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ÉTUDES 



PUBLIÉES PAR DES PERES DE LA COMPAGNIE DE JESUS 



TOME 82 



PARIS 
IMPRIMERIE D. DUMOULIN 

5, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5 



ETUDES 



PUBLIEES 



PAR DES PÈRES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS 



REVUE BIMENSUELLE 



PARAISSANT LE 5 ET LE 20 DE CHAQUE MOIS 



37« ANNEE 
TOME 82. — JANVIER-FÉVRIER-MARS 1900 




PFiOî^iWi?: 



I » 

OCT 30 

PERIODiCALS DLPARTMlNT 

UNIVERSITY OF WiNNiPEG' 

LÏBRARY 



PARIS 

ANCIENNE MAISON RETAUX-BRAY 

VICTOR RETAUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

82, RUE BONAPARTE, 82 
Tous droits de traduction et de reproduction réservés 







DE PAH/s 



DE L'OPPORTUNITE 
d'une 

LOI D'ASSOCIATION 



1 

On a (lit et répété que, de toutes les lois ou réformes récla- 
mées par la France contemporaine, la plus urgente, la plus 
importante, c'est une loi sur la liberté d'association ; une loi 
qui assure enfin à tous les citoyens ce que leur ont vaine- 
ment promis tant de constitutions mortes, le libre et plein 
exercice d'un de ces droits d'ordre primordial, que l'Etat 
peut bien réglementer, dans une certaine mesure, mais nulle- 
ment supprimer. 

Nous en convenons : une loi rendant aux Français la 
faculté de s'associer dans l'espace et dans le temps, à travers 
les générations qui se succèdent, comme à travers les lieux 
qui les séparent; permettant de créer des entreprises qui 
dépassent les bornes d'un groupe local et les limites d'une 
vie humaine; laissant à leur naturel essor, au lieu de les 
comprimer, les initiatives privées, les spontanéités vivantes, 
individuelles, mais aussi collectives ; une pareille loi serait 
pour notre pays un puissant levier de rénovation. Elle réveil- 
lerait, elle raviverait dans le corps anémié de la France ce 
qui a lentement décliné depuis la Révolution, la vigueur 
virile, l'énergie vitale, et, avec la virilité, la vitalité fran- 
çaise, elle doublerait les forces sociales et morales de la 
nation. Rien, pour l'avenir de la patrie, ne vaudrait une 
pareille réforme; avec cela, nous pourrions, à l'intérieur, 
braver bien des crises, traverser heureusement peut-être les 
plus dangereuses expériences; et, au dehors, une fois en 
possession des mêmes armes que nos rivaux, nous pourrions 
lutter sans désavantage avec les mieux doués et les mieux 
équipés des peuples contemporains. 

Tout cela est vrai, mais à une condition, à savoir que nos 
législateurs, appelés à en statuer, nous donnent autre chose 
qu'une de ces lois tronquées et bâtardes qui n'accordent la 



6 DE L'OPPORTUNITE 

liberté que de nom et la soumettent de fait à l'arbitrage 
administratif ou gouvernemental; autre chose qu'une de ces 
lois hypocrites, qui reprennent d'une main ce qu'elles ont 
donné de l'autre, et contredisent dans le détail des articles 
les belles déclarations de principes qui leur servent d'en- 
têté; autre chose enfin qu'une de ces lois de privilège et 
d'exception, qui n'affranchissent ceux-ci que pour bâillonner 
ceux-là; il le faut, sous peine de n'avoir dans la nouvelle 
législation qu'un engin de ruine à la place d'un instrument 
de salut. 

Une loi large, conçue dans un esprit impartial et libéral, 
garantissant à tous, riches et pauvres, patrons et ouvriers, 
laïques et ecclésiastiques, séculiers et réguliers, une égale 
et véritable liberté, pouvons-nous, en ce moment-ci, l'obte- 
nir? Hélas! nous connaissons trop bien ceux à qui serait 
confié le soin de la rédiger pour concevoir une pareille 
espérance. Étant ce qu'ils sont, n'est-il pas à prévoir qu'ils 
s'appliqueront à en faire un moyen d'oppression et non de 
délivrance; qu'au lieu de briser nos chaînes, ils travailleront 
à les rendre plus étroites et plus pesantes ? N'est-il pas à 
craindre qu'entre leurs mains le peu qui nous reste de 
liberté, loin de s'élargir, ne se restreigne de plus en plus, 
s'évanouisse et disparaisse sans retour? Qu'il y ait des âmes 
assez naïves pour attendre mieux de nos maîtres radicaux- 
socialistes ou même opportunistes, il nous est impossible 
de nous associer, sur ce point, à leur optimisme. 

Le 9 du mois d'août 1898, M. Lucien Brun, ouvrant à 
Angers le vingt-deuxième Congrès des jurisconsultes catho- 
liques, disait : « La loi générale sur le droit d'association n'est 
pas faite, et je ne crois même pas qu'elle soit faite aussi tôt 
que le désirent non seulement les ennemis de la religion, ce 
qui est tout naturel, mais même quelques catholiques dont 
les illusions tiennent du prodige... Vous en connaissez de 
ces belles âmes confiantes, et vous vous êtes peut-être 
entendu dire comme moi par ces solliciteurs impétueux : 
Vous n'aimez donc pas la liberté; vous ne voulez donc pas 
la liberté d'association, que vous ne pressez pas le gouver- 
nement de présenter et de faire voter une loi qui supprime 
les entraves actuelles et règle à nouveau tout ce qui concerne 



D'UNE LOI D'ASSOCIATION 7 

ce point essentiel! — Eh si, nous aimons la liberté, et c'est 
parce que nous l'aimons, que nous redoutons la loi que vous 
demandez à des législateurs incapables de vous donner la 
liberté... » 

Qu'il nous soit permis de nous approprier la pensée de 
cet homme éminent, dont les lumières égalaient, ce qui est 
tout dire, le dévouement à l'Église. A sa suite et fort de son 
témoignage, nous n'hésitons pas à déclarer que la situation 
actuelle, si gênante qu'elle soit, nous paraît cent fois préfé- 
rable à tout ce que l'on peut raisonnablement espérer de nos 
législateurs, comme sauvegarde des intérêts civils et sur- 
tout religieux, que la question du droit d'association met en 
cause. Nous voudrions, pour en convaincre le lecteur, com- 
parer ce qui existe avec ce que l'on prépare; étudier, d'une 
part, la législation qui nous régit; d'autre part, l'esprit des 
nombreux projets émanés, depuis vingt ans, soit de l'auto- 
rité ministérielle, soit de l'initiative parlementaire, y compris 
ceux dont on annonce le prochain dépôt sur les bureaux des 
Chambres. 

Etudions tout d'abord le présent; mais étudions-le avec 
une légitime défiance de la doctrine officielle. « C'est aux 
professeurs de droit, dit quelque part M. de Vareilles-Som- 
mières, que la liberté d'association doit principalement s'en 
prendre du sort qui a été le sien dans notre siècle et des 
infortunes plus grandes encore qui lui sont peut-être réser- 
vées dans l'avenir. » Mauvaises assurément, et humiliantes 
pour un peuple soi-disant libre sont nos lois d'association. 
Plus mauvaises encore et plus regrettables sont les erreurs 
d'interprétation qui ont aggravé, comme à plaisir, les torts 
d'une législation déjà par elle-même si défectueuse. Essayons 
donc de voir les choses telles qu'elles sont, d'après le texte 
et l'esprit de nos codes, non d'après les commentaires étroits 
qu'en ont faits les juristes, sous l'empire de leurs préven- 
tions, et qui continuent à s'enseigner et à se transmettre 
sans contrôle, par habitude. Peut-être arriverons-nous à 
constater que plus d'une prohibition et restriction que l'on 
prête à nos lois, en réalité n'y sont pas inscrites; et que, si 
resserré que soit le réseau de leurs mailles, on peut encore 



8 DE L'OPPORTUNITE 

s'y mouvoir et y respirer, assez du moins pour n'être pas 
complètement paralysé ou étouffé. 

Dans les sociétés et associations, ou, pour employer un 
terme plus général, dans les groupements sociaux, il faut 
distinguer deux choses : d'une part, leur formation, leur nais- 
sance; d'autre part, leur vie, leur fonctionnement. La nais- 
sance des sociétés ou associations est un problème de droit 
public, l'enjeu de la question est le degré de liberté que le 
pouvoir souverain laissera aux citoyens désireux de s'unir, 
de se concerter. Mais il ne suffit pas de régler sans hostilité 
la question de l'arrivée à l'existence des sociétés; il faut 
encore s'occuper, dans le même esprit, de leur vie, de leur 
organisation, de leur capacité. Le problème de la vie des 
associations appartient au droit civil. Son importance est très 
grande; ce que l'on y agite, c'est la détermination des droits 
dont jouira, vis-à-vis d'autrui, la société une fois formée et 
dont l'ensemble constituera son apanage juridique. Les dis- 
positions légales ne sont pas des axiomes théoriques destinés 
à rester dans le domaine de l'abstraction. Afficher la liberté, 
mais oublier ou refuser de donner les moyens pratiques de 
s'en servir, dans les relations sociales, de la traduire en 
fait, ce serait, pour le législateur, une conduite tout à la fois 
ridicule et hypocrite. 

Il y a donc deux questions qui se posent; la première: 
Comment, d'après notre législation, les groupements sociaux 
peuvent-ils /2<2i^/*e? la seconde: Gomment, d'après notre légis- 
lation, les groupements sociaux peuvent-ils vivre ? 

II 

Occupons-nous, en ce moment, de la première, et écou- 
tons, sur ce point — sauf à la rectifier ensuite — la réponse 
des autoritaires, des gouvernementaux^ des tenants de VÉtat. 
Nous nous adresserons de préférence, non seulement aux 
mieux renseignés, mais aux plus modérés; par exemple, 
M. Emile Ollivier, ou M. Robert Beurdeley*. 

1. Voir Emile Ollivier dans l'Eglise et VÉtat au concile du Vatican, t. I, 
p. 162-164 ; — M. Robert Beurdeley, les Congrégations et Communautés 
religieuses devant la loi ; passim. 



D'UNE LOI D'ASSOCIATION 9 

Voici leur théorie. Pour éviter toute confusion, disent-ils, 
il faut commencer par distinguer trois groupes : les sociétés 
commerciales ou civiles, les associations, les corporations. 

Les sociétés se renferment dans la sphère des intérêts 
purement privés ; elles ont pour caractère distinctif la volonté 
de réaliser en commun des bénéfices et de les partager. Les 
associations et les corporations s'appliquent à des buts 
d'utilité générale, politiques, littéraires, scientifiques, so- 
ciaux, religieux, mais d'où est exclue la considération d'un 
lucre à poursuivre; leur caractère est d'être désintéressées. 

L'association et la corporation diffèrent entre elles, ajoute- 
t-on, autant que l'une et l'autre diffèrent des sociétés. L'asso- 
ciation est une collection de personnalités distinctes qui 
s'unissent sans s'absorber, pour atteindre par l'effort commun 
un but déterminé ; elle est la somme d'un certain nombre de 
forces individuelles. La corporation implique quelque chose 
de plus; il s'y opère comme une fusion, une absorption des 
membres qui en font partie; elle serait, non pas la somme, 
mais la résultante des forces qui entrent dans sa composi- 
tion. L'ordre religieux nous en offre le type le plus complet 
et le plus parfait; et c'est à peu près le seul qui subsiste de 
nos jours. 

Ces différences étant données, on en conclut que la légis- 
lation des sociétés se déterminera par des raisons absolu- 
ment distinctes de celles qui président à la législation des 
associations et des corporations. De même, en raison, la 
législation des associations sera différente de celle des cor- 
porations. 

Ici, qu'on nous permette de nous arrêter un instant dans 
cet exposé de doctrine. 

Le lecteur aura remarqué combien vague et nuageuse est 
la définition que l'on nous donne de la corporation, disons 
mieux, de la congrégation, seule enjeu dans la question qui 
nous occupe. Toutefois, et si indécise que soit la ligne de 
démarcation que l'on s'est essayé à tracer, nous reconnais- 
sons qu'en réalité elle existe. Sans entrer nous-même dans 
des spécifications qui nous entraîneraient trop loin, tout 
le monde comprendra qu'autre chose est une académie 



10 DE L'OPPORTUNITE 

scientifique- ou littéraire, un syndicat industriel ou une 
société financière, dont les membres ne se voient que par 
intervalles, ne mettent en commun qu'une partie de leurs 
efforts ou de leurs capitaux, pour des buts, somme toute, 
subalternes; autre chose, une congrégation religieuse, dont 
les membres habitent sous le même toit, mêlent intimement 
tout ce qu'ils ont de ressources et d'activité, en vue de la fin 
supérieure qu'ils se sont proposée. Il nous paraît mal- 
aisé, pour ne pas dire impossible, de réglementer identi- 
quement et par les mêmes prescriptions légales des institu- 
tions aussi diverses. Nous ne faisons donc pas d'opposition de 
fond à la distribution en trois catégories des groupements 
que les citoyens peuvent former entre eux. Les différences 
dans la nature des apports comme aussi des buts que Ton y 
poursuit, semble légitimer suffisamment cette division. 

Mais nous ne l'acceptons pas sans réserve, et il y a, au 
sujet de cette nomenclature, des rectifications qui s'impo- 
sent. Que l'on se garde bien, par exemple, quand on veut 
séparer la congrégation de l'association simple et de la so- 
ciété lucrative pour en former une catégorie à part, d'en 
dénaturer la notion, de la peindre sous des traits faux, 
odieux, qui la désignent d'avance à la proscription. Et ainsi, 
que l'on ne prenne pas au pied de la lettre, que l'on inter- 
prète comme une hyperbole, cette fusion^ cette absorption 
des individualités composantes, que l'on dit être sa caracté- 
ristique; que l'on n'aille pas jusqu'à en faire la suppression, 
l'anéantissement de l'être humain et de ses facultés Quel est 
le grand reproche, la grande calomnie des adversaires des 
ordres religieux, sinon de les accuser d'être destructifs de 
toute personnalité, indignes à ce titre que l'Etat les recon- 
naisse ou seulement les tolère, et d'avoir leur place au soleil ? 

De plus, que l'on évite d'imaginer entre les trois catégo- 
ries que l'on a distinguées un fossé tellement profond qu'il 
ne puisse y avoir entre elles absolument rien de commun ; 
que l'on se garde d'enseigner que l'un des trois groupes ne 
peut jamais emprunter à son voisin telle règle de droit qui 
lui fait défaut. Les caractères qui les spécifient ne sont pas à 
ce point tranchés qu'en aucun cas il ne soit permis de con- 
clure de l'un à l'autre. Dans le silence du cabinet, on peut 



D'UNE LOI D'ASSOCIATION II 

inventer des types irréductibles de société ou d'association. 
Les réalités sont loin de répondre exactement à ces créations 
de l'esprit. 11 est peu de collectivités où les membres n'ap- 
portent tout à la fois, et leurs cotisations , et leurs efforts per- 
sonnels; et à côté d'un but d'intérêt public il y aura presque 
toujours une fin d'intérêt privé. Parmi les unions qui nais- 
sent comme d'elles-mêmes, sous la seule impulsion de l'in- 
stinct social, il y en a plus d'une dont la place est indécise, 
pseudo-sociétés, pseudo-associations, que l'on peut indiffé- 
remment ranger d'un côté ou de l'autre ; mixtes générale- 
ment, de leur nature, quoi d'étonnant que les groupements 
sociaux puissent être, à certains degrés, mixtes dans leur 
législation ? 

Gela dit, revenons à l'exposé de la théorie des autoritaires. 

Après avoir rappelé que notre ancienne jurisprudence don- 
nait peu de place à la réglementation des sociétés lucratives; 
qu'elle ne prenait pas garde à la différence de nature des 
associations et des corporations, et les traitait de même, sou- 
mettant les unes et les autres au bon plaisir royal ; — après 
avoir glissé rapidement sur la période révolutionnaire et 
quelque peu voilé le crime de sa législation, systématique- 
ment prohibitive de, tous les groupes, de tous les « corps » 
historiques ou naturels, ils en arrivent à la création du droit 
nouveau, contemporaine de la formation de la France mo- 
derne. C'est au commencement du siècle et avec Napoléon 
que l'on en voit poindre les premiers linéaments. D'après 
nos auteurs, trois législations parallèles commencent à se 
former. Non content de traiter des sociétés à part, dans le 
code civil et dans le code commercial, on distingue les asso- 
ciations des corporations ; on consacre une loi spéciale aux 
corporations religieuses, celle du 3 messidor an Xll (22 juin 
1803) ; on s'occupe des simples associations en général dans 
l'article 291 du code pénal de 1810. Les articles organiques 
avaient supprimé tous les établissements autres que les 
chapitres et séminaires (art. 11); ce qui était la prohibi- 
tion, disent nos légistes, de tout ordre religieux quel- 
conque. Le décret-loi de messidor adoucit cette prescrip- 
tion; dans son article 4, il admet les ordres religieux formel- 



12 DE L'OPPORTUNITE 

lement autorisés par un décret, c'était alors la seule loi, sur 
le vu des statuts et règlements. L'article 291 du code pénal 
autorise les simples associations au-dessous de vingt per- 
sonnes et soumet les autres à une autorisation administra- 
tive du gouvernement. 

La Restauration ne touche pas aux sociétés; elle maintient 
à l'égard des associations, religieuses ou autres, l'article 291 
du code impérial; à l'égard des corporations religieuses, 
elle consacre, dans la loi du 3 janvier 1817, conformément à 
l'ancienne législation de la Monarchie et de l'Empire, la né- 
cessité d'une loi pour leur création. En 1825, lors de la dis- 
cussion du projet de loi de M. de Peyronnet sur les congré- 
gations de femmes, le principe de l'intervention des grands 
pouvoirs de l'État est de nouveau affirmé. En 1826, M. de 
Montlosier, dans sa dénonciation contre les Jésuites, ayant 
demandé à la cour de Paris de confondre deux législations, 
et d'appliquer aux corporations régies par les lois de messi- 
dor, de 1817, de 1825, l'article du code pénal sur les associa- 
tions, la Cour s'y refuse par son avis du 26 août, mais 
déclare en même temps que les Jésuites et autres congréga- 
nistes, soustraits à l'article 291, sont visés par les autres 
dispositions législatives. 

A l'inverse de la Restauration, le gouvernement de Juillet 
ne touche pas aux lois sur les corporations religieuses, et il 
remanie, par la loi du 10 avril 1834, l'article du code pénal 
sur les associations. lien étend les pénalités aux associations 
de plus de vingt personnes, alors même que ces associations 
seraient partagées en sections d'un nombre moindre et que 
leurs membres ne se réuniraient pas tous les jours ou à des 
jours marqués. 

La République de 1848 avait inscrit dans le texte de sa 
constitution (art. 8) le libre exercice du droit d'association, 
mais l'Empire abrogea la République avant que celle-ci eût 
abrogé l'article 291. 

La législation dont on vient d'esquisser la formation a été 
maintenue par le second Empire, par la troisième Républi- 
que; c'est elle encore qui est inscrite dans nos codes; elle 
n'a subi que des modifications partielles; en sorte que le droit 
actuel se résume ainsi : 



D'UNE LOI D'ASSOCIATION 13 

Les sociétés sont régies par le code civil, le code de com- 
merce et par les lois successives qui les ont améliorés. L'as- 
sociation simple est régie par l'article 291 du code pénal, 
que complète la loi de 1834 : elle ne peut être créée qu'avec 
l'autorisation administrative ; une loi n'est pas nécessaire, un 
simple décret ministériel suffit. Toute association non auto- 
risée est dissoute, et les personnes qui la composent sont 
condamnées aux peines déterminées par le code pénal. 

La corporation religieuse est réglementée par les lois du 
3 messidor an III, du 3 janvier 1817 et du 24 mai 1825, ces 
deux dernières n'ajoutant du reste rien de spécial à la dispo- 
sition capitale de messidor concernant la formation des con- 
grégations. Elle ne peut être créée qu'avec l'autorisation 
législative. Toute corporation non autorisée est dissoute, 
sans qu'aucune peine atteigne ceux qui la composent. 

Telle serait notre situation, d'après les plus mesurés des 
partisans de l'État : nous avons écarté à dessein les passion- 
nés et les sectaires. 

III 

Cet exposé est-il exact ? Nous ne le pensons pas ; il pèche, 
et par ce qu'il ne dit pas, et par ce qu'il dit; il est incomplet 
et il est erroné. 

Tout d'abord, il y aurait bien quelque chose à redire aux 
souvenirs historiques qui lui servent de préambule. 

Oui, sans doute, théoriquement, la liberté de former des 
associations non lucratives ou « communautés », n'existait 
pas dans l'ancien droit. Le pouvoir royal, dont les tendances 
centralisatrices n'étaient que trop secondées par les légistes, 
avait emprunté ou cru emprunter au droit romain cette 
maxime qu'aucun collège ou corps ne doit s'établir sans 
l'autorisation du prince. Et cependant, en dépit de cette 
règle de droit public, pratiquement, l'histoire est là pour 
l'attester, le droit d'association était florissant dans l'ancienne 
France. Soit qu'une foule d'associations se fussent formées 
avant qu'elle fût bien établie, soit que le souverain accordât 
presque toujours l'autorisation, et restituât par là au droit 
naturel ce qu'il lui avait pris, la France était couverte de 
corporations , de compagnies , de communautés de toute 



14 DE L'OPPORTUNITE 

espèce, sources de vitalité et de force pour la nation comme 
pour les particuliers. Leurs énergies assurèrent à la com- 
mune ses franchises, à la province ses privilèges,, au royaume 
son indomptable résistance contre l'étranger ; la variété de 
leurs combinaisons faisait à chaque homme place dans des 
fraternités où il trouvait soutien, discipline, une solida- 
rité de son intérêt particulier avec un intérêt collectif; leurs 
dévouements et leurs ressources entretenaient sans impôts 
ni fonctionnaires, la plupart des services publics ; leurs expé- 
riences donnaient une organisation au monde du travail, et 
procuraient à la classe populaire sous une monarchie soi- 
disant absolue, plus de secours peut-être, plus d'indépen- 
dance et de dignité qu'elle n'en a aujourd'hui sous le sceptre 
de la démocratie. 

Par contre, il n'eût été que juste d'accentuer davantage le 
blâme de la législation révolutionnaire en matière d'associa- 
tion. Pour M. Taine et pour beaucoup de bons esprits, la 
faute capitale de la Révolution, celle qu'on peut le moins lui 
pardonner, c'est d'avoir, sous l'empire des doctrines de 
Rousseau 1, supprimé, dans les domaines les plus divers, 
tous les groupes, toutes les activités collectives libres de 
l'ancienne France; et si la destruction en était nécessaire, — 
la plupart de ces anciens corps ne répondant plus à leur objet, 
— d'avoir tout fait pour empêcher les organes sociaux de 
repousser et de se régénérer, d'avoir proscrit tout agrégat 
particulier et tout organisme vivant. 

Mais ce qu'il eût fallu surtout mettre en relief, c'est le vice 
originel de la législation qui, dans ses lignes principales, 
nous régit encore aujourd'hui. Elle date du commencement 
du siècle et de l'ère napoléonienne : ni par son caractère, ni 
par les circonstances extérieures où il se trouvait placé. 
Napoléon n'était porté à laisser l'association librement s'épa- 
nouir. Les terribles et récents souvenirs de la seule associa- 

1. «... Quand il se fait des ligues, des associations partielles, aux dépens 
de la grande, avait dit Rousseau, la volonté de chacune de ces associations 
devient générale par rapport à ses membres, mais particulière par rapport 
à l'Etat... 11 importe, pour avoir Ténoncé de la volonté générale, qu'il n'y ait 
pas de société partielle dans l'Etat... » [Contrat social, liv. II, chap. m.) — 
Les hommes de la Révolution acceptèrent comme un dogme ces paroles de 
l'éloquent sophiste. 



D'UNE LOI D'ASSOCIATION 15 

tion qui eût fonctionné pendant la période révolutionnaire, 
les clubs, l'influence persévérante des enseignements de 
Rousseau, et, par-dessus tout, les instincts dominateurs du 
nouveau maître de la France, impatient de toute action spon- 
tanée, de toute indépendance, de tout murmure, se réunis- 
saient pour inspirer au législateur impérial la défiance et 
rinterdiction des groupes qui tendaient à se former en dehors 
de son omnipotence. De là, et le décret de messidor, et l'ar- 
ticle 291 du code pénal. Nous le demandons à tout esprit 
impartial: une législation née sous de tels auspices peut- 
elle être le dernier mot du droit, et ne faut-il pas le chercher 
plutôt dans le salutaire mouvement de réaction qu'elle a pro- 
voqué ? 

Ceci nous amène à l'examen détaillé de la réglementation 
législative que l'on nous a décrite. 

Nous ne dirons qu'un mot des sociétés lucratives ; en ce 
qui concerne leur création, la loi française nous paraît, à peu 
de chose près, conforme aux principes du droit naturel. Du 
code civil, du code de commerce et de plusieurs lois spé- 
ciales, il résulte que toutes les associations qui ont pour but 
de faire des bénéfices peuvent être librement fondées. Un 
nombre indéfini de personnes peuvent librement associer, 
à risques communs, leurs capitaux ou leurs travaux pour 
exploiter des immeubles, une mine, une banque, une fabri- 
que ou un chemin de fer. La loi impose seulement aux socié- 
tés commerciales^ ^ pour empêcher les fraudes, certaines con- 
ditions de publicité, mais qui ne suppriment pas le droit 
de s'associer en vue d'opérations de commerce, et n'en font 
point dépendre l'exercice de la volonté des agents du pou- 
voir. Jusqu'à l'année 1867, les sociétés anonymes étaient 
assujetties à l'autorisation du gouvernement. L'importante 
loi du 24 juillet 1867 les en a affranchies^. 

Donc la très nombreuse catégorie des groupements à but 

1. Les sociétés à but lucratif prennent, ou la forme civile, ou la forme 
commerciale. Celles-ci sont investies de certains privilèges, mais, par 
contre, assujetties à des règles spéciales. 

2. Seules les tontines et les sociétés d'assurances sur la vie sont sous- 
traites au régime de la liberté; cotte exception est trop peu importante pouç 
qu'on s'attarde à la justifier ou à la critiquer. 



16 DE L'OPPORTUNITE 

lucratif jouit d'une liberté à peu près complète. Pourquoi ne 
pouvons-nous pas en dire autant de l'association, l'associa- 
tion étant prise ici dans son sens strict, et comme excluant 
l'idée d'un bénéfice à partager ? L'article 291 continue à in- 
terdire la mise en commun d'activités et de ressources au 
profit d'idées, de croyances, d'œuvres désintéressées. S'asso- 
cier à d'autres en ne songeant qu'à soi-même et pour servir 
sa fortune, est permis ; s'associer à d'autres pour servir son 
pays, défendre sa foi, promouvoir la science, éclairer l'igno- 
rance, soulager la souffrance, est illicite ; la loi le qualifie de 
délit. Comprenne qui pourra, admire qui osera la philosophie 
d'une législation facile à ceux qui n'écoutent que leurs inté- 
rêts individuels, rigoureuse à ceux qui voudraient s'oublier 
pour le bien d'autrui ou consacrer une part de leur vie fugi- 
tive aux intérêts généraux et aux vérités permanentes, c'est- 
à-dire qui seuls accomplissent le devoir social. — Si la 
défense générale a été levée pour quelques cas particuliers, 
c'est en faveur des associations dites coopératives, de secours 
mutuel, de retraites, de syndicats, en un mot celles qui ont 
pour objet le bien-être, le profit matériel de leurs membres, 
et qu'à ce titre on pourrait tout aussi bien ranger dans la 
catégorie des sociétés, ainsi d'ailleurs qu'on le fait quelque- 
fois. 

Et cependant, voyons les choses de plus près; relisons le 
texte de l'article 291, comme aussi les considérants de la loi 
modificatrice de 1834; tenons compte du non-usage, et même 
du mauvais usage, que l'on a fait de cette législation ; peut- 
être parviendrons-nous à élargir, par ces différents côtés, le 
cercle si restreint de notre liberté en matière d'association. 

Le texte de l'article 291 : cet article défend et frappe de 
certaines peines toute association de plus de vingt person- 
nes, qui se réunissent., quand elles ne sont pas munies d'une 
autorisation préfectorale. 

La prohibition dépend donc de deux faits ; tout d'abord 
du nombre des membres : c'est le chiffre fatidique de vingt 
qui marque ici la limite. En conséquence sont libres, au 
terme du droit commun, les associations, même où l'on se 
réunit, mais dont les membres ne dépassent pas le nombre 



D'UNE LOI D'ASSOCIATION 17 

de vingt. Le législateur aura pensé que de si minimes 
associations ne peuvent rien faire de grand, ni exercer 
aucune influence sur le corps social, il aura dédaigné leurs 
imperceptibles efforts et leur action insensible. 

Avec le nombre des associés, c'est le fait de se réunir par 
intervalles qui provoque les sévérités de la loi. En consé- 
quence, sont libres, les associations où l'on est toujours 
réuni ; en d'autres termes, celles dont les membres vivent 
sous le même toit. C'est le cas des corporations religieuses, 
des congrégations ; nous y reviendrons tout à l'heure. Sont 
libres aussi les associations où l'on ne se réunit pas. Ces 
associations n'ont pas fait ombrage au législateur de 1810 el 
de 1834 parce que, les efforts des membres ne pouvant que 
très imparfaitement s'y combiner, elles ne sauraient deve- 
nir, d'ordinaire, des instruments puissants d'action ou de 
résistance. Dans le genre associations, ce sont des organis- 
mes inférieurs, inconscients. Les catholiques ont su néan- 
moins en tirer excellent parti. Ils en ont usé pour fonder ces 
œuvres admirables qui s'appellent la Propagation de la Foi^ 
la Sainte-Enfance y les Ecoles d^ Orient; sans compter ces asso- 
ciations de prières, dont la force invisible est méprisée des 
hommes d'Etat contemporains, mais dont la vertu mysté- 
rieuse, pour n'être complètement connue que de Dieu seul, 
n'en accomplit pas moins des merveilles. 

Enfin, si l'on veut établir le bilan complet de notre mo- 
deste part de liberté, il faut rapprocher de la disposition fon- 
damentale, contenue dans l'article 291, quelques disposi- 
tions particulières à certaines associations, et qui leur font 
une situation meilleure que celle qui résulterait du droit 
commun. 

Il faut signaler la loi du 25 mai 1864, qui, en abrogeant 
l'ancien article 414 du code pénal, a donné la liberté à ces 
associations temporaires, dites coalitions ou grèves^ formées 
soit entre patrons, soit entre ouvriers, en vue de faire bais- 
ser ou hausser les salaires, augmenter ou diminuer le nom- 
bre des heures de travail. L'article 414 punissait d'un em- 
prisonnement de six jours à trois mois (et même de deux ans 
à cinq ans pour « les chefs ou moteurs »), et d'une amende 
de 16 à 10000 francs « toute coalition entre ceux qui font tra- 

LXXXII. — 2 



18 DE L'OPPORTUNITÉ 

vailler les ouvriers... » et « toute coalition de la part des 
ouvriers ». Seules sont punies, en vertu du nouvel article 
414, «... les violences, voies de fait, menaces ou manœuvres 
frauduleuses, accomplies pour amener ou maintenir une 
cessation concertée de travail... » 

Il faut signaler la loi du 21 mars 1884, qui donne la liberté 
aux syndicats professionnels. Selon les termes de la loi de 
1884, peuvent s'associer librement, sans l'autorisation du 
gouvernement, quel que soit leur nombre, les personnes qui 
exercent la même profession, en vue d'étudier et de défen- 
dre leurs intérêts économiques, industriels, commerciaux et 
agricoles; — les personnes qui exercent des professions dif- 
férentes, pourvu que ces professions soient « connexes », 
c'est-à-dire, selon l'interprétation officielle, concourent « à 
l'établissement de produits déterminés » ; — les syndicats 
eux-mêmes, de différentes professions, une fois qu'ils sont 
constitués, et à qui la loi permet de former des unions de 
syndicats « pour l'étude et la défense de leurs intérêts com- 
muns )) ; — enfin peuvent s'associer librement, si on lit bien 
l'article 2, même les personnes vouées aux professions libé- 
rales. L'article 2, qui pose le principe fondamental de la loi, 
déclare libres les « associations professionnelles, même de 
plus de vingt personnes, exerçant la même profession » ; il 
n'exclut aucune profession. 

Il faut signaler les lois du 15 mars 1850 et du 12 juillet 1875, 
qui ont donné la liberté aux associations fondées en vue de 
l'enseignement primaire, secondaire ou supérieur. Liberté 
précieuse, mais d'autant plus menacée qu'elle a été plus 
féconde pour le bien. On sait avec quels mauvais desseins, 
depuis vingt ans, les ennemis de l'Eglise rôdent autour de 
cette liberté ; par combien de procédés déloyaux ils l'ont 
affaiblie et diminuée ; on sait le dernier et plus perfide effort, 
tenté, en ce moment même, pour la détruire. 

Il faut signaler enfin, pour compléter notre énumération, 
les associations qui résultent de la pratique en commun d'un 
des cultes reconnus par l'Etat. Les membres de ces cultes 
peuvent, de par la loi, pratiquer leur religion et se réunir 
dans leurs églises ou leurs temples sans autorisation admi- 
nistrative. Notons cependant que les Fidèles ne sont à l'abri 



D'UNE LOI D'ASSOCIATION 19 

de Tarticle 291, qu'autant qu'ils pratiquent en comijiun leur 
religion dans des édifices officiellement consacrés au culte, 
c'est-à-dire ouverts avec la permission de l'administration, 
qui se rattrape de ce côté. Les catholiques, par exemple, 
n'ont pas le droit, en France, d'user librement d'églises 
construites de leurs seuls deniers. Si une chapelle est ou- 
verte sans le visa de l'autorité civile, non seulement elle 
pourra être brutalement fermée et déshonorée par des scel- 
lés, mais les chrétiens qui s'y rassemblent peuvent être pour- 
suivis et punis au nom du code pénal. 

Nous avons dressé, le code à la main, le trop court inven- 
taire de nos libertés. N'y a-t-il pas, en dehors des textes 
mêmes de la législation, quelque autre issue par où nous 
puissions élargir le réseau qui nous enserre ? 

A ne consulter que les termes de son énoncé, la loi de 1834 
constitue une notable aggravation de la loi de 1810. Les frac- 
tions d'association, même composées de moins de vingt per- 
sonnes, même se réunissant à des dates irrégulières et 
incertaines, tombent sous le coup de la répression. Mais si 
l'on se reporte aux discussions qui précédèrent le vote delà 
loi, un nouveau jour s'ouvre du côté de la liberté. De ces 
travaux préliminaires, il résulte qu'on n'entendait désormais 
interdire que les associations politiques. La faculté de don- 
ner ou de refuser, de maintenir ou de retirer l'autorisation 
ne fut pas laissée au gouvernement pour lui permettre 
d'agréer ou d'interdire à son gré les associations politiques, 
suivant qu'elles lui seraient profitables ou nuisibles. Dans 
la pensée du législateur, toutes les associations politiques 
doivent être également interdites, et toutes les associations 
non politiques également autorisées. Le droit facultatif n'est 
que le moyen de juger sans contrôle si une association est 
ou n'est pas politique. La prohibition générale est conservée; 
mais les associations, religieuses, philanthropiques, scienti- 
fiques, littéraires, etc., ne sont soumises à la nécessité d'une 
autorisation que parce que, sous leur masque, on pourrait 
cacher des associations politiques : dès que leur caractère 
n'est pas douteux, le gouvernement doit les respecter ^ 

1. Voir M. Emile Ollivier^ Rapports de l'Église et de l'État, t. I, p. 173. 



20 DE L'OPPORTUNITE 

On dira que, dans cette question d'appréciation, le der- 
nier mot n'en reste pas moins à l'Etat, que l'État reste le 
maître d'user à son gré de l'article 291, toujours inscrit dans 
nos lois. — Nous en convenons, l'article 291 a toujours 
sa place dans le code ; qu'importe s'il n'est pas appliqué, et 
si le non-usage équivaut ici à une abrogation tacite ? Com- 
bien d'années durant lesquelles il a sommeillé, tandis que 
gouvernements et ministères, à mesure qu'ils se succé- 
daient, semblaient se transmettre la consigne de laisser aux 
associations pleine liberté de se former ; et, qu'en fait, les 
associations de toutes sortes se multipliaient, en vertu de ce 
principe de vie qui est au fond de toutes les sociétés et qui 
les pousse à développer elles-mêmes les organes dont elles 
ont besoin ; en vertu de ce principe aussi qui veut qu'une 
liberté appelle l'autre, et qui fait de la liberté d'association, 
dans notre régime démocratique, le complément logique ou 
le correctif nécessaire des libertés de presse, de réunion et 
de suffrage*. 

11^ a pour les lois plusieurs façons de finir. L'abrogation 
formelle est leur mort violente, mais elles meurent aussi de 
vieillesse, par la désuétude. Elles se survivent dans les 
codes, comme dans les arsenaux les armes hors de service. 
« Personne, dit à ce propos M. Etienne Lamy, a-t-il jamais 
pris pour une menace sérieuse les vieilles pièces de canon 
qui allongent sur l'esplanade des Invalides leurs gueules 
inoffensives? » En droit, pour les associations simples, — 
c'est le sentiment de M. Emile Ollivier, — l'autorisation ré- 
sulte de la seule tolérance, suffisamment prolongée. 

Que, sur un signe du gouvernement, le texte oublié essaye 
de sortir de sa léthargie et de reprendre sa force répressive 
d'autrefois, il n'y parvient pas. On en a eu la preuve dans le 
procès des Ligues, au mois d^avril dernier. Les magistrats, 
requis par le ministère de charger « la vieille pièce », — c'est 
encore M. Lamy qui s'exprime de la sorte, — durent s'exé- 
cuter ; mais ils le firent avec précaution, ils tirèrent à poudre ; 
on eût dit qu'à l'usage ils craignaient de faire éclater « le 291 
incien modèle ». Seize francs d'amende et l'application de 

1. Voir M. Etienne Lamy, discours d'ouverture du Congrès pour le droit 
d'association. ( Universt 27 mai 1899. ) 



D'UNE LOI D'ASSOCIATION 21 

la loi Bérenger, ce fut une bien douce leçon aux poursuivis, 
une leçon sévère au gouvernement ; la magistrature elle- 
même avait condamné la loi. 

Que l'on essaye d'y mettre plus d'audace et de violence, 
comme on paraît présentement vouloir le faire, le résultat 
final ne sera pas meilleur. Nous comprenons parfaitement 
que l'article 291, toujours condamné, soit toujours conservé 
ou réservé comme une arme qu'on n'ose pas avouer, dont on 
ne veut pas se dessaisir, tant le maniement en est commode 
aux mains de gouvernements sans préjugés. On tolère les 
associations quand elles sont inoflfensives ou indifférentes; 
on les agrée quand elles plaisent; on s'en sert quand on croit 
pouvoir les utiliser. Deviennent-elles gênantes ou mena- 
çantes, on les supprime administrativement, et Ton poursuit 
judiciairement leurs membres devant les tribunaux. Les gou- 
vernements antérieurs, dans les jours difficiles, ont fait 
ainsi avec gaucherie, d'ordinaire avec embarras, parfois 
avec brutalité ; ils ne manquaient jamais alors de rencon- 
trer les protestations indignées du parti républicain ; main- 
tenant qu'il est au pouvoir, le parti républicain les imite, 
les dépasse. 

Mais à être employée de la sorte, une loi se discrédite et 
s'énerve. Un pareil abus lui est plus mortel encore que le non- 
usage. Une loi qu'on n'appliquait pas hier et qu'on applique 
aujourd'hui, une loi qu'on applique tantôt avec mollesse tantôt 
avec sévérité, une loi qu'on applique à moi et pas à d'autres, 
qui sert à frapper des ligues publiques et vraiment françaises, 
et qui épargne les sociétés secrètes et les loges francs-ma- 
çonniques, ne peut plus être prise pour l'expression de la 
justice et de l'équité. Viciée dans son caractère essentiel, par 
l'usage arbitraire et tyrannique que l'on en fait, elle finira 
tôt ou tard par ne plus pouvoir rendre les mauvais services 
auxquels on la destinait ; ceux-là même qui l'avaient trans- 
formée en instrument de règne se verront obligés de la 
mettre au rebut. 

IV 

Après s'être armés contre l'association de Particle 291, les 



22 DE L'OPPORTUNITE 

tenants de VEtat se servent contre la corporation religieuse 
ou congrégation de la loi du 3 messidor an XII. 

La loi du 3 messidor an XII... ne fait-elle pas partie de ces 
fameuses lois existantes^ que le ministère Ferry, dans un 
accès de froide rage, après le rejet de l'article 7, essaya de 
faire revivre par décrets ; lois octogénaires, confuses et obs- 
cures, quelques-unes inconstitutionnelles et nulles dès l'ori- 
gine, la plupart portées dans des temps de troubles et de vio- 
lences, toutes abrogées dix fois pour une par les chartes et 
constitutions subséquentes, et dont trois cents magistrats par 
leur démission, quinze cents avocats par leur adhésion à la 
consultation des Vatimesnil, des Rousse, des Demolombe, 
ont proclamé l'inanité ? La loi de messidor aurait-elle une 
valeur spéciale, qui lui permette de survivre à la réprobation 
qui a frappé, en bloc, tous ces textes de mauvais aloi ? 

Avant de répondre à la question, remercions nos contra- 
dicteurs des omissions significatives que l'on remarque dans 
le développement de leur thèse. On n'invoque plus contre 
les congrégations l'article 291. Et, de fait, cet article ne vise 
pas ceux qui vivent en commun ; on ne peut pas plus inter- 
dire à cinquante religieux qu'à cinquante laïques d'habiter 
sous le même toit. Pour les religieux, comme pour les autres 
citoyens, le domicile est libre, et il doit être inviolable, sauf 
les cas strictement prévus par la loi. On n'invoque plus 
contre les congrégations les lois d'ancien régime. Et, de fait, 
à ceux qui voudraient revenir, en matière de communautés 
religieuses, aux anciennes maximes de notre droit public, 
nous demanderions, c'est logique, de commencer par rétablir 
l'Eglise dans ses privilèges de religion d'Etat. De l'ancienne 
organisation ecclésiastique abolie, il serait injuste de ne gar- 
der que les servitudes ; tout de même que de la féodalité 
détruite il serait odieux de ne vouloir restaurer que les 
oubliettes. Il y a un abîme entre le monde ancien et le monde 
moderne; les principes de 1789 l'ont creusé; de ces prin- 
cipes, les religieux ne sont pas les auteurs, mais ils deman- 
dent qu'on les applique à tous ou à personne. On n'invoque 
plus contre les congrégations les lois révolutionnaires. Et, 
de fait, quand elles ne sont pas la simple abrogation de l'al- 
liance qui existait dans le passé entre l'Église et l'État (loi 



D'UNE LOI D'ASSOCIATION 23 

des 13-19 février 1790), elles ont un caractère de persécution, 
elles exhalent une odeur de crime et de sang qui défie toute 
réhabilitation (loi du 18 août 1792). 

Reste la loi impériale de l'an XII. C'est à celle-là, défi- 
nitivement, que se sont arrêtés les exécuteurs des décrets 
de 1880 ; c'est sa teneur qu'ils ont paru vouloir suivre. Nous 
ne parlons pas des débats judiciaires qui ont suivi, et de 
l'aptitude des tribunaux ordinaires à connaître des actes de 
violence commis par la police : là, manifestement, il y eut 
dérogation au texte ^ Nous parlons des mesures mêmes 
prises contre les maisons religieuses : dissolution, par la 
force s'il le fallait, des communautés, sans toutefois qu'aucune 
peine fût réclamée contre les personnes, voilà ce que l'on fit, 
et voilà précisément ce que prescrit le décret de l'an XII. 
Appliqué en 1880, c'est la réédition de son application que 
sollicitent encore de nos jours, du gouvernement, quelques- 
uns de nos législateurs. 

La loi de messidor a-t-elie conservé sa force, si tant est 
qu'elle en ait jamais eu? Peut-elle actuellement encore pro- 
duire des effets juridiques? 

En 1880, les tribunaux, saisis par les victimes des décrets, 
eurent à se prononcer sur deux questions connexes, et toute- 
fois distinctes : 1° Quelle était la juridiction compétente 
pour recevoir les plaintes ; 2** Que valaient les lois invoquées 
par le gouvernement contre les religieux ? Il n'était pas 
indispensable d'examiner simultanément ces deux points. 
Que des religieux fussent ou non soumis à des règles spé- 
ciales, il fallait savoir au préalable quelle autorité avait qua- 
lité pour statuer sur leur sort. Aussi beaucoup de tribunaux 

t. Le décret du 3 messidor an XII est ainsi conçu, dans ses points essen- 
tiels : 

« Article premier. — Seront dissoutes toutes agrégations formées sous 
prétexte de religion et non autorisées. 

et Art. 4. — Aucune agrégation d'hommes ou de femmes ne pourra se 
former à l'avenir sous prétexte de religion, à moins qu'elle n'ait été formel- 
lement autorisée par un décret impérial. 

(c Art. 6. — Nos procureurs généraux et nos procureurs impériaux sont 
tenus de poursuivre ou de faire poursuivre, même par la voie extraordinaire, 
les personnes qui contreviendraient au présent décret. » 

D'après l'article 6, c'était l'autorité judiciaire^ non l'autorité administra- 
tive, qui avait la charge des poursuites. 



24 DE L'OPPORTUNITE 

jugeant inutile de s'engager dans un problème qui ne leur 
était pas soumis in limine litis^ se contentèrent-ils de recher- 
cher la compétence. Mais d'autres, la cour d'Aix, la cour de 
Bordeaux, la cour de Gaen, d'autres encore*, voulurent 
aller plus loin, et envisager l'affaire sous tous ses aspects; 
abordant le fond même de la théorie gouvernementale, elles 
passèrent en revue les textes sur lesquels on prétendait 
Tappuyer ; les écartant l'un après l'autre, comme dénués de 
solidité, elles en vinrent au décret du 3 messidor an XII ; 
mais celui-ci ne résista pas mieux que les autres textes à la 
critique. 

Les magistrats firent observer que le document impérial 
n'était pas une loi votée par le Corps législatif et le Sénat ; 
mais un de ces décrets édictés au début de l'Empire, et qui 
tiraient leur autorité du silence seul du Sénat ; ils firent ob- 
server que, visant un cas particulier, comme l'indique son 
intitulé 2, il avait un caractère manifeste d'exception ; ils firent 
observer que, d'après le rapport de Portails qui en forme les 
considérants, c'était une mesure transitoire, destinée à dis- 
paraître dans la réorganisation générale, que l'on annonçait, 
des corporations religieuses. Ils firent observelr enfin que 
l'absence de pénalité indiquait à elle seule que l'on com- 
prenait mal le décret el qu'on en exagérait la portée. 

Ces raisons sont péremptoires et enlèvent toute force légale 
à l'acte de messidor. Mais par-dessus ces motifs spéciaux, 
n'en est-il pas un plus général, plus puissant, sur lequel peut- 
être on aurait pu insister davantage, à savoir la pratique du 
droit public'^ Quand on invoque le droit public, certains 
esprits exigent qu'on leur produise des textes précis de lois; 
c'est ignorer le mode de formation de cette partie de la légis- 
lation : formation lente, insensible dans ses accroissements 
ou modifications successives, saisissable seulement dans ses 
résultats généraux. Le droit public se forme, se développe 
par les principes déposés dans les chartes et constitutions, 
par les changements qui s'opèrent dans Tesprit de la nation, 

1. Voir les Expulsés devant les tribunaux, par Jules Auffray. Introd. 
p. XVI, passim. 

2. Décret qui ordonne la dissolution de plusieurs agrégations ou associa- 
tions religieuses. 



D'UNE LOI D'ASSOCIATION 25 

par les usages nouveaux qui en résultent, par les tolérances 
et les pratiques du pouvoir. Dans une plaidoirie, prononcée 
en 1879, pour les Pères du Saint-Sacrement, M* Barboux, 
alors bâtonnier de l'ordre des avocats à la cour de Paris, a 
très bien décrit cette marche. « C'est, dit-il, un courant con- 
tinu, qui se prolonge pendant de longues années, d'idées, 
d'habitudes, d'applications nouvelles, acceptées, encoura- 
gées môme par l'administration. Le jour où un despote veut 
arrêter ce courant et remonter vers le passé, il peut le faire 
un instant ; mais bientôt les eaux amoncelées ont emporté ce 
fragile obstacle ; le droit public passe, reprenant paisible- 
ment son cours... » 

Vainement on a prétendu que la théorie de l'abrogation 
des lois par la désuétude ferait sourire les jurisconsultes. 
Jamais théorie ne fut plus vraie en matière de droit public ; 
la société vit sur cette idée ; on peut la nier pour les besoins 
d'une mauvaise cause et pour remporter un succès d'un jour. 
On ne la détruit pas. Que d'anciennes prescriptions de droit 
public, dans tous les pays d'Europe, n'ont jamais été formel- 
lement rapportées par une loi, et qu'il serait absolument im- 
possible de ressusciter ! 

Or quand on s'avisa en France, il y a de cela quelques 
années, de prendre ombrage de la présence de congrégations 
non autorisées, depuis longtemps, le droit public avait em- 
porté le décret de messidor, avec toutes les autres lois exis- 
tantes. Depuis longtemps, la pratique constante de l'admi- 
nistration, d'accord en cela avec le progrès de l'esprit 
public, c'était la tolérance, la consécration de l'existence de 
fait de ces sortes de congrégations. Depuis longtemps, les 
hommes au pouvoir laissaient librement les religieux non 
autorisés fonder des maisons, paraître dans les rues avec 
leur costume, monter dans les chaires publiques, enseigner 
la jeunesse dans leurs écoles, soigner les malades à domicile 
ou dans leurs hôpitaux. Dans la mère patrie comme aux co- 
lonies, ils avaient accepté, encouragé, subventionné, loué, 
récompensé leurs services. Gela durait depuis près de quatre- 
vingts ans. 

Que peut contre une pareille tradition un texte de jurispru- 
dence emprunté à un gouvernement qui ne tolérait aucun 



26 DE L'OPPORTUNITE 

groupe formé sans son attache, et dont la main de fer se fai- 
sait redouter partout ? N'a-t-on pas dit très justement que 
Napoléon P*" appliquait les lois quand il en trouvait, s'en 
passait quand elles n'existaient pas, en faisait quand il en 
avait besoin, et ne suivait en tout, pour règle, que sa volonté 
et l'arbitraire ? Il y a un abîme, on en convient, entre les 
régimes qui ont précédé et ceux qui ont suivi 1789 ; n'y 
a-t-il pas un abîme également profond entre le despotisme 
napoléonien et l'esprit de liberté qu'affiche la démocratie 
contemporaine ? 

Que peuvent quelques déclarations prononcées dans l'en- 
ceinte législative, durant les années qui suivirent immédia- 
tement? Pendant les premières années de la Restauration, 
alors que les souvenirs de l'ancien régime et de la législa- 
tion impériale étaient encore récents, alors que nos insti- 
tutions constitutionnelles n'avaient pas encore reçu les 
développements qu'elles ont pris plus tard, l'idée d'un ordre 
religieux vivant à l'état libre, sans liens corporatifs légaux 
et n'ayant d'autre base matérielle que l'exercice des droits 
civils individuels de ses membres, ne pouvait encore se pré- 
senter à l'esprit de personne. 

Que peuvent même, depuis que cette idée a conquis les 
suffrages de l'opinion et pris place dans les faits, une ou deux 
dissolutions de congrégations, accomplies dans des condi- 
tions particulières, et qui attestent que les religieux ne se 
sont pas défendus, non qu'ils n'avaient pas le droit de se 
défendre ? 

Et enfin s'il était bien sûr que les anciens textes ont con- 
servé leur force, nos législateurs éprouveraient-ils, en ce 
moment même, le besoin de préparer une nouvelle loi ? 

Ce qui subsiste des trois quarts de siècle qui viennent de 
s'écouler, M. Emile OUivier le constate lui-même i, c'est la 
conquête continue, progressive de la liberté, au vu et au su, 

1. M. Emile OUivier se plaint, dans l'intérêt de sa thèse, que le pouvoir 
politique « se soit relâché de l'exacte observation de la loi (?), qu'il ait permis 
aux ordres religieux, anciens et nouveaux de pulluler, à leurs prédicateurs 
de monter dans les chaires de nos cathédrales...»; mais cette plainte même 
est la constatation du fait de la tolérance des pouvoirs publics. [Les Rap- 
ports de l'Église et de l'État, t. I, p. 176. ) 



D'UNE LOI D'ASSOCIATION 27 

disons mieux, avec l'agrément de l'administration et du pou- 
voir. 

Ceux qui, aujourd'hui, voudraient revenir en arrière, n'é- 
taient pas les moins ardents, jadis, à pousser dans cette voie 
de progrès. Ce n'est pas seulement l'abrogation de l'ar- 
ticle 291 et la délivrance de l'association que demandaient, 
avec M. Tolain, tous les chefs du parti républicain; c'était 
encore la suppression de toute entrave à la formation des 
communautés. Le 1" mars 1873, Gambetta disait, d'une ma- 
nière générale : « Nous voulons la République avec ses liber- 
tés, c'est-à-dire ses droits primordiaux de presse, de réu- 
nion, à! association^ mis au-dessus des lois elles-mêmes. » 
Dans la discussion de 1872, M. Naquet avait été plus précis : 
<( Nous voulons la liberté complète, nous la voulons pour 
vous, comme pour nous, quoi qu'on puisse dire. Nous 
voulons que les catholiques aient le droit, comme nous, de 
s'associer librement^ complètement.. »y> Blus précis encore, 
M. Brisson, lorsque, dans la même discussion, il prononçait 
en son nom et au nom de ses amis politiques ces paroles mé- 
morables : ce J'ai à vous présenter deux déclarations : la pre- 
mière, c'est que, ni de ma part ni de la part d'aucun des mem- 
bres qui siègent sur les mêmes bancs que moi, on n'élèvera 
la prétention de faire revivre des lois répressives de la 
liberté des associations religieuses. {Approbation générale.) 
Nous nous présentons ici pour réclamer l'égalité entre toutes 
les associations, mais l'égalité dans la liberté. » Et la gauche 
entière, qui comprenait MM. Jules Ferry, de Freycinet, 
Cazot, approuvait cette déclaration, souscrivait à cet engage- 
ment. Que sont devenues, depuis 1880, les belles promesses 
« de ne faire revivre aucune des lois répressives des asso- 
ciations religieuses w ? 

On dira : « Mais si votre thèse est vraie, les pouvoirs pu- 
blics sont désarmés; ils ne peuvent plus exercer aucun con- 
trôle sur la création des communautés ; que deviennent, 
dans votre système, les garanties contre les abus possibles? )> 

Des garanties, on en trouvera tout d'abord dans cette com- 
munauté de domicile, qui est désormais, de par l'Eglise, la 
loi des instituts religieux, et qui a précisément pour effet de 
les soustraire aux répressions de l'article 291. Des associa- 



28 DE L'OPPORTUNITÉ 

tions vivant sous le même toit ne peuvent se composer que 
d'un nombre restreint de membres, et, dès lors, peu inquié- 
tant. Par-dessus tout, la vie en commun suppose, exige un 
ensemble rare de qualités et de vertus, tout à fait propre à 
tranquilliser les esprits les plus défiants. Les associations de 
cette nature ne poursuivent que les buts les plus louables, 
les plus généreux, les plus nobles, l'enseignement, la bien- 
faisance, la pratique de la perfection, l'exercice du culte 
envers Dieu. 

Des garanties, on en trouvera principalement dans l'inter- 
vention de l'Église, qui n'abandonne pas à l'initiative des 
particuliers la création des communautés. D'après le droit 
canon, aucun institut religieux ne peut se fonder sans l'ap- 
probation du Saint-Siège, après examen approfondi et expé- 
rimentation préalable des règles et statuts. Une fois fondé, 
l'ordre religieux reste soumis à la surveillance des supé- 
rieurs ecclésiastiques : on peut s'en remettre à leur pru- 
dence et à leur vigilance. 

Que si, dans l'établissement des communautés religieuses, 
se rencontrent de ces questions mixtes où l'État réclame le 
droit de dire aussi son mot, la réglementation de ces points 
peut se faire par accord entre les deux pouvoirs. Nous con- 
viendrons volontiers que cette entente serait le véritable 
moyen de résoudre les problèmes complexes que suscite la 
naissance des congrégations ^ Mais pour qu'il y ait entente, 
il faut qu'il y ait, des deux côtés, sincérité et droiture dans 
les intentions, le contraire précisément de cette envie hai- 
neuse, dont paraissent animés nos gouvernants, de détruire 
et d'abolir. 

1. Finalement, c'est bien à cette conclusion qu'aboutit M. Emile Ollivier. 
L'éminent écrivain est loin de demander la suppression des ordres religieux; 
au contraire. « On comprend, dit-il, quand on a l'expérience de la vie, 
qu'après certains chocs, les âmes faibles jettent avec terreur, les âmes 
hautaines avec dédain, leur bouclier sur le champ de bataille, et aillent, les 
unes fuir, les autres mépriser les jours qui passent dans l'attente des jours 
éternels ; on comprend que d'autres, plus fragiles ou plus détachées, en- 
nuyées des plaisirs avant de les avoir goûtés^ effrayées par les premières 
clameurs de la mêlée mondaine, ne s'y engagent même pas, et ne recherchent 
d'autres combats que les épreuves silencieuses de la vie cachée. Ne détrui- 
sons pas l'asile des douleurs et de la prière, ce serait une cruauté... » Inu- 
tile de relever ce qu'il y a d'incomplet dans cette énumération des motifs 



D'UNE LOI D'ASSOCIATION 29 

Quoi qu'il en soit, actuellement, en vertu du droit public, 
les corporations religieuses peuvent se former librement. 

L'association, tenue encore en laisse par l'article 291, fait 
effort, et non pas toujours en vain, pour arriver à se mouvoir 
plus à l'aise. Les sociétés lucratives sont à peu près affran- 
chies de toute contrainte légale. 

Voilà dans quelles conditions, d'après la législation pré- 
sente, les groupements sociaux peuvent naître. Nous ver- 
rons prochainement comment ils peuvent vivre, 

HippoLYTE PRÉLOT, S. J. 

{A suivre.) 



qui poussent les âmes à la vie religieuse, et des raisons d'être des congré- 
gations ; mais on voit la pensée de Tauteur. Ailleurs il demande « le main- 
tien des instituts consacrés par le temps, bénédictins, franciscains, domi- 
nicains, jésuites, oratoriens, chartreux, trappistes, etc. ; de ceux dont la 
récente existence est justifiée par des services rendus. Seulement l'auteur 
accorde beaucoup trop à l'État, soit en ce qui regarde la diminution du 
nombre des congrégations, soit dans la réglementation de celles qui sur- 
vivent. Il ne veut que des congrégations autorisées, telles qu'elles le sont 
actuellement. {Loc. cit., t. I, p. 182-183.) 



LE DOGME ET LA PENSEE CATHOLIQUE 

PENDANT LE XIX« SIÈCLE ^ 



Jusqu'où le dogme ou la science du dogme, jusqu'où la 
pensée catholique ont-ils eu leur part au mouvement du 
siècle ? Là, comme ailleurs, y a-t-il eu vie, évolution, pro- 
grès ? Mais, d'abord, peut-on môme, dans ce domaine, 
parler de vie, d'évolution, de progrès ? 

Si l'on regarde la donnée dogmatique, la vérité révélée, 
tout est fixe et immuable. Dieu a parlé jadis, et, depuis la 
mort des Apôtres, il n'a plus parlé à son Eglise : le livre 
des révélations publiques est scellé à jamais. A cet égard, 
il en est du dogme comme de l'histoire, de la philologie ou 
des sciences naturelles. L'évolution de l'histoire ne consiste 
pas à changer les faits, ni le progrès de la philologie à trou- 
ver dans les textes ce qui n'y est pas, ni celui d'aucune 
science à changer ses données ou à les méconnaître. 

Mais la parole divine est reçue par des intelligences hu- 
maines, elle y devient pensée vivante et vérité connue, elle 
est écrite dans des livres que l'homme étudie, comme il étu- 
die Platon ou Dante. De ce côté, on peut dire que le dogme 

1. Cet article est un chapitre de Un siècle. Les Etudes du 20 juillet der- 
nier ( article intitulé : Les projets pour 1900. Un siècle), ont parlé de ce grand 
ouvrage, alors en préparation. Aujourd'hui, la maison Goupil (J. Boussod, 
Manzi et Joyant) en a publié déjà deux volumes; le dernier va paraître 
bientôt. On peut souscrire à l'ouvrage complet (100 fr.), au secrétariat du 
Comité de l'Hommage solennel, qui est en même temps le secrétariat de 
l'Institut catholique^ rue de Vaugirard, 74. Le Comité de l'Hommage, dont 
la présidence d'honneur appartient à S. Ém. le cardinal Richard, et la prési- 
dence effective à Mgr Péchenard, a fait appel pour cette œuvre à toutes les 
forces catholiques, et les Études sont heureuses d'y avoir une assez belle 
part. Une suggestion contenue dans l'article du 5 septembre 1897 : Fêtes 
chrétiennes pour 1900, n'a pas été sans influence sur la décision prise par 
le Comité de faire exécuter ce livre ; et trois de nos collaborateurs y ont 
fourni d'importants chapitres : au second volume, la Critique, par le P. La- 
pôtre ; au troisième, la Religion et les Religions, par le P. de la Broise, et 
le Dogme et la Pensée catholique, par le P. Bainvel. (N. D. L. R.) 



LE DOGME ET LA PENSÉE CATHOLIQUE 31 

évolue, c'est-à-dire la connaissance que nous en avons et 
l'idée que nous nous en faisons, la manière de le considérer, 
de l'entendre, de se l'expliquer; il évolue dans chaque intel- 
ligence, et il évolue d'une certaine façon dans l'Eglise. Par 
là, la science du dogme ressemble aux sciences qui se font; 
elle a ses flux et ses reflux : elle se développe sous l'influence 
des mêmes causes qui agissent sur la pensée humaine. — 
Avec une diff'érence, cependant. Dans les autres sciences, on 
peut faire fausse route; l'Église ne saurait se tromper sur ses 
données ; elle ne peut, dans les choses de foi, nier le vrai ni 
croire le faux. L'Esprit-Saint vivant en elle dirige les cœurs 
et les intelligences : il préserve de l'erreur et fait voir la 
vérité en temps opportun. 

Etudions les faits, c'est-à-dire le mouvement du dogme 
dans la proposition plus explicite de certaines vérités ré- 
vélées, le mouvement de la théologie dans le traitement 
scientifique du dogme, le mouvement de la pensée catho- 
lique sous l'influence du dogme et de la théologie. 



Jouff'roy écrivait, en 1823, Comment les dogmes finissent. 
De fait, le protestantisme pur renonce de plus en plus à toute 
prétention dogmatique, pour devenir aff"aire de sentiment re- 
ligieux. Mais le catholicisme est essentiellement doctrinal. 
Aussi le dogme est-il toujours vivant dans l'Eglise. 

La vie du dogme s'est surtout manifestée en ce siècle par 
deux définitions solennelles qui le dominent, celle de l'Im- 
maculée Conception, le 8 décembre 1854, celle de l'infailli- 
bilité papale, au concile du Vatican, le 18 juillet 1870. 

Ces deux faits apparaîtront dans l'histoire comme reliés 
entre eux. C'est le même Pape qui a prononcé les deux sen- 
tences irrévocables, et il a voulu que le Concile destiné à dé- 
finir l'infaillibilité s'ouvrît le 8 décembre, sous les auspices 
de la Vierge que, vingt-cinq ans auparavant, il proclamait 
immaculée. 

Mais il y a plus que ce lien extérieur, et les historiens en 
ont fait la remarque. Dieu qui a voulu, suivant le mot de notre 
liturgie, faire une part à Marie dans la victoire sur toutes les 
hérésies, s'est servi de l'amour universel envers Marie pour 



32 LE DOGME ET LA PENSEE CATHOLIQUE 

aplanir les voies à la grande décision qui devait à jamais 
rendre impossible dans FÉglise toute contagieuse diffusion 
de l'hérésie. La définition de 1854, prononcée en présence 
des cent vingt évoques réunis à Saint-Pierre, mais sans leur 
participation immédiate, était déjà un exercice de l'infailli- 
bilité ; et le peuple chrétien, qui exaltait, dans un inoublia- 
ble élan de foi et d'amour, l'Immaculée Conception de Marie, 
proclamait du même coup, sans souci des distinctions pos- 
sibles aux théoriciens, sa croyance à Tinfaillibilité papale. 

Ainsi 1854 prépara 1870. Marie, en retour, pour ainsi dire, 
de ce qu'elle devait au Pape, intervint, puissante parce qu'ai- 
mée, dans la cause du Pape. Le simple fidèle se fût moins 
intéressé à l'infaillibilité, si le Pontife de l'infaillibilité n'eût 
été celui de l'Immaculée Conception. 

Et de là l'union des deux dogmes dans^la même popularité. 
Pour l'un, comme pour l'autre, le peuple chrétien devança 
l'autorité enseignante : il croyait, avant que la croyance eût 
été imposée, il appelait la définition de tous ses vœux, il la 
salua de ses acclamations. C'est, pour ainsi dire, sous la 
pression de l'opinion catholique que la question de l'in- 
faillibilité fut introduite au Concile ; et avant de définir 
l'Immaculée Conception, le Pape avait, par une sorte de 
référendum^ demandé aux évéques du monde entier la 
croyance de leurs peuples sur la question. Est-il beaucoup 
de démocraties où les foules coopèrent si intimement à la 
loi qui doit les régir? Nos lois dogmatiques sont au plus 
haut degré des lois populaires. Ne voir dans une définition 
que les foudres terrassant les intelligences par la peur, et 
les menaces courbant les volontés à une soumission forcée, 
c'est ne rien comprendre à l'admirable union des croyants 
dans la même pensée, à l'harmonieux concert entre la foi 
infaillible de l'Eglise enseignée et l'infaillible autorité de 
l'Eglise enseignante, à l'unité de vie enfin qui, dans la com- 
munauté chrétienne, circule de la tête au corps et du corps 
à la tête. 

Et c'est ce qui rend ces lois si vivantes et si fécondes. Car 
une loi n'est pas une lettre morte, qui était dans la vie et 
dans la pratique, avant d'être sur le papier, qui éclôt comme 
spontanément des besoins et des aspirations de tous, qui est 



PENDANT LE XIX» SIECLE 33 

dans le sens d'un mouvement général et qui en assure pour 
l'avenir l'orientation et la régularité. 

