liation à outrance : « Ce qui unit les Églises issues de la Ré- 
forme est bien plus important que ce qui les sépare. » Après 
cette capitulation en face du rationalisme incrédule, M. R. 
HoUard ose ajouter : « Ce dont notre génération a besoin, 
c'est des hommes de conscience ; montrons-lui ce que sont 
des hommes de conscience ! » 

Les doyens des facultés de théologie n'ont pas été moins 
aimables dans leurs discours. Il n'y a eu ni dissonance, ni 
allusion désagréable. Pour d'autres que pour des protestants, 
la situation eût été fort délicate. M. le doyen Sabatier, on ne 
l'a pas oublié, a eu récemment la malencontreuse idée de pu- 
blier sur les toits que son christianisme sincère n'est qu'un 
évolutionisme à la fois mystique et incroyant. La faculté de 
Paris, déjà en fort mauvais renom auprès des orthodoxes, 
qui auraient bien voulu en empêcher la fondation, prit fait et 
cause pour son doyen. Le professeur luthérien, M. Ménégoz, 
célébra dans des articles dithyrambiques la nouvelle théorie, 
dont il réclamait la paternité, et le chef-d'œuvre de M. Saba- 

1. Le Christianisme au dix-neuvième siècle, 3 juin 1898, p. 466. 



ET L'IMPOPULARITÉ DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 147 

tier, qui serait pour les temps nouveaux ce que fut au sei- 
zième siècle V Institution de Calvin. 

A la faculté de Montauban, au contraire, il y eut, sinon de 
l'élonnement, du moins scandale et effroi. Là, on n'était point 
dupe des formules mystiques et du panthéisme vaporeux du 
doyen de Paris. M. le professeur E. Doumergue, collabora- 
teur de M. B. Couve dans la rédaction du Christianisme au 
dix-neuvième siècle^ entra en lice et publia une série d'ar- 
ticles énergiques. Mais le principal combat fut livré dans la 
Revue de théologie^ de Montauban : chaque numéro de cette 
publication est une charge à fond contre le symbolo-fidéisme 
et « ses blasphèmes ». Parfois même, nous aimons à en féli- 
citer M. H. Bois, un souffle de foi anime ces pages et inspire 
des accents d'une sincère indignation. Témoin cette protes- 
tation contre la théorie de M. Sabatier sur le Christ, moyen 
pédagogique : 

Non, ô mon Sauveur, il ne viendra jamais un jour où, après avoir 
profité de ton pardon, de ta force et de ta grâce, pleinement affranchi 
et en possession du ciel, je me retournerai vers toi pour te dire : « 
Christ, tu as fini ton œuvre; tu as bien rempli ton rôle pédagogique; 
tu as fait pour moi ce que Mahomet a fait pour mon frère et ce que le 
Boudha a fait pour ma sœur; je garderai un excellent souvenir de toi; 
je te serai toujours reconnaissant de la bonne éducation que tu m'as 
donnée, et je serai heureux toutes les fois qu'il m'arrivera de te ren- 
contrer. Mais maintenant je suis émancipé, je suis majeur, je n'ai plus 
besoin de tutelle, je puis me conduire tout seul ; ô Christ, séparons- 
nous, je n'ai plus besoin de toi ! » En vérité, trêve à ces blasphèmes! 
Non, mon Sauveur, jamais de mes lèvres purifiées par ton esprit ne 
sortira ce langage sacrilège qui blesse au plus intime de mon âme les 
fibres les plus profondes de ma foi^. 

Voilà un échantillon des idées de M. Sabatier et de l'estime 
qu'on en fait. à la faculté de Montauban. Justement, à l'heure 
des réunions de Nantes, paraissait le dernier fascicule de la 
Revue (mai-juin 1898), et M. le doyen Bruston put en faire 
hommage à son collègue de Paris. Celui-ci y est convaincu 

1. Le titre complet est : Revue de Théologie et des Questions religieuses, 
publiée sous la direction de MM. J. Monod, G. Bruston, A. Wabnitz, 
E. Doumergue, F. Leenhard, H. Bois, etc. — M. le professeur H. Bois est 
le directeur et rédacteur principal. 

2. Reme de Théologie, janvier 1898, p. 84-85. 



148 LES FETES DE NANTES 

encore une fois d'avoir dit adieu à tout l'Évangile et même à 
toute saine philosophie. 

Dans ces conditions, avec notre naïveté catholique, nous 
imaginons que les deux doyens ont dû être un peu embar- 
rassés. Pas le moins du monde ; on s'est entendu à merveille. 
Il est vrai que la faculté de théologie de Genève — cette école, 
rationaliste depuis plus 'd'un siècle, dont le nom seul glace 
d'effroi les orthodoxes, ainsi que l'ont prouvé de retentis- 
santes polémiques en 1897 — avait envoyé son doyen, M. Mon- 
tet, sans doute pour expliquer qu'on peut vivre assez long- 
temps en protestantisme sans foi ni dogmes, ou, ce qui revient 
au même, avec la formule favorite de l'école nouvelle de 
Paris : « L'homme est sauvé par la foi, indépendamment des 
croyances ^. » Aussi a-t-on proclamé l'accord parfait de la 
grande famille protestante et sa mission évidente, à l'heure 
actuelle, de conquérir la France pour lui donner le véritable 
Évangile. 

Oui, l'on a dit cela très sérieusement à Nantes, on l'a ré- 
pété sur tous les tons. Il y a plus : on ne s'était réuni que 
pour le proclamer bien haut. Le correspondant du Signal., 
l'organe officiel du protestantisme politique, insiste sur cette 
note dominante des discours de Nantes : « La séance de ré- 
ception des délégués a été présidée par M. le pasteur Dar- 
tigue, qui a su trouver des paroles venues du cœur et s'adres- 
sant au cœur ; car, sans rien taire des divergences qui séparent 
les réformés, il a montré que des liens profonds cependant 
les unissaient et qu'ils se réclamaient fièrement des mêmes 
méthodes et tendaient vers le même avenir. Cette loyauté de 
paroles était bien faite pour gagner les esprits et parfaitement 
digne des grands souvenirs de TEdit de Nantes. Du reste, 
cette note devait se faire entendre à maintes reprises. 
M. Couve, comme M. de Schickler, apportaient un message de 
fraternité chrétienne et protestante, et les nombreux ora- 
teurs qui se succédèrent revinrent à ce thème si généreux 
qu'il parut inépuisable. » 

C'est précisément ce caractère des fêtes de Nantes que 
nous voulions signaler, afin d'en faire connaître la pensée 

1. Revue de théologie, janvier 1898, p. 47. 



ET L'IMPOPULARITE DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 149 

inspiratrice et la portée pour l'avenir. Qu'importe, en effet, 
au lecteur catholique qu'il y ait eu à Nantes trois cents ou 
trois cent cinquante délégués; que M. Paul de Félice, dans 
une conférence sur la manière dont VÈdit de Nantes a été 
observé^ « ait fait fuser sans cesse le rire dans l'assemblée » 
(c'est le Signal qui parle ainsi); que M. Gaufrés, représentant 
de la Société pour l'encouragement de l'instruction primaire 
protestante, ait rappelé une gloire protestante jusqu'ici géné- 
ralement peu connue, l'invention par les protestants d'un 
(c système excellent d'éducation qui fit la fortune de notre 
pays et dont les Jésuites furent les premiers à s'emparer, non 
pas pour former et réveiller les consciences, mais pour se 
les assujettir 1? )) Les Jésuites plagiaires des huguenots, voilà 
uiie accusation qui n'est point banale et qui mérite d'être 
mise en lumière par une Société d'histoire protestante ! Mais 
encore une fois, qu'importe cela et toutes les autres invec- 
tives contre les Jésuites, qui semblent avoir préoccupé les 
orateurs plus qu'Henri IV et son Edit? 

Le fait capital, celui qui n'a peut-être pas été assez remar- 
qué, c'est la phase nouvelle où s'engage le protestantisme 
français. La manifestation de Nantes et l'accord des orateurs 
à proclamer l'union des libéraux et des orthodoxes ne sont 



1. M. Gaufres tient à sa découverte, qui n'en est pas une, car ce qui s'y 
trouve de vrai est depuis longtemps connu. Il l'avait déjà publiée dans 
V Encyclopédie des sciences religieuses de Liclitenberger (t. III, p. 260, art. 
Collèges protestants). Seulement, il ajoutait alors des détails qui ont leur 
prix. Après avoir dit qu'un nombre de classes, variant de cinq à huit, 
amenait progressivement les élèves du rudiment à la rhétorique et à la dia- 
lectique pour les introduire ensuite dans les cours publics ou libres de 
théologie, de philosophie^ de grec ou d'hébreu, l'auteur continue : « Ce 
programme, mis en pratique à Genève, dans le collège fondé par Calvin, en 
1559, et inauguré vingt ans plus tôt par Jean Sturm, au gymnase de Stras- 
bourg, devait son origine aux Frères de la vie commune, corporation semi- 
monastique des plus vénérables, dont les idées morales, religieuses et 
pédagogiques avaient été, au quatorzième et au quinzième siècles, comme un 
prélude de la Réforme. Ce même programme, habilement adopté par les 
Jésuites et accommodé au but de leur société, est devenu celui de l'Uni- 
versité par le célèbre statut de Henri IV (1598). Il règne encore dans nos 
écoles secondaires... m Perfides Jésuites qui volent au protestantisme le 
secret de méthodes plus vieilles que lui de deux siècles ! Notons en passant 
que les Frères de la vie commune, de l'aveu des meilleurs historiens protes- 
tants, n'ont en rien préludé aux doctrines de la Réforme. (Cf. Études, 20 oc- 
tobre 1897, p. 211, n. 3.) 



150 LES FETES DE NANTES 

pas des faits isolés et imprévus : ils font partie d'une action 
générale dont le catholicisme ne peut se désintéresser. 

Malgré la violente campagne de calomnies contre les Jé- 
suites poursuivie par les journaux protestants de toute 
nuance, le lecteur se convaincra que, si je signale les plans et 
révolution du protestantisme, je le fais sans fiel ni passion : 
je laisse de côté tous les détails irritants ou personnels, par 
exemple sur un procès trop célèbre. Je me flatte même d'être 
en harmonie de sentiments avec les protestants les plus sin- 
cères : ils ont peur, eux aussi, d'un prosélytisme qui prépare 
la ruine de toute religion et le triomphe de l'incrédulité. Ils 
ne peuvent nous en vouloir de montrer que les fêtes de 
Nantes étaient une manœuvre pour essayer de réhabiliter le 
protestantisme, dont l'impopularité est devenue trop évi- 
dente, et pour rendre possibles les vastes projets d'un 
parti qui se croit appelé à remplacer le catholicisme en 
France. 

II 

Il y a vingt ans, les catholiques, absorbés par les luttes 
contre des gouvernements sectaires, ont prêté trop peu 
d'attention à la campagne audacieuse entreprise par le 
protestantisme pour conquérir la France. Nous n'avons 
pas ridée, nous catholiques, des espérances naïves dont 
se berçaient alors les meneurs. La succession de TEglise 
était ouverte, disaient-ils, la Réforme était là pour la re- 
cueillir. 

• Il faut lire sur la mission actuelle du protestantisme fran- 
çais l'article enthousiaste publié en 1878, dans la Revue chré- 
tienne, par M. Edmond Stapfer, encore aujourd'hui profes- 
seur de théologie à Paris. La thèse est d'une grande 
simplicité : le catholicisme, implacable ennemi des libertés 
modernes, est perdu. D'autre part, le positivisme athée fait 
encore peur. On ne détruit que ce qu'on remplace ; c'est donc 
au protestantisme que viendront les fugitifs de Rome. « La 
partie est donc belle pour le protestantisme dans ce moment. 
Déjà il a sa part d'influence dans le gouvernement actuel, qui 
est libéral et parlementaire... On commence à l'apprécier, à 
sentir qu'il peut être, qu'il est véritablement une puissance. 



ET L'IMPOPULARITÉ DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 151 

Qai sait si l'heure des grandes conquêtes dans uotre pays ne 
va pas sonner^ ? » 

On se mit donc aussitôt à l'œuvre. Trois noms résument 
ce grand déploiement de forces pour attaquer le catholicisme 
par tous les côtés à la fois. 

Le côté économique et social de la question fut envisagé 
par un publiciste belge, M. de Laveleye, dont on répandit à 
profusion en France les publications : De l'avenir des peuples 
catholiques ; — le Catholicisme et le protestantisme dans leurs 
rapports avec la liberté et la prospérité des peuples. L'utili- 
tarisme remplaçait la religion. Mais cela suffisait, croyait-on, 
au succès. M. Goblet d'Alviella ayant écrit un roman sur la 
même thèse, M. Francisque Sarcey en fut ravi et déclara que 
la seule chose à faire était d'embrasser le protesta ntisme^^ 

La philosophie eut aussi son apôtre. M. Renouvier, dans 
son ardeur de néophyte, fonda, en 1878, de concert avec 
M. Pillon, sous le titre de Critique religieuse, un supplément 
à la Critique philosophique, dans le but, disait le programme, 
« de préparer l'évolution de la France vers la Réforme con- 
çue sur des bases plus larges' ». Dans la Revue chrétienne^, 
M. E. de Pressensé se hâta d'exprimer « toute sa sympathie » 
pour des auxiliaires qui représentaient, disait-il, « la reven- 
dication de la conscience contre V infaillible ». 

Mais, en un temps de démocratie, il faut agir sur les mas- 
ses. Un autre transfuge se chargea de la besogne. Libre pen- 
seur hardi, avocat ayant assez de loisirs pour rédiger un 
journal anticlérical à Troyes, M. Eugène Réveillaud trouva 
son chemin de Damas dans la politique opportuniste d'alors, 
et la révélation du ciel dans le mot fameux de Gambetta dont 
il donna bientôt cette variante : « Le cléricalisme, c'est le 
corsaire de la nation française. » Il se fit protestant, mais en 

1. Revue chrétienne, 1878, p. 330-345. 

2. Ibid., p. 331. Le roman de M. d'Alviella avait pour titre : la Partie 
perdue. 

3. La Critique religieuse mourut bientôt. Mais, en 1890, reparaissait sous 
la direction de M. Pillon l'Année philosophique, qui, sous une forme dilFé- 
rente, garde la même inspiration protestante : elle a publié des études de 
M. Renouvier sur le « Christ ou saint Paul », et contient surtout l'histoire 
des idées du protestantisme. 

4. Revue chrétienne, 1878, p. 194. 



152 LES FETES DE NANTES 

restant libr,e penseur incrédule, et bientôt promena dans des 
conférences populaires à travers la France ses ardeurs de 
tribun et de renégat. Une brochure tapageuse, la Bonne 
GuerrCy fut lancée pour apprendre à la France qu'elle avait 
soif de protestantisme, et lui proposer une croisade dont 
l'auteur serait le Pierre l'Ermite : 

« J'ai visité plus d'un département, j'ai conversé avec des 
hommes de toutes les conditions et de toutes les opinions. 
Je puis affirmer que, dans la plupart des provinces, les esprits 
libéraux, bourgeois, ouvriers, paysans, ne répugneraient au- 
cunement à se rattacher au protestantisme... Ce qu'il faut 
donc, c'est appeler tout ce monde à la « bonne nouvelle » ; 
c'est « aller dans les carrefours » ; c'est faire de la bonne dé- 
mocratie religieuse ; c'est, en un mot, provoquer un mouve- 
ment général et simultané de conversions, d'adhésions. 

« Je propose la formation d'une société d'hommes de bonne 
voXonié^ protestants par foi et protestants par raison^ qui se 
feraient les hérauts de l'appel aux consciences*... » 

Du reste, avec une désinvolture stupéfiante, il avertissait 
que le nouveau protestantisme n'imposait aucun dogme, ni 
foi en Dieu, ni croyance à une autre vie. Incrédules et athées 
s'y trouveraient à l'aise. Sortir du catholicisme et lui décla- 
rer la (( bonne guerre )>, c'était assez. 

Un bon musulman eût trouvé que c'était trop peu. Calvin 
eût allumé le bûcher. La honte du protestantisme actuel fut 
d'accueillir à bras ouverts un pareil allié, de le combler 
d'honneurs, de le déléguer souvent aux synodes officieux de 
l'orthodoxie : son nom figure même parmi les membres de la 
commission biblique. Longtemps rédacteur du Signal, il est 
encore aujourd'hui un des grands meneurs de la campagne 
protestante. 

Notre but n'est pas ici de raconter les phases de cette 
guerre. Mais, avec de tels champions et surtout avec la 
haute bienveillance ou même le concours du gouvernement 
qui cherchait des alliés contre Rome, que ne pouvait-on pas 
se promettre ? Aussi combien fut amer le désenchantement 
lorsqu'on dut avouer le piteux échec de cette croisade ! Par- 



ET L'IMPOPULARITÉ DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 153 

tout le protestantisme s'était heurté, sinon à l'hostilité, du 
moins à une impopularité manifeste. Il avait beau remplacer 
l'Évangile par la liberté et l'anticléricalisme; loin de gagner 
du terrain, il en perdait*. 

Cet échec avait été prédit par les clairvoyants du parti, qui 
eussent voulu consacrer à la régénération des protestants 
eux-mêmes les efforts dépensés à faire aposlasier les catho- 
liques ou à rallier les libres penseurs. Il déconcerta quelque 
peu les chefs, sans cependant les décourager. Pour eux, le 
problème poignant fut dès lors celui-ci : Pourquoi le protes- 
tantisme est-il si antipathique à la France, et comment pour- 
rait-on le lui rendre aimable ? 

Ainsi, en 1894, la Conférence générale des pasteurs de Paris 
mita l'étude ce sujet : La France et le protestantisme ou les 
principaux obstacles à V expansion du protestantisme dans 
notre pays. Dans son rapport lu le 10 avril 1894, M. R. Hol- 
lard (qui devait être un des orateurs de Nantes) signalait 
avec amertume le jugement de M. Paul Janet sur un mani- 
feste huguenot de M. Albrespy. « Que veut l'auteur ? disait le 
professeur de la Sorbonne. Que la France devienne protes- 
tante ? Est-ce vraisemblable ? Est-ce possible ? L'heure n'est- 
elle pas passée depuis trois siècles?... Qu'il déplore que les 
choses se soient passées ainsi, je le veux bien; mais qu'y 
faire? la question est résolue 2. » Le rapporteur constatait 
ensuite l'impression générale fidèlement exprimée par M. Al- 
bert de Broglie : « C'est le malheur du protestantisme en 
France, d'y être toujours, en quelque sorte, c'omme un étran- 
ger récemment naturalisé et dont la manière d'être et de 
parler trahit, à son insu, l'origine... L'Allemagne est son pays 
natal, son éducation s'est faite à Edimbourg, à La Haye, à 

1. Nous ne prétendons pas nier, comme plusieurs le font trop facilement, 
tout danger de la propagande protestante. Il est certain qu'elle fait des 
recrues et prend çà et là le rebut du catholicisme. C'est un malheur pour 
les âmes qui auraient pu être sauvées. Pour ne parler que de Nantes, d'après 
M. A. Sabatier, sur 900 protestants, 300 étaient nés dans le catholicisme. 
Mais aujourd'hui nous constatons que, malgré tout, le protestantisme ne 
progresse pas ; sans ces tristes conquêtes il perdrait, chaque année, une 
église entière. (Rapports de statistique aux synodes officieux de La Rochelle 
et de Sedan. ) 

2. Cf. Revue chrétienne, 1894, p. 327. L'article de M. Paul Janet avait paru 
dans le Temps du 26 décembre 1877, au début même de la campagne. 



154 LES FÊTES DE NANTES 

Genève... La langue ordinaire dont le protestantisme se sert 
n'est pas la nôtre, avec quelque correction et souvent quelque 
élégance qu'elle soit employée. C'est toujours, plus ou 
moins, du français d'émigré, dénaturé tantôt par le vocabu- 
laire de l'érudition germanique, tantôt par les intonations 
empâtées de la Suisse romande^. » 

M. Hollard parcourait ainsi les divers griefs contre la Ré- 
forme : il osait même lui reprocher d'avoir trop méconnu le 
dogme de la communion des saints et l'invitait, à mots cou- 
verts, à mieux honorer les héros du Christ : « Il y a là tout 
un côté de l'Evangile que dans une réaction légitime (?) con- 
tre tout culte rendu à la créature aux dépens du créateur, 
nous avons beaucoup laissé dans l'ombre. Il serait juste et 
bienfaisant d'y revenir 2. » 

Le rapporteur signalait une plaie plus profonde de la 
Réforme dans ses divisions et son rationalisme. « Où voulez- 
vous me conduire? lui dira-t-on. Qu'êtes-vous, vous, pro- 
testants? Vous n'êtes pas une Eglise, vous en êtes plu- 
sieurs, si même chacun de vous n'en est pas une, à lui tout 
seul... Le libre penseur ajoutera : Il ne vaut pas la peine 
d'abandonner des négations pour d'autres négations ; les 
miennes ont au moins le mérite de la netteté et de la fran- 
chise^ tandis que les vôtres ne sont quun moyen terme 
bâtard entre un rationalisme plus ou moins honteux de lui- 
même et une autorité religieuse qui se dérobe^ à mesure qu'on 
veut la saisir'^. » 

On ne saurait mieux dire. Quelle figure devaient faire tous 
les pasteurs parisiens, à la lecture de ce réquisitoire ? La par- 
tie n'est-elle donc pas perdue ? Loin de là, répond M. Hollard, 
et il préconise, comme remède, un opportunisme modéré qui 
continuera le même rationalisme bâtard et amènera la hon- 
teuse capitulation de l'orthodoxie à la conférence de Lyon 
(1896). 

Le système d'ailleurs ne dut pas avoir grand succès, puis- 
que l'antipathie, loin de décroître, s'est accentuée au point 
d'inspirer, l'an dernier, à un journal protestant de province 

1. Cf. Revue chrétienne, 1894, p. 328. 

2. Ibid., p. 422. 

3. Ibid,, p. 337. 



ET L'IMPOPULARITE DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 155 

une enquête fort originale. Les collaborateurs de V Èclaireur 
et les membres les plus connus des diverses Églises libres, 
y compris M. R. Hollard lui-môme, reçurent le questionnaire 
suivant : Est-il vrai que le protestantisme soit devenu dans 
ces derniers temps plus impopulaire en France ? Quelles se- 
raient^ d*après vous^ les causes de cette recrudescence d^im- 
popularité^ et quels moyens conseilleriez-vous pour renverser 
cet obstacle et parer à ce danger ? 

Rien de plus intéressant que les réponses publiées*. Quel- 
ques correspondants essaient bien de se faire encore illusion, 
mais la note dominante est celle des aveux piquants et des 
leçons les plus inattendues. Le protestantisme est impopu- 
laire parce qu'il trahit la foi et ne cherche que l'influence po- 
litique. « Oui, écrit M. Guibal, pasteur de Milhau, un cou- 
rant de malveillance existe et s'accentue en France à l'endroit 
du protestantisme. » Sans doute la faute en est à la presse et 
aux cléricaux. Cependant le pasteur reconnaît les fautes des 
siens : blâmant la fondation du Signal quotidien, il ajoute : 
« La force du protestantisme ne consistera pas dans telles 
organisations ou combinaisons qui lui donneraient ^e^ allures 
plus ou moins sectaires. lia bien mieux à faire qu'à prêter le 
flanc à r accusation de vouloir être un État dans VElat... 
Qu'il ait seulement le courage de répudier tout ce qui dans 
ses idées, ses traditions, ses pratiques, sa manière de vivre, 
est incompatible avec son principe... il ne serait commode 
pour personne de le dénoncer comme une ligue antipatrio- 
tique. )) 

M. Paul Passy stigmatisait, avec une loyauté qui l'honore, la 
lâcheté du parti orthodoxe qui trahit la foi pour simuler 
l'union avec les libéraux. « Le fait lui-même n'est pas dou- 
teux. Oui, le protestantisme est devenu plus impopulaire 
dans ces derniers temps, et il est en train de le devenir de 
plus en plus... Pas de compromis avec Terreur ou avec le 
monde : V unanimité mensongère de Lyon nous nuit plus que 
les déclamations des de Mahy et des Thiébaud^ et l'argent 
du budget des cultes nous fait plus de mal que ne nous en 



1. Les citations suivantes sont empruntées à V Eclaireur (publié à Maza- 
met), du l«r et du 15 janvier 1897. 



156 LES FETES DE NANTES 

ferait une révocation : car ces choses-là nous exposent au 
mépris des consciences droites. » 

Un autre enfant terrible du protestantisme, M. Ed. Thou- 
venot, lui faisait entendre des vérités encore plus dures, dont 
il faut conserver le souvenir : 

Il semble bien qu'aujourd'hui ce protestantisme, que là plupart de 
nos concitoyens toléraient et que beaucoup respectaient, s'ils ne l'ai- 
maient pas, soit devenu un objet de répulsion et de haine. Nous ne pou- 
vons nous le dissimuler, il y a un mouvement anti-protestant. 

