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ÉTUDES 



PUBLIÉES PAR DES PERES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS 



TOME 76 



PARIS 
IMPRIMERIE D. DUMOULIN ET C'- 

5, RUE DBS CRANDS-ACGUSTINS, 5 



ETUDES 



PUBLIEES 



PAR DES PÈRES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS 



REVUE BIMENSUELLE 



PARAISSANT LE 5 ET LE 20 DE CHAQUE MOIS 



35« ANNEE 



TOME 76. — JUILLET-AOUT-SEPTEMBRE 1898 




PARIS 

ANCIENNE MAISON RETAUX-BRAY 

VICTOR RETAUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

82, RUE BONAPARTE, 82 
Tous droits de traduction et de reproduction réservés 







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OK f^ARls 



L'ÉCOLE DU VALENTIN 



M. Demolins, expliquant A quoi tient la supériorité des 
Anglo-Saxons^ nous a conduits au centre de l'Angleterre à 
l'école d'Abbotsholme, fondée et dirigée parle D*" Cecil Red- 
die. Tout un long chapitre est consacré à la description de 
cet établissement et des méthodes d'éducation qu'on y appli- 
que. Il s'agit de démontrer comme quoi le régime scolaire 
anglais forme des hommes, tandis que le nôtre ne forme que 
des fonctionnaires. 

La maison du D'" Reddie est en pleine campagne ; les 
"élèves — une cinquantaine environ — y vivent comme en 
famille ; le règlement est large, la discipline point tracassière, 
la surveillance aussi réduite que possible, le travail intellec- 
tuel très modéré; des classes le matin seulement; l'après- 
midi à peu près entièrement donné aux exercices physiques 
et aux travaux manuels ; les élèves entretiennent le jardin et 
même la ferme ; « ils ont presque bâti eux-mêmes et aménagé 
leur école »; ils ont construit deux bateaux, en ont un troi- 
sième sur le chantier et vont entreprendre un pont sur la ri- 
vière « qui a trente à quarante mètres de large » ; ils appren- 
nent les langues vivantes en les parlant ; bref, ces jeunes 
gentlemen ont une existence charmante qui ne ressemble 
en rien à la vie maussade que l'on trouve dans nos lycées et 
collèges, « ces geôles de jeunesse captive » ; ils deviennent 
robustes ; l'excellent docteur les pèse souvent et il cons- 
tate que, en un temps donné, ils profitent plus chez lui que 
pendant une période égale de vacances dans leurs familles. 
On reconnaît que leur culture classique laisse à désirer; mais, 
ce qui vaut mieux, ils sortent de l'école débrouillards, actifs, 
entreprenants, prêts pour toutes les réalités de la vie dont ils 
ont fait l'apprentissage. 

Cet idéal pédagogique a émerveillé beaucoup de lecteurs. 
D'autres ont fait remarquer qu'il ne faudrait pas appeler cela 



6 L'ÉCOLE DU VALENTIN 

« le régime scolaire anglais », puisque l'œuvre du D" Reddie 
est un essai de date récente et une curiosité chez les Anglais 
eux-mêmes. Nous avons dit à notre tour que, sans sortir de 
France, il ne serait pas trop difficile de trouver des maisons 
dVciiuation où, saulle pesage et telles autres pratiques trop 
anglo-saxonnes, les choses se passent à peu près ainsi, où la 
plante humaine se développe à l'air et au soleil, et où l'on ne 
se préoccupe pas uniquement de gaver le cerveau des éco- 
liers en vue des examens. Si l'État n'était pas chez nous le 
grand maître d'école, l'arbitre suprême en matière d'ensei- 
gnement, pesant de tout son poids sur ses rivaux eux-mêmes 
et les obligeant de le suivre jusque dans ses égarements, nos 
établissements libres ne tomberaient pas si souvent dans des 
erreurs pédagogiques dont nous sommes les premiers à 
gémir. 

On nous permettra, à ce propos, de présenter ici un spéci- 
men d'institution organisée par des maîtres chrétiens, afFran- 
chis cette fois des mille servitudes de la mode et des pro- 
grammes officiels. On y verra qu'ils savent, eux aussi, quand 
on les laisse faire, adapter l'éducation à la vie. Nous ne di- 
rons rien que nous n'ayons vu et étudié sur place. 



Nous descendons à la gare de Valence. Ce n'est pas, 
comme dans le cas de M. Demolins, le directeur de l'école 
en tenue de touriste anglais — blouse de drap serrée à la 
taille, culotte courte, gros bas de laine, béret sur la tète — 
qui vous attend et vous accueille, mais un Père en grande 
barbe de missionnaire qui, sans avoir Pair aussi cavalier, 
ii*en conduit pas moins bien un vigoureux cheval attelé à un 
véhinile campagnard. Le trajet est d'une petite lieue, dévorée 
c j [ues minutes. Notre-Dame du Valentin apparaît avec 

sa longue façade lihnu lie noyée dans le vert des prés et des 
boia. 

Voilà bien la siiu.iiion idéale, rêvée par les réformateurs 
Je notn* lii- naiionale et tant recommaiulée par 

let hygiéiiinii:» a i.i M»llii;ilude de rUiiiversité, pour l'établis- 
S6Bient de ses internats. Jamais uiu; maison de ce genre ne 
devrait se trouver dans lii n i i. ur d'une grande ville; il n'est 



L'ECOLE DU VALENTIN 7 

pas bon non plus, en règle générale, qu'elle soit reléguée 
trop loin à travers champs. L'emplacement le plus convenable 
à tous égards, celui qu'il faut adopter quand on n'est pas 
obligé de faire autrement, ce sera une propriété aussi vaste 
que possible dans le voisinage immédiat de la ville, dont on 
aura ainsi les ressources sans en avoir les inconvénients. 
Après tout ce qui a été dit et écrit sur ce sujet en ces der- 
nières années, il est au moins étrange que les innombrables 
lycées et collèges construits à si grands frais sous le régime 
actuel s'élèvent d'ordinaire dans les quartiers les plus popu- 
leux, où l'air et l'espace sont fatalement mesurés. 

L'École de Notre-Dame du Valentin est intallée au centre 
d'un domaine de soixante-sept hectares entièrement clos de 
murs. Sur le devant, des prairies couvrent plus de trente- 
cinq hectares de plaine ; par derrière, un coteau boisé sert 
de rempart contre les vents du nord ; la vigne et diver- 
ses cultures occupent une partie des pentes et du plateau. 
Le Valentin était une ancienne résidence seigneuriale, qui 
dans son délabrement gardait encore un certain cachet de 
magnificence. Le château n'était guère qu'une longue bâtisse 
peu élevée de cinquante mètres de façade, avec des murs 
épais comme ceux d'une forteresse supportant des voûtes 
massives. On l'a élevé de deux étages et agrandi de deux 
ailes aussi longues que la façade elle-même. La chapelle oc- 
cupe la plus grande partie de celle de l'est. Le quadrilatère est 
complété du côté de la colline par un corps de bâtiment moins 
haut qui comprend un préau couvert et une vaste salle de réu- 
nion. Des fenêtres de la façade l'on embrasse le splendide pa- 
norama de la vallée du Rhône; le fleuve fuit vers le midi dans 
une traînée lumineuse ; sur la rive gauche, Valence se laisse 
deviner plutôt qu'elle ne se montre à travers les plantureux 
vergers qui l'enserrent. Sur l'autre rive la croupe rocheuse, 
abrupte, sévère, au sommet de laquelle se profile la silhouette 
hardie des ruines de GrUssol, tandis qu'à ses pieds s'étagent 
les vignobles fameux de Saint-Péray. Mais ce qui fait plus en- 
core la valeur et le charme exceptionnel du vieux domaine du 
Valentin, ce sont les admirables sources qui jaillissent du pied 
du coteau et se déversent dans une série de bassins de soixante 
à quatre-vingts mètres de long abrités par des arbres géants. 



fi L'ÉCOLE DU VALENTIN 

Au moment où nous arrivons, les élèves, répartis en 
équipes, sont occupés çà et là à des travaux que nos collé- 
giens ne connaissent guère. Les uns font des terrassements 
sur le devant de la maison; d'autres s'acharnent sur de 
vieilles souches, débris d'arbres séculaires qu'on a dû abat- 
tre lors de la construction des nouveaux bâtiments ; la beso- 
gne est rude, et il y faut faire jouer la mine; un vaste jardin 
potager, créé de toutes pièces par la petite colonie, réclame 
un bon nombre des plus jeunes ; les plus grands et les plus 
forts achèvent en ce moment une œuvre considérable; on a 
eu l'idée d'utiliser les eaux si abondantes de la propriété pour 
produire l'énergie électrique. Il a donc fallu creuser une pro- 
fonde tranchée pour obtenir une chute suffisante et prolonger 
sur trois ou quatre cents mètres le canal de fuite. On est en 
vacances de Pâques, et la plus grande partie de la journée est 
consacrée à ces travaux manuels où chacun s'emploie suivant 
son âge et ses forces, mais tous avec le plus parfait entrain. 
Ils n'y sont d'ailleurs point obligés ; mais eux-mêmes y ont 
pris goût à tel point qu'ils les préfèrent aux jeux et aux pro- 
menades. — Je serai contraint, nous dit le Père Directeur, 
d'établir des promenades obligatoires, parce qu'il faut aussi 
qu'ils s'exercent à la marche. Et puis, ils apprécieront davan- 
Uge les beaux ombrages du Valentin quand ils auront un 
peu peiné sur les routes poudreuses. 

Au reste, au point de vue de la santé et du développement 
physique, rien ne vaut ces exercices, qui mettent tour à tour 
en mouvement tous les muscles. Aussi les élèves du Valentin 
sont vigoureux et bien portants, et l'infirmerie de l'établisse- 
ment ne reçoit que de très rares visiteurs. 

Notre-Dame du Valentin n'est pourtant point une école 
d'agriculture. C'est bien une maison d'enseignement secon- 
daire classique, où l'on cultive les lettres grecques et latines 
avec beaucoup plus d'ardeur encore que les champs et le po- 
tager; mais ce n'est point un petit-séminaire, ni un collège 
comme un autre. 

M. Demolins prétend que si l'on demande à cent jeunes 
Français au sortir de leurs études à quelles carrières ils se 
deslinenl, soixante-quinze vous répondront qu'ils sont can- 



L'ECOLE DU VALENTIN 9 

didats aux fonctions du gouvernement. Au Valentin, le chiffre 
des élèves n'atteint pas tout à fait la centaine ; mais si vous 
interrogez n'importe lequel de ces adolescents de treize à 
dix-huit ans sur ce qu'il compte faire plus tard, il vous répon- 
dra invariablement : Moi, je serai missionnaire. L'Ecole de 
Notre-Dame du Valentin a, en effet, pour but unique de pré- 
parer des recrues pour Tapostolat, et c'est pourquoi elle 
porte le nom d'École apostolique. Cette appellation, et sans 
doute l'œuvre elle-même ne sont pas absolument inconnues 
pour la plupart des lecteurs de la Revue. 

Il y aura bientôt trente-cinq ans, le P. de Foresta, de pieuse 
mémoire, en jetait à Avignon les premiers fondements. 
C'était un de ces doux à qui l'Evangile promet la conquête 
de la terre, cachant sous des dehors modestes une âme ar- 
dente et une volonté tenace. Il avait toujours caressé l'espoir 
de se dévouer lui-même aux missions les plus ardues et les 
plus délaissées ; il aurait voulu porter la foi aux misérables 
populations des régions boréales. Sa frêle santé et d'autres 
raisons encore ne permirent pas de donner suite à ces géné- 
reuses aspirations.. Ce fut alors qu'il conçut le projet de for- 
mer des ouvriers pour les travaux qu'il lui était interdit 
d'entreprendre en personne. La Notice qu'il écrivit pour 
exposer son plan et justifier son idée, dénote une grande 
hauteur de vues et une intelligence remarquable des trans- 
formations que notre siècle finissant voit s'accomplir dans le 
monde. Les distances s'effacent, les barrières tombent, les 
peuples jusqu'ici séparés se rapprochent et se mêlent. Les 
facilités nouvelles ouvertes à l'apostolat sont manifestement 
une invitation de la Providence. Il faut que l'Evangile soit 
annoncé à toute la terre, et puisque les chemins sont plus 
largement ouverts qu'ils ne le furent jamais, il n'est pas dou- 
teux que Dieu n'adresse à un grand nombre d'âmes jeunes 
et vaillantes l'appel qu'entendirent les apôtres. Beaucoup de 
ces vocations restent stériles, faute de soins et de culture. Il 
faut donc les rechercher, les recueillir et, par une éducation 
appropriée, former dans l'enfant le futur missionnaif e, comme 
on forme dès le bas âge le marin ou le soldat. 

Telle est la pensée directrice de l'œuvre du P. de Foresta, 
pensée de tout point conforme à l'esprit et à la pratique de 



10 L'ÉCOLE DU VALENTIN 

rÉglise en tous les temps et spécialement depuis le concile 
de Trente. Du reste, il en appelait à deux précédents illustres 
que lui fournissait l'histoire de son ordre. C'est d'après les 
mêmes principes et sur le même plan que saint Ignace avait 
fondé à Rome le Collège germanique, pour préparer des 
missionnaires à l'Allemagne ; et plus tard le P. Alexandre de 
Rhodes, de retour en Europe après de longues années pas- 
sées en Extrême-Orient, avait déterminé le mouvement d'où 
sortit la Société des Missions étrangères. 

Après avoir mûri son projet pendant plusieurs années dans 
la réflexion et la prière, le P. de Foresta obtenait enfin l'au- 
torisation de mettre la main à l'œuvre. La première Ecole 
apostolique fut ouverte à Avignon au mois d'octobre 1865. On 
peut voir dans la Vie du fondateur quel concours de circons- 
tances providentielles marqua ses modestes débuts ^ On 
commença avec douze élèves ; à la fin de la seconde année ils 
étaient cinquante ; le chiffre s'accrut encore à chaque rentrée 
pour atteindre bientôt soixante-dix et quatre-vingts. D'ail- 
leurs, en moins de dix ans, cinq ou six autres écoles issues 
de celle d'Avignon s'ouvraient en France, en Belgique, en 
Italie, jusqu'en Amérique, et comptaient ensemble bien près 
de trois cents élèves. 

L'institution venait à son heure et répondait à un besoin. 
C'est ce qui explique ses rapides progrès, aussi bien que les 
approbations et les sympathies qui l'accueillirent dès Tabord. 
Au premier rang il faut placer celles des Souverains Pontifes 
eux-mêmes. Pie IX et après lui Léon XIII ont, à cinq reprises 
au moins, donné à l'œuvre les témoignages de la plus haute 
bienveillance ; les faveurs spirituelles ont été accordées avec 
une libéralité exceptionnelle aux fondateurs et bienfaiteurs. 
Le nom du comte de Chambord ne saurait ici être passé 
sous silence; après avoir jusqu'à la fin de sa vie fourni à l'en- 
Irelien de plusieurs élèves des écoles apostoliques, il leur fit 
par testamenl une royale largesse. Bien d'autres noms illus- 
tres pourraient figurer à côté de celui du prince ; il ne nous 
appartient pas de les citer. Mais plus ordinairement les 



1. Albéric de Foresta, de la Compagnie de Jésus, par le P. Régis de Cha- 
zourui'tt, 3« éd., 1887. Paris, Pousaielgue. 



L'ECOLE DU VALENTIN 11 

humbles et les petits furent les pourvoyeurs des futurs mis- 
sionnaires. Rien de touchant comme les récits qui revien- 
nent fréquemment à ce propos dans les comptes rendus an- 
nuels de l'Œuvre. Le clergé, plus encore, mérite ici une 
mention honorable. En France plus qu'en aucun autre pays 
le prêtre a l'âme ouverte aux ardeurs apostoliques. Il en est 
beaucoup qui, après avoir rêvé de se dévouer aux missions 
lointaines, sont demeurés dans leurs diocèses, souvent pour 
des motifs indépendants de leur volonté. Ils en gardent toute 
leur vie un regret, pour ne pas dire un remords. Ce sera une 
consolation pour eux de prélever sur leurs maigres ressources 
de quoi subvenir à la formation d'un missionnaire. 

L'École d'Avignon avait résisté, grâce à l'énergie et à l'in- 
domptable confiance du fondateur, aux épreuves de l'année 
terrible ; l'année honteuse faillit lui être fatale ; les élèves 
furent expulsés aussi bien que leurs maîtres par les exécu- 
teurs des Décrets de 1880. On ne s'attendait pas à cet excès 
dans l'arbitraire, et il y eut un moment d'incertitude doulou- 
reuse. La Providence pourvut à tout. Après quelques se- 
maines de véritable campement, la petite colonie reçut la 
plus aimable hospitalité dans une portion des bâtiments du 
petit-séminaire de Sainte-Garde, mis à sa disposition par l'au- 
torité diocésaine d'Avignon. Elle y demeura jusqu'en 1887 ; 
elle fut alors transférée à Montciel, près de Lons-le-Saunier, 
dans une vaste maison restée vacante depuis que les Décrets 
avaient contraint les Jésuites de chercher hors de France 
un abri pour leurs noviciats et scolasticats. Cette nouvelle 
installation dura dix années. Enfin, en 1897, l'École émigrait 
une fois encore, mais cette fois pour s'établir chez elle et de 
façon définitive. 

En effet, bien que fondée et dirigée par des Jésuites, l'Œu- 
vre garde son autonomie, et la belle École de Notre-Dame du 
Valentin n'est nullement une propriété de la Compagnie de 
Jésus. Sa nouvelle installation, en lui garantissant une 
stabilité qu'elle n'avait point jusqu'ici, lui permettra sans 
doute de prendre un plus grand développement et d'ac- 
cueillir en plus grand nombre les candidats à la carrière 
apostolique. 



12 L'ÉCOLE DU VALENTIN 

II 

L'École se recrute le plus ordinairement parmi les enfants 
de la campagne. Toutes choses égales d'ailleurs, ils sont 
plus aptes à la vie de missionnaire, qui exige de la vigueur 
et de l'endurance. 

Les familles chrétiennes de cultivateurs où la foi est vive 
et les enfants nombreux, où l'on contracte de bonne heure 
des habitudes de simplicité et de travail, sont pour ainsi dire 
la terre d'élection de la vocation apostolique ; elle y germe 
presque d'elle-même. Naturellement, c'est d'ordinaire le 
prêtre qui discerne ceux que Dieu appelle; c'est son devoir 
et son droit. A lui encore de ménager dans l'âme de l'enfant 
Téclosion de ce germe délicat, de lui montrer le but, d'éveil- 
ler -ses désirs, de le préparer doucement à répondre, le mo- 
ment venu : Maître, vous m'avez appelé, me voici. L'École 
en effet n'est pas un pensionnat où l'enfant est présenté par 
ses parents ; elle ne l'accepte que sur sa propre demande, 
écrite et signée de sa main. Il doit déclarer à l'appui que son 
intention est d'être missionnaire, s'il plaît à Dieu et qu'on 
l'en juge capable. Quant aux parents, l'École exige seulement 
leur consentement, avec la promesse de ne pas réclamer leur 
fils pour les vacances. Dès l'origine de l'œuvre, ce point du 
règlement a été considéré comme essentiel par le fondateur, 
et une expérience de plus de trente années lui a donné plei- 
nement raison. Et ce n'est pas le côté le moins merveilleux 
ni le moins touchant de l'institution que ni les enfants ni les 
parents ne se laissent arrêter par ce premier sacrifice. De 
part et d'autre on se rend compte que l'adieu à la famille est 
le premier pas à faire dans la carrière apostolique. Au reste, 
du moment que l'enfant est admis à l'Ecole, elle se charge 
de son entretien ; les parents y contribueront seulement dans 
la mesure de leur bonne volonté. 

Les candidats n'ont jamais manqué; bien au contraire, ils 
se présentent en assez grand nombre pour qu'on puisse faire 
une sélection passablement sévère. La nature même de l'ins- 
titution et le but qu'elle poursuit exigent qu'elle ne s'ouvre 
qu*à une élite. « En règle générale, nous dit le directeur, 
nous voulons que l'intelligence soit au-dessus de la moyenne ; 



L'ECOLE DU VALENTIN 13 

mais ce que nous voulons plus encore, c'est une certaine 
élévation de sentiments qui peut se trouver au fond des na- 
tures les plus frustes, que notre éducation développera, mais 
qu'elle ne donnerait pas à celles qui en seraient totalement 
dépourvues. » Quand, après un soigneux examen, le candi- 
dat a été admis, il est encore convenu que les six premiers 
mois de son séjour à l'Ecole ne sont qu'un temps d'essai, 
pendant lequel on peut toujours le rendre à sa famille, si 
on ne reconnaît pas en lui des aptitudes suffisantes. Sur 
trente-six nouveaux de la dernière rentrée, dix-huit, soit 
exactement la moitié , avaient ainsi été éliminés avant 
Pâques. 

Au moment de son admission l'enfant est âgé de treize ans 
environ. La durée normale du séjour à l'École est de cinq 
années ; c'est celle des études classiques elles-mêmes d'après 
le Ratio studiorum : trois ans de grammaire, un an d'huma- 
nités et un an de rhétorique. Tel fut le régime des collèges 
en des temps lointains, et les adolescents en sortaient géné- 
ralement aux alentours de leur quinzième année sachant fort 
bien le latin et fort passablement le grec. Grâce aux méthodes 
et aux programmes encyclopédiques, ils en sortent aujour- 
d'hui vers dix-huit ou dix-neuf ans, incapables, dit M. Jules 
Lemaître, « de lire couramment, je ne dis pas une scène de 
Sophocle, mais une page de Virgile ou une lettre de Gicé- 
ron. Mais, s'ils ne savent ni le latin, ni le grec, en revan- 
che ils ne savent pas mieux l'anglais, l'allemand, la géo- 
graphie ou les sciences naturelles ». Ils sont prêts à passer 
bacheliers, et a un bachelier es lettres moyen — c'est tou- 
jours M. Jules Lemaître qui parle — est un monstre, un 
prodige de néant». 

Nous ne voulons pas dire que les élèves de l'Ecole apos- 
tolique soient de beaucoup supérieurs à ceux des lycées ou 
des collèges. Mais peut-être bien ont-ils chance de le devenir. 
D'abord, précisément parce qu'on n'a pas la prétention de 
leur enseigner toutes choses, ils finissent par apprendre 
quelque chose. La plupart des pratiques absolument vicieuses 
auxquelles l'enseignement actuel est condamné par la pré- 
paration obligatoire du baccalauréat leur sont épargnées ; 
leurs maîtres ont la permission de cultiver en eux l'esprit, 



j4 L'ÉCOLE DU VALENTTN 

le jugement, voire môme le goût esthétique, au lieu d'en- 
tasser clans la mémoire des connaissances indigestes. 

Ensuite, ces adolescents sont laborieux; ils étudient avec 
plus de conscience et de sérieux qu'on ne le fait d'ordinaire 
à leur âge ; Tesprit de foi et la piété entretiennent chez eux 
cette ardeur qui ne s'allume chez d'autres qu'à l'approche des 
examens. Et cela est capital. La grande erreur du jour en 
matière d'enseignement, et la plus funeste dans ses consé- 
quences, consiste à croire que la science du maître peut sup- 
pléer au travail personnel de l'élève. De là cette multiplica- 
tion déraisonnable des cours où l'écolier n'a guère qu'un 
rôle passif, de là ces injustes récriminations contre les maî- 
tres dont les élèves n'ont pas tout le succès rêvé par leurs 
parents; de là aussi l'habitude de ]ugeT a priori de la valeur 
de renseignement d'une maison par les grades des profes- 
seurs qui le distribuent. La vérité est que l'esprit de l'enfant, 
comme ses membres eux-mêmes, se développe par son 
propre exercice et non pas par une action extérieure. « Ce 
que le maître fait, disait Mgr Dupanloup, n'est rien ; ce qu'il 
fait faire est tout. » A l'École apostolique, ce principe de la 
vieille pédagogie est toujours en vigueur. Les maîtres sont 
assez peu gradés; mais les élèves travaillent ferme. Mieux 
que tous les raisonnements, les résultats prouvent que, dans 
la culture intellectuelle du jeune âge, c'est là et nulle part 
ailleurs qu'il faut chercher le secret de la réussite. 

L'histoire de l'École fournit précisément à cet égard une 
expérience très intéressante. En effet, tant qu'elle fut à Avi- 
gnon, ses élèves suivirent les cours du collège Saint-Joseph. 
Or, on les vit à peu près invariablement prendre la tête de 
leurs classes et remporter un total de prix et d'accessits abso- 
lument hors de proportion avec leur nombre. Si bien que, par 
délicatesse, ils demandèrent eux-mêmes à deux reprises à ne 
plus figurer au palmarès, ce qu'on ne jugea pas à propos de 
leur accorder. Leurs camarades du collège avaient pourtant 
«ur eux plus d'un avantage; d'abord, dans la plupart des cas, 
un plus grand nombre d'années d'étude, et presque toujours 
celui d'une éducation première dans un milieu plus affiné. 
D'autre part, il est vrai, ils avaient peut-être à leur désavan- 
tage le léger souci de quelques leçons d'arts d'agrément. 



L'ÉCOLE DU VALENTIN 15 

Mais, tout compte fait, ils avaient déployé un moindre effort. 
Ils étaient les premiers à le reconnaître, et ils rendaient jus- 
tice de fort bonne grâce à des rivaux qui ne l'emportaient 
que pour avoir peiné plus qu'eux. Les écoliers sont intrai- 
tables les uns envers les autres pour tout ce qui sent la pri- 
vauté ou la faveur, mais ils acceptent toujours loyalement 
une supériorité conquise par le travail. 

Il y a encore une raison pour que les études classiques 
soient en somme meilleures à l'École apostolique que dans 
les lycées et collèges où leur nullité est de jour en jour plus 
navrante. Le spirituel écrivain que nous citions plus haut 
demande dans son plan de réforme que l'on déverse sur l'en- 
seignement moderne les quatre cinquièmes de la clientèle 
du classique ; nous ne garderons pour celui-ci qu'une élite 
et alors nous reprendrons pour l'étude du latin et du grec 
« les vieilles méthodes ». 

Ces vieilles méthodes, démolies pièce à pièce par l'Uni- 
versité, et auxquelles on sent le besoin de revenir, sont en 
effet les seules qui aient jamais réussi. Or, ce sont celles que 
l'on a conservées à l'Ecole ; les exercices démodés ailleurs y 
sont cultivés avec une superbe insouciance de la mode. On 
compose en latin, on fait des vers latins, surtout on parle 
latin. Nous n'avons jamais pu comprendre, pour notre part, 
la beauté du raisonnement avec lequel les réformateurs de 
notre enseignement national ont condamné et banni ce genre 
d'exercices : Le latin et le grec sont des langues mortes; on 
les apprend pour les comprendre, non pour les écrire, encore 
moins pour les parler. — Mais, morte ou vivante, quand on 
apprend une langue, c'est apparemment pour la savoir. Or, il 
semble de toute évidence que pour apprendre une langue, le 
meilleur moyen, le plus facile même et le plus expéditif, c'est 
encore de l'écrire et surtout de la parler. A vrai dire, il n'y en 
a pas d'autre, et c'est pourquoi, depuis que l'on se contente 
d'expliquer et de traduire vaille que vaille les auteurs, nos 
rhétoriciens ne savent guère plus de latin qu'un modeste élève 
de cinquième de l'ancien régime. Les élèves de l'École apos- 
tolique en savent certainement davantage, et ils le devront à 
une discipline dont on peut plaisanter, mais qu'on ne rem- 
placera pas. 



18 L'ÉCOLE DU VALENTIN 

En môme temps que le latin et le grec, ils apprennent les 
langues vivantes. G*est une pièce indispensable dans le 
bagage des missionnaires. Tel d'entre eux n'aura peut-être 
que de bien rares occasions de parler français; notre langue, 
malheureusement pour notre patriotisme, n'est pas celle qui 
se fait le plus entendre sur la face de là terre. Ici encore, on 
emploie surtout les méthodes actives ; l'École se recrute à 
l'étranger comme en France; on y compte toujours quelques 
élèves de langue anglaise, allemande, voire même arabe ou 
malgache, qui deviennent les moniteurs de leurs camarades. 
La meilleure leçon est souvent celle qui se donne par manière 
de conversation, en récréation, en promenade ou au travail 
manuel. 

Quant à l'histoire, la géographie, la physique, la chimie, 
les mathématiques, la dose en a été réglée en tenant compte 
des justes exigences du temps, mais sans négliger celles du 
sens commun. Le programme de cette partie des études, tel 
que nous l'exposait le directeur de l'École, ressemblait beau- 
coup à celui que M. Emile Gebhart proposait l'année der- 
nière. On sait avec quelle magistrale vigueur le spirituel 
professeur de Sorbonne porte la hache dans la forêt des inu- 
tilités et des chinoiseries de l'enseignement officiel. Quand 
on en aura retranché les listes de noms, de dates, de menus 
faits ou de formules, quand on se bornera à prendre dans ces 
divers compartiments du savoir humain ce qui est usuel dans 
la vie ou même éducatif pour l'esprit, ce qu'il n'est pas per- 
mis d'ignorer à un homme cultivé qui n'est ni professeur ni 
spécialiste, il ne sera pas nécessaire de multiplier beaucoup 
les leçons ni d'encombrer la mémoire d'une masse de détails 
que nos bacheliers ont oubliés le lendemain de l'examen. 

La musique et le chant ont leur place dans le programme 
d'enseignement de TEcole; c'est souvent pour le mission- 
naire plus qu'un art d'agrément, un instrument d'apostolat. 
Tous les élèves doivent prendre part aux exercices de mu- 
sique vocale, et sans être virtuoses, ils enlèvent très conve- 
nablement des chœurs de moyenne difficulté. Quelques lec- 
teurs des Études se souviennent peut-être que, à propos 
à*Une vieille question de collège^ nous plaidions l'an dernier 
pour l'exécution à plusieurs voix des cantiques qui se chan- 



L'ECOLE DU VALENTIN 17 

tent à la messe de tous les jours dans nos maisons d'éduca- 
tion catholique. Cette idée que les uns ont trouvée hardie, 
quelques autres mêmes chimérique, a cependant pour elle la 
pratique d'un bon nombre d'établissements; nous en avions 
cité plusieurs, nous en connaissons d'autres aujourd'hui, 
et l'Ecole du Valentin peut encore allonger la liste. Le ré- 
sultat y est fort encourageant, avec des ressources pour- 
tant bien modestes; car l'Ecole n'a pas des maîtres spé- 
ciaux pour toutes les facultés, et ici comme en beaucoup 
d'autres points, les élèves doivent faire à peu près tout par 
eux-mêmes. 

III 

On a vu déjà que les études y sont coupées de divers tra- 
vaux manuels. Dans la pensée des directeurs, ces travaux ne 
sont pas de simples passe-temps, ni même seulement des 
exercices hygiéniques, meilleurs, à tout prendre, que les 
promenades et les jeux eux-mêmes au point de vue de ce 
qu'on appelle aujourd'hui l'éducation physique. Ils les ont tou- 
jours considérés comme un instrument d'éducation morale. 

C'est que, en effet, les écoliers, accoutumés à tenir en état 
leurs salles, leurs lits, leurs armoires, les objets à leur 
usage, obligés de mettre la main au balai et à la brosse, ap- 
prennent ainsi, sans y penser, plus de choses qu'on ne croit. 
Sans parler des habitudes d'ordre, de propreté et de modes- 
tie, qui ne sont inutiles  personne, ils apprennent à se ser- 
vir eux-mêmes, ils contractent une aptitude à se débrouiller, 
à se tirer d'affaire sans recourir aux uns et aux autres; ils 
acquièrent je ne sais quel sens pratique des choses de la vie, 
qui manque par trop à beaucoup de gens instruits, cultivés, 
de ceux que l'on appelle aujourd'hui du nom baroque d'« in- 
tellectuels ». On finit par comprendre chez nous qu'il y a là 
une lacune fâcheuse, imputable à l'éducation. Chez d'autres 
peuples moins enclins à l'abstraction, on l'a compris plus 
tôt. On ne s'étonne point en Angleterre de voir des jeunes 
gens très riches apprendre quelque métier d'artisan. Il est à 
croire que dans notre pays le préjugé bourgeois ne permet- 
tra pas de sitôt de donner cet utile supplément à l'éducation 
libérale des fils de famille. 

LXXVL —2 



Ig L'ÉCOLE DU VALENTIN 

Pour de futurs missionnaires, il importe beaucoup d'être 
formés de bonne heure à savoir se passer d'une foule de 
choses, et en particulier des services d'autrui. Depuis saint 
Paul, il est de tradition que l'ouvrier évangélique travaille de 
'ses mains et tâche à se suffire. Aussi, de tout temps, il a été 
de règle à l'École que les élèves fussent chargés de la plu- 
part des services intérieurs. 

Mais on ne s'en tient pas là. Maintenant, nous disait le 
directeur, que nous sommes chez nous et que nous avons un 
domaine, nous comptons bien en profiter pour munir nos 
élèves de cette éducation pratique qui n'est guère possible 
avec l'organisation actuelle des collèges. Nous leur donne- 
rons donc des notions d'agriculture et d'horticulture; et il ne 
sera pas nécessaire pour cela de rien ajouter au programme 
ni d'allonger les heures des classes. La théorie et la pra- 
tique marcheront de pair. La leçon se fera au cours même de 
ces travaux manuels auxquels ils s'intéressent si vivement. 
Il suffira d'appeler leur attention et de leur faire remarquer 
les choses. On leur montrera à la ferme les soins à donner aux 
animaux, l'utilité qu'on en retire, la manière de traiter le lai- 
tage. Le long de ce mur va être installé le rucher; ils seront 
chargés de l'entretenir et on leur apprendra les bonnes mé- 
thodes. La pisciculture même ne sera pas négligée; nos bas- 
sins sont déjà peuplés d'alevins. Nous avons un atelier de 
reliure qui fonctionne depuis longtemps; les élèves ont relié 
eux-mêmes tous les livres de leur bibliothèque ; enfin la 
forge et la menuiserie ont été établies de façon que plusieurs 
d'entre eux y puissent toujours travailler. 

Le 5 juin dernier, dans le grand amphithéâtre de la Sor- 
bonne, devant un auditoire de trois mille personnes, un con- 
férencier hardi exposait le programme d'un système d'édu- 
cation destiné à renouveler la face du monde. Nous en avons 
eu comme cela plusieurs depuis quelques années. A travers 
beaucoup d'utopies et de sophismes, qu'une belle assurance 
et des traits d'esprit ne suffisent pas à ériger en axiomes, 
l'orateur parvint à faire applaudir quelques idées justes qu'il 
avait le tort de pousser à l'extrême; celle-ci entre autres eut 
un grand succès : « Tous les élèves apprendront un métier 
manuel, et ce sera, j'en suis sûr, un de leurs grands plaisirs. 



L'ÉCOLE DU VALENTIN 19 

Un bon tiers des journées serait accordé à cette partie du 
programme ^ » 

On voit que ce plan est, dans une certaine mesure, réalisé 
à l'École du Valentin. Si c'était une œuvre maçonnique ou 
protestante, ou simplement libre-penseuse, elle aurait pu 
être citée en exemple et recueillir les honneurs de la séance. 
D'autant plus qu'elle aurait des droits tout particuliers à la 
sympathie de ceux qui veulent ainsi révolutionner notre édu- 
cation nationale. Leur but est en effet de préparer des jeunes 
gens actifs et entreprenants pour la nécessaire expansion de 
la France au dehors. Mais, on est bien obligé de l'avouer, les 
meilleurs agents de cette expansion sont encore nos mis- 
sionnaires, plus nombreux à eux seuls que ceux de toutes 
les autres nations catholiques. 



Nous voulons signaler encore un autre point de l'éducation 
du Valentin, très caractéristique, et qui montre que les 
maîtres chrétiens ne repoussent pas de parti pris les réformes 
et les innovations même les plus hardies, quand les circon- 
stances s'y prêtent. On a beaucoup parlé en notre temps de 
discipline libérale; l'Université a fait en ce genre des essais 
qui lui ont mal réussi. Nous avons été conviés, nous prêtres 
et religieux, à entrer dans la même voie; il fallait laisser les 
adolescents faire l'apprentissage de la liberté, partant dé- 
nouer les liens qui emmaillotent la gent écolière, abaisser 
les barrières, supprimer les garde-fous, bref, abolir la con- 
trainte, pour ne faire appel qu'au sentiment de l'honneur et 
de la responsabilité personnelle. 

A cet égard encore, l'École dont nous nous occupons est 
un sujet très intéressant d'expérience. On y a poussé dans le 
sens libéral aussi loin que le pouvaient souhaiter les nova- 
teurs en pédagogie les plus audacieux. La surveillance y est 
aussi discrète, aussi peu tracassière que possible. Elle s'y 
exerce à peu près à la façon de la Providence, tâchant de voir 
et de savoir, mais laissant faire, sauf à avertir quand besoin 
est. Les maîtres estiment, et ils inculquent aux élèves cette 

1. Conférence de M. Jules Lemaître pour Tœuvre du Comité Dupleix. 



20 L'ÉCOLE DU VALENTIN 

manière de voir, que, si jeunes soient-ils, des enfants qui 
veulent être un jour missionnaires ne doivent pas avoir 
besoin de la présence d'un maître pour garder toujours une 
conduite irréprochable. En étude, au jeu, à la promenade, 
partout, ces adolescents font eux-mêmes leur police; leurs 
maîtres, sans doute, se mêlent à eux de temps à autre, mais 
librement, comme en famille, et point du tout comme repré- 
sentants attitrés du règlement. Un détail qui a son impor- 
tance : le tutoiement n'est pas en usage à l'Ecole; à lui seul, 
ce vous entre camarades maintient dans les relations un ton 
généralement inconnu dans les réunions de jeunesse. 

Cette discipline si large, si éloignée de nos traditions sco- 
laires, est non seulement sans inconvénient dans ce milieu 
spécial, elle peut au contraire être regardée comme un agent 
éducatif de premier ordre. Rien n'est plus capable d'accou- 
tumer la volonté au bien, à l'ordre, à la règle; rien ne forme 
mieux l'homme dans l'enfant que cette soumission spontanée, 
en dehors de tout respect humain et de toute crainte, au 
devoir de chaque instant. Mais cela suppose un ressort intime 
puissant. Qui voudrait appliquer la méthode dans une agglo- 
mération ordinaire d'écoliers français irait au-devant de ter- 
ribles mécomptes. La même cause ne produit pas toujours 
les mêmes effets ; il faut encore que les conditions où elle 
agit soient les mêmes. Il y a des gens qui oublient ce point 
essentiel. 

IV 

Les élèves de l'Ecole apostolique la quittent, leur rhéto- 
rique achevée; ils ont alors, en règle générale, de dix-sept 
à dix-huit ans. Ils ont eu le temps de mûrir, de fortifier et 
môme de préciser leur vocation. La plupart ont arrêté leur 
choix sur une mission spéciale ; il est rare qu'un futur mis- 
sionnaire n'ait pas une préférence marquée. Chacun d'eux 
entrera donc dans l'ordre ou la société religieuse chargée 
d'évangéliser le pays vers lequel il se sent attiré. L'École 
n'est nullement un petit noviciat pour la Compagnie de Jésus ; 
ceux de ses élèves qui se sont présentés pour les missions 
qui nous sont confiées ont été accueillis ; d'autres, en plus 
grand nombre, sont allés ailleurs. La plus parfaite liberté leur 



L'ECOLE DU VALENTIN 21 

est laissée à cet égard. Les évêques missionnaires, les pro- 
cureurs de missions, quelle que soit la couleur de leur robe, 
sont admis à faire entendre à l'École l'appel de leurs chré- 
tientés. Aussi ne trouverait-on pas en France une société de 
prêtres ou de religieux voués dans une mesure plus ou 
moins grande à Tapostolat qui n'y ait recruté quelques-uns 
de ses membres. 

L'œuvre du vénéré P. de Foresta a dès à présent d'assez 
beaux états de service. D'après une statistique que nous 
avons sous les yeux, la première Ecole apostolique fondée 
à Avignon, devenue l'École de Notre-Dame du Valentin, a 
fourni aux cadres de l'apostolat catholique un contingent de 
274 ouvriers ; sur ce nombre, 195 sont déjà arrivés au sacer- 
doce ; 44 sont partis pour un monde meilleur, dont 11 prêtres. 
Ceux qui restent se sont partagé la terre, comme les apôtres 
eux-mêmes ; on en trouve sur tous les points du globe. 

En outre, il existe en France trois autres écoles, à Poitiers, 
Amiens et Bordeaux, une autre en Belgique, et une cin- 
quième en Italie, qui reconnaissent celle .d'Avignon pour 
leur mère et lui sont en tout semblables. La seule école 
de Turnhout, en Belgique, célébrant en 1897 ses noces d'ar- 
gent, accusait un chiffre de 297 missionnaires formés par 
elle en vingt-cinq ans. Celle d'Amiens, qui avait eu son 
jubilé trois ans plus tôt, comptait à cette date 216 ouvriers 
apostoliques vivants. A Poitiers, on atteignait, au dernier 
exercice, un total de 230, morts et vivants compris. Pour 
Bordeaux, le chiffre nous manque, mais il ne saurait être 
de beaucoup inférieur. Ce serait donc, tout compte fait, un 
effectif de près de 1500 recrues pour l'armée de l'apostolat, 
sorties des six écoles dirigées et entretenues par les frères 
du fondateur et les héritiers de sa pensée. Ailleurs, on s'est 
inspiré de cette même pensée, et des institutions analogues 
ont été créées, la plupart du temps sous le même nom, mais 
avec un horizon plus restreint. 

• A l'heure qu'il est, les six écoles où s'est conservée intacte 
la tradition primitive, séparées par les distances, mais d'ail- 
leurs étroitement unies d'esprit et de cœur, comptent en- 
semble plus de 450 adolescents qui se préparent à suivre 



22 L'ECOLE DU VALENTIN 

leurs aînés sur tous les chemins de Tapostolat. C'est, selon 
le mot du cardinal Pie, le pelit-séminaire des missions catho- 
liques. 

L'institution a désormais sa place marquée parmi celles 
que l'Église estime de première importance ; elle a sa phy- 
sionomie très caractéristique, son originalité qui ne permet 
de la confondre avec rien d'autre ; elle est vivante et agissante, 
allant de l'avant au jour le jour, à V apostolique^ comme il con- 
vient, et comptant pour le lendemain sur la Providence et la 
charité catholique. 

Joseph BURNICHON, S. J.. 



L'EGLISE DE CONSTANTINOPLE 

ET LE 

PATRIARCHE ŒCUMÉNIQUE^ 



Les chrétiens, qui se rattachent au schisme de Photius et 
de Cérulaire, se disent membres de l'Église orthodoxe. Si 
l'on en croit quelques-uns de leurs représentants, par 
exemple le patriarche de Constantinople Anthime VII, dans 
sa réponse du mois d'août 1895 à l'encyclique de Léon XIII, 
leur Église est vraiment une et catholique. 

Telle n'est pourtant pas la persuasion commune des théo- 
logiens grecs. Beaucoup d'entre eux, et des plus éclairés, 
affirment que le nom de catholiques ne leur convient pas ; que 
leur Église est nationale, caractère qui exclut la catholicité 
(voir Études., 20 juin 1898, p. 737). Ce langage, il est vrai, 
ne s'accorde pas avec les prétentions du patriarche œcumé- 
nique. Gela est regrettable pour lui; mais il faut qu'il s'y ré- 
signe : son titre usurpé de patriarche universel, c'est-à-dire 
de toute la terre habitée, apparaît de jour en jour plus déri- 
soire. Le successeur des Photius et des Cérulaire porte la 
peine de leur révolte : ces patriarches, en inféodant leur siège 

1. Ecrits contemporains : Constandine : le Patriarcat de Constantinople 
et l'orthodoxie dans la Turquie d'Europe (Paris, Flammarion, 1896). — 
Baron A. d'Avril : la Serbie chrétienne (dans les suppléments de la Bévue 
de l'Orient chrétien, 1896); la Bulgarie chrétienne [ibid., 1897) ; En Macé- 
doine {V avis, Leroux, 1897); les Églises autonomes et autocéphales (Paris, 
Leroux, 1896). — L'archimandrite Doutchitch : le Patriarcat œcuménique et 
la question de l'Eglise serbe (Paris, Rousseau, 1898). — L'abbé Dupuy- 
Payou, procureur général de l'archevêque de Bulgarie : la Bulgarie aux Bul- 
gares (Paris, A. Savaète, 1896). — Bévue de l'Église grecque unie et des Églises 
d'Orient (1885-1891). —Berne de l'Orient chrétien (1894-1898), en particu- 
lier les articles de M. l'abbé Emm. Auvray, membre du syllogue grec de 
Constantinople, et son Discours de réception à l'Académie des sciences, 
belles-lettres et arts de Bouen (Rouen, Cagniard, 1895). — V. Bérard : la 
Turquie contemporaine et l'hellénisme (Paris, Alcan). — Archiv fur katholisches 
kirchenrecht. — Lehrbuch des katholischen, orientalischen und protestan- 



24 L'EGLISE DE CONSTANTINOPLE 

au trône des Césars byzantins, ont condamné l'Eglise orien- 
tale à subir le sort de toutes les institutions humaines, à s'ef- 
friter avec l'empire qui lui servait d'appui, et à disparaître 
un jour avec lui. 

I 

Le démembrement de l'Église orientale et du patriarcat de 
Gonstantinople est la conséquence fatale d'un faux principe, 
vieux de quinze siècles. Il a été posé pour la première fois au 
deuxième concile général (381), dans le canon m, qui, grâce 
à Dieu, n'a jamais été accepté de l'Occident. « L'évéque de 
Gonstantinople, y est-il dit, aura désormais les privilèges 
d'honneur après l'évéque de Rome, parce que Gonstantinople 
est la nouvelle Rome. » Cent soixante-dix ans plus tard, on 
essaya de consacrer par un nouveau décret cet empiétement. 
G'était à l'issue du concile de Chalcédoine ; presque la moi- 
tié des évêques étaient absents, quand les autres, à l'insti- 
gation du patriarche Anatole et de son clergé, s'avisèrent 
de formuler quelques canons disciplinaires, dont trois étaient 
tout à l'avantage du siège de Byzance. D'après le canon xxviii, 
le patriarche de Gonstantinople avait le premier rang d'hon- 
neur à côté du pontife de Rome, par la raison que la supré- 
matie religieuse est attachée au siège épiscopal de la ville où 
réside l'empereur. Il fallait que ce décret, pour être valide, 
fût ratifié par les légats pontificaux, en l'absence desquels il 
avait été porté. Or, ils s'y refusèrent. Quant au pape Léon le 
Grand, il n'approuva que les canons dogmatiques votés par 
tous les Pères assemblés et condamna les décisions subrep- 
ticement ajoutées; ce qui n'empêcha pas les successeurs du 
patriarche Anatole d'y faire souvent appel pour justifier leurs 
ambitions. 

En essayant de se soustraire à la juridiction du pape, le 

tixchen kirchenrechts ( Fribourg-en-Brisgau, 1893). — Wetzer und Weltes 
kirchenlexicon, 2* éd., articles de Neher, etc. — Voir Études du 5 mai, les 
Églises d'Orient et l'union. 

Écrits plus anciens : M. Lequien : Oriens christianus (Paris, 1740). — Asse- 
mani : Kalendaria Ecclesix MwtVersa? (Rome, 1753). — L. Tosti : Storia dell'ori- 
gine delln seisma greco (Florence, 1856). — Pitzipios : l'Église orientale 
(Rome, impr. de la Propagande, 1855). — - Hergenrœther : Histoire de 
l'Église (Paris, Palmé): Photius (3 vol., Ratisbonne, 1867-1869). — Jager : 
i>Ao/ia» (Paris, Valon, 1844). — Dœllinger: ^tVcAe und kirchen (Munich, 1861). 



ET LE PATRIARCHE ŒCUMÉNIQUE 25 

patriarche était d'accord avec l'empereur de Gonstantinople. 
Celui-ci voyait bien, surtout depuis la division de l'empire 
romain, qu'il ne pouvait régenter ni le pape ni le clergé d'Oc- 
cident. Impuissante commander au delà de ses frontières, il 
voulait, du moins, devenir maître absolu en deçà; il y réussit 
en s'assujettissant le patriarche, après l'avoir poussé à 
rompre le lien qui l'enchaînait à Rome. 

C'est Photius qui développa le germe de division caché 
dans le canon xxviii de Chalcédoine. Du même coup, il jeta 
dans son Eglise des semences de schisme qui ne restèrent pas 
inactives. Dès lors prévalut ce faux principe : Qu'un État 
indépendant doit posséder une Eglise indépendante. Il n'est 
pas de nation orthodoxe qui ne l'ait, tôt ou tard, mis à profit. 

Ainsi, à partir de 962, l'Eglise du premier royaume de Bul- 
garie devient autonome, du consentement de l'empereur et 
du patriarche de Gonstantinople, qui veulent la soustraire à 
la juridiction du pape. Son patriarche, résidant à Ochrida, 
reste indépendant, même après que la Bulgarie a été annexée 
à l'empire grec par Basile II, surnommé « Bulgaroctone » 
ou « le tueur de Bulgares » (1019). 

Cent soixante ans plus tard, les princes Assan P'" et Pierre 
fondent l'empire vlaco-bulgare, aux dépens de l'empire by- 
zantin. Quand Joannice, leur frère, monte, après eux, sur le 
trône, le patriarche Jean de Gonstantinople et l'empereur 
Alexis lui proposent de reconnaître son titre de roi et d'ac- 
corder en même temps la dignité de patriarche indépendant 
au métropolitain de Ternovo, sa capitale : le motif de cette 
concession, ajoutent-ils, c'est qu'un État ne saurait subsister 
sans patriarcat autonome. Ces offres n'empêchèrent pas le roi 
bulgare de se tourner vers le pape Innocent III, dont un légat 
le couronna empereur et érigea Ternovo en siège patriarcal. 
Des démêlés avec les Latins ayant rejeté dans le schisme grec 
le neveu et le successeur de Joannice, Jean Assan, celui-ci 
obtint du moins du patriarche grec Germain, la complète 
émancipation du patriarcat vlaco-bulgare de Ternovo. 

Vers le milieu du quatorzième siècle, la Bulgarie et la 
Valachie devinrent tributaires de la Serbie. Celle-ci atteignit 
alors son apogée sous Etienne Douchan, surnommé le Fort. 



26 L'ÉGLISE DE CONSTANTINOPLE 

Il était naturel qu'un tel monarque émancipât du joug de 
Gonstantinople le métropolitain d'Ipek, sa capitale. Il réunit 
donc un synode à Sérès et fit décréter l'autonomie de l'Église 
serbe (1351). Les Grecs refusèrent d'abord d'y souscrire; 
mais, au bout de vingt-cinq ans, ils consentirent enfin à une 
émancipation qu'autorisaient leur exemple et leurs prin- 
cipes*. 

A la même époque, l'Église de Géorgie, que l'influence de 
Byzance avait gagnée au schisme, était devenue indépen- 
dante, sous la juridiction d'un archevêque appelé catholicos. 

Un peu plus tard, tous ces royaumes chrétiens de l'Europe 
orientale tombaient, un à un, au pouvoir des Turcs, qui, en 
1453, faisaient de Gonstantinople la capitale de leur empire. 
Toutefois, malgré de rudes épreuves, l'autocéphalie des 
Églises bulgare, serbe et géorgienne survécut encore. Les 
patriarcats d'Ochrida et dlpek subsistèrent jusqu'en 1765. 

Bulgares et Serbes retombèrent alors sous la juridiction 
du patriarche de Gonstantinople : leur Eglise avait conquis 
l'autonomie, à l'ombre d'une souveraineté temporelle indé- 
pendante. Elle devait disparaître à sa suite, mais en gardant 
la certitude qu'elle briserait de nouveau ses liens avec le 
Phanar, du jour où la nation se soustrairait à l'autorité du 
sultan. 

Quant à l'Eglise géorgienne non unie, elle a été peu à peu 
absorbée par l'Église russe. Elle est aujourd'hui présidée 
par un exarque, qui réside à Tiflis, mais relève entièrement 
du saint synode de Pétersbourg. Dans sa cathédrale, le divin 
office est célébré en slavon. 

La puissante Église, qui absorbe ainsi les autonomies ec- 
clésiastiques des peuples soumis au tsar, s'est émancipée, 
depuis longtemps, du patriarcat de Gonstantinople. La con- 
version définitive de la Russie au christianisme avait eu lieu 
au cours du dixième et du onzième siècle, principalement 
sous le règne du grand-duc Wladimir (f 1015). Peu après, 
survint le schisme de Michel Gérulaire. L'Église russe hésita 

1. Voir, sur les hésitations de la Bulgarie entre Rome et Gonstantinople, 
le P. A. Lapôtre : l'Europe et le Saint-Siège à l'époque carolingienne ; le 
pape Jean Vil/ {Varia, Picard, 1895), chap. n, les Bulgares. 



ET LE PATRIARCHE ŒCUMÉNIQUE 27 

longtemps entre Constantinople et Rome. Malheureusement, 
la difficulté de communiquer avec la dernière la laissa de plus 
en plus sous l'influence du clergé grec. Au treizième siècle, 
la prise de Constantinople par les Latins (1204) acheva de 
leur aliéner les Grecs, tandis que, d'autre part, une invasion 
des Tatars rendait encore plus malaisés les rapports de 
l'Église russe avec le Saint-Siège. 

Aussi, le métropolitain de Kiew et, plus tard, celui de Mos- 
cou, furent-ils, le plus souvent, envoyés de Constantinople. 
Néanmoins, le lien qui les retenait resta toujours assez faible. 
Il fut brisé en 1588, lorsqu'un patriarche fut installé à Mos- 
cou, proclamée à ce moment la troisième Rome. 

Quand,'vers 1700, Pierre le Grand supprima le patriarcat 
de Moscou, ce ne fut pas pour rattacher l'Église russe à 
l'Église grecque, mais pour se l'assujettir étroitement. Vingt 
ans plus tard, d'après les conseils du calviniste Lefort, il 
établissait un synode, semblable à celui des Églises protes- 
tantes. Ainsi, l'autorité du patriarche, d'ailleurs très res- 
treinte, disparaissait au profit du tsar. Celui-ci trouvait plus 
facile d'imposer sa constante direction à une assemblée sans 
responsabilité personnelle, et dont les membres, à leur entrée 
en charge, le reconnaissaient avec serment pour chef et juge 
suprême. 

II 

Nous avons indiqué comment, à la suite de l'invasion mu- 
sulmane, les peuples orthodoxes perdirent, avec l'indépen- 
dance nationale, l'autonomie ecclésiastique. La main despo- 
tique du sultan maintint tant bien que mal sous la juridiction 
du patriarche de Constantinople les chrétiens orthodoxes 
qu'elle ne contraignait point d'apostasier. Mais, à partir de 
1850, d'anciens petits États ont secoué le joug de la Turquie. 
Cette éclosion d'autonomies politiques a fait éclore, du même 
coup, autant d'autonomies ecclésiastiques. L'Église autocé- 
phale de la Grèce date de 1850, celle de la Serbie de 1879, 
celle de la Roumanie de 1885 ; celle du Monténégro a été re- 
connue en droit depuis le congrès de Berlin (1878). 

Aux premières instances en séparation faites par ces 
diverses Églises, le Phanar opposa d'abord un énergique 
refus. Mais, l'une après l'autre, les pupilles révoltées récla- 



3B8 L'ÉGLISE DE CONSTANTINOPLE 

mèrent comme un droit leur émancipation, prétendant que 
chaque race, ou du moins chaque nationalité, doit avoir sa 
hiérarchie à part. Bon gré mal gré, après avoir anathématisé le 
principe du philédsme, excommunié ses partisans, le patri- 
arche consentit enfin à leur délivrer le tomos, ou décret d'au- 
tonomie, et à considérer leurs Églises comme sœurs de la 
sienne. 

S'il n'a pas encore reconnu l'indépendance de l'Eglise bul- 
gare; s'il n'a pas encore levé l'excommunication fulminée 
contre ses représentants en 1872; si les Bulgares sont tou- 
jours à ses yeux des schismatiques et des révoltés, c'est 
d'abord que l'Église bulgare a brisé le lien qui l'attachait au 
siège du Phanar, alors que la nation est encore vassale de 
la Porte; c'est ensuite que les représentants de l'Eglise bul- 
gare prétendent attirer à eux leurs congénères des pays limi- 
trophes, par exemple les Bulgares de Thrace et de Macé- 
doine, pour lesquels ils exigent un clergé de même race et 
de même langue. 

Ce n'est pas seulement dans le sein ou dans le voisinage 
de la Turquie que le pseudo-principe de Chalcédoine pour- 
suit son œuvre d'émiettement. Les sujets orthodoxes du 
royaume d'Autriche-Hongrie étaient groupés d'abord autour 
de l'Église de Karlowitz. Cette Église, indépendante depuis 
1740, avait été formée par les Serbes, émigrés vers 1690 en 
Croatie, en Esclavonie et en Syrmie, pour se soustraire aux 
persécutions des Turcs. Détachés de l'Église précédente 
vers 1865, les Roumains orthodoxes de Transylvanie se con- 
stituèrent en Église autonome et autocéphale, ayant pour 
centre la ville de Sibiu, que les Allemands nomment Her- 
mannstadt. Mais on sait que l'Autriche et la Hongrie ne sont 
pas complètement fondues en un seul État et conservent, sous 
le mme sceptre impérial, leurs privilèges nationaux. De là 
un nouveau démembrement des Églises orthodoxes. 

Comme les Roumains de la Boukovine relèvent directe- 
ment de l'Autriche et non de la couronne de Saint-Étienne, 
ils forment depuis 1867 une Église autocéphale distincte, 
sous la direction d'un métropolitain siégeant à Czernowitz. 
C'est toujours l'application de l'adage byzantin : Point de 
royaume sans patriarcat autonome. Si les Serbes de la Dal- 



ET LE PATRIARCHE ŒCUMENIQUE 29 

matie et des pays cisleithans, qui relèvent de l'Autriche, ne 
sont point autorisés à constituer une Eglise spéciale, c'est 
en raison de leur petit nombre. En 1873, on les a rattachés, 
assez arbitrairement, à la métropole roumaine de Gzernowitz, 
qui est située à l'autre extrémité de l'empire et dont les sujets 
diffèrent d'eux par leurs origines et leur langue liturgique. 
Cette fois, la loi qui exige autant d'Eglises autocéphales qu'il 
existe d'États ou de nationalités distinctes a prévalu sur celle 
du philétisme, qui veut autant d'Églises qu'il existe de races 
diverses. 

On aurait presque le droit de compter une quatrième 
Église autocéphale dans l'Autriche-Hongrie. Depuis le con- 
cordat de 1880, entre l'empereur d'Autriche et le patriarche 
de Gonstantinople, les Gréco-Slaves de la Bosnie et de l'Her- 
zégovine, Serbes pour la plupart, au lieu de dépendre du 
patriarche serbe de Karlowitz, relèvent à peu près exclusi- 
vement du métropolitain orthodoxe de Séraïévo, en Bosnie. 

Ainsi, selon la remarque du baron d'Avril, le peuple serbe 
orthodoxe, bien qu'il professe les mêmes dogmes, suive la 
môme liturgie, parle la même langue, a été divisé, par suite 
des pseudo-principes qui donnèrent naissance au schisme de 
Byzance, en six Églises, dont cinq sont complètement auto- 
nomes : ce sont les Églises de Gonstantinople, de Belgrade, 
de Karlowitz, de Gettigné et de Gzernowitz. 

D'ailleurs, même dans l'empire turc, l'Église orthodoxe ne 
possède point d'unité hiérarchique. La juridiction du patri- 
arche œcuménique ne s'étend que sur une fraction des chré- 
tiens non catholiques. Nous ne parlons, ici, ni des nesto- 
riens, ni des jacobites ou monophysites, tous retranchés de 
la communion des orthodoxes. Nous ne visons que ces der- 
niers. 

Au point de vue religieux, ils forment cinq groupes auto- 
nomes ; car si l'indépendance d'une principauté entraîne, 
d'après eux, celle de son Église, la réciproque n'est pas vraie ; 
dans un même royaume, nous l'avons constaté pour l'Au- 
triche-Hongrie, il peut exister plusieurs Églises autonomes. 
Parmi les causes, en effet, qui créent ou conservent dans un 
pays l'autonomie ecclésiastique, il faut citer, outre sa situa- 



30 L'ÉGLISE DE CONSTANTINOPLE 

tion politique et les affinités de race entre ses habitants, le rôle 
qu'il a tenu dans l'histoire du christianisme. Les Eglises 
d'Alexandrie et d'Antioche, entre autres privilèges, se glo- 
rifient d'avoir eu pour fondateur et premier évêque saint 
Pierre; Jérusalem a été le théâtre des prédications, des mi- 
racles et de la mort du Christ. Gonstantinople, au contraire, 
ne peut que se réclamer de ses empereurs. Quant à son am- 
bition de se donner pour premier évêque un prétendu dis- 
ciple de saint André, Stachys, elle fait sourire les savants. 
Aussi, le patriarche d'Alexandrie résidant au Caire, celui 
d'Antioche résidant à Damas, et celui de Jérusalem sont-ils 
restés, au point de vue religieux, indépendants du patriar- 
che œcuménique, bien que leur Eglise soit encore plus amoin- 
drie que la sienne. 

Enfin, ajoutez à cette longue liste d'Eglises autonomes 
celle de Chypre, qui est sous la domination anglaise, et celle 
du mont Sinaï, dont l'archevêque réside aujourd'hui dans 
l'île des Princes, près de Constantinople, et compte à peine, 
pour tous sujets, une quarantaine de moines. 

Nous arrivons ainsi au chiffre de quinze Églises auto- 
nomes ou autocéphales^ qui gardent l'une à l'égard de l'autre 
une complète indépendance, ne reconnaissant au-dessus 
d'elles qu'un seul chef, Jésus-Chri»t. Encore ne comptons- 
nous pas, dans ce nombre, l'Église métropolitaine de Séraïé- 
vo, en Bosnie, dont la dépendance à l'égard du Phanar est 
purement nominale. 

III 

Quant au patriarche de Constantinople, il conserve des 
titres pompeux mais vides. On lui donne les noms de pa- 
triarche œcuménique, de président d'honneur des Églises 
autocéphales ; mais il n'exerce sur celles-ci aucune juridic- 
tion. Ajoutons que son influence morale sur les Eglises- 
sœurs est à peu près nulle. Qu'il conseille, qu'il conjure ou 
qu'il menace, il en est rarement écouté. Selon le mot de l'an- 
glican Palmer, elles ne tombent d'accord que pour combattre 
le catholicisme. Hors de là, elles se déchirent, ne reconnais- 
sant pas plus à l'évêque du Phanar qu'à celui de Rome le 
droit de s'ingérer dans leur gouvernement intérieur. 



ET LE PATRIARCHE ŒCUMENIQUE 31 

On sait, par exemple, que depuis quarante ans, les rap- 
ports du patriarche œcuménique avec les Bulgares ortho- 
doxes ne sont ni tendres, ni même aisés. Aux yeux du 
premier, l'exarque bulgare de Gonstantinople est un frère en- 
nemi, ou plutôt un loup qu'il voudrait bien voir à mille lieues 
de son troupeau. La rivalité des chefs suprêmes se poursuit 
entre les évêques, les clercs et les religieux. Les moines du 
fameux monastère de Baskow, dans la Roumélie orientale, ne 
se sont-ils pas avisés, il y a quatre ans, d'expulser le supé- 
rieur envoyé par le patriarche et d'en choisir un autre favo- 
rable au parti bulgare? Le patriarche en a appelé à la Porte, 
les moines en ont appelé au synode et au gouvernement de 
Sofia. Ceux-ci, naturellement, leur ont donné gain de cause, 
et ont déclaré nulle la sentence que, le 20 juin 1894, Néo- 
phyte YIII avait prononcée contre le nouveau supérieur. 

Les relations du patriarche œcuménique avec les Serbes, 
les Albanais, les Koutzo-Valaques de Turquie ne sont guère 
meilleures. Ici encore, les questions de race et de nationalité 
se confondent avec les questions religieuses et, d'ordinaire, 
les absorbent. Isolés, ces partis sont déjà redoutables pour 
la juridiction du Phanar; qu'ils viennent à s'unir contre l'hel- 
lénisme, et de tous côtés le patriarche sera débordé. 

Au dehors, il n'est pas mieux respecté, dès qu'il s'ingère 
dans les affaires d'une autre Église autocéphale. Exarques, 
patriarches, métropolites, synodes, chefs de toute dénomi- 
nation lui rappellent sur-le-champ qu'il outrepasse ses 
droits. 

S'il est une Eglise qui doive déférer à ses avis, c'est bien 
l'Eglise hellène. Ses sujets sont de même race, ils ont la même 
langue et la même religion. C'est pour cela, sans doute, que, 
vers le milieu de 1896, quatre mois après la mort du métro- 
polite d'Athènes, Mgr Germanos Kalligas, le synode du pa- 
triarcat œcuménique s'avisa de faire quelques remontrances 
au synode grec sur la trop longue vacance du siège métro- 
politain. On lui répondit que les affaires de l'Eglise hellène 
ne le concernaient en aucune manière. On ajoutait — avec 
une pointe d'ironie qui dut paraître un peu amère au patri- 
arche — que si le synode de Constantinople avait observé ces 
saints canons, dont il se faisait maintenant le gardien, An- 



32 L'ÉGLISE DE CONSTANTINOPLE 

thime VII n'aurait jamais été à même de donner ses bons 
avis aux orthodoxes d'Athènes. 

C'était dire aux membres du synode patriarcal : Prenez 
garde à la poutre qui vous aveugle, avant de chercher une 
paille dans les yeux de vos frères hellènes. Gomment, en 
effet, le patriarche imposerait-il la paix, l'unité hors de son 
Église? Il ne peut même pas les établir dans son propre 
synode. D'ordinaire, élevé au patriarcat à la faveur d'in- 
trigues qui n'ont rien de religieux, il demeure à la merci de 
la fraction dominante, jusqu'au moment où un revirement 
de l'opinion publique, un caprice de ses protecteurs, un mé- 
contentement provoqué par quelques velléités de résistance 
à leurs ordres, le précipitent de son siège. 

IV 

Aigris, et pas toujours à tort, contre les chrétiens occiden- 
taux, les Grecs et les Gréco-Slaves ont fait, parfois, des sou- 
haits imprudents qui continuent de se réaliser. Dans un beau 
drame de Nicolas P"* de Monténégro, qui a pour titre : Bal- 
kanska tsaritza (l'Impératrice des Balkans), l'un des per- 
sonnages, Franko Tsernojevitch, réplique à un Serbe ami 
des Occidentaux : « A mon avis, les Turcs valent mieux que 
les Latins. » C'est l'écho d'une autre parole, hélas! histo- 
rique : « Mieux vaut le turban du Turc que la tiare du Pape ! » 
— On voudrait croire que ces sentiments, tout à fait injusti- 
fiés à l'heure qu'il est, sont relégués aux archives ou ne se 
manifestent plus que sur la scène. Malheureusement, ils ne 
sont pas encore libres de ces vieux préjugés, les Grecs qui 
répondent aux bienveillants appels de Léon XIII : « Nous ne 
voulons pas être esclaves. » 

Pourtant, la dépendance du patriarche œcuménique à 
l'égard du sultan et des factions de sa propre Église est au- 
trement humiliante que la soumission demandée par le Sou- 
verain Pontife. 

C'est le sultan qui autorise les réunions du synode; c'est 
lui qui ratifie ou écarte à son gré la candidature des aspi- 
rants à la dignité d'évôque ou de patriarche et confirme les 
élus. Contre cette formidable pression, le patriarche ne 
trouve aucun appui religieux autour de lui. Au sein même 



ET LE PATRIARCHE ŒCUMÉNIQUE 33 

du synode, sa voix n'a pas plus de poids que celle des autres 
membres de l'assemblée. Dans tous les cas, il est obligé de 
sanctionner la décision prise par la majorité. Hors du synode, 
il doit encore compter avec l'élément laïque orthodoxe ; celui- 
ci domine presque partout dans l'Église et devient souvent 
un instrument docile, aux mains du souverain. 

Nous savons bien que le gouvernement turc ne respecte 
pas mieux la liberté des chrétientés dissidentes. Peu après 
les massacres des Arméniens, il imposait d'autorité à cette 
malheureuse nation un conseil mixte pour remplacer celui 
qui résignait ses fonctions à la suite du patriarche Ismirlian. 
— On conviendra, néanmoins, que c'est une mince consola- 
tion pour l'évéque siégeant au quartier du Phanar de comp- 
ter ses rivaux parmi ses compagnons de servage. Gela ne 
Pempêche pas d'être comme une marionnette entre les mains 
du sultan, des douze membres de son synode et des laïques 
orthodoxes les plus influents. 

On peut juger de l'assujétissement et de l'instabilité des 
patriarches par la manière dont ils sont élus et perdent leur 
charge. 

Le corps électoral comprend 146 électeurs, dont 77 métro- 
polites et 69 laïques ; ceux-ci représentent les principales 
provinces du patriarcat et les corporations de la capitale. 
L'élection se fait à trois degrés. On nomme d'abord les éli- 
gibles ; on choisit ensuite parmi eux les candidats ; on élit 
enfin le patriarche. 

Au premier tour de scrutin, une seule voix des électeurs 
ecclésiastiques suffit pour conférer l'éligibilité ; les prélats 
que proposent les délégués laïques ne sont déclarés éligibles 
que s'ils rallient les suffrages du tiers des métropolites pré- 
sents. Le grand logothète ou vicaire patriarcal communique 
alors la liste des éligibles au sultan ; et ce dernier, en vertu 
de son droit de veto^ fait effacer dans les vingt-quatre heures 
les noms qui lui paraissent suspects. 

Les voix des représentants du clergé sont donc prépondé- 
rantes au premier scrutin. Au second scrutin, les électeurs 
laïques l'emportent dans la proportion de quatre ou cinq 
contre un. Car tandis que les soixante-neuf délégués de la 

LXXVI. — 3 



34 L'ÉGLISE DE CONSTANTINOPLE 

nalioa prennent part au vote qui a lieu dans la grande salle 
synodale, le collège ecclésiastique ayant droit de suffrage 
n'est plus composé, dans la seconde séance, que des douze 
membres du synode et de quelques métropolites qui se trou- 
vent, par hasard, de passage à Constantinople. 

Les trois candidats sont choisis à la majorité des voix. 
Dès que leurs noms sont proclamés, le corps électoral suivi 
du peuple se transporte dans l'Église patriarcale de Saint- 
Georges. Là, après la célébration de l'office divin, les seuls 
membres du synode, avec les métropolites présents à Cons- 
tantinople, désignent le patriarche. 

Le lendemain, ce choix est soumis au sultan qui le ratifie 
et accorde le bérat d'investiture. Le nouvel élu est désormais 
considéré comme un haut fonctionnaire de l'Empire; il est 
reconnu pour le chef temporel de la communauté grecque 
orthodoxe de la Turquie. A ce titre, le grand-seigneur, de- 
puis Mahomet II, lui garantit quelques privilèges. — Par 
exemple, il préside, soit en personne, soit par son chancelier, 
un tribunal composé des membres du conseil mixte. Ce 
dernier conseil dont les membres, comme ceux de la haute 
assemblée, ne restent en charge que deux ans, comprend, 
outre huit membres laïques, quatre prélats faisant partie 
du synode. A son tribunal ressortissent les procès ayant trait 
aux héritages, et d'autres querelles peu importantes, sur- 
venues entre orthodoxes. 

Certains privilèges, jadis accordés au patriarche, dispa- 
raissent peu à peu. Il ne se prévaut guère aujourd'hui de 
son titre et de son rang de pacha à trois queues ; on ne le 
voit plus guère, comme autrefois, accompagné d'une nom- 
breuse escorte, faisant porter devant lui la croix, son bâton 
patriarcal et deux flambeaux. Elle est tombée en désuétude 
aussi la cérémonie singulière qui suivait la remise du bérat 
ou décret d'investiture. C'était étrange, en effet, de voir le 
grand-vizir, au nom du sultan, remettre au nouvel élu les 
insignes de sa dignité : l'habit de cérémonie en soie blanche, 
semée de fleurs d'or, le chapeau et la crosse des patriarches. 

Le patriarche sait le prix que coûtaient ces cadeaux. Depuis 
1453, la dignité patriarcale s'achète ou du moins se paye fort 
cher. Au siècle dernier, les frais dits d'installation étaient 



ET LE PATRIARCHE ŒCUMÉNIQUE 35 

évalués à 50 000 piastres, environ 150000 francs. On nous dit 
que le lourd tribut {peskhèsioji), que payaient autrefois les 
patriarches à leur avènement, est fort allégé. Il reste pour- 
tant considérable. D'autres charges équivalentes ont pris la 
place de la redevance annuelle appelée khai-atizion. Pour 
s'en acquitter, les patriarches continuent d'accabler d'impôts 
leurs évêques, qui se dédommagent en pressurant à leur 
tour clercs et fidèles. 

On comprend qu'un fréquent changement de patriarche 
soit une bonne aubaine pour certains personnages. Aussi, 
bien que la durée de ses fonctions ne soit pas limitée en prin- 
cipe, il est rare que le patriarche se maintienne plus de deux 
ou trois ans. Parmi les nombreux titulaires qui se sont suc- 
cédé depuis quatre siècles et demi, un petit nombre sont 
morts en charge. Quelques-uns ont donné librement leur 
démission. D'autres ont été incarcérés, déposés, pendus ou 
étranglés par ordre des sultans. La plupart enfin ont été des- 
titués par le synode, sous prétexte de mauvaise administra- 
tion, de scandales où l'extorsion d'argent avait presque tou- 
jours quelque part. Alors même qu'ils sont entièrement 
justifiés, ces griefs n'empêchent pas toujours les patriarches 
déchus de remonter plusieurs fois sur leur siège. On en cite 
qui l'ont occupé jusqu'à cinq reprises. Tel fut le cas pour 
l'ami des Calvinistes, Cyrille Lucaris, dans la première moi- 
tié du dix-septième siècle, et, un peu plus tard, pour Par- 
thenius. 

V 

Pour achever de peindre cette instabilité du gouverne- 
ment patriarcal, nous ne remonterons pas aux époques les 
plus tourmentées de son histoire, où, par exemple, en l'es- 
pace de dix ans, se succédaient plus de dix titulaires. Nous 
nous arrêterons à ces quatre dernières années, qui se sont 
écoulées, pour l'Eglise de Constantinople, dans un calme 
relatif. 11 nous semble néanmoins qu'en racontant les crises 
qui ont amené la chute de deux patriarches, nous mettrons 
à,nu le mal incurable qui dévore le cœur de l'Église ortho- 
doxe. 

Néophyte VIII occupait en 1894 le siège de Constantinople. 
Il ne manquait, dit-on, ni de science, ni de bon vouloir; 



36 L'ÉGLISE DE CONSTANTINOPLE 

mais il se heurta à des obstacles où, comme lui, tout autre 
se serait brisé. 

II rêvait d'écarter l'ingérence de la Porte dans certaines 
affaires d'ordre ecclésiastique. Pour y réussir, il sollicita le 
concours des autres Églises orthodoxes. Celles-ci firent la 
sourde oreille et lui refusèrent même leur appui moral. Pen- 
dant ce temps, les Bulgares persistaient à réclamer l'institu- 
tion de nouveaux évéques de leur langue et de leur race en 
Macédoine, et le maintien des sièges qu'ils possédaient déjà 
àOuskoub, Monastir, Ochrida, Nevrokop, Vêles (Kœprulu), 
etc. Fidèle à sa tactique d'affaiblir l'un par l'autre les partis 
chrétiens, le gouvernement turc accordait aux candidats 
bulgares des bérats d'investiture et autorisait l'ouverture 
de nouvelles écoles. Le patriarche ne réussissait ni à faire 
éloigner de Gonstantinople l'exarque bulgare, ni à faire in- 
terdire à son clergé le costume des prêtres orthodoxes. 

Il n'en fallait pas davantage pour exciter contre Néo- 
phyte VIII les défiances de ses administrés. Les Grecs l'accu- 
sèrent de mollir devant le gouvernement et le parti bulgare. 
Le mécontentement grandit vite et éclata en plein synode. 
Dans la réunion extraordinaire du 25 octobre (6 novembre) 
1894, le synode, d'accord avec le Conseil national, décida que 
le patriarche devait donner sa démission. Néophyte VIII était 
allé, ce jour-là, présenter ses condoléances à l'ambassadeur 
de Russie, à l'occasion de la mort d'Alexandre III. A son re- 
tour, une commission de cinq membres lui signifia la déci- 
sion unanime de l'assemblée. 

Pendant que l'ex-patriarche allait revoir sa petite propriété 
de l'île Antigone (îles des Princes), deux partis opposés 
dans le synode et le conseil mixte forgeaient les uns contre 
les autres des décrets, où ils se frappaient mutuellement 
d'interdit. Il fallut que le ministre des cultes, Riza-pacha, in- 
tervînt; il annula tous leurs actes et leur enjoignit de procé- 
der sans délai à l'élection d'un nouveau patriarche. 

Il va sans dire que le gouvernement surveilla de près les 
opérations électorales. Des vingt-huit candidats désignés 
il élimina sept métropolitains influents dont il se défiait. De 
ce nombre était Mgr Germain, évêque d'Héraclée. Ne pou- 
vant revêtir le manteau brun [mandyas)^ ni coiffer le large 



ET LE PATRIARCHE ŒCUMENIQUE 37 

chapeau violet des patriarches, ce prélat s'en est plus d'une 
fois consolé en faisant ou défaisant ces dignitaires. Grâce à 
ses intrigues, grâce aux largesses d'un riche et généreux 
banquier orthodoxe, grâce enfin à l'appui du gouvernement, 
l'ex-patriarche Joachim III, candidat favori du peuple, fut 
écarté au dernier scrutin; et la majorité des voix du synode, 
à la stupéfaction unanime, tomba enfin sur Anthime, l'obscur 
métropolite des îles Leros et Kalymnos, à qui nul électeur 
ecclésiastique n'avait d'abord songé. 

Nous ne décrirons pas les scènes qui, au moment de l'élec- 
tion, eurent lieu entre les électeurs suprêmes, membres du 
synode et métropolites de passage à Gonstantinople. Elles 
rappellent les séances les plus tumultueuses de nos assem- 
blées parlementaires, où, la violence des mots épuisée, l'on 
en vient aux mains. 

Pendant que l'évoque d'Héraclée, se dérobant sous pré- 
texte de fatigue, aux colères de ses diocésains, se réfugiait à 
Vienne, l'élection d'Anthime VII provoquait dans la cathé- 
drale du Phanar et dans la grande église de Péra de véhé- 
mentes protestations. Là, de rudes épithètes étaient lancées 
à l'adresse du patriarche épirote. Encore le cri : A bas An- 
thimos l'indigne [anâxios)\ ne fut pas le plus désobligeant. 
On osa môme ajouter : Vive Léon XIII ! Depuis neuf siècles, 
remarque le journal la Turquie^ on n'avait rien entendu de 
pareil. Est-ce par suite d'un dépit, bien naturel en pareille 
circonstance, qu'Anthime VII a signé un peu plus tard la ré- 
ponse aigre-douce à Léon XIII ? 

Quoi qu'il en soit de ses intentions, au bout de deux ans, 
le patriarche septuagénaire a été renvoyé dans son île de 
Leros, moins surpris sans doute de rentrer dans l'obscurité 
que d'en être sorti. Le conflit avec l'Église bulgare avait 
forcé Néophyte VIII à donner sa démission. Des démêlés avec 
l'Eglise serbe ont contraint Anthime VII à l'imiter. Celui-ci 
avait désigné pour les Serbes du diocèse d'Ouskoub, en Ma- 
cédoine, un évêque grec, Mgr Ambroise. Puis, après avoir 
constaté que le gouvernement serbe était disposé à lui résis- 
ter et que, d'autre part, la Porte refusait le bérat d'investiture, 
il chercha à revenir sur sa décision. Aussitôt, la majorité de 
son synode, menée par Mgr Germain, le nouveau métropo- 



38 L'ÉGLISE DE CONSTANTINOPLE 

lite de Chalcédoine, l'accuse de trahir la cause de l'ortho- 
doxie et de rhellénisme. Le pauvre patriarche s'aperçoit, en 
môme temps, que son turbulent sufFragant déplace des évo- 
ques sans môme le consulter. Le patriarche se plaint d'un 
tel procédé devant les membres du synode réunis. Mais 
ceux-ci, un seul excepté, le désapprouvent. Il quitte alors la 
séance, méditant un grand coup contre les trois principaux 
métropolites rebelles. Par billet de la chancellerie patriar- 
cale, il les destitue de leurs fonctions de membres du synode 
et les somme de quitter Gonstantinople. Les prélats révoltés 
rient de ses menaces et le forcent de retirer son arrêt. 11 
tente enfin une dernière démarche pour retenir la dignité 
qu'on lui arrache. Il se réfugie au palais d'Yldiz et prie le 
sultan de le protéger. Le sultan, qui a bien d'autres soucis 
en tôte, lui conseille de s'entendre avec les représentants de 
son Église. Rien n'y fait. Le 8 février 1897, Anthime VII 
ayant épuisé tous ses moyens de résistance, convoque le 
synode avec le conseil mixte et leur remet sa démission. 

Deux mois plus tard, le 15 avril, Mgr Constantin Valiadès 
était élu patriarche, sous le nom de Constantin V. On le dit 
affable, modéré, instruit. En lui revivrait, semble-t-il, un de 
ses prédécesseurs, Constantin IV, qui entretint, il y a treize 
ans, des relations presque fraternelles avec le délégué du 
Saint-Siège, Mgr Rotelli. Il ne serait pas capable, croyons- 
nous, de signer une réplique au pape aussi hostile que celle 
de son prédécesseur. Néanmoins, quelles que soient ses 
bonnes dispositions, il reste l'homme-lige de son synode et 
du gouvernement ottoman. Tôt ou tard, il sera contraint 
d'abdiquer. Il succombera probablement dans une de ces 
questions où il se heurte à quelque Église orthodoxe : bul- 
gare, serbe ou koutzo-valaque (roumaine). 

VI 
Comment trancher, en effet, les différends incessants, tan- 
tôt avec ses conseillers synodaux, qui, réunis, sont plus puis- 
sants que lui ; tantôt avec les chefs des Églises orthodoxes, 
ses égaux? Est-ce le sultan, est-ce le tsar qui décidera en 
dernière instance ? D'abord, la décision de tels tribunaux 
ne sera point acceptée de tous les partis ; et puis, dans la 



^.^ !?Tv^^ 



ET LE PATRIARCHE ŒCUMENIQl|E 39 

plupart des cas, leur incompétence est matiif^ste. Voit-on 
bien d'ici Abdul-Hamid pris pour arbitre da^is lUie querelle 
touchant la discipline ecclésiastique? Qui s'étonnera ^[Uj&.-sa 
réponse s'inspire du Coran, non de rÉvangiléT*^ 

Les traits, en ce genre, abondent. Un jour, des clercs grecs 
et des clercs arméniens s'accusaient mutuellement d'avoir 
corrompu l'usage de la primitive Eglise, touchant les espèces 
eucharistiques, ceux-ci affirmant contre les premiers qu'on 
ne devait mêler au vin aucune quantité d'eau. On prit pour 
arbitre le Reiz-EfTendi. Voici quelle fut sa décision : « Le 
vin est une liqueur impure, maudite et défendue par le 
Coran ; il est donc défendu d'en faire usage ; employez 
désormais de l'eau pure... )> 

Les différends religieux entre chétiens ne peuvent être 
décidés, en dernier ressort, que par un tribunal ecclésias- 
tique. Or, les Eglises autonomes n'en reconnaissent qu'un 
seul ayant autorité sur elles ; c'est le concile œcuménique. 
Elles savent, d'autre part, que depuis leur fractionnement 
en Eglises nationales, la réunion d'un concile œcuménique 
est absolument impossible; donc, aucun moyen efficace d'ar- 
rêter les conflits. 

En effet, qui prendra l'initiative de convoquer en ^assem- 
blée générale les principaux représentants de toutes les 
Eglises orthodoxes ? Quelle langue parleront-ils au cours des 
débats? Il n'en est pas qui leur soit commune. Qui présidera 
le concile, dirigera les délibérations, fera exécuter les dé" 
crets ? Ce ne sont là que les moindres difficultés, derrière 
lesquelles se dressent de formidables obstacles. Les pouvoirs 
civils qui tiennent sous la main les diverses Églises natio- 
nales autoriseront-ils jamais les représentants officiels de la 
puissance spirituelle à se réunir, à se concerter ? Leur per- 
mettront-ils de s'ériger en un tribunal supérieur, interna- 
tional, au risque de les voir s'émanciper de leur étroite tu- 
telle? Enfin, toutes les compétitions de race et de nation, 
tous ces intérêts opposés, trouveront-ils un terrain commun 
et stable où ils ne se heurtent pas ? 

Non. Cette impuissance vient d'éclater au grand jour dans 
le conflit gréco-serbe et surtout dans le conflit gréco-bul- 



40 L'ÉGLISE DE CONSTANTINOPLE 

gare. Ici, faute d'un arbitre autorisé, les dissentiments sont 
devenus de plus en plus aigus, opiniâtres, et ont déterminé 
une rupture violente. Vainement, le patriarche Joachim 
opposa d'abord les remontrances et les menaces aux chefs du 
mouvement bulgare. Ceux-ci répondaient, le 8 janvier 1861, 
qu'ils ne voulaient plus d'évéques grecs. Ils accusaient ces 
derniers de « ne rechercher que l'argent et les satisfactions 
sensuelles », de « manger et boire comme des brutes, de 
commettre toute sorte d'actes infâmes, enfin de se moquer de 
la nation et de la langue des Bulgares, ne leur prêchant ja- 
mais, soit par mauvais vouloir, soit par incapacité ». Les 
autres tentatives d'accommodement ayant échoué, un nou- 
veau patriarche, Grégoire VI, proposa la convocation d'un 
concile œcuménique des Églises orthodoxes, puisque nulle 
autre assemblée n'était compétente pour terminer la contes- 
tation entre les deux Eglises, et prononcer sur l'étendue de 
la juridiction patriarcale. 

Gomme il était aisé de le prévoir, le projet de Grégoire VI 
ne put aboutir. La Russie dissuada le patriarche de tenter la 
réunion d'un concile, en lui persuadant qu'il augmenterait le 
désaccord et qu'un schisme en sortirait. Le schisme ne fut 
pourtant pas évité. Sur leurs vives instances, la Porte accorda 
aux Bulgares un firman qui les émancipait, au point de vue 
civil, de la juridiction du patriarche. Grégoire VI protesta 
encore une fois, au nom des canons de l'Église orthodoxe. 
Puis, sentant l'inutilité de ses efforts, et l'impossibilité de 
réunir un concile général, il abdiqua (11-23 juin 1871). Les 
efforts de Grégoire VI pour soustraire son Église à la domi- 
nation du pouvoir civil méritent d'être applaudis. Ils n'en 
étaient pas moins en contradiction avec les agissements de la 
plupart de ses prédécesseurs, et une tentative impuissante 
pour remonter un courant de dix siècles, grossi successive- 
ment de tant d'empiétements d'un côté, de concessions de 
l'autre. 

Deux ans plus tard, l'exarque bulgare était officiellement re- 
connu par la Porte ; le 22 mars 1872, jour de la fête des saints 
Cyrille et Méthode, il officiait pontificalement à Constanti- 
nople, dans l'église de Balata, sans l'autorisation du patriar- 
che Anthime VI, dont il omettait le nom, au cours du saint 



ET LE PATRIARCHE ŒCUMENIQUE 41 

sacrifice. Le patriarche se crut alors obligé de lancer contre 
lui et ses adhérents une excommunication aussi solennelle 
que possible. Il ne put que réunir trente-deux patriarches ou 
métropolites orthodoxes de l'empire turc. Ensemble, ils ana- 
thématisèrent les rebelles et condamnèrent le principe de 
V ethnophilétisme dont ceux-ci se réclamaient pour émanci- 
per leur Église. 

Pourquoi un orthodoxe blâmerait-il les Bulgares de n'avoir 
point accepté ce jugement, puisque, selon lui, les décisions 
d'un concile œcuménique sont seules irrécusables ? Il serait 
plaisant de voir une assemblée plénière des représentants de 
l'orthodoxie rétablir dans la communion avec le patriarche 
ceux qu'il vient de rejeter. Si cet affront public lui est épar- 
gné, et nous savons pourquoi, l'Eglise de Bulgarie n'en con- 
tinue pas moins de se considérer comme une Eglise autocé- 
phale, au même titre que les autres. L'excommunication lui 
pèse d'autant moins que ni l'Eglise russe, ni l'Eglise rou- 
maine, ni l'Église serbe, ni le patriarche de Jérusalem, etc., 
n'ont adhéré à l'anathème du patriarche œcuménique. 

Les conflits de juridiction et d'administration ecclésias- 
tiques s'éternisent donc fatalement dans les Églises ortho- 
doxes. Est-il vrai qu'à défaut d'unité hiérarchique, l'unité 
doctrinale se maintient ou se rétablit aisément quand elle a 
été rompue ? Les tomoi ou décrets rendus en faveur des 
Églises devenues autonomes le prétendent. On affirme 
qu'elles demeurent « sœurs dans le même dogme et la même 
foi», qu'(( elles gardent entre elles l'unité de la foi dans le 
lien de la charité ». Nous espérons démontrer, en répondant 
à l'encyclique d'Anthime VII, que l'unité dogmatique des or- 
thodoxes est fictive, que le cercle de leurs articles déclarés 
intangibles s'élargit ou se resserre, suivant les exigences de 
la politique, l'humeur des dogmatisants et leurs tendances 
plus ou moins hostiles à l'égard de Rome. 

François TOURNEBIZE, S. J. 

{A suivre.) 



L'INSTRUCTION RELIGIEUSE AU COLLÈGE 



LA QUESTION DE LA VOCATION 

(Troisième article*) 



X 

Il est temps, disions-nous, de nous demander où en est, 
dans nos maisons d'éducation, l'enseignement catéchétique 
actuel, relativement au point qui nous occupe. 

Nous procéderons, dans cette enquête, comme nous avons 
fait quand il s'est agi de l'instruction religieuse 4'autrefois : 
nous chercherons nos éléments d'information dans les livres 
spéciaux qui, selon toute apparence, constituent la base et 
fournissent la substance de cet enseignement, c'est-à-dire 
dans les catéchismes diocésains^ puis dans les catéchismes 
expliqués, catéchismes de persévérance^ manuels el cours d'in^ 
struction religieuse, et autres publications similaires. 

Catéchismes diocésains : 

Si nous exceptons Aire, où deux catéchismes sont adoptés, 
un dans l'arrondissement qui formait l'ancien diocèse du 
même nom, et un dans celui qui constituait l'ancien diocèse 
de Dax, nous croyons, sauf erreur, que les diocèses de France 
n'ont qu'un seul catéchisme chacun. Ces catéchismes sont 
tous sous nos yeux : examinons-les rapidement. 

Principes généraux relatifs à la vocation : Sans doute, la 
plupart de nos catéchismes diocésains touchent ce point de la 
morale chrétienne, ou à tout le moins l'effleurent, ne fût-ce 
que d'un mot, surtout au chapitre du mariage. Mais chacun 
de ceux qui traitent la question ne formule guère que tel ou 
tel des quelques principes qui la régissent, et il est néces- 

1. V. Étudtê, 20 mai et 20 juin 1898. 



LA QUESTION DE LA VOCATION 43 

saire de compléter ces documents les uns par les autres, pour 
obtenir l'ensemble des propositions que voici : 

C'est à Dieu seul de décider de l'état de chacun. Il faut de- 
mander à Dieu de connaître sa vocation. Il faut recourir à la 
prière dans les circonstances importantes de son existence, 
et notamment quand on est sur le point de choisir un état de 
vie. Quand on va changer d'état, il est bon de faire une con- 
fession générale. Avant de s'engager dans le mariage ou dans 
tout autre état de vie, il faut faire beaucoup de prières et de 
bonnes œuvres pour connaître la volonté de Dieu. Ne pas 
s'engager dans le mariage sans avoir examiné sa vocation, 
réfléchi, consulté Dieu dans la prière, pris l'avis de personnes 
sages, de son confesseur, de son pasteur, de ses parents^. 

Droits et devoirs des parents : ils ont le droit d'être con- 
sultés sur le choix d'un état de vie, mais non de s'opposer à 
la vocation de leurs enfants. Ils doivent les établir conformé- 
ment à la volonté de Dieu, non selon leur intérêt ou leurs 
passions, leur laisser une honnête liberté pour choisir un 
état de vie, leur en procurer les moyens, les aider de sages 
conseils. Hors le cas d'une vocation supérieure, ils doivent 
les établir selon leur état^. 

Vocation sacerdotale^ : 

Pour avoir le droit d'aspirer au sacerdoce, il est nécessaire 
tout d'abord d'y être appelé par Dieu : c'est ce qu'enseignent, 
au chapitre de l'Ordre, la plupart des catéchismes diocésains 
qui parlent de la vocation sacerdotale; nous disons : de ceux 
qui parlent de la vocation sacerdotale, car dans plusieurs — 
dix-sept, sauf erreur — il n'en est pas dit un mot, même en 
ce chapitre consacré au sacrement de l'Ordre. Sans doute, 

1. Divers, surtout Arras, Langres, Reims, Avignon, Cahors, Laval, Luçon, 
Le Mans, Mende, Nancy, Nantes, Vannes, Saint-Dié, Saint-Jean-de-Mau- 
rienne, Poitiers, Auch, Bayeux, Montauban, Rennes, Albi, Angers, Rayonne, 
Belley, Bordeaux, Evreux, Montpellier, aux chapitres de l'Ordre, de la 
Prière, de la Confession, du Mariage, 

2. Divers, surtout Belley, Luçon, Montauban, Nancy, Saint-Dié, Mar- 
seille, Saint-Jean-de-Maurienne, Rodez, aux chapitres du quatrième com- 
mandement de Dieu, et du Mariage. 

3. Toutes les citations que l'on trouvera dans cette partie de notre travail 
se rapportent, pour chacun des catéchismes mentionnés, au chapitre du 
sacrement de l'Ordre. 



44 L'INSTRUCTION RELIGIEUSE AU COLLEGE 

l'appel divin est requis, de quelque état qu'il s'agisse ; mais 
pour celui-là, il faut une vocation particulière, parce que c'est 
le plus sublime et le plus saint^. Il est donc interdit de « s'y 
ingérer de soi-même 2 », et si l'on n'a pas « un juste sujet de 
croire qu'on y est appelé par Dieu' ». 

Comment savoir si l'on est divinement appelé à l'état ecclé- 
siastique ? On doit prendre les avis de son confesseur*, s'en 
rapporter au choix des supérieurs ecclésiastiques*^, s'exami- 
ner sur ses inclinations, ses qualités d'âme et de corps, ses 
intentions'. 

Ces intentions doivent être pures, surnaturelles : il faut 
se proposer la gloire de Dieu, le salut des âmes, sa propre 
sanctification ■'; « il est très coupable devant Dieu, et indigne 
de recevoir ce sacrement, celui qui le reçoit pour avoir des 
bénéfices et pour vivre plus à son aise^ ». 

Diverses marques de vocation, ou conditions et disposi- 
tions nécessaires, soit chez celui qui va recevoir les saints 
Ordres, soit chez l'enfant qui doit se préparer à les recevoir 
un jour : état de grâce, sainteté de vie, science suffisante ou 
du moins capacité de l'acquérir, goût pour les fonctions ecclé- 
siastiques et le saint ministère*. 

Ce goût pour le sacerdoce, la plupart des catéchismes le 
supposent, mais ne disent rien qui tende à le faire naître au 
cœur des enfants; beaucoup visent plutôt uniquement à le 
modérer, à le subordonner à la volonté de Dieu, à le dégager 
de tout mélange de cupidité et d'ambitions terrestres ; tel le 
catéchisme de Dax dans le passage que nous avons repro- 
duit : « Ne pas s'ingérer de soi-même dans la cléricature, en 
vue d'avoir des bénéfices et de vivre plus à son aise. » Cette 
note était, à d'autres époques, la seule nécessaire : au début 
de ce travail nous avons dit pourquoi. Aujourd'hui, — nous 

i. LuçoD, Saint-Brieuc, Angoulême. 

2. Dax, Saint-Brieuc. 

3. BayouDc. 

4. Beauvaiu, Chartres, Évreux, Mende, Reims, Tours. 

5. Aix. 

6. Rodez, Tours. 

7. La plupart. 

8. Dax. 

9. La plupart. 



LA QUESTION DE LA VOCATION 45 

en avons également donné les raisons, — la note qui doit do- 
miner est tout autre : il faut plutôt attirer les jeunes âmes 
vers le sacerdoce, que la plupart, surtout dans les classes 
supérieures ou moyennes de la société, désertent systémati- 
quement. 

Ainsi du moins l'ont entendu les auteurs d'un assez grand 
nombre de nos catéchismes actuels. Voici les questions intro- 
duites, par exemple, dans celui de Meaux : « Un enfant ne 
doit-il pas s'estimer heureux d'être appelé à l'état ecclésias- 
tique ? — Oui, car c'est pour lui une grande gloire et un grand 
bonheur. — Pourquoi dites-vous que c'est une grande gloire 
et un grand bonheur pour un enfant d'être appelé à l'état 
ecclésiastique? — Parce que les prêtres sont les ministres 
de Jésus-Christ, et que les fonctions saintes qu'ils remplis- 
sent leur procurent des grâces plus abondantes. » 

Citons encore le catéchisme de Coutances : « Est-ce une 
grande gloire et un grand bonheur d'être appelé à l'état ecclé- 
siastique ? — Oui, c'est une grande gloire et un grand bon- 
heur d'être appelé à l'état ecclésiastique. — Pourquoi dites- 
vous que c'est une grande gloire? — C'est une grande gloire, 
parce que les prêtres sont les ministres de Jésus-Christ et 
les dispensateurs des mystères de Dieu, les pasteurs et les 
médecins des âmes, les docteurs des fidèles et la lumière du 
monde. — Pourquoi dites-vous que c'est un grand bonheur? 
— C'est un grand bonheur, parce que le prêtre, par l'effet 
de sa consécration à Dieu et de sa séparation du monde, est 
à l'abri de beaucoup de dangers, et qu'il reçoit, dans son 
union intime avec Jésus-Christ, des grâces plus abondantes. )> 

Et la même note se fait entendre, les mêmes idées sont 
exposées avec plus ou moins d'étendue, dans les catéchismes 
de trente et un autres diocèses ^ Quatre ou cinq autres caté- 
chismes s'expriment dans le même sens, quoiqu'en termes 
moins explicites : ainsi Arras, Langres, Viviers, probable- 
ment dans le dessein d'allumer en de jeunes cœurs la noble 
ambition du sacerdoce, insistent sur la très haute dignité de 

1. Agen, Ajaccio, Albi, Amiens, Annecy, Autun, Bayeux, Beauvais, Besan- 
çon, Blois, Cambrai, Châlons, Dijon, Evreux, Fréjus, Limoges, Lyon, Nice, 
Orléans, Paris, Périgueux, Reims, La Rochelle, Rouen, Saint-Claude, Sens, 
Soissons, Tarbes, Toulouse, Valence, Versailles. 



46 L'INSTRUCTION RELIGIEUSE AU COLLEGE 

ce saint état; Nîmes ajoute une considération sur la nécessité 
du sacerdoce dans la société chrétienne. 

L'insertion, dans plusieurs catéchismes diocésains, des 
passages que nous avons cités ou indiqués, est toute ré- 
cente, et, manifestement, a été suggérée par la constatation 
des besoins actuels. Pour Périgueux, par exemple, elle est 
postérieure à 1851, pour Cambrai à 1864, pour Tarbes à 1875, 
pour Toulouse à 1883 *. 

Le changement de ton est facile autant qu'intéressant à 
constater : il suffit de rapprocher l'un de l'autre les textes 
adoptés, à deux époques diff'érentes, dans le même diocèse ; 
à Soissons, pour ne citer que ce cas, le texte de 1718 : « Ne 
pas s'ingérer de soi-même... Ne pas recevoir les Ordres pour 
avoir des bénéfices... )),a été supprimé, et remplacé par celui- 
ci : « C'est une grande gloire et un grand bonheur d'être 
appelé au sacerdoce, parce que... )>, etc. 

Évidemment, il y a, dans ce mouvement, une indication 
dont doivent profiler les catéchistes, même dans les diocèses 
qui ne l'ont pas encore suivi. 

Quels sont les droits et les devoirs des parents en ce qui 
a trait à la vocation sacerdotale de leurs fils ? 

Vingt-trois seulement, sauf erreur, de nos catéchismes dio- 
césains, touchent ce point. Résumons leur doctrine : plu- 
sieurs condamnent ces parents qui « destinent leurs enfants 
aux Ordres sans consulter Dieu 2 », etc., ou qui, sans les con- 
traindre à entrer dans l'état ecclésiastique, les y engagent 
sous l'impulsion de mobiles inférieurs. 

Comme cette tendance n'est plus, à beaucoup près, aussi 
commune dans les familles d'aujourd'hui que dans celles d'au- 
trefois, la plupart des catéchismes qui ont traité cette partie 
de la question tiennent un langage plus approprié aux néces- 
sités de notre époque, et réprouvent avec énergie la conduite 
de ces pères et de ces mères qui mettent obstacle à la voca- 
tion sacerdotale do leurs fils. Ils sont, dit le catéchisme de 
Bordeaux, le plus complet sur cette matière, « coupables 

1, Voir les édition» do oes «atéchiemes, aux dates indiquées. 

2. Aire, de. 



LA QUESTION DE LA VOCATION 47 

devant Dieu, injustes envers leurs enfants, l'Église et la so- 
ciété ». 

En somme, tous déclarent que les parents doivent laisser 
à leurs fils, en ce qui touche à la vocation sacerdotale, une 
complète liberté. 

Quelques-uns vont plus loin, et font justement remarquer 
que des chrétiens doivent s'estimer très honorés, très heu- 
reux, et remercier Dieu, quand il daigne choisir un prêtre 
dans leur famille i; — qu'il faut même, dans ce cas, encou- 
rager une telle vocation 2, la favoriser', fût-ce au prix de 
quelques sacrifices*, et la protéger en veillant avec soin sur 
l'innocence de l'enfant divinement élu'^. — Aucun, croyons- 
nous, ne s'avance davantage encore, ne formule ce conseil 
donné aux parents chrétiens par saint Augustin et saint Gau- 
dence, de s'appliquer à faire naître chez leurs enfants le 
saint désir du sacerdoce •. 

Vocation à V observation des conseils et à la vie religieuse : 

Sur les quatre-vingt-quatre catéchismes diocésains (quatre- 
vingt-cinq avec celui de l'arrondissement de Dax), six trai- 
tent ex professo des trois principaux conseils évangéliques 
et de la vie religieuse. 

Nîmes résume cet enseignement en trois questions, pla- 
cées dans le corps et à la fin du dernier des chapitres relatifs 
aux commandements. 

Belley, Luçon, Rayonne, Saint-Dié et Saint-Jean-de-Mau- 
rienne font de ces points de doctrine l'objet de chapitres spé- 
ciaux. Bayonne en a deux, intitulés : Des Conseils évangé- 
liques et de la Perfection chrétienne ^ qu'il place à la suite des 
chapitres consacrés aux vertus chrétiennes. Belley met son 
chapitre des Conseils évangéliques^ comprenant plusieurs 
questions sur les Conseils, une sur la vie religieuse et une 

1. Digne, Avignon, Belley, Montauban. 

2. Montauban. 

3. Rouen, Aix, Belley, Châlons. 

4. Avignon. 

5. Angoulême, Luçon. 

6. Saint Augustin : Epist. CCLXII, ad Êcdiciarfi j Saint Gaudence : Serm. 
VIII, De Evangelii lectione prunus^ 



48 L'INSTRUCTION RELIGIEUSE AU COLLEGE 

autre sur la perfection de la vie chrétienne dans le monde, 
après les chapitres qui ont trait à la vie chrétienne^ aux moyens 
de sanctification^ aux œuvres de charité. Luçon et Saint-Dié 
rangent ce sujet à la suite des commandements. Saint-Jean- 
de-Maurienne , au chapitre De V Église., ayant énuméré les 
divers degrés de la hiérarchie et traité du Pape, des évoques, 
des prêtres, puis, plus particulièrement, des pasteurs des 
paroisses, demande quelle est, dans PEglise, la place des 
congrégations religieuses, enseigne qu'a elles appartiennent 
non à son essence, mais à son intégrité, que l'Eglise peut 
exister sans les congrégations religieuses, mais que, sans 
elles, l'Église n'aurait pas son complément et serait comme 
mutilée », et, à ce propos, établit la doctrine relative aux 
conseils évangéliques et aux vœux de religion-. 

Rodez, au chapitre Du deuxième commandement de Dieu, à 
l'article des Vœux, a une question sur « les trois principaux 
vœux que l'on fait dans l'état religieux : ceux de pauvreté, de 
chasteté et d'obéissance ». 

Douze autres catéchismes diocésains font une mention ex- 
presse de la vie religieuse, tantôt en proclamant la supério- 
rité « de la virginité et de Y état religieux » sur l'état conju- 
gal* — tantôt, un peu incidemment, au sujet des parents qui 
s'opposent à la vocation religieuse de leurs enfants^; — tan- 
tôt, plus incidemment encore, à propos des empêchements 
au mariage, parmi lesquels figure « le vœu d'entrer en reli- 
gion* ». 

A ceux-là on en pourrait, à la rigueur, ajouter dix ou douze 
qui, au chapitre du mariage, déclarent l'état conjugal in- 
férieur au célibat religieux^ encore que cette expression 
puisse signifier le célibat gardé, même dans le monde, par 
amour de Dieu et de la vertu. 

Une vingtaine environ formulent, toujours au chapitre du 

1. Le catéchisme de Nice, dans le texte de 1873, avait également, à la 
suite des Commandements de Dieu et de l'Église, une leçon Des conseils 
évangéliques. Cette leçon ne se retrouve pas dans le texte actuellement 
adopté. 

2. Avignon, Blois, Mende, Le Puy, Reims, au chapitre du Mariage. 

3. Agen, Aix, Albi et Bordeaux, au chapitre de l'Ordre ; Beauvais et 
Meaux au chapitre du Mariage. 

4. Troyes, au chapitre du Mariage. 



LA QUESTION DE LA VOCATION 49 

Mariage, le conseil évangélique de la chasteté parfaite, en 
gardant, soit dans ce chapitre, soit partout ailleurs, un silence 
complet sur la vie religieuse. 

Enfin, nous en comptons près de quarante, et, pour plus de 
précision, trente-sept, où une lecture peut-être inintelligente, 
mais certainement attentive, ne nous a fait découvrir aucune 
mention de l'état religieux ni des conseils évangéliques. 
Sûrement, cette omission a été motivée par de graves rai- 
sons, et un humble écrivain religieux n'a pas le droit de l'ap- 
précier, sous peine de se voir taxé, et justement, d'irrévé- 
rence et d'impertinence. Mais les nécessités du sujet nous 
obligeaient à la constater. 

XI 

En outre des catéchismes diocésains, les élèves de nos 
maisons d'enseignement secondaire, une fois sortis des 
classes inférieures, ont entre les mains des manuels et des 
cours d'instruction religieuse^ dont ils doivent apprendre le 
texte, avec les développements donnés par le maître et re- 
cueillis par eux dans leurs cahiers de rédaction. Pour le 
choix de ces développements, le maître s'inspire, la plupart 
du temps, d'autres ouvrages spéciaux, écrits précisément 
dans le but de les lui fournir : Guides du catéchiste^ Grands 
catéchismes^ etc. Si donc nous voulons connaître, dans la me- 
sure du possible, l'état de l'enseignement catéchétique dans 
nos collèges, en ce qui a trait à la question de la vocation, il 
faudra consulter encore ces deux catégories d'ouvrages ^ 

1. Voici la liste de ceux que nous avons pu réunir : 

Catéchisme de persévérance, par Mgr Gaume. — Abrégé du Catéchisme de 
persévérance, par le même. — Explication historique, dogiyiatique, etc.. du 
Catéchisme, par l'abbé Guillois. — Grand Catéchisme de la persévérance 
chrétienne, par d'Hauterive. — Cours élémentaire d'instruction chrétienne.., 
à l'usage des maisons d^éducation, des Catéchismes de persévérance^ etc...^ 
par l'abbé Marotte. — Cours d'Instruction religieuse..., par le directeur des 
Catéchismes de Saint-Sulpice (M. Icard). — Explication du Catéchisme du 
diocèse de Paris pour les enfants de la première communion, par le même. 
— Théologie du catéchiste, par M, Leclercq, 1865. — Le Catéchisme véri- 
tablement expliqué, à l'usage des prêtres, catéchistes, et de toutes les per- 
sonnes chargées de l'instruction chrétienne de la jeunesse, par M. l'abbé 
Laffineur, 1864. — Questionnaire sur le catéchisme, par M. J. M..., 
1868. — Manuel de religion catholique pour s'instruire soi-même et servir 

LXXVL — 4 



50 L'INSTRUCTION RELIGIEUSE AU COLLEGE 

i" Principes relatifs à la vocation en général : Cette partie 
de la question est traitée ex professo et à part, ainsi que le 
mérite son importance, dans le Précis de la doctrine catho- 
lique^ du P. Wilmers; selon un ordre très naturel, après 
avoir exposé dans sa morale les devoirs généraux^ l'auteur 
enseigne les Devoirs spéciaux propres aux différentes caté- 
gories de chrétiens, et, dans un paragraphe qui ouvre ce der- 
nier article, il établit l'origine providentielle de la diversité 
des situations sociales, l'importance du choix d'un état, bref, 
à peu près toute la doctrine générale de la vocation. Remar- 
quons encore, dans le manuel de M. l'abbé Portais : La doc- 
trine catholique exposée à Vusage des collèges^ au chapitre de 
la Vie chrétienne^ un excellent article sur les états divers^ et, 
dans celui de M. l'abbé Constantin, de très bonnes Règles à 
suivre dans le choix dun état. (Deuxième Appendice au 
Traité des Sacrements, pp. 611 et suiv.) 

D'autres ouvrages similaires contiennent au moins quel- 
ques-unes des notions les plus essentielles, placées tantôt 
dans le chapitre Du quatrième commandement de Dieu, tan- 
tôt dans ceux Du mariage. De l'ordre ou Des conseils évangé- 

de guide aux catéchistes (traduit de l'allemand) de l'abbé Overberg, 1872. — 
Le Catéchisme chrétien, par Mgr Dupanloup, 1865. — Cours d'instruction 
religieuse^ à l'usage des Catéchismes de persévérance, des maisons d'édu- 
cation, etc., par M. l'abbé Cauly, 1891. — Nouveau manuel complet et 
pratique d'instruction religieuse, à l'usage des maisons d'éducation, par 
M. l'abbé Poey, 1895. — Courte explication du Catéchisme, par Dom Vuil- 
lemin, 1889. — Le Catéchisme des pensionnats et des collèges, par le même, 
1884. — Cours de religion, par le P. Wilmers, S. J. (traduit par M. l'abbé 
Grosse), 1874. — Précis de la doctrine catholique, par le même, 1896. — 
Cours abrégé de Religion. Manuel approprié aux établissements d'instruc- 
tion, par le P. Schouppe, S. J. — Cours de religion catholique, à l'usage 
de l'enseignement secondaire, par le P. Sifferlen, S. J., 1896. — Catéchisme 
de persévérance, par M. l'abbé Simon, 1882. — Nouveau manuel d'Instruc- 
tion religieuse, par M. l'abbé Latour, 1889. — La Doctrine catholique 
exposée à l'usage des collèges, pensionnats, etc., par M. l'abbé Portais, 
1887. — Cours de Science religieuse, à l'usage des classes supérieures des 
collèges, lycées, petits séminaires, par M. l'abbé Guyot, 1891. — Étude 
complète sur le Christianisme, à l'usage des Catéchismes de persévérance, 
par M. l'abbé Doublet, 1887. — Explication du Catéchisme, ou cours d'ins- 
truction religieuse, à l'usage des maisons d'éducation, par M. l'abbé Briault, 
1878. — r.rand Catéchisme, par M. le chanoine Labis, 1870. — Manuel 
d'instruction religieuse, à l'usage des maisons d'enseignement secondaire et 
des Catéchismes de persévérance, par un missionnaire diocésain ( du diocèse 
de Clcrmont), 188IJ. — Leçons de Catéchisme, à l'usage des familles, pa- 



LA QUESTION DE LA VOCATION . 51 

ligues ; d'autres, en assez grand nombre, ne donnent sur ce 
point si grave qu'un enseignement tout à fait insuffisant, ou 
même le laissent de côté. 

2^ Vocation au sacerdoce : Parmi les publications que nous 
examinons, il n'en est guère, s'il en est, qui passent sous si- 
lence la vocation sacerdotale. Certaines, peu nombreuses 
d'ailleurs, donnent sur cette matière une doctrine assez 
abondante. Plusieurs insistent sur la dignité et les joies du 
sacerdoce, sur les considérations capables d'exciter dans les 
âmes des enfants le désir de ce saint état; fait digne de re- 
marque : ce sont communément les plus récentes, c'est-à- 
dire celles dont les auteurs se sont le plus inspirés des né- 
cessités actuelles. 

3^ Vocation à l'observation des conseils et à Vétat religieux : 
Encore un sujet qui aurait droit à un chapitre spécial, dans un 

roisses, maisons d'éducation, lycées et collèges, par M. l'abbé Bleau, 1891. 
— Causeries sur le Catéchisme, par M. C. G..., 1879. — Catéchisme catho- 
lique, par M. l'abbé Dumont, 1870. — Le Catéchisme expliqué aux petits 
enfants, par le P, Fournel, 1881. — Le Catéchisme à la maison, par M. l'abbé 
Delaforest, 1888. — Cours d'instruction religieuse, rédigé pour V Institut des 
Frères des Écoles chrétiennes, par un professeur de Séminaire, 1895. — 
Catéchisme apostolique, par Mgr Fava, 1893. — La Somme du catéchiste. 
Cours de religion et d'histoire sacrée, à l'usage des instituts catholiques et 
des séminaires, collèges, etc., par M. Tabbé Regnaud, 1892. — Catéchisme 
du catéchiste, par MM. l'abbé Barthe et l'abbé Fabre, 1874. — Une expli- 
cation du Catéchisme, par M. l'abbé Brulon, 1891. — Grand Catéchisme 
d'Agen, par un curé du diocèse, 1884. — Explication littérale du Caté- 
chisme d'Auch, par M. l'abbé Castillon, 1896. — Le Catéchisme de Bayonne 
expliqué et commenté, par M, Tabbé Gabe, 1888. — Le Catéchisme catho- 
lique. Commentaire littéral et pratique (du Catéchisme de Bayonne), à 
Tusage des Catéchismes de première communion, de persévérance, et des 
maisons d'éducation, par M. Tabbé Poey, 1891. — Grand Catéchisme du 
diocèse de Toulouse, 1891. — La Science du catéchiste, ou explication du 
Catéchisme de Rennes^ par M. l'abbé Debroise, 1898. — Sommaire de la 
Doctrine catholique, ou tableaux synoptiques pour servir aux ÎJistructions et 
aux catéchismes, par l'auteur des Paillettes d'or, 1881. — Pratique de l'en- 
seignement du Catéchisme, par M. l'abbé Maudouit, 1883. — Exposition de 
la Doctrine chrétienne, pour catéchismes, prônes, etc., par M. l'abbé Chauvet, 
1889. — Petites études pour servir à l'enseignement familier du Catéchisme, 
par Mme J. B..., 1890. — Directoire de l'Enseignement religieux dans les 
maisons d'éducation, par M. l'abbé Dementhon, 1893. — Le Directeur des 
Catéchismes de première communion et de persévérance, par M. Tabbé 
Turcan, 1898. — Manuel classique d'instruction religieuse à l'usage des 
maisons d'éducation, par M. l'abbé Constantin, 1898. 



52 L'INSTRUCTION RELIGIEUSE AU COLLEGE 

livre écrit pour contribuer, directement ou indirectement, à 
l'instruction religieuse de la jeunesse. Et, dans certains de 
ceux qui font l'objet de cet examen, cette place d'honneur 
lui a été accordée : citons notamment le Cours (T instruction 
religieuse rédigé pour les Frères des écoles chrétiennes^ les 
œuvres catéchétiques de MM. Portais, Doublet, Icard, Labis, 
d'Hauterive, Guillois, Regnaud, Constantin, de Mgr Dupan- 
loup, de Dom Vuillemin, des PP. Wilmers, Schouppe, Sif- 
ferlen, les grands catéchismes d'Agen, de Toulouse, et le 
Manuel d'instruction religieuse par un missionnaire diocé- 
sain : l'auteur de ce dernier travail a eu l'idée, très heureuse 
et très pratique, de joindre à son chapitre sur les conseils 
évangéliques et l'état religieux quelques indications sur le 
but, l'histoire, le genre de vie des principaux instituts ap- 
prouvés par l'Eglise. 

Ailleurs, l'état religieux est mentionné incidemment, aux 
chapitres Des vœux ou Du mariage. 

Dans certains de ces ouvrages il n'en est pas question, ou 
à peu près. On en trouye qui ne parlent même pas des con- 
seils évangéliques, si ce n'est peut-être du conseil relatif à la 
chasteté, au chapitre Du mariage^ et cela, alors que la préface 
annonce — c'est le cas pour l'un d'eux, de publication toute 
récente — que « ce livre contient tout le fond de la doctrine 
évangélique ». Parmi ceux où ce sujet a été le plus complè- 
tement laissé de côté, nous avons le regret d'en compter 
deux ou trois que nous croyons être très répandus dans les 
petits séminaires et les collèges catholiques. 

De ces observations sur les catéchismes diocésains et sur 
les ouvrages qui, avec les catéchismes diocésains, paraissent 
fournir le fond de l'enseignement catéchélique actuellement 
donné à la jeunesse, que prétendons-nous conclure ? On ne 
nous accusera pas d'en exagérer la portée, si nous déclarons 
y voir une raison de craindre que dans nos maisons d'édu- 
cation cet enseignement, en ce qui concerne la question de 
la vocation, ne soit pas assez abondant et assez solide. 

Relativement à la vocation religieuse, pour toucher ce 
point, en particulier, nous ne sommes pas seul à exprimer 
cette inquiétude, et nous pouvons nous appuyer sur une au- 



LA QUESTION DE LA VOCATION 53 

torité que les lecteurs des Études ne contesteront pas : le 
R. P. de Scorraille écrivait, ici-même, il y a trois ans, au 
sujet d'un Nouveau manuel complet et pratique d^ instruction 
religieuse à V usage des maisons d^ éducation^ où il regrettait 
de ne pas trouver une leçon sur les conseils évangéliques et 
sur les trois vœux essentiels de la vie religieuse : (c Si nous 
ne nous trompons, la plupart des cours de religion écrits 
pour la jeunesse gardent à peu près le silence sur ce sujet, 
et nous craignons qu'il n'en soit de même des enseignements 
oraux^, )) Et ces appréhensions pourraient être confirmées 
par des témoignages exprès. Voici, par exemple, ce que nous 
disait un religieux, homme exceptionnellement sérieux, me- 
suré dans ses appréciations et ses propos, et incapable d'exa- 
gération : « J'ai été durant cinq années, de la cinquième à la 
rhétorique inclusivement, l'élève d'un établissement ecclé- 
siastique où la piété était du reste fort en honneur, et j'af- 
firme que jamais, ni au catéchisme ni ailleurs, je n'y ai reçu 
aucun enseignement sur les conseils évangéliques, ni sur 
l'état religieux. Au grand séminaire seulement, on m'a fait 
connaître ce qu'est la vie religieuse, et c'est alors que ma 
vocation s'est déclarée. » 

XII 

Nous avons montré, à l'aide de raisonnements confirmés 
par l'autorité de la tradition, l'obligation qui incombe à tout 
éducateur chrétien, d'enseigner, dans les catéchismes et les 
cours d'instruction religieuse, la doctrine générale de la vo- 
cation, avec ses applications particulières à la vocation sacer- 
dotale et à la vocation religieuse. Nous avons manifesté, en 
la justifiant, la crainte que, sur ce point spécial, l'enseigne- 
ment catéchétique de nos maisons d'éducation ne répondît 
pas suffisamment aux besoins des âmes. 

Venons aux conséquences pratiques. Les catéchistes des 
collèges catholiques les aperçoivent déjà d'eux-mêmes. 

Ceux qui auront conscience d'avoir rempli tout leur devoir 
jugeront notre travail inutile pour eux, et ils auront raison. 

D'autres reconnaîtront que cette partie de leur enseigne- 

1. Études. Partie bibliographique, 1895, p. 644. 



54 L'INSTRUCTION RELIGIEUSE AU COLLEGE 

ment présente des points faibles : ils concluront à la néces- 
sité de les renforcer, et de combler, le cas échéant, par l'ins- 
truction orale, les lacunes qu'ils constateront, soit dans le 
catéchisme officiel du diocèse, soit dans les manuels mis 
entre les mains de leurs élèves. 

Quelle place nos catéchistes feront-ils, dans leurs cours 
d'instruction religieuse, à cette partie de la morale chré- 
tienne ? 

Son importance lui donne le droit d'occuper une place à 
part, sous une étiquette spéciale, au lieu d'être reléguée 
dans les dépendances de quelque autre question qui semble 
l'y souffrir par grâce. Ajoutons que, si vous la disséminez 
en différents endroits, aux leçons Du mariage^ Du quatrième 
commandement, Des vœux^ elle produira naturellement sur 
l'intelligence des enfants une impression beaucoup moins 
forte que si vous la leur présentiez sous la forme d'un en- 
semble de vérités, d'un corps de doctrine compact et com- 
plet. 

Celte place spéciale que nous désirons pour la doctrine 
delà vocation, où la trouver dans un programme d'enseigne- 
ment religieux ? Si l'on feuillette les cours d'instruction reli- 
gieuse publiés dans ces derniers temps, on y remarque une 
tendance de jour en jour plus accentuée à conformer le plan 
de ce genre d'œuvres à celui des cours de théologie^ à en re- 
produire, en petit, toutes les parties essentielles, à en suivre 
la distribution : rien n'est plus naturel, ni plus normal, un 
catéchisme ne devant être après tout qu'une théologie élé- 
mentaire. Aussi, dans certaines de ces publications, et jus- 
que .dans plusieurs catéchismes diocésains de composition 
récente, trouvons-nous, à la section Des devoirs du chrétien^ 
les traités Des actes humains^ De la conscience, Des lois, Des 
vertus, bref, tout un résumé de la théologie morale. Or, les 
cours de théologie morale comprennent assez ordinairement 
un traité des « états particuliers », De statibus particula- 
ribus. Pourquoi donc, dans un cours d'instruction religieuse, 
à la suite de la Morale générale, des articles relatifs à ces de- 
voirs qui sont communs à tous les chrétiens, n'y en aurait-il 
pas un qui traiterait des obligations particulières aux divers 
états, du moins aux principaux ? Il s'ouvrirait tout naturelle- 



LA QUESTION DE LA VOCATION 55 

ment par l'exposé des principes fondamentaux qui régissent 
la question du choix d'un état, et, non moins naturellement, 
les paragraphes consacrés à l'état ecclésiastique et à l'état 
religieux contiendraient ceux qui se rapportent à la vocation 
sacerdotale et à la vocation religieuse. L'idée n'est pas neuve : 
elle a déjà été réalisée, ou à peu près, par M. l'abbé Portais 
dans sa Doctrine catholique exposée à V usage des collèges^ et 
par le P. Wilmers dans son Précis de la doctrine catholique. 

Du reste, nous n'entendons point le nier, deux au moins 
des parties dont se compose la doctrine de la vocation, celle 
qui a trait à la vocation sacerdotale et celle qui se rapporte 
aux conseils évangéliques et à la vie religieuse, trouveraient 
aussi ailleurs une place naturelle : la première au chapitre 
Du sacrement de VOrdre^ la seconde à la suite des comman- 
dements. 

Et enfin, il est entendu qu'après avoir traité de ces ma- 
tières ex professo dans une partie spéciale de son cours, un 
catéchiste désireux de faire pénétrer dans l'esprit de ses 
élèves des vérités d'une importance si capitale pour la direc- 
tion de leur vie, saura trouver maintes occasions d'y revenir, 
quand se présenteront diverses questions avec lesquelles 
elles ont des rapports évidents. 

Au chapitre De Dieu., par exemple, après avoir enseigné le 
domaine absolu du créateur sur ses créatures, il exposera, 
entre autres conséquences pratiques, l'obligation où nous 
sommes de ne pas choisir un état de vie, de ne pas disposer 
de notre existence, sans l'assentiment, ni à plus forte raison 
contre la volonté expresse de notre maître divin. Il ne par- 
lera pas du saint sacrifice de la messe sans faire ressortir, en 
termes assez forts, assez pénétrants, pour la faire envier aux 
âmes capables de belles ambitions, la grandeur du ministère 
que remplit le prêtre à l'autel. En expliquant ce qui a trait 
au sacrement de Pénitence, à l'absolution, il dira la joie in- 
tense qu'éprouve le ministre des miséricordes divines à pu- 
rifier une conscience souillée, à calmer un cœur en proie 
aux remords, à sauver une âme. 

Quand il exposera la constitution de l'Église, de son clergé, 
il ne croira pas, comme les auteurs de tels manuels dont 
nous avons donné la liste, avoir énuméré tous les membres 



56 L'INSTRUCTION RELIGIEUSE AU COLLEGE 

du corps sacerdotal pour avoir dit qu'il se compose « du 
pape, des évoques, des curés et des vicaires » ; mais, avec 
M. l'abbé Doublet dans son Étude sur le christianisme à 
V usage des catéchismes de persévérance {chapitre De V Eglise)^ 
avec l'auteur du catéchisme diocésain de Saint-Jean-de-Mau- 
rienne (même chapitre), il enseignera que le clergé régulier 
n*est pas dans l'Eglise de Jésus-Christ une superfétation, 
qu'il appartient à son intégrité, qu'il y a sa place assignée 
par l'Eglise elle-même et qu'on ne saurait lui contester sans 
se mettre en désaccord avec elle. 

Qu'on nous permette un dernier mot. Tout a été dit, sur- 
tout depuis que. la question de l'encombrement des carrières 
est à j'ordre du jour, sur le déclassement, sur ses consé- 
quences désastreuses, et pour les déclassés eux-mêmes, et 
pour la société dont ils sont un des pires fléaux. Or, un des 
plus sûrs remèdes à ce mal, un des plus sérieux moyens à 
employer pour en préserver nos élèves, sera de leur exposer, 
de leur faire apprendre, comprendre et pratiquer, la doctrine 
de la vocation, les enseignements du sens commun, de la 
vraie philosophie et de la foi, en ce qui touche le choix d'un 
état de vie. 

Parmi les diverses formes que peut prendre le déclasse- 
ment, il en est une dont la sociologie n'a pas assez parlé : 
ceux-là aussi sont des déclassés, qui, destinés par Dieu au 
sacerdoce, à la vie religieuse, ne sont pas entrés dans cette 
voie, soit parce qu'ils ont désobéi à l'appel divin, soit parce 
qu'ils ne l'ont pas entendu, souvent par la faute de leurs pa- 
rents, de leurs maîtres, qui ne les avaient pas placés dans 
des conditions favorables pour connaître la volonté de Dieu 
sur eux. Et ce genre de déclassement est particulièrement 
fatal, non seulement à ces dévoyés qu'il prive d'incalculables 
avantages, qu'il condamne souvent à une vie banale et inutile, 
coupable, malheureuse, et dont il met le salut en péril, mais 
aussi à la cause de Dieu, à l'Église, aux âmes, qui y perdent 
des prêtres, des religieux, des apôtres, des docteurs, des 
saints. Si nous voulons, pour notre compte, éviter la respon- 
sabilité de semblables malheurs, mettre sur le chemin du 
sanctuaire et du cloître ceux de nos enfants à qui Dieu aurait 



LA QUESTION DE LA VOCATION 57 

fait l'honneur de les y destiner, donnons à tous un ensei- 
gnement solide et complet sur la vocation sacerdotale et la 
vocation religieuse. 

Assez récemment, dans un important collège catholique, 
un nouveau supérieur s'émut d'apprendre que l'établisse- 
ment qui venait de lui être confié passait pour être excep- 
tionnellement infertile en prêtres et en religieux. Recher- 
chant les causes du mal, il se demanda si ce fait ne tiendrait 
pas, pour une bonne part, à ce que la doctrine de la vocation 
n'était enseignée ni dans les catéchismes, ni ailleurs. Une 
enquête auprès des professeurs, leurs aveux dépouillés d'ar- 
tifice, lui prouvèrent qu'en effet ces questions étaient à peu 
près laissées de côté. 11 fit ses observations, donna les ins- 
tructions nécessaires, et nous avons des raisons de croire 
que le résultat ne tarda pas à se faire sentir. 

Nous soumettons ces idées à nos confrères de l'enseigne- 
ment ecclésiastique. Ces idées, n'était-il pas superflu de les 
exposer? Les obligations que nous avons rappelées aux édu- 
cateurs, n'étaient-elles pas généralement reconlriues et mises 
en pratique ? Les lacunes que nous avons cru constater, ne 
sont-elles pas imaginaires ? Bref, en écrivant et en publiant 
ces articles, ne nous sommes-nous pas livré à une de ces 
occupations inoffensives, mais inutiles et quelque peu ridi- 
cules, que le langage familier assimile à l'effraction d'une 
porte ouverte ? Si quelqu'un nous le disait et nous le prou- 
vait, nous le reconnaîtrions de meilleure grâce qu'on ne sau- 
rait croire. Des deux hommes qui sont en nous, l'auteur en 
serait peut-être humilié, mais le prêtre en serait heureux. 

Joseph DELBREL, S. J. 



GOETHE 

SA VIE - SON ŒUVRE 

(Deuxième article*) 



FAUST 

« J'ai été un homme », a dit Gœthe. Nous avons étudié 
rhomme. C'est le poète maintenant qu'il faut considérer, « le 
Poète », comme s'appelle lui-même parfois l'auteur des Mé- 
moires, Vérité et Poésie, parlant de soi à la troisième per- 
sonne et donnant à ses récits autobiographiques, par cette 
formule plus « objective », l'apparence d'une sincérité plus 
complète. 

Le Poète : tout Gœthe tient dans ce mot; j'entends tout ce 
qui, dans cette longue existence et dans cette physionomie, 
méritera d'occuper l'attention de la postérité. On oubliera 
sans doute un jour qu'il eut une activité « infinie » ; et ce 
n^est pas un titre suffisant pour vivre dans la mémoire des 
hommes que d'avoir été ministre de la guerre, directeur des 
mines d'Ilmenau, directeur de la Bibliothèque dans le duché 
de Saxe-Weimar. Il est vrai que le cheval de Galigula, pour 
avoir été consul une année seulement, est resté immortel ; 
mais c'était un cheval. 

Ce fut la grande préoccupation de Gœthe de passer pour 
savant, et, dans ses conversations avec Eckermann ou ail- 
leurs, il se plaint amèrement de l'indifférence du grand pu- 
blic pour ses précieuses découvertes ; mais les générations 
futures ne seront pas plus indulgentes à cet égard que TAca- 
démie des sciences de Paris, et elles dédaigneront de s'oc- 
cuper longuement des travaux scientifiques du grand homme, 
de ses belles collections, de ses « contributions » à l'étude 
de la géologie, de la botanique, de l'ostéologie. 

\, V. Études, 5 mai 1898, p. 325. 



GŒTHE 59 

Dans les idées philosophiques de Gœthe, il y a trop d'in- 
cohérence, de légèreté voltairienne, de contradictions, pour 
qu'on puisse le mettre au nombre des grands penseurs qui 
marchent en tête de l'humanité pour éclairer ses chemins. 

Dans la critique littéraire du patriarche de Weimar, sur la 
fin de sa vie principalement et dans les Conversations avec 
Eckennann^ il est facile de reconnaître le parti pris; l'habi- 
tude fréquente de louer sans mesure, à charge de revanche, 
les moindres d'entre les écrivains du temps et les plus ché- 
tifs ; une sympathie curieuse et une préférence marquée pour 
les théories qui vont directement à faire de Gœthe lui-même 
le plus grand génie de tous les siècles et de tous les pays. On 
se contentera sans doute de faire un choix dans cette œuvre 
immense; et les lettrés, les amateurs de belles sentences, 
citeront parfois une jolie phrase au tour vif, original, spiri- 
tuel, un conseil littéraire plein de bon sens et d'à-propos, 
une remarque ingénieuse et profonde sur le cœur de l'homme 
et sur la vie, et ils ajouteront, suivant la formule consacrée : 
Gomme l'a dit Gœthe. 

Qu'est-ce donc qui assure au grand écrivain allemand une 
place parmi « les morts immortels » dont la postérité garde 
les noms? Quelques-unes de ses œuvres littéraires en prose, 
peut-être, Werther principalement; mais son titre le plus sûr 
à l'immortalité, ce qui fait la meilleure part de sa gloire et la 
plus incontestée, c'est que, dans le vrai sens du mot, il fut 
poète. 

« Pour comprendre le Poète, il faut aller dans le pays du 
Poète », a dit l'auteur de Faust et à'Hermann et Dorothée. 
Certes, à Weimar, sur les bords de l'Ilm, dans ces jardins 
qu'a dessinés le premier ministre de Charles-Auguste, pen- 
dant qu'autour de vous retentissent les sonorités du dialecte 
saxon, ou que de la fenêtre ouverte d'une maison voisine 
vous arrivent, avec accompagnement de piano, les strophes 
d'un lied de Gœthe mises en musique par Beethoven, on doit 
se trouver, j'imagine, dans un état d'âme propice à la pleine 
intelligence à' Hermann et Dorothée ou de Faust. Mais aller à 
Weimar pour lire Gœthe, quelques mortels privilégiés y peu- 
vent seuls prétendre : Happy fewl 

Heureusement, il est bien des façons d'(( aller dans le pays 



60 GOETHE 

du Poète », et Gœthe, sans doute, a voulu dire principale- 
ment qu'il ne faut point aborder l'étude des chefs-d'œuvre 
d'une littérature étrangère avec des préoccupations trop 
étroites et trop exclusives, qu'il con\'ient d'avoir un esprit 
libre de préjugés littéraires, une certaine largeur d'intelli- 
gence et de goût. A cette condition seulement, nous pour- 
rons « comprendre le Poète ». 

Nous allons nous y efforcer, en étudiant, sans nous laisser 
entraîner par une admiration systématique, sans parti pris 
de dénigrement, les œuvres poétiques de Jean-Wolfgang 
Gœthe. 

I 

Nous commençons par Faust. C'est assurément, de tous 
les poèmes de Gœthe, le plus connu en France et le plus 
populaire, je veux dire dans ses traits principaux, tels que 
les ont rendus les grands artistes français. 

Qui n'a entendu au théâtre ou dans un concert d'amateurs 
chanter quelques-uns des airs de Gounod? C'est Faust, quand 
il interroge 

en son ardente veille 
La nature et le Créateur : 
Aucune voix ne souffle à son oreille 
Un mot consolateur ; 

ou bien ces mélodies ailées qui semblent comme l'alouette 
s'envoler « dans la profondeur du ciel bleu » ; ou bien encore 
le chant grave de la cathédrale : ce Souviens-toi du passé. » 

Qui n'a vu dans les musées de nos grandes villes quelque 
tableau où revit une scène de Faust? Voici le vieil alchi- 
miste dans son cabinet aux fenêtres ogivales, entouré de ses 
alambics et de ses cornues; regardez sur son front chauve la 
trace des préoccupations sérieuses et des recherches obsti- 
nées; en face de lui, Méphistophélès, au sourire énigma- 
tique, au regard dominateur. 