Il y a eu ici ces actions et ces réactions de la pratique sur 
l'idée et de l'idée sur la pratique qui sont un des caractères 
de la vie dans l'Eglise. Le culte et la dévotion ont fait pro- 
gresser la doctrine : l'amour, dans le catholicisme, donne 
l'élan à la science. La doctrine s'est épanouie en amour et 
en action : la lumière, dans le catholicisme, devient chaleur 
et mouvement. 

La piété chrétienne se tournant de préférence vers Marie 
immaculée, Tarchiconfrérie de Notre-Dame-des-Victoires, la 
diffusion de la « Médaille miraculeuse )> préparent la défini- 
tion de 1854; et l'on sait comment, en France, les enthou- 
siasmes qui l'accueillent sont intimement mêlés aux enthou- 
siasmes pour nos soldats de Grimée. Quatre ans plus tard, un 
mot qu'une humble fille a entendu et répète sans le compren- 
dre, des faits merveilleux et d'innombrables bienfaits en- 
traînent vers une grotte des Pyrénées des foules venues de 
toute la terre, et associent pour toujours le nouveau dogme 
avec l'image sereine et douce de la Vierge de Lourdes. 
D'autre part, après Febronius et Eybel, après Joseph II et la 
Constitution civile du clergé, viennent les vues initiatrices 
de Joseph de Maistre et de Lamennais, la réaction ultramon- 
taine, la volonté, même en France, de rompre enfin les ser- 
vitudes décorées du nom de libertés. Ce mouvement aboutit 
au Concile et à la définition, « rendue nécessaire parce qu'on 
la disait inopportune ». Les conséquences sont sous nos yeux, 
et elles démentent toutes les prévisions pessimistes des op- 
posants : le Pape, usant de son autorité pour grandir les 
évêques et grouper autour d'eux les fidèles, écouté des rois, 
se rapprochant des peuples pour les instruire et les soulager, 
plus que jamais un des centres autour desquels gravite le 
monde. On voit la portée pratique de ces définitions : elles 
sont au plus intime des mouvements par où s'est manifestée 
la vie de l'Église, en ce siècle qui sera, pour l'histoire reli- 
gieuse, en même temps que le siècle du Sacré Cœur, le 
siècle du Pape et de l'Immaculée Conception. 

Dans le domaine de la pensée pure, l'effet a été grand 
aussi. A notre époque de trouble et d'inquiétude intellec- 

LXXXII. — 3 



34 LE DOGME ET LA PENSEE CATHOLIQUE 

tuelle, il fallait un Pape infaillible, une autorité indiscutée 
pour marquer la route aux esprits désorientés, pour rallier 
et raffermir les âmes en désarroi. Nous avons l'étoile direc- 
trice. Du même coup, avec la vérité définie apparaissait en 
un jour plus lumineux toute l'institution papale, ou mieux 
toute la divine organisation de l'Eglise, le plan du Christ et 
son idée même de l'œuvre qu'il est venu fonder. De même, 
en se tournant vers Marie immaculée, la pensée catholique 
maintenait des vérités capitales : notre déchéance, contre la 
superbe indigente d'un rationalisme suffisant ; notre répara- 
tion en Jésus-Christ contre l'impuissance pleureuse d'un 
pessimisme désespéré; notre destinée surnaturelle enfin, 
contre les envahissements d'un naturalisme qui prétendait 
régner seul sur le monde moderne, rejeter Dieu dans un 
lointain inaccessible et fermer à l'homme toute vue sur les 
horizons du ciel. Et quel reflet sur la Vierge elle-même ! 
Marie plus belle et plus attrayante, mieux connue et dès 
lors plus aimée ; sa place à part dans l'humanité, et l'indis- 
soluble union de la Mère et du Fils, l'idée divine de Marie 
enfin mise en un jour plus éclatant; les fidèles de plus en plus 
convaincus qu'ils ne sauraient excéder en exaltant « leur 
Mère », pourvu qu'ils la laissent dans l'humanité pure ; un élan 
nouveau donné à la théologie mariale, et les théologiens rê- 
vant, sous l'attrait d'un amour qui ne dit jamais assez, aux 
moyens de mettre en relief et de mieux montrer au regard 
et au cœur du peuple chrétien un privilège, qu'il reconnaît 
et qu'il affirme, mais confusément et sans en avoir encore 
une pleine conscience, celui de la coopération de Marie à 
l'œuvre rédemptrice, et de sa part dans toutes les grâces qui 
nous viennent de Dieu. Voilà quelques eff"ets de la définition. 
Les vérités religieuses se tiennent : en dégager une, c'est 
aider à mieux voir les autres. 

On a beaucoup reproché à l'Église ces « dogmes nou- 
veaux ». Car ceux-là mêmes qui s'élèvent le plus contre 
l'immuable stabilité des institutions catholiques semblent 
être au guet pour crier à la nouveauté dès qu'ils y voient 
la vie et le mouvement. N'y aurait-il donc de stabilité que 
dans la mort, et la vie ne serait-elle que dans les ruptures 



PENDANT LE XIX' SIECLE 35 

brusques avec le passé, que dans le désordre et dans l'inco- 
hérence ? Nos deux lois dogmatiques n'ont pas fait les vérités 
qu'elles imposaient à la croyance : elles les ont constatées, 
elles les ont formulées, elles les ont proposées à tous, 
(•omme un savant propose les vérités qu'il a « découvertes», 
voilà tout. Dieu a préservé Marie du péché originel : c'est le 
l'ait; Dieu a dit cette vérité à son Eglise : c'est la parole de 
Dieu garantissant le fait. Gomment cette vérité a toujours 
vécu dans la conscience de TEglise, comment elle a évolué 
dans les esprits depuis la forme sous laquelle elle fut révélée 
par Dieu jusqu'à celle sous laquelle elle fut définie, comment 
elle fut d'abord latente et implicite, comment elle se dégagea 
et apparut peu à peu plus nette et plus distincte, comment 
elle put être contestée et combattue, jusqu'au triomphe défi- 
nitif et à la foi explicite et obligatoire, c'est une intéressante 
étude de théologie historique, analogue en bien des points à 
l'histoire d'une vérité humaine : ce n'est pas le lieu de la 
faire. Et de même, l'Eglise a été fondée par Jésus comme 
une monarchie, où le chef suprême a reçu, avec l'autorité 
d'enseigner, le don d'inerrance attaché à cette autorité. Ici 
l'Evangile est clair pour qui sait lire, et si les textes des 
Pères pendant plusieurs siècles sont moins explicites sur 
le point précis de l'infaillibilité, on montre sans peine qu'elle 
était dans l'idée môme de la primauté papale, — primauté 
dont les traces sont partout visibles depuis saint Pierre et 
saint Clément, — et que, sans elle, l'action de la Papauté est 
inexplicable, inexplicable l'histoire. On peut le nier, sans 
doute; mais n'a-t-on pas soutenu, après Pasteur, la généra- 
tion spontanée, sous prétexte qu'on la constatait? N'a-t-on 
pas continué de prétendre que c'est le ciel qui tourne autour 
de nous, parce qu'on le voyait de ses yeux? Gratry appelait 
cela <c préférer sa lanterne à une étoile ». 

En fait, une définition nouvelle, c'est une vérité acquise à 
jamais. Elle n'ôte qu'une liberté, celle de l'erreur; elle met 
sur la voie de conquêtes nouvelles et elle provoque aux re- 
cherches savantes. Si donc nous pouvons être sympathiques 
aux belles découvertes de la science, nous devons être fiers 
du progrès de notre foi. 



36 LE DOGME ET LA PENSEE CATHOLIQUE 



Ne voir dans le concile du Vatican que la définition de 
l'infaillibilité, c'est mal connaître la plus éclatante manifesta- 
tion delà pensée catholique de notre siècle. Trois mois avant 
la constitution P as to r œ te rnus, — qui ne définit pas seulement 
la grande prérogative du pouvoir enseignant, mais qui fait 
toute la théorie de l'autorité dans l'Eglise et de la primauté 
papale, — le 24 avril 1870, avait été promulguée la constitu- 
tion Dei Filius, qui pose la vérité chrétienne en face des prin- 
cipales erreurs modernes sur Dieu, sur l'homme et sur l'ordre 
surnaturel. Et ces deux constitutions sont une partie seule- 
ment de l'œuvre dogmatique projetée par le Concile, comme 
deux fragments détachés et polis de deux blocs énormes pré- 
parés à l'avance. Le Schéma de Doctrina Catholica et le Schéma 
de Ecclesia résumaient le mouvement théologique du siècle 
et englobaient les principales décisions de Grégoire XVI et 
de Pie IX, depuis l'encyclique Mirari (^o^ jusqu'au Syllabus et 
à l'encyclique Quanta cura. Le temps a manqué pour achever 
le grand œuvre; et sans doute aussi la politique jalouse et 
défiante d'alors n'eût pas laissé traiter en toute paix et sé- 
rénité plus d'une question brûlante sur les rapports entre 
l'Église et l'Etat. Mais l'important a été fait, et les assises 
étaient posées pour de nouvelles constructions. Léon XIII 
a poussé plus loin; et, par un merveilleux retour des choses, 
les magistrales expositions du Docteur suprême, lesquelles 
ne sont pour ainsi dire que la contre-épreuve positive du 
Syllabus, ont gagné l'admiration et la sympathie de ceux-là 
mêmes qui n'eussent eu pour les décisions conciliaires, trop 
imprégnées encore de l'odeur de la bataille, que des cris de 
révolte et de haine, que la soumission contrainte du vaincu. 

A ne regarder que les erreurs condamnées ou les vérités 
définies, la constitution Dei Filius contient peu de nou- 
veau. Contre les athées, les panthéistes, les matérialistes de 
toute nuance, la besogne était à moitié faite dès le moyen 
âge, et les foudres du quatrième concile de Latran contre 
les Albigeois se trouvèrent bonnes contre nos positivistes 
les plus avancés. Sur d'autres points, les décrets de Trente 



PENDANT LE XIX' SIÈCLE 37 

portaient encore : il suffisait de changer quelque peu la direc- 
tion du tir, et çà et là de le régler avec plus de précision. 
Enfin les Papes des derniers siècles, Grégoire XVI surtout 
et Pie IX, avaient frappé à l'occasion, soit par eux-mêmes, 
soit par la Congrégation de l'Inquisition, le traditionalisme 
en France et en Belgique, le rationalisme séparatiste en 
France et en Italie, le semi-rationalisme libéral et le gnosti- 
cisme catholico-kantiste en Allemagne. 

Qui donc a comparé l'Eglise à la ménagère habile et soi- 
gneuse, qui recoud sans cesse et qui emploie la vieille étoffe 
pour les besoins nouveaux ? En fait, elle tire de ses trésors, 
comme veut l'Evangile, le vieux et le neuf; mais elle a une 
préférence marquée pour les formules déjà employées, pour 
les expressions toutes faites. Quand elle parle « d'innover », 
elle entend «rajeunir». Ainsi est faite la constitution Z)et 
Filius; et cependant la texture de la pensée et du style est 
parfaitement une et serrée d'un bout à l'autre. 

Il faut relire sans cesse et méditer ce chef-d'œuvre. Nous 
avons là toute une théorie de la connaissance surnaturelle, 
le mot de l'Eglise dans les grands débats qui ont passionné 
le siècle sur les rapports entre la raison et la foi. Et ce mot, 
le seul vrai, est en même temps le plus glorieux pour la 
raison humaine. L'Église ne flatte pas l'homme en le déifiant, 
mais elle lui montre sa vraie grandeur et sa vraie dignité; 
elle veut qu'il se reconnaisse limité et dépendant, mais elle 
lui apprend à ne pas douter de ses forces, à ne pas désespé- 
rer de la vérité : seule amie dont la voix, si elle était écoutée, 
ferait vivre : Ve/^ba quœ ego locutus sum vobis spiritus et vita 
sunt. 

Les formules sont, dans leur brièveté, d'une plénitude et 
d'une précision admirables. Ajoutez ce je ne sais quoi de 
grand dans la simplicité et dans l'absence de toute autre 
préoccupation que celle de rendre la pensée transparente, 
cet accent de conviction qui vient de l'âme, cette pleine 
conscience de dire vrai et d'instruire le monde en vertu 
d'une mission d'en haut, cette sorte de sentiment, nulle 
part exprimé mais partout présent, que Dieu est là pla- 
nant au-dessus de l'auguste assemblée et autorisant lui-même 
chacune de ces assertions, destinées à retentir désormais 



38 LE DOGME ET LA PENSÉE CATHOLIQUE 

dans toutes les intelligences chrétiennes : tout cela- donne 
en face de cette expression toute nue de la vérité divine un 
sentiment de beau et de sublime. Le théologien admire 
davantage encore, qui sait quels écueils il fallait éviter, et 
quelle somme de travail représente le choix de tel mot, et 
quelle solution lumineuse à des débats séculaires est donnée 
par telle formule, et avec quel art est condamnée l'erreur 
sans prononcer sur les points librement débattus entre ca- 
tholiques, et comment une explication qui précise la pensée 
de l'Église et tranche quelque controverse récente se lie sans 
effort avec l'exposition de la vérité déjà définie et admise de 
tous. Il faut plaindre ceux qui, comme Harnack, ne voient 
dans cette expression toujours plus parfaite d'une pensée 
toujours plus consciente et plus maîtresse d'elle-même, 
qu'un « escamotage de nouveauté ». 

D'où vient aux constitutions vaticanes cette précision 
savante ? En grande partie, de leur origine : les rédacteurs 
ont été des théologiens, et ils ont parlé en hommes qui 
savent ce qu'ils veulent dire et qui disent ce qu'ils veulent; 
en hommes familiers avec leur sujet, qui voient que telle 
formule reste en deçà de la vérité pleine et ne tranche pas 
contre l'erreur, que telle autre dépasse la pensée et pourrait 
être mal interprétée, que telle autre enfin ne répond pas à 
l'état vrai de la question et passe à côté de ce qu'il faudrait 
décider. On a loué tels chapitres du concile de Trente, ceux 
de la Justification par exemple, comme d'admirables exposi- 
tions théologiques. Les deux constitutions promulguées au 
concile du Vatican égalent au moins ce que Trente a fait 
de mieux. Il est glorieux pour la théologie d'être ainsi, aux 
mains de l'Église, l'instrument toujours plus parfait et plus 
maniable, pour l'expression définitive de la vérité dogmat- 
tique. Une pensée qui produit de telles œuvres et qui exerce 
une telle influence n'est pas une pensée décrépite et vieillie ; 
bien plutôt serait-on porté à se demander si l'Église, elle 
aussi, ne réserve, pas le bon vin pour les derniers venus. 



Au moment du Concile, on ne parlait que théologie ; et de 
même à certaines périodes par accès : qu'on se rappelle les 



PENDANT LE XIX» SIECLE 39 

journées retentissantes du Libéralisme ou du Syllahus^ et le 
cas du petit Mortara, où le baptême d'un enfant passionna 
l'Europe, en souleva la libre pensée contre le Sacrement, 
contre l'Église et les droits de la société surnaturelle. Et 
cependant, à première vue, la théologie semble bien étran- 
gère à notre siècle. Notre monde laïcisé la laisse derrière 
les grands murs des séminaires, comme il laisse Dieu 
dans son ciel lointain, comme il laisse le prêtre dans son 
presbytère isolé. Avec sa langue à elle et le long appren- 
tissage qu'elle exige, elle est pour la plupart une science 
d'un autre âge et d'un autre monde, quelque chose comme 
l'alchimie... ou peut-être le blason. Si c'est une science, et 
qui serve à quelque chose, ce ne pourrait être, en tout cas, 
que la science des prêtres. 

En d'autres pays, elle a du moins sa place officielle : elle 
vit avec les autres sciences dans les universités, elle est une 
carrière et elle a ses contacts avec les réalités de la vie. Le 
Collège romain lui-même, s'il n'est plus une institution 
d'Etat, reste un grand foyer de lumière pour le monde, un 
organe important de la vie de l'Église et de son action doc- 
trinale : il donne donc à la théologie des perspectives hu- 
maines et des rencontres continuelles avec le siècle. En 
France, rien de pareil depuis 89. Il est vrai, nous avions, 
jusque vers 1880, des facultés de théologie, incorporées à 
l'Université ; mais elles faisaient peu de bruit, même avec 
des professeurs éminents, et, comme elles étaient sous une 
main étrangère, beaucoup de catholiques s'en défiaient, un 
peu comme Laocoon de \ex-v<)to des Grecs. La Faculté de 
Poitiers, fondée canoniquementpar Mgr Pie, brilla d'un éclat 
vif et pur, mais passager; et jusqu'à nos Facultés catholiques, 
on n'a guère su en France ce que c'était qu'un professeur de 
dogme ; maintenant encore, le titre de docteur en théologie 
ou en droit canon sonne aux oreilles comme quelque chose 
d'exotique ou de suranné. Notre siècle n'a donc pas été un 
siècle théologique. 

Et cependant jamais peut-être les questions de théologie 
n'ont eu tant de place dans les préoccupations de ceux qui 
pensent : elles se sont présentées de toutes parts à ce monde 
qui ne les cherchait pas. Dès le début du siècle, elles se 



OCT 30 IQ>^ 




40 . LE DOGME ET LA PENSEE CATHOLIQUE 

posaient impérieuses, dans la politique avec le Concordat^ 
dans la littérature avec le Génie du Christianisme. Nos 
poètes, en revenant au réel et à la vie, y ont trouvé partout 
l'idée religieuse et chrétienne ; et comme la religion ne va 
pas sans dogme, les pages les plus célèbres de Lamartine, 
de Musset, de Victor Hugo traitent ou impliquent des ques- 
tions de théologie. Nos philosophes ont eu beau en vouloir 
faire abstraction, il a fallu compter avec elles. L'histoire et la 
critique les ont rencontrées sur leur route. Les sciences de 
la nature, dès qu'elles ont voulu être autre chose que des 
catalogues de faits, ont dû en dire leur mot. La politique 
même, toute laïcisée qu'elle est, n'a pas pu les éviter. « 11 
est surprenant, disait Proudhon, qu'au fond de notre poli- 
tique nous trouvions toujours la théologie. » L'Etat doit 
malgré tout tenir compte de l'Eglise, et l'Eglise ne va pas 
sans sa doctrine. — Ainsi dès qu'on s'occupe du problème de 
la destinée, dès qu'on tient compte du fait religieux, dès 
qu'on cherche l'explication dernière des choses, on se trouve 
en face de la vérité théologique. Ainsi notre siècle l'a-t-il 
rencontrée partout, tantôt comme une rivale jalouse et into- 
lérante, tantôt comme une libératrice au milieu des conflits 
ténébreux de l'intérêt et de la passion : quand Pie IX l'opposa 
aux orgueilleuses prétentions de ce qu'on nommait la pen- 
sée moderne, son âme aimante et sympathique dut se rési- 
gner à la voir maudite et repoussée ; quand Léon XIII l'a 
présentée dans son pur éclat, notre génération lasse de 
déceptions et de chimères, s'est tournée vers sa lumière bien- 
faisante et a subi son mystérieux ascendant. 

Voilà donc un siècle vain et superbe, qui prétend se passer 
de la solution. théologique, obligé, malgré qu'il en ait, de 
compter avec elle; un siècle frivole, mais qui garde des 
idées sérieuses : il ne veut pas se mettre à l'école ni étudier 
la théologie en latin, mais il s'y intéresse quand il la ren- 
contre sous des dehors moins austères, et quand elle se 
mêle à sa vie ; un siècle de science et de réflexion qui, l'âge 
venant, arrive à comprendre de plus en plus l'importance de 
la science du dogme et à la goûter pour elle-même. Cette 
attitude à l'égard de la théologie et de la vérité religieuse 
explique les efforts de la pensée catholique et les difî'érentes 



PENDANT LE XIX* SIÈCLE 41 

formes qu'elle a prises pour s'exprimer, pour s'adapter aux 
esprits, pour agir sur le monde contemporain. La théologie 
pure, c'est-à-dire l'étude et l'exposition strictement scien- 
tifique du dogme, devait rester dans les séminaires et ne 
pouvait se montrer en public que par occasion: c'était déjà 
beaucoup d'enseigner le catéchisme. Les grands travaux 
seront donc des travaux d'apologétique ou de controverse. 
On essaiera moins de creuser la vérité catholique en elle- 
même et pour elle-même que d'en établir les fondements et 
de la montrer belle, bienfaisante, nécessaire ; que de l'adapter 
et de la défendre. Peu à peu on fera à la théologie une part 
plus grande dans les genres mixtes, ! dans l'ascétisme par 
exemple ou dans les cours d'éloquence sacrée; on profitera 
pour y intéresser du goût général pour les études de psycho- 
logie et d'histoire. Enfin, quand les esprits seront mieux 
préparés, elle se présentera sans autre parure que sa propre 
beauté, sans autre attrait que celui de la plus haute .des 
sciences, et la plus importante. Ainsi notre siècle commen- 
cera son instruction religieuse par le Génie du Christianisme 
et le finira par des cours de théologie. C'est ce que montre 
une revue rapide des principales formes par lesquelles s'est 
exprimée la pensée catholique pendant le cours de ces 
cent ans. 

L'apologétique tient la première place. En face de l'attaque 
venant de toutes parts, et variée à l'infini, la vérité chrétienne 
s'est défendue de toutes les façons : par la science, par la 
philosophie, par le sentiment ; dans la chaire, dans les 
livres, dans les revues et jusque dans les journaux. 

Trois hommes surtout, au début du siècle, donnèrent le 
branle et ouvrirent les grandes voies : Chateaubriand, 
Lamennais, Joseph de Maistre. 

Chateaubriand voulut effacer l'impression du rire voltai- 
rien et des déclamations philosophiques du dix-huitième 
siècle : il peignit la religion catholique belle, attrayante, 
poétique, à moitié perdue dans le rayonnement de sa gloire 
extérieure et de ses bienfaits. Jusque-là on n'avait pour inté- 
resser à la question religieuse que le roman à dissertations, 
les Lettres de Valmont ou les Égarements de la raison ; à ce 



42 LE DOGME ET LA PENSEE CATHOLIQUE 

même moment venait de paraître la Démonstration évan^é- 
lique de Duvoisin, vieille en naissant! Ici quelle jeunesse et 
quelle vie ! C'était vague, peu exact parfois, peu concluant. 
Mais c'est ce qu'il fallait alors, et l'effet fut immense : par 
l'imagination et le sentiment les âmes se retournaient vers 
la vérité et rentraient dans sa sphère d'attraction. La religion 
devint affaire de poésie sentimentale et d'esthétique. 

C'était beaucoup, après Voltaire et le Directoire. Mais 
c'était peu encore. Lamennais vint donner une secousse 
nouvelle. Aux âmes indifférentes ou qui se contentaient 
d'une religiosité poétique, il montra le problème religieux 
comme un problème qui s'impose, et la solution pratique 
comme nécessaire à la vie. Chateaubriand avait pris la 
palette de Bernardin de Saint-Pierre pour charmer les yeux; 
Lamennais, pour parler aux âmes, eut parfois les accents de 
Pascal, plus souvent ceux de Rousseau. 

Cependant Joseph de Maistre observait en philosophe et 
en chrétien. Voyant de loin et voyant de haut, il trouvait un 
sens aux événements les plus déconcertants pour une philo- 
sophie et pour une politique à courte vue; il s'acquit le 
droit, par la justesse de ses prévisions, de refaire sa place à 
la Providence, et'par delà VEssai sur les mœurs, il donna sa 
vraie continuation à V Histoire universelle en montrant dans 
le monde le vrai rôle du Pape et de l'Eglise. En face de Vol- 
taire, et souvent par les mêmes moyens, en ce qu'ils ont 
d'honnête et d'avouable, il réinstalla l'esprit chrétien dans la 
philosophie, dans l'histoire, dans tous les domaines de 
l'intelligence, et — la part faite à l'excès, au détail inexact, 
aux vues risquées, à l'allure parfois cassante, toutes choses 
inévitables et presque bonnes dans son cas — nul n'a fourni 
à la défense catholique plus d'idées fécondes. 

Maistre, Chateaubriand, Lamennais, se complètent et se 
compénètrent. A eux trois, ils brisèrent les chaînes multiples 
qui devaient retenir le dix-neuvième siècle dans l'incrédulité 
du dix-huitième : grâce à eux, la vie religieuse put reprendre 
un libre essor dans toutes les directions, dans la poésie, 
dans l'histoire, dans la philosophie, dans la pratique. 

Leur influence fut immense sur la pensée catholique, et, 



PENDANT LE XIX* SIECLE 43 

comme il arrive, pas toujours heureuse en tout. Chateau- 
briand monta jusque dans la chaire chrétienne, et pour y 
rester longtemps. Ce furent partout des apologies « poé- 
tiques », des « harmonies » du christianisme, des tirades sur 
les « bienfaits » de l'Eglise : quelques pages exquises dans 
Gerbet, dans Lacordaire, dans Bougaud... mais que de 
fadeurs et de fleurs fanées! Maistre et Lamennais créèrent 
chez nous le mouvement romain, destiné à devenir si puis- 
sant, et ce fut tout bien ; mais en faisant sans cesse appel à 
la tradition et à la conscience confuse du genre humain, — 
réaction légitime et féconde contre l'individualisme philoso- 
phique du siècle précédent, — ils ouvrirent les voies à une 
érudition sans critique, et ce fut en faveur de nos dogmes 
un déluge de témoignages, apocryphes souvent, ou tron- 
qués, ou dénaturés pour signifier quelque chose. Balmès et 
Nicolas donnèrent dans ce défaut; et c'est dommage, car ils 
gâtèrent par là des œuvres excellentes et solides. 

Cependant, d'autres philosophies s'élevaient. L'apologé- 
tique chrétienne devait aller à leur rencontre. On sait com- 
ment firent naufrage, et celle du traditionalisme, et celle de 
l'ontologisme. Au panthéisme et à la philosophie séparée de 
nos spiritualistes, le Malebranche du siècle, un Malebranche 
moins satirique et plus humain, Gratry, opposa une philoso- 
phie chimérique parfois et peu sûre, mais toujours haute 
dans ses aspirations. 11 donna l'exemple de philosopher avec 
toute son âme pour trouver au delà de la philosophie « le 
Maître » qui enseigne la vérité religieuse. Ollé-Laprune a 
procédé de même, et par ses fines analyses et ses prudentes 
déductions il amenait son disciple au seuil du Catholicisme : 
apologiste habile autant que discret, celui qui a écrit le Prix 
de la Vie et la Certitude morale^ et les études sur Jouffroy 
et sur Vacherot; ou plutôt philosophe, mais philosophe 
chrétien et complet, qui, en philosophant sa vie et en vivant 
sa philosophie, se trouva doublement apologiste : apologie 
indirecte, mais combien glorieuse, et pour la doctrine, et pour 
l'homme! — L'abbé de Broglie prit d'autres voies. Suivant 
le positivisme sur son terrain, il montrait historiquement la 
transcendance du christianisme, et, par un vigoureux effort 



44 LE DOGME ET LA PENSEE CATHOLIQUE 

de métaphysique, diminuait d'autant le rôle des présupposés 
métaphysiques de la foi. 

Des apologies scientifiques nous n'avons rien à dire, 
puisque la part de la théologie y est minime ; plût à Dieu que 
celle de la science y fut toujours assez grande! Rien non 
plus de ces divers essais, qui se sont multipliés de nos jours, 
où l'on montre le christianisme expliquant seul l'énigme de 
la vie, seul répondant aux conditions biologiques, seul résol- 
vant les formidables problèmes de la question sociale. Tout 
cela peut être excellent, tout cela peut rapprocher les âmes 
de la religion... pourvu seulement qu'on ne veuille pas y voir 
la seule démonstration valable, ni même strictement une 
démonstration directe. 

C'est en Allemagne qu'ont paru les meilleures œuvres 
apologétiques et les plus sûres : on connaît Hettinger, 
Schanz, Gutberlet, Wilmers, Weiss. La France a eu les 
Conférences de Notre-Dame, et je ne sais rien de plus beau 
et de plus puissant que ces magnifiques « préparations évan- 
géliques » de Lacordaire, de Ravignan, de Félix, où l'émo- 
tion vibrante, où l'autorité morale, où la vigueur d'un esprit 
fortement trempé et d'une pensée toujours sûre et solide 
autant que souple et variée, attirent et retiennent tour à tour 
le plus bel auditoire qui fût jamais. L'un voit la religion 
toujours belle et féconde, répondant aux aspirations nou- 
velles comme aux éternels besoins de l'humanité; l'autre 
fait dominer au-dessus des préjugés et de la passion la voix 
victorieuse de la vérité ; le troisième montre le Christianisme 
à la hauteur de toutes les exigences de l'esprit moderne et 
à la tête de tout progrès véritable. A eux trois ils préparent 
enfin les âmes par leur action combinée à goûter une magni- 
fique « Exposition du dogme catholique » où saint Thomas 
vient enseigner le catéchisme à notre siècle et sait lui faire 
entendre la plus pure théologie. Ainsi on arrivait enfin à 
vulgariser la science du dogme. Mgr d'Hulst entreprit la 
même œuvre pour la Morale, et, s'il resta moins accessible à 
la foule, une élite sut apprécier cette pensée si philoso- 
phique, cette dialectique serrée, cette distinction et cette 
austère sobriété du style. 

Il n'y a pas eu que Notre-Dame. Mgr Frayssinous avait 



PENDANT LE XIX» SIECLE 45 

dignement préparé la voie; d'autres se sont distingués dans 
le même genre, Mgr Besson par exemple. La Conférence a été 
la haute prédication doctrinale du siècle : c'est le dogme 
vu par le dehors, tandis que les Sermons théologiques de 
Bossuet en sont l'étude intime. 



La controverse est la sœur inséparable de l'apologétique. Et 
d'ailleurs elle est une des formes de la vie intellectuelle, 
comme la lutte est une des formes de l'action : penser contre 
quelqu'un est pour plusieurs la seule manière de penser. 
Saint Thomas, Bellarmin, Suarez, Bossuet, ont su, tout en 
disputant, faire œuvre de science. Dans notre siècle, les 
petitesses de la polémique ont trop souvent remplacé la 
discussion vraiment scientifique. Pas toujours cependant, 
et chez de Maistre, par exemple, comme chez nos grands 
évêques, la pensée est souvent descendue dans l'arène, sans 
déchoir. Parfois elle y a grandi, et Veuillot, en se frappant 
le cœur, a su en faire jaillir, dans l'ardeur de la lutte, des 
pages incomparables : le sens catholique, Famour de l'Église 
et du Pape ont donné des ailes à sa pensée. — En Allemagne, 
Mœhler, par un coup de génie, transforma la controverse 
entre catholiques et protestants, en y mettant ce qu'il y a 
de plus pénétrant dans la vue historique du dogme, ce qu'il 
y a de plus profond dans le regard théologique : la Symbo- 
lique revenait à V Histoire des Variations. 

Dœllinger fut aussi un rude jouteur en ses beaux jours, et 
les catholiques allemands lui en ont gardé une estime recon- 
naissante et une sympathie attristée ; mais Dœllinger fut un 
historien plutôt qu'un théologien ou un penseur. 

Nulle part autant qu'en Angleterre, la pensée catholique 
ne s'est déployée dans la controverse. De cette pensée 
venaient, sans qu'on en eût pleine conscience, les souffles 
qui passaient sur Oxford vers 1833, tout embaumés de ses 
parfums. Wiseman eut le don de la montrer sous le jour 
qu'il fallait, d'ôter à la lutte ce qu'elle a d'irritant en la 
transportant dans le lointain de l'histoire, d'éclairer le 
présent par le passé, de comprendre que le succès d'une 
polémique n'est pas de confondre l'adversaire, mais de le 



4Ô LE DOGME ET LA PENSEE CATHOLIQUE 

gagner. C'est lui qui mil au cœur saignant du plus grand 
des Oxfordmen cette flèche qui ne devait pas lui laisser de 
repos qu'il ne fût arrivé à Rome. Grandes joutes dont l'enjeu 
était un Newman, un Ward, un Hope Scot, un Manning, un 
Faber, et tant d'autres; était l'avenir même de l'Angleterre, 
et, avec elle, du monde britannique! La pensée catholique 
anglaise s'y est renouvelée : la présence des grandes recrues 
d'Oxford ne lui ouvrait-elle pas tous les horizons sur les 
temps nouveaux, ne lui permettait-elle pas toutes les espé- 
rances ? 

Wiseman venait de Rome, et c'est à Rome que les idée& 
des catholiques anglais s'étaient rajeunies en lui et retrem- 
pées ; mais Wiseman d'autre part donnait la main à Milner, 
à Lingard, à ces controversistes de la vieille école, habiles 
et exercés, au poète Thomas Moore qui, avant Newman, mit 
si heureusement l'humour et la fantaisie au service de la 
science et de la vérité. 

La controverse est souvent affaire d'occasion, et l'occa- 
sion, comme la controverse, peut faire qu'on s'intéresse à 
des questions de théologie en les amenant dans la sphère 
des préoccupations du moment. Les occasions n'ont pas 
manqué dans notçe siècle : grands événements religieux, 
grandes manifestations chrétiennes, actes pontificaux expo- 
sant la vérité ou condamnant l'erreur, livres retentissants 
contre la doctrine catholique. Ici les théologiens de profes- 
sion ont pu intervenir ; en Italie, en Allemagne, ailleurs 
encore, ils sont intervenus plus d'une fois. En France, jus- 
qu'à ces vingt dernières années, ils ont trop souvent laissé 
la parole à des profanes, soit manque de préparation ou de 
confiance en eux-mêmes, soit défiance exagérée de leurs 
lecteurs et des forces de la vérité. En revanche, nous avons 
eu à côté de nos grands conférenciers de grands évêques 
assez théologiens pour avoir la pensée catholique, assez ora- 
teurs ou écrivains pour l'exposer dignement, assez coura- 
geux pour être toujours sur la brèche dès qu'il y avait une 
vérité à défendre, une erreur à combattre. 

Que de noms il faudrait citer ! L'histoire théologique doit 
distinguer, à des titres divers, Mgr Bouvier et le cardinal 



PENDANT LE XIX» SIECLE 47 

Gousset, les évoques Herteaud, Gerbet et Salinis, Plantier et 
Dupanloup, le cardinal Dechamps, dont la Belgique a le 
droit d'être fière, et, au-dessus de tous, Mgr Freppel et le 
cardinal Pie, bien différents l'un de l'autre, mais grands tous 
les deux par la science professionnelle, par la précision et la 
sûreté de la doctrine, par l'intelligence de leur temps. Qui 
voudra connaître la meilleure expression pour la France de 
la pensée catholique en ce siècle devra lire, avec les Confé- 
rences de Notre-Dame, l'œuvre de Mgr Freppel et celle de 
Mgr Pie. Un évoque ne saurait enseigner sans faire un peu 
de théologie : Mgr Freppel qui déjà, dans ses cours de Sor- 
bonne, s'était montré si théologien, n'a pas manqué une occa- 
sion, comme évoque ni comme député, d'enseigner et d'ins- 
truire ; plus d'une Homélie de Mgr Pie et ses admirables 
Synodales sont des chefs-d'œuvre théologiques à citer dans 
l'école comme on cite les Pères ou saint Thomas. 



Il est des genres mixtes où la théologie est comme chez 
elle : l'ascétique, la liturgie, l'histoire du dogme. 

On s'est redit enfin que la vie spirituelle doit reposer sur 
le dogme, et qu'elle trouve son meilleur aliment dans de 
solides idées théologiques. Le P. Faber et Mgr Gay ont 
beaucoup fait en ce sens. Peu à peu on s'est lancé dans des 
monographies théologico-ascétiques sur le Saint-Esprit, sur 
le Sacré Cœur, sur la sainte Vierge, sur l'Eucharistie, etc., et 
voici que la théologie n'a plus guère qu'à parler le langage de 
tout le monde pour paraître belle, pieuse, bienfaisante pour 
l'âme. — La liturgie e«t pénétrée du dogme : il suffit d'ou- 
vrir ses trésors pour qu'il se dégage des parfums de vérité 
céleste. Nous devons beaucoup, sur ce point, à dom Guéran- 
ger : il a aidé notre siècle à goûter par le dedans ce que Cha- 
teaubriand faisait regarder par le dehors ; et il a, par la litur- 
gie, puissamment orienté les esprits vers Rome. On peut 
être plus savant et plus profond, on ne sera pas plus popu- 
laire ni plus bienfaisant. — Enfin les vérités dogmatiques ont 
une histoire, et des plus intéressantes ; et l'ignorance seule 
explique que notre siècle, si passionné d'histoire, ait si long- 
temps négligé celle-là. 



48 LE DOGME ET LA PENSEE CATHOLIQUE 

L'Allemagne s'y est mise la première, hardie comme à l'or- 
dinaire et ne doutant de rien, entreprenante en science 
comme l'Anglais enafFaires. Après plusieurs essais, les catho- 
liques allemands ont Schwane. C'est moins brillant que Har- 
nack, moins prodigue d'affirmations tranchées et de grandes 
généralisations, plus modeste dans ses prétentions; mais 
c'est une œuvre saine, positive, solide, et qui rend déjà de 
grands services à la pensée théologique. 

La France n'a jusqu^ici rien de semblable. Les trois volu- 
mes de Mgr Ginouiihac ont du mérite, mais ils en restent aux 
premiers siècles. Les études patrisliques de l'abbé Freppei 
à la Sorbonne ne sont plus au point, et le sens historique y 
manque un peu, ce sens du devenir et du développement, 
sans lequel l'histoire du dogme n'est plus qu'une collection 
érudite de faits sans vie et sans suite ; mais elles restent 
précieuses pour la théologie des Pères en même temps que 
pour mainte belle exposition de la pensée catholique dans 
ses contacts avec les idées modernes. Nous devons à un 
théologien de hasard, comme il s'intitulait lui-même, 
l'œuvre de théologie historique la plus sérieuse et la plus 
considérable que nous ayons. Les Etudes sur la Trinité^ du 
P. de Régnon, déconcertent çà et là le théologien de métier; 
elles ne sont ni assez exactes parfois, ni aussi objectives 
qu'il semblerait, ni assez rigoureuses pour la méthode ; mais 
quel bel essai et en belle langue si française ! Nos Facultés 
catholiques nous ont donné quelques monographies dans le 
même sens ; nous les recevons comme une promesse et 
comme un acompte. 

En Italie et en Espagne la pensée catholique n'a pas cessé 
d'avoir l'allure théologique, et la théologie peut s'y présenter 
dans sa robe à elle, sans « préparation ». Chez eux elle a 
toujours dit son mot; là l'esprit théologique est encore dans 
la vie intellectuelle, dans l'atmosphère : livres ascétiques, 
discussions de toute sorte en sont imprégnés. La pensée y 
est comme naturellement théologique, et la théologie, sauf 
exception, y a l'esprit catholique. 

La méditative Allemagne a su faire une part à la théologie 
pure dans ses spéculations. Mais la pensée personnelle y a 



PENDANT LE XIX' SIECLE 49 

longtemps nui à la pensée catholique, qui est par essence 
une pensée sociale et traditionnelle. Gunther, Hermès, 
Kuhn parfois et bien d'autres ont réduit le dogme à leurs 
systèmes, comme ils eussent fait d'une philosophie. Mœhler 
même sacrifia quelque peu à cet esprit personnel; et il nous 
dit naïvement qu'il pensa d'abord à ne rien dire du Pape 
dans son petit traité sur Y Unité de V Église. 

Mœhler se serait vite assagi, s'il eût vécu. D'autres firent 
l'œuvre : sans parler de Franzelin, qui parle latin, Kleutgen 
et Scheeben ont été d'admirables théologiens, chez qui la 
science du dogme parle allemand et parle catholique. Ils ne 
furent pas seuls : Hettinger et Denzinger, Heinrich et Gut- 
beriet sont connus ; et ils sont pléiade ceux qui, avec le 
même esprit vraiment scientifique, abordent, pour un public 
restreint mais qui existe, les problèmes les plus ardus de la 
théologie, sans autre intérêt que celui de la science. Parmi 
les revues spéciales, citons le Katholik de Mayence, le Quar- 
talschrift de Tubingue, le Zeitschrift d'Inspruck. Rien ne 
montre mieux le progrès, à cet égard, dans le double sens 
de la science théologique et de l'esprit catholique que la com- 
paraison entre la première et la seconde édition du Kirchen- 
lexicon . 

En France, nous n'avons guère eu, pendant longtemps, en 
fait de dogmatique, que des catéchismes, quelques-uns excel- 
lents, mais toujours peu approfondis, ou bien encore, sur des 
points spéciaux, des essais de vulgarisation de grand mérite 
parfois comme les opuscules populaires de Mgr de Ségur, 
mais évidemment peu scientifiques et souvent peu exacts. 
Presque jamais nos livres de religion, j'entends ceux qu'on 
lisait, n'ont été des livres de science solide. Et de là tant de 
talent gaspillé, tant d'essais infructueux, tant de pas hors de 
la route ; presque rien de sûr ni de durable. Dieu sait les 
merveilles que la pensée catholique eût pu faire dans notre 
France avec les ressources que Dieu lui avait préparées, si 
seulement elle avait été plus théologique! 

On s'en est aperçu, comme de tant d'autres choses, quand 
le siècle était déjà au déclin. Des théologiens de profession 
se sont mis à écrire en français sur les questions mêmes de 
la théologie, et nous avons déjà des œuvres de valeur, tantôt 

LXXXIL —4 



50 LE DOGME ET LA PENSEE CATHOLIQUE 

des commentaires théologiques aux documents pontificaux ou 
conciliaires — à la constitution Bei Filius^ par exemple; tan- 
tôt des monographies sur des questions plus actuelles — sur 
la connaissance surnaturelle, par exemple ; tantôt de hautes et 
pieuses spéculations scientifiques sur les points fondamen- 
taux de notre vie surnaturelle — sur la grâce, par exemple. 
Un professeur de nos Facultés a cru le moment venu de faire 
plus encore : il a entrepris de publier un cours de théologie 
pour le grand public, et son œuvre fortement pensée, neuve 
par la forme et traditionnelle par le fond, a déjà obtenu, mal- 
gré quelques échappées d'une pensée trop personnelle, un 
accueil sympathique et confiant. Un grand dictionnaire de 
théologie vient d'être entrepris sur de larges bases scienti- 
fiques... et il a trouvé des souscripteurs. Un public s'est 
formé, avide de s'instruire, qui écoute des conférences théo- 
logiques, qui lit des livres étudiant ces questions vitales. 
Quand les théologiens, au cours de controverses bruyantes 
sur les méthodes de l'apologétique, sont intervenus pour 
dire le mot de la doctrine traditionnelle, on leur a prêté une 
attention un peu étonnée, mais sympathique. Bref, notre fin 
de siècle est moins étrangère à la théologie, et la théolo- 
gie lui est moins étrangère. Le vingtième siècle la verra 
peut-être étroitement mêlée à sa vie intellectuelle, et ce sera 
grand profit. En tout cas, il comprendra sans doute que la 
théologie est une science aussi et qui mérite, autant ou plus 
que toute autre science, d'être cultivée pour elle-même, d'une 
façon vraiment scientifique et désintéressée. 



Dans ce coup d'œil rapide sur le mouvement de la pensée 
théologique et religieuse dans notre siècle, on doit remar- 
quer la part des laïques. Je ne parle pas des cas tout excep- 
tionnels, comme celui de Ward, un des grands convertis 
d'Oxford, enseignant la théologie aux séminaristes, anglais, 
ou comme celui de Maistre faisant un sermon pour être dé- 
bité par un jeune prêtre dans une église de Pétersbourg. 
A ceux que nous avons déjà nommés il faut joindre — pour 
ne rien dire ici de Montalembert — Bonald, qui lança la socio- 
logie chrétienne, et Donoso Gortès, qui montra l'antagonisme 



PENDANT LE X1X« SIÈCLE 51 

absolu du libéralisme et de l'idée catholique; il faut joindre 
une pléiade de brillants écrivains qui n'ont cessé de montrer 
le catholicisme vivant et pensant. 

Parfois les théologiens de profession se sont effrayés de 
ces empiétements. Chateaubriand fut vivement attaqué par 
l'abbé Morellet : le livre Du Pape étonna d'abord à Rome et 
dérouta les vieux théologiens par des allures toutes nou- 
velles ; V Essai sur le Libéralisme de Donoso Gortès eût som- 
bré peut-être sous les coups de l'abbé Gaduel, si l'auteur 
n'eût aussitôt soumis son œuvre au jugement du Pape ; 
M. Nicolas faillit être mis à V Index. 

Rien de plus explicable. Un laïque arrive difficilement à la 
précision et à l'exactitude parfaite de la pensée et de l'expres- 
sion en ces matières. Sûr de ses intentions, il y va de con- 
fiance et dit de son mieux ce qu'il a entrevu. Mais comme la 
vérité catholique va d'ordinaire entre deux erreurs, notre théo- 
logien improvisé parle tantôt comme Baius et tantôt comme 
Pelage. Maistre, dans sa curieuse réponse, récemment pu- 
bliée, au théologien romain qui avait critiqué le livre Du 
Pape, reconnaît plus d'une fois avoir mal parlé. Mais tous 
n'ont pas, comme Maistre, ou Donoso Cortès, ou Veuillot, la 
perfection du sens catholique. On s'irrite, on s'emporte. — 
Bref, on indispose souvent contre les laïques qui veulent 
théologiser. Et c'est dommage. Car ils peuvent rendre de 
grands services à la vérité. 

Sans parler de ce qui ne dépend pas de la robe qu'on 
porte, du talent, de la culture humaine, du style, les laïques 
ont souvent certains avantages. D'abord, ils se mettent plus 
facilement au point : ils savent mieux les préoccupations du 
lecteur, et ce qui lui manque, et par où il prend les ques- 
tions, à quoi il s'intéresse et ce qu'il peut comprendre. Puis, 
le théologien, vivant toujours dans la vérité, finit par se 
familiariser avec elle ; ne la voyant que du dedans, il n'a pas 
toujours le sens net des proportions : ni sa beauté incompa- 
rable, ni sa supériorité, ni sa bienfaisante influence ne le 
frappent autant. Le laïque, qui voit de plus près les tempêtes 
et les naufrages, goûte mieux la sécurité du port ; comparant 
doctrine à doctrine, explication à explication, il sent mieux 
tous ses avantages, et plus facilement son âme s'élève et 



52 LE DOGME ET LA PENSEE CATHOLIQUE 

chante tout haut ce que l'autre ne savait dire qu'à Dieu ; 
enfin comme il découvre à nouveau pour lui-même ces 
régions de la vérité catholique dont le théologien connaît et 
a maintes fois parcouru les sentiers battus, il donne à son 
exposition je ne sais quoi de plus humain et de plus vivant, 
quelque chose de moins appris et de moins répété : la doc- 
trine ancienne reparaît chez lui plus neuve, plus originale, 
plus de ce temps et de ce monde. Et voilà comment la théo- 
logie se renouvelle en partie sous des plumes moins théolo- 
giques. C'est comme un retour aux premiers siècles : Ter- 
tullien écrivit sans doute avant d'être prêtre, et aussi Gyprien ; 
Minutius Félix et Lactance restèrent laïques. Et n'avons- 
nous pas aussi quelque chose comme Hilaire ou Ambroise, 
passant du siècle dans l'Église, et se faisant comme ils 
purent une théologie? Gratry, Newman, furent plutôt des 
penseurs catholiques, admirables parfois comme brasseurs 
d'idées, que des théologiens : c'est ce qui explique en partie 
leurs avantages et leurs déficits. 

Le grand mal dans notre siècle a été que la pensée catho- 
lique n'a guère été représentée devant notre monde que par 
ces organes, excellents si Pon veut, mais non accrédités : ils 
ont fait de leur mieux pour la défendre et la venger, mais 
ils l'ont étayée parfois d'arguments ruineux, ou ils l'ont défi- 
gurée en croyant l'habiller à la mode du jour. Ils sont des 
auxiliaires précieux, mais à condition d'être des auxiliaires, 
c'est-à-dire d'avoir où se rattacher, une armée et des chefs 
dont ils suivent le mouvement et d'où ils reçoivent le mot 
d'ordre. 

Nous n'avons guère étudié encore que le mouvement exté- 
rieur de la pensée catholique. On peut aller plus loin, essayer 
de la suivre elle-même, d'en saisir les changements d'allure 
et d'attitude, d'en voir le progrès ou le recul. Et d'abord sur 
quelques points particuliers, parmi lesquels vient en premier 
lieu la question biblique. 

La Bible, on le sait, est, avec l'enseignement oral de 
l'Eglise, ou tradition authentique, la source où le catholique 
puise la vérité révélée. On connaît le merveilleux progrès 
des études bibliques, et la façon dont les admirables décou- 



PENDANT LE XIX» SIECLE 53 

vertes de notre siècle ont ressuscité pour nous ce monde 
ancien où nous ne pénétrions jusque-là que par la Bible, 
et comment tant de sciences se sont trouvées par là en 
contact avec elle. De là une grande lumière jetée sur les 
Livres saints eux-mêmes, et comme un fond général à ces 
scènes détachées qu'ils nous donnaient sans perspectives et 
sans cadres définis. Mais de là aussi des difficultés nou- 
velles. 

On peut voir dans la Bible des écrits humains, historiques 
ou doctrinaux ; on peut y voir des écrits inspirés, contenant 
la parole de Dieu : il y a le regard de la science, et il y a celui 
de la foi. Or, jusqu'à ces derniers temps, les chrétiens ont 
toujours tenu que la seule autorité historique des Livres 
saints devait faire conclure au caractère divin de notre reli- 
gion. « Nous ne prétendons pas, disaient-ils aux incroyants, 
vous imposer une foi aveugle ; nos titres sont d'ordre scien- 
tifiques, étudiez-les seulement comme on étudie Thucydide 
ou Tacite. Et d'abord, sans préjugé. Or, c'en est un de reje- 
ter, sans autre raison ni examen, tout récit de miracle ou de 
prophétie. La philosophie, en prouvant l'existence et les 
attributs de Dieu, montre aussi que ces faits sont possibles. 
Ils peuvent d'ailleurs se constater, puisque ce sont des faits 
comme les autres, des paroles comme les autres. Dès lors, 
ici comme ailleurs, la science et la critique sont tenues à 
contrôler le témoignage, mais aussi à l'admettre s'il présente 
les garanties voulues. Eh bien ! nos témoins sont scientifi- 
quement irrécusables. Il faut donc tenir leurs récits pour 
vrais. Les faits ainsi garantis sont d'ailleurs humainement 
inexplicables. Il faut donc conclure à l'intervention divine 
en faveur de notre religion. » 

Il fallait prouver la valeur du témoignage. On le faisait en 
établissant l'authenticité et la véracité de la Bible, ou du 
moins des livres et des passages qui importaient à la thèse. 
Et longtemps, les libertins et les philosophes n'ont eu à 
opposer que de bien futiles raisons. Mais, de nos jours, 
cette preuve est sapée par la base : on refuse à la Bible la foi 
historique, on récuse les témoins. On a raison, semble-t-il, 
si on les prend en défaut. Or n'est-ce pas le cas ? Nous 
savons bien que le monde n'a pas été fait en six jours. Et le 



54 LE DOGME ET LA PENSÉE CATHOLIQUE 

déluge, comment admettre, ou que tous les hommes y aient 
péri, ou que telle race y ait échappé sans faire de part ou 
d'autre violence aux faits, aux dates, aux textes ? Il y a plus. 
L'analyse critique s'est attachée aux livres bibliques et elle a 
cru y découvrir des contradictions. Plus encore cette authen- 
ticité, dont on faisait tant de bruit, a été battue en brèche, 
et si, pour le Nouveau Testament, il y a déjà un retour mar- 
qué vers les données traditionnelles, il en est tout autrement 
pour l'Ancien : ne donne-t-on pas couramment la question 
du Pentateuque co^ime résolue contre Moïse, et ne regarde- 
t-on pas comme acquis que ni la seconde moitié d'Isaïe, par 
exemple, n'a rien à faire avec Isaïe, ni le livre de Daniel avec 
Daniel ? Bien d'autres difficultés sont nées, qu'on ne soup- 
çonnait guère autrefois, du rapport de nos Livres saints soit 
avec des apocryphes, soit avec des mythes babyloniens anté- 
rieurs aux récits de la Genèse. 

Malgré tout, l'Eglise catholique continue à regarder la 
Bible comme une des principales sources de ce la démonstra- 
tion chrétienne ». Mais Tinerrance absolue du texte sacré 
n'est pas à la base de la preuve. Nous savons Tacite faillible, 
nous pouvons le prendre en faute, sans avoir droit pour cela 
de rejeter son témoignage en bloc. Et de même, on ne pré- 
tend pas tout d'abord imposer la Bible comme sans erreur : 
c'est question à étudier sous la direction de l'Eglise, aux 
lumières de la foi. On ne demande à la science que de rece- 
voir, sur d'irrécusables témoignages, le grand fait de l'inter- 
vention divine. Tout au plus, comme l'Eglise enseigne que 
la Bible est infaillible, sommes-nous tenus à écarter l'objec- 
tion qui naîtrait chez l'incroyant des erreurs qu'il pense y 
voir. A cet égard, la position catholique est celle-ci : « On 
ne peut montrer dans un texte certainement biblique une 
affirmation de l'auteur sacré lui-même, qui puisse être 
convaincue de fausseté, c'est-à-dire qui contredise une vérité 
acquise à la science. » Contre la thèse ainsi posée, nous 
disons qu'on ne peut rien apporter de certain. 

L'obstacle écarté, la démonstration positive se fait tout 
d'abord et surtout par le Nouveau Testament. L'école de 
Baur a vécu ; la critique contemporaine en revient presque, 
pour la date des écrits, aux conclusions d'autrefois. Ce qui 



PENDANT LE XIX» SIECLE 56 

l'arrête ici ou là, c'est l'horreur de la prophétie et du miracle. 
Mais, encore une fois, il est antiscientifique de rejeter, pour 
cela seul, des documents et des témoignages qu'on admet- 
trait autrement. La science rigoureuse mène à noire conclu- 
sion, et l'école « historique » allemande ne s'en défend pas 
par riiistoire. Il y a eu, au berceau du christianisme, des faits 
humainement inexplicables, surtout les miracles du Christ, 
et surtout le grand miracle, le fait de sa résurrection. 

Pour juger plus facile et plus péremptoire la démonstra- 
tion par le Nouveau Testament, les catholiques n'ont pas 
renoncé à la démonstration par l'Ancien. Ils ne rejettent pas 
aveuglément tout le travail critique du siècle; mais aussi, ils 
se refusent à en recevoir aveuglément toutes les conclusions. 
Ils font la part de la fantaisie, — et qui niera que la critique 
subjective ait parfois ses fantaisies ? — et la part du préjugé 
qui écarte sans examen tout fait surnaturel. D'après eux, 
abstraction faite de toute autorité de l'Eglise, l'Ancien 
Testament nous donne au moins ceci : au point de départ, 
Moïse constituant son peuple, un recueil de lois et de récits; 
puis, du onzième au cinquième siècle, une suite d'écrits 
poétiques et moraux, historiques et prophétiques, qui nous 
renseignent sûrement sur les faits capitaux de l'histoire 
d'Israël. 

Or c'est assez pour la démonstration. Car à cette histoire 
le miracle est inséparablement uni; cette histoire avec ses 
alternatives, le monothéisme au milieu de l'idolâtrie géné- 
rale, sont eux-mêmes un miracle. La prophétie n'y est pas 
moins visible. Au-dessus des discussions de dates et de 
textes comment ne pas voir cette attente d'un Messie, cette 
idée d'une conversion des peuples au Dieu unique et d'une 
rénovation religieuse par le Messie devenu le chef des 
nations? Et cela s'est accompli. Les historiens incrédules 
constatent à chaque pas quelque chose d'unique dans ce 
peuple et dans cette histoire, et se perdent à l'expliquer. Les 
catholiques disent : « Il n'y a qu'une explication possible, 
Faction divine. » Et aujourd'hui comme aux jours des Pères, 
comme aux jours de Bossuet, l'Église donne la correspon- 
dance des deux Testaments comme un signe divin, comme 
un de ses titres. 



56 LE DOGME ET LA PENSEE CATHOLIQUE 

Reste à regarder la Bible en croyant, comme la parole de 
Dieu, sous la direction infaillible de l'Église. Bien des ques- 
tions restent pendantes ; mais ce sont questions à débattre 
entre catholiques. Jusqu'où le but pratique et doctrinal du 
livre nous autorise-t-il à voir dans tel récit d'aspect histo- 
rique un pur symbole ne valant que par ce qu'il signifie, et 
soumis comme symbole à toutes les conditions des autres 
signes symboliques ? Jusqu'où peut-on accepter les doutes 
contemporains sur la rédaction de tel livre et sur son attri- 
bution à tel auteur? Jusqu'où Tincorporation d'un document 
dans un texte inspiré garantit-elle les données de ce docu- 
ment, et à quelles conditions peut-on y supposer l'erreur? 
Sur ces questions, sur bien d'autres encore, et des plus déli- 
cates, les catholiques, comme il arrive, se sont partagés : 
les uns ont tout voulu garder des anciennes positions, d'au- 
tres ont abandonné tout ce que l'on pouvait sans hérésie. 
Plus d'une fois l'Eglise est intervenue pour maintenir les 
principes ou pour en préciser le sens : le dogme a progressé. 
Le concile du Vatican a renouvelé, en les complétant ou les 
expliquant, les enseignements de Trente sur le canon, sur 
l'inspiration, sur la valeur de la tradition en exégèse. L'ency- 
clique Providentissimus Deus^ du 18 novembre 1893, a résolu 
plus nettement que jamais la question de l'inerrance. 

Elle trace en même temps aux catholiques un magnifique 
programme d'études bibliques. Beaucoup avaient devancé 
l'appel : en Allemagne, Allioli, Haneberg, Bisping, Shanz, 
Bickell, Kaulen ; Patrizi en Italie; Gorluy, Lamy, Van Steen- 
kiste en Belgique ; en France, pour ne nommer que les 
morts. Glaire, Le Hir, Ancessi, Meignan, Trochon, Motais, 
P. P. Martin. En ce moment, l'entrain est admirable, sinon 
l'accord; et deux monuments grandioses s'élèvent : le Cur- 
sus Scripturœ sacrœ des jésuites allemands, le Dictionnaire 
de la Bible des catholiques français. 

Si l'Écriture reste un moyen apologétique, TEglise l'est 
devenue en ce siècle plus que jamais. Jusque-là les catho- 
liques se préoccupaient surtout d'établir contre les protes- 
tants tantôt la nécessité d'une autorité vivante pour garder 
et interpréter l'Écriture et pour trancher les controverses, 
tantôt la présence dans la seule Église romaine des traits 



PEV^DANT LE XIXe SIÈCLE 57 

distinctifs de la vraie Église telle qu'elle nous apparaît dans 
l'Ecriture et dans la Tradition. Le procédé demeure excellent 
contre les mêmes adversaires, et l'usage n'en est que plus 
facile depuis que sont dissipés tous les nuages amassés par 
le gallicanisme. A l'argument de tradition les découvertes 
nouvelles ont donné un relief incomparable. Il est devenu 
de plus en plus évident que le protestantisme va contre les 
faits les mieux avérés. On a trouvé aux Catacombes des 
images de la Vierge datant du deuxième siècle, des traces de 
presque tous les sacrements, des représentations vivantes 
du sacrifice eucharistique ; les pierres mêmes ont parlé, 
exprimant avec une incomparable netteté la présence réelle, 
la primauté du Pape, la prière pour les morts, — tout le catho- 
licisme. Si haut qu'on remonte, si avant qu'on creuse, comme 
disait Thomas Moore en son langage expressif, on retrouve 
le papisme; et de protestantisme, pas d'autre trace que chez 
les hérétiques. — Mais il y a plus. Le fait même de l'Église 
devient un argument. Maistre déjà et Lamennais voyaient 
le doigt de Dieu dans cette survivance à toutes ruines, dans 
cette immuable souplesse qui s'adapte à tout sans cesser 
d'être soi, dans cette résistance à toutes les causes de disso- 
lution. C'est devant ce fait concret, visible à tous que Lacor- 
daire, par une nouveauté hardie, — qui n'était qu'un retour 
à saint Augustin, — posa ses auditeurs de Notre-Dame 
en leur disant : « Regardez l'Église, elle porte au front un 
signe divin. » Le concile du Vatican a sanctionné le procédé 
et l'a résumé en quelques mots profonds, montrant en elle, 
en même temps que l'héritière et la continuatrice d'un passé 
miraculeux, un miracle vivant et perpétuel, motif de crédibi- 
lité pour tous, à la portée de tous. 

Et il est vra que ce spectacle a étonné les plus grands 
esprits de notre temps, historiens, politiques, ou penseurs. 
Le rôle social de l'Église frappe surtout les regards en cette 
fin de siècle : on admire la maîtresse incomparable trouvant 
dans ses principes éternels le seul remède au mal des socié- 
tés, on admire cette grande autorité morale dominant la force 
même, on admire cette puissante unité de doctrine et de gou- 
vernement dans le désarroi général de la pensée et dans la 
désunion des âmes. 



58 LE DOGME ET LA PENSÉE CATHOLIQUE 

La théologie de l'Église ne pouvait que profiter de ces 
circonstances favorables. Nous n'avons pas encore le chef- 
d'œuvre qu'il faudrait. Mais le traité De Ecclesia existe, et il 
se perfectionne tous les jours. Avec les traités De Scriptura^ 
De Traditione, De Fide^ qui tous ont reçu, dans notre siècle, 
des développements considérables, il complète cette théorie 
de la méthode apologétique et de la connaissance surnatu- 
relle dont le concile du Vatican a si heureusement tracé les 
grandes lignes. 

L'Ecriture et l'Eglise nous introduisent au surnaturel. 
L'étude môme de ce surnaturel a beaucoup progressé depuis 
cent ans, et les idées sur ce point sont devenues plus nettes 
et plus précises. Il n'y a eu pour cela qu'à revenir au passé. 
Car saint Thomas avait tout dit, ou peu s'en faut, sur la 
distinction entre la nature et le surnaturel, sur ce à quoi nous 
avons droit comme hommes et sur le surcroît lié avec la fin 
supérieure que nous destinait la divine libéralité, sur la grâce 
sanctifiante et la vie divine en nous. Mais ces notions s'étaient 
obscurcies dans l'enseignement aux temps de la Réforme. Le 
concile de Trente les rappela et les expliqua contre les nova- 
teurs; Pie V, en condamnant hardiment Baius, donna à la 
pensée théologique, sur ce point, une direction nouvelle en 
un sens, mais plus sûre, en face des erreurs modernes, que 
la vieille direction augustinienne. Mais l'influence janséniste, 
des luttes d'école, les idées cartésiennes et antiscolastiques 
retardèrent jusqu'à nos jours l'éclosion de la bonne semence. 
Enfin on a secoué les vieilles entraves : la théorie de la grâce 
sanctifiante a été présentée dans sa beauté sublime, et des 
notions plus exactes sur le surnaturel et sur ses rapports avec 
la nature nous rendent les réponses de saint Thomas plus 
péremptoires contre les vieilles accusations de calomnier 
la nature et de faire Dieu injuste. 

Gomment décrire dans le détail tout ce mouvement des 
idées, des méthodes, des tendances théologiques? Comparez, 
pour vous en rendre compte, les meilleurs auteurs du dix- 
huitième siècle avec ceux du nôtre, Billuart, par exemple, ou 
les Wurzbourgeois avec Franzelin, Palmieri, Pesch. Encore 



PENDANT LE XIX» SIECLE 59 

n'aurait-on là qu'une vue incomplète : c'est chez les non- 
théologiens qu'il faut chercher certains traits de la pensée 
théologique actuelle : comment nous nous intéressons sur- 
tout à l'homme et aux côtés humains des grandes questions; 
comment derrière la position juridique et le for extérieur, 
où tel homme doit passer pour hérétique ou infidèle, nous 
cherchons l'homme intime, l'individu de bonne foi peut-être 
et peut-être aimé de Dieu malgré son erreur involontaire; 
comment à la métaphysique pure et aux idées abstraites nous 
préférons l'analyse psychologique et les théories de la con- 
naissance, à la controverse et aux luttes sans issue le regard 
plus libre et plus impartial de l'observateur ou de l'historien. 
Tout n'est pas progrès dans ces tendances nouvelles de 
notre théologie, de notre prédication, de notre ascétique. 
Mais nous avons une supériorité incontestée par la pénétra- 
tion de l'esprit historique et scientifique dans la théologie et 
dans la pensée catholique. Il y a là un fait qu'il importe de 
signaler. 

* * 

La vérité ne saurait que gagner au développement de 
l'histoire et du sens historique. Si un moment quelques 
catholiques ont eu peur, en voyant l'arme en des mains enne- 
mies, d'autres ont pris la pioche eux aussi et n'ont pas craint 
d'accumuler les ruines, sachant bien que « l'Eglise n'a besoin 
que de la vérité », sûrs de trouver visibles sous les décom- 
bres les réalités divines et le vieux roc inébranlable. 

Les théologiens ne pouvaient se désintéresser de ces 
études, et toujours ils ont essayé d'en utiliser les résultats 
pour établir le dogme et affirmer la tradition. Mais ils ont 
été plus lents — et cela s'explique — à transporter l'esprit 
historique dans l'étude même du dogme, à bien faire la part 
du devenir et du développement dans l'intelligence et dans 
l'explication de la vérité immuable. De là des chocs entre 
eux et les historiens catholiques de nos origines religieuses, 
— et il faut dire que les torts n'ont pas tous été d'un seul 
côté. Grâce à Dieu, la paix se fera. Déjà Franzelin et Scheeben, 
par exemple, sont remarquables par le sens historique autant 
que par l'étendue des connaissances patristiques; tous com- 
prennent que saint Thomas d'Aquin et saint Ignace d'Antioche 



60 LE DOGME ET LA PENSÉE CATHOLIQUE 

peuvent avoir la même foi sans parler le même langage ; 
nous revivons mieux, nous « réalisons mieux )), comme disent 
les Anglais, les idées dogmatiques et la théologie du passé. 
Progrès immense pour la science même du dogme : il fait si 
bon toucher, pour ainsi dire, la réalité vivante, si bon con- 
templer plus jeune et plus belle dans ses premiers bégaie- 
ments la foi qui cherche à comprendre et à s'expliquer ! 
Pourvu cependant qu'on ne croie pas que le sens historique 
tienne lieu de théologie, et que, dans ce domaine, l'étude 
des faits n'ait rien à voir avec les principes, rien à gagner en 
s'aidant de leur lumière. 

