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Full text of "Etudes sur l'histoire d'Haïti : suivies de la vie du Général J.-M. Borgella"

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in 2010 witli funding from 

Associates of tlie Boston Public Library / The Boston Foundation 



http://www.archive.org/details/etudessurlhistoi09ardo 



ETUDES 



L'HISTOIRE D'HAÏTI 



."aris. Iiiipiiraeiif de E. Uonnal'd, rue Cassette, 'J. 



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PAR B. AUDOUIN 



ANCIEN MINISTRE U HAÏTI PRES LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS, 

AN:IEN SECRÉTAIRE D'ÉTAT DE LA JUSTICE, DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE 

ET DES C;iLTI-"S. 



TOME NEUVIÈME. 



PARIS 

DÉZOBRY, E. MAGDELEINE ET C% LIBRAIRES-ÉDITEURS 

RUE DES ÉCOLES, 78 

(près du Musée de Cluny et de la Sorbonne) 



1860 






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PERIODE haïtienne 



QUAIRIËIË ÉPOQUE. 



LIVRE QUATRIEME, 



T. IX. 



CHAPITRE PRËHIEfi. 



Considérations sur la situation de KRépuilique, après la réunion du Nord ; effets qu'elle 
produit dans la partie de l'Est d'Haïti. — Diverses causes d'agitation de l'esprit public 
dans cette partie ; projet d'indépendance. — Temporisation politique de Boyer à sou 
égard. — Le gouverneur Kindelan lui adresse une lettre au sujet de l'intention qu'on 
lui suppose. — 11 répond et nie tout projet hostile. — Kindelan fait publier cette 
correspondance avec une proclamation aux habitans de l'Est. — Conspiration des gé- 
rauï Richard et Romain, dans le Nord, et d'autres dans l'Artibonite. — Elle échoue 
Saint-Marc et au Cap-Haïtien, et réussit a\ix Gouaïves, — Arrestation et condamnation 
à mort de plusieurs des conspirateurs; rétablissement de l'ordre dans les deux départe- 
mens. — Actes du Président d'Haïti à ce sujet : prorogation de la session législative au 
1er août. — M. de Glory, évêque de Macri, accompagné de plusieurs prêtres, arrivo 
au Port-au-Prince en qualité de vicaire apostolique du Saint-Siège.— Ses antécédens^ 
— Boyer l'admet, malgré les avis qu'il reçoit sur sa mission présumée. — Précédens 
entre M. de Glory et l'abbé Jéràmie, curé du Port-au-Prince. — Le Président se rend! 
à Saint-Marc, aux Gouaïves et au Cap-Haïtien. — 11 exerce sa clémence envers des 
conspirateurs et ordonne l'envoi du général Romain à Léogane. — Révolte des l^r et 
2<= régimens d'infanterie ; elle est étouffée, et ces corps sont dissons.— M. Aubert Dupetit- 
Thouars arrive de France, porteur d'une lettre de M. Esmangart adressée à Boyer. — 
Dispositions pacifiques du gouvernement français à légard d'Haïti.— Objet de la mission 
de M. Dupetit-Thouars, et ses lettres à Boyer. — Le Président d'Haïti répond à celle de 
M. Esmangart, en renouvelant les propositions formulées par Pétion. —L'agent fran- 
çais retourne dans son pays.— Quelques nouveaux faits, relatifs à l'Est d'Haïti. — Actes 
du Président; il retourne au Port-au-Piince. 



L'administration de Pétion, si sage et si bienfaisante, 
avait influé sur les grands résultats politiques obtenus dans 
la République d'Haïti. Sa mort fut suivie d'un calme pro- 
fond parmi ses concitoyens, autant par respect pour sa 
mémoire révérée que par le patriotisme qu'il sut leur ins- 



4 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. 

pirer; — ils lurent [soumis au vote du Sénat qui appela le 
général Boyer, son ami et son élève, à le remplacer dans 
la première magistrature de l'Etat ; — la pacification de la 
Grande-Anse fut opérée par le nouveau Président avec au- 
tant d'intelligence et d'activité, que de généreuse indul- 
gence envers des hommes égarés depuis longtemps ; — 
enfin, la cessation de la guerre civile s'effectua par une 
pacification encore plus glorieuse, par la réunion sponta- 
née des citoyens des départemens de l'Artibonite et du 
Nord sous l'égide de la constitution républicaine, préva- 
lant sur le système monarchique de Henry Christophe, qui 
fut réduit à se suicider. 

Dans cette dernière circonstance, si heureuse pour le 
pays, le successeur du grand citoyen qu'il pleurait, se plut 
à montrer, comme Pétion, de louables sentimens, à don- 
ner de nobles exemples de modération et de bienveillance 
envers ses frères et concitoyens, qui lui concilièrent les 
cœurs de l'immense majorité parmi ceux qui avaient le 
plus souffert de l'oppression. Par cette conduite, Boyer 
acquit de nouveaux titres à l'estime que déjà il avait ob- 
tenue dans les départemens de l'Ouest et du Sud. 

Tous ces faits honoraient la République. En outre, sa 
situation était prospère en agriculture, en commerce et en 
finances; elle avait une armée de 50 mille hommes disci- 
plinés, aguerris, et une flotille importante. Tout était 
donc de nature à frapper les esprits dans le territoire voi- 
sin, dont les habitans, en secouant le joug étranger en 
1808, avaient été en quelque sorte contraints de se re- 
placer sons la domination de leur ancienne métropole''. 
Ces habitans devaient d'autant plus ressentir les effets de 

1 Voypz-fMi les causes aux pages 2oo et 5a6 du 7'*-' volume de CPt ouvrage. 



[1821] CHAPITRE 1. 5 

cet heureux état de choses, que les deux chefs }3rincipaux 
qui les avaient guidés dans leur levée de- boucliers incli- 
nèrent eux-mêmes à s'allier, à s'incorporer, l'un à la Ré- 
publique, l'autre à l'État d'Haïti, dont les Présidens leur 
avaient fourni des armes et des munitions pour leur en- 
treprise. Si, en 1820, ces chefs n'existaient plus ^ du moins 
ils avaient légué leurs sentimens à leurs concitoyens, et 
les rapports commerciaux établis entre les deux terri- 
toires les entretenaient dans ces bonnes dispositions, sur- 
tout dans les localités les plus rapprochées de la Répu- 
blique. 

La guerre civile, qui avait été un obstacle à la réunion 
de toute l'île sous les mêmes lois, venant à cesser par le 
triomphe de la République sur l'État rival, uniquement 
par l'autorité morale de ses institutions et de son gouver- 
nement, rien ne devait s'opposer désormais à ce résultat 
prévu et désiré dès la déclaration de l'indépendance haï- 
tienne, afin d'y constituer une seule nationalité. 

Mais, indépendamment de ces considérations, d'autres 
causes contribuaient dans l'Est d'Haïti à préparer cette 
réunion. 

Avant le commencement de l'année 1820, le bruit cir- 
culait dans cette partie, etprincipalement à Santo-Domingo, 
que par une convention entre les gouvernemens de France 
et d'Espagne, le premier devait y envoyer une armée 
dont la destination serait de faire la conquête de la partie 
occidentale. Cette nouvelle pouvait être sans fondement ; 
mais la marche rétrograde que Ferdinand VII suivait en 
Espagne depuis sa restauration, l'alliance qui existait entre 

1 Jnan Sanchps et (Ariaco Ramirez, morts à Santo-Domineo 



6 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. 

les Bourbons de ce pays et ceux de France, le désir ma- 
nifesté par ceux-ci de recouvrer Saint-Domingue : tout 
concourait à accréditer ce projet, qui, le cas échéant, eut 
placé la partie de l'Est sous la puissance des autorités 
françaises. On conçoit alors quelle devait être la crainte 
des habitans qui s'étaient soulevés contre le général Fer- 
rand, et qui, aidés par les Anglais, avaient expulsé de ce 
territoire le reste des troupes françaises. La plupart des 
acteurs principaux de cette époque vivaient encore, et ils 
n'avaient reçu aucune récompense militaire ni autre du 
gouvernement espagnol, pour leur dévouement à sa cause. 
De là était née l'idée, chez quelques-uns, de se détacher 
de l'Espagne et de réclamer la protection de la Colombie 
que Bolivar organisait en ce moment , par suite de ses 
succès contre les Espagnols. 

Cette idée leur était encore suggérée par la présence de 
plusieurs corsaires, portant pavillon des indépendans 
de l'Amérique du Sud, qui stationnaient depuis assez long- 
temps vers l'îlet de la Grange et dans la baie de Monte- 
Christ. Ils étaient sous les ordres supérieurs du Commo- 
dore Aury qu'on a vu figurer aux Cayes, en 1816, à côté 
de Brion, de Bolivar et des autres officiers de la Côte- 
Ferme. Aury s'y tenait, afin de capturer les navires qui 
allaient d'Espagne à l'île de Cuba, ou de cette dernière 
dans les ports de la métropole. Étant à proximité de Monte- 
Christ et de Puerto-Plate, il était tout à fait dans sa con- 
venance d'y envoyer vendre, en contrebande, les mar- 
chandises d'Espagne que ses corsaires capturaient; et ce 
commerce illicite] était très-fructueux pour les habitans 
de toute la bande septentrionale de la partie de l'Est, que 
nous appelons lé département du Nord-Est, ancienne- 
ment de Cibao, parce qu'ils les achetaient à vil prix. Le 



[1S211 CHAPITRE I. 7 

gouverneur résidant à Santo-Domingo ne pouvait l'inter- 
dire, lorsque ses agents eux-mêmes en profitaient. 

Mais le commodore Aury et les capitaines des corsaires 
qui le secondaient, n'étaient pas des hommes à se contenter 
du trafic qu'ils faisaient. Révolutionnaires aventureux, ils 
soufflaient l'esprit d'indépendance parmi les chefs et les 
populations du Nord-Est, en leur démontrant tous les 
avantages que leur pays retirerait, s'il se détachait de l'Es- 
pagne, comme ses autres possessions en Amérique, en leur 
disant que l'heure de l'émancipation politique avait sonné 
pour toutes les contrées de cet hémisphère. 

Ces suggestions étaient d'autant mieux accuedlies, que 
l'esprit de tous les habitans de TEst était encore travaillé 
par les idées révolutionnaires, depuis que les événemens 
de l'Ile de Léon, en Espagne, pendant 1820, avaient placé 
Ferdinand VII sous la puissance des députés de la nation, 
lesquels avaient rétabli la constitution proclamée en 1812 
par les Cor tés. Or," on sait que cet acte, en réformant les 
abus du régime monarchique trop absolu en Espagne, 
était allé au delà même de ce besoin des temps modernes, 
parce que le peuple espagnol avait subi l'influence des 
idées que l'invasion française avait répandues dans la 
péninsule. 

Dans de telles circonstances, les grands événemens sur- 
venus dans la partie occidentale d'Haïti devaient porter 
leur fruit dans l'Est. 

Aussi, pendant le séjour de Boyer au Cap-Haïtien, après 
la mort de Christophe, un habitant de Santo-Domingo, 
nommé José Justo de Sylva, muni d'une procuration si- 
gnée de plusieurs autres, y était venu trouver le Président 
pour lui déclarer : que leur intention et leur désir étaient 
de seconder toute entreprise qu'il voudrait faire afin de 



8 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. 

réunir la partie de l'Est à la République, parce qu'ils étaient 
assurés que tel était le vœu de la grande majorité de la 
population. Boyer l'avait accueilli avec une bienveillance 
distinguée, de même que la proposition dont il était por- 
teur; mais, tout en lui disant que tel était aussi le vœu de 
la constitution de la République et de tous les actes anté- 
rieurs depuis la déclaration d'indépendance, il lui fit sa- 
voir qu'il n'entreprendrait rien dans ce but, avant qu'une 
manifestation assez générale n'eût lieu dans l'Est pour 
donner la preuve que sa réunion à la République pourrait 
s'effectuer sans effusion de sang, comme celle du Nord et 
de l'Artibonite venait de s'accomplir. 11 congédia Sylva,- 
en le chargeant de paroles affectueuses pour ses consti- 
tuans c{u'il invitait à préparer les esprits à ce mouve- 
ment. 

De retour à Santo-Domingo, Sylva lui adressa une lettre 
en date du 8 janvier 1821, pour lui dire avec quelle sa- 
tisfaction ses paroles avaient été écoutées de ses amis, en 
apprenant l'accueil qui lui avait été fait à lui-même; qu'ils 
allaient s'occuper du projet qu'ils avaient en vue; que 
bientôt il se rendrait au Port-au-Prince, porteur d'une dé- 
pêche qu'ils se proposaient d'adresser au Président. Enfin, 
Sylva termina sa lettre en lui donnant connaissance que 
d'après des avis reçus à Santo-Domingo, des bâtimens de 
guerre français arrivaient déjà à la Guadeloupe et à la 
Martinique''. 

On voit que l'éventualité de l'occupation de l'Est excitait 
de l'inquiétude dans les esprits, bien que dans la situation 



1 En ce moment même, le brig de gnerre franrais le Sylène, commanda par M. de 
Cnvillier, était mouillé dans la baie do Samana. La frégate tu Duchesse tVAngouh'me ne 
tarda pas à l'y rpinplaecr. Collo pipsqii'ilc était lialiitéo par d'anciens colons do Saiiit-Do- 
mineue. 



[1821] CHAPITRE I. 9 

OÙ Ferdinand VII se trouvait alors, cette combinaison entre 
lui et le gouvernement français ne pouvait plus s'eifectuer, 
si toutefois elle avait été conçue. 

Presque en même temps que J.-J. de Sylva, le commo- 
dore Aury était venu aussi au Cap-Haïtien auprès de Boyer, 
pour lui proposer : « d'aider la République à s'emparer de 
» la partie de l'Est, assurant que ce pays serait bientôt en 
» proie à l'anarchie, attendu qu'un petit nombre d'ambi- 
» tieux, s'opposant au vœu de la population entière, pré- 
» tendaient y organiser une république indépendante sous 
» la protection de la Colombie ^ » Sa proposition avait 
été rejetée par les mêmes motifs énoncés à Sylva, et parce 
que surtout le Président ne se fût jamais prêté au con- 
cours d'aucun étranger dans les affaires politiques de son 
pays. 

Quant à Aury, on peut croire qu'il était sincère en fai- 
sant sa proposition, et qu'en soufflant l'esprit d'indépen- 
dance dans le Nord-Est, il n'entendait pas conseiller ses 
habitans de s'unir à la Colombie. Notre opinion à ce sujet 
se fonde sur les procédés de Bolivar envers lui, aux Cayes, 
qui avaient excité son juste mécontentement, et sur la gé- 
nérosité de ceux de Pétion à son égard ^. Après avoir amené 
dans cette ville les fugitifs de la Côte-Ferme, il avait vu 
Bolivar donner le commandement de la flotille à Brion, 
pour retourner dans leur patrie. Il pouvait donc garder du 
ressentiment contre Bolivar, tandis qu'il éprouvait pour la 



1 Eitiait de la brochure publiée en 1830 par le gouvernement haïtien, sur la réunion 
de l'Est. 

2 Voyez à la page 186 du 8e volume de cet ouvrage, ce que Pétion ordonna en sa faveur. 
Anry était Frani^ais et ancien contre-maître dans le port de Toulon. Les autres capitaines 
de corsaires placés sous ses ordres étaient des Français également. Ils étaient tous des 
républicains, désireux de propager leurs idées dans les contrées de l'Amérique, et opposés 
à la restauration des Bourbons en France. 



10 ÉTUPES SUR t'HISTOIRE d'hAÏTI. 

mémoire de Pétion une gratitude qu'il voulait évidemment 
faire rejaillir sur la République. 

Cependant, quoique Boyereût répondu à Sylva et à Aury, 
qu'il voulait attendre que les populations de l'Est se pro- 
nonçassent elles-mêmes en faveur de leur incorporation à 
la République, il paraît qu'il jugea qu'il était opportun 
de disposer les esprits à ce mouvement, dans les com- 
munes les plus voisines des anciennes limites des ci- 
devant colonies française et espagnole, où les senti- 
mens de Cyriaco Ramirez étaient le plus partagés, en 
1808 et 1809. Car, pendant qu'il était encore dans le Nord, 
son aide de camp,DésirDalmassy (Isnardy), chef d'escadron, 
s'était rendu de là à Hinche, Banica, Las Matas, Saint-Jean 
et Azua, muni d'un passe-port du Présidentpour y voyager. 
Cet officier, d'ailleurs, était depuis longtemps dans l'habi- 
tude d'aller dans ces localités, à cause du commerce de 
bestiaux qu'il y faisait; il apportait du numéraire ou des 
marchandises du Port-au-Prince, qu'il donnait aux habilans 
en échange des bêtes à cornes qu'ils lui vendaient. Estimé 
d'eux tous et des commandans de ces communes, il paraît 
qu'il les entretint de la convenance, même de la nécessité 
de leur réunion à la République, pour empêcher l'établisse- 
ment d'un autre État dans la partie de l'Est. 

Ces paroles furent rapportées au général Sébastien Kin- 
delan, gouverneurpour l'Espagne, qui, plus de deux années 
auparavant, avait si bien accueilli à Santo-Domingo les 
envoyés du Président d'Haïti. C'était un vieux militaire 
plein d'honneur, Irlandais de naissance et au service de 
l'Espagne depuis longtemps. Dans le moment où d'autres 
rapports lui étaient parvenus de divers points sur l'agitation 
des esprits dans cette partie, il pensa qu'il ne pouvait s'abs- 
tenir de s'adresser à Boyer, pour lui demander des expli- 



[1821] CHAPITRE 1. H 

cations sur la mission vraie ou fausse qu'on attribuait à l'un 
des aides de camp du Président d'Haïti, dont il n'avait 
jusque-là jamais soupçonné aucune intention hostile « à la 
» colonie espagnole. » 

Sa lettre, datée du 10 décembre 1820, disait au Président : 
qu'il était informé par diverses voies et par les comman- 
dans des frontières, notamment celui de Las Matas, des 
propositions séditieuses qui leur avaient été faites par Désir 
Dalmassy, et qui auraient motivé son arrestation immédiate, 
s'il ne leur avait pas prescrit antérieurement d'user de tous 
les moyens pour maintenir la bonne intelligence avec la 
République, ainsi que cela existait depuis 1 809 ; que, bien 
qu'il aurait pu prendre des mesures énergiques dans la cir- 
constance, il aimait mieux douter que cet officier haïtien 
eût reçu une semblable mission dont l'effet serait de trou- 
bler la tranquillité publique dans l'Est, et qu'il n'attribuait 
ses paroles qu'à une imprudence personnelle ou à la fan- 
faronnade que se permettent souvent certains militaires, en 
apprenant surtout que, sur le refus qui lui avait été fait 
d'écouter ses séductions, Dalmassy avait menacé les com- 
mandans des frontières d'une puissante armée qui pourrait 
venir les y contraindre ; que, confiant dans les principes 
libéraux de la République d'Haïti, et dans ceux de son Pré- 
sident personnellement, qui ne permettaient pas de supposer 
qu'il aurait employé des voies aussi tortueuses pour inquié- 
ter la sécurité des habitans de l'Est, et qui seraient en 
même temps contraires aux premiers élémens du droit 
des gens, il croyait devoir espérer de la part du Président 
la même bonne foi dans sa réponse, qu'il en mettait lui- 
même dans sa demande, afin d'avoir à ce sujet une expli- 
cation claire et catégorique* 
' Kindelan ajouta : qu'assuré d'ailleurs de la fidélité des 



12 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hAÏTI. 

habitans de l'Est, il s'abstiendrait encore de toutes mesures 
préventives. Et il saisit cette occasion pour dire à Boyer, 
que « les généraux, organes de l'armée et du peuple du 
» Nord-Ouest d'Haïti » avaient agi en conséquence de la 
bonne harmonie existante entre les deux territoires , en 
lui donnant connaissance de la mort de Christophe, en 
l'assurant que rien ne serait changé dans les relations anté- 
rieures de commerce et de bon voisinage, en sollicitant enfin 
de lui de leur envoyer quatre prêtres pour desservir des 
cures vacantes dans le Nord. 

Cette dernière partie de sa dépêche de « mise en de- 
)) meure » pouvait piquer le Président d'Haïti, par l'inten- 
tion qu'il semblait mettre à comparer sa conduite à celle 
des généraux du Nord ; et nous n'en donnons ici que la sub- 
stance, car elle était très-longue. 

Le Président ne pouvait guère avouer la mission secrète 
qu'il avait donnée à Désir Dalmassy, d'après le plan même 
qu'il avait adopté pour amener la réunion pacifique de la 
partie de l'Est à la République : en pareil cas, tous les gou- 
vernemens sont forcés d'opposer une dénégation à leur 
démarche. Le 22 décembre, de retour au Port-au-Prince, 
Boyer répondit au gouverneur Kindelan : — qu'il était sur- 
pris du contenu de cette dépêche, puisque étant assuré de 
ses principes et de son caractère, le gouverneur devait se 
persuader qu'il était un homme fidèle à l'honneur et aux 
lois de son pays. A ce sujets il lui cita le texte de l'art. S de 
la constitution d'Haïti, disant : « La République d'Haïti ne 
» formera jamais aucune entreprise dans les vues de faire 
M des conquêtes, ni de troubler la paix et le régime inté- 
» rieur des États ou des îles étrangères. » Puis il dit au 
gouverneur : 

« Dans le siècle éclairé où nous vivons, quand toutes les 



[1821] CHAPITRE I. 15 

i) parties du monde s'efforcent d'opérer des révolutions 
)'. libérales, et que les peuples, anxieux de fixer leur pros- 
•) périté, se communiquent entre eux avec la rapidité de 
» l'éclair, il me paraît très-difficile, pour ne pas dire im- 
» possible, aux gouvernemens de réprimer ceux qui vivent 
» sous leur administration et qui, par la parole ou de toute 
» autre manière, pensent qu'ils peuvent chacun examiner 
» leur sort : oe qui ne nécessite point parmi eux des sédiic- 
» leurs. Depuis de longues années, le chef d'escadron Désir 
n Dalmassy fait le commerce avec la partie espagnole où, 
)) pour ses affaires personnelles, il réside plus fréquemment 
1) que dans la République. Il est vrai qu'il voyage toujours ■'ï^f/ 
» avec le passeport du gouvernement, ce qu'exige une 
» bonne police et ce qui est d!un usage commun; mais il 
» n'est pas le seul envers qui cette règle ait été pratiquée. 
)) Il ri a jamais été chargé d'aucune mission, et je l'ai toujours 
1) trop connu comme un citoyen prudent, pour croire qu'il 
») ait pu agir d'une manière aussi inconséquente. Je ne 
') trouve donc pas de raison , monsieur le général, pour 
» qu'il soit qualifié de séducteur. Si j'aimais à prêter l'o- 
» reille à de semblables insinuations, à des réclamations, 
» et que j'eusse voulu diriger des entreprises pour porter 
') la perturbation dans la partie espagnole, il y a très-long- 
» temps sans doute qu'elle aurait été troublée; car Votre 
» Excellence a assez d'expérience pour être certain, qu'au- 
» tant là que partout ailleurs, il y a des hommes qui aiment 
» à jouir de la liberté des innovations. Je conclus en assu- 
» rant Votre Excellence que je ne désire d'autres titres 
» que ceux de consolateur des opprimés et de pacificateur, 
» et que mon épée ne dirigera jamais des armées pour faire 
M des conquêtes ensanglantées. » 
Cette réponse de Boyer fut ce qu'il fallait dans la cir- 



14 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. 

constance, pour ne pas effaroucher Kindelan. Le texte de 
l'art. 5 de notre constitution parlait « des États ou des îles 
étrangères. » Le territoire de l'Est d'Haïti, bien que rétro- 
cédé par la France à l'Espagne, ne constituait ni un État ni 
une île étrangère, il était tout au plus une colonie, et ce mot 
ne se trouvait pas dans cet article. D'ailleurs, l'art. 40 re- 
nouvela les dispositions des constitutions antérieures qui 
comprenaient dans le territoire de la République, « toute 
» l'île d'Haïti et les îles adjacentes qui en dépendent. » 
En niant que Désir Dalmassy eût été chargé d'une mission, 
le Président fit bien de défendre l'honneur de ce brave offi- 
cier, qualifié de séducteur par Kindelan, qui ne voulut pas, 
sans doute, employer le terme d'émissaire. Enfin, Boyer 
lui donnait sufTisamment à entendre qu'il ne dépendait que 
de lui de pénétrer dans l'Est à la tête d'une armée, et ce, 
sur les propositions qu'il avait reçues des habifans eux- 
mêmes, mais qu'il ne le ferait qu'à titre de pacificateur. 
C'était fixer ses intentions par rapport à ceux qui, à Santo- 
Domingo même, sous les yeux du gouverneur, travaillaient 
en vue de la réunion. 

Et le gouverneur entra dans cette pensée sans le vouloir. 
Quoi qu'il disait dans sa dépêche, au sujet des mesures 
énergiques qu'il pourrait prendre à l'égard de la Répu- 
blique, il savait bien qu'il n'avait point de troupes à opposer 
à notre vaillante et nombreuse armée; et il connaissait trop, 
sans doute, l'agitation des esprits dans l'Est, pour ne pas 
prévoir des défections parmi les populations, s'il prenait 
une attitude hostile, telle, par exemple, que d'interdire 
toutes relations de commerce avec les Haïtiens. Dans sa si- 
tuation, il se borna à publier une proclamation, le 10 jan- 
vier, adressée « aux fidèles Dominicains, » et dans laquelle 
il inséra sa dépêche au Président d'Haïti et la réponse qu'il 



[1821] CHAPITRE I. 45 

en avait reçue ^ Cet acte était destiné à leur prouver que 
Boyer était loin de concevoir le projet qu'on lui supposait 
et dont le gouverneur était informé dès le 5 décembre 1 820, 
puisque le Président désavouait la prétendue mission de 
Désir Dalmassy; et il employait à l'égard de ses adminis- 
trés tous les raisonnemens propres à les persuader que 
leur devoir était de maintenir leur fidélité envers l'Espagne. 
En le terminant, Kindelan leur disait de se garder des in- 
trigans qui, parmi eux, semaient des bruits mensongers 
dans le but de troubler leur repos et leur tranquillité; 
qu'en les signalant à leur indignation, il aimait mieux ne 
pas chercher à les connaître pour punir leurs crimes, 
« comme fit César en jetant au feu les papiers de Pompée, 
») après l'avoir défait à Pharsale. » 

Mais César était à la tête d'une armée victorieuse, et Kin- 
delan n'avait pas mille soldats sous ses ordres. La dépêche 
de Boyer, qu'il publia, valait plus que l'armée de la Répu- 
blique, dans la situation où se trouvaient les populations 
de l'Est, dont l'esprit était agité par les diverses causes men- 
tionnées ci-dessus. Quelques mois après, ce vieux gouver- 
neur, qui était honoré de ses administrés pour son carac- 
tère personnel et ses anciens services, fut remplacé par un 
autre envoyé d'Espagne : c'était le général Pascual Real, 
moins âgé et vrai « militaire d'antichambre, ) a-t-on dit 'de 
lui. La métropole lui confia une autorité qu'elle ne pouvait 
plus maintenir elle-même dans la plus ancienne de ses pos- ^, 
sessions en Amérique. ' .^<^^2Çi;- 

\ J'ai ti'oavé ces pièces claus les archives du palais uatioual de Saûto-Doiniugo. Kindelan 
adressa sa proclamation aux Fieles Dominicanos : de là, le uom de Dominicains, donné 
aiix citoyens de l'Est, de celui de cette ville qui vent dire Saint IJominii/ue, patron du 
père de C. Colomb. On dit (jaelquefois Domingois, en parlant d'eux; mais cette appellation 
pourrait tont au plus convenir aux seuls habitans de Santo-Doniingo, 



16 ÉTUDES SLR LHISTOIRE d'hAÏTI. 

Nous nous bornons à ces préliminaires, pour reprendre 
ce sujet après avoir parlé d'autres faits non moins impor- 
tans. 



En effet, si dans la partie de l'Est d'Haïti les esprits s'a- 
gitaient par diverses causes, dans sa partie occidentale les 
citoyens de deux départemens éprouvaient aussi une 
certaine inquiétude, par l'effet de l'ambition et du dépit or- 
gueilleux de quelques généraux qui avaient servi aveuglé- 
ment le cruel despotisme de Christophe, C'était dans l'Arti- 
bonite et dans le Nord que ces hommes d'un régime odieux 
aux populations essayèrent, par leurs intrigues, de troubler 
la tranquillité publique, dans des vues absolument per- 
sonnelles. 

Le dernier chapitre du précédent volume de cet ouvrage 
contient la dépêche que le général Richard et trois autres 
adressèrent au Président d'Haïti, le 19 octobre 1820, et où 
ils manifestèrent l'intention de constituer un Etat distinct 
de la République, qui eût eu les mêmes limites que le 
royaume de Christophe. C'était encore ce projet que re- 
prenaient en sous-œuvre, Richard, Romain et leurs adhé- 
rens. Le Président était à peine retourné au Port-au-Prince, 
que, le 29 décembre, le général Magny lui adressait une 
lettre pour lui dénoncer ces généraux comme ourdis- 
sant des trames à cet effet. Profitant de sa position de com- 
mandant de la place du Cap-Haïtien, Richard était celui qui 
se mettait le plus en évidence pour égarer l'esprit des trou- 
pes du Nord et des populations. De concert avec ses com 
plices, il comptait surtout sur le concours qu'ils trouveraient 
dans les 1^'" et S** régimens d'infanterie, cantonnés au Cap. 
Ils saisirent l'occasion de l'apparition, devant le port, des 



[1821] CHAPITRE I. 17 

deux frégates françaises, les 24 et 25 novembre, de l'échange 
de la correspondance qui avait eu lieu entre l'amiral Du- 
perré et le Président, pour répandre le bruit « que Boyer 
» allait livrer le pays aux Français. » Ils le firent égale- 
ment répandre dans tout l'Artibonite comme dans le Nord, 
en se ménageant des intelligences avec les généraux Joseph 
Jérôme et Dossous, qui étaient aux Gonaïves; — Victor 
Toby, à la Petite-Rivière; — Bazin, aux Verrettes, — et le 
colonel Paulin, à Saint-Marc. 

Dans le plan de cette vaste conspiration, le mouvement 
devait se manifester en même temps dans tous ces lieux et 
dans la ville du Cap-Haïtien; et, s'il réussissait au gré dès 
désirs coupal^les des conspirateurs, Romain eût été pro- 
clamé le chef du nouvel État, ainsi qu'ils se l'étaient pro- 
posé après la mort de Christophe : ils auraient repris leurs 
titres de noblesse pour organiser leur gouvernement aristo- 
cratique ou monarchique. Il fallait vraiment qu'ils fussent 
bien aveugles pour ne pas reconnaître l'inanité d'un tel 
dessein ! 

Informé de ces trames par le général Magny, le Président 
dut se borner à donner ses instructions au divers comman- 
dans d'arrondissemens pour surveiller les conspirateurs ; 
et puisqu'ils persistaient à concevoir des vues aussi perfides, 
malgré l'oubli du passé proclamé par le gouvernement et 
le maintien de chacun dans son rang et ses qualités, il fallait 
les laisser se manifester par des actes qui autorisassent leur 
juste et inflexible punition. Au Cap -Haïtien se trouvaient 
toujours les 10''et2i'régimens d'infanterie sous les ordres 
du général Bergerac Trichet, très-capable de seconder 
Magny contre toute tentative des T' et 2''régimens de cette 
ville; et à Saint-Marc, le Président avait laissé la plus 
grande partie du i'^'' régiment d'artillerie. Mais, ce qui de- 



18 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

vait le rassurer contre les projets des factieux, c'était le bon 
esprit des troupes du Nord et de l'Artibonite, en général, 
et des populations des campagnes qui gagnaient tant déjà 
au changement survenu, depuis que la constitution de la 
République eut été publiée au Cap et dans toutes les com- 
munes; c'était encore l'effet produit sur les esprits par la 
distribution des nombreuses concessions de terrains aux 
vieux militaires renvoyés du service, aux officiers de tous 
grades, par la répartition équitable faite aux cultivateurs 
d'une portion des denrées qui existaient sur les biens pos- 
sédés par Christophe ou dans les magasins de l'État; enfin, 
c'était le régime républicain, tout de douceur et de bonté, 
substitué aux rigueurs de la tyrannie. 

Après avoir solennisé la fête nationale de l'indépendance, 
à la capitale, comme cela eut lieu dans toutes les communes, 
le Président d'Haïti avait ordonné, le 10 janvier, qu'une 
revue généralede l'armée fût passée pour recevoir un mois de 
solde ; et le 12, il rendit un arrêté pour mettre en 
vente, dans les départemens de l'Artibonite et du Nord, 
les anciennes habitations sucreries abandonnées, les em- 
placemens non bâtis des villes ou bourgs et les salines 
de l'État, conformément aux règles administratives déjà 
établies dans la République. Ainsi, l'armée qui venait de 
se soumettre à ses lois, les militaires et les citoyens qui 
voulaient concourir à devenir propriétaires, tous trouvaient 
satisfaction dans leurs intérêts, par V égalité qui régnait à 
côté de la liberté, — ces deux droits étant garantis par la 
propriété. 

Mais les conspirateurs ne pouvaient comprendre toutes 
ces choses. Se croyant toujours puissans sur l'esprit des 
hommes qu'ils avaient vus si soumis à leur autorité sous le 
régime déchu, ils résolurent de mettre leur projet à exéci> 



[1821] CHAPITRE I. 19 

tion vers la lin de février, et ce fut à Saint-Marc même 
qu'ils prirent cette audacieuse initiative, — dans cette ville 
qui avait donné le signal de l'insurrection qui contraignit 
Christophe au suicide, avec le même 8" régiment qui en 
avait arboré l'étendard ! Tout contribuait à fortifier leur pré- 
somptueuse espérance d'y réussir. C'était à cause des sé- 
vices exercés contre le colonel Paulin, que ce régiment 
s'était soulevé. Replacé à sa tête en la même qualité, quand 
son jeune frère Toby avaix passé du grade de sous-lieu- 
tenant à celui de général de brigade, Paulin ne pouvait 
endurer cette situation; il gagna à son projet des militaires 
de ce corps et s'imagina que tous suivraient leur exemple. 
Le meurtre et surtout le pillage étaient l'appât qu'il mon- 
trait en perspective, de même que tous ses complices, pour 
entraîner les soldats et les campagnards \ 

Or, à la mi-février, le général Bonnet quitta Saint-Marc 
et se rendit au Port-au-Prince pour quelques affaires per- 
sonnelles : cet arrondissement et tous les quartiers voisins 
dans l'Artibonite, lui paraissaient en parfaite tranquillité ^. 
Il y laissa le général Marc Servant que secondaient, comme 
adjudans de place, l'adjudant-général Constant Paul et le 
colonel Saladin. A peine était-il parti, que Marc Servant 
tomba malade. 

Le moment parut propice au colonel Paulin pour son 
projet. Il se manifesta par des propos tenus publiquement 



1 Paulin était détenu à la citadelle Henry, quand survint la révolution du 8 octobre ; 
il y avait pris de grosses sommes, en même temps que les généraiis du Nord. Cet argent 
loi servit à gagner ses complices. 

2 Je me trouvais accidentellement à Saint-Marc quand, huit jours avant que la conspira- 
tion y éclatât, J.-B. Béranger, r.evenant de la Petite-Rivière, déclara en ma présence, au 
général Bonnet, qu'il se tramait" une conspiration dont il'ne pouvait, à la vérité, nommer 
les auteurs. Bonnet n'y ajouta pas foi, par ce motif; et il partit le lendemain, pour le 
Poit-aiT-Prince. Un vieux noir, oncle de Béranger, lui avait seulement dit de qiiitter 
Petite-Rivière et de s'y rendre aussi, parce qu'il se tenait des propos qui n'étaieutpas rassu 



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rans pour lés mulâlre-s. jI- k. n t^ 



20 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

au 8* régiment; mais ce corps ne put être entraîné tout 
entier dans la révolte, parce que le chef de bataillon Guil- 
laume exerçait sur lui une influence dont Paulin ne se 
doutait pas. Guillaume était un officier que -les généraux 
Bonnet et Marc Servant distinguaient parmi tous les autres : 
il entrava le projet de son colonel. 

Le général Marc s'empressa d'aviser le Président et le 
général Bon net de la situation des choses. Bonnet eut ordre 
de repartir immédiatement pour se rendre à Saint-Marc, et 
le Président lui donna un détachement de sa garde à che- 
val pour l'escorter. 

Pendant qu'il était en route, avisé de nouveaux faits de 
Paulin, Marc Servant manda ce dernier chez lui, au bureau 
de la place, ne pouvant sortir même de sa chambre, à cause 
de sa maladie. Paulin y vint avec d'autant plus d'assurance 
qu'il savait ce général alité. Il dut donc entrer dans sa 
chambre pour le voir. Sur les interpellations de Marc Ser- 
vant, par rapport aux propos qu'il continuait à tenir au 
8* régiment, et aux faits qui décelaient ses intentions, il lui 
répondit avec arrogance. Ce général avait ses armes sur 
une table placée à côté de son lit : il saisit un de ses pisto- 
lets, et Paulin se précipita vers la porte de sortie. Le coup 
partit et la balle ne l'atteignit pas. 

Échappé à ce danger, Paulin courut chez lui en poussant 
le cri : Aujo armes! dans les rues de Saint-Marc. Il avait en 
sa demeure, outre la garde ordinaire affectée aux drapeaux 
du régiment qui s'y trouvaient, tous les militaires de ce 
corps qui voulaient le soutenir dans sa révolte. Mais le 
chef de bataillon Guillaume amena les autres au bureau de 
la place, et l'arsenal, point essentiel en pareil cas, était 
gardé par la portion du l" régiment d'artillerie du Port- 
yu-Prince. 



[1821] CHAPITRE I. 21 

La conduite que tint l'adjudant-général Constant Paul 
en celte circonstance répondit à tous ses antécédens : il 
contribua à maintenir ces troupes dans leur devoir. Agis- 
sant av.ec la résolution qu'exigeait la rébellion de Paulin, 
le général Marc ordonna au chef de bataillon Guillaume 
d'aller opérer son arrestation avec les militaires du 8^ ré- 
giment qui lui obéissaient; car il ne fallait pas laisser à ce 
conspirateur le temps de penser qu'on le redoutait. 

En paraissant devant la maison occupée par Paulin, 
Guillaume le vit sous la galerie de la rue, entouré de ceux 
sur qui il comptait le plus. Le chef de bataillon le somma 
de se rendre à discrétion aux ordres du général qui com- 
mandait provisoirement l'arrondissement, et il ordonna 
aux militaires du 8^ de se disperser. Mais Paulin se mit en 
devoir de résister. Alors Guillaume enjoignit à sa troupe de 
faire feu sur lui et sur ceux qui l'appuyaient; il tomba 
blessé mortellement de plusieurs balles, et les autres se dé- 
bandèrent. Le général Marc le fit porter à l'hôpital mili- 
taire pour y être soigné : il eût été jugé après sa guérison, 
mais peu d'heures s'écoulèrent quand il mourut des suites 
de ses blessures. 

Cette fin du coupable Paulin, tombant sous les balles 
du 8^ régiment qui s'était révolté contre la tyrannie de 
Christophe, à cause de son colonel, est un de ces enseigne- 
mens qui se produisent souvent dans la vie des peuples. 
Les hommes qui aspirent à jouer un rôle politique doivent 
se pénétrer de la nécessité de marcher d'accord avec l'o- 
pinion publique, de la situation réelle de leur pays, pour ne 
pas devenir victimes de leur ambition. Paulin ne put com- 
prendre que le système du Nord s'était évanoui devant la 
majesté de la République! 

La rébellion était vaincue à Saint-Marc. Le chef d'es- 



22 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

cadron Belzunce, ancien aide de camp de Christophe, qui 
y était arrivé du Cap-Haïtien pour la décider, fut arrêté par 
ordre du général Marc qui F envoya au Port-au-Prince, en 
le dénonçant comme complice de Paulin et des autres cons- 
pirateurs. Quand le général Bonnet arriva à Saint-Marc, 
son lieutenant avait donc maîtrisé la situation.il s'em- 
pressa de nommer Guillaume colonel du S% que ce brave 
officier avait maintenu dans la fidélité au gouvernement, et 
le Président d'Haïti confirma cette judicieuse promotion. 
Bonnet prit d'ailleurs toutes les mesures militaires et poli- 
tiques qui pouvaient rétablir l'ordre matériel et moral dans 
Saint-Marc, et dans la plaine de l'Artibonite qui était en- 
core agitée. 

En effet, à la Petite-Rivière, le général Victor Toby, se- 
condant son frère Paulin, avait remué les populations de 
cette commune, d'accord avec le général Bazin, qui avait 
voulu produire le même résultat dans celle des Verrettes ; 
mais leurs manœuvres échouèrent par la vigilance du vieux 
^ général Cottereaux. Et aussitôt, par ordre du Président, le 
général Benjamin Noël arriva sur les lieux avec le 10^ ré- 
giment de Mirebalais : il y fit exécuter sommairement 
Bazin, qui tenta d'embaucher ce corps; et en arrêtant Vic- 
tor Toby, il l'envoya sous escorte à Saint-Marc où cet ac- 
cusé fut jugé, condamné à mort et exécuté. 

Aux Gonaïves, les conspirateurs avaient réussi dans leurs 
desseins. Les généraux Joseph Jérôme et Dessous, secon- 

"fiw^'^clés du colonel Cazimir Noël, du chef de bataillon Jean- 
Charles Diane, et du capitaine Pierre-Louis Douzième, 

L^/itA. pervertirent l'esprit du 25" régiment de cette ville et des 
populations circonvoisines jusqu'à Terre-Neuve, où com- 
mandait le colonel Ignace, en leur promettant le pillage 
des Gonaïves. Aucune troupe de l'Ouest ou du ud ne se 



[1821] CHAPITRE 1. 23 

trouvant là avec lui, le général Francisque ne put maî- 
triser la rébellion, dont il ne fut pas même averti au mo- 
ment où elle allait se consommer. Renfermé dans sa mai- 
son avec ses aides de camp, quelques autres officiers fidèles 
et ses guides, il subit l'influence de son entourage, qui le 
porta à proposer aux rebelles de les laisser s'embarquer 
pour se rendre au Port-au-Prince, ce qui fut accepté; et 
ils partirent, laissant la ville au pillage de la soldatesque et 
des campagnards, que les chefs révoltés ne purent plus 
diriger, parce qu'ils pillaient aussi''. 

Au Cap-Haïtien, dès le 25 février, le général Magny 
avait opéré l'arrestation du général Richard, du colonel 
Henry Cimetière, et du capitaine Dominique, des carabi- 
niers de la garde. Il les fit embarquer sur un garde-côtes de 
l'État qui les amena au Port-au-Prince; une dénonciation 
formelle de conspiration contre la sûreté intérieure de la 
République fut adressée au Président d'Haïti contre eux. 
Aussitôt leur arrivée en cette ville, le 1" mars, un conseil 
militaire spécial, présidé par le général de division Gédéon, 
fut formé pour juger Jean-Pierre Richard, et l'instruction 
du procès commença : les autres et Belzunce, envoyés de 
Saint-Marc, furent traduits par-devant la commisson mili- 
taire permanente, présidée par le colonel Aquerre. Les 
quatre accusés furent condamnés à la peine de mort, dans 
la journée du 4 mars, et exécutés le lendemain ^. 

1 En arrivant au Port-au-Prince, le Lrave Francisque, toujours influencé par son en- 
tourage, se rendit immédiatement avec ses officiers à l'éj/lise, pour prier et remercier 
Dieu de les avoir sauvés de la mort : il n'alla auprès de Boyer qu'après avoir rempli cet 
acte de dévotion. Le Président d'Haïti fut excessivement irrité de ce fait; il jugea avec 
raison que le devoir in militaire passait avant celui du chrétien en une telle circonstance ; 
et Francisque, disgracié, dut se retirer auï Cayes, après avoir entendu des paroles sévères 
du chef de l'État. 

2 Richard montra une faiblesse inconcevable, en allant au supplice; il fallut le faire 
soutenir par deux hommes pour Fy conduire. Il avait été cependant un brave militaire à 
la guerre! 



21 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

Pour opérer l'arrestation de Richard, le général Magny 
avait été utilement secondé par les généraux B. Trichet, 
ayant sous ses ordres les 10^ et 24*^ régimens, Prophète 
Daniel et Sainte-Fleur, exerçant le haut commandement 
des carabiniers de la garde, et Nord Alexis, qui n'était 
pas moins influent sur ce corps formé des anciens chevau- 
légers de Christophe'. Magny eut la judicieuse pensée, 
alors, de confier le commandement de la place du Cap- 
Haïtien à Nord Alexis, qui était l'homme le plus propre à 
cet office : son choix fut ratifié par le Président. Tous les 
autres arrondissemens du Nord furent maintenus dans la 
tranquillité, par les soins des généraux qui les comman- 
daient. 

Romain était bien connu pour être le chef de la faction 
qui voulait le bouleversement de ce département et de 
l'Artibonite; mais, comme il agissait dans l'ombre et qu'il 
était le plus ancien général dans cette partie; qu'il y avait 
de l'influence, surtout sur les I^'" et 2' régimens d'infan- 
terie, et celui d'artillerie du Cap : pour éviter une lutte 
sanglante dans cette ville, Magny temporisa jusqu'à l'ar- 
rivée du Président, qui devait s'y rendre. Cependant, vers 
la fin de mars, il se vit forcé de lui signifier de garder les 
arrêts dans sa propre maison 2, 

Le pillage auquel la ville des Gonaîves fut livrée, avait 
•désorganisé là révolte des généraux J. Jérôme et Dossous ; 
les militaires du 25' régiment s'étaient débandés pour al- 
ler mettre en sûreté leur butin dans la plaine et les mon- 
tagnes avoisinantes, en apprenant la répression de la ré- 
volte à Saint-Marc et aux Verrettes. Ces généraux et leurs 



1 Les carabiniers étaient commandés parle colonel Bienairaé. 

2 Le général Magny pnblia dans ces circonstances une adresse ù l'armée dn Nord, (iiii 
servit beaucoup à fixer la fidélité de ces troupes : il en était si respecté'. 



[18211 CHAPITRE I. 25 

complices ne pouvaient donc plus soutenir aucune lutte, 
lorsque, d'ailleurs, la conspiration avait échoué aussi au 
Cap-Haïtien. 

Le général Bonnet, apprenant la situation des Gonaïves, 
s'y porta avec les troupes de Saint-Marc. Les conspirateurs 
s'enfuirent à son approche, se jetant dans les bois pour 
échapper au glaive de la justice. Mais bientôt. Dessous fut 
arrêté par les mêmes soldats du 25' régiment qui revin- 
rent successivement aux Gonaïves, se soumettre à l'auto- 
rité du gouvernement. Bonnet ayant proclamé une amnis- 
tie en faveur des inférieurs. Il envoya Dossous, e quelques 
autres officiers qui s'étaient le plus compromis, à Saint- 
Marc, où ce général, et quelques-uns d'entre eux furent 
jugés, condamnés à mort et exécutés. Peu de jours après, 
on apprit que Joseph Jérôme, Cazimir Noël ou Dubé- 
dou, etc., s'étaient suicidés dans les lieux où ils se te- 
naient cachés. La tranquillité fut parfaitement rétablie 
tlans l'arrondissement des Gonaïves comme dans celui de 
Saint Marc, par les mesures intelligentes que prit le géné- 
ral Bonnet, et la fermeté qu'il déploya dans ces circons- 
tances. 

Le 8 mars, le Président d'Haïti publia une proclamation 
datée du Port-au-Prince , à l'occasion des événemens qui 
venaient de se passer. Il les attribua à l'ambition des 
hommes qui les avaient fomentés : 

« Esclaves orgueilleux de Christophe, dit-il, des hom- 
» mes qui se consolaient de l'abaissement honteux où il 
» les tenait, en faisant gémir à leur tour, leurs trop infor- 
» tunés concitoyens sous le poids de la plus avilissante op- 
» pression, ces hommes ne virent qu'avec une sorte d'hor- 
» reur le changement heureux qui anéantissait leurs titres, 
» leurs privilèges^, et mettait fin à leur despotisme féo- 



--v^^ 



A 



26 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

» dal. Ils n'envisageaient qu'avec répugnance et dédain ce 
» système bienfaisant d'égalité qui les plaçait, devant la 
» loi, sur la même ligne que ceux qu'ils s'étaient habitués 
» à regarder au-dessous d'eux... » 

On ne pouvait mieux caractériser cette entreprise au- 
dacieuse et coupable des factieux; ils n'avaient d'autre 
but que de ressaisir le pouvoir, de dominer despotique- 
ment leurs semblables, dans leur projet de reconstitution 
d'un État distinct de la République, avec les territoires de 
l'ancien royaume de Christophe; ils auraient conservé 
leurs titres de noblesse, pour aboutir ensuite à une monar- 
chie « horriblement absolue. » 

Dans sa proclamation, le Président se plut à rendre jus- 
tice au patriotisme, au courage, à la conduite digne d'é- 
loges des généraux Magny, Marc Servant, Bonnet, B. Noël 
et Constant Paul. Deux jours après, il en émit une autre 
pour proroger jusqu'au 1*' août suivant, la session légis- 
lative, dont l'ouverture était prescrite au 1*^' avril, attendu' 
qu'il était dans la nécessité de se porter dans les départe- 
mens de l'Artibonite et du Nord. Enfin, le 47 mars, un 
ordre du jour accorda amnistie aux sous-officiers et sol- 
dats qui, ayant pris part à la révolte des Gonaïves, ne s'é- 
taient pas encore présentés en cette ville; un délai de 
vingt jours leur fut donné à cet effet. 

Au moment où le Président allait partir, un nouvel in- 
cident le retint encore quelques jours à la capitale. 

Un navire français y arriva le 29 mars. Il venait du 
Havre, et avait à son bord un évêque, plusieurs prêtres, 
de jeunes lévites destinés à l'être, et autres gens de la 
suite de ce prélat; ils étaient tous des Français. Il s'y trou- 
vait aussi le sieur Lavalette, homme de couleur, qu'on a vu 



[1821] CHAPITRE I. , 27 

figurer à Santo-Domingo, en 1808, dans les rangs de la 
garnison de cette ville, avec Savary, Faustin Répussard et 
Desfontaines, tous quatre natifs de Saint-Marc. Par ses an- 
técédens, Lavalette était un sujet du roi de France, et il 
escortait cet évêque, dans la même condition où s'étaient 
trouvés Hercule, Ledué, Noël Delor et Fournier, à l'égard 
de MM. de Fontanges et Esmangart, en 1816, et proba- 
blement dans les mêmes vues. 

Le citoyen Joseph Georges , alors commissaire du gou- 
vernement près le tribunal civil du Port-au-Prince, était 
également passager sur le même navire, revenant de France 
où il était allé pour des affaires personnelles. Il s'empressa 
de débarquer, et se rendit immédiatement auprès du Pré- 
sident d'Haïti, à qui il remit une lettre que lui avait confiée 
l'évêquc H. Grégoire. Cette lettre avait pour but de pré- 
munir Boyer contre la mission soi-disant évangélique que 
le prélat venait remplir à Haïti, et J. Georges l'avisa en- 
core des discussions cju'il avait eues durant la traversée, 
soit avec l'évêque, soit avec les prêtres qui l'accompa 
gnaient, au sujet de l'indépendance d'Haïti K 

Presque aussitôt que J. Georges, deux de ces prêtres, 
et l'officieux Lavalette, arrivèrent au palais. L'un des deux 
était l'abbé Gobert, qui avait été curé de Torbeck pendant 
quelque temps, et qui s'était retiré en France : il apporta 
au Président une lettre par laquelle l'évêque notifiait son 
arrivée au chef de la République. 

Ce prélat se nommait Pierre de Glory^ évêque de Macri, 
et se présenta en qualité de vicaire apostolique du Saint- 



1 J'étais au palais quand J. Georges y arriva avec son ami Audigé, commissaire an gou- 
vernement près le tribunal de cassation. M, Aiidigé m'apprit ces particularités à l'Instant 
même, J. Georges les lui ayant déclaiées. A cette époque, je remplissais les fonctions de 
suppléant au tribunal de cassation. 



28 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. 

« 

Siège, nommé par Pie VII pour exercer l'administralion 
spirituelle dans la République, — bien entendu, dans l'an- 
cienne partie française, puisqu'il y avait alors à Santo- 
Domingo, un archevêque qui avait la juridiction sur tout 
le territoire voisin. 

Avant de parler de ce qui suivit la lettre de notification 
de l'arrivée de l'évêque, il est convenable de dire ici quels 
étaient ses antécédens. 

M. de Glory était curé d'une petite paroisse à la Guade- 
loupe, lorsqu'on y apprit le retour inattendu de Napoléon 
en France, en 1815 '' . Cet événement avait occasionné 
dans rîle autant d'enthousiasme que dans la métropole : le 
curé fut peut-être le seul qui ne le partagea point. Invité 
par le gouverneur, comme tous ses confrères, à chanter 
un Te Demn en actions de grâces, il s'y refusa obstiné- 
ment, par attachement pour les Bourbons. La lutte avait 
été vive entre lui et le gouverneur, et celui-ci le déporta 
en France. M. de Glory y arriva pour saluer à son aise le 
nouveau retour de Louis XYIII « sur le trône de ses pères. » 
On conçoit alors que son pressentiment, sinon sa prescience 
des événemens, son dévouement, son refus obstiné de 
célébrer à la louange de V usurpateur , sa déportation, tout 
lui donnait des droits à la haute considération de l'antique 
famille et du Roi de France. C'était par suite de tout cela 
que Louis XVIII avait obtenu du Saint-Père de le nommer 
évêquede Macri, ville de la Turquie d'Asie, dans l'Anato- 
lie. 11 était donc ce que l'on appelle un évêque in partibus 
infidelium; et comme il ne pouvait occuper un tel siége^ et 
que les Haïtiens étaient toujours des infidèles , par rapport 



1 Ou a dit qii'antérieuremont, M. de Glory était colon-propriétaire à la Guadeloupe, 
et qu'ayant perdu sa femme, il s'était voué au sacerdoce. 11 est certain qu'il avait un fils 
qui parut au l»ort-au-Priuce, en 1822. 



[1821] CHAPITRE 1. 29 . 

à la France, le Roi et le Pape l'envoyaient à Haïti pour les 
éclairer , « pour ramener au bercail ces brebis égarées, » 
mais en s'étayant de cet article de leur constitution qui 
donnait à leur chef la faculté de solliciter du Saint-Père la 
résidence d'un tel prélat dans le pays. C'était venir au- 
devant de leur vœu, puisque ce chef n'usait pas de cette fa- 
culté. 

Malgré cette initiative insolite et les avertissemens qu'il 
reçut par Grégoire et J. Georges, le Président d'Haïti char- 
gea immédiatement un officier de porter l'ordre à l'abbé 
Jérémie, curé de la paroisse, de recevoir M. de Glory avec 
toutes les cérémonies usitées en pareil cas; et les deux 
prêtres que l'évêque avait envoyés auprès du Président, 
ainsi que La Valette, retournèrent à bord du navire pour 
lui annoncer les dispositions qui venaient d'être pres- 
crites. 

Aussitôt^ le curé fit mettre en branle les cloches de l'é- 
glise et appeler les chantres et les enfans de chœur pour 
l'assister: des dévotes s'y joignirent, et toute la popula- 
tion fut sur pied au bruit inusité du carillon qui se faisait 
entendre. On se porta en foule sur le quai du débarquement 
où l'abbé Jérémie se rendit avec la bannière et la croix : c'é- 
tait dans l'après-midi d'un vendredi, jour de mauvais au- 
gure aux yeux des superstitieux. 

De son côté, l'Évêque de Macri descendit du bord avec ^ jyi;-^ 
tous les ecclésiastiques venus avec lui , pour recevoir les > 

honneurs qui s'adressaient à sa haute dignité. Mais quel 
ne fut pas son étbnnement et celui de l'abbé Jérémie, de se 
trouver face à face! Avant 1815, ils s'étaient trouvés tous 
deux dans une des îles du Vent, à Sainte-Lucie ou à la Domi- 
nique^ et là, ils avaient eu entre eux une de ces querelles qui 
sont trop fréquentes entre les prêtres; et en outre, l'évêque 



30 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. 

n'ignorait pas que le curé du Port-au-Prince avait été ren- 
voyé du couvent de la Trappe et déclaré apostat par le supé- 
rieur ; qu'en 1815^ il fut excommunié ^diV l'évêque de Balti- 
more; et qu'enfin, en 1820, — il n'y avait pas encore une 
année, — le Saint-Siège avait prononcé son interdiction, — 
peut-être en apprenant qu'il desservait la cure du Port-au- 
Prince, au moment où M. de Glory recevait sa mission pour 
Haïti. 

Toutefois , les choses se passèrent entre ce dernier et 
l'abbé Jérémie^ sans que personne pût soupçonner ces pré- 
cédens entre eux. Les honneurs furent rendus à l'évêque 
coiffé de sa mitre, ayant la crosse en main ; la foule des fi- 
dèles accourus s'agenouilla du quai à l'église, où le curé en- 
tonna un Te Dewn pour saluer sa bienvenue. Le dimanche 
suivant, le prélat célébra une messe pontificale en présence 
de tous les fonctionnaires publics, qui eurent l'ordre d'y 
assister, et l'église était pleine de paroissiens de tout sexe 
et de tout âge. L'un des prêtres venus de France monta en 
chaire et discourut sur l'histoire de la colonisation des Eu- 
ropéens en Amérique, particulièrement à Haïti, sur l'his- 
toire de ses révolutions depuis 1789, liées à celles de la 
France, en évitant cependant de parler de l'expédition de 
1802, et concluant enfin à exposer la nécessité d'un rappro- 
chement entre les deux pays, par « l'oubli du passé ''. » 

Le lendemain de son arrivée, M. de Glory avait été pré- 
senter ses hommages au Président d'Haïti, qui ne tarda pas 
à lui rendre sa visite. Il était nécessairement porteur d'une 
bulle ou bref de la Cour de Rome, qui le nommait vicaire 
apostolique du Saint-Siège à Haïti; mais nous ignorons 
complètement s'il remit également un bref du Pape adressé 

\ Siippléanl dp jiup, j'ét^iis a.ssis Jaiis le baiir. dos magistrats, placé à côté de la chaire, 
et jp pus bien eulciHlrP le discours do cet (Cclésiastiqup. 



[1821] CHAPITRE I. 51 

au chef de la République. Nous le présumons cependant, 
parce que le Saint-Père a dû motiver l'envoi qu'il faisait de 
l'évêque, sur les dispositions de notre constitution qui pré- 
voyaient le cas où le Président lui en demanderait un. 

Quoi qu'il en soit, par les faits que nous venons de re- 
later, M. de Glory était bien en possession de son vicariat, 
sinon de son siège épiscopal. En vertu du titre de « vicaire 
apostolique d'Haïti » qu'il prit, il ne relevait que de la Cour 
de Rome, de même que les anciens « préfets apostoliques » 
qui avaient la juridiction spirituelle dans le pays, où il 
n'y eut jamais un siège diocésain. Nous ignorons encore 
si, à cette époque comme longtemps après, Boyer connais- 
sait bien la différence qui existe entre un « évêque diocé- 
sain » et un « évêque vicaire apostolique ; » mais il sen- 
tait sans doute la nécessité d'établir dans la République, la 
hiérarchie ecclésiastique pour régler les affaires reli- 
gieuses, et il aura admis M. de Glory par ce motif surtout, 
quels que fussent les avis qu'il venait de recevoir \ 

Si tel fut son désir, ce prélat ne tarda pas à le porter à 
réfléchir sur sa condescendance. L'église, et le presbytère 
encore plus, ne désemplissaient pas de fidèles accourus de 
toutes parts; tout était nouveau pour eux dans la pré- 
sence d'un évêque officiant selon le rituel du catholi- 
cisme. Afin de mieux frapper les esprits, ce dernier procéda 
peu après^ aux cérémonies pompeuses de l'Ordre, qu'il 
conféra aux jeunes diacres venus avec lui : l'engouement 
devint extraordinaire. Fort de sa position, le vicaire apos- 
tolique considéra le marguillier de la paroisse, et le conseil 

1 Suivant le Téléijraphe (journal officiel), le Président fît payer, par le trésor public, les 
fiais da voyage de M. de Glory. Entré eu fonctions, celui-ci fît une lettre pastorale datée 
du Port-au-Prince, le 31 mars; il l'envoya publier à Paris, à i'insu du gouvernement, sur 
l'un des jonrnauï religieux de cette ville; et au mois d'août suivant, le Téléijraphe men- 
tionna ce fait. 



32 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

de notables du la commune de Port-au-Prince, qui sur- 
veillait la gestion de la fabric[U'e, comme des anomalies, 
des superfétations qui devaient disparaître, de même que 
dans toutes les autres paroisses de la République, devant 
son pouvoir épiscopal, du moins en tout ce qui se rappor- 
tait aux revenus et aux dépenses des églises de ces pa- 
roisses, à l'ordre qu'il fallait y établir, etc. Ces préten- 
tions , et les discussions qu'elles occasionnèrent n'eurent 
pas lieu immédiatement, mais nous avons dû en parler en 
ce moment pour préparer le lecteur à ce qu'il saura dans 
la suite. 

Il était temps que Boyer se rendît dans les départemens 
de l'Artibonite et du Nord. Il quitta la capitale le 4 avril, 
et entra à Saint-Marc le lendemain. Là, il parla à beau- 
coup de citoyens des campagnes qui s'y étaient portés, en 
leur prêchant la soumission aux lois de la République, et 
la confiance dans son gouvernement, pour éviter d'être les 
dupes et les victimes des factieux c[ui cherchaient à les 
égarer ; il usa d'une généreuse clémence envers un cer- 
tain nombre de ces derniers, qui étaient détenus en pri- 
son, en les faisant mettre en liberté. 

Un événement malheureux vint assombrir la joie qu'on 
^ ,, éprouvait de ces actes de bonté et de la présence du chef 
de l'État : le colonel Bédart se suicida à Saint-Marc même, 
où il avait été promu à ce grade, quatre mois auparavant, 
pour commander la garde à pied. Ce corps ayant précédé 
le Président, lorsque celui-ci arriva à l'Arcahaie, il avait 
vu Bédart dans une situation regrettable pour un officier 
qui avait un tel commandement et dans les circonstances où 
l'on se trouvait, par l'abus qu'il faisait depuis peu de temps 
des liqueurs fortes; et Boyer n'avait pu se défendre de lui 



[1821] CHAPITRE I. ÔO 

manifester un juste mécontentement, non en paroles, mais 
par Fair sévère qu'il mit dès lors dans ses rapports avec lui. 
Homme d'honneur, officier plein de mérite, Bédart comprit 
que cjes écarts de sa raison devaient lui avoir fait perdre 
aussi l'estime profonde que lui portaient les officiers et 
les soldats de la garde : il s'en désespéra . 

Parti de Saint-Marc le 9 avril, le Président gracia le fils 
de CazimirNoël, qui vint le trouver aux Gonaïves. Dans 
cette ville, et ensuite àÉnnery, à Plaisance et au Limbe, il 
entretint les citoyens sur les devoirs qu'ils avaient à rem- 
plir envers la patrie, si heureusement délivrée de la tyran- 
nie. Enfin, le 15, il entra au Cap-Haïtien après avoir reçu, 
au Morne-Rouge, le général Magny et les autres officiers 
de tous grades venus au-devant de lui. Outre les gardes à 
pied et à cheval, il emmenait plusieurs régimens d'infan- 
terie sous les ordres des généraux Marion et Bruny Leblanc. 

Le général Romain étant toujours aux arrêts dans sa 
propre maison, mais entouré d'affidés, le Président voulut 
user des moyens de persuasion envers lui, pour le porter, 
sinon à faire des aveux, du moins à reconnaître qu'il devait 
se soumettre humblement aux lois de la République. Dans 
ce louable but, et pendant la soirée du 15, il envoya le 
général înginac, secrétaire général, auprès de lui ^. Mais Ro- 
main était loin de croire à son impuissance : l'orgueil dont 
il était dévoré lui fit repousser tous les conseils qu'Inginac 
put lui donner en cette circonstance. 

Le 16, il fallait prendre une résolution à son égard. Dès 



1 Le chef de bataillon Heiirteloiix, plein de capacité et de qualités ibilitaires, remplar a 
Bédait dans le commandement de la garde à pied. 

2 Inginac, n'étant qne colonel, n'Lv;nt pas nn grade militaire assez éleTépoiir le rang 
qu'il occupait dans le gov.Terrfn.cnt, à cette époque où CLiisloplie avait laissé tant t.'e 
généraux dans son ci-deyant lojaun-.c; le Président le promut au généialat, en janvier 
1821 Voyez la page 54 disJ'cn o\us d'Ii giucc, au Erjctdc cette mission. 



3-4 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. 

le matin, les généraux du Nord étaient réunis au palais de 
la présidence; ils le dénoncèrent comme étant le moteur 
et le chef de la faction qui venait de troubler l'ordre public 
dans l'Artibonite et le Nord. En présence de toutes ces dé- 
nonciations et de celles que les accusés , jugés , et leurs 
complices avaient déjà articulées contre Romain, tout autre 
chef d'État que Boyer l'eût fait livrer au jugement d'un 
conseil spécial, et il eût été condamné à mort. Mais le Pré- 
sident aima mieux employer la modération, inspirée par 
son cœur encore plus que par sa raison : il décida que Ro- 
main serait envoyé à Léogane afin d'y avoir la ville pour 
prison, en compagnie de sa fesmme et de ses enfans. Boyer 
espérait que l'exemple de la conduite patriotique du brave 
général Gédéon, commandant de cet arrondissement, agi- 
rait sur son esprit et le convertirait. Il n'avait affaire qu'à 
un cœur profondément orgueilleux et méchant ! 

Romain avait été amené au palais, où il entendit les accu- 
sations portées contre lui; ses seules paroles au Président 
furent :« Faites de moi ce que vous voudrez : je suis prêt 
» à mourir ' . » Boyer le fit conduire par tous les généraux 
et une escorte d'infanterie et de cavalerie, sur le quai du 
Cap-Haïtien où un canot le reçut et le porta avec sa famille, 
à bord du garde-côtes la Franchise, 

Aussitôt^ les soldats des V' et 2' régimens d'infanterie , 
excités par deux de leurs officiers, s'agitèrent dans la 
ville : malgré les autres et leurs colonels, ils osèrent battre 
la générale pour se réunir en armes sur la place, en face du 
palais et de l'église. Ce sinistre mit également sous les 
armes la garde du Président et toutes les troupes de la gar- 
nison. En vain les généraux Magny et [Nord Alexis [essayè- 

'1 Mémoires de B, Inginac. p, 56. 



[1821] CHAPITRE I. 55 

rent de calmer cette effervescence de la soldatesque; plus 
on employait le raisonnement et la douceur avec les mutins, 
plus ils perse véraient à demander, à exiger que Romain fût 
débarqué et remis eii liberté. Le Président donna l'ordre 
alors de diriger les troupes, infanterie, cavalerie et artil- 
lerie, sur les rues aboutissant à la Place-d' Armes, de ma- 
nière à les envelopper et à les contraindre à mettre bas les 
armes, ou à les foudroyer sur les lieux, s'ils persistaient dans 
leur rébellion. 

Mais se voyant environnés de toutes parts, et remarquant 
qu'un groupe de généraux et autres officiers de tous grades 
se tenait sous le pérystile du palais, ils pensèrent bien que 
le Président devait se trouver parmi eux ; et dans cette 
pensée, ils députèrent un grenadier sorti de leurs rangs, 
comme s'il allait auprès du chef de l'Etat porter la parole 
au nom de ces deux corps, mais avec l'intention de le tuer 
au moyen du fusil dont ce grenadier était armé. Ce rebelle 
ne connaissait pas le Président; on l'avait laissé s'appro- 
cher du palais. Arrivé là, il demande à voir Boyer, qui 
s'avance vers lui et lui dit : « Voilà le Président d'Haïti ! 
» Que demandez-vous? » Le coupable eut l'air de lui « pré- 
» senter l'arme, » par ce mouvement qui est le signe du 
respect de l'inférieur envers le supérieur; mais c'était bien 
pour passer son fusil du bras gauche au bras droit, afin de 
le décharger à bout portant sur le Président, car il était 
armé et chargé. Des officiers ayant suivi Boyer dans son 
rapide et brusque mouvement vers le grenadier, arrêtèrent 
celui-ci avant qu'il n'eût le temps de faire feu, ou de se 
servir de la baïonnette. On constata immédiatement que le 
fusil était armé, amorcé et chargé à deux balles : l'inten- 
tion criminelle se décelait par cet état de choses. Aussi, ce 
grenadier fut-il le premier livré au conseil de guerre, qui 
le condamna à mort : les deux officiers moteurs de la ré- 



36 ÉTUDES SLR l'histoire d'haïti, 

bellion et quelques soiis-officiers, reconnus également cou- 
pables parle conseil, subirent le même sort. 

Durant le temps mis à l'arrestation du grenadier, le gé- 
néral Magny avait fait avancer toutes les troupes de la 
garnison, et il ordonna aux l"'" et 2^ régimens de mettre 
bas les armes : ce qui eut lieu sans résistance. Environ 
400 hommes furent arrêtés et mis en prison. L'ordre et la 
tranquillité furent complètement rétablis dans la ville. Le 
soir du même jour, la Franchise et deux autres garde- 
côtes, sous le commandement de Morette, partirent pour 
Léogane, où le général Romain et sa famille furent dé- 
barqués le i8 avril. Le Président envoya au général Gé- 
déon des instructions pour les traiter avec bonté. 

Mais l'insubordination, la rébellion des 1" et 2' régi- 
mens d'infanterie avait été trop flagrante, pour ne pas en- 
traîner une mesure de rigueur à leur égard : le 18, un 
ordre du jour du Président d'Haïti déclara que ces deux 
corps étaient rayés du tableau de l'armée de la Républi- 
que, pour cause de sédition. Néanmoins, cet acte permit à 
ceux des militaires de ces corps, qui ne s'étaient pas joints 
aux séditieux, de se présenter dans les dix jours par devant 
le général Magny, pour recevoir une nouvelle destination : 
il complimenta les autres troupes et la garde nationale du 
Cap-Haïtien sur leur bonne conduite en cette circonstance. 
Les officiers des deux régiments, punis par la perte de leurs 
drapeaux, furent sensibles à cette sévérité exigée par la 
discipline; ils essayèrent vainement déporter Boyer à re- 
venir sur la mesure. En les consolant par des paroles bien- 
veillantes, il leur fit savoir qu'ils continueraient à jouir de 
leur solde d'activité, et que le général Magny les emploie- 
rait successivement, d'après les instructions qu'il lui avait 
données. 

Le Président ne négligea pas de faire payer un mois de 



[1821] CHAPITRE I, 57 

solde à toute l'armée; il continua à délivrer des dons na- 
tionaux aux officiers et aux soldats qui n'en avaient pas 
reçus en 1820. Le jour ^e Pâques, 22 avril, il parla aux 
habitans propriétaires, aux gérans, conducteurs et culti- 
vateurs de l'arrondissement qu'il avait fait venir au Champ 
de Mars du Cap-Haïtien, pour leur expliquer de nouveau 
le système bienfaisant de la République, et les prémunir 
dorénavant contre les tentatives audacieuses des partisans 
du système déchu ; et ces paroles portèrent leur fruit, dans 
le Nord comme dans l'iVrtibonite, durant 22 ans. Car les 
populations des campagnes restèrent toujours soumises au 
gouvernement deBoyer : elles avaient tant gagné à passer 
sous ses ordres! Celles des villes y avaient gagné aussi; 
mais c'était dans leur sein que les ambitions individuelles 
se laissaient, circonvenir par l'espoir d'une situation meil- 
leure. 

Le calme survenu au Cap-Haïtien permit au Président 
d'aller visiter les communes des arrondissemens du Fort- 
Liberté, du Trou et de la Grande-Rivière : il partit le 
25 avril et revint le 6 mai. 

Le même jour où il avait quitté cette ville, la Franchise 
jeta l'ancre dans le port, ayante son bord un agent français 
chargé d'une mission secre^e^ mais qui prit passage sur ce 
garde-côtes au Port-au-Prince, comme s'il n'était qu'un 
commerçant qui se rendait au Cap-Haïtien pour ses af- 
faires. Cet agent était arrivé le 16 avril à la capitale, sur 
un navire marchand. ïl se nommait Aubert Dupetit- 
Thouars, et était membre d'une ancienne famille de colons 
de Saint-Domingue dans le Nord, et officier de la marine 
française; mais, pour mieux garder l'incognito dans sa 
mission, il n'avait pris que son premier nom — Aubert, 



38 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. 

Il était porteur d'une lettre de M. Esmangart, conseiller 
d'État; et alors préfet de la Manche, en date de Paris, le 
5 février 1821, adressée à Boyer, qualifié simplement de 
Président. Déjà, le 25 décembre 1820, ce préfet avait 
écrit à Boyer, selon ce qu'il lui disait dans cette lettre, et 
avant même qu'on eût reçu en France la nouvelle de la 
réunion du Nord à la République '' . 

Lorsqu'à la fin de novembre 1820, l'amiral Duperré eut 
échangé des lettres courtoises avec Boyer, arrivé aux dé- 
bouquemens, il avait expédié la frégate la Cléopâtre à 
Brest pour apporter ses dépêches au ministre de la marine, 
lesquelles lui rendaient compte de cette particularité; et le 
capitaine Mallet, commandant de la frégate, qui s'était en- 
tretenu avec le Président et le secrétaire général Inginac, 
au Cap-Haïtien, qui avait observé l'état des choses en cette 
ville, put ajouter au rapport de son amiral adressé au ba- 
ron Portai. Le gouvernement français avait donc une in- 
formation officielle du grand événement survenu à Haïti, 
par la mort de Christophe. 

En conséquence, M, Esmangart qui, depuis la mission 
de 1816 oii il était réellement l'homme important, le plus 
capable d'apprécier la situation d'Haïti, et qui, quoique 
colon, était dégagé des préventions puériles de ses co-in- 
téressés dans la question à résoudre, M. Esmangart avait 
saisi l'occasion du triomphe moral de la République sur le 
système du Nord, pour exposer au gouvernement français 
que le moment lui paraissait opportun de prendre une ré- 
solution à l'égard d'Haïti. D'c'ï|)rès les précédens qui 
avaient eu lieu , le 2 janvier 1821, il adressa au conseil 



1 II est presque impossible qu'au 25 décembre 1 820, on n'eût pas encore appris, en France, 
les événcmons accomplis dans le Nord au 20 octobre ; dans tous les cas, Royer n'avait pa s 
reçu la lettre du 25 décembre. 



[1821] CHAPITRE I. 59 

des ministres im mémoire où, se rattachant à l'offre d'm- 
demnité que Pétion avait faite en 1814 et 1816 , il enga- 
geait son gouvernement « à reconnaître l'indépendance 
d'Haïti, » moyennant cette indemnité pour les colons ^ et 
non pas « à concéder l'indépendance de Saint-Domingue: » 
ce qui prouve que la forme malencontreuse, adoptée en 
1825, était déjà une idée fixe de la part de la Restauration. 
Son mémoire contenait les vues élevées de l'homme d'État 
qui appréciait sainement les choses. Il y parlait du com- 
merce fructueux que la France faisait avec la République 
et qui allait prendre de l'accroissement par la réunion du 
Nord ; et subissant l'effet de l'opinion générale, qui éva- 
luait d'une manière fabuleuse les sommes laissées par 
Christophe dans ses trésors , il les portait à 250 millions 
de francs, tandis qu'effectivement la République n'en avait 
recueilli qu'environ 8 à 10 millions. Hors cette erreur in- 
volontaire de sa part, son mémoire était digne de sa haute 
réputation. 

En même temps, les chambres de commerce des di- 
vers ports de France, d'oii s'expédiaient des navires à 
Haïti depuis cinq ans, adressèrent des pétitions au dud de 
Richelieu, président du conseil, pour solliciter du gouver- 
nement qu'il prît définitivement des arrangemens avec 
Haïti, Elles exposaient la nécessité de ces arrangemens, 
afin d'éviter au commerce français la désagréable obliga- 
tion d'emprunter des pavillons étrangers pour pouvoir pé- 
nétrer dans un pays où il était accueilli , où les Français 
jouissaient de la protection d'un gouvernement établi, or- 
ganisé, policé, qui montrait le plus grand respect pour le 
droit des gens; dont leshabitans, enfin, recevaient avec 
plaisir les produits de la France, en donnant en échange 
leurs propres produits nécessaires à sa consommation. Ces 



.j^-i:-'" 



40 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTT. 

pétitions concluaient toutes à demander « qu'aucune expé- 
» dition militaire, qu'aucun appareil de forces maritimes, 
» ne fussent dirigés contre Haïti, attendu que d'immenses 
» capitaux étaient déjà engagés dans ce commerce, qui ne 
» pourrait que prendre de nouveaux développemens par 
n suite des derniers événemens politiques qui y étaient 
» survenus '. » 

Ces considérations et celles exposées par M. Esmangart 
étaient de nature à influer sur les déterminations du gou- 
vernement. En janvier 1821 , le duc de Richelieu présida 
un conseil privé où il appela le baron Pasquier, le baron 
Portai, et MM. de Villèle , Laine, de Rayneval, Saint-Criq, 
Esmangart, F. de la Boulaye etDuvergier de Hauranne, pour 
émettre leurs avis sur les questions à résoudre. Ils furent 
d'opinion : « qu'il Î3.\\mt rejeter tout projet d'expédition mi- 
^)'litaire, dans les vues de faire la conquête de l'ancienne co- 
» lonie de la France, parce qu'il faudrait exterminer toute sa 
» population m'o/î«? à défendre sa liberté et son sol ; ce qui 
» serait cruel et sans objet, puisque ayant aboli la traite des 
» noirs, la France ne pourrait la repeupler; et qu'en outre, 
1) une telle expédition exigerait un secret impossible à gar- 
1) der, et des dépenses incalculables qui nécessiteraient un 
» vote préalable des chambres, les ministres ne pouvant 
n disposer d'aucune somme sans allocation ; — qu'il était 
» aussi inutile et désavantageux de songer à bloquer les 
» ports, parce que ce serait nuire au commerce français qui 
» y prenait déjà du développement , 70 navires ayant été 
» employés à ce commerce en 1820; que le blocus exigerait 
» l'emploi de presque tous les navires de guerre de la 



* Is'avioiis-noiis pas raison do dire, qu'en admettant le commerce fjanrais dans les ports 
de la Républiqne, Pétion en avait fait son auxiliaire le plus puissant pour plaider la cause 
de l'indépendance d'Haïti? 



|Î821] CHAPITRE 1. ■ Â--\ 

» France, sans pouvoir espérer d'y parvenir efficacement; 
» — que la clause dii traité secret de 1814, donnant la fa- 
» culte aux navires anglais de continuer leur commerce 
» dans les ports non occupés par les autorités françaises ou 
» non attaqués, il pouvait s'ensuivre des difficultés graves 
» avec la Grande-Bretagne, qu'il fallait éviter; — qu'enfin, 
» Boyer et ses concitoyens pourraient se jeter dans les bras 
» des Anglais, s'ils se voyaient menacés. » 

11 semble qu'alors « la reconnaissance ou la concession 
» de l'indépendance d'Haïti » eût dû être la conclusion de 
ce conseil privé. Mais il examina aussi cette question par 
rapport aux colonies espagnoles, et il fut décidé que la 
France ne pouvait tracer un précédent qui nuirait à l'Es- 
pagne, dans ses prétentions et son espoir de les sou- 
mettre. 

M. Esmangart, qui avait mieux vu ce qu'iFétait réelle- 
ment dans l'intérêt de la France de faire, pour elle-même, 
pour son commerce et pour les colons, proposa donc : de 
l'autoriser à faire des ouvertures à Boyer qui, depuis son 
avènement à la présidence, n'avait pas encore été en cor- 
respondance officielle avec le gouvernement français ; et 
cette autorisation lui fut accordée ''. 

Tels furent les motifs de l'envoi de M. Aubert Dupetit- 
Thouars qui serait chargé, néanmoins, de sonder les dispo- 
sitions de Boyer, de lui insinuer l'idée de reconnaître la / cxt^j^ 
suzeraineté du Roi de France, ou à la France un droit de ûT 



1 Ayant eu la faculté de consulter les cartons du ministère delà marine et des colonies, 
j'y ai lu tout ce que je viens de rapporter. Je me suis ainsi convaincu que la question de 
l'Indépendance d'Haïti a élé examinée sans animosité par les hommes d'Etat qni formaient 
le conseil privé. Celle des colonies espagnoles a pins contribné que toute antre chose à 
éloigner une solution, et il a fallu la reconnaissance de leur indépendance par la Grande- 
Bretagne, pour décider la France à agir en 1825. J'ai cru reconnaître que les ministres 
français n'avaient pas tonte leur liberté d'action, avec une famille qni tenait tant au droit 
divin. 



42 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI, 

protection, — le protectorat, — semblable à celui que la 
Grande-Bretagne exerce à l'égard des îles Ioniennes. 

Quant à nous, nous pensons que la Restauration fondait 
encore plus d'espoir sur la mission confiée à M. de Glory ; 
car le parti religieux de cette vieille monarchie s'aveuglait 
tant sur sa puissance au cœur même de la France, où il 
finit par rétablir les jésuites, qu'il devait compter davan- 
tage sur l'aptitude d'un évêque à modifier les idées en Haïti, 
surtout ce prélat s'y présentant en qualité de vicaire apos- 
tolique envoyé par le Saint-Siège '' . Aussi voit-on que M. de 
Glory précéda M. A, Dupetit-Thouars de quelques semaines 
au Port-au-Prince : le premier y arriva le 29 mars ; le se- 
cond, le 16 avril, après être parti de France le 14 mars, 
quoiqu'il eût été expédié dès le 5 février. 

Quoi qu'il en soit, M. Dupetit-Thouars attendit le retour 
de Boyer au Cap-Haïtien pour communiquer la mission 
dont il était chargé. Ce fut à Inginac qu'il s'ouvrit, le 4 mai, 
parce que le secrétaire général était revenu avant le Pré' 
sident. Assuré qu'il serait admis à présenter la lettre de 
M, Esmangart, du 5 février, adressée au Président, il en 
prépara une autre le même jour, 4 mai, qu'il lui fit remettre 
ensemble dès son arrivée au Cap : cette dernière qualifiait 
Boyer de « Président d'Haïti, » bien que le nom de Samt- 
Domingue y fût également employé pour désigner le 
pays. 

Obligé à ne faire que « des ouvertures » au Président, en 
vrai diplomate, M. Esmangart lui disait: « que le gouver- 



1 Le 27 février 1821, an moment où M. de Glory se rendait à Haïti, nne ordonnance 
de Louis XVllI donnait aux évèques de France la surveillance de tons les établissemens 
d'éducation et d'instruction publique, dans leurs diocèses respectifs. Le 3 juin, l'abbé de 
Frayssinous, jésuite, devint grand maître de l'Université. Les jésuites étaient déjà rétablis 
eu France par l'influence de la faction religieuse qui porta le nom de Congrégation et qui 
domina le gouvernement français. On envoyait donc M. de Glory dans \rn but semblable. 



[1821] CHAPITRE I. 43 

» nement du Roi avait appris la réunion du Nord à la Repu- 
» blique -, qu'il n'ignorait pas ses bons procédés envers le 
» commerce français ; que le changement survenu à Saint- 
» Domingue devait contribuer à aplanir les obstacles qui 
» s'opposaient encore à un arrangement entre les deux 
» pays j que si lui, M. Esmangart, connaissait d'une ma- 
» nière positive les intentions de Boyer , il eût fait des dé- 
» marches dans ce but ; que c'était pour les connaître qu'il 
» envoyait auprès de lui M, Aubert, à qui le Président pou- 
» vait accorder toute sa confiance j et, enfin, qu'il s'esti- 
» merait heureux d'avoir concouru à la conclusion d'une 
)) affaire qui procurerait à son pays la paix intérieure et exté- 
» rieure. » 

M, Dupetit-Thouars n'était pas moins diplomate , en ce 
qu'il prodiguait VExcellence à Boyer qu'il traita aussi de 
Monseigneur. Mais il lui disait loyalement ce qui était vrai : 
« Aussitôt que la nouvelle de l'heureux changement que 
» V. E. venait d'opérer dans l'île fut parvenue en France, 
» M. Esmangart quitta sa préfecture et se rendit à Paris, 
» Là , par un rapport qu'il fit, il provoqua la réunion du 
» du conseil du gouvernement auquel il fut appelé. Les in- 
» térêts des deux pays furent discutés avec une égale impar- 
» tialité. Tous les avis se réunirent, et le conseil se pro- 
• » nonça en votre faveur... (en ce sens, qu'il ne fallait 
» employer aucune violence à l'égard d'Haïti). » Paraphra- 
sant ensuite la lettre de M. Esmangart^ son envoyé rai- 
sonna pour prouver tous les avantages qui résulteraient 
d'un traité entre la France et son ancienne colonie, toute 
la gloire que Boyer en recueillerait : — les prétentions de 
la France étaient modérées et justes, les bases du traité de- 
vaient être honorables pour les deux pays, mais on ignorait 
quelles étaient les intentions du Président : « C'est une con- 



4i ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

» naissance préalable ^ sans laquelle il serait impossible 
» d'entamer des négociations à d'aussi grandes distances, 
)) et d'éviter les lenteurs qu'entraînerait nécessairement un 
» malentendu. La crainte de ne pouvoir causer seul avec 
» V. E. m'a engagé à lui écrire, pour lui faire connaître 
» les dispositions bienveillantes de S. M. le Roi de France. » 
Si le gouvernement du Roi désirait connaître les inten- 
tions de Boyer , il était aussi naturel que celui-ci désirât 
connaître quelles étaient ces dispositions bienveillantes 
dont parlait son envoyé semi-officiel. Il paraît donc que 
M. Dupetit-Tbouars eut des entretiens avec Inginac et 
Boyer , qui motivèrent sa seconde lettre adressée à ce der- 
nier, le 8 mai. Inginac surtout, avec sa finesse habituelle, 
son talent de faire dire à un interlocuteur ce qu'il désirait 
savoir, de promettre qu'il seconderait ce qu'il était disposé 
à repousser dans les conseils du gouvernement, parait être 
celui qui porta M. Dupetit-Tliouars aux aveux consignés 
dans cette lettre : 

An Cap-Haïtieu, le 8 mai 1821. 

A S. E. le général Boyer, Président de la République d'Haïti. 
Monseigneur, 

Le conseil de S. M. avait pensé que ce qu'il y aurait de plus 
avantageux pour la France, et peut-être aussi pour le pays que 
gouverne V. E , serait que vous voulussiez reconnaître la souve- 
raineté de la France, aux conditions qui vous avaient été soumises 
en 1816 (à Pétion) par MM. Esmangart et deFontauges, en y ajou- 
tant même quelques nouvelles concessions "". 

Ayant acquis la conviction que cette base ne peut être admise, 
je dois faire connaître à V. E., que S. M., désirant le bonheur des 
habitants de la partie de l'île soumise à votre domination, et non de 
porter parmi eux le trouble et la guerre civile, avait pensé qu'une 



1 De la part de la Fiance, sans doute, et non d'Haïti, qui en aurait fait assez di^ 
bi'auconp trop nu'air, si elle avait conccdo sa souvoraiuelc. 



[1821] CHAPITRE I. 45 

telle reconnaissance serait peut-être funeste à la réunion et à la paix 
que vous venez d'établir avec tant de succès. S. M. a voulu donner 
une preuve de son désir sincère de la réconciliation, de sa bien- 
veillance pour V, E., et en. même temps de sa soUicitade pour un 
pays qu'elle regarde toujours comme français; elle s'est décidée à 
consacrer l'indépendance delà République d'Haïti. 

En prenant une telle résolution,, S. M. s'est attendue à trouver 
dans V. E. et son gouvernement des dispositions analogues; elle 
s'attend à voir reconnaître sa simple suzeraineté, ou à la France 
un droit de protection semblable à celui que l'Angleterre exerce à 
l'égard du gouvernement des Iles Ioniennes. Ce droit ne peut 
qu'être avantageux à la République^ surtout dans les premiers 
temps; et il est utile à son indépendance, en écartant toutes les 
prétentions que l'on pourrait élever sur elle; d'un autre côté, il 
assure à la France la libre jouissance du commerce avec Haïti. 

S, M. ne désire le commerce qu'aux conditions établies pour la 
puissance /a pbis favorisée^; car, dans l'intérêt d'Haïti qui sera 
aussi celui de la France, après le traité, il importe qull ne soit pas 
l'ait de conditions qui puissent, par la suite, troubler l'ordre de la 
République. 

Ces derniers motifs font tenir aux indemnités pour le territoire 
et les propriétés; elles seront d'ailleurs promptement compensées 
par l'accroissement que prendront l'agriculture et le commerce. 

Si telles sont, Monseigneur, les conditions auxquelles V. E. peut 
traiter et qu'elle daigne me les faire connaître, ou qu'elle 
veuille en instruire M. Esmangart, dans une réponse à sa lettre, je 
puis assurer V. E. que M. Esmangart, ou tout autre commissaire 
chargé de pouvoirs, se rendra promptement près d'elle pour traiter 
définitivement. 

La franchise avec laquelle je viens de m'expliquer est un hom- 
mage que je rends à V. E.; j'aurais cru lui manquer en agissant 
autrement. 

Je suis avec un profond respect,- etc. 

Signé : Aueert. 



1 A Cfitte rpoqiie, les produits de la Grande-Bretagne ne payaient que 7 pour ceuf, et 
ceux des antres nations 12 pour cent. 