Non, aucun peut-être des types de notre théâtre classique 
n'est en France plus populaire que Faust. Mais que dire de 
l'estime où l'on tient en Allemagne le grand œuvre de 
Gœthe ? 

Pour une foule de gens, dit le P. Baumgartner, Faust, remplaçant 
les Evangiles, tient lieu de livre sacré. Sous la forme de mystère, il a 



SON ŒUVRE. - FAUST 61 

été représenté sur les plus grandes scènes, et la seconde partie, trans- 
formée en opéra très varié par l'art scénique, la musique et les ballets, 
ne paraissait pas moins intéressante que la première. C'est Tœuvre de 
Gœthe la plus lue, la plus répandue. Des centaines de proverbes tirés 
de Faust ont cours partout dans le peuple. Il n'y a si insignifiante jeune 
fille qui ne croie pouvoir se reconnaître elle-même dans Marguerite; il 
n'y a professeur ou étudiant si modeste qui ne croie pouvoir se regar- 
der lui-même comme un second Faust. Tout le monde s'imagine qu'il 
a maille à partir avec Méphistophélès. Quant aux Wagners, on sait 
qu'en Allemagne ils n'ont jamais manqué. 

Les grands critiques, les philosophes, les historiens, les 
théologiens protestants, partagent l'enthousiasme populaire. 
Ecoutez Strauss : « C'est notre poème allemand central, le 
plus magnifique effort et le mieux réussi que l'on ait tenté 
pour expliquer poétiquement l'énigme du monde et de la 
vie; un poème qui, pour la profondeur du sens, pour l'abon- 
dance des idées présentées sous des images naïves et pleines 
de vie, n'a son pareil dans aucune autre nation, w Ludwig 
Tieck est à peu près du même avis : « Faust^ en fait de poé- 
sie, est tout ce qu'il y a de plus profond, de plus sublime. » 

Ecoutons encore Gœthe lui-même; c'est toujours chose 
piquante d'entendre le grand homme parler de lui-même 
et de ses œuvres. Voici ce qu'il dit au bon Eckermann, le 
3 janvier 1830, à propos de la traduction faite par Gérard de 
Nerval : a En allemand, je ne peux plus lire le Faust ; mais 
dans cette traduction française, chaque détail reprend sa 
fraîcheur et me frappe comme s'il était tout nouveau pour 
moi. Le Faust est un sujet incommensurable ; tous les 
efforts que l'esprit ferait pour le pénétrer entièrement se- 
raient vains. )) 

Cet avertissement de Gœthe n'a pas été entendu et beau- 
coup de critiques ont voulu « pénétrer entièrement le Faust », 
qui, suivant la remarque de M. E. Rod, « à peine publié, de- 
vint la proie des commentateurs, des annotateurs, des adap- 
tateurs, des traducteurs ». 

Que toute cette gloire, cependant, que tout ce bruit ne 
nous impose pas. Sans doute, ce serait témérité à nous, ché- 
tif, de tenter une nouvelle explication du chef-d'œuvre. Con- 
tentons-nous de l'étudier en demandant encore au P. Baum- 
gartner le secours de sa vaste érudition. Essayons : il nous 



62 GŒTHE 

sera peut-être donné de comprendre tout ce qui, dans Faust^ 
est à la portée de l'intelligence d'un simple mortel : le lec- 
teur estimera peut-être comme nous que le reste est inutile 
et doit être négligé. 

II 

La légende du docteur Faust est une légende germanique. 
Le héros naquit à Knittlingen, et, vers l'an 1537, il fut trouvé 
mort dans son lit, étranglé, dit-on, par le diable, avec lequel 
il aurait fait un pacte. 

Aucun sorcier à cette époque, aucun magicien n'eut une 
plus vaste réputation. Plusieurs écrivains du seizième siècle 
nous ont raconté ses étranges aventures et ses voyages. 
L'abbé Trithémius l'appelle « un charlatan, un coureur, un 
bavard ». Mutran Rufus, chanoine de Gotha, voit en lui « un 
chiromancien, un jongleur ». On montre encore, dans le 
vieux monastère de Maulbronn, le laboratoire de Faust, sa 
« cuisine », die Faustkûche. 

En ces premiers temps du protestantisme, où les nova- 
teurs prononçaient les plufe véhéments anathèmes contre 
l'étude des sciences naturelles, il faut entendre parler de 
Faust les chefs de la réforme : « Il n'y a pas autre chose en 
lui qu'un diable orgueilleux et ambitieux », dit Luther, qui 
connaissait bien le diable, l'ayant vu quelquefois, comme il 
le raconte lui-même, et ayant engagé avec lui plus d'un 
combat singulier. 

Mais voici que va commencer le travail de l'imagination 
populaire. Le docteur Johannes Faust réunira, dans son seul 
personnage, trois types divers, fameux en Allemagne .aux 
siècles derniers. D'abord et surtout, c'est l'homme bien 
connu dans les légendes du moyen âge : Cyprien^ Théophile 
ou Robert le Diable^ l'homme qui vend son âme à Satan pour 
l'éternité; en retour, les puissances infernales lui donnent 
ici-bas la science, les richesses, les honneurs, les voluptés. 
C'est encore le sorcier tel qu'on l'avait vu aux siècles précé- 
dents dans tout homme qui s'occupait des sciences natu- 
relles : ainsi, Albert le Grand, Jean le Teutonique, le pape 
Sylvestre II furent, on le sait, accusés de sorcellerie. Enfin, 
c'est l'écolier errant, der fahrende schûler, que l'on voyait 



SON ŒUVRE. — FAUST 63 

autrefois parcourir les villes et les campagnes, disant la 
bonne aventure, faisant des tours de prestidigitation sur les 
places publiques, découvrant les trésors cachés, étonnant le 
bon peuple par son savoir et sa faconde. 

En 1587, Jean Spies, suivant les données de la légende 
que nous venons de résumer, publie en allemand, à Franc- 
fort-sur-le-Mein l'histoire du docteur Faust : Historia von 
D. Johann Fausten^ dem weitbeschreiten Zauherer. Ce livre 
eut en Allemagne un immense succès, et, dès l'année 1595, 
Victor Palma-Gayet en donnait, à Paris, une traduction fran- 
çaise. On y apprend que Johannes Faust naquit à Rod, près 
de Weimar. Il passa son enfance à Wittemberg, chez son 
oncle, qui l'avait adopté. Il étudia dans les universités et 
devint docteur en théologie, docteur en médecine, astro- 
logue, mathématicien. 

Un jour, au moyen « de vocables, de caractères, de figures 
€t de conjurations », il évoque le puissant diable « Méphos- 
tophilès », et, à la troisième apparition, lui vend son âme et 
signe le pacte avec son propre sang. « A cette heure même, 
dit l'auteur du livre populaire, cet homme impie se sépare 
de son Dieu et de son Créateur, et son apostasie n'est pas 
autre chose que son insolent orgueil, son désespoir, sa témé- 
rité, sa présomption,... ainsi qu'il arriva au mauvais ange 
qui voulut s'opposer à son Dieu. » 

« Méphostophilès » se met au service de Faust et le fait 
voyagera travers le monde, dans l'enfer, par delà les étoiles. 
Ce que toute la science humaine n'a pu donner au pauvre 
docteur, son serviteur et son maître infernal le lui procure : 
honneurs et richesses lui sont accordés à la cour de Charles- 
Quint à Innsbruck, chez le sultan à Constantinople, chez le 
Pape même, dans la capitale du monde chrétien; à lui toutes 
les voluptés de la terre, et, pour lui, la belle Hélène sort de 
la tombe; les secrets d'outre-tombe lui sont révélés, et «Mé- 
phostophilès )) lui tient un discours où l'on voit manifeste- 
ment que le matérialisme et le panthéisme trouvent aux en- 
fers des partisans : « Le monde, mon cher Faust, est incréé, 
le monde est immortel — unsterblich. — De même le genre 
humain a existé de toute éternité et n'a pas eu de commen- 
cement; ainsi la terre », etc. 



Ô4 GŒTHE 

Mais les vingt-quatre ans marqués dans le pacte abomi- 
nable sont écoulés ; la joie terrestre passe vite ; l'heure fatale 
a sonné. En vain, Faust recourt à la prière ; la vengeance de 
Dieu éclate sur sa tète ; il meurt. Satan garde sa proie pour 
Téternité. 

Faust parut aussi sur la scène, à cette époque. I/anglais 
Marlowe fit une tragédie, imprimée à Londres en 1604, sous 
ce titre : The tragical History of D. Faustus. Peu de temps 
après, sous forme de drame populaire, nous retrouvons la 
légende sur tous les théâtres de TAllemagne, et, pendant 
deux siècles, aucune représentation n'y obtint un plus vif 
succès et ne souleva de plus chaleureux applaudissements. 
Mais quand Tinfluence de la littérature française fut partout 
dominante, le docteur Faust parut aux bons Allemands trop 
<( gothique » en vérité; les règles de l'art classique étaient 
formelles : elles proscrivaient impitoyablement une pièce où 
manquaient les trois unités et où l'on voyait, parmi d'autres 
spectacles bizarres, 

le diable toujours hurlant contre les cieux. 

Faust, banni des grandes scènes allemandes et tout honteux, 
emmenant avec lui son famulus Wagner et son démon Mé- 
phistophélès, se réfugia parmi les personnages vulgaires du 
théâtre de marionnettes. Il y attendit patiemment, pendant 
quelques années, l'heure des grandes réparations, l'heure 
prochaine où les rayons de sa gloire renaissante feraient pâlir 
les noms de ses rivaux antiques, Horace et Cinna, Andro- 
maque et Britannicus. 

Voilà, dans ses traits principaux, l'histoire de la légende. 
Peut-on imaginer un sujet plus foncièrement national? De 
môme que dans la Grèce d'autrefois, Atrée, Agamemnon, 
Clytemnestre, Œdipe, Antigène, tous ces héros illustres des 
époques primitives, étaient familiers aux spectateurs des tra- 
gédies de Sophocle et d'Euripide et leur rappelaient de som- 
bres et sanglantes aventures et l'histoire de la patrie; de 
même le docteur Faust, type de l'homme vendu à Satan, du 
sorcier, de l'écolier errant, avait conquis en Allemagne, 
grâce aux livres populaires et au théâtre, une célébrité uni- 
verselle; aucun nom plus connu, aucune histoire plus sou- 



SON ŒUVRE. — FAUST 65 

vent redite. Fixer d'une façon durable et définitive, dans une 
œuvre proprement littéraire, les traits de cette grande phy- 
sionomie, c'était un beau dessein assurément. Il méritait 
bien de la littérature de son pays, le jeune poète qui entre- 
prenait la tâche d'exprimer tout ce qu'il y avait de poétique 
dans cette légende vraiment nationale. 

On peut encore considérer l'histoire de Faust à un autre 
point de vue. Le fonds en est grave; les idées qu'on y dis- 
cute intéressent l'humanité tout entière; les problèmes qu'on 
y soulève sont dignes d'occuper une âme qui pense. Il n'est 
pas sans intérêt, je le veux bien, quand nous lisons nos 
poètes du dix-septième siècle, d'assister aux combats qui se 
livrent dans le cœur d'Andromaque, et les questions débat- 
tues dans le Misanthrope et dans V École des femmes ne sont 
pas absolument frivoles. Mais voici, sur beaucoup d'autres 
sujets qu'ont pu traiter de grands poètes, la supériorité de 
la légende qui nous occupe. Tout homme y reconnaît son 
propre destin, sa misérable condition, ses luttes intimes, ses 
aspirations, son impuissance à trouver dans la science et 
dans les voluptés d'ici-bas rien qui soit à la mesure de ses 
vastes désirs. Là, s'agite le sort de l'humanité; on nous parle 
de notre origine, du peu que nous sommes, des épreuves 
morales de notre courte existence, des mystères d'outre- 
tombe, de notre destinée éternelle : considérations d'une 
importance souveraine et qu'il semble que nos auteurs clas- 
siques, si l'on excepte les prédicateurs et les moralistes, 
n'ont presque osé aborder. 

Au point de vue religieux, à part quelques altérations dues 
à l'influence du protestantisme et que nous pouvons négliger, 
on trouve dans ces récits populaires les dogmes principaux 
de la seule religion qui explique à l'homme toute Ténigme 
humaine : la création, le péché des anges, le péché originel, 
la Rédemption, les ruses de l'Esprit mauvais, les difl^érentes 
espèces de tentations, les peines éternelles qui châtient le 
démon et le pécheur impénitent. Tout chrétien qui se sépare 
de Dieu par une faute grave reconnaît dans l'histoire de 
Faust l'image de ses propres faiblesses et de sa chute. 

Voilà donc la matière qui s'offrait à Gœthe : une légende 
nationale, d'un intérêt vraiment humain, d'une grande portée 

LXXVI. —5 



66 GOETHE 

philosophique et religieuse. Le choix qu'il en a fait est d'une 
heureuse inspiration et témoigne d'un grand sens poétique; 
il faudra en tenir compte à l'auteur de Faust^ quelles qu'aient 
pu être d'ailleurs, dans l'exécution du chef-d'œuvre qu'il 
avait rêvé, les défaillances de son génie. 

III 

Gomment Gœthe a compris la légende, et par quelles 
transformations, marquant son empreinte personnelle sur ces 
traditions populaires, fixant, pour ainsi parler, cette matière 
flottante, il en a fait une œuvre originale : ces questions inté- 
ressantes, il faut les résoudre. 

Ainsi, dans l'étude de notre théâtre classique, quand Ra- 
cine ou Corneille emprunte un sujet à l'antiquité ou à quel- 
que scène étrangère, nous suivons le travail du poète, et 
c'est pour nous un grand charme de voir, par exemple, com- 
ment les idées chrétiennes et une conception nouvelle de la 
destinée humaine et de la liberté changent le sens philoso- 
phique et la portée morale de VHippolyte d'Euripide et en 
font ce chef-d'œuvre d'analyse psychologique qui s'appelle 
la Phèdre française. 

Or, cette belle légende de Faust, Gœthe l'a considérable- 
ment amoindrie et diminuée. Il l'a vidée, si l'on me permet 
cette expression, de son vrai sens religieux et de sa profonde 
signification. Aux données primitives et chrétiennes, il a 
substitué l'histoire de sa propre vie, de ses amours et de ses 
occupations, ses idées incohérentes et contradictoires sur 
Dieu et la vie future, ses préjugés aussi; et, si l'on veut, 
après une lecture attentive et complète de son œuvre, for- 
muler en quelques mots la leçon qui s'en dégage, on trouve 
une maxime étrange et immorale. 

Voilà une appréciation générale dont le lecteur, j'ose l'es- 
pérer, reconnaîtra la justesse, s'il veut bien nous suivre dans 
l'étude que nous allons faire du fragment de 1790, de la 
première partie parue en 1808 et du second Faust^ œuvre 
posthume. 

Ce poème, qu'on appelle en Allemagne « le grand œuvre », 
ne fut point, en effet, l'œuvre d'une semaine. Soixante ans 
s'écoulent, de 1771 à 1831, entre le jour où Gœthe écrivait 



SON ŒUVRE. - FAUST 67 

le monologue de Faust et le jour qui vit l'achèvement défi- 
nitif du cinquième acte de la seconde partie. Ce ne fut point 
d'ailleurs, on le pense bien, l'occupation constante et princi- 
pale de sa longue vie. Il n'y travailla sérieusement qu'à trois 
époques différentes, séparées l'une de l'autre par un long 
intervalle, et l'on peut dire que trois auteurs sont venus tour 
à tour prendre part à l'accomplissement de cette tâche im- 
mense : le jeune homjne écrit les premières scènes avec la 
fougue orageuse d'une âme que la passion domine et que 
remplit l'orgueil de la vie ; le ministre de Charles-Auguste, 
le directeur du théâtre de la cour, trouve, au milieu de ses 
graves occupations et de ses distractions sentimentales, assez 
de loisir pour reprendre l'œuvre interrompue; il laisse le 
soin de l'achever à un vieillard de soixante-quinze ans qui, 
pendant six années, regrettant l'inspiration facile de sa jeu- 
nesse et déplorant la stérilité de ses efforts, met péniblement 
en vers tout ce que, pendant sa longue carrière, il a pu 
amasser de connaissances, d'idées, de sentiments et d'images. 

IV 

Le Fragment de 1790 doit la meilleure partie de son charme 
poétique au'livre populaire que le jeune Wolfgang avait lu à 
Francfort dans une collection où l'on trouvait, comme dans une 
Bibliothèque bleue, à l'usage du peuple, les vieilles histoires 
et les vieux contes, les Quatre Fils Aymoriy la Belle Mague- 
loiine^ la Belle Mélusine et le Docteur Faust. A Strasbourg, 
pendant les folles années de sa vie d'étudiant, Gœthe s'inté- 
ressa vivement au théâtre de marionnettes où il retrouvait, 
sous une forme dramatique, la belle légende qui avait si 
agréablement occupé les loisirs de son adolescence ; et, sans 
parler d'autres emprunts plus considérables, c'est là qu'il 
■prit l'idée de la première scène du Fragment, le monologue 
de Faust. 

Que trouvons-nous dans cette ébauche du grand œuvre ? 
Gœthe lui-même, principalement. Tout ce que sa biographie, 
racontée d'après ses Mémoires ou d'après les récits des con- 
temporains, nous a fait connaître de ses idées, de ses aspi- 
rations, de ses projets, de ses faiblesses, de son caractère; 
tous les traits de sa physionomie morale, nous pourrions, 



68 GŒTHE 

dans une lecture attentive de ces premières scènes, les 
signaler au passage. Bornons-nous à quelques indications. 

Faust, ce grand contempteur de la science humaine et qui, 
de toutes ses lectures confuses, de ses études « de philoso- 
phie, de jurisprudence, de médecine, et, hélas ! de théologie 
aussi », n'a rapporté que les notions les plus confuses sur 
toutes choses, c'est Gœthe lui-même; et, dans ces sarcasmes 
contre la science traditionnelle des universités et la sottise 
prétentieuse des Wagners, le personnage qui donne son nom 
au drame tout entier parle avec l'insolence et la superbe du 
jeune rédacteur des Critiques de Tiefurt {Tiefarter Recen- 
sionen). 

Reconnaissez-vous le poète de « la période d'assaut et de 
poussée », le rêveur solitaire qui parcourt les sentiers des 
montagnes d'Alsace, l'adorateur enthousiaste de la nature 
considérée comme la source vive et féconde de toute vérité 
et de toute beauté ; le reconnaissez-vous dans ses ardentes 
invocations de la scène intitulée : « Forêt et caverne » : 

Esprit sublime, tu m'as donné tout ce que je désirais. Non, tu n'as 
pas en vain tourné vers moi ta face au milieu de la flamme. Pour 
royaume tu m'as donné la puissante nature, la force de la sentir, la force 
d'en jouir. Tu ne m'as pas accordé seulement une froide admiration 
pour elle ; tu m'as permis de lire dans son cœur profond comme dans 
le sein d'un ami. Tu fais passer devant moi la procession des Vivants ; 
tu m'apprends à reconnaître mes frères dans le buisson silencieux, 
dans l'air et dans les eaux. Et quand la tempête dans la forêt gronde 
et mugit, abat les pins gigantesques, secoue avec fureur les branches 
et les arbres voisins, quand leur chute éveille les graves échos de La 
colline : alors tu me conduis dans la caverne tranquille... à mes yeux 
la lune sereine monte à l'horizon, répandant sa douceur. 

Autour de Faust encore, les mêmes personnages que, pen- 
dant ses années de jeunesse, Gœthe avait fréquentés et dont 
il avait pu dessiner le portrait. Ne parlons point du famulus 
« qui sait beaucoup de choses déjà, mais qui voudrait tout 
savoir » : pour trouver l'original de ce personnage, l'étudiant 
de Strasbourg ou de Leipzig n'a eu qu'à ouvrir les yeux, s'il 
est vrai, suivant la spirituelle remarque du P. Baumgartner, 
qu' « en Allemagne les Wagners n'ont jamais manqué ». 

Voici Méphistophélès. Sans doute, avec Wagner, il paraît 
déjà dans le drame populaire ; mais à cette figure aussi 



SON ŒUVRE. — FAUST 69 

l'auteur des premières scènes de Faust a donné des traits 
que lui fournissait la réalité vivante, et les commentateurs 
allemands disent: Méphistophélès, c'est Merck avec sa froide 
et tranchante ironie. D'autres, H. Grimm est du nombre, es- 
timent que dans l'infernal compagnon de Faust, il faut recon- 
naître l'ami du jeune Gœthe, Herder, qui, suivant le critique 
de Berlin, « faisait continuellement sonner dans ses poches 
l'or de ses idées, en retirait de pleines poignées, les faisait 
briller au soleil et les jetait comme de vils charbons ». 

Le personnage principal de ces premières scènes, Gret- 
chen, le jeune poète l'a trouvé aussi dans sa propre his- 
toire : c'est Frédérika Brion, dit encore H. Grimm, qui voit 
dans la physionomie de la pauvre malheureuse que l'égoïste 
passion de Faust précipite dans le déshonneur et dans le 
crime, tous les traits de la jeune fille que l'étudiant de Stras- 
bourg abandonna, quand « l'idylle de Sesenheim » eut pris 
fin. Faut-il encore, à propos de l'héroïne du Fragment^ rap- 
peler le nom de Lili Schônemann ? Certains commentateurs 
dont le témoignage mérite qu'on le prenne en considération 
inclinent à le penser. Mais il n'importe. A d'autres, aux 
chercheurs obstinés et aux doctes, la solution de ces graves 
problèmes. 

Ce que personne ne conteste, c'est que le Fragment, 
comme la vie de Gœthe, à cette époque surtout, est essen- 
tiellement un roman d'amour. Tandis qu'avec Méphisto- 
phélès le Faust de la légende parcourt l'immensité des cieux, 
descend aux enfers, voyage à travers le monde, visite le 
Pape, le Sultan, l'Empereur, les petites cours princières, les 
universités, les villes et les campagnes du vieil empire alle- 
mand, tout au contraire le Faust de Gœthe s'arrête dans la 
chaumière de Marguerite ; il borne là son horizon, il ne voit 
rien au delà, dans l'univers et dans la vie, qui mérite de re- 
tenir longtemps son attention et qui sollicite son activité. On 
reconnaît en lui principalement le poète amoureux, le rêveur 
passionné, l'amant de Ja Gretchen de Francfort, de Gorona 
Schôter, de Frédérika Brion, de Lili Schônemann : le Frag- 
ment n'est que la tragédie de Marguerite, comme l'appellent 
les critiques allemands, die Gretchentragôdie . 

D'ailleurs, du pacte avec le diable, pas un mot. Méphisto- 



70 GŒTHE 

phélès promet simplement à Faust de le faire pénétrer dans 
les mystérieuses profondeurs de la nature et de lui présenter 
des spectacles où il trouvera l'apaisement de ses désirs. 

On peut même, en y réfléchissant, s'étonner que le diable 
paraisse en cette histoire. En vérité, faut-il évoquer l'Esprit 
de la terre pour entraîner un homme dans des aventures vul- 
gaires qui, suivant le mot de Gottschall, « n'échappent à la 
plus commune banalité que parce qu'elles sont criminelles » ? 
Pour séduire Marguerite, pour précipiter dans le déshon- 
neur et dans la pire des infortunes une pauvre jeune fille du 
peuple, il n'est pas besoin d'un savant, d'un sorcier, d'un 
alchimiste, moins encore d'un diable qui arrive sur la scène 
déployant tous les prestiges de la magie infernale. Le pre- 
mier bachelier venu, s'il a de l'argent, réussira peut-être, 
avec l'aide de Tentremetteuse Marthe, dans cette entreprise 
déshonnête, et, au point de vue d'une certaine morale mon- 
daine et bourgeoise, le cas n'est pas extraordinaire et ne 
mérite nullement qu'on y fasse grande attention. 

Concluons : le Fragment n^di rien qui rappelle la grandiose 
et terrible légende ; l'idée chrétienne en est totalement ab- 
sente. Nous avons l'histoire de Gœthe dans la période « d'as- 
saut et de poussée », de Gœthe amoureux surtout : nous 
n'avons pas encore « le Poème mondial », das Weltgedicht. 



Cependant les scènes que le poète avait publiées en 1790 
excitaient en Allemagne le plus vif intérêt et l'enthousiasme 
le plus ardent. On y vit l'ébauche première et la promesse 
d'une œuvre supérieure à tout ce que les grands génies des 
siècles passés avaient pu produire ou seulement rêver. Schle- 
gel, Schelling, Hegel commentaient le drame qui n'existait pas 
encore et y trouvaient à l'avance, comme s'exprime l'un d'eux 
tt un sens dantesque », des significations profondes, l'expli- 
cation de toutes les énigmes de la vie, l'éclaircissement de 
tous les mystères, la manifestation, sous une forme divine, 
du vrai, du beau et du bien. De toutes parts, on suppliait 
Gœthe de parfaire « le grand œuvre ». 

De tous les admirateurs du Fragment^ le plus modéré, 
c'était Schiller : il se contentait de le comparer au « torse 



SON ŒUVRE. — FAUST 71 

d'Hercule». D'ailleurs, le grand poète idéaliste de l'Allemagne 
avait compris l'insignifiance, au point de vue de l'idée, de 
ces premières scènes. Il en parle à Gœthe. Il lui rappelle 
avec instance qu'il faut donner à l'œuvre « un sens symbo- 
lique... C'est une nécessité que Faust soit tout à la fois phi- 
losophique et poétique ». D'ailleurs, il se trouvait lui-même 
fort empêché de donner à son ami quelques conseils prati- 
ques : « Je viens de relire le Faust^ écrit-il le 26 juin 1797, 
et, quand je pense au dénoûment qu'il faut imaginer, j'en ai 
le vertige... Enfin j'attends avec impatience et je me demande 
comment la fable populaire s'adaptera aux idées philoso- 
phiques de l'ensemble. » 

L'embarras du grand homme qui reçoit de la confiance de 
ses compatriotes la mission sublime de donnera TAllemagne 
un poème mondial n'est pas moins grand et se manifeste dans 
les réponses qu'il fait à Schiller : ce Vos remarques sur Faust 
m'ont été très agréables... Gomme il était naturel de le pré- 
voir, elles sont en plein accord avec mes projets et mes 
plans... Je ferai en sorte que les différentes parties soient 
pleines d'intérêt et donnent à penser. » 

Gomment Faust a donnera-t-il à penser » ? Gœthe n^en sait 
encore rien, et, quatre ans plus tard, il écrit à son ami : <( Je 
n'ai pas cessé de travailler à mon Faust; mais je n'ai fait que 
peu de progrès : comme les philosophes attendent curieuse- 
ment ce travail, il faut que je recueille mes pensées. » 

L'Allemand Frédéric Vischer estime que cet aveu est 
« d'une haute naïveté ; hoch naw ». 

Le lecteur aura sans doute compris la raison vraie de cette 
anxiété et de ces longues hésitations. La solution du problème 
s'offrait d'elle-même : c'était le retour à la légende. Dans 
cette étrange et dramatique histoire de Faust, nous l'avons 
vu, sur toutes les grandes questions qui peuvent intéresser 
l'humanité, sur les rapports de Dieu, de Fhomme et du 
monde, sur la liberté, sur le péché, sur la loi morale et son 
éternelle sanction, tout était dit. Quel sujet grandiose, quelle 
riche matière pour le poète qui aurait, avec la foi simple d'un 
enfant, accepté ces notions d'une clarté divine, et, sur ce 
vaste champ, quelle opulente moisson d'idées ! En pénétrer 
le sens profond avec l'intelligence d'un grand penseur, en 



72 GŒTHE 

exprimer les touchantes et fortes harmonies avec l'imagina- 
tion et l'enthousiasme d'un grand artiste, Gœthe eût pu le 
faire assurément ; et quelle vraie gloire, solide et durable, 
pour lui, s'il eût donné au monde ce grand poème de Dieu 
et de l'âme humaine ! 

Mais, hélas ! on n'a pas oublié l'effroyable confusion d'idées 
où se débattit pendant sa vie entière cette grande et malheu- 
reuse intelligence. L'adolescent qui « se plongeait » dans 
la lecture du Dictionnaire de Bayle, l'étudiant qui cherchait 
dans VÉthique de Spinosa la solution de la grande énigme, 
« arrivé maintenant au milieu du chemin de la vie », se trou- 
vait, suivant une belle allégorie du poète florentin, « dans 
une forêt obscure » : 

Nel mezzo del cammin di nostra vita, 
Mi ritrovai per una selva oscura... 

Aucune lumière sur notre destinée, sur le sens de la vie 
et le but de notre existence; aucun système philosophique 
ou religieux, si ce n'est peut-être un panthéisme vague dont 
il avait, en 1780, essayé de résumer les dogmes principaux 
en disant de la nature : « Elle est tout ! » 

Nouvelle cause pour Gœthe de perplexité et d'embarras, 
dans l'achèvement de l'œuvre commencée, nouvelle raison 
pour lui d'écarter la solution chrétienne. Ce Faust, nous 
l'avons vu, ce Docteur universel, cet amant de l'immortelle 
Nature, ce poète, cet amoureux, qui, suivant le mot de Mé- 
phistophélès, « tirerait en feu d'artifice le soleil, la lune et 
les étoiles pour peu que cela pût divertir sa bien-aimée » ; 
cet homme idéal enfin, ce Titan de l'époque d'assaut et de 
poussée, c'est Gœthe lui-même. De Faust, plus encore que 
de Werther, le poète pouvait dire qu'il en avait tracé le por- 
trait (c avec le sang de son cœur ». 

Or, si l'on suit les données religieuses de la légende, que 
devient le fils de ses complaisances poétiques ? Sorcier 
qui entretient commerce avec le diable ; séducteur, assassin, 
il n'y a point à hésiter sur le sort qui l'attend : il faut qu'il 
se repente ou qu'il soit damné. Gœthe peut-il prononcer 
l'arrêt de sa propre damnation, lui, le « vieux païen » ? 



SON ŒUVRE. — FAUST 73 

Peut-il se repentir et reconnaître les erreurs de sa vie pas- 
sée, lui « l'homme idéal » ? 

Ainsi le poète supprime dans la légende ce qui en est le 
fonds même. 

Il faut suivre maintenant les efforts qu'il fait, les expé- 
dients qu'il imagine pour satisfaire , en dehors de toute 
conception religieuse , (c aux exigences philosophiques et 
symboliques » du sujet, suivant le mot de Schiller. 

Le premier Faust parut en 1808 avec une triple introduc- 
tion : une dédicace, un prélude sur le théâtre, et un prologue 
dans le ciel. 

Nous reparlerons plus tard de la dédicace, admirable vrai- 
ment au point de vue poétique. 

Dans le prélude, sorte d'à-propos dramatique, Gœthe, avec 
une grande habileté et à plusieurs reprises, suggère au 
spectateur l'idée que les scènes qu'il va contempler lui pré- 
senteront l'image de l'univers : 

Tandis que la Nature, ouvrière indifférente, tourne autour du fuseau 
réternelle longueur du fil et que la foule des êtres se confond pêle- 
mêle et sans harmonie : qui appelle l'individu à la consécration univer- 
selle, à la vie puissante et pleine d'harmonie ? Qui fait mugir la tempête 
des passions ? Qui répand, sur les sentiers de la bien-aimée, toutes les 
premières fleurs du printemps, qui tresse les feuilles vertes, les feuilles 
insignifiantes, pour couronner de gloire toute espèce de mérite ? — La 
puissance de Thomme qui se manifeste dans le poète... Ainsi donc, 
dans cette étroite maison de planches, parcourez tout le cercle de la 
création ; allez, dans votre essor rapide, avec prudence, du ciel, à tra- 
vers le monde, jusqu'aux enfers. 

Ainsi le grand poème mondial est annoncé : (c Du ciel, à 
travers le monde, jusqu'aux enfers. » Voici le ciel : Dieu et 
Satan tiennent une conversation dont l'auteur de Faust a 
trouvé la première idée dans le Livre de Job. 

Le Seigneur. — Connais-tu Faust? 

MÉPHisTOPHÉLÈs. — Le docteur? 

Le Seigneur. — Mon serviteur ! 

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Oui, il VOUS sert d'une manière étrange!... Il 
demande au ciel ses plus belles étoiles, à la terre ses plus sublimes vo- 
luptés; rien ne peut donner l'apaisement à ses vastes désirs. 

Le Seigneur. — S'il me sert aujourd'hui dans le trouble, je veux 
bientôt le conduire à la lumière... Je te l'abandonne; détourne cette 
âme de son origine et de sa source ; entraîne-la, si tu peux la saisir. 



74 GOETHE 

sur tes sentiers, dans les abîmes, et demeure confondu si tu dois recon- 
naître qu'un homm&bon, dans les efforts qu'il fait au milieu des te'nèbres, 
a la pleine conscience du droit chemin. 

Ein guter Mensch, in seinem dunkeln Drange, 
Ist sich des rechten Weges wohl bewusst. 

Je prie le lecteur qui veut bien me suivre de remarquer le 
défi que Dieu porte à Satan. C'est, sous une forme encore 
mystérieuse, l'affirmation de l'idée fondamentale de Faust, 
Pour le génie, il n'y a point de loi morale, et, quels que soient 
ses égarements, il suffit que rien n'arrête l'élan de ses aspi- 
rations, et que jamais, dans l'obscurité de ses voies, dans les 
ténèbres même du doute et du scepticisme, il ne laisse dé- 
faillir son courage et ne cesse de marcher en avant : In seinem 
dunkeln Drang! Voilà la conception nouvelle qui remplace 
les données religieuses de la légende. 

Nous en retrouvons l'expression plus claire et plus déci- 
sive encore dans la scène du pacte. Il est vrai que Faust 
comme Goethe ne croit pas au diable; et si Gœthe, nous 
l'avons vu, abandonnait « aux femmes et aux gens du monde 
qui n'ont rien à faire » la discussion du problème de l'immor- 
talité de l'âme, Faust ne s'occupe pas davantage des mystères 
d'outre-tombe. Ecoutez-le : 

L'au-delà ra^inquiète peu. Si tu détruis le monde présent, qu'un autre 
naisse, peu m'importe. De cette terre, comme d'une source, jaillissent 
mes joies ; ce soleil éclaire mes souffrances ; si je puis un jour m'en 
affranchir, arrive que pourra. Que dans la vie future l'on se haïsse ou 
que l'on s'aime, qu'il y ait dans ces sphères là-bas un dessus et un des- 
sous, je n'en veux rien savoir. 

C'est donc avec une ironie visible qu'il entre en pourpar- 
lers avec le diable : on voit que Faust a lu Voltaire et qu'il 
se moque avec Molière « des chaudières bouillantes » de 
l'enfer. 

Remarquez bien la nature du pacte tel que l'a imaginé 
l'auteur du premier Faust. Ce n'est pas, comme dans la 
légende, une âme qui s'abandonne aux puissances infer- 
nales, leur demandant en retour les richesses, les honneurs, 
les voluptés de la terre et vingt-quatre ans pour en jouir. 
Voici dans l'œuvre qui nous occupe un passage d'une impor- 
tance capitale. Il exprime, sous une forme nouvelle, la mo- 



SON ŒUVRE. — FAUST 75 

raie étrange que « le Seigneur », dans le Prologue au ciel, 
avait proclamée déjà. 

Si jamais, étendu sur un lit de paresse, je goûte la plénitude du 
repos, que ce soit fait de moi à l'instant ! Si tu peux me flatter, si tu 
peux me séduire au point que je me plaise à moi-même, si tu peux me 
tromper en m'accordant les plaisirs, — que ce jour soit pour moi le 
dernier jour ! Jet'ofi*re le pari ! 

Ainsi, que Faust aille, à travers le monde, à ses joies mau- 
vaises, à ses amours impures, et que, par la séduction, parle 
crime et par les sortilèges diaboliques, marchant à la satis- 
faction de ses plus honteux instincts, il entraîne avec lui 
dans la honte et dans l'infamie une pauvre jeune fille : il im- 
porte peu qu'une morale étroite et vulgaire — la morale 
chrétienne — condamne et flétrisse ces abominables exploits. 
Se développer dans toutes ses facultés, réaliser en soi, par 
un effort constant, l'image de l'humanité idéale, agir, agir 
toujours et ne se lasser jamais : c'est la grande loi de notre 
destinée. 

Voilà le sens fondamental du premier Faust^ qui reste, 
d'ailleurs, essentiellement, malgré ces scènes de magie, que 
nous venons d'expliquer, la tragédie de Marguerite, die 
Gretchentrag'ôdie. Nous ne trouverons pas dans le second 
Faust une idée plus haute. 

VI 

C'est sur les instances d'Eckermann que le patriarche de 
Weimar se décida à tenter une grande œuvre, un poème 
mondial qui dépassât par ses proportions infinies, le cadre 
encore mesquin de la tragédie de Marguerite. 

Il y a du Wagner dans ce témoin fidèle des dernières an- 
nées de Gœthe, qui note chaque soir, avec une admiration 
profonde et toujours nouvelle, les oracles qui tombent des 
lèvres du grand homme. Volontiers, il adresserait au vieux 
maître les paroles du famulus : « J'aurais volontiers veillé 
plus longtemps pour continuer à causer avec vous... C'est un 
honneur et c'est un profit de converser avec vous, maître. » 
Mais Faust avait impitoyablement raillé le pauvre Wagner : 
Goethe écouta les conseils d'Eckermann, et, à l'âge de soixante- 
quinze ans, il reprit l'œuvre de sa jeunesse et de son âge mûr. 



76 GOETHE 

Le premier Faust se terminait par le dénoûment suivant : 

Marguerite. — Justice de Dieu! Je m'abandonne à toiî... Je suis 
à toi ; Père, sauve-moi ! Anges, armées saintes, déployez pour me 
protéger vos phalanges ! Henri, tu me fais horreur !... 

MÉPHisTOPHÉLÈs. — Elle est jugée! 

Voix d'en haut : Sauvée ! 

MÉPHISTOPHÉLÈS (à Faust). — Viens à moi! 

(// disparaît avec Faust.) 

Voix du fond, s' affaiblissant : Henri I Henri!... 

Que deviendra Faust? Le poète ne nous le dit pas, mais 
l'activité du héros a-t-elle jamais été défaillante ? A-t-il jamais 
« goûté la plénitude du repos » ? Qui le condamnera ? Satan 
n'a pas gagné son pari et Faust doit son salut à l'action dont 
il avait dit, dans un monologue du premier acte : « Au com- 
mencement était l'action ! » Im Anfang war die That. 

Le salut par l'action ! voilà, suivant l'explication même qui 
se dégage des conversations de Gœthe, le sens du poème 
entier; l'idée destinée à remplacer la conception chrétienne 
de la légende, l'idée qui apparaît déjà, nous l'avons vu, dans 
le premier Faust et qu'il faut mettre davantage encore en lu- 
mière : c'est l'objet du second Faust. 

Dans cette dernière partie qui compte 7498 vers et que 
l'illustre vieillard, au prix de labeurs infinis, acheva en 
six années, ce que nous trouvons avant et par-dessus tout, il 
est à peine besoin de le dire au lecteur, c'est toujours Gœthe 
lui-même. Le grand homme qui de la plupart de ses œuvres 
avait fait, pendant toute sa vie, des essais autobiographiques, 
ici, avec une prolixité que son grand âge explique, se ra- 
conte encore lui-même. 11 se souvient qu'il a été ministre de 
la guerre, ministre des finances, directeur des mines d'ilme- 
nau, collectionneur infatigable; qu'il a cultivé toutes les 
sciences et tous les arts, en un mot qu'il a eu, lui aussi, une 
activité infinie, qu'il a cherché « le salut dans l'action ». 

Il ne sera pas sans intérêt, je pense, pour le lecteur, de 
suivre, dans une esquisse rapide, les épisodes de la nouvelle 
histoire de Faust. Cette seconde partie, deux fois plus longue 
que la première et moins connue à l'étranger, les adorateurs 
du dieu la tiennent également en très haute estime, et c'est 
de l'œuvre entière que l'un d'eux, H. Grimm, a dit, dans ses 



SON ŒUVRE. — B^AUST ' 77 

Vorlesungen : « Le Faust forme un tout... La carrière de cette 
œuvre qui est la plus grande du plus grand des poètes de 
tous les peuples et de tous les temps ne fait que commencer, 
et on n'a fait que les premiers pas pour découvrir et utiliser 
tout ce qu'il contient. » 

Voici donc, pour un profane, « ce que contient » le second 
Faust. Nous n'y trouverons point l'idée chrétienne, mais la 
confusion et l'obscurité, das Wirrwarr. 

Premier acte. — Faust endormi dans une contrée char- 
mante, sur les gazons fleuris. Les sylphes, par leurs chants 
l'éveillent et « le rendent à la sainte lumière ». Marguerite est 
oubliée, mais voici Méphistophélès. Les deux amis se rendent 
dans un château impérial, Faust y devient directeur de 
théâtre, — comme autrefois Gœthe à la cour de Charles-Au- 
guste. Il visite « les Mères, die Mutter ». Quelle est la signi- 
fication de ce dernier symbole ? Mystère ! Généralement, les 
commentateurs n'en savent rien. Gœthe l'a-t-il su lui-même? 
Autre mystère!... Faust évoque la belle Hélène et il se 
prend d'amour pour cette beauté fatale. Hélène disparaît. 

Second acte. — L'ancienne demeure de Faust. Wagner 
s'occupe de chimie organique. Faust et Méphistophélès ar- 
rivent en Grèce. Enumération de tous les spectres et de tous 
les monstres dont Gœthe, aidé par son ami Riemer, a pu 
trouver la nomenclature et la description dans les diction- 
naires et dans les auteurs classiques. 

Au troisième acte, nous sommes devant le palais de Ménélas, 
à Sparte. Hélène paraît avec les Troyennes prisonnières ; 
Faust l'épouse. Le fils d'Hélène et de Faust, Euphorion, se 
tue sur des rochers : allusion à la mort de Byron. Chant fu- 
nèbre. A la fin, bacchanale. 

Le quatrième acte nous fait assister à la victoire que Faust, 
devenu général, remporte sur les ennemis de l'empire. En 
récompense, l'empereur l'investit de la suzeraineté d'une 
vaste plage maritime. 

Nous trouvons, dans le cinquième acte, la solution des 
plus graves problèmes de l'économie politique. Faust prend 
au sérieux son rôle de ministre du commerce : il favorise 
l'industrie, il creuse des canaux, il dessèche une partie du 
rivage de la mer. Dans le voisinage habite un vieux couple, 



78 GŒTHE 

Philémon et Baucis. Faust les condamne à l'exil, brûle leur 
cabane, confisque leur terre. La Mort approche. Voici que 
s'avancent quatre figures symboliques. L'une d'elles, le 
Souci, pénètre dans l'appartement de Faust par le trou de la 
serrure. La Mort est venue. Les anges de Dieu emportent 
dans le ciel et dans la gloire l'âme immortelle dont l'activité 
sur la terre fut incessante. Tous les chœurs bienheureux, les 
anges novices, les anges accomplis, la Mulier Samaritana^ 
le Pater Seraphicus^ le Doctor Marianus^ « la pécheresse 
nommée autrefois Marguerite », la Mater gloriosa implorent 
pour le divin Faust la miséricorde infinie : Faust est sauvé! 
Le Chorus mysticus chante la strophe finale de la grande 
apothéose : « Tout ce qui passe n'est qu'un symbole... L'éter- 
nel Féminin nous attire au ciel 1 » 

Ailes Vergangliche 
Ist nur ein Gleichniss... 
Das Ewig-Weibliche 
Zieht uns hinan. 

Voilà le second Faust. Cette dernière partie du grand 
poème, ne pourrait-on pas, je vous prie, avec le poète 
danois Andersen, la comparer a à une queue de comète qui 
s'étend au loin et qui s'évanouit : aucune liaison, aucun 
fil dramatique; pas d'histoire suivie. Gœthe est devenu 
vieux. Toutes ces mascarades, toutes ces allégories me fati- 
guent. » 

Au milieu de cet effroyable chaos, dans cette confusion la- 
mentable, dans cette obscurité des symboles incohérents, s'il 
vous arrive de rencontrer une scène pleine de lumière, où le 
catholique peut retrouver le nom des saints éternellement 
invoqués et entendre la voix des anges, sous ce décor splen- 
dide, vous chercheriez vainement l'idée religieuse. Avec 
l'impertinente et tranquille audace, avec la profonde indiffé- 
rence que la plupart des poètes ont accoutumé d'apporter en 
ces graves sujets, Gœthe demande à la religion des spectacles 
de joie infinie et de splendeur, des inspirations sublimes, 
l'expression poétique d'immortelles espérances. Mais que lui 
importe le fonds même des croyances et des dogmes ? Pour 
lui qui vénère également, suivant sa parole sacrilège ce Jésus- 
Christ et le soleil », pour l'auteur de Faust, la belle Hélène 



SON ŒUVRE. — FAUST 79 

et la Vierge immaculée, Ménélas et le Doctor Marianus, c*est 
tout un. 

Que si, au point de vue religieux, l'on voulait accorder 
une importance trop grande à la scène finale, je prie qu'on 
remarque comment l'auteur y bafoue l'idée chrétienne du 
salut éternel. La foi et le repentir, voilà bien pour le pécheur 
les conditions indispensables qui lui permettent d'espérer le 
grand pardon. Or, écoutez, quelques heures avant sa mort, 
la confession de Faust. Il parle au Souci, — le Souci qui a 
pénétré dans son appartement par le trou de la serrure. 
Quand on songe que ces vers où s'affirme la plus désolante 
incrédulité, furent écrits par un vieillard de quatre-vingts ans, 
une grande tristesse envahit l'âme. 

J'ai parcouru le monde, saisissant aux cheveux tous mes caprices... 
Je n'ai fait que désirer, accomplir et désirer toujours, et ainsi avec une 
puissante et orageuse impétuosité, j'ai passé ma vie... Le cercle de la 
terre m'est assez connu. Quant à l'au-delà, nous ne pouvons rien y voir. 
Fou, quiconque dirige, en clignotant, ses regards de ce côté, quiconque 
s'imagine que par delà les nuages habite son semblable... Pour le sage, 
le monde présent n'est pas muet. Qu'a-t-il besoin de rêver l'éternité? 
Ce qu'il connaît se laisse comprendre et saisir. S'il voit des esprits, 
des revenants, qu'il continue de suivre son chemin et que, toujours 
marchant en avant, il trouve ses douleurs et ses joies, lui qu'aucun 
instant ne peut satisfaire... Qu'il marche ainsi le long du jour ter~ 
restre. 

Im Weiterschreiten.... 
Er wandle so den Erdentag entlang ! 

Toujours l'idée fondamentale : le salut par l'action, par 
l'action seule ! Pour qu'on ne s'y trompe pas, d'ailleurs, pour 
qu'on n'aille point attribuer au grand poète des opinions reli- 
gieuses qui ne furent jamais les siennes, les anges de Dieu, 
emportant l'âme immortelle de Faust dans la grande apo- 
théose, sont chargés de redire la bonne parole du nouvel 
évangile : 

Il est sauvé le noble membre du monde des esprits, sauvé du Malin. 
Celui qui toujours, par des efforts constants, exerce son activité, celui-là 
nous pouvons le sauver. 

Gerettet ist das edle Glied 
Der Geisterwelt vom Bosen : 
Wer iminer strebend sich bemûht 
Den konnen wir erlosen. 



80 GOETHE 

Le salut par l'action ! A cette maxime fondamentale dont il 
est inutile, au point de vue religieux et moral, de montrer 
rinsuffisance, si vous ajoutez l'histoire de Gœthe, de ses 
amours, de ses occupations, et je ne sais quelles rêveries 
symboliques et profondément obscures, vous aurez tout ce 
que, dans son ensemble et dans ses détails, contient le grand 
poème ; et, sans doute, dans la suite des âges, on n'y 
découvrira pas autre chose. Est-ce suffisant pour que la 
postérité salue dans Faust « l'œuvre mondiale », das Welt- 
gedicht ? 

En vain, M. H. Grimm nous déclare que « ce livre contient 
un tel trésor de sagesse universelle qu'il exercera, sans trêve 
et indéfiniment, la perspicacité, la pénétration, la sagacité 
des lecteurs et surtout des savants d'Allemagne, — den 
Scharfsinn der deutschen Gelehrten. En vain il affirme que 
« c'est l'œuvre la plus grande du plus grand des poètes de 
tous les peuples et de tous les siècles ». Les peuples et les 
siècles ne se rangeront peut-être pas à l'avis du conférencier 
de Berlin. 

De son grand œuvre Gœthe a banni l'idée chrétienne, et 
rien n'a pu la remplacer, ni la maxime fondamentale du salut 
par l'action, ni l'autobiographie du poète, ni les symboles in- 
cohérents et obscurs, ni la vieille mythologie. 

C'est la conclusion qui s'impose, et si, pour la mettre da- 
vantage en lumière, pour la fortifier, il fallait aux considéra- 
tions qui précèdent ajouter l'appui de quelque illustre témoi- 
gï^^ge, je citerais volontiers les paroles d'un écrivain qui n'a 
jamais, je crois, pris la plume pour défendre la religion. 
Henri Heine a dit quelque part : « C'est pour s'être écarté de 
la pieuse ordonnance de la légende, telle qu'elle était sortie 
des profondeurs de la conscience populaire, qu'il a été im- 
possible à Gœthe de mener à bonne fin son ouvrage, d'après 
un plan nouveau dont l'incrédulité est la base. » 

VII 

Mais qu'est-ce donc qui a fait l'immense fortune du poème ? 

D'où vient que Faust a été lu, commenté, admiré, imité, et 

qu'il a parcouru le monde au milieu des applaudissements? 

S'il n'y a point peut-être, dans l'histoire de la littérature 



SON ŒUVRE. — FAUST 61 

contemporaine, de nom plus retentissant, cette grande renom- 
mée serait-elle inexplicable ? 

Remarquons d'abord que le peuple allemand tout entier a 
travaillé à la gloire du grand poème, le regardant, avec 
quelque raison, malgré l'absence de l'idée chrétienne, comme 
une œuvre vraiment nationale. 

Dans le Fragment de 1790, en retrouvait les traits princi- 
paux de la légende bien connue ; les lecteurs du livre popu- 
laire, les spectateurs du théâtre de marionnettes reconnais- 
saient dans cette ébauche des personnages qui leur étaient 
familiers : Faust, Wagner, Méphistophélès. Le sens de ces 
admirables scènes restait obscur et indécis, il est vrai; mais 
les philosophes, nous l'avons vu, les lettrés et les critiques 
répondaient pour le poète et annonçaient partout cette bonne 
ûouvelle que l'Allemagne bientôt aurait son poème « mon- 
dial ». Au commencement du siècle, quand le drapeau trico- 
lore flottait sur les forteresses d'Allemagne, au milieu des 
ruines et des désastres de la patrie allemande, dans ces « an- 
nées de grande détresse », l'on disait que l'achèvement de 
Faust vaudrait une victoire sur l'étranger et serait une glo- 
rieuse revanche. Pendant dix-sept ans, on attendit plein 
d'espoir et de confiance. En 1808, dans la première partie, 
complètement achevée, on reconnut la réalisation de toutes 
les grandioses merveilles philosophiques et littéraires qu'on 
avait si longtemps rêvées. C'est ce que des commentateurs 
sans nombre s'efforcèrent, dès cette époque, de démontrer 
au grand public qui, volontiers, acceptait toutes ces conclu- 
sions si flatteuses pour le génie allemand. Sur le second 
Faust ^ mêmes commentaires; même acharnement des criti- 
ques à prouver que le poème était 1' a œuvre la plus grande 
du plus grand des poètes de tous les peuples et de tous les 
siècles ». 

L'Allemagne d'ailleurs tout entière, avec sa vie nationale, 
ses coutumes populaires, ses usages, ne reconnaissait-elle 
pas son image dans le beau poème ? Ces bourgeois qui « aux 
jours de dimanche et de fête vont voir passer sur la rivière 
les bateaux peints »; ces paysans qui chantent sous les til- 
leuls; ces joyeux compères de la cave d'Auerbach, tout le 
monde les avait vus. « Là, se montre, dit le P. Baumgart- 

LXXVL — 6 



82 GCETHE ^ 

ner, la tendresse engageante du bon cœur allemand, l'irré- 
sistible manie de tout creuser et la profondeur de l'esprit 
allemand, la force lente mais terrible de la passion allemande, 
la verte vigueur de l'humeur populaire allemande, hardie 
jusqu'à la grossièreté, en un mot toutes les qualités et tous 
les défauts de la race allemande. » 

« La manie de tout creuser», Die GrUhelei ; — remarquez 
bien ce trait vraiment caractéristique. Il explique, à mon avis, 
en grande partie, le succès de Faust en Allemagne. Nous 
qui sommes « le peuple léger », comme on nous appelle 
là-bas, nous ne comprenons pas cette volupté de l'esprit 
qui plonge dans les abîmes de l'obscurité dense. Mais soyons 
convaincus que H. Grimm n'a point voulu plaisanter et qu'il 
n'a point souri quand il disait dans ses conférences à l'uni- 
versité de Berlin que « Faust exercerait toujours et sans 
trêve la perspicacité, la pénétration, la sagacité des lecteurs 
et spécialement des savants d'Allemagne ». Soyons convain- 
cus que, dans sa pensée, c'est un éloge qu'il fait de l'œuvre 
de Gœthe. Que l'on veuille y réfléchir ! Un poème assez obscur 
pour qu'on puisse défier les générations à venir d'en avoir 
jamais, malgré tous leurs efforts, la pleine intelligence; — 
un poème sur lequel, « toujours et sans trêve », les savants 
d'Allemagne pourront écrire des commentaires, des gloses, 
des mémoires, des « contributions » : quel beau poème — 
pour l'Allemagne ! 

Parmi les causes du très grand succès de Faust, il ne faut 
point oublier, ce serait une injustice, sa très grande valeur 
littéraire. Ici, je laisse très volontiers la parole au P. Baum- 
gartner. On verra que son livre n'est point, comme l'a pré- 
tendu M. E. Rod, « un réquisitoire ». 

Voici, sur le premier fragment, quelques appréciations de 
l'auteur de Gœthe, sein Leben und seine Werke : 

Cette tragédie de Marguerite est tout ce que Gœthe a produit de 
plus parfait au point de vue dramatique ; la scène de la prison qui la 
termine, mais que Gœthe ne publia pas encore en 1790, est son chef- 
d'œuvre tragique. La première rencontre dans la rue, la chambre de 
Marguerite, sa joie enfantine en voyant la parure qu'on lui a donnée, 
sa timidité en présence de Méphistophélès, sa promenade avec Faust 
dans le jardin, ses aveux en effeuillant une fleur, l'épanouissement de 
cette première inclination qui devient une passion si forte, tout cela 



SON ŒUVRE. — FAUST 83 

est décrit d'une façon si simple, si vraie, si aimable, entouré de si 
gracieux tableaux d'intimité domestique, illuminé d'un tel charme de 
naïveté et de candide innocence, que toute âme tendre se sent irrésis- 
tiblement captivée Toute l'affaire de la séduction, image en quel- 
que sorte de tout péché, tout cela est peint avec la plus profonde 
vérité psychologique, avec l'attachante simplicité de l'art vrai, avec la 
plus saisissante vérité de sentiment.... Le cri de détresse que Margue- 
rite pousse vers la Mère des douleurs, ses tortures d'ame pendant qu'à 
la cathédrale on chante le Dies irx^ enfin sa folie dans la prison : voilà 
une série de scènes du plus puissant effet. 

Le P. Baumgartner dit encore à propos du premier Faust : 

Il est évident que Ton ne doit pas comparer ce drame avec les tra- 
gédies régulières et classiques d'un Sophocle ou d'un Racine, ni même 

avec Vlplùgénie de Gœthe C'est plutôt une production de la nature 

que de l'art ; c'est, à notre époque, en Allemagne, le drame populaire 
le plus remarquable. Par la matière et par le fond, par la forme et par 
la langue, par l'esprit et par le ton, il se rattache aux vieux mystères 
allemands... Si seulement il n'y avait pas ce double pari au ciel et sur 
la terre ! 

Ailleurs, sur le second Faust : 

Quand on songe qu'un vieillard, entre sa soixante-seizième et sa 
quatre-vingt-deuxième année, a composé ce poème, si l'on fait abstrac- 
tion des idées religieuses qui en forment le fonds, on ne peut s'em- 
pêcher d\idmirer l'incroyable abondance de formes et d'images, de 
fantaisies et de rêves, d'idées et de proverbes, de scènes et de situa- 
tions, de formes de vers et de mots inventés, dont le flot roule sous 
nos yeux avec une opulence qui va jusqu'à la prodigalité, avec un art 
admirable, avec une délicieuse harmonie. 

Malgré les trahisons dont tout traducteur, s'il faut en 
croire le proverbe italien, se rend coupable, principalement 
quand il s'agit de faire passer dans une autre langue l'œuvre 
d'un très grand poète, qu'on me permette de citer ici quel- 
ques strophes de la dédicace. Pour grande que soit l'insuf- 
fisance de notre prose, le lecteur verra, je Tespère, que 
l'auteur de Faust fut un maître de la lyre, et que sous les 
doigts du grand artiste, l'instrument poétique rendait des 
sons touchants et sublimes. 

Vous vous approchez encore de moi, visions flottantes, qui jadis, de 
bonne heure, vous êtes montrées à mon regard troublé.... Vous m'ap- 
portez l'image des jours heureux et plus d'une ombre chérie s'élève 
avec vous et m'apparaît. Semblables à une légende dont on ne parle 



84 GŒTHE 

presque plus, mes premières amours, mes premières amitiés semblent 

revivre pour moi. Ma douleur se renouvelle elle me redit le nom 

des âmes bonnes qui, trompées par le bonheur aux belles heures de la 
vie, ont disparu loin de moi. 

Elles n'entendront point les chants qui vont suivre les âmes pour 
qui j'ai dit mes premiers chants. Les amis qui se pressaient autour de 
moi ne sont plus ; l'écho des premiers applaudissements s'est perdu. 
C'est à la foule inconnue que je dis ma plainte : ses applaudissements 
me remplissent le cœur de tristesse. 

Et voici que des aspirations que je ne connaissais plus envahissent 
mon âme et l'emportent vers le royaume des esprits, silencieux et 
grave. Ma chanson murmurante flotte en sons mystérieux, semblable 
à la harpe éolienne ; un frisson me saisit ; je sens couler mes pleurs ; 
ce cœur si fier s'attendrit. Ce que je possède maintenant disparaît 
dans le lointain, et ce qui jadis a disparu devient pour moi la réalité. 

Voyez encore avec quel art et quelle précision, avec quelle 
vérité d'observation, en quelques lignes, le poète dessine la 
silhouette de ces deux types éternellement vrais, Faust et 
Wagner, et les fait ressortir par un amusant contraste. C'est 
le soir; le héros du drame et son famulus sont assis au som- 
met de la colline. 

Faust. — Vois comment dans l'éclat du soleil couchant resplen- 
dissent les chaumières entourées de verdures I Le jour est fini^ mais 
le soleil s'en va et suscite là-bas une nouvelle vie. Oh ! si j'avais des 
ailes pour m'enlever de terre, pour suivre ce soleil et le suivre tou- 
jours! Je verrais à mes pieds, dans l'éternel rayon du soir, le monde 
silencieux, la paix des vallons, l'argent des ruisseaux se perdre dans 
les fleuves étincelants comme l'or. Ma course divine ne serait arrêtée 
ni par la montagne ni par les abîmes. Sous mes regards émerveillés se 
déroule la mer avec ses golfes attiédis. Devant moi le jour, derrière 
moi la nuit; le ciel sur ma tête, à mes pieds les vagues. Un beau rêve! 
Hélas ! aux ailes de l'esprit ne se joindront pas les ailes corporelles.. 
Mais naturellement nos aspirations s'élancent et montent, quand là- 
haut, perdue dans les espaces bleus, l'alouette chante sa chanson écla- 
tante... 

Wagneh. — Moi aussi, autrefois, j'ai eu mes heures de folle rêverie, 
mais jamais je n'éprouvai pareil désir. On est bientôt fatigué de voir 
les forêts et les cam|)agnes. Quant à moi, jamais je n'envierai les ailes 
de l'oiseau. Ah ! combien supérieures les joies de l'esprit quand d'un 
livre nous passons à un autre livre, d'une page à une autre page! 
Alors pour nous les nuits de l'hiver sont douces et belles. Cette vie 
heureuse réchauffe tous nos membres. Ah ! quand vous déroulez un 
noble parchemin, le ciel entier descend sur vous ! 



SON ŒUVRE. — FAUST 85 

La grande valeur littéraire du poème est incontestable. Il 
y a cependant une troisième raison, qui explique la gloire de 
Faust^ la plus importante peut-être et la plus décisive : c'est 
l'esprit d'irréligion et d'incrédulité qui depuis les premières 
pages du Fragment jusqu'à l'apothéose finale, domine dans 
l'œuvre entière et lui donne son vrai sens. 

Sans doute, on y trouve des scènes dont on a pu dire avec 
Gorres « qu'elles étaient une sorte d'hommage rendu à la 
vérité » ; avec le converti Dàumer « que le plus grand saint 
de l'Église aurait pu les écrire )>; avec L. Veuillot « que dans 
le cœur du poète l'instinct vainqueur de la beauté l'emporte 
sur la haine de la vérité » ; et le libre-penseur Frédéric 
Yisher blâme l'auteur de Faust « d'avoir, contre ses plus 
intimes sentiments, fait descendre dans son œuvre le ciel de 
Dante, le ciel gothique du Florentin ». 

Mais personne ne s'y trompe. Dieu, l'âme, la destinée bien- 
heureuse, la Vierge, l'intercession des saints : tous ces 
beaux mots de la langue chrétienne et catholique, pour le 
poète, sont vides de sens. Ils sonnent bien, cela suffit, et ils 
éveillent dans l'âme du lecteur « un sentiment poétique », 
comme dit Taine, parlant de Faust dans son Histoire de la 
Littérature anglaise. Le catholicisme du grand poème, sui- 
vant le mot très juste du P. Baumgartner, est <( un catholicisme 
purement esthétique ». 

Le fonds reste. A notre époque, pour tant d'hommes, éloi- 
gnés de toute pratique religieuse, qui voudraient, au milieu 
de leurs occupations et de leurs frivoles divertissements, 
échapper aux pensées graves et bannir de leur âme la crainte 
d'une vie future et des jugements de Dieu, Faust est vraiment 
le livre divin, « l'évangile nouveau », comme ils disent, et 
qui donne la bonne nouvelle de la paix, ce Au commence- 
ment était l'action ; un homme bon dans les efforts qu'il fait 
au milieu des ténèbres, a la pleine conscience du droit che- 
min... Qu'a-t-on besoin de rêver l'éternité ?... Celui qui a tou- 
jours fait des efforts et marche en avant, celui-là, nous pou- 
vons le sauver. » Ces maximes et d'autres encore, où le 
poète a marqué nettement le sens général de son œuvre, 
calment toutes les inquiétudes et endorment toutes les an- 
goisses ; elles devaient plaire aux fils des générations qui, 



86 GŒTHE 

pendant trois siècles, avaient accepté le principe du libre 
examen. 

Tel fut, parmi nous, le succès des œuvres de Renan. On 
sait que si l'auteur de la 'Vie de Jésus passa pendant de 
longues années pour un grand génie, c'est que pendant son 
existence entière, il s'était acharné à prouver aux gens qu'il 
n'y a point d'enfer. 

De même, Faust ne doit pas toute sa gloire à son mérite 
littéraire ; et s'il n'est pas à tous égards un beau poème, il 
est moins encore, dans toute la force et la splendeur du 
terme, un bon livre. 

Louis CHERVOILLOT, S. J. 
[A suivre.) 



LA LOI DE MOÏSE 

SES ORIGINES 



Si rinspiration n'était qu'une dictée de Dieu à l'homme, 
où celui-ci jouerait simplement le rôle de scribe, le problème 
qui nous occupe n'aurait point de sens. On pourrait encore 
rechercher les convenances et la raison d'être de la Loi mo- 
saïque, il ne saurait être question de ses origines. 

Mais autre chose est l'inspiration, autre chose la révéla- 
tion : l'une crée, l'autre transforme; l'une fait descendre du 
ciel une vérité ignorée, l'autre éclaire d'une lumière divine 
une vérité préexistante; toutes les deux viennent de Dieu, 
mais dans l'une Dieu agit seul et l'homme n'est qu'un instru- 
ment passif, que le récipient de l'action divine, dans l'autre 
Dieu et l'homme marient leur action dont la résultante est 
le discours ou le livre inspiré. 

Ce n'est pas qu'on puisse assimiler sans réserve le législa- 
teur inspiré à l'auteur inspiré. Celui-ci est vraiment auteur : 
en effet, son livre est réellement le produit de son activité, 
car l'action de Dieu, supérieure et d'un autre ordre, n'annule 
pas la sienne. Au contraire, le législateur inspiré n'est pas 
législateur dans toute la force du terme, parce que le langage 
usuel réserve ce titre à celui qui sanctionne la loi de son 
autorité, et non à celui qui la compose ou la promulgue. 

Il faut donc distinguer, en Moïse, l'écrivain du législateur. 
A proprement parler, Dieu est le législateur unique, puisque, 
faisant sienne la loi de Moïse, il la transforme en une loi 
divine qui n'a rien d'humain. Mais on peut toujours se de- 
mander comment Moïse a composé, sous l'inspiration divine, 
le code qui porte son nom. Nous ne songeons pas à lui oc- 
troyer une activité indépendante, à trancher en deux l'acte 
surnaturel, à isoler la part de Dieu et la part de Thomme. 
La question que nous nous proposons d'étudier est simple- 



88 LA LOI DE MOÏSE 

ment celle-ci : la loi mosaïque fait-elle table rase du passé, 
ou tient-elle compte des institutions antérieures, des cou- 
tumes populaires, du droit des gens alors en vigueur, des 
rites établis, des usages invétérés? 

Nous répondrons à cette question en examinant : l"* les 
éléments empruntés par Moïse aux institutions préexis- 
tantes ; 2» les innovations qui donnent à la loi mosaïque son 
cachet et son originalité. 

Nous savons de reste combien le problème est difficile; 
mais il est trop actuel pour être négligé et trop important 
pour n'être pas abordé de ceux qui désirent se faire une idée 
juste de l'histoire d'Israël. L'authenticité et la véracité du 
Pentateuque, ou, si l'on veut, de l'Hexateuque, en particulier 
les rapports de Moïse avec la loi qui porte son nom, sont de 
plus en plus le champ de bataille où l'apologie catholique 
lutte contre les rationalistes de toutes les écoles. C'est là que 
convergent actuellement toutes les batteries de la libre-pen- 
sée et les assauts contre l'Evangile semblent différés ou 
ralentis. Les attaques, d'ailleurs, n'ont pas été inutiles à la 
bonne cause : on a mieux vu les points faibles, les positions 
à maintenir, les postes dont la chute ou la conservation est 
indifférente. Tous ces travaux de défense forment un assem- 
blage encore assez confus et assez bariolé. Un homme de 
génie pourra seul en construire un monument unique. En 
attendant, à côté des architectes et des ingénieurs, il y a 
place pour les manœuvres et les hommes de peine. Chacun 
doit fournir sa pierre à l'édifice et, si modeste que soit son 
apport, il faut le recevoir avec reconnaissance pourvu que la 
construction tienne et que les matériaux soient de bon aloi. 

I 

Les éléments antérieurs à Moïse, incorporés par lui dans 
son œuvre, se rangent sous quatre chefs : les prescriptions 
de la loi naturelle, les préceptes imposés aux patriarches et 
à leur postérité, les rites et coutumes prémosaïques, enfin 
les emprunts et les imitations. 

Nous ne mentionnons que pour mémoire la loi naturelle. 
Elle est écrite dans la conscience de tout homme venant en 



SES ORIGINES 89 

ce monde ; elle faisait en outre partie de la révélation primi- 
tive; les patriarches se l'étaient transmise de génération en 
génération; Dieu lui-même, au besoin, rallumait ce flambeau 
près de s'éteindre, par un instinct surnaturel ou des révéla- 
tions expresses. Moïse n'eut donc qu'à recueillir l'héritage 
légué par les représentants de la race élue, mais, en formu- 
lant le Décalogue avec la certitude de l'inspiration, il n'ob- 
tempère pas seulement aux ordres de la nature, il en écoute 
encore les vœux et les conseils, suivant la belle expression 
d'Aristote. 

Parmi les articles du code patriarcal, surajoutés à la loi 
naturelle, nous trouvons l'abstention du sang, la circonci- 
sion, probablement le sabbat et peut-être la distinction entre 
les animaux purs et impurs. 

La défense de goûter le sang date, pour le moins, du dé- 
luge. Il faudrait la faire remonter encore plus haut s'il était 
parfaitement avéré que la permission de manger la chair des 
animaux, accordée à Noé, fut une concession récente. En 
tout cas, si l'abstention du sang n'appartient pas au code de 
rhumanité primitive, elle devient, pour des raisons symbo- 
liques d'ordre supérieur, l'article fondamental de l'humanité 
nouvelle^. Un fratricide avait ensanglanté le premier foyer; 
bien des meurtres durent succéder à ce meurtre ; il fallait in- 
culquer à ces populations jeunes, exubérantes de force et de 
passion, le respect de la vie. Le sang, véhicule et agent du 
principe vital, sera donc interdit à l'homme, car la vie est 
dans le sang et Dieu seul est maître de la vie. Le sang des ani- 
maux devient ainsi la rançon de l'homme-; c'est, dans le sacri- 
fice, la part exclusive de Dieu ; mais, quant au sang humain, il 
appartient à Dieu doublement, et qui le verse sans son ordre 
est digne de mort. Nous ne voyons pas que l'injonction faite 
à Noé soit abrogée dans la suite et Moïse la propose aux en- 
fants d'Israël comme une institution vénérable, connue et 
comprise de tous^. 



1. Gen., IX, 4-6. 

2. Lev., XVII, 10-14. 

3. Deut., XII, 16, 23 ; xv, 23; Lent., xvii, 10-14. 



90 LA LOI DE MOÏSE 

Pour la circoncision, il n'y a pas la moindre difficulté : elle 
est prescrite à Abraham comme signe de l'alliance et comme 
gage des promesses. « Tout mâle, parmi vous, sera circon- 
cis. Vous circoncirez le nouveau-né dès le huitième jour, 
tant vos propres enfants que les fils de l'esclave héréditaire 
et de l'esclave acquis à prix d'argent. Quiconque ne portera 
pas dans sa chair ce signe de la circoncision, coupable 
d*avoir violé mon alliance, sera exterminé de mon peuple ^ » 
Abraham obéit aussitôt, avec Ismaël son fils et tous leurs 
serviteurs. L'année suivante, Isaac fut circoncis au temps 
légal. Dès lors, la circoncision fut obligatoire pour tous les 
Hébreux sans exception. Elle dut être négligée plus d'une 
fois, car nous trouvons un exemple de cet oubli dans la 
famille même de Moïse ^, mais la masse du peuple y demeura 
fidèle ; autrement, elle n'eût pas été exigée comme condition 
absolue pour prendre part à la première Pâque, la veille de 
l'Exode^. Pendant les courses à travers le désert, la loi fut 
suspendue, mais non rapportée; elle reprit sa force impéra- 
tive quand les Juifs eurent mis le pied dans la Terre pro- 
mise, et Josué s'empressa d'ôter à son peuple l'opprobre de 
l'Egypte, c'est-à-dire ce que les prêtres et les princes égyp- 
tiens regardaient comme un opprobre^. 

La circoncision, en effet, n'est pas exclusivement spéciale 
aux Hébreux. Dès la plus haute antiquité, elle fut connue et 
pratiquée des Égyptiens, non sans doute à titre d'obser- 
vance religieuse, mais, au témoignage d'Hérodote, pour 
cause de propreté ^ Chez les Égyptiens, impur et incircon- 
cis étaient synonymes, tout comme plus tard chez les Juifs. 
Qui s'étonnerait de voir Dieu prendre pour signe de son 
alliance une coutume déjà en vigueur, ferait preuve assuré- 
ment de peu de sens et de réflexion. L'arc-en-ciel n'existait-il 
pas quand Dieu en fit le signe de son alliance avec l'huma- 
nité sauvée du déluge, et une chose n'est-elle pas d'autant 
plus apte à devenir symbole religieux qu'ayant déjà une 

1. Gen.^ XVII, 9-14. 

2. Ex., IV, 24-26. 

3. Ihid., XII, 43 sqq. 

4. Joa., y, 2-12. 

5. JJérod., II, 37. 



SES ORIGINES 91 

signification dans le langage ou dans les mœurs des hommes, 
elle parle d'elle-même à l'esprit et aux sens ? 

Si la circoncision était connue des Egyptiens bien avant 
l'Exode, rien ne prouve que le sabbat le fût aussi. Et ce que 
nous disons de la' vallée du Nil doit s'étendre aux rives de 
l'Euphrate. Le seul texte cunéiforme qui semblerait faire 
allusion au repos sabbatique est trop discuté pour qu'on 
puisse en tirer une conclusion précise ^ Il faut donc ad- 
mettre, jusqu'à plus ample informé, que l'histoire profane 
ignore la sanctification du septième jour ; mais, à s'en tenir 
au sens naturel des mots, les Hébreux en avaient connais- 
sance avant la promulgation solennelle du Sinaï. Dieu avait 
béni le septième jour ; il l'avait spécialement affecté à son 
culte ;' il en avait consacré le repos par son exemple. Ce 
n'était pas, je le veux bien, un ordre exprès; c'était plutôt 
une insinuation que les patriarches comprirent, un conseil 
qu'ils pratiquèrent. Voilà du moins la solution la plus simple 
et la plus satisfaisante d'un problème que les controverses 
ont moins éclairci qu'embrouillé. On s'explique dès lors 
pourquoi Moïse place le repos du sabbat parmi les articles 
du Décalogue, aussi vieux que le monde, et pourquoi les 
Juifs trouvent tout naturel l'ordre de faire, le sixième jour, 
double provision de manne 2. 

Nous dirons de la distinction entre les animaux purs et 
impurs à peu près ce que nous venons de dire du sabbat : 
elle était connue mais non obligatoire; c'était une coutume 
ancienne et respectable, ce n'était pas une loi. Lorsque JNoé 
reçut de Dieu l'injonction d'introduire dans l'arche sept 
paires d'animaux purs, les animaux impurs n'étant admis 
qu'à raison de deux couples par espèce, il fallait bien qu'il 
sût les distinguer. Gomment aurait-il pu autrement obéir 
aux ordres divins? La figure de langage appelée prolepse 
n'est donc point ici de saison et l'on n'est pas plus autorisé 
à penser que les animaux purs désignaient les animaux 
propres au sacrifice. C'est là une hypothèse gratuite et peu 



1. Voir à ce sujet, dans les Études du 15 mars et du 15 juin 1895, deux 
savants articles du P. A. Durand. 

2. Ex., XVI, 22 sqq. 



92 LA LOI DE MOÏSE 

vraisemblable : gratuite, car la terminologie est la même 
dans les deux cas ; peu vraisemblable, car la séparation des 
aliments impurs a dû précéder la désignation des victimes 
impropres au sacrifice. 

Le P. de Hummelauer, dans son récent Commentaire de 
l'Exode et du Lévitique*, s'est appliqué, avec sa grande éru- 
dition et sa critique fine et ingénieuse, à distinguer les 
diverses stratifications de la loi relative aux animaux impurs. 
Le noyau primitif, commun, avec des variantes peu impor- 
tantes, au Lévitique et au Deutéronome^, serait un héritage 
des patriarches, recueilli par Moïse, qui l'aurait inséré tel 
quel au dernier livre du Pentateuque. La plupart des couches 
suivantes, y compris l'épilogue^, auraient Moïse pour auteur, 
car il y est fait mention de l'Exode. Enfin, certaines clauses 
additionnelles^, insérées, dans la loi actuelle, immédiate- 
ment avant l'épilogue, pourraient être postérieures à l'époque 
mosaïque. 

Le système du P. de Hummelauer, exposé par lui sous 
toutes réserves, semble faciliter l'intelligence de cette loi 
composite. Nous l'acceptons pleinement pour la partie pré- 
mosaïque. Sans doute la liste des animaux purs et impurs n'a 
pas été formée d'un seul coup, puis close irrévocablement; 
Moïse, en l'adoptant, put y ajouter les noms de cervidés ou 
de rapaces que le séjour au désert et ses divers voyages lui 
firent connaître, — tout document de ce genre fait boule de 
neige et grossit en raison du temps et de la longueur du par- 
coure, jusqu'au jour où il est fixé par une autorité reconnue 
qui, en le consacrant, l'empêche d'évoluer, — mais nous pen- 
sons que le tableau, pris en bloc, remonte à une haute anti- 
quité, qu'il est peut-être un patrimoine des premiers âges. 

II 
Depuis les nations modernes, centralisées à outrance, jus- 
qu'aux peuplades sauvages où le lien social existe à peine, en 

1. Comment, in Exod. et Levit. Paris, 1897, p. 424. Consulter le tableau 
explicatif. 

2. Levit., XX, 2-20, et Deut., xiv. 

3. Jhid., XI, 21-35, et 41 sqq. 

4. Ibid., XI, 36-40. 



SES ORIGINES 93 

passant par l'intermédiaire du clan et de la tribu, toute réu- 
nion d'hommes qui n'est pas une simple agglomération d'in- 
dividus rassemblés par le hasard d'une heure, possède, à 
défaut de législation écrite, un droit coutumier. Trois en- 
fants qui jouent obéissent à un code, aussi absolu, aussi res- 
pecté et quelquefois plus inflexible que les lois solen- 
nellement discutées dans nos assemblées délibérantes, 
promulguées avec fracas et placardées aux portes de tous 
les prétoires. Ceci a l'air d'un paradoxe et n'est que la pure 
constatation d'un fait universel. Le noble Castillan, si juste- 
ment fier de son passé, si attaché à ses traditions nationales 
et religieuses, répond invariablement au curieux qui veut 
savoir le pourquoi d'une cérémonie, d'une démarche, d'une 
fête : « C'est la coutume. » En face de cette coutume, placez 
une loi écrite bien authentique : il y a dix à parier contre un 
que la coutume tiendra bon et que la loi devra fléchir. 

Au moment où elle échappait à la servitude d'Egypte, la 
société juive, vieille de quatre siècles, rendue plus homo- 
gène et plus compacte par l'antipathie du milieu ambiant et 
la rigueur de la persécution, possédait certainement un droit 
public où se reflétait sa physionomie originale. C'était un 
peuple de pasteurs et d'agriculteurs, alDSolument étranger à 
la vie politique et dont les institutions sociales étaient sim- 
plifiées à l'extrême, fédération de familles formant tout au 
plus des groupes sporadiques sous l'autorité du patriarche. 
La loi destinée à régir une société pareille devait se borner à 
affirmer les droits de Dieu et à régler les relations privées 
d'homme à homme, dans la sphère étroite de leurs intérêts 
et de leurs rapports. 

Si primitive, si embryonnaire qu'elle fût, est-il possible, 
est-il vraisemblable que Moïse n'en ait point tenu compte ? 
C'eût été la faute la plus indigne d'un grand chef d'État et la 
plus capable de lui aliéner son peuple. Je n'oublie pas l'in- 
spiration divine : mais une résolution, pour être inspirée, 
n'est pas pour cela contraire à la nature et à la raison. 

Il est donc probable a pi'iori que Moïse puisa dans ce droit 
coutumier bon nombre de ses prescriptions et que le pre- 
mier code édicté au Sinaï, ce qu'on est convenu d'appeler le 
Livre de l'Alliance, donne une idée assez juste de la société 



94 LA LOI DE MOÏSE 

juive au moment où elle secouait ïe joug du Pharaon. Que 
voyons-nous, en effet, dans cette législation succincte qui ne 
remplit pas plus de trois ou quatre chapitres de l'Exode i? 
Après le Décalogue et quelques versets relatifs à l'organisa- 
tion provisoire du culte, suivent des réglementations minu- 
tieuses sur les droits de l'esclave, sur les meurtres et les 
sévices, sur le bœuf qui frappe de la corne et la responsa- 
bilité de son propriétaire, sur le vol et la restitution, sur les 
dépôts et le prêt d'argent. Le tout est couronné par la pres- 
cription du sabbat et de l'année sabbatique, des prémices 
dues à Dieu, du triple pèlerinage annuel, enfin par l'énoncé 
du principe fondamental de la théocratie. 

Nous y cherchons en vain un écho de la vie politique; à 
peine y découvrons-nous quelques traces d'institutions so- 
ciales : le devoir de respecter les dieux^, c'est-à-dire les supé- 
rieurs et peut-être les juges, la défense du faux témoignage, 
l'obligation déjuger en conscience, sans se laisser dominer 
par l'opinion, ni fasciner par les présents, ni aveugler par la 
pitié. Ce code rudimentaire convenait à une population de 
bergers et de laboureurs; il ne doit pas différer beaucoup de 
celui qui, sur les bords du Nil, réglait les rapports des en- 
fants de Jacob. 

Et pourquoi voudrait-on qu'il en différât? Conçoit-on les 
Hébreux, cantonnés dans la terre de Gessen, séparés des 
Egyptiens par la race, la langue, les traditions, le territoire 
même, sans iin embryon de loi? On les suppose donc infé- 
rieurs aux Canaques, aux Caraïbes, aux Esquimaux et aux 
Apaches ! Et s'ils avaient un code, si élémentaire que vous 
voudrez, pourquoi Moïse devait-il s'appliquer à le boule- 

1. Ex., xx-xxiii. 

2. L'appellation de dieu — ou plus souvent, au pluriel, dieux — était 
donnée couramment au pharaon par ses vassaux, comme le prouvent les 
lettres de Tell el Amarna. Quelques-uns cependant, en particulier Rib-Addi 
et le gouverneur de Jérusalem, évitaient cette flatterie et se contentaient 
d'appeler Aménophis leur seigneur ou tout au plus leur soleil. Die Tlion- 
tafeln von Tell-el-Ainarna, Hugo Winckler, Berlin, 1896. Ces paroles 
adressées à Moïse : Ecce constitui te deum [elohim) Pharaonis {Ex., vu, 1) 
peuvent contenir une allusion à cet usage : « Tu seras le dieu de ceux qui 
•'appellent les dieux de la terre. » D'ailleurs, les mots qui suivent : Et 
Aaron frater tuus erit propheta tuus, justifient à eux seuls le nom de dieu 
accordé à Moïse. 



SES ORIGINES 95 

verser dans ses prescriptions légitimes? Gagnait-il plus de 
crédit auprès de ses compatriotes, s'assurait-il mieux de leur 
fidélité et de leur obéissance? Tout au contraire, il ne pou- 
vait que ruiner son autorité et rebuter son peuple, en chan- 
geant sans motif leurs coutumes bonnes ou indifférentes 
contre des observances inouïes, sans racines dans le passé, 
lourdes et intolérables par leur nouveauté môme. Il eut trop 
de peine — l'histoire le prouve — à faire accepter les pra- 
tiques destinées à sauvegarder la pureté du culte, pour se 
briser, de gaîté de cœur, à une tentative aussi impossible 
qu'inutile. 

Que si l'on me demande pourquoi Moïse, au lieu de laisser 
à ces coutumes leur existence un peu flottante et leurs appli- 
cations un peu indécises, les a fixées irrévocablement et les 
a transformées en préceptes divins, en les incorporant à une 
loi divine, j'avouerai simplement que je ne suis pas entré 
dans les conseils de Dieu. Pourtant, outre les raisons sym- 
boliques de Tordre moral et les raisons typiques de l'ordre 
prophétique, on découvre des motifs nombreux, pressants et 
dignes, ce semble, de l'inspiration céleste : conserver au 
peuple élu son unité, le tenir séparé des nations voisines, 
toutes infectées par la plus grossière idolâtrie, diminuer le 
péril des contacts obligés, favoriser la centralisation et par 
suite la pureté du culte, en fortifiant la cohésion politique et 
sociale, plier et dompter ces têtes rebelles, toujours prçtes 
à secouer le joug, telles purent être les vues du législateur 
inspiré. 

Ces considérations nous aident à comprendre la raison 
d'être de certaines dispositions, dont la présence, dans le 
code mosaïque, étonne les uns et scandalise les autres: je 
parle spécialement du divorce^ de la polygamie^, du vengeur 
du sang^ de l'esclavage^ même, si l'on veut, du lévirat^ et 
de la loi du talion^. 



1. Deut., XXIV, 1-4. 

2. Ibid., XXI, 15. 

3. Ibid., XIX, 1-13. 

4. Lev., XXV, 39-46 ; Deut., xv, 12-18 ; Ex., xxi, 2-11. 

5. Deut., XXV, 5-10. 

6. Lev., XXIV, 19 ; Deut., xrx, 21. 



96 LA LOI DE MOÏSE 

Moïse n'institue pas la polygamie et le divorce ; il les ren- 
contre autour de lui et les tolère en les restreignant. 11 ap- 
porte au divorce deux exceptions et trois garanties. La séduc- 
tion d'une jeune fille, une fausse accusation contre une 
épouse, privent à jamais l'homme du droit de divorce avec la 
personne lésée. L'acte même du divorce est entouré de for- 
malités qui le rendront nécessairement plus rare : attesta- 
tion légale par laquelle le mari déclare sa volonté de rompre 
le mariage, remise de ce document à la femme répudiée, en 
présence d'un arbitre chargé d'examiner le bien fondé des 
griefs, défense absolue de renouer le lien conjugal, si la 
femme, après avoir contracté un nouveau mariage, est répu- 
diée une seconde fois. 

Nous devons en dire autant de la polygamie, que Moïse 
suppose en vigueur, sans jamais la sanctionner positive- 
ment. 

Pour l'esclavage, tel que Moïse le permet, il diffère bien 
peu de la domesticité ordinaire et, quand il s'agit d'un Hé- 
breu, il ne se prolonge pas au delà de six ans, sans le con- 
sentement exprès de l'intéressé. Ici encore le sage législa- 
teur apporte des correctifs et des adoucissements à des cou- 
tumes invétérées, universellement répandues, qu'il ne jugeait 
pas à propos d'abolir tout à fait. Même dans les points où les 
lumières de l'Évangile, et la civilisation qui en dérive, nous 
ont rendus si exigeants, il faut convenir, pour peu qu'on se 
pique d'impartialité, que la Loi mosaïque réalisait un pro- 
grès énorme sur les législations contemporaines et franchis- 
sait une bonne moitié de la distance qui sépare le paganisme 
du monde renouvelé par Jésus-Christ. 

Une loi, même parfaite, peut tolérer quelques abus, pour 
éviter des abus plus grands, et nous savons par saint Paul 
que la Loi mosaïque n'était pas parfaite. Elle laisse passer 
des usages contraires aux vœux de la nature, mais non à ses 
ordres formels, et la meilleure justification de ces tolérances 
est j)r(';( isément contenue dans ce nom de tolérances, 

III 

Le problème des emprunts à l'étranger est beaucoup plus 
délicat. Dans quelle mesure peut-on et doit-on les admettre? 



SES ORIGINES 97 

La question de fait se complique d'une question de droit : 
commençons par la dernière. 

Ici, il faut l'avouer, les Pères de l'Eglise nous mettent à 
l'aise. 

(( Ne croyez pas, dit saint Jean Ghrysostome, qu'il fut 
indigne de Dieu d'appeler les mages au moyen d'une étoile. 
Vous condamneriez du même coup toutes les cérémonies 
des Juifs, les sacrifices, les purifications, les néoménies, 
l'arche, le temple lui-même. Tout cela doit son origine à la 
grossièreté des gentils. Dieu, en effet, pour allécher ceux 
qu'il voulait amener à lui, a consenti à être honoré par le 
culte rendu jadis aux idoles, se contentant de le perfectionner 
un peu, afin d'élever insensiblement les hommes à des no- 
tions plus sublimes ^ » Au gré d'Origène, Moïse aurait fait 
un judicieux triage dans les coutumes antiques et, laissant 
de côté le superflu, n'aurait adopté que l'utile^. Saint Jérôme 
est d'avis que le législateur des Hébreux toléra bien des 
chos(|s par pure condescendance, pour les arracher au culte 
des faux dieux en leur ôtant tout prétexte d'idolâtrie^. S'il 
faut en croire Eusèbe, les Juifs, pendant leur exil en Egypte, 
s'étaient si fort imprégnés des coutumes de ce pays que Moïse 
dut souvent y conformer sa loi*. La pensée de Théodoret est 
à peu près la même : un code trop contraire aux habitudes 
contractées en Egypte aurait été pour les fils d'Israël un dan- 
ger permanent d'infidélité^. Enfin, Tostat ne paraît pas s'éloi- 
gner de la tradition lorsqu'il écrit : « Beaucoup de cérémo- 
nies sont communes aux Juifs et aux païens : elles ne furent 
même accordées à ceux-là que parce qu'elles étaient déjà 
reçues parmi les gentils. Les Juifs s'y étaient habitués; Dieu 
les toléra après en avoir effacé tout ce qui sentait la supersti- 
tion*. » Il est à peine utile d'ajouter que les plus fameux doc- 
teurs de la synagogue, en particulier Maïmonide, partagent 
ces idées. 



1. In Matth. hom., vi, 3. 

2. Cont. Cels., y, passim. 

3. In Galat., iv, 8. 

4. Demonstrat. evang., i, 6. 

5. Grgecarum affect. curatio, Serm. vu : De sacrificiis. 

6. In I lie g. , VIII. 

LXXVI. — 7 



98 LA LOI DE MOÏSE 

La question de droit ainsi vidée, que dire de la question 
de fait? Les emprunts sont-ils bien nombreux, les traces de 
l'Egypte bien profondes? On peut débattre librement le pour 
et le contre : les partisans de l'imitation égyptienne iront 
difficilement plus loin que saint Jean Ghrysostome. 

Prendre toute ressemblance pour une imitation est une 
confusion grossière que des savants sérieux devraient tou- 
jours éviter. La religion juive avait, comme la religion égyp- 
tienne, comme toute religion, un sacerdoce organisé en hié- 
rarchie, des sacrifices, des cérémonies pompeuses, des 
supplications solennelles, des fêtes et des jeûnes : cela 
prouve-t-il un emprunt ou une imitation? Si vous l'affirmez, 
il faudra soutenir aussi que je copie et singe mon voisin 
parce que j'ai comme lui deux jambes, deux bras, un cou et 
une tête. Et voilà pourtant le paralogisme enfantin où tom- 
bent tous les jours ceux qui comparent les cérémonies boud- 
dhiques aux pompes chrétiennes, les théories de la Grèce aux 
processions de Rome. 

Les critiques rationalistes sont parfois bien fantasques. 
Tantôt ils voient trop de points de contact entre le rituel mo- 
saïque et la religion égyptienne, tantôt, tout au rebours, ils 
en trouvent trop peu. Aujourd'hui, loin d'exagérer les rap- 
ports, ils tendent plutôt à les dissimuler, de peur de fouj-nir 
une arme aux défenseurs du Pentateuque, et nous pourrions 
les signaler sans le moindre danger. 

Un brillant philologue français, l'abbé Ancessi, enlevé 
prématurément aux sciences sacrées et aux études orientales, 
publiait en 1876 une très intéressante monographie sur les 
vêtements du grand-prêtre. C'était un commentaire, par les 
hiéroglyphes, du chapitre xxviii du Lévilique, réputé si 
obscur. Les ornements du grand-prêtre, le caleçon de lin, 
la longue tunique, l'éphod, le pectoral, la tiare étaient com- 
parés pièce à pièce avec les parties correspondantes du cos- 
tume égyptien. 

Les analogies sont frappantes. Le jeune savant se propo- 
sait d'expliquer de la même façon les textes relatifs à l'arche, 
au tabernacle, à l'autel des parfums, à la table des pains de 
proposition, et là encore il aurait vraisemblablement obtenu 
de bons résultats. L'écueil aurait été de pousser plus loin les 



SES ORIGINES 99 

analogies et de voir l'Egypte un peu partout, dans les rites du 
sacrifice, dans la hiérarchie sacerdotale, dans l'organisation 
des fêtes, dans le symbolisme, dans les idées religieuses. Ce 
fut l'erreur de Kircher et de Spencer, que leur immense éru- 
dition n'a pas empêchés de faire fausse route, parce qu'ils 
semblent avoir déterminé a priori le but à atteindre, sans se 
mettre assez en peine si ce but les rapprochait de la vérité. 
11 fallait se borner au matériel du culte et, même ici, ne pas 
forcer les rapports. Les Juifs emmenaient d'Egypte des arti- 
sans, orfèvres, tisserands, charpentiers, lapidaires, habitués 
aux procédés et aux modèles en usage sur les bords du Nil. 
Pourquoi voudrait-on qu'ils eussent désappris ce qu'ils sa- 
vaient et appris, dans le désert, ce qu'ils ne savaient pas? Ils 
donnèrent au bois, au métal, aux tissus, les formes avec les- 
quelles une longue pratique les avait familiarisés. Quoi 
d'étonnant si le tabernacle reproduit en petit le plan d'un 
temple égyptien, si l'arche ressemble vaguement à la barque 
sacrée, si les autels offrent une certaine analogie avec ceux 
que les peintures hiéroglyphiques nous ont fait connaître, 
si les habits du pontife surtout rappellent les ornements 
des prêtres de Thèbes ou de Memphis? 11 n'en saurait être 
autrement. Ces habits, riches et somptueux, étaient les plus 
propres à donner au culte sa dignité tt son éclat, à concilier 
aux ministres de Dieu la vénération et le respect. 

Lors du triomphe du christianisme, des temples païens 
furent changés en églises, et l'on construisit d'autres basi- 
liques sur ce modèle, sans affecter de se distinguer, jusque 
dans les accessoires, d'une religion abhorrée. Souvent, à une 
pratique superstitieuse, on oppose une cérémonie, semblable 
pour l'extérieur, mais dépouillée de tout caractère idolâ- 
trique, et on réussit à faire tomber la première en désuétude. 
Dans la fondation des Églises nouvelles, depuis Rome jus- 
qu'à Pékin, en passant par l'Angleterre ou la Moravie, que 
de rites locaux ont eu cette origine ! 

C'est surtout dans le choix des ornements sacrés qu'agis- 
sent les influences extérieures. Les archéologues nous 
diraient la forme première et les transformations successives 
de la chasuble, de l'aube, de la dalmatique, de l'étole et de 
la chape. Si la penula était restée le vêtement d'hiver ou de 



100 LA LOI DE MOiSE 

voyage des petites gens, elle ne serait probablement pas 
devenue notre chasuble; mais quand, portée par des séna- 
teurs et par des personnes de la plus haute condition, elle 
acquit plus de finesse et d'ampleur, s'enrichit de franges et 
de broderies, quand surtout elle affecta cette coupe hiéra- 
tique, qui la rendit impropre à tout usage profane, elle devint 
plus apte à servir d'ornement au prêtre, dans les fonctions 
les plus saintes de la liturgie. 

Ce n'est donc ni scrupule de théologien ni préjugé d'apo- 
logiste qui me fait repousser ou du moins restreindre la 
théorie des imitations et des emprunts; c'est que la religion 
juive, telle qu'elle ressort du Pentateuque, comparée au culte 
égyptien, tel que nous le connaissons à l'heure présente, 
m'offre beaucoup de contrastes et assez peu de rapproche- 
ments, et je suis moins frappé de Faccord que des discor- 
dances^ 

IV 

La grande originalité de la loi mosaïque est son mono- 
théisme rigide, jaloux, scrupuleux. Ce mérite la place infini- 
ment au-dessus de toute œuvre similaire. Les codes de Ma- 
non, de Solon, de Lycurgue et, sur les confins de l'histoire 
et de la légende, ceux de Fo-hi et de Numa, ont pu être des 
recueils de lois sagement élaborés, habilement adaptés au 
temps et au milieu : celui de Moïse est la loi même. 

1. Les Egyptiens accompagnaient tout sacrifice d'une libation de vin et 
d'une offrande de pain et de miel, placés dans le corps de la victime, pour 
être consumés avec elle. Chez les Hébreux il n'est pas fait mention du vin, 
mais l'oblation du levain et du miel est rigoureusement interdite : Nec 
quidquam fermenti cic mellls adolebitur in sacrificio Domini [Levlt.^ ii, 11). 
Pour les Egyptiens comme pour les Hébreux, le pourceau était un animal 
impur ; néanmoins, par une étrange inconséquence, les premiers l'immo- 
laient aux dieux dans certaines solennités et ne craignaient pas alors d'en 
manger la chair. Hérodote prétend savoir la raison de cette anomalie ; il est 
fâcheux qu'il ait jugé inconvenant de nous la dire [Hérod., u, 47. Oùx 
EUTrpeTrearEpoç 'eaTiXe'Yeffôai). En Egypte, on sacrifiait seulement, d'après Héro- 
dote, le bœuf et le mouton — par exception le bouc à Thèbes, où le mouton 
était sacré — et parmi les volatiles l'oie; on sait que la qualité des victimes 
était différente chez les Juifs. Comme le sacrifice est une privation, partout 
l'homme offre à la divinité ce qu'il a de plus cher, c'est-à-dire, dans une 
société d agriculteurs et de bergers, les animaux domestiques ; de plus, ces 
animaux doivent être purs ; car tout sacrifice qui n'est pas un holocauste 
entraîne la communion. Il faut donc s'attendre à trouver presque chez tous 



SES ORIGINES 101 

Ici, il ne faut point parler d'emprunt ou d'imitation. Nul 
rapprochement n'est possible. Rien autour de Moïse, ni en 
Egypte, où tout était Dieu, excepté Dieu lui-même, ni en Mé- 
sopotamie, où les divinités de plusieurs races se fondaient 
dans un syncrétisme bizarre, ni dans le pays de Ghanaan 
livré aux idoles impures, ni dans le monde européen, où 
s'élaborait lentement le culte poétique et sensuel de la na- 
ture, ni dans les déserts de l'Arabie, peuplés de divinités 
fantastiques et de génies capricieux, ne pouvait fournir au 
législateur des Hébreux la conception d'un Dieu unique, 
objet exclusif de toutes les adorations. 

Pour les rationalistes, il faut nécessairement que le mono- 
théisme juif soit un produit spontané du sol et de la race, un 
fruit qui atteint à son heure sa maturité, un peu hâtée peut- 
être par des conditions exceptionnellement favorables de cul- 
ture et d'exposition. Mille tentatives malheureuses n'ont pu 
leur faire lâcher cette thèse, à laquelle, à vrai dire, il leur est 
impossible de renoncer, sans donner le coup de grâce au prin- 
cipe sacro-saint de l'évolution naturelle. « Les Sémites, écri- 
vait M. Renan en 1855^, ne comprirent point en Dieu, la 
variété, la pluralité, le sexe ; le mot déesse serait en hébreu 
le plus horrible barbarisme. La nature, d'un autre côté, tient 
peu de place dans les religions sémitiques : le désert est 



les peuples le bœuf et le mouton au nombre des victimes : l'accord, s'il se 
borne à cela, ne prouve rien. L'Egypte avait-elle des solennités correspon- 
dant à la Pâque, à la Pentecôte, et à la Scénopégie ? On n'en sait rien, 
mais ce n'est pas improbable. En effet, ces trois fêtes, avant d'être inscrites 
au rituel, l'étaient dans la nature et dans le cœur de l'homme : les premiers 
jours du printemps, la moisson des céréales et les vendanges étant des 
époques indiquées par l'instinct religieux pour demander au ciel la fécon- 
dité du sol et le remercier de ses largesses. Aussi trouvons-nous ces 
fêtes, surtout la première et la troisième, établies chez uh grand nombre de 
peuples. Les Juifs, ou le sait, y rattachaient des souvenirs religieux et 
nationaux qui leur étaient particuliers ; mais il est très possible que ces 
fêtes elles-mêmes existassent parmi eux avant l'Exode. En tout cas, ce ne 
sont point ces similitudes générales qui peuvent constituer des imitations, et 
il faudrait quelque chose de plus caractérisé pour étayer la thèse des em- 
prunts. 

1. Histoire générale et système comparé des langues sémitiques. M, Renan 
a répété plus tard ces affirmations étranges, qui, sur son autorité, ont long- 
temps couru les manuels, et font encore partie, en maint endroit, de la 
science officielle. 



102 LA LOI DE MOÏSE 

monothéiste ; sublime dans son immense uniformité, il révéla 
tout d'abord à l'homme l'idée de l'infini. )) Le désert mono- 
théiste, les Sémites incapables de comprendre en Dieu la 
pluralité, combien M. Renan doit avoir rougi dans la suite de 
ces aphorismes, aussi absurdes que pédantesques, et quelle 
idée a-t-il pu se faire de l'esprit humain en voyant tant d'ad- 
mirateurs répéter de confiance une sottise si palpable ? La 
jeunesse l'excusait alors ; plût à Dieu qu'il se fût défait, au 
seuil de l'âge mûr et de la vieillesse, de cette fatuité incu- 
rable qui se joue dans le paradoxe et s'enivre de ses propres 
erreurs ! 

Les Sémites n'ont pas su comprendre en Dieu la variété, 
la pluralité, le sexe ! Le savant professeur au Collège de 
France s'est-il donné la peine de compter les dieux de Ninive 
ou de Babylone ? A l'époque où il écrivait, les inscriptions 
cunéiformes étaient déchiffrées en partie, les idoles de la 
Ghaldée et de l'Assyrie s'acheminaient en foule vers nos 
musées, tout le monde pouvait voir de ses yeux ces divinités 
grimaçantes, qui ne le cédaient en rien, ni pour le nombre 
ni pour la bizarrerie, au panthéon grec ou égyptien. La pre- 
mière inscription venue les mentionnait par dizaines et les 
déesses n'y manquaient pas. L'Hébreu ne possédait ni ce mot, 
ni cette idée, d'accord ; c'est là une supériorité inexplicable 
sans la révélation, ce n'est pas un privilège de race : la race 
sémitique depuis les bords du Tigre jusqu'aux rives du Nil 
— en dehors de la famille de Jacob — professait le poly- 
théisme le plus compliqué et le plus abjecte 

Mais peut-être le désert rendit-il les Juifs monottiéistes 
« en leur révélant l'idée de l'infini )> ? Ce désert monothéiste, 
où l'a-t-on découvert? Est-ce le Gobi, le Sahara, la vaste 
plaine de sable qui s'étend du Jourdain à l'Euphrate ? Non, 
certainement; ces déserts-là sont polythéistes et même un 
peu fétichistes. Ils ne sont pas sans doute assez « sublimes 
dans leur immense uniformité )) pour révéler aux hommes la 

1. Nous renvoyons le lecteur, curieux de faire connaissance avec le pan- 
théon sémitique, à Fried-Rœthgen : Der Gott Israël' s und die Gôtter der 
Heiden. Berlin, 1888. Dans son premier chapitre, l'auteur énumère les 
dieux des Iduméens, des Moabites, des Ammonites, des Phéniciens, des 
Philistins, des Araméens, des Nabatéens, des Arabes, des Éthiopiens. 



SES ORIGINES 103 

notion d'un Dieu un et infini. C'est en Arabie qu'il faudra 
chercher la source pure du monothéisme et cette action ex- 
traordinaire du désert sur la pensée de l'homme. On croyait 
alors assez généralement, et M. Renan croyait comme les 
autres, que Mahomet avait emprunté son Dieu et sa théolo- 
gie au vieux fonds indigène, sans mettre à contribution les 
Juifs et les chrétiens. En tout cas, les Arabes préislamiques 
paraissaient avoir peu écrit, le désert était muet et il n'était 
pas probable qu'il vînt de sitôt s'inscrire en faux contre ces 
hypothèses. 

Malheureusement pour les faiseurs de théories, de hardis 
voyageurs ont depuis fouillé les solitudes de la péninsule 
arabique, ils en ont rapporté des inscriptions, où les dieux 
abondent, maies et femelles ; M. Wellhausen peut aligner 
une file interminable de noms théophores* ; la Mecque avait 
trois cent soixante idoles; ainsi le mirage du monothéisme 
arabe se dissipe, le désert s'affirme polythéiste, la race sé- 
mitique aussi et le problème de la loi mosaïque devient, pour 
l'exégèse naturaliste, de plus en plus insoluble. 

Car il est évident que Moïse fait du monothéisme le plus 
rigoureux la base et le centre de sa loi. « Je suis le Seigneur 
ton Dieu, écrit-il en tête du Livre de l'Alliance. Tu n'auras 
pas d'autre Dieu que moi. Tu ne te feras point des statues et 
des images représentant les animaux qui volent dans le ciel, 
marchent sur la terre, ou nagent dans les eaux. Tu ne les 
adoreras pas et tu ne les serviras pas -. » — « Quand vous se- 
rez arrivés dans la terre promise, dit-il un peu plus tard, 
gardez-vous de lier avec les habitants du pays une amitié 
qui serait pour vous une occasion de ruine. Renversez leurs 
autels, brisez leurs massébas^ détruisez leurs aschéras. Ne 
faites point alliance avec les indigènes... ne prenez pas leurs 
filles en mariage, car elles vous induiraient, vous et vos en- 
fants, à partager leur culte idolâtrique ^. » 

Tel est le programme. Pour le remplir. Moïse va imposer 
aux siens une foule de prescriptions minutieuses qui leur 



1. Reste Arabiscken Heidentumes , 2^ édit. Berlin, 1897. 

2. Ex., XX, 2. 

3. Ibid., XXXIV, 12 sqq 



104 LA LOI DE MOÏSE 

serviront de préservatif et d'antidote. La loi mosaïque, dans 
sa pensée la plus intime, peut être définie d'un mot : c'est 
un remède et une sauvegarde contre Tidolâtrie partout ré- 
gnante. Qui néglige de l'examiner à ce point de vue ne la 
comprendra jamais. 

Cette opposition voulue, systématique, de la loi juive aux 
cultes polythéistes n'avait pas échappé aux anciens. Mané- 
thon, qui devait connaître l'Egypte puisqu'il était prêtre 
d'Héliopolis, affirme que Moïse a pris presque en tout le con- 
Ire-pied des coutumes et des cérémonies égyptiennes ^ Stra- 
bon va jusqu'à supposer que l'aversion des Juifs pour les 
pratiques du culte égyptien a déterminé l'Exode. Moïse, dit- 
il, ne pouvait souffrir qu'on rendît à de vils animaux l'hom- 
mage dû au seul maître de l'univers-. 

Diodore de Sicile s'exprime de même et atteste que la loi 
juive est odieuse à tout le genre humain précièément parce 
qu'elle est opposée à toutes les autres constitutions^. Le té- 
moignage de Tacite est assez connu : Moïse, dit ce grave his- 
torien, désireux de s'attacher à jamais les Juifs, leur imposa 
des observances nouvelles, contraires à celles de tous les 
autres peuples : Novos ritus contrariosque ceteris mortalibus 
indidit. Tacite n'hésite pas à qualifier ces lois de bizarres, 
infâmes : Instituta sinistra^ fœda^. Il est difficile de renché- 
rir sur l'auteur des Histoires et des Annales ; pourtant Pline 
décoche aux Hébreux une injure encore plus forte au point 
de vue païen. C'est, dit-il, une nation insigne par son mépris 
des dieux. Gens contumelia numinum insignis^. 



Parmi les moyens mis en œuvre pour conserver au culte 
toute sa pureté, et au monothéisme toute sa rigueur, nous en 
trouvons trois principaux : l'établissement d'un sacerdoce 



1. Dans Josèphe, Contre Appion, i : MaXiara toTç AiyoTriioiç eiÔicfxevOK; 
'evavTioujxeva. 

2. Strabon, xvi, 2-35. Aua)(^epavaç Ta xaÔecTTWTa. 

3. Dans Pholius, Bibliothèque, 34. MiaavôpWTta 7rapavou,a eôri. 

4. Tacite, Hist., v, 4 et 5. 

5. Pline, Hist. nat., xxx, 9. 



SES ORIGINES 105 

hiérarchique confié à la tribu de Lévi, l'unité du sanctuaire 
et la prohibition de certaines pratiques, ou idolâtriques, ou 
superstitieuses, ou dangereuses, dans l'état des mœurs et des 
esprits. 

Certainement le sacerdoce juif est antérieur à Moïse. Si les 
Hébreux, vivant en Egypte en corps de nation, ou du moins 
groupés par familles, n'avaient pas eu de prêtres, ils auraient 
constitué une anomalie sans exemple. De par le droit natu- 
rel, le sacerdoce appartient au chef de la famille, tant que le 
culte est domestique; au chef du clan ou de la nation, quand 
le culte du foyer devient le culte de la cité ou de l'État. 
Mais, alors, toujours et partout, nous voyons une scission 
s'opérer entre l'autorité politique et les fonctions reli- 
gieuses. Le bon sens populaire et une sorte d'instinct aver- 
tissent que ce ministère auguste doit revenir à une classe 
spéciale, libre des soins profanes, exclusivement vouée au 
service de l'autel, étrangère aux revirements politiques, et 
placée, par son caractère sacré, au-dessus des agitations hu- 
maines. 

On ne saurait dire si le sacerdoce prémosaïque était déjà 
parvenu à cette phase de son développement, s'il appartenait 
en propre à une famille ou s'il était encore dispersé sur les 
représentants de toutes les tribus. Les témoignages du Pen- 
tatèuque sont à ce sujet d'un laconisme désespérant et d'une 
obscurité qu'on dirait voulue. 

Lors de l'arrivée au pied du Sinaï, Moïse reçut de Dieu 
l'injonction suivante : Avertissez le peuple de se tenir en de- 
hors des limites tracées autour de la montagne, car une cu- 
riosité déplacée lui coûterait la vie. Enjoignez aussi aux 
prêtres, qui ont accès auprès du Seigneur, de se purifier, s'ils 
veulent échapper à mes coups. — A ces ordres. Moïse oppose 
une difficulté bien singulière en apparence. Il objecte que le 
peuple ne peut en aucune façon gravir le Sinaï. C'était bien 
convenu, et il est impossible de saisir le sens de ces paroles, 
si l'on ne suppose que le mot peuple, employé par Moïse, 
n'englobe aussi les prêtres, qui, dans le premier plan, de- 
vaient l'accompagner. Aussi la réponse divine confond-elle 
dans une même défense prêtres et laïques : Va, descends 



106 LA LOI DE MOÏSE 

de la montagne, mais que les prêtres et le reste du peuple 
n'aient garde de franchir les barrières*. 

Que s'était-il passé dans l'intervalle ? Les prêtres, jusque- 
là détenteurs du sacerdoce, auraient-ils profité de l'absence 
momentanée de Moïse pour soulever et ameuter le peuple ? 
Auraient-ils méprisé les injonctions divines ? Nous en sommes 
réduits aux conjectures. Quoi qu'il en soit, Dieu sanctionne 
le désir de son serviteur; les prêtres dégradés sont confon- 
dus avec le peuple ; à partir de ce jour ils ne se distingueront 
en rien des simples laïques. 

De retour au bas du Sinaï, porteur de la révélation qui sera 
le code de l'alliance, Moïse dresse un autel et offre des vic- 
times à Jéhovah. Or, ce n'est point aux prêtres, c'est à des 
jeunes gens, choisis dans chaque tribu, qu'il s'adresse ponr 
l'assister. Lui-même remplit les fonctions sacerdotales ; il 
verse une moitié du sang devant l'autel, et avec l'autre as- 
perge le peuple et le livre. Les prêtres sont traités comme 
s'ils n'existaient pas. 

Désormais leur réprobation est consommée. Bientôt Aaron 
sera élu, consacré, mis en possession du nouveau tabernacle, 
qui va remplacer l'ancien pavillon, englobé dans la disgrâce 
de ses desservants 2. 

L'hypothèse récente du P. de Hummelauer qui voit dans 
ces prêtres, antérieurs à Moïse, les descendants de Manassé, 
n'est pas sans vraisemblance. Manassé fut l'aîné de Joseph, 



1. Ex., XIX, 22 : Sacerdotes quoque, qui accedunt ad Dominuvi, sancii- 
ficenlur ; 24 : Sacerdotes autem et populus ne transeant terminas nec ascen- 
dant ad Dominum. — Malgré saint Augustin, la plupart des commentateurs 
anciens et modernes ont parfaitement reconnu qu'il ne pouvait être question 
ici des prêtres de la tribu de Lévi et de la famille d'Aaron, institués plus 
tard, comme le texte sacré ne permet pas d'en douter. Estius, presque seul, 
après saint Augustin, pense qu'il s'agit des fils d'Aaron, appelés prêtres 
par anticipation. Ce sens est trop peu naturel et trop forcé pour qu'on s'y 
arrête : aussi Nicolas de Lyre, Tostat, Cajétan, Bonfrère, Ménochius, Cor- 
ueille delà Pierre, Jansénius, Calmet, Malvenda, Sylveira, Mariana, Crelier, 
de liumnielauer et d'autres se prononcent sans hésiter en faveur du sacer- 
doce prémosaique. 

2. Bien avant la révélation [Ex., xxv, 8 — xxvr, 1) et la construction 
{Ex., xxxvi) du tabernacle mosaïque, il existait un tabernacle, où un gomor 
de manne avait été déposé en souvenir du miracle {Ex., xvi, 33 34), On peut 
suppoKcr avec vraisemblance que le sacrifice au veau d'or eut lieu près de 
ce tabernacle, qui était condamné en principe, dès le rejet de l'ancien sacer- 



SES ORIGINES 107 

par conséquent son successeur et son héritier. Or, Joseph 
avait été salué par Jacob mourant prince (nâzïr) de ses frères 
et ceux-ci, par crainte et par reconnaissance, lui avaient re- 
connu cette qualité 1. Peut-on s'étonner qu'il ait hérité du 
sacerdoce, partie naturelle du droit d'aînesse ? 

Ces indices, il est vrai, seraient trop vagues si quelques 
faits curieux ne venaient les préciser. Dans la révolte de 
Goré^, les fils de Manassé ne jouent pas un rôle ostensible, 
mais on peut les soupçonner d'avoir intrigué sous main et 
d'avoir mis en avant un lévite, Goré, et deux enfants de Ru- 
ben, Dathan et Abiron, pour unir en un faisceau toutes les 
prétentions au sacerdoce et ruiner plus sûrement l'autorité 
de Moïse. 

Que signifierait autrement cette apologie des filles de Sal- 
phaad, de la tribu de Manassé : a Notre père mourut dans le 
désert, mais il ne prit aucune part à la sédition de Coré^ »? 
On ne se lave pas d'un crime dont on n'est point suspect ; le 
seul fait d'appartenir à la tribu de Manassé exposait donc aux 
soupçons publics. 

Une révolte plus terrible encore avait éclaté lors de l'inau- 
guration du nouveau tabernacle. G'était le huitième jour de 
la dédicace, le jour précisément où les enfants de Manassé 
devaient présenter leur offrande. Nadab et Abiu, filsd'Aaron, 
se mirent au nombre des conjurés et offrirent à Dieu « un 
feu étranger* ». D'où venait ce feu étranger, que le Seigneur 
n'acceptait pas ? Serait-ce une nouvelle revendication du sa- 
cerdoce par la tribu de Manassé ? 

Gontre un prévenu, les moindres indices ont de la valeur, 
quand ils s'additionnent. Un peu plus tard, nous voyons 
cette même tribu de Manassé divisée en deux tronçons que, 

doce, et devait céder la place à un autre plus somptueux {Ex., xxvi). L'acte 
d'idolâtrie raconté au chap. xxxii aurait poussé Moïse à brusquer ses des- 
seins. Il fait emporter hors du camp ce tabernacle, cause indirecte d'apos- 
tasie, le met en quarantaine (Ex., xxxiii) et à partir du premier jour de la 
seconde année, lorsque le nouveau tabernacle est inauguré solennellement 
[Ex., xl), les regards se détournent avec dédain du pavillon usé et flétri qui 
a eu quelque temps l'honneur d'être le centre religieux de la nation. 

1. Gen,j xLix, 26 ; l, 18. 

2. Num., XVI. 

3. Num., XXVII, 3. 

4. Lev., X, 1. 



108 LA LOI DE MOÏSE 

le fleuve sépare. Cette scission, assurément, qui n'avait pas 
été demandée par les intéressés, a l'air d'un châtiment ou 
d'une mesure de précaution, plutôt que d'une grâce. Affai- 
blir une .tribu toujours inquiète et disposée à la révolte, ai- 
grie par le souvenir de ses prérogatives passées et de sa 
déchéance, pourrait bien avoir été l'intention du législateur. 
En tout cas, la création d'un sacerdoce nouveau, tout 
dévoué à Moïse, n'ayant dans son passé aucune tare, d'une 
fidélité éprouvée à Jéhovah^, intéressé de plus à continuer 
l'œuvre du libérateur, était un acte de haute sagesse autant 
que d'habile politique. L'ancien sacerdoce avait démérité du 
peuple, il s'était condamné et dégradé lui-même, et par ses 
défaillances en Egypte ~, et par son antagonisme aveugle 
contre l'homme suscité de Dieu pour sauver Israël. Il eût 
été malaisé de lui faire accepter les changements de rituel, 
jugés nécessaires à l'épuration du culte, et on pouvait tou- 
jours craindre de le voir retomber dans ses anciens erre- 
ments. Si l'institution du sacerdoce lévitique fut parfois im- 
puissante à maintenir le monothéisme rigide que Moïse avait 
en vue, si l'exemple des nations voisines, le spectacle de leurs 
religions faciles et Tattrait de leurs cultes sensuels, entraî- 
nèrent si souvent les Hébreux loin du droit chemin, du 
moins Jéhovah eut toujours ses fidèles qui se groupaient au- 
tour du Temple et des enfants de Lévi. C'était le reste, la 
semence, l'espoir d'Israël, et c'est sur cette tige que devait 
germer le salut. 

VI 

Pendant son séjour en Egypte, Moïse avait pu constater de 
ses yeux les inconvénients des sanctuaires locaux. Chaque 
nome, chaque ville, presque chaque bourg, avait son dieu, 
toujours un peu jaloux des autres. On adorait Râ à Héliopo- 
lis, Amon à Thèbes, Phtah à Memphis, Hathor à Dendérah, 
Osiris à Mendès. Grâce à la rivalité des villes ou des pro- 
vinces, les dieux protecteurs de chacune devenaient trop 



1. Qu'on se souvienne de la conduite irréprochable des Lévites lors de 
l'adoration du veau d'or. Moïse leur rend témoignage : Consccrastis manus 
vestraa hodie Domino... ut detur vobis benedictio. {Ex., xxxii, 29.) 

2. Joa., XXIV, 14. 



SES ORIGINES 109 

facilement frères ennemis. Il y avait entre eux des alliances, 
des mariages, des trêves, mais aussi des querelles et des 
batailles, tout comme sur la terre, parmi les simples mortels. 
Naturellement, chaque ville plaçait son dieu à la tête du 
panthéon, mais sans révoquer en doute l'existence et le pou- 
voir des dieux voisins, « L'Egyptien de Thèbes proclamait 
l'unité d'Amon à l'exclusion de Râ, l'Égyptien d'Héliopolis 
proclamait l'unité de Râ à l'exclusion d'Amon. Mais l'unité 
de ces dieux uniques, pour être absolue dans l'étendue de 
son domaine, n'empêchait pas la réalité des autres dieux. 
L'habitant d'Héliopolis se disait qu'après tout Amon était un 
dieu puissant bien qu'inférieur à Râ, et lui donnait une part 
de respect dans sa conscience. Chaque dieu unique, conçu 
de la sorte, n'est que le dieu unique du nome ou de la ville, 
et n'est pas un dieu national reconnu par le pays entier ^ » 

Cet abus s'aggravait encore par la multiplicité des images 
et par le culte de certains animaux, considérés comme le 
symbole, le support ou l'incarnation de telle ou telle divinité. 
Il arrivait ainsi que le dieu se dédoublait, se fractionnait, 
jusqu'à perdre conscience de son identité. Le soleil matinal 
n'était plus le soleil de midi, pas plus que ce dernier n'était 
le soleil couchant. Le même dieu, adoré dans divers sanc- 
tuaires sous différents emblèmes, finissait par se distinguer 
de lui-même, et cette génération spontanée n'avait pas de 
bornes. 

Ne voyons-nous pas quelquefois, dans les pays où l'igno- 
rance règne, de grossiers villageois dédoubler les saints et 
les bienheureux, et se figurer bonnement que la madone de 
leur hameau n'est pas celle du village voisin et qu'elle a bien 
plus de crédit et de puissance ? 

Autre abus. Le culte aisément s'arrête à l'image, au sym- 
bole animé : de relatif il devient absolu. De là ce penchant 
au fétichisme et à l'animisme, si frappant dans la religion 
égyptienne, et qui dut certainement infecter le vulgaire, s'il 
est vrai que les esprits cultivés surent s'en préserver. C'est 
pour obvier à tous ces désordres, pour empêcher la multipli- 
cation des dieux, pour arrêter le morcellement, l'émiettement 

1. Maspero, Histoire ancienne, p. 27. 



110 LA LOI DE MOÏSE 

de Jéhovah, que Moïse décrète un sanctuaire unique, c'est-à- 
dire un centre privilégié et obligatoire du culte national, où 
les prêtres seront chargés de conserver intacts les rites lé- 
gitimes, les livres sacrés, et le dépôt des traditions prophé- 
tiques. Dans la pensée du législateur, cette conception a pu 
suivre des phases diverses, subir une évolution, — ceci de- 
mande une étude ultérieure ; — mais dans les trois codes suc- 
cessifs, elle est, sous une forme plus ou moins absolue, à 
la base de la législation mosaïque. Dans le code de l'al- 
liance comme dans le Deutéronome et dans le code sacer- 
dotal, nous trouvons la prescription du triple pèlerinage 
annuel au lieu unique choisi par Dieu, et c'est en quoi con- 
siste essentiellement l'unicité du sanctuaire. 

VII 

Le sacerdoce lévitique et l'unité du sanctuaire étaient déjà 
deux barrières puissantes opposées à l'idolâtrie ; mais la su- 
perstition pouvait facilement s'infiltrer dans le culte, si l'on 
n'avait soin d'épurer le rituel, d'en écarter les pratiques, 
peut-être indifférentes en elles-mêmes, mais dangereuses en 
raison du milieu et des circonstances, enfin d'en fixer les 
moindres détails, pour en prévenir autant que possible les 
abus et les variations. Ce fut là, on ne l'a pas assez remarqué, 
la grande préoccupation de Moïse, et c'est l'un des mérites 
principaux de son œuvre. 

Guillaume de Paris a eu l'honneur de poser cet adage : 
a Les prescriptions de la loi qui de prime abord semblent 
absurdes ou inutiles ont pour objet de combattre l'idolâ- 
trie K » Rien de plus juste et de plus fécond que ce principe. 
A chaque pas dans le Pentateuque, vous vous heurtez à des 
observances dont le sens vous échappe. Cherchez bien ; vous 
y trouverez un antidote à quelque superstition régnante. 

Quoi de plus singulier, à première vue, que ce passage du 
Lévitique : « Vous ne mangerez pas sur le sang (ou près du 
sang). Vous ne pratiquerez pas l'hydromancie et vous n'ob- 
serverez pas les songes. Vous ne tondrez pas vos cheveux en 
rond et vous ne taillerez pas les pointes de votre barbe. 

1. Gulielm. Paris, De Legibus, iv. 



SES ORIGINES 111 

Vous ne vous ferez, en l'honneur des morts, ni incisions, ni 
tatouages. Car je suis le Seigneur^ » ? Que ces défenses visent 
des superstitions, il n'est guère possible d'en douter, bien 
que le sens précis en reste un peu obscur. L'obscurité a 
pour cause principale l'extréine laconisme du législateur, 
certain d'être compris à demi-mot de ses contemporains. 

Manger sur le sang ou près du sang, n'est-ce pas chose 
inoffensive ? Rappelons-nous, avant de répondre, que, chez 
tous les peuples anciens, le sang du sacrifice, versé dans une 
fosse, était un moyen infaillible d'évoquer les mânes, avides 
de ce breuvage : 

Cruor in fossam diffusus, ut inde 
Mânes elicerent, animos responsa daturos 2. 

On ne peut oublier la scène étrange décrite par Homère. 
Ulysse vient de verser dans un trou le sang des victimes. 
Aussitôt les ombres voltigent, en bourdonnant comme des 
mouches, autour du liquide sacré. Ulysse les écarte du glaive, 
mais il permet à Tirésias, qu'il vient consulter, de s'y abreu- 
ver à loisir. Le festin est pour lui, il est juste d'en exclure 
les parasites. 

Les parents et les amis du mort se tenaient donc autour de 
la tombe. On servait d'abord au défunt son mets préféré, le 
sang, véhicule et soutien de la vie. Le reste de la victime 
était le lot des vivants et on le consommait près du tombeau, 
afin d'établir une sorte de communion entre le monde des 
corps et celui des esprits. Entre cet hommage, rendu aux 
morts ou aux génies, et l'apothéose, il n'y avait qu'un pas. 
Presque partout on le franchissait. Insensiblement, les hôtes 
invisibles du banquet sacré devenaient des divinités tuté- 
laires, la reconnaissance et le respect se changeaient en ado- 
ration. C'est ce qu'il est permis de conclure d'un passage 
d'Ezéchiel, où la violation de cette loi est sévèrement ré- 
prouvée : « Vous prenez vos repas près du sang et vous levez 
vos regards vers les idoles », en signe d'hommage et de sup- 
plication. 

La suite du Lévitique a trait à deux espèces de divination 

1. Levit., XIX, 26. 

2. Horat, Sat., i, 8. 



112 LA LOI DE moïse 

très répandues, l'hydromancie et l'oniromancie, c'est-à-dire 
la divination par l'eau et par les songes. Puis Moïse défend 
le double sacrifice de la barbe et de la chevelure en l'honneur 
des morts, sacrifice commun à presque toutes les nations de 
l'antiquité et à bon nombre de peuplades modernes. Enfin le 
dernier verset proscrit les incisions et les tatouages, toujours 
en l'honneur des défunts. Ces pratiques, également très ré- 
pandues i, pouvaient différer de signification dans les diffé- 
rents lieux où elles étaient en usage ; mais, quand elles 
n'étaient pas un hommage direct rendu aux esprits infernaux, 
elles n'en restaient pas moins un signe de sujétion et de ser- 
vitude, contraire à la dignité de l'homme et surtout à la no- 
blesse de la race élue. 

Ainsi, dans quelques lignes, Moïse défend sept coutumes 
superstitieuses : trois méthodes de divination, par l'évocation 
des morts, par Teau et par les songes, et quatre pratiques 
inconvenantes et dangereuses, vu le sens qu'on y attachait 
généralement et le symbolisme qu'elles revêlaient, pour ainsi 
dire, d'elles-mêmes. 

Saint Thomas, suivant en cela la doctrine de Guillaume 
d'Auvergne, pose en principe que toutes les lois de Moïse 
doivent être fondées en raison ^. Si la raison d'une loi nous 
échappe, nous sommes autorisés à penser qu'elle vise une su- 
perstition. Il en cite d'assez nombreux exemples, comme : 
« Ne faites pas cuire le chevreau dans le lait de sa mère. — 
Ne mêlez pas dans votre champ des semences d'espèces dif- 
férentes. — ■ N'attelez pas le bœuf et l'âne à la même charrue. 
— Si vous rencontrez un nid en passant, n'enlevez pas la 
mère en même temps que ses petits. » 

Assurément, plusieurs de ces injonctions peuvent s'expli- 
quer par des raisons naturelles ou symboliques; mais le prin- 
cipe de saint Thomas paraît juste et les applications ne man- 
quent pas. 

Autour de la Loi mosaïque et des six cent treize articles 
dont elle se compose, on pourrait donc inscrire en exergue : 



1. Driver, Commentary on Deuteronomy (Edinburgh, 1895), p. 156. 

2. Summa T/ieoL, î* 2», en, a. 5. 



SES ORIGINES ai3 

'Nova et vetera. Seulement le nouveau y est entièrement neuf 
et le vieux y est renouvelé. • 

La partie la plus importante, la plus originale, et la plus 
intéressante est le produit, non pas de l'inspiration seule- 
ment, mais d'une révélation proprement dite. C'est elle qui 
donne à la loi entière son unité, son caractère, sa valeur spé- 
cifique, en fait un code supérieur, sans comparaison, à tout 
ce que l'homme avait soupçonné avant l'Evangile, et qui, par 
sa transcendance même, témoigne de son origine céleste. 

Dans le legs du passé, recueilli par Moïse et jeté dans un 
moule nouveau, il convient de distinguer : les lois patriar- 
cales, promulguées au Sinaï plus solennellement et revêtues 
quelquefois d'un nouveau symbolisme, soit historique, soit 
prophétique ; les coutumes de la vie sociale ayant peut-être 
acquis, avec le temps, force de loi, et qui, transportées par 
inspiration dans le code sacré, deviennent des préceptes di- 
vins ; les rites qui se greffent naturellement sur le sentiment 
religieux et se développent avec lui, suivant les influences 
complexes de milieu, de contact, d'événements fortuits ou 
providentiels : rites soigneusements triés, complétés, perfec- 
tionnés par Moïse, pour être les éléments d'un culte surna- 
turel et non plus seulement les produits instinctifs de la reli- 
gion naturelle ; enfin, quelques emprunts à l'art égyptien, 
pour rehausser la majesté du culte extérieur. 

Arrivés au terme de cette étude, nous n'osons pas nous 
flatter d'avoir satisfait tous nos lecteurs. Plusieurs nous taxe- 
ront de hardiesse et d'exagération ; d'autres nous reproche- 
ront la timidité et le manque de critique ; quelques-uns, peut- 
être môme parmi les catholiques, s'étonneront de nous voir 
admettre sans discussion l'authenticité du code mosaïque, et 
préféreraient nous entendre concilier les théories rationa- 
listes sur la composition de l'Hexateuque avec la vérité rela- 
tive — oh ! très relative — des Livres saints. 

Vouloir satisfaire à la fois des prétentions contradictoires 
serait une utopie. Qu'il nous soit seulement permis de ré- 
pondre un mot à ceux qui nous accuseraient d'amoindrir le 
rôle de Moïse. 

S'il fallait que tout, absolument tout, fut nouveau dans une 

LXXVI. — 8 



114 LA LOI DE moïse 

œuvre, pour qu'elle eût droit à notre admiration, nous n'admi- 
j erions rien sur la terre ; car l'homme ne crée pas, et Dieu 
lui-même a cessé de créer. L'architecte crée-t-il la pierre, la 
brique et le mortier ? Le peintre tire-t-il du néant sa toile, 
son pinceau et ses couleurs ? Le sculpteur fait-il de rien le 
bloc de marbre qu'il anime ? Et pourtant nous nous extasions 
devant le Parthénon ou la salle hypostyle de Thèbes, devant 
les loges de Raphaël et les merveilles de Michel-Ange ; nous 
ne craignons même pas d'attribuer le nom impropre de créa- 
tions à ces productions sublimes et presque surhumaines du 
génie. Supposez qu'un chercheur patient découvre dans les 
divers commentateurs d'Aristote ou du Maître des Sentences, 
en particulier dans ce prodigieux Alexandre de Halès, tous 
les éléments de la Somme théologique de saint Thomas : 
notre estime pour l'œuvre immortelle du Docteur angélique 
en serait-elle diminuée? Faut-il moins de génie pour s'em- 
parer de ces masses disparates, les plier à ses idées, leur 
assigner la place exacte qui leur convient, les tailler sur un 
patron commun pour les faire cadrer avec le plan général de 
l'édifice, et en former ainsi un monument impérissable où 
tout se lie, où tout s'harmonise, où tout se soutient mutuel- 
lement, où tout concourt à une impression de grandeur im- 
posante et d'indestructible durée ? 

Mais Moïse ne transforme pas seulement, il crée; sa loi 
n'est pas une simple adaptation du passé aux besoins du pré- 
sent, un amalgame de prescriptions anciennes renouvelées, 
fruit d'un éclectisme plus ou moins heureux. S'il n'était que 
cela, son code, comme ceux de Lycurgue, de Justinien ou de 
Napoléon, aurait pu encore rendre son nom immortel ; mais 
il est plus et mieux que cela, et quiconque, sans préjugé, 
voudra le comparer aux législations de la même époque, dans 
quelque pays que ce soit, en Chine, en Egypte, en Ghaldéé 
ou ailleurs, sera forcé d'y reconnaître l'intervention spéciale 
de la Providence et de confesser que le doigt de Dieu est là. 

Ferdinand PRAT, S. J. 
(A suivre.) 



LES PHILIPPINES 



L'archipel des îles Philippines, où l'Espagne voit son antique 
possession attaquée en même temps qu'aux Antilles, couvre une 
surface totale de plus de 295 000 kilomètres carrés, supérieure 
par conséquent à la moitié de la superficie de la France. Des 
îles, au nombre de deux mille environ qu'il renferme, la plus 
grande, Luzon, ouest la capitale Manille, dépasse 100 000 kilo- 
mètres carrés ; la seconde en étendue, Mindanao, atteint 94000 ki- 
lomètres carrés. Pour la comparaison, nous rappellerons que Cuba 
mesure 118883 kilomètres carrés. Cependant, quant à la richesse 
ou du moins la production actuelle, cette dernière colonie est fort 
en avant des Philippines. On en peut juger par les chiffres du 
commerce. Par exemple, en l'année 1892, tandis que les expor- 
tations de Cuba montaient à une valeur de 89 652 514 pesos, aux 
Philippines elles restaient à 33 479 000 pesos i. Le sol des Phi- 
lippines n'en est pas moins très fertile, en général ; il renferme 
aussi beaucoup de métaux : on pourrait donc lui faire rendre 
beaucoup plus qu'il ne produit jusqu'à présent. La situation favo- 
rable de ces grandes îles, aux portes de la Chine et de l'extrême 
Orient, ajoute singulièrement à leur valeur, et c'est là surtout ce 
qui excite certaines convoitises inquiétantes pour leurs maîtres 
actuels et légitimes. 

Aux Philippines, comme ailleurs, l'administration espagnole 
s'est attiré beaucoup de critiques, qui ne sont pas toutes sans 
fondement. Il est sûr qu'elle ne s'est pas assez préoccupée de 
développer les ressources naturelles de ces merveilleux pays : 
cela au grand détriment de PEspagne elle-même et des peuples 
sous sa domination. 

Autres reproches, non moins souvent répétés : c'est que la 
colonie serait administrée dans l'intérêt exclusif de la métropole; 

1. Le « peso » vaut à peu près cinq francs. Les chiffres de l'importation 
pour le même temps sont, à Cuba, 56 265 315 pesos; aux Philippines, 
23 817 373. 



116 LES PHILIPPINES 

que les indigènes seraient maintenus systématiquement dans un 
état inférieur, afin qu'ils restent plus faciles à conduire et à 
exploiter, etc. 