Le sens critique va de pair avec le sens historique; il est, 
à vrai dire, la condition de tout progrès dans la science, il 
est une partie de l'esprit scientifique. Ici encore les catholi- 
ques, eux aussi, ont eu à faire leur éducation. Entre la pensée 
catholique, traditionnelle, sociale, autoritaire et l'esprit cri- 
tique entrant dans les questions religieuses avec ses allures 
libres, personnelles, tranchantes, il y a eu d'abord défiance 
et antipathie. Les malentendus semés par des ennemis, des 
excès chez nos jeunes critiques, lesquels, comme on a dit fine- 
ment, ont plus d'une fois « pris un plaisir pétulant à casser 
les vitres dans l'école », un peu de jalousie peut-être et de 
susceptibilité se mêlant, chez ceux dont les idées étaient 
faites, au respect du passé et au souci légitime de ne pas 
détruire sans raison les vieilles bâtisses, — tout cela explique 
l'attitude peu bienveillante de part et d'autre. Mais ici encore 
les nuages se dissipent, et bientôt il ne restera que le profit 
pour tous d'une alliance féconde. Pour ne parler que des 
théologiens, — puisque ce sont eux qu'on oppose le plus à 
la critique, — ils ont déjà beaucoup gagné à l'esprit nouveau. 
Il a fallu abandonner de vieilles positions décidément inte- 
nables, renoncer à des arguments qui ne valaient pas, rejeter 
des textes apocryphes et des faits controuvés, devenir plus 
scientifique enfin, et c'est tout profit. D'autre part, ce qui est 
resté debout est reconnu solide à jamais, et le doute n'est 
plus scientifique sur des points jusqu'ici aigrement contes- 
tés par les protestants : l'authenticité des sept lettres de saint 
Ignace, la venue de saint Pierre à Rome, le culte de l'Eucha- 



PENDANT LE XIX' SIECLE 61 

ristie et de la sainte Vierge au second siècle, l'autorité des 
premiers Papes, etc. 

Les théologiens n'ont donc aucune raison d'en vouloir à 
la critique. Loin de là. Ils travaillent à en prendre l'esprit : 
ils pèsent leurs affirmations, ils trient leurs preuves, ils ne 
veulent employer que des pièces de bon aloi. Ils savent bien 
que la science et la vérité ne peuvent qu'y gagner, comme la 
pensée catholique elle-même resplendit d'autant plus pure 
et belle, qu'on la dégage mieux des scories et des concré- 
tions humaines. Mais il ne faudrait pas, d'autre part, sous 
prétexte de critique, faire la guerre à la théologie et à 
l'esprit de tradition, au risque de frapper sur la vérité dog- 
matique. Que la critique se critique elle-même. Il n'est pas 
de bonne méthode de faire fi des affirmations du passé, de 
dédaigner les gens du métier dans les choses de leur profes- 
sion, de nier sans avoir étudié et compris les raisons. Les 
théologiens n'ont pas coutume de croire ni d'affirmer à la 
légère ; et quand ils donnent une vérité comme traditionnelle, 
il est critique d'examiner au moins leur dire. Il y a tradition 
et tradition, sans doute, et il est important de ne pas prendre 
pour parole divine ce qui n'est qu'addition humaine; mais 
prenons garde aussi, en nous débarrassant à la légère d'une 
affirmation humaine, de rejeter des parcelles de vérité 
divine. La voix du passé, quand il s'agit du dogme, n'est-elle 
pas en grande partie Forgane de la vérité révélée ? le divin 
s'y mêle intimement à l'humain; l'enseignement authentique 
court partout à travers les vues individuelles de celui qui 
enseigne. Il est critique, encore une fois, de tenir compte 
du caractère traditionnel et conservateur de la théologie et 
de la pensée catholique. 

Montrer la théologie et la pensée catholique s'imprégnant 
du sens historique et critique, c'est dire leur attitude à 
l'égard de ce que l'on nomme « la science » ou « les 
« sciences ». Entre elles il ne devrait y avoir que sympathie : 
la science n'est-elle pas fille de Dieu comme la foi, n'est-elle 
pas, dans les obscurités du présent, le flambeau qui éclaire 
les abords du temple, et qui jette quelques lueurs troublantes 
jusque dans le sanctuaire mystérieux où Dieu nous parle et 



62 LE DOGME ET LA PENSÉE CATHOLIQUE 

se donne à nous sans se montrer? Nous ne craignons pas 
qu'elle contredise un seul de nos dogmes ; car le vrai ne 
saurait s'opposer au vrai. 

Mais à côté de la science faite il y a l'hypothèse ou la 
science en train de se faire, et il y a une certaine métaphy- 
sique de la science. Ici la réserve est prudente et scienti- 
fique. S'il faut prendre garde à ne pas repousser la vérité 
sous couleur de défendre la religion, on ne doit pas non plus 
accepter l'erreur ou s'engouer de toutes les hypothèses pour 
avoir l'air accueillant et libéral. Ayons l'esprit scientifique et 
l'amour de la vérité : ce sera la meilleure sauvegarde contre 
les enthousiasmes irréfléchis pour des nouveautés fragiles, 
et contre les résistances déraisonnables à des opinions 
sérieuses. 

A l'égard de la philosophie moderne, l'attitude, on le 
devine, est sensiblement la même. Quand la pensée catho- 
lique s'essaie à la science du dogme, et travaille à mieux 
s'expliquer ce qu'elle croit, elle fait de la théologie. La 
théologie qui cherche à se rendre compte et qui raisonne 
sur son objet, qui veut être en un mot de la théologie et non 
seulement de l'exégèse ou de l'histoire, doit nécessairement 
philosopher : pas de science de la foi sans philosophie. Saint 
Thomas et les grands scolastiques christianisèrent à cet effet 
non seulement Aristote, comme on le dit trop souvent, mais 
Aristote et Platon ; et les Papes ont maintes fois ratifié 
l'alliance de la théologie avec la philosophie scolastique, 
maintes fois condamné ceux qui n'en voulaient pas. L'alliance 
est-elle indissoluble, et ne peut-on songer à la rompre? Jus- 
qu'à présent, les essais ont tous échoué : et ceux des plato- 
niciens, et ceux des cartésiens et, dans notre siècle, ceux des 
traditionalistes en France et en Belgique, ceux des kantistes 
en Allemagne, ceux des ontologistes et des rosminiens en 
Italie. 

Que conclure? Que l'Église elle-même s'est inféodée à un 
système, et que ce système est seul vrai! Non pas cela préci- 
sément. Mais au moins ceci : que les autres systèmes sont 
faux, puisqu'ils contredisent des vérités acquises; que ce 
système est très apte à expliquer le dogme; qu'il y a enfin 



PENDANT LE XIX» SIECLE 63 

certains points de sens commun el de philosophie première, 
si je puis dire, antérieurs à tout système, dont la philosophie 
scolaslique n'est guère que la prise de possession par la 
raison philosophique; et que sur ces points le dogme catho- 
lique ne permet pas le doute. 

On s'irrite contre cette assurance des scolastiques et 
contre cette prétention à revendiquer pour eux seuls la vraie 
philosophie du dogme. Mais il faut bien que la vérité 
s'affirme : c'est son droit, et c'est son devoir. 

Il faut donc le reconnaître, la théologie a tout avantage au 
retour vers saint Thomas et vers la scolastique. Pour avoir 
voulu théologiser hors de là, quel désarroi chez tant de 
théologiens des trois derniers siècles ! 

Ce retour devait être en grande partie l'œuvre des cin- 
quante dernières années : il a coïncidé, on le devine sans 
peine, avec la renaissance de la philosophie scolastique. 
Léon XIII y a aidé de toutes ses énergies; à sa voix, le 
mouvement est devenu général, et déjà il a eu d'excellents 
effets. 

Il durera malgré les essais probables de réaction. Il faut 
s'en réjouir au nom de la théologie, au nom même de cet 
esprit scientifique qui la pénètre de plus en plus. Car, si la 
science avance par l'esprit de progrès uni à l'esprit de tradi- 
tion, nulle part peut-être plus que dans saint Thomas on ne 
trouve une heureuse union de ce double esprit, nulle part 
mieux que dans un commerce intime et assidu avec le 
docteur angélique, le théologien n'apprend à marcher avec 
son siècle sans rompre follement avec le passé. 



Il en a été de l'esprit moderne à l'égard de la pensée 
catholique à peu près comme de la cité moderne à l'égard de 
l'Église. Longtemps, il l'a regardée comme sa pire ennemie, 
il n'a songé qu'à secouer son joug. Plus d'un indice semble 
présager pour l'avenir une appréciation plus équitable, des 
dispositions plus sympathiques. Si le vingtième siècle 
revient à la justice et à la vérité, il admirera la pensée catho- 
lique, il verra comme elle est favorable au progrès de la 
à la vraie philosophie; il lui saura gré d'avoir 



64 * LE DOGME ET LA PENSÉE CATHOLIQUE 

résisté aux intolérables excès de l'esprit individuel comme 
de n'avoir pas désespéré delà raison, quand la raison s'aban- 
donnait elle-même; et qui sait? sans rien sacrifier de ses 
droits et de sa liberté, — dont la pensée catholique n'est pas 
moins jalouse pour lui que lui-même, — il lui donnera la 
main comme à une sœur plus sage et plus éclairée. 

Jean BAINVEL, S. J. 



LE NIHILISME DE TOLSTOÏ 



Le comte Léon Tolstoï est un des écrivains les plus féconds 
et des penseurs les plus hardis de la Russie à l'heure pré- 
sente. Après avoir donné au public une vingtaine de volumes, 
la plupart traduits en français, il ne se lasse pas d'envoyer 
aux revues russes des articles où se manifeste toute l'ardeur 
de sa foi philosophique. A en croire les échos qui nous arri- 
vent de Saint-Pétersbourg et de Moscou, toutes ces publica- 
tions sont là-bas recherchées avec avidité et font l'objet de 
discussions passionnées. L'influence de Tolstoï a franchi les 
frontières de son pays. En France, parmi la jeunesse des 
hautes écoles universitaires, il compte plus d'un admira- 
teur et d'un disciple, dont l'enthousiasme vient d'être ra- 
nimé par la dernière œuvre du maître, Résurrection, publiée 
en feuilleton par un journal de Paris. En Italie, il s'est 
même fondé à Squilaccia, dans la Galabre, une petite colo- 
nie organisée suivant les principes tolstoïstes. 

Une doctrine peut-elle être dégagée de l'œuvre du roman- 
cier-philosophe ? Et à quelle pensée ou à quelle négation 
philosophique convient-il de la rattacher ? 

Plusieurs courants traversent cette œuvre, et ce n'est que 
peu à peu qu'ils ont pris une direction nettement déter- 
minée. Encore viennent-ils dans la suite mêler parfois leurs 
eaux, au risque d'en troubler la pureté. 

Il semble cependant qu'on peut ramener ces courants 
divers à deux principaux : les uns aboutissent à ce qu'on 
nomme le nihilisme, les autres tendent à ce que désigne 
dans un sens large l'appellation de quiétisme. 

I 

Il faut, tout d'abord, rendre à la sincérité de Tolstoï ce 
témoignage qu'il a vécu ses livres, qu'il a mis en pratique, 
jusqu'à un certain point, ses doctrines. Ce n'est pas un litté- 

LXXXII. - 5 



66 LE NIHILISME DE TOLSTOÏ 

rateur de métier qui écrit par amour pour l'art, ou désir de 
se distraire, ou besoin de vivre. Comme, d'ailleurs, il s'est 
répandu dans un grand nombre de ses personnages, il n'est 
pas malaisé de reconstruire sa pensée intime et sa physio- 
nomie morale. 

Léon Nicolaïevitch Tolstoï naquit le 9 septembre 1828 
(nouveau style), à lasnaïa-Poliana, de la meilleure et delà 
plus riche noblesse de la Russie. Encore jeune, il perdit sa 
mère. Il a écrit, de celle-ci, dans ses Souvenirs : « Quand 
elle souriait, la joie se répandait tout autour d'elle. Si je 
pouvais seulement entrevoir ce sourire dans les moments 
difficiles de la vie, je ne saurais ce que c'est que le chagrin.» 
Elle le laissait aux mains d'un père, gentilhomme aimable 
et de grand air, « connaisseur en tout ce qui procure com- 
modité et agrément », mais sceptique et viveur. 

Il était né avec une figure assez disgracieuse. « Je suis 
resté laid, écrivait-il étudiant, et je continue à m'en désoler.» 
De là, une certaine gaucherie à se présenter en société, de la 
sauvagerie dans le caractère. Il est curieux de voir la place 
que tiennent dans les romans de Tolstoï les personnages 
aux accès soudains de timidité, aux rougeurs faciles. Se 
croyant rebuté, il commence de bonne heure à prendre l'hu- 
manité en grippe. Il se laisse aller aux rêveries solitaires et 
aussi à des mouvements d'extravagante bizarrerie. 

Avec cela, une grande tendresse de cœur. Il voudrait que 
tout le monde fût heureux et content. « Oh ! le doux temps 
de mon enfance, où je m'endormais enroulé dans mes petites 
couvertures, le visage tout baigné de larmes d'attendrisse- 
ment. La vie a-t-elle piétiné si lourdement sur mon cœur, 
que je ne doive plus jamais connaître ces larmes et ces 
transports? Ne m'en reste-t-il que le souvenir? » Parlant 
d'une liaison avec un camarade d'école: « Je ne puis penser 
sans tristesse, écrit-il, à ces sentiments frais et purs, à cette 
tendresse immense et désintéressée, qui mourut sans s'être 
épanchée et sans avoir éveillé d'écho. » 

A quinze ans, son père l'envoie étudier, en compagnie de 
son frère aîné, à l'Université de Kazan. Il y achevait à peine 
sa troisième année, qu'il prend la résolution d'abandon- 
ner l'Université et de se consacrer à la vie rustique. Il 



LE NIHILISME DE TOLSTOÏ 67 

s'établit dans ses terres patrimoniales d'Iasnaïa-Poliana, visite 
ses moujiks, s'intéresse à leur existence et à leurs travaux, 
médite des réformes. Mais bientôt il s'aperçoit qu'il ne les 
comprend pas et n'en est pas compris. Il en tombe presque 
malade, et, pour remettre sa santé autant que pour refaire 
son âme, il part pour le Caucase. Il avait vingt-trois ans. 
Là, comme sous-officier d'artillerie, il partage la vie de 
ses soldats, leurs chasses, leurs fêtes, leurs expéditions 
guerrières, et écrit sa première œuvre importante : les 
Cosaques. 

Pendant la guerre d'Orient, il passe dans l'armée active 
du Danube, puis est envoyé sous les murs de Sébastopol. Il 
s'y distingue par sa bravoure. Mais une chanson satirique 
l'empêche d'être nommé aide de camp et de recevoir la 
décoration. Il rapportait du moins de quoi écrire les Scènes 
du siège de Sébastopol. 

Sébastopol pris, le comte Tolstoï va se reposer à Saint- 
Pétersbourg. Le Caucase lui avait révélé la nature, les champs 
de bataille de Crimée lui avaient mis sous les yeux les hor- 
reurs de la guerre et aussi l'héroïsme patriotique; les salons 
de la capitale lui dévoilèrent l'hypocrisie d'une société qui 
ne subsiste que de faux semblants. Il y mena trois ans une 
vie de grandes relations. Puis, en 1857, après un séjour de 
courte durée dans ses domaines, il se met à voyager. Il visite 
ainsi la Suisse, l'Allemagne et la France, l'Italie et l'Angle- 
terre. En 1859, il était de retour à lasnaïa-Poliana et y fondait 
une école modèle gratuite. Après quelques succès, Tolstoï 
se dégoûte de son œuvre, abandonne tout et part pour 
Moscou. C'est là qu'il se maria. 

Il eut le bonheur de trouver en Sophie Andréewna une 
compagne aimante, dévouée, modeste. Dès lors, il se fixe à 
lasnaïa-Poliana. Bientôt son foyer se peuplait; et tour à tour 
treize enfants venaient y prendre place ; neuf survivent à 
l'heure présente. C'est dans cette existence patriarcale qu'il 
écrivit Guerre et Paix, Anna Karénine., deux des chefs- 
d'œuvre de la littérature russe, et ses autres nombreux ou- 
vrages, livres, articles de revues et de journaux. 



68 LE NIHILISME DE TOLSTOÏ 



II 



Dès son adolescence, Pesprit inquiet de Tolstoï s'attacha 
aux troublants problèmes de la destinée humaine. 

« Pendant toute une année, écrit-il de ce temps dans ses 
Souvenirs^ je vécus dans un isolement moral absolu, enfoncé 
en moi-même. Les questions abstruses de la destinée 
humaine, de la vie future et de l'immortalité de l'âme se pré- 
sentaient déjà à moi, et ma débile intelligence d'enfant tra- 
vaillait avec toute l'ardeur de l'inexpérience à éclaircir ces 
grands problèmes que le génie humain, dans ses plus labo- 
rieux efforts, arrive seulement à poser sans parvenir à les 
résoudre. 

« ... De tous les systèmes philosophiques, aucun ne me 
séduisait autant que le scepticisme ; pendant un temps, il me 
conduisit à un état voisin de la folie. Je me figurais qu'en 
dehors de moi il n'existait rien ni personne dans le monde, 
que les objets n'étaient pas des objets, mais des apparences 
évoquées par moi durant le moment où je leur prétais atten- 
tion, évanouies dès que je cessais d'y penser. En un mot, je 
croyais avec Schelling que les objets existent non par eux- 
mêmes, mais par leur relation avec le jnoi. Il y avait des 
minutes où, sous l'influence de cette idée obsédante, j'arri- 
vais à un tel degré d'égarement que je regardais brusque- 
ment derrière moi, dans l'espoir d'apercevoir à Timproviste 
le néant là où je n'étais pas. 

« O esprit humain ! Pauvre, pitoyable ressort de l'activité 
morale ! » 

Mais, ce ressort, l'homme le fortifie par un exercice sage- 
ment conduit. Il est naturellement de bonne trempe, quoique 
frangible : l'évidence même nous le crie. Gomment la raison 
humaine aurait-elle cette crainte de se perdre dans la folie, 
si elle n'était parfois en possession d'un état sain, si elle 
n'était par constitution capable d'atteindre au vrai ? Dans 
Tolstoï, comme dans tout sceptique, il y avait la raison 
réfléchie assistant à l'invasion sur son propre domaine de 
l'imagination et de la sensibilité. C'est à la raison à se res- 
saisir tout entière. Tolstoï ne semble pas l'avoir essayé, du 



LE NIHILISME DE TOLSTOÏ 69 

moins avec méthode et calme. Cependant c'est par là seule- 
ment qu'il aurait pu corriger ce que lui-même nomme sa 
« rage de raisonner ». 

La première chose qui glissa, entièrement et sans retour, 
de l'âme de Tolstoï, ce furent ses croyances religieuses, ses 
croyances à la religion orthodoxe. 

A vrai dire, il semble qu'il ait plutôt admiré que compris 
jamais la foi. A la maison paternelle venait parfois une sorte 
d'innocent, Gricha. Un jour, encore enfant, Tolstoï surprit 
l'innocent priant seul dans un réduit, avec des soupirs, le 
front contre terre. « Il s'est passé bien des choses depuis, 
a-t-il écrit ; bien des souvenirs ont perdu pour moi leur 
valeur et sont devenus des visions confuses ; Gricha le voya- 
geur a terminé depuis longtemps son dernier voyage ; mais 
jamais l'impression qu'il a produite sur moi ne s'effacera, 
jamais je n'oublierai les sentiments qu'il a éveillés dans mon 
âme. 

(c Gricha ! ô grand chrétien ! ta foi était si ardente, que 
tu sentais le voisinage de Dieu ; ton amour était si grand 
que les paroles coulaient d'elles-mêmes de tes lèvres — tu 
ne demandais pas à la raison de les contrôler... Et avec 
quelle magnificence tu louais la grandeur du Tout-Puissant 
lorsque, ne trouvant pas de mots, tu te jetais à terre en pleu- 
rant! » 

Evidemment, « avec sa rage de raisonner », Tolstoï ne pou- 
vait adopter comme sienne cette foi qu'il enviait. Mais aussi 
pourquoi se forger une foi que la raison n'a pas à contrôler 
et s'imaginer que telle est la véritable, l'unique foi ? La foi 
chrétienne s'appuie sur la raison, demande ses fondements 
à la raison. 

A la mort de sa mère, il pleure. Pendant les funérailles, il 
fait les signes de croix liturgiques ; mais la prière ne jaillit 
pas de son cœur. Il gémit de ne plus croire aux espérances 
éternelles. Et cependant, « dans le coin le plus reculé de la 
salle, se cachant derrière la porte ouverte de l'office, une 
vieille femme aux cheveux gris et au dos voûté était age- 
nouillée. Les mains jointes et les yeux au ciel, elle ne 
pleurait pas : elle priait. Son âme s'élevait vers Dieu; elle 



70 LE NIHILISME DE TOLSTOÏ 

lui demandait de la réunir bientôt à celle qu'elle avait 
aimée plus que tout au monde, et elle espérait fermement 
que Dieu l'exaucerait bientôt. » 

En quelques circonstances, comme un souffle de foi vient 
rafraîchir son âme : par exemple, le jour où, jeune homme, 
il va trouver, pour mettre sa conscience en règle, son 
confesseur, un vénérable religieux. On l'introduit dans une 
petite cellule du monastère et on le prie d'attendre quelques 
instants. 

« Les fenêtres donnaient sur une muraille blanche, dis- 
tante seulement de quelques pas. Entre les fenêtres et la mu- 
raille était un petit massif de lilas. Aucun son du dehors ne 
pénétrait dans la cellule, tellement que au milieu de ce si- 
lence, le tic tac régulier du balancier paraissait presque un 
bruit violent. 

<( ... Tout me parlait d'une vie nouvelle, ignorée de moi 
jusqu'à ce jour, d'une vie de solitude, de prière, de bon- 
heur tranquille. 

« Les mois passent, me disais-je, les années passent, il est 
toujours seul, toujours paisible : il sent toujours que sa 
conscience est pure devant Dieu et que sa prière est en- 
tendue ! » 

Il lui arrive même, par instants, de ressentir tout ce qu'il 
y a d'émouvant et d'auguste dans les cérémonies du culte : 

(c Un digne et respectable vieillard officiait avec la douce 
onction qui pénètre et repose l'âme de ceux qui prient. Les 
portes saintes du sanctuaire se refermèrent, et, derrière le 
rideau, lentement tiré, une voix mystérieuse murmura quel- 
ques paroles. Les yeux de Natacha se remplirent involon- 
tairement de larmes, et une douce et énervante émotion 
envahit tout son être. 

<( Enseigne-moi ce que j'ai à faire, enseigne-moi à me ré- 
sister, enseigne-moi surtout à me corriger pour toujours », 
pensait-elle. 

« Le diacre, sortant de l'iconostase, se plaça devant les 
portes saintes, retira ses longs cheveux de dessous la dalma- 
tique, et, faisant un grand signe de croix, dit avec solennité : 

« Prions en paix le Seigneur !... » Et Natacha ajoutait men- 
talement : 



LE NIHILISME DE TOLSTOÏ 71 

« Prions sans différence de conditions, sans haine, unis 
tous ensemble dans un amour fraternel! — Prions, afin qu'il 
nous accorde la paix du ciel et le salut de nos âmes », disait 
le diacre, et Natacha lui répondait du fond du cœur : « Prions 
pour obtenir la paix des anges, la paix de tous les êtres spi- 
rituels qui vivent au-dessus de nous ^ » 

Mais ce n'était là que des éclairs fugitifs ; son habituelle 
disposition d'esprit était celle qu'il nous a peinte dans Lé- 
vine, un des personnages où il a mis le plus de lui-même. 
« 11 trouvait dur de participer à des cérémonies religieuses 
sans y croire... Pendant la première messe à laquelle il 
assista, Lévine fit de son mieux pour se rappeler les impres- 
sions religieuses de sa jeunesse qui, entre seize et dix-sept 
ans, avaient été fort vives; il n'y réussit pas. Il entreprit 
alors de considérer les formes religieuses comme un usage 
ancien, vide de sens, à peu près comme l'habitude de faire 
des visites; il n'y parvint pas davantage. Car si, à l'exemple 
de la plupart de ses contemporains, il était absolument dans 
le vague, au point de vue religieux, et incapable de croire, il 
l'était également de douter complètement 2. » 



III 

Il n'y a pas lieu de beaucoup s'étonner de ce vide religieux 
chez Tolstoï. Sa mère, qu'il avait perdue en bas âge, semble 
ne lui avoir donné l'exemple que d'une religion ardente et 
expansive, mais tout extérieure et formaliste. Son père, nous 
l'avons dit, ne croyait ni à Dieu ni à la morale. Et, autour de 
lui, on ne rencontre personne à la religion forte et éclairée. 

Avec la foi au christianisme, c'est la notion même de Dieu 
qui fut bientôt atteinte en lui. Il avait à peine douze ans quand 
un de ses camarades lui raconta que les élèves de son lycée 
avaient fait une grande découverte : «Dieu n'existait pas. » — 
Cette nouvelle lui parut « très amusante, dit-il, et tout à fait 
possible ». Plus tard, quand son frère aîné, Dimitri, s'adonna 

1. La Guerre et la Paix. Paris, t. II, p. 282. 

2. Anna Karénine. Paris, t. II, p. 78-79. 



72 LE NIHILISME DE TOLSTOÏ 

tout à coup à la religion avec une passion ardente, cela 
n'éveilla chez Tolstoï que moqueries. Voltaire, qu'il lisait 
tout jeune « l'amusait» aussi beaucoup. 

A l'Université qu'il fréquenta, les professeurs commen- 
çaient leurs cours par la prière. Mais on y consacrait moins 
de temps à la question a Dieu » qu'à celle du participe pré- 
sent en latin. Dès sa seconde année à l'Université, il ne 
croyait plus à rien. Il lui restait cependant une croyance : 
« Ma seule, ma véritable croyance en ce temps-là, était ma foi 
dans le perfectionnement. Mais en quoi consistait le perfec- 
tionnement et quel était son but? Je n'aurais pu le dire^ » 

Les divers personnages sous les traits desquels s'est dé- 
peint Tolstoï vivent en positivistes et en athées. Et cepen- 
dant le fond de leur âme garde l'image de la divinité : cette 
âme est russe, elle est aussi humaine et elle ne peut « dou- 
ter complètement ». Au choc des grands événements, des 
grandes terreurs et des grandes douleurs, l'image se ré- 
veille. 

Kitty, la femme de Lévine, est prise d'un mal soudain. 
(c Seigneur, ayez pitié de nous, pardonnez-nous, aidez-nous, 
disait-il du fond de son cœur ; et lui, l'incrédule, écrit 
Tolstoï, ne connaissant plus ni scepticisme ni doute, invoque 
Celui qui tenait en son pouvoir son âme et son amour. » 

C'est que l'homme se retrouve naturellement religieux 
quand le sentiment de son impuissance l'étreint. Et cette foi 
n'est pas aveugle ni vaine. L'âme, qui lit dans la conscience 
de son néant la nécessité d'un être supérieur, voit juste, et le 
cri de détresse qu'elle jette vers lui est raisonnable. C'est 
parce que l'homme ne se suffit pas à lui-même, c'est parce 
qu'il se sent impuissant à régler les événements dont il est 
la victime, qu'il se reconnaît contraint de s'incliner devant 
un être qu'il appelle Dieu. 

Mais, alors qu'il écarte Dieu, il ne lui reste plus à voir 
dans le jeu, souvent terrible, des événements que la force 
inflexible de la fatalité. C'est ce qui arriva à Tolstoï. Fata- 
lisme tantôt doux, puisé dans ces dictons de bonnes gens 

1. Ma Confession, p. 12. 



LE NIHILISME DE TOLSTOÏ' 73 

que, dans son enfance, il avait entendu répéter autour de 
lui : « On n'évite pas sa destinée », ou bien : « A force d'aller 
mal, tout ira bien. )> Et ces sentences, assure-t-il, avaient 
exercé sur lui, aux heures difficiles, une influence calmante. 
Oui, mais c'est le calme dans l'apalhie et l'indifférence. Fata- 
lisme tantôt écrasant, comme il apparaît dans les grands 
drames de la guerre, ce mystère quia obsédé Tolstoï. 

Dans les récits militaires, vivants et saisissants, de Guerre 
et Paijc, toul^ remarque M. de Vogué, converge « vers cette 
idée, développée dans l'appendice philosophique du roman : 
l'action des chefs est vaine et nulle, tout dépend de l'action 
fortuite des petites unités; le seul facteur décisif, c'est l'élan 
imprévu qui soulève, à certaines heures, cette collection 
d'âmes en équilibre instable, une armée. Les dispositifs de 
bataille ? Qui en tient compte sur le terrain, devant les mil- 
liers de combinaisons possibles? Le coup d'œil du génie ? 
Mais le génie lui-même ne voit que de la fumée, les informa- 
tions lui arrivent et ses ordres partent toujours trop tard. 
Le chef qui entraîne ses troupes? Il entraîne dix, cinquante, 
cent hommes sur cent mille, dans un rayon de quelques mè- 
tres, et le reste le lendemain, dans les bulletins! Au-dessus 
des trois cent mille combattants qui s'égorgent dans la plaine 
de Borodino, il ne faut invoquer que lèvent du hasard, souf- 
flant la victoire ou la défaite ^. » 

Napoléon déclare la guerre à la Russie. « Ces événements 
se sont accomplis parce qii ils devaient s'accomplir^ et il arriva 
ainsi que des millions d'hommes, répudiant tout bon sens et 
tout sentiment humain, se mirent en marche de l'Ouest vers 
l'Est pour aller massacrer leurs semblables, comme, quel- 
ques siècles auparavant, des hordes innombrables s'étaient 
précipitées de l'Est vers l'Ouest, en tuant tout sur leur pas- 
sage ! » 

« Les prétendus grands hommes ne sont que les étiquettes 
de l'histoire : ils donnent leurs noms aux événements, sans 
même avoir, comme les étiquettes, le moindre lien avec le 
fait lui-môme. Aucun des actes de leur soi-disant arbitre 
n'est un acte volontaire : il est lié a priori à la marche géné- 

1. Le Roman russe. Paris, 1886, p. 300. 



74 LE NIHILISME DE TOLSTOÏ 

raie de l'histoire et de l'humanilé, et sa place y est fixée à 
l'avance de toute éternité *. » 

Les habitants de Moscou désertent en masse leur ville. 
« Ils partent parce qu'ils savaient que cela devait être ainsi. » 
— « L'activité inconsciente est seule efficace. » L'homme 
ne produit quelque chose que s'il consent à se laisser entraî- 
ner aveuglément par l'engrenage des faits. S'il veut pénétrer 
la part qu'il a dans l'histoire, il perd pied et se voit frappé 
d'impuissance 2. 

IV 

Après avoir vidé le ciel, le nihilisme de Tolstoï dépouille de 
son auréole toute autorité sur terre. Ce que nous appelons 
autorité est, à ses yeux, affaire de pure convention. Les plus 
forts ont pris puissance sur les plus faibles, les ont fait ser- 
vir à leur ambition ou à leur cupidité, et, la coutume s'établis- 
sant, ils se sont attribué le droit de commander. D'ailleurs, 
le prestige de l'autorité est fait tout entier de vaines appa- 
rences, de clinquant, de panache, de galons dorés et de 
pose. Lorsqu'on fait descendre le demi-dieu de son piédes- 
tal, qu'on lui arrache son masque et qu'on le dévisage, on ne 
trouve plus qu'un homme comme le dernier d'entre nous. Et 
Tolstoï se plaît à montrer les grands souverains dans leurs 
menues actions, leurs petites manies, leurs défauts d'hommes. 

Passant la revue de ses troupes, « l'empereur Alexandre 
resta quelque temps indécis. — « Gomment peut-il être indé- 
cis ? )) se dit Rostow ; mais cette indécision lui parut aussi 
majestueuse et aussi pleine de charme que tout ce que faisait 
l'empereur^. » 

Dans Résurrection^ il s'attache à discréditer les institutions 
judiciaires en caricaturant les juges. Le président de la cour 
d'assises fait des haltères dans son cabinet en attendant ses 
collègues. Un autre juge, celui qui arrivait toujours en 
retard, avait commencé, ce matin-là même, un nouveau 
régime pour son catarrhe d'estomac. « Il avait l'habitude 
de deviner, par toutes sortes de moyens de hasard, des 

1. La Guerre et la Paix, t. II, p. 217, 219. 

2. Ibid., t. III, p. 85, 197. 

3. Ibid., t. I, p. 275. 



LE NIHILISME DE TOLSTOÏ 75 

réponses à des questions qu'il se posait intérieurement. Il 
s'était dit cette fois que, si le nombre des pas qu'il aurait à 
faire, pour aller de la porte de son cabinet jusqu'à son siège, 
se trouvait être divisible par trois, c'est que son nouveau 
régime le guérirait. Or il n'y avait en tout que vingt-six pas; 
mais au dernier moment, le juge tricha un peu, fit un petit 
pas de plus, et arriva à son siège en comptant le vingt- 
septième. » 

Jamais Tolstoï ne se demande s'il ne faudrait pas distinguer 
la fonction de la personne. La personne peut conserver les 
petitesses, les mesquineries, toutes les défaillances et les 
lacunes de l'humanité. Le principe et la raison de l'autorité 
sont ailleurs. 

Le besoin de vivre, le droit de vivre qu'a la société impose 
à ceux qui en font partie le devoir de suivre, en vue et dans 
les limites du bien commun, la direction de celui qui est à sa 
tète, et par suite confère à celui-ci le droit de diriger, de 
commander. Qu'il y ait des usurpateurs, des tyrans, des 
chefs incapables, insouciants et prévaricateurs, ou des ma- 
niaques, il reste toujours qu'une autorité, ayant droit à 
l'obéissance, est de l'essence de toute société véritable, 
comme il reste que la société est la condition naturelle et 
meilleure de l'homme. C'est par elle seulement qu'il peut 
développer pleinement ses aptitudes comme aussi donner 
satisfaction à son besoin de bienveillance et de dévouement. 

Pour Tolstoï, l'homme qui obéit à la loi adore une « idole 
creuse ». Le citoyen soumis, c'est toujours plus ou moins le 
soldat qui suit aveuglément une consigne dont il ne connaît 
ni la portée ni l'origine. 

« Dernièrement, je passais sous la porte de Borovitsky, à 
Moscou. Sous la voûte était assis un vieux mendiant estropié, 
la tête entourée d'un bandeau. Je tirai ma bourse pour lui 
donner quelque monnaie. Au même instant, je vis descendre 
du Kremlin et courir vers nous un grenadier jeune, gaillard 
et de bonne mine dans son uniforme. A la vue du soldat, le 
mendiant se leva, épouvanté, et s'enfuit en boitillant dans le 
jardin Alexandre, au bas de la colline. Le grenadier le pour- 
suivit un moment en lui criant des injures, parce que cet 
homme avait contrevenu à la défense de s'asseoir sous la porte. 



76 LE NIHILISME DE TOLSTOÏ 

ce J'attendis le soldat, et, quand il me croisa, je lui deman- 
dai s'il savait lire. « Mais oui ; pourquoi ? — As-tu lu l'Évangile ? 
« — Je l'ai lu. — As-tu lu le passage : « Celui qui donpera à 
« manger à un affamé...» ?Et je lui citai le texte. Il le connais- 
sait et m'écoutait avec attention. Je vis qu'il était troublé. 
Deux passants s'arrêtèrent, nous écoutant. Evidemment, le 
grenadier était mal à l'aise, il ne pouvait accorder ces con- 
tradictions : le sentiment d'avoir mal agi, tout en accomplis- 
sant strictement son devoir. Il était troublé et cherchait une 
réponse. 

« Soudain, une lueur passa dans ses yeux intelligents ; il 
se tourna vers moi et dit : « Et toi, as-tu Iule règlement mili- 
ce taire? » J'avouai que je ne l'avais pas lu. <( Alors, tais-toi », 
reprit le grenadier. Et, secouant victorieusement la tête, il 
s'éloigna d'un pas délibéré*. 

« C'est le seul homme que j'aie rencontré dans toute ma vie, 
ajoute Tolstoï, qui ait résolu avec une logique serrée l'éter- 
nelle question qui se dressait devant moi au milieu de notre 
état social et se dresse devant tout homme qui se dit chré- 
tien. » En face et à l'encontre des préceptes évangéliques, 
la société civile repose sur une lettre sans esprit, sur une 
lettre morte. 

Mais Tolstoï ne s'en prend pas seulement au caractère su- 
périeur de l'autorité, il en veut à toute société qui fait appel 
à la force pour se maintenir, c'est-à-dire en somme à toute 
société humaine. Il condamne la répression violente de tout 
délit. Le nihiliste devient anarchiste. Mais ici c'est plutôt la 
tendance quiétiste qui se manifeste; nous en parlerons plus 
tard. 



Où le nihilisme de Tolstoï se donne pleine carrière, c'est 
au sujet de l'homme lui-même. Il a lu les psycho-physio- 
logistes modernes, les psychologues positivistes, et, désarmé 
par l'effet de son éducation première, il s'est livré à eux sans 
résistance. Il les suit avec une sorte de candeur enfantine, 
avec la foi aveugle du primitif à des explications figurées, 

1. Ma Religion; traduction par M. de Vogué. 



LE NIHILISME DE TOLSTOÏ 77 

qui parlent aux sens ^ Car Tolstoï, malgré sa culture, est 
resté un primitif. Le Slave a été fasciné par la pensée, la pré- 
tendue science de POccident. 

Anna Karénine^ roman hautement moral par d'autres côtés, 
est la mise en scène des doctrines de l'école de Taine et de 
Ribot. Nos sentiments sont commandés, aussi loin que nous 
pouvons poursuivre leurs racines, par les dispositions de 
notre organisme. La passion se déroule fatale comme le jeu 
de nos organes. 

Parfois Tolstoï arrête le récit pour disserter. Il le fait avec 
la gaucherie de l'écolier qui répète une leçon trop fidèlement 
apprise. Mais la leçon est toujours un système positiviste, 
lu dans un livre français. Et alors l'observateur si sagace et 
si délié, au coup d'œil si sûr comme à l'expression si nette 
et si vivante, le romancier si vraiment psychologue devient 
théoricien nuageux et lourd et pédant. En même temps, le 
simplisme de ses explications fait sourire. On se croirait en 
présence d'un homme qui, voyant sur un tableau noir le 
tracé graphique des mouvements réflexes, s'imagine avoir 
compris le mystère de la vie. 

Mais, ainsi qu'il arrive, la simplicité des solutions ne con- 
tente point son esprit, et, comme il n'en conçoit pas d'autres, 
il gémit des ténèbres où il reste enseveli, et, tout ensemble 
il prend comme plaisir à les épaissir de ses mains. Il pro- 
clame l'impuissance de l'intelligence à percer les raisons des 
choses, toutes transformées en mystères insolubles. L'esprit 
humain doit se borner à constater quelques faits, à les en- 
chaîner en quelques courtes séries : tous les pourquoi, tous 
les dessous des phénomènes, même les premiers, lui sont à 
jamais voilés. Ignorabimus : c'est la seule vérité qu'il nous soit 
donné de formuler. Et « la vie ne serait-elle pas quelque stupide 
et méchante plaisanterie qui nous est jouée par quelqu'un'^y^ ? 

1, Il est vrai que le même Tolstoï écrira plus tard : « Les sciences igno- 
rent les questions de la vie... Les réponses de toutes les sciences ne sont 
que des mots sans portée... On trouve dans la physiologie, la psycholo- 
gie, la biologie, la sociologie, une pauvreté d'esprit stupéfiante, une préten- 
tion non justifiée à résoudre des questions sur lesquelles elles ne sont pas 
compétentes. Elles n'aboutissent qu'à mettre le penseur en contradiction perpé- 
tuelle avec les autres penseurs et souvent avec lui-même. » [Ma Confession. ) 

2. Ma Confession, p. 54. 



78 LE NIHILISME DE TOLSTOÏ 

D'ailleurs, « personne n'a raison, personne n'a tort ». Si 
profond est le mystère des choses qu'elles se prêtent égale- 
ment aux affirmations opposées. « Tout ce que je pense, tout 
ce que je crois, est-ce autre chose qu'une absurdité ? » se de- 
mandait le prince André. 

Blessé grièvement à Austerlitz, le prince gît défaillant sur 
le champ de bataille, les yeux attachés au ciel. 

« Il ne vit plus rien que bien haut au-dessus de lui un ciel 
immense, profond, où voguaient mollement de légers nuages 
grisâtres. » — « Gomment ne l'avais-je pas remarquée plus tôt, 
cette profondeur sans limites?... Oui, tout est vide, tout est 
déception, excepté cela! ... Je serais si heureux, si calme, si 
je pouvais dire : « Seigneur, ayez pitié de moi ! Mais à qui le di- 
rais-je? Ou une force incommensurable, incompréhensible, 
à qui je ne puis m'adresser, que je ne puis même exprimer 
par des mots, le grand Tout ou le grand Rien, — ou bien ce 
Dieu qui est cousu là, dans cette amulette que m'a donnée 
Marie ?... Rien, il n'y a rien de certain, excepté le néant de 
tout ce que je conçois et la majesté de quelque chose d'au- 
guste que je ne conçois pas ^. » 

Tolstoï, c'est André Bolkonsky ; c'est aussi le comte Pierre 
Bézouchof. 

<( Pierre se souvenait parfois d'avoir entendu raconter que 
les soldats exposés au feu de l'ennemi dans les retranche- 
ments s'ingéniaient à se créer une occupation quelconque, 
afin d'oublier le danger. Il se disait que chacun faisait de 
même, que chacun, ayant peur de la vie, tâchait, comme ces 
soldats, de l'oublier, les uns avec l'ambition, la politique, le 
service de l'État, les autres avec la galanterie, le jeu, le vin, 
les chevaux et la chasse : « Donc, concluait-il, rien n'est 
puéril, et rien n'est important!... Tout revient au même. Tâ- 
chons seulement de nous soustraire à l'implacable réalité , 
et de ne jamais nous rencontrer face à face avec elle 2. )) 

Mais on ne chasse pas ainsi le problème de la destinée, et 
l'énigme se dressait toujours devant Tolstoï, terrible et in- 

1. La Guerre et la Paix, t. I, p. 313, 325. 

2. Ihid., t. II, p. 141. 



LE NIHILISME DE TOLSTOÏ 79 

soluble. Le spectacle ou la pensée de la mort rend la ques- 
tion plus angoissante, et Tolstoï s'est mis souvent en face de 
la mort. Il l'a peinte avec une émotion et une grandeur 
saisissantes, et aussi une désespérance affreuse, que traver- 
sent seulement de vaines lueurs. 

Dans Anna Karénine^ l'agonie du misérable Nicolas dans 
une chambre d'auberge est, a dit M. de Yogùé, « une des œu- 
vres d'art les plus achevées dont une littérature puisse s'enor- 
gueillir... Chaque parole tombe du lit de l'agonisant avec je 
ne sais quel retentissement sourd dans l'inconnu : on nous 
montre le phénomène à la fois très simple et infiniment mys- 
térieux. » Mais c'est comme un écroulement dans le néant. 

Ivan Iliitch, le vieux juge au tribunal de Saint-Pétersbourg, 
atteint d'un mal incurable, se sent mourir, s'écoute mourir. 
Il pleure sur sa situation désespérée, sur son affreuse soli- 
tude, sur la cruauté des hommes, « sur la cruauté de Dieu, 
sur l'absence de Dieu ». — « Pourquoi as-tu fait cela? Pour- 
quoi m'as-tu créé ? Pourquoi me tortures-tu si atrocement? » 
Il n'attendait pas de réponse, et pleurait de n'en pas obtenir, 
de n'en pouvoir obtenir. 

Puis cette question lui vint : « Qu'arrivera-t-il si toute ma 
vie, ma vie consciente, n'a pas été ce qu'elle devait être ? » 
Ses tortures physiques augmentent. « Une vis lui trouait, des 
coups de fusil lui broyaient les entrailles. De ce jour, com- 
mença un cri qui ne cessa pas de trois jours, et si effrayant, 
qu'entendu à travers deux portes il remplissait l'âme de ter- 
reur... 11 se tordait dans le sac noir où le poussait invincible- 
ment une invisible puissance. » Soudain, il lui sembla que 
là-bas, au fond de ce trou noir, quelque chose s'illuminait. 

Etait-ce la naissante lueur de l'aurore éternelle ? Ce mal- 
heureux qui se débat contre le néant où il sombre, va-t-il 
s'accrocher à quelque réalité stable ? Hélas, ce n'est pas la 
clarté de l'immortalité que Tolstoï fait luire aux regards du 
moribond. Ivan Iliitch se rappelle le dévouement tranquille 
de son valet Guérassim ; il vient de sentir sur sa main le bai- 
ser de son jeune fils. Et « il vit clairement, dit Tolstoï, que 
le problème qui l'obsédait s'éclairait sous toutes ses faces ». 
« J'ai pitié d'eux. Je voudrais les voir souffrir moins, les déli- 
vrer, et me délivrer moi-même de mes souffrances. Gomme 



80 LE NIHILISME DE TOLSTOÏ 

c'est bon, et comme c'est simple! pensa-t-il... Et mon mal, où 
est-il? Où es-tu mon mal?... Finie la mort! Elle n'existe 
plus. » Il fit un mouvement d'aspiration, qu'il n'acheva pas, 
et se raidit. Il était mort. 

C^est simple^ oui; mais, vraiment, c'est trop simple. Gom- 
ment croire que, pour avoir versé sur le monde cette petite 
goutte de bonté, Ivan Iliitch a rempli sa destinée? Gomment 
croire que toute notre raison d'être sur cette terre se borne 
à faire aux autres le don de sa bienveillance ? Gar, c'est à ce 
seul point que Tolstoï en est arrivé peu à peu à réduire toute la 
vie et même toute vérité. En dehors de cette vague et univer- 
selle sympathie, rien n'est vrai, rien ne vaut la peine d'arrê- 
ter un instant l'attention ou le désir de l'homme. G'est la 
seule lueur qui éclaire notre vie, la seule qui éclaire notre 
dernière démarche. Au delà qu'y a-t-il? « Dans l'infinité du 
temps, de la matière, de l'espace, une cellule organique se 
forme, se soutient un moment, et crève... Gette cellule, c'est 
moi M » Disparaît-elle tout entière? Tolstoï s'en prend amè- 
rement à l'enseignement de l'Eglise qui présente cette vie 
comme un temps d'épreuve et de mérite dont la sanction est 
au delà. Et cependant comme cet enseignement, appuyé et 
confirmé par les invincibles aspirations de l'âme humaine, 
est autrement fortifiant que ce feu follet qu'il fait luire un 
instant devant nos yeux ! Feu follet : car, nulle part, Tolstoï 
ne prend un instant la peine de justifier cette bonté à laquelle 
il réduit toute notre fonction d'être humain. Pourquoi nous 
renoncer en faveur des autres, pourquoi tendre au bien des 
autres? Nulle raison n'en est donnée. Et cependant quelque 
raison ne serait pas dé trop pour nous persuader de sacrifier 
notre intérêt pendant ce court trajet entre deux néants. 

Oui, cette solution est vraiment trop simple. Et cependant 
Tolstoï va prendre à tâche de la simplifier encore. Gette bien- 
veillance est d'autant plus parfaite qu'elle est plus incon- 
sciente. Nous l'avons entendu dire plus haut : « L'activité 
inconsciente est seule efficace. » La mort par excellence, 

1. Lévine àa^ns Anna Karénine, t. II, p. 338. 



LE NIHILISME DE TOLSTOÏ €1 

c*est la mort inconsciente, par où l'être vivant se retire silen- 
cieux d'un monde qui ne s'émeut pas de sa disparition. 

Telle est la thèse mise en scène maintes fois par Tolstoï, 
en particulier dans les Trois Morts. La barinia de Schirkins- 
ky, qui va demander en vain la santé à un ciel plus clément, 
cause bien de l'émoi autour d'elle pour mourir. Au lieu d'in- 
voquer Dieu avec ardeur et larmes, que ne se livre-t-elle à la 
fatalité ? Combien plus sage est le moujik Fédor qui agonise 
sur son poêle, résigné, gémissant à peine ! Avant de mourir, 
il lègue ses bottes neuves à un jeune gars, à la seule condi- 
tion qu'on lui achète une pierre pour sa tombe. Un matin, le 
bras maigre et velu qui pendait le long du poêle était glacé 
et livide. On enterra le lendemain le pauvre moujik dans le 
nouveau cimetière, derrière le petit bois. 

Celui-là meurt bien qui est satisfait, en mourant, de débar- 
rasser les autres de la charge qu'il est pour eux. Mais il y a 
une mort plus belle encore. 

Serioga, qui a reçu les bottes, veut, avant d'acheter la 
pierre, planter une croix sur la tombe de Fédor. A coups 
de hache, il frappe un petit frêne. « L'arbre tressaillit de 
tout son corps ; il se pencha, puis se redressa vivement, 
en chancelant avec effroi sur ses racines. Il se fit un silence. 
Mais l'arbre s'inclina de nouveau ; un craquement déchira 
son tronc ; il s'écroula de tout son haut sur la terre mouil- 
lée... Les premiers rayons du soleil, transperçant les nuages, 
éclatèrent dans Tazur et coururent sur la terre et dans le 
ciel. Les oiseaux voltigaient sous le couvert et chantaient 
éperdument des hymnes d'allégresse. Tout en haut, les 
feuilles pleines de suc murmuraient joyeusement, et les 
branches des arbres vivants remuaient lentement, majes- 
tueusement, au-dessus de l'arbre abattu et mort. » 

L'impassibilité du mourant répondant à l'impassibilité de 
la nature, l'indifférence de l'être s'abandonnant à l'invincible 
force qui le confond avec le grand tout : telle est la mort 
enviable par excellence. 

Et c'est précisément à cette impassibilité de la nature que 
l'homme ne peut se résigner. Celui qui survit proteste, vai- 
nement, contre elle. Le mourant ne peut la faire passer en 
son âme. Naturellement, il se débat avec horreur contre la 

Lxxxn. — 6 



82 LE NIHILISME DE TOLSTOÏ 

violence qui lui est faite. S'il n'espère rien au delà, l'horreur 
ira jusqu'à l'angoisse et au désespoir. Seules, les espérances 
éternelles ramèneront en son âme la sérénité. Dans l'un et 
l'autre cas, il se sent d'autre nature que l'être sans raison 
qui vit sans conscience et se couche à terre inerte. Il porte 
en lui des aspirations infinies qui ne sauraient mourir, et 
aussi, il le sent, qui ne sauraient mentir. 

Depuis quelques semaines, au milieu de cette immense 
nécropole qu'est le cimetière du Père-Lachaise, apparaît le 
monument Aujo Morts. Au centre, s'ouvre une porte dans 
l'obscurité. Un homme et une femme viennent de franchir, 
l'épouse appuyant sa main sur l'épaule de l'époux, le seuil 
suprême. Que trouveront-ils au delà? De chaque côté de 
l'ouverture mystérieuse se pressent deux théories d'êtres 
humains. A droite, ceux dont le temps est accompli, les uns 
inclinés sous la destinée, une autre affaissée sur le sol, une 
autre se retournant pour dire adieu à la vie. A gauche, ceux 
qui restent encore : ils se couvrent les yeux de leurs mains, 
ou se débattent contre la fatalité qui les pousse, ou implo- 
rent en vain pitié. Images de désespoir ou de terreur. 

En Contre-bas, dans un enfoncement creusé sous le seuil, 
un génie étend les bras sur un groupe de corps étendus, un 
enfant couché en travers des cadavres de ses parents. Et sur 
la paroi on lit ces mots : 

Sur ceux qui habitaient 

Le pays 
De l'ombre de la mort 
Une lumière resplendit. 

La pensée est belle. Pour qu'elle fût complète, le génie 
devrait lui-même ouvrir la porte suprême, et faire lire au 
seuil les paroles de vie ; et sur le sommet du monument 
se dresserait la croix, confirmation des espérances de la rai- 
son humaine et promesse assurée de la résurrection future. 
Et alors l'on comprendrait l'attitude de la vierge qui, seule 
dans le groupe des désespérés, calme, prie à genoux. Et 
l'impression de fatalité et de néant qui se dégage de ce mo- 
nument serait dissipée par le rayonnement de notre immor- | 
talité. 



LE NIHILISME DE TOLSTOÏ 83 

L'homme n'est point fait pour le néant contre lequel sa 
nature proteste, et tout nihilisme est une doctrine anti- 
humaine. 

Nous avons vu le nihiliste dans Tolstoï; reste à étudier le 
quiétiste. 



Lucien ROURE, S. J. 
{A suivre. 



PROSE ET POESIE CHEZ LES CATHOLIQUES 

D'APRÈS UN ROMAN ANGLAIS ' 



One poor scruple de Mme Wilfrid Ward retrace avec une 
grande abondance de détails la vie intime des catholiques 
anglais. La peinture n'est pas flattée, elle est exacte, mêlée 
d'ombres et de lumières. Là est la valeur littéraire du livre 
et, mieux encore, ce qu'on pourrait appeler sa valeur apolo- 
gétique. En effet, cette vérité même d'observation peut aider 
à résoudre une difficulté spécieuse et pénétrante qu'on nous 
oppose souvent du dehors et dont plusieurs chez nous n'ont 
pas laissé d'être embarrassés. 

Il y a, en eff'et, même parmi les plus convaincus, des esprits 
inquiets et exigeants, qui se demandent pourquoi l'Église, 
dans sa vie quotidienne, ne touche pas davantage à l'idéal. 
Quand ils la contemplent de loin, entourée du cortège lumi- 
neux de ses grands saints, tout en reconnaissant là un signe 
infaillible des divines prérogatives, ils ne se défendent pas 
du désir de voir cette splendeur se répandre sur plus de 
fronts. Ils ne se préfèrent pas aux hommes du passé; même, 
pour peu qu'on les presse, ils s'avoueront volontiers plus 
faibles, mais ils souff'rent pourtant de ne pas voir se réaliser 
davantage en eux et autour d'eux Paction sanctifiante de 
l'Eglise. Trop chrétiens pour ne pas se réjouir d'une sorte 
de renaissance morale dont quelques sectes séparées leur 
ont donné le spectacle, ils se désolent de se sentir inférieurs 
à des âmes nourries de moins de grâces et guidées par de 
moins sûres lumières. Toute vulgarité constatée chez un ca- 
tholique leur est doublement pénible, et ils s'étonnent de ne 
trouver que l'homme là où si souvent ont passé la parole de 
Dieu et la vertu féconde des sacrements. Leur scandale — et 
il faut enlever à ce mot tout ce qu'il peut avoir de pharisaïque 
— leur scandale ne vient pas de la multitude des pécheurs, 

1. One poor scruple, par Mme W. Ward. Longmans, 1899. 



PROSE ET POÉSIE CHEZ LES CATHOLIQUES 85 

mais de la sécurité bourgeoise des justes. La masse banale 
des bonnes gens, dont ils ne se flattent pas d'être séparés, 
leur cause une sorte de malaise ; ces bonnes gens bien réso- 
lus à cueillir les joies de ce monde et à se confesser au lit 
de mort. Quoi donc ! tout cela est-il catholique, et c'est tout 
ce que peut aujourd'hui l'antique ferment qui a bouleversé le 
monde ! 

J'exagère sans doute une impression douloureuse dont 
tous ceux qui l'éprouvent ne se rendent pas compte d'une 
façon bien précise. Mais, on ne saurait le nier, ce sentiment 
existe et tend à devenir contagieux autour de nous. Ce n'est 
pas proprement une objection, c'est une souffrance où il me 
semble voir moins d'amertume orgueilleuse que d'impuis- 
sante avidité. 

Le mal serait moins à craindre, si rien, en dehors de 
nous, ne venait donner un élément nouveau à ces inquié- 
tudes. Mais, à côté de la vieille Eglise pleine d indulgence 
et de pardon, qui ouvre à la foule ses portes toutes grandes, 
et se tient presque heureuse d'obtenir un maigre mini- 
mum de vertu, ^'autres chaires de morale, plus rigides et 
plus dédaigneuses, se sont dressées. Ici, des philosophes — 
quelques-uns sont presque des jeunes gens — se haussent, 
dans leurs leçons et leurs livres, à un idéal dont il serait 
injuste de contester la grandeur sévère. La religion qui pour- 
tant les a marqués de son empreinte et sans laquelle ils n'au- 
raient jamais fait de si nobles rêves, la religion ne leur pa- 
raît même plus suffisante à leur vie morale, au libre essor de 
leurs esprits et de leurs cœurs i. D'autres maîtres, plus pé- 
nétrants parce qu'ils ont voulu garder l'Evangile, paraissent 
aussi ne pas avoir conscience de notre commune misère. La 
littérature protestante contemporaine en France et en Angle- 
terre semble considérer la sainteté comme une chose néces- 
saire à tous et de tous les jours. Pour eux, pas de milieu, 
semble-t-il, entre convertis et réprouvés, et l'on sait ce que 
les calvinistes et les puritains veulent dire quand ils parlent 
de conversion. 

1. Cf. Maurice Pujo, la Crise morale, et tous les écrits du groupe de 
V Action morale; — aussi, un article de M. D. Mélegari sur VÉlégance mo- 
rale. {Revue bleue, 3 juin 1899.) 



86 PROSE ET POESIE CHEZ LES CATHOLIQUES 

En un mot, qu'ils s'arrêtent à leurs propres défaillances et 
à la médiocrité de ceux qui les entourent, ou qu'ils se lais- 
sent griser et décourager par les beaux programmes qu'ils 
rencontrent au dehors, plusieurs sont tentés de ne pas com- 
prendre l'attitude que garde l'Eglise en face de la morale 
des bonnes gens. 

Le roman de Mme Ward nous offre l'occasion et le moyen 
de répondre à leur secrète souffrance. Sans doute l'auteur de 
cet aimable livre n'a pas dû songer à donner à son œuvre une 
si longue portée. One poor scruple n'est qu'un roman. Mais 
comme c'est un livre d'observation presque réaliste, nous 
pourrons, en le feuilletant, philosopher à notre aise. Ceux 
qui, pour vingt raisons, ne goûteraient pas la glose, aime- 
ront, j'espère, les meilleures pages du roman. 

I 

Madge Riversdale, jeune veuve catholique, très mondaine, 
se décidera-t-elle à épouser le riche et brillant lord Bella- 
sis? Elle y tiendrait fort, non que le cœur soit en cause, mais 
pour devenir une vraie lady . Entre elle et son rêve, un tout 
petit scrupule s'est glissé. Lord Bellasis est divorcé et sa 
première femme vit encore. Presque personne ne connaît 
cet empêchement, et le drame se joue uniquement dans cette 
conscience que la nature n'a pas faite très délicate et que 
l'éducation religieuse ne semble pas avoir transformée. 
L'héroïne est bien choisie pour nous permettre d'étudier 
l'Église en présence d'une âme vulgaire. Au cours du récit, 
d'autres catholiques nous reposeront de cette peu inté- 
ressante personne. De beaucoup supérieurs à Madge, ils 
auront aussi pourtant une bonne part de prose, et par là 
compliqueront le problème. C'eût été trop naïf de placer 
Madge dans un milieu sans défaut et d'opposer la frivolité 
de la jeune femme à la perfection de son entourage. La vie 
réelle est moins simple qu'une historiette de Berquin et on 
n'évite pas les abîmes en affectant de ne pas les voir. Nous 
étudierons donc l'influence catholique aux prises avec les 
bassesses du cœur et les étroitesses de l'esprit, et nous ne 
reprocherons pas à Mme Ward d'avoir voulu faire une œuvre 



D'APRES UN ROMAN ANGLAIS 87 

de vérité, (c L'amour, dit à ce propos le P. Tyrrell, l'amour 
loyal et profond est trop sûr de lui-môme pour fermer les 
yeux devant les imperfections de l'objet aimé, et cette atti- 
tude d'impartiale critique en face du parti que nous servons, 
plus froide en apparence, comporte cependant plus de foi, 
de respect et de ferveur tranquille, qu'un idéalisme extra- 
vagant qui a besoin pour durer de ne pas regarder la réa- 
lité. )) 

Voici donc, regardée en face, une légère créature qui ne 
me semble pas taillée dans le rêve, et que, sans avoir passé la 
Manche, plus d'un, je pense, reconnaîtra. 

Madge entre en coup de vent chez son amie, Laura Hurst- 
monceaux, tombe dans un fauteuil et commence ex abrupto : 

« Je n'en peux plus, Laura, quelle après-midi assommante ! 

— Ah ! et vous venez vous reposer chez moi ! voilà qui est gentil ; 
mais qu'avez-vous eu à faire ? 

— Chercher une toilette de deuil : demi-deuil, bien entendu; mais il 
fallait l'essayer aujourd'hui même, dit la petite dame en fermant les 
yeux. 

— Mais pour qui ? dit Laura, en essayant de mettre dans sa voix 
un accent de sympathie éventuelle qui s'adapterait aux circonstances. 

— Mon mari ! dit Madge, ouvrant les yeux et se levant brusque- 
ment. 

— Votre mari ? Mais, ma chère... 

— Oui, je sais bien, il y a beau temps que j'ai quitté le deuil et 
depuis vous avez vu sur moi toutes les couleurs de l'arc-en-ciel ; après 
tout, un peu plus d'un an était bien assez quand on pense... » 

Elle s'arrêta et de sa voix plus grave Laura fit un écho plein de con- 
viction à ce quand on pense. 

« Quand on pense, reprit Madge, que depuis deux ans nous ne nous 
parlions plus ! Tout de même, juste deux ans après sa mort, j'ai trouvé 
un demi-deuil exquis. Les nuances violettes sont bien mieux comprises 
qu'autrefois... » 

Laissons-la bavarder et donnons plus rapidement qu'elle 
la raison de ce demi-deuil qui succède à toutes les nuances 
de l'arc-en-ciel. Est-ce une ingénieuse façon de varier sa toi- 
lette? Madge en serait capable; mais, pour cette fois, elle 
obéit à une considération plus sérieuse. Elle doit passer 
quelques jours chez ses beaux-parents qu'elle n'a plus revus 
depuis la mort de son mari. Il est de toute convenance 
que la couleur de ses robes ne contraste pas trop avec la 



88 PROSE ET POESIE CHEZ LES CATHOLIQUES 

tristesse de la vieille demeure où les cœurs sont encore en 
deuil. 

Madge ne se met pas en route sans répugnance. George 
Riversdale, son mari, ne lui a laissé que de pénibles souve- 
nirs, et, d'ailleurs, quelle qu'ait toujours été pour elle la bonté 
du squire^ son beau-père, elle sait, par expérience, combien 
la vie de Skipton est monotone. L'ancien manoir catholique 
est en retard de près d'un siècle sur la vie mondaine dont 
elle s'est fait une impérieuse habitude, et toutes les brillantes 
inutilités dont elle a rempli au départ un nombre invraisem- 
blable de malles ne suffiront pas à la distraire dans cette 
atmosphère lourde d'ennui. Mais alors pourquoi partir ? 
D'autant que le moment est mal choisi. Lord Bellasis semble 
tout à fait épris de la jeune veuve; il vient passer quelque 
temps à Londres, et ce superbe mariage serait peut-être bien- 
tôt conclu. C'est vrai, mais précisément, comme effrayée par 
l'imminence d'un tel bonheur, cette tête légère a eu besoin 
spontanément de se recueillirpendant quelques jours. Elle ne 
soupçonne pas encore pour quelle grave raison elle n'a pas 
le droit de songer à cette union, mais vaguement elle se rend 
compte que tout n'est pas légitime dans sa coquetterie et ses 
espérances. D'instinct elle a songé à l'asile de Skipton, et 
voilà comment, dans sa jolie robe violette, et au milieu de 
ses malles épanouies, seule, dans sa chambre, Tancienne 
élève du Sacré-Cœur se met à penser à Dieu. 

Elle était assise près de la table, et, ouvrant une boîte d'argent, elle 
prit un marron glacé. L'effet du bonbon lui fut agréable et la calma, et 
elle resta immobile pour en savourer à son aise et plus nettement la 
douceur. Ses pensées s'éclairèrent. 

« Oui, certes, j'ai beaucoup à faire ; il faut que je me prépare à la 
confession : il y a si longtemps, depuis Pâques!... » 

Le marron glacé était tout à fait fondu. Madge était démangée du 
besoin d^une autre sensation ; elle tira un flacon de violette et le res- 
pira longuement. Puis elle alluma une cigarette. Et la voici bientôt ré- 
duisant le coussin d'une main nerveuse et s'étendant sur la causeuse 

« Je ne puis pas voir le P. Clément (moine qui recevait l'hospitalité 
chez les Riversdale) ; que je suis drôle d'avoir pensé à me confesser 
à lui! Maintenant qu'il est là, sa tête me crispe. Quelle insupportable 
idée a eue ma belle-mère de le faire venir ici pour me convertir ! 
Pauvre de moi, si elle savait comme mes amies me trouvent sainte... 

(Nuages de fumée, somnolence.) « Ce serait bien plus commode d'aller 



D'APRES UN ROMAN ANGLAIS 89 

à un Père servite de Londres qui ne saurait rien de raa vie passée... 
Mais il y a tant à faire à Londres, ici j'aurai plus de loisirs... J'étais 
si bonne, si sage dans ce vieux temps de ma vie paisible ici quand je 
commençai à être malheureuse, et le P. Clément était... je voudrais 
bien pourtant n'avoir pas été si rude envers lui aujourd'hui... Allons ! 
il vaut mieux se lever et aller se préparer à la chapelle... neuf mois!.., 
et moi qui y allais jadis tous les quinze jours !... » 

Madge se lève, va vers la table, met la main sur un livre de prières, 
mais sans le prendre. Au lieu du livre, elle prend une photographie 
et s'arrête à la regarder. 