46 , ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

M. Diipetit-Thoiiars n'avait aucuns pouvoirs du gouver- 
nement français, il n'était que porteur de la lettre d'ouver- 
tures de M. Esmangart; mais on voit par la sienne du 8 mai, 
qu'il était non-seulement informé de ce quedésirait ce gou- 
vernement, mais chargé de pressentir les dispostions de 
Boyer à cet égard, oii de lui insinuer les idées qu'il a ex- 
primées; car, autrement, il eût été disgracié. Gomme il 
avait dit dans sa lettre du 4 que « les bases d'un arrange- 
» ment devaient être honorablement calculées pour les 
» deux pays, que les prétentions de laFrance étaient justes 
» et modérées, » Boyer ou son secrétaire général devait 
l'amener à s'ouvrir à ce sujet, pour être plus à l'aise dans 
les propositions que le gouvernement haïtien lui-même 
pourrait communiquer à M. Esmangart, bien qu'il était 
impossible que ces propostions fussent autres que celles for- 
mulées par Pétion : — indemnités en faveur des anciens 
colons, rétablissement régulier des relations commer- 
ciales ^ 

Tel fut l'objet de la réponse du Président, en date du 
10 mai, à la lettre de M. Esmangart. Il lui disait : 

« Yous avez dû. Monsieur le préfet, pendant votre séjour 

1. 11 paraît que, dans son désir de connaître les vues du goiavernement français par 
M. Dupetit-Thouars, Inginac surtout ne se sera fait aucun scriipule de lui donner beaucoup 
d'espoir; qu'il aura même semblé accueillir l'idée du protectorat delà Frauce; et que 
Boyer aura paru à cet envoyé ne pas repousser la même idée : car il l'a dit dans son rap- 
port, peut-être aussi pour se justifier d'avoir déclaré les vœux de la France par écrit, au 
lieu de s'être borné à insinuer cette idée dans la conversation. Il a même prétendu qu'un 
projet avait été rédigé à ce sujet par ordre de Boyer, et que le Président l'ayant commu- 
niqué aux généraux Magny et Quayer Larivière, Inginac saisit ce moment pour le porter 
à y renoncer, étant entièrement « à la dévotion des Anglais. » Dans ses Mémoires de 1843i 
page 68, Inginac raconte que M. Dupetit-Thouars lui en fit le reproche plus tard, sans 
doute dans la mission qu'il remplit à Haïti, en 1835, 

Nous affirmons que ce loyal officier qui, dans cette seconde mission, a réellement jeté 
les bases des traités de 1838, par son rapport fondé sur l'équité, a été dans l'erreur quand 
il a cru que Boyer voulait admettre le protectorat delà France. Eu 1821, après la réunion 
du Nord, il pouvait moins que jamais s'écarter des vues de Pétion, surtout ayant alors la 
perspective de la réunion de l'Est a la République,- Sa propre gloire s'y opposait; son 
devoir envers le P'^ys, encore plus. 



[1821] CHAPITRE I. i7 

au Port-au-Prince, en 1816, vous bien convaincre que le 
gouvernement de la République ne faisait qu'interpréter 
l'inébranlable volonté du peuple, en demandant que la 
reconnaissance de l'indépendance d'Haïti, de la part de 
S. M. T. C, fut pure et si?nple; car la prospérité du pays 
et l'honneur national ne permettent pas qu'il soit porté la 
moindre atteinte à cette indépendance, soit en admettant 
la suzeraineté directe ou indirecte^ soit en se plaçant sous la 
protection d'aucune puissance quelconque. A cet égard, 
mon prédécesseur s'est trop bien ouvert aux commissaires 
du Roi de France, du nombre desquels vous faisiez partie , 
pour qu'il soit nécessaire d'entrer aujourd'hui dans d'au- 
tres explications. 

« C'est au moment où la République jouit de la paix 
intérieure, où elle est fréquentée par le commerce de toutes 
les nations, que la question de la reconnaissance de son 
indépendance, est, de nouveau, vivement agitée^ et c'est 
pour donner au monde entier une preuve de la loyauté haï- 
tienne, de mon amour pour la concorde, que je serai dis- 
posé à faire revivre l'offre d'une indemnité raisonnablement 
calculée, qu'avait faite mon prédécesseur à l'époque de la 
première mission que la France envoya ici, et qui fut 
écartée en 1816 % dans le cas que S. M. T. C. reconnaîtrait 
la nation haïtienne, comme elle l'est de fait, libre et indé- 
pendante. Alors, le commerce français pourra être, en 
Haïti, traité sur le pied de l'égalité avec celui des nations 
qui y sont le plus favorisées -, mais il sera bien entendu que 
la République d'Haïti conservera une neutralité parfaite 



1 Ecartée d'après le plan proposé alors par MM. Fontanges et Esmangart, siiivant leur 
lettre du 10 novembre 1816 àPétion. Voyez aux pages 2147 et suivantes du 8e volume de 
cet ouvrage. 



48 ÉTUDES SLR l'hISTOIRE d'hAÏTI. 

dans toutes les guerres que les puissances maritimes se 
feraient entre elles. 

» Voilà, Monsieur le préfet, les seules ôa.scs sur lesquelles 
il est possible de conclure un arrangement avec le gouver- 
nement de France.... » 

En effet, Boyer ne pouvait pas penser différemment que 
Pétion à cet égard. Cette réponse étant remise à M. Dupetit- 
Thoiiars, il partit du Cap-Haïtien, le 12 mai, directement 
pour la France. Quatre jours après, le président écrivit 
une autre lettre à M. Esmangart pour confirmer celle du 10, 
en lui disant que c'étaient là « les seules bases sur lesquelles 
» il lui serait possible d'entamer des négociations relati- 
» vement à la reconnaissance de l'indépendance d'Haïti 
(( par le gouvernement français, » et cju'il espérait que 
M. Esmangart parviendrait à les faire admettre. 

Lorsque Boyer visitait l'arrondissement du Fort-Liberté, 
, étant à Oiianaminthe, il avait reçu des habitans de Laxavon 
et de j\îonte-Christ, leurs vœux pour la réunion de l'Est à 
la République. Mais en même temps, le Président n'ignorait 
pas que le parti qui voulait son indépendance de l'Espagne 
et l'alliance avec la Colombie, prenait de la consistance à 
Santo-Domingo surtout. La temporisation était donc la poli- 
tique qu'il convenait de suivre encore avec cette partie 
d'Haïti, afin de ne pas y faire naître l'idée que la Répu- 
blique voulait contraindre les volontés. 

Cependant, le Président ne pouvait pas négliger l'action 
de quelques agents secrets^ chargés de provoquer une mani- 
festation en sa faveur. A tort ou à raison, le chef d'escadron 
Charles Arrieu fut considéré comme l'un d'entre eux. Natif 
du Fort-Liberté, il avait eu le grade d'officier dans les 
bandes de Jean-François etBiassou; il était connu de bien 



[1821] CHAPITRE I. 49 

des hommes du Nord-Est, contemporains de ces deux chefs 
et qui vivaient encore. Il habitait le canton des Anglais, 
dans l'arrondissement des Cayes; mais dès la réunion du 
Nord, il s'était empressé de se rendre au Cap-Haïtien et dans 
ses foyers. La proximité de Laxavon et de Monte-Christ, 
du chef-lieu du Nord, lui fournit l'idée d'entreprendre le 
commerce de bestiaux avec ces localités, et il alla même 
jusqu'à Saint-Yague et Puerto-Plate. Hardi, entreprenant 
autant pour les aventures militaires que pour le commerce, 
il paraît que dans les premiers momens, Charles Arrieu 
accueillit le projet de proclamer la partie de l'Est indépen- 
dante de la République, à la condition d'y jouer un rôle 
et de trouver de l'avancement. En même temps, il entrete- 
nait des relations avec le commodore Aury et ses capitaines 
de corsaires qui poussaient cette partie à l'indépendance 
d'une manière quelconque ^ 

Étant au Cap-Haïtien, après avoir expédié l'agent fran- 
çais envoyé auprès de lui, le Président d'Haïti publia un 
ordre du jour, le 16 mai, où il exprima sa satisfaction du 
calme qui était revenu dans tous les esprits, de la tranquil- 
lité qui régnait dans le Nord. Il y recommanda d'ailleurs 
aux fonctionnaires publics, tant civils que mihtaires, de 
veiller à cet heureux état de choses par l'accomplissement 
de leurs devoirs, en maintenant une bonne police dans les 
villes et les campagnes, en encourageant la culture des 
terres, — le gouvernement ayant encore délivré de nom- 
breux dons nationaux aux officiers et autres militaires de 
tous grades, — en entretenant la concorde et l'union entre 



1 Voyez ce qu'en a dit B. Inginac dans sf.s Mémoires, pages 47, 48 et ë8. Lo 2.5 mai, 
Aury entra dans le port du Cap-Haïtien d'oîi il sortit le l^i' juin, pour aller à la rencontre 
de Boyer, sans doute pour l'entretenir de nouveau des dispositions du Nord-Est à l'indé- 
ptndance. Nous pirisons ce renseignement dans le n» 4 de la Concorde, du 3 jnin, publié 
a" r.np-Il.iïtipii. 

T. IX 4 



50 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. 

tous les citoyens. Une recommandation particulière fut 
adressée aux troupes de l'Ouest et du Sud, commandées 
par le général de brigade Marion, qu'il allait laisser en 
garnison au Cap-Haïtien, de se bien conduire pour tracer 
l'exemple à celles du Nord, par leur respect pour les lois, 
leur exactitude dans le service et leur obéissance à leurs 
chefs \ 

Ces dispositions étant prises, Boy er quitta le Cap-Haïtien 
et se porta dans les arrondissemens du Borgne, du Port-de- 
Paix et du Môle, d'où il revint, comme à son premier 
voyage, par ceux des Gonaïves et de Saint-Marc, au Port- 
au-Prince, où il entra le 12 juin. Dans le cours de ce voyage, 
l'autorité du gouvernement s'était raffermie dans le Nord 
comme dans l' Artibonite , et les deux autres départemens 
jouissaient de la plus parfaite tranquillité. Pour donner 
plus de poids à notre assertion , citons ici quelques lignes 
d'un article Intérieur du journal la Concorde , du 27 mai, 
n° 5 : 

«-Une réflexion se présente ici qui est tout à l'avantage 
du caractère haïtien. Depuis le jour mémorable de l'entrée 
du Président au Cap-Haïtien (le 26 octobre 1820), aucun 
meurtre n'a été commis, aucune vengeance particulière n'a 
été exercée. Nos routes, les défilés de nos montagnes sont 
aussi sûrs que le séjour de nos villes : ce qui prouve que les 
Haïtiens ont un fond de bonté qui leur est naturel, et qui , 
dirigé vers le bien, fera de cette nation une communauté 



1 Le général Marion passa qiielques mois en garnison au Cap-Haïtien. Il eut occasion 
d'y connaître la Veuve de J.-B. Cliavanne qui vivait encore, après avoir assisté à tons les 
événemens qui se succédèrent dans le Nord depuis le glorieux martyre de son mari. Cette 
courageuse femme avait respecté la mémoire de Cliavanne eu soutenant son existence et celle 
de sa famille par nue honnête industrie. De retour auxCayes, Marion y recueillit une sous- 
cription de 518 gourdes que tirent quelques citoyens en faveur de cette Veuve, et il la lui 
adressa avec une lettre du 28 novembre. Elle y répondit eu témoignant sa vive reconnais- 
sance. Ce fait honora Marion et les citoyens qui y concouiurent. 



[1821] CHAPITRE I. • 5i 

d'hommes peu commune sur la surface du globe. Ce peuple, 
naguère si infortuné y après avoir bu à longs traits dans 
la coupe de la liberté , réfléchit qu'il se doit au travail qui 
est la destination de l'homme sur la terre ; il s'y livre : les 
besoins, la nécessité, l'espoir d'une amélioration à son sort, 
la liberté, la propriété, tout l'invite à faire couler ses 
sueurs pour lui-même. » 

Sachant le concours que trouvent les gouvernemens 
dans les sentimens religieux, pour apaiser les troubles 
civils et fortifier l'esprit humain dans la soumission aux 
lois, en partant de la capitale pour se rendre à Saint-Marc 
et dans le Nord, le Président avait invité l'abbé Jérémie à 
le suivre, afin de faire des prédications aux populations 
dans chaque ville ou bourg. Ce prêtre remplit cette mis- 
sion au gré des désirs de Boyer. Mais, comme le Président 
ne s'était pas adressé à l'autorité épiscopale de M. de Glory 
pour en obtenir son agrément, qu'il ne l'avait qu'averti de 
cette disposition, cet évêque commença à prendre de l'om^ 
brage avec d'autant plus de facilité, qu'il voyait *dans le 
choix du Président un témoignage de confiance et de con- 
sidération pour l'ecclésiastique qui était son antagoniste* 
De son côté, l'abbé Jérémie fut naturellement porté à sô 
prévaloir de cette distinction, à l'égard du vicaire aposto- 
lique qui eût mieux aimé, sans nul doute, désigner un 
des prêtres venus avec lui pour aller remplir cette mission 
évangélique. Dans cette disposition respective de l'un et 
de l'autre, un éclat était inévitable. 

Une autre idée, un autre devoir préoccupa le Président 
dans son voyage dont le but principal était de rétablir la 
tranquillité publique dans les départemens de l'Artibonite 
et du Nord : ce fut de fonder des écoles dans la plupart 
des villes, pour procurer l'instruction gratuite à la jeunesse 



52 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI, 

^/\ du sexe masculin, tout en encourageant les établissemens 
^ / particuliers. Outre les écoles du gouvernement, des com- 
missions d'instruction publique furent formées pour les 
surveiller, d'après la loi publiée en 1820. Dans ces pre- 
miers temps, il n'élait pas possible de mieux faire; mais 
nous aurons à examiner plus tard s'il n'était pas du devoir 
strict de Boyer de doter, et le Cap-Haïlien et les Cayes, 
d'un « lycée national » à l'instar de celui du Port-au-Prince, 
afin de procurer à la jeunesse du Nord et du Sud une ins- 
truction supérieure à celle qu'elle recevait dans les écoles 
primaires de ces villes. 

C'est ici le lieu de parler d'une idée conçue par le se- 
crétaire général ïnginac et qui parvint à notre connais- 
sance. 

Dès la réunion du Nord, il proposa à Boyer de réunir 
dans les bureaux de la secrétairerie générale un certain 
nombre de jeunes hommes qui paraîtraient dans tous les 
départemens avoir le plus d'instruction, le plus d'aptitude, 
afin demies former à la correspondance officielle du gou- 
vernement et de les initier à la pratique des affaires pu- 
bliques, sous les yeux du chef de l'État, pour devenir avec 
le temps des hommes capables dans l'administralion. Le 
Président d'Haïti exerçant toutes les attributions que nous 
avons énumérées en parlant de la loi rendue en 1819 sur 
celles des grands fonctionnaires, ïnginac pensait, avec 
raison ce nous semble, que ces jeunes employés puiseraient 
des connaissances utiles dans l'application qu'ils verraient 
faire chaque jour du pouvoir gouvernemental. — Il avait, 
un autre motif : le travail des bureaux qu'il dirigeait 
s'était accru par la réunion du Nord et paraissait devoir 
s'accroître encore, d'après les dispositions où se trouvait la 
partie de l'Est de se réunir à la République. Dans une telle 



[1821] CHAPITRE I. 53 

situation, le nombre des employés étant diminué, parce que 
plusieurs d'entre eux, qui étaient du Nord ou de l'Artibo- 
nite, avaient été placés dans divers autres emplois de ces 
départemens , leur remplacement à la secrétairerie géné- 
rale devenait d'une urgente nécessité. 

Le Président parut apprécier la proposition de son secré- 
taire général; mais en définitive, elle ne fut pas mise à 
exécution, parce que les raisons d'économie prévalurent sur 
les besoins réels du moment et les utiles prévisions de l'ave- 
nir, peut-être aussi parce que Boyer lui-même n'avait 
pas conçu cette idée. Inginac ne put même obtenir de lui 
la nomination d'un archiviste principal et des employés 
sous ses ordres^ dans le moment où il ordonnait que les 
archives du Nord fussent transportées au Port-au-Prince, 
lesquelles comprenaient celles des gouvernemens de Dessa- 
lines et de Christophe ^ . 

Boyer n'était pas encore de retour à la capitale, quand 
il apprit, par le journal officiel du gouvernement — le Télé- 
graphe j, — que le trésorier général A. Nau avait désigné^, 
le 21 mai, un de ses chefs de bureau pour exercer provisoi- 
rement les fonctions de trésorier particulier de l'arrondis- 
sement financier du Port-au-Prince. Ce fonctionnaire n'avait 
sans doute pris cette mesure qu'avec l'autorisation du 
secrétaire d'État, et à raison de l'augmentation du travail 
de la trésorerie générale depuis la réunion du Nord. Mais, 
comme le Président d'Haiti n'avait pas même été consulté 



1 Voyez ce qu'a dit Inginac à ce sujet, aux pages 78 et 79 de ses Mémoires. Quoiqu'il 
eu ait parlé a l'année 1827, je suis certain qu'il avait fait sa proposition dès la fin de 
1820. C'est alors que J. Granville devint chef des bureaux de la guerre à la secrétairerie 
générale; déjà il était substitut du commissaire du gouvernement au tribunal de cassation, 
et il remiJlissait en même temps certaines fonctions a la secrétairerie d'Etat : car son ac- 
tivité et sa capacité lui donnaient la facilité de satisfaire à ces divers seivices. Ce cumul 
de trois emplois, exercés par Granville, prouvait la nécessité de rechercher des sujets ca- 
pables et de les employer. 



54 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI, 

sur l'opportunité de cette décision, le 7 juin un avis au 
public parut sur le même journal, émané du secrétaire 
général, qui l'annula comme ayant été prise incompétem- 
ment, et le trésorier général dut continuer à cumuler son 

"'^^^^ "Bervice personnel avec celui de la trésorerie particulière. 
On ne peut disconvenir, que le chef de l'État ayant dans 

"^ . ' ses attributions la nomination aux emplois publics, le priji- 
cipe d'autorité se trouvait méconnu dans la mesure du tré- 
sorier général, puisqu'il créait un fonctionnaire dans la 
personne de son chef de bureau, devenant responsable des 

^^'^ "' actes qu'il pourrait faire et de la manutention d'une notable 
L partie des deniers publics. Mais en citant ce fait, nous vou- 

Ljji^i X Ions faire remarquer que Boyer n'entendait pas céder la 
moindre parcelle de son autorité aux grands fonctionnaires 
qui le secondaient dans le gouvernement de la Répu- 
blique, 



•îT 



CHAPITRE 11. 



La Veuve de H. Christophe va en Angleterre avec ses demoiselles.— Sa lettre à Boyer, au 
moment de son départ. — Conduite tenue par M. de Glory et l'ahbé Jérémie. — Schisme 
qu'ils occasionnent au Port-au-Prince. — Maudement de l'évèque vicaire apostoli(jue 
contre le curé de cette paroisse qu'il interdit et excommunie. -^ Scènes scandaleuses 
à l'église et au presbytère. — Réflexions à ce sujet : devoir imposé au Président d'Haïti. 
— 11 fait signifier aux deux ecclésiastiques de se retirer du pays. — M. de Glory périt 
dans un naufrage. — L'ahbé Jérémie revient ensuite au Cap-Haïtien; il y est mis aux 
arrêts, puis renvoyé a l'étranger. — L'abbé Joseph Salgado, nommé curé du Port-au- 
Prince, ramène tous les fidèles à l'église. — Diverses lettres de l'évêque H. Grégoire "à 
Boyer ; ses sentimens, son don de livres fait à la République pour commencer l'établisse- 
ment d'une bibliothèque. — Sa noble conduite en recevant un don que lui envoie Boyer; 
sa lettre à cette occasion. — Lettre de quelques Grecs résidant à Paris, transmise par 
lui, faisant un appel à Boyer et aux Haïtiens, en faveur de leur pays insurgé contre la 
Turquie. — Ce que leur répond Boyer. — Divers actes du Président concernant l'agri- 
culture et le commerce national. — Ouverture de la session législative. — Election des 
représentans de l'Artibonite et du Nord. — Vote de trois livres du code civil haïtien et 
diverses lois; élection de dix sénateurs pour compléter le sénat. — Adresse de la Chambre 
des représentans au peuple. — Discours prononcés dans son sein, sur le commerce na- 
tional, par les représentans Pierre André et Saint-Martin. — La Chambre les prend en 
considération et les adresse au Président d'Haïti. — Examen des questions soulevées 
par ces discours. — Etablissement de cercles du commerce national au Port-au-Prince et 
au Cap-Haïtien : objet qu'ils ont en vue. — Agitation de l'esprit public à la capitale. — 
Les commerçans étrangers s'adressent au Président d'Haïti.— Ce que pense et fait Boyer 
en cette circonstmce. — Le Sénat lui adresse un message pour avoir son opinion sur la 
révision anticipée de la constitution. — H répond au Sénat et repousse cette idée. — 
Réflexions à ce sujet. — Réclamation d'argent faite par Jacob Lewis contre la Répu- 
blique, appuyée par les Etats-Unis. — Il est soldé définitivement. 



Après la tournée qu'il venait de faire pour rétablir la 
tranquillité publique dans les départemens de l'Artibonite 
et du Nord, et consolider le gouvernement de l'Etat par des 



56 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. 

mesures appropriées aux circonstances , Boyer se décida à 
passer lui-même quelques semaines en repos à la campagne ; 
il en fit donner l'avis au public par le secrétaire général, dès 
le lendemain de son retour à la capitale. Toutefois , l'expé- 
dition des affaires ne devait pas en souffrir, et les trois 
grands fonctionnaires restèrent chargés, chacun dans ses 
attributions, de faire parvenir au Président la correspon- 
dance y relative et les réclamations des particuliers, afin 
de recevoir ses ordres. Cette disposition de sa part n'était 
pas chose inutile; car il allait, pour ainsi dire, se retremper 
pour mieux remplir son devoir envers le pays dans les évé- 
nemens qui allaient surgir. 

Ce fut dans cette circonstance que la Veuve de Henrv 

7 r . *" 

Christophe prit la résolution de quitter Haïti avec ses deux 

U^ filles, pour se rendre en Angleterre. Depuis qu'elles étaient 
venues du Cap-Haïtien au Port-au-Prince, elles avaient été 
1la?v^ constamment l'objet des attentions délicates du Président 

[/[fX, et de sa famille, qui les voyaient souvent, comme pour les 
consoler dans leur malheur; et il parait qu'elles trouvaient 
dans les procédés de Célie Pétion surtout, le témoignage 
d'un cœur sensible qui comprenait sa position particulière 
à leur égard. Ces personnes intéressantes pouvaient donc 
continuer à habiter leur pays natal sous des auspices aussi 
favorables; mais Madame Christophe ayant été assez bien 
avisée pour faire placer des fonds en Angleterre, dans le 
temps de la plus grande prospérité de son royal mari, elle 
reçut, dit-on, des philanthropes de ce pays qui avaient 
été en correspondance avec lui, le conseil de s'y rendre, en 
même temps que des négocians anglais, établis au Cap- 
Haïtien, l'y engageaient ^ . Ses demoiselles, sa fille aînée 

1 On a dit ipie Mme Christoplia possédait 70,000 piastivs dans les fonds publics en 
Angleterre. La Concorde dn ^V février 1822, u" 8, fit mention d'nii jngoment de la Cour 



6 



i 



[1821] CHAPITRE II. 57 

surtout, accueillirent cette invitation avec empressement, 
et leur mère dut déférer à leurs désirs. Le fils de Robert Su- 
therland, qui les avait vues à la cour de Sans-Souci en com- 
pagnie de Sir Home Popham, s'était constitué leur che- 
valier au Port-au-Prince; il leur offrit de les accompagner 
en Angleterre. 

Le Président d'Haïti ne pouvait mettre obstacle à leur 
résolution : le 25 juillet, il leur délivra un passeport à cet 
effet, et le 51, la veille de leur départ sur un navire mar- 
chand. Madame Christophe lui adressa la lettre suivante, 
écrite par sa fille aînée, nommée Améthyste : 

Au Port-au-Prince, ce 31 juillet 1821, an xvni« de l'indépendance. 

A Son Excellence le Président d'Haïti. 
Président^ 

Sur le point de quitter pour quelque temps ce beau pays, cette 
patrie qui nous a vues naître et que nous ne cesserons jamais de 
chérir, moi et mes tilles, nous éprouvons le besoin de vous expri- 
mer autrement que de vive voix, toute la reconnaissance que nous 
ressentons des procédés généreux dont Votre Excellence a usé en- 
vers nous depuis neuf mois passés. 

Recevez, Président, les nouvelles et solennelles assurances du 
souvenir profond que nous en conserverons. 

Dans nos malheurs, nous avons trouvé en vous un protecteur, un 
ami, un frère... Nos cœurs en sont pénétrés d'admiration. 

Nous vous prions de nous continuer les mêmes dispositions, et 
nous connaissons assez votre âme pour être assurées que cette prière 
ne sera pas vaine. Nous faisons la même prière à votre famille et à 



i^A-- 



des prérogatives de ce pays, qui lui fit remettre 9,000 livres sterling (45,000 piastres) qui 
étaient placés dans le diocèse de Cantorbéry. Cette dame ne put se faire au climat humide ' , (^ 

de l'Angleterre, et alla avec ses filles habiter la Toscane. Ces deux dernières y moururent xj 

Tune après Vautre; alors, en 1841, Mme Christophe écrivit à Boyer, de permettre a > ' ^ 

Mme Pierrot, sa sœur, d'aller la joindre ; ce qui eut lieu. En décembre 1847, étant à Paris, 
je priai le marquis de Brignolles, ambassadeur do Sardaigiie à la cour do France, repré- 
sentant aussi la Toscane, de faire prendre des informations à leur sujet : quelques se- 
maines après, il me dit que ces dames habitaient Pise. C'est là que Mme Christophe est 
décédée. Je crois qu'après sa mort, Mme Pierrot est retournée à Haïti. 



58 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

la fille de votre immortel prédécesseur , auxquelles nous pro- 
mettons le plus tendre souvenir. 

Je laisse au Cap une partie de ma famille et celle de mon feu 
mari ; je les recommande à toute votre bienveillance. 

Je mets sous votre puissante sauvegarde et sous celle de Thonneur 
de mes concitoyens qui m'ont accueillie avec tant de bienveillance, 
et la maison que je possède depuis longues années au Capj, et celles 
que mes filles et moi avons acquises et payées comptant aux dO' 
maines, lors des ventes qui en ont été faites par l'État. 

Pensant que les importantes et nombreuses occupations du chef 
de TÉtat, mon puissant ami, ne lui permettraient pas de régir pour 
moi ces diverses propriétés, j'ai donné ma procuration au général 
Magny. 

Je prie Votre Excellence de l'appuyer de toute sa protection à 
cet effet. Une grande infortune ne peut intéresser qu'un grand 
homme ; les indiscrétions que la mienne me met dans le cas de 
commettre seront, à ce titre, mises par vous au chapitre des ex- 
ceptions auquel elles appartiennent. 

Je le répète, Président; dans nos malheurs, vous vous êtes mon- 
tré notre protecteur, notre ami, notre frère, et ces titres m'ont 
portée à vous demander ces nouveaux et importans services : je sais 
que vous me les rendrez. 

Je suis avec respect. Président, de Votre Excellence, la très-re- 
connaissante concitoyenne et amie. 

Signé : Veuve Henry Christophe. 

Cette lettre, pleine de convenance, de sentiment et de 
dignité, fait autant d'honneur à la mémoire de la Veuve de 
Christophe et de ses filles qu'à celle de Boyer. En la lisant, 
on sent que c'est le cœur d'une femme qui l'a dictée, que 
c'est sa main qui l'a tracée. On y reconnaît la haute posi- 
tion que ces personnes ont occupée dans le pays, la grandeur 
dont elles furent toujours entourées auprès de l'homme 
qui en aimait le faste, sans doute, mais qui savait bien 
soutenir son rôle. Ce témoignage rendu aux procédés géné- 
reux du chef de la République prouve aussi que cette forme 



[1821] CHAPITRE II, 59 

de gouvernement, bien comprise, donne accès à la magna- 
nimité des sentimens. Ceux de Boyer furent empreints de 
ce caractère, car il oublia que Christophe avait été le meur- 
trier de son frère, pour ne songer qu'à protéger sa famille 
et à l'entourer d'égards et de considération. 

Mais, quand on songe à la conduite qu'il a tenue envers 
cette famille, envers celle de Dessalines qu'il trouva égale- 
ment au Cap-Haïtien j quand on sait qu'en 1822, la nièce de ^. y^ 
Toussaint Louverture, — Madame Isaac, — revint à Haïti û/u ""^ Û\ 
pour réclamer la mise en possession des biens que ce chef r,ûs,^Ê^ 
y avait légitimement acquis, que Boyer accueillit cette ^^^,--1,*^ 4- 
dame avec une bienveillance distinguée, qu'il fit remettre 
ces biens à elle et son mari, malgré leur résidence à l'étran- 
ger; quand on se rappelle qu'en cela il suivit non -seule- j 
ment les inspirations de son cœur, mais le bel exemple que / 
Pétion lui avait tracé par sa conduite envers la famille de \ 
Rigaud, aux Cayes j quand on écrit ces faits si noblement / 
accomplis pour relever la dignité de toute une race d'hom- 
mes, jadis avilis et persécutés sur cette terre d'Haïti, et que 
l'histoire vous présente en regard l'insensibilité, les procé- 
dés malveillans dont on usa en 1843 envers la famille de ; 
Boyer, on se demande, malgré soi, quel est donc ce ver- 
tige qui s'empara de ceux qui s'en rendirent coupables?... 

Au moment où la famille de H. Christophe partait pai- 
siblement du Port-au-Prince, un autre personnage s'y con- 
duisait de manière à être contraint de quitter cette ville, 
sous de fâcheux auspices pour le caractère sacré dont il était 
revêtu. Il s'agit de M. de Glory, évêque et vicaire aposto- 
lique. 

Depuis son arrivée, son ancienne querelle avec l'abbé 
Jérémie s'était ravivée sourdement entre eux dans le près- 



60 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. 

'0 (^/i^^i'-Kibytère où ilslogaient. Il eût sans doute désiré de remplacer 
(/ry^ ' ce prêtre dans la cure de la capitale, en vertu de son pouvoir 

(IjffVH spirituel; mais le Président n'entendait pas renoncer en sa 

' faveur au pouvoir qu'il tenait de la constitution, de nom- 

mer aux cures des paroisses de la République. Il le devait 
d'autant moins, qu'il n'avait pas demandé au Pape l'envoi 
d'un évêque à Haïti, et qu'il avait à l'égard de M. de Glory 
de suffisans motifs de s'en défier, en outre des renseigne- 
mens qui lui étaient parvenus sur son compte. S'il l'avait 
admis malgré ces renseignemens, ce prélat semblait pren- 
dre à tâche de l'en faire repentir. 

En effet, durant l'absence du Président de la capitale, 
sa lutte avec le marguillier et le conseil de notables prit 
un caractère scandaleux; son irritabilité personnelle s'était 
accrue par la résistance qu'il rencontra de la part de cer- 
tains curés de paroisses éloignées, et parce qu'il ne pou- 
vait exercer son pouvoir dans sa plénitude. Dans cette 
disposition d'esprit, il se décida à rendre un mandement 
contre l'abbé Jérémie, qui était encore dans le Nord : avisé 
de cela, ce prêtre s'empressa de revenir à la capitale. Mais 
déjà il était survenu, parmi une partie des paroissiens^ un 
revirement d'opinions qui servit à égarer davantage le ju- 
gement de l'évêque. Les personnes qu'on avait qualifiées 
du nom de Marionnettes, pendant le schisme antérieur que 
l'abbé Jérémie avait fait cesser, s'éloignèrent de ce prêtre 
et passèrent dans le camp de M. de Glory, tandis que les 
Gasparites lui restèrent attachés, parce qu'il était le curé 
de la paroisse, nommé par le Président dont il possédait 
la confiance . Un sentiment instinctif de patriotisme gui- 
dait ces derniers qui se défiaient de « l'évêque français, » 

1 Voyez, aux pages 414 et suivantes du 8'' voliime de ai ouviage, ce qui a été dit sur le 
scliisrac leligieiu que l'abbé Jércraie fit cesser. 



[1821] CHAPITRE II. 61 

car on s'apercevait assez du but pour lequel il avait été 
envoyé clans la République. 

— Voici le mandement que ce prélat publia le 7 août, en 
le faisant afficher sur les portes de l'église paroissiale : 

« Nous, Pierre de Glory, par la miséricorde de Dieu et la grâce 
du Saint-Siège apostolique, évêque de Macri, vicaire apostolique 
d'Haïti, grand-croix de l'ordre de l'Eperon d'or, etc., etc., elc, 

» A tous les fidèles de notre diocèse, salut et bénédiction en Notre- 
Seigneur Jésus-Christ; 

» Au prêtre Fiime : 

» Piiisqu'après avoir quitté votre couvent comme un apostat, et 
et avoir été, déclaré tel par le respectable supérieur de la Trappe; 
après avoir été excommunié par l'archevêque de Baltimore, en 
1815, et interdit parle Saint-Siège, le 18 juillet 1820; puisque, 
couvert de tous ces anathèmes, vous avez osé encore vous efforcer, 
depuis notre arrivée dans la République d'Haïti, d'exciter les esprits 
contre notre autorité^ et que vous vous êtes permis de fouler aux 
pieds, dans le Nord, les devoirs les plus sacrés d'un prêtre, ce que vous 
aviez fait auparavant au Port-au-Prince, avant que nous y fussions 
envoyé, en disant, par exemple, plusieurs messes par jour : Nous 
devons au salut de uotre âme de retrancher à notre tour de l'Eglise 
cathohque, apostolique et romaine, un membre gâté qui pourrait 
en gâter d'autres, 

» Ainsi, par l'autorité du Dieu tout-puissant, le Père, le Fils et 
le Saint-Esprit, et par celle des bienheureux apôtres^ Pierre, et Paul, 
et de tous les saints, et par la nôtre, nous vous déclarons retranché 
de l'Eglise catholique ; en sorte que toute église où vous ferez la 
moindre fonction du saint ministère sera interdite^ et qu'on cessera 
d'être catholique en y (entrant : cesseront aussi d'être catholiques, 
tous ceux qui, soit par paroles, soit par actions, soit par écrit, ou 
de toute autre manière, déclareront être de votre parti. 

» Plaise à Dieu que cet acte de notre autorité vous fasse rentrer 
en vous-même, et qu'après vous avoir ainsi livré à Satan, nous vous 
voyions ressjDlir do l'horreur pour l'état de votre conscience, et nous 



62 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

n'ayions pas la douleur de vous voir condamné au grand jour du 
jugement. 

î Fait au Port-au-Prince, en notre palais épiscopal, le 7 août 
1821. 

« Signé : de Glouy. » 

Sans doute, en sa qualité d'évêque et de vicaire apostoli- 
que, s'il était réellement informé des faits qu'il a mentionnés 
dans cet acte, à la charge de l'abbé Jérémie, M. de Glory ne 
pouvait guère agir autrement à son égard, lorsque encore 
ce prêtre se montrait peu disposé à lui obéir. Mais aussi ce 
mandement se ressentait de Tinfluence qu'exerçait sur son 
esprit l'ancienne querelle qu'ils avaient eue entre eux; il 
était la conséquence delà domination que F évêque voulait 
exercer, et sur le marguillier et sur le conseil de notables _, 
en dépit des lois de la République; enfin, cet acte était au 
fond, « une mise en demeure » notifiée indirectement au 
I^résident d'Haïti, de se prononcer entre lui et l'abbé Jéré- 
mie. Cependant, si M. de Glory était un homme plus réflé- 
chi, il aurait du comprendre que, quoique admis à exercer 
ses fonctions d'évêque et de vicaire apostolique, ce n'était 
qu'une tolérance de la part du Président, laquelle dépendait 
de son bon vouloir et ne pouvait continuer qu'autant que 
ce prélat n'aurait pas donné d'ailleurs de justes sujets de se 
plaindre de lui. Or, sous ce rapport, nous avons dit quelles 
furent ses prétentions. 

Son mandement impératif, en retranchant l'abbé Jérémie 
de la sainte Église catholique, le révoquait par cela même 
de la cure du Port-au-Prince, à laquelle il avait été nommé 
par le Président depuis deux ans : il le fit sans l'assentiment 
de Boyer. En outre, il interdit V église de cette ville, au cas 
ori ce prêtre y ferait un acte quelconque de son ministère; 



[1821] CHAPITRE II. 65 

il déclara déchus de la qualité de catholiques^ tous ceux qui 
déclareraient être j9afi?"sa?2s du prêtre. C'était atteindre du 
même coup le curé, les fidèles qui étaient désignés par le 
nom de Gasparites, même ceux qui allaient prier dans le 
temple sans être d'aucun parti. 

On conçoit alors quelle explosion de mécontentement 
dut résulter de ce mandement, de la part des Gasparites qui 
étaient les plus nombreux, et quelle satisfaction, au con- 
traire, durent en éprouver les Marionnettes, 

A l'arrivée de l'abbé Jérémie, l'évêque voulut le repous- 
ser du presbytère : alors Gasparites et Marionnettes enva- 
hirent cette demeure, se rangeant respectivement du côté 
de ce:S deux chefs, et l'église dont chaque parti tenait à 
conserver la possession. Ce fut un tumulte épouvantable 
que ni l'évêque et ses prêtres, ni l'abbé Jérémie ne vou- 
laient apaiser, qu'ils excitaient au contraire par leurs repro-» 
ches respectifs, par les imputations qu'ils se lançaient mu- 
tuellement. Cette lutte animée devint une véritable émeute 

i 

autour du sanctuaire et dans son intérieur, et des femmes 
dévotes elle allait passer aux mains de leurs maris ou 
autres parens, quand le Président d'Haïti en fut informé. 

Que devait-il faire en une telle circonstance? S'il avait 
souscrit au mandement de M. de Glory, il eût renoncé en sa 
faveur au droit qu'il tenait de la constitution, de nommer 
aux cures des paroisses^ et cela, sans entente préalable, * 
sans convention réglée avec la cour de Rome; il aurait légi 
timé toutes les violences antérieures et toutes autres que 
ce prélat aurait voulu commettre à Favenir, envers les 
marguilliers et les conseils de notables et les curés de toutes 
les paroisses de la République. L'évêque eût naturellement 
appelé de France d'autres prêtres pour remplacer ces der- 



64 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

niers^, pour se créer une phalange à sa dévotion et atteindre 
au but de sa mission ^ . 

D'un autre côté, si le Président avait maintenu à la cure 
du Port-au-Prince l'abbé Jérémie que le mandement de 
Tévêque accusait d' apostasie j, d'avoir été excommunié et 
interdit par la cour de Rome, c'eût été un scandale dont 
l'autorité du gouvernement ne devait pas rester entachée. 
Ce prêtre fût resté lui-même odieux à la portion des parois- 
siens désignés sous le nom de Marionnettes^ le schisme reli- 
gieux eût continué avec une nouvelle ardeur entre eux et 
les Gasparites. 

Boyer prit donc le parti le plus sage que lui dictait la 
raison d'État. Il envoya le commandant de la place signi- 
fier à M. de Glory et à l'abbé Jérémie de sortir du presby- 
tère pour quitter le pays le plus tôt possible. Cet officier 
eut ordre en même temps d'emmener avec lui une force 
armée pour contraindre Marionnettes et Gasparites à dé- 
guerpir du presbytère et de l'église, et à cesser leur scan- 
daleuse émeute. 

Les deux chefs ecclésiastiques eurent chacun la satis- 
faction d'être accompagnés par leurs partisans respectifs 
dans les logemens qu'ils, leur offrirent, en attendant leur 
départ sur des navires étrangers ^. On disait, à cette époque, 
que l'évêque et l'abbé Jérémie, considérés comme des mar- 
tyrs, selon les croyances de ceux qui leur étaient attachés, 
,des femmes surtout, reçurent chacun une infinité de petits 
cadeaux en bijoux et en argent, pour subvenir aux frais 
de leur douloureux voyage. M. de Glory eut, en effet, le 



1 Haïti eût été peuplée de jésuites, de pères de la foi, «Je congiégauistes, de mission- 
naires apostoliques, etc., qui auraient fait pins de tort à ce pays qu'ils n'eu ont fait à 
la Frauce elle-même, 

2 M. 'le Clory partit du Poit-au-Priiicc, le 20 août, 



[1821] CHAPITRE H. 611 

malheur de s'embarquer sur un navire qui allait aux Étals- 
Unis et qui sombra avec son équipage et ses passagers, 
dans une tempête qui le surprit aux Débouquemens : on 
était alors au mois d'août, pendant lequel les ouragans sont 
si fréquens dans l'archipel des Antilles. L'abbé Jérémie 
fut plus heureux; et en janvier 1822, il osa revenir au 
Cap-Haïtien, ori le général Magny le fit mettre aux arrêts 
provisoirement, en attendant les ordres du Président, qui 
enjoignit de le contraindre à retourner à l'étranger K 

Nous croyons nous ressouvenir que c'est au départ de 
ce dernier, que le Président fit venir de l'Anse-d'Eynaud, 
dont il desservait la cure, l'abbé Joseph Salgado, homme 
de couleur natif de Venezuela, qui devint curé du Port-au- 
Prince où il vécut longtemps. Son caractère patient et 
modéré, sa charité évangélique, ramenèrent peu à peu le 
calme dans l'esprit de ses paroissiens, et les sobriquets 
de Marionnettes et de Gasparites cessèrent pour toujours 
entre eux. 

L'issue de la mission de M. de Glory dut prouver au parti 
religieux de la Restauration que les Haïtiens étaient à l'abri 
des embûches dressées sous les auspices de la religion ; et 
il pouvait reconnaître aussi que le choix de son sujet avait 
été extrêmement maladroit, puisqu'il envoya à Haïti un 
prélat imbu des préjugés du régime colonial, qui, dans ses 
emportemens à propos de son pouvoir spirituel, les faisait 
sentir aux fonctionnaires contre lesquels il luttait. Pour 
en donner une idée, nous citerons seulement un mot qu'il 



1 La Concorde du 20 janvier, no 3. On avait saisi les papiers de cet abbé, qni furent /i^-tu-^^^-i^ 
envoyés au Président; mais il les renvoya pour les lui remettre. Comme il avait con- 
fessé le général Richard après sa condamnation à mort, on crut qu'en venant au Cap- 
Haïtien il avait le dessein de faire fouiller le trésor que Riebard y aurait enfoui après le 
pillage qu'il fit des fonds de Christophe, parco qu'on supposait que ce condamné lui avait 
indiqué le lieu où il le trouverait. 



(y 



6H ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. 

prononça en chaire pendant un long sermon adressé aux 
fidèles qui remplissaient l'église^ dans le temps de sa plus 
forte irritation; il leur dit : « Vous êtes d'une espèce dis- 
» tincte de celle des autres hommes, car vous ne leur res- 
)' semblez que par la figure. » 

Comparons ce langage à celui d'un autre évêque que ce 
parti religieux avait en horreur, et qui avait dû sa nomi- 
nation à la constitution civile du clergé, en France. A peu 
près au moment où M. de Glory allait partir d'Haïti, le 
Président reçut de H. Grégoire une lettre datée de Paris , 
le 22 juin 182,1, d'oii nous extrayons les passages suivans : 

t( La République d'Haïti, sortie du sein des orages, et qui, 
depuis 1 8 ans brillante de jeunesse, subsiste glorieusement, 
est, par le fait même de son existence,- une réponse victo- 
rieuse à toutes les impostures disséminées en Europe contre 

les enfans de l'Afrique Les Haïtiens réunis en un corps 

politique et s'élevant tout à coup au rang des nations civi- 
lisées, présentent un des phénomènes les plus étonnans du 
xix" siècle. Je m'identifie à leur existence, j'applaudis à 

leurs succès '" En prenant la défense des Africains et de 

leur postérité, j'obéissais à mon cœur et j'acquittais un 
devoir. Enfans du même Dieu^ nous ne composons qu'une 
seule famille. Voler au secours des opprimés est une obli- 
gation solidaire entre les hommes, entre les peuples 



1 Si l'on attribuait ces paroles de Grégoire à l'engouement d'un négrophile, je citerais 
celles qui suivent, prononcées à la tribune dans la séance du 19 mars 1S22, par M. Laiué, 
ex-ministre de Louis XYlIl et l'un des hommes les plus opposés à Grégoire : » Je ne sais 
s pas, dit-il. si la Providence, duu» ses décrets, prépare par Saint-Dommgue, l'adoucisse- 
» ment du sort de la portion la i lus mniheureuxe de l'espèce humaine. Il est impossible 
. de ne pas dire que la population de cette île commence à se civiliser; elle a donné sur 
1 les corsaires et les pirates qui infestent les meis, des exemples qui n'ont pas toujours 

» été suivis » M. Laine était du conseil privé tenu en janvier 1821, dont j'ai parlé au 

i:liapitre précédent; il avait contribué aux résûintious modérées qui y furent prises, et 
par la suite, il se montra encore favorable ai\ llaitieus, notamment après la révolutioii 
de 1830. 



|1821] CHAPITRE II. 67 

La liberté d'Haïti, Monsieur le Président, est pour eux 
(les négriers européens), un objet de jalousie ou même de 
fureur. La noyer dans des flots de sang, serait leur jouis- 
sance. Certes, je n'ai aucun droit de m'immiscer dans votre 
gouvernement; mais je me croirais coupable, si j'omettais 
de vous prémunir contre les pièges de toute espèce. Qui 
sait si des émissaires astucieux, consommés dans l'art des 
intrigues, des fourberies, ne se glisseront pas dans vos rangs 
pour capter votre confiance? La politique qui, en théorie, 
est une branche de la morale, en est toujours presque l'in- 
verse dans la pratique des temps modernes. Elle est rem- 
placée par un espionnage plus avilisant encore pour ceux 
qui le soudoyent que pour ceux qui l'exercent, et par des 
manèges tortueux qui décèlent l'incapacité. Tels n'étaient 
])as ces grands hommes d'État, Suger, Sully, ïurgot, Ma- 
lesherbes Ujie tentative qui, aux yeux des pervers, pro- 
met des résultats plus efficaces, sera de susciter des préveii- 
lions, d'allumer des haines entre les couleurs (entre les 
noirs et les mulâtres). Dévoiler cette trame, c'est la dé- 
truire. Les Haïtiens, quelles que soient les nuances de l'épi- 
dermcj, sentiront plus que jamais la nécessité d'étouffer tous 
les germes de division, de s'unir étroitement et de former 
ce faisceau indestructible dont un père mourant offrait 
l'emblème à sa famille. Si ces observations, Monsieur le 
Président, vous paraissent fastidieuses et superflues, vous 
les pardonnerez au motif qui les a dictées. » 

Voilà un langage digne de celui qui se sentait la mission 
d'évangéliser les hommes égaux à ceux de toutes les autres 
races, qui leur prêchait la morale du christianisme. Était-ce 
dans le même but que le"pape Pie VH envoya M. de Glor^ 
comme son vicaire apostolique à Haïti? La conduite tenue 
parcetévêque ne l'a pas prouvé; et elle aurait pu occasion- 



(îg ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. 

ner une renonciation à tous rapports avec la cour de 
Rome, si le gouvernement haïtien n'était pas pénétré de 
ses devoirs envers le peuple catholique qu'il dirigeait. Nous 
ignorons si le Président écrivit au Saint-Père au sujet du 
renvoi de ce prélat; mais nous savons que deux années 
après, son gouvernement entretint une correspondance 
avec la cour de Rome, dans l'intérêt de la religion catho- 
lique en Haïti : le moment viendra d'en parler. 

Celle de H. Grégoire avec Boyer fut marquée encore par 

l'expression d'autres sentimens d'attachement à la cause 

delà race noire et à celle d'Haïti en particulier. Le 20 août, 

il lui adressa une nouvelle lettre qui lui annonçait un envoi 

de livres dont il faisait cadeau à la République. « H vous 

» importe, disait-il au Président, d'avoir une bibliothèque 

» publique, une pour le gouvernement, une pour le lycée : 

.) votre sagesse statuera sur l'application des livres que je 

» vous envoie. » Il lui envoya aussi des écrits publiés en 

espagnol contre la traite des noirs. « Il serait bon de faire 

» connaître ces écrits à Santo-Domingo qui, nous dit-on, 

» projette ouproposemêmede se réunir à vous. Heureuses 

» les révolutions et les réunions qui s'opèrent sans effusion 

). de sang! Il importe de préparer cette réunion, de telle 

.) sorte qu'elle soit de part et d'autre. désirable, honorable 

)) et profitable. » 

Et après avoir indiqué à Boyer les moyens d'aider les 
philanthropes européens à l'abolition de la traite, s'il pou- 
vait se procurer des renseignemens certains dans les iles 
de l'archipel où ce trafic était établi; après lui avoir recom- 
mandé une lettre que lui adressaient des Grecs qui habi- 
taient Paris et qui faisaient un appel aux Haïtiens, pour 
voler au secours de leurs compatriotes insurgés contre la 
Turquie, Grégoire lui rappelait que, précédemment, il lui 



[i8!21] CHAPITRE H. 69 

avait envoyé des observations sur la réception des bulles, 
brefs et rescrits de Rome, ainsi que cela se pratiquait dans 
l'ancienne colonie ^ . Cette partie de sa lettre faisait allu- 
sion à la mission de M. de Glory, et il ajouta : 

« L'or étant le plus précieux des métaux, est par là même 
» le plus exposé aux tentatives des falsificateurs. La reli- 
» gion étant ce qu'il y a de plus sacré, de plus cher, de 
» plus important pour l'homme, est par la même raison 
n exposée aux spéculations des ja/iarz's/e/is^ qui s'en servent 
» pour parvenir à leurs fins. En Europe, trop souvent la « 
') politique voulut , sous un voile prétendu religieux , 
» cacher les trames du despotisme et fit un abus sacrilège " 
» de ce que la bonté divine accorda à la race humaine pour 
n son bonheur en ce monde et en l'autre. Fasse le ciel 
» qu'un jour Haïti ait un clergé respectable élu ou du moins 
» admis par la confiance des fidèles et de l'autorité publi- 
» que, et qui, institué d'une manière canonique et surtout 
» d'après les règles de la sainte antiquité, procure à cette 
» vaste contrée tous les moyens d'y propager, d'y maintenir 
» dans toute la pureté les principes et les maximes de l'Église 
» catholique! L'exemple est le plus éloquent des prédica- 
» leurs; l'exemple doitentout concorder avecles discours sur 
» la morale évangélique. Malheuràceuxqui, stimulésparl'a- 
» vidité des richesses, des honneurs, chercheraient autre 
)) chose que le salutdes âmes ! Quand il s'agit d'Haïti, la ten- 
» dresse m'entraîne... J'étendrais mesobservationssurd'au- 
» très objets, si je ne craignais. Monsieur le Président, d'en- 
» trerenquelquesdétailssiif les ;)iè^esqu'on pourrait tendre, 
» sur les trames qui peut-être s'ourdissent, etc., etc. » 

1 A ce sujet, Grégoire liii indiqua même la page 588 du 1er volume de la Description 
de Saint-Domingue, par Moreau de Saint-Méry, où il est fait mention du refus fait par 
Louis XV de permettre l'enregistrement d'un bref de Benoit XIV, relatif à des affaires 
religieuses dans les colonies, rendu en 1745, et que des prêtres voulaient exécuter au Cap. 



70 ÉTUDES SUR" l'histoire d'hAÏTI. 

Comme on peut le voir, la sollicitude de Grégoire pour 
Haïli ne se bornait pas à adresser à son chef des conseils 
utiles pour se tenir en garde contre les pièges que la poli- 
tique du gouvernement français lui tendait sous le voile de 
la religion, mais à se prémunir aussi contre les empiéte- 
mens de la cour de Rome dont la condescendance envers 
« le Fils aîné de l'Église » avait motivé la mission de M. de 
Glory. Ce qu'il lui disait à l'égard des bulles, etc., émanés 
du chef de la catholicité, n'était que ce qui se pratiquait 
dans l'ancienne colonie en vertu des ordres des rois de 
France, que ce qui avait toujours eu lieu depuis des siècles 
en France même; et il est clair que le gouvernement haïtien 
avait le même droit, de soumettre de tels actes à son exa- 
men et son approbation préalables : le résultat de la con- 
duite de l'évêque vicaire apostolique venait d'ailleurs de le 
prouver ' . 

Des personnes dont la disposition à se soumettre au joug 
papal revêt le caractère de l'orthodoxie, pourront blâmer 
les insinuations de Grégoire relativement à une sorte de 
constitution civile du clergé en Haïti, comme il en a été en 
France, en 1792. Mais, sans prétendre nous établir juge en 
cette matière épineuse et délicate, nous ferons seulement 
remarquer qu'elles étaient toutes naturelles de la part de 
l'auteur du livre sur les Libertés de l'Église gallicane, et 
qu'il se montra en cela conséquent à ses convictions. Tou- 
jours est-il que ses sentimens religieux et catholiques se 
manifestent dans sa lettre, et qu'aux yeux d'un Haïtien, il 
était plus digne d'être évèque que le prêtre-colon qui ac- 



1 A la page '66 du 7^ volume de ott ouvrage, nous avons cité une loi dn I 8 mars 1S07, 
rendue par H. Christophe et son conseil d'État, où il était dit: » (pi'aucuD acte du Pape 
» ou de ses délég'iés ne pouvait avoir son effet sans le consentement préalable du généra- 
» lassime. » Christophe eut raison, et le Président d'Haïti devait exercer le môme droit. 



|I8!21| CHAPITRE 11. 7i 

cepta la mitre pour venir remplira Haïti la mission politique 
où il a échoué. 

En envoyant en cadeau des livres achetés à ses frais 
pour commencer l'établissement d'une bibliothèque, Gré- 
goire prouvait encore qu'il ne donnait pas des conseils sté- 
riles à ce sujet; et l'on va voir à quel point il poussait sa 
délicatesse. En même temps qu'il avait conçu l'idée de cet 
envoi, Boyer avait eu une pensée analogue : c'était de lui 
faire un don au nom de la nation. Le Président lui fit expé- 
dier par uni navire français, une quantité de café de choix 
qui n'était pas moindre de âS mille livres, en lui écrivant 
qu'il le priait d'accepter cette denrée pour son usage, pré- 
sumant qu'il aimerait à boire du café cultivé et récolté par 
les mains d'hommes libres, reconnaissans envers lui qui 
avait tant aidé à leur émancipation civile etpolitique. Mais, 
le 24 août, quatre jours après sa précédente lettre, Grégoire 
lui écrivit celle qui suit : 

« Monsieur le Président, — Sans doute, vous avez pensé que, 
vieillard et homme de cabinet, l'usage du café entrait dans le ré- 
gime le plus convenable à mon âge et à mes travaux : l'envoi que 
vous me faites est inspiré par une bienveillance délicate. Je suis 
tenté I ° de donner à cet acte la plus grande pubhcité, afin de fournir 
aux courtisans, aux colons possesseurs d'esclaves, aux négriers, etc., 
un nouveau prétexte pour élever sur celte annonce un nouvel 
échafïaudage de calomnies et d'injures, ou du moins pour accuser 
de sens^ialité un des hommes les plus restreints dans ses goûts dié- 
tétiques; 2° je suis tenté de ne pas vous remercier, afm que l'ingra- 
titude apparente ajoute au mérite du présent. D'ailleurs, chez moi, 
l'émotion du cœur émousse l'esprit ; les expressions m'échappent 
quand il s'agit de remercîmens. Dans toute ma vie, j'ai soigneuse- 
ment écarté ce qui pouvait me constituer dans le cas d'en faire. On 
a quelquefois taxé de fierté déplacée, cette conduite qui, cependant, 
n'est qu'une suite de mon amour pour l'indépendance. 



72 ÉTUDES SLR L HISTOIRE D HAÏTI. 

M Vollaireaccepla lin présent de gibier de la partdeM. d'Aranda. 
Cette citation est un peu profane : les suivantes ne le sont pas. 

» Venance Fortunat et Sainte-Radegonde s'envoyaient des îleurs 
et des fruits. Je me rappelle la lettre par laquelle un illustre Père 
de rÉglise, Saint-Ambroise, remerciait quelqu'un de lui avoir en- 
voyé des truffes. 

)) Je croirais vous otTenser^ Monsieur le Président^ si je refusais 
un envoi que vous avez entouré des formes les plus aimables, et je 
me reproche une longue indécision qui, depuis longtemps, le re- 
tient au Havre et empêche son arrivée ici. Comme Saint-Ambroise, 
j'aurai soin que T envoi soit justifié par l'emploi; mais avant de ter- 
miner cette lettre, permettez-moi de rappeler ce que sans cesse j'ai 
eu soin d'inculquer à Haïti et ailleurs. 

» Indépendant du côté de la fortune, indépendant par mes prin- 
cipes, j'ai resserré d'ailleurs tous mes besoins dans le cercle le plus 
étroit. 11 en est un cependant qui doit toujours stimuler une âme 
chrétienne et qui me poursuivra jusqu'au tombeau : c'est de trou- 
ver des occasions pour faire du bien aux hommes, quelles que 
soient leurs dispositions à mon égard. Les Haïtiens ont sur mon 
cœur des droits inaltérables. Comme moi, à l'école de l'adversité, 
ils ont bravé ses rigueurs. Au miheu des tourmentes, leur carac • 
tère a pris une trempe énergique et qui assure la jouissance d'une 
liberté d'autant plus chère, qu'elle est leur conquête ; et récemment 
encore, vous y avez puissamment contribué. 

» Agréez et partagez avec eux, Monsieur le Président, mes sen- 
timens d'estime et de tendre amitié. 

Signé : Grégoire, ancien évêque de Blois. 

Grégoire avait hésité, en effet, à accepter ce présent, ou 
plutôt il ne le refusa pas, ainsi qu'il l'a dit au Président. 
Mais sait-on l'usage qu'il en fit? Il chargea le négociant du 
Havre, à qui ce café avait été consigné, de lui en envoyer 
deux livres, de vendre le reste et de garder le produit de 
cette vente à ses ordres. H invita à cliner quelques person- 
nes qui partageaient ses sentimens envers la race noire, 
afin de leur offrir le plaisir de goûter avec lui du café ré 



[1821] CRAPITRE II. 73 

colté par les Haïtiens. Et quant à la somme retenue par le 
négociant, il l'employa en! partie à la publication de quel- 
ques ouvrages qu'il réçligea sur la morale religieuse, ex- 
pressément pour Haïti où il les expédia; l'insurrection delà 
Grèce, que toute l'Europe assistait alors, profita de l'autre 
partie de cette somme, quelque minime qu'elle fût. 

Voilà le vrai chrétien, le vrai prêtre qui disait à Boyer 
que « l'exemple doit en tout concorder avec les discours 
» sur la morale évangélique; » le vrai philanthrope, ami 
de tous les hommes, quelle que soit leur couleur ou leur 
contrée ! , 

La lettre qu'il transmit au Président, de la part des Grecs 
résidant à Paris, était signée par quatre d'entre eux : A. Co- 
ray, un savant illustre, A. Vogoridij, C. Polychroniades et 
Ch. Clonares. Elle était éloquemment écrite, car ces hommes 
éprouvaient un vif désir de voir triompher leurs compa- 
triotes soulevés contre l'oppression barbare des Turcs; 
et de même qu'ils faisaient tout en Europe pour inspirer 
de l'intérêt en faveur de cette sainte cause, de même ils 
employèrent un langage propre à exciter celui des citoyens 
d'Haïti et de leur chef, en comparant le sort des Grecs 
vaincus depuis trois siècles, au sort des Africains et de 
leurs descendans, qui avaient gémi pendant une aussi 
longue période sous l'oppression du régime colonial. Ils 
concluaient à demander à Boyer 30 mille fusils et des 
moyens pécuniaires, soit à titre de don ou de prêt, et à le 
convier d'envoyer un bataillon des troupes haïtiennes, en 
désignant l'île d'Hydra comme le port sur lequel ces secours 
pourraient être dirigés. 

Certes, Boyer n'était pas insensible aux malheurs éprou- 
vés par les Grecs, ni indifférent au succès que tous les 
cœurs G:énéreux leur désiraient dans leur lutte commencée 



74 ÉTUDES sun l'histoire d'haïti. 

contre leurs oppresseurs dans celle même année, et plus 
d'iin Haïtien éprouvait ce sentiment de sympathie. 3Iais le 
Président d'Haïti avait des devoirs à remplir envers son pays 
d'abord, avant de songer à secourir un peuple en insur- 
rection, placé à plus de 2500 lieues : la raison d'État de- 
vait prépondérer sur l'enthousiasme. Etait-ce moins d'une 
année après la réunion du Nord, au moment où tout 
marchait vers celle de TEst, qu'il aurait envoyé des troupes 
haïtiennes en Grèce pour combattre contre les Turcs? Et 
où trouver la flotte qu'il eût fallu avoir pour les y trans- 
porter? Et les dépenses qu'aurait occasionnées une telle 
expédition, si elle avait pu se faire? Le Président aurait 
démuni les arsenaux du pays , pour envoyer aux Grecs 
les 50 mille fusils que demandaient ceux résidant à Paris, 
— le trésor public, des fonds recueillis dans le Nord après 
la mort de Christophe ? 

Nous aurions vraiment tort de produire, à ce sujet, 
d'autres considérations politiques, afin de réfuter les paroles 
insensées qui ont été proférées ou écrites en forme de re- 
proches contre Boyer, à propos de l'appel qui lui fut adressé 
par les quatre Grecs de Paris au nom de leur propre pays ; 
car il y a de ces idées qui se réfutent d'elles-mêmes. Pétion 
avait pu secourir les réfugiés de la Côte-Ferme^ parce qu'il 
s'agissait surtout de faciliter l'émancipation, promise so- 
lennellement, de milliers d'hommes de notre race qui 
étaient courbés sous le joug de l'esclavage. Mais si Bolivar 
avait rempli sa promesse en proclamant leur liberté, n'é- 
taient-ils pas restés esclaves? Et que faisait le Libérateur 
dans cette même année, à l'égard de la généreuse Répu- 
blique qui lui ouvrit ses arsenaux et ses trésors, où lui et 
ses nombreux compatriotes trouvèrent une si franche hos- 
pitalité? Ne cédait-il pas aux exigences des Américains du 



[1821] CHAPITRE II. 75 

Nord, pour écarter Emti de son Congrès de Panama où il '^^^ 
prétendait constituer une amphictyonie des États indépen- ""n^^-"*^^^ 
dans de l'Amérique? Les préjugés de couleur et de race r 
qui régnaient alors parmi les représentans de ces Étals, Z'^''^''-*^^ 
n'auraient-ils pas surgi en Grèce à l'apparition des Haïtiens 
qui s'y seraient rendus?. . . 

Pénétré de ses devoirs envers son pays, Boyer répondit à 
la lettre qu'il reçut des quatre Grecs. Il leur dit franchement 
([u'il ne pouvait, quant à présent, satisfaire à leurs désirs 
et leur demande de secours, vu la situation où il se trou- 
vait, mais qu'il le ferait aussitôt que les circonstances le lui 
permettraient. Il entendait par là des secours en argent; 
mais il est évident qu'il ne faisait en cela cju'une réponse 
honnête pour ne pas donner lieu à croire qu'il était 
peu sympathique à cette cause; car il dut prévoir cjne la 
prochaine incorporation de l'Est à la République allait occa- 
sionner d'énormes dépenses. C'est ce qu'il dit même dans 
sa lettre en réponse à celles de Grégoire; et il remercia 
celui-ci de l'envoi des livres et des conseils qu'il lui avait 
donnés sUr différens sujets, notamment sur la religion 
catholique qu'il voudrait maintenir clans toute sa pureté. , 



Le 18 juillet, le Président d'Haïti avait publié un ordre 
du jour pour annoncer que la délivrance de toutes conces- 
sions de terrains, à titre de don national, était provisoire- 
ment suspendue, afin de mettre les nombreux concession- 
naires antérieurs en mesure de fixer leurs abornemens, et 
le gouvernement à même de savoir où il y aurait encore des 
portions disponibles, surtout dans les départemens de 
l'Artiboniteet du Nord. Cet acte recommanda aux officiers 
militaires exerçant la police des campagnes de veillera la 



/6 ÉTiDEs SIR l'histoire d'haïti. 

mise en valeur, par la culture, des concessions déjà déli- 
vrées, pour augmenter les produits du sol destinés à la con- 
sommation intérieure et à l'exportation à l'étranger par le 
commerce. Ainsi, ces deux branches de la prospérité pu- 
blique, agriculture et commerce, étaient toujours l'objet de 
la constante sollicitude du chef de l'État; et bien souvent il 
revint sur ses prescriptions à cet égard. 

La session législative avait été prorogée au V août : ce 
ne fut, cependant, que le 9 que put avoir lieu l'ouverture 
des travaux de la Chambre des communes. Dans son dis- 
cours, Boyer déclara que les troubles politiques ayant em- 
pêché la nomination de ceux des communes de l' Artibonite 
et du Nord, à l'époque prescrite par la constitution, il avait 
d'abord pensé à l'ajourner en 1822 où la première légis- 
lature verrait arriver le terme de son mandat; mais qu'il 
venait de se raviser, en invitant ces communes à élire leurs 
représentans pour cette présente session. Il félicita le pays 
de la fin de la guerre civile, du calme survenu depuis les 
dernières agitations, de la situation prospère de ses finances, 
du zèle des fonctionnaires publics à remplir leurs devoirs, 
du dévouement de l'armée, toutes choses qui garantissaient 
la sécurité et l'avenir de la patrie, dont la liberté et l'indé- 
pendance seraient défendues jusqu'à extinction, s'il était 
besoin. Il recommanda à la Chambre des communes de 
porter toute son attention sur le projet .du code civil qu'il 
lui avait soumis dans la session de 1820. 

Par l'organe de son président Lafargue, l'un des repré- 
sentans des Cayes, la Chambre répondit d'une manière ana- 
logue à ce discours, et une accolade nationale donnée par 
lui au Président d'Haïti, fut l'expression la plus évidente 
des félicitations qu'il reçut, pour sa conduite, à l'occasion 
de la réunion du Nord et dans les événemens de la présente 



|182J] CHAPITRE 11. 77 

année '. Dans la séance du lendemain, la Chambre décida, 
avec raison, qu'elle ne poursuivrait ses travaux qu'à l'ar- 
rivée, dans son sein, des représentans de l'Artibonite et du 
Nord. Le 5 septembre, elle se constitua en majorité par 
l'admission des 27 élus qui, réunis aux 29 de l'Ouest et du 
Sud, formaient la représentation nationale à 56 membres. 

Le Président lui soumit le projet du 5" livre du code 
civil; et reprenant les précédens projets proposés en 1820, 
elle examina et vota successivement ces parties du code 
jusqu'aux dispositions du conseil judiciaire inclusivement. 
Mais, dès le 7 septembre, quatre jours après sa constitution 
en majorité et avant le vote d'aucune loi^ elle arrêta qu'un 
projet « d'adresse au peuple » lui serait présenté par un 
comité, pour inviter les citoyens à suivre rigoureusement 
le vœu de la constitution dans les prochaines élections 
de février 1822, relatives à leurs représentans. Cette préoc- 
cupation est remarquable. 

Dans la séance du 24, un message du Président d'Haïti, 
transmit une liste de 15 candidats; le 25, un autre message 
accompagna une nouvelle liste de 15 candidats, parmi les- 
quels la Chambre élut, chacun de ces jours, cinq sénateurs, 
en procédant comme elle avait fait en 1817. Boyer, de 
même que Pétion, avait groupé ces candidats par fractions 
de trois. Le Sénat, qui avait déjà 14 membres, se trouva 
ainsi au complet^ . 



1 Ce baiser échangé entre les deux présidens tenait aussi aux usages entre francs- 
maçons. Boyer étant le Grand-Protecteur de l'Ordre maçonnique en Haïti, le président 
de la Chambre étant presque toujours franc-maçon comme lui, on agissait ainsi dans le but 
de rappeler ces relations fraternelles qui étaient propres a entretenir l'harmonie entre les 
deux pouvoirs. 

2 On remarquera encore cette particularité, par rapporta ce qui eut lieu en '1839. Les 
sénateurs élus en 1821 furent Sannon Iloche. Stanislas Latorti e, Golard, Filliàtre et Ma- 
nigat, citoyens de l'Artibonite et du Nord; — Lerebours, Gayot, Linard, Bazelais et 
J. Thézan, de l'Ouest. Cependant, Manigat et Bazelais habitaient le Sud en ce temps-là. 



78 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. 

Cinq lois seulement, indéjDendamment des titres du 
code civil, furent votées dans cette session : 1° sur la divi- 
sion du territoire des quatre départemens en arrondisse- 
inens et communes, et fixant la résidence des autorités ci- 
viles et militaires; 2° déterminant la distance des communes 
à la capitale, afin de pouvoir régler surtout les indemnités de 
voyage accordées aux représentans pour s'y rendre; o^ ac- 
cordant un délai de 5 années aux personnes qui avaient 
souffert de l'incendie du 15 août 1820, au Port-au-Prince, 
pour se libérer envers leurs créanciers; i° additionnelle à 
celle des douanes pour fixer le tonnage des navires étran- 
gers; 5° enfin, sur les patentes à prendre en 1822. La 
Chambre déchargea le secrétaire d'Etat des finances de la 
responsabilité de ses comptes rendus pour Tannée 1820 '; 
et elle termina ses travaux, le 16 novembre, par le vote et 
la signature de son adresse au peuple. Il est à remarquer 
qu'elle s'était abstenue d'un pareil acte en 1818, 1819 
et 1820. La forme et le ton de cette nouvelle adresse étaient 
bien différens de ceux que nous avons signalés dans l'a- 
dresse de 1817. La Chambre disait au peuple : 

« L'inappréciable harmonie qui règne entre le Sénat, la 
I» Chambre des représentans et le Président d'Haïti, esl 
I) le garant du bonheur dont vous jouissez sous la prolec- 
» tion éclairée du gouvernement que vous avez créé. . . 

» Vos représentans ont été à ])ortée d'apprécier /e choix 
I) judicieux du Sénat qui a investi le président Boyer de la 
» première magistrature de la République. Son expé- 
» rience, sa sagesse et son entière coopération avec le pou- 



1 Dans l'amiée 1820, les f^t'CiVc'A- avaient inoiluit 2,21 3, iiO gourdes, et les dépriises 
s'iMevèreut à 1,809,228 gourdes. On exporta du pays 25,200,000 livres de café. 34.'>,00U 
livres (le coton, 435,000 livres de cacao, 413,000 livrrs d.' sucre, 1,870,000 livres de ea'u- 
pèclie. 



|1821] CHAPITRE II. 79 

» voir législatif, donnent à vos représentans la flatteuse 
)) espérance de voir les affaires publiques se perfectionner 
» de plus en plus, et la gloire de la nation s'établir invaria- 
» blement. Vos représentans éprouvent une satisfaction bien 
» agréable en trouvant l'occasion de rendre ici un hom- 
)) mage solennel et éclatant au rare mérite du premier ma- 
') gistrat de la République, si digne de votre amour '' . . . » 

L'adresse se termina en recommandant aux citoyens « de 
') donner, dans les prochaines élections, des représentans 
» mus par le patriotisme le plus éclairé, dirigés par la sa- 
n yesse, et possédant les lumières indispensables à des lé- 
M gislateurs. » 

Dans la séance du 24 septembre, et d'après le n** ^ du 
Bulleti?i des lois de cette année : « Le représentant Pierre 
»> André a lu un discours que la Chambre se propose d'exa- 
» miner à huis clos, avant de prendre une détermination. » 
Et dans celle du 26, on lit encore : « Le représentant Sain t- 
t( Martin a lu un discours faisant suite à celui du représen- 
« tant Pierre André, lesquels deux discours portant des ré- 
« flexions sur le commerce, la Chambre a arrêté qu'ils se- 
it ront adressés au Président d'Haïti. » Le 8 octobre, un 
message du Président en accusa réception. Le Bulletin des 
lois ne dit pas son contenu. 

La Chambre les avait donc pris en considération^ et par 
le seul fait du renvoi de ces deux discours au pouvoir exécu- 
tif, elle lui témoigna le désir qu'il portât toute son atten- 



i c'est en 182;1 que fut placé, dans la salle des séances du Sénat, le grand tableau allé- 
gorique qui fut peint en France et envoyé par Barincou, et qui représentait la République 
d'Haïti au milieu des quatre parties du monde, etc. Ce tableau glorifiait l'élection de 
Boyer à la présidence, de même que la Gliarabre approuvait ce choix du Sénat dans ce 
passage de son adresse; et son buste, très-ressemblani, figurait sur cette toile. Mais, eu 
1 843, le buste fot *rtd/(/f oîJiré ; il est vrai que Président d'Haïti, Sénat et Chambre des 
communes avaient été emportés par la tempête qui éclata dans cette auuée. 



80 ÉTUDES SLR l'hiSTOIRE d'puTI. 

lion, et sur l' objet dont ils traitaient, et sur les vues des deux 
orateurs, le premier étant l'un des représentans du Port- 
au-Prince, le second, un de ceux du Cap-Haïtien. 

Nous ne possédons plus le discours de Pierre André, qui 
fut imprimé à cette époque, et nous ne pouvons en parler 
que d'après nos souvenirs; mais nous avons sous les yeux 
celui de Saint-Martin qui fut publié sur le n» 25 de la Con- 
corde, du 14- octobre 1821 : ce dernier servira à expliquer 
l'autre auquel il faisait suite, selon l'expression du Bulle- 
tin des lois. Il est important d'y donner quelque attention; 
car, s'ils ne furent pas la cause du grave événement survenu 
dans la session de 1822, ils y contribuèrent pour quelque 
chose, surtout en ce qui concerne ces deux représentans. 

Si nos souvenirs sont exacts, le discours de Pierre André 
était basé sur cette idée : — « que l'Etat, la République 
» s'appuyait sur trois colonnes : V agriculture, le commerce 
» et l'armée; que, de même que les Haïtiens seuls pouvaient 
» être militaires et propriétaires-agriculteurs, de même ils 
» devaient être en possession du commerce du pays, pour 
1) mieux supporter les charges qui leur incombaient comme 
I) citoyens. » Suivant cette idée, la conclusion naturelle 
qui en découlait, c'est que les étrangers n'étaient nullement 
intéressés à la prospérité d'Haïti, où ils faisaient cependant 
de grosses fortunes au détriment de ses enfans. 

Dans son discours, Saint-Martin eut un enthousiasme 
lyrique pour celui de son collègue; il comparait « l'énergie 
» républicaine qui animait la Chambre à une batterie élec- 
» trique constamment chargée, et il était certain, disait-il, 
» que l'étincelle du patriotisme, partant dans cette en- 
.. ceinte, devait produire la commotion la plus spontanée. 
» Levons-nous ! mes estimables collaborateurs, pour ren- 
» dro hommaee aux talens et au civismede riionorable ora- 



[1821] CHAPITRE II. 81 

» leur qui, dans votre dernière séance, a judicieusement et 
» mathématiquement prouvé que V existence des agents de 
n commerce étrangers, sous le rapport de spéculation com- 
» merciale^ nous menaçait d'une ruine etd'ime décadence 
n iiîévitables ! » 

Ce préambule suffirait pour faire connaître le précédent 
discours; mais la Chambre les ayant recommandés tous 
deux au pouvoir exécutif, étant devenue l'organe de ses 
deux membres auprès de lui et de la nation qu'elle repré- 
sentait, il est convenable de poursuivre : 

« Je ne reviendrai pas, continua Saint-Martin, sur tous 
les principes et les conséquences qui ont été démontrées et 
qui n'ont point échappé à vos méditations; nous en éprou- 
vons trop le funeste effet pour n'avoir pas été obligés d'en 
gémir en silence. Quel est celui de nous qui, depuis notre 
existence politique, n'a point remarqué avec une doulou- 
reuse émotion, que notre soumission et notre dépendance 
étaient absolues dans le système du commerce? Quel est ce- 
lui de nous qui, chérissant sa patrie, ne s'est point senti 
cruellement offensé, lorsqu'il a vu qu'une de ses principales 
branches de prospérité ne sert qu'à enrichir et à nourrir l'or- 
gueil de ceux qui n'ont jamais eu le mérite de nous appré- 
cier? Aurions-nous brisé nos chaînes, déchiré le voile qui 
obscurcissait les idées philosophiques et libérales? Aurions- 
nous démontré à tous les peuples de l'univers qu'Haïti est 
invulnérable par sa situation sur le globe et les vertus hé- 
roïques de ses habitans? Aurions-nous offert au monde 
étonné l'exemple d'une détermination qui a pour base — 
indépendance ou la mort, — pour nous courber honteuse- 
ment sous la puissance de ceux que nous avons repoussés et 
vaincus? Non, et à jamais, non ! Soyons vraiment indépen- 
dans chez nous; mettons le complément à nos œuvres si 

T. IX. (j 



^^ ÉTUDES SLR l'hISTOIRE d'haÏTI, 

nous voulons être dignes de nous, dignes de là patrie qui 
fious donna le jour et que nous avons illustrée, .dignes enfirï 
des peuples libres et indépendans de la terre ! 

» Aux Haïtiens seuls est réservée la défense de la patrie! 
aux Haïtiens seuls appartiennent sa gloire et ses jjérils! En 
résulterait-il donc, qu'après avoir vaincu et chassé l'enne- 
mi de leur territoire, que des trafiquans d'outre-mer, à leur 
détriment, viendraient leur disputer le fruit de leurs tra- 
vaux, fruit qu'ils ont gagné au prix de leur sang? Aux 
Haïtiens seuls doit appartenir /« ?-o.se.... Hélas! ils n'en ont 
que les épines. 

» Si nous établissons une comparaison entre les consi- 
gnataii^es étrangers et les hommes qui nous ont si longtemps 
opprimés, nous verrons que ces derniers, dans le plus grand 
nombre, recueillaient des richesses immenses par le produit 
de notre sol, et qu'aujourd'hui tout sert à la prospérité des 
usurpateurs trafiquans, et nos ressources et le concours des 
commerçans de pays étrangers , lorsque des expéditions du 
dehors laissent des pertes, elles ne donnent pas moins de 
grands bénéfices aux consignataires par le prélèvement de 
leurs commissions. Il en résulte donc que, ne pouvant nous 
maîtriser de front, on nous soumet encore à un joug qu'il 
est malheureux de devoir appeler : le système colonial de 
commerce. Ce système odieux ne s'est établi qu'à la faveur 
de circonstances impérieuses, et la roue des événemens 
doit le faire disparaUre devant l'éclat dont brille en ce mo- 
ment l'étoile d'Haïti ! 

» Répétons avec l'orateur patriote qui a levé l'étendard 
de l'indépendance commerciale dans la République , que 
nous devons prouver aux peuples des deux hémisphères, qui 
viennent nous visiter dans des vues d'échange de marchan- 
dises et des produits de l'industrie, que la cirilisation a fait 



[1821] ' CHAPITRE II. 83 

parmi nous dés progrès rapides et sufprenans ; qu'une ùr- 
bàhilé plus frariclie que celle qu'on remarque ailleurs as- 
sure à r étranger commerçant tous les droits et tous les 
égards qu'on doit trouver dans la société. Que la puissance 
de notre gouvernement protège et fasse respecter ses inté- 
rêts, et il né pourra alors qu'admirer riôtre sage organisa- 
tion. Nous aurons fait, dans cette hypothèse, le dernier pas 
vers le but que nous désirons atteindre, — celui d'inspirer 
à toutes les nations des sentimens d'amitié et de considéra- 
tion pour nous. 

» Nos relations au dehors deviendront pte utiles et plus 
honoralVles, et ces mêmes relations nous unissant aux peu- 
ples étrangers par te seul lien que nos institutions autorisent, 
nous feront connaître, sous le rapport politique, par les 
plus heureux effets. 

» La prudence et les lumières du chef qui nous dirige, 
détermineront les qualités que doit avoir F Haïtien qui gérera 
les intéî'êts qui lui seront confiés', cette garantie pour T étran- 
ger, et les obligations sacrées que ce nouveau mandataire 
aura à remplir, revêtiront, sans doute, les nationaux de la 
confiance qu'ils méritent. 

» J'appelle donc, citoyens législateurs, toute votre at- 
tion sur cette grande question qui est d'un intérêt majeur 
pour l'existence et la prospérité de la patrie; et, d'après les 
puissantes considérations qui vous ont été déjà soumises, 
je me résume en appuyant la proposition déjà faite, de sou- 
mettre nos vues sur cet objet au pouvoir exécutif, pour 
qu'il puisse les méditer dans sa profonde sagesse. Et de 
plus, je demande que l'impression du discours de notre col- 
lègue Pierre André soit ordonnée. 

» Honorés par les fonctions que nous remplissons, diri- 
gés par un chef imwîorfe/, et aidés dans nos travaux par le 



84 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

premier corps de l'État (le Sénat), nous avons, pardesefforts 
constans, à assurer la félicité publique; et, lorsque nous 
rentrerons dans nos foyers, rien ne doit flatter davantage 
nos sentimens d'amour pour la patrie que le témoignage 
d'intérêt que nous recevrons de nos concitoyens. » 

Il n'y avait, ce nous semble, nulle équivoque dans les 
vues manifestées par ces discours, et que la Chambre adopta : 
c'est que les étrangers devaient être exclus du commerce de 
consignation dans le pays, comme ils Tétaient du droit de 
cité et de propriété ; aux Haïtiens seuls devait être réservée 
la gestion des intérêts des commettans ou spéculateurs des 
autres pays, qui envoient des marchandises en Haïti pour 
être vendues et avoir ses denrées en échange; le chef de 
l'État déterminerait les qualités qui rendraient les ci- 
toyens aptes à exercer une telle gestion, ce qui serait une 
garantie pour le commerce étranger et ce qui inspirerait en 
leur faveur la confiance qu'ils méritent. 

En présence de telles vues, de tels désirs, que devenait 
donc l'art. 218 de la conslitution? Il disait : « La personne 
» des étrangers ainsi que leurs établi.ssemcns de commerce 
» sont placés sous la loyauté et la sauvegarde de la na- 
» tion, » — après que l'art. 26 des dispositions générales 
de celle de 1805 eût dit : « Les comptoirs et les marchan- 
» dises des étrangers seront sous la sauve garde et la ga- 
»> rantie de l'État, » et que le 25* eût assuré sûreté et pro- 
tection à leurs personnes. 

Par ces mots de comptoirs et â'établissemens, le fait de 
la résidence dans le pays, (Vétrangers admis à y exercer le 
commerce, était reconnu, consacré depuis le V jan- 
vier 180i; de son coté, durant quatorze années, H. Chris- 
loohe l'avait mainlenu. Seulement, la législation locale 
avait successivement réglementé à (luelles conditions les 



[1821] CHAPITRE II. 83 

élmngei's seraient at>siijeltis pour exercer le commerce de 
consignation, notamment par la loi clu Sénat en date du 
23 avril 1807, précédée du rapport rédigé par Daumec, qui 
blâma les décrets de Dessalines relatifs à la consignation des 
navires aux négocians haïtiens ou étrangers, dans les ports 
ouverts d'après le numéro de leurs patentes, et à leurs 
cliargemens obligés en sucre, café et coton. 

Ce rapport disait en outre : « Le commerçant étranger, 
» naguère avili, attend avec le sentiment de Timpatience 
» les lois que vous allez décréter sur le commerce... Sans 
» marine pour exporter ses denrées, Haïti jouit de V avantage 
n de voir arriver dans ses ports les hommes de tous les 
)) climats. . . Ceux qui sollicitent encore la loi sur les consi- 
)) gnations par numéro, renonceraient à leurs projets s'ils 
)) voulaientsedonner la \)eme deré fléchir &uv\asituatioîipoli- 
» tique d'Haïti et sur ses rapports commerciaux. Mais, dira- 
» t-on, les étrangers ne se consigneront point aua? naturels du 
» jjays, si la loi ne les y oblige pas^ils donneront toujours 
n la préférence à leurs compatriotes. Ce calcul est faux, il 
») est destitué de tout système raisonnable. Un négociant 
» haïtien qui tiendrait son rang dans le commerce et qui 
» s'y distinguerait par sa bonne foi et une réputation bien 
» acquise, forcera sans doute l'étranger à établir des re- 
» lations avec lui. Du reste, c'est ici une affaire de con- 
<| fiance: elle ne se commande ^3oint... » 

Et c'était après la consécration de tels principes, si équi- 
tables, si judicieux, c|ue le gouvernement de la République 
viendrait à formuler, en 1821, les aberrations consignées 
surtout dans le discours du représentant Saint-Martin? La 
situation politique d'Haïti était-elle différente alors qu'anté- 
rieurement? A l'égard « des qualités que devait avoir 
» rHaïtien qui gérerait les intérêts qui lui seraient confié'* 



86 ÉTUDES SLK LHISTOIHE DHAÏTI. 

» (par la consigna lion des navires et de leurs niarchan- 
» dises), qui seraient ime garantie pour l'étranger, par les 
)) obligations sacrées qu'il aurait à remplir, et qui le revê- 
» tiraient, scms doute, de la confiance qu'il méritait, » ce 
représentant, et la Chambre avec lui, voulaient plus encore 
que le règlement de Toussaint Louverture, du 8 mai 1801 ; 
il y était dit : 

« Tout armateur arrivant dans la colonie est obligé de 
1) consigner sa cargaison à un négociant domicilié. Nul 
») n'est admis à être consignataire, s'il n'est : 1" citoyen 
» français y 2° si, dans quelque circonstance, il a manqué 
1) àsesengagemens; 5° s'il n'a une fortune suffisante pour 
n établir une responsabilité, — sauf les exceptions à faire 
1) en faveur des négocians étrangers à qui le gouvernement 
» se réserve d'accorder le même droit, après avoir examiné 
» les services qu'ils auraient rendus à la colonie, leur bojine 
» foi, leur crédit et leur moralité. » 

Ainsi, l'on voit que Toussaint Louverture restait juge 
suprême de toutes les (juaUtés exigées d'un individu pour 
être consignataire j c[u'il fût Français ou étranger. Aussi 
disions-nous, à propos de son règlement, que : » Logique 
» en tout, son despotisme tenait dans ses mains tous les 
» individus de la colonie '. » 

3aint-Martin ayant dit que : « La prudence et les lu- 
» mières du chef qui nous dirige, — de ce chef immortel, — 
» détermineront les qualités , etc., » il est clair que sa pro- 
position, agréée par la Chambre des communes, tendait à 
revêtir Boyer, ou tout autre président, de la même omni- 
potence que celle exercée par Toussaint Louverture; car 
une loi à ce sujet eût vainement établi des conditions de ca- 

I Voyez les pagey 34i et 3io du 4« volume de cet ouvrage. 



[1821] CHAPITRE 11. 87 

pacité; parmi ces conditions il en est qui seraient restées 
toujours dans le domaine de V arbitraire du gouyernement ; 
de là des intrigues pour obtenir ses faveurs, un système de 
corruption y ÔlQ vénalité, etc., etc. 

Dans la narration des faits passés en 1 820, nous avons 
cité divers actes de Boyer tendant ^ assurer au « com- 
» merce national » les avantages que les lois lui garantis- 
saient, pour pouvoir lutter contre « le commerce étranger » 
établi dans la République, et notamment ses ordres à l'é- 
gard des encanteurs publics et ses instructions aux com- 
mandans d'arrondissemens et de places ^ . Mais nous avons 
parlé aussi du Mémoire que lui présentèrent les commer 
çans haïtiens du Port-au-Prince, à son retour du Sud après 
la pacification de la Grande- Anse, contenant des considé- 
rations étendues non-seulement sur le commerce, mais sur 
l'agriculture : mémoire publié dans l'Abeille haïtienne et 
dont la rédaction fut attribuée àMilscent^. A ce sujet, nous 
nous avons dit que l'esprit public, dans la capitale, subis- 
sait Vinfluence de quelques personnes qui semblaient créer 
une certaine opposition au Président. 

D'uii autre côté, la situation relativement prospère du 
pays après la réunion du Nord et la compression des ^%v- 
nières conspirations, la perspective de la prochaine incor- 
poration de la partie de l'Est, l'pxtensipn que prenait le 
commerce français en Haïti et l'établissement de plusieurs 
Français dans divers ports : tout concourait naturellement à 
exciter le désir de voir les natioriaux en possession de tous 
les avantages possibles et sous tous les rapports. Il n'est 
donc pas étonnant que la rivalité des intérêts entre eux et 



1 Voyez pages 421 et 423 du 8e volume de cet ouvrage. 

2 Voyez page 420 dndit Yolume. 



88 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

les étrangers, ocrasioniia cette sorte de jalousie qu'on voit 
percer dans le discours de Saint-Martin, en termes âpres ef 
sans déguisement, de même qu'on ne doit pas s'étonner 
que l'enceinte de la représentation nationale, dont le 
mandat allait expirer, devînt l'arène où ces aspirations 
pouvaient trouver de l'écho : les dernières paroles pro- 
noncées par ce représentant ne cachaient même pas « qu'en 
» rentrant tous dans leurs foyers, ils seraient flattés de re- 
» cevoir un témoignage d'intérêt de leurs concitoyens. » 
Le régime parlementaire le voulait ainsi. 

Il faut savoir aussi que pendant le séjour de Boyer au 
Cap-Haïtien, le 1 5 mai, les commerçans nationaux du Port- 
au-Prince organisaient un « cercle du commerce haïtien 
» ou société par actions » pour cette ville ; et que le 2-4^ à 
leur exemple, ceux du chef-lieu du Nord installaient une 
» chambre de commerce national du Cap-Haïtien. » L'une 
et l'autre association avaient pour membres, des citoyens 
honorablement connus dans le commerce et dans l'ordre 
civil et militaire; — au Port-au-Prince, Linard, président 
du cercle; Jean Élie, vice-président; J. Ardouin, Noël 
Piron et Savary, secrétaires; Gayot, S. Arrault, Preston, 
Jeanton, etc.''; — au Cap-Haïtien, le généralJacques Simon, 
président; le général A. Dupuy, vice-président; les citoyens 
Carvalho, Roubeaux, Charles Poux, Valentin Ricardo, 
Omer Maurice, etc. 