Cependant, à juger sur les faits constatés par les observateurs 
sérieux et impartiaux, il ne semble pas que les Philippines aient 
tant à se plaindre du régime espagnol. Un point important à 
noter avant tout en sa faveur, c'est que la population aborigène 
s'est grandement accrue depuis la conquête : on sait combien il 
en va autrement ailleurs, notamment dans les colonies anglo- 
saxonnes de l'Amérique du Nord, de l'Australie, etc. Ce qui est 
encore plus remarquable, c'est que la plus grande partie de cette 
nombreuse population indigène est chrétienne : des sept millions 
environ auxquels se chiffrent les descendants des anciennes races 
de l'archipel, plus de six millions sont catholiques. Cette chré- 
tienté, conquise sur le paganisme et la sauvagerie par le zèle 
incessant des missionnaires, ne doit pas être jugée par compa- 
raison avec nos vieilles chrétientés de l'Occident. 11 faut voir ce 
qu'étaient les ancêtres des Philippins catholiques, ce que beau- 
coup d'entre eux-mêmes étaient avant leur conversion, enfin ce 
que sont leurs congénères encore infidèles : alors on reconnaît 
que le résultat obtenu fait grand honneur à l'apostolat catholique 
et à l'Espagne. Et le progrès des croyances et des mœurs a natu- 
rellement entraîné un gain considérable de bien-être matériel. 

Il ne fallait rien moins que l'évidence de ces faits pour amener 
M. E. Reclus à écrire que les populations des Philippines, « ca- 
tholiques avec passion », sont en même temps « purmi les plus 
civilisées de l'extrême Orient » et a parmi les plus heureuses de 
la terre ^ » . 

En ce qui concerne le dernier point, voici le témoignage d'un 
écrivain anglais, qui, d'ailleurs, n'a pas ménagé ses critiques à 
l'administration coloniale espagnole : « La félicité est purement 
relative ; grâce à un climat délicieux — un été perpétuel — et 
à la facilité de se procurer toutes les choses indispensables à la 
vie, il n'y a pas aux Philippines un dixième de la misère qui existe 
en Europe, et rien de ces horreurs qui publiquement attristent 
nos regards. La mendicité, cet accompagnement constant de la 
plus haute civilisation, est là encore dans son enfance ; il n'y a en 

1. Géographie universelle, t. XIV, p. 551 et 556. 



LES PHILIPPINES 117 

ce genre que quelques professionnels décrépits, qui n'ont paâ 
épargné dans leur jeunesse... Encore cela ne se voit que dans le 
centre le plus européanisé, h Manille. Le suicide est extrêmement 
rare, et même le peu de mendiants qu'on rencontre paraissent 
gais et joyeux à leur manière. L'hospitalité des colons espagnols 
et des indigènes tagals dans les provinces est pour le voyageur 
une source d'expériences nouvelles, mais charmantes, car il n'y a 
rien de comparable en Europe ^.. » 

Après cela, on se demandera comment ce qui se passe aujour- 
d'hui aux Philippines a été possible ; comment ces populations, 
en somme si peu malheureuses, ont été entraînées à se soulever 
en masse, les armes à la main, pour rejeter un joug qui semble 
avoir été si peu lourd. 

La cause de ces événements n'est pas mystérieuse. Il est arrivé 
aux Philippines ce qui est arrivé à Cuba, ce qui était arrivé pré- 
cédemment dans les anciennes colonies espagnoles. Par un contact 
plus fréquent et plus intime avec le monde en dehors de leur 
archipel, un certain nombre de Philippins se sont imbus des 
« idées modernes », du « libéralisme » occidental et américain. 
Il s'est ainsi formé peu h peu, dans les classes les plus actives et 
les plus influentes de la société indigène, un parti poursuivant 
Vémancipatioji du peuple philippin, et qui a commencé par récla- 
mer pour lui les droits politiques, sans lesquels, d'après le Credo 
libéral, il n'y a ni liberté vraie ni dignité pour une nation, mais 
qui n'a guère tardé h mettre dans son programme l'autonomie 
complète et la séparation d'avec l'Espagne. Ces idées se sont 
rapidement propagées par le moyeu des sociétés secrètes. 

La franc-maçonnerie, implantée aux Philippines depuis une 
trentaine d'années, avec la tolérance et souvent la faveur des auto- 
rités espagnoles, y a trouvé le terrain le plus propice. Un rapport 
du gouverneur civil de Manille au ministre des colonies, en 
date du l^'^ octobre 1896 , comptait 82 loges reconnues et 
en exercice, dont 24 dans la ville et la province de Manille^. 
Suivant un autre rapport officiel, basé sur les documents saisis 
après la découverte du complot qui a failli livrer Manille aux 
séparatistes en 1896, il n'y avait pas moins de 180 loges, exclusi- 

1. J. Foreman, The Philippine Islands (Londres, 1890), p. 486. 

2. V. les Documentos politicos de actualidad, publiés par M. W. E. Retana, 
dans son précieux Archiva del Bibliôfilo Filipino, t. III, p. 249. 



118 LES PHILIPPINES 

vement composées d'indigènes tagals, formées de 1890 à 1895 et 
qui s'étendaient sur tout le territoire de Luzon et une partie des 
Visayas. « Le caractère de l'indigène, si porté pour les mystères 
et les symboles, s'était habitué facilement aux pratiques ridicules 
de la maçonnerie : les initiations, les épreuves, les serments, les 
attributs, les insignes et les pseudonymes, le tout entouré 
d'ombres et de mystère, avaient captivé son attention et lui 
avaient servi d'éducation, le préparant à entrer dans d'autres 
associations à tendances plus graves : c'est ce qu'avaient du reste 
prévu et annoncé les initiateurs et apôtres du flibustiérisme^ Rizal, 
Pilar^ Lopez, Cortès et Zulueta, comme le prouve leur correspon- 
dance saisie ^. » 

On n'évalue pas à moins de 25 000 le nombre des Philippins 
enrôlés dans ces loges. Le Katipiuian [a réunion », en langue taga- 
log), dont les membres étaient liés entre eux par le « pacte du 
sang », centralisait et dirigeait l'activité des foyers maçonniques. 
C'est le Katipunan qui a organisé l'insurrection, dont l'armée 
s'est trouvée toute prête dans les loges. 

La franc-maçonnerie a donc exercé son influence néfaste, 
d'abord, en fanatisant par les idées de liberté, d'indépendance, 
une masse ignorante qui est encore incapable de se conduire. Elle 
n'a pas fait moins de mal en s'appliquant avec acharnement à dis- 
créditer, à rendre odieux au peuple philippin ceux qu'il considé- 
rait jusqu'à présent comme ses principaux guides spirituels, à sa- 
voir le clergé d'origine espagnole, et surtout les religieux. On 
peut se faire une idée des conséquences qu'aurait le succès de 
cette campagne contre les « moines », en considérant le nombre 
des chrétiens confiés aux soins spirituels des divers corps qui 
exercent le saint ministère dans l'archipel. Voici les chiffres les 
plus récents : 

En 1892, les Augustins chaussés avaient 2 082 131 paroissiens. 

— — déchaussés (Recoletos) — 1175 156 

— les Franciscains — 1 010 753 — 

— les Dominicains — 699 851 — 

En 1895, les Jésuites — 213 065 — 

En 1892, le clergé séculier avait 967 294 — 

Total 6 148 250 chrétiens «. 

1. Documentos^ p, 334. 

2, Les Augustins furent les premiers missionnaires des Philippines. Ils y 
arrivèrent sur les navires de Lcgazpi, le fondateur de Manille (1571), lequel 



LES PHILIPPINES 119 

Il serait mutile de nous appesantir sur les causes qui font que 
le clergé séculier a une part relativement si faible dans l'adminis- 
tration spirituelle de cette nombreuse Eglise. Disons seulement 
que l'évangélisation de l'archipel a été l'œuvre des réguliers 
presque seuls; ils ont créé les chrétientés qu'ils desservent 
encore aujourd'hui; les racines profondes qu'ils ont dans le pays, 
le respect que les populations sont habituées à leur rendre depuis 
si longtemps, la dextérité spéciale qu'ils tiennent de leur forma- 
tion et de leurs traditions, les rendent sans doute plus aptes que 
d'autres à maintenir et à développer ce qu'ils ont fondé. Le clergé 
séculier ou, ce qui est à peu près la même chose, le clergé indi- 
gène, n'a ni le nombre ni, semble-t-il, les qualités nécessaires pour 
prendre un rôle beaucoup plus considérable, avant longtemps. 
En tout cas, il est hors de doute qu'on ne peut compter sérieuse- 
ment que sur les religieux pour achever l'évangélisation des infi- 
dèles, laquelle importe tant à la sécurité et à la prospérité même 
matérielle de la colonie. 

Les déclamations contre les « moines » des Philippines, dont 
la presse soi-disant libérale d'Espagne a trop souvent retenti, 
étaient donc à la fois injustes et antipatriotiques. Les religieux, 
habitués à voir leurs peines récompensées par l'ingratitude et 
la calomnie, n'ont pas voulu cependant laisser sans réponse des 
accusations que les circonstances actuelles rendaient particuliè- 
rement révoltantes. Les sectaires, en effet, essayant de détourner 
d'eux-mêmes les responsabilités, ont eu l'audace d^affirmer que 
c'étaient les missionnaires espagnols qui avaient provoqué l'in- 
surrection, en rendant l'Espagne odieuse par l'abus de leur pou- 
voir théocratique, parleur ingérence funeste dans l'administration 
coloniale, par leur opposition à tout progrès des lumières, à toute 
expansion de la liberté chez les malheureux indigènes. L'apologie 
adressée par les représentants des missionnaires au ministre et 
à la nation espagnole ne laisse rien debout de ces indignes accu- 
sations ^ ! 



commença véritablement la conquête de l'archipel, que Magellan avait dé- 
couvert le 16 mars 1521. Les Franciscains vinrent quelques années plus tard 
(1576). Le premier évêque de Manille fut un dominicain, Fr. D. de Salazar, 
qui amena avec lui les Jésuites (1581). Les missionnaires Dominicains sui- 
virent peu après, puis les Recoletos (1606) et d'autres encore. 

1. L'appel « à la nation » a été aussi publié par les journaux catholiques 



120 LES PHILIPPINES 

Mais ils auraient pu se contenter, pour les réfuter, de renvoyer 
h rhistoire de leur apostolat, continué depuis trois siècles, au prix 
de fatigues et de sacrifices héroïques, avec des résultats dont 
riiumanité et la civilisation n'ont pas moins à se féliciter que 
rÉglise. Quiconque a étudié attentivement leurs travaux en a 
emporté la conviction que les missionnaires, aux Philippines, 
comme ailleurs, du reste, ont été les véritables, les plus dévoués 
amis des indigènes. 

Ne pouvant reprendre ici, même en résumé, cette admirable 
histoire, citons du moins un témoignage que rend aux mis- 
sionnaires actuels un des savants qui connaissent le mieux les 
Philippines. Il répond au reproche d'ignorance, qu'on a également 
osé faire aux « moines espagnols », en même temps qu'il montre 
leur apostolat toujours fécond comme autrefois. 

(( Les missionnaires catholiques aux Philippines, dit le profes- 
seur Blumentritt, déploient une particulière activité, non seule- 
ment pour la propagation du christianisme et de sa civilisation, 
mais encore pour l'exploration géographique et ethnographique 
de cet archipel. Malheureusement, les rapports des divers ordres 
sur leurs missions ne sont pas tous accessibles au public, de 
sorte qu'on sait peu de chose, par exemple, des missions des 
Augustins, qui travaillent surtout parmi les Igorrotes (nord-ouest 
de l'île Luzon) et parmi les sauvages Bukidnon, dans l'île de 
Negros... D'après un mémoire imprimé à Madrid en 1892, les 
Augustins chaussés avaient, à cette date, dans la province d'Abra, 
parmi les Tinguianes, huit missions avec 25 100 âmes; dans la 
province de Lepanto, deux missions avec 2 200 âmes (Igorrotes) 
et, dans la province de Benguet, également deux missions avec 
849 âmes (Igorrotes), en tout 28 149 âmes : il n'y en avait que 

5 302 en l'année 1829. Le nombre des sauvages et païens con- 
vertis au christianisme, pendant les années 1874-1885, fut de 
1 356 ; en 1885-1888, de 549. La fondation de quinze nouvelles 
missions était décidée en 1892. 

« Les Augustins déchaussés (qu'on appelle Recoletos aux Phi- 
lippines) possèdent des missions, entre autres, dans l'île Palauan 
[Paragua des Espagnols), et dans le groupe des Calamianes. 

de France, au commencement de juin 1898. Le mémoire plus étendu auquel 
cette pièce renvoie, a paru in extenso dans le Siglo futuro de Madrid, n° du 

6 juin et suivants. 



LES PHILIPPINES • 121 

Pnrmi les missionnaires qui résident là, le P. Fr. Cipriano 
Navarro, en particulier, se distingue par ses recherches ethno- 
graphiques; nous lui devons des informations très circonstanciées 
sur les Tinitianes, les Tagbanuas, les Tandolanes et les Bulala- 
caunos, chez lesquels le christianisme fait de constants progrès. 

« Les Franciscains ont des missions dans la péninsule Cama- 
rines de Luzon et sur la côte Pacifique de cette grande île. Ils 
rendent aussi beaucoup de services à l'ethnologie et à la linguis- 
tique : je ne rappellerai que le vocabulaire du dialecte des Negritos 
de Baler, dû au P. Fernandez, et les renseignements du P. Cas- 
tano sur les Bikols, les Dumagats et les Atas. 

(( Plus étendus sont les rapports des Dominicains, qui tra- 
vaillent à convertir les Alimis, les Apayaos, etc., etc. Dans leur 
bulletin des missions [Correo Sino-Anamita)^ on trouve de nom- 
breuses peintures des mœurs et des usages de ces peuplades..., 
quelquefois aussi des esquisses cartographiques, qui éclairent 
notamment le réseau fluvial de Luzon nord (bassin du Rio Grande 
de Cagayan). Les succès de leur apostolat sont également assez 
notables. 

« Quelque importants que soient les résultats de l'activité 
évangélique et scientifique des missionnaires des ordres que je 
viens de nommer, ils sont bien dépassés néanmoins par ce que 
les Jésuite? ont fait dans l'île de Mindanao, dans l'espace d'un 
demi-siècle, pour la diffusion de la religion et de la civilisation 
chrétienne, aussi bien que pour l'exploration géographique de la 
seconde grande île de Tarchipel. A leur arrivée, ils ne trouvèrent 
de population chrétienne que sur la côte orientale et septentrio- 
nale et en quelques points isolés du reste du littoral... Vers l'in- 
térieur, les établissements espagnols chrétiens proche la baie de 
Macajalar n'atteignaient que le cours supérieur du rio Tagoloan ; 
sur le rio Agusan, depuis la région de ses lacs près de Linao jus- 
qu'à son embouchure près de Butuan, il n'y avait que les localités 
de Bunauan et de Talacogon. On ne connaissait alors, dans l'in- 
térieur de Mindanao, que le lac Lanao, le cours inférieur du 
Pulangui ou Rio Grande... et la région des lacs de Ligauasan ou 
Buluan, qui relèvent de cette rivière. )) Des tribus répandues 
dans ce pays, on ne connaissait guère que les noms, si on les 
connaissait. « Comme tout cela est changé aujourd'hui! Le réseau 
fluvial de la grande île est maintenant assez connu, et ainsi le lac 



122 LES PHILIPPINES 

fantastique dans le centre de l'île, d'où l'on faisait sortir le Rio 
Grande et qui aurait donné son nom à toute l'île, a heureusement 
disparu des cartes. Les missionnaires ont déposé dans de nom- 
breuses cartes et croquis les résultats de leurs explorations et 
découvertes géographiques. Les mœurs et coutumes des peuples 
païens ont été décrits en détail par les Jésuites... Ils ont égale- 
ment de grands succès à enregistrer dans leur apostolat. La plu- 
part des tribus païennes sont converties au christianisme ou en- 
tièrement ou en grande partie, ou du moins se sont fixées d'une 
manière stable dans le voisinage des missions. 

ce Même une de ces tribus que leur genre de vie nomade rend 
obstinément réfractaires à la civilisation, les Mamanuas, qui 
font partie des Negritos, forment déjà des villages chrétiens. Mais, 
où les Jésuites ont remporté leur plus grande victoire, c'est lors- 
qu'ils ont réussi à gagner au christianisme un nombre notable de 
Moros (mahométans), près du golfe de Davao. On sait combien 
difficile est la conversion d'un mahométan ; les faits dont il s'agit 
sont d'autant plus remarquables que ce ne sont pas ici des Moros 
isolés, vivant parmi les chrétiens, qui abjurent l'Islam : les con- 
vertis sont si nombreux que, ne voulant plus continuer à vivre 
parmi leurs anciens coreligionnaires, ils ont obtenu de fonder 
trois nouveaux villages dans le bassin du Rio Davao. En l'an- 
née 1895, voici quelle était la situation des missions d,es Jésuites 
à Mindanao : Chrétiens, 213 065 ; baptêmes d'enfants de parents 
chrétiens, 17 608; mariages, 2 973 ; enterrements, 7215: bap- 
têmes d'infidèles convertis, 8238^. » 

Joseph BRUCKER, S. J. 

1. Mittheilungen der k.k. Geographischen Gesellschaft (« Bulletin delà 
Société géographique » ) de Vienne, année 1896, p. 845 suiv. — M. Ferd. Blu- 
mentritt est spécialement connu par ses belles recherches sur les races in- 
digènes des Philippines. Voir notamment son Versuch einer Ethnographie der 
Philippinen dans Petermanns Mittheilungen, Ernâgzungsheft nr. 67 (Gotha, 
1882). — Les relations des missionnaires de Mindanao nous permettent d'a- 
jouter quelques chififres intéressants. Le nombre des païens amenés au chris- 
tianisme et à la vie civilisée par les Jésuites, depuis moins de cinquante ans, 
s'élève à 57 000. Quant au chiffre des mahométans convertis, dans la seule 
année 1894, il fut de 1400 pour les deux missions de Davao et de Sigaboy. 
Enfin, disons que si les Jésuites espagnols, aux Philippines, ont pour prin- 
cipal champ d'activité Mindanao et les missions auprès des infidèles, cepen- 
dant ils ont aussi à Manille un important collège, avec un observatoire bien 
connu dans le monde savant et qui, fondé en 1865, a déjà rendu de grands 
services à la météorologie et à la navigation, sui'tout par l'observation des 
tremblements de terre et des typhons si redoutés dans ces parages. 



REVUE DES LIVRES 



Mois de Marie de Notre-Dame de la Salette, par le R. P. 
ViLLARD. Paris, Blond et Barrai, 1898. In-12, pp. 274. Prix : 
2 francs. 

Solidité du fond, richesse de la doctrine, clarté et précision des divi- 
sions : on retrouve dans ce nouvel ouvrage du R. P. Villard ces 
qualités des Sermons et instructions populaires. Ce « mois de Marie » 
ofireàlaj)iétédeslectures,noa|)ourlenioisdemai,nif>ourceluid'octobre, 
mais pour septembre, le mois de l'Apparition de la Salette, et sans doute 
aussi des pèlerinages. Des chapitres entiers, et souvent ])lusieurs cha- 
pitres successifs, traitent de sujets éminemment pratiques, tels que l'ob- 
servation du dimanche, le blasphème, la pénitence, la prière. Les circon- 
stances de l'apparition, les vêtements de la Sainte Vierge fournissent des 
leçons non moins utiles. Chaque chapitre se termine par le récit d'une 
guérison ou d'une conversion, emprunté aux Ajmales de la Salette ^ plus 
spécialement aux quinze dernières années, dans le but, dit l'auteur, « de 
réfuter par là cette objection qu'il ne se fait plus de miracles à la Salette». 
Le R. P. Villard « rappelle au peuple de Marie la visite miséricordieuse 
de sa souveraine sur la sainte montagne » où, comme le disait l'été 
dernier un illustre pèlerin, Mgr Kozlowski, primat de Pologne, Notre- 
Dame « a le plus montré sa miséricorde pour ses enfants coupables de 
la terre ». Paul Pcydenot, S. J. 

I. Éléments de philosophie chrétiemie, par le chanoine 
A. Goum, docteur en théologie, ancien supérieur du 
séminaire du Mans. Paris, Lethielleux. 2 vol. in-8, pp. 256 
et 206. 

II. Cours de philosophie, par Fabbé E. Durand. Première 
partie : Psychologie, Paris, Poussielgue, 1897. In -8, 
pp. vii-384. 

I. — Cet ouvrage est un exposé de philosophie par demandes 
et réponses. Son titre modeste à.' Éléments n'exclut en aucune 
façon les questions élevées et profondes de la philosophie. L'au- 
teur possède à fond la science scolastique : il se propose d'initier 



124 ÉTUDES 

les esprits à sa forte doctrine, en leur ouvrant une voie sûre et 
aplanie, autant que le permettent les difficultés de la matière. 

Le D** Gouin est un disciple fidèle de saint Thomas, dont il 
prend h tâche de ne s'écarter sur aucun point. Il parcourt le 
champ ordinaire de la philosophie traditionnelle. Le mérite de 
l'auteur est dans la manière de proposer la question et d'en faire 
ressortir le nœud, d'en présenter une solution ordinairement 
lucide, substantielle, judicieuse. A cette marque on reconnaît 
un maître savant et exercé. 

Nous signalons, comme dignes d'une attention spéciale, la 
question de la véracité des facultés, qui met en relief l'objectivité 
de nos connaissances; — de bonnes solutions sur la valeur de 
l'induction, du syllogisme, du témoignage humain; — la notion 
de la liberté, suivie d'une réfutation radicale du libéralisme; — 
les thèses sur le probabilisme, sur le droit de propriété. 

La forme d'exposition par demandes et réponses a sans doute 
l'avantage d'attirer l'attention sur les points à éclaircir; mais elle 
nuit à la synthèse. Ce n'est pas sans peine que l'esprit parvient à 
rassembler les rayons épars de cette clarté de détail. Ajoutons 
que ce genre familier abaisse quelque peu la noble science philo- 
sophique, et ne permet pas de traiter les grandes questions dans 
toute leur ampleur. 

Ces éléments ne visent pas à l'érudition, ne donnent point de 
références, et ne s'occupent guère de controverse. Le maître en- 
seigne, plus qu'il ne discute. Son enseignement est d'ailleurs 
très exact et s'appuie sur de solides raisons. Il se propose de ser- 
vir la cause de la religion et de la morale, et ne perd jamais de 
vue ce but excellent. Le docteur en théologie n'oublie point de 
préparer l'esprit h l'étude de cette science sacrée. 

L'ouvrage s'adresse aux maisons d'éducation où l'enseignement 
de la philosophie est donné en français. Mais, à mon avis, il ne 
doit pas supplanter la philosophie au texte latin : le latin est la 
langue naturelle de la philosophie scolastique. 

Charles Delmas, S. J. 

II. — M. l'abbé Eugène Durand, professeur à l'École Saint- 
Sigisbert de Nancy, s'est déjà fait avantageusement connaître par 
ses éléments de Philosophie scientifique et morale et par une édi- 
tion critique du Discours de la méthode de Descartes. La première 



REVUE DES LIVRES 1» 

partie de sou Cours de philosophie, préparatoire aux examous du 
baccalauréat, que nous annonçons aujourd'hui, est digne des ou- 
\ rao-es précédents : elle comprend la Psychologie expérimentale. 
Cette œuvre tranche sur le commun de la plupart des manuels : 
on sont que l'auteur s'est rendu maître de son sujet par une lon- 
• uc expérience de renseignement. Sans doute, on pourra dis- 
cuter tel ou tel point particulier. Mais l'ensemble de l'ouvrage se 
présente avec des qualités remarquables de science contrôlée et 
de lumineuse exposition. Celle publication, qui se recommande 
aux élèves et aux professeurs, fera honneur à V Alliance des mai" 
sons d'cducattnn rhrrficnney sous le patronage de laqueîl" ..ÎU. se 
préseule. Gaston Sortais, 

I. Annuaire de lÉconomie politique et de la Statistique 
pour 1897, pai- M. Maurice Block, de rinslilul. Paris, (3uil- 
laumin, 1897. Petit in-18, pp. 1052. Prix : 9 francs. 

IL Annuaire de PEnseignement primaire, publié sous la di- 
rection de M. Jost, inspecteur général de rinstruction 
publique. Paris, A. Colin, 1898. ln-18, pp. 601. 

I. — L'Annuaire de rÉconomic politique est un répertoire Irc^ : . j 
de renseignements statistiques sur tous les grands services nationaux : 
finances et budgets, justice, armée, instruction publique, industrie et 
commerce, marine, agriculture, institutions de bienfaisance, de crédit, 
d'épargne, etc., etc. La France et ses colonies occupent huit cents 
pages; Paris a, comme iV convient, son compartiment à part. Il reste 
quelque deux cents pages pour les pays étrangers. L'Annuaire en est 
à sa cinquante-quatrième année. C'est un chiffre qui a aussi sa valeur. 

II. — Le titre de cet Annuaire, qui se publie pour la quatorzième 
fois, est incomplet; il n'y est pas question de l'enseignement primaire 
libre, qui recrute pourtant plus du quart de la population scolaire du 
pays, et qui est, pour nous servir du mot d'un universitaire, tout aussi 
légal et tout aussi national que l'enseignement dit public ou officiel. On 
a bien le droit de dresser l'annuaire de celui-ci; mais qu'on le dise, et 
qu'on ne donne pas à entendre par le titre lui-même qu'il n'en existe 
pas d'autre. 

U Annuaire de l'Enseignement primaire public comprend deux parties. 
La première, purement documentaire, renferme les états du personnel, 
par académies et départements. On s'est borné aux écoles des villes et 
des localités les plus importantes, et seuls les directeurs et directrices 
figurent au tableau. Viennent ensuite les noms des fonctionnaires de 
l'enseignement primaire décorés ou récompensés pendant le dernier 



126 ETUDES 

exercice; il y en a vingt-cinq pages de texte menu, et il s'en faut que 
le défilé soit complet; plus de quatre mille distinctions accordées aux 
instituteurs pour avoir fait des cours d'adultes sont mentionnées en 
bIo€. 

La seconde partie renferme des articles de revue sur différents sujets 
d'actualité relatifs à l'enseignement primaire. En résumant les statis- 
tiques scolaires, M. Jost déclare qu'il y a diminution « du total générai 
des élèves inscrits dans les écoles de toute nature ». Cette rédaction 
est équivoque : à prendre le chiffre global de l'effectif des écoles, il y 
a, en effet, une diminution, mais elle est supportée tout entière par 
les écoles publiques; les écoles libres accusent, au contraire, une aug- 
mentation de plus de 15 000 élèves. M. le directeur de l'Annuaire ne 
l'ignore pas, et il se fût honoré en faisant cette constatation flatteuse 
pour les maîtres qu'il regarde comme des adversaires. 

Joseph BURNICHON, S. J. 

I. Leçons sur l'électricité professées à l'Institut électro- 
technique Montefiore annexé à l^Université de Liège, par 
Éric Gérard. Cinquième édition. Paris, Gauthier- Villars, 
1897 et 1898. 2 vol. in-S, pp. xi-799 et pp. vii-771. Prix de 
chaque volume : 12 francs. 

II. Les Dynamos, par J.-A. Montpellier. Paris, Vicq-Dunod. 
In-8, pp. 448. 

I. — Nous avons annoncé successivement l'apparition de plusieurs 
éditions de ce remarquable ouvrage ; c'est avec un nouveau plaisir que 
nous en signalons aujourd'hui la cinquième. Succès bien remarquable et 
bien significatif pour un livre aussi spécial. Excellent dès le début, il a 
d'ailleurs été toujours en se perfectionnant, l'auteur l'entretenant soi- 
gneusement au courant des progrès incessants accomplis, en ces der- 
nières années, en électricité. 

Dans la présente édition notamment, la théorie et les applications 
des machines à courants alternatifs ont été considérablement déve- 
loppées ; les chapitres relatifs à la transmission et distribution de la 
puissance mécanique ainsi qu'à la traction électrique ont presque 
doublé d'importance. 

Je ne saurais trop recommander cet ouvrage à tous ceux qui désirent 
une sorte d'encyclopédie électrique; sans doute, la part y est faite re- 
lativement plus large aux applications, mais aussi la théorie y est subs- 
tantiellement et clairement exposée. 

On signale les taches au soleil, je me permettrai de noter ici une 
petite inexactitude de détail qui se maintient à la première page des 
éditions successives. Le centimètre, y est-il dit, est, rigoureusement, 
a la centième partie du mètre étalon mesuré par Delambre et Borda 
et conservé à l'établissement international de Sèvres ». — Le « mètre- 



REVUE DES LIVRES 127 

étalon mesuré par Delambre et Borda » est-il au Pavillon de Breteuil? 
Je ne le crois pas, il doit toujours être aux Archives, mais peu importe ; 
car ce mètre à bouts n'est plus Tétalon-type depuis 1889 ; il a été rem- 
placé par un mètre à traits et à section en X, déposé au Bureau inter- 
national des poids et mesures (Pavillon de Breteuil), près de Sèvres, et 
qui seul fait désormais autorité. On l'a choisi aussi égal que possible à 
l'ancien étalon, mais l'identité n'est pas absolue; dans une définition 
rigoureuse, le mètre de Delambre et Borda ne doit donc plus figurer. 

II. — C'est à un point de vue essentiellement pratique que s'est 
placé l'auteur ; son but est de fournir à ceux qui ont à utiliser des 
dynamos, un guide qui les aide à choisir, installer, essayer, conduire 
et entretenir ces machines. 

L'ouvrage débute par une soixantaine de pages où sont résumées les 
définitions et notions théoriques essentielles ; il est rej^rettable que 
cette sorte d'introduction ne soit pas aussi soignée, comme rédaction, 
que le reste de l'ouvrage ; l'auteur l'a senti lui-même et, dans un er- 
rata^ a indiqué les modifications à faire en plusieurs endroits au point 
de vue de la rigueur des expressions. Je ne conseillerai point néan- 
moins, d'aller chercher dans ces pages des idées théoriques sur l'élec- 
tricité. Pour n'en citer qu'un exemj)le, je ne puis m'empêcher de trouver 
bizarre le rapprochement que fait l'auteur (p. 2 et 3), entre la pro- 
duction d'électricité par le frottement et celle de courants par induc- 
tion électro-magnétique sous prétexte que, dans les deux cas, c'est de 
l'énergie mécanique qui est transformée en énergie élastique. Ce rap- 
prochement forcé n'est pas de nature à mettre des idées claires dans 
l'esprit du lecteur. 

Cette réserve faite, le reste de l'ouvrage est certainement très clair 
et fort méthodique, et peut rendre de vrais services. Dans la première 
j)artie, l'auteur étudie les principes généraux et les types les plus im- 
portants des dynamos à courants continus et à courants alternatifs ; la 
seconde est consacrée à leur installation et à leur entretiert. 

Joseph DE JOANNIS, S. J. 



Rôle de la Papauté dans la société, par M. le chanoine F. Four- 
NiER, docteur en théologie, professeur d'histoire ecclé- 
siastique et de droit canon au grand séminaire de Digne. 
Deuxième série. Paris, Savaète, 1898. In-8, pp. vni-368. 
Prix : 5 francs. 

Aux allégations mensongères des ennemis de l'Église, il est 
bon d'opposer l'histoire telle que Pont faite les siècles, de montrer 
cette Eglise, « essentiellement ignorante et despotique », sauvant 
les lettres anciennes et créant la nouvelle littérature; purifiant 



128 ETUDES 

rimagination des artistes, élevant leur âme, inspirant leurs chefs- 
d'œuvre; encourageant les sciences et les arts; couvrant de sa pro- 
tection toutes les infortunes; entourant la femme d'un saint res- 
pect ; révélant à l'homme la dignité de l'homme ; ouvrant des écoles 
à l'enfant; bâtissant pour le pauvre des abris où il trouvera du pain 
et de l'affection; combattant sans relâche pour sauver la civilisa- 
tion, au profit de ceux mêmes qui l'oppriment; exerçant, par sa 
politique, une heureuse influence sur la société ; comptant ses 
luttes par ses victoires ; enfin, malgré son apparente faiblesse, 
restant de nos jours aussi grande, aussi forte, et plus aimée peut- 
être de ses enfants qu'elle ne l'a jamais été. 

Le Rôle de la Papauté dans la société n'est pas autre chose 
que le développement de ces grandes idées, dans l'ordre même 
où nous venons de les exposer. Passé et présent, amis et adver- 
saires, tous les siècles et tous les hommes y sont appelés à témoi- 
gner en faveur de Pierre. Nous disons : tous les siècles. Certaines 
questions, en effet, sont prises de très loin, de trop loin peut- 
être. L'ouvrage donne plus que ne promet son titre, à tel point 
que le rôle social des Papes devient presque un résumé de tous 
les bienfaits de la Religion. 

Dans un tableau de ce genre, il était difficile de réduire chaque 
partie à de justes proportions. Plusieurs trouveront que c'est 
beaucoup d'accorder aux lettres, aux beaux-arts, à la musique, 
la moitié du volume. Certaines affirmations relatives aux senti- 
ments de l'Église sur Tétude des auteurs païens, dans les pre- 
miers siècles du christianisme, demanderaient à être atténuées et 
complétées. L^ouvrage, enfin, aurait gagné à être mis à jour. A 
une époque où tout change si vite, le chapitre sur « la Papauté 
et son état présent » laisse l'impression d'une situation déjà an- 
cienne. 

Ces défauts n'empêcheront pas l'œuvre de M. le chanoine Four- 
nier de faire un bien réel à ses lecteurs. Si elle ne prétend pas 
apporter du nouveau, elle a le mérite de dire, avec l'autorité des 
faits, dans un style clair et vigoureux, des choses qu'on ne saurait 
se lasser de répéter, parce qu'on ne se lasse pas de les déna- 
turer. 

Louis B., S. J. 



REVUE DES LIVRES 129 

Royauté ou Empire. La France en 181^, d'après les rapports 
inédits du comte Angles, par Georges Firmin-Didot, se- 
crétaire d'ambassade. Paris, Firmin-Didot, 1898. Gr. in-8, 
pp. viii-295. 

Le comte Angles, dont M. Firmin-Didot a retrouvé les rapports 
aux archives du ministère des Affaires étrangères, fut chargé par 
Louis XVIII de la police du royaume pendant la première Restau- 
ration. Ce n'est donc pas un recueil de mémoires qui est offert 
ici au public ; c'est plutôt un journal de tous les agissements, de 
tous les faits dénoncés par la police de Paris et des départements, 
de toutes les marques de mécontentement et de défiance qui 
éclatèrent alors sans cesse de toutes parts, et des émotions qui 
en furent le contre-coup chez les hommes du pouvoir. C'est le ta- 
bleau fidèle, très curieux, des efforts du gouvernement et de sa 
police secrète, tant pour surprendre les menées des bonapar- 
tistes que pour lutter contre les maladresses des anciens émigrés, 
et aussi des alternatives subites de confiance et de décourage- 
ment par lesquelles passent chaque jour les préfets. 

A étudier l'état de la France dans ces rapports de police, qui 
vont du 14 avril 1814 au 17 mars 1815, a on constate bien, malgré 
des flatteries ampoulées, dit justement M. G. Firmin-Didot, l'agi- 
tation des esprits, surtout la fermentation qui agite le parti mili- 
taire et le peu de stabilité de la dynastie renaissante ». C'est la 
constatation que n'hésite pas à faire le comte Angles écrivant 
pour le roi. «. La classe haineuse est peu nombreuse ; la classe 
défiante est presque universelle » (p. 165). « ... Le gouvernement 
actuel est préféré au précédent seulement parce qu'il coûtera 
moins de sacrifices. Cependant, il règne partout une certaine in- 
différence qui empêche de s'attacher sans hésitation à l'ordre 
actuel ; le bruit court que le roi est mal entouré, que le parti de 
l'émigration domine » (p. 95). « Tandis que le peuple est hé- 
sitant et indifférent, les militaires et les hommes imbus des idées 
nouvelles forment une classe immense qui a sur les autres la 
supériorité de l'énergie et du mouvement. Il est impossible de 
méconnaître qu'il existe dans cette classe beaucoup de fermeté. 
Sans cesse attentive à ce qui se passe, elle se fait des fantômes des 
moindres excès de la réaction, elle s'en tourmente l'esprit et en 
tourmente celui des autres. Son humeur, ses défiances, ses cal- 

LXXVI. — 9 



130 ETUDES 

culs sur tout ce qui peut arriver, altèrent peu à peu la sécurité du 
public et les espérances que le régime actuel fait concevoir. Tel 
est le motif pour lequel l'opinion publique dépérit chaque jour. » 
(Cf. rapport du 12 août 1814.) 

Dans un rapport daté du 16 juillet, le comte Beugnot, résumant 
toutes les informations venues des départements, avait déclaré 
qu'il subsistait trois grandes causes de désordre : les droits réunis ; 
le mécontentement de l'armée; l'état du clergé (p. 64 et suiv.). On 
sait que le nom de droits réunis était donné à certaines contri- 
butions indirectes, établies par Napoléon, au fort de la guerre, 
lesquelles, payées longtemps à contre-cœur, semblaient 'tout à fait 
insupportables depuis le retour de la paix. Les 250 000 cabarets 
de France sur lesquels pesaient lourdement les droits réunis de- 
vinrent des repaires de mécontents, des théâtres de désordres, 
pour réclamer la suppression de cet impôt. « Ce mouvement ne 
fut contenu que par des promesses qu'on était incapable de tenir. . . 
les percepteurs du roi étaient reçus à coups de pierre ; à cause 
de la faiblesse et de l'incapacité des fonctionnaires, les factieux 
s'exagéraient leurs moyens d'action, et allaient vociférer sous les 
fenêtres des préfets. » Bref, le comte Angles lui-même conseilla 
de « composer avec ces perturbateurs qu'on n'est pas assez fort 
pour dompter )) (p. 85). Chose étrange, la Bretagne est souvent 
désignée, pendant toute la première Restauration, comme une 
des régions où l'esprit des populations est le plus irrité et où 
éclatent les désordres les plus graves. Il suffit de citer, en preuve, 
la terrible révolte de Rennes, en janvier 1815, à la nouvelle qu'on 
avait fait passer des secours aux anciens chouans blessés (p. 204). 

Les rapports du comte Angles s'étendent longuement sur le mé- 
contentement et l'hostilité des troupes, même de la marine, qu'on 
ne parvint pas à améliorer, et en recherchent les causes (Cf. 
p. 56, p. 140 et suiv. ). « Les militaires revenus des pays étran- 
gers, dit-il, sont dans un état d'irritation qu'on ne saurait trop 
chercher à adoucir. C'est la manière dont le changement s'est 
fait qui les rend furieux. Ils regardent la révolution comme l'ou- 
vrage des étrangers qu'ils détestent le plus, et ne peuvent sup- 
porter cette pensée (p. 77); ... parmi les gens du peuple et les 
militaires, personne n'accuse Bonaparte. On le plaint comme un 
homme trahi, q^ui se serait tiré de tous les embarras s'il n'avait 
pas été trompé. Il semble que ses fautes et ses revers n'ont servi 



REVUE DES LIVRES 131 

qu'à adoucir les jug-ements du public à soa égard ; ses folies^ ses 
fureurs n'ont affaibli que faiblement la confiance aveugle qiae le 
peuple et les soldats avaient dans son savoir-faire. On ne cons- 
pire pas précisément pour lui, mais un engouement slupide 
est une sorte de conspiration dont il faut se défier parce qu'il 
peut chercher à en profiter. L'opinion se refroidit chaque 
jour pour nous. » Voilà ce qu'écrivait, le 24 juillet, le préfet de 
police, pour ajouter, le 25 août, avec une juste appréhension de 
l'avenir : « Il est fort à craindre que, si on prenait la route de la 
réaction, Bonaparte ne trouvât en France une armée de mécon- 
tents, » 

Il n'est pas jusqu'au clergé qui, par ses divisions, souvent 
par ses exagérations de langage, n'ait causé au gouverneniLent 
bien des ennuis. Une partie du clergé, en effet, s'exalte à la 
pensée qu'on veut revenir sur le « Concordat... Les prêtresse 
font entre eux une guerre d'opinion très animée. Ceux qui n'ont 
pas prêté les divers serments sont par rapport aux autres hau- 
tains, tracassiers ; ils les dénigrent, les ravalent et cherchent à 
les faire tourmenter par l'opinion ; cela tend à faire regretter aux 
prêtres assermentés un régime qui les mettait à l'abri de ce genre 
de persécution » (p. 98). Les passions politiques et les passions 
antireligieuses ne manquèrent pas d'exploiter les maladresses 
du clergé ; le comte Angles en donne de nombreux exemples, 
entre autres le soulèvement de la paroisse de Vitremont , en 
Lorraine, qui, après avoir entendu le curé attaquer Napoléon en 
chaire, s'opposa tout entière à la sonnerie des cloches pour le 
Te Deum de la fête du roi, et la grande émeute de Saint-Roch, 
à Paris, où le peuple força les portes de l'église mal défendue 
par la police, qui se félicitait de voir insulter les prêtres plutôt 
que le roi (p. 220). 

Mais la partie la plus précieuse, la plus complètement neuve 
de ces rapports inédits est celle qui nous fait suivre de près la 
vie du redoutable prisonnier des puissances, dans son minus- 
cule royaume de l'île d'Elbe. « Tout ce que l'on peut redouter de 
danger réel est du côté de l'île d'Elbe », disait le comte Angles ; 
et, pour parer à ce danger, il entretenait à l'île d'Elbe, jusque 
dans l'entourage de Napoléon, et à Livourne, ainsi que dans les 
ports d'Italie voisins de l'ile, des espions nombreux, qui le ren- 
seignaient sans cesse sur les faits et gestes, surtout sur les moîn- 



132 ÉTUDES 

dres paroles de Napoléon et de ses confidents. Leurs dépêches 
quotidiennes sont mises sous nos yeux, ainsi que les longs inter- 
rogatoires qu'on fait subir, en décembre 1814, à des personnes 
coupables d'avoir visité Tîle d'Elbe, et à Mme de Berlue, à 
J.-P. Charvet, attaché à la garde-robe de Napoléon, à J. Darville 
de Mollaert, chef de ses écuries. 

On trouvera là le détail des occupations de Napoléon, sortant, 
tous les jours, à cheval, dès 4 heures du matin, suivi de quatre 
mamelucks qui ne le quittent pas, pour visiter les travaux qu'il 
fait exécuter dans l'île, aimant à monter sur les hauteurs, une lor- 
gnette à la main, déjeunant entre 11 heures et midi avec Ber- 
trand, Cambronne et Drouot, s'enfermant ensuite pour travailler 
seul jusqu'à 6 heures, dînant avec Mme L.-ctitia, sa mère; après 
dîner, sortant en voiture et descendant pour se promener jusque 
vers 10 heures, jouant aux échecs jusqu'à son coucher, à 11 heu- 
res; et souvent faisant des rondes à différentes heures de la nuit 
(Cf. p. 120, p. 149, p. 181). Toujours calme et mystérieux, il se 
laisse de moins en moins aborder, et interdit aux étrangers l'en- 
trée de l'île, à mesure que se rapproche son départ. Parce qu'il 
ne reçoit absolument rien de la pension de deux millions qui lui 
est due par la France, aux termes de la convention de Fontaine- 
bleau, il se voit réduit à des économies que les espions qualifient 
avec joie de « lésinerie », et qui précipitent sa résolution de sortir 
de l'île, avant que le manque d'argent ne l'oblige à renvoyer sa 
petite armée (Cf. p. 196, etc.). On trouvera là aussi, avec le tableau 
de la prodigieuse activité du souverain de l'île d'Elbe, qui dote 
Porto-Ferrajo d'un port et de grands édifices dont il surveille la 
construction, qui transforme le rocher désert de Pianosa en une 
place de guerre munie de deux forts et de plus de vingt canons, 
le tableau de la prospérité inouïe de l'île d'Elbe « où tout est au 
poids de l'or, où les loyers sont hors de prix ». (P. 183.) 

Enfin, les rapports du comte Angles, avec les notes instructives 
de M. G. Firmin-Didot nous expliquent bien le fameux rapproche- 
ment de Napoléon et de Murât, en 1815, mal compris d'ordinaire. 
Il en résulte que le rapprochement fut négocié par Pauline Bona- 
parte, toujours en course de l'île d'Elbe à Naples, que l'accord 
devint définitif lorsque, à la fin du Congrès de Vienne, des avis 
secrets leur firent savoir à tous deux que l'Autriche abandonnait 
leur cause, et qu'ils allaient être dépossédés : Napoléon, parce 



REVUE DES LIVRES \^\ 

que les Bourbons « le trouvaient menaçant tout ce qui l'environne 
et demandaient que l'Europe l'empêchât d'être dangereux » 
(Cf. p. 167) ; Murât, parce que sa trahison de 1814 ne suffisait 
pas à le faire préférera l'ancienne dynastie. Ils concertèrent une 
action commune qui devait mettre les cent mille hommes de l'ar- 
mée de Murât à la disposition de l'Empereur, dès qu'il aurait re- 
mis le pied sur le sol de la France. On sait — et les paroles de 
Napoléon à l'île d'Elbe en témoignent déjà — que l'entrée de 
Murât en campagne fut prématurée, et arma contre Napoléon 
l'Autriche sur laquelle il croyait pouvoir compter (Cf. p. 275). 

I (S négociations secrètes de Napoléon avec Murai dénoncées 
par 1rs espions firent croire au gouvernement royal que Bona- 
parte songeait ii se rendre en Italie pour se mettre à la tète de Tar- 
niée de Murât, et pour soulever l'Italie (Rapport du 3 février 1815). 
A la cour, on se berçait de cet espoir, on ne pouvait pas croire que 
« l'usurpateur « oserait reparaître en France, lorsque, le 3 mars, 
arriva à Paris la nouvelle de son débarquement. Rien de plus inté- 
ressant pour qui sait lire entre les lignes que la physionomie de 
Paris, le soir du 3 mars, telle qu*elle est décrite pour le roi par le 
préfet de police ; rien de plus naïf et aussi de plus incohérent que 
les rapports des journées qui suivent. « Aucune défection n'est 
à craindre, » est-il dit en commençant; et on avoue, à la fin, 
qu'il ne faut pas compter sur la fidélité des soldats, moins encore 
des officiers (7 mars 1815). — « La majorité de Tarmée est au 
roi », est-il dit le 13 mars. Et le 14 mars, au contraire, on avertit 
le roi que « les soldats ne montrent aucune résolution de tirer 
sur Bonaparte, s'il se présente devant eux »; on annonce dix 
fois récrasement de ses troupes, puis on avoue que ces défaites 
reconnues fausses ont achevé de décourager les partisans du 
roi. 

Ces citations indispensables pour faire connaître l'intérêt du 
livre font prendre sur le vif les relations du préfet de police avec 
la cour. Le comte Angles nous apparaît comme un homme d'une 
pénétration d'esprit et d'une énergie médiocres, mais d'un réel et 
honorable dévouement à sa tâche. Il est regrettable que les flat- 
teries les plus ridicules se retrouvent, à tout instant, dans ses 
rapports propres à illusionner gravement ceux auxquels ils s'a- 
dressent (Cf. p. 19, p. 69, p. 110, etc.). Il est vrai, fait remar- 
quer M. G. Firmin-Didot, dans sa belle introduction, que le 



M4 ÉTUDES 

comte Angles devait se faire pardonner d'avoir été, jusqu'à l'abdi- 
cation, un serviteur dévoué et enthousiaste de Napoléon. 

Joseph Le Génissel, S. J. 

La Terre Sainte. Jérusalem et le nord de la Judée y par Victor 
GuÉRiN. Paris, Pion, 1897. [n-4, pp, 338 et 142 grav. dans 
le texte et hors texte. Prix : 8 fr. ; cartonné : 11 francs. 

Le grand ouvrage de Victor Guérin sur la Terre Sainte n'est 
pas une nouveauté ; on peut même dire qu'il n'est plus h jour; car, 
depuis un certain nombre d'années, l'immuable Orient change à 
vue d'oeil. Mais il reste classique en la matière. M. Victor Guérin 
a passé une partie de sa vie en Terre Sainte ; il l'a étudiée en ar- 
chéologue, en historien, en géographe, on dirait volontiers en 
géomètre. Il y a mis toute son âme et tout son cœur. Ce n'est pas 
le touriste qui note ses impressions, c'est le croyant doublé d'un 
savant qui précise les moindres choses, parce qu'il estime que 
rien n'est indifférent dans une Terre où s'est déroulée toute l'his- 
toire de la Bible et de l'Evangile. 

C'est une heureuse idée d'avoir mis la partie la plus importante 
de cette œuvre à la portée du public dans une édition de prix re- 
lativement modeste. Le livre n'en est pas moins fort beau et l'illus- 
tration abondante; on eût été bien inspiré d'y ajouter une petite 
carte qui permettrait au lecteur de suivre son guide, soit dans la 
ville, soit surtout au dehors, où les visites se succèdent dans un 
ordre quelconque. Par deux fois, on a placé le niveau de la mer 
Morte à 400 mètres au-dessus de celui de la Méditerranée. Tout 
le monde sait qu'il faut mettre au-dessous, 

Joseph BuRNICHON, S. J. 

La Crypte du Credo, par le P. Léon Gré, des Pères Blancs, 
prof, au grand séminaire grec-catholique de Sainte-Anne, 
Jérusalem. Paris, au bureau des Œuvres d'Orient, s. d. 
In-8, pp. 64, gravures. 

Le nom du R. P. Gré est bien connu dans le domaine de l'archéologie 
biblique et de la topographie palestinienne ; l'exquise affabilité de ce 
savant modeste ne saurait être oubliée de tous ceux qui ont visité avec 
lui le tombeau de sainte Anne et la piscine de Béthesda. Suivez-le avec 
confiance, si vous voulez connaître un des plus anciens sanctuaires de 
Terre-Sainte, appelé de nos jours la Crypte du Credo, 



REVUE DES LIVRES 135 

Vous n'avez pas un long trajet à faire, si vous partez du grand sémi- 
naire de Sainte-Anne. Sorti des raurs de Jérusalem à l'est par la porte 
dite de Saint-Étienne, vous traversez le torrent du Cédron ; aprèfc 
quelques pas vous êtes au jardin de Gethsémani, et si vous gravissez 
en droite ligne la pente occidentale de la colline, il vous faudra cinq 
minutes pour arriver à la crypte du Credo, 

L'excursion historique, plus longue et plus pénible, mais bien faci- 
litée par l'expérience de notre guide, nous fait remonter la série des 
témoignages jusqu'à Eusèbe de Gésarée, et nous révèle des choses fort 
intéressantes. La tradition des derniers temps nous présente les 
apôtres réunis en cet endroit pour formuler le symbole de la foi. Avant 
le treizième siècle, les pèlerins vénèrent plutôt là une grotte où Notre- 
Seigneur se retirait avec ses disciples et où probablement il fit avec 
eux le dernier repas qui précéda l'ABcension. Un petit mot des Actes 
des Apôtres, heureusement discerné et expliqué par i'habile professeur, 
vient confirmer la tradition à ce sujet. 

En ce même lieu, disent encore les anciens pèlerins, le Sauveur, 
assis sur la montagne des Oliviers, en face du temple, prédit aux Apôtres 
la ruine de Jérusalem et la fin du monde, et leur donna les grandes 
leçons qui remplissent les chapitres xxiv et xxv de l'Évangile de saint 
Matthieu. L'emplacement du sanctuaire répond bien au récit des évan- 
giles et aux descriptions des pèlerins. On est bien en face du temple, 
dont l'esplanade s'étend au-dessous au premier plan ; et Jérusalem, 
tout entière sous le regard ravi, s'étale dans un splendide panorama. 
Les deux puits dont parle Adamnanus, vers 670, sont aisément recon- 
naissables dans les deux citernes qui subsistent jusqu'à nos jours. La 
chaîne des témoignages nous conduit jusqu'au quatrième siècle. Pour 
rejoindre le temps des apôtres il y a bien quelques nuages à traverser; 
il faut penser que la piété des fidèles pendant ces trois siècles n'a pas 
fait fausse route. 

Quoi qu'il en soit, le R. P. Gré met en bonne lumière tous les docu- 
ments, et ce travail, comme tous ceux sortis de sa plume, est un plaisir 
pour l'esprit et un profit pour la science. Albert G., S. J. 

L'Église et l'Abbaye de Saint-Nicaise de Reims. Notice histo- 
rique et archéologique depuis leur origine jusqu'à leur 
destruction, avec de nombreuses illustrations, par Charles 
GiVELET. Reims, F. Michaud, 1897. In-4, pp. xxiv-499, avec 
planches. 

Les anciennes vues de Reims nous montrent au-dessus de l'ab- 
baye de Saint-Remi la silhouette d'une grande église qui domi- 
nait la ville, et qui, au dire de tous ceux qui en ont parlé, était 
« un chef-d'œuvre d'élégance et de légèreté ». On chercherait 
en vain aujourd'hui sur le sol rémois les traces de Saint-Nicaise. 



136 ETUDES 

Après que la Révolution eut chassé les Bénédictins de cette 
abbaye, son église, véritable merveille de l'art gothique, fut ven- 
due en 1798, et presque aussitôt après livrée aux démolisseurs. 
C'est à l'histoire de ce monument, si malheureusement détruit, 
qu'est consacré le livre de M. Givelet. Il a recueilli, avec un soin 
pieux, tous les documents qui permettaient de reconstituer, dans 
une certaine mesure, l'édifice commencé en 1231 sur les plans 
d'Hugues Libergier, et achevé par Robert de Concy. 

Grâce à une fort belle gravure de 1625, à d'anciens tableaux, 
à des plans, à des devis de réparation, etc., il a pu donner une 
description détaillée de Téglise et du monastère, à laquelle il a 
joint une histoire rapide de l'abbaye. 

Une illustration abondante et très artistique donne un grand 
intérêt à ce volume, en faisant passer sous nos yeux, à côté des 
anciennes représentations de Saint-Nicaise, tous les vestiges de 
son ornementation qui sont parvenus jusqu'à nous. Parmi ceux-ci 
on doit particulièrement signaler le dallage du sanctuaire, qui 
date du commencement du quatorzième siècle, et dont une partie 
est conservée aujourd'hui à l'église Saint-Remi. Il se compose de 
pavés portant des sujets gravés et incrustés de plomb qui figurent 
des scènes de l'Ancien Testament. Appelons aussi l'attention sur 
une étude minutieuse consacrée à un graduel et à un antipho- 
naire manuscrits, exécutés au dix-septième siècle pour l'église 
Saint-Nicaise. Divers fac-similés des peintures qui les ornent sont 
donnés au cours de cet article, et chacun des chapitres de l'ou- 
vrage a pour initiale une majuscule tirée des lettrines de ces 
livres liturgiques. Léon Le Grand. 

Un apôtre de la Bretagne au dix-septième siècle. Le Véné- 
rable Michel Le Nobletz (1577-1652), par le V**^ Hippolyte 
Le Gouvello. Paris, Retaax, 1898. In-18 jésus, pp. xv-490. 
Prix : 3 fr. 50. 

Dom Michel Le Nobletz, dont la cause vient d'être introduite à 
Rome, fut le précurseur des missionnaires bretons du dix-sep- 
tième siècle : il fonda cette œuvre des missions par laquelle le 
P. Maunoir, son successeur, fit de la Bretagne- Armorique , igno- 
rante alors des vérités chrétiennes, la terre croyante que l'on 
sait. 



REVUE DES LIVRES 137 

Selon le tableau de Le Sueur, qui perpétue, à Douarnenez, une 
vision célèbre, Dom Michel reçut de Marie trois couronnes : celle 
de la virginité, celle de docteur en la vie spirituelle, surtout 
celle du mépris du monde. Le mépris du monde, en efFet, voilà le 
trait de sa vertu. En même temps. Dieu l'illustre par des miracles, 
auxquels s'ajoute le don de prophétie. Préchant, par exemple, à 
Douarnenez, en 1613, Dom Michel s'interrompt soudain : <c Re- 
mercions Dieu, s'écrie-t-il, de ce qu'il m'a donné un successeur ; 
il a sept ans, il est du diocèse de Rennes et il sera jésuite. » 

Dans l'apostolat, c'est un initiateur : la routine n'est point son 
fait. 11 améliore les méthodes, il s'adapte aux goûts du temps, au 
risque même d'innover. J'en prends pour preuve ces peintures ou 
cartes religieuses, inusitées dans la Bretagne d'alors, qu'il expose 
et interprète lui-même. Plus souvent il les fait expliquer dans les 
cimetières ou les pardons^ par de bonnes veuves qu'il a formées. 
— Ces innovations trouvent bien quelque résistance chez certains 
hommes d'église : attaqué, Dom Michel se défend parfois; sou- 
vent il se tait; toujours il se soumet; mais, entêté pour le bien, 
il persiste dans son œuvre et lègue à ses successeurs des méthodes 
rajeunies par une persévérante initiative. — Peut-être il y aurait 
là un exemple illustre dont on s'autoriserait à bon droit. 

Cette figure originale, M. Le Gouvcllo l'a dessinée vivante et 
vraie : autour d'elle, il a groupé, avec autant de relief, les person- 
nages secondaires : Marguerite Le Nobletz, entre autres, sœur de 
Dom Michel, ou Jeanne Le Gall, la catéchiste, dont la pusillani- 
mité rappelle les apôtres aux côtés de Notre-Seigneur. — Le pays 
même ne demeure pas inconnu : Plouguerneau, par exemple, et 
ses dunes, ou les falaises du Conquet. J'exprimerai pourtant un 
regret. M. Le Gouvello sait à merveille sa Bretagne du dix-sep- 
tième siècle : nous autres Français — ou même Bretons — du dix- 
neuvième, nous hésitons sur les limites des évêchés de Cor- 
nouailles ou de Léon. Une carte aurait aidé nos indécisions. 

J'omets d'autres desiderata insignifiants, et je m'attache à un 
point. M. Le Gouvello n'indique pas nettement l'absolue misère 
religieuse des Bretons, au temps de Dom Michel ; les documents 
contemporains sont nets, cependant, et souffrent mal les restric- 
tions qui se lisent çà et là dans des notés et ressemblent fort à des 
retouches in extremis. J'ai peur que l'ouvrage n'y perde de sa 
clarté, sinon de sa vérité historique. 



138 ETUDES 

Ce sont des taches légères : le livre reste, dans l'ensemble, do- 
cumenté et complet, écrit par un homme de talent, à la fois chré- 
tien et Breton. Il intéresse; au surplus, il édifie et répond admi- 
rablement — c'est le mot de Mgr de Quimper — à l'espérance 
que V Histoire de Pierre de Reriolet^ avait fait concevoir. 

Alain DU Bec-Boussay, S. J. 

Romans, Contes et Nouvelles. — I. Le Roman du prince 
Othon, par R. L. Stevenson, traduit de l'anglais par 
Egerton Castle. Paris, librairie académique Perrin. Pp. 294. 
Prix : 3 fr. 50. 

II. -— L'imagination fait le reste, par Jean de La Brète. 
Paris, Pion. In-12, pp. 284. 

III. — Chemin montant, par Antoine Alhix. Paris, Perrin, 
1898. In-12, pp. 287. Prix : 3 fr. 50. 

IV. — Princesse Esseline, par Ch . de Rouvre. Paris , 
A. Colin, 1898. In-12, pp. 292. Prix : 3 fr. 50. 

V. — La marquise Sabine, par Aigueperse. Paris, LecofFre, 
1898. Pp. 299. Prix : 2 fr. 50. 

VI. — Les Jeunes Filles d'autrefois : Souvenirs d'aune hleue^ 
élève de Saint-Cyr. Paris, Ollendorf, 1897. In-18, pp. 310. 
Prix : 3 fr. 50. 

VII. -— Marthe de Bellesmont, par la comtesse de Beaure- 
paire de Louvagny. Deuxième édition. Paris, Téqui, 1898. 
In-12, pp. 348. Prix : 2 francs. 

VIII. — Les Sauveteurs de l'Asphalte, par la comtesse 
de Beaurepaire de Louvagny. Deuxième édition. Paris, 
Téqui, 1898. In-12, pp. 312. Prix : 2 francs. 

IX. — L'Escalade de Genève, par Ch. Buet. Paris, Téqui, 
1898. In-12, pp. 266. Prix : 3 francs. 

X. — Une fille de Henri IV, par P. Delattre. Paris, 
Téqui. 1898. In-12, pp. 348. Prix : 3 francs. 

XI. — Le Nez de Flairdecoin, par Jean Drault. Paris, 
Henri Gautier. In-12, pp. 315. Prix : 3 francs. 

1. Ouvrage du même auteur, apprécié dans cette Revue, 1878, t. XXXVIII, 
p. 877. 



REVUE DES LIVRES 139 

XII. — Deux enfants grecs pendant la guerre de l'indépen- 
dance, par G. de Lias. Un vol. in-8, pp. 160. Tours, 
A. Cattier. Prix : 1 fr. 30. 

XIII. — Un héros du devoir, par R. de Beaumont. Un vol. 
in-8, pp. 160. Tours, A. Cattier. Prix : 1 fr. 30. 

I. — L'écossais R. L. Stevenson, auteur de Vlie au Trésor et de 
Suicide-Club, est l'un des maîtres du roman anglais contemporain, et 
Prince Otto, jusqu'ici inconnu en France, passe pour son chef-d'œuvre. 
Un fervent « Stevensonien », M. Egerton Castle, s'est attaché à lui 
donner en notre langue une traduction digne de la mémoire de son 
auteur, serrant le texte original d'aussi près que possible et réussis- 
sant à transporter en français jusqu'aux excentricités de style de l'ou- 
vrage. Ainsi s'explique, de son propre aveu, l'effet un peu « exotique » 
d'une aussi scrupuleuse traduction. 

En ce roman, qui pourrait prendre pour épigraphe le vers du 
bonhomme La Fontaine : 

Ni l'or, ni la grandeur ne nous rendent heureux, 

le lecteur trouve représentés en un déconcertant amalgame tous les 
genres littéraires; et cette sorte de conte philosophique où voisinent le 
drame, la légende, l'idylle et l'opérette, rappelle à la fois Sterne, Vol- 
taire, Musset et... OfTenbaoh. 

Le prince Othon et la princesse Séraphine, purs monarques d'opéra- 
comique, voient leur amour d'antan s'évanouir dans les intrigues de 
cour et les conspirations de boudoir, tandis que leur trône sombre 
dans un coup de foudre : la proclamation de la République de Grûne- 
wald. Dépossédés et chassés de leurs palais, les malheureux principi- 
cules disparaissent, chacun de leur côté, dans la tourmente et, se ren- 
contrant sur la route de Texil, oublient leurs grandeurs et leurs 
querelles pour ne songer qu'à leur amour ressuscité. 

Ce badinage précieux et maniéré, trop délayé au dire même de ses 
admirateurs, est émaillé des dissertations philosophiques et des para- 
doxes à froid si chers à l'humour anglais. Pourtant l'idyllique duo final 
et quelques jolis « coins de nature » — telle la nuit en forêt qui est une 
petite merveille de poésie bucolique — nous reposent de Tironie trop 
tendue de Stevenson. 

Un peu dépaysé par l'aspect très « britannique » du fond et de la 
forme de celte a fantaisie sérieuse », le lecteur français y admirera 
néanmoins de belles pages et d'ingénieuses analyses, souscrivant au 
jugement du traducteur qui estime « n'avoir pas perdu son temps » en 
présentant au public cette curiosité littéraire : une traduction française 
par un auteur anglais. Edouard Galloo. 



140 ETUDES 

II. — Oh! pas le reste seulement; rimagination fait tout dans ce 
livre. Le sens commun y est représenté par deux hommes qu'on s"'efforce 
de rendre ridicules, et le beau rôle est pour une petite sotte qui pense 
que ce qu'il y a de plus joli au monde, c'est de déraisonner. « C'est 
l'absurdité qui rend les femmes séduisantes. Il n'y a pas d'ennui plus 
mortel qu'une femme pot-au-feu. » 

Quel motif un écrivain, homme ou femme, peut-il bien avoir de 
déclarer la guerre au bon sens ? 

III. — A dix-sept ans Françoise perd sa mère, qui en mourant lui 
recommande « de se souvenir qu'elle est Paînée ». Il lui faudra veiller 
sur sa jeune sœur, sur son père, sur sa maison et sur elle-même, être 
forte et courageuse, se dévouer et se sacrifier. Le thème est heureux, 
encore que un peu usé. On en pourrait tirer de belles et profitables 
leçons ; car la situation n'est point chimérique. On aimerait que l'hé- 
roïne s'appuyât sur la piété pour aller par ce Chemin montant. 

La fable trahit de l'inexpérience. Quatre mariages pour un roman ! 
Puis toujours le monde des élégants et des inutiles. N'en sortira-t-on 
jamais ? Et la grammaire qui aurait à réclamer contre ce malheureux 
verbe exclamer qui retentit bien une douzaine de fois ! 

IV. — Un savant, que la Science a comblé d'honneurs et de richesses, 
mais en laissant son cœur vide, finit par envoyer promener la Science 
pour concentrer désormais sa vie autour de sa fille, une gentille enfant 
venue sur le tard et qui n'a plus sa mère. Cette fille est une merveille, 
qu'il cultive, qu'il admire, qu'il adore ; mais, au fond de cette passion 
paternelle, il y a de l'égoîsme, et quand sa petite princesse, dans la fleur 
de ses vingt ans, entre dans la voie des filles d'Eve, le vieillard souffre 
cruellement de ne pas lui suffire comme elle lui suffit, et il la dispute à 
l'autre qui vient la lui prendre. 

Voilà, certes, une donnée de roman peu banale ; c'est le roman psy- 
chologique dans toute son austérité, sans aventure et sans intrigue, 
ramassé tout entier dans une analyse de sentiments très humains, et 
point du tout romanesques. Ce drame intime est mené avec un art très 
délicat ; la langue elle-même, très moderne, raffinée, avec par-ci par-là 
une pointe de marivaudage, réussit à rendre les nuances les plus fugi- 
tives. En somme, œuvre de valeur. Fouiller l'âme humaine n'est pas 
un labeur vulgaire ; c'est plus difficile que de tisser des histoires et des 
photographies de choses vues. Mais pourquoi dédier cela « aux jeunes 
filles »? A quoi bon leur dire qu'elles sont les idoles de leurs pauvres 
papas ! Elles le savent assez. Pour tirer de ce récit une leçon utile aux 
jeunes filles, il eût fallu, par exemple, montrer que toutes ces adulations 
et ces gâteries préparent mal aux rudesses de la vie réelle. Tout au 
contraire, il n'y a pas le moindre accroc au bonheur de Mademoiselle. 
Princesse dans la maison de son père, elle sera encore princesse dans 
celle de son mari. L'autre dénouement eût été un peu fâcheux j nous le 



REVUE DES LIVRES 141 

reconnaissons volontiers. Seulement, à la place de la vedette : « Pour 
les jeunes filles », nous proposerions de mettre : « Powr les grands 
pères. » 

V. — C'est l'éternelle histoire de la fille bourgeoise, qui vient avec 
une grosse dot redorer le blason d'un noble ruiné. Ces sortes d'unions 
sont rarement heureuses. On fait expier à la pauvre jeune femme l'hu- 
miliation que son entrée dans la famille inflige à l'orgueil aristocratique. 
C'est bien ce qui arrive à la marquise Sabine. Mais cette fois, à force 
de vertu, de courage, de belle et bonne fierté, la petite bourgeoise 
triomphe. 

Récit attachant, excellente morale ; mais la machinerie du roman est 
bien un peu faible, 

VI. — L'auteur anonyme a voulu faire revivre le Saint-Cyr de 
Mme de Maintenon, au temps où Monsieur Racine exerçait les demoi- 
selles à jouer Esther. On a adopté le genre Mémoires-Correspondance 
qui, seul, pouvait se prêter à narrer le tous-les -jours d'une maison d'édu- 
cation. Mlle Marguerite- Victoire de la Maisonfort, devenue bleue, oct. 
1688, c'est-à-dire entrée dans la division des grandes, — les cadettes 
étaient, selon leur âge, vertes, rouges ow. jaunes, — écrit pendant trois 
ans son journal pour sa parente Geneviève de Colombe. 

L'idée est bonne, excellente même; les matériaux, copieusement 
fournis par la grande histoire de M. Th. Lavallée, sont mis en œuvre 
de façon louable ; en général le ton est bien saisi, excepté pourtant 
quand on prête à une jeune fille d'il y a deux cents ans, des locutions 
comme : « Ce que je la déteste! » La question de la vocation religieuse 
qui revient fréquemment est traitée d'une manière regrettable. 

Joseph DE Blacé, S. J. 

VII. — Un coup de fortune a jeté la famille Bellesraont de la richesse 
dans la misère. La mère succombe, le père devient infirme, le fils suit 
sa vocation de missionnaire. Marthe, sa sœur, jusqu'à dix-sept ans éle- 
vée dans le luxe, trouve dans ses qualités naturelles et plus encore, 
dans ses sentiments religieux, le courage de servir à tous d'ange conso- 
lateur et de providence vivante. Elle se prive de tout, travaille une 
partie de ses nuits, aliène même sa liberté pour devenir dame de com- 
pagnie : que lui importe pourvu qu'autour d'elle on souffre moins ! 
Ame d'élite dont l'héroïsme modeste séduit et captive ; son exemple ne 
peut que faire du bien, consoler les malheureux, donner force et cons- 
tance aux âmes découragées. Bon et beau livre, malgré quelques pages 
d'un style trop négligé. 

VIII. — Bon livre et bonne action aussi les Sauveteurs de Vas- 
phalte, peinture moitié vécue, moitié romanesque de Timmense misère 
qui peut accabler une famille d'ouvriers parisiens et des vertus héroïques 



14t ETUDES 

que la religion découvre et met en relief dans ces âmes, trop souvent 
méconnues et délaissées. Si les esprits délicats trouvent à redire à la 
vraisemblance de quelques détails^ tous les cœurs ne trouveront que 
du plaisir à la beauté morale de Taction et des caractères, ou, ce qui est 
mieux encore, ils s'ouvriront plus larges à la pitié pour le malheur, à 
l'amour de la religion et du devoir qui font les âmes si vaillantes et si 
grandes. 

IX. — L'Escalade de Genève, roman historique , vise l'esprit plus 
que le cœur, l'intérêt de curiosité plus que l'émotion. Rien à dire à 
cela ; le romancier est maître de sa manière comme de sa matière ; s'il 
atteint son but, sans choquer aucune des exigences de la raison et du 
goût, on ne peut que le féliciter. Est-ce bien le cas de notre auteur ? 
Cette page détachée de l'histoire de Savoie, cet épisode sans gloire 
des guerres saintes du seizième siècle, raconté avec tous les détails et 
les termes techniques de la couleur locale, ce fait d'armes aventureux 
terminé par une défaite, russira-t-il à captiver les lecteurs de toutes 
les provinces de France ? J'ai peur que non, et je ne crois pas qu'on 
puisse les accuser de mauvais goût. Charles Buet semble avoir oublié, 
cette fois, que la couleur locale, à une certaine dose, est plutôt une 
gêne qu'un secours ; que ce qui intéresse dans un fait ou dans un 
caractère, ce sont avant tout les traits généraux; il a vu son sujet avec 
ses yeux de savoyard plutôt qu'avec ses yeux d'homme et de Français ; 
il a oublié de donner au récit et aux caractères ce relief, cette vie, ce 
diable au corps qui saisit l'imagination, force l'attention et retient quoi 
qu'il en ait, le lecteur le plus impatient. 

X. — C'est l'effet que produit, sans effort de la part de l'historien, 
la vie d'Henriette de France « fille, femme, mère de rois si puissants... 
un de ces exemples redoutables qui étalent aux yeux du monde sa 
vanité tout entière ». Que l'auteur se laisse prendre lui-même ce par les 
entrailles » aux beautés grandioses de son sujet; qu'il élague avec soin 
de son récit toute la broussaille des menus faits et s'en tienne aux évé- 
nements et aux discours saillants, que sa plume dessine au passage en 
buste ou en pied, de face ou de profil, selon l'importance et le moment 
chacun des acteurs de ce grand drame, qu'il s'oublie lui-même et ne 
se montre que discrètement derrière les faits et les personnages, aucun 
roman n'égalera en intérêt les péripéties d'une telle histoire. Ainsi l'a 
comprise ou peu s'en faut, M. P. Delattre. Son œuvre mérite d'être lue. 
Nous la recommandons tout spécialement aux écoliers et écolières qui 
ont dans leur programme l'oraison funèbre d'Henriette de France par 
Bossuet; ils y trouveront le commentaire à la fois le plus complet et le 
plus intéressant. 

XI. — Nommer Jean Draull, c'est nommer l'auteur d'une nouvelle 
toute française par une gaieté de bon aloi, actuelle par les allusions et 



REVUE DES LIVRES 143 

les critiques. Critiques, du reste, si bien racontées que la Préfecture 
de police et le Palais seront les premiers à en rire, avant de ne plus les 
mériter. Jean-François Alric, S. J. 

XII. — Vous vous rappelez les vers du poète : 

Je veux, dit l'enfant grec, dit l'enfant aux yeux bleus, 
De la poudre et des balles. 

La poudre et les balles et toutes les abominations de la guerre telle 
que la comprennent les Turcs, on retrouve tout cela dans le récit très 
simple de M. de Lias. On nous décrit les épouvantables massacres de 
Ghio ; on nous parle d'Ali Soliman et du bon Canaris; on nous raconte 
l'héroïsme des femmes de Missolonghi. Les dramatiques et touchantes 
aventures de Georges Soulyannis et de sa sœur Caldo donnent à ce 
livre tout l'intérêt d'un bon petit roman. 

XIII. — Le Héros du Devoir, c'est le soldat Févrelles, brave jeune 
homme qui passe ses soirées au cercle de l'abbé Dirian. Il part plein 
d'ardeur et de furla francese pour l'expédition de Madagascar. Les dif- 
ficultés de cette campagne, l'héroïsme de nos troupes, la vaillance et la 
fermeté des chefs : tous ces grands souvenirs revivent dans cette narra- 
tion très simple. Nous nous intéressons aussi à notre ami Bertrand 
Févrelles et nous prenons part à sa joie quand, après la victoire défini- 
tive, il est nommé sous-lieutenant. 

Dans tous les cercles où quelque bon prêtre, à l'exemple de l'abbé 
Dirian, réunit nos braves troupiers, pendant les soirées d'hiver, autour 
d'une table de jeu ou de lecture, on lira certainement avec un vif 
intérêt ces pages, qui offrent à notre admiration de si nobles exemples 
de courage militaire et de patriotisme catholique et français. 

Louis Chervoillot, S. J. 



ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 



13. — Dissolution du Reichsrath autrichien, dont les délibérations 
sont rendues impossibles par l'obstruction de la minorité allemande. 

14. — A Paris, les délégués français et anglais signent un accord 
sur la délimitation des territoires du Niger. De ce fait, toutes nos pos- 
sessions continentales africaines se trouvent en contact. 

15. — Le 13 et le 14, la nouvelle Chambre française a discuté des 
interpellations sur la politique générale du gouvernement. Radicaux et 
socialistes voulaient obtenir le blâme de la politique modérée suivie 
depuis deux ans. Ils n'ont pu réussir, mais une surprise a fait intro- 
duire, dans l'ordre du jour de confiance, une incidente qui obligerait 
le ministère à ne s'appuyer que sur une majorité exclusivement répu- 
blicaine. M. Jules Méline, président du Conseil, et tous les mem- 
bres du cabinet remettent leur démission au Président de la Répu- 
blique. 

16. — A Paris, la Cour de cassation rejette le pourvoi de MM. Zola 
et Perrenx. L'afiaire reviendra donc en juillet, à Versailles. 

— En Allemagne, élections générales pour le Reichstag. 

17. — Une révolte dans le Yemen donne de l'inquiétude à la Tur- 
quie. 

18. — ' Au Monténégro, les Albanais chrétiens avaient fait justice 
eux-mêmes de quelques Albanais musulmans, assassins. Les coreli- 
gionnaires de ces derniers violent la frontière, et attaquent les chré- 
tiens, ce qui motive l'envoi de troupes turques. 

— A Rome, réouverture des Chambres. Avant toute interpellation, 
M. di Rudini, qui se rend compte des intentions de la gauche et de la 
droite, remet la démission de son ministère reconstitué. 

22. — A Cuba, sous la protection des feux de la flotte Sampson, dé- 
barquement de troupes américaines à Raitiguiri, ouest de Santiago. 

24. — A Madrid, dissolution des Cortès. 

25. — La seconde flotte espagnole, sous le commandement de l'ami- 
ral Camara, se rend dans l'Extrême-Orient. 



Le 25 juin 1898. 

Le gérant : CHKKLB.S BERBESSON. 



Imp. D. Dumoulin et C'*, rue des Grands-Augustins, 5, à Paris. 



LES FÊTES DE NANTES 



ET 



L'IMPOPULARITÉ DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 



1 

Les protestants français ont voulu célébrer avec éclat le 
troisième centenaire de l'Édit de Nantes. C'était sûrement 
leur droit. Était-ce leur intérêt? On peut en douter, mais ils 
l'ont cru, Le consistoire de Nantes, appuyé en haut lieu, spé- 
cialement par la Commission fraternelle^ qui représente de- 
vant le public les deux branches ennemies du protestantisme, 
a pris l'initiative des fêtes et adressé des invitations à tous 
les pasteurs. Une bourse généreuse — celle de M. Durand- 
Gasselin — s'est ouverte sans compter, et le comité a pu 
même se charger d'une partie des frais de voyage. 

C'est le 13 avril 1598 que l'édit de pacification fut signé à 
Nantes; mais les fêtes de Pâques et d'autres raisons ont re- 
tardé le centenaire jusqu'aux 31 mai, l*"" et 2 juin. Pendant ces 
trois jours, Nantes a entendu les personnages les plus émi- 
nents du protestantisme, réunis dans le temple de cette ville, 
discourir sur l'histoire des huguenots d'autrefois, sur les pro- 
jets des huguenots d'aujourd'hui. On y remarquait les trois 
doyens des facultés de théologie protestante de Paris, Mon- 
tauban et Genève, MM. A. Sabatier, Bruston et Montet ; 
M. R. Hollard, délégué des Églises libres; M. Gaufrés; 
MM. les pasteurs Paul de Félice, Weiss, W- Monod, E. Ber- 
trand, Cres, Cadix, Dupin de Saint-André, Sautier, Andra, 
etc. La Société de V histoire du protestantisme français^ ayant 
fait coïncider son assemblée générale annuelle avec les fêtes 
de Nantes, avait vu accourir ses membres les plus distingués. 

La Commission fraternelle^ pour n'avoir pas à choisir entre 
les orthodoxes et les libéraux, avait envoyé deux délégués : 
l'un, le baron Fernand de Schickler, président de nombreuses 
sociétés protestantes, représentait l'école avancée, qui s'ac- 

LXXVI. — 10 



146 LES FETES DE NANTES 

commode à merveille de Va athéisme mystique » de M. A. 
Sabatier; l'autre, M. B. Couve, pasteur de Paris, appartient à 
l'élément conservateur et pieux du protestantisme. C'est au 
second qu'avait été confiée la prédication qui devait ouvrir 
les fêtes. 

Dès ce premier discours, les libéraux, qui n'étaient pas 
sans appréhension, purent prévoir un triomphe complet. 
M. Couve accordait à leurs négations les plus hardies droit 
de cité au sein du protestantisme par cette formule rassu- 
rante : « Les cloisons qui séparent les Eglises évangéliques 
françaises ne sont pas des barrières ^ » Ces paroles, pro- 
noncées par le représentant attitré de l'orthodoxie, au len- 
demain de discussions passionnées sur l'athéisme des pro- 
fesseurs libéraux de Paris, avaient une portée exceptionnelle. 
Elles auront douloureusement retenti, je n'en doute pas, aux 
oreilles de plus d'un protestant sincère comme une lamen- 
table abdication de la foi. 

Ainsi encouragé, l'orateur des Églises libres — le parti 
intransigeant du protestantisme — fit à son tour de la conci- 
liation à outrance : « Ce qui unit les Églises issues de la Ré- 
forme est bien plus important que ce qui les sépare. » Après 
cette capitulation en face du rationalisme incrédule, M. R. 
HoUard ose ajouter : « Ce dont notre génération a besoin, 
c'est des hommes de conscience ; montrons-lui ce que sont 
des hommes de conscience ! » 

Les doyens des facultés de théologie n'ont pas été moins 
aimables dans leurs discours. Il n'y a eu ni dissonance, ni 
allusion désagréable. Pour d'autres que pour des protestants, 
la situation eût été fort délicate. M. le doyen Sabatier, on ne 
l'a pas oublié, a eu récemment la malencontreuse idée de pu- 
blier sur les toits que son christianisme sincère n'est qu'un 
évolutionisme à la fois mystique et incroyant. La faculté de 
Paris, déjà en fort mauvais renom auprès des orthodoxes, 
qui auraient bien voulu en empêcher la fondation, prit fait et 
cause pour son doyen. Le professeur luthérien, M. Ménégoz, 
célébra dans des articles dithyrambiques la nouvelle théorie, 
dont il réclamait la paternité, et le chef-d'œuvre de M. Saba- 

1. Le Christianisme au dix-neuvième siècle, 3 juin 1898, p. 466. 



ET L'IMPOPULARITÉ DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 147 

tier, qui serait pour les temps nouveaux ce que fut au sei- 
zième siècle V Institution de Calvin. 

A la faculté de Montauban, au contraire, il y eut, sinon de 
l'élonnement, du moins scandale et effroi. Là, on n'était point 
dupe des formules mystiques et du panthéisme vaporeux du 
doyen de Paris. M. le professeur E. Doumergue, collabora- 
teur de M. B. Couve dans la rédaction du Christianisme au 
dix-neuvième siècle^ entra en lice et publia une série d'ar- 
ticles énergiques. Mais le principal combat fut livré dans la 
Revue de théologie^ de Montauban : chaque numéro de cette 
publication est une charge à fond contre le symbolo-fidéisme 
et « ses blasphèmes ». Parfois même, nous aimons à en féli- 
citer M. H. Bois, un souffle de foi anime ces pages et inspire 
des accents d'une sincère indignation. Témoin cette protes- 
tation contre la théorie de M. Sabatier sur le Christ, moyen 
pédagogique : 

Non, ô mon Sauveur, il ne viendra jamais un jour où, après avoir 
profité de ton pardon, de ta force et de ta grâce, pleinement affranchi 
et en possession du ciel, je me retournerai vers toi pour te dire : « 
Christ, tu as fini ton œuvre; tu as bien rempli ton rôle pédagogique; 
tu as fait pour moi ce que Mahomet a fait pour mon frère et ce que le 
Boudha a fait pour ma sœur; je garderai un excellent souvenir de toi; 
je te serai toujours reconnaissant de la bonne éducation que tu m'as 
donnée, et je serai heureux toutes les fois qu'il m'arrivera de te ren- 
contrer. Mais maintenant je suis émancipé, je suis majeur, je n'ai plus 
besoin de tutelle, je puis me conduire tout seul ; ô Christ, séparons- 
nous, je n'ai plus besoin de toi ! » En vérité, trêve à ces blasphèmes! 
Non, mon Sauveur, jamais de mes lèvres purifiées par ton esprit ne 
sortira ce langage sacrilège qui blesse au plus intime de mon âme les 
fibres les plus profondes de ma foi^. 

Voilà un échantillon des idées de M. Sabatier et de l'estime 
qu'on en fait. à la faculté de Montauban. Justement, à l'heure 
des réunions de Nantes, paraissait le dernier fascicule de la 
Revue (mai-juin 1898), et M. le doyen Bruston put en faire 
hommage à son collègue de Paris. Celui-ci y est convaincu 

1. Le titre complet est : Revue de Théologie et des Questions religieuses, 
publiée sous la direction de MM. J. Monod, G. Bruston, A. Wabnitz, 
E. Doumergue, F. Leenhard, H. Bois, etc. — M. le professeur H. Bois est 
le directeur et rédacteur principal. 

2. Reme de Théologie, janvier 1898, p. 84-85. 



148 LES FETES DE NANTES 

encore une fois d'avoir dit adieu à tout l'Évangile et même à 
toute saine philosophie. 

Dans ces conditions, avec notre naïveté catholique, nous 
imaginons que les deux doyens ont dû être un peu embar- 
rassés. Pas le moins du monde ; on s'est entendu à merveille. 
Il est vrai que la faculté de théologie de Genève — cette école, 
rationaliste depuis plus 'd'un siècle, dont le nom seul glace 
d'effroi les orthodoxes, ainsi que l'ont prouvé de retentis- 
santes polémiques en 1897 — avait envoyé son doyen, M. Mon- 
tet, sans doute pour expliquer qu'on peut vivre assez long- 
temps en protestantisme sans foi ni dogmes, ou, ce qui revient 
au même, avec la formule favorite de l'école nouvelle de 
Paris : « L'homme est sauvé par la foi, indépendamment des 
croyances ^. » Aussi a-t-on proclamé l'accord parfait de la 
grande famille protestante et sa mission évidente, à l'heure 
actuelle, de conquérir la France pour lui donner le véritable 
Évangile. 

Oui, l'on a dit cela très sérieusement à Nantes, on l'a ré- 
pété sur tous les tons. Il y a plus : on ne s'était réuni que 
pour le proclamer bien haut. Le correspondant du Signal., 
l'organe officiel du protestantisme politique, insiste sur cette 
note dominante des discours de Nantes : « La séance de ré- 
ception des délégués a été présidée par M. le pasteur Dar- 
tigue, qui a su trouver des paroles venues du cœur et s'adres- 
sant au cœur ; car, sans rien taire des divergences qui séparent 
les réformés, il a montré que des liens profonds cependant 
les unissaient et qu'ils se réclamaient fièrement des mêmes 
méthodes et tendaient vers le même avenir. Cette loyauté de 
paroles était bien faite pour gagner les esprits et parfaitement 
digne des grands souvenirs de TEdit de Nantes. Du reste, 
cette note devait se faire entendre à maintes reprises. 
M. Couve, comme M. de Schickler, apportaient un message de 
fraternité chrétienne et protestante, et les nombreux ora- 
teurs qui se succédèrent revinrent à ce thème si généreux 
qu'il parut inépuisable. » 

C'est précisément ce caractère des fêtes de Nantes que 
nous voulions signaler, afin d'en faire connaître la pensée 

1. Revue de théologie, janvier 1898, p. 47. 



ET L'IMPOPULARITE DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 149 

inspiratrice et la portée pour l'avenir. Qu'importe, en effet, 
au lecteur catholique qu'il y ait eu à Nantes trois cents ou 
trois cent cinquante délégués; que M. Paul de Félice, dans 
une conférence sur la manière dont VÈdit de Nantes a été 
observé^ « ait fait fuser sans cesse le rire dans l'assemblée » 
(c'est le Signal qui parle ainsi); que M. Gaufrés, représentant 
de la Société pour l'encouragement de l'instruction primaire 
protestante, ait rappelé une gloire protestante jusqu'ici géné- 
ralement peu connue, l'invention par les protestants d'un 
(c système excellent d'éducation qui fit la fortune de notre 
pays et dont les Jésuites furent les premiers à s'emparer, non 
pas pour former et réveiller les consciences, mais pour se 
les assujettir 1? )) Les Jésuites plagiaires des huguenots, voilà 
uiie accusation qui n'est point banale et qui mérite d'être 
mise en lumière par une Société d'histoire protestante ! Mais 
encore une fois, qu'importe cela et toutes les autres invec- 
tives contre les Jésuites, qui semblent avoir préoccupé les 
orateurs plus qu'Henri IV et son Edit? 

Le fait capital, celui qui n'a peut-être pas été assez remar- 
qué, c'est la phase nouvelle où s'engage le protestantisme 
français. La manifestation de Nantes et l'accord des orateurs 
à proclamer l'union des libéraux et des orthodoxes ne sont 



1. M. Gaufres tient à sa découverte, qui n'en est pas une, car ce qui s'y 
trouve de vrai est depuis longtemps connu. Il l'avait déjà publiée dans 
V Encyclopédie des sciences religieuses de Liclitenberger (t. III, p. 260, art. 
Collèges protestants). Seulement, il ajoutait alors des détails qui ont leur 
prix. Après avoir dit qu'un nombre de classes, variant de cinq à huit, 
amenait progressivement les élèves du rudiment à la rhétorique et à la dia- 
lectique pour les introduire ensuite dans les cours publics ou libres de 
théologie, de philosophie^ de grec ou d'hébreu, l'auteur continue : « Ce 
programme, mis en pratique à Genève, dans le collège fondé par Calvin, en 
1559, et inauguré vingt ans plus tôt par Jean Sturm, au gymnase de Stras- 
bourg, devait son origine aux Frères de la vie commune, corporation semi- 
monastique des plus vénérables, dont les idées morales, religieuses et 
pédagogiques avaient été, au quatorzième et au quinzième siècles, comme un 
prélude de la Réforme. Ce même programme, habilement adopté par les 
Jésuites et accommodé au but de leur société, est devenu celui de l'Uni- 
versité par le célèbre statut de Henri IV (1598). Il règne encore dans nos 
écoles secondaires... m Perfides Jésuites qui volent au protestantisme le 
secret de méthodes plus vieilles que lui de deux siècles ! Notons en passant 
que les Frères de la vie commune, de l'aveu des meilleurs historiens protes- 
tants, n'ont en rien préludé aux doctrines de la Réforme. (Cf. Études, 20 oc- 
tobre 1897, p. 211, n. 3.) 



150 LES FETES DE NANTES 

pas des faits isolés et imprévus : ils font partie d'une action 
générale dont le catholicisme ne peut se désintéresser. 

Malgré la violente campagne de calomnies contre les Jé- 
suites poursuivie par les journaux protestants de toute 
nuance, le lecteur se convaincra que, si je signale les plans et 
révolution du protestantisme, je le fais sans fiel ni passion : 
je laisse de côté tous les détails irritants ou personnels, par 
exemple sur un procès trop célèbre. Je me flatte même d'être 
en harmonie de sentiments avec les protestants les plus sin- 
cères : ils ont peur, eux aussi, d'un prosélytisme qui prépare 
la ruine de toute religion et le triomphe de l'incrédulité. Ils 
ne peuvent nous en vouloir de montrer que les fêtes de 
Nantes étaient une manœuvre pour essayer de réhabiliter le 
protestantisme, dont l'impopularité est devenue trop évi- 
dente, et pour rendre possibles les vastes projets d'un 
parti qui se croit appelé à remplacer le catholicisme en 
France. 

II 

Il y a vingt ans, les catholiques, absorbés par les luttes 
contre des gouvernements sectaires, ont prêté trop peu 
d'attention à la campagne audacieuse entreprise par le 
protestantisme pour conquérir la France. Nous n'avons 
pas ridée, nous catholiques, des espérances naïves dont 
se berçaient alors les meneurs. La succession de TEglise 
était ouverte, disaient-ils, la Réforme était là pour la re- 
cueillir. 

• Il faut lire sur la mission actuelle du protestantisme fran- 
çais l'article enthousiaste publié en 1878, dans la Revue chré- 
tienne, par M. Edmond Stapfer, encore aujourd'hui profes- 
seur de théologie à Paris. La thèse est d'une grande 
simplicité : le catholicisme, implacable ennemi des libertés 
modernes, est perdu. D'autre part, le positivisme athée fait 
encore peur. On ne détruit que ce qu'on remplace ; c'est donc 
au protestantisme que viendront les fugitifs de Rome. « La 
partie est donc belle pour le protestantisme dans ce moment. 
Déjà il a sa part d'influence dans le gouvernement actuel, qui 
est libéral et parlementaire... On commence à l'apprécier, à 
sentir qu'il peut être, qu'il est véritablement une puissance. 



ET L'IMPOPULARITÉ DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 151 

Qai sait si l'heure des grandes conquêtes dans uotre pays ne 
va pas sonner^ ? » 

On se mit donc aussitôt à l'œuvre. Trois noms résument 
ce grand déploiement de forces pour attaquer le catholicisme 
par tous les côtés à la fois. 

Le côté économique et social de la question fut envisagé 
par un publiciste belge, M. de Laveleye, dont on répandit à 
profusion en France les publications : De l'avenir des peuples 
catholiques ; — le Catholicisme et le protestantisme dans leurs 
rapports avec la liberté et la prospérité des peuples. L'utili- 
tarisme remplaçait la religion. Mais cela suffisait, croyait-on, 
au succès. M. Goblet d'Alviella ayant écrit un roman sur la 
même thèse, M. Francisque Sarcey en fut ravi et déclara que 
la seule chose à faire était d'embrasser le protesta ntisme^^ 

La philosophie eut aussi son apôtre. M. Renouvier, dans 
son ardeur de néophyte, fonda, en 1878, de concert avec 
M. Pillon, sous le titre de Critique religieuse, un supplément 
à la Critique philosophique, dans le but, disait le programme, 
« de préparer l'évolution de la France vers la Réforme con- 
çue sur des bases plus larges' ». Dans la Revue chrétienne^, 
M. E. de Pressensé se hâta d'exprimer « toute sa sympathie » 
pour des auxiliaires qui représentaient, disait-il, « la reven- 
dication de la conscience contre V infaillible ». 

Mais, en un temps de démocratie, il faut agir sur les mas- 
ses. Un autre transfuge se chargea de la besogne. Libre pen- 
seur hardi, avocat ayant assez de loisirs pour rédiger un 
journal anticlérical à Troyes, M. Eugène Réveillaud trouva 
son chemin de Damas dans la politique opportuniste d'alors, 
et la révélation du ciel dans le mot fameux de Gambetta dont 
il donna bientôt cette variante : « Le cléricalisme, c'est le 
corsaire de la nation française. » Il se fit protestant, mais en 

1. Revue chrétienne, 1878, p. 330-345. 

2. Ibid., p. 331. Le roman de M. d'Alviella avait pour titre : la Partie 
perdue. 

3. La Critique religieuse mourut bientôt. Mais, en 1890, reparaissait sous 
la direction de M. Pillon l'Année philosophique, qui, sous une forme dilFé- 
rente, garde la même inspiration protestante : elle a publié des études de 
M. Renouvier sur le « Christ ou saint Paul », et contient surtout l'histoire 
des idées du protestantisme. 

4. Revue chrétienne, 1878, p. 194. 



152 LES FETES DE NANTES 

restant libr,e penseur incrédule, et bientôt promena dans des 
conférences populaires à travers la France ses ardeurs de 
tribun et de renégat. Une brochure tapageuse, la Bonne 
GuerrCy fut lancée pour apprendre à la France qu'elle avait 
soif de protestantisme, et lui proposer une croisade dont 
l'auteur serait le Pierre l'Ermite : 

« J'ai visité plus d'un département, j'ai conversé avec des 
hommes de toutes les conditions et de toutes les opinions. 
Je puis affirmer que, dans la plupart des provinces, les esprits 
libéraux, bourgeois, ouvriers, paysans, ne répugneraient au- 
cunement à se rattacher au protestantisme... Ce qu'il faut 
donc, c'est appeler tout ce monde à la « bonne nouvelle » ; 
c'est « aller dans les carrefours » ; c'est faire de la bonne dé- 
mocratie religieuse ; c'est, en un mot, provoquer un mouve- 
ment général et simultané de conversions, d'adhésions. 

« Je propose la formation d'une société d'hommes de bonne 
voXonié^ protestants par foi et protestants par raison^ qui se 
feraient les hérauts de l'appel aux consciences*... » 

Du reste, avec une désinvolture stupéfiante, il avertissait 
que le nouveau protestantisme n'imposait aucun dogme, ni 
foi en Dieu, ni croyance à une autre vie. Incrédules et athées 
s'y trouveraient à l'aise. Sortir du catholicisme et lui décla- 
rer la (( bonne guerre )>, c'était assez. 

Un bon musulman eût trouvé que c'était trop peu. Calvin 
eût allumé le bûcher. La honte du protestantisme actuel fut 
d'accueillir à bras ouverts un pareil allié, de le combler 
d'honneurs, de le déléguer souvent aux synodes officieux de 
l'orthodoxie : son nom figure même parmi les membres de la 
commission biblique. Longtemps rédacteur du Signal, il est 
encore aujourd'hui un des grands meneurs de la campagne 
protestante. 

Notre but n'est pas ici de raconter les phases de cette 
guerre. Mais, avec de tels champions et surtout avec la 
haute bienveillance ou même le concours du gouvernement 
qui cherchait des alliés contre Rome, que ne pouvait-on pas 
se promettre ? Aussi combien fut amer le désenchantement 
lorsqu'on dut avouer le piteux échec de cette croisade ! Par- 



ET L'IMPOPULARITÉ DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 153 

tout le protestantisme s'était heurté, sinon à l'hostilité, du 
moins à une impopularité manifeste. Il avait beau remplacer 
l'Évangile par la liberté et l'anticléricalisme; loin de gagner 
du terrain, il en perdait*. 

Cet échec avait été prédit par les clairvoyants du parti, qui 
eussent voulu consacrer à la régénération des protestants 
eux-mêmes les efforts dépensés à faire aposlasier les catho- 
liques ou à rallier les libres penseurs. Il déconcerta quelque 
peu les chefs, sans cependant les décourager. Pour eux, le 
problème poignant fut dès lors celui-ci : Pourquoi le protes- 
tantisme est-il si antipathique à la France, et comment pour- 
rait-on le lui rendre aimable ? 

Ainsi, en 1894, la Conférence générale des pasteurs de Paris 
mita l'étude ce sujet : La France et le protestantisme ou les 
principaux obstacles à V expansion du protestantisme dans 
notre pays. Dans son rapport lu le 10 avril 1894, M. R. Hol- 
lard (qui devait être un des orateurs de Nantes) signalait 
avec amertume le jugement de M. Paul Janet sur un mani- 
feste huguenot de M. Albrespy. « Que veut l'auteur ? disait le 
professeur de la Sorbonne. Que la France devienne protes- 
tante ? Est-ce vraisemblable ? Est-ce possible ? L'heure n'est- 
elle pas passée depuis trois siècles?... Qu'il déplore que les 
choses se soient passées ainsi, je le veux bien; mais qu'y 
faire? la question est résolue 2. » Le rapporteur constatait 
ensuite l'impression générale fidèlement exprimée par M. Al- 
bert de Broglie : « C'est le malheur du protestantisme en 
France, d'y être toujours, en quelque sorte, c'omme un étran- 
ger récemment naturalisé et dont la manière d'être et de 
parler trahit, à son insu, l'origine... L'Allemagne est son pays 
natal, son éducation s'est faite à Edimbourg, à La Haye, à 

1. Nous ne prétendons pas nier, comme plusieurs le font trop facilement, 
tout danger de la propagande protestante. Il est certain qu'elle fait des 
recrues et prend çà et là le rebut du catholicisme. C'est un malheur pour 
les âmes qui auraient pu être sauvées. Pour ne parler que de Nantes, d'après 
M. A. Sabatier, sur 900 protestants, 300 étaient nés dans le catholicisme. 
Mais aujourd'hui nous constatons que, malgré tout, le protestantisme ne 
progresse pas ; sans ces tristes conquêtes il perdrait, chaque année, une 
église entière. (Rapports de statistique aux synodes officieux de La Rochelle 
et de Sedan. ) 

2. Cf. Revue chrétienne, 1894, p. 327. L'article de M. Paul Janet avait paru 
dans le Temps du 26 décembre 1877, au début même de la campagne. 



154 LES FÊTES DE NANTES 

Genève... La langue ordinaire dont le protestantisme se sert 
n'est pas la nôtre, avec quelque correction et souvent quelque 
élégance qu'elle soit employée. C'est toujours, plus ou 
moins, du français d'émigré, dénaturé tantôt par le vocabu- 
laire de l'érudition germanique, tantôt par les intonations 
empâtées de la Suisse romande^. » 

M. Hollard parcourait ainsi les divers griefs contre la Ré- 
forme : il osait même lui reprocher d'avoir trop méconnu le 
dogme de la communion des saints et l'invitait, à mots cou- 
verts, à mieux honorer les héros du Christ : « Il y a là tout 
un côté de l'Evangile que dans une réaction légitime (?) con- 
tre tout culte rendu à la créature aux dépens du créateur, 
nous avons beaucoup laissé dans l'ombre. Il serait juste et 
bienfaisant d'y revenir 2. » 

Le rapporteur signalait une plaie plus profonde de la 
Réforme dans ses divisions et son rationalisme. « Où voulez- 
vous me conduire? lui dira-t-on. Qu'êtes-vous, vous, pro- 
testants? Vous n'êtes pas une Eglise, vous en êtes plu- 
sieurs, si même chacun de vous n'en est pas une, à lui tout 
seul... Le libre penseur ajoutera : Il ne vaut pas la peine 
d'abandonner des négations pour d'autres négations ; les 
miennes ont au moins le mérite de la netteté et de la fran- 
chise^ tandis que les vôtres ne sont quun moyen terme 
bâtard entre un rationalisme plus ou moins honteux de lui- 
même et une autorité religieuse qui se dérobe^ à mesure qu'on 
veut la saisir'^. » 

On ne saurait mieux dire. Quelle figure devaient faire tous 
les pasteurs parisiens, à la lecture de ce réquisitoire ? La par- 
tie n'est-elle donc pas perdue ? Loin de là, répond M. Hollard, 
et il préconise, comme remède, un opportunisme modéré qui 
continuera le même rationalisme bâtard et amènera la hon- 
teuse capitulation de l'orthodoxie à la conférence de Lyon 
(1896). 

Le système d'ailleurs ne dut pas avoir grand succès, puis- 
que l'antipathie, loin de décroître, s'est accentuée au point 
d'inspirer, l'an dernier, à un journal protestant de province 

1. Cf. Revue chrétienne, 1894, p. 328. 

2. Ibid., p. 422. 

3. Ibid,, p. 337. 



ET L'IMPOPULARITE DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 155 

une enquête fort originale. Les collaborateurs de V Èclaireur 
et les membres les plus connus des diverses Églises libres, 
y compris M. R. Hollard lui-môme, reçurent le questionnaire 
suivant : Est-il vrai que le protestantisme soit devenu dans 
ces derniers temps plus impopulaire en France ? Quelles se- 
raient^ d*après vous^ les causes de cette recrudescence d^im- 
popularité^ et quels moyens conseilleriez-vous pour renverser 
cet obstacle et parer à ce danger ? 

Rien de plus intéressant que les réponses publiées*. Quel- 
ques correspondants essaient bien de se faire encore illusion, 
mais la note dominante est celle des aveux piquants et des 
leçons les plus inattendues. Le protestantisme est impopu- 
laire parce qu'il trahit la foi et ne cherche que l'influence po- 
litique. « Oui, écrit M. Guibal, pasteur de Milhau, un cou- 
rant de malveillance existe et s'accentue en France à l'endroit 
du protestantisme. » Sans doute la faute en est à la presse et 
aux cléricaux. Cependant le pasteur reconnaît les fautes des 
siens : blâmant la fondation du Signal quotidien, il ajoute : 
« La force du protestantisme ne consistera pas dans telles 
organisations ou combinaisons qui lui donneraient ^e^ allures 
plus ou moins sectaires. lia bien mieux à faire qu'à prêter le 
flanc à r accusation de vouloir être un État dans VElat... 
Qu'il ait seulement le courage de répudier tout ce qui dans 
ses idées, ses traditions, ses pratiques, sa manière de vivre, 
est incompatible avec son principe... il ne serait commode 
pour personne de le dénoncer comme une ligue antipatrio- 
tique. )) 

M. Paul Passy stigmatisait, avec une loyauté qui l'honore, la 
lâcheté du parti orthodoxe qui trahit la foi pour simuler 
l'union avec les libéraux. « Le fait lui-même n'est pas dou- 
teux. Oui, le protestantisme est devenu plus impopulaire 
dans ces derniers temps, et il est en train de le devenir de 
plus en plus... Pas de compromis avec Terreur ou avec le 
monde : V unanimité mensongère de Lyon nous nuit plus que 
les déclamations des de Mahy et des Thiébaud^ et l'argent 
du budget des cultes nous fait plus de mal que ne nous en 



1. Les citations suivantes sont empruntées à V Eclaireur (publié à Maza- 
met), du l«r et du 15 janvier 1897. 



156 LES FETES DE NANTES 

ferait une révocation : car ces choses-là nous exposent au 
mépris des consciences droites. » 

Un autre enfant terrible du protestantisme, M. Ed. Thou- 
venot, lui faisait entendre des vérités encore plus dures, dont 
il faut conserver le souvenir : 

Il semble bien qu'aujourd'hui ce protestantisme, que là plupart de 
nos concitoyens toléraient et que beaucoup respectaient, s'ils ne l'ai- 
maient pas, soit devenu un objet de répulsion et de haine. Nous ne pou- 
vons nous le dissimuler, il y a un mouvement anti-protestant. 

Je résume tous nos torts en disant que nous avons été trop protes- 
tants et pas assez chrétiens. 

1° Trop protestants, en ce que nous avons abusé du libre examen à 
tel point que, pour la doctrine, nous avons abouti au gâchis le plus com- 
plet, à une vraie tour de Babel.,. 

Trop protestants, en ce que beaucoup de nos conférenciers ont maintes 
fois présenté à leurs auditoires le protestantisme avec ses avantages 
politiques et sociaux, comme une arme puissante pour défendre les 
institutions républicaines et combattre le cléricalisme. Et cela, au lieu 
de proclamer TEvangile de la grâce et de la régénération. 

Trop protestants, en ce que nous avons trop glorifié nos pères et que 
nous nous sommes trop glorifiés en eux, nous complaisant dans le ré- 
cit de leurs moindres faits et gestes et de leurs souffrances (ce qui ne 
pouvait guère nous rapprocher de notre peuple) et négligeant de re- 
cueillir le plus précieux de leur héritage, leur foi forte et leur vie de 
fidélité et d'obéissance... 

2° Nous n'avons pas été assez chre'tiens, en ce sens que la très 
grande majorité de nos Églises croupissent depuis longtemps dans l'in- 
différence ou la torpeur spirituelle, qu'il y a de grands troupeaux où 
l'on aurait de la peine à trouver une âme convertie. Les intérêts ter- 
restres, la vie matérielle ont tout emporté, ou absorbent tout. C'est sans 
doute une des raisons pour lesquelles beaucoup de Français pensent 
que les protestants sont des gens qui ne croient à rien et qui font tout 
ce que bon leur semble. 

On conçoit aisément que M. Passy puisse conclure : « Je 
ne crois pas d'ailleurs à la perpétuité du protestantisme, mais 
bien à celle de l'Évangile. » Voilà pourtant la Réforme qui 
ose promettre le salut à la France ! 

Pour réussir, M. Saillens, avec la même naïveté que 
M. Passy, proposait le refus du budget de l'Etat pour retrou- 
ver la liberté de la foi. Mais le remède a toujours paru 
trop héroïque pour être accepté. Il était conseillé par les 
membres d'Églises déjà séparées, dont la situation n'inspire 
guère l'envie de les imiter. A leurs invitations, les feuilles 



ET L'IMPOPULARITE DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 157 

de l'Église nationale répondent volontiers : « Tournez-vous^ 
de grâce. Montrez votre budget libre et vos œuvres. » Et 
quand elle a vu ce budget, l'orthodoxie se cramponne plus 
fort aux millions de l'État, et, plutôt que de les sacrifier, elle 
consent à les partager, ainsi que ses temples, avec les libé- 
raux incrédules. 

III 

L'orthodoxie a fait plus encore : pour conquérir les sympa- 
thies de la France, elle a cru trouver un moyen sérieux dans 
la publicité de l'apostasie que ses amis lui reprochaient. 
Faire un pas de plus vers la gauche rationaliste, afïicher par 
des manifestations bruyantes la concentration de tous les 
protestants, telle est la tactique des chefs du parti, surtout 
depuis deux ans, et tel est aussi le sens des fêtes de Nantes. 

Mais il en coûtait le sacrifice de la conscience et même de 
la loyauté la plus élémentaire. L'orthodoxie s'est résignée à 
ce suicide moral dans la célèbre conférence de Lyon (2-5 no- 
vembre 1896). Il faut lui rendre cette justice, qu'invitée par 
les libéraux elle ne s'y rendit qu'à contre-cœur. Mais une 
fois que les deux partis furent en présence, les orthodoxes, 
M. le professeur Doumergue à leur tète, effrayés peut-être 
de se trouver en minorité par suite de la défection du centre, 
séduits surtout par l'espérance d'en imposer à la France par 
le spectacle d'une unité simulée, précipitèrent eux-mêmes le 
dénouement par une misérable capitulation. La résolution 
adoptée à l'unanimité proclamait V union des membres de la 
famille réformée et constituait une Commission fraternelle 
formée des membres de la Commission permanente ortho- 
doxe et de la Délégation libérale. Les orthodoxes, selon le 
mot de l'un d'entre eux, M. Messines, « faisaient au parti 
libéral la plus grande des concessions en reprenant avec eux 
la vie commune^ )). 

En vain, pour masquer sa trahison, ces pourfendeurs des 
restrictions mentales se retranchèrent-ils, avec leur chef 
M. Doumergue, derrière cette étrange distinction : cr Nous 
affirmons l'unité de la famille protestante, non de VÈglise. » 
Cette misérable équivoque ajoutait seulement la déloyauté à 

1. Cf. Bulletin de la Conférence de Lyon, n° 3. 



158 LES FETES DE NANTES 

la lâcheté. Personne ne s'y trompa. Les croyants dévorèrent 
dans le silence leur honte et leur douleur. Quelques-uns plus 
indépendants firent entendre d'énergiques protestations. 

Au lieu de me réjouir de cette unanimité de Lyon, écrivait M. Paul 
Passy, c'est avec un langage de tristesse et d'indignation que je la 
constate... 

Non, Monsieur Doumergue, les protestants français ne sont pas, ne 
seront pas unanimes. Il y en a, et il y en aura toujours, grâce à Dieu, 
qui ne s^oudront pas mettre dans leur poche le drapeau de V Évangile j et 
faire semblant de fraterniser avec des gens avec lesquels ils n'ont rien 
de commun... 

Ces hommes se rencontrent sur le terrain religieux et ils trouvent 
le moyen d'être unanimes. On a été jusqu'à dire « unanimes à pour- 
suivre un but : l'évangélisalion », c'est-à-dire à annoncer la bonne 
nouvelle, quand ils ne croient pas même à la bonne nouvelle ! ! ! J'ai 
peut-être l'esprit mal fait, mais cela me paraît tellement absurde que je 
pourrais en rire de bon cœur si je n'avais plutôt envie d'en pleurer '. 

Lamentations inutiles ! li y a beau temps qu'il n'est plus 
nécessaire de rien croire pour être parfait protestant. M. Pé- 
dézert, professeur honoraire et délégué à Lyon par le con- 
sistoire de Toulouse, n'écrivait-il pas à ses collègues : « Si 
vous n'avez pas la même foi chrétienne^ vous avez le même 
cœur protestant. Vous allez le prouver. » Nous avons dit 
comment ils le prouvèrent. Et l'an dernier, aux conférences 
générales des pasteurs de Paris, un des hommes les plus 
respectés de l'orthodoxie, M. Goillard, signalait cette grande 
illusion : « Pour beaucoup d'esprits, qui dit protestant dit 
chrétien. Eh bien, non ! un protestant n'est pas nécessaire- 
ment un chrétien. » 

Qu'est-il donc? Il est l'homme d'un parti, et rien de plus. 
Voilà le sens de la réunion opérée à Lyon, et voilà aussi le 
but du centenaire célébré en juin. 

Les fêtes de Nantes ont été seulement un écho, public cette 
fois et retentissant, de la conférence et de la fusion qu'elle 
avait préparée. Il serait puéril d'y chercher un hommage 
rendu à Henri IV, à qui les huguenots — et ils s'en sont fait 
gloire dans leurs discours — durent arracher, les armes à la 

1. Le Christianisme au dix -neuvième siècle, 18 décembre 1896. M. Dou- 
mergue, visiblement embarrassé, n'eut d'autre réponse à donner que sa 
fameuse distinction. 



ET L'IMPOPULARITE DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 159 

main, les privilèges de TÉdit. On a voulu seulement exploi- 
ter les grands mots de liberté et de conscience au profit 
de la secte, qui partout, même plus de deux siècles après 
l'Édit de Nantes, a fait peser sur les catholiques la persécu- 
tion la plus effroyable et la plus raffinée. Il s'agissait de ma- 
nifester avec fracas, si on le pouvait, l'union de la famille 
protestante, afin de favoriser les conquêtes auxquelles on ne 
renonce pas, bien au contraire. Dès le premier discours, 
M. B. Couve a fait une véritable apologie du prosélytisme 
exercé par les protestants parmi les catholiques. 

Et voilà pourquoi les orthodoxes ont dû, une fois encore, 
faire taire leur conscience et proclamer, avec le même ora- 
teur, qu'entre incrédules libéraux et croyants orthodoxes il 
y a des cloisons^ non des barrières. 

Les libéraux ont eu la cruauté d'enregistrer bruyamment 
ce nouveau triomphe. Le Protestant (14 juin 1898) ne peut 
contenir sa joie de ce que « malgré des croyances parfois si 
opposées, aucune dissonance ne s'est produite ». Pour cet 
organe des libéraux, « l'effet capital de ces fêtes sera peut- 
être d'avoir fait faire un pas de plus à ces idées de concilia- 
tion dont les progrès dans nos Églises sont de plus en plus 
visibles ». Henri IV est bien loin de sa pensée : « Nous étions 
des soldats rangés sous la même bannière et devant faire face 
à Tennemi commun, que rien ne désarme et qui frappe dans 
l'ombre ( ! ), n'ayant plus le droit de dresser des bûchers. » Tel 
est le style des protestants célébrant à Nantes un Edit de 
pacification. 

Même allégresse, on le pense bien, à la Vie nouvelle., ce 
journal du Centre, qui, avec des allures modérées, a exercé 
au sein de l'orthodoxie une influence néfaste. 11 accentue 
même la défaite de la Droite. « 11 faut saluer ici un second 
triomphe, après celui de Lyon, de l'esprit pacifique qui 
souffle de plus en plus fort à travers nos Églises. Il y a dix 
anSy une telle concorde eût été irréalisable. Et la Droite elle- 
même n'eût pas consenti à ce rapprochement avec la 
Gauche *. » 

1. Vie nouvelle, 18 juin 1898. 



160 LES FETES DE NANTES 

IV 

Mais si les fêtes de Nantes ont coûté à l'orthodoxie un 
nouvel acte d'apostasie et l'engagement de se traîner désor- 
mais à la remorque du rationalisme, ont-elles du moins réa- 
lisé le but espéré ? Le protestantisme a-t-il par là reconquis 
les sympathies de la France? 

Les intéressés eux-mêmes semblent en douter. Ils n'ont pu 
se dissimuler que le pays n'a eu pour ces solennités qu'un 
regard distrait. Ils ont vivement regretté que la nation elle- 
même n'ait point pris l'initiative : « Une manifestation natio- 
nale, écrivait au Temps (1" juin) M. le doyen Sabatier, n'au- 
rait été peut-être ni inopportune, ni superflue. » Un 
télégramme des congressistes au Président de la République 
ne suffit pas à donner de l'importance à cette réunion. 

A Nantes même, la population, en très grande majorité 
catholique ( il n'y a pas 1 000 protestants sur plus de 
122 000 habitants), s'est bornée à une courtoisie mêlée d'in- 
différence. Le correspondant du Temps l'a constaté avec 
mélancolie. Le banquet final semble l'avoir un peu consolé. 
« Il était présidé par un pasteur, M. Couve, de Paris, qui 
avait à sa droite M. Etienez, maire de Nantes, et à sa gauche 
l'inspecteur d'académie. Plus de trois cents personnes (y 
compris les dames) y ont pris part. )) Tout cela, même avec 
la médaille commémorative de l'Édit de Nantes frappée à 
l'occasion du centenaire, c'est trop peu pour donner un 
grand retentissement à la réunion de quelques pasteurs. 

D'ailleurs, osons le dire, au risque d'étonner les congres- 
sistes, le silence est encore ce qu'ils ont de mieux à désirer. 
Malgré les efforts de deux ou trois orateurs pour garder une 
certaine modération, le protestantisme s'est trop démasqué à 
Nantes et dans les publications du centenaire. La pensée 
même du centenaire était un piège qu'il se tendait à lui- 
même.: quand on a dans son passé les cruautés, les guerres, 
les pactes avec l'étranger, qui ont précédé ou suivi l'Édit de 
Nantes, c'est une souveraine imprudence de réveiller ces sou- 
venirs. Mais les orateurs et les écrivains du protestantisme 
semblent avoir pris à tâche de le compromettre de plus en 
plus. Les protestants font des enquêtes pour savoir les causes 



ET L'IMPOPULARITÉ DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 161 

de leur impopularité. Qu'ils relisent donc leurs journaux et 
leurs discours du centenaire. Ils y trouveront les véritables 
raisons qui ont rendu, non pas tous les protestants (nous en 
connaissons de très estimables et très estimés), mais le pro- 
testantisme antipathique à la France. De pareils écrits, en effet, 
révoltent non seulement la foi du chrétien, mais la franchise 
et l'honnêteté nationales. 

La France a horreur de la déloyauté, surtout quand il s'agit 
de foi religieuse. Or, à Nantes, l'orthodoxie protestante, la 
seule branche qui semblait conserver un reste de foi, en fai- 
sant cause commune avec l'incrédulité, consomme, de l'aveu 
des protestants eux-mêmes, une déshonorante trahison. .Com- 
ment M. B. Couve a-t-il pu dire à Nantes : « On ne saurait 
objecter non plus à notre désir de persuader les catholiques 
et de leur faire partager le trésor de notre foi^ » ? N'a-t-il donc 
pas entendu M. Paul Passy, son coreligionnaire, lui répondre 
que c'est une infamie d'inviter la France à venir au christia- 
nisme, pour la livrer ensuite à des incrédules sans foi, à des 
pasteurs qui, formés à l'école du doyen de théologie de Paris, 
ne croient plus môme en Dieu? Non; quoi qu'il en soit des 
personnes, que je veux laisser en dehors de ces questions, un 
parti capable de travailler ainsi à la propagation de l'incré- 
dulité parmi les catholiques, ce parti ne saurait prétendre à 
l'estime dans notre pays. 

La France déteste aussi les sectaires qui, pour attiser les 
haines, ont recours aux plus basses calomnies. Or, à Nantes, 
spectacle étrange ! des pasteurs semblaient réunis pour célé- 
brer la paix religieuse donnée par un roi catholique, et ils 
n'ont poussé que des cris de guerre contre le catholicisme, 
le clergé, les Jésuites surtout. Nous ne parlons pas d'après 
notre impression, qui serait suspecte. Veut-on savoir le 
sentiment des protestants étrangers qui ont entendu les 
discours de Nantes ? Voici le compte rendu publié par le 
Christian World, et reproduit avec éloge dans la Vie nou- 
velle du 18 juin : « La France ne s'est pas encore pleine- 
ment repentie de ses torts envers les huguenots. Hélas l 
quelques prêtres fanatiques prêchent encore aujourd'hui une 

1. Le Christianisme au dix-neuvième siècle, 3 juin 1898. 

LXXVI. — 11 



162 LES FETES DE NANTES 

nouvelle Saint- Barthélémy ! Ils voudraient encore du sang; 
encore^ si possible^ une repression plus sévère. » Quand on 
ment ainsi à la face de son pays, peut-on s'étonner de lui être 
peu sympathique ? 

La France enfin aime la sincérité et la bonne foi en his- 
toire. Or, à propos du centenaire^ le mensonge insolent et la fal- 
sification des faits les plus connus et les plus incontestés de 
notre histoire se sont étalés avec une inconscience qui ferait 
sourire, si elle ne révoltait. Pour en donner un exemple, jus- 
qu'ici les Réformés sérieux, comme MM. de Gasparin et de 
Pressensé, s'étaient bornés à plaider les circonstances atté- 
nuantes pour les horribles persécutions et les monstrueuses 
législations que le protestantisme inspira à Calvin, à Jeanne 
d'Albret, aux souverains d'Angleterre, de Suède, législations 
maintenues jusqu'à nos derniers temps. Ces anciens avocats 
étaient des naïfs : la Société de V Histoire du protestantisme a 
changé tout cela. Dans son manifeste, distribué à 40000 exem- 
plaires, à l'occasion du Centenaire, M. F. Puaux, le grand 
publiciste du protestantisme, qui cumule la direction du 
Signal et de la Revue chrétienne, ose soutenir la plaisante 
thèse que la Réforme a donné au monde la liberté de cons- 
cience, et, en preuve de cet affranchissement, il n'hésite pas 

à citer Calvin! M. A. Sabatier remonte moins haut, mais 

n'est pas moins piquant. D'après lui, l'idée de la liberté reli- 
gieuse aurait été suggérée à Henri IV par « sa mère, Jeanne 
d'Albret, qui déjà l'avait réalisée dans son petit royaume de 
Navarre )>. [Le Temps ^ 5 juin.) Calvin et Jeanne d'Albret, deux 
tyrans dignes l'un de l'autre, transformés en apôtres de la 
liberté ! Au moment même où Jeanne d'Albret arrachait à 
Charles IX, les armes à la main, la liberté des protestants, 
elle maintenait dans ses Etats les lois qui en privaient tous 
les catholiques *. 

De pareils procédés ne sont pas même de mise dans des 
pamphlets. Si l'on croit, en heurtant à ce point la vérité et 



1. Cf. Moulezun, Histoire de la Gascogne, t. V, p. 295 à 377. Dans V En- 
cyclopédie (protestante) des sciences religieuses (t. VII^ p. 226), M. Ch. 
Dardier ne peut cacher que « la bonne reine » défendit absolument dans ses 
Etats l'exercice de la religion romaine ; mais, dit-il, c'était « pour empêcher 
de plus grands troubles ». 



ET L'IMPOPULARITÉ DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 163 

même la vraisemblance, reconquérir les sympathies du pays, 
l'illusion est trop grossière. 



Mais ces causes d'impopularité et d'autres encore sont trop 
grandes et font trop bien connaître la situation du protestan- 
tisme français pour ne pas demander une étude plus com- 
plète. En attendant, nous les signalons aux protestants im- 
partiaux, assurés, en le faisant, de célébrer plus pacifiquement 
qu'on ne l'a fait à Nantes, le centenaire de l'Edit de paix. 

Eugène PORTALIÉ, S. J. 



UN PROCES A REVISER 

LA CONSPIRATION DES POUDRES 



Un Jésuite anglais fort distingué, le R. P. John Gérard, 
issu d'une branche de cette même famille qui, au seizième 
siècle, a donné à la Compagnie de Jésus le Père J. Gérard, 
auteur si connu des Mémoires, fut invité à donner à Londres 
une conférence publique sur « la conspiration des poudres. » 

Acceptant, les yeux fermés, le récit couramment reçu, il ne 
se préoccupait que d'un côté de la question : montrer, ce qui 
est facile, que les catholiques en général et les Jésuites en 
particulier, étaient restés complètement étrangers à ce fameux 
complot, conclusion qui d'ailleurs est acceptée maintenant 
par les protestants sérieux et spécialement par l'historien 
Gardiner. 

Mais, en remontant aux sources, et en serrant de près les 
récits officiels publiés par le gouvernement de Jacques P^'et 
qui sont devenus l'histoire courante, le Père Gérard fut très 
frappé de l'insuffisance des preuves sur lesquelles ces récits 
s'appuient et des incohérences et contradictions dont ils four- 
millent. Dès qu'il touchait une prétendue preuve, elle tom- 
bait en poussière, et, de l'ensemble, se dégageait une telle 
atmosphère de mensonge et de fausseté, que bientôt sa convic- 
tion fut inébranlable : Nous sommes en présence d'une super- 
cherie ! Il y a eu complot, cela parait indubitable; mais les 
choses ne se sont pas passées comme on l'a cru jusqu'ici, 
cela est également indubitable. 

Il était difficile de s'inscrire en faux contre un récit reçu 
comme une vérité classique par l'opinion lettrée, sans 
déchaîner un orage. De vives protestations se firent entendre. 
La Revue d'Edimbourg d'abord, puis l'historien le plus en 
vue, M. Gardiner, prirent la défense de la tradition protes- 
tante. Leur discussion, parfois dédaigneuse, fut généralement 



UN PROCES A REVISER ICb 

courtoise, M. Gardiner eut même la loyauté d'avouer que, 
pour employer une image populaire en Angleterre, « les 
noisettes du Père étaient dures à casser, He gave us hard 
nais to crack ». 

Le Père riposta par de nouveaux arguments et maintint 
ses premières affirmations. 

Le travail qu'on va lire n'a d'autre prétention que celle de 
résumer cette controverse, trop importante et trop intéres- 
sante pour ne pas réclamer une place dans cette revue. Nous 
en avertissons, une fois pour toutes, cette étude est un compte 
rendu des débats, ce n'est pas un examen approfondi et per- 
sonnel de pièces, que d'ailleurs nous ne pourrions trouver 
qu'à Londres. Exceptons les documents importants que le 
R. P. Gérard a fait photographier, et dont il vient de publier 
les fac-similés dans un volume in-folio*. 

I 

Le mardi 5 novembre 1605, jour fixé pour l'ouverture du 
parlement, Londres se réveilla sous le coup d'une violente 
émotion : pendant la nuit, on avait découvert un effroyable 
complot : on avait voulu faire sauter ce jour-là même, mardi 
5 novembre, à 9 heures du matin, le roi, la reine et les 
chambres assemblées pour entendre le discours du trône. 
Dans un local situé juste au dessous de la Chambre des 
lords, on avait trouvé une énorme quantité de poudre, et, 
tout auprès, un individu nommé John Johnson^ qui, voyant le 
complot éventé, avoua cyniquement qu'il avait eu l'intention 
de mettre le feu à cette poudre et de faire sauter le roi et le 
parlement. 

Les événements qui suivirent sont bien connus : Johnson, 

1. Notre travail est puisé dans les volumes suivants : 

1° R. P. J. Gérard, S. J. — What was the Gunpowder Plot? 2* édition. Lon- 
don-Osgood, Me Ilvaine, 1897, 

2° Gardiner, What Gunpowder Plot Was? Un vol. in-12. London, Long- 
mans, 1898. 

.S» The Gunpowder Plot and the Gunpowder Plotters. In reply to Profesaor 
Gardiner by John Gérard, S. J., withe facsimiles of documents and an 
appendix. Un vol. in-8 pp. 93. London, Harper Brothers, 1898. 

4» Thomas Winters, Confession and the Gunpowder Plot. By the R. 
J. Gérard, S. J. — In-folio, 16 p. de texte, 23 p. de facsimilé. London, Har- 
per and Brothers, 1898. 



166 UN PROCES A REVISER 

dont le vrai nom était Guido Fawkes, se renferma dans un 
silence obstiné et écarta toute question compromettante pour 
les autres. Mais ses complices se trahirent eux-mêmes. On 
apprit que la cave ou chambre voûtée, où on avait amassé et 
caché la poudre, ainsi que la maison adjacente, avaient été 
louées par un catholique nommé Thomas Percy, un parent, 
ou du moins un gentilhomme de la maison du Comte de 
Northumberland, capitaine des gentilhommes pensionnaires 
du roi. 

Percy s'était enfui de Londres avec quelques amis, la veille 
du 5 novembre, soupçonnant probablement que tout était 
découvert; quelques heures plus tard, on apprit que les 
fugitifs étaient dans les comtés de Warwick, de Worcester 
et de Stafford, où plusieurs résidaient habituellement, et 
qu'ils essayaient d'entraîner quelques partisans dans un mou- 
vement de révolte à main armée. 

On connaissait les noms de treize conjurés : un, Guido 
Fawkes, était arrêté; un autre, Francis Tresham, était resté 
tranquillement à Londres et ne fut arrêté que huit jours plus 
tard. 

Les onze autres, qui tous avaient trempé dans le projet de 
révolte, étaient : Robert Catesby, Thomas Percy, Robert et 
Thomas Winter, deux frères, John et Ghristopher Wright, 
deuxfrères; JohnGrant, Robert Keyes, AmbroiseRockewood, 
sir Everard Digby et Thomas Bâtes. Tous, à l'exception de 
Thomas Bâtes, qui était le domestique de Catesby, étaient 
hommes de noble race et quelques-uns même fort riches, 
comme Robert Winter, Rockewood, Digby et Tresham. 

Le vendredi, 8 novembre, sir Richard Walshe, shérifF du 
comté de Worcester, attaqua le château d'Holbeche, qui 
appartenait à Stephen Littleton, et où les conjurés révoltés 
s'étaient réfugiés et barricadés. 

Catesby, Percy et les deux Wright furent tués ou mortelle- 
ment blessés pendant l'assaut. Les autres furent faits prison- 
niers, à l'exception de Robert Winter, qui ne fut arrêté que 
deux mois plus tard. 

Tous les prisonniers furent emmenés à Londres, mis au 
secret et continuellement interrogés par les membres du 
conseil privé. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 167 

Le 9 novembre, Jacques P' adressa au parlement un discours, 
où il déclara que cet abominable complot était le résultat 
direct des principes catholiques. En môme temps, le roi écri- 
vait à sir John Harrington que cette conspiration avait été 
ourdie non par quelques hommes isolés, mais par une légion 
de catholiques, et que les prêtres et le pape avaient promis 
de tranquilliser leur conscience et de les absoudre ^ 

M. Gardiner constate que le gouvernement faisait tout au 
monde pour envelopper les prêtres dans l'accusation ; mais 
qu'il échoua 2 : le 4 décembre 1605, Cecil écrit : la plupart des 
prisonniers ont attesté par serment que les prêtres ne savaient 
rien et ont obstinément refusé de les accuser^ quelque torture 
qu'on y employât^. 

Malgré cet aveu arraché à Cecil par l'évidence des faits, le 
15 janvier, une proclamation déclare qu'il est prouvé que 
les Pères jésuites John Gérard, Henri Garnet et Oswald 
Greenway, alias Tesimond, ont été môles au complot, et 
offre une récompense à qui les arrêtera. 

Le 25 janvier, le parlement institue une solennité annuelle 
pour célébrer à perpétuité l'anniversaire de la découverte de 
cette conjuration, qu'il attribue à beaucoup de papistes^ de 
Jésuites et de prêtres du séminaire^ tous animés d'un esprit 
diabolique et enviant la jouissance du pur évangile que possède 
la nation^ sous le règne du plus grand, du plus savant et du 
plus religieux des monarques^. 

A cette proclamation qui, sans l'ombre d'une preuve, attri- 
bue au corps des catholiques et à des prêtres le crime de 
quelques fanatiques, le parlement répond en assurant la 
stricte exécution des lois pénales. 

Le 27 janvier 1606, les conjurés qui n'ont pas été tués, 
Robert et Thomas Winter, Fawkes, Grant, Rockewood, Keyes, 
Digby et Bâtes sont mis en jugement. Francis Tresham venait 
de mourir à la Tour de Londres, le 22 décembre 1605. Tous 
les accusés sont condamnés à mort et exécutés à Londres le 
30 et le 31 janvier 1606. 

1. Nugse antiquse, I, 374. 

2. Hist. ofEngland, I, 267, édit. de 1883. 

3. Lettre de Salisbury à Favat, Brit. Mus. Mss. Add. 6178, f. 625. 

4. Statutes ann. 3 Jacohi. 



i6S UN PROCES A REVISER 

Le 30 janvier, jour de l'exécution de la première bande, 
le Père Garnet, Provincial des Jésuites, est arrêté avec le Père 
Oldcorne. 

Le Père Oldcorne n'est même pas accusé d'avoir pris part 
à la conjuration et est mis a mort uniquement pour avoir aidé 
le Père Garnet à échapper aux recherches du gouvernement. 

Le Père Garnet fut enfermé à la Gatehouse, puis à la Tour 
de Londres. Chose étrange : d'après la proclamation, il est 
Pâme de la conjuration. Les ministres font l'impossible pour 
trouver des preuves de sa culpabilité : on l'examine vingt- 
huit fois devant le conseil privé, on a recours à des manœu- 
vres indignes d'un gouvernement qui se respecte; et on 
échoue. Les prétendues preuves de sa complicité sont toutes 
faciles à réfuter. 

Enfin, le 28 mars 1606, Garnet fut mis en jugement et le 
2 mai suivant, il fut pendu et écartelé devant l'église Saint- 
Paul. 

Revenons maintenant aux treize conjurés laïques. N'est-ce 
pas un fait avéré qu'ils avaient médité dans l'intérêt de la 
cause catholique un horrible attentat et que l'Angleterre a 
échappé comme par miracle à une catastrophe sans exemple, 
dont les suites eussent été incalculables ? Cette histoire est si 
connue, si universellement admise, que d'en douter semble 
folie. 

En voici le résumé. Un an après l'avènement de Jacques P"", 
au commencement de l'an 1604, quand on n'espéra plus obtenir 
de lui la tolérance pour les catholiques, qu'il avait d'abord 
promise, Robert Catesby, un homme de caractère et très 
influent, songea à tirer du roi et des législateurs une ven- 
geance éclatante de ce régime imbécile et cruel. Il proposa 
son plan à John Wright et à Thomas Winter, qui l'approu- 
vèrent. Fawkes, un soldat de fortune, était alors dans les Pays- 
Bas au service de l'Espagne; on le fit venir, et, peu après, 
Percy, puis Keyes et Christopher Wright se joignirent aux 
premiers conjurés. 

Tous durent jurer de garder le secret et sceller ce serment 
parla communion. Plus tard, six autres recrues grossirent le 
nombre des sept premiers conjurés, à savoir : Robert Winter, 
frère aîné de Thomas, Grant, Bâtes, Rokewood, Digby et 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 169 

Francis Tresham. Ceux-ci, à l'exception de Bâtes, étant tous 
riches, figuraient là en vue du soulèvement qui devait 
suivre le coup de main projeté. 

En sa qualité de gentilhomme pensionnaire du roi, Percy 
put sous-louer sans trop de difficulté une maison dont le 
premier étage communiquait avec la Chambre des lords. 
On avait résolu de conduire une mine des caves de cette 
maison jusqu'au dessous de la Chambre des Lords et de l'aire 
sauter le roi et le parlement. On commença le travail en 
décembre 1604, mais en mars on abandonna cette mine et on 
trouva plus simple de louer une salle voûtée qui s'étendait 
sous la Chambre des lords. Ce fut là qu'on amassa une 
grande quantité de poudre. Fawkes devait y mettre le feu, 
pendant que le roi lirait le discours du trône aux deux cham- 
bres réunies. 

Pendant ce temps, les conjurés s'empareraient d'un des 
fils ou d'une des filles du roi, qu'on proclamerait roi ou 
reine, et une grande chasse organisée à ce moment près de 
Londres, parmi leurs amis, fournirait le noyau d'une petite 
armée. 

Pendant que cette révolution se préparait, le gouverne- 
ment de Jacques I" ne savait rien, ne soupçonnait rien et 
marchait aveuglément à sa perte, quand une circonstance 
providentielle le sauva. 

Le 26 octobre, dix jours avant l'ouverture du parlement 
fixée au 5 novembre, lord Monteagle reçut une lettre ano- 
nyme, écrite en termes vagues et incohérents, qui le conju- 
rait de ne pas aller à l'ouverture du parlement, s'il ne voulait 
pas courir les plus grands dangers. 

Sans hésiter, Monteagle porta cette lettre au premier 
ministre, à Cecil, qui en saisit de suite le sens, bien qu'il 
laissât au roi le plaisir de croire qu'il avait été seul à deviner 
l'énigme, c'est-à-dire à pénétrer le sens ambigu des termes, 
quand la lettre lui fut montrée, cinq jours plus tard*. 

1. LeUre de Cecil à Cornwallis, Winwood's Memorials, II, p. 170. Com- 
parer cette lettre avec le compte rendu officiel : Discourse ofthe manners of 
the discovery of the Gunpowder Plot. 



170 UN PROCES A REVISER 



II 



La version résumée par les lignes qui précèdent est telle- 
ment accréditée qu'elle semble inattaquable. Jardine, auteur 
d'ailleurs si modéré et si clairvoyant, est de cet avis, et, tout 
récemment, M. Gardiner, tout en admettant que la complicité 
de Garnet et des autres prêtres reste douteuse, déclare que 
le complot des treize conjurés laïques, tel qu'il vient d'être 
raconté, repose sur des preuves péremptoires, rests upoii 
undisputable évidence. 