Je résume tous nos torts en disant que nous avons été trop protes- 
tants et pas assez chrétiens. 

1° Trop protestants, en ce que nous avons abusé du libre examen à 
tel point que, pour la doctrine, nous avons abouti au gâchis le plus com- 
plet, à une vraie tour de Babel.,. 

Trop protestants, en ce que beaucoup de nos conférenciers ont maintes 
fois présenté à leurs auditoires le protestantisme avec ses avantages 
politiques et sociaux, comme une arme puissante pour défendre les 
institutions républicaines et combattre le cléricalisme. Et cela, au lieu 
de proclamer TEvangile de la grâce et de la régénération. 

Trop protestants, en ce que nous avons trop glorifié nos pères et que 
nous nous sommes trop glorifiés en eux, nous complaisant dans le ré- 
cit de leurs moindres faits et gestes et de leurs souffrances (ce qui ne 
pouvait guère nous rapprocher de notre peuple) et négligeant de re- 
cueillir le plus précieux de leur héritage, leur foi forte et leur vie de 
fidélité et d'obéissance... 

2° Nous n'avons pas été assez chre'tiens, en ce sens que la très 
grande majorité de nos Églises croupissent depuis longtemps dans l'in- 
différence ou la torpeur spirituelle, qu'il y a de grands troupeaux où 
l'on aurait de la peine à trouver une âme convertie. Les intérêts ter- 
restres, la vie matérielle ont tout emporté, ou absorbent tout. C'est sans 
doute une des raisons pour lesquelles beaucoup de Français pensent 
que les protestants sont des gens qui ne croient à rien et qui font tout 
ce que bon leur semble. 

On conçoit aisément que M. Passy puisse conclure : « Je 
ne crois pas d'ailleurs à la perpétuité du protestantisme, mais 
bien à celle de l'Évangile. » Voilà pourtant la Réforme qui 
ose promettre le salut à la France ! 

Pour réussir, M. Saillens, avec la même naïveté que 
M. Passy, proposait le refus du budget de l'Etat pour retrou- 
ver la liberté de la foi. Mais le remède a toujours paru 
trop héroïque pour être accepté. Il était conseillé par les 
membres d'Églises déjà séparées, dont la situation n'inspire 
guère l'envie de les imiter. A leurs invitations, les feuilles 



ET L'IMPOPULARITE DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 157 

de l'Église nationale répondent volontiers : « Tournez-vous^ 
de grâce. Montrez votre budget libre et vos œuvres. » Et 
quand elle a vu ce budget, l'orthodoxie se cramponne plus 
fort aux millions de l'État, et, plutôt que de les sacrifier, elle 
consent à les partager, ainsi que ses temples, avec les libé- 
raux incrédules. 

III 

L'orthodoxie a fait plus encore : pour conquérir les sympa- 
thies de la France, elle a cru trouver un moyen sérieux dans 
la publicité de l'apostasie que ses amis lui reprochaient. 
Faire un pas de plus vers la gauche rationaliste, afïicher par 
des manifestations bruyantes la concentration de tous les 
protestants, telle est la tactique des chefs du parti, surtout 
depuis deux ans, et tel est aussi le sens des fêtes de Nantes. 

Mais il en coûtait le sacrifice de la conscience et même de 
la loyauté la plus élémentaire. L'orthodoxie s'est résignée à 
ce suicide moral dans la célèbre conférence de Lyon (2-5 no- 
vembre 1896). Il faut lui rendre cette justice, qu'invitée par 
les libéraux elle ne s'y rendit qu'à contre-cœur. Mais une 
fois que les deux partis furent en présence, les orthodoxes, 
M. le professeur Doumergue à leur tète, effrayés peut-être 
de se trouver en minorité par suite de la défection du centre, 
séduits surtout par l'espérance d'en imposer à la France par 
le spectacle d'une unité simulée, précipitèrent eux-mêmes le 
dénouement par une misérable capitulation. La résolution 
adoptée à l'unanimité proclamait V union des membres de la 
famille réformée et constituait une Commission fraternelle 
formée des membres de la Commission permanente ortho- 
doxe et de la Délégation libérale. Les orthodoxes, selon le 
mot de l'un d'entre eux, M. Messines, « faisaient au parti 
libéral la plus grande des concessions en reprenant avec eux 
la vie commune^ )). 

En vain, pour masquer sa trahison, ces pourfendeurs des 
restrictions mentales se retranchèrent-ils, avec leur chef 
M. Doumergue, derrière cette étrange distinction : cr Nous 
affirmons l'unité de la famille protestante, non de VÈglise. » 
Cette misérable équivoque ajoutait seulement la déloyauté à 

1. Cf. Bulletin de la Conférence de Lyon, n° 3. 



158 LES FETES DE NANTES 

la lâcheté. Personne ne s'y trompa. Les croyants dévorèrent 
dans le silence leur honte et leur douleur. Quelques-uns plus 
indépendants firent entendre d'énergiques protestations. 

Au lieu de me réjouir de cette unanimité de Lyon, écrivait M. Paul 
Passy, c'est avec un langage de tristesse et d'indignation que je la 
constate... 

Non, Monsieur Doumergue, les protestants français ne sont pas, ne 
seront pas unanimes. Il y en a, et il y en aura toujours, grâce à Dieu, 
qui ne s^oudront pas mettre dans leur poche le drapeau de V Évangile j et 
faire semblant de fraterniser avec des gens avec lesquels ils n'ont rien 
de commun... 

Ces hommes se rencontrent sur le terrain religieux et ils trouvent 
le moyen d'être unanimes. On a été jusqu'à dire « unanimes à pour- 
suivre un but : l'évangélisalion », c'est-à-dire à annoncer la bonne 
nouvelle, quand ils ne croient pas même à la bonne nouvelle ! ! ! J'ai 
peut-être l'esprit mal fait, mais cela me paraît tellement absurde que je 
pourrais en rire de bon cœur si je n'avais plutôt envie d'en pleurer '. 

Lamentations inutiles ! li y a beau temps qu'il n'est plus 
nécessaire de rien croire pour être parfait protestant. M. Pé- 
dézert, professeur honoraire et délégué à Lyon par le con- 
sistoire de Toulouse, n'écrivait-il pas à ses collègues : « Si 
vous n'avez pas la même foi chrétienne^ vous avez le même 
cœur protestant. Vous allez le prouver. » Nous avons dit 
comment ils le prouvèrent. Et l'an dernier, aux conférences 
générales des pasteurs de Paris, un des hommes les plus 
respectés de l'orthodoxie, M. Goillard, signalait cette grande 
illusion : « Pour beaucoup d'esprits, qui dit protestant dit 
chrétien. Eh bien, non ! un protestant n'est pas nécessaire- 
ment un chrétien. » 

Qu'est-il donc? Il est l'homme d'un parti, et rien de plus. 
Voilà le sens de la réunion opérée à Lyon, et voilà aussi le 
but du centenaire célébré en juin. 

Les fêtes de Nantes ont été seulement un écho, public cette 
fois et retentissant, de la conférence et de la fusion qu'elle 
avait préparée. Il serait puéril d'y chercher un hommage 
rendu à Henri IV, à qui les huguenots — et ils s'en sont fait 
gloire dans leurs discours — durent arracher, les armes à la 

1. Le Christianisme au dix -neuvième siècle, 18 décembre 1896. M. Dou- 
mergue, visiblement embarrassé, n'eut d'autre réponse à donner que sa 
fameuse distinction. 



ET L'IMPOPULARITE DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 159 

main, les privilèges de TÉdit. On a voulu seulement exploi- 
ter les grands mots de liberté et de conscience au profit 
de la secte, qui partout, même plus de deux siècles après 
l'Édit de Nantes, a fait peser sur les catholiques la persécu- 
tion la plus effroyable et la plus raffinée. Il s'agissait de ma- 
nifester avec fracas, si on le pouvait, l'union de la famille 
protestante, afin de favoriser les conquêtes auxquelles on ne 
renonce pas, bien au contraire. Dès le premier discours, 
M. B. Couve a fait une véritable apologie du prosélytisme 
exercé par les protestants parmi les catholiques. 

Et voilà pourquoi les orthodoxes ont dû, une fois encore, 
faire taire leur conscience et proclamer, avec le même ora- 
teur, qu'entre incrédules libéraux et croyants orthodoxes il 
y a des cloisons^ non des barrières. 

Les libéraux ont eu la cruauté d'enregistrer bruyamment 
ce nouveau triomphe. Le Protestant (14 juin 1898) ne peut 
contenir sa joie de ce que « malgré des croyances parfois si 
opposées, aucune dissonance ne s'est produite ». Pour cet 
organe des libéraux, « l'effet capital de ces fêtes sera peut- 
être d'avoir fait faire un pas de plus à ces idées de concilia- 
tion dont les progrès dans nos Églises sont de plus en plus 
visibles ». Henri IV est bien loin de sa pensée : « Nous étions 
des soldats rangés sous la même bannière et devant faire face 
à Tennemi commun, que rien ne désarme et qui frappe dans 
l'ombre ( ! ), n'ayant plus le droit de dresser des bûchers. » Tel 
est le style des protestants célébrant à Nantes un Edit de 
pacification. 

Même allégresse, on le pense bien, à la Vie nouvelle., ce 
journal du Centre, qui, avec des allures modérées, a exercé 
au sein de l'orthodoxie une influence néfaste. 11 accentue 
même la défaite de la Droite. « 11 faut saluer ici un second 
triomphe, après celui de Lyon, de l'esprit pacifique qui 
souffle de plus en plus fort à travers nos Églises. Il y a dix 
anSy une telle concorde eût été irréalisable. Et la Droite elle- 
même n'eût pas consenti à ce rapprochement avec la 
Gauche *. » 

1. Vie nouvelle, 18 juin 1898. 



160 LES FETES DE NANTES 

IV 

Mais si les fêtes de Nantes ont coûté à l'orthodoxie un 
nouvel acte d'apostasie et l'engagement de se traîner désor- 
mais à la remorque du rationalisme, ont-elles du moins réa- 
lisé le but espéré ? Le protestantisme a-t-il par là reconquis 
les sympathies de la France? 

Les intéressés eux-mêmes semblent en douter. Ils n'ont pu 
se dissimuler que le pays n'a eu pour ces solennités qu'un 
regard distrait. Ils ont vivement regretté que la nation elle- 
même n'ait point pris l'initiative : « Une manifestation natio- 
nale, écrivait au Temps (1" juin) M. le doyen Sabatier, n'au- 
rait été peut-être ni inopportune, ni superflue. » Un 
télégramme des congressistes au Président de la République 
ne suffit pas à donner de l'importance à cette réunion. 

A Nantes même, la population, en très grande majorité 
catholique ( il n'y a pas 1 000 protestants sur plus de 
122 000 habitants), s'est bornée à une courtoisie mêlée d'in- 
différence. Le correspondant du Temps l'a constaté avec 
mélancolie. Le banquet final semble l'avoir un peu consolé. 
« Il était présidé par un pasteur, M. Couve, de Paris, qui 
avait à sa droite M. Etienez, maire de Nantes, et à sa gauche 
l'inspecteur d'académie. Plus de trois cents personnes (y 
compris les dames) y ont pris part. )) Tout cela, même avec 
la médaille commémorative de l'Édit de Nantes frappée à 
l'occasion du centenaire, c'est trop peu pour donner un 
grand retentissement à la réunion de quelques pasteurs. 

D'ailleurs, osons le dire, au risque d'étonner les congres- 
sistes, le silence est encore ce qu'ils ont de mieux à désirer. 
Malgré les efforts de deux ou trois orateurs pour garder une 
certaine modération, le protestantisme s'est trop démasqué à 
Nantes et dans les publications du centenaire. La pensée 
même du centenaire était un piège qu'il se tendait à lui- 
même.: quand on a dans son passé les cruautés, les guerres, 
les pactes avec l'étranger, qui ont précédé ou suivi l'Édit de 
Nantes, c'est une souveraine imprudence de réveiller ces sou- 
venirs. Mais les orateurs et les écrivains du protestantisme 
semblent avoir pris à tâche de le compromettre de plus en 
plus. Les protestants font des enquêtes pour savoir les causes 



ET L'IMPOPULARITÉ DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 161 

de leur impopularité. Qu'ils relisent donc leurs journaux et 
leurs discours du centenaire. Ils y trouveront les véritables 
raisons qui ont rendu, non pas tous les protestants (nous en 
connaissons de très estimables et très estimés), mais le pro- 
testantisme antipathique à la France. De pareils écrits, en effet, 
révoltent non seulement la foi du chrétien, mais la franchise 
et l'honnêteté nationales. 

La France a horreur de la déloyauté, surtout quand il s'agit 
de foi religieuse. Or, à Nantes, l'orthodoxie protestante, la 
seule branche qui semblait conserver un reste de foi, en fai- 
sant cause commune avec l'incrédulité, consomme, de l'aveu 
des protestants eux-mêmes, une déshonorante trahison. .Com- 
ment M. B. Couve a-t-il pu dire à Nantes : « On ne saurait 
objecter non plus à notre désir de persuader les catholiques 
et de leur faire partager le trésor de notre foi^ » ? N'a-t-il donc 
pas entendu M. Paul Passy, son coreligionnaire, lui répondre 
que c'est une infamie d'inviter la France à venir au christia- 
nisme, pour la livrer ensuite à des incrédules sans foi, à des 
pasteurs qui, formés à l'école du doyen de théologie de Paris, 
ne croient plus môme en Dieu? Non; quoi qu'il en soit des 
personnes, que je veux laisser en dehors de ces questions, un 
parti capable de travailler ainsi à la propagation de l'incré- 
dulité parmi les catholiques, ce parti ne saurait prétendre à 
l'estime dans notre pays. 

La France déteste aussi les sectaires qui, pour attiser les 
haines, ont recours aux plus basses calomnies. Or, à Nantes, 
spectacle étrange ! des pasteurs semblaient réunis pour célé- 
brer la paix religieuse donnée par un roi catholique, et ils 
n'ont poussé que des cris de guerre contre le catholicisme, 
le clergé, les Jésuites surtout. Nous ne parlons pas d'après 
notre impression, qui serait suspecte. Veut-on savoir le 
sentiment des protestants étrangers qui ont entendu les 
discours de Nantes ? Voici le compte rendu publié par le 
Christian World, et reproduit avec éloge dans la Vie nou- 
velle du 18 juin : « La France ne s'est pas encore pleine- 
ment repentie de ses torts envers les huguenots. Hélas l 
quelques prêtres fanatiques prêchent encore aujourd'hui une 

1. Le Christianisme au dix-neuvième siècle, 3 juin 1898. 

LXXVI. — 11 



162 LES FETES DE NANTES 

nouvelle Saint- Barthélémy ! Ils voudraient encore du sang; 
encore^ si possible^ une repression plus sévère. » Quand on 
ment ainsi à la face de son pays, peut-on s'étonner de lui être 
peu sympathique ? 

La France enfin aime la sincérité et la bonne foi en his- 
toire. Or, à propos du centenaire^ le mensonge insolent et la fal- 
sification des faits les plus connus et les plus incontestés de 
notre histoire se sont étalés avec une inconscience qui ferait 
sourire, si elle ne révoltait. Pour en donner un exemple, jus- 
qu'ici les Réformés sérieux, comme MM. de Gasparin et de 
Pressensé, s'étaient bornés à plaider les circonstances atté- 
nuantes pour les horribles persécutions et les monstrueuses 
législations que le protestantisme inspira à Calvin, à Jeanne 
d'Albret, aux souverains d'Angleterre, de Suède, législations 
maintenues jusqu'à nos derniers temps. Ces anciens avocats 
étaient des naïfs : la Société de V Histoire du protestantisme a 
changé tout cela. Dans son manifeste, distribué à 40000 exem- 
plaires, à l'occasion du Centenaire, M. F. Puaux, le grand 
publiciste du protestantisme, qui cumule la direction du 
Signal et de la Revue chrétienne, ose soutenir la plaisante 
thèse que la Réforme a donné au monde la liberté de cons- 
cience, et, en preuve de cet affranchissement, il n'hésite pas 

à citer Calvin! M. A. Sabatier remonte moins haut, mais 

n'est pas moins piquant. D'après lui, l'idée de la liberté reli- 
gieuse aurait été suggérée à Henri IV par « sa mère, Jeanne 
d'Albret, qui déjà l'avait réalisée dans son petit royaume de 
Navarre )>. [Le Temps ^ 5 juin.) Calvin et Jeanne d'Albret, deux 
tyrans dignes l'un de l'autre, transformés en apôtres de la 
liberté ! Au moment même où Jeanne d'Albret arrachait à 
Charles IX, les armes à la main, la liberté des protestants, 
elle maintenait dans ses Etats les lois qui en privaient tous 
les catholiques *. 

De pareils procédés ne sont pas même de mise dans des 
pamphlets. Si l'on croit, en heurtant à ce point la vérité et 



1. Cf. Moulezun, Histoire de la Gascogne, t. V, p. 295 à 377. Dans V En- 
cyclopédie (protestante) des sciences religieuses (t. VII^ p. 226), M. Ch. 
Dardier ne peut cacher que « la bonne reine » défendit absolument dans ses 
Etats l'exercice de la religion romaine ; mais, dit-il, c'était « pour empêcher 
de plus grands troubles ». 



ET L'IMPOPULARITÉ DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 163 

même la vraisemblance, reconquérir les sympathies du pays, 
l'illusion est trop grossière. 



Mais ces causes d'impopularité et d'autres encore sont trop 
grandes et font trop bien connaître la situation du protestan- 
tisme français pour ne pas demander une étude plus com- 
plète. En attendant, nous les signalons aux protestants im- 
partiaux, assurés, en le faisant, de célébrer plus pacifiquement 
qu'on ne l'a fait à Nantes, le centenaire de l'Edit de paix. 

Eugène PORTALIÉ, S. J. 



UN PROCES A REVISER 

LA CONSPIRATION DES POUDRES 



Un Jésuite anglais fort distingué, le R. P. John Gérard, 
issu d'une branche de cette même famille qui, au seizième 
siècle, a donné à la Compagnie de Jésus le Père J. Gérard, 
auteur si connu des Mémoires, fut invité à donner à Londres 
une conférence publique sur « la conspiration des poudres. » 

Acceptant, les yeux fermés, le récit couramment reçu, il ne 
se préoccupait que d'un côté de la question : montrer, ce qui 
est facile, que les catholiques en général et les Jésuites en 
particulier, étaient restés complètement étrangers à ce fameux 
complot, conclusion qui d'ailleurs est acceptée maintenant 
par les protestants sérieux et spécialement par l'historien 
Gardiner. 

Mais, en remontant aux sources, et en serrant de près les 
récits officiels publiés par le gouvernement de Jacques P^'et 
qui sont devenus l'histoire courante, le Père Gérard fut très 
frappé de l'insuffisance des preuves sur lesquelles ces récits 
s'appuient et des incohérences et contradictions dont ils four- 
millent. Dès qu'il touchait une prétendue preuve, elle tom- 
bait en poussière, et, de l'ensemble, se dégageait une telle 
atmosphère de mensonge et de fausseté, que bientôt sa convic- 
tion fut inébranlable : Nous sommes en présence d'une super- 
cherie ! Il y a eu complot, cela parait indubitable; mais les 
choses ne se sont pas passées comme on l'a cru jusqu'ici, 
cela est également indubitable. 

Il était difficile de s'inscrire en faux contre un récit reçu 
comme une vérité classique par l'opinion lettrée, sans 
déchaîner un orage. De vives protestations se firent entendre. 
La Revue d'Edimbourg d'abord, puis l'historien le plus en 
vue, M. Gardiner, prirent la défense de la tradition protes- 
tante. Leur discussion, parfois dédaigneuse, fut généralement 



UN PROCES A REVISER ICb 

courtoise, M. Gardiner eut même la loyauté d'avouer que, 
pour employer une image populaire en Angleterre, « les 
noisettes du Père étaient dures à casser, He gave us hard 
nais to crack ». 

Le Père riposta par de nouveaux arguments et maintint 
ses premières affirmations. 

Le travail qu'on va lire n'a d'autre prétention que celle de 
résumer cette controverse, trop importante et trop intéres- 
sante pour ne pas réclamer une place dans cette revue. Nous 
en avertissons, une fois pour toutes, cette étude est un compte 
rendu des débats, ce n'est pas un examen approfondi et per- 
sonnel de pièces, que d'ailleurs nous ne pourrions trouver 
qu'à Londres. Exceptons les documents importants que le 
R. P. Gérard a fait photographier, et dont il vient de publier 
les fac-similés dans un volume in-folio*. 

I 

Le mardi 5 novembre 1605, jour fixé pour l'ouverture du 
parlement, Londres se réveilla sous le coup d'une violente 
émotion : pendant la nuit, on avait découvert un effroyable 
complot : on avait voulu faire sauter ce jour-là même, mardi 
5 novembre, à 9 heures du matin, le roi, la reine et les 
chambres assemblées pour entendre le discours du trône. 
Dans un local situé juste au dessous de la Chambre des 
lords, on avait trouvé une énorme quantité de poudre, et, 
tout auprès, un individu nommé John Johnson^ qui, voyant le 
complot éventé, avoua cyniquement qu'il avait eu l'intention 
de mettre le feu à cette poudre et de faire sauter le roi et le 
parlement. 

Les événements qui suivirent sont bien connus : Johnson, 

1. Notre travail est puisé dans les volumes suivants : 

1° R. P. J. Gérard, S. J. — What was the Gunpowder Plot? 2* édition. Lon- 
don-Osgood, Me Ilvaine, 1897, 

2° Gardiner, What Gunpowder Plot Was? Un vol. in-12. London, Long- 
mans, 1898. 

.S» The Gunpowder Plot and the Gunpowder Plotters. In reply to Profesaor 
Gardiner by John Gérard, S. J., withe facsimiles of documents and an 
appendix. Un vol. in-8 pp. 93. London, Harper Brothers, 1898. 

4» Thomas Winters, Confession and the Gunpowder Plot. By the R. 
J. Gérard, S. J. — In-folio, 16 p. de texte, 23 p. de facsimilé. London, Har- 
per and Brothers, 1898. 



166 UN PROCES A REVISER 

dont le vrai nom était Guido Fawkes, se renferma dans un 
silence obstiné et écarta toute question compromettante pour 
les autres. Mais ses complices se trahirent eux-mêmes. On 
apprit que la cave ou chambre voûtée, où on avait amassé et 
caché la poudre, ainsi que la maison adjacente, avaient été 
louées par un catholique nommé Thomas Percy, un parent, 
ou du moins un gentilhomme de la maison du Comte de 
Northumberland, capitaine des gentilhommes pensionnaires 
du roi. 

Percy s'était enfui de Londres avec quelques amis, la veille 
du 5 novembre, soupçonnant probablement que tout était 
découvert; quelques heures plus tard, on apprit que les 
fugitifs étaient dans les comtés de Warwick, de Worcester 
et de Stafford, où plusieurs résidaient habituellement, et 
qu'ils essayaient d'entraîner quelques partisans dans un mou- 
vement de révolte à main armée. 