A l'égard de cette dernière, nous lisons ces lignes insé- 
rées dans la Concorde du 5 juin, no i : « Cette réunion, 
» dirigée par le patriotisme, a pour but d'établir des rela- 
» tions régulières entre lesdits négocians et les commer- 



1 Doyen du tribunal de cassation, Liiiaid fut élu sénateur le jourinème où le représen- 
tant Pierre André prononça son discours ; Gayot également. Noël Pirou devint doyeu du 
tribunal civil par l'élection de Gayot au sénatoriat. 



118^21] CHAPITRE II. 89 

») çans, leurs compatriotes, dans les divers ports de la Ré- 
» publique; enfin, de s'occuper essentiellement de tout 
» ce c|ui se rattache à cette principale branche de la pros- 
I) péri té publique. » 

Quant au cercle du Port-au-Prince, nous avons également 
sous les yeux ses statuts ou projet d'organisation de la 
<i société par actions, » qui lui fut présenté avec un rap- 
port par une commission tirée de son sein : le 14 juin, le 
cercle l'approuva et en ordonna l'impression. Dans le rap- 
port, il est dit que le chef de l'Etat avait donné aux com- 
merçans de cette ville des témoignages non équivoques de 
sa protection; que les membres du commerce national 
vivant isolément, leur but était de se réunir et d'établir des 
rapports avec ceux des autres ports de la République; que 
leur association par actions, réunissant leurs capitaux, ce 
serait un moyen d'assurer l'existence et la prospérité du 
commerce national, de lui donner dans le pays et à V étran- 
ger, la considération et l'éclat qu'une confiance illimitée 
accorde, etc. « La société par actions annonce aux nations 
» étrangères que le commerce haïtien travaille à acquérir 
» une telle consistance^ qu'il doit s'attendre, dans l'avenir, 
» à commander la considération et la confiance. Sans ces 
» mobiles jmissaîis, nous ne serons jamais rien dans la ba- 
» lance du commerce. « 

C'étaient là de judicieuses pensées, de légitimes aspi- 
rations; et le rapport démontrait la nécessité de donner 
une telle direction aux fonds de la société, que les opéra- 
tions commerciales pussent se faire désormais au comptant, 
afin de détruire !e système ruineux des crédits dont on 
abusait dans le pays. Il prévoyait qu'en admettant « tous 
» les citoyens d'Haïti » à former le capital indéterminé de 
la société, par actions de cent gourdes chacune, avec le 



90 ÉTUDES SUR LHISTOIUE DHAÏTl. 

temps il serait possible de fonder «une compagnie d'assii- 
1) rance » pour le cabotage et même pour les voyages au 
lunçj-cours que les spéculateurs feraient à l'étranger : une 
bourse pourrait s'établir plus tôt dans chaque port ouvert, 
et par la suite une «banque nationale » se fonderait éga- 
lement, et une « société d'agriculture » se formerait à 
l'instar de celle du commerce. Les art. 3 et 17 du projet 
disaient : 

« L'emploi des fonds de la société se fera sur place, 
» en achats de denrées du pays^ sur lesquelles seulemeril 
') il sera spéculé pour être réalisées en temps convenable 
» sur le marché. — La société prendra tout Taccroisse- 
» ment que le cercle jugera convenable par la suite. » 

Un régisseur, deux administrateurs des fonds, un ma- 
gasinier et un caissier étaient les agents de la société. Les 
autres dispositions étaient en rapport avec celles-là, pour 
la comptabilité, etc., etc. 

Enfin, le cercle disait : « Bien que le chef de l'État nous 
» ait donné des témoignages non équivoques de saprotec- 
» tion, il ne peut travailler à la prospérité du commerce 
» national qu'autant que celui-ci se rendra cligne de l'at- 
» tention du gouvernement, eî; nous ne pouvons le devenir 
» qu'en persévérant dans nos entreprises. » 

On ne pouvait ni penser ni parler mieux que ne faisait 
le cercle de commerce du Port-au-Prince, et l'on voit sa 
déclaration par l'article 5 de son acte d'organisation : 
— qu'il spéculerait seulement sur les denrées du pays, par 
achats et par ventes. Il était dans la loi, qui réservait aux 
seuls nationaux d'être « spéculateurs en denrées, » bien 
qu'elle laissât la faculté aux étrangers d'en acheter pour 
opérer leurs retours : ce qu'ils auraient pu continuer de 
faire avec le cercle lui-même. 



"^ 



[1821] CHAPITRE H. 91 

3Ialheiireiisemeiit , en dehors de cette association , se 
trouvaient des hommes dont les idées exagérées excitaient 
à dépasser le but cju'elle se proposait d'atteindre. Parmi 
eux, nous citerons Jean-Baptiste Déranger, esprit atrabi- 
laire, avons-nous déjà dit, qui avait pris le surnom de 
<< sauvage malfaisant » depuis la mission de D. Lavaysse; 
il ne rêvait c[uexpulsio}i des étrangers et disait que leurs 
navires devaient être tenus dans les rades ou ports, à dis- 
tance, pour décharger leurs cargaisons et recevoir ensuite 
les denrées du pays, afin de ne leur laisser aucune autre 
communication à l'intérieur. A côté de lui et dans le même l2rf~^->^ 
esprit, figurait Félix Darfour, nouveau débarqué depuis (}a.i^ju^^^ 
trois ans dont nous avons signalé déjà les excentricités^. ^ '-'-t-t^ 
Ces deux hommes passionnaient le débat que soulevait la 
question née de l'organisation à laquelle les commerçans 
nationaux voulaient parvenir, et les deux discours pronon- 
cés dans l'enceinte de la représentation nationale n'étaient 
propres qu'à agiter davantage l'esprit public. 

On conçoit facilement que les commerçans étrangers, 
consigna taires, se voyant menacés de la perte de leurs pa- 
tentes et de leur position dans le pays où ils faisaient des 
affaires fructueuses, durent être émus par toutes les paro- 
les prononcées contre eux, surtout celles qui avaient revêtu 
un caractère officiel etquiavaientporté la Chambre descom- 
raunes à recommander les vues de ses orateurs au pouvoir 
exécutif. Ils adressèrent aussi leurs doléances à ce pouvoir 



1 II 110 faut pas méconnaître que la conduite de l'évèque de Macri contribua à toutes 
ces idées exagérées et exclusives; que l'esprit du Nord, tenu constamment hostile aux 
Franrfds par Cliristoplie, por a son contingent dans cette circonstance. Alors parut en 
Haïti un mémoire des ci-devant colons de Saint-Domingue, présenté au roi et aux chambres 
de France, auquel Juste Chanlatte fît une réponse imprimée au Port -aa-Princé, le 20 no. 
vembre 1821. Les colons provoquaient une expédition à main armée contre les Haïtiens : 
de là encore l'idée d'exclusion radicale. 



92 ÉTLDIiS SLK LHISTOIIIE DHAÏTl. 

qui devenait en quelque sorte V arbitre de la solution dési- 
rée, ils le firent dans les termes les plus propres à le rendre 
gracieux à leur égard. Parmi ces étrangers, figuraient en 
premièrelignelessieursGoupil, Martelly,Duroure et autres 
Français, qui se croyaient plus spécialement menacés d'une 
déchéance , sinon d'une expulsion, d'après certains pas- 
sages du discours de Saint-Martin '. Il est probable qu'ils 
n'ignoraient pas la mission remplie au mois de mai précé- 
dent par M. Du])etit-Thouars, leur compatriote, sans en 
connaître absolument le but et le résultat : l'occasion dut 
leur paraître convenable pour en appeler aussi « à la pru- 
» dence et aux lumières du chef immortel » qui présidait 
aux destinées de la République. 

Il n'en fallait pas davantage pour porter Boyer à ne voir 
« qu'intrigues et manœuvres coupables » dans les asso- 
ciations formées par les commerçans nationaux, à raison 
des discours prononcés à la Chambre et de l'adresse de 
celle-ci qui se terminait, en recommandant aux citoyens 
de nommer à la prochaine législature, des représentans 
possédant des lumières. La vivacité de son caractère le fit 



1 Quelque temps après, il parut au Port-au-Prince iiiie petite brochure contenant une 
lettre de Martelly adressée an grand économiste J.-B. Say, et la réponse de ce savant, sur 
les questions sonlevées par les discours des deux orateurs de la Chambre : leurs idées y 
étaient combattues et condamnées, comme contraires à la prospérité d'Haïti. Nous ignorons 
si ce fut réellement J.-B. Say qui était l'autenr de la réponse à lui attiibuée, mais elle 
avait une conclusion toute naturelle. 

Dans la relation des faits de 1820, nous en avons omis un qui eut quelque influence 
aussi sur les discours prononcés à la Chambre, 11 s'était formé à la capitale une soviélé dont 
le bnt était de se livrer aux divertissemens décens, tels que bals, musique, eto. Dirigée 
parle général Bonnet, avant la réunion du Nord, elle était composée de la plupart des 
commereaiis nationaux et autres citoyens, et des Français que nous venons de nommer, 
Goupil, Martelly, etc. Mais, au premier bal qui eut lieu, accom^iagné de banquet, le vin 
de Cliami.agne échauffa les lûtes; une querelle survint entre l'Haïtien Saint-Félix Doutre 
et le Fiançais Eymond, qui exerçait la médecine et la chirurgie ; le premier frappa le se- 
cond qui lui riposta par un coup de bistouri, heureusement peu profond. La société fut 
dissoute dès ce premier jour ; on pensa qu'il y avait Uicompalibililé d'humeur entre Haïtiens 
et Français; de là, l'irritation qui s'exhala, en 1821 , de part et d'autre. 



[I821| CHVPITUE H. 95 

considérer tout cet ensemble de choses comme un plan 
formé contre son autorité. En outre, les circonstances 
politiques où se trouvait le pays lui parurent assez graves 
pour nécessiter du calme dans les esprits. Il venait de re- 
prendre les négociations avec le gouvernement français, 
tout se préparait dans l'Est d'Haïti pour la fusion désirée 
de part et d'autre, et ce n'était pas dans de telles circons- 
tances, assurément, qu'on devait menacer « les étrangers 
de toutes les nations » de la déchéance d'une position 
acquise depuis la déclaration de l'indépendance. Aussi, 
le langage deBoyer en cette occurence fut incisif à l'égard 
de ceux qu'il soupçonnait d'entente entre eux, et les asso- 
ciations commerciales n'eurent point de suite. Ce fut fâ- 
cheux pour le pays, en les envisageant sous le seul aspect 
que présentait leur organisation, par celles qui s'étaient 
formées au Port-au-Prince et au Cap-Haïtien. 

On peut, selon nous, dater l'origine de l'Opposition con- 
(ro Boyer, dans la Chambre des communes, à propos des 
faits que nous venons de relater. On la verra éclater dans 
ce corps, renouvelé intégralement quelques mois après; 
mais elle existait aussi dans le public, et on en verra la 
signification dans les individualités qui furent élues à la 
représentation nationale '^. 

Au moment où la Chambre allait terminer les travaux 
de la session législative, le 9 novembre le Sénat, de son 
coté, adressait au Président d'Haïti un message délibéré à 
huis clos, où il lui exprimait son désir qu'il fût procédé à 



1 A ce sujet, nous ferons remarquer que l'Opposition prit naissance au Port-an-Prince 
même ; que Hérard Dumesle n'était pas membre de la première législature ovi elle com- 
mença à poindre; que s'il devint membre de la deuxième législature, élue en 1822, il 
n'assista pas a la session de cette année dont nous parlerons bientôt. Et s'il devint, long- 
temps après, le chef de l'Opposition parlementaire, rfla tient à «les causes qui seront rela- 
tées plus tard. 



94 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. 

la révision de la constitution de 1816, mais en demandant 
à Boyer quelle était son opinion à cet égard. Le lende- 
main, le Président y répondit de sa propre main, en ces 
termes : 

« Citoyens sénateurs, 

» Je viens de recevoir voire message du 9 courant, par lequel 
vous m'invitez de vous faire connaître mon opinion sut celle que 
vous m'y manifestez, de voir procéder à une nouvelle révision de la 
constitution avant le temps prescrit par cette loi fondamentale. 
Vous alléguez, pour motiver cette précipitation, la circonstance de 
la guerre civile qui existait lorsque, dans le temps fixé, cet acte im- ' 
portant fut révisé; et vous observez que le bien ou le salut public, 
qui doit passer avant toute autre considération, peut excuser cette 
anticipation. 

)) Entièrement dévoué au bonheur de ma patrie, mon vœu le 
plus ardent sera toujours pour tout ce qui pourra tendre à sa pros- 
périté, et c'est dans ce sentiment, joint à la franchise qui me ca- 
ractérise, que je dois vous avouer que, selon moi, les motifs spécieux 
que vous déduisez ne pourraient pas y«s^//?er l'adoption d'un tel 
projet. D'abord, le devoir et la prudence commandent aiix princi- 
paux mandataires de l'Etat, de donner l'exemple de la fidélité au 
contrat sur lequel repose la garantie nationale; et l'expérience doit 
fortement faire sentir que l'on doit méditer lentement et surtout 
avec sagesse, sur les nouvelles dispositions à y introduire. 

» Je conclus donc, citoyens sénateurs, par vous représenter que 
mon opinion serait d'attendre l'époque déterminée par l'art. 227 
de la constitQtion, pour procéder légalement à la révision dont est 
question. 

» J ai la faveur de vous saluer avec une haute considération. 

» Signé : Boyer. » 

Nous ne saurions dire si la réponse de Boyer fut déli- 
bérée entre lui et les licis grands fonctionnaires qui con- 
couraient au gouvernement, ou plutôt à Tadministration 
de la Républic|ue; mais la précaution qu'il eut d'écrire lui- 
même son message semble exclure cette participation. 



[1821] CHAPITRE II. 95 

C'était une grave question que le Sénat soulevait par le 
sien, justement au temps où la Chambre des communes 
A^^enaitd'en agiter une autre non moins importante, et que 
l'esprit public était travaillé par des idées qui demandaient 
l'exclusion des étrangers de l'exercice du commerce. Ré- 
viser la constitution dans ce moment, c'eût été donner 
une libre carrière aux passions déraisonnables, non -seu- 
lement à l'égard des étrangers, mais aussi quant à l'or- 
ganisation du pouvoir politique. Le Président d'Haïti eût 
couru le risque de voir amoindrir, restreindre ses attri- 
butions, alors que, pour la réalisation de f unité politique 
par r unité territoriale, il avait au contraire besoin de toute 
la latitude que lui donnait la constitution. Boyer n'aurait 
pas pu, comme Pétion, en faire rédiger une nouvelle pour 
corriger uniquement les imperfections que contenait celle 
de 1816; il aurait fallu, dans l'état des choses, s'abandon- 
ner au jugement des membres de l'assemblée de révi- 
sion. 

Et puis, les allégations du Sénat, fondées sur ce que 
l'acte fondamental avait été révisé pendant la guerre civile, 
ne tendaient à rien moins que de dire que : l'Artibonite 
et le Nord n'ayant pas eu leurs députés à l'assemblée réu- 
nie en 1816, la constitution qu'elle avait faite était nulle 
pour ces deux départemens. 

Peut-être faut-il voir dans ce raisonnement spécieux, 
une infiltration de l'esprit des généraux du Nord qui 
avaient tenté de résister à sa réunion à la République, dont 
quelques-uns venaient de conspirer contre ce résultat si 
avantageux pour sa force, à l'intérieur comme à l'exté- 
rieur. Or, d'après l'esprit de la constitution de 1806, 
votée par les députés des quatre départemens, tous les 
actes du Sénat avaient considéré ceux de l'ArtiboTiite et du 



96 ÉTUDES SIR l'histoire d'haÏTI. 

Nord placés sons le régime de Christophe, comme en clat 
deret'o/fe; et cette situation, produite par sa tyrannie, ne 
pouvait pas empêcher ce corps de faire procéder à la révi- 
sion de cet acte à l'époque qu'il a\ait assignée. Par la 
même raison, les députés de l'Ouest et du Sud, restés fidè- 
les à cet acte, avaient pu légalement s'en occuper et don- 
ner à la République la constitution de 1816 : donc, les 
institutions nouvelles créées par cette dernière, les altrilm- 
tions étendues données au Président d'Haïti et sa nomina- 
tion à vie, l'élection de Pétion et celle de Boyer à ce tilre, 
tout était dans le droit légal et constitutionnel. 

D'ailleurs, en secouant le joug de Christophe, l'armée et 
les populations de l'Artibonite et du Nord, n'avaient-elles 
pas aeceptéavec joie la constitution de la République et le 
régime qu'elle avait établi ? Ne venaient-elles pas de se re- 
fuser à soutenir l'entreprise audacieuse des Richard, des 
Romain et consorts, qui était comme une sorte de protes- 
tation contre ce régime? Sous tous les rapports, la proposi- 
tion du Sénat était donc dénuée de fondement. Boyer avait 
raison de lui répondre que ses motifs étaient spécieux. Il 
ne lui exposa que les dispositions mêmes de la constitution, 
qui ne permettaient sa révision qu'après neuf années, saus 
doute pour éviter d'émettre les autres considérations ma- 
jeures dont nous venons de parler, parce qu'il est souvent 
de la prudence d'un gouvernement de ne pas faire valoir 
toutes ses raisons. Celles qu'invoqua le Président portèrent 
la conviction dans le Sénat, qui renonça à ses idées de 
révision du pacte social; et peu après, ce corps put re- 
connaître de nouveau qu'il pensait judicieusement. 

Tandis que des représentans prononçaient des discours à 



[IS21] CHAPITRE II. 97 

la Chambre, le Président d'Haïti s'adressait à l'armée de la 
République qu'il prévoyait devoir mettre en mouvement 
bientôt, afin de compléter définitivement l'œuvre sacrée 
des fondateurs de l'indépendance nationale. Le oO sep- 
rembre, il ordonna qu'une revue générale des troupes eut 
lieu, le d 8 octobre suivant, poiir l'inspection des armes, du 
fourniment et de l'équipement militaire, et en même temps 
pour payer un mois de solde à tous les corps. Cet ordre 
fat suivi d'un autre relatif aux réparations des routes pu- 
bliques et des fortifications des côtes, et de l'invitation aux 
autorités civiles et militaires de solenniser la fête prochaine 
de l'indépendance avec la plus grande pompe''. 

Dans ces circonstances, un étranger, arrivé au Port-au- 
Prince, présentait à Boyer une lettre où se trouvait la preuve 
la plus évidente que l'indépendance d'Haïti n'était plus 
une question, mais irn fait reconnu et admis par le gouver- 
nement qui, depuis, a prétendu le contraire, et qui, dans 
cette même année 1 821 , obtenait de Bolivar un acte de fai- 
blesse et d'ingratitude, en faisant exclure du congrès de 
Panama les ministres que la République aurait pu y en- 
voyer. Citons cette lettre qui fait savoir de quoi il s'agis- 
sait : 

A S. E. le général Boyer, Président d'Haïti. 

népartement d'Etat, Washington, le 13 mars 1821. 

Le Commodore Jacol) LeAvis, citoyen des États-Unis, a fait savoir 
à ce département qu'il a des réclamations sur le gouvernement 
d'Haïti dont vous connaissez déjà la nature. Il lui est d'une grande 
importance d'en obtenir le règlemeulimmédiat, et il a sollicité l'in- 
terposition de ce gouvernement en faveur de l'agent, M. W. D. 



1 C'est dans ce temps-là qne, le 14 octoLie, le Président promut au grade divisionnaire 
trois généraax de brigade, commaudans d'arrondissement très-méritans par leurs services : 
Marion, Kicolas Lonis et Bruny rehlane. 

T. 1\ ' 7 



98 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. 

Robinson, qu'il a employé dans la poursuite de cette affaire. C'est 
donc avec plaisir que je cède à sa requête, en recommandant 
M. Robinson à l'appui et à la protection de V: E., et en demandant 
pour lui les facilités les plus propres à le mettre à même d'accom- 
plir l'objet dont il s'agit, avec toute la promptitude compatible avec 
l'entière justice des parties. 

Je suis, avec une haute considération, Monsieur, 

Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 
Signé : John Quincy Adams. 

Dans l'insignifiant congrès de Panama, il s'agissait de 
s'asseoir à côté de minisires que le fils d'une négresse afri- 
caine y eût envoyés, et le gouvernement des États-Unis ne 
pouvait pas exposer les siens à cette dégradation ; mais, 
dans cette lettre, il s'agissait de recommander la réclama- 
tion d'argent qu'un citoyen de l'Union avait à faire, et ce 
ii'ouvernement ne croyait pas se dégrader en qualifiant ce 
mare de général, d'Excellence^ et de Président d'Haïti . 

Bover répondit à Vhonorahle J. ^Q. Adams, secrétaire 
d'État des États-Unis, qu'il pouvait compter que le sieur 
Robinson étant admis à produire les titres sur lesquels il 
fondait la réclamation de J. Lewis, et qui seraient comparés 
avec les papiers de l'administration, il serait décidé ce que 
la justice et l'équité prescrivaient. Sur la production de ces 
titres, le Président nomma une commission pour les exami- 
ner et faire un rapport sur le mérite de la réclamation ; elle 
était composée du secrétaire d'État Imbert, du secrétaire 
général Inginac, du trésorier général Nau, et des sénateurs 
N. VialletetÉloy. 

. Il serait fastidieux de mentionner ici tous les détails re- 
latifs à cette alïaire. Il suffit de dire que Robinson récla- 
mait : 1" 574,950 livres de café ; 2° la somme de 152,781 
dollars et 67 centimes, pour son constituant, à raison des 



[iS21] CHAPITRE II. 99 

fournitures de poudre, de munitions de guerre, d'habille- 
mens et de proyisions qu'il avait faites au gouvernement 
de Dessalines, dont en dernier lieu il avait éprouvé des in- 
justices. Mais, d'après les pièces mêmes fournies par cet 
agent et celles de l'administration haïtienne, la commission 
qui conféra avec lui le convaincpiit : 1° que cette énorme 
quantité de café avait été livrée^ ou à Jacob Lewis ou à des 
négocians étrangers chargés par lui de ce recouvrement; 
2" que sur 75,946 gourdes et 16 centimes, montant de la 
cargaison du navire V Empereur ^ vendue à Dessalines et 
livrée à son associé Brocard, résidant à Saint-Marc, il avait 
été payé, alors même, la somme de 47,314. gourdes et 
53 centimes; d'où il résultait une balance de 28,651 gour- 
des et 85 centimes, pour laquelle, en vertu de l'arrêté de 
Pétion, du 20 août 1807 '', Jacob Lewis avait compensé âYec 
l'administration le montant de droits à l'importation de 
nouvelles marchandises, s'élevant à 19,851 gourdes et 
72 centimes : ce c{ui laissait un simple reliquat de 
8,780 gourdes et 11 centimes dû sur les marchandises ven- 
dues à Dessalines. 

La commission conclut à dire au Président que c'était la 
seule somme qui revenait à Jacob Lewis. Mais, sur une 
nouvelle réclamation de son agent Robin son, qui montra 
d'ailleurs un esprit d'équité dans cette opération, Boyer 
consentit à distraire une somme de 5,000 gourdes de celles 
compensées pour droits d'importation; et M. Robinson 
reçut effectivement, pour solde définitif àe toutes ses récla- 
mations, celle 1J,780 gourdes et 11 centimes. Il donna 
à l'administration une quittance conçue en ces termes : 

« Je reconnais avoir reçu du trésor général la somme de 

1 Voyez la mention de cet arrêté à h page 117 du 7« volume de cet ouvrage. 



100 ÉTUDES SLR l'hISTOIRE d'hAÏTI. 

» onze mille sept cent quatre-vingts gourdes et onze cen- 
I) times, pour solde définitif dp toutes les réclamations et 
I) répétitions quelconques et de quelque nature qu'elles piiis- 
n sent étre^ que le sieur Jacob Lewis ou ses associés pour- 
I) raient prétendre pouvoir faire au gouvernement de la 
» République d'Haïti. 

» Port-au-Prince, le 6 de décembre 1821. 

» Signé : D. RoRiAsoN. » 

Le lecteur pourrait se demander : A quoi bon reproduire 
dans une histoire le texte d'un tel document? Mais nous lui 
répondrions : Avec un gouvernement tel que celui des 
États-Unis, ayant de tels citoyens, un pays comme Haïti 
doit conserver dans ses archives diverses les preuves de sa 
libération, en fait d'argent, sous toutes les formes possibles. 
Convaincu de cette nécessité, Boyer fit publier à ce sujet une 
petite brochure,. en janvier 1822, où nous trouvons la plus 
grande partie des documens produits dans cette affaire. 



CHAPITRE m. 



Projet d'indépendance dans l'Est d'Haïti. — Vnes de Niinez de Cacérès à ce sujet. — Les 
communes de Moute-Clirist et de Laxavon arborent le pavillon haïtien. — Le goiiver- 
iienr Pascual Real correspond avec le Président d'Haïti : missions pacifiques de lenr part. 
— N. de Cacérès proclame l'indépendance à Santo-Domingo; départ de Pascnal Real. — • 
Divers actes publiés à Santo-Domiugo. — La ville de Saint- Yagxie proteste contre ces 
actes; elle s'adresse an Président d'Haïti et entraîne tout le Nord-Est en faveur de la 
République. — Les communes des frontières s'y rallient également. — Message de 
Boyer au Sénat ; accord des deux pouvoirs pour la réunion de l'Est. — Boyer invite 
les citoyens à élire les représentans des communes, et ajourne l'ouverture delà session 
législative au 'l«r août. — Correspondance entre N. de Cacérès et Boyer : dépèche de 
ce dernier, du 11 janvier 1822. — N. de Cacérès fait arborer le pavillon haïtien à Santo- 
Domingo. — Deux colonnes de l'armée entrent sur le territoire de l'Est. — Le Présideu t 
d'Haïti prend possession de cette partie en entrant à Santo-Domingo : actes et discours 
à cette occasion. — Organisation judiciaire, civile et militaire. — Décision politique 
prise à l'égard des blancs trouvés dans l'Est. — Des colons français établis dans lapresqn'ile 
de Samana députent auprès du comte Douzelot, gouverneur de la Martinique; il envoie 
l'amiral Jacob, avec une flottille, pour les protéger et s'emparer de la presqu'île au nom 
de l'Espagne. — Boyer la fait occuper militairement avant son arrivée dans la baie, — 
Correspondance, faits respectifs des Haïtiens et des Français. — Débarquement des 
Français à Savana-la-Mar, d'armes et de munitions. — Boyer y envoie un régiment qui 
occupe ce bourg, et il ordonne un embargo général sur les bâtimens et les Français 
dans la partie occidentale. — L'amiral Jacob part pour la France, les navires de guerre 
sortent de la baie de Samana et emmènent les colons français à Porto-Rico. — Boyer 
adresse deux messages au Sénat et fait lever l'embargo. — Impression produite en France 
à l'occasion de cette, mesure. 



Dans le cours de l'année 1821, les idées d'indépendance 
avaient progressé dans l'Est d'Haïti; mais les esprits étaient 
loin de s'entendre sur la forme qu'il faudrait donner à cette 
révolution. 



i02 ÉTLDES SliU l'histoire d'hAÏTI. 

Dans cet état de choses, on y forma, en \ertu de la 
constitution des cortès, la diputacion provincial, assemblée 
représentative de la province ou colonie, chargée de con- 
tribuer aux mesures locales que le gouverneur pour l'Es- 
jjagne jugerait utiles à sa meilleure administration. Les 
idées révolutionnaires y trouvèrent naturellement accès: 
elles y éclatèrent. Antonio Martinez Valdès, l'un de ses 
membres, en ayant manifesté avec plus de hardiesse 
qu'aucun de ses collègues, fut accusé, arrêté et mis en 
prison par ordre du gouverneur Kindelan, et jugé comme 
auteur principal du projet tendant à l'indépendance de la 
colonie. Mais il dut son acquittement, plus à l'insuffisance 
de preuves du délit qu'à son entière innocence ^. 

Au fait, Valdès n'était qu'un complice: le véritable auteur 
du plan conçu à ce sujet était Nunez de Cacérès, ancien au- 
ditor de guerra ou juge militaire, qui fut compromis daas 
l'instruction du procès, qui s'en défendit assez bien pour 
ne pas être arrêté, et pour fixer sur lui les regards de tous 
ceux qui aspiraient à l'indépendance. 

Depuis longtemps, Nunez y rêvait. Après avoir rempli 
sa charge avec toute la distinction de son esprit éclairé, 
il crut avoir des droits à une position plus élevée, non dans 
la partie de l'Est, mais dans- une autre des possessions de 
l'Espagne encore soumises à sa puissance. Il sollicita du 
gouvernement métropolitain une charge de oidor ou juge 
à l'audience royale de Quito, cour de justice souveraine; 
mais il éprouva un refus qui blessa son orgueil, et dès lors 
il n'attendait qu'une occasion de se venger de la métropole. 
Les circonstances survenues en 1820 dans la Péninsule 



1 A. -M. Valdès est le même pc soimage qui devint sénateur d'Haïti, en 182i-, api-ès 
avoir rempli les fonctions d'adruluistratcur des finances à Santo-Domingo, 



[18î2t2] CHAPITRE m. 103 

l'ayant fait appelei' aux fonctions de juez de lettras, ou juge 
en première instance de toutes les affaires civiles, les juge- 
mens qu'il rendait étaient sujets à appel à l'audience 
royale de Puerto-Principe de Cuba. Or, malgré son inté- 
grité et l'impartialité qu'il mettait dans ses décisions, un de 
ses justiciables dirigea contre lui une prise à partie qui fut 
portée à cette cour souveraine, dans la même année 1821 
où tout marchait dans l'Est vers une révolution. Quoique 
connu particulièrement à Puerto-Principe où il avait jadis 
exercé les fonctions d'avocat-rapporteur près de l'audience, 
Nunez se voyait menacé d'aller s'y défendre et peut-être d'y 
être condamné : de là sa résolution prise de précipiter la 
déclaration de l'indépendance de l'Est, et il devint le chef 
du complot qui s'ourdissait. Dans ces entrefaites, le 
gouverneur Kindelan fut remplacé par le général Pascual 
Real qui n'en avait pas la vigueur. Nunez put conspirer 
plus à son aise. Mais tandis que la plus grande partie de 
ses concitoyens inclinaient pour la réunion de l'Est à la 
République d'Haïti, sa fierté castillane le portait à vouloir 
y ériger un Etat indépendant qui ne ferait avec elle qu'un 
traité d'amitié, d'alliance et de commerce. Néanmoins, 
reconnaissant la faiblesse de la population et de ses moyens 
d'action, il conçut en même temps l'idée de faire entrer 
le nouvel État dans la Confédération de la Colombie, for- 
mée définitivement en 1820 par Bolivar, avec la Répu- 
blique de Venezuela et celle de la Nouvelle-Grenade '. 
L'idée de Nunez n'était évidemment que l'égarement 



1 Lo 11 déceuibre 1819, Veneznelii et la Nouvelle-Grenade furent réunis sous le nom 
de République de Colombie; le l-2jnillet 1820, le congrès de Cuenta sanctionna leur union. 
En 1831, la dissolution de cet Etat eut lieu, et trois républiques se formèrent alors de 
leurs départemens : Venezuela, la Nouvelle-Grenade et l'Equateur. Nimez de Cacérès con- 
tribua beaucoup à cette dissolution, lorsqu'il quitta Santo-Domingo et se réfugia a Cara- 
cas, on il devint j'iurualiste et secrétaire du général Paèz. 



lOi ÉTLDES SLU LHISTOIKE ItHAÏTI. 

d'un patriotisme pointilleux et décelant; car l'origine es- 
pagnole, commune aux habitans de l'Est d'Haïti et à ceux 
de la Côte-Ferme, ne suffisait pas pour la justifier. La 
Colombie était trop éloignée pour qu'ils se confédérassent 
jamais : les alliés naturels de l'Est étaient les Haïtiens dont 
le sang africain circule également dans les veines de ses 
habitans. Aussi, la grande majorité parmi eux, formant le 
vrai peuple, ne partagea pas la manière de voir du jwe^ 
de lettras, qui n'eut autour de lui qu'une faible minorité. 

Dans cette situation, le 15 novembre un brigantin amé- 
ricain entra dans le port du Cap-Haïtien, venant de Monte- 
Christ et ayant à son bord l'administrateur financier de 
cette petite ville, le capitaine de la garde nationale, la 
famille du commandant de la place et environ 80 autres 
femmes ou enfans. Ils déclarèrent qu'ils avaient quitté 
Monte-Christ, à l'approche de bandes d'insurgés qui ve- 
naient pour s'en emparer après avoir proclamé une « Répu- 
blique dominicaine. » Mais quatre jours ensuite, le 18, le 
général Magny reçut une dépêche apportée par trois dé- 
putés de Monte-Christ et signée du commandant de ce 
lieu, nommé Diego Polanco, qui l'informait que les ha- 
bitans avaient arboré le pavillon haïtien, en lui demandant 
sa protection et le priant de faire connaître l'intention du 
gouvernement à ce sujet : la dépèche portait la date du 
15 novembre. En même temps, Magny en recevait une 
autre de la même date, signée du commandant Andres 
Amarante et de quatre habitans de Laxavon, qui lui annon- 
çaient que le pavillon haïtien avait été arboré aussi dans 
ce bourg, en lui demandant des munitions de guerre afin 
de pouvoir soutenir leur réunion à la République, si Ton 
tentait de l'attaquer'. Il paraît que dans le mouvement de 

1 Ces faits sont rapportés d'après le ii» 28 de la Concorde du 18 novembre, et les dé- 



[182^1 CHAPITRE m. 103 

Monte-Christ, le chef d'escadron Charles Arrieu avait joué 
un des principaux rôles, mais en faveur de la patrie 
haïtienne. 

L'impulsion était donnée, le mouvement l'évolutionnaire j-'-c-^^^^^"'- 
avait commencé par ces actes de deux localités rapprochées > 

des anciennes limites françaises, et espagnoles. La nouvelle 
en parvint rapidement dans toute la partie de l'Est. On 
attribua naturellement ces faits aux menées du gouver- 
nement haïtien, et le bruit courut que son armée allait 
pénétrer bientôt sur ce territoire. 

Le gouverneur Pascual Real se devait à lui-même de 
s'assurer, s'il était possible, de l'exactitude des renseigne- 
mens qui lui étaient parvenus. Déjà, étant dans le Nord et 
apprenant son arrivée à Santo-Domingo, Boyer avait en- 
voyé auprès de lui et pour le complimenter, l'adjudant 
général Campos Thabarrès qui passa par Saint-Yague, 
afin de voir ses anciens compatriotes et de semer des idées 
de réunion à la République ^ A son tour, le gouverneur 
envoya son neveu au Port-au-Prince, porteur d'une lettre 
qui répondait aux complimens de Boyer, mais effective- 
ment chargé de voir s'il faisait des dispositions militaires 
pour entrer sur le territoire de l'Est. 

Il fut facile au Président de pénétrer le but réel que 
s'était proposé le gouverneur, et il lui répondit poliment. 
Quelques jours après le retour de l'envoyé de Pascuàl Real, 
il expédia lui-même trois officiers pour mieux rassurer ce 
gouverneur sur ses intentions pacifiques : c'étaient le colo- 



[jèclies lueutiounéés liguieiit parmi le» pièces puljliees en 1830, par ordre de Buyer. Le 
journal constate que les personnes arrivées au Cap-Haïtien étaient dans le plus grand dé- 
nùment, tant leur fuite de Monte-Christ avait été précipitée : elles dirent secourues par 
les soins de Màgny et des haLitans, et elles purent retourner peu après au lieu delenr 
domicile. 

1 C. Thabarrès était le même oftîoier que (Christophe avait envoyé eu mission auprji 
de Juan Sanches. Voyez tome 7, p. 300, 301 et 406. 



100 ÉTUDES SUR l'hISTOIKE d'hAÏTI. 

nel Frémont, le chef de bataillon Papilleau et le capitaine 
Viau, Leur mission n'était évidemment que de s'enquérir 
de l'état des esprits, de les prédisposer à la réunion en leur 
montrant l'uniforme haïtien dans ces conjonctures. Mais 
à leur arrivée à Santo-Domingo, Pascual Real n'y était 
plus : le 5 décemijre il était parti avec sa famille et quel- 
ques fonctionnaires sur un navire anglais. Les envoyés 
du Président d'Haïti, ne pouvant reconnaître l'autorité qui 
avait succédé à celle du gouverneur espagnol, Frémont et 
Viau retournèrent au Port-au-Prince pour faire leur rap- 
port sur le changement survenu à Santo-Domingo, et Pa- 
pilleau fut contraint d'y rester, parce qu'il était malade 
dès son arrivée. Néanmoins, comme il était un causeur 
infatigable qui parlait fort bien la langue espagnole, il se 
tît soupçonner d'avoir reçu secrètement la mission du Pré- 
sident, de prolonger son séjour afin de fomenter un parti 
en faveur de la République. Ses discours ayant été inter- 
prétés dans ce sens, il sa vit forcé d'adresser à Nunez de 
Cacérès, chef de la révolution, une lettre où il garantissait 
la neutralité de la République. 



Les événemens passés à Monte-Christ et à Laxavon 
avaient contraint Nunez de Cacérès à agir, sous peine de 
se voir abandonné par ceux dont il avait fait ses partisans. 
[Is embauchèrent la majeure partie de la faible garnison 
de Santo-Domingo, où se trouvaient des noirs qui avaient 
été dans les bandes de Jean François et Biassou; et dans la 
nuit du 50 novembre au l" décembre, ils s'emparèrent 
des principaux postes de la place. Alors Nunez fit réveil- 
ler le gouverneur Pascual Real, à qui il notifia que son 
autorité cessait dès cet instant et qu'il était prisonnier. 



[ 18^22] CHAPITRE 111. 107 

Ce dernier souscrivit sans hésiter à la révolution prévue 
[uir lui et qu'il était impuissant à empêcher : il demanda, 
pour prix de sa facile condescendance, la permission de 
se retirer à l'étranger avec sa famille et ceux des officiers 
ou fonctionnaires publics qui restaient fidèles à l'Espagne . 
Rien ne convenait mieux à Nunez et aux autres révolu- 
tionnaires qui allaient se mettre à leur place; car c'est 
toujours là le plus délicieux résultat de toute révolu- 
tion. 

Celle du i" décembre s'effectua ainsi sans coup férir. 
Au jour, la population de Santo-Domingo se réveilla in- 
dépendante de l'Espagne et vit le pavillon colombien subs- 
titué à celui de cette ancienne métropole. Nunez et ses col- 
laborateurs avaient préparé les deux principaux actes Cjui 
devaient faire connaître au monde entier, l'existence de 
l'État qu'ils fondaient. C'étaient : 1" la déclaration d'in- ,7 
dépendance du peuple dominicain; 2" l'acte constitutif du î^^^^^^-e-t 
gouvernement provisoire de VÉtat indépendant de la 
part'ie espagnole d'Haïti. 

Le premier récapitulait tous les torts de l'Espagne en- 
vers la plus ancienne de ses colonies en Amérique, tous 
les griefs des habitans de celle-ci, à partir de l'ordre qu'en- 
voya le Divan espagnol pour démolir les villes maritimes 
de Bayaha, Yaguana, Monte-Christ et Puerto de Plata ' . Il 
rappelait, au contraire, les nombreuses preuves de dévoue- 
ment et de fidélité que les liabitans avaient toujours don- 
nées à l'Espagne, notamment en se révoltant contre les 



■1 En 1606, la cour d'Espagne ordomia k démolition et l'abandon de ces villes pour 
concentrer leur population dans l'intérieur de l'Est de la colonie, yu le dépeuplement de 
celle-ci. Les reproches de Nunez de Cacérès remontaient à une époque bien reculée ! 
Bayaha devint le Fort-Dauphin des Français, Yaguana, la ville de Léogane, quand ils s'é- 
tablirent dans la partie occidentale d'Haïti. 



108 ÉTLUES SLU l'histoire u'hAÏTI. 

Français pour replacer la colonie sous son obéissance , 
malgré la cession qui en avait été faite par Charles lY. A 
propos de ce dernier fait, l'acte d'indépendance n'oublia 
pas de faire ressortir l'injustice et l'ingratitude du cabinet 
de Madrid, qui n'avait donné aucune récompense aux 
hommes qui y contribuèrent le plus; et il désigna plus 
particulièrement don Manuel Carabajal, — le lieutenant 
de Juan Sanches, — et don Pedro Vasquez qui en mourut 
de chagrin. Comme de coutume en pareil cas, cet acte pro- 
mettait pour l'avenir le sort le plus heureux aux habitans 
du nouvel Etat, qui renonçaient pour toujours à l'Espagne. 
Il se terminait par ces cris : Yive la Patrie! Vive l'Indépen- 
dance! Vive l'Union à la Colombie ! 

Par le second acte, en 59 articles, la partie espagnole 
d'Haïti se formait en un État libres indépendant et républi- 
cain, qui entrerait par un traité postérieur, en alliance avec 
la République de Colombie pour composer un des Etats 
de cette Union, afin de faire cause commune avec elle et de 
suivre en tous points les intérêts généraux de la Confédéra- 
• tion. A cet effet, un député devait être envoyé auprès de 
Bolivar pour lui annoncer le changement politique survenu 
à Santo-Domingo, et lui manifester le désir des habitans de 
l'Est, avec pleins pouvoirs de traiter de leur accession, après 
avoir pris connaissance de la constitution générale de la 
République de Colombie. Un autre député serait envoyé 
immédiatement auprès de Boyer, pour lui proposer de faire 
un traité d'amitié, de commerce et d'alliance, pour la com- 
mune défense et la sécurité des deux territoires, en cas d'in- 
vasion étrangère ou de machination à l'intérieur contre 
leur liberté et leur indépendance '. . 

1 \rt. 1<^"". 4, 5 et 6 de l'acte constitutif. Le territoire de l'Est fut divise en oijiij arroii- 
dissemens. 



[1822] CHAPITRE III. 109 

Le nouvel État devait être dirigé par une junte de gou- 
vernement provisoire, composée de Nunez, gouverneur po- 
litique (président), de Man,uel Carabajal, capitaine-général 
de l'armée libératrice, et de députés des cinq arrondisse- 
mens : — J.-Y. Moscoso , A. -M. Yaldès, L.-J.-N. de Arre- 
dondo, Juan Rniz et Y. Mancebo. M. Lopez de Umerès en 
élait le secrétaire. C'étaient les mêmes personnages qui 
avaient signé la déclaration d'indépendance. 

L'article 9 admettait comme citoyens de l'État « tous les 
1) hommes libres, de quelque couleur et religion qu'ils fus- 
') sent, nés sur son territoire ou en pays étranger, pourvu 
» que ces élrangers y eussent trois années de résidence ou 
)) qu'ils fnssent mariés à une femme indigène; ils devaient, 
» en outre, faire constater ces circonstances par-devant les 
" alcades municipaux, afin d'obtenir une lettre civique, 
1) scellée du sceau de l'État et signée par le secrétaire du 
'1 gouvernement. » 

Et l'article 10 disait « qu'après avoir obtenu cette let- 
» tre, les impétrans étrangers recevraient une lettre de na- 
» turalisation délivrée par le pouvoir législatif. Mais ni 
» celle-ci ni la lettre civique ne leur donneraientjV/ma/s le 
» droit d'obtenir des emplois dan^le gouvernement, dans 
» la judicature, dans les finances, les municipalités, ni au- 
» très fonctions civiles ou politiques, — excepté dans les 
)> emplois militaires. » Suivant l'article 35, ces prohibi- 
tions et exceptions étaient applicables à tout Espagnol d^ Eu- 
rope. 

Les autres dispositions de l'acte constitutif étaient de 
celles que l'on trouve dans presque toutes les constitutions, 
sur les droits et les devoirs des citoyens, sur les garanties 
publiques, les bases d'organisation judiciaire, administra- 
tive, etc. Et, en attendant qu'une représentation nationale 



110 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. 

fut déterminée, la junte du gouvernement provisoire ferait 
tous règlemens que nécessiteraient les circonstances, les- 
quels auraient force de lois. L'administration et le gouver- 
nement de l'État étaient enfin dévolus provisoirement à la 
junte. 

Le premier des c{uelques actes qu'elle publia ensuite fut 
un décret sur l'administration de la justice, en date da 4 dé- 
cembre. Une cour supérieure fut établie, pour juger en ap- 
pel toutes les causes civiles et criminelles dans tout l'Etat, 
dont la décision aurait été rendue en premièrejnstance par 
les alcades des communes. Elle se composait de trois jnges, 
d'un officier du ministère public, d'un rapporteur et d'un 
greffier; et ce décret fixait leurs émolumens en prescrivant 
de traiter ces magistrats, soit verbalement, soit par écrit, de 
Seigneurie, îl en était de même, en vertu de ce décret, à Fé- 
gard des membres de la jnnte, et le Président de l'État était 
quidiiiéô.' ExceUe?ice, les alcades, de Grâce. 

Avant de songer à la formation d'une armée, la junte dé- 
créta, le 7 décembre^ la création d'une « médaille de dis- 
tinction, n pour en décorer tous les individus cjui avaient 
contribué d'une manière réelle et effective aux succès ob- 
tenus sur « les Français, » suiiout à ceux qui avaient pris 
part « à la mémorable affaire de Palo-Hincado, » où le gé- 
néral Ferrand fut défait. 

Un troisième décret fixa trois fêtes nationales: 1" celle 
de l'indépendance, le 1" décembre de chaque année; 2" celle 
de la prise de possession de la place de Santo-Domingo (en 
1809), le 11 juillet; 5" celle du 7 novembre, en mémoire 
de la bataille de Palo-Hincado. Ce même décret prescrivit 
minutieusement les cérémonies religieuses qui seraient ol)- 
servées à la solennisation de ces fêtes, la place qu'y tiendrait 
le Président de l'Etat, etc.; de même que par le premier, 



obtenus contre les Français. Comme eux encore, il resti- \kV^''j' 
tuait à son pays le nom d'HAÏTi que lui donnèrent les infor- ,J^^^ 



[1822] CHAPITRE ni. ill 

sur l'institution de la cour supérieure, les formes judiciai- 
res, le papier timbré à employer dans les actes de procé- 
dure, etc., tout était réglementé avec soin. 

L'esprit de l'avocat l'emportaifenNunez de Cacérès sur 
celui de V homme politique; et l'on reconnaît aussi que dans 
l'établissement des fêtes nationales et la création de la mé- 
daille de distinction, le citoyen de la partie de l'Est d'Haïti 
était aussi fier que ceux de la partie occidentale des succès £^^X^ 

tunés aborigènes. f^ 

Mais, en maintenant Tcsck rage dans le nouvelÉtat, c'était 
oublier l'exemple que les Haïtiens avaient tracé dans leur 
acte d'indépendance et leurs constitutions successives, s'ex- 
poser aune lutte ultérieure avec eux, méconnaître les droits 
naturels des Africains et de leurs descendans, et se priver 
en même temps des seuls élémens de la formation d'une 
armée pour soutenir l'indépendance proclamée le 1" dé- - 
cembre '' . 

Cette inconséquence était d'autant plus frappante que, 
reconnaissant l'extrême besoin que la partie de l'Est avait 
d'augmenter sa population, en y appelant les étrangers pour 
en devenir czïo?/e/is, la junte déclarait qu'ils ne pourraient 
jamais occuper aucun emploi civil ou politique, mais seule- 
ment ceux de l'ordre militaire. Elle voulait donc n'en faire 
que des troupes mercenaires, en quelque sorte, qui auraient 
pu, avec le temps, devenir dangereuses pour la sécurité de 



1 IL faut (lire, à la loTiaiige^de Nunez de Cacérès, qu'il imita la coDduite de Bolivar, en 
donnant ce jour-là la liherté à une douzaine d'esclaves qu'il possédait à Sauto-Domingo. 
11 fit armer les hommes parmi eux pour servir comme soldats, et ne voulut plus de leur 
service personnel, à titre même de domestiques, afin de leur prouver qu'il leur avait donné 
la liberté avec sincérité . Ces faits font présumer qu'il aurait déclaré la liberté générale 
des esclaves, si, comme Bolivar, il n'avait pas trouvé de l'opposition parmi les maîtres. 



112 ÉTUDES SLR L HISTOIRE I) HAÏTI. 

l'État. L'égoïsme et l'orgueil du naturel ôe FEst perçaient 
encore dans la disposition qui excluait des mêmes emplois 
tout Espagnol d'Europe, alors que dans cette partie il s'en 
trouvait un assez grand nombre : ils étaient déjà, ou fonc- 
tionnaires publics, ou halitans possesseurs d'esclaves, ou 
commerçaus, et ayant ainsi de la fortune et de l'influence 
dans les affaires. Aussi leur antipathie ]:our la révolution 
opérée se montra ard?nte , dès qu'ils virent appelés aux 
fonctions du nouvel Etat un ' foule d'incapacités qui entou- 
raient le Président, et qui n'avaient d'autre mérite que d'être 
indigènes et d'avoir été conspirateurs avec lui. En même 
temps, ceux des indigènes de Santo-Domingo qui avaient 
fait secrètement une démarche auprès de Boyer, par la mis- 
sion de José Justo de Sylva, ne cachèrent plus leurs sympa- 
thies pour la cause haïtienne et augmentèrent le nombre 
des opposans au système adopté par Nunez de Cacérès. 

L'œuvre de cet avocat était ainsi frappée de mort à sa 
haissance, et dans la ville même où il l'avait produite. 
Monte-Christ et Laxavon s'étant réunis à la République 
d'Haïti, dès le 15 novembre, on ne peut s'étonner si les au- 
tres communes du Nord-Est se prononcèrent aussi dans le 
même sens. La ville de Saint-Yague, la plus importante, 
forma une junte centrale provisoire et adressa à Boyer la 
dépêche suivante^, qui résumait le vœu de presque tous les 
habitans de la partie de l'Est : 

Très-Excellent Seigneur, 

Les patriotes soussignés, au nom do la juute centrale provisoire 
de Saint-Yague, mus par des sentimens non équivoques, à la vue 
de Fade constitutif du 1" décembre vqXkWï -a l'indépendance do/ni- 
nicaine unie à la Ré publique de Colombie, ont l'honneur de dénon- 
cer à Votre Excellence celte œuvre informe et anti-sociale qui a 
excité le mécontentement universel lors de sa publication à Santo- 



|1822] CHAPITRE m. • 115 

Domingo. Cette coustilutioii imprudente établit des distinct'oiis 
entre le paysan {paysano ou habitant) et le militaire, entre le 
pauvre et le riche, entre les difFérens districts de celte partie, et 
maintient l'esclavage au mépris des bases fondamentales de toute 
société politique. Elle n'assure, en outre, aucun dédommagement 
au pauvre soldat qui essuie de longues fatigues sans paye, et ruine 
le commerce des malheureux culti^ateurs. Enfin, pour ne pas dis- 
traire trop longtemps Votre Excellence, nous lui disons qu'un tel 
acte, conçu dans la vue de faire prospérer quelques particuliers, 
en sacrifiant des milliers de pères de famille respectables, offre des 
taches si monstrueuses, que tous les citoyens dévoués à leur pays 
ont déterminé de recourir à Votre Excellence, pour qu'elle daigne 
prêter l'oreille à leurs réclamations et se souvenir qu'Elle a promis 
d'être le pacificaceur et l'ami des habitans de cette partie ' . 
Qu'Elle nous accorde les secours nécessaires pour parvenir à l'indé- 
peodance, et que la constitution delà République d'Haïti nous 
régisse désormais ! Nous la désirons avec la liberié générale des es- 
claves : nous demandons à vivre tous dans l'union et la frater- 
nité. Tel est le but de la députation que nous envoyons à Votre 
Excellence. Nous espérons qu'Elle aura confiance en nous, et 
qu'Elle nous secondera dans notre glorieuse entreprise. 

Les députés que nous envoyons à Votre Excellence sont les sieurs 
Juan-Nunez Blanco, Fernando Morel de Santa-Gruz, José Peralto 
et Jose-Maria Salicedo. Nous ne manquerons pas de tenir Votre 
Excellence sur les avis, espérant qu'Elle nous accordera tous les 
secours dont nons auroiis besoin, avec la célérité (pi'oxige une en- 
treprise de si Inute importance. 



Cet acte fut expédié à Boyer à la fin de décembre, après 
cpie le pavillon haïtien eût été arboré à Saint- Yague, et la 
junte centrale, composée d'un certain nombre de citoyens, 
qui le signèrent, Tenvoya en communication à Puerto- 
Plala, à la Véga, à Cotuy, àMacoris, en invitant leurs habi- 



1 Dans sa lettre à Kindclaii, publiée eu espagnol par ce gouverneur. Voyez-là an clia- 
pitie l^rde ce voUuno. 

T. IX. 8 



114 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTK 

tans à y adhérer : ce qui eut lieu. Successivement, ces 
derniers adressèrent aussi leur soumission à Boyer, et bien- 
iôt après les communes de SaintJean, de Las Matas, de 
Banica, de Hinche, deNeyba et d'Azua imitèrent l'exemple 
tracé par Saint-Yague. 

Pendant que tout marchait dans TEst yers la solution dé- 
sirée, le Président d'Haïti, informé de cet état de choses et 
des actes proclamés ^ Santo-Domingo, par le rapport de 
Frémont et de Viau, adressait au Sénat le message suivant 
en date du 2o décembre : 

Citoyens sénateurs. 

L'art. 40 de l'acte conslitnlionuela donné à la République, pour 
limitt s, toute retendue de Tile de l'iist à l'Oiiesteldu Nord an Siid, 
et les îles qui yn dépendent. Tant que nous avions à pacifier cer- 
taines parties du Sud, de l'Ouest et du Nord, il eût é.'é imprudent de 
songer adonner à nos frères de l'Est la directioa naturelle qu'ils 
doivent avoir, en les faisant rentrer sous les drapeaux de la patrie; 
car il eût été raisinnable de penser que les hommes qui, dans une 
autre circonstance, leur avaient donné une direction opposée à leurs 
intérêts et aux noires*, auraient encore cherché à faire naître en 
eux de l'opposition. Et plnlôt que de faire gémir l'humanité en 
fournissant aux méchans et aux insensés l'occasion de répandre le 
sang huuiain, toutes les veilles, toute la soiliciiude du gouverne- 
ment n'ont tendu qu'à opérer une révolution morale qui, en ame- 
nant nos frères de l'Est à partager les avantaiies de noire constitu- 
tion, aurait fourni une garantie puissante ans Haïtiens en général, 
contre ceux qui, tôt ou tard, pourraient vouloir lui disputer sa li- 
berté et son indépendance. 

Cette révolutiim avait déji commencé sa marche. Les bonnes 
dispositions des habilans des anciennes frontières, les co.nrauui- 

I Lors de rinsurreotion de rEst oantro los Français, en 1808 pt 18C9. 



[182!2] CHAPITRE m. Mo 

cations (ie quelques citoyens notables des parties les plus distantes , 
me faisaient espérer que bienlôt les choses arriveraient à leur ma- 
turité naturelle, lorsque tout à coup, des hommes qui paraissaient 
être ven.lus aux cabinets étrangers ont proclamé àSaiito-Domiugo, 
le I" de ce mois, nue déclaration d'inlépeu lance et une constitu- 
tion provisoire, ton'es diaiuétra emenl opposées aux intérêts com- 
muns du peuple de toute l'Ile. 

Séna'eurs, vous connaissez lesdeux actes qui nous sont parvenus 
sur cette affaire; il n'est pas be-oin d'en rappeler ici le contenu. 

Voilà la République placée dans une crise politique de la plus 
hauteimportance, et qui deman le un concours aussi prompt qu'éner- 
gique de toutes les autorités auxquelles sont confîmes les destinées 
d'Haïti. 

Si la responsabilité de la tranquillité publique, du maintien de 
l'État d/ins son intégrité pèse sur moi, sénateurs, le dépôt sacré de 
la constitution est aussi sous votre responsabilité. Je viens doue 
proposer à vos sages délibérations les solutions écrites aux questions 
suivantes : 

1° Pouvons-nous souffrir que, contre les dispositions de l'art. 40 
de la constitution, un Éiat séparé de la République se forme et se 
maintienne dans l'Est de notre territoire? 

'2" Si les habilans de l'Est de notre territoire étaient, en tout ou 
en partie, sourds à la voix pacifique du gouvernement, quel parti 
faudrait-il prendre à leur égard? 

3° Pouvons-nous, dans aucun cas, souffrir que des principes 
constitutifs contraires à ceux qui nous régissent et que nous avons 
tous juré d'observer, soient établis sur la même terre que la nôtre ? 

Voilà ce qu'il importe de décider avec la plus grande prompti- 
tude. 

N'oublions pas que nous occupons une île dont toutes les côfes, 
étant accessibles^ nécessitent que toute sa population soit une et in- 
divisible etsousune même direction, pour fournir à soiiindépendance 
des garanties indispensables à son maintien. 

Le cas est urgent, citoyens sénateurs ; vos délibérations doivent 
être promptes, et j'atten Irai vos avis pour me décider sur ce que 
mon devoir m'impose défaire en cette circonstance extraordinaire. 



J 16 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. 

J'ai rhonneur, citoyens sénateurs^ de vous saluer avec une con- 
(lération bien distinguée. 

Signé : Boyer. 

Ce message résumait tous les princi}Des politiques adoptés 
dans l'acte d'indépendance du l"" janvier 180i, pour cons- 
tituer la Nationalité Haïtienne dans l'île entière, et repro- 
duits dans les diverses constitutions publiées depuis cette 
époque : — unité de territoire, unité politique, liberté gé- 
nérale pour tous les Haïtiens, exclusion des hommes de la 
race blanche de la société. 

La réponse du Sénat ne pouvait être douteuse en pré- 
sence des actes publiés à Santo-Domingo. Ils érigeaient 
un État distinct de la République d'Haïti, maintenaient Fes- 
clavage dans cet Etat et appelaient les étrangers au droit de 
cité et de propriété; et tout en excluant ces derniers des 
emplois civils et politiques, ils leur ouvraient les rangs de 
l'armée à former, comme pour les convier à venir s'em- 
parer de l'Est afin d'assujétir sa population. 

Le Sénat s'associa donc à la pensée du Président d'Haïîi, 
et le laissa d'autant plus libre d'agir selon le vœu de la 
constitution et les circonstances, que ce corps n'ignorait 
pas le vœu réel de la raajoriié des populations de l'Est, 
transmis au Président. 

Dos la réception de la nouvelle des événemens accomplis 
à ]\îonte-Christ et à Laxavon, à la mi-novembre, Boyer se 
préparait à tirer parti de ceux qui allaient infailliblement 
survenir dans les autres lieux : en conséquence, il avait en- 
voyé l'ordre aux divers commandans d'arrondissemens 
de tenir les troupes [n'êtes à entrer en campagne, selon qu'il 
le déciderait ultérieurement. Les dépêches qu'il reçut suc- 
cessivement des différentes villes, annonçant leur réunion 
spontanée à la Républic[ue, le portèrent à mander deux ré- 



[1822] CHAPITRE 111. 117 

gimens du Sud et un autre de l'Ouest, au Port-au-Prince, 
tandis que trois de ceux de l'Artibonite se rendaient au 
Cap-Haïtien pour se réijnir à cinq autres du Nord. 

Le 19* anniversaire de Findépendance d'Haïti fut célébré 
avec un pins grand enthousiasme que d'ordinaire, car 
chacun comprenait que le vœu de ses illustres fondateurs 
serait définitivement accompli dans cette année 1822. A la 
capitale, après le discours prononcé par le Président d'Haïti, 
le sénateur Panayoty, président du Sénat, en prononça un 
aussi sur Fautel de la patrie, qui était comme un gage donné 
à la nation de la bonne entente existante entre ces deux pou- 
voirs ^ . 

Le 7 janvier, une proclamation du chef de l'Etat appela 
les électeurs de toutes les communes à nommer leurs repré- 
sentans pour composer la 2" législature, le mandat de la 
précédente étant expiré; et à raison des circonstances du 
moment qui obligeaient le Président à s'absenter de la ca- 
pitale, l'ouverture de sa première session fut prorogée au 
l^août. 

Le colonel Frémont, chef de la mission envoyée auprès 
de Pascual Real, avait été porteur d'une dépêche de Nunez 
de Cacérès au Président d'Haïti, en date du 19 décembre, 
notifiant la révolution qu'il opéra à Santo-Domingo : Boyer 
n'y avait pas répondu. Mais le 10 janvier, il en reçut une 
nouvelle, datée du o, alors que Nunez savait les événemens 
accomplis dans tout le Nord-Est en faveur de la réunion à 
la République, et qu'il était convaincu de ne pouvoir plus 
maintenir l'État distinct qu'il avait érigé. Sur le point de 



1 II y eut banquet et hal au palais de la présidence, dans la soirée dule' janvier 
on était dans la joie. 



118 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

pénétrer dans TEst à la fête d'une armée, le Président 
d'Flaïti devait l'informer dans quel but il y allait, afin de le 
rassurer ainsi que ses collaborateurs dans l'œuvre du 
i" décembre : c'est ce qu'il fit par la dépêche suivante en 
date du H janvier. Il importe delà produire intégralement 
pour prouver sur quels principes le gouvernement haïtien 
se basa dans l'un de ses actes les plus glorieux, et démon- 
trer, à la louange de Boyer, que ses procédés envers les 
habitans de l'Est d'Haïti ne furent pas ce qu'à l'étranger on 
en a dit '' . L'histoire devra y recourir aussi dans la suite des 
temps, pour apprécier bien des événemens. 

Jean-Pierre Boyer, Président d'Haïti ;, 
Au citoyen José Nunez de Gacérès^ chef politique de Santo-Domingo. 

Citoyen, 

Hier, j'ai reçu votre dépêche du 5 courant avec le document qui 
raccompagnait. Comme le bien de mon ()ays est l'objet de toiîs mes 
soins, je vais entrer franchement avec vous dans toutes les explica- 
tions que nécessite la situation actuelle de la partie de l'Est d'Haïti. 
Si la vérité qui me dirige peut être appréciée par ceux qui sont à 
la tête des affaires à Santo-Doniingo, et si le but de leurs sollici- 
tudes n'est que la parfaite régénération de cette partie de l'île, 
so'anise depuis longtemps à l'humiliation et à la misère, cette ré- 
génération s'effectuera aussi proniptement que pacifiquement, à la 
satisfaction de tous ceux qui y ont un intérêt réel. 

Depuis la proclamation de notre in^iépendance, nous -n'avons 
jamais entiuiilu que l'ile d'H lïti fût divisée; tome son étendue, y 
compris les îles adjacentes, forme le territoire de la lil'publiqnc : 
ainsi ledéterniini! l'art. 40, lit. 2, de notre constitution générale- 
ment cunnue sur tout le globe La République est une et indivi- 
sible : art. 31 . C'est ce qui, en établissant la garantie de rimlépei:- 

1 Voyrz iiotimraeiit les a«sprtinns de. M LpppJlrtiPr do S.iint-Rémy, pages 33l>tsni- 
\;iiites du Jet volume de son ouvrage si souvent cité dans celui-ci. 

if ^.c^d:^ ^-^ r/^ 



r 



•~c •- t: 



[1822] CHAPITRE III. 119 

dance, m'impose les obligations auxquelles je ne puis déroger 
sans me rendre coupable, tant envers les populations actuelles 
qu'envers leur postérité la plus reculée. 

C'est donc le moment de se demander : Pourquoi la partie de 
l'Est n'a-t-elle pas été réunie à la République dès la l'ronuilgation 
de l'acte constitutionnel? Parce que les nouveaux étabLssemens ne 
peuvent arriver à leur point de perfection, sans avoir préalablement 
passé par la fiiière des malheurs et des calastrophcs, qui occasion- ] 
nent souvent la destruction de l'entreprise; et quand il n'en est 
pas ainsi, il est nécessaire qu'une longue expérience, fruit du lemps 
seul, vienne prêter son concours à l'achèvement de l'œuvre qu'on 
s'est proposée. C'est ce qui est arrivé dans la République. Son his- 
toire des dix-huit années écoulées, — personne ne l'ignore, — est là 
pour le prouver : il est inutile de s'étendre à ce sujet. 

Les calamités souffertes par notre gouvernement sont ce qui 
l'a empêché jusqu'ici de songer à la réunion de tout le territoire; 
car, si dans son voisinage, la partie orientale gémissait alors sous 
le f)oids des préoccupations et des privations, néanmoins elle était 
tranquille ; et à cette époque, il eût été inhumain de l'exposer aux 
horreurs de la guerre civile, quand on n'était pas en position de 
réunir toutes les voloniés à un même centre. Les sentimens de 
générosité furent également ce ([ui s'opposa à ce que mon prédé- 
cesseur excitât ceux qui sollicitèrent des moyens de lui pour se- 
couer le joug de l'ancienne métropole, comme il avait fait en 
donnant des armes et des munitions à Don Juan S.mches de 
Ramirès , quand la généralité de ses concitoyens eurent résolu 
d'expulser ceux qui, par un traité, avaient obtenu la possession du 
pays. Je déclare qu'étant animé des mêmes sentimens. je me suis 
conduit de la même manière, eu refu'-ant constamment de pro- 
téger les divers partis qui m'ont maoi lesté l'intention d'entreprendre 
de se soustraire à toute domination étrangère. 

Ennemi du désordre et de toute effusion de sang, j'étais décidé à 
ne jamais donner assistance à aucune poition dts citoyens de l'Est, 
étant convaincu que le temps n'était pis éloigné où je pourrais y 
opérer une révolution toute morale, qui, en changeant la malheu- 
reuse situation où ils se trouvaient, aurait pour résultat de réunir 
sans choc, sans violence, mes compatriotes de la partie orientale 



120 ÉTUDES SLR l'hISTOIRE d'hAÏII. 

SOUS la protection tulélaire des lois de la République. C'^. temps 
élait indiqué par la pacification du Nord. Je reçus des envoyés de 
la partie de Saint-Yague, de Saint-Jean et même de Santo-Do- 
mingo, qui m'assurèrent de leur volonté de jouir des avantages de 
nos iustilutions. Mais, afin de ne pas les exposer aux calamités 
inévitables d'un changement d'étal, opéré par la voie des armes, 
je leur conseillai la patience ; et je me déterminai en dernier lieu 
à faire une démarche ostensible en faveur du peuple, en faisant 
savoir mes intentions au brigadier général Pascual Real, et ce que 
la prudence et l'humanité nous prescrivaient à l'un et l'autre. C'est 
dans ce but qu'eut lieu la mission dont le colonel Frémont était le 
chef: à son arrivée à Santo-Domingo, il trouva consommé le chan- 
gement survenu le h'' décembre dernier. 

A peine les actes publiés à Santo-Domingo furent- ils connus, 
que les mêmes habitans de l'intérieur me les adressèrent, en pro- 
testant que, s'ils avaient montré quelque enthousiasme à la nou- 
velle de ce changement, c'est qu'ils croyaient qu'il était conforme 
à l'acte constitutionnel, et que l'indivisibilité du gouvernement 
d'Haïti serait la condition essentielle de cette résolution. Je ne me 
lassai pas de les exhorter à la modération , et j'espérai, pour me 
déterminer, le retour de mes envoyés. 

Le colonel Frémont arriva et me remit votre dépêche en date du 
-19 décembre. Je me félicitai de ce qu'il n'y eut pas de sang versé 
dans l'événement du 1«r de ce mois ; je conçus une pleine estime 
pour tous ceux qui avaient empêché son effusion. Mais je déplorai 
l'erreur qui a dicté l'organisation d'un gouvernement séparé de 
de celui qui était déjà établi par la loi fondamentale de l'État, et 
qui se déclarait devoir faire partie de la République de Colombie. 
Toujours enclin à l'indulgence et à juger les hommes par la pureté 
de mes principes, j'ai pensé que ceux qui avaient dirigé le change- 
ment du 1"" décembre, pouvaient s'être trompés dans le choix des 
moyens, et qu'ils avaient été dominés par des circonstances que 
j'ignorais; et je conclus que s'il en était ainsi, ils ne tarderaient 
pas à revenir de leur erreur, parce que nécessairement, le peuple, 
plus désabusé, se ferait entendre. Je ne fus pas longtemps à voir 
se réaliser ma manière de penser, et vous devez savoir que je suis 
bien informé. Ceux qui ont déclaré qu'ils arboraient le pavillon 



[18^2^2] CHAPITRE m. 12i 

haïtien ont donc l'ait leur. devoir ; ils ont connu leurs vrais inté- 
rêts et ils doivent être à l'abri de toute insulte. 

Citoyen, vous avez trop de pénétration pour avoir confondu le 
premier enthousiasme du peuple, en voyant disparaître le pavillon 
de l'Espagne, avec les sentimens manifestés de sa volonté qui est, 
aujourd'hui, de vivre sous les mêmes lois que le reste des Haïtiens. 

Il ne faut pas se faire illusion : deux États séparés ne peuvent 
exister ni se maintenir indépendans Tun de l'autre dans Vile qui 
nous a vus naître; et quand même Facte constitutionnel d'Haïti 
n'aurait pas décidé la question de son indivisibilité, la raison et la 
conservation de tous ses habitans l'auraient exigé impérieusement. 
Il suffit de s'intéresser de bonne foi à la prospérité de cette lie pour 
convenir de cette vérité, parce que, pour être effectivement indé- 
pendant, il est nécessaire de posséder dans son sein les moyens de 
défendre cette indépendance. La République, j'aime (à le dire, a 
acquis, après beaucoup de tourmentes, tous ces moyens et peut 
trouver en elle-même les élémens nécessaires à la conservation de 
sa liberté et de son indépendance . 

Comme mes devoirs sont tracés, je dois soutenir tous les citoyens 
de la République. Les habitans de Laxavon, Monte-Christ, Saint- 
Yague, Puerto Plate, Las Caobas, Las Matas, Saint-Jean, Neyba, 
Azua, la Vega, etc., etc., ont reçu mes ordres et y obéissent. Je 
vais faire une tournée dans toute la partie de l'Est avec des forces 
imposantes, non comme conquérant (à Dieu ne plaise que ce titre 
entre jamai-i dans ma pensée), mais comme pacificateur et conci- 
liateur de tous les intérêts en harmonie avec les lois de l'État. 

Je n'espère rencontrer partout que des frères, des amis, des fils 
à embrasser. Il n'y a point d'obstacle qui sera capable de me rete- 
nir: chacunpeutêlretranquillepour sa sécurité personnelle et celle 
de ses propriétés. Et quant à vous, citoyen, que je crois animé, 
comme vous me l'avez annoncé, du seul intérêt de la patrie, ouvrez 
votre cœur à la joie, à la confiance, parce que l'indépendance 
d'Haïti sera indestructible par la fusion de tous les cœurs en un 
seul et même tout. Vous vous assurerez des droits à mon estime, 
vous conserverez des titres précieux envers tous vos concitoyens, 
en arborant à Santo-Domingo, dès la réception de la présente dé- 
pêche, r unique pavillon qui convient à l'existence des Haïtiens et 



122 ÉTUDES SUR LHISTOIP.E DHAÏTI. 

qui est celai de la République. J'espère que votre réponse, qui ne 
devra pas tai^der à être dans mes uiaia>, sera conforme îi ce que vous 
impose le pays qui vous a vu naître. 

J'ai Pliouneur^ citoyen, de vous saluer avec une consiLlération 
distinguée. 

Signé: Boyer. 

Cette dépêche raisonnait trop bien la situation des choses, 
pour que Nunez de Cacérès ne fût pas convaincu de la néces- 
sité de se prêter de bonne grâce à la solution pacifique que 
lui recommandait le Président. Ensuite, la soumission 
spontanée de toutes les communes de Tintérieur et Tarmée 
qui allait y pénétrer, rendaient toute résistance impossible 
et même inutile. Le 18 janvier, elle parvint au chef politi- 
que qui s'empressa de réunir à Thôtel de ville, les magis- 
trats municipaux et tous les fonctionnaires civils et mili- 
taires; il leur en donna connaissance, et leur dit : qu'il fal- 
lait répondre à l'attente du Président d'Haiti. Quelques 
mécontens tirent entendre des paroles d'opposition, qu'ils 
auraient été certainement impuissans à soutenir; mais 
Nunez passa outre et fit arborer le pavillon haïtien, le 1 9 
janvier. 

Le même jour, il en informa le Président et fit publier sa 
dépêche qu'il accompagna d'une adresse aux habitans de 
1 Est. 11 y fit d'abord une apologie de sa conduite pour se dé- 
fendre contre ses détracteurs; il avoua que la révolution 
du l*"' décembre, à Santo-Domingo, n'avait été que la suite 
du mouvement en faveiirde l'indépendance commencédans 
les communes deLaxavon et de Monte-Christ; et en recom- 
mandant à ses concitoyens une parfaite soumission à l'au- 
torité du Président d'Haïti, d'avoir confiance en ses princi- 
pes et ses promesses de garantie pour leurs personnes et 
leurs propriétés, il leur annonça une ère de prospérités dont 



[1822] . CHAPITRE m. 12o 

ils jouiraient avec abondance, sous l'empire et la protection 
de la constitution haïtienne qui assurait à tous les ci- 
toyens les droits imprescriptibles de la nature: la liberté, 
l'égalité, la sûreté personnelle, la paix sociale. 

On pouvait trouver une fine ironie dans sa manière de 
s'exprimer à ce sujet, et cette partie de son adresse expli- 
quera son discours prononcé à l'hôtel de ville le 9 février 
suivant : jusque là, l'autorité publique continua d'être 
exercée par lui à Santo-Domingo. 

Le 12 janvier, le Président publia un ordre du jour 
pour annoncer que, les citoyens de l'Est lui ayant adressé 
leur soumission aux lois de la République, une armée placée 
sous les ordres de chefs sages et expérimentés allait y pé- 
nétrer. Cet acte recommanda aux troupes la plus exacte dis- 
cipline, le maintien de l'ordre dans leurs rangs, en mena- 
çant de la peine de mort tout individu qui violerait le droit 
de propriété; il fut publi'' en français et en espagnol, eterit 
voyé dans les communes de l'Est pour rassurer leurs habi- 
tans. Et le lo, un ordre général de l'armée en marche 
dénomma les généraux qui en faisaient partie et les corps de 
troupes qui la composaient. 

Il y avait huit généraux de division : Borgella, Bonnet, 
Prophète Daniel, Jacques Simon, Prévost, Placide Lebrun 
Toussaint et Pierrot ; sept généraux de brigade : Bergerac 
Trichet, Frédéric, Quaver Larivière, Beauregard, Sainte- 
Fleur^ Riche et Dupuy, et l'adjudant-général Voltaire : 
puis un grand nombre d'officiers de l'état-major général qui 
se réunirent à ceux employés près de ces généraux et du 
Président d'Haïti, et les deux régimens d'infanterie de la 
garde, trois de la garde à cheval, un autre de la grosse ca- 
valerie, des détachemens d'artillerie, et douze régimens 
d'infanterie de ligne : les lo'et lo'duSud; les iV et 25", 



l-i ÉTUDES SLR LHISTOIUE DHAÏTI. 

(le r Ouest; les T, 8" et \i% de l'Artibonite; et les o% 0', 26^ 
27° et 28% du Nord. 

Telle tUait cette armée, forte d'environ 14,000 hommes. 
Elle fut divisée en deux corps : — le premier, sous les or- 
ordres de Borgella, passant par la route de Saint-Jean et 
d'Azua, précédant le Président d'Haïti qui suivait la même 
route; — le second, sous les ordres de Bonnet, débouchant 
[)ar Laxavon pour passer par Saint-Yague et la Yéga. Ces 
deux corps devaient se réunir sous les murs de Santo-Do- 
mingo, pour entrer dans cette ville avec le chef de l'État; 
mais le premier était le plus important, étant composé de 
8 régimens d'infanterie et de toute la garde ' . 

Le 15 janvier, le Président d'Haïti publia une pro- 
clamation, datée du Port-au-Prince et commençant ainsi : 
« L'heure est enfin arrivée où tout le territoire d'Haïti doit 
» jouir des bienfaits de notre constitution : c'est pour l'ac- 
» complissement de cet objet important que nous allons 
» diriger nos pas dans la partie de l'Est de cette île. » Cet 
acte était adressé spécialement aux fonctionnaires publics 
de tous rangs dans les quatre départemens de la partie 
occidentale ; il leur prescrivait le maintien de l'ordre et 
de la tranqliillité, sous la responsabilité personnelle de cha- 
cun et particulièrement descommandans d'arrondissement, 
pendant l'absence du chef de l'État. « Nous déclarons, au 
» nom de la nation, disait-il en terminant, que fidèle à 
» notre devoir, nous ne manquerons pas, le cas arrivant, 
» de poursuivre et de livrer à la rigueur de la loi, ceux qui 



1 Borgella avîiit sous ses ordres les ;)<?, 7'', 8^, 11«, 13', 15«, 23« et 26^ régimens, et 
Bonnei, les 6^, 14« 27e et 28^ régimens, la grosse cavalerie et un détachemeut des carabi- 
niers de la garde. Les corps de cette garde marchaient sons les ordres directs du Président. 
Bergerac Trichet et Frédéric commandaient chacun une division du ler corps; Quayer 
Larivière et Dupny, chacun une brigade du 2" corps. Les généraui J. Simon, Prévost et 
p. Lebrun étaient dins ce dernier corps, et les autres généraux, dans le premier. 



[1822] CHAPITRE in. 128 

» ne se seront pas conformés aux présentes dispositions. » 
Et le 16 janvier, il quitta la capitale. 

Si Tarmée en campagne se conduisit comme le prescrivit 
le Président et telle qu'on devait l'attendre de troupes aussi 
disciplinées que l'étaient celles de la République, sous le 
commandement de généraux comme Borgella et Bonnet, il 
faut dire également que les commandans d'arrondissement 
et tous les fonctionnaires de la partie occidentale répondi- 
rent parfaitement à l'attente du chef de l'État. 

Le premier corps de l'armée pénétra sur le territoire de 
l'Est dès le 20; le second ne put partir du Fort-Liberté 
cpie le 28, à cause de la réunion des troupes que les plaies 
(le la saison contrarièrent dans le Nord. Le 51, Bonnet en- 
^ tra à Saint-Yague, aux acclamations de sa belle population. 
Le lendemain, il fit chanter un Te Dewn en actions de grâces 
à rÉternel qui avait inspiré les habitans de tout le Nord- 
Est à se réunir à la République. Suivant l'ordre du Prési- 
dent d'Haïti, le général Prévost prit le commandement de 
l'arrondissement de Saint-Yague; le général J. Simon alla 
prendre celui de Puerto-Plate; l'adjudant général C. Tha- 
liarrès celui de Macoris. Bonnet partit avec les troupes pour 
la V'égaoù il installa le général de division Placide Lebrun 
comme commandant de cet arrondissement. Le dimanche 
5 février, Prévost publia la constitution de la République 
en présence de la population de Saint-Yague dont il reçut 
le serment de fidélité à cet acte : la même cérémonie fut 
remplie dans les autres lieux par les généraux qui en pri- 
rent le commandement. Le général Bonnet quitta la Yéga 
pour se diriger par Cotuy sur Santo-Domingo. 

Le premier corps de l'armée passa quelques jours à 
Saint-Jean d'où il se remit en route le 2 février : le 8, il 
était rendu en entier au bourg de San-Carlos quitouclie à 



126 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTÎ, 

Santo-Domingo. AAziia, à Bany, comme dans les autres 
bourgs, le Président d'Haïti fut accueilli avec les démons- 
trations de la joie la plus vive de la part des populations ; 
les généraux, les autres officiers et les soldats eux-mêmes 
reçurent les témoignages de leur satisfaction, par leur em- 
pressement à porter des vivres qui étaient régulièrement 
payés. 

Ce fut une marche triomphale pour ce corps d'armée 
comme pour celui sous les ordres du général Bonnet, un 
triomphe obtenu par l'influence des institutions de la Ré- 
publique sur les esprits, par la sagesse de son gouverne- 
ment qui, dans les trois mémorables circonstances de la 
pacification du Sud, en 1812, de la pacification de la 
Grande-Anse et de la pacification du Nord, en 1820, avait 
prouvé que son unique ambition était de réunir tous les 
citoyens d'Haïti sous les mêmes lois, pour les faire parti- 
ciper aux mêmes avantages. 

Le samedi 9 février, à 6 heures du matin, Boyer inspecta 
les troupes; elles étaient dans une tenue admirable. Immé- 
diatement après, le général Borgella pénétra dans l'en- 
ceinte de Santo-Domingo par la porte del Conde : il mar- 
chait avec son état-major en tête des huit régimens de son 
corps, défilant par pelotons; puis venait la garde à pied. 
Le Président d'Haïti, en costume de colonel, était précédé 
d'un grand état-major et escorté des officiers généraux 
Pierrot, Toussaint, Prophète Daniel, Riche, Sainte-Fleur, 
Beauregard, Voltaire et Inginac, secrétaire général : la 
garde achevai terminait cette colonne. 

A la porte del Conde se trouvaient José Nunez deCacérès 
et les magistrats de la ville, venus pour y recevoir le chef 
de la République; les troupes de cette cité, s'élevant à en- 



[185!2] CHAPITRE m. 127 

viroii 500 hommes, formaient une haie des deux côtés de la 
rue del Conde. Le carillon des cloches des nombreuses 
églises, la salve d'artillerie tirée de tous les forts de la place, 
le bruit des tambours, le son de la musique, les cris de : 
Viva el senor Présidente! poussés par la population accourue 
sur les lieux : tout contribuait à faire de cette journée, 
Tune de celles dont Boyer devait se ressouvenir le plus. 
Successeur heureux du grand citoyen dont la bienfaisante 
politique avait jeté les bases de toutes les prospérités de la 
patrie^ marchant sur ses traces, imitant sa modération in- 
telligente, il recueillait ainsi, Tun après l'autre, les glorieux 
fruits de son gouvernement. 

Envoyant Nunez de Cacérès, Boyer descendit de cheval 
et lui donna une accolade, en signe de la satisfaction qu'il 
éprouvait de sa résignation à reconnaître l'autorité de la 
République, pour ne pas compromettre le sort de ceux de 
ses concitoyens qui avaient partagé ses premières idées; 
car c'était leur tracer un exemple utile à leur bonheur per- 
sonnel, que de les persuader de la nécessité de se rallier au 
vœu général. Cet acte, qui décelait les sentimens frater- 
nels et patriotiques du chef qui se trouvait en ce moment à 
la lète d'une puissante armée, fut d'un heureux effet sur 
tous les assistans. Ensuite, le Président remonta à cheval 
et se rendit sur la place de la cathédrale où il inspecta les 
régimensde sa garde, à l'arsenal et sur d'autres points que 
le général Borgella avait fait occuper de suite, puis il se 
porta au palais des anciens gouverneurs pour l'Espagne; 
là s'étaient rendus Nunez de Cacérès avec les magistrats de 
la ville et les citoyens les plus notables. 

Le Président leur dit : « J'éprouve un vif plaisir à me 
» trouver au milieu devons; mais ce plaisir serait bien 
» plus vif si j'étais assuré, citoyens, que la réunion qui 



128 ÉTIDES SUP. L IllSTOlIiK h HAÏTI, 

» vient (le s'opérer vous est aussi agréaijle qu'elle l'est à 
» tons les autres citoyens de la partie occidentale de la 
y.. )î République'. » Ces paroles furent accueillies avec un 
y chaleureux enthousiasme. Boyer savait en inspirer à ses 
auditeurs, par la facilité de sa diction, par sa dignité dans 
ses fonctions et surtout par la physionomie agréable, préve- 
nante, qui le distinguait dans ses heureux momens; car 
alors toute la bonté de son cœur se reflétait sursa figure et 
dans son regard. 

Après avoir pris possession de Santo-Domingo militai- 
rement, par la puissance des armes, le Président d'Haïti, 
reconnaissant la nécessité de sanctionner ce fait par l'in- 
vestiture de l'autorité civile et politique dans toute la par- 
tie de l'Est, appuyée de la consécration religieuse, invita 
Nunez de Cacérès et les magistrats d'aller avec lui au 
Cabildo ou Municipalité^ afin de constater régulièrement 
cette cérémonie par un procès-verbal, pour se rendre en- 
suite à la cathédrale et assister à un Te lh>iim chanté en ac- 
tions de grâces. 

La vanité et l'orgueil de Nunez de Cacérès attendaient ce 
moment, il paraît, pour se manifester par une sorte de pro- 
testation contre sa déchéance de la haute position cpi'il 
s'était créée dans l'Est, par la révolution éphémère du l^"" tié- 
cembre. Indépendamment des défauts de son caractère qui 
le portèrent toujours à lutter contre ses supérieurs, — 
témoin les tracasseries ([u'il suscita à JuanSancheset aux 
autres gouverneurs, — lui qui n" avait été poussé à l'indé- 
pendance, dans ces derniers tenqis, (fuepour se venger du 
gouvernement espagnol, ainsi que nous l'avons dit, il ne 



1 Itelaliûii lia seci'iUalit' péuéral liiLu.ac, iiiiéréc iLius //> Tvtéyrnjthc, ti la Cdiimilt'- la 
2i mai;, ltii2, uo 12.. 



[J822] CHAPITRE III. 129 

put se soumettre franchement à descendre du rang où il 
s'était placé. 

Il adressa donc à Boyer, dans la salle du Cabildo rem- 
plie de fonctionnaires, de citoyens et d'officiers de tous 
grades, un discours qu'il prononça en espagnol, bien 
c{u'il parlât fort bien le français, non-seulement dans la 
pensée d'embarrasser le Président dans la réponse que 
celui-ci lui ferait, mais pour être mieux compris de ses an- 
ciens complices ou adhérens et de ses autres compatriotes. 
Il essaya d'abord de se disculper d'avoir adopté le pavillon 
colombien, en disant que ce n'était pas un signe d'adhésion 
particulière ni d'incorporation à la Colombie; mais que 
c'était en vue d'honorer la mémoire de Colomb qui avait 
découvert l'Amérique. Ensuite, il prétendit qu'entre les 
populations des deux anciens territoires d'Haïti, la diffé- 
rence d'origine, de langage ;, de législation, de mœurs, 
d'habitudes, était une cause puissante pour s'opposer à 
leur réunion en un seul et même Etat, et que V avenir se 
chargerait de prouver, par les faits, que cette assertion est 
fondée; qu'il avait promis à ses compatriotes de leur pro- 
curer l'indépendance, et qu'il espérait qu'ils rendraient 
justice à ses intentions, si le résultat de son œuvre politi- 
que avait tourné autrement qu'il ne le désirait. Il termina 
enfin son discours, en manifestant l'espoir que le Président 
d'Haïti les défendrait et les protégerait de son bras puis- 
sant, afin de les rendre heureux, etc. ' . 

Toutefois, Nunez promit fidélité à la République et à son 
gouvernement; ensuite, il fit présenter au Président les clefs 
de Santo-Domingo sur un plat d'argent, en signe de la 



1 Le général Prévost fit publier, le 5 mars suivant, une lettie adressée aux liaLhans 
(le l'Est, en réfutation du discours prononcé par Nunoz de Cacérès : elle parut sur les 
i;o^ 21 i-t 22 de la Cuncnrile, an mois de juin. 



150 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hAÏTI. 

soumission de cette ville et du territoire de l'Est, dont elle 
était la capitale. C'était renouveler ce qui s'était fait à l'é- 
gard de Toussaint Louverture. 

S'adressant alors à tous ceux qui assistaient à cette céré- 
monie, Boyer leur exprima le regret de n'avoir pu compren- 
dre toutes les parties du discours prononcé par Nunez, afin 
d'y répondre de point en point. Mais il déclara qu'en ve- 
nant dans l'Est, il n'était mu par aucune ambition, et que 
ce n'était que pour remplir son devoir, aux termes de la 
constitution; et il rappela qu'il avait déjà fait sa profession 
de foi à cet égard, dans sa dépêche du 11 janvier, traduite 
en espagnol, imprimée et publiée par les soins de Nunez. 
« Je reçois avec satisfaction, ajouta-t-il, les protestations 
» que vous me faites de la soumission et de la fidélité que 
)) vous jurez à la République. Quant aux clefs de la ville qui 
» me sont offertes, je ne les accepte point, parce que je ne 
)) suis pas venu ici en conquérant, que ce n'est pas la force 
« des armes qui m'y a amené, mais bien la volonté des habi- 
)! tans qui m'ont librement appelé pour les garantir des 
» droits et des avantages dont ils n'ont jamais joui. En 
» conséquence, je déclare, comme chef de l'État, que je 
)) ferai tous mes efforts pour que ceux qui augmentent au- 
» jourd'hui la famille haïtienne ne soient jamais dans le 
» cas d'éprouver aucun regret de la démarche qu'ils vien- 
» nent de faire ' . » 

Ces paroles furent accueillies par les acclamations de tous 
les citoyens, particulièrement de ceux de Santo-Domingo 
qui y trouvaient une garantie, franchement et loyalement 
donnée, que leurs droits seraient respectés par le gonverne- 
ment de la République. On se rendit ensuite à la cathédrale, 

1 Relation du secrétaire général Inginac, publiée danjles journani. 



[1822] CHAPITRE III.. 151 

OÙ l'archevêque Pedro Valera, vieillard vénérable, entonna 
lui-même le Te Deum en actions de grâces. Un procès-verbal 
des deux cérémonies fut dressé parle Cabildo. Le Président 
d'Haïti fut enfin reconduit à son palais par le même cor- 
tège, et là, l'archevêque vint, à la tête de son clergé, lui 
faire visite et le complimenter sur la prise de possession de 
la partie de l'Est, qui réunissait tous les Haïtiens sous les 
mêmes lois ''. 

Dans l'après-midi, la division Bonnet entra à Santo-Do-^ 
mingo. 

On ne trouva pas la plus petite somme au trésor public, 
pas la moindre provision de bouche dans les magasins de 
l'Etat. Le gouvernement dut comprendre que, pendant 
longtemps encore, il faudrait pourvoir aux dépenses de tous 
genres par les ressources de la partie occidentale. 