Le Père John Gérard attaque courageusement ce verdict et 
entreprend de montrer qu'un examen attentif du récit géné- 
ralement reçu, des circonstances qui suivirent la découverte 
de la conjuration, et des sources où le gouvernement a puisé 
les détails du récit ofliciel publié par lui, conduit à des con- 
clusions tout opposées. 

L'histoire de la conjuration est certainement présentée 
avec beaucoup d'art. Rien de plus poignant que ce gouverne- 
ment poussé par son aveuglement jusqu'au bord de l'abîme 
et voué à une perte certaine, sans un incident providentiel et 
presque miraculeux. 

Nous sautions tous en Vair, écrit Cecil à Gornwallis, le 
9 novembre 1605^ si^ douze heures avant le crime^ Dieu ne 
nous avait tout fait découvrir par miracle^. 

Eh bien, c'est chose facile à prouver, ce drame et ce coup 
de théâtre ne sont qu'une mauvaise farce. Celui qui a écrit 
ces lignes émues, Cecil, le sait mieux que personne; car, 
depuis longtemps, il était au courant de tout. Ceux qui ont 
inventé un roman pour expliquer la découverte du complot 
étaient bien capables d'en inventer un autre pour expliquer 
sa formation. 

Is fecit cui prodest^ dit le proverbe. Un complot qui profite 
à ceux qui le poursuivent et le racontent sera toujours sus- 
pect. La conspiration des poudres a trop bien servi les 
desseins de Cecil et de Jacques P*" pour ne pas éveiller les 
défiances de l'historien. Le roi avait promis la tolérance aux 
catholiques et se sentait gêné par cet engagement : le complot 

1. Winwood's Memorials, I. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 171 

de ces catholiques l'en délivrait; et, quant à Cecil, fils d'un 
persécuteur acharné et persécuteur lui-même des catholiques, 
il avait besoin d'un complot et celui-ci le servait à point : il 
justifiait sa politique et, par contre-coup, le débarrassait de 
Northumberland, le seul grand seigneur catholique dont il 
pût craindre l'influence. Malgré des efforts inouïs, on ne 
réussira pas à prendre ce seigneur dans les mailles de ce filet, 
on ne prouvera pas sa complicité, mais les juges ne lui en 
infligeront pas moins trente mille livres sterling d'amende 
(une somme énorme) et la prison à vie, pour avoir introduit 
Percy à la cour parmi les gentilshommes pensionnaires du 
roi, dont Northumberland était capitaine commandant. 

Du reste, Cecil n'en était pas à son coup d'essai, en fait de 
conspirations montées tout exprès pour servir ses desseins; 
et le procès d'Essex venait d'en donner une preuve irré- 
cusable. 

L'opinion contemporaine s'était habituée à voir dans les 
conspirations sans cesse renaissantes, sous Elisabeth et sous 
Jacques P*", des instruments d'oppression, des machines à 
compression, préparées par les despotes qui gouvernaient. 
Et, de fait, les débuts de Jacques I*"" en Angleterre et les qua- 
rante ans de règne d'Elisabeth leur donnaient raison. Le 
procès d'Essex, tout récent, avait été en ce genre ce qu'on 
peut imaginer de plus révoltant, et, en 1604, le prêtre 
Watson, dit l'évêque protestant Goodman, avait été exécuté 
comme traître par ceux-là mômes qui l'avaient poussé à 
conspirera 

Un contemporain, lord Castlemaine, déclare que, du temps 
d'Elisabeth, les conspirations étaient un moyen très à la mode 
d'attirer de pauvres diables dans les filets du gouvernement, 
et Brewer, l'éminent historien, avoue que les catholiques 
eurent beaucoup à se plaindre de Leicester et de Walsingham 
sous ce rapport. Gamdendit à peu près la même chose; et on 
peut voir, dans les Derniers Jours de Marie Stuart, de 
M. Kervyn de Lettenhove, comment, dans le complot de 
Babington, Walsingham, qui tenait tous les fils, faisait passer 
toute la correspondance par ses mains, chargeant l'infâme 

1. Goodman s court of James l. Edit. Brewer. 



172 UN PROCES A REVISER 

Phelippes d'ajouter aux lignes chiffrées de Marie Stuart et de 
Babington ce qui manquait pour les compromettre à fond, 

La conspiration des poudres servit d'excuse à la politique 
persécutrice de Jacques P"" et de Cecil : on voulut en tirer 
quelque chose de plus; il fallait y surprendre la main des 
prêtres et des Jésuites et on fit de son mieux pour faire croire 
qu'on avait réussi. Dès l'origine, on affirme qu'on possède 
des preuves qu'on n^a pas; on ment effrontément et on se 
montre décidé à envelopper, bon gré, mal gré, ceux qu'on veut 
perdre dans l'infamie de ce complot, habilement travaillé. 

En présence de ce système de falsification, au service 
d'une haine implacable, nous ne pouvons avoir confiance ni 
dans un récit préparé parle gouvernement, ni dans les pièces 
de conviction, qui, comme nous le montrerons, n'offrent pas 
de garanties suffisantes. 

Les détails du récit officiel sont d'ailleurs absolument in- 
croyables : Si les conjurés ont fait ce qu'on raconte, le secret 
était impossible, et les autorités, toujours au guet, ont été 
averties dès le début. Nous savons d'ailleurs, de la manière 
la plus positive, que cette prétendue ignorance des autorités 
n'était qu'une feinte et, lorsque s'échangeaient les premières 
confidences entre les conjurés, les personnages officiels tra- 
vaillaient un complot catholique et décidaient qui on devait 
y mêler. 

Le Père Gérard termine cet aperçu général en formulant 
une conclusion absolument opposée à celle qu'ont adoptée 
les historiens ; cette conclusion, la voici : 

Il y a eu conspiration et dessein de frapper un grand coup. 
Mais cette conspiration, ou bien c'est le gouvernement qui 
en a eu l'idée et qui en a recruté les agents; ou bien, mis au 
courant, dès les premiers jours, de ce qui se passait, il cultiva 
ce projet insensé et le laissa grandir et mûrir jusqu'au 
moment où il put en profiter. 

Ceci n'excuse pas les conjurés : « Ceux, dit Dodd, qui se 
laissent entraîner dans un complot comme des fous, méritent 
d'être pendus comme des traîtres. » Mais les plus coupables 
sont assurément les démons qui les ont séduits. Cecil, pre- 
mier lord Salisbury, voilà le vrai coupable, le démon séduc- 
teur ! Nous avons le droit de le soupçonner. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 173 

Qu'ést-ce qui nous donne le droit de le soupçonner ? Nous 
répondrons : une triple constatation. D'abord, le récit offi- 
ciel n'est qu'un tissu de mensonges, de contradictions et 
d'incohérences; ensuite, il est avéré que Gecil connaissait 
longtemps d'avance ce qui se préparait; et troisièmement 
enfin, les pièces de conviction sur lesquelles est basé le récit 
officiel ne méritent pas créance. 

Mais, avant d'aborder la discussion, il ne sera pas inutile 
de faire la connaissance des personnages qui figurent dans 
ce récit. Pour juger la vraisemblance d'un drame historique, 
il est bon d'étudier préalablement la physionomie des acteurs 
qui y jouent les premiers rôles. 

Le premier, le plus en vue, c'est Robert Gecil, premier 
lord Salisbury, fils du fameux William Gecil ou lord Bur- 
ghley, qui fut si longtemps le premier ministre d'Elisabeth. 

Robert Gecil est un des plus grands fourbes que l'histoire 
ait connus. Déjà ministre dans les dernières années d'Elisa- 
beth, il avait alors entretenu, avec Jacques VI d'Ecosse, une 
correspondance qui l'eût perdu à jamais, si la reine en avait 
eu connaissance. Il le savait et la cacha si bien qu'on n'en 
retrouva la trace que cent ans plus tard ^. 

Ministre de Jacques P% Gecil recevait une pension secrète 
du roi d'Espagne, un monarque dont lui-même avait dit que 
communiquer avec lui c'était trahir l'Angleterre"-^. Au procès 
du comte d'Essex, il s'était écrié : « Je veux que Dieu me 
consume, si je ne hais pas l'Espagnol autant qu'homme en 
ce monde'. » 

Un ambassadeur d'Espagne, qui l'avait vu de près, l'appe- 
lait un traître toujours à vendre^ toujours prêt à donner son 
âme au plus offrant^. L'ambassadeur de France, Lefèvre de 
là Boderie, le tient pour un homme qui changerait trop son 
naturel, s'il disait la vérité ; pour un ambitieux, jaloux, 
résolu à ne laisser personne en pied qui puisse lui tenir tête^. 

Gravons dans notre mémoire les traits de cette physio- 

1. J. Gérard, S. J., What was the Gunpowder PLot. 

2. Digby to the King, S. P. Spain. Aug. 8. — Gardiner, hist. II, 216. 

3. Bruce, Introduction to secret correspondance of sir Robert Cecil. 

4. Gardiner, Hist. 

5. La Boderie, Ambassades. 



174 UN PROCÈS A REVISER 

nomie et quand Cecil nous présentera comme pièces de con- 
viction de prétendus aveux, arrachés par la torture et d'ail- 
leurs manifestement manipulés par lui, tenons-nous sur nos 
gardes : cet homme est un menteur ! 

A côté de ce portrait repoussant du premier lord Salisbury, 
le Père Gérard nous crayonne rapidement les traits des prin- 
cipaux conjurés. 

Après avoir promis la tolérance aux catholiques, Jacques I" 
avait, sur le conseil de Cecil, repris à son compte les lois 
persécutrices d'Elisabeth, exigeant jusqu'au dernier denier 
des amendes en retard, c'est-à-dire des vingt livres sterling 
par mois (500 fr.), que devait payer quiconque ne fréquentait 
pas sa paroisse; affermant aux Écossais, ses amis besogneux, 
la dette des catholiques réfractaires, pour en tirer ce qu'ils 
pourraient. 

On comprend l'amère déception et le sombre désespoir des 
catholiques. On comprend, qu'égarés par la colère, plusieurs 
aient cru qu'à de pareils maux il n'y avait de remède que la 
violence. Sir Everard Digby en avait averti Cecil dans une 
lettre : Si Votre Seigneurie^ si votre gouvernement traite dure- 
ment les catholiques^ il y aura des massacres^ des révoltes et 
des attentats désespérés^ car la position des catholiques est 
pire que sous Elisabeth^. 

Rappelons-nous que nous sommes à la fin du seizième 
siècle, une époque tourmentée, où la violence est à la mode et 
où elle excite plus de sympathie que d'horreur. 

Jacques I" avait lui-même fait son profit de ces mœurs 
farouches ; car, avant son arrivée à Londres, sir Thomas 
Tresham, père de Francis Tresham, un des conjurés, avait, 
au risque de sa vie, proclamé le nouveau roi à Northampton, 
pendant que Francis Tresham, son fils, avec son frère Levs^is 
et lord Monteagle, son beau-frère, aidaient le comte de 
Southampton à garder à Jacques I" l'importante forteresse 
de la Tour de Londres. 

Les treize conjurés étaient tous des hommes de la trempe 
de Thomas et Francis Tresham. Le gouvernement le savait 
et, en 1596, pendant une maladie d'Elisabeth, il s'était assuré 

1. Voir cette lettre dans le P. Gérard. Append. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 175 

par précaution de la personne de plusieurs et, en particulier, 
de Gatesby et des deux frères Wright. On rapporte que Grant, 
un des futurs conjurés, s'était fait un nom par sa manière un 
peu vive de recevoir les limiers de la police, pourchas- 
seurs de prêtres, qui venaient fouiller sa maison, leur dis- 
tribuant force coups en guise de pourboire^ au point qu'ils 
n^ osaient plus lui faire visite qu'avec de grands renforts de 
soldats. 

Que ces hommes aient conspiré pour sortir de difficultés 
sans issue, on le croira facilement; que Tceil vigilant de Gecil 
et d'autres ait vu en eux des risque-tout, faciles à entraîner 
dans un coup de main, c'est très possible; mais ces hommes 
n'étaient pas de vulgaires criminels, ou des assassins ou des 
fous, pour concevoir par eux-mômes le dessein monstrueux 
d'envelopper dans une môme catastrophe des coupables et 
des milliers d'innocents et de plonger dans les larmes tout 
un royaume, atteint dans son élite, et tout cela pour aboutir 
à une tentative puérile de soulèvement. 

A première vue, il y a dans ce complot quelque chose de si 
monstrueux et en même temps de si naïf, et de si incohérent, 
de si fou, qu'on se demande comment des gentilshommes de 
bonne famille ont pu s'y engager, et l'on soupçonne qu'ils mar- 
chaient vers un but qu'ils ne connaissaient pas bien, saisis et 
emportés par une intrigue^ dont un autre tenait les fils. Pen- 
dant les années qui ont suivi la découverte de la conspiration 
des poudres, des contemporains fort distingués ont partagé 
cette impression : Ces hommes ont été le jouet de gens 
habiles ! 

Cinq semaines après le 5 novembre 1605, un habitant de 
Londres écrit à un correspondant de Rome : Ceux qui savent 
comment les choses se passent ici tiennent pour certain que 
les cartes du jeu étaient pipées et que la trame du complot a 
été tissée par les ministres., qui ont réussi à emprisonner les 
pauvres gentilshommes dans ses mailles : ainsi faisait 
WalsinghamK 

Le puritain Osborne, un contemporain, parle de la décou- 
verte du complot, telle qu'elle fut publiée, comme d'un 

1. Cf. Roman transcripts (Bliss), n» 88, 18 déc. 1605. 



176 UN PROCES A REVISER 

roman inventé par Gecil, toujours prêt à mettre sur pied une 
conspiration ^. 

L'évêque anglican de Gloucester, Goodman, également 
contemporain, dit que, voyant les catholiques très irrités 
contre Jacques 1", le grand homme d'État monta de toutes 
pièces, puis découvrit, une conspiration, sachant que, plus 
elle serait monstrueuse, plus ses services seraient appré- 
ciés 2. 

Usher, l'évêque protestant d'Armagh, en Irlande, disait : 
Si les papistes savaient ce que je sais, ils ne laisseraient pas 
peser sur leur tête V odieux de la conjuration des poudres^ . 

Jacques P*" lui-même parlait de la fête du 5 novembre, 
instituée en mémoire de la découverte du complot, comme 
de la fête de Gecil [CeciVs Holiday). L'historien Welwood 
est d'avis que Gecil connaissait la conspiration de longue 
date avant le 5 novembre et que la lettre à lord Monteagle fut 
envoyée par lui. 

Peter Talbot, évêque protestant de Dublin, écrivait, en 
1668, dans le Catéchisme politique : « Que Gecil fût l'inven- 
teur, ou du moins la cheville ouvrière de la conjuration, c'est 
un fait attesté par un de ses familiers, qui, deux mois aupara- 
vant, avertit un catholique, nommé Buck, que son maître 
méditait quelque chose contre les catholiques. 

Enfin le fils de Gecil, le second lord Salisbury, aurait dit à 
Lenthal, président depuis du Long Parlement {ihe Long Par- 
iiament), qu'il avouait que la conspiration des poudres était 
une invention de son père*. 

M. Gardiner se moque de ce témoignage du fils, comme si 
un père avait pu faire pareille confidence à son fils. Il ne 
s'agit pas là de confidence : le père est mort subitement; le 
fils a eu tous ses papiers les plus secrets entre les mains, et 
c'est probablement sur l'inspection de ces papiers qu'était 
basée la conviction du fils. 

1. Answere to certain scandalous papers. 

2. Court of King James. 

3. Green, Stonyhurst Mss. 

4. Cf. P. Gérard, What was tlie Gunpowder plot. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 177 

III 

Gomme on le voit, le récit officiel de la conspiration a 
éveillé, surtout chez les contemporains, une grande défiance. 
Notre défiance à nous n'a donc rien d'extraordinaire. 

D'où venait cette défiance? Avant tout, du récit lui-même, 
qui n'est qu'une trame artificielle, pleine de reprises et de 
retouches, très habile, très travaillée, mais pleine d'incohé- 
rences. Dans l'art de mentir, c'est là l'écueil. On ne pense 
pas à tout ! 

L'ignorance prétendue des ministres et l'histoire de la 
lettre sont des contes absurdes, et le soin qu'on a mis à 
cacher la vérité prouve qu'on avait tout intérêt à ce qu'elle 
ne fût pas connue. Nous savons maintenant, et Cecil lui- 
même l'a avoué, que longtemps avant la fameuse lettre, la 
conspiration était connue des ministres et que ceux-ci, jouant 
avec leurs dupes comme le chat avec la souris, les laissèrent 
poursuivre leur folle entreprise, jusqu'à ce que, frappant un 
grand coup, ils pussent faire croire à la nation qu'elle avait 
été sauvée comme par miracle. Mais examinons les autres 
détails du récit. 

Les conjurés avaient remarqué une petite maison, située 
Place du Parlement et adossée au mur de la Chambre des 
lords. En temps de session parlementaire, le premier étage 
de cette maison communiquait avec la Chambre des lords et 
servait de décharge, de vestiaire, etc. Elle était louée à un 
certain M. Whynniard, préposé à la garde-robe de Sa Majesté 
et celui-ci l'avait sous-louée à Ferrers. 

Aussitôt un plan est arrêté dans l'esprit des conjurés : des 
caves de cette maison, on poussera une mine jusque sous la 
Chambre des lords et on y mettra de la poudre. Thomas 
Percy, l'un des conjurés et gentilhomme pensionnaire du roi, 
fut chargé de louer ou plutôt de sous-louer la maison. — 
Mais, grave inconvénient, pendant les sessions parlemen- 
taires, la maison n'était pas libre: Le fait est que, louée le 
24 mai 1604, elle ne fut livrée à Percy qu'en décembre. 

Le 11 décembre, on commença les travaux, et le 25 dé- 
cembre, cette mine creusée par des hommes du monde, 
absolument novices en ce genre de besogne, avait atteint le 

LXXVI. — 12 



178 UN PROCES A REVISER 

mur de la Chambre des lords. Ce mur avait neuf pieds d'é- 
paisseur, diront les conjurés dans leurs dépositions. — A 
partir de ce moment, les travailleurs Catesby, Percy, Thomas 
Winter, John Wright et Fawkes s'adjoignirent Keyes, chargé 
d'apporter la poudre et Christopher Wright. Six travaillaient 
et Fawkes faisait le guet. 

On continua de percer le mur du commencement de jan- 
vier 1605 à la mi-mars ; le Parlement se réunit le 7 février, 
mais seulement pour se proroger au 5 novembre. Cependant 
ce jour-là, la Chambre des lords tint une séance régulière, 
dont le P. Gérard cite le procès-verbal, et expédia quelques 
affaires. A la mi-mars, on avait percé la moitié du mur. A ce 
moment, on entendit du bruit, provenant d'un étage au- 
dessus. Il venait d'une cave ou chambre voûtée, qui s'éten- 
dait tout du long sous la Chambre des lords. On pensa qu'il 
serait plus simple de placer la poudre dans cette chambre 
voûtée, immédiatement sous la Chambre des lords; on loua 
cette chambre voûtée, on y transporta vingt barils de poudre 
et on abandonna le souterrain. 

Tout cela est bien difficile à croire et, quand on rapproche 
les récits officiels des dépositions des conjurés, seules 
sources où ces récits aient pu puiser, on se perd dans un 
dédale de contradictions et d'impossibilités. Chaque détail, 
la maison louée, la mine, la salle voûtée ou cave qui fut 
substituée à la mine, la poudre placée dans cette salle, sou- 
lève des difficultés insolubles. Tout sonne faux dans ce récit, 
et, plus on cherche à démêler cet écheveau, plus les fils se 
brouillent et plus les impossibilités grandissent. 

1° La maison louée. — On a résolu de louer cette maison, 
pour servir aux préparatifs de cet attentat colossal : Ferrers, 
le sous-locataire, ne veut pas s'en aller; on a recours à des 
tiers pour venir à bout de ce fâcheux : mais, au lieu de mener 
cette affaire dans l'ombre, Percy se met en vue, et s'adresse 
à des personnages officiels, dont l'un est Carleton, depuis 
vicomte de Rochester et connu pour être une âme damnée 
de Cecil. — Et Cecil n'a rien su ; ne s'est douté de rien ! 

Cette maison est bien située, mais pendant les sessions, le 
premier étage est envahi par les membres de la Chambre des 
lords, et cela arrive le 7 février, jour de séance, au moment 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 17t> 

OÙ les travaux du souterrain battent leur plein. Cette petite 
habitation fait partie d'un pâté de maisons dont Whynniard, 
personnage officiel, préposé à la garde-robe du roi, «est le 
principal locataire, et qui sont habitées par des officiers de 
la cour et du parlement, par des femmes du peuple, par des 
marchands, dont les fenêtres plongent sur le petit jardin. 
Enfin, détail fort grave, dans cette petite maison louée par 
Percy, il y a une portière, une femme Higgins, femme d'un 
tailleur du voisinage, dont la déposition figure au procès, et 
quia été témoin de toutes les allées et venues des conjurés*. 

Fawkes nous dit que, tout le temps que dura le travail de 
la mine, les conjurés ne bougèrent pas de la maison, ce qui 
dut paraître fort étrange à la portière. On en devrait conclure 
d'ailleurs que la maison était vaste et commode : pas du tout; 
nous apprenons encore de Fawkes qu'il n'y avait qu'un lit et 
que, lorsque Percy voulait dormir dans sa maison, Fawkes 
qui passait pour son domestique, allait coucher ailleurs. 

2" La mine ou le souterrain. — La mine fut commencée 
le 11 décembre 1604 et, à Noël, poussée par des gentils- 
hommes, qui n'avaient jamais manié un outil, elle traversa le 
mur de la maison et atteignit celui de la Chambre des lords, 
épais de neuf pieds. Ce mur très dur fut entamé; arrivés à la 
moitié, les conjurés s'aperçurent avec effroi que leur sou- 
terrain n'aboutirait pas immédiatement sous la Chambre des 
lords, et qu'il était beaucoup plus pratique de louer une vaste 
salle basse ou cave, qui s'étendait sous la Chambre des lords. 
Ils la louèrent et y transportèrent la poudre. 

Tout cela paraît incroyable. Bon pour des enfants de se 
jeter tête baissée dans ce travail énorme d'un souterrain, puis 
de s'apercevoir que cette entreprise gigantesque n'aboutira 
pas au bon endroit ; quand, pour se rendre compte de tout, ils 
n'ont eu qu'à lever les yeux sur les fenêtres de la Chambre 
des lords, puisque, du côté de la rue, la salle basse en forme 
le rez-de-chaussée ! Mais des hommes faits, des hommes 
intelligents, de la haute société, mêlés déjà à tant d'événe- 
ments, en vérité, on nous les fait par trop naïfs et bornés ! 

Et puis, que sont devenus les déblais, les matériaux retirés 

1. Ces détails sont tirés en bonne partie du livre de M. Gardiner. 



180 UN PROCES A REVISER 

d'un souterrain, qui devait être assez grand pour contenir 
trente-six barils de poudre ? Fawkes nous répond qu'on les a 
transportés dans le petit jardin de la maison louée. Mais alors, 
cet amas énorme dut éveiller l'attention. M. Gardiner, qui 
prend parfois avec les textes des libertés grandes, se débar- 
rasse de l'objection en faisant jeter une partie des matériaux 
dans la Tamise. A merveille : seulement, le texte du seul docu- 
ment que nous ayons dit le contraire ; c'est dans le jardin 
que tout fut entassé*. 

Gomment les voisins et les passants d'un endroit si peuplé 
qu'en 1606 on défendit d'y bâtir, comment ces gens et la 
portière de la maison ne furent-ils ni frappés, ni incommodés 
par le bruit extraordinaire et insupportable, surtout la nuit, 
que suppose le percement de deux murs, par les madriers 
qu'il fallut apporter pour soutenir les terres, par les infiltra- 
tions d'eau qu'il fallut pomper, par l'allure mystérieuse de 
sept gentlemen, renfermés dans la maison pendant deux 
mois I 

Et puis, qu'est devenu ce souterrain ? Gomment se fait-il 
que le gouvernement, au dire de Goke, l'avocat général, n'en 
ait pas soupçonné l'existence, quand, après la réception de la 
fameuse lettre, il visita les lieux? Et, lorsque Fawkes lui 
révéla ce détail dans sa déposition du 9 novembre, comment 
expliquer qu'il n'ait pas fait tout au monde pour retrouver et 
pour étaler aux yeux de tous cette pièce de conviction unique 
en son genre? 

A un moment donné, les idées du premier ministre parais- 
sent avoir été singulièrement confuses, comme celles d'un 
homme dont le plan n'était pas tout à fait arrêté. Gar on a re- 
trouvé le bail signé par Percy pour la location de la petite 
maison, et sur ce bail Gecil a écrit : Bail de la cave sanglante^ 
confondant ainsi le souterrain et la cave ou salle voûtée. 

N'est-ce pas la chose la plus étrange du monde que per- 
sonne n'ait vu cette mine, ce souterrain, en dehors de 
deux conjurés? que de tous les témoins, Fawkes et Thomas 
Winter aient été les seuls à en parler? Il est vrai que Keyes 
y fait allusion. Mais la déposition de Keyes n'a aucune valeur : 

1. Confession de Fawkes. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 181 

ce n'est qu'une copie, avec une signature douteuse et remplie 
d'additions interlinéaires et de mots substitués à d'autres. 

Enfin, dernière anomalie, quand on démolit la Chambre 
des lords, au commencement de ce siècle, un architecte, 
M. W. Gapon, qui a étudié de près les souvenirs attachés à 
ces vieux murs, n'a pas retrouvé ce mur de neuf pieds d'épais- 
seur et à moitié percé par les conjurés. 

3" La poudre. — La quantité énorme de poudre placée par 
les conjurés dans la cave ou salle voûtée est restée aussi 
invisible que-le souterrain, et les membres du gouvernement 
qui ont affirmé l'avoir découverte, n'ont pas même pu se 
mettre d'accprd sur le nombre des barils. 

Gecil écrit aux ambassadeurs étrangers, après la décou- 
verte du complot, qu'il y en avait trente; le roi, dans son 
discours, et Coke dans son réquisitoire, donnent le chiffre de 
trente-six : ceci supposerait à peu près trois tonnes de poudre. 

Cette quantité prodigieuse de poudre a été achetée, mise 
en de petits barils, logée au delà de la Tamise, transportée 
dans la petite maison, puis placée dans la cave ou salle voûtée, 
et couverte de fagots et de charbons par des mains merce- 
naires comme celles d'Higgins le mari de la portière, sans 
que ni l'attention ni les soupçons de personne aient été 
éveillés ! 

On nous demande de croire que le gouvernement de 
Jacques P"", le plus soupçonneux qui fût jamais, qui trouvait 
moyen d'attacher un espion aux pas de tout catholique un peu 
connu, m.ême à l'étranger, et qui entretenait avec ses espions 
une correspondance incessante, a laissé treize conjurés, dont 
douze étaient des personnages en vue, et dont plusieurs 
étaient réputés hommes dangereux, se concerter, louer une 
maison près la Chambre des lords, y creuser une mine, y 
transporter des tonneaux de poudre, sans que lui se soit 
douté de rien, sans que personne ait rien remarqué. Cet 
accord de tous à ne rien remarquer et à ne rien comprendre 
est tout simplement merveilleux ! 

Nous demandions tout à l'heure : qu'est devenue la mine ? 
Maintenant nous demandons : qu'est devenue cette énorme 
quantité de poudre ? Le complot une fois découvert, on en perd 
la trace. — Bien plus, le gouvernement, le jour même où il l'a 



182 UN PROCES A REVISER 

découverte, n'en tient aucun compte. Le 5 novembre, à 
deux heures du matin, on constate la présence des barils de 
poudre dans la salle voûtée, sous le trône du roi, et, le même 
jour, à neuf heures du matin, avant qu'on ait eu le temps 
matériel d'enlever les trente-six barils et la masse énorme de 
fer, de fagots et de charbons qui les recouvre, le parlement 
se rassemble sur un volcan ! Et, dans ce procès, pas un témoin 
ne parle de cette poudre 1 après la découverte du complot, 
pas un registre ne mentionne sa confiscation! on fait une 
enquête sévère sur tout ce qui touche les conjurés, on 
fouille leurs demeures, mais personne ne s'inquiète de 
savoir où et comment ils se sont procuré trois tonnes de 
poudre I 

Le gouvernement a toujours agi comme s'il ne croyait pas 
à ces trente-six barils de poudre. 

Les conjurés sont aussi insouciants que le gouvernement. 
Les fagots qui recouvrent ces barils, ils les font porter par 
Higgins, le tailleur marié à la femme Higgins, portière de la 
petite maison. Et cet homme ne se doute de rienl Eux- 
mêmes, par deux fois, à Pâques et un peu avant le 5 novembre, 
prennent un congé, et laissent là leurs barils entassés dans 
une grande pièce, qui très probablement est ouverte à tous. 
Car si Fawkes nous dit qu'il ferma la cave ou salle voûtée à 
clef, Thomas Winter nous affirme positivement qu'elle était 
ouverte à tout venant \ Cecil dit que ceux qui arrêtèrent 
Fawkes, entrèrent par une porte différente de celle dont 
Fawkes avait la clé; le « livre du roi » {King's book) insinue 
que Whynniard, le locataire principal, s'était réservé le droit 
d'y pénétrer à volonté; et le plan de Smith indique que cette 
pièce avait quatre entrées différentes, ce qui permet de sup- 
poser qu'elle servait de passage aux officiers et aux servi- 
teurs de la Chambre des lords^ 

Et c'est dans ce lieu de passage que ces conjurés aban- 
donnent deux fois sans surveillance trente barils de poudre 
qui doivent faire sauter le roi et le parlement ! On n'a jamais 
vu réunies tant de noirceur et tant d'insouciance puérile! 

1. Un exemple entre cent des contradictions que présentent ces dépo- 
sitions. 

2. Voir ce plan dans Gardiner. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 183 

Ces conjurés sont à la fois des criminels de la pire espèce et 
des enfants dont la candeur frise l'imbécillité. 

Voyez du reste le plan que leur prêtent les récits officiels, 
après l'attentat. On ne peut rien imaginer de plus idiot et de 
plus enfantin. 

Après l'explosion, ils s'empareront du prince Henri, du 
prince Charles, de la princesse Elisabeth, *ou même de la 
petite princesse Marie. — On a préparé un appel au peuple et 
Gatesby est chargé de proclamer le nouveau souverain à 
Gharing Cross, bien qu'on doive prévoir qu'il lui sera im- 
possible de savoir, sitôt après l'événement, si ce souverain 
est un prince ou une princesse. — Puis, quelle imagination 
folle de se figurer qu'un homme isolé, perdu au milieu du 
peuple, produira quelque effet, et ne sera pas plutôt écharpé 
sur place I 

Comment admettre que des hommes de la haute société, et 
qui n'étaient pas des sots, aient pu croire que, maîtres d'un 
jeune enfant de la famille royale, avec un peu d'argent et 
quelques chevaux, en quelques jours ils verraient l'Angle- 
terre à leurs pieds ! 

Cette analyse du récit officiel laisse entrevoir quelque 
chose des difficultés soulevées par le texte de l'histoire clas- 
sique : mais si nous remontons aux sources de ce récit, aux 
dépositions des conjurés, car il n'y a que celles-là, ce sera 
bien autre chose ! 

Pendant que les conjurés préparaient l'horrible catastrophe 
du 5 novembre, que faisait le gouvernement? 

Le gouvernement, nous dit-on! mais il dormait au bord de 
l'abîme, et n'avait ni yeux pour voir, ni oreilles pour entendre 
ce qui se passait dans l'endroit le plus peuplé de Londres. 

Nous répondons : pas du tout! le gouvernement veillait et 
était, dès le premier jour, parfaitement informé. 

Le moyen d'abord de croire qu'un gouvernement, qui avait 
fait de l'espionnage le grand art de la politique, ait laissé la 
bride sur le cou à une bande de catholiques, réputés des plus 
dangereux, sans s'occuper de ce que signifiaient leur réu- 
nion et leurs allures suspectes ! Nous ne pouvons pas ad- 
mettre cela. Divers documents contemporains nous donnent 
raison : en avril 1604, au moment où la conspiration des 



184 UN PROCES A REVISER 

poudres germait dans les esprits, Henry Wright adresse une 
lettre à sir Thomas Ghalioner, au sujet d'un espion subalterne 
nommé Davies, qui s'occupe de faire mûrir un complot et d'y 
mêler des prêtres ^ 

Le « livre du roi » nous donne raison : après avoir, avec 
un goût douteux, porté aux nues la rare pénétration du Salo- 
mon moderne, il insinue que le ministre recueillait depuis 
longtemps les symptômes de complot, les conservait dans 
son cœur, à l'exemple de la Vierge Marie, et ne pouvait trou- 
ver de repos qu'il n'eût été au fond de l'affaire ; que la 
fameuse lettre lui remit en mémoire des avertissements 
venus de tous côtés sur quelque dessein ténébreux ourdi 
par les papistes. 

Dans la relation officielle, destinée aux lords du conseil 
privé, on parle plus clairement. Gecil, le secrétaire d'État, 
avait plusieurs fois, depuis trois mois, averti le roi que les 
prêtres et les laïques catholiques conspiraient pour arracher 
au parlement le libre exercice de leur religion. 

Dans sa lettre aux ambassadeurs près des cours étrangères, 
Gecil avoue qu'il devina immédiatement et avant le roi le 
sens de la fameuse lettre à lord Monteagle, sachant déjà que 
la plupart de ces conjurés, maintenant en fuite, réfractaires 
notoires aux lois religieuses, avaient en mains un plan dont 
le but était de renverser le gouvernement. 

En mars 1606, quatre mois après la découverte du complot, 
Henri Wright réclame de Gecil une récompense pour avoir 
dénoncé les menées de certaines vilaines gens^ et, un peu 
plus tard, le même espion adresse au roi un mémoire : au 
sujet de Wright et des services rendus par lui dans la diabo- 
lique conjuration des poudres. Wright y rappelle au roi que, 
grâce à ses informations, le grand juge Popham et sir Tho- 
mas Ghalioner ont découvert le complot qui se tramait deux 
ans avant que Sa Majesté trouvât le sens de la lettre à lord 
Monteagle^. 



1. P. Gérard, S. J., What was the Gunpowder Plot, p. 94. Voir le texte de 
la lettre dans app. G, p. 254, Gunpowder Plot Book, n° 236. 

2. P. Gérard, S. J., What was the Gunpowder Plot, p. 95. Voir le docu- 
ment : Gunpowder Plot Book n" 237. It may please your Majesty, can you 
remember that the lord Chief Justice Popham and sir Thomas Ghalioner 



LÀ CONSPIRATION DES POUDRES 185 

Dix-huit mois avant cette lettre, un autre mémoire signé 
Ratclifife décrit un complot tramé par des catholiques ; ce 
document fut cité comme se rapportant à la conspiration des 
poudres par sir Edward Coke en plein parlement : il prouve 
donc, d'après le gouvernement lui-même, que, dix-huit mois 
avant novembre 1605, le gouvernement était averti et veil- 
lait i. 

Au commencement d'octobre 1605, William Willarton, 
employé en France par le gouvernement anglais pour la 
négociation d'un traité de commerce, écrit de Paris à CeciP 
au sujet d'un complot, attribué surtout à des prêtres et à des 

Jésuites « Leurs doigts brûlent de se mettre à l'œuvre, 

dit l'espion, et ils sont animés à l'égard de votre Honneur 
d'une haine particulière. » Le même écrit, le 14 octobre, 
« qu'une révolte se prépare en Angleterre ; on allumera un 
grand incendie et Dieu veuille que la personne du roi et de 
~es enfants soit épargnée ». 

Dans les cinq semaines qui précèdent le 5 novembre, Gecil 
reçoit des ambassadeurs d'Angleterre à Bruxelles et à Paris 
avis que quelque chose se prépare parmi (les catholiques) 
ces hypocrites capables de tout ^. 

Le gouvernement connaissait les noms des conjurés avant 
de les avoir arrachés à Fawkes par la torture : en effet, le 
5 novembre, Fawkes refusa de livrer les noms; le 6, on ne 
lui demanda que le nom de l'individu qui l'avait aidé à porter 
la poudre et, ce même jour, le grand juge Popham envoya 
en province une liste de conjurés contenant sept noms, outre 
Percy et Fawkes, sans aucune erreur. 

Tous ces faits donnent aux récits officiels le démenti le 
plus éclatant. Cette sécurité effrayante d'un gouvernement 
qui marche à sa perte; ce secret, si bien gardé, qu'il n'est 



Kf. had a hand in the discovery of the practices of Jesoits in the povrder, 
and did from time reveal the same to your Majesty, for two years'space 
almost before the said treason burst forth by on obscure letter to lord 
Mounteagle, which your Majesty, like an Angel of God interpreted touching 
the blow, then intended to hâve been given by powder. 

1. P. Gérard, JVhat was the G. Plot, p. 96.' 

2. P. Gérard, What was the Gunpowder Plot, p. 39. — Record office, 
France, n® 152. 

3. P. Gérard, p. 102. 



186 UN PROCÈS A REVISER 

découvert que par une intervention visible de la Providence 
et par la sagesse du roi ; cette lettre vague, dont seul le 
regard perçant du nouveau Salomon peut pénétrer le sens, 
tout cela n'est que mensonge et comédie. Comédie égale- 
ment, cette pension à vie de 700 livres sterling donnée à 
lord Monteagle pour avoir livré la lettre; comédie, cette 
phrase de la charte qui la lui concède : « Cette lettre fut pour 
nous le premier et le seul moyen de découvrir cet horrible 
complot. » 

On sait l'histoire de cette lettre : le samedi 26 octobre 1605, 
lord Monteagle alla souper à sa maison de campagne de 
Hoxton, où il n'avait pas mis les pieds depuis douze mois. 
En se mettant à table, il reçut d'un de ses pages une lettre 
qu'un homme lui avait donnée dans la rue^ avec ordre de la 
remettre à lord Monteagle en mains propres. Monteagle jeta 
un coup d'œil sur cette lettre et la fit lire tout haut par un 
gentilhomme de sa maison. Puis, bien que le sens en fût 
obscur, il alla la remettre au premier ministre. 

Le style mystérieux de cette lettre, l'assurance avec laquelle 
le messager trouva Monteagle à point nommé, dans un endroit 
où il n'allait jamais, TafFectation que mit Monteagle à faire 
lire la lettre devant sa suite, bien que la prudence la plus 
élémentaire lui conseillât le silence, son empressement à 
courir chez Cecil pour la lui livrer, toutes ces circonstances 
ont éveillé les soupçons de beaucoup d'historiens et les ont 
amenés à croire à un coup monté. 

Jardine [Criminal triale) et Brewer [Notes on Fullefs his- 
tory) ont ainsi jugé la chose et M. Gardiner n'a pu s'empê- 
cher de dire : lord Monteagle attendait cette lettre i. 

Ces soupçons et ces persuasions ont été confirmés par l'at- 
titude antérieure de Monteagle, un personnage à double 
face. 

Fils de lord Morley, il s'était de bonne heure mêlé à la fac- 
tion la plus turbulente des catholiques, où il comptait un 
beau-frère, Tresham, et des amis intimes comme Catesby. 

Une lettre de lui à Catesby, publiée par M. Bruce dans 
VArchœology (1. xv, p. 422), prouve, au jugement d'hommes 

1. Ilistory, I, 251. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 187 

sérieux comme Jardine, qu'il était au courant des projets des 
conjurés — et cette preuve est confirmée par une lettre de 
W. Winter aux lords commissaires du 25 novembre 1605. 

Tout cela sent terriblement le traître et l'espion, agissant 
au nom de Gecil, et cette première impression devient une 
conviction, quand on lit une lettre de lui au roi, dans laquelle 
il se déclare prêt à se faire protestant, et dénigre la foi qu'il 
continuera néanmoins de professer jusqu'à la mort^, et quand 
on le voit recevoir les caresses du gouvernement et la grosse 
pension de 700 livres sterling, équivalant à plus de 7 000 de 
monnaie actuelle. 

Pourquoi les récits officiels qui mentionnent la réception 
de la lettre sont-ils si contradictoires ? 

La relation officielle du livre du roi marque qu'elle fut 
reçue par lord Monteagle le samedi 26 avril, dix jours avant 
l'ouverture du parlement. Dans sa lettre aux ambassadeurs 
à l'étranger, Gecil déclare qu'il reçut la lettre huit jours 
avant, et d'après le récit envoyé au roi de France par le même 
Gecil, la lettre arrive quatre jours avant. 

Mêmes divergences sur l'arrestation de Fawkes, qui suivit 
la réception de la lettre. Un document le fait arrêter à minuit 
le 5 novembre, dans la salle voûtée ou cave; un autre, dans 
la rue, devant la porte de la salle voûtée 2. 

Fawkes, dans sa déposition du 5 novembre, donne à tous 
un démenti formel et affirme qu'il fut arrêté dans sa chambre, 
dans la petite maison attenant à la Ghambre des lords. 

Toutes ces divergences, toutes ces inexactitudes trahissent 
la résolution arrêtée de ne pas dire toute la vérité, les 
tâtonnements dans les inventions qu'on lui substitue, et le 
désir venu après coup d'écarter certaines objections qu'on 
n'avait pas prévues d'abord. 

Une dernière observation sur la découverte du complot : 
on reçut la lettre adressée à lord Monteagle dix ou huit jours 
avant le 5 novembre, jour fixé pour l'ouverture du parlement. 
Pourquoi donc alors retarda-t-on la visite de la salle voûtée 
ou cave jusqu'au 4 novembre au soir ? 



1. Voir cette lettre dans le P. Gérard. — Appendice H. 

2. Salisburys letter to sir Th. Parrj, 6 nov. 1605. 



188 UN PROCES A REVISER 

C'était, dit-on, pour prendre les conjurés sur le fait. Quelle 
absurdité! Gomme si la présence des barils de poudre n'était 
pas une pièce de conviction suffisante ! 

James FORBES, S. J. 
{A suivre.) 



« UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 



Ce titre : Un évêque d'autrefois, semblerait indiquer, à pre- 
mière vue, l'un de ces puissants éducateurs qui, voilà dix ou 
quinze siècles, ont « fait la France comme les abeilles font 
leur ruche »; ou bien l'un de ces pasteurs sans peur et sans 
reproche, contemporains des cathédrales , où leur image 
figure encore, sous un porche, sur un pilier, sur un autel, 
dans une niche ogivale, mitre en tête, crosse en main, écra- 
sant du pied quelque dragon, semant de la main quelque gra- 
cieux miracle, pour l'instruction, la consolation, la défense 
de leurs ouailles bénies. 

Mais l'évêque d'autrefois, que l'on nous raconte dans un 
beau volume paru en 1898, est mort il n'y a pas vingt ans, le 
2 mai 1879, en la fête de l'un des plus grands évoques d'un 
autrefois lointain, saint Athanase^ Il a été, pendant près de 
quarante ans, l'un des plus éloquents et intrépides évoques 
de France, l'ami et la lumière des plus illustres; et un autre 
évoque orateur a eu raison de l'appeler « notre maître, notre 
guide, notre évêque à tous^ ». — Dans son langage original 
et tout fleuri du style des vieux docteurs, l'évêque de Tulle 
définissait la croix de Jésus-Christ : la théologienne {Crux 
theologa) ; et l'on pourrait le définir lui-même en deux mots : 
Vox theologa. Sa mission, durant un demi-siècle, fut de 
:< chanter le Verbe »; et selon la parole de son auguste ami, 
le grand pape Pie IX, il parlait des mystères de Dieu avec la 
poésie du Ciel. Enfin, au dire du savant cardinal Pitra, il pos- 
sédait (( ce grand style hiératique des hommes apostoliques 
qui, après les apôtres, improvisaient si richement la langue, 
ia poésie, la liturgie, toutes les formules chrétiennes^». 

1. Un évêque d'autrefois, Mgr Berleaud, évêque de Tulle ^ par M. l'abbé 
G. Breton, supérieur du petit séminaire de Brive. Paris, Bloud et Barrai. 

2. Paroles de Mgr Duquesnay, évêque de Limoges, lib. cit., p. 58. 

3. Voir Avant-propos, p. 3. 



190 « UN EVEQUE D'AUTREFOIS » 

Il ne fut pas de son siècle; l'évêque de Tulle se tint en dé- 
fiance de presque toutes les idées de l'époque bruyante où il 
vécut; il se tint à l'écart de ses progrès ou de ses usages. Au 
milieu des révolutions et des tapageuses conquêtes de l'in- 
dustrie, il s'en alla par les sentiers de ses montagnes ou de 
ses landes, semant le Verbe et ne voulant être, comme saint 
Paul, qu'un seminiverbius. De ce rôle épiscopal, il s'acquitta 
avec une plénitude de science, une hauteur de vues, une indé- 
pendance d'attitude et un désintéressement superbe, qui, une 
fois de plus, lui vaut ce titre qu'on lui donne aujourd'hui : 
« Un évêque d'autrefois. » Le premier de ses admirateurs, et, 
en vérité, son révélateur, fut Louis Veuillot : dans une 
grande partie de l'œuvre du maître écrivain. Historiettes et 
fantaisies^ Parfum de Rome, Correspondance, on retrouve Jie 
nom, les souvenirs, l'éloge, les fragments de discours de 
l'évêque-orateur, digne d'avoir un tel panégyriste. 

Toutefois , il convenait que la carrière épiscopale de 
Mgr Jean-Baptiste-Pierre-Léonard Berteaud fût racontée plus 
au long, et que l'on recueillît, avant qu'ils ne périssent, 
d'autres fragments de cette parole, d'autres souvenirs de 
cette noble vie. L'évêque de Tulle fut une physionomie à 
part, mais qui a le droit d'être esquissée et fixée comme une 
des vraies gloires de l'Eglise de France, comme une leçon 
pour tous. Ainsi l'a compris M. le chanoine G. Breton, qui a 
mené à bien cette tâche filiale, avec amour, avec bonheur. 
Son livre, tout gonflé de documents personnels, de récits pit- 
toresques et saisis sur le vif, de citations choisies et accumu- 
lées, n'est pas une histoire; ce n'est pas une étude critique; 
ce n'est pas un panégyrique. C'est un peu tout cela, réparti 
ou entassé en dix-huit ou vingt chapitres écrits d'une plume 
élégante, alerte, bien française. L'historien imite le héros; il 
jette à pleines mains ses richesses, sans trop se préoccuper 
de l'ordre méthodique ou du cadre où il se meut, ni des me- 
nues broutilles que les érudits nomment des références. C'est 
bien l'allure familière à l'évêque de Tulle ; mais l'intérêt ne 
languit point, et, à travers ces pages pleines et vibrantes, on 
entend passer les échos de cette éloquence indéfinissable de 
Mgr Berteaud, de laquelle, pendant un de ses préludes, Louis 
Veuillot disait gaiement : « L'orchestre va jouer. » 



« UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 191 

De ces pages et chapitres, nous voudrions détacher quel- 
ques traits des plus saillants et caractéristiques, pour les 
grouper en une sorte de triptyque vivant : l'évêque de Tulle 
Pasteur, Docteur, Orateur. 



A ce triple point de vue, Mgr Berteaud fut vraiment un 
évêque d'autrefois ; et ce n'est point certes de lui qu'il s'agit 
dans les peintures sévères et quelque peu injustes de Taine, 
à propos de Févêque moderne administrateur. Ce n'est point 
de lui non plus que parlait son éloquent ami, l'abbé Comba- 
lot, déclarant qu'il fallait dorénavant, dans la cérémonie du 
sacre, donner aux évêques, non point une crosse, mais une 
plume, en ajoutant cette phrase au Pontifical : Accipe cala- 
mum administrativum^ ut possis scribere^ scribere^ scr ibère ^ 
usque in sempiternum et ultra^. 

Personne plus que Mgr Berteaud ne prit un soin paternel 
et vigilant de ses prêtres; mais il ne fut point et ne voulut 
pas être, au sens restreint et vulgaire, un administrateur. Il 
ne supportait pas que l'on osât prononcer devant lui ces deux 
mots, dont la rencontre lui semblait affligeante : « l'adminis- 
tration épiscopale ». Rien qu'à les entendre, il frémissait et 
il entrait dans un accès d'éloquence : 

L'évêque, s'écriait-il, n'a pas été placé au milieu de son peu|)le pour 
paperasser, pour donner des ordres à un commis, pour agiter avec des 
chefs de bureau des intérêts secondaires... L'évêque est un pasteur 
d'âmes; ce sont des âmes et non des affaires qu'il doit conduire ; c'est 
avec son âme, et non avec des papiers, qu'il doit régir l'Église de Dieu 
(p. 183). 

C'était son programme ; il le remplit et fut « pasteur 
d'âmes ». Il vivait pour son église de Tulle, « ma Tulle ! » 
comme il l'appelait, à laquelle il voulut, dès le premier jour, 
être lié pour la vie. Il vivait pour son peuple pauvre, mais 

1. L'Abbé Combalot, par Mgr Ricard, 1891 ; p. 67. — L. Veuillot écrivait 
à son correspondant de Rome, l'abbé Bernier, le 15 février 1855 : « Je viens 
de faire un voyage à Tulle... J'ai trouvé dans l'évêque de Tulle un homme 
tout à fait éminent par la science, l'éloquence et la piété. Quel malheur qu'il 
ne soit pas sur un de nos grands sièges ! Mais il porte la note avec laquelle 
l'esprit bourgeois écarte le génie : il n'est pas administrateur. » [Corresp., 
t. V, p. 244.) 



192 t UN ÉVÉQUE D'AUTREFOIS » 

qui croit, prie et travaille au soleil. De son palais épiscopal, 
il saluait par la pensée tous les replis de cette terre où la Gor- 
rèze, la rivière « coureuse et chanteuse, preste et contente », 
glisse « sous les berceaux des châtaigniers et tourne au flanc 
des hautes collines*... » — « Là, disait-il, sont mes villes, là 
mes villages ; la carte de mon diocèse m'est familière comme 
mon anneau. Dans ces vertes et mâles campagnes, j'ai à flots 
des âmes chrétiennes; et que de précieuses colombes dans 
les retraites de leurs rochers^!... » 

L. Veuillot écrivait, en 1872 : « J'ai vu dernièrement 
l'évêque de Tulle, à soixante-quinze ans, épuisé par une 
longue maladie, prendre son bâton et entreprendre une 
longue visite dans ses montagnes... Il vient, il chante Dieu 
et le désert fleurit. » A pied et son bâton à la main, ou bien à 
cheval, le long des sentiers par trop raboteux et escarpés ; 
ou, plus tard, dans une calèche antique, légendaire, achetée 
d'occasion, digne d'un Vincent de Paul et d'un évéque pas- 
teur, Mgr Berteaud s'en allait, au réveil du printemps, voir 
les âmes dont il avait la garde et dont il fut bientôt vénéré 
à l'égal d'un ange de Dieu. Dans les chemins perdus, il ren- 
contrait, au lieu des poteaux indicateurs qu'on y a plantés 
depuis, de vieilles croix qu'il saluait; des légendes, fleurs de 
l'histoire, qu'il cueillait; les traces des saints, des moines, 
des grands seigneurs, des guerriers du temps jadis, qu'il 
aimait à suivre, et parmi lesquels son génie d'homme d'au- 
trefois le faisait vivre à l'aise. Malgré ces lointaines chevau- 
chées de son souvenir, l'évêque de Tulle ne rencontrait pas 
sur sa route un enfant, un laboureur, un berger, sans leur 
adresser la parole. 

Ceux qui ont lu les Historiettes et fantaisies se souviennent 
de cette page exquise où l'on voit l'évêque théologien, 
a chantre de Dieu », s'attarder au milieu des champs pour 
poser les plus simples et sublimes questions de catéchisme 
à un pauvre petit pâtre : 

Nous rencontrâmes un petit paysan orphelin. 
« D'où es-tu ? lui demanda l'évêque. 

1. L. Veuillot, Historiettes et Fantaisies : Petits voyages; En Limousin ; 
9»«<4dit., p. 373. 

2. Discours prononcé au 25* anniversaire de son sacre. 



« UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 193 

— De partout^ répondit Tenfant. Car il allait de village en village, 
demeurant où il trouvait du travail et du pain. 

— N'as-tu point de père? 

— J'ai mon Père qui est aux cieux. 

— Tu connais Dieu? 

— Dieu est le créateur du ciel et de la terre, et des hommes, et de 
tout ce que nous voyons, et des choses invisibles. 

— Où est Dieu? 

— Il est au ciel, en la terre et en tous lieux. 

— Est-Il là? Nous voit-Il en ce moment? 

— Il est là et nous voit; Il entend ce que je dis, Il connaît ce que je 
pense. 

— Et, dis-moi, enfant, sais-tu pourquoi Dieu t'a créé ? 

— Il m'a créé pour le connaître, l'aimer, le servir, et par ce moyen 
acquérir la vie éternelle. 

— La vie éternelle, où la posséderons-nous? 

— Dans le Paradis, en présence de Dieu, si nous avons ici-bas rem- 
pli les commandements... 

— As-tu soin de prier Dieu? 

— Oui, soir et matin et plusieurs fois durant le jour. 

— Quelle prière fais-tu ? 

— Je dis : Notre Père qui êtes dans les cieux. 

— Qui t'a appris cette prière? 

— C'est M. le Curé. 

— Et qui l'a apprise à M. le Curé? 

— C'est le bon Dieu. Je dis aussi : Je vous salue, Marie ^. » 

Ravissant dialogue du pasteur d'âmes avec ce petit passant 
inconnu, qui savait tous les mystères de la vie et les pour- 
quoi sur lesquels pâlissent les maîtres de la science hu- 
maine. L'évoque voulait que les enfants de son diocèse fus- 
sent des chrétiens instruits. Oh! si, de son temps, il eût été 
question d'écoles neutres et sans Dieu, de quelles foudres, de 
quelles saintes colères ce pasteur eût harcelé les voleurs 
d'âmes et pervertisseurs de l'enfance! 

Les examens de catéchisme, passés devant lui, dans les 
humbles églises de ses campagnes, étaient des événements 
pour la contrée. On s'y portait en foule, et l'on faisait un 
triomphe aux humbles théologiens de douze ans qui avaient 
eu la gloire de « répondre devant Monseigneur ». Et quels 
catéchismes Tévéque lui-même aimait à faire chez ces paysans, 
qu'il allait chercher et encourager, sous leurs châtaigniers, 

1. En Limousin, p. 375-376. 

LXXVI. — 13 



194 « UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 

parmi leurs champs de blé, au flanc des coteaux où pendent 
les vignes, au bord des maigres landes de bruyères. Quelle 
théologie pleine de lumière, de fleurs, de coups d'aile il se 
plaisait à répandre sur ce qu'il nommait ses « vertes et mâles 
campagnes »; car, pour lui, même les landes du Limousin 
étaient toutes belles, comme les travailleurs des champs 
étaient tous « nobles et beaux ». Et il le leur disait dans une 
langue luxuriante de poésie : 

Vous êtes nobles et beaux. Vous êtes au milieu de vos champs comme 
des dieux; les Anges vous contemplent avec admiration, car vous êtes 
les soutiens du monde. Quand votre bras se balance au-dessus des sil- 
lons pour y jeter le blé; quand vous ensevelissez, avec la charrue, ce 
blé qui doit mourir pour renaître, Dieu vous regarde avec amour et 
vous prépare ses bénédictions. C'est vous qui donnez aux hommes le 
pain de chaque jour ; c'est vous qui donnez à Dieu le pain et le vin dont 
Il fait son Corps et son Sang. 

Oui, vraiment, vous êtes nobles, parce que vous durez depuis des 
siècles et des siècles, et parce que vous exercez le plus glorieux des 
métiers. Votre noblesse est de plus vieille date et d'origine plus haute 
que celle de l'épée... (P. 93.) 

Et à quelles hauteurs l'évèque de Tulle élevait ces travail- 
leurs du sol, coopérateurs de Dieu, nourriciers du monde, 
au-dessus des ouvriers d'usines et de villes, qui ont le 
malheur de ne pas voir le ciel, qui connaissent à peine et de 
loin cette vaste nature où Dieu travaille pour nous et nous 
sourit. Cette nature, cet évêque d'autrefois l'aimait de toute 
sa grande âme; et détail curieux, où il se révèle lui-même, 
il lui en coûtait de contrarier les forces de cette nature, voire 
ses caprices; aussi ne soufl'rait-il point que, dans son jardin 
à lui, on arrachât une herbe ou que l'on taillât un arbre. 
Liberté pour la nature qui travaille ! Ce n'était peut-être pas 
la meilleure méthode pour récolter les meilleures poires, 
mais est-ce à un évêque de s'occuper des poires? 

Pasteur des humbles et des laboureurs, l'évoque de Tulle 
était vraiment aussi pasteur des pauvres, même des men- 
diants; et les mendiants s'en aperçurent vite. Partout où il 
passait, aux abords des villages, aux carrefours, il était sûr 
de rencontrer son « cortège d'honneur ». A son départ de sa 
bonne ville et au retour, il y avait foule et remue-ménage de 
malheureux, vieux et vieilles, enfants, quémandeurs de toute 



« UN EVEQUE D'AUTREFOIS » 195 

venue, de toute misère : c'était la cour des miracles dans la 
cour de l'évêché. On se pressait autour du ce pauvre Monsei- 
gneur »; on lui demandait des nouvelles de sa santé; on lui 
criait, en guise de litanies : « Que le bon Dieu, que la bonne 
Vierge vous garde de mal. » Le bon pasteur souriait, passait, 
bénissait, donnait son anneau à baiser; puis il faisait, disait- 
il, « son métier d'évôque », en laissant tomber les aumônes 
sur toutes ces infortunes. Au surplus, ses aumônes, il les 
laissait tomber et pleuvoir partout; il donnait, il permettait 
même de prendre. On ne s'en faisait pas faute, grâce à la con- 
nivence des gens de service, qui savaient les intentions du 
maître. De ses aumônes, en trente-sept années d'épiscopat, 
Dieu seul et ses anges connaissent le chiffre; et l'historien 
de Mgr Berteaud exprime et résume ces charités fabuleuses 
en cette heureuse petite phrase : « Sa main s'ouvrait, comme 
son génie, à tous et toujours. » (P. 157.) 

Les bohémiens eux-mêmes, ces artistes errants de la men- 
dicité, n'étaient pas exceptés de ce budget sans contrôle. Et 
Ton voudrait reproduire tout au long l'histoire du cheval des 
bohémiens, tombé dans la Gorrèze en essayant d'y boire. Ah ! 
un fameux cheval; une bonne bête qui n'avait pas sa pareille ; 
à preuve que, pour la remplacer, il fallait au moins... deux 
cents francs, une fortune ! Naturellement, l'évêque octroya 
les deux cents francs et sa bénédiction par-dessus le mar- 
ché; puis un petit sermon sur la pauvreté et les pauvres, à qui 
Notre-Seigneur a promis des places de choix dans son paradis. 

Tout comme Bossuet et comme les Pères de l'Eglise, 
Mgr Berteaud savait des choses admirables sur Péminente 
dignité des pauvres. Mais, évêque d'autrefois, il louait la pau- 
vreté et la charité de ces temps lointains où l'on logeait les 
pauvres dans des Hôtels-Dieu ; où on ne les enfermait point 
dans ces « dépôts de mendicité » et autres « bagnes philan- 
thropiques ! » Écoutez plutôt : 

Autrefois, quand le peuple chrétien vivait des fruits de la terre et de 
l'espérance du ciel; quand il bâtissait de belles et vastes églises pour y 
entendre la parole de Dieu, pour y chanter ses louanges; lorsqu'enfin 
il ne pressurait pas la matière et ne faisait violence qu'au ciel, Dieu 
s'occupait de nourrir les pauvres ; au besoin, il renouvelait, à la prière 
des saints, le miracle de la multiplication des pains... 



196 « UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 

Le pauvre était grand, honoré ; les rois et les reines le faisaient asseoir 
à leur table. On lui bâtissait des palais, qu'on appelait la maison de 
Dieu, V Hôtel-Dieu, parce que le pauvre, c'est Jésus-Christ souffrant; 
tout ce que l'on fait aux pauvres, on le fait à Jésus-Christ. Aujour- 
d'hui, on a inventé le dépôt de mendicité', — oh ! l'horrible mot, — une 
sorte de hangar qui abrite une marchandise grossière, que l'on éloi- 
gne, que l'on cache, dont on veut se débarrasser. (.P. 165.) 

L'évêque de Tulle était surtout le pasteur de ses prêtres, 
que, dans son langage paternel et primesautier, il appelait 
ses Petits, Il les chérissait, les encourageait, les louait, les 
grondait, avec un accent du cœur pénétrant et inimitable ; 
témoin ce brin de discours à l'éloge d'un petit dont il était 
content : « Allons, petit, je t'aime bien ! Je suis content de 
toi; on m'a dit ton zèle, ta piété; tu es un bon pécheur 
d'àmes, tu jettes bien les filets. Tu travailles, tu te dévoues, 
je le sais. Allons ! viens, que je t'embrasse ; tu es un bon petit, 
je l'aime bien. » (P. 169.) — S'il réprimandait, le discours 
ressemblait fort, au moins vers la péroraison, à celui qu'on 
vient de lire ; et il se terminait par la même accolade bien 
aflfectueuse. 

Ses prêtres, l'évêque de Tulle les groupait autour de lui, 
dans ses tournées, en grappes compactes ; il en invitait à sa 
table autant qu'il y avait de places et souvent même un peu 
plus. A Tulle, il ne permettait point qu'ils eussent d'autre 
logis que l'évéché; Tentretien avec un prêtre visiteur se ter- 
minait par celte finale connue : « Allons, petit, tu viendras, 
ce soir, dîner avec moi. » Mais ses prêtres, dont il était le 
modèle, l'ami aux bras toujours ouverts, ce vaillant pasteur 
était prêt à les défendre envers et contre tous. De ceux que 
la haine mesquine et la calomnie entravait dans leur minis- 
tère, il se portait garant et protecteur; à qui osait les atta- 
quer, il répondait, avec la fermeté des temps antiques : « Les 
prêtres sont les juges du peuple; ils ne relèvent que de Dieu 
et de leur évêque! » 

Que si un maire taquin et malavisé s'aventurait jusqu'à 
Févôché pour obtenir le changement de son curé, il avait vite 
fait d'apprendre, à ses dépens, ce que c'est que le « privilège 
de l'immunité ecclésiastique »; et il y gagnait, par contre, 
vxne homélie dans le genre de celle-ci : « Oui, je sais, tu 



« UN EVEQUE D'AUTREFOIS » 197 

fais la guerre à ton curé, et il y a longtemps ; tu es un 
agent du diable dans cette paroisse. Tu n'es pas un bon chré- 
tien; tu ne gagnes pas tes Pâques; comment veux-tu dès lors 
ne pas faire de sottises? Tu ne fais que des sottises, parce 
que tu n'as pas la grâce de Dieu. Allons! tu as un bon curé; 
ton rôle est de le soutenir, de l'aider dans le bien qu'il veut 
faire. Si tu persistes à mal agir, prends garde à toi; tu com- 
promets le salut de ton âme, tu appelles sur la tête de tes en- 
fants la colère de Dieu. » (P. 171.) Après quoi, l'évêque em- 
brassait le pauvre maire, plus ou moins converti, mais bien 
résolu à ne pas s'attirer quelque autre mercuriale de cet avo- 
cat très paternel, mais très ferme, des curés, ses chers petits. 
Il était superflu de revenir à la charge; on aurait été de nou- 
veau sermonné, embrassé et mis à la porte. 

II 

Vrai pasteur de son troupeau, l'évêque de Tulle en était le 
docteur. Il enseignait son peuple et son clergé en maître sûr 
de sa doctrine. Dans la science de Dieu, la connaissance de 
l'Écriture, des Pères, des Théologiens, Mgr Berteaud fut un 
savant hors ligne ou, si l'on veut, hors cadre. Il avait appro- 
fondi tout ce que la vénérable antiquité a écrit sur toutes les 
matières; il l'avait logé en sa mémoire, il le tenait sous sa 
main. Quelle bibliothèque que celle de Févêque de Tulle ! 
quelle moisson de livres de tout âge — mais dont les plus 
jeunes dataient pour l'ordinaire du dix-septième siècle — de 
toute grosseur et forme, de toute reliure, de toute valeur 
scientifique et vénale. Il en comptait environ vingt-cinq 
mille, entassés, empilés, étalés autour de lui : « Ces in-folio 
qui s'alignaient en longues files le long des murs de son ca- 
binet et des salies voisines, qui s'élevaient sur le parquet, en 
monceaux, en petites collines montant jusqu'au plafond, sé- 
parées par de petits sentiers tortueux où il avait juste la place 
de passer et où il circulait chaque jour depuis tant d'années, 
c'était la moitié de sa vie. » (P. 59.) Et il les connaissait, du 
plus gros au plus mince ; il s'entretenait avec ces témoins des 
anciens âges, dans une intimité assidue et touchante. Depuis 
soixante ans, il s'occupait de réunir et d'enrichir cette collec- 
tion unique sous le soleil, lorsque Rome, jugeant le vieil 



198 « UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 

évoque « trop affaibli par Vhge pour continuer son minis- 
tère, lui demanda de se démettre. » (P. 59.) L'évoque 
trouva dans sa foi le courage de se plier à une obéissance 
prompte et entière; mais combien son cœur saigna quand il 
fallut quitter le sanctuaire de ses longs travaux et faire jeter 
un à un ces pauvres livres dans des caisses qui avaient 
presque l'air de cercueils. C'était au commencement d'avril 
1879; l'émotion qui s'ensuivit fut écrasante : ce fut peut-être 
la plus grande douleur qui tortura et étreignit cette âme vail- 
lante. L'évoque de Tulle y survécut seulement quelques se- 
maines. 

Les livres! Ces Summœy ces Disputationes ^ ces Enarra- 
tiones et Commentaria^ ces traités sur le dogme, la morale, 
l'Écriture, la liturgie, c'était son trésor, le seul auquel il tînt 
en ce monde. Pour l'acquisition de l'un de ces volumes 
introuvables, il donnait avec la môme générosité que pour le 
soulagement des malheureux. Peu de temps avant sa mort, 
il avait payé 800 francs le traité de Ripalda : De Ente superna- 
turali! 

Chose plus suprenante : ce bibliophile d'un caractère à 
part avait lu ses bouquins ; et il se souvenait de ses innom- 
brables lectures. Si, au cours d'une discussion, quelqu'un ne 
se rendait pas aux raisons et aux citations, parfois inatten- 
dues, de l'évoque érudit, l'évèque s'interrompait, passait dans 
son étrange bibliothèque, cette Babel, comme la nommait 
Louis Veuillot; et il revenait triomphalement, portant sur le 
bras gauche quelque puissant in-folio, et, de la main droite, 
montrant la page et la phrase qu'il avait citées de mémoire. 
Or, il en citait, c'est le cas de le dire, aussi bien que Pic de la 
Mirandole, De omni re scibili. Louis Veuillot, après avoir as- 
sisté à tel ou tel de ces merveilleux tournois, raconte com- 
ment Mgr Berteaud avait découvert, dans un tome publié en 
1575, Tannonce précise de cette date, désastreuse entre 
toutes pour la France et pour le monde : 1789. 

... Hier, il était question des astrologues. Un livre fut apporté, un 
de cet livres que l'on trouve ici, où j'ai pris pour vous une note qui me 
semble curieuse. Ouvrez le traité De Se.v diebus conditi orùis, par saint 
Jérâme Vieimo, Vénitien, de l'ordre des Frères prêcheurs, docteur en 



€ UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 199 

théologie, évêque d'Amonia (Venise, apiid Juntas, 1575, Lecùo sc.rfa, 
p. 80). 

Vous y lirez ce qui suit : a Sed et Aliacensis (le cardinal d'Ailly) in 
tractatu de concordia astronomice veritatis et narrationis historiée, 
cap. LX et LXi (quem tune scribebat, videiicet anno Domini 1414, sicut 
in calce operis ipsemet aperit), ex astronomicis indiciis et cumprimis 
ex octava conjunctione, maxime suspicatur futuras magnas et admira- 
biles mundi alterationeSy et forte etiam venturum Antechristum, anno Do- 
mini 1789. 

Grands et merveilleux changements dans le monde; avènement pré- 
sumable de l'Antéchrist, l'an 1789. Voilà un étrange coup de lunette as- 
trologique dans un lointain de près de quatre siècles. Et la chose est 
certaine : cette année 1789, qui a vu la rupture de la société avec l'ordre 
chrétien, est bien une des années de l'Antéchrist^. 

Une autre fois, un inspecteur général des haras l'ait visite 
à l'évoque de Tulle et lui conte qu'il vient d'acheter, en 
Angleterre, des chevaux dont il dit la provenance. Sur 
quoi, l'évèque se met à détailler leur généalogie et entame 
sur les chevaux/?/^/' sang une dissertation technique et his- 
torique, qui achève d'ébahir le visiteur. Le tout se termine 
par un discours à la louange de la plus noble conquête que 
l'homme ait jamais faite, discours où M. de BufTon lui-môme 
se serait pâmé, surtout en écoutant le trait final : 

Ce noble animal, qui donne à l'homme ses pieds infatigables, rapides, 
et ne lui prend pas en retour sa liberté; 

Il est docile à la voix et à la main de l'homme; tandis que ces 
monstres aux flancs de fer, aux narines de feu, en font un prisonnier, 
un esclave, une chose inerte qu'ils emportent sans le connaître, sans 
lui obéir (p. 231). 

Cette tirade contre les monstres aux flancs de fer, aux na- 
rines de feu, révèle un côté fort personnel, original et pitto- 
resque de la science de Mgr Berteaud, ce théologien qui sa- 
vait tout le passé, vivait dans le passé autant qu'il était en lui : 
par suite, il avait voué une haine aussi vive que raisonnée aux 
œuvres de la science moderne et en particulier aux chemins 
de fer; la locomotive était, sans jeu de mots, sa béte noire. 
Jamais il ne voulut monter en wagon, dans les limites de son 

1. Historiettes et Fantaisies : Lettres à un ami, VIII, 1860, p. 409-410. 
Là, et dans le volume Un Evêque d'autrefois, le texte latin est défiguré ; on 
y lit : Concordia Astro, ce qui n'a aucun sens. 



200 « UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 

diocèse; et comme, en ces temps-là, sous l'Empire, il était 
d'usage de bénir les voies ferrées quand on les inaugurait, 
l'évoque de Tulle, en répandant les prières de l'Église sur ces 
ic monstres », avait soin de verser en avalanches frémissantes, 
sur l'auditoire officiel, de graves et sévères leçons. 

Non seulement il se refusait le luxe de voyager sur des 
rails, mais par une logique trop serrée et trop sévère, il trou- 
vait qu'un évoque déroge à sa dignité qui visite ses ouailles 
sur ce qu'on est convenu d'appeler les ailes de la vapeur; évi- 
demment, ce n'était pas la façon de voyager des évéques d'au- 
trefois; mais leur émule du dix-neuvième siècle dépassait la 
mesure quand il écrivait : 

Un évêque, dans une de ces caisses accumulées que la vapeur em- 
porte, est bien mal placé; il perd là beauté, la grâce; il rend inutiles 
toutes les richesses que Dieu lui a remises pour les peuples. Le fer 
étendu, les barrières, les fossés, les gardiens en livrée, durs et dis- 
courtois par nécessité, la violence insensible qui emporte les caisses, 
le danger d'être broyé pour Timprudent qui approcherait : en voilà assez 
pour qu'on se détourne de l'évêque, pour qu'on le laisse aller où ce pro- 
grès étrange l'entraîne. A quoi bon l'attendre, s'agenouiller, lui sou- 
rire? Il ne vous voit pas. Ni les brebis, ni les agneaux ne peuvent le 
voir; les deux troupeaux spirituels sont effrayés par cette flamme, cette 
fumée, ces cris stridents... 

Il n'y a sur ces routes infernales que les vedettes inquiètes, semées 
de loin en loin dans des guérites enfoncées, avec leur guidon, disant la 
mort ou la licence de passer. Oh! qu'un évêque est mal là-dedans! Oh 
sont ses pieds d'évangéliste? Qui peut les voir et les admirer? Qu'il ne 
s'engage jamais dans ces prisons rapides, qu'il garde la liberté du pas- 
teur. Les pasteurs, courant aux brebis en chemin de fer, ne les trouve- 
raient guère^... 

A son avis, ces machines et ces caisses n'étaient bonnes 
qu'à transporter plus vite « les usures et les luxures » (p. 81). 
Son robuste esprit, nourri de la moelle des prophètes, décou- 
vrait aisément des images renouvelées de Jérémie, pour ana- 
thématiser ces chars de feu : mais il oubliait que même ces 
chars de feu modernes transportent aussi, d'un bout du 

1, Lettre sur VÉvêqueen tournée, lib. cit., p. 123. — C'est, sans doute, 
•oui rîn«piration de cette Lettre, que L. Veuillot s'est livré, dans les His- 
iorietUt et Fantaisies, aux môincs invectives humoristiques contre les loco- 
motives et leurs « grossiers palefreniers qui n'ont point de Dieu ». {Petits 
¥Oyages, III, p. 378.) 



« UN EVEQUE D'AUTREFOIS » 201 

monde à l'autre, des vertus, de l'éloquence, du zèle, des apô- 
tres, de pieux pèlerins, qui mêlent le murmure des Ave et le 
chant des cantiques aux cris stridents de ces monstres en- 
flammés. 

Dans ces créations de l'industrie, dans ces « marmites, 
usines et locomotives », il ne voulait apercevoir que l'asser- 
vissement trop réel de l'homme à la matière, et, par suite^ 
l'oubli de Dieu et de ses lois, l'oubli des saintes pratiques du 
dimanche, rendues impossibles à des milliers de créatures 
humaines. De là, les termes de progrès, de cwilisation, appli- 
qués aux inventions modernes, lui inspiraient de saintes co- 
lères, auxquelles il donnait un libre cours même devant les 
auditoires les plus raffinés et civilisés. En 1864, à Paris, dans 
une homélie prechée à Saint-Eustache, il s'écriait : 

... Y a-t-il progrès à ce que le mauvais riche, que l'Evangile ne veut 
pas qu'on nomme, couvre sa table de mets exquis des deux mondes, 
des sueurs et des privations de tous les Lazare que plaint le soleil, des 
sollicitudes de centaines de raille employés sur terre et sur mer, à qui 
la sanctification du jour du Seigneur est impossible; tous relevant de la 
gourmandise de Lucullus? Y aura-t-il progrès enfin, si les voies ferrées 
et la foudre des télégraphes mettent tout l'univers en esclavage sous la 
main de quelque Babylone ou Rome antique?... 

Le progrès est dans les accroissements spirituels : Spirltualibus prn- 
ficiat incrementis . Une humble femme, une jeune fille, qui n'ont point 
quitté leur chaumière, qui n'ont pas vu le chemin de fer, qui n'ont su 
que le chemin de la pitié et de la charité, et sont mortes ainsi dans les 
roses de la jeunesse, ou sous la neige des cheveux blancs, chastes, pa- 
tientes, angéliques; le mendiant Lazare qui a rendu le dernier soupir 
en bénissant la porte fermée du mauvais riche : voilà les êtres du pro- 
grès, qu'exaltera toujours, et par-dessus les jardins suspendus de 
Sémiramis, le tact noble et infaillible de l'Église. (P. 81-83.) 

Un autre jour, après avoir confondu l'orgueil des contem- 
porains, en leur montrant les œuvres colossales de l'Egypte 
et de Rome, des Sémiramis, des Pharaons et des Césars, 
œuvres plus humainement admirables que nos « bêtes de fer 
aux narines immobiles », il courait à cette conclusion ora- 
toire, mais pratique et d'une indiscutable rigueur, que la 
plus utile conquête est celle de la vertu domptant les pas- 
sions en révolte et que 

La plus belle victoire est de vaincre son cœur ; 



202 « UN EVEQUE D'AUTREFOIS » 

que « l'enfant, l'humble femme, le villageois ignorant, qui 
savent se gouverner, résister aux exigences d'une chair ré- 
voltée, produisent un phénomène immense ; voilà les véri- 
tables serviteurs du progrès. Ils font plus pour la vie et le 
bonheur de l'humanité, ces humbles que le monde ne con- 
naît pas, que Papin et tous ceux qui ont enseigné à maîtriser 
la vapeur » (P. 84). 

Dans ces élans vigoureux, l'évéque théologien n'envisa- 
geait guère que le point de vue moral et les éternelles des- 
tinées de l'homme : ses invectives s'attaquaient beaucoup 
moins à la science sérieuse qu'au mauvais usage qu'on en 
fait, et aux savants qui négligent Dieu, qui se servent de ses 
dons pour le blasphémer — et qui, de ce chef, sont, disait 
énergiquement Mgr Berteaud, des « sots éternels ». Et dans 
cette lamentable catégorie, ou, comme il disait encore, parmi 
cet immortale pecus^ Mgr Berteaud rangeait — ainsi que doit 
le faire tout chrétien qui sait voir, qui ose haïr, et qui ne 
craint pas de parler — les gens de lettres insulteurs de la foi 
et pervertisseurs d'âmes, quel que fût leur génie, ou ce qu'on 
nomme leur gloire. Aujourd'hui on admet, presque sans 
répugnance et jusque dans des maisons catholiques d'éduca- 
tion, certaines œuvres des pires malfaiteurs littéraires du 
dernier siècle. L'évéque de Tulle, pasteur et docteur, avait 
d'autres pensées; il les poursuivait d'une haine parfaite : 
u Malheur à l'imprudent qui osait prononcer devant lui le 
nom de Voltaire ou celui de Rousseau ! Il était immédiate- 
ment foudroyé d'apostrophes, de sarcasmes, et on lui prou- 
vait largement qu'il était un imbécile et un ignorant. » 
(P. 76.) 

Un vrai savant, chrétien, confessant Dieu dans ses décou- 
vertes, un Christophe Colomb de laboratoire, voire même de 
l'usine, l'évéque de Tulle, qui n'en voulait qu'à la science 
corruptrice, l'aurait exalté jusqu'au ciel; il l'aurait aimé et 
défendu; il l'aurait embrassé comme un de ses petits. Ex- 
cessif en certains points, il n'était pas exclusif. Ce qu'il 
exigeait, c'est (jm; la science, trop souvent orgueilleuse, se 
fit " huFFil)l<* et somnise à la foi » ; car il estimait que « le pre- 
mi<'r principe de la vraie méthode scientifique, c'est un grand 
681)111 'I'- foi» (P. 350). 



« UN EVEQUE D'AUTREFOIS » 203 

Son génie, à lui, ramenait tout à la foi; homme de Dieu 
et de l'Eglise, il vivait de la foi; homme d'un autre âge et 
des siècles de foi, il voulait, même en notre temps, illuminer 
toute doctrine des clartés du ciel. Qu'était-ce, à ses yeux, 
que toute l'Académie des sciences, si elle néglige Dieu, au- 
près d'un pauvre petit pâtre limousin, qui sait Notre Père et 
Je vous salue y Marie ? 

Dès là que la gloire de Dieu était en jeu, peu lui impor- 
taient les hommes et les choses qui passent. En face d'une 
insulte ou d'un oubli envers la majesté divine, son âme souf- 
frait, au point que nul spectacle de la terre ou des cieux ne 
le pouvait distraire de sa douleur. — « Un jour, raconte 
M. Breton, après la procession du Saint Sacrement, il était 
rentré à l'évéché, fort triste d'avoir remarqué quelques fan- 
farons d'impiété qui passaient le chapeau sur la tète, mépri- 
sant la présence et la bénédiction de Dieu. Le prêtre qui 
l'aidait à se dépouiller de son habit de chœur lui dit tout à 
coup en se précipitant vers la fenêtre : 

« Ah! monseigneur, voici la comète; venez voir la 
comète. 

— Pourquoi veux-tu, répondit l'évêque, que j'aille voir 
celte coureuse? Ils ne viennent pas voir, eux, le soleil de 
justice! » (P. 73.) 

III 

Vers la fin de sa longue vie, ses amis, pour ménager les 
forces du vieil évêque, essayaient de contenir son ardeur à 
prêcher, que l'âge ne ralentissait point. « Laissez-moi, leur 
répondait-il; je dois faire mon métier d'évêque ; la gloire 
d'un évêque serait de mourir en chantant Jésus-Christ. » 
(P. 73.) Son métier d'évêque prédicateur et chantre du 
Verbe, Mgr Berteaud le fit, avec un merveilleux éclat de 
parole. 

Réalisant à la lettre le mot du Psalmiste, il crut et il parla. 
Sa foi ne fut jamais muette et, comme Job, il était plein 
de discours. Voilà le secret de son éloquence infatigable et 
intarissable ; sa foi le fit orateur. Sa foi seule ; car la nature 
ne l'y aidait que bien peu. Dès 1842, la renommée de sa puis- 
sance oratoire était établie : mais les rédacteurs des feuilles 



204 « UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 

publiques avaient soin de faire ressortir le contraste entre le 
succès du jeune orateur et les moyens physiques de « cet 
homme à l'extérieur humble et négligé, à la voix faible et 
rauque * ». 

Mgr Berteaud, selon l'expression originale de M. le cha- 
noine Davin 2, avait juste la taille du père de Charlemagne. 
Mais, au souffle de l'esprit, il se redressait, il grandissait, il 
dominait. Dans l'exercice des fonctions épiscopales, il deve- 
nait majestueux; quand il parlait, et lançait aux foules son 
fameux : Allons! allons! il avait l'attitude d'un conquérant. 
Quant à son éloquence, il serait malaisé de la définir, ou de 
la faire entrer dans l'un des genres connus en rhétorique. 
Abondance de doctrine, abondance de paroles, exubérance 
d'images hardies ou de souvenirs bibliques et patristiques, 
applications ingénieuses, neuves, charmantes, superbes, 
naïves ; le tout se suivant au fil de l'inspiration. C'était une 
voix théologique ; voix toujours prête à retentir, lyre toujours 
prête à vibrer, en chaire, dans la conversation, à table, par- 
tout : « La lyre vibrait facilement et, pour ainsi dire, sans 
repos. Pour deux ou trois auditeurs, ou pour un seul, il par- 
lait, comme il eût parlé pour l'auditoire le plus imposant; il 
n'avait pas moins l'enthousiasme sacré, il ne jetait pas moins 
de fleurs et de tonnerres^. )> 

Les fleurs et les foudres, ils les répandait sur les sujets 
qui sollicitent la parole du prêtre instruit, pieux, zélé, vail- 
lant. Jamais une tirade oiseuse, qui n'eût des élans et des 
envolées du côté de Dieu, mieux connu et plus aimé. Mais 
trois ou quatre sujets entre autres avaient le don de l'émou- 
voir, de faire éclore ses fleurs, jaillir ses foudres. C'était 
d'abord le spectacle de la nature, œuvre de Dieu, palais et 
atelier de Dieu, plein de lumière et de roses. Voici une de 
ses improvisations familières aux pauvres laboureurs de la 
Corrèze : 

Votre journée est rude; adoucissez-la par la prière, renouvelez sou- 
vent vos actes d'amour : a Mon Dieu, je vous aimel que votre soleil est 

1. Le Courrier du Midi. Montpellier, 9 juin 1842. 

2. DaoK un article du Monde, lib. cit., p. 142. 

3. Voir L. Vcuillol, Mélangea, 3* Bérie, t. IV ; définition enthousiaste du 
génie oratoire de Mgr Berteaud. 



« UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 205 

beau, que vos fleurs sont odorantes, que vos oiseaux sont joyeux! Ils 
disent vos louanges, mais ils ne vous connaissent pas ; moi je vous 
connais... » 

Il faut finir. Je veux vous rappeler une belle parole : « Je suis la fleur 
de la campagne », a dit Notre Seigneur Jésus-Christ; non pas la fleur 
du jardin, la fleur qui vit dans un enclos enfermé, mais la fleur des 
champs qui fleurit en plein soleil et qui appartient à tous. Sur la fleur, 
dans sa corolle d'or, à la lumière du bon Dieu, l'abeille vient composer 
son miel embaumé. L'araignée fabrique, dans l'ombre, ses venins pes- 
tilentiels. Ne soyez pas de ces araignées dégoûtantes, qui vivent triste- 
ment aux angles des murs. Soyez des abeilles joyeuses, et reposez-vous 
sur Jésus-Christ. (P. 130.) 

Dans la nature, au milieu de ses « vertes et mâles cam- 
pagnes )), ce que Févêque orateur voyait avant tout, des yeux 
de sa foi, c'étaient les futurs éléments de l'Eucharistie, les 
épis et les grappes, que Dieu, les anges et les travailleurs 
des champs élaborent pour l'autel. Le seul souvenir de l'Eu- 
charistie emportait sa pensée à des hauteurs splendides et lui 
suggérait de vrais cantiques oratoires, des Pange lingua^ 
éclatant dans une prose radieuse et sublime : par exemple, 
ce fragment de discours prononcé à Saint-Eustache : 

Et tout d'abord, que j'invite cette immense ville de Paris à se tenir 
comme vous, attachée par les mains de la foi et de Tamour aux grappes 
d'or de la vigne immortelle, aux blanches nappes du froment divin... 

Quelques syllabes s'échappent de nos lèvres dressées au miracle par 
les lèvres du Christ; et voilà que ce morceau de pain n'est plus du 
pain; voilà que ces gouttes de vin ne sont plus du vin. Un liquide 
paraît; il se balance, il a les odeurs du sang de la vigne : gracieuse er- 
reur ! C'est le pur sang du Christ. Je vois une tranche de fleur de fro- 
ment, dont l'eau et le feu lient la succulente poussière : déception des 
sens! Il n'y a plus rien là de ces éléments terrestres; c'est la chair, ce 
sont les membres, ce sont les os, c'est tout le corps du Christ!... 

beau froment! ô magnifique grappe! que vous êtes heureux d'avoir 
été choisis entre toutes les plantes, entre tous les arbres, à l'exclusion 
des diamants même et de la lumière, pour être ainsi posés sur des plats 
d'or, et devenir, avec deux souffles articulés, le corps, le sang, l'âme 
et la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ! 

C'est en cette langue magnifique que l'évoque de Tulle 
chantait le Verbe. Avec le Verbe, il chantait du môme ton et 
du même cœur le Pape, vicaire du Verbe; la France, fille 
aînée et soldat de l'Eglise du Verbe. Nous voudrions le 
suivre et citer encore. Détachons seulement une de ces en- 



206 « UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 

volées à la gloire de la France chrétienne, la seule France 
que connût cet évêque français d'autrefois, la seule qui mérite 
et appelle ces fiers dithyrambes : 

Si Jésus-Christ dès le premier jour a chanté à l'oreille du Franc in- 
dompté, et donné à notre roi Glovis la victoire contre les Allemands aux 
champs de Tolbiac ; si Jésus-Christ a catéchisé nos guerriers, sur la 
route de Tolbiac à Reims, par la bouche de Vaast, enfant des Lémo- 
vices; et voulu que la noble nation française naquît à la foi dans la nuit 
de Noél, le jour même où il naissait au monde ; si Jésus-Christ a envoyé 
du ciel une colombe tenant Thuile sainte qui marquerait le front de nos 
rois; et fait la France la fille aînée de son Eglise, la protectrice de la 
papauté, le grand peuple substantiel dans la foi, la nation apôtre par 
excellence; si Jésus-Christ a suscité saint Louis, qui se disait lui-même 
le Sergent du Christ; et accompli durant quatorze siècles ses gestes il- 
lustres par le bras des Francs, n'est-ce donc rien que tout cela? 

Patrie, traditions nationales, gloire des ancêtres, tout retentit du 
nom de Jésus-Christ. Notre vieille loi salique débute par ces mots : 
Vive le Christ! il aime les Francs : Vivat Christus! Amat Francos ; qui 
acclamerez-vous donc, si vous blasphémez Dieu?... (P. 294.) 

On n'a jamais dit plus vrai; a-t-on jamais dit plus beau? 
L'orateur parlait de l'abondance du cœur; il aimait son pays, 
comme les grands évêques qui l'ont fait. Au déclin de la vie, 
tout brisé et ruiné par la vieillesse, l'évêque de Tulle se 
traînait jusqu'à la chaire, pour chanter le Verbe, le Pape, la 
France, avec les derniers restes d'une voix qui se ranimait à 
ces grands noms. 

Le style de Mgr Berteaud était fort comme sa pensée ; 
rayonnant comme elle, — sauf néanmoins, ses meilleurs amis 
sont forcés d'en convenir, quand il s'aventurait à prêcher en 
patois limousin; pour se mettre, croyait-il, davantage à la 
portée de son peuple; et pour honorer l'antique idiome des 
Lémovices, que Dante admira. Il se trompait : les paysans de 
son diocèse comprenaient mieux son français merveilleux que 
le patois déplorable avec lequel il écorchait leurs oreilles : 
Dante n'eût certes pas admiré ce limousin-là. Le vrai parler 
de Tévéque de Tulle, c'était celui de France, classique, fami- 
lier, grandiose, s'élevant jusqu'aux hardiesses de Bossuet, et 
s'abaissent jusqu'aux originalités inattendues et voulues. 

11 n'écrivait point, et il n'avait garde de s'enfermer dans les 
divisions méthodiques de Bourdaloue : il s'y serait fourvoyé. 



« UN EVEQUE D'AUTREFOIS » 207 

Il s'en allait un peu à l'aventure, au caprice et au choc des 
idées, comme par bonds. Souvent, ses plus heureuses saillies 
oratoires venaient d'une brusque inspiration, qu'un hasard 
faisait naître. La première fois qu'il prêcha dans l'église de 
Saint-Eustache, le soleil se jouait dans les verrières, sous les 
gracieuses ogives ; l'orateur aperçut les jeux de lumière : 
« J'aperçois, s'écria-t-il, de beaux rayons d'or; c'est un glo- 
rieux symbole que le ciel m'envoie. Les rayons qui illumi- 
nent cette église sont l'emblème de Jésus-Christ; et ce soleil 
nous représente le soleil de la Vérité. » (P. 315-316.) Une 
autre fois qu'il prêchait, dans la même église, l'adoration per- 
pétuelle, il rencontra, au sortir de la sacristie, un groupe 
d'enfants'agenouillés pour recevoir sa bénédiction. De là, ce 
ravissant exorde : 

... En sortant tout à l'heure du Sacrarium, j'ai rencontré un groupe 
de petits enfants agenouillés, attendant ma bénédiction d'évêque ; et je 
me disais : Oh ! la gracieuse rencontre ! Oh ! l'aimable introduction 
dans la vénérable assemblée ! Oh ! le fortuné chemin pour monter à la 
chaire ! « C'est de la bouche des enfants et des lèvres mouillées de 
lait que sort la louange parfaite, à la face de vos ennemis, pour détruire 
l'ennemi et le vindicatif. » (Ps. viii, 9.) Ces enfants, c'étaient des 
roses ; ils parlaient la langue des roses ; et la langue des roses, c'est- 
à-dire leur puissant parfum, a le pouvoir de ruiner, dans l'enceinte de 
l'Église, les natures dépravées et les poitrines malsaines des blasphé- 
mateurs. 

Mais j'ai senti, mes frères, que vous aussi vous étiez des enfants... 

Le digne évêque, par amour pour ces enfants qui par- 
lent la langue des roses, allait jusqu'à chanter la louange 
de ces petits aux lèvres mouillées de lait, dont les chants peu 
harmonieux et intempestifs troublaient une cérémonie. Un 
jour, qu'il administrait la confirmation, voilà qu'un enfant 
aux bras de sa mère se met à crier; le curé de la paroisse 
ordonne qu'on l'emporte au plus vite : <c Non, non ! dit Tévê- 
que; laissez cet enfant; laissez-le donner un libre cours à sa 
fantaisie ; il chante les louanges de Dieu, et Dieu se plaît à 
l'entendre. Chante, mon enfant, chante ; ta voix est douce à 
l'oreille du bon Dieu. » (P. 117.) 

Ce n'était pas seulement à l'église et en chaire, que 
Mgr Berteaud se sentait en veine d'éloquence. En 1862, il 
s'en allait à Rome; sur mer, sa causerie devint un hymne 



208 « UN ÉVEQUE D'AUTREFOIS » 

perpétuel; la Méditerranée était calme et bleue; l'évêque 
prêcha, en pleine mer, comme dans une basilique. A Rome, 
on voulut l'entendre au Colisée, incomparable basilique du 
martyre, bien appropriée à son génie enthousiaste. Or, pen- 
dant le discours, l'évoque découvre un groupe nombreux de 
soldats français qui l'écoutent. Il s'interrompt et leur lance 
celte parenthèse : 

Je vois, à côté de ceux qui prient et témoignent, le fer ami aux 
mains de la France. J'aime à voir ces nobles adolescents, commandés 
par de beaux capitaines. Enfants, je vous félicite ! Soyez heureux et 
Gers, et un jour dites à vos mères : « Nous avons été à Rome; nous 
fûmes à cette fête ; nous avons fait un noble service ; jour et nuit nous 
montions la garde pour la cause de Dieu et de son vicaire... » (P. 280- 
281.) 

Mais voici mieux encore, en fait de boutade oratoire et de 
curieuse improvisation. Il faudrait lire tout le récit, c'est-à- 
dire toute la lettre où Louis Veuillot détaille le fait. Un soir, 
toujours à Rome, pendant le dîner, au milieu d'une vingtaine 
de convives français et italiens, l'évêque de Tulle parlait. On 
était au dessert; Louis Veuillot se présente, et l'évêque se 
tournant vers un prélat italien tout ébahi : « Et toi, mon petit 
Romain, allons, lève ton verre et bois à la santé de mon Louis, 
de mon beau sagittaire; et qu'il puisse toujours d'un bras 
vaillant lancer ses flèches d'or sur les ennemis de l'Église de 
Dieu... ces crapauds * ! » 

On a eu le courage, fort inutile, de recueillir les Propos de 
table de certains personnages, qui n'avaient pas grand'chose 
à dire pour l'instruction ou l'édification de leurs semblables. 
II est à regretter que les auditeurs et familiers du vénéré 
prélat n'aient pas songé à noter les Propos qu'il tenait là 
presque chaque jour, au milieu de ceux qu'il nommait sa 
a couronne de prêtres ». Il y aurait eu dans ces souvenirs une 
mine extrêmement riche de doctrine, d'éloquence, d'anecdotes 
curieuses et édifiantes, de charmantes saillies, semblables, 
par plus d'un côté, à celles dont Mgr Camus a émaillé son 
admirable livre de V Esprit de saint François de Sales. 

1. Correspondance : Lettres à sa sœur; t. II, p. 448. Rome, 1" juillet 
1867. 



« UN EVEQUE D'AUTREFOIS » 209 

A table, Mgr Berteaud ne prenait que d'un plat; après quoi, 
c'est-à-dire au bout d'environ un quart d'heure, il causait 
avec les prêtres ses nombreux convives, qui apprenaient 
ainsi à le mieux connaître et qui assistaient, sous un charme 
continu, à une classe très variée de théologie, d'histoire et 
de littérature éblouissante. Cette conversation à table était un 
usage d'autrefois ; de là vient que l'évêque de Tulle la préfé- 
rait aux longues séances dans un salon — chose trop mo- 
derne. Peu lui importait d'ailleurs le service qui, bien des 
fois, (c eût paru maigre, si l'amphytrion avait eu moins d'es- 
prit » (p. 205). Mais de l'esprit, il en avait toujours, et du 
meilleur. Ses causeries étaient plutôt des monologues, inter- 
rompus, de temps à autre, par quelqu'un des auditeurs qui 
remplissait de la sorte le rôle des acteurs en scène, chargés 
de donner la réplique. L'évêque causeur avait alors le loisir 
très court de respirer, avant de repartir comme sur une nou- 
velle piste : et le monologue, avec tous les jeux de l'orchestre, 
durait aisément jusqu'à dix et onze heures de nuit, ou même 
au delà ; minuit sonnait parfois, que l'évêque causait encore. 
— « Le plus petit incident, l'entrée inopinée d'un convive, le 
regard interrogateur d'un prêtre, l'offre d'un plat suffisaient 
pour lancer le torrent » (p. 154) — ou pour lui frayer une 
autre issue. Et là, comme partout, l'inépuisable causeur fai- 
sait son métier d'évêque ; il instruisait, il affirmait les prin- 
cipes et affermissait les cœurs, il les dilatait et égayait à 
mainte reprise, il décochait des « flèches d'or » ; puis, d'un 
coup d'aile, il relevait sans effort jusqu'à Dieu les pensées de 
son pieux auditoire émerveillé. 

Un jour, un prêtre qui mangeait à sa table, se lève avant la fin du 
repas et se dispose à sortir. 

« Où vas-tu ? lui demande Tévêque. 

— Monseigneur, je vais prêcher au Garmel. 

— Ah ! tu vas prêcher? mais tu n^as pas encore dîné ! 

— Pardonnez-moi, Monseigneur; j'ai mangé sufiisamment et je suis 
pressé par l'heure. 

— Allons I eh bien ! il convient, en effet, de laisser sur la table le 
pain que Dieu donne à notre corps pour aller rompre aux âmes le pain 
de la parole. Les filles de Sainte-Thérèse ont faim du Verbe ; il ne faut 
pas qu'elles attendent. Va les nourrir, va leur donner en abondance le 
pain de vie. Mais en partant, prends du moins ce gâteau ; il est sucré j 

LXXVI. — 14 



210 « UN ÉVÊQUE D'AUTREFOIS » 

il répandra sur tes lèvres un suave parfum ; tes paroles en seront plus 
douces à l'oreille de mes enfants. (P. 74. ) 

Même sur un gâteau, l'éloquence de l'évêque trouvait du 
miel à cueillir ; un peu comme l'eussent fait les douces avettes 
du bon Monsieur de Genève. — Par contre, et par malheur, 
l'orateur qui parlait avec cette incomparable souplesse avait 
pour écrire une répugnance quasi invincible. Il causait sur 
tous les sujets, trois et quatre heures durant, sans fatigue ; 
mais il lui pesait de tenir la plume quelques minutes. Suivant 
lui, une main épiscopale est faite pour bénir, non pour tracer 
des lignes noires sur des feuilles ; « la plume, disait-il plai- 
samment, salit les doigts et rogne les ailes de la pensée » 
(p. 327). • 

Et presque jamais il ne pouvait se résoudre à manier cet 
instrument si léger et si lourd. Non que l'évêque de Tulle 
n'ait écrit, en ses documents épiscopaux, des pages très 
belles et applaudies par les maîtres dans l'art de penser et de 
bien dire. Sa Lettre pastorale sur la proclamation du Dogme 
de l'Immaculée Conception fut estimée un chef-d'œuvre par 
le grand évêque de Poitiers, qui le félicita d'avoir si heu- 
reusement « expliqué Vacte de V Église * » ; et par Louis 
Veuillot, qui voulut la répandre à milliers dans le public; 
après y avoir « changé quelques virgules », ou adouci une 
ou deux expressions d'uïîe hardiesse trop au-dessus de la 
portée moyenne des lecteurs 2. 

Mais en d'autres occasions, ses amis eurent beau le sup- 
plier; il eut beau s'essayer lui-même, pendant le Concile, à 
formuler par écrit ses idées sur l'Infaillibilité pontificale ; des 
hommes tels que Mgr Pie et Louis Veuillot eurent beau l'im- 
portuner, le harceler de leurs raisons et de leurs prières, 
pour l'engager à retoucher des œuvres magistrales et à les pu- 
blier ; rien n'y fit. On s'offrait à lui fournir des éditeurs ; voire 
même, je crois, à revoir ses épreuves d'imprimerie — ce qui 
est l'idéal de l'obligeance et du dévouement; ce fut peine 
perdue. Les lettres lui arrivaient pressantes et douces; il ne 
répondait ni aux désirs exprimés, ni aux lettres. Pour cela, 

1. Lettre du 4 mai 1855 ; voir lih. cit., p. 334. 

2. Voir dao» U Correspondance les Lettres à M. l'abbé Dclor ; passim. 



« UN EVEQUE D AUTREFOIS » 211 

ii lui eût fallu mettre la main à la plume, et se mettre l'es- 
prit à la torture : « Il lui était impossible de relire et de cor- 
riger un de ses écrits, sans vouloir le refaire en entier » 
(p. 344). 

Un jour, en 1861, Louis Veuillot qui n'obtenait rien, pas 
même un signe de vie, perdit un peu patience. Et alors 
on s'avisa chez lui d'un stratagème tout neuf; Mlle Élise 
Veuillot sollicita, pour son frère, non point les fameux Man- 
dements, ni une lettre qui ne pouvait sortir de l'encrier épis- 
copal, mais un pâté daLUS le goût de ceux que, naguère, son 
frère avait mangés à l'évêché de Tulle. Presque par le retour 
du courrier, le pâté arriva à Paris ; et par-dessus le marché 
— ce qui était le comble de la victoire — une lettre de l'évê- 
que : mais dans cette lettre, il demandait grâce et se décla- 
rait incapable de rédiger ou corriger quoi que ce fût. 

La réponse de Louis Veuillot ne se trouve point dans les 
sept volumes parus de sa Correspondance : je suis sûr que 
nos lecteurs nous sauront gré de la leur servir. La voici : 

Monseigneur et Père, 

Elise avait juré qu'elle aurait une réponse et prompte, un Pdte'- 
gramme^ disait-elle, pour employer la gracieuse langue du siècle ; 
mais une lettre de votre main, on n'y comptait pas. Lorsque cette chère 
lettre est arrivée hier soir, au coin du feu, oii nous prenions nos dis- 
positions pour lire enfin le discours du P. Lacordaire^, la surprise et 
le triomphe n'ont pas été médiocres. En vous écoutant néanmoins, ce 
triomphe a pris une teinte d'attendrissement et de repentir. Oui, vrai- 
ment, Monseigneur, nous nous faisions quelque reproche d'avoir usé 
de stratagème pour vous contraindre à nous dire ce qu'après tout nous 
savons bien. Certes, nous n'ignorons pas que nous avons notre belle 
part de votre grand cœur. 

Il a été délibéré, avant de lire le P. Lacordaire, que l'on vous répon- 
drait en double, et plusieurs fois et sans demander de réponse, ni en 
attendre, ni vous pousser à des soins de cuisine qu'un père peut 
prendre, mais qu'un évêque risque de remplir mal, n'étant pas destiné 
à cela du Saint-Esprit. Monseigneur, que vous êtes peu homme de 
lettres ! 

Il est plus facile de vous décider à commander un pâté que de vous 
décider à relire une page. Ainsi, Monseigneur, on ne vous demandera 
plus rien. 

Nous sommes vaincus par votre douceur, par vos aveux, par votre 

1. Le discours de réception à l'Académie française. 



212 « UN EVEQUE D'AUTREFOIS » 

résignation, par votre incapacité. Je ne pousse qu'un dernier cri; 
puisse-t-il retentir toujours au fond de votre conscience : J'atteste qu'il 
serait plus utile à moi et à plusieurs d'avoir à lire autre chose que le 
discours académique du P. Lacordaire. 

Nous Tavons lu enfin, ce fameux morceau. Quelle pauvreté, quelle 
pitié, quelle lâcheté, quel scandale, quel ridicule amour de la phrase et 
quelle odieuse servilité envers tous les phraseurs ! Le public lui-même, 
malgré sa sottise, en est blessé. Il sent que ce religieux n'a pas j)arlé 
comme il devait faire et il lui sait mauvais gré de ses caresses. On ne 
le croit pas sincère ; il l'est cependant. A ses débuts, dans V Avenir, il 
disait : « Lorsque Rousseau rendit à Dieu son ame harmonieuse... » 

C'est toujours cela. 

De telles lectures me rendent malade. Je n'ai pas encore pris l'habi- 
tude de les accepter en silence. Il faut que je m'y fasse pourtant. L'au- 
torisation d'écrire m'est formellement refusée ; et je suis au secret, car 
je ne peux avoir de voix qu'au journal. Taconet ne veut pas m'ouvrir une 
porte par laquelle entrerait la mort^ Ma sœur fait pour vous, Monsei- 
gneur, une copie de la lettre de M. de Persigny^; il me semble que 
La Guéronnière se surpasse, sous ce nouveau maître. Oh ! l'indigne 
Limousin ! 

Adieu, Monseigneur et Père ; je vous remercie tendrement, je vous 
baise les mains. Que toute la tendresse de votre âme nous bénisse, 
dans le sentiment filial avec lequel nous sommes à vos pieds. 
1" février 1861. 

Louis Veuillot. 

Quel dommage, encore une fois, qu'il reste si peu de chose 
des Œuvres d'un évêque tel que Mgr Berteaud ! Il a prêché 
et causé, si j'ose dire, des bibliothèques entières : et de tout 
ce qu'il a écrit, on ne ferait pas un bien gros volume. Nous 
devons remercier Louis Veuillot d'avoir cueilli, au vol, à 
Rome, le discours sur les Indulgences, reproduit dans le 
Parfum; et nous félicitons l'historien de V Évêque d^ autrefois 
d'avoir sauvé quelques épaves, quelques demi-pages, sur 
Jésus-Christ, le Pape, la vie surnaturelle... 

Redisons-le avec regret, c'est bien peu. Mais aussi combien 
d'autres grands évéques d'autrefois n'ont laissé pour héri- 
tage que la mémoire de leurs vertus et l'exemple de leur vie! 
C'est l'héritage des Saints ; et probablement l'évêque de 
Tulle ne tenait pas à en laisser d'autre. Il savait que tout 

1. M. Tacouet venait de fonder le Monde, pour remplacer l'Univers, sup- 
primé par le gouvernement impérial. 

2, RefuKant !';t'ifo.iv;,iio„ défaire re^AvailreV Univers. 



« UN EVEQUE D'AUTREFOIS » 213 

passe ; hormis Dieu et la vérité. 11 se résignait sans peine à 
passer, lui aussi, sans traîner après lui une ombre et un ba- 
gage littéraires. Dans l'une de ses devises familières, em- 
pruntées aux psaumes, il avouait qu'il ne ressemblait pas à 
tout le monde : et qu'il n'avait qu'à passer. C'est ce que 
rappelle son digne successeur, en louant l'historien et l'évê- 
que d'autrefois qui, « dans son originalité naturelle et vou- 
lue, aimait à dire de lui-même : Singulariter sum ego^ donec 
transeam^. » 

Mais, il a passé en faisant le bien et en disant de belles 
choses. 

Victor DELAPORTE, S. J. 



1. Lettre de Mgr Denéchau à M. l'abbé G. Breton. Tulle, le 18 octobre 

1897. 



L'AMÉRICANISME* 



Parler de raméricanisme, discuter les idées qu'il repré- 
sente et se permettre de ne pas les accepter sans réserve, ce 
n'est pas, comme on a pu le dire, faire une campagne contre 
rÉglise américaine. Quand Louis Veuillot s'en prenait à 
Mgr Dupanloup, personne n'eut l'idée d'accuser le grand 
polémiste de livrer un assaut à l'Eglise de France, ni même 
de vouloir diminuer la réputation de piété de l'illustre 
évèque d'Orléans. Tel est, nous semble-t-il, le cas de 
M. Maignen. Nous n'approuverions pas chez lui ce qu'on 
pourrait regarder comme une attaque passionnée contre 
l'Église des États-Unis. Grâces à Dieu, rien de semblable 
ne ressort de la lecture sérieuse de son livre. Il discute, 
comme il en a le droit, des idées venues d'Amérique et, s'il 
les juge en toute liberté, nulle part il ne prétend redresser 
les torts de l'Église d'Amérique. 

Pour notre part, l'américanisme nous avait jusqu'ici paru 
quelque peu ridicule. Nous n'y avions vu qu'une forme de 
cet exotisme qui, depuis quelque temps, pousse une certaine 
école à regarder par delà nos frontières, pour trouver ma- 
tière à admiration dans les institutions, les lois et les mœurs. 
On a voulu faire de nous des Anglais. Sans démonstration 
préalable de la supériorité réelle de nos voisins d'outre- 
Manche, on nous a pressés de renoncer à nos vieilles mé- 
thodes d'éducation, comme étant surannées et trop oublieuses 
de l'importance du biceps dans la formation de l'homme et 
du citoyen. Sans prétendre que tout soit parfait chez nous, et 
qu'il n'y ait rien à modifier dans notre système d'éducation, 
nous persistons à croire que notre caractère national vaut 
celui de bien d'autres pays, et que, pour faire d'excellents 
Français, il suffit de savoir en tirer bon parti. 

1. Etudes sur l'Américanisme : Le P. Hecker est-il un saint? Par Charles 
Maignen. Un vol. in-12. Rome, Desclée. Paris, Retaux. 



L'AMERICANISME 215 

Mais l'école de toutes la plus bruyante, pour ne pas dire 
la plus naïvement audacieuse, est celle qui veut à tout prix 
nous américaniser. Depuis quelques années, des orateurs, 
personnellement très respectables, sont venus d'Amérique 
nous dire des paroles plus sonores que nouvelles. Leurs 
discours mêlés de vérités fort vieilles et d'affirmations con- 
testables ont été couverts d'applaudissements complaisants. 
Il fut, dès lors, convenu que l'Amérique possédait, dans les 
États de l'Union, le plus enviable des régimes politiques, que 
là seulement fleurissait la liberté et que l'Eglise y renouvelait, 
sans miracles cependant, les merveilles des temps aposto- 
liques. Notre clergé fut invité à prendre des allures et des 
idées américaines. Aller au peuple comme en Amérique, 
comprendre son siècle comme en Amérique, se donner à 
lui comme en Amérique, tel fut le mot d'ordre. Nous aurions 
eu, comme en Amérique aussi, un Congrès des Religions^ si le 
sens catholique et l'autorité de l'Eglise n'étaient intervenus 
pour écarter de nous cette bizarre invention. 



Cet enthousiasme serait innocent, s'il se bornait à quelques 
points de politique économique et sociale. On pourrait, dans 
ce cas, lui reprocher d'établir des comparaisons entre des 
régimes qui n'ont de semblable que le nom. La constitution 
de la grande République américaine est une copie de la cons- 
titution anglaise, dont elle semble un feuillet détaché. Il ne 
faudrait pas l'oublier, dans les éloges qu'on nous fait de ces 
institutions libérales, sous lesquelles l'Eglise aux Etats-Unis 
jouit d'une indépendance que nous avons mille raisons d'en- 
vier. Le jour où la République française voudra bien recon- 
naître aux catholiques le droit à la liberté, tel qu'il se prati- 
que dans les États de l'Union, on verra dans notre vieille 
France une activité religieuse bien supérieure à celle qu'on 
veut à tout prix nous faire admirer dans la jeune Amérique. 
Au lieu de tant prôner la liberté chez les autres, on ferait bien 
peut-être de travailler à la conquérir chez nous, autrement 
que par des compromissions toujours plus faciles que la ré- 
sistance, mais beaucoup moins efficaces qu'elle pour faire 
triompher le droit. Ce sentiment de son droit à la liberté, que 



216 L'AMÉRICANISME 

rAméricain porte en lui-même profondément gravé, nous 
aimerions à en retrouver quelque chose chez nos compa- 
triotes. P.ar ce côté purement politique nous aurions grand 
intérêt à nous américaniser. 

Mais, de la politique, la question a passé sur le terrain 
doctrinal et religieux. On a voulu importer d'Amérique une 
manière d'entendre les relations de l'Eglise avec la société 
contemporaine, devant laquelle nos vieilles méthodes d'apo- 
logétique, de conversion et d'apostolat devaient paraître bien 
étroites et bien usées. Il est convenu, dans l'école dont nous 
parlons, de tenir en profond dédain tout ce qui ne répand 
pas un parfum de nouveauté. Or, en matière religieuse et 
théologique, le nouveau risque souvent de n'être que le vague 
ou le faux. Les hommes de génie sont rares, même en Amé- 
rique, et les initiateurs, quand ils n'ont que de l'audace et 
peu de science, tombent facilement dans la témérité. 

C'est le cas, nous semble-t-il, de ce P. Hecker dont on a 
fait grand bruit, qui fut assurément un homme de zèle et de 
vertu et qui fit, à sa manière, un bien considérable. Mais^ 
vouloir nous le donner, sans restriction aucune, comme 
« l'idéal du prêtre, le docteur, le grand élu de la Providence, 
le pionnier universel de l'Eglise, le type de l'apôtre des temps 
modernes, etc., etc. », c'est abuser par trop de la crédulité 
du lecteur. Cette exagération dans l'éloge inspire, dès le dé- 
but, quelque défiance, et l'on se demande involontairement 
s'il n'y a pas lieu de traiter cela comme une nouvelle venue 
d'Amérique. 

M. Charles Maignenne s'est pas cru obligé d'accepter sans 
examen le panégyrique du P. Hecker, l'éloge de ses doctrines 
et de ses procédés apostoliques. De cet examen est sorti un 
livre qui ne plaît pas aux tenants outrancierS du libéralisme 
retour d'Amérique, mais qui ouvrira les yeux de ceux qui le 
liront avec la loyauté et la bonne foi de l'homme désireux 
de ne donner qu'à bon escient son admiration. L'auteur 
n'avait pas d'autre but que de ramener à leur juste valeur 
des prétentions par trop audacieuses, et de rappeler à ceux 
qui paraissent l'oublier qu'il n'y a pas, dans le domaine de la 
foi, deux sortes de vérités : les unes intangibles et les autres 
livrées aux variations de la pensée humaine. Il l'a fait avec 



L'AMERICANISME 217 

l'autorité du prêtre qui connaît sa théologie, et ne craint ni la 
contradiction, ni cette espèce d'impopularité que les idées et 
les choses du passé rencontrent dans un certain monde, dont 
l'ignorance pourrait seule excuser les injustices. 

M. Maignen a vu dans l'américanisme un danger pour 
l'Église. Ce n'est pas sans raison. Il n'y a pas bien longtemps, 
nous avons entendu nous-mêmes des évêques d'Amérique, 
très patriotes, mais aussi très catholiques, désavouer de la 
façon la plus absolue les tendances, les idées et les agisse- 
ments d'une école qui vise, disaient-ils, à faire prédominer 
les vues d'un petit nombre, à l'encontre de la très grande 
majorité des évêques, dans les questions d'enseignement et 
de conduite. Ils ne cachaient pas les craintes que leur inspi- 
rait cette manie de conciliation à outrance, et ils ne jugeaient 
pas qu'il fût salutaire d'abandonner, dans l'espoir douteux que 
les dissidents en seraient mieux attirés, les méthodes d'apos- 
tolat qui avaient valu à l'Amérique le bienfait de la foi. Il y 
a lieu de croire, ajoutaient-ils, que nous en aurons bientôt 
fini avec cette coterie bruyante qui sème parmi nous la divi- 
sion, et met le trouble dans le monde catholique, finalement 
au profit de nos adversaires. 

Le livre de M. Maignen met en plein relief cette préten- 
tion, plus que hardie, de prendre la direction de l'Eglise et 
de la conduire par des voies nouvelles à des succès qu'elle 
n'a jamais connus. 

Il faudrait d'abord prouver que l'Eglise s'est arrêtée dans 
sa marche progressive. Mais cette école a le don singulier 
de faire croire à quelques-uns qu'elle rend des oracles. 
Les oracles se démontrent d'après l'événement. Or, est-il 
bien sûr que, sauf en Amérique, l'Eglise ait, en quelque 
sorte, fait défaut à sa mission de travailler au salut des 
âmes ? Ne pourrait-on pas démontrer que, sur le territoire 
de l'Union, les conquêtes apostoliques sont fort modestes 
et, partant, que la méthode n'a pas toute l'efficacité dont 
il plaît à quelques-uns de lui faire un mérite excep- 
tionnel ? 

Sans nous attarder à faire ressortir en détail tout ce qu'il 
y a de juste et d'opportun dans le courageux mémoire de 
M. Maignen, contentons-nous de signaler quelques-uns des 



218 L'AMERICANISME 

caractères de l'américanisme si bien dessinés par le vaillant 
écrivain. 

En premier lieu, on est tenté de penser que la modestie ne 
compte point parmi les vertus pour les américanisants. Elle 
est remplacée chez eux par une confiance en soi-même qui 
ressemble étrangement à la présomption. On n'oubliera pas 
de longtemps un discours prononcé par un de leurs cory- 
phées, lors de son dernier passage à Lourdes. Le prélat, par- 
lant devant un auditoire de pèlerins français, se demanda 
pourquoi l'Immaculée n'était pas apparue en Amérique ? Et 
il répondit simplement : « Parce que l'Amérique n'en avait 
pas besoin. » L'édification des auditeurs fut médiocre. Ils se 
retirèrent au moins convaincus que , de l'autre côté de 
Tocéan, on avait des idées singulières sur les dons de Dieu. 

De fait, on est frappé, dans les paroles et les écrits des 
tenants de l'américanisme, du peu d'estime qu'ils semblent 
professer pour le surnaturel. A notre avis, c'est là un côté 
essentiellement faux et dangereux des idées de l'école nou- 
velle. Ou elle ne comprend rien à l'ordre surnaturel et aux 
relations de l'ordre naturel avec lui, et, dans ce cas, avant 
d'enseigner, elle fera bien d'étudier sa théologie ; ou elle 
connaît la portée de sa doctrine, et, dès lors, il faut la con- 
damner, car elle est tout au moins téméraire. Que signifie, 
en effet, cette persistance à soutenir que l'on a trop donné 
aux vertus surnaturelles au détriment des vertus naturelles, 
sinon que le surnaturel, c'est-à-dire ici la grâce, déprime la 
nature et rend l'homme moins apte à remplir sa destinée? Que 
veut dire cette bizarre invention de \eriuspassiçes, sinon que 
certaines vertus ne méritent pas d'être pratiquées ? 

Enfin, comment qualifier des propositions telles que 
celle-ci : « Les hommes accepteront-ils des enseignements 
sur les conditions du bien-être dans le monde à çenir^ de la 
part de gens qui se montrent eux-mêmes si lamentablement 
ignorants sur les conditions du bien-être dans le monde où 
nous sommes? » Ce sont, paraît-il, les économistes qui, dé- 
sormais, sauveront les âmes. L'histoire cependant est là 
pour nous dire que les saints, gens peu soucieux du bien- 
être ici-bas, ont été les seuls grands convertisseurs des 



L'AMERICANISME 219 

hommes. La foi, unie au bon sens, nous assure qu'il en sera 
de même à l'avenir. Souhaitons à l'Amérique de produire 
beaucoup de ces vrais grands hommes, profonds en humilité, 
en mortification, riches de vertus dites passives, mais fort ac- 
tives, ignorant le bien-être, mais connaissant les voies de 
Dieu. De ceux-là, un seul fera faire à l'Église plus de pro- 
grès que tous les savants réunis au Congrès des Religions. 

Un autre caractère de Técole, c'est la prétention à un mo- 
dernisme dont elle aurait seule le secret. Ce qu'est au juste 
ce modernisme, on ne l'a jamais dit. Sa définition précise offri- 
rait-elle un danger? Ou ne sait-on pas exactement ce qu'on 
veut? Les deux hypothèses pourraient se justifier. En parcou- 
rant çà et là les livres, discours ou articles, signalés par 
M. Maignen, on recueille des insinuations, et parfois des 
aveux, qui sufïisent à fixer l'idée du modernisme américain. 
L'Eglise est, tantôt ouvertement, tantôt à mots couverts, 
accusée d'être en retard sur le siècle, de s'être immobilisée, 
d'avoir gardé hautes et fixes les barrières et les douanes. 

La lecture de la troisième partie du livre de M. Maignen 
édifiera sur ces hardiesses tout esprit désireux de connaître 
la vérité. On peut regretter que par endroits il semble mettre 
sur le compte de l'américanisme les excès d'un Charbonnel, 
d'un Romanus^ qui sont peut-être les conséquences logiques 
des principes de l'école, mais que du moins ses chefs les plus 
autorisés réprouvent. L'ensemble n'en est pas moins décisif; 
il en résulte que tout le libéralisme, condamné par trois 
papes, est repris, comme une doctrine un moment obligée au 
silence, mais que le siècle réclame ainsi qu'une chère con- 
quête et qu'il faut lui donner sans réserve. 

Le faux, le vague ou le vrai à demi se présentent partout 
dans les manifestes de l'américanisme. La théologie manque 
trop souvent à ces docteurs, dont le premier devoir est d'être 
théologiens. Aussi les voit-on humilier l'Église devant le 
siècle. Elle ne serait plus, d'après eux, VEcclesia docenSy 
mais bien VEcclesia discens. Ils l'accusent, car ils sont per- 
pétuels accusateurs, de s'opposer à la science moderne. Ils 
n'en donnent aucune preuve, selon leur habitude, et ils lais- 
sent supposer que, pour eux, la science seule est infaillible. 

Ils ont inventé Vâme moderne^ comme si l'homme s'était 



220 L'AMÉRICANISME 

transformé et si la grâce devait suivre, avec la vérité, des voies 
nouvelles pour arriver à un être nouveau. Il faudrait au moins 
expliquer ce qu'on veut dire par de tels accouplements de 
mots. Peut-être serait-on assez embarrassé. 

Enfin, cette Église a décidément besoin, pour reprendre 
sa marche en avant, de la conduite des Américains. Ils opé- 
reront, disent-ils, l'union des dissidents. Leur système res- 
semble, il est vrai, à la fusion, plus facile assurément, si elle 
consiste à détruire les douanes et à recevoir tout le monde 
sans vérifier la croyance de chacun. Et, de fait, cette tendance 
se manifeste par l'abandon systématique du dogme au profit 
de la morale et par l'acceptation d'un évolutionisme auquel 
n'échapperait pas la foi catholique elle-même. Si, ce qu'à Dieu 
ne plaise, le clergé, qui doit guider les âmes, entrait dans 
cette voie et ne parlait plus au peuple des points de dogme 
qui séparent de nous les sectes dissidentes, ce ne sont pas les 
protestants qui viendraient à l'Eglise, ce seraient les catho- 
liques qui tourneraient au protestantisme. Quoi qu'en disent 
les américanisants des deux côtés de l'Atlantique, dans les 
choses de la foi, il faut des barrières et des lignes de démar- 
cation bien autrement solides et précises que les douanes et 
les octrois aux frontières des nations et aux portes des villes. 

M. Maignen fait aussi ressortir ce que dénote de singu- 
lière vanité, pour ne pas dire autre chose, l'ambition chère 
aux américanisants de substituer la « race anglo-saxonne » 
aux « races latines » dans la conduite de l'Église. Ce qu'il y 
a de curieux, c'est que les promoteurs de cette idée n'ont rien 
d'anglo-saxon, et, pour être en Amérique, n'en sont pas moins 
de vulgaires Gelto-Latins. Au point de vue ethnographique 
et historique, cela vaut la théorie chère au P. Hecker, d'après 
laquelle l'Eglise n'aurait consolidé qu'en ces derniers temps 
son organisme extérieur. Mais il faut, à tout prix, moderniser 
les institutions, même celle qui a Dieu pour auteur, comme 
s'il s'était trompé sur quelque point en l'établissant, et qu'il 
fût nécessaire, pour faire reprendre à l'Église sa vraie voie 
normale, de modifier sa constitution. Comprenne qui pourra, 
d'une manière orthodoxe, des phrases comme celle-ci : « La 
force individuelle doit désormais tenir dans le catholicisme 
autant de place que la force hiérarchique, et tout doit tendre 



L'AMÉRICANISME 221 

au développement du Saint-Esprit dans l'âme de chacun. » 
Pour nous, il nous est impossible de ne pas reconnaître sous 
cette phraséologie, au fond assez creuse, un reflet de la doc- 
trine protestante. Et, de fait, le P. Hecker ne craint pas, avant 
de parler ainsi, d'affirmer que « les tentatives faites depuis la 
Réforme pour satisfaire les besoins modernes ont définitive- 
ment échoué ». 

C'est encore avec raison que M. Maignen appelle l'atten- 
tion sur l'état d'esprit bien singulier de ces catholiques amé- 
ricanisants, qui ne craignent pas, avec Romanus,, de re- 
prendre le vieux titre démodé de libéraux. A les entendre, 
tous les torts sont du côté de ceux qui ont défendu l'Église 
contre les mécréants. Pour un peu, c'est l'Eglise elle-même 
qu'ils accuseraient de n'avoir pas abandonné quelque chose 
de son patrimoine de vérité pour plaire à ses adversaires. 
C'est l'illusion libérale dans ce qu'elle a de plus audacieux, 
ou, si l'on veut, de plus naïf. 



La vie du P. Hecker a servi de manifeste à l'école améri- 
caine : cela justifie le titre principal sous lequel M. Maignen 
a présenté son livre au public. Mais son œuvre est avant tout 
une étude critique, sérieuse, profonde et complète de l'amé- 
ricanisme. Ce que d'autres n'avaient fait qu'effleurer, il l'a 
soumis à un examen rigoureux. Ce que peut-être ils n'avaient 
osé dire, il l'a écrit sans ambages, sans faiblesse, avec une 
conscience que rien ne permet de suspecter. La réfutation est 
impitoyable, mais elle est juste; et, à part quelques détails, 
qui comportaient une appréciation plus indulgente, la sévé- 
rité des critiques n'a rien d'outré. Au contraire, des dithy- 
rambes exagérés avaient annoncé au monde la vie du 
P. Hecker. L'éloge ici dépassait toute mesure, (c Pas un livre 
paru depuis cinquante ans ne projette, disait-on, une lumière 
plus vive sur l'état présent de l'humanité..., sur les rapports 
intimes de Dieu avec l'âme humaine ou sur les conditions 
actuelles du progrès de l'Eglise. )> On le comparait avec les 
« écrits où sainte Thérèse constate les phénomènes surnatu- 
rels dont elle était l'objet ». Involontairement, on se demande 
si l'auteur d'un tel rapprochement a lu les œuvres de la 



222 L'AMERICANISME 

grande mystique d'Espagne. Autant vaudrait dire que le 
P. Hecker ressemble au vénérable curé d'Ars. 

La moindre attention d'un prêtre qui entend quelque chose 
à la théologie suffit à lui faire apprécier à leur juste valeur ces 
éloges excessifs. Après la critique de M. Charles Maignen, 
que reste-t-il de ce docteur, de ce type de l'apôtre? Ce que 
nul ne conteste, c'est-à-dire un excellent homme, un prêtre 
vertueux, un missionnaire zélé, le tout à sa façon. Mais on 
devra convenir qu'il était peu équilibré, passablement névrosé, 
point du tout théologien et fort épris de ses idées person- 
nelles. 

On parle de mysticisme à propos de ses relations avec 
l'Esprit-Saint. Jamais pareil mot ne fut plus mal employé. Le 
P. Hecker n'est pas un mystique, au sens théologique de 
l'expression. Il n'est que subjectiviste ou individualiste. Il 
transporte le kantisme plus ou moins conscient dans le 
domaine des communications de l'homme avec Dieu. Sa pré- 
tendue direction de l'Esprit-Saint est un principe dangereux, 
qui explique, du reste, toutes les déviations et variations du 
fondateur des Paulistes, à commencer par sa sortie, assez 
étrange, de la congrégation dans laquelle il avait fait ses 
vœux de religion. Nous plaindrions le jeune clergé que l'on 
élèverait dans l'idée qu'il sera, en tout et partout, guidé par 
l'Esprit-Saint, et qu'il pourra se passer de tout autre 
directeur. On ne va pas ainsi impunément contre l'esprit de 
l'Eglise et contre l'enseignement de tous les docteurs et 
maîtres en ascétisme. 

11 serait inutile de prolonger Ténumération de toutes les 
singularités de l'américanisme selon le P. Hecker. Signalons 
encore, comme un caractère marqué de cette école, le dédain, 
pour ne pas dire la condamnation de la vie religieuse et des 
vœux qui en constituent l'essence. Il est facile de découvrir 
sous cette aversion pour les ordres religieux un vieux levain 
de protestantisme. C'est une conséquence du principe faux 
ou malentendu de l'individualisme. A en croire les nouveaux 
docteurs, se lier plus étroitement à Dieu, et se mettre sous la 
conduite de ses représentants, ce serait diminuer sa valeur 
personnelle. De là, ces bizarres théories sur « la vie con- 
ventuelle adaptée aux besoins nouveaux du monde ». Comme 



L'AMERICANISME 223 

si le monde réclamait, pour mieux le convertir, des hommes 
moins esclaves de la perfection que les ordres réguliers, si 
souvent approuvés par l'Eglise. Nous n'ignorons pas que les 
idées de ce genre trouvent quelque faveur auprès de certains 
membres du clergé. Ce n'est pas une raison de les croire 
pour cela vraies et inoffensives. Nous ne craignons pas de 
dire que c'est une déviation du sens catholique. 11 y a plus 
que des inconvénients à faire bon marché des conseils évan- 
géliques, il y a une erreur et une méconnaissance du véri- 
table esprit de TÉglise. M. Maignen fait justice complète de 
cette aberration. Ce qu'il y a de curieux, c'est que l'expé- 
rience très actuelle, en pleine Amérique, donne un éclatant 
démenti aux idées du P. Hecker sur la vie conventuelle 
adaptée aux besoins du siècle. La société des Paulistes, après 
quarante ans d'existence, en 1897, ne comptait que trente-deux 
prêtres. A la même date, la congrégation du Très-Saint- 
Rédempteur, qui, à l'époque où le P. Hecker en sortit, avait 
huit maisons aux Etats-Unis, en possédait trente-trois, dont 
quatorze de langue anglaise. Il est donc faux de dire que 
l'Amérique ne s'accommode pas de la véritable vie conven- 
tuelle. 

Il en est à peu près ainsi de toutes les affirmations de 
l'américanisme. On est vraiment étonné de la somme de rêves, 
d'illusions et d'erreurs qui ont passé sous le couvert de q^uel- 
ques renommées plus bruyantes que solides. 



M. Charles Maignen a donc bien mérité de l'orthodoxie et 
de la saine théologie, en ramenant à leur juste valeur les pré- 
tentions de l'américanisme. Un homme du monde, qu'avait 
effrayé dans ses convictions religieuses la vie du P. Hecker, 
nous écrivait, après avoir lu le livre du vaillant polémiste : 
(( C'est un coup de massue dont il est difficile de se 
relever. » Oui, mais le coup porte sur les doctrines et non 
sur les hommes. M. Maignen les respecte toujours, il ne 
frappe que l'erreur. 

Souhaitons à son œuvre tout le succès dont elle est digne. 
Elle a été pour nous un vrai soulagement. Nous savons qu'elle 
l'a été pour bien d'autres. 



224 L'AMÉRICANISME 

Plus que jamais nous sommes convaincu que, pour ra- 
mener le siècle à Dieu, il faut, avant tout, des saints. Nous 
ne croyons pas que le P. Hecker soit de ceux qu'on doive 
proposer à l'imitation de tous. 

Plus que jamais, enfin, nous avons raison de rester attachés 
à la vieille foi et à l'antique charité, catholiques sans épithète 
et Français sans le moindre désir de nous américaniser. 

HippoLTTE MARTIN. 



LE CHRISTIANISME DE MAINE DE BIRAN 



Lorsqu'en 1857, Ernest Naville publia une partie du Journal 
intime de Maine de Biran, ce fut, suivant l'expression du P. Gra- 
try, un événement dans le monde philosophique et religieux. On 
savait que cet éminent esprit s'était peu à peu dégagé du sensua- 
lisme de Condillac, de Destutt de Tracy et de Cabanis, pour mon- 
ter jusqu'au spiritualisme le plus net. On ignorait, sauf dans son 
entourage, que le penseur eût demandé à la révélation un sup- 
plément de lumière, que l'homme eût cherché dans la foi une 
assurance plus ferme pour sa conduite. 

Les jugements portés sur Maine de Biran par quelques-uns des 
plus illustres de ses contemporains revenaient à toutes les mé- 
moires. Royer-Collard ne disait-il pas de lui : « Il est notre maître 
à tous ))? Cousin ne l'estimait-il pas « le plus grand métaphysicien 
qui eût honoré la France depuis Malebranche » ? Auguste Nicolas, 
dans son Etude sur Maine de Biran ( 1858), faisait ressortir ce que 
cette victoire avait de glorieux pour le christianisme, et plus tard 
Mgr Baunard, en racontant la dramatique histoire des grandes 
çictimes que le doute a faites dans le siècle présent, opposait l'as- 
cension de Maine de Biran vers la lumière à la descente fatale de 
Théodore Jouffroy dans les ténèbres et les angoisses du scepti- 
cisme. 

Cependant les âmes croyantes ne se tenaient pas pour pleine- 
ment satisfaites. A lire les extraits du Journal intime donnés au 
public, on voyait une âme éprise du besoin de croire ; mais était- 
elle arrivée à la conquête entière de la vérité? En tête des Pen- 
sées, Ernest Naville n'hésitait pas h écrire : a On ne rencontre pas 
dans le Journal^ à l'égard des vérités chrétiennes, l'expression 
d'une conviction proprement dite. Les aspirations, les désirs, les 
vues qui se dirigent de ce côté y abondent et se multiplient à me- 
sure que le temps avance ; le mouvement est visible, et on ne peut 
en méconnaître la direction, mais on ne lit nulle part la profes- 
sion d'une foi positive et complète. Les doutes, les incertitudes 
subsistent jusqu'à la fin; l'âme de l'auteur est pareille h l'aiguille 

LXXVI. — 15 



226 LE CHRISTIANISME DE MAINE DE BIRAN 

d'une boussole qui, déviée de sa direction naturelle, ne cesse pas 
d'y tendre, mais oscille avant de s'y fixer. » 

Ce jugement devait-il être définitif? 

Sans vouloir, h proprement parler, le reviser, plusieurs dési- 
raient avoir entre les mains toutes les pièces de la cause. Or, d'un 
ensemble de douze cents pages formant le Journal intime^ Ernest 
Naville n'avait publié qu'une faible partie, environ deux cent 
quatre-vingts pages. Malgré toute la sincérité et la loyauté de 
cette publication, l'éditeur, protestant de religion, n'aurait-il pas 
été amené, h son insu, à laisser de côté certains passages intéres- 
sants pour des catholiques, mais qui l'auraient moins frappé? De 
là, peut-être, des lacunes qu'il importerait de combler pour rendre 
à Maine de Biran sa vraie physionomie. 

M. l'abbé Mayjonade*, chanoine de Périgueux, vient de ré- 
pondre en partie à ces désirs. Chargé de la paroisse de Lembras 
et de la chapelle de Grateloup, séjour familial et préféré de Maine 
de Biran, aidé du bienveillant concours de Mme Savy, petite-fille 
du philosophe, il a été assez heureux pour réunir un certain 
nombre de pages et de lettres inédites. « Il n'est pas téméraire 
de l'affirmer, écrit M. le chanoine Jules Didiot dans la préface 
qu'il a mise en tête du livre de son élève et ami, cette publication, 
faite d'abord dans la Rewue de Lille^ est un pas considérable vers 
la restitution exacte et complète de la pensée du philosophe de 
Bergerac. Elle provoquera, sans doute, de nouveaux et généreux 
efforts, à Genève comme en France, pour faciliter aux apolo- 
gistes catholiques l'accès d'abord, puis l'entière possession, de ce 
qu'il a écrit sans cesse ni trêve pendant plus de trente ans, de 
1793 à 1824. » Une partie de ces manuscrits est conservée avec 
un soin jaloux dans une bibliothèque privée de Genève. 