C'est un souvenir de la dernière fête chez lord Bellasis. 
Images et désirs reparaissent. « Quel ennui, s'il allait épou- 
ser Gécilia Rupert ! » La femme de chambre frappe, entre et 
est brusquement congédiée. Très agacée, Madge tombe à 
genoux et fond en larmes. 

ce Oh ! que je suis malheureuse ! Il faut, il faut que j'aille à la con- 
fession, et je ne peux pas, je ne peux pas, je ne peux pas... Personne 
n'est gentil pour moi... j'entends personne chez les saintes gens... 
oh ! pourquoi suis-je venue dans cette horrible maison. Elle m'épou- 
vante... La chapelle me donne une peur... oh ! une peur terrible de 
mourir ! » Ses larmes la calmèrent, a Je suis trop énervée, dit-elle^ 
je ne suis pas assez calme pour me confesser. Le Père y sera encore 
ce soir. Vraiment, ce serait maintenant trop dur de faire l'examen de 
conscience. » 

Un marron glacé, une cigarette, un instantané profane, 
voilà, je pense, une curieuse manière de se préparer à la 
confession ! Qu'elle essuie vite ces larmes nerveuses et se 
recueille pour de bon. Sinon, ce n'est pas la peine d'être ca- 
tholique ! Voilà le verdict de la morale sévère ; pour nous, 
sans aller si vite, remarquons simplement que cette pauvre 
âme tient à l'Église par un fil plus résistant qu'on ne croirait. 

Tout est vain en elle ; mais, du moins, sa conscience ne la 
laisse pas tout à fait tranquille, et dans ce malaise, d'ailleurs 
très égoïste, il y a comme un hommage rendu à l'idéal et une 
chance lointaine de salut. 

D'ailleurs nous n'avons pas encore assez vu l'étrange 
sécheresse de ce cœur de femme et comment ce qu'il y a de 
meilleur en elle est atrophié par la légèreté et l'orgueil. 
Dans ce manoir d'ennui quelque chose devrait pourtant 
occuper la visiteuse. Un petit cercueil l'attend dans le caveau 



90 PROSE ET POÉSIE CHEZ LES CATHOLIQUES 

de Skipton, et Madge la frivole et l'étourdie ne doit pas, ne 
veut pas partir sans s'être agenouillée près de la dépouille 
de son enfant. 

Et la vision souvent rejetée comme importune lui revient, ce regard 
unique de la petite figure chiffonnée, si grave, si plein d'expression. C'est 
avec ce regard qu'ils viennent au monde, comme fatigués de leur 
propre connaissance et ayant conscience de leur intense personnalité. 
Ils le perdent bientôt : bains et maillots, hochets et biberons, mala- 
dies et colères, tout les réduit bientôt à n'être plus qu'une petite forme 
humaine sans intelligence et sans vie. Pour réaliser le mystère de 
leurs âmes, il faut avoir assisté à cette première rencontre qui vous 
remplit d'une crainte sacrée. 

Madge avait senti un peu confusément cette révélation quand on 
avait étendu devant elle la chétive créature. Ses yeux s'étaient fixés 
avec une immense surprise sur le visage de son enfant. Ce bébé n'était 
pas comme ceux qu'elle avait vus chez ses amies ; c'était une vraie 
créature humaine, son meilleur ami, une âme qui à travers la frêle 
enveloppe transparaissait. 

Quelques heures après sa naissance, l'enfant était mort. Il y 
avait cinq ans de cela, tous ces souvenirs affluaient au cœur 
de Madge dans la retraite de Skipton et rouvraient la source 
des larmes. 

Malheureusement sa famille trop empressée avait escompté 
ce moyen de conversion. Rien de plus juste; mais pourquoi 
si souvent mêler à notre zèle je ne sais quel air de défiance 
ou de bravade ; pourquoi la châtelaine est-elle à l'affût der- 
rière une fenêtre épiant la jeune femme qui prend le chemin 
du caveau? Madge l'aperçoit, s'exaspère et, rebroussant che- 
min, porte une cigarette à ses lèvres avec une insouciance 
affectée. Le soir, sa belle-mère, irritée et consternée, viendra 
ramasser les allumettes qui souillaient cette terre sainte, et 
voilà comment Madge n'a pas visité le cercueil de son enfant. 

Mais rien n'est définitif dans la vie intime de ces âmes 
d'oiseau. La nuit est venue et toute la famille s'est réunie à 
la chapelle. Avant la bénédiction, le P. Clément prononce 
un petit discours. Vers la fin, Madge fait son entrée à 
la tribune. L'air de la chapelle, les lumières, la voix du 
prêtre, tous les souvenirs remués, la grâce enfin la pré- 
parent à une vraie prière. Elle reste à genoux, la tête dans 
les mains, immobile et recueillie. Il est si rare de la voir se 



D'APRÈS UN ROMAN ANGLAIS 91 

poser ainsi. Ne souriez pas, la bonté de Dieu n'est pas dé- 
daigneuse, et la paix descend très douce sur la pauvre enfant 
en détresse. Ce n'est plus la jeune femme frivole de tout à 
l'heure, c'est la petite Madge du Sacré-Cœur de Paris qui 
autrefois courait à la chapelle pour y laisser ses troubles 
d'enfant. Elle se sent plus proche du cercueil que, malgré 
tout, elle n'oublie pas, elle s'agenouille en esprit tout auprès 
et reste en prière même quand tout le monde est parti. 

Nerf et impressions, direz-vous; non pas : en dépit de tout, 
c'est une chrétienne. A côté d'elle l'auteur a placé un dilet- 
tante sans religion précise, également capable de s'attendrir 
dans l'atmosphère d'encens d'une chapelle et de faire une 
prière à Minerve sur les ruines du Parthénon. Comme le dit 
très à propos Mme Ward, « pour Madge, ce sera ou beau- 
coup plus ou beaucoup moins ^ ». Médiocre ou non, encore 
un coup, elle est chrétienne et ne se reposera dans les émo- 
tions religieuses que lorsque sa conscience sera en paix. Il 
faut qu'elle dise un oui ou un non dans la lutte qui se poursuit 
en elle. C'est oui^ elle veut se confesser, et la voilà qui se 
prépare. Or voici que, malgré l'encens et la douceur des sou- 
venirs évoqués tantôt, la paix s'en va. La vraie dévotion ca- 
tholique ne se paie pas d'émotions ni de phrases, et elle est 
dure pour ceux qui veulent partager leur cœur. Madge exa- 
mine sa conscience en s'aidant de son livre de prière. Les 
questions nettes , brusques , tranchantes , se succèdent : 
« Etes-vous prête à quitter les occasions de péché?... » Madge 
lambine, l'heure passe, le dîner sonne, et il est trop tard. 

Gomme elle rentre en pleurant chez elle, elle rencontre sa 
femme de chambre stupéfaite : 

« Madame n'a pas dit quelle robe elle mettrait ce soir? » Madge s'ar- 
rêta ; ce point-là était toujours intéressant. 

« Ma tea-gown réséda... non, non, la demi-toilette bleue. Ah ! que 
mes cheveux sont en désordre ! Vite, Gélestine. » 

Et pendant qu'on répare ce malheur, elle prend une décision 
suprême : 

1. Mme W. Ward fait ailleurs une remarque analogue : « Dans un pareil 
état d'âme, une femme qui aurait eu moins de foi vivante que Madge aurait 
joué aux émotions religieuses. Mais non, sur ce sujet, elle était mal à l'aise, 
tout à fait mal à l'aise. » 



92 PROSE ET POESIE CHEZ LES CATHOLIQUES 

(c Ah î comme ce serait triste d'être vraiment bonne, n'est-ce pas ? 
On est bon, ici ! on est même saint ! Et moi, cela m'étouffe. Je partirai 
demain matin, embaHez tout pendant le dîner. » 



II 

Nous la retrouverons tout à l'heure ; pendant qu'elle fait 
ses malles, voyons de plus près ce monde catholique où elle 
a pensé mourir d'ennui. L'occasion est bonne, car plusieurs 
invités sont réunis dans la maison hospitalière. A côté du 
vieux squire, de sa femme, qui était tantôt à la fenêtre, et de 
leur fille Mary, voici une toute jeune fille, nièce des Rivers- 
dale, et un autre parent, Marmaduke Lemarchant, officier 
qui vient de donner sa démission. 

L'impression dominante est d'une tristesse terne et mo- 
notone (^wZ/). 

« Que c'est ennuyeux, disait Hilda, à la veille de partir pour Skipton; 
je suis presque sûre que, sauf papa (sa mère était une protestante con- 
vertie), les Riversdale sont la famille la plus assommante d'Angleterre. 
Je sais bien qu'à la vérité, comme répète maman, ils sont admirables de 
générosité et de foi; mais quoi, ils sont ennuyeux, c'est dans le sang! » 

Sans doute, il y a ennui et ennui, et sur d'autres lèvres ce 
jugement n'aurait aucune importance. Mais Hilda n'est pas 
une jeune fille vulgaire ; sa mère, très distinguée et très 
pieuse, tout en lui donnant une foi profonde, l'a élevée dans 
le goût des choses de l'esprit et de l'art. C'est presque une 
enfant encore, et déjà elle a des lumières ou des lueurs sur 
des questions qu'aucun Riversdale ne s'est jamais posées 
dans le manoir endormi. En effet, chez ces braves gens, l'acti- 
vité de l'esprit est comme arrêtée. Presque rien ne les inté- 
resse. La chasse et les bonnes œuvres remplissent leurs 
journées interminables. 11 semble qu'ils redoutent les livres 
et la vie. Du reste, tout leur fait peur. Quand le jeune Mar- 
maduke a parlé de s'engager, la famille a levé les bras au 
ciel. Il est parti cependant, il a été un officier exemplaire, 
prenant goût à son métier et imposant, par la noblesse de 
sa vie, le respect de ses convictions. N'importe. La famille 
n'était pas tranquille, et la vieille tante revenait incessamment 
à la charge. Il a bien fallu se rendre. 



D'APRES UN ROMAN ANGLAIS 93 

« Mon neveu est très bien, écrivait lady Riversdale dans un bulle- 
tin de victoire ; son père et sa mère ont vu quelle faute ils avaient faite 
en le laissant partir pour l'armée, dangereuse carrière pour n'importe 
quel jeune homme ; ils ont fini par le décider à donner sa démission, 
il reste à la maison comme tout fils aîné devrait faire. » 

Ce brave garçon si docile ne s'est pourtant pas résigné 
sans souffrance. 

« Voilà; il faut que je sois paisible, et casanier, et fidèle aux vieilles 
traditions. Chasser tant que je voudrai, dire mes prières, rester hon- 
nête homme et bon vivant comme mes oncles et arrière-grands-oncles. 
D'honnêtes gens, certes, et si bons; mais, quant à servir leur pays et à 
avoir quelque utilité sociale, grand Dieu î les braves gens, ce n'est 
jamais entré dans leurs têtes... » 

Je sais bien, et Mme Ward sait mieux encore, ce que les 
catholiques peuvent dire pour leur défense. 

« Vous avez de sérieuses objections contre l'armée, dit le jeune 
auteur Fieldes à Hilda ; savez-vous que cela cadre avec une des diffi- 
cultés que j'ai souvent eues à propos de l'éducation catholique ? Je la 
trouve trop timorée, plus propre à écarter la tentation qu'à préparer à 
lui résister... 

— Voilà qui est superbe, répond Hilda, du fils des persécuteurs 
à la fille des persécutés. Et dites-moi donc, je vous prie, qui nous a, 
pendant des siècles, écartés de la vie nationale ; qui nous a fermé les 
collèges de notre pays ; qui nous a imposé ces habitudes de retraite 
craintive et cette tradition de fainéantise ? Je serai ravie de le savoir. » 

La riposte est bonne et le contradicteur n'a rien à lui oppo- 
ser. Mais enfin la persécution aurait beau jeu si elle nous 
donnait le droit d'oublier que le catholicisme est une reli- 
gion de vie. Sous quelque prétexte d'orthodoxie ou de pru- 
dence qu'on les couvre, nous nous refuserons toujours à 
reconnaître l'action directe de l'Eglise dans cette paresse et 
cette torpeur. Tout ce qui est bon, tout ce qui est beau, tout 
ce qui est vivant est à nous de droit, et, ne serait-ce que dans 
une pensée de zèle, nous devons toujours enrichir notre 
âme pour que son rayonnement soit plus chaud et aille plus 
loin. N'est-il pas triste de penser au bien qu'auraient pu faire 
les admirables vertus des Riversdale et de voir l'éloignement 
que Skipton inspire non seulement à une mondaine comme 
Madge, mais à une enfant sérieuse et chrétienne, comme 
Hilda ? 



94 PROSE ET POESIE CHEZ LES CATHOLIQUES 

Suivons ces petitesses déplus près et par le menu. Avec 
une aimable délicatesse, Mme Ward recule dans les temps 
lointains la scène caractéristique que je vais résumer. Au mo- 
ment où la mère de Hilda y pense, ce n*est plus qu'un sou- 
venir, les choses ont marché depuis, et aujourd'hui, sans 
nul doute, une catholique aurait des idées plus larges et plus 
bienveillantes; mais enfin voici à peu près de quelle manière 
lady Hélène Riversdale travaillait, il y a quarante ans, à don- 
ner le plus pur esprit du catholicisme à Jeanne, sa cousine, 
nouvellement convertie. 

C'est un jour de pluie. Les deux jeunes femmes sont au 
grand salon de Skipton. Hélène demande si Jeanne a vu dans 
le Tablet une censure très sévère à^Adam Bede^ le dernier 
roman de George Eliot. — Oui, Jeanne l'a lue et cet article 
lui a paru étroit et injuste. — Court silence. Hélène travaille 
plus activement à sa couture. On lui permettra de dire à sa 
cousine que, sans doute, celle-ci ignore que c'est un péché 
mortel de lire de pareils livres i. — Silence de Jeanne qui ré- 
pond par un hochement de tête assez provocateur. — Hélène 
continue : « Sans doute, on ne peut pas en un jour tout ap- 
prendre aux convertis; mais... puisqu'elles sont seules toutes 
deux, qu'on lui permette de faire observer que le vrai mo- 
ment pour la méditation du matin est avant la messe... après 
déjeuner, ça ne va pas aussi bien. — Toujours même silence 
au camp ennemi. — Infatigable, Hélène aborde le chapitre 
des indulgences. Sa cousine ignorait sans doute (les conver- 
tis ne savent pas ces choses) combien d'indulgences on peut 
gagner par an, quand on choisit bien ses jours. — La pa- 
tience de Jeanne est presque à bout. Elle répond sèchement : 
Hélène ignore sans doute que sa cousine a un directeur à qui 
elle laisse le soin de sa conduite... — Maladresse, cette men- 
tion du directeur amène une nouvelle insinuation. On dit que 
Jeanne se confesse au P. Newman, et — si on permet cette 
remarque — un ancien clergyman ne peut bien savoir ces 
sortes de choses... 

Pour le coup, Jeanne n'y tient plus. Elle se dresse et 
quitte la place en laissant au cœur de sa cousine cette 

1. Il va sans dire que Jeanne a lu Adam Bede sans penser à l'ombre d'un 
péché véniel. 



D'APRES UN ROMAN ANGLAIS 95 

flèche empoisonnée : « Je vais me coucher et finir Adam 
Bede. » 

Encore une fois, c'est là une page du passé. Depuis, dans 
ces deux âmes droites et bonnes la souffrance a fait son œuvre 
ordinaire de rapprochement et de paix. Quand Jeanne a perdu 
son mari et est restée seule avec Hilda, elle n'a pas trouvé 
de plus chaudes sympathies qu'à Skipton , et, en retour, 
quand la mort est venue dépeupler la vieille maison catho- 
lique, personne n'a pleuré comme Jeanne les malheurs des 
Riversdale. 

Le squire — un grand et robuste vieillard — est plus 
aimable, plus bienveillant que sa femme, mais ses idées 
n'ont pas plus d'envergure. D'ailleurs, a-t-il des idées ? Sur 
toutes choses, il répète de confiance ce qu'il a toujours en- 
tendu dire. Quand on parlait jadis devant lui du cardinal de 
Westminster, il branlait la tète d'un air de profonde défiance : 

« Mon père disait souvent que le docteur Wiseman était un jeune 
emballé. » 

Hélas! il y a beau temps que le cardinal a cessé d'être 
jeune, et quant à ces emballements prétendus, la con- 
version de Newman a montré qu'ils étaient prévoyante 
sagesse; mais le père du squire est mort avant 1845, et, 
d'ailleurs, pour ces cerveaux immobiles, les leçons de l'his- 
toire ne prouvent rien. Jusqu'à la mort le vieillard répé- 
tera : 

« Je ne connais pas l'archevêque, mais mon père disait souvent que 
le docteur Wiseman était un jeune emballée » 

Là se bornent ses connaissances sur le mouvement reli- 
gieux de son temps. Non que M. Riversdale ait, de na- 
ture, un jugement faux. Quand il s'agit de ce qui concerne 
les petits intérêts quotidiens, il voit fort juste; mais rien n'a 
jamais éveillé chez lui les curiosités de l'esprit. La chasse au 
renard et la prière remplissent sa vie. Il prie comme un moine 
et va régulièrement porter lui-même de la soupe aux pauvres 
vieilles infirmes du village. Très bon d'ailleurs, très humain 

1. Pour comprendre ceci, il faut se rapporter à l'histoire de JViseman, par 
M. Wilfrid Ward. Cf. Études, 5 octobre 1898. 



96 PROSE ET POESIE CHEZ LES CATHOLIQUES 

et ne connaissant d'autre crise morale que la difficulté de 
pardonner à un homme qui aurait tué un renard dans les 
bois de Skipton. 

Son neveu Marmaduke lui ressemble. Gomme il est né 
trente ans plus tard, il a eu, dans sa première jeunesse, la 
tentation d'une vie sérieusement utile à son pays. Mais l'in- 
fluence de la famille et la torpeur héréditaire ont calmé ces 
inquiétudes, et, à chaque fois qu'on rencontre cette mâle 
et généreuse figure, on ne songe pas sans tristesse aux 
préjugés et aux courtes vues de cette éducation man- 
quée. 

Avec beaucoup, peut-être avec trop d'art, pour nous éclai- 
rer pleinement sur la vraie valeur et sur les insuffisances de 
Marmaduke, l'auteur met en scène un jeune écrivain, extrê- 
mement brillant, curieux de toutes choses, esprit raffiné et 
subtil, cœur assez vide et très vain. On ne s'explique pas 
bien comment les Riversdale ont pu se résoudre à inviter un 
pareil hôte, et on est aussi étonné de le rencontrer à Skipton 
que si l'on trouvait un numéro du Mercure de France dans 
une gentilhommière de Vendée. Du reste, le portrait est 
peint de main de maître et les phrases de Mark Fieldes 
sont si séduisantes qu'on tremble un instant de voir Hilda, 
fascinée, oublier la loyale beauté de son cousin pour s'épren- 
dre de ce Trissotin barbouillé de philosophie. Mais qu'on 
laisse faire Mme Ward. Au plus beau des discours de 
Fieldes elle intervient pour nous montrer ce qu'il y a de 
livresque et de vain dans ses belles idées. 

Il vient d'écrire, d'enthousiasme, un article sur « la morale 
du sacrifice )>. Le feu prend soudain aux rideaux du salon 
où il va débiter sa marchandise. Marmaduke est là et se pré- 
cipite. Quand tout est éteint et qu'on panse les mains brûlées 
du jeune homme, Fieldes, qui avait disparu, revient encore 
un peu pâle; il était allé chercher les pompes. 

J'ai dit que cette âme distinguée comprenait toutes choses. 
Elle excelle partant dans l'analyse des sentiments religieux. 
Fieldes — bien entendu — n'a aucune religion; mais la vue 
d'une robe blanche de moine lui inspire des transports, et 
quand il passe, dans la rue, au chevet d'une église, il maudit 
éloquemment la libre pensée. 



D'APRÈS UN ROMAN ANGLAIS 9T 

« Oh ! — cria-t-il, presque à haute voix — faudra-t-il que toutes les 
églises s'écroulent? Oh! non, malgré tout, gardons le crucifix pour 
sauver la femme ! » 

On a beaucoup loué en Angleterre, chez les catholiques 
surtout, cette création de Mme Ward. Pour moi, tout en ren- 
dant justice à cette sûreté de pinceau et à la finesse de cette 
ironie, je regrette que l'auteur ait un peu compromis sa thèse 
par une évidente partialité. Certes, Mark Fieldes existe; mais 
il est loin, par bonheur, d'incarner à lui tout seul la jeunesse 
de notre temps. Ne voit-on pas ce que le roman eût gagné 
d'ampleur et de puissance à mettre en face de l'idée catho- 
lique, vivante, mais un peu diminuée par de légères défail- 
lances, l'idée vivante aussi de l'angoisse religieuse et de 
la poursuite ardente et généreuse de la vérité. Ni Hurrel 
Froude, ni Gordon, ni beaucoup d'autres ne ressemblent à 
Mark Fieldes. Voilà ceux avec qui j'aurais voulu voir Marma- 
duke aux prises. Sur quelques points il leur aurait été infé- 
rieur; qu'importe! Le roman doit être l'image de la vie, et 
d'ailleurs l'auteur de One poor scruple garde dans son jeu un 
atout décisif. Pourquoi n'avoir pas plus de confiance dans 
notre cause et laisser croire, en choisissant de trop indignes 
adversaires, que nous sommes moins assurés de la victoire 
définitive? 

III 

Mais le moment n'est pas venu encore de jouer notre der- 
nière carte ; car il y a encore trop à dire sur nos amis de 
Skipton. 

La plupart des lecteurs catholiques — édifiés de cette vie 
de prière et de bonnes œuvres, — ne se doutent probablement 
pas qu'on puisse trouver à redire à la religion des Riversdale. 
Sur ce point-là ils nous semblent défier toute querelle, et nous 
ne voudrions voir autour de nous que de pareils exemples 
de foi solide et de charité. Plusieurs cependant, en dehors 
de nous, partant de principes tout opposés aux nôtres, sont 
surpris péniblement de trouver chez de vrais catholiques 
cette totale absence d'inquiétude et cette tranquille atti- 
tude en face des invisibles réalités. Pour un protestant, 
comme pour certains philosophes de notre temps, la religion 

LXXXII. — 7 



98 PROSE ET POESIE CHEZ LES CATHOLIQUES 

ne va pas sans un certain mysticisme où le sentiment a au 
moins autant de place que la froide raison. On ne définit pas 
exactement ce que l'on entend par sentiment religieux^ mais 
on semble admettre communément que cette émotion ne va 
pas sans une sorte d'intensité dans la douceur ou dans la 
tristesse. N'est-ce pas l'impression vague et séduisante que 
laisse la somme religieuse de M. Sabatier et certains catho- 
liques, comme je l'insinuais au début de cet article, n'ont-ils 
pas été mal à l'aise quand, au sortir de pareilles lectures, ils 
ont rencontré avec sa prose monotone la vie chrétienne de 
tous les jours. Il y a là, dans quelques esprits sincères, un 
mélange d'erreur et de vérité sur lequel notre roman peut 
jeter quelque lumière et que le P. Tyrrell démêle avec une 
rare finesse. 

D'après lui, non seulement Madge, mais encore les Rivers- 
dale eux-mêmes sont des âmes irréligieuses. La frivolité de 
la première, l'apathie des autres, ne sont pas compatibles 
avec le véritable sentiment religieux. Or ce ne sont pas là 
des créatures d^exception. L'humanité moyenne leur res- 
semble. Le protestantisme ne semble pas avoir soupçonné 
cette commune impuissance. L'Eglise sait mieux « tout ce 
qu'il y a dans Thomme » et elle agit en conséquence. 

Rien que ce mot « naturellement irréligieuses » heurtera la suscep- 
tibilité d'une oreille protestante. Pourtant je ne l'ai pas laissé tomber 
par mégarde. Tandis que tout homme est capable de foi et d'une fidé- 
lité essentielle à la loi de Dieu, il est indéniable que très peu sont, par 
une inclination naturelle, religieux, au sens ordinaire du mot. Il y a 
des tempéraments de poète et de mystique et, de même, quoique peut- 
être en plus grand nombre, mais toujours un peu exceptionnels, des 
tempéraments religieux. La plupart n'ont pas naturellement beaucoup 
d'ardente sympathie pour la sainteté, le mysticisme et l'héroïsme. 
Leurs intérêts sont ailleurs, et là même où se cachent les sources de 
ces nobles choses, elles ne jaillissent guère avant que la vie ait donné 
ses plus cruelles leçons. Ainsi les jeunes gens, au sortir cje la foi néga^ 
tive et de l'innocence des premières années, quand ils passent le seuil 
de la vie réelle, ne sont pas ordinairement religieux; tandis que, l'or- 
dalie passée et les illusions tombées, quand tout nous échappe, nous 
nous mettons à penser à nos âmes. 

Or, la religion catholique ne se dissimule pas cette humaine faiblesse 
et entend s'y accommoder. Evidemment un tempérament religieux, un 
certain complexus de dispositions mentales, morales et même physiques, 
est une condition favorable à la sainteté héroïque; mais il faut affirmer 



D'APRÈS UN ROMAN ANGLAIS 99 

bien haut que, pour se sauver il n'est pas nécessaire d'être religieux, 
au sens protestant du mot. L'Eglise nous le montre bien en regardant 
l'état religieux comme une vocation extraordinaire. Non que, dans sa 
pensée, toute âme naturellement religieuse doive se plier à cette forme 
particulière de vie, ni que tous ceux cjui l'acceptent aient pour 
autant un tempérament religieux; mais l'Eglise nous indique par sa 
conduite que, dans sa pensée, « la voie de la perfection » est quelque 
chose d'extraordinaire et de supernormal,.. 

La première pensée de l'Eglise est pour ces foules de l'humanité 
moyenne qui ne sont pas et ne peuvent pas être en sympathie naturelle 
d'esprit et de cœur avec la plupart des commandements qu'on leur 
impose. Cultivés ou non sur les autres points, en fait de religion, ce 
sont des enfants. A ces âmes Dieu demande la foi et Tobéissance aux 
commandements (programme qui, dans certaines crises fort rares, 
implique l'héroïsme et le martyre), mais il n'attend pas d'elles ces raf- 
finements de sainteté, cette attention soutenue aux choses divines, qui 
dépendent en si grande partie des inclinations naturelles et qui d'ail- 
leurs ne supposent pas toujours un tempérament de martyr. Il y a une 
certaine piété bourgeoise, positive et commune, où se mêle beaucoup 
de grossièreté spirituelle et qui se résigne, sans souffrance, aux imper- 
fections et au péché véniel. Or, cette piété est souvent fondée sur une 
foi très solide et prête à courir au gibet plutôt que de renier Dieu ou 
l'offenser gravement. Et, d'autre part, une certaine élégance de discer- 
nement moral, une certaine délicatesse de dévotion, est chez quelques- 
uns la garantie d'une piété plus exquise que solide et profonde. La 
piété du saint est à la fois exquise et solide, celle du martyr peut être 
souvent cachée par bien des fautes et des misères qui ne laissent pas 
deviner la profondeur et la générosité de sa foi. 

Calvinistes et puritains ne semblent pas se douter de la distinction. 
D'un trait de plume, ils séparent les « convertis» et les réprouvés. Qui 
n'a pas une âme religieuse, ou assez de gravité pour l'avoir un jour, 
n'a pas grande chance d'être « sauvé », quand même on n'aurait à lui 
reprocher aucun manquement sérieux à la loi divine. Honnêteté et 
bonnes œuvres pèsent peu dans la balance, s'ils ne se sentent pas 
en état de grâce et s'ils ne sont pas convaincus qu'ils sont sauvés. 
On insiste beaucoup sur ces sentiments et on attache peu d'importance 
à une justice prosaïque et vulgaire. Le culte de respect et de crainte 
qui pour nous, catholiques^ est à la base du culte d'amour, est pour eux 
abject et indigne j c'est presque une faute. 

D'où il faut conclure que le ciel protestant n'a pas de place pour la 
grande majorité des hommes, foule commune qui n'a pas le sentiment 
de la présence divine, qui se passerait bien d'aller à l'église et de 
pratiquer les commandements, mais enfin qui reste honnête et fidèle, 
croit en Dieu, le craint, honore sa loi et l'aime enfin d'un amour so- 
lide et peu démonstratif, comme certains enfants turbulents et dissipés 
aiment leurs parents. 



100 PROSE ET POESIE CHEZ LES CATHOLIQUES 

Prenez, par exemple, Madge Riversdale. Que cette couche de frivo- 
lité mondaine puisse couvrir un fond de foi solide, que la religion 
garde prise sur une âme naturellement aussi peu religieuse, voilà ce 
qui paraîtra inconcevable à un protestant et tout à fait naturel à un 
catholique ordinaire. 

Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de m*excuser sur la 
longueur de cette citation : il faudrait être bien peu au cou- 
rant de certaines inquiétudes d'esprit contemporaines pour 
ne pas reconnaître l'opportunité de cette lumineuse discus- 
sion. Voyons comment ces principes généraux vont s'appli- 
quer au cas particulier des Riversdale. La difficulté n'est 
plus la même que pour Madge, puisqu'il s'agit d'expliquer 
comment des chrétiens fervents peuvent avoir une vie intime 
si étroite et si peu intense. 

Voici un état psychologique dont le protestantisme ne peut s'accom- 
moder. Là où il n'y a pas d'Eglise pour servir d'intermédiaire entre 
Dieu et nous, l'âme se trouve ou bien en contact direct et mystique 
avec Dieu, ou bien elle reste dans l'éloignement et l'indifférence. C'est 
tout ou rien. Gomme un enfant sans tutelle, s'il n^estpas naturellement 
bon, personne ne lui apprendra à le devenir. Mais si Dieu a confié à 
l'Église la tutelle des âmes, s'il lui a donné le pouvoir de les conduire 
à lui, il y aura un terme moyen, les âmes qui seraient peu disposées 
par inclination aux émotions religieuses mais qui, cependant, se sou- 
mettent et s'abandonnent à l'autorité visible qui doit les façonner à de 
plus hautes sympathies. 

D'ailleurs, ne nous trompons pas aux apparences; ces 
hommes qui nous paraissent moins raffinés sont en réalité 
capables des plus admirables vertus. 

Chez le squire Riversdale et chez Marmaduke Lemarchant, rien par 
nature, qu'une solide humanité; aucune note mystique, aucune vibra- 
tion religieuse, et cependant nous sentons que leurs vies prosaïques 
sont gouvernées, réprimées, rectifiées par l'autorité de l'Eglise catho- 
lique. « A première vue, rien de mystique en eux, dit Fieldes, tout indique 
le robuste sportsman, le rude Anglais, honnête homme et grand chas- 
seur. Pourtant^ à la première occasion, un de ces cavaliers en habit 
rouge serait capable de tous les héroïsmes. Hommes d'action, non de 
réflexion, race de peu de paroles et de vaillantes prouesses. » 

Ce sont là précisément ces hommes d'un type si unromantic^ d'une foi 
solide mais peu brillante, livrés aux besognes ordinaires de la vie qui, 
en temps de persécution, « étaient prêts chaque jour à donner leur 
sang pour la foi, regardant le martyre comme un strict et simple devoir 



D'APRES UN ROMAN ANGLAIS 101 

dont on ne devait pas songer à s'enorgueillir ». Et s'il y a dans ce type 
une certaine étroitesse de sympathie, un certain manque de curiosité 
et d'intelligence qui nous offusque, nous pouvons bien nous demander, 
si avec notre nature bornée, l'étroitesse n'est pas jusqu'à un certain 
point la condition et le prix delà force ; si, à une époque critique comme 
les persécutions, là où la décision du jugement et l'énergie de l'action 
sont nécessaires, la largeur des vues et la multiplicité des sympathies 
ne peuvent pas devenir une source de faiblesse. Comparez Mark 
Fieldes et Marmaduke; ne voyez-vous pas que la force et la droiture 
de celui-ci seraient peu compatibles avec la versatilité des idées et des 
affections qui rendent celui-là un personnage bien plus intéressant, 
mais aussi bien moins digne d'estime? 

Certes, de grands esprits et de nobles cœurs peuvent s'élargir à 
tout comprendre sans rien perdre en intensité et en profondeur ; mais 
nous ne parlons ici que des hommes ordinaires et des facultés moyennes. 
Un homme qui, toute sa vie, s'est rangé sans discussion au principe 
héréditaire que la mort est préférable au déshonneur et que le men- 
songe est essentiellement mauvais, est, en toute apparence, beaucoup plus 
capable de mourir pour la vérité qu'un autre homme qui a beaucoup 
philosophé sur la véracité et sur l'honneur. Celui-ci, en effet, est moins 
solidement attachéà ces maximes très sages et universellement admises, 
parce qu'il a constaté combien leur base purement théorique est faible 
et mal établie. Ainsi, de ceux qui ont reçu la foi comme un héritage, 
qui l'ont acceptée sans discussion et, par une longue habitude, en ont 
imprégné toute leur vie. Vous pourrez regretter la façon étroite et peu 
intelligente dont cette foi s'est implantée en eux ; mais enfin ce sont 
là précisément les témoins les plus prêts à combattre et à mourir 
pour elle^ tandis que des chrétiens plus cultivés et plus intellectuels 
oscillent dans leur adhésion, temporisent et parfois succombent. A 
prendre la nature humaine telle qu'elle est, comment ne pas recon- 
naître que la plupart ne sont pas appelés à retenir d'une autre manière 
leurs convictions religieuses, morales, philosophiques et politiques. La 
connaissance raisonnée est et doit être réservée à un petit nombre qui 
a pour mission de façonner et de ])urifier peu à peu le grand corps de 
doctrine qui (ixe les croyances de la multitude. 

Nous n'entendons pas dire que l'étroitesse prosaïque dont nous 
parlons soit indispensable à la force d'âme. Non; mais, d'après nous, 
l'habitude de la spéculation théorique et la culture incessante des déli- 
catesses de la sensibilité sont une cause à'énervation qui a besoin d'être 
contre-balancée et corrigée. Le correctif se trouve dans l'idéalisme 
enthousiaste qui caractérise les grands saints, — des âmes comme Au- 
gustin et François, Thérèse ou Ignace, — natures où se combinent mer- 
veilleusement les aspirations mystiques et les plus indomptables éner- 
gies... La mission de l'Église ne saurait se borner à ces âmes rares 
qui, d'instinct, sympathisent avec ses doctrines et ses volontés; elle se 
doit autant et peut-être davantage à ces multitudes qui ont besoin d'être 



102 PROSE ET POÉSIE CHEZ LES CATHOLIQUES 

guidées plus ou moins aveuglément par l'obéissance à la tradition et à 
Tautorité, troupe vulgaire qui, sans cette conduite, errerait à l'aven- 
ture comme des brebis sans pasteurs. 

On aurait mal compris la pensée du P. Tyrrell si on avait 
vu dans cette discussion une apologie satisfaite et enthou- 
siaste de tout ce qui se fait chez nous. Oh ! non, tout n'est 
pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, et on ne 
chercherait peut-être pas avec tant de subtilité des rai- 
sons d'indulgence, si on n'avait pas soi-même longtemps 
souffert du spectacle de ces inévitables vulgarités. On n'es- 
saie pas de fermer les yeux à ce spectacle, mais on se de- 
mande si le meilleur moyen de relever le niveau moral de la 
foule est de faire miroiter devant elle l'idéal chimérique 
d'une impossible imperfection. 

On a vu déjà et on verra encore que, de son côté, Mme 
Ward n'entend dissimuler aucune de nos faiblesses. C'est 
pour cela que d'un crayon méchant, mais très sûr, elle a 
dessiné la silhouette peu aimable de lady Riversdale. Y a-t-il, 
en effet, chose plus déplaisante que cette rigueur presque 
pharisaïque, cette promptitude aux soupçons et au scandale ? 
On l'a entendue tantôt prononcer le nom de New^man, et on 
a deviné l'imperceptible mouvement d'épaules qui accentuait 
la défiance vis-à-vis du grand converti et une sorte d'irrita- 
tion et de mépris. Hélas ! tout cela n*est pas vrai que dans le 
roman, et on ne voit pas sans une fièvre impatiente cette 
admirable figure discutée, jugée, condamnée par une si 
étroite cervelle et une si complète ignorance. Cependant, 
n'imitons pas cette intolérance et, jugeons avec plus de calme 
la très pieuse châtelaine. Un moment viendra où nous lui 
rendrons encore plus justice. 

En attendant, remarquons au milieu même de ces pe- 
titesses comment elle reste fidèle au principe fondamental 
que l'Eglise inculque à tous ses enfants. Madge a une âme ; 
il faut à tout prix sauver cette âme. Cette même idée inspire 
toutes les démarches du vieux squire et de Marmaduke au- 
près de la jeune étourdie. Au cours du livre, une protestante 
raconte — avec un persiflage amusé — comment elle a mis 
Marmaduke en campagne en lui insinuant que la vertu de 
Madge était en danger. 



D'APRES UN ROMAN ANGLAIS 103 

« Il s'est hâté hors de ma chambre, dit-elle, la lance au poingcomme 
un chevalier partant pour la croisade ! Marmaduke à la rescousse ! Et 
tout ce beau feu pour cette puérile abstraction a l'âme de Madge » ! 

L'inquiétude du squire n'est pas moins touchante. II se 
sent embarrassé devant cette créature de légèreté, de vanité, 
d'insouciance qui lui ressemble si peu. Il aime cette âme, 
pourtant, et voudrait à tout prix l'empêcher de se perdre. 
II tâtonne péniblement autour du difficile problème ; mais 
son cœur n'est pas hésitant comme son esprit, et il déborde 
d'une chaude tendresse qui devrait faire pleurer la froide 
enfant. 

« ma fille, croyez-moi, lui dit-il, au moment où Madge s'enfuit à 
l'improviste, croyez-moi, rien n'en vaut trop la peine. Je suis peut-être 
resté trop écarté de la vie et je puis ne rien entendre à la vôtre, à celle 
qui vous attend, à ce que le monde vous réserve. Il y a peut-être là 
autant de charme que de danger, mais regardez la vérité bien en face. 
Partout où vous irez, avec qui que vous vous trouviez, rendez-vous ce 
témoignage que vous ne vous trompez pas vous-même; nous ne vou- 
lons pas vous retenir ici malgré vous. Choisissez une vie à votre goût, 
mais qu'elle soit sûre. Si vous ne voulez pas de mes avis, allez à meil- 
leur et mieux informé que moi ; mais, petite Madge, — et la main du 
vieillard s'appuyait doucement sur les épaules de sa belle-fille, — n'allez 
pas au monde, pensez-y bien, pensez-y bien! » 

Pendant ce discours, Madge était à la fois touchée par la 
bonté du squire et par la peur de manquer le train. Pauvre 
« petite Madge » qui ne sait pas à quelles terribles angoisses 
elle court d'un cœur si léger ! 



Henri BREMOND, S. J. 



{A suivre. 



CHATEAUBRIAND A LA SORBONNE 



Les murs vénérables de la Sorbonne ont dû, ces jours-ci, se 
renvoyer en échos indéfinis et graves le mot de « sincérité ». 
Jamais peut-être on n'en parla tant que le 12 décembre dernier. 

M. Pabbé Bertrin établissait, dans une thèse excellente, la 
sincérité religieuse de Chateaubriand^. Cela a mis en cause la sin- 
cérité de bien des gens, même celle de Voltaire, comme on verra. 

MM. Croiset, Crouslé, Larroumet, Faguet, Aulard, Gazier, 
siégeaient au bureau. Ils se sont partagés sur certains détails et 
sur le fond même du débat; mais ils ont été unanimement d'ac- 
cord pour reconnaître la sincérité de M. Bertrin. Quel dommage 
que l'usage ne comporte pas des remercîments au jury, quand il 
annonce au candidat la décision de la Faculté ! M. Bertrin, à son 
tour, eût pu louer la sincérité avec laquelle ses juges lui confé- 
raient le grade de « docteur es lettres avec mention honorable ». 

Un puriste aurait peut-être éprouvé quelque surprise de voir la 
sincérité tirée en des sens assez divers. Heureusement M. Larrou- 
met était là, pour faire entendre à tous que a la sincérité a ses 
degrés, comme toutes choses ». Avec cette réserve — ou cette 
hardiesse — tout était sauf, à moins d'épiloguer sur cette 
réserve même. Et il semble bien que, dans l'auditoire, quelques- 
uns y fussent assez disposés. Mais, après un murmure d'une 
seconde, l'auditoire n'a pas insisté. Je ferai de même. Il y a, 
d'ailleurs, d'autres choses plus intéressantes qui ont été dites et 
dont je voudrais que l'écho vînt jusqu'à nos lecteurs. 



I 

Voilà donc, pour aller droit au fait, Chateaubriand sur la sel- 
lette. Par ce temps de retentissants procès politiques, on fait son 
procès religieux; il s'agit de savoir s'il a eu la foi, la vraie, la foi 

1. La Sincérité religieuse de Chateaubriand, par l'abbé G. Bertrin, pro- 
fesseur à l'Institut catholique de Paris. I.ecoffre. In-18, pp. 410. 



1 



CHATEAUBRIAND A LA SORBONNE 105 

chrétienne, disons mieux — M. Aulard a eu raison de signaler 
la différence — la foi catholique. 

C'est à se croire revenu aux jours de l'Inquisition. Et comme 
ce seul souvenir donnait un air singulier à ce tribunal de doc- 
teurs es lettres appelés à décider d'une cause en somme théolo- 
gique. Il est vrai qu'avec M. Bertrin comme enquêteur, la besogne 
était plus facile. 

Dans son enquête, M. Bertrin s'est beaucoup occupé de Sainte- 
Beuve. M. Crouslé aurait mieux aimé le silence sur le célèbre 
critique. C'était fort difficile : Sainte-Beuve étant le principal 
témoin à charge, il fallait bien examiner ses dires et qualifier 
sa personne. M. Bertrin y a-t-il mis, comme le lui a reproché 
M. Faguet, « quelque maladresse », c'est-à-dire « une adresse trop 
raffinée » ? Mon Dieu ! la discussion des textes a bien ses périls 
et ses tentations ; peut-être est-ce la raison pour laquelle on n'en 
trouve pas un seul, je crois, dans l'étude de M. Faguet sur Sainte- 
Beuve*. Mais j'incline très fort à penser que M. Bertrin n'est point 
excessif, puisque, dans tous les points de ce que Ton a appelé 
son « réquisitoire », il se rencontre avec M. Faguet^. 

Voici, d'ailleurs, « ce réquisitoire » : Sainte-Beuve craignait 
d'être dupe; il était jaloux, il était sensuel, il était impie. De 
là ses attaques contre Chateaubriand. Je crois que M. Bertrin a 
simplement l'adresse de prouver ce qu'il avance. Si c'est un tort, 
ce n'est que le tort d'avoir raison. Il en est de plus humiliants. 

M. Croiset, et plus encore, M. Larroumet ont insisté sur le cas 
de Sainte-Beuve, pour essayer de l'expliquer autrement que ne l'a 
fait M. Bertrin. 

Sainte-Beuve a écrit Port-Royal ; comment l'oublier ? Et, juste- 
ment, de son commerce assidu et prolongé avec ces ascètes, ne 
lui est-il pas resté dans l'esprit un type de chrétien, type modèle 
dont il rapprochait, comme malgré lui, quiconque voulait passer 
pour un vrai fidèle ? Chateaubriand, plus que personne, devait 

1. Politiques et moralistes du dix-neuvième siècle, 3® série, p. 184-235. 

2. Tous les traits de caractère signalés dans l'analyse de M, Bertrin le 
sont aussi dans l'analyse de M. Faguet. La rencontre évidemment se borne 
là, le but des deux auteurs n'étant pas le même. Ce n'est qu'en passant et 
comme par hasard que M. Faguet fait mention des attaques contre Cha- 
teaubriand. 



106 CHATEAUBRIAND A LA SORBONNE 

être confronté avec ce type, lui qu'on a presque traité en Père de 
l'Eglise du dix-neuvième siècle. 

Or, à côté des Pensées, de Pascal, le Génie du Christianisme 
paraît bien « frivole ^ ». Et puis, quelle différence entre les vies 
et entre les âmes? Chez les solitaires, une austérité, une pureté 
tout évangéliques ; tandis que le cœur de René, pour lui emprun- 
ter une comparaison, est tout semblable « au puits de la savane 
Alachua, dont la surface paraît calme et pure », mais dont le fond 
cache (c un large crocodile que le puits nourrit dans ses eaux ». 

Dès lors, comment ne pas conclure que cet homme « n'est pas 
arrivé au bonheur de croire » ; qu'il « s'est précipité dans un 
grand rôle » où il entrevoyait le succès? Et, sur cette conclusion, 
comment s'empêcher d'étendre la main, au nom de la justice et 
de la vérité, pour dénoncer ce « tragédien », pour lui arracher 
son masque ? 

A ces attaques pressantes M. Bertrin a fait de justes réponses 
qui n'ont pu convaincre M. Larroumet. Celui-ci a trouvé que 
l'auteur dans sa discussion était un « lutteur frotté d'huile », et 
que sa thèse était « écrite avec talent » ; mais il a déclaré qu'il 
ne pouvait accepter ses conclusions, « surtout sur Sainte-Beuve ». 

Il est dur de recevoir de ces déclarations quand on se croit 
sûr, par l'évidence, d'avoir raison. M. Crouslé a paru le com- 
prendre, et, immédiatement, reprenant une à une, avec autorité, 
les réponses de l'abbé, pour les faire siennes, il l'a félicité d'avoir 
définitivement écarté les calomnies soulevées contre la mémoire 
d'un vrai croyant. M. Larroumet a-t-il été convaincu par 
M. Crouslé?... Cette ténacité à défendre Sainte-Beuve est bien 
singulière. Il était « extrêmement intelligent », personne n'en 
doute; mais comme il avait l'âme petite! Et l'on voudrait qu'il 
n'eût pas commis bien des petitesses ! C'est vouloir un miracle. 
Alexandre Dumas n'était pas si exigeant, et, après avoir regardé 
de près dans la vie de cet homme, il écrivait : <( C'est un goujat^. » 
Le mot est dur; est-il injuste ? 

1. Je réunis dans cet alinéa quelques mots saillants de Sainte-Beuve contre 
Chateaubriand. 

2. C'est à M. Edmond Biré que Dumas écrivait cette condamnation de 
Sainte-Beuve. — Pour qui voudrait avoir une idée des faciles évolutions de 
Sainte-Beuve, suivant la loi de l'intérêt, lire une Causerie de M. Biré (C/nt- 
v'er*, 8 aoûtl889). 



CHATEAUBRIAND A LA SORBONNE 107 



II 

Je n'ai pas la prétention d'ajouter un chapitre au livre si bien 
conçu et si finement écrit de M. Bertrin. Il me paraît cependant 
qu'il y aurait eu quelque intérêt, pour sa thèse, à examiner la valeur 
apologétique du Génie du Christianisme, Il me paraît aussi que 
sur ce point Chateaubriand est encore son meilleur avocat. Voici 
ce qu'il écrit dans ses Mémoires. 

En supposant que l'opinion religieuse existât telle qu'elle est à l'heure où 
j'écris maintenant *, le Génie du Christianisme étant encore à faire, je le 
composerais tout différemment; au lieu de rappeler les bienfaits et les insti- 
tutions de notre religion au passé, je ferais voir que le christianisme est la 
pensée de l'avenir et de la liberté humaine... Reste à savoir si, à l'époque 
de l'apparition de ce livre, un autre Génie du Christianisme , élevé sur le 
nouveau plan dont j'indique à peine le tracé, aurait eu le même succès. En 
1803, lorsqu'on n'accordait rien à l'ancienne religion, qu'elle était l'objet du 
dédain... il était peut-être utile d'exciter les regrets, d'intéresser l'imagi^ 
nation à une cause si méconnue, d'attirer les regards sur l'objet méprisé, 
de le rendre aimable avant de montrer comment il était sérieux et salutaire. 

... Sans illusion sur la valeur intrinsèque de l'ouvrage, je lui reconnais 
une valeur accidentelle : il est venu juste à son moment 2. 

Chateaubriand, voulant écrire un tel livre, est-il équitable de 
lui demander autre chose ? Oui, si l'on prouve qu'un tel livre 
n'était pas à écrire. Mais qui donc l'a prouvé? Est-ce que tous les 
raisonnements ne se brisent pas contre ce fait que le Génie du 
Christianisme donna aux esprits « un heurt qui fit sortir le dix- 
huitième siècle de l'ornière et le jeta pour jamais hors de ses 
voies ' » ? 

M. Brunetière le disait à Saint-Malo avec autant de largeur 
d'esprit que de justesse. 

Chateaubriand n'est pas un théologien, un raisonneur, un dialecticien. 
Mais on ne saurait trop le redire ; qu'importe le détail quand l'idée princi- 
pale est juste^ quand elle est profonde, quand elle est féconde* ? ... Lais- 
sons les vaines disputes; il y a plus d'une manière de composer un livre. 

... Ce qu'il y a d'étrange, encore aujourd'hui, c'est que l'on continue 

1. Le livre des Mémoires, d'où ce passage est tiré, a été écrit en 1837 et 
revu en 1847. — Ces idées étaient déjà exprimées dans les Préfaces ou la 
Défense du Génie. 

2. Mémoires d'outre-tombe (Éd. Biré), II, p. 290-292. 

3. Ibid., p. 285. 

4. C'est le mot même de Chateaubriand : « L'auteur ne défend rien de son 
livre, hors l'idée qui en fait la base. » {Défense du Génie, § IV.) 



108 CHATEAUBRIAND A LA SORBONNE 

d'opposer la faiblesse des arguments du Génie du Christianisme à la force 
apologétique des Pensées ; et, ce qu'il y a de certain, c'est qu'au fond, quand 
on y regarde avec un peu d'attention, les raisons générales de croire sont 
exactement les mêmes pour Pascal et pour Chateaubriand •. 

Maintenant qu'il a repris sa chaire, M. Larroumet pourra dis- 
cuter à loisir ce rapprochement. Pascal et Chateaubriand^ et, si 
les écrits des papes étaient plus familiers à la Sorbonne d'au- 
jourd'hui, Léon XIII et Chateaubriand : quels iniéresssinis sujets 
de leçon! Ceci n'est point un paradoxe. Le Génie du Christia- 
nisme et les admirables Lettres sur l'Église et la civilisation'^ — 
qui sont fort dissemblables, je le sais — se ressemblent pour- 
tant en ce point qu'on les peut réduire toutes deux à cette pensée 
maîtresse : toutes les parties hautes et belles de la nature hu- 
maine trouvent, dans la religion catholique, comme une inépui- 
sable source de progrès, d'élévation, de perfection incomparables. 
Or, cette concordance admirable et unique ne s'explique que par 
la vérité de Tunique catholicisme. 

Il y a des démonstrations plus fondamentales, d'un procédé 
plus sévère et plus rigoureux. Celle-ci est très oratoire et très 
populaire^, ce qui ne veut point dire qu'elle manque de solidité ni 
de profondeur. Elle prend tout l'homme ; voilà pourquoi Léon XIII 
s'en est servi, en écrivant à son peuple de Pérouse ; voilà pour- 
quoi Chateaubriand devait la préférer, lui qui n'était qu'un homme, 
et non un philosophe, ni un savant, ni un théologien. Le rappro- 
chement suffira-t-il pour garantir l'orthodoxie de Chateaubriand? 
Oui, je pense. 

M. Larroumet a comparé le Génie à une belle musique, et il a 
ajouté : « On peut bien écrire la musique d'une messe, sans croire 
que la messe est un mystère divin. » Cela arrive tous les jours, 
malheureusement. Mais jamais un homme qui;n'a pas la foi ne 
s'en fera l'avocat comme Chateaubriand. Macaulay a écrit une 
page magnifique sur l'Église romaine; il y a, dans Taine, des 

1. Conférence prononcée à Saint-Malo, le 7 août 1898. Revue des Deux 
Mondes, 1898, p. 968. — H y a trace, dans cette conférence, de la théorie sur 
la croyance que défend M. Brunetière. Voir, sur cette théorie, les articles du 
P. Bremond dans les Études (5 et 20 mars 1897), et l'opuscule du P. Gau- 
deau : Le besoin de savoir et le besoin de croire. 

2. Œuvres du cardinal Pecci, I, p. 317. 

3. C'est encore le mot de Chateaubriand : a Ce dont vous avez besoin 
d'abord, c'est d'un ouvrage religieux qui soit pour ainsi dire populaire. » 
[Défense du Génie, § II.) 



CHATEAUBRIAND A LA SORBONNE 109 

phrases toutes semblables à celle de Montaigne qui sert d'épi- 
graphe au Génie du Christianisme. Ce ne sont là que des aveux 
d'adversaire loyal ; de vrais plaidoyers, les seuls croyants peu- 
vent avoir l'idée et le cœur d'en écrire. M. Larroumet a fait un 
voyage en Orient, comme Chateaubriand; a-t-il songé un instant, 
lui qui est pourtant un artiste, a faire un livre comme le Génie 
du Christianisme ? 

II;I 

Laissons Touvrage et venons à la vie. M. Croiset l'a jugée bien 
peu chrétienne, bien peu janséniste, quoiqu'il y eût, paraît-il, 
des jansénistes autour de Chateaubriand*. Appelant bravement les 
choses par leur nom, M. Larroumet a dit que Chateaubriand avait 
été dévoré par « l'orgueil et la luxure ». Et tous deux ont conclu : 
Que penser de la foi d'un homme dont la vertu est si fragile? 

M. Bertrin a répliqué, avec raison, que c'était depuis long- 
temps la condition de la nature humaine que d'être inconséquente; 
avec Ovide, beaucoup d'hommes ont à se reprocher de se dérober 
à des devoirs certains; on a le droit de dire qu'ils sont inconsis- 
tants, mais non qu'ils sont fourbes. J'ajoute que ce n'est point 
Pascal qui se fût étonné des inconsistances de Chateaubriand : 
n'appelait-il pas les hommes des «orgues bizarres, changeantes, 
variables »? 

Ces messieurs, plus exigeants que Pascal, ont semblé vouloir 
que les chrétiens fussent, sur ce point, à part de l'humanité : on 
a une très haute idée du christianisme à la Sorbonne. Quoi 
d'étonnant? L'ombre de Richelieu plane sur ce palais des lettres, 
sans parler de celle de Robert Sorbon. Cela n'a point empêché, 
d'ailleurs, M. Larroumet, au sujet d'une histoire galante concer- 
nant Xavier de Maistre, de déclarer, en propres termes, que cela 
n'était rien. Pourquoi donc alors reprocher si sévèrement à Cha- 
teaubriand ses galanteries? Est-ce que les Bretons seraient tenus 
à un code plus rigide que les Savoyards? Mais ceci n'est qu'une 
chicane. 

Ce qu'il faut dire, c'est que la morale catholique condamne 
nettement les « abattements de cœur » de René. Elle ne parle ni 
de « philtre », ni « d'idéale ivresse », ni de « caprice », ni de 

1. Nouvelle Revue, 15 juillet 1899, p. 284. 



110 CHATEAUBRIAND A LA SORBONNE 

(( robe de Nessus* », ni « d'instinct terrible et charmant^ ». Elle 
parle tout simplement du devoir d'être chaste; et avec d'autant 
plus d'intransigeance que « pour maîtriser et tenir la nature la 
plus ardente », il y a mieux que « l'honneur chevaleresque », je 
veux dire la grâce de Dieu. 

Quelle belle occasion s'offrait à M. Bertrin, s'il y eût pensé, de 
faire, en une esquisse rapide et brillante comme celles de Cha- 
teaubriand, tout un traité de la grâce; de montrer le jeu délicat 
de cette force que notre lâcheté peut rendre inerte, mais qui, 
ardemment aspirée, « s'élève dans l'âme, l'enivre, la pousse » 
jusqu'aux plus hauts sommets de l'héroïsme ! Sur ces sommets, 
il y en a qui habitent; d'autres y tendent; d'autres les regar- 
dent, sans pouvoir se résoudre à mettre définitivement le pied sur 
les chemins qui y mènent, chemins escarpés « où la vertu grimpe 
plutôt qu'elle ne marche ». De ceux-ci fut Chateaubriand. 
Qu'est-ce que cela prouve ? Tout contre son courage, rien contre 
sa foi. 

Un simple rapprochement. Maupassant était sûrement un homme 
intelligent, M. Larroumet n'en disconviendra pas. L'était-il dans 
ces heures honteuses où « il goûtait largement le plaisir de satis- 
faire tous les penchants primitifs^ »? Oui encore, bien que son 
intelligence alors fût comme enchaînée et endormie par l'animal 
qui était en lui, et qui est en nous tous. Ainsi la foi de Chateau- 
briand dans ses moments d'oubli. Il n'en faut pas davantage pour 
établir que ni l'intelligence ni la foi ne sont des puissances tou- 
jours dirigeantes. Mais quel philosophe conclura sensément que, 
là où la direction fait défaut, la puissance a disparu? Quel chré- 
tien surtout ne sait, par expérience, que, dans son âme de pé- 
cheur, la foi demeure, « empreinte de Dieu, si forte qu'il ne peut 
la perdre, et tout ensemble si faible qu'il ne peut la suivre », 
comme disait si bien Bossuet? 

Au moment où il a commencé le Génie^ Chateaubriand avait 
failli dans la foi ; les « erreurs » abondent dans VEssai sur les 
réi>olutioJis. Il a senti qu'on se ferait de ce livre une arme contre 
sa (( sincérité ^ » ; il a écrit le Génie tout de même, comptant, 

1. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe, I, p. 100-162. 

2. Revue bleue, 18 mars 1899, p. 323. 

■ 3. M. Larroumet, conférence à Rouen. Revue bleue, 18 mars 1899^ p. 323. 
4. « Ceux qui combattent le christianisme ont souvent cherché à élever 



CHATEAUBRIAND A LA SORBONNE 111 

pour se défendre, sur la bonne foi d'autrui comme sur la sienne. 
Si, en 1801,1a claire vision de toute sa carrière orageuse lui eût été 
présente, peut-être eût-il hésité à prendre la plume pour venger, 
comme au nom de tous les fidèles, le christianisme, devant une 
société qui applaudissait encore aux blasphèmes de Voltaire. 
L'ayant fait, il a cru que les faiblesses de son « inexplicable 
cœur » ne pouvaient biffer l'inspiration de son premier livre 
chrétien, et, dans ses Mémoires^ il est fier de ce livre, comme il 
est honteux de ses faiblesses. Il a raison. 



11 faut bien que je dise quelque chose de l'intervention « inat- 
tendue », paraît-il, de M. Aulard h la soutenance^. 

M. Bertrin établit, dans son livre, que les tenants de la philo- 
sophie voltairienne, pour ruiner le Génie dans Topinion, répan- 
dirent contre son auteur des « anecdotes calomnieuses », et il 
ajoute : « Mentez, mes amis, mentez, disait Voltaire en poussant 
à cette honteuse industrie tout le parti des philosophes, il faut 
mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un 
temps, mais hardiment et toujours ^. » 

Là-dessus, M. Aulard a demandé à M. Bertrin s'il ne pensait 
pas avoir détourné ce texte de son vrai sens. Sans doute, a 
répondu M. Bertrin, les paroles de Voltaire se rapportent à un 
fait particulier, mais elles constituent pourtant une théorie géné- 
rale du mensonge. 

Quelques explications sont ici nécessaires. Vers Pâques 1725, 
Voltaire fait une comédie intitulée : V Enfant prodigue ; « il était 
juste, dit-il, que, dans ce saint temps, je tirasse mes farces de 
l'Evangile-^ ». Comptant que l'anonymat serait plus favorable au 
succès, il demande à Mlle Quinault, à Berger, à Thieriot et à 
M. d'Argental, de lui garder le secret; il insinue à Mlle Qui- 
nault qu'on pourrait attribuer la pièce à Gresset. Vaines précau- 

des doutes sur la sincérité de ses défenseurs. Ce genre d'attaque employé 
poui" détruire l'effet d'un ouvrage religieux est fort connu. Il est fort pro- 
bable que je n'y échapperai pas, moi surtout à qui on peut reprocher des 
erreurs. » Mémoires (Éd. Biré), II, p. 565. 

1. Le mot est de M. A. Loth, dans la Vérité du 13 décembre 1899. 

2. La Sincérité religieuse de Chateaubriand, p. 105. 

3. A. Berger, 27 novembre 1736. 



112 CHATEAUBRIAND A LA SORBONNE 

tions. Quand la comédie fut jouée, Desfontaines désigna claire- 
ment l'auteur : 

On dit que l'autruche, pressée par des chasseurs, cache sa tête derrière 
un arbre, et que, parce qu'elle ne voit pas, elle s'imagine qu'elle n'est pas 
vue. L'auteur de l'Enfant prodigue^ qu'on est bien éloigné de vouloir ra- 
baisser par cette comparaison, fait à peu près la même chose, et, lorsque 
tout Paris est persuadé que cette pièce est une production de l'auteur de la 
Henriade, il prend le parti de la désavouer. A-t-il craint qu'elle ne fût pas 
jugée digne de lui ? 

Les lettres de Voltaire sur cet incident littéraire sont nom- 
breuses^. C'est pour soutenir le courage de Berger et de Thieriot, 
dans leur rôle de complices, qu'il leur écrivait les paroles citées 
par M. Bertrin, et ces autres : « Le mensonge n'est un vice que 
quand il fait du mal ; c'est une très grande vertu quand il fait du 
bien. » 

Pur badinage, dit M. Aulard. Non ; badinage malhonnête : 
Voltaire, en désavouant son œuvre, n'avait pas le droit d'engager 
un tiers 2. D'ailleurs, il s'est condamné lui-même. N'a-t-il pas 
écrit un jour, précisément à Thieriot : « Je serais honteux à l'excès 
toutes les fois qu'il faudrait nier un ouvrage dont je serais l'au- 
teur; j'aimerais mieux l'avouer, tout méchant qu'il est, que 
d'être exposé à mentir trente fois par jour ^. » 

Conclusion : la citation incriminée est donc, si l'on veut, 
matériellement inexacte, et une note eût été là à sa place, pour 
prévenir le lecteur. Mais la probité de M. Bertrin est hors de 
cause. On ne manque pas à Voltaire en le dénonçant comme un 
professeur de mensonge; il le fut toute sa vie, surtout par ses 
actes. Cet homme de génie avait l'âme d'un coquin vulgaire, et 
il est impossible de défendre sa sincérité ; c'est une cause per- 
due, tout comme la cause de la sincérité de Chateaubriand est 
gagnée. 

Insister davantage sur l'incident serait superflu : M. Aulard, 
je pense, n'aura voulu soulever là qu'une querelle d'allemand. 
On dit que, les jours de soutenance, les professeurs de Sorbonne 
font volontiers ce personnage. 

1. J'en ai compté cinq à Berger, quatre à Thieriot, une à Lideville, dix 
à Mlle Quinault. 

2. Sur toute l'affaire, voir Maynard, Voltaire, I, p. 255. — Grouslé. Vie 
de Voltaire, I, p. 124. 

3. J'emprunte à M. Maynard cette citation. Voltaire, I, p. 262. 



CHATEAUBRIAND A LA SORBONNE 113 



Yl 

C'est, sans doute, pour en donner une preuve de plus, que 
M. Gazier a pris la parole, après M. Aulard. Voulant établir que 
Chateaubriand avait été « un impie militant », il est allé déni- 
cher dans l'Essai sur les résolutions un passage où il est dit du 
mal des prêtres. De toutes façons, c'était avoir la main malheu- 
reuse. 

Mais M. Bertrin s'est piqué de courtoisie envers M. Gazier 
comme envers Chateaubriand, les remerciant tous deux de lui 
donner occasion de dire que, même dans ce livre écrit par le 
jeune Breton alors sans foi, à côté de pages amères, les éloges 
du clergé catholique ne manquaient pas*. 

M. Gazier n'a point voulu demeurer en reste, et il a offert à 
M. Bertrin un bouquet de Chateaubj'iana. Déjà, M. Faguct l'a- 
vait fait, en signalant un intéressant témoignage de M. Manuel, 
d'où il ressort qu'un an avant sa mort, Chateaubriand était 
encore intact, <c sans autre trace de sénilité que l'abondance 
de sa parole ». C'était aimable. Le bouquet de M. Gazier était 
plutôt épineux. Il a mis en avant un article de M. Bédier, dans 
lequel celui-ci attaque la véracité des Mémoires d^outre-tombcy 
notamment le récit du voyage en Amérique. 

M. Bertrin a accepté la discussion. L'auditoire, très attentif, n'a 
pas tardé à s'étonner et à sourire avec sympathie, tandis que, 
dans la démonstration ingénieuse de l'abbé, les cercles parallèles 
et les pirogues des sauvages, les mœurs des Natchez et le cours 
du Mississipi venaient tour à tour fournir un argument contre 
M. Bédier. M. Croiset a mis fin à la scène par cet euphémisme 
charmant : « Tout le monde voit, monsieur, que ce combat ne 
vous trouve pas désarmé. » 

En revanche, dans une autre série de remarques, M. Gazier a 
déployé beaucoup de verve. Il a fait jadis un livre fort intéressant 

1. Essai, c\i.i.. — Dans ce chapitre, entre autres, se trouve la preuve de 
la piquante contradiction signalée par M. Bertrin ; contradiction que Cha- 
teaubriand formulait plus tard en ces termes si justes et si expressifs : 
« Dans les ténèbres de cet ouvrage glisse un rayon de la lumière qui bi-ilia 
sur mon berceau, u Mémoires (Édit. Biré), II, p. 180. 

LXXXII. — 8 



114 CHATEAUBRIAND A LA SORBONNE 

et très documenté sur Grégoire et les prêtres constitutionnels*. Il 
s'en est souvenu contre Chateaubriand. 

Celui-ci, dans la préface du Génie, prétend, par son livre, avoir 
collaboré avec Bonaparte au rétablissement du culte. Est-il bien 
sûr que ce rétablissement soit l'œuvre de Bonaparte ? Si ce n^est 
pas sûr, le Concordat n'est donc qu'une entreprise politique, et 
le Génie une entreprise de librairie. M. Faguet avait déjà insinué 
ces choses, en s'appuyant sur M. Debidour. M. Gazier a insisté 
avec force; il n'a point épargné les faits et les chiffres. Je cite 
son livre pour être plus sûr de rendre sa pensée : 

Les églises fermées, durant quatorze mois, se sont rouvertes comme par 
enchantement, dès le mois de janvier 1795; trente-six mille paroisses étaient 
régulièrement desservies par vingt-cinq mille curés, dès le milieu de 1796; 
Notre-Dame de Paris a été rendue au culte public le 15 août 1795; cin- 
quante évêques ont pu venir ou se faire représenter à Paris même, et avec 
l'approbation du gouvernement républicain, aux conciles de J797 et de 
18012. 

Heureux temps ! Et qu'il est dommage de n'y pouvoir revenir ! 
Quel besoin nous aurions de voir nos évêques, réunis en concile, 
protester, du même cœur et de la même voix, contre les violences 
faites, au nom delà liberté, à la liberté même ! 