Le premier soin du Président fut d'organiser les difFé- 
rens services publics. Il nomma le général Borgella com- 
mandant de l'arrondissement de Santo-Domingo, dont les 
limites prirent dès lors, et peu après encore, les proportions 
du vaste département du Sud-Est, ci-devant de l'Ozama ^. 

Le général Beauregard eut le commanclem^ent de cette 
place; le colonel Carrié, celui de l'ai-senal et du fort appelé 



1 Peu de jours après l'entrée de l'armée à Sauto-Domiugo, uu soldat fut condamné à' 
mort par le conseil de guerre, pour avoir commis des violences sur des habitaos de la 
campagne. Ce malheureux allait être exécuté, quand l'archevêque Pedro Yalera vint lui- 
même auprès de Boyer le prier de lui faire grâce ; le Président y consentit. Cette démarche 
du prélat, faite au nom de la religion, porta Boyer à le vénérer; et l'armée partageant ce 
sentiment, on n'eut plus à réprimer un seul acte d'indiscipline . 

M. Lepelletier de Saiut-Rémy a été bien mal renseigné, quand il a parlé de cet arche- 
vêque en ces termes : « Nous voudrions ne pas dire que l'évêque de Santo-Domingo fut 
» accusé de s'être fait l'agent de cette malheureuse intrigue (la réunion de l'Est), et que 
» l'on évalue à cent uiille gourdes le prix qni lui fut compté en retour de la nationalité 
» de son pays. » — T. l"', p. 333. 

2 Le général de division Francisque remplaça Borgella dans le commandement de l'ai- 
rondissement d'.Vqnin, après être resté sans emploi depuis l'affaire des Gonaïves. 






J52 ÉTLDES SIR l'histoire d'haÏTI. 

la Force qui en est le siège''. Le général Dupuy fut envoyé 
commandant de l'important quartier de Seybo et deHiguey; 
le général Riche, à Bayaguana ; le général Bergerac Trichet, 
à Azua; les colonels Hogu, àBany, etSaladin, à Las Matas, 
et le chef d'escadron D. Dalmassy, à Saint-Jean. Les oOO 
hommes de troupes trouvées à Santo-Domingo commencè- 
rent la formation de deux régimens d'infanterie, dont le 
premier fut confié au commandement de Paul Aly, promu 
colonel, qui était un ancien compagnon de Jean-François et 
de Biassou. 

Le tribunal civil fut organisé et eut pour doyen J.-J. Del 
Monte, ancien magistrat versé dans la législation espagnole, 
possédant une vaste instruction d'ailleurs et une profonde 
érudition. José de la Cruz Garcia fut nommé juge de paix; 
le conseil des notables remplaça le Cabildo par ses princi- 
paux membres. L'administration des finances fut confiée à 
A.-M. Yaldès; celle du trésor au vieillard Lavastida; celle 
delà douane à E. Yalencia. Enfin, tous les emplois civils 
furent occupés par des ùidigenes de Santo-Domingo, parmi 
lesquels on remarquait Thomas Bobadilla, nommé commis- 
saire du gouvernement près le tribunal civil, citoyen de 
beaucoup de capacité. L'ancienne université de cette ville 
fut rétablie avec plusieurs professeurs de mérite, et une 
école primaire fondée à côté de celles tenues par des parti- 
culiers. 

La constitution de la Répu])lique n'admettant sur toul 
son territoire que des hommes libres et égaux en droits, 
partout où l'armée haïtienne passait pour se rendre dans ce- 
lui de l'Est d'Haïti, elle brisait les fers des esclaves. Afin de 



1 Carrié avait précécleminent perdu I.? comminilenient des grenadiers à cheval de la 
ïaide. 



[IS^t^l CHAPITRE III. 155 

consacrer leur régénération civile et politique, le 1 7 février, 
Boyer procéda lui-même à la touchante et pieuse cérémo- 
nie de la plantation de l'arbre de la Liberté, sur la place de 
la cathédrale, au milieu de toutes les troupes qui n'avaient 
cessé de combattre pour assurer ce droit sacré et impres- 
criptible , en présence de la population de l'antique cité qui 
eut l'honneur de recueillir les restes de Colomb. Il prononça 
en cette occasion un discours éloquent et chaleureux, dans 
une improvisation qui ne put être retenue, faute de sténo- 
graphes. Le vicaire général José Aybar avait béni le majes- 
tueux palmiste; il chanta ensuite, dans la cathédrale, une 
grand'messe solennelle en actions de grâces, à laquelle 
assistèrent le chef de l'État, les officiers de tous grades et 
tous les fonctionnaires publics réunis aux citoyens des deux 
sexes. Par ordre du Président, les commandans militaires, 
dans toutes les autres communes, firent également planter 
des arbres de la Liberté et procéder à une semblable céré- 
monie. 

Dès le 9 février, Boyer avait publié une proclamation 
adressée au peuple haïtien, qui devenait comme un mani- 
feste pour les nations étrangères. Il y disait que le pavillon 
d'Haïti flottait sur tous ses points, en vertu de sa constitu- 
tion et de la volonté de ses habitans liés à jamais par les 
mêmes intérêts ; que leur réunion, commencée depuis trois 
ans, n'avait fait verser aucune larme. « Qui méconnaîtrait, 
» dans cette heureuse révolution, la puissance de Dieu qui 
') règle les destinées des peuples?... Haïtiens ! en vain nos 
)) ennemis prétendraient alarmer les puissances étrangères 
)) sur la réunion de tout notre territoire : les principes éta- 
') blis par les articles 40 et 41 de notre constitution, qui 
» nous donnent l'Océan pour limite, sont aussi générale- 
» ment connus que ceux consacrés par l'article 5 du même 



154 ÉTUDES SUR l'histoire b'hAÏTI. 

» acte et par lesquels nous nous sommes engagés à ne for- 
» mer jamais aucune entreprise tendant à troubler la paix 
» de nos voisins. — Peuple agriculteur et guerrier, les 
n Haïtiens ne s'occuperont que des intérêts de leur patrie, 
)> ils ne se serviront de leurs armes que pour défendre leur 
» indépendance nationale, si on était assez injuste pour 
» l'attaquer; toujours généreux^ toujours hospitaliers^ ils 
» continueront d'agir avec loyauté envers ceux des étran- 
» gers qui, habitant parmi eux, respecteront les lois du 
» pays. —Ma destinée était sans doute d'être l'instrument 
n dont la divinité devait se servir pour faire triompher no tre 
» cause sacrée : c'est à sa protection que je rapporte les 
» succès qui ont accompagné mon administration, depuis 
») que les rênes de l'État ont été placées dans mes mains. 
)) J'ai constamment fait tout ce qui a dépendu de moi pour 
» m'en rendre digne j toute ma vie sera consacrée de même 
1) à remplir religieusement les obligations que m'imposent 
» la gloire et la prospérité d'Haïti. J'ai le droit de compter 
» sur le concours de tous mes concitoyens, et j'y compte- 
)) rai pour élever la nation au rang qu'elle doit occuper 
)) dans le monde civilisé. » 

Ces modestes et patriotiques paroles venaient ensuite 
d'un appel au souvenir des compagnons de « l'immortel 
» Pétion, » pour tout ce qu'ils avaient déjà fait. « Voyez 
j) sans orgueil, leur disait Boyer, le triomphe de vos ef- 
') forts et de votre persévérance; vous fûtes toujours do- 
» ciles à la voix de votre chef et prêts à tout sacrifier à la 
1) patrie : continuez à vous montrer dignes de ce que vous 
« avez été. » 

Une question politique de haute importance surgissait de 
la publication de la constitution de la République dans cette 
partie de l'Est. Ce pacte fondamental repoussait du sein de 



\ 



[1822] CHAPITRE 111. 155 

Jii société haïtienne tous les hommes de la race blanche, et 
cependant il s'en trouvait un assez grand nombre sur ce ter- 
ritoire, qui étaient Européens ou réellement des descendans 
pur sang d'Européens, ou enfin qui y avaient toujours été 
considérés comme tels. Eux tous, mêlés aux indigènes de 
race africaine, descendans des Espagnols, avaient accepté 
la République d'Haïti et ses lois comme ces derniers. Fal- 
lait-il les exclure des avantages de l'égalité des droits, après 
avoir proclamé la liberté des esclaves? La constitution, en- 
fin, devait-elle être rigoureusement exécutée à l'égard de 
ces hommes dont beaucoup étaient propriétaires de biens 
immeubles? 

L'équité la plus stricte devait résoudre ces questions vi- 
tales. Peut-être que, parmi les hommes dont s'agit, un cer- 
tain nombre avaient répugné ouvertement ou secrètement à 
voir flotter dans l'Est le pavillon haïtien; mais, du moment 
qu'ils s'étaient soumis aux circonstances, comme avaient 
fait Nunez de Gacérès et ses adhérens, la raison voulait 
qu'ils fussent admis et considérés comme Haïtiens, s'ils 
étaient propriétaires de biens fonds et s'ils prêtaient serwze/?? 
de fidélité à la République et à sa constitution. Ce fut la dé- 
cision que prit le Président d'Haïti. Il donna ses instruc- 
tions à cet effet aux divers commandans d'arrondissement; 
par là, on évitait de comprendre, dans les mêmes avantages 
les étrangers de plusieurs nations commerçantes qui n'é- 
taient établis dans l'Est qu'à ce titre, et on agissait ainsi, de 
même qu'en 1804, 1806 et 1816. 

Nunez de Cacérès lui-même, restant sans emploi, mais 
citoyen de la République, reçut les appointemens affectés 
au sénatoriat, dignité à laquelle il aurait pu être appelé 
par la suite, si sa conduite continuait à inspirer toute con- 
hance en lui. i^lanuel Carabajal fut promu au grade d'ad- 



156 ETUDES !>IK l'hiSTOIRE d'hAÏTI. 

judaïU-genéral à l'étatHnajoi' générai : c'était un vieillard 
déjà presque avengle. 



Mais^ pendant que Boyer prenait à Santo-Domingo une 
mesure politique qui conciliait les exigences de la constitu- 
tion du peuple haïtien, avec ce que réclamait l'équité par 
rapport aux hommes de la race blanche trouvés dans l'Est, 
les individus de cette race, établis sur la presqu'île de Sa- 
mana, agissaient d'une façon qui eût pu le porter à revenir 
sur sa décision, si les principes qui le guidaient n'étaient 
pas fondés sur la raison et la justice, qui ne doivent pas 
subir des variations au gré des événemens. 

Après la déclaration de l'indépendance d'Haïti, un cer- 
tain nombre d'anciens colons français, réfugiés dans l'Est 
sous la protection du général Ferrand, s'étaient fixés sur la 
presqu'île de Samana où ils avaient fondé des établissemens 
agricoles. Lorsque la population indigène se souleva contre 
ce général pour expulser les Français, des navires de guerre 
anglais avaient pénétré dans la baie et forcé le commandant 
de la presqu'île à capituler, le 10 novembre 1808; et en 
mettant les indigènes insurgés en possession de ce lieu, les 
Anglais leur avaient imposé la condition de respecter les 
personnes et les propriétés françaises'. Ainsi garantis, les 
colons de Samana continuèrent d'y résider sous le nouveau 
régime fondé par Juan Sanches et ses successeurs, qui main- 
tinrent V esclavage dans l'Est : ces colons possédaient des 
esclaves comme les autres planteurs, ils ne s'émurent point 
de la révolution du 1^' décembre opérée parNunez de Ca- 
cérès, puisqu'ils n'étaient pas menacés de perdre leurs pro- 

1 Voyez tome 7. page 2u2, 



[[H±2\ CHAlTIIiK III. 157 

priétés pcusanlc.s. Mais lorsque survinrent les événemens 
passés dans le Nord-Est, en faveur de la République d'Haïli, 
ils comprirent que c'en était fait de l'esclavage ; ils crai- 
gnirent une nouvelle expulsion de Samana, comme celle qui 
les avait frappés dans la partie occidentale. Cette crainte 
était fort naturelle de leur part, et ils avisèrent. 

Or, en ces momens d'inquiétude, la frégate française 
la Diichesse-de-Berry , sous le commandement de M. Dou- 
ault, arriva dans la baie de Samana qui, depuis les premiers 
jours de 1821, était fréquentée par les navires de guerre 
de la même nation. La présence de ces colons les y atti- 
rfiit; ils veillaient aussi sur les côtes, pour la protection 
qu'ils devaient aux bâtimens marchands sortis de France 
et se rendant dans les ports haïtiens, contre les corsaires des 
indépendans de la Côte-Ferme dont nous avons parlé au 
commencement de ce volume. La frégate venait même de 
capturer deux de ces corsaires commandés par deux Fran- 
çais, nommés Rossignol et Mouchette, qui avaient pris et 
pillé un navire brémois dans ces parages. Après avoir relâ- 
ché ce dernier, le commandant Douault amena les cor- 
saires dans la baie : l'un d'eux se nommait ou fut nommé 
rutile. Peu de jours après le brig le Silène, capitaine Cu- 
villier, vint joindre la frégate. 

Il faut dire ici, qu'au moment où Boyer allait partir du 
Port-au-Prince, un autre brig de guerre français y était ar- 
rivé et avait demandé et obtenu la permission de faire de 
l'eau. Le capitaine déclara qu'il était en croisière pour 
capturer les navires qui se livraient à la traite des noirs '. 
Et déjà, M. le comte Donzelot, gouverneur de la Marti- 
nique, s'était joint à l'amiral Jacob, commandant la station 

1 Vujez ]es Mémoires d'iugiruo, page (il. 



158 ÉTLUES SLIÎ LHISTOH'.E DHAÏTI. 

navale, |)oiir solliciter du Président la même autorisation de 
s'approvisionner d'eau etdebois^ en faveur de tous navires 
de guerre français qui se trouveraient dans les parages 
d'Haïti, pour la même cause. A son arrivée à Saint-Jean, 
le Président avait été informé que la Duchesse-de-Berry 
était dans la baie de Samana. 

Les colons de cette presqu'île voyant l'agitation des in- 
digènes qui désiraient d'arborer le pavillon haïtien, propo- 
sèrent au commandant Douault de s'en emparer « pour la 
France; » mais il refusa péremptoirement de commettre un 
tel acte, n'y étant pas autorisé. Cependant il leur conseilla 
d'avoir recours au comte Donzelot; et à cet effet, ils foF- 
mulèrent une adresse qui, étant soumise à ce comman- 
dant, fut déclarée inacceptable à cause des termes 'peu me- 
surés dans lesquels ils parlaient des Haïtiens et de leur 
chef. Une nouvelle adresse fut rédigée par le même indi- 
vidu, — A. Couret.^ — qui était attaché au colon Clarac, 
lequel était le plus grand propriétaire de la presqu'île et 
commerçant au ])ourg de Sam-ana. En conséquence, la 
goélette rutile fut expédiée, le 25 janvier, pour apporter 
cette adresse à la Martinique : deux des colons montèrent à 
son bord. L'Utile y arriva le 8 février seulement, ayant été 
contrariée par les vents. 

Mais, dès le 50 janvier, Nunez de Cacérès, qui savait la 
marche de l'armée haïtienne, avait écrit une lettre au com- 
mandant Douault pour l'inviter à sortir de la baie de 
Samana, afin que Boyer ne criit pas à une connivence entre 



1 A. Cûuret, qui devint l'iiu des irpréseiitans du roit-;iH-Prinee, en 1837, et qui fut 
membre de l'Opposifion dans la Chambre. Je parle aussi affirmativement, parce que je 
tiens d'un témoin oculaire une note sur les événemens passés à Samana. Ce qne je dis du 
commandant Douault repose svr des documens que j'ai lus au. ministère de la marine, à 
Paris. 



[18:2'2| CHAPITRE 111. 159 

eux. Cet ofliciei* ne suivit pas cette injonction, par la raison 
{pi'il dut altendre ce cfue déciderait le gouyerneur Don- 
zelot. 

A TaiTivée de r Utile à Fort-Hoyal, ce gouverneur jugea 
naturellement qu'il ne pouvait être sourd aux cris de dé- 
tresse poussés par les colons français de Samana, dans le 
moment où cette presqu'île allait infailliblement passer au 
pouvoir des Haïtiens. Par le brig de guerre venu au Port- 
au-Prince à la mi-janvier, il était informé de la prochaine 
entrée de Boyer sur le territoire de l'Est. S'il s'était borné 
à vouloir seulement enlever ces colons et leurs familles, 
pour les porter dans les îles françaises, rien n'eût été plus 
conforme à ses devoirs. Mais, en combinant ses mesures 
avec l'amiral Jacob, celles qu'ils prirent décelaient une ar- 
rière-pensée. 

Ils ne pouvaient raisonnablement s'emparer de la pres- 
([u'île « au nom de la France, » puisqu'elle était censée être 
toujours une portion de la colonie espagnole insurgée alors 
contre sa métropole. La France étant l'alliée de l'Espagne, 
c'était donc au nom de cette dernière puissance que le gou- 
verneur et l'amiral voulaient agir. A cet effet, le drapeau 
royal eSjpa^'/zo/ devait être rétabli sur la presqu'île; et, dans 
la juste crainte que les indigènes de ce lieu ne voulussent 
imiter ceux du reste de l'Est en se soumettante la Répu- 
blique, il fallait des forces de débarquement pour soutenir 
l'entreprise. En conséquence, le vaisseau le Jean-Bart^ 
monté par l'amiral Jacob ; les frégates V Africaine et la Ju~ 
non, la corvette l'Aigrette, les goélettes V Hirondelle et 
rutile, furent disposées pour aller se réunir à la Duchesse- 
de-Berry et slu Silène dans la baie de Samana. La corvette 
le Tarn partit en même temps que les autres navires : elle 
avait à son bord quatre cent quinze hommes d'infanterie 



J 10 ÉTUDES SIU l'hISTOIUK UHAÏil. 

et d'artillerie, deux canons de campagne, des munitions de 
guerre et quatre cents fusils destinés à l'armement des co- 
lons et des indigènes qui se rangeraient autour d'eux. 11 
avait fallu sept ou huit jours pour ces préparatifs : le 16 fé- 
vrier, la flottille quitta Port-Royal et arriva le 19 à l'entrée 
delà baie de Sam.ana. 

L'amiral français pouvait s'entendre dire : // est trop tard! 
En effet, le pavillon haïtien avait déjà remplacé celui de la 
Colombie depuis environ vingt jours, par la résolution 
énergique des indigènes de la presqu'île -, la constitution de 
la République avait été proclamée dans toutes les localités 
de l'Est; et la veille, le 18 février, le général de division 
Toussaint avait pris possession du bourg de Samana avec 
un corps de troupes venu de Santo-Domingo sous ses or- 
dres. Pour rétablir le drapeau d'Espagne sur la presqu'île, 
il aurait fallu maintenant livrer bataille aux Haïtiens, pren- 
dre sur soi une immense responsabilité; car alors la France 
elle-même eût été entraînée à agir contre l'ancienne colonie 
de son alliée ; ce qu'elle n'avait pas voulu faire contre sa 
propre ancienne colonie de Saint-Domingue, ainsi que nous 
l'avons déjà dit. 

Peu de jours après le départ de la goélette l'Vtile pour la 
iMartinique, le colon Clarac avait sollicité le commandant 
Douault d'envoyer une barge de sa frégate au bourg de 
Samana, afin d'enlever les marchandises qu'il y avait dans 
son magasin et de les porter à bord du brig français l'Irma, 
navire marchand de Bordeaux venu là à sa consignation. 
La barge était armée d'une pièce de canon et montée par 
cinquante hommes. Aussitôt son arrivée, la population du 
bourg s'était ameutée. Elle s'opposa à l'enlèvement des 
marchandises, lit tirer le canon d'alarme pour réunir à elle 
les autres citoyens de la ])res(pi île, et luan Bagu, homme 



[1822] CHAPITRE III. 141 

énergique, fit liisser le pavillon haïtien au mât du fort en 
remplacement de celui de la Colombie. Le commandant 
Manuel Machado, qui jusque-là avait été irrésolu, subissant 
le vœu des indigènes, se mit à leur tête K L'ofllcier de la 
barge, ne pouvant résister, abandonna la partie et se retira 
à bord de la Buchesse-de-Berry, dont le commandant l'ap- 
prouva. Sa prudence lui ce-nseillait une conduite expectante ù 
jusqu'à l'arrivée des instructions de son amiral et du comte 
Donzelot. 

Dans ces entrefaites, la réponse de M. Douault à la lettre 
de Nunez de Gacérès, du 50 janvier, étant parvenue à Boyer, 
le Président lui avait adressé une autre lettre, le 10 février, 
qui l'invitait à se retirer de la baie de Samana; et ce fut ce 
jour même qu'il expédia le général Toussaint pour aller 
prendre le commandement de la presqu'ile. Cet officier mit 
toute la diligence possible à se rendre à ce poste. Il n'avait 
que de faibles embarcations pour transporter ses troupes 
de Savana-la-Mar au bourg de Samana. Le commandant 
Douault ne gêna point son passage à travers la baie, et dès 
son arrivée au bourg, le général Toussaint lui écrivit une 
lettre polie, mais ferme, par laquelle il le sommait, au nom 
du Président d'Haïti, de quitter la baie. 

M. Douault ne pouvait guère faire autrement. Il ne voyait 
pas revenir les colons envoyés à la Martinique j il dut pen- 
ser que leur démarche n'avait pas été accueillie, et les faits 
étaient accomplis à Samana. Le 19 février, il fit sortir de la 
baie la Duchesse-de-Berry et le Silène; mais à l'entrée de 
cette baie, il rencontra la flottille sous les ordres de l'amiral 
Jacob, à qui il fit son rapport des événemens survenus de- 



1 Le 10 février, il publia iTiie proclamation à la population de Samana, qu'on lit parmi 
les doenniens imprimés en 1830. 



142 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. 

puis le départ de V Utile. Les colons français se trouvaient 
ainsi abandonnés à la discrétion de l'autorité haïtienne, 
après une conduite compromettante pour leur sûreté. 

La situation où ils s'étaient placés n'eût certainement pas 
exposé leur vie avec un chef d'État comme Boyer, dont les 
principes s'inspiraient du droit des gens et des sentimens 
puisés à la source de l'humanité; mais il estjwssible qu'il 
eût jugé qu'il était de son devoir de ne pas souffrir la pré- 
sence de ces colons sur la presqu'île de Samana, où ils au- 
raient pu, par la suite, appeler de nouveau des forces fran- 
çaises. La sûreté de l'indépendance nationale aurait peut- 
<%e exigé leur expulsion, sauf à les indemniser de la perte 
de leurs propriétés immobilières. 

De son côté, l'amiral Jacob dut reconnaître qu'il était de 
son devoir de ne pas abandonner ses compatriotes ; et, 
s'exagérant sans doute les dangers qu'ils couraient en pré- 
sence des troupes haïtiennes, il prit la résolution de péné- 
trer dans la baie de Samana avec toute sa flottille et les 
deux navires qui venaient d'en sortir; il le fit dans la même 
journée du 19 février. Il adressa aussitôt une lettre au gé- 
néral Toussaint pour lui déclarer qu'il n'était entré dans la 
baie qu'afin de protéger les colons français^ et ce général 
lui répondit en le sommant d'en sortir, ainsi qu'il avait agi 
à l'égard du commandant Douault. Mais cet amiral vit 
accourir auprès de lui les colons^ qui le supplièrent de les 
enlever^ ainsi que leurs anciens esclaves, pour les trans- 
portera Porto-Rico. 

En même temps Diego de Lira, ancien commandant de 
Savana-la-Mar, que le général Toussaint avait laissé à ce 
poste avec une vingtaine de soldats sous les ordres d'un 
officier, trahissant la confiance qu'on avait en lui, écrivit à 
l'amiral cpie le vœu des habitans de sou voisinage et de 



[1822] CHAPITRE III. 143 

ceux de Seybo était en faveur de la cause royale d'Espagne. 
Il finit par lui demander des armes et des munitions; et le 
26 février, l'amiral envoya débarquer au bourg de Savana- 
la-Mar 100 fusils et 6,000 cartouches qui furent expédiés 
à Seybo. 

Dès lors, la conduite de l'amiral Jacob prenait un ca- 
ractère d'hostilité envers la République d'Haïti : il espérait 
sans doute que les habitans eux-mêmes faciliteraient le 
projet primitivement arrêté entre lui et le comte Donzelot : 
de rétablir le pavillon espagnol, au moins, sur la presqu'île 
de Samana. 

Avisé du débarquement opéré à Savana-la-Mar, qui 
avait contraint sa faible garnison de replier dans l'inté- 
rieur, Boyer expédia de suite le diligent général Quayer 
Larivière à la tête du 27^ régiment , avec ordre d'occuper 
le bourg en en chassant les Français, s'il les y trouvait. 
Il prit ensuite une autre résolution : ce fut d'enjoindre à 
tous les commandans d'arrondissement de la partie occi- 
dentale de l'île, de mettre un embargo sévère sur les navires 
français qui étaient dans les ports de commerce, et d'em- 
pêcher le départ du pays de tous Français qui voudraient 
le quitter pour d'autres pays étrangers. C'étaient des otages 
que le Président prenait alors, à raison des vues qu'il sup- 
posait naturellement à l'amiral Jacob et au gouverneur de 
la Martinique ; et il ne pouvait faire moins en cette circon- 
stance. Cependant, il ordonna de respecter la personne et 
les propriétés des Français retenus ainsi. 

Cette mesure produisit dans les départe mens occiden- 
taux une effervescence considérable, que les esprits exal- 
tés augmentèrent par des clameurs inopportunes contre la 
France et son gouvernement. Il y en eut parmi eux qui di- 
saient hautement, qu'il fallait renouveler les scènes désas- 



lil KTIDES SLR i/hISTOIRE d'haVtI. 

Ireiises de 1804, comme si le droit des gens ne devait pas 
protéger les Français et lenrs propriétés de commerre, 
môme malgré les torts de l'amiral Jacob \ 

A l'arrivée du général Qnayer Larivière, Diego de Lira 
et quelques habitans s'enfuirent de Savana-la-Mar et se 
réfugièrent abord des navires français ; et déjà, le général 
Dupuy avait pris possession de Seybo avec des troupes. 
Personne ne convenait mieux que Dupuy pour assurer l'au- 
torité du gouvernement dans ces localités éloignées de 
Santo-Domingo : son habileté politique et ses mœurs 
douces et affables gagnèrent pour toujours à la République, 
les anciens vainqueurs de Palo-Hincado dont les habitudes, 
quelque peu sauvages , se ressentaient de leur vie de 
pâtres ^. 

Dès le 20 février, le Président avait écrit une lettre au 
général Toussaint, en lui annonçant l'envoi de la cargaison 
de comestibles qu'il fit acheter pour approvisionner les 
troupes sous ses ordres et provenant de la goélette an- 
glaise VHester , capitaine Bull. On avait obtenu de ce 
dernier de se rendre à Samana, en lui payant un fret en 
sus, et il fut porteur de la lettre de Boyer qui annonçait à 
ce général que, sur tous les points de l'Est, son autorité 
était reconnue. Le Président était assuré que le pavillon 
britannique et les marchandises seraient respectés par l'a- 
miral Jacob. En effet, celui-ci se borna à intercepter la dé- 
pêche de Boyer ; reconnaissant qu'il n'y avait plus rien à 



1 J'ai été à même d'entendre J.-B. Déranger dans ces circonstances, et il n'était pas le 
seul! Maïs il faut dire qu'on croyait les Français en possession de Samana, ou venus pour 
enlever les anciens esclaves de cette presqu'île. 

2 Le général Dupuy ne tarda pas à fonder à Seybo une loge maçonnique et à y Initier 
les principanï habitans ; les principes libéraux professés par les francs-niaeons tirent éva- 
nouir toute idée d'opposition contre la DépuMiijne, dont la macnnuerie otfi-e une imaLé 
[lai faite , 



[18t2t2] cHAmRE m. 145 

attendre en fayeur de l'Espagne , il laissa la goélette an- 
glaise continuer sa route pour débarquer les provisions au 
bourg de Samana. En même temps, il fit écrire au général 
Toussaint « que son objet, en venant dans la baie, n'était à 
» d'autre fin que pour offrir une protection aux colons 
» français et à divers habitans espagnols qui l'avaient ré- 
« clamée du gouverneur de la Martinique, et qui, en rai- 
» son des changemens survenus dans l'Est, préféraient 
» abandonner son territoire pour se retirer en d'autres 
M lieux. En conséquence, il fit demandera ce général de ne 
» pas s'opposer à leur embarquement ; car il se proposait 
» de sortir de la baie très-incessamment ' . » 

Le général Toussaint ne pouvait désirer mieux que cela, 
pourvu que les anciens esclaves, devenus citoyens de la 
République, restassent sur la presqu'île deSamana : ce qu'il 
fit savoir à l'amiral Jacob par une lettre en réponse à celle 
qui lui avait été adressée. En conséquence de son adhésion, 
le 5 mars, 160 colons français ou habitans espagnols s'em- 
barquèrent sur la frégate la Junon qui les transporta à 
Porto-Rico. Cependant, le colon Clarac réussit à emmener 
avec sa famille quatre petits enfans noirs; et le sieur ^4. Cou- 
ret, qui le suivit à Porto-Rico avec sa propre mère, emmena 
aussi un petit enfant noir que cette dame élevait ^. 

Le 6 mars, l'amiral Jacob lui-même partit sur le vaisseau 
le Jean-Bart ])our se rendre à Brest ; il avait atteint le terme 
de sa station dans les Antilles. Le 10, le commandant 



1 Extrait du journal l'Eloile haïtienne, fondé à Saiito-Domingo, eu février 1822. 

2 Quelques aunées après, A. Couret vint s'établir à Santo-Domiugo, où il fut enspite 
employé au bureau de l'enregistrement : de là, il se rendit au Port-au-Prince où il se fixa 
dans le commerce. Etant natif de l'Ouest, parent du citoyen Gourjon et homme de couleur 
comme ce dernier, l'indulgence de Boyer à son égard, pour sa conduite à Samana. lui 
valut une élection, sollicitée par lui, à la charge de représentant; et dans la Chambre, il 
se lit membre de l'Opposition contre le gouvernement de Boyer ! Nous aurons occasion de 
citer ses actes. 

T. IX. 10 



146 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

Douaull, monté sur un canot de la Duchesse-de-Berry où 
étaient aussi un certain nombre d'hommes armés, ayant 
voulu débarquer sur un point de la presqu'île, essuya le feu 
d'un poste haïtien auquel il ne fit pas rispoter, afin de ne 
pas engager une lutte intempestive; et le 16, tous les navi- 
res de guerre et marchands français sortirent de la baie de 
Samana, sous les ordres du commandant Epron qui montait 
sur la frégate V Africaine. 

Telle fut ce que Ton a appelé « l'équipée de Samana : » 
entreprise qui eût pu occasionner la guerre entre la France 
et Haïti, si Boyer n'avait pas agi avec modération, si les 
officiers français n'avaient pas mis à temps assez de pru- 
dence pour éviter une rixe avec les Haïtiens, 

Le 10 février, le Président d'Haïti avait adressé au Sénat 
un message où il l'informait de son entrée à Santo-Domingo, 
qui consommait la réunion des départemens de l'Est aux 
autres départemens de la République, en lui envoyant copie 
du procès-verbal de prise de possession dressé la veille. Il 
disait à ce corps politique de l'État, qu'il ne tarderait pas à 
quitter cette ville pour visiter les communes du Nord-Est. 
Le 5 mars, au moment où il allait partir, il adressa un au- 
tre message au Sénat, qui relata d'une manière circonstan- 
ciée la tentative des Français sur Samana, en annonçant 
leur départ de la baie. Mais il était alors mal informé lui- 
même, puisque les navires de guerre n'en sortirent .que 
quelques jours après. Il écrivit en même temps aux coni- 
mandans d'arrondissement de lever l'embargo sur les na- 
vires marchands français, délaisser toute liberté aux Fran- 
çais, comme antérieurement. 

Quand on eut connaissance de cette mesure, en France, 
l'émotion publique la fit juger diversement, les journaux 
en relentirenl ; mais le ministère français l'apprécia avec 



[18221 - CHAPITRE III. 147 

calme, car il savait ce que des circonstances pareilles impo- 
sent ordinairement à tous les gouvernemens. D'ailleurs, il 
ne pouvait croire que, -sans instructions de lui, le comte 
Donzelot et l'amiral Jacob eussent agi de manière à compro- 
mettre réellement le sort des Français admis à Haïti, à 
nuire auxbonnes relations établies entre ce pays et la France, 
et il avait une assez haute opinion de Boyer pour penser 
qu'il n'abuserait pas de son pouvoir. C'est ce qui ressort de 
la réponse modérée que fit le marquis de Clermont-Ton- 
nerre, ministre de la marine ^ à une adresse de la chambre 
de commerce du Havre, qui se préoccupa avec raison des 
intérêts majeurs que ce port avait dans les affaires com- 
merciales avec Haïti ^ . 

Bientôt après, on apprit que l'embargo était levé sur les 
navires français par la retraite de la flotille de la baie de 
Samana, et que de nouveaux débouchés étaient ouverts 
aux produits de la France dans les ports de la partie de 
l'Est, qui allaient prendre une autre importance sous Tad- 
ministration haïtienne. 



1 j'ai en occasion de lire ces dociimens dans les cartons du ministèie de la marine. J'y 
ai vu anssi qii'après l'expédition faite à Samana, le comte Douzelot conçut l'idée qu'il 
communiqua au ministre de la marine, de la cession de Samana, avec Une portion de la 
grande île d'Haïti, que la France pourrait obtenir de l'Espagne, afin de fonder sur cette 
presqii'île un formidable établissement maritime. 

Depuis, M. Lepelletier de Saint-Rémy s'est approprié cette idée dans son ouvrage inti- 
tulé : K Etude et solution nouvelle de la question baïtienne. » En parlant de l'expéditioii 
navale dont s'agit, cet auteur a représenté ce fait comme ayant été provoqué « par 
» un appel de la population de l'Est » au gouverneur de la Martinique, tandis qu'il n'a 
eu lieu que sur celui des colons français établis à Samana. Voyez sa narration, tome 2, 
pages 248 a 254. L'événement et ses circonstances y sont relatés bien autrement que Je 
viens de le faire, d'après lesdocumeus qu'il m'a été permis de consulter. Il cite un vais- 
seau nommé le Colosse, quand le seul qui se trouvait parmi les navires de guerre était 
le Jean-Bart. 



mAVïïu i\. 



Arrêtés du Président d'Haïti qui déterminent les décorations des grades militaires et les 
communes de l'Est appelées à nommer des représentans. — Il charge Bruno Blancliet 
de lui indiquer les changemens à opérer dans la constitution de '1816 ; quelques idées 
émises à ce sujet par Blanchel que la mort surprend dans ce travail. — Boyer quitté 
Santo-Domingo et va dans le Nord-Est. — Arrêté sur le changement de numéros dans 
les régimens d'infanterie. — Boyer est mécontent de l'élection des représentans du 
Port-au-Priuce. — 11 se rend au Cap-Haïtien où il reçoit des honneurs et des fêtes. — 
11 retourne à la capitale, et n'y accepte pas ceux qui lui avaient été préparés. — Pié- 
flexions à ce sujet. — Le port de Saint-Marc est ouvert au commerce étranger. — 
Circulaire aux commandaus d'arrondissement en faveur du commerce national. — Pro- 
clamation aux citoyens de l'Est pour les engager à cultiver les terres : résultats succes- 
sivement obtenus dans cette paitie de la République. — Le Président ouvre la ses- 
sion législative par un discours oii il cherche à prémunir les représentans contre des 
innovations dangereuses. — Quelques actes préparatoires de la Chambre: discours de 
sou président oii l'on trouve une préoccupation sur des mesures a prendre. — La Chaiiibre 
demande au Président d'Haïti les comptes généraux, afin de statuer sur les impôts. — 
Conspiration du général Paul Romain . Sa mort violente à Léogane , son complice est 
fusillé au Port-au-Prince. — Proclamation du Président sur cet événement, signalant 
des propos séditieux, — Quelques particularités et réflexions à ce snjei. — Dispositions 
dans la Chambre des représentans envers le Président d'Haïti. — Félix Uarl'onr 
adresse à ce corps une pétition séditieuse contre le Président : elle est lue en séance 
publique. — Effet qu'elle produit dans la Chambre et au Port-au-Prince. — Arrestation 
de Félix Uarfour, de quatre représentans et d'autres personnes, et leur emprison- 
nement. — Appréciation des causes réelles de ces arrestations. — La (.'hambre dénonce 
tardivement Félix Darfour an Président. —11 ordonne de le juger militairement : sa 
condamnation a mort et sou exécution, — La Chambre exclut de son sein les quatre 
représentans arrêtés, et fait une adresse au peuple. — Adresse du Sénat au peuple sur 
ces événemens. — Proclamation du Président d'Haïti au peuple etàl'armée. — Le sénateur 
Panayoty donne sa démission. — Les personnes arrêtées le 30 août sont bannies à l'in- 
térieur. — Divers actes et lois rendues dans la session. — Opinion d'une commission 
sur les mesures à prendre par rapport aux propriétés dans l'Est ; elle est adoptée par 
le Sénat, par la Chambre des représentans et pat le Président d'Haïti. 



Si l'organisation et la tenue militaire des Ironpes de 



[1822] CHAPITRE IV. * 149 

l'Artibonite et du Nord, à leur réunion à la République, n'a- 
yaient nécessité d'autre changement que celui de l'uniforme 
qui, parmi elles^ était distinct dans chaque régiment, les in- 
signes étant les mêmes pour les divers grades, il n'en était 
pas de même dans la partie de l'Est oii les officiers et le peu 
de troupes composant l'état militaire portaient le costume 
et les insignes de l'armée espagnole. En ordonnant la for- 
mation de deux régimens d'infanterie et de quelques com- 
pagnies d'artillerie à Santo-Domingo, le 16 février, le Pré- 
sident émit un arrêté pour déterminer les décorations ou 
insignes militaires detousgrades, depuis le caporal jusqu'au 
général de division, pour toute l'armée de la République. 
Trois jours après, un ordre du jour prescrivit une revue 
de solde dans tous les clépartemens. 

Une autre mesure plus importante appela l'attention du 
chef de l'État : celle qui consistait à faire concourir les ci- 
toyens des nouveaux départemens réunis sous sa constitu- 
tion, à la représentation nationale dans la Chambre des 
représentans des communes. En l'absence de toutes disposi- 
tions antérieures, il dut prendre en considération, et l'état 
delà population et la situation actuelle des villes et bourgs 
qui pouvaient être classés comme communes. Il y en eut qua- 
torze de désignésdans un arrêté publié le 27 février : Santo- 
Domingo, Saint-Yague, Higuey, Seybo, Samana, Cotuy, 
La Véga, Puerto-Plate , Bani, Azua, Neyba, Las Matas, 
Saint-Jeanet Monte-Christ. Les cleuxpremières villes durent 
nommer deux représentans chacune, comme chefs-lieux des 
départemens du Sud-Est (Ozama) et du Nord-Est (Cibao), 
et les autres un seul représentant; en outre, un suppléant 
pour chacun. Ces deux clépartemens nommèrent donc seize 
représentans et 16 suppléans, dans les élections qui eurent 
lieu du 1*' au 10 mars, au terme de l'arrêté présidentiel. 



150 ÉTUDES 'SUR l'histoire d'hAÏTI. 

Ainsi, la Chambre devait être désormais composée de 
soixante-douze représentans : vingt-neuf pour les départe- 
mens de l'Ouest et du Sud; vingt-sept pour ceux de l'Arti- 
bonite et du Nord ; et seize pour ceux du Sud-Est et du 
Nord-Est ^ . 

Dans le précédent chapitre, on a vu que Boyer ne parta- 
geait pas l'avis du Sénat au sujet d'une révision anticipée 
de la constitution. Mais ayant trouvé Bruno Blanchet fixé 
à Santo-Domingo depuis l'année précédente, il conçut l'idée 
de se préparer au moins à cette mesure, au moment où la 
Chambre des communes allait se renouveler intégralement, 
après la réunion de tout le territoire d'Haïti sous les mêmes 
lois. Le savant auteur principal de la constitution de 1806 
devait lui paraître l'homme qui était le plus capable de pro- 
poser les modifications que les nouvelles circonstances po- 
litiques indiqueraient pour le pacte social. A cet effet, le 
Président le chargea de lui présenter ses vues, avant de 
quitter Santo-Domingo pour aller dans le département du 
Nord-Est. 

Blanchet accepta cette tâche qui n'était pas sans difficul- 
tés, malgré son âge avancé et une maladie de langueur qui 
minait son tempérament naturellement faible. Ce fut de sa 
part un nouveau dévouement à la République qu'il avait 
contribué à fonder et qui était sortie triomphante de toutes 
les luttes intestines que l'égarement des passions lui avait 



1 Dans la session de 1821, le territoire des quatre départemens de la partie occidentale 
avait été divisé par une loi, en arroudissemens militaires et financiers; et les communes, 
paroisses et quartiers furent déterminés. Mais il n'y eut jamais de loi pour la division du 
territoire de la partie de l'Est; tout continua a y être réglé administrativement. Il y eut 
7 arrondissemens militaires, 2 financiers, 10 communes non représentées à la Cham- 
bre, etc. 

Ainsi, la RépuLlique d'Haïti avait 6 départemens, 27 arrondissemens militaiies, 13 fi- 
nanciers, 76 communes et 34 paroisses et quartiers; de plus, 8 juridictions de tribunaux 
civils. 



[1822] CHAPITRE IV. 151 

suscitées. Bien que l'inexorable mort soit venue interrompre 
cette œuvre d'un citoyen éclairé^ il est intéressant pour 
l'histoire de produire ses dernières pensées sur le pacte 
social de son pays et sur les élémens qui devaient en former 
la nationalité ; elles feront regretter qu'il n'ait pu achever 
cet important travail. Voici quelques lignes qu'il écrivit 
lui-même et que nous transcrivons d'après le manuscrit que 
nous possédons : 

« Je pense qu'une constitution ne doit contenir que ce 
qui détermine les formes de gouvernement, c'est-à-dire 
les rapports de ceux qui gouvernent avec ceux qui sont 
gouvernés. 

1) Dans la nôtre, nous trouvons des dispositions géné- 
rales, des maximes de morale qu'il est bon d'y conserver, 
afin que le peuple, les ayant sans cesse sous les yeux, s'en 
pénètre l'esprit et le cœur. 

» Toutes les dispositions variables, suivant les circons- 
tances qui peuvent survenir, doivent être écartées d'une 
constitution; car le pouvoir législatif ne pouvant plus les 
abroger, on est exposé, à tout moment, d'en venir à une 
l'évision. » 

Sa faiblesse, résultant de sa maladie, ne lui permettant 
pas de continuer à écrire, Blanchet dicta les observations 
suivantes sur les quelques articles de la constitution qu'il 
eut le temps d'examiner ^ : 

« L'art. 54 doit être retranché, parce que c'est au corps 
législatif à déterminer les fêtes nationales. Des circonstances 
mémorables peuvent devenir des fêtes pour la nation j et 
comment pourrait-on les consacrer, si la constitution n'en 



1 Ce fut àC. Ardouin, jeune secrétaire et aide de camp du général Borgella, que Blan- 
cliet dicta, ses observations. Voilà comment je possède ces notes et les quelques lignes 
émanées de Blanchet. 



152 ÉTUDES SLR L HISTOIRE D HAÏTI. 

a point parlé et si on ne laisse pas la latitude nécessaire au 
corps législatif de le faire? 

» Les art. o5 et 56 doivent être retranchés. Quand le 
temps est arrivé^ qu'il est reconnu nécessaire de créer et 
d'organiser ces institutions suivant les circonstances et les 
lumières du siècle, le corps législatif le fait en changeant le 
mode au besoin ' . 

» 57, inutile. La différence des mœurs et usages des deux 
peuples éloignera pour un temps l'époque à laquelle des 
codes de lois uniformes pour la République pourraient être 
faits. 

» 58 doit être conçu ainsi : — « Aucun étranger, n'im- 
)) porte sa nation, depuis le blanc jusqu'au meïî's, ne pourra 
» jouir des droits civils ni acquérir de propriétés dans la 
n République. » 

» 59. — « Les blancs qui étaient admis dans la Répu- 
» blique à la publication de la constitution du 27 décembre 
1) 1806, et qui, par un acte authentique, avaient renoncé à 
» leur nation primitive, en jurant de vivre soumis aux lois 
» du pays, sont reconnus Haïtiens et jouiront des droits 
» de citoyens. » 

» 40. On doit désigner les îles adjacentes qui forment le 
le territoire de la République, pour ôter toute crainte aux 
îles étrangères qui nous avoisinent. 

» 41 doit être ainsi conçu: « La République d'Haïti est 
» divisée en départemens, arrondissemens et communes, 
» dont les limites seront déterminées par la loi . » 

I) On doit laisser au corps législatif la latitude nécessaire 
d'augmenter ou de diminuer le nombre de départemens, 
suivant la population et le cas. 

i Ces deux articles prescrivaient l'établissement des hospices et des écoles publiques à' 
divers degrés d'eiiseiç'nement. 



[1<S2:2J CHAPITRE lY. 155 

)) 50, inutile et impolitique. Laissons au temps et à la po- 
litique du pays déjuger s'il est nécessaire d'avoir chez nous 
un évêque ou un archevêque, de telle ou telle manière. 

» 54 doit être conçu ainsi : — « Le pouvoir législatif 
» est exercé par le Sénat, concuremment avec la Chambre 
» des communes et par le Président d'Haïti. » 

» 56 doit être conçu ainsi : — « La Chambre des com- 
» mu nés se compose de siœ députés par département i . » 

n 58. L'institution des notables étant inutile, ce passage 
doit être retranché. 

» Pour la nomination des députés, voici la manière de s'y 
prendre : 

» Du 1" au 10 février, les assemblées communales 
)• nomment leurs députés qui, du 10 au 20, se rendent au 
» chef-lieu du département pour se former en assemblée 
» électorale, qui nomme le nombre de députés mentionné 
» en l'art. 56. » 

» 62 doit être conçu ainsi : — « Chacun des six députés 
)) aura un suppléant pour le remplacer à la Chambre des 
communes, en cas de mortou d'empêchement quelconque, 
» la Chambre devant être toujours au complet. » 

» Le deuxième paragraphe de cet article est inutile. 

» 69, inutile. Les affaires importantes de la République 
peuvent nécessiter la présence du chef de l'Etat dans une 
des parties éloignées de la capitale, et ces mêmes affaires 



1 L'art. 54 de la constitution disait : « Le pouvoir législatif rpsîf/e dans une Chambre 
» des représentaus des communes et dans un Sénat » Mais on remarquera que, par la nou- 
velle rédaction qu'il proposait, B. Blanchet donnait le pas au Sénat sur la Chambre, et que 
le pouvoir législatif ne résidait ni dans l'un ni dans l'autre corps, mais était exercé psiV 
les deui et par le chef de l'Etat. En outre, si la Chambre restait celle « des communes, » 
ses membres n'étaient plus « des représentans, » mais « des députés. i> Il est fâcheux qu'on 
n'ait pu savoir la suite des idées que cet homme éclairé aurait exprimées sur notre orga- 
nisation politique, d'après l'expérience qu'il ayait faite par suite de nos troubles civils. 



154 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

peuvent nécessiter aussi des lois indispensables ; alors la 
Chambre doit avoir le droit de s'assembler dans l'un des 
chefs-lieux de département. 

» 72. La session doit être prolongée. 

» 79. Les délibérations de la Chambre doivent être dis- 
culées et résumées par le président de la Chambre. 

» 80. Les membres de la Chambre diminuant, on doit 
porter à mille gourdes leurs appointemens, sans frais de 
route. 

» 81 , Il doit y avoir in compatibilité entre toutes fonc- 
tions publiques et celles de députés. Ils doivent être abso- 
lument éloignés de toutes fonctions commissionnées par le 
gouvernement. 

» 90. On doit ajouter à cet article : — « seulement pen- 
dant leur session. » Les députés retournant dans leurs foyers 
doivent être au même rang que leurs concitoyens, afin qu'ils 
soient observateurs des lois et qu'ils donnent l'exemple des 
bonnes mœurs et du patriotisme "• . 

» 91. Au lieu de donner connaissance à la Chambre, on 
doit la donner au comité du Sénat. Si la Chambre n'était 
pas assemblée, faudrait-il la convoquer pour un seul mem- 
bre ^ ? I) 

Plusieurs de ces idées de Blanchet sont très-intéressan- 
tes. D'abord, au moment où les départemens de l'Est ve- 
naient de se réunir à la République, on voit qu'il ne croyait 
pas que des codes de lois pussent être rédigés pour y être 
appliqués comme dans les autres départemens , du moins 



1 Cet art. 90 était relatif « a la contrainte par corps pour dettes. « 

2 Dans le cas d'accusation ou de dénonciation quelconque contre un membre de la 
Chambre. 



[1822] CHAPITRÉ IV. 155 

dans une époque rapprochée, et cela par rapport à la diffé- 
rence de langage entre les deux populations. Cependant, 
c'était un grand moyen d'établir la nationalité haïtienne 
sur une base solide ; car si la législation faisait une ditïé- 
rence entre elles, ce serait en quelque sorte préparer leur 
.çeparfl^î'o/î. La population de TEst étant de beaucoup plus 
faible en nombre , tout devait tendre à se l'assimiler par 
l'effet des lois et des institutions communes à tout le terri- 
toire de la République et présentant des garanties efficaces 
pour tous les citoyens \ 

A l'égard des articles 58 et 39 de la constitution, on ne 
doit pas s'étonner de voir que Blanchet persévérait dans 
les idées exprimées par les articles 27 et 28 de 1 806, et les 
fortifiait même par V exclusion des métis, placés sur la même 
ligne que les blancs, dont il est si difficile de les distinguer ^. 
L'aete authentique dont il s'agit dans la nouvelle rédaction 
proposée s'entend « des lettres de naturalisation » délivrées 
aux blancs qui, en 1804, en les recevant, avaient renoncé 
effectivement à la France et prêté serment entre les mains 
de Dessalines, de vivre soumis aux lois d'Haïti, etc. ^. Par 
la même raison, et sans qu'il en soit fait mention dans ce 
projet d'article, « les blancs propriétaires » dans l'Est, qui 
venaient d'être admis Haïtiens en prêtant serment de fidé- 
lité à la République, auraient joui du bénéfice de cet article. 



1 On lit dans la Concorde du 7 avril 1822, n" 14, que, suivant une lettre dn secrétaire 
général Inginac à Colombel, datée de Santo-Domingo, le 5 mars, il y avait 80,000 âmes 
seulement dans toute la paitie de l'Est, d'après les renseiguemens reçus des personnes les 
plus compétentes pour le savoir; et certes, à cette époque, il y avait plus de 700,000 âmes 
dans la partie occidentale. Si le langage différait entre les deux populations, leur origiue 
était la même, à peu de chose près, et la connaissance de la langue française pouvait se 
propager dans l'Est. 

2 Et notez que B. lilanchet avait le teint fort clairet très-rapproché de celni des métia, 
quoique issu de la race africaine, ainsi que tons les membres de sa famille. 

3 Voyez au tome 6 de cet ouvrage, p. 60. 



156 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. 

Comme tous les hommes de la génération qui prit les 
armes, en 1790, contre le système colonial, qui lutta conire 
tous les blancs jusqu'à la fin de 1803, Blanchet avait fait 
son expérience politique. Se trouvant à Santo-Domingo à 
la fin de 1821, au moment de l'indépendance proclamée 
par Nunez de Cacérès, il avait vu à l'œuvre ceux qui main- 
tenaient l'esclavage dans l'Est, qui répugnaient à se sou- 
mettre à la République; et en mars 1822^ où il dictait ses 
idées, il était encore soiis l'impression de la tentative faite 
sur Samana par des navires français" appelés dans la baie 
par les colons de cette presqu'île : de là sa persévérance 
dans l'exclusion des blancs de la société haïtienne \ 

Une autre de ses idées nous frappe, celle qui est relative à 
la faculté que l'art. 50 donnait au Président d'Haïti de s'a- 
dresser au Saint-Père le Pape pour avoir un évêque dans le 
pays ; Blanchet la repoussait comme « inutile et impoliti- 
que. » Cependant il y avait un archevêque à Santo-Domingo 
en ce moment; mais Blanchet avait pu savoir, sans doute, 
que ce prélat n'agréait pas sincèrement l'incorporation de 
l'Est à la République, puisqu'il se refusa, peu après, à éten- 
dre sa juridiction spirituelle sur les prêtres de la partie occi- 
dentale, en prétendant qu'il n'avait été institué que « pour 
la colonie espagnole. » L'archevêque persévéra pendant 
près de deux ans dans ces fâcheuses dispositions : nous di- 
rons plus tard ce qu'il fit ensuite. En outre, la mission évi- 
demment politique qui avait été confiée à M. de Glory, en 
1821, par la cour des Tuileries, d'accord avec la cour de 
Rome, la tournure qu'elle avait prise au Port-au-Prince, 



1 Voyez, du reste, au tome 2, p. 139; comment B. Blanchet et son frère, le général 
Blanchet jeune, souffrirent des persécutions des blancs colons de la Grande-Anse, parce 
qu'ils étaient mulOtres, 



\\H±2\ CHAPITRE IV. 157 

tout devait contribuer à influencer l'opinion émise par l'an- 
cien législateur. 

On voit ensuite qu'il opinait en faveur du double vote 
pour la formation de la Chambre des communes, comme il 
en avait été pour celle du Sénat dans le système de 1 806. 
En proposant de réduire le nombre des représentans h six 
députés par département^ ce mode de nomination devenait 
une nécessité et permettrait aussi de choisir les citoyens les 
plus éclairés dans chaque département. Il pensait que les 
élus ne devaient appartenir par aucun lien au pouvoir exécu- 
tif, qui nommait à toutes les charges publiques, rétribuées 
ou non, afin qu'ils fussent entièrement indépendans dans 
leurs votes. 

La mort ayant mis tin à l'œuvre que Bruno Blanchet avait 
entreprise, le général Borgella lui fit faire des obsèques 
dignes de ses anciens services et du rang de secrétaire 
d'État et de secrétaire-général qu'il avait occupé dans la 
■ République; il fit placer son cercueil dans les caveaux de la 
cathédrale de Santo-Domingo où, jadis, on ne mettait que 
ceux des plus hauts personnages qui y décédaient ' . 

Les notes imparfaites que nous venons de produire furent 
adressées en copie kBower. Mais le projet qu'il semble avoir 
conçu d'une révision de la constitution fut abandonné, pro- 
bablement par suite de la composition de la nouvelle 
Chambre des représentans et des événemens qui survin- 
rent dans la session de cette année. 



Le Président partit de Santo-Domingo le i mars pour se 



1 Bniuo Blauchet mourut à Santo-Domiiigo k lo avril 1822, âgé de 62 ans. Ou voit 
que Borgella ouLlia géuéreuseineiit les torts qu'il avait à lui reprocher dans la scission du 
Sud; il devint le protecteur de ses enfans. 



158 ÉTUDES suii l'histoire d'haÏti. 

rendre dans le département du Nord-Est. Cette ville reçut 
en garnison plusieurs régimens des troupes des autres dé- 
partemens , qui fournirent des détachemens dans divers 
bourgs de son arrondissement. La division Bonnet, une bri- 
gade sous les ordres du général Frédéric et la garde du 
gouvernement marchaient avec le chef de l'Etat. Il fut ac- 
cueilli à Cotuy, à la Véga et à Saint-Yague , avec les dé- 
monstrations du plus vif enthousiasme, par les autorités 
civiles et militaires et les populations de ces divers lieux. 
C'est à la Véga qu'il signa, le 12 mars, l'arrêté d'après le- 
quel de nouveaux numéros furent donnés aux régimens 
d'infanterie : ainsi, le o^ devint le l'"' ; le 4*, le 2% etc. Le 
licenciement des 1" et 2* régimens, ordonné au Cap-Haïtien 
l'année précédente, et l'existence de deux autres sous le 
même numéro 10, motivèrent cette mesure qui déplut à 
tous ces corps de troupes ; car chacun d'eux s'était fait une 
réputation militaire dans le cours des guerres du pays, et 
ils répugnaient à perdre leurs anciens numéros. On consi- 
déra généralement que Boyer méconnaissait en cela l'esprit 
qui anime les officiers et les soldats ' . 

C'est en se rendant dans le Nord-Est qu'il apprit les élec- 
tions des représentans du Port-au-Prince ^. C'étaient les ci- 
toyens B.-A. Laborde, défenseur public et capitaine à T état- 
major général ; J.-B. Béranger, défenseur public, et Pierre 
André, juge au tribunal de cassation, nommé à cette charge 
peu après la session législative de 1821 , où il avait figuré 
comme membre de la première législature. Ces représen- 



1 Le président C. Héiard aîné rétablit les aucieus miméios, par un arrêté daté d'Azua, 
le 12 avril 1844. C'est une singularité remarquable, que la première mesure fut prise au 
moment où l'Est venait de se réunir à la République, et la seconde, au moment où cette 
partie venait de s'en séparer. 

2 Voyez les Mémoires d'In.qinac, page 63. 



[J82!2] CHAPITRE IV. 159 

tans eurent pour suppléans les citoyens J. Ardouin aîné, 
J. Élie et Dumas. Suivant ce qui fut rapporté à cette épo- 
que, le Président aurait fort mal accueilli l'élection de La- 
borde et de Béranger surtout, et il aurait manifesté pour les 
citoyens de la capitale, à cause de leurs votes en faveur de 
ces élus, des sentimens qui ne pouvaient que blesser leur 
honneur \ 

Ceux qu'il éprouva pour les habitans du Cap-Haïtien 
furent bien difierens. Arrivé aux limites de cet arrondisse- 
ment et de celui du Fort-Liberté, il y trouva le général Ma- 
gny qui l'attendait près d'un arc de triomphe rustique, 
élevé par les nombreux concessionnaires de la plaine du 
Quartier-Morin qui entouraient ce digne fonctionnaire. 
Complimenté par lui pour la réunion de l'Est qui venait de 
compléter l'unité politique d'Haïti, le Président reçut ces 
hommages d'un cœur franc et loyal en donnant l'accolade 
patriotique à Magny. Pour entrer au Cap-Haïtien, il pouvait 
choisir entre les deux routes qui y conduisent; décidés à lui 
rendre les plus grands honneurs, les citoyens de cette ville 
avaient érigé un arc de triomphe à chacune des deux en- 
trées; ce fut par celui dressé à la Fossette fque Boyer passa * 
C'était <r un arc à plein cintre, de 24 pieds de hauteur sur 
» 18 de largeur, richement décoré, portant dans la face 
>» d'entrée les attributs allégoriques de la Liberté, avec 
» cette devise : Reconnaissance nationale^ à J\-P. Boyer ^ 
)) Président d'Haïti. La face intérieure avait les attributs du 
>j commerce , offrant dans un ruban aux couleurs natio- 



1 Oq a dit alors que Boyer s'exprima ainsi: u Je ue connais qu'un lionnête homme au " ^^^ j 
» Port-au-Prince : c'est M. Rouanez. » Ce dernier était le jeune frère de l'ancien secrétaire 'h jJii 

d'Etat de Ciiristoplie ; il avait habité Philadelphie pendant longtemps et il vint dans la Ré- 
publique eu 1818, après la mort de Pétion. Nommé notaire public d'abord, il devint ensuite 
notaire du gouvernement, sénateur, etc. 



1(30 ÉTUDES SUK l'histoire d'hAÏTI. 

» nales cette autre devise : Gage d' amour des liabitans du 
n Cap-Haïtien. » Toute la population avait suivi les autori- 
tés civiles et militaires à cet arc de triomphe où Boyer mit 
pied à terre et fut complimenté, en leur nom, par une jeune 
personne dont les paroles exprimaient la candeur de son 
âme. Il se rendit ensuite au palais national, au milieu des 
troupes de la garnison placées sur deux haies, au bruit des 
tambours, des fanfares de la cavalerie, de toute l'artillerie 
de la place et des cloches de l'église de la paroisse ' . 

Un tel accueil ne pouvait que réjouir le cœur de Boyer. Il 
avait fait venir sa famille au Cap-Haïtien, et il y résida en- 
viron un mois, au milieu de fêtes qui se renouvelaient 
chaque jour. Elles n'empêchèrent pas que le Président don- 
nât activement des soins aux affaires publiques ; et après 
avoir visité les arrondissemens du Borgne, du Port-de- 
Paix, des Gonaïves et de Saint-Marc; il revint au Port-au- 
Prince le 6 mai. 

Les citoyens de la capitale, désirant lui faire une réce[)- 
tion pompeuse pour consacrer leur joie, comme ceux du 
Cap-Haïtien, de la réunion des départemens de l'Est, et le 
féliciter de cet important succès de son gouvernement, 
avaient érigé aussi un bel arc de triomphe, décoré avec 
goût, à l'entrée nord de la place ^. Les autorités devaient 
s'y porter à l'arrivée du chef de l'État, avec l'élite de la po- 
pulation, et cette cérémonie toute civique aurait été suivie 
de réjouissances publiques. Mais, non-seulement on ne put 
être fixé sur le jour précis où Boyer ferait son entrée au. 
Port-au-Prince^ il y arriva de onze heures à minuit, alors 



1 Ces détails sont plis du n» 13 de la Concorde, du 31 mars 1822. 

2 Cet arc de triomphe fut érigé sur les dessins et par les soins de J. Aidouin aîné, iju 
possédait des connaissances en architecture civile. 



[1822] CHAPITRE IV. 161 

qu'on le croyait encore à Saint-Marc : le bruit des tam- 
bours de la garde à pied et des trompettes de la garde à 
cheval apprit aux habitans, déjà couchés, que le Président 
d'Haïti était rendu à son palais. Évidemment, il n'avait 
pas voulu accepter les ovations qu'on lui préparait. C'était 
la seconde fois qu'il refusait un accueil public des citoyens 
de la capitale; mais du moins, à son retour de la pacification 
de la Grande-Anse, il avait donné des motifs fondés pour ne 
pas accepter ces honneurs sous un arc de triomphe. Après 
avoir reçu si cordialement ceux des citoyens du Cap- 
Haïtien, c'était faire gratuitement une injure aux citoyens 
de sa ville natale. 

Quelle en était la cause? Uniquement l'élection des deux 
représentans qu'il n'agréait pas. Boyer s'en exprima assez 
à ce sujet, pour qu'on le sut. Mais, s'il était mécontent des 
électeurs qui avaient voté pour eux, les autres et les fa- 
milles qui ne prirent aucune part quelconque aux élec- 
tions, devaient-ils subir aussi l'effet de ce mécontentement? 
Et pourquoi cette bouderie impolitique, lorsqu'aucun agent 
du gouvernement n'avait été chargé, ainsi que cela se pra- 
tique ailleurs, de diriger les choix des électeurs^ de leur 
faire pressentir au moins qu'en élisant tel ou tel citoyen, 
ils lui déplairaient? Le corps électoral est-il tenu de deviner 
les sympathies ou les aversions du chef de l'État? Si ce 
dernier suppose qu'il est assez éclairé, assez bien inten- 
tionné, pour ne choisir que des représentans dignes de son 
estime, — de même que le gouvernement se dirige dans le 
choix des fonctionnaires publics, — les élus doivent être 
acceptés sans rancune contre les électeurs, comme on ac- 
cepte tout citoyen nommé à une fonction publique par le 
gouvernement. En cela, il y a parité de position entre les 
deux pouvoirs qui nomment. Le gouvernement ne viole pas 
T. i\ n 



162 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. 

la constitution du pays, qui lui a donné le pouvoir dirigeant 
dans la société, quand ses organes indiquent -publiquement 
au corps électoral les meilleurs choix à faire pour une des 
branches du corps législatif, — tout en lui laissant cependant 
la liberté à' Qn préférer d'autres, — de même que l'opinion 
publique n entrave ni le pacte social ni l'autorité du gouver- 
nement, quand elle honore certains citoyens de son estime 
et les désigne par cela même au choix du chef de l'Etat, pour 
exercer les fonctions de la communauté. Mais, c'est ce dont 
le président Boyer s'est le moins préoccupé durant toute 
son administration. Dans ces vingt-cinq années, la Chambre 
s'est renouvelée cinq fois : de là des élections abandonnées 
à toute la liberté des citoyens dans les communes et parmi 
lesquelles il y eut constamment des choix qui lui déplurent; 
de là aussi une opposition de la part ,des élus que le Prési- 
dent n'agréait pas, qu'il ne chercha jamais à rapprocher de 
son gouvernement'', — opposition qui avait sa source dans 
des personnalités, qui n'avait pas une grande influence dans 
les premiers temps, mais qui finit par en acquérir suffisam- 
ment sur l'opinion publique, après bien des fautes et même 
des torts de la part de Boyer, pour le renverser du pouvoir, 
au détriment de la République tout entière. 

Avant de relater les graves événemens qui survinrent 
pendant la session législative de cette année, parlons de 
quelques actes du chef du gouvernement et de faits qui 



1 Le caractère de Boyer le portait a croire que ce serait donner trop d'importance à tui 
citoyen quelconque, que de le rechercher, de lui faire la moindre avance, dans le but de 
l'attacher à son gouvernement. Dans les derniers temps de ton administration, souvent il 
désirait appeler des hommes aux fonctions publiques; mais alors il leur faisait insinricr 
par des tiers l'idée de les solliciter eux-mêmes, pour ne pas avoir l'air d'offrir ces emplois, 
et presque toujours il voulait qu'on lui adressât des demandes par éciit. Trahi presque 
joujours aussi par ces intermédiaires, il perdait ainsi le mérite qu'il eût eu à s'adresser 
lui-même à ceux qu'il voulait employer. 



[1822] CHAPITRE IV. 1C>5 

furent très-rapprochés de ces événeniens et qui y contri- 
buèrent. 

Le 10 mai, à peine de retour à la capitale, le Président 
rendit un arrêté qui ouvrit le port de Saint-Marc au com- 
merce étranger, en affranchissant de tous droits à l'impor- 
tation, durant une année, les matériaux de construction 
propres à la réparation des maisons de cette ville. Lorsqu'il 
y passa, il avait fait la promesse de cette mesure au géné- 
ral Bonnet et aux habitans qui la sollicitèrent, dans le 
but de relever Saint-Marc et de provoquer plus d'activité 
dans la production du coton que fournit la plaine de l'Ar- 
tibonite. 

Un mois après, le Président adressa à tous les comman- 
dans d'arrondissement, une circulaire pour leur rappeler 
et à tous les fonctionnaires publics de leurs commande- 
mens, que la loi s'opposait à ce que les étrangers eussent 
la faculté de trafiquer ailleurs que dans les ports ouverts, 
et qu'ils devaient interdire toute pratique à cet égard, pour 
protéger l'industrie des nationaux. On ne peut reprocher à 
Boyer aucune négligence à ce sujet, car sa sollicitude pour 
le commerce haïtien le porta souvent à de semblables actes, 
afin de réveiller celle des fonctionnaires. 

Quelques jours ensuite, le 15 juin, il adressa une pro- 
clamation « aux habitans de la partie de l'Est, » qui fut im- 
primée dans les langues française et espagnole, afin de leur 
recommander de se livrer avec ardeur à la culture des 
terres si fertiles de cette portion de la République, si bien 
arrosées par de nombreuses rivières. Il leur rappela le lan- 
gage paternel qu'il leur avait tenu dans le cours de son 
voyage récent, entrepris sur leur appel spontané pour ef- 
fectuer le vœu de la constitution, compléter l'indépen- 
dance nationale par la réunion de tout le territoire d'Haïti 



^ 164- ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. 

SOUS les mêmes lois ; que ces lois accordaient des proprié- 
tés en concessions gratuites aux fonctionnaires publics, aux 
officiers militaires et à tous les citoyens qui auraient com- 
mencé des travaux de culture sur les terres du domaine de 
l'Etat, et qu'ils n'avaient qu'à en demander les titres au 
eouvernement. « Je vous donnerai, leur dit-il, au nom de 
» la nation, pour vous et votre postérité, en toute pro- 
» priété et pour toujours, la concession des terres mises en 

» valeur Haïtiens, la religion qui nous unit tous, vous 

» apprend que c'est outrager le Créateur que de vivre dans 
» l'indolence et la paresse. Vos oppresseurs vous ont en- 
» tretenus dans ces vices pour mieux vous subjuguer. Ils 
» vous ont ensuite calomniés, en cherchant à faire croire 
» que la vie oisive était dans votre naturel. Vos frères et 
» vos libérateurs vous rendent justice ; ils ont la convic- 
» tion que si vous n'avez pas mieux fait, c'est parce que 
» votre énergie était étouffée et que vous étiez tenus dans 
» la stupeur.... Que partout les chétives cabanes soient 
» remplacées par des lieux propres à la conservation de la 
» santé et à l'augmentation de la population ; que les pro- 
» duits de l'agriculture mettent enfin les pères de famille 
j^-ij^^-t^At^o) à même de donner à leurs enfans l'éducation convena- 
» ble, pour jouir et conserver tous les précieux dons de la 
» liberté et de l'indépendance. Haïtiens, mes concitoyens, 
» le sort a voulu que je me trouvasse dans la positioji 
» d'être considéré ici-bas comme votre père ; écoutez-moi 
» comme tel ; soyez confians, et vous serez heureux. Ma 
» sollicitude est devons faire changer d'état; empressez- 
» A^ous à vous mettre dans la civilisation, à l'unisson de vos 
» frères de l'occident de l'île, et comme eux, vous serez 
» bientôt fiers et invinciljles. » 

Ce langage de père de famille honorait les nouveaux ci- 



|l8tit2] CHAPITRE IV, 465 

to\ ens qui se rallièrent à la patrie érigée sur ce sol si long- 
temps bouleversé par les révolutions. Il produisit son fruit, 
car avec le temps, cette partie de TEst décupla ses produits 
agricoles livrés à l'exportation pour l'étranger, indépen- 
damment de l'abondance des denrées alimentaires servant à 
la nourriture de la population. A l'ombre des lois protec- 
trices de tous les intérêts, le commerce de la partie occiden- 
lale et celui des lieux mêmes provoquèrent cette produc- 
tion ' . Celle des bestiaux progressa également^ par une plus 
grande facilité donnée à leur vente dans l'Ouest, où les pro- 
priétaires se livraient de préférence à la culture des terres. 
De nombreux citoyens de cette dernière partie allèrent se 
fixer dans l'autre; ils y communiquèrent leurs industries de 
toutes sortes. Les garnisons de troupes laissées là pendant 
quelques années contribuèrent encore à cette prospérité, 
parle travail des soldats employés souvent à la culture, en 
même temps qu'ils y dépensaient leur solde. Enfin, la créa- 
tion de corps militaires dans l'Est y forma les hommes au 
maniement des armes, et le gouvernement ordonna l'élar- 
gissement et le bon entretien des routes publiques, toujours 
si négligées sous l'administration espagnole : les communi- 
cations devinrent plus actives. » 

Ce fut le 8 août qu'eut lieu l'ouverture de la session lé- 
gislative. On trouve dans le discours que prononça Boyer à 
cette occasion, un indice de ce qu'il pressentait de la réu- 
nion de la nouvelle Chambre des communes. 

« Citoyens représentans, dit-il, par un heureux concours 
)i de circonstances extraordinaires, toute l'étendue du ter- 
» ritoirç d'Haïti a été réunie, sans effusion de sang, sous 



1 En 1822, il n'y eiit que 588,000 livres de tabac exportées de l'Est; en 1842, on en 
exporta environ 5,000,000 de livres. Le bois d'acajou, de 2,600,000 pieJs réduits, fut porté 
il plus de 6,000,000 à l'exportation, etc. 



166 ÉTUDES SUK l'histoire d'hAÏTI. 

» l'empire des lois de la République — Une nouvelle ère, 
» pour ainsi dire , vient donc de commencer pour les Haï- 
» tiens. Nulle partie de notre sol n'est plus maintenant sous 
» la domination d'aucun pouvoir étranger. Mais , si ce 
1) grand résultat ajoute un nouvel éclat à la gloire de la na- 
;) tion, combien ne devons-nous pas, par la loyauté de nos 
)) actions, continuer à prouver au monde civilisé, qu'Haïti 
)) est digne des bienfaits que la Providence a répandus sur 
» elle ! Combien les citoyens appelés à l'honneur de siéger 
» à la représentation nationale ne doivent-ils pas, se péné- 
» trant de l'importance de leurs obligations, se prémunir- 
1) datis leurs combinaisons politiques, contre les dangereuses 
» erreurs de l'esprit de secte, pour ne consacrer entièrement 
» leurs travaux qu'à l'unique et puissant intérêt de la pa- 
n trie'' ! Notre situation toute particulière, lemachiavélisme 
» des ennemis de la liberté et de notre indépendance, tout 
» nous prescrit de nous méfier de la turbulence des passions, 
u de mettre à profit les utiles leçons de l'expérience, afin de 
» fortifier de plus en plus la fraternité et V union que récla- 
» ment l'affermissement de nos institutions et laconsolida- 
» tion du bonheur commun. Il n'y a aucun doute, citoyens 
» représentans, que votre patriotisme ne soit en harmonie 
» avec les mesures législatives que le bien public requerra : 
i) aussi sera-ce avec confiance que j'appellerai votre at- 
)) tention sur celles qui seront soumises à la sagesse de vos 

» délibérations » 

Pour bien saisir le sens de ces paroles du chef de l'Etat, il 
faut qu'on sache que dès le 29 juillet, quarante-huit repré- 
sentans sur soixante -douze avaient siégé à la Chambre, 



1 Cette phrase et la précédente semblent avoir fait allusion aux discours prononcés dans 
la session de 1821, pour retirer aux étrangers le commerce de consignation. 



[18!22| CHAlTiKE IV. 167 

sous la présidence du doyen d'âge, et que dans la même 
séance, un bureau fut formé pour procéder à la vérification 
du pouvoir des élus. Il fut composé de Laborde, président ; 
de Béranger et Caminéro, secrétaires. Dans une seconde 
séance du même jour, prolongée jusqu'à neuf heures du 
soir, une douzaine de représentans furent admis, d'après 
les procès-verbaux de leur nomination. Le lendemain, 30, 
la plupart des autres le furent également ; et ce jour-là, 
Laborde déclara « qu'il renonçait à sa qualité de militaire 
pour pouvoir rester représentant, » et Pierre André renonça 
aussi à la charge de juge au tribunal de cassation par le 
même motif, et ce, en vertu de l'article 81 de la constitu- 
tion \ Le V août, la Chambre procéda à la formation nou- 
velle de son bureau qui devait rester en fonctions durant 
tout le mois. Mais, si elle conserva les deux secrétaires 
nommés le 29 juillet, elle remplaça Laborde par J.-S. Hyp- 
polite, représentant du Cap-Haïtien, réélu de même que 
Saint-Martin qui avait siégé avec lui l'année précédente. f^fi,\x24^cd. 
Ce changement opéré dans la présidence, pour ouvrir la ses- ^ 

sion, indique que la Chambre se préoccupait de la conve- ,. , l 

nance de ne pas placer à sa tête, un de ses membres qu'elle . 

savait n'être pas agréé par le chef de l'État, d'après tout ce v^*y_ 
qui s'était dit à ce sujet. ■ '. 

Dès le 3 août, elle lui fit savoir qu'elle était constituée en 
majorité, afin de savoir quel jour il fixerait pour l'ouver- 
ture de la session, cette formalité devant avoir lieu par le 
Président d'Haïti en personne. Une députation lui fut en- 
voyée à cet effet, et Pierre André en faisait partie ; mais, 
dans la séance du 5, ce représentant adressa une lettre à la 



1 Art. 81. 11 y a incompatibilité entre les fonctions des représentans des communes, et 
toutes fonctions publiques salariées par l'Etat. 



168 ÉTLDES SIU LHISTOIUE U HAÏTI. 

Chambre pour lui exposer des motifs qui s'opposaient à ce 
qu'il cumulât cet office avec la charge salariée de direcleur 
de l'école nationale lancastérienne, à moinsque la Chambre 
ne prît ces motifs en considération. En présence de l'art. 81 
de la constitution, qui avait déjà porté ce représentant à 
renoncera la charge de juge au tribunal de cassation, la 
Chambre déclara qu'elle acceptait sa f/m?'ss/on, et elleappela 
le suppléant Ardouin aîné pour le remplacer : ce qui se fit 
dans une seconde séance du 5''. Le 7, une nouvelle séance 
eut lieu pour l'admission de deux nouveaux représentans, 
et celle de l'ouverture de la session n'arriva que le lende- 
main, cinq jours après quelePrésident d'Haïti eut été averti 
de la constitution de la Chambre^, et bien qu'il eût fixé sa 
réunion au 1 *'" août. 

Le discours de son président Hyppolite, en réponse à 
celui du Président d'Haïti, fut très-convenable. Il y rappela 
que l'année précédente^ « la Chambre, au nom de la nation, 
» s'était félicitée de l'heureux événement qui avait réuni à 
» la République, les parties duNord et del'Artibonite qui en 
I) étaient séparées par une guerre qui avait duré trop long- 
» temps; » et il ajouta que dans la circonstance actuelle^ 
la législature avait un nouveau motif de se réjouir pour la 
réunion de l'Est. « Cette réunion, dit-il, est d'autant plus 
» honorable pour nous, qu'aucune provocation de notre 
» part n'y a donné lieu : les Haïtiens de la partie de l'Est 
» nous ont appelés à leur secours, nous y avons volé. Cet 
» heureux événement ne s'est opéré que par la libéralité 
» de nos institutions C'est donc à nous, mandataires de 



1 Lorsque le citoyen Pierre André lïU élu représentant, il était déjii juge au triijuiial 
de cassation et directeur de l'école nationale. Ces deux emplois n'étaient pas incompa- 
tibles entre eux, mais l'un et l'autre, étant salariés, ne pouvaient être exercés par un repré- 
sentant. 



\ 



11822] CHAPITRE lY. 169 

» œ })euple trop longtemps malheureux; c'est à nous de sa- 
» crifier nos veilles pour répondre à sa confiance. Et com- 
» ment pouvons-nous espérerd'y parvenir? G'esten faisant 
» des lois qui, discutées avec sagesse, pourront faire fleurir 
» V agriculture et prospérer le commerce : ce qui doit pro- 
» duire en dernier résultat l'augmentation de notre popu- 

» lation, garante de notre bonheur » Puis, rappelant 

encore que l'année précédente, le président de la Chambre 
avait donné au Président d'Haïti une accolade patriotique 
pour sa sagesse dans la réunion du Nord et de l'Artibonite, 
il lui donna de nouveau « ce sincère témoignage de la recon- 
» naissance nationale, qui doit cimenter l'union qui existe 
» entre la Nation et le Magistrat qu'elle a établi le gardien 
» de ses institutions. » S'adressant alors à ses collègues, il 
leur dit : « Représentans , comme votre président, je 
» crois pouYoir promettre, et nul de vous ne me désavoue, 
» que tous nos efforts tendront à maintenir Vharmo- 
n nie qui existe entre le Sénat, le Président d'Haïti et 
» nous. » 

Si le discours du chef de l'État témoigna de quelque 
crainte relativement « à l'esprit de secte, à la turbulence des 
passions » qui pouvaient se manifester dans la Chambre, et 
qu'il chercha à porter ses membres à s'en prémunir, on 
peut reconnaître aussi que dans le discours du président 
de cette Chambre, il y avait un passage sur « l'agriculture 
et le commerce qui réclamaient des lois », lequel décèle 
que les représentans se préoccupaient des propositions qui 
avaient été faites dans son sein, l'année précédente, en fa- 
veur de ces deux industries nationales, par Pierre André et 
Saint-Martin ; propositions qui furent adoptées par la Cham- 
bre et adressées au Président d'Haïti pour qu'il y donnât 
toute son atlention et en fit l'objet de projets de lois qui 



170 ÉTUDES SLR LHISTOIRE d'hAÏïI. 

relevaient de son initiative. Or, quoique ce fût une nou- 
velle législature, les représentans de l'année précédente, 
qui avaient accueilli ces propositions , en faisaient encore 
partie, et à eux se joignaient de nouveaux membres peut- 
être plus résolus à espérer que Boyer présenterait ces pro- 
jets de loi, et à les demander s'il ne les envoyait pas. Ainsi, 
dès l'ouverture de la session législative, les deux pouvoirs 
se montraientdans unesortede méfiance mutuelle. Et si l'on 
réfléchit aux effets produits sur l'esprit de la population du 
Port-au-Prince, par le dédain que Boyer manifesta pour son 
arc de triomphe et les honneurs qu'elle se préparait à lui 
décerner à cette occasion, dédain qui semblait prouver les 
paroles c|ui lui furent attribuées lorsqu'il apprit l'élection 
de Laborde et de Béranger, on reconnaîtra que la situation 
était déjà très-tendue. Elle allait le devenir bien auti'ement 
encore ! 

Plusieurs protestations avaient été adressées à la Cham- 
bre, les unes directement par les concurrens des représen- 
tans élus dans diverses communes, les autres par le Prési- 
dent d'Haïti d'après des rapports faits par le ministère pu- 
blic, conformément à l'article 65 delà constitution. Parmi 
ces dernières, se trouvait celle qui était relative à l'élection 
de Saint-Laurent (Roume de) et de Hérard Dumesle, nom- 
més représentans des Cayes. Mais, hors les opérations faites 
à Saint-Marc, qui furent annulées, la Chambre passa à V or- 
dre du jour sur toutes les autres protestations. Elle eut plu- 
sieurs séances qui furent consacrées à la discussion de son 
règlement intérienr, jusqu'à celle du 19 atut, où elle ar- 
rêta d'adresser un message au Président d'Haïti, afin de lui 
dire qu'elle ne pourrait s'occuper du travail relatif au vote 
des impôts puhlica , que lorsqu'il lui ferait parvenir les 
comptes des recettes et des dépenses de la République que 



[18i2^J CHAPITRE lY. 171 

le Secrétaire d'État des finances doit lui rendre chaque 
année '. 

Mais, pendant que la Chambre des communes s'expri- 
mait ainsi, le même jour, le Président d'Haïti s'adressait 
« au peuple et à l'armée >;, dans une proclamation qui leur 
rendait compte de trames ourdies par le général Paul Ro- 
main et de sa mort violente à Léogane, oi^i il avait la ville 
pour prison depuis la fin d'avril 1821. 

Surla recommandation du Président, l'honorablegénéral 
Gédéon , sénateur, commandant de cet arrondissement , 
avait pour Romain les plus grands égards, la bienveillance 
franche et cordiale que la fraternité d'armes inspire aux 
braves militaires, et il le recevait journellement chez lui au 
sein de sa famille, dans l'espoir de ramener cet ancien ser- 
viteur du pays aux sentimens de fidélité qu'il devait à la 
République dont le gouvernement avait épargné sa vie 
l'année précédente. Mais Romain était loin de lui savoir 
gré de toutes ses bontés, et de renoncer aux projets aussi 
haineux qu'ambitieux qui l'avaient rendu le chef delà con- 
spiration du Nord et de l'Arbonite. Gomme le gouverne- 
ment ne poussait pas la rigueur jusqu'à lui interdire toutes 
relations avec ces départemens, avec les amis qu'il y avait 
et des membres de sa famille qui surveillaient ses proprié- 
tés, Romain employait cette tolérance à y faire colporter 
sourdement des imputations malveillantes contre le Prési- 
dent personnellement, en le représentant comme « le chef 
tV une faction qui voulait livrer Haïti aux blancs, aux Fran- 



1 L'oLjetqne ce message avait en -vue était le vote du hndget des dépenses publiques. 
Voyez la citation du discours du représentant Pierre André, président de la Chambre, à la 
page 269 du 8<= volume de cet ouvrage. La deuxième législature voulait procéder comme 
lapremièie avait agi en 1817; cependant, la loi de 18i9 sur les attributions des grands 
fonctionnaires avait écarté déjà l'idée d'un budget, devenu si malencontreux en 1818. 



I7!2 ÉTUDES siii l'histoire d'haïti. 

çais. » Boyer n'ayant pas agi avec yiolence contre les 
commerçans de celle nation , à propos de l'équipée de Sa- 
mana , et comme eût fait H. Christophe dans une pa- 
reille ocurrence, l'ancien Prince du Limhé, tidèle aux 
traditions de son roi, voyait sans doute dans cette conduite 
la preuve la plus convaincante de la trahison du Président 
d'Haïti 1 . 

Qu'imagina-t-il alors? Il adressa au vertueux général 
Magny une lettre supposée écrite par les généraux Gédéon 
et Lamothe-Aigron, pour lui ouvrir les yeux et le convier 
à se joindre à eux, afin de renverser le Président du pou- 
voir. Romain lui expédia cette lettre par un jeune homme 
du Nord, nommé Jacques-Pierre Lamotfe'^. Mais, étonné de 
recevoir par cet individu une lettre semblable; indigné de 
cette trame ourdie contre ses deux collègues, ses deux 
frères d'armes qu'il savait incapables d'une telle perversité, 
Magny fit arrêter immédiatement le messager de Romain 
auquel il fit subir un interrogatoire : ses aveux le convain- 
quirent de ce qu'il présumait; J.-P. Lamotte dénonça 
Romain et fut mis en prison. Magny expédia aussitôt un 
de ses aides de camp auprès du Président d'Haïti, porteur 
d'une dépêche de lui, de la lettre attribuée aux généraux 



1 Vers le mois de juin, un FraïK'ais, portant le nom de Daure, était venu au Port-au- 
l'iince, chargé de répandre un écrit signé P.-H.-J. Sév'.gny, ancien ingénieur, qui traitait, 
en apparence, des rapports politiques et commerciaux à établir entre la France et Haïti» 
mais dont les idées et le Lut étaient de semer la division entre les Haïtiens, par ces éter- 
nelles distinctions coloniales entre le noir et le mulâtre. Le Président l'avait fait contrain- 
dre "a retûviiner en France. A cette occasion, F. Desrivières-Chanlatte publia, au mois 
d'août, une réfutation de cet écrit perfide, après en avoir publié un autre, intitulé : Con- 
sidéralions diverses sur Haïti, pour prouver l'aptitude de la République à être reconnue 
indépendante par la France. Toutes ces circonstances, après l'équipée de Samana, tenaient 
l'esprit public dans une certaine agitation, au moment où la Chambre des représentans se 
réunissait, et le général Romain voulait en profiter pour parvenir à son but. 

2 Ce J.-P. Lamotte avait été le seciétaire de Casimir Noël, l'un des conspirateurs des 
Gonaïvcs, à la fin de février 1821. 



[1822] CHAPITRE IV. 175 

Gédéon et Lamothe-Aigron et de l'interrogatoire subi par 
le messager emprisonné. 

Boyer ne fut pas moins indigné que le brave comman- 
dant de l'arrondissement du Cap-Haïtien, de la persévé- 
rance de Romain dans ses projets criminels; il renvoya 
l'aide de camp avec iuA itation d'expédier J.-P. Lamotte au 
Port-au-Prince par un garde-côtes qui en partit aussitôt 
pour le Cap-Haïtien. Peu de jours après, le prisonnier y 
était rendu et déposé à la maison d'arrêt où il subit un 
nouvel interrogatoire; il accusa alors les généraux Magny 
et Nord Alexis. Le Président estimait trop ces divers géné- 
raux, pour ajouter foi à ces calomnies inventées par Ro- 
main et colportées par son obscur agent. Lamothe-Aigron 
était à Jacmel dont il commandait l'arrondissement : une 
dépêche présidentielle l'en avisa, parce qu'il était malade et 
ne pouvait se rendre à la capitale. Mais Gédéon fut mandé 
de Léogane : son irritation fut à son comble, lorsqu'il re- 
connut et la perfidie et l'ingratitude du traître qu'il acca- 
blait de ses bontés. Le Président lui dit de retournera son 
commandement, de surveiller Romain, et qu'à l'arrivée de 
son messager, il lui enverrait l'ordre de l'expédier sous 
escorte pour être confronté avec ce dernier et jugés tous 
deux par la même commission militaire. Effectivement, le 
chef d'escadron Souffrant, aide de camp du Président, fut 
envoyé à Léogane dans ce but. Mais, arrêté par une garde 
sous les ordres du colonel Loret, commandant de la place 
de Léogane, afin d'être acheminé au Port-au-Prince, Ro- 
main (fut-il dit alors) aura fait résistance, en essayant de se 
saisir du fusil d'un soldat, puis en prenant la fuite: en ce 
moment, la garde fit feu etune balle l' atteigni tmorlellemen t' . 

i Snivant le Té!éyui)ihr d<\ 18 août 1822, 



174 ÉTUDES. SUR l'histoire d'hAÏTI. 