Le volume que nous donne M. l'abbé Mayjonade s'ouvre par une 
Méditation sur la mort. Elle jaillit de l'âme de Maine de Biran, 
agenouillé près du lit funèbre de sa sœur Victoire. Elle est de 
1793. (On sait que Maine de Biran mourut en 1824 ; il était né 
en 1766.) Déjà, on voit que le rationalisme ne lui suffit plus. 
«f religion, s'écrie-t-il, que tu es consolante! Qu'il est infortuné 

1. Pensées et pages inédites de Maine de Biran, publiées par M. Mayjo- 
nade, chanoine de Périgueux, avec une préface par M. Jules Didiot, doyen 
de la Faculté de théologie de Lille. — Périgueux, 1897. In-8, pp. xii-287. 



LE CHRISTIANISME DE MAINE DE BIRAN 227 

celui qui, livré à toute la faiblesse humaine, ne cherche pas son 
appui dans le ciel ! Retiré dans un coin, jetant de temps à autre 
les yeux sur le visage de ma sœur, y suivant les progrès de la 
mort, j'étais à genoux! j'entendais les prières des assistants. Heu- 
reux, me disais-je, celui qui, dans la simplicité de son cœur, 
invoque avec confiance un Dieu de bonté. philosophie, que tu 
es triste! Eh! si tu n'étais que mensongère. » 

Puis il tâche à se consoler par la pensée de l'immortalité de 
l'âme. Mais en une doctrine si difficile, à qui demander pleine 
assurance? A « la religion, qui est venue confirmer l'espoir que 
donnait la nature... Le philosophe chrétien soumet sa raison et 
croit... Celui qui, privé des lumières de la révélation, s'est livré 
uniquement à celles de la raison, doute, n'admet ni ne pejette, 
pénétré de son ignorance; trop circonspect pour porter un juge- 
ment dans une matière si obscure, il n'ose affirmer ni nier ». 

Mais il ne se contente pas d'écouter les assistants prier. C'est 
lui-même qui exhale cette humble et ardente prière : a Dieu ! qui 
avez fait l'homme, qui lui avez donné la puissance de s'élever jus- 
qu'à vous, qui avez permis qu'il vous admirât dans votre ouvrage 
sublime ! je vous adore et me livre avec confiance à votre bonté. 
Je reconnais le néant de la vie, mais vous ne m'y avez pas appelé 
sans dessein ; vous ne m'avez pas donné l'idée et Pespérance d'un 
état plus parfait pour qu'elles ne fussent pas confirmées ! )> 

Viennent ensuite quelques Notes sur les Pensées de Pascal et 
sur les Remarques de Condor cet et de Voltaire au sujet de ces 
mêmes pensées. Impossible de se déclarer plus franchement pour 
le christianisme de Pascal contre les sophismes et \es pasquinades 
misérables de ces deux annotateurs. D'autre part, l'admiration de 
Maine de Biran pour Pascal ne l'empêche pas de qualifier de jan- 
sénistes telles pensées moins orthodoxes. 

Une question qui préoccupe à bon droit les penseurs est celle 
des rapports de la raison et de la foi. Il y avait lieu de craindre, 
d'après certains passages cités par Ernest Naville et par suite des 
relations de l'auteur avec des protestants comme Stapfer, Fran- 
çois Naville et Pestalozzi, que Maine de Biran ne réduisît la foi 
à une forme du sentiment sans attache avec la raison, à une aspi- 
ration plus ou moins vague vers un idéal mal défini de vérité et 
de perfection morale. 



228 LE CHRISTIANISME DE MAINE DE BIRAN 

Avec Pascal, Maine de Biran se pose la question : Quelle est la 
base de la foi? « Je veux bien, dit-il, que la foi soit un appui [ou, 
mieux, une confirmation] aux vérités naturelles; mais la foi, sur 
quoi s'appuie-t-elle? C'est ici le nœud. » — La foi n'est pas un 
sentiment aveugle, un instinct fatal qui jaillit spontanément des 
dispositions naturelles de quelques-uns, et que d'autres, privés 
de ces dispositions, chercheraient vainement à obtenir. « C'est à 
TOUS à commencer», dit Pascal, ce Admirable, admirable, écrit là- 
dessus Maine de Biran, vrai de toute vérité. C'est nous qui devons 
aller à la foi et non la foi à nous. » 

Mais dans cette marche vers la foi, à quelles marques distinguer 
la véritable religion de celles qui ne le sont pas ? Il y a des marques 
dites intrinsèques, il y en a d'autres appelées extrinsèques. La 
religion chrétienne, écrit Maine de Biran, « connaît l'homme, elle 
connaît Dieu, elle connaît les rapports de l'homme à Dieu, elle 
fonde sa morale sur cette triple connaissance. Ce n'est encore ici 
que des présomptions en faveur de notre religion ». Cela fait 
(c qu'elle est probable et qu'il est désirable qu'elle soit prouvée ». 
Les grandes preuves de la vérité du christianisme sont donc des 
preuves d'ordre historique. Pascal le dit avec l'Église. Maine de 
Biran n'y contredit pas, lui si prompt à relever dans Pascal tout 
ce qui ne cadre pas parfaitement avec sa propre pensée. Loin de 
là : il signale les qualités que doit revêtir le témoignage. « Le 
témoignage, dit-il, est de nul effet sans la raison qui apprécie la 
force des preuves. Sans cette appréciation, les témoignages trom- 
peurs équivaudraient aux vrais. » Et il conclut : (c La raison est 
donc avant la foi. » 

Après cela, il est permis de dire que Maine de Biran a reconnu 
le caractère historique de la révélation et la nature rationnelle des 
préambules de la foi. 

Les extraits du Journal intime de 1815 rendent moins fréquem- 
ment la note chrétienne. Maine Je Biran est tout entier aux évé- 
nements de cette grande année, à ses relations politiques. Cepen- 
dant, il travaille à se défaire (c des préjugés de la Révolution », 
dont (C il faut se méfier sans cesse » ; il annote a l'excellent ou- 
vrage de M. de Maistre, intitulé : Considérations sur la France ». 
— Cette admiration n'est pas d'un prétendu chrétien qui s'arrête 
à une croyance toute de sentiment. 



LE CHRISTIANISME DE MAINE DE BIRAN 229 

Dans les lettres aux siens, l'époux, et plus encore le père, parle 
à cœur ouvert, et l'âme qui s'y révèle est une âme sincèrement 
chrétienne. Maine de Biran eut un fils et deux filles, Elisa et 
Adine. C'est surtout avec Adine, nature délicate et fine, âme réflé- 
chie et élevée, véritable image de son père, qu'il se livre avec plus 
d'abandon. Dans une seconde édition de son livre, publiée en 1874, 
Ernest Naville avait donné trente-deux lettres de Maine de Biran 
à sa famille. Celles que M. Mayjonade nous fait connaître, au 
nombre de cent trente, sont d*une importance au moins égale. 
Elles sont adressées de Paris où il était retenu par ses multiples 
occupations de député conseiller d'Etat. 

A maintes reprises, Maine de Biran rappelle à ses enfants 
qu'« il faut en tout se soumettre à la volonté de Dieu qui dispose 
de nous et de notre sort comme il convient à sa sagesse plutôt qu'à 
nos vains désirs ». Il tâche lui-même « de trouver dans une sou- 
mission constante à la volonté de Dieu cette paix intérieure, ces 
consolations que le monde ne donne pas ». Si Dieu « permet que 
nous ayons dans la vie plusieurs sortes d'épreuves », c'est « pour 
qu'avec sa grâce nous acquérions le mérite de la vertu qui con- 
siste à tout supporter avec douceur, patience et résignation », 
Donc, « disons toujours h Dieu : Que votre volonté soit faite. 
Disons-le, non en paroles, mais avec le cœur plein du sentiment 
élevé qu'y attacha le divin Instituteur : c'est le seul moyen 
d'avoir la paix, cette paix qui tient lieu de tout, et du bonheur 
même ». 

La force de soumission, il l'attend de la grâce de Dieu, et 
cette grâce, il la sollicite par la prière, prière quotidienne, prière 
répétée dans la journée : conviction et pratique à noter chez un 
penseur dont la tendance était de ramener la personnalité hu- 
maine h la volonté, et qu'on a présenté comme le créateur de la 
psychologie de l'effort. 

(( Je me plais souvent à penser, écrit-il à Adine, que mes chères 
enfants sont occupées des mêmes lectures et des mêmes senti- 
ments religieux auxquels je consacre toujours les premiers et les 
derniers moments de la journée. Je prie pour elles comme j'es- 
père qu'elles prient pour moi. » A Elisa : « L'âme doit... tenir 
r œil de l'intention fixé plus haut, sans regarder de quel côté souffle 
le vent de l'instabilité. C'est à quoi je tâche; mais je sens que sou- 
vent l'effort est supérieur à mes forces. Priez pour moi, mes 



230 LE CHRISTIANISME DE MAINE DE BIRAN 

chères enfants, pour que Dieu soutienne ma faiblesse. J'en ai 
besoin pour le présent et pour l'avenir. » 

Autrefois, il « se trouvait toujours bien dans la solitude et avec 
lui-même », en compagnie « de ses idées ou de ses affections ». 
Aujourd'hui (cela est écrit en 1821), il éprouve, en maintes ren- 
contres, (( le besoin d'avoir l'idée de Dieu plus souvent présente 
et de trouver là un point d'appui fixe, qui ne change pas comme 
tout ce qui nous environne, ni comme nos propres dispositions 
de corps et d'esprit ». Pourquoi faut-il que dans « les affaires, les 
visites, les ennuis et le tracas du monde..., il reste à peine quel- 
ques moments pour se recueillir en soi et chercher sa paix dans 
ce petit coin de l'âme ou dans ce fond où l'on trouve Dieu? C'est 
en se mettant en sa présence et en tâchant de s'y maintenir par 
quelques courtes élé^^atlons au milieu du trouble extérieur qu'on 
calme beaucoup d'orages et qu'on trouve sa paix... Quant à notre 
pauvre vie passagère, elle est entre les mains de la Providence 
qui en dispose comme elle l'entend, pour nous préparera quelque 
chose de mieux » . 

« Avant de se jeter dans les affaires », il lit chaque jour un cha- 
pitre de V Imitation dé Jésus-Christ ou des saintes Ecritures. Il 
envoie à ses filles le Combat spirituel et la Journée du chrétien. 

Il passe « en esprit de pénitence » les saints jours de la Passion. 

On le voit s'intéresser au développement de l'influence du 
clergé, à l'établissement de nouveaux diocèses en France, parti- 
culièrement de celui de Périgueux, aux missions prêchées dans 
les campagnes ou les villes. « J'ai appris par ma femme, écrit-il 
le 4 mars 1821, les heureux succès de la mission de Lamonzie. 
Puissent-ils avoir été jusqu'à changer les cœurs ! La bonne Zélie 
a préféré la mission aux bals de Périgueux, c'est bien édifiant! » 
(Tout ce passage a été omis par Ernest Naville, qui a publié le 
reste de la lettre.) Le 27 mai, il écrit encore à sa fille Élisa : « Je 
te remercie, ma bien chère enfant, des détails que tu me donnes 
sur la mission de Périgueux. Je vous engage à me parler de tout 
ce qui vous frappera à ce sujet. Je désire d'apprendre bientôt que 
votre tante Murât est assez bien de son pied pour être de ces par- 
ties de dévotion. » Le 3 juin de la même année, il termine une 
lettre par ces mots : « J'espère que toute la famille aura pu aller 
à la plantation de la croix. » Cette cérémonie devait clôturer la 
mission de Périgueux. 



LE CHRISTIANISME DE MAINE DE BIRAN 231 

Voilà certes des pratiques qui dépassent de beaucoup le vague 
déisme où quelques-uns voulaient que Maine de Biran se fût tenu. 

Dans un extrait du Journal intime cité par Ernest Naville, il 
racontait qu'il a u été en famille à la messe à Bergerac ». 

La mort de Maine de Biran fut chrétienne. On lit dans l'Ami 
de la Religion du 24 juillet 1824 : « M. François-Pierre Maine 
Gonthier de Biran est mort à Paris, le 20 juillet, des suites d'une 
maladie de poitrine... Visité dans sa maladie par un prélat qui 
était lié avec lui (Mgr Frayssinous), il a rempli, d'une manière 
édifiante, ses devoirs de chrétien, et a reçu les sacrements des 
mains de son pasteur, M. le curé de Saint-Thomas-d'Aquin. » 
Mais attendit-il à ses derniers jours pour demander lumière et force 
aux sacrements de l'Eglise? Ce que nous possédons du Journal 
et des lettres se tait là-dessus, et ce silence fait craindre que 
Maine de Biran n'ait retardé jusqu'à la fin cette grande démarche. 
Qu'il faille attribuer ce retard à l'envahissement des affaires, aux 
habitudes trop générales du temps, à la disposition naturelle d'un 
esprit porté à vivre tourné en dedans, toujours est-il que cette 
conclusion ne fut nullement improvisée ; on doit la considérer 
comme l'achèvement logique d'une pensée depuis longtemps 
chrétienne. Maine de Biran fut un croyant. 

Lucien ROURE. S. J. 



LE « GOE,RESPONDANT » ET LES « ÉTUDES » 



Le 25 juin dernier, le Con^espondant publiait sous ce titre : 
Une campagne contre V Église d'Amérique, un article contre l'ou- 
vrage de M. Ch. Maignen : Etudes sur l'américanisme : Le Père 
Hecker est-il un saint P Ce livre y est dénoncé comme un pamphlet^ 
inspiré par un parti pris de dénigrement déloyal, non seulement 
contre le P. Hecker, mais contre toute V Eglise des Etats-Unis. 
Nous n'avons plus rien à dire de cette appréciation, après l'ar- 
ticle qu'on a pu lire ci-dessus — qui était d'ailleurs composé, à 
quelques lignes près, avant que parût celui du Correspondant. 
Mais M. Maignen n'est pas seul pris à partie. La meilleure part 
des reproches indignés du Correspondant va aux journaux catho- 
liques qui « essayent, comme il dit, de faire un triomphe au livre 
de M. Maignen » et mènent avec lui la « campagne contre l'Eglise 
d'Amérique ». 

Or, parmi ces journaux, le Correspondant nomme les « Études 
religieuses des Pères Jésuites ». 

Nos lecteurs savent qu'à la date du 25 juin, il n'avait encore 
été question du livre de M. Maignen, ni dans nos articles de fond, 
ni dans notre bibliographie. Voyant ainsi la Revue signalée aux 
deux mondes comme complice d'une campagne injustifiable contre 
« l'Eglise d'Amérique », le directeur des Etudes ne pouvait se 
dispenser d'avertir le Correspondant de son erreur et de le prier 
d'attendre au moins, pour mous juger, que nous eussions dit 
quelque chose. C'est ce qui a été fait par une lettre adressée à 
M. le Directeur du Correspondant et lui demandant, à titre de 
courtoisie, la simple rectification de l'erreur matérielle, sans 
qu'aucune exigence fût formulée quant au mode. 

En réponse, le Correspondant i^nhXWii^ le 10 juillet, six pages 
non signées sous ce titre bien en relief : Encore la campagne 
CONTRE l'Église d'Amérique. Les ÉTUDES RELIGIEUSES et 
LE COniŒSPONDANT. 



LE « CORRESPONDANT » ET LES « ÉTUDES » 233 

Nous ne relèverons pas tout ce qu'il y a de désobligeant pour 
les Etudes^ dans le ton de cette pièce et les insinuations dont elle 
est remplie. Un seul point demande de nous une réponse. 

Le Correspondant avoue que le seul document, sur lequel il a 
pu se baser pour ranger les Études parmi ceux qui, selon lui, font 
campagne contre l'Eglise d'Amérique, c'est la réclame de l'édi- 
teur de M. Maignen, insérée à la quatrième page de la couverture 
des Etudes du 5 mai. Il s'efforce de prouver qu'il était en droit 
de considérer la Revue comme pleinement responsable de cette 
réclame, et, par suite, de l'exploiter contre nous, comme tout 
autre article publié dans les Études. 

Nous défions bien le Correspondant de faire approuver cette 
thèse et l'argumentation dont il l'étaie par un seul de ses con- 
frères dans la presse. 

Pour qu'un livre puisse être annoncé, comme Ta été l'ouvrage 
de M. Maignen dans les Études du 5 mai, sur la couverture ou 
dans le supplément affecté aux annonces, une Revue honnête n'a 
qu'une chose à demander : c'est que le livre ne soit contraire ni 
à la foi ni aux mœurs. Et surtout, si un livre vient, comme celui 
dont il s'agit, muni de Y Imprimatur de Rome, il n'y a aucune 
raison de refuser à son éditeur l'insertion à cette place d'une 
réclame élogieuse. 

Mais de ce qu'une Revue accueille un article-réclame dans ces 
conditions, il ne suit nullement qu'elle prenne la responsabilité 
de tout ce qui y est contenu, et qu'on ait le droit de le lui opposer 
comme un document représentant sa pensée. 

Les Études ne reconnaissent pour l'expression de leur pensée 
que les articles signés de leurs rédacteurs, formant le corps des 
livraisons de la Revue. Les articles qui peuvent être insérés sur 
la couverture et dans les pages d'annonces, sont préalablement 
contrôlés, sans doute, mais ne sont pas rédigés par nous ; et 
nous ne répondons à leur égard que d'une chose, à savoir qu'ils 
ne sont pas contraires à la foi et aux mœurs. 

Ces principes sont ceux de tout recueil périodique qui se res- 
pecte, et le public lui-même ne les ignore pas. 

Mais alors (nous répondons ici à une plainte du Correspon- 
dant) pourquoi le directeur des Études n'a-t-il adressé sa pro- 
testation qu'au seul Correspondant ? Pourquoi n'a-t-il pas exigé 
de rectification des journaux qui, avant cette Revue, ont men- 



234 LE a CORRESPONDANT » ET LES « ETUDES » 

tionné ou même reproduit la réclame du libraire de M. Maignen 
comme un article des Études ? 

Pourquoi ? Si nous ne craignions que M. le directeur du Cor- 
respondant, dans la disposition où il est h Tégard des Etudes, ne 
prenne nos compliments mêmes pour des ironies, nous répon- 
drions d'abord que la parole des journaux qu'il allègue n'a pas 
le retentissement d'un article du Correspondant. 

Mais ensuite, et surtout, le Correspondant seul, h notre con- 
naissance, s'était appuyé sur ce prétendu article pour accuser 
les Etudes de faire « campagne contre l'Eglise d'Amérique » . 
Voilà ce qu'il ne nous était pas permis de laisser publier dans les 
deux mondes, sans élever de protestation. 

Le Correspondant dit aujourd'hui à ses lecteurs que, dans son 
article du 25 juin, les Etudes étaient simplement « désignées 
comme sympathiques au livre de M. Maignen, et conséquemment 
défavorables à la mémoire du P. Hecker ». — Si l'auteur de cet 
article s'était contenté d'affirmer la « sympathie » des Etudes 
pour le livre de M. Maignen, sans donner à cette sympathie la 
signification odieuse que son article lui prête, « l'irascible direc- 
teur», plus ami de la paix qu'on ne le suppose, se serait tenu 
tranquille également vis-à-vis du Correspondant. 

Les Etudes sont en effet sympathiques au livre de M. Maignen, 
bien qu'avec des réserves sur certains détails, comme on peut 
le voir ci-dessus. Et comme nous devions publier incessamment 
un article, qui paraît en efFet aujourd'hui, pour préciser le sens 
et la portée de ces sympathies, nous aurions pu, dans ladite 
hypothèse, attendre jusque-là pour dissiper la confusion, que 
certains avaient pu faire en nous attribuant comme article ce 
qui n'était qu'une annonce commerciale. 

Le Correspondant a la charité de laisser entendre que c'est 
avec calcul que a l'article » (réclame) du 5 mai a été a publié, 
non dans l'intérieur de la livraison, mais sur la page de couver- 
ture où se mettent ordinairement les annonces et réclames. C'est 
bien un article, appréciant, louant, recommandant le livre de 
M. Maignen, mais placé à l'endroit occupé d'habitude par les 
annonces; — de sorte que le document pourra être, suivant les 
besoins de la cause et de la polémique, envisagé comme article 
réel ou qualifié de vulgaire annonce, prôné comme expression 
des idées mêmes du Recueil ou répudié comme simple réclame 



LE « CORRESPONDANT » ET LES « ETUDES » 235 

commerciale ». — Nous ne répondrons pas à cette supposition 
méchante. 



Nous avions laissé le champ libre au Correspondant pour re- 
connaître l'erreur de son collaborateur, en le ménageant le plus 
possible ; n'ayant aucun goût pour les polémiques personnelles, 
surtout entre catholiques, nous étions tout prêt à nous contenter 
d'un mot, rétablissant le fait matériel. Les six pages qu'on nous 
consacre-ne serviront, croyons-nous, auprès des lecteurs sérieux, 
ni l'auteur de l'article qu'elles veulent défendre, ni le Corres- 
pondant lui-même. 

Joseph BRUCKER, S. J. 



REVUE DES LIVRES 



I. Histoire Sainte à l'usage des cours supérieurs d'instruc- 
tion religieuse dans les petits séminaires, collèges et mai- 
sons d'éducation (1^® partie d'une Histoire de la Religion 
catholique), par l'abbé Ch. Menuge, directeur au petit sé- 
minaire de Bourges. Bourges, Auxenfans, 1897. In-12, 
pp. xii-308. 

IL Six leçons sur les Évangiles, par M. l'abbé Pierre Batif- 
FOL, Paris, Lecoffre, 1897. ln-12, pp. 135. 

III. Notre Seigneur Jésus -Christ d'après les saints Évan- 
giles, par Mgr L.-G. Bourquard. Paris, Vie et Amat, 1897. 
In-8° pp. 627. 

IV. Les Saints Évangiles, par l'abbé P. -M. Lâbatut. Paris, 
Lethielleux, 1898. In-12, pp. 352. Prix : 1 fr. 50. 

V. Petite Histoire de la Religion, par Fabbé E. Girard. Nevers, 
Cloix, 1896. In-12, p. 120. Prix : 50 centimes. 

VI. Petit Office de la Sainte Vierge, expliqué et médité par 
M. l'abbé Salmon. Tours, Gattier, 1897. In-32, pp. 384. 
Prix : 1 franc. 

I. — Cette Histoire Sainte, première partie d'une Histoire de 
la Religion, comme le titre nous le dit, s'étend depuis la création 
jusqu'à la descente du Saint-Esprit sur les Apôtres. L'auteur 
a su mettre à profit dans ce court volume les travaux innombrables 
publiés par de savants spécialistes, au cours des cinquante ou 
soixante dernières années de ce siècle. Veut-on avoir une idée des 
problèmes que M. l'abbé Menuge ne craint pas de proposer à ses 
jeunes auditeurs? Voici quelques titres qui permettront d'en 
juger : La Bible ^ considérée comme un liçre historique ordinaire. 
— La Bible, liçre sacré. — Notion de F inspiration divine dans 
les saintes Ecritures. — La Religion et la Science, — Explication 
de Fhcraméron. — Les astres (système de Laplace, de Faye). — 



ETUDES 237 

La Vie. — Les Espèces (Transformisme.^ Darwinisme). — Le 
Déluge et la géologie. — La Formation des langues^ etc., etc. Et, 
il faut l'avouer, chacune de ces graves questions est abordée de 
front et résolue avec autant de clarté que de pénétration. L'esprit 
qui anime Fauteur est un esprit de parfaite orthodoxie, et si Ton 
pouvait, à cet égard, lui reprocher quelque chose, ce serait, non 
pas de la témérité ni même de la hardiesse, mais bien plutôt une 
certaine tendance à restreindre et à resserrer les limites de la 
liberté scientifique. Du reste, dans un livre comme celui-ci, des- 
tiné à des esprits jeunes encore, mieux vaut pécher par une or- 
thodoxie un peu sévère que par un relâchement inconsidéré dans 
la doctrine. Au total, l'ouvrage est excellent et mérite tout à fait 
d'être recommandé. 

Voici quelques remarques de détail, qui se rapportent toutes à 
ce que j'appellerai l'Histoire des Origines : de la création à 
Abraham, — la partie certainement la plus difficile à traiter. 
P. 7 : « Les Samaritains... avaient une bible hébraïque. )) Com- 
prenez : le Pentateuque seulement. 

P. 20, note 13 : « Creaçit omnia simul, Dieu a tout créé en 
même temps. » Traduisez : Dieu atout créé pareillement, c'est-à- 
dire tout sans exception. Et puis le passage n'est pas de l'Ecclé- 
siaste, mais de l'Ecclésiastique, xviii, 1. 

P. 34. Pour expliquer la malédiction prononcée contre le ser- 
pent : Super pectus tuum gradieris, l'auteur dit sagement : « Il 
était déjà selon sa nature de ramper », etc. Mais il ajoute : 
« D'ailleurs, il pouvait peut-être se tenir debout », etc. C'est là 
une de ces interprétations vieillies, qu'il ne faut pas craindre de 
mettre de côté. 

P. 34 : (( D'après une autre version de ce texte, ce serait la race 
de la femme qui écraserait la tête du serpent. » C'est le texte 
hébreu lui-même qui indique : ipse ou ipsum et non ipsa. 

P. 44. L'ancienne tradition, d'après laquelle Noé fut prévenu 
cent ans avant le déluge, n'est autre que la parole de l'Écriture 
interprétée p. 42, note 7 : « Eruntque dies illius centum viginti 
annorum. » 

P. 58. « La notion de Dieu... gravée dans leur esprit (l'esprit 
des descendants de Noé)... suffirait à montrer la communauté de 
nature et d'origine qui les fait remontera un même père. » Non, 
vraiment, c'est trop dire. 



238 ETUDES 

P. 58. C'est encore une question parmi les assyriologues de 
savoir si Taccadien est une langue ou une écriture spéciale de 
l'assyrien. 

P. 62. On ne donne plus le sanscrit pour origine au latin et 
au grec. 

P. 64. En tout état de cause, Phaleg a bien le sens de diviser 
d'après la Bible et l'étymologie. 

P. 65 : « Si donc Thomme avait été créé à l'état sauvage, on 
peut affirmer, en se fondant sur la méthode expérimentale chère 
à notre siècle, qu'il y serait resté. » C'est encore trop dire et 
dépasser le but. 

P. 73, note 13, lire 5 000, au lieu de 50. Plusieurs chiffres ont 
semblablement glissé dans la note 15 de la page 74. 

P. 73 : (( Tous les égyptologues... admettent bien, en principe, 
des dynasties simultanées. » Pas tous, pour les dynasties mané- 
thoniennes. Voir Maspéro, Hist. anc.^ t. I, 1895, p. 226 avec 
note 5. 

P. 75. Sargon l'Ancien en 3756. (Renvoi à Hummelauer, p. 360.) 
Il fallait lire : Naram Sin vers 3750. 

II. — Les six leçons qui composent ce volume « ont été pro- 
noncées, comme nous l'apprend dès le début une courte note, à 
l'Institut catholique de Paris, février-mars 1897, à la section de 
l'enseignement supérieur des jeunes filles, inaugurée cette année 
même ». Leçons pour jeunes filles, je le veux bien ; ce n'en sont 
pas moins de viriles études, sorties d'une plume très docte. 

Dans la première leçon, on étudie le milieu évangélique : la 
Galilée et les Galiléens ; Jérusalem avec sa population cosmopo- 
lite ; les premiers groupes chrétiens, où l'on ne tarde pas à dis- 
tinguer comme un double esprit, l'esprit judaïsant ou particula- 
riste et l'esprit helléniste, universaliste, que représentera tout à 
l'heure saint Paul. La persécution bientôt se déchaîne, le chris- 
tianisme sort de Jérusalem, s'étend en Judée, en Samarie, et jus- 
qu'à Damas et Antioche. Paul se convertit, vient saluer Pierre à 
Jérusalem. Quand il revient en 58, l'esprit judaïsant a gagné du 
terrain, et il n'est pas jusqu'à Jacques le Mineur, que l'auteur in- 
cline à distinguer de Jacques, le frère du Seigneur, qui ne pa- 
raisse judaïser un peu. 

Très intéressante leçon ; je crains seulement que le désir de 



REVUE DES LIVRES 239 

faire tableau, d'opposer entre elles des choses qui ne s'excluent 
pas, n'ait emporté parfois l'auteur au delà même de sa pensée. 
Ainsi, je trouve ma pauvre Galilée et nos chers Galiléens un 
peu bien noirs. Etienne paulinise aussi trop tôt. Et Jacques le 
Mineur, le Juste de Jérusalem, qui détourne ses regards des 
chemins des gentils et qui répond simplement à Paul : <f Vois, 
mon frère, combien de milliers de Juifs ont cru au Christ Jésus 
et sont tous zélés observateurs de la loi de Moïse. » A noter, en 
passant, que ces paroles (Act. xxi, 20 et non 2) ont été dites chez 
Jacques, mais par les Seniores et dans un excellent esprit : a IIU 
cum audissejit (Paulum)y magnificabant Deiim^ dixeriuitque ei : 
Vides ^ frater, etc. » 

Seconde leçon : Les Evangiles de saint Pierre, des Egyptiens, 
des Hébreux, de saint Luc y de saint Matthieu. Ce titre, comme tous 
les autres, ne nous est donné que par la table. Pour le dire tout 
de suite, je n'aime pas beaucoup qu'on mette ainsi sur un même 
plan évangiles apocryphes et évangiles canoniques. Cela se fait 
couramment dans les écrits non catholiques, pas encore chez nous. 
Les trois premiers de ces cinq Evangiles sont étudiés pour ar- 
river à fixer la date des Evangiles de saint Luc et de saint Mat- 
thieu. 

La troisième leçon étudie la date de l'Evangile de saint Marc et 
pose le problème des Synoptiques que l'auteur résout de la façon 
suivante : 

Marc a été écrit de 65 à 70 et avant Luc et Matthieu. Marc 
serait la source principale de Matthieu et de Luc, qui sont indé- 
pendants l'un de l'autre. Outre Marc, les Evangiles de Matthieu et 
de Luc auraient une autre source commune, un recueil des Dits 
du Seigneur, celui qui, d'après Papias, aurait été rédigé en ara- 
méen par Matthieu, et qui pourrait bien être l'Evangile hébreu de 
Matthieu. Enfin, Matthieu aurait une troisième source : « la tradi- 
tion pétrine hiérosolymite » selon l'expression de M. Resch. En 
somme, l'auteur est tout h la fois pour l'hypothèse de documents 
primitifs, antérieurs à nos trois canoniques, et pour l'hypothèse 
de l'utilisation [Benûtzungshypothese), puisque Matthieu et Luc 
utilisent saint Marc. Aussi n'ai-je pas lu sans étonnement, p. 64, 
que la Beniltzungshypothese doit être tenue, à l'heure actuelle, 
pour c( la plus démodée des hypothèses ». La solution adoptée 
par M. l'abbé BatifFol est tout à fait soutenable, et, n'était l'antério- 



240 ETUDES 

rite de Marc sur Matthieu et Luc, dont je ne suis aucunement con- 
vaiocu, je la tiendrais pour une des meilleures solutions. 

La quatrième leçon a pour titre : VÈvangile et les Epîtres de 
saint Paul. On se demande ce qu'était l'Évangile de saint Paul, 
comment il se représentait le Seigneur et le prêchait aux autres, 
si l'on en juge par ses épîtres. L'auteur a limité ses recherches 
aux épîtres non contestées entre critiques. Pourquoi? je n'en 
démêle pas bien la raison en un pareil sujet. 

La cinquième et la sixième leçon étudient Ephèse, saint Jean, 
son Évangile. C'est à la fin que se pose la question dite johannine. 
Car on sait qu'après s'être scandalisés des ressemblances frap- 
pantes de nos trois Synoptiques, bien des gens s'ofFensent encore 
de la différence de ton de l'Évangile de saint Jean. La solution 
de M. Batiffol se résume en ce mot : « La question johannine peut 
se résoudre par la psychologie de l'apôtre lui-même. » Jean 
aurait exprimé Jésus et ses discours en leur prêtant quelque 
chose de son individualité, — si je comprends bien. Il y a du 
vrai peut-être, mais certainement ce n'est pas tout. 

Telle est en résumé la doctrine de ces six leçons. J'ai appuyé 
principalement sur les parties discutables, parce que ce sont celles 
qui attireront davantage les esprits cultivés, familiarisés avec la 
critique historique des Évangiles. Mais le fond indiscutable de la 
doctrine est là aussi, et bien mis en lumière, avec preuves à 
l'appui. On connaît du reste assez la valeur scientifique de 
M. l'abbé Batiffol, pour qu'il ne soit pas besoin de le recomman- 
der autrement. 

IIL — Le savant prélat, si connu par ses travaux philoso- 
phiques, nous offre dans cet ouvrage une vie de Notre-Seigneur 
dégagée de tout appareil d'érudition et simplement exposée dans 
une série de pieux entretiens. C'est donc une œuvre d'édification, 
qui se recommande d'elle-même à tous ceux qui cherchent avant 
tout dans la vie du Sauveur un aliment pour leur foi et leur 
piété. Lucien Méchineau, S. J. 

IV. — Dans une courte préface, Tauteur annonce franchement son 
but : a Populariser la lecture du meilleur de tous les livres en le met- 
tant à la portée de toutes les bourses ; aucun ouvrage de ce genre ne 
joint à une si grande modicité de prix le texte intégral de la vie et des 
paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ, accompagné d'un grand nombre 



REVUE DES LIVRES 241 

dénotes explicatives, courtes et claires, et de gravures artistiques des- 
tinées à reposer Tesprit du lecteur, » Le texte est en effet la traduction 
pure et simple des Évangiles fondus en un seul récit d'après la récente 
synopse de M. l'abbé Rambaud. Les notes sont empruntées avec so- 
briété aux meilleurs commentateurs, anciens et modernes. Les gravures, 
généralement de bonne inspiration et suggestives, sont très multipliées. 
Cet ouvrage, selon le vœu de Mgr l'évêque d'Agen, familiarisera le 
peuple avec la lecture du saint Evangile, à cette heure, a oii la figure 
du divin Maître semble enveloppée de sombres voiles, oii son esprit 
n'inspire plus les actes », oi^i, par suite, il est souverainement utile « de 
remettre en lumière sa physionomie divine et de proposer à la médita- 
tion des foules ses suaves enseignements ». 



V. — M. l'abbé Girard offre aux enfants, en quelques pages ornées 
d'un grand nombre de gravures, d''ëxécution assez soignée, une Petite 
Histoire de la religion. D'abord un résumé de TAncien Testament jus- 
qu'à la venue du Messie ; puis du Nouveau depuis la naissance de Notre- 
Seigneur jusqu'à nos jours (la dernière image représente le martyre du 
bienheureux Chanel) : le tout en demandes et réponses dont voici la 
dernière : « L'Eglise subsistera-t-elle toujours ? — L'Église subsistera 
jusqu'à la fin des siècles, selon la parole de Notre-Seigneur, toujours 
combattue et toujours conquérante. » Peut-être quelques expressions 
demanderont-elles à être mises à la portée des jeunes lecteurs par l'en- 
seignement oral ; mais il y a bien dans cet opuscule tout ce qu'il 
faut pour leur apprendre « à être aujourd'hui des chrétiens et demain 
des élus ». 

VL — Après le texte du Petit Office (français et latin en regard) qui 
ne remplit pas moins de cent quatre-vingt-quinze pages en caractères 
assez gros et très nets, M. l'abbé Salmon donne un commentaire des 
Psaumes qu'on y récite. A l'aide de ce commentaire, on goûtera mieux 
ces (( accents de componction, de joie, de tristesse, que l'âme aime à 
redire tour à tour ; qui ont passé sur les lèvres et dans les cœurs de 
millions de saints ; qui ont éveillé les échos de la solitude et des vieux 
cloîtres, et qu'on retrouve après trois mille ans... partout où une ame 
chrétienne soupire un chant d'amour ou de larmes pour Dieu ». 

Paul POYDENOT, S. J. 



I. Biblische Studien. (Études bibliques.) Tome IL Fasc. 1. 
Sanct Paillas iincl sanct Jacobiis ïiber die Rechtfertigung 
((( Saint Paul et saint Jacques sur la Justification »), par le 
D'- B. Bartmânn. Pp. x-164. Prix : M. 3,20. — Fasc. 2 
et 3. Die Alexandriiiische Uebersetzung des Bûches Daniel 
( « la Version alexandrine du livre de Daniel »), par le 

LXXVL — 16 



242 ÉTUDES 

D' A. Bludau. Pp. xii-218. Prix : M. 4,50. — Fasc. 4. Die 
Metrik des Bûches Job (« la Métrique du livre de Job )>), 
par le P"" P. Vetter. Pp. x-82. Fribourg-en-Brisgau, Her- 
der, 1897. Prix : M. 1 60. 
IL Die Apocalypse oder die Offenbarung des heiligen Apos- 
tels Johannes in Form einer Paraphrase^ erlâutert von 
Langer, Pfarrer («l'Apocalypse ou Révélation de Tapôtre 
saint Jean, expliquée en forme de paraphrase »). Trêves, 
Paulinus Druckerei, 1897. In-8, pp. 148. 

IIL Critica e Rivelazione. — Saggio intornoa N. S. Gesii Cristo 
(« Critique et Révélation. — Essai sur N.-S. J.-G. »), par 
M. le chanoine Fr. Polese. Sienne, 1895. Prix : 4 lire. 

IV. Il Razionalismo e la Ragione storica (« le Rationalisme et 
la Raison historique »), par Enrico Gostanzi. Sienne, 1896. 
Prix : 4 lire. 

I. — Les Études bibliques^ publiées sous la direction de 
M. le D*" Bardenhewer, offrent toujours le même intérêt et la 
même valeur. Chacune de ces monographies, dont on ne saurait 
trop louer l'ordre et la méthode, épuise la matière. Les travaux du 
second voljime, plus encore que ceux du premier, s'adressent sur- 
tout aux spécialistes, mais la lecture en est possible même au grand 
public, grâce au soin qu'ont eu les auteurs d'éviter les termes trop 
techniques et de borner au strict nécessaire l'étalage de leur 
érudition. Nous nous contenterons d'un bref résumé, sans entrer 
dans des discussions qui nous entraîneraient trop loin. 

Fasc. 1. Saint Paul et saint Jacques sur la Justification. — Avec 
autant de pénétration que de science théologique, M. Bartmann 
met en parallèle la doctrine capitale des deux apôtres qu'on vou- 
drait transformer en ennemis ou du moins en rivaux. Il pèse la 
valeur de ces expressions : la foi, la loi, les œuvres, la justice, la 
justification, si fréquemment employées par chacun d'eux et abou- 
tit à la conclusion suivante : Il y a entre les deux apôtres de 
nombreuses divergences, qui s'expliquent par des différenoes de 
caractère, d'éducation, de point de vue; il n'y a pas d'opposition 
doctrinale. Les deux conceptions se complètent, s'éclairent et se 
supposent mutuellement, elles ne se contredisent pas. 

Saint Jacques a-t-il connu l'exposé dogmatique de saint Paul, 
y fait-il allusion dans sa lettre? M. Bartmann se décide sans hé- 



REVUE DES LIVRES 243 

siter pour l'affirmative. Des similitudes de lexique trop nom- 
breuses et trop caractéristiques pour être accidentelles, l'antithèse 
voulue des formules, l'exemple d'Abraham et l'argument, contraire 
en apparence, tiré de ces paroles : Et reputatum est illi ad justi- 
tiam^ d'autres menus détails, que révèle seule une lecture atten- 
tive, ne permettent guère le doute à cet égard. 

La cause principale des divergences est à chercher dans le but 
différent poursuivi par les deux apôtres. Tous les livres du Nou- 
veau Testament sont des écrits de circonstance et même, le plus 
souvent, des ouvrages de controverse et de polémique ; le point 
de vue change, suivant les adversaires, et l'exposé de la doctrine 
doit nécessairement subir, lui aussi, un changement apparent. Ne 
remarque-t-on pas ces sortes d'antilogies entre les diverses épîtres 
de saint Paul lui-même ? Elle se produiront a fortiori entre deux 
prédicateurs placés dans des circonstances toutes différentes. Ce 
phénomène n'a rien d'extraordinaire ; pour le bien apprécier, il 
suffit de se mettre au point. 

Saint Paul combat le formalisme légal, étroit et glacé ; saint 
Jacques s'élève contre la foi morte et inactive. Pour tous les deux 
la foi est le principe et le fondement de tout ; mais l'apôtre des 
gentils se plaît à mettre en relief la justification comme produit 
de la foi et comme source des bonnes œuvres ; Jacques, au con- 
traire, met en saillie les œuvres, comme signe d'une foi vive et 
comme gage de la justification. Celui-ci s'attache à l'ordre : foi, 
œuvres, justification ; celui-là préfère l'ordre : foi, justification, 
œuvres. 

(( Paul va du centre à la surface, de la cause au phénomène, de 
l'arbre aux fruits ; Jacques, suivant une marche opposée, va de 
la périphérie au centre, de l'effet à la cause, du fruit à l'arbre... 
Le regard de Paul se rejette en arrière sur le Christ, auteur de 
la grâce, celui de Jacques se porte en avant sur le Christ, auteur 
de la gloire ; Paul découvre l'intérieur de l'homme dont Jacques 
s'occupe à régler l'intérieur ; enfin le point où convergent les 
pensées de Paul est Dieu, celui que fixe l'esprit de Jacques c'est 
l'homme. » 

Fasc. 2 et 3. La Version alexandrine de Daniel. — -. En adoptant 
la version alexandrine, dite des Septante, pour l'usage litur- 
gique, l'Eglise grecque excepta la traduction du livre de Daniel. 
Pour ce dernier livre, Théodotion fut préféré. 



244 ETUDES 

Cette préférence n'était pas sans motif. En effet dans plusieurs 
passages, — notamment dans les chapitres iv, v et vi et dans les 
endroits deutérocanoniques, — la version alexandrine abrège, 
commente, paraphrase, quelquefois dénature le texte. Comment 
expliquer ces graves divergences? M. Bludau, malgré ses re- 
cherches consciencieuses et son examen attentif des données, ne 
parvient pas à répondre avec certitude. Voici ses conclusions : 
!*• Il est possible que le texte mis à la disposition du traducteur fût 
corrompu dans les chapitres énumérés plus haut ; 2*^ il peut se faire 
aussi que pour ces chapitres il existât déjà une version que le 
traducteur alexandrin aura insérée dans la sienne ; car il n'est pas 
vraisemblable que le traducteur lui-même, si fidèle et si scrupu- 
leux dans les autres passages, se doit donné ici tant de licences. 

La savante monographie de M. Bludau agréera sans doute aux 
amateurs de critique textuelle, malheureusement bien clairsemés 
parmi les catholiques. Nous abandonnons trop facilement aux 
protestants et aux rationalistes ce vaste domaine de la science 
sacrée, et nous sommes ensuite réduits à accepter comme articles 
de foi leurs conclusions les plus hasardées, trop souvent dictées 
par le préjugé et le parti pris. 

Fasc. 4. La Métrique de Job. — On avait cru jusqu'ici que 
pour avoir des vers proprement dits, — et non pas une simple 
prose rythmée comme est celle de Hariri et de plusieurs pro- 
phètes, — il fallait, ou compter, ou mesurer, ou peser les sylla- 
bes ; M. Vetter ne les compte pas, ne les mesure pas, ne les pèse 
pas, et il prétend trouver dans le livre de Job une versification 
véritable. Pour lui, en dehors du parallélisme, le vers hébreu est 
la résultante de trois forces : césure, accent et rythme. 

1. Césure. Tout vers comprend au moins une, au plus deux cé- 
sures principales. Dans le premier cas, nous aurons un distique ; 
dans le second, un tristique. Chaque stique, à son tour, offre une 
césure secondaire, équivalente à un léger repos. 

2. Accent. Chacune des incises — parties comprises entre 
deux césures consécutives — a un accent principal, et en a un 
seul ; elle peut avoir, mais pas nécessairement, un ou plusieurs 
accents secondaires. Elle a pour limite extrême de longueur l'in- 
tervalle entre deux respirations. 

3. Rythme. Un certain rythme résulte déjà de la succession 
régulière de quatre ou de six incises régies chacune par un seul 



REVUE DES LIVRES 245 

accent principal. Il est augmenté par les combinaisons variées 
d'accents principaux et secondaires à l'intérieur des incises. 

On a quelque peine à comprendre comment ce rythme snffit à 
constituer des vers. Si dans nos alexandrins nous supprimons la 
rime, si nous cessons de compter les syllabes, en ayant soin de 
ne pas aller au delà de quinze ou vingt et en maintenant la césure 
vers le milieu de cette agglomération, il nous restera des vers 
analogues à ceux que M. Vetter étudie avec une remarquable 
érudition et une patience infatigable dans le livre de Job. 

Ajoutons que le livre du savant professeur témoigne d'un souci 
extrême de l'exactitude, qu'il contient d'excellentes observations 
et une bonne réfutation des autres systèmes. Il faut bien convenir 
qu'aucune des théories proposées jusqu'à ce jour ne satisfait plei- 
nement le lecteur et qu'elles prêtent toutes plus ou moins le flanc 
à la critique. M. Vetter sera-t-il plus heureux que ses devanciers ? 
Nous voudrions l'espérer. En tout cas, nous le félicitons d'avoir 
tenté une voie nouvelle. On n'arrive à la vérité qu'en passant sur 
les débris des systèmes détruits. 

II. — Ce n'est pas sans une secrète appréhension qu'on ouvre 
un commentaire nouveau sur l'Apocalypse. Les visions mysté- 
rieuses de saint Jean ont servi de véhicule à tant d'utopies et de 
passeport à tant de rêves ! Hâtons-nous de dire qu'ici les inquié- 
tudes du lecteur sont dissipées dès les premières lignes. 

D'abord ce commentaire est court, mérite rare et apprécié par- 
tout ; puis il est sage autant que docte, qualité remarquable dans 
un commentaire de l'Apocalypse. L'auteur fait siennes ces paroles 
d'Allioli : <( Si l'on s'en tient à la pensée générale — c'est-à-dire 
à la victoire du christianisme sur le judaïsme et le paganisme, 
clairement exprimée et mise en relief dans tout l'ouvrage — et si 
l'on explique les figures par l'usage de saint Jean et celui de la 
Bible, on se convaincra que l'Apocalypse n'est pas un livre scellé, 
mais bien un livre ouvert, une vraie révélation. » 

Ce qui a égaré un grand nombre de commentateurs surtout 
modernes, à partir de l'abbé Joachim, c'est la préoccupation de 
trouver dans l'Apocalypse l'histoire contemporaine. De là les ex- 
plications les plus diverses et les plus bizarres, les hypothèses 
sur la fin du monde, cent fois abandonnées et cent fois re- 
prises, les prophéties à brève échéance qu'aucune déception ne 



246 ETUDES 

lasse ; de là, des théories hasardées sur l'avenir de l'Eglise, enfan- 
tées par l'imagination, puis vouées à l'oubli, non sans faire rejail- 
lir un discrédit immérité sur le livre divin qu'elles prétendent in- 
terpréter. 

M. Langer n'encourage pas ces rêveries. Sa paraphrase est 
serrée, solide et substantielle. D'aucuns la trouveront trop con- 
cise : nous ne lui ferons pas ce reproche. L'auteur est d'avis 
qu'il ne faut pas trop presser les images et qu'il faut surtout 
s'abstenir des applications trop particulières. D'après lui, si l'on 
fait abstraction du préambule — message à sept églises d'Asie 
— et de l'épilogue — second avènement du Christ, — l'Apoca- 
lypse comprend deux parties : la victoire de Jésus-Christ et 
de son Eglise sur le judaïsme personnifié par la cité déicide 
(chap. iv-xii), et le triomphe sur le paganisme personnifié par 
la grande Babylone, par Rome (chap. xiii-xx). 

S'il en est ainsi, dira-t-on, la prophétie est accomplie déjà, et 
l'on doit l'expliquer par l'histoire du passé comme on explique 
les prophéties d'Isaïe ou de Daniel. Point du tout, répondra l'au- 
teur. La double lutte, engagée par l'Eglise dès l'origine, se pour- 
suit encore, elle ne cessera qu'à la fin des temps, et c'est même 
alors que l'Apocalypse sera pleinement réalisée. Jusque-là elle 
ne s'accomplit que partiellement, comme tant d'autres prophéties 
à objet étendu ou multiple — je ne dis pas à sens multiple. 
L'histoire de l'Eglise militante y est plutôt caractérisée que dé- 
crite en détail ; les principes du gouvernement divin y sont 
esquissés dans leur vérité éternelle et immuable ; Jésus-Christ y 
paraît en vainqueur et en juge, toujours prêt à protéger l'Eglise 
et à confondre ses ennemis. La lecture de l'Apocalypse, faite dans 
cet esprit, fortifie et console : seuls les derniers habitants de la 
terre en comprendront les profondeurs, parce qu'ils en verront 
de leurs yeux le plein accomplissement. 

Ces vues nous paraissent justes dans leur ensemble et nous ne 
chicanerons pas l'auteur sur quelques détails contestables. Plût à 
Dieu qu'on abordât toujours l'étude de l'Apocalypse avec la même 
sagesse et la même sobriété ! 

Les deux volumes suivants font partie de la Bibliothèque du 
Clergé^ œuvre excellente fondée et dirigée par Mgr Bufalini, en 
vue de procurer aux ecclésiastiques studieux les meilleurs ouvra- 



REVUE DES LIVRES 247 

ges modernes d'apologétique. La Bibliothèque du Clergé a déjà 
publié les traductions des Origines du Christiajiisme du P. Fon- 
taine, de la Bible^ la Science et la Foi de Zahm, des Questions 
actuelles d'Ecriture sainte du P. J. Brucker, du premier volume 
des Moines d'occident de Montalembert, etc. Les volumes qui 
nous occupent en ce moment portent les numéros IV et IX de la 
série. 

III. — Nous voudrions transcrire en entier la charmante pré- 
face, où M. le chanoine Polese expose, avec autant de modestie 
que d'humour, les diverses entraves apportées à la composition 
de son livre. Autour de lui, un site enchanteur mais trop solitaire, 
une vieille ville très pittoresque mais trop arriérée; à côté, des 
enfants pleins de docilité et de candeur, mais trop bruyants et 
trop prodigues du temps de leur maître ; que sais-je encore ? Tout 
cela n'est pas très favorable aux recherches de l'érudition et à la 
mise en œuvre des documents. Je vois d'ici — grâce aux réfé- 
rences qui courent au fond des pages — la bibliothèque de 
M. Polese, un peu restreinte certainement, au gré de son pro- 
priétaire, et pas tout à fait au courant des derniers travaux, mais 
composée avec goût, enrichie par de bonnes aubaines, et dont 
l'auteur a su tirer le meilleur parti. 

(( J'ai parlé de Jésus avec toute mon âme, avec toute l'ardeur de 
ma foi. Si j'ai un regret, c'est de ne l'avoir pas fait plus simple- 
ment. On me pardonnera sans doute, si je parviens à faire aimer 
davantage Jésus-Christ de ceux qui le connaissent et à réveiller 
le cœur de ceux qui ne pensent pas à lui. » 

Cette déclaration de l'auteur, jointe à la préface, le met à 
Tabri de la critique. On s'explique les lacunes et la disproportion 
des parties ; on ne s'étonne plus de ne trouver presque rien sur 
la figure historique de Notre-Seigneur ; pour le Chrisl prophé- 
tique lui-même, on se résigne à ne guère sortir des Psaumes, ou 
pour mieux dire du psaume 109 : Dixit Dominus Domino meo. 

Les lecteurs de M. Polese ne s'arrêteront pas à ces scrupules, 
et ils auront peut-être raison ; car on aime à entendre plaider 
la bonne cause avec conviction et entraînement, et le vaillant au- 
teur sait faire passer son enthousiasme dans l'âme de ceux qui le 
lisent. 



248 ÉTUDES 

ly. — La manière de M. Costanzi dans le Rationalisme et la 
Raison historique est analogue h celle d'Auguste Nicolas. Elle se 
rapproche parfois, notamment dans l'étude des rapports entre la 
Bible et les traditions païennes, de la méthode un peu vieillie de 
l'abbé Guérin du Rocher. Tous les genres sont bons, pourvu 
qu'ils soient utiles, et l'ouvrage de M. Costanzi doit répondre à 
un état d'esprit assez commun en Italie, car il est parvenu à sa 
troisième édition. 

En France, assurément, ce système d'apologétique serait moins 
accepté. L'autorité de Champollion-Figeac, écrivant en 1830 
qu'aucun monument égyptien n'est antérieur à la XVP dynastie, 
nous fait peu d'impression — nous savons qu'aujourd'hui Cham- 
pollion changerait de langage ; celle de Cuvier sur la date du 
déluge ne nous semble guère plus décisive ; enfin le rapproche- 
ment de Jéhova avec le lao des Chinois et le Jupiter-Zeus gréco- 
romain nous fait sourire. 

Le livre de M. Costanzi est écrit avec chaleur ; il fournira de 
bons aperçus aux prédicateurs qui se croient la mission de traiter 
les sujets d'apologétique, sans avoir eu le loisir de les appro- 
fondir, Ferdinand Prat, S. J. 

De actibus humanis ontologice etpsychologice consideratis^ seu 
disquisitiones psychologicee-theologicœ de voluntate in or- 
dine ad mores ^ auctore Victore Frins, S. J. Friburgi-Bris- 
goviae, sumptibus Herder, 1897. In-8, pp. iv-441. 

Le titre et les sous-titres que l'on vient de lire donnent l'idée 
de l'ouvrage. C'est une étude philosophico-théologique sur les 
fondements ontologiques et psychologiques des actes humains, 
ce sont des recherches sur la volonté dans ses rapports avec 
l'ordre moral. 

Depuis quelques années, on se rend compte de mieux en mieux 
que la casuistique n'est pas toute la morale, et Ton sent le be- 
soin d'étudier plus à fond le jeu psychologique des actes humains, 
d'insister davantage sur les principes généraux de la moralité, 
de revenir enfin à la méthode de saint Thomas et de ses succes- 
seurs, lesquels ne séparaient pas la théorie de la science pra- 
tique, les principes de l'application. Aux ouvrages en ce sens 
que cite le P. Frins, il faut joindre la Morale surnaturelle fonda- 



REVUE DES LIVRES 249 

mentale du chanoine Didiot qu'il ne paraît pas avoir connue (je 
ne sais même s'il pouvait la connaître), écrite dans le même es- 
prit, et qui a plus d'une ressemblance avec son propre travail^ 
Ainsi on revient de toutes parts aux vieux scolastiques et aux tré- 
sors qui, selon le mot du P. Frins, s'y cachent plutôt qu'ils ne 
s'y trouvent {^iion adeo continentur quam latîtaiit), et l'on remet 
au grand jour, à la portée de tous, ces richesses enfouies. 

Le R. P. Frins était spécialement préparé h ce travail par sa 
savante étude sur la doctrine de saint Thomas de cooperatione 
Dei^ et plus directement par ses travaux sur la philosophie de la 
morale publiés en 1886 et 1887, dans la Theologisclie Zeitschrift 
fÏLv licitholhche Théologie d'Innsbruck. On voit que nous ne 
sommes pas en face d'une œuvre improvisée. 

Ce volume ne traite que la première partie du sujet — la partie 
ontologique et psychologique. Mais un autre est déjà annoncé, 
où trouveront place les considérations morales. En attendant le 
second, arrêtons-nous au premier. Il est divisé en trois sections. 

Première section. De la fin et de sa causalité dans les actes hu- 
mains. Un article est consacré à la fin en général, p. 4-66 ; un 
second à la fin dernière, p. 66-85. Je recommande les para- 
graphes sur la façon dont la fin est cause et sur le rôle de la con- 
naissance dans cette causalité, ainsi que l'analyse délicate de 
l'influence virtuelle et la discussion exégétique sur la pensée de 
saint Thomas relativement à la nécessité d'une volition spéciale 
de la fin dernière, antérieure à tout acte délibéré de la volonté 
( n. 60 sqq. Cf. n. 162 ssq.). 

Deuxième section. Du volontaire (nature, espèces, modes spé- 
ciaux, obstacles). La question de la liberté y a sa place, et l'iné- 
vitable discussion sur la prédétermination physique et sur le 
jugement pratique qui précède Vélection. 

L'analyse de l'acte libre et de sa relation à un acte indélibéré 
préalable est poussée avec beaucoup de soin, et, si tout n'y est pas 
incontestable, il semble que bien des points restent acquis, soit 

1. Les deux ouvrages d'ailleurs diffèrent beaucoup de ton et d'allure. 
M. l'abbé Didiot fait œuvre de haute vulgarisation, et son livre vaut plus 
par la belle ordonnance de l'ensemble que par l'étude approfondie des 
détails; le P. Frins fait œuvre de science et s'attache surtout à creuser les 
questions difficiles. Ajoutons que M. Didiot s'occupe directement des prin- 
cipes mêmes de la morale, tandis que le P. Frins, dans ce volume, reste 
davantage dans l'étude psychologique et ontologique. 



250 ETUDES 

pour le fond des choses, soit pour la pensée de saint Thomas 
(n. 162-171). Très poussée aussi l'analyse du çoluntarium in 
causa^ et la discussion des conditions requises pour que les suites 
d*une omission libre nous soient imputables : cette dernière 
question touche de très près h celle de la permission du mal, et 
je ne sache pas que personne l'ait mieux traitée que le P. Frins. 
L'auteur est maître dans ces analyses*. 

Troisième section. Des divers actes humains en particulier 
(actes élicitesy actes commandés), le tout d'après saint Thomas. 

Partout le P. Frins creuse son sujet, met au courant des opi- 
nions et des controverses, et en maint endroit fait avancer la 
question. On pourra n'être pas toujours de son avis, mais on ne 
dira pas qu'il n'a pas fait œuvre sérieuse. Il suit généralement 
saint Thomas, et chaque page porte témoignage qu'il le connaît 
à fond. Mais il fait profession de consulter aussi les autres théo- 
logiens et notamment d'avoir grande estime pour Suarez, qu'il 
sait, du reste, abandonner au besoin. Bref, le P. Frins pense par 
lui-même. 

Quelques critiques pour finir. Comment le P. Frins, qui va 
d'ordinaire aux sources, a-t-il pu emprunter de confiance à quel- 
ques vieux théologiens cette mauvaise traduction d'Aristote : 
Violentuni definitur ab Aristotele (Ethic. 3. c. I) : Qiiod est ah 
extrinsecOy passo non conferente vim (i. e. çirtutem). Un regard 
sur le texte grec ({atî^sv (jU|jLêa*Xlo[jL£Vou tou ^laGÔIvTOç) suffit à mon- 
trer que vim doit se joindre à passo (le sujet qui souffre violence^ 
le çiolenté) et n'a rien à faire avec virtutem. — Autre chose. La 
pensée de l'auteur est toujours très claire. Pourquoi sa phrase ne 
l'est-elle pas autant*? Pourquoi aussi ne pas multiplier un peu 

1. Signalons encore en ce genre l'étude des influences réciproques des 
passions sur la volonté et de la volonté sur les passions. Sur ce dernier 
point, le chanoine Didiot passe peut-être un peu vite, et prend congé de 
saint Thomas par un joli compliment ( « c'est peut-être pour avoir miracu- 
leusement ignoré ces défaillances [de la raison] et leurs redoutables suites, 
que l'Angélique Docteur a un peu exagéré, ce nous semble, la puissance de 
la raison en cette matière. » N. 344). Le P. Frins, par une analyse plus dé- 
taillée, n. 421-430, arrive à conclure comme saint Thomas. 

2. Exemple (dont je ne saurais dire, d'ailleurs, selon la formule reçue, 
que je le prends au hasard entre mille) : « Nec aliter cognitio ut sic seu 
secundum propriam rationem causativum influxum, in specie nuUum talem 
influxum quo cum propensione ia suum productum ipsum producat, in 
nostro appetitu exercere potest. » (P. 90.) 



REVUE DES LIVRES 251 

plus les titres, et ne pas détailler davantage la table des matières ? 
Le bon pour un livre, le P. Frins nous l'a dit, ce n'est pas que 
des trésors s'y cachent, c'est qu'ils s'y trouvent. 

Le Prêtre : Une retraite pastorale, par l'abbé Pl\nus, vicaire 
général d'Autun. Paris, Poussielgue, 1898. In-12, pp. viii- 

406. 

On dirait, dans la langue barbare mais expressive du jour, que 
ce livre a été vécu avant d'être écrit. Après une carrière de vingt 
ans d'apostolat auprès de ses frères dans le sacerdoce, et une 
soixantaine de retraites pastorales prêchées dans plus de qua- 
rante diocèses, M. l'abbé Planus se décide à publier ce ce qui est 
l'élément et l'aliment » de cette prédication. Ce volume sera suivi 
d'un ou de plusieurs autres. 11 comprend la matière d'une retraite 
complète, telle qu'elle se donne aux prêtres dans les grands sémi- 
naires ; c'est-à-dire une méditation et deux instructions, l'une le 
matin, l'autre le soir, pendant quatre jours pleins, auxquels il 
faut ajouter l'ouverture et la clôture. D'autres prédicateurs don- 
nent en outre une conférence d'une allure généralement plus fa- 
milière. 

L'auteur explique lui-même ainsi son genre : « Nous nous 
sommes représenté que nous étions encore au milieu d'un de ces 
chers auditoires de chapelle des grands séminaires à qui nous en- 
voyait la Providence. Les canevas et les notes dont nous nous 
servions alors pour méditer sur nos instructions au moment de 
monter en chaire, nous nous en sommes servi pour écrire. La 
réminiscence des développements où nous étions fréquemment 
entré et quelques additions nouvelles ont fait tous les frais de ce 
livre. » 

Si nous avions à esquisser l'idéal que nous nous faisons du 
prêtre parlant à des prêtres pendant leur retraite annuelle, voici 
quelles en seraient les grandes lignes : Avant tout, de la doc- 
trine, et toujours de la doctrine; les sujets choisis dans les de- 
voirs de la vie sacerdotale ; le fond du développement, les preuves, 
les citations empruntées aux grandes sources théologiques, à 
l'Ecriture sainte surtout ; l'Évangile sans cesse invoqué et fondu 
pour ainsi dire dans le texte ; une parole toujours simple, mais 
toujours digne ; une éloquence jamais cherchée et qui naît des 



250 ÉTUDES 

pour le fond des choses, soit pour la pensée de saint Thomas 
(n. 162-171). Très poussée aussi l'analyse du çoluntarium in 
causa, et la discussion des conditions requises pour que les suites 
d'une omission libre nous soient imputables : cette dernière 
question touche de très près à celle de la permission du mal, et 
je ne sache pas que personne l'ait mieux traitée que le P. Frins. 
L'auteur est maître dans ces analyses i. 

Troisième section. Des divers actes humains en particulier 
(actes êlicitesy actes commandés), le tout d'après saint Thomas. 

Partout le P. Frins creuse son sujet, met au courant des opi- 
nions et des controverses, et en maint endroit fait avancer la 
question. On pourra n'être pas toujours de son avis, mais on ne 
dira pas qu'il n'a pas fait œuvre sérieuse. Il suit généralement 
saint Thomas, et chaque page porte témoignage qu'il le connaît 
k fond. Mais il fait profession de consulter aussi les autres théo- 
logiens et notamment d'avoir grande estime pour Suarez, qu'il 
sait, du reste, abandonner au besoin. Bref, le P. Frins pense par 
lui-même. 

Quelques critiques pour finir. Comment le P. Frins, qui va 
d'ordinaire aux sources, a-t-il pu emprunter de confiance à quel- 
ques vieux théologiens cette mauvaise traduction d'Aristote : 
Violentum definitur ab Aristotele (Ethic. 3. c. I) : Quod est ah 
extrinseco, passo non conferente vim (i. e. çirtutem). Un regard 
sur le texte grec ([JLVi^àv cu»x€a7^7^o[jL£VO'j toû (âiaGÔsvTo;) suffit à mon- 
trer que vint doit se joindre à passo (le sujet qui souffre violence, 
le violenté) et n'a rien à faire avec virtutem. — Autre chose. La 
pensée de l'auteur est toujours très claire. Pourquoi sa phrase ne 
l'est-elle pas autant*? Pourquoi aussi ne pas multiplier un peu 

1, Signalons encore en ce genre l'étude des influences réciproques des 
passions sur la volonté et de la volonté sur les passions. Sur ce dernier 
point, le chanoine Didiot passe peut-être un peu vite, et prend congé de 
saint Thomas par un joli compliment ( a c'est peut-être pour avoir miracu- 
leusement ignoré ces défaillances [de la raison] et leurs redoutables suites, 
que l'Angélique Docteur a un peu exagéré, ce nous semble, la puissance de 
la raison en celle matière. » N. 344). Le P. Frins, par une analyse plus dé- 
taillée, n. 421-430, arrive à conclure comme saint Thomas. 

2. Exemple (dont je ne saurais dire, d'ailleurs, selon la formule reçue, 
que je le prends au hasard entre mille) : « Nec aliter cognitio ut sic seu 
Kccundum propriam rationem causativum inBuxum, in specie nullum talem 
iuiluxum que cum propensione in suum productum Ipsum producat, in 
nostro appelitu exercere potest, » (P. 90.) 



REVUE DES LIVRES 251 

plus les titres, et ne pas détailler davantage la table des matières ? 
Le bon pour un livre, le P. Frins nous l'a dit, ce n'est pas que 
des trésors s'y cachent, c'est qu'ils s'y trouvent. 

Le Prêtre : Une retraite pastorale, par l'abbé Planus, vicaire 
général d'Autun. Paris, Poussielgue, 1898. In-12, pp. viii- 

406. 

On dirait, dans la langue barbare mais expressive du jour, que 
ce livre a été vécu avant d^être écrit. Après une carrière de vingt 
ans d'apostolat auprès de ses frères dans le sacerdoce, et une 
soixantaine de retraites pastorales prêchées dans plus de qua- 
rante diocèses, M. l'abbé Planus se décide à publier « ce qui est 
l'élément et l'aliment » de cette prédication. Ce volume sera suivi 
d'un ou de plusieurs autres. 11 comprend la matière d'une retraite 
complète, telle qu'elle se donne aux prêtres dans les grands sémi- 
naires ; c'est-à-dire une méditation et deux instructions, l'une le 
matin, l'autre le soir, pendant quatre jours pleins, auxquels il 
faut ajouter l'ouverture et la clôture. D'autres prédicateurs don- 
nent en outre une conférence d'une allure généralement plus fa- 
milière. 

L'auteur explique lui-même ainsi son genre : « Nous nous 
sommes représenté que nous étions encore au milieu d'un de ces 
chers auditoires de chapelle des grands séminaires à qui nous en- 
voyait la Providence. Les canevas et les notes dont nous nous 
servions alors pour méditer sur nos instructions au moment de 
monter en chaire, nous nous en sommes servi pour écrire. La 
réminiscence des développements où nous étions fréquemment 
entré et quelques additions nouvelles ont fait tous les frais de ce 
livre. )) 

Si nous avions à esquisser l'idéal que nous nous faisons du 
prêtre parlant à des prêtres pendant leur retraite annuelle, voici 
quelles en seraient les grandes lignes : Avant tout, de la doc- 
trine, et toujours de la doctrine; les sujets choisis dans les de- 
voirs de la vie sacerdotale ; le fond du développement, les preuves, 
les citations empruntées aux grandes sources théologiques, à 
l'Ecriture sainte surtout ; l'Evangile sans cesse invoqué et fondu 
pour ainsi dire dans le texte ; une parole toujours simple, mais 
toujours digne ; une éloquence jamais cherchée et qui naît des 



254 ETUDES 

seulement parmi ses enfants, mais dans bon nombre d'autres ins- 
tituts religieux. Elle rappelle rexcellence de cette vertu, sa 
nécessité, ses différents degrés, la manière de l'acquérir en sa 
perfection, enfin la récompense qu'elle nous vaut de la part de 
Dieu. 

Ce travail de haute doctrine, grandement approuvé par les 
saints, a néanmoins rencontré des contradicteurs, même parmi 
ceux qui auraient dû l'apprécier le mieux. 

A la fin du seizième siècle, un Père Julien Vincent, de la Com- 
pagnie de Jésus, publia en dix articles une violente critique de 
cette lettre, s'attaquaut surtout à ce qu'on nomme l'obéissance 
aveugle envers les supérieurs, cherchant à la mettre en contra- 
diction avec la raison, l'Evangile et les enseignements des saints. 
Cet acte du P. Vincent avait quelque excuse dans la faiblesse 
de sa tête, qui le sauva de la peine qu'allait lui infliger le tribunal 
du Saint-Office. 

La Compagnie de Jésus traversait alors une rude crise. Sur le 
siège de saint Pierre était assis un pontife d'une grandeur excep- 
tionnelle, mais que la famille d'Ignace n'avait pas le bonheur de 
compter parmi ses amis. Sixte-Quint, c'était lui, influencé par ces 
attaques, soumit la lettre sur l'obéissance au jugement du Saint- 
Office. La Compagnie dut défendre l'œuvre de son fondateur. 

Le P. Claude Aquaviva, son général, chargea de ce soin le 
grand controversiste, plus tard cardinal, Robert Bellarmin. 
Celui-ci répondit brièvement aux dix objections du P. Vincent, 
et écrivit en outre une réfutation plus développée, où il justifia la 
doctrine de saint Ignace par de nombreuses citations de l'Écriture 
et des Pères. 

Tel est l'opuscule retrouvé parmi les manuscrits de la Vaticane 
et publié, sous très petit format, par le P. J.-B. Couderc, his- 
torien du saint et savant cardinal. Cet opuscule, malgré sa briè- 
veté, sera reçu avec faveur dans les maisons religieuses qui font 
usage de la lettre de saint Ignace. 

Il le sera d'autant plus qu'il contient, en outre, une consulta- 
tion théologique très pratique sur un point qui intéresse les 
famille» religieuses : c'est une lettre inédite du célèbre théo- 
logien Léonard Lessius, l'une des gloires de la Compagnie de 
Jésus, qui explique comment, sans obliger par cela même sous 
peme de péché, les règles religieuses ne peuvent souvent être 



REVUE DES LIVRES 255 

violées sans offense de Dieu. Les cas pratiques qui entraînent 
cette conséquence y sont soigneusement énumérés. 

Gabriel de Hortis, S. J. 

I. — Les Voix consolatrices, par l'abbé J. Guillermin, Paris, 
s. d. Bloud et Barrai. In-12, pp. 360. 

II. —- Élévations de PAme pénitente sur les Évangiles, par le 
R. P. Dom Marie-André Dupont. Paris, Bloud et Barrai, 
1897. In-12, pp. viii-396. 

III. — Le Divin Sauveur, méditations et neuvaines^ tirées de 
S. Alphonse de Ligaori^ par le P. A. Tournois, G. SS. R. 
Paris, Téqui, 1897. 2 vol. in-12, pp. xxv-366 et xv-324. 
Prix : 4 francs. 

IV. — Du Trésor caché dans les maladies et les afflictions, 
par le vénérable P. Louis du Pont, de la Gompagnie de 
Jésus. Paris, Oudin, 1897. In-12, pp. xxvi.266. 

V. — Direction pour rassurer dans leurs doutes les âmes 
timorées, par le R. P. Quàdrupani, barnabite. Paris, Téqui, 
1897. In-16, pp. xvi-320. 

VI. — Manuel et directoire du Rosaire, par l'abbé J. M. B. 
Lille, Desclée, s. d. In-16, pp. 312. Prix : 1 fr. 25. 

I. — Peu d'âmes — y en aura-t-il une seule ? — seront arrêtées au 
seuil de ce volume par l'épigraphe empruntée à César Gantu : « Lecteur, 
as-tu souffert ? — Non. — Ce livre n'est pas fait pour toi. » Hélas! qui 
n'a souffert, en effet ? Et qui ne cherche à entendre des « voix consola- 
trices ». En voici qu'on écoutera volontiers, à cause même de leur di- 
versité et de leur choix. C'est un travail de marqueterie, dans le genre 
du Livre de V apôtre si goûté, que nous présente ici M. l'abbé Guil- 
lermin. Cet ouvrage témoigne de beaucoup de lecture, et nous fait 
repasser bien des pages remarquables, touchantes, qu'on aime à 
cueillir comme « des fleurs suaves dont l'aroiUe pénétrant a la vertu de 
fortifier et de ranimer ». 

La douleur est un mystère dont seul le christianisme a la clé, un 
mal que seul surtout il peut guérir. Mieux qu'aucun autre traité De 
consolatione, ces pages, empruntées aux œuvres de nos plus célèbres 
écrivains contemporains, seront pour les âmes qui souffrent des 
ce pages de réconfort », vrais « bouquets de ce qui a été pensé, senti, 
soupiré, noté au dix-neuvième siècle, de plus noble, de plus élevé, de 
plus délicat, de plus idéalement exquis, de plus divin ». Nos grands 



256 ÉTUDES 

évêques, nos meilleurs orateurs chrétiens, nos plus vaillants apolo- 
gistes laïques sont surtout mis à contribution ; mais parfois M. l'abbé 
Guillerrain emprunte leurs pensées à ceux qui, hélas! ne partagent pas 
nos croyances : ainsi les témoignages du dehors viennent confirmer ceux 
du dedans. Guizot, V. Hugo, Legouvé, Jules Simon, coudoient Mgr Gay, 
le cardinal Mermillod, Lacordaire, Montalembert, L. Veuillot, etc. Les 
vivants ne sont pas exclus, et — pour en citer un — il n'y a pas un an 
encore que l'éminent cardinal Perraud disait à un auditoire- choisi : 
a Être bon pour ceux qui souffrent, c'est vraiment les mettre en contact 
avec le divin. » 

II. — Le pieux auteur n'a pas à craindre de ne plus trouver à glaner 
dans le cl\amp si vaste où Notre Seigneur Jésus-Christ a semé lui- 
même sa divine parole : l'Evangile est un fonds inépuisable et souvent, 
hélas! trop inexploré. Le R. P. Dom Marie-André Dupont y cherche 
de quoi « exciter à la componction les âmes désireuses de faire péni- 
tence ». Ses soixante-cinq élévations suivent, en quatre parties^ la vie de 
Notre Seigneur : enfance, vie publique, vie souffrante, vie glorieuse, 
offrant au chrétien des méditations surtout affectueuses. Il se demande 
a si les directeurs se préoccupent suffisamment de cette perte du temps 
consacré à l'oraison, soit dans les égarements de l'imagination, soit 
dans des efforts inutiles pour faire jaillir d'un fonds stérile des épan- 
chements affectueux que la parole de Dieu leur procurerait en abon- 
dance; perte si préjudiciable aux âmes, et qui pourrait être si facile- 
ment évitée par la lecture méditée, en donnant toujours la j)référence 
à la parole de Notre-Seigneur, contenue dans le saint Evangile ». Que 
l'Évangile doive être le sujet habituel de nos méditations, j'y souscris 
de grand cœur ; mais qu'une lecture méditée puisse remplacer des 
efforts personnels qui ne sont pas toujours inutiles, c'est ce que j'ac- 
corderais moins aisément : c'est souvent dans la sécheresse que Notre- 
Seigneur veut nous faire travailler, mais nos aridités ne sont pas sans 
profit et ne resteront pas sans récompense. Au reste, je me plais à 
reconnaître l'exactitude et la richesse de détails que contiennent ces 
pages, appelées il instruire et à élever les âmes par la contemplation du 
divin modèle. 

ÏII. — Des méditations de saint Alphonse de Liguori, c'est toujours 
une bonne fortune pour les âmes intérieures. Le R. P. Tournois a 
voulu leur offrir un ouvrage qui fût d'un usage quotidien. Sur l'incar- 
nation, la naissance et l'enfance de Notre-Seigneur, saint Alphonse a 
composé des méditations en règle, ayant pour premier point une consi- 
dération et pour second point, les affections et prières. Cette première 
partie, a simple et fidèle traduction », commence avec l'année liturgique 
au premier dimanche de l'Avent et se poursuit jusqu'à l'Octave de 
l'Epiphanie. Quatre-vingt-quatre autres méditations sur les « circons- 
tances de la Passion » complètent le premier volume et peuvent four- 



REVUE DES LIVRES 257 

nir des sujets jusqu'à Pâques ; elles sont tirées du traité italien : 
Réflexions et affections sur la Passion. Le second volume com- 
prend d'abord, sur la « cause principale » et sur les « effets de la 
Passion », deux séries qui serviront de Pâques à l'Ascension et de la 
Pentecôte à TAvent, empruntées aussi pour la plupart au même traité 
du saint Docteur; puis une troisième partie, sur TEucharistie et le 
Sacré Cœur, avec une neuvaine au Saint-Esprit, extraite textuellement 
des « neuvaines ». Le travail du zélé rédemptoriste sera utile aux âmes 
pieuses et les aidera « à avancer à grands pas dans le chemin de la 
perfection, lequel conduit sûrement à la bienheureuse éternité ». 

IV. — A propos d'une nouvelle traduction du Guide spirituel, la 
Revue a reproché récemment au P. du Pont, comme défauts moins 
personnels que nationaux et plus apparents que réels, le manque de 
méthode et les longueurs. Ces défauts se font moins sentir dans cet 
opuscule « extrait, prévient l'éditeur, de l'œuvre magistrale et très 
renommée du vénérable Père, intitulée : De la perfection chrétienne 
dans tous les états de la i'ie ». Le P. Thyrse Gonzalez, plus tard géné- 
ral de la Compagnie de Jésus, en publia à Séville en 1672 une première 
édition, La première traduction française parut à Paris en 1706, elle 
était du P. Brignon; d'autres éditions parurent en 1707 et 1714, mais 
les exemplaires en sont aujourd'hui très rares, et la présente n'en est 
pas une reproduction textuelle; le nouveau traducteur s'est appliqué, 
en modernisant le style, à suivre de plus près le texte espagnol et à 
restituer quelques passages omis. 

Le P. Louis du Pont, qu'on a pu appeler ajuste titre « homme très 
éclairé de Dieu et excellent docteur de la théologie mystique », pra- 
tiqua pendant de longues années ce qu'il écrit dans ce livre oii il semble 
faire son propre portrait; car ses souffrances continuelles furent vrai- 
ment pour lui un trésor où il puisa de nombreux mérites. On appréciera 
la richesse des passages de l'Écriture cités et commentés dans cet 
ouvrage, et on saura gré à l'éditeur d'en avoir reproduit le texte latin 
au bas des pages. On lira avec édification la vie abrégée du serviteur 
de Dieu, qui ouvre le volume. Mais, une distraction, sans doute, fait 
dire que Louis, « sa théologie terminée, fut envoyé à Ogna (on écrirait 
mieux Ona) avec ses condisciples » ; on a voulu dire Onate en Gui- 
puzcoa, célèbre alors par son Université qu'avait en effet illustrée 
saint François de Borgia: tandis que Oûa est un petit village de la 
province de Burgos, où la Compagnie de Jésus est établie seulement 
depuis un peu moins de vingt ans, dans un ancien et magnifique monas- 
tère bénédictin. 

V. — Les deux opuscules réunis dans ce volume sont de ceux qu'il 
faut « lire posément, en esprit de prière, avec réflexion, en savourant 
sans trop de hâte la céleste suavité dont ils sont remplis ». Il n'est pas 
hors de propos de rappeler que ce n'est pas dans l'abondance de la 

LXXVI. — 17 



258 ÉTUDES 

science que l'âme se rassasie et se satisfait, mais bien dans le senti- 
ment et le goût intérieur des choses. « Dans les premières instructions, 
dit encore le traducteur, vous trouverez une simplicité et une clarté 
merveilleuses, jointes à la doctrine la plus profonde et la plus sûre des 
Pères. La matière se divise par paragraphes pour plus de précision et 
de clarté; mais ces paragraphes sont comme des anneaux étroitement 
unis qui forment une seule chaîne. » Puissent-elles rassurer les âmes 
pieuses souvent trop craintives, consoler les affligés, exciter les pusil- 
lanimes ! Le second opuscule qui rappelle la douceur et la modération 
de la direction de saint François de Sales, a une portée plus univer- 
selle : il est également goûté des âmes qui s'adonnent à la perfection. 

VL — Ce Manuel a le triple mérite d'être court, substantiel, pratique ; 
j'ajouterai authentique, puisqu'il ne fait guère que résumer les Acta 
Sanctœ sedis pro Societate Sanctissimi Rosarii, « ouvrage remarquable, 
tout à la fois apologie et histoire, code diplomatique et droit canonique 
du Rosaire, charte qui en rappelle les origines et le passé glorieux, 
les droits et les privilèges ». Puisse cet excellent volume faire mieux 
connaître et aimer cettedévotion de tous les temps, si bien accommodée 
au nôtre : « Rien de meilleur et de plus opportun, a dit Léon XIII au 
Révérendissime Maître-Général des Frères-Prêcheurs, que cette ma- 
nière de prier ; grâce à la méditation fréquente des mystères du salut, 
la foi s'éveille plus vive dans le cœur des hommes, le feu sacré de la 
prière... se rallume de nouveau et brille au sein de chaque famille 
chrétienne comme un gage de paix, d'élévation morale et de prospé- 
rité. » Paul POYDENOT, S. J. 

I. — La Vie chrétienne, textes recueillis et annotés par le 
P. Paul-Joseph de Bussy, S. J. Tours, Marne, 1898. In-S, 
pp. 476. 

IL — Entretiens eucharistiques, par le P. Jean Vaudon, mis- 
sionnaire du Sacré-Cœur. Paris, V. Retaux, 1898. In-18 
Jésus, pp. 296. 

III. — Comment j'entrai au bercail, par Lady Herbert of 
Lea; traduit de l'anglais par L. de Beauriez. Paris, Perrin, 
1898. In-12, pp. 123. 

L — Dans un précédent volume, paru il y a quelques mois, Exposi- 
sition de la Doctrine catholique par les grands écrivains français^ le P. 
de Bussy avait réuni comme en faisceau les plus belles pages des vrais 
maîtres de notre langue, sur la personne, la vie et les mystères du Fils 
de Dieu. 

Dans ce second volume, il poursuit son œuvre; il montre à la même 
lumière l'action de Jésus-Christ en nos âmes par la Grâce, la Prière, 



REVUE DES LIVRES 259 

les Sacrements, la Gloire... C'est une compilation, mais de morceaux 
très choisis et mis en ordre. L'auteur les emprunte surtout aux ora- 
teurs qui ont le mieux exposé TEvangile, dans une merveilleuse 
ampleur de doctrine et avec de superbes envolées d'éloquence : saint 
François de Sales, Bossuet, Bourdaloue, P. de Ravignan, P. Félix, 
Mgr Freppel, Mgr d'Hulst, P. Monsabré. Il glane aussi chez des écri- 
vains laïques, assez divers, du moyen âge, comme le bon Joinville; du 
dix-neuvième siècle à son midi, comme L. Veuillot; ou même à son 
déclin, comme François Goppée. 

Livre de sérieuse et fortifiante lecture, où des chrétiens graves peu- 
vent s'instruire; riche arsenal, où des prédicateurs qui visent à parler 
un style digne de la chaire peuvent s'inspirer. 

II. — Les Entretiens eucharistiques sont, comme dit bien le titre, 
moins des discours que des causeries, pleines d'onction ; où l'éloquence 
est faite de piété fleurie, d'Écriture sainte : suivant la coutume et la 
méthode du P.Jean Vaudon, missionnaire et poète. Le Cœur de Jésus, 
le prêtre, la Sainte-Vierge, surtout l'Eucharistie, la Messe, — les pre- 
mières messes — voilà le thème ordinaire sur lequel l'orateur sème 
une théologie abondante, et de gracieux développements. La parole 
est limpide, rapide, et doucement pénétrante. 

Le P. Vaudon souhaite que ses Entretiens soient lus des séminaristes, 
et médités par ses « vénérés confrères du sacerdoce » (p. 2). Ce 
sera, pour ceux-là, une utile préparation à Vlntroibo ad altare Dei ; 
pour ceux-ci, pour les prêtres qui savent rester à la sacristie et vivre 
près de l'autel, une introduction toute facile à la célébration journalière 
du divin Sacrifice. 



III. — Comment j'entrai au bercail est une traduction toute neuve, 
de l'édifiant récit de Lady Herbert : How 1 came home (comment je 
suis rentrée à la maison). La généreuse veuve du baron Herbert of 
Lea (à qui la reine Victoria décerna la pairie en 1861) raconte dans 
ces pages simples et émues comment elle fut amenée à l'Église catho- 
lique ; son éducation dans la « haute et sèche école » de V Establishment; 
ses doutes, ses luttes, sa victoire dans une paix définitive. Le traduc- 
teur ajoute, en tête, des notes sur la famille des Herbert; et, à la fin, 
sur le mouvement d'Oxford; sur les principaux chefs de cette pléiade 
d'hommes illustras ou fameux qui eurent le courage de revenir hardi- 
ment à la vraie foi; ou qui se bornèrent à saluer de loin la lumière 
catholique, sans avoir eu le courage de dire, comme Lady Herbert : 
I came home. Victor Delaporte, S. J. 

L'État et ses rivaux dans renseignement secondaire, par le 
P. Joseph BuRNicHON, S. J. Paris, Poussielgue, 1898. In-12, 
pp. III-352. Prix : 3 fr. 50. 



.26a ÉTUDES 

Le R. P. Burnichon a réuni dans ce volume quelques articles 
qui ont paru au cours de ces dernières années, dans cette revue. 
Ce n'est pas aux lecteurs des Études qu'il convient de signaler 
Tautorité et la compétence de l'auteur en ces matières si impor- 
tantes de l'enseignement secondaire. Je crois donc inutile d'in- 
sister — et d'ailleurs je n'oserais guère le faire ici — sur l'éloge 
de ces pages. J'exprimerai seulement le vœu qu'elles puissent 
trouver, sous cette forme, de nouveaux et plus nombreux lecteurs. 
Un sceptique du siècle dernier disait : « Si j'avais la main pleine 
de vérités, je me garderais bien de l'ouvrir. » Le P. Burnichon 
n'en juge pas ainsi : il ouvre les mains toutes grandes. Cela ne 
saurait plaire h certaines gens. Il en sera remercié par ceux que 
préoccupent ces questions vitales, essentielles pour l'avenir de 
nos enfants et de la patrie elle-même. 

Jl est un sujet qui ne peut manquer d'intéresser tout le monde, 
c'est la croise de l'Université dont on parle depuis quelque temps. 
L'honneur d'avoir un Etat maître d'école coûte cher aux contri- 
buables; ceux qui auraient la légitime curiosité de savoir à com- 
bien s'élève la note, et s'ils en ont pour leur argent, trouveront 
la réponse dans la première partie de cet ouvrage. D'ailleurs, 
l'auteur n'avance rien qu'il ne prouve par chiffres et documents 
officiels, dont il se borne à signaler parfois les inexactitudes vou- 
lues et les lacunes. 

Les dépenses augmentent (les lycées ont aussi un droit d'ac- 
croissement à leur manière), mais les élèves diminuent. C'est 
là un fait avéré. Donc, malgré les palais scolaires, malgré les 
bourses, malgré les faveurs qui s'attachent à l'enseignement 
officiel, malgré le nombre et l'éclat des diplômes dont sont pourvus 
à profusion professeurs et surveillants, la clientèle s'en va. On 
parle maintenant a de mettre la marchandise au rabais ». Ramè- 
nera-t-on ainsi la confiance? La vérité est que les parents com- 
mencent à comprendre que l'Université est frappée de radicale 
impuissance au regard de Véducation. — Comment en douter 
quand les universitaires eux-mêmes l'avouent ? J'appelle tout 
spécialement l'attention des pères de famille sur cette partie si 
instructive de l'ouvrage, dont j'indique à peine les lignes princi- 
pales. 

Aux maîtres chrétiens, je signalerai les pages très suggestives, 
comme on dit aujourd'hui, sur V éducation physique dans l'Uni- 



REVUE DES LIVRES 261 

versité. De ce côté encore, TUniversité aurait des déceptions; 
l'éducation physique semble ne pas mieux marcher que l'éduca- 
tion morale. Pourquoi? MM. les maîtres-répétiteurs le savent 
peut-être. Quoi qu'il en soit, il est à croire que de longtemps en- 
core, les parents sensés estimeront que pour former les âmes et 
fortifier les coeurs, la religion ne saurait être remplacée par la 
gymnastique — encore que celle-ci ne soit pas à mépriser. 

L'éternelle question des anciens et des modernes, devenue la 
lutte du baccalauréat classique et du baccalauréat moderne, ins- 
pire au P. Burnichon des pages magistrales. On voit des gens 
qui s'imaginent que la question du grec et du latin relève seule- 
ment des discussions entre pédants de collège. Les plus inexpé- 
rimentés comprendront ce qu'il en est au juste, après avoir lu les 
deux chapitres où le sujet est examiné avec une hauteur de vues 
qui élargit singulièrement le débat. — Pourquoi le latin et le 
grec sont-ils pourchassés par une certaine école, voire même par 
des politiciens, à la tête desquels brille M. Léon Bourgeois? 
Pourquoi doit-on les défendre? Le P. Burnichon dévoile les 
causes profondes de l'attaque; il expose les raisons graves qui 
doivent inspirer aux catholiques une résistance énergique à cette 
nouvelle invasion de barbares. Gomment se terminera la lutte? 
Récemment, les humanités bourgeoises n'ont été battues que par 
cinq voix à la Chambre — car, chose bien étrange, la question 
de savoir si on étudiera un peu plus de Voltaire et un peu moins 
de Cicéron, est devenue parlementaire. C'est dire que les amis 
des humanités classiques peuvent tout craindre. En tout cas, ce 
n'est pas aux catholiques et aux prêtres qu'il convient de prêter 
la main à une œuvre néfaste de destruction, dont les conséquences 
vont plus loin qu'on ne pense. 

Les rivaux de l'Etat dans l'enseignement secondaire, c'est-à- 
dire les membres de l'enseignement libre, les maisons d'éducation 
chrétienne, recevront ce livre, qui leur est dédié, comme un en- 
couragement dans leur tâche. C'est le vœu de l'auteur, qui aura 
ainsi rendu à une cause importante entre toutes un nouveau ser- 
vice. L. T. 

I. Les Saints Prêtres français du XVIP siècle. Ouvrage de 
Joseph Gnk^BET^ publié pour la première fois, d'après le 
manuscrit original^ par G. Letourneau, prêtre de Saint- 



262 ETUDES 

Sulpice, supérieur du séminaire d'Angers. Paris, Roger et 
Ghernoviz, 1897; 2 vol. in-8°, pp. xxi-404 et 456. Prix: 
8 francs. 

II. La Vie de Messire Pierre Crestey, prêtre^ curé de la pa- 
roisse de Barenton^ au diocèse d' Avr anches ^ publiée d'après 
les manuscrits originaux et annotée^ par Jules Blouet, 
prêtre de Saint-Sulpice, directeur au séminaire d'Angers. 
Ouvrage orné d'un portrait. Même éditeur. Un vol. in-S"*, 
pp. xLvii-478. Prix : 4 francs. 

Joseph Grandet (1646-1724), ce Sulpicien qui fut le troisième 
supérieur du séminaire d'Angers et nous avait laissé l'histoire de 
cet établissement en des Mémoires manuscrits si intéressants, 
n'est plus un inconnu depuis que M. Letourneau a publié sa notice 
biographique en tête de ces Mémoires. Continuant de mettre au 
jour ces recueils oubliés depuis deux siècles et utilisés par 
quelques rares érudits, le digne éditeur nous donne aujourd'hui 
les Vies des saints prêtres de notre grand siècle. 

L'idée de Grandet n'était pas de travailler pour l'histoire. II 
n'avait en vue que le bien et voulait surtout édifier ses lecteurs. 
Les Ordres religieux s'appliquaient sous ses yeux à écrire la vie 
de leurs saints et de leurs personnages illustres; pourquoi lui 
n'en aurait-il pas fait autant en faveur du clergé séculier ? Et il se 
mit à l'œuvre. « J'ai entrepris, dit-il en commençant, de donner 
au public une légende sacerdotale, où ceux qui sont particulière- 
ment consacrés au service des autels puissent trouver des exem- 
ples rares des vertus chrétiennes. » (P. 18.) Dans cette pensée, 
il écrivit deux cents notices sacerdotales. M. Letourneau a eu la 
main heureuse en exhumant les seuls prêtres français, bien que 
son premier volume s'ouvre par un Espagnol né à Burgos, Jean 
de Quintanadenas ; mais la France fut la patrie adoptive de cet 
introducteur du Carmel et il est connu chez nous sous le nom de 
Jean de Brétigny. 

Voici donc les noms des trente-quatre prêtres français qui 
forment la première série composant le tome premier et appar- 
tenant au clergé séculier : Jean de Brétigny; André du Val, doc- 
teur de la maisoQ de Sorbonne; Bernard Bardon de Brun, curé 
de Saint-Pierre du Queiroix à Limoges ; Claude Bernard, dit ce le 
pauvre prêtre » ; Thomas Le GaufTre, disciple et successeur de 



REVUE DBS LIVRES 263 

Claude Bernard; Antoine Poussier, du diocèse de Lyon; Jean 
Coqueret, principal du collège des Grassins; M. Meyster, mis- 
sionnaire; Nicolas Cornet, le grand maître de Navarre immor- 
talisé par l'oraison funèbre de Bossuet; le converti Pierre Le 
Gouvello, sieur de Quëriolet ; Martin Grandin, docteur de Sor- 
bonne; Amable de Bourzeis; Pierre Ragot, curé de la paroisse 
du Crucifix, au Mans; deux missionnaires de la Basse-Bretagne, 
MM. de Tremaria et de Kerizac; le célèbre Vincent de Meur, 
premier supérieur des Missions étrangères; Louis Eudo de 
Kerlivio, vicaire général de Vannes; Louis-Maurice de la Tré- 
moïlle ; le fameux Père Jean Eudes; M. de La Vigne, curé de 
Saint-Pierre de Caen ; un chanoine d'Avignon, Louis d'Entre- 
chaux ; un promoteur du diocèse de Lyon, Charles Dennia; un 
officiai de Limoges, Pierre Mercier; et, dans la même ville, le 
fondateur du séminaire et de la mission, Martial de Maledent de 
Savignac ; les fondateurs de séminaires sont encore représentés 
par Enguerrand Le Chevalier à Séez, premier supérieur, et parle 
diacre François de Chansiergues, instituteur du séminaire de la 
Providence. 

Parmi les diacres, citons encore Guillaume Bailly, abbé de 
Saint-Thierry, et, parmi les abbés, celui du Val-Richer, 
M. Georges. Les chapitres fournissent Bénigne Joly, chanoine de 
Saint-Etienne de Dijon, dit le Père des Pauvres, et Marius Gro- 
teste des Mahis, chanoine d'Orléans. Enfin on rencontre un 
évêque d'Angers, Michel Le Peletier, un archidiacre d'Evreux, 
Michel Boudon ; un doyen de la collégiale de Chambéry, Fran- 
çois-Bertrand de La Pérouse ; un «uré de Saint-Hilaire-du-Har- 
couët, Nicolas Montier; un premier supérieur de la communauté 
de Saint-Clément de Nantes, René Levêque, et un prêtre de 
Paris, Louis de Marillac, curé de Saint-Jacques de la Boucherie. 

Des grands noms de France, Marillac et La Tremoïlle se croi- 
sent donc ici avec les illustrations de la théologie et de l'ascé- 
tisme, de la charité et du zèle apostolique : André du Val et 
Cornet, Boudon et Claude Bernard, Jean Eudes et Vincent de 
Meur. 

Ils s'y heurtent même dans cette mêlée un peu confuse où un 
demi-siècle de distance n'a pas encore étage la perspective d'es 
divers plans et classé définitivement les groupes. Grandet écrivait 
sous Louis XIV (1661). 



264 ETUDES 

M. Letourneau a raison de le faire remarquer dans sa judicieuse 
préface, c'est la première moitié du siècle qui a préparé la se- 
conde; elle en a été la base solide et le fondement caché mais 
inébranlable. L'Église de France n'a pas connu de plus beaux 
jours sous l'ancien régime. Bientôt Bossuet et Fénelon résume- 
ront toutes ses gloires et les feront resplendir h travers le monde 
avec un incomparable éclat. Mais Fénelon soignant les blessés 
ou visitant les paysans dans son diocèse, est-il vraiment plus 
beau que ces humbles prêtres Claude Bernard et Thomas Le 
GaufFre assistant les prisonniers dans leurs immondes cachots et 
les suivant jusque sur Téchafaud de la Grève? Chevaliers du 
Saint-Esprit et prélats, princes et ambassadeurs, se donnent 
rendez-vous chez Bernard. Richelieu veut le voir et le mande à 
la cour. « Je vous laisse seul, lui dit-il, après l'avoir entretenu 
longtemps dans son cabinet, c'est afin que vous songiez à ce que 
vous avez à me demander. » — a Monseigneur, répondit le prêtre 
en reparaissant devant le cardinal, je prendrai la liberté de vous 
remontrer qu'il n'y a qu'une planche au fond de la charrette où 
l'on met le criminel et moi, quand on le conduit au lieu du sup- 
plice, et que le dangej^ ou nous sommes à tout moment de tomber 
nous cause de l'inquiétude et nous empêche de faire notre devoir 
avec tranquillité; ordonnez, s'il vous plaît, qu'on raffermisse le 
fond de cette charrette. » Le cardinal, qui menait si vivement le 
char de l'État, se souvint-il que lui aussi avait failli plus d'une 
fois verser? Il recula, dit-on, de deux pas, et, s'adressant aux 
courtisans : « Savez-vous à quoi le crédit du cardinal de Riche- 
lieu peut être bon au P. Bernard? A faire raccommoder la voi- 
ture de la potence. N'est-il pas plus heureux de pouvoir se passer 
de nous que nous de lui faire du bien ?))(!, 42. ) 

De pareils hommes faisaient plus par leurs œuvres, pour la ré- 
forme du clergé, que toutes les ordonnances des ministres ou des 
prélats de cour. Ce même Claude Bernard, qui avait le courage 
de reprocher au P. Joseph, VEminence grise^ sa résidence et ses 
fonctions auprès du premier ministre (I, 47), fondait le sémi- 
naire des Trente-Trois, pépinière de bons prêtres pour la France 
et pour la Suisse. Le nombre des fondations de charité ou de 
piété dues aux ecclésiastiques distingués et vertueux de cette 
époque est considérable. Là où ils n'y contribuent pas de leurs 
deniers, ils y coopèrent par leurs conseils. L'action qu'ils exercent 



REVUE DES LIVRES 265 

sur la société est aussi féconde que salutaire ; leur influence, tan- 
tôt publique, tantôt cachée, s'étend à tout et à tous. Les maux ac- 
cumulés par la rébellion protestante disparaissent en cinquante 
ans. Les prescriptions du concile de Trente entrent dans la voie 
de l'exécution et la vie catholique refleurit à la surface d'un sol 
qui se couvre d'établissements de bienfaisance et d'instruction, de 
maisons de retraite et de séminaires. 

Des efforts purement individuels n'eussent sans doute pas 
abouti à opérer une transformation aussi étendue et aussi pro- 
fonde. Les congrégations nouvelles furent l'âme de ces progrès. 
La deuxième série des saints prêtres est consacrée aux notices 
des membres de l'Oratoire, de Saint-Lazare, de Saint-Nicolas-du- 
Chardonnet et de Saint-Sulpice. Ici, nous sommes en face de 
figures historiques. M. Letourneau a pensé que le lecteur, déjà 
familiarisé avec les principaux traits de ces vies si souvent 
écrites, serait plus exigeant au point de vue de l'érudition. Il a 
donc eu le louable souci de multiplier les notes un peu rares peut- 
être au tome premier. Les collaborateurs les plus compétents l'ont 
aidé de leurs communications. Il suffit de nommer l'abbé Ingold 
pour les Oratoriens, M. Lévesque, le savant bibliothécaire, pour 
les Sulpiciens, M. l'abbé Daix pour le petit séminaire de Saint- 
Nicolas-du-Chardonnet, à Paris. Dans ce volume, comme dans le 
précédent, la partie angevine a été particulièrement soignée, 
grâce à M. l'abbé Marchand, des Facultés catholiques d'Angers, 
et à M. l'abbé Uzureau, aumônier du Champ-des-Martyrs. 

Le groupe de l'Oratoire comprend dix personnages : le 
P. Charles de Condren, second général de la congrégation (1588- 
1641); le P. Jean-Baptiste Romillion, fondateur des Ursulines en 
France (1553-1622); Antoine Yvan, instituteur des religieuses de 
la Miséricorde (1576-1653); le P. François Bourgoing, troisième 
général (1585-1662); les PP. Guillaume Gibieuf (1591-1650) et 
Jean Morin (1591-1659); le prédicateur si populaire appelé le 
P. Le Jeune et surnommé le Père aveugle (1592-1672) ; les PP. de 
Saint-Pé (1599-1678) et de Mouchy (1610-1686), enfin le savant 
Thomassin (1619-1695). Déjà nous confinons à la vieillesse du 
grand siècle. Thomassin a sa place dans le Recueil des hommes 
illustres de Perrault. 

Saint-Lazare est représenté par son plus grand homme, qui est 
aussi l'un des meilleurs prêtres du dix-septième siècle et l'un des 



266 ETUDES 

plus vénérés parmi les saints, le bon M. Vincent, qu'on appelait 
encore « messire Vincent de Paul » (1576-1660). Grandet, qui ne 
sait pas toujours aussi bien frapper une pensée ou résumer une 
vie, a su rendre nettement l'impression que les contemporains 
éprouvèrent avant la postérité. Sa notice débute ainsi : « Messire 
Vincent de Paul est un prodige de grâce et de sainteté. Il eût fait 
honneur aux premiers siècles de l'Église, et, s'il y eût vécu, on 
l'eût pris pour l'un des Apôtres. En effet, je ne crois pas qu'il 
ait moins travaillé que beaucoup d'entre eux. » (II, 150.) A côté 
du fondateur de Saint-Lazare, le martyr Jean Le Vacher, vicaire 
apostolique à Alger; les missionnaires de Madagascar (alors île 
Saint-Laurent), qui se nommaient Charles Nacquart, Michel 
Montmasson, Thomas Bourdaize, et le missionnaire de Tunis, 
Jules Guérin, mettent de brillants rayons h l'auréole de celui 
qu'on a justement appelé le plus français de tous nos saints. Ils 
tracèrent leur sillon arrosé de sang et de sueurs, où nous recueil- 
lons aujourd'hui la moisson. René Aimeras, deuxième supérieur 
général de la Mission, Louis de Rochechouart de Chandenier, 
abbé de Tournus, et Claude Luchet complètent cette phalange. 

La communauté de Saint-Nicolas-du-Chardonnet n'a pas eu de 
membre plus célèbre que son fondateur, Adrien Bourdoise (1584- 
1655). Quatre prêtres, Mathieu Beuvelet (1620-1657), auteur d'ou- 
vrages de direction souvent réédités, Claude de La Croix (1598- 
1661), Jean Barat (1616-1668) et Michel Chamillart, connu par 
ses démêlés avec Port-Royal, forment cette modeste pléiade. 
Chamillart, oncle de l'évêque de Senlis et du ministre de la 
guerre, eût été beaucoup plus digne que d'autres des grands hon- 
neurs. Prieur de Sorbonne et second de sa licence, il eut la gloire 
d'être exilé cinq ans à Issoudun pour s'être opposé en Sorbonne 
à l'enregistrement des Quatre articles de 1682. Nous aimons à le 
redire à ce propos, l'âme des vaillantes initiatives et des coura- 
geuses résistances était ce clergé de second ordre, zélé et instruit, 
auquel n'allaient ni les riches bénéfices ni les charges de la cour. 
Chamillart ne fut supérieur que de Saint-Nicolas, vicaire de la 
paroisse et aumônier des religieuses. 

Saint-Sulpice forme le troisième et dernier groupe. La plupart 
des prêtres de cette communauté qui tentèrent la plume de Gran- 
det lui furent sans doute connus plus que ceux des précédentes; 
à ce titre, ces notices offrent plus d'intérêt que nombre d'autres 



REVUE DES LIVRES 267 

où le supérieur du séminaire d'Angers se contentait de résumer 
des sources imprimées. D'excellentes notes puisées dans les ou- 
vrages de MM. Faillon et Gosselin, des indications provenant de 
M. Lévesque complètent au besoin le vieil auteur. Nous voyons 
ainsi revivre sous nos yeux M. Olier et M. de Bretonvilliers, Tron- 
son et Bourbon, Raguier de Poussé, Etienne Le Blanc, Hurtevent 
et Picoté, Le Vachct et La Barmondière, Bauïu et Dollier de Cas- 
son, Bourdon, Bardou et La Chétardie. 

IL — Un volume entier sur messire Pierre Crestey peut sem- 
bler beaucoup. Ceux qui liront la substantielle préface de 
M. Blouet sur ce prêtre modèle, apôtre de la dévotion au Sacré- 
Cœur, seront entraînés au delà et ne le regretteront pas. D'ail- 
leurs, les vies de Jean Eudes, de M. du Val-Richer, de M. de 
La Vigne, d'Enguerrand Le Chevallier, de Nicolas Montier, de 
Henri-Marie Boudon et de Jean Dubois, qui y sont jointes, font 
de ce volume un tableau de la renaissance religieuse en Nor- 
mandie au dix-septième siècle. Henri Chérot, S. J. 

I. Le R. P. Jean Caubert, S. J., fusillé, rue Haxo, le 26 mai 
1871. Notice biographique, par le P. Pierre Lauras, S. J. 
Paris, Téqiii, 1898. In-12, pp. vi-238. Prix : 2 francs. 

II. Sœur Charlotte de la Résurrection (Anne-Marie-Made- 
leine Thouret), l'une des seize carmélites de Compiègne 
mises à mort le 17 juillet 1794. Notice par M. l'abbé H. Blond, 
vicaire général de Beauvais. JParis, Desclée, 1898. In-8, 
pp. 158, 10 gravures. 

III. Institut des Frères de l'Instruction chrétienne de Saint- 
Gabriel (Saint-Laurent-sur-Sèvre), par l'abbé A. Blain, au- 
mônier des Sourds-Muets de Poitiers. Poitiers, Typ. des 
Sourds-Muets, 1897. In-8, pp. 504. 

I. — Des cinq Jésuites fusillés par la Commune, en 1871, le 
P. Jean Caubert était le seul dont la vie n'eût pas été écrite à part 
et avec quelque détail. L'existence du vénérable religieux avait 
été, selon le monde, la moins en vue, la plus cachée. Toujours 
« semblable à lui-même » (p. 65), Jean Caubert avait fait le bien 
sans bruit, mais avec une persévérance, un calme, une régularité, 
qui dénotaient une force d'âme peu commune ; ajoutons avec une 



268 ETUDES 

simplicité d'obéissance qui devait l'amener comme naturellement 
au martyre. 

Un de ses petits-neveux, devenu Jésuite à son tour, a entrepris 
la tâche consolante de faire revivre la vaillante et douce physiono- 
mie du P. Caubert. Sans les révélations consignées dans les pre- 
mières pages de ce volume pieux et fidèle, qui donc, même parmi 
ceux qui Font connu, aurait deviné que cet homme, si maître 
de lui-même, si énergiquement discret et qu'on n'entendit jamais 
se plaindre, malgré ses douleurs continuelles, avait été, aux envi- 
rons de sa vingtième année, un mondain^ un ami passionné des 
fêtes bruyantes et du plaisir? 

11 s'était converti de bonne heure; jeune avocat plein d'avenir, 
il se fit Jésuite, à l'heure où le ministre Martin (du Nord) préludait 
aux persécutions contre la Compagnie de Jésus. Depuis lors, il 
souffrit, il se crucifia, il se dévoua aux âmes qui lui donnèrent leur 
confiance; et quand son cher supérieur, le P. Olivaint, l'appela au 
sacrifice, il était prêt. Il s'en alla mourir, en s'appuyant sur le bras 
de cet admirable ami ; après avoir longuement prié « pour Paris 
et la France ». — Les lettres intimes du P. Caubert, qui achèvent 
cette édifiante notice, sont bien l'écho de cette âme droite qui, du 
jour où Dieu la visita, ne sut rien refuser à Dieu. 

II. — Nous avons signalé dans les Etudes la brochure publiée 
l'an passé sur les Carmélites de Compiègne , mortes sur l'écha- 
faud, place du Trône, le 17 juillet 1794. L'une de ces coura- 
geuses filles de sainte Thérèse, sur laquelle on a recueilli les 
plus nombreux et précieux documents, est la sœur Charlotte de 
la Résurrection. Elle était originaire de Thonorable famille 
Thouret des Cloiseaux; à la date de sa glorieuse mort, elle comp- 
^ tait environ soixante-dix-neuf ans d'âge et près de soixante ans 
de vie religieuse. Elle vit tomber la tête de quatorze de ses com- 
pagnes, avant de demander à sa Supérieure la « permission de 
mourir ». 

M. l'abbé Blond a réuni, dans les pages serrées et touffues de 
ce volume, ses riches trouvailles sur les ancêtres de sœur Char- 
lotte, sur sa vocation, sur ses vertus, sur les admirables scènes de 
la prison et de la guillotine. Livre curieux qui, espérons-le, con- 
tribuera à la glorification des Carmélites de Compiègne, dont on 
poursuit la cause de béatification en cour de Rome. 



REVUE DES LIVRES 269 

III. — En racontant les Origines^ V Organisation, les Œuvres 
des Frères de Saint- Gabriel., M. l'abbé Blain se propose de mieux 
faire apprécier cet excellent Institut; par suite, il met en lumière 
ce point d'histoire religieuse et scolaire : comment le bienheu- 
reux Grignon de Montfort, apôtre « des pauvres, des enfants, 
des pécheurs » (p. 21), créa, au début du dix-huitième siècle, 
des Frères destinés au soin des « écoles charitables » ; comment, 
à l'exemple du bienheureux de la Salle, il inventa, dans l'ouest de 
la France, des écoles gratuites pour les enfants du peuple. M. l'abbé 
Blain expose de même comme quoi, après la Révolution, le P. Ga- 
briel Deshayes ressuscita en Vendée cette création de Montfort ; 
et comme quoi, lorsqu'ils eurent quitté « l'enclos du Saint-Es- 
prit », les Frères s'appelèrent de Saint-Gabriel. Il y a, selon l'ex- 
pression de l'évêque de Poitiers, dans cette histoire d'une famille 
religieuse qui compte plusieurs branches, certaines questions dé- 
licates ; mais, en puisant son récit, « aux sources les plus sûres », 
l'historien a su aborder ces questions « avec liberté et franchise », 
il les a résolues « dans un égal sentiment de justice et de cha- 
rité ». ( Préface. ) 

La partie du volume qui est sans doute mieux à la portée du 
public, est celle où M. Blain traite de VŒuwre des Sourds-Muets. 
Les Frères de Saint-Gabriel sont, à cet égard, les vrais héritiers 
de l'abbé de l'Epée. A l'heure qu'il est, soixante-quinze Gabrié- 
listes se consacrent exclusivement h l'instruction des Sourds- 
Muets. Depuis soixante-dix ans, plus de deux mille enfants ont été 
élevés dans leur huit grandes écoles, auxquelles l'Etat n'a jamais 
accordé les faveurs de son budget. Il y a, aujourd'hui, six cents 
élèves dans ces écoles ; et M. Blain, en maître expérimenté, dis- 
cute les avantages des trois méthodes employées pour leur for- 
mation : 

1** Langage mimique, complété par l'écriture ; 

2** Langage articulé, combiné avec les signes naturels ou de 
convention ; 

3" Langage oral pur. 

On verra auquel de ces procédés les Frères de Saint-Gabriel 
ont dû ce qu'on peut en vérité définir des résultats merveilleux ; 
comment leur patience et leur dévouement arrivent à faire entendre 
des sourds et parler des muets. Notons que ce beau volume de 



270 ÉTUDES 

cinq cents pages a été imprimé à Poitiers, par les sourds-muets, 
dont l'éducation faisait l'admiration du grand cardinal Pie. 

Victor Delaporte, S. J. 

I. Vie de saint Martin illustrée, par René des Ghesnais. Tours, 

Dubois, s. d. In-12, pp. 224. Prix : 1 franc. 

II. Madame Gériyer, fondatrice des Sœurs de la Miséricorde 
de Moissac, par l'abbé Henry Galhiat. Paris, Douniol, 1898. 
In-8, pp. xvi-424. 

III. Dom Bosco, par A. Janniard du Dot. Tours, Marne, 1898. 
In-12, pp. 142. 

IV. Garcia Moreno, par A. Janniard du Dot. Tours, Marne, 
1898. In-12, pp. 144. 

I, — A l'occasion du quinzième centenaire de la mort du grand thauma- 
turge des Gaules, Tours n'a pas seulement célébré des fêtes il y a quelques 
mois; ses éditeurs justement renommés se sont mis en frais, et ses écri- 
vains ont rivalisé d'ardeur. Voici une petite biographie populaire qui 
reproduit les diverses phases de l'existence du saint évêque « en une série 
de tableaux charmants ». Je ne parle pas de l'illustration et de l'impres- 
sion de ce volume qui font honneur à son éditeur. La mise en scène et 
la couleur locale, dont René des Ghesnais a si bien le secret, font lire 
d'un trait ces pages rapides, d'une expression saisissante. On s'attache 
vite à « ce Pannonien, moitié soldat et moitié paysan, mal façonné aux 
formes policées et aux usages des cités », quand on le rencontre dans 
une villa patricienne du Poitou. Car Martin, né en 317, au village de 
Sabarie, avait éclos comme un oiseau des montagnes au creux des 
rochers. 

Soldat malgré lui, de par la volonté paternelle, il profite le plus 
qu'il peut « des bribes de sa liberté pour s'en aller, rêveur, courir 
les champs et emplir ses poumons avides des suaves senteurs des bois 
et des brises fortifiantes des horizons sans murs ». A l'école d'Hilaire 
il se forme dans la science des saints ; appelé par Dieu « au delà des 
frontières gauloises », à son retour il est promu au sacerdoce et devient 
le premier moine de cette Thébaïde poitevine qu^on appelle Ligugé. 
Tours vient l'y chercher par la ruse pour en faire son évêque. L'évêque 
continue sa vie de missionnaire jusqu'à ce que ses forces soient épui- 
sées : le vieux moine appelle ses religieux et expire au milieu d'eux 
comme un athlète en luttant contre le démon, le 11 novembre 397. 
a Alors... un rayon de gloire illumina le visage; le corps du saint ana- 
chorète parut blanc et frais comme celui d'un enfant;... l'ineffable beauté 
qui enveloppait cette chair d'octogénaire, usée dans la pénitence et le 
travail, lui donnait comme un reflet de l'immortelle clarté dont resplen- 
diront un jour les élus ressuscites. » 



REVUE DES LIVRES 271 

II. — Après cent ans bientôt d'existence, la Miséricorde de Moissac est 
pourtant peu connue et ne compte guère plus de cent religieuses; cet 
arbre, béni de Dieu, n'étend pas encore ses rameaux au loin, sauf une 
branche ou deux. La pauvreté absolue de l'Institut en serait, dit-on, la 
raison : « la Mère Marie de Jésus n'a voulu que des œuvres gratuites; 
or, qui ne le sait? l'argent est ici-bas le nerf de la guerre comme de 
toutes les entreprises, et, par conséquent, de la guerre à l'ignorance, à 
la misère et au vice ». L'auteur, un érudit et un littérateur déjà avan- 
tageusement connu par de nombreux ouvrages, a eu entre les mains 
un long manuscrit de 1350 pages, écrit « par l'une des filles privilégiées 
de la fondatrice, qui l'ont le plus aimée dans sa vie, et assistée avec un 
dévouement particulier dans ses œuvres, ses souffrances et ses créa- 
tions » : c'est la sœur Marie-Hélène Robert de Montflanquin, morte 
en 1891, à l'âge de quatre-vingt-onze ans, supérieure de la maison de 
Marmande. Il se contente, dit-il, de faire acte d'éraondeur. Mais, 
d'autre part, l'aimable conteur se plaît à parsemer son récit de vieilles 
légendes du moyen Age, de souvenirs de Rome qui embaument plus 
d'une page. Aussi n'est-ce pas au coureur pressé de feuilleter ce vo- 
lume, mais plutôt au fin lettré qui saura le déguster, s'arrêtant à 
loisir à bien des hors-d'œuvre suggestifs et charmants qui font rêver. 

Unique fille dans yne famille de quatorze enfants, Marie-Jacquette- 
Roberte Gouges eut quatre frères prêtres; mariée jeune à M. Pierre 
Gényer, elle pratiquait la charité dans son intérieur, soignant de ses 
mains les enfants teigneux et préludant ainsi aux humbles fonctions de 
la Miséricorde. Pendant la Révolution, sa foi lui attire outrages et ava- 
nies de plus d'une sorte; mais sa demeure est le refuge des prêtres, et 
les saints mystères s'y célèbrent en secret, comme autrefois aux cata- 
combes. Le dévouement de Mme Gényer pour ses frères, en prison à 
Gahors, est touchant. Et quand, à son tour, son mari est incarcéré, 
après des sacrifices inutiles pour le délivrer, elle va le rejoindre. A 
quelle date fixer leur délivrance? A quoi doivent-ils leur salut? L'his- 
torien, faute de documents, n*est pas à même de répondre à ces ques- 
tions ; mais il a été assez heureux pour trouver le nom de leur libéra- 
teur ; c'est Marc-Antoine Boudot, député à la Convention. La persé- 
cution avait rendu M. Gényer un chrétien parfait. Témoin des œuvres 
de sa femme, il la constitue par testament sa seule héritière, avec 
l'espoir fondé que sa maison servira d'asile à des religieuses, de re- 
fuge aux orphelins, aux pauvres et aux malades. 

Veuve à quarante-six ans, Mme Gényer voit sa vocation se dessiner. 
C'était l'heure d'un renouveau pour la vie religieuse, et d'autres insti- 
tuts naissaient en même temps que la Miséricorde. L'auteur s'arrête avec 
complaisance sur ce berceau : a Un nid d'oiseau est tout petit, et cepen- 
dant que de soins, que de sollicitude ne réclame-t-il pas? » On ne peut 
s'attarder sur les chapitres où Thistorien de la mère Marie de Jésus 
décrit son habit et sa règle, sa direction, son gouvernement. Dans les 
suivants, il détaille ses œuvres : dispensaire, orphelinat, congrégation, 



272 ETUDES 

école gratuite, séminaire. Car c'est elle, remarque le chanoine Galhiat, 
« qui bâtit, fonda, organisa le petit séminaire de Moissac ». Il raconte 
ensuite la fondation des différentes maisons, Tapprobation de la règle, 
les premiers deuils de la fondatrice, sa dernière maladie et sa mort. Un 
troisième livre couronne l'ouvrage : c'est \e portrait de la mère Gényer, 
buriné avec soin. Un chapitre spécial est consacré aux deux supérieures 
qui ont succédé à la mère Marie de Jésus, jusqu'en 1893 : ce sont les 
trois Maries qui font honneur à la Miséricorde et servent de modèles 
à leurs filles. 

Nous avons l'espérance que, selon le mot qui sert d'épigraphe à ce 
beau volume : « Le doux parfum de cette vie se répandra par tout le 
monde. » 

IIT et IV. — Populariser les grandes figures de nos saints et des per- 
sonnages illustres : tel est le but que poursuit la Bibliothèque édifiante 
éditée par la maison Marne. Un écrivain estimé fait revivre dans ces 
deux petits volumes le fondateur de l'œuvre salésienne, doux père des 
orphelins, apôtre infatigable qui parcourt l'Europe, prêchant et quêtant 
pour ses enfants; et l'héroïque Président de la République, mort pour 
la religion et la patrie, auquel le Congrès de l'Equateur décréta une 
statue, tandis que Pie IX pleurait sa mort et célébrait ses vertus. Ex- 
cellents livres pour bibliothèques de paroisses et de patronages. 

Paul POYDENOT, S. J. 

Trechos selectos do Padre Antonio Vieira, publicaçâo com- 
memoratwa do bi-centenario da sua morte (1697-1897) 
(Extraits choisis du P. Antoine Vieira). Lisbonne, Minerva 
Central. In-12, pp. lxxiii-462. 

Le Portugal célèbre cette année le quatrième Centenaire de 
Vasco da Gama. Les découvertes dues au grand navigateur expli- 
quent le caractère international des fêtes données en son hon- 
neur. Le Centenaire à' Antonio Vieira^ célébré par les Portugais au 
mois de juillet 1897, n'a pas donné lieu à des manifestations du 
même genre. Ce n'est pas que la glorification du célèbre Jésuite 
n'eût à beaucoup d'égards un intérêt universel. Missionnaire, con- 
seiller des rois, diplomate, sociologue, défenseur par-dessus tout 
des esclaves et des opprimés, il avait, pour être honoré, des titres 
qui ne connaissent pas de frontières. Mais le Portugal célébrait 
en lui le premier de ses écrivains, et c'était là une gloire qui tou- 
chait plus particulièrement les pays de langue portugaise. 

A Lisbonne, le roi, le gouvernement, les sociétés scientifiques 
et littéraires étaient représentés aux cérémonies religieuses de la 



REVUE DES LIVRES 273 

cathédrale; et ce n'est pas seulement à Lisbonne, mais dans beau- 
coup d'autres villes, qu'on a multiplié les séances solennelles, les 
conférences et les monuments commémoratifs. Parmi les résolu- 
tions votées et mises h exécution par le Comité du Centenaire, on 
doit signaler au premier rang la diffusion des écrits de Vieira. 
C'était une œuvre de patriotisme et de religion tout h la fois. En 
attendant la nouvelle édition des Œuvres complètes, dont le pre- 
mier volume doit paraître prochainement', on a débuté par le 
gracieux in-12 que nous venons de recevoir. 

Les membres du Comité ont eu l'heureuse inspiration de con- 
fier cette publication à M. Joseph-Ferdinand de Sousa, lieutenant- 
colonel du génie. On s'est plu en Portugal h comparer M. de 
Sousa à Louis Veuillot. Le rapprochement ne manque pas de 
justesse. Chez les deux écrivains, en eiTet, la foi du chrétien et 
la verve du journaliste sont merveilleusement fondues. M. de 
Sousa, sous le pseudonyme de Nemo, qui permit quelque temps 
à sa modestie de se cacher, révèle dans ses écrits une remar- 
quable étendue de connaissances. Sa plume s'est exercée dans 
l'apologétique, dans les sciences politiques et sociales, et par- 
tout il garde une largeur de vues, une sûreté de coup d'œil et 
une courtoisie qu'on serait heureux de retrouver chez tous les 
publicistes catholiques. 

Dans y étude biographique qui précède les Trechos Selectos, la 
physionomie aussi sympathique qu'originale du P. Vieira est mise 
en pleine lumière. Elle nous apparaît dégagée des faux ornements 
dont l'avait chargée la rhétorique vieillie du P. de Barros, et 
pleinement lavée aussi des taches dont une jalousie mesquine et 
des préjugés haineux avaient essayé de la ternir. Ce n'était point 

1. Les Œuvres complètes de Vieira (26 vol. grand in-8 de l'édit. de 1854- 
1858) renferment environ 200 sermons, plus de 500 lettres, bon nombre de 
mémoires politiques, les opuscules sur YInquisition, des études sociolo- 
giques, historiques et littéraires, etc. Cette édition, malgré son titre, est 
loin d'être complète. De nombreux manuscrits, tels que ceux du British 
Muséum et de la Bibliothèque nationale de Paris, manquent à la collection. 
Parmi ces derniers se trouve le célèbre ouvrage De regno Christi in terra 
consummato, seu Clavis Prophetarum. Les traductions des Œuvres oratoires 
sont très nombreuses en espagnol, italien et allemand. On n'en possède en 
France que 6 volumes in-12 (Bar-le-Duc, 1866; Lyon, 1869). Encore faut-il 
remarquer que le proverbe italien tradultore traditore ne s'y vérifie que 
trop. (Cf. Sommervogel, Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, t. VIII, 
Vieira. ) 

LXXVL — 18 



274 ÉTUDES 

chose facile. Activement mêlé aux événements de la Restauration 
en Portugal, chargé d'affaires à Paris, à La Haye, à Rome, sou- 
vent consulté par les Papes, par les reines de Suède et d'Angle- 
terre, par les grands-ducs de Florence et de Toscane, Vieira 
devait être l'objet des jugements les plus divers, selon les intérêts 
et les pays qu'il servait ou combattait. Son courage à défendre les 
indigènes brésiliens et les esclaves contre la cruauté des gouver- 
neurs et des colons ne pouvait manquer de lui faire beaucoup d'en- 
nemis dans sa patrie et de soulever contre lui des haines redou- 
tables. Les courtisans d'Alphonse VI, mécontents de son influence, 
trouvèrent moyen de le faire comparaître devant l'Inquisition, qui 
le laissa dans ses cachots vingt-six mois entiers. Ses biographes 
ne surent pas toujours dégager, dans cette existence si noble et 
si laborieuse, les sentiments qui la dirigèrent, et trop souvent ils 
se sont fait l'écho de passions ennemies. 

M. de Sousa a le mérite d'apprécier cette longue carrière de 
quatre-vingt-dix ans, dans l'espace si restreint de soixante-dix 
pages, sans que la rapidité du récit nuise à la critique. Peut-être 
aurait-il été moins sévère dans le jugement porté sur l'opposition 
que firent à Vieira quelques-uns de ses frères en religion, s'il eût 
connu certains détails historiques relatifs au gouvernement de la 
Compagnie de Jésus et des provinces de Portugal et Alemtejo. 
La critique littéraire de M. de Sousa sur les ouvrages de Vieira 
est exacte et indépendante. Il les a lus par lui-même, il était 
capable de les apprécier et il a bien su le faire. D'aucuns auraient 
désiré dans le style un peu plus de cette irréprochable pureté, qui 
fait de Vieira le premier classique du Portugal. Toujours est-il 
que cette étude biographique est d'une lecture facile et fort atta- 
chante. 

Le choix des morceaux est excellent; la distribution en est 
méthodique et bien graduée. La première partie [Extraits des 
œuvres oratoires) renferme quatre sections : Définitions et allé- 
gories. — Réflexions religieuses, philosophiques et morales. — 
Accents patriotiques . — Conseils politiques et économiques. Suivent 
deux autres parties comprenant les extraits des Lettres et des 
Mémoires politiques. Si M. de Sousa avait connu les raisons qui 
nous conduisent à rejeter comme apocryphe la Lettre au comte de 
Castello Melhor (p. 402), ce morceau aurait sans doute été sup- 
primé dans la collection. Ce renseignement lui eût épargné une 



REVUE DES LIVRES 275 

remarque quelque peu sévère à l'adresse de Vieira (/^«W., Obserç.)^ 
remarque d'ailleurs parfaitement méritée si la lettre en question 
était réellement de l'orateur portugais. 

En somme, les Trechos selectos sont un excellent livre à tous 
les points de vue, y compris l'impression soignée et la modicité 
du prix, ce qui en fait tout à la fois un souvenir du Centenaire et 
un ouvrage de propagande. Louis Cabral, S. J. 

I. La Stèle chrétienne de Si-ngan-fou. Première partie : Fac- 
siiniLé de V inscription si/ro - chi/ioise , par le P. Henri 
Havret, s. J. Chang-hai, Imprimerie de la Mission catho- 
lique, 1895. In-8, vi-5 pages de texte, cvii pages en photo- 
lithographie et une photolypie (N® 7 des Variétés sinologi- 
ques). — Deuxième partie : Histoire du monument^ par le 
P. Henri Havret, S. J. Chang-hai, 1897. In-8, pp. 420, 
cartes et gravures (N** 12 des Variétés sinologiques). 

II. Notions techniques sur la propriété en Chine, avec un 
choix d'actes et de documents officiels, par le P. Pierre 
HoANG (N** 11 des Variétés sinologiques). Chang-hai, 1897. 
In-8, pp. 200. 

I. — Le R. P. H. Havret, dont nous avons déjà signalé ici la 
très intéressante étude sur l'île de Tsaung-niing^ nous a égale- 
ment offert la première et la seconde partie d'un ouvrage encore 
plus considérable, relatif à la fameuse inscription chrétienne de 
Si-ngan-fou, dans le Chen-si. Après avoir publié en 1895 un fac- 
similé photolithographique de ce précieux texte, il nous donne 
aujourd'hui l'histoire richement documentée de la découverte qui 
en a été faite au commencement du dix-septième siècle, et des 
discussions auxquelles elle a donné lieu. La troisième partie de son 
travail, dont la maladie malheureusement retarde l'achèvement, 
contiendra la traduction et le commentaire de l'inscription, et 
complétera ainsi le monument remarquable, lui aussi, que le 
P. Havret élève à l'honneur de la religion. 

C'est avec le plus vif intérêt que nous avons lu page par page 
ce volume, où nous avons trouvé une multitude de notes au moins 
aussi intéressantes que le texte. Aucune n'est à négliger pour 
ceux qui s'occupent de Phistoire de la religion catholique en 
Chine. Nous recommandons tout particulièrement celles, assez 



276 ETUDES 

nombreuses, qui concernent les premiers missionnaires Jésuites 
dans l'empire du Milieu, et qui sont tirées d'un travail inédit du 
regretté P. Pfister sur l'histoire des Jésuites en Chine. Nous vou- 
lons espérer que cette vaste biographie sera un jour éditée par ses 
confrères. 

Le P. Havret, suivant l'habitude des savants auteurs des 
Variétés sinologigues, a intercalé dans le texte une grande quan- 
tité de caractères chinois, ce qui permet aux lecteurs de contrôler 
les traductions et donne au livre un cachet tout particulier de 
science et d'exactitude. 

Nous aurions désiré voir à la fin de ce livre une table alphabé- 
tique spéciale pour les noms propres et une autre pour les titres 
d'ouvrages, facilitant les recherches. Espérons qu'elles seront don- 
nées à la fin de la troisième partie. L'ouvrage composera alors un 
tout parfait, que nous recommandons avec confiance à l'atten- 
tion des sinologues. 

IL — Nous connaissons déjà, du P. Pierre Hoang, un opuscule 
en latin : De Legali Dombiioy publié en 1882, et devenu fort rare. 
Il contenait une série d'études approfondies sur les poids et me- 
sures, monnaies, etc., de l'empire chinois. Le volume actuel ren- 
ferme tous ces documents, d'un intérêt pratique incontestable 
pour tous les Européens habitant la Chine. Le docte prêtre chi- 
nois y joint une quantité d'actes officiels concernant la propriété, 
tant sur le terrain chinois proprement dit, que sur celui des con- 
cessions étrangères de Chang-hai. Notons en passant le texte 
chinois, avec sa traduction française, de la proclamation officielle 
accordant aux Français une concession à Chang-hai, et datant de 
1844. L'un des plus importants de ces actes est le texte définitif 
de la convention, conclue le 26 mai 1897 entre la Chine et la 
France représentée par M. Gérard, et relative à l'acquisition de 
terrains et de propriétés par l'Eglise catholique dans l'empire 
du Milieu. En résumé, ce volume complète le curieux Choix de 
documents du P. Couvreur, dont nous avons fait l'éloge lors de sa 
publication. 

Tous ces remarquables travaux de nos missionnaires sont 
indispensables à ceux qui s'occupent de l'étude de cet immense 
.pays, encore si peu connu, qui s'appelle la Chine. 

A. -A. Fauvel. 



REVUE DES LIVRES 277 

Un séjour dans nie de Java. Le pays ^ les habitants^ le sys- 
tème colonial^ par J. Leclercq. Paris, Pion. In-8, pp. 294. 
Une carte et vingt gravures d'après des photographies. 

Qui a vu Java désirera toujours le revoir. C'est qu'entre toutes 
les îles de l'Océan indien, merveilleuses pour leurs richesses vé- 
gétales et leur site, celle-ci est la plus belle et la plus riche. Elle 
renferme, dan» sa chaîne ininterrompue de hauts pics volca- 
niques, des paysages délicieux où l'Européen peut jouir, grâce à 
l'altitude, du climat le plus agréable, sans avoir à sortir des tro- 
piques. Jusqu'ici, Java n'était encore qu'imparfaitement connu 
des lecteurs qui n'ont pas l'avantage de posséder la langue hol- 
landaise ; car les ouvrages sur les Indes néerlandaises sont presque 
tous écrits en cette langue. Aucun voyageur français ne s'était 
donné la peine de consacrer un volume entier à la description 
des beautés de cette île, à l'étude de son organisation coloniale 
et financière. M. J. Leclercq le fait coîi amore^ et la lecture de 
son ouvrage est à la fois instructive et agréable. 

Ceux qui, comme nous, ont déjà visité la reine de l'Insulinde, 
éprouveront un réel plaisir à la parcourir de nouveau en compa- 
gnie de l'auteur. Pour ceux qui n'ont pas eu cette chance heu- 
reuse, ils pourront facilement s'imaginer l'avoir fait, quand ils 
auront lu le récit du voyageur. 

Les jugements qu'il porte sur l'organisation administrative des 
Hollandais nous paraissent marqués au coin du bon sens. A ceux 
qui, suivant une mode récente, estiment que l'islamisme seul 
nous conquerra l'Afrique, nous recommandons ceci : parlant des 
mosquées élevées aux frais du gouvernement, M. J. Leclercq 
observe : « Il oublie que favoriser l'islamisme c'est réchauffer 
un serpent dans son sein (p. ÇtÇi)^ » et, un peu plus loin (p. 152) : 
« L'introduction de l'islam a étouffé chez eux (les Javanais) le 
génie de l'architecture... ils ont rétrogradé comme tous les 
peuples chez qui a été prêché le Coran... Ce fait proclame haute- 
ment la honte de l'islamisme. Et cependant les Hollandais ne 
font rien pour extirper de leurs belles possessions la puissance 
musulmane, ni pour y propager le christianisme*. » Et il ajoute 
que Raffles, l'ancien gouverneur de Java, pensait, au contraire, 

1. La dernière partie de l'assertion est peut-être à tempérer un peu. 
En tout cas, Java et les autres colonies néerlandaises possèdent des mis- 



278 ETUDES 

qu'il fallait faire des indigènes des chrétiens, et, quoique pro- 
testant, il donnait la préférence au catholicisme, plus propre que 
toute autre religion à rattacher à la civilisation les peuples de 
rinsulinde. A. -A. Fauvel. 

Du Tonkin au Havre. Chine ^ Japon ^ îles Hawaï, Amérique^ 
par Jean d'Albrey, ancien élève de l'Ecole polytechnique. 
Paris, Pion, 1898. In-8, pp. 307. 

Écrit avec beaucoup d'originalité, d'humour et aussi avec une verve 
souvent paradoxale, ce livre, très intéressant, présente des pays 
connus sous des aspects nouveaux et remplis de charme. Bien qu'elles 
sentent un peu la recherche, ses pages peignent en couleurs savantes, 
mais heureuses, les tableaux divers qu'elles nous font admirer. L'au- 
teur est un observateur attentif et scientifique ; néanmoins il ne semble 
pas avoir toujours contrôlé suffisamment ce qu'il avance. Évidemment 
imbu des idées de critique religieuse que Ton puise trop souvent à 
l'École polytechnique, M. d'Albreya sans doute considéré fort peu la 
statue de saint Pierre à Rome, puisqu'il parle de l'usure que les lèvres 
des fidèles font subir au pied de marbre de cette image en bronze. 
Admettrons-nous avec lui que « le spectacle de la Beauté suprême 
n'induit pas en désirs sensuels, mais en pensées religieuses, et courbe 
en une attitude d'adorateur tremblant et fasciné le chaste amant de la 
forme pure » ? 