On connaissait les noms de treize conjurés : un, Guido 
Fawkes, était arrêté; un autre, Francis Tresham, était resté 
tranquillement à Londres et ne fut arrêté que huit jours plus 
tard. 

Les onze autres, qui tous avaient trempé dans le projet de 
révolte, étaient : Robert Catesby, Thomas Percy, Robert et 
Thomas Winter, deux frères, John et Ghristopher Wright, 
deuxfrères; JohnGrant, Robert Keyes, AmbroiseRockewood, 
sir Everard Digby et Thomas Bâtes. Tous, à l'exception de 
Thomas Bâtes, qui était le domestique de Catesby, étaient 
hommes de noble race et quelques-uns même fort riches, 
comme Robert Winter, Rockewood, Digby et Tresham. 

Le vendredi, 8 novembre, sir Richard Walshe, shérifF du 
comté de Worcester, attaqua le château d'Holbeche, qui 
appartenait à Stephen Littleton, et où les conjurés révoltés 
s'étaient réfugiés et barricadés. 

Catesby, Percy et les deux Wright furent tués ou mortelle- 
ment blessés pendant l'assaut. Les autres furent faits prison- 
niers, à l'exception de Robert Winter, qui ne fut arrêté que 
deux mois plus tard. 

Tous les prisonniers furent emmenés à Londres, mis au 
secret et continuellement interrogés par les membres du 
conseil privé. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 167 

Le 9 novembre, Jacques P' adressa au parlement un discours, 
où il déclara que cet abominable complot était le résultat 
direct des principes catholiques. En môme temps, le roi écri- 
vait à sir John Harrington que cette conspiration avait été 
ourdie non par quelques hommes isolés, mais par une légion 
de catholiques, et que les prêtres et le pape avaient promis 
de tranquilliser leur conscience et de les absoudre ^ 

M. Gardiner constate que le gouvernement faisait tout au 
monde pour envelopper les prêtres dans l'accusation ; mais 
qu'il échoua 2 : le 4 décembre 1605, Cecil écrit : la plupart des 
prisonniers ont attesté par serment que les prêtres ne savaient 
rien et ont obstinément refusé de les accuser^ quelque torture 
qu'on y employât^. 

Malgré cet aveu arraché à Cecil par l'évidence des faits, le 
15 janvier, une proclamation déclare qu'il est prouvé que 
les Pères jésuites John Gérard, Henri Garnet et Oswald 
Greenway, alias Tesimond, ont été môles au complot, et 
offre une récompense à qui les arrêtera. 

Le 25 janvier, le parlement institue une solennité annuelle 
pour célébrer à perpétuité l'anniversaire de la découverte de 
cette conjuration, qu'il attribue à beaucoup de papistes^ de 
Jésuites et de prêtres du séminaire^ tous animés d'un esprit 
diabolique et enviant la jouissance du pur évangile que possède 
la nation^ sous le règne du plus grand, du plus savant et du 
plus religieux des monarques^. 

A cette proclamation qui, sans l'ombre d'une preuve, attri- 
bue au corps des catholiques et à des prêtres le crime de 
quelques fanatiques, le parlement répond en assurant la 
stricte exécution des lois pénales. 

Le 27 janvier 1606, les conjurés qui n'ont pas été tués, 
Robert et Thomas Winter, Fawkes, Grant, Rockewood, Keyes, 
Digby et Bâtes sont mis en jugement. Francis Tresham venait 
de mourir à la Tour de Londres, le 22 décembre 1605. Tous 
les accusés sont condamnés à mort et exécutés à Londres le 
30 et le 31 janvier 1606. 

1. Nugse antiquse, I, 374. 

2. Hist. ofEngland, I, 267, édit. de 1883. 

3. Lettre de Salisbury à Favat, Brit. Mus. Mss. Add. 6178, f. 625. 

4. Statutes ann. 3 Jacohi. 



i6S UN PROCES A REVISER 

Le 30 janvier, jour de l'exécution de la première bande, 
le Père Garnet, Provincial des Jésuites, est arrêté avec le Père 
Oldcorne. 

Le Père Oldcorne n'est même pas accusé d'avoir pris part 
à la conjuration et est mis a mort uniquement pour avoir aidé 
le Père Garnet à échapper aux recherches du gouvernement. 

Le Père Garnet fut enfermé à la Gatehouse, puis à la Tour 
de Londres. Chose étrange : d'après la proclamation, il est 
Pâme de la conjuration. Les ministres font l'impossible pour 
trouver des preuves de sa culpabilité : on l'examine vingt- 
huit fois devant le conseil privé, on a recours à des manœu- 
vres indignes d'un gouvernement qui se respecte; et on 
échoue. Les prétendues preuves de sa complicité sont toutes 
faciles à réfuter. 

Enfin, le 28 mars 1606, Garnet fut mis en jugement et le 
2 mai suivant, il fut pendu et écartelé devant l'église Saint- 
Paul. 

Revenons maintenant aux treize conjurés laïques. N'est-ce 
pas un fait avéré qu'ils avaient médité dans l'intérêt de la 
cause catholique un horrible attentat et que l'Angleterre a 
échappé comme par miracle à une catastrophe sans exemple, 
dont les suites eussent été incalculables ? Cette histoire est si 
connue, si universellement admise, que d'en douter semble 
folie. 

En voici le résumé. Un an après l'avènement de Jacques P"", 
au commencement de l'an 1604, quand on n'espéra plus obtenir 
de lui la tolérance pour les catholiques, qu'il avait d'abord 
promise, Robert Catesby, un homme de caractère et très 
influent, songea à tirer du roi et des législateurs une ven- 
geance éclatante de ce régime imbécile et cruel. Il proposa 
son plan à John Wright et à Thomas Winter, qui l'approu- 
vèrent. Fawkes, un soldat de fortune, était alors dans les Pays- 
Bas au service de l'Espagne; on le fit venir, et, peu après, 
Percy, puis Keyes et Christopher Wright se joignirent aux 
premiers conjurés. 

Tous durent jurer de garder le secret et sceller ce serment 
parla communion. Plus tard, six autres recrues grossirent le 
nombre des sept premiers conjurés, à savoir : Robert Winter, 
frère aîné de Thomas, Grant, Bâtes, Rokewood, Digby et 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 169 

Francis Tresham. Ceux-ci, à l'exception de Bâtes, étant tous 
riches, figuraient là en vue du soulèvement qui devait 
suivre le coup de main projeté. 

En sa qualité de gentilhomme pensionnaire du roi, Percy 
put sous-louer sans trop de difficulté une maison dont le 
premier étage communiquait avec la Chambre des lords. 
On avait résolu de conduire une mine des caves de cette 
maison jusqu'au dessous de la Chambre des Lords et de l'aire 
sauter le roi et le parlement. On commença le travail en 
décembre 1604, mais en mars on abandonna cette mine et on 
trouva plus simple de louer une salle voûtée qui s'étendait 
sous la Chambre des lords. Ce fut là qu'on amassa une 
grande quantité de poudre. Fawkes devait y mettre le feu, 
pendant que le roi lirait le discours du trône aux deux cham- 
bres réunies. 

Pendant ce temps, les conjurés s'empareraient d'un des 
fils ou d'une des filles du roi, qu'on proclamerait roi ou 
reine, et une grande chasse organisée à ce moment près de 
Londres, parmi leurs amis, fournirait le noyau d'une petite 
armée. 

Pendant que cette révolution se préparait, le gouverne- 
ment de Jacques I" ne savait rien, ne soupçonnait rien et 
marchait aveuglément à sa perte, quand une circonstance 
providentielle le sauva. 

Le 26 octobre, dix jours avant l'ouverture du parlement 
fixée au 5 novembre, lord Monteagle reçut une lettre ano- 
nyme, écrite en termes vagues et incohérents, qui le conju- 
rait de ne pas aller à l'ouverture du parlement, s'il ne voulait 
pas courir les plus grands dangers. 

Sans hésiter, Monteagle porta cette lettre au premier 
ministre, à Cecil, qui en saisit de suite le sens, bien qu'il 
laissât au roi le plaisir de croire qu'il avait été seul à deviner 
l'énigme, c'est-à-dire à pénétrer le sens ambigu des termes, 
quand la lettre lui fut montrée, cinq jours plus tard*. 

1. LeUre de Cecil à Cornwallis, Winwood's Memorials, II, p. 170. Com- 
parer cette lettre avec le compte rendu officiel : Discourse ofthe manners of 
the discovery of the Gunpowder Plot. 



170 UN PROCES A REVISER 



II 



La version résumée par les lignes qui précèdent est telle- 
ment accréditée qu'elle semble inattaquable. Jardine, auteur 
d'ailleurs si modéré et si clairvoyant, est de cet avis, et, tout 
récemment, M. Gardiner, tout en admettant que la complicité 
de Garnet et des autres prêtres reste douteuse, déclare que 
le complot des treize conjurés laïques, tel qu'il vient d'être 
raconté, repose sur des preuves péremptoires, rests upoii 
undisputable évidence. 

Le Père John Gérard attaque courageusement ce verdict et 
entreprend de montrer qu'un examen attentif du récit géné- 
ralement reçu, des circonstances qui suivirent la découverte 
de la conjuration, et des sources où le gouvernement a puisé 
les détails du récit ofliciel publié par lui, conduit à des con- 
clusions tout opposées. 

L'histoire de la conjuration est certainement présentée 
avec beaucoup d'art. Rien de plus poignant que ce gouverne- 
ment poussé par son aveuglement jusqu'au bord de l'abîme 
et voué à une perte certaine, sans un incident providentiel et 
presque miraculeux. 

Nous sautions tous en Vair, écrit Cecil à Gornwallis, le 
9 novembre 1605^ si^ douze heures avant le crime^ Dieu ne 
nous avait tout fait découvrir par miracle^. 

Eh bien, c'est chose facile à prouver, ce drame et ce coup 
de théâtre ne sont qu'une mauvaise farce. Celui qui a écrit 
ces lignes émues, Cecil, le sait mieux que personne; car, 
depuis longtemps, il était au courant de tout. Ceux qui ont 
inventé un roman pour expliquer la découverte du complot 
étaient bien capables d'en inventer un autre pour expliquer 
sa formation. 

Is fecit cui prodest^ dit le proverbe. Un complot qui profite 
à ceux qui le poursuivent et le racontent sera toujours sus- 
pect. La conspiration des poudres a trop bien servi les 
desseins de Cecil et de Jacques P*" pour ne pas éveiller les 
défiances de l'historien. Le roi avait promis la tolérance aux 
catholiques et se sentait gêné par cet engagement : le complot 

1. Winwood's Memorials, I. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 171 

de ces catholiques l'en délivrait; et, quant à Cecil, fils d'un 
persécuteur acharné et persécuteur lui-même des catholiques, 
il avait besoin d'un complot et celui-ci le servait à point : il 
justifiait sa politique et, par contre-coup, le débarrassait de 
Northumberland, le seul grand seigneur catholique dont il 
pût craindre l'influence. Malgré des efforts inouïs, on ne 
réussira pas à prendre ce seigneur dans les mailles de ce filet, 
on ne prouvera pas sa complicité, mais les juges ne lui en 
infligeront pas moins trente mille livres sterling d'amende 
(une somme énorme) et la prison à vie, pour avoir introduit 
Percy à la cour parmi les gentilshommes pensionnaires du 
roi, dont Northumberland était capitaine commandant. 

Du reste, Cecil n'en était pas à son coup d'essai, en fait de 
conspirations montées tout exprès pour servir ses desseins; 
et le procès d'Essex venait d'en donner une preuve irré- 
cusable. 

L'opinion contemporaine s'était habituée à voir dans les 
conspirations sans cesse renaissantes, sous Elisabeth et sous 
Jacques P*", des instruments d'oppression, des machines à 
compression, préparées par les despotes qui gouvernaient. 
Et, de fait, les débuts de Jacques I*"" en Angleterre et les qua- 
rante ans de règne d'Elisabeth leur donnaient raison. Le 
procès d'Essex, tout récent, avait été en ce genre ce qu'on 
peut imaginer de plus révoltant, et, en 1604, le prêtre 
Watson, dit l'évêque protestant Goodman, avait été exécuté 
comme traître par ceux-là mômes qui l'avaient poussé à 
conspirera 

Un contemporain, lord Castlemaine, déclare que, du temps 
d'Elisabeth, les conspirations étaient un moyen très à la mode 
d'attirer de pauvres diables dans les filets du gouvernement, 
et Brewer, l'éminent historien, avoue que les catholiques 
eurent beaucoup à se plaindre de Leicester et de Walsingham 
sous ce rapport. Gamdendit à peu près la même chose; et on 
peut voir, dans les Derniers Jours de Marie Stuart, de 
M. Kervyn de Lettenhove, comment, dans le complot de 
Babington, Walsingham, qui tenait tous les fils, faisait passer 
toute la correspondance par ses mains, chargeant l'infâme 

1. Goodman s court of James l. Edit. Brewer. 



172 UN PROCES A REVISER 

Phelippes d'ajouter aux lignes chiffrées de Marie Stuart et de 
Babington ce qui manquait pour les compromettre à fond, 

La conspiration des poudres servit d'excuse à la politique 
persécutrice de Jacques P"" et de Cecil : on voulut en tirer 
quelque chose de plus; il fallait y surprendre la main des 
prêtres et des Jésuites et on fit de son mieux pour faire croire 
qu'on avait réussi. Dès l'origine, on affirme qu'on possède 
des preuves qu'on n^a pas; on ment effrontément et on se 
montre décidé à envelopper, bon gré, mal gré, ceux qu'on veut 
perdre dans l'infamie de ce complot, habilement travaillé. 

En présence de ce système de falsification, au service 
d'une haine implacable, nous ne pouvons avoir confiance ni 
dans un récit préparé parle gouvernement, ni dans les pièces 
de conviction, qui, comme nous le montrerons, n'offrent pas 
de garanties suffisantes. 

Les détails du récit officiel sont d'ailleurs absolument in- 
croyables : Si les conjurés ont fait ce qu'on raconte, le secret 
était impossible, et les autorités, toujours au guet, ont été 
averties dès le début. Nous savons d'ailleurs, de la manière 
la plus positive, que cette prétendue ignorance des autorités 
n'était qu'une feinte et, lorsque s'échangeaient les premières 
confidences entre les conjurés, les personnages officiels tra- 
vaillaient un complot catholique et décidaient qui on devait 
y mêler. 

Le Père Gérard termine cet aperçu général en formulant 
une conclusion absolument opposée à celle qu'ont adoptée 
les historiens ; cette conclusion, la voici : 

Il y a eu conspiration et dessein de frapper un grand coup. 
Mais cette conspiration, ou bien c'est le gouvernement qui 
en a eu l'idée et qui en a recruté les agents; ou bien, mis au 
courant, dès les premiers jours, de ce qui se passait, il cultiva 
ce projet insensé et le laissa grandir et mûrir jusqu'au 
moment où il put en profiter. 

Ceci n'excuse pas les conjurés : « Ceux, dit Dodd, qui se 
laissent entraîner dans un complot comme des fous, méritent 
d'être pendus comme des traîtres. » Mais les plus coupables 
sont assurément les démons qui les ont séduits. Cecil, pre- 
mier lord Salisbury, voilà le vrai coupable, le démon séduc- 
teur ! Nous avons le droit de le soupçonner. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 173 

Qu'ést-ce qui nous donne le droit de le soupçonner ? Nous 
répondrons : une triple constatation. D'abord, le récit offi- 
ciel n'est qu'un tissu de mensonges, de contradictions et 
d'incohérences; ensuite, il est avéré que Gecil connaissait 
longtemps d'avance ce qui se préparait; et troisièmement 
enfin, les pièces de conviction sur lesquelles est basé le récit 
officiel ne méritent pas créance. 

Mais, avant d'aborder la discussion, il ne sera pas inutile 
de faire la connaissance des personnages qui figurent dans 
ce récit. Pour juger la vraisemblance d'un drame historique, 
il est bon d'étudier préalablement la physionomie des acteurs 
qui y jouent les premiers rôles. 

Le premier, le plus en vue, c'est Robert Gecil, premier 
lord Salisbury, fils du fameux William Gecil ou lord Bur- 
ghley, qui fut si longtemps le premier ministre d'Elisabeth. 

Robert Gecil est un des plus grands fourbes que l'histoire 
ait connus. Déjà ministre dans les dernières années d'Elisa- 
beth, il avait alors entretenu, avec Jacques VI d'Ecosse, une 
correspondance qui l'eût perdu à jamais, si la reine en avait 
eu connaissance. Il le savait et la cacha si bien qu'on n'en 
retrouva la trace que cent ans plus tard ^. 

Ministre de Jacques P% Gecil recevait une pension secrète 
du roi d'Espagne, un monarque dont lui-même avait dit que 
communiquer avec lui c'était trahir l'Angleterre"-^. Au procès 
du comte d'Essex, il s'était écrié : « Je veux que Dieu me 
consume, si je ne hais pas l'Espagnol autant qu'homme en 
ce monde'. » 

Un ambassadeur d'Espagne, qui l'avait vu de près, l'appe- 
lait un traître toujours à vendre^ toujours prêt à donner son 
âme au plus offrant^. L'ambassadeur de France, Lefèvre de 
là Boderie, le tient pour un homme qui changerait trop son 
naturel, s'il disait la vérité ; pour un ambitieux, jaloux, 
résolu à ne laisser personne en pied qui puisse lui tenir tête^. 

Gravons dans notre mémoire les traits de cette physio- 

1. J. Gérard, S. J., What was the Gunpowder PLot. 

2. Digby to the King, S. P. Spain. Aug. 8. — Gardiner, hist. II, 216. 

3. Bruce, Introduction to secret correspondance of sir Robert Cecil. 

4. Gardiner, Hist. 

5. La Boderie, Ambassades. 



174 UN PROCÈS A REVISER 

nomie et quand Cecil nous présentera comme pièces de con- 
viction de prétendus aveux, arrachés par la torture et d'ail- 
leurs manifestement manipulés par lui, tenons-nous sur nos 
gardes : cet homme est un menteur ! 

A côté de ce portrait repoussant du premier lord Salisbury, 
le Père Gérard nous crayonne rapidement les traits des prin- 
cipaux conjurés. 

Après avoir promis la tolérance aux catholiques, Jacques I" 
avait, sur le conseil de Cecil, repris à son compte les lois 
persécutrices d'Elisabeth, exigeant jusqu'au dernier denier 
des amendes en retard, c'est-à-dire des vingt livres sterling 
par mois (500 fr.), que devait payer quiconque ne fréquentait 
pas sa paroisse; affermant aux Écossais, ses amis besogneux, 
la dette des catholiques réfractaires, pour en tirer ce qu'ils 
pourraient. 

On comprend l'amère déception et le sombre désespoir des 
catholiques. On comprend, qu'égarés par la colère, plusieurs 
aient cru qu'à de pareils maux il n'y avait de remède que la 
violence. Sir Everard Digby en avait averti Cecil dans une 
lettre : Si Votre Seigneurie^ si votre gouvernement traite dure- 
ment les catholiques^ il y aura des massacres^ des révoltes et 
des attentats désespérés^ car la position des catholiques est 
pire que sous Elisabeth^. 

Rappelons-nous que nous sommes à la fin du seizième 
siècle, une époque tourmentée, où la violence est à la mode et 
où elle excite plus de sympathie que d'horreur. 

Jacques I" avait lui-même fait son profit de ces mœurs 
farouches ; car, avant son arrivée à Londres, sir Thomas 
Tresham, père de Francis Tresham, un des conjurés, avait, 
au risque de sa vie, proclamé le nouveau roi à Northampton, 
pendant que Francis Tresham, son fils, avec son frère Levs^is 
et lord Monteagle, son beau-frère, aidaient le comte de 
Southampton à garder à Jacques I" l'importante forteresse 
de la Tour de Londres. 

Les treize conjurés étaient tous des hommes de la trempe 
de Thomas et Francis Tresham. Le gouvernement le savait 
et, en 1596, pendant une maladie d'Elisabeth, il s'était assuré 

1. Voir cette lettre dans le P. Gérard. Append. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 175 

par précaution de la personne de plusieurs et, en particulier, 
de Gatesby et des deux frères Wright. On rapporte que Grant, 
un des futurs conjurés, s'était fait un nom par sa manière un 
peu vive de recevoir les limiers de la police, pourchas- 
seurs de prêtres, qui venaient fouiller sa maison, leur dis- 
tribuant force coups en guise de pourboire^ au point qu'ils 
n^ osaient plus lui faire visite qu'avec de grands renforts de 
soldats. 

Que ces hommes aient conspiré pour sortir de difficultés 
sans issue, on le croira facilement; que Tceil vigilant de Gecil 
et d'autres ait vu en eux des risque-tout, faciles à entraîner 
dans un coup de main, c'est très possible; mais ces hommes 
n'étaient pas de vulgaires criminels, ou des assassins ou des 
fous, pour concevoir par eux-mômes le dessein monstrueux 
d'envelopper dans une môme catastrophe des coupables et 
des milliers d'innocents et de plonger dans les larmes tout 
un royaume, atteint dans son élite, et tout cela pour aboutir 
à une tentative puérile de soulèvement. 

A première vue, il y a dans ce complot quelque chose de si 
monstrueux et en même temps de si naïf, et de si incohérent, 
de si fou, qu'on se demande comment des gentilshommes de 
bonne famille ont pu s'y engager, et l'on soupçonne qu'ils mar- 
chaient vers un but qu'ils ne connaissaient pas bien, saisis et 
emportés par une intrigue^ dont un autre tenait les fils. Pen- 
dant les années qui ont suivi la découverte de la conspiration 
des poudres, des contemporains fort distingués ont partagé 
cette impression : Ces hommes ont été le jouet de gens 
habiles ! 

Cinq semaines après le 5 novembre 1605, un habitant de 
Londres écrit à un correspondant de Rome : Ceux qui savent 
comment les choses se passent ici tiennent pour certain que 
les cartes du jeu étaient pipées et que la trame du complot a 
été tissée par les ministres., qui ont réussi à emprisonner les 
pauvres gentilshommes dans ses mailles : ainsi faisait 
WalsinghamK 

Le puritain Osborne, un contemporain, parle de la décou- 
verte du complot, telle qu'elle fut publiée, comme d'un 

1. Cf. Roman transcripts (Bliss), n» 88, 18 déc. 1605. 



176 UN PROCES A REVISER 

roman inventé par Gecil, toujours prêt à mettre sur pied une 
conspiration ^. 

L'évêque anglican de Gloucester, Goodman, également 
contemporain, dit que, voyant les catholiques très irrités 
contre Jacques 1", le grand homme d'État monta de toutes 
pièces, puis découvrit, une conspiration, sachant que, plus 
elle serait monstrueuse, plus ses services seraient appré- 
ciés 2. 

Usher, l'évêque protestant d'Armagh, en Irlande, disait : 
Si les papistes savaient ce que je sais, ils ne laisseraient pas 
peser sur leur tête V odieux de la conjuration des poudres^ . 

Jacques P*" lui-même parlait de la fête du 5 novembre, 
instituée en mémoire de la découverte du complot, comme 
de la fête de Gecil [CeciVs Holiday). L'historien Welwood 
est d'avis que Gecil connaissait la conspiration de longue 
date avant le 5 novembre et que la lettre à lord Monteagle fut 
envoyée par lui. 

Peter Talbot, évêque protestant de Dublin, écrivait, en 
1668, dans le Catéchisme politique : « Que Gecil fût l'inven- 
teur, ou du moins la cheville ouvrière de la conjuration, c'est 
un fait attesté par un de ses familiers, qui, deux mois aupara- 
vant, avertit un catholique, nommé Buck, que son maître 
méditait quelque chose contre les catholiques. 

Enfin le fils de Gecil, le second lord Salisbury, aurait dit à 
Lenthal, président depuis du Long Parlement {ihe Long Par- 
iiament), qu'il avouait que la conspiration des poudres était 
une invention de son père*. 