A vrai dire, les chiffres de M. Gazier me sont suspects : trente- 
six mille paroisses organisées en 1796, c'est beaucoup. Les don- 
nées me manquent pour une discussion complète ; il est ce- 
pendant un principe que je ne puis admettre. M. Gazier veut à 
tout prix que l'Eglise constitutionnelle ait été « nationale et ortho- 
doxe»; orthodoxe et schismatique s'excluent, et les prêtres jureurs 
étaient schismatiques ; pour s'en convaincre, il suffit, à défaut des 
brefs pontificaux, de lire l'article 19 de la Constitution civile du 
clergé. Ce point établi, il est clair que les prêtres constitution- 
nels ne peuvent entrer en ligne de compte, dans un état de l'Eglise 
catholique en France, en 1795. De plus, à cette date même, si la 
liberté des cultes est proclamée en principe, en fait, les décrets 
qui frappent les prêtres insermentés demeurent en vigueur. Et 
puis, de 1796 au Concordat, que d'événements significatifs ! 

Après le 18 fructidor (4 septembre 1797), toutes les lois et tous 
les procédés révolutionnaires sont renouvelés contre le clergé. 

1. Le livre est intitulé Études sur l'Histoire religieuse de la Révolution 
française. Colin, 1887. Mais le sujet est celui que j'indique. 

2. Études sur la Révolution française^ p. vn. 



CHATEAUBRIAND A LA SORBONNE 115 

\jes fonrnées devant les tribunaux, la déportation, recommeDceHt : 
sept mille quatre cent soixante-dix-huit prêtres sont arrêtés en 
Belgique, et, en France, mille sept cent cinqwante-six^. La guil- 
lotine est remplacée par la fusillade ou les pontons. On suspend 
la sonnerie des cloches; on déplace les jours de marché quand 
ils tombent le vendredi ; on prescrit sévèrement l'emploi exclusif 
du calendrier républicain; on impose la célébration du décadi. 
Et je ne dis rien de la théophilanthropie de La Revellière. 

A toutes ces mesures vexatoires les prêtres constitutionnels 
il'échappent pas toujours. Mais [ce sont surtoat les insermentés 
— c'est-à-dire les seuls prêtres catholiques, ne l'oublions pas — 
qu'on poursuit et qu'on frappe. En mars 1800, on leur fait encore 
la chasse, dans le Doubs et dans le Lyonnais. Ceux qui avaient 
été exilés à la Guyane ne furent rappelés que dix mois après le 
18 brumaire^. Ce n'est pas à M. Gazier que je puis apprendre 
ces choses. Et, mieux que moi, il sait la dévotion du Directoire 
à l'égard « du culte romain ))^. 

Il faut donc le reconnaître, le jour où Bonaparte devint le chef 
réel de l'Etat, les lois antireligieuses étaient à rapporter, les 
églises à rendre aux catholiques, les évêques à rappeler*, les 
prêtres à multiplier et à fixer en toute sécurité dans leurs pa- 
roisses. A cela près, le culte était rétabli. Sans doute, la religion 
était vivace dans les cœurs, surtout dans certaines contrées de 
la France. Et ces sentiments, le premier Consul ne les a pas 
créés. Qui donc jamais lui crut cette puissance? Mais ces senti- 
ments n'avaient point leur liberté entière, parce que la religion 
était proscrite, et cette proscription ne cessa qu'avec le Coa- 
cordat. 

Aussi, quand le Génie du christianisme parut, — non pas comme 
l'a dit M. Gazier, le jour de Pâques 1802, au bruit d'une salve de 
cent coups de canon, mais quatre jours avant (24 germinal), • — 

1. La seule différence entre ces deux chiffres me paraît prouver la rareté 
des prêtres catholiques en France, à cette date. 

2. L. Sciout, Histoire de la Constitution civile du clergé, IV, p. 676, 688, 
726, 762, 770, 778; — V. Pierre, la Terreur sous le Directoire, p. 169, 178, 
208, 252. 

3. Rien d'instructif, à cet égard, comme la lettre du Directoire à Bonaparte 
qui, à Tolentino, attendait les propositions de paix de Pie VI (3 février 1797). 
Elle se trouve in extenso dans le Directoire de L. Sciout, II, p. 165. 

4. Je ne crois pas qu'il y en eût plus de sept qui fussent demeurés en France 
pendant la tourmente révolutionnaire. 



116 CHATEAUBRIAND A LA SORBONNE 

Chateaubriand pouvait dire en toute vérité qu' « il joignait sa 
force, toute petite qu'elle était, à celle de rhomme puissant qui 
retirait la France de l'abîme * ». 

Je n'ajouterai qu'un mot, qui sera comme la moralité de l'inté- 
ressante soutenance de la Sorbonne. Au sujet des Martyrs j qu'jl 
venait de publier, Chateaubriand écrivait à Guizot : « Vous con- 
naissez les tempêtes élevées contre mon ouvrage et d'où elles 
partent. Il y a une plaie cachée qu'on ne montre pas et qui, au 
fond, est la source de toute la colère^. » Chateaubriand voyait 
juste, et Sainte-Beuve s'est chargé de le montrer comme les vol- 
tairiens d'autrefois. Par ses attaques sournoises contre la sincé- 
rité de Chateaubriand, il a mis a nu (( la plaie cachée » de son 
irréligion. M. Bertrin Ta dit; il a vengé le croyant calomnié. 
Nous en sommes heureux pour la mémoire de Chateaubriand, 
fiers pour notre foi, reconnaissants à M. Bertrin. L'Institut ca- 
tholique de Paris doit se féliciter d'avoir fait, par la plume d'un 
des siens, cette œuvre de justice. 

Malgré ses ennemis et malgré ses misères, nous croyons sur 
parole l'auteur du Génie^ quand il écrit, dans son premier livre 
chrétien : « J'ai pleuré, j'ai cru. » Nous le croyons encore, quand 
il écrit, aux dernières pages de ses Mémoires : « Des personnes 
éclairées ne comprennent pas qu'un catholique tel que moi s'en- 
tête à s'asseoir à l'ombre de ce qu'ils appellent des ruines; selon 
ces personnes, c'est une gageure, un parti pris... Non, je n'ai 
point fait de gageure avec moi-même, je suis sincère... il n'est ici- 
bas chrétien plus croyant... Il ne me reste plus qu'à m'asseoir au 
bord de ma fosse; après quoi, je descendrai hardiment, le crucifix 
à la main, vers l'éternité. » 

Paul DUDON, S. J. 



1. Préface du Génie. Mémoires (Éd. Biré), II, p. 566. 

2. Mémoires (Éd. Biré), III, p. 538. 



REVUE DES LIVRES 



Commentarius theologicus de effectibus formalibus gratiae 
habitualis a Paulo Villada, e Societate Jesu. Valladolid, de la 
Cuesta. In-8, pp. 216. Prix : 3 francs. — Le titre de cet opuscule 
en indique exactement l'objet; c'est bien un commentaire théo- 
logique sur les effets formels de la grâce habituelle ou sanctifiante. 
L'avertissement donné au bienveillant lecteur explique tout à la 
fois la genèse et la nature du travail. Professeur de théologie dog- 
matique en Espagne, à Ona, dans la Nouvelle- Castille, le P. Vil- 
lada s'est trouvé avoir pour base d'enseignement un texte par trop 
pauvre sur cette belle et féconde question des effets de la grâce 
sanctifiante. Il a complété son texte, en s'aidant des auteurs clas- 
siques, de saint Thomas surtout, et de Suarez. De là son Corri'' 
meniaire. 

L'ordre était imposé par la matière même. La grâce sancti- 
fiante nous apparaît d'abord comme renfermant une participation 
surnaturelle de la nature divine ; c'est là son effet formel pre- 
mier, essentiel par conséquent. Viennent ensuite les effets secon- 
daires, la sainteté, la justice, l'amitié divine, la filiation adoptive, 
et l'incorporation à Jésus-Christ chef mystique, enfin l'habitation 
du Saint-Esprit. De ce que ces derniers effets ne sont que se- 
condaires, le P. Villada conclut qu'ils n'ont pas avec la grâce sanc- 
tifiante une connexion d'ordre métaphysique , mais seulement 
d'ordre physique ou d'exigence naturelle. 

Par la synthèse d'éléments souvent épars dans les auteurs, ce 
Commentaire théologique sera utile à ceux qui voudront appro- 
fondir la question traitée. Le moraliste, bien connu déjà par ses 
Casus cojiscientiœ de Liberalismo^ se montre ici théologien sco- 
lastique à l'esprit délié et profond, sachant définir soigneuse- 
ment les termes, diviser nettement les questions et les pousser à 
fond. On peut regretter que la table des errata typographiques, 
même graviora^ soit loin d'être complète. 

Xavier Le Bachelet, S. J. 



118 ETUDES 

Jésus-Christ, sa vie, son temps. Leçons d'Écriture Sainte 
prêchées au Gesii de Paris, par le P. Hippolyte Leroy, S. J, 
Paris; Lyon, Briguet, 1899. ïn-18, pp. vi-302. — Les Leçons du 
P. H. Leroy, qui ont été, nous le savons, fort goûtées de ses 
auditeurs, ne le seront pas moins, croyons-nous, par ^ceux qui 
les liront. Les lecteurs des Études sont d'ailleurs à même d'en 
juger par la conférence sur « la foi et les intellectuels », dont ils 
ont eu la primeur. Après tant de livres sur l'Evangile, celui-ci a 
encore sa nouveauté, sa réelle originalité. Œuvre d'un exégète, 
qui a consciencieusement étudié le texte sacré, jusqu'à aller 
chercher en Orient la pleine intelligence des scènes et des allu- 
sions évangéliques, on n'y verra jamais le sens littéral sacrifié à 
la rhétorique ou à la recherche des effets. D'autre part, ce ne 
sont pas ici des « leçons » d'école ou un cours didactique, mais de 
véritables entretiens, des discours vivants et variés. L'enseigne- 
ment dogmatique et moral y tient la première place; et cet 
enseignement, toujours solide, est plein de saine actualité : non 
de l'actualité facile qui s'obtient en parlant de tout à propos 
d'un sujet quelconque, mais de celle que l'infinie fécondité de 
la parole évangélique fournit naturellement à qui la creuse 
avec science et amour. Les titres des leçons ne sont-ils pas 
attrayants : Les deux maîtres : Dieu et l'Argent. — Que peut 
la prière? — Faux docteurs, — Les Juifs rejetés. — JésuSy 
maître de la Mort. — Le christianisme, dernier mot du Pro- 
grès. — Malheur à qui refuse de croire, — Jésus et la Péche- 
resse. — Le Péché contre le Saint-Esprit. — La Foi et les intel- 
lectuels ? Et ces titres ne préparent pas de déceptions : outre 
les questions qu'ils indiquent, on en trouvera traitées d'autres 
non moins intéressantes et actuelles; par exemple, la créma- 
tion, l'école sans Dieu, la bonne foi de Renan, et même la 
« question sociale ». Nous sommes sûr que ce volume lu fera 
désirer ceux que l'auteur est en mesure d'y ajouter bientôt. 

Joseph Brucker, S. J. 

Saint Antoine de Padoue et l'Art italien, par C. de Mandach. 
Préface de M. Eugène Miintz. Paris, H. Laurens, éditeur. 
Gr. in-8 jésus, 13 planches hors texte, 88 gravures dans le texte. 
Prix : ?0 francs. — « Ce livre est h la fois un modèle de pro- 
bité scientifique et une des contributions les plus importantes 



REVUE DES LIVRES 1X9 

ajoutées, pendant ces dernières années, à la connaissance des mer- 
veilles de la peinture, de la sculpture ou de la gravure italiennes. » 
Telle est la conclusion de la préface que M. Miintz a écrite pour 
l'ouvrage de M. de Mandach, et l'on sait de quelle valeur est ce 
jugement sous la plume de l'éminent critique d'art. 

Nous ajouterons que ce livre — originairement thèse soutenue 
en Sorbonne pour le doctorat en Université — est encore un 
modèle de tact en matière religieuse. Très au courant des sources, 
l'auteur, sans confondre l'histoire et la légende, garde en toute 
occasion une attitude bienveillante et respectueuse à laquelle les 
critiques, même ecclésiastiques, ne nous ont pas toujours habi- 
tués dans les questions d'hagiographie. 

Rien ne gâte donc la satisfaction avec laquelle on suit l'auteur 
dans ses recherches sur la véritable effigie de saint Antoine, et 
sur l'évolution du type du saint et des scènes de sa légende, du 
quatorzième siècle à la fin de la Renaissance. Les reproductions 
de nombreuses œuvres d'art, en partie inédites, rendent ces 
études plus attrayantes. 

Sur un point seulement nous ne pouvons nous ranger à la 
manière de voir de l'auteur. C'est sur l'origine du thème presque 
uniquement traité de nos jours par les artistes : L'apparition 
de l'Enfant Jésus à saint Antoine de Padoue. Le sujet est tel- 
lement populaire qu'on nous permettra d'entrer dans quelques 
détails. 

M. de Mandach démontre, avec sagacité, comment les artistes 
italiens en sont venus à représenter, dans leurs tableaux, des appa- 
ritions de la Vierge et de l'Enfant Jésus qui ne correspondent à 
aucun fait historique ou légendaire. A l'origine, la Vierge tenant 
l'Enfant Jésus est représentée sur les rétables entourée d'anges 
seulement. Cimabue, Giotto, l'école ombrienne font peu à peu 
figurer des saints parmi les anges. Fra Angelico met les saints 
en communication avec le groupe central par l'expression de 
l'attitude et de la physionomie. On arrive ainsi à un motif très 
fréquent chez les peintres du nord de l'Italie : la Vierge et 
l'Enfant Jésus sur un trône entouré de saints. Dès le quinzième 
siècle, on avait commencé à représenter la Vierge non plus sur 
un trône mais dans les nues. Par sa madone de Foligno, Raphaël 
met ce thème en vogue dans toute l'Italie, d'où il passe aux Pays- 
Bas et en Espagne. Dès lors, le tableau prend l'aspect d'une appa- 



120 ETUDES 

rition, mais ce groupement des personnages est purement conven- 
tionnel. 

La plus ancienne œuvre d'art, où Ton voit saint Antoine de 
Padoue en présence de la Vierge et de l'Enfant Jésus est de la fin 
du quinzième siècle. Le sujet est traité avec timidité : la Vierge 
et l'Enfant ne paraissent qu'en très petites dimensions, au som- 
met du cadre. Ce motif est ensuite développé avec une liberté et 
une hardiesse de plus en plus grandes, jusqu'à devenir la superbe 
scène où Van Dyck nous montre la Vierge descendue sur un 
nuage à côté du saint et tendant l'Enfant Jésus. 

En dehors de ce thème on rencontre souvent, mais dans l'art 
moderne, car c'est un sujet inconnu avant la fin du seizième 
siècle, l'Enfant Jésus apparaissant seul à saint Antoine. 

M. de Mandach cite le trait du Liber miraculoriim, recueil 
d'anecdotes conservées par tradition populaire et fixées par écrit 
au siècle qui suivit la mort du saint. Antoine y est dit avoir été 
aperçu, une nuit, par son hôte, en compagnie de l'Enfant divin. 
L'auteur estime néanmoins que ces représentations de Jésus 
apparaissant seul dérivent en principe de celles de la Vierge et 
de l'Enfant. Gomme celles-ci nous sont données pour purement 
conventionnelles, il s'ensuivrait que le sujet préféré de notre 
époque n'a son principe qu'en des groupements pittoresques 
imaginaires. 

Il est plus naturel d'admettre que les peintres modernes ont 
voulu représenter le fait relaté au Liber miraculorum, et dès 
lors nul besoin n'est de chercher l'origine du motif dans un 
thème de pure convention. Au contraire, c'est ce fait qui explique 
comment saint Antoine de Padoue a été, beaucoup plus souvent 
que d'autres saints, figuré seul en présence de la Vierge tenant 
l'Enfant Jésus. Cette scène n'était plus pour lui purement con- 
ventionnelle, puisque la donnée historique ou légendaire autori- 
sait la présence d'un des deux célestes personnages, et les artistes 
croyaient pouvoir prendre la licence de supposer l'Enfant apporté 
par la Mère. 

Cet aperçu, mieux que le résumé impossible de tant de déli- 
cates recherches artistiques, montrera de quel intérêt peut être 
le livre de M. de Mandach à tous ceux qui ont à reproduire, à 
répandre, à exposer à la vénération publique des images de saint 
Antoine de Padoue. 



REVUE DES LIVRES 121 

En étudiant, sous la conduite de l'auteur, les œuvres d'art du 
Moyen âge et de la Renaissance, ils apprendront à réagir contre 
l'afféterie qui dépare actuellement beaucoup de représentations 
du saint, et qui tendrait à introduire dans son culte un caractère de 
fade sentimentalité. On représente le puissant prédicateur, l'éner- 
gique défenseur des classes populaires comme un mièvre ado- 
lescent de seize ans, et le livre qu'il tient semble l'attribut de 
l'écolier et non celui du docteur en théologie. Il faut se souvenir 
que saint Antoine avait vingt-cinq ans lorsqu'il revêtit l'habit 
franciscain et que l'apparition de l'Enfant Jésus a eu lieu, d'après 
le Liber miraculorum^ au temps de ses tournées apostoliques, 
c'est-à-dire dans la dernière période de sa vie, de vingt-sept à 
trente-six ans. 

Nous ne demandons pas qu'on pousse le scrupule historique 
jusqu'à figurer le saint avec une taille en dessous de la moyenne, 
ni avec cette corpulence dont parlent les contemporains dans 
la légende primitive. On verra pourtant comment l'admirable 
maître ombrien que l'on commence à égaler, sinon à préférer, au 
Pérugin, comment Nicolo Alunno a su se servir de ces particula- 
rités historiques pour donner à l'effigie du saint un caractère 
plus individuel et plus vivant, et pour rendre par là plus frap- 
pante la physionomie empreinte d'ardente contemplation et de 
céleste bonté. Au moins que l'on s'inspire des conceptions de 
Fra Angelico, de l'Ortolano, d'Antonio da Roma, de Luca 
Longhi, et l'on obtiendra des œuvres serrant de moins près la 
réalité, mais où la suavité de l'expression s'alliera avec dignité à 
la grâce d'une jeunesse virile. On aura ainsi enrayé le mouve- 
ment de décadence qui nous entraîne, comme furent entraînés 
les Grecs autrefois, vers des formes toujours plus molles et alan- 
guies. 

Rien de plus opportun pour cela que la collection des chefs- 
d'œuvre réunis et expliqués par M. de Mandach. 

Florian Jubaru, S. J. 
Les Biens communaux en France. Etude historique et critique^ 

par Roger Graffin. 1 vol. in-8 avec carte. Paris, Guillau- 
min, 1899. Prix : 3 francs. — Le sujet traité dans ce volume par 
M. Graffin est de ceux qui ne présentent pas seulement un intérêt 
historique, mais qui sont aussi intimement liés à la question 



122 ETUDES 

sociale. La commune, avec ses propriétés collectives, forme une 
sorte de corporation ayant un patrimoine, véritable lien (jui main- 
tient la stabilité du groupement et le défend contre les éléments 
de dissolution. L'histoire, l'économie politique et la démographie 
interviennent dans l'étude de cette question. La Société des agri- 
culteurs de France l'avait mise au concours pour l'année 1899. 
Le programme h remplir contenait l'histoire des biens commu- 
naux, dans le passé, leur état actuel en droit et en fait, et les 
réformes qu'il y aurait lieu d'introduire dans la législation qui 
les régit. 

Ce programme, M. Graffin Ta si bien rempli que son mémoire, 
a mérité le prix agronomique. Pour recommander son œuvre, il 
suffit de rappeler quelques-uns des éloges très mérités que lui 
adresse le rapporteur du concours. C'est avec une clarté parfaite, 
un style sobre et ferme, beaucoup d'ordre et de méthode, que 
l'auteur trace l'histoire, assez obscure parfois, des biens commu- 
naux, et des vicissitudes par lesquelles ils ont passé à travers les 
siècles pour arriver jusqu'à nous. Quelles que soient, du reste, 
les obscurités de leur origine, ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à la fin 
du dix-huitième siècle une partie considérable du territoire appar- 
tenait aux communes. Les seigneurs abusèrent souvent de leur 
autorité pour s'adjuger en partie, quelquefois même en totalité, 
le patrimoine communal. La royauté intervint, de son côté, pour 
réprimer cet abus; mais, pendant plusieurs siècles, l'histoire de la 
propriété communale n'est que le récit des luttes des petits et 
des humbles pour conserver ce domaine. Les économistes et les 
jurisconsultes du dix-huitième siècle voulaient le partage, ou 
même la suppression de ces biens ; la Révolution réclamait la 
dissolution de ces corporations dotées, qui, s^interposant entre 
rÉtatet ses membres, comme disait le citoyen Delpierre, n'étaient 
propres qu'à diviser la grande association en autant de petits 
gouvernements secondaires. Les économistes et les Jacobins ont 
heureusement échoué dans leurs tentatives de spoliation et les 
communes deFrancepossèdentencore4 316 310 hectares de terres 
de diverse nature. Sans doute, comme l'avoue M. Graffin, avec la^ 
jouissance commune, le rendement delà terre est médiocre. Mais 
cet inconvénient est largement compensé par des avantages d'un 
ordre plus élevé. Il ne faut pas ici se placer au point'de vue res- 
treint de la production et de la valeur. Il faut surtout envisager 



REVUE DES LIVRES 123 

Tutilité que ces communs peuvent avoir pour l'habitant peu 
fortuné. L'auteur décrit avec un grand charme les services rendus 
aux pauvres par la jouissance commune, depuis la vache ou la 
brebis qu'on peut ainsi nourrir jusqu'aux aisances ou allotisse- 
ments, qui rendent le ménage le plus dépourvu possesseur d'un 
terrain où l'on recueillera des pommes de terre pour la nourriture 
de la famille. 

M. Graffin se montre donc partisan convaincu de la conser- 
vation des biens communaux. Ce n'est pas qu'il repousse toute 
aliénation partielle, mais il veut qu'avant tout l'État n'entrave en 
rien la liberté des communes, et que celles-ci, de leur côté, au 
lieu de laisser dépérir ou en friche le sol qui peut être cultivé, 
s'attachent à tirer le meilleur parti possible du patrimoine 
commun. Les moyens d'arriver à ce but, les modifications à 
introduire dans la législation, les reboisements, les concessions 
temporaires de terres cultivables, les allotissements, autant de 
questions que l'auteur accompagne de sérieux documents et qu'il 
résout d'une façon très pratique. Son livre fournit ainsi sur la 
matière un traité auquel rien d'essentiel ne manque pour être 
complet. Pour montrer avec quelle élévation d'idées et de senti- 
ments M. Graffin a envisagé et traité un tel sujet, il suffit de 
citer les dernières lignes de son beau travail. « Nous voulons 
reconnaître dans cette propriété communale un lien qui attache 
au pays les déshérités de la fortune. La patrie, c'est la terre. 
C'est pour tous, riches ou pauvres, ce village, ce clocher, qui, 
évoquent le souvenir de notre berceau. C'est le champ que nos 
pères ont cultivé et embelli. C'est cette terre qui couvrira de 
fleurs ou de ronces la poussière de notre tombe. » 

Hippolyte Martin, S. J. 

La Question d'Orient depuis ses origines jusqu'à nos jours, 

par E. Driault, professeur agrégé d'histoire au lycée d'Orléans. 
In-8, pp. 408. Paris. Alcan, 1898. Prix: 7 francs. — Nous espé- 
rons que l'auteur ne se plaindra pas de notre retard à signaler 
son beau et savant livre. Loin d'y perdre, il en bénéficiera. C'est 
après l'avoir lu attentivement que nous avons voyagé et séjourné 
en Orient. Ce que nous y avons vu et entendu confirme, à nos 
yeux, la plupart de ses appréciations. Si nous sommes à même de 
formuler plus nettement quelques réserves, nous voyons aussi 



124 ÉTUDES 

plus clairement combien sont sûres, en général, les informations 
de l'historien, combien judicieuses ses observations ^ 

Ceux qui, avant lui, ont écrit sur la Question d'Orient n'ont, 
d'ordinaire, désigné sous ce nom que les relations de l'empire 
ottoman avec les états chrétiens de TEurope. Ce cadre semble 
trop étroit au distingué professeur. Aujourd'hui, tous les grands 
événements politiques, quel que soit le lieu où ils s'accomplis- 
sent, n'ont-ils pas leur contre-coup dans toutes les nations ? Aussi, 
l'auteur donne-t-il à la Question d'Orient une signification plus 
large : Il fait entrer et condense dans son sujet l'histoire des re- 
lations de l'islamisme avec le monde chrétien. 

Son ouvrage est divisé en trois parties. Dans la première, Les 
origines, il nous montre l'empire fondé par Mahomet, grandis- 
sant par degrés, s'élevant sur les ruines de la puissance grecque, 
arrivant h s'étendre du golfe persique au Danube moyen et à la 
mer Adriatique. Il atteint son apogée sous Soliman le Magnifique 
(1520-1565). Puis, à partir de la bataille de Lépante (1571), il 
décroît, s'affaiblit, a perd toute sève, comme un fruit qui se ride 
en vieillissant ». Heureusement pour lui, quelques nations chré- 
tiennes, après avoir cessé de le craindre, s'en font un auxiliaire 
contre leurs rivales, ses voisines ; grâce à leur appui, il se main- 
tient en Europe. Son démembrement, cependant, commence. Il 
se poursuit et s'accélère au dix-neuvième siècle : C'est ce que 
M. Driault [expose dans la deuxième partie, La réforme de la 
Turquie et les démembrements. 

Les chrétiens des petites nationalités englobées dans l'empire 
turc, Monténégrins, Serbes, Roumains, Bulgares, se sont soulevés 
parce qu'ils n'obtenaient pas de leur souverain pour leurs biens, 
leur honneur, leur religion et leur vie, les garanties auxquelles 
ils avaient droit. Mais, en dehors de ces cinq peuples qui, avec 
l'appui des grandes puissances européennes, sont parvenus à 
s'émanciper, il est d'autres groupes de chrétiens encore soumis à 
la Sublime Porte. Eux aussi réclament contre les abus dont ils 
souffrent. Les uns voudraient être annexés à leurs frères de race 

1. Nous avons cependant relevé çà et là quelques inexactitudes. Ainsi « le 
parti fondé sur la réaction contre l'Europe et sur la restauration de l'islam», 
et qui s'oppose aux réformes, n'est pas le parti de la jeune Turquie. C'est, 
au contraire, celui de la vieille Turquie. Les massacres d'Erzeroum, en 
1890, eurent lieu, croyons-nous, au mois de mai et non au mois de février. 



REVUE DES LIVRES 125 

et de religion. D'autres consentent volontiers h rester sous la do- 
mination du grand Seigneur, mais à la condition que l'administra- 
tion soit moins arbitraire et moins tyrannique. Les puissances 
européennes sont d'accord avec eux pour demander quelques ré- 
formes au gouvernement turc. Celui-ci, sous la pression des cir- 
constances promet d'accorder à tous ses sujets la liberté religieuse 
et même l'égalité civile. Puis, le danger conjuré, il ne tient plus 
compte de ses promesses ou même se débarrasse de ses sujets 
trop importuns, par quelque massacre. 

Pendant que l'empire ottoman entretient et développe ainsi 
dans son sein tant de germes de divisions, les puissances euro- 
péennes refoulent en Afrique, dans le sud et le centre de l'Asie, 
l'Islamisme. C'est la revanche de la croix sur le croissant. Le 
triomphe de la religion et de la civilisation chrétienne, il est vrai, 
ne sont pas le principal mobile qui pousse l'Angleterre, la Russie, 
l'Allemagne, la France et l'Italie vers ces gigantesques conquêtes. 
Les intérêts économiques, les préoccupations commerciales, le 
désir de devancer des peuples rivaux dans l'accaparement de 
terres devenues trop étroites, relèguent au second rang, si elles 
ne l'étouffent pas, toute autre préoccupation religieuse ou huma- 
nitaire. 

En présence de tant d'ambitions rivales, comment refréner les 
unes, contenter ou accorder les autres ? C'est le sujet de la troi- 
sième partie : Questions actuelles. Questions singulièrement épi- 
neuses, on le voit. Chercher une solution qui plaise à tout le 
monde serait chimérique. C'est donc assez, croyons-nous, que 
les droits supérieurs de la justice et de l'humanité soient sauve- 
gardés. A la lumière de ces principes, que devons-nous penser 
des conclusions de l'auteur? Il faut bien le dire, ces conclusions 
ne nous agréent pas complètement. Ne confondons pas, cepen- 
dant, la constatation du mal qu'il découvre et décrit en maître, 
avec les remèdes qu'il propose. 

Selon M. Driault, la Sublime Porte ne procédera jamais d'elle- 
même aux réformes cent fois promises et toujours éludées. Les 
chartes de 1839, 1856, 1864, 1877, étaient satisfaisantes ; mais 
elles n'ont jamais été appliquées. Sélim IIÏ, Mahmoud II, Abd- 
ul-Medjid, Abd-ul-Aziz, après avoir solennellement proclamé 
qu'ils allaient faire cesser les abus qu'on leur dénonçait ont, 
volontairement ou non, entièrement échoué. 



126 ETUDES 

Les articles convenus à Berlin en 1878 et ceux de 1897 sont 
allés rejoindre la charte de Gulhané (1839). Sur ce point l'histo- 
rien dit vrai. Du bas de l'échelle administrative au sommet, c'est 
l'arbitraire et la cupidité qui font loi. Qu'on vous intente le pro- 
cès le plus inique, vous serez presque toujours condamné, si vous 
n'êtes pas le plus offrant. Corriger ces abus n'est pas aisé. Quoi 
qu'en ait dit M. Hanotaux, ce n'est pas en promettant au gouver- 
nement ottoman de lui laisser pleine liberté dans son administra- 
tion intérieure, qu'on obtiendra de lui certaines réformes, si 
urgentes soient-elles. 

Le sultan le voulût-il, d'ailleurs, il aurait peine à convaincre 
la masse des vieux Turcs de la justice et de la nécessité de 
ces réformes. Aujourd'hui encore, la plupart des mahométans 
sont persuadés, comme au temps de Mahmoud, que les chrétiens 
jouissent de tous les privilèges compatibles avec leur condition 
de raïas. Ils ne conçoivent pas qu'ils soient mis sur un pied de 
parfaite égalité avec les « mosléniens ». Il y a quelques mois, 
m'entretenant avec un étudiant musulman de Constantinople, je 
m'efforçais de lui montrer quel odieux l'affaire arménienne avait 
jeté sur ses coreligionnaires. « Les Turcs, reprit-il, n'ont fait 
que se défendre; les Arméniens ont agi en scélérats; d'ailleurs, 
ou leur accorde tous les avantages que comporte la justice. » 

C'est parce qu'il comprend les difficultés, pour ne pas dire 
l'impossibilité d'une réforme sérieuse, que l'auteur de la ques- 
tion d'Orient cherche ailleurs le remède efficace. Il n'a pas les 
ménagements de certains diplomates pour l'islamisme, ce grand 
corps malade dont Constantinople est la tête, dont l'Asie cen- 
trale et méridionale et l'Afrique sont comme les deux bras. Il re- 
lève avec verve les contradictions de ces hommes politiques. 
Depuis plus d'un siècle, en effet, ils sont allés répétant qu'il faut 
maintenir l'intégrité de l'empire ottoman. Et, pendant qu'ils par- 
laient ainsi, ils favorisaient l'indépendance du Monténégro, de 
la Grèce, de la Serbie, de la Roumanie, de la Bulgarie et de la 
Roumélie. Ils n'empêchaient pas l'Autriche d'occuper la Bosnie 
et l'Herzégovine; l'Angleterre de mettre la main sur l'Egypte et 
Chypre. Ils approuvaient même le fait accompli, en déclarant 
que tout territoire ottoman, libéré de la domination turque, ne 
peut plus rentrer sous le joug du sultan. 

M. Driault est plus logique : Puisque, dit-il, le monde mu- 



REVUE DES LIVRES 127 

sulman ne peut se mettre d'accord avec les principes fondamen- 
taux de la civilisation occidentale, sa destruction est « un fait 
irrésistible, fatal ». A ses yeux, il n'y a qu'un moyen de résoudre 
la Question d'Orient^ c'est de ruiner la puissance politique de 
l'islam. Et, ce résultat, il l'attend d'une action concertée entre la 
France et la Russie. Celles-ci vont reprendre, en le modifiant, 
l'un des plans que Napoléon, à Tilsit, proposait au tsar Alexan- 
dre. L'historien, enthousiasmé, voit l'islamisme attaqué de deux 
côtés à la fois. Aux Russes il abandonne l'Asie : aux Français il 
réserve l'Afrique. Tandis que les premiers continueront de s'a- 
vancer vers Pamir et l'Asie antérieure, les derniers pousseront 
leurs conquêtes sur le Bahr-el-Ghazal et le Nil moyen, où, avec 
l'appui des Russes et des Abyssins, ils couperont aux Anglais 
la route du Cap. 

A parler franc, nous croyons inutile d'encourager l'expansion 
des Russes dans l'Asie antérieure. Entre la Méditerranée et le 
Pamir leur œuvre d'assimilation est partout commencée. Ils mul- 
tiplient les écoles, les couvents, les centres de missions. Sur bien 
des points cette active propagande se fait, naturellement, au dé- 
triment de leurs alliés. L'influence de la France dans l'Asie mi- 
neure et surtout dans la Syrie était absolument prépondérante 
après l'expédition de 1860. Son nom y est encore le plus aimé ; 
mais son prestige baisse de jour en jour. On la voit moins ja- 
louse d'exercer son protectorat officiel sur les catholiques latins, 
son protectorat officieux sur les catholiques indigènes. Ses droits 
cependant, que rappelait dernièrement Léon XIII, sont fondés 
sur de trop anciennes traditions et un trop long usage pour qu'elle 
les abandonne, même à une amie. Serait-il juste, en effet, de lui 
imposer tous les sacrifices et de réserver tous les avantages à son 
alliée? La France ayant la prépondérance en Syrie, il semble que 
la Russie doive, tout au moins, ne point chercher à la lui enle- 
ver. Or, il est malheureusement certain que, si la Russie était 
maîtresse de ces régions, les missions latines auxquelles la 
France doit son influence en Orient, ne seraient pas longtemps 
tolérées. 

Au surplus, les avantages que les Français retirent en Afrique 
du concours de la Russie sont-ils suffisants pour qu'on leur sa- 
crifie une situation privilégiée dans une partie de l'Asie ? M. Driault 
espérait que les deux alliés barreraient, aux environs de Fachoda, 



128 ETUDES 

la route aux Anglais. Il s'est trompé. C'est peut-être une preuve 
que ses plans de partage sont prématurés. 

Aussi bien, puisque tout démembrement de l'empire musul- 
man semble devoir mettre aux prises les nations chrétiennes ; 
puisque l'intérêt des chrétiens d'Orient, celui des catholiques 
surtout, serait gravement lésé; puisque, dans cette rupture de l'é- 
quilibre européen, la France ne se réserve aucune sérieuse com- 
pensation, pas même le pays où elle serait le mieux accueillie, je 
veux dire la Syrie; puisque, surtout, la légitimité de ces partages 
n'est pas hors de conteste, ne vaut-il pas mieux laisser son reste 
de vie au vieux malade ? 

Nous ne voulons pas dire qu'on doive, comme tel ancien mi- 
nistre, pactiser avec tous les abus dont peuvent souffrir les chré- 
tiens indigènes. Ces derniers n'ont pas lieu d'être satisfaits d'un 
concert entre les grandes puissances, qui ne s'établit qu'à la 
condition de rester silencieux. Ce que souhaitent les plus modé- 
rés, qui sont aussi, croyons-nous, les plus sages, c'est une ac- 
tion commune, énergique, pour aider, et, au besoin, forcer un 
gouvernement faible et sans scrupule à tenir enfin ses engage- 
ments. Telle est aussi l'opinion de plusieurs hommes éminents 
qui ont bien étudié ces redoutables problèmes. Citons, entre 
autres, MM. Vandal, Leroy-Beaulieu, de Chaudordy et Benedetti. 
Us sont tous convaincus que, si on demandait résolument compte 
au gouvernement des exactions et des crimes de ses subordonnés, 
les abus diminueraient rapidement, et le sort des chrétiens et 
même celui des musulmans serait très sensiblement amélioré. 

On n'attend pas que nous donnions notre avis dans une ma- 
tière si délicate. Il est pourtant permis de constater certains faits et 
d'en rechercher les causes. Depuis plus de vingt ans, les Liba- 
nais vivent tranquilles et heureux au milieu de leurs vignes et de 
leurs mûriers, à couvert contre les violences des Druses et des 
Métoualis. Il est bien probable qu'ils doivent ces avantages à 
l'attitude énergique de la France, en 1860, après le massacre des 
Maronites. Selon M. Benedetti, — et il n'est pas le seul à l'affir- 
mer, — les nations chrétiennes qui en 1896 ou 1897 auraient imité 
la France de 1860 auraient eu le même succès. Les gouvernements 
les plus jaloux et les plus opposés à toute intervention eussent 
craint de se déshonorer aux yeux de l'univers, en empêchant par 
la force la répression des massacres. On est même fondé h croire 



REVUE DES LIVRES 129 

que le sang des soldats européens n'eût pas coulé ; à une condi- 
tion, toutefois : c'est que les puissances intervenantes eussent 
imité le désintéressement de la France en 1860, et n'eussent point 
fait payer leur mobilisation par quelque agrandissement de terri- 
toire. Mais la gloire de contribuer au triomphe de la justice et de 
l'humanité n'a-t-elle pas son prix ? Pour les nations comme pour 
les individus, il y a quelque chose de plus grand que la prospérité 
matérielle, c'est de savoir mettre au-dessus de l'utilité immédiate 
l'honneur et le devoir. François Tournebize, S. J. 

Livres d'Histoire. — I. Les Lettres inédites, que publie 
M. Dardy^, ont été écrites par un député du Tiers h un gentil- 
homme campagnard, pour le tenir au courant des incidents de 
Versailles, en 1789. Elles ne nous apprennent rien de très im- 
portant ; mais elles marquent bien l'état d'esprit de beaucoup de 
gens honnêtes, au début de la Révolution. Ils sentent les abus ; 
ils veulent des réformes; ils espèrent les obtenir; mais à leurs 
espérances se mêle bientôt une inquiétude secrète, d'autant plus 
vive qu'ils ont plus d'esprit politique et de noblesse de cœur. 
Témoin cette phrase écrite le 21 mars 1791 : « Le royaume 
déchiré, le trône renversé, les horreurs de la guerre civile me 
paraissent quelquefois la suite inévitable des discussions dont 
je suis témoin. » Hélas! oui, ce fut la suite inévitable. 

II. — L'abbé Dubois, né à Saint-Remèze en 1766, parti pour 
Pondichéry en 1792, revenu en France en 1823, mourut à Paris 
en 1848 au séminaire des Missions étrangères. 

Son ouvrage sur les Mœurs, Institutions et Cérémonies des 
peuples de l'Inde vient d'être réédité, en anglais, h Oxford. Max 
Muller n'a pas dédaigné d'écrire la préface de cette réédition ; 
non que Dubois fût un philologue; mais il avait passé aux Indes 
de longues années ; il était intelligent et chercheur; son livre est 
d'un témoin. Ce témoignage soulèverait des questions assez déli- 
cates. Mieux vaut passer outre. Je me contente de dire que, dès 
les premiers jours, on jugea l'abbé Dubois sévère pour les Indiens 
et décourageant pour leurs apôtres. Peut-être y a-t-il là une 

1. Lettres de Grellet de Bçauregard, député aux États généraux de 1789, 
par M. l'abbé Dardy, professeur au petit séminaire d'Ajain (Creuse). 
Guéret, 1899. ln-8, pp. 79. 

LXXXII. - 9 



130 ETUDES 

raison de l'accueil bienveillant qu'il trouve actuellement outre- 
Manche. 

Quoi qu'il en soit, depuis 1825, date à laquelle les Mœurs 
furent imprimées à l'imprimerie royale de Paris, le silence s'est 
fait, chez nous, et sur Tœuvre, et sur l'homme. M. Mazon a pensé 
qu'il fallait relever cette mémoire d'Un Missionnaire*. lia bien 
fait pour l'honneur du Vivarais dont l'abbé Dubois était origi- 
naire, et pour le profit de tous ceux qui s'intéressent aux Missions 
des Indes. 

III. — Avec des articles d'époques et de sujets assez divers, 
Mgr Baunard a fait un livre ^ qui est pour le lecteur comme une 
procession de « reliques ». On en sort ému, éclairé et plein de 
bons désirs. Peut-on faire autrement quand on voit, à l'évidence, 
qu'un persécuteur peut devenir saint Paul-, — qu'en un temps 
comme celui de Charles le Chauve, une mère chrétienne a trouvé 
dans sa foi et dans son cœur un traité d'éducation comme le Liber 
manualis de Dhuoda ; — que l'évêque Maurice de Sully fut un 
savant clerc, un courageux chevalier et le bâtisseur de Notre- 
Dame de Paris ; — que les bons livres à la manière de V Exposition 
de Bossuet convertissent, et font de leurs convertis des apô- 
tres à la manière du duc de Perth\ — que la vie religieuse au 
Carmel a des charmes, qui font grand honneur à sainte Thérèse 
et à l'Église, et dont une Julienne Mac-Mahon a su goûter le 
chanter la virile douceur; — qu'on peut enfin, chez soi, dans 
une usine, dans un journal, dans un parlement, être tout ensemble 
— pourvu qu'on vaille un Kolb-Bernard — homme d'affaires et de 
cabinet, de tribune et d'œuvres, citoyen d'aujourd'hui et chrétien 
d'autrefois ? 

Voilà les leçons que donnent les Reliques d'histoire. Com- 
bien nous en avons besoin pour hausser un peu les cœurs aujour- 
d'hui ! Mgr Baunard fera bien de a tirer encore de son trésor 
de ces choses anciennes et nouvelles ». C'est un exemple de tra- 
vail infatigable, d'érudition choisie et d'art littéraire. De cela 
aussi nous avons besoin. 

IV. — Les Figures contemporaines sont difficiles à saisir et à 

1. Un Missionnaire vivarais aux Indes. Privas, 1899. Iu-8, pp. 79. 

2. Reliques d'histoire, par Mgr Baunard. Paris, Poussielgue, 1899. In-18, 
pp. 387. 



REVUE DES LIVRES 131 

fixer. M. Deiafosse le sait mieux que personne et il n'a point 
prétendu faire des portraits définitifs *. Mais il a étudié d'une vue 
pénétrante, et, sa main sûre a peint comme il les a vus : le comte 
de Chambord^ loyal, chrétien, manquant le trône, parce qu'il 
voulut être l'inflexible gardien du droit royal ; — Napoléon 111 
s'entêtant, malgré sa bonté et son intelligence, dans une politique 
d'idéaliste démocrate et humanitaire, qui lui fit perdre son sceptre 
et la France ; — Gambetta^ à qui sa faconde audacieuse, chaude, 
improvisant tout, donna le pouvoir, et dont le prestige dictatorial 
a fait de ces improvisations des dogmes qui tuent le pays ; — 
Bismarcky l'homme âpre, violent, double, téméraire, heureux, 
qui a fait un empire moderne avec des procédés de condottiere 
du quatrocento. 

Léon XIII et les directions pontificales devaient tenter le peintre ; 
c'est un sujet qui a sa place dans une galerie des batailles con- 
temporaines. M. Delafosse y a mis de la couleur et de la plus vive ; 
le dessin manque d'exactitude. Sans doute l'émotion est néces- 
saire dans un artiste ; encore faut-il qu'elle ne le jette pas en 
dehors de la vérité. 

Pour les célébrités du Palais Bourbon^ M. Delafosse se con- 
tente de quelques rapides et légers coups de crayon. Il esquisse 
plus vigoureusement les partis, avec moins d'ampleur que M. de 
Vogiié, mais avec la même ironie et la même tristesse. Ces 
esquisses font, comme tout le livre, honneur au patriotisme du 
Français et au talent dé l'écrivain ; tout y trahit une âme sincère 
et un esprit vigoureuj^. 

V. — En histoire, les moindres grains de mil ont leur prix. 
M. l'abbé Heullant s'en est souvenu, et, à travers les archives de 
l'Eure, il a glané tout ce qui reste de la belle moisson des faits 
et gestes du Saint Georges du Theil d'autrefois 2. Malheureuse- 
ment, il ne reste pas grand'chose; mais M. Heullant écrit pour 
ses paroissiens; ils lui sauront gré d'avoir exhumé jusqu'aux 
moindres noms anciens d'homme ou de lieu qui sont pour eux 
comme une portion du patrimoine reçu des ancêtres. 

Paul DuDON, S. J. 

1. Figures contemporaines, par Jules Delafosse. Paris, Calmann-Léry, 
1900. In-18, pp. 382. 

2. Monographie de la paroisse Saint-Georges du Theil { diothsù d'Èyreux) , 
par l'abbé Heullant. In-8, p. 252. 



132 ETUDES 

Romans. — M. Psichari, littérateur d'origine grecque, proche 
parent de Renan et dreyfusard avéré, dissimule sous ce titre mys- 
tique et paradoxal de La Croyante % nonobstant de vagues pro- 
testations d'impartialité, un haineux plaidoyer contre le catholi- 
cisme, en même temps qu'un dithyrambe chaleureux en faveur du 
« héros » de l'île du Diable. 

Voilà V Affaire dans le roman ; un roman à thèse — voire à 
clefs — qui prétend dévoiler ses « origines cléricales ». 

Nous ne nous attarderons pas à discuter cette réjouissante 
théorie, d'autant qu'il faut une perspicacité aiguisée pour décou- 
vrir ailleurs que dans la préface, dédiée au « maître aimé » Zola, 
un lien quelconque entre l'obsédant procès et le livre de M. Psi- 
chari. Il faudrait, en revanche, quelque naïveté pour le croire sur 
parole quand il se défend — le bon apôtre — de vouloir contris- 
ter ses amis catholiques. 

La Croyante, pivot du livre, est un type de femme athée 
entraînant son mari à la négation de toute croyance, et, pour 
continuer le paradoxe de l'auteur, à sa foi dans V incrédulité. Les 
arguments que lui prête l'auteur pour soutenir sa thèse n'ont 
aucune valeur, et, si quelque lointain écho de son maître Renan, 
moins les grâces fuyantes du style, passe quelquefois à travers 
ses théories plutôt nébuleuses, elles rappellent mieux Homais et 
Gaudissart, un peu quintessenciées toutefois et présentées à un 
public plus lettré que l'auditoire ordinaire de ces prudhom- 
mesques démolisseurs. M. Psichari a quelque notoriété litté- 
raire, c'est à ce titre seul que son livre peut fixer l'attention du 
critique. 

Pour le fond, c'est un bréviaire de la libre pensée prédisant 
une fois de plus l'effondrement de l'Église et du monde chrétien, 
et démasquant la pensée de derrière la tête de M. Psichari dans 
cette affirmation d'un des personnages les plus sympathiques... 
à l'auteur : 

« Nous ne songeons pas à décatholiciser la France, il est trop 
tôt encore ; décléricalisons-la ! » 

Pour être peu élégante, la déclaration n'en est pas moins 
franche et forme la conclusion rageuse du livre, faisant pressen- 
tir, après cette œuvre d'assainissement, l'aurore d'un monde 

1. La Croyante, par J. Psichari. Paris, P.-V. Stock, 1899. Prix : 3 fr. 50. 



REVUE DBS LIVRES 133 

renouvelé et l'âge d'or d'une Salente pacifique et prospère, toute 
rayonnante de vertus laïques. 

Des arguments cléricaux sembleraient suspects à M. Psichari 
pour réfuter ses rêveries philanthropiques ; à peine oserions-nous 
invoquer contre lui l'autorité de Brunetière, Coppée ou Lemaître 
encore trop infectés de cléricalisme ; nous le renvoyons à tous 
les gens de bonne foi : ils n'auront qu'à regarder autour d'eux 
pour apprécier les résultats de sa méthode et pour juger cette 
France « laïque », désemparée par l'absence de tout frein moral 
et l'abandon de toute croyance. 

MM. Paul et Victor Margueritte étudient avec leur maîtrise cou- 
tumière le jeu des forces lentes qui transforment la société et, si 
l'on peut dire, le travail de cristallisation des idées nouvelles. 

Appliquant leur talent d'analystes au problème si actuel de 
l'émancipation féminine, ils nous montrent dans Femmes nou- 
velles * la façon dont l'idée féministe pénètre les esprits contem- 
porains en se combinant avec le fonds traditionnel. 

Plus roman que thèse. Femmes nouvelles pose la question sans 
la résoudre, mais les secrètes sympathies des auteurs se révèlent 
dans la complaisance avec laquelle ils incarnent l'idéal du fémi- 
nisme dans une noble et séduisante figure de « vraie » femme 
bien équilibrée, ni détraquée, ni liommasse, ni bas bleu. 

Protestant sans outrance, mais avec justice, contre la part faite 
h la femme dans la législation moderne, l'héroïne consacre son 
cœur et sa fortune à la cause féministe et essaie de faire pénétrer 
ses idées autour d'elle. Les temps ne sont pas venus encore et, 
sa bonne volonté se heurtant aux traditions enracinées, son apos- 
tolat ne porte guère de fruits « et ses grands désirs doivent se 
limiter à de petites actions ». 

Le véritable rôle de la femme est avant tout d'être épouse et 
mère, elle le sait et accepte la recherche des prétendants attirés 
par sa fortune et sa beauté. Les hommes ne sont guère flattés 
dans cette juste satire, où les auteurs stigmatisent aprement la 
plaie des mariages d'argent et de vanité. En d'ironiques et vives 
peintures, ils soulignent toutes les compromissions et toutes les 
hontes que couvrent trop souvent les dehors mondains, flétrissant 

{. Femmes nouvelles, par P. et V. Margueritte. Paris, Pion, 1899. Prix : 
3 fr. 50. 



134 ETUDES 

en termes indignés ces « écarts de conduite » et leurs suites aux- 
quelles le monde est si indulgent, — et pour cause. 

Après avoir éconduit la théorie des coureurs de dot, leur 
héroïne rencontre enfin un homme désintéressé, loyal et utile, et, 
mettant résolument sa main dans la sienne, scelle avec lui un 
pacte d'amour vrai fondé sur les sentiments les plus nobles. 

L'étude de MM. Margueritte ne conclut pas ; prévoyant sans 
doute une évolution plus nette du féminisme, ils semblent 
attendre l'avenir pour lui donner une suite. 

En tout cas, les sympathies dont ils entourent l'héroïne de leur 
livre ne les empêchent pas de railler les outrancières et les dés- 
équilibrées du féminisme contre lesquelles précisément a lieu, 
chez les Anglais, si tolérants pourtant à toutes les initiatives, 
voire à toutes les originalités, un mouvement de réaction pro- 
noncé. 

A qui la victoire dans cette lutte entre le paradoxe et la raison? 
La religion chrétienne, première émancipatrice de la femme, 
n'est pas suspecte d'entraver ses justes revendications et, encore 
que nous ayons toutes réserves à faire sur les éloges que 
MM. Margueritte accordent à la triste loi du divorce, il est impos- 
sible de contester la part de vérité contenue dans leurs protesta- 
tions. 

L'avenir réalisera- 1- il le type sympathique de la féministe 
îdéale rêvée par eux? Où s'arrêtera l'évolution lente vers l'éman- 
cipation de la femme ? Qui lui assignera ses limites ? 

La parole est à demain. 

Après les mères, les enfants. Connaissez-vous Trott*, le déli- 
cieux bambin dont M. A. Lichtemberger s'est fait l'historiographe ? 
Frère de Poum, dont P. et V. Margueritte nous ont conté les 
hauts faits, cousin du terrible et trop précoce Bob dont Gyp est 
la mère, le petit Trott nous initie de façon fort attachante à ses 
réflexions sur le monde. M. Lichtemberger, en habile trucheman, 
traduit dans une langue naïve et spirituelle à la fois le vocabu- 
laire trop sommaire du petit bonhomme et nous décrit avec 
beaucoup de charme les impressions si complexes qui traversent 
sa bonne petite âme d'enfant. Même quand il saura lire, Trott 

1. Mon petit Trott^ par A. Lichtemberger (4« édit.). Paris, Pion. Prix : 
3 fr. 50. 



REVUE DES LIVRES 135 

ne pourra saisir tout ce qu'il y a de finesse dans son portrait et 
de captivant dans son histoire ; plus tard seulement, quand il 
sera grand, il comprendra, comme on eût dit au siècle des pré- 
cieuses, tout l'exquis de ces délicieux détails de psychologie 
enfiintine si habilement observés. 

Que de finesse et de tact dans ces tableaux, où chacun de nous 
peut reconnaître quelque douce impressian d'enfance : ce pre- 
mier voyage de découvertes à travers l'inconnu que nous avons 
tous fait jadis; cette conscience candide aux prises avec les 
redoutables problèmes de la vie morale, cette implacable logique 
enfantine si redoutable parfois à notre pharisaïsme mondain ; 
autant de jolies scènes excellemment décrites ! 

L'histoire de ïrott s'enrichit de celle de son entourage : amis 
et ennemis : miss, l'institutrice; Jip, le caniche; Puss, le chat; les 
amies de maman ; maman elle-même, si passionnément chérie ; puis 
papa, un peu terrible, mais si aimé tout de n:ême. Les états d'âme 
du « bambino » servent de thème à de gentilles histoires et à de 
touchants épisodes qui évoquent pour chacun de nous quelques 
frais souvenirs d'autrefois. Bon petit cœur et pas trop mauvaise 
tête, Trott comptera autant d'amis que son « père » aura de lec- 
teurs. 

Un beau jour, M. Lichtemberger, s'est avisé d'enrichir notre 
ami Trott d'une petite sœur*. Jugez de la révolution que cet évé- 
nement produit chez le « grand » frère et des étonnements sans 
nombre que lui cause l'arrivée — en aérolithe — du surprenant 
petit être. 

L'auteur nous décrit, en une série de scènes charmantes, les 
impressions de Trott, ses premières relations avec cette petite 
chose rougeaude et criante qui le remplit de stupeur, ses ingé- 
nieux stratagèmes pour éprouver l'amour de ses parents tout 
occupés de leur nouveau baby, et ses impayables imaginations 
pour distraire la petite sœur. Il s'essaie, en même temps, à dé- 
peindre les impressions de celle-ci, tâche difficile, s'il en jfut, car 
notre souple langue de France est encore bien lourde pour 
rendre les raisonnements confus et embryonnaires de cette petite 
âme à peine éclose. L'auteur déchiffre pourtant à merveille cette 

1. La Petite Sœur de Trott, par A. Licbtemberg^. Paris, Pion. Prix : 
3 fr. 50. 



136 ETUDES 

page presque blanche encore, comme il a déchiffré, sans devoir 
le lire, le « Journal » de Trott; pour les si bien connaître, ne se- 
rait-il pas deux fois père de Trott et de Lucette dans la vie et 
dans les lettres ? 

Cette suite à Mon petit Trott^ pour être un peu plus recher- 
chée et moins de prime saut que le premier volume, forme ce- 
pendant avec lui un ensemble d'études enfantines, plein de 
charme, de fraîcheur et de naïveté spirituelle, qui repose de tant 
d'études contemporaines sur le vilain monde des « grands ». 

C'est ce vilain monde — côté judiciaire — que continue à 
étudier M. Baumann^ auteur du Tidbunal de Vuillermoz^, dans 
ses Souvenirs de Magistrat ^^ simples esquisses qui ne sont pas 
la (( monnaie » de son premier livre. Il semble que l'auteur ait 
tenu à réunir dans une étude fragmentaire quelques types inuti- 
lisés et à livrer au public ses derniers « petits papiers » sur la 
magistrature. 

Ses silhouettes falotes de juges de province, prises sur le vif, 
sont malicieusement croquées et reflètent exactement les habi- 
tudes mesquines et l'ankylose intellectuelle qui régnent en ces 
vies trop encloses. Parmi ces souvenirs, parfois un peu trop 
libres, quelques idées solides et pratiques sur la réforme des erre- 
ments judiciaires. 

Trois livres de littérature étrangère : 

Le Pope 3^ roman sérieux, nous dirions volontiers « religieux » 
où, parmi la description des mœurs russes bourgeoises et agrestes, 
se trouve indirectement étudiée avec bonne foi la question du céli- 
bat des prêtres. Pour s'appliquer ici à un membre du clergé ortho- 
doxe, cette étude n'en constitue pas moins un juste plaidoyer 
contre le mariage des ministres du culte à quelque religion qu'ils 
appartiennent. 

Dans ce tableau scrupuleux du bas clergé russe, l'auteur ne 
déguise pas les défauts de la classe sociale qu'il étudie. Par la 

1. Voir Études, 5 août 1898. 

2. Souifenirs de Magistrat, par A. Baumann. Paris, Perrin, 1899. Prix : 
3 fr. 50. 

3. Le Pope, par I. Potapenko, traduit par L. Golschmann. Paris, Perrin, 
1899. Prix : 3 fr. 50. 



REVUE DES LIVRES 137 

bouche de son héros, prêtre h rame apostolique et au cœur 
rayonnant de charité, il combat, dans une sage critique, les habi- 
tudes funestes et les préjugés séculaires qui ont trop souvent 
enlevé aux prêtres orthodoxes toute influence morale sur leurs 
ouailles. 

Un jeune pope de haute intelligence, promis aux plus bril- 
lantes destinées, renonce à tout espoir d'avenir pour aller au 
peuple par la charité : tel est le sujet du livre de M. Potapenko. 
Apportant au milieu d'un village aux mœurs rudes sa délicatesse 
d'esprit et de cœur, l'apôtre de Longovoié, h force de désinté- 
ressement et d'abnégation, convertit le village entier et le trans- 
forme par le seul exemple des vertus les plus hautes. 

Sa belle âme éprise d'un admirable idéal de charité chrétienne 
parvient à réaliser son rêve, et ses préoccupations d'époux et de 
père ne peuvent arrêter cet élan de dévouement et de foi ardente; 
mais en nous les montrant comme une lourde chaîne qui rattache 
l'homme de Dieu à la terre, l'auteur blâme vigoureusement le 
mariage des prêtres, cet argument si souvent jeté au travers des 
controverses religieuses. De combien de nos humbles curés de 
campagne ce roman — rarement réalisé en Russie, sans doute — 
n'est-il pas la véridique histoire ! 

Les descriptions « vécues » de la campagne russe et les détails 
de mœurs, enveloppés de l'atmosphère même du pays, donnent 
un intérêt ethnique tout spécial au roman dont l'affabulation, 
encore que très simple, comme souvent dans les littératures du 
Nord, allège ce que la controverse pourrait avoir de trop dogma- 
tique. 

Des ombres qui passent^. Ce titre empreint de la mélancolie 
chère à Loti timbre un roman anglais, qui prend ses person- 
nages dans le monde des neurasthéniques et étudie la vie toute 
spéciale d'un sanatorium des Alpes suisses. Davoz a dû servir de 
modèle à l'auteur. 

Une idylle, bien mélancolique, remplit le volume de Mme Har- 
raden : Un névropathe, misanthrope bourru, appelé, de ce seul 
surnom peu flatteur, le Personnage désagréable^ sent fondre son 
égoïste froideur h la chaleur d'un honnête dévouement de femme, 

1. Des ombres qui passent..., par Béatrice Harraden, traduit par J. de 
Meslial-Cambremont. Paris, Perrin, 1899. Prix : 3 fr. 50. 



138 ETUDE$ 

et, cette fois, par charité, retient jusqu'à la séparation le mot 
qui pourrait unir sa triste vie à la sienne — tel est le sujet du 
livre, copieusement délayé, Britannica more. 

Quelques paysages neigeux, mais surtout une étude subjective 
de deux « moi » entremêlée de réflexions souvent sages, mais de 
philosophie trop rationaliste. En somme, un livre original par 
son cadre et par sa donnée, empreint d'une mélancolie particu*- 
lière où ne se glisse pas trop de spleen, ce qui a bien quelque 
mérite dans un roman anglais, 

Mlle J. de Rochay, reprenant la plume brisée par la mort de 
Mlle Guirch qu'elle-même devait suivre de si près, nous donne la 
traduction d'une oeuvre à'Antonie Jungst publiée dans la Kôl- 
nische Volkszeitung sous le titre de ; Wege und Ziel, « Route 
et But ». 

Ce rpman, qui pourrait n'çtrç qu'une simple nouvelle sous une 
plume plus alerte, paraît en France sous un titre pimpant et 
s'appelle ; lo§ Souliers de la comtesse Lorg.*. 

C'est une histoire d'outre-Rhin, mêlée d'une pointe de fan- 
tastique, comme il sied au pays d'Hoffmann. Une jeune bohé- 
mienne, fille de sorcière, devenue une reine de l'art orgueilleuse 
et cruelle, ensorceleuse de cœurs, telle la Lorelei des légendes, 
enlève son fiancé à la fille de sa bienfaitrice et entre de plain- 
pied dans le monde aristocratique en apportant le malheur dans 
la maison de ses protecteurs. La malheureusç « comtesse Lora », 
abandonnée, demande l'oubli à la prière et à la retraite, et, comme 
par miracle, sort du couvent pour assister sa rivale, h son lit de 
mort. 

Telle est le scénario dramatique de ce petit roman dont le titre 
français, trop sémillant, ne nous indique pas la morale, résumée 
dans le titre allemand plus austère : « Route et But », qui nous 
montre l'antithèse de ces dçux existences, et nous amène à con- 
clure avec l'auteur que le raffinement de l'intelligence sans la 
maîtrise des passions est un don redoutable et décevant : Corruptio 
optimi pessima. 

Deux; livres de littérature proprement dite : Le premier par 

1. Les Souliers de lo, comtesse Lora, traduction d'Antoine Jungst, par 
J. de Rochay. Paris, Gai^tier, 1899. Prix : 2 francs. 



REVUE DES LIVRES m 

M. Le Breton, professeur à la Faculté de Bordeaux, forme la 
suite de son premier ouvrage, le Roman au XVIP siècle^ et nous 
initie à l'évolution, ou mieux à la naissance du dix-huitième siècle, 
nous montrant dans Diderot, Prévost, Rousseau et Bernardin de 
Saint-Pierre, les vrais pères du roman moderne^. 

Simples imitateurs des poètes et des auteurs dramatiques du 
dix i- septième siècle, les écrivains du dix -huitième n'ont pas 
fait entrer la vie dans la poésie et le théâtre de leur temps. 
Seul le roman, affranchi de toute règle, puisqu'il ne faisait que 
de naître sous sa forme véritable, ne fut pas coulé dans le moule 
classique ; artificiel et factice au dix-septième siècle, il n'avait de 
roman que le nom ; c'est au dix-huitième siècle que le roman 
çécUf tel qu'il dut s'épanouir de nos jours, prend ses origines. 

Thèse brillamment soutenue par l'auteur, avec qui l'on doit 
reconnaître aux écrivains du dix-huitième siècle, trop souvent 
(( libertins », — en prenant le mot en son double sens, — le mé- 
rite d'avoir créé le genre et d'avoir fait du roman le véridique 
tableau des mœurs contemporaines. 

Comme trop souvent aussi nos romanciers actuels, ce ne sont 
que mauvaises mœurs qu'ils dépeignent; M. Le Breton, sans se 
dissimuler ce que laissent à désirer au point de vue de la morale 
les licencieux auteurs qu'il étudie, a su déterminer avec tact à 
travers les grivoiseries, voire les polissonneries du roman au dix- 
huitième siècle, les phases de son évolution et montrer les trans- 
formations, grâce auxquelles le roman moderne va naître de ces 
œuvres qui nous semblent déjà si insuffisantes et si vieillies. Il a 
fallu à l'auteur un certain courage pour affronter l'ennui qui se 
dégage de la plupart des œuvres romanesques du dix-huitième 
siècle. Combien même parmi les esprits cultivés ne les connais- 
sent que par leur titre, leur renommée et quelques courts et cé- 
lèbres fragments ? Mais quelle tâche plus ardue encore que d'aller 
dénicher des perles jusque dans le fumier de Laclos ou de Restif 
de la Bretonne. 

M. Le Breton a, de son côté, le mérite d'avoir écrit le premier 
une étude intéressante et documentée sur le sujet. Rien de dog- 
matique, ni de contraint dans son exposé; mais, dans une jolie 

1. Le Roman au XVIII^ siècle, par M. A. Le Breton, professeur à la Faculté 
des lettres de Bordeaux. Paris, Société française d'imprimerie et de librai- 
rie, 1898. Prix : 3 fr. 50. 



140 ETUDES 

langue, une spirituelle et diserte causerie, entremêlant d'une 
façon très vivante la biographie des auteurs à l'analyse de leurs 
ouvrages. 

Maître de conférences à la Faculté de Paris, M. Dejob fait pour 
la comédie ce que M. Le Breton fait pour le roman, mais son 
étude est moins générale et ne porte que sur les Femmes dans 
la comédie française et italienne au XVIII' siècle ^ Il est vrai 
que le sujet prend facilement une certaine ampleur sous la plume 
de l'auteur, qui nous montre l'évolution du genre et l'influence 
du théâtre italien, voire celle, plus restreinte, du théâtre anglais, 
allemand ou espagnol sur la comédie en France. 

Encore que les mœurs du temps fussent des moins recomman- 
dables, ainsi qu'a pu le constater M. Le Breton en étudiant le 
roman qui les reflète tout entières, M. Dejob remarque avec raison 
que la comédie de l'époque est presque « réservée » et qu'au dix- 
huitième siècle le spectateur est beaucoup plus respecté que le 
lecteur. 

Ehontée dans le roman, l'étude des mauvaises mœurs se res- 
treint à la scène, et, s'il rencontre encore nombre d'assez vilains 
personnages au cours de son étude sur le théâtre, M. Dejob, qui, 
ce faisant, reste un a moraliste », constate qu'au moins les au- 
teurs dramatiques de ce temps-là ne légitiment pas les fautes de 
la femme et ne cherchent pas à réhabiliter, encore moins h glori- 
fier sa chute. Il remarque, d'une façon assez piquante, qu'il est 
fâcheux et singulier de voir le théâtre se respecter moins aujour- 
d'hui qu'au temps où s'étalaient au grand jour les mœurs faciles 
de Louis XV et de la grande Catherine. 

Les deux auteurs ont fait grande dépense de connaissances, 
d'observation et d'esprit dans ces deux livres, frivoles peut-être 
par leur sujet, mais doctes et consciencieux par leur documenta- 
tion et la contribution qu'ils apportent h l'étude littéraire du dix- 
huitième siècle. Edouard Galloo. 