A propos de voyage, nous trouvons aussi de la critique littéraire 
sur Edgar Poe, de l'histoire au sujet de Marco Polo, de la morale à 
propos de l'alcoolisme qui fait plus de ravage en Europe que l'opium 
en Chine, ce qui pourrait, disons-le en passant, être discuté. On s'éton- 
nerait, s'il ne s'avouait un mécréant, de l'entendre, à propos de la cathé- 
drale catholique de Canton, parler de « la concurrence déloyale faite à 
Bouddha sur son propre territoire par le Dieu des chrétiens et qui a 
quelque chose qui choque ». Remarquez que Bouddha y met infini- 
ment plus de discrétion : « Il ne fait pas un article d'exportation de ses 
pagodes. » Pourquoi pas ici une note d'admiration sur les théosophes 
et la messe bouddhique au musée Guimet ? On juge de l'esprit du livre 
par cette citation. Nous regrettons que M. d'Albrey ait ainsi gâté sou 
œuvre, à vouloir la mettre en harmonie avec les idées antireligieuses 
modernes, en vue sans doute de plaire à la foule. C'était au moins inu- 
tile, étant donnée la valeur réelle du livre qui, sauf ces réserves, est 
certainement au-dessus de la moyenne et mérite lecture. 

A. -A. Fauvel. 



sionnaires caiholiqueg hollandais, et des religieuses enseignantes que le 
gouvernement hollandais subventionne. 



REVUE DES LIVRES 279 

Un voyage au Laos, par le D"" E. Lefèvre, de la mission 
Pavie. Paris, Pion. In-8% pp. 300. 32 gravures et une 
carte. 

Le D*" Lefèvre fit partie de la mission Pavie, chargée de délimiter 
de concert avec une mission anglaise les frontières des possessions de 
la France et de l'Angleterre sur les rives du Mékong. Il a profité de 
ses abondantes notes, prises au jour le jour avec l'exactitude d'un ob- 
servateur scientifique, pour donner dans ce livre une sorte de guide 
détaillé des routes aussi peu connues qu'intéressantes qu'il a parcou- 
rues. Il est précieux à ce point de vue. Nous regrettons seulement 
qu'il n'ait pas complété ce travail trop spécialement topographique 
par des renseignements plus complets sur les races, la langue, la reli- 
gion et les mœurs des habitants. Nous aurions voulu y trouver égale- 
ment les noms d'au moins quelques-uns des végétaux et animaux les 
plus curieux. Il y a bien, à la fin, en guise d'appendice, un aperçu de 
l'histoire de l'Indo-Chine, dans lequel on trouve indiquée entre autres 
faits remarquables la date encore peu connue des magnifiques cons- 
tructions religieuses d'Angkor-wat; elles remontent au règne du fameux 
roi kmer nommé Pra-Kel-Méalea ( 57 après J.-G. ). Il donne aussi son 
avis sur les races indo-chinoises. Il y aurait d'abord les autochtones ou 
Khas; puis les Malais ou Ghams, qui fondèrent le royaume de Ciampa, 
comprenant toute la côte depuis Tourane jusqu'à Baria. Les Brahmanes 
les absorbèrent et devinrent les premiers ancêtres des Cambodgiens. 
Les Kmers n'arrivèrent du Pégou que sous le règne du célèbre empe- 
reur Açoka. Enfin les Tartares accoururent du nord et nivelèrent tout. 
Les Thaïs leur succédèrent, venant de Mongolie ou du Se-Tchuen. Ils 
s'étendirent dans tout le pays, où l'on trouve aussi les Annamites, 
venus du Kouei-Tchéou, et occupant tout le territoire compris entre la 
chaîne annamitique et la mer. Ajoutons, pour terminer, que l'auteur 
parle en assez bons termes des missionnaires catholiques qu'il ren- 
contra au cours de son voyage, bien que, visiblement, il n'ait pas pour 
eux les sentiments qu'inspire une communauté complète d'idées reli- 
gieuses. A. A. Fauvel. 

I. Et de quatre! par Pierre I'Ermite. Paris, rue François P^, 8, 
s. d. In-8 écu, illustré, pp. vi-400. Prix : 3 francs. 

IL Entre Cousins, par G. d'Azambuja. Paris, rue Fran- 
çois I", 8, s. d. In-8 écu, pp. vi-349. 

m. Gorgeansac, par Paul Harel. Paris, Henri Gautier, 1898. 
In-12, pp. 245. Prix : 3 francs. 

IV. Théâtre pour Jeunes filles, par Jehan Greech. Paris, 
Bloud et Barrai, s. d. In-12, pp. vii-276. 



280 ETUDES 

V. Patria, drame en cinq actes, par le baron Kervyn de Vol- 
KAERSBEKE. Bruges, Dcsclée, 1898. In-12, pp. 113. 

I. — Et de quatre !. . . Au milieu d'une couverture jaune et blanche, 
un génie antique vêtu de rouge s'appuie de la main droite sur une 
presse marquée de la croix; de la main gauche, il lâche une 
colombe dans le ciel où déjà planent trois joyeux oiseaux. Et il dit 
le mot qui sert de titre au livre : Et de quatre! C'est le quatrième 
volume de la collection lancée aux quatre vents par Pierre l'Er- 
mite, — oh! un Pierre l'Ermite qui ressemble peu à l'ancien, à 
celui de 1093, tout petit homme maigre, aux reins ceints d'une 
grosse corde, et prêchant de-ci de-là, dans une langue informe, la 
sruerre contre Mahomet. 

Le Pierre l'Ermite de 1898 prêche aussi la croisade; mais il est 
Parisien; il sait la langue pittoresque du boulevard et du fau- 
bourg; en fait de sermons, il conte des histoires ailées, toutes 
neuves, qu'il accompagne de fusées d'esprit, qu'il enjolive de 
gravures cueillies à travers tout Paris et la banlieue. A sa suite, on 
visitera les taudis les plus sombres et les boudoirs encombrés de 
parfums, les salons, les galetas, les cimetières, les couvents des 
Petites-Sœurs, les omnibus, les gargotes où l'on mange la meil- 
leure choucroute et V Idéal bleu : tous les mondes ; mais en aimable 
et bonne compagnie. Des histoires ! en voici tout près de qua- 
rante, et de toutes couleurs : histoires de bal, histoires de sa- 
cristie, histoires de wurst et de cognac, histoires d'écoles laïques, 
d'enterrements, de lard mangé le Vendredi saint, histoires de 
dévouement à faire pleurer, et de siphoji sanglant à faire dresser 
les cheveux sur la nuque. — La variété plaît, si l'on en croit 
La Fontaine et l'expérience; Pierre FErmite la pratique sur toute 
la ligne; il en joue sur toutes les cordes. Comme metteur en scène 
et tréfileur de dialogues parisiens, c'est un habile et un artiste. 
Mais son ambition est de faire entendre et pénétrer des leçons de 
foi, de bon sens, de courage, en leur donnant des ailes. Il y 
réussit; en lisant Et de quatre! nous attendons Et de cinq! 

IL — S'il était permis d'être banal, en parlant d'un auteur qui 
craint la banalité comme le feu, — ou l'eau, — nous dirions que 
Entre Cousins est une publication qui vient « à son heure ». C'est 
un roman; mais c'est une thèse; c'est la thèse romanisée de la 



REVUE DES LIVRES 281 

supcrioT'ité des Anglo- Saxons; supériorité, en l'honneur de la- 
quelle des hommes graves se sont donné la peine d'écrire de gros 
livres superficiels; et à laquelle M. G. d'Azambuja fait, en se 
jouant, la part aussi large, aussi belle qu'il est possible à un 
homme d'esprit. Trop belle, vraiment ; j'ose même croire que, s'il 
avait à récrire Entre Cousins^ à l'heure qu'il est, au bruit loin- 
tain des canons anglo-saxons d'Amérique, il mettrait une sour- 
dine h certaines aubades ou sérénades, faites pour glorifier 
l'éducation plus pratique que chevaleresque d'outre-Manche et 
d'outre-Atlantique. 

Le cousin George-Edmund, élevé à l'anglo-saxonne par l'ai- 
mable M. d'Azambuja, et mis en face du cousin Auguste, élevé à 
la bonne franquette, c'est-à-dire à la française, est — non pas trop 
habile : les Anglo-Saxons et Anglo- Yankees sont tous habiles, 
étant moins gênés par les scrupules familiers aux races latines, 
— mais trop parfait et trop heureux striiggleforlifer. Il enjambe 
tous les obstacles, il bat tous les records, il décroche toutes les 
timbales ; tandis que son cousin le bûcheur et bachelier se con- 
tente des diplômes et des très bien de la Sorbonne : ce qui est 
déjà quelque chose. Naturellement, les deux cousins aspirent à la 
main de la même Dulcinée ; mais chacun suivant son éducation, son 
caractère, ses moyens ; l'un positif, fumant la pipe, persuadé que 
les affaires (même celles de cœur) sont les affaires, fidèle à la 
devise : Time is nioney, cherchant partout les pépites et Yalmighty 
dollar; l'autre plus moyenâgeux, fumant le cigare, se laissant 
bonnement aller au fais ce que dois^ ne rêvant que l'honnête ho- 
rizon d'une vie sérieuse, mais modeste. Bref, tout finit bien. 
C'est Auguste qui épousera Dulcinée-Lucienne ; et George- 
Edmund s'en ira cueillir d'autres dollars et « struggleforlifier » aux 
environs du Klondyke. Bonne chance. J'aime mieux Auguste ; et, 
j'en suis sûr, M. d'Azambuja aussi. Qu'il écrive une suite à Entre 
Cousins; et nous y verrons que les races latines, moins éprises 
du dollar, sont plus humaines (dans tous les sens) que les races 
anglo-saxonnes. Je demande la suite. 

III. — Gorgeansac... Une poignée d'idylles, à l'ombre des tou- 
relles du bon vieux temps et sous les pommiers de l'Orne, où 
poussent les morilles et les violettes ; dans un canton de Nor- 
mandie, où foisonnent ce qu'on appelait autrefois les « châteaux 



282 ÉTUDES 

en Espagne » ; où des poètes aux rimes d'or et des peintres 
aux teintes printanières épousent les bonnes princesses de leurs 
rêves, flanquées de millions. On croyait que cela n'arrive qu'au 
pays des fées ; mais le poète des Voix de la Glèbe nous conte que 
cela se passe encore dans les herbages et prés fleuris que la Rille 
arrose. Et cela se lit, dans ce petit volume, jaune comme une 
grappe de genêt, plein de braves gens et d'admirables tonneaux 
de cidre blond qui pétille, — d'esprit qui pétille aussi. 

IV. — Tout à la fin de la préface du Théâtre pour Jeunes filles, 
on lit cette petite phrase de l'auteur qui signe Jehan Greech : 
« Jeunes chrétiennes, vous êtes les filles des martyres du Christ ; 
si vous le voulez, vous pouvez en être les apôtres » (p. vu). 
Voilà des déclarations qui ne fleurent, ni l'école laïque, ni le lycée 
de filles, ni les théâtres du boulevard ; toutes institutions qui se 
valent, c'est-à-dire qui ne valent rien. Les quatre pièces, d'inégale 
longueur et valeur, réunies dans ce volume, n'ont point été écrites 
pour le monde qui fréquente en ces endroits-là; on s'y moque des 
femmes savantes, tout comme chez Molière ; des péronnelles am- 
bitieuses, prétentieuses, acariâtres et folles. Pour finir, on célèbre 
les femmes chrétiennes et martyres, dans une œuvre toute d'ima- 
gination. L'auteur a de l'imagination et de l'esprit ; trop d'esprit 
peut-être : ce qui n'est pas une critique qu'on puisse faire à tout 
le monde. Je lui demanderais seulement d'épargner un peu les 
Anglais qui écorchent la grammaire et les Auvergnats qui écor- 
chent les oreilles. Il peut rire et faire rire si bien, en laissant 
l'Anglais à ses affaires et l'Auvergnat à ses seaux d'eau. On rit de 
si bon cœur, à sa première comédie, où il n'y a que des dames de 
Pagny-sur-Moselle. 

V. — Patria. En 1798, il y eut en Belgique, comme il y avait 
eu dans notre héroïque Vendée, un soulèvement du vrai peuple 
de la Campine et du Brabant contre les soldats de la République 
qui tuaient les prêtres, contre les principes de la Révolution qui 
tuaient les âmes. Cette Guerre des Paysans, racontée par Henri 
Conscience et par Auguste Orts, vient d'être dramatisée par M. le 
baron Kervyn de Volkaersbeke, sous le titre de Patria. Tableaux 
animés, dialogues émouvants, mise en scène vivante et variée ; 
par-dessus tout, leçons de foi et de courage, données par ce 



REVUE DES LIVRES 283 

peuple qui lutte pour ses foyers et ses autels. Les épisodes de 
Patria ressemblent à ceux de notre histoire des Chouans ; par 
exemple, la mort du héros défenseur de la croix rappelle, presque 
trait pour trait, la mort du vendéen Ripoche, du bas Briacé. 

Dans ce drame de Patria^ on n'apprend point à vénérer les 
Pères de 93, ni à respecter les immortels principes de la Répu- 
blique « une et indivisible » ; mais à qui la faute? Ce n'est ni la 
faute des paysans catholiques du Brabant, ni du vaillant auteur 
qui les fait revivre, et qui offre dans Patria aux jeunes gens des 
modèles sincères et énergiques d'honneur et de patriotisme. 

Victor Delaporte, S. J. 

I. Cours d'algèbre élémentaire à l'usage des cours moyens et 
des classes d'humanités, par B. Lefebvre, S. J. Namur, 
Wesmael-Charlier, 1898. In -8, pp. iv-445. 

II. Cours développé d'algèbre élémentaire, précédé d'un 
aperçu historique sur les origines des mathématiques élé- 
mentaires^ et suivi d'un recueil d^ exercices et de problèmes^ 
par B. Lefebvre, S. J. T. P'", Calcul algébrique. Namur, 
Wesmael-Charlier, 1897. Pp. xlix-320. 

I. — Cet ouvrage renferme les matières des programmes de l'ensei- 
gnement secondaire (calcul algébrique, théorie des équations, théorie 
des logarithmes). Pourtant quelques questions, comme la théorie des 
déterminants, le binôme de Newton, sortent des programmes ordinaires, 
mais, outre que ces questions sont traitées d'une manière élémentaire, 
elles peuvent être passées sans inconvénient pour l'intelligence de ce 
qui suit. 

Le P. Lefebvre, voulant faire avant tout œuvre de science, s'ap- 
plique à donner des principes nets et des démonstrations rigoureuses. 

II. — Ce traité, dont le précédent n'est que le résumé, nous pré- 
sente les mêmes qualités (netteté des principes et rigueur des démons- 
trations). 

L'ouvrage débute par un aperçu de l'histoire de l'algèbre qui offre 
le plus grand intérêt, aperçu complété encore par de nombreuses notes 
historiques éparses dans tout l'ouvrage. 

Ce tome est consacré à une longue exposition du calcul algébrique. 
Pour faire droit au désir exprimé par d'éminents professeurs, le P. Le- 
febvre donne dès le début, quelques équations simples à résoudre. L'ou- 
vrage est d'ailleurs rédigé de telle sorte que l'on puisse omettre dans 
un premier exposé les parties les plus difficiles, comme l'étude des ra- 
dicaux, pour passer de suite aux équations du premier degré, sauf à y 



284 ETUDES 

revenir pour étudier celles du second. Gela sera d'autant plus utile 
que la théorie des radicaux a reçu des développements considérables. 
Un chapitre entier a été consacré aux radicaux imaginaires du second 
degré. 

Pour servir de base à cette étude du calcul algébrique, l'auteur a 
réuni dans l'introduction un grand nombre de définitions parmi les- 
quelles le professeur pourra faire un choix judicieux, s'il ne veut pas 
surcharger la mémoire de ses élèves. 

Un recueil d'exercices gradués, et disposés dans le même ordre 
que les questions du cours, termine cet ouvrage qui, nous l'espérons, 
rendra aux professeurs et aux élèves les services que l'auteur en 
attend. René Arnaudie, S. J. 



I. Leçons d'agriculture et d'horticulture, par les Frères des 
Écoles chrétiennes. Tours, Marne; et Paris, Poussielgue. 
In-12, cartonné, pp. 400 et 280 gravures. Prix : 2 fr. 25. 

II. Album agricole, par MM. Jennequin et Herlem. Paris, 
A. Colin, 1898. In-4, pp. 112 et 600 figures. 

III. Voyage agricole chez les Anciens ou l'Économie rurale 
dans l'antiquité, par l'abbé Beaurredon. Paris, A. Savaète, 
1898. In-8, pp. 380. Prix : 5 francs. 

IV. Le Décalogue agricole, par le P. Henri Watrigant, de 
la Compagnie de Jésus. Abbeville, C. Paillart, 1898. In-8, 
pp. 60. 

I. — Voilà un livre classique à proposer comme modèle du 
genre ; il serait difficile de faire mieux. Le volume est d'aspect 
engageant, ce qui n'est pas déjà si commun; typographie irrépro- 
chable, paragraphes courts, divisions nombreuses, caractères de 
forme et de force variées accusant bien l'importance relative des 
matières et appelant l'attention où il le faut, enfin des gravures 
presque à toutes les pages et soignées comme pour une édition de 
luxe. Chaque leçon est suivie du résumé à apprendre par cœur, 
puis de sujets de rédaction et de problèmes; enfin, on indique 
des expériences et des excursions où l'enseignement théorique 
sera complété par la leçon de choses. A la fin, un lexique de tous 
les termes techniques qui ont besoin d'explication. 

La Société des Agriculteurs de France a décerné une médaille 
d'or, sa plus haute récompense, aux modestes auteurs qui ne 
mettent pas d'autre nom en avant que celui de leur Institut. Cette 



REVUE DES LIVRES 285 

distinclion est une garantie de leur savoir; l'agencement du livre 
prouve de plus qu'ils possèdent l'art d'enseigner ce qu'ils savent 
— chose bien plus rare que le savoir lui-même. 

II. — V Atlas édité par la maison Colin est également un ma- 
nuel d'agriculture et d'horticulture h l'usage des écoles primaires. 
Combien de propriétaires et d'agriculteurs de profession auraient 
à apprendre dans ces Manuels d'enseignement primaire ! Très 
soigné également au point de vue typographique, V Atlas se dis- 
tingue par son grand format et la disposition heureuse d'une page 
entière de figures en regard de chaque page de texte corres- 
pondant. 

Voilà de la bonne concurrence ; les maîtres laïques ou religieux, 
qui auront le mieux réussi à rendre plus attrayante et plus fruc- 
tueuse l'étude des choses agricoles, auront bien mérité du pays, 
et ce n'est pas nous qui leur marchanderons nos félicitations. 

lïl. — Très curieux ce voyage h travers les métairies, les 
champs, les jardins et les basses-cours des anciens. Virgile dans 
ses Gcorgiques a traité de l'agriculture à la façon des poètes, 
mais d'autres en ont parlé sérieusement et avec une compétence 
de praticiens. La plupart de ces œuvres ont péri; les seules qui 
nous restent sont celles de Caton, de Columélle, de Palladius et 
de Varron. Ce sont les quatre classiques latins de l'agriculture; 
on n'ose guère leur adjoindre Pline l'ancien, qui est plutôt natu- 
raliste qu'agronome. On voit par le témoignage même de ces 
auteurs que la littérature des choses agricoles était déjà riche de 
leur temps. Varron cite au moins cinquante traités grecs ou car- 
thaginois, et Columélle une quarantaine. 

Les écrits latins que nous possédons suffisent à donner une 
idée avantageuse de l'agriculture chez les anciens. Toutes les 
parties de l'économie rurale y sont abordées; M. l'abbé Beaur- 
redon en avait déjà extrait un livre sur la Viticulture dans Vanti^ 
quité, à propos duquel le rapporteur de la Société des agriculteurs 
de France disait : « Il est démontré par ce travail que les anciens 
étaient aussi pratiques en fait de viticulture que les modernes, et 
que même ils la pratiquaient mieux que nous. » Ce nouveau 
volume comprend quatre grandes divisions : agriculture, élevage, 
horticulture et ménage. Il semble bien que la plupart du temps 



286 ÉTUDES 

la conclusioQ qu'il en faudra tirer sera celle qui vient d'être for- 
mulée à propos de la culture de la vigne. Les anciens étaient 
moins avancés que nos agronomes en chimie agricole, et d'une 
manière générale leur agriculture est moins scientifique que 
celle de nos livres spéciaux et de nos instituts de haut enseigne- 
ment professionnel; en outre ils mêlent à leurs théories des 
croyances enfantines, mais en somme ils sont très forts dans la 
pratique, et leurs procédés sont encore la plupart du temps ceux 
que la science approuve et auxquels on revient parfois après 
beaucoup de recherches et de tâtonnements. 

IV. — Sous le titre de Décalogue agricole^ le P. Henri Watri- 
gant a dressé un programme d'action catholique- dans les cam- 
pagnes. Prenant l'un après l'autre les dix commandements de 
Dieu, il énumère les pratiques et les œuvres à promouvoir, 
dans les campagnes, pour le bien matériel, moral, religieux et 
social des populations. Un appendice qui comprend la moitié de 
la brochure donne le catalogue des ouvrages à consulter, dans 
l'ordre des matières du programme. J, Bn., S. J. 



ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 



Juin 28. — A Rome, le ministère italien est formé sous la présidence 
du général Louis Pelloux. 

— Washington : Le président Mac-Kinley étend le blocus à la côte 
méridionale de Cuba et à San Juan de Puerto Rico. 

— A Notre-Dame de Paris, célébration du cinquantenaire de la 
glorieuse mort de Mgr Alfre, archevêque de Paris. 

29. — Le Journal officiel promulgue les décrets nommant les nou- 
veaux MINISTRES : MM. Brisson (présidence du conseil et intérieur); 
Sarrien (justice et cultes); Delcassé (affaires étrangères); Peytral 
(finances); Gavaignac (guerre); Lockroy (marine); Léon Bourgeois 
(instruction publique); Tillaye (travaux publics); Viger (agricul- 
ture); Maruéjouls (commerce et postes); Trouillot (colonies); tous 
radicaux. 

30. — Lecture de la déclaration ministérielle dans les deux Cham- 
bres. Au Palais-Bourbon, interj>ellation sur la politique générale; elle 
se termine par le vote d'un ordre du jour de confiance pour le gouver- 
nement, qui recueille ^Ç) voix de majorité. 

— On connaît les résultats coraj)lets des élections au Reichstag 
allemand. Les voici, avec la composition de l'ancienne assemblée en 
regard : 

Centre catholique 105, auparavant 98 

Conservateurs 58 — 62 

Parti de l'Empire 19 — 24 

Nationaux libéraux 46 — 50 

Union libérale démocratique. ... 30 — 28 

Union libérale 12 — 18 

Parti démocratique 8 — 12 

Polonais 14 — 20 

Socialistes 56 — 48 

Antisémites 12 — 16 

Hanovriens (guelfes) 9 — 7 

Alsaciens. 11 — 9 

Agrariens 5 

Agrariens bavarois 4 — 4 

Danois , 1 

Chrétien social 1 

Conservateurs libres 3 

Libéraux d'aucun groupe 3 

Juillet l®"". — A Cuba, premier combat sérieux sous les murs de San- 
tiago. Les Américains prennent position autour de la ville, mais au 
prix de pertes notables. 



288 ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 

3. — A Santiago, l'amiral Gervera sort de la baie avec tous ses vais- 
seaux, essayant d'échapper à la flotte américaine qui le bloquait. 
Malgré une défense héroïque, son escadre est détruite tout entière par 
les navires américains, énormément supérieurs par le nombre et par 
l'armement. Le même jour, une colonne de secours entre dans la ville 
assiégée. 

4. — Près de Terre-Neuve, collision entre un voilier anglais et le 
paquebot de la Compagnie Transatlantique la Bourgogne, qui sombre 
en 40 minutes ; sur 832 passagers ou hommes d'équipage, environ 200 
seulement sont sauvés. 

7. — A la Chambre des députés, interpellation de M. Castelin sur 
l'affaire Dreyfus. M. Gavaignac, ministre de la guerre, affirme énergi- 
quement la culpabilité du condamné et lit trois pièces à l'appui. L'affi- 
chage de son discours est demandé et voté par 572 voix contre 2. 

— A Paris, mort de M. Buffet. Né à Mirecourt en 1818, il fut député 
à l'Assemblée Constituante de 1848, ministre sous l'Empire, président 
de l'Assemblée nationale et sénateur inamovible. Catholique convaincu, 
il fut au Sénat un des meilleurs défenseurs des droits de l'Église. 

8. — Le Journal officiel publie six nominations épiscopales pour 
Alger, Dijon, Bayeux, Coutances, Angers, Oran. Nous donnerons les 
noms des évêques après la préconisation en consistoire. 

9. — Au Palais-Bourbon, a lieu la première invalidation d'un député, 
M. Turrel, ancien ministre, qui, en présence des faits graves qui lui 
sont reprochs, demande lui-même à retourner devant ses électeurs. 



Le 10 juillet 1898. 



Le gérant : Charles BERBESSON. 



Imp. D. Dumonlin et C*«, rue dos Grands-Augustins, 5, à Paris 



L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE 

DES JEUNES FILLES 

LYCÉES, COLLÈGES ET COUVENTS 



La troisième République passe pour avoir créé en France 
l'enseignement secondaire des jeunes filles. Il n'est peut- 
être pas d'institution dont elle se montre plus fîère et dont 
elle se vante plus volontiers. C'est à ses yeux la portion la 
plus délicate et la plus précieuse de cette œuvre scolaire 
qu'elle revendique comme son patrimoine et qu'elle abrite 
derrière le rempart de lois dites intangibles. 

En réalité, ce qui appartient en propre au régime actuel, 
c'est la création d'un enseignement secondaire d'État, c'est- 
à-dire de lycées et de collèges pour les jeunes filles, en 
tout semblables à ceux des garçons; la République a bâti ce 
qu'on a appelé l'aile féminine de l'Université. Quant à l'en- 
seignement secondaire lui-même, Dieu merci, beaucoup de 
femmes en France le recevaient avant la naissance des gens 
qui croient l'avoir inventée 

L'institution universitaire est entrée dans sa dix-huitième 
année. C'est un bel âge, quand il s'agit déjeunes filles; elles 
sont alors dans toute la grâce de leur printemps. Parlons 
donc de cette intéressante jouvencelle, puisque aussi bien 
certaine campagne menée depuis quelque temps auprès des 
Religieuses enseignantes a appelé sur elle l'attention de 
beaucoup de personnes qui ne s'en étaient guère préoccupées 
jusqu'ici. 

1. Cette appellation d'enseignement secondaire, appliquée à un cycle 
d'études où les langues latine et grecque ne figurent point est d'invention 
récente. Elle ne saurait avoir de signification bien précise. Telle maison 
d'éducation, un couvent par exemple, qui ne s'intitule pas établissement 
d'enseignement secondaire, suivra pourtant un programme très approchant 
de celui des lycées. 

LXXVI. — 19 



290 L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES 



I 

L'institution vint au monde en 1880. Cette date est signifi- 
cative. M. Paul Janet, cherchant à justifier une œuvre chère 
à tout universitaire libre penseur, déclare qu' « il faut distin- 
guer entre l'esprit plus ou moins passager dans lequel une 
loi est faite, et cette loi elle-même... Telle passion a pu agir 
comme ferment pour susciter un progrès que la raison désin- 
téressée n'aurait pas fait d'elle-même. C'est le progrès qu'il 
faut considérer et non la passion^ ». L'aveu est embarrassé 
et manque de franchise, mais il n'en a que plus de poids ; il 
est arraché par l'évidence à un honnête homme en dépit de 
ses répugnances. Si les législateurs de 1880 ont fait œuvre 
de progrès, l'avenir le dira ; en attendant, on est contraint de 
reconnaître qu'ils ont fait œuvre de passion. Et la passion 
qui les emportait était la pire de toutes, la passion antireli- 
gieuse. Elle atteignait à ce moment son paroxysme. Le chef 
du gouvernement avait demandé aux Chambres d'interdire 
l'enseignement à tous les Français et Françaises coupables 
de pratiquer les conseils évangéliques. Le Sénat ayant re- 
poussé l'acticle 7, l'exaspération des sectaires ne connaît plus 
de bornes; alors paraissent les Décrets de mars et s'ouvre 
cette période d'attentats et de violences dont le souvenir pèse 
encore sur le pays comme un cauchemar et une honte. On 
ne comprend que trop quel ferment travaillait les cerveaux 
de la majorité gouvernementale qui, à ce moment-là même, 
votait la création des lycées et collèges de jeunes filles. La 
loi qui leur donna naissance est datée du 21 décembre 1880. 

On l'appelle communément la loi Camille Sée, du nom de 
son principal promoteur. D'après les règles de la rhétorique, 
l'éloge d'un personnage de marque doit débuter par l'illus- 
tration de la race, le mérite des parents, la gloire des ancê- 
tres. Il ne serait pas convenable, en parlant de la loi sur 
l'enseignement secondaire des jeunes filles, d'oublier celui 
qui en peut justement revendiquer la paternité. M. Camille 
Sée est Israélite. Personne ne songe à lui en faire un re- 
proche. Il y a beaucoup d'Israélites très intelligents; ils sont 

1. Revue des Deux Mondes, 1883. T. LIX, p. 73. 



LYCÉES, COLLÈGES ET COUVENTS 291 

nombreux dans les hautes régions universitaires, et on peut 
dire que, à l'heure présente, ils gouvernent de compte à demi 
avec les protestants l'enseignement public en France^. Mais 
enfin on ne peut s'empêcher de remarquer que c'est un juif 
qui nous a dotés des lycées de jeunes filles, comme c'est un 
juif qui nous a procuré le divorce. Certaines gens estime- 
ront sans doute que ce sont là des progrès pour lesquels ils 
ont droit à notre reconnaissance ; mais devant ce double 
présent dû à la munificence d'Israël, les simples chrétiens de 
France se sentent pris d'inquiétude et murmurent instincti- 
vement le classique Tirneo Danaos et dona ferentes. 

M. Camille Sée avait de bonne heure donné des preuves 
de capacité intellectuelle. Né à Strasbourg, en 1847, il était 
à vingt-trois ans, pendant la guerre franco-allemande, secré- 
taire au ministère de l'Intérieur. Il se distingua dans ces 
délicates fonctions, et, à la paix, devint sous-préfet, puis 
bientôt député de Saint-Denis. Il avait à peine trente et 
un ans quand, en 1878, il déposait sur le bureau de la Cham- 
bre le projet de loi qu'il avait élaboré dans ses veilles stu- 
dieuses, et qui devait régénérer la France en donnant aux 
femmes l'éducation scientifique et rationnelle dont elles 
avaient été privées jusqu'à ce jour. Pareille initiative prou- 
vait assurément une grande maturité d'esprit, une expérience 
et une sagesse pratique que l'on n'acquiert généralement 
qu'avec l'âge. Mais, aux âmes bien nées 

Selon l'usage, le jeune député fut nommé rapporteur de 
son propre projet. Le rapport, déposé l'année suivante, est 
fort volumineux, mais d'ailleurs très facile à analyser. Il se 
résume en trois mots : 11 n'existe pas en France d'enseigne- 
ment secondaire pour les jeunes filles. Cet enseignement 
fleurit, au contraire, chez tous les peuples policés. C'est le 
devoir de l'État républicain de combler une si honteuse 
lacune. 

Mais ce sont les développements qu'il faut lire. Jamais 
vainqueur dans l'ivresse de l'orgueil n'a poussé plus loin le 

1, Les deux grandes écoles de Sèvres et de Fontenay-aux-Roses, des- 
tinées à former des professeurs-femmes, l'une pour les lycées de filles, 
l'autre pour les écoles normales, ont dès l'origine, été soumises à une admi- 
nistration protestante. A Fontenay, il y a un directeur général des études 



292 L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES 

mépris du vaincu. Nous ne pratiquons, Dieu merci, d'autre 
antisémitisme que celui de l'Église catholique, lequel con- 
siste à se défier des juifs et à prier pour eux. Mais, devant 
un document officiel comme celui-ci, nous comprenons que 
d'autres se laissent aller à certaines vivacités de langue, de 
plume et même de gestes. Manifestement, l'homme qui l'a 
rédigé est intimement convaincu que les Français sont une 
race inférieure. Ce sentiment se trahit dans la tranquille 
arrogance de sa prose. En France, les femmes reçoivent à 
peine une instruction élémentaire. « Les mieux élevées parmi 
elles ne sont, à proprement parler, que des ignorantes, 
presque des illettrées^, au moment où elles s'établissent, et 
deviennent tout à coup des épouses, des mères et des femmes 
du monde. » C'est que a en France, à l'heure qu'il est, la jeune 
fille qui n'a pas le bonheur d'être instruite chez ses parents 
n'a le choix qu'entre un pensionnat laïque où l'enseignement 
se meut dans d'étroites limites, et le couvent où l'enseigne- 
ment est pour ainsi dire nul. Et encore ce choix est illusoire ; .. . 
parce que la jeune fille est obligée de céder aux instances 
de sa mère et de choisir le couvent. Elle en sort, l'esprit vide, 
le cœur faussé, incapable d'entendre celui qui va être son 
mari, 'incapable d'élever l'enfant qui va naître... » 

Après ce compliment aux femmes françaises, l'aimable 
jeune homme entreprend le tour du monde; plus de cent 
pages sont remplies par l'énumération des institutions sco- 
laires de tout pays; on ne nous fait grâce ni d'une princi- 
pauté allemande, ni d'un canton suisse, pas même de la 
Turquie. Partout les jeunes filles ont la facilité de cultiver 
les lettres et les sciences. Seule la France n'a encore rien 
fait pour elles; nous sommes la dernière des nations. Il y a 
bien eu d'ici de là quelques velléités et quelques essais. 
M. Duruy, sur la fin de l'empire, organisa les cours de 
jeunes filles, confiés aux professeurs des lycées de garçons. 



résidant à l'école. Premier directeur, M. Félix Pécaut, ex-pasteur, qui 
occupa le poste quatorze ans. Deuxième directeur, M. Jules Steeg, pareil- 
lement ex-pasteur, mort au mois de mai dernier. Quel est l'ex-pasteur qui 
va recueillir la succession ? On le saura sans doute avant la rentrée. 

1. Quand on dit un conscrit illettré, cela signifie qu'il ne sait ni lire ni 
écrire. 



LYCÉES, COLLÈGES ET COUVENTS 293 

Mais, devant les clameurs des évoques et l'indifFérence du 
public, ces cours ont dû être fermés les uns après les autres. 
La plupart n'ont duré que quelques mois. « En 1879, ils ne 
subsistaient plus que dans cinq villes, y compris Paris où ils 
comptaient cent vingt-huit élèves. » 

En somme, l'État a manqué à son devoir, en n'ouvrant pas 
aux jeunes filles des établissements où elles puissent rece- 
voir l'enseignement que les garçons trouvent dans les lycées. 
« Il y a là tout à la fois un déni de justice envers elles, une 
maladresse politique et sociale et une faute grave envers les 
enfants, dont elles sont nécessairement les premières insti- 
tutrices. » En conséquence, la loi s'impose, car il n'y a pas 
un moment à perdre pour réparer le temps perdu. Suit le dis- 
positif en dix articles, dont chacun est accompagné d'un 
commentaire plus ou moins abondant. 

Telle est, dans ses lignes essentielles, cette pièce de litté- 
rature parlementaire; elle est d'importance capitale pour 
l'étude de l'institution qui nous occupe. On y voit très claire- 
ment dans quel esprit, pour nous servir de l'expression de 
M. Paul Janet, la loi a été faite. La haine du christianisme, 
couramment appelé la superstition, n'y est pas même dissi- 
mulée. Selon l'habitude invariable des sectaires, la France 
est humiliée devant l'étranger^; l'instruction ayant le tort 
d'être donnée dans des maisons religieuses est pour cela 
même, et sans autre examen, estimée quantité négligeable, 
et finalement l'outrage est jeté à la figure des femmes de 
France avec un aplomb qu'il faudrait appeler de la brutalité, 
si le mot était parlementaire. 

Du reste, si grande qu'ait été la part de M. Camille Sée 
dans l'œuvre législative à laquelle son nom demeure attaché, 
il va sans dire que l'honneur et la responsabilité n'en revien- 
nent pas à lui seul. L'idée était depuis longtemps à l'ordre 
du jour des loges maçonniques; c'est là que la loi de 1880, 

1. M. G. Compayré n'a pas pu arriver au bout de la première demi-page 
de son livre sur l'histoire des Doctrines de V éducation en France, sans écrire 
cette phrase incroyable : (c Nous n'avons pas sans doute à citer des insti- 
tuteurs populaires dont les noms égalent ceux des Pestalozzi, des Frœbel ! ,. . » 



294 L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES 

comme les autres qui font partie du fameux patrimoine, fut 
élaborée avant de se présenter au Parlement. Il ne saurait y 
avoir ombre de doute à cet égard; les déclarations des Frères 
sont là-dessus aussi explicites qu'on peut le souhaiter : 
« Avant tout, concluait l'un d'eux, réformons et développons 
rinstruction et l'éducation de la femme. Tout le reste nous 
viendra par surcroît. » 

Ainsi s'exprimait en 1885 l'orateur de la loge la Clémente 
Amitié^ et, à ce propos, il adressait à Jules Ferry les félicita- 
tions et les remerciements de tous les Frères : « Le Tonki- 
nois — c'est le sobriquet qu'on donnait alors à Jules Ferry 
— est l'un des hommes qui ont fait le plus d'honneur à notre 
ordre. )> Jules Ferry eut en effet un rôle prépondérant dans 
la fondation qui transportait d'aise tout le monde maçon- 
nique. Ministre de l'Instruction publique et président du 
Conseil, il paya de sa personne à la Chambre et au Sénat ; si 
l'œuvre vint d'une autre initiative, on peut dire qu'il la fit 
sienne par l'ardeur qu'il déploya pour la faire aboutir. Une 
modération relative et la persistance avec laquelle il repoussa 
le principe de l'internat, en rassurant un certain nombre de 
timides et d'indécis, contribuèrent assurément à hâter le 
succès. Un autre nom qui mérite encore de prendre place sur 
les diptyques des lycées féminins, c'est celui de Paul Bert; 
le fougueux adversaire de la superstition avait même déposé 
un projet de loi en même temps que M. Camille Sée. Il se 
distinguait par un esprit d'irréligion plus franc, et, pour dire 
le mot vrai, moins hypocrite : il fut écarté. 

Mais il n'est pas permis non plus d'oublier ici les noms des 
hommes qui eurent le courage de faire entendre au Parle- 
ment leurs protestations et leurs avertissements. Ils apparte- 
naient à des opinions diverses et ne s'inspiraient pas seule- 
ment des intérêts religieux. Citons M. Keller, à la Chambre; 
au Sénat, MM. le comte Desbassayns de Richemont, le duc 
de Broglie, Jules Simon, Bardoux, Wallon, Fresneau, Ches- 
nelong, Porriquet. La discussion à la Chambre haute ne prit 
pas moins de trois longues séances. On y fit tout d'abord 
justice sommaire des impertinences du rapport présenté à la 
Chainbro : cehji qui avait été rédigé pour le Sénat se bornait 



LYCÉES, COLLEGES ET COUVENTS 295 

à un exposé des articles de la loi, accompagné de courtes ex- 
plications. M, le comte de Richemont déclara que, s'il expri- 
mait à la tribune les sentiments provoqués dans le pays par 
les paroles insultantes du député Israélite à l'adresse des 
femmes françaises, son langage serait taxé de violence. C'est 
pourquoi il se bornait « à répondre à des mots par des faits». 
Et l'honorable sénateur établissait avec pièces à l'appui qu'il 
existait en France, à la date de 1868, « six à sept cents établis- 
sements où les jeunes filles recevaient une instruction que 
l'on a parfaitement le droit d'appeler secondaire, et même, 
dans certains cas, supérieure », 

C'est à cette même date que Mgr Dupanloup écrivait : 
« Pour moi, ce que j'affirme, ce qui est mon avis formel, 
éclairé, fondé sur quarante années et plus d'observation, 
c'est que l'éducation intellectuelle des jeunes filles est, non 
seulement en ce qui concerne les matières enseignées et les 
méthodes, mais sous une foule d'autres rapports, meilleure, 
plus solide, plus élevée, plus délicate, plus féconde en résul- 
tats définitifs et durables que dans les écoles de garçons. » 
M. Jules Simon a, sur un ton moins éclatant, rendu le même 
témoignage à l'instruction donnée dans les couvents : « On 
a parlé de ces pensionnats dans le camp adverse d'un ton 
très dédaigneux. Ce n'est, disait-on, que l'enseignement pri- 
maire un peu renforcé, avec beaucoup d'arts d'agrément, la 
musique, le dessin, la danse. Ces critiques n'étaient pas fon- 
dées. De grandes congrégations avaient d'excellentes classes 
de littérature et d'histoire. On y recevait une éducation très 
complète ^ » 

II 

Au reste, si le relèvement de l'instruction des femmes fut 
le prétexte de la loi de 1880, le véritable motif était ailleurs. 
Tout le monde le savait, et ni les champions ni les adversaires 
du projet ne se firent faute de le dire. C'est même ce qui 
donne aux débats parlementaires dont il fut l'occasion un in- 
térêt qui n'a pas cessé d'être actuel. 

Ne soyons pas dupes; en pareille matière, la simplicité 
confiante et crédule ne serait que sottise. 

1. La Femme au vingtième siècle, 1892, p. 238. 



296 L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES 

Non, le but poursuivi par les créateurs de l'enseignement 
secondaire d'État pour les jeunes filles, ce ne fut pas « sim- 
plement de faire cesser l'inégalité choquante qui existe en 
France entre l'homme et la femme au point de vue de 
l'instruction 1 »; ce ne fut pas d'initier les jeunes filles aux 
merveilles de la chimie, aux charmes de la grammaire com- 
parée ou aux arcanes de l'algèbre. On n'avait pas besoin pour 
cela des lumières de l'État et des services des fonctionnaires. 

Ce qu'on voulait, c'était enlever à la religion la femme fran- 
çaise et préparer son avènement à la libre pensée. Voilà le 
véritable sens des déclarations plus ou moins sonores, quel- 
quefois embrouillées, plus souvent très claires, des entrepre- 
neurs de cette œuvre néfaste. Il y a presque de la naïveté à 
le faire remarquer. « Tant que nous n'aurons pas la femme, 
rien ne sera fait... La femme est à l'Église; il faut qu'elle soit 
à la science. . . Il faut lui apprendre à se servir de sa raison. . . » 
Le député juif, défendant sa loi, y allait plus crûment : 
« L'Église, disait-il, a tenu la femme dans l'ignorance, parce 
que son ignorance est la condition même du rôle que le clergé 
lui fait jouer. Il ne veut pas qu'elle soit instruite, parce que, 
instruite, elle échapperait à sa direction et qu'alors il ne 
pourrait plus, grâce à la complicité de la femme, ni tenter 
d'agir sur le mari, ni disposer de l'instruction et de l'éduca- 
tion des enfants... Ils asservissent, nous émancipons. Ils veu- 
lent gouverner les femmes et par elles nous dominer ; nous 
voulons au contraire éclairer les femmes, les élever jusqu'à 
nous pour les élever jusqu'à la liberté^. » 

Ces diatribes, découpées dans Michelet, et qui reviennent 
maintes fois au cours des débats parlementaires, suffiraient à 
dissiper toute équivoque. Mais il y a un argument, puisé à la 
môme source, qui fut alors servi à satiété et que l'on retrouve 
invariablement aujourd'hui encore dans les discours d'inau- 
guration des lycées féminins. L'éducation donnée aux jeunes 
filles dans les couvents creuse entre elles et les hommes de 
ce siècle une séparation profonde, un abîme. De là, au foyer 
domestique, une mésintelligence inévitable. M. Camille Sée 
en faisait le tableau, devant ses collègues, avec des accents 

i. Sénat, 20 novembre. M. Ferrouillat, 

2. Chambre des députés, 19 janvier 1880. M. Camille Sée. 



LYCÉES, COLLÈGES ET COUVENTS 297 

pathétiques : « Élevée à l'école de la superstition, la jeune 
fille va épouser un homme élevé à l'école de la raison... 
Et voilà deux êtres, incapables de s'entendre et de se com- 
prendre, qui vont commencer par un divorce intellectuel et 
moral cette vie qu'ils devraient parcourir ensemble, unis 
d'esprit et de cœur, w 

L'orateur poursuit cette lugubre peinture d'intérieur trou- 
blé par la faute de cette femme, coupable de n'être pas 
libre penseuse comme son mari. Le malheureux est en butte 
à une persécution de tous les jours qui lui fait prendre la vie 
en dégoût. Mais, ce qui est pire, cette femme va endoctriner 
son enfant : « Elle sème dans ce jeune cerveau toutes les er- 
reurs, tous les préjugés. Au lieu de développer l'intelligence 
de cet enfant..., elle l'étoufTe. Elle lui répète béatement... les 
superstitions, les miracles qui défraient la littérature à deux 
sous des librairies catholiques et qui semblent faits pour 
abêtir un peuple et déshonorer une religion^ » 

Voilà pourtant avec quelles raisons et en quel langage fut 
plaidée devant les législateurs de 1880 la cause des lycées de 
filles. Le langage ne prouve rien, sinon que le jeune réfor- 
mateur de l'éducation des filles manquait lui-même d'éduca- 
tion ; mais le raisonnement est à retenir : il n'est vraiment 
point banal. L'harmonie manque dans nos ménages, parce que 
la femme est chrétienne, tandis que l'homme ne croit à rien. 
L'éducation universitaire rend l'homme libre penseur; con- 
fions-lui la femme ; elle en sortira libre penseuse, et tout ira 
bien. 

Donc, votez la loi, concluait un sénateur quelque peu facé- 
tieux, (( et vous aurez tué le divorce ». 

Après cela, soutenir qu'on n'en veut pas aux croyances, 
c'est une gageure contre la logique la plus rudimentaire. 
Car enfin prétendre assurer l'accord entre les époux sans en- 
lever à la femme la foi qui rend cet accord impossible, c'est 
se contredire outrageusement soi-même. Mais cette contra- 
diction n'était pas pour arrêter les promoteurs de la loi. 

Nous savons par quelle méthode, tout à la fois simple et 

\. Chambrç des députés, 19 janvier 1880. M. Camille Sée. 



298 L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES 

savante, on arrive infailliblement à infuser aux enfants l'irré- 
ligion pratique, tout en paraissant respecter les convictions 
religieuses. La religion est traitée en inconnue ; on ne l'at- 
taque pas, on l'ignore. On supprime à l'école tout ce qui 
la rappelle aux yeux et à l'esprit : pas de prière, pas de cru- 
cifix, pas d'image pieuse ; on évite d'en parler ; ceux qui 
poussent le système jusqu'au bout effaceront même le nom 
de Dieu, pour mettre à la place, suivant les cas, la Nature 
ou l'Idéal ; l'enseignement pourra être directement en oppo- 
sition avec les croyances chrétiennes ; tant pis pour les 
croyances, la Science n'a pas à en tenir compte. On appelle 
cela la neutralité. C'est très spécieux, très facile à défendre 
et à faire accepter aux gens à courte vue, et plus encore à 
ceux qui se sont affranchis de toute croyance. Au demeu- 
rant, on déclare que chacun reste libre de suivre la religion 
de son choix. Quand les parents le demanderont, on fera 
même donner l'instruction religieuse par les ministres des 
différents cultes. 

Cette stratégie fait assurément honneur à ceux qui l'ont in- 
ventée; le diable en personne n'eût pas trouvé mieux. Il est 
moralement impossible que la foi subsiste dans l'âme d'un 
adolescent soumis pendant les années de son éducation à ce 
régime d'indifférence systématique. Les entrepreneurs de 
déchristianisation le savent, et c'est pourquoi il leur suffit 
de l'avoir fait adopter dans les établissements universitaires, 
certains d'ailleurs du résultat final, comme le physicien qui, 
au lieu d'attaquer le métal à coups de marteau, trouve plus 
commode et plus sûr de le plonger dans un dissolvant. 

La magistrale hypocrisie de la neutralité allait donc deve- 
nir la pierre angulaire du nouvel édifice. Comme les lycées de 
garçons, comme les écoles normales, comme les écoles pri- 
maires, comme toutes les écoles, hautes ou basses, alimen^ 
tées par le budget de la France, les lycées et collèges de 
jeunes filles seraient neutres. C'est-à-dire que l'on allait 
couvrir le pays d'établissements où les jeunes filles seraient 
élevées dans les lettres et les sciences, mais d'où la religion 
serait soigneusement écartée. On tolérera que les ministres 
du culte y pénètrent pour donner l'enseignement religieux à 
celles qui en voudront ; mais il est stipulé par un article de 



LYCÉES, COLLÈGES ET COUVENTS 299 

loi que ce sera en dehors des heures de classe; car on lient à 
marquer que la religion est chose accessoire, facultative, qui 
ne figure pas au programme d'éducation d'une honnête fille, 
pas même à la suite de l'hygiène et de la gymnastique. 

Il en résulte que ces établissements sont, en leur genre, 
uniques au monde. Et n'en soyons pas trop fiers; car cela 
veut dire qu'ils sont une monstruosité. L'interminable inven- 
taire dressé par M. Camille Sée des écoles plus ou moins 
secondaires ouvertes aux jeunes filles par toutes les nations 
de la terre habitable, cet inventaire, apporté comme un acte 
d'accusation contre l'incurie barbare de la France, devient 
maintenant le plus formidable argument contre l'œuvre légis- 
lative de 1880. On ne cite pas en effet le programme d'une 
seule de ces écoles dans lequel l'enseignement religieux ne 
figure au premier rang. 

Au reste, pour le dire en passant, ce n'est pas seulement 
à ce point de vue que ce plan d'éducation pour les jeunes filles 
est sans analogue dans le monde; l'institution elle-même tout 
entière a le triste privilège d'être seule de son espèce, et par 
suite de prendre rang dans la classe des phénomènes. Ses 
plus chauds partisans ont bien été forcés de le reconnaître. 
Partout les établissements similaires sont des entreprises 
privées ou tout au plus communales ; ce sont, d'ordinaire, 
des associations laïques ou religieuses, parfois aussi des 
villes, qui fondent et entretiennent sous des noms divers des 
collèges de jeunes filles ; il n'était encore venu à personne 
l'idée d'en faire un service d'Etat, c'est-à-dire de confier aux 
mains du gouvernement la formation intellectuelle et morale 
des jeunes filles sur tous les points d'un grand pays. L'ins- 
tinct du bon sens proteste contre un tel accaparement; alors 
même qu'on ne saurait pas dire pourquoi, on a le sentiment 
intime que cela est mauvais, déraisonnable et même quelque 
peu grotesque. En vérité, — c'est une réflexion que nous 
avons entendu formuler plus d'une fois, — il y a là pour les 
socialistes un argument dont ils ont bien tort de ne pas tirer 
parti. Quand on a remis à l'État l'intelligence, le cœur, l'âme 
de ses filles, on a mauvaise grâce à lui disputer ses usines. 

Ces considérations et l'exemple des pays étrangers n'ont 
pas laissé que d'inquiéter un peu les promoteurs de la loi. 



300 L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES 

Ils avouaient que, en théorie, mieux vaudrait se borner à 
provoquer les initiatives, encourager, subventionner. Ce rôle 
conviendrait sans doute mieux à l'Etat. Mais quoi! nous 
n'avons pas, en France, l'esprit d'association si vivace et si 
fécond en grandes entreprises chez d'autres peuples. Il n'y a 
que l'État qui puisse arracher à l'Eglise le monopole qu'elle 
détient, et c'est là l'œuvre nécessaire. Delenda Carthago l 

Voilà la grande préoccupation qui domine tout, inspire 
tout, explique tout. Voilà ce qui se trahit à travers toutes les 
réticences et toutes les formules de convention ; voilà ce que 
l'on avoue quand on est obligé de parler franc. C'est ce qui 
arriva, par exemple, quand on en vint à discuter la question 
de rinternat. 

L'auteur du projet tenait absolument à ce que l'internat 
fût, comme il le disait, « la base de la loi ». Il était parvenu 
à gagner la commission. Or, quel était le suprême argument, 
celui qui devait triompher de toutes les résistances, de tous 
les scrupules, de toutes les impossibilités budgétaires ou 
autres ? L'internat est nécessaire pour certaines catégories 
d'élèves; vous le reconnaissez. Il se fondera donc des inter- 
nats autour des écoles que vous allez ouvrir. Mais qui les 
fondera? Les congrégations religieuses; «et elles le feront 
dans un esprit que vous ne sauriez approuver... C'est pour- 
quoi la commission, convaincue que la loi puisera toute sa 
force dans l'internat », proposait que les lycées de filles fus- 
sent à cet égard soumis au même régime que celui des 
garçons. 

Certes, c'était bien le cas de montrer que l'on ne poursui- 
vait autre chose que le progrès de la culture intellectuelle 
des femmes françaises. D'autres s'offrent à porter la lourde 
responsabilité des internats ; c'est tout bénéfice pour l'État, 
qui se contentera de donner l'enseignement. On devrait 
donc se féliciter. Mais non, on aperçoit à l'horizon la cor- 
nette de la religieuse. Les futurs pensionnats seraient encore 
soumis à l'influence cléricale. L'œuvre serait manquée. Donc, 
que l'État se fasse maître de pension pour les jeunes filles; 
il a horriblement mal réussi dans les internats de garçons ; 
on n'en disconvient pas. Des internats de jeunes filles, c'est 



LYCÉES, COLLÈGES ET COUVENTS 301 

chose encore autrement délicate et difficile. Mais qu'im- 
porte ? 

11 se trouva dans les deux Chambres, au Sénat surtout, des 
hommes très peu cléricaux, très hostiles même à l'Église, 
mais assagis par l'expérience de la vie, qui refusèrent de 
fourvoyer l'État dans l'aventure où les conviait le jeune israé- 
lite. M. Jules Ferry et M. Bardoux entre autres se distinguè- 
rent par leur ardeur à combattre le principe de l'internat. 
Mais, satisfaits d'avoir écarté de l'État une charge redoutable, 
ils ne s'opposèrent point à l'amendement présenté et défendu 
par Paul Bert, qui permettait aux municipalités de créer et 
d'entretenir elles-mêmes des internats annexés aux lycées et 
collèges. 

III 

Il y a dans la loi de 1880 un article fixant les matières de 
l'enseignement secondaire des jeunes filles. Après un certain 
nombre d'additions et de soustractions, ce catalogue comprit 
définitivement treize numéros : l"" Morale; 2° Langue fran- 
çaise et une langue vivante ; 3" Littératures anciennes et 
modernes; 4** Géographie; 5° Histoire; 6° Arithmétique, Ma- 
thématiques et Sciences naturelles; 1^ Hygiène; 8° Économie 
domestique ; 9" Travaux à l'aiguille ; 10° Droit usuel ; 11*' Des- 
sin ; 12° Musique; 13° Gymnastique. 

Évidemment, ce sont là des indications, mais non pas un 
programme. Une jeune fille qui reçoit ce qu'on appelle une 
éducation complète doit en effet aborder toutes ces facultés 
et quelques autres encore. Dans les couvents eux-mêmes, 
où, selon M. Camille Sée, « l'enseignement était pour ainsi 
dire nul, où l'on ne donnait pas même une instruction pri- 
maire », on faisait des incursions dans tous ces comparti- 
ments du savoir humain. Mais comment et dans quelle me- 
sure chacun doit-il être exploré ? Voilà la véritable, l'unique 
question. 

Les entrepreneurs de la grande œuvre de 1880 n'ont cessé 
de protester qu'ils ne prétendaient point faire des femmes 
savantes, mais seulement « des femmes utiles, capables de 
bien tenir leur maison, de bonnes mères de famille... » On 
pourrait alors se demander pourquoi tout ce remue-ménage 



302 L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES 

législatif, cette mobilisation de l'appareil gouvernemental. 
Mais, quoi qu'il en soit des intentions premières, il est cer- 
tain qu'on n'a pas tardé à prendre d'autres visées. Le Parle- 
ment ayant voté la fondation de l'enseignement secondaire 
d'État pour les jeunes filles, l'organisation en fut confiée au 
Conseil supérieur de l'Instruction publique. Or, cette assem- 
blée, composée presque exclusivement de professeurs et de 
spécialistes, régla les choses de telle façon que les promo- 
teurs de la loi purent lui reprocher d'en avoir complètement 
faussé l'esprit. Pour ce qui est des programmes en parti- 
culier, il semble bien que ces messieurs se soient laissé 
emporter par leur amour pour la science bien au delà des 
limites marquées par le législateur. Le texte parlait d^élé- 
ments de géométrie, de chimie et d'histoire naturelle, d'a- 
perçu de l'histoire générale, etc. Chaque professeur plaida 
pour sa partie; on se fit des concessions réciproques, et 
il résulta de la collaboration de ces savants un programme 
encyclopédique absolument démesuré. Un magistrat, homme 
d'expérience, l'appelait une œuvre de pédagogues en délire. 
Jules Simon demandait si on voulait présenter les jeunes 
lycéennes à l'École polytechnique. Dans l'Université même, 
les programmes de l'enseignement secondaire des jeunes 
filles, tels qu'ils ont été promulgués et imposés par décret 
du 28 juillet 1882, furent dès l'abord taxés d'extravagants. 
M. Jules Simon, lui, en a plaisanté dans des pages char- 
mantes et cruelles, qu'on aimerait à citer tout entières^. 

Mais, il faut le dire à l'honneur de M. Camille Sée, personne 
n'a fait entendre sur ce point de protestations plus énergi- 
ques que les siennes : « On a traité là, dit-il, les jeunes filles 
comme les jeunes gens, à qui on impose tant de sujets d'é- 
tude qu'ils passent les années de leur jeunesse à bourrer 
leur mémoire sans pouvoir exercer leur jugement... On ne 
comprend pas ce qu'elles feront de tant de chimie, de tant 
de physique et de tant d'histoire naturelle... Que feront-elles 
surtout de ces règles compliquées d'arithmétique, de cette 
géométrie, et plane et dans l'espace, de cette algèbre ? Que 
feront-elles encore de tout ce programme de droit compre- 

\. La Femme au vingtième siècle, 1892, p. 249 et suiv. 



LYCEES, COLLEGES ET COUVENTS 303 

nant jusqu'à des notions « sur rorganisation judiciaire, 
embrassant les juridictions civiles et répressives, les juri- 
dictions commerciales, les tribunaux administratifs, la com- 
position, le fonctionnement et la compétence des diverses 
juridictions?... Le Conseil supérieur, par ses exagérations, 
court le risque de faire de ces jeunes filles des hommes in- 
complets qui n'auront jamais ni la force ni le rôle d'un sexe 
et qui auront perdu toutes les grâces et toutes les aptitudes 
de l'autre. » 

A la bonne heure. Voilà le langage du bon sens. Mais 
alors que deviennent les tirades contre l'ignorance des cou- 
vents où l'on enseignait les sciences, leurs programmes 
en font foi, mais comme il convient à des jeunes filles et 
sans donner dans les excès ridicules qui soulèvent de si 
justes récriminations ? 

Le Parlement avait voté la création des lycées et collèges 
de filles ; le Conseil supérieur de l'Instruction publique avait 
rédigé des programmes et des horaires ; l'œuvre reçut son 
couronnement par la fondation de l'École normale supérieure 
de Sèvres, destinée à former les professeurs. En attendant, 
on le pourvut du personnel qu'on avait sous la main et dans 
lequel les hommes entrèrent dans une assez forte propor- 
tion; mais on avait hâte de voir fonctionner l'institution de la- 
quelle on attendait de si grandes choses, (c C'était, disait-on, 
le point de départ du relèvement de la France et le germe 
même de la vitalité de notre jeune République. » 

On peut suivre au jour le jour ses développements dans la 
Revue de V Enseignement secondaire des jeunes filles^ fondée 
et dirigée par M. Camille Sée. Comme le dit un peu malicieu- 
sement M. Jules Simon, M. Camille Sée s'est fait lui-même 
le grand maître de cette Université féminine, et le tuteur des 
jeunes filles qui viennent puiser la science aux sources qu'il 
leur a ouvertes. Du haut du siège qu'il occupe au Conseil 
d'Etat, il surveille l'exécution de sa loi avec une sollicitude 
toute paternelle. 

La Revue est d'ailleurs assez pauvre ; il faut feuilleter 
souvent plus d'un volume de la collection pour y trouver un 
article de doctrine pédagogique ou autre ; la place est 



304 L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES 

prise surtout par des devoirs d'élèves, des sujets de com- 
position et des programmes de concours. Ces détails tou- 
tefois ne sont pas sans intérêt. C'est là que l'on ren- 
contre, sans chercher, ces incroyables questions que des 
professeurs très savants donnent à traiter à des enfants de 
quinze à seize ans, et qui jettent dans la stupeur les gens 
qui savent ce que parler veut dire : « Gicéron a été appelé le 
prince des orateurs ; trouvez-vous cette appellation juste ? 
— Comparer entre elles les différentes applications que peu- 
vent faire de leur intelligence le poète, l'orateur et le philo- 
sophe quand ils traitent le même sujet. — Comparer entre 
elles la civilisation de la Chaldée et celle de l'Egypte, et dire 
laquelle vous préférez. » Certes, nous voilà loin, écrivait un 
jour Raoul Frary, des modestes discours que nous mettions 
dans la bouche de nos héros quand nous étions rhétori- 
ciens. Quelle supériorité cela dénote chez des jeunes filles 
qui traitent de pareils sujets en une heure ou deux ! Mais 
tout de même, entre nous, ne craignez-vous pas qu'on les 
habitue ainsi à parler de ce qu'elles ne savent pas et ne peu- 
vent pas savoir ? 

IV 

Grâce à l'entrain de la première heure et à une généreuse 
mise de fonds, la germination des lycées et collèges de filles 
fut d'abord assez rapide. Au bout de trois ans, on comptait 
déjà dix-huit lycées et douze collèges. En 1892, vingt-sept 
lycées et vingt-six collèges. Chaque année ajoute à ce nombre 
quelques unités. Dans le dernier rapport sur le budget de 
l'Instruction publique, nous voyons figurer trente-deux 
lycées en province et cinq à Paris. Le nombre des collèges 
doit être à peu près égal. Pour les garçons, le nombre des 
collèges universitaires est presque le triple de celui des 
lycées. S'il n'en va pas de même pour les filles, c'est que les 
municipalités ont moins de ferveur que le gouvernement; 
elles lui laissent le soin d'ouvrir des lycées, dont il supporte 
les frais, tandis qu'elles devraient prendre à leur charge ceux 
des collèges. 

Naturellement, ces créations ont coûté fort cher ; mais il 
est malaisé de donner des chiffres précis et complets. A la 



LYCEES, COLLEGES ET COUVENTS 305 

date de 1892, la dépense totale pour les cinquante-trois 
établissements s'élevait à 37 054 278 fr. (trente-sept millions 
cinquante-quatre mille deux cent soixante-dix-huit francs). 
Depuis lors, on en a ajouté un douzaine de nouveaux, ce qui 
doit représenter une grosse dizaine de millions. Ce serait 
donc, au bas mot, 47 millions. 

Mais il s'en faut que les dépenses de premier établissement 
se bornent à ce chiffre. Il ne concerne en effet que celles 
qui figurent au budget de l'Etat, lequel se désintéresse, 
comme on Fa vu plus haut, des internats. Or, Tinternat 
existe dans le plus grand nombre des lycées et collèges; 
ce sont les villes qui paient, mais pour les contribuables 
cela revient au même, car c'est toujours avec leur argent. 
Quelle quantité de millions ont été absorbés par la créa- 
tion de ces quarante à cinquante internats, il est impos- 
sible de le dire, car il faudrait interroger les budgets 
d'autant de municipalités. En imputant vingt à vingt-cinq 
millions à ce chapitre, on a beaucoup de chances de rester 
au-dessous de la réalité. Lorsque Jules Ferry repoussa l'ar- 
ticle du projet qui imposait au gouvernement la création d'un 
internat par département, il déclara que le Trésor était inca- 
pable de porter une telle charge, et que les 152 millions 
dont on disposait pour les lycées de garçons suffisaient à 
peine à les mettre en état. (Chambre, 12 janv. 1880.) 

Si donc on évalue à soixante-dix ou même à quatre-vingts 
millions les sommes consacrées à installer le dernièr-né de 
l'Université dans des maisons dignes de lui, on peut être cer- 
tain que la libéralité de l'État et des Conseils municipaux est 
allée plus loin encore. Selon l'usage, il n'est tenu aucun 
compte de ce capital dans l'établissement du budget annuel 
des dépenses des lycées et collèges. Nous n'avons pas les 
mêmes raisons que les politiciens de la Chambre et du Sénat 
de dissimuler une dette que nous payons, et nous inscri- 
vons de ce chef, pour intérêt et amortissement, une annuité 
qui ne doit pas être de beaucoup inférieure à quatre mil-^ 
lions. 

Voici maintenant la subvention avouée pour l'exercice de 
1898, dans le rapport de M. Bouge : Enseignement secondaire 
des jeunes filles : 3 063 202 fr. ( trois millions soixante-trois 

LXXVI. — 20 



306 L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES 

mille deux cent deux francs ). N'oublions pas que les frais 
spéciaux des internats restent au compte inconnu des caisses 
municipales. En ajoutant ce qui ne se voit pas à ce qui se 
voit dans les colonnes du budget national, nous atteindrions 
donc quelque huit millions de subsides servis pour l'année 
courante à la jeune institution. 

Or, voici la réflexion dont le rapporteur de la Chambre 
faisait suivre sa demande de crédits : « La situation finan- 
cière dont on trouvera le détail aux annexes suit une pro- 
gression heureuse et rapide. Elle se solde au 31 mars 1897... 
par un bénéfice de 397 316 fr. 17. On aime à aligner ces chif- 
fres. Ne portons pas la main sur une situation si brillante... » 

Ainsi, voilà une institution d'Etat qui ne peut vivre que 
moyennant un secours de huit millions que vous lui comptez. 
Au bout de l'an il lui reste en caisse quatre cent mille francs. 
Quelle prospérité! L'institution a fait quatre cent mille francs 
de bénéfice! On ne se moque pas plus agréablement des re- 
présentants du pays et du pays lui-même. 

On a toujours mauvaise grâce à regarder ce que le voisin 
reçoit, alors qu'on ne reçoit rien soi-même, sinon des tra- 
casseries et des injures. Puis, il y a des gens qui, de bonne 
foi, assurent que, au point de vue financier, les lycées et col- 
lèges de filles ne sont pas une mauvaise affaire. D'ailleurs, 
à supposer qu'il en soit autrement, est-ce que les pouvoirs 
publics ne s'honorent pas en dépensant largement, quand il 
s'agit de l'instruction et du progrès des lumières ? On verra 
plus loin pourquoi nous avons cru devoir appeler l'attention 
sur ce côté mesquin d'une question si haute. 

A combien de jeunes filles profite l'enseignement organisé 
à si grands frais? D'après le rapport de M. Bouge, la popula- 
tion scolaire des lycées et collèges s'élevait en 1896 au total 
de 14 709. Nous avons la conviction que, avec l'effectif des 
lycées et collèges, ce chiffre comprend encore celui des 
cours, qui existent au nombre de cinquante environ, en 
attendant d'être transformés en lycées ou en collèges. On 
aime à réunir les contingents pour présenter de plus gros 
bataillons ; mais c'est un trompe-l'œil, car la différence est 



LYCEES, COLLEGES ET COUVENTS 307 

grande entre les uns et les autres. Telle mère qui accom- 
pagne sa fille au cours ne la confierait point au lycée. La 
population des lycées et collèges de filles ne dépasse pas, si 
elle y arrive, le chiffre de 10 000 élèves, sur lesquetles 
40 pour cent, soit 4 000 au moins fréquentent les classes élé- 
mentaires. Reste pour les cinq années du cycle de l'en- 
seignement secondaire un total de 6 000 élèves environ. 

En acceptant même le chiffre global de 14000, donné parle 
rapporteur de la Chambre, si nous le rapprochons de celui 
de la dépense que le fonctionnement de Tinstitution impose 
à nos différents budgets, on voit que la France paie annuelle- 
ment pour l'éducation de chacune de ces chères jeunes 
filles une somme d'un peu moins de 600 francs. 

V 

Assurément, si cette éducation devait en faire des femmes 
supérieures ou seulement des mères de famille distinguées 
par leur culture intellectuelle et morale, il n'y aurait pas lieu 
de regretter des sacrifices d'argent. La France est assez 
riche pour ne pas regarder au prix quand il s'agit de se pro- 
curer de tels joyaux. Mais il n'est que trop permis, hélas ! 
de garder quelques doutes sur ce point. 

Quand M. Camille Sée présentait à la France la loi des- 
tinée à régénérer notre pauvre pays, il pouvait, avec l'auto- 
rité que l'on possède à trente ans, prononcer un arrêt sans 
appel sur l'éducation donnée dans les couvents, et déclarer 
que les jeunes filles en sortaient absolument a ignorantes 
et incapables de remplir leurs devoirs ni envers elle-même, 
ni envers la famille, ni envers la société ». (Chambre, 
14 janvier 1880.) Ayant vécu davantage, nous n'avons pas la 
même assurance, et nous n'oserions dire de façon aussi 
sommaire en quel état les jeunes filles sortent des lycées et 
collèges où la République les façonne. 

Il nous est difficile de nous renseigner par nous-même là- 
dessus. En général, ces jeunes filles voient peu le prêtre. 
C'est surtout pour les soustraire à son influence, on l'a dit 
assez haut, qu'a été inventé ce système d'éducation. Si nous 
jugions de l'ensemble par les quelques spécimens qu'il nous 
a été donné de rencontrer, le jugement serait sévère, mais 



308 L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES 

peut-être serait-il injuste. En tout cas, il ne serait pas autorisé 
par les règles de la logique, qui défendent de conclure du par- 
ticulier au général. Nous ne voulons pas davantage faire état 
des témoignages recueillis de la bouche de certains pères de 
famille, libres penseurs déterminés, lesquels nous ont plus 
d'une fois tenu à peu près ce langage : « Oui, mes préfé- 
rences étaient pour ces établissements ; j'y voulais envoyer 
mes filles ; mais celles que j'en vois sortir m'ont fait changer 
d'avis. » Cette sorte d'arguments n'a qu'une valeur relative, 
et ce n'est pas de quoi asseoir une opinion sérieuse. Nous le 
reconnaissons très volontiers. A plus forte raison, nous 
garderons-nous d'exploiter quelques vilaines histoires qui, 
dans les premières années surtout, ont donné une assez 
fâcheuse idée de l'administration de tel lycée ou tel collège. 
Ce sont là des accidents, et tout au plus des exceptions. 

Un symptôme plus significatif, et, disons le mot, plus in- 
quiétant, c'est le manque de sympathie, la froideur, la défiance 
vis-à-vis de l'institution, que l'on constate chez nombre de 
gens qui devraient, semble-t-il, lui être très dévoués, et tout 
spécialement chez les écrivains qui ont le plus la faveur du 
public. Après avoir lu beaucoup de livres, beaucoup d'ar- 
ticles de journaux et de revues, où la question de nos lycées 
et collèges de filles est abordée soit directement, soit par 
occasion, il nous semble que, même dans le camp de nos 
adversaires, on est mal content et plutôt dur dans les appré- 
ciations ; on manifeste des craintes et on appelle des 
réformes. C'est la République française qui écrivait, il y a 
quelques années : « Ces lycées réussiront-ils ? Nous le 
souhaitons, non sans ressentir quelques appréhensions. En 
effet, le personnel-élèves de ces établissements se recrutera 
principalement au moyen de bourses chez les fonctionnaires 
modestes et la petite bourgeoisie, dans un monde qui devrait 
surtout fournir de bonnes mères de famille... Quant à la 
bourgeoisie aisée ou riche, nous le craignons bien, elle 
n'usera pas plus de l'enseignement secondaire public que 
de l'enseignement primaire communal, et le niveau intellec- 
tuel et moral des établissements laïques souffrira de cette 
abstention. » 

Ce fâcheux pronostic date déjà de quelques années ; 



LYCÉES, COLLÈGES ET COUVENTS 309 

mais il ne paraît pas que le temps l'ait démenti. De Faveu 
des plus chauds partisans de TUniversité, les familles à qui 
la fortune assure quelque indépendance ne veulent plus 
pour leurs fils de l'éducation universitaire; comment la 
rechercheraient-elles pour leurs filles? Aussi, c'est dans les 
classes les plus modestes, celles des petits commerçants, des 
petits fonctionnaires et des employés que le nouvel ensei- 
gnement de l'État recrute la grande majorité de sa clientèle. 
Dieu nous garde de dire que la culture supérieure de Tes- 
prit doit être le privilège des riches ; seulement, pour dé 
pauvres filles qui n'ont pas de dot à espérer au sortir du 
collège, tout n'est pas bénéfice dans cette brillante instruc- 
tion qu'on leur olBFre avec tant de libéralité. On n'a pas de 
places pour toutes celles qui en demandent. 

Dernièrement, M. le comte d'Haussonville faisait dans 
la Revue des Deux Mondes le dénombrement de celles 
qu'il appelle les non classées ; il trouvait dans le seul dépar- 
tement de la Seine 7 043 (sept mille quarante-trois) insti- 
tutrices brevetées en attente d'emploi. On compte environ 
neuf cents demandes par année, pour une centaine de 
vacances à pourvoir. Il y a quelques mois, l'administration des 
Postes ayant mis au concours deux cents places pour dames 
et jeunes filles, il s'est présenté cinq mille candidates! 
D'autre part, des demoiselles instruites et diplômées n'épou- 
seront pas un ouvrier, ni même un employé à 1 800 francs. 
Les fils de famille les rechercheront peut-être pour l'amour 
de la chimie et de l'algèbre ! Mais alors voilà bien des pro- 
duits pour lesquels on ne trouve pas de débouchés. Nos 
filles^ qu'en ferons-nous ? Tel est le titre d'un petit livre 
publié il y a quelques semaines par un jeune écrivain de 
talent, qui n'est certes pas clérical. Voici comment s'exprime 
M. Hugues Le Roux sur le sujet qui nous occupe : « Les 
trois quarts des filles qui tombent dans la galanterie sont 
perdues par une instruction qui les déclasse. La Préfec- 
ture de police sait seule combien il y a d'institutrices parmi 
les malheureuses dont les noms sont inscrits sur ses re^- 
gistres. » 

La plaie du prolétariat intellectuel, bien plus redoutable 
encore pour les femmes que pour les hommes, est devenue 



310 L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES 

assez inquiétante depuis quelques années pour que l'institu- 
tion destinée à Talimenter inspire quelque défiance aux 
esprits capables de réflexion. Chose curieuse, ces disposi- 
tions peu bienveillantes à l'égard des lycées et collèges de 
filles se manifesteraient au sein même de l'Université, autant 
et plus qu'ailleurs. La Revue de M. Camille Sée exhale à ce 
sujet des plaintes amères. A l'en croire, on se heurterait 
de ce côté à un mauvais vouloir qui entrave le progrès. 
MM. les professeurs préféreraient le système des cours ; 
et cela se comprend, car ce sont eux qui les font, tandis 
qu'ils sont peu à peu évincés des lycées par les maîtresses 
venues de l'Ecole de Sèvres. 

Ce n'est pas là l'unique sujet de chagrin qui se trahisse 
dans la Revue. On encombre les classes d'aspirantes aux 
brevets d'institutrice, ce qui est, dit-on, méconnaître le 
caractère de l'enseignement secondaire. On vient enfin, 
après quinze ans de réclamations, d'alléger les program- 
mes ; seulement, du même coup, on a décidé qu'il serait 
loisible de faire toutes les classes le matin, pour laisser 
les élèves dans leurs familles l'après-midi et diminuer 
les allées et venues à travers la ville. D'après la Revue, 
c'est la ruine des études. Enfin il paraît que les villes 
non encore pourvues de lycées ou de collèges mettent peu 
d'empressement à en réclamer la création. Nancy, par 
exemple, qui vient de se décider, a résisté pendant des années 
aux objurgations les plus vives, ce qui est d'un bien fâ- 
cheux exemple. Pour qui sait tant soit peu lire à travers les 
lignes des documents officiels, le dernier rapport du budget 
de instruction publique donne clairement à entendre que 
le mouvement en avant subit un temps d'arrêt. On a eu des 
déceptions çà et là, et on demande à l'administration de ne 
plus entreprendre d'établissements qui ne soient assurés de 
la réussite. 

En somme, succès médiocre, et assurément sans propor- 
tion avec les moyens mis en œuvre pour l'obtenir. 

Plus encore que les lycées et collèges de garçons, les 
lycées et collèges de filles vivent par la grâce de l'État; 
s'ils étaient laissés à eux-mêmes, obligés de se suffire, 



LYCEES, COLLEGES ET COUVENTS 311 

comme les écoles libres rivales, pas un seul ne subsisterait 
une semaine. Sans contester en aucune façon la valeur de 
l'enseignement qui y est donné, ce qui en fait surtout le 
mérite aux yeux de beaucoup de ceux qui le recherchent 
pour leurs filles, c'est qu'il ne leur coûte rien ou presque 
rien ; ajoutez l'ambition, et, comme le dit plus crûment 
M. Lemaître, la vanité de pauvres gens qui se bercent d'es- 
poirs chimériques. Voilà la grande attraction ; cela saute aux 
yeux. Le petit tableau que nous insérons ici est, à cet égard, 
d'une éloquence irréfutable. Il est tiré du rapport de 
M. Bouge pour la Chambre des députés. La première 
colonne représente en chiffres ronds les dépenses de chaque 
lycée-externat pour l'exercice de 1896 ; en regard, dans la 
seconde colonne, la contribution des familles. L'écart entre 
les deux chiffres est comblé par les subventions : 

DÉPENSES RECETTES 

du L y c é e sur les Familles 

Agen 57 000fr 12 000 fr. 

Amiens 72 000 

Auxerre 48 000 

Besançon 63 000 

Bourg 5i 000 

Brest 47 000 

Chambéry 54 000 

Grenoble 66 000 

Mâcon 45 000 

Montauban 79 000 

Moulins 56 000 

Nantes 66 000 

Niort 46 000 

Le Puy 45 000 

Roanne 51 000 

Rouen 68 000 

Tours 41 000 

Remarquez ^u'il ne s'agit ici que des lycées ; que doit-il en 
être des collèges, moins importants et dont les ressources 
sont moindres ? Un article de la loi oblige l'État, les départe- 
ments et les municipalités à créer des bourses dont le nombre 
sera déterminé pour chaque établissement. On donne des 
bourses d'internat, même à des élèves placées dans des pen- 
sions particulières; mieux que cela, à des élèves pension- 
naires chez... leurs parents. Ajoutez que tout le personnel de 



18 000 


11000 


12 000 


11000 


11000 


9 000 


15 000 


6 000 


10 000 


12 000 


14 000 


5 000 


8 000 


8 000 


18 000 


5 000 



312 L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES 

l'enseignement secondaire a droit à la gratuité pour ses en- 
fants, garçons et filles, dans les lycées et collèges, jusqu'au 
régime de l'étude surveillée inclusivement. Ne disons rien 
des autres fonctionnaires de tous ordres, à qui la crainte et 
l'espérance persuadent également de donner la préférence aux 
établissements scolaires officiels. Voilà de quoi expliquer le 
succès, très contestable, des lycées et collèges déjeunes filles. 
Voilà où et comment s'est recruté ce contingent de quelque 
dix mille élèves, ce qui ne nous paraît point du tout un gros 
chiffre. L'enseignement secondaire des garçons a un effectif 
total de près de cent quatre-vingt mille élèves; selon toute 
apparence, celui des jeunes filles qui reçoivent une instruc- 
tion analogue, quelle que soit d'ailleurs l'enseigne dont on la 
couvre, ne doit pas être de beaucoup inférieur. 

Non, l'Etat n'a pas lieu d'être bien fier. Avec le prestige de 
son grand nom, la force de son grand bras et celle de son ar- 
gent, il semble qu'il devait obtenir de plus grands résultats. 
II a attiré à lui par la séduction de l'intérêt, il n'a pas gagné 
la confiance. 

On pourrait dire, sans forcer la note, qu'il a plutôt ins- 
piré la frayeur. Il s'est assigné pour but dans cette œuvre 
d'élever par un même enseignement la femme au niveau 
de l'homme, entendez de l'homme façonné par l'Université. 
Naturellement, il a commencé par faire de la jeune fille 
l'émule et le pendant du lycéen. Il a créé un type nouveau, la 
lycéenne. Elle est bien connue dans les villes de province 
où fonctionne l'institution. On la voit plusieurs fois le jour 
passer dans la rue, sa serviette d'avocat sous le bras ; elle 
n'est généralement pas accompagnée : c'est plus moderne et 
plus américain ; elle a une allure un peu trop dégagée ; l'œil 
un peu trop ouvert et le regard un peu trop assuré ; on dit 
qu'elle a le verbe un peu trop facile, qu'elle parle trop libre- 
ment de ce qu'elle sait ou croit savoir ; on dit encore qu'à 
seize ans elle n'a plus guère de préjugés : on n'attaque pas la 
religion au lycée, nous le voulons bien, mais on apprend à 
s'en passer ; l'air qu'on y respire est saturé de rationalisme 
orgueilleux. A la place de la religion, on a mis au programme 
l'enseignement de la morale indépendante, à la mode de Kant. 
Mais, si nous en croyons d'Alembert, un sage qui s'y connais- 



LYCÉES, COLLÈGES ET COUVENTS 313 

sait, quand la jeunesse n'est pas retenue par la religion, elle 
envoie la morale à tous les diables. Un universitaire éminent, 
plein d'excellentes intentions, emploie volontiers, en parlant 
des élèves de nos couvents, la gracieuse appellation de petites 
oies blanches. La lycéenne est-elle moins oie? Elle ne l'est 
sans doute pas du tout, pas plus d'ailleurs que sa jeune 
camarade du couvent, mais il est grandement à craindre 
qu'elle ne soit guère blanche. 

Voilà ce que l'on dit, et c'est ce qui explique pourquoi le 
lycée féminin est en somme très peu en faveur dans la société 
française, où la vieille tradition chrétienne a conservé de la 
jeune fille un idéal tout différent. Passe encore pour le 
lycéen, mais on ne se résigne pas à avoir chez soi une 
lycéenne. 

VI 

Telle est, croyons-nous, la vérité à l'heure présente. Les 
lycées et collèges déjeunes filles ont pris possession d'une 
clientèle qui leur appartenait par la nature des choses; les 
couvents ont gardé la leur. C'est ce qu'avaient prévu et an- 
noncé, lors de la discussion de la loi, des esprits clairvoyants, 
M. Bardoux par exemple, très partisans de l'institution, mais 
qui ne se faisaient pas d'illusions sur son avenir. 

Certaines personnes envisagent la situation sous un tout 
autre aspect; nous ne l'ignorons pas, et c'est pourquoi nous 
ne pouvons nous dispenser d'ajouter un paragraphe à cette 
étude déjà longue. 

On a mené assez grand bruit depuis quelque temps au- 
tour d'une œuvre et d'un livre. Il s'agit de créer à Paris une 
École normale, sur le modèle de l'École de Sèvres, où vien- 
draient se former des religieuses de toutes les congrégations 
de France. Le livre a pour titre : les Religieuses enseignantes 
et les nécessités de l'apostolat; il est signé du nom d'une reli- 
gieuse de Notre-Dame (Congrégation de la vénérable Louise 
de Lestonnac, qu'il ne faut pas confondre avec celle des 
Filles de Notre-Dame de Saint-Pierre-Fourier) ; son but est 
de démontrer la nécessité de la future fondation. 

De l'œuvre elle-même nous n'avons rien à dire, sinon 
qu'elle est patronnée par plusieurs archevêques et évêques, 



314 L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES 

qu'elle se heurtera à de grandes difficultés, et qu'elle n'est 
pas sans présenter de graves inconvénients. Eu égard aux 
circonstances, elle peut aussi avoir une sérieuse utilité ; 
ajoutons qu'elle existe déjà en Belgique, en Angleterre 
et à Paris même, à l'Institut normal de la rue Jacob, doublé 
aujourd'hui du pensionnat normal de la rue de Norvins, et 
enfin souhaitons à la nouvelle école une pleine réussite. 

Pour le livre, c'est autre chose. A notre avis, il appelle des 
réserves, et, disons-le tout de suite, et franchement, une 
protestation. 

Tout d'abord on s'est demandé çà et là si le nom de 
la signataire n'était pas un masque sous lequel se cachait 
un ennemi des religieuses enseignantes. Pareil doute était 
bien permis. Nous avons fait notre petite enquête ; nous avons 
sous les yeux un assez volumineux dossier d'appréciations 
de provenances très diverses. Une des notes dominantes est 
celle-ci : Si l'on s'était proposé de faire beaucoup de tort aux 
communautés religieuses vouées à l'enseignement, on n'au- 
rait pu mieux s'y prendre. Mais il fallut en prendre son parti. 
L'auteur appartenait bien au monastère d'Issoire en Auvergne, 
et « bien qu'elle ait des rapports avec les universitaires, 
ajoutait-on, il n'est pas possible de leur attribuer la compo- 
sition de l'ouvrage ». Les intentions étaient de tout point ex- 
cellentes. Là-dessus, tout le monde est d'accord. Toutefois, 
l'apparition de ces universitaires à l'horizon mérite d'être 
remarquée. On a fait en ces derniers temps une campagne 
déplorable qui n'allait à rien moins qu'à décourager les catho- 
liques de la lutte sur le terrain scolaire; nos facultés, nos 
collèges, nos écoles primaires ont été successivement pris à 
partie. Mieux valait faire la paix avec l'Université d'État, et 
se remettre entre ses mains. Il y a quelques mois, la Revue 
de r Enseignement chrétien a dénoncé la manœuvre dans un 
excellent article; on y montrait, en particulier, qu'elle était 
conduite par des universitaires et quelques abbés en contact 
un peu trop immédiat avec l'Université. Voici maintenant que 
le tour des couvents est venu. 

Une autre raison qui autorisait les doutes sur la véritable 
origine du livre, c'est qu'il contient une quantité de pages qui 



LYCEES, COLLEGES ET COUVENTS 315 

sonnent faux. Quand on nous parle de nos affaires, à nous 
religieux, de la vocation, des principes de l'ascétisme, de la 
piété, de la science, de l'esprit et des vertus propres de notre 
état, des règles de la perfection, il ne nous est pas bien diffi- 
cile de reconnaître si l'on est de la maison ou du dehors. 
L'accent du livre nous a paru, en bien des endroits du moins, 
dénoter une personne du dehors. 

L'idée maîtresse peut se résumer en quelques mots. Les 
maisons d'éducation dirigées par des religieuses se dépeu- 
plent. Pourquoi ? Parce que l'instruction que l'on y donne est 
trop faible, inférieure à celle des écoles de l'État, enfin point 
en rapport avec le progrès des lumières et les exigences du 
temps. La faute en est aux religieuses elles-mêmes, qui n'ont 
pas voulu sortir de leur routine et de leur quiétude. Conclu- 
sion : Fondons une Ecole normale à Paris, au foyer des lu- 
mières, où nous les élèverons à la hauteur voulue. 

Voilà le canevas, développé en trois cent vingt-cinq pages 
de texte et deux préfaces, l'une de M. l'abbé Frémont, l'autre 
de M. l'abbé Naudet. L'amplification est copieuse, mais elle 
ajoute peu à la force du bref énoncé qu'on vient de lire. Nous 
y répondrons, nous aussi, par un sommaire; le développe- 
ment ne saurait trouver ici sa place. 

On affirme que les écoles tenues par des religieuses se 
dépeuplent. M. l'abbé Frémont entrevoit même le moment où 
les congrégations enseignantes ressembleront au temple de 
Neptune, à Pestum, imposante ruine, mais vide à l'intérieur. 
L'image est originale et non sans valeur comme effet ora- 
toire ; mais nous affirmons, nous, sur la foi des statistiques 
officielles, que les écoles tenues par les religieuses sont, en 
règle générale, très fréquentées, et ne ressemblent nulle- 
ment au temple vide de Pestum. Les couvents qui donnent 
une instruction plus élevée que celle de l'école primaire 
sont plus nombreux aujourd'hui qu'en 1880 ; on en compte 
certainement plusieurs centaines; et, si quelques-uns ont 
moins d'élèves qu'autrefois, ils en ont entre eux tous bien 
davantage. 

L'instruction y est inférieure à celle des maisons de l'État. 
On en dit autant de nos collèges libres par rapport aux 



316 L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES 

lycées universitaires ; celui qui écrit ces lignes croit avoir 
montré ce que vaut cette affirmation *. Nous sommes tel- 
lement pénétrés d'admiration pour l'Etat que tout ce qu'il 
daigne entreprendre est a priori estimé de qualité supé- 
rieure. 

Mais il est permis de demander les preuves de notre in- 
fériorité ? Où sont-elles? Les programmes? Ici et là ce sont 
les mêmes, puisqu'il nous faut subir ceux de l'Etat. Les cou- 
vents n'échappent pas à cette nécessité, et c'est un malheur; 
car, avec ces programmes encyclopédiques, il est presque 
impossible de donner aux jeunes filles la formation morale et 
même une véritable éducation intellectuelle. Les résultats ? 
c'est-à-dire les examens publics, les certificats, les brevets 
et les diplômes ? Si l'on a un reproche à faire aux religieuses, 
c'est de lancer trop de candidates à la poursuite de ces diffé- 
rentes feuilles de laurier ou... de papier. En tout cas, nous 
n'avons jamais ouï dire qu'elles y réussissent moins bien que 
leurs concurrentes laïques. 

Enfin les maîtresses et leurs grades ? Ah ! voilà l'ar- 
gument suprême, celui dont on nous écrase, nous aussi, 
à la tribune et ailleurs. De vrai, les religieuses sont moins 
gradées que les maîtresses laïques. Mais après? Eh bien! 
elles sont moins savantes. Ce n'est pas absolument sûr. Le 
savoir peut exister sans l'estampille de l'Etat. Mais quand 
ce serait vrai, avez-vous le droit d'en conclure que leur 
classe est moins bien faite et leur enseignement moins bon? 
Et nous voilà arrivés au nœud de la question : La qualité de 
l'enseignement doit-elle se mesurer à la science du profes- 
seur? Le meilleur professeur est-il le professeur le plus 
savant? 

Voilà ce que n'accordera jamais une personne qui a quel- 
que expérience des maisons d'éducation. 

Car enfin, ne l'oublions donc pas, il ne s'agit pas des cours 
de Sorbonne, il s'agit d'enseigner à des jeunes filles de douze 
à dix-sept ans ce qu'elles ont besoin de savoir et ce qu'elles 
sont capables d'apprendre. Et, en vérité, nous ne comprenons 
pas que l'on fasse à ce propos résonner le grand nom de la 

K. Voir Y État et ses rivaux. Poussielgue, 1897. 



LYCEES, COLLEGES ET COUVENTS 317 

Science. Nos adversaires en ont toujours plein la bouche; 
M. Bourgeois ne disait-il pas, en parlant de l'école pri- 
maire, cet asile de la Science! La Science a pour ces gens-là 
un sens particulier : c'est, selon une expression très juste, 
le pôle antarctique de la foi. Mais, chez nous, qu'est-ce que 
ce mot peut bien signifier, appliqué à l'enseignement des 
couvents et même de nos collèges ? 

Nous croyons volontiers que nos religieuses enseignantes, 
même celles qui font les hautes classes et dont les élèves 
comptent jusqu'à dix-sept printemps, sont moins ferrées sur 
les mathématiques, la physiologie ou l'histoire des civilisa- 
tions de l'Inde que certaines agrégées sorties de l'École nor- 
male supérieure de Sèvres. 

Nous nous refusons, jusqu'à plus ample informé, à les 
croire pour cela au-dessous de leur tâche. Un peu moins de 
science, mais un peu plus de douceur, de patience, de maî- 
trise de soi, de dévouement et d'esprit de sacrifice, c'est peut- 
être de quoi faire une meilleure maîtresse de classe et assu- 
rer, tout compte fait, un enseignement plus pratique et plus 
fructueux. 

Et c'est pourquoi le temps consacré par les religieuses 
enseignantes à acquérir les vertus de leur état n'est point 
aussi perdu pour leur formation professionnelle qu'on se 
plaît à le dire dans ce livre. 

Ce que nous nous refusons encore à admettre sur la foi de 
l'auteur, c'est que les jeunes filles élevées dans les couvents 
soient, au point de vue de la culture intellectuelle, tellement 
au-dessous de leurs maris que l'on ne puisse s'entendre, ne 
parlant pas la même langue. C'était, nous l'avons vu, le 
grand argument des Camille Sée, des Paul Bert et des Fer- 
rouillat; on sait ce que cela voulait dire. La bonne dame qui 
le reprend à son compte n'a pas les mêmes arrière-pensées; 
elle croit sincèrement à l'effrayante infériorité de ces pau- 
vres femmes qui les rend incapables de se mêler à la conver- 
sation de ces Messieurs. C'est flatteur pour nous qui faisons 
l'éducation d'un bon nombre d'entre eux. Mais que les reli- 
gieuses se rassurent et leurs élèves aussi. Ils ne sont pas si 
intellectuels que cela ; ils lisent plus de romans, hélas ! que 



318 L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES 

de philosophie et d'histoire, et ceux qui se sont desséché le 
cerveau sur les .x seront les derniers à se plaindre que leurs 
femmes ne sachent pas assez d'algèbre. 

Oui, qu'on nous fasse des jeunes filles instruites. Nous le 
voulons tous. Mais encore, qu'est-ce que cela veut dire? Le 
mot est si élastique, si plein d'équivoques ! Parce que l'on a 
allongé les programmes de l'enseignement des filles, est-on 
sûr qu'elles seront mieux instruites que leurs mères? Ana- 
lysez donc ce mot instruire : munir, fournir une maison, un 
vaisseau, et par analogie l'intelligence, la volonté, l'âme, 
des choses nécessaires ou utiles ! En tout cas, nous ne pen- 
sions pas que les femmes de France fussent si dénuées d'ins- 
truction, ni si en retard sur les hommes? Est-ce qu'elles 
ne seraient pas bien souvent en avance ? Que les entrepre- 
neurs de déchristianisation qui veulent arracher à l'Eglise 
l'éducation de la femme française le crient sur tous les tons, 
cela se comprend de reste. Est-ce une raison pour les croire 
et le répéter après eux ? 

Quant à nos religieuses enseignantes, si l'on juge qu'il 
est à propos qu'elles se poussent aux grades universitaires, 
soit parce que cela donne du panache et que, en France, 
nous allons au panache, soit parce que l'État pourrait bien 
un de ces jours les exiger, sous peine de fermer leurs 
établissements : nous n'y contredirons point ; mais c'est 
là une tout autre question. Qu'elles prennent des grades, 
comme nous le faisons nous-mêmes, nous prêtres et reli- 
gieux, pour garder nos collèges, leur enseignement en sera- 
t-il meilleur? Peut-être oui, peut-être non. Quoi qu'il en 
soit, pour les engager à prendre cette précaution, il n'était 
pas nécessaire de jeter dans le public un livre comme celui- 
là; il n'était pas nécessaire de leur dire qu'elles ne sont 
pas à la hauteur leur tâche, qu'elles se sont endormies dans 
une routine béate, qu'elles ont manqué à leur devoir, qu'elles 
ont trahi leur mission, que les persécutions qui les attei- 
gnent, la spoliation fiscale en particulier, sont le châtiment 
infligé par la Providence à leur égoïsme. 

Ce dernier trait est, paraît-il, « d'un professionnel de l'en- 
seignement supérieur»; l'auteur le fait sien en citant comme 



LYCÉES, COLLÈGES ET COUVENTS 319 

une autorité la lettre de cet éminent personnage. On croit 
rêver en lisant pareilles choses en pareil lieu. Pourquoi ne 
pas ajouter, pendant qu'on y est, que, si les instituteurs et 
institutrices congréganistes djs toute robe sont exclus de 
l'enseignement public, c'est faute de capacité de leur part; 
si les sœurs sont chassées des hôpitaux, c'est qu'elles man- 
quent de dévouement; si les curés sont évincés des bureaux 
de bienfaisance, c'est que leur probité laisse à désirer ? Eh î 
mon Dieu, il n'y a pas bien longtemps qu'un professeur 
ecclésiastique, dont on invoque plusieurs fois le patronage, 
écrivait que, si le clergé n'a pas un seul représentant au 
Conseil supérieur de l'Instruction publique, c'est qu'il n'est 
pas assez savant. 

Vraiment, nos ennemis auraient tort de se gêner. 



pauvres chères religieuses de France, qui dépensez ce 
que vous avez de forces et ce qu'on vous laisse de ressources 
dans le sublime service de l'éducation, c^est à vous que ce 
pays doit pour la plus grande part ce qui lui reste de son 
vieux trésor de foi chrétienne, de moralité, de sentiments 
élevés et délicats, d'idéal enfin; car ce sont les femmes qui 
gardent ces saintes choses, et, les femmes françaises, c'est 
vous qui les avez faites ce qu'elles sont. Soyez bénies ; mais 
attendez-vous à recevoir de temps à autre de mauvais compli- 
ments, sans parler du reste. Tout cela fait partie des hono- 
raires des bons serviteurs de Dieu. Ibant gaudentes quoniam 
digni habiti sunt pro nomine Jesu contumeliam pati. On vous 
reproche de n'être pas très savantes, mais vous l'êtes assez 
pour comprendre ce latin. 

Joseph BURNICHON, S. J. 



Cette étude était imprimée quand nous est parvenu le numéro de juillet 
de la Revue de M. Camille Sée. Nous ne pensions pas que la joie de nos 
adversaires viendrait si tôt justifier l'impression de tristesse que nous avait 
laissée le livre de Mme Marie du Sacré-Cœur. Le rédacteur de la Revue 
voit dans cet ouvrage <( le plus terrible réquisitoire contre l'enseignement 
des couvents. Un écrivain profane n'aurait certainement pas osé tracer un 
tableau de l'abaissement intellectuel des maisons congréganistes comme 
eelui que présente cet auteur, dont la compétence ni la bonne foi ne sont 



320 L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES 

discutables. Mme Marie du Sacré-Cœur ne se lasse pas de dénoncer, avec 
la dernière rudesse, l'ignorance insondable et la merveilleuse pauvreté 
d'esprit des congrégations enseignantes ». Le reste à l'avenant. 

Voilà un début qui promet. Lorsqu'il plaira à la majorité gouvernementale 
de prendre des mesures pour donner le coup de grâce aux congrégations 
enseignantes, le réquisitoire est tout prêt ; on peut être certain que le livre 
de Mme Marie du Sacré-Cœur aura les honneurs de la tribune. Un hono- 
rable magistrat, M. d'Herbelot, y a répondu selon les règles juridiques : 
Une religieuse, cloîtrée dans un monastère de campagne, et qui jusqu'ici 
a gardé la clôture, est mal placée pour savoir ce qui se passe dans Tim- 
mense majorité des communautés de Fi'ance. Il lui est permis d'ignorer 
qu'on y étudie très sérieusement, et que Tenseignenaent qu'on y donne n'a 
rien à envier à celui de l'Etat. Pour ces motifs, le réquisitoire n'est pas 
recevable. (Cf. Bulletin de la Société générale d'éducation, 15 juillet.) 

Dieu veuille que le futur Institut fasse beaucoup de bien. En attendant, il 
est à craindre que le livre destiné à en préparer la fondation ne fasse beau- 
coup de mal. 

J.B., S. J. 



UN PROCES A REVISER 

LA CONSPIRATION DES POUDRES 

{ Suite ^) 



IV. — L'enquête et les pièces de conviction. 

* 
La découverte de la conspiration fut suivie d'une enquête : 

le 5 novembre, le jour même de son arrestation, Guy Faw^kes 

fut interrogé par le grand juge Popham, assisté par l'avocat 

général sir Edward Coke. 

Le 6 novembre, un décret royal chargea de l'enquête neuf 
commissaires spéciaux, à savoir : les comtes de Nottingham, 
de Suffolk, de Devonshire, de Worcester, de Northampton, 
de Salisbury, de Warr, le grand juge Popham et l'avocat gé- 
néral sir Edward Coke'-. 

M. Gardiner suppose, sans preuve, que ces commissaires 
étaient gens honnêtes, dont la conscience délicate n'aurait pu 
supporter que leur signature couvrît un mensonge. Il ajoute 
même, qu'en cette affaire, leur témoignage avait d'autant plus 
de poids, que Worcester et Northampton étaient catholiques 
et Suffolk l'ami des catholiques. Il avoue que plusieurs des 
pièces principales du procès, celles qui ont fourni la trame 
du récit communément reçu, n'ont pas les caractères rigou- 
reux d'authenticité que la critique exige d'ordinaire, que la 
plupart sont des documents de seconde main, copiés avec 
signatures copiées ; mais il prétend que ces défauts essentiels 
sont suffisamment compensés par les signatures des commis- 
saires, dont l'honneur était engagé à garantir l'authenticité 
de la pièce signée par eux, même si leur signature était sim- 
plement copiée^. 

1. V. Études, 20 juillet 1898. 

2. Cf. Gardiner, What Gunpowder Plot was, p. 17. 

3. Gardiner, p. 181 : « I must reiterate the argument, which I baye 
already vised in a similar case (p. 41), that a copy in which the names of tlie 

LXXVI. — m 



322 UN PROCÈS A REVISER 

Mais ces raisonnements ne nous paraissent pas bien 
convaincants : si Worcester et Northampton étaient catho- 
liques, ils eurent à cœur de se le faire pardonner, en se 
conduisant comme s'ils ne l'étaient pas, et rien ne prouve 
d'ailleurs que Worcester le fut. Northampton, courtisan sans 
scrupule, s'était déjà fait l'instrument aveugle de Gecil en 
plusieurs négociations ténébreuses, et se vanta d'avoir 
conduit le P. Garnet au gibet, et Gardiner lui-même avoue 
qu'il ne méritait point la faveur du roi. SufFolk était la véna- 
lité même, et, s'il flattait parfois les catholiques, c'était pour 
avoir l'occasion de négocier avec eux, leur offrant de leur 
faire obtenir la tolérance, à condition qu'ils y missent le prix. 
Ce misérable s'éteignit dans la honte : devenu lord trésorier, 
il fut condamné comme concussionnaire, et pour détourne- 
ment de fonds publics, à une amende énorme de 30 000 livres 
sterling et à la prison perpétuelle. 

M. Gardiner est bien bon de croire que les commissaires 
royaux auraient rougi de faire servir leur signature à cou- 
vrir un mensonge. Ils l'avaient déjà fait plusieurs lois; donc, 
ils pouvaient le faire encore; sur ce point, les pièces du 
procès donnent à M. Gardiner un démenti brutal et sans 
réplique. 

Première imposture : La déposition de Fawkes du 9 no- 
vembre 1605 est écrite par des clercs et signée par Fawkes 
au milieu de tortures horribles, dont sa signature, tout 
informe et toute contournée, porte la trace évidente. Cette 
confession, arrachée par les tourments et dont la signature 
seule est authentique, n'eut que deux témoins : Coke, l'avocat 

commissionners appear, even though not under their own hands, falls not far 
short of an original. If tins copy, being a forgery, were read in court as 
F. Gérard says it was (p. 179), some of the commissioners would hâve felt 
aggrieved at their names being misused, unless indeed the whole seven 
concurred in auihorizing the forgery, which is so extravagant a supposition, 
that we are bound to look narrowly into any évidence brought forward 
to support it. » Que les sept commissaires royaux se soient accordés à 
authentiquer une pièce fausse, paraît à M. Gardiner une supposition 
extravagante : ce n'est pas une supposition, c'est un fait qui s'est répété 
nombre de fois ; que M. Gardiner examine les faits de près, c'est son droit, 
mais au moins faut-il les examiner et ne pas éluder la discussion sur ces 
points précis. Nous ne calomnions pas les commissaires royaux : ils ont 
rendu la calomnie impossible en se déshonorant. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 323 

général, et Waad, gouverneur de la Tour de Londres. Or, 
l'exemplaire imprimé de cette môme déposition a pour titre : 
A true copy of the deposit of Guy Fawkes^ taken in présence 
of the counsellors whose names are underwritten. — Copie au- 
thentique de la déposition de Guy Fawkes faite en présence 
des conseillers d'État dont les noms sont écrits ci-dessous. 
Ce titre est le plus impudent des mensonges, couvert par la 
signature des commissaires; ils y affirment avoir entendu C6 
qu'ils n'ont point entendu. 

Autre imposture^ présentée en leur nom comme la vérité 
et par conséquent endossée par eux : La déposition de Guy 
Fawkes.du 17 novembre, faite par-devant sir Edward Coke et 
Waad, gouverneur de la Tour de Londres, n'avait pas men- 
tionné le nom d'Hugues Owen, agent général des catholiques 
dans les Pays-Bas, que le gouvernement aurait voulu voir 
compromis dans cette affaire. Gecil avait écrit à l'avocat 
général : Faites Owen aussi noir que possible^! Mais la 
torture elle-même ne put arracher ce nom à Fawkes, et, de 
fait, la déposition écrite n'en porte pas trace. Que firent 
Gecil et Goke, deux des commissaires royaux ? Dans la dépo- 
sition imprimée, ils insérèrent une phrase qui incriminait 
Owen, et sur laquelle le gouvernement s'appuya pour récla- 
mer son extradition. Get imprimé est revêtu de la signature 
des commissaires royaux, qui attestent ainsi qu'ils ont entendu 
la déposition, ce qui est un mensonge; que l'imprimé est 
conforme au procès-verbal écrit, ce qui est un autre men- 
songe; et permettent de changer le texte pour accuser un 
absent, ce qui est une infamie'-. 

Autre imposture : Dans les interrogatoires du 9 novembre 
et du 9 janvier, Fawkes et Thomas Winter avaient raconté 
que les conjurés, après avoir juré solennellement de garder 
le secret, avaient scellé ce serment par la communion reçue 
des mains du P. Gérard, Jésuite bien connu. Mais tous les 
deux avaient expressément déclaré que le Père ignorait leur 
dessein : but he saith^ est-il dit dans la déposition de Fawkes, 
that Gérard was not acquainted with their pur pose ^ et Winter 

1. You must remember to make Owen as foui in this as you may. 

2. Cf. P. Gérard, A reply to Professor Gardiner, p. 11. London, Harper. 
Pp. 60. 



324 UN PROCES A REVISER 

avait même ajouté que le P. Gérard n'avait pas été témoin 
du serment. 

Que fît sir Edward Coke, avocat général ? Il écrivit à l'encre, 
en marge des deux dépositions écrites, qui devaient être lues 
au procès : Hucusque^ c'est-à-dire : s'arrêter ici, ne pas lire 
cet endroit; omettant ainsi le passage qui déchargeait le 
P. Gérard; et il affirma dans son discours précisément ce 
que niaient les dépositions qu'il avait sous les yeux, à savoir 
que le P. Gérard avait fait prêter serment aux conjurés; et 
son discours imprimé parut dans le compte rendu officiel 
intitulé : 7>*we and perfect relation^ et les signatures des 
commissaires y figurèrent pour attester ce qu'ils savaient 
être faux, c'est-à-dire que l'avocat général avait reproduit 
fidèlement les dépositions des conjurés. 

Dans d'autres pièces, on voit encore en marge les notes de 
l'avocat général*, indiquant quels passages il faudra lire ou 
omettre au procès; et les passages à omettre sont invaria- 
blement ceux qui pourraient être favorables aux accusés. La 
chose est si révoltante qu'elle arrache à M. Jardine [Crimi- 
nal Trials, II, p. 358) ces paroles énergiques : 

Cette façon de traiter les pièces du procès d'un accusé est 
pure injustice : en vérité, cela équivaut à forger de fausses 
pièces; car enfin, quand vous trouvez une assertion avec res- 
triction, si vous supprimez la restriction, vous faussez V asser- 
tion et vous inventez un document qui n'existait pas"^. 

Et que faisaient les commissaires devant cette mutilation 
audacieuse de pièces qu'ils avaient sous les yeux ? Ils gar- 
daient le silence, et, par conséquent, ils endossaient le men- 
songe. 

Ces procédés étaient familiers à sir Edward Coke, Tavocat 
général. Nous possédons, dans les papiers d'État, une décla- 
ration autographe du P. Garnet, S. J. Les paragraphes y sont 
marqués des lettres A, B, G, D, E, F. Sir Edward Coke 
décida qu'au procès on lirait les paragraphes A, B, D et qu'on 
omettrait les autres, qui expliquaient les passages omis^. 
C'est monstrueux. 

1. P. Gérard, Reply to Professor Gardiner, p. 60. 

2. Ibid. 

3. Ibid., p. 62. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 325 

On est maintenant fixé sur la valeur morale des commis- 
saires royaux et, en particulier, de sir Edward Goke^ Quand 
on voit, sur preuves manifestes, de quelles fourberies et de 
quels faux étaient coupables les Gecil, les Coke et autres 
personnages officiels mêlés au procès de cette conspiration 
des poudres; quand on sait, comme nous l'apprennent les 
procès de Babington et de Carnet, à quelle étonnante perfec- 
tion arrivait l'art d'imiter les écritures et d'insérer dans les 
pièces à conviction des phrases compromettantes pour les 
accusés, sans que jamais ceux-ci pussent contrôler par eux- 
mêmes la pièce incriminée ou se faire défendre par un avocat, 
on se demande quelle valeur peuvent avoir des pièces, qui 
toutes ont été remaniées et travaillées par de telles mains ! 
Le plus souvent l'authenticité des documents n'est pas mieux 
prouvée que la bonne foi de ceux qui nous les ont transmis, 
et, retournant contre Coke une maxime qu'il a invoquée contre 
ses victimes, nous dirons : Qui semel est malus semper malus 
prœsumitur. 

La plupart des pièces qui regardent la conspiration des 
poudres seraient rejetées comme sans valeur par les magis- 
trats actuels de n'importe quel .pays, excepté la Turquie; un 
grand nombre ont été arrachées aux victimespar la torture; 
la lettre de Gecil à Favat, du 4 décembre 1605, le prouve : La 
plupart des prisonniers ont délibérément nié avec serment 
que les prêtres aient rien su de ce complot et ont obstinément 
refusé de les accuser à quelque torture qu'on les mit. Yea ! 
what torture so ever they beput to^ ! 

Beaucoup de ces pièces ne sont que de simples copies, 
sans attestation valable de conformité avec l'original ; les 
dates ont été remaniées; souvent les signatures des témoins, 
même copiées, n'y figurent pas, et le magistrat instructeur 



{. Le lieutenant de la ïour, sir William Waad, a été témoin, avec sir 
Edward Coke, de plusieurs dépositions. Ce personnage ne valait guère mieux 
que Coke : créature de Cecil, il présidait aux tortures de ses victimes. Ac- 
cusé de s'être approprié les bijoux d'Arabella Stuart, il fut honteusement 
chassé de la Tour. (Cf. P. Gérard, app., p. 267. — Cf. Mémoires du P. Gé- 
rard. Paris, Vaton.) 

2. « S'il ne veut pas en avouer davantage, écrit le roi, il faut employer 
d'abord les tortures les plus douces ». « The gentler tortures are to be first 
used, et sic pcr gradus ad ima tenditur. » Gunpowder Plot Book, n° 16. 



326 UN PROCÈS A REVISER 

nous dit seulement que la pièce a été dûment reconnue et 
certifiée par qui de droit. Le beau billet que nous avons là ! 
On s'est d'ailleurs souvent permis de changer les mots et les 
noms, d'écrire entre les lignes, et rien ne montre que ces 
changements n'ont pas été faits après coup. Des pièces qu'en 
toute autre cause on jetterait au panier, on veut nous les 
imposer, parce qu'elles accusent des catholiques. Mais nous 
ne le permettrons pas. Qu'on nous prouve d'abord qu'elles 
satisfont aux règles de la critiqjie historique. L'attestation 
d'authenticité donnée par les commissaires royaux ne suffit 
pas. Des hommes pris si souvent en flagrant délit de fraude 
n'ont plus aucun crédit pour l'historien, quoi qu'en dise 
M. Gardiner. 

Les seuls documents importants et décisifs de ce procès 
sont les dépositions ou confessions de Guy Fawkes et de 
Thomas Winter, surtout celles du 17 et du 25 novembre 1605. 

Si on retranche ces deux pièces capitales^ dit le P. Gérard 
dans son livre sur le complot des poudres et dans sa réponse 
à M. Gardiner, on peut dire quHl ne reste plus rien de l'his- 
toire de la conspiration des poudres. 

Pas du tout, répond M. Gardiner, il reste la déposition de 
Guy Fawkes au" 5 novembre précédent, aux 8 et 9 novembre, 
qui nous donnent les faits principaux et les noms. 

M. Gardiner se trompe, car, comme le P. Gérard l'a fort 
bien montré ailleurs, les pièces auxquelles il se cramponne 
sont : ou des copies non signées, et sans aucune garantie 
d'authenticité, comme la déposition du 5 novembre (voir plus 
bas) ; ou signées seulement des noms copiés des commis- 
saires royaux, garantie illusoire, dont nous avons démontré 
l'inanité, comme la déposition du 8 novembre; ou copiées et 
signées, mais arrachées à force de tortures, comme la déposi- 
tion du 9 novembre, sur laquelle on voit la signature si 
informe et si effroyablement tordue de Fawkes, qu'on sent 
qu'il l'a donnée hors de lui et à moitié évanoui. 

Reprenant donc et élargissant la proposition du P. Gérard, 
nous dirons : si on retranche les principales dépositions de 
Guy Fawkes, et en particulier celles du 5 novembre, du 8 no- 
vembre, du 9 novembre, du 17 novembre 1605, et la déposi- 
tion de Thomas Winter du 25 novembre 1605, il ne reste rien 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 327 

de l'histoire de la conspiration des poudres. Nous aurons 
encore quelques faits épars, comme ceux-ci : Il y a eu un 
vague projet de complot ; Percy a loué deux maisons près de 
la Chambre des lords ^ puis une salle voûtée appelée cave et 
située sous la Chambre des lords, pour y mettre son bois et 
son charbon; le 2k octobre^ lord Monteagle a reçu une lettre 
qui indiquait vaguement qu"* on préparait un grand coup ^ la 
réception de cette lettre a été suivie de V arrestation de Guy 
Fawkes^ puis d^une petite échauffourée en province, dans 
laquelle cinq amis des accusés ont perdu la vie. 

Mais du souterrain ou de la mine, mais des trente-deux ou 
trente-six barils de poudre, mais de toute la trame de cette 
effroyable conspiration, nous ne saurons rien. Les divers 
interrogatoires, en dehors de ceux de Fawkes et de Winter, 
ne nous donnent que des faits insignifiants, des fils perdus, 
qui ne se rattachent à rien. Ainsi Keyes est le seul qui men- 
tionne le travail de la mine, mais sans aucun détail, sans dire 
à quoi elle devait servir, et sa déposition n'a aucune valeur 
juridique. 

Tout l'intérêt du débat porte donc sur les dépositions de 
Guy Fawkes et de Thomas Winter. 

Le premier interrogatoire de Guy Faw^kes eut lieu le 5 no- 
vembre, le jour même de son arrestation, et fut conduit par 
le grand juge Popham, assisté par l'avocat général Coke. 

Nous n'avons pas le procès-verbal original de cet interro- 
gatoire, mais seulement une copie, et cette copie n'a même 
pas la garantie très illusoire de la signature des commissaires 
royaux, qui ne furent nommés que le 6 novembre. Chaque 
page porte la signature copiée de John Johnson^ nom de 
guerre adopté par Guy Fawkes, mais le manuscrit ne porte 
aucune attestation de conformité avec l'original*. 

Cette copie a été à l'usage de l'avocat général sir Edward 
Coke, comme le prouvent les notes écrites par lui en marge 
de chaque paragraphe. M. Gardiner s'incline avec respect 
devant ce fait, comme s'il pouvait compenser les garanties qui 

1. Nous avons emprunté la description de cette pièce et des autres à 
M. Gardiner : What Gunpowder Plot was, et aux différentes publications du 
P. Gérard, 



328 UN PROCES A REVISER 

manquent ^ Pour nous, qui savons quel imposteur était sir 
Edward Coke, nous n'y voyons qu'une raison de plus de 
défiance et de soupçon. 

Remarquons en passant, dans cette déposition de Fawkes, 
une date fausse et qu'il savait être fausse. 

« Il avoua, dit le texte, qu'à la date de Noël dernier (c'est-à- 
dire de Noël 1604), il porta de la poudre dans la cave (salle 
voûtée) située sous le parlement. » Or, Fawkes savait mieux 
que personne que Percy n'avait loué cette cave ou salle voûtée 
qu'à la fin de mars 1605. 

Il est possible que Fawkes ait voulu brouiller les cartes, et 
dépister les juges en donnant cette fausse indication : nous 
n'insisterons donc pas sur cette erreur. La pièce n'ayant 
d'ailleurs aucun caractère d'authenticité, nous l'écartons. 

Le 6 novembre, une proclamation désigna Percy comme 
un des complices de la conspiration et ordonna à tous de le 
faire arrêter-. On fouilla la maison de Percy à Londres et on 
n'y découvrit aucun papier compromettant. L'interrogatoire 
d'Ambroise Rokewood, qu'on sut depuis être un des com- 
plices, ne révéla rien d'intéressant, pas plus qu'un deuxième 
interrogatoire de Fawkes, le 6 au matin. 

L'après-midi du 6 novembre, Fawkes fut interrogé de 
nouveau et révéla que Percy, au commencement de mars 1605, 
fit percer une porte dans le palais du parlement, pour aller 
plus facilement, sans être vu, de la petite maison louée par 
lui à la chambre voûtée. Mais Fawkes savait que cette date 
était fausse, puisque la salle voûtée ou cave n'avait été louée 
que le 31 mars (1605). De plus, il est impossible de com- 
prendre comment Percy pouvait, sans amener les réclama- 
tions des autorités, percer le mur d'un palais public, et 
Winter enfin dit positivement que la salle voûtée, où était 
cachée la poudre, fut laissée ouverte à tout venant. 

Ce n'est pas la première fois que nous rencontrons dans 
es dépositions de Fawkes des dates fausses et des diver- 
gences marquées avec les autres témoins. Ceci n'est certes 
)as pour accréditer des pièces déjà si suspectes d'ailleurs. 



1. What Gunpowder Plot was ? 

2. Gunpowder Book, 7-9. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 329 

Le 8 novembre, on menaça Fawkes de la torture, et, sous 
l'influence de cette menace, le prisonnier parla davantage. 

Cette déposition a pour titre : La confession de Guy 
Fawkes reçue le 8 novembre 1605^- 

Mais la pièce n'a rien qui réponde à ce titre : elle n'est pas 
signée. Il est vrai qu'on y a joint la liste des commissaires 
garants de son authenticité; mais nous savons ce qu'il faut 
penser de cette garantie. Nous n'avons donc là qu'un docu- 
ment de seconde main, sans signature et sans autorité. Le 
P. Gérard va plus loin et ne voit dans cette déposition du 
8 novembre qu'un brouillon de celle du 17 novembre sui- 
vant. En eff'et, la déposition du 17 novembre ne contient rien 
de plus que celle du 8 novembre, et, dans celle du 8 novembre, 
il y a plusieurs passages qui ont été éliminés dans celle du 17, 
la seule qui ait été imprimée. 

La confession du 8 novembre contient en outre une contra- 
diction flagrante, qu'il est diflicile d'attribuer à Fawkes. 

Il est impossible que Fawkes ait dit : 1** que les conjurés 
avaient résolu, une fois l'attentat consommé, de s'emparer de 
la princesse Elisabeth, de la proclamer reine et de lire une 
proclamation préparée à cet eff'et, et 2° que les conjurés 
avaient décidé de ne pas s'avouer en public les auteurs de 
l'attentat, avant d'être assez forts pour se défendre. 

Ces deux affirmations se contredisent. Aussi bien, la pre- 
mière est-elle marquée en marge : à omettre. Dans la déposi- 
tion beaucoup plus travaillée du 17 novembre, Fawkes aurait 
dit, en combinant les deux phrases contradictoires : que les 
conjurés, bien que résolus à ne rien avouer, avant de se sen- 
tir en sûreté, avaient préparé une proclamation qui leur attri- 
buait la responsabilité de l'attentat, mais qui ne devait être 
lue qu'au bon moment^. 

La déposition ou confession de Fawkes, du 9 novembre, 
est écrite par un clerc et signée par Fawkes au bas de chaque 
page. Les lettres de la signature portent la trace évidente 
d'une abominable torture : elles sont toutes de travers et à 
peine lisibles. Fawkes dut perdre connaissance après avoir 

1. The confession of Guy Fawkes, taken the 8*-'» of november 1605. [Gun- 
powder Book, 49.) 

2. P. Gérard, Reply to Prof. Gardiner, p. 8. 



330 UN PROCES A REVISER 

écrit Guido, et son nom de famille, Fawkes^ est représenté 
par deux traits informes, étranges, qui semblent peindre 
l'agonie de son être. 

Il est clair que le gouvernement put écrire ce qu'il voulut, 
etque Fawkes, hors de lui, ne signa que de force et de guerre 
lasse. Quelle valeur juridique peut avoir une pareille pièce? 

Dans cette confession, Fawkes raconte que les conjurés, 
après avoir prêté le serment de garder le silence, le scel- 
lèrent par la communion, que leur donna le P. Gérard. — 
Mais, ajoute Fawkes^ le P. Gérard ne savait rien du complot, 
— Coke a écrit en marge du manuscrit : Hucusque^ c'est-à-dire 
s'arrêter là, et, en effet, au procès, il supprima ce passage et 
affirma tout le contraire de ce que ses yeux lisaient sur le 
document, à savoir que le P. Gérard était au courant de tout. 

C'est une infamie, et c'est l'homme capable d'une telle 
fourberie qui nous livre cette déposition du 9 novembre, 
pièce sans aucune autre garantie d'authenticité, qu'une 
signature arrachée par la violence des tourments! Nous ne 
pouvons l'acceptera 

La déposition ou confession de Fawkes du 17 novembre 1605 
est signée; mais elle n'eut d'autres témoins que sir Edward 
Coke et Waad le gouverneur de la Tour de Londres. 

En l'imprimant, on l'enrichit de nouveaux témoins, les 
mêmes qui figurent au bas de la déposition du 8 novembre. 
Par leurs signatures, les commissaires royaux attestaient 

1. M. Gardiner dit [What Gunpowder Plot was,i^. 44) que, dans une déposi- 
tion inventée de toutes pièces, jamais les commissaires n'auraient écrit cette 
phrase : a But he saith that Gérard was not acquainted with their purpose », 
« il dit que le père Gérard ne connaissait rien du complot. )> — Cette 
phrase, ajoute M. Gardiner, n'a pas besoin d'être signée, elle vient évidem- 
ment de Fawkes. D'accord, la phrase est de Fawkes : donc le document tout 
entier vient de lui et mérite créance ; c'est ce que nous nions absolument. 
C'était justement la suprême habileté des faussaires employés par les mi- 
nistres d'Elisabeth et de Jacques I*"^, de mêler le vrai au faux; qu'on lise à 
ce sujet la conspiration de Babington dans Kervyn de Lettenhove [Derniers 
Jours de Marie Stuart). Nous ne disons pas : Il n'y a rien de vrai dans cette 
pièce; nous disons : Elle est suspecte, elle a été manipulée et n'a pas de 
valeur juridique ; les exemples cités par nous de l'insigne mauvaise foi de 
sir Edward Coke et des commissaires royaux justifient amplement notre 
attitude; nous ne pouvons accepter de pareilles mains que des pièces abso- 
lument inattaquables. Sur la valeur juridique des différentes dépositions, 
Targumentation de M. Gardiner nous paraît bien peu concluante. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 331 

qu'ils avaient entendu la déposition et que le compte rendu 
publié était conforme au procès-verbal. C'était faux : ils 
n'avaient rien entendu, et la copie imprimée n'était même pas 
conforme au manuscrit du procès-verbal, puisqu'on en avait 
remanié le texte, pour y insérer une phrase qui incriminait 
Hugh Owen(V. plus haut). D'ailleurs, que valait cette signa- 
ture de Guy Fawkes, arrachée comme celle du 9 novembre, 
par la torture? Le malheureux savait-il seulement ce qu'il 
faisait, quand, de guerre lasse, il traçait les lettres de son nom 
au bas de pages qu'il n'avait peut-être pas la force de lire î 
Quel est, de nos jours, le tribunal, l'avocat, qui oseraient in- 
voquer pareille pièce contre un accusé? 

On trouve encore, à la date du 20 janvier 1606, une déposi- 
tion de Fawkes, où il accuse Owen dans les mômes termes 
que Th. Winter ; mais l'original de cette déposition est perdu ; 
les trois comptes rendus que nous en avons diffèrent l'un 
de l'autre, et la copie conservée au Record Office ne s'accorde 
pas avec ces trois versions. 

M. Gardiner dit dans sa réfutation du P. Gérard : « Alors 
même que nous serions forcés d'abandonner la déposition de 
Guy Fawkes du 17 novembre 1605 et la déposition de Thomas 
Winter du 25 novembre, nous aurions encore les dépositions 
de Guy Fawkes du 5, du 8 et du 9 novembre (1605), qui nous 
suffisent pour retracer l'histoire de la conspiration des pou- 
dres. » Nous avons montré ce que valent ces dépositions du 
5, du 8 et du 9 novembre. Discutons maintenant la fameuse 
déposition ou confession de Thomas Winter, à la date du 
25 novembre (1605). 

V. — La confession ou déposition de Winter. 

La déposition de Thomas Winter (son vrai nom était 
Wintour) est d'une extrême importance. Des quatre premiers 
initiés au secret de la conspiration, il était le seul survivant. 
Les autres, Robert Catesby, John Wright et Thomas Percy 
avaient péri les armes à la main. Guy Fawkes, son compagnon 
de captivité, à la Tour de Londres, était assurément l'un des 
principaux conjurés ; mais il était plutôt le bras qui exécute, 
que la tête qui dirige. La parole de Winter avait beaucoup 
plus de poids. 



332 UN PROCES A REVISER 

Sa déposition du 25 novembre est à cause de cela, et aussi 
à cause de ses détails si précis et si nets, et qu'on ne retrouve 
pas ailleurs, la pièce la plus importante du dossier. C'est là 
que les récits adoptés par le gouvernement ont surtout puisé, 
et on peut dire que si cette déposition est authentique, le récit 
communément reçu tient ; tandis qu'au contraire, si nous 
prouvons qu'elle est apocryphe, toute l'histoire de la conju- 
ration s'en va par pièces et par morceaux. Puis, dès qu'un 
document, qui paraissait si sérieux, ne mérite plus créance, 
tous les autres sont atteints du môme coup et on se demande : 
Que valent-ils? Gela, bien entendu, sans préjudice d'autres 
raisons péremptoires, qui nous les font repousser. 

Le P. Gérard a jugé à bon droit que cette déposition ou 
confession de Winter était comme le nœud du débat. Avec la 
gracieuse permission du marquis de Salisbury, il a fait pho- 
tographier le manuscrit soi-disant original, qui se trouve à 
Hatfield, et il vient de publier cette photographie accom- 
pagnée d'autres photographies, qui reproduisent des lettres 
écrites par Thomas Winter avant et après son arrestation ^ 

Nous possédons trois exemplaires de la déposition de 
Thomas Winter, le 25 novembre 1605. 

Le premier est le soi-disant manuscrit original, conservé à 
Hatfield chez le marquis de Salisbury. Une note au bas de la 
dernière page, de la main de sir Edward Goke, et signée par 
lui, atteste que cette déposition fut écrite tout entière de la 
main de Thomas Winter^ le 25 novembre 1605. Sir Edward 
Goke a aussi écrit le titre : La déposition volontaire de Thomas 
Winter, de Huddington dans le comté de Worcester., le 25 no- 
vembre 1605 y à la Tour de Londres^ déposition reconnue par 
les lords commissaires. Une autre main, qui n'est ni celle de 
Winter ni celle de Goke, avait écrit : le 23 novembre 1605; 
mais Goke a changé le 23 en 25. Au dos du document, on lit, 
écrits par Gecil, ces mots : « M"" Tho. Wyntor's déclaration.» 
Tout ce qui est écrit en marge est de la main de Goke. 

Le second exemplaire se trouve au Record Office ; c'est une 
copie faite par Levius Munck, secrétaire particulier de^ Gecil, 

1. Thomas Winter's Confession and the Gunpowder Plot, by the R. P. 
Gérard, S. J. London and New-York, liarper and Brothers, in-folio 16 pp. 
de texte, 23 de facsimilés. 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 333 

et elle porte la date du 23 novembre 1605. Dans cette copie, 
plusieurs passages de l'original manquent. Une note, une tour- 
nure de phrase suggérée et une addition, toutes trois de la 
main de Jacques I" montrent que cette copie fut à son usage. 
Pourquoi ne lui a-t-on pas montré l'original? 

Cette copie n'est pas signée. Gecil y a ajouté de sa main les 
noms des commissaires royaux, qui attestent par là l'exacti- 
tude de la copie. 

Le troisième exemplaire est la déposition imprimée dans 
le « Livre du Roi ». Cet exemplaire reproduit la copie du 
Record Office avec les corrections suggérées par le roi, sans 
souci de la vérité historique. 

Thomas Winter écrivit sa déposition le 25 novembre 1605, 
et ce jour-là même, il subit un interrogatoire par-devant les 
commissaires royaux [Gunpowder Book, p. 116); on le ques- 
tionna sur plusieurs points déjà touchés dans sa déposition 
écrite, et la même chose eut lieu le 5 décembre 1605, le 9 jan- 
vier et le 17 janvier 1606^. — Rien n'était plus simple pour 
Winter que de renvoyer ses juges à cet écrit, et comme ses 
réponses étaient assez laconiques et triviales, les commis- 
saires, à leur tour, n'avaient, pour le forcer à préciser, qu'à 
le ramener à sa déposition si détaillée. Or, ni Winter, ni les 
commissaires n'y firent jamais la moindre allusion. 

Sur un point par-dessus tout, ce silence paraît inexplicable. 
Il s'agit de Hugh Owen, cet officier anglais, agent des catho- 
liques anglais dans les Pays-Bas, que le gouvernement de 
Jacques P'" désirait si vivement enlacer dans ce complot. 
On avait été jusqu'à insérer dans une déposition de Fawkes 
une phrase qui l'accusait (déposition de Fawkes du 17 no- 
vembre 1605). 

Dans la déposition du 25 novembre, Thomas Winter dé- 
clare que Fawkes fut envoyé en Flandre pour mettre Owen au 
courant de tout et que celui-ci s'en déclara satisfait. 

Au mois d'avril 1606, sir Edward Coke plaida devant le 
parlement, pour requérir contre Owen la peine à'attaiiider 
(la mise hors la loi), et, chose incompréhensible, il ne dit pas 
un mot du témoignage si décisif rendu par Winter contre lui. 

1. Gunpowder Book, n" 116, 146, 163, 170. 



334 UN PROCES A REVISER 

L'argument était excellent, mais dangereux ; il eût fallu sou- 
mettre à des regards curieux et sceptiques une pièce qui, 
sans doute, redoutait le plein jour. 

Le gouvernement anglais était en instance auprès de l'ar- 
chiduc-gouverneur des Pays-Bas pour obtenir l'extradition 
d'Owen. L'archiduc refusait, ne trouvant pas les preuves de 
sa culpabilité suffisantes : or, jamais le gouvernement anglais 
n'osa invoquer contre Owen la déposition de Thomas Win- 
ter. C'était cependant une preuve sans réplique; — oui, mais 
à condition qu'elle pût affronter le regard des experts de l'ar- 
chiduc : on n'osa pas en courir le risque. 

En un mot, le gouvernement anglais a toujours agi comme 
s'il avait craint que ce document ne fût examiné de trop près. 
Pourquoi, par exemple, a-t-il évité à tout prix une confron- 
tation entre les conjurés et le P. Garnet, si nécessaire cepen- 
dant pour tirer au clair tant de points douteux? S'il cherchait 
la vérité, il devait désirer cette confrontation : pas du tout; 
dès qu'il est sûr de mettre la main sur le P. Garnet, il préci- 
pite l'exécution des conjurés; ils furent pendus et éventrés 
le jour même où le P. Garnet fut arrêté. Il semble que ce 
qu'on ait redouté plus que tout le reste, c'était un débat 
contradictoire qui eût mis en plein jour la vérité. 

En comparant l'original de la déposition de Winter à 
l'exemplaire imprimé, on se demande pourquoi certains pas- 
sages ont été supprimés? Ainsi, par exemple, la formule du 
serment des conjurés, que donne Winter, disparaît dans l'im- 
primé. 

Toutes les circonstances réunies ont assurément quelque 
chose de louche et de suspect. Il est vrai qu'on écarte ces 
nuages d'un mot en nous disant : Ici, vous n'avez pas affaire à 
une copie, mais à un autographe de Thomas Winter. Les dif- 
ficultés de détails s'évanouissent devant ce fait capital : Win- 
ter a écrit sa déposition de sa propre main. 

Eh bien ! l'original conservé à Hatfîeld est-il vraiment de la 
main de Thomas Winter? Voilà ce qu'il nous faut maintenant 
examiner. 

L'écriture de l'original conservé à Hatfield ressemble cer- 
tainement à l'écriture normale de Thomas Winter en temps 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 335 

ordinaire. N'insistons pas sur des différences qu'il appartient 
aux experts d'interpréter. Si le manuscrit n'est pas un auto- 
graphe de Winter, son écriture a été habilement contrefaite. 
Nous savons que souvent le gouvernement ne se faisait aucun 
scrupule d'user de ce moyen pour tromper ses vic^times. 
Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, quand le P. Garnet écri- 
vait de la Tour de Londres à ses amis, par l'intermédiaire de 
son geôlier, ses lettres étaient copiées, le lieutenant de la 
Tour gardait les autographes, et ses amis étaient si bien 
trompés par la ressemblance des écritures qu'ils répondaient 
de suite, sans avoir rien soupçonné. Leurs réponses étaient 
traitées de même, et le P. Garnet ne recevait que des copies, 
quand il croyait recevoir des autographes. 

Nous avons dit que l'écriture de la déposition ressemble à 
l'écriture de Winter; mais, ajoutons bien vite, de Winter 
bien portant, non de Winter prisonnier dans la Tour et griè- 
vement blessé au bras droit. Nous avons, au Record Office^ 
plusieurs lettres de Thomas Winter écrites avant son arres- 
tation, et nous voyons qu'alors il écrivait d'une main très élé- 
gante et très ferme. Quatre lettres, adressées avant le com- 
plot à son beau-frère John Grant, en font foi. 

Mais quand il fut fait prisonnier au combat de Holbeche 
House, le 8 novembre 1606, Thomas Winter reçut à l'épaule 
droite une balle qui le mit pendant plusieurs jours hors d'état 
d'écrire. Voilà sans doute pourquoi l'interrogatoire du 12 no- 
vembre n'est pas signé de lui. 

Le 21 novembre, sir William Waad, gouverneur de la 
Tour, écrit à Cecil : « Thomas Winter trouve sa main en si 
bon état qu'il se propose d'écrire à Votre Seigneurie, après 
dîner, ce qu'il lui a dit de vive voix, ajoutant les détails que 
sa mémoire lui rappellerai » Mais il était encore incapable 
d'écrire une pièce de longue haleine, comme le prouvent 
deux spécimens de son écriture, datés du 25 novembre, jus- 
tement le jour même où il aurait écrit cette déposition de 
dix pages in-folio. Ces spécimens sont : sa signature, au 
bas de l'interrogatoire subi le 25 novembre, et une lettre 
adressée aux commissaires royaux ; l'écriture en est trem- 

1. British Mus. add» mss. 6178-84. 



336 UN PROCES A REVISER 

blante et tourmentée et prouve qu'il maniait sa plume avec 
peine. > 

La déposition ou confession soi-disant originale de Win- 
ter, écrite, d'après Coke, le 25 novembre, le même jour que 
les pièces citées plus haut, remplit dix pages in-folio; l'écri- 
ture est parfaitement nette, très semblable à celle des lettres 
de Winter écrites avant sa blessure; on y remarque même 
une allure plus décidée et des lettres mieux formées, à me- 
sure que la tâche avance, ce qui, pour un blessé qui, quelques 
jours auparavant, ne pouvait pas écrire une ligne, est certai- 
nement très extraordinaire. 