Tel fut le rapport officiel que le Président reçut de cet 
événement. Mais, sachant combien l'on est prompt à sup- 
poser des crimes politiques aux chefs d'État, et surtout 
dans la situation où se trouvaient les esprits à la capitale 
depuis la réunion de la Chambre des représentans, il crut 
qu'il ne pouvait trop s'assurer des faits qui avaient occa- 
sionné la mort de Romain. A cet effet, il manda le général 
Gédéon et le colonel Loret, et les questionna publiquemenl 
au palais où se trouvaient bien des officiers : leurs déclara- 
tions confirmèrent le rapport qu'il avait reçu. C'est pour- 
quoi la proclamation du Président dit à ce sujet : » Respon- 
» sable de sa personne et chargé de le surveiller ( Romain ; 
» strictement, le général Gédéon lui ordonna la maison 
» d'arrêt : il refusa formellement d'obéir et se mit dans le 
» cas qu'on déployât contre lui la force armée, à laquelle 
» il osa résister de nouveau : c'est cette résistance qui, à 
» mon très-grand regret et contre mes intentions, a causé 
» la mort du général Romain, lequel sans doute a pré- 
» féré d'ensevelir ainsi son crime, plutôt que de paraître 
» devant des juges dont la sévère équité aurait bientôt 
» dévoilé ses abominables machinations. Telle a été la fin 
» d'un homme qui, parce qu'il avait combattu comme tant 
» d'autres pour son pays, s'était persuadé qu'il pouvait 
» l'asservir à sa loi et à ses caprices '. » 



1 Le président Boyer, causant un jour arec moi, en 1840, me dit : » Voyez comment 
les chefs de gouvernement sont a plaindre ! Qui n'a pas cru, en 1822, que ce îwi par mes 
ordres que le général Romain a été tué à Léogane, au lieu d'être jugé et fusillé d'après 
la loi ! Eh bien ! quand ce fâcheux événement arriva, je mandai ici Gédéon et Loret, et 
ce dernier m'alfirma publiquement, devant ce général, que Romain avait saisi le fusil 
d'un soldat pour s'en servir et résister à la garde. Je dus accepter cette explication de 
sa mort violente, mais je ne restai pas entièrement convaincu. Eu 1827, après le décès 
de Gédéon, je fis venir Loret ici et lui demandai de m'avouer si réeUement Romain avait 
résisté à la garde qui le conduisait. Loret me dit que non, qu'il avait reçu l'ordre de 
Gédéon de faire tuer Romain et de déclarer les faits comme il fit alors, parce qu'il était 



[1822] CHAPITRE IV. 175 

Cet événement, regrettable par ses circonstances, puisque 
Romain eût pu être convaincu d'une odieuse trame par-de- 
vant la commission militaire, condamné à mort et exécuté 
comme Richard l'avait été au Port-au-Prince; cet événe- 
ment fut accueilli dans cette ville avec des soupçons ofFen- 
sans pour l'autorité et l'honneur du Président d'Haïti. 
Aussi lit-on ce qui suit dans sa proclamation : « Cette cir- 
» constance, en éclairant la nation, en donnant de nou- 
)» velles preuves de son inébranlable volonté, a cependant 
)i fait penser à quelques intrigans d'une autre nature, que 
» le moment était favorable pour donner V essor à leurs 
■)) projets, en se rendant les échos complaisans des paroles 
» séditieuses du général Romain. L'opinion publique a ar- 
» rêté les complots de ces hommes pervers, et la vigilance 
)i du gouvernement les poursuivra, jusqu'à ce que le glaive 
» de la loi les ait frappés. Citoyens, le gouvernement, fort 
» de la droiture de ses principes, marchera toujours d'un 
» pas ferme pour vous faire jouir de cette paix qui fait le 
» désespoir de vos ennemis et pour laquelle vous avez fait 
)) les sacrifices les plus héroïques. Les discours des méchans, 
)) les menées c/es am6^^l> wcp ne l'intimideront jamais; mais 
» ils troubleraient votre repos, ils tourmenteraient vos 
» familles, si vous ne vous empressiez de les étouffer vous- 
» mêmes, en dénonçant aux magistrats préposés à la garde 
» de la tranquillité publique, ceux qui colportent ces bruits 
» inquiétans, ceux qui, par leurs propos séditieux, tendent 
» à alarmer votre conffance. Pénétrez-vous bien qu'en 
» tout pays, il existe de ces êtres atrabilaires, remuans et 



» présumable que je pardonnerais de nouveau à ce coupable avec lecinel il fallait en finir. 
» Loret approuva Gédéon, en ajoutant qu'il avait partagé son opinion. Je le blâmai sévè- 
» rement à ce sujet, mais c'était tout ce que je pouvais faire. » 



176 ÉTUDES StR L*HIST01RE d'haÏTI. 

)) envieux, qui ne sont jamais satisfaits de tout ce qu'on 
» fait pour eux, et dont les goûts ne peuvent être flattés que 
» par les innovations qu ils proposent '^ .. . » 

Un paragraphe de cette proclamation s'adressait ensuite 
aux magistrats, et un autre à l'armée, pour réveiller et exci- 
ter leur zèle dans ces circonstances. Quant kJ.-P. Lamotte, 
jugé comme complice de Romain, il fut condamné à mort 
et exécuté après l'événement survenu à Léogane. 

Il est facile de reconnaître que certains passages de la 
proclamation de Boyer faisaient allusion à des représentans 
et à d'autres personnes auxquelles il attribuait des projets 
subversifs de l'ordre public, surtout si on les rapproche de 
quelques paroles prononcées dans son discours à l'ouver- 
ture de la session. Il faut dire aussi qu'on tenait à la capi- 
tale bien des propos malveillans qui, rapportés au Prési- 
dent, lui faisaient croire à un esprit séditieux, factieux, qui 
voulait s'introduire dans la Chambre des représentans, 
non-seulement pour s'opposer à son pouvoir, mais pour le 
renverser : de là cette aigreur qui perce dans ses paroles. 

Le contre-amiral Panayoty, sénateur, avait un vaste lo- 
gement où, de tout temps, il se plaisait à recevoir ses 
amis et des voyageurs qui, venant à la capitale, n'y trou- 
vaient point d'hôtels garnis pour se loger : cet usage est 
d'ailleurs dans les mœurs du pays. D'un caractère bienveil- 
lant et enjoué, Panayoty suppléait d'ailleurs au manque 
d'une famille, par la société des hommes qui le visitaient 
souvent et qui se sentaient attirés (iliez lui par son affabilité, 
et là ils se rencontraient pour causer en toute liberté. 

Or, il avait pour compagnon, chez lui, Ph. Liétout^ se- 



1 Cette phrase avait un rapport évident avoo It^ clisr.otirs prononcé à l'oinvrtiire île la 
stjssioii Ifigislativc pai" Bnyfr lui-même. 



[1822] CHAPITRE lY, 177 

crélaire rédacteur du S(>iiat:, dont la conversation spirituelle 
et anecdotiqiie ne contribuait pas moins à ces réunions; et, 
malheureusement peut-être^ depuis longtemps, J.-B. Bé- 
ranger occupait l'une des chambres de sa maison. Ce der- 
nier y recevait particulièrement F. Darfour, qui avait fait 
sa connaissance dès son arrivée de France, en 1818. L'un 
et Tautre prenaient part aux conversations générales de 
cette société habituelle ; et dans notre précédent volume 
comme dans celui-ci , nous avons déjà fait connaître les 
idées, les sentimens et le caractère de Béranger, et divers 
faits de F. Darfour qui prouvaient ses prétentions, sa pré- 
somption et ses incartades envers des citoyens dignes de 
son respect, et sa malveillance envers le Président qui avait 
cependant beaucoup fait pour lui '. De plus, àroccasion de 
la session législative, les représentans Saint-Martin, du Cap- 
Haïtien, dont on a lu le discours sur le commerce, dans la 
session de 1821, au chapitre II de ce livre, et Saint-Lau- 
rent, des Caves, vinrent loger aussi chez l'amiral Panayoty'^ 
A cette époque, on disait que les citoyens Dugué, notaire du 
gouvernement, Noël Piron, doyen du tribunal civil, et bien 
d'autres se joignaient à ceux-là, journellement, pour parler 
des affaires publiques. 

Il était tout naturel qu'elles occupassent l'esprit des ci- 
toyens éclairés en général, après les glorieux événemens 
qui réunirent tout le territoire d'Haïti sous la même consti- 
tution, et que chacun imaginât des plans pour la meilleure 
administration du pays, des réformes à y faire pour progres- 



1 Voyez au tome 8 de cet ouvrage, pages 379, 3SI , 390 et 422. 

2 Saint-Laiircnl était un ancien ami de Pauayoty, et Saint-Martin avait servi sons ses 
ordres, en qualité de commissaire général de notre flotte. Capturé, en 1811, sur un de nos 
bàtiniens par ceux de Cbristoplie, Saint-Martin entrinsigne bonheur d'écî;apper à la mort, 
étant le Jîls d'une dime que Christoplic estimait. C'est ce fjiie nons avons appris ])ar tradi- 
tion orale. 



178 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

scr, faire prospérer l'agriculture, le commerce national, etc. ; 
et l'on a vu, quant à ces deux industries, ce qui était dans 
les idées delà Chambre des communes par le passage cité 
du discours de son président : elle semblait réclamer du 
Président d'Haïti des projets de lois à ce sujet. 

Mais, est-il présumable que, dans les entretiens, les con- 
versations dont il s'agit, soit chez l'amiral Panayoty, soit 
ailleurs, on se bornât à l'expression de simples vœux, sans 
critiquer en même temps certaines mesures du gouverne- 
ment dans l'administration du pays, sans blâmer son abs- 
tention dans certaines autres que l'on jugeait utiles à sa 
prospérité'' ? Pour croire ainsi, il faudrait n'avoir aucune 
expérience des procédés de l'esprit humain ; et ce qui n'était 
d'abord que vœux^ que désirs^ devenait projets à réaliser. 
Par quel moyen y parviendrait-on ! La Chambre n'était- 
elle pas, constitutionnellement, la représentation nationale, 
formée des représentans du peuple ? N'avait-elle pas des 
■pouvoirs égaux à ceux du Sénat, au moins égaux à ceux du 
Président d'Haïti qui n'était qu'un magistrat chargé à^ exé- 
cuter les lois? Si le pacte social lui accordait V initiative des 
]iropositions pour en faire, rien n'empêchait que la Cham- 
bre des communes n'en j3ropof/u«i de lui, puisque, d'après 
l'art. 58 de cet acte, c'était elle « qui statuait sur l'admi- 
n nistrationj — qui formait et entretenait l'armée; — qui 
» faisait des lois et règlemens sur la manière de l'organi- 
)' ser et de la gouverner (l'armée); — qui fixait la valeur, 
» le poids et le type des monnaies ; — qui établissait Téta- 
') Ion des poids et mesures ; — qui consacrait définitive- 
» ment et pour toujours l'aliénation des domaines natio- 
» naux; — qui faisait toutes les lois nécessaires pour 

1 Voyei ce qui a été diiji dit sur ce sujet, i\ hi p:i;i-c i22 du S« volnmo. 



[1822] CHAPITRE IV. 479 

» maintenir l'exercice des pouvoirs définis et délégués par 
» la constitution, etc. » Toutes ces attributions étaient 
compétentes à la Chambre; et si ce même article 58 se ter- 
minait en disant : «En un mot, la Chambre des représen- 
» tans exerce l'autorité législative concuremment avec le 
» Sénat », on n'y voyait pas figurer le Président d'Haïti : 
son initiative dans les projets de lois devenait simplement 
une obligation à laquelle il était tenu, si « les mandataires 
du peuple » jugeaient convenable de l'exiger de lui '. 

Et qu'on ne dise pas que nous faisons là des « supposi- 
tions gratuites, » àproposdesévénemensde'1822, puisque 
plus tard on a voulu mettre à exécution cette théorie cons- 
titutionnelle : or, il y avait assez d'hommes éclairés dans 
la seconde législature pour la concevoir alors, ainsi que d'au- 
tres l'ont manifestée par la suite. 

Tel était l'état des choses et des esprits, au moment où 
un grand coupable et son complice venaient dépérir, le 
premier violemment, le second suivant les formes légales. 
Dans ces circonstances, le chef du gouvernement avait pris 
une attitude aussi défensive que menaçante pour ceux qui 
essaieraient d'attenter à son pouvoir, tout-puissant sur l'ar- 
mée surtout ; mais les imprudens n'en tinrent aucun 
compte. 

La Chambre des communes consacra encore plusieurs 
séances, les 21, 25, 26et28 août, à des détails de son in- 
térieur, à l'admission de quelques-uns de ses membres re- 
tardataires. Dans la séance du 28, elle prit lecture d'une 
pétition qui lui fut adressée par Hérard Dumesle, l'un des 



1 Voyez, dans ce chapitre, la nouvelle rédaction proposée par B. Blauchet. Il est certain 
que la session de 1821 avait fait prévoir une lutte prochaine entre la Chambre et le Pré- 
sident. 



180 ÉTUDES si'R l'histoire d'haïti. 

représeritans du Caves : « Cette pétition n'étant pas faite 
•( flans les formes voulues par les lois, il a été arrêté que la 
« Chambre s'en tiendrait à sa décision sur la validité do^ 
« élections de la commune des Caves, sauf au député Hérard 
« Dumesle à se rendre à son poste, d'après la lettre qui le 
« mande'. » 

A raison des faits qui précèdent, on pouvait s'attendre à 
une explosion « d'opposition légale, constitutionnelle, » 
dans la Chambre des communes, contre le Président d'Haïti. 
Mais il était réservé à un esprit présomptueux, ambitieux, 
qui s'égarait dans ses singulières prétentions, à un cœur in- 
grat et haineux, de venir jeter un brandon de discorde 
entre cette branche du pouvoir législatif et le pouvoir exé- 
(îutif. Ce fut Félix Darfour qui voulut bien jouer ce rôle 
dangereux, ne pouvant croire sans doute qu'il y perdrail 
seul la vie. La proclamation du Président, du 19 août, 
contenait cependant des avertissemens dont il devait pro- 
hter; mais que ne peuvent l'envie et toutes les mauvaises 
passions qu'elle suscite? Darfour fut-il seul à concevoir le 
projet cju'il manifesta authentiquement? Nous entendons 
par là, qu'il a pu avoir des complices hors de la Cliambre. 

Suivant le Bulletin des lois , dans la séance de la Cham- 
bre, du 28 août, on avait pris lecture d'un message du Pré- 
sident d'Haïti qui accusait réception de deux actes que la 
Chaml)re lui avait adressés, et des observations avaient été 
faites sur celui du Président : la Chaml)rc avait décidé 
« que ces obsei'vations seraient reproduites à la prochaine 
» séance puliliquc, jtour pouvoir statuer sur la réponse cpie 



'I Toutes nos citations relatives aux actes de la Cliambre des communes soiil tirées deô 
iHiméros livret 2 du Bulletin ilc.i loi.i do cette année. On y voit que dans la séance du 
16 septembre, la Chambre recul une lettre de II. Dumesle, en réponse à celle ijiii le 
Niandait à son poste ; il disait qu'il ne pouvait s'y rendre, à cause d'une t;rave maladie. 



|182;2| CHAl'lTKE IV. 181 

« nécessite ce umasa^e. » Mais le 50, à sept heures du ma tiu, 
la séance fut owYerie en comité général, c'est-à-dire à huis- 
clos^ dans la partie haute du local où le public n'était pas 
admis. Là, « un membre a pris la parole et a exposé à la 
« Chambre, (ju'il n'vavait pas un motif fondé -j^ouy entrev 
« en (l iscuss ion publique sur le contenu de ce message ; c{ue 
» les termes génériques dont s'est seryi le pouvoir exécutif 
'< dans ledit message ne pouvaient pas être pris dans le 
(I sens particulier que quelques membres veulent l'interpré- 
<( ter (lui donner). Un autre membre a proposé d'ajourner 
<( ladite réponse'. Les avis étant partagés, la question est 
<' mise aux voix par le président, et la Chambre a décidé, à 
« la majorité, qu'il n'y avait pas lieu à la discussion de ce 
« message qui, par sa nature, n exigeait pas non plus une 
<i réponse , puisqu'il tendait à accuser réception à la Cham- 
(I bre de ses cieux messages du 19 du. courant. » 

L'un de ces messages demandait au Président d'Haïti les 
comptes généraux de recettes et de dépenses qu'il devait 
lui transmettre, au terme des articles 75 et 221 de la con- 
stitution, et il est vraisemblable que ce fut à cette occasion 
que le message du Président aura suscité des observations. 
Sans pouvoir dire quels furent « les termes génériques dont 
il se servit, » ni quelles furent « les observations » faites 
à ce sujet, nous ferons remarquer cependant que si « quel- 
» ques membres de la Chambre leur donnaient un sens 
» particulier, » du moins la majorité repoussa cette inter- 
prétation. Alors, la Chambre continua sa séance en comité 
général. Nous ne pouvons mieux faire que de citer encore le 
Bulletin des lois. 



1 Dans quel hui cet ajùmiiemeiit, si quelques membres licuivaieiit uiatière i iijterpréla- 
lion dans ce message du. Président d'Haïti ? 



182 ÉTUDES SLR l' HISTOIRE d' HAÏTI. 

» Le président de la Chambre (Hyppolite), après avoir 
» donné connaissance d'une lettre à lui adressée par le ci- 
)i toyen F. Darfour, lui annonçant que sous le même pli il 
» trouvera une pétition par lui adressée à la Chambre, la 
» question a été mise aux voix sur l'ouverture de ce paquet. 
» Un membre a demandé et a observé que cette pétition dc- 
» vait être décachetée et lue en séance publique , car Darfour 
» aura sans doute fait part de sa pétition à des citoyens de 
» la ville avec d'autres observations pour appuyer son idée. 
» Un autre membre a pris la parole et demandé à la Cham- 
» bre que le paquet contenant la pétition de Darfour lui 
)j soit renvoyé sans en prendre connaissance , tant par la 
» fausse application de l'article de la constitution invoqué 
» par sa lettre au président, que parce que la Chambre n'é- 
» tait pas habile à recevoir des pétitions des particuliers. 
)) La discussion suivie et venant à la délibération, la majo- 
n rite relative a été^ et pour l'admission et pour la lecture de 
» ladite pétition en séance publique. » 

Ce jour-là, les citoyens étaient nombreux dans la salle 
où le public était admis; on semblait prévenu de l'envoi de 
cette pétition, et l'on venait sans doute pour en entendre la 
lecture. Le Bulletin des lois continue : 

« Étant au lieu des séances publiques, la lecture de la 
» pétition a été commencée, et le contenu a bientôt jeté l'hor- 
» reur et Vindignation parmi les membres. Un d'eux de- 
» mande que la lecture soit s«s/je/2c?t/e, mais un autre con~ 
n trarie cette opinion; et lecture finie, la discussion s'est 
» ouverte sur V usage que la Chambre devait faire de cette 
» pièce. Plusieurs membres ont fait diverses observations 
» et témoigné leur outrance contre V auteur. La discussion 
» fermée et la question mise aux voix par le président, la 
» Chambre a arrêté que, conformément à Tart. 165 de la 



fl8â^] CHAPITRE IV. 183 

)) coiîStitiUioH ', elle ne pouvait jms s occuper de là pétition 
» du citoyen Darfoiir, laquelle resterait déposée au bureau 
» pour délibérer en comité général sur ï usage qu'il con- 
» viendrait de faire, vu la nature offensante et séditieuse de 
)) cet écrit. La séance a été levée. » 

On voit comment la Chambre des communes procéda, à 
propos de la pétition de F. Darfour, et pourquoi elle attira 
la foudre sur quelques-uns de ses membres. Celui qui en 
demanda la lecture en séance publique, — « parce que son 
» auteur en aurait probablement fait part à des citoyens de 
» la capitale, avec d'autres observations pour appuyer son 
» idée , » — celui-là paraît en avoir eu une connaissance 
préalable. Que se proposait-il, et que se proposait cette ma- 
jorité relative qui repoussa l'opinion contraire^ tendant à 
renvoyer la pétition sa/is la lire, sur la seule lecture de la 
lettre qui accompagnait cette pièce ? N'était-ce que du scan- 
dale qu'on voulait produire en facilitant ainsi l'expansion 
au grand jour des sentimens haineux du hardi pétition- 
naire? ou bien, reconnaissait-on que la Chambre était assez 
assise dans l'opinion, que le Président d'Haïti, surtout, 
était assez fort, assez puissant, pour ne pas paraître crain- 
dre l'effet de la pétition d'un factieux aussi impuissant que 
haineux? 

Il est inutile de scruter l'intention qu'on a pu avoir en 
cette occurrence; mais remarquons que, puisque la lecture 
de la pétition fit éclater « de l'horreur et de l'indignation 
» parmi les représentans; que plusieurs d'entre eux témoi- 



1 « Art. '163. — Au Séuat seul il appartient d'eiamiiier et de décréter la culpabilité du 
Président d'Haïti. » 

Donc, la pétition de F. Darfour était dirigée contre le président Boyer ; elle portait des 
accusations contre lui, elle demandait «h ?«oî»s sa mise en jugement par la Chambre des 
communes! La rédaction du Bulletin (les lois nous autorise à cette interprétation. 



IJSi ÉixoES SIR l'histoiuk d'iiaïii. 

» gnèreut qu'ils étaient outrés, méconteiis contre som i\\\- 
» tenr; que la Chambre reconnaissait qu'elle n'avait | î'.s le 
» droit d'admettre une accusation contre le Président 
» d'Haïti; qu'enfin elle jugeait que cet écrit était d'une 
I) nature ofllensante et séditieuse, » devait-elle lever sa 
séance publique, ajourner toute délibération à ce sujet pour 
s'en occuper à huis-clos? Elle aurait dû, au contraire, sta- 
tuer immédiatement sur cette pétition , faire ce qu'elle fit 
lardivement le lendemain^ dans une séance extraordinaire, 
en adressant la pétition au Président d'Haïti par un message 
C[u'une députation lui apporta avec cette pièce offensante cl 
séditieuse. IMais alors les faits étaient accomplis; la démar- 
che de la Chambre n'avait plus le mérite qu'elle eût pu lui 
donner. 

Corps législatif et pouvoir politique en même temps, elle 
aurait dû comprendre qu'elle était dans V obligation de con- 
courir au maintien delà paix publique, en dénonçant mr-le- 
champaù pouvoir exécutif, chargé des mesures à prendre, 
le factieux qui avait tenté de la troubler. En déclinant ainsi 
son devoir constitutionnel, elle a donné lieu au Président 
d'Haïti et à bien des citoyens sensés de croire que, si elle 
n'était pas de connivence avec le coupable, du moins elle 
subissait la pression de quelques-uns de ses membres qui 
auraient pactisé avec lui : de là le déplorable événement 
qui survint dans l'après-midi du 30 août. 

Félix Darfour assistait à cette séance publique et il en- 
lendit la lecture de sa pétition. Les débals qu'elle occa- 
sionna parmi les représentans ne l'émurent point; il ne fut 
j)as plus ému lorsque Saint-Marlin, dii-on, indigné comme 
plusieurs de ses collègues, fit remarquer qu'il était présent 
et proposa de le fa ire arrêter. 

Onadit aussi, à cette épo(pie, que ce fut lui, Sainl-^far- 



[[S±2\ ciiAi'iTKi: IV. 18o 

tin, qui deniaiidu la suspension, la cessation de la lecture 
de la pétition, et que Laborde opina au contraire pour la 
continuation, mais en ajoutant : « que la République était 
» assez fortement constituée, pour n'avoir pas à craindre 
» les tentatives d'aucun individu dans le but de renverser 
» son gouvernement. » Si ces traditions orales sont exactes, 
on doit d'autant plus regretter que la Chambre se soit dé- 
semparée sans prendre la résolution que son devoir lui in- 
diquait. 

Mais, parmi les nombreux citoyens qui assistaient aussi à 
cette séance, se trouvait le capitaine Calix Bonneaux, aide 
de camp du Président d'Haïti. Il accourut aussitôt au palais 
et raconta au Président les faits qui venaient de se passer en 
sa présence. On en sait assez déjà du caractère de Boyer, 
pour juger de l'impression que le rapport de son aide de 
camp dut produire sur son esprit : à ses yeux, la Chambre 
des communes, ou du moins quelques-uns de ses membres 
' co«s/)/m?m^ avec F. Darfour contre son pouvoir, son auto- 
rité, contre le gouvernement national tout entier, pour je- 
ter le pays dans une affreuse anarchie ; la pétition, jugée 
séditieuse par la Chambre elle-même, ne tendait à rien de 
moins; le pétitionnaire, enfin, provoquait la guerre civile 
entre les citoyens, et ses complices se rendaient dupes de 
ses perverses intentions. 

Et une telle pétition était produite, accueillie dans la 
Chambre des communes, quelques jours seulement après 
les menées ténébreuses de Paul Romain!... 

Telle fut, telle ne pouvait manquer d'être la pensée de 
Boyer, en apprenant l'audacieuse entreprise d'un homme, 
étranger au pays, qu'il avait accueilli à son arrivée et com- 
blé de ses faveurs, jusqu'à lui permettre de publier un 
journal, sans frais aucun, en se servant de? presses de l'im- 



180 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

primerie nationale : journal qui lui servit à répandre des 
doctrines insidieuses et qu'il cessa lui-même de faire pa- 
raître, quand le public n'en voulut plus. Toute la conduite 
antérieure de Félix Darfour dut revenir à la mémoire du 
Président, pour ne voir en lui qu'un artisan de discordes 
civiles. Et siPétion, toujours si calme malgré son caractère 
résolu, s'indigna hautement de la séance démagogique du 
Sénat, le 17 décembre 1808, qui occasionna l'ajournement 
de ce corps durant plus de deux années, que ne devait pas 
éprouver Boyer après la séance de la Chambre des com- 
munes, lui dont le caractère était sujet, malheureusement, 
à tantd'eraportemens? 

Aussi vit-on bientôt plusieurs officiers supérieurs, suivis 
de soldats, parcourant les rues de la capitale pour opérer 
l'arrestation des individus évidemment désignés parle chef 
de l'État. Si nos souvenirs sont fidèles, ces officiers étaient; 
le colonel Patience, du 1"' régiment d'artillerie ; le colonel 
Frémont, le chef d'escadron Souffrant, le capitaine C. Bon- 
neaux, trois aides de camp du Président; le chef de batail- 
lon Bouzy, du 8* régiment d'infanterie ; le capitaine Saint- 
Bome fils, adjudant déplace, et d'autres dont les noms nous 
échappent. 

Féliœ Darfour fut le premier appréhendé au corps et con- 
duit en prison, mis aux cachots et aux fers. Jean-Baptiste 
Béranger , Saint-Laurent et Saint-Martin , représentans , 
furent arrêtés chez l'amiral sénateur Panayoty et conduits 
également en prison. Dès le commencement de ces arresta- 
tions, la plupart des membres de la chambre s'étaient réu- 
nis dans son palais, et Laborde se trouvait parmi eux; les 
officiers y allèrent le chercher et le conduisirent aussi en 
prison. Enfin, les citoyens Noël Piron, doyen du tribunal 
civil ; Pierre André, directeur de l'école nationale primaire, 



[I8l2t2] CHAPITRE IV. 187 

et Diiguéj notaire du gouvernement, subirent le même 
sort . 

Ces arrestations en plein jour n'avaient pu s'opérer sans 
agitation, sans qu'une grande foule suivit les officiers : de 
là la part attribuée au peuple dans cette mesure toute gou- 
vernementale; aussi eut-elle lieu avec le plus grand ordre, 
si l'on peut s'exprimer ainsi. 

Si l'on se livre à une investigation, pour trouver les 
causes de l'arrestation de chacune des personnes dénommées 
ci-dessus, on pourra dire : — que F. Darfour ne pouvait y 
échapper, par son audace même à présenter sa coupable pé- 
tition ; — que J.-B. Béranger y était désigné, par ses rela- 
tions intimes avec le pétitionnaire , par son caractère atra- 
bilaire qui le portait à censurer publiquement les actes du 
Président, qui lui fit croire qu'à la Chambre il pouvait en 
provoquer le redressement, même violemment; — que 
Saint-Laurent, connu par son esprit d'intrigues, affichait 
aussi des prétentions de régenter le gouvernement ; — que 
Saint-Martin, distingué entre tous par une loquacité impi- 
toyable pour ses auditeurs, paya ainsi son fameux discours 
prononcé à la session de 1 821 ; — que Laborde subit ce dé- 
sagrément pour avoir renoncé à sa qualité militaire en fa- 
veur delà cléputation, ce qui fit sans doute supposer qu'il 
avait de grandes vues dans ses fonctions législatives, et d'au- 
tant plus, qu'antérieurement, quand il défendait la cause de 
militaires ou autres accusés par-devant les tribunaux, il si- 
gnalait souvent des infractions de formes légales de la part 



1 Sachant qu'on le cherchait pour l'arrêter, Diigiié s'était réfugié chez un ami. Appre- 
nant cela, le colonel Victor Poil vint dans la soirée devant la maison où il se tenait, et dit 
à hante voix: « Je sais où ast le f.'. Diigué, et je l'invite à se rendre en prison, sans 
« crainte ; car il ne court aucun danger. » Et Dngué y fut accompagné par sou ami. Les 
égards que le colonel eut pour lui étaient dictés par ses sentimens de fraternité maçonnique, 
étant tous deux de la même loge. 



1«S«S Kl L DES SLK LIIISIOIUK 1) IIAÏTI. 

du général Boyer, commandant de T arrondissement du 
Port-au-Prince ' ; — que Noël Piron, un des secrétaires du 
cercle de commerce de cette ville, Tannée précédente, avail 
pris à cœur l'inutilité de sa formation, les espérances déçues 
à ce sujet, et ne se gênait pas pour se plaindre incessam- 
ment, que le Président ne donnait aucun encouragement au 
commerce national ; — que Pierre André avait, le pre- 
mier, donné le signal de réformes à introduire dans la légis- 
lation relative à ce commerce, à Tagriculture et à l'armée^, 
par son discours à la Chambre, en iS'âl, et qu'il venait de 
prouver une vacillation singulière, en renonçant à la charge 
déjuge au tribunal de cassation pour l'office de représen- 
lant, et témoignant le désir de rester à la Charnière, malgré 
sa place rétribuée de directeur de l'école primaire; — que 
Dugué, enfin, quoique notaire du gouvernement, se plaisait 
à censurer ses actes sans ménagement, par l'effet d'un ca- 
ractère irascible. 

Au sujet de l'appréciation des causes de toutes ces arres- 
tations , nous pourrions en appeler au souvenir de tous 
ceux qui, comme nous, en furent les témoins oculaires; 
mais nous ne prétendons pas dire, néanmoins, que le prési- 
dent Boyer n'avait aucun autre motif pour les ordonner. 
Nous en jugeons encore par le résultat définitif qu'elles 
eurent. 

Quoi qu'il en soit, le 51 août la Chambre des communes 
se réunit et chargea une députation de plusieurs de ses 



1 rai quelquefois eutendu Laboide, défenseur public, démontrei- les irrégularités que 
le général Boyer coraraeltait, en dénonçant les prévenus à la commission militaire, en sa 
qualité de commandant d'arrondissement : il ne suivait pas les formes prescrites par la loi 
sur ces conseils' spéciaux, et il était mécontent du défenseur public qui réclamait leur 
exécution. Chacun sait, d'ailleurs, que le président Boyer avait de l'éloignement pour 
ces olflciers ministériels dont la cliicane lui p;iraissail ruisiblo à la bonne administration 
de In justice. 



[1822] CHAPITRE IV. 189 

membres d'apporter au Président d'Haïti la pétition de 
Félix Darfour, accompagnée d'un message; puis, elle re 
forma son bureau pour diriger ses travaux pendant le mois 
de septembre : Caminéro, un des représentons de Santo-Do- 
mingo, fut élu président i . 

Le même jour, avant d'avoir reçu la pétition incriminée, 
le Président dénonça Félix Darfour au général Thomas 
Jean , commandant de la place et ])rovisoirement de l'ar- 
rondissement du Port-au-Prince , » comme ayavit fait et 
» signé un écrit séditieux qu'il présenta à la Chambre des 
H représentans et qui y fut lue publiquement la veille, dont 
)' le but était de fomenter la discorde, d'allumer la guerre 
» civile en portant les citoyens à s'armer les uns contre les 
» autres; et que, nouveau Christophe, il a insinué dans cet 
» infâme écrit les principes les plus subversifs, en s'ap- 
» puyant sur le mensonge et la calomnie , pour essayer de 
» détruire la confiance dans le gouvernement, etc. » Cette 
dénonciation, par lettre du Président, ajouta : « La cla- 
» meur publique a dénoncé le coupable ; l'opinion des ci- 
n toyens patriotes l'a jugé, et en l'arrêtant par an mouve- 
» ment spontané , on allait l'immoler, si les agents de la 
)) police n'avaient interposé leur autorité pour faire triom- 
» pher les lois, en plaçant le criminel sous leur empire, afin 
» que, passant par un jugement régulier, il soit frappé du 
» glaive terrible de la justice ^. » 



1 On raconta alors que J.-S. Hyppolite, président de l.i Chambre, étant allé an palais, se 
plaignit "a Boyer de ce que les officiers étaient venus anèter Laborde dans le local ménie 
(le la Chambre, sans respect pour la représentation nationale ; et que Boyer lui ayant ré- 
pondu avec colère « que la Chambre favorisait les factieux, » il sortit du palais en mon- 
trant une grande irritation. 11 est certain qu'Ilyppolite resta lonf;tpmps en froideur avec 
Boyer; après avoir cessé d'être représentant dans la deuxième législature, il n'accepta de 
nouvelles fonctions publiques qu'en 18i0. Dès lors, Boy^r ne cessa de lui donner des 
preuves de son estime. 

2 La lettre du Président au général Thomas Jean fut écrite par Ingiuac. Dans ses Mé- 



d90 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. 

En conséquence, le Président ordonna au général Tho- 
mas Jean de faire réunir de suite la compission militaire , 
afin de juger Félix Darfour, sans désemparer; et que des 
témoins y comparaîtraient pour déposer sur le contenu de 
la « pétition que l'indignation a fait disparaître. » Nous 
ignorons si, l'ayant reçue ensuite de la députation de la 
Chambre, le Président l'aura transmise à ce général pour 
être placée sous les yeux des juges ; mais cela est présu- 
mable. 

La commission militaire procéda à ce jugement avec 
toute la célérité habituelle à un tel tribunal. L'accusé Félix 
Darfour se défendit lui-même; il montra beaucoup décou- 
rage et ne chercha pas à présenter aucune excuse pour at- 
ténuer les assertions consignées dans sa pétition '. Enfiu, 
il fut condamné à mort, à une heure avancée de la soirée. 
Le lendemain, 1" septembre, étant un dimanche, l'exécu- 
tion de ce jugement n'eut lieu que le lundi 2 , dans la ma- 
tinée. A ce terrible moment, Darfour conserva tout son cou- 
rage, en présence des troupes de la garnison et de la foule . 
qu'un si triste spectacle attire toujours. 

Comme on le voit, aucune des autres personnes arrêtées 



moires de 18i3, il a dit: » J'avais entendu parler des menées de Darfour qui s'efforçait, 
disait-on (et je le crois), de susciter des divisions de couleur, en portant les uns à la mé- 
fiance contre les autres. On répétait qu'il avait imparti dans la Chambre des représeutans 
et dans le Sénat, dont le but était de renverser l'ex-président. Je ne fis aucune attention 
à ces bruits, et je fus surpris le jour que j'appris que Darfour, ayant été à la Chambre des 
rcprésentans, alors en séance, donner lecture d'une pétition véhémente contre le cliefde 
l'État, en le dénonçant d'avoir vendu le pays aux blancs, venait d'être arrêté et conduit en 
prison, après avoir été sur le point de périr par l'exaspération de ceux qui l'avaient ar- 
rêté, et qu'il allait être jugé militairement. Plusieurs membres de la Chambre furent si- 
gnalés comme impliqués dans le projet de Darfour, ainsi que des membres du Sénat: les 
uns furent éloignés pendant quelque temps de la capitale, et les autres donnèrent leur dé* 
mission. » — Page 66. 

1 F. Darfour exerçait les fonctions de défenseur pi/l'Uc, après avoir été eommissionné ar- 
penleur. Boyer lui avait donné ces charges ov'i il pouvait gagner une existence honorable. 



[1822] CHAPITRE IV. 491 

le même jour ne fut mise en cause avec Félix Darfour, qui 
subit seul la punition qu'il encourut par son odieux écrit. 
Tout porte à croire que, son audacieuse accusation, dirigée 
conlre le Président d'Haïti, n'était qu'une ramification de la 
trame ourdie par Paul Romain dont il était un complice 
ignoré jusqu'alors, puisque cette accusation reposait prin- 
cipalement sur les mêmes faits imputés au Président; ou, 
qu'adoptant les soupçons injurieux qui planaient sur le Pré- 
sident, à propos de la mort violente de ce général, Darfour 
aura cru qu'il pouvait profiter des dispositions que mon- 
traient certains représentans à faire une vive opposition 
à Boyer, pour le dénoncer à la Chambre et provoquer ainsi 
son renversement par la voie révolutionnaire. 

Les art. 149 et 159 de la constitution donnaient au Pré- 
sident d'Haïti /erfro/f et même lui prescrivaient le devoir, de 
faire arrêter par ses propres ordres, et Darfour et les autres 
personnes, mais sous la condition de les dénoncer par de- 
vant le tribunal compétent à les juger, s'il était informé 
qu'ils tramaient une conspiration contre la sûreté inté- 
rieure de la République. Mais, à vrai dire, s'il avait des 
suspicions contre les représentans qui furent arrêtés, de 
conniver avec Darfour, et contre les autres personnes consi- 
dérés comme leurs complices, il eût étç difficile d'en four- 
nir la preuve. La simple lecture de la pétition avait soulevé 
une louable indignation dans le sein de la Chambre, et il 
n'est nullement présumable que les représentans ni les 
autres personnes, arrêtés en même temps, eussent conçu le 
même projet que Fauteur de la pétition. Boyer préféra at- 
tribuer ces arrestations « à un mouvement spontané de pa- 
triotes^ » du moins celle de Darfour, d'après sa lettre au 
générab Thomas-Jean : ce qui devenait plus commode. 



192 ÉTUDES Sl'R l'histoire d'haÏT^I. , 

Mais i'hisloire est inflexible; elle ne peut transiger avec les 
faits passés à la vue des contemporains. 

Cependant, on va voir que la Chambre et le Sénat adop- 
tèrent la même version dans leur adresse au peuple. Sui- 
vant la constitution, les représentans arrêtés étaient justi- 
ciables de la haute cour de justice, et les art. 205 à 210 de 
cet acte donnaient le moyen suffisant pour les faire juger : 
le ministère public seul n'y était pas désigné, mais le Pré- 
sident d'Haïti aurait pu investir un fonctionnaire de cette 
attribution '. 

Les trois pouvoirs politiques reculèrent devant l'ohlkja- 
tion de convoquer cette haute cour; et dans sa séance du 
2 septembre, agissant évidemment sous la pression des 
événemens, la Chambre des communes décida ce qu'il suit, 
d'après le Bulletin des Lois. 

«( Le président ayant fait un exposé des événemens qui 
» se sont passés à la dernière séance (le 30 août), et par 
» suite desquels plusieurs de ses membres ont été arrêtés 
» et conduits en prison par le peuple, a soumis à la Cham- 
» l)re qu'il était urgent de pourvoir aux moyens de donner 
» des preuves ostensibles de son dévouement à la patrie et 
)) de son attachement au pouvoir exécutif. Plusieurs mem- 
» bres ont opiné pour que ceux d'entre eux arrêtés par le 
» j)6upk, fussent déclarés déchus de leur qualité de députés 
•) et leurs suppléans appelés à les remplacer. Cette propo- 
» position ayant été approuvée à la mojorité absolue et 
)) presque unanime, les députés Laborde, Saint-Martin, 
» Béranger et Saint-Laurent ont été déclarés exclus de la 



\ I,e grand jugrf était le président né de h hante cour; mais dans le cas oii il serait Ini- 
mèino accnsé par devant elle, le Président d'Haïti avait le droit de désigner un antre, 
grand fonctionnaire pour la présider : à pins forte raison devait-il nommer celni fini 
remplirait les fonetiiin? du ministtre pnlilic, en verlii di^ l'art. 1:i2 de la l'iinstitiition. 



[1822] CHAPITRE IV. 195 

» Chambre des représentans des communes; et il a été dé- 
» cidé que leurs suppléans sont appelés à les remplacer 
» dans leurs fonctions, que communication sera donnée ai 
» pouvoir exécutif de cette détermination, et qu'elle (la 
» Chambre) doit s'occuper de l'adresse qui sera faite au 
» peuple. » 

Ainsi, il est constaté par ce procès-verbal, qu'il n'y eut 
pas « complète unanimité » parmi les représentans ^omy r^ .■ ,. 
ïexclusion de leurs collègues ci-dessus dénommés, et il est -- 
probable que la plupart de ceux qui opinèrent en faveur de 
cette mesure inconstitutionnelle étaient sous l'influence de 
V intimidation exercée par le Président d'Haïti; car, à moins 
d'être aveuglés par la passion^ les membres d'un tel corps 
ne prennent pas de semblables résolutions qui les privent 
eux-mêmes des garanties établies par une constitution''. 

Malheureusement pour le pays et pour Boyer lui-même, 
la facilité avec laquelle la Chambre des communes prononça 
l'exclusion de ceux de ses membres qui voulaient faire oppo- 
sition à son pouvoir, devint la règle qu'on suivit par la 
suite et dont on abusa étrangement. ^ 

Par son caractère, Boyer ne pouvait employer ce que /P 
nous avons appelé les séductions du pouvoir, beaucoup 4*.-6 
plus agréableSf pour se créer dans la Chambre une majorité ^»''i'^*^__^ 
compacte qui pût paralyser les opposans : il préféra l'intimi' ^£#A-to^ 
dation. Mais ce moyen, s'il plaît davantage à la vanité d'un '^ ^-^^'^ 
chef d'État, a certainement plus de danger pour lui-même, ^-^'-''^ 



1 11 faut convenir, néanmoins, que les circonstances prêtaient singulièrement à l'emploi 
(le l'intmidation, pour arrêter tonte velléité à' opiiosilion dans la Chambre des communes. 
La trame ourdie par le général Romain, sa mort violente, rexécution Je son complice, 
instrument de ses desseins, avaient forcé le gouvernement de prendre une position mena- 
çante par rapport aux propos qu'on tenait a la capitale; et c'est dans ce moment même 
que 11 Cbambre commit l'imprudence de donner lecture publiquement de la pétition in- 
cendiaire de F. Daifuur, sans remplir ensuite son devoir de corps politique ! 

T. n. 13 



194 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

par la haine secrète qu'il entretient dans les cœurs , par 
l'irritation dissimulée des esprits, non-seulement de ceux 
qui en sont victimes, mais de ceux qui servent ôJinstrumens 
aux répugnances du pouvoir, même du public qui finit 
toujours par se rallier à ceux qui lui semblent opprimés. Et 
cependant quel chef posséda, autant que Boyer, l'art sédui- 
sant de gagner les cœurs, de désarmer les préventions, 
sinon de convaincre les esprits? Quel chef trouva, plus que 
lui, un peuple disposé à l'obéissance et à seconder son au- 
torité? Son illustre prédécesseur avait parfaitement nivelé 
le terrain politique pour lui. Il y avait sans doute encore 
des prétentions individuelles, des ambitions présomptueu- 
ses ; mais il est impossible qu'il n'en soit pas^ ainsi dans 
toute société qui tend à se perfectionner, et un gouverne- 
ment éclairé ne doit pas s'en étonner : son devoir consiste 
à les annuler par les moyens les plus doux, accompagnés 
toutefois de fermeté, s'il ne peut les attirer dans sa sphère 
d'activité. 

Enfin, le 2 septembre même, la Chambre des communes 
signa une « adresse au peuple » pour l'informer des fails 
qui venaient de se passer. Cet acte dit que d'abord les re- 
présentans étaient animés du désir de contribuer au bien 
public. « Mais bientôt un caractère d'opposition chercha à 
» se manifester^ et à peine l'harmonie, qui doit régner en- 
» tre les pouvoirs, a été menacée, qu'un esprit méchant et 
» révolutionnaire croit trouver le moment de développer 
» ses projets. Om,Félix Dar four, homme artificieux et trai- 
» tre à la société^, a voulu jeter la discorde et exciter une 
» guerre civile parmi les Haïtiens, en mettant sous les yeux 
» de la Chambre, le oO août dernier, un écrit reconnu bien- 
» tôt séditieux j mensonger et calomnieux, attentatoire à 
» l'honneur et aux prérogatives du Pouvoir exécutif 



[1822] CHAPITRE IV. 195 

n Instruit de ce pamphlet, le peuple se porta en foule de 
» toutepart, arrêta et conduis! t dans les prisons les citoyens 
» Béranger, Laborde, Saint-Laurent, Saint-Martin, repré- 
» sentans, simultanément avec les citoyens Pierre André, 
n juge au tribunal de cassation "" , et Noël Piron, doyen du tri- 
» bunal civil de cette ville. Les diverses attributions de ces 
)) personnes^ accusées cumulativementpor le peuple, nous 
» ont portés à croireque l'arrestation desquatre représentant 
)) sus-mentionnés devait êtreV effet de quelques motifs par ti- 
n culiers'^. La voix publique les a signalés comme des 
» citoyens dont les lumières ne se tournent que vers rin- 
n novation et en opposition avec la marche déjà établie et 
» consacrée par nos institutions... Compatriotes, e^(?w7|)ie 
)) de tout blâme , la Chambre des communes doit l'être aussi 
!) de tout soupçon, et dès lors que quelques-uns de ses 
» membres sont accusés par l'opinion bien manifestée jîm' le 
'■> peuple , ils doivent n'êtrejjlus admis dans son sein... » 

Si la Chambre se disait « exempte de tout blâme et de 
lout soupçon, » le Sénat, dans son « adresse au peuple, » 
datée du 31 août, déclarait le contraire; en voici un extrait : 

« Citoyens, — Le Président d'Haïti, par sa proclamation 
» du 1 9 de ce mois, vous a rappelé les calamités qui vous ont 
1) affligés pendant de longues années. Ce chef infatigable 
» venait d'y mettre un terme, et il ne cesse, par ses veilles 
» et sa sollicitude, d'assurer votre bonheur et de préparer 

» un avenir heureux à vos neveux Mais unhomme dont 

» on connaît à peine le pays; unhomme que le gouverne- 



1 II paraît qu'après avoir renoncé à cette charge de juge pour rester représentant, et 
que renonçant ensuite à cette dernière jour rester directeur de l'école nationale primaire, 
Pierre André aura repris sa qualité de juge qui n'était pas incompatible avec cette direc- 
tion ; autrement, on ne comprendrait pas qu'il ait été ainsi qualifié dans l'adresse de la 
Chambre. 

2 Cette phrase est remarquable, à cause même des circonstances où elle a été publiée. 



196 ÉTUDES SUR l'histoire d'ï'AÏTI. 

» ment avait comblé de bienfaits; un homme qui avait 
1) déjà cherché à troubler l'Etat par des écrits incendiaires, 
)) Darfour, ce factieux, ourdissait dans les ténèbres, les 
)' moyens de porter la désolation dans la République. 
» Vendredi, 50 de ce mois, cet homme perfide et plein 
)) d'audace, présenta à la Chambre des représentans une 
» pétition qui tendait à pervertir l'esprit public et à renver- 
« ser l'édifice national. Après la lecture de cet écrit infer- 
'» nal, la Chambre ayant trop longtemps gardé le silence sur 
» la dénonciation de son coupable auteur^ le peuple indigné 
» de cette conduite tiède^ d'un mouvement spontané ^ se réunit 
» et arrêta ce factieux. Dans cette sainte insurrection, 
» quatre députés (membres) de la Chambre des représen- 
» tans^ sï^?ia/e's depuis quelque temps par l'opinion publi- 
» que, comme cherchant à troubler le repos du peuple par 
» leurs manœuvres liberticides, furent également arrêtés 

» avec deux membres du corps judiciaire Le Sénat, 

» dans la journée du 50 de ce mois, a admiré en vous l'at- 
» titude d'un peuple fier qui connaît ses droits, dans l'a- 
» néantissement de ses tyrans 

Le Président d'Haïti ne pouvait garder le silence dans de 
telles conjonctures et après ces actes du Sénat et de la 
Chambre des communes : le 9 septembre^ il publia unelon- 
gue proclamation adressée « au peuple et à l'armée. » Cet 
acte résuma d'abord les antécédens révolutionnaires du 
pays d'où résultèrent son indépendance et la fixité de ses 
institutions, en dépit de toutes les tentatives faites pour en- 
rayer *a marche vers la prospérité : 

« Qui eût pensé, continue-t-il, qu'après le dénoùment 
tragique de toutes ces conspirations, un autre agitateur au- 
rait osé encore élever la voix pour abuser les citoyens et 
pour lancer parmi eux les brandons de la discorde? Mais 



(1822| CHAPITRE IV. 197 

Darfour, que la République avait accueilli, qu'elle avait 
adopté, auquel la clémence du gouvernement avait déjà ac- 
cordé une fois la vie\ l'ingrat respirait, et son. âme dévorée 
du feu de l'ambition, méditai^ en secret le renversement de 
l'ordre social... Enfin^ la foudre éclata, et l'imprudent 
qui l'avait attirée sur sa tête périt consumé par elle... Puisse 
ce dernier exemple n'être pas oublié comme les précédens! 
— Vous êtes déjà instruits comment le criminel Darfour, en- 
hardi par l' appui de quelques citoyens pervers et par V esprit 
novateur de quelques membres de la Chambre des communeSy 
qui, il faut le dire, avaient usurpé la représentation natio- 
nale, sonna le tocsin de la guerre civile dans une adresse 
lue publiquement à la séance que cette Chambre a tenue le 
30 août dernier. Cet infâme libelle a soulevé votre indigna- 
tion; d'un mouvement spontané^ vous vous êtes jetés en 
foule sur son coupable auteur et sur tous ceux qui en 
avaient été, ou les conseillers ou les protecteurs ; vous les avez 
mis en état d'arrrestation.... Le glaive de la loi, en frap- 
pant le délit qui venait de vous outrager, vous a donné une 
satisfaction digne de vous ; et la Chambre des communes, 
en déclarant, par un acte authentique, en date du 2 de ce 
mois, que les citoyens Béranger, Laborde, Saint-Laurent et 
Saint-Martin, étaient exclus de son sein, pour avoir montré 
une conduite opposée au système d'union qui, seul, fera notre 
salut, vous a prouvé que les intentions de la majorité de ses 



1 A l'occasion de ses écrits antérieurs où il se montrait factieux, insinuant des impu- 
tations perverses contre le gouvernement, il avait été question de son arrestation et de 
son jugement; mais le Président patienta, en considérant qu'il n'avait aucune influence 
sur l'esprit public. A cette époque, bien des personnes ont pensé qne F. Darfour pouvait 
être « un agent secret j envoyé de France pour semer la division parmi les Haïtiens, par 
cela même qu'il déblatérait contre les Français et les blancs eu général. Ses provocations 
contre eux semblaient être une manœuvre perfide pour se créer le moyeu d'accuser le gou- 
vernement du pays de tiédeur, sinon de cunnivence avec eux. Mais il suffisait qu',1 fût l'in- 
time de Biranger pour avoir ces idées exagérées. 



198 ÉTUDES SUR l'histoire u'hAÏTI. 

inembres sont pures et qu'elle veut franchement coopérer avec 
les deux autres pouvoirs constitués, à la consolidation de 
votre félicité. Enfin, le Sénat vous a confirmé également, 
par son adresse du 50 août, qu'il est toujours prêt à secon- 
der le pouvoir exécutif, pour opposer un rempart inexpu- 
gnable aux attaques qui seraient dirigées contre votre orga- 
nisation sociale.— La journée du oOaoût fera éternellement 
époque dans les fastes de la nation, parce qu'elle perpé- 
tuera le souvenir glorieux de votre énergie et de votre 
sagesse^ parce qu'en affermissant davantage le gouverne- 
ment que vous vous êtes donné, elle n'a fait naître aucun de 
ces désordres dont nous eussions pu génlir un jourj parce 
qu'elle laisse après elle une leçon d'expérience plus extraor- 
dinaire et plus frappante pour ceux qui auraient la folie, 
dans la suite, de vouloir créer plusieurs partis dans 
l'État....» 

La proclamation finit par engager le peuple àavoir con- 
fiance dans le gouvernement, qui ne cesserait de veiller à la 
conservation de ses droits ; de se livrer aux travaux agrico- 
les et à l'industrie; « de se tenir en garde contre les intri- 
» ganSf contre les ambitieux et les prôneurs de reformes qui 
» masquent toujours des vues particulières sous l'apparence 
)) du bien général. » Un de ses paragraphes s'adressa plus 
particulièrement à l'armée : « Militaires, ... je vous ai tou- 
» jours vus debout, prêts à défendre la patrie : elle est satis- 
» faite de vos services » 

Par suite de ces divers actes des pouvoirs constitués et 
du mécontentement publiquement manifesté par Boyer con- 
tre Panayoty, pour avoir souffert chez lui les réunions dont 
nous avons parlé, ce sénateur donna sa démission le 2 sep- 
tembre, mais en des termes mesurés qui permettaient un 



[182^2] CHAPITRE IV. 199 

rapprochemententrelecontre-amiraletlePrésidentd'Haïti^ 
Et un avis du grand juge notifia au public la destitution de 
ceux des fonctionnaires qui relevaient de son département : 
Pierre André, Noël Piron, Dugué, Béranger et Laborde,ces 
ces deux derniers en leur qualité de défenseurs publics. 

Une sorte de bannissement à l'intérieur fut aussi imposée 
à ces personnes arrêtées le 50 août, avec faculté laissée à 
chacune d'elles de choisir le lieu de leur résidence. Laborde 
alla à Jérémie; Béranger, aux Gonaïves; Saint-Martin, au 
Cap-Haïtien ; Saint-Laurent, aux Cayes, lieux de leur do- 
micile ; Noël Piron, à l'Anse-à-Veau j Pierre André et Du- 
gué, à Saint-Marc. Après quelques mois de séjour en ces 
ditférents endroits, à l'exception de Saint-Martin et de Saint- 
Laurent^ tous les autres citoyens revinrent à la capitale oii 
ils étaient domiciliés. Bientôt, chacun d'eux reprit l'exercice 
des fonctions qu'ils remplissaient auparavant ou occupa 
des emplois plus élevés dans la hiérarchie civile. La colère 
du Président étant apaisée, la modération avait repris son 
empire sur son cœur ^. 

Le lecteur comprendra que si nous avons donné tant 
d'extension à cette affaire du 30 août et à ses suites, c'est 
que nous avons voulu caractériser l'un des faits les plus 
importans du gouvernement de Boyer, par les conséquen- 
ces qu'il a eues. On voit dans quelles circonstances déplo- 



1 Dans ces circonstances, le général Bazelais donna aussi sa démission de sénateur; sa 
lettre du 14 octobre, daiée du Port-au-Prince, fut motivée sur sa maladie ; il était encore 
commandant des arrondissemens de Jérémie et de Tîbiiron. Peu après, Panayoty alla 
commander celui de Saint-Jean. 

2 Quelque temps après, Béranger fut nommé juge au tribunal civil des Gonaïves, puis 
commissaire du gouvernement près ce tribunal. Mais dans cette dernière charge, il com- 
mit tant d'actes arbitraires, jusqu'à faire subir la torture à des accusés, que Boyer fut con- 
traint de révoquer ce patriote libéral qui avait tant crié contre le despotisme du Président. 
AU ! si Boyer avait eu un autre caractère ! 



200 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. 

rables il fut amené à exercer sur la Chambredes communes 
une pression, une intimidation qui garantit pendant de lon- 
gues années la tranquillité pid^lique, la marche paisible de 
l'administration; mais qui^ devenant un mo?/e/i, une règle 
pour son gouvernement, ne pouvait manquer de VaveugUr 
lui-même sur le résultat définitif decet aôiw de sa puissance. 
Car, si l'opinion publique se rangea de son côté, par rap- 
port à l'audacieuse entreprise de F. Darfour, à l'imprudence 
commise par la Chambre, à la modération relative dont il 
fit preuve envers les représentans et les autres citoyens sus- 
pectés et arrêtés, cette opinion ne pouvait toujours approu- 
ver que des représentans fussent exclus de la Chambre, 
contrairement au texte précis delà constitution de 1816 et 
parce qu'ils auraient manifesté un esprit ou des idées d'op- 
position au pouvoir exécutif. On dit, avec raison, « que 
l'opinion est la reine du monde, » et que « les gouverne- 
mens périssent par l'excès de leurs principes, » deux vérités 
dont Boyer sembla ne pas se pénétrer, pour éviter à son 
pays la funeste révolution qui le renversa du pouvoir. 

Dans le cours de la session, il fut rendu plusieurs lois, 
après que la Chambre eût déchargé le secrétaire d'État de 
toute responsabilité par rapport aux comptes généraux de 
l'année 1821, en ces termes : « La Chambre... donne au 
» secrétaire d'État des éloges mérités sur l'administration 
» générale des finances, et s'entretient des ressources de 
» l'État, qui ne peuvent que s'accroître sous le gouverne- 
» ment du chef sage et éclairé qui tient le timon des affaires 
» publiques... ^ » Une loi abrogea celle de 1818 qui avait 



1 L'i-iiinéc 1821 avait donné 3,570,691 gMirdps de )r.r//(',s, et occasionné 3,461,003, 
gourdes de dé, e. .jM.On exporta du pays Î0,92o, 000 livres de café, 820,000 livres de colùn 



[1822] CHAPITRE IV. 201 

établi un droit sur l'entrée, dans la partie occidentale, des 
bestiaux venant de l'Est, et ce, à raison de la réunion de 
toute l'ile sous le même gouvernement. Celle sur les pa- 
tentes, pour 1823, eut égard à l'infériorité du commerce et 
de l'industrie en général dans cette même partie de l'Est, 
par rapport à la classification des communes. Une autre 
établit désormais les fonctions de membres des conseils de 
notables comme purement honorifiques y à l'exception de 
leurs /greftlers ''. Jusqu'alors, le produit des amendes et au- 
tres fra^is judiciaires versés au greffe du tribunal de cassa- 
tion était perçu par le grelTier de ce tribunal et à son profit, 
par un oubli de la loi ; une nouvelle loi y obvia, en établis- 
sant sa réglée au profit du trésor public. Enfin, la loi sur les 
douanes remania les divers droits perçus dans cette adminis- 
tration, de manière à accroître encore les revenus de l'Etat. 

^"^Dès la réunion du territoire des départemens de l'Est à J^n.-^2j:x^ 
la République, le gouvernement avait à résoudre des ques- -'- - ■> .-r^. 
tions très-importantes, par rapport aux diverses natures 
de ])ropriétés établies dans cette partie sous le régime espa- 
gnol : régime qui avait un caractère de féodalité incompa-c*^ **^*''*'''*^ 
tible avec les lois républicaines de l'État, et qui accordait 



26a, 000 livres de cacao, 601,000 livresde sucre, 3,649,000 liviesde campêcke : le tout eu 
cbilTiTs rond'-. 

Que l'on compare l'exporlalion du colon et du sucre de cette année avec celle des mêmes 
produits en 1820, tirés principalement du Nord et de l'Artibonitc après la réunion de ces 
départemens, et l'on verra que le royaume de Christoplie ne produisait pas une si grande 
quantité de ces denrées qu'on le croyait généralement. 

■1 Le système d'économie suivi par Boyer ne pouvait laisser échapper l'occasion de la 
réunion de l'Est, pour retranclier du budget des dépenses les appointemens accordés aux 
notables depuis 1817. La loi compensa ce retranchement par ces mots : « Considérant que 
» les fonctions des membres des conseils de notables doivent être purement honorifiques, 
Il ce qui ne peut que donner pins d'éciat au caractère national ; et que les citoyens appelés 
» à ces places distinguées, en les remplissant avec zèle et patriotisme, auront bien mérité 
» de la République et devront s'attendre à recevoir des marques de la bienveillance du 
» gouvernement, en acquérant des titres à la leconnaissance publique. » 






202 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

aussi au clergé des privilèges dépendant des institutions 
' monastiques qui existaient à San to-Domingo, où il y avait 
encore des couvens, lesquels ne pouvaient plus être main- 
tenus sous le régime nouveau i. Afin de résoudre ces ques- 
tions selon l'équité, qui servait toujours de base aux déci- 
sions du gouvernement en matière de propriété, le Prési- 
dent d'Haïti voulut s'entourer des lumières d'hommes 
capables de l'éclairer dans la marche qu'il devait suivre 
pour concilier les intérêts respectifs des particuliers, des 
corporations religieuses et de l'État. En con&équence, il 
forma une commission composée des citoyens Frémont, 
Colombel, J. Paul fils, Rouanez, Doleyres et Caminéro, 
pour examiner une masse de pétitions et de titres de pro- 
priétés qui lui étaient parvenus. Par une lettre qu'il adressa 
aux membres de cette commission, le 26 août, le Président 
les invita à lui donner leur opinion sur ce qu'il leur paraî- 
trait juste de décider à l'égard des propriétés : 1° parce que 
les propriétaires de ces biens ne se trouvaient pas dans la 
République, pour avoir quitté le pays longtemps avant les 
événemens qui ont amené le changement d'état de la partie 
de l'Est j 2° parce que d'autres ont quitté la République, 
quoique avec permission, mais avec l'intention formelle de 
ne plus y revenir, ayant déclaré que leurs vues ne s'accor- 
daient pas avec le système de notre gouvernement j 5° enfin, 
parce que d'autres biens qui se trouvent grevés d'hypo- 
thèques, n'étant pas dans le cas de satisfaire aux rentes 
des capitaux pour lesquels ils ont été hypothéqués, étaient 
abandonnés. 

Le 1 2 octobre, la commission présenta un rapport étendu 



1 Les couvens de la Regioa et de Sauta-Ckua où se trouvaient quelques religieuses. ' 
Depuis longtemps il n'y avait plus de moines. 



[1822] CHAPITRE IV. 203 

sur les questions qui s'offrirent à son examen. Parmi ses 
membres, le citoyen Caminéro, président de la Chambre 
des communes, était celui qui pouvait éclairer ses collè- 
gues sur les difficultés existantes ; car il possédait une con- 
naissance approfondie de la législation espagnole et de tout 
ce qui était relatif à la mission qu'ils reçurent ^ . Ce rapport 
divisa les questions à résoudre en cinq propositions qu'il 
examina successivement : 

« I. Les biens des individus de la partie de l'Est qui se 
» sont absentés avant l'année 1806, époque de la publica- 
» tion de la constitution (celle du 27 décembre), et qui ne 
» se trouvent point aujourd'hui habiter le territoire de la 
» République, doivent-ils appartenir à l'Etat? » 

L'avis de la commission fut à cet égard : — que la loi 
ne pouvant avoir d'effet rétroactif, et la constitution de la 
République n'ayant été proclamée dans l'Est que le 10 fé- 
vrier 1822, .les propriétaires de ces biens, quoique ahsenSy 
ne pouvaient en être expr'bpriés ; mais qu'un délai devait 
leur être accordé pour rentrer en Haïti et y résider, afin de 
jouir de la qualité de citoyen et d'être mis en possession de 
leursdits biens , — sinon, la faculté pourrait leur être don- 
née, dans le même délai, d'en disposer légalement, pourvu 
que de telles aliénations eussent lieu en faveur de citoyens 
d'Haïti et passées sur son territoire, soit par les propriétai- 
res eux-mêmes, soit par leurs .fondés de pouvoirs : et faute 
par eux de se conformer à ces dispositions, lesdits biens 
seraient alors acquis à l'État. 

« II. Les propriétés des individus qui se sont expatriés 
» depuis l'époque du 1"" décembre 1821, jour où la partie 



1 Caminéro avait reoii une instruction classique, et il parlait le français et l'anglais 
aussi bien que l'espagnol. 






204 ÉTLDES SUK l'hISTOIRE d'hAÏTI. 

» de l'Est se déclara indépendante, sous le commande- 
» ment du citoyen Nunez, et depuis l'entrée du Président 
» d'Haïti à Santo-Domingo jusqu'à ce jour, doivent-elles 
» faire partie des domaines nationaux? » 

La solution de cette question fut la même que celle 
relative à la première. La commission opina cependant 
que, si c^s div&rs, propriétaires absens venaient à décéder 
avant l'écliéance du délai qui leur serait accordé, dans ce 
cas , leurs biens passeraient aux mains de leurs héritiers 
légaux et haïtiens. 

« III. Cette proposition est relative aux biens qui se 
» trouvent grevés d'hypothèques, pour des sommes accor- 
» déesen faveur des ci-devant couvens, et dont les arréra- 
» ges et le montant des hypothèques absorbent la totalité 
» de leur valeur actuelle. » 

A ce sujet , la commission fit un historique des faits qui 
avaient eu lieu sous le gouvernement d'Espagne , par rap- 
port aux anciens couvens dont les droits échéaient natu- 
rellement au gouvernement haïtien, et elle fut d'avis que, 
« vu l'état de pauvreté et de langueur où la partie de l'Est 
» fut assujettie pendant longtemps, et pour favoriser le dé- 
» veloppement de l'industrie de ses habitans et les atta- 
» cher aux institutions de la Ré^publique », son gouverne- 
ment pourrait se relâcher sur la rigueur de ses droits , en 
faisant abandon de tous les arrérages de ces hypothèques, 
en indiquant d'ailleurs des moyens pour régler équitable- 
ment les intérêts respectifs de l'État et des particuliers, soit 
qu'il s'agisse de biens urbains ou ruraux, par une commis- 
sion spéciale qui serait formée dans l'Est et qui entendrait 
les parties intéressées, afin de faire son rapport au gouver- 
nement sur chaque cas. 

"' IV. Est-il convenable de maintenir dans la partie de 



1822] CHAPITRE IV. 20 



Me 



K 



■ ■.-ttsi 



)» l'Est les institutions connues sous le nom de mdjorats? 

La commission s'étaya à ce sujet d'une décision qui avait 
été décrétée par les cortès d'Espagne. Cette assemblée 
avait aboli les majorats dans l'Est et ordonné le partage des 
biens qui les constituaient , entre les héritiers légitimes, 
attendu que les possesseurs n'étaient point propriétaires 
absolus , mais seulement iisufr'uitiers. L'avis de la commis- 
sion fut d'adopter la même décision. 

« V. Ne serait-il pas convenable d'abolir les chapellenies 
» laïques ou mixtes, fondées dans la partie de l'Est, qui ne 
» peuvent être considérées comme propriétés privées , en 
» s'entendant avec les propriétaires? » 

Ces chapellenies étaient des institutions , ou laïques ou 
mixtes, ayant pour objet d" assurer des rentes aux descen- 
dans de père en fils, de ceux cjui les avaient fondées. Les 
cortès d'Espagne les avaient également abolies^, à cause du 
caractère de féodalité dont elles étaient revêtues comme 
les majorats, en ordonnant des arrangemens entre les par- 
ties intéressées. La commission conseilla au gouvernement 
de maintenir cette décision. 

Enfin, elle résuma son intelligent rapport de la manière 
suivante : 

« 1° Sont irrévocablement à l'État toutes les propriétés 
reconnues appartenir au gouvernement antérieur. 

» 2" Tous les édifices des couvens de Saint-Dominique, 
Saint-François , la Mercie , Régina et Sainte-Glaire , ainsi 
que diverses maisons , liattef? , animaux , sols ou eraplace- 
mens, qui, d'après les divers états soumis à la commission, 
appartenaient en totalité à ces couvens. 

» 'ù" Tous les édifices et dépendances des hospices de 
Saint-André, Saint-Lazare et Saint-Nicolas^ sis à Sanfo-Do- 
miim'o, avec les propriétés à eux reconnues. 



206 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

» 4° Les biens de tous les Français qui se trouvaient sous 
séquestre par le ci-devant gouvernement espagnol de cette 
partie, et qui ne se trouveront pas avoir été rendus à leurs 
ci-devant propriétaires par ledit gouvernement espagnol. 

» 5° Tous les biens reconnus appartenir aux personnes 
qui ont coopéré à l'agression des Français à la baie de Sa- 
mana, au commencement de la présente année, et qui ont 
émigré avec eux. 

» (3° Tous les cens ou chapellenies ecclésiastiques qui, 
par vétusté ou prescription, sont tombés au profit de T ar- 
chevêché et ont été accordés à des prêtres particuliers 
pour en percevoir les revenus^ lesquels prêtres sont morts 
ou absens du territoire de la République. 

» 7° La cathédrale (de Santo-Domingo) a aussi plusieurs 
hypothèques fondées en sa faveur avec les fonds provenant 
de la fabrique : la commission croit que ces biens doivent 
appartenir à l'État et rentrer dans les catégories déjà éta- 
blies. » 

Le 17 octobre, le Président d'Haïti adressa un message, 
avec ce rapport, au Sénat à qui il offrit de lui soumettre 
tous les documens examinés par la commission, en lui de- 
mandant son opinion sur l'objet de ce rapport. Le 29, le 
Sénat lui répondit et adhéra à la solution présentée sur 
toutes les questions dont s'agit. Il en fut de même de la 
Chambre des communes à laquelle le Président adressa un 
message le 2 novembre et qui y répondit le 7. Ainsi, 
les représentans de l'Est contribuèrent à l'adoption des 
vues de la commission. De cet accord entre les trois pou- 
voirs constitués, sortirent des mesures administratives et 
législatives par rapport aux propriétés, dont la mention 
sera faite dans leur ordre chronologique. 

L'année 1822, déjà si féconde en événemens déplorables, 



[1822] CHAPITRE IV. 207 

malgré le grand succès obtenu par les institutions poli- 
tiques pour le complément de la nationalité haïtienne, 
cette année se termina par un affreux désastre survenu 
dans la capitale de la République. Le 16 décembre, vers 
7 heures du soir, un incendie éclata tout à coup dans une 
pharmacie située dans la Grande-Rue : il fut impossible 
d'en arrêter les progrès sur les lieux mêmes, à cause des ma- 
tières inflammables que renferment ordinairement de tels 
établissemens ''. Rien tôt le feu se communiquant aux mai- 
sons* voisines de celle oii se tenait la pharmacie, construites 
comme elle en bois et couvertes en aissantes, le vent dis- 
persa des flammèches au loin sur les toits de plusieurs 
autres, et l'incendie se propagea ainsi sur tout le quai du 
commerce. Plus de 200 propriétés servant de magasins aux 
négocians, aux marchands, ou de logemens aux particu- 
liers, furent dévorées en peu d'heures. Malgré l'activité 
mise par les autorités civiles et militaires et la présence 
même du chef de l'État sur les différens points du sinistre, 
tous les efforts auraient été impuissans par l'effet du vent, 
quand même on aurait eu de nombreuses pompes à feu et 
un service organisé préalablement pour les employer. Les 
pertes subies par les propriétaires, les locataires et le com-J 
merce, furent immenses. En août 1820, les marchands en 
détail avaient été surtout frappés par l'incendie de cette 
époque; cette fois, c'étaient les négocians consignataires et 



1 Après iiu long séjour dans le pays, M. Cruchon, pharmacien français très-honorable, 
s'était décidé à aller revoir sa patrie ; avant de partir, il laissa son établissement au sieur 
Bellenou, son compatriote, pour le diriger. Mais ce dernier fit venir aussitôt de France 
tous les objets, toutes les drogues nécessaires a la fondation d'une nouvelle pharmacie ; 
ces choses venaient d'arriver et se trouvaient encore à bord d'un navire dans la rade, 
quand le feu prit dans l'établissement de M. Cruchon. Cette circonstance et l'empresse- 
ment que Bellenou mit a installer le sien, le firent généralement soupçonner d'avoir in- 
cendié celui qu'il gérait, afin de n'en avoir pas la concurrence ; mais il n'y eut que des 
soupçons à son égard. 



208 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI. 

les marchands en gros. Le 18, un arrêté du Président 
d'Haïti affranchit de tous droits à l'importation, les divers 
matériaux nécessaires à la construction des maisons, qui 
viennent ordinairement de l'étranger. 

Peu de jours avant cet incendie^ un navire français était 
arrivé^ ayant à son bord le grand tableau allégorique qui 
a été placé derrière le maUre-auiel de l'église du Port-au- 
Prince, et qui symbolise la lutte des indigènes contre 
l'armée française, et la déclaration de l'indépendance 
d'Haïti après son expulsion du territoire. Ce tableau est 
l'œuvre de M. Lethiers, homme de couleur de la Guade- 
loupe, résidant alors à Paris, et dont le grand talent comme 
peintre d'histoire lui valut l'honneur d'être admis à l'Aca- 
démie des beaux-arts de France. Il en fit hommage à la Ré- 
publique d'Haïti, afin de glorifier le courage de la race 
noire dont il faisait partie et qui sut conquérir sa liborlé, 
alors que la France rétablissait Tesclavage dans ses autres 
colonies, moins favorisées que l'ancien Saint-Domingue. 

Si ce peintre de notre race voulut, par son œuvre, ho- 
norer la patrie qu'elle érigea au milieu des Antilles, un 
vrai philanthrope français, qui publia l'histoire de la lutte 
glorieuse qu'elle soutint, Civique de Gastines, était venu 
quelques mois auparavant prouver, par sa présence dans 
la République, la haute estime qu'il portait aux Haïtiens.-, | 
Après avoir adressé à Louis XVIII une lettre qu'il fit im- 
primer à Paris, dans laquelle il signalait la haine odieuse 
de la faction coloniale pour les noirs, et riinpéritie^ les vues 
élroites des ministres français, disait-il, qui ne compre- 
naient pas les avantages qui résulteraient pour le com- 
merce de la France, de la reconnaissance de Tindépendance 
d'Haïti, il adressa aussi v.m jiélition à la chambre des dé- 
putés dans le même but, afin de provoqu_n*son intervention 



|1822] CHAPITRE IV. 209 

dans la solution de cette question. Civique de Gastines fit 
également publier cette pétition. Il y faisait savoir que, 
« mis à Vindex de la police, par la faction coloniale, pour 
» sa lettre au roi, il expiait chaque jour par de nouvelles 
» persécutions, le désir d'avoir voulu servir la France et 
y> l'humanité. » Mais ce fut bien autre chose après qu'il 
eut publié sa pétition où il désapprouvait les missions de 
D. Lavaysse et F. de Médina, de Fontanges et Esmangart, 
de l'évêque de Glory et autres ambassades occultes, disait-il. 
Il y disait en outre : « Que le ministère emploie tous ses 
» efforts pour augmenter le nombre des citoyens; mais qu'il 
» renonce à la manie, pitoyable dans le xix^ siècle, de créer 
t) des chevaliers, des comtes^ des vicomtes^ des ducs et des 
» marquis!... Qu'il reconnaisse, enfin, que la vraie gloire, 
» seule noblesse, consiste à labourer un champ, à mourir 
)) pour la défense de sa patrie ou à l'enrichir du produit de 
» son industrie, mais non à vivre dans une condamnable 
» oisiveté, n'ayant d'autres titres pour participer à la gloire 
» nationale et à l'estime de leurs concitoyens, que des cor- 
» dons, des rubans et des parchemins indignes du vrai mé- 
» rite, puisqu'ils sont, le plus souvent, le prix de l'intrigue 
» et l'ornement de la médiocrité. » 

De telles idées, indépendamment de celles exprimées 
dans la pétition sur les droits de l'homme et la souveraineté 
des peuples, ne pouvaient être accueillies ni par la cham- 
bre des députés où dominait une majorité d'ultra-royalistes 
affiliés à la Congrégation des Jésuites, ni par le ministère 
présidé par M. de Villèle. Aussi, Civique de Gastines, per- 
sécuté dans sa patrie dont il plaidait les intérêts, choisit-il 
Haïti comme le pays où il devait se réfugier de préférence à 
tout autre. Doué d'une âme ardente autant que d'un cœur 
généreux, il y arriva, malheureusement, dans la saison la 

T. IX. 14 



210 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

plus chaude. Débarqué àuxCayes, il y fut accueilli avec 
empressement et il se rendit bientôt au Port-au-Prince où 
Boyer le reçut avec la plus grande distinction. Il avait à 
peine eu le temps de faire la connaissance des fonction- 
naires et des citoyens notables de cette capitale, quand la 
fièvre jaune le saisit : en peu de jours il y succomba, le 
mercredi 12 juin. Sa mort fut vivement regrettée, et le Pré- 
sident voulut que la nation s'honorât en lui faisant des ob- 
sèques dignes des sentimens élevés qu'il professait en fa- 
veur de la race noire tout entière et des Haïtiens en parti- 
culier. A cet effet, son corps fut placé sur un lit, de parade 
dans la maison du colonel Louis Rigaud où il logeait, puis 
sur un ehar funéraire que suivirent le Sénat en corps, les 
grands fonctionnaires, les magistrats de l'ordre judiciaire, 
les autres autorités civiles, les officiers militaires et les ci- 
toyens réunis en foule; le convoi était escorté par un déta- 
chement de la garde du Président d'Haïti^ musique en tète 
et précédé du clergé. A l'église, après les cérémonies reli- 
gieuses exécutées avec toutes leurs pompes, le citoyen Pierre 
André, juge au tribunal de cassation, prononça une allocu- 
tion où il exprima les vifs sentimens de regret qu'inspirait 
aux Haïtiens la mort de Civique de Gastines, leur ami, en 
invoquant les noms des autres philanthropes français et an- 
glais et leur disant : « Voyez nos sincères regrets à la perte 
)) de l'un de vos plus dignes émules'' ! " 



1 La relation des obsèqies de Civique de Gastines fut publiée dans le Télégraphe du 
6 juin et reproduite dans la Concorde du 7 juillet ; le numéro du 14 publia tout entière la 
pétition du noble défunt adressée à la chambre des députés de France. Son corps fut in- 
humé dans le cimetière extérieur de la ville. A la page 313 de son Voyage dans le Nord, 
publié en 1824, Hérard Dumesle a consacré des lignes en l'honneur du philanthrope dout 
les cendres reposent en paix en Haïti, de même que celles du célèbre docteur Moutègre, qui 
y vint, en 1819, pour étudier les causes de la fièvre jauue, et qui en mourut lui-même peu 
après son arrivée au Port-au-Prince. 



[1822] CHAPITRE IV. 211 

Nous croyons que c'est par le même navire qui apporta 
le tableau allégorique peint par M. Lethiers, que M. Four- 
nier Pescay, docteur en médecine, arriva au Port-au-Prince. 
Homme de couleur né au Cap-Haïtien, il avait été envoyé 
fort jeune en France; il y fit les plus brillantes études et 
devint un littérateur aussi distingué que médecin habile; 
à ce dernier titre, il était membre de l'Académie de méde- 
cine de Paris. Revenu dans son pays avec l'intention de s'y 
fixer, il fut accueilli par le président Boyer dont il devint 
peu après le médecin ordinaire. Avec lui arrivait un jeune 
médecin français, M. Jobet, dont la destinée était de séjour- 
ner plus longtemps dans la République. 



CHAPITRE \. 



Le général J. Boyé vient de Saint-Pétersbourg à Haïti. — Le ministère français y eipédie 
M. Liot, pour provoquer l'envoi de plénipotentiaires en France. — Le Président d'Haïti 
charge J. Boyé de cette mission. — Conférences à Bruxelles, entre lui et M. Esmaugart, 
nommé à cet effet par le gouvernement français. — Ils ne peuvent s'entendre sur la re- 
connaissance de l'indépendance d'Haïti : rupture des conférences. — M. Esmangart 
écrit au Président et l'engage à envoyer un autre plénipotentiaire. — Formation d'une 
commission à Santo-Domingo, pour l'examen des titres de propriétés dans l'Est. — 
Proclamation accordant un nouveau délai de quatre mois aux propriétaires abseiis pour 
rentrer en Haïti et jouir de leurs biens. — Fondation de l'Académie il'IIaiti, qui est 
remplacée par V École de médecine, aujPort-au-Prince. — Proclamation interdisant toutes 
relations entre Haïti et les îles des Antilles, et toutes expéditions des navires haïtiens 
dans les autres pays étrangers. — Discours du Piésident à l'ouverture de la session lé- 
gislative. — Circulaire du grand-juge aux tribunaux, lois rendues dans la session. — 
Le Sénat accorde àBtyer deux habitations: sa lettre à ce corps, motivant son refus 
d'accepter ce don. — 1824. Discours qu'il prononce le \" janvier à la fête de l'indé- 
pendance; sa proclamation du 6 janvier invitant les Haïtiens à se préparer contre la 
guerre étrangère. — M. Laujou arrive au Port-au-Prince, porteur de lettres de M. Es- 
mangart pour le- Piésident ; réponse qu'il y fait. — Les citoyens Larose et Rouanez sont 
envoyés en France. — Discours de Boyer à l'ouverture de la sei^sion législative. — Son 
arrêté ordonnant le renvoi dans les campagnes, des individus qui sont sans moyen 
d'existence dans les villes et bourgs : réflexions à ce sujet. — Proclamation défendant 
toute correspondance entre les autorités et les citoyens d'Haïti, avec les gouveruemeus 
et leurs agents. — Le Président d'Haïti envoie un agent à Santa-Fé de Bogota, pour 
proposer une alliance seulement défensive entre la République et celle de Colombie, et, 
en cas de refus, pour demander la restitution de la valeur des objets fournis a Bolivar, 
en 1816: la somme est payée; réflexions à ce sujet. — Loi du 8 juillet sur les différentes 
propriétés dans t'Est d'Haïti: effet qu'elle y produit; le Président en suspend l'exécution 
pour certaines propriétés rurales. — Rapports entre le gouvernement de la République 
et la conr de Rome, concernant l'archevêque de Santo-Domingo : le pape Léon XH 
autorise l'archevêque à étendre sa juridiction sur toute l'ile d'Haïti. — Vote des der- 
nières lois du code civil par le corps législatif ; adresse de la Cliambre des rcprésetitans 
au peuple haïtien. 



Pendant que le ministère français expédiait à Haïti 



[18!25| CHAPITRE v. 215 

M. Liot qui y avait déjà paru neuf années auparavant avec la 
mission secrète d'observer le pays ^, et qui devait, cette fois 
encore, s'aboucher secrètement avec Boyer, un autre Fran- 
çais, le général Jacques Boyé, qui a figuré dans nos précé- 
dens volumes ^^ arrivait au Port-au-Prince dans le mois de 
décembre 1822. Il n'était plus au service delà rrance,mais 
à celui de la Russie. En 1819, étant à Saint-Pétersbourg, il 
avait ouvert avec Boyer une correspondance où il lui offrait 
d'être utile à la cause d'Haïti, s'il était possible, et le Pré- 
sident le chargea de présenter au ministère russe certaines 
propositions touchant la reconnaissance de notre indépen- 
dance nationale. Ces propositions avaient été communi- 
quées à M. le comte delà Ferronnaye, ministre des affaires 
étrangères de France, au congrès des Souverains qui se 
tint à Laybach en 1821, ' et c'était par suite de cet inci- 
dent que le Président lui avait témoigné le désir de le 
voir^. 

Le 24 janvier 1825, M. Liot débarqua à Jacmel d'oii il 
vint de suite à la capitale ; le 27, il fut présenté au Prési- 
dent par son secrétaire Colombel. Envoyé par M. le mar- 
quis de Glermont-Tonnerre , ministre de la marine et des 
colonies, il était chargé de notes confidentielles qu'il com- 
muniqua à Boyer, et dont le but était de porter le Prési- 
dent « à faire une démarche de convenance, » à envoyer 



i Voyez pages 55 et 56 du tome 8 de cet ouvrage. Il avait rempli fa mission à la fiu de 
1813. 

2 Voyez notamment au Se volume, les pages 326 à 328 et 460. 

3 Avant de venir à Haïti, i. Boyé publia à Amsterdam une brochure ayant pour titre : 
» De la République d'Haïti et de son indépendance, par un Français, ami de la justice 
» et de la vérité. » Il en fit hommage à Boyer. Après l'historique des évènemens qui ame- 
nèrent l'indépendance d'Haïti, il discuta la question de sa reconnaissance par la France, 
de manière à prouver que l'intérêt des deux pays y gagnerait beaucoup, par l'extension 
que prendrait le commerce français dans cette ancienne colonie ; et il concluait en enga- 
geant cette puissance à faire un traité de commerce avec les Haïtiens qui possédaient leur 
sol par droit de conquête, y exerçant pai suite le domaine et la souveraineté. 



214 ÉTUDES feU II L HISTOIRE D HAÏTr. 

auprès du gouvernement français un on plusieurs agents 
pour faire des ouvertures sur l'affaire de l'indépendance, 
attendu que ce gouvernement avait déjà envoyé lui-même 
des missions qui avaient été infructueuses. Le Président 
promit, en effet, à M. Liot que le désir du ministre français 
serait satisfait ''. 

Mais, presque convaincu que sa démarche n'aboutirait 
point, il ne se pressa pas de la faire. Jugeant, du reste, qu'il 
pourrait la confier en toute sûreté au général J. Boyé, dont 
les sentimens élevés et l'esprit de justice lui étaient connus 
depuis si longtemps, il attendit que ce général eût séjourné 
quelques mois à Haïti pour le charger de cette mission im- 
portante. Le 5 mai suivant, Boyer lui donna ses pleins pou- 
voirs et ses instructions, à l'effet de proposer au gouverne- 
ment français « la conclusion d'un traité de commerce entre 
» la France et Haïti, qui devrait avoir pour base la recoii- 
» naissance de l'indépendance nationale. » 

Il n'était pas question d'indemnité, cette fois, V parce 
que, lors de la mission de MM. deFontangeset Esmangart, 
en 1816, ces commissaires avaient écarté cette offre faite 
par Pétion, pour proposer eux-mêmes une sorte de « sou- 
veraineté constitutionnelle » en faveur de la France; 
2° parce que, depuis] la mission secrète de M. A. Dupetit- 
Thouars, en 1821, où Boyer avait proposé l'indemnité 
de nouveau, le gouvernement français semblait ne pas 
en agréer l'idée, puisqu'il avait gardé le silence à ce sujet. 

1 Cet agentpartit du Port-au-Prince, le 8 février. Le ministre français l'avait chargé de 
dire à Boyer qne, Placide Lonvertnro ayant voulu aller à Haïti, il s'y était opposé, dans la 
pensée que le Président ne verrait pas avec plaisir que l'un des Sis de Toussaint Louver- 
ture y retournât; et, dans son rapport au ministre, M, Liot lui fit savoir que Boyer serait 
non-seulement satisfait du retour de ce jeune homme dans sa patrie, mais qu'il ava't 
chargé Mme Isaac Louverture de dire à son mari, que s'il voulait aussi y revenir, il l'ac- 
cueillerait. On ne saurait trop louer ces dispositions bienveillantes de la part du Président ; 
les fils de Toussaint Louverture n'en profitèrentpoint, probablement par ce veto du ministre 
français. 



[18"25] CHAPITRE Y. 215 

Muni de ses pouvoirs et des instructions du Président, le 
général Boyé quitta Haïti dans le courant de mai. 

Ce général atteignit Amsterdam après une longue tra- 
versée. Le 4 juillet, il annonça sa mission à M. de Glermont- 
Tonnerre, en lui envoyant copie de ses pouvoirs et lui di- 
sant : cjue le Président d'Haïti lui ayant recommandé de 
tenir sa mission secrète, il ne pouvait se rendre à Paris oii 
il était connu de bien des personnages qui n'ignoraient pas 
son voyage à Haïti, ni la confiance cpelui accordait le Pré- 
sident; mais qu'il était disposé à s'abouclier avec toute 
personne que le gouvernement français désignerait à cette 
fin, soit à Amsterdam même, soit à Bruxelles, Hambourg ou 
Saint-Pétersbourg, ou tout autre lieu au gré de ce gouver- 
nement. Le ministre français ne lui répondit que le 21 juil- 
let et accepta Bruxelles où se rendrait son envoyé, dès qii'il 
apprendrait la présence du général en cette ville. Huit jours 
après, sa lettre parvint à ce dernier ;. qui rinforma qu'il 
allait partir pour s'y rendre à l'hôtel de Bellevue. Ce ne fut 
que le 1 6 août que M. Esmangart y arriva lui-même et lo- 
gea dans le même hôtel. Après six jours de conférences, ils 
ne purent tomber d'accord. 

Le général Boyé proposait la coinclusion d'un traité 
dont le premier article serait que : « le Roi de France, re- 
» nonçant à toutes prétentions sur l'ile d'Haïti (ci-de- 
» vaut Saint-Domingue), reconnaîtrait tant pouf lui que 
» pour ses successeurs, la pleine et entière indépendance d0 
» la République d'Haïti. — Les navires des deux nations 
') seraient réciproquement admis, sous leurs pavillons, dans' 
» les ports ouverts des deux Etats, excepté dans les colo- 
» nies françaises oii ceux d'Haïti ne pourraient aller. --r^ 
» Pendant cinq armées consécutives, les marchandises fran- 
1) çaises, importées à Haïti par navires français, seraient 



216 ÉTUDES SUll LHISTOIKE DHAÏTI. 

» cxe7nj)tes de tous droits d'importation. — A l'expiration 
» de ces cinq années, ces marchandises ne payeraient que 
» six jmur cent, à l'importation, au lieu de douze pour cent." 
» que fixait le tarif des douanes haïtiennes. — Les pro- 
» duits du sol d'Haïti, importés en France par navires haï- 
» tiens, et les marchandises qu'ils exporteraient de France, 
» payeraient les droits à l'importation et à l'exportation , 
» sur le pied de la nation la plus favorisée. — Les bâti- 
» mens de guerre, nécessaires à la protection du commerce 
» seulement, seraient respectivement reçus dans les ports 
» ouverts des deux pays. — Enfin, quand elles le jugeraient 
» convenable, les deux parties contractantes enverraient 
» des agents diplomatiques et commerciaux et les entretien- 
» draient, l'une auprès de l'autre^ et ils jouiraient, en 
» leur qualité , des prérogatives garanties par le droit des 
» gens. » 

Certes, la franchise de tous droits à l'importation durant 
cinq années et leur réduction àmoitiéy indéfiniment^ consti- 
tuaient, en faveur de la France, une large mrfem/iî'^eàpayer 
par Haïti pour obtenir la reconnaissance de son indépen- 
dance, et dont l'évaluation eût pu motiver, en France, des 
répartitions équitables aux anciens colons ou à leurs 
ayants-droits, de la manière que le gouvernement français 
l'aurait jugé convenable. Le général Boyé, basant ses cal- 
culs sur le commerce de la France avec Haïti, dans l'année 
1822 où il s'éleva à 15 millions de francs, estimait qu'après 
le traité, il s'élèverait à 25 millions par an, et que durant 
les cinq années de franchise, la République ferait un sacri- 
fice de 5 millions et ensuite de quinze cent mille francs, 
annuellement dans les deux cas, — le dernier indéfiniment'. 

1 Par une. telle convention, le commerce français aurait été phu favorisé que celui de 



[18^5] CHAPITRE V. ^ 217 

A ces propositions, M. Esmangart répondait : « que la 
»» reconnaissance de l'indépendance d'Haïti^ telle qu'il la 
» demandait, serait une humiliation pour le Roi de France ; 
» que cette reconnaissance résulterait implicitement d'un 
» traité conclu entre le Roi et la République, de puissance à 
» puissance, et que le Président d'Haïti devrait se contenter 
)) de cette forme ; » et il cita à ce sujet le traité fait en 1 785 
entre la Grande-Rretagne et les Etats-Unis. 