M. Gardiner se moque de ce témoignage du fils, comme si 
un père avait pu faire pareille confidence à son fils. Il ne 
s'agit pas là de confidence : le père est mort subitement; le 
fils a eu tous ses papiers les plus secrets entre les mains, et 
c'est probablement sur l'inspection de ces papiers qu'était 
basée la conviction du fils. 

1. Answere to certain scandalous papers. 

2. Court of King James. 

3. Green, Stonyhurst Mss. 

4. Cf. P. Gérard, What was tlie Gunpowder plot. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 177 

III 

Gomme on le voit, le récit officiel de la conspiration a 
éveillé, surtout chez les contemporains, une grande défiance. 
Notre défiance à nous n'a donc rien d'extraordinaire. 

D'où venait cette défiance? Avant tout, du récit lui-même, 
qui n'est qu'une trame artificielle, pleine de reprises et de 
retouches, très habile, très travaillée, mais pleine d'incohé- 
rences. Dans l'art de mentir, c'est là l'écueil. On ne pense 
pas à tout ! 

L'ignorance prétendue des ministres et l'histoire de la 
lettre sont des contes absurdes, et le soin qu'on a mis à 
cacher la vérité prouve qu'on avait tout intérêt à ce qu'elle 
ne fût pas connue. Nous savons maintenant, et Cecil lui- 
même l'a avoué, que longtemps avant la fameuse lettre, la 
conspiration était connue des ministres et que ceux-ci, jouant 
avec leurs dupes comme le chat avec la souris, les laissèrent 
poursuivre leur folle entreprise, jusqu'à ce que, frappant un 
grand coup, ils pussent faire croire à la nation qu'elle avait 
été sauvée comme par miracle. Mais examinons les autres 
détails du récit. 

Les conjurés avaient remarqué une petite maison, située 
Place du Parlement et adossée au mur de la Chambre des 
lords. En temps de session parlementaire, le premier étage 
de cette maison communiquait avec la Chambre des lords et 
servait de décharge, de vestiaire, etc. Elle était louée à un 
certain M. Whynniard, préposé à la garde-robe de Sa Majesté 
et celui-ci l'avait sous-louée à Ferrers. 

Aussitôt un plan est arrêté dans l'esprit des conjurés : des 
caves de cette maison, on poussera une mine jusque sous la 
Chambre des lords et on y mettra de la poudre. Thomas 
Percy, l'un des conjurés et gentilhomme pensionnaire du roi, 
fut chargé de louer ou plutôt de sous-louer la maison. — 
Mais, grave inconvénient, pendant les sessions parlemen- 
taires, la maison n'était pas libre: Le fait est que, louée le 
24 mai 1604, elle ne fut livrée à Percy qu'en décembre. 

Le 11 décembre, on commença les travaux, et le 25 dé- 
cembre, cette mine creusée par des hommes du monde, 
absolument novices en ce genre de besogne, avait atteint le 

LXXVI. — 12 



178 UN PROCES A REVISER 

mur de la Chambre des lords. Ce mur avait neuf pieds d'é- 
paisseur, diront les conjurés dans leurs dépositions. — A 
partir de ce moment, les travailleurs Catesby, Percy, Thomas 
Winter, John Wright et Fawkes s'adjoignirent Keyes, chargé 
d'apporter la poudre et Christopher Wright. Six travaillaient 
et Fawkes faisait le guet. 

On continua de percer le mur du commencement de jan- 
vier 1605 à la mi-mars ; le Parlement se réunit le 7 février, 
mais seulement pour se proroger au 5 novembre. Cependant 
ce jour-là, la Chambre des lords tint une séance régulière, 
dont le P. Gérard cite le procès-verbal, et expédia quelques 
affaires. A la mi-mars, on avait percé la moitié du mur. A ce 
moment, on entendit du bruit, provenant d'un étage au- 
dessus. Il venait d'une cave ou chambre voûtée, qui s'éten- 
dait tout du long sous la Chambre des lords. On pensa qu'il 
serait plus simple de placer la poudre dans cette chambre 
voûtée, immédiatement sous la Chambre des lords; on loua 
cette chambre voûtée, on y transporta vingt barils de poudre 
et on abandonna le souterrain. 

Tout cela est bien difficile à croire et, quand on rapproche 
les récits officiels des dépositions des conjurés, seules 
sources où ces récits aient pu puiser, on se perd dans un 
dédale de contradictions et d'impossibilités. Chaque détail, 
la maison louée, la mine, la salle voûtée ou cave qui fut 
substituée à la mine, la poudre placée dans cette salle, sou- 
lève des difficultés insolubles. Tout sonne faux dans ce récit, 
et, plus on cherche à démêler cet écheveau, plus les fils se 
brouillent et plus les impossibilités grandissent. 

1° La maison louée. — On a résolu de louer cette maison, 
pour servir aux préparatifs de cet attentat colossal : Ferrers, 
le sous-locataire, ne veut pas s'en aller; on a recours à des 
tiers pour venir à bout de ce fâcheux : mais, au lieu de mener 
cette affaire dans l'ombre, Percy se met en vue, et s'adresse 
à des personnages officiels, dont l'un est Carleton, depuis 
vicomte de Rochester et connu pour être une âme damnée 
de Cecil. — Et Cecil n'a rien su ; ne s'est douté de rien ! 

Cette maison est bien située, mais pendant les sessions, le 
premier étage est envahi par les membres de la Chambre des 
lords, et cela arrive le 7 février, jour de séance, au moment 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 17t> 

OÙ les travaux du souterrain battent leur plein. Cette petite 
habitation fait partie d'un pâté de maisons dont Whynniard, 
personnage officiel, préposé à la garde-robe du roi, «est le 
principal locataire, et qui sont habitées par des officiers de 
la cour et du parlement, par des femmes du peuple, par des 
marchands, dont les fenêtres plongent sur le petit jardin. 
Enfin, détail fort grave, dans cette petite maison louée par 
Percy, il y a une portière, une femme Higgins, femme d'un 
tailleur du voisinage, dont la déposition figure au procès, et 
quia été témoin de toutes les allées et venues des conjurés*. 

Fawkes nous dit que, tout le temps que dura le travail de 
la mine, les conjurés ne bougèrent pas de la maison, ce qui 
dut paraître fort étrange à la portière. On en devrait conclure 
d'ailleurs que la maison était vaste et commode : pas du tout; 
nous apprenons encore de Fawkes qu'il n'y avait qu'un lit et 
que, lorsque Percy voulait dormir dans sa maison, Fawkes 
qui passait pour son domestique, allait coucher ailleurs. 

2" La mine ou le souterrain. — La mine fut commencée 
le 11 décembre 1604 et, à Noël, poussée par des gentils- 
hommes, qui n'avaient jamais manié un outil, elle traversa le 
mur de la maison et atteignit celui de la Chambre des lords, 
épais de neuf pieds. Ce mur très dur fut entamé; arrivés à la 
moitié, les conjurés s'aperçurent avec effroi que leur sou- 
terrain n'aboutirait pas immédiatement sous la Chambre des 
lords, et qu'il était beaucoup plus pratique de louer une vaste 
salle basse ou cave, qui s'étendait sous la Chambre des lords. 
Ils la louèrent et y transportèrent la poudre. 

Tout cela paraît incroyable. Bon pour des enfants de se 
jeter tête baissée dans ce travail énorme d'un souterrain, puis 
de s'apercevoir que cette entreprise gigantesque n'aboutira 
pas au bon endroit ; quand, pour se rendre compte de tout, ils 
n'ont eu qu'à lever les yeux sur les fenêtres de la Chambre 
des lords, puisque, du côté de la rue, la salle basse en forme 
le rez-de-chaussée ! Mais des hommes faits, des hommes 
intelligents, de la haute société, mêlés déjà à tant d'événe- 
ments, en vérité, on nous les fait par trop naïfs et bornés ! 

Et puis, que sont devenus les déblais, les matériaux retirés 

1. Ces détails sont tirés en bonne partie du livre de M. Gardiner. 



180 UN PROCES A REVISER 

d'un souterrain, qui devait être assez grand pour contenir 
trente-six barils de poudre ? Fawkes nous répond qu'on les a 
transportés dans le petit jardin de la maison louée. Mais alors, 
cet amas énorme dut éveiller l'attention. M. Gardiner, qui 
prend parfois avec les textes des libertés grandes, se débar- 
rasse de l'objection en faisant jeter une partie des matériaux 
dans la Tamise. A merveille : seulement, le texte du seul docu- 
ment que nous ayons dit le contraire ; c'est dans le jardin 
que tout fut entassé*. 

Gomment les voisins et les passants d'un endroit si peuplé 
qu'en 1606 on défendit d'y bâtir, comment ces gens et la 
portière de la maison ne furent-ils ni frappés, ni incommodés 
par le bruit extraordinaire et insupportable, surtout la nuit, 
que suppose le percement de deux murs, par les madriers 
qu'il fallut apporter pour soutenir les terres, par les infiltra- 
tions d'eau qu'il fallut pomper, par l'allure mystérieuse de 
sept gentlemen, renfermés dans la maison pendant deux 
mois I 

Et puis, qu'est devenu ce souterrain ? Gomment se fait-il 
que le gouvernement, au dire de Goke, l'avocat général, n'en 
ait pas soupçonné l'existence, quand, après la réception de la 
fameuse lettre, il visita les lieux? Et, lorsque Fawkes lui 
révéla ce détail dans sa déposition du 9 novembre, comment 
expliquer qu'il n'ait pas fait tout au monde pour retrouver et 
pour étaler aux yeux de tous cette pièce de conviction unique 
en son genre? 

A un moment donné, les idées du premier ministre parais- 
sent avoir été singulièrement confuses, comme celles d'un 
homme dont le plan n'était pas tout à fait arrêté. Gar on a re- 
trouvé le bail signé par Percy pour la location de la petite 
maison, et sur ce bail Gecil a écrit : Bail de la cave sanglante^ 
confondant ainsi le souterrain et la cave ou salle voûtée. 

N'est-ce pas la chose la plus étrange du monde que per- 
sonne n'ait vu cette mine, ce souterrain, en dehors de 
deux conjurés? que de tous les témoins, Fawkes et Thomas 
Winter aient été les seuls à en parler? Il est vrai que Keyes 
y fait allusion. Mais la déposition de Keyes n'a aucune valeur : 

1. Confession de Fawkes. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 181 

ce n'est qu'une copie, avec une signature douteuse et remplie 
d'additions interlinéaires et de mots substitués à d'autres. 

Enfin, dernière anomalie, quand on démolit la Chambre 
des lords, au commencement de ce siècle, un architecte, 
M. W. Gapon, qui a étudié de près les souvenirs attachés à 
ces vieux murs, n'a pas retrouvé ce mur de neuf pieds d'épais- 
seur et à moitié percé par les conjurés. 

3" La poudre. — La quantité énorme de poudre placée par 
les conjurés dans la cave ou salle voûtée est restée aussi 
invisible que-le souterrain, et les membres du gouvernement 
qui ont affirmé l'avoir découverte, n'ont pas même pu se 
mettre d'accprd sur le nombre des barils. 

Gecil écrit aux ambassadeurs étrangers, après la décou- 
verte du complot, qu'il y en avait trente; le roi, dans son 
discours, et Coke dans son réquisitoire, donnent le chiffre de 
trente-six : ceci supposerait à peu près trois tonnes de poudre. 

Cette quantité prodigieuse de poudre a été achetée, mise 
en de petits barils, logée au delà de la Tamise, transportée 
dans la petite maison, puis placée dans la cave ou salle voûtée, 
et couverte de fagots et de charbons par des mains merce- 
naires comme celles d'Higgins le mari de la portière, sans 
que ni l'attention ni les soupçons de personne aient été 
éveillés ! 

On nous demande de croire que le gouvernement de 
Jacques P"", le plus soupçonneux qui fût jamais, qui trouvait 
moyen d'attacher un espion aux pas de tout catholique un peu 
connu, m.ême à l'étranger, et qui entretenait avec ses espions 
une correspondance incessante, a laissé treize conjurés, dont 
douze étaient des personnages en vue, et dont plusieurs 
étaient réputés hommes dangereux, se concerter, louer une 
maison près la Chambre des lords, y creuser une mine, y 
transporter des tonneaux de poudre, sans que lui se soit 
douté de rien, sans que personne ait rien remarqué. Cet 
accord de tous à ne rien remarquer et à ne rien comprendre 
est tout simplement merveilleux ! 

Nous demandions tout à l'heure : qu'est devenue la mine ? 
Maintenant nous demandons : qu'est devenue cette énorme 
quantité de poudre ? Le complot une fois découvert, on en perd 
la trace. — Bien plus, le gouvernement, le jour même où il l'a 



182 UN PROCES A REVISER 

découverte, n'en tient aucun compte. Le 5 novembre, à 
deux heures du matin, on constate la présence des barils de 
poudre dans la salle voûtée, sous le trône du roi, et, le même 
jour, à neuf heures du matin, avant qu'on ait eu le temps 
matériel d'enlever les trente-six barils et la masse énorme de 
fer, de fagots et de charbons qui les recouvre, le parlement 
se rassemble sur un volcan ! Et, dans ce procès, pas un témoin 
ne parle de cette poudre 1 après la découverte du complot, 
pas un registre ne mentionne sa confiscation! on fait une 
enquête sévère sur tout ce qui touche les conjurés, on 
fouille leurs demeures, mais personne ne s'inquiète de 
savoir où et comment ils se sont procuré trois tonnes de 
poudre I 

Le gouvernement a toujours agi comme s'il ne croyait pas 
à ces trente-six barils de poudre. 

Les conjurés sont aussi insouciants que le gouvernement. 
Les fagots qui recouvrent ces barils, ils les font porter par 
Higgins, le tailleur marié à la femme Higgins, portière de la 
petite maison. Et cet homme ne se doute de rienl Eux- 
mêmes, par deux fois, à Pâques et un peu avant le 5 novembre, 
prennent un congé, et laissent là leurs barils entassés dans 
une grande pièce, qui très probablement est ouverte à tous. 
Car si Fawkes nous dit qu'il ferma la cave ou salle voûtée à 
clef, Thomas Winter nous affirme positivement qu'elle était 
ouverte à tout venant \ Cecil dit que ceux qui arrêtèrent 
Fawkes, entrèrent par une porte différente de celle dont 
Fawkes avait la clé; le « livre du roi » {King's book) insinue 
que Whynniard, le locataire principal, s'était réservé le droit 
d'y pénétrer à volonté; et le plan de Smith indique que cette 
pièce avait quatre entrées différentes, ce qui permet de sup- 
poser qu'elle servait de passage aux officiers et aux servi- 
teurs de la Chambre des lords^ 

Et c'est dans ce lieu de passage que ces conjurés aban- 
donnent deux fois sans surveillance trente barils de poudre 
qui doivent faire sauter le roi et le parlement ! On n'a jamais 
vu réunies tant de noirceur et tant d'insouciance puérile! 

1. Un exemple entre cent des contradictions que présentent ces dépo- 
sitions. 

2. Voir ce plan dans Gardiner. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 183 

Ces conjurés sont à la fois des criminels de la pire espèce et 
des enfants dont la candeur frise l'imbécillité. 

Voyez du reste le plan que leur prêtent les récits officiels, 
après l'attentat. On ne peut rien imaginer de plus idiot et de 
plus enfantin. 

Après l'explosion, ils s'empareront du prince Henri, du 
prince Charles, de la princesse Elisabeth, *ou même de la 
petite princesse Marie. — On a préparé un appel au peuple et 
Gatesby est chargé de proclamer le nouveau souverain à 
Gharing Cross, bien qu'on doive prévoir qu'il lui sera im- 
possible de savoir, sitôt après l'événement, si ce souverain 
est un prince ou une princesse. — Puis, quelle imagination 
folle de se figurer qu'un homme isolé, perdu au milieu du 
peuple, produira quelque effet, et ne sera pas plutôt écharpé 
sur place I 

Comment admettre que des hommes de la haute société, et 
qui n'étaient pas des sots, aient pu croire que, maîtres d'un 
jeune enfant de la famille royale, avec un peu d'argent et 
quelques chevaux, en quelques jours ils verraient l'Angle- 
terre à leurs pieds ! 

Cette analyse du récit officiel laisse entrevoir quelque 
chose des difficultés soulevées par le texte de l'histoire clas- 
sique : mais si nous remontons aux sources de ce récit, aux 
dépositions des conjurés, car il n'y a que celles-là, ce sera 
bien autre chose ! 

Pendant que les conjurés préparaient l'horrible catastrophe 
du 5 novembre, que faisait le gouvernement? 

Le gouvernement, nous dit-on! mais il dormait au bord de 
l'abîme, et n'avait ni yeux pour voir, ni oreilles pour entendre 
ce qui se passait dans l'endroit le plus peuplé de Londres. 

Nous répondons : pas du tout! le gouvernement veillait et 
était, dès le premier jour, parfaitement informé. 

Le moyen d'abord de croire qu'un gouvernement, qui avait 
fait de l'espionnage le grand art de la politique, ait laissé la 
bride sur le cou à une bande de catholiques, réputés des plus 
dangereux, sans s'occuper de ce que signifiaient leur réu- 
nion et leurs allures suspectes ! Nous ne pouvons pas ad- 
mettre cela. Divers documents contemporains nous donnent 
raison : en avril 1604, au moment où la conspiration des 



184 UN PROCES A REVISER 

poudres germait dans les esprits, Henry Wright adresse une 
lettre à sir Thomas Ghalioner, au sujet d'un espion subalterne 
nommé Davies, qui s'occupe de faire mûrir un complot et d'y 
mêler des prêtres ^ 

Le « livre du roi » nous donne raison : après avoir, avec 
un goût douteux, porté aux nues la rare pénétration du Salo- 
mon moderne, il insinue que le ministre recueillait depuis 
longtemps les symptômes de complot, les conservait dans 
son cœur, à l'exemple de la Vierge Marie, et ne pouvait trou- 
ver de repos qu'il n'eût été au fond de l'affaire ; que la 
fameuse lettre lui remit en mémoire des avertissements 
venus de tous côtés sur quelque dessein ténébreux ourdi 
par les papistes. 

Dans la relation officielle, destinée aux lords du conseil 
privé, on parle plus clairement. Gecil, le secrétaire d'État, 
avait plusieurs fois, depuis trois mois, averti le roi que les 
prêtres et les laïques catholiques conspiraient pour arracher 
au parlement le libre exercice de leur religion. 

Dans sa lettre aux ambassadeurs près des cours étrangères, 
Gecil avoue qu'il devina immédiatement et avant le roi le 
sens de la fameuse lettre à lord Monteagle, sachant déjà que 
la plupart de ces conjurés, maintenant en fuite, réfractaires 
notoires aux lois religieuses, avaient en mains un plan dont 
le but était de renverser le gouvernement. 

En mars 1606, quatre mois après la découverte du complot, 
Henri Wright réclame de Gecil une récompense pour avoir 
dénoncé les menées de certaines vilaines gens^ et, un peu 
plus tard, le même espion adresse au roi un mémoire : au 
sujet de Wright et des services rendus par lui dans la diabo- 
lique conjuration des poudres. Wright y rappelle au roi que, 
grâce à ses informations, le grand juge Popham et sir Tho- 
mas Ghalioner ont découvert le complot qui se tramait deux 
ans avant que Sa Majesté trouvât le sens de la lettre à lord 
Monteagle^. 



1. P. Gérard, S. J., What was the Gunpowder Plot, p. 94. Voir le texte de 
la lettre dans app. G, p. 254, Gunpowder Plot Book, n° 236. 

2. P. Gérard, S. J., What was the Gunpowder Plot, p. 95. Voir le docu- 
ment : Gunpowder Plot Book n" 237. It may please your Majesty, can you 
remember that the lord Chief Justice Popham and sir Thomas Ghalioner 



LÀ CONSPIRATION DES POUDRES 185 

Dix-huit mois avant cette lettre, un autre mémoire signé 
Ratclifife décrit un complot tramé par des catholiques ; ce 
document fut cité comme se rapportant à la conspiration des 
poudres par sir Edward Coke en plein parlement : il prouve 
donc, d'après le gouvernement lui-même, que, dix-huit mois 
avant novembre 1605, le gouvernement était averti et veil- 
lait i. 

Au commencement d'octobre 1605, William Willarton, 
employé en France par le gouvernement anglais pour la 
négociation d'un traité de commerce, écrit de Paris à CeciP 
au sujet d'un complot, attribué surtout à des prêtres et à des 

Jésuites « Leurs doigts brûlent de se mettre à l'œuvre, 

dit l'espion, et ils sont animés à l'égard de votre Honneur 
d'une haine particulière. » Le même écrit, le 14 octobre, 
« qu'une révolte se prépare en Angleterre ; on allumera un 
grand incendie et Dieu veuille que la personne du roi et de 
~es enfants soit épargnée ». 

Dans les cinq semaines qui précèdent le 5 novembre, Gecil 
reçoit des ambassadeurs d'Angleterre à Bruxelles et à Paris 
avis que quelque chose se prépare parmi (les catholiques) 
ces hypocrites capables de tout ^. 

Le gouvernement connaissait les noms des conjurés avant 
de les avoir arrachés à Fawkes par la torture : en effet, le 
5 novembre, Fawkes refusa de livrer les noms; le 6, on ne 
lui demanda que le nom de l'individu qui l'avait aidé à porter 
la poudre et, ce même jour, le grand juge Popham envoya 
en province une liste de conjurés contenant sept noms, outre 
Percy et Fawkes, sans aucune erreur. 

Tous ces faits donnent aux récits officiels le démenti le 
plus éclatant. Cette sécurité effrayante d'un gouvernement 
qui marche à sa perte; ce secret, si bien gardé, qu'il n'est 



Kf. had a hand in the discovery of the practices of Jesoits in the povrder, 
and did from time reveal the same to your Majesty, for two years'space 
almost before the said treason burst forth by on obscure letter to lord 
Mounteagle, which your Majesty, like an Angel of God interpreted touching 
the blow, then intended to hâve been given by powder. 

1. P. Gérard, JVhat was the G. Plot, p. 96.' 

2. P. Gérard, What was the Gunpowder Plot, p. 39. — Record office, 
France, n® 152. 

3. P. Gérard, p. 102. 



186 UN PROCÈS A REVISER 

découvert que par une intervention visible de la Providence 
et par la sagesse du roi ; cette lettre vague, dont seul le 
regard perçant du nouveau Salomon peut pénétrer le sens, 
tout cela n'est que mensonge et comédie. Comédie égale- 
ment, cette pension à vie de 700 livres sterling donnée à 
lord Monteagle pour avoir livré la lettre; comédie, cette 
phrase de la charte qui la lui concède : « Cette lettre fut pour 
nous le premier et le seul moyen de découvrir cet horrible 
complot. » 

On sait l'histoire de cette lettre : le samedi 26 octobre 1605, 
lord Monteagle alla souper à sa maison de campagne de 
Hoxton, où il n'avait pas mis les pieds depuis douze mois. 
En se mettant à table, il reçut d'un de ses pages une lettre 
qu'un homme lui avait donnée dans la rue^ avec ordre de la 
remettre à lord Monteagle en mains propres. Monteagle jeta 
un coup d'œil sur cette lettre et la fit lire tout haut par un 
gentilhomme de sa maison. Puis, bien que le sens en fût 
obscur, il alla la remettre au premier ministre. 

Le style mystérieux de cette lettre, l'assurance avec laquelle 
le messager trouva Monteagle à point nommé, dans un endroit 
où il n'allait jamais, TafFectation que mit Monteagle à faire 
lire la lettre devant sa suite, bien que la prudence la plus 
élémentaire lui conseillât le silence, son empressement à 
courir chez Cecil pour la lui livrer, toutes ces circonstances 
ont éveillé les soupçons de beaucoup d'historiens et les ont 
amenés à croire à un coup monté. 