L'écriture est donc celle de Thomas Winter, mais de Tho- 
mas Winter avant sa blessure, mais elle est très différente de 
celles des deux pièces écrites par lui le même 25 novembre, 
date de sa déposition. 

Gela dit sur l'écriture, passons à la signature. Le manu- 
scrit soi-disant original est signé Thomas Winter. Or ceci 
est absolument étrange et même incroyable, car enfin Tho- 
mas Winter n'a jamais signé de la sorte, ni ses frères non 
plus, mais Wititour. Le P. Gérard a réuni dans sa dernière pu- 
blication, en fac-similé, huit signatures deThomas Winter, qui 
se trouvent au Record Office. En toutes, on retrouve Win- 
tour. On a un document de l'an 1600, signé par Thomas et 
par ses deux frères Robert et John : c^est toujours Wintour 
et non Winter. 

Sur un ornement fait par la fille de Robert, ornement qui 
se trouve maintenant au collège des Jésuites de Stonyhurst, 
on lit : Orate pro me, Helena de Wintour. Jusqu'au règne 
de Guillaume III, sa famille n'a jamais varié sur ce point. Le 
jour où il écrivit sa déposition, Thomas signa deux fois Win-^ 
tour, et, tout à coup, à quelques heures d'intervalle, il aurait 
oublié son nom et aurait écrit Winter! — Cela paraîtimpossible. 

M. Gardiner essaie d'expliquer cette anomalie dans la si- 
gnature, non par une distraction, cela ne serait pas admis- 
sible, mais par le désir, de la part de Taccusé, de se concilier 
ses juges en écrivant son nom comme eux le prononçaient 
et l'écrivaient. — Cette hypothèse ne nous paraît pas mériter 
d'être discutée. Voici une explication cent fois plus simple 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 337 

et plus probable. Coke et les gens du gouvernement avaient 
pris l'habitude d'écrire Winter, qui, comme prononciation en 
anglais, ressemble si fort à Wintour. De là cette distraction 
de celui qui composa et de celui qui copia la déposition, 
en contrefaisant l'écriture de Winter. Distraction fatale, qui 
trahit la main du faussaire ! 

Les grands criminels ont souvent de ces distractions pro- 
videntielles : ils oublient un point, quelque chose d'insigni- 
fiant qui révèle tout. Cette distraction, qui fît signer Winter 
pour Wintour, suffît à prouver que la déposition est une pièce 
forgée à plaisir. Cecil et Coke avaient tellement pris l'habi- 
tude de prononcer et d'écrire Winter, que la distraction du 
copiste leur échappa. 

Sir Edward Coke aura beau écrire, à la dernière page du 
manuscrit soi-disant original : « Cette confession a été écrite 
tout au long de la main de Winter » ; Cecil aura beau écrire 
au bas de la copie montrée au roi les noms des commissaires 
qui en garantissaient l'exactitude ; l'histoire persistera à de- 
mander : Pourquoi Técriture du manuscrit original est-elle 
différente de celle des lettres que Winter a écrites le même 
jour? et surtout pourquoi lui, qui a toujours signé Wintour, 
comme ses frères, comme ses pères, a-t-il tout à coup ou- 
blié son nom et signé Winter} — Evidemment, cette con- 
fession du 25 novembre n'a pas été écrite par Winter. L'ar- 
gument tiré de la signature est décisif. 

Le manuscrit de Hatfield présente quelques particularités 
qui semblent indiquer que celui qui écrivait avait sous les 
yeux un texte préparé pour lui. En effet, les méprises qu'on 
peut y relever sont des bévues de copiste, pas celles d'un 
homme qui raconte ce qu'il a vu et exprime ses sentiments 
personnels. 

A la cinquième page, parlant de la mine creusée par les 
conspirateurs, Winter dit : « Nous nous mîmes à l'œuvre, 
armés des instruments voulus (tools fit to begin our work). » 
Au lieu de tools, on écrit took^ mot qui n'a pas de sens et 
que Winter, un lettré, n'aurait jamais écrit, même par dis- 
traction; mais un copiste ignorant a pu confondre took avec 
tools, Is ressemblant assez à k. 

LXXVI. —22 



338 UN PROCES A REVISER 

Une ligne plus bas, au lieu d'écrire : baked meats^ qu'on 
aura eu de la peine à lire dans le manuscrit, on a écrit : bakt 
méats, imitant assez bien Técrilure, mais faisant une faute 
de grammaire dont Winter, un maître es arts d'Oxford, était 
incapable. 

En comparant le manuscrit d'Hatfield et la copie du Record 
Office, on remarque que la copie n'est pas signée. Avait-on 
remarqué la lourde bévue du manuscrit original où on avait 
écrit Winter pour WintourP Et est-ce pour celte raison que 
la copie prit la place de l'original dans les Archives? C'est 
possible. 

En tout cas, c'est la copie qui désormais fera autorité ; c'est 
la copie qu'on montre au roi, c'est la copie qu'on imprime, 
c'est à la copie que Cecil ajoute de sa main la liste des com- 
missaires qui, dit-il, ont été témoins de la déposition, bien 
que l'original atteste qu'ils n'étaient pas présents. 

Une note officielle nous apprend que, le 25 novembre, Tho- 
mas Winter avait écrit une autre déposition qui a disparu. — 
Le gouverneur de la Tour de Londres écrit, le 26 novembre, 
au premier ministre : « Qu'il plaise à Votre Honneur de savoir 
que Thomas Winter a déposé par écrit, comme il en avait été 
requis, tout ce qn'il a fait en Espagne, — déposition que 
j'envoie par ce pli. W. Waad. » 

La courte lettre écrite par Th. Winter aux commissaires, 
le 25 novembre, fait allusion à ce document. Pourquoi a-t-il 
disparu ? 

En terminant cet examen de la pièce principale du procès, 
nous demanderons avec le P. Gérard si un document aussi 
douteux aurait jamais été cité comme preuve juridique, n'était 
la longue prescription dont jouit le récit classique de la Con- 
juration des poudres, devenu pour la plupart des Anglais 
comme un article de foi national. 

L'English historical Review a publié, au sujet du livre que 
M. Gardiner a écrit pour réfuter le P. Gérard, un article que 
la Revue historique a résumé dans cette ligne dédaigneuse : 
Après le livre de M. Gardiner, « la thèse du savant P. Gérard 
ne tient pas debout ». 

Nous craignons que l'auteur de ce jugement sommaire ne 



LA CONSPIRATION DES POUDRES 339 

se soit pas donné la peine de lire les trois volumes du 
P. Gérard. 

En tout cas, quatre propositions demeurent démontrées, 
et M. Gardiner n'en a pas ébranlé la certitude : 

1** L'histoire classique de la Conspiration des poudres four- 
mille de mensonges, d'incohérences et de difficultés inextri- 
cables; 

2° Le roi et ses ministres connaissaient le complot long- 
temps avant que lord Monteagle n'eût reçu la fameuse lettre 
révélatrice ; 

3^ Le récit couramment accepté repose presque entière- 
ment sur les dépositions de Fawkes et en particulier sur la 
déposition de Thomas Winter; 

4** Or, ces documents sont au moins des pièces douteuses 
et n'ont pas les caractères d'aulhenlicité requis parla criti- 
que la plus élémentaire pour constituer des pièces juridiques. 

Quand on aura prouvé que ces quatre propositions sont 
fausses, on aura le droit d'écrire : la thèse du savant P. Gé- 
rard ne tient pas debout. Pas avant. 

On nous dira peut-être : Et vos conclusions ? Donnez vos 
conclusions. Que faut-il penser désormais de cette fameuse 
conjuration ? 



Nous ferons remarquer d'abord que, dans ce travail, nous 
n'avons pas de conclusions personnelles à donner : nous 
avons résumé les débats ; au lecteur de conclure. 

Les quatre propositions énoncées tout à l'heure vous pa- 
raissent-elles bien établies ? Alors une conséquence s'en dé- 
gage invinciblement; c'est que la conjuration des poudres 
passe à l'état de légende vaporeuse, où le vrai et le faux se 
mêlent dans une mesure impossible à déterminer. 

Une chose paraît certaine : il y a eu complot, conjuration 
— cette conjuration s'est terminée par un feu de paille, cette 
ridicule prise d'armes d'Holbeche House, où cinq conjurés 
perdirent la vie. 

Sur les sept conjurés actifs, cinq étant tués, deux seule- 



:U-^ UN PROCES A REVISER 

ment pouvaient nous dire en quoi consistait la conjuration, 
ce qu'elle se proposait, quels moyens elle avait mis en jeu. 
Mais, en dépit du talent déployé par M. Gardiner, il faut bien 
Tavouer, leurs dépositions n'ont aucune valeur. Nous voilà 
replongés dans la nuit. En revanche, la sentence des pre- 
miers juges et le verdict de l'opinion publique sont frappés 
de nullité, puisqu'ils ne reposent sur rien. 

James FORBES, S. J. 



L'ÉLASTICITÉ DES FORMULES DE FOI 

SES CAUSES ET SES LIMITES 



En mettant aux yeux leurs Variations^ Bossuet croyait por- 
ter aux Églises protestantes un coup mortel ; et ses adver- 
saires lui donnaient raison en s'efForçant, avec Jurieu, de 
trouver une « plate-forme » dogmatique où toutes les con- 
fessions réformées pussent se donner la main et faire corps. 
On estimait, dans ce temps de foi positive et d'esprit ferme, 
qu'il fallait à la religion un symbole immuable, et c'est pour 
le trouver que les controversistes protestants, forcés de mu- 
tiler les Credo traditionnels, tâchaient d'en sauvegarder du 
moins l'intégrité substantielle sur le terrain des articles fon- 
damentaux*. 

Les positions ont changé depuis qu'on a proclamé l'affran- 
chissement absolu de la pensée individuelle et son droit de 
se faire à elle-même sa vérité. Est-ce infatuation ? Est-ce dé- 
sespoir d'atteindre assez fortement pour l'embrasser la vé- 
rité objective, qui se dérobe sous le décor changeant des 
phénomènes ? Toujours est-il qu'on revendique hautement 
pour la raison le droit d'examen, de critique, et d'adhésion 
aux « formes de plus en plus spirituelles que l'idéal religieux, 
corrigé par l'esprit scientifique, revêt avec le temps ». Mais le 
progrès en ce sens étant indéfini emporte cette conséquence 
que le « besoin religieux, incoercible en son fonds, doit renou- 
veler sa forme dans les âmes avec le recul, vers une région 
toujours plus idéale, du Dieu que ce besoin suppose ou crée». 
Et, tout de suite, voyez le corollaire : la polémique protes- 

1. Il faut noter pourtant que Jurieu, sentant la position intenable, s'orien- 
tait déjà par moments vers le système de défense adopté par les protestants 
libéraux. M. liébelliau a très bien montré, sur pièces, les causes et les 
indices de cette évolution, que la réprobation unanime des réformés de son 
temps força Jurieu d'abandonner [Bossuet, historien du protestantisme, Paris, 
1891, p. 542-568). 



342 L'ÉLASTICITÉ DES FORMULES DE FOI 

tante change d'axe, et devient à son tour agressive. On re- 
prochait aux Eglises réformées leurs variations : elles n'ac- 
ceptent pas seulement le mot, elles s'en parent comme de la 
condition nécessaire du développement religieux, et, se tour- 
nant fièrement vers l'Église catholique : Votre immutabilité 
même, disent-elles, vous rend incapable de progrès, quand 
le changement est la loi même de cette évolution féconde qui 
est la vie. C'est vous condamner à l'impuissance. Vous de- 
meurez ; le monde, qui vit, avance ; et donc vous êtes destinée 
à rejoindre, dans des âges lointains, mais qui s'annoncent 
déjà, les formes démodées des institutions qui ont refusé de 
marcher avec leur temps. Et c'est la thèse que soutient, dans 
des ouvrages de grand retentissement^, M. Auguste Saba- 
tier, doyen de la Faculté de théologie protestante à l'Univer- 
sité de Paris. 

Je ne prétends pas entrer ici dans le fond du débat, même 
par cette distinction élémentaire, mais capitale dans l'espèce, 
entre le progrès vital qui amène, conformément aux énergies 
spécifiques du germe, et en l'adaptant aux circonstances du 
milieu, l'organisme rudimentaire à la pleine beauté de l'être 
accompli, — et le changement contradictoire, ou du moins 
chaotique, sans plan fixe de développement, sans cohésion 
avec le passé, qui décompose en mille atomes, livrés à leurs 
propres énergies, les membres d'un grand corps autrefois 
un. On a très bien montré, de mieux qualifiés que moi mon- 
treront encore, que si l'Église catholique repousse la désa- 
grégation doctrinale, l'émiettement en âmes désolées et dé- 
semparées du corps vivant de fidèles qu'elle est, elle offre au 
contraire, dans l'histoire de son dogme, un exemple parfait 
du développement vitaP. 

1, Esquisse d'une philosophie de la religion d'après la psychologie et 
l'histoire, par A. Sabatier (Paris, Fischbacher, 1897); la Religion et la cul- 
ture moderne^ conférence faite au Congrès des sciences religieuses de Stock- 
holm (septembre 1897), par le même. Les idées de M, Sabatier concordent 
avec celles de l'école protestante libérale qui domine actuelh ment dans les 
•niversités allemandes. — Voir G. Goyau, l'Allemagne religieuse, le protes- 
tantisme {Paris, Perrin, 1898), chap. n : l'évolution du protestantisme con- 
temporain, les doctrines. 

2. Sur l'évolution du dogme chrétien, l'ouvrage classique du cardinal 
Fran/elin est à compléter et à enrichir par le livre de Newman : Essay on 
the development of Christian doctrine. (La traduction française la moins im- 



SES CxVUSES ET SES LIMITES 343 

C'est une des formes de ce développement que je voudrais 
étudier aujourd'hui, pour essayer de préciser un point 
qu'adversaires et apologistes supposent également, sans avoir 
occasion de l'approfondir : je veux dire l'élasticité des for- 
mules dogmatiques. M. Sabalier réclame pour elles une 
plasticité qui ne laisse à celles du passé « qu'une valeur re- 
lative et symbolique* ». D'autre part, plusieurs théologiens 
catholiques, répondant soit à M. Sabatier lui-même, soit aux 
idées qu'il incarne en France, semblent assez disposés à le 
suivre sur son terrain. L'Eglise, dites-vous, a ses formules 
immuables. Erreur I Elle évolue, elle progresse, et le portrait 
que vous tracez de la religion idéale, montant vers la vérité 
dans la lumière, convient à la doctrine catholique. « La théo- 
logie ne connaît d'immuable que Dieu^ »; « les énonciations 
théologiques les plus absolues ont, comme toute chose, selon 
le mot de Newman, leurs vicissitudes et leurs saisons^. » 

On voit assez que ces théologiens ont bien saisi le point 
faible de la théorie protestante libérale, la confusion qu'elle 
fait entre l'unité de l'être vivant, manifestée par sa persis- 
tance dans le dessin initial et sa cohésion avec lui-même 
dans le passé, et l'immobilité rigide du cadavre. Sous couleur 
que l'Eglise catholique possède la première, et s'en fait 
gloire, on lui impose la seconde et ses conséquences. On 
voit aussi que, pour donner à la réponse des apologistes, que 
je citais plus haut, toute sa valeur, il importe de délimiter 
exactement ce qui, dans les formules dogmatiques, est im- 
muable et classé à titre définitif dans les vérités de foi, de ce 
qui, dans ces mêmes formules, est jusqu'à un certain point 
changeant, caduc, susceptible de développement ou d'aban- 

parfaite est celle de Gondon (Paris, 1848), et par Kleutgen, Die Théologie 
der Vorzeit, Th. ii, Abh. vi, to.v(1860), p. 885-1035, surtout 941-984 (ré- 
futation de Giinther). — Le P. Bainvel [Études, janvier 1897) a montré ce 
développement sur le fait, à propos du dogme particulier de l'Église, 

1. La Religion et la culture moderne, p. 28. 

2. M. Alfred Loisy, à propos de l'ouvrage cité plus haut de M. Sabatier, 
dans la Revue critique^ 3 jauvier 1898, p. 5. 

3. M. Henri yidir^ï\a\, Richard Simon et la critique biblique au dix-septième 
siècle^ dans la Revue d'histoire et de littérature religieuses, mai-juin 1897, 
p. 248. Le mot cité de Newman se trouve dans The média via of the anglican 
Church, éd. 1877, p. 57. 



344 L'ELASTICITE DES FORMULES DE FOI 

don. L'on saura mieux alors jusqu'où pousser la hardiesse 
de ses réponses, et Ton mettra du même coup en un relief 
plus saisissant l'autre aspect de la question, c'est à savoir 
l'argument tiré de l'immutabilité dogmatique de l'Eglise. Sa- 
voir progresser est une force, savoir durer sans se démentir 
ni se rétracter est sans doute plus glorieux encore... 

Mais pour enfermer, sans trop le mutiler, ce vaste et com- 
plexe sujet dans un cadre restreint, je devrai me borner au 
cas le plus général et le plus simple, celui d'une formule 
dogmatique universelle, énoncée sous forme d'enseignement 
positif. Après avoir écarté la notion d'une plasticité sans li- 
mites, j'essaierai de démêler, pour la double forme qu'a revê- 
tue successivement le langage magistral de l'Église (axiomes 
traditionnels et définitions conciliaires), l'élément immuable, 
de celui qui donne prise au temps. Faisant rôle de rapporteur 
et non d'apologiste, je suppose ici le droit de Dieu à nous 
révéler ce qui lui plait, et l'infaillibilité de l'organe qu'il choi- 
sit pour ce faire. De ce point de vue chrétien, l'élasticité des 
formules de foi se réduit à ce qu'y importent de librement 
discutable l'imperfection du langage et les conceptions de 
philosophie humaine que contiennent, sans les impliquer 
comme nécessaires, les énonciations dogmatiques. L'étude 
de ces deux éléments suffira donc à notre but. Leur im- 
portance relative varie beaucoup avec les temps : c'est le 
rapport du langage aux concepts qu'il nous faudra surtout 
examiner dans les dires anciens, et dans les déclarations 
conciliaires la philosophie inférée par le dogme. 

Cette étude n'emportera ici aucune préoccupation polémi- 
que. Je n'esquisse pas une apologie, mais un exposé : est-il 
pourtant chimérique d'espérer que la notion exacte de la 
doctrine catholique suffirait pour faire tomber bien des mal- 
entendus, prévenir bien des témérités, dissiper bien des 
erreurs? 

I 

C'est une théorie chère aux opportunistes de l'ordre intel- 
lectuel, que celle des formules réduites par l'action du temps 
au rôle amoindri de « symboles^ » des croyances antiques. Je 

1. La suite montrera dans quoi sens ces auteurs emploient ici le mot 



SES CAUSES ET SES LIMITES 345 

ne me demande pas ce qui, dans cette conception, l'emporte : 
du découragement sceptique à fixer la vérité, ou, de l'horreur 
instinctive des destructions radicales. On n'a plus la foi ro« 
buste de ces maîtres d'œuvre médiévistes, qui prétendaient 
bâtir des cathédrales défiant les siècles, et l'on répugne 
d'autre part à construire ces bâtisses hâtives et sans attaches 
au passé, qui fardent sous des ornements de mauvais aloi 
leur provocante nouveauté. Si l'on pouvait conserver les murs 
des vieilles basiliques, ou du moins en utiliser les pierres 
vénérables, — ou même en perpétuer les noms ! Cette ombre 
du cher passé garderait une sorte d'auréole aux palais banals 
que le progrès force d'improviser. Et ainsi des formules qui 
ont exprimé, gardé jusqu'à nous les croyances de nos pères ; 
ainsi de ces mots pour lesquels ils ont souvent lutté, pour 
lesquels ils sont morts parfois, et qui concentrent comme 
en un cri de ralliement la substance de leur foi. 

« Le mot Dieu étant en possession des respects de l'huma- 
nité, ce mot ayant pour lui-même une longue prescription, 
et ayant été employé dans les belles poésies, ce serait ren- 
verser toutes les habitudes du langage que de l'abandonner : 
... Dieu, Providence, immortalité, autant de bons vieux mots, 
un peu lourds peut-être, que la philosophie interprétera dans 
des sens de plus en plus raffinés, mais qu'elle ne remplacera 
jamais avec avantagea » 

On ne voit guère ici que la haine de l'esthète pour des vo- 
cables battant neuf, dont l'emploi ferait du philosophe un 
pédant; mais, en Allemagne et en France, dans la fraction de 
l'école protestante dont M. Sabatier est le porte-parole, ce 
scrupule de lettré s'érige en une théorie où la piété même 
trouve son compte, où l'esprit affranchi laisse au cœur les 
vieilles idoles dont on ne le frustrerait qu'en le déchirant. 
Aussi, « ce serait une bénédiction de Dieu que tous les théo- 

« symbole ». On comparerait assez justement l'idée qu'ils s'en font à la con- 
ception antique des « ombres », simulacres animés d'un semblant de vie, 
images exactes, mais sans réalité concrète et substantielle, des héros morts. 
1. Ernest Renan, Etudes d'histoire religieuse, p. 419. — On peut voir de 
ces paroles un beau commentaire, et qui n'a pas vieilli, dans Caro : L'idée de 
Dieu et ses nouveaux critiques, chap. ii, p. 83, sqq. (éd. 1864). Il va sans 
dire qu'on sent percer ici, comme ailleurs, chez Renan, le souci de nuire à 
la religion chrétienne. 



346 L'ÉLASTICITÉ DES FORMULES DE FOI 

logiens contemporains, malgré le désaccord de leurs concep- 
tions^ se tinssent solidement attachés à la langue de la Bible 
et de la Réforme. (C'est un protestant qui parle.) Quiconque 
use de cette langue dans un sens loyal, même avec un malen- 
tendu ; quiconque emploie les mots de cette langue avec le 
ferme et vrai propos de leur être fidèle, les considérant 
comme les termes sacrés de la chrétienté, comme des expres- 
sions qu'il ne peut pas mettre de côté, lors même qu'elles 
signifient pour lui autre chose que pour beaucoup d'âmes 
d'autrefois et d'aujourd'hui, même si elles signifient pour lui 
quelque chose d'inouï^ que personne n'y aurait jamais décou- 
vert; celui-là... mérite reconnaissance pour sa piété. Cette 
langue est un trait d'union, comme la langue populaire. 
Elle neutralise pour l'âme beaucoup de fausses opinions 
théologiques 1 ». 

J'ai cité longuement, parce que ces paroles montrent sur 
le fait, et avec l'accent de piété équivoque chère à l'école de 
Ritschl, l'idée que les protestants libéraux se font des for- 
mules de foi. Les conceptions religieuses se remplacent, 
comme l'exige la loi du progrès vital : que les mots restent 
du moins pour former trait d'union entre elles, et donner 
l'illusion de la continuité. Que ce compromis, bon pour colo- 
rer aux yeux du peuple les dures nécessités de l'évolution 
religieuse, soit longtemps tenable pour le penseur; que le 
philosophe qui, suivant M. Sabatier, « existe en chacun de 
nous, demandant au croyant raison de sa foi^ », supporte 
longtemps ce régime fondé sur Péquivoque, c'est ce dont il 
est permis de douter. Mais on voit ce que devient, dans cette 
théorie, le contenu positif des formules dogmatiques. 

Il n'est pas jusqu'à des catholiques, atteints, sans doute à 

1. F. Kattenbusch, Von S chleier mâcher zu Ritschl, p. 37-38. J'emprunte 
au beau livre de M. Goyau, l'Allemagne religieuse, chap. ii, p. 101-102, la 
traduction de ce passage. On trouvera dans le même ouvrage de nombreux 
renseignements sur l'état d'esprit dont témoignent ces lignes. 

2. A. Sabatier, la Religion et la culture moderne, p. 31. Ceux des pen- 
seurs libres qui, en dehors des Églises réformées, admettent révolution reli- 
gieuse complète, ne semblent pas disposés à trouver cette attitude loyale : 
« ... la mobilité étant partout, le changement étant la loi de toute existence, 
mieux vaut déchirer franchement le voile derrière lequel l'évolution de la 
pensée poursuit son œuvre que d'habiller la vie d'un linceul. » (Salomon 
Reinach, dans la Revue critique, 4 avril J898, p. 279.) 



SES CAUSES ET SES LIMITES 347 

leur insu, par la pusillanimité de la pensée protestante, qui 
n'aient formulé des théories analogues. Antoine Gûnther, 
catholique bohémien, affermi décidément dans sa foi et de- 
venu prêtre après une crise intellectuelle d'une extrême 
acuité, provoquée par l'étude des philosophies allemandes du 
commencement du siècle, a été le représentant le plus en vue 
de ces troublantes et subtiles erreurs ^ L'espoir de ne pas 
rompre avec une métaphysique qui l'avait séduit l'amena aux 
compromis les plus étranges. Sur quelques-uns des points 
où elle heurtait ouvertement l'enseignement traditionnel, la 
théorie hégélienne lui paraissait certaine: d'où son angoisse. 
Pour en sortir, il entreprit une conciliation fondée sur une 
conception sœur de celle que j'énonçais plus haut : les 
formules dogmatiques sont vraies en ce sens qu'elles l'ont 
été. Expression précaire d'une foi immuable, elles furent 
efficaces contre les erreurs auxquelles l'Église enseignante 
les a opposées. Mais cette vérité n'étant, à parler franc, qu'une 
opportunité^ est toujours relative : d'autres formules doivent 
donc leur succéder, appropriant le fonds dogmatique aux 
modes de la pensée en marche^. En attendant, les anciennes 
s'interpréteront dans le sens que le progrès philosophique 
impose, ce sens fût-il contraire à celui que les Pères ont en- 
tendu définir. Si la formule reste, c'est donc à titre d'écorce : 
le contenu doctrinal en est éliminé, et l'on transfuse à sa 
place le suc de plus en plus épuré qu'élabore la philosophie 
nouvelle. 

On le voit : l'infaillibilité dogmatique de l'Eglise était en 
jeu ; Gùnther, sincère et pieux comme il Tétait, avait beau y 
mettre des formes, la tradition catholique était réduite par 
son hypothèse à n'être plus que la collection authentique 
des états d'esprit, où s'étaient trouvés, aux différentes épo- 
ques, les théologiens orthodoxes. Les murailles dressées 
contre les erreurs autour de la cité sainte étaient respec- 

1. Gûnther est mort à Vienne en 1863, dans la paix de l'Eglise, après s'être 
soumis au décret (8 janvier 1857) qui condamnait ses erreurs. Voir Kirchen- 
lexicon^ 2" éd., V, 1324-1341 (Kûpper), ou Vacant, Etudes théologiques sur 
les décrets du Concile du Vatican, 1895, I, p. 128, sqq. 

2. Gûnlher concluait logiquement que « les anathèmes devront être levés 
quand la science, avec le temps, aura justifié les doctrines condamnées ». 
[Le Banquet de Peregrinus, p. 365, cité dans le Kirchenlexicon, V, 1340.) 



348 L'ÉLASTICITÉ DES FORMULES DE FOI 

tées, mais à titre de monuments historiques, un peu comme 
on laisse subsister aujourd'hui les majestueuses et inofFen- 
sives fortifications d'un Gohorn ou d'un Vauban. 

Gardienne du dépôt sacré dont on ouvrait ainsi l'accès aux 
violences les plus arbitraires, l'Église romaine s'émut : après 
un long procès où Gûnther et ses principaux adhérents eurent 
pleine liberté de défendre leurs thèses, un décret de Tlndex 
prohiba la lecture des œuvres du candide novateur. Des 
brefs doctrinaux aux archevêques de Cologne* et de Bres- 
lau^ justifièrent ce décret, en montrant les conséquences, 
pour la perpétuité immuable de la foi, pour la précision et la 
valeur objective du langage magistral de PEglise, des témé- 
raires intrusions permises, par Giintherà la philosophie pro- 
fane, dans les matières dogmatiques les plus graves. 

La soumission du maître n'entraîna pas celle de tous ses 
disciples : les ferments panthéiste et criticiste avaient saturé 
trop longtemps l'atmosphère intellectuelle des Universités 
allemandes pour ne pas trouver accueil dans l'âme de bien 
des penseurs catholiques, et pour tous ceux-là le mirage 
d'un compromis entre l'orthodoxie et leurs opinions philo- 
sophiques avait été la meilleure recommandation des har- 
diesses de Gûnther. Ils ne se résignèrent pas à l'abandon 
complet de leur rêve. Aussi le concile du Vatican, éclairé et 
préparé en ce point par les rapports des évêques d'Allemagne, 
crut opportun de revenir sur la question du sens des formules 
dogmatiques pour la clore décidément. Après mûre délibéra- 
tion,, l'unanimité des Pères, confirmée par l'autorité de Pie IX, 
déclara sous forme canonique, le 24 avril 1870, que nul ne 
saurait sans errer dans la foi « soutenir que le progrès des 
sciences pourrait mener à attribuer aux dogmes proposés 
par l'Eglise un sens différent de l'intelligence qiCen a eue 
et qu'en a l'Église^ ». 

Le temps seul a manqué aux Pères du concile pour fixer 



1. Bref de Pie IX au cardinal Geissel, archevêque de Cologne, adressé le 
15 juin 1857. On en trouvera la partie doctrinale dans Y Enchù'idion syniho- 
lorum et definitionuin..., de Denzinger-Stahl, 7* éd., Wurzburg, 1895, p. 361, 
ou le Lihellus Fidei du P. Gaudeau, Paris, Lethielleux, 1898, p. 140. 

2. Adressé le 30 mars 1857. Denzinger-Slahl, ihid., p. 362. 

3. Acta et décréta Sacrorum Conciliorum { Collectio Lacensis), YIl, 



SES CAUSES ET SES LIMITES 319 

sur ce point renseignement catholique par une déclaration 
doctrinale plus ample. Dans le projet de constitution dog- 
matique « sur la doctrine catholique », qui devait être soumis 
aux corrections et à l'approbation des Pères, le chapitre xi 
était ainsi conçu : « Des maux nés de la confusion pernicieuse 
des rapports légitimes entre la science et la foi, Tun des plus 
graves est celui-ci : des hommes téméraires osent expliquer 
à leur guise les mystères mômes et le sens de la révélation, et 
détourner ces dogmes très saints à une signification que re- 
poussent la foi universelle et la doctrine ecclésiastique, pour 
l'accommoder à la mesure trompeuse de l'esprit humain. 
Ainsi, en mettant sous les mots de l'Eglise, qui sont con- 
servés, un sens différent, on semble dire la môme chose; en 
réalité, l'on dit autre chose. Ces novateurs ne craignent pas 
d'affirmer qu'à cause des déficits de la philosophie, qui n'ont 
pas permis delà parfaire, l'intelligence du dogme est restée 
jusqu'à présent imparfaite dans l'Eglise; mais que mainte- 
nant la raison cultivée par la science voit jour à une intelli- 
gence véritable et propre de toutes les vérités révélées. Mais 
le fondement divin restera ferme, car la doctrine de foi, en- 
seignée par Dieu aux hommes pour qu'ils la croient sur l'au- 
torité du Révélateur, n'est pas un système de philosophie 
que puisse parfaire l'esprit humain. C'est un dépôt, dont la 
garde, l'explication, la définition, ont été confiées par Dieu à 
l'Eglise infaillible assistée du Saint-Esprit. Il conste donc 
qu'on doit retenir inviolablement le sens du dogme tel que 
l'Eglise le proclame : changer ce sens ne serait pas un pro- 
grès scientifique, mais une perversion hérétique ^ » Il n'est 
guère douteux que ces graves considérants, sauf quelques 
modifications accidentelles, fussent devenus doctrine de foi, 
si le concile n'avait pas été interrompu. Ils expriment en 
tout cas la pensée de l'Église sur le point qui nous occupe. 

col. 256 : « Si quis dixerit fieri posse ut dogmatibus ab Ecclesia propositis, 
aliquando secundum progressum scientiœ sensus tribuendus sit alius ab eo 
qiiem intellexit et intelligit Ecclesia, A. S. » 

1. Acta et décréta Conciliorum. . [Collectio Lacensis), VIT, col. 513. On 
peut voir plus loin, dans les explications jointes au Schéma par les théolo- 
giens du Concile (îhicl,, col. 5o7, sqq.) que ce chapitre était dirigé contre 
l'erreur de Gûnther ; on trouvera aussi dans ces pages les limites que ces 
théologiens autorisés assignaient à l'« cvol"aii;)n du dogme ». 



350 L'ELASTICITE DES FORMULES DE FOI 

Il n'est pas besoin d'ailleurs de ces foudres. Qui ne voit 
que des concessions analogues à celles de Gûnther, sous 
couleur d'élargir les formules dogmatiques, ou de les expli- 
quer, les détruisent en fait ? Bon à titre de scrupule artis- 
tique, pour les raffinés qui ne veulent garder du passé que le 
décor, des doctrines traditionnelles que le vêtement verbal, 
des rois déchus que les médailles noblement frappées à leur 
effigie ! Bon encore, à titre d'expédient, pour rassurer les 
consciences inquiètes de ceux qui répugnent à mettre leurs 
aff'ections à l'unisson de leur pensée, et cherchent un com- 
promis pour sauver du moins le langage des croyances qui 
ont fait vivre leurs pères !... Mais l'homme de foi, et de bonne 
foi, répugne à ces inconséquences : il sait que c'est un so- 
phisme de prétendre, sous prétexte que les mots ne sont 
pas adéquats à la pensée, qu'ils ne la déterminent nullement. 
Il voit enfin que toute l'histoire des dogmes, si elle lui ap- 
prend à douter de certaines conséquences lointaines, que des 
théologiens particuliers ont prétendu tirer des formules de 
foi, lui crie plus haut encore que ces formules ont un sens 
certain, absolu, objectif, indépendant des systèmes éphé- 
mères, sens qu'on ne peut changer sans réduire à un vain 
catalogue la tradition chrétienne tout entière. 

II 

La notion d'une plasticité sans limite étant écartée par la 
raison comme par la foi, reste à examiner à quoi se réduit, en 
dernière analyse, le contenu révélé des formules dogma- 
tiques. Les expressions, les adages, les anathèmes, ne sont 
que pour ce contenu : seul il les « spécifie «, comme on dit 
dans l'École, et les fait participer en quelque manière à son 
immutabilité. — Le délimiter sera donc fixer son terme ex- 
trême à l'élasticité qu'on peut sans faute attribuer aux for- 
mules. 

Le problème ne se poserait pas, si les mots rendaient adé- 
quatement la pensée, si les axiomes autorisés ou définis par 
l'Eglise exprimaient, sans équivoque possible et sans plus, 
les vérités révélées. Alors encore il y aurait une philosophie 
impliquée par nos formules, puisque, sous peine de les vola- 
tiliser, de les arracher aux prises fermes de l'esprit, il faudrait 



SES CAUSES ET SES LIMITES 351 

supposer un sens précis aux notions dont elles nous affir- 
ment le lien ou l'incompatibilité. Mais cette philosophie, par- 
tie intégrante, à titre de fondement rationnel, des vérités de 
foi, serait couverte en entier par l'autorité divine : la con- 
tester serait mettre en question le dogme même. Au cas où 
ces conditions se réaliseraient (et nous verrons qu'il en est 
à peu près ainsi pour certaines définitions, élaborées par une 
longue suite de travaux patristiques ou conciliaires), l'élasti- 
cité des formules serait réduite à rien. 

Mais cet idéal, presque jamais pleinement réalisé, est le 
plus souvent bien loin de l'être; et cela par le fait du voca- 
bulaire, insuffisamment expressif ou trop ambigu, par le fait 
aussi des concepts de philosophie humaine qui entourent, à 
la façon d'une atmosphère, et sans y être nécessairement im- 
pliqués, les définitions dogmatiques. 

Dans Papplication de ces causes d'élasticité aux diverses 
formules en honneur dans l'Eglise, le principe qui nous gui- 
dera est celui de la conservation intégrale et du développe- 
ment nécessaire du dépôt de foi. C'est là le plan, le dessin 
authentique auquel il faut rapporter l'histoire du dogme, et 
dans cette histoire l'aspect qui nous occupe. 

Tous les naturalistes assignent à l'évolution vitale un prin- 
cipe intérieur (qu'ils l'appellent d'ailleurs forme^ âme ou 
force) qui, prenant le germe au point le plus obscur de son 
origine, en dirige impérieusement la croissance, façonne ses 
organes et sculpte dans la matière plastique qu'il s'assimile, 
pour un temps plus ou moins long, un être pourvu de tout ce 
qu'il lui faudra pour subsister et devenir parfait dans son 
ordre. Ainsi en va-t-il de l'assistance du Saint-Esprit : elle 
est, dans le développement vital de la dogmatique chrétienne, 
l'âme, la forme qui, gardant le trésor de vérités, clos quant à 
la somme des affirmations révélées, indéfiniment extensible 
quant à leur proposition, règle l'adaptation de ces vérités 
aux besoins des esprits droits, met en relief leur opposition 
aux efforts téméraires, toujours prêts à y ingérer des spécu- 
lations humaines^. Gardons-nous d'ailleurs, en pressant trop 

1. Toute cette comparaison ne tient que sous le bénéfice de la différence, 
que je développerai amplement plus loin, entre l'évolution d'un organisme 
vivant et celle d'une doctrine. L'idée du Saint-Esprit âme de l'Église domine 



352 L'ELASTICITE DES FORMULES DE FOI 

la comparaison, d'attribuer à cette âme de l'Église un rôle 
vague ou panthéistique : c'est par les individus directement 
soumis à son influence que cette action s'exerce, et d'autant 
plus que leur rôle dans la communauté chrétienne exige des 
lumières plus pures, un discernement plus infaillible. 

C'est à cette règle que sont assujettis les éléments que 
l'Eglise emprunte, dans le cours des âges, à la matière infi- 
niment plastique, et très diverse en qualités expressives, des 
langues humaines. 

Et un point à noter d'abord, c'est que rarement l'Église, au 
début, créera son vocabulaire. Avec le temps seulement, et 
pour ainsi dire pressée par les hérésies ou les subtilités, ne 
trouvant pas de mot capable de porter l'empreinte sacrée 
qu'elle veut rendre indélébile, elle frappera, comme une mé- 
daille à l'effigie nette, un vocable nouveau dont le sens con- 
sacré permettra de symboliser en toute brièveté, en toute 
exactitude, une doctrine spécifiquement chrétienne ^ Mais, 
durant les premiers temps, l'utilité des fidèles et la simpli- 
cité même de ses exposés dogmatiques lui conseilleront 
d'emprunter au langage vulgaire, aux mots connus, à ces 
monnaies déformées par l'usage et d'un relief usé, les termes 
de ses définitions. Ainsi en sera-t-il toutes les fois que la 
philosophie élémentaire courant sous les mots suffira au 
dogme, l'idée qu'ils évoquent traduisant avec une exactitude 
approchée le fait de foi. Telle la forme qui préside au déve- 
loppement d'un organisme vivant : elle s'assimile les élé- 
ments ambiants, et ne tend ses énergies vers d'autres que 
lorsque ces éléments sont déltères ou impuissants à sou- 
tenir l'être qu'elle anime. 

C'est à cette première expression des dogmes que se rat- 
tachent les formules des symboles, les adages patristiques, 
les normes doctrinales qui ont cours dans la théologie an- 
tique. Mais leurs affirmations n'ont pas suffi longtemps à gar- 
der aux professions de foi un sens certain. Aux temps les 

tout le livre du cardinal Manning : The temporal mission of the Holy Ghost 
(la Mission temporelle du Saint-Esprit), livre qui complète, de ce point de 
vue, l'ouvrage de Newman cité plus haut. Voir Heramer, Vie du cardinal 
Manning. Paris, Lethielleux, 1898, p. 151, sqq. 
1. Transsubstantiatio, deiTrapôsvoç. 



SES CAUSES Eï SES LIMITES 353 

plus reculés, Dieu, homme, âme, création, toutes les notions 
primordiales de la foi chrétienne durent être expliquées, ne 
fût-ce que par un déterminant qui exclût les interprétations 
analogiques. Le souci du vocabulaire est déjà beaucoup plus 
sensible chez saint Jean ou dans les Epîtres de saint Paul que 
dans les Évangiles synoptiques ; et les plus anciens sym- 
boles, la formule même de liturgie baptismale qui en est l'ar- 
chétype, qualifie Dieu de « tout-puissant » (TuavTox-paTwp)!. Sans 
la mention de cet attribut, d'ailleurs traditionnel chez les 
croyants d'origine juive, eût-on assez marqué la souveraineté 
qui lui convenait, pour le monde polythéiste d'alors, et même 
pour les chrétiens asservis à la lettre des Ecritures^? 

L'on dut bientôt pousser plus loin ce soin d'exactitude 
verbale que saint Paul, à la fin de sa carrière^, recomman- 
dait déjà si instamment. En face des vérités qu'on croyait 
simplement, dont la conscience, si Ton ose dire, universelle, 
ne nécessitait pas une grande précision de termes, les es- 
prits curieux commencèrent à réfléchir. On les mesura aux 
philosophies d'alors, aux spéculations alexandrines surtout, 
pour voir sur quels points il y avait incompatibilité, sur quels 
accord possible. Sans cesser de croire fermement, les chré- 
tiens hellénisants se prirent, avec saint Justin, beaucoup plus 
avec Théophile d'Antioche, Clément d'Alexandrie, Hippo- 
lyte, à philosopher sur leur foi. D'autre part, des esprits 
moins pondérés ou plus superbes avaient commencé, du 
vivant même des apôtres, à interpréter, d'après leurs rêve- 
ries ou leurs systèmes, les énonciations chrétiennes. Enfin, 
les polémistes païens prétendaient en démontrer l'inanité 
par la raison naturelle. 

Le légitime besoin de prendre possession, par la réflexion 
et l'analyse, de leurs croyances, aussi bien que la nécessité 
de réfuter les hérésies et de répondre aux libres penseurs 

1. Voir P. BatifFol , Anciennes littératures chrétiennes^ la littérature 
grecque, Paris, 1897, p. 69. 

2. Ce souci n'est pas attribué sans fondement aux gardiens de la doctrine 
révélée. En 380, dans un monde déjà pour une grande part chrétien, le pape 
Damase rappelle encore que le terme de « dieux » n'est appliqué qu'analo- 
giquement, dans TEcriture, aux anges et aux hommes. Voir le texte de sa 
déclaration dans V Enchiridion de Denzinger-Stahl, 7® éd., p. 13. 

3. I Tim., VI, 20 ; II Tim., ii, 15. 

LXXVI. — 23 



354 L'ELASTICITE DES FORMULES DE FOI 

de la gentilité, forcèrent les docteurs chrétiens à préciser le 
contenu des formules. On ne pouvait les comprendre bien, ni 
les défendre efficacement sans serrer de plus près leurs formes 
verbales. Ce fut une tâche très délicate et difficile. L'exemple 
des écrits inspirés était là pour montrer que les ressources 
offertes par le langage philosophique en usage n'étaient 
pas à dédaigner^; mais l'assistance d'en haut ne dirigeait 
plus aussi pleinement les docteurs particuliers dans l'adap- 
tation de ce langage aux conceptions chrétiennes. Les mots 
gardaient leur sens ancien sous les significations nouvelles 
qu'on leur imposait, ou exprimaient gauchement ce qu'on 
croyait exactement. Et comme ce mouvement intellectuel 
avait surtout pour promoteurs les théologiens privés, — 
l'Église, par son magistère autorisé (Papes et Conciles), 
n'intervenant guère que pour approuver leurs formules ou 
ramener au sens vrai des doctrines dont elle seule avait 
le dépôt, — l'on vit se produire des faits très curieux et 
instructifs pour le point qui nous occupe. 

Un adage susceptible d'un sens orthodoxe , et même 
assez heureux dans sa teneur, devint l'occasion de tels abus, 
par la subtile perversité ou par l'inintelligence de ceux qui 
l'employaient, qu'il fut, non pas condamné, mais positive- 
ment déconseillé, comme captieux pour la foi du peuple 
chrétien, et ses fauteurs désavoués. Il est vrai que peu 

1. Il faut pourtant se garder de croire que les apôtres aient, en usant inten- 
tionnellement des termes philosophiques de leur temps, transporté dans le 
dogme chrétien des notions profanes. Pour ne citer qu'un exemple particu- 
lièrement célèbre, le début de l'Evangile de saint Jean renferme, sous des 
mots philoniens, une doctrine tout entière biblique et chrétienne. « Si, comme 
le remarque M. l'abbé Loisy, la spéculation judéo-alexandrine a fourni à 
saint Jean le mot de logos et lui a en quelque sorte préparé des lecteurs 
pour l'entendre,... il est vrai pourtant que la doctrine johannique du logos a 
des racines dans l'Ancien Testament, soit dans les livres sapientiaux, soit 
dans le commentaire philosophique de la Genèse. La forme qu elle prend dans 
V Évangile est spécifiquement chrétifnne. L'idée du logos est le point où l'en- 
seignement apostolique rejoint la philosophie du temps, mais c'est pour sub- 
stituer à une notion indécise et flottante, familière d'ailleurs à beaucoup d'es- 
prits, une notion très nette. L'application de cette idée à l'histoire évangélique 
devient comme la définition scientifique du Christ sauveur... L'idée johan- 
nique du Verbe est à interpréter par l'Evangile, et l'on s'exposerait à un per- 
pétuel contresens en voulant expliquer l'Évangile par la théorie du logos dans 
Philon. » {Le prologue du quatrième Evangile, dans la Revue d'histoire et lit- 
térature religieuses, 1897, n® 1, p. 46.) 



SES CAUSES ET SES LIMITES 355 

d'années après, le danger d'en mésuser ayant disparu, on 
lui rendit droit de cité dans la dogmatique chrétienne*. 

Inversement, le dogme de l'unité de Dieu avait trouvé sa 
formule énergique dans la Monarchie appliquée au gouver- 
nement divin 2. En un temps où l'étude des dogmes trini- 
taires donnait lieu à tant de controverses et d'erreurs, l'ex- 
pression était dangereuse, surtout par ce qu'elle ne disait 
pas. Dès l'aube du troisième siècle, TertuUien la dénonçait 
comme le mot de ralliement de ceux qui, sous prétexte de 
mieux sauvegarder l'unité en Dieu, détruisaient le vrai con- 
cept de la Trinité^. Néanmoins, en dépit de cette usurpation, 
qui fit donner aux hérétiques antitrinitaires de ce siècle le 
nom commun de « monarchiens » (Ébionites. Patripassiens), 
la formule ambiguë et suspecte fut reprise par le pape Denys 
(259-268), et entra définitivement dans l'orthodoxie ecclésias- 
tique par l'explication magistrale qu'il en donna contre les 
Sabelliens qui en abusaienf^. 

Cent ans plus tard éclataient entre docteurs grecs et latins 
les discussions les plus acerbes, les premiers repoussant, 
les autres voulant faire prévaloir une définition qui affirmait 
dans la Trinité la réalité de trois « personae » (rpia xpocwTra). 
L'accord se fit quand on se fut aperçu, par les explications 
fournies de part et d'autre, que, la pensée étant unanime, le 
mot seul, dans lequel les Pères grecs déploraient un reste 



1. Il s'agit de la fameuse formule : « Unus de trinitate passus est », pro- 
posée par des moines scythes pour tenir dans la liturgie du Trisag-icw la place 
du « Crucifixus pro nobis », introduit par le patriarche d'Antioche Pierre le 
Foulon (vers 470). La formule fut suspectée de monophysisme, et ses patrons 
durent aller à Rome protester de leur orthodoxie. Le pape Hormisdas, sans 
condamner leur formule, donna nettement tort à leurs intrigues et à leurs 
subtilités. Dans une lettre datée du 13 août 520 [Epistula lxx. Migne, P. L., 
LXIII, 490-493), il les traite d'hypocrites et de superbes. Quelques années 
plus tard, la même formule, expliquée dans un sens orthodoxe, parut faciliter 
la rentrée dans l'orthodoxie des sévériens, et le pape Jean II, consulté par 
Justinien, l'approuva en 533 [Joannis H, Epistula ad senatores. Migne, 
P. L., LXVI, 20-22). 

2. Peut-être à la suite du livre (aujourd'hui perdu) de saint Irénée : De 
monarchia? Yoir Migne, P. G., YII, 239-240. 

3. TertuUien, Adversus Praxcani^lll (Migne, P. L.,II, 158). « Monarchiam, 
inquiunt, tenemus... » 

4. « ... monarchiam, quae est augustissima Ecclesiae Dei prœdicatio, etc. » 
{Epistidx Dionysii papse adversus Sabellianos. Migne, P. L,, V, 109, sqq.) 



356 L'ÉLASTICITÉ DES FORMULES DE FOI 

de sens scénique (xpocwirov, personnage de théâtre, figurant), 
séparait les docteurs chrétiens. Le terme de personne, 
purifié dès lors de la saveur équivoque fixée en ses syllabes 
par son étymologie, fut adopté sans conteste dans la langue 
de l'Église*. Mais la lutte avait été chaude : la mort de saint 
Basile en fut attristée, et le maître de la terminologie ortho- 
doxe, saint Grégoire de Nazianze, tout en appelant de « purs 
fantômes engendrés par l'esprit de dispute » les différences 
de foi qu'on avait cru voir sous les chicanes de mots, avouait 
que « peu s'en était fallu qu'en déchirant des syllabes on 
ne déchirât le monde en deux- ». 

Ces exemples, qu'on pourrait aisément multiplier, suffisent 
à faire comprendre l'amplitude des variations qu'a dû faire 
subir au langage ecclésiastique l'ambiguïté de certaines for- 
mules. Ils montrent la pensée orthodoxe, d'abord familière 
à tous, même sous un habit d'emprunt, forcée par une suite 
de méconnaissances à se faire un vêtement à sa taille, mo- 
delé de plus près sur elle, et tel enfin que la mauvaise foi 
seule pût refuser de l'y voir. 

Les mots, au cours de cette élaboration, ont éprouvé bien 
des vicissitudes. Il en a été de mainte expression, même très 
autorisée, comme de ces locutions, en droit générales, mais 
que l'usage a restreintes à une acception précise : leur emploi 
ne se légitime plus que dans ce cas, mais on aurait tort de 
taxer d'incorrection les vieux écrivains qui s'en servaient 
plus bonnement. Ainsi de nos formules, avant que leur 
teneur, parfois vague ou équivoque, toujours approchée, eût 
reçu du magistère infaillible sa détermination authentique : 
leur élasticité verbale explique leurs fortunes diverses et 
leur emploi, par les Pères anciens, dans un sens qui ne 
serait plus exact. Une même foi a pu sans inconséquence 
les adopter tour à tour et les déconseiller. 

Qu'un hérétique s'en emparât, limitant arbitrairement leur 
signification, l'Église enseignante repoussait avec horreur 
une phrase qui, prise au sens du novateur, corrompait la 

1. Il faut lire sur toute cette question le brillant et vivant tableau qu'en 
a tracé le P. de Régnon : Études de théologie positive sur la Sainte Trinité. 
Paris, Retaux, 1892, t. I., p. 167-215. 

2. S. Gregor. Nazianz., Orat., 21, 35 (Migne, P. G., XXXV, 1126). 



SES CAUSES ET SES LIMITES 357 

pureté de la foi. Mais que cette usurpation cessât, rendant 
aux mots leur valeur naturelle, surtout qu'une autre erreur 
s'autorisât des répugnances de l'Eglise pour dénier toute 
réalité à une conception doctrinale que la première hérésie 
exagérait, l'autorité intervenait derechef, pour authentiquer 
une formule dont l'abus n'était plus à craindre, et qui expri- 
mait énergiquement un des aspects de la vérité révélée. Le 
Synode d'Antioche, qui, en 269, proscrivit l'usage du mot 
6(Aoou(yio; au sens de Paul de Samosate, partageait, sur la 
consubstantialité du Fils, la foi du Concile de Nicée qui fit, 
en 325, du même mot la tessère de l'orthodoxie ^. Le concept 
dogmatique a seul une valeur absolue : les termes ne la parti- 
cipent qu'à titre précaire. Nécessaires pour vêtir la pensée, 
ils ne l'incarnent pas jusqu'à ne faire qu'un avec elle : sans 
la trahir, ils la traduisent. 

Dans les axiomes dont la teneur verbale permet des inter- 
prétations diverses — et beaucoup des « efFata » théologiques 
les plus vénérables sont à cette enseigne ^ — ce qui reste 
donc, ce qui est immuable, c'est l'affirmation dogmatique à 
laquelle l'Eglise, par ses déclarations ultérieures ou son 
enseignement traditionnel a restreint leur signification. Tout 
le reste a pu avoir, a eu souvent, ses vicissitudes et ses saisons. 
Il faudrait une histoire du dogme chrétien pour fixer, en 
particulier, le sens hors duquel ces formules sont soumises 
à la caducité humaine^. Ce que j'en ai dit suffit à montrer quel 
élément d'élasticité introduit en elles l'imperfection expres- 
sive de leurs termes. 

Les limites de cette élasticité sont celles du rapport des 
mots aux concepts, et deviennent plus étroites à mesure que 
le vocabulaire ecclésiastique s'affine et se précise. Cause 



1. Voir Hefele, Histoire des conciles (fr.), t. I, p. 122, sqq. Saint Hilaire 
et saint Athanase, tout en différant sur l'application du décret synodal d'An- 
tioche aux erreurs de Paul de Samosate, s'accordent sur le fait de la con- 
damnation et reconnaissent sa légitimité. 

2. Hors de l'Eglise pas de salut ; — nihil redemptum nisi assumptum, 
etc., etc. 

3. On peut se servir, pour s'orienter en ce point, de la Dogmen- 
geschichie de Schwane (2e édit. Fribourg, 1892, et seqq). Le premier 
volume a été traduit sur la première édition par M. l'abbé P. Belet (Lyon, 
Delhorame). 



358 L'ELASTICITE DES FORMULES DE FOI 

très active du développement dogmatique aux premiers siè- 
cles, cette impropriété relative des sentences doctrinales tend 
constamment à se réduire et ne conserve que dans l'his- 
toire du passé une importance capitale. 

LÉONCE DE GRANDMAISON, S. J. 

{A suivre.) 



L'ALASKA 



OBSERVATIONS D'UN MISSIONNAIRE 

Troisième Partie * : 
IDIOMES — MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE — LA MISSION 



1. — Idiomes 

Le don des langues ne serait pas un luxe pour qui veut 
séjourner en Alaska. Outre l'anglais que parle la population 
américaine, le français que parle la population canadienne, 
le russe, le suédois, l'allemand, l'italien ont leurs représen- 
tants dans ce pays où toutes les nationalités se coudoient. 
Mais la grande difficulté pour les étrangers vient des langues 
indigènes. 

Ces langues présentent quatre grandes divisions aussi 
différentes entre elles que le français et l'anglais. 

C'est d'abord le haïda^ langue en usage dans l'île du Prince- 
de-Galles, au sud du grand archipel d'Alexandre qui forme 
l'Alaska méridional. Puis vient le tlingit^ parlé le long du 
littoral et dans les îles, depuis Fort-Wrangel jusqu'à Sitka, 
Juneau, Chilkat, Yakutat et jusqu'à l'île de Kodiak. A partir 
de Cook's Inlet, domine V innuit ou malamut^ qui est parlé par 
tous les Esquimaux du littoral de la mer de Behring et de 
l'océan Glacial arctique jusqu'au Labrador. Enfin le nulato 
est la langue des tribus indiennes de l'intérieur de l'Alaska 
avec lesquelles nous sommes en rapport. 

Il y aurait à ajouter d'autres idiomes, comme Valintien^ le 
tanana^ le tekak et le stick, mais jusqu'à présent notre apos- 
tolat ne s'est pas étendu aux contrées où on les parle. Parmi 
les quatre langues indiennes principales, trois, à savoir : le 
tlingit, le malamut et le nulato, ont été l'objet de l'étude de 
nos missionnaires. 

1. Y. Études, 5 et 20 juin 1898. 



360 L'ALASKA 

Afin de nous faire quelque idée de la différence et de l'har- 
monie sauvage de ces idiomes, voyons la forme que revêt le 
(( Notre Père » dans chacune de ces trois langues. 

A Juneau, dans la petite chapelle de Notre-Dame-du-Rosaire, 
admirablement située sur la baie du a Gatineau Ghannel », à 
portée des Indiens de Juneau, de Douglas Island et de Takou, 
voici comment les quelques Indiens catholiques qui forment 
le noyau de notre chrétienté récitent en tlingit leur Pater : 

— A ish tikekeieate, 

— iake tsheltakat katch assaku issaï, 

— iake tlok ikortesatin, 

— mehtike kohonsh mitsiko ihorotenke iake orhontsu itlatkaierhate. 

— iackie tshetakatikeie arheratnoteh ; 

— akat isaklok atlushkeie atch orhon tsuakatatse omikok astntlushke 

[tshakoneiete sraseieh, 

— athu kaslatsin tlitsu tlutchaten kotuunukok, 

— akaslamatl atlushkeie. tshatluk ienkate. 

Le malamut a fait l'objet spécial des études du P. Barnum. 
Depuis son arrivée dans la mission d'Alaska, il s'occupe 
à écrire une grammaire et un dictionnaire de cette langue. 
Nos missionnaires attendent avec impatience l'impression 
d'un ouvrage qui leur permettra de connaître plus aisément 
un idiome parlé, comme nous l'avons dit, par tous les Esqui- 
maux. 

Nos Pères du début de la mission, les pionniers de la pre- 
mière heure, en apprirent les rudiments surtout avec les 
enfants qui fréquentaient notre école. Le langage dont ils se 
servaient en emprunta un caractère enfantin, qui faisait rire 
les vieux sauvages. Si bien qu'un jour un vieil Indien, que 
le missionnaire instruisait, ne put s'empêcher de dire avec 
quelque humeur : « Mais, Père, vous parlez comme les en- 
fants; ce n'est pas ainsi que nous parlons, nous. » 

Donnons le Pater tel que nos premiers chrétiens esqui- 
maux, à Tanana, Akulurak et dans le voisinage, le récitaient 
avant l'introduction de la version Barnum et G'^ 

— Atavut kelagamituten, 

— Atran keniklutapikekut, 

— tamalkomta ershakorput anaïokotanenret, 

— umenan atorho pileaka nunam kaenanun kaetlun kelagamun» 



OBSERVATIONS D'UN MISSIONNAIRE 361 

— chikerkut wanerpak tana piuktukut, 

— Ipenun aka knean kartukut Ipet plukshkikut kaetlun wankuta 

[plukshitarput akakneankartok wankutnun, 

— ikaioerkut tegunrechekarput ashilinok, 

— anertorkut ashilinoromuk. — Amen. 

Celte langue a peu de sons gutturaux, et paraîtra très douce 
comparée à la langue parlée dans l'intérieur par les Indiens 
de Nulato. Le P. Robaut, venu avec Mgr Seghers, et le 
P. Ragaru, arrivé l'année suivante, ont été les premiers, 
sous la direction du P. Tosi et avec l'aide d'Andrewska, 
le premier enfant baptisé dans l'Alaska par les mains de 
Mgr Seghers, à étudier cette langue difficile et compliquée, à 
laquelle maintenant le P. Grimont et le P. Monroe consa- 
crent toute leur attention. 

Voici le Pater en nulato, avec une traduction littérale en 
anglais : 

God thou in heaven &rt 

— Terrarhoto nen yoyit teinta 

Thy name vie like ail our hearts 

— nusa k aderhuta tetleksen tenazaia ^ 

Thou above a art 

— nen rhononsla ketoyona inlàn 

Thy will on earth in heaven like 

— norhvio konenkoka yoyit rhokatetan 

The thingg we want give us always 

— matetse nidoye tena tlanla tsorhoian. 

Sins from us take a away evil again us people who do 

— tsorhutlakatsen tcnarlio kalrhanelni, tsorhutlakatsen teuatse tetan'na 

from them we a take away in like manner 

[rhoborho kalratselni tsorhoka 

Help ui sins we will nol a like in order that 

— Tenatseini tsorhutlakatsen tsorhntotlkela torhorhon 

Sins away from hâve us 

— tsorhutlakatsen rhokotsetse tenaliko. — Amen. 

En voilà assez, trop peut-être, sur ces langues barbares. 

On voit si le missionnaire a besoin de constance pour se 
rendre maître de ces idiomes jusqu'à pouvoir les faire servir 
à l'expression des vérités les plus sublimes de notre sainte 
religion. 

Il ne lui faut pas moins d'éloquence pour devenir entraî- 
nant devant un auditoire aussi étrange que celui qu'on ren- 
contre dans les casines. 



362 L'ALASKA 

Imaginez en face de vous une vingtaine de bambins dans 
les accoutrements les plus grotesques, assis à la façon des 
tailleurs et vous regardant dans le blanc des yeux, tandis que 
les hommes, souvent à demi nus, ont suspendu pour quelques 
instants leurs occupations ou leursjeux, pour écouter, bouche 
béante, les paroles du missionnaire. Les femmes, admises 
seulement sur une invitation formelle dans la casine des 
hommes, se tiennent modestement à l'écart près de la porte, 
parfois même derrière le missionnaire, écoutant la parole de 
Dieu dans une attitude respectueuse et vraiment recueillie. 

Dans ces pieuses assemblées, le Père doit non seulement 
expliquer le catéchisme, apprendre les prières et administrer 
le sacrement de baptême, s'il y a lieu, mais il lui faut aussi 
avoir recours à tout son répertoire musical pour captiver et 
instruire ces grands enfants de la nature. 

II. — Premiers essais de musique religieuse en Alaska. 

Les Indiens de l'intérieur, aussi bien que les Esquimaux 
des côtes de l'Alaska, sont très amateurs de musique. Ils 
chantent en cadence, pendant les longues soirées d'hiver, en 
s'accompagnant d'une espèce de tambour. Cet instrument se 
compose d'un cercle en bois de deux à trois pieds de diamètre 
et d'une peau de vessie de phoque, fortement tendue dans 
l'intérieur du cercle. Les chants sont monotones, rappelant 
de loin les sons de l'instrument si cher aux Bretons. Le son 
grave du tambour marque la mesure, comme la grosse caisse 
dans une fanfare de village. 

Ces réunions se tiennent dans les casines d'hommes où les 
enfants sont aussi admis. Les femmes, pour y pénétrer, sont 
obligées d'attendre qu'on les invite, quand au chant doit se 
joindre la danse. Même dans ce cas, tout se passe avec une 
gravité qui ferait sourire tout habitant des pays civilisés. Au 
centre de la casine, un homme à genoux, la partie supérieure 
du corps découverte, avec des plumes au bout des doigts, 
s'agite sur place, à droite, à gauche, en avant, en arrière, de 
la façon la plus grotesque, tandis qu'autour de lui tous ceux 
qui participent à la fête chantent à l'unisson les airs les plus 
sauvages. Quant aux femmes, placées ordinairement en 
arrière du coryphée, elles reproduisent ses mouvements par 



OBSERVATIONS D'UN MISSIONNAIRE 363 

des gestes gracieux et variés. Leur costume est modeste et 
leur attitude irréprochable. 

Nous avons décrit précédemment quelques-unes des fêtes 
superstitieuses encore en usage parmi ces pauvres enfants 
de l'Alaska, dans lesquelles la musique a une large part. On 
comprend le charme que doit exercer la musique sur des êtres 
humains séparés du reste du monde par des distances 
énormes, privés de presque toutes les distractions dont 
jouissent les hommes vivant en société. Partout le silence 
effrayant du désert, toujours des neiges ou des glaces, sans 
que ni le chant des oiseaux, ni le spectacle changeant de la 
vie vienne jamais égayer la sévérité de cette nature polaire. 

Les missionnaires ont compris ce besoin. La religion, qui 
apporte à ces âmes les consolations d'en haut, devait aussi 
prendre à tâche d'y faire luire quelques rayons de joie 
humaine. Et puis la musique et le chant n'étaient-ils pas un 
moyen de rendre la prière, l'instruction religieuse et les céré- 
monies du culte plus attrayantes et par suite plus fruc- 
tueuses pour ces pauvres Indiens? Aussi, dès l'année 1889, 
lorsqu'arrivèrent, dans la mission d'Alaska, des Pères connais- 
sant la musique, on se mit à composer des chants sur les 
prières, le catéchisme et les différentes cérémonies. Qu'il 
nous soit permis de rappeler ici le nom du P. Paul Muset, 
que la mort devait ravir trop tôt aux labeurs de l'apostolat, et 
qui dépensa à cette tâche tant de zèle et de talent. 

A peine avait-il, au bout de deux mois, acquis assez de 
connaissance de la langue innuit pour se faire comprendre, 
qu'il adapta des airs variés à chacune des prières habituelles 
et composa un cantique en seize strophes, de huit vers cha- 
cune, résumant les vérités principales de la religion catho- 
lique. De plus, pour la première fête de Noël qu'il célébrait 
au milieu des Esquimaux, en même temps qu'il débutait dans 
la prédication indienne, il imagina de les préparer avec le 
P. Tréca à chanter la messe en latin sur des airs empruntés 
aux meilleurs compositeurs d'Europe. C'était sans nul doute 
la première fois, depuis la création du monde, que les paroles 
de la liturgie romaine étaient chantées par les voix de ces 
pauvres sauvages, à la gloire du Rédempteur. Les bénédic- 
tions du Saint Sacrement n'étaient pas moins solennelles ; les 



364 L'ALASKA 

Salutaris, les Ave Maria^ les Ave maris Stella^ les Tantum 
ergo^ éveillaient les échos étonnés de ces solitudes et ravis- 
saient les anges. 

On tenta autre chose. C'était beaucoup que les Indiens 
chantassent à l'église les louanges du Très-Haut. Ne pourrait- 
on pas supplanter les chants, le plus souvent superstitieux, 
qu'on entendait dans leurs casinos, par d'autres chants pro- 
fanes, mais purifiés des idées païennes? C'est là que le talent 
du P. Muset se déploya dans toute sa verve et son originalité. 

Bientôt on n'entendit plus dans les loges que des refrains 
nouveaux, édifiants et joyeux tout ensemble, sur tous les su- 
jets qui intéressent le plus ces sauvages : la chasse, la pêche, 
les armes à feu, le tabac, l'entrée ou la sortie de l'école, etc. 

Rien ne peut donner l'idée de la joie exubérante des Esqui- 
maux chantant les espérances du pécheur au moment du 
départ pour la pêche. Citons quelques strophes de cette 
marche des pêcheurs, sur un air bien connu : « Sainte Vierge 
Marie. » 

Int aiakatartukut \ 

tegearput nutarat amashertut ( 

1 , ., , > Uefrain. 

agaion kalugamitok l ' 

wankuta kaivrakut. ) 



Aneoka ashertok 
imarpim kaenane 
mitarut chanimintut 
ukut manareartukut. 



Nutarat ilakaput 
agaion wankutnum 
nutarat pileichea 
wattoa chanimituchi. 



3. Waslo tkinretuchi 
Ipichi ashituchi 
chaknok kemikataremchi 
tamalkouta ilakachi. 

Voici à peu près le sens de cette poésie un peu rude, mais 



OBSERVATIONS D'UN MISSIONNAIRE 365 

pleine de charmes pour les oreilles et le cœur des pêcheurs 
esquimaux. 

Allons, braves enfants, \ 

où le poisson abonde ; f t» /• • 

, . ,*^ ^ . > Refrain. 

le ciel nous est propice, ( ' 

et nos filets seront bientôt remplis. ) 

1, Le vent est favorable, 
la mer est agitée; 

le poisson n'est pas loin : 
nous saurons le surprendre. 

2, Poissons, nos braves amis, 

c'est pour nous que vous êtes faits; 
ne vous montrez pas rebelles, 
doucement approchez-vous. 

3, Malheur à vous, malins, 
si vous vous dérobez ; 

nous saurons bien quand même 
vous envelopper dans nos filets. 

La chanson du chasseur sur l'air de Cadet Roussel et celle 
du priseur, sur l'air Bon voyage., cher Dumollet., ne sont pas 
moins naïves. 

On nous pardonnera de donner ici trois ou quatre strophes, 
au hasard, de la chanson du priseur : 

Miluskartoa \ 

knakaka miluskarenktok f „ ^ . 

., , ^ > Refrain. 

miluskartoa [ ' 

miluskamuk chikerna. ) 



1. Miluska amakluku 
akneagok chaurertoa 
kanwok naskulennga 
miluskamuk tegeaka. 

2. Kanwok sla krocinarkok 
necka illone numito 
walô chavigeranreto 
amashertok miluskartoa 

3. Kanwok manareartoa 
chele nutarak tactok 
kizhane miluskartankartok 
miluskamuk tegeaka. 



366 L'ALASKA 

4. Kanwok nutagiertoa 
nutikvaeligoma 
walô miluskartoa 
nuttan nutiktoa. 

Voici la traduction libre de ce morceau de littérature esqui- 
mau, dont les incorrections ne surprendront pas, si l'on réflé- 
chit que son auteur n'avait encore que quelques mois de 
séjour en Alaska, quand il la composa. 

La prise de tabac, amis, \ 

est un besoin pour moi ; f t^ /. • 

, c • 1 • • } Refrain. 

SI vous voulez me taire plaisir [ ' 

offrez-moi du tabac, ) 



La prise de tabac 

est un baume pour tous les maux 

quand ma tête se brise, 

le grand remède est une prise. 



Mais quand l'hiver froid 
m'enferme à la maison, 
je tomberais dans la torpeur 
si je n'avais ma tabatière. 



3. Alors que je suis à la pêche 
et que le poisson se dérobe, 
toute ma consolation 

est de savourer une prise. 

4. A la chasse, quand le gibier 
approche à portée de fusil 

si la prise éclairait ma vue, 

je ne manquerais jamais mon coup. 

On peut rire de ces premières tentatives plus ou moins 
réussies de poésie et de musique en Alaska ; mais les mission- 
naires, grâce à ces industries innocentes, se voyaient ac- 
cueillis dans toutes les casines avec des transports de joie, 
et ces refrains populaires, en leur ouvrant les cœurs des sau- 
vages, leur permettaient d'y verser en son temps une semence 
féconde. 

Depuis, les choses ont marché. A Kozirefski, l'on peut en- 
tendre, les jours de fête, de beaux chants avec accompagne- 
ment d'orgue. Car Kozirefski possède un orgue. 



OBSERVATIONS D'UN MISSIONNAIRE 367 

III. — La Mission 

1** Mission de Nulato. — La mission d'Alaska — on l'a ra- 
conté naguère ici-meme^ — a été fondée dans le sang d'un 
martyr. La chrétienté de Nulato fut la première établie. 
Comme un général d'armée marchant le premier au combat, 
Mgr Seghers avait trouvé la mort dans la victoire (28 no- 
vembre 1886) et conquis la position de Nulato. C'est le 
point le plus central peut-être de cette immense mission 
d'Alaska. 

Nulato est un petit village situé sur le Yukon, un peu au- 
dessous de l'embouchure du Koyukuk, ce qui lui donne une 
importance considérable. Ce village n'est composé que de 
quelques huttes à l'entrée d'une crique poissonneuse. C'est 
là que le P. Ragaru éleva, en 1888, une modeste chapelle, 
près de la misérable habitation qui avait servi de première rési- 
dence aux deux compagnons de Mgr Seghers, les PP. Tosi 
et Robaut, pendant l'hiver de 1887-1888. Depuis, la mission 
de Nulato s'est agrandie d'une résidence de Pères plus spa- 
cieuse, d'un clocher, d'un petit magasin, d'un modeste ate- 
lier, et plus tard d'une église. Bientôt Nulato vit un hôte 
nouveau partager les privations et les misères du P. Ragaru. 
Mais la santé du nouveau missionnaire ne tarda pas à être 
ébranlée par un climat pour lequel il ne semblait pas fait, et 
il dut retourner aux Montagnes-Rocheuses par le premier 
bateau de l'année suivante. 

La mission de Nulato se distingue de toutes les autres, non 
seulement par son origine qu'a illustrée et sanctifiée le sang 
de Mgr Seghers, mais aussi par la solidité de la foi de ses 
habitants. C'est une véritable chrétienté. Au moment où nous 
écrivons ces lignes, elle est confiée au zèle infatigable du 
P. Crimont, assisté du P. Monroe. 

L'endroit où s'accomplit le drame sanglant de la mort de 
l'archevêque est situé à quelque cinquante milles en amont 
de Nulato. C'est là qu'au mois d'août 1892, en présence du 
P. Tréca, remplaçant le P. Tosi qui se rendait à Rome, des 
PP. Ragaru, Robaut, Barnum et de deux Sœurs de Sainte- 

1. V. Études, septembre 1893. 



368 L'ALASKA 

Anne avec quelques enfants de l'école de Kozirefsky, fut 
plantée une croix de bois. 

Ce monument, qui pouvait avoir quinze pieds de hauteur, 
s'enfonçait dans le sol d'une élévation naturelle en forme de 
tombeau, à une vingtaine de mètres d^es bords du fleuve. Or il 
arriva qu'en 1894, au moment de la débâcle des glaces, les 
Pères de Nulato virent, un jour, une croix, dressée sur un gla- 
çon, descendre majestueusement la rivière. C'était la croix 
élevée à Mgr Seghers qui semblait prendre possession de 
son domaine sur tout le parcours du Yukon. Les Pères la 
saluèrent avec émotion et sonnèrent la cloche. Les Indiens se 
réunirent et des prières s'élevèrent au ciel du cœur de ces 
pauvres habitants de l'Alaska, pour le salut desquels un 
évêque apôtre avait donné sa vie. Ce qui augmenta encore 
l'admiration des spectateurs fut que cette croix, à la hauteur 
de Nulato, se retourna vers l'église et s'arrêta quelques 
instants, comme pour reconnaître et bénir, à son passage, 
l'œuvre en faveur de laquelle le sang du martyr avait été 
versé. Car c'est pour prévenir les protestants à Nulato que 
Mgr Seghers hâta son voyage et hasarda sa vie. 

La croix ne tarda pas à s'éloigner vers l'ouest et alla se 
perdre dans la direction de l'Océan, sans qu'on l'ait jamais 
revue. On songea aussitôt à la remplacer par une autre plus 
solide. Ce fut un Indien d'une de nos missions des Montagnes- 
Rocheuses qui offrit, en son nom et au nom de sa tribu, de 
faire les frais de ce mémorial en l'honneur de Mgr Seghers. 
Celte année même, 1898, on a dû placer cette croix, avec 
solennité comme la première, sur le lieu sanctifié par le 
martyre, mais à une hauteur qui la met à l'abri des crues du 
fleuve. Et maintenant, du flanc de cette butte gigantesque, 
elle étend ses bras sur la vallée immense, attirant les regards 
de tous les voyageurs qui remontent ou descendent le cours 
du Yukon. Pour moi, je n'oublierai jamais l'impression pro- 
fonde que me causa la vue de ce lieu, désormais sacré, lors- 
qu'il se présenta pour la première fois à mes yeux, vers onze 
heures du soir, le 9 juin 1897. 

Puisse la mission de Nulato, qui possède ce monument, 
prospérer de plus en plus et devenir le centre d'une grande 
chrétienté ! 



OBSERVATIONS D'UN MISSIONNAIRE 369 

2" Mission de Kozirefski. — Kozirefski fut la deuxième sta- 
tion établie dans l'Alaska. Pendant que le P. Ragaru posait 
les fondements de Nulato, le P. Robaut était chargé par le 
P. Tosi de choisir un emplacement plus au sud, à portée à la 
fois des Indiens de l'intérieur et de ceux de la côte. Le point 
le plus favorable parut être en face de l'embouchure du 
Shageluk, un bras du Yukon de cent vingt milles environ 
de longueur, qui rentre dans ce fleuve un peu au-dessous 
d'Anvik. Anvik est un village indien, d'une centaine d'âmes 
environ, situé en face d'une île que forme la courbure de 
ce bras et qui porte le nom de Shageluk Island. 

A peine avait-on déterminé l'endroit précis de la nouvelle 
fondation, où l'on projetait une résidence, une église et une 
école, qu'on apprit, au mois de juin 1888, l'arrivée à Saint- 
Michel de trois Sœurs de Sainte-Anne, en compagnie du 
P. Czenna et du Fr. Rosati. On se hâta de finir la maison des 
Pères pour construire ceJle des Sœurs, qui arrivèrent avant 
l'achèvement du travail et furent obligées pendant quelques 
mois de loger sous la tente. Le P. Tosi dirigeait les cons- 
tructions avec son énergie accoutumée et l'école put s'ouvrir 
tant bien que mal au commencement d'octobre. Les com- 
mencements furent pénibles, mais adoucis par le courage 
héroïque des Sœurs et la docilité des quelques enfants admis 
dans l'école. Parmi eux se trouvait Andrewska, le premier 
Indien baptisé de la main de Mgr Seghers. 

Cette nouvelle mission fut placée sous le vocable signifi- 
catif de Sainte-Croix, nom qu'elle a porté depuis. La rési- 
dence des Pères s'élève dans une plaine bornée au nord par 
de petites montagnes boisées, dont les pentes douces vien- 
nent expirer à la mission. L'habitation des Sœurs est située 
à environ cent mètres en amont, un peu en arrière de celle 
des Pères et, par conséquent, sur un plan légèrement plus 
élevé et mieux protégé contre les vents du nord et de l'est 
par le contour de collines. Un peu plus tard, on construisit 
une nouvelle résidence des Pères et une école perpendicu- 
laire à la première, qui fut transformée en église. On ajouta 
par la suite une étable, quand le P. Judge arriva dans la 
mission, au mois de juillet 1890, avec un troupeau de vaches, 
chèvres, moutons, sans compter un gros chien de Terre- 

LXXVI. — 24 



370 L'ALASKA 

Neuve dont le nom, Jack, est familier aux habitants de Kozi- 
refski. Vers le milieu de la mission se trouve le landing- 
place pour les bateaux. L'aspect général de Kozirefski est 
riant : c'est l'un des sites les plus agréables de notre mis- 
sion. 

Le meilleur résultat de la mission de Kozirefski est l'école, 
qui est la mieux établie de toutes celles d'Alaska. Parmi les 
Indiens du village, les conversions sont peu nombreuses. 
Quelques femmes seulement fréquentent l'église ; les hom- 
mes sont encore, pour la plupart, sous l'influence des medi- 
cine-men et esclaves de leurs superstitions. 

En relation avec la mission de Kozirefski se trouve la sta- 
tion de Shageluk, vers le milieu du bras du fleuve Yukon. 
Il y a là un village indien pour lequel le P. Judge construisit 
une église et une résidence. 

Le fort Saint-Michel, sur Norton Sound, où abordent tous 
les navires, n'est pas très distant de Kozirefski en ligne 
droite. On peut, en hiver, en suivant Anvik-River, gagner 
Saint- Michel par la voie du portage; mais, en été, le seul 
moyen de communication est par la mer et le delta du fleuve 
Yukon. Nous y avons un poste de passage, que nous occu- 
pons au moment de l'approvisionnement : il date de 1895. 

3** La mission de Tanana^ transférée depuis à Akulurak. — 
La mission de Tanana se trouve située sur les bords de la 
mer de Behring, à l'extrémité du cap Vancouver. Elle fut 
fondée pour les Esquimaux sur l'ordre du P. Tosi, par les 
soins du P. Tréca nouvellement arrivé dans la mission 
d'Alaska, au mois de juillet 1889. Il y avait à cet endroit un 
village d'Esquimaux, d'environ quatre-vingts à cent âmes, 
avec un « trader » russe de Sitka, qui avait fui avec sa mère 
et sa femme pour échapper à la violence des Indiens. 

Au nord et au sud de Tanana se trouve une chaîne de 
montagnes, qui ferme l'horizon des deux côtés de la baie adja- 
cente au cap Vancouver. Dans la plaine qui s'étend entre les 
deux chaînes de montagnes coule, du nord au sud, une petite 
rivière qui se jette dans la mer vers le milieu de la baie. Le 
village indien et le poste de commerce sont situés entre la 
rivière et la baie. La maison de nos Pères fut construite à en- 



OBSERVATIONS D'UN MISSIONNAIRE 371 

viron cent mètres au-dessous, vers le sud, également entre 
la rivière et la baie. Cette maison se compose de deux parties : 
la première date de cette année 1889; l'autre fut ajoutée, 
pour servir d'église deux ans après. Le P. Tréca fut rejoint 
dans la station de Tanana par le P. Paul Muset, arrivé à 
Alaska au mois de septembre 1889. C'est là que la musique 
rendit de si grands services pour l'instruction des Indiens, 
ainsi que pour la solennité du culte. 

Grâce à la femme du trader russe, qui prêta son concours 
aux deux missionnaires pour amener les enfants à l'école 
et leur concilier la sympathie des Indiens, leur hiinistère fut 
très consolant et fructueux. Outre les baptêmes d'enfants, il 
y eut, dès la première année, quelques baptêmes, mariages 
et communions d'adultes. Les progrès furent enrayés par la 
crainte du trader de déplaire au prêtre russe. 

Pour montrer quel genre d'influence le prêtre russe exerce 
sur les populations de l'Alaska, mentionnons le stratagème 
employé par le pope Belkorf de la mission d'Ikogmut, sur le 
Yukon, en 1888, pour régulariser les mariages dans sa mis- 
sion. Il annonça un jour qu'un vaisseau de guerre russe, 
chargé de soldats, allait amener l'évêque russe et qu'un châ- 
timent sévère attendait tous ceux dont la situation ne serait 
pas régularisée avant son arrivée. La perspective du knout 
eut un effet magique. Ceux qui vivaient en concubinage s'em- 
pressèrent de solliciter la bénédiction nuptiale. L'évêque ne 
vint pas ; mais l'eff'et était produit. 

L'expérience démontra bientôt que la mission de Tanana 
n'était pas le lieu qui convenait pour une école, non plus que 
pour l'approvisionnement. En conséquence, au mois de juin 
1892, les Pères de Tanana furent appelés par le P. Tosi sur 
la branche la plus méridionale du Delta, afin de chercher un 
emplacement plus favorable. Après une première tentative 
infructueuse sur les bords du Kanilik, on trouva la position 
désirée, en face, sur les bords de l'Akulurak. On y transporta 
sur un raft la maison construite au bord du Kanilik. C'est 
ainsi que la mission d'Akulurak fut fondée, pour remplacer 
celle de Tanana, qui devint dès lors une station secondaire 
visitée seulement de temps en temps. 



372 L'ALASKA 

Mission d*Akulurak, — Akulurak [Akula-Tundra) est si- 
tuée dans une de ces plaines appelées tundras^ sur le bord 
le plus élevé de la rivière Akulurak. Cette rivière est l'une 
des bouches du fleuve Yukon. Elle formait jadis le lit du 
fleuve. Elle est la plus large des deux bouches, mais si rem- 
plie des sédiments charriés et accumulés depuis des siècles, 
qu'elle est devenue fort dangereuse aux steamers. Aussi pré- 
fèrent-ils l'autre bouche plus au nord. Le nom indien de ces 
deux branches du Yukon indique lui-même ce changement 
dans le régime du fleuve ; car l'une, au sud, est appelée 
« Knishlok », c'est-à-dire vieille rivière; l'autre, plus au nord, 
« Knishpak )> : c'est le nom actuel du Yukon en langue 
indienne. L'Akulurak est donc une rivière sortant du Knish- 
lok, à environ vingt milles au-dessous de la bifurcation du 
Yukon, et rentrant dans le fleuve après un cours d'environ 
soixante milles. Elle coule d'abord en ligne droite, puis elle 
prend la forme d'une ellipse très allongée par sa division en 
deux bras, l'un appelé Kanilik, le plus rapproché du fleuve, 
et l'autre retenant le nom d' Akulurak, jusqu'à un point où 
les deux bras se réunissent de nouveau pour se jeter en- 
semble dans le fleuve sous le nom de Kuimlek. Or, notre 
nouvelle résidence occupe l'un des nombreux replis de 
TAkulurak, à peu près au milieu de l'ellipse. Nous sommes 
ainsi dans une île, qui a 2 milles à peine de large sur 20 milles 
de longueur. 

Les petits villages indiens, au nombre de treize environ, 
dont cette partie du delta est constellée, justifient le choix 
fait de ce lieu pour notre mission. Tous ces villages sont ac- 
cessibles en une journée, et plusieurs d'entre eux, comme 
Kanilik et Noklerchorovigarmut, sont assez proches pour en- 
voyer chaque jour les enfants à l'école. Dans un rayon un peu 
plus vaste, on trouverait d'autres villages, au nombre d'une 
vingtaine, accessibles en deux ou trois journées. On peut 
évaluer à plus d'un mille le nombre des Esquimaux qui dé- 
pendent directement de cette mission. Dès la première année, 
le recensement des habitants de la région du delta, dressé 
par les soins du P. Tréca, comprenait 1600 habitants dont on 
connaissait les noms et la demeure. La partie recensée, il 
faut le dire, est surtout la partie sud du delta et s'étend, d'un 



OBSERVATIONS D'UN MISSIONNAIRE 373 

côté, jusqu'à Tanana et, de l'autre, dans la direction du Kus- 
kokvim, jusqu'à Chaléitmut, gros village de plus de 200 ha- 
bitants. 

Le grand obstacle pour les missionnaires est là, comme 
ailleurs, l'opposition des mediciné-men ^ qui entretiennent 
l'ignorance et la superstition parmi les indigènes dans un 
but intéressé. La coutume de ces sorciers est d'exposer les 
cadavres dans des caisses reposant à la surface du sol, à pro- 
ximité du village. Il arrive souvent que les chiens, attirés 
par la faim, viennent dévorer les membres de ces pauvres 
morts. Les Pères ont essayé de persuader aux Esquimaux 
d'apporter les morts à l'église et de donner à ceux qui étaient 
baptisés une sépulture chrétienne. Mais, l'inhumation des 
cadavres répugne à leurs habitudes invétérées et les medi- 
cine-men leur font accroire que changer rien à leurs cou- 
tumes superstitieuses serait pour eux la cause d'effroyables 
malheurs. 

Un vieil Indien chrétien mourant fut assisté par les Pères 
et reçut tous les sacrements de l'Église. Les Pères, avant 
de se retirer, donnèrent leurs instructions pour qu'on vînt 
les prévenir le lendemain matin de la mort, si elle survenait 
pendant la nuit. Les Pères ne reçurent aucun avis, mais ils 
apprirent que, la veille même, aussitôt après leur départ, le 
malade avait expiré et qu'on l'avait immédiatement exposé 
selon la coutume indienne. Quelques mois plus tard, nos 
Pères eurent la curiosité d'aller voir la tombe» Ils trouvè- 
rent la caisse, contenant les restes, renversée, et une partie 
des bras et des jambes dévorée par les chiens. Trois petits 
enfants baptisés, que les Indiens avaient refusé d'apporter à 
l'église pour la sépulture, se trouvaient dans le même état. 
Les missionnaires crurent de leur devoir d'enterrer ces restes 
suivant le rite et les honneurs chrétiens. Mais les parents 
furent si effrayés qu'ils transportèrent leur habitation ail- 
leurs, plus loin de la mission. 

C'est à Akulurak que le P. Gataldo fut envoyé dès son arri- 
vée en Alaska. Il est resté là depuis, en compagnie du P. Pa- 
rodi, qui visite Tanana, et du P. Barnum, qui achève sa gram- 
maire de langue malamut ou innuit. 

Pour compléter ce qui concerne les Esquimaux, disons que 



374 L'ALASKA 

le p. Tosi avait projeté un établissement près Kotzebiie-Sound, 
à l'entrée du Selawik. Si ce projet se réalise, comme nous 
l'espérons, notre mission des Esquimaux en Alaska s'étendra 
sur. tout le littoral de la mer de Behring et celui de l'océan 
Glacial. 

4° Mission parmi les mineurs du haut Yukon. — On a vu 
comment la mission a suivi dans son développement graduel 
un ordre pour ainsi dire méthodique. D'abord, on s'est oc- 
cupé des Indiens de Nulato, le point central de l'Alaska; en- 
suite, on s'est établi à Kozirefski, point intermédiaire entre 
les Indiens de l'intérieur et les Esquimaux des côtes ; puis on 
a fondé la mission d'Akulurak, en attendant celle de Kotze- 
bue-Sound, toutes deux spécialement destinées aux peuples 
esquimaux. L'œuvre des missionnaires commença donc par 
les populations indigènes; mais quand la perspective de l'or 
attira des flots d'aventuriers de tous les pays sur toutes les 
criques du haut Yukon, ils virent là aussitôt un nouveau 
champ offert à leurs travaux. C'est ainsi que, vers l'automne 
de 1895, le P. Judge s'établissait à Gircle-Gity, d'où il visitait 
Forty-Miles. En 1897, il arrivait à Dawson-Gity, sur le Klon- 
dyke, la ville de l'or, à la suite des mineurs qui émigraient en 
masse des deux premières stations, aujourd'hui désertes. Le 
P. Bougis a raconté ici-même l'établissement de l'hôpital 
de Dawson-Gity par le P. Judge ^ 

5** Mission de l'Alaska du Sud. — Ge district de l'Alaska, 
qui part du mont Saint-Elias et suit la lisière de la côte ouest 
de l'Amérique du Nord jusqu'au canal de Portland ou Port- 
Tongas, englobant en même temps toutes les îles de l'archi- 
pel Alexandre, fait partie de la région cédée par les Russes 
aux États-Unis en 1867. 

La ville la plus importante est Juneau, qui, par sa position 
centrale, est le rendez-vous de tous les steamers, et d'où l'on 
communique aisément avec tous les autres points du district, 
c'est-à-dire Douglas Island, en face de Juneau, de l'autre côté 
de Gastineau Ghannel ; Sitka, sur la côte ouest de Baranoff 

1. V. Études, 5 janyier 1898. 



OBSERVATIONS D'UN MISSIONNAIRE 375 

Island, et Fort Wrangel, sur le continent, à la hauteur de la 
pointe nord de l'île du Prince-de-Galles, et à l'embouchure 
de Stikeen-River. 

Mgr Seghers est le fondateur de l'église de Juneau, aussi 
bien que de celles de Fort Wrangel et de Sitka, comme il 
fut plus tard le fondateur de Nulato. Dès 1877, il avait, en 
compagnie du P. Mandart, fait un voyage apostolique à tra- 
vers l'Alaska du Nord, remonté la vallée du Yukon, depuis 
Saint-Michel jusqu'à Nulato et Nuklukayet. Il y passa l'hiver. 
Rien n'existait alors des missions actuelles. Nommé, au mois 
de décembre 1878, archevêque d'Emèse avec le titre de coad- 
juteur de l'archevêque d'Orégon, il retournait, l'année sui- 
vante, au printemps de 1879, dans l'Alaska du Sud, qu'il avait 
visité en 1873, et fondait l'église de Sainte-Rose de Lima, à 
Wrangel. Il confia cet établissement aux soins du P. Jean 
Althoff, jeune prêtre de talent et d'énergie, récemment arrivé 
de Louvain, qui devait pendant plus de quinze ans porter à 
lui seul tout le poids de ce rude ministère évangélique. 

La même année, Mgr Seghers fondait également l'église 
de Saint-Grégoire-de-Nazianze, à Sitka, qui portait alors le 
nom de Nouvel-Archangel ; il la confia au zèle du même mis- 
sionnaire. 

A cette époque, il n'était pas encore question de Juneau, 
qui deviendra plus tard l'active métropole de l'Alaska du Sud. 
Ce n'était alors qu'une solitude sauvage, habitée seulement 
par les bêtes fauves, qui pouvaient à peine se frayer un pas- 
sage à travers d'impénétrables forêts ; les montagnes où l'on 
voit aujourd'hui des mines en exploitation, comme Treadwell, 
Mexican, Red-Bullion, Sumdum, Sheepcreek, et Silver-Bow- 
Basin, n'avaient pas encore révélé les trésors cachés dans 
leurs flancs. 

En 1880, Mgr Seghers était nommé archevêque d'Orégon 
en remplacement de Mgr Blanchet décédé. Replacé, à sa de- 
mande, sur le siège de Vancouver par un acte du Saint-Siège 
en date du 7 mars, le zélé prélat s'empressa de visiter sa mis- 
sion de prédilection, l'Alaska, qu'il savait presque complè- 
tement abandonnée. Cependant la cité de Juneau avait pris 
naissance vers l'automne de 1880, et lentement, mais sûre- 
ment, cette nouvelle station de commerce, si bien située à 



376 L'ALASKA 

l'entrée des mines d'or de la région arctique, se développait 
et allait devenir la clé, pour ainsi dire, de la grande vallée du 
Yukon. Mgr Seghers le pressentit. Le P. AlthofF fut alors 
dirigé vers Juneau pour y établir sa résidence au centre du 
district entre Fort-Wrangel et Sitka. 

Le premier acte du ministère du P. AlthofF, à Juneau, d'a- 
près les registres, date du 24 décembre 1885. L'hôpital et 
l'école des Sœurs de Sainte-Anne, fondés vers 1886 avec une 
élégante et spacieuse église, sous le vocable de la Nativité 
delà Très Sainte Vierge, furent les fruits les plus importants 
du séjour du missionnaire à Juneau. 

Par un acte du Saint-Siège daté du 17 juillet 1894, l'Alaska 
passait de la juridiction spirituelle de l'évéque de Vancou- 
ver, Mgr Jean-Nicolas Lemmens, successeur de Mgr Seghers, 
à la juridiction d'un préfet apostolique. Le P. AlthofF retourna 
dans le diocèse de Vancouver, et le délégué apostolique aux 
États-Unis, Mgr SatoUi, demanda au R. P. Van Gorp, S. J., 
supérieur de la mission des Montagnes-Rocheuses, d'en- 
voyer à Juneau un Père de la Compagnie qui pourvoirait aux 
besoins des âmes dans toute cette partie de l'Alaska. Le 
P. Tosi, alors à Kozirefski, n'avait pas encore pu connaître 
le décret de sa nomination de préfet apostolique et moins 
encore remplacer le P. Althoff. Ce fut le P. René qui fut en- 
voyé de Missousa à Juneau, au commencement du mois de 
septembre de la même année 1894. 

Au mois de juillet 1896, arrivait le P. Pierre Bougis pour 
être l'assistant du P. René, en attendant leP.Tréca, qui était 
allé se rétablir à San Francisco. Notre seconde année de Ju- 
neau fut féconde en œuvres et en constructions. La petite ré- 
sidence, faite pour un seul missionnaire., fut agrandie. La 
venue du P. Bougis permit d'étendre notre ministère d'une 
façon régulière et suivie, non seulement à Douglas Island, 
mais encore à Sitka. Notre construction la plus importante 
fut la nouvelle résidence de Douglas Island, contiguë à la 
nouvelle école des Sœurs. La chapelle ouverte le 8 décembre 
est dédiée à Notre-Dame-des-Mines. 

Grâce à une aumône inespérée de France, on put, bientôt 
après, acquérir un terrain entre les deux villages indiens de 
Takou, à un mille environ de Juneau, position splendide, 



OBSERVATIONS D'UN MISSIONNAIRE 377 

toujours au soleil, au bord de la baie de Gastineau Channel. 
Une petite habitation fut élevée, et, le 9 avril, fête de Notre- 
Dame-des-Sept-Douleurs, bénite sous le vocable de Notre- 
Dame-du-Rosaire. Elle est spécialement destinée à servir de 
chapelle où le P. Tréca ira dire la messe et instruire les In- 
diens d'alentour dans la langue tlingit. Le Père a commencé 
une grammaire et un dictionnaire pratique de cet idiome. 
En janvier 1897, le P. René établit la ligue du Sacré-Cœur ou 
Apostolat de la Prière, qui compte maintenant une centaine 
de membres. En outre, les « Ladies of the Altar Society » 
ou Dames de l'Œuvre du Tabernacle, se réunissent chaque 
semaine pendant deux heures, l'après-midi, pour travailler à 
des ornements d'église. Enfin, tous les mercredis, les hom- 
mes, membres du Club Saint-Joseph, viennent passer la 
soirée à la résidence d'une façon agréable et instructive. 
Tantôt ils écoutent une lecture scientifique, historique ou 
religieuse, ou bien on cause en fumant un cigare, et chacun 
apporte son expérience de soldat, de mineur ou de marin. 

6** Les Sœurs de Sainte-Anne. — En 1888 arrivaient à Saint- 
Michel trois Sœurs de Sainte-Anne, du couvent de Lachine^ 
près de Montréal : R. M. Mary-Stephen, supérieure, sœur 
Mary-Joseph, sœur Mary-Pauline. Il est superflu de louer 
l'héroïsme de ces bonnes Sœurs, qui devaient être de si pré- 
cieuses auxiliaires pour les missionnaires. La première 
école fut fondée à Kozirefsky cette même année. La seconde 
ne date que de septembre 1894, et fut établie chez les Esqui- 
maux à Akulurak sur le delta du Yukon, où furent envoyées 
quatre nouvelles religieuses sous la conduite de sœur Mary- 
Zéphyrine. Le nombre des Sœurs s'était accru jusqu'au 
chiffre de onze. 

Les religieuses dans ces deux missions ont une installation 
séparée de la maison des Pères et de l'église, à une distance 
d'environ trois cents pieds. Leur œuvre est avant tout l'ins- 
truction des garçons et des filles. A Kozirefsky, il y a sépa- 
ration des sexes, même dans les salles d'école. Les garçons 
mangent chez les Sœurs, mais pour les récréations et la nuit ils 
sont dans la maison des Pères. Pendant l'année 1892-1893, le 
nombre des pensionnaires à Kozirefski monta à cent. Depuis, 



378 L'ALASKA 

on a fait un choix plus sévère et le nombre ne dépasse guère 
quatre-vingts. A Akulurak, les pensionnaires sont peu nom- 
breux encore. Quant aux externes, c'est une bande des plus 
irrégulières dans son assistance aux classes. On peut en dire 
autant de Kozirefski. 

Nos élèves pensionnaires indigènes ont des qualités excel- 
lentes d'esprit et de cœur. La plupart font des progrès dans 
l'étude de l'anglais, qu'ils parlent bien au bout d'un an. Ils 
sont doués d'une mémoire très heureuse, savent bien écrire, 
ont du goût pour le dessin et quelques-uns réussissent dans 
toutes les branches de l'instruction primaire : arithmétique, 
géographie, histoire, catéchisme et histoire de l'Eglise. Les 
filles, de plus, apprennent à fabriquer tous leurs vêtements 
et aident au lavage du linge, à la cuisine, à la boulangerie et 
autres services domestiques. 

Quelques-uns des garçons sont fort industrieux. Ils ont du 
goût pour la musique et chantent très convenablement à l'é- 
glise. Il va sans dire qu'on les occupe aussi aux travaux ma- 
nuels, comme couper du bois, travailler au jardin, aller pui- 
ser de Peau, etc. Les plus intelligents sont employés sur 
le steamer en qualité de chauffeurs, ou de « traders » pour 
les échanges à faire avec les Indiens. Ces enfants ont très 
bon esprit, sont attachés aux Pères et aux Sœurs, et font 
preuve d'une piété véritable. 

Quant aux adultes indiens, il n'y a eu encore jusqu'ici qu'un 
mouvement bien restreint de conversions. Gela tient aux 
préjugés très enracinés des vieux sauvages, à l'influence de 
leurs inedicine-meii^ à leur grande ignorance. Peu à peu, il 
faut l'espérer, la lumière se fera par les enfants dans les 
nouvelles générations. Les protestants n'ont pas été jusqu'ici 
un grand obstacle à notre action sur les Indiens. Les Russes 
sont plus à redouter; ils exercent encore une certaine in- 
fluence, surtout parmi les vieux et empêchent tant qu'ils 
peuvent ces pauvres gens de venir à nous. 11 y a excommu- 
nication pour ceux de leurs coreligionnaires qui se hasarde- 
raient à fréquenter notre église et à changer de religion. 
Bref, l'œuvre de la conversion des adultes est encore peu 
avancée ; il ne s'agit pas d'ailleurs d'entraîner tous ces pau- 



OBSERVATIONS D'UN MISSIONNAIRE 379 

vres Indiens dans notre foi, pour les en voir sortir de nou- 
veau avec leurs vices de païens, divorce, polygamie et autres. 

Telle est la situation générale des missions catholiques en 
Alaska. Si le zèle des missionnaires voudrait pouvoir se ré- 
jouir d'une plus ample moisson obtenue, le bien déjà fait est 
considérable, et l'avenir s'annonce avec de fortifiantes espé- 
rances. Il est d'expérience dans l'histoire de l'apostolat ca- 
tholique que les bénédictions divines sont toujours en pro- 
portion des sacrifices généreusement accomplis pour Dieu : 
à ce titre, les missions d'Alaska peuvent compter sur une 
spéciale abondance de grâces qui germeront et mûriront en 
fruits de salut. 

Jean-Baptiste RENÉ, S. J. 



UN ESSAI DE REHABILITATION DE HEGEL 



La Logique de Hegel^ est un livre travaillé, consciencieux, dé- 
taillé, et même un peu obscur. L'écueil était difficile à éviter, 
je l'avoue, dès lors qu'il s'agissait du célèbre penseur germain. 
Il semble toutefois qu'à travers tout ce détail et, pour ainsi parler, 
ce fourré épineux de déductions dialectiques, l'on eût pu mar- 
quer un peu plus les grandes lignes, tracer quelques routes 
larges et bien aérées. L'analyse est exacte, serrée de près; c'est 
bien, et il y a là un indéniable mérite de pénétration et de pa- 
tience. La doctrine hégélienne n'est pas vue d'assez haut, assez 
dominée. C'est un défaut, que ne rachètent pas suffisamment les 
aperçus plus synthétiques des derniers chapitres : La logique 
dans le système. — Le dogmatisme de Hegel. — Hegel et la 
pensée contemporaine. En dépit d'une réelle valeur de recherche 
et de réflexion personnelle, cette seconde partie laisse subsister 
le doute et l'incertitude sur les éléments fondamentaux de la 
doctrine. 

Ainsi, en quel sens faut-il entendre l'immanence de l'Idée dans 
les choses? — S'agit-il de la concordance nécessaire de la réalité 
avec un concept donné ou possible ; de la capacité, si vous le voulez, 
qu'ont les choses d'être représentées par l'Idée? Hegel lui-même 
indique cette interprétation, que M. G. Noël semble d'abord 
accepter (p. 10). En ce cas, le célèbre novateur aurait tout sim- 
plement repris à son compte et développé d'une manière assuré- 
ment fort obscure la notion traditionnelle de la vérité ontolo- 
gique. Et, pour le dire en passant, il serait intéressant et utile 
aussi de rechercher tout ce qu'il peut bien y avoir, tout ce qu'il 

1. La Logique de Hegel, par Georges Noël, professeur de philosophie au 
lycée Lakanal. Paris, Alcan, 1897. Grand in-8, pp. viii-188. Prix : 3 francs. 
Cet ouvrage fait partie de la Collection historique des grands Philosophes, 
en cours de publication. 



UN ESSAI DE REHABILITATION DE HEGEL 381 

y a en réalité de vieille philosophie, disons le mot, de scolastique 
démarquée chez Hegel et surtout chez Kant^ Quoi qu'il en soit, 
la doctrine précitée, qui résume, au fond, Fhégélianisme tout en- 
tier, paraît difficilement pouvoir être entendue en un sens aussi 
acceptable et aussi... arriéré. Pour Hegel, comme pour Platon et 
surtout pour Berkeley, toute réalité se réduit à l'Idée, est consti- 
tuée intrinsèquement par l'Idée; esse estpercipi. L'être des choses 
est, pour lui, purement intelligible et idéal. La chose en soi, l'objet 
de la connaissance posé comme possédant un être distinct de celui 
de la connaissance, ce ne sont pas là assurément des données hé- 
gjéliennes, du moins des données ésotériques. Toute autre paraît 
être la pensée intime, la pensée dernière du maître. 

Ou l'hégélianisme, considéré en lui-même et au point de vue 
de son moment historique, demeure à peu près inexplicable, ou 
il faut admettre que l'immanence, le réalisme de l'Idée y sont 
professés au sens le plus strict, j'allais dire : le plus évidem- 
ment panthéiste. Et c'est aussi, en dernière analyse, à cette se- 
conde interprétation que s'est rangé M. G. Noël (p. 152). 

Mais on peut alors objecter ce que Hegel a déclaré ailleurs en 
termes fort nets. La vraie philosophie, a-t-il écrit, doit sauver 
Vobjectmté de la connaissance. Elle doit être d'accord avec la 
conscience vulgaire, la raison vulgaire, la religion simple et la 
piété naïve. {Logique, édition Véra, t. I, p. 230 sqq. ; 184; 154. ) 
Or, je demande comment la valeur objective de la connaissance 
et les données de la conscience vulgaire, de la raison vulgaire, de 
la foi simple^ peuvent être sauves, si l'on tient d'ailleurs l'objet 
de la connaissance, quel qu'il soit, le monde du corps, l'âme. 
Dieu, pour une pure condition formelle, une fonction, si vous 
le voulez, de l'Idée; si l'on admet, en d'autres termes, l'imma- 
nence de l'Idée dans les choses au sens rigoureux de tout à 
l'heure ? 



1. Em. Kant, a écrit M. A. Fouillée, est le dernier des grands scolas- 
tiques. — Ce mot, paradoxal, si on le prend à la rigueur, est bien près 
toutefois d'exprimer une vérité, et une vérité féconde. Ouvrez la Logique, 
la Métaphysique, les Critiques, et vous verrez en quelque sorte affleurer les 
réminiscences de l'École. Ce qui est vrai de Kant l'est à plus forte raison de 
Leibniz ; et peut-être même y a-t-il quelque ridicule à le dire, tant le fait 
semble être manifeste. Mais il est permis de se demander s'il n'y aurait pas 
là, pour l'interprétation de la philosophie allemande, un élément d'infor- 
mation encore trop peu mis en œuvre. 



382 UN ESSAI DE REHABILITATION DE HEGEL 

En quel sens faut-il donc entendre cette doctrine ? La réponse 
à cette question, d'une importance capitale pour l'intelligence 
de l'hégélianisme, M. G. Noël ne Ta pas donnée, ce nous semble, 
d'une manière définitive. 

Encore un point qui demeure en litige, pour ne rien dire de 
plus : Hegel est-il panthéiste? M. G. Noël ne m'en voudra pas de 
ma franchise, si j'avoue que ses explications sur ce sujet me pa- 
raissent ressembler un peu trop à l'apologie de Spinoza par 
Hegel lui-même. Donc, on n'admet pas le reproche, et cepen- 
dant on avoue ce qui suit : « Hegel fait de l'imparfait lui-même 
un moment de la perfection absolue... Le Dieu de Hegel est im- 
manent, et transcendant tout à la fois. Il est l'être de toutes 
choses, il anime et dirige la nature et s'incarne dans l'humanité, 
sans perdre pour cela sa personnalité absolue, sans cesser d'être 
l'éternelle raison supérieure au temps et à l'espace... » (P. 143.) 
Tout cela, on en conviendra, est fort suspect, et M. G. Noël l'a 
bien vu. De là, sans doute, l'allure hésitante et la facture un peu 
confuse de cette discussion, où il a essayé d'éclaircir l'un des 
points principaux du système. 

Que son livre, d'ailleurs très sérieux et très méritoire, ne rende 
pas inutile un travail encore plus précis, plus pénétrant et plus 
suggestif, il n'y a nullement à s'en étonner, et il y a, au contraire, 
lieu d'espérer que lui-même nous donnera ce commentaire dé- 
finitif. M. G. Noël y sera aidé, sans nul doute, par son enthou- 
siasme, très sincère et aussi très explicable, pour le subtil pen- 
seur allemand. Et je ne vois, pour ma part, aucune difficulté à 
reconnaître, avec l'illustre historien de la philosophie, le cardinal 
Gonzalez, la haute puissance dialectique, la vigoureuse « maî- 
trise », dont Hegel a fait preuve d'un bout à l'autre de son œu- 
vre. On peut être, après tout, un admirable logicien au service 
d'une mauvaise cause; on peut déduire, avec une rigueur digne 
en soi de tout éloge, les conséquences d'une donnée sophistique. 
Or, c'est là précisément le cas pour Hegel comme pour son maître 
Kant. 

M. G. Noël, peu satisfait encore de ces concessions, voit dans 
l'hégélianisme 1' « expression la plus haute et la plus compréhen- 
sive de la pensée philosophique », et, pour la réi*uter, à son es- 
time, il ne faudrait rien de moins qu'un penseur de premier 
ordre, si c'est même là dire assez. « On ne peut prévoir l'appari- 



UN ESSAI DE RÉHABILITATION DE HEGEL 383 

tion du génie. Or, s'il a fallu un Leibniz pour réfuter Descartes, 
un Kant pour réfuter Leibniz, une seule chose est pour nous 
certaine : c'est que celui qui réfutera Hegel, qu'il doive apparaître 
demain ou qu'il tarde encore plusieurs siècles, sera lui-même un 
Hegel. )) (P. 184.) Ces paroles sont décourageantes. Nous sera- 
t-il permis, après cela, d'oser avancer que, dès le point initial 
de cet inattaquable procès dialectique, nous croyons apercevoir 
un sophisme ? 

L'être, dit Hegel, est identique au non-être, au néant; il a est 
en fait le néant, ni plus ni moins que le néant ». L'identité de 
l'être et du non-être a dans la philosophie hégélienne, personne 
ne l'ignore, la valeur d'un axiome fondamental. Le système tout 
entier est relié à cette première base, et cela d'autant plus étroi- 
tement que la déduction du maître est plus serrée, plus cohé- 
rente. Et si cette base nécessaire n'était qu'une pierre de rebut?... 
Si ce premier axiome impliquait une équivoque? 

L'être dont il s'agit ici, rappelons-le, est l'être pris en général : 
(( l'être pur » ou, en d'autres termes, ce que nous pensons quand 
nous prononçons le mot être^ sans préciser davantage. Ainsi, 
par exemple, nous disons : l'être est un bien; Vêtre est la pre- 
mière et la plus fondamentale des perfections ; les choses 
même les plus diverses, Dieu et la plus infime molécule, ont 
entre elles au moins ce trait commun qu'elles ont Vêtre, qu'elles 
sont. 

L'être ainsi entendu est identique au fion-être, ou néant : c'est 
la première proposition de la logique hégélienne. On pourrait 
objecter, tout d'abord, que le philosophe s'est engagé à marcher 
d'accord avec la raison vulgaire, la conscience vulgaire. Or, si je 
ne me trompe, rien ne semble plus évident au bon sens commun 
des simples, que la non-identité, l'opposition radicale et absolue 
de ces termes : l'être et le néant, être et ne pas être. Mais 
voyons la preuve. L'être pur, dit Hegel, est identique au non- 
être, parce qu'il est absolument indéterminé. Et par conséquent 
« il n'y a rien en lui qui puisse être l'objet d'une pensée, ou, si 
l'on veut, il n'est lui-même que cette pensée vide. L'être immé- 
diat, indéterminé, est en fait le néant, ni plus ni moins que le 
néant ». 

L'être pur est indéterminé : oui, sans doute par rapport aua: 
êtres particuliers dans lesquels il se précise et en quelque sorte 



384 UN ESSAI DE RÉHABILITATION DE HEGEL 

se spécifie, suivant la loi de son évolution idéale^. En lui-même, 
il a pour la pensée une valeur positive et déterminée. Yj^ètre^ en- 
core une fois, est le caractère primordial, le trait commun uni- 
versel de tout ce qui échappe au néant : Xètre est cette perfec- 
tion que notre esprit conçoit comme logiquement antérieure k 
toutes les autres et comme les résumant toutes, suivant la vue 
profonde de saint Thomas. 

\Jètrc^ dit le saint Docteur, renferme implicitement dans sa 
notion toutes les beautés, toutes les richesses, toutes les forces, 
tous les développements des êtres. Et M. G. Noël était, à son 
insu, bien près de saint Thomas, quand il a défini « l'Etre vrai — 
l'indéterminé déterminé comme déterminable, la matière amorphe 
et fluide qui peut prendre toutes les formes ». 

Oui, \etre est déterminable relativement au développement 
ultérieur de sa notion, mais il est déterminé en lui-même. Son 
indétermination est relative, non absolue. Et par là il se distingue 
radicalement du non-être, du néant. L'argumentation de Hegel 
est tout entière basée sur une équivoque. 

Et c'est grâce à de pareilles équivoques qu'est établie, ensuite, 
l'identité de Xun et de Vautre^ de l'infini et du fini, etc. Ces 
équivoques, pourquoi M. G. Noël ne les a-t-il pas signalées ? 

Son livre apporte de nouveaux et utiles moyens d'information, 
soit pour l'interprétation, soit pour la critique de l'hégélianisme; 
toutefois, ni au premier point de vue ni au second, on ne peut y 
reconnaître une œuvre définitive. 

Camille DE BEAUPUY, S. J. 



1. Il convient de citer ici un remarquable ouvrage, déjà analysé du reste 
dans les Etudes: VOntologie du R. P. Charles Delmas, S. J. (Paris, Re- 
taux, 1896.) La difficile et si importante question de l'évolution logique 
de l'être y est traitée avec une excellente méthode et une rare profondeur. 
L'auteur ne s'est pas contenté de reproduire à ce sujet les meilleures don- 
nées de la tradition péripatéticienne ; par ses propres analyses, il a su pro- 
jeter une clarté vraiment nouvelle sur ce mystérieux problème, qui se 
retrouve, avec celui des universaux, au fond le plus intime de toutes les 
grandes controverses philosophiques. 



REVUE DES PÉRIODIQUES 



QUESTIONS D'HISTOIRE 

I. — Revue des Questions historiques, 1®^" juillet 1898. — 
Dans un premier article qui nous en fait espérer plusieurs autres 
aussi intéressants sur les saints ses contemporains, Saint Basile 
a fourni à M. Paul Allard un sujet d'étude large et varié. Le 
groupe de ces personnages éminents, unis par la parenté ou Ta- 
mitié, qui se nomment les deux Grégoire de Nazianze, Césaire, 
Basile, Grégoire de Nysse et Amphiloque, y revit dans le cadre 
bien connu du Pont et de la Cappadoce durant la seconde moitié 
du quatrième siècle. Voici comment l'auteur caractérise saint Ba- 
sile : « Un des traits de celui-ci, c'est la facilité avec laquelle, des 
plus hautes spéculations de la piété, il descend aux affaires com- 
munes et au soin des intérêts publics. Homme de contemplation 
et d'action tout ensemble, il diff'ère par là de son ami Grégoire, 
chez qui, à mesure que la vie avance, le contemplatif l'emporte 
chaque jour davantage sur Thomme d'action, w (P. 47.) Son en- 
fance, ses études, son retour d'Athènes, sa vie monastique cou- 
ronnée par le sacerdoce, forment les principales divisions de ce 
travail qui s'arrête au seuil de l'épiscopat. 

Le Premier divorce de Henri VIII. — M, l'abbé Féret exa- 
mine principalement le rôle joué par les Universités en Angleterre 
et sur le continent, mais surtout par l'Université de Paris, lors 
de la question qui leur fut posée par Henri VIII sur la nullité de 
son premier mariage. Le roi d'Angleterre qui avait épousé, par 
dispense de Jules II, la veuve de son frère Arthur, Catherine 
d'Aragon, prétendait ce mariage nul, de droit naturel et divin. Or, 
l'empêchement n'était que de droit ecclésiastique; il avait donc 
pu être levé par le pape. Plusieurs Universités, gagnées par l'or 
anglais, opinèrent en faveur du roi. M. l'abbé Féret croit cepen- 
dant que la Détermination de complaisance prêtée h la Faculté 
de Paris est d'une authenticité très douteuse. Il défend ensuite 

LXXVL —25 



386 REVUE DES PÉRIODIQUES 

victorieusement Clément VII de l'accusation d'avoir par sa préci- 
pitation perdu l'Angleterre. 

M. Victor Pierre, dont nous signalions en février dernier les 
études si bien documentées sur le Clergé français en Allemagne 
pendant la Révolution, nous emmène aujourd'hui à la suite du 
Clergé français en Savoie et en Piémont. Sa source est le ma- 
nuscrit des Soaçejiirs^ inédits, de l'abbé Berlioz, chanoine de 
Grenoble. Cet ecclésiastique avait quitté la France le 10 juillet 
1791, et son récit s'arrête au 1®' novembre 1794. M. Pierre a re- 
constitué d'après ses notes la vie des ecclésiastiques accueillis à 
la Vénerie, propriété particulière du duc de Savoie. Charles-Em- 
manuel IV, qui devait mourir jésuite à Rome en 1819, après avoir 
abdiqué, venait visiter les pauvres réfugiés avec sa sainte épouse, 
la vénérable Marie-Clotilde, sœur de Louis XVÎ. (P. 148.) Nulle 
part, malgré quelques réserves, la réception des prêtres français 
ne fut aussi généreuse et aussi cordiale. 

M. Godefroy Kurth répond, dans un mélange intitulé la Bataille 
de Vouillé en 507, à l'article de M. Lièvre paru dans la Rei^ue 
historique du 1®' janvier 1898, et maintient que Vogladum est 
bien Vouillé et non Saint-Cyr, en reprochant à son adversaire 
d'avoir confondu le village de Vogladum avec le campus Vogla- 
densis ou campania Vogladensis qui formait toute une région. 
M. Kurth se défend d'avoir procédé par intuition ; il avait, au con- 
traire, visité le théâtre de la bataille avant d'écrire son bel ou- 
vrage sur Cloçfis. 

M. Léon Le Grand analyse, avec sa compétence supérieure 
dans les questions d'histoire hospitalière, la Désolation des 
églises, monastères et hôpitaux en France, vers le milieu du quin- 
zième siècle, d'après le P. Denifle. 

IL — Revue historique, mai-juin, juillet-août, 1898. — M. Im- 
bart de La Tour continue son étude si instructive sur les Paroisses 
rurales dans l'ancienne France. Après les églises publiques il 
passe aux églises privées. Successivement il traite du patronage 
des églises, à l'occasion de celles qui étaient fondées dans les 
domaines, de celles qui étaient placées sous la protection d'un 



QUESTIONS D'HISTOIRE 387 

grand, et de la transformation de ce patronage qui en vint à se 
confondre avec la propriété. Vers le septième siècle l'église rurale 
devient une res privata, possédée au même titre que la terre, 
susceptible d'être « donnée, vendue, léguée ». (P. 15.) 

Ce maître des églises rurales porte au huitième siècle le titre 
qu'il gardera : senior, seigneur. M. Imbart de La Tour nous 
montre la conquête des paroisses grâce au seniorat, qui fut re- 
connu par la législation. Le seigneur, en ces temps primitifs de 
la féodalité naissante, met peu à peu la main sur l'église et son 
patrimoine. Choisi par lui, le prêtre de campagne est son homme, 
souvent son serf ou son recommandé. (P. 35. ) 

M. Kohler, dont l'étude critique de 1881 sur Sainte Geneviève 
n'est pas oubliée, reprend son travail à l'occasion du texte de la 
Vie de sainte Geneviève publiée par M. Bruno Krusch, au t. III 
des Scriptores rerum mer ovingie arum. L'auteur allemand déclare 
que la Vie, telle qu'elle nous est parvenue, ne peut pas remonter 
au delà du neuvième ou de l'extrême huitième siècle. C'est, dit-il, 
un faussaire et un menteur qui n'écrit pas dix-huit ans, comme 
il l'affirme, après la mort de la sainte, mais trois siècles après. 
M. Kohler répond aux arguments sur lesquels est appuyé ce sys- 
tème, et déclare ces hypothèses exagérées ou fantaisistes. Il dé- 
montre à nouveau que nous sommes en présence d'une œuvre qui 
est bien du début du sixième siècle. {P. 319. ) 

III. — Correspondant. — M. l'abbé Félix Klein, qui avait 
donné, dans le numéro du 10 août 1897, un premier chapitre de 
la Vie de Mgr Dupont des Loges, à laquelle il consacre actuel- 
lement sa plume, a raconté, dans les livraisons des 25 février et 
10 mars 1898, la Guerre sous Metz et le rôle de l'évêque pendant 
le blocus, puis lors de l'entrée des Allemands. Mais, d'abord, 
il le montre à l'arrivée de l'empereur, et pendant les grandes ba- 
tailles. 

Le 28 juillet 1870, Mgr Dupont des Loges rentrait dans sa ville 
épiscopale, au retour du concile. Une heure plus tôt, il aurait pu 
assister à l'arrivée de Napoléon III. L'accueil fait au souverain 
avait été froid. Metz (que M. l'abbé Klein qualifie de capitale de 
la Lorraine) avait donné, au plébiscite, une majorité de non. 
L'évêque était le prélat le moins impérialiste de France; lui et 



388 REVUE DES PERIODIQUES 

un autre avaient été les seuls à ne pas assister au baptême du 
prince impérial; mais il était l'homme du devoir épiscopal. Le 
lendemain, il alla faire visite au souverain et ne trouva qu'un fan- 
tôme d'empereur. Le dimanche, 31, il reçut Napoléon III à la 
cathédrale, dans cette admirable nef à laquelle le Kaiser actuel, 
tout protestant qu'il soit, affecte de s'intéresser. L'empereur, en- 
touré de son fils et du prince Jérôme, assista à la messe de huit 
heures et suivit avec attention les prières, ce que ne fit pas son 
cousin. 

Cependant les opérations avaient commencé le 2 août par l'af- 
faire ridiculement exagérée de Sarrebrûck. Mgr Dupont des Loges 
alla voir les premiers blessés, français et allemands, rapportés 
dans les ambulances. Les Allemands, terrifiés, tremblaient d'être 
empoisonnés. Les Français avaient perdu leur gaîté traditionnelle 
de Sébastopol et d'Italie. C'était mauvais présage. 

Les défaites se succèdent coup sur coup. Le 4 août, Wissem- 
bourg; le 6 août, ReischofFen et Forbach. Le lendemain 7, jour 
de dimanche, l'évêque et le chapitre attendent l'empereur à la 
cathédrale. Après une heure d'attente, un aumônier se présente 
les larmes aux yeux. « Je ne sais si l'empereur viendra, dit-il; ils 
ont tous perdu la tête au quartier général; ce sont ordres et 
contre-ordres sans fin. » (P. 609.) L'empereur ne vint pas. Huit 
jours se passent en tergiversations qui préparent la défaite. « Les 
événements funestes, écrit l'évêque à la date du 8, se succèdent 
avec une rapidité vertigineuse. Je crois voir un désarroi. » Le 12 
août, Bazaine était nommé général en chef de l'armée du Rhin ; le 
14, Napoléon faisait ses adieux à Metz. Ce jour-là, un dimanche 
encore, Mgr Dupont des Loges vit le souverain pour la dernière 
fois. Devant cette ruine morale et physique, l'évêque s'écriait : 
« Que ce pauvre empereur m'inspire de pitié! Il ne m'a jamais 
compté parmi ses partisans ni ses courtisans; mais il me semble 
que je deviens bonapartiste, aujourd'hui, en le voyant si malheu- 
reux. » (P. 612.) 

Vers quatre heures, pendant les vêpres, des détonations formi- 
dables éclatèrent, faisant trembler les vitraux et couvrant la 
parole du prédicateur. La sanglante rencontre de Borny mettait 
hors de combat 4000 Français et 5000 Allemands. Notre 
l'etraite à l'ouest de la Moselle n'avait pas été coupée par Stein- 
metz, mais déjà cet arrêt permettait à Frédéric-Charles de franchir 



QUESTIONS D'HISTOIRE 389 

la rivière à Pont-à-Mousson et de préparer le mouvement tour- 
nant de Gravelotte, Dès huit heures du soir, les convois de blessés 
entrèrent en ville et furent logés en partie auprès de l'évêché. 
A partir de ce moment la place entière ne sera plus qu'une 
immense ambulance. « Vous comptez déjà 22000 blessés ou 
malades, dira un jour Bazaine au prélat; il suffit, pour sortir, que 
je fasse casser la tête à 7 000 ou 8000 hommes, vous en aurez 
alors 30000. » (P. 629.) 

Gravelotte (16 août) fut une mêlée effroyable. Nous y per- 
dions 16 000 hommes tués ou blessés et 837 officiers. Saint- 
Privat (18 août) mit 32 000 hommes hors de combat : c'était 
80000 hommes en cinq jours seulement. Le 19 août, la retraite 
définitive sous Metz commençait, et le cercle de fer se resserrait 
autour de l'immense armée prisonnière. Dans un rayon de 
300 mètres autour de l'évêché, 5 000 blessés gisaient dans 
les ambulances. L'évêque en avait lui-même organisé une dans 
les grandes salles de son palais. Chaque jour il allait, fatigué ou 
malade, porter au dehors des paroles de consolation aux plus mal- 
heureux. On en avait campé jusque dans une île, sous la tente, 
et la pourriture d'hôpital y avait bientôt raison de ceux qui avaient 
séjourné trop longtemps sur les champs de bataille. La bataille de 
Noisseville (31 août et 1®^' septembre) fournit le dernier contingent 
à cette armée de blessés et de mourants. 

L'évêque, tout à ses devoirs de charité, se tenait en dehors de 
la politique. 11 eut cependant occasion de s'entretenir avec plu- 
sieurs chefs de l'armée, et le récit de ces conversations n'est pas 
un des éléments les moins intéressants de ces pages d'histoire. 
Le général Coffinières ne s'y montre pas plus que Bazaine à la 
hauteur de la situation. Changarnier est pessimiste et rêve une 
restauration monarchique. Lebœuf accuse la diplomatie d'avoir 
jeté la France dans une impasse. L^emporeur avait compté sur le 
concours de l'Autriche et de l'Italie, et comptait n'avoir en face de 
lui que la Prusse, sans les Etats de l'Allemagne du Sud. 

Le jeudi, 22 septembre, Bazaine se présentait à l'évêché, il tint 
au prélat ces propos : « Si j'avais quitté la place au début, elle 
était dans l'impossibilité de tenir, car les forts n'étaient pas 

armés Si je sors, sa résistance sera forcément de peu de durée. 

Et moi, une fois sorti, que deviendrai-je? J'aurai toujours les 
Prussiens sur les talons, et, devant moi, j'aurai à combattre les 



390 REVUE DES PÉRIODIQUES 

ennemis de l'ordre social, qui ont partout relevé la tête. » Le 
maréchal parlait avec tant d'assurance que l'évêque en fut atterré. 
Plus tard, Mgr Dupont des Loges disait qu' « un de ses plus grands 
sujets de confusion après ses péchés, c'était qu'un tel homme lui 
eût par deux fois baisé la main ». 

Avec le blocus, la misère en Lorraine était devenue horrible. 
« Mon pauvre diocèse, écrit l'évêque le 11 octobre, est dans la 
plus triste désolation. Plus de chevaux pour labourer ; des villages 
à demi ou entièrement brûlés, les maisons dévalisées. » 

Après la capitulation, il fut superbe de courage et en imposa 
au général de Zastrow, le nouveau commandant de place. Sa lettre 
du 5 novembre, refusant de livrer sa cathédrale au culte protes- 
tant, est un document admirable de patriotisme. 

— 10 avril. — Au moment où s'annonçait l'apparition du 
tome VII et dernier de la Correspondance de M. de Barante ( 1782- 
1866), annotée avec soin par son petit-fils, quelques-unes de ses 
lettres inédites relatives au Coup d'État du 2 décembre et à 
la Proclamation de Vempire étaient publiées par le Correspond 
dant. L'ancien ambassadeur et pair de France, membre de 
l'Académie française, vivait retiré à Barante, en Auvergne; il 
dépeint dans sa correspondance avec le comte de Houdetot, 
Guizot, Mme Anisson du Perron, la physionomie morale de la 
population en même temps que les procédés administratifs en 
matière d'élection. 

La population rurale lui paraît indifFérente. Elle ne comprend 
rien à ce qui se passe et s'en soucie peu, n'étant pas lésée dans 
ses intérêts matériels. La bourgeoisie, menacée de pillage par les 
rouges, applaudit à la répression et se montre enthousiaste du 
président. Mais personne ne croit à la durée du régime. 

Les fonctionnaires font du zèle. Ils répandent à profusion pour 
le jour du plébiscite des billets où est imprimé en grosses lettres 
le mot oui. Le maire explique aux paysans qu'ils seront regardés 
comme des malfaiteurs s'ils mettent non. Quant au baron de 
Barante, il ne vote pas et prend en pitié le sufFrage universel : 
« Notre pays d'Auvergne est éminemment propre au succès de ce 
genre d'opérations administratives. Jamais je n'y ai vu une opi- 
nion publique. L'intérêt individuel y règne sans partage, avec 
prudence, avec calcul personnel. » Le 29 février 1852, la comédie 



QUESTIONS D'HISTOIRE 391 

duplébiciste (20déc. 1851) avait donc sa seconde représentation. 
Les paysans furent dociles. On leur avait fait distribuer des bul- 
letins imprimés pour le candidat officiel (marquis de Pierre) ; ils 
les reçurent avec confiance de la main du garde-champêtre; ceux 
qui ne savaient pas lire ne se faisaient pas même dire pour qui ils 
votaient. Un ancien député du gouvernement de juillet avait eu la 
velléité de se présenter. On l'avait fait prévenir de ne pas sortir 
de chez lui. 

La dernière comédie décrite est la session des Conseils géné- 
raux. Elle est présidée par M. de Morny, qui « n'a pas prononcé 
une parole ». Il se réservait. 

IV. — Revue des Deux Mondes, l*"" février 1898. — M. le 
duc de Broglie ayant été appelé h succéder à M. Victor Duruy, 
comme membre de l'Académie des sciences morales et politiques, 
a présenté sur la vie et les travaux de son prédécesseur une notice 
parue ensuite en article. La première partie, toute biographique, 
s'est inspirée du discours de réception de M. Jules Lemaître*, 
des souvenirs de J. Simon et de ceux de M. Lavisse^. Les lacunes, 
qui avaient été signalées en leur temps dans l'éloge académique 
du 16 janvier 1896, et que ne comblait pas la réponse de M. 0. 
Gréard au récipiendaire, ont été ici remplies. Le duc de Broglie 
ne s'est pas arrêté à l'homme ; il a étudié son œuvre en critique et 
en chrétien. Après les paroles sévères du cardinal Perrî^ud, 
adressées à M. Duruy lui-même en pleine Académie (18 juin 1885), 
cette réfutation de l'erreur capitale de VHistou-e des Romains n'a 
nulle part été menée avec plus de courtoisie et en un plus noble 
langage, mais aussi avec plus de fermeté et d'autorité. L'auteur de 
l'Eglise et V Empire romain au quatrième siècle était sur son ter- 
rain, et il a usé de ses avantages. 

Après des considérations excellentes sur les rôles de l'érudi- 
tion et de l'histoire, tels qu'on les concevait autrefois et tels 
qu'on les comprend aujourd'hui, le duc de Broglie rend hommage 
à M. Duruy qui a uni ces deux mérites si rarement unis : la saga- 
cité de la critique et l'art du récit. Pour Duruy, l'histoire fut à la 
fois la science qui contrôle et l'art qui expose, ainsi que la philo- 
sophie qui explique et classe les phénomènes sous des lois pour 

1. V. Études, 15 février 1896. 

2. V. Correspondant, 25 mars 1895. 



392 REVUE DES PÉRIODIQUES 

remonter des faits h leur cause. C'était son but , et il avait cons- 
cience de l'avoir atteint. Ses deux « Histoires de la Grèce et 
des Romains » ont prouvé ce que peut l'activité continue d'un 
écrivain. 

La seconde paraît au duc de Broglie supérieure à la première. 
\J Histoire de la Grèce est entourée de trop de légendes poétiques, 
pour qu'une méthode historique rigoureuse lui puisse être appli- 
quée. 11 en va tout autrement de celle de Rome après la période 
royale. Pour cette époque incertaine, Duruy a suivi simplement 
Tite-Live, sans le garantir. Mais, de Tarquin le Superbe à Théo- 
dose, il y a huit siècles éclairés par des moyens d'information suffi- 
sants. Dans ce long voyage à travers des âges si divers, le talent 
de Duruy a été de choisir, par une habile sélection, les faits les 
plus caractéristiques des événements et des personnages. Point de 
lourd bagage de notes, de citations, de textes. Il compare et 
combine préalablement les témoignages, puis il les fond dans 
l'exécution; et il a pu donner ainsi à la description des grandes 
journées de la République, Cannes, Pharsale, Actium, cette 
rapidité de marche et cette vivacité d'allure qu'on retrouve dans 
les pages analogues du duc d'Aumale et du duc de Broglie. 

Parfois il s'arrête, jette un regard en arrière, mesure le chemin 
parcouru et constate les changements produits par les progrès ou 
le déclin de la société. Son tableau général de l'état de l'empire 
au début du second siècle remplit un volume entier. Grâce à ce 
mélange de tableaux, de descriptions et de récits, cette histoire 
ne languit jamais. Le peuple romain y apparaît comme un être 
moral; on assiste h sa naissance, à son développement, à sa déca- 
dence. 

Théodose disparu et la division de l'empire consommée, Duruy 
laissa tomber la plume; il ne restait plus à l'historien attristé 
« qu'à coucher le génie de Rome au sépulcre où le moyen âge le 
retiendra pendant des siècles. )) Le duc de Broglie a relevé cette 
pensée amère, où le chagrin confine à l'injustice. Et, suivant 
l'admirateur inconsolable de la Rome impériale dans l'étude des 
causes qui précipitèrent la chute du vieux monde romain, il aborde 
franchement les accusations portées par Duruy contre le chris- 
tianisme. Jeune et candidat au doctorat, Duruy avait, dans une 
thèse sur Tibère, dépeint avec respect le Christ étendant du haut 
de la croix ses bras sur l'humanité tout entière, « pour que, le 



QUESTIONS D'HISTOIRE 393 

jour où périssait la liberté de la cité, la liberté de Tâme fût rendue 
à tous les hommes ». Mais, plus tard, il ne jugea la société chré- 
tienne qu'avec des préjugés étroits, ne lui épargnant pas les in- 
sinuations les plus malveillantes. Les chrétiens sont à ses yeux une 
race d'hommes « qui agissaient et pensaient en regardant le ciel 
et non la terre,... qui fuyaient les honneurs de la société romaine, 
ne voulaient pas en remplir les devoirs, que ses malheurs lais- 
saient indifférents, et qui, ne voyant pas dans les Barbares des 
ennemis, refusaient de les combattre. » [Hist. des Romains, VII, 
540-541.) Dès lors, les persécutions contre les chrétiens sont tout 
expliquées. Comment le peuple n'eût-il pas été irrité contre ces 
sans-patrie? Comment les princes n'eussent-ils pas cherché à ex- 
tirper du corps social ce mal qui le minait? 

On a demandé à l'auteur, écrit le duc de Broglie, sur quels 
documents il s'appuyait pour imputer aux chrétiens de l'empire 
cet abandon de leurs devoirs civiques et militaires. Or, on les 
cherche sans les trouver, dans les sept volumes de son histoire. 
Quelques phrases d'écrivains obscurs tels que Hermias et Com- 
modianus, quelques invectives outrées de Tertullien : c'est tout. 
Pourquoi mentionner à peine en regard les grandes apologies 
du second siècle, de Justin ou de Méliton de Sardes, où les martyrs 
prennent les bourreaux à témoin de leur fidélité aux institutions 
de la patrie. Dans les actes judiciaires, il n'est sorte de calomnies 
ridicules qu'on n'intente aux accusés; jamais ils ne sont poursui- 
vis, soit pour se dérober h ces charges municipales devenues si 
onéreuses aux curiales, soit pour avoir manqué aux institutions 
militaires. Les légionnaires cités devant les magistrats compa- 
raissent, deux ou trois à peine pour désertion, tous les autres 
uniquement pour s'être abstenus des cérémonies païennes. Enfin, 
à la veille de la persécution de Dioclétien, le nombre des offi- 
ciers chrétiens était devenu si considérable, qu'on procéda contre 
eux, avant de sévir, à une véritable épuration. Les plus hauts 
grades ne furent pas exceptés. 