Or , l'article l^' de ce traité même justifiait la rédaction 
proposée parle général Royé; car, « S. M. R. y reconnais- 
» sait les Etats-Unis comme Etats libres, indépendans et 
» souverains, et renonçait à toutes réclamations ou pré- 
» tentions, tant pour elle que pour ses successeurs, sur le 
» gouvernement, la propriété et les droits qu'elle pouvait 
» avoir sur le territoire des Etats-Unis. » 

Après cette objection, M. Esmangart proposait déplacer 
l'article relatif à la reconnaissance de l'indépendance , à la 
fin du traité de commerce, en suite des conditions qui se- 
raient stipulées. Ces conditions, c'était V indemnité : il n'ad- 
mettait pas la combinaison proposée à cet effet; et, se re- 
tranchant derrière la proposition faite par Royer en 1821, 
lors de la mission de M. Dupetit-Thouars, il demandait que 
l'indemnité fût autre chose, c'est-à-dire qu'elle consistât 
en une somme d'argent que la République s'obligerait à 
payer. Il fit encore des objections par rapport aux agents 
diplomatiques^ en disant qu'il suffirait d'entretenir dans les 
deux pays des agents commerciaux^ des consuls : le pré- 
jugé de la couleur était évidemment l'unique cause de ces 
objections. 



la Grande-Bretagne, dont les produits payaient 7 pour cent à l'importation depuis 181?, 
an lieu de 12 pour cent, en supposant qne cette faveur eût été encore maintenue après le 
traité fait avec la France. 



:2I<S ÉTUDES SLR l'hISTOIUE d'h.UTÏ. 

Eniiii, M. Esmangart ne se trouvant pas autorisé à con- 
clure un traité, tel que le proposait le général Boyé , ce- 
lui-ci rédigea ses propositions, que le négociateur français 
apporta à Paris pour être soumises à son gouvernement. Il 
quitta Bruxelles le 22 août, et le 27, il écrivit au général 
Boyé qu'elles ne pouvaient être admises, qu'on s'en tien- 
drait aux offres précédemment faites par le Président ^ . 

Le 51 , ce général lui répondit que si le Président avait 
parlé d'indemnité y il avait été, sans nul doute, mal com- 
pris; qu'il n'avait pas entendu en proposer de directes (en 
argent), soit envers les anciens colons , soit envers le gou- 
vernement français. Et Boyé ajouta qu'alors même que 
le Président en eût fait l'offre textuellement et officielle- 
ment, rien ne l'empêchait de modifier ses vues à cet égard, 
puisque depuis 1814 ce gouvernement avait gardé le 
silence sur cette offre, ce qui équivalait à un refus. 

Enfin, il dit à M. Esmangart qu'il craignait que, dans 
l'état des choses, les relations entre Haïti et la France ne 
prissent un caractère d'aigreur, et qu'il retournait à Saint- 
Pétersbourg, oii il recevrait volontiers toute nouvelle 
communication que le gouvernement français voudrait lui 
faire. 

En partant d'Amsterdam, le 5 septembre, il écrivit au 
Président d'Haïti, et lui rendit compte de son infruc- 
tueuse mission, en lui envoyant copie de tous les docu- 
mens. 



1 Les objections faites par M. Esruangart au traité proposé par le général Boyé, repo- 
saient sur ce que le gouvernement de la Restauration « ne voulait pas reconnaître l'iudé- 
» pendance d'Haïti^ mais concéder celle de Saiiit-Doiningue, » Quant à Viiulemnilé, ou 
tenait d'autant plus à ce qu'elle fût stipulée en « espèces sonnantes, » que M. Esmangart 
lui-même croyait que le trésor de Christophe, recueilli par la République, était de 
250,000,000 de francs. Le Président ayant renouvelé l'offre d'indemnité en 1821, on pen- 
sait que cette somme fabuleuse était toujours disponible. Voyez au chapitre l^^ de ce vo- 
lume, ce qiiej 'ai dit sur l'une et l'autre question. 



[I8t25] CHAPITRE V. 219 

De son côté , dès le 25 août, avant d'avoir écrit au gé- 
néral Boyé qu'il n'y avait pas lieu de donner suite à leur 
négociation, M. Esmangart adressa au Président une lettre 
pour lui parler de cette négociation, qui n'avait été rompue, 
disait-il, que parce que les bases d'un arrangement entre 
Haïti et la France n'étaient plus les mêmes que celles pro- 
posées en 1821 parBoyer. Cette lettre fut suivie de deux 
autres, du 26 octobre et du 7 novembre, où M. Esmangart 
revenait sur le même sujet, en insinuant que le Président 
avait eu tort « de charger un étranger de ses pouvoirs , le- 
-) quel, par sa position, était indifférent au résultat de la 
1) négociation ^ » 

Comme il insistait pour l'envoi en France de nouveaux 
plénipotentiaires, c'était dire au Président qu'il devait les 
choisir parmi les Haïtiens. 

Sa dernière lettre du 7 novembre, fut confiée à M. Lau- 
jon, qui venait alors à Haïti pour ses affaires commerciales, 
et à qui il en écrivit, de Saint-Lô, une autre, destinée à être 
montrée à Boyer, contenant de véritables instructions par- 
ticulières pour le presser dans l'envoi de ses agents : lettre 
dont la copie fut donnée par ce négociateur-commerçant. 
Celui-ci n'arriva au Port-au-Prince que dans les premiers 
jours de janvier 1824 , et déclara au Président : que la re- 
connaissance de l'indépendance d'Haïti par la France, dé- 
pendait de la démarche qu'il ferait, en y envoyant des 
agents pour en traiter avec le gouvernement français. 

Nous reviendrons sur ce sujet; en attendant, nous devons 



1 Loin d'y être iiidi/jëreiit, le général J. Boyé, ans yeni du gouverneuieiit franrais, 
pent-être aussi à ceui de M. Esmangart, ancien colon, y prenait trop d'intérêt. On devait 
en vouloir à ce loyal officier français qni avait si Lien servi la cause de la liberté, à Saint- 
Domingue, au milieu des noirs et des mulâtres dont il fut toujours estimé, et qui, en 1823, 
défendait si bien la cause de l'indépendance d'Haïti. On dut savoir aussi qu'il était l'anteur 
de la broclinre publiée à Aipsterdafli, où il soutenait les droits de la race noire. 



t2l20 ÉTUDES SUR l'histoire d'uaïti. 

mentionner les divers actes de l'administration haïtienne 
dans le cours de l'année 1825. 

Dès le 22 janvier, un arrêté du Président d'Haïti nomma 
une commission de sept membres, « pour recevoir toutes 
» les réclamations ayant pour objet les propriétés placées 
» sous le séquestre dans la partie de l'Est, les examiner 
» avec soin, et faire au gouvernement un rapport motivé 
» sur chacune de ces réclamations , en se conformant aux 
» principes établis dans l'opinion de la commission spé- 
» ciale du 12 octobre 1822, laquelle avait reçu la sanction 
» du Sénat et de la Chambre des représentans. » Cette 
commission particulière siégeait à Santo-Domingo, sous la 
direction du général Borgella, et ses autres membres 
étaient les principaux fonctionnaires civils de cette ville. 
Sa composition devenait une garantie de l'équité qui serait 
mise dans l'examen des réclamations relatives à tous ces 
biens séquestrés. 

Et, le 8 février, une proclamation du Président, rappe- 
lant toutes les mesures qu'il avait prises pour assurer le 
respect des personnes et des propriétés dans l'Est, par l'or- 
ganisation du service public et l'installation des tribunaux 
chargés de la distribution de la justice, accorda un délai 
de quatre mois, à partir de sa date , aux habitans de l'Est 
qui avaient émigré de cette partie avant le 9 février 1822 , 
pour y rentrer et jouir de leurs biens ; mais elle excepta, 
comme de raison, « les fauteurs et adhérens de l'expédition 
» française qui avait été envoyée de la IMartinique, et qui 
» s'était portée dans la baie de Samana en février 4822. » 

Comme la proclamation du Président, du 9 du même 
mois, à son entrée à Santo-Domingo, avait rassuré tous les 
propriétaires sur la jouissance de leurs droits, ce nouveau 



[1825] CHAPITRE V. 221 

délai leur élaiit accordé, c'était un intervalle de seize 
mois pendant lequel ils pouvaient profiter de Téquité du 
gouvernement de la République à leur égard. Ceux qui 
n'en usèrent point, ne purent donc pas accuser le gouver- 
nement de les avoir expropriés des biens qui restèrent ac- 
quis au domaine public. 

Peu de jours après la proclamation du Président , parut 
le règlement mtévieur de V Académie d'Haïti, fondée à la 
capitale, sous la direction du docteur F. Pescay K Suivant 
cet acte , on devait y donner des leçons de médecine théo- 
rique et de droit j, aux élèves qui s'inscriraient pour Tune ou 
l'autre de ces branches de connaissances; ces leçons auraient 
lieu, pendant une heure, quatre jours de la semaine, le 
malin pour le droit, l'après-midi pour la médecine. Il y au- 
rait eu trois mois de vacances dans l'année, du lef janvier 
au 1" mars, et du l'^-- septembre au 1'''' octobre. Un établis- 
sement pour la clinique serait fondé ensuite. Les examens 
pour les élèves en médecine furent fixés au nombre de 5, 
avec désignation des parties de l'enseignement, et à 4 
pour les élèves en droit , également avec désignation des 
cours y relatifs j et tout d'abord , quant aux leçons prépa- 
ratoires pour le droit, dans le cours de la première année , 
elles auraient pour objet la littérature et l'éloquence. 
Du reste, ce règlement contenait toutes les dispositions 
concernant la police et autres choses nécessaires à un pareil 
établissement : il reçut l'approbation de la commission 
d'instruction publique, le 15 mars suivant. Mais cette Aca- 
démie fut bientôt réduite aux proportions d'une simple 
Ecole de médecine attachée à l'hôpital militaire du Port-au- 



1 L'ouverture de celte académie eut lieu le 15 janvier. L'Etat devait y placer six élfivps 
à ses frais, et on y eût admis six antres; mais le règlement fait ensnite en admettait beaii- 
;oiip pins. 



222 ETUDES SIR l'histoire d'haïti. 

Prince 1. Quant an droit, il n'en fut plus question. La cause 
de cet avortement liâtif fut clans la mort trop prématurée, 
malheureusement, de Delille Laprée, directeur du Lycée 
national j cette direction fut donnée au docteur F. Pescay, 
qui ne pouvait être remplacé dans celle de l'Académie ^. 

Après une circulaire du Président d'Haïti aux comman- 
dans d'arrondissement^ du 8 mars, pour la répression de 
la contrebande dans les ports et sur les côtes de la Répu- 
blicpie, tant dans l'intérêt du fisc que dans celui du com- 
merce national, le 20 du même mois il fit paraître une 
proclamation qui interdit toutes relations, toutes commu- 
nications entre Haïti et les îles de l'archipel des Antilles, au 
vent et sous le vent, et toute expédition de navires haïtiens 
dans les autres pays étrangers. Les motifs de ces défenses 
étaient fondés sur les sentimens malveillans pour les Haï- 
tiens, manifestés journellement dans ces îles dont les cabo- 
teurs tentaient toujours néanmoins d'introduire en contre- 
bande, sur les côtes d'Haïti, leurs produits similaires, tels 
que sucre, tafia et rhum, et les marchandises manufacturées 
en Europe, tout en proscrivant le pavillon de la République 
dans leurs ports. Et quant aux relations avec les autres 
pays étrangers, — sur ce que le gouvernement avait étéavisé 
de c{uelques insultes faites à ce pavillon dans les hautes 
mers. En conséquence de ces défenses, à partir du 1^'" mai 
suivant, tous bâtimens étrangers ou nationaux qui y con- 
treviendraient, seraient confisqués avec leurs chargemens, 



i Le docteur Jobet devint professeur à l'école de médecine, où il fut remplacé plus tard 
par le docteur Cérest, arrivé au Port-au-Priuce, eu 1823 ou 18^4. Cette école ne fut ja- 
ma's installée comme elle aurait pu et dû l'être : néanmoins, de jeunes praticiens en sont 
sortis avec avantage pour le pays et à leur honneur personnel. 

2 D. Laprée mourut vers octobre 1823. Ce fut xme perte pour le lycée qu'il dirigoait 
depuis sept ans, avec un talent remarquable dans l'enseignement et un dévouement sans 
bornes pour le pays et pour la jeunesse qu'il instruisait. 



[I82Ô] CHAPITRE V. 225 

et les Haïtiens punis cF emprisonnement, les capitaines du- 
rant une année, les matelots durant trois mois. Les garde- 
côtes de l'Etat furent autorisés à exercer une surveillance 
active pour maintenir ces dispositions, en capturant les na^ 
vires ou caboteurs délinquans. 

A peine cette proclamation eut-elle paru à l'étranger, 
que le gouverneur de l'ile danoise de Saint-Thomas et 
autres adjacentes, expédia un navire de guerre au Port-au- 
Prince, avec une dépêche adressée à Boyer et remise par 
M. Decastro fils, homme de couleur et sujet danois, par 
laquelle ce gouverneur sollicitait le Président, d'autoriser 
la continuation des relations comraerciales entre ces îles et 
la République. A son imitation, le gouverneur hollandais 
de Curaçao fit une semblable démarche, tous deux promet- 
tant, du reste^ d'avoir pour les Haïtiens et leurs navires, 
les considérations dont ils avaient toujours joui dans ces 
colonies. Mais le Président, en 'accueillant leurs envoyés 
avec distinction^ ne voulut point déroger à une mesure 
générale, qu'il avait jugée utile et convenable à la dignité 
du pavillon haïtien 1'. 

Le 10 avril, il ouvrit la session législative, en prononçant 
un discours où se trouvaient exprimées des idées en rapport 
avec cette mesure et à la disposition où il était de donner 
ses pouvoirs au général J. Boyé, pour essayer de traiter 
avec le gouvernement français. Après avoir parlé de la 
tranquillité qui régnait dans toute la République, de sa 



1 Cette mesure fut prise, en vue surtout de la Jamaïque où les autorités ne pouvaient 
^contenir la' haine qu'éprouvaient l'assemblée coloniale et les colons, pour Haïti. En dé- 
cembre suivant, on arrêta deux hommes de couleur, Louis Leceine et John F. Scoffery, su- 
jets anglais, qu'on accusait d'être les agents de Boyer, chargés de bouleverser cette colo- 
nie. Le brig de guerre l'Hélicon vint les déposer à Jacmel. Ils se rendirent ensuite à Lon- 
dres oîi le Parlement leur rendit justice, sur la plainte qu'ils lui portèrent. C'étaient deux 
hommes éclairés. 



2âi ÉTUDES SUR L^illSTOiRE d'iîAÏTI. 

prospérité croissante, par suite de l'expérience acquise par 
le peuple clans les événemens passés, lesquels montraient 
le danger des discordes civiles, et la nécessité de l'union 
entre tous les citoyens pour pouvoir mieux résister aux 
ennemis extérieurs, le Président rappela comment, depuis 
son indépendance, Haïti avait agi envers les nations étran- 
gères, avec une loyauté et une magnanimité exemplaires, 
dans l'espoir que son existence politique serait enfin re- 
connue par elles; et cependant, cette conduite n'avait encore 
produit de la part de leurs gouvernemens que des actes qui 
attestaient l'absurde préjugé de la couleur réprouvé par la 
philanthropie 1. Il en concluait que la plus grande unani- 
mité de sentimens était impérieusement commandée aux 
Haïtiens. Il dit ensuite que la force de l'Etat s'accroissait 
par des témoignages certains du dévouement des citoyens 
de l'Est à son gouvernement libéral; que l'agriculture était 
partout en progrès ; que les tinances étaient dans une situa- | 
tion satisfaisante^ et qu'il avait fait opérer des réformes 
dans des vues d'économie; qu'enfin, l'armée montrait 
toujours un excellent esprit^ et que toutes les institutions 
se consolidaient, pour faire espérer à la patrie les plus 
heureuses destinées. 

Déjà, par une circulaire du 16 janvier, adressée aux 
doyens des tribunaux civils, le grand juge leur avait notifié 
que le vœu du gouvernement était que, dans tous diffé- 
rends qui surviendraient entre des étrangers^ pour atYaires 
de commerce, les tribunaux devraient s'abstenir d'abord 
d'en connaître, pour laisser aux parties le soin de les faire 
décider par des arbitres de leur choix; et qu'ils ne pour- 



1 La Grande-Brotagne venait de reconnaitri^ l'indépendaiioo dos colonies espagnol'^ . 
S0U5 le minislère de G. Ganninr. 



[18^5] CHAPITRE V. ' 2^8 

raient Juger ces différends, qu'après que cette voie aurait 
été suivie infructueusement et que les parties «llesrmêmes 
recourraient à eux. En cela, le Président voulait suivre un 
principe analogue à celui qui est établi dans la loi du 
2i août 1808, par rapport aux délits commis par des étran- 
gers au préjudice d'autres étrangers, à raison desquels les 
tribunaux haïtiens doivent s'abstenir de prononcer aucun 
jugement, en constatant seulement les faits. Par rapport 
aux différends commerciaux, l'affaire qui eut lieu entre 
Dravermann et Hoog indiquait l'utilité de cette décision, et 
il est probable qu'elle fut encore motivée par quelque 
plainte à ce sujet '. Le 11 avril, une nouvelle circulaire du 
grand juge aux mêmes doyens leur prescrivit de suivre les 
dispositions du code d'instruction criminelle français, en 
attendant le code ha'itieji sur cette matière, pour l'instruc- 
tion de toute affaire criminelle, par un seul juge nommé 
ad hoc, au lieu de trois, comme le voulait la même loi de 
1808 d'après l'ancienne procédure : ce qui tendait à accé- 
lérer l'instruction des procès. 

Plusieurs lois furent rendues dans la présente session. 
La première statua « sur l'état des fonctionnaires civils et 
5) militaires, démissionnaires ou en retraite, et des officiers 
)) militaires en non-activité de service. » Se fondant sur ce 
que les uns et les autres avaient reçu des dons nationaux, 
consistant en propriétés territoriales qu'ils pouvaient ex- 
ploiter, et cju'une « sage et juste économie » devait être 
portée dans les dépenses publiques, cette loi décida : 1° que 
tous fonctionnaires, civils ou militaires, qui auraient obtenu 
leur démission ou leur retraite, ne recevraient ni appointe- 
mens ni solde, accordés à ceux qui sont en activité de ser- 

'I Voyez au tome 8 de cet ouvrage, page 299. 

T. IX 45 



226 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

vice; 2° que les militaires, depuis le général jusqu'au sous- 
lieutenant, qui seraient safis emploi par défaut de places 
vacantes n'auraient droit qu'au quart de la solde d'acti- 
vité^; mais ceux qui seraient démissionnaires ou en re- 
traite, rentreraient dans la première catégorie. 

Cette loi devait produire divers effets plus ou moins pré- 
judiciables à la bonne administration du pays. D'abord, 
comme elle statuait surtout pour V avenir, elle devait porter 
la plupart des fonctionnaires civils et militaires à ne point 
prendre leur retraite, équivalant à leur démission, alors 
même que leur âge ou des infirmités le leur conseilleraient, 
puisqu'ils n'allaient rien recevoir du trésor national dans 
le temps où ils auraient le plus besoin de secours; et par 
là, l'administration serait confiée à bien des hommes inca- 
pables de remplir les devoirs de leurs charges, puisque 
d'ailleurs aucune autre loi ne fixait un âge où un fonction- 
naire ou un officier militaire pourrait être « mis à la re- 
traite » par le gouvernement^ dans l'intérêt du service 
public. Aussi, c'est ce que l'on vit sur la fin de l'adminis- 
tration du président Boyer^. 

Ensuite, s'il était vrai qu'à la promulgation de cette loi, 
les fonctionnaires civils ou militaires étaient tous en pos- 
session de dons nationaux, il fallait prévoir le moment où 
le gouvernement ne pourrait plus en concéder, faute de 
terrains disponibles : ce qui arriva, en effet, par une loi 
rendue le 1^' mai 1826. D'un autre côté, celle qui nous 
suggère ces réflexions, accordait une véritable pension via- 



1 Par la loi de 1808, de tels officiers jouissaient de la moitié de leur solde. 

2 On a dit alors que son gouvernement était une gérontocralie , — un gonveruement de 
yieillards. Si ce mot révélait l'impatience de la jeunesse d'arriver aux emplois publics, il 
faut convenir qu'à bien des égards il exprimait la situation réelle des choses. Depuis long- 
temps, Boyer aurait dû adopter un système contraire qui lui permît de rajeunir son ad- 
ministration. 



[1825] CHAPITRE V. 227 

gêve aux officiers militaires non 'employés par défaut de 

places vacantes, dans le quart de solde qui leur fut accordé 

à raison de leurs gracies, bien qu'ils eussent reçu des dons 

nationaux comme les fonctionnaires publics de l'ordre 

civil et de l'ordre militaire j il n'y avait donc pas parité de 

position entre les uns et les autres. Aussi, frappé de cette '^^^^c^,^ 

conséquence, vit-on le Président employer fréquemment ' 

(les officiers militaires en non-activité , dans les charges 

civiles ou judiciaires pour lesquelles ils n'avaient aucune 

vocation : ce qui n'était pas toujours à l'avantage du ser-'-;;^'^'''^^ '^ 

vice public. 

Une autre considération, toute politique, nous semble 
ressortir des dispositions de la loi de 1825 : c'est cju'à la 
fin, chacun comprendrait ciu'il était dans son intérêt, qu'il 
était plus convenable de posséder un grade militaire que 
de suivre la carrière civile, puisqu'il y avait un avantage 
réel pour le temps où l'on arriverait sur ses vieux jours, 
indépendamment des honneurs attribués à ce grade et qui 
flattent la vanité et l'ambition des hommes qui en portent 
les insignes et les décorations. 

La conclusion à laquelle nous arrivons forcément, 
c'est que l'idée de « sage et juste économie » qui motiva la 
loi n'était pas bien rationnelle, ni en faveur de l'adminis- 
tration publique; c'est qu'il eût mieux valu décréter « le 
» droit à une pension » pour les fonctionnaires civils et mi- 
litaires, démissionnaires ou en retraite, après un certain 
nombre d'années de service, et de même pour les ofiîciers 
militaires non employés -, mais en fixant aussi un âge où 
les uns et les autres pourraient être « mis à la retraite » 
par le gouvernement , afin qu'il pût rajeunir ^ en quelque 
sorte, cette administration par des hommes moins âgés. 

En même temps que la loi précédente , une autre fixa à 



228 ÉTUDES SUR L'uiSTOIÎiË d'haÏTI, 

nouveau « les appointemens des aiitorilcs militaires o( la 
» solde des troupes de toutes armes en activité de service, » 
en abrogeant toutes les lois ou règlemens antérieurs sur le 
même sujet. — D'après la loi du 26 avril 4808 , les géné- 
raux et les colonels , les commamdans d'arrondissement et 
de place, ne recevaient jusqu'alors que la moitié de leurs 
appointemens ou solde, augmentés d'un supplément; les 
autres officiers des corps de troupes ou faisant partie de 
l'armée, que la moitié seiiiemeni; les sous-officiers et sol- 
dats, la solde entière. Désormais, eux tous devaient rece- 
vois en totalité leurs appointemens ou solde^ bien entendu, 
([uant à la solde ^ lorsqu'elle serait orc^omiee par le Président 
d'Haïti. Cependant, « les généraux, les commandans d'ar- 
» rondissement , ceux de place et les officiers de santé , 
» devaient être payés tous les mois^ » comme cela se pra- 
tiquait auparavant. Mais la nouvelle loi opéra une réduc- 
tion sur les taux fixés en 1808, excepté quant aux colonels 
et autres officiers des corps, aux sous-officiers et soldats, 
dont la solde fut augmentée^. Tous militaires absens de 
leurs corps , lors d'une revue de solde , ou en congé pour 
vaquer à leurs affaires, ou se trouvant dans les hôpitaux, 
ne devaient point recevoir leur solde; dans ce dernier cas, 
les officiers recevaient le tiers de celle qui leur revenait, 
ou, en se traitant chez eux, ils avaient droit à l'intégralité 
de la solde. Toute fourniture de viande fraîche ou autres 
rations en nature cessaient, et tous les militaires actuelle- 
ment de service, sans distinction de grades, recevaient 
50 centimes par semaine comme remplacement de ration. 
Les commandans d'arrondissement continuaient à recevoir 



1 Suivant la loi de 1808, les gcuoraux de division devaient lecevôir, à la paix inté- 
rieure, 3,000 gourdes par an : par la nouvelle loi, ils ne recevaient que 2,700 gourdes; 
les autres, en proportion. 



1 18525] CHAPITRE V. 229 

(500 gourdes par an pour irais de tournée et de bureau, 
payables à la fin de l'année. Quelques autres dispositions 
réglementaires étaient insérées dans cette loi du i8 juin, 
qui prenait en considération l'état de paix intérieure sur- 
venu par la réunion de toute l'île d'Haïti sous le gouver- 
nement de la République, et la nécessité d'améliorer la 
situation de l'armée, en coordonnant les dépenses publi- 
ques avec celle du trésor. 

Une autre loi du 27 juin créa une « chambre des comp- 
» tes )) pour vérifier la comptabilité générale des finances^ 
accrue depuis 1820 et 1822, et attendu que le secrétaire 
d'Etat ne pouvait y^siiffire. Cette chambre était composée 
de sept membres, dont les fonctions étaient honorifiques, 
et qui pouvaient être nommés par le Président d'Haïti, 
parmi les fonctionnaires publics ou les citoyens; un se- 
crétaire et deux employés seulement recevaient des ap- 
pointemens. Ceux qui, étant nommés membres de cette 
chambre, refuseraient d'exercer les fonctions y attachées, 
sans cause valable, seraient déclarés inhabiles à remplir 
toute autre charge dans la République; mais ceux qui ac- 
cepteraient et qui auraient exercé ces fonctions à la satis- 
faction du gouvernement, recevraient du Président d'Haïti 
« un brevet en forme de mention honorable, » à l'expira^ 
tion de leurs fonctions. 

Quand on lit cette loi et qu'on considère les attributions 
qu'elle donnait à la chambre des comptes, les travaux 
qui lui étaient imposés durant toute l'année, on reconnaît 
que le président Boy eï, seul, pouvait concevoir la pensée 
de détourner des fonctionnaires publics des obligations de 
leurs charges, et des citoyens de leurs affaires privées, 
pour les appeler à être membres de cette chambre gratui- 
tement; et cela par un esprit d'économie mal entendue. 



250 ÉTLDES SUR LHISTOIKE DHAÏTI. 

Aussi, en 1826, fut-il obligé de s'avouer qu'un tel sys- 
tème ne pouvait durer; et une nouvelle loi réorganisa la 
chambre des comptes avec cinq membres, jouissant d'ap- 
pointemens et devenus fonctionnaires pour en remplir les 
devoirs. 

Jusqu'alors, les arpenteurs percevaient le prix du me- 
surage des travaux dans la campagne , en vertu d'arrêtés 
du Président d'Haïti ; une loi détermina ce prix , en 
fixant à une gourde par chaque carreau de terre concédé 
à titre de don national aux officiers militaires ou civils, 
et à deux gourdes pour les petites concessions ou dans le 
cas de transactions entre particuliers. Et deux autres lois 
furent rendues, — l'une, pour diminuer l'impôt territo- 
rial et le droit d'exportation sur le coton '• ; — l'autre , 
pour établir l'uniformité du calcul dans la vente de toutes 
les denrées produites dans le pays. 

Une grande baisse du prix du coton dans le commerce 
motiva la première loi, qui eut pour but également de 
réprimer les fraudes commises par les producteurs, qui, 
fort souvent, introduisaient des pierres ou autres matières 
dans les balles ou ballottins, ou du coton de mauvaise qua- 
lité. Cette loi prononça, dans ce cas, la confiscation du 
coton au profit de l'Etat, et étendit cette peine au café, au 
cacao et autres denrées qui contiendraient de semblables 
fraudes. L'objet de la seconde loi fut d'abolir l'usage du 
calcul par livres^, sous et de^iiers, ancienne monnaie de 
compte du pays, pour y substituer le calcul par gourdes et 



1 Antérienremeut, l'impôt territûiial était de '16 gouides par millier de livres, il fut 
réduit à 8 gourdes ; le droit d'exportation était de 30 gourdes par millier de livres, il fut 
réduit à 15 gourdes. La loi nouvelle voulait provoquer uue plus grande production de 
cette importante denrée, en même temps que son piix vénal était tombé sur les marchés 
étrangers. 



[I8'23] CHAPITRE V. 251 

centimes^ nouvelle monnaie adoptée depuis longtemps ; et 
la mesure de poids ou quantité, pour toutes les denrées, 
fut fixée par quintal ou cent livres pesant. Toute contra- 
vention à ces dispositions dut entraîner aussi la confisca- 
tion des denrées au profit de l'État. 

Ces deux lois avaient un but d'utilité publique qu'on ne 
saurait contester. Quant à la répression des fraudes com- 
mises par les producteurs de la campagne, de même qu'en 
ce qui concerne la mauvaise préparation des denrées d'ex- 
portation, il est fâcheux de dire que l'incurie de bien des 
fonctionnaires a presque toujours empêché que ces disposi- 
tions n'eussent leur exécution; et cependant n'importait-il 
pas, dans l'intérêt même de ces producteurs, qu'elles 
eussent tout leur effet? Tant que les denrées du pays ne 
seront pas bien soignées, bien préparées, leur prix vénal 
sera toujours inférieur à celui des denrées similaires des 
autres provenances, sur les marchés étrangers et par con- 
séquent sur ceux d'Haïti. Le gouvernement lui-même n'a 
peut-être pas assez veillé à assurer l'exécution de la légis- 
lation, des règlemens et des ordres qu'il avait édictés à ce 
sujet. Il eût fallu aussi qu'il se préoccupât de faciliter l'in- 
troduction, dans le pays, de toutes les machines, de tous 
les procédés propres à la bonne préparation de nos den- 
rées; et d'autant plus, que la subdivision des propriétés 
des anciens colons ayant créé une foule nombreuse de 
])etits propriétaires illettrés, routiniers d'anciens procédés, 
il est absolument convenable de leur indiquer ce qui peut 
leur être le plus avantageux pour l'exploitation des terres 
qu'ils possèdent. 

D'un autre côté, il eût été à désirer qu'Haïti se décidât 
à adopter, pour sa monnaie effective, pour ses différentes 
mesures, le système métrique inventé en France et fondé 



252 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

sur la nature même des choses, indépendamment de tout 
esprit de nationalité ^ En 1825, oii la loi ci-dessus était un 
progrès, en abolissant le vieux calcul par livres, sous et 
deniers, et plus tard encore, il aurait été impossible, peut- 
être, d'entrer pleinement dans cette sage innovation ;^mais 
il y a déjà longtemps que cela aurait pu avoir lieu. Si Haïti 
a emprunté à la France, tout naturellement, une foule de 
dispositions dans ses diverses constitutions (aussi?io?7i6rewses 
que celles de cette ancienne métropole), dans sa législation 
civile, judiciaire, commerciale et militaire, dans son orga- 
nisation sous tous les rapports, certes, Haïti ne commet- 
trait pas un plus grand péché en adoptant aussi le système 
décimal, le système métrique de la France, pour ses poids 
et mesures, de même que la monnaie réelle qui est en rap- 
port avec ce système. 

La Chambre des communes et le Sénat votèrent dans 
cette session plusieurs des lois du code civil; mais ce tra- 
vail incomplet ne pouvait permettre leur promulgation, 
qui exigeait évidemment un examen et un vote d'ensemble 
pour ce code. Après avoir achevé leurs travaux, ces deux 
corps constitués publièrent chacun une « adresse aux ci- 
toyens de la République, » pour en rendre compte. Dans 
ces deux actes, ils s'attachèrent à prouver au peuple que la 
plus parfaite harmonie existait entre eux-mêmes et entre 
eux et le pouvoir exécutif, afin de recommander l'union 



1 La monnaie de compte, par livres, sous et deniers, était suivie dans le pays parce 
qu'il avait appartenu à la France ; mais en même temps, ou y avait adopté, même sous le 
régime français, la monnaie d'Espagne, réelle, effective, qui circulait dans toutes les An- 
tilles. A la déclaration de son indépendance, Haïti conserva celle-ci tout naturellement, 
et cette monnaie servit de type à sa monnaie nationale, frappée à un titre bien inférieur, 
et à son papier-monuaie. Mais elle conserve encore l'ancien système français de poids et 
mesures : donc elle pourrait adopter aujourd'hui le nouveau système qui est mieux rai- 
sonné, tant sous ce rapport que sous celui de la monnaie, ainsi que d'autres pays indé- 
pendans de la France l'ont déjà fait 



jl8t2o| CHAPITRE V. ;255 

entre les citoyens, seul gage de la conservation de la liberté 
et de l'indépendance nationale, dans la situation où se 
trouvait la République à l'égard des autres puissances du 
monde; et ils engagèrent les propriétaires à bien cultiver 
leurs terres, pour développer la prospérité de l'agriculture 
et du commerce. Ils n'oublièrent pas non plus de décerner 
les plus grands éloges au Président d'Haïti, pour son infa- 
tigable activité, pour les soins qu'il donnait à toutes les 
branches de l'administration, et son désir de rendre la patrie 
heureuse. 

L'adresse du Sénat fit allusion à une tournée que le chef 
de l'État avait faite, au commencement de l'année, dans les 
arrondissemens de Jacmel, de l'Artibonite et du Nord ; et, 
après l'avoir qualifié de « grand homme, dont la sagesse, 
'» la prévoyance et l'activité faisaient tourner les événe- 
» mens extraordinaires qui se passèrent à Haïti, au bon- 
)) heur de la République, » le même jour, 14 juillet, le 
Sénat rendit un décret par lequel il lui accorda, à titre de 
don national, deux habitations sucreries à son choix : ce ^J^ ^ 
décret lui fut adressé par un message. Mais cette donation 
ne reçut pas l'approbation de Boyer, d'après le message2„/^'<'--C^ 
suivant qu'il écrivit de sa propre main au Sénat, en réponse |, C-y 
au sien, et qui resta dans les archives secrètes de ce corps, ' 
à l'insu du public : 

« Au Sénat. 

» J'ai reçu^ citoyens sénateurs, avec votre message du 
15 courant, l'acte qui y étmt joint, par lequel le Sénat ex- 
prime, dans les termes les plus satisfaisans, ses sentimens 
sur les services du Président d'Haïti. 

» S'il peut exister de satisfaction pour le citoyen appelé 
ici, dans les temps difficiles où nous vivons, à la première 



1254 ÉTLDES SLU l'hISTOIRE d'hAÏTI. 

magistralurede l'Etat, elle nepeiit provenir, avec Tapprolja- 
lion de sa conscience, que dans la franche manifestation 
de l'estime publique. Jugez , d'après cette expression de ma 
pensée, combien mon cœur est pénétré de gratitude, lorsque 
les membres du premier corps constitué me donnent, 
parlant au nom de la nation, d'éclatans témoignages de leur 
approbation. Cependant, je dois le dire ouvertement, parce 
que les principes qui me dirigent sont invariables : votre 
affection et vos suffrages me suffisent. Je regrette que vous 
ayez pensé devoir décider que je reçusse, à titre de conces- 
sion nationale, de nouvelles propriétés. Que la République 
prospère, je serai récompensé au delà de tout ce qui fait le 
bonheur en ce monde ! En effet, quelle fortune peut égaler 
l'avantage de coopérer efficacement à consolider la liberté 
et l'indépendance de son pays? 

» Signé : Boyer. » 

Ce message se terminait par de nobles paroles, et le 
Président n'accepta point le don national qui lui fut accordé 
spontanément par le Sénat. Comme général, sous Pétion, 
il avait reçu le sien de même que tous ses collègues ; il avait 
pu, comme eux, acquérir d'autres propriétés du domaine 
public; et depuis la réunion de l'Artibonite et du Nord, il 
avait pris à ferme plusieurs des habitations connues aupa- 
ravant dans ces départemens, sous le nom de « domaine 
" de la couronne, » et que Christophe faisait exploiter 
à son profit. Boyer pouvait donc les acquérir de l'E- 
tat, — ce qu'il fit ensuite, — et le Sénat, mal avisé, dut 
se repentir de son initiative intempestive. Ce n'était pas, 
d'ailleurs, un cas semblable à celui où ce corps accorda à 
Pétion deux sucreries en don national; alors Pétion n'avait 
que des habitations «/en?ie, etau moment oii il venaitdedo- 
ter tous les généraux delà République, il était juste que le 



[18'2i] CHAPITRE V. î2oo 

Sénat lui décernât aussi une récompense nationale. Boyer 
s'honora donc en refusant ledon qui lui fut otîertparle Sénat. 

Après l'insuccès de la mission confiée au général J. 
Boyé, et la réception des lettres de M. Esmangart qui pré- 
tendait en justifier les causes, la fête de l'indépendance, le 
1*' janvier 1821, venait fournir une occasion toute natu- 
relle au Président d'Haïti, de manifester^ ses sentimens 
personnels et de protester, au nom de la nation, contre 
l'injustice des puissances étrangères et de la France en par- 
ticulier, qui persistaient à ne pas vouloir reconnaître le 
droit acquis par les Haïtiens depuis vingt ans. A cette so- 
lennité, Boyer prononça le meilleur des discours qu'il fit 
en pareille circonstance, S'adressant à ses concitoyens, il 
leur dit : « Le spectacle majestueux que vous offrez dans 
)i cette auguste cérémonie est un hommage d'autant plus 
» glorieux au triomphe de la liberté, qu'il est présenté ici 
» par un peuple qui, sans autre secours que son énergie, et 
1) quoique constamment en butte à de perfides machina- 
» tions, a su consolider la conquête de ses droits et main- 
I) tenir avec honneur son indépendance nationale. Que les 
») ennemis de notre émancipation, aveuglés par la haine et 
') le préjugé, persistent dans leur injustice à notre égard , 
') que nous importe ! Vous n'en serez pas moins dignes du 
» rang où votre courage, à l'aide de la Providence, vous a 
» si heureusement placés. Vous serez toujours fiers d'a-^ 
') voir vaincu nos anciens oppresseurs, et vous serez déter- 
» minés à vous ensevelir sous les ruines de notre pays, plu- 
» tôt que de vous soumettre au joug ignominieux des ty- 
» rans qui prétendraient nous asservir, etc. » ^ 

Cette dernière phrase n'était pas uniquement à l'adresse 
des anciens colons de Saint-Domingue et de l'armée expé- 



t256 ÉTlJDlis SLU l/liiSTOlRE DH.UÏl. 

ditionnaire de 1802, mais aussi à celle des Anglais qui 
avaient été expulsés du sol qu'ils envahirent, à la sollici- 
tation de ces colons. On voit par ces paroles, que le Prési- 
dent était aussi indigné contre le refus du gouvernement 
français d'entrer dans les arrangemens proposés en son 
nom par le général J. Boyé, que contre le gouvernement 
britannique qui, dans l'année 1825, avait reconnu l'indé- 
pendance nationale du Mexique, de la Colombie, de Bue- 
nos-Ayres et des autres républiques de l'Amérique méridio- 
nale, malgré ses engagemens pris avec la cour d'Espagne^, 
de même qu'il en avait pris avec le gouvernement de la 
Restauration, par rapport à Haïti. En effet;, au Congrès de 
Vérone, qui se tint à la fin de 1822, la Grande-Bretagne, 
représentée par le duc de Wellington, avait obtenu des 
autres puissances une nouvelle déclaration pour l'abolition 
de la traite des noirs, confirmant celles du 8 février et du 
20 novembre 1815 ; mais, en même temps, elle s'opposa à 
une intervention armée en Espagne, que la France devait 
opérer, pour rétablir Ferdinand VII dans son autorité ab- 
solue. Contrariée dans ses vues politiques par rapport à la 
péninsule, — la France y ayant envoyé ses troupes sous les 
ordres du duc d'Angoulême, — la Grande-Bretagne prit 
alors la résolution, sous le ministère du célèbre Georges 
Canning, de reconnaître l'indépendance des colonies espa- 
gnoles, en se détachant, dès cette époque, de ce qu'on ap- 
pelait « la Sainte-Alliance. » Pour justifier cette mesure, 
M. Canning disait : « que la Grande-Bretagne n'avait en- 
» ÎYQmt aucun traité, et que la reconnaissance qu'elle accor- 
» dait aux nouveaux États ne décidait aucune question de 
» droit; » c'est-à-dire que TEspagne restait toujours libre 
de faire valoir son droit sur ses colonies émancipées. Or, 
cette assertion n'était pas exacte, car la Grande-Bretagne 



[ISâi] CHAPITRE V. âSt 

avait stipulé et promis envers l'Espagne, ce qu'elle stipula 
et promit envers la France, pour Haïti, dans l'article secret 
du traité de Paris ^ . Le fait est, que la plupart des nouveaux 
États de l'Amérique espagnole avaient contracté de gros 
emprunts en Angleterre, et qu'ils ne pouvaient plus en ser- 
vir les intérêts ; et que, d'un autre côté, ce pays éprou- 
vait déjà un commencement de crise financière et com- 
merciale. Le gouvernement anglais, en reconnaissant 
l'indépendance de ces États, voulait leur faciliter les 
moyens de se libérer, en même temps qu'il espérait porter 
l'Espagne à faire cette reconnaissance qui y eût encore 
contribué. 

Haïti ayant déclaré son indépendance plusieurs années 
avant aucune des colonies espagnoles, et se trouvant, en 
1 S^âS, dans une situation plus stable et plus prospère que 
ces colonies, Haïti pouvait certainement se demander — 
pourquoi la Grande-Bretagne n'avait pas agi à son égard 
comme envers elles? Depuis 1804, cette puissance y faisait 
un commerce fructueux dans tous les ports ; et si la chute 
de Christophe avait fait cesser le monopole qu'elle exerçait 
dans son royaume, du moins, depuis neuf ans, les produits 
])ritanniquesne payaient dans la République d'Haïti que la 
moitié des droits d'importation imposés aux produits des 
^uitres peuples commerçans. De tels avantages, dans l'in- 
térêt du commerce et des manufactures de la Grande-Bre- 
tagne, semblaient devoir la déterminer à reconnaître aussi 
l'indépendance nationale d'Haïti : ne l'ayant pas fait, le 
Président delà République dut se croire autorisé à attri- 
buer son abstention au ridicule /jre/wg'e de couleur; de là 
son discours du 1"' janvier ^. 

'I Voyez an tome 8 de cet ouvrage, page 132, dans une note. 

2 l'.Mil-ètie la G aiidc-Brctagne poiiriait dire, pom- son c\en,r, qr.e, d '])nis 181 i, la 



âo8 ÉTUDES SUR l'histoire d'haVtI. 

Mais, quelques jours après, le 6, il reproduisit sa pensée 
dans une proclamation « au peuple et à l'armée, » qui de- 
venait une sorte de manifeste envers les puissances étran- 
gères, et parce que cet acte avait une plus grande impor- 
tance que son discours, et qu'il était destiné à prescrire des 
mesures de défense générale, pour l'éventualité d'une agres- 
sion. Après avoir rappelé que l'existence politique d'Haïli 
datait de vingt années déjà, que l'objet constant du gou- 
vernement de Pétion fut de diriger les esprits vers l'ordre et 
la civilisation, il dit : 

« Animé de son esprit, dès que je fus appelé à lui succé- 
der, je m'efforçai de marcher sur ses traces. jMa sollicitude, 
entre autres objets d'intérêt public, s'occupait constam- 
ment des moyens de conclure des rapports directs et offi- 
ciels avec les gouvernemens des peuples qui font un com- 
merce avec Haïti : les avantages qu'ils en retirent soni 
universellement connus. Il était naturel de penser, dans 
l'état des choses, que des intentions si louables obtien- 
draient un résultat favorable. La justice, la philanthropie, 
l'intérêt d'une sagepolitique, qui doittendre à consolider la 
prospérité du commerce, tout s'accordait pour légitimer la 
conclusion de ce grand objet. Qui pouvait d'ailleurs raison- 
nablement s'y opposer? Depuis longtemps nous sommes 
complètement émancipés. Tranquilles dans noire pays, fi- 
dèles à nos devoirs constitutionnels, nous restons absolu- 
ment étrangers au système colonial; et, neutres dans les 
mouvemens qui peuvent ou pourront exister dans les iles 



France étant en négociation avec Haïti, il n'y avait pas lien ponr elle de trancher la 
qnestionpar la reconnaissance de notre indépendance. Mais, à notre point de vne national, 
nonsponvons dire aussi qu'nn tel acte de sa part eût- porté la France à être pins rai- 
sonnable envers nous. Au reste, on a dit, on a pensé, que la Grande-Bretagne avait notifié 
à la France, qiie si elle ne se décidait pas à reconnaître l'indépendance d'Haïti, elle s'y 
décideriit elle-mi'me : delà sorait survenue l'ordonnanco de 18%H. 



|I824] CHAPITRE V. 239 

de cet archipel, on n'a donc aucun reproche fondé à nous 
faire ' . 

» Cependant, quel compte nous a-t-on tenu de nos 
loyales dispositions ? Comment les divers gouvernemëns y 
ont-ils répondu ? Les uns, par un silence humiliant qui 
blesse autant la magnanimité de la nation, qu'il est con- 
traire aux règles prescrites par la raison ; les autres, en 
manifestant des prétentions dont l'injustice révolte et que 
l'honneur national^ d'accord avec nos sentimens et nos 
devoirs, ne permet, dans aucun cas, d'admettre. Il est évi- 
dent que l'outrage fait au caractère haïtien est un déplora- 
ble effet de l'absurde /)reji<^e résultant de la différence des 
couleurs. Oui^ il faut le déclarer authentiquement : ce hon- 
teux motif est le seul sur lequel est basée l'injuste politique 
dont nous nous plaignons. Faut-il une nouvelle preuve de 
cette vérité ? Nous la trouverons, ô infamie ! dans la pros- 
cription exercée aujourd'hui, plus que jamais, dans cer- 
tains pays, contre les hommes de la teinte des Haïtiens ^ ; 
nous la trouverons dans la reconnaissance ostensible que ' 
quelques puissances ont faite, tout en déclinant nos droits, 
des États républicains récemment établis dans l'Amérique 

méridionale ^ Enfin, l'expérience nous éclaire ; nous ne 

devons compter que sur notre énergie. Mais , en nous plai- 
gnant de l'injustice exercée envers nous, en prenant des 
précautionspourl'avenir, nous persévérerons toujours dans 
nos principes de loyauté » 

En conséquence, la proclamation présidentielle enjoi- 



1 Ce passage était une allusion à la récente affaire passée à la Jamaïque, par l'arresta» 
tion des deux hommes de couleur et leur déportation à Haïti, sans motif réel. 

2 Encore une allusion à la déportation de Leceine et John F. Scoffery, et ans iniquités 
commises à la Martinique envers Bissette, Fabien, Volny, etc., dans cette année 18%4. 

3 Par la firande-Bretagne et les États-Unis. 



240 ÉTUDES SUR l'histoire d'haVti. 

gnit aux commandans d'arrondi^ssement, de procéder im- 
médiatement à une revue d'inspection des gardes natio- 
nales, dans les villes et les campagnes^, pour leur complète 
organisation, leur armement et équipement ; à une revue 
semblable des troupes, à l'inspection des armes et de tous 
autres objets de guerre en dépôt dans les arsenaux et les 
fortifications du littoral et de l'intérieur, afin de tout main- 
tenir en ordre pour le cas d'une défense générale du terri- 
toire de la République. Ces officiers supérieurs durent 
faire chacun un rapport circonstancié sur les opérations 
qui leur étaient prescrites, et, en se conformant d'ailleurs 
aux ordres spéciaux qu'ils avaient déjà reçus du Président, 
celui-ci les déclarait responsables, envers la nation et le gou- 
vernement, de l'exécution de toutes ces dispositions. Ces 
ordres spéciaux consistaient à faire transporter dans les 
dépôts'de l'intérieur^ des armes, des munitions de guerre 
de toute espèce, à faire planter des vivres en abondante 
^quantité pour subvenir à la nourriture des populations, 
en cas d'invasion étrangère. 

Aussi suffit-il de ces dispositions pour mettre tout le 
peuple haïtien sur pied; chacun croyait à une attaque, à 
une expédition armée, immédiate, de la part de la France, 
seule puissance qui pouvait avoir Fintention d'envahir 
Haïti ; et d'un bout de la République à l'autre, on n'enten- 
dait que ces mots : « Les blancs vont venir nous attaquer, 
» préparons-nous à leur résister vigoureusement. » Et à 
Finstar du gouvernement, la plupart des familles envoyè- 
rent en dépôt à rintérieur, dans les montagnes surtout, du 
linge, du savon, des salaisons, du sel, des médicamens, etc. 
Quoique, en réalité, ces soins fussent superflus, — la France 
n'étant disposée à diriger aucune expédition contre 
Haïti, — ce fut nruiimoiiis lUiO rrsolntion a:imi:'aMe de la 



I 



[18^4] CHAPITRE V. â44 

part de ce jeune peuple, qui croyait son indépendance 
nationale menacée et qui s'apprêtait à la défendre jusqu'à 
extinction. 

Ce fut dans ces circonstances que, quelques jours après 
la proclamation du Président d'Haïti, le 17 janvier, M. Lau- 
jon arriva au Port-au-Prince avec les lettres que lui adressa 
M. Esmangart, pour l'engager à envoyer en France des 
agents dont la mission serait de traiter de la reconnaissance 
de l'indépendance, d'après les bases proposées par Boyer 
lui-même, en 1821, lors de la mission de M. Dupetit- 
Thouars, c'est-à-dire « en payant une indemnité raisonna- 
» blement calculée. » M. Laujon, intermédiaire pacifique 
d'une négociation provoquée par l'ancien commissaire de 
1816, ne pouvait en croire ni ses yeux ni ses oreilles, de 
tout ce qu'il voyait et entendait dans la capitale ; il s'atta- 
cha à aller de maison en maison auprès des personnes de sa 
connaissance, pour les rassurer sur les intentions du gou- 
vernement français à l'égard d'Haïti. Ce n'est pas à dire, 
cependant, que les anciens colons n'eussent été satisfaits 
de voir la France diriger une expédition contre elle ; les 
succès que son armée venait d'obtenir en Espagne, dans 
l'année 1825, ravivaient leur espoir et leur désir à ce sujet ; 
et leurs pétitions incessantes adressées aux chambres légis- 
latives, jointes à des informations particulières que reçut 
Boyer sur la fin de cette année, avaient contribué à l'émis- 
sion des actes dont nous venons de parler. C'est ce qu'il 
dit à M. Esmangart, dans sa lettre du 4 février, en réponse 
auxsiennes,et qui fut confiée à M. Laujon, lequel se décida 
à retourner de suite en France^ à raison de la situation oii il 
avait trouvé la République. Le Président promit d'y envoyer 
un négociateur, en disant à M. Esmangai't: «J'aime à vous 
» le répéter, Monsieur le Préfet, je suis toujours dans les 

T. IX. 4 6 



242 ÉTUDES SIR l'histoire d'haïti. 

» mêmes intentions de traiter sur les bases expliquées dans 
» mes dépêches des 10 et 16 mai 1821, dont vous m'avez 
» rappelé un paragraphe dans une de celles que vous m'a- 
» vez adressées ^ Mes principes sont invariables, et mes 
» devoirs sont sacrés : je n'y manquerai jamais. » 

Ainsi, par cette déclaration, le Président renonçait aux 
combinaisons proposées par le général J. Boyé, dans les 
conférences de Bruxelles. Mais il ne se pressa point de faire 
partir le négociateur qu'il annonçait, surtout à cause de 
l'hiver, qui occasionne toujours de pénibles voyages. Cène 
fut que le 1*" mai que partirent du Port-au-Prince, sur le na- 
vire le Julien Thaïes, non an seul^ mais deux négociateurs, 
les citoyensLarose, sénateur^ et Rouanez, notaire du gouver- 
nement. Nous ajournons ce qui concerne la mission qui leur 
fut confiée, afin déparier d'autres actes dii gouvernement. 

Le l**" avril, le Président d'Haïti procéda à l'ouverture de 
la session législative. Dans le discours qu'il prononça à cette 
occasion, il dit d'abord que la République jouissait de la 
plus parfaite tranquillité, malgré une tentative de révolte 
qui avait eu lieu récemment à Santo-Domingo et qui fut 
promptement réprimée. En etTet, un nommé Ximenès, par- 
tisan du gouvernement espagnol, d'accord avec un prêtre 
qui desservait l'une des petites paroisses aux environs de 
cette ville, avait organisé une conspiration dont le but était 
de soulever toute la partie de l'Est au nom et en faveur de 
l'Espagne ; mais, découverte à temps par la vigilance du 
général Borgella, commandant de l'arrondissement, cette 
trame fut déférée par lui à l'instruction et au jugement du 
tribunal civil, dans ses attributions criminelles, et il en 

1 Voyez ces dépêches de 1 82!1 , dans ce volume, pages' 47 et 48. 



[1824] CHAPITRE Y. 245 

résulta la condamnation à mort de Ximenès et de trois au- 
très de ses principaux complices: ils furent exécutés. Sans ^-^^-^^ 
doute, à cause de l'esprit religieux dominant dans cette ''-^.-^t^' 
partie jusqu'au fanatisme, le tribunal épargna le prêtre de 
la mort qu'il méritait et ne le condamna, ainsi qu'une 
vingtaine d'autres complices, qu'à une détention de quei- 
([ues années. Boyer ajouta à cette clémence bien inspirée, 
en faisant interner tous ces condamnés dans plusieurs villes 
de rOuest et du Sud; et, quelques temps après, il leur par- 
donna entièrement, en leur permettant de retourner au sein 
de leurs familles ' . Ces actes de bonté, et la vigueur qu'avait 
mise le géiiérfil Borgella dans l'arrestation des coupables 
on les faisant juger par le tribunal civil, au lieu d'une 
commission militaire, produisirent le plus heureux effet 
sur l'esprit public dans les deux départemens de l'Est, où 
il n'y eut jamais d'autres conspirations durant les vingt et 
une années de leur incorporation à la République d'Haïti, 
sous le gouvernement de Boyer. 

Le discours du Président contenait ensuite ces passages : 
<i Cependau t, il faut en convenir, notre situation politi- 
que, eu égard à l'étranger, est vraiment extraordinaire; 
elle exige impérieusement une attention toute particulière, 
et commande ici la plus grande unanimité d'opinions. Cette 
vérité, quoique généralement reconnue, ne saurait être trop 
répétée; car, lorsqu'il s'agit de la" sûreté nationale, on ne 
saurait trop se prémunir, et l'enthousiasme général ne doit- 
il pas être sans cesse éveillé pour la défense d'un bien si 
précieux? Nous avons déjà fait, sans avoir pourtant obtenu 



1 J.-J. Delmonte, doyen du tribunal civil, contribua beaucoup à ce jugement modéré. 
Ce magistrat éclairé et déTOué à la République s'inspira heureusement du système du 
gouvernement qrii tendait toujours à l'indulgence envers ceux qui jouaient un rôle subal- 
tcrnp dans les conspirations, et le Président n'en cnnout que plus d'estime pourlui. 



244 ÉTUDES sufi l'histoire d Haïti- 

le résultat qu'il était juste d'espérer, les démarches néces- 
saires auprès des autres gouvernemens, pour établir entre 
eux et Haïti des rapports officiels et honorables, tels que la 
raison et l'usage le prescrivent entre États civilisés. Nous 
sommes fondés à dire que les Haïtiens, dans leurs relations 
avec les étrangers qui fréquentent nos ports, ont toujours 
tenu une conduite digne d'un peuple libre. Le gouverne- 
ment, de son côté, peut défier la mauvaise foi, même la plus 
audacieuse, de pouvoir articuler une seule preuve contre la 
loyauté de ses principes et la pureté d'intention de tous ses 
actes. Comment, après ces faits, concilier l'étrange procédé 
de ces puissances envers la République? Cette injustice, je 
l'ai déjà dit, n'a d'autre fondement qu'un absurde préjugé. 
Nous en sommes tous convaincus; prenons en conséquence 
d'activés précautions pour l'avenir. » 

Puis, le Président parla de l'état florissant de l'agriculture 
et des finances du pays, des progrès de l'instruction publi- 
que qui donnaient les plus grandes espérances, en faveur de 
de la jeunesse, et il convia les législateurs à s'unir étroi- 
tement avec le pouvoir exécutif pour l'avantage de la na- 
tion ^ . 

Précédemment, il avait adressé à tous les généraux, 
commandans d'arrondissement ou occupant d'autres fonc- 
tions, une circulaire exposant les questions à résoudre en- 
tre Haïti et la France, en leur demandant leur avis sur la 
proposition que Pétion avait faite de payer une indemnité à 
cette puissance, pour parvenir, par cette transaction, à ob- 



1 Eu se réunissant dans sa première séance préparatoire, la Chambre des cûminuncs 
forma son bureau pour l'ouverture de la session . HérarJ Dumesle fut nommé président 
pour un mois, et le troisième mois de la session il fut encore appelé à cette cbarge. Son 
discours en réponse à celui du Président d'Haïti exprima les mêmes sentimens do patrio- 
tisme, et de plus, un éloge à la mémoire de Pétion, eu louant également la conduite de 
Boyer. Ce fut dans cette année qu'il publia son Voyage dans le Nord i'Haiti, ete. 



118^^4] CHAPITRE V. 245 

tenir qu'elle reconnût l'indépendance nationale; et eux 
tous lui avaient répondu qu'ils y adhéraient, comme en 
1 81 4^ en laissant à sa sagesse et à sa sollicitude, d'après les 
pouvoirs que lui donnait la constitution, de convenir du 
chiffre de cette indemnité et des autres conditions qu'il ju- 
gerait les plus avantageuses à l'État. Si Boyer n'avait pas 
consulté ces généraux en 1821, quand il fit revivre l'offre 
de l'indemnité, c'est qu'il se croyait suffisamment autorisé 
par cette initiative de son prédécesseur, qui avait obtenu 
l'assentiment général. Mais, après l'infructueuse négocia- 
tion du général J. Boyé avec l'agent du gouvernement 
français, au moment oii il se décidait à expédier des envoyés 
en France pour le même objet, il voulut avoir l'avis de ses 
compagnons d'armes à ce sujet ; et c'était, de sa part, un 
acte de haute convenance et de prudence en même temps. 
Il profita de la session législative, qui réunissait à la capi- 
tale les représentans et les sénateurs, pour leur communi- 
quer, non par messages, mais en confidence, tous les docu- 
mens qu'il avait reçus du général J. Boyé et les lettres de 
M. Esmangart, ainsi que la copie des siennes , afin d'avoir 
aussi leurs avis. Les législateurs furent également de la 
même opinion que les généraux. Le chef de l'État se trou- 
vait donc investi de la confiance publique, manifestée par 
ses principaux organes, et il pouvait agir, dans la limite de 
ses attributions constitutionnelles, en toute sûreté de 
conscience. 

Profitant des circonstances politiques et de la surexcita- 
tion où les esprits se trouvaient depuis la publication de sa 
proclamation du 6 janvier, le Président émit, le 6 avril, un 
arrêté dont le but est suffisamment expliqué par les dispo- 
sitions suivantes: « 1° Toutes les personnes qui ne pour- 
» ront faire preuve de leurs moyens d'existence et qui se 



;246 ÉTUDES suit L HliSlOlKE U HAÏTI. 

» trouvent clans les villes ou bourgs, sans exercer une pro- 
» fession ou inclusirie, seront tenus de se retirer dans les 
» campagnes où les ressources de l'agriculture leur présen- 
» tent une subsistance assurée; — 2° lapins grande sur- 
» veillancedevra être constammentexercéepour qu'aucune 
I) personne en état de santé^ puisse se soustraire aux tra- 
» vaux agricoles de l'habitation où elle réside; — 5° les 
» rigueurs ordonnées par la loi sur la police générale, se- 
)) ront strictement appliquées contre les vagabonds pris en 
« contravention aux dispositions du présent arrêté. » Et 
les autorités civiles et militaires furent chargées de son exé- 
cution, sous la responsabilité personnelle des commandans 
d'arrondissement. 

Il y eut alors une véritable disposition de leur part à exé- 
cuter cet arrêté^ principalement à la capitale et dans les au- 
tres villes importantes; mais la négligence habituelle pré- 
valut bientôt; on se relâcha peu à peu. Aussi bien, ilfaut le 
dire, ce fut toujours une mesure difficile à exécuter dans le 
sein de la Réptiblique, parce que son régime de douceur ne 
comportait pas l'arbitraire qu'exige souvent une telle me- 
sure, à l'égard des individus. Pour les classer comme vaga- 
bonds, au terme de la loi^ ne faudrait-il pas qu'ils eussent 
subi un jugement préalable pour faits de vagabondage? A 
moins de suivre les erremens des régimes antérieurs, où les 
autorités pourchassaient des villes ou bourgs, ceux qui vi- 
vaient ordinairement à la campagne, il n'était guère pos- 
sible d'atteindre le but de cet arrêté; car, dans le cours de 
toutes les révolutions du pays, toutes les existences, pour 
ainsi dire, s'étaient déplacées ou déclassées. Ce fut sans 
doute une chose nuisible à la prospérité de l'agriculture, 
et partant au pays tout entier dont elle est lapins précieuse 
industrie, que cette tendance constante des campagnards à 



I 



[I82i] CHAPITRE V. Ml 

affluer dans les villes ou bourgs où la plupart d'entre eux 
vivent misérablement, quelquefois d'une manière désor- 
donnée; mais il n'était pas possible qu'il en fût autrement, 
quand ils voyaient les propriétaires préférer ce séjour à ce- 
lui de leurs habitations rurales, par goût ou par nécessité, 
quand une foule de séductions les y attirent également dans 
l'espoir d'y trouver lebien-être. Ce qui s'est toujours vu à 
Haïti, depuis 1791, s'est vu et se voit encore dans d'autres 
pays très-civilisés, par une infinité de causes ^ . Mais ce 
qu'il y eut de singulier, ce qui prouve comment les ïiommes 
savent éluder les lois ou se prémunir contre leur rigueur, 
c'est qu'à cette époque déjà reculée, presque toutes les per- 
sonnes qui étaient l'objet de l'arrêté du Président, itilagi- 
nèrent de prendre une patente quelconque, afin de prouver 
qu'elles exerçaient une profession ou une industrie dansles 
villes ou bourgs cju'elles habitaient ; par là, l'effet de la me- 
sure ordonnée fut nul, les autorités civiles et militaires 
étant paralysées devant cette ingénieuse invention : le fisc 
en profita, au détriment de l'agriculture qui lui eût procuré 
un meilleur résultat. 

Leli avril, toujours dans la préoccupation des affaires 
extérieures, Boyer fit paraître une nouvelle proclamation 
« au peuple et à l'armée, » où il disait que le gouverne- 
ment était dans l'impérieuse obligation de prendre des me- 
sures de sûreté générale, pour « le salut du peuple qui est 
la loi suprême. » En conséquence: — « 1" Très-expresséS 
» défenses sont faites, au nom du salut public, à n'importe 



1 Au temps où nous écrivons ces ligues (1858), les jonrnanx de France font remarquer 
la tendance des paysans de cet empire, à fuir la campagne pour se réfugier dans les villes ; 
diverses causes contribuent a cette émigration préjudiciable à l'agriculture. Cependant, les 
propriétaires leur tracent un exemple opposé à celui que donnent les propriétaires en 
Haïti ; ils résident sur leurs biens et les font cultiver sous leurs yeux. 



248 ÉTUDES sLii l'histoiue d'haïti. 

» quelle autorité, soit civile, soit militaire, de correspondre 
)) dans n'importe quelle circonstance, avec les gouverne- 
» nemens qui seraient en guerre avec la République, ou 
» avec leurs agents, sous quelque dénomination que ce soit. 
» Au Président d'Haïti seul, selon le vœu de la constitution, 
» est réservé ce droit. — 2° Audit cas de guerre, toute au- 
» torité ou tout particulier qui, n'importe sous quel pré- 
>) texte, serait convaincu d'avoir contrevenu à cette dispo- 
» sition, sera aussitôt considéré comme traître à la patrie 
» et puni comme tel. » 

Cet acte était motivé, d'ailleurs, « sur les circonstances 
» oii le machiavélisme des ennemis cherche à fomenter 
» dans l'intérieur, des troubles et des divisions. » Mais, 
peut-être que M. Laujon y contribua sans y penser, par les 
visites qu'il avait faites à diverses personnes, par les pa- 
roles de paix qu'il répandait au Port-au-Prince, pendant 
son court séjour en cette ville, alors que le Président ve- 
nait de proclamer qu'il fallait se préparer à la guerre. 

Quoi qu'il en soit, cette dernière proclamation était 
fondée en raison, — pour se prémunir contre toute tenta- 
tive d séduction de la part de l'étranger. 
Dans le temps oii l'indépendance des États de l'Amérique 
méridionale venait de se consolider, par la reconnaissance 
formelle qu'en fit la Grande-Bretagne, ainsi que les États- 
Unis de l'Amérique septentrionale^ ; se ressouvenant, 
d'ailleurs, de la conduite tenue par Bolivar envers Haïti, 
qu'il avait exclu du congrès de Panama, Boyer crut devoir 
faire une démarche ostensible auprès du gouvernement de 



1 Dès 1822, le congrès des États-Unis agita la question de l'opportunité de la recon- 
naissance de l'indépendance de ces nouveaux États, par des traités; en 1821, ils étaient 
déjà reconnus de fait, par le projet du congrès de Panama proposé par Bolivar : de là, 
une des causes de la résolution prise par la Grande-Bretagne. 



[182i| CHAPITRE V. 249 

la Colombie pour lui proposer « une alliance purement dé- 
(t fensive » avec celui de la République d'Haïti. 

Il fonda cette proposition sur ce que la République 
croyait son indépendance menacée par la France. 

Au fait, il ne s'abusait point sur le résultat probable de 
cette démarche, d'après le précédent de 1821; et, dans 
cette pensée, son envoyé fut chargé, en cas de refus, de 
réclamer le montant intégral de la valeur de toutes les ar- 
mes et munitions, de tous autres objets de guerre que la 
République avait fournis à Bolivar en 1816, pour lui 
donner les moyens de reconquérir sa patrie sur les 
Espagnols. 

A cet effet, il expédia le citoyen F. Desrivières- Chanlatte, 
directeur de l'imprimerie nationale du Port-au-Prince, 
muni de ses pleins-pouvoirs, pour se rendre à Santa-Fé de 
Bogota , alors capitale de la Colombie, oii siégeait le gou- 
vernement. A cette époque, Bolivar se trouvait au Pérou^ 
et le général Santander, Vice-Président, dirigeait cette 
République. 

Il accueillit l'envoyé haïtien avec beaucoup d'égards, 
mais il déclina la proposition de l'alliance, par la raison , 
disait-il, que les traités faits avec d'autres États s'y oppo- 
saient. Alors, Chanlatte lui présenta la réclamation dont il 
était chargé. Santander n'y fit aucune difficulté; mais, 
comme le trésor colombien ne pouvait disposer de la somme 
à payer, et que l'envoyé d'Haïti en eût même été fort em- 
barrassé, le ministre des finances lui remit des traites sur 
un banquier de Londres, au payement desquelles le plé- 
nipotentiaire de la Colombie , en Angleterre , devait 
d'ailleurs concourir. Elles furent acquittées, en effet; et 
cette somme fut employée à payer des armes, des muni- 
tions, des objets d'équipement et d'habillement dont 



2o0 ÉTUDES SUH L HISTOIRE D HAÏTI. 

Boyei" lit veiiii' une immense quantité dans le cours de 
cette année '' . 

La réclamation qu'il fit valoir fut l'objet de quelque cri- 
tique en Haïti : on prétendit que c'était enlever à la mé- 
moire de Pétion le mérite qu'il avait eu en secourant Boli- 
var et ses compagnons dans le refuge qu'ils vinrent ^ 
chercher. 

Mais, à quelle condition principale Pétion avait-il ac- 
cordé ces secours? A la condition de l'émancipation réelle 
des esclaves de la Côte-Ferme. Si Bolivar avait déclaré la 
liberté générale de ces infortunés^ pour être fidèle à sa 
promesse, n'avait-il pas dû souscrire ensuite à l'opposition 
qu'il rencontra parmi ses concitoyens? Etait-ce à lui seul 
que Pétion entendait donner ces secours? Ces armés, ces 
munitions , etc. , ne profitèrent-elles pas à la cause des In- 
dépendans qui, par ces moyens généreusement fournis, 
réussirent à expulser les Espagnols de leurs territoires? 

Du moment que, dans leur égoïsme, ils refusèrent de 
reconnaître les droits des milliers d'hommes qu'ils tenaienl 
sous le joug de l'esclavage, qu'ils oublièrent la condition 
des secours qui leur furent accordés au nom d'Haïti, Haïli 
avait le droit de réclamer la valeur des objets qu'elle leur 
fournit. 

Et Bolivar lui-même, d'accord avec ses concitoyens, 
n'avait-il pas montré envers Haïti l'intluencedes préjugés 
de couleur, en ne la convoquant pas à son congrès de 
de Panama? Quel aurait été le but de tous les États de 
l'Amérique représentés à ce congrès? De s'unir pour s'op- 
poser aux prétentions exorbitantes de la Sainte-Alliance 
des potentats de TEurope. Et dans le cas d'une agression 

1 Je crois que la somme réclamée et payée s'élevait à environ 70,000 piastres. 



|l82ij . CHAl'lTKE V. 251 

seulement tle la part de l'Espagne contre une de ses 
colonies émancipées , est-ce cjne toutes les autres ne prê- 
teraient pas à celle-ci leur'appui? 

Ce n'était donc qu'un prétexte de la part du Yice-Pré- 
sident de la Colombie, quand il refusait une alliance avec 
Haïti, pour la secourir à son tour d'une manière quel- 
conque, en cas qu'elle eût été attaquée par la France. 
Son refus entraînait la restitution de la valeur des objets 
fournis par la République d'Haïti; Boyer eut donc raison 
<le la faire demander '. 

Le 8 juillet, le Président d'Haïti promulgua une loi ren- 
due par le corps législatif, peu de jours auparavant : cette 
loi réglait le droit de propriété dans les départemens de 
l'Flst, d'après les principes constitutifs de la République et 
suivant l'esprit du rapport ou opinion de la commission cjiii 
avait été nommée en 1822, pour examiner les diverses ques- 
tions relatives aux différentes natures de propriétés dans 
cette partie de l'État. La loi fixait et réglait en même temps 
le sort du haut clergé et des quelcfues religieuses de Santo- 
Domingo, en leur attribuant dès appointemens annuels, 
payables cependant tous les mois, à la charge du trésor 
public. 

Se fondant sur ce principe : — « cjue d'après le pacte 
» social des Haïtiens, le droit de propriété est inséparable 
» de la qualité de citoyen; » — ensuite : « qu'il importait 
» de détruire toutes les traces de la féodalité dans cette 
« portion de l'île, afin que ses habitans, heureux sous les 
o auspices des principes libéraux, perdent jusqu'au souve- 



1 A son retour de cette mission, Chanlatte fut élu sénateur, le 14 janvier 1825, on 
remplacement du colonel Hogo. — Le 2 janvier '1825, le général Santander rendit compte 
de cette mission au congrès colombien, réuni à Bogota. 



25!2 ÉTUDES 8LU LHISTOIUE d'hAÏTI. 

» iiii" de leur ancienne sujétion ; » — la loi déclara pro- 
priétés nationales et faisant désormais partie du domaine 
public; — 1° toutes les propriétés territoriales qui, avant 
le 9 février 1822, n'appartenaient pas à des particuliers, 
c'est-à-dire, celles qui appartenaient au domaine public de 
l'Espagne ; — 2° toutes les propriétés mobilières et immo- 
bilières, toutes les rentes foncières et leurs capitaux qui 
appartenaient, soit au gouvernement précédent, soit à des 
couvens de religieux, à des monastères, hôpitaux, églises ou 
autres corporations ecclésiastiques ; — 5° tous les biens 
mobiliers et immobiliers appartenant soit aux individus 
qui, absens de TEst au 9 février 1822, n'y étaient pas ren- 
trés le 10 juin 1825, en vertu de la proclamation présiden- 
tielle du 8 février 1825 '' ; soit à ceux qui, lors delà réu- 
nion, avaient quitté Haïti sans prêter le serment de fidélité 
à la République. 
^y Ses droits étant ainsi déterminés, la loi fit remise entière 
aux particuliers, de toutes les rentes qui lui étaient échues 
et dont les propriétés se trouvaient grevées, soit pour le 
passé, soit pour l'avenir. Elle réduisit au tiers de leur 
valeur , les capitaux également échus à l'État et pour les- 
quels les biens des particuliers étaient hypothéqués , à 
la charge par eux de payer ce tiers dans le délai de trois 
années, à partir du 1" janvier 1825. — Il était impossible 
d'agir plus équitablement et plus libéralement que ne fai- 
sait cette loi, quant à ce qui concernait les droits de la Répu- 
blique. Ses dispositions n'ont pas besoin de commentaires. 



1 Don V.-V, de Castro possédait do grandes et nombreuses propriétés dans l'Est. Après 
le 10 juin, il arriva au Port-au-Prince et lés réclama; mais le gouvernement le déclara for- 
(7o.9, en vertu de cette proclamation. U dut regretter de n'avoir pas été assez diligent. 
C'est le même personnage qui revint en 1830, en qualité de plénipotentiaire nommé , par 
Ferdinand VII, chargé de réclamer la partie de l'Est pour la replacer sous la domination 
lLo l'Espagne : réclamation où il échoua également. 



[1824] CHAPITRE V. 283 

En statuant ensuite sur les propriétés urbaines des par- 
ticuliers, leurs titres établissant leurs droits, la loi se borna 
à ordonner l'extinction des majorais etchapellenies dontelles 
étaient grevées, par attermoiement entre les parties. Mais à 
l'égard des propriétés riwa /es de ces particuliers^ la loi con- 
tenait des dispositions qui lésaient leurs droits, parce que 
le gouvernement ignorait encore quelle était leur vraie 
nature ; et ce, à raison de la constitution de ces propriétés 
destinées à l'éducation des bestiaux, par la faiblesse nu- 
mérique de la population de l'Est, depuis que la fondation 
des nouvelles colonies espagnoles, sur le continent de l'A- 
mérique, eut fait déserter l'ile d'Haïti. 

A l'origine de l'établissement de celle-ci, le gouverne- 
ment d'Espagne avait 'i concédé en toute propriété » des 
terres aux officiers de tous rangs et à des particuliers qui 
s'y fixèrent, pour eux et leurs, descendans. On sait que les 
malheureux' Aborigènes furent distribués aussi à ces con- 
quérans, soit pour la fouille des mines d'or, soit pour la 
culture, et qu'ensuite, au moyen de la traite, les Indiens 
furent remplacés par les Noirs non moins infortunés. Plus 
tard, un tribunal spécial, connu sous le nom de Juzgado de 
Reale7igos, fut chargé de délivrer «des concessions de terre» 
ou d'en «vendre, » dans les parties de la colonie non occu- 
pées. Comme ces propriétés étaient très-étendues et qu'il 
n'y avait pas moyen de les arpenter, on leur donnait des 
bornes ou lignes de démarcation, à partir de tels ravins à 
tels autres, de telles rivières ou autres cours d'eau à telles 
autres, ou à des monticules, des montagnes, etc. D'ailleurs, 
l'arpentage exact de ces terrains, « concédés ou vendus, » 
devenait inutile, puisqu'il s'agissait, non de cultiver, mais 
d'y élever des bestiaux qui paissaient alors en commun dans 
les prairies ou savanes : aussi bien, les proinét lires étciisnî 



254 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

Irop pauvres pour pouvoir supporter les frais qu'occasion- 
neraient de semblables opérations dans ces terrains désignés 
par le nom de amparos reaies. 

Une autre cause de l'erreur oii se trouvaient le gouver- 
nement et le corps législatif qui croyaient, en faisant la loi 
du 8 juillet, que les habitans de l'Est n'étaient qvihisufr ai- 
liers de ces propriétés rurales, qu'ils nejouissaient que d'un 
droit d'y établir des hattos pour l'éducation des bestiaux, 
c'est que, d'après la loi espagnole sur les hides, en fondant 
un hameau, un village ou un bourg, on devait y affecter 
«une lieue de terrain» dans ses environs, lequel terrain était 
désigné sous le nom de exidos et ne pouvait être ni labouré 
ni planté, parce qu'il servait aux besoins communs de ses 
habitans et qu'il ne pouvait être occupé que par a les indi- 
gens non propriétaires, » sous la surveillance des autorités 
(le ces lieux. Et puis, certaines propriétés rurales étaient 
grevées aussi de majorats ou de chapellenies ; à cause de 
ces charges, d'après la loi espagnole, les propriétaires ne 
pouvaient les aliéner et n'en avaient réellement que la 
jouissance usufruitière : ils pouvaient seulement les donner 
à bail-à-ferme. 

Mais quant aux autres, délivrées originairement en « con- 
cessions ou vendues » au nom du gouvernement d'Es- 
]iagne, elles constituaient de véritables « propriétés in- 
commutables. » L'établissement des battes survenant pour 
élever des bestiaux, a^i l'impossibilité de se livrer aux tra- 
vaux de l'agriculture et d'arpenter ces immenses terrains, 
ainsi que nous venons de le dire, ils demeurèrent dans une 
indivisio?} qu'indiquait cet état de choses, et les animaux 
circulaient librement dans les vastes prairies naturelles ap- 
pelées savanes. En consécpience de cette indivision néces- 
saire, à la mort de l'un des propriétaires, sa succession 



|l82-i] CHAPITRE V. 255 

ôchéant par égale portion à ses enfans, s'il y en avait qua- 
tre, par exemple, ils convenaient entre eux d'estimer le 
terrain indivis, — soit à la somme de 2,000 piastres, — et 
chacun devenait, fictivement, propriétaire de 500 piastres, 
avec la même faculté que possédait le père commun d'alié- 
ner par vente ou autrement une portion quelconque du 
terrain qui leur échéait, en lui donnant une valeur d'esti- 
mation en piastres, mais pour rester toujours dans l'indi- 
vision réelle des terrains. 

Les successions se subdivisant ensuite à l'infini, et les 
propriétaires aliénant aussi des portions de leur droit, il 
s'ensuivit des abus qui portèrent l'autorité publique à dé- 
cider : — « que nul individu ne pourrait jouir du droit de 
» fonder une hattej, une maison ou une clôture, pour y cul- 
I) tiver des vivres, sans posséder au moins un titre de ter- 
)) rain de la valeur de 1 00 piastres ; et nul ne pouvait non 
plus établir sa demeure dans le lieu où les animaux pais- 
» saient en commun, ni dans les endroits où ils étaient 
« forcés de passer pour aller se désaltérer dans les cours 
)) d'eau. Et alors, si un individu voulait se défaire de sa 
» propriété, il devait donner la préférence, sur un étran- 
» ger, à ses copropriétaires ou à ses voisins immédiats : 
» ces derniers avaient neuf jours pour réclamer, à leur 
)) profit, la nullité de la vente à un étranger de la localité, 
» en consignant la somme stipulée au contrat : ce qui s'ap- 
» pelait derecho de tanteo. » 

Ces explications étaient nécessaires pour comprendre la 
nature des propriétés, en général, dans l'Est d'Haïti, et 
comment la loi du 8 juillet dérogeait aux droits des pro- 
priétaires, possesseurs paisibles de ces terrains de temps 
immémorial. Induit en erreur sur leur origine, le Président 
d'Haïti proposa cette loi à la Chambre des représentans, qui 



258 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

industrie qui profitait tant aux habitans de l'autre partie 
de la République. Aussi, dès sa publication dans l'Est, cette 
loi fut l'objet de vives réclamations de la part des proprié- 
taires, et pour mieux dire de toute la population. On re- 
montra au Président, que c'était vzo/er un droit consacré 
par des titres réels, une possession immémoriale, et qu'il 
était d'ailleurs impossible d'atteindre le but de la loi, que 
de vouloir contraindre de si pauvres citoyens à faire des 
frais d'arpentage pour limiter leurs champs, qui devaient 
rester en commun par rapport auxbestiaux qui y trouvaient 
leur pâture, lorsqu'ils pouvaient à peine clôturer un petit 
terrain auprès de leurs cabanes, pour y planter des vivres ■ 
servant à leur propre nourriture. 

Boyer prit ces réclamations en considération ; il craignit 
surtout d'exaspérer les nouveaux citoyens qu'il avait réunis 
à la République, deux années seulement avant cette mesure 
déraisonnable; et il adressa une circulaire aux comman- 
dans d'arrondissement, pour faire suspendre l'exécution de 
la loi du 8 juillet, en ce quiGoncemaitles propriétés rurales: 
car, quant à celles des villes, cette loi ne suggéra aucune ré- 
clamation i. La raison indiquait alors l'abrogation, dans 
une autre session législative, des dispositions dont s'agit; 
mais les choses restèrent ainsi jusqu'en \Mi, où lePrésident 
prescrivit de nouveau V exécution rigoureuse de la loi. A 
cette époque, de nouvelles plaintes, formulées avec une 
convenance remarquable, de la part de citoyens éclairés de 
Santo-Domingo surtout, le portèrent encore àcontremander 
ses ordres ^. On raisonna si bien sur les questions soulevées 



1 Dans la même année 1824, la conspiration de Ximenès s'était organisée à Santo- 
Domingo : l'exécntion de cette loi aurait infailliblement amené nne prise d'armes géné- 
rale, 

2 Je possède la copie de la pétition rédigée à Santo-Domingo, en 1841, et qni fut ap- 



|l82i] CHAPITRE V. 259 

par cette loi, que Boyer demeura convaincu deson injustice 
et même de l'impossibilité de l'exécuter à l'égard des pio-» 
priétés rurales : sous ce rapport, elle continua de rester à 
l'état de lettre morte. 

Il n'en fut pas ainsi, quant à ses autres dispositions. Les 
onze religieuses, plus ou moins âgées, qui étaient cloîtrées 
dans les couvens de la Regina et de Santa-Clara, y restèrent 
sans pouvoir se recruter, de même qu'on l'avait résolu long- 
temps avant la réunion de l'Est; et la mort vint successive- 
ment en diminuer le nombre jusqu'à extinction. La loi leur 
accorda une pension viagère annuelle de 240 gourdes, et 
elle fixa en même temps les émolumens de l'archevêque 
Pedro Yalera à 5000 gourdes par an; ceux du vicaire gé- 
néral du chapitre métropolitain de Santo-Domingo, à 1200 
gourdes ; et ceux de chacun des chanoines existans(au nom- 
bre de quatre) à 600 gourdes. Le trésor public les payait de 
mois en mois, et à cette époque la monnaie nationale était 
au pair avec celle d'Espagne. Il n'y eut que l'archevêque 
seul qui ne voulut pas recevoir ses émolumens, parce qu'il 
était mécontent de la suppression des privilèges, des hypo- 
thèques et chapellenies revenant au clergé de la cathédrale 
et dont une foule de propriétés avaient été grevées '' . 

Influencé par les conseils insidieux d'un vieillard nommé 
Moscossos, qui était le notaire de l'archevêché, l'archevêque 
Pedro Valera, d'un âge presque aussi avancé que le sien, s'é- 
tait refusé, avons-nous dit, à exercersa juridiction spirituelle 



portée et remise an Président par Thomas Bobadilla, ex-commissaire du gotivernement 
près le tribunal civil de cette Tille. Le sénateur J.-J. Dclmonte, T. Bobadilla et d'autres 
personnes avaient contribué à la rédaction de cette pétition où j'ai puisé les explications 
que j'ai données ci-dessus. 

1 Anciennement, sous le gouvernement d'Espagne, l'archevêque de Santo-Domingo 
jouissait d'un traitement fixe de 10,000 piastres, les chanoines, de 2,000, etc., outre les 
hypothèques et chapellenies revenant! la cathédrale, dont ils profitaient. En France, après 
le concordat de 1802, les archevêques ne recevaient que 15,000 fr , ou 3,000 piastres. 



260 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'haÏTI. 

dans la partieoccidentale; mais après d'instantes invitations 
de la part du Président, il avait consenti à ajouter à sa qua- 
lification de « Archevêque de Santo-Domingo, » celle 
« d"Haïti » . En conséquence, le 2 décembre 1 823, il avait 
institué comme « vicaire général desdépartemens de l'Ouest 
n et du Sud, » l'abbé J. Salgado, curé du Port-au-Prince, 
avec injonction d'obtenir l'approbation préalable du Prési- 
dent de la République, pour exercer les fonctions à lui dé- 
léguées par le bref de sa nomination : ce qui eut lieu à la 
satisfaction de Boyer K Les autres départemens ne furent 
point alors pourvus d'un semblable titulaire. 

Le 22 janvier 1824-, le secrétaire général luginac, auto- 
risé par le Président, adressa une dépêche au révérend M. 
Poynter, vicaire apostolique du Saint-Siège, à Londres, 
dans le but de le porter à faire savoir au Saint-Père, le Pape 
Léon XII régnant à cette époque, le vif désir' que le Prési- 
dent de la République éprouvait^ de voir fleurir en Haïti la 
religion catholique, apostoliqueet romaine que professaient 
les Haïtiens, en grande majorité. Cette dépêche informait 
en même temps le Saint-Père, desscrupules que l'archevêque 
Pedro Valera avait montrés pour étendre sa juridiction sur 
toute l'île, bien qu'il venait de le faire envers l'Ouest et le 
Sud: c'était provoquer par cette voie détournée, un acte 
du Saint-Siège à l'effet de persuader l'archevêque. 

L'espoir du Président fut justifié par le succès de cette 
démarche : le 24 juillet suivant, le cardinal Jules M. de 
Somaglio, pro-préfet de la Propagande, lui adressa une 
dépêche qui l'informa : que le Saint-Père avait pris en 
considération l'exposé de la situation des affaires reli- 
gieuses dans la République, l'ardent et pieux désir qu'il 

1 Ce bref fut publié dans/^ Téléjrnphe du 1?'' janvier 1S2i. 



jl8!24] CHAPITRE V. 261 

avait manifesté. « Sa Sainteté, disait-il, estime qu'il est 
» indispensable, afin d'atteindre le but, que Monseigneur 
» l'archevêque de Santo-Domingo se mette en correspon- 
» dance avec le Saint-Siège, pour tout ce qui est relatif aux 
» affaires spirituelles de la République et spécialement 
» pour cette partie d'Haïti qui fut privée, pendant long- 
» temps, de ministres légitimes du sanctuaire, et par con- 
» séquent du secours le plus nécessaire de la religion. 
») Sa Sainteté désire, sur cet intéressant sujet, d'être in- 
» formée si le prélat de Santo-Domingo a, jusqu'à ce 
» moment^ rempli convenablement les devoirs que lui 

)! imposent ses fonctions Car, sachez que Sa Sainteté 

» porte autant d'intérêt aux Haïtiens, qu'aux peuples de 
» ses États et de son voisinage. En même temps que j'ai 
)) l'honneur de vous adresser cette lettre, j'en écris une 
» aussi par l'ordre de Sa Sainteté, à Monseigneur l'arche- 
» chevêque de Santo-Domingo, afin de lui faire connaître 
» les dispositions dont est animé le suprême pasteur de la 
» chaire apostolique, et aussi pour lui transmettre les pou- 
» voirs que Sa Sainteté daigne lui accorder, par un acte 
') de sa volonté. Ces pouvoirs devant subsister sous le bon 
» plaisir du Saint-Siège, ont pour objet que Monseigneur 
» l'archevêque de Santo-Domingo exerce la juridiction 
» épiscopale sur tous les pays actuellement soumis à la 
» République d'Haïti, dont Votre Excellence est le chef 
» suprême... » Le cardinal Jules de Somaglio dit ensuite 
au Président;, que sans nul doute, il reconnaîtrait que l'ar- 
chevêque Pedro Valera ne pouvait, seul, suffire à exercer 
les fonctions pastorales sur le vaste territoire de la Répu- 
blique d'Haïti ; qu'il présumait que ce prélat demanderait 
des coopéraieurs au Saint-Siège, et que le Président serait 
disposé à accueillir avec bonté les ecclésiastiques qui pour- 



26!2 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

raient se rendre dans la République^ à leur accorder le 
libre exercice de leur ministère et aussi à pourvoir aux 
moyens nécessaires à leur subsistance^. 

Il est à remarquer tout d'abord, qu'à la première occa- 
sion qui s'était présentée où le gouvernement d'Haïti dut 
s'adresser à la cour de Rome, encore par l'intermédiaire 
d'un vicaire apostolique résidant à Londres, le gouverne- 
ment papal n'avait pas hésité à satisfaire à ses désirs et à 
reconnaître son existence politique, par les termes de la 
dépêche du pro-préfet de la Propagande, laquelle portait 
la suscription : « A Son Excellence Monsieur Boyer, Pré- 
» sident de la République d'Haïti. » La cour de Rome fut 
donc le premier [gouA^ernement^ la première des puissances 
européennes, qui, par ce fait, prit Vinitiative à cet égard, 
tandis qu'à la même époque, presque à la même date, 
comme on le saura bientôt, le gouvernement français refu- 
sait encore d'admettre l'indépendance et la souveraineté 
d'Haïti, comme un droit et un fait notoire. Nous faisons 
^ette remarque, à l'honneur de la religion catholique dont 
le pape Léon XII était alors le souverain pasteur 2. Par l'ac- 
cueil qu'il fit à la démarche du Président de la République, 
il leva toutes les difficultés que mettait l'archevêque de 
Santo-Domingo, à étendre complètement sa juridiction 
spirituelle sur le territoire d'Haïti. Sans doute, le cardinal 
Somaglio avait quelque raison de dire au Président, que ce 
prélat, d'ailleurs âgé, ne pouvait suffire, seul, aux soins 
religieux des âmes dans toute la République. L'archevêché 



1 La dépêche du cardinal J. de Somaglio fut publiée dans le Télégraphe du 17 octobre, 
et imprimée en brochure, à Santo-Domingo, dans les deux langues française et espagnole, 
pour être distribuée aux fidèles. 