Jardine [Criminal triale) et Brewer [Notes on Fullefs his- 
tory) ont ainsi jugé la chose et M. Gardiner n'a pu s'empê- 
cher de dire : lord Monteagle attendait cette lettre i. 

Ces soupçons et ces persuasions ont été confirmés par l'at- 
titude antérieure de Monteagle, un personnage à double 
face. 

Fils de lord Morley, il s'était de bonne heure mêlé à la fac- 
tion la plus turbulente des catholiques, où il comptait un 
beau-frère, Tresham, et des amis intimes comme Catesby. 

Une lettre de lui à Catesby, publiée par M. Bruce dans 
VArchœology (1. xv, p. 422), prouve, au jugement d'hommes 

1. Ilistory, I, 251. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 187 

sérieux comme Jardine, qu'il était au courant des projets des 
conjurés — et cette preuve est confirmée par une lettre de 
W. Winter aux lords commissaires du 25 novembre 1605. 

Tout cela sent terriblement le traître et l'espion, agissant 
au nom de Gecil, et cette première impression devient une 
conviction, quand on lit une lettre de lui au roi, dans laquelle 
il se déclare prêt à se faire protestant, et dénigre la foi qu'il 
continuera néanmoins de professer jusqu'à la mort^, et quand 
on le voit recevoir les caresses du gouvernement et la grosse 
pension de 700 livres sterling, équivalant à plus de 7 000 de 
monnaie actuelle. 

Pourquoi les récits officiels qui mentionnent la réception 
de la lettre sont-ils si contradictoires ? 

La relation officielle du livre du roi marque qu'elle fut 
reçue par lord Monteagle le samedi 26 avril, dix jours avant 
l'ouverture du parlement. Dans sa lettre aux ambassadeurs 
à l'étranger, Gecil déclare qu'il reçut la lettre huit jours 
avant, et d'après le récit envoyé au roi de France par le même 
Gecil, la lettre arrive quatre jours avant. 

Mêmes divergences sur l'arrestation de Fawkes, qui suivit 
la réception de la lettre. Un document le fait arrêter à minuit 
le 5 novembre, dans la salle voûtée ou cave; un autre, dans 
la rue, devant la porte de la salle voûtée 2. 

Fawkes, dans sa déposition du 5 novembre, donne à tous 
un démenti formel et affirme qu'il fut arrêté dans sa chambre, 
dans la petite maison attenant à la Ghambre des lords. 

Toutes ces divergences, toutes ces inexactitudes trahissent 
la résolution arrêtée de ne pas dire toute la vérité, les 
tâtonnements dans les inventions qu'on lui substitue, et le 
désir venu après coup d'écarter certaines objections qu'on 
n'avait pas prévues d'abord. 

Une dernière observation sur la dcouverte du complot : 
on reçut la lettre adressée à lord Monteagle dix ou huit jours 
avant le 5 novembre, jour fixé pour l'ouverture du parlement. 
Pourquoi donc alors retarda-t-on la visite de la salle voûtée 
ou cave jusqu'au 4 novembre au soir ? 



1. Voir cette lettre dans le P. Gérard. — Appendice H. 

2. Salisburys letter to sir Th. Parrj, 6 nov. 1605. 



188 UN PROCES A REVISER 

C'était, dit-on, pour prendre les conjurés sur le fait. Quelle 
absurdité! Gomme si la présence des barils de poudre n'était 
pas une pièce de conviction suffisante ! 

James FORBES, S. J. 
{A suivre.) 



« UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 



Ce titre : Un évêque d'autrefois, semblerait indiquer, à pre- 
mière vue, l'un de ces puissants éducateurs qui, voilà dix ou 
quinze siècles, ont « fait la France comme les abeilles font 
leur ruche »; ou bien l'un de ces pasteurs sans peur et sans 
reproche, contemporains des cathédrales , où leur image 
figure encore, sous un porche, sur un pilier, sur un autel, 
dans une niche ogivale, mitre en tête, crosse en main, écra- 
sant du pied quelque dragon, semant de la main quelque gra- 
cieux miracle, pour l'instruction, la consolation, la défense 
de leurs ouailles bénies. 

Mais l'évêque d'autrefois, que l'on nous raconte dans un 
beau volume paru en 1898, est mort il n'y a pas vingt ans, le 
2 mai 1879, en la fête de l'un des plus grands évoques d'un 
autrefois lointain, saint Athanase^ Il a été, pendant près de 
quarante ans, l'un des plus éloquents et intrépides évoques 
de France, l'ami et la lumière des plus illustres; et un autre 
évoque orateur a eu raison de l'appeler « notre maître, notre 
guide, notre évêque à tous^ ». — Dans son langage original 
et tout fleuri du style des vieux docteurs, l'évêque de Tulle 
définissait la croix de Jésus-Christ : la théologienne {Crux 
theologa) ; et l'on pourrait le définir lui-même en deux mots : 
Vox theologa. Sa mission, durant un demi-siècle, fut de 
:< chanter le Verbe »; et selon la parole de son auguste ami, 
le grand pape Pie IX, il parlait des mystères de Dieu avec la 
poésie du Ciel. Enfin, au dire du savant cardinal Pitra, il pos- 
sédait (( ce grand style hiératique des hommes apostoliques 
qui, après les apôtres, improvisaient si richement la langue, 
ia poésie, la liturgie, toutes les formules chrétiennes^». 

1. Un évêque d'autrefois, Mgr Berleaud, évêque de Tulle ^ par M. l'abbé 
G. Breton, supérieur du petit séminaire de Brive. Paris, Bloud et Barrai. 

2. Paroles de Mgr Duquesnay, évêque de Limoges, lib. cit., p. 58. 

3. Voir Avant-propos, p. 3. 



190 « UN EVEQUE D'AUTREFOIS » 

Il ne fut pas de son siècle; l'évêque de Tulle se tint en dé- 
fiance de presque toutes les idées de l'époque bruyante où il 
vécut; il se tint à l'écart de ses progrès ou de ses usages. Au 
milieu des révolutions et des tapageuses conquêtes de l'in- 
dustrie, il s'en alla par les sentiers de ses montagnes ou de 
ses landes, semant le Verbe et ne voulant être, comme saint 
Paul, qu'un seminiverbius. De ce rôle épiscopal, il s'acquitta 
avec une plénitude de science, une hauteur de vues, une indé- 
pendance d'attitude et un désintéressement superbe, qui, une 
fois de plus, lui vaut ce titre qu'on lui donne aujourd'hui : 
« Un évêque d'autrefois. » Le premier de ses admirateurs, et, 
en vérité, son révélateur, fut Louis Veuillot : dans une 
grande partie de l'œuvre du maître écrivain. Historiettes et 
fantaisies^ Parfum de Rome, Correspondance, on retrouve Jie 
nom, les souvenirs, l'éloge, les fragments de discours de 
l'évêque-orateur, digne d'avoir un tel panégyriste. 

Toutefois , il convenait que la carrière épiscopale de 
Mgr Jean-Baptiste-Pierre-Léonard Berteaud fût racontée plus 
au long, et que l'on recueillît, avant qu'ils ne périssent, 
d'autres fragments de cette parole, d'autres souvenirs de 
cette noble vie. L'évêque de Tulle fut une physionomie à 
part, mais qui a le droit d'être esquissée et fixée comme une 
des vraies gloires de l'Eglise de France, comme une leçon 
pour tous. Ainsi l'a compris M. le chanoine G. Breton, qui a 
mené à bien cette tâche filiale, avec amour, avec bonheur. 
Son livre, tout gonflé de documents personnels, de récits pit- 
toresques et saisis sur le vif, de citations choisies et accumu- 
lées, n'est pas une histoire; ce n'est pas une étude critique; 
ce n'est pas un panégyrique. C'est un peu tout cela, réparti 
ou entassé en dix-huit ou vingt chapitres écrits d'une plume 
élégante, alerte, bien française. L'historien imite le héros; il 
jette à pleines mains ses richesses, sans trop se préoccuper 
de l'ordre méthodique ou du cadre où il se meut, ni des me- 
nues broutilles que les érudits nomment des références. C'est 
bien l'allure familière à l'évêque de Tulle ; mais l'intérêt ne 
languit point, et, à travers ces pages pleines et vibrantes, on 
entend passer les échos de cette éloquence indéfinissable de 
Mgr Berteaud, de laquelle, pendant un de ses préludes, Louis 
Veuillot disait gaiement : « L'orchestre va jouer. » 



« UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 191 

De ces pages et chapitres, nous voudrions détacher quel- 
ques traits des plus saillants et caractéristiques, pour les 
grouper en une sorte de triptyque vivant : l'évêque de Tulle 
Pasteur, Docteur, Orateur. 



A ce triple point de vue, Mgr Berteaud fut vraiment un 
évêque d'autrefois ; et ce n'est point certes de lui qu'il s'agit 
dans les peintures sévères et quelque peu injustes de Taine, 
à propos de Févêque moderne administrateur. Ce n'est point 
de lui non plus que parlait son éloquent ami, l'abbé Comba- 
lot, déclarant qu'il fallait dorénavant, dans la cérémonie du 
sacre, donner aux évêques, non point une crosse, mais une 
plume, en ajoutant cette phrase au Pontifical : Accipe cala- 
mum administrativum^ ut possis scribere^ scribere^ scr ibère ^ 
usque in sempiternum et ultra^. 

Personne plus que Mgr Berteaud ne prit un soin paternel 
et vigilant de ses prêtres; mais il ne fut point et ne voulut 
pas être, au sens restreint et vulgaire, un administrateur. Il 
ne supportait pas que l'on osât prononcer devant lui ces deux 
mots, dont la rencontre lui semblait affligeante : « l'adminis- 
tration épiscopale ». Rien qu'à les entendre, il frémissait et 
il entrait dans un accès d'éloquence : 

L'évêque, s'écriait-il, n'a pas été placé au milieu de son peu|)le pour 
paperasser, pour donner des ordres à un commis, pour agiter avec des 
chefs de bureau des intérêts secondaires... L'évêque est un pasteur 
d'âmes; ce sont des âmes et non des affaires qu'il doit conduire ; c'est 
avec son âme, et non avec des papiers, qu'il doit régir l'Église de Dieu 
(p. 183). 

C'était son programme ; il le remplit et fut « pasteur 
d'âmes ». Il vivait pour son église de Tulle, « ma Tulle ! » 
comme il l'appelait, à laquelle il voulut, dès le premier jour, 
être lié pour la vie. Il vivait pour son peuple pauvre, mais 

1. L'Abbé Combalot, par Mgr Ricard, 1891 ; p. 67. — L. Veuillot écrivait 
à son correspondant de Rome, l'abbé Bernier, le 15 février 1855 : « Je viens 
de faire un voyage à Tulle... J'ai trouvé dans l'évêque de Tulle un homme 
tout à fait éminent par la science, l'éloquence et la piété. Quel malheur qu'il 
ne soit pas sur un de nos grands sièges ! Mais il porte la note avec laquelle 
l'esprit bourgeois écarte le génie : il n'est pas administrateur. » [Corresp., 
t. V, p. 244.) 



192 t UN ÉVÉQUE D'AUTREFOIS » 

qui croit, prie et travaille au soleil. De son palais épiscopal, 
il saluait par la pensée tous les replis de cette terre où la Gor- 
rèze, la rivière « coureuse et chanteuse, preste et contente », 
glisse « sous les berceaux des châtaigniers et tourne au flanc 
des hautes collines*... » — « Là, disait-il, sont mes villes, là 
mes villages ; la carte de mon diocèse m'est familière comme 
mon anneau. Dans ces vertes et mâles campagnes, j'ai à flots 
des âmes chrétiennes; et que de précieuses colombes dans 
les retraites de leurs rochers^!... » 

L. Veuillot écrivait, en 1872 : « J'ai vu dernièrement 
l'évêque de Tulle, à soixante-quinze ans, épuisé par une 
longue maladie, prendre son bâton et entreprendre une 
longue visite dans ses montagnes... Il vient, il chante Dieu 
et le désert fleurit. » A pied et son bâton à la main, ou bien à 
cheval, le long des sentiers par trop raboteux et escarpés ; 
ou, plus tard, dans une calèche antique, légendaire, achetée 
d'occasion, digne d'un Vincent de Paul et d'un évéque pas- 
teur, Mgr Berteaud s'en allait, au réveil du printemps, voir 
les âmes dont il avait la garde et dont il fut bientôt vénéré 
à l'égal d'un ange de Dieu. Dans les chemins perdus, il ren- 
contrait, au lieu des poteaux indicateurs qu'on y a plantés 
depuis, de vieilles croix qu'il saluait; des légendes, fleurs de 
l'histoire, qu'il cueillait; les traces des saints, des moines, 
des grands seigneurs, des guerriers du temps jadis, qu'il 
aimait à suivre, et parmi lesquels son génie d'homme d'au- 
trefois le faisait vivre à l'aise. Malgré ces lointaines chevau- 
chées de son souvenir, l'évêque de Tulle ne rencontrait pas 
sur sa route un enfant, un laboureur, un berger, sans leur 
adresser la parole. 

Ceux qui ont lu les Historiettes et fantaisies se souviennent 
de cette page exquise où l'on voit l'évêque théologien, 
a chantre de Dieu », s'attarder au milieu des champs pour 
poser les plus simples et sublimes questions de catéchisme 
à un pauvre petit pâtre : 

Nous rencontrâmes un petit paysan orphelin. 
« D'où es-tu ? lui demanda l'évêque. 

1. L. Veuillot, Historiettes et Fantaisies : Petits voyages; En Limousin ; 
9»«<4dit., p. 373. 

2. Discours prononcé au 25* anniversaire de son sacre. 



« UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 193 

— De partout^ répondit Tenfant. Car il allait de village en village, 
demeurant où il trouvait du travail et du pain. 

— N'as-tu point de père? 

— J'ai mon Père qui est aux cieux. 

— Tu connais Dieu? 

— Dieu est le créateur du ciel et de la terre, et des hommes, et de 
tout ce que nous voyons, et des choses invisibles. 

— Où est Dieu? 

— Il est au ciel, en la terre et en tous lieux. 

— Est-Il là? Nous voit-Il en ce moment? 

— Il est là et nous voit; Il entend ce que je dis, Il connaît ce que je 
pense. 

— Et, dis-moi, enfant, sais-tu pourquoi Dieu t'a créé ? 

— Il m'a créé pour le connaître, l'aimer, le servir, et par ce moyen 
acquérir la vie éternelle. 

— La vie éternelle, où la posséderons-nous? 

— Dans le Paradis, en présence de Dieu, si nous avons ici-bas rem- 
pli les commandements... 

— As-tu soin de prier Dieu? 

— Oui, soir et matin et plusieurs fois durant le jour. 

— Quelle prière fais-tu ? 

— Je dis : Notre Père qui êtes dans les cieux. 

— Qui t'a appris cette prière? 

— C'est M. le Curé. 

— Et qui l'a apprise à M. le Curé? 

— C'est le bon Dieu. Je dis aussi : Je vous salue, Marie ^. » 

Ravissant dialogue du pasteur d'âmes avec ce petit passant 
inconnu, qui savait tous les mystères de la vie et les pour- 
quoi sur lesquels pâlissent les maîtres de la science hu- 
maine. L'évoque voulait que les enfants de son diocèse fus- 
sent des chrétiens instruits. Oh! si, de son temps, il eût été 
question d'écoles neutres et sans Dieu, de quelles foudres, de 
quelles saintes colères ce pasteur eût harcelé les voleurs 
d'âmes et pervertisseurs de l'enfance! 

Les examens de catéchisme, passés devant lui, dans les 
humbles églises de ses campagnes, étaient des événements 
pour la contrée. On s'y portait en foule, et l'on faisait un 
triomphe aux humbles théologiens de douze ans qui avaient 
eu la gloire de « répondre devant Monseigneur ». Et quels 
catéchismes Tévéque lui-même aimait à faire chez ces paysans, 
qu'il allait chercher et encourager, sous leurs châtaigniers, 

1. En Limousin, p. 375-376. 

LXXVI. — 13 



194 « UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 

parmi leurs champs de blé, au flanc des coteaux où pendent 
les vignes, au bord des maigres landes de bruyères. Quelle 
théologie pleine de lumière, de fleurs, de coups d'aile il se 
plaisait à répandre sur ce qu'il nommait ses « vertes et mâles 
campagnes »; car, pour lui, même les landes du Limousin 
étaient toutes belles, comme les travailleurs des champs 
étaient tous « nobles et beaux ». Et il le leur disait dans une 
langue luxuriante de poésie : 

Vous êtes nobles et beaux. Vous êtes au milieu de vos champs comme 
des dieux; les Anges vous contemplent avec admiration, car vous êtes 
les soutiens du monde. Quand votre bras se balance au-dessus des sil- 
lons pour y jeter le blé; quand vous ensevelissez, avec la charrue, ce 
blé qui doit mourir pour renaître, Dieu vous regarde avec amour et 
vous prépare ses bénédictions. C'est vous qui donnez aux hommes le 
pain de chaque jour ; c'est vous qui donnez à Dieu le pain et le vin dont 
Il fait son Corps et son Sang. 

Oui, vraiment, vous êtes nobles, parce que vous durez depuis des 
siècles et des siècles, et parce que vous exercez le plus glorieux des 
métiers. Votre noblesse est de plus vieille date et d'origine plus haute 
que celle de l'épée... (P. 93.) 

Et à quelles hauteurs l'évèque de Tulle élevait ces travail- 
leurs du sol, coopérateurs de Dieu, nourriciers du monde, 
au-dessus des ouvriers d'usines et de villes, qui ont le 
malheur de ne pas voir le ciel, qui connaissent à peine et de 
loin cette vaste nature où Dieu travaille pour nous et nous 
sourit. Cette nature, cet évêque d'autrefois l'aimait de toute 
sa grande âme; et détail curieux, où il se révèle lui-même, 
il lui en coûtait de contrarier les forces de cette nature, voire 
ses caprices; aussi ne soufl'rait-il point que, dans son jardin 
à lui, on arrachât une herbe ou que l'on taillât un arbre. 
Liberté pour la nature qui travaille ! Ce n'était peut-être pas 
la meilleure méthode pour récolter les meilleures poires, 
mais est-ce à un évêque de s'occuper des poires? 

Pasteur des humbles et des laboureurs, l'évoque de Tulle 
était vraiment aussi pasteur des pauvres, même des men- 
diants; et les mendiants s'en aperçurent vite. Partout où il 
passait, aux abords des villages, aux carrefours, il était sûr 
de rencontrer son « cortège d'honneur ». A son départ de sa 
bonne ville et au retour, il y avait foule et remue-ménage de 
malheureux, vieux et vieilles, enfants, quémandeurs de toute 



« UN EVEQUE D'AUTREFOIS » 195 

venue, de toute misère : c'était la cour des miracles dans la 
cour de l'évêché. On se pressait autour du ce pauvre Monsei- 
gneur »; on lui demandait des nouvelles de sa santé; on lui 
criait, en guise de litanies : « Que le bon Dieu, que la bonne 
Vierge vous garde de mal. » Le bon pasteur souriait, passait, 
bénissait, donnait son anneau à baiser; puis il faisait, disait- 
il, « son métier d'évôque », en laissant tomber les aumônes 
sur toutes ces infortunes. Au surplus, ses aumônes, il les 
laissait tomber et pleuvoir partout; il donnait, il permettait 
même de prendre. On ne s'en faisait pas faute, grâce à la con- 
nivence des gens de service, qui savaient les intentions du 
maître. De ses aumônes, en trente-sept années d'épiscopat, 
Dieu seul et ses anges connaissent le chiffre; et l'historien 
de Mgr Berteaud exprime et résume ces charités fabuleuses 
en cette heureuse petite phrase : « Sa main s'ouvrait, comme 
son génie, à tous et toujours. » (P. 157.) 

Les bohémiens eux-mêmes, ces artistes errants de la men- 
dicité, n'étaient pas exceptés de ce budget sans contrôle. Et 
Ton voudrait reproduire tout au long l'histoire du cheval des 
bohémiens, tombé dans la Gorrèze en essayant d'y boire. Ah ! 
un fameux cheval; une bonne bête qui n'avait pas sa pareille ; 
à preuve que, pour la remplacer, il fallait au moins... deux 
cents francs, une fortune ! Naturellement, l'évêque octroya 
les deux cents francs et sa bénédiction par-dessus le mar- 
ché; puis un petit sermon sur la pauvreté et les pauvres, à qui 
Notre-Seigneur a promis des places de choix dans son paradis. 

Tout comme Bossuet et comme les Pères de l'Eglise, 
Mgr Berteaud savait des choses admirables sur Péminente 
dignité des pauvres. Mais, évêque d'autrefois, il louait la pau- 
vreté et la charité de ces temps lointains où l'on logeait les 
pauvres dans des Hôtels-Dieu ; où on ne les enfermait point 
dans ces « dépôts de mendicité » et autres « bagnes philan- 
thropiques ! » Écoutez plutôt : 

Autrefois, quand le peuple chrétien vivait des fruits de la terre et de 
l'espérance du ciel; quand il bâtissait de belles et vastes églises pour y 
entendre la parole de Dieu, pour y chanter ses louanges; lorsqu'enfin 
il ne pressurait pas la matière et ne faisait violence qu'au ciel, Dieu 
s'occupait de nourrir les pauvres ; au besoin, il renouvelait, à la prière 
des saints, le miracle de la multiplication des pains... 



196 « UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 

Le pauvre était grand, honoré ; les rois et les reines le faisaient asseoir 
à leur table. On lui bâtissait des palais, qu'on appelait la maison de 
Dieu, V Hôtel-Dieu, parce que le pauvre, c'est Jésus-Christ souffrant; 
tout ce que l'on fait aux pauvres, on le fait à Jésus-Christ. Aujour- 
d'hui, on a inventé le dépôt de mendicité', — oh ! l'horrible mot, — une 
sorte de hangar qui abrite une marchandise grossière, que l'on éloi- 
gne, que l'on cache, dont on veut se débarrasser. (.P. 165.) 

L'évêque de Tulle était surtout le pasteur de ses prêtres, 
que, dans son langage paternel et primesautier, il appelait 
ses Petits, Il les chérissait, les encourageait, les louait, les 
grondait, avec un accent du cœur pénétrant et inimitable ; 
témoin ce brin de discours à l'éloge d'un petit dont il était 
content : « Allons, petit, je t'aime bien ! Je suis content de 
toi; on m'a dit ton zèle, ta piété; tu es un bon pécheur 
d'àmes, tu jettes bien les filets. Tu travailles, tu te dévoues, 
je le sais. Allons ! viens, que je t'embrasse ; tu es un bon petit, 
je l'aime bien. » (P. 169.) — S'il réprimandait, le discours 
ressemblait fort, au moins vers la péroraison, à celui qu'on 
vient de lire ; et il se terminait par la même accolade bien 
aflfectueuse. 

Ses prêtres, l'évêque de Tulle les groupait autour de lui, 
dans ses tournées, en grappes compactes ; il en invitait à sa 
table autant qu'il y avait de places et souvent même un peu 
plus. A Tulle, il ne permettait point qu'ils eussent d'autre 
logis que l'évéché; Tentretien avec un prêtre visiteur se ter- 
minait par celte finale connue : « Allons, petit, tu viendras, 
ce soir, dîner avec moi. » Mais ses prêtres, dont il était le 
modèle, l'ami aux bras toujours ouverts, ce vaillant pasteur 
était prêt à les défendre envers et contre tous. De ceux que 
la haine mesquine et la calomnie entravait dans leur minis- 
tère, il se portait garant et protecteur; à qui osait les atta- 
quer, il répondait, avec la fermeté des temps antiques : « Les 
prêtres sont les juges du peuple; ils ne relèvent que de Dieu 
et de leur évêque! » 

Que si un maire taquin et malavisé s'aventurait jusqu'à 
Févôché pour obtenir le changement de son curé, il avait vite 
fait d'apprendre, à ses dépens, ce que c'est que le « privilège 
de l'immunité ecclésiastique »; et il y gagnait, par contre, 
vxne homélie dans le genre de celle-ci : « Oui, je sais, tu 



« UN EVEQUE D'AUTREFOIS » 197 

fais la guerre à ton curé, et il y a longtemps ; tu es un 
agent du diable dans cette paroisse. Tu n'es pas un bon chré- 
tien; tu ne gagnes pas tes Pâques; comment veux-tu dès lors 
ne pas faire de sottises? Tu ne fais que des sottises, parce 
que tu n'as pas la grâce de Dieu. Allons! tu as un bon curé; 
ton rôle est de le soutenir, de l'aider dans le bien qu'il veut 
faire. Si tu persistes à mal agir, prends garde à toi; tu com- 
promets le salut de ton âme, tu appelles sur la tête de tes en- 
fants la colère de Dieu. » (P. 171.) Après quoi, l'évêque em- 
brassait le pauvre maire, plus ou moins converti, mais bien 
résolu à ne pas s'attirer quelque autre mercuriale de cet avo- 
cat très paternel, mais très ferme, des curés, ses chers petits. 
Il était superflu de revenir à la charge; on aurait été de nou- 
veau sermonné, embrassé et mis à la porte. 