Il faut donc chercher ailleurs les causes de l'hostilité qui se 
déchaîna contre eux et de la prévention populaire qui tourna en 
persécution légale. Ici encore quelle peinture, exacte peut-être 
cette fois, mais peu sympathique, Duruy a tracée de nos premiers 
apôtres : « Rien n'arrêtait ces missionnaires de la foi, ni la 
longueur du chemin, ni la colère des populations blessées par 



394 REVUE DES PERIODIQUES 

ces contempteurs des dieux, dans leurs habitudes publiques et 
privées. Si jamais hommes ont paru à leurs contemporains d'irré- 
conciliables ennemis de Tordre établi, ce furent assurément ces 
chrétiens qui se heurtaient à chaque pas contré une coutume 
qu'ils regardaient comme sacrilège» ! Victor Duruy ne semble-t-il 
pas un peu faire cause commune avec cette foule dont il exprime 
si bien les préventions ? 

Il a tout au moins bien compris son état d'âme, comme il a bien 
compris le caractère nouveau de l'apostolat chrétien. Les religions 
de l'empire étaient aussi nombreuses et aussi différentes que les 
peuples de cette immense confédération; mais l'esprit de prosély- 
tisme et de propagande, sauf chez les juifs, leur était à toutes 
à peu près inconnu. Un compromis tacite empêchait ces religions 
de s'attaquer mutuellement et de se faire tort l'une à l'autre. 
Toutes d'ailleurs reconnaissaient au-dessus d'elles le culte de 
Rome et d'Auguste. Isis, Cybèle ou Mithra ne demandaient pas à 
leurs adeptes clandestins de déposséder les divinités impériales. 

Seule la religion chrétienne refusait toute reconnaissance du 
culte établi; seule elle ne voulait pas bénéficier d'une sorte de 
bienveillance éclectique, qui l'eût mise sur le pied des supersti- 
tions idolàtriques et polythéistes. La question est donc de savoir 
si celte religion, fondée sur le culte du seul et unique vrai Dieu, 
était incompatible avec le maintien d'un des principes fondamen- 
taux qui avaient présidé à la formation et à l'extension de l'empire. 
« C'est possible, conclut le duc de Broglie, mais alors, due à une 
telle cause, la chute de l'empire est un malheur dont peut se 
consoler l'histoire moderne. » (P. 561.) M. Duruy, ajoute-t-il, 
aurait dû s'en consoler plus que personne puisque, « déiste, ill'a 
toujours été sans réserve et sans ambage ». Son Introduction 
générale à l'Histoire de France (p. 55 et suiv. ) contient sur ce 
point sa profession de foi non équivoque. Il ne se fût donc pas 
écarté de l'inspiration générale de ses écrits, en applaudissant à 
une révolution religieuse dont il était fait pour sentir le prix. Le 
duc de Broglie a cru d'autant plus important de signaler cette 
contradiction dans l'œuvre du célèbre historien, qu'il regarde 
ses autres jugements comme émanant d'une autorité qu'on serait 
tenté de laisser prononcer sans appel. D'ailleurs, M. Duruy trou- 
vait bon, paraît-il, qu'on discutât là-dessus avec, lui et (c souffrait 
même qu'on ne se laissât pas convaincre. » (P. 555.) 



QUESTIONS D'HISTOIRE 395 

— 1*^'' avril 1898. — M. Gaston Boissier juge un autre auteur 
d'Histoire romaine, et étudie Michelet dans un article destiné à 
servir d'introduction à une réédition. Il nous apprend quelle im- 
pression faisait sur lui tout enfant la lecture de ces pages vivantes 
et colorées de l'Histoire romaine, autrement frappantes pour une 
jeune imagination que les énigmes profondes de Montesquieu et 
les pâles narrations du bon Rollin. 

V Histoire romaine partit en 1831, quand Michelet avait trente- 
trois ans. M. G. Boissier remarque à cette occasion qu'aujourd'hui 
on veut commencer trop tôt, et que c'est un tort de ne pas acqué- 
rir une sérieuse culture littéraire et philosophique avant d'aborder 
les documents et les spécialités. Michelet avait fait de la philoso- 
sophie à Normale et enseigné du grec et du latin à Charlemagne. 
Ses premières leçons d'histoire romaine datent de 1829. Après 
un an, il partit pour l'Italie afin d'étudier sur place ce qu'il ne 
connaissait que parles livres. Ses notes de voyage intitulées Rome 
n'ont été publiées qu'en 1891 par Mme Michelet. Mais son His- 
toire avait depuis longtemps profité de cette vision réelle des 
choses, qu'il conservait à un degré intense et savait faire passer 
dans l'àme de ses lecteurs. 

La question qui se pose est celle-ci : Le livre de Michelet, à 
supposer qu'il n'ait rien perdu de son attrait, — or il en a perdu 
beaucoup à cause de sa rhétorique et de ses écarts d'imagination, 
— a-t-il conservé toute sa solidité ? M. Gaston Boissier pense que 
malgré les travaux d'érudition accumulés depuis un demi-siècle 
sur l'histoire romaine, cette œuvre de 1831 ne demande que des 
retouches de détail. Il en excepte toutefois le chapitre des origines. 
Michelet n'a point connu les conclusions récentes et certaines de 
la philologie. Il ignore l'exode et les migrations des races indo- 
européennes, laissant en route les Slaves, les Germains, les Celtes, 
puis les Hellènes et enfin les Italiotes qui se fractionnent en 
Ombriens, en Osques et en Latins. 

Son chef-d'œuvre est le récit des guerres puniques, où il a mon- 
tré la rivalité des Aryens et des Sémites, et peint avec une rare 
vivacité de coloris, les grandes scènes de cette dramatique et 
gigantesque lutte, poursuivie plus tard entre Arabes et Chrétiens. 

Henri CHÉROT, S. J. 



REVUE DES LIVRES 



Questions sociales. — L'Ouvrier libre, par M. Emile Keller, 
ancien député. Paris, LecofFre. ln-32, pp. 164. 

M. Keller se propose, dans ces pages, de nous intéresser au 
sort de l'ouvrier français et de nous dire comment on peut lui 
venir en aide autrement que par des chimères et par des lois 
injustes qui ouvriraient la porte au socialisme. Ecoutons-le dans 
sa préface : 

(c Ouvriers, mes amis, votre sort m'a toujours préoccupé, et, 
après y avoir pensé toute ma vie, je voudrais, avant de m'en 
nller, vous dire comment vous pouvez parvenir à l'indépendance 
et au bonheur que vous avez raison de chercher. » 

Ce petit volume, écrit d'un style chaud et entraînant, n'a rien 
de banal ; on sent que Fauteur, très bien informé, a profondément 
médité son sujet : nous nous attacherons ici à faire ressortir 
quelques-unes de ses idées les plus pratiques. 

L'Introduction nous dépeint à grands traits, d'une manière 
saisissante, les misères physiques et morales de l'ouvrier contem- 
porain. Peut-être pourrait-on regretter quelques formules un 
peu trop générales. Ainsi, cette affirmation ^: « L'ouvrier qui a 
plus de trois enfants ne peut plus vivre de son salaire, il est à la 
mendicité », est-elle bien vraie? Cela n'est certainement pas exact 
des verriers qui gagnent sept ou huit francs par jour, ni de 
beaucoup d'ouvriers de métiers des grandes villes, ni de la 
presque totalité des mineurs français, ni des ouvriers des che- 
mins de fer, si ces ouvriers veulent bien ne pas tant fumer et ne 
pas boire tant d'alcool. 

Le tableau de la vie ouvrière contemporaine n'est-il pas un 
peu chargé en noir? et dans celui de l'ouvrier, au moyen âge, 
n'a-t-on pas oublié les ombres, un peu à la manière de Jansen, 
quand il nous décrit le quatorzième et le quinzième siècle, en 
Allemagne, si beaux que la réforme est inexplicable? Or, il y 
avait des ombres, quand ce ne seraient que les règlements des 



REVUE DES LIVRES 397 

corporations, faits plus en laveur des maîtres de métiers que 
des simples ouvriers; les pestes et les famines si fréquentes et 
sans remède possible. L'ouvrier mangeait bien, quand la terre 
produisait, les denrées, sans écoulement, valant peu de chose. 
Mais quand la moisson manquait, ou quand la terre était stérile, 
comme en maint pays dont certains panégyristes outrés de ces 
temps-là parlent peu, le cooimerce étant nul, on mourait de faim 
et la peste avait beau jeu : ce qui arrivait, d'ailleurs, plus d'une 
fois en cent ans. 

Malgré cela, M. Keller a raison de dire qu'à plusieurs points 
de vue l'ouvrier d'alors était plus heureux que l'ouvrier d'au- 
jourd'hui. 

Nous nous déchristianisons et nous revenons sous plus d'un 
rapport aux mauvais jours du paganisme romain. Fustel de 
Coulanges a bien décrit la cité antique : L'État maître de tout, 
de la vie, du bien, de la conscience du citoyen ; le travail méprisé; 
le faste et la fainéantise de quelques-uns entretenus par des 
multitudes d'esclaves, et ceux-ci, sans famille et sans droits, 
traités comme des bêtes de somme ; la femme et l'enfant, esclaves 
absolus de l'homme an foyer qui est déshonoré par le divorce et 
par la polygamie : voilà la barbarie vernissée que certains auteurs 
vantent à outrance ! 

Le christianisme a substitué à TEtat césarien et tyran l'État 
garantissant les droits de chacun, et assurant le développement 
des facultés de l'homme privé ou associé. 

Il a promulgué l'inviolabilité de la conscience vis-à-vis de 
l'Etat et assuré cette inviolabilité par la liberté de l'Église et de 
ses institutions. Il a établi l'égalité et la dignité de la femme et 
de l'enfant vis-à-vis de l'homme, par l'unité et l'indissolubilité 
absolue du mariage et par l'interdiction du divorce et de la 
séduction. Il a détruit l'esclavage, réhabilité le travail et assis 
l'indépendance et la liberté du travailleur sur l'indépendance 
absolue de sa propriété et de son foyer, d'abord, puis sur la 
liberté des associations honnêtes et sur la liberté de la charité, 
et enfin sur l'institution du dimanche, qui est une clé de voûte de 
l'ordre social chrétien. 

A mesure que les peuples modernes s'éloignent du christia- 
nisme, le spectre païen reparaît : l'État, insupportable tyran, qui 
supprime l'une après l'autre, avec l'indépendance de l'Église, 



398 ÉTUDES 

pierre angulaire de la vraie liberté, toutes les garanties de 
dignité, d'indépendance et de bonheur, que les travailleurs 
avaient conquises au service du Christ. Christus liherabit ços^ 
avait dit saint Paul, le Christ vous affranchira ! et le Christ avait 
tenu à faire honneur à la prophétie de son apôtre. En aposta- 
siant, les travailleurs perdent leurs libertés les plus précieuses, 
qu'on leur escamote contre la liberté très douteuse du vote poli- 
tique. 

Au lieu de protéger les droits, l'Etat les tue : aussi bien ce 
que M. Keller appelle l'empoisonnement moral des jeunes géné- 
rations y contribue puissamment. En supprimant Dieu, base de 
tout droit, on fait la nuit sur la genèse du devoir et des droits, 
on étouffe toute conscience et on facilite toute tyrannie. Parlez 
de liberté de conscience avec un Etat qui arrache au pauvre son 
enfant pour l'élever sans Dieu et par conséquent sans conscience ! 
Le riche a encore la liberté d'élever son enfant selon sa con- 
science et d'avoir un prêtre à son lit de mort; le pauvre, le tra- 
vailleur ne l'a plus ! 

Sous prétexte de liberté, l'Etat a enlevé aux ouvriers leur 
dimanche. C'est la liberté de l'ouvrier sacrifiée à la liberté des 
exploiteurs. 

L'impôt, devenu exorbitant, injuste, nourrit des armées de 
parasites, fonctionnaires inutiles, subventionne une foule de 
fonctions qui ne sont point les fonctions de l'Etat, et absorbe 
quatre milliards sur un revenu annuel de vingt-quatre milliards. 
C'est, dit M. Keller, de ce chef, un poids de deux heures de tra- 
vail sur la tête de chaque ouvrier. L'Etat mange le sixième du 
revenu national. 

Si l'ouvrier a épargné h force de sueurs un petit avoir de trois 
mille francs, placés dans une petite propriété, et s'il meurt lais- 
sant un mineur, pas un sou de cette épargne n'ira à ses enfants. 
L'immeuble est vendu à l'encan, pour rien, et les frais dépassent 
le produit de la vente. N'est-ce pas abominable, et l'État n'est-il 
pas ici le destructeur de ce qu'il doit défendre? 

L'Etat sape et détruit la famille ouvrière, par le divorce (nous 
en sommes h 7400 divorces par an, dont 4 000 dans la classe 
ouvrière en 1896), par le mariage civil, par la tolérance de la 
séduction et par la liquidation forcée de toute exploitation à la 
mort du père. 



REVUE DES LIVRES 399 

Protecteur né de riiygiène, VEtat cultive Vwrognerie, dit 
M. Keller, multiplie les cabaretiers et ne fait rien pour enrayer 
l'alcoolisme, qui enlève chaque année à la classe ouvrière, par 
dépense directe, par folie, par journées perdues, par maladie, 
par suicide, la valeur de quinze cents millions. Ajoutez à cette 
perte un milliard gaspillé en débauches et en paris, et six cents 
millions consacrés au tabac, et vous aurez une idée des sommes 
énormes que l'État pourrait sauver aux travailleurs français, s'il 
prenait en main leurs intérêts; si, par exemple, au lieu de favo- 
riser le pari mutuel, il s'attachait h populariser l'assurance privée 
et spontanée. La moitié seulement ou même le quart de cette 
somme énorme que les ouvriers jettent au vent, consacrés à des 
assurances, créeraient en quelques années aux ouvriers une 
magnifique fortune. 

Protecteur né de la moralité et de l'hygiène, l'Etat, dit 
M. Keller, promène chaque année sur des chars les prêtresses 
de Vénus, procession hideuse, qu'on impose aux honnêtes gens 
et qui encombre bien autrement les rues que les processions 
catholiques. En revanche, il ne s'occupe pas d'arrêter les progrès 
d'un mal honteux qui fait plus de victimes en un an qu'une 
guerre désastreuse ! (P. 111.) 

Tous les économistes et les politiques sérieux déclarent 
l'Assistance publique une institution funeste, ce qui n'empêche 
pas l'Etat de l'étendre sans cesse, tandis qu'il entrave et arrête 
l'essor de la charité privée le plus qu'il peut. Ne vient-il pas d'in- 
terdire aux Petites Sœurs des pauvres de recevoir un legs de 
mille francs ? ( Univers du dimanche 12 juin 1898.) 

Tandis que les peuples les plus prospères ont depuis longtemps 
proclamé que toute association honnête est, par droit naturel, 
libre de vivre et de posséder, l'Etat, en France, en est encore à 
l'ornière des légistes d'un autre âge et se montre l'ennemi d'une 
liberté qui, à elle seule, résoudrait les problèmes les plus ardus 
de la question sociale. 

Comme on le voit, l'Etat redevenu athée atteint l'ouvrier dans 
sa dignité d'homme et dans la liberté de sa conscience, dans sa 
famille, dans sa femme, dans sa propriété, dans la stabilité de son 
foyer et ne remplit nullement à son égard les fonctions essen- 
tielles de protecteur et de défenseur de la moralité et de la santé 
publiques. 



400 ETUDES 

Que les catholiques donc, au lieu de poursuivre, comme ils ne 
l'ont que trop tait, l'établissement par l'Etat de chimères dange- 
reuses, comme le minimum de salaire, le règlement de la concur- 
rence, les trois assurances forcées, l'impôt progressif, que les 
catholiques, dis-je, s'entendent pour ramener l'Etat à son véri- 
table rôle de défenseur de la famille et de la santé de l'ouvrier. 

Qu'ils comprennent que la véritable manière d'aider la classe 
ouvrière, c'est de restaurer le foyer chrétien, la stabilité de la 
petite propriété, la liberté des associations honnêtes et la liberté 
de la charité. 

Avant tout, il faut obtenir de l'Etat qu'il délivre la classe 
ouvrière des grands fléaux qui la désolent et la tuent : le travail 
du dimanche, l'alcoolisme, le divorce et la séduction protégée 
par la loi. 

Il faut bien comprendre que l'ouvrier n'est libre, indépen- 
dant, heureux, prévoyant et travailleur que par l'association, par 
la famille et par la stabilité du foyer et de la petite propriété. 
C'est, comme le dit M. Keller, dans la petite propriété stable 
que l'ouvrier trouve le mieux ce qu'on a appelé le salaire 
familial. 

La liberté d'association, la famille et la stabilité de la petite 
propriété ! Mais ce sont précisément ces trois choses si saintes, 
si bienfaisantes, que les lois ont surtout attaquées et démolies. 
C'est donc là-dessus et non sur d'autres points qu'il faut concen- 
trer tous nos efforts, si nous voulons vraiment servir l'ouvrier. 
C'est du moins le plus pressé. 

Remercions l'éminent écrivain d'avoir si bien remis en lumière 
la nécessité de cette tactique, et de nous avoir en outre rappelé 
que, même si nous obtenons cette réforme des lois anciennes et 
si les Chambres votent des lois nouvelles protectrices du mariage, 
de la petite propriété, du foyer, de la moralité et de la santé 
publiques, tout cela servira de peu, si nous ne ranimons l'esprit 
chrétien, la foi et la pratique de la religion catholique dans les 
populations ouvrières et agricoles. James Forbes, S. J. 

I. L'Action sociale par Pinitiative privée. Tome IL In -4, 

pp. XVIII 970. Prix : 15 francs ; 
n. Le Concours des Caisses d'épargne au Crédit agricole. 

Applications à l'étrangcir et modes pratiques de réalisation 



REVUE DES LIVRES 401 

en France. Par Eugène Rostand. Ouvrage couronné par 
l'Académie des sciences morales et politiques. Paris, Guil- 
laumin, 1897. In-8, pp. xiv-278. Prix : 6 francs. 

I. — Ce tome second suit le même ordre de matières que le 
tome P% dont les Etudes ont déjà rendu compte. [Partie bibliogr., 
1893, p. 883.) 

Le premier volume paraissait en 1892. On peut voir dans le 
second ce que sont devenues, depuis cette époque jusque vers la 
fin de 1897, les diverses tentatives faites pour acclimater en 
France le véritable crédit populaire urbain et rural; pour amé- 
liorer de diverses manières l'habitation du peuple; pour déve- 
lopper l'épargne populaire et la rendre féconde, en décentralisant 
son emploi ; pour lutter contre la marche grandissante de l'alcoo- 
lisme; pour résoudre la question de l'assurance contre les acci- 
dents et contre le chômage. Nous recommandons tout particuliè- 
ment ce dernier chapitre, où M. Rostand se prononce en faveur 
de la possibilité — encore très discutée — de l'assurance contre 
le chômage involontaire. 

On lira aussi avec fruit tout ce qui nous est dit sur la ^ie 
morale du peuple. Sa mentalité et sa moralité sont tort troublées. 
En pourrait-il donc être autrement^ alors que la presse contribue 
h son intoxication morale par la publicité détaillée des crimes et 
des suicides ;... alors que l'âme de l'enfance populaire reçoit 
une formation si déplorable? Et tout ce travail de décomposition 
morale se traduit dans les faits. Depuis quinze ans, la criminalité 
s'accroît sans cesse, surtout la criminalité précoce. En dix ans, 
de 1882 à 1892, l'augmentation des criminels correspond, pour les 
adultes, environ au neuvième du nombre primitif; pour les en- 
fants, elle atteint presque le quart. La proportion devient 
effrayante, si l'on songe que les mineurs de sept à seize ans ne 
représentent pas sept millions d'âmes, tandis que les adultes en 
comptent plus de vingt. 

M. Rostand conclut ainsi son étude : «: Il n'y a r^^ j pour les 
Français qui réfléchissent, pour les patriotes eux-mêmes, qu'une 
solution aux questions douloureuses dont nous venons de parler : 
faire rentrer dans l'éducation de l'enfance populaire les notions 
de croyances et de sanctions supérieures ; — honorer et traiter 
sur le même pied, comme font les autres peuples et comme y 

LXXVI. - 2Q 



402 ÉTUDES 

reviennent de plus en plus ceux qui s'en étaient un peu écartés 
(en Angleterre, par exemple), les écoles publiques et celles qui 
s'inspirent du dévouement religieux; — entendre la neutralité 
confessionnelle de l'école au sens de respect mutuel^ qui ne touche 
à la liberté d'aucune conscience ni d'un enfant, ni d'une famille, 
mais non de négation tacite. » (P. 647.) 

D'ailleurs, tandis que la criminalité monte en France, elle 
baisse en Angleterre. La moyenne annuelle des condamnés y 
était de 2 800 avant 1864 ; puis elle est descendue à 1 600, 1 400, 
800, 700. Aussi huit prisons de forçats, devenues inutiles, ont dû 
recevoir d'autres affectations. Et cela, pendant que la population 
du Royaume-Uni augmentait considérablement. Pourquoi ce con- 
traste ? 

En Angleterre, il y a 14 500 écoles libres et seulement 
5 316 écoles publiques. En 1870, les écoles libres patronnées par 
l'Eglise anglicane comptaient 840 000 élèves ; elles en instruisent 
aujourd'hui 1 850 000. L'Etat subventionne les deux sortes 
d'écoles. Une loi nouvelle, votée à deux cents voix de majorité, 
vient encore d'élargir l'aide déjà prêtée aux écoles libres. Quelle 
leçon pour nos législateurs à courte vue ! s'écrie M. Rostand. Et 
il prend un manifeste plaisir à citer M. Fouillée, qui ne passe pas 
précisément pour clérical. Faisons comme lui, en soulignant 
comme lui : 

Le défaut général de notre système d'enseignement a été la concep- 
tion rationaliste... qui attribue à la connaissance un rôle exagéré dans 
la conduite morale... Nous avons commis une erreur en attribuant les 
victoires des Allemands à leur instruction, quand il fallait les attribuer 
à leur éducation, à leur discipline morale et militaire, à leur respect de 
la règle, à l'exaltation du sentiment patriotique qu'o/z avait su identifier 
avec le sentiment religieux, 

... Outre l'abus des préjugés intellectualistes, on a été victime des 
préjugés antireligieux . De quoi se compose le parti qui s'intitule anti- 
clérical? Un philosophe, M. Renouvier, répond : « D'esprits étroits, 
bornés, chez qui la libre pensée n'est faite que de négation ». Ce n'est 
pas avec des nc'gations qu \m moralise un peuple, 

... Quelque opinion qu'on ait sur les dogmes religieux, encore faut-il 
reconnaître cette vérité élémentaire de sociologie que les religions sont 
un frein moral de premier ordre et, plus encore, un ressort moral. Le 
christianisme a été défini un système complet de répression pour toutes 
les tendances mauvaises. Il a ce particulier mérite de prévenir la mau- 
vaise détermination de la volonté en la combattant dans son germe, le 
désir et même l'idée. 



REVUE DES LIVRES 403 

... La criminalité de la femme, qui varie entre le dixième et le tiers 
de celle des hommes, voit celle-ci redescendre à son niveau dans les 
départements bretons, oii l'homme est presque aussi religieux que la 
femme. En revanche, la criminalité féminine s'élève au même niveau 
que l'autre dans les villes, où la femme devient presque aussi irre- 
ligieuse que l'homme... 

Chemin faisant, M. Rostand attire rattention sur l'importante 
réforme apportée à notre législation civile par la loi du 30 sep- 
tembre 1894, en faveur de la conservation des petits foyers. Grâce 
h cette loi, quand le chef de famille meurt, le modeste foyer familial 
pourra échapper à ces licitations coûteuses qui absorbaient plus 
de la totalité de l'actif successoral, et un des héritiers aura le 
droit de conserver la pauvre petite maison, en en payant le prix 
fixé sur simple estimation... Il est vrai que, sur mille Français, 
il y en a sans doute bien neuf cent quatre-vingt-dix-huit qui igno- 
rent ce que c'est que cette loi. On préfère s'occuper h parier aux 
courses ou à manger du prêtre. 

L'impression générale qui se dégage de la lecture de l'ouvrage 
de M. Rostand est un sentiment d'humiliation salutaire, en pré- 
sence des progrès, des efforts énergiques, vigoureux, faits à 
l'étranger, contrastant si fortement avec l'atonie, l'indifférence 
qui est jusqu'ici notre part, quand il s'agit d'aider par soi-même 
à l'amélioration normale de l'état social. 

On ne peut plus croire, après cette lecture, que l'on est le pre- 
mier peuple du monde. Mais non. Et il faut bien avouer que, sur 
le terrain de l'action sociale par l'initiative privée, presque tous 
les autres peuples nous dépassent : Italiens, Suédois, Anglais, Alle- 
mands, Autrichiens, Suisses... Nous ne venons qu'à la queue des 
autres. 

II. — Cette infériorité apparaît peut-être plus éclatante 
qu'ailleurs quand il s'agit de cette fameuse réforme de la ges- 
tion des fonds d'épargne, h laquelle M. Rostand se dévoue depuis 
si longtemps. En France, nous en sommes encore à la loi du 
20 juillet 1895, loi si timide et cependant si péniblement obte- 
nue de nos parlementaires routiniers. Quel contraste entre cette 
loi et la circulaire du ministre de l'agriculture de Prusse, en date 
du 7 juillet 1896, engageant les caisses d'épargne a satisfaire 
aux besoins de crédit personnel qui se manifestent parmi leurs 



404 ÉTUDES 

clients! Quel contraste entre ce que permet cette loi et ce qui 
se fait, couramment et fructueusement, dans plusieurs nations 
voisines, notamment en Italie ! 

Cependant, grâce à Dieu, — et nous avons déjà eu occasion 
de le dire, — en lisant des ouvrages tels que ceux de M. Rostand, 
l'âme française ne se sent pas seulement rougir : un souffle d'es- 
pérance passe aussi sur elle. Ils sont là, sur différents points du 
territoire, un certain nombre de combattants courageux et tenaces, 
luttant virilement contre les tendances subversives ou démorali- 
santes, contre tout ce qui va fatalement à tuer la France, esprit 
sectaire, esprit de routine, centralisation, réglementation exces- 
sive. Grâce à leurs efforts, après un siècle d'inepte oppression, 
mille associations surgissent de toutes parts, et, sollicité par ces 
groupements divers, Tesprit d'initiative semble se retrouver, se 
réveiller. Ne serait-ce pas là le commencement de la régénéra- 
tion? Bien peu de levain suffit, après tout, pour soulever toute une 
masse de pâte inerte et lourde. Paul Fortin, S. J. 

I. — Les Ouvriers des deux mondes. — Serrurier forgeron 
du quartier de PicpuSy à Paris et Serrurier poseur de 
persiennes en fer de Paris^ par Nicolas Fanjung. Paris, 
Firmin-Didot, 1897. In-8, pp. 317-364. 

II. — Piqueur sociétaire de la « Mine aux Mineurs » de 
Monthieux [Loire — France)^ par M. Pierre du Maroussem. 
Paris, Firmin-Didot, 1898. In-8, pp. 365-436. 

I. — Ces deux monographies, établies d'après la méthode de 
Le Play, sont très intéressantes. Elles représentent au vif l'ou- 
vrier parisien ; j'entends l'ouvrier honnête, laborieux, et non pas, 
certes, le noceur, le « sublime », l'entrepreneur de révolutions et 
de barricades. Et cependant l'ouvrier rangé, dont on nous décrit 
l'existence, est socialiste, ou plutôt il se dit socialiste ; mais il 
est certain qu'il ne voit pas combien il est éloigné de cette doc- 
trine par son caractère et par ses actes. Il parle avec chaleur de 
certaines conceptions du socialisme ; mais, de son propre aveu, 
il serait navré qu'on les lui appliquât. Nullement socialiste, il se 
croit tel par l'irrésistible influence du milieu. Au vrai, c'est plus 
par contagion que par conviction ou persuasion que le socia- 
lisme se répand en France. 



REVUE DES LIVRES 405 

L'auteur a très bien mis en relief, d'une part, la haute influence 
sociale et économique de la présence de l'ouvrière mariée au 
foyer domestique ; de l'autre, le rôle important que joue le salaire 
de l'ouvrière dans le budget familial. Certaines familles recou- 
rent au travail de la femme dans le grand atelier, d'autres essaient 
de lui procurer une occupation à domicile, soit comme ménagère, 
soit comme ouvrière. La peinture des effets désastreux du premier 
de ces systèmes a été faite souvent et de main de maître. Le se- 
cond offre au point de vue social les plus grands avantages. La 
famille, par suite de ce mode d'occupation, ne subit aucun préju- 
dice ; la présence de la femme au foyer domestique permet de lui 
consacrer tous les soins qu'il nécessite, et rend possible la sur- 
veillance dont les enfants ne sauraient se passer. Telle est la con- 
clusion qui se dégage de l'étude consciencieuse et documentée 
de M. Nicolas Fanjung. 

IL — L'histoire retentissante de la verrerie ouvrière, qui fut 
pour M. Jaurès la roche Tarpéienne, donne à cette monographie 
de la « Mine aux Mineurs » un élément d'intérêt et d'actualité. Le 
mouvement de la « Mine aux Mineurs » se manifeste par deux 
essais. Le premier est la Société des Mineurs du Gier, conces- 
sionnaire de onze domaines miniers dans un vieux bassin épuisé. 
Le second est la Société stéphanoise de la Mine aux Mineurs de 
Monthieux . Malgré l'identité de titre, de profondes différences 
séparent ces deux associations ouvrières (la Mine aux Mineurs 
n'est pas autre chose) et déterminent le choix de l'auteur de la 
monographie en faveur de la seconde. En effet, tandis que la 
Société des Mineurs du Gier se présente sous les dehors d'une 
entreprise archaïque de glanage sur de vieux travaux, la Société 
de Monthieux est apparue au milieu de compagnies puissantes 
avec tout le matériel perfectionné de l'industrie moderne. 

M. Pierre du Maroussem, un des maîtres les plus autorisés de 
la science sociale descriptive, applique le cadre immuable de la 
monographie à l'un des patrons de la mine ouvrière de Mon- 
thieux, à l'un des sociétaires — jadis au nombre de cent quarante 
— copropriétaires du fonds social et chefs indirects des quarante 
auxiliaires subordonnés. A la suite de ce guide expérimenté, on 
tâche de découvrir quelques-uns des éléments qui se dessine- 
raient, si la « révolution sociale » , ce rêve creux des coUecti- 



406 ETUDES 

vistes, substituait d'un coup de baguette le travailleur , à Ta ac- 
tionnaire » et le salariat triomphant au « capital » détrôné. 

On touche du doigt l'importance de l'autorité forte et éclairée 
dans les sociétés coopératives de production. A Rive-de-Gier, le 
défaut de direction conduit à toute vitesse la société à la dissolu- 
tion; à Monthieux, l'arrivée d'un ingénieur énergique arrête, au 
moins provisoirement, la ruine qui semblait imminente. 

Dans les deux associations ouvrières, la condition matérielle de 
l'ouvrier n'est pas meilleure, et son avenir est beaucoup moins 
assuré que sous le régime du patronat. 

Je recommande la lecture du travail très consciencieux de M. du 
Maroussem à tous ceux qui regardent la coopération comme le 
remède unique et infaillible à la question sociale; ils trouveront 
une matière suggestive de réflexions. Charles Antoine, S. J. 

Essai sur les finances communales, par L.-Paul Dubois, audi- 
teur à la Cour des Comptes. Paris, Perrin, 1898. In-16, 
pp. x-306. 

De toutes les espèces d'associations, — associations naturelles 
ou contractuelles, facultatives ou obligatoires, — l'une des pre- 
mières qui aient eu pour elles la nécessité avec la durée, après 
cette société élémentaire et primordiale qui est la famille, c'est la 
société locale ou communale : c'est la commune. Spontanée 
comme la famille, elle possède comme l'Etat lui-même ce carac- 
tère de contrainte et de perpétuité, qui distingue les sociétés ayant 
pour objet l'intérêt collectif; elle est la forme simple, primitive 
et locale de ces sociétés dont la forme définitive et composée 
se trouve dans l'Etat. M. Paul Dubois a parfaitement compris 
que l'étude des finances communales doit être basée sur un exa- 
men au moins sommaire^du caractère constitutif de la société 
communale. Aussi, avant d'envisager les dépenses, les ressources 
et les dettes communales, il jette un coup d'œil sur l'évolution 
de la commune et sa nature actuelle dans quelques-uns des 
grands pays européens : Prusse, France, Belgique, Angleterre, 
Italie. 

Le deuxième chapitre est consacré aux dépenses communales ; 
le troisième et le quatrième aux recettes communales; le cin- 
quième s'occupe des emprunts et dettes des communes. Des notes 



REVUE DES LIVRES 407 

bibliographiques très complètes montrent que l'auteur a consulté 
la plupart des ouvrages français et étrangers qui traitent de l'or- 
ganisation communale. 

M. Paul Dubois examine de près la question très actuelle du 
socialisme municipal. On appelle de ce nom la tendance qui porte 
les autorités communales à prendre à leur charge certains services, 
qui ne présentent pas un caractère évident de nécessité ou que 
l'initiative privée pourrait remplir elle-même aussi bien. Dans 
tous les grands pays, les municipalités sont toutes plus ou 
moins entrées dans cette voie. A quel point le socialisme muni- 
cipal est-il utile et légitime ? A quel moment devient-il abusit 
et nuisible? Ici, répond l'auteur de V Essai, la question est, avant 
tout, d'appréciation pratique et ne peut se résoudre que sur le 
terrain des faits, en prenant considération, dans chaque pays, des 
mœurs publiques, des capacités sociales et de la valeur person- 
nelle de l'individu. Allemands et Anglais peuvent, sans aucun 
doute, aller plus loin que nous dans la voie du socialisme local, 
et, d'une façon générale, il semble qu'on puisse dire que les 
nations latines devront toujours se montrer sur ce point plus 
réservées que les races germaniques. L'administration prussienne, 
forte et souple, douée d'activité et d'équité, attire et justifie la 
confiance du public, en dépit de ses procédés autoritaires et inqui- 
sitoriaux, qui ne froissent guère les particuliers eux-mêmes, doux 
et faciles à diriger. En Grande-Bretagne, ce sont les intéressés 
eux-mêmes qui, pour une large part, dirigent les affaires locales, 
ils so/iH'administration; celle-ci présente aussi peu que possible 
la forme vexatoire, le caractère arbitraire de la contrainte supé- 
rieure ; d'autre part, l'individu possède naturellement l'habitude 
des affaires collectives, il a le sentiment public et la conscience 
de la solidarité sociale, il sait que les intérêts de tous sont les 
intérêts de chacun. En France, l'insuffisance de l'esprit public 
nous empêchera longtemps de suivre l'exemple de TAUemagne et 
de l'Angleterre dans la voie où elles nous ont précédés. L'esprit 
de parti, le défaut de séparation nette entre les affaires et la poli- 
tique, les abus du régime électoral, le défaut de permanence des 
administrations locales et le progrès des doctrines collectivistes, 
sont autant d'obstacles qui s'opposent au développement et à 
l'extension de l'autonomie communale. 

Dans la conclusion de son livre, M. Paul Dubois met en relief 



408 ÉTUDES 

le caractère constitutif de la commune à l'heure actuelle, tel qu'il 
se dégage de l'étude des finances locales. Il termine par ce vœu 
auquel souscriront tous les sociologues et les hommes politiques 
soucieux du bien commun et de la grandeur de la patrie : « Ce 
qu'il faut avant tout, c'est réformer la constitution communale, en 
rendant une place et un rôle aux intérêts privés dans le méca- 
nisme de la société locale, en protégeant les droits des individus 
opprimés par ceux de la collectivité. 

Charles Antoine, S. J. 



Théorie des opérations financières, par H. Laurent. Paris, 
Gauthier- Villars, 1898. In-12, pp. 166: 

Il y a une toute jeune science, née d'hier; c'est la science de Vac- 
tuaire. Sa partie expérimentale est la statistique , qui a pour but l'ob- 
servation des phénomènes relatifs à la formation et à la circulation 
des richesses d'un pays, au mouvement de sa population, à son bien- 
être matériel en tant que ces observations peuvent s'exprimer plus ou 
moins exactement en nombres. Sa partie théorique est la chrématis- 
tique, qui comprend la théorie des opérations financières et l'applica- 
tion de l'analyse mathématique à l'étude et à la description de certains 
phénomènes économiques. Entre ces deux parties de la science, il n'y 
a pas de ligne de démarcation bien tranchée. 

Dans le petit volume qu'il vient de faire paraître, M. H. Laurent, 
examinateur d'admission à l'École polytechnique, s'occupe spéciale- 
ment de la théorie des opérations financières. L'auteur ne s'adresse 
pas aux financiers de profession, mais aux personnes qui désirent 
savoir comment se fait le commerce du papier et des métaux précieux : 
elles y trouveront des renseignements sur la manière dont se contractent 
et se remboursent les emprunts, sur la manière de placer leurs fonds, 
sur les jeux de bourse et sur la création des capitaux. 

Après avoir exposé avec une remarquable clarté les opérations de 
bourse, M. H. Laurent conclut en ces termes : « En résumé, cher lec- 
teur, ne jouez pas; en vous donnant ce conseil désintéressé, je sais 
qu'il ne sera pas suivi ou qu'il a grande chance de ne pas l'être, mais 
j'ai cru qu'il était de mon devoir de vous crier casse-cou. » Voilà le noble 
langage de la morale ! 

Que le prêt à intérêt soit légitime, c'est une vérité que l'on ne songe 
plus guère à mettre en doute; mais la raison apportée par l'auteur n'est 
rien moins que convaincante : « Il est incontestable que tout prêteur 
rend service à l'emprunteur et que tout service mérite un salaire. » Que 
deviendrait la vie sociale, s'il fallait payer tout service rendu, quel qu'il 
soit? Passe encore pour l'intérêt simple, mais déduire la légitimité de 
l'intérêt composé de la formule C zz Co ( 1 -H i) S ^'^'^^ exiger des 



REVUE DES LIVRES 409 

mathématiques plus qu'elles ne peuvent donner. Qui donc a dit : 
« L'algèbre est un moulin qui rend à l'état pulvérulent les matières 
qu'on y jette, sans en altérer la substance » ? Charles Antoine, S. J. 



I. Nouvelles œuvres inédites de Grandidier, publiées sous les 
auspices de la Société industrielle de Mulhouse. Tome P*" : 
Éloge^ autobiographie^ bibliographie^ voyages^ disserta- 
tions historiques. Paris, A. Picard, 1897. In-8, pp. xii-450. — 
Tome 11 : Fragments d'une Alsatia litterata ou Diction^ 
naire biographique des littérateurs et artistes alsaciens. 
1898. ln-8, pp. xv-625. 

II. État ecclésiastique du diocèse de Strasbourg en 1454, par 
Fabbé Grandidier. Strasbourg, imprimerie strasbour- 
geoise, 1897. In-4., pp. ix-70. 

III. A. Gasser. Grandidier est-il faussaire ? Paris, Picard, 
1898. In-8, pp. 23. 

1. — M. l'abbé Ingold est un chercheur infatigable en qui 
l'amour de l'Alsace, qui a grandi avec les années, se traduit par 
la publication de toutes les œuvres qui intéressent l'histoire, 
surtout l'histoire religieuse de l'Alsace. M. Ingold s'attache 
maintenant h rendre au jour toutes les œuvres de l'abbé Philippe 
Grandidier, mort h trente-cinq ans, en 1887, après avoir non 
seulement composé et presque achevé VHistoire de Véglise de 
Strasbourg et VHistoire ecclésiastique y militaire ^ civile et litté- 
raire de rAlsace^ mais encore publié des mémoires historiques 
importants et réuni des documents précieux ayant trait surtout à 
l'Alsace. 

Le seul titre du premier ouvrage publié par M. Ingold suffit 
h dire les richesses qu'il contient. — • C'est tout d'abord, pour 
suppléer à la biographie complète de Grandidier, qui est encore 
à faire, V éloge esquissé par L. Spach, archiviste du Bas-Rhin, en 
1851, puis V autobiographie de Grandidier, par M. l'abbé Merklen, 
achevée par M. Ingold. — Vient ensuite la bibliographie détaillée 
des œuvres publiées par Grandidier et aussi de ses manuscrits 
inédits (p. 37-81), bibliographie qui, mieux que les éloges, 
fait connaître la prodigieuse ardeur au travail de ce jeune savant, 
dont les œuvres suffiraient à remplir avec honneur de longues vies 
et qui, à vingt- cinq ans, était déjà en réputation. Pour juger de 



410 ETUDES 

la science de Grandidier, puisée aux sources, précise, complète, 
sans prétention aucune, le lecteur lirait avec profit quelques 
œuvres posthumes parues en 1891 dans la Reçue d'Alsace^ par 
exemple : les Lois municipales de Strasbourg aux dixième^ onzième^ 
douzième et treizième siècles; Ribeauçillé^ ses châteaux, ses sei- 
gneurs^ ses monastères, etc. 

Toutes les études suivantes (v-viii) sont inédites, et M. Ingold 
en a retrouvé les manuscrits aux archives de Carlsruhe. — Les deux 
Voyages^ l'un dans le pays de Bade et la Suisse, en 1784; l'autre, 
en haute Alsace et en Franche-Comté, en 1786 (p. 107-299), 
sont de véritables encyclopédies historico-géographiques, récits 
mal rédigés, encombrés, où manquent un peu l'air et la lumière. 
C'est ainsi qu'arrivé à Fribourg-en-Brisgau, l'abbé Grandidier ne 
se contente pas de faire l'historique de la ville, d'étaler ses 
recherches sur tous les ducs qui, depuis Berthold III et Egenon, 
furent ses bienfaiteurs; mais de la description et de l'histoire des 
églises, il passe à l'histoire de leurs reliques, énumère tous les 
recteurs de l'Université depuis sa fondation, et souvent reproduit 
même les lettres patentes des monastères. (Cf. 118, 143.) Il en 
va de même à Mûri (p. 173), à Saint-Biaise, à Schlestadt et à 
Sainte-Marie. Les notes du savant voyageur décrivent, non seu- 
lement les mines et les mœurs du pays, mais tous les remanie- 
ments des bailliages et des présidiaux, et les bibliothèques de bien 
des monastères. 

La dissertation sur la nourriture, V habitation et V habillement 
des anciens Alsaciens^ surtout au moyen âge, est savante, nourrie 
de bons textes, qui vont depuis les Romains et Strabon jusqu'aux 
édits de Frédéric P^ et de Frédéric, duc de Souabe et d'Alsace, 
en passant par toutes les lois municipales de l'Alsace; bien rédi- 
gée et très curieuse. Hâtons-nous de dire que l'auteur, qui tra- 
duit sans périphrase et cite les textes tels qu'ils sont, nous fait 
sourire, à l'honneur de l'Alsace fidèle, en nous montrant par le 
menu que les légumes élaborés et fermentes, qui faisaient le régal 
du passé, sont les mêmes dont l'Alsacien se sert aujourd'hui; que 
les mêmes viandes fameuses, savamment préparées et relevées, 
semble-t-il, de tous les progrès de l'art moderne, ne sont autres 
que le vieux et traditionnel mets national, dont la réapparition 
causait liesse à Noël et avec lequel on décarèmait à Pâques. 
(Cf. p. 419.) — Sur l'habillement des Alsaciens du quinzième 



REVUE DES LIVRES 411 

siècle, quel plaisir de lire entre autres cette courte citation carac- 
téristique : 

Illo tempore (1484) milites ex Flandria (in Alsatiam) reversi multa 
nova introduxerunt, nerape varieligatas caligas, obtusos calceos, qui 
acuti antea gestabantur a viris et mulieribus, simul quoque novum san- 
daliorum genus obtusum, quod vocabant pantoflen, omissis paulatim 
calopodiis holtzschuh dictis ; ... nemo antea viderai picturatas et tessel- 
latas vestes; sarctores tum artem sarciendi hujusmodi discere fuerunt 
coacti (p. 449). 

Avec des citations et des textes de ce genre, nous avons toute 
l'histoire des différentes parties du costume, même de la coiffure 
des dames, et nous constatons combien l'abbé Ph. Grandidier a 
dû être expert et patient en recherches. 

Le second volume des œuvres inédites de Grandidier a suivi le 
premier de près. On y trouve énumérés, dans Tordre alphabétique 
de leurs noms, tous les Alsaciens qui se sont fait quelque répu- 
tation dans les lettres ou les arts. Y sont compris les littérateurs 
ou artistes qui, sans être originaires de l'Alsace, y ont séjourné et 
travaillé. Tous ces personnages, à l'exception de ceux dont Gran- 
didier a parlé dans son Histoire de V église de Strasbourg et pour 
lesquels il renvoie simplement à cet ouvrage, reçoivent une notice 
biographique et bibliographique. L'éditeur a raison de demander 
qu'on ne cherche pas dans cette galerie autre chose que des 
fragments, auxquels leur auteur n'a pu mettre la dernière main 
et qui sont loin de représenter l'état actuel des données qu'on 
possède sur les lettrés illustres de l'Alsace. On lui saura g-ré 
néanmoins d'avoir publié ces notes : l'érudition de Grandidier y a 
réuni, comme dans ses autres ouvrages, une foule de renseigne- 
ments empruntés aux sources les plus diverses, dont plusieurs 
peu accessibles, d'autres perdues; ce sont des documents pré- 
cieux pour l'histoire de l'Alsace, /souvent même pour l'histoire 
générale, notamment du temps de la Réforme. Les appréciations 
que Grandidier mêle parfois à ses notices, sont intéressantes 
aussi, bien qu'elles soient trop imprégnées de l'esprit philoso- 
phique du dix-huitième siècle, dont le docte chanoine^ tout en 
restant très attaché à la foi catholique, ne s'est pas assez défendu. 

M. Ingold, qui était très capable d'enrichir ce volume de 
savantes notes, ne l'a pas voulu faire : c'eût été, en effet, une 
grosse entreprise de mettre le texte de Grandidier au courant, 



412 ÉTUDES 

même pour la seule bibliographie, et ce n'est pas par voie d'anno- 
tation qu'il eût fallu procéder. En remerciant l'éditeur du travail, 
méritoire toujours, qu'il a fait, nous sera-t-il permis d'exprimer 
le regret de trouver un peu trop de fautes, qui rendent quelques 
citations latines ou allemandes inintelligibles? Est-ce h la trans- 
cription, ou à la typographie, ou au manuscrit original lui-même 
qu'il' faut s'en prendre? Nous ne savons. 

II. LEtat ecclésiastique du diocèse de Strasbourg en 1454 n'est 
qu'une statistique complète et exacte du diocèse de Strasbourg à 
cette époque. C'est la sèche énumération de tous les rectorats 
avec leurs titulaires, des abbayes et des chapellenies, etc., des 
quatorze archiprêtrés que comptait alors le diocèse. — Ce précieux 
document est tiré des archives générales de Carlsruhe. 

III. Un professeur de l'université de Strasbourg, M. Hermann 
Bloch, a récemment, dans une revue historique allemande 
{^Zeitschriftfilr die Geschichte des Oberrheins)^ accusé Grandidier 
d'avoir fabriqué et publié comme authentiques dix-sept diplômes 
relatifs à l'Alsace. Cette grave accusation, déjà relevée et repoussée 
sommairement par M. Ingold dans l'Avant-propos du second 
volume des Nouvelles œuçres inédites, est discutée à l'ond dans 
la brochure de M. Casser. Les arguments de M. Bloch, examinés 
un à un, se trouvent n'être que des présomptions à base tout 
arbitraire, dont un critique sérieux ne peut se prévaloir pour 
traiter de faussaire un savant aussi consciencieux, aussi ardent 
h la recherche de la vérité que l'était l'historien de l'église de 
Strasbourg. J.-L. G., S. J. 

Vie de M. Antonin Chaussinaud, prêtre de Saint-Sulpice, 
Supérieur du Grand Séminaire du Puy, par M. Gésaire 
Sire. Paris, Haton. 

Volume très édifiant, fortifiant pour quiconque aime à contem- 
pler les fruits de vie que porte le juste, le prêtre, le directeur de 
séminaire surtout, marchant sans bruit et sans défaillance dans 
la voie que le ciel lui a tracée. 

M. Antonin Chaussinaud naquit dans une famille de justes. 
Onze prêtres dans trois générations, et le digne Sulpicien n'est 



REVUE DES LIVRES 413 

pas le premier qui ait passé en laissant sur ses pas un parfum de 
sainteté. Trois de ses frères honorent encore le vaillant clergé de 
Viviers. Au petit séminaire de Vernoux, au grand séminaire de 
Viviers, à la solitude d'Issy, le jeune Antonin n'exerçait pas 
seulement l'influence du bon exemple, il avait, sans l'avoir 
cherché, un réel ascendant sur les condisciples qui l'entouraient. 
Cet ascendant, il le devait h ce qui fut sa qualité caractéristique, à 
sa bonté. Bonté, fruit d'un continuel oubli de lui-même, elle était 
telle qu'un juge autorisé, le R. P. Tissot, supérieur des mission- 
naires de Saint-François de Sales, ne craignait pas de dire 
qu'elle lui rappelait celle du saint évéque de Genève. 

Professeur de philosophie aux grands séminaires de Glermont 
et de Bourges, supérieur du grand séminaire du Puy de 1871 
jusqu'à sa mort en 1891, il dut à cette bonté de jeter dans les 
cœurs d'inoubliables racines, pleines de fécondité pour le bien. 

C'est surtout avec les témoignages rendus de toutes parts à cette 
exquise charité que M. Césaire Sire a composé l'histoire de son 
héros. Héros, ce nom ne convient-il pas bien à celui qui vit uni- 
quement pour cette jeunesse qui porte l'avenir éternel des âmes, 
qui la suit dans les monotones détails d'une vie uniforme, l'en- 
courage, l'anime, tient toujours sa porte et son cœur ouverts 
pour résoudre ses difficultés, ranimer son courage, lui donner 
élan vers le bien? Ce n'était pas seulement la jeunesse cléricale, 
c'était le clergé du diocèse tout entier, qui oralement ou par 
lettres faisait appel aux conseils du digne supérieur. 

En se couchant longtemps après la communauté, en se levant 
avant tous les autres, l'homme de Dieu faisait face à une vaste cor- 
respondance. Ses lettres étaient si appréciées que le colonel d'un 
régiment auquel il avait écrit pour lui recommander les sémina- 
ristes arrachés à sa sollicitude, disait à ces mêmes séminaristes : 
« Votre supérieur n'est pas un homme ordinaire, c'est un grand 
homme ; vous devez lui faire honneur. » Un autre témoignage du 
même genre, c'est le soin avec lequel ces lettres étaient conser- 
vées. Mgr Balaïn, archevêque d'Auch, a dû en recevoir beaucoup. 
Il a fourni à l'historien d'intéressants passages de celles que lui 
avait adressées son digne ami, étant diacre au séminaire de 
Viviers. 

On y lit le motif des préférences du jeune abbé pour Saint-Sul- 
pice. « J'y formerai, lui écrivait-il, des prêtres qui iront convertir 



414 ÉTUDES 

non pas une ou deux paroisses, mais tout un diocèse, des Oblats 
de Marie, des Maristes, etc. » Ses vœux ont été exaucés. Par ses 
nombreux fils spirituels, au nombre desquels il était heureux de 
compter un martyr, M. Terrasse, M. Chaussinaud a évangélisé et 
évangélise encore bien des contrées lointaines, comme il évangé- 
lisé le diocèse du Puy. 

Il n'est pas à Notre-Seigneur, celui qui ne ressent pas les coups 
portés à son corps mystique, l'Eglise. Les ukases maçonniques, et 
tout spécialement la loi militaire, cette machine infernale entre 
toutes, comme il l'appelait, causaient à l'homme de Dieu des 
tourments qui ont peut-être abrégé ses jours. Si une entente eût 
été possible, il eût été d'avis de laisser à la tyrannie gouverne- 
mentale l'odieux d'arracher les clercs au séminaire et h l'autel 
pour les conduire à la caserne, comme elle avait arraché les reli- 
gieux au couvent pour les jeter à la rue, comme elle affame encore 
les orphelinats et les refuges par ses iniques saisies. 

L'expulsion des religieux de Vais, aux portes du Puy, fit éclater 
le courage, la largeur et la délicatesse de cœur du digne supé- 
rieur. Il offrit spontanément son séminaire pour y recevoir la 
nombreuse jeunesse qu'y formait la Compagnie de Jésus. Aucun 
asile n'était plus convenable parmi les nombreuses maisons que la 
sympathie de la ville ouvrait aux expulsés ; le R. P. recteur crai- 
gnait cependant de compromettre le digne supérieur; il lui en fit 
l'observation: a Me compromettre, répondit-il vivement, oh! 
pour pareille cause, je ne demande pas mieux. » Par le fait, 
quinze à vingt religieux reçurent au séminaire une hospitalité que 
des circonstances imprévues forcèrent de prolonger, plus qu'on 
ne l'avait pensé, sans lasser les prévenances de M. le supérieur et 
de ses confrères. Le signataire de cet article est heureux de 
consigner ici l'expression de gratitude de ses frères en religion, 
et se permet d'ajouter aux nombreux témoignages réunis par 
l'auteur celui de la religieuse et profonde édification que lui ont 
laissée ses rapports personnels avec le digne supérieur. 

M. Césaire Sire a bien mérité non seulement de ceux qui ont 
connu M. Chaussinaud, mais du clergé tout entier, en fixant les 
traits de ce vrai prêtre selon le cœur de Dieu. 

J.-B.-J. Ayroles, S. J. 



REVUE DES LIVRES 415 

Alexandre Gibon, ancien directeur des Forges de Commentry. 
Sa vie et ses travaux 1820-189^^ avec une lettre de M. Emile 
Keller. Lille, Desclée, 1898. In-12. 

On dit, et certes on n'a pas tort, qu'il faut développer dans l'enfant 
l'initiative, le self help. Un bon moyen pour cela sera de mettre entre 
ses mains la vie de M. Gibon, ce vrai démocrate, fils de ses œuvres, 
qui, parvenu à une grande et honorable situation, n'a jamais cessé de 
travailler au bonheur des classes laborieuses. 

Appelé de bonne heure à diriger de grands ateliers de travail, M. A. 
Gibon s'est trouvé aux prises avec un double problème, le développe- 
ment intense de la production et l'antagonisme social. Dans sa sphère 
d'action, il est arrivé à réconcilier comj)lètement le capital et le travail 
et à régénérer les travailleurs. Il a de plus consigné les fruits de son 
expérience dans une série d'études, dictées par le bon sens et dont 
l'analyse faite par l'auteur de la vie donne la plus haute idée. Nous 
engageons vivement tous ceux qu'intéressent les problèmes contempo- 
rains à se procurer et à méditer ce petit livre très court, mais très 
substantiel. James Forbes, S. J. 



I. Sur le Niger et au pays des Touaregs. La Mission Hourst, 
par le lieutenant de vaisseau Hourst. Paris, Pion, 
1898. In-8, pp. xn-481, avec une carte et 190 gravures. 
Prix : 10 francs. 

II. De la Save à l'Adriatique. Angers, Lachèse, 1898. In-8, 

pp. 151. Illustré. 

III. Voyage au pays des Fjords, par Antoine Salles. 
Paris, Pion. In-18, pp. iv-303, avec carte et gravures. 
Prix : 4 francs. 

IV. A travers l'Angleterre industrielle et commerciale, par 
Edouard Deiss. Paris, Guillaumin, 1898. In-12, pp. 390. 
Plans et gravures. Prix : 4 francs. 

I. — Sur la fin de 1895, une mission française entreprenait 
pour la première fois de descendre le Niger, depuis Tombouctou 
jusqu'à son embouchure. Le lieutenant de vaisseau Hourst, deux 
autres officiers de marine, MM. Baudry et Bluset, le D"" Taburet 
et le P. Hacquart, des Pères Blancs d'Alger, représentaient l'élé- 
ment européen ; vingt-cinq noirs sénégalais formaient tout l'équi- 
page. Le voyage dura toute l'année 1896, y compris cinq mois 
d'hivernage dans une petite île voisine de Say, qui figure mainte- 



416 ÉTUDES 

nant sur la carte sous le nom de Fort-Archinard. Cette auda- 
cieuse expédition eut un plein succès; le cours du grand fleuve 
soudanais fut définitivement reconnu ; on sait maintenant que les 
rapides de la partie inférieure rendent la navigation impossible 
et que, par conséquent, le commerce du Soudan ne s'écoulera 
point vers la mer, c'est-à-dire par les établissements anglais. 11 
sera entre nos mains à la condition d'achever le chemin de fer 
qui relie le Niger au Sénégal. 

Le commandant Hourst raconte son expédition avec beaucoup 
de charme, en très bon français, et avec une modestie que l'on 
ne rencontre pas toujours chez les hommes qui écrivent l'histoire 
des affaires dont ils ont eu l'initiative et la conduite. Pour lui, 
c'est à ses compagnons qu'il réserve la belle part. Comme ils sont 
bien français ces jeunes officiers si hardis et de si belle humeur, 
qui, au milieu des plus terribles dangers et d'incroyables fatigues 
trouvent encore le temps de tourner de fort jolis sonnets î Le 
commandant Hourst a consacré tout un chapitre aux Touaregs; 
ces nomades dont nous avons eu jusqu'ici tant à nous plaindre, 
ne lui paraissent pas mériter la mauvaise réputation que leur 
ont valu certains méfaits. Quoi qu'il en soit, il faudra désormais 
tenir compte des études faites sur place par un observateur désin- 
téressé. On rencontrera bien, de-ci de-là, au cours de ce long 
récit, quelques détails un peu crus, voire quelques gaillardises ; 
mais le moyen de les éviter en un pareil sujet? L'agréable 
conteur mérite bien plutôt qu'on le félicite pour sa réserve. 

II. — Sous le titre : De la Saçe à V Adriatique y un voyageur 
qui ne dit point son nom publie les notes et impressions 
recueillies dans une excursion à travers les pays slaves du Sud 
de l'Autriche, Croatie, Bosnie, Dalmatie. Il va trop vite pour 
faire des découvertes; les choses aperçues en courant lui servent 
plutôt de canevas qu'il développe avec des renseignements que 
lui fournissent les livres; du reste, il indique avec loyauté et 
modestie les meilleures sources. La rédaction n'est point négli- 
gée et elle est illustrée de jolies photogravures. 

III. — L'an dernier, le congrès international de la presse se 
réunissait à Stockholm, où avait lieu une exposition universelle. 
C'est par là que débute le Voyage au pays des Fjords. Les con- 



REVUE DES LIVRES 417 

grès sont assez généralement prétexte à excursions. Le pays des 
Fjords^ autrement dit la côte occidentale de la Norvège, de 
Christiania au cap Nord, est devenu un de ces rendez-vous à la 
mode où affluent pendant la belle saison les gens qui ont de l'ar- 
gent, des loisirs et du goût pour les curiosités de la nature. On 
prend place sur un paquebot très confortable, qui fait escale aux 
bons endroits; on va à terre où Ton trouve l'hôtel banal, dans le 
voisinage d'une cascade; on contemple le soleil de minuit, quand 
le brouillard et la pluie veulent bien le permettre. Tout cela dure 
une vingtaine de jours. Notre touriste s'est mis en frais de litté- 
rature ; il en faut beaucoup pour décrire toutes ces beautés qui 
sont un peu toujours les mêmes. Il a constaté par son expérience 
et d'après les registres d'hôtel que les Français figurent en bien 
petit nombre parmi les globe-trotters^ et il engage fort ses com- 
patriotes à aller visiter au pays des Fjords des merveilles qu'ils 
soupçonnent à peine. Ajoutons que le joli livre de M. Salles 
pourra très avantageusement leur tenir lieu de Bœdeker. 

IV. — Un voyage de quelques semaines à travers les usines, 
les manufactures, les magasins, les ports et entrepôts de l'An- 
gleterre. Le voyageur est lui-même de la partie ; aussi ses des- 
criptions sont-elles plutôt techniques que pittoresques. Toutefois, 
il est du petit nombre des ingénieurs qui daignent écrire en bon 
français, et sans être spécialiste on le lit avec plaisir. 

L'auteur ne s'est pas préoccupé de coordonner ses observa- 
tions pour en tirer des vues d'ensemble ; il se contente de rédiger 
des notes prises sur place, au jour le jour. A la lecture, il s'en 
dégage pourtant quelques conclusions, ou du moins quelques 
jugements, qui ont encore plus d'intérêt que les détails et même 
les merveilles de la fabrication mécanique. 

Un trait de mœurs industrielles, par exemple, tout d'abord. 
Les fabricants anglais se montrent généralement courtois et 
accueillants pour le visiteur étranger, mais quelquefois aussi 
on réconduit d'une façon sèche et rogue : a La réputation de 
l'établissement n'étant plus à faire, nous ne voyons pas quel 
intérêt nous aurions à vous le faire visiter. » 

L'industrie anglaise dans toutes ses branches est emportée de 
plus en plus par un mouvement de concentration, qui aboutit à 
faire de chaque fabrication le monopole d'un petit nombre de 

LXXVI. - 27 



il8 ÉTUDES 

tnaisottfi en iGomniandite. Des milliers d'ouvriers sous la direction 
de chefs qui' ne sont eux-mêmes que les salariés d'une société 
plus ou. moins anonyme, telle est la règle dans ces superbes 
entreprises qui font la gloire et la fortune de l'industrie britan<- 
nique. 

Si brillante qu'elle soit, cette industrie a pourtant ses points 
faibles. En. tout genre de produits, l'Anglais excelle à indus- 
trialiser la. fabrication, c'est-à-dire à obtenir la quantité et par 
suite le bon marché; mais, quand il s'agit de goût, d'élégance, 
d'art, sa supériorité passe au voisin. Seulement, le fabricant 
anglais est avisé, et il n'épargne rien pour s'approprier nos pro- 
cédés, nos idées, et souvent aussi, hélas ! nos praticiens les plus 
habiles. 

On remarque encore que l'industrie anglaise manque de sou- 
plesse, soit pour s'accommoder aux exigences du consommateur, 
soit même pour se mettre au niveau du progrès. Il arrive fré- 
quemment que les ouvriers refusent les perfectionnements d'ou- 
tillage qui dérangeraient leurs habitudes. 

Enfin, il semble bien que la prospérité de l'industrie anglaise, 
favorisée jusqu'ici par un ensemble de circonstances exception- 
nelles, ait atteint son apogée. La concurrence surgit de partout 
et Les clients d'hier sont les rivaux d'aujourd'hui. Le Roi Coton^ 
en particulier, ne réserve plus ses faveurs pour les seuls bour- 
.'^eois de Manchester., Les exportations de fils et de tissus baissent 
dans une proportion formidable. Cinquante-trois sociétés ne 
donnent plus de dividendes depuis deux ou trois ans. En règle 
générale, les manufacturiers d'outre-Manche ont dû apprendre à 
se contenter de très modestes bénéfices.- Cependant la culture du 
sol est de plus^ en plus délaissée; ea vingt ans, de 1874 à 1895, 
l'étendue des terres à blé dans le Royaume-Uni a diminué des 
deux tiers, passant de 1900 000 hectares à moins de 600000. La 
production représente à peine la sixième partie de ce qui est 
nécessaire à la. consommation. Une grave question commence à 
se poser : En cas de guerre, et en dépit de son énorme supério- 
rité navale, l'Angleterre serait-elle bien sûre de pouvoir suffire 
à son alimentation ? Joseph Burnichon,. S. J. 

Histoire de la Littérature française, par Gustave Lan son 
(4"*^ édition). Paris, Hachette, ln-12, pp. 1166. 



REVUE DES LIVRES 419 

D'où vient Tintérêt qui s'attache aux histoires de la littérature? 
Est-ce que tout n'est pas dit sur l'origine, le sens, la portée et 
l'influence des grands chefs-d'œuvre? Non. Les livres dont les 
générations se transmettent le dépôt vénérable et que l'admi- 
ration des siècles a consacrés, ofFrent à nos méditations, comme 
les spectacles mêmes de la nature et les œuvres de Dieu, une 
matière inépuisable et féconde. 

Le travail de M. Lanson date de quatre années, il est vrai, mais 
le succès qu'il a obtenu et mieux encore sa valeur font qu'il est 
encore tout nouveau. 

L'auteur, dans sa préface, se défend d'avoir voulu faire « l'his- 
toire des idées ». Mais, je vous prie, si ce n'est dans l'exposition 
et la discussion des idées générales, philosophiques et religieuses, 
que les grands prosateurs, les grands poètes eux-mêmes ont 
mises en circulation, où serait, non point l'unique, mais le prin- 
cipal intérêt de la critique littéraire? D'ailleurs, quand il s'est 
trouvé en face de Bossuet ou de Calvin, de Pascal ou de Rous- 
seau, M. Lanson ne s'en est pas tenu aux simples questions de 
langue, de grammaire et de forme esthétique. Il a voulu appro- 
fondir davantage les choses, et, par exemple, il nous donne son 
avis sur la valeur théologique et historique des Variations de 
Bossuet. 

A ce point de vue précisément, son livre mérite d'être remar- 
qué : il témoigne de l'intérêt que l'auteur porte aux grandes et 
éternelles questions religieuses ou philosophiques, et de l'effort 
qu'il a fait, comme nombre de bons esprits de notre temps, pour 
les comprendre et pour en parler d'une façon pertinente. Non 
pas certes qu'il y ait toujours réussi. Il y a du mélange, beau- 
coup de mélange, dans les idées qu'il développe et dans les 
considérations qu'il fait sur Bossuet, sur Pascal, sur Rousseau 
et sur d'autres écrivains. 

Ce dernier nom, par exemple, me rappelle un curieux passage ; 
« Je reconnais, dit-il, le protestant à la puissance du sens moral 
chez Jean-Jacques. Il n'y a pas h nier que les nations protes- 
tantes ne soient morales ; cela ne veut pas dire qu'il y ait plus de 
vertu chez elles que chez les catholiques ; mais l'autonomie 
morale y est plus grande; avec l'indépendance croît la respon- 
sabilité, avec la responsabilité l'énergie. » 

Le sens moral du laquais qui vole un ruban et accuse une ser- 



420 ETUDES 

vante qu'il fait chasser ; du précepteur qui « chipe » le bon vin 
du grand prévôt de Lyon ; du père de famille qui dépose les 
nourrissons de Thérèse Levasseur aux Enfants-Trouvés ! Et il y 
aurait trop à dire sur les autres assertions et les contradictions 
renfermées dans ce passage. 

Il y a de meilleures pages dans cette Histoire. L'auteur estime 
avec raison que l'irréligion de Voltaire « procède de sa nature 
avide de jouir, et que toutes les défenses de jouir révoltent ». 
Hélas ! le cas d'Arouet n'est pas précisément un cas isolé. 

M. Lanson, sauf quelques inexactitudes, a bien parlé de Bos- 
suet, dont il avait d'ailleurs précédemment, dans un beau livre, 
raconté l'admirable vie et célébré les grandes œuvres. Il a écrit 
un beau paragraphe sur Veuillot ce homme de volonté forte et 
d'ardente charité... Superbe pamphlétaire;... écrivain puissant, 
nourri des grand maîtres, ayant une rare intelligence littéraire. » 

Un caractère frappant du style de cette Histoire de la littéra- 
ture, et que l'on trouve rarement dans les ouvrages de ce genre, 
c'est une parfaite aisance, une grâce piquante. Lisez ces deux 
lignes d'appréciation sur Charles d'Orléans : « Il a de petits 
fragments d'idées, de fines pointes de sentiment, une mousse 
légère d'esprit. » 

Le livre de M. Lanson est un recueil de causeries littéraires 
pleines d'érudition et de fort spirituelle originalité. 

Louis Chervoillot, S. J. 



Pastels et Figurines (A. France, Daudet, Bourdaloue, Fabre, 
Mme de Sévigné, Lemaître, Pouvillon, Huysmans, etc.), 
par M. L. Delaporte. Paris, Fontemoing, 1898. In-18, 
pp. 340. Prix : 3 fr. 50. 

Dans le calme retrait d'une bibliothèque de province, durant 
les longues soirées d'hiver, M. Delaporte s'est appliqué à analyser 
les nuances d'âme de nos littérateurs contemporains. Une indul- 
gence quelque peu sceptique lui fait admettre en sa galerie de 
pastels les auteurs les plus divers, et son large éclectisme amène 
les rencontres les plus imprévues; au hasard de ses lectures, 
Bourdaloue voisine avec Anatole France, et Boileau avec Jules 
Lemaître. 

Evidemment, les préférences de l'auteur vont aux contempo- 



REVUE DES LIVRES 421 

rains, et Ton compare avec surprise les cinquante pages de son 
étude sur A. France aux maigres feuillets dans lesquels il esquisse 
la silhouette de Bourdaloue ; pour être courtes, ces quelques 
pages n'en renferment pas moins, il est vrai, un bel et sérieux 
éloge de l'illustre jésuite. 

Singulièrement séduit par l'ironie perverse et charmante 
d'A. France et la verve narquoise de J. Lemaître, M. Delaporte a 
dédié son livre à l'auteur de Sihestre Bonnarcl; c'est dire que sa 
morale, trop flottante, a quelque parenté avec le scepticisme de 
son « cher et vénéré maître » , auquel il pardonne volontiers 
d'avoir « transformé en un songe de volupté artistique le par- 
fum de son christianisme évaporé ». Mais, si M. Delaporte est 
un raffiné épris de la forme d'art contemporaine, il sait rendre 
justice aux qualités plus austères des écrivains du dix-septième 
siècle, témoin l'étude citée plus haut. 

De Daudet, l'auteur ne nous apprend rien qui n'ait été dit et 
redit depuis la mort du maître; mais, en parlant d'E. Pouvillon, 
le peintre du Rouergue et du Quercy, il soutient une théorie 
chère au créateur de Tartarin, qui conseillait aux jeunes écrivains 
d'étudier avant tout le coin de pays où ils étaient nés ; ainsi fit 
également Ferd. Fabre, au sujet duquel M. Delaporte fait de 
justes remarques sur le rôle du prêtre dans le roman contem- 
porain. 

L'on peut travailler et faire des lisibles livres loin des boule- 
vards, M. Delaporte en est la meilleure preuve. Son livre, écrit 
dans un manoir de province, en une langue très correcte et très 
souple, est un délicat essai de décentralisation littéraire, et sa 
critique optimiste et « respectueuse des aînés » n'est pas son 
moindre mérite en ce temps de critique « rosse )) et démolis- 
seuse, inaugurée par nos esthètes modernes. 

Edouard Galloo. 



De la Rime française, par le P. V. Delaporte. Société de 
Saint-Augustin, Desclée, de Brouwer, 1898. In-8, pp. 233. 

« Des lecteurs de bon conseil ou de bonne amitié » ont engagé 
le R. P. Delaporte à réunir en volume les articles sur la Rime 
qu'il a publiés dans les Etudes. Or, dit-il spirituellement, « il est 
rare qu'un auteur résiste à ces invitations-là ». Remercions l'au- 



422 ÉTUDES 

teur du livre que nous présentons au public de n'avoir pas voulu, 
en ce point, faire exception k la règle commune, et d'avoir cédé 
aux instances de ses amis : ils sont gens « de bon conseil », assu- 
rément. 

Inutile, dans cette Revue, de rappeler que ces considérations 
sur les origines, l'histoire, la nature, les lois et les caprices de 
la rime sont très savantes : on y cite, non sans le faire agréable- 
ment remarquer, et par crainte de passer « pour homme de peu 
auprès de nos compatriotes lettrés, frottés d'allemand », on y 
cite Tobler I D'ailleurs, les plus fines remarques, les exemples 
les mieux choisis, égaient fort à propos l'aridité de la discussion 
et des détails historiques et techniques. 

Je me permettrai, bien que l'on ait prétendu parfois que du 
choc des idées jaillit la poussière, de soumettre quelques obser- 
vations au R. P. Delaporte. Il nous paraît bien sévère pour les 
poètes qui, sans malice aucune, les pauvres! sans intention 
révolutionnaire, simplement pour mettre Une plus grande variété 
dans les procédés de notre versification, ont essayé d'écrire des 
pièces entières en rimes masculines , ou en rimes féminines 
exclusivement. On nous dit que les chansonniers du treizième 
siècle, Quesne de Béthune, le châtelain de Coucy, la dame du 
Fayet, connaissaient déjà et pratiquaient la règle classique de 
l'alternance; c'est vrai. Mais, pourquoi ne pas citer aussi cette 
admirable ballade a Pour la paix », composée au quinzième siècle 
par Charles d'Orléans, et dont les strophes commencent par cinq 
vers en rimes faibles : 

Priez prélats et gens de sainte vie ; 
Religieux ne dormez en paresse, 
Priez maîtres et tous suivant clergie ; 
Car par guerre faut que l'étude cesse ; 
Moutiers détruits sont sans qu'on les redresse. 

Oserai-je dire, sans blasphémer ces dieux du « Parnasse fran- 
çois », que, dès l'enfance, l'on nous apprend à vénérer, oserai-je 
dire que je trouve en cette complainte une grâce mélancolique et 
douce qui s'évanouirait, je crois, en grande partie, si le poète 
s'était soumis à la loi de l'alternance, ou, comme dira Pasquier, 
un siècle plus tard, de « l'entreveschure » ? 

Pour condamner sans appel les innovations des jeunes en ce 
point, on allègue l'autorité de Marmontel, l'auteur d'une tragédie 



REVUE DES LIV^RES tfêB 

'bien oubliée, Denys le Tijran : « Les vers masculins sans mé- 
lange auraient une marche brusque et heurtée; les vers féminins 
sans mélange auraient de la douceur, mais de la mollesse. » Con- 
clusion : il faut habituellement s'en tenir à l'alternanoe ; c'est la 
règle générale, mais n'admet-elle aucune exception? La douceur 
extrême, disons, si l'on tient à ce mot, la « mollesse )) de certains 
procédés de versification, ne pourrait-on parfois la faire servir à 
l'expression de quelques sentiments? Dans ce grand art de la 
poésie, où l'on fait une place si considérable h l'élément musical, 
ne pourrait-on pas, à condition de n'en abuser jamais, introduire 
un mode mineur ? 

L'auteur des études sur la rime française dit encore : a La 
poésie est un chant; or, un chant où toutes les finales seraient 
semblables serait une psalmodie sur un ton, c'est-à-dire de 
l'ennui et de l'agacement. » Hélas î L'alternance des rimes ne 
garantit pas le lecteur d'une œuvre poétique contre le danger 
d'être «assommé», témoin Oronte et son sonnet meurtrier. 
Est-on bien sûr d'ailleurs que toutes les syllabes féminines, pré- 
cisément parce qu'elles sont féminines, soient toutes semblables ? 
Voilà ce qu'il faudrait prouver. Je trouve, pour ma part, une cct- 
taine variété dans ces rimes : « paresse, vie », et j'estime que 
l'on peut défendre cette thèse contre les objections les plus spé- 
cieuses, si l'on maintient fortement que les deux voyelles accen- 
tuées e et i ne rendent pas un son identique. 

Qu'il y ait dans cette façon de rimer une certaine monotonie, 
qui le niera ? Mais on ne peut refuser à l'artiste le droit de faire 
d'une certaine monotonie l'un de ses moyens d'expression ? C'^st 
parfois le procédé du plus habile sonneur de syllabes que notre 
siècle ait connu. Voyez comment Victor Hugo nous peint le 
vaste et uniforme horizon des champs sous les rayons du soleil 
de juillet : 

L'étang frémit sous les auhies, 

La plaine est un gouffre d'or 

Où court dans les grands blés jaunes 

Le frisson de messidor. 

A l'appui de sa thèse, pour montrer ptir des exemples qaae i>es 
vers où manquent ralternance ne sont pas « un chant », i'awleur 
cite trois passages d-e Verlaine, du poiète qui s'ap|Dela;it lad-<mém<e 



424 ÉTUDES 

dans ses vers ♦< le pauvre Gaspard ». Nous permettra-t-il de lui 
dire qu'il n'est pas tombé sur les bons endroits : 

Londres fume et crie. O quelle ville de la Bible, 
Le gaz flamboie et nage et les enseignes sont vermeilles ; 
Et les maisons dans leur ratatinement terrible 
Épouvantent comme un sénat de petites vieilles. 

Quel ami du bon sens et du bon français voudrait admirer ces 
fantaisies grotesques ? Mais, pourquoi ne pas citer, par exemple, 
quelques strophes de la Bonne Chanson ? 

Ecoutez la chanson bien douce 
Qui ne pleure que pour vous plaire; 
Elle est discrète, elle est légère : 
Un frisson d'eau sur de la mousse. 

Elle dit la voix reconnue, 

Que la bonté c'est notre vie, 

Que de la haine et de l'envie j 

Rien ne reste, la mort venue. 

Soutenir que ces vers où manque l'alternance, « l'entreves- 
chure », ne sont pas absolument dépourvus de toute grâce poéti- 
que, ce serait un paradoxe peut-être. Dire cependant qu'ils « as- 
somment », non. Bien des gens les ont lus, j'imagine, qui sont 
encore en vie, et qui, volontiers, les relisent quand l'occasion 
se présente. 

Un point que l'auteur des études sur la rime n'a point traité. 
Tout le monde convient que la rime est un élément essentiel dans 
la musique de nos vers français. Sainte-Beuve l'a dit dans des 
strophes célèbres : 

Rime, l'unique harmonie 
Du vers qui sans tes accents 

Frémissants 
Serait muet au génie. 

« L'unique harmonie », c'est beaucoup dire; mais, passons. 
Or, en prose, par un effet contraire, nous ne pouvons supporter 
les consonances ! Le R. P. Delaporte se contente d'en faire la 
remarque. Mais ne pourrait-on pas nous donner une explication 
philosophique, philologique ou autre, empruntée, si l'on veut, 
aux Allemands. Est-ce que Tobler n'a rien dit là-dessus ? 

Dans sa spirituelle Préface, l'auteur se défend h plusieurs 
reprises d'avoir jamais eu la pensée d' « inviter ses semblables à 



REVUE DES LIVRES 425 

rimer. Il y a beaucoup trop de doigts, dit-il, qui usent les feuil- 
lets du dictionnaire de rimes, comme il y en a beaucoup trop 
qui taquinent Tivoire des pianos ». 

Ne confondons pas. L'amateur qui, dans votre voisinage, et 
pour la centième fois, joue sans aucune espèce de mesure, sur un 
clavecin faux, la Dernière Pensée de Weber, ou la Sonate en la 
majeur y s'impose brutalement à votre attention. Mais la lyre du 
poète, cette lyre idéale et métaphorique, de qui donc jamais 
a-t-elle troublé le repos, quand elle vibre sous les doigts de l'ar- 
tiste, pendant les silencieuses visites de la Muse? Pour emprunter 
à l'auteur même du livre que nous étudions, au poète des Récits 
et Légendes^ une métaphore plus chrétienne et moins banale, 
n'empêchons personne d'attendre l'heure des belles inspirations 
et « le coup d'archet divin ». 

Mais que l'on fasse des vers, ou que, découragé par la perfec- 
tion de certaines œuvres anciennes ou modernes, l'on soit résolu 
à ne rimer jamais, on lira sans doute avec un vif plaisir, à condi- 
tion seulement de s'intéresser aux « jeux savants, profonds et 
délicats » de la rime, l'ouvrage si intéressant du R. P. Delaporte, 
qui a traité ces matières subtiles avec la science d'un érudit et 
l'expérience d'un poète. Louis Chervoillot, S. J. 

La Préface de Crom"well (Introduction, texte et notes), par 
Maurice Souriau, professeur à l'Université de Gaen. Paris, 
Société française d'imprimerie et de librairie, 1897. In-18 
Jésus, pp. xviii-330. Prix : 35 francs. 

La Préface de Cromwell l Comme cela nous reporte loin dans 
le passé! On se croirait à quelques siècles déjà de cette date de 
fièvre et d'enthousiasme conquérant, où Victor Hugo croyait avoir 
découvert au moins l'Amérique et fixé à jamais les formules de 
l'art définitif : ne varietur! 

Un ministre, j'ignore lequel, a récemment décrété, je ne sais 
pourquoi, que la Préface de Cromw^// (l'avait-il lue?) serait doré- 
navant livre classique. M. Maurice Souriau, qui a si bien étudié 
les vrais classiques, ceux du grand siècle, publie le texte original 
de la Préface, d'après le manuscrit de Hugo, en l'annotant et en 
l'éclaircissant par une longue série d'études serrées, un peu touf- 
fues même : 1° Sur les Influences subies par Victor Hugo^ qui les 



4fê6 ETUDES 

a toutes subies ; car Hugo fut un écho très sonore et très bruyant 
de tous les bruits, d'où qu'ils vinssent; 2* Sur les Antécédents de 
Victor Hugo, qui avait déjà passé par un bon nombre de méta- 
morphoses, qui avait endossé toutes les casaques et suivi tous les 
drapeaux. Pourquoi M. Souriau, en esquissant si bien les physio- 
nomies successives de cet homme extrêmement ondoyant et divers, 
se laisse -t- il entraîner à déclamer contre les <( persécutions » 
de Louis XIV à l'égard des huguenots rebelles; puis à chanter 
Tk époque si glorieuse par tant de côtés » (p. 57) de 1793 et des 
échafauds? Cela détonne dans un ouvrage sérieux; tout ainsi que 
les fautes d'orthographe dans les textes grecs cités aux pages 326 
et 327. Je suis surpris de voir un érudit curieux, comme Test 
M. Souriau, admettre comme fondées les prétentions nobiliaires 
de Hugo (p. 328), après que M. Edmond Biré a réduit en miettes 
tous les mensonges du faux gentilhomme Ego Hugo! (V. Victor 
Hugo avant 1830, chap. i®"* ; et Victor Hugo après 1830, II, v.) 

Dans les cinquante-cinq pages qu'il a intitulées les Idées de la 
Préface^ M. Souriau analyse avec soin et avec goût, quoique avec 
indulgence, ce fatras de théories qui se heurtent; d'antithèses qui 
rutilent dans la nuit et sonnent dans le vide ; de paradoxes ou 
d'ignorances déconcertantes chez un réformateur; de rêves d'un 
homme qui ne croit qu'en lui et dont le but est surtout de détruire 
ce qu'on a osé penser ou écrire avant lui. M. Souriau ne trouve 
dans la Préface qu'une théorie un peu neuve : celle du grotesque^ 
amenée là par Hugo pour la justification de l'art dramatique de 
Hugo. Mais cette théorie est-elle si nouvelle? Le burlesque exis- 
tait bien avant Hugo et bien avant Scarron ; le grotesque, dans l'art, 
est au moins contemporain du gothique, comme les gargouilles 
ont Page des cathédrales ; et il y a d'illustres échantillons de gro- 
tesque dans VInferno du Dante. Remontons plus haut : le laid 
opposé au beau existait avant les sorcières de Shakespeare; Y Hu- 
mano capiti d'Horace n'est pas d'hier, ni de 1830; et Thersite a 
quelque trois mille ans, tout comme le vieil Homère. Là encore, 
Hugo a répété, en l'exagérant, ce qu'on avait dit et fait avant lui. 

Il serait superflu d'entrer dans une discussion des autres théo- 
ries de la Préface^ dont M. Souriau exagère lui-même un peu le 
mérite, bien qu'il signale judicieusement les lacunes et qu'il 
entoure ie reste de notes aussi intéressantes que le texte. — Per- 
sonne, selon nous, n'a mieux défini la Préface de Cromweil, que 



REVUE DES LIVRES 427 

M. Edmond Biré, dont les recherches semblent n'avoir pas été 
inutiles à M. Souriau : « Les idées de M. Victor Hugo, dit-il, sur 
l'histoire de la poésie [Première partie) lui appartiennent et 
elles sont fausses ; ses idées sur les règles de la composition 
du drame [Deuxième partie) sont justes, mais elles ne lui ap- 
partiennent pas. » ( Victor Hugo avant 1830, deuxième édition, 
p. 436). Victor Delaporte, S. J. 

Fleuve de sang, Histoire d'une Vendetta corse, par J.-B. 
Mareaggi. Paris, Perrin, 1898. In-18, pp. 327. 

Il y a quelque courage pour un Corse à dépouiller le bandit 
— gloire nationale — de son auréole poétique et à montrer ce 
qu'il y a de cruauté et de traîtrise dans ces Fra-Diavolo du 
maquis, dont les romans et les opéras-comiques se sont évertués 
h chanter la noblesse et la générosité. C'est ce que vient de faire 
M. Mareaggi à l'aide de documents puisés, non dans la poésie 
des légendes, mais dans les archives criminelles d'Ajaccio. 

Estimant qu'il sert son pays en « mettant à nu les plaies qui 
l'épuisent », l'auteur nous raconte dans toute son horreur eschy- 
lienne l'histoire sanglante d'une vendetta, long enchaînement de 
trahisons et de meurtres parmi lesquels le lecteur se perd, égaré 
dans les généalogies touffues des deux familles ennemies. 

Cette (c cause célèbre )) s'encadre de paysages et de détails de 
mœurs, pittoresques et authentiques. Cette fois, plus de Corse 
« littéraire », mais le contact direct avec l'âme même du peuple 
et l'atmosphère du pays, a cette cuve de passions bouillantes », 
comme l'appelle M. Mareaggi, bien qualifié par son origine et ses 
précédentes études pour décrire et juger la barbare coutume qui 
ensanglante son pays. Edouard Galloo. 

Le Tribunal de Vuillermoz, par A. Baumann. Paris, Perrin, 
1898. In -18, pp. 448. 

Après les bandits, les juges ; après un roman de mœurs locales, 
un roman de mœurs professionnelles, si tant est que l'on puisse 
appliquer le titre de « roman judiciaire », mieux fait pour Gabo- 
riau ou Ponson du Terrail, à la consciencieuse étude de M. Bau- 
mann sur la magistrature. 

En ce livre d'une véritable valeur, la trame romanesque, bien 



■128 ETUDES 

ténue d'ailleurs, sert de thème à nombre d'aperçus élevés et in- 
génieux sur le monde judiciaire; c'est, sans parti pris de déni- 
grement et sans plaisanteries moyenâgeuses et usées sur les 
« chats-fourrez » de justice, une peinture exacte du Palais, brossée 
par un familier de la maison. Seul un homme du métier pouvait 
tracer avec tant de spirituelle précision la monographie d'un res- 
sort judiciaire de province où, à côté de quelques nobles figures 
de magistrats, s'agite, dans le tourbillon des intérêts et des 
influences, tout un monde d'incapables, de politiciens et d'intri- 
gants. 

Maints détails de psychologie judiciaire finement observés 
émaillent cette étude véridique et documentée, aussi éloignée du 
dithyrambe que du pamphlet. Le réquisitoire est parfois assez 
dur; mais les hommes de bonne foi ne pourront s'empêcher d'y 
souscrire, non plus que les magistrats — puissent-ils être nom- 
breux ! — qui se reconnaîtront dans le type idéal, que M. Bau- 
mann se fait, du juge intègre, directeur d'âmes et arbitre de 
paix. 

Quelques réserves seraient à faire au sujet des théories médico- 
légales exposées par le magistrat Bersot, derrière lequel semble 
se cacher quelquefois la personnalité de l'auteur. — Il n'est pas 
besoin d'ajouter que, par la nature même des matières traitées 
dans le « Tribunal de Vuillermoz », ce n'est pas un livre pour les 
jeunes filles. Edouard Galloo. 

Tous d'après nature! Histoires du temps présent^ par Jean 
des Tourelles. Illustrations d'Albert Boutle. Paris ^ 
LecofTre, 1898. In-12, pp. viii-332. 

Tout un album de « pochades chrétiennes » , rapidement et spirituel- 
lement troussées, préfacées par la plume alerte et savoureuse de Pierre 
l'Ermite, frère d'armes de l'auteur; le « Castigat ridendo mores » de 
Juvénal, traduit en trois cents pages gouailleuses^ émues, mélancoli- 
ques ou cinglantes, jamais ennuyeuses. 

Pleins d'utiles leçons gaiement données, ces croquetons de la vie 
parisienne ou rurale sont dignes de leurs aînés. Ils plaideront mieux 
que maints gros in-folio la cause défendue par Jean des Tourelles, qui 
perce de bien jolis coups de plume la vanité de nos faux bonshommes 
contemporains. Edouard Galloo. 



REVUE DES LIVRES 420 

La Réforme orthographique et l'Académie française, pai- 
Ch. Lebaigue. Nouvelle édition considérablement aug- 
mentée. Paris, Pion, 1898. In-12, pp. xii-238. 

Le titre de cet ouvrage effraiera peut-être plus d'un lecteur : 
M. Lebaigue serait-il un de ces réformateurs qui prétendent nous 
imposer une ortograf fonétik? Qu'on se rassure. L'auteur de ce 
livre ne veut nullement qu'on écrive catrom (quatre hommes), 
bozwazo (beaux oiseaux), insafpaskidiz (ils ne savent pas ce qu'ils 
disent). Il n'est pas de ceux qui font fi de l'étymologie. Au 
contraire, (c l'étymologie sainement comprise et sagement appli- 
quée ne peut, dit-il, qu'aider à la régularité de l'orthographe » 
(p. 35). L'Académie n'a pas à rompre avec ses traditions; on lui 
demande de continuer le travail qu'elle-même a poursuivi depuis 
sa fondation. 

Quand elle entreprit son dictionnaire, beaucoup de mots se 
trouvaient surchargés de lettres prétendues étymologiques, ajou- 
tées arbitrairement au temps de la Renaissance. Dans sa première 
édition, l'Académie n'admit pas toutes ces bizarreries, mais elle 
en accepta encore un trop grand nombre. Depuis, elle a progres- 
sivement travaillé à les diminuer. Pour ne citer que quelques 
exemples, en 1746, adçocat, subject, recepvoir^ nopce^ yçoire, 
ymage, insceu, cholère, chorde, prenaient la forme qu'ils ont 
aujourd'hui. Les changements furent si nombreux qu'ils attei- 
gnirent cinq mille mots sur vingt mille. En 1835, secrette^ discrette^ 
fidelle^ modelle àew'mvenl secrète^ discrète, fidèle^ modèle. En 1878, 
il y eut encore quelques simplifications, comme la suppression du 
trait d'union après très, celle d'un t dans emmailloter (jusque-là 
on écrivait emmaillotter, mais démailloter) . On voit que l'Académie 
n'a jamais eu pour principe de maintenir le statu quo. LTn même 
mot prend, dans les diverses éditions du dictionnaire, quatre 
formes diflérentes : je cognoistrois, je connoistrois/^e connoitrois^ 
je connaîtrais. 

M. Lebaigne, et avec lui un grand nombre de savants, voudraient 
voir l'Académie continuer le travail si utile de la simplification 
de notre orthographe. « Les changements proposés aujourd'hui 
ne sont rien ou sont peu de chose près de ceux que l'Académie a 
opérés d'elle-même à partir de 1694 jusqu'à l'édition la plus 
récente de son dictionnaire j) (p. 141). 11 s'agit seulement de 



430 ETUDES 

quelques rectifications conformes à l'histoire et au génie de la 
langue : supprimer l'une des consonnes redoublées toutes les fois 
que le redoublement est contraire à l'étymologie, faire disparaître 
les contradictions graphiques entre mots congénères ou simi- 
laires (exemples : honneur et honorer^ bonhomme et bonhomie^ 
restreindre l'emploi de l'z/, de \h h l'intérieur des mots, étendre 
l'usage de 1'/*, etc. 

Sans doute, on ne peut s'attendre à ce que cette réforme, si 
modérée soit-elle, ne rencontre aucune opposition. Déjà, il y a 
deux siècles. Chapelain frémissait à la pensée qu'on pourrait sup- 
primer le ph dans phantosme. Alors, disait-il, « nostre œil ne 
trouveroit plus, en mesme temps que nostre esprit, les images 
flottantes du phantosme... De mesme encore, si du mot hermitte 
on retranchait l'A qui figure si agréablement à l'œil le baston du 
solitaire, ne le fauldroit-il pas considérer comme un attentat? » 
Aujourd'hui encore, on fait valoir des raisons de la même sorte : 
« Pan écrit pour paon ne me dirait plus rien. En perdant cet o 
décoratif, le paon lui-même en perdrait toutes les ocelles de sa 
queue irisée. Je ne le verrais plus. » 

Il est regrettable qu'on présente de tels arguments. Ne vau- 
drait-il pas mieux examiner posément la question? Tous ceux qui 
voudront l'étudier devront lire le livre de M. Lebaigue. Même si 
l'on n'admet pas dans tous les détails son projet de réforme, on 
doit reconnaître qu'il est conçu dans un véritable esprit scienti- 
fique et d'ailleurs aussi conciliant, aussi modéré que possible. 

L. L., S. J. 



ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 



Juillet 11. — Au Palais-Bourbon, M. Piou fait voter un amendement 
tendant ù un nouveau dégrèvement de l'impôt foncier, au profit de 
l'agriculture ; mais une manœuvre parlementaire amène la Chambre à 
se déjuger et à rejeter ce qu'elle venait de voter. 

12. — Arrestation du commandant Esterhazy. 

13. — Arrestation du colonel Picquart. 

— Au Panthéon, la commémoration du centenaire de Michelet est 
célébrée, en présence du Président de la République et des principaux 
personnages officiels, par des chants et de la musique et par des dis- 
cours de M. Léon Bourgeois, ministre de l'Instruction publique, et de 
M. Navarre, président du conseil municipal de Paris. 

— Clôture de la session parlementaire. 

— A Bruxelles, ouverture du Congrès eucharistique international. 

14. — La revue des troupes, à Paris et en province, est l'occasion 
de chaudes ovations à l'armée. 

— A Cuba, capitulation de Santiago. Ses braves défenseurs, qui 
étaient à bout de vivres et de munitions, seront ramenés en Espagne 
aux frais des États-Unis. 

15. — En Espagne, proclamation de Tétat de siège. 

i7. — Le Journal ofjiclel publie un décret portant trente-sept nomi- 
nations ou mutations de préfets. 

— Élection de M, Goûtant comme sénateur des Ardennes. 

18. — A Versailles, l'affaire Zola revient devant les assises. Après 
avoir encore soulevé divers incidents de procédure et fait rejeter plu- 
sieurs fois leurs conclusions par la Cour, les prévenus déclarent faire 
défaut et sont condamnés au maximum de la peine : un an de prison et 
3000 francs d'amende. 

— Le prince de Galles, étant en visite chez le baron Ferdinand 
de Rothschild, au manoir de Waddesdon, s'est fracturé la rotule du 
genou. 

— A Cuba, bombardement de Manzanillo par les navires américains. 

19. — Inauguration de la prison de Fresnes-les-Rungis, construite 
suivant tous les principes de la science pénitentiaire moderne ; elle 
remplacera trois prisons de Paris : Sainte-Pélagie, la Grande Roquette 
et Mazas. 

— M. Zola s'enfuit à l'étranger, on ne sait dans quelle direction; il 
fait annoncer dans les journaux qu'il reviendra en octobre se présenter 
devant les juges. 



432 ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 

21. — Les journaux radicaux mènent grand bruit et attaquent même 
le ministère au sujet de la présence du général Jamont à la distribution 
des prix de l'école d'Arcueil et du discours prononcé, en cette circons- 
tance, par le P. Didon en l'honneur de l'armée. 

23. — M. Cavaignac, ministre de la guerre, adresse aux gouverneurs 
militaires et aux chefs de corps une circulaire sur les conditions dans 
lesquelles les officiers supérieurs peuvent accepter de présider des 
distributions de prix et autres solennités. 

24. — Les Américains prennent possession de Santiago et maintien- 
nent provisoirement en fonctions les autorités civiles espagnoles, au 
grand mécontentement des insurgés cubains. 



Le 25 juillet 1898. 



Le gérant : Ckxri.^s BERBESSON. 



Imp. D. DumouUa et C'*, rue des Grands -Augustins, 5, à Paris 



LE DEVELOPPEMENT 



DE 



L'INITIATIVE AU COLLEGE 



La mode se prend depuis quelques années d'attaquer à tout 
propos notre éducation française et catholique. Constatant 
dans toutes les carrières une dépression morale croissante, 
sans chercher si d'autres causes n'influent pas davantage, 
sans faire dans l'ensemble même de l'œuvre la part des res- 
ponsabilités, on ne s'en prend ni à l'éducation première de 
la famille, ni au manque d'éducation supérieure dans les uni- 
versités. Ce sont les collèges ,qu'on s'accorde à incriminer, 
comme si tout le mal venait de leurs fausses méthodes. 

Pourquoi une discipline si étroite, nous dit-on, qui com- 
prime l'enfant sous un joug insupportable, enlevant à ses 
facultés natives leur jeu naturel, leur élan spontané, leur 
fantaisie primesautière? Pourquoi une vie si différente de 
la vie à venir, où les maîtres tiennent leur élève dans une 
tutelle continue, le faisant agir comme un instrument sous 
leur impulsion perpétuelle et vouloir par leur volonté plutôt 
que par la sienne, sans qu'il ait jamais occasion de se décider 
par lui-même, de poser des actes propres, de poursuivre un 
but personnel? Pourquoi enfin une piété si factice, tout 
entière fondée sur le sentiment, surtout développée par la 
pompe du culte extérieur et ne s'appuyant guère que sur les 
habitudes du milieu — une piété qui tombe à la première 
attaque, dès que l'influence change, ou, si elle dure davan- 
tage, « ne nous fournit que des communiants, quand nous 
demandons des hommes » ? Le résultat indéniable de tout le 
système est un manque d'initiative absolu chez la génération 
ainsi formée. Il y a près de cinquante ans que l'éducation 
secondaire est libre en France, et qu'a-t-elle produit? De 
bons chrétiens peut-être, mais pas un homme d'action puis- 
sante. 

LXXVI. — 28 



434 LE DÉVELOPPEMENT DE L'INITIATIVE AU COLLÈGE 

Telle est l'accusation dans ses traits les plus généraux, 
diversifiée à l'infini suivant les circonstances, et le degré de 
sympathie ou d'hostilité dont elle s'inspire, mais ramenant 
toujours le même refrain importun et revenant au même 
reproche : « Vous ne savez pas développer l'initiative. » Si 
elle ne partait que de milieux anticatholiques, nous nous en 
inquiéterions fort peu. La rivalité d'école suffirait à tout expli- 
quer. Fondée sur des principes entièrement différents, com- 
ment l'école rivale pourrait-elle admettre notre système 
d'éducation catholique ou même entièrement le comprendre? 
Mais lancées par le camp adverse, et habilement exploitées à 
son profit, ces théories se font écouter jusque dans le nôtre. 
De bons chrétiens s'y laissent prendre et les répètent naïve- 
ment. Des catholiques de marque s'en font les propagateurs 
attitrés, dans l'excellente intention sans doute de nous enle- 
ver à la routine et de nous forcer à des réformes; mais comme 
leurs remèdes paraissent parfois singuliers et invraisem- 
blables ! 

C'est ainsi qu'un amateur de l'éducation anglaise nous cite 
sérieusement comme exemple un tutor de trente ou quarante 
élèves, qui les envoyait successivement toucher ses chèques 
chez le banquier, faire ses commissions en ville, prendre ses 
billets de chemins de fer et enregistrer les bagages. C'est 
mieux que rien; mais, comme formation à l'initiative, cela 
semble bien élémentaire. D'autres nous décrivent un collège 
idéal, où tous les élèves ont pleine liberté, pendant les récréa- 
tions, d'aller se promener dans la ville voisine ou prendre 
leurs ébats dans les forêts d'alentour. Comme si des maîtres 
qui assument la responsabilité de réunir quatre cents jeunes 
gens ensemble ne devaient pas veiller d'un peu plus près 
sur leurs rapports! D'autres vont encore plus loin et s'in- 
dignent de tout contrôle comme de toute surveillance. Plus 
tant de préservation, d'éducation de serre chaude, ni de 
cache-nez contre le froid ambiant. Laissez ces enfants aller 
où ils veulent et lire ce qui leur tombe sous les yeux; mettez 
entre leurs mains les revues courantes, même les revues 
mauvaises ; jetez-les, s'il le faut, dans n'importe quelle mare, 
pour leur apprendre à nager. Quelques-uns s'y noieront, 
beaucoup y seront éclaboussés ; mais si un seul, par bonheur, 



LE DÉVELOPPEMENT DE L'INITIATIVE AU COLLEGE 435 

en réchappe indemne, celui-là sera l'homme fort que nous 
cherchons. 

Inutile de discuter toutes ces théories, superficielles pour 
la plupart ou naïves par le peu d'expérience qu'elles montrent 
des enfants. Sans entrer dans la polémique, bornons-nous à 
notre propre examen de conscience et à notre propre con- 
trôle. Nos méthodes sont-elles si inhabiles qu'on veut bien le 
dire à former l'initiative, ou notre type d'initiative est-il si 
erroné? Car si l'on ne peut convaincre notre idéal d'être 
faux ou suranné, peut-être pourra-t-on encore nous reprocher 
de ne pas le pousser toujours jusqu'à sa perfection; peut- 
être nous-mêmes conviendrons-nous que nous réussissons 
plus ou moins, suivant les enfants qu'on nous remet entre 
les mains ou les hommes chargés d'appliquer la méthode : 
toujours aurons-nous la consolation d'être dans la vraie 
voie et de ne pas gaspiller nos forces ni notre dévouement, 
même à ce point de vue spécial du développement de l'ini- 
tiative. 

I 

Avoir des idées, et savoir' les pousser jusqu'à l'exécution, 
voilà ce qu'on entend généralement par initiative. 

Quoiqu'elle soit appelée sous une forme ou sous une autre 
à réaliser ses concepts, l'initiative intellectuelle est plutôt 
spéculative et regarde surtout le monde des idées. C'est 
l'imagination et Tintelligence qu'elle met en mouvement 
plutôt que le sentiment et la volonté. C'est le vrai et le beau 
qu'elle a pour but immédiat plutôt que le bien. L'ouverture 
de l'esprit, sa facilité à concevoir, sa promptitude à s'en- 
flammer pour tout ce qui touche aux sciences, aux lettres et 
aux arts, voilà ses qualités premières. Elles dénotent une fa- 
culté native plutôt qu'une puissance acquise. Tous accordent 
pourtant que, si la nature est ici le principal facteur, une 
bonne méthode peut encore beaucoup pour ouvrir l'esprit et 
le développer dans un sens ou dans l'autre. Mais c'est l'ins- 
truction que cette œuvre regarde, plutôt que l'éducation pro- 
prement dite, et nous ne voulons pas aujourd'hui aborder ce 
chapitre qui doublerait notre tâche. 

L'initiative morale se restreint à la conduite de la vie. Pre- 



436 LE DÉVELOPPEMENT DE L'INITIATIVE AU COLLÈGE 

nant son origine dans la vivacité du sentiment et la vigueur 
des passions, elle s'achève tout entière dans la volonté. Ne 
s'occupant que du règlement des mœurs et de leur direc- 
tion, elle est plus pratique que spéculative. Bien utile ou 
bien moral enfin, son but est toujours le bien. 

Remarquons de suite qu'on confond souvent les deux fins 
différentes et qu'on propose ainsi également à notre admi- 
ration des initiatives de valeur très diverse. Savoir en toute 
circonstance se tirer d'affaire, débrouiller une situation 
embarrassée ou se relever d'un mauvais pas, trouver partout 
son avantage, s'installer au mieux de ses aises, et, comme 
l'Anglais, s'établir confortablement en tout pays ami ou 
ennemi, voilà certes donner preuve d'initiative; mais c'est de 
l'initiative, il faut l'avouer, de qualité très inférieure. Sans la 
répudier entièrement, celle que nous rechercherons comme 
d'instinct pour nos enfants, ne doit-elle pas être plus noble, 
et surtout se proposer le bien altruiste, comme on dit aujour- 
d'hui, plutôt que le bien égoïste ? 

Gardons-nous encore, sous prétexte d'initiative, de faire 
des brouillons, toujours prêts à entreprendre quatre choses 
à la fois, sans jamais en achever aucune. Les impulsifs ont 
de ces besoins d'agir en s'agitant, et de se remuer dans le 
vague, se jetant facilement dans le jeu d'autrui pour y mêler 
toutes les cartes, pensant toujours faire mieux que le voisin, 
et, après quelques élans peu calculés, laissant la besogne en 
plan. La vraie initiative est dans la hardiesse pour entre- 
prendre, mais aussi dans la netteté du but et la constance à 
le poursuivre. Elle ne va pas sans des idées très précises et 
une volonté très forte, se confondant presque de ce point de 
vue avec le caractère. La promptitude d'idées, la vivacité de 
sentiments, qui conçoivent et commencent, s'appellent plutôt 
initiative; la force de l'exécution est déjà du caractère : mais 
l'un ne va pas sans l'autre et ils se complètent merveilleu- 
sement. 

Constatons enfin qu'il est au moins aussi difficile de former 
à l'initiative de la volonté qu'à l'initiative intellectuelle; car 
ici encore la richesse de la nature est le fondement premier, 
et c'est tout d'abord une affaire de tempérament. La force 
physique, la santé, la sensibilité des organes, leur facilité à 



LE DÉVELOPPEMENT DE L INITIATIVE AU COLLÈGE 437 

recevoir l'impression, leur ressort y ont une très grande 
part : la délicatesse des sentiments^, la générosité du cœur, 
la largeur d'idées y semblent nécessaires. Si tout cela n'existe 
pas au moins en germe, comment remuer un tempérament 
mou, inerte et sans vigueur, comment éveiller un Cœur sans 
noblesse et une intelligence sans horizons? 

C'est pourquoi saint Ignace, au début des Exercices^ sup- 
pose dans l'homme qu'il veut former toutes ces qualités 
premières et s'attache surtout à développer l'énergie de la 
volonté, qui semble davantage en notre pouvoir, tout en 
n'étant pas moins essentielle à l'initiative. Mais comme il 
nous montre bien pourtant le type complet, et quel admi- 
rable portrait il nous trace en quelques lignes de l'homme 
d'initiative et de l'homme de caractère : les idées toujours 
élevées par la claire vue de la fin la plus haute que l'homme 
puisse se proposer; le cœur toujours ouvert aux senti- 
ments les plus nobles, à l'amour le plus puissant, au dé- 
vouement le plus complet; la volonté toujours employée à 
exécuter dans une inflexible logique ce que l'intelligence lui 
a fait concevoir de plus grand, ce que le cœur lui a fait deviner 
de plus héroïque; tout cela obtenu non pas par l'obéissance 
passive, comme on se plaît à le répéter aveuglément, mais 
par la méthode la plus active et la plus vivante, « méthode 
prodigieuse, comme le dit très bien Maurice Barrés^, où 
chacun se crée soi-même et porte ses énergies au maximum ». 

II 

L'initiative ainsi comprise, quelle influence le règlement 
du collège a-t-il sur son développement? Son résultat est-il 
de tuer l'initiative, comme on le répète sans cesse, ou, au 
contraire, d'aider à sa formation? 

Quels que soient les prétendus avantages de la discipline 
libérale ou plutôt de l'absence de discipline, inaugurée en 1890 
par les nouveaux règlements de l'Université, il suffit d'avoir 
passé six mois avec des enfants, pour savoir qu'en réunir 
quatre cents ensemble sans une discipline exacte, c'est créer 
le désordre et l'anarchie avec leurs conséquences inévitables 

1. Voir le curieux portrait d'Ignace de Loyola dans les Déracinés. 



438 LE DÉVELOPPEMENT DE L'INITIATIVE AU COLLÈGE 

pour la moralité. Qu'est-ce qu'un règlement, d'ailleurs, sinon 
la simple expression de la loi morale et sa déclaration un peu 
plus détaillée aux cas particuliers de la vie de collège ? 

Quelque ennemi que vous soyez de la compression de 
l'enfant, quelque respect que vous vous sentiez pour son 
caprice et ses fantaisies, il faut bien admettre contre sa mau- 
vaise nature le degré de répression nécessaire à l'obser- 
vation de la loi morale. Et si le règlement va parfois plus 
loin que la loi stricte, n'est-ce pas dans un but de formation 
impossible à attaquer? Gomment fait-on passer le sauvage de 
l'état de nature aux mœurs civilisées ? En lui donnant des 
habitudes de vie régulière, en lui imposant une tâche cons- 
tante, en le soumettante une règle stable. Gomment porte- 
t-on l'homme civilisé au plus haut état de perfection qu'on 
puisse rêver ici-bas? En lui faisant de ses bonnes habitudes 
transitoires une obligation constante, en l'y engageant par 
vœu, en le soumettant en un mot à une règle — religieuse ou 
autre. « Il n'y à rien de si grand, dit V Imitation^ que de vivre 
sous une règle. » De même pour ce petit sauvage qu'est 
encore l'enfant dans ses premières années. Il n'y a pas de 
meilleur remède à son caprice que de l'assujettir à un régime 
de vie stable et régulier, de le plier à une forme déterminée 
qui ressemble du plus près possible à celle de l'homme civi- 
lisé et de ïhonnête homme^ comme on disait au dix-septième 
siècle. Le règlement n'a pas d'autre but. 

Au point de vue spécial de l'initiative, tout dépend, je le 
sais, de la façon dont il sera accepté. S'il tombe comme un 
joug pesant sur des natures molles, timides et sans ressort, 
il est à craindre qu'elles ne le subissent servilement, par 
crainte des châtiments plutôt que par amour de la loi, sans y 
résister mais sans le vouloir, se permettant toutes les infrac- 
tions non immédiatement punissables, ou n'obéissant que 
matériellement. C'est cet état de passivité que les élèves 
entre eux comparent avec raison à la vie inerte du mollusque 
attaché sur son rocher. Tant que le milieu sera bon, l'engre- 
nage qui les a saisies, maintiendra ces natures inférieures 
dans le bien, et c'est déjà un avantage. Leur jeunesse pré- 
servée du mal pendant dix ans de collège par la pureté de 
Patmosphère, s'ils ont la chance d'entrer dans une filière 



LE DEVELOPPEMENT DE L'INITIATIVE AU COLLEGE 439 

toute tracée, ils feront, rien que par la force de l'habitude, de 
bons chrétiens et de bons citoyens, et dans des temps peu 
troublés vivront tranquilles sous un gouvernement honnête. 
Napoléon P^ n'avait pas, dit-on, d'autre idéal pour la grande 
majorité des Français : les faire passer du lycée à la caserne 
et de la caserne dans le fonctionnarisme, toujours sous le 
régime de l'obéissance passive. Le gouvernement en devient 
certes plus facile; mais on ne peut dire que cette discipline 
matérielle forme en rien la volonté ou l'initiative. 

L'attitude contraire, toutefois, celle de l'hostilité habituelle 
et de la révolte continue, n'est pas meilleure. Y a-t-il vrai- 
ment des natures tellement indépendantes, qu'elles ne sau- 
raient se plier à aucune règle ni se comprimer sans être 
brisées? Quelles que soient leur force, leur richesse et leur 
exubérance de vie, ce n'est certes pas un droit pour elles de 
rester dans leur rudesse native, sauvages et sans frein. Mais 
si de fait elles ne parviennent pas à s'assouplir, le règlement 
leur fait plus de mal que de bien ; car elles n'y gagnent qu'une 
rancune tenace, et cette haine de toute autorité qui fait les 
révolutionnaires. Mieux vaut leur supprimer le joug que de 
les tenir révoltés sous l'oppression. Rendus à la liberté des 
grands chemins et lancés dans la vie aventureuse pour 
laquelle ils semblent nés, leurs facultés parfois y trouvent un 
développement plus normal; mais qu'on n'espère pas en faire 
jamais des agents de vie civilisée, et qu'on ne nous reproche 
pas l'inhumanité de la vie de collège à leur égard. La vie de 
collège n'est pas faite pour eux. 

Entre la révolte et le servilisme, pourtant, il y a place pour 
l'obéissance active et spontanée, et c'est celle-là que nous 
demandons : obéir au règlement, parce que c'est la loi qui 
vous est imposée par Dieu ou le régime de vie que vous avez 
vous-même choisi, et pousser cette obéissance jusqu'à sa per- 
fection, comme le militaire qui se fait un point d'honneur de 
suivre jusqu'aux moindres prescriptions de sa théorie ou de 
'sa consigne; comme le religieux qui se fait un scrupule 
d'observer jusqu'au plus petit détail de sa coutume, fût-il 
une minutie. Poser ainsi par action propre, du matin au soir, 
tous les actes que la règle vous demande, et porter chacun 
de ces actes à son maximum d'intensité, quel meilleur exer- 



440 LE DÉVELOPPEMENT DE L'INITIATIVE AU COLLÈGE 

cice y a-t-il pour la volonté et comment cela tuerait-il l'ini- 
tiative et Tessor ? 

Le règlement, il est vrai, peut être plus ou moins large * : 
ceci est une question de mesure. Meilleur est le milieu et 
plus forte est l'autorité morale, moins on a besoin de tenir 
les rênes serrées. Le thermomètre de la répression baisse à 
mesure que monte le niveau du thermomètre moral, comme 
dirait Donoso Gortès. Le grand art de l'éducateur est donc de 
laisser à chaque instant à l'enfant la somme de liberté qu'il 
mérite et qu'il peut supporter^. Mais ce qu'on exige, on doit 
l'exiger strictement. L'enfant lui-môme est fier de voir qu'il 
se tient bien, de constater que sa division est bien menée, 
respectueuse de l'ordre, attentive à se gouverner, prompte à 
agir dans le sens voulu. Gomment ce respect et cette promp- 
titude enlèveraient-ils quelque chose à l'initiative? Ils en for- 
ment directement une partie très importante, qui est la force 
d'exécution, la vigueur de volonté; et sans éteindre l'autre, 
qui est l'essor, ils lui donnent son cadre et l'habituent à en 
garder les limites. Gombien de riches et belles natures voient 
leur initiative inutilisée pour ne pas savoir l'adapter au cadre 
que les circonstances lui imposent ! « On me met des bâtons 
dans les roues, je ne puis plus avancer; on ne me laisse pas 
mes coudées franches, je ne puis plus agir. » N'est-ce pas la 
plainte habituelle des gens d'initiative, je le veux bien, mais 
d'initiative sans règle? La vraie initiative, au contraire, sait 
user de la latitude qui lui est laissée, sans en prendre davan- 
tage, et même dans une sphère restreinte développer toutes 
ses ressources, faire agir tous les ressorts et bander Tare 

1. On discute beaucoup sur des points de détail, et il serait facile 
d'écrire des pages entières sur les avantages et les inconvénients des rangs, 
delà lecture au réfectoire, du silence absolu en classe et en étude. Mieux 
vaut, il me semble, aller du premier coup à la divergence profonde d'idées 
et de tendances qui se cache sous tous ces arguments contradictoires. Nos 
adversaires disent : Le moins de règlement possible en théorie, et en pra- 
tique point du tout, parce que le règlement comprime. Et nous, nous disons : 
Un règlement assez large mais strictement exécuté, obéi à la lettre jusqufe 
dans les détails, parce que le règlement forme. 

2. U peut même y avoir dans la division bien des degrés de liberté diffé- 
rentes. Ceux qui sont en charge par exemple, édiles, questeurs, etc., n'ont- 
ils pas une latitude beaucoup plus grande ? Les charges sont notre meilleur 
moyen d'habituer l'élite à la liberté et à la responsabilité. 



LE DEVELOPPEMENT DE L'INITIATIVE AU COLLEGE 441 

juste assez pour que la flèche aille droit au but et à la dis- 
tance fixée. En un mot, elle sait respecter son cadre et s'y 
mouvoir à Taise. 

III 

Mais dans ce cadre nécessairement restreint du règlement, 
la liberté, qui ne perd pas ses droits, a-t-elle encore une lati- 
tude suffisante pour un développement d'initiative normal et 
puissant, celui qui convient à un enfant de dix à dix-sept ans ? 
Là est le nœud de la question. A ceux-là peuvent être permis 
le doute et l'hésitation, qui n'ont jamais eu sous les yeux que 
le type du collège caserne, à règlement brutal et à répres- 
sion matérielle, espèce de geôle faite pour garder les enfants 
plutôt que pour les élever, ou le type du collège anarchiste, 
à liberté illimitée, dans lequel tous les instincts mauvais et 
bons ont droit de cité et pleine licence de se déployer à leur 
fantaisie. Mais pour ceux qui voudront réfléchir un instant à 
la conception toute diff'érente de nos collèges catholiques, ou 
se rendre compte de visu de leur marche ordinaire, le pro- 
blème s'éclaire et la solution paraît facile. C'est la vie morale 
qui y est le premier but des maîtres. Il faut donc lui faire les 
meilleures conditions possibles, et la première de toutes est 
une certaine liberté. C'est la vie morale encore qui est le 
premier fondement de l'initiative chez les élèves. Il suffit de 
la faire circuler intense pour que l'initiative soit aussi puis- 
sante que réglée. 

Qu'on se rende compte de près de la vie intime de nos 
enfants, qu'on se donne même, si on le peut, la peine et la 
joie d'y participer, on verra combien peu la règle les retient 
et les comprime, et combien large est le champ qu'y sait 
trouver leur liberté. Une division de quatre-vingts élèves 
n'est-elle pas un petit monde, où il faut à chaque instant se 
décider et se mouvoir, choisir et agir, résister et lutter ? Les 
occasions sont innombrables de poser des actes propres, de 
faire preuve d'action personnelle. Quelle attitude prendre 
vis-à-vis de l'autorité d'abord, entre la servilité rampante, 
l'obséquiosité toujours prête à flatter, et le respect aff'able 
qui sait accepter une direction générale, au besoin demander 
un conseil, tout en gardant son autonomie et son mode 



442 LE DÉVELOPPEMENT DE L'INITIATIVE AU COLLÈGE 

d'agir ? Quelles relations établir avec les différentes catégo- 
ries de camarades ? Savoir choisir entre bons et moins bons, 
apprécier chacun à sa juste valeur, fonder ses amitiés sur 
les qualités solides et sérieuses plutôt que sur les dehors 
brillants ou les talents qui séduisent, c'est là un art difficile 
et qui demande de l'exercice. Gomment manœuvrer encore 
entre tous les petits intérêts qui s'entre-choquent dans 
l'ombre, ou, quelquefois, se combattent ouvertement? N'y 
a-t-il pas dans les meilleures divisions des rivalités sourdes 
ou déclarées, des coteries dédaigneuses, des groupes exclu- 
sifs, des luttes d'influence, des prosélytismes à propagande 
dangereuse ? Il faut marcher au milieu de ces petitesses en 
pleine droiture et loyauté, sans respect humain comme sans 
provocation ridicule. Gomment se conduire enfin vis-à-vis 
des passions plus dangereuses qui commencent à s'agiter 
à vos côtés ? De douze à seize ans les passions s'éveillent, et 
comme elles n'ont guère de rapport avec le dehors, elles 
s'éveillent dans le milieu où elles sont confinées. Il faut être 
assez fort pour s'en garer soi-même, pour en préserver les 
autres quelquefois, ou même pour entrer en lutte directe 
avec elles et les réduire à se montrer inoffensives. Que de 
qualités précieuses une action aussi complexe ne déve- 
loppe-t-elle pas : la connaissance des hommes, le tact, le 
savoir-faire, la rectitude de jugement et de volonté, la sou- 
plesse et la force du caractère! Si la loi morale est absente de 
ce petit monde, elle le laisse dans l'inertie, ou abandonne 
l'action aux caprices du hasard et aux calculs de l'égoïsme. 
Qu'elle y règne, au contraire, c'est le ressort habituel qui 
pousse à agir, à intervenir, à lutter, tout en réglant l'action. 
L'idée du devoir une fois maîtresse des cœurs, et le 
mouvement moral lancé, il envahit tout et anime tout : la 
vie intellectuelle, la vie physique, et jusqu'à cette vie des 
fêtes qui contribue tant à l'entrain du collège et au brillant 
des élèves. Pour s'arracher aux conversations futiles ou mau- 
vaises, au sport, à la chasse, aux mondanités ou à d'autres 
sujets encore moins édifiants, on incline l'entretien habituel 
vers les sujets sérieux : la philosophie, l'art, la littérature ou 
l'histoire. Les courants d'idées dessinés en classe se pro- 
longent jusqu'en récréation, les discussions se poursuivent, 



LE DÉVELOPPEMENT DE L'INITIATIVE AU COLLÈGE 443 

les opinions s'accusent, on forme des groupes intellectuels, 
on fonde des académies, on rédige de petites revues. Que ce 
soient les classiques ou les romantiques qui triomphent, les 
kantistes ou les aristotéliciens, peu importe : on a remué des 
idées, les esprits se sont ouverts, la vie intellectuelle cir- 
cule, et c'est dans une activité irréprochable un grand devoir 
d'accompli, celui de développer les facultés que Dieu vous a 
données, et de faire fructifier les talents dont il vous deman- 
dera compte. Pour se distraire des passions naissantes, 
même entrain pour les exercices physiques. Dans quel col- 
lège a-t-on jamais acclimaté les jeux d'une façon durable, 
sans l'appuyer sur des arguments moraux ? Ce peut être 
ailleurs une mode passagère et qui tombera comme elle est 
venue : dans nos collèges catholiques, c'est la tradition indis- 
cutée et une des grandes écoles du caractère. Quel beau 
champ de bataille qu'un jeu bien conduit, avec ses deux 
camps rivaux, les chefs qui les commandent, leurs hommes 
de choix placés aux postes dangereux, leurs officiers d'or- 
donnance qui vont porter les ordres et ranimer le combat ; 
toutes les énergies physiques y sont développées et nombre 
d'énergies morales : l'audace, le sang-froid, l'esprit de disci- 
pline, l'abnégation du succès propre, toutes les vertus, en 
un mot, qui serviront aux luttes de la vie. 

Pour rendre enfin le collège agréable à tous, tous les 
talents sont mis enjeu dans l'organisation des fêtes et des 
congés : séances de gymnastique, sports de tous les genres, 
soirées intimes dans la division, tournois littéraires, con- 
certs, théâtre pour tout le collège, excursions attrayantes, 
visites d'usines ou de musées scientifiques, tout cela concourt 
au même but : révéler à chacun ses énergies cachées, ses 
aptitudes d'organisateur et d'homme pratique, ses dons d'ar- 
tiste ou de poète, ses facultés de parole. La curiosité éveillée 
et l'attrait excité, il n'en faut souvent pas davantage pour 
fixer une vocation. Les enfants entre eux se connaissent 
admirablement, excellant à pousser chacun dans le sens 
voulu, à le désigner pour le poste qui lui convient le mieux, 
et leurs maîtres les y aidant encore, la vie de collège devient 
sous toutes ses formes un exercice perpétuel, une invitation 
permanente à l'action. 



444 LE DÉVELOPPEMENT DE L'INITIATIVE AU COLLÈGE 

Ces méthodes demandent, je le sais, une matière première 
qui réponde à tant d'efforts. S'il n'y a plus de sang dans la 
race, plus de cœur ni de passion, plus de vigueur intellec- 
tuelle, tous les exercices physiques imaginables et toutes les 
excitations morales n'arriveront pas à créer de ces natures 
bien vivantes, chez qui le besoin de se remuer, d'agir, de 
faire quelque chose est la première source de l'initiative. 
Mais qu'il y ait seulement quelque espérance de vie et 
quelque germe d'activité, on peut difficilement concevoir 
pour des enfants vivant en commun un genre d'existence 
qui les débrouille davantage, et leur offre de meilleures 
conditions de développement. Toutes les facultés sont atta- 
quées les unes après les autres, toutes les notes sont tou- 
chées, toutes les cordes sont appelées à vibrer : faire rendre 
à chacune son meilleur son, est le but sans cesse poursuivi. 
Et le ressort moral servant à toute cette activité de perpétuel 
stimulant, il obtient d'elle ce que la nature toute seule n'ose- 
rait certainement pas demander. 

IV 

L'œuvre se fait-elle d'elle-même et sans qu'on ait besoin d'y 
aider ? Herbert Spencer, et tous ceux qui l'ont copié, répètent 
à l'envi qu'il vaut mieux laisser l'enfant à son libre arbitre, 
et se garder de toute intervention trop active. « Moins vous 
rélèverez, mieux il s'élèvera. )) C'est la thèse habituelle à 
l'école libérale^ qui réclame toujours le champ libre aux mau- 
vaises influences, et ne semble se défier que des bonnes. Si 
la nature, pourtant, auprès de l'enfanta mis des parents, et si 
les parents y mettent des maîtres, de quel droit voulez-vous 
le priver de leur appui ? Ne peuvent-ils au moins le redresser 
quand il tombe, l'éclairer quand il demande un conseil, lui 
ouvrir un horizon quand il cherche sa voie ? Rien que pour 
créer un milieu sain et normal, n'a-t-il pas fallu écarter bien 
des obstacles, et remplir bien des conditions que le hasard 
n'eût certes pas réunies? Ce milieu une fois créé, n'y faut-il 
pas encore une impulsion première qui mette en mouvement 
toutes les activités et sème à pleines mains des germes de 
vie? Point d'éducation sans éducateur, point de développe- 
ment d'initiative sans initiateur. 



LE DEVELOPPEMENT DE L'INITIATIVE AU COLLEGE 445 

Il y a donc dans le collège, et parfois dans chaque division, 
un homme spécialement chargé, non pas à l'exclusion des 
autres, mais plus que tous les autres, de la direction morale. 
Ancien élève de la maison, le plus souvent, et en gardant 
les meilleures traditions, il a mené le premier cette vie 
d'écolier dont il doit aujourd'hui enseigner le vrai sens et 
montrer toutes les ressources; tour à tour professeur et sur- 
veillant des principales classes et de plusieurs divisions, il 
connaît les difficultés de chacune et le degré de formation 
qu'on peut y atteindre; non sans quelque expérience du 
monde, où il a vécu autrefois, il se tient en relations conti- 
nuelles avec les familles des élèves, qu'il fait coopérer très 
activement à sa tâche, et avec les hommes les plus intelli- 
gents de la ville, qu'il sait consulter à l'occasion; non sans 
quelque pratique du ministère extérieur, il reste en contact 
avec toutes les classes de la société, et veut être au courant 
des grands mouvements sociaux qui changeront l'avenir du 
pays. Tout ce qui tend à modifier Téducalion l'intéresse, et 
rien de ce qui y touche ne lui est étranger. Gomment un 
homme aussi complet, qui pourrait professer, prêcher, 
exercer une action considérable, est-il uniquement employé à 
s'occuper d'enfants dont les plus âgés comptent de seize à 
dix-huit ans? C'est le secret de l'éducation catholique, qui 
n'estime rien au-dessus de la formation de ces âmes de 
jeunes gens. Le fait est qu'ils usent de lui sans mesure et 
assiègent sa porte du matin au soir : causeries particulières, 
conférences intimes, parole publique, tout son temps leur 
est consacré ; et en tout il n'a qu'un seul but : participer très 
intimement à leur vie, pour lui donner Torientalion véri- 
table. 

Son rôle pourtant ne ressemble en rien à celui d'une auto- 
rité disciplinaire. En dehors de l'administration, et n'ayant 
sa place marquée à aucun degré de la hiérarchie, ce n'est pas 
un rouage destiné à défendre le règlement ou à appuyer des 
mesures tracassières. Il ne prend même que très accidentel- 
lement la charge de consolateur des petits ennuis inhérents au 
régime, et ne dépense pas grand temps à prêcher la résigna- 
tion. Sa mission est plus haute, et va directement à orga- 
niser la lutte entre les deux vies qui se partagent l'écolier, 



446 LE DEVELOPPEMENT DE L'INITIATIVE AU COLLÈGE 

la vie de paresse et la vie de travail, la vie de caprice et la vie 
ordonnée, la vie sensuelle et la vie austère, jusqu'à ce qu'il 
parvienne à faire triompher dans son esprit l'idéal vrai et à 
détruire le faux. Secouer l'inertie, vaincre la répugnance de 
l'enfant pour l'étude, est le premier effort à tenter : si vous 
ne lui découvrez une aptitude, si vous ne lui trouvez un 
mode d'activité qui l'intéresse, des années peut-être se pas- 
seront dans l'indolence et la fainéantise. Viennent ensuite 
les défauts de caractère à corriger, le tempérament à ana- 
lyser, les passions dominantes à reconnaître, la vertu maî- 
tresse à signaler, et le combat à engager sur toute la ligne. 
Un peu plus tard se déclare la crise la plus délicate de l'ado- 
lescence, où vous avez plus que jamais besoin d'une con- 
fiance entière, pour recevoir les premières interrogations, 
rassurer contre les étonnements, inspirer un amour de la 
pureté qui tiendra en bride tous les mauvais instincts. 

En môme temps, que d'idées fausses à redresser tout le 
long du chemin; que de conceptions erronées, fruit de lec- 
tures imprudentes ou de conversations dangereuses; que de 
préjugés dans ces cervelles de quinze ans, dont le premier 
instinct d'indépendance pourtant est de rompre en visière 
avec tous les préjugés! Si vous ne lès détruisez doucement, 
si vous ne les ramenez peu à peu au vrai, qui accomplira 
cette tâche? Aucune influence n'est plus légitime, aucune 
action plus féconde en résultats. Traité en homme raison- 
nable, l'enfant s'habitue à le devenir; exercé tous les jours 
à la lutte qu'on lui suggère et qu'on commence avec lui, 
il la poursuivra bientôt seul et de ses propres forces ^ 

Le présent assuré, loin « de dresser une barrière entre 
Tenfant et le monde, de faire de l'école un milieu factice, 
fermé à la vie du dehors ^ », portes et fenêtres sont ouvertes 
toutes grandes sur l'avenir. Croire que nous cachons le mal 
pour en préserver est ridicule : au temps voulu, nous disons 

{. M. Demolins, dans la France de demain (15 juin 1898, p. 79), nous 
cite comme une merveille de l'éducation anglaise le temps qu'on y passe à 
causer avec les enfants. « Le système français, dit-il, faux, compressif, anti- 
éducateur les fait au contraire taire et les renfonce à tout coup. » M. De- 
molins n'a-t-il donc pas vu pratiquer la méthode que je décris ici, dans le 
collège où il a été élevé, ou ma description serait-elle inexacte ? 

2. La France de demain, n° du 15 juin 1898, p. 67. 



LE DÉVELOPPEMENT DE L'INITIATIVE AU COLLEGE 447 

ce qui est nécessaire ; et la vie liBre lui étant montrée sous 
son vrai jour, qui est laid et repoussant, le jeune homme en 
conçoit un mépris et un dégoût qui le déterminent à s'en 
séparer plus tard par autant de barrières que nous l'en avons 
séparé jusque-là. 

Prétendre que nous tenons à dessein dans l'ornière et la 
routine, pour assurer le recrutement de nos deux carrières 
soi-disant préférées — militaire ou prêtre — C'est tout aussi 
injuste. Les avantages et les inconvénients de chaque voca- 
tion sont exposés sans parti pris, les aptitudes contrôlées, 
les nécessités de famille discutées, le bien à faire mis en ba- 
lance; aucune question n'est plus sérieusement étudiée que 
celle de la mission à remplir : il n'y a pas d'occasion plus 
naturelle et de meilleur moyen de stimuler à une vie utile. 
Mais comment parler carrières, sans donner une connais- 
sance détaillée des grands courants commerciaux, indus- 
triels, coloniaux, qui se disputent le monde ? Gomment 
préparer des chrétiens dévoués dans toutes les positions so- 
ciales sans mettre devant les yeux les généreuses tentatives 
de réorganisation morale qui depuis le commencement du 
siècle cherchent à régénérer le pays ? Plus on suggère de 
voies différentes, plus on ouvre d'aperçus nouveaux, mieux 
on éveille le besoin d'agir. Dès qu'un jeune homme a une 
idée en tête — idée d'échapper à la corruption ambiante — 
idée de réussir dans une carrière de son choix — idée de se 
rendre utile dans un grand mouvement social, — toutes ses 
facultés se développent, toutes ses énergies vibrent à l'unis- 
son, il est transformé pour l'action. Voilà pourquoi le rôle de 
semeur d^idées prend chez nous une telle importance. « Je 
n'ai mis mon fds dans votre collège, me disait dernièrement 
un père de famille qui comprenait notre manière^ que pour 
le faire causer avec son directeur de congrégation. » 

Où donc est ici la supériorité de l'éducation catholique? 
C'est d'entrer dans l'âme plus profondément que toute autre 
pour la transformer par un dévouement plus entier. L'édu- 
cateur le plus puissant est le prêtre, qui a le droit de péné- 
trer jusqu'au plus intime de la conscience, et le devoir de se 
donner corps et âme, sans préoccupation personnelle. Gomme 
prêtres, nous pouvons mettre nos adversaires au défi de con- 



448 LE DÉVELOPPEMENT DE L'INITIATIVE AU COLLÈGE 

naître leurs élèves comme nous connaissons nos enfants, de 
les aimer comme nous les aimons, de s'identifier avec leurs 
intérêts comme nous nous identifions avec leur bien. 

Dites que, n'étant pas appelés au même ministère, vous 
ne sauriez jouer le même rôle, ni porter votre œuvre au 
même degré de perfection; dites que vous n'êtes même 
pas tentés d'un tel effort, embarrassés que vous êtes dans 
les soucis de la famille, le soin d'avancer votre carrière, 
et le désir de parvenir à la réputation. Mais ne dites pas 
que notre méthode est mauvaise : il n'y en a pas de plus 
légitime et de meilleure, même au point de vue purement 
humain. 



Il ne faut pas craindre de le proclamer pourtant, dans un 
collège catholique, la source de l'initiative est plus élevée 
que l'influence d'un homme, quel qu'il soit, et son exercice 
dépasse les vertus sociales naturelles, pour se fonder tout 
entier et sans respect humain sur le surnaturel. 

De quoi s'agit-il en définitive ? D'ouvrir le cœur de 
l'enfant, de l'enflammer pour une idée, de le passionner 
pour un but. Il n'y a que trois moyens à essayer, trois 
motifs à lui proposer comme ressort de son action : Fin- 
térêt particulier, le devoir propre, le bien du prochain. 
Ce que les parents peu chrétiens lui inspirent le plus géné- 
ralement, c'est l'amour-propre. L'emporter sur ses cama- 
rades et devenir quelqu'un^ voilà l'idéal qu'on fait miroiter 
devant sa jeune imagination comme but suprême à atteindre. 
Le motif, quoiqu'il puisse être rectifié, n'est pas très noble, 
et que fait-il le plus souvent des enfants? De petits ambi- 
tieux, déjà pleins d'orgueil. Le devoir est un mobile plus 
élevé et qui peut mener plus loin, car il s'occupe déjà des 
autres et, dans bien des cas, commande non seulement la 
justice, mais encore la charité positive; poussé à son plus 
haut degré, il devient l'honneur, qui est le grand motif d'ac- 
tion dans les cœurs à passions généreuses : faire tout ce qui 
convient à votre dignité d'homme, tout ce qui vous grandit 
au point de vue moral et ne compter pour cela avec aucun 
sacrifice. Qu'est-ce que l'honneur véritable, sinon le .devoir 



LE DEVELOPPEMENT DE L'INITIATIVE AU COLLEGE 449 

accompli dans sa perfection, la justice dans toute sa délica- 
tesse, la charité quelquefois jusqu'à l'héroïsme ? 

Le motif surnaturel pourtant peut embrasser tout cela et 
aller encore plus haut; car le devoir a des limites, le bien 
fait par motif surnaturel n'en a pas. Ajou