2 Le SaiDt-Père Léon XII agit mieux que n'avait fait Pie VII; mais après lui, Gré- 
goire XVI suivit les erremens de ce dernier et parut sous l'influence du gouvernement 
français, par rapport à Haïti. 



[1824) CHAPITRE V. 26o 

de Santo-Domingo devenant le siège métropolitain pour 
elle, plusieurs évêchés suffragans auraient pu être institués, 
par exemple, au Port-au-Prince, aux Gayes et au Cap-Haï- 
tien, afin de compléter la hiérarchie ecclésiastique dans 
l'Etat : un concordat avec la cour de Rome eût pu régler 
les choses de la manière la plus convenable, pour favoriser 
par la suite la formation d'un clergé national se recrutant 
de jeunes prêtres haïtiens. 

Nous ne pouvons dire quelle fut la réponse de Boyer, 
à l'ouverture que lui fit le pro-préfet de la Propagande^ 
mais nous présumons que, dans le moment où la loi du 
8 juillet venait d'accorder des émolumens au haut clergé 
de Santo-Domingo, que dans le temps où il fallait se pré- 
parer à payer une immense indemnité à la France, le Pré- 
sident aura pensé que la République ne pouvait se donner 
un tel état religieux, qui aurait nécessité des dépenses con- 
sidérables. Le seul résultat que produisit la dépèche ro- 
maine, fut de porter l'archevêque Pedro Yalera à instituer 
un vicaire général pour le département de l'Artibonite, en 
la personne de l'abbé Correa y Cidron, un des chanoines de 
la cathédrale de Santo-Domingo, dont la résidence fut fixée 
à Saint-Marc, et un autre vicaire général pour le dépar- 
tement du Nord, en la personne de l'abbé Pichardo, déjà 
curé de la paroisse du Cap-Haïtien. De cette manière, la 
partie occidentale fut pourvue de trois vicaires généraux 
étendant les pouvoirs spirituels à eux délégués par l'arche- 
vêque, sur tous les autres pasteurs des paroisses desservies 
dans cette partie; et l'archevêque lui-même dirigeait ceux 
des paroisses des deux départemens de l'Est. 



La loi du 8 juillet qui les concernait, la loi des patentes 



i64 ÉTUDES SUR l'histoire d'uaÏTI. 

annuellement votée, et un acte déchargeant le secrétaire 
d'État de la gestion des finances pendant l'année 1822 i, 
• n'avaient pas seuls occupé la Chambre des communes dans 
sa session de trois mois. Elle avait reçu du Président 
d'Haïti divers projets de lois faisant suite au code civil, 
à partir de celle traitant « des contrats ou obligations con- 
ventionnelles en général, » jusqu'à celle concernant « la 
prescription, » qui est la dernière de ce code. Toutes ces 
lois furent votées et envoyées au Sénat, qui les vota égale- ^ 
ment. 

Le Bulletin des lois de cette année constate qu'il y eut des 
discussions à la chambre, entre les représentans, après 
plusieurs rapports de ses comités, et qu'à la séance du 5 
mai, elle reçut du Président d'Haïti un message qui don- 
nait des éclaircissemens motivant la suppression, dans le 
code haïtien , de la « rescision pour cause de lésion, » en 
cas de vente ; et ce, d'après des observations que lui avait 
faites la Chambre, par un message : elle accueillit les mo- 
tifs du pouvoir exécutif. 

Ainsi, « le régime parlementaire » établi par la constitu- 
tion de 1816, s'entendait de cette manière, — par messages 
entre les pouvoirs qui concouraient à la confection des lois. 
Par la suite, on continua ce procédé ; ou bien, la Chambre 
et le Sénat lui-même envoyaient au Président d'Haïti, des 
députations chargées de proposer des rectifications ou 



1 En 1822, il y eut 2,020,012 gourdes de recettes, et 2,728,49 gourdes de dépenses; 
partant un déficit de 108,-137 gourdes qui fut comblé par une somme égale puisée dans 
celles provenant de l'ancien trésor de Christoplie, lesquelles formaient une caisse particu- 
lière à la trésorerie générale : ce déficit fut occasionné par les événemens survenus dans 
cette année 1822.— L'exportation fut de 24,235,000 livres de co/ë; 600,000 livres de 
coton; 464,000 livres de cacao; 200,000 livres de sucre; 589,000 livres de tahac; 
7,471 ,000 livres de campiche ; 2,622,000 pieds réduits de bois d'acajou, le tout en chiffres 
ronds : comme toujours, nous donnons cens des principaux produits du pays. 



[182-4] CHAPITRE V. 265 

amendemens aux projets de lois qu'il avait proposés et qui 
leur paraissaient en nécessiter. 

C'était arranger les choses en famille K Mais il survint 
une époque où la famille se divisa, malheureusement pour 
la mère commune ! et les plus jeunes parens ne voulurent 
plus de cette manière de procéder. 

En attendant cette époque , alors éloignée, la Chambre 
des communes ayant terminé ses travaux législatifs, fit une 
« adresse au peuple » pour lui en rendre compte 2. Cet 
acte parla de chacune des lois votées pour le code civil, et 
de celles sur les propriétés de l'Est et sur les patentes ; 
après quoi il dit : 

« Dans l'exposé de nos travaux législatifs, vous trouverez 
» de nouveaux et honorables témoignages de la sollicitude 
» de ce chef justement vénéré , dont le génie embrasse à la 
» fois tous les intérêts nationaux. Vous ne sauriez vous re- 
» fuser au respect qu'inspire ce code, fruit de ses médita- 
» tions, et qui, préparé par vos législateurs, devra recevoir 
» le cachet de la sagesse qui distingue le premier corps de 
» l'État (le Sénat). Les devoirs que cette œuvre impose à 
» chacun des membres de la grande famille haïtienne, doi- 
» vent désormais consolider et embellir son existence. Rap- 
» pelons-nous toujours, que le peuple le plus digne de la 
M liberté, est celui qui se prosterne devant la loi, cette su- 
» blime expression de la volonté générale. » 

Cette adresse fut signée par H. Dumesle, président; J.-S. 
Hyppolite et J. Elie, secrétaires de la Chambre ; elle porte 



1 II est arrivé plus d'une fois que le Sénat provoqua de cette manière des amendemens 
aux lois déjà volées par la Chambre. Quand le Président d'Haïti les accueillait, il se 
chargeait de communiquer ces amendemens à la Chambre, par le président de ce corps 
qui, toujours, les admettait aussi ; et la loi était alors plus parfaite. 

2 Cette adresse porte la date du 30 juin 1824, jour de la clôture des travaux de la 
Chambre. 



266 ÉTUDES SLR l' HISTOIRE l' HAÏTI. 

évidemment le cachet du style de son président, que l'on 
remarque également dans plusieurs des rapports de ses co- 
mités, sur les dispositions les plus importantes du code 
civil. 

Les éloges faits de Boyer, dans l'adresse de la Chambre, 
étaient sincères, et il en méritait pour s'être occupé, dès 
son avènement à la présidence, de faire préparer par une 
commission ce code qui était nécessaire au pays. Mais, 
quoique voté dans cette session, par le corps législatif d'ac- 
cord avec le pouvoir exécutif, il contenait encore des im- 
perfections qu'on allait faire disparaître dans la session de 
i82S. Nous ajournons donc ici quelques réflexions que nous 
aurons à faire sur le code civil;, par rapport à d'autres lois 
édictées avant sa promulgation, depuis la déclaration de 
notre indépendance nationale. 

Il est temps de relater ce que firent en France, pour la 
reconnaissance de ce droit souverain d'Haïti, les deux ci- 
toyens que Boyer y envoya munis de ses pouvoirs à cet 
effet. 



CHAPITRE \i. 



La mission haïtienne est attendue en France avec nne vive impatience. — MM. Larose 
et Rouanez y arrivent à la mi-juin: ils sont conduits àSaint-Germain-en-Laye, puisa 
Strasbourg et enfin à Paris. — Leurs pleins-pouvoirs et leurs instructions délivrées par le 
Président d'Haïti : réflexions sur ces dernières. — M. Esmangartest chargé de traiter avec 
eux. — Phases de la négociation. — Le gouvernement français neveut stipuler que pour 
l'ancienne partie française de Saint-Domingue et prétend se réserver l'exercice de la sou- 
veraineté extérieure sur Haïti. — Les envoyés haïtiens refusent d'adhérer à ces deux clauses . 
— Rupture de la négociation et retourdes envoyés à Haïti. — Circulaire du Président 
d'Haïti aux généraux comraandans d'arrondissement sur cette infructueuse mission, et 
leur recommandant de nouvelles mesures pour la défense du pays. — Conférences ver- 
bales de Royer avec les sénateurs : son message au Sénat qui lui demande des avis sur les 
mesnres politiques à prendre. — Le Sénat lui répond de prendre celles qu'il jugera les plus 
convenables dans la situation des choses. — Le Président d'Haïti proclame une déclara- 
tion, qui est suivie de la publication de toutes les pièces relatives aux négociations 
préparées ou entamées, de 1821 à 1824, — 11 convoque le corps législatif pour entrer en 
session, en janvier 1825. — Il convoque les généraux de l'armée à la capitale afin de 
conférer avec eux, et les renvoie pour célébrer la fête de l'indépendance nationale. — 
Essai d'émigration en Haïti, des hommes libres de la race noire habitant les États- 
Unis ; origine de cette mesure conçue depuis 1820 et ses phases: elle ne réussit qu'im- 
parfaitement. — 1 825. Ouverture de la session législative; discours prononcé à cette 
occasion ; justes éloges donnés par la Chambre des représentans, au gouvernement et à 
l'administration de Boyer. — Élections de plusieurs sénateurs ; diverses lois rendues • 
celle sur les douanes supprime le privilège accordé depuis 1814 à l'importation des pro- 
duits britanniques. — Le code civil d'Haïti est soumis de nouveau â l'examen etau vote 
du corps législatif. — Ce code est rendu exécutoire au 1er mai 1826, et le code do 
procédure civile, également voté dans la session, au 1er septembre de la même année. 
— Quelques réflexions sur certaines dispositions du code civil. 



M, Laujon était reparti du Port-au-Prince dans les pre- 
miers jours de février, apportant à M. Esmangart la lettre 
du Président, du 4 de ce mois, qui lui annonçait l'envoi 
d'un négociateur en France, d'après les désirs incessans 



268 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

du gouvernement français. Cet interprète des sentimens 
du préfet de la Manche parvint au Havre à la fin de mars, 
avec l'espoir que ce négociateur y arriverait immédiate- 
ment après lui , et il l'avait communiqué au préfet en 
allant le voir à Saint-Lô. Mais la vivacité française n'avait 
encore aucune idée de ce que peut la lenteur haïtienne; 
aussi, M. Laujon, animé d'une ardeur juvénile, malgré ses 
70 ans, se désolait-il au Havre, où il était resté dans une 
vaine attente, en y voyant arriver successivement quatre 
navires sans le négociateur du Président d'Haïti. Son 
impatience et son étonnement se traduisirent dans une 
dizaine de lettres qu'il adressa au Président par divers 
autres navires partis de ce port pour Haïti. H lui en- 
voya la copie d'une missive qu'il reçut de M. Esman- 
gart, datée de Paris le 4 mai, lequel le relevait du poste 
où il l'avait placé : ce préfet y exprimait son déplaisir de 
la défiance que Boyer semblait montrer en cette occasion, 
ce qui, disait-il, mécontentait et blessait le gouvernement 
français. 

Passant de la préfecture de la Manche à celle du Bas- 
Rhin, M. Esmangart se rendait à Strasbourg, et il char- 
gea le commissaire de marine du Havre de recevoir l'envoyé 
haïtien, s'il y arrivait, et de le faire accompagner à Saint- 
Germain-en-Laye, parce que le gouvernement du Roi vou- 
lait le soustraire, durant la négociation, aux influences 
qu'il redoutait de la part des libéraux de Paris, dont plu- 
sieurs avaient entretenu une correspondance avec Boyer. 
On se fondait, à cet égard, sur la faculté qu'avait eue le 
général J. Boyé de négocier dans tout autre pays que la 
France. 

Mais, pendant qu'on y prenait d'avance ces précautions, 
le JuHus Thaïes voguait paisiblement avec MM. Larose et 



1 



[1824] CHAPITRE VI. 269 

Rouanez, et ce navire atteignit le Havre le 1 4 juin, après 
quarante-quatre jours de traversée. Ces deux citoyens, 
qualifiés simplement par le Président d'Haïti de chargés de 
inission \)Tès de « Sa Majesté Très-Chrétienne^, » furent 
immédiatement conduits à Saint-Germain par le capitaine 
de port du Havre; ils y trouvèrentM. Laujon, nommé 
pour leur tenir compagnie. 

Le 20 juin, M. le marquis de Clermont-Tonnerre, mi- 
nistre de la marine et des colonies, leur écrivit « de se 
)) rendre à Strasbourg, où ils trouveraient M. Esmangart^ 
» autorisé à recevoir leurs propositions. » Arrivés là, ils 
firent observer à ce préfet , qu'étant si éloignés de Paris, 
la négociation dont ils étaient chargés serait exposée à des 
lenteurs inévitables. 

Ces observations furent accueillies ; mais le lieu des 
conférences fut fixé à Meaux avant de l'être à Paris 
même , où M. Esmangart et les envoyés haïtiens se ren- 
dirent enfin. 

La lettre de créance ou les pleins-pouvoirs émanés du 
Président , le 28 avril , et remis aux citoyens Larose et 
Rouanez , disaient « qu'il avait jugé à propos de faire 
» des ouvertures officielles au Roi Très-Chrétien, à l'effet 
)) d'obtenir de Sa Majesté la reconnaissance , enfonne au- 
» thentiquCy de l'indépendance du peuple haïtien, et de 
)) parvenir ensuite à la conclusion d'un traité de com- 
n merce entre la France et Haïti. » 

Ils devaient se conformer aux instructions qui leur fu- 
rent remises en même temps, et le Président d'Haïti pro- 
mettait solennellement de ratifier et confirmer, d'exécuter 



1 Boyer a presque toujours évité de qualifier d'un titre quelconque les agents qu'il en- 
voyait en France; aussi MM. Larose et Rouanez y farent-ils traités , tantôt de Commis- 
saires, tantôt d'E«î'0//^5. 



2t)8 ÉTUDES SLK l'hISTOIUE d" HAÏTI. 

du gouvernement français. Cet interprète des sentimens 
du préfet de la Manche parvint au Havre à la fin de mars, 
avec l'espoir que ce négociateur y arriverait immédiate- 
ment après lui , et il l'avait communiqué au préfet en 
allant le voir à Saint-Lô. Mais la vivacité française n'avait 
encore aucune idée de ce que peut la lenteur haïtienne ; 
aussij M. Laujon, animé d'une ardeur juvénile, malgré ses 
70 ans, se désolait-il au Havre, où il était resté dans une 
vaine attente, en y voyant arriver successivement quatre 
navires sans le négociateur du Président d'Haïti. Son 
impatience et son étonnement se traduisirent dans une 
dizaine de lettres qu'il adressa au Président par divers 
autres navires partis de ce port pour Haïti. H lui en- 
voya la copie d'une missive qu'il reçut de M. Esman- 
gart, datée de Paris le 4 mai, lequel le relevait du poste 
oii il l'avait placé : ce préfet y exprimait son déplaisir de 
la défiance que Boyer semblait montrer en cette occasion, 
ce qui, disait-il, mécontentait et blessait le gouvernement 
français. 

Passant de la préfecture de la Manche à celle du Bas- 
Rhin, M. Esmangart se rendait à Strasbourg, et il char- 
gea le commissaire de marine du Havre de recevoir l'envoyé 
haïtien, s'il y arrivait, et de le faire accompagner à Saint- 
Germain-en-Laye, parce que le gouvernement du Roi vou- 
lait le soustraire, durant la négociation, aux influences 
qu'il redoutait de la part des libéraux de Paris, dont plu- 
sieurs avaient entretenu une correspondance avec Boyer. 
On se fondait, à cet égard, sur la faculté qu'avait eue le 
général J. Boyé de négocier dans tout autre pays que la 
France. 

Mais, pendant qu'on y prenait d'avance ces précautions, 
Je JuJius Thaïes voguait paisiblement avec MM. Larose et 



[1824] CHAPITRE YI. 269 

Rouanez, et ce navire atteignit le Havre le 14 juin, après 
quarante-quatre jours de traversée. Ces deux citoyens, 
qualifiés simplement par le Président d'Haïti de chargés de 
mission j)Tès de » Sa ]\fajesté Très-Chrétienne'', » furent 
immédiatement conduits à Saint-Germain par le capitaine 
de port du Havre; ils y trouvèrentM. Laujon, nommé 
pour leur tenir compagnie. 

Le 20 juin, M. le marquis de Clermont-Tonnerre, mi- 
nistre de la marine et des colonies, leur écrivit « de se 
» rendre à Strasbourg, où ils trouveraient M. Esmangart^ 
» autorisé à recevoir leurs propositions. » Arrivés là , ils 
firent observer à ce préfet , qu'étant si éloignés de Paris, 
la négociation dont ils étaient chargés serait exposée à des 
lenteurs inévitables. 

Ces observations furent accueillies ; mais le lieu des 
conférences fut fixé à Meaux avant de l'être à Paris 
même , où M. Esmangart et les envoyés haïtiens se ren- 
dirent enfin. 

La lettre de créance ou les pleins-pouvoirs émanés du 
Président, le 28 avril, et remis aux citoyens Larose et 
Rouanez , disaient « qu'il avait jugé à propos de faire 
n des ouvertures officielles au Roi Très-Chrétien, à l'effet 
» d'obtenir de Sa Majesté la reconnaissance ^ en forme aii- 
» thentiquCy de l'indépendance du peuple haïtien, et de 
» parvenir ensuite à la conclusion d'un traité de com- 
» merce entre la France et Haïti. » 

Ils devaient se conformer aux instructions qui leur fu- 
rent remises en même temps, et le Président d'Haïti pro- 
mettait solennellement de ratifier et confirmer, d'exécuter 



1 Boyer a presque toujours évité de qualifier d'un titre quelconque les agents qa'il en- 
voyait en France; aussi MM. Larose et Ronanez y furent-ils traités, tantôt de Commis- 
saires, i^xiiùi à' Envoyés . 



270 ÉTUMs SUR l'histoire d'haÏti. 

et faire exécuter tout ce qu'ils auraient arrêté en ver tu de 
leurs pouvoirs et de leurs instructions. 

Ces instructions portaient d'abord, dans leur préam- 
bule : 

<( Le souvenir du passé a rendu le peuple haïtien om- 
1) brageux sur tout ce qui regarde son existence natio- 
» nale; et rien, désormais, n'est capable, je ne dis pas 
» de détruire , mais d'ébranler même dans son esprit 
» cette conviction intime, fruit d'une triste expérience, 
» — qu'il ne peut y avoir de garantie pour la conserva- 
n tion de ses droits civils et politiques, que dans une in- 
» dépendance absolue de toute domination étrangère, de 
» toute espèce de suzeraineté, même de tout protectorat. 
n d'une puissance quelconque, en un mot, que dans l'in- 
» dépendance dont il jouit depuis vingt ans. » 

Après avoir ainsi défini le but de l'envoi des plénipo- 
tentiaires en France, les instructions établissaient en 
six articles, les conditions qui limitaient leurs pouvoirs; 
et le Président leur disait : 

« 1" Le premier acte que vous devrez réclamer, avant 
même de convenir des principaux points f/(/^ra?ïe' de paix 
et de commerce , sera une ordonnance royale , par laquelle 
S. M. T. C. reconnaUra que le peuple Haïtien est libre et 
indépendant j et qu'elle renonce y dès ce moment et à tou- 
jours, tant pour elle que pour ses successeurs, à toutes 
prétentions de la France de dominer sur l'ile d'Haiti^ ap- 
pelée par les un» Saint-Domingue ^ et par les autres Hispa- 
niola. 

» Je dois vous prévenir que cette forme de déclaration est 
la seule qui puisse dissiper tous les nuages de la méfiance 
dans l'esprit d'un peuple qui a sans cesse présent à la 
pensée le souvenir amer de ce qui lui en a coûté pour 



[1824] CHAPITRE VI. 271 

s'être abandonné trop légèrement à sa crédulité. Au reste, 
le caractère du monarque français ne me permet pas de ' 

présumer la moindre hésitation de sa part à accorder l'acte 
dont il s'agit, et sans lequel le but proposé ne saurait être 
parfaitement atteint. - 

» 2° L'ordonnance royale une fois obtenue, vous serez 
autorisés à convenir, qu'en témoignage de la satisfaction du 
Peuple Haïtien pour Vacte de philanthropie et de bienveil- 
lance émané de S. M. T. C, il sera accordé par le gouver- 
nement d'Haïti au gouvernement français, en forme d'in- 
demnité , une somme de % laquelle sera comptée en 

Haiti ou en Finance , en cinq termes et payemens égaux , 
d'année en année, soit en espèces métalliques ayant cours 
de monnaie dans la République ou à l'étranger, soit en den- 
rées du paijSj aux agents préposés par le gouvernement 
français pour cette perception 2. 

» Je ne saurais trop vous répéter que le sacrifice que fait 
la République en faveur de la France, ?i'a d'autre but, 
d'autre fin, que de manifester y d'une manière éclatante, la 
satisfaction des Haïtiens d'avoir obtenu, de S. M. T. C, 
par un acte formel et légal, V approbation et la confirmation 
de l'état de choses dans lequel des événemens extraordinaires 
les ont placés, et dont ils sont en possession depuis un laps 
de temps qui semble leur avoir acquis une prescription suffi- 
sante contre toute réclamation. » 

Ces deux premiers articles renfermaient, comme on voit, 
la question politique et financière à résoudre entre Haïti et 

\ Cette somme ne fut point mentionnée dans les instructions publiées en 1824; mais '/w.A*-* »* h 
les plénipotentiaires haïtiens devaient proposer d'abord 80 millions de francs, et ne pas 
consentir au-delà de 100 millions. 

2 Le lecteur est prié de bien faire attention à cette olfre de payement ainsi formulée» 
afin de s'expliquer ce qui arriva ensuite. 



272 ÉTUDES SUR u'inSTOinE d" HAÏTI. 

la France. Avant de les examiner, parlons de ceux qui con- 
cernaient la question commerciale et qui devaient lier les 
intérêts des deux États d'une manière permanente. Il y 
avait deux articles à ce sujet, et les deux derniers étaient 
relatifs à des accessoires moins importans. 

Par le troisième article des instructions, les plénipoten- 
tiaires devaient convenir « que les bâtimens de commerce 
» français seraient admis dans les ports ouverts de la Ré- 
» publique, avec les mêmes égards que ceux des autres 
» nations, et que les marchandises ou productions de la 
» France ne seraient assujetties qu'aux droits d'importa- 
» tion que payaient ou que payeraient celles des autres 
» nations les plus favorisées en Haïti. » 

Ce qui revenait à dire que les produits français ne paye- 
raient pas plus que ceux de la Grande-Bretagne, la seule 
puissance qui fût alors favorisée dans ses importations. 

Par le quatrième article, les plénipotentiaires devaient 
obtenir, en réciprocité, « que les produits du sol d'Haïti , 
M importés en France, soit par bâtimens haïtiens, soit par 
)) bâtimens français, ne payeraient d'autres ni de plus 
» grands droits que ceux payés pour les produits simi- 
» laires provenant des colonies françaises. 

Alors il y aurait eu réciprocité. 

Le cinquième article était relatif à la neutralité qu'Haïti 
voulait observer dans toute guerre entre la France et d'au- 
tres puissances maritimes; et qu'en ce cas, comme en tous 
autres, les escadres et /lottes de guerre de la France n'au- 
raient pas la faculté d'entrer dans les ports d'Haïti, quoi- 
que partiellement , ses navires de guerre pourraient y être 
admis pour se rafrîchir, s'approvisionner ou se réparer '. 

1 En cas de guerre de la France avec une autre puissance maritime, il pourrait arriver 
crpendaiit que radraission d'un de ses navires après combat, pour se réparer dans 



[18!24| ciiAi'iTRE vi. 275 

Enfin, le sixième article avait rapport à rélai3lissement, 
en Haïti, d'un chargé d'affaires ou consul général français 
et d'agents commerciaux, pour veiller aux intérêts du com- 
merce de la France, de même qu'Haïti pourrait établir, à 
Paris, un seul agent chargé des instructions de son gouver- 
nement, soit pour l'exécution du traité, soit pour entre- 
tenir la bonne intelligence entre les deux nations. 

Ce qui frappe tout d'abord, dans les instructions données 
par Boyer aux citoyens Larose et Rouanez, ce qui étonna 
dans le temps les esprits éclairés en Haïti, et en France 
même encore davantage, c'est que le premier article de cet 
acte prescrivait l'obtention d'une « ordonnance royale » 
pour la reconnaissance de l'indépendance d'Haïti^ comme 
donnant plus de garantie qu'un traité synallagmatique j 
comme si le roi de France ne pourrait pas ensuite, détruire j 
annuller cette ordonnance par une nouvelle ordonnance, et 
remettre alors tout en question. Pour agir ainsi, il fallait 
que le Président ne réfléchit pas sérieusement sur la valeur 
ordinaire de tels actes qui étaient purement réglementaires j 
en exécution des lois, de même qu'en Haïti, les arrêtés du 
Président de la République ne pouvaient avoir la force des 
lois et étaient susceptibles d'être abrogés, à la volonté du 
Président, à cause même de leur nature réglementaire. 

Cependant, Boyer avait sous les yeux le projet de traité 
proposé par le général J. Boyé à M. Esmangart, dont le 
premier article eût contenu toutes les garanties désirables 
à ce sujet ; il avait ou pouvait se procurer le traité conclu 
en 1783 entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, par 
lequel « ces États furent reconnus libres^ indépendans et 

l'un des ports d'Haïti, serait considérée par son ennemi comme une violation de la 
neutralité que la République voulait garder entre elles, — à moins d'accorder li 
même faculté à tout navire de guerre de cette autre puissance dans une circonstance sem- 
blable. 

T. IX. \% 



274 ÉTUDES SUR l'histoire d'iiaïti. 

» souverains y S. M. B. renonçant à toutes réclamations ou 
» prétentions^ tant pour Elle que pour ses successeurs, sur 
» le gouvernementj la propriété et les droits qu'EUe pou- 
» vait avoir sur le territoire des dits États'. » Ce traité 
devint une loi obligatoire pour la Grande-Bretagne, comme 
un semblable traité eût été obligatoire pour la France à 
l'égard d'Haïti, quel que fût son gouvernement^. 

On est encore étonné de l'absence du mot de souveraineté 
dans ces instructions du Président d'Haïti, attendu que la 
diplomatie sait abuser souvent des termes contenus dans les 
conventions entre les Etats, et qu'en pareil cas il faut tout 
préciser, comme on le voit dans le traité de 1783 ci-dessus. 
Ensuite, nous croyons bien que le roi de France ne pouvait 
avoir « la moindre hésitation » à rendre une ordonnance 
déclarative de notre indépe;idancej comme émanant de sa 
grâcej puisque dès la mission de D. Lavaysse, en 1814-, 
nous avons fait remarquer que « cette forme ^ était déjà 
dans sa pensée, pour toutes concessions qu'il voudrait faire 
aux Haïtiens, en vertu de son droit divin; et que nous avons 
encore dit, que cette pensée royale subsistait en 1821, 
malgré l'opinion émise à ce sujet par M. Esmangart lui- 
même . 

Le deuxième article des instructions du Président sug- 
gère encore des remarques. On y voit qu'il faisait proposer 
une indemnité « en témoignage de la satisfaction du peuple 
» haïtien, pour l'acte de philanthropie et de bienveillance 



1 Tel fut l'art. 1er de ce traité de 1783. 

2 Ce q\ii a cit lim, enfm, par l'un des traités dit 12 février 1838. 

3 Voyez tome 8 de cet ouvrage, page 82, et au présent tome, page 39. Les objections 
faites par M. Esmangart au général J. Boyé, prouvent encore que le gouvernement de la 
Restauration aurait cm s'humilier en rcconnaissanl notre indépendance. Peut-être fut-ce 
ce motif qui porta Boyer à demander nue ordonnance, laquelle aurait porté les clauses 
énuraérécs dans ses instruclions et non pas celle qu'on lui envoya en 182b. Dans tous les 
C?-s; ce fut une faute de sa paît. 



[1824] CHAPITRE VI. 275 

» qui eût émané de Sa Majesté Très-Chrélieniie. » Il lui 
répugnait apparemment de dire, ce qui était yrai ce- 
pendant, ce qu'avait proposé Pétion à D. Lavaysse : — ■ 
que cette indemnité était consentie en faveur des anciens 
colons j^ pour- leurs propriétés immohilieres confisquées par 
suite de leur expulsion d'Haïti. Car Haïti ne pouvait, ne 
devait pas donner « une indemnité pour un acte de pliilan- 
» tliropie et de bienveillance; » cela n'avait aucun sens 
raisonnable. En outre, la reconnaissance de son indépen- 
dance souveraine, dérivait nécessairement du droit naturel 
des Haïtiens à conquérir leur liberté civile et politique, droit 
que la France elle-même avait déjà reconnu et proclamé, le 
A avril 1792 et le 4 février 1794, par ses décrets « sur l'éga- 
lité civile et politique et sur la liberté générale ^ » 

Parler de l'indemnité comme une sorte de prix de la re- 
connaissance de notre indépendance, tandis qu'elle n'était 
qu'une clause accessoire de cet acte^ c'était presque mécon- 
naître les droits que nous tenons de Dieu, en notre qualité 
d'hommes égaux à tous les ]}lancs du monde ^. 

Cette interprétation de la malheureuse pensée de Boyer 
devient encore plus juste, selon nous, quand on le voit dire 
ensuite que : « Ce sacrifice n'a d'autre but^ d'autre fin, que 
» de manifester, d'une manière éclatante, la satisfaction 
» des Haïtiens d'avoir obtenu de S. M. T.-C, par un acte 



1 Que nous importait la loi réactionr.aire du 30 mai 1802, qui rétablit la traite et l'es- 
clavage? La France avait reconnu que nous étions des liommes égaux a tous autres ; elle 
ne pouvait plus revenir sur cette déclaration de droits, que nous tenions de Dieu et non 
pas d'elle. 

aPlusieurs années après l'acceptation de l'ordonnance de 1825 et jusqu'aux traités de 
1838, j'ai entendu le'président Boyer raisonner bien des fois sur la dette contractée envers 
la France, comme si elle était le prix de la reconnaissance de notre indépendance ; il m'a 
semblé qu'il tenait ce raisonnement^ toujours dans l'espoir d'une réduction de la dette. La 
France pouvait la réduire^ puisqu'elle stipula pour les colons et que l'ordonnance de 
1825 avait fixé un chiffre supérieur à celai qui fut convenu cn182i, comme on le verra 
bientôt. 



276 ÉTUDES SUH l'histoiue d'haïti. 

» formel et légal, l'approbation et la confirmation de l'état 
» de choses (de l'indépendance nationale) dans lequel des 
» événemens extraordinaires les ont placés, et dont ils sont 
» en possession depuis un laps de temps qui semble leur 
» avoir acquis une prescription suffisante contre toute récla- 
n mation. » On ne reconnaît pas son esprit, ordinairement 
si judicieux, dans de telles paroles écrites et signées de sa 
main. 

Que devenaient donc, à ses yeux, les droits imprescrip- 
tibles ({mq ses concitoyens avaient reçus de la nature? Le 
j" janvier 1804, l'indépendance d'Haïti était aussi légi- 
time, aussi sacrée qu'elle l'était en 1824, qu'elle le sera 
dans la suite des siècles. Elle n'avait pas besoin de réclamer 
en sa faveur « une prescription de temps » contre toutes 
prétentions de la part de la France et de ses gouvernemens, 
quels qu'ils fussent : exprimer un doute à ce sujet;, par 
l'emploi du verbe sembler, c'était sacrifier la gloire des 
héros fondateurs de la patrie haïtienne. 

Certainement^ et nous l'avons déjà admis, le gouverne- 
ment français avait le droit, la mission de tout tenter pour 
recouvrer l'ancien Saint-Domingue, par suite de son c/ero?> 
envers la France et sîfrtoit^ pour rétablir ses anciens colons 
dans la possession de leurs biens immobiliers , de même 
qu'il en avait |été pour le gouvernement britannique par 
rapport aux États-Unis. Cette situation lui créait à^s-pré- 
tentions sur Haïti; mais ce n'était que desprétentions qui de- 
vaient tomber devant la puissance des droits de la nature, 
reconnus et proclamés antérieurement par la France elle- 
même, lesquels avaient donné aux Haïtiens le droit bien au- 
trement supérieur de résister à l' oppression tentée par son 
gouvernement de 1802, de faire la conquête de leur pays, 
d'en expulser les anciens colons, de confisquer leurs pro- 



[1821] CHAPITRE VI. 277 

prié tés. Et du moment qu'Haïti offrait une indemnité, con- 
sentait à la payer, en faveur de ces colons et par respect pour 
la propriété, les prétentions du gouvernement français de- 
vaient encore s'arrêter enprésence de cette if ansaci/o/i, qu'il 
eût pu certainement poser comme une condition de la re- 
connaissance de notre indépendance, si nous ne l'avions pas 
spontanément proposée nous-mêmes \ Mais cette indemnité 
ne pouvait jamais être le prix de la reconnaissance du fait 
résultant d'un droit sacré', car les Haïtiens possédaient, en 
leur qualité d'hommes libres, égaux à tous les autres, le droit 
de se gouverner par eux-mêmes et de repousser les préten- 
tions de la France et de ses gouvernemens à ce sujet ^. 

Le 2" article des instructions de Boyer mérite une nouvelle 
observation, en ce qu'il fit offrir au gouvernement fran 
çais^ de payer l'indemnité à Haïti, en espèces métalliques 
ou en denrées du pays et en cinq termes égaux : il y avait 
impossibilité àQVQm^Mv de semblables engagemens. Le Pré- 
sident lui-même reconnut, peu après, que par le 5*^011 il 
faisait offrir au gouvernement français, d'admettre les mar, 
chandises ou productions de la France sur le même pied 
que celles des nations les plus favorisées, il aurait diminué 
excessivement les revenus du fisc à l'importation, puis qu'a- 
lors les produits français eussent joui de la même faveur 
que celle accordée depuis 181 4 aux produits de la Grande- 
Bretagne. Aussi, dans la session législative de 1825, il 
proposa la nouvelle loi sur les douanes quifut rendue etqui 



1 Voyez la lettre de Pétion a D. Lavaysse, du 27 novembre 1814, an tome 8 de cet ou- 
vrage, pages 96 et 97. 

2S En 1838, je fus présenté à M. Diipin aîné, alors président de la chambre des députés. 
Il m'exprima sa satisfaction personnelle de la conclusion des traités entre la France et 
Haïti, et il ajouta : « En payant une indemnité pour len Mens des anciens colons, les 
» Haïtiens ont fait un acte de liante moralité ;mais ils auraient eu torl de payer quoi que 
I) ce soit pour la reconnaissance de leur indépendance, parce qu'on ne doit pas marchander 
» la liberté dr s peuples. » — One peut- on opposer à de si nobles paroles? 



278 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

supprima cette faveiirj devenue intempesth'e et illusoire, 
puisque la Grande-Bretagne n'avait point voulu reconnaître 
l'indépendance d'Haïti, en même temps qu'elle le fit pour 
les autres nouveaux Etats de l'Amérique. 

La négociation se poursuivant à Paris, dès les premiers 
jours de juillet, MM. Larose et Rouanez demandèrent, par 
écrit, qu'une ordonnance royale fut rendue, conformément 
aux termes de leurs instructions. M. Esmangart leur ré- 
pondit, qu'il avait transmis cette demande au ministre de la 
marine, et cju'il ne doutait pas qu'elle aurait une réponse 
conformée leurs désirs, — sauf à rédiger cette ordonnance 
selon les idées se rattachant au droit divin des Bourbons. 
Alors, lés négociateurs haïtiens kii notifièrent les proposi- 
tions cju'ils étaient chargés de faire, après l'obtention de cet 
acte de pleine puissance royale. Une nouvelle réponse du 
négociateur français, du 9 juillet, leur fit savoir qu'il allait 
prendre les ordres du ministre à ce sujet, afin d'entrer avec 
eux, dès le lendemain, en conférences verbales. Mais, trois 
jours après, il leur écrivit c{ue les travaux des chambres lé- 
gislatives occupaient tellement le ministère tout entier, qu'il 
n'était pas possible d'y donner suite dans le moment. Enfin, 
les conférences verbales eurent lieu. M. Esmangart, au 
nom de son gouvernement, accepta les propositions de 
MM. Larose et Rouanez, en observant seulement que la 
somme de 80 millions de francs offerte pour l'indemnité, 
était au-dessous des prétentions de la France ; alors , d'un 
commun accord, elle fut portée à 100 millions ^ xMais, à la 
rédaction du traité de paix et de commerce, M. Esmangart 
allégua que ce traité ne pouvait concerner que « l'ancienne 
partie française de Saint-Domingue, » le Roi de France ne 

1 Je tiens crttc assertion de M. L.iiosc hn-même. 



[1824] CHAPITRE VI. 279 

pouvant stipuler ponr le Roi d'Espagne, à qui il avait rétro*- 
cédé, en 4814, i» la partie espagnole de l'île, » réunie à la 
République d'Haïti depuis plus de deux ans. MM. Larose et 
Rouanez repoussèrent cette distinction, que leurs instrucr- 
lions ne leur permettaient pas d'admettre, parce qu'il s'a- 
gissait d'un traité à conclure « entre la République et la 
France, » Le fait est, que le gouvernement français voulait 
par là réserver le droit de l'Espagne, à faire aussi une récla- 
mation par rapport à son ancienne colonie, et que la forme 
de l'ordonnance queLouis XVIII eût rendue, était déjà ar- 
rêtée avec une prétention nouvelle qui devait entraîner la 
rupture de la négociation. 

La difficulté soulevée par M. Esmangart suffisait déjà iLyt m 
pour rompre cette négociation : il resta plusieurs jours sans n = a- ^-^^s 
voir MM. Larose et Rouanez. Ces derniers lui écrivirent, les 
28 et 30 juillet, pour lui dire : que si le gouvernement^' fl«^ 
français persistait dans la distinction qu'il voulait établir 
dans le traité entre les deux parties de la République d'Haïti, 
ils se verraient forcés de demander leurs passeports. Le 51 , 
M. Esmangart vint chez eux et leur proposa d'avoir une en- 
trevue avec M. le marquis de Clermont-Tonnerre : ce qui 
eut lieu dans la soirée. Ce ministre leur dit : qu'il les avait 
fait invitera cette entrevue pour leur faire part de l'ordon- 
nance royale qui consacrait l'indépendance d'Haïti, « telle 
qu'ils le désiraient; » mais dans laquelle le Roi de France 
se réservait néanmoins l'exercice de la « souveraineté 
extérieure » sur la République, et que cette clause de ré- 
serve était autant dans l'intérêt de la France que dans celui 
d'Haïti, qu'elle pourrait alors protéger contre toute entre- 
prise qu'une puissance étrangère voudrait former contre 
elle^ 

1 Dans un discours prononcé par M. do, VillMe, le 9 mars 1826, à la séance de la cham- 



280 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

Les négociateurs haïtiens refusèrent péremptoirement 
d'y adhérer, en disant au ministre français : que si Haïti 
avait pu conquérir son indépendance, elle saurait aussi la 
défendre contre n'importe quelle puissance qui viendrait 
l'attaquer, et d'autant mieux que son unité politique et 
territoriale la rendait aujourd'hui plus forte que jamais. 
M. de Clermont-Tonnerre essaya toutefois de les convaincre 
de la nécessité de cette clause^ de même qu'à l'égard de la 
distinction établie entre les deux anciennes colonies de l'île. 
Mais les voyant persister à refuser d'adhérer à l'une et 
l'autre chose, il leur proposa que l'un d'eux allât à Haïti 
pour soumettre ces difficultés à Boyer : ce qui pourrait per- 
mettre la continuation de la négociation au retour de celui- 
là. Cette proposition fut encore déclinée par MM. Larose et 
Rouanez ; et alors le ministre ferma la conférence, en leur 
disant qu'il prendrait l'avis du conseil des ministres et qu'il 
leur communiquerait la décision qui serait prise. Le 5 août, 
ils reçurent de M. Esmangart une lettre qui leur faisait sa- 
voir que, d'après leur conférence avec le ministre de la ma- 
rine, il était prouvé « qu'ils n'avaient pas de pouvoirs sufjî- 
» sans pour accepter les conditions que le Roi de France 
» mettait dans le projet d'ordonnance dont ils avaient eu 
» connaissance, et qu'ainsi la négociation ne pouvait plus 
» être continuée. » 

C'était leur offrir leurs passeports, comme Pétion l'avait 
fait envers MM. de Fontanges et Esmangart, par sa lettre 



bre des députés, il a dit : " On leur hil {mx envoyés haïtiens) l'ordonnance royale telle 
1) qu'elle a paru depuis, quanta la forme, moins étenàne, quant à la concession à'indé'^en- 
» dance... » Mais, dans leur rapport au Président, du 5 octobre, les envoyés n'ont pas dit 
avoir entendu la lecture de cette ordonnance dont la forme les aurait choqués aussi bien 
que la réserve qu'on voulait y insérer ; elle n'était pas « telle qu'ils la désiraient « et que 
leur prescrivaient les instructions du Président : ces instructions voulaient « une recon- 
naissance, &i non pas une coîjccssîo» de l'indépendance." Si l'assertion de M. de Villèle 
étnit p\a(>to, le rapport des envoyés eut fait nécpssairpment menUon de cette particularité; 



[1824] CHAPITRE Yl. 281 

du 2 novembre 1816. En effet, les enYoyc% d'Haïti partirent 
de Paris pour le Havre, où ils s'embarquèrent le 15 août : 
le 4 octobre, ils arrivèrent au Port-au-Prince. 

Leur conduite ne pouvait qu'obtenir l'approbation de 
Boyer, car ils s'étaient conformés à ses instructions. Cette 
mission infructueuse ayant eu l'assentiment du Sénat et des 
principales autorités de la République, le Président se de- 
vait à lui-même, à eux et à la nation, de les informer im- 
médiatement du résultat qu'elle avait eu. Dès le 6 octobre, 
il adressa aux généraux commandant les arrondissemens 
une circulaire dans ce but, et qui, en leur faisant connaître 
les prétentions du gouvernement français, d'exercer sur 
Haïti un droit de souveraineté, leur prescrivait de nouveau 
les dispositions de sa proclamation du 6 janvier précédent 
et les instructions particulières qui ont suivi cet acte : de se 
préparer plus que jamais à résister sur tous les points à 
toute tentative de la part de la France. Mais, en même temps, 
le Président recommandait à ces généraux d'assurer tran- 
quillité et sûreté aux étrangers qui se trouvaient dans la Ré- 
publique, de couvrir leurs personnes et leurs propriétés de 
toute la protection possible. «Guerre à mort, leur dit-il, aux 
» implacables ennemis qui porteraient un pied sacrilège 
» sur notre territoire ; mais ne souillons jamais notre cause 
» par aucune action déshonorante. •> 

Les gouvernemens des pays les plus ailciennement civi- 
lisés n'auraient pu tracer à leurs agents des instructions 
plus en harmonie avec les principes du droit des gens : 
aussi, aucun Français n'eut à se plaindre dans ces circon- 
stances j car ceux cfiii étaient alors en Haïti se trouvaient 
plus exposés que tous autres étrangers au mécontentement 
du peuple. 

Pendant que Boyer écrivait à ces généraux, le même jour 



282 ÉTUDES SUR l'hISTOIKE d'iIÀÏTI. 

il invita les sénateurs présens à la capitale ou dans ses envi- 
rons de venir au palais de la présidence, le 8 octobre dans 
la matinée, afin de conférer avec lui sur un objet qui im- 
portait à l'intérêt national. Nous ne pouvons dire ce qui 
fut traité dans cette séance à huis-clos ; mais il paraîtrait 
que les opinions émises individuellement par les sénateurs, 
pour ainsi dire en famille, ne semblèrent pas satisfaire le 
Président. Alors, il prit la voie constitutionnelle en adres- 
sant au Sénat le message suivant : 
« Au Sénat. 

» Pour satisfaire au besoin de mon cœur et continuer à 
mettre à profit les lumières des membres du premier corps 
de l'État, je vous adresse ce message, citoyens sénateurs, à 
l'effet d'avoir votre opinion ??î-o/?ree sur ce que, d'après le 
non-succès de la mission dont étaient chargés les citoyens 
Larose et Rouanez^ il serait convenable d'adopter, eu égard 
à la France, et même relativement aux autres puissances 
qui^ jusqu'à ce jour, persistent dans leur refus de reconnaî- 
tre l'indépendance de la République. 

» Vous avez été informés avec soin des ouvertures réci- 
divées que des agents du gouvernement français m'avaient 
faites pour conclure un traité dont cette reconnaissance de- 
vait être la base; par les communications franches que je 
vous ai données de toutes les pièces relatives à cette négo- 
ciation, vous devez avoir acquis une nouvelle preuve de ma 
franchise, comme je crois avoir h droit, en retour, d^obte- 
nir de votre part, le témoignage d'une réciproque sincérité. 
Ainsi, je réclame de votre patriotisme, en vertu de l'article 
d21 de la constitution, de méditer sérieusement sur le 
grand objet dont s'agit, et de me faire connaître par votre 
réponse, le résultat de votre expérience et de vos lu- 
mières. 



[1824] CHAPITRE VI. 285 

« Vous connaissez trop vos oJjligations, pour ne pas ré- 
pondre comme il convient à mon appel , et ne pas me dire 
votre pensée tout entière. Si, dans la société, il se rencontre 
parfois des âmes pusillanimes ou exaltées, manifestant (sou- 
vent contre le cri de leur conscience) des principes et des 
vues condamnées par la raison , qu'il m'est agréable de 
pouvoir me persuader du concours efficace du Sénat, dans 
tout ce qui tend à perpétuer la félicité et la gloire d'Haïti ! 

H J'ai l'honneur de vous saluer avec une haute considé- 
ration, 

» Signé : Boyer. » 
Port-au-Prince, le 14 octobre '1854 i. 

Ce message était évidemment une mise en demçure, 
pour le Sénat, de se prononcer sur les difficultés de la situa- 
tion. Mais les pères conscrits, dont la réponse est également 
sous nos yeux, ne furent pas plus explicites sur les me- 
sures à prendre : ils ne répondirent 'que le 22 octobre au 
Président, et d'une manière à peu près évasive. Depuis le 
chef de l'État jusqu'au dernier ci toyen_, chacun croyait tel- 
lement, dès les premiers jours de l'année 182i, à une 
guerre avec la France, qu'en voyant échouer la mission de 
MM. Larose etRouanez comme celle qui avait été confiée au 
général J. Boyé l'année précédente, on s'attacha davantage 
à cette pensée ; et les membres du Sénat, appelés à conseil- 
ler le Président d'Haïti dans une si grave conjoncture, sem- 
blaient décliner l'honneur de lui dire résolument, de pren- 
dre des mesures qui pourraient blesser la dignité de la 
France, pour ne pas assumer la responsabilité de la guerre 
et de toutes ses conséquences, 



1 Ce document est tout entier de la main de Boyer, el fait partie des archives secrètes 
du Sénat, 



2<S4 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

En effet , le message du Sénat débuta par dire à Boyer : 
que si ce corps ne considérait que les éminens services 
qu'il avait déjà rendus à la République, il se bornerait à 
cette simple réponse : « Citoyen Président, vos principes 
» civils et politiques ne laissent rien à désirer; ayant cons- 
» tamment bien mérité de la patrie, agissez selon que votre 
I) sagesse vous le dictera ; et quoi qu'il puisse en arriver, 
» soyez assuré de l'approbation générale, parce qu'il n'est 
» aucun Haïtien qui ne soit pénétré que toutes vos actions 
» auront pour base votre propre dignité et l'honneur natio- 
» nal. » AiTivaient ensuite les mais, les si^ dans lesquels le 
Sénat enveloppa ses pensées. Tantôt, selon ce corps, il 
ïaUait rompre ions rapports commerciaux avec la France; 
tantôt il fallait ]3ublier les doçumens relatifs aux diverses 
négociations qui avaient été suivies depuis celle de 1816, 
tout en persistant dans l'exposé de dispositions pacifiques 
et suspendant en fait, toutes mesures vigoureuses, et fai- 
sant toujours respecter la personne et les propriétés des 
Français présens sur le territoire haïtien. Enfin, après avoir 
rappelé au Président d'Haïti, que l'art. 155 de la constitu- 
tion lui réservait le droit de faire tous traités de paix, de 
déclarer la guerre aux puissances étrangères^ moyennant la 
sanction de tels actes par le Sénat, ce corps finit par lui 
dire : que lePrésident étant plus en mesure de bien connaître 
la situation du pays, a il l'invitait à considérer comme 7i07i- 
avenu, tout ce que contenait son message actuel, parce 
qu'il se reposait avec confiance sur sa prudence. » 

Dix-huit sénateurs signèrent ce message, sur 24 dont le 
Sénat se composait ; c'étaient : IMM. N. Yiallet, président ; 
Pitre, secrétaire, Latortue , Bayard, Gaulard, Rigolet, Hi- 
laire, Filliatre, Daguille, Hogu, Degand, Dupuche, Larose, 
Gayot, J. Thézan, Caneaiix, Birot et Lerebours. On ne doit 



[18i2iJ CHAPITRE VI. 285 

pas imputer à l'âge ayancé ni à la carrière civile de la plu- 
part d'entre eux, cette réponse ainsi faite. Le patriotisme ne 
leur faisait pas défaut non plus, et ce sentiment y contribua 
peut-être davantage : lorsqu'il est sincère et éclairé, il 
porte le citoyen à réfléchir beaucoup avant d'émettre un 
avis ou un vote d'où peut sortir la guerre entre son pays et 
une puissance étrangère, parce que la guerre, quelque heu- 
reuse qu'elle soit, est toujours accompagnée de résultats 
désastreux. D'ailleurs, dans Fétat actuel des'négociations 
d'Haïti avec la France, il n'y avait pas lieu de désespérer de 
les mener à bonne fin. Si des commissaires français avaient 
été antérieurement traités avec égards par notre gouverne- 
ment, nos plénipotentiaires avaient été bien accueillis par 
le gouvernement de France. Celui-ci leur avait fait savoir à 
quelles conditions l'indépendance haïtienne pouvait être 
admise comme un fait; mais ils lui avaient répondu, à Paris 
même, qu'ils ne pouvaient y consentir, et que la nation ne 
reviendrait jamais sur sa résolution du 1^^, janvier 1804, 
prise à l'égard de la France et même de toutes autres puis- 
sances du monde. 

Il n'y avait, dans l'actualité, qu'une chose à faire, que le 
Sénat indiquait au Président dans un passage de sa réponse, 
et à laquelle le Président avait déjà pensé : c'était de livrer 
à la publicité, tous les documens relatifs aux négocia- 
tions suivies depuis 1821 entre Boyer et les agents du 
gouvernement français , ou qui n'étaient qu'une corres- 
pondance pour en préparer. C'est à cela que le Président 
s'arrêta. Sa déclaration qui précède ces pièces est du 18 oc- 
tobre, quatre jours avant la date de la réponse que lui fit le 
Sénat; mais ces pièces ne furent imprimées qu'après. En 
suivant les erremens tracés par Pétion, Boyer satisfaisait à 
la juste curiosité des Haïtiens, intéressés à savoir comment 



280 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. 

leur premier magistrat avait mené ces négociations. Le gou- 
vernement français ne pouvait s'étonner de ce procédé 
qu'on avait suivi deux fois déjà, et il est permis de croire 
que cette dernière publication contribua à la résolution 
qu'il prit, enfin , quelques mois après, sur la question de 
l'indépendance d'Haïti. Après avoir relaté succintement les 
faits relatifs aux négociations suivies entre les deux gouver- 
nemens, de 1814 à 1824 inclusivement, la déclaration du 
Président se terminait ainsi : 

« Je viens d'exposer les faits : je les livre au tribunal de 
» l'opinion. Haïti sera à même de juger si son premier ma- 
» gistrat a justifié la confiance qu'elle a placée en lui, et le 
» monde, de quel côté fut la bonne foi. Je me bornerai à 
» déclarer que les Haïtiens ne dévieront jamais de leurglo- 
» rieuse résolution. îls attendront avec fermeté l'issue des 
» événemenSi Et si jamais ils se trouvaient dans l'obligation 
)) de repousser encore une injuste agression, l'univers sera 
)) de nouveau témoin de leur enthousiasme et de leur éner- 
» gie à défendre l'indépendance nationale '. » 

Après cette publication et celle d'une proclamation"', du 
29 novembre, cpi hâtait l'ouverture de la session législa- 
tive au 10 janvier \S1d , Boyer adressa aux commandans 
d'arrondissement , une nouvelle circulaire concernant la 
plantation d'une grande ^quantité de vivres dans toutes les 
communes, par des corvées de troupes; il convoqua à la ca- 
pitale, dans le mois de décembre^ tous ces généraux de 
l'armée afin de conférer avec eux sur l'issue des négocia- 



1 Peu de semaines avant la déclaration da Président d'Haïti el la p-oblicité donnée aii-\ 
pièces des négociations, le docteur Pcscay avait publié au Port-au-Prince, des notes mar- 
ginales en réfutation de l'écrit d'un ancien colon de Saint-Domingue qu'il réimprima à cet 
effet. Cette réfutation est remarquable par le style de son auteur, par Ja vigueur de sa lo- 
gique et le patriotisme dont il fit preuve : elle contribua beaucoup à exalter l'esprit public 
à cette époque. 



[1824] CHAPITRE VI. 287 

tioiis avec la France et sur réventiialité qui pouvait s'en 
suivre ''. Ils retournèrent immédiatement après à leurs 
commandemens respectifs, pour solenniser avec pompe la 
fête de rindépendance; et sous l'inspiration des idées et des 
sentimens que cette fête réveilla dans toutes les âmes , une 
nouvelle résolution fut prise de combattre jusqu'à extinc- 
tion, s'il le fallait, pour maintenir l'existence politicjue de 
la nation. 

Malgré cette attitude bellic|ueuse du pays durant toute 
l'année 182-4, le gouvernement , qui l'avait provoquée par 
des actes, n'agissait pas moins comme si sa sécurité ne dut 
point être troublée par une agression étrangère. Il entre- 
prit de faciliter l'immigration, dans toute l'étendue du ter- 
ritoire de la République, d'une population à laquelle les 
Haïtiens devaient s'intéresser, à cause de l'état de dégrada- 
tion où elle végétait dans son pays natal et du sang afri- 
cain qui coule dans ses veines : nous voulons parler des 
noirs et mulâtres libres habitant les Ëlats du Nord de la 
confédération américaine. 

On sait que vers 1819, quelques vrais philanthropes de 
ce pays, affligés de l'humiliation dont les préjugés acca- 
blent ces hommes, même dans les États du Nord où l'escla- 
vage a été aboli, conçurent l'idée de leur chercher un lieu 
de refuge qui deviendrait leur patrie, dans laquelle ils 
pourraient jouir de tous leurs droits naturels et civils, et 



1 II paraît qu'ayant convoqué, en octobre, les sénateurs à venir conlérer avec lui, 
Boyer reconnut l'inconvcuient de la construction du palais du présidence, où ne se 
trouvait pas une seule salle pour discuter et délibérer à buis-clos sur des affaires publiques 
importantes; dès lors, il fit construire dans le jardin du palais, un pavillon léger, en bois, 
dont l'isolement permettait de semblables réunions. C'est là que le Président réunit tous 
les généraux mandés à la capitale. Cette espèce de mystère dans leurs délibérations prêta 
beaucoup à des inductions fort erronées. 



288 ÉTUDES SLR L'iIiS'lOlRE d'hAÏTI. 

que la côte d'Afrique parut à ces philanthropes ce qui était 
le plus convenable à leur projet : de là le choix fait du lieu 
désigné depuis sous le nom de Libéria^ situé dans la Gui- 
née septentrionale, sur la Côte-des-Dents , à l'est du cap 
Mesurado et à 6° 15' lattitude Nord. Mais , si un sentiment 
de commisération inspira cette pensée, pour soustraire les 
noirs et mulâtres libres des États-Unis aux vexations des 
blancs, l'égoïsme américain ne tarda pas à la saisir aussi 
avec plus d'ardeur et en manifestant pour ses victimes les 
plus odieux instincts ; car, tandis que les philanthropes ne 
songeaient qu'à employer la persuasion auprès de ces infor- 
tunés pour les déterminer à adopter ce plan, les partisans 
de l'esclavage et des préjugés ne voulaient user que de la 
violence pour les contraindre à sortir de leur pays natal. 
Les journaux des Etats-Unis retentirent alors de publica- 
tions en sens contraire, selon les idées et les sentimens de 
leurs auteurs ; des sociétés se formèrent dans chaque 
grande ville d'où les émigrans pourraient partir pour se 
rendre en Afrique. 

La connaissance acquise en Haïti de toutes ces choses , 
émut profondément un jeune homme qui habitait le Port- 
au-Prince depuis 1818, — M. Silvain Simonisse, — dont 
les sympathies étaient fort naturelles pour les malheureux 
qu'on voulait éloigner ou expulser des Etats-Unis. Mulâtre, 
né dans la Caroline du Sud, d'un père blanc qui avait des 
sentimens libéraux, il avait été envoyé dans son bas-âge, 
ainsi que ses deux frères^ en Angleterre où il reçut une 
bonne éducation. De retour dans son pays natal, à vingt 
ans, l'instruction qu'il avait reçue en Europe s'opposait à ce 
qu'il y endurât les vexations auxquelles les hommes libres 
de sa classe sont assujettis, et il avait pris la résolution de 
venir se fixer à Haïti, de l'adopter pour sa patrie en vertu 



[I8!2i] CHAPITRR VI. 289 

delà constitution républicaine qui assurait les droits civi- 
ques à tout descendant de la race africaine \ Indigné des 
injustices des Américains envers nos semblables, il fit un 
appel aux Haïtiens et particulièrement au secrétaire général 
Inginac et à tous les citoyens notables de la capitale, dans 
le but d'y former une société dont la mission serait de faire 
émigrer à Haïti les noirs et mulâtres libres qu'on voulait 
transporter sur les côtes insalubres et sauvages de l'Afrique. 
Sa proposition ne pouvait être que bien accueillie, car 
elle était fondée sur diverses considérations aussi impor- 
tantes pour Haïti que pour la population qu'elle eût attirée 
dans son sein. En conséquence, une réunion de citoyens, 
présidée par le général Inginac, signa, le II juin 1820, un 
règlement en 22 articles qui constitua une société sous le 
titre de : « Société philanthropique de la République 
d'Haïti; » tout Haïtien pouvait en être membre. Elle forma 
un conseil principal d'administration, au Port-au-Prince, 
et chaque port ouvert de la République devait avoir aussi 
un conseil particulier. La cotisation des membres de la so- 
ciété devait former une caisse dont les fonds serviraient 
aux dépenses générales , pour faciliter l'immigration en 
Haïti des hommes dont s'agit, principalement ceux qui 
étaient ou agriculteurs ou artisans. La société eût envoyé 
des agents à cet effet aux Etats-Unis, pour prendre avec eux 
•« des engagemens par écrit, » tant dans leur intérêt que 
dans celui des membres de la société qui voudraient les 
employer, en payant leur passage et celui de leurs familles, 
en fournissant à leurs besoins dans les premiers temps de 
leur arrivée et jusqu'à ce qu'ils pussent y subvenir par leur 



1 Les deux frères de M.Simonisse vinrent, comme lui, à Haïti : l'aîné n'y passa que fort 
peu de temps, le plnsjenne seflxa à Jacmel. 

T. IX. 19 



290 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

travail. Le règlement statuait d'ailleurs sur toutes les ques- 
tions qui surgissaient d'une telle entreprise. Mais, malheu- 
reusement, les deux événemens désastreux que subit la ca- 
pitale, peu après la formation de la société philanthropi- 
que, — l'incendie du 1 5 août et l'ouragan du 28 septembre, 
— la réunion de l' Artibonite et du Nord qui survint ensuite, 
ol d'autres circonstances accessoires, tout contribua à faire 
évanouir le projet si désiré alors ^. Il y eut cependant quel- 
((ues émigrans venus des Etats-Unis, à leurs propres frais, 
et sur la certitude qu'ils acquirent d'être accueillis comme 
citoyens d'Haïti par le gouvernement; ceux-là en attirèrent 
d'autres, en trop petit nombre il est vrai. Mais enfin, il en 
vint assez pour que le président Boyer donnât son attention 
aux mesures qu'il prescrivit par une circulaire aux com- 
mandans d'arrondissement, en date du 24 décembre 1825; 
il leur ordonna de placer les immigrans sur des terrains du 
domaine public, soit dans les mornes, soit dans les plaines, 
afin qu'ils pussent les cultiver à leur profit et en devenir 
propriétaires^ par dons nationaux délivrés par le gouverne- 
ment. 

Dans l'intervalle, l'essai de colonisation avait eu lieu à 
Libéria; et les choses étaient en cet état, quand^ le 4 mars 
1824, M. Lowring D. Dewey, agent d'une société établie à 
New- York, adressa une lettre au Président où il disait : 
« Je sais que vous avez fait en faveur des malheureux noirs 
» et mulâtres des offres d'une nature bienveillante , et 
» même des informations récentes d'un de nos émigrés qui 



1 Le 3 janvier 1823, le général Ingiiiac et quelques antres citoyens se réunirent pour 
proposer de nouveau à ceux de la capitale, la réorganisation de la société pLilautliropiqiie 
de. 1820; mais cette proposition n'eut pas de suite. Néanmoins, le zèle d'Inginac le porta 
à suivre iino correspondance avec quelques philanthropes des États-Unis, afin de provo- 
quer l'immigration en Haïti. 



[1824] CHAPITRE VI. 291 

» se trouvent chez vous, prouvent que vous leur donnez de 
» puissans motifs pour venir habiter en votre ile. Malgré 
» cela, j'ignore encore beaucoup de choses qui sont néces- 
» saires à savoir, avant que leur émigration puisse être 
» aidée par la société de colonisation. » 

Et il posa huit questions au Président, auxquelles il le 
pria de répondre. — « Si le gouvernement haïtien voudrait 
» payer une partie des dépenses, donner aux émigrans des 
» terres à cultiver et les aider dans leurs premiers établis- 
)) semens? A quel nombre d'émigrans il ferait de tels avan- 
» tages? Quels encouragemens il donnerait à ceux qui 
•) viendraient en qualité de mécaniciens ou de commerçans? 
» Le gouvernement admettrait-il les émigrans, en quelque 
» nombre qu'ils vinssent, et leur permettrait-il de s'établir 
» les uns à côté des autres dans un même lieu , ainsi que le 
» font souvent les émigrans d'Europe aux Etats-Unis? Jus- 
» qu'à quel point s'éteud la tolérance des différentes reli- 
i) gions? Quelles sont les lois relatives au mariage, et quel 
» est l'état de la société à cet égard? Le gouvernement sou- 
» tient-il les écoles ? » 

Enfin, pour dernière question, cet agent demandait « si 
» le gouvernement permettrait à la société de colonisation 
» de fonder une colonie dans l'ile d'Haïti, laquelle aurait 
» ses propres lois, ses tribunaux, sa législature, son gou- 
» vernement particulier, mais formant un Etat fédéré avec 
» la République d'Haïti, et dans quelle partie il pourrait 
)) se former eX quelle étendue de territoire lui serait ac- 
)) cordée? » 

M. Dewey ajouta que, « si la dernière question était 
» résolue affirmativement , on ferait bien vite quelque en- 
» treprise pour former une colonie sous l'influence du gou- 
» vernement haïtien. » 



29'â ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏïI. 

Et il dit, des noirs et mulâtres libres dont il s'agissait : 
» Ces personnes de couleur elles-mêmes doivent être fixées 
» sur ce qu'elles ont à espérer; elles ont^ vous le savez, 
» leurs préjugés, leurs habitudes de la vie et celles de l'é- 
» ducation; ne manquez pas de réfléchir sur tout cela. 
)) Quoique leur état ici soit des plus lamentables, encore 
» elles sont parfaitement ignorantes, sans aucune instruc- 
» tion; elles ne sont libres que de mot, et cependant elles ne 
» sont pas assez 'pénétrées de l'horreur de leur situation 
» pour chercher à en sortir. Il faut qu'on leur présente 
» l'aspect de quelques avantages pour qu'elles se décident 
» à changer leur état. Il y a beaucoup de blancs qui, vrai- 
» ment, sont désespérés du malheureux sort de cette por- 
» tion de nos semblables, qui gémissent de leur ignorance, 
» et qui feraient avec plaisir tout ce qui pourrait leiM- 
» garantir une meilleure condition; mais ils ont reconnu 
» qu'on les a tellement dégradés, que l'opinion publique 
» les a tellement accablés, qu'il est impossible de relever, 
)) en ce pays-ci, leur moral et de les y faire jouir de quel- 
» que bien-être... Ces hommes bienveillans cherchent donc 
» un asile pour les infortunés enfans de l'Afrique dans 
» quelque autre pays, etc. » 

Le 50 avril suivantBoyer répondit à cette lettre : « Dès 

» que j'ai été informé de la détermination prise aux 
» États-Unis, de transporter en Afrique nos malheureux 
» frères pour les rendre, disait-on, à leur ciel natal, j'ai 
» compris la politique qui avait suggéré cette mesure, cl 
» en même temps j'ai conçu une hauteopinion deshommes 
» généreux qui se disposaient à faire îles sacrifices, dans 
» l'espoir de préparer aux infortunés qui en étaient Tobje!, 
» un asile où ils pussent parvenir à se procurer une ex i-^ 
» lence supportable. Dès lors, par une sympalhi'^ bicii 



|l8i>4| CHAPITRE Yl. 295 

» naturelle, mon cœur et mes bras se sont ouverts pour 
Il accueillir dans cette terre de véritable liberté, des hom- 
1) nies sur lesquels la fatalité du destin s'appesantissait 
1) d'une manière si crtielle... Je me suis souvent demandé 
» pourquoi Haïti, dont le ciel est si doux, et le gouverne- 
I) ment analogue à celui des Etats-Unis, n'était pas préférée 
I) pour leur lieu de refuge? Craignant que mes sentimens 
» ne fussent mal interprétés, si je faisais les premières dé- 
» marches, je me suis contenté de bien faire expliquer à 
» ceux cV entre eux qui étaient venus à Haïti, tout ce que la 
» constitution de la République a établi de garanties et de 
n droits en leur faveur; j'ai aidé à s'acquitter ceux qui ne 
») pouvaient se libérer du prix de leur passage ; j'ai donné 
» des terres à ceux qui voulaient se livrer à la culture ; et 
» par ma circulaire , en date du 21 décembre 1825, aux 
» commandans d'arrondissement (de laquelle je vous en- 
» voie un exemplaire)^ vous vous convaincrez que j'ai pré- 
» paré aux fils de l'Afrique sortant des Etats-Unis, tout ce 
1) qui pouvait leur assurer une existence honnête en deve- 
» nant citoyens de la République haïtienne. » 

Et alors le Président donna une réponse satisfaisante 
aux sept premières questions posées par M. Dewey, de ma- 
nière à porter la société de colonisation à diriger les émi- 
grans à Haïti. Quant à la huitième question, il lui dit : 
« Cela ne peut pas être. Les lois de la République sont gé • 
» nérales, et il ne saurait y avoir de lois particulières. Ceux 
)- qui viendront, étant des fils de l'Afrique, seront Jï«if- 
)) tiens du moment qu'ils auront mis le pied- sur le sol 
» d'Haïti; ils jouiront du bonheur, de la sécurité, de la 
» tranquillité dont nous jouissons nous-mêmes, quelle que 
)) soit l'obstination de nos détracteurs à soutenir le con- 
» traire. » 



294 ÉTLDES SUR LIIISTOIKK d'h.VÏTI. 

Enfin, le Président termina sa réponse en annonçant à 
M. Deway qu'il allait envoyer à New-York des fonds et un 
agent, lequel s'entendrait avec la société de colonisation 
pour favoriser l'émigration, en Haïti, des Africains qui 
désireraient y venir. Il ajouta cette considération, qui devail 
frapper l'esprit des citoyens des États-Unis : — « qu'en atti- 
» rant cette population à Haïti, ce serait un moyen de mul- 
» plier les relations entre les deux pays et d'augmenter le 
» commerce entre les deux peuples. » 

Le 25 mai, une nouvelle lettre de Boyer à M. Dewey fut 
, . , confiée au citoyen J. Gran ville, substitut du commissaire du 
• ";, gouvernement au tribunal de cassation, nommé agent du 
Président pour se rendre aux États-Unis et procéder à l'émi- 
gration ^ Le même jour, Boyer adressa, par le même agent, 
une autre lettre à M. Charles Collins, résidant à New-York, 
qui l'informait que le secrétaire d'État, Imbert, avait reçu 
ordre de lui envoyer une certaine quantité de café, qu'on 
le priait de vendre pour le compte du gouvernement : les 
fonds qui en proviendraient, et d'autres qui pourraient 
lui être expédiés, serviraient à ])ayer les dépenses que né- 
cessiteraient les opérations de l'émigration. 

Le Président ajouta : « Depuis longtemps, ^lonsieur, 
» vous consacrez vos veilles à cliercber les moyens d'allé- 
» ger les souffrances d'une portion du genre humain, 
» contre laquelle la prévention et le préjugé agissent avec 
» une impitoyable rigueur. Aussi, je ne doute pas que 
» vous ne saisissiez l'occasion qui se présente de faire 
» triompher les efforts de votre sollicitude et ceux de vos 
» amis. Quelle douce joie, pour des cœurs comme lesvô- 



1 A cette éïwqtie, Granville travaillait aussi à lasecrétairei-icgéuérale du gouveniemeut 
en ((iialité de chef des bureaux de la guerre. 



fl8i24] CHAPITRE VI. 295 

» très, de voir ces rejetons de l'Afrique, si avilis aux États- 
» Unis où ils végètent sans utilité pour eux-mêmes comme 
» pour le sol qui les nourrit, une fois transplantés en Haïti, 
» devenir des êtres non moins utiles qu'estimables, parce 
» que la jouissance des droits civils et politiques, les enno- 
» blissant à leurs propres yeux, ne peut manquer de les 
» porter à s'attacher à des mœurs régulières, à acquérir 
» des vertus sociales, et a se rendre dignes, par leur bonne 
» conduite, de tous les bienfaits que répandra sur eux leur 
» nouvelle patrie. Mais les émigrans ne recueilleront pas 
» seuls le fruit de vos soins : les États-Unis eux-mêmes 
» verront s'agrandir leur commerce avecliaïti, par les re- 
» lations fréquentes que ces nouveaux Haïtiens devront na- 
» turellement entretenir avec lepays qu'ilsaurontquitté. . . » 
Le citoyen Granville reçut du Président des instructions 
détaillées pour la mission dont il était chargé. En arrivant à 
New-York, il devait s'aboucher avec MM. Dewey et Collins 
et leur communiquer ses instructions, afin de trouver en 
eux et leurs amis toute l'assistance convenable, après quoi 
il donnerait la plus grande publicité à l'objet de sa mission, 
pour déterminer les émigrans à se rendre à Haïti, en profi- 
tant du concours que leur offrait le gouvernement et leur 
feisant connaître les avantages qui leur étaient offerts : 
« 1° qu'ils jouiraient, en Haïti, de tous les droits civils et 
» politiques; 2' qu'ils auraient une entière liberté de con- 
» science dans leurs pratiques religieuses; qu'ils pour- 
» raient obtenir des concessions de terres en pleine pro- 
» priété, lorsqu'ils auraient établi lesdites terres : le tout^ 
» pourvu qu'ils s'engagent à être fidèles aux lois de la Ré- 
» publique, dont ils deviendraient les enfans et les ci- 
1) toyens, et qu'ils n'entreprennent jamais rien de contraire 
» à sa tranquillité et à sa prospérité. » 



•296 ÉTUDES SUR LHISTOIRE DHAÏTl. 

En oftrant ces avantages aux émigrans, le pré ident 
Boyer voulait néanmoins qu'ils comprissent parla (ement 
([uelles seraient leurs obligations envers le pays qui les 
adoptait. Ainsi, son agent devait faire souscrire, de concerl 
avec ceux des sociétés philanthropiques, par les chefs de fa- 
mille ou autres émigrans réunissant douze personnes en 
état de travailler, « des engagemens par écrit et par-devant 
n une autorité civile des États-Unis, » de cultiver les terres 
que le gouvernement leur accorderait gratuitement. Il de- 
vait également faire souscrire de pareils engagemens aux 
émigrans qui, individuellement, auraient l'intention de se 
livrer à la culture des terres, soit en affermant des terrains 
déjà établis, soit en travaillant de société avec les proprié- 
taires, « à la condition de renouveler ces engagemens écrits, 
I) à leur arrivée à Haïti, par-devant le juge de paix de la 
» localité. » Le passage et la nourriture des émigrans de 
ces deux catégories seraient payés à leur arrivée par le gou- 
vernement qui, en outre^ assurerait leur subsistance du- 
rant quatre mois ensuite, temps jugé nécessaire pour qu'ils 
pussent se la procurer par leurs travaux agricoles '. 

Quant aux émigrans qui voudraient se rendre à Haïti 
pour y exercer une industrie mécanique ou commerciale, 
Tagent Granville devait leur assurer le payement de leur 
passage et de leur nourriture, mais à la condition « qu'ils 
)) s'obligeraient aussi, par écrit et par-devant une autorité 
» civile des Etats-Unis, de restituer au gouvernement, six 
n mois après leur arrivée à Haïti, les sommes qui auraient été 
» avancées pour eux. » Pareilles conditions devaient être 



i On peut reconnaître que le règlement de la société philanthropique, formée en 1820 
au Port-au-Prince, avait servi de base aux conditions établies dans les instructions du Pié- 
sident d'Haïti, et cela ne doit pas étonner, puisque le secrétaire général Ing nac' présidait 
cette société éphémère. 



[J 824-1 CHAPITRE VI. 297 

imposées aux émigrans qni se destineraient avenir pour se 
rendre propriétaires par acquisition de terrains, ou pour 
èlre domestiques, ouvriers ou travailleurs quelconques, 
— et à ceux qui, étant éloignés des ports d'embarquement, 
recevraient des avances pour s'y rendre, à raison de six dol- 
lars par tête. ^ 

Les instructions présidentielles autorisaient l'agent Gran- 
ville à faire quelques petites dépenses qu'elles n'auraient pu 
prévoiretdont la nécessité serait reconnueurgente;maiselles 
évaluaient à quatorze dollars par tête le prix du passage 
et de la nourriture pendant le voyage, pour les adultes et 
les hommes, et à sept dollars par chaque enfant, lesquelles 
dépenses seraient payées en Haïti à l'arrivée de chaque na- 
vire. L'agent avait la faculté d'affréter des navires, même 
de faire les approvisionnemens de chacun d'eux selon le 
nombre d'émigrans passagers; et, dans ces prévisions^ il 
était autorisé à puiser aux mains de M. Collins, jusqu'à 
concurrence de six mille dollars ou gourdes, sur les fonds 
dont cet Américain serait détenteur pour la République: 
« de laquelle somme vous rendrez compte, à l'issue de 
» votre mission, avec pièces au soutien et en bonne 
» forme, » ajoutaient les instructions. Elles lui indiquèrent 
les ports d'Haïti où les émigrans devaient être dirigés et la 
quantité à y envoyer, pour être répartis dans les ditîérens 
quartiers, en désignant l'espèce des cultures auxquelles ils 
pourraient être employés. Dans cette présente année î82i, 
on devait tâcher d'avoir 6,000 émigrans capables de tra- 
vailler, pour ces divers lieux compris dans les six départe- 
mens de la République '. 



1 Les premiers émigraus envoyés par Granville arrivèrent an Port-au-Prince, le 10 sep- 
fmbre. 



21)8 ÉTUDES SIR l'histoire d'hAÏTI. 

En entrant clans tous les détails ci-clessus, nous avons 
voulu prouver avec quelle sollicitude fut accueillie, à Haïti, 
ridée d'y faciliter l'immigration des descendans de l'Afri- 
que, qui, réputés libres aux États-Unis, sont placés sous le 
joag des préjugés de race et de couleur^ aussi barbares 
qu'absurdes; et l'on peut reconnaître que les sentimens du 
président Boyer à ce sujet ne le cédaient en rien à ceux de 
Pétion, quand ce dernier accordait des secours à Bolivar 
sous la condition de l'affranchissement général de tous les 
esclaves de la Côte-Ferme. Mais on peut voir aussi qu'avec 
ses habitudes d'ordre et de régularité administrative, 
Boyer n'entendait pas livrer ces opérations au caprice des 
individus qui se présenteraient à son agent comme émi- 
grans, encore moins à la spéculation mercantile des Amé- 
ricains, armateurs ou capitaines de navires, négocians, 
marchands ou autres. En se décidant à ordonner des dé- 
penses à la charge du trésor public, il voulait qu'elles 
profitassent autant au pays qu'aux hommes qu'on désirait y 
attirer pour les rendre à leur dignité originelle. 

Ces précautions étaient convenables; mais pouvait-il ob- 
tenir parfaitement ce qu'il désirait? Le Président confiait à 
Granville une mission fort étendue et emportant une grande 
responsabilité, et cet agent était seul, sans être accompa- 
gné même d'un secrétaire; il devait s'aboucher avec toutes 
les sociétés de colonisation établies dans les différentes 
villes des États-Unis, leur communiquer ses instructions, 
prendre leurs avis et conseils et se faire assister pour bien 
remplir sa tâche. 

Aussitôt son arrivée à New-York, les journaux de cette 
ville annoncèrent sa mission de manière à provoquer le 
départ des noirs et mulâtres qui voudraient émigrer à Haïti. 
Ces publications répétées dans les journaux des autres villes 



[J8^2-i] CHAPITRE VI. 299 

excitèrent les sociétés, à l'envi les unes des autres, à débar- 
rasser le sol américain et principalement ces villes, de toute 
cette population colorée qui y végète dans l'abjection des 
plus sales métiers, tandis que le but essentiel de l'émigra- 
tion devait être d'envoyer à Haïti le plus d'agriculteurs 
possible et ensuite des artisans utiles. 

Ne pouvant concentrer dans un seul port le départ des 
émigrans pour y veiller lui-même, Granville était bien forcé 
de s'en remettre au concours des agents des sociétés de 
colonisation qui lui firent leurs offres; de là l'impossibilité 
pour lui de contrôler l'envoi des émigrans et surtout les 
dépenses que ces expéditions occasionnaient aux Etals-Unis 
et devaient nécessiter aussi à Haïti. 

Or, c'était la partie la plus délicate de sa mission, avec 
un chef du caractère de Boyer. Ensuite, dans l'empresse- 
ment mis dans tous les ports des Etats du Nord de l'Union, 
à faire partir le plus d' émigrans possible, l'agent haïtien' 
pouvait-il s'en reposer sur ses collaborateurs, pour faire 
souscrire par écrit, à chacun de ces hommes, un egagement 
par-devantuneautorité civile, qu'ils devaient renouveler de 
la même manière à Haïti, surtout par ceux qui seraient 
tenus à rembourser à la République les sommes qu'elle 
aurait avancées pour leur passage et leur nourriture? 

Dès qu'il débarqua à New-York, Granville se vit entouré ''/là 
dans les rues de la plèbe de couleur qui le suivait partout 
en lui adressant des speeches; ce qui l'obligeait à des allocu 
fions continuelles. Il en fut de même dans les autres 
villes. 

Les malveillans, parmi les Américains, se saisirent de ce 
que ces scènes présentaient de ridicule à leurs yeux; ils en a ^^, 
firent des articles de journaux qui irritèrent l'agent haïtien 
par l'acrimonie que ces articles respiraient contre la race 



500 ÉTLDES SUR LHISTOIRE DHAÏTI. 

noire loiit entière et Haïti en particulier. Il eut peut-être 
Je tort d'y répondre, et de s'attirer par là des publications 
plus injurieuses. 

f,-^-.>' Pendant ce temps, les navires américains arrivaient dans 
les ports d'Haïti,, au Port-au-Prince principalement^ chargés 
■'-^^''^'TPémigrans, hommes, femmes, vieillards, en fans, et de 
leurs misérables effets qu'ils n'avaient pas voulu abandonner 
en quittant les Etats-Unis. Rien n'était plus triste à voir que 
leurs vieux coffres, leurs vieilles malles, leurs haillons en 
laine, nécessaires pour le climat de leur lieu natal, mais 
inutiles pour celui d'Haïti. 

C'était déjà un assez grand embarras que d'avoir à inter- 
ner tous ces individus d'âge et de sexe différens, pour les 
placer dans les campagnes; mais quand il fallait aussi y 
transporter leurs chétifs effets, plus ou moins lourds^ l'em- 
barras était plus grand; en vain on leur disait de les dé- 
laisser. 

Qu'on s'imagine ensuite l'impression produite sur l'es- 
prit de ces infortunés, par la vue d'un pays nouveau si peu 
ressemblant à celui qu'ils venaient de quitter, d'une popu- 
lation dont ils ne comprenaient pas le langage, quoique de 
même couleur qu'eux, et sur la physionomie de laquelle ils 
apercevaient un sourire moqueur, excité par leur triste 
accoutrement, malgré toute la bienveillance qu'elle leur 
témoignait néanmoins! 

La plupart des émigrans ayant été aux Etats-Unis, des 
barbiers, des savetiers, des décrotteurs, etc., n'entendaient 
pas fuir les villes d'Haïti pour se réfugier dans ses plaines, 
dans ses niontap^iics, e! Va se livrer aux nobles travaux de 
l'agriculture; aussi prii'cul-ils j)romj)le!uenl eu dégoù! cette 
émigration (ju ils avaient agr.re d'ahord, et un grand nom- 



4 



|18^iJ CHAPITRE VI. 501 

jire parmi eux aimèrent-ils mieux retourner aux Etats-Unis 
à leurs frais ' . 

Ce n'est pas sans regret, sans peine, que des hommes 
se décident à abandonner leur lieu natal, sans espoir de 
retour, pour aller habiter un autre pays; il y a tant de cho- 
ses agréables pour le cœur de T homme, dans les jeux de 
son enfance, dans les plaisirs de sa jeunesse, dans ses rela- 
tions de parenté et d'amitié, dont il ne saurait perdre le 
souvenir, et qui le rattachent au lieu oii il a passé ses pre- 
mières années ! 

Ces sentimens agissaient sans doute sur l'esprit et le cœur 
des émigrans; et si l'on examine ensuite que ces infortunés 
étaient privés d'instruction, c{u'ils s'étaient habitués à vivre 
aux Etats-Unis dans la dégradation morale que leur infli- 
geait le préjugé colonial, qu'ils ne parlaient pas le même 
langage que celui des Haïtiens, qu'ils avaient des cultes 
ditférens du catholicisme, qu'ils se voyaient obligés do 
contracter tout à coup d'autres habitudes, on ne sera pas 
étonné qu'il en soit resté si peu en Haïti. 



'I Le Télégraphe du 17 avril 1825 contient un avis du secrétaire général, en date du 12, 
par leqnel le gouvernement fît savoir qu'à partir du 1 5 juin suivant, il ne payerait plus le 
passage ou la nourriture des émigrans. Il y est constaté que parmi eux il y en eut qui , 
trois jours après leur arrivée au Port-au-Prince, demandèrent la permission de s'emLar- 
qner pour retourner aux Etats-Unis; ceux-là étaient venus sans leurs effets : il fut évi- 
dent que les capitaines de navires avaient trouvé le moyen de faire ainsi nne 'spécu- 
lation. 

Trois mois après cet avis, Boyer reçut une lettre de M. David Minge, habitant de Charles 
City Comity, dans l'Etat de Virginie, qui l'informait qu'il avait expédié un navire à 
Santo-Domingo , sur lequel il fit embarquer quatre-vingts esclaves qu'il possédait , afin 
qu'ils fussent libres sur la terre d'Haïti. Ce pliilanthrope les recommanda; au Président 
comme de bons agriculteurs : « Que dois-je désirer davantage, dit-il, si ce n'est d'appren- 
« dre qu'ils ne sont plus les esclaves de David Minge, mais bien les sujets d'un gouverne- 
11 ment libre et les citoyens de la République heureuse et prospère d'Haïti?... » Le géné- 
ral luginac lui répondit, par ordre du Président , pour le remercier et le féliciter de cet 
acte vraiment chrétien, en le priant de permettre que la Piépubliqiie lui rembourffit les 
frais qu'il avait fait^ a cette occasion, et en fournissant îles ontils à ces hommes jionr les 
travaux agricoles auxquels ils seraient employés. 



502 ÉTUDES SUR l'histoire l'haÏTI. 

Mais ceux qui eurent assez de volonté pour s'y fixer, se 
conduisirent en général comme des citoyens paisibles et 
laborieux, soit qu'ils se livrassent à la culture, ou soit qu'ils 
pratiquassent divers métiers ou un petit commerce dans les 
villes'. I 

Et, ce qu'il y eut encore de très-fâcheux dans l'émigra- 
tion avortée de cette population, c'est qu'elle introduisit en 
Haïti la petite vérole ou \aivariole qui parut sur les émigrans 
dans le cours du voyage, et qui se développa parmi les Haï- 
tiens avec une effrayante rapidité; ces derniers n'étaient 
point préparés contre le fléau par l'usage de la vaccine; la 
plupart des autres en subirent l'effet par leurs habitudes de 
saleté, pour avoir vécu dans un pays oi^i l'hiver dispense de 
l)ains salutaires. 

De sorte que, en résumé, on peut dire que cette opération 
fit périr plus d'Haïtiens par le fléau, qu'elle n'introduisit 
d' émigrans utiles à Haïti. | 

11 n'en fallut pas davantage pour dégoûter le président 
Boyer et les principaux fonctionnaires, et les citoyens qui 
concouraient avec lui pour oflVir un asile à cette popula- 
tion malheureuse qu'ils désiraient arracher au joug humi- 
liant des Américains, surtout lorsqu'on voyait qu'une 
grande partie de ces infortunés aimaient encore mieux 
reiourner se placer volontairement sous ce joug. 

Ce résultat regrettable fit rappeler l'agent Granville des 
Etats-Unis. A son arrivée au Port-au-Prince, il reçut de 
graves reproches de la part du Président, qui ne s'était pas 
attendu à tous ces mécomptes^. 

1 C'est depuis cette immigratiou qu'avait paru au Port-au-Prince l'industrie des chif- 
fonniers que, le premier, M. J. Ardouin provoqua des immigrans. D'autres s'établirent 
porU'urs et veiiileurs d'eau qu'ils puisaient aux fontaines , au grand avantage des cita- 
dins. 

2 (iraiivillc , mécontent liii-m(''me de la désapproli-itioii du Président . donna sa démis- 



[1824] CHAPITRE VI. 503 

Au fond, il n'y avait pas justice à lui imputer ce qui ne 
dépendait pas de lui, puisque, étant seul chargé de l'opéra- 
tion, il avait dû se faire assister de gens qui ne se pénétrè- 
rent point de l'esprit de ses instructions, qui envoyèrent à 
Haïti la portion la plus dégradée des noirs et mulâtres libres 
des Etats de l'Union, et qui furent cause de dépenses con- 
sidérables et onéreuses à la République, puisque la plupart 
de ces hommes retournèrent spontanément dans ces Etats 
pour y végéter de nouveau. 

A propos de ces dépenses, il est peut-être convenable de 
mentionner ici les différences qu'oifrirent les comptes gé- 
néraux de la République dans les années 1823 et 182-4. 

La première avait produit, à l'exportation ^ 33,600,000 
livres de café; 224,000 livres de coton ; 332,000 livres de 
cacao; 565,000 livres de tabac; 6,531,000 livres de cam- 
pèche; 2,223,000 pieds réduits d'acajou; 15^000 livres de 
sacre, (pour ne citer que les principaux produits), le tout 
en chiffres ronds. 

1824 donna à V exportation , 44,270,000 livres de café; 
1,028,000 livres de coton; 461^000 livres de cacao; 
718,000 livres de tabac; 5,567,000 livres de campêche; 
2,181,000 pieds d'acajou; et seulement 4,000 livres de 
sucre, le pays ne produisant plus de cette denrée que pour 
la consommation intérieure ^ On voit néanmoins que les 
récoltes furent belles en 1824. 



sion de clief des bureaux de la gneïre à la secrétairerie générale. Ainsi que d'autres per- 
sonnes, il imputa au général Inginac d'avoir excité Boyer contre lui, parce que le secré- 
taire général aurait été jaloux, croyait-on, de la faveur que lui faisait le Président, de 
travailler directement avec lui pour les affaires du département de la guerre. Ce déplo- 
rable incident produisit, quelques années après, une suite de fâcheuses dispositions d'esprit 
dans la capitale et dont on verra les tristes conséquences. 

'I On n'a jamais pu constater exactement la quantité de sucre brut consommé à l'inté- 
rieur du pays, parce que la perception de l'impôt établi dans ce cas sur cette denrée a 
toujours été défectueuse. Sous le régime de Christophe, c'étaient surtout le sucre et le cnlon 



oOI ÉTUDES SUR L'HiSTOint: d'haVti. 