Librairie Oudin. Poitiers et Paris. — Trois jolis livres 
d'étrennes venus un peu tard. Mais les étrennes sont toujours les 
bienvenues, même après Noël ou le jour de l'an. En fuite est 

1. f.es Femmes dans la Comédie française et italienne au XVIW siècle, 
par Ch. Dejob, maître de conféi-ences à la Faculté de Paris. Paris, Fonte- 
moing, 1899. 



REVUE DES LIVRES 141 

une histoire touchante de trois petits infirmes, dite par Mme la 
comtesse de Courville, dont la plume se repose d'écrire en des- 
sinant les gracieux minois de ses héros. — Mme du Harcoët, 
dans les Lunettes d'Annaïk, conte l'histoire d'une petite Bre- 
tonne trop pauvre, puis celle d'une autre petite Bretonne trop 
riche. L'une et l'autre apprennent à celles de leur âge à se corriger 
du vilain défaut de l'égoïsme. — En ce temps-là, In illo temporel 
n'est rien moins que l'histoire, peut-être pas bien véridique, du 
bon larron, depuis le berceau jusqu'au paradis inclusivement. 
M. PoujouLAT a pris soin d'authentiquer le récit avec force cou- 
leur locale et de jolies chromos où l'on voit les costumes du 
temps. 

Librairie A. Mame. Tours et Paris. — Sous le titre de : les 
Conscrits du travail (grand in-8 illustré), un jeune écrivain, 
mort prématurément, Guy Tomel, a rassemblé les monographies 
d'une cinquantaine d'établissements d'enseignement profession- 
nel chrétien. Ce n'est pas une sèche nomenclature de détails 
numérotés et toujours les mêmes, comme dans les rapports 
officiels ; c'est bien une œuvre rédigée avec ordre et avec des 
idées personnelles; déplus, écrite avec talent et qui se fait lire 
avec intérêt. 

Joseph DE Blacé, S. J. 



ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 



Décembre, 11. — Au Reichstag, M. de Bulow prononce un impor- 
tant discours sur l'état des relations de l'Allemagne avec les autres 
puissances. On remarque qu'il nomme la France la première, en dé- 
clarant que les deux nations sont en parfait accord en ce qui concerne 
les questions coloniales. 

— Au Transvaal, le général anglais Methuen subit une grave dé- 
faite à Maggersfontein-^Hill. 

14. — A Rome, le Souverain Pontife tient un consistoire public et 
un consistoire secret. Dans ce dernier, il préconise un grand nombre 
d'évêques, parmi lesquels : Mgr Larue, démissionnaire de Langres, à 
l'archevêché titulaire de Pelusium ; Mgr Fuzet, évêque de Beauvais, à 
l'achevêché de Rouen ; Mgr Mignot, évêque de Fréjus, à l'archevêché 
d'Albi ; Mgr Germain, évêque de Rodez, à l'archevêché de Toulouse ; 
M. l'abbé Schoepfer, curé de Saint-Pierre du Gros-Caillou à Paris, 
à l'évêché de Tarbes ; M. l'abbé Olivieri, curé de Saint-Roch à Ajac- 
cio, à l'évêché de la même ville; M. l'abbé Douais, vicaire général de 
Montpellier, à Tévêché de Beauvais ; M. l'abbé Dubillard, vicaire 
général de Besançon, à l'évêché de Quimper ; M. l'abbé Franqueville, 
vicaire général d'Amiens, à l'évêché de Rodez ; M. l'abbé Herscher, 
vicaire général de Langres, à l'évêché de la même ville ; M. l'abbé 
Mando, archiprêtre de Saint-Brieuc, à l'évêché d'Angoulême; M. l'abbé 
de Garsalade du Pont, chanoine d'Auch, à l'évêché de Perpignan ; 
M. l'abbé Arnaud, chanoine de Marseille, à l'évêché de Fréjus ; 
M. l'abbé Henry, curé de Béziers, à l'évêché de Grenoble ; M. l'abbé 
de Cormont, curé de Saint-Louis, à Paris, à l'évêché de Saint-Pierre 
(Martinique). 

Ensuite, Sa Sainteté a prononcé une allocution, dont voici les prin- 
cipaux passages : 

Il a lieu d'espérer, Vénérables Frères, que les solennités du grand Jubilé 
ne s'écouleront pas sans avoir produit des fruits de salut. En effet, avec le 
secours de la grâce céleste, la voix et les exhortations du Pontife semblent 
avoir fait naître un élan de piété populaire et un zèle très vif pour se conformer 
à ces invitations. Il Nous a été en effet et il Nous est encore annoncé que 
dans tous les pays on compte des hommes qui songent à se rendre à Rome 
pour purifier leurs âmes. 

Certes, Nous souhaiterions vivement qu'à Notre époque la ville de Rome 
eût recouvré son régime et ses usages d'autrefois : il Nous serait loisible 
alors d'observer les coutumes transmises par nos aïeux, de remplir sans 
aucun obstacle nos devoirs religieux, même en pleine ville, avec un apparat 



ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 143 

public et des rites extraordinaires répondant au caractère sacré tout spécial 
des temps : et, grâce au maintien deu anciennes traditions, l'étranger re- 
connaîtrait la ville sainte. Mais en môme tempe qu'était dépouillé le Pon- 
tife la liberté des catholiques a été restreinte : les temples seuls sont laissée 
ouverts à la piété des habitants et des étrangers. 

Sur ces entrefaites, les vicissitudes de l'année qui s'achève ont amené un 
autre événement fâcheux, lié à une injustice faite au Siège apostolique, et 
condamné par l'opinion commune de tous les hommes au jugement droit. 
Cette injustice, Nous ne pouvons la supporter en silence. Nous voulons par- 
ler du congrès des représentants des puissances à La Haye. Sur l'initiative 
de l'auguste empereur de Russie, on devait se concerter sur les moyens de 
rendre plus stable la paix des États, et de restreindre la fréquence des 
guerres en même temps que leur atrocité. Quel sujet méritait mieux la 
convocation du Souverain Pontife? Plaider pour la justice^ s'efforcer d'ame- 
ner la paix, prévenir les dissensions, sont choses qui, par la volonté divine, 
font partie du rôle du Pontificat suprême. Les siècles passés l'ont reconnu, 
et dans la théorie, et dans la pratique. Nos prédécesseurs, bien souvent, se 
sont acquittés de ces fonctions au plus grand avantage des nations chré- 
tiennes. C'est un fait trop connu pour qu'il soit besoin de le rappeler. 

Dès le début de cette entreprise si noble et si salutaire, on Nous avait 
demandé spontanément le concours de Notre autorité. On souhaitait de l'ob- 
tenir, et l'opinion générale avait approuvé qu'une place Nous fût faite au 
congrès de La Haye. Une seule voix, parmi toutes, protesta, et ne cessa 
d'exprimer une opposition persévérante, jusqu'à ce qu'on l'eût écoutée. 
Cette voix, c'est celle de ceux qui, par la conquête violente de Rome, ont 
mis le chef souverain de l'Eglise à la discrétion de leur puissance. Que ne 
craindrons-Nous pas d'hostile de la part de ces hommes, alors qu'ils ne 
craignent pas de blesser, à la face de l'Europe, la sainteté des droits et des 
devoirs qui découlent naturellement de la charge apostolique? Et pourtant, 
quel que soit l'avenir, ils ne trouveront chez Nous, avec la grâce de Dieu, 
ni connivence, ni crainte. 

15. — Dans l'Afrique du Sud, le général en chef anglais, Redvers 
Buller, ayant voulu forcer le passage de la Tugela, subit une grave dé- 
faite. 

— L'empereur d'Allemagne supprime la fonction d'attaché militaire, 
en temps de paix, auprès des nations étrangères. 

17. — Le maréchal Roberts, ancien commandant de l'expédition 
d'Afghanistan, est nommé général en chef de l'armée anglaise dans 
l'Afrique du Sud, avec le sirdar Kitchener comme chef d'état-major. 

18. — A Dublin, à l'occasion de la réception de M. Chamberlain au 
grade de docteur honoraire de l'Université, les étudiants impérialistes 
provoquent de graves désordres. 

19. — A Paris, M. Marcel Habert se présente à la Haute Cour 
dont l'entrée 4ui est refusée. Il est incarcéré, et son procès disjoint 
de ceux actuellement en cours. 

20. — A la Haute Cour, M. Déroulède, exaspéré de la disjonction 
de l'affaire Marcel Habert, adresse aux sénateurs de graves reproches 



144 ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 

qui, considérés comme outrageants, sont punis de deux ans de prison. 
21. — A Vienne, le ministère Glary démissionne. 

— A Amalfi, en Italie, les pluies produisent le glissement de près 
de trente mille mètres cubes de terre, détachés d'une montagne, qui, 
dans leur chute, ensevelissent plusieurs maisons, de grands établisse- 
ments, et écrasent des bateaux du port. 

— A Frelinghem, en Belgique, la glace de la Lys se rompt sous le 
poids de nombreux écoliers. On compte déjà près de quarante cadavres 
retirés de l'eau. 

23. — A Vienne, le ministère autrichien est reconstitué, sous la pré- 
sidence de M. de Wittek. 

24. — Le Souverain Pontife ouvre lui-même la Porte sainte à 
Saint-Pierre, et proclame l'ouverture du Jubilé. 

— En France, les mineurs du bassin de la Loire se mettent en grève, 
ce qui peut créer de très graves difficultés à l'industrie. 

— A Ajaccio, célébration du Centenaire de l'avènement de Bona- 
parte comme premier Consul. 



Paris, le 25 décembre 1899. 



Le gérant : Charles BERBESSON. 



Imp. D. Dumoulin, rue des Grands-Augustins, 5, à Paris, 



LE LENDExMAIN DE LA VICTOIRE 



b 



Il y a tout à l'heure dix ans révolus, M. Charles Dupuy, 
rapporteur du budget de l'Instruction publique, dénonçait 
avec une franchise un peu brutale à ses collègues de la 
Chambre^ la dégringolade de renseignement secondaire dans 
l'Université. Il en signalait diverses causes, entrait en grande 
colère contre la bourgeoisie, qui, oublieuse de ses traditions 
voltairiennes, recherche pour ses fils l'éducation religieuse, 
faisait entendre des menaces à l'adresse des fonctionnaires 
et des officiers coupables de la même trahison, indiquait 
quelques remèdes, et finalement s'écriait : « Il y a autre 
chose à faire; il y a à supprimer la loi de 1850 !... » 

Cet article du programme des sectes n'était pas alors jeté 
pour la première fois à la manie liberticide de la majorité 
républicaine. Il avait fait déjà son apparition, tantôt sous une 
forme, tantôt sous une autre, s'affîchant sans vergogne ou se 
dissimulant derrière un masque, selon le tempérament des 
gens qui se chargeaient de le produire dans le monde. Il 
serait aisé de saisir ici sur le vif le procédé qui a permis de 
mener à bien les entreprises les plus audacieuses contre la 
liberté, les droits et les immunités séculaires de l'Église de 
France. On y met le temps; on prépare l'opinion, on avance 
comme au siège d'une place forte, jusqu'au jour où, l'inves- 
tissement parachevé, toutes les ressources de l'ennemi épui- 
sées, l'assaut final peut être livré avec certitude de réussite. 
On a manœuvré dix ans pour aboutir à la loi militaire qui 
envoie à la caserne les séminaristes, les religieux et les 
prêtres. Il aura fallu plus longtemps encore pour emporter 
la citadelle de l'enseignement libre. Mais enfin la savante et 
diabolique stratégie touche au but; les étranges libéraux aux 
mains desquels la France est tombée, tiennent leur loi. 
Gomme l'aigle de Napoléon volait de clocher en clocher 
jusqu'aux tours de Notre-Dame, ainsi le projet de restaura- 
tion du monopole a roulé de loge en loge, de congrès en 

LXXXII. — 10 



146 LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 

congrès, de feuille radicale en feuille socialiste, et le voilà 
arrivé sur le bureau de la Chambre. 

Assurément, il n'est point encore adopté; la dernière ba- 
taille sera longue et acharnée. Quelle en sera l'issue, nul ne 
le sait, et chacun peut à cet égard pronostiquer librement. 
Nous n'avons pas l'intention de nous livrer à cet exercice. 
Nous allons supposer l'œuvre jacobine accomplie ; il s'est 
trouvé dans l'une et l'autre Chambre une majorité en faveur 
de la loi qui oblige tous ceux qui ne veulent pas être des 
parias en leur propre pays à se faire éduquerpar l'Université. 
Les ennemis de la liberté sont donc vainqueurs sur toute la 
ligne. Examinons la situation au lendemain de la victoire. 

I 

La loi atteint tous ceux qui, un jour ou l'autre, prétendraient 
à une fonction publique pour laquelle l'enseignement secon- 
daire, classique ou moderne, est exigé ; autant dire la clientèle 
tout entière de nos collèges libres, ecclésiastiques ou laïques, 
des pensionnats de frères qui préparent au baccalauréat mo- 
derne et des petits-séminaires eux-mêmes. Ajoutez-y les 
jeunes gens qui font leurs études à la maison paternelle ; 
ajoutez-y enfin la population scolaire des couvents ou autres 
institutions qui visent au certificat d'études secondaires pour 
les jeunes filles, car l'expression indéterminée « aspirants 
aux fonctions publiques » peut, à la rigueur, s'appliquer aux 
filles comme aux garçons ; et il est bien probable qu'on l'en- 
tendra ainsi. 

En un mot, toutes les familles qui veulent pour leurs en- 
fants une instruction supérieure à celle de l'école primaire 
ou de l'école professionnelle et qui ne croyaient pas devoir 
les confier aux maisons universitaires, vont se trouver dans 
cette alternative : ou bien accepter pour ces enfants les maîtres, 
l'enseignement et l'éducation de l'État, ou bien compromettre 
gravement leur avenir, et en tout cas les condamner à n'être 
dans leur pays que des citoyens diminués. Quelle situation 
pour un chrétien qui met au-dessus de tout les intérêts de 
l'âme de son enfant! Il est difficile d'en imaginer une plus 
angoissante et plus cruelle. D'une part, il réprouve énergi- 



LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 147 

quement l'esprit de l'enseignement universitaire; il est per- 
suadé — à tort ou à raison, il n'importe — que la foi et les 
«lœurs de son fils sont exposées dans ce milieu à un nau- 
frage à peu près inévitable. L'expérience de tous les jours, 
des souvenirs personnels peut-être, lui apprennent qu'on n'y 
échappe que par miracle. Sa conscience le trouble, sa res- 
ponsabilité l'épouvante; il en vient à pousser ce crique nous 
affirmons avoir entendu nous-même : 

— Plulôl que de donner mes enfants à dévorer à ce Moloch, 
j'en ferai des casseurs de pierres sur la grande route. 

Peut-être les répugnances du père de famille ont-elles 
leurs racines dans un sentiment moins élevé, mais guère 
moins susceptible. Ce qu'il a vu et appris de l'éducation uni- 
versitaire lui déplaît; les spécimens qu'il en a sous les yeux 
lui font souhaiter que ses fils ne leur ressemblent pas. Puis 
l'attitude politique et sociale d'un trop grand nombre de 
maîtres l'inquiète au plus haut point, et il lui paraît criminel 
de livrer l'intelligence encore neuve de son fils à des in- 
fluences qu'il estime calamiteuses pour le pays et pour la 
société. 

Mais d'autre part, ne pas envoyer son fils au lycée ou au 
collège de l'Etat, c'est lui fermer d'avance presque toutes les 
carrières, lui interdire de porter jamais l'épée, le contraindre 
peut-être à renoncer à des goûts très prononcés et à choisir 
entre une existence de désœuvré et des professions qui ne 
iui conviennent pas. Encore si on avait à lui laisser une for- 
tune qui lui assurerait l'indépendance. Mais c'est peut-être 
un gagne-pain qu'on lui ôte. Le malheureux père de famille 
se demande s'il a le droit de prendre une détermination dont 
les conséquences pèseront si lourdement sur l'avenir de son 
fils. Puis, ce fils lui-même ne viendra-t-il pas un jour ou 
l'autre lui reprocher de l'avoir engagé dans une voie sans 
issue ? 11 y a quelques semaines, un rédacteur du Temps oppo- 
sait aux organisateurs de la loi un argument ad hominem : 
Gomment! leur disait-il, vous prétendez affranchir l'enfant 
de l'arbitraire paternel. Mais ne voyez- vous pas que vous allez 
à rencontre de votre but? Il y aura encore, soyez-en surs, 
des enfants condamnés par le fanatisme de leurs parents à 
l'enseignement congréganiste. Sur le nombre, l'expérience 



148 LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 

le prouve, il y en a qui deviennent d'excellents républicains 
et de parfaits libres-penseurs. Et c'est eux que vous allez 
punir pour la violence qu'ils ont subie ! 

Ceux-là, du moins, bien certainement ne pardonneraient 
pas à leur père, mais ils ne seraient pas les seuls. Aussi, 
tout en espérant que son fils restera fidèle aux principes 
de l'éducation qu'il aura reçue, le père de famille n'en est 
pas moins obligé de se poser celte douloureuse question : 
Ne m'accusera-t-il pas plus tard d'avoir abusé de mon auto- 
rité et gâché sa vie ? Mais alors où est le devoir ? A qui faut- 
il entendre ? Que faut-il sacrifier, ses principes, sa conscience 
d'homme et de chrétien, ou bien l'avenir de ses enfants et la 
paix de son foyer ? 

Voilà l'extrémité où vont se trouver acculés les pères de 
famille qui ont des convictions fortes et délicates. Les gens 
au cœur léger et les politiciens débarrassés de ce bagage 
encombrant peuvent sourire d'une souffrance qu'ils n'éprou- 
veront jamais et qu'ils sont incapables de comprendre ; mais 
elle n'en sera pas moins atroce. Qu'on vienne dire mainte- 
nant à l'homme obligé de prendre son parti en de telles 
conditions : « Cette loi ne viole aucune de nos libertés. Les 
familles restent libres de choisir pour leurs enfants l'ensei- 
gnement qui leur plaît. » A ceux qui lui apporteraient ce 
texte gouvernemental, il répondrait sans doute : C'est assez 
de nous opprimer, sans nous insulter encore par surcroît. 

Au reste, il ne faut pas se faire d'illusion sur l'issue de ce 
combat intérieur. Les pères de famille céderont pour la 
plupart, les uns par indifférence, les autres parce qu'ils se 
persuaderont qu'ils n'ont pas le droit de compromettre 
l'avenir de leurs enfants. C'est là qu'en fin de compte on 
revient toujours. Ce sera pour quelque cent mille familles de 
plus, celles qui y avaient échappé jusqu'à présent, l'odieuse 
tyrannie qui pèse déjà sur les fonctionnaires et sur la foule 
de ceux qui en quelque façon dépendent du pouvoir : Ou bien 
vous vous soumettrez, ou bien vos enfants en pâtiront. Et on 
se soumet. 

Pour calmer leurs scrupules, les plus réfractaires se re- 
jetteront sur la pension ecclésiastique. Le système qui fonc- 



LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 149 

lionne exceptionnellement aujourd'hui dans quelques éta- 
blissements va, en effet, devenir la règle. Des prêtres, parfois 
des religieux, reçoivent les enfants comme pensionnaires, 
leur donnent eux-mêmes l'enseignement dans les basses 
classes, puis, à partir de la cinquième ou de la quatrième, 
les conduisent aux cours du lycée voisin. Ce n'est pas le 
moment d'apprécier ce mélange d'éducation ecclésiastique et 
d'instruction universitaire. Dans les statistiques officielles 
ces élèves ont toujours figuré au compte des lycées; et c'est 
justice; car la part d'influence du professeur sur l'esprit de 
l'adolescent sera presque toujours bien supérieure à celle de 
ses maîtres de pension. Au point de vue de la formation 
chrétienne, ce régime ne pouvait donc être un idéal; il ré- 
pondait à certaines exigences de situation, et c'est par là seu- 
lement qu'il se justifiait. 

Sous le régime futur, la pension ecclésiastique reste 
la suprême ressource de ceux qui veulent pour leurs enfants 
l'éducation chrétienne et qui ne peuvent la leur donner eux- 
mêmes. La surveillance qui s'y exerce, la direction morale 
qu'on y reçoit, l'atmosphère plus ou moins pieuse qu'on y 
respire, vpilà aussi l'unique influence qui subsiste en face du 
prestige de ceux dont on va chercher au dehors les leçons 
et qui apparaissent comme les seuls représentants du savoir. 
C'est quelque chose sans doute, beaucoup même, si l'on 
veut; est-ce suffisant ?0n est forcé d'en douter, hélas I quand 
on voit des gens très hostiles à l'éducation chrétienne donner 
à ce système une approbation presque sans réserve. On a 
tant de confiance dans la vertu d'un enseignement soi-disant 
neutre, mais qui ne l'est pas, et ne peut pas l'être; on sait si 
bien que le rationalisme du maître passera goutte à goutte 
dans l'esprit de l'élève, même à l'insu de l'un et de l'autre, 
on a déjà tant expérimenté l'efficacité de cette méthode, pour 
ainsi dire négative, qui consiste à démolir les croyances sans 
avoir l'air d'y toucher et seulement en paraissant les ignorer, 
que l'on se tient satisfait du moment que l'on a assuré le 
contact entre les jeunes intelligences et ce dissolvant. Sauf 
de rares exceptions, il aura raison de tous les réactifs qu'on 
lui opposera. Voilà ce que pensent la plupart des hommes qui 
cherchent avant tout dans le monopole universitaire un instru- 



150 LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 

ment pour libérer, comme ils disent, les jeunes âmes du joug 
des superstitions traditionnelles. 

D'ailleurs les auteurs de la loi ont pris leurs mesures pour 
soustraire les élèves à Tinfluence de maîtres de pension qui 
pourrait gêner davantage celle de l'Université. L'article III 
exclut de cette fonction les membres des associations qui ne 
seraient pas en règle avec une autre loi qu'on prépare en ce 
moment, c'est-à-dire tous les religieux sans distinction. 
Vraiment, on les honore plus qu'il ne convient, en les sépa- 
rant ainsi des prêtres séculiers, à qui on fait l'injure, très 
imméritée, de les tenir pour moins dangereux. Qu'ils con- 
duisent au lycée les enfants que les parents leur confient; 
l'Université libre-penseuse se charge de les former à son 
image et ressemblance. Mais s'ils ont seulement un auxi- 
liaire, professeur ou surveillant, dominicain, jésuite, eu- 
diste, on ne se croit plus sûr de rien. Assurément ceux 
contre qui l'Etat enseignant ne se croit pas encore suffisam- 
ment armé avec son monopole auraient lieu d^étre fiers de la 
terreur qu'ils inspirent. Mais où donc s'arrêtera une tyrannie 
qui déjà va au delà du fameux article VII ? Celui-ci se 
contentait d'interdire aux religieux les fonctions de l'en- 
seignement; maintenant il ne leur sera pas même permis 
d'accompagner les enfants obligés d'aller suivre les classes 
du lycée. 

II 

Mais, pendant que surgissent autour des lycées une multi- 
tude de pensions petites ou grandes, laïques ou ecclésias- 
tiques, que deviennent les établissements libres actuellement 
existants ? D'après la statistique publiée par la Commission 
parlementaire, il y avait en France, en 1898, pour l'ensei- 
gnement secondaire : 202 établissements laïques avec 9 725 
élèves; 438 établissements ecclésiastiques avec 67 643 élèves; 
soit au total, 640 établissements avec 77 368 élèves; à quoi on 
pourrait ajouter les 140 petits-séminaires avec 23 947 élèves. 
On arrivera ainsi à un effectif de 100 865 élèves pour l'ensei- 
gnement secondaire libre, contre 86 321 à l'enseignement 
secondaire officiel, répartis dans 339 lycées ou collèges. 

Sous le régime créé par la nouvelle loi, il est clair que bon 



LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 151 

nombre de collèges libres sont condamnés à disparaître. Ce 
seront peut-être les plus importants. En effet, les élèves des 
trois plus hautes classes, devant suivre les cours universi- 
taires, seront la plupart du temps obligés de quitter le col- 
lège, soit parce qu'il n'y a pas d'établissement officiel dans 
la ville, soit parce que la distance est trop grande et qu'on 
ne peut pas leur imposer un perpétuel va-et-vient. Inutile de 
dire que, pour les externes, la désertion sera obligatoire. 
Or, dans les villes, l'externat est presque devenu la règle. 
Les collèges libres ne seront donc plus autre chose que des 
collèges de commençants. Et combien de leurs élèves n'atten- 
dront pas les hautes classes pour les quitter ! Aussi bien, 
puisqu'il faut faire sa troisième au lycée, pourquoi n'y pas 
faire sa quatrième ? Pourquoi pas sa cinquième ? Il est parfai- 
tement vrai que, en règle générale, mieux vaut pour la forma- 
tion et le progrès intellectuel de l'écolier qu'il fasse toutes 
ses classes dans le même établissement. On le sait très bien 
dans le monde universitaire, où l'on a toujours repoussé en 
principe les « petits lycées ». La Commission de réforme 
de 1890 déclarait à ce propos que « l'avantage qu'il peut y 
avoir pour les plus jeunes élèves à être dans une maison où 
il n'y a que des enfants, et où tout peut être réglé en con- 
séquence, lui paraît payé trop cher par l'inconvénient de 
changer de direction au milieu des études ^ ». 

On peut prévoir que l'usage s'établira de laisser les jeunes 
enfants aux mains des prêtres et des religieux jusqu'à la 
première communion; après quoi ils passeront au lycée, sans 
attendre d'être arrivés aux classes qu'il y faut faire obliga- 
toirement. Indépendamment des autres raisons, la crainte 
d'exposer leurs fils à être mal notés, s'ils n'y venaient qu'au 
dernier moment, déterminera bien des pères de famille à les 
y envoyer de bonne heure. En toute hypothèse, il est hors 
de doute qu'une portion considérable de la clientèle actuelle 
de l'enseignement libre sera détournée vers les établisse- 
ments universitaires. Celle des petits-séminaires eux-mêmes 
leur fournira son contingent; car, en supposant, ce qui n'est 
pas sûr, que Pon renonce pour le moment à exiger le stage 

1. Instructions, Programmes et Règlements, 1890, p. 189. 



152 LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 

universitaire des futurs prêtres, il y a dans la plupart des 
petits-séminaires une quantité plus ou moins grande d'élèves 
qui n'aspirent pas à la carrière sacerdotale ou du moins dont 
la vocation est indécise, et qui ne voudront point perdre le 
bénéfice de leurs études en les achevant ailleurs qu'au lycée 
ou au collège de l'État. 

Dans ces conditions l'existence de bien des établissements 
libres est fatalement compromise. Au lieu de se demander 
combien d'entre eux succomberont, il serait peut-être plus 
à propos de se demander si quelques-uns résisteront. Un 
collège, aménagé pour trois cents élèves et qui tombe à cent 
cinquante, est perdu. Hormis des circonstances exception- 
nelles, c'est la ruine, et il ne reste qu'à liquider. Et alors, de 
deux choses l'une : Ou bien les propriétaires, qui ont créé 
ces établissements sur la foi en la liberté garantie par la loi 
du pays, supporteront un dommage qui équivaut à une confis- 
cation; ou bien l'Etat monopoleur indemnisera ses concur- 
rents évincés ; et voilà bien des millions à faire sortir de la 
poche des contribuables. 

Quant à ces malheureux petits collèges qui pourront encore 
subsister et où les maîtres et seigneurs de la Chose publique 
nous permettront d'enseigner les éléments de la grammaire, 
sans doute ils mériteront encore toute la sollicitude et le 
dévouement des maîtres chrétiens, des prêtres et des religieux 
appelés à y travailler. Mais, à quoi bon s'illusionner; cet en- 
seignement découronné, sans autre horizon que celui des 
classes inférieures, n'est pas pour entretenir le feu sacré 
dans un personnel nombreux et d'une valeur professionnelle 
sérieuse. Gomment afors se recruteront les maîtres et quel 
goût apporteront-ils à la tâche ? 11 faudra une vocation extraor- 
dinaire ou une vertu rare pour se vouer à l'enseignement 
dans de semblables conditions. Les plus capables seront 
vraisemblablement les moins empressés. On peut entrevoir 
que l'enseignement libre, ainsi emmuré dans les basses 
classes, sera du même coup condamné à une médiocrité qui 
fera merveilleusement les affaires du monopole. Les institu- 
tions sont comme les plantes ; il y a un développement normal 
qui leur convient et qu'elles doivent atteindre; sinon, elles 
sont étouffées par les voisines et disparaissent. 



LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 153 



III 



Et maintenant tournons nos regards vers le lycée ou le 
collège universitaire. Désormais l'Université n'a plus de 
rivaux, ou si peu que rien. On pourra proclamer la supério- 
rité de son enseignement sans avoir à redouter le moindre 
démenti. Tel cet écolier qui se vantait d'être toujours le pre- 
mier de sa classe. Il était seul. Donc, de par la loi, rensei- 
gnement universitaire a eu raison de son concurrent ; le 
voilà terrassé et ne conservant assez de vie que pour amener 
à son vainqueur, comme prisonniers de guerre, ses propres 
élèves. Toutefois le triomphe ne laisse pas que de traîner 
après soi quelques désagréments, ainsi qu'on va le voir. 

Et d'abord, il faudra créer de nouveaux lycées et de nou- 
veaux collèges. Plus le vide se fera dans les établissements 
libres, plus il faudra multiplier les autres. Gela est de toute 
évidence. Un des reproches adressés à l'Université et sur 
lequel tout le i monde est d'accord, sans en excepter les 
universitaires, c'est qu'un bon nombre de ses lycées ont un 
chiffre d'élèves absolument déraisonnable. Sans compter 
ceux de Paris où Ton arrive à près de deux mille (1908 à Jan- 
son-de-Sailly), il existe en province vingt-deux lycées dont 
la population oscille entre cinq cents et quinze cents élèves. 
Il y en a six qui dépassent un millier. Les inconvénients de 
semblables agglomérations sont de plus d'une sorte, et de 
telle nature qu'un gouvernement soucieux de la santé phy- 
sique et morale de la jeunesse ne devrait pas les tolérer. A 
défaut d'autre considération, l'impossibilité pour les direc- 
teurs de semblables établissements d'y exercer aucune fonc- 
tion éducatrice devrait suffire à les faire condamner en 
principe. 

On n'y a pas manqué. Conseils et Commissions ont cent 
fois réclamé le dédoublement des maisons surpeuplées. En 
1890, lors des grandes réformes introduites dans la disci- 
pline, il avait été convenu, semble-t-il, que Ton s'en tiendrait 
à cinq cents élèves pour les externats, à quatre cents pour 
les établissements mixtes, et surtout, qu'on ne dépasserait 
pas trois cents dans le même internat. Tout récemment, la 



154 LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 

Commission parlementaire de l'enseignement, de concert 
avec le ministre, aurait décidé d'abaisser encore ces chiffres. 
On ne peut qu'applaudir à des intentions aussi sages. Mais 
voilà bien des lycées à faire sortir de terre, et le jour où l'on 
mettra la main à l'œuvre, c'est un respectable nombre de 
millions à ajouter à ceux que nous avons consacrés par cen- 
taines depuis vingt ans à ce genre d'édifices. 

Et maintenant, si nous supposons que le fonctionnement 
de la nouvelle loi arrache seulement à l'enseignement libre la 
moitié de sa clientèle, ce serait toujours soixante-dix à quatre- 
vingts lycées de cinq cents élèves qu'il faudrait créer de toutes 
pièces dans l'espace de quatre ou cinq ans. Quand le nouveau 
régime aura complètement succédé à l'ancien, c'est-à-dire que 
le monopole de fait s'épanouira sous Tenseigne dérisoire delà 
liberté, ce qui vraisemblablement ne tardera pas au delà d'une 
demi-douzaine d'années, l'Université aura dû se pourvoir d'un 
nombre de grands établissements double de celui qu'elle 
possède aujourd'hui. Et ils seront encore insuffisants. Quand 
on sait à quel prix se bâtit un lycée, il n'est pas téméraire de 
prédire que l'opération totale ne coûtera pas beaucoup moins 
que le demi-milliard. Naturellement, le chiffre des établisse- 
ments se trouvant doublé, il faudra bien que celui du budget lé 
soit aussi. Pas un lycée de France ne vit de ses propres res- 
sources; ils sont tous budgétwores ^ les plus grands comme les 
plus petits ; leur voracité est même, en règle générale, propor- 
tionnée à leur taille. L'enseignement secondaire touche 
d'ores et déjà sur les fonds de Timpôt une indemnité qui 
dépasse vingt millions. 11 n'y a aucune raison pour que les 
lycées à créer aient un moindre appétit que leurs aînés. Ci : 
une seconde rente perpétuelle de vingt millions, représen- 
tant en capital bien plus que le demi-milliard. 

Telle est approximativement la note que l'agriculture, le 
commerce et l'industrie française seront priés d'acquitter 
pour satisfaire le caprice de l'État jacobin. Il n'y a rien 
d'économique comme la liberté ; si nous l'avions plus com- 
plète, l'effroyable budget qui paralyse la France et prépare 
sa ruine pourrait être allégé dans de larges proportions, et 
l'activité particulière suppléerait très avantageusement celle 
de la lourde machine administrative. Le gouvernement de la 



LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 155 

République éprouve le besoin d'enlever au pays une liberté; 
du même coup il est obligé d'aggraver ses charges déjà écra- 
santes. Rien ne coûte cher comme la tyrannie. 

Assurément on ne négligera rien pour dissimuler au pays 
ce côté de la question. En apparence, la loi ne comporte 
aucune dépense nouvelle ; le texte du projet n'est accompa- 
gné, ce qui est rare, d'aucune demande de crédit. De même 
qu'ils ont dit que leur loi « ne viole aucune liberté », les mi- 
nistres oseront peut-être affirmer qu'elle ne coûtera rien; et 
ils écarteront ainsi un très sérieux obstacle, car le moment 
serait vraiment mal choisi pour proposer aux Chambres un 
accroissement de dépenses. Les adversaires auraient beau 
jeu à les combattre. On ne demandera donc pas d'argent tout 
d'abord ; on déclarera que l'Université est outillée pour rece- 
voir beaucoup plus d'élèves qu'elle n'en a, qu'une augmen- 
tation d'effectif aura pour résultat d'augmenter ses recettes, 
les frais restant les mêmes. Bref, on s'efforcera de ne point 
voir et d'empêcher les autres de voir ; et il en sera de cette 
loi comme de bien d'autres dont les effets financiers ne se 
manifestent que plus tard, quand on ne peut plus revenir en 
arrière ; mais, qu'on le veuille ou non, on aura amorcé^ pour 
parler le langage parlementaire, une dépense qui ne saurait 
être inférieure à un milliard. 

Mais ce désagrément-là n'atteint que les contribuables ; la 
majorité de nos représentants l'accepteraient d'un cœur 
léger. On sait que, quand il s'agit de l'enseignement d'État, 
ils se font gloire de toute aggravation des charges publiques. 
Plus ils dépensent, plus ils sont fiers. De même pour l'Uni- 
versité ; l'extension de son service, la multiplication de ses 
établissements, le grand nombre de places nouvelles à dis- 
tribuer, l'augmentation de son personnel, tout cela se traduit 
par un surcroît de force et d'influence et doit figurer à la 
colonne des profits. Mais l'autre ne restera pas non plus 
complètement blanche. 

D'abord, il faut bien qu'elle se persuade que la plupart de 
ses nouvelles recrues ne lui viendront que par la force et de 
très mauvaise grâce. Quelle situation pour des maîtres chez 
qui le sentiment de la fierté professionnelle est assurément 



156 LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 

très délicat! J'avoue que je me sentirais singulièrement gêné 
de voir dans ma classe des groupes d'élèves attirés par toute 
autre chose que la confiance, que leurs parents n'envoient 
qu'à contre-cœur et parce qu'ils ne peuvent faire autrement. 
Il me semble que j'aurais quelque honte à occuper ma chaire 
dans ces conditions-là. Sans doute on fait œuvre pie à ensei- 
gner les jeunes détenus ; mais à chacun sa place et sa fonc- 
tion ; il est vraiment fâcheux que le lycée ou le collège ait 
quelque ressemblance, même lointaine, avec le pénitencier 
ou la prison. Des universitaires éminents se sont émus de- 
vant cette perspective. Voici ce que l'un d'eux écrivait, il y a 
quelques mois : 

Le triste cadeau à faire a rUniversité que d'y parquer tous ses 
ennemis ! Abroger la loi Falloux, c'est introduire dans les lycées la 
surveillance jalouse, la censure des doctrines, l'espionnage et la déla- 
tion; la moitié des élèves, prévenus d'hostilité contre le maître, ren- 
dant compte de ses paroles, les dénaturant, les envenimant, et si, ce 
qui serait strictement juste, les prêtres agrégés et licenciés étaient 
pourvus de fonctions, une partie des maîtres observant la pensée et la 
conduite de leurs collègues. Le joli régime ! Je souhaite la victoire 
de l'Université ; mais les lycées comme les Facultés ne doivent vider 
les établissements rivaux que par la libre préférence des familles et 
des élèves^. 

L'écrivain y met de la mauvaise humeur et lui-même déna- 
titre et envenime des faits qui ne manqueront pas de se pro- 
duire sous le régime du stage universitaire. Mais à qui s'en 
prendre ? Et comment se formaliser si les familles surveillent 
un enseignement dont elles ne voulaient pas pour leurs en- 
fants et qu'ils sont cependant obligés de subir? Et certes, 
quand on sait quels courants d'idées se manifestent dans le 
personnel enseignant de l'Université, quelles doctrines phi- 
losophiques, scientifiques et sociales y sont en faveur, on ne 
peut pas demander aux pères de famille, qui lui amènent 
leurs fils malgré eux, de diéposer à la porte toute inquiétude. 

Ce n'est un secret pour personne que l'immense majorité 
du corps universitaire répudie toute religion positive ; chez 
ces professionnels de la Science la fausseté du christianisme, 

1. M. Gustave Lanson, Revue bleue, 6 mai 1899, p. 557. 



LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 157 

en tant que religion révélée, est admise cemme postulat. En 
philosophie, la caractéristique de la situation, c'est l'absence 
de doctrine; le subjectivisme allemand, frayant la voie au 
scepticisme absolu, a manifestement rallié le grand nombre. 
En morale, la théorie kantienne n'est plus môme discutée. 
En histoire, toutes les sympathies vont au protestantisme, et 
un système général d'hostilité contre l'Eglise se trahit sans 
prendre la peine de se dissimulera Sur le terrain plus sca- 
breux encore de la politique et de l'économie sociale, la jeune 
génération universitaire se pique, on le sait, de prendre 
position à l'extrême gauche. Le cosmopolitisme recrute dans 
ses rangs ses adeptes les plus chauds. Au Parlement et dans 
la presse, le socialisme ne connaît pas de champions plus 
fervents, de leaders plus autorisés que ceux qui lui viennent 
de l'Université. Ce sont là des faits que l'on peut apprécier 
différemment, mais qu'il n'est pas possible de contester. Sans 
doute, le corps universitaire possède des membres recom- 
mandables à tous égards et dignes de toute confiance ; les 
hommes graves, paisibles, réservés, uniquement appliqués 
à leurs devoirs professionnels, s'y rencontrent plus nom- 
breux que les ambitieux et les turbulents. Les chrétiens 
même n'y sont pas complètement inconnus ; on en nomme 
çà et là quelques-uns, d'autant plus méritants qu'ils sont plus 
rares. Mais leur présence dans la place, comme celle de l'au- 
mônier, n'empêche pas l'Université d'être « la citadelle de 
la libre-pensée », comme elle se plaît à se définir elle-même. 
Si on leur laisse leur petite part d'action et d'influence, le 
gros de l'armée a aussi la sienne. 

Dans ces conditions, il faut s'attendre à ce que les gens du 
dehors surveillent les opérations, et, pour parler plus claire- 
ment, ne pas s'étonner si les pères de famille chrétiens, et 
d'autres encore, tiennent l'oreille ouverte à ce qui se dit en 
classe. 11 y a tout lieu de croire que, de ce chef, les profes- 
seurs des lycées et l'administration elle-même auront des 
ennuis à dévorer. Quand, par exemple, on reprendra la ten- 
tative avortée l'année dernière et qu'on inscrira au pro- 
gramme l'enseignement de l'évolution darwinienne, il se 

1. Voir, sur ce sujet, les articles du P. Targile, Etudes, avril-mai 1889. 



158 LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 

trouvera certainement des gens pour protester, comme ce 
fonctionnaire qui envoyait alors son fils dans un collège 
libre : « Je ne veux pas, disait-il, qu'on lui apprenne qu'il 
descend d'un singe ^ » 

Les élèves entrés au lycée, par la force des lois, seront 
pour le lycée une source de désagrément ; cela semble cer- 
tain, et l'Université en a le pressentiment. Comment y seront- 
ils traités ? Oh ! personne ne doute qu'ils n'y reçoivent le 
meilleur accueil. L'Etat-éducateur doit avoir des entrailles 
paternelles, et, en voyant revenir à lui ces enfants qu'on lui 
disputait, il éprouvera le bonheur du père du prodigue au 
retour de son fils. Mais encore la situation ne laisse pas que 
d'être embarrassante, surtout si, comme on paraît le craindre, 
les élèves de l'enseignement libre ne viennent que le pins 
tard possible, et en restant dans des pensions ecclésiastiques, 
s'asseoir sur les bancs du lycée. Nous avons admis plus haut 
l'hypothèse contraire ; mais celle-ci non plus n'est pas chi- 
mérique. 

Voilà donc des groupes d'écoliers formés jusqu'ici par 
d'autres maîtres, par ces rivaux que l'on s'est accoutumé à 
regarder comme d'assez pauvres sires, attendu qu'ils n'ont 
que des diplômes inférieurs, si même ils en ont. Par leur tour 
d'esprit, par leur éducation, par leur mentalité, comme diraient 

1. C'est une bien curieuse et instructive histoire que celle de la tentative 
à laquelle il est fait allusion ici. Elle montre ce qui nous attend quand l'ad- 
ministration de rfuslruction publique se sera affranchie de certains scru- 
pules. Voici comment en parle un malicieux professeur de Sorbonne, j'ai 
nommé M, Gebhart : « 11 s'agissait alors (octobre 1898) de la conclusion, 
en philosophie, de l'enseignement tout nouveau de la géologie introduit en 
cinquième, repris et continué en seconde. Le Conseil supérieur avait accepté 
et le ministre avait sanctionné cette surcharge nouvelle des études clas- 
siques. Mais, dans la classe de philosophie, il s'agissait de démontrer la 
doctrine transformiste, tout en étudiant quelques curiosités, telles que « les 
insectes de la houille ». Or, Tédition dernière du Plan d'études ne dit plus 
un mot de Darwin et de sa grande théorie. Elle mentionne seulement un 
programme discret de paléontologie, allant des invertébrés des temps pri- 
mitifs à l'homme. Les insectes de la houille s'y trouvent toujours. » [-Le 
Baccalauréat et les Etudes classiques, p. m. ) L'ironie, pour être discrète, n'e» 
est pas moins mordante. Ce que M. Gebhart ne dit pas, c'est que devant la 
réprobation soulevée par l'entrée de la théorie darwinienne dans l'ensei- 
gnement secondaire, le ministère de l'Instruction publique dut revenir sur 
sa décision. 



LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 159 

certaines gens, par une foule de choses faciles à percevoir, 
difficiles à définir, ces tard venus se distinguent, ou seule- 
ment ils diffèrent de ceux qui ont reçu de bonne heure l'em- 
preinte universitaire ; — car l'Université a aussi son em- 
preinte, très reconnaissable, très apparente môme, qui ne 
permet pas à un œil tant soit peu exercé de confondre ses 
agneaux avec ceux d'aucune autre bergerie ^ Les étrangers, 
ceux qui ont brouté d'autres pâturages, qui n'ont point dès 
leur tendre enfance sucé le lait de VAlma Mater\ n'ont-ils pas 
à craindre qu'elle réserve pour ses nourrissons ses afï'ec- 
tions et ses préférences? Et ne cédera-t-elle pas, môme à 
son insu, à ce penchant de nature? 

On nous répond que l'expérience est faite, et qu'elle dé- 
montre l'impartialité des maîtres universitaires pour leurs 
élèves de toute provenance. Les pensions ecclésiastiques et 
même religieuses qui conduisent leurs élèves au lycée n'ont 
jamais remarqué qu'ils fussent moins en faveur que les ly- 
céens pur sang. Je n'ai aucune raison d'en douter. Mais est-on 
bien sûr qu'il en serait de même sous le régime de l'obliga- 
tion ? Aujourd'hui cette catégorie d'élèves, qui fait le trait 
d'union entre l'enseignement libre et l'enseignement officiel, 
n'a qu'un effectif insignifiant, avec tendance constante à la 
baisse. Ils étaient près de 3 000, il y a trente ans; on n'en 
trouve plus guère que 1 500 dans les statistiques de la Com- 
mission parlementaire. Les établissements ecclésiastiques 
de quelques grandes villes en fournissent la meilleure part, 
et l'administration universitaire ne dissimule pas la satis- 
faction qu'elle éprouve de ce témoignage de confiance. Dans 
mainte circonstance, et jusqu'à la tribune de la Chambre, 

1. « ... D'où viennent-ils donc, ainsi faits, nos jeunes, les uns gaiemeat 
railleurs, les autres tragiquement, tous sceptiques, trop désolés ou trop 
badins, trop révoltés ou trop domptés, malcontents et attristants ? Ils 
sortent presque tous du lycée. Le lycée est la grande usine scolaire... Le 
même laminoir mâche et remâche pendant dix ans, recrache et ressaisit la 
même âme d'enfant. Essaye/, donc de la refaire quand elle sort de ce moule 
obstiné. Tous en gardent quelque chose à tout jamais. Nous ne sommes 
qu'un troupeau, croyez.-le, qui porte au flanc la marque commune, un N ma- 
juscule, l'empreinte au fer rouge du bagne universitaire. L'éducaliou uai- 
vorsilaire, c'est le grand crime national...» (Jean Aicard, le Pavé d'amour,) 
Cette œuvre du poète-romancier date de 1892, preuve que M. Estaunié n'a 
pas inventé l'idée de V Empreinte . 



160 LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 

on Ta fait sonner bien haut comme un hommage rendu à 
la supériorité de l'enseignement d'Etat par ses propres ad- 
versaires. Ce renfort amené volontairement par des prêtres 
aux classes des lycées ne pouvait donc manquer d'y être par- 
ticulièrement bien reçu. D'autre part, ces élèves y viennent 
sans prévention, par la volonté de leurs parents à qui ce 
système mixte a convenu. 

Évidemment la situation sera toute autre quand les élèves 
de l'enseignement libre envahiront les classes du lycée non 
plus isolément ou par groupes minuscules, mais en masse; 
dans certains cas, ils y pourront être en majorité, y donner le 
ton, et même, pourquoi pas? faire preiive de plus de capacité 
et de savoir, eux les étrangers, que les indigènes. Et alors, 
est-il donc téméraire de penser que l'amour-propre de corps 
sera froissé chez le professeur et qu'il aura des efforts à faire 
pour tenir la balance égale entre ceux de la maison et ceux 
qui n'en sont pas ? Il y réussira, nous n'en voulons pas douter; 
mais d'autres en douteront peut-être ; les élèves tout d'abord, 
ceux du moins qui auront des raisons, ou des prétextes, pour 
cela. Sachant bien dans quelles conditions ils viennent sui- 
vre les classes du lycée, les pauvres enfants se persuaderont 
qu'ils ne sont pas vus de bon œil, que M. le professeur fait 
des passe-droit au profit des lycéens d'origine et à leur 
propre détriment; que, s'ils n'ont pas de meilleures places, 
c'est parce qu'ils viennent de chez « les Pères »... Il n'en sera 
rien ; mais on ne les empêchera pas de le croire et de le dire, 
et il faudra se tenir content si les familles ne partagent pas 
une opinion aussi fâcheuse. Encore une source d'ennuis 
pour d'honorables fonctionnaires dont l'unique tort est de 
faire, peut-être malgré eux, la classe à des élèves qui la 
suivent aussi malgré eux. 

IV 

Nous ne sommes pas au bout. La concurrence avait ses 
déboires; ce n'était pas sans amers déplaisirs que l'on voyait 
la confiance des familles aller à d'autres. Les écrivains uni- 
versitaires se sont même trop souvent épanchés à ce propos 
en récriminations qui prouvent que la mauvaise humeur fait 



LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 161 

dérailler même les gens d'esprit. Gela rappelle les prédica- 
teurs qui se plaignent qu'on ne vient pas les entendre et 
tonnent du haut de la chaire contre les absents. Quoi qu'il en 
soit, les désagréments de la concurrence n'étaient pas sans 
compensation. L'Université s'apercevra très vite qu'il lui 
était bon et profitable d'avoir des rivaux. 

Son enseignement est réputé de toute première qualité; nous 
n'y voulons point contredire, bien que la preuve que l'on en 
donne, à savoir les hauts grades du personnel enseignant, 
ne soit pas le moins du monde péremptoire; mais admettons 
que ni ses panégyristes ni elle-même n'aient point surfait la 
valeur de l'article, qui osera dire que la concurrence n'est 
pour rien dans ce résultat? Sans forfanterie aucune, l'ensei- 
gnement libre peut se vanter d'avoir fait progresser l'ensei- 
gnement d'État. Pour mesurer l'importance du service qu'il 
lui a rendu, il suffit de se reporter aux jours du monopole. 
L'un des griefs courants contre l'enseignement des collèges 
royaux, l'un de ceux que nous voyons sans cesse exploités, 
du commencement à la fin de la campagne pour la conquête 
de la liberté, c'est la lamentable faiblesse des études, fruit 
d'un régime qui engendre fatalement le laisser-aller, la tor- 
peur et l'inertie. C'est le propre du monopole d'endormir 
l'industrie et de donner à des prix élevés des produits médio- 
cres. Les études sont-elles meilleures aujourd'hui? Les élèves 
de nos lycées nationaux l'emportent-ils sur ceux des collèges 
royaux? La question est bien délicate. L'Université actuelle 
n'oserait peut-être pas la trancher à son avantage. Demandez à 
M. Jules Lemaître ou à M. Emile Gebhart. 

Mais, si les défectuosités restent sensiblement les mêmes, 
il faut les attribuer, du moins pour une bonne part, à des 
causes différentes, et il serait injuste de renouveler contre 
les maîtres d'aujourd'hui les reproches qu'on adressait à 
leurs devanciers. Quand il n'y aura plus pour les tenir en 
haleine la rivalité des établissements libres, quand l'institu- 
tion universitaire, affranchie de toute concurrence, n'aura 
plus à se comparer qu'à elle-même, on aura beau faire, on ne 
l'empêchera de ralentir peu à peu sa marche en avant ; elle se 
contentera d'aller cahin-caha le petit train de la routine ; 
rien ne sera plus capable de l'arracher à l'apathie trop natu- 

LXXXIL — 11 



162 LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 

relie à un grand corps de fonctionnaires qui a ses habitudes, 
ses droits, une large dotation et qui est assuré du lendemain. 
Il lui manquera l'unique antidote de la paresse en commun, 
le principal ressort de l'activité humaine et le stimulant de 
tout progrès, l'émulation. 

On dit, je le sais, que l'enseignement, à plus forte raison 
l'éducation, n'est pas une vulgaire industrie qu'il faille sou- 
mettre à la loi de la concurrence. Sans doute, mais précisé- 
ment parce que c'est une fonction sociale de première im- 
portance, difficile et laborieuse entre toutes, il est nécessaire 
de procurer à ceux qui l'exercent tous les adjuvants de la 
volonté, tous les soutiens de l'énergie morale. Nous, prêtres 
et religieux, qui avons en ce genre certaines ressources qui 
manquent à d'autres, nous ne voudrions pas être privés du 
bénéfice de l'émulation; nous croyons qu'elle est indispen- 
sable pour bien faire, et surtout pour mieux faire. Quand 
M. Thiers voulut confier au clergé le monopole de l'ensei- 
gnement primaire, le clergé refusa. Au début de son règne, 
Napoléon III eut un moment la pensée de supprimer l'ensei- 
gnement secondaire d'Etat en supprimant son budget; les 
évêques l'en dissuadèrent. Il est bien probable qu'aux mêmes 
offres ils opposeraient encore le même refus. En 1864, au 
Congrès de Malines, Mgr Dupanloup s'exprimait sur ce sujet 
avec la plus parfaite franchise : « J'ai l'habitude de dire ce que 
je pense, et j'avouerai que, croyant l'émulation bonne en soi, 
parce qu'elle entretient le zèle des deux côtés et le progrès, je 
n'aimerais pas à voir les écoles dirigées par le clergé et les 
religieux sans aucune concurrence. Je ne désire pas évidem- 
ment qu'elle leur soit faite par des impies; jmais je n'y vois 
qu'un bien, si elle leur est faite par de bons et honnêtes 
laïques. » 

La concurrence a réveillé l'Université endormie sur 
l'oreiller du monopole. Ce n'est pas l'unique service qu'elle 
lui ait rendu. L'enseignement libre a joué tour à tour à 
regard de l'enseignement d'Etat les rôles contraires de 
l'aiguillon et du serre-frein; comme il excitait et soutenait 
son ardeur, ainsi à l'occasion il le retenait sur des pentes 
dangereuses. Que de fois les politiciens présomptueux qui 



I 



LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE I63t 

dirigent les destinées de l'enseignement national ont été sur 
le point de l'engager dans les pires aventures ! Mais on a 
été arrêté par cette considération : Le pays ne nous suivra 
peut-être pas, et les collèges ecclésiastiques recueilleront 
tout le bénéfice de l'opération. 

Au reste, l'expérience prouve que l'enseignement univer- 
sitaire lui-même est sujet à des entraînements qui étonnent 
de la part d'un grand corps où la tradition est puissante, et 
qui prouvent combien il lui est utile d'avoir dans son rival 
comme un avertisseur et un contrepoids. Il nous a donné, en 
ces derniers temps, un curieux spécimen de sa docilité aux 
inspirations de la mode. On sait comment, après les revers 
de 1870, nous nous sommes épris de l'Allemagne et des 
choses allemandes, de la science allemande surtout. Nulle 
part cette dévotion n'a sévi plus que dans l'Université. On a 
pu appeler Kant le grand maître de l'Université de France. 
En ce qui touche de plus près à notre sujet, l'érudition à 
l'allemande, les curiosités philologiques, la critique des 
textes, pour tout dire d'un mot inventé par Sarcey, la teuto- 
nomanie a envahi jusqu'aux classes de grammaire. Laissons 
parler les gens de la maison : 

Au moment même, dit M. Fouillée, où le latin était battu en brèche, 
les philologues ont eu cette idée de génie : faire du latin une fin en soi^ 
changer la grammaire en science, compliquer les méthodes, faire 
rhîstoire des mots et des formes; en un mot, fabriquer de petits érudits 
en inscriptions et belles-lettres, qui mêleront à une ignorance fonda- 
mentale et grossière quelques bribes de philologie devant lesquelles 
le bon Rollin eût ouvert de grands yeux^. 

De son côté, M. Gebhart nous présente la grammaire selon 
la nouvelle formule : 

C'est un bouquet de ronces, peut-être agréable à manier pour les 
philologues de profession qui, sachant bien le latin, ont le loisir de le 
traiter par une sorte de méthode chimique. Elle débute par Véchelle 
pimnique des cinq voyelles, « qui se descend mais ne se remonte pas ». 
Une échelle d'où l'on peut descendre, mais où il n'est point possible 
de remonter, ne donnera pas une idée très claire à des garçons de 
quinze ans. Ils auront, pour élucider ce premier rébus, un fouillis de 
cas où telle voyelle permute avec telle autre ou simplement s^affaiblit. 



1. Les Etudes classiques et la Démocratie, p. 95. 



164 LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 

où telle diphtongue se transmute en une voyelle longue « quand le 
verbe entre en composition ». Bien entendu, cette crise du verbe, qui 
n'a pas été définie, nous tombe ici du ciel. Mais il y a de ces voyelles, 
de tempérament robuste ou d'humeur intransigeante, qui refusent de 
s'affaiblir et préfèrent se renforcer, soit par V allongement y soit par la 
nasalisation, c'est-à-dire l'insertion d'une nasale! Et cette musique 
occupe toute la première partie, avec renvoi, pour une plus complète 
édification, au Supplément embusqué à la fin de l'ouvrage. Entre cette 
ouverture et cette clôture s'étale une science vraiment effrayante du 
latin. Ce doit être la même chose dans la grammaire chinoise. J'ai 
tâché de m'y orienter, à travers des halliers de remarques et de notes 
qui se complètent, s'atténuent, peut-être se contredisent, ce qui serait 
le fin du fin. Remarques I, II, III, IV, V, bis, ter, etc. Il faut sans 
cesse revenir sur ses pas pour retrouver le sentier. Tel un voyageur 
égaré dans un bois vers minuit. Il est vrai qu'on fait au coin de ce 
bois de surprenantes rencontres. On avait bercé notre enfance avec 
les six cas traditionnels du latin. Lourde erreur. On nous trompait. Ils 
sont huit. L'un, le locatif, ressemble, il est vrai, à s'y méprendre, soit 
au génitif, soit au datif. C'est un sosie. L'autre, le huitième^ qui n'a 
laissé d'ailleurs que des traces vagues, c'est V instrumental. Le nom 
n'est pas vulgaire. Il est fâcheux que le personnage ne soit qu'un fan- 
tôme incertain. Il faut, pour l'envisager un instant de face, tourner 
deux pages et chercher, à la dixième division dudit chapitre, la re- 
marque V. Là, il se révèle. Or, nous le connaissions depuis Lhomond. 
Il ne faisait point alors tant de fracas, je vous le laisse à devinera 

Et que dire de l'orthographe réformée d'après les décou- 
vertes les plus récentes : adulescens au lieu de adolescenSy 
epistula au lieu de epistola, intellegens pour intelligensy Ver- 
gilius à la place de Virgilius^ Juppitei\ quattuor substitués à 
Jupiter j quatuor^ plebeji à plebeii, etc.? Que penser de cette 
métrique enseignée à fond avec ses arcanes et ses vocables 
rébarbatifs, cé^uve pentémimère^ synalèphes^ apocopes., aphé- 
rèses'^ « Que dire du vers hexamètre dactylique catalec- 
tique in dissyllahuml » Maintenant qu'on ne fait plus de vers 
latins, « c'est ainsi que l'on développe le sens poétique des 
élèves ». 

Et avec toutes ces chinoiseries, si l'on me trouve, poursuit 
M. Gebhart, un élève de rhétorique sachant scander un vers 
de Virgile, je promets d'aller le dire à Rome aux vacances 
prochaines. 

Ily a longtemps que cela dure. Déjà, en 1891, dans un fort 

1. Lt Baccalauréat et les Études classiques, p. 139. 



LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 165 

beau discours à la Chambre des députés, M. Joseph Reinach 
dénonçait le mal allemand comme une des causes de la déca- 
dence des études classiques*. Il n'a fait qu'empirer depuis; 
si bien qu'aujourd'hui les adversaires des langues mortes y 
trouvent un de leurs meilleurs arguments 2. On leur fait la 
partie belle; car de quelle utilité peut être pour des écoliers 
de quinze ans le latin enseigné par une telle méthode ? 
Autant vaudrait leur faire apprendre le syriaque. 

Enfin, on s'est ému, dans les régions universitaires, d'un 
si prodigieux déraillement. Un article, publié par une revue 
importante sous le titre Au pays de Despautère^ a donné 
réveil, et il paraît que l'on a essayé de conjurer les ravages 
de la teutonomanie. M. Michel Bréal a déclaré à la grande 
Commission que la philologie — dont il était le parrain — 
avait été évincée. Ainsi soit-il! On nous assure, après coup, 
que l'enseignement secondaire n'était pas le seul coupable; 
« il avait reçu, dit M. Fouillée, le mot d'ordre de l'enseigne- 
ment supérieur qui se perd si aisément dans le spécial et le 
technique. De là, les aberrations de l'enseignement gramma- 
tical et même littéraire. » Mais, ajoute l'impitoyable justicier, 
« ces aberrations ne devraient pas être possibles 3». Elles ne 
le seraient pas, ou du moins elles ne seraient plus que des 
accidents isolés, des cas tératologiques sans conséquences, 
si, au lieu d'être livrée à un corps unique, susceptible d'en- 
gouement aussi bien qu'un individu, l'orientation des études 
était laissée à l'initiative et à l'influence réciproque de plu- 
sieurs. Les écarts des uns seraient contenus par la sagesse 

1. « Dans la seconde période, celle qui s'est ouverte en 1870, les erreurs 
qui ont élé commises ont été beaucoup plus graves. Il était de mode, alors, 
en toute circonstance et en toute espèce de matière, d'imiter l'Allemagne, 
et nécessairement on l'a imitée souvent mal à propos ; c'est la période que 
j'appellerai de l'érudition excessive dans l'enseignement. On n'a pas dis- 
tingué, on ne sait peut-être pas encore distinguer aujourd'hui le savoir qui 
convient à l'enfant et le savoir qui convient au maître. On a remplacé ces 
vieilles grammaires dans lesquelles nous avons étudié, et qui me paraissent 
toujours, à moi, des modèles de clarté et de limpidité, par des grammaires 
savantes, encombrées de digressions interminables sur les préfixes et les 
suffixes, des grammaires que les maîtres eux-mêmes expliquent à peine. » 
(Chambre des députés, séance du 9 novembre 1891. ) 

2. Cf. Houyvet, te Grec, le latin et l'enseignement secondaire moderne. 

3. A. Fouillée, op. cit., p. 101. 



im LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 

des autres, comme un cheval emporté est maîtrisé par le 
reste de l'attelage. Dans notre système actuel, quand le cour- 
sier de l'Etat prend envie de folâtrer, son compagnon a bien 
du mal à garder une allure raisonnable ; souvent même il est 
obligé de se mettre au même pas extravagant. Pourtant sa 
présence n'est pas inutile, et pour parler sans figure, on 
peut bien dire que l'Université doit, pour une bonne part, à 
l'enseignement libre, de n'avoir pas versé dans les casse-cou 
où elle a été poussée en ces derniers temps. 

Dieu sait quelle fièvre de réformes a sévi dans les établis- 
sements universitaires, depuis vingt-cinq ans surtout, avec 
quelle légèreté brouillonne programmes et méthodes ont été 
revisés, remaniés, refondus. Le résultat a été ce qu'il devait 
être, le désarroi, l'incohérence, un état de malaise aigu passé 
à l'état chronique, et que l'on appelle couramment la crise uni- 
versitaire. Écoutons encore M. Gebhart ; « Que notre éduca- 
tion universitaire soit dans un état de santé inquiétant, je n'en 
veux pour preuve que ces deux faits très graves : le déclin 
continu des études classiques, dont la chute se précipite 
depuis un quart de siècle, et la proposition révolutionnaire, 
le remède héroïque, mais mortel aussi, que l'on nous offre, 
à savoir la suppression des humanités^. » Que serait-il 
advenu si l'enseignement libre n'eût été là pour refroidir les 
ardeurs iconoclastes? Il est permis de croire que l'œuvre de 
bouleversement et de destruction serait dès maintenant com- 
plète et irréparable. C'est, du moins, toujours de notre côté 
que regardent ceux qui voudraient enrayer le mouvement ; 
la crainte de nous favoriser est le suprême argument qu'ils 
invoquent pour arrêter les folies. Les lecteurs des Études se 
souviennent peut-être de la façon dont un fougueux radical, 
M. Henry Maret, combattait, il y a quelques années, les mo- 
dernes qui préparent la ruine des études classiques dans 
l'Université. C'est « la Béotie » qui avance, disait-il; s'ils 
obtiennent ce qu'ils demandent (l'égalité des sanctions), « ce 
sera le dernier coup de pied à notre décadence. Alors il y 
aura quelqu'un qui rira fort. Ce sera le jésuitisme. Déjà ses 
élèves manifestent en tout genre une supériorité que Ton 

1. Le Baccalauréat et les Études classiques. Hachette, 1899, p. 173. 



LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 167 

cherche justement à combattre. Ce sera la lui concéder à 
genoux et pour toujours. Car, il se gardera bien, lui, d'aban- 
donner les fortes études idéales au profit de la mesquine 
pratique, et, tandis que nous ferons des fabricants, des indus- 
triels, des mathématiciens et des collecteurs d'impôts, lui 
seul fera encore des hommes ^ » 

Ainsi, par le seul fait de son voisinage, l'enseignement 
libre — car c'est lui qui est ici désigné sous le nom de 
jésuitisme — a vraisemblablement épargné à l'Université 
des fautes d'une portée incalculable. Mais, dit encore 
M. Gebhart, « il y a quelque chose qui fléchit et chancelle 
dans notre édifice scolaire, comme un craquement dans les 
voûtes, qui n'est rassurant ni pour les écoliers, ni pour les 
parents, ni pour les maîtres... Nous sommes mûrs pour un 
bouleversement scolaire. » Le jour où l'on n'aura plus à 
craindre que les erreurs de conduite profitent à des rivaux 
détestés, qui peut dire où s'arrêtera la manie réformatrice ? 
Le bouleversement ne se fera plus beaucoup attendre, suivi 
de près peut-être par la débâcle. L'Université en sera la pre- 
mière victime, mais malheureusement point la seule ; car 
c'est la France tout entière qui sera, de par le monopole, le 
sujet de ces expériences pleines de hasards et de périls. 

Sur le terrain de l'enseignement, l'Université doit à ses 
rivaux de n'avoir pas donné en plein dans les écueils; sur lo 
terrain religieux cette préservation est plus manifeste encore. 

On sait quel soin elle prend de rassurer les familles et de 
protester de son respect pour la foi des enfants qu'on lui 
confie. Par une contradiction singulière, le prêtre, écarté de 
l'école primaire, a au contraire sa place au lycée et au col- 
lège ; l'aumônier figure sur les listes du personnel immédia- 
tement après le proviseur et le censeur ; c'est une manière 
d'affirmer l'importance qu'on attache à sa fonction. Et pour- 
tawit le but de l'éducation universitaire, on ne s'en cache 
pas, c'est de faire des esprits libres de préjugés, afÏTanchis 
de toutes croyances imposées, indépendants de tout dogma- 
tisme. Ce sont les formules usitées ; on sait ce qu'elles 

1. L'État et ses rivaux. Poussielgue, p. 327. 



168 LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 

veulent dire. Le personnel enseignant, sauf quelques excep- 
tions, en est là pour son compte. Des hommes, non seule- 
ment sincères dans leur incrédulité, mais convaincus qu'elle 
est commandée par la science et la raison, doivent éprouver 
le besoin de la communiquer aux jeunes intelligences encore 
captives des croyances imposées. Le devoir du maître, et en 
même temps son honneur, n'est-ce pas de libérer les âmes 
de l'erreur? Gomment donc les règlements de l'Université 
peuvent-ils s'opposer à l'action émancipatrice ? Gomment 
l'institution libre-penseuse par essence affecte-t-elle ces mé- 
nagements envers des doctrines qu'elle tient pour fausses et 
des pratiques qui sont, à ses yeux, puériles et supersti- 
tieuses? 