II 

Vrai pasteur de son troupeau, l'évêque de Tulle en était le 
docteur. Il enseignait son peuple et son clergé en maître sûr 
de sa doctrine. Dans la science de Dieu, la connaissance de 
l'Écriture, des Pères, des Théologiens, Mgr Berteaud fut un 
savant hors ligne ou, si l'on veut, hors cadre. Il avait appro- 
fondi tout ce que la vénérable antiquité a écrit sur toutes les 
matières; il l'avait logé en sa mémoire, il le tenait sous sa 
main. Quelle bibliothèque que celle de Févêque de Tulle ! 
quelle moisson de livres de tout âge — mais dont les plus 
jeunes dataient pour l'ordinaire du dix-septième siècle — de 
toute grosseur et forme, de toute reliure, de toute valeur 
scientifique et vénale. Il en comptait environ vingt-cinq 
mille, entassés, empilés, étalés autour de lui : « Ces in-folio 
qui s'alignaient en longues files le long des murs de son ca- 
binet et des salies voisines, qui s'élevaient sur le parquet, en 
monceaux, en petites collines montant jusqu'au plafond, sé- 
parées par de petits sentiers tortueux où il avait juste la place 
de passer et où il circulait chaque jour depuis tant d'années, 
c'était la moitié de sa vie. » (P. 59.) Et il les connaissait, du 
plus gros au plus mince ; il s'entretenait avec ces témoins des 
anciens âges, dans une intimité assidue et touchante. Depuis 
soixante ans, il s'occupait de réunir et d'enrichir cette collec- 
tion unique sous le soleil, lorsque Rome, jugeant le vieil 



198 « UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 

évoque « trop affaibli par Vhge pour continuer son minis- 
tère, lui demanda de se démettre. » (P. 59.) L'évoque 
trouva dans sa foi le courage de se plier à une obéissance 
prompte et entière; mais combien son cœur saigna quand il 
fallut quitter le sanctuaire de ses longs travaux et faire jeter 
un à un ces pauvres livres dans des caisses qui avaient 
presque l'air de cercueils. C'était au commencement d'avril 
1879; l'émotion qui s'ensuivit fut écrasante : ce fut peut-être 
la plus grande douleur qui tortura et étreignit cette âme vail- 
lante. L'évoque de Tulle y survécut seulement quelques se- 
maines. 

Les livres! Ces Summœy ces Disputationes ^ ces Enarra- 
tiones et Commentaria^ ces traités sur le dogme, la morale, 
l'Écriture, la liturgie, c'était son trésor, le seul auquel il tînt 
en ce monde. Pour l'acquisition de l'un de ces volumes 
introuvables, il donnait avec la môme générosité que pour le 
soulagement des malheureux. Peu de temps avant sa mort, 
il avait payé 800 francs le traité de Ripalda : De Ente superna- 
turali! 

Chose plus suprenante : ce bibliophile d'un caractère à 
part avait lu ses bouquins ; et il se souvenait de ses innom- 
brables lectures. Si, au cours d'une discussion, quelqu'un ne 
se rendait pas aux raisons et aux citations, parfois inatten- 
dues, de l'évoque érudit, l'évèque s'interrompait, passait dans 
son étrange bibliothèque, cette Babel, comme la nommait 
Louis Veuillot; et il revenait triomphalement, portant sur le 
bras gauche quelque puissant in-folio, et, de la main droite, 
montrant la page et la phrase qu'il avait citées de mémoire. 
Or, il en citait, c'est le cas de le dire, aussi bien que Pic de la 
Mirandole, De omni re scibili. Louis Veuillot, après avoir as- 
sisté à tel ou tel de ces merveilleux tournois, raconte com- 
ment Mgr Berteaud avait découvert, dans un tome publié en 
1575, Tannonce précise de cette date, désastreuse entre 
toutes pour la France et pour le monde : 1789. 

... Hier, il était question des astrologues. Un livre fut apporté, un 
de cet livres que l'on trouve ici, où j'ai pris pour vous une note qui me 
semble curieuse. Ouvrez le traité De Se.v diebus conditi orùis, par saint 
Jérâme Vieimo, Vénitien, de l'ordre des Frères prêcheurs, docteur en 



€ UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 199 

théologie, évêque d'Amonia (Venise, apiid Juntas, 1575, Lecùo sc.rfa, 
p. 80). 

Vous y lirez ce qui suit : a Sed et Aliacensis (le cardinal d'Ailly) in 
tractatu de concordia astronomice veritatis et narrationis historiée, 
cap. LX et LXi (quem tune scribebat, videiicet anno Domini 1414, sicut 
in calce operis ipsemet aperit), ex astronomicis indiciis et cumprimis 
ex octava conjunctione, maxime suspicatur futuras magnas et admira- 
biles mundi alterationeSy et forte etiam venturum Antechristum, anno Do- 
mini 1789. 

Grands et merveilleux changements dans le monde; avènement pré- 
sumable de l'Antéchrist, l'an 1789. Voilà un étrange coup de lunette as- 
trologique dans un lointain de près de quatre siècles. Et la chose est 
certaine : cette année 1789, qui a vu la rupture de la société avec l'ordre 
chrétien, est bien une des années de l'Antéchrist^. 

Une autre fois, un inspecteur général des haras l'ait visite 
à l'évoque de Tulle et lui conte qu'il vient d'acheter, en 
Angleterre, des chevaux dont il dit la provenance. Sur 
quoi, l'évèque se met à détailler leur généalogie et entame 
sur les chevaux/?/^/' sang une dissertation technique et his- 
torique, qui achève d'ébahir le visiteur. Le tout se termine 
par un discours à la louange de la plus noble conquête que 
l'homme ait jamais faite, discours où M. de BufTon lui-môme 
se serait pâmé, surtout en écoutant le trait final : 

Ce noble animal, qui donne à l'homme ses pieds infatigables, rapides, 
et ne lui prend pas en retour sa liberté; 

Il est docile à la voix et à la main de l'homme; tandis que ces 
monstres aux flancs de fer, aux narines de feu, en font un prisonnier, 
un esclave, une chose inerte qu'ils emportent sans le connaître, sans 
lui obéir (p. 231). 

Cette tirade contre les monstres aux flancs de fer, aux na- 
rines de feu, révèle un côté fort personnel, original et pitto- 
resque de la science de Mgr Berteaud, ce théologien qui sa- 
vait tout le passé, vivait dans le passé autant qu'il était en lui : 
par suite, il avait voué une haine aussi vive que raisonnée aux 
œuvres de la science moderne et en particulier aux chemins 
de fer; la locomotive était, sans jeu de mots, sa béte noire. 
Jamais il ne voulut monter en wagon, dans les limites de son 

1. Historiettes et Fantaisies : Lettres à un ami, VIII, 1860, p. 409-410. 
Là, et dans le volume Un Evêque d'autrefois, le texte latin est défiguré ; on 
y lit : Concordia Astro, ce qui n'a aucun sens. 



200 « UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 

diocèse; et comme, en ces temps-là, sous l'Empire, il était 
d'usage de bénir les voies ferrées quand on les inaugurait, 
l'évoque de Tulle, en répandant les prières de l'Église sur ces 
ic monstres », avait soin de verser en avalanches frémissantes, 
sur l'auditoire officiel, de graves et sévères leçons. 

Non seulement il se refusait le luxe de voyager sur des 
rails, mais par une logique trop serrée et trop sévère, il trou- 
vait qu'un évoque déroge à sa dignité qui visite ses ouailles 
sur ce qu'on est convenu d'appeler les ailes de la vapeur; évi- 
demment, ce n'était pas la façon de voyager des évéques d'au- 
trefois; mais leur émule du dix-neuvième siècle dépassait la 
mesure quand il écrivait : 

Un évêque, dans une de ces caisses accumulées que la vapeur em- 
porte, est bien mal placé; il perd là beauté, la grâce; il rend inutiles 
toutes les richesses que Dieu lui a remises pour les peuples. Le fer 
étendu, les barrières, les fossés, les gardiens en livrée, durs et dis- 
courtois par nécessité, la violence insensible qui emporte les caisses, 
le danger d'être broyé pour Timprudent qui approcherait : en voilà assez 
pour qu'on se détourne de l'évêque, pour qu'on le laisse aller où ce pro- 
grès étrange l'entraîne. A quoi bon l'attendre, s'agenouiller, lui sou- 
rire? Il ne vous voit pas. Ni les brebis, ni les agneaux ne peuvent le 
voir; les deux troupeaux spirituels sont effrayés par cette flamme, cette 
fumée, ces cris stridents... 

Il n'y a sur ces routes infernales que les vedettes inquiètes, semées 
de loin en loin dans des guérites enfoncées, avec leur guidon, disant la 
mort ou la licence de passer. Oh! qu'un évêque est mal là-dedans! Oh 
sont ses pieds d'évangéliste? Qui peut les voir et les admirer? Qu'il ne 
s'engage jamais dans ces prisons rapides, qu'il garde la liberté du pas- 
teur. Les pasteurs, courant aux brebis en chemin de fer, ne les trouve- 
raient guère^... 

A son avis, ces machines et ces caisses n'étaient bonnes 
qu'à transporter plus vite « les usures et les luxures » (p. 81). 
Son robuste esprit, nourri de la moelle des prophètes, décou- 
vrait aisément des images renouvelées de Jérémie, pour ana- 
thématiser ces chars de feu : mais il oubliait que même ces 
chars de feu modernes transportent aussi, d'un bout du 

1, Lettre sur VÉvêqueen tournée, lib. cit., p. 123. — C'est, sans doute, 
•oui rîn«piration de cette Lettre, que L. Veuillot s'est livré, dans les His- 
iorietUt et Fantaisies, aux môincs invectives humoristiques contre les loco- 
motives et leurs « grossiers palefreniers qui n'ont point de Dieu ». {Petits 
¥Oyages, III, p. 378.) 



« UN EVEQUE D'AUTREFOIS » 201 

monde à l'autre, des vertus, de l'éloquence, du zèle, des apô- 
tres, de pieux pèlerins, qui mêlent le murmure des Ave et le 
chant des cantiques aux cris stridents de ces monstres en- 
flammés. 

Dans ces créations de l'industrie, dans ces « marmites, 
usines et locomotives », il ne voulait apercevoir que l'asser- 
vissement trop réel de l'homme à la matière, et, par suite^ 
l'oubli de Dieu et de ses lois, l'oubli des saintes pratiques du 
dimanche, rendues impossibles à des milliers de créatures 
humaines. De là, les termes de progrès, de cwilisation, appli- 
qués aux inventions modernes, lui inspiraient de saintes co- 
lères, auxquelles il donnait un libre cours même devant les 
auditoires les plus raffinés et civilisés. En 1864, à Paris, dans 
une homélie prechée à Saint-Eustache, il s'écriait : 

... Y a-t-il progrès à ce que le mauvais riche, que l'Evangile ne veut 
pas qu'on nomme, couvre sa table de mets exquis des deux mondes, 
des sueurs et des privations de tous les Lazare que plaint le soleil, des 
sollicitudes de centaines de raille employés sur terre et sur mer, à qui 
la sanctification du jour du Seigneur est impossible; tous relevant de la 
gourmandise de Lucullus? Y aura-t-il progrès enfin, si les voies ferrées 
et la foudre des télégraphes mettent tout l'univers en esclavage sous la 
main de quelque Babylone ou Rome antique?... 

Le progrès est dans les accroissements spirituels : Spirltualibus prn- 
ficiat incrementis . Une humble femme, une jeune fille, qui n'ont point 
quitté leur chaumière, qui n'ont pas vu le chemin de fer, qui n'ont su 
que le chemin de la pitié et de la charité, et sont mortes ainsi dans les 
roses de la jeunesse, ou sous la neige des cheveux blancs, chastes, pa- 
tientes, angéliques; le mendiant Lazare qui a rendu le dernier soupir 
en bénissant la porte fermée du mauvais riche : voilà les êtres du pro- 
grès, qu'exaltera toujours, et par-dessus les jardins suspendus de 
Sémiramis, le tact noble et infaillible de l'Église. (P. 81-83.) 

Un autre jour, après avoir confondu l'orgueil des contem- 
porains, en leur montrant les œuvres colossales de l'Egypte 
et de Rome, des Sémiramis, des Pharaons et des Césars, 
œuvres plus humainement admirables que nos « bêtes de fer 
aux narines immobiles », il courait à cette conclusion ora- 
toire, mais pratique et d'une indiscutable rigueur, que la 
plus utile conquête est celle de la vertu domptant les pas- 
sions en révolte et que 

La plus belle victoire est de vaincre son cœur ; 



202 « UN EVEQUE D'AUTREFOIS » 

que « l'enfant, l'humble femme, le villageois ignorant, qui 
savent se gouverner, résister aux exigences d'une chair ré- 
voltée, produisent un phénomène immense ; voilà les véri- 
tables serviteurs du progrès. Ils font plus pour la vie et le 
bonheur de l'humanité, ces humbles que le monde ne con- 
naît pas, que Papin et tous ceux qui ont enseigné à maîtriser 
la vapeur » (P. 84). 

Dans ces élans vigoureux, l'évéque théologien n'envisa- 
geait guère que le point de vue moral et les éternelles des- 
tinées de l'homme : ses invectives s'attaquaient beaucoup 
moins à la science sérieuse qu'au mauvais usage qu'on en 
fait, et aux savants qui négligent Dieu, qui se servent de ses 
dons pour le blasphémer — et qui, de ce chef, sont, disait 
énergiquement Mgr Berteaud, des « sots éternels ». Et dans 
cette lamentable catégorie, ou, comme il disait encore, parmi 
cet immortale pecus^ Mgr Berteaud rangeait — ainsi que doit 
le faire tout chrétien qui sait voir, qui ose haïr, et qui ne 
craint pas de parler — les gens de lettres insulteurs de la foi 
et pervertisseurs d'âmes, quel que fût leur génie, ou ce qu'on 
nomme leur gloire. Aujourd'hui on admet, presque sans 
répugnance et jusque dans des maisons catholiques d'éduca- 
tion, certaines œuvres des pires malfaiteurs littéraires du 
dernier siècle. L'évéque de Tulle, pasteur et docteur, avait 
d'autres pensées; il les poursuivait d'une haine parfaite : 
u Malheur à l'imprudent qui osait prononcer devant lui le 
nom de Voltaire ou celui de Rousseau ! Il était immédiate- 
ment foudroyé d'apostrophes, de sarcasmes, et on lui prou- 
vait largement qu'il était un imbécile et un ignorant. » 
(P. 76.) 

Un vrai savant, chrétien, confessant Dieu dans ses décou- 
vertes, un Christophe Colomb de laboratoire, voire même de 
l'usine, l'évéque de Tulle, qui n'en voulait qu'à la science 
corruptrice, l'aurait exalté jusqu'au ciel; il l'aurait aimé et 
défendu; il l'aurait embrassé comme un de ses petits. Ex- 
cessif en certains points, il n'était pas exclusif. Ce qu'il 
exigeait, c'est (jm; la science, trop souvent orgueilleuse, se 
fit " huFFil)l<* et somnise à la foi » ; car il estimait que « le pre- 
mi<'r principe de la vraie méthode scientifique, c'est un grand 
681)111 'I'- foi» (P. 350). 



« UN EVEQUE D'AUTREFOIS » 203 

Son génie, à lui, ramenait tout à la foi; homme de Dieu 
et de l'Eglise, il vivait de la foi; homme d'un autre âge et 
des siècles de foi, il voulait, même en notre temps, illuminer 
toute doctrine des clartés du ciel. Qu'était-ce, à ses yeux, 
que toute l'Académie des sciences, si elle néglige Dieu, au- 
près d'un pauvre petit pâtre limousin, qui sait Notre Père et 
Je vous salue y Marie ? 

Dès là que la gloire de Dieu était en jeu, peu lui impor- 
taient les hommes et les choses qui passent. En face d'une 
insulte ou d'un oubli envers la majesté divine, son âme souf- 
frait, au point que nul spectacle de la terre ou des cieux ne 
le pouvait distraire de sa douleur. — « Un jour, raconte 
M. Breton, après la procession du Saint Sacrement, il était 
rentré à l'évéché, fort triste d'avoir remarqué quelques fan- 
farons d'impiété qui passaient le chapeau sur la tète, mépri- 
sant la présence et la bénédiction de Dieu. Le prêtre qui 
l'aidait à se dépouiller de son habit de chœur lui dit tout à 
coup en se précipitant vers la fenêtre : 

« Ah! monseigneur, voici la comète; venez voir la 
comète. 

— Pourquoi veux-tu, répondit l'évêque, que j'aille voir 
celte coureuse? Ils ne viennent pas voir, eux, le soleil de 
justice! » (P. 73.) 

III 

Vers la fin de sa longue vie, ses amis, pour ménager les 
forces du vieil évêque, essayaient de contenir son ardeur à 
prêcher, que l'âge ne ralentissait point. « Laissez-moi, leur 
répondait-il; je dois faire mon métier d'évêque ; la gloire 
d'un évêque serait de mourir en chantant Jésus-Christ. » 
(P. 73.) Son métier d'évêque prédicateur et chantre du 
Verbe, Mgr Berteaud le fit, avec un merveilleux éclat de 
parole. 

Réalisant à la lettre le mot du Psalmiste, il crut et il parla. 
Sa foi ne fut jamais muette et, comme Job, il était plein 
de discours. Voilà le secret de son éloquence infatigable et 
intarissable ; sa foi le fit orateur. Sa foi seule ; car la nature 
ne l'y aidait que bien peu. Dès 1842, la renommée de sa puis- 
sance oratoire était établie : mais les rédacteurs des feuilles 



204 « UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 

publiques avaient soin de faire ressortir le contraste entre le 
succès du jeune orateur et les moyens physiques de « cet 
homme à l'extérieur humble et négligé, à la voix faible et 
rauque * ». 

Mgr Berteaud, selon l'expression originale de M. le cha- 
noine Davin 2, avait juste la taille du père de Charlemagne. 
Mais, au souffle de l'esprit, il se redressait, il grandissait, il 
dominait. Dans l'exercice des fonctions épiscopales, il deve- 
nait majestueux; quand il parlait, et lançait aux foules son 
fameux : Allons! allons! il avait l'attitude d'un conquérant. 
Quant à son éloquence, il serait malaisé de la définir, ou de 
la faire entrer dans l'un des genres connus en rhétorique. 
Abondance de doctrine, abondance de paroles, exubérance 
d'images hardies ou de souvenirs bibliques et patristiques, 
applications ingénieuses, neuves, charmantes, superbes, 
naïves ; le tout se suivant au fil de l'inspiration. C'était une 
voix théologique ; voix toujours prête à retentir, lyre toujours 
prête à vibrer, en chaire, dans la conversation, à table, par- 
tout : « La lyre vibrait facilement et, pour ainsi dire, sans 
repos. Pour deux ou trois auditeurs, ou pour un seul, il par- 
lait, comme il eût parlé pour l'auditoire le plus imposant; il 
n'avait pas moins l'enthousiasme sacré, il ne jetait pas moins 
de fleurs et de tonnerres^. )> 

Les fleurs et les foudres, ils les répandait sur les sujets 
qui sollicitent la parole du prêtre instruit, pieux, zélé, vail- 
lant. Jamais une tirade oiseuse, qui n'eût des élans et des 
envolées du côté de Dieu, mieux connu et plus aimé. Mais 
trois ou quatre sujets entre autres avaient le don de l'émou- 
voir, de faire éclore ses fleurs, jaillir ses foudres. C'était 
d'abord le spectacle de la nature, œuvre de Dieu, palais et 
atelier de Dieu, plein de lumière et de roses. Voici une de 
ses improvisations familières aux pauvres laboureurs de la 
Corrèze : 

Votre journée est rude; adoucissez-la par la prière, renouvelez sou- 
vent vos actes d'amour : a Mon Dieu, je vous aimel que votre soleil est 

1. Le Courrier du Midi. Montpellier, 9 juin 1842. 

2. DaoK un article du Monde, lib. cit., p. 142. 

3. Voir L. Vcuillol, Mélangea, 3* Bérie, t. IV ; définition enthousiaste du 
génie oratoire de Mgr Berteaud. 



« UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 205 

beau, que vos fleurs sont odorantes, que vos oiseaux sont joyeux! Ils 
disent vos louanges, mais ils ne vous connaissent pas ; moi je vous 
connais... » 

Il faut finir. Je veux vous rappeler une belle parole : « Je suis la fleur 
de la campagne », a dit Notre Seigneur Jésus-Christ; non pas la fleur 
du jardin, la fleur qui vit dans un enclos enfermé, mais la fleur des 
champs qui fleurit en plein soleil et qui appartient à tous. Sur la fleur, 
dans sa corolle d'or, à la lumière du bon Dieu, l'abeille vient composer 
son miel embaumé. L'araignée fabrique, dans l'ombre, ses venins pes- 
tilentiels. Ne soyez pas de ces araignées dégoûtantes, qui vivent triste- 
ment aux angles des murs. Soyez des abeilles joyeuses, et reposez-vous 
sur Jésus-Christ. (P. 130.) 

Dans la nature, au milieu de ses « vertes et mâles cam- 
pagnes )), ce que Févêque orateur voyait avant tout, des yeux 
de sa foi, c'étaient les futurs éléments de l'Eucharistie, les 
épis et les grappes, que Dieu, les anges et les travailleurs 
des champs élaborent pour l'autel. Le seul souvenir de l'Eu- 
charistie emportait sa pensée à des hauteurs splendides et lui 
suggérait de vrais cantiques oratoires, des Pange lingua^ 
éclatant dans une prose radieuse et sublime : par exemple, 
ce fragment de discours prononcé à Saint-Eustache : 

Et tout d'abord, que j'invite cette immense ville de Paris à se tenir 
comme vous, attachée par les mains de la foi et de Tamour aux grappes 
d'or de la vigne immortelle, aux blanches nappes du froment divin... 

Quelques syllabes s'échappent de nos lèvres dressées au miracle par 
les lèvres du Christ; et voilà que ce morceau de pain n'est plus du 
pain; voilà que ces gouttes de vin ne sont plus du vin. Un liquide 
paraît; il se balance, il a les odeurs du sang de la vigne : gracieuse er- 
reur ! C'est le pur sang du Christ. Je vois une tranche de fleur de fro- 
ment, dont l'eau et le feu lient la succulente poussière : déception des 
sens! Il n'y a plus rien là de ces éléments terrestres; c'est la chair, ce 
sont les membres, ce sont les os, c'est tout le corps du Christ!... 

beau froment! ô magnifique grappe! que vous êtes heureux d'avoir 
été choisis entre toutes les plantes, entre tous les arbres, à l'exclusion 
des diamants même et de la lumière, pour être ainsi posés sur des plats 
d'or, et devenir, avec deux souffles articulés, le corps, le sang, l'âme 
et la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ! 