Mais tandis qu'en 1825, les recettes s'élevèrent à 
"2,684,5-48 gourdes, et les dépenses à 2,231,157 gourdes, 
— ce qui laissait un profit de 455, 591 gourdes; — en 1824, 
les rece^^É'.s montèrent à 5,101,716 gourdes, et les dépenses 
à 5,105,115 gourdes, avec un faible déficit de 5,599 gour- 
des. Ces dépensss, en 1824, furent occasionnées, et par 
rémigration des Etats-Unis, et par les achats d'armes, de 
munitions, d'objets pour l'haliillement et le fourniment dos 
troupes. 

Sans l'importance des récoltes de cette année, sur les- 
quelles le fisc retira 500,000 gourdes d'impôts de plus que 
dans l'année 1825, le déficit eût été énorme. 



Au terme de la proclamation du chef de l'Etat, qui assi- 
gna la réunion du corps législatif au 10 janvier 1825, dès 
le 8, la Chambre des communes s'était constituée en ma- 
jorité; elle élut pour son président le citoyen J. Elie, et 
pour secrétaires les citoyens!. S. HippolyteetSaint-Macary. 
Le 10, le Président d'Haïti vint ouvrir ses séances en vertu 
de la constitution. Le discours qu'il prononça à cette 
occasion, otTrant un exposé lucide de la situation de la 
République , nous le produisons ici : 

« Citoyens représentans, — la République, fidèle à ses 
principes, et marchant avec constance dans le sentier 
de la constitution, jouit toujours d'une tran([uillité par- 



qu'oii pi'odnisait d.ms le Nord et l'Artiboiiite , et l'e-xportiition a l'étranger en était pins 
considérable. Mais le régime de la Répiibliqne ayant rendn la liberté ans. ciiltivatenrs, le 
plus grand nombre parmi eux, qui avaient été contraints à se concentrer dans les sncrr- 
ries et les cotonneries de ces dcnx départemens , les abandonnèrent pour se livrer a la 
ciiliure du café, etc. : de là la diminution de ces deux produits et l'augmentation du café, 
l^es nombrenses concessions de terre, la constitution de la petite propriété, nuisirent à la 
prospéiité de la grande propriété ; mais le peuple producteur (at-il moins iienreus ? Nni. 
ceitainemenf. 



faite. Cet avantage, qui résulte de l'harmonie qui existe 
entre les principaux pouvoirs, et surtout de la reclitude 
et de Ténergie de l'esprit public, présage à la nation les 
heureuses destinées auxquelles son courage et sa conduite 
lui donnent de si justes droits. 

» Haïti, cependant, toujours en butte à la convoitise 
et à la haine de certaines puissances^ et située au milieu 
d'un archipel ennemi de la liberté et de notre émancipation, 
semblerait être exposée à un état d'anxiété contraire à la 
sécurité nécessaire à tous les Etats. Mais, si sous ce point 
de vue notre situation paraît extraordinaire, toujours 
est-il constant que nous tenons dans nos mains nos véri- 
ta?jles garanties, et que nous sommes assurés de la jouis- 
sance des immenses ressources que la nature nous offre 
pour la défense de notre territoire, tandis que par la force 
naturelle des choses , il est indubitable que l'injustice 
manifestée contre nous aura nécessairement un terme , 

» Je m'étais décidé, vous le savez, d'après les ouver- 
tures renouvelées près de moi , à faire une démarche que 
d'ailleurs la saine politique prescrivait, pour ramener à la 
raison envers nous, ceux qui feignaient de douter de nos 
loyales dispositions; et si le résultat n'a pu être tel qu'il 
était juste de l'espérer, il me reste néanmoins l'appro- 
bation de ma conscience et l'opinion des hommes im- 
partiaux de tous les pays. Tranquilles avec nous-mêmes, 
bornons-nous maintenant au soin qu'exige le perfection- 
nement de nos institutions; redoublons d'ardeur pour 
l'accroissement des travaux nécessaires à la splendeur de 
noire pays, et attachons-nous enfin à tout ce qui doit 
distinguer un peuple libre, guerrier et agriculteur. 

» L'expérience depuis quelque temps, a fait reconnaître 
quelques vices dans certaines lois qui régissent nos tribu- 
T. IX. 20 



306 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

naux. La sagesse du législateur s'empressera, sans doute, 
d'y faire les modifications reconnues nécessaires \ Le 
gouvernement dont la pensée ne recherche que ce qui peut 
aiTermirlebien public, s'empressera toujours de promou- 
voir tout ce qui pourra le plus efficacement conduire à 
ce but. Ecarter de notre code tout ce qui peut favoriser 
la chicane, simplifier, autant qu'il est possible, les formes 
fie la procédure^, en offrant toutefois à l'innocence et au 
])on droit toutes les garanties nécessaires, tels sont en 
partie les objets essentiels qui commandent l'attention de 
la législature. 

» Pour ce qui est de l'agriculture, il m'est satisfaisant 
de pouvoir dire qu'elle a fait des progrès remarquables, et 
qu'un grand nombre de citoyens ont abandonné les pro- 
fessions qu'ils exerçaient dans les villes, pour se livrer 
entièrement à cette base essentielle de toute prospérité. 

» J'ajouterai ici que nous devons concevoir de grandes 
espérances du placement dans les campagnes, d'une grande 
partie denos^frères arrivés des États-Unis. Tous les rapports 
qui me sont parvenus à leur égard, s'accordent à représen- 
ter ces nouveaux Haïtiens, dans les lieux où ils sont placés, 
comme joignant à un travail actif une conduite très-régu- 
lière^. 

» Nous avons aussi lieu de nous féliciter de la situation 
des finances de l'Etat, puisque la RépubUque n'a point de 
dettes, que ses engagemens et ses achats se font au comp- 



1 Allusion à nue nouvelle loi sur l'organisation des tribunaux dont le projet existait 
en 1825, mais qui ne fut votée que l'année suivante. 

2 Le code de procédure civile de 1825 supprima, en effet, bien des dispositions du code 
irançais; mais, dix ans après, Boyer fut convaincu qu'il fallait les rétablir pour diminuer 
les chances de la chicane. 

3 On était alors au début de l'immigration, elle offrait une belle perspective; mais, en 
avril suivant, le gouvernement était désenchanté, ainsi qu'on l'a vu dans une note préré- 
dente. 



[1825] CHAPITRE VI. 307 

tant, et que ses arsenaux et ses magasins sont abondamment 
pourvus des articles essentiels. Néanmoins, un esprit d'or- 
dre et d'amélioration, assisté parle zèle éclairé et les soins 
vigilans de la chambre de vérification des comptes, tendra 
toujours à perfectionner les opérations de cette branche 
importante de l'administration publique. 

» Le peuple^ toujours aussi patriote que docile à la vo- 
lonté de la loi, l'armée, dont la valeur et les sentimens 
généreux ne se sont jamais démentis, ne cessent de donner 
à la patrie des preuves du plus pur dévouement. Aussi ne 
puis-je me refuser.de donner ici ce témoignage solennel de 
satisfaction. 

» Citoyens représentans, confiant dans votre patriotisme 
et dans vos lumières^ j'augure d'avance favorablement du 
résultat de vos méditations sur les propositions qui vous 
seront adressées. Je compte aussi beaucoup sur le secours 
de votre expérience, pour m' aider dans les efforts que je ne 
cesserai de faire pour raffermissement de la félicité géné- 
rale. C'est dans cet espoir queje vais procéder à l'ouverture 
de vos travaux... »' 

Le citoyen J. Elie répondit à ce discours, par un autre 
qui paraphrasait à peu près toutes ses parties. Nous devons 
néanmoins en citer quelques passages qui sont remarqua- 
bles, tels que ceux-ci : 

(« Soumis aux décrets de la Providence, confiant 

dans le génie puissant du chef de l'État, inébranlable dans 
ses résolutions, l'Haïtien attend, sans alarmes, les événe- 
mens qui pourront naître d'un système politique qui lutte 
vainement encore contre les lumières du siècle et voudrait 
arrêter la marche irrésistible des temps... 

» La vingt-deuxième année s'écoule depuis que, justifiant 
la sublime prophétie que l'heure de la régénération sonne» 



508 ÉTUDES SLR l'hISTOIUE d'haÏïI. 

rail;, nous brisâmes pour l'éternité nos odieuses chaînes, en 
proclamant à l'univers ce que nous avions le droit d'êtrC; 
ce que nous sommes, ce que nous serons, — libres, indé- 
pendans. 

» En nous félicitant de la tranquillité parfaite dont nous 
jouissons, en nous enorgueillissant de l'attitude imposante 
dans laquelle est placée laRépublique, nous aimons à rendre, 
dans cette auguste assemblée, un hommage éclatant aux 
soins que votre infatigable activité ne cesse de porter dans 
l'administration des affaires publiques, et aux prudentes 
mesures qui assurent le salut de l'Etat... » 

Si ces paroles d'un orateur réellement éclairé font autant 
d'éloges de Boyer, que celles consignées dans l'adresse de 
la Chambre au peuple, à la fin de la session de 1821, eî 
dont son président, Hérard Dumeslefut le rédacteur, qu'on 
ne croie pas qu'elles étaient l'expression d'une flatterie dé- 
placée de leur part ; car à cette époque, Boyer les méritait 
et les obtenait de toutes les bouches, et l'on peut dire qu'a- 
lors il était à l'apogée de sa fortune politique, de sa puis- 
sance sur l'opinion publique, même de la gloire de son 
gouvernement. 

Pour tous les chefs qui dirigent les affaires de leur pays, 
il est un temps semblable où chacun se plaît à leur décerner 
la palme qu'ils ont su mériter par leurs travaux, ou guer- 
riers ou pacifiques. 

Depuis bientôt sept années que Boyer gouvernait la Ré- 
publique, son administration éclairée et modérée aval! 
constamment marché de succès en succès. 

L'ordre mis dans les finances de l'État, la discipline 
maintenue dans l'armée, lui avaient permis de pacifier le 
beau quartier delà Grande-Anse et de procurer une sécurih' 
parfaite au déparlement du Sud. 



[182o| CHAPITRE VI. 509 

Ce résultat heureux avait raffermi la prépondérance dn 
bvstème républicain sur le système monarcliique créé par 
H. Christophe, et facilité le glorieux triomphe obtenu dans 
hi réunion si longtemps désirée des départemens de l'Arti- 
jionite etduNord. 

Ce dernier événement avait produit presque immédiate- 
ment l'incorporation ïion moins désirée des départemens 
de l'Est, qui constitua définitivement l'unité politique 
d'Haïti par l'unité territoriale, garantie de la souveraineté 
nationale. 

La publicité récemment donnée à toute la correspon- 
dance, à tous les actes du Président, dans les négociations 
diplomatiques avec le gouvernement français, venait de 
prouver son patriotisme et son ardent désir de parvenir à 
obtenir de ce gouvernement la reconnaissance explicite de 
l'indépendance qu'il contestait encore. 

L'essai qui était en voie d'exécution dans le moment pour 
attirer en Haïti une population infortunée, destinée à aug- 
menter ses forces productrices en jouissant sur son sol des 
droits qu'elle tenait de la nature; l'état relativement flo- 
l'issant de l'agriculture, constaté par l'importance des pro- 
duits indigènes livrés à l'exportation; la prospérité du 
commerce qui en résultait et que constatait aussi l'affluence 
dans tous les ports du pays de nombreux navires étrangers 
de toutes les nations, même de celle qui déniait à Haïti ses 
droits politicjues ; le progrès réel de l'instruction publique 
à cette heureuse époque; le vote qui avait eu lieu l'année 
précédente du code civil destiné à régler le sort des 
familles et les intérêts des citoyens dans leurs propriétés 
diverses, — code, dont la rédaction améliorée allait être 
soumise au corps législatif dans la session actuelle, d'après 
de judicieuses observations; la paix intérieure; enfin, la 



310 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. 

tranquillité et la sécurité dont jouissaient (ous les Haïtiens: 
toutes ces choses réunies frappaient les esprits et légiti- 
maient les louanges populaires dont les deux présidens de 
la Chambre des représentans se firent les organes. 

Néanmoins, et que Ton ne s'en étonne point! l'unani- 
mité, toujours si difficile à obtenir en fait d'opinions de 
toutes sortes, cette unanimité n'existait pas pour louer la 
conduite de Boyer dans les affaires publiques; une Opposi- 
tioriy que nous avons déjà signalée, était là qui épiait ses 
actes pour profiter de la moindre faute qu'il ferait, afin 
d'éclater de nouveau. Envieuse et jalouse de ses succès, 
elle avait paru, deux ans auparavant, dans la Chambre 
des communes; et si elle ny étcdt plus, elle ne subsistait 
pas moins dans le pays , principalement dans la capitale et 
dans le Nord. 

Quoi qu'il en soit, la session législative de cette année 
produisit des actes importans, et le premier que rendit la 
Chambre fut la décharge donnée au secrétaire d'État, des 
comptes généraux de 1823. Elle élut ensuite successive- 
ment, sur des listes partielles de candidatures, sept séna- 
teurs : — les citoyens F. -D. Chanlatte, Desvallons, Sam- 
bour, Lafontant père, Daumec, J. Latortue et Rouanez, en 
remplacement d'autant de membres du Sénat qui vivaient 
encore, parmi ceux qui avaient été nommés en décembre 
1815. Il est à remarquer que ce fût là un des motifs qui 
portèrent le Président d'Haïti à hâter la session, et qu'à 
partir de celle de 1821, il ne présenta plus à la Chambre 
des listes générales, mais fractionnées, de candidats pour 
remplir les places vacantes au Sénat '. 



1 Au moment où le Président allait faire remplacer ces sénateurs, la mort frappa le n s- 
pectable docteur Misambcau, inspecteur général du service de santé, le 1 "2 janvier. Ce fut 
un doiiloureui événement pour la République, car partout on se rappela qu'il avait été 



[1825] CHAPITRE VI. 3il 

Sur la proposition du chef de l'État, Ife bbfps législatif 
rendit une loi qu'il promulgua le 22 février, « relative aux 
» formalités à remplir pour constater la perte des titres de 
)) ceux dont les propriétés sont sous la main-mise de l'Eta t, 
)) et qui statue définitivement sur les réclamations des 
» créances antérieures à la fondation de la République, 
» contractées par les anciens propriétaires des biens réunis 
)) au domaine. » L'intitulé de cette loi explique suffisam- 
ment l'objet qu'elle avait en vue, — de consacrer, une fois 
pour toutes, la législation antérieure, à partir de 1801, sur 
toutes sortes dé réclamations. L'autorité judiciaire, d'abord, 
ensuite l'autorité administrative, durent concourir, chacune 
dans ses attributions respectives, à assurer les droits, ou 
des particuliers ou du domaine public, sur les diverses na- 
tures de propriétés; et, après les enquêtes prescrites par la 
loi, le Président d'Haïti approuvait et confirmait définiti- 
vement le droit de propriété de ceux en faveur desquels ces 
enquêtes avaient été établies. 

Une autre loi, du 5 mars, supprima les logemens en na- 
ture ou leur remboursement en argent, que jusqu'alors on 
accordait à certains fonctionnaires de l'administration ci- 
vile et aux officiers de tous grades de l'armée : les admi- 
nistrateurs des finances et les trésoriers furent les seuls qui 
en conservèrent en nature, ainsi que les commandans d'ar- 
rondissement et ceux de place. Cependant, dans les lieux 
où l'État n'avait point de maisons disponibles, ces derniers 

le médecin de Pétion, qui lui accordait la plus profonde estime. Et à combign de militai- ,-- 
res u'avait-il pas sauvé la vie, à l'iiôpital du Port- au-Prinre ! La population de cette ville ^"5"'- 
le regretta sincèrement ; il l'habitait depuis 1791 , et avait prodigué des soins aux pauvres 
comme axu riches. Sou dévouement à sa nouvelle pairie fut inaltérable : nous avons eu 
occasion de citer son nom bien souvent dans cet ouvrage, toujours honorablement. 11 fut 
remplacé dans sa charge par le docteur F. Pescay, qui était alors directeur du lycéo 
national» 



-^^ 



Ôl'â ÉTUDES SLR L'HlSTOIlUi d'haÏTI. 

^ lecevraient le remboursement de leurs logemeiis en ar.jenl . 
Il en élait de même pour tous autres ofticiers militai es en 
activité, qui quitteraient le lieu de leur cantonnement habi- 
tuel (où ils n'étaient pas logés), pour aller faire ailleurs un 
service de garnison; en ce cas, le trésor public leur rem- 
bourserait leurs logemens à un taux déterminé par cette 
loi, selon le grade de chacun : le général de division à 
20 gourclesparmois, etc. Ils'ensuivit denotables économies; 
mais, en même temps, une autre loi du 1 9 avril accorda à 
chaque colonel des régimens d'infanterie ou d'artillerie une 
indemnité de 10 gourdes par mois pour l'entretien et la 
conservation des tambours de leurs corps que l'Etat leur 
fournissait : ce qui était de toute justice. 

La loi sur les patentes^ pour l'année 1826, contint dans 
ses 43 articles des dispositions mieux formulées que celles 
de toutes les lois précédentes sur la même matière; elle 
régla l'exercice de l'industrie de chacun d'une manière in- 
telligente et équitable; et, en assurant aux nationaux les 
privilèges auxquels ils ont naturellement droit, elle résuma 
toutes les mesures antérieures, législatives ou administra- 
tives, qui avaient été prises à l'égard des Étrangers. Quoi- 
c[ue cette loi fût rendue sur l'initiative habituelle de la 
Chambre des communes, il est constant qu'elle avait été 
préparée par les soins du pouvoir exécutif. Le tarif y an- 
nexé, divisant toujours les communes ou paroisses en six 
classes, fixa mieux aussi le taux à payer par chaque ])a- 
ten table. 

Cette loi fiscale fut suivie d'une autre sur les douanes, 
(jui abrogea les précédentes sur la même_, matière, notam- 
ment celle de 1822. La nouvelle loi prouva que l'adminis- 
tration se perfectionnait, chaque année, par l'expérience 
acquise sur la qualité des marchandises admises à l'impor- 



[i8l2oJ CHÂ1»1TUE VI. 315 

lation, sur un meilleur mode de taritication par rapport à 
la perception des droits. L'évaluation des prix moyens fut 
[)ortée à un taux un peu plus élevé; il se trouva dans le ta- 
rif une infinité d'articles qu'on ne voyait jamais figurer 
dans les autres; et les douanes durent percevoir « douze 
1) pour cent sur le montant de l'évaluation et sur les mar-/=^ 
') chandises ou productions de tous les pays sans distinc- 
I) tion. » Par cette disposition, la faveur accordée aux 
produits britanniques depuis plus de dix ans fut supprimée, 
et avec convenance et justice, puisque la Grande-Bretagne 
persistait à ne pas reconnaître l'indépendance d'Haïti, 
tandis qu'en 1823 elle avait reconnu celle des anciennes 
colonies espagnoles. Il eiit été par trop absurde, de notre 
côté, de continuer à nous extasier sur la philanthropie de 
cette grande puissance, au détriment des intérêts du trésor 
haïtien. Et, d'ailleurs, il était à prévoir que, tôt ou tard, 
des arrangemens financiers seraient conclus avec la France; 
il fallait s'y préparer. — Par la nouvelle loi, les droits 
&' exportation sur les principaux produits d'Haïti furent 
maintenus comme auparavant; mais l'impôt territorial su- 
i)it une réduction favorable à la production. 

Suivant le Bulletin des lois^ dans sa séance du 7 février, 
la Chambre des communes reçut du Président d'Haïti 
divers projets de loi du code civil, et prit immédiatement 
lecture des cinq premières lois de ce code, qui, ainsi qu'on 
l'a vu au chapitre précédent, avait été voté cependant dans 
la session de 1824, et par la Chambre et par le Sénat; il en 
fut de même des trente-six lois formant ce code, qui subi- 
rent ainsi un nouveau vote de la part des deux branches du 
corps législatif, d'après les réflexions faites sur la rédac- 
lion de ses articles. 

Il fut voté, le 4 mars, par la Chambre; le ^26, par le Se- 



311 ÉTUDES SUR l'histoiri-: d'haïti. 

nal, et proniiilgué le 27 par le Présidenl d'Haïti. Le dernier 
article, 2047, porte : 

» Le présent code sera exécuté dans toute la République, 
» à dater du l'' mai 1826, an \\i\f; en conséquence, 
» tous actes, lois, coutumes, usages et règlemens relatils 
» aux matières civiles sur lesquelles il est statué par ledit 
)) code^ seront abrogés. » Cette disposition générale, qui 
dérogeait quelque peu à l'article l^"" de ce code, dans 
la loi « sur la promulgation, les effets et l'application des 
» lois en général, » eut pour motif, l'impossibilité d'être 
fixé sur l'époque précise où ce code serait entièrement im- 
primé, pour être expédié ensuite dans toutes les communes ; 
la date du 1" mai était même laissée en blanc, afin que le 
pouvoir exécutif put la déterminera l'achèvement de l'im- 
pression. 

Quant au code de procédure civile, voté par la Chambre 
des communes dans sa séance du 23 avril, par le Sénat 
dans celle du 2 mai, et promulgué par le Président d'Haïti 
le 3 mai, son dernier article 765 de la loi sur les disposi- 
tions générales, était ainsi rédigé : 

(( Le présent code sera exécuté à dater du P'' septembre 
n 1 826. En conséquence, tousprocès qui seront intentésde- 
» puiscette époque, seront instruitsconformémentàsesdis- 
» positions. Toutes lois, coutumes, usages et règlemens re- 
» latifs à la procédure civile, seront abrogés. » 

La session législative, ouverte le 10 janvier avait été 
prorogée d'un mois, par rapport à ce dernier code. Son 
dernier article, par sa rédaction, indique que cette dispo- 
sition, qui le rendait exécutoire à une époque si éloignée, 
n'eut aussi d'autre motif que la difficulté d'obtenir une 
prompte impression dans rimprimerie nationale , où se 
trouvait un personnel insuffisant. 



[l8i2o] CHAPITRE YI.' 515 

En parkml, à ia fin du chapitre précédent, du vote du 
code civil dans la session de 1 824, nous avons dit que nous 
ajournions quelques réflexions que nous aurions à produire 
sur ce code, parce qu'il allait subir une révision devenue 
nécessaire par de judicieuses observations, et par rapport 
à d'autres lois édictées avant sa promulgation, depuis la 
déclaration de notre indépendance nationale. Le lecteur 
comprendra sans doute que nos réflexions sont surtout 
relatives aux lois « sur l'état et la capacité des per- 
sonnes. )) 

Commençons d'abord par constater, qu'aucune des con- 
stitutions d'Haïti, qu'aucune de ses lois civiles, publiées 
antérieurement au code civil qui nous occupe, n'avait dé- 
fendu textuellement le mariage entre les Haïtiens et les 
femmes étrangères de la race blanche, ni le inariage entre 
les Haïtiennes et les hommes étrangers de la même race ; 
— qu'en favorisant la rentrée en Haïti de tous les hommes 
de la race noire déjà reconnus Haïtiens^, les divers gouver- 
nemens qui ont régi le pays, n'entendaient pas exclure les 
familles qu'ils s'étaient créées à l'étranger, c'est-à-dire , 
leurs enfans et leurs femmes^ celles-ci fussent-elles de la 
race blanche; — que Tarticle iï de la constitution de 1810, 
subsistant en 182S, en disant : 

« Tout Africain , Indien ou ceux issus de leur sang, nés 
» dans les colonies ou pays étrangers, qui viendraient ré- 
» sider dans la République, seront reconnus Haïtiens ^ 
etc. » 

Cet article admettait nécessairement la famille de chacun 
de ces hommes (femme et enfans), à jouir aussi de la qualité 
d'Haïtien^ la femme fût-elle de la race blanche. Car, il eût 
été absurde et injuste de repousser la famille d'un homme 
que la loi politique voulait rendre citoyen du pays, pour en 



516 ÉTLDES SUR l'hISIOIUK d'hAÏTI. 

augmeiiier la population; et par là, la coiistitulioii recon- 
naissait, établissaitimplicitement, virtuellement ce principe 
du droit naturel , à savoir : — que « la femme suit la con- 
I) dition de son mari, » demêmec|ue « les enfans suivent 
» la condition de leur père. » 

C'est ce qu'établissait formellement le code^ civil de 
H. Ghristoplie. Son article 8 disait : 

(( Tout enfant, né d'un Haïtien ou d'une Haïtienne, en 
» pmjs étranger, est Haïtien. » 

Il était sous-entendu que s'il était né en Haïti, cet enfant 
l'était à plus forte raison. Et l'article 9 disait : 

« L'épouse d'un Haïtien , fût-elle étrangère (de race blan- 
» che ou autre) est de droit Haïtienne; » et cela parce que 
ce code reconnaissait également le même principe du droit 
naturel , qu'il confirmait encore par son article 15; car 
la femme Haïtienne qui épousait un étranger (à quelque 
race qu'il appartînt), devenait étrangère ainsi que son en- 
fant. Elle perdait sa cpalité d'Haïtienne, sauf à la recou- 
vrer par la volonté du souverain du Nord, en devenant 
veuve ou même étant encore épouse de cet étranger, sans 
que pour cela celui-ci devînt Haïtien''. 

Ainsi, au fond, implicitement, la constitution de 1816 
s'accordait avec le code Henry de 1812, sur ce principe 
du droit naturel admis chez presque toutes les nations 
civilisées : — que « la femme et les enfans suivent la con- 
» dition de leur mari et père. » Ni ce code, ni cette con- 
stitution, ne pouvaient empêcher une Haïtienne d''é]pous>ev 
un étranger, un blanc ou tout autre homme qui, étant 
même de la race noire, ne voudrait pas être Haïtien, en 

1 L(.'ii lois du [)-\yi eniplûii'iit .souvent le mot étr-injcr, po<ir ilé^igiior l'iiidivlàii qui.' les 
diverses constitutions o.U :ip[ic]o Italie, faisant partie de hi vace Llunclie on cnropcennc; 
mais l'iiulividu de la l'ace nuiio O'.i al', icaino t/ni m rcit pas être haïtien, qui veut con- 
server h nationalité étrangère sou.-: iaqu.^île il est n.}, ist aussi c/rrnigrr à lla"ti. 



[18!2o] CHAPITRE SI. 517 

acquérir les droits par la naturalisation ^ . A cet égard, la 
femme est aussi libre que l'homme, de contracter l'union 
conjugale qui lui plait; seulement, la /o? doit l'ayertir des 
conséquences qui en résulteront, afin qu'elle agisse avec 
discernement. Elle doit savoir d'avance c|ue par une telle 
union, elle et ses enfans perdront la qualité d'Haïtien et 
le droit de posséder des propriétés immobilières en Haïti, 
conformément à la loi politique de ce pays. 

Cela posé, examinons ces dispositions du code civil 
d'Haïti : 

« Article 7. Les Haïtiens qui habitent momentanément 
» en pays étranger, sont régis par les lois qui concernent 
» l'état et la capacité des personnes en Haïti. — H. La 
» réunion des droits politiques et des droits civils consti- 
» tue la qualité de citoyen. L'exercice des droits civils 
» est indépendant de l'exercice des droits politiques. — 
» 12. Tout Haïtien jouira des droits politiques et des 
» droits civils, sauf les exceptions prévues par la loi. — 
» 15. Tout individu né eu Haïti ou en pays étranger^ d'un 
)) Haïtien ou d'une Haïtienne , est Haïtien, n 

Il nous semble qu'après ces articles, le code aurait dû 
dire formellement : 

« La femme suit la condition de son mari, les enfans 
» celle de leur père. » 

Cette lacune est regrettable, à cause de l'ambiguïté cpii 
en résulte pour l'application du droit. Dans le cas où 
« l'individu né en Haïti ou en pays étranger » est nu 
enfant naturel , d'un Haïtien et d'une Haïtienne, même 
de l'Haïtienne et d'un étranger, il n'y en a pas, cet indi- 



1 « S'il y a un di oit incontestable, c'est hien celui dn libre choix de la personne à l;i- 
« quelle on Youdra s'attacher par les liens du mariage. <> — Pinheiro-Ferreira, Notes sur 
l'ouvrage de Vattel. 



518 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

vidii est de droit Haïtien; pareillement, s'il est enfant 
légitime d'un Haïtien et d'une femme étrangère. Mais que 
devient cette mère qui a donné le jour à un Haïtien, qui 
est V épouse du choix d'un autre, qui fait partie intégrante 
de la famille de ce dernier? Si un Haïtien a pu l'épouser 
à l'étranger (an. 15o du code) ne le peut-il pas aussi e?i 
Haïti? Certainement; et dès lors cette femme, d'origine 
étrangère, doit partager son sort, ses avantages, ses droits 
civils et politiques, ainsi que l'admettait le farouche 
H. Christophe, qui ne peut être suspect d'avoir trop voulu 
favoriser les étrangers. 

En outre, d'après l'article lo du code actuel, « l'indi- 
)) vidu né, en Haïti ou en pays étranger, d'une Haïtienney 
n est Haïtien; » mais s'il est un enfant légitime de l'union 
de sa mère avec un étranger, un blanc^ par exemple, il 
aura suivi « la condition de son père, » selon la loi civile 
de toutes les nations, sa mère également; comment peut-il 
rester Haïtien, en exercer tous les droits , quand sa mère 
elle même les a perdus par son mariage? 

Cependant, le code civil ne distingue pas sur l'état d'un 
tel enfant, qu'il soit naturel ou légitime; ses dispositions 
sont absolues, parce qu'elles tendent à conserver aux 
citoyens la qualité d'Haïtien inhérente à leur origine, à 
cause dusang africain ouindien qui circule dans leurs veines. 

Il veut, sans doute, par ses dispositions tutélaires, ména- 
ger aux enfans la /"acu/te' de venir réclamer en Haïti, les 
avantages qui leur sont assurés^ quand ils parviennent à 
l'âge de majorité où ils sont maîtres de leur personne, 
libres de se choisir une patrie. Ils rentrent alors dans la 
catégorie des individus dont il est question dans l'article 44- 
de la constitution de 1816, qui a été reproduit dans plu- 
sieurs autres constitutions postérieures. 



[1825] CHAPITRE VI. 519 

Nous venons de dire que, ni les lois politiques ni les lois 
civiles, ne défendaient textuellement le mariage, e?i Haïti j, 
entre « Haïtiens et étrangères, » et entre « Haïtiennes et 
» étrangers. » Nous ne nous ressouvenons pas qu'il se soit 
présenté un seul cas où Pétion l'aura défendu; mais quant 
à Boyer, il a constamment p'o/i/6e ce contrat civil, par or- 
dre émané de son autorité, entre «les Haïtiennes elles étran- 
I) gers; » aucun officier de l'état civil ne pouvait dresser 
des actes à cet effet. 

Il y a eu des mariages néanmoins entre de telles person- 
nes, mais les actes en ont été dressés pardevant les consuls 
étrangers, après l'établissement des consulats en Haïti; et 
le gouvernement a toujours considéré ^ dans la pratique , 
que ces actes ne produisaient aucun effet civil, sur les biens 
que possédaient les femmes; il a permis leur célébration 
religieuse pardevant les prêtres catholiques. 

Sans nul doute, la législation de tout pays peut s'opposer 
à de tels contrats entre ses citoyens et les étrangers ; les pu- 
l)licistes reconnaissent ce droit aux nations, de même c[ue 
celui de refuser aux étrangers la faculté de posséder des 
terres ou d'autres biens immeubles de leur territoire. Sui- 
vant l'un d'entre ces publicistes : « Rien n'empêche natu- 
» rellement que des étrangers ne puissent contracter ma- 
)> riage dans l'État. Mais s'il se trouve que ces mariages 
I) soient nuisibles ou dangereux à une nation, elle est en 
» droit et même dans l'obligation de les défendre, ou d'en 
» attacher la permission à certaines conditions ^ . » Cela 
est incontestable, mais c'est à la loi à défendre. 

Par les art. 155, 156 et 157 du code civil, on voit 
« qu'un Haïtien peut contracter mariage en pays étranger ^ 

1 Vattel, livre H, cliapitro Vin, § 1 15 



"50 ÛJvbÊè SUR L'hiSTOmË I>*iîAÏrf. 

» et que cet acte est valable s'il a été célébré suivant les 
» formes usitées dans le pays où il a été fait, et si^ au re- 
» tour de l'Haïtien dans son propre pays, cet acte est trans- 
n crit sur le registre public des mariages du lieu de son 
» domicile. » Ces-articles ne font aucune distinction par 
rapport à la qualité de la femme qu'il aurait épousée, qu'elle 
soit <( Haïtienne ou étrangère. » Mais l'art. 153, en disant : 
un Haïtien, sans dire ou une Ea/itienne, n'a pas youIu, ap- 
paremment, rendre valable en Haïti le mariage contracté, 
en pays étranger, par « une femme haïtienne avec un étran- 
» ger. » Eh bien! par cet article, le législateur a encore re- 
connu, implicitement, que « la femme et les enfans sui- 
.) vent la condition de leur mari et père. » 

A l'égard de tels mariages contvsictés en pays étranger, 
l'art. 77 du code Henry était plus explicite; il disait : « En 
)) cas de mariage contracté en pays étranger entreEaïtienSy 
» l'acte de célébration sera transcrit, etc. » La forme du 
pluriel ne laissait aucun doute, et, par ses art. 9 et 13, ce 
code avait déjà admis le principe que « la femme et les en- 
» fans suivent la condition de leur mari et père. » 

Toutes ces dispositions légales, tant dans la République 
q.ue dans le Royaume d'Haïti, proviennent de celles de la loi 
politique qui exclue les blancs du droit de ci^é et de pro- 
priété en Haïti; car, que des mariages aient lieu entre des 
Haïtiens ou des Haïtiennes et des personnes de leur couleur, 
issues de race africaine ou indienne^ actuellement étran- 
gères à Haïti, mais pouvant devenir Haïtiens, de tels ma- 
riages ne présenteront aucune difficulté, ne susciteront au- 
cune controverse ou interprétation des lois civiles. Par 
rapport à cette loi politique, considérée comme étant la 
sauvegarde de l'indépendance et de la nationalité haï- 
tienne, le législateur s'est vu contraint à formuler ces dis- 



[182^] CHAMTRË VI. 521 

positions de la loi civile d'une manière qui offre une certaine 
ambiguïté, à ne pas favoriser le mariage dont les consé- 
quences sur la propriété pourraient devenir dangereuses à 
l'Etat, en même temps qu'il s'efforçait, par ces mêmes dis- 
-positions, de conserver autant que possible des citoyens 
pour Haïti dans la race africaine spécialement; car elles 
laissent aux enfan s et à leurs mères Haïtiennes qui auraient 
suivi la condition de leurs pères et maris e^range/'s^ d'après 
les lois des autres pays, la faculté de toujours recouvrer la 
qualité d'Haïtien. 

L'art. 12 du code de Christophe n'admettait que trois 
cas où le citoyen d'Haïti pouvait j3e?T/re cette qualité; mais 
le suivant donnait au souverain la faculté de la lui faire 
recouvrer, à sa volonté, ainsi qu'il en était pour l'Haïtienne 
qui aurait épousé un étranger. 

Le code de la République a prévu cinq cas où cette qua- 
lité se perd. Dans les deux premiers, elle ne peut jamais 
être recouvrée: l°par suite de condamnation contradic- 
toire et définitive à des peines perpétuelles, à la fois afflic- 
tives et infamantes; 2" par l'abandon de la patrie au mo- 
ment d'un danger imminent. 

Ces deux cas, on le conçoit très-bien, sont laissés natu- 
rellement et rigoureusement « aux jugemens des tribu- 
» 7iaux n (le premier est évident), et non pas à celui du gou- 
» vernement; » car, dans le second, le gouvernement qui 
voudrait s'arroger ce droit pourrait être lui-même la cause 
de cet « abandon de la patrie » par ses excès, qui auraient 
porté le citoyen à fuir son pays; et alors il deviendrait juge 
et partie, il pourrait condamner une action, un fait innocent 
en soi et qui n'aurait eu pour mobile que la peur, que des 
craintes exagérées sur la suite d'événemens politiques. 

Selon nos faibles lumières, ce cas « d'abandon de la pa- 



522 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d' HAÏTI. 

» trie au moment d'un danger imminent, » ne doit s'en- 
tendre qu'à l'occasion d'une attaque contre Haïti par une 
puissance étrangère, de l'invasion de son territoire; et alors 
les tribunaux doivent punir, par la perte de sa qualité, 
l'Haïtien dont la lâcheté l'aurait porté à fuir le sol qu'il 
devait défendre. 

Quant aux trois autres cas prévus au code civil, au mo- 
ment de sa promulgation il y avait encore à l'étranger des 
Haïtiens, qui y résidaient par diverses causes, qui n'avaient 
pas profité des dispositions bienveillantes du gouvernement 
du pays depuis 1804, lequel les y rappelait, qui étaient en- 
fin à l'étranger sans permission légale du Président d'Haïti, 
résultant de passeports délivrés en due forme. Le code civil 
leur accorda une année entière, à partir du l".mai 1826, 
pour rentrer en Haïti et jouir de leur qualité de citoyen; 
et faute par eux de le faire, ils la perdaient et devaient la 
perdre avec la propriété de tous leurs biens, et leurs suc- 
cesions étaient ouvertes au profit de leurs parens ou de qui 
il appartiendrait. Néanmoins, dans sa sollicitude née des 
considérations politiques qui appellent en Haïti tous les in- 
dividus de race africaine ou indienne, même après cette dé- 
chéance, le code civil leur laissa encore la faculté de rede- 
venir Haïtiens, de recouvrer cette qualité, comme à ceux 
qui auraient acquis « la naturalisation en pays étranger^ 
» qui y auraient accepté des fonctions publiques ou servi 
» dans les troupes de terre ou de mer, qui y auraient fait 
» des établissemens sans esprit de retour en Haïti. » Seu- 
lement, lisseraient tous astreints aux formalités exigées, par 
l'art. 1-4, de tous autres individus de race africaine ou in- 
dienne ou issus d'elles, dont il était question en l'art. 44 
delà constitution de 1816, — formalités qui consistaient 
« à déclarer au juge de paix, à leur arrivée dans le pays. 



[1825] CHAPITRE -VI. 325 

» qu'ils venaient avec l'intention de s'y fixer; — à renou- 
» vêler cette déclaration tous les mois successivement 
» pendant un an; — ensuite, munis de l'acte du juge de 
» paix, à prêter serment par devant le doyen du tribunal 
» civil du lieu de leur résidence, qu'ils renoncent à toute 
n autre patrie qu Haïti; — et, enfin, à se présenter avec 
» l'acte dressé par le doyen à la secrétairerie générale, pour 
» y obtenir un nouvel acte (de naturalisation), signé du 
» Président d'Haïti, qui les reconnaisse comme citoyens 
)) cVEa'iti. » 

Ces formalités, prescrites par l'article 14 du code civil, 
étaient et sont encore le complément indispensahle de l'ar- 
ticle M de la constitution de 1816, dont les dispositions 
ont été reproduites dans celles qui l'ont suivie depuis la 
révolution de 1843. Il fallait régler l'admission dans la so- 
ciété haïtienne, des hommes que le vœu de la nation appe- 
lait à en faire partie, sinon l'on se serait exposé à voir des 
individus des races africaine ou indienne, ou ceux issus de 
leur sang, venir en Haïti Qi jouir àe tous les droits attachés 
à la qualité d'Haïtien, pendant un certain temps et à leur 
convenance, et ensuite répudier cette qualité selon les cir- 
constances. 

L'expérience a même offert de nombreux cas de cette 
nature; et cela par la négligence des autorités secondaires 
à exécuter cet article 14 du code civil, par la tolérance 
même du gouvernement qui s'y montra inattentif. 

Quand la loi a sagement réglé les choses, on doit l'exé- 
cuter ; et rien ne peut plus contribuer à entretenir les pré- 
ventions du peuple haïtien, que cette conduite blâmable 
de la part d'hommes auxquels ses lois politiques ont offer 
son territoire comme une patrie digne d'eux. 

Le sentiment d'une confraternité de race, bienveillant 



5^4- ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. 

dans son objet, a dicté ces lois; c'est à eux d'apprécier 
s'il convient à leurs intérêts de profiter de ces dispositions 
pour devenir Haïtiens , ou s'il vaut mieux qu'ils conservent 
leur nationalité, bien qu'ils habitent Haïti. 

Mais, quand ils ont fait acte de citoyen, parce que cela 
leur a convenu, ils ne devraient pas y renoncer ensuite, à 
leur gré, parce que les circonstances auraient changé, en 
se fondant sur ce qu'ils n'auraient pas rempli les formalités 
prescrites par l'article 14 du code civil, surtout s'ils conti- 
nuent de résider dans le pays. 

Le code civil de Christophe, comme celui de la Répu- 
blique , rendait obligatoires pour les étrangers habitant le 
pays, les lois de police et de sûreté; ce qui est d'accord avec 
le droit des gens. Mais, tandis que l'article 10 du premier, 
accordait « la jouissance de tous les droits civils, à tout 
» étranger domicilié dans le royaume en vertu de l'autori- 
» sation du souverain; » le second s'est tu à ce sujet et n'a 
accordé à Vétranger que la faculté de citer pardevant les 
tribunaux d'Haïti, l'Haïtien qui aurait contracté envers lui, 
en pays étranger, des obligations de toute nature; et ce, en 
même temps que la réciprocité est établie en faveur de 
l'Haïtien, soit que les obligations aient été contractées en 
Haïti ou en pays étranger, et soit que l'étranger réside en 
Haïti ou ailleurs. 

Cependant^ il est bien « des actes civils » que Vétranger 
a toujours pu faire en Haïti et qui constituent en sa faveur 
la jouissance des droits civils y relatifs; par exemple, la fa- 
culté de louer des maisons dans les villes à des termes plus 
ou moins longs; d'affermer des biens ruraux pour les ex- 
ploiter pendant plusieurs années également ; de bâtir des 
maisons dans les villes, de les réparer, avec jouissance de 
ces propriétés pour le temps convenu avec les propriétaires. 



[182o] CHAPITRE M. 325 

L'exercice des actes de commerce ou de toute autre in- 
dustrie sujette à patentes, moyennant l'obtention préalable 
d'une licence ou autorisation écrite du chef de l'Etat, la- 
quelle établit réellement le domicile de l'étranger dans le 
pays, constitue encore la jouissance de droits civils en sa 
faveur; pour le commerce ou toute autre industrie, il a pu 
et peut s'associer avec des Haïtiens. Dans ces différens cas, 
la pratique a obvié au silence gardé par le code civil ; et 
cela devait être, parce que la nature des choses le voulait 
ainsi. 

Si nous examinons maintenant le code civil par rapport 
aux biens, et que nous le comparions avec celui de Chris- 
tophe à ce sujet, nous verrons que, tandis que ce dernier 
se taisait absolument à l'égard des étrangers^ qui ne pou 
vaient posséder des immeubles en vertu de la loi politique, 
le code de la République a renouvelé cette exclusion for- 
mellement ; mais en même temps, il les a admis à posséder 
des meubles dans son territoire. Ainsi ^ par l'article 4o0 : 
« Nul ne peut être propn'e7a2Ve de biens fonciers, s'il n'est 
» Haïtien; » — par l'article -479 : « Nul ne peut être 
» usufruitier à vie ^ s'il n'est Haïtien; » — par l'ar- 
ticle 587 : « Un étranger n'est admis à succéder qu'aux 
» biens meubles que son parent, étranger ou Haïtien, a 
» laissés dans le territoire de la République; » — par l'ar- 
ticle 740 : « L'Haïtien ne pourra disposer que de ses biens 
» meubles au profit d'un étranger. » 

Cette distinction établie entre la nature des biens^ et les 
droits accordés aux étrangers sur les meubles, dérivent né- 
cessairement de la parenté que le code a reconnu entre eux 
et leurs enfans, sinon leurs femmes haïtiennes. Le code de 
Christophe reconnaissait aussi cette parenté entre le père 



526 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. 

élranger et ses eni^ixns Haïtiens ; mais, par son silence, il ex- 
cluait ce père, même de la succession aux meubles. 

Enfin, ce dernier code se taisait sur les testamens que 
des Haïtiens , se trouvant en pays étranger, pourraient y 
faire, tandis que celui de la République a prévu ce cas par 
ses articles 805 et 806^ en obligeant toutefois ces Haïtiens 
à se conformer aux lois de leurs pays, aux formes usitées 
pour de tels actes dans le lieu où ils se seraient passés, s'ils 
sont authentiques, et ces actes eux-mêmes à un enregistre- 
ment nécessaire en Haïti, pour en obtenir Texécution 
légale. 

Nous terminerons nos réflexions sur le code civil d'Haïti^ 
en faisant remarquer, qu'indépendamment des avantages 
qu'il procura à notre pays, en abrogeant toutes les ancien- 
nes ordonnances des rois de France, lois subséquentes, 
coutumes^ etc., cjue les tribunaux avaient plus ou moins 
suivis dans leurs jugemens, pour leur substituer des dispo- 
sitions plus en harmonie avec les lumières du siècle, (qu'il 
emprunta nécessairement au code Napoléon que ces tribu- 
naux observaient depuis dix ans,) ce code haïtien fit dispa- 
raître également certaines lois locales que le pays s'était 
données depuis la déclaration de son indépendance, etqu'il 
était temps d'abroger. Parmi ces dernières, se trouvaient 
celles de 1805, « sur le mode de constater l'état civil des 
» citoyens, sur le mariage, sur le divorce, » et celle de 
1815 « sur les enfans naturels. » 

Le mariage fut dès lors entouré de plus de considération 
qu'auparavant, surtout par la loi « sur les successions » qui 
régla désormais la position des enfans naturels reconnus 
légalement, d'une manière équitable néanmoins. Et si le 
code haïtien, de même que le code Napoléon, dut mainte- 
nir le divorce dans un pays malheureusement trop enclin à 



[1825] CHAPITRE YI. 527 

s'afFranchir des liens légitimes entre l'iiomme et la femme, 
du moins il accompagna cette rupture entre les époux d'as- 
sez de formalités pour l'entraver autant que possible i. 

C'est aux tribunaux à les observer rigoureusement, pour 
influer sur l'esprit des parties et les porter souvent à une 
réconciliation désirable, dans l'intérêt de leurs enfans et de 
la société en général. 

C'est au progrès de la raison publique à influer aussi sur 
les mœurs, par l'extension et la diff^usion des lumières. 
C'est, enfin, aux chefs du gouvernement, aux magistrats, 
aux fonctionnaires de tous les ordres^ à tracer au peuple 
l'exemple salutaire de leur propre conduite. 

Mais, à ce sujet, s'il faut louer le président Boyer d'avoir 
mené à fin l'œuvre entreprise pour le code civil, comme il 
l'a fait ensuite pour les autres codes ; pourquoi faut-il que 
l'histoire lui reproche, commeàPétion, de n'avoir pas tracé 
à ses concitoyens cet exemple dont nous venons de parler, 
du respect personnel qu'il leur devait pour la sainteté du 
mariage? De même que son illustre prédécesseur, éclairé 
comme lui, il a répudié ces liens légitimes, pour rester 
constamment dans un état fâcheux d'irrégularité avec la 
femme qui fut sa compagne durant vingt-cinq ans ^. 



Le code civil était à peine voté le 4 mars par la Chambre 
des communes, quand, le 14, le Président d'Haïti adressa 



1 Malgré la loi sur le divorce^ le code civil ayant considéré le mariage comme un con- 
trat civil, le gouvernement a toujours respecté les scrupules des prêtres catholiques qui 
refusent la bénédiction nuptiale religieuse aux épous divorcés qui se remarient. 

2 Lors de ma mission en France, en 1838, plusieurs hommes d'État de ce pays me de- 
mandèrent s'il était vrai que Boyer ne fût pas marié avec sa femme. Je fus obligé d'avouer 
ce fait regrettable ; et rendu à Haïti, j'eus la franchise de Ini faire savoir ces particularités, 
en ajoutant que ces personnages ne comprenaient pas qu'il méconnût ainsi la nécessité de 
tracer un bon exemple à ses concitoyens. Mais il persévéra dans sa fâcheuse résolution. 



328 ÉTUDES SLTv l'hISTOIRE d'hAÏTI. 

pxi Sénat le message suivant, écrit par lui-même, à cause de 
l'objet qu'il avaitenvue, et qui devait rester secret enre lui 
et le Sénat : 

« Citoyens sénateurs , 

» Le salut du peuple est la loi suprême. Tel est le principe 
éternel qui a dirigé le très -illustre fondateur de la Répu- 
blique, ainsi c[ue les honorables législateurs qui ont con- 
couru à la confection de l'acte constitutionnel qui nous ré- 
git. Puisse cette maxime sacrée être à jamais la boussole des 
mandataires de la nation ! 

» Pénétré du sentiment de mes devoirs, mon existence 
est consacrée au bien de ma patrie; je me bornerai ici à 
émettre simplement mon vœu. Heureux, si la prospérité 
nationale, garantie par la force et l'harmonie de nos insti- 
tutions, préserve éternellement les futures générations des 
calamités dont nous avons fort heureusement triomphé ! 

» Notre constitution a déjà subi une révision; mais l'ex- 
périence de tous les temps a souvent prouvé l'imperfection 
des ouvrages de l'homme ; ainsi, nous ne devons pas être 
découragés, si la nécessité d'y faire de nouvelles modifica- 
tions se faisait encore sentir. Cependant , comme à l'arche 
sainte, il semble qu'on ne doit toucher qu'avec prudence 
et sagesse à cet acte fondamental; les bases en sont immua- 
bles. Mais si, dans l'intérêt national, on croit pouvoir en 
mieux coordonner et perfectionner les parties, il est du de- 
voir du Sénat d'obéir à sa propre conscience, tout en 
se conformant à la volonté même (titre XII) dudit pacte 
social. 

» Je ne préjuge rien de ce que l'on doit faire à cet égard, 
parce que ma règle de conduite est de me rallier toujours à 
l'avis le plus sagCj par conséquent à ce que la raison près- 



[1825] CHAPITRE YI. 329 

crit^. Néanmoins, je dois faire remarquer que l'époque 
désignée pour la révision (art. 226) n'est pas prescrite d'une 
manière absolue^ et qu'alors rien ne s'oppose à ce qu'elle 
soit reculée^ s'il y a nécessité. D'ailleurs, il est des circons- 
tances où il est essentiel , pour le bien public, de proroger 
le temps où l'on doit s'occuper de certaines réformes. Vous 
jugerez donc si, dans V état actuel de Jiotre situation envers 
VEurope, il ne serait pas convenable de différer, par pru- 
dence, de procéder avec éclat et ostensiblement à ce grand 
objet. Toutefois, l'on peut y porter de profondes médi- 
tations et agir avec le calme et la circonspection qui^ or- 
dinairement, caractérisent les hommes d'État vraiment 
patriotes. 

» Veuillez considérer ce message , citoyens sénateurs, 
comme la conséquence nécessaire de celui que vous m'a- 
viez adressé le 9 novembre 1821, et dont ma réponse doit 
se trouver dans vos archives. Si, maintenant, vous croyez 
devoir me communiquer vos vues sur les articles constitu- 
tionnels qui , soit par leur inutilité, soit par leur insuffi- 
sance, nécessitent la révision, je recevrai avec plaisir vos 
communications et j'y répondrai avec ma franchise ordi- 
naire. 

» Agréez, sénateurs, l'assurance des sentimens distingués 
avec lesquels j'ai l'honneur de vous saluer. 

Signé : Boyer. 

Le Sénat ne fit pas attendre sa réponse à ce message ; dès 
le lendemain, 15 mars, il écrivit au Président d'Haïti « que 

1 Plût à Dieu que le président Boyer eût élé toujours plus accessible ani avis qu'on 
pouvait lui donner! Sans doute , il ne devait pas accueillir incessamment tous ceux qu'il 
aurait reçus ; mais en laissant à chacun la faculté de se faire entendre, il ne serait pas 
resté dans un état d'isolement presque absolu, comme il l'a été dans les dernières années 
Je son administration. 



350 ÉTUDES SUR l'histoire D HAÏTI. 

» son opinion était de ne pas s'occuper de la révision de la 
n constitution, à cause de l'état des relations extérieures 
« du pays, » adoptant ainsi le principal motif énoncé dans * 
le message présidentiel , pour ajourner cette révision. 
Cette délibération eut lieu à huis-clos et dut rester secrète 
entre les deux pouvoirs, — autant du moins que des affaires 
d'État peuvent l'être en Haïti. 

A partir de cette époque, il n'y eut plus de correspon- 
dance officielle entre le Sénat et le président Boyer, tou- 
chant la révision de la constitution de 1816; les deux pou- 
voirs furent d'accord pour la laisser telle quelle, soit pour 
le même motif, soit à cause des progrès incessans de l' Op- 
position qui se manifestait dans le pays contre le gouverne- 
ment de ce chef. 

Le motif qu'il allégua dans son message ci-dessus avait 
certainement quelque chose de fondé, après les infructueu- 
ses démarches faites par le pouvoir exécutif, en 1825 et 
1824-, pour obtenir de la France la consécration de l'indé- 
pendance nationale par une reconnaissance formelle. Le 
résultat de ces démarches et tous les actes publiés en 182i 
avaient surexcité l'opinion publique en Haïti, et cependant 
tout faisait penser^ qu'à l'exemple tracé par la Grande-Bre- 
tagne envers les colonies espagnoles émancipées, la Frcfnce 
ne pouvait guère tarder de se prononcer aussi à l'égard 
d'Haïti; il fallait donc attendre pour voir à quoi elle se dé- 
ciderait. Quelle que dût être sa résolution, cette résolution 
devait influer sur celle de la Grande-Bretagne et des autres 
puissances étrangères envers la République. 

Dans une telle situation, avec l'animation qui existait à 
l'intérieur, avec les idées manifestées par le Sénat lui-même 
en 1821 , et qui était une suggestion de l'esprit de résistance 
du Nord , — idées subsistantes encore dans ce départe- 



[182o] CHAPITRE YI. 551 

ment, — il n'eût pas convenu à la tranquillité et au bon- 
heur du pays, qu'on fit un appel au peuple pour la révision 
de la constitution dont les bases devaient rester immuables, 
comme Boyer le disait dans son message ci-dessus; tandis, 
qu'à vrai dire, cette révision n'aurait été profitable, qu'en 
faisant disparaître certaines imperfections de cet acte. On 
eût couru le risque de voir amoindrir les attributions et 
l'autorité du pouvoir. exécutif qui, en face des puissances 
étrangères, avait besoin cependant de lapins grande force 
possible, de même qu'à l'égard de l'intérieur '. 

D'un autre côté, nous croyons que Boyer avait des motifs 
particuliers, qu'il ne pouvait avouer dans son message et 
qui s'accordaient cependant avec le vœu national. 

Dans leur correspondance avec lui, les philanthropes 
étrangers, — les libéraux français surtout, qui, soit dans 
les chambres, soit dans les journaux^ prenaient la défense 
d'Haïti et de toute la race noire, ces hommes loyaux et 
éclairés reprochaient toujours à nos institutions politiques 
l'exclusion de la race blanche de notre société, contraire, 
selon eux, à notre avancement dans la civilisation et à 
notre prospérité matérielle, et il était naturel qu'ils pensas- 
sent ainsi. 

Or, Boyer, de même que Pétion, de même que tous les 
Haïtiens de cette génération qui gouvernait le pays , avait 
des idées fixes sur cette grave question , pour maintenir 
cette exclusion ^. 



1 Je sais qiift ces idées paraîtront- à certains esprits, en Haïti, comme l'apologie dupou- 
roir absolu ; mais je crois connaître assez mon pays pour ne pas m'inqniéter des leurs sur 
l'organisation de l'autorité du chef de l'Etat. A mon avis , c'est en 1838 , après les traités 
conclus avec la France , (iti'il eût convenu de réviser la constitution ; mais alors il eiît 
fallu que Boyer se mît franchement et résolument à la tête des réformes que la situation 
du pays réclamait réellement. 

2 Le 11 avril, environ un mois après son message au Sénat, il répondit à une lettre du 



552- ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

En présence de ces reproches, de ces manifestations libé- 
rales, on pouvait alléguer que la constitution de 1816 n'a- 
vait fait que reproduire les dispositions des actes antérieurs; 
mais, en 1825, si l'on avait soumis à une révision ce pacte 
social, où la même exclusion aurait été maintenue, sans 
nul doute, la nation et son gouvernement auraient encouru 
encore plus de reproches à cet égard, plus qu'on ne leur 
en a adressés depuis, par rapport aux constitutions posté- 
rieures. 

Pour bien apprécier les déterminations d'un gouverne- 
ment quelconque, il faut toujours se reporter au temps et 
aux circonstances dans lesquelles elles sont prises. 

Nous pensons donc que Boyer eut raison de prémunir le 
Sénat, à cette époque, contre tout désir de révision du pacte 
social, et que le Sénat agit sagement en adhérant à sa ma- 
nière de voir; de même qu'en 1821 il avait eu raison de 
combattre les idées de ce corps qui lui proposait cette révi- 
sion. 

Et si l'on avait entrepris cet important travail, on n'eût 
pas eu le temps, probablement, de l'achever avec le calme 
qu'il aurait exigé, quand arriva à Haïti la mission française 
dont nous allons parler dans le chapitre suivant. 



16 février que lui écrivit le général Lafayette , qui était alors aux Etats-Unis. Ce général 
lui parla de la reconnaissance de l'indépendance des Républiques de l'Amérique du Sud, 
en lui exprimant l'espoir que la République d'Haïti serait l'objet d'une pareille recon- 
naissance. Entre autres choses, Boyer lui dit : « Nous applaudissons a la justice qui vient 
» d'être rendue aux nouveaux Etats de l'Amérique du Sud; mais nous ne pouvons nous 
n empêcher de nous demander pourquoi l'on se tait à notre égard. Le préjugé de l'épi' 
derme est évidemment le seul motif de ce silence injurieux, puisque notre République offre 
» au monde toutes les garanties qu'on peut désirer par la stabilité de ses institutions cl 
n de son gouvernement, n L'expression de pareilles pensées n'admet pas que Boyer eût 
été d'avis de modifier les art, 38 et 39 de la constitution. 



CIlÂPiTRE Ylî. 



Motifs divers qui ont pu porter la France à terminer les négociations avec Haïti.— Char-- 
les X signe une ordonnance qui concède son indépendance. — M. de Mackau en est 
porteur pour la faire accepter purement et simplement. — Il est suivi d'une flotte des- 
tinée à user de moyens coërcitifs, en cas de refus. — Il arrive au Port-au-frince sans 
cet appareil de forces, et notifie au président Boyer l'objet de sa mission. — II est ac- 
cueilli et il entre en conférences avec des commissaires nommés par le Président. — 
Teste de l'ordonnance royale qu'il leur présente : des objections sont produites , par 
rapport à ses dispositions ambiguës, par les commissaires qui , après deui conférences , 
rejettent cet acte. — M. de Mackau sollicite une audience du Président qui la lui ac- 
corde ; il entend les motifs du refus que fait Boyer d'accepter l'ordonnance, et offre de 
donner des explications étrites sur le sens de ses dispositions: dans un second entre- 
tien, il offre de rester en otage à Haïti, comme garant de la sincérité de cet acte. — Le 
Président promet d'accepter l'ordonnance, si les explications écrites lui paraissent suf- 
fisantes. — Il appelle des fonctionnaires en conseil privé i-our avoir leur avis à ce su- 
jet. — Texte de cet avis motivé qui est favorable à l'acceptation de l'ordonnance. — 
Texte des explications écrites fournies par M. de Mackau. — Boyer lui adresse une 
lettre par laquelle il accepte l'ordonnance et promet de la faire entériner par le Sénat. 
— M. de Mackau expédie ce document en France et appelle la flotte dans la rade du 
Port-au-Prince. — Message du Président d'Haïti au Sénat, déclarant qu'il a accepté 
l'ordonnance de Charles X et invitant le Sénat a y adhérer et à l'entériner. — Discours, 
cérémonies et fêtes a cette occasion. — Proclamation du Président au peuple et à l'ar- 
mée. — Note officielle du secrétaire général, en réponse à celle de M. de Mackau, sur 
quelques objets secondaires. — Réilexions à propos de l'ordonnance royale. 



Si les heureux événemens survenus à Haïti , par la réu- 
nion successive à la République, des départemens de rx\r- 
bonite et du Nord, et de ceux formant la partie de l'Est de 
ce pays , avaient porté le gouvernement français à y en- 
voyer, en 1821 et 1822, deux agents secrets chargés de pro - 
voquer de Boyer, qu'il manifestât son intention sur la ques- 
tion à résoudre entre la France et Haïti, il n'était guère 



554- ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'haÏTI. 

possible que ce gouvernement ne prît pas une initiative à ce 
sujet, après les missions remplies, d'abord par le général 
J. Boyé^ ensuite par MM. Larose et Rouanez; missions qui 
élucidèrent cette question de part d'autre K 

D'un autre côté, la résolution que la Grande-Bretagne 
avait prise en 1823, de reconnaître l'indépendance des co- 
lonies espagnoles de l'Amérique, devait encore influer sur 
la détermination de la France à l'égard d'Haïti , en la dé- 
gageant en quelque sorte elle-même de ce qu'elle devait à 
l'Espagne ^. 

Et s'il est vrai, comme on l'a cru^ que le gouvernement 
britannique aura engagé celui de la France à en finir avec 
son ancienne colonie, qui était en négociations avec lui de- 
puis dix années, parce qu'il serait disposé à agir envers elle 
comme envers les colonies espagnoles, le gouvernement 
français ne pouvait plus ajourner l'acte auquel il s'était 
d'ailleurs préparé. 

Il a été dit aussi, que M. de Villèle, ministre des finances 
et président du conseil, voulait tracer un exemple que l'Es- 
pagne aurait pu suivre par rapport à ses colonies émanci- 
pées, dans l'espoir que cette puissance eût pu se libérer 
alors de la dette énorme qu'elle avait contractée envers la 
France, par suite de l'intervention de celle-ci qui, en 1823, 
avait replacé Ferdinand YII dans la plénitude de son pou- 
voir absolu. 



1 Lorsque te Télégraphe du 17 octobre 1824 parvint enlVance, contenant la lettre dn 
cardinal Jules de Somaglio, pro-préfet de la Propagande, adressée o au Président de la 
République d'Haïti, » plusieurs journaux de Paris, même du parti religieux, firent lare- 
marque que, le Saint-Père ayant ainsi reconnu l'existence politique d'Haïti, il était instant 
que le gouvernement français prit une résolution semblable. 

21 Le 3 octobre 1824, un traité de paix, d'amitié, de commerce et de navigation fut si- 
gné a Bogota, entre les Républiques de Colombie et des Etals-Unis. Ainsi, la l''rance, qui 
hésitait jusqu'alors envers Ilaïli, par rapport aux colonies espagnoles, n'avait plus de 
motifs sérieux. 



[1825] CHAPITRE vii. 355 

Il se peut , en effet, que cette considération ait été d'un 
grand poids aux yeux du ministre des finances qui contri- 
buait avecses-coliègues, dans la même année 1825, à faire 
voter un milliard d'indemnité en faveur des émigrés, et qui 
allait imposer à Haïti cent cinquante millions d'indemnité 
en faveur des anciens colons de Saint-Domingue. 

Quoi qu'il en soit, le 17 avril, une ordonnance à cet 
effet fut signé par Charles X; elle fut confiée à M. de Mac- 
kau, gentilhomme de la chambre du roi et capitaine de 
vaisseau, pour la porter à Boyer et lui proposer de l'ac- 
cepter. 

Cet officier s'embarqua sur la frégate la Circé et partit 
de Rochefort le 4 mai ; il se rendit à la Martinique d'où il 
partit le 25 juin, avec le brig le Rusé et la goélette la Béar- 
naise^ en laissant l'ordre du ministre de la marine et des 
colonies, pour que. les amiraux Jurien de la Gravière et 
Grivel le suivissent quelques jours après, avec leurs esca- 
dres qui se composaient des vaisseaux VEylau et le Jean- 
Bart^ de six frégates, une corvette et deux brigs. 

Le dimanche 5 juillet, le Ruséj, la Circée et la Béarnaise 
entrèrent et jetèrent l'ancre dans la rade extérieure du 
Port-au-Prince ^ . Les autres navires des deux escadres arri- 
vèrent quatre ou cinq jours après, dans le petit golfe de 
l'Ouest et s'y tinrent en louvoyàiit. 

Dès son arrivée, M. de Mackau adressa à Boyer la lettre 
qui suit; un officier de la frégate l'apportait à terre et la 



1 Après l'effet produit en Haïti par l'acceptation de l'ordonnance de Charles X, un plai- 
sant a dit : que le roi de France, pour mieui prendre Boyer dans ses filets, lui avait en- 
voyé une Magicienne [la Circé) escortée de la Ruse et de la Béarnaise qui figurait en 
cette occasion comme le représentant de son aïeul Henri IV, dont l'habileté et la fi.nesse 
lui valurent tous se? succès. — La Circé portait pavillon haïtien à son mât de misaine , 
venant eu parlementaire. 



oob KTL'OES SL'R L HISTOIRE D HAÏTI. 

remit au colonel Boisblanc qu'il rencontra en rade, se ren- 
dant lui-même à bord de ce navire ^ 

A bord de la frégate du Roi la Circê, le 3 juillet 1 825. 

Le baron de Mackaa, capitaine des vaisseaux du Roi, etc., etc., 
commandant une division de l'armée navale, 

A Son Excellence le Président Boyer. 

Monsieur le Président, 

J'arrive de France, porteur d'ordres qui me prescrivent d'entrer 
en rapport avec Votre Excellence; et je crois avoir le droit de lui 
annoncer, dès ce moment, que les communications que j'ai à lui 
faire sont de nature à lui être très-agréables, puisqu'elles peuvent 
établir définitivement et irrévocablement le bonheur du pays 
qu'administre Votre Excellence. 

Je recevrai à mon bord les personnes qu'Elle jugera convenable 
d'y envoyer, avec tous les égards qui leur sont dus ; et même, ma 
confiance en Votre Excellence est telle, que je me rendrai volon- 
tiers près d'Elle à terre, pour peu qu'Elle me fasse connaître que 
cela serait utile. 

J'ai l'honneur d'être^ Monsieur le Président, avec une très-haule 
considération, 

De Votre Excellence, 

Le très-humble et très-obéissant serviteur. 

Signé : Baron pe Mackau. 

P. S. — Je prie Votre Excellence de permettre que je joigne à 
cette lettre, une qui m'a été remise pour M. le générallnginac. 

Signé : de Mackau 2. 



1 La plupart des circonstances que nous allons relater sont puisées du Té'égrophe du 
17 juillet 1825, qui en a rendu compte officiellement : le texte de l'ordonnance royale s'y 
trouve aussi. Le colonel Boisblanc était chef des mouvemens du port de la capitale. 

Dans ses Mémoires, B. Inginac ne parle pas de cette lettre; mais nous croyons 
qu'elle lui fut adressée par M. Esmangart. Nous citons celle de M. de Mackau à Boyer, 
d'après l'original même qui est en notre possession et qui a été sauvé du pillage commis 
en 1843, après son départ, parmi les papiers d'Etat qu'il avait laissés au palais national. 



[i82o] CHAPITRE Yll. 557 

Une lettre ainsi formulée devait inspirer toute confiance 
au Président d'Haïti. Il y fit répondre immédiatement par 
le secrétaire général Inginac, pour inviter M. de Mackau à 
descendre le lendemain, et lui dire qu'il serait reçu aussitôt 
et qu'un logement, à terre, lui serait préparé. Cette ré- 
ponse fut remise à bord de la frégate par un aide de camp 
du général Inginac , lequel y fut accueilli avec cour- 
toisie. 

Le 4, à sept heures du matin, M. de Mackau arriva au 
quai, où le secrétaire général avait envoyé sa voiture et ses 
aides de camp pour le recevoir; il se rendit à l'hôtel 
de ce grand fonctionnaire qui lui fit l'accueil le plus em- 
pressé. Il fit part de la mission dont il était chargé par 
son gouvernement , mais sans montrer l'ordonnance 
royale. , 

Dans cette conférence qui dura deux heures, M. de 
Mackau et le secrétaire général avaient sans doute bien 
des choses à se dire sur les négociations antérieures 
entre la France et Haïti, sur la nécessité de les terminer à 
l'avantage des deux pays. Ensuite, M. de Mackau fut 
accompagné dans le logement qu'il devait occuper, situé 
rue du Centre. 

Le secrétaire général alla immédiatement rendre compte 
au Président de leur entrevue. En conséquence, Boyer 
nomma une commission chargée d'entendre et de recevoir 
les propositions de l'envoyé français ; elle fut composée 



Alors disparurent toute la correspondance officielle du gouvernement haïtien avec le gou- 
vernement français, les traités faits avec la France , la Grande-Bretagne, etc. On ne sait 
qui a pris ces documens si utiles à l'histoire du pnys. Ce fut un véritahle acte de vanda- 
lisme ; car ces papiers d'Etat appartenaient à la nation, au i)euple souverain^ comme on 
disait alors, et ils auraient dû être conservés soigneusement. 

T. IX 22 



558 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

du général ïnginac, du sénateur Rouanez et du colonel 

Frémont, aide de camp du Présidente 

Cette commission l'en informa de suite et l'inyitaàune 
conférence qui eut lieu cliez le secrétaire général dans la 
soirée du 4; il y ^n eut une autre le 5, de midi à cjuatre 
heures. M. de Mackau, dès la première, avait donné lec- 
ture de Fordonnance c|ui suit : 

Charles, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre, à tous 
présens et à venir, salut. 

Vu les art. 1 4 et 73 de la Charte; 

Voulant pourvoir à ce que réclament l'intérêt du commerce 
français, les malheurs des anciens colons de Saint-Domingue, et 
l'état précaire des habitcins actuels de cette lie; 

Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit : 

Art. 1*'". Les ports de la partie française de Saint-Domingue se- 
ront ouverts au commerce de toutes les nations. 

Les droits perçus dans ces ports, soit sur les navires, soit sur les 
marchandises, tant à l'entrée qu'à la sortie, seront égaux et uni- 
formes pour tous les pavillons, excepté le pavillon français, en 
faveur duquel ces droits seront réduits de moitié. 

Art. 2. Les habitans actuels de la partie française de Saint-Do- 
mingue verseront à la caisse générale des dépôts et consignations 
de France, en cinq termes égaux^ d'année en année, le premier 
échéant au 31 décembre 1825, la somme de cent cinquante mil- 
lions de francs, destinée à dédommager les anciens colons qui ré- 
clameront une indemnité. 

Art. 3. Nous concédons, à ces conditions, par la présente Or- 
donnance, aux habitans actuels de la partie française'de Saint- 
Domingue, l'indépendance pleine et entière de leur gouverne- 
ment. 



1 On pourrait peut-être s'étoiîiiei' de ne pas voir figurer le sénateur Larose à côté de 
son collègue Rouanez, pour discuter une ordonnance qu'ils avaient eu mission de récla- 
aier rannée précédeute : le fait est (ju'il se trouvait alors aa Cap-Haïtien. 



[1825] CHAPITRE VU. 539 

Et sera la présenté Ordonnance scellée du grand sceau. 
Donné à Paris, au château des Tuileries, le 17 avril de l'an de 
grâce 1 825, et de notre règne le premier. 

Signé : Charles. 

Par le Roi, le pair de France, ministre secrétaire 
d'État de Ja marine et des colonies^ 

Signé : Comte m Chabrol. 
Visa : 
Le président du conseil, ministre et secrétaire 
d'État des finances, 

Signé : J. de Villèle. 

Va aux sceaux : 
Le ministre et secrétaire d'État, 
garde des sceaux. 

Signé : Comte de PErfiONNEt. 

Les commissaires haïtiens n'avaient pas pu entendre la 
lecture d'un tel acte, sans y faire divetses objections que 
sa singulière rédaction et ses clauses leur suggéraient. 
Ces objections sont rapportées par M. de ]^ïackaU lui-même, 
dans les Explications écrites qu'il se vit ensuite forcé de 
donner, pour obtenir l'acceptation de l'ordonnance; on 
va les lire bientôt. II y eut de leur part un profond sen- 
timent d'indignation (contenue, néanmoins, à cause des 
égards dus à F officier français), à l'idée seule que l'indé- 
pendance d'Haïti, conquise avec gloire par les Haïtiens 
qui luttèrent contre les troupes aguerries de la France 
républicaine, serait, non pas reconnue et proclamée comme 
un droit, et un fait préexistant à la Restauration des Bour- 
bons, mais concédée par l'un d'eux comme une sorte de 
grâce et sous une forme si contraire à toutes les espéran- 
ces de la nation; par une ordonnance dont les termes 
équivoques décelaient une arrières-pensée, une voie à 



540 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

mille interprétations, puisqu'il s'agissait « de l'indépen- 
)) dance du gouvernement des halîitans actuels de Saint- 
)) Domingue, » et non pas « du gouvernement du peuple 
» libre, indépendant et souverain d'Haïti. » 

Ces commissaires s'attachèrent donc à démontrer en 
quoi l'ordonnance royale ne présentait aucune garantie à 
sa sécurité, et blessait sesjustes susceptibilités nationales, 
parce que son honneur même serait compromis par l'ac- 
ceptation de cet acte. 

De son côté^ M. de Mackau fit tous ses efforts pour leur 
prouver, qu'ils l'envisageaient avec une 'prévention injuste, 
et que le Roi de France ne pouvait pas tenir un autre lan- 
gage, en vertu de son droit souverain; mais qu'il était 
sincère dans les dispositions de l'ordonnance qui concé- 
daient l'indépendance. 

Les commissaires raisonnèrent également, quant à celles 
de l'article premier sur l'ouverture des ports , lesquelles 
gêneraient l'administration haïtienne et entraveraient Fac- 
tion gouvernementale , au cas où une nation quelconque 
donnerait sujet à Haïti d'être mécontente d'elle. A l'égard 
des dispositions de l'article 2, fixant la somme de loO 
millions de francs à payer par Haïti, ils rappelèrent que 
dans la négociation de 1824, le chiffre de 100 millions 
avait été convenu et accepté par le gouvernement français: 
ce qui était positivement vrai'. 

M. de Mackau s'efforça encore de leur prouver, que les 
difficultés qu'ils prévoyaient par rapport à l'arlicle pre- 
mier, n'en ressortaient point comme ils le croyaient; qu'à 



1 M. Lepelletier de Saint-Rémy convient que les termes du l'ordonnance étaient amlii- 
gns; que la rédaction de deuxpassages fou articles) était réellement ambiguë; quela France 
paraissait renoncer à ses prétentions à la suzeraineté ; que le prix de la concession était 
élevé; que les objections portaient sur ces deux points, — Voyez son ouvrage sur la 
Question hailienne, tome 2, pages 50 et b2. 



[1825] CHAPITRE Vil. 541 

l'égard du chiffre porté par l'article 2, on avait fait en 
France un calcul exact de la valeur des biens des anciens 
colons, lequel ne permettait pas de le fixer à moins'. 

Enfin, il dit aux commissaires haïtiens qu'il n'était que 
porteur de l'ordonnance royale, qu'il ne pouvait la mo- 
difier en quoi que ce soit, et que, si elle n'était pas ac- 
ceptée telle quelle, il lui restait une autre mission à rem- 
plir, en faisant allusion aux moyens coercitifs qu'il était 
autorisé à employer. 

Les commissaires, à ces mots^ furent unanimes à lui ré- 
pondre : que la République saurait se défendre contre toute 
violence, toute agression ; que la résolution de la nation, à 
cet égard, existait depuis le 1"" janvier 1804; et pour lui en 
fournir une preuve, le secrétaire général Inginac fit sortir 
de son cabinet, plusieurs torches incendiaires qu'il y tenait 
depuis 1814, et qui étaient destinées, lui dit-il, à la des- 
truction de sa propriété où il logeait. Il ajouta : « J'ymet- 
» trai le feu moi-même ^ ! » 

Arrivées à ce point, les conférences furent rompues. 
Dans celle du 4 au soir, le général înginac avait^, du con- 
sentement de M. de Mackau, pris copie de l'ordonnance 
pour la soumettre à Boyer qui , après l'avoir lue, avait dii 
aux commissaires de persister à refuser l'acceptation de cet 
acte ; car on supposait que cet envoyé pouvait en avoir au 
moins une autre à présenter, en cas de refus. 



1 On avait calculé qu'eu 1789, les produits de Saint-Domingue montaient à 150 mil- 
lions lie francs, et qu'en 1823, Haïti en avait fourni à la France, à l'Angleterre et aux 
États-Unis pour 30 millions, ce qni laissait 15 millions de revenu net : en outre, on disait 
que « la valeur des biens-fonds dans les colonies se calcule sur dix années de revenu. » 
Raisonnant ainsi, le gouvernement français fixa l'indemnité à 150 millions. — Voyez Vex- 
posé des motifs de la loi de répartition, présenté aux chambres françaises, en 1826, par 
M. de Villèle. 

3 11 est entendu que cette particularité n'est point tirée de la relation des faits par le 
Télégraphe ; mais elle est vraie. 



§4â ÉTUDES SUR l'hISTOIRE d'hAÏTI. 

Alors, celui-ci témoigna aux commissaires ses vifs regrets 
de ce refus qui entraînerait des maux incalculables pour 
Haïti. Il dit même au générai luginac : que le ministère 
français avait prévu ce résultat, — ce qui était aussi l'opi- 
nion du général comte Donzelot, gouverneur de la Mar- 
tinique, — à cause de r influence exercée sur le Président 
par son secrétaire général, qui était entièrement à la dévo- 
tion de l'Angleterre, et opposé à tout arrangement avec la 
France. Inginac dut se défendre de cette imputation qui 
n'était pas fondée ' . 

M. de Mackau ajouta : que le Roi de France lui avait donné 
mission , en particulier , de présenter ses complimens à 
Boyer, et qu'il désirait remplir cette obligation avant de 
se rembarquer, n'ayant pas encore eu l'honneur de le voir. 
Les commissaires lui exprimèrent la pensée qu'une au- 
dience pourrait lui être accordée par le Président, s'il la de- 
mandait par écrit, et qu'au surplus ils en entretiendraient 
ce dernier. M. de Mackau rédigea immédiatement une let- 
tre à cet effet, qu'il leur remit ?^ puis il retourna à son lo- 
gement, tandis que les commissaires allaient au palais pour 
informer Boyer de tout ce qui s'était passé entre eux 
et lui. 

Le Président ne pouvait raisonnablement refuser de re- 
ceA'oir M. de Mackau; et l'imputation d'influence que ce 
dernier fit au secrétaire général, qui n'hésita pas à lui parler 



1 Pour avoir servi sous les Anglais, durant lenr occnpa-tion de quelqiitis villes de l'an- 
cienne colonie, B. Inginac fut toujours accnsé parles Français de penser ainsi, et parce 
qu'encore il vantait souvent le caractère des Anglais et lenr administration ; mais il était 
aussi bop Haïtien que n'importe qui, et il partageait les idées de- Pétiou à l'égard de la 
France. — Voyez ses Mémoires, page 70. 

21 Mémoires de B. Inginac, page 70. J'ens occasion de lire cette lettre de M. de Mac- 
Isa'i; et cependant, M. de Villèle a dit à la tribune, en 1826, que ce fut Boyer qni « évo- 
B qua la négociation à hii , au moment oili M. de Mackau était prêt à s'embarquer pour 
11 faire bloquer les ports d'Haïti. » 



[J8i2o] CHAPlTilE VII. 513 

de cetle injuste prévention , aurait iraiileurs motivé sa 
détermination; car aucun chef ne poussa aussi loin la crainte 
qu'on le crut influencé; c'était une faiblesse de son carac- 
tère, il fit donc répondre à M. de Mackau^ qu'il le recevrait 
dans la soirée même du 5 juillet, peu d'heures après la 
rupture des conférences. 

Dès que Boyereut reçu la copie de l'ordonnance, il put 
reconnaître la faute politique, très-grave, qu'il avait com- 
mise l'année précédente, en donnant pour instructions à 
MM. Larose et Rouanez, d'en réclamer une de la part du 
Roi de France, préalablement à un traité de paix et de com- 
merce, pour consacrer l'indépendance d'Haïti. îl avait bien 
dit dans quels termes il, désirait qu'elle fût rédigée^ afin de 
donner toute sécurité à son pays, de légitimer les droits de 
ses concitoyens, de satisfaire leur dignité et leur honneur 
national; mais, du moment que cet acte devait être l'ex- 
pression de la volonté du souverain de la France, exerçant 
l'autorité royale dans sa plénitude, il s'était mis lui-même 
à sa merci; de là, la rédaction ambiguë de l'ordonnance du 
17 avril et ses diverses clauses , se& exigences, telles qu'il 
convenait à un Roi, convaincu de son droit divin ^ de la 
rendre pour résoudre la question existante entre la France 
et Haïti . 

Il faut remarquer néanmoiiis, que la forme de cet acte 
était déjà arrêtée dans la pensée même de Louis XVIII; dès 
1811' et 1816. Ce monarque avait oc^ro^e la Charte à la 
France, et prétendait avoir régné depuis la mort de son ne- 
veu dans les prisons de Paris; le gouvernement de la Res- 
tauration avait méconnu tous les actes révolutionnaires de 
son pays, ancienne métropole de la colonie de Saint-Do- 
mingue. A raison de telles idé(?s, pouvait-il se croire obligé 
de consacrer l'indépendance d'Haïti, selon que Boyer le de- 



34 i ETUDES SUR l'hISTOIRE d'hAÏTI. 

mandait clans ses instructions de 1824? Le Président lui- 
même dut faire ces réflexions ' . 

Mais, de son côté, M. de Mackau n'en fit-il pas aussi, soit 
au moment oii il écrivit sa lettre pour demander une ar- 
dience au Président, soit après la réponse qui la fixait dans 
la soirée? Il dut reconnaître qu'il était chargé d'une mission 
délicate, dont V insuccès allait obliger son gouvernement à 
des actes qui lui répugnaient, qui auraient entraîné la 
France dans une guerre contre un pays oii s'échangeaient 
ses produits depuis dix ans, avec grand avantage pour le 
commerce français^; d'une mission dont le succès, au con- 
traire, allait étendre ces fructueuses relations, en terminant 
un litige qui faisait souffrir les anciens colons depuis long- 
temps, indépendamment de cette considération : que ce 
succès, obtenu par lui, assurerait inévitablement son avan- 
cement dans la carrière qu'il parcourait. 

En général , les hommes ne sont ni insensibles ni indif- 
férons à un tel résultat, et il est juste qu'ils soient glorieux 
de réussir dans des cas semblables; sans cette louable am- 
bition qui doit toujours les animer, ils serviraient mal leur 
patrie. 

M. de Mackau avait donc à mettre en jeu toutes les res- 
sources de son esprit, pour obtenir l'acceptation de l'or- 
donnance. Par ouï-dire, il connaissait sans doute le carac- 
tère de Boyer ; par la correspondance du Président, publiée 
antérieurement, par ses actes relatifs à la question de l'in- 



1 Je suis convaincu que le gouvernement de la Restauration n'eût jamais voulu recon- 
naître l'indépendance d'Haïti par un traité ; mais ce ne fut pas moins une faute politique 
de la part de Boyer d'avoir réclamé une ordonnance pour la consacrer : rnieui valait su- 
bir cette exigence de la situation, que de l'avoir provoquée soi-même. 

2. Je suis également convaincu, d'après les documens qu'il m'a été permis de lire au 
ministère de la marine, que le gouvernement de la Restauration n'eût pas voulu être dans 
l'obligation de faire la guerre à Haïti, même de bloquer ses ports. Voyez ce que j'en ai dit 
au chapitre l«r de ce volume. 



I 
[J82S] CHAPITRE VI!. 545 

dépendance, depuis 1821, il voyait en lui un chef très-dé- 
sireux de parvenir h fixer définitivement le sort de son 
pays, à l'extérieur, après de glorieux succès à l'intérieur. 

Cet officier savait, en outre, que des commissaires, des 
négociateurs peuvent souvent penser d'une manière sur 
une convention à conclure, même étant en cela d'accord 
avec le gouvernement c{ui les institue; mais que le chef de 
ce gouvernement qui encourt toute la responsabilité envers 
son pays, peut être amené à modifier ses propres idées. 
L'empressement même C{ue mit Boyer à lui accorder une 
audience, l'heure à laquelle elle fut fixée, devaient le forti- 
fier dans l'espoir c[u'il parviendrait à lever les difficultés 
soulevées par les commissaires haïtiens. 

Mais déjà, la plupart des citoyens éclairés de la capitale 
savaient le résultat de leurs conférences avec l'envoyé fran- 
çais, et que la commission avait reçu l'approbation du 
Président, pour avoir repoussé l'ordonnance royale. Per- 
sonne n'en connaissait la teneur, malgré ce que les commis- 
saires avaient pu dire à ce sujet à leurs amis; mais chacun 
s'attendait à une rupture complète de toute négociation. 

Cependant, M. de Mackau se rendit au palais où le Prési- 
dent le reçut, seul et en particulier. Il est facile de conce- 
voir qu'il était impossible que, admis de cette manière, il 
se bornât à faire des complimens et à prendre congé; mais 
il paraît certain que ce fut le Président qui entama le pre- 
mier l'entretien sur l'objet de sa mission. Possédant la copie 
de l'ordonnance, d'accord sur toutes les objections que les 
commissaires y avaient faites, et pouvant lui-même les dé- 
velopper avec plus de talent par la facilité de son élocution, 
Boyer s'exprima avec une grande netteté dans les idées; et 
s'animant successivement, il parla avec une chaleur de 
sentimens qui le rendit éloquent : ce qui étonna M. de 



3i6 ÉTUDES SLK l'hISTOIRE d'hAÏTI. 

Mackaii et rémut fort souvent dans le cours de cet entrelien 
qui dura jusqu'à minuit'. 

Car, le Président ne se borna pas à discuter les termes 
et les dispositions de l'ordonnance : il exposa la situation 
malheureuse et dégradante où le système colonial avait 
tenu les hommes de la race noire pendant des siècles, 
avant la révolution française^ il parla des phases diverses 
de celle de Saint-Domingue qui avait favorisé la conquête 
de leur liberté; de la justice de la France qui avait enfin 
reconnu et proclamé leurs droits en dépit des résistances 
persévérantes des colons ; de la réaction survenue ensuite 
par l'influence pernicieuse de ces derniers, et qui occa- 
sionna une fatale guerre civile dans le pays^ puis la for- 
midable expédition de 1802, dont le but était de rétablir 
l'esclavage; de la nécessité où les Haïtiens se trouvèrent 
de résister à la violence, et qui leur fit sentir l'obligation 
de se rendre indépendans de la France et de toutes autres 
puissances, pour se conserver et rester libres; des pre- 
mières missions envoyées à Haïti par le gouvernement ac- 
tuel de la France, dans lesquelles son prédécesseur prit 
l'initiative de l'otïre d'une indemnité en faveur des colons, 
offre que lui-même renouvela dès 1821, afin de prouver 
à la France, par cette transaction politique, que le peuple 



'1 Co que je dis de cet entretien et de celui qui le suivit résulte de la lecture que j'ai 
faite du rapport de M. de Mackaii au ministre de la naarine, à son retour en France. C'est 
en y allant moiraènie eu mission, après les traités de 1838 , sur la frégate la Néréide , 
que le brave amiral Dandin me donna communication de ce rapport. M. de Mackau 
y rendit pleine justice ans sentiniens de Boyer; il dit au ministre qu'il resta persuadé 
que toutes les objections faites contre l'ordonnance par les commissaires leur avaient été 
inspirées par le Président, tant celui-ci les développa avec talent, dans un langage élevé; 
que Boyer fut réellement cloquent en parlant de son pays; qne lui-même se sentit ému 
à l'expression des sentimens de ce chef d'État qui voyait le sort de son pays dans ses 
mains, dépendant de la résolution qu'il allait prendre à l'égard de l'ordonnance; qne 
c'est alors qu'il offrit de rester en otage à Haïti , offre qui détermina- Boyer. En France, 
le ministère ne fit pas publier ce rapport en son entier, parce que ces particularités et 
quelques autres sur la situation d'Haïti ne devaient pas voir le jour. 



[182o] CHAl'lTHE YH. 3-47 

haïtien était digne de son estime et méritait qu'une re- 
connaissance formelle de son indépendance consacrât ses 
droits et la position cju'il avait prise parmi les nations; 
de l'admission, dans ses ports, des bâtimens et du com- 
merce français depuis dix ans; de la sécurité que les Fran- 
çais y ont constamment trouvée pour leurs personnes et 
leurs propriétés. 

Et tout cela^ pour aboutir à quoi? A une ordonnance 
ambiguë dans ses termes , pouvant offrir diverses inter- 
prétations destructives de l'indépendance pleine et entière 
qu'elle semblait accorder, stipulant une indemnité dont la 
somme était au-dessus des ressources du peuple haïtien, et 
supérieure à celle dont naguère on était convenu de part 
et d'autre, c|uoic|u'elle fût déjà énorme'. 

Enfin, Boyer conclut à dire à M. de Mackau que, par 
ces différens motifs, il ne pouvait pas accepter une ordon- 
nance aussi contraire à celle qu'il avait espérée de la part 
du Roi de France. 

Tel est le sens des paroles prononcées par Boyer, et 
des argumens qu'il employa à cette occasion. Je les ga- 
rantis d'après ce c|ue j'ai lu, sans pouvoir reproduire les 
propres termes dont il se servit pour manifester son opi- 
nion sur l'ordonnance du il avril. 



1 M. Eismangarl avait refusé 80 millions otfeits par MM. Larose et Rouanez , et s'il con- 
sentit ensuite au ckiffre de 100 millions, c'est que le gouvernement français espérait qu'ils 
auraient accepté l'ordonnance préparée alors, avec un article ainsi conçu : L'État d'Haïti 
» ne pourra entrer pour aucune raison que ce soit dans une alliance offensive ou dé- 
» fcnsive contre la France ; il ne pourra se placer sous aucune autre protection que celle 
» de la France, qui lui restera offerte, mais ne lui sera pas imposée. 11 pourra, hors ces 
» dens cas, conclure tels traités d'amitié, d'alliance et de commerce qui lui paraîtraient 
» convenables. « — M. Lepellefcier de Saint-Rémy, tome 2, pages 40