Il ne faut pas chercher bien loin l'explication de ce manque 
de logique. A ceux qui s'en étonnent on peut toujours faire 
la naïve réponse d'un ministre de l'Instruction publique, le 
savant M. Berthelot : « Une suppression brusque des aumô- 
niers risquerait d'amener la ruine de nos établissements 
d'enseignement secondaire. La chose la plus simple à pré- 
voir, c'est que beaucoup de parents retireraient leurs enfants 
du lycée. Il y a plusieurs collèges qui ont supprimé leurs 
aumôniers; savez-vous quel a été le résultat? Ils ont perdu 
la moitié de leurs élèves *. » 

Si la religion n'est pas complètement bannie du lycée, si 
on y a pour elle encore quelques égards, si l'enseignement 
n'y est pas franchement antichrélien, tout en faisant la part 
du tact et de la délicatesse des maîtres, on peut affirmer que 
la vraie raison en est ailleurs. Trop fidèle à ses principes et 
trop docile à son inclination naturelle, l'Université effarou- 
cherait les familles et ferait le vide dans ses établissements 
au profit des rivaux. G'est encore à eux qu'elle doit la sage 
inconséquence qui la sauve. 

Mais, cette crainte disparue avec ceux qui l'inspirent, on 
peut prévoir que le tempéramentfinira par prendre le dessus. 
L'Université laissera paraître ses vrais sentiments trop long- 
temps comprimés; elle tirera son drapeau de sa poche où 

1. Discussion du budget de 1888. Cité par le Correspondant, 10 dé- 
cembre 1899, p. 930. 



LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 169 

plusieurs des siens jugent qu'elle l'a assez longtemps tenu*; 
nous entendrons enfin « cette déclaration franche^ ferme, mo- 
dérée, de ses doctrines» qu'on lui reproche de ne pas oser 
faire jusqu'ici. Car « tandis que l'enseignement ecclésiastique 
est, comme il doit être, nettement catholique, l'enseignement 
de l'État est, par un touchant scrupule, neutre,.. Nous sous- 
entendons nos principes et la vérité que nous croyons; nous 
atténuons notre action...; en vérité, nous ne gagnons pas les 
anathèmes qu'on nous donne 2. » 

Ces réticences timides, ce manque de zèle pour la prédica- 
tion de l'évangile de la libre pensée étaient de saison, d'après 
l'honorable universitaire, au temps du monopole; l'Univer- 
sité devait respecter la conscience des enfants chrétiens 
venus chez elle, faute de pouvoir aller ailleurs. Étant donné 
le courant d'idées et de passions antireligieuses déchaîné 
sur le pays et auquel l'Université n'est certes pas étrangère, 
il semble bien probable, au contraire, que la restauration du 
monopole mettrait fin au système des compromissions et des 
dissimulations imposées par la prudence. Sûre désormais 
de ne pas éclaircir les rangs de ses écoliers par une fran- 
chise inopportune, certaine d'ailleurs de répondre à l'attente 
de l'État dont elle est l'organe, l'Université n'hésitera 
plus à livrer sa pensée tout entière. Les maîtres rationa- 
listes secoueront toute gêne, se persuadant après tout, avec 
M. Lanson, que « le maître a aussi sa liberté de penser ; que 
ce n'est pas insulter à la croyance d'autrui qu'exposer sa 
croyance ; que ce n'est pas ôter à l'auditeur sa liberté que de 
dire ce qu'on estime vrai et pourquoi on l'estime tel* ». Que 
si les parents catholiques croient devoir se plaindre que les 
croyances de leurs enfants ne sont pas suffisamment respec- 
tées, on pourra toujours leur faire la réponse solennellement 
prud'hommesque de ce digne M. Marion : « Le lycée est par 
définition Tasile de la culture rationnelle; ce n'est pas là qu'il 
faut demander à l'esprit scientifique d'abdiquer rien de ses 
droits^. » 

1. Cf. Lettre de M. Gustave Lanson, Revue bleue, 6 mai 1899, p. 557. 

2. Gustave Lanson, ihid. 

3. Revue bleue, loc. cit. Remarquez qu'il s'agit d'auditeurs de dix à dix- 
sept ans. 

4. L'hducation dans l'Université, p. 165. A ceux qui penseraient que 



170 LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 



V 



Avant d'en finir avec î'Université et la situation nouvelle que 
lui fera la restauration déguisée, mais réelle, du monopole, 
situation mélangée d'avantages et de désagréments, il faut 
signaler encore l'importance excessive d'un corps qui désor- 
mais apparaîtra comme le dépositaire et le dispensateur uni- 
que du savoir dans le pays. Il y a là quelque chose de singu- 
lièrement anormal et choquant. C'est la considération que 
M. de Ghampagny faisait valoir à Napoléon contre le projet 
de monopole : « Convient-il d'avoir un corps enseignant 
unique, une corporation exclusive...? Un tel corps n'acquer- 
rait-il pas un jour une puissance morale et politique dans 
l'Etat qui le rendrait presque maître de l'opinion, dominateur 
de toutes les familles? L'unité du corps enseignant ne le 
cotiduirait-elle pas à une sorte de despotisme dans l'ensei- 
gnement *... ? » 

Cette prépotence que redoutait le ministre de Napoléon, 
l'Université l'a conquise, en effet. Grâce à cinquante ans de 
monopole, grâce à la connivence de l'État qui, au lieu d'en- 
courager l'émulation, s'acharne à réduire à l'impuissance 
toute rivalité; grâce aux certificats que l'Université ne man- 
que pas de se décerner à elle-même ; grâce enfin à la compli- 
cité de l'opinion publique, qui, chez nous, tient pour supérieur 
tout ce qui vient de l'État, il est à peu près admis que l'Uni- 
versité est la lumière qui éclaire tout Français venant en ce 
monde. Dans ce livre qui allait devenir, d'après M. Charles 
Dupuy, le manuel, le vade mecum de tous ses professeurs, 
M. Marion a pu écrire sans sourciller, qu'elle est évidem- 
ment le foyer de toute vie intellectuelle. Outrecuidance et 

nous faisons ici un procès de tendance, que nos pronostics ne sont appuyés 
que sur des conjectures fantaisistes, nous recommanderions la lecture de 
l'enquête instituée par la Revue bleue (avril-mai 1899), et spécialement des 
lettres de MM. Lanson, Belot et Parodi, tous membres distingués de l'Uni- 
versité. On peut consulter encore un livre très suggestif, V Etat et l'Uni- 
versité, par M. Adrien Dupuy, frère de M. Charles Dupuy, et lui aussi 
universitaire. On y verra que la fiction de la neutralité n'est guère en hon- 
neur dans les hautes régions du corps enseignant. 

1. Histoire de la Liberté d'enseignement en France, par Louis Grimaud ; 
p. 88. 



LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 171 

infatuation de corps, soit. Mais, dans un grand pays qui se 
croit libre, c'est trop que semblables propos aient seulement 
une apparence de vérité. S'il y a une centralisation calami- 
teuse, étouffante, mortelle à l'initiative féconde et à la liberté, 
c'est bien celle qui pèse sur «la vie intellectuelle ». Rien ne 
saurait être plus fatal à la «vie intellectuelle» elle-même 
que de ne pouvoir rien faire, de ne compter pour rien, si l'on 
ne tient de quelque façon à l'Université et qu'on ne reçoive 
d'elle la permission d'être quelqu'un. 

Et quand cette Université est une institution d'État, pour 
mieux dire, qu'elle est l'Etat enseignant, en faire « le foyer 
de toute vie intellectuelle», c'est donner à l'Etat la direction, 
la maîtrise des intelligences, et, par conséquent, organiser la 
plus complète et la pire de toutes les servitudes. Gela aussi 
est évident, beaucoup plus évident môme que l'absolue sou- 
veraineté intellectuelle de l'Université à l'heure présente. 
Quand on aura décapité notre enseignement secondaire 
libre, que du même coup nos Facultés libres seront frappées 
à mort, que les futurs prêtres eux-mêmes seront contraints 
de se faire inoculer la vie intellectuelle dont l'Université est 
le foyer, alors oui, elle exercera sans partage et sans contrôle 
l'hégémonie des intelligences; ce sera l'idéal du despotisme 
napoléonien réalisé par la République, au nom de la liberté : 
L'Etat enseignant directeur de la conscience du pays ; l'âme 
de la France aux mains de ses gouvernants, aujourd'hui syn- 
dicat de politiciens arrivés, demain César. 

Il nous reste à dire quel pourrait être, au lendemain delà 
victoire, le sort des restes de l'enseignement libre, puisque 
les rédacteurs mêmes du projet de loi paraissent croire qu'il 
en restera quelque chose. Ce sera l'objet d'un prochain 
article. 

Joseph BURNICHON. S. J. 



LA RELIGION ET LES RELIGIONS 

AU XIX' SIÈCLE * 



Pour donner quelque idée des opinions émises durant 
ces cent années par rapport à la religion et aux religions, il 
faut premièrement décrire d'ensemble l'aspect religieux du 
siècle, et y distinguer certains groupements principaux; 
secondement, étudier plus en détail quelques états d'esprit, 
tous explicables par l'adhésion aux mêmes principes philoso- 
phiques, et vraiment caractéristiques de notre époque; 
troisièmement, indiquer une orientation vers l'issue de la 
question religieuse. 

Au dernier tiers du dix-huitième siècle, Turgot, écrivant 
au roi sur la tolérance, disait : ce Qu'est-ce que la religion, 
Sire ? C'est l'assemblage des devoirs de l'homme envers 
Dieu : devoirs de culte à rendre à cet Etre suprême, devoirs 
de justice et de bienfaisance à l'égard des autres hommes; 
devoirs, ou connus par les simples lumières de la raison qui 
composent ce qu'on appelle la religion naturelle, ou que la 
Divinité elle-même a enseignés aux hommes par une révé- 
lation surnaturelle, et qui forment la religion révélée. » 

Confondant quelque peu la religion et la morale, inexacte 
pour d'autres raisons encore, si l'on en discutait chaque mot, 
cette définition répond malgré tout assez bien à l'idée vul- 
gaire de la religion, à l'idée admise par tous, ignorants ou 
penseurs, au dernier siècle, et aussi à l'idée catholique. En 
la formulant, le ministre de Louis XVI se montrait informé 
et respectueux des choses religieuses; c'était là, pour l'é- 
poque, une exception. 

Car la mode d'alors était de traiter les graves sujets fort 

1. Cet article est extrait de Un siècle; il sert d'introduction à la troisième 
partie : Mouvement religieux^ qui va paraître dans les derniers jours de 
janvier. 



LA RELIGION ET LES RELIGIONS AU XIX* SIÈCLE 173 

légèrement. Le monde philosophique ne croyait plus au 
« sérieux de la religion », tant prêché jadis par Bossuet. 
Pour quelques-uns, la religion, sans fondement dans la nature 
divine ni dans la nature humaine, était tout bonnement une 
lucrative invention « des prêtres» ; système égalant en profon- 
deur celui de Voltaire sur le soldat heureux devenu le premier 
roi, mais se recommandant de même par une formule simple 
et facile à répéter. La plupart ne se préoccupaient guère des 
origines, ni en général des questions de théorie. Ils s'étaient 
simplement mis en dehors de la religion et des religions ; et, 
afin d'être libres de n'en pratiquer aucune, ils les procla- 
maient toutes également bonnes, 

C'était l'attitude des déistes, de Voltaire surtout, l'apôtre 
de l'universelle tolérance. De son côté, le Vicaire savoyard 
refusait respectueusement de se soumettre à la révélation, 
et faisait de l'indifférence entre les formes religieuses un 
des articles de sa profession de foi. En Allemagne, l'israélite 
Nathan le Sage racontait au sultan Saladin l'apologue des 
trois anneaux : « L'anneau véritable ne pouvait plus se 
retrouver; — il ne pouvait pas plus se retrouver que pour 
nous aujourd'hui la véritable religion. » 

Ainsi, tous les cultes avaient toujours été également bons 
et agréables à Dieu ; si Dieu avait jamais parlé à la terre, il 
n'avait point imposé sa révélation; si jadis une seule religion 
avait été la vraie, il n'était plus possible de la distinguer. 
Ces divers raisonnements, tour à tour allégués, conver- 
geaient vers la formule : « Toutes les religions sont bonnes », 
interprétée par les simples : Il faut une religion, mais peu 
importe laquelle; et par les philosophes : Toutes les religions 
se valent, car elles sont toutes également vaines. 

Nous sommes bien revenus d'un pareil dédain. De notre 
temps, dans les sphères de la pensée et dans celles de 
l'action, la question religieuse a tenu la première place. 

Schleiermacher, au seuil même du siècle, et bientôt 
Chateaubriand, puis Creuzer dans sa Symbolique^ puis Max 
Mùller dans tant de savantes Leçons^ montrèrent par quelles 
profondes attaches la religion tient au plus intime de l'huma- 
nité. Nos grands philosophes eurent, dans leur œuvre, un 
volume pour en faire la métaphysique; nos maîtres dans les 



1T4 LA RELIGION ET LES RELIGIONS 

recherches historiques donnèrent leurs soins les plus attentifs 
à en suivre le développement. Et peu à peu, de la philosophie 
et de rhistoire, la science des religions se dégagea et devint 
l'objet d'un enseignement spécial. La Hollande donna 
l'exemple : elle fondait, en 1877, quatre chaires d'histoire 
des religions. En 1878, l'Angleterre voyait naître les Hibbert- 
Lectures. Appelé en 1879 à l'Institut catholique de Paris, 
l'abbé de Brogiie prenait l'histoire des religions pour sujet 
de ses cours; le 24 février 1880, M. Albert Réviile montait 
dans la chaire d'histoire des religions nouvellement fondée 
au Collège de France; en 1886, se constituait la section des 
sciences religieuses à l'Ecole des Hautes Études. Toutes les 
capitales intellectuelles du monde ont aujourd'hui des fonda- 
tions semblables. MM. l'abbé de Brogiie, Carra de Vaux, 
J. Darmesteter, Goblet d'Alviella, Guimet, Mgr Ch. de 
Harlez, MM. Labanca, Lang, Marillier, A. et J. Réville, Saba- 
tier, Tiele, Vernes, vingt autres encore, se sont illustrés 
dans la science des religions. Elle a ses musées et ses biblio- 
thèques spéciales ; — elle a aussi ses congrès ; et il faut, dan& 
certains cas, distinguer les « congrès des religions » d'avec 
les « congrès de l'histoire des religions ». 

Un proconsul d'Achaïe, peiné de voir tant de sectes philo- 
sophiques en plein désaccord, rêvait, dit-on, d'un banquet 
auquel il aurait invité les maîtres, en leur demandant de 
conclure une entente doctrinale au dessert. Le peuple conçoit 
les congrès des religions sur ce type un peu simpliste, et 
c'est pourquoi, en 1893, les Américains appelèrent « Parle- 
ment des religions » l'assemblée de Chicago. Il y eut entente, 
on peut le dire avec ou sans ironie, à peu près comme dans 
tous les Parlements. Mais la conception populaire, on a pris 
soin de nous en avertir, n'était pas celle des initiateurs, et 
la conception d'un initiateur pouvait bien aussi différer de 
celle d'un autre. Entre les représentants des principaux 
cultes, écrit M. Sabatier, « il ne s'agissait plus, comme 
autrefois, de discuter la valeur de leurs dogmes ou de leurs 
rites, mais de se rapprocher, de s'édifier et de donner pour 
première fois au monde le spectacle d'une communion reli- 
gieuse universelle ». Comme l'Église catholique ne prétend 
ni convertir le monde par la méthode parlementaire, ni 



AU XIX« SIECLE 175 

communier mystiquement avec le bouddhisme et l'islam, et 
comme elle ne peut accepter en aucun cas d'être égalée aux 
autres sociétés religieuses et confondue dans la foule, il lui 
est toujours difficile de garder dans ces réunions une attitude 
digne d'elle. Grâce à d'habiles précautions, elle y réussit à 
Chicago, et môme les honneurs du congrès furent pour le 
cardinal Gibbons. Depuis, l'autorité suprême a donné pour 
direction ordinaire de s'abstenir. 

A voir donc l'aspect extérieur du siècle, la question reli- 
gieuse est une préoccupation générale. Pour la façon de la 
discuter, les positions prises au dix-huitième siècle furent 
gardées jusque vers 1820 ou 1830. L'esprit d'incrédulité 
railleuse survivait encore dans la foule des gens instruits. 
Et, pour le combattre, les apologistes consciencieux et doctes 
comme Duvoisin, La Luzerne ou Frayssinous, continuaient 
d'opposer leurs arguments classiques aux objections catalo- 
guées de Bayle, de Voltaire et de Rousseau. 

Déjà cependant, avant ou durant ce premier tiers du siècle. 
Chateaubriand en France, et les philosophes de l'école cri- 
tique en Allemagne, avaient donné le signal d'une importante 
évolution. Mais les mouvements d'ensemble mettent du temps 
à se dessiner. Chez nous, les premiers symptômes d'idées 
nouvelles en matière de religion apparaissent, parmi les 
catholiques, dans le cénacle de Lamennais, et beaucoup plus 
dans celui des romantiques; parmi les non-croyants, ils se 
montrent dans les cinq volumes de Benjamin Constant sur 
la Religion^ publiés de 1824 à 1830. Puis enfin les groupes se 
forment, et l'on peut distinguer nettement les courants reli- 
gieux de la pensée humaine au dix-neuvième siècle. 

Le courant de l'absolue négation persiste. Rien ne répond 
à l'idée de Dieu; la religion est un non-sens; Dieu et reli- 
gion sont deux termes à supprimer. A la place, le siècle 
dernier mettait « la Nature » ; les parfaits incrédules du nôtre 
mettent « la Science ». Mais les parfaits incrédules ne sont 
pas légion. Même parmi les enthousiastes de la science, la 
plupart réservent près d^elle, au moins en paroles, une belle 
place à la religion. Biichner et Moleschott ne sont plus; 
autour de M. Haeckel en Allemagne, et autour de M. Ber- 
ihelot en France, le groupe des exclusifs et des intransi- 



176 LA RELIGION ET LES RELIGIONS 

géants compte chaque jour un moins grand nombre de 
penseurs. 

Les déistes ont fait plus de pertes encore. Reconnaître et 
honorer un Dieu spirituel et personnel, mais sans admettre 
la révélation chrétienne ; s'en tenir à l'orthodoxie spiritua- 
liste, sans aller jusqu'à l'orthodoxie catholique, semble 
aujourd'hui un anachronisme. C'était assez de mise, il est 
vrai, au début du siècle ; Cousin, les jours où il n'était pas 
panthéiste, prêchait volontiers le Dieu de Socrate et de Cicé- 
ron ; Jules Simon fit effort pour retenir les fidèles de ce 
culte vieilli ; mais ils se sont écoulés peu à peu, et, s'il en 
est encore, on a peine à les apercevoir. Tel un filet d'eau, 
serpentant au milieu d'une plaine de sable; c'est le dernier 
reste d'un grand fleuve ; depuis une date lointaine, les eaux 
et la fertilité ont passé de l'autre côté du delta. 

Le schisme grec et quelques autres sectes dissidentes ont 
peu changé ; on dirait des eaux mortes. Le courant catho- 
lique reste, lui aussi, toujours semblable à lui-même, mais à 
la façon d'une eau vive. A traverser le monde moderne, il 
s'est élargi ; car le contact des idées nouvelles a fécondé 
d^éternelles vérités, latentes jusque-là et comme dormantes 
en lui. Et, de plus, tandis qu'il frayait sa voie au milieu des 
récents obstacles, il a plus nettement dessiné sa direction. 

Entre tous ces canaux anciens a creusé son lit le courant 
vraiment nouveau et caractéristique du siècle. Presque 
insoupçonné de nos pères, il est assez puissant aujourd'hui 
pour entraîner par milliers les intelligences ; du catholi- 
cisme il en a violemment détaché quelques-unes, du protes- 
tantisme comme d'un affluent naturel il en a reçu à flots; 
c'est le courant de « l'idée religieuse indépendante de tout 
dogmatisme ». 

On peut, en effet, réunir sous cette désignation un 
ensemble de théories, divergentes dans leurs formes, con- 
courantes dans leurs tendances, et fort capables, au premier 
abord, de dérouter tout esprit fait à l'antique, et non préparé 
par l'étude et par l'atmosphère intellectuelle ambiante à l'im- 
prévu de certaines conclusions. N'eût-il pas semblé étrange 
au scepticisme voltairien de l'autre siècle de voir l'âme con- 
temporaine, pleinement sceptique elle aussi, s'attendrir au 



AU XIXe SIECLE 177 

seul mot de religion, se glorifier d'être profondément reli- 
gieuse, et, après avoir nié toute cause première et toute Pro- 
vidence, finir en chantant des hymnes à la divinité? Ou encore, 
quelle énigme pour l'intelligence rectiligne des hommes de 
l'ancienne marque, s'ils entendaient un Renan, à la suite de 
blasphèmes prolongés et de déclarations non équivoques 
d'athéisme, se féliciter d'avoir beaucoup fait en faveur de la 
religion ! Pour arriver à ces étonnantes positions doctri- 
nales, il a fallu sans doute un long circuit; les mots et les 
idées ont dû passer par quelque étrange révolution. 

Kant surtout a contribué à cette transformation intellec- 
tuelle, un peu en écrivant la Religion dans les limites de la 
raison^ et beaucoup par l'ensemble de son système. Ne se 
vantait-il pas lui-même d'avoir renversé le monde de la pen- 
sée, tout juste comme Copernic le monde sidéral? Copernic 
avait déplacé le centre de la sphère céleste et interverti le 
sens du mouvement planétaire ; Kant intervertit le sens du 
mouvement intellectuel. Avant lui, on plaçait la règle des 
intelligences à l'extérieur. Les objets du dehors se présen- 
taient à l'esprit, agissaient sur lui, s'en faisaient connaître 
en le marquant de leur empreinte, et attiraient vers eux les 
désirs et la volonté. Après Kant, il reste bien encore entre 
l'homme et le monde extérieur un certain échange d'impres- 
sions données ou reçues; les choses offrent aux sens leurs 
apparences fugitives, et les sens en perçoivent les modifica- 
tions phénoménales. Mais, de part et d'autre, tout se passe 
sur les confins et comme à la surface ; ni les objets ne se 
montrent à découvert à l'esprit, ni l'esprit ne pénètre dans 
l'intime des objets ; le « noumène », la « chose en soi », ne 
peut entrer dans les profondeurs de l'âme. De ces profon- 
deurs, au contraire, sortent de mystérieuses empreintes dont 
le sujet marque les phénomènes venus du dehors. Ainsi, 
malgré quelques relations de frontières, le sujet et l'objet 
restent l'un à l'autre profondément inconnus. L'objet demeure 
en soi, mystérieux, impénétrable, enfermé dans le secret de 
son être. Le sujet ne peut non plus sortir de soi ; il trouve là, 
produit spontané et nécessaire de sa propre activité, les 
formes qu'il appliquera sur la matière de son intuition, les 
catégories auxquelles il ramènera tous ses jugements, les 

LXXXII. — 12 



178 LA RELIGION ET LES RELIGIONS 

idées supérieures d'après lesquelles il groupera toutes ses 
pensées. Connaître le seul phénomène, et le connaître non 
tel qu'il est, mais tel qu'il devient sous l'action de notre pro- 
pre esprit, voilà les exactes limites de la science. L'homme, 
il est vrai, pour vivre et agir en homme, devra faire comme 
s'il en savait davantage ; admettre l'existence de certains 
objets extérieurs, et reconnaître certaines qualités objectives 
des choses ; affirmer par exemple son libre arbitre, l'immor- 
telle destinée de son âme, l'existence d'un Dieu dont la pro- 
vidence peut, en associant le bonheur à la vertu, réaliser le 
souverain bien. Toutes ces assertions, impossibles ou incer- 
taines en métaphysique, mais impérieusement exigées par 
la morale, sont l'œuvre du sentiment, du cœur, de la raison 
pratique enfin ; la raison spéculative les ignore ; c'est affaire 
de croyance, non de science ; la foi s'impose en de certaines 
questions, et des plus graves, placées hors de la sphère du 
savoir humain. 

Pressez ces théories fondamentales de la doctrine kan- 
tienne ; si parfois la pensée du maître peut sembler douteuse 
ou susceptible d'une atténuation, rejetez les correctifs ; rete- 
nez au contraire, comme fait la foule et la foule môme des 
penseurs, des principes nets, des affirmations catégoriques, 
des tendances bien déterminées : vous verrez sans peine 
comment le siècle, oubliant les religions positives et les 
devoirs de l'homme envers un Dieu personnel, a vu surtout 
dans la religion un fait psychologique, un sentiment ou une 
idée, le plus pressant besoin de l'âme ou la plus noble de 
ses conceptions. 

D'autant que le subjectivisme de Kant s'est vite allié aux 
autres théories favorites du siècle, avant tout à celle de l'évo- 
lution. Dès avant 1831, l'évolution était établie par Hegel, et 
établie en souveraine, dans les hautes régions de la méta- 
physique ; en 1839, Comte la faisait descendre sur le terrain 
de la philosophie positive ; en 1859, Darwin l'installait dans 
le domaine des sciences naturelles; depuis M. Herbert Spen- 
cer, rien n'est on dehors de son empire. La doctrine de Kant 
conduisait à reconnaître des « phénomènes religieux » ; 
Tidéalisme métaphysique et le positivisme scientifique de- 
vaient naturellement s'essayer à en décrire !'« évolution ». 



MJ XIXe SIÈCLE 179 

Parfois encore, le demi-scepticisme de la philosophie cri- 
tique a trouvé jusque parmi les fidèles d'inconscients alliés, 
ou plutôt des adversaires parlant le même langage. Radica- 
lement opposé au rationalisme allemand, le traditionalisme 
s'en rapprochait, lorsqu'il ébranlait les fondements de la 
certitude ; dans l'école de Chateaubriand, on entendait le 
« sentiment religieux » autrement que Schleiermacher, et 
cependant on parlait surtout de sentiment, d'imagination et 
de poésie, à propos des beautés de la religion. 

Enfin, impuissance des facultés à percevoir les objets du 
dehors, inaptitude de l'intelligence à pénétrer la vraie nature 
des êtres, vérité toute subjective, science du seul phéno- 
mène, croyance sans motifs objectifs de croire, et donc sépa- 
ration totale de la science et de la foi, évolution et transfor- 
mation continue des choses et des doctrines, par suite non- 
valeur des religions positives et importance de la religion 
prise en elle-même, — toutes ces idées flottent aujourd'hui 
dans l'air ; comme des germes, elles pénètrent dans les 
esprits, une par une ou diversement associées, et elles 
donnent naissance aux systèmes sur la religion et les reli- 
gions. Tenez-vous-en à la science et aux phénomènes : vous 
étudiez la religion en positiviste. Ouvrez maintenant votre 
âme à la croyance : vous pratiquez et vous développez en 
vous la religion du cœur. Aux curieux en quête d'explica- 
tions sur ces phénomènes et cette croyance, refusez ferme- 
ment de répondre ; là où finit l'expérience, la science finit, 
et la religion par son essence même doit rester dans la 
région du mystère : vous êtes agnostique. Au contraire, 
cédez aux questions ; rêvez quelque hypothèse pour expliquer 
la genèse de vos sentiments, faites effort pour deviner quel 
objet répond à votre croyance : vous faites la métaphysique 
de la religion ; la métaphysique a pour objet les conceptions 
de l'esprit : vous êtes idéaliste. Les principes kantiens 
admis, chacun peut prendre devant le problème religieux 
l'une de ces quatre attitudes ; beaucoup s'en font une origi- 
nale et personnelle, en combinant plusieurs de celles-là. 



L'homme est un animal religieux ; plus « positivement » 



180 LA RELIGION ET LES RELIGIONS 

encore, l'homme a été jusqu'ici un animal religieux : voilà le 
phénomène. Etudier le sens religieux dans ses manifestations 
extérieures, ses racines profondes, les lois de son évolution, 
ses chances de vitalité : voilà pour la science positive la plus 
ample matière de travaux. 

Travaux d'histoire, d'abord. Car le sentiment religieux, 
directement ou indirectement, a donné naissance à des faits 
sans nombre, il a laissé des traces de tous côtés. En collec- 
tionnant ces faits, en suivant ces traces, il faut chercher et 
retrouver les formes successives de la religion dans l'huma- 
nité. La linguistique y sert, car le développement du langage 
tient au développement des idées ; le « folk lore » y contribue, 
car les croyances et les superstitions d'aujourd'hui con- 
tiennent un résidu de très anciens apports; enfin, l'étude des 
monuments écrits ou figurés a dans ce travail la plus large 
part. Il faut donc créer des bibliothèques spéciales, pour y 
recueillir les livres sacrés, les hymnes et les rituels; ouvrir 
de vastes salles, pour y entasser les idoles, les représenta- 
tions symboliques, les vases saints, les fétiches et les talis- 
mans. Le musée Guimet exposera les robes des prêtres, 
comme le musée d'artillerie expose les armures des guer- 
riers; il réunira les vieilles amulettes, comme le château de 
Saint-Germain les silex taillés et les colliers d'ambre; il 
étalera les produits de l'idée religieuse, comme le Louvre les 
produits du sentiment esthétique. 

Documents et faits sont des symptômes variés à l'infini, à 
travers lesquels l'anthropologie positive doit étudier les 
caractères persistants et les formes successives du sentiment 
religieux. Elle en observe la genèse, le développement, 
l'action et les effets, comme elle observe ceux des autres 
passions de notre vie morale, ou des autres illusions de 
notre vie intellectuelle. Dans l'homme qui voit son ombre 
sur le sable, son image dans les eaux ou son ami dans ses 
rêves, elle trouve ce fait primitif du « double », d'où peut- 
être est venue la croyance aux esprits et l'idée d'un autre 
monde; et dans le métaphysicien qui construit un système 
sur l'autre monde, elle retrouve le fait primitif, la croyance 
du sauvage, et enfin un produit mieux élaboré d'une seule et 
même activité interne. Le sentiment religieux comme tous 



AU XlXe SIÈCLE 181 

les autres dépend, pour une large part, de causes physiolo- 
giques, et relève de la psychologie expérimentale. 

La morale positive enfin doit intervenir. Le sens religieux 
étant reconnu et analysé, il reste à savoir s'il est utile ou 
nuisible, et s'il y a lieu de l'atrophier au plus vite, ou de le 
conserver, ou peut-être de le soumettre à une nouvelle 
culture. Ce sens vient-il d'un développement normal de nos 
facultés? Est-il au contraire une maladie, dont il importe de 
délivrer une bonne fois l'espèce humaine? Ou peut-être une 
maladie de soi presque inoffensive, utile d'ailleurs pour pré- 
server d'autres plus graves, excellente par suite à développer, 
à inoculer même, s'il en était besoin? Ou enfin, faut-il garder 
le sens religieux à titre provisoire, le laisser vivre dans les 
générations auxquelles il est venu par hérédité, l'employer 
quelque temps encore pour contre-balancer certains désor- 
dres moraux, tout en développant à côté des facultés nou- 
velles, destinées à le remplacer peu à peu? Le positivisme 
autorise des solutions variées à l'infini; M. Herbert Spencer, 
par exemple, éminent positiviste sans être positiviste exclu- 
sivement, prévoit un avenir où la morale et le sentiment 
religieux atteindront un degré de pureté à peine entrevu de 
nos jours; en attendant, la morale inférieure et relative des 
primitifs, qui est encore en partie celle des contemporains, 
a reçu quelques services des formes imparfaites du senti- 
ment religieux. 

Dans les limites du positivisme, on trouve la science des 
religions et les études d'histoire religieuse; mais il faut 
franchir ces limites pour devenir un homme religieux. Car, 
dans la mesure même où vous êtes religieux, vous êtes autre 
chose que savant; rien ne vous empêche d'être les deux à 
la fois; pour être radicalement différentes, la science et la 
religion ne s'opposent pas l'une à l'autre ; elles sont faites 
pour se superposer. La science remplit seulement une moitié 
de l'âme humaine; à la religion il reste l'autre moitié, la 
meilleure et la plus haute. Auguste Comte comprit cette 
vérité; il voulut, outre le désir de savoir, contenter le désir 
de croire; mais son erreur fut d'appliquer le même traite- 
ment à deux besoins d'ordre absolument divers, et de trans- 



182 LA RELIGION ET LES RELIGIONS 

porter dans le domaine de la croyance les méthodes des 
mathématiques. Au moment où la philosophie, en dégageant 
la religion des vieux dogmes et des vieux cultes, lui ren- 
dait son libre élan, il osa l'emprisonner de nouveau dans 
d'étroites formules, et l'asservir aux minuties d'un rituel. 
Sans insister sur l'accusation de ridicule, sa fondation relir 
gieuse fut une véritable hérésie dans l'ensemble des concept 
tions nouvelles; l'expression même de « religion positive » 
est un non-sens. Par nature, la science est positive, la reli- 
gion idéale. 

En effet, pour les orthodoxes du parfait subjectivisme^ la 
religion est un sentiment, rien que cela peut-être, mais du 
moins tout cela, le plus noble des sentiments, l'élan du cœur 
vers l'au-delà. Ces mouvements de l'âme vont-ils à quelque 
être réel ou sont-ils une illusion sublime? peu importe. S'il 
n'y a point, en réalité, de choses de l'au-delà, il y a du moins 
très réellement notre croyance en leur vérité supérieure, et 
la force dont cette croyance nous remplit, et enfin tous les 
tressaillements du cœur devant l'idéal entrevu. 

Ces intimes émotions de l'âme, c'est précisément la 
religion. Elle est une des formes de l'activité mentale, la 
pensée s'exerçant sur l'être des êtres, et le cœur se soumet- 
tant à lui. 

L'évolution religieuse de l'humanité, c'est dans Fâme 
humaine le progrès de cette pensée et de ce sentiment. Les 
primitifs ont vu la divinité dans les forces de la matière, 
inexpliquées et invincibles ; ils l'ont confondue avec les 
esprits des ancêtres, survivants, pensaient-ils, et demeurés 
sur les confins de notre monde; ou bien, ils l'ont cherchée 
dans des êtres distincts de l'homme, et pourtant semblables 
à lui. Un peu plus tard, les philosophes ont été plus près de 
la vérité, lorsqu'ils ont conçu un Dieu esprit et un Dieu 
unique. Plus haute encore fut la doctrine de Jésus : dans le 
Dieu unique reconnu comme première cause et adoré comme 
souverain maître, il discerna l'ineffable attribut de la bonté; 
il l'appela Père, le pria, dit à ses disciples de l'aimer, et de 
s'aimer entre eux pour l'amour de leur Père commun. C'est 
là une phase importante entre toutes dans le développement 
de l'idée religieuse; toutefois, il n'y a point de phase défini- 



AU XIX« SIECLE 188 

live; après les symboles grossiers, il y a les symboles gra- 
cieux ou nobles; mais, dans la succession des symboles, il 
n'y a point de terme, car il n'y a point d'absolu. 

James Darmesteter était bien l'écho de cette philosophie, 
lorsqu'il écrivait, dans son livre un moment célèbre sur les 
Prophètes d'Israël : « La religion est le rêve que l'humanité, 
sous les appels du dehors et du dedans, tisse et déroule de 
sa propre substance, sur les fantasmagories de la nature, 
les étonnements de l'histoire, l'énigme de la destinée; rêve 
traversé de cauchemars et d'extases, d'images difformes et 
sublimes, des souvenirs d'une animalité impure et des pres- 
sentiments d'un avenir ultra-humain; rêve interrompu, pt 
toujours changeant ou toujours échangé; car la vision d'une 
race, d'un peuple, d'un homme, passe dans l'œil des races 
voisines, l'ébranlé, peu à peu l'emplit tout entier. Ainsi s'en 
va l'humanité, s'éveillant d'un rêve pour s'assoupir dans un 
autre, heureuse si le nouveau est plus doux et luj dit un 
idéal plus noble. » 

Séparée de la science et purement subjective, la religion 
est donc une idée, un sentiment, un rêve. Beaucoup se disent 
religieux qui s'abandonnent à ce rêve, en aiment le vague et 
l'incertain, et voudraient écarter toute question précise sur 
son objet. Et pourtant, il est impossible de n'entendre pas 
ces questions, tant elles viennent assiéger l'esprit, serrées 
et pressantes; il faudra chercher des hypothèses pour y 
satisfaire, ou, par un refus formel de répondre, les repousser 
violemment. 

La seconde méthode est celle des « agnostiques ». Le mot 
vient d'Athènes, où saint Paul rencontra un autel « au Dieu 
inconnu — agnôstos ». Plus tard encore, en plein christia- 
nisme, saint Grégoire de Nazianze chantait à Dieu : « Seul 
vous demeurez inconnaissable — agnôstos — après avoir fait 
tout ce que nous connaissons. » Mais la philosophie du 
dix-neuvième siècle a profondément modifié l'antique idée de 
l'agnosticisme, et l'a réduite en système. Comme Kant re- 
connaissait l'être (c nouménal », mais en ignorait l'essence, 
M. Herbert Spencer croit, sans pouvoir le définir, à l'être 
absolu existant en soi; sans bien concevoir la nature de la 



184 LA RELIGION ET LES RELIGIONS 

substance immatérielle, ni savoir si de telles substances 
répugnent ou non, il aurait scrupule d'en nier l'existence. 11 
y a pour lui deux régions : celle du connaissable, c'est-à-dire 
du phénomène et de l'expérience, et celle de l'inconnais- 
sable, c'est-à-dire de l'au-delà et de l'absolu. Dans le domaine 
du connaissable est le phénomène religieux, et il l'étudié; 
dans le domaine de l'inconnaissable est l'objet de la religion, 
et il l'adore. Car, pour lui, l'agnosticisme est une religion : 
elle consiste à saluer avec respect les terres inaccessibles, à 
soumettre la raison humaine à la puissance mystérieuse 
toujours pressentie sans être jamais connue, et à demeurer 
prosterné sur le seuil de l'impénétrable sanctuaire. 

Aux nuances près, l'agnosticisme a de très nombreux par- 
tisans. Littré en subissait l'influence, quand il écrivait sa 
phrase fameuse sur l'océan « pour lequel nous n'avons ni 
barque ni voile », mais dont nous apercevons de loin l'inac- 
cessible immensité; M. Ingersoll représente l'agnosticisme 
en Amérique; M. Wundt peut être compté parmi les agnos- 
tiques; et aussi M. Renouvier, lorsqu'il se refuse à toute 
recherche métaphysique sur la nature de Dieu. Est-ce bien 
comprendre M. Auguste Sabatier que de le rapprocher de la 
même école? Assurément, il n'y renferme pas sa pensée; son 
esprit est trop largement ouvert pour recevoir un seul cou- 
rant de doctrine, trop personnel pour ne pas transformer 
tout ce qu'il reçoit. Venu aux dernières années du siècle, 
son livre en rappelle toutes les conceptions religieuses et 
n'en reproduit aucune. Pourtant, c'est vers l'agnosticisme 
que l'auteur paraît incliner ; s'il n'en fait pas profession, il 
ne s'en défend pas non plus; ses préférences sont pour 
Kant, non pour les idéalistes de la génération suivante, et 
l'agnosticisme est précisément un retour vers la forme pure 
du kantisme. L'agnosticisme inséré dans les formules chré- 
tiennes et donné pour le pur christianisme, voilà l'origi- 
nalité de l'ouvrage si remarqué il y a trois ans : Esquisse 
d'une philosophie de la religion^ d'après la psychologie et 
V histoire, 

« La religion n'est rien, dit l'auteur, si elle n'est pas l'acte 
vital par lequel l'esprit tout entier s'eff'orce de se feauver en 
se rattachant à son principe. Cet acte, c'est la prière... » Or, 



AU XIXe SIECLE 185 

Jésus a trouvé la forme définitive de la prière et de la piété: 
il nous a montré la route du salut. La force cachée qui agit 
en dedans de toutes choses, Dieu, s'est révélé à l'âme de 
Jésus; en Dieu, il a trouvé le Père, et lui-môme il s'est senti 
Fils. Et tout homme peut profiter de l'expérience religieuse 
de Jésus; chacun peut éprouver au fond du cœur la même 
révélation, et par là devenir, comme lui, enfant de Dieu. 

Ce sentiment filial est l'essence de la religion chrétienne; 
©t, indépendante de toute forme extérieure du christianisme, 
de toute église, de tout rite, de tout dogme, de tout livre et 
de l'Évangile môme, de la pensée personnelle des apôtres 
et même de la pensée personnelle de Jésus, celte essence se 
confond avec l'essence de la religion. Voilà pourquoi le 
christianisme ne saurait périr dans la crise présente; il est 
éternel, immuable, définitif; il est la religion môme. « Non 
seulement le christianisme n'a jamais été mieux compris que 
de nos jours, mais jamais la civilisation ou l'âme de l'huma- 
nité, prises dans leur ensemble, n'ont été plus foncièrement 
chrétiennes. )> 

A moins, répondront d'autres, qu'il ne faille dire, avec 
quelques transpositions de mots : « Jamais on n'avait donné 
du christianisme une définition plus foncièrement et plus 
exclusivement empruntée à la civilisation de nos jours et à 
l'âme de Thumanité contemporaine. » Et, pour venir de la 
définition traditionnelle à la définition moderne, le protes- 
tantisme a fait la moitié du chemin, le kantisme l'autre moitié. 
La dernière règle de la foi, mise par la Bible et par la tradi- 
tion dans la parole de Dieu apportée surtout par Jésus et 
inviolablement gardée par son Eglise, le protestantisme l'avait 
transportée dans l'âme du croyant. Depuis deux ou trois siè- 
cles, les clairvoyants avaient reconnu là un principe dont 
l'évolution logique détruirait par la base tout christianisme 
et toute foi. M. Sabatier fait très logiquement évoluer le prin- 
cipe, et, s'il risque par là de n'être plus d'accord avec 
l'Evangile, il se trouve du moins en parfait accord avec Kant. 
Nulle révélation ne vient du dehors, mais du dedans, et elle 
« consiste dans la création, l'épuration et la clarté progres- 
sive de la conscience de Dieu dans l'homme individuel et 
dans l'humanité ». Toute connaissance religieuse a pour 



186 LA RELIGION ET LES RELIGIONS 

caractères essentiels d'être : subjective par sa nature et son 
origine ; téléologique par son procédé, n'expliquant rien 
scientifiquement, mais apaisant le cœur par la croyance en 
la sage direction du monde ; symbolique enfin, et exprimant 
par ses symboles non la nature divine, mais la façon dont le 
sujet se sent affecté par Dieu. 

Ces trois caractères, le premier et le troisième surtout, 
impliquent tout justement l'agnosticisme. Agnosticisme tout 
d'abord par rapport à la grande figure qui commande et 
domine tout le christianisme et qui, disaient jusqu'ici les 
chrétiens, l'explique seule : celle de Jésus. « J'ignore d'où 
il vient, et comment il est entré dans le monde. » Assuré- 
ment, il était homme comme nous tous; il n'était point Dieu 
par identité; et pourtant, il y avait en lui du divin. Mais 
qu'est-ce que le divin et qu'est-ce que Dieu ? Agnosticisme 
surtout par rapport à cette question, d'où tout dépend. Dieu 
existe, car il agit sans cesse; il n'est point confondu avec le 
monde, car il y produit à chaque instant une nouvelle quan- 
tité d'être; il n'est pas non plus extérieur au monde, mais 
au contraire, présent au plus intime de toutes choses, il est 
r « Etre universel » et le « Dieu intérieur » ; il est la source, 
la force toujours invisible et toujours en acte, le germe, la 
virtualité, Ténergie, par laquelle le monde ne cesse de se 
surpasser lui-même; il est spirituel, car (c l'homme a besoin 
de s'affirmer que son esprit individuel ne dépend absolument 
de rien d'autre que d'une puissance spirituelle comme lui » ; 
il est donc sage et bon, et dirige tout à la vie des âmes et au 
progrès ; il est dans le monde l'infini coexistant au fini. Et 
dans cette coexistence consiste justement le mystère sans 
lequel la religion ne serait plus, « ce mystère initial du rap- 
port, dans notre conscience, entre l'élément individuel et 
l'élément universel, entre le fini et l'infini, entre Dieu et 
l'homme ». 

En appeler à un mystère, mais à un mystère qui, à la diffé- 
rence de ceux du christianisme, ne comporte point d'énoncés 
précis, c'est le propre de l'agnosticisme. La position est pru- 
dente : qui ne formule aucune thèse, comment peut-il être 
convaincu d'erreur? — A moins que l'erreur ne consiste 
justement à croire impossible de rien formuler. N'affirmant 



AU XIXe SIECLE 187 

rien^ le sceptique absolu ne se trompe sur rien, sauf sur ie 
droit fondamental de la raison à affirmer quelque chose. 
L'agnosticisme ne serait-il qu'un scepticisme partiel, et com- 
mettrait-il une erreur unique, mais singulièrement grave, en 
posant en principe l'impossibilité de rien savoir sur Dieu ? 
Gomme les sceptiques encore, les agnostiques gardent 
difficilement la parfaite neutralité. Certains ignorent l'exis- 
tence de Dieu, aussi bien que sa nature; mais alors pourquoi 
parler de religion ? La plupart affirment l'existence, et igno^ 
reiit la nature divine seulement. Mais il est certaines igno- 
rances sur la nature difficilement conciliables avec l'affirma- 
tion de l'existence. Croire en Dieu, sans savoir s'il est oui 
ou non distinct du monde» diffère-t-il beaucoup d'ignorer si 
oui ou non il y a un Dieu ? En fait, si l'on croit en Dieu, il 
faut bien en parler; et, dès lors, même les plus réservés 
laissent échapper des expressions compromettantes, qu'on 
ne peut s'empêcher d'interpréter. Si le Dieu intérieur, l'Être 
universel, l'Esprit que l'homme a besoin d'affirmer, est seu-* 
lement une fiction de notre intelligence, ou encore s'il est 
une partie du monde, la plus noble, l'énergie germinatrrce 
de toutes choses et de nous-mêmes, mais enfin quelque chose 
de nous, que peuvent bien signifier nos adorations, nos 
prières, notre confiance surtout et ces « immortelles espé- 
ra»ces » dont ou nous parle de temps en temps, sans les 
expliquer jamais? Si, au contraire, Dieu est bien vraiment 
un être distinct de tous les autres, une personne sage et 
bonne, et, comme disaient les patriarches, un Dieu « vivant 
et voyant », pourquoi ne serait-il pas aussi un Dieu parlant 
et agissant ? Qui pourrait l'empêcher d'intervenir dans le 
monde, de donner certains signes de sa présence et de son 
action, de faire connaître la vérité à chaque homme par lui- 
même, ou à la foule par des intermédiaires de son choix? Si 
Ton admet le Dieu personne, la voie est ouverte à toutes ces 
manifestations divines, Stuart Mill le reconnaissait haute- 
ment. Et nous voilà ainsi ramenés sur le grand chemin de la 
démonstration chrétienne. A tout le moins, l'agnostique ne 
peut écarter, d'abord et absolument, la possibilité de telles 
révélations. Car, s'il est dans une totale ignorance et ne 
choisit pas entre les diverses hypothèses sur la nature de 



188 LA RELIGION ET LES RELIGIONS 

Dieu, il ne rejette donc pas l'hypothèse du Dieu personnel, 
vivant et libre, ni par suite du Dieu venant l'instruire de ce 
que, autrement, il ignorerait toujours ; et, si l'histoire parle 
d'une révélation de cette sorte, il ne peut se dérober sans 
du moins examiner les témoignages. 

La plupart des penseurs venus après Kant ne sont pas 
restés captifs et muets dans l'agnosticisme. Ils ont maintenu 
les principes du criticisme : Dieu est scientifiquement in- 
connaissable ; si l'on propose une théorie sur sa nature, c'est 
affaire de métaphysique, et toute métaphysique, dépassant 
l'expérience, est affaire de conjectures; si l'on se résigne à 
dire comment on le conçoit, cette conception est toute per- 
sonnelle et idéale, et ne prétend à aucune valeur objective, 
sinon dans la mesure inconnue où peut-être les objets ré- 
pondent à nos idées. Ces réserves fondamentales faites ou 
supposées, idéalistes et métaphysiciens se sont donné car- 
rière sur le problème religieux. 

L'objet de la religion, c'est l'être premier et suprême; 
donc, telle sera l'hypothèse sur la nature de Dieu, telle sera 
l'hypothèse sur l'objet, la nature et la valeur de la religion. 
Or, parmi les philosophes de cette école, la tendance est de 
rejeter la supposition d'un Dieu transcendant, distinct du 
monde et créateur, et de lui préférer celle de l'immanence 
divine. Dieu est dans le monde, ou plutôt il est le monde, 
et le monde est Dieu. Il n'y a qu'un seul être : Vun de Fichte, 
V absolu de Schelling, Vidée de Hegel, lac^o^o/z^e de Schopen- 
hauer, V inconscient de Hartmann ; car tous ces théoriciens, 
dont le langage diffère et dont les explications se contre- 
disent, s'accordent à peu près sur la conception fondamentale 
du (( monisme ». Le grand tout, ou mieux le « cosmos », est 
une seule substance, si la substance existe, ou un seul en- 
semble de phénomènes; un seul absolu, s'il y a de l'absolu, 
ou un seul système de relations. L'ancien panthéisme identi- 
fiait un peu lourdement le grand tout avec Dieu ; pour le 
monisme, l'ensemble des choses est Dieu, seulement si l'on 
en considère le plus noble aspect. 11 faut en prendre non les 
incessantes modifications, mais le fonds immuable; non 
l'être phénoménal, mais l'être permanent; non la partie. 



AU XIX« SIECLE 189 

mais le tout. Chaque être partiel est contingent, produit, 
enserré dans d'étroites limites; l'ôtre total est nécessaire, 
incréé, infini. Car il n'y a rien en dehors de Tétre total ; et 
l'infini, c'est précisément l'être en dehors duquel rien n'existe ; 
et l'être infini, c'est Dieu. 

La définition semble-l-elle contestable? L'être infini doit-il 
plutôt être conçu comme l'être parfait? Alors, le cosmos, im- 
parfait encore, n'est pas encore Dieu, mais il tend à se divi- 
niser. C'est la conception d'une partie des monistes, surtout 
dans l'école de Hegel. L'abîme laissé par Kant entre le sujet 
et l'objet, Hegel l'a comblé en niant la distinction même de 
ces deux termes. Le monde paraît être un unique sujet, une 
pensée unique, qui se fait objet en se pensant elle-même. 
Elle existe, elle s'oppose relativement à elle-même, elle re- 
vient enfin sur soi ; et, dans cette troisième phase, cette idée, 
qui est Dieu même, prend conscience de soi. Mais elle est 
loin du terme de son évolution; elle est un Dieu toujours en 
train de se faire, et dont la perfection absolue apparaît seule- 
ment dans le lointain, comme but suprême du perpétuel 
devenir. La théodicée hégélienne a été développée et sou- 
tenue en France par Yacherot, du moins au temps où il 
écrivait la Métaphysique et la Science. Elle a surtout été 
vulgarisée par Renan; plus la science, disait-il, perfectionne 
le monde, plus Dieu devient : le but de la science, c'est jus- 
tement « d'organiser Dieu ». 

Donc, révérer tous ces mystères, abaisser l'être partiel et 
éphémère devant l'être éternel et total, soumettre à la grande 
et unique puissance chaque atome de vie individuelle, perdre 
son étincelle dans l'immense foyer, ou bien servir, en tra- 
vaillant au progrès, le Dieu présent dans le monde et con- 
scient dans l'humanité, ou encore s'associer à l'effort du 
cosmos en travail de l'être divin et de loin adorer le dernier 
terme de cette évolution, c'est là, suivant les cas et les sys- 
tèmes, avoir l'âme profondément religieuse. 

Ainsi ont pensé, ainsi ont dit, à leurs heures de recueille- 
ment religieux, les grands meneurs du mouvement philoso- 
phique. Les grands incrédules ont dit de même, à leurs heures 
de piété. Les lyres, et surtout celle de Victor Hugo, se sont 
faites l'écho sonore des métaphysiques entendues dans le 



190 LA RELIGION ET LES RELIGIONS 

lointain. Et enfin, dans la vieillesse du siècle, quand personne 
à peu près ne croit plus à un système d'ensemble, les mé- 
téores évanouis de l'idéalisme ont laissé une poussière ré- 
pandue dans l'espace, et que nous respirons : la religion est 
une tendance vers le bien, le beau et l'au-delà, dégagée de 
toute affirmation dogmatique, de toute pratique et de toute 
forme positive, un simple mouvement de la pensée et du cœur 
vers Dieu, conçu comme la « catégorie de l'idéal ». 

Pourtant, ces théories ne sont pas et ne seront jamais popu- 
laires. Les hommes d'étude les rencontrent sans cesse, et par 
suite les jugent extrêmement répandues. Mais peut-être le 
sont-elles seulement dans le milieu où ils vivent eux-mêmes, 
et où s'agitent les idées. En se transportant dans d'autres 
régions, en descendant vers les masses, on trouverait une 
atmosphère plus saine, ou, pour ne pas préjuger la question, 
une atmosphère différente. Le peuple n'arrive pas facilement 
à concevoir le culte rendu à une abstraction ; sa pensée ne 
s'exerce pas sur un objet vide de toute réalité; son cœur ne 
va pas à la catégorie de l'idéal ou du devenir. Pour lui, la 
seule vraie logique sera toujours celle d'Elie, quand sur le 
Carmel il criait aux sujets d'Achab : « Jusqu'à quand boite- 
rez-vous entre deux partis? Si Jahveh est Dieu, marchez à sa 
suite; et si c'est Baal, allez après lui! » Et pourquoi, dit la 
foule, boiter entre la religion d'autrefois et la science d'au- 
jourd'hui ? S'il y a toujours un créateur et un maître, servons" 
le comme jadis ; mais, si rien ne dépasse la hauteur du monde, 
oublions jusqu'au nom de Dieu ! 

En raisonnant ainsi, le peuple ne montre pas, comme par- 
fois, une logique grossière et lourde, se portant droit aux 
extrêmes, mais incapable de saisir la nuance juste et l'exacte 
vérité, et pour cette raison dédaignée à bon droit des intelli- 
gences supérieures. Ici, il fait seulement preuve de naturelle 
rectitude. Nombre de penseurs l'ont déjà reconnu ; d'autres 
ne peuvent manquer de le reconnaître demain ; car là est la 
vérité, et la réaction contre la religion sans Dieu personnel 
n'est pas seulement populaire, elle est scientifique et philo- 
sophique. En 1874, Edouard de Hartmann proposait de se 
rallier à « un monothéisme immanent impersonnel, dont la 



AU XIX« SIECLE m 

divinité a le monde, sa manifestation subjective, non pas 
hors de soi, mais en soi ». C'était la conclusion de sa Reli- 
gion de Vavenir. Jean-Marie Guyau répondit, en 1887, en 
publiant VIrréligion de Vavenir. Le corps de l'ouvrage admet, 
il est vrai, des distinctions que le titre paraît exclure; mais 
du moins ce titre radical traduit dans une formule nette la 
pensée d'esprits logiques, fatigués d'entendre l'athéisme 
parler la langue de la théologie. 

En effet, si le sanctuaire est vide, pourquoi rester pros- 
terné? Si les dieux s'en sont allés, pourquoi s'obstiner à les 
chercher encore ? Si la science explique tout, ou si, en tout 
cas, r (( hypothèse Dieu » n'explique rien, pourquoi s'attarder 
aux formules usées et aux mots vides de sens ? Si, toute 
périphrase écartée, il n'existe que moi, des hommes pareils 
à moi, et de la matière brute, ma religion est de m'adorer 
moi-même, ou d'adorer une fiction de mon esprit; l'un et 
l'autre sont également vains. On parle de cultiver pour lui- 
même le sentiment religieux; mais ce sentiment n'est rien, 
s'il ne va pas à un objet réel. Le sentiment filial est noble et 
pur entre tous ; et pourtant, dans un monde où chaque 
homme existerait par lui-même, la suppression des parents 
entraînerait la suppression du sentiment filial. Ainsi du 
sentiment religieux : s'il répond à l'ordre objectif des 
choses, il passe avant tous les autres, et il faut s'en rem- 
plir le cœur ; s'il ne tend à rien, il devient la dernière des 
niaiseries. 

Voilà pourquoi enfin, la conception religieuse destinée, 
selon toute apparence, à périr prochainement, c'est justement 
la plus propre au dix-neuvième siècle, celle de la religion 
fidèlement gardée dans le cœur de l'homme, mais sans Dieu 
pour terme objectif, du culte respectueusement rendu à l'en- 
semble des êtres, à la force des choses, à l'jfepect nécessaire 
et absolu de ce cosmos, dont l'adorateur lui-même représente 
pour une part l'aspect contingent et relatif. Ce rêve mystique 
ne peut durer, où l'homme demeure en crainte, en respect 
et en prière devant son ombre. Rendue à la claire vue des 
choses, la pensée humaine se réveillera parfaitement athée, 
ou religieuse comme jadis. 



192 LA RELIGION ET LES RELIGIONS 



Elle doit se réveiller religieuse : tout le mouvement du 
siècle est dans ce sens, et la saine raison l'exige. 

Pour se réveiller religieuse comme jadis, le « néo-chris- 
tianisme )) ne suffît pas. Cet élégant éclectisme, qui dans 
l'enseignement du Christ prend la morale et néglige le 
dogme, prête, lui aussi, à trop d'équivoques, et ne rétablit 
pas la religion sur de fermes assises. 

D'autre part, il ne s'agit pas pour la philosophie religieuse 
de renoncer au travail de cent années, et de retourner tout 
simplement au point où l'on en était au siècle précédent. 
C'est l'honneur de notre époque d'avoir estimé, étudié, dé- 
crit, comme on ne l'avait pas fait encore, le sentiment reli- 
gieux ; son erreur et sa faute, c'est d'avoir arraché la plante, 
de ravoir analysée quand la tige était encore verte et les 
fleurs encore fraîches, et d'avoir cru qu'elle pouvait pour 
toujours se passer du sol. Il faut admirer et conserver le tra- 
vail fait, mais replanter la fleur. 

La rendre au sol, ce serait rejoindre le sentiment religieux 
à son objet. Cela encore, on peut le faire sans rejeter les 
acquisitions d'un siècle d'études philosophiques. La critique 
des sources de la connaissance hardiment tentée par Kant, 
trop hardiment même, car l'entreprise dépassait les limites 
du possible ; puis la critique du système de Kant, faite par 
ses continuateurs et par ses adversaires ; tous ces flux et 
reflux d'opinions autour des mêmes idées ont singulière- 
ment fait gagner ce traité philosophique de la connaissance 
humaine. On en voit de mieux en mieux le mécanisme, le 
champ d'action et les bornes ; et nul ne se refuse à en con- 
stater les caractères subjectifs. Nous ne pouvons sortir de 
nous-mêmes et pénétrer dans l'objet; en ce sens, nous l'at- 
teignons non en lui-même, mais dans nos propres actes. 
Atteignant tout par l'intermédiaire de nos facultés, dont cha- 
cune perçoit seulement un aspect des êtres, notre science 
n'est jamais totale et parfaite, mais toujours incomplète et 
fractionnée, limitée à la mesure de nos instruments intérieurs 
de perception. 

Toutefois, affirmer ces côtés subjectifs de la connaissance, 



AU XIX» SIECLE 193 

ce n'est pas en ébranler la valeur objective. Autre chose est 
une perception qui s'exerce au moyen d'actes subjectifs, 
autre chose une perception qui se termine aux actes et aux 
modifications du sujet; et encore, autre chose est d'atteindre 
l'objet incomplètement, partie par partie, selon le pouvoir 
du sujet, autre chose de ne l'atteindre nullement, ou de le 
déformer en lui attribuant des qualités qui ne soient qu'en 
nous-mêmes. Or, le fameux principe, que nous ne pouvons 
connaître 4a chose en soi, renferme de fâcheuses confusions 
entre des notions si différentes. Il faut l'abandonner résolu- 
ment, et placer dans les fondements de toute philosophie, 
spécialement de la philosophie religieuse, l'affirmation oppo- 
sée, que notre esprit atteint dans une large mesure les pro- 
priétés essentielles et la vraie nature des objets. 

Cette affirmation, l'invincible entraînement du bon sens 
l'impose; mille arguments indirects l'appuient; la vérifica- 
tion et la comparaison de nos connaissances la confirment : 
mais on n'en donnera jamais une démonstration, où nulle 
proposition ne passe sans être accompagnée d'un raisonne- 
ment qui la prouve. Ce n'est pas faiblesse de la thèse réaliste, 
c'est ordre naturel des choses, et impossibilité métaphysique 
d'un autre procédé. 

Car toute démonstration, si on la vérifie jusqu'à ses élé- 
ments derniers, suppose des vérités indémontrables, deux à 
tout le moins. Un enchaînement de propositions se prouvant 
l'une l'autre, sans une vérité première pour support, répugne 
tout juste comme un enchaînement d'êtres se causant l'un 
l'autre, sans être premier existant de soi. L'affirmation de 
l'objectivité de la connaissance suppose comme immédiate- 
ment acquise la valeur objective de certains faits et de cer- 
tains principes premiers. C'est une nécessité absolue. Tout 
réalisme est radicalement impossible, si l'on n'admet sans 
démonstration la connaissance directe et évidente de ces 
quelques faits et de ces quelques principes, c'est-à-dire si 
Ton ne réunit immédiatement l'objet et le sujet. Pour passer 
de l'un à l'autre, Kant cherchait un pont ; quiconque se laisse 
enfermer avec lui dans l'îlot du subjectivisme se condamne 
à le chercher comme lui. L'illusion est de vouloir un inter- 
médiaire artificiel, là où il en existe un naturel et nécessaire. 

LXXXII. — 13 



194 LA RELIGION ET LES RELIGIONS 

Du sujet à l'objet, le fossé n'est pas si large ; mais qui veut 
garder toujours les deux pieds sur le même bord ne le fran- 
chira jamais ; il faut mépriser un injustifiable vertige, poser 
un pied sur chaque rive, et traverser d'un pas. Cet acte 
unique, c'est la connaissance même, subjective et objective 
à la fois, assimilation du sujet à l'objet, expression vitale de 
l'objet par le sujet. Aux premières vérités, directement 
connues, l'esprit donne son assentiment sans preuve, mais 
non sans raison suffisante, en vertu non d'une foi aveugle, 
mais delà claire vision; il accepte pour motif l'évidence, non 
faute de mieux, mais parce qu'il n'y a pas d'autre motif possible 
ni d'autre motif meilleur. Quelle que soit, en effet, la valeur 
d'une démonstration, elle ne fait jamais que nous donner 
laborieusement l'évidence ; et cette môme évidence du vrai, 
raison dernière de tous nos assentiments, nous la trouvons 
brillant d'elle-même dans les premiers faits et les premiers 
principes. Si nous nous rendons à sa force lorsqu'il s'agit 
des conclusions éloignées des sciences, il est bien plus rai- 
sonnable encore d'y céder lorsqu'il s'agit des premières 
vérités, qu'elle éclaire de toute sa splendeur. 

L'esprit moderne a surtout hésité au point de départ de la 
connaissance. Le premier pas franchi, il ne reste plus d'ob- 
stacles dans la voie du réalisme. Faits et vérités objectives se 
tiennent et s'appellent; et bientôt, force est de reconnaître 
que, si nous ne savons le tout de rien, nous sommes du 
moins, sur la nature des choses, largement renseignés. 

Et la partie connue suffit amplement pour nous faire re- 
monter à Dieu. Pour cela, il faut, il est vrai, passer par le 
principe de causalité. Mais c'est là un échelon solide. La 
philosophie contemporaine n'admet-elle pas ce principe, et 
jusqu'à en abuser, lorsqu'elle penche vers le déterminisme ? 
Pourquoi, lorsqu'elle en fait l'examen critique, refuserait-elle 
d'en reconnaître l'évidente et objective vérité ? Pourquoi ne 
pourrait-elle fonder des conclusions fermes sur un principe 
auquel, dans les sciences physiques et historiques, dans la 
jurisprudence aussi et dans Part du gouvernement, on appuie 
chaque jour sans scrupule les conséquences les plus graves 
pour la vie des individus ou des peuples? Rejeter ces exem- 
ples, en reconnaissant au principe une valeur empirique, et 



AU XIX« SIECLE 1«6 

en doutant de sa valeur nouménale, c'est ne rien répondre. 
Car les applications rappelées ici s'étendent bien jusqu'aux 
choses en soi, et, de plus, la distinction proposée semble ab- 
solument sans portée, là où il s'agit d'un principe transcen- 
dant, dont les termes sont applicables partout où se vérifie 
une notion absolument première, prise dans sa plus large 
signification.^ 

Le principe de causalité conduit à l'être premier et néces- 
saire. Et l'idée d'être nécessaire est de tous points incompa- 
tible avec la nature et les propriétés de chaque partie du 
monde visible, et par suite avec l'ensemble. Ce premier être 
est donc non confondu avec les autres, comme voudraient 
les panthéistes ou les monistes, mais au contraire radicale- 
ment et totalement différent de tous les autres ; cause des 
autres, et les tenant tous dans la dépendance de lui-même la 
plus absolue ; cause à la fois la plus éloignée et la plus im- 
médiate, car c'est la cause d'où dépend tout être en raison 
même de ce qu'il a d'être, et de laquelle par suite l'influence 
s'étend des plus hauts sommets jusqu'aux derniers degrés et 
jusqu'aux extrêmes limites, et pénètre jusqu'aux intimes 
replis ; pure perfection enfin et pure actualité, sans nul mé- 
lange de possibilité ou de devenir, car l'être capable de 
recevoir et d'acquérir ne saurait être la cause absolument 
première et indépendante ; un seul nom l'exprime bien : 
« Celui qui est. » 

Ce nom, où se vérifie le sens plein du mot « être » nous 
demeure incompréhensible. La philosophie catholique l'a- 
voue ; ou mieux elle le proclame, et nul prétexte de lutte 
contre l'agnosticisme ne lui fera renier une de ses plus 
anciennes et solennelles affirmations. Dans la vie présente. 
Dieu nous est, non pas inconnaissable, mais invisible ; le 
raisonnement nous révèle son existence et en partie sa na»- 
ture; l'analogie du monde créé, image ressemblante mais 
incomplète du Créateur, nous aide à le concevoir et à parler 
de lui. Aussi, faisons-nous au symbole une large place dans 
l'expression de nos pensées théologiques. Seulement, d'après 
l'agnostique, notre science s'arrête au symbole, ou connaît 
seulement en lui les émotions de l'àme, et en tout cas ne 
connaît rien de la nature divine ; d'après le catholique, eile 



196 LA RELIGION ET LES RELIGIONS 

dépasse le symbole et entrevoit la chose symbolisée. Si, en 
parlant de Dieu, nous accumulons les comparaisons et les 
images, et si la Bible multiplie ses grandioses anthropomor- 
phismes, n'est-ce pas pour exprimer quelque chose de Dieu 
lui-même? et connaître ces symboles comme symboles, 
n'est-ce pas les traverser et découvrir au delà un reflet de 
leur objet divin ? 