C'est en cette langue magnifique que l'évoque de Tulle 
chantait le Verbe. Avec le Verbe, il chantait du môme ton et 
du même cœur le Pape, vicaire du Verbe; la France, fille 
aînée et soldat de l'Eglise du Verbe. Nous voudrions le 
suivre et citer encore. Détachons seulement une de ces en- 



206 « UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 

volées à la gloire de la France chrétienne, la seule France 
que connût cet évêque français d'autrefois, la seule qui mérite 
et appelle ces fiers dithyrambes : 

Si Jésus-Christ dès le premier jour a chanté à l'oreille du Franc in- 
dompté, et donné à notre roi Glovis la victoire contre les Allemands aux 
champs de Tolbiac ; si Jésus-Christ a catéchisé nos guerriers, sur la 
route de Tolbiac à Reims, par la bouche de Vaast, enfant des Lémo- 
vices; et voulu que la noble nation française naquît à la foi dans la nuit 
de Noél, le jour même où il naissait au monde ; si Jésus-Christ a envoyé 
du ciel une colombe tenant Thuile sainte qui marquerait le front de nos 
rois; et fait la France la fille aînée de son Eglise, la protectrice de la 
papauté, le grand peuple substantiel dans la foi, la nation apôtre par 
excellence; si Jésus-Christ a suscité saint Louis, qui se disait lui-même 
le Sergent du Christ; et accompli durant quatorze siècles ses gestes il- 
lustres par le bras des Francs, n'est-ce donc rien que tout cela? 

Patrie, traditions nationales, gloire des ancêtres, tout retentit du 
nom de Jésus-Christ. Notre vieille loi salique débute par ces mots : 
Vive le Christ! il aime les Francs : Vivat Christus! Amat Francos ; qui 
acclamerez-vous donc, si vous blasphémez Dieu?... (P. 294.) 

On n'a jamais dit plus vrai; a-t-on jamais dit plus beau? 
L'orateur parlait de l'abondance du cœur; il aimait son pays, 
comme les grands évêques qui l'ont fait. Au déclin de la vie, 
tout brisé et ruiné par la vieillesse, l'évêque de Tulle se 
traînait jusqu'à la chaire, pour chanter le Verbe, le Pape, la 
France, avec les derniers restes d'une voix qui se ranimait à 
ces grands noms. 

Le style de Mgr Berteaud était fort comme sa pensée ; 
rayonnant comme elle, — sauf néanmoins, ses meilleurs amis 
sont forcés d'en convenir, quand il s'aventurait à prêcher en 
patois limousin; pour se mettre, croyait-il, davantage à la 
portée de son peuple; et pour honorer l'antique idiome des 
Lémovices, que Dante admira. Il se trompait : les paysans de 
son diocèse comprenaient mieux son français merveilleux que 
le patois déplorable avec lequel il écorchait leurs oreilles : 
Dante n'eût certes pas admiré ce limousin-là. Le vrai parler 
de Tévéque de Tulle, c'était celui de France, classique, fami- 
lier, grandiose, s'élevant jusqu'aux hardiesses de Bossuet, et 
s'abaissent jusqu'aux originalités inattendues et voulues. 

11 n'écrivait point, et il n'avait garde de s'enfermer dans les 
divisions méthodiques de Bourdaloue : il s'y serait fourvoyé. 



« UN EVEQUE D'AUTREFOIS » 207 

Il s'en allait un peu à l'aventure, au caprice et au choc des 
idées, comme par bonds. Souvent, ses plus heureuses saillies 
oratoires venaient d'une brusque inspiration, qu'un hasard 
faisait naître. La première fois qu'il prêcha dans l'église de 
Saint-Eustache, le soleil se jouait dans les verrières, sous les 
gracieuses ogives ; l'orateur aperçut les jeux de lumière : 
« J'aperçois, s'écria-t-il, de beaux rayons d'or; c'est un glo- 
rieux symbole que le ciel m'envoie. Les rayons qui illumi- 
nent cette église sont l'emblème de Jésus-Christ; et ce soleil 
nous représente le soleil de la Vérité. » (P. 315-316.) Une 
autre fois qu'il prêchait, dans la même église, l'adoration per- 
pétuelle, il rencontra, au sortir de la sacristie, un groupe 
d'enfants'agenouillés pour recevoir sa bénédiction. De là, ce 
ravissant exorde : 

... En sortant tout à l'heure du Sacrarium, j'ai rencontré un groupe 
de petits enfants agenouillés, attendant ma bénédiction d'évêque ; et je 
me disais : Oh ! la gracieuse rencontre ! Oh ! l'aimable introduction 
dans la vénérable assemblée ! Oh ! le fortuné chemin pour monter à la 
chaire ! « C'est de la bouche des enfants et des lèvres mouillées de 
lait que sort la louange parfaite, à la face de vos ennemis, pour détruire 
l'ennemi et le vindicatif. » (Ps. viii, 9.) Ces enfants, c'étaient des 
roses ; ils parlaient la langue des roses ; et la langue des roses, c'est- 
à-dire leur puissant parfum, a le pouvoir de ruiner, dans l'enceinte de 
l'Église, les natures dépravées et les poitrines malsaines des blasphé- 
mateurs. 

Mais j'ai senti, mes frères, que vous aussi vous étiez des enfants... 

Le digne évêque, par amour pour ces enfants qui par- 
lent la langue des roses, allait jusqu'à chanter la louange 
de ces petits aux lèvres mouillées de lait, dont les chants peu 
harmonieux et intempestifs troublaient une cérémonie. Un 
jour, qu'il administrait la confirmation, voilà qu'un enfant 
aux bras de sa mère se met à crier; le curé de la paroisse 
ordonne qu'on l'emporte au plus vite : <c Non, non ! dit Tévê- 
que; laissez cet enfant; laissez-le donner un libre cours à sa 
fantaisie ; il chante les louanges de Dieu, et Dieu se plaît à 
l'entendre. Chante, mon enfant, chante ; ta voix est douce à 
l'oreille du bon Dieu. » (P. 117.) 

Ce n'était pas seulement à l'église et en chaire, que 
Mgr Berteaud se sentait en veine d'éloquence. En 1862, il 
s'en allait à Rome; sur mer, sa causerie devint un hymne 



208 « UN ÉVEQUE D'AUTREFOIS » 

perpétuel; la Méditerranée était calme et bleue; l'évêque 
prêcha, en pleine mer, comme dans une basilique. A Rome, 
on voulut l'entendre au Colisée, incomparable basilique du 
martyre, bien appropriée à son génie enthousiaste. Or, pen- 
dant le discours, l'évoque découvre un groupe nombreux de 
soldats français qui l'écoutent. Il s'interrompt et leur lance 
celte parenthèse : 

Je vois, à côté de ceux qui prient et témoignent, le fer ami aux 
mains de la France. J'aime à voir ces nobles adolescents, commandés 
par de beaux capitaines. Enfants, je vous félicite ! Soyez heureux et 
Gers, et un jour dites à vos mères : « Nous avons été à Rome; nous 
fûmes à cette fête ; nous avons fait un noble service ; jour et nuit nous 
montions la garde pour la cause de Dieu et de son vicaire... » (P. 280- 
281.) 

Mais voici mieux encore, en fait de boutade oratoire et de 
curieuse improvisation. Il faudrait lire tout le récit, c'est-à- 
dire toute la lettre où Louis Veuillot détaille le fait. Un soir, 
toujours à Rome, pendant le dîner, au milieu d'une vingtaine 
de convives français et italiens, l'évêque de Tulle parlait. On 
était au dessert; Louis Veuillot se présente, et l'évêque se 
tournant vers un prélat italien tout ébahi : « Et toi, mon petit 
Romain, allons, lève ton verre et bois à la santé de mon Louis, 
de mon beau sagittaire; et qu'il puisse toujours d'un bras 
vaillant lancer ses flèches d'or sur les ennemis de l'Église de 
Dieu... ces crapauds * ! » 

On a eu le courage, fort inutile, de recueillir les Propos de 
table de certains personnages, qui n'avaient pas grand'chose 
à dire pour l'instruction ou l'édification de leurs semblables. 
II est à regretter que les auditeurs et familiers du vénéré 
prélat n'aient pas songé à noter les Propos qu'il tenait là 
presque chaque jour, au milieu de ceux qu'il nommait sa 
a couronne de prêtres ». Il y aurait eu dans ces souvenirs une 
mine extrêmement riche de doctrine, d'éloquence, d'anecdotes 
curieuses et édifiantes, de charmantes saillies, semblables, 
par plus d'un côté, à celles dont Mgr Camus a émaillé son 
admirable livre de V Esprit de saint François de Sales. 

1. Correspondance : Lettres à sa sœur; t. II, p. 448. Rome, 1" juillet 
1867. 



« UN EVEQUE D'AUTREFOIS » 209 

A table, Mgr Berteaud ne prenait que d'un plat; après quoi, 
c'est-à-dire au bout d'environ un quart d'heure, il causait 
avec les prêtres ses nombreux convives, qui apprenaient 
ainsi à le mieux connaître et qui assistaient, sous un charme 
continu, à une classe très variée de théologie, d'histoire et 
de littérature éblouissante. Cette conversation à table était un 
usage d'autrefois ; de là vient que l'évêque de Tulle la préfé- 
rait aux longues séances dans un salon — chose trop mo- 
derne. Peu lui importait d'ailleurs le service qui, bien des 
fois, (c eût paru maigre, si l'amphytrion avait eu moins d'es- 
prit » (p. 205). Mais de l'esprit, il en avait toujours, et du 
meilleur. Ses causeries étaient plutôt des monologues, inter- 
rompus, de temps à autre, par quelqu'un des auditeurs qui 
remplissait de la sorte le rôle des acteurs en scène, chargés 
de donner la réplique. L'évêque causeur avait alors le loisir 
très court de respirer, avant de repartir comme sur une nou- 
velle piste : et le monologue, avec tous les jeux de l'orchestre, 
durait aisément jusqu'à dix et onze heures de nuit, ou même 
au delà ; minuit sonnait parfois, que l'évêque causait encore. 
— « Le plus petit incident, l'entrée inopinée d'un convive, le 
regard interrogateur d'un prêtre, l'offre d'un plat suffisaient 
pour lancer le torrent » (p. 154) — ou pour lui frayer une 
autre issue. Et là, comme partout, l'inépuisable causeur fai- 
sait son métier d'évêque ; il instruisait, il affirmait les prin- 
cipes et affermissait les cœurs, il les dilatait et égayait à 
mainte reprise, il décochait des « flèches d'or » ; puis, d'un 
coup d'aile, il relevait sans effort jusqu'à Dieu les pensées de 
son pieux auditoire émerveillé. 

Un jour, un prêtre qui mangeait à sa table, se lève avant la fin du 
repas et se dispose à sortir. 

« Où vas-tu ? lui demande Tévêque. 

— Monseigneur, je vais prêcher au Garmel. 

— Ah ! tu vas prêcher? mais tu n^as pas encore dîné ! 

— Pardonnez-moi, Monseigneur; j'ai mangé sufiisamment et je suis 
pressé par l'heure. 

— Allons I eh bien ! il convient, en effet, de laisser sur la table le 
pain que Dieu donne à notre corps pour aller rompre aux âmes le pain 
de la parole. Les filles de Sainte-Thérèse ont faim du Verbe ; il ne faut 
pas qu'elles attendent. Va les nourrir, va leur donner en abondance le 
pain de vie. Mais en partant, prends du moins ce gâteau ; il est sucré j 

LXXVI. — 14 



210 « UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 

il répandra sur tes lèvres un suave parfum ; tes paroles en seront plus 
douces à l'oreille de mes enfants. (P. 74. ) 

Même sur un gâteau, l'éloquence de l'évêque trouvait du 
miel à cueillir ; un peu comme l'eussent fait les douces avettes 
du bon Monsieur de Genève. — Par contre, et par malheur, 
l'orateur qui parlait avec cette incomparable souplesse avait 
pour écrire une répugnance quasi invincible. Il causait sur 
tous les sujets, trois et quatre heures durant, sans fatigue ; 
mais il lui pesait de tenir la plume quelques minutes. Suivant 
lui, une main épiscopale est faite pour bénir, non pour tracer 
des lignes noires sur des feuilles ; « la plume, disait-il plai- 
samment, salit les doigts et rogne les ailes de la pensée » 
(p. 327). • 

Et presque jamais il ne pouvait se résoudre à manier cet 
instrument si léger et si lourd. Non que l'évêque de Tulle 
n'ait écrit, en ses documents épiscopaux, des pages très 
belles et applaudies par les maîtres dans l'art de penser et de 
bien dire. Sa Lettre pastorale sur la proclamation du Dogme 
de l'Immaculée Conception fut estimée un chef-d'œuvre par 
le grand évêque de Poitiers, qui le félicita d'avoir si heu- 
reusement « expliqué Vacte de V Église * » ; et par Louis 
Veuillot, qui voulut la répandre à milliers dans le public; 
après y avoir « changé quelques virgules », ou adouci une 
ou deux expressions d'uïîe hardiesse trop au-dessus de la 
portée moyenne des lecteurs 2. 

Mais en d'autres occasions, ses amis eurent beau le sup- 
plier; il eut beau s'essayer lui-même, pendant le Concile, à 
formuler par écrit ses idées sur l'Infaillibilité pontificale ; des 
hommes tels que Mgr Pie et Louis Veuillot eurent beau l'im- 
portuner, le harceler de leurs raisons et de leurs prières, 
pour l'engager à retoucher des œuvres magistrales et à les pu- 
blier ; rien n'y fit. On s'offrait à lui fournir des éditeurs ; voire 
même, je crois, à revoir ses épreuves d'imprimerie — ce qui 
est l'idéal de l'obligeance et du dévouement; ce fut peine 
perdue. Les lettres lui arrivaient pressantes et douces; il ne 
répondait ni aux désirs exprimés, ni aux lettres. Pour cela, 

1. Lettre du 4 mai 1855 ; voir lih. cit., p. 334. 

2. Voir dao» U Correspondance les Lettres à M. l'abbé Dclor ; passim. 



« UN EVEQUE D AUTREFOIS » 211 

ii lui eût fallu mettre la main à la plume, et se mettre l'es- 
prit à la torture : « Il lui était impossible de relire et de cor- 
riger un de ses écrits, sans vouloir le refaire en entier » 
(p. 344). 

Un jour, en 1861, Louis Veuillot qui n'obtenait rien, pas 
même un signe de vie, perdit un peu patience. Et alors 
on s'avisa chez lui d'un stratagème tout neuf; Mlle Élise 
Veuillot sollicita, pour son frère, non point les fameux Man- 
dements, ni une lettre qui ne pouvait sortir de l'encrier épis- 
copal, mais un pâté daLUS le goût de ceux que, naguère, son 
frère avait mangés à l'évêché de Tulle. Presque par le retour 
du courrier, le pâté arriva à Paris ; et par-dessus le marché 
— ce qui était le comble de la victoire — une lettre de l'évê- 
que : mais dans cette lettre, il demandait grâce et se décla- 
rait incapable de rédiger ou corriger quoi que ce fût. 

La réponse de Louis Veuillot ne se trouve point dans les 
sept volumes parus de sa Correspondance : je suis sûr que 
nos lecteurs nous sauront gré de la leur servir. La voici : 

Monseigneur et Père, 

Elise avait juré qu'elle aurait une réponse et prompte, un Pdte'- 
gramme^ disait-elle, pour employer la gracieuse langue du siècle ; 
mais une lettre de votre main, on n'y comptait pas. Lorsque cette chère 
lettre est arrivée hier soir, au coin du feu, oii nous prenions nos dis- 
positions pour lire enfin le discours du P. Lacordaire^, la surprise et 
le triomphe n'ont pas été médiocres. En vous écoutant néanmoins, ce 
triomphe a pris une teinte d'attendrissement et de repentir. Oui, vrai- 
ment, Monseigneur, nous nous faisions quelque reproche d'avoir usé 
de stratagème pour vous contraindre à nous dire ce qu'après tout nous 
savons bien. Certes, nous n'ignorons pas que nous avons notre belle 
part de votre grand cœur. 

Il a été délibéré, avant de lire le P. Lacordaire, que l'on vous répon- 
drait en double, et plusieurs fois et sans demander de réponse, ni en 
attendre, ni vous pousser à des soins de cuisine qu'un père peut 
prendre, mais qu'un évêque risque de remplir mal, n'étant pas destiné 
à cela du Saint-Esprit. Monseigneur, que vous êtes peu homme de 
lettres ! 

Il est plus facile de vous décider à commander un pâté que de vous 
décider à relire une page. Ainsi, Monseigneur, on ne vous demandera 
plus rien. 

Nous sommes vaincus par votre douceur, par vos aveux, par votre 

1. Le discours de réception à l'Académie française. 



212 « UN EVEQUE D'AUTREFOIS » 

résignation, par votre incapacité. Je ne pousse qu'un dernier cri; 
puisse-t-il retentir toujours au fond de votre conscience : J'atteste qu'il 
serait plus utile à moi et à plusieurs d'avoir à lire autre chose que le 
discours académique du P. Lacordaire. 

Nous Tavons lu enfin, ce fameux morceau. Quelle pauvreté, quelle 
pitié, quelle lâcheté, quel scandale, quel ridicule amour de la phrase et 
quelle odieuse servilité envers tous les phraseurs ! Le public lui-même, 
malgré sa sottise, en est blessé. Il sent que ce religieux n'a pas j)arlé 
comme il devait faire et il lui sait mauvais gré de ses caresses. On ne 
le croit pas sincère ; il l'est cependant. A ses débuts, dans V Avenir, il 
disait : « Lorsque Rousseau rendit à Dieu son ame harmonieuse... » 

C'est toujours cela. 

De telles lectures me rendent malade. Je n'ai pas encore pris l'habi- 
tude de les accepter en silence. Il faut que je m'y fasse pourtant. L'au- 
torisation d'écrire m'est formellement refusée ; et je suis au secret, car 
je ne peux avoir de voix qu'au journal. Taconet ne veut pas m'ouvrir une 
porte par laquelle entrerait la mort^ Ma sœur fait pour vous, Monsei- 
gneur, une copie de la lettre de M. de Persigny^; il me semble que 
La Guéronnière se surpasse, sous ce nouveau maître. Oh ! l'indigne 
Limousin ! 

Adieu, Monseigneur et Père ; je vous remercie tendrement, je vous 
baise les mains. Que toute la tendresse de votre âme nous bénisse, 
dans le sentiment filial avec lequel nous sommes à vos pieds. 
1" février 1861. 

Louis Veuillot. 

Quel dommage, encore une fois, qu'il reste si peu de chose 
des Œuvres d'un évêque tel que Mgr Berteaud ! Il a prêché 
et causé, si j'ose dire, des bibliothèques entières : et de tout 
ce qu'il a écrit, on ne ferait pas un bien gros volume. Nous 
devons remercier Louis Veuillot d'avoir cueilli, au vol, à 
Rome, le discours sur les Indulgences, reproduit dans le 
Parfum; et nous félicitons l'historien de V Évêque d^ autrefois 
d'avoir sauvé quelques épaves, quelques demi-pages, sur 
Jésus-Christ, le Pape, la vie surnaturelle... 

Redisons-le avec regret, c'est bien peu. Mais aussi combien 
d'autres grands évéques d'autrefois n'ont laissé pour héri- 
tage que la mémoire de leurs vertus et l'exemple de leur vie! 
C'est l'héritage des Saints ; et probablement l'évêque de 
Tulle ne tenait pas à en laisser d'autre. Il savait que tout 

1. M. Tacouet venait de fonder le Monde, pour remplacer l'Univers, sup- 
primé par le gouvernement impérial. 

2, RefuKant !';t'ifo.iv;,iio„ défaire re^AvailreV Univers. 



« UN EVEQUE D'AUTREFOIS » 213 

passe ; hormis Dieu et la vérité. 11 se résignait sans peine à 
passer, lui aussi, sans traîner après lui une ombre et un ba- 
gage littéraires. Dans l'une de ses devises familières, em- 
pruntées aux psaumes, il avouait qu'il ne ressemblait pas à 
tout le monde : et qu'il n'avait qu'à passer. C'est ce que 
rappelle son digne successeur, en louant l'historien et l'évê- 
que d'autrefois qui, « dans son originalité naturelle et vou- 
lue, aimait à dire de lui-même : Singulariter sum ego^ donec 
transeam^. » 

Mais, il a passé en faisant le bien et en disant de belles 
choses. 

Victor DELAPORTE, S. J. 



1. Lettre de Mgr Denéchau à M. l'abbé G. Breton. Tulle, le 18 octobre 

1897. 



L'AMÉRICANISME* 



Parler de raméricanisme, discuter les idées qu'il repré- 
sente et se permettre de ne pas les accepter sans réserve, ce 
n'est pas, comme on a pu le dire, faire une campagne contre 
rÉglise américaine. Quand Louis Veuillot s'en prenait à 
Mgr Dupanloup, personne n'eut l'idée d'accuser le grand 
polémiste de livrer un assaut à l'Eglise de France, ni même 
de vouloir diminuer la réputation de piété de l'illustre 
évèque d'Orléans. Tel est, nous semble-t-il, le cas de 
M. Maignen. Nous n'approuverions pas chez lui ce qu'on 
pourrait regarder comme une attaque passionnée contre 
l'Église des États-Unis. Grâces à Dieu, rien de semblable 
ne ressort de la lecture sérieuse de son livre. Il discute, 
comme il en a le droit, des idées venues d'Amérique et, s'il 
les juge en toute liberté, nulle part il ne prétend redresser 
les torts de l'Église d'Amérique. 

Pour notre part, l'américanisme nous avait jusqu'ici paru 
quelque peu ridicule. Nous n'y avions vu qu'une forme de 
cet exotisme qui, depuis quelque temps, pousse une certaine 
école à regarder par delà nos frontières, pour trouver ma- 
tière à admiration dans les institutions, les lois et les mœurs. 
On a voulu faire de nous des Anglais. Sans démonstration 
préalable de la supériorité réelle de nos voisins d'outre- 
Manche, on nous a pressés de renoncer à nos vieilles mé- 
thodes d'éducation, comme étant surannées et trop oublieuses 
de l'importance du biceps dans la formation de l'homme et 
du citoyen. Sans prétendre que tout soit parfait chez nous, et 
qu'il n'y ait rien à modifier dans notre système d'éducation, 
nous persistons à croire que notre caractère national vaut 
celui de bien d'autres pays, et que, pour faire d'excellents 
Français, il suffit de savoir en tirer bon parti. 

1. Etudes sur l'Américanisme : Le P. Hecker est-il un saint? Par Charles 
Maignen. Un vol. in-12. Rome, Desclée. Paris, Retaux. 



L'AMERICANISME 215 

Mais l'école de toutes la plus bruyante, pour ne pas dire 
la plus naïvement audacieuse, est celle qui veut à tout prix 
nous américaniser. Depuis quelques années, des orateurs, 
personnellement très respectables, sont venus d'Amérique 
nous dire des paroles plus sonores que nouvelles. Leurs 
discours mêlés de vérités fort vieilles et d'affirmations con- 
testables ont été couverts d'applaudissements complaisants. 
Il fut, dès lors, convenu que l'Amérique possédait, dans les 
États de l'Union, le plus enviable des régimes politiques, que 
là seulement fleurissait la liberté et que l'Eglise y renouvelait, 
sans miracles cependant, les merveilles des temps aposto- 
liques. Notre clergé fut invité à prendre des allures et des 
idées américaines. Aller au peuple comme en Amérique, 
comprendre son siècle comme en Amérique, se donner à 
lui comme en Amérique, tel fut le mot d'ordre. Nous aurions 
eu, comme en Amérique aussi, un Congrès des Religions^ si le 
sens catholique et l'autorité de l'Eglise n'étaient intervenus 
pour écarter de nous cette bizarre invention. 