De plus, le catholique hésite à dire — bien qu'il pût le 
faire en expliquant le mot ~ que notre connaissance de 
Dieu soit symbolique tout entière. A côté des expressions 
métaphoriques, symboliques au sens propre, « feu, rocher, 
pasteur d'Israël », nous appliquons à Dieu d'autres termes 
qui lui conviennent sans nulle métaphore; nous l'appelons 
en toute vérité « sage, juste, saint, bon, vivant ». Sans doute, 
aucun mot de la langue humaine ne lui convient sans correc- 
tion; mais il y a des corrections de deux sortes. Il faut 
rectifier l'idée même de feu, non l'idée même de bonté. Il 
faut dégager celle-ci de certaines manières d'être, toujours 
mêlées à la bonté créée ; mais faire tomber ces scories, ce 
n'est rien enlever à l'idée de bonté, c'est la séparer de tout 
alliage et la faire briller de son propre éclat. Ainsi, les plus 
pures perfections créées, celles où la matière n'a point de 
part, nous donnent de la nature divine une idée positive et 
formellement vraie; le propre de Dieu, c'est d'égaler cette 
idée tout entière, et l'idée de toute perfection, en étant par 
essence l'être même. 

Attribuer à la cause première tout ce que nous connaissons 
d'être, mais avec un excès infini, et en écarter tout défaut et 
tout non-être, c'est le procédé de l'esprit s'élevant à la 
connaissance de Dieu. « Nous le connaissons, répétait saint 
Thomas après l'auteur des Noms divins^ comme cause, et par 
excès, et par négation. » Sans nous révéler sa perfection 
entière, c'ette méthode ne nous laisse point l'ignorer totale- 
ment; sans nous donner l'idée complète de ses rapports 
avec nous, — car le père, le maître, l'ouvrier humains n'au- 
ront jamais cette autorité, ce domaine, cette souveraine indé- 
pendance, — elle nous permet de découvrir la place relative 
de Dieu, la nôtre et celle des autres êtres dans l'ensemble 
de l'univers. 



AU XIXe SIECLE 197 

L'existence de Dieu, sa perfection et ses rapports avec 
nous, voilà des vérités dont la reconnaissance pratique est 
exigée par la nécessité de vivre conformément à Tordre. 
Ainsi naît la religion même, et la vraie religion. Soumettre 
tout l'être au créateur de l'être tout entier, remercier l'uni- 
versel bienfaiteur, demander pardon à l'auteur et au gardien 
de toutes les relations des choses d'avoir par des fautes 
volontaires troublé ces relations, se recommander avec 
confiance au Maître et au Père de tous, voilà l'expression 
vivante et agissante de la vérité spéculative. Et telle est dans 
son essence la religion. Fondée sur la nature et l'ordre, elle 
sera très justement appelée naturelle; elle aura pour partie 
théorique et pour dogme la connaissance de Dieu et de nos 
rapports avec lui ; pour pratique et pour culte des actes inté- 
rieurs et extérieurs choisis et déterminés par la libre volonté 
de l'homme, et propres à exprimer ces rapports. Elle sera 
avec la morale dans la plus étroite connexion, sans pourtant 
se confondre entièrement avec elle. Donner à la morale un 
fondement inébranlable, et le seul possible, en orientant la 
vie vers Dieu, son terme nécessaire, c'est le rôle de la reli- 
gion: prescrire les devoirs envers Dieu, c'est la plus impor- 
tante partie de la morale. La morale s'étend plus loin que la 
religion, car elle assigne aussi des devoirs envers les créa- 
tures; mais elle ne peut commander qu'au nom de Dieu, et, 
par suite, sans l'appui de la religion, toutes ses prescriptions 
seraient vaines. La religion, du moins la religion pratique, 
est une partie de la morale; mais c'est, comme la tête ou le 
cœur dans l'organisme, une partie où la vie de l'être entier 
plonge ses racines. 

Religion et morale naturelles seront tout à la fois néces- 
saires et suffisantes, si Dieu ne manifeste aucune volonté 
positive, ne règle pas lui-même la façon dont il désire être 
honoré, n'invite pas l'homme à entrer avec lui dans de 
nouvelles et plus intimes relations. Le fils doit témoigner 
au père son respect, sa déférence, son affection. Si le père 
n'exprime aucune volonté particulière, quelques signes de 
ces sentiments, manifestés à propos, seront tout le devoir 
du fils. Si le père parle, et demande tel genre de services, 
telle marque de respect et tel témoignage d'affection, le 



198 LA RELIGION ET LES RELIGIONS 

devoir du fils sera d'obéir aussitôt, et de rendre ses devoirs 
au père, en la forme voulue par lui. Ainsi en va-t-il de Dieu 
et de l'homme. La religion naturelle suffit, et l'homme peut 
en fixer à son gré la forme et les rites, jusqu'au jour où 
Dieu parle et prescrit la manière dont il lui plaît d'être 
honoré. Il peut librement faire ou ne faire pas cette manifes- 
tation de lui-même et de sa volonté ; donner aux hommes des 
commandements précis et déterminés; leur apprendre sur sa 
propre nature, connue mais incomplètement par la raison, 
des vérités nouvelles; leur offrir, de ses trésors infinis, des 
richesses surabondantes, auxquelles l'ordre naturel des 
choses ne leur donnait aucun droit. S'il le fait, ses commu- 
nications doivent être reçues et ses ordres exécutés. 

Sur la possibilité de telles révélations divines, l'incrédulité 
à soulevé des difîicultés nombreuses, mais, la réflexion force 
à en convenir, de peu de valeur. Le Dieu personnel et 
vivant peut transmettre sa pensée ou ses ordres à la personne 
créée; il peut lui parler, soit en imprimant directement les 
idées divines dans l'esprit, soit même en faisant mouvoir les 
éléments matériels, air sonore ou objets visibles, de manière 
à former des signes proportionnés à la nature sensible de 
l'homme; pour rendre croyables ses communications, ou 
pour autoriser les messagers chargés de les transmettre à la 
foule, rien ne l'empêche de produire des faits, impossibles à 
toute créature, auxquels on reconnaisse sans erreur sa pré- 
sence et son action. Refuser un tel pouvoir à l'auteur premier 
de tout langage, de toute autorité, de tout commerce des 
hommes entre eux, et le mettre par là dans une situation 
inférieure à celle de ses créatures, serait d'une logique sans 
fermeté et d'une métaphysique sans profondeur. Et donc, 
puisque la possibilité d'une religion révélée apparaît évidente 
à l'esprit, il restera seulement à discuter la question de fait. 
Y a-t-il eu révélation ? S'il existe une religion se disant 
révélée de Dieu, fournit-elle les preuves de son origine ? Si 
plusieurs se prétendent également révélées, l'une d'elles 
a-t-elle des marques divines, dont les autres soient dépour- 
vues, peut-elle répondre aux arguments de ses rivales, et 
enfin montre-t-elle en sa faveur des titres exclusifs ? 

Pour rappeler en quelques mots tout ce procédé logique, 



AU XlXo SIECLE 199 

pour marquer les principales étapes de l'homme en quête de 
la religion vraie, pour donner, dirait un théologien, l'esquisse 
des présupposés rationnels de la foi chrétienne, il a suffi 
d'avoir présents à la pensée quelques chapitres et quelques 
canons dogmatiques du concile du Vatican. Rien de lumineux 
et de grand comme les solennelles assertions contenues dans 
la conslituiion Dei Filius ; rien déplus moderne non plus, ni 
qui entre plus avant dans les questions présentes; la posté- 
rité lointaine, à qui n'apparaîtront que les sommets, verra 
d'un côté les conceptions religieuses sorties du criticisme, 
et, tout à l'opposé, la déclaration conciliaire. Pour le fidèle, 
cet exposé doctrinal s'impose comme règle dogmatique. Pour 
tout penseur étranger à l'Église, il doit du moins être lu et 
examiné comme l'authentique expression de la doctrine 
catholique. Éclairant la marche de la raison humaine, et par- 
tant de la première connaissance qu'elle a du monde, le 
concile marque les points principaux de la route par où elle 
arrivera jusqu'à l'Église. Aux théologiens de scruter les 
détails ; on pourra douter parfois si telle ou telle de leurs 
explications tient nécessairement à l'enseignement catho- 
lique; mais, pour les traits de première importance, ceux 
d'où tout dépend, la grande assemblée les a mis en pleine 
lumière. Imaginez à l'infini des systèmes sur la philosophie 
de la religion ; entre les points fixés par les Pères du Vatican, 
cherchez des chemins ou des sentiers nouveaux, peut-être en 
trouverez-vous, car il peut en exister plusieurs : mais du 
moins, pour avoir la pensée de l'Église, passez par tous les 
endroits marqués : si vos systèmes ne rencontrent pas chacun 
d'eux, ils sont par là même en dehors de la doctrine catho- 
lique; s'ils les rencontrent tous, vous ne vous égarez pas. 

Voici, groupés de manière à en montrer toute la force et 
aussi toute la cohésion, ces points solennellement définis : 

« La sainte Église notre mère tient et enseigne que, par 
la lumière naturelle de la raison humaine, Dieu, principe et 
fin de tout ce qui est, peut être connu avec certitude au 
moyen des choses créées. Car, depuis la création du monde, 
ses invisibles perfections sont vues par l'intelligence des 
hommes, au moyen des êtres qu'il a faits. — Si quelqu'un dit 



200 LA RELIGION ET LES RELIGIONS 

que le Dieu unique et véritable, notre Créateur et Seigneur, 
ne peut être connu avec certitude par la lumière naturelle 
de la raison humaine : qu'il soit anathème. 

ce La sainte Église catholique, apostolique, romaine croit 
et confesse qu'il y a un seul Dieu vrai et vivant. Créateur 
et Seigneur du ciel et de la terre, tout-puissant, éternel, 
immense, incompréhensible, infini en intelligence, en vo- 
lonté et en toute perfection. Etant une substance spirituelle 
unique, absolument simple et immuable, il doit être déclaré 
distinct du monde en réalité et par son essence, bienheureux 
en lui-même et par lui-même, et indiciblement élevé au-dessus 
de tout ce qui est et peut se concevoir hors de lui. — Si 
quelqu'un nie le seul vrai Dieu, Créateur et Seigneur des 
choses visibles et des invisibles; Ou ne rougit pas d'affirmer 
qu'il n'existe rien en dehors de la matière; ou prétend que 
la substance ou l'essence de Dieu et de toutes choses est une 
et la même; ou dit que les choses finies, soit corporelles, 
soit spirituelles, ou du moins les spirituelles, sont émanées 
de la substance divine; ou enseigne que l'essence divine 
devient toutes choses par la manifestation ou l'évolution 
d'elle-même; ou soutient enfin que Dieu est l'être universel 
et indéfini qui, en se déterminant, constitue l'ensemble des 
choses et leur distinction en genres, en espèces et en indi- 
vidus : qu'il soit anathème. 

« Par la lumière naturelle de la raison, Dieu peut être 
connu avec certitude : néanmoins il a plu à sa sagesse et à sa 
bonté de se révéler lui-même, et les éternels décrets de sa 
volonté, par une autre voie, et cela par une voie surnaturelle, 
suivant ce que dit l'Apôtre : a Après avoir parlé autrefois à 
« nos pères à plusieurs reprises et de plusieurs manières par 
« les prophètes, de nos jours enfin Dieu nous a parlé par son 
« Fils. » Et il a plu à Dieu de joindre aux secours intérieurs 
de l'Esprit- Saint des preuves extérieures de sa révélation, 
c'est-à-dire des faits divins, surtout des miracles et des pro- 
phéties, qui, manifestant clairement la toute-puissance et la 
science infinie de Dieu, font reconnaître la révélation divine 
à des signes très certains et appropriés à l'intelligence de 
tous. — Si quelqu'un dit qu'il ne peut se faire ou qu'il n'est 
pas expédient que l'homme soit instruit, par révélation divine, 



AU XlXe SIECLE 201 

sur Dieu et sur le culte à lui rendre ; ou nie que la révélation 
divine puisse être rendue croyable par des signes extérieurs, 
et soutient par suite que les hommes doivent être amenés à 
la foi seulement par une expérience interne et personnelle, 
ou par une inspiration privée : qu'il soit anathème. 

« Or, afin que nous puissions satisfaire au devoir d'em- 
brasser la foi véritable et d'y persévérer constamment, Dieu 
par son Fils unique a institué l'Eglise, et il l'a revêtue de 
signes manifestes de son institution, de telle sorte qu'elle 
puisse être reconnue de tous comme la gardienne et la maî- 
tresse de la parole révélée. Car c'est à la seule Eglise catho- 
lique qu'appartiennent toutes ses marques si nombreuses et 
si frappantes, ménagées par Dieu pour rendre évidente la 
crédibilité de la foi chrétienne. Bien plus, à cause de son admi- 
rable propagation, de sa sainteté éminente, de son inépui- 
sable fécondité en toutes sortes de biens, de son unité catho- 
lique et de son invincible stabilité, l'Église est par elle-même 
un grand et perpétuel motif de crédibilité, et un irréfragable 
témoignage de sa divine mission. Ainsi, comme un étendard 
élevé aux yeux des nations, elle invite et attire ceux qui n'ont 
pas encore cru, et assure à ses enfants que la foi qu'ils pro- 
fessent repose sur un très ferme fondement. » 

Le trait le plus frappant de cette grande déclaration ca- 
tholique, c'est assurément son caractère réaliste et objectif: 
Dieu est un être personnel, distinct du monde comme l'ou- 
vrier de l'ouvrage ; la religion est, entre l'homme et Dieu, un 
ensemble de rapports de personne à personne, réglés par la 
volonté personnelle de Dieu ; la révélation est un fait, le plus 
important de tous, mais enfin semblable aux autres, et véri- 
fiable par l'étude, comme tout autre événement de l'histoire ; 
d'autres faits extraordinaires servent de preuve et de marque 
pour reconnaître le fait principal, mais ces événements mira- 
culeux eux-mêmes sont attestés par des témoignages et des 
documents humains. Donc enfin, s'il appartient à la philo- 
sophie de nous assurer de la possibilité d'une révélation, il 
appartient à la critique historique de nous faire reconnaître 
la vérité de son existence. 

Et par ce caractère objectif et réaliste, la doctrine catho- 



202 LA RELIGION ET LES RELIGIONS 

lique est radicalement séparée des doctrines kantistes sur 
cette question capitale de la religion et des religions. 

Pour l'ensemble des philosophes kantistes ou hégéliens, 
la religion est une idée, un sentiment, une création de l'âme 
humaine altérée d'idéal. Cette idée s'incarnera sous toutes 
les formes nommées au pluriel « religions », plus parfaite- 
ment dans les plus parfaites, d'après les temps et d'après 
l'état des esprits ; mais elle sera distincte d'elles toutes et ne 
s'emprisonnera définitivement dans aucune ; chaque forme 
religieuse aura son degré de perfection, mais, comme toute 
autre pensée humaine, elle restera toujours essentiellement 
relative, et n'atteindra jamais l'absolu. 

A l'opposé de cette théorie, et des nuances et modifications 
sans nombre qu'elle peut revêtir, les catholiques, serrés dans 
leur unité compacte, conçoivent la religion comme l'expres- 
sion pratique des rapports entre l'homme et Dieu ; telle est 
sa nature abstraite et universelle. Par suite, il y aura, dans 
l'ordre concret des choses, religion fausse, lorsque ces rap- 
ports seront mal conçus ou mal traduits par les formes du 
culte ; religion vraie, lorsque ces rapports seront conçus et 
exprimés en toute vérité, conformément aux lois nécessaires 
du monde, et aux libres décrets de Dieu. En fait, la créature 
humaine s'étant détournée de Dieu, sa fin, il a plu à ce même 
Dieu de l'y rappeler par Jésus-Christ. La tendance vers Dieu 
par le Christ, et par les moyens voulus du Christ, voilà l'es- 
sence du christianisme. Puisque le Christ a confié ces moyens 
de salut à une société humaine, cette société sera par là même 
la vraie société chrétienne, donc aussi la vraie société reli- 
gieuse. Or, l'Eglise catholique affirme être précisément cette 
société. 

Elle ne donne pas sa doctrine et son culte pour la seule 
forme religieuse possible. Loin d'être seul possible, le catho- 
licisme n'existerait même pas, s'il n'avait été positivement 
institué. Mais, puisqu'en fait Dieu s'est révélé à l'homme, a 
surélevé par une libéralité toute gratuite sa fin et les moyens 
d'y tendre, et a décidé de « tout renouveler dans le Christ » 
unique auteur du pardon et de la grâce, dans cette hypothèse, 
c'est-à-dire dans l'état historique de l'humanité, le catholi- 
cisme se dit la seule forme religieuse légitime, répondant à 



AU XIX" SIÈCLE 203 

la fois à toutes les relations nécessaires des ôtres et à toutes 
les institutions positives, aux immortelles espérances de 
l'âme et aux ineffables intimités du Créateur, en un mot à 
toutes les exigences de l'ordre naturel des choses et à toutes 
les libres dispositions de la générosité divine par rapport à 
l'ordre surnaturel. Le catholicisme est, en fait, la seule vraie 
religion. 

Si l'on nie ses principes fondamentaux sur Dieu et sur la 
possibilité des communications divines, l'Eglise répond par 
la haute métaphysique de ses docteurs, héritiers eux-même s 
de la sagesse traditionnelle des grands penseurs de l'huma - 
nité. Si l'on nie le fait de la révélation, elle le prouve par les 
documents authentiques, et par les traces mêmes du fait, 
subsistantes dans l'histoire. Pour confirmer ces preuves de 
raisonnement et ces preuves positives, elle en appelle au 
témoignage de la conscience, à nos plus intimes besoins, 
aux plus hautes envolées de nos désirs, montrant dans sa 
doctrine, sa morale et ses espérances, le complément, sinon 
nécessaire, du moins souverainement convenable, de toutes 
les capacités de la nature humaine. Elle ne s'efïraie pas des 
théories opposées à la sienne. Depuis dix-neuf siècles, elle en 
a vu beaucoup d'éphémères naître et passer, beaucoup des 
plus tenaces s'user et s'amoindrir peu à peu. Aux systèmes 
d'aujourd'hui, elle montre, ou leurs faux points de départ, ou 
leur manque de logique, ou leur impuissance à rendre compte 
de certains faits capitaux de l'histoire. 

Et, pour tous ces motifs, elle prétend à bon droit repré- 
senter la seule religion destinée à durer. Déjà — le progrès 
tendant incessamment à éclairer les hommes, à rendre les 
faits plus évidents, les positions plus nettes, les armées plus 
nombreuses — il lui semble voir le monde partagé en deux 
groupes seulement. Les uns, acceptant à la base de leur sys- 
tème une monstrueuse erreur, nieront Dieu et toute reli- 
gion. Les autres, raisonnables dans le principe et logiques 
dans les conséquences, admettront dans son intégrité la vérité 
catholique. 

En preuve dernière de tant d'audacieuses affirmations, 
l'Eglise se montre elle-même, et fait éclater aux yeux le fait, 
inexplicable à toute force créée et à tout calcul humain, de 



204 LA RELIGION ET LES RELIGIONS 

son indestructible existence, et de sa sève vitale toujours 
jeune, toujours intarissable, toujours exubérante. Et, appuyée 
sur les promesses du Christ, au soir de gigantesques luttes, 
elle salue l'aurore du siècle nouveau avec un imprescriptible 
espoir. 

René-Marie DE LA B ROI SE, S. J. 



PROSE ET POÉSIE CHEZ LES CATHOLIQUES 

D'APRÈS UN ROMAN ANGLAIS 

(Deuxième article*) 

IV 

« Laura, si je n'avais pas la foi, si je n'avais pas été élevée 
par des religieuses, si celles-ci ne priaient pas pour moi 
maintenant, que ma vie eût été superbe! oh! que c'est dur! » 

C'est en ces termes que Madge Riversdale se désole d'être 
catholique et de ne pas pouvoir épouser un divorcé. Laura 
Hurstmonceaux vient de lui apprendre ce fatal empêchement. 
Le coup a été terrible, terrible parce que la chrétienne a tenu 
bon. A toutes les insinuations de son ami elle a répondu 
nettement qu'une catholique ne pouvait pas commettre une 
pareille faute. Lord Bellasis et Laura Hurstmonceaux n'en 
reviennent pas. Si Madge était pieuse, on comprendrait ces 
scrupules ; mais la religion tient si peu de place dans sa 
vie. Les jours passent, Madge ne paraît pas revenir sur sa 
première réponse et Laura répète avec une surprise dé- 
pitée : (( Quel grappin jette le Romanisme sur ces petites 
folles ! » 

Pourtant ne triomphons pas trop vite. Quand on se décide 
d'aussi mauvaise grâce, on n'est pas longtemps héroïque. 
Voici déjà que Madge tâche de se persuader à elle-même 
que rien n'est encore rompu. Elle a dit non à Laura, moyen- 
nant quoi elle peut encore aller à la messe et faire sa prière 
du soir ; elle n'a rien dit à Bellasis; moyennant quoi elle 
garde avec sollicitude un reste d'espoir. Entre oui et non la 
logique des livres ne met pas de milieu. Mais la logique, ou, 
si l'on veut, Villogique du cœur et de la vie, est moins rigou- 
reuse. C'est non pour aujourd'hui et c'est oui pour demain ; 
ou mieux, ce n'est pas tout à fait non aujourd'hui, et demain 
ce n'est pas tout à fait oui. « petite Madge » que ceux-là 

1. y oiv Études, 5 janvier 1900, p. 84. 



206 PROSE ET POESIE CHEZ LES CATHOLIQUES 

VOUS jettent la pierre qui n'ont jamais souhaité et vaguement 
attendu que ce qui était pour le présent impossible et défendu 
devînt quelque jour, on ne sait comment, possible et per- 
mis ; pour moi, tout en reconnaissant que vous n'êtes pas 
héroïque, j'aime mieux admirer, dans l'agonie de votre con- 
science, la force, vivante encore et brûlante, des leçons que 
l'Église vous a données. 

Car c'est l'agonie qui commence. Une misérable aventure 
vient hâter le dénouement, et dans quelques jours Madge sera 
lady Bellasis. C'est fini. Elle ne se considère plus comme 
catholique, et parla rend encore hommage à l'intransigeante 
pureté de cette morale que ceux du dehors accusent si volon- 
tiers de complaisance. Elle n'ira plus à la messe, elle brûle 
son scapulaire, et elle donne à sa femme de chambre stupé- 
faite le chapelet dont jusqu'ici elle n'avait jamais voulu se 
séparer. 

A quand la cérémonie officielle ? Lord Bellasis indique le 
25 mars mais Madge est bouleversée par cette simple date et 
elle exige qu'on prenne à tout prix un autre jour? En effet, 
le 25 mars, il y a quinze ans, la petite fille qui devait un jour 
s'appeler Madge Riversdale a fait sa première communion 
dans la chapelle de la rue de Varennes, et on ne chasse pas 
si vite de tels souvenirs. Pauvre Madge, qui a cru effacer tous 
les remords en brûlant son scapulaire et qui ne se doute pas 
de quel invisible et tenace réseau la vieille Eglise maternelle 
a enveloppé cette âme, que par douceur ou par force, par 
amour ou par crainte, elle voudrait tant garder pour l'éter- 
nité. 

Sur ces entrefaites, Mary Riversdale entre un jour à l'im- 
proviste chez sa belle-sœur. Elle vient lui faire ses adieux 
avant de partir pour le couvent. La grâce attendait cette 
opportunité pour frapper un dernier coup. Madge est d'a- 
bord suffoquée par cette nouvelle. Le contraste est trop vio- 
lent entre ses pensées mauvaises et la résolution généreuse 
de la jeune fille. L'entretien va finir brusquement, et non 
sans quelque raideur, quand Mary, ne se doutant pas qu'elle 
touche une plaie encore vive, dit un mot du ciel où elle 
compte retrouver ceux dont elle va se séparer. Le cœur de 
Madge se déchire à cette pensée importune. 



D'APRES UN ROMAN ANGLAIS 207 

« Tu ne me retrouveras pas au ciel, Marie ; je ne suis plus 
catholique. » 

Et elle se décide à commencer la douloureuse confidence. 
Elle ne peut pas être bonne, elle sait très bien qu'elle se re- 
pentira quelque jour, car elle n'a pas perdu la foi; oh ! non, 
elle ne la perdra jamais. « O Marie, parfois je voudrais la 
perdre ! » 

Désolée et consternée, la jeune fille tombe à genoux. Madge, 
à cette vue, est d'abord en proie à une âpre colère. 

Mais soudain — elle n'a jamais su comment — ce besoin de colère 
passa, et, presque malgré elle, elle se mita genoux près de Marie. 

Marie récitait le rosaire, Madge retrouvait sans peine 
pour répondre les formules si souvent répétées jadis, et elle 
en recevait un réconfort. Gomme dans un rêve elle con- 
tinuait à répondre, oubliant sa résolution de ne plus prier, 
oubliant même qu'elle était agenouillée près du sofa. 

Elle se croyait dans la chapelle du Sacré-Cœur; les enfants chan- 
taient un cantique, et dans l'air couraient des effluves de lis et d'en- 
cens. Et Madge priait avec plus de ferveur que jamais, car elle se 
savait dans quelque terrible danger. Il y avait comme un abîme entre 
l'autel et elle. Impossible de le traverser. Puis le cantique diminuait, 
et elletenait bien haut son chapelet pourmontrer aux autres qu'elle j)riait 
encore. 

« Sainte-Marie, mère de Dieu... à l'iieure de notre mort. » L'heure 
de notre mort! Était-ce une première impression de cette heure? est- 
ce que vraiment, là-bas, sur son trône, la Vierge de l'autel se détour- 
nait de Madge pour sourire à un petit bébé qui plus jamais ne reverrait 
sa mère...? 

Gloria Patri... Quel est ce prêtre dans la chapelle ? Est-ce le même 
vieil aumônier ? Il est à l'autel, et l'autel maintenant semble encore 
plus loin. Il demande aux pensionnaires de prier, de prier pour une 
mourante qui jadis avait été avec elles et qui allait mourir sans sacre- 
ments. Il semble dire qu'il ne peut l'aider à travers l'abîme et les der- 
niers mots de sa prière arrivent à peine aux oreilles de Madge... 

Le rosaire était fini, Marie était debout maintenant, mais Madge 
encore à genoux, la tète dans les mains, ne priant plus, dans une 
sorte d'éblouissement et de stupeur. Enlin elle se leva, et, très calme, 
elle dit à sa belle-sœur: 

« Voulez-vous me garder quelque temps à Skipton, Marie ?... » 

Voilà le dénouement et la victoire définitive de l'Eglise. 
Elle n'a donc pas eu tort en somme de tolérer, de supporter 



208 PROSE ET POESIE CHEZ LES CATHOLIQUES 

cette âme si peu généreuse et si vulgaire, de lui donner l'ha- 
bilude, même purement matérielle, d'actes et de prières qui, 
dans un jour de crise, s'animeront d'un peu de ferveur, enfin 
et surtout de la pénétrer jusqu'aux moelles de l'angoisse du 
salut et de la peur de l'enfer. Madge y revient encore un peu 
plus loin : 

Je sentais que Marie irait au ciel et que je n'irais jamais... il me 
semblait qu'en partant elle emportait avec elle mon cher petit... elle 
allait au ciel et moi en enfer! 

Mme Ward a bien fait, pour rester dans la réalité de 
l'observation, d'insister sur ce trait caractéristique. Oui, 
c'est bien comme cela que beaucoup d'âmes se sauvent chez 
nous. Ce n'est pas aussi noble, aussi idéal que l'amour désin- 
téressé du bien et de Dieu ; mais il faut prendre l'humanité 
moyenne telle qu'elle est, et tout en essayant de l'élever à 
des sentiments plus élevés, accepter, longtemps encore, de 
voir la foule prendre cette voie prosaïque pour aller au ciel. 
Hélas, à certaines heures, tous, raffinés ou non, ne sommes- 
nous pas de la foule et n'avons-nous pas besoin de nous rete- 
nir à l'espérance ou à la peur ? 

Mme Humphry Ward* a rempli tout un long roman de la 
thèse contraire et a essayé de montrer, dans Helbeck of 
Bannisdale^, comment la pensée des fins dernières troublait, 
dégradait, annulait la vie. 

Laura, écrit-elle à propos de son héroïne, avait été élevée dans 
ce fort sentiment de la dignité moderne qui s'est substitué aujourd'hui 
à l'abaissement et à l'humiliation de la foi religieuse. 

Et ailleurs : 

Ce n'est plus en esclaves, mais en hommes libres, que nous entrons 
dans la maison de Dieu. 

Et voilà pourquoi Laura va se jeter à la rivière! Quand 

1. Sur Helbeck of Bannisdale, cf. l'excellente étude de M. T. de Wizewa 
[Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1898). 

2. Entre Mme Wilfrid Ward et Mme Humphry Ward, il n'y a de com- 
mun que le nom et le talent. Celle-ci, petite-fille de Thomas Arnold, est 
une agnostique militante, tandis que par son mariage l'auteur de One poor 
scruple est entrée dans la famille du fameux D"^ Ward, un des héros du 
mouvement d'Oxford. 



D'APRES UN ROMAN ANGLAIS 209 

donc ces chimériques comprendront-ils que la vie morale 
n'est pas orgueilleuse et que, dans un cœur humilié, la peur 
de l'enfer est, plus facilement qu'on ne croit, voisine de 
l'amour de Dieu? 



Puisqu'on s'est résigné à regarder en face la prose qui se 
mêle toujours plus ou moins à notre vie catholique, qu'on 
me permette de compléter les observations du roman anglais 
par quelques expériences faites sur notre propre terroir. 
Aussi bien, voici qu'un professeur de morale laïque nous 
prie, avec insistance, de faire cet examen de conscience dont 
il nous trace les différents points. Il ne serait pas loyal de 
reculer. 

Si Madge avait été une Parisienne de 1899, elle aurait eu un 
moyen très simple de trancher le nœud gordien. Il lui suffi- 
sait de faire une neuvaine à quelque saint en renom, avec 
l'espoir fondé de voir à brève échéance disparaître l'empê- 
chement, c'est-à-dire, en termes concrets, de voir mourir 
la première femme de lord Bellasis. 

M. Buisson, professeur de Sorbonne, nous apprend que 
telle est la recette employée aujourd'hui en pareil cas parles 
catholiques, et très sincèrement nous ne nous en doutions 
pas. 

Mais il en apporte des preuves. Il les a recueillies patiem- 
ment dans les pages naïves d'un petit bulletin religieux. 
Il montre, chez certaines âmes, une dévotion épaisse et 
toute terrestre qui prête aux saints toutes nos petitesses et 
qui dénote un état de véritable inconscience morale^. Nous 
n'hésitons pas à convenir que ces détails sont navrants. Gom- 
ment imprime-t-on de pareilles choses, au risque de répandre 
des leçons si peu évangéliques, au risque aussi de laisser 

1. Il nous faut bien citer un de ces exemples. Voici. « Une pauvre reli- 
gieuse, molestée et persécutée par... son curé, s'est adressée à saint Joseph, 
le priant de procurer au saint homme un changement avantageux de poste 
qui la délivrerait d'une tyrannie devenue insupportable... La chose était 
difficile, le curé n'étant pas précisément de ceux que les paroisses se dis- 
putent... Le bon saint Joseph s'y est pris d'une autre manière : une belle 
bronchite est survenue : le curé, bien confessé, bien administré, s'en est 
allé dévotement en l'autre monde... et la pauvre petite sœur Claire, en égre- 

LXXXIL ^ 14 



210 PROSE ET POESIE CHEZ LES CATHOLIQUES 

croire que les représentants autorisés de l'Eglise per- 
mettent et conseillent même de tels abus? D'une manière 
générale, rien n'est plus faux. Evidemment, la dévotion aux 
saints n'est pas en cause; mais, enfin, il serait bon de rappe- 
ler de temps en temps que, si l'on peut demander à Dieu des 
biens temporels, il y a, cependant, une manière toute païenne 
de faire cette prière. 

Nous demandons d'être délivrés de telle nécessité... de telle mala- 
die... que telle affaire réussisse... mais y va-t-il de la gloire de Dieu?... 
On prie pour le succès d'une grande entreprise, pour le gain d'un 
procès considérable... mais Dieu voit que, si l'on devenait plus riche, 
les richesses seraient pour nous une source de péchés... Je ne relève 
pas ici ce quHl y a d'inconvenant et d'irréligieux à prétendre que Dieu 
favorise des passions et nos vues purement humaines, comme s'il devait 
accommoder sa Providence à notre cupidité et à nos projets'^. 

Voilà ce que l'Église n'a pas cessé de rappeler aux fidèles; 
mais il faut bien qu'elle se résigne à voir les meilleures 
choses détournées de leur fin par des âmes grossières dont 
il faut pourtant avoir pitié. Il y aura toujours, malgré tout, 
des personnes qui mêleront d'une manière désolante les 
intérêts du ciel et ceux de la terre et c'est une des façons 
dont l'agonie de Jésus se continue dans le monde. 

VI 

Venons maintenant à la poésie. Je n'en sais pas de plus 
belle que celle, étrange, mystérieuse, douloureuse aussi, 
d'une âme poursuivie par l'amour divin. D'un charme très 
doux, quand le lointain lui donne un air de légende, cette 
poésie devient, semble-t-il, plus saisissante, quand, avec des 
larmes de joie et des sourires de tristesse, elle passe au 

nant pour lui son rosaire, ne manque pas de dire après chaque Gloria Patri : 
<t Merci, ô mon bon saint Joseph ! » Bien entendu, nous laissons à qui de 
droit tout l'odieux des insinuations...; mais n'est-il pas bon qu'on sache que 
ces choses s'impriment ; on pourrait croire que ce petit récit a été arrangé 
à plaisir en vue de la démonstration que M. Buisson en comptait tirer. Il 
n'en est rien. J'ajoute que, dans un sentiment que l'on comprendra, nous 
n^avons pas voulu insérer ici d'autres citations plus étonnantes encore. Mais 
quelle tristesse de lire ces témoignages dans les colonnes d'un journal anti- 
religieux ! ( Le Siècle, 9 octobre 1899.) 

1. P. Grou, École de Jésus- Christ, t. II, chap. xxxiv. 



D'APRÈS UN ROMAN ANGLAIS fil 

travers des vulgarités que toute réalité présente entraîne 
avec soi. Il y a un peu du ravissement de l'artiste dans le 
livre consacré par Montalembert à sainte Elisabeth, et on est 
bien autrement touché, à la lecture des pages poignantes où 
le noble comte, à propos des moines du passé, salue d'un 
cœur brisé cette beauté qui ne passe pas et qui, aujourd'hui 
comme toujours, attire invinciblement les âmes que l'amour 
humain ne méritait pas de conquérir. 

Ce n'est pas la première fois qu'on parle de vocation dans 
un roman; mais, presque toujours, il se mêle à ces sortes 
d'études un peu de romanesque et de faux. La grâce ne 
choisit pas, d'ordinaire, ses privilégiés dans le monde où les 
auteurs conduisent leurs expériences, et, d'ailleurs, sans une 
foi simple, vive et très éclairée, on ne comprendrait pas et 
même on comprendrait de travers la psychologie de la voca- 
tion. Nos romanciers ne verraient qu'enthousiasme là où le 
froid bon sens n'abdique pas ses droits et, avec la meilleure 
intention du monde, ils imagineraient des ferveurs surhu- 
maines et des élans que la plupart de ces âmes généreuses 
n'ont pas connus. La réalité est moins extraordinaire et plus 
sainement belle, et tout le monde louera Mme Ward d'avoir 
apporté à l'étude de Marie Riversdale les mêmes qualités 
d'observation patiente, minutieuse et réaliste, qu'aux autres 
personnages de son roman. 

Voici d'abord pour nous préserver de l'idée, ordinaire- 
ment fausse, des vocations en coup de foudre et nous faire 
soupçonner la longue préparation et la germination souter- 
raine de cette grâce et de ce dévouement. 

Il faut la main subtile d'un psychologue pour décrire le phénomène 
d'une grande découverte dans notre propre vie consciente. Silencieu- 
sement, sans nous en douter, nous avançons dans une direction, et 
soudain nous sommes stupéfaits de voir où nous en sommes. 

Ainsi d'un amour qu'ion ne se connaissait pas, ainsi de 
cette nuit de décembre, où JoufFroy se rendit compte qu'il ne 
croyait plus... 

Ainsi de l'éclair qui, aux yeux de Marie, illumina toute une série de 
pensées inconscientes et d'actions pieuses de sa vie passée. 

On se rappelle le sermon du P. Clément qui manqua 



212 PROSE ET POESIE CHEZ LES CATHOLIQUES 

donner du sérieux à cette étourdie de Madge ; Marie y était 
aussi et ce fut une des heures solennelles de sa vie. A mesure 
que se déroulaient les idées du prédicateur, une inquiétude 
envahissait la jeune fille : 

Elle était si jDaisible auparavant... quoi donc, depuis quelque temps, 
était venu troubler le repos de sa vie ? Des riens lui revenaient à la 
mémoire. Pourquoi avait-elle dit en soupirant à sa mère, que ce n'était 
pas la peine de mettre dans sa chambre à coucher des tentures japo- 
naises ? Pourquoi si peu de plaisir quand, l'autre jour, Mme Rivers- 
dale avait insisté pour lui faire choisir une nouvelle amazone ? Elle 
prenait conscience du changement insensible que ces symptômes révé- 
laient; symptômes qui lui revenaient en une masse de détails insigni- 
fiants et qui l'agaçaient. Avec une sorte d'angoisse, sa pensée trem- 
blante semblait vouloir revenir en arrière, s'accrocher à quelque chose, 
son chien préféré, son cheval, comme dans un effort pour se tenir 
éveillée, pour fuir ce qui menaçait de la fasciner. 

Qu'on ne l'oublie pas; Marie Riversdale n'est pas, mais 
pas du tout, une jeune fille moderne. Elle n'a jamais ouvert 
un roman et n'a d'autre distraction et passion que la chasse. 
Ce n'est pas sans une intention évidente — intention d'artiste 
et plus encore de chrétienne — que Mme Warda choisi cette 
âme pour étudier en elle l'histoire d'une vocation. 

Vers la fin du sermon, regardant vers le tabernacle, elle se décida à 
s'en remettre à la volonté de Dieu et murmura son invocation favorite, 
le mot d'une autre Marie, Rabboni. Pour elle, c'était la formule d'une 
soumission complète. Or, soudain, comme à la lumière d'un éclair, la 
réponse sembla venir : « Vends ce que tu as et suis-moi. » 

Voilà la découverte, voilà où elle allait depuis des mois, depuis des 
années ! Marie avait entendu la dure parole. En en réalisant le contenu 
avec sa sensibilité de femme, elle vit que cet appel expliquait tout son 
passé avec une netteté brûlante. Elle recula, désolée, devant cette 
perspective. Pourquoi était-ce un coup si cruel! pourquoi ne pas 
l'avoir vu venir plus tôt! pourquoi Dieu l'avait-il laissée grandir dans 
un amour intense pour son home, pour ses parents si, pendant ce 
temps, il ne cessait de la préparer à quitter un jour tout cela! 

Rabboni y Rabboni, répétait-elle, cramponnée à celte bonne volonté 
qui jadis lui rendait toujours la paix, mais qui, cette fois, semblait la 
mener dans les eaux profondes oii personne ne pourrait la suivre, où 
elle serait seule pour toujours... 

Marie ne se cacha pas la tête entre les mains; pendant le salut, elle 
se crut encore indifférente, froide et presque endormie. Les prières 
finies, accablée, déchirée, ayant hâte de partir, elle ébaucha une génu- 
flexion et quitta la chapelle... 



D'APRÈS UN ROMAN ANGLAIS ' 213 

Tout cela est d'après nature, tout, sans oublier celte appa- 
rente indifFérence de la fin et cette prière machinale, est 
d'une très sûre psychologie. Ce n'est pas là une vocation à 
ressort comme dans tant de romans honnêtes; mais combien, 
avec ce prélude de faiblesse, la victime ne nous paraît-elle 
pas plus touchante! Faut-il suivre Mme Ward jusqu'au bout 
et rejoindre Marie Riversdale qui, pour être seule, s'est 
réfugiée chez elle ? Carlos, le fidèle compagnon de ses 
chasses et de ses promenades, est avec elle. 

Marie est à genoux par terre, la tête appuyée sur le beau chien 
qu'elle caresse, et elle éclate enfin en sanglots. Elle se réfugie dans 
cette sympathie muette, comme pour se défendre contre le surnaturel 
qui la poursuit. C'est pour elle une sorte de symbole des multiples 
attaches qui la retiennent à la maison. 

Que veut-on de plus, après tout? La pose n'est pas solen- 
nelle; qu'importe si elle est humaine et vraie! Pendant que la 
pauvre enfant achève de pleurer, Mark Fieldes, en bon dilet- 
tante, remué lui aussi par le sermon du P. Clément et les 
prières du salut, Mark Fieldes, l'âme sereine, s'apprête à 
chanter un beau cantique sur les sacrifices qu'exige l'amour 
divin. 

Es-tu fatigué, es-tu languissant, 

Es-tu désolé ? 
« Viens à moi », dit V Unique, et par là 

Repose-toi. 
A-t-il un signe auquel on puisse le suivre 

S'il est mon guide ? 
— Oui, ses pieds et ses mains sont percés 

Et son cœur... 
Du moins ceux qui le suivent et, en luttant, lui 

[restent fidèles. 
Les rendra-t-il heureux pour de bon ? 
Anges, martyrs, prophètes et vierges 

Répondent que oui. 

Marie entre au salon pendant que, d'une voix triomphante, 
le poète affirme le bonheur de ceux qui suivent Jésus. Fieldes 
est étonné de la tristesse de la jeune fille. En véritable homme 
de lettres, il s'attendait à trouver plus de transports, et, 
pour dire le mot, plus de musique, dans une âme qu'in- 
stinctivement il sentait très près de Dieu. Les choses ne vont 
pas ainsi d'ordinaire. Sans doute, la souffrance aiguë de tout 
à l'heure ne durera pas. Mais la pleine joie qui doit faire 



214 PROSE ET POÉSIE CHEZ LES CATHOLIQUES 

oublier tous ces brisements est encore loin. La grâce com- 
mence à transformer cette âme en la rendant encore plus 
charitable et plus douce, et je sais un gré infini à l'aimable 
auteur d'avoir marqué, avec une mélancolie exquise, quel- 
ques-unes de ces étapes vers le sacrifice définitif. 

Il y avait plus de suavité dans sa voix et de tendresse dans son re- 
gard. Elle était plus attirée qu'autrefois vers les tout petits enfants, et 
ses beaux yeux, en se fixant sur eux, prenaient une expression de gen- 
tille et respectueuse surprise. Plus de déférence dans son attitude vis- 
à-vis des vieillards ou des malades. Petit détail qu'autrefois lui repro- 
chait sa mère, elle ne semblait plus ennuyée des visites qui venaient à 
Skîpton. Elle n'était plus timide avec les jeunes gens et se prêtait com- 
plaisamment aux ennuyeuses questions que posent les vieux amis de 
la famille, sur les goûts et les projets des jeunes filles. 

Hélas ! il est trop visible que Marie Riversdale n'est plus la 
même. Sans vouloir se l'avouer, et son père, et sa mère, et 
d'autres encore, devinent vaguement ce qui se passe. Pour 
se donner du courage, Hélène Riversdale se félicite tout haut 
de ce progrès devant son mari. Mais celui-ci l'écoute avec 
impatience. 

« Du progrès ? Je ne vois pas ce que vous voulez dire ? Sa voix est 
plus douce ? Je n'avais jamais remarqué qu'elle fût trop rude; — et en 
même temps, sa voix à lui grossissait. — Sottise! sottise ! » 

Depuis longtemps sa femme ne l'avait plus vu si en colère. Elle 
aussi, d'ailleurs, la pauvre mère, tremblait pour cette enfant qui, 
chaque jour, devenait plus belle, plus douce, plus parfaitement aimable. 
Parfois le squire était presque bourru avec Marie elle-même, et d'une 
manière si nouvelle et pour de si étranges raisons ! Il remarquait, un 
jour de Carême, qu'à table elle n'avait pas pris àe pudding. Au salon, 
il ne la voyait plus se mettre à l'aise pour flâner dans un fauteuil 
confortable. Il devenait plus irritable, à chaque preuve nouvelle de cet 
esprit d'abnégation. On ne pouvait plus savoir ce qui lui allait ou ne 
lui allait pas. Si sa figure rayonnait à la perspective d'une journée de 
chasse, c'était presque la même joie quand elle rendait quelque service 
à sa mère. 

Puis^ elle priait tant! Jadis son père avait dû souvent lui rappeler 
quelque dévotion qu'elle avait oubliée ou la gronder doucement d'être 
arrivée en retard à la messe. Maintenant elle n'oubliait plus les prières 
et, le matin même, elle n'était jamais en retard. 

Deux ou trois fois, quand la jeune fille aurait dû être couchée, 1« 
squire avait attendu dans le froid corridor pour se convaincre que ses 
craintes étaient fondées et qu'elle restait à prier à la chapelle. Il ren- 
trait chez lui et attendait pour écouter le gentil bruit des pas légers de 



D'APRÈS UN ROMAN ANGLAIS 215 

l'enfant regagnant sa chambre dans l'obscurité. Toutes les fois qu'il 
allait au salon, il lui fallait rencontrer le portrait flamand de celte 
arrière, arrière-grand'tante, qui avait vécu et était morte dans un cou- 
vent d'outre-mer. M. Riversdale détestait ce portrait. Un jour, à 
l'étonnement de sa femme, il ordonna de le suspendre dans une des 
chambres de réserve. Jamais le squire n'avait donné d'ordres à la 
femme de chambre. C'était tout à fait unconstltutional, mais la maîtresse 
de maison ne demanda pas d'explications et ne sembla pas s'être 
aperçue de la disparition du tableau. 

Un autre jour, le squire est allé seul se promener dans le 
parc. Un jeune homme le rejoint. C'est l'héritier d'une noble 
famille alliée aux Riversdale. Lui aussi, il a remarqué avec 
peine le changement de Marie. Il demande si la jeune fille a 
consenti à aller à un grand bal qui doit se donner dans un 
château voisin. 

Elle n'y tient pas, dit le squire, et, détournant la tête, il se met à 
siffler. Charles s'arrêta court et laissa le cheval de son oncle prendre 
un peu d'avance. Il regardait le vieillard, et était frappé de le trouver 
si rapidement vieilli et voûté depuis quelques jours. 

Ils marchent ainsi en silence. A la maison, le squire s'ex- 
cuse : 

« Je me repliais sur moi, essayant de ne pas voir oà allaient les 
choses, pardon d'avoir été si peu aimable. 

— Je n'avais jamais eu d'espoir », dit Charles, en détournant sa figure 
d'enfant pour cacher ses larmes; mais le squire ne lui dit pas — et 
sûrement ne se serait pas bien expliqué à lui-même — pourquoi la 
compagnie de ce grand et beau jeune homme avait été ce jour-là si 
dure pour lui. 

Et maintenant pourquoi tarder plus longtemps à révéler le 
secret douloureux que tout le monde devine à Skipton et 
dont pourtant personne encore n'a parlé. La prière du soir 
est dite. Lady Riversdale est montée chez elle. Marie et son 
père, comme toujours, sont au salon, lui dans son grand 
fauteuil, elle sur un tabouret, s'appuyant d'une main au 
bras du fauteuil. Long silence où « chacun a une conscience 
intense de la présence de l'autre ». 

Enfin M. Riversdale mit sa main tremblante sur la main de Marie 
et d'une voix presque bourrue : a Quel caprice, dit-il ; pourquoi ne 
veux-tu pas aller au bal ? » 



216 PROSE ET POESIE CHEZ LES CATHOLIQUES 

La voix de Marie ne tremblait plus : « Père, parce que je veux être 
sœur de charité. » 

Il y eut un brusque silence. M. Riversdale retira sa main et se cacha 
le visage. Ni un mot, ni un geste. Marie se glissa à genoux près de 
lui : 

« Père, père, criait-elle, regardez-moi, embrassez-moi, cher père, 
aidez-moi !» Et inclinant la tête sur la poitrine du vieillard, elle pleura 
librement. 

a Tu veux nous quitter ! dit-il lentement et en restant immobile. 
Es-tu sûre d'avoir la vocation?... George est parti. C'est toi, mainte- 
nant. 

— Oh! non, non, père, je n'en peux plus; si vous saviez quelle souf- 
france cela a été I » 

Il répéta « cela a été », et laissant retomber ses mains, il la regarda. 

« Oui, c'était de vous quitter, de quitter ma mère qui me rendait 
cela si dur. J'ai été mauvaise et j'ai essayé de ne pas voir. J'avais tou- 
jours espéré que s'il m'appelait, je lui dirais : Rabboni. Je ne l'ai pas 
fait, — et ce jeune visage se contracta dans une souffrance plus dure 
que tout à l'heure lorsque les larmes coulaient en abondance; — mais, 
quand même, Il est si bon. Il me recevra !... » 

Ses mains étaient jointes, sa tête se rejeta en arrière, et son regard 
alla de son père au crucifix suspendu au-dessus d'elle. 

« Si vous me permettez d'être sœur de charité... » Elle s'arrêta et 
sa figure brillait d'une si étrange lumière. 

Alors, il comprit que la grâce avait frappé à coup sûr. Il fixa le beau 
visage et pensa que jamais son enfant ne lui avait paru plus belle. 
L'étrange souffrance qui nous prend en face du surnaturel l'étreignait, 
un sentiment de sauvage révolte, de désolation terrible. Il semblait 
presque disposé à la repousser elle aussi. Était-ce son enfant, cette 
bonté cruelle, cet égoïste désintéressement ? 

Il se recula. L'éclat qui illuminait la jeune fille tomba soudain. Elle 
le regardait d'un long regard épouvanté, comme autrefois quand petite 
enfant elle tremblait devant lui. Il se sentit cruel. Pourquoi ajouter à 
la souffrance de l'enfant et rendre son sacrifice plus dur?... Plus dur ! 
Ah ! plût à Dieu qu'il pût le rendre impossible... Oh ! cette vie de pri- 
vations, d'immolation pour sa petite Marie!... Est-ce qu'on savait si 
elle aurait la santé suffisante, si sa vocation... Qui on ? qui était cou- 
pable ? Ce n'était pas elle, bien sûr. Oh ! non; le coupable, c'était celui 
qui l'avait appelée... Il baissa la tête. Marie était debout, maintenant, 
l'embrassant, le caressant ; elle l'entourait de ses bras. Lui aussi pleu- 
rait et elle put l'entendre murmurer à son oreille cette seule parole : 
Rabboni, 

VII 

Comme plusieurs l'auront péniblement remarqué, il man- 
que quelqu'un à cette scène. La mère de Marie n'est pas là. 



D'APRÈS UN ROMAN ANGLAIS 217 

Pourquoi ? Oh , la cause en est lointaine. Voici longtemps 
qu'elle a laissé sa fille et son mari prendre l'habitude de se 
passer d'elle et de ne pas la mêler à leurs paisibles causeries 
de tous les soirs. Très tendre, elle n'a pourtant pas su se 
donner davantage, se rendre nécessaire à force d'intelli- 
gente et confiante tendresse. Pourtant elle est vraiment 
bonne. Nous avons été sévère tantôt pour la châtelaine et, 
en finissant le volume, nous éprouvons, avec Mme Ward, le 
besoin de rendre plus de justice à celle qui a élevé Marie 
Riversdale et qui ne reculera pas non plus devant le sacri- 
fice de son enfant. 

Le roman s'achève au milieu de catastrophes épouvanta- 
bles. C'est la veille du jour fixé par tord Bellasis pour la cé- 
rémonie du mariage. Au moment où Marie vient dire adieu 
à Madge, une autre héroïne du roman se suicide*. Hilda af- 
folée revient en toute hâte chez sa mère. Mark Fieldes re- 
nonce à épouser Hilda qu'il avait crue riche et qui ne l'est 
pas. Madge et Marie se désolent et prient ensemble, et Mar- 
maduke, accablé par les péripéties de cette journée, ne sait 
que devenir. Seule, au milieu du branle-bas, digne, patiente 
et grave, Hélène Riversdale reste dans la paix. Marmaduke 
court chez elle et est soudain calmé lui-même à la vue de la 
noble femme qui continue paisiblement son travail. 

Celte paisible et monotone couture suggérait au jeune homme l'idée 
d'une longue habitude de travail, de devoir et de patience. Il avait 
fallu cette longue éducation par la patience pour rendre cette mère 
capable du suprême sacrifice. Car il y avait de l'héroïsme à donner 
ainsi son enfant à Dieu, et cet héroïsme n'aurait pu germer d'un sol 
maigre et vulgaire. 

C'est dans de pareils moments que se révèle le fond du 
cœur. Or, Hélène Riversdale, qui a été sévère, injuste même 
pour Madge, Hélène qui nous a le plus choqués souvent par 
l'étroitesse de ses jugements, ne trouve maintenant que des. 
paroles d'indulgence pour la jeune veuve. 

Elle a la foi, je vous assure qu'elle n'aurait jamais consenti au scan- 
dale d'une telle union. 

1. Je n'ai rien dit de cette héroïne. C'est pourtant un des caractères les 
mieux étudiés du livre. Cecilia représente en face de la chrétienne fervente 
Marie, et de la chrétienne frivole Madge, l'âme livrée à sa naturelle fai- 
blesse et stérilisant les plus beaux dons. 



218 PROSE ET POÉSIE CHEZ LES CATHOLIQUES 

C'est encore Hélène qui, la première, fait entendre une 
parole d'espérance chrétienne sur la pauvre suicidée, « à qui 
on n'avait presque jamais parlé de Dieu », et qui, peut-être, 
aura encore eu le moyen de trouver miséricorde. 

N'est-ce pas là une impression de vérité et de justice ? 
Quand on a vu de près les égoïsmes mondains et l'atroce 
vulgarité que cachent des dehors brillants, on est confus et 
humilié d'avoir été sévère et dédaigneux pour les âmes 
solides et monotones dont quelques légers ridicules n'al- 
tèrent pas la vraie grandeur. On éprouve, eh les retrouvant, 
comme une impression libératrice. Et, malgré cette séche- 
resse un peu froide, malgré bien d'autres humaines misères, 
on rend un hommage presque cordial à la résistante beauté 
de leur vertu. 

Marmaduke éprouva près de sa tante un soudain relèvement. Rien 
ne l'avait encore réconforté comme cela. C'était le sentiment qui nous 
envahit parfois en présence de ces personnes qui, avec des défauts 
très désagréables en somme n'ont jamais cessé délibérément de vivre 
par conscience et par devoir. 



VIII 

Tout à la fin du livre de Mme Ward paraît une bonne et 
rassérénante figure. C'est le Père de l'oratoire de Londres 
qui entend la confession de Madge, vieil ouvrier toujours au 
poste et qui, en attendant ou même en écoutant les fidèles, 
travaille à faire des chapelets. En lui se concrète l'idée fon- 
damentale que j'aurai voulu dégager de ce roman, et l'ai- 
mable vieillard me semble un clair symbole de notre Eglise 
catholique dans l'attitude qu'elle garde en face de la prose et 
de la poésie du cœur humain. 

Le vieillard soutenait avec conviction que, chaque année de sa vie, il 
avait, dans ce confessionnal, appris à mieux juger la nature humaine 
et à la trouver plus belle. 

Très humain avec Madge pécheresse et désolée, il ne l'est 
pas moins avec la jeune fille qui va partir pour le noviciat. 

Marie était une des héroïnes qui remplissaient son cœur très humble 
de tendre et de reconnaissante surprise. 



D'APRÈS UN ROMAN ANGLAIS 219 

A la pensée de ce sacrifice, 

il poussa un léger soupir qu'il se reprocha bien vite. Une figure 
passait devant son imagination, figure souvent déjà contemplée : 
jeune sœur de charité, vêtue d'une robe bleue de paysanne... la figure 
inclinée comme sous l'accablement d'une fatigue habituelle, la blanche 
cornette sur la tête et les cheveux d'or sacrifiés pour toujours. 

Et il se rappelait qu'en toute vraisemblance ce grand sentiment de 
joie, ce flot de bonheur mystique serait interrompu souvent. Dieu réa- 
lise ses projets de différentes manières et il envoie même aux plus 
purs de ses enfants des heures de ténèbres... Le père savait si bien ce 
qui attendait Marie dans sa nouvelle existence : épreuves venues des 
supérieures, inévitables différences de condition entre elle et ses com- 
pagnes, besoin de revoir les visages tant aimés et la chère maison... 
Pourtant le soupir ne fut pas profond, et une joie grave s'éleva dans le 
cœur de ce brave soldat de la croix, vieilli et enraciné dans la paix de 
Dieu et saluant la jeuoe novice qui allait, au danger sans doute, mais 
à la gloire aussi... 

N'est-ce pas tout à fait juste, tout à fait bon et tout à fait 
beau ? et quelle trouvaille que cette idée de faire entrevoir 
— même au sein de la vie héroïque — un peu de prose, 
recouverte soudain et comme noyée par un flot de divine 
poésie I 

<( Vous êtes bien dur ? » demande Candide à son maître, — 
et le philosophe répond avec amertume : « C'est que j'ai 
vécu. » Est-ce la juste réponse, et à ceux qui demandent 
pourquoi l'Eglise a les mains pleines d'indulgence, de misé- 
ricorde et de pardon, ne pourrait-on pas dire avec une vérité 
plus humaine : « C'est qu'elle a vécu ; c'est qu'elle vivra » ? 



Henri BREMOND, S. J. 



L'ORIGINE APOSTOLIQUE DU NOUVEAU TESTAMENT 



ET 



LA CRITIQUE INDEPENDANTE 

ï 

Dans sa Lettre Encyclique au clergé de France, en date 
du 8 septembre 1899, le Souverain Pontife, Léon XIII, ap- 
pelle notre attention sur les dangers que font courir au ca- 
ractère même surnaturel de la Bible les théories critiques 
adoptées chez nous par des écrivains catholiques qui auraient 
dû être les premiers à les combattre. Écoutons les graves 
paroles du Pape : 

(( Au sujet de l'étude des Saintes Écritures, Nous appelons 
de nouveau votre attention, Vénérables Frères, sur les en- 
seignements que Nous avons donnés dans Notre Encyclique 
Providentissimus Deus^^ dont Nous désirons que les profes- 
seurs donnent connaissance à leurs disciples, en y ajoutant 
les explications nécessaires. Ils les mettront spécialement 
en garde contre des tendances inquiétantes qui cherchent à 
s'introduire dans l'interprétation de la Bible, et qui, si elles 
venaient à prévaloir, ne tarderaient pas à en ruiner l'inspira- 
tion et le caractère surnaturel. Sous le spécieux prétexte 
d'enlever aux adversaires de la parole révélée l'usage d'ar- 
guments qui semblaient irréfutables contre l'authenticité et 
la véracité des Livres saints, des écrivains catholiques ont 
cru très habile de prendre ces arguments à leur compte. En 
vertu de cette étrange et périlleuse tactique, ils ont travaillé, 
de leurs propres mains, à faire des brèches dans les mu- 
railles de la cité qu'ils avaient mission de défendre. Dans 
Notre Encyclique précitée, ainsi que dans un autre docu- 
menta^ Nous avons fait justice de ces dangereuses témérités. 
Tout en encourageant Nos exégètes à se tenir au courant des 
progrès de la critique. Nous avons fermement maintenu les 

1. 18 novembre 1893. 

2. « Genus interpretandi audax atque immodice liber um. •>•> [Lettre au 
ministre général des Frères Mineurs, 25 novembre 1898.) 



L'ORIGINE APOSTOLIQUE DU NOUVEAU TESTAMENT 221 

principes sanctionnés en cette matière par l'autorité tradi- 
tionnelle des Pères et des Conciles , et renouvelés de nos 
jours par le Concile du Vatican. » 

Avant cette Lettre, le Souverain Pontife — c'est lui-même 
qui nous le dit — avait donc par deux fois appelé l'attention 
des catholiques sur les témérités de certains écrivains, qui 
croyaient habile de prendre àleuf charge les arguments dont 
se servent nos adversaires pour ébranler l'authenticité et la 
véracité des Livres saints, faisant ainsi cause commune avec 
nos pires ennemis et travaillant de concert avec eux. Ces pa- 
roles sévères sont du Pape, et il paraît bien, cette fois, qu'elles 
s'adressent à quelques-uns, non pas d'Amérique, mais de 
chez nous. 

En conformité avec les précédents appels du Souverain 
Pontife, nous avons signalé ici, précisément sur les questions 
d'authenticité et de véracité des Livres saints, deux de ces 
points où nous voyions avec regret quelques-uns de nos 
amis, d'accord avec nos adversaires, travailler de leurs pro- 
pres mains à faire des brèches dans les murailles de la cité 
de Dieu. 

Ces deux points sont : la' thèse générale de l'autorité hu- 
maine des Livres saints, dont nous parlions récemment, 
thèse que l'on croyait pouvoir innocemment jeter par-dessus 
bord ; puis, la thèse particulière, traitée auparavant, de l'au- 
torité humaine ou autrement de l'origine mosaïque du Penta- 
teuque, par où l'on avait commencé à céder du terrain à 
l'ennemi ^ 

Voici, dans le même ordre d'idées, une troisième question 
dont il nous paraît à propos d'entretenir nos lecteurs. Il 
s'agit, cette fois, de l'origine du Nouveau Testament. 

Il y a, sur ce point aussi, de graves erreurs que commettent 
chaque jour les écrivains de l'école protestante et rationa- 
liste ; et malheureusement, plusieurs des nôtres se laissent 
prendre encore ici aux théories fantaisistes d'hommes qui 
savent beaucoup, je le veux bien, mais qui, à coup sûr, 
s'écartent du droit chemin. 



1. Études, 5 novembre 1898, p. 289-311 ; 5 mars 1899, p. 665-671 ; 20 août 
1899, p. 433-448 ; 20 septembre 1899, p. 765-780. 



2^2 L'ORIGINE APOSTOLIQUE DU NOUVEAU TESTAMENT 



II 

La question peut se formuler ainsi : Quand et par qui 
furent composés les livres du Nouveau Testament ? 

Certes, c'est là une question d'importance, puisqu'elle est 
à la base de la théologie, qui se voit obligée de la résoudre 
avant de faire la démonstration par voie historique de la divi- 
nité du christianisme. Aussi, depuis que le rationalisme a 
pris comme mot d'ordre, non plus d'attaquer tel ou tel 
dogme particulier, mais tous les dogmes ensemble, que de 
fois on a tourné et retourné le problème initial de la valeur 
de ces livres, sur lesquels nous appuyons, nous, le fait sui- 
vant d'où jaillissent les dogmes : Un Dieu a paru qui nous a 
dit ce qu'il faut croire et pratiquer pour sauver son âme, et 
qui a confié à une société, l'Eglise fondée sur Pierre, le 
pouvoir d'enseigner infailliblement la vérité religieuse et 
de conduire à Dieu tous les hommes jusqu'à la fin des 
temps. 

Attaquer ce grand fait, l'ébranler en mille manières et, 
si l'on peut, en proclamer la fausseté ; chercher du moins à 
le rendre incertain, contestable — ce qui suffit à ruiner la 
foi ; — par conséquent, montrer que tous les documents an- 
ciens qui en prouvent l'existence ne sont pas des documents 
dus à des témoins oculaires, ou à des narrateurs qui méritent 
croyance quand ils racontent les prodiges de nos origines 
chrétiennes : voilà le but avéré que poursuivent depuis tantôt 
deux siècles les contempteurs du surnaturel. 

Pour rendre nos saints Livres suspects, on a essayé de 
tous les moyens. On a dit que c'étaient des livres de mau- 
vaise foi, écrits avec l'intention de tromper le lecteur; et 
ainsi le christianisme entier serait une duperie. Mais ces 
propos de Reimarus et de Lessing ont paru lourds et même 
grossiers. Attaquer la bonne foi des Évangélistes ! Autant 
nier la lumière du soleil. Aussi fallut-il chercher une mé- 
thode nouvelle. 

On s'appliqua alors, tout en accordant que nos écrivains 
sacrés sont des hommes de bonne foi, à les représenter 
comme des gens simples, naïfs à l'excès , qui avaient pris 



ET LA CRITIQUE INDÉPENDANTE 223 

pour des miracles ce qui n'était au demeurant que des faits 
très ordinaires ; et ce fut le règne de l'exégèse naturaliste 
des Eichhorn et des Paulus. Mais expliquer les guérisons, 
les résurrections de l'Évangile et cent autres prodiges par 
toute une série de tours de passe-passe, parut aussi trop fort 
aux lecteurs, qui demandent toujours quelque sincérité dans 
l'explication d'un texte. Il fallut donc de nouveau changer. 

On changea, et l'on dit que nos livres, qui racontaient tant 
de merveilles , n'étaient pas des livres à prétention histo- 
rique ; c'étaient de simples collections de mythes, ou, si l'on 
veut, de contes enjolivés par l'imagination populaire, avec 
un fond de vérité qui n'est pas toujours facile à dégager de 
son enveloppe légendaire. Et ainsi, nous avons eu le système 
de l'exégèse mythique des Strauss, des Renan et des Littré. 

Et cela encore ne satisfît bientôt plus personne ; car enfin, 
il était clair que les Evangiles prétendaient raconter des 
choses arrivées^ des choses vues par le narrateur ou par son 
informateur immédiat, et non pas des mythes, des légendes 
fabuleuses, qu'on n'aurait pu, du reste, si près des événe- 
ments, ni fabriquer ni surtout imposer à la crédulité publique 
sans faire crier à Timposture. 

Sans doute, on avait la ressource de prétendre, et l'on 
prétendit, en effet, que les Evangiles, par exemple, n'étaient 
pas de l'époque, qu'ils avaient ét