Cet enthousiasme serait innocent, s'il se bornait à quelques 
points de politique économique et sociale. On pourrait, dans 
ce cas, lui reprocher d'établir des comparaisons entre des 
régimes qui n'ont de semblable que le nom. La constitution 
de la grande République américaine est une copie de la cons- 
titution anglaise, dont elle semble un feuillet détaché. Il ne 
faudrait pas l'oublier, dans les éloges qu'on nous fait de ces 
institutions libérales, sous lesquelles l'Eglise aux Etats-Unis 
jouit d'une indépendance que nous avons mille raisons d'en- 
vier. Le jour où la République française voudra bien recon- 
naître aux catholiques le droit à la liberté, tel qu'il se prati- 
que dans les États de l'Union, on verra dans notre vieille 
France une activité religieuse bien supérieure à celle qu'on 
veut à tout prix nous faire admirer dans la jeune Amérique. 
Au lieu de tant prôner la liberté chez les autres, on ferait bien 
peut-être de travailler à la conquérir chez nous, autrement 
que par des compromissions toujours plus faciles que la ré- 
sistance, mais beaucoup moins efficaces qu'elle pour faire 
triompher le droit. Ce sentiment de son droit à la liberté, que 



216 L'AMÉRICANISME 

rAméricain porte en lui-même profondément gravé, nous 
aimerions à en retrouver quelque chose chez nos compa- 
triotes. P.ar ce côté purement politique nous aurions grand 
intérêt à nous américaniser. 

Mais, de la politique, la question a passé sur le terrain 
doctrinal et religieux. On a voulu importer d'Amérique une 
manière d'entendre les relations de l'Eglise avec la société 
contemporaine, devant laquelle nos vieilles méthodes d'apo- 
logétique, de conversion et d'apostolat devaient paraître bien 
étroites et bien usées. Il est convenu, dans l'école dont nous 
parlons, de tenir en profond dédain tout ce qui ne répand 
pas un parfum de nouveauté. Or, en matière religieuse et 
théologique, le nouveau risque souvent de n'être que le vague 
ou le faux. Les hommes de génie sont rares, même en Amé- 
rique, et les initiateurs, quand ils n'ont que de l'audace et 
peu de science, tombent facilement dans la témérité. 

C'est le cas, nous semble-t-il, de ce P. Hecker dont on a 
fait grand bruit, qui fut assurément un homme de zèle et de 
vertu et qui fit, à sa manière, un bien considérable. Mais^ 
vouloir nous le donner, sans restriction aucune, comme 
« l'idéal du prêtre, le docteur, le grand élu de la Providence, 
le pionnier universel de l'Eglise, le type de l'apôtre des temps 
modernes, etc., etc. », c'est abuser par trop de la crédulité 
du lecteur. Cette exagération dans l'éloge inspire, dès le dé- 
but, quelque défiance, et l'on se demande involontairement 
s'il n'y a pas lieu de traiter cela comme une nouvelle venue 
d'Amérique. 

M. Charles Maignenne s'est pas cru obligé d'accepter sans 
examen le panégyrique du P. Hecker, l'éloge de ses doctrines 
et de ses procédés apostoliques. De cet examen est sorti un 
livre qui ne plaît pas aux tenants outrancierS du libéralisme 
retour d'Amérique, mais qui ouvrira les yeux de ceux qui le 
liront avec la loyauté et la bonne foi de l'homme désireux 
de ne donner qu'à bon escient son admiration. L'auteur 
n'avait pas d'autre but que de ramener à leur juste valeur 
des prétentions par trop audacieuses, et de rappeler à ceux 
qui paraissent l'oublier qu'il n'y a pas, dans le domaine de la 
foi, deux sortes de vérités : les unes intangibles et les autres 
livrées aux variations de la pensée humaine. Il l'a fait avec 



L'AMERICANISME 217 

l'autorité du prêtre qui connaît sa théologie, et ne craint ni la 
contradiction, ni cette espèce d'impopularité que les idées et 
les choses du passé rencontrent dans un certain monde, dont 
l'ignorance pourrait seule excuser les injustices. 

M. Maignen a vu dans l'américanisme un danger pour 
l'Église. Ce n'est pas sans raison. Il n'y a pas bien longtemps, 
nous avons entendu nous-mêmes des évêques d'Amérique, 
très patriotes, mais aussi très catholiques, désavouer de la 
façon la plus absolue les tendances, les idées et les agisse- 
ments d'une école qui vise, disaient-ils, à faire prédominer 
les vues d'un petit nombre, à l'encontre de la très grande 
majorité des évêques, dans les questions d'enseignement et 
de conduite. Ils ne cachaient pas les craintes que leur inspi- 
rait cette manie de conciliation à outrance, et ils ne jugeaient 
pas qu'il fût salutaire d'abandonner, dans l'espoir douteux que 
les dissidents en seraient mieux attirés, les méthodes d'apos- 
tolat qui avaient valu à l'Amérique le bienfait de la foi. Il y 
a lieu de croire, ajoutaient-ils, que nous en aurons bientôt 
fini avec cette coterie bruyante qui sème parmi nous la divi- 
sion, et met le trouble dans le monde catholique, finalement 
au profit de nos adversaires. 

Le livre de M. Maignen met en plein relief cette préten- 
tion, plus que hardie, de prendre la direction de l'Eglise et 
de la conduire par des voies nouvelles à des succès qu'elle 
n'a jamais connus. 

Il faudrait d'abord prouver que l'Eglise s'est arrêtée dans 
sa marche progressive. Mais cette école a le don singulier 
de faire croire à quelques-uns qu'elle rend des oracles. 
Les oracles se démontrent d'après l'événement. Or, est-il 
bien sûr que, sauf en Amérique, l'Eglise ait, en quelque 
sorte, fait défaut à sa mission de travailler au salut des 
âmes ? Ne pourrait-on pas démontrer que, sur le territoire 
de l'Union, les conquêtes apostoliques sont fort modestes 
et, partant, que la méthode n'a pas toute l'efficacité dont 
il plaît à quelques-uns de lui faire un mérite excep- 
tionnel ? 

Sans nous attarder à faire ressortir en détail tout ce qu'il 
y a de juste et d'opportun dans le courageux mémoire de 
M. Maignen, contentons-nous de signaler quelques-uns des 



218 L'AMERICANISME 

caractères de l'américanisme si bien dessinés par le vaillant 
écrivain. 

En premier lieu, on est tenté de penser que la modestie ne 
compte point parmi les vertus pour les américanisants. Elle 
est remplacée chez eux par une confiance en soi-même qui 
ressemble étrangement à la présomption. On n'oubliera pas 
de longtemps un discours prononcé par un de leurs cory- 
phées, lors de son dernier passage à Lourdes. Le prélat, par- 
lant devant un auditoire de pèlerins français, se demanda 
pourquoi l'Immaculée n'était pas apparue en Amérique ? Et 
il répondit simplement : « Parce que l'Amérique n'en avait 
pas besoin. » L'édification des auditeurs fut médiocre. Ils se 
retirèrent au moins convaincus que , de l'autre côté de 
Tocéan, on avait des idées singulières sur les dons de Dieu. 

De fait, on est frappé, dans les paroles et les écrits des 
tenants de l'américanisme, du peu d'estime qu'ils semblent 
professer pour le surnaturel. A notre avis, c'est là un côté 
essentiellement faux et dangereux des idées de l'école nou- 
velle. Ou elle ne comprend rien à l'ordre surnaturel et aux 
relations de l'ordre naturel avec lui, et, dans ce cas, avant 
d'enseigner, elle fera bien d'étudier sa théologie ; ou elle 
connaît la portée de sa doctrine, et, dès lors, il faut la con- 
damner, car elle est tout au moins téméraire. Que signifie, 
en effet, cette persistance à soutenir que l'on a trop donné 
aux vertus surnaturelles au détriment des vertus naturelles, 
sinon que le surnaturel, c'est-à-dire ici la grâce, déprime la 
nature et rend l'homme moins apte à remplir sa destinée? Que 
veut dire cette bizarre invention de \eriuspassiçes, sinon que 
certaines vertus ne méritent pas d'être pratiquées ? 

Enfin, comment qualifier des propositions telles que 
celle-ci : « Les hommes accepteront-ils des enseignements 
sur les conditions du bien-être dans le monde à çenir^ de la 
part de gens qui se montrent eux-mêmes si lamentablement 
ignorants sur les conditions du bien-être dans le monde où 
nous sommes? » Ce sont, paraît-il, les économistes qui, dé- 
sormais, sauveront les âmes. L'histoire cependant est là 
pour nous dire que les saints, gens peu soucieux du bien- 
être ici-bas, ont été les seuls grands convertisseurs des 



L'AMERICANISME 219 

hommes. La foi, unie au bon sens, nous assure qu'il en sera 
de même à l'avenir. Souhaitons à l'Amérique de produire 
beaucoup de ces vrais grands hommes, profonds en humilité, 
en mortification, riches de vertus dites passives, mais fort ac- 
tives, ignorant le bien-être, mais connaissant les voies de 
Dieu. De ceux-là, un seul fera faire à l'Église plus de pro- 
grès que tous les savants réunis au Congrès des Religions. 

Un autre caractère de Técole, c'est la prétention à un mo- 
dernisme dont elle aurait seule le secret. Ce qu'est au juste 
ce modernisme, on ne l'a jamais dit. Sa définition précise offri- 
rait-elle un danger? Ou ne sait-on pas exactement ce qu'on 
veut? Les deux hypothèses pourraient se justifier. En parcou- 
rant çà et là les livres, discours ou articles, signalés par 
M. Maignen, on recueille des insinuations, et parfois des 
aveux, qui sufïisent à fixer l'idée du modernisme américain. 
L'Eglise est, tantôt ouvertement, tantôt à mots couverts, 
accusée d'être en retard sur le siècle, de s'être immobilisée, 
d'avoir gardé hautes et fixes les barrières et les douanes. 

La lecture de la troisième partie du livre de M. Maignen 
édifiera sur ces hardiesses tout esprit désireux de connaître 
la vérité. On peut regretter que par endroits il semble mettre 
sur le compte de l'américanisme les excès d'un Charbonnel, 
d'un Romanus^ qui sont peut-être les conséquences logiques 
des principes de l'école, mais que du moins ses chefs les plus 
autorisés réprouvent. L'ensemble n'en est pas moins décisif; 
il en résulte que tout le libéralisme, condamné par trois 
papes, est repris, comme une doctrine un moment obligée au 
silence, mais que le siècle réclame ainsi qu'une chère con- 
quête et qu'il faut lui donner sans réserve. 

Le faux, le vague ou le vrai à demi se présentent partout 
dans les manifestes de l'américanisme. La théologie manque 
trop souvent à ces docteurs, dont le premier devoir est d'être 
théologiens. Aussi les voit-on humilier l'Église devant le 
siècle. Elle ne serait plus, d'après eux, VEcclesia docenSy 
mais bien VEcclesia discens. Ils l'accusent, car ils sont per- 
pétuels accusateurs, de s'opposer à la science moderne. Ils 
n'en donnent aucune preuve, selon leur habitude, et ils lais- 
sent supposer que, pour eux, la science seule est infaillible. 

Ils ont inventé Vâme moderne^ comme si l'homme s'était 



220 L'AMÉRICANISME 

transformé et si la grâce devait suivre, avec la vérité, des voies 
nouvelles pour arriver à un être nouveau. Il faudrait au moins 
expliquer ce qu'on veut dire par de tels accouplements de 
mots. Peut-être serait-on assez embarrassé. 

Enfin, cette Église a décidément besoin, pour reprendre 
sa marche en avant, de la conduite des Américains. Ils opé- 
reront, disent-ils, l'union des dissidents. Leur système res- 
semble, il est vrai, à la fusion, plus facile assurément, si elle 
consiste à détruire les douanes et à recevoir tout le monde 
sans vérifier la croyance de chacun. Et, de fait, cette tendance 
se manifeste par l'abandon systématique du dogme au profit 
de la morale et par l'acceptation d'un évolutionisme auquel 
n'échapperait pas la foi catholique elle-même. Si, ce qu'à Dieu 
ne plaise, le clergé, qui doit guider les âmes, entrait dans 
cette voie et ne parlait plus au peuple des points de dogme 
qui séparent de nous les sectes dissidentes, ce ne sont pas les 
protestants qui viendraient à l'Eglise, ce seraient les catho- 
liques qui tourneraient au protestantisme. Quoi qu'en disent 
les américanisants des deux côtés de l'Atlantique, dans les 
choses de la foi, il faut des barrières et des lignes de démar- 
cation bien autrement solides et précises que les douanes et 
les octrois aux frontières des nations et aux portes des villes. 

M. Maignen fait aussi ressortir ce que dénote de singu- 
lière vanité, pour ne pas dire autre chose, l'ambition chère 
aux américanisants de substituer la « race anglo-saxonne » 
aux « races latines » dans la conduite de l'Église. Ce qu'il y 
a de curieux, c'est que les promoteurs de cette idée n'ont rien 
d'anglo-saxon, et, pour être en Amérique, n'en sont pas moins 
de vulgaires Gelto-Latins. Au point de vue ethnographique 
et historique, cela vaut la théorie chère au P. Hecker, d'après 
laquelle l'Eglise n'aurait consolidé qu'en ces derniers temps 
son organisme extérieur. Mais il faut, à tout prix, moderniser 
les institutions, même celle qui a Dieu pour auteur, comme 
s'il s'était trompé sur quelque point en l'établissant, et qu'il 
fût nécessaire, pour faire reprendre à l'Église sa vraie voie 
normale, de modifier sa constitution. Comprenne qui pourra, 
d'une manière orthodoxe, des phrases comme celle-ci : « La 
force individuelle doit désormais tenir dans le catholicisme 
autant de place que la force hiérarchique, et tout doit tendre 



L'AMÉRICANISME 221 

au développement du Saint-Esprit dans l'âme de chacun. » 
Pour nous, il nous est impossible de ne pas reconnaître sous 
cette phraséologie, au fond assez creuse, un reflet de la doc- 
trine protestante. Et, de fait, le P. Hecker ne craint pas, avant 
de parler ainsi, d'affirmer que « les tentatives faites depuis la 
Réforme pour satisfaire les besoins modernes ont définitive- 
ment échoué ». 

C'est encore avec raison que M. Maignen appelle l'atten- 
tion sur l'état d'esprit bien singulier de ces catholiques amé- 
ricanisants, qui ne craignent pas, avec Romanus,, de re- 
prendre le vieux titre démodé de libéraux. A les entendre, 
tous les torts sont du côté de ceux qui ont défendu l'Église 
contre les mécréants. Pour un peu, c'est l'Eglise elle-même 
qu'ils accuseraient de n'avoir pas abandonné quelque chose 
de son patrimoine de vérité pour plaire à ses adversaires. 
C'est l'illusion libérale dans ce qu'elle a de plus audacieux, 
ou, si l'on veut, de plus naïf. 



La vie du P. Hecker a servi de manifeste à l'école améri- 
caine : cela justifie le titre principal sous lequel M. Maignen 
a présenté son livre au public. Mais son œuvre est avant tout 
une étude critique, sérieuse, profonde et complète de l'amé- 
ricanisme. Ce que d'autres n'avaient fait qu'effleurer, il l'a 
soumis à un examen rigoureux. Ce que peut-être ils n'avaient 
osé dire, il l'a écrit sans ambages, sans faiblesse, avec une 
conscience que rien ne permet de suspecter. La réfutation est 
impitoyable, mais elle est juste; et, à part quelques détails, 
qui comportaient une appréciation plus indulgente, la sévé- 
rité des critiques n'a rien d'outré. Au contraire, des dithy- 
rambes exagérés avaient annoncé au monde la vie du 
P. Hecker. L'éloge ici dépassait toute mesure, (c Pas un livre 
paru depuis cinquante ans ne projette, disait-on, une lumière 
plus vive sur l'état présent de l'humanité..., sur les rapports 
intimes de Dieu avec l'âme humaine ou sur les conditions 
actuelles du progrès de l'Eglise. )> On le comparait avec les 
« écrits où sainte Thérèse constate les phénomènes surnatu- 
rels dont elle était l'objet ». Involontairement, on se demande 
si l'auteur d'un tel rapprochement a lu les œuvres de la 



222 L'AMERICANISME 

grande mystique d'Espagne. Autant vaudrait dire que le 
P. Hecker ressemble au vénérable curé d'Ars. 

La moindre attention d'un prêtre qui entend quelque chose 
à la théologie suffit à lui faire apprécier à leur juste valeur ces 
éloges excessifs. Après la critique de M. Charles Maignen, 
que reste-t-il de ce docteur, de ce type de l'apôtre? Ce que 
nul ne conteste, c'est-à-dire un excellent homme, un prêtre 
vertueux, un missionnaire zélé, le tout à sa façon. Mais on 
devra convenir qu'il était peu équilibré, passablement névrosé, 
point du tout théologien et fort épris de ses idées person- 
nelles. 

On parle de mysticisme à propos de ses relations avec 
l'Esprit-Saint. Jamais pareil mot ne fut plus mal employé. Le 
P. Hecker n'est pas un mystique, au sens théologique de 
l'expression. Il n'est que subjectiviste ou individualiste. Il 
transporte le kantisme plus ou moins conscient dans le 
domaine des communications de l'homme avec Dieu. Sa pré- 
tendue direction de l'Esprit-Saint est un principe dangereux, 
qui explique, du reste, toutes les déviations et variations du 
fondateur des Paulistes, à commencer par sa sortie, assez 
étrange, de la congrégation dans laquelle il avait fait ses 
vœux de religion. Nous plaindrions le jeune clergé que l'on 
élèverait dans l'idée qu'il sera, en tout et partout, guidé par 
l'Esprit-Saint, et qu'il pourra se passer de tout autre 
directeur. On ne va pas ainsi impunément contre l'esprit de 
l'Eglise et contre l'enseignement de tous les docteurs et 
maîtres en ascétisme. 

11 serait inutile de prolonger Ténumération de toutes les 
singularités de l'américanisme selon le P. Hecker. Signalons 
encore, comme un caractère marqué de cette école, le dédain, 
pour ne pas dire la condamnation de la vie religieuse et des 
vœux qui en constituent l'essence. Il est facile de découvrir 
sous cette aversion pour les ordres religieux un vieux levain 
de protestantisme. C'est une conséquence du principe faux 
ou malentendu de l'individualisme. A en croire les nouveaux 
docteurs, se lier plus étroitement à Dieu, et se mettre sous la 
conduite de ses représentants, ce serait diminuer sa valeur 
personnelle. De là, ces bizarres théories sur « la vie con- 
ventuelle adaptée aux besoins nouveaux du monde ». Comme 



L'AMERICANISME 223 

si le monde réclamait, pour mieux le convertir, des hommes 
moins esclaves de la perfection que les ordres réguliers, si 
souvent approuvés par l'Eglise. Nous n'ignorons pas que les 
idées de ce genre trouvent quelque faveur auprès de certains 
membres du clergé. Ce n'est pas une raison de les croire 
pour cela vraies et inoffensives. Nous ne craignons pas de 
dire que c'est une déviation du sens catholique. 11 y a plus 
que des inconvénients à faire bon marché des conseils évan- 
géliques, il y a une erreur et une méconnaissance du véri- 
table esprit de TÉglise. M. Maignen fait justice complète de 
cette aberration. Ce qu'il y a de curieux, c'est que l'expé- 
rience très actuelle, en pleine Amérique, donne un éclatant 
démenti aux idées du P. Hecker sur la vie conventuelle 
adaptée aux besoins du siècle. La société des Paulistes, après 
quarante ans d'existence, en 1897, ne comptait que trente-deux 
prêtres. A la même date, la congrégation du Très-Saint- 
Rédempteur, qui, à l'époque où le P. Hecker en sortit, avait 
huit maisons aux Etats-Unis, en possédait trente-trois, dont 
quatorze de langue anglaise. Il est donc faux de dire que 
l'Amérique ne s'accommode pas de la véritable vie conven- 
tuelle. 

Il en est à peu près ainsi de toutes les affirmations de 
l'américanisme. On est vraiment étonné de la somme de rêves, 
d'illusions et d'erreurs qui ont passé sous le couvert de q^uel- 
ques renommées plus bruyantes que solides. 



M. Charles Maignen a donc bien mérité de l'orthodoxie et 
de la saine théologie, en ramenant à leur juste valeur les pré- 
tentions de l'américanisme. Un homme du monde, qu'avait 
effrayé dans ses convictions religieuses la vie du P. Hecker, 
nous écrivait, après avoir lu le livre du vaillant polémiste : 
(( C'est un coup de massue dont il est difficile de se 
relever. » Oui, mais le coup porte sur les doctrines et non 
sur les hommes. M. Maignen les respecte toujours, il ne 
frappe que l'erreur. 

Souhaitons à son œuvre tout le succès dont elle est digne. 
Elle a été pour nous un vrai soulagement. Nous savons qu'elle 
l'a été pour bien d'autres. 



224 L'AMÉRICANISME 

Plus que jamais nous sommes convaincu que, pour ra- 
mener le siècle à Dieu, il faut, avant tout, des saints. Nous 
ne croyons pas que le P. Hecker soit de ceux qu'on doive 
proposer à l'imitation de tous. 

Plus que jamais, enfin, nous avons raison de rester attachés 
à la vieille foi et à l'antique charité, catholiques sans épithète 
et Français sans le moindre désir de nous américaniser. 

HippoLTTE MARTIN. 



LE CHRISTIANISME DE MAINE DE BIRAN 



Lorsqu'en 1857, Ernest Naville publia une partie du Journal 
intime de Maine de Biran, ce fut, suivant l'expression du P. Gra- 
try, un événement dans le monde philosophique et religieux. On 
savait que cet éminent esprit s'était peu à peu dégagé du sensua- 
lisme de Condillac, de Destutt de Tracy et de Cabanis, pour mon- 
ter jusqu'au spiritualisme le plus net. On ignorait, sauf dans son 
entourage, que le penseur eût demandé à la révélation un sup- 
plément de lumière, que l'homme eût cherché dans la foi une 
assurance plus ferme pour sa conduite. 

Les jugements portés sur Maine de Biran par quelques-uns des 
plus illustres de ses contemporains revenaient à toutes les mé- 
moires. Royer-Collard ne disait-il pas de lui : « Il est notre maître 
à tous ))? Cousin ne l'estimait-il pas « le plus grand métaphysicien 
qui eût honoré la France depuis Malebranche » ? Auguste Nicolas, 
dans son Etude sur Maine de Biran ( 1858), faisait ressortir ce que 
cette victoire avait de glorieux pour le christianisme, et plus tard 
Mgr Baunard, en racontant la dramatique histoire des grandes 
çictimes que le doute a faites dans le siècle présent, opposait l'as- 
cension de Maine de Biran vers la lumière à la descente fatale de 
Théodore Jouffroy dans les ténèbres et les angoisses du scepti- 
cisme. 

Cependant les âmes croyantes ne se tenaient pas pour pleine- 
ment satisfaites. A lire les extraits du Journal intime donnés au 
public, on voyait une âme éprise du besoin de croire ; mais était- 
elle arrivée à la conquête entière de la vérité? En tête des Pen- 
sées, Ernest Naville n'hésitait pas h écrire : a On ne rencontre pas 
dans le Journal^ à l'égard des vérités chrétiennes, l'expression 
d'une conviction proprement dite. Les aspirations, les désirs, les 
vues qui se dirigent de ce côté y abondent et se multiplient à me- 
sure que le temps avance ; le mouvement est visible, et on ne peut 
en méconnaître la direction, mais on ne lit nulle part la profes- 
sion d'une foi positive et complète. Les doutes, les incertitudes 
subsistent jusqu'à la fin; l'âme de l'auteur est pareille h l'aiguille 

LXXVI. — 15 



226 LE CHRISTIANISME DE MAINE DE BIRAN 

d'une boussole qui, déviée de sa direction naturelle, ne cesse pas 
d'y tendre, mais oscille avant de s'y fixer. » 

Ce jugement devait-il être définitif? 

Sans vouloir, h proprement parler, le reviser, plusieurs dési- 
raient avoir entre les mains toutes les pièces de la cause. Or, d'un 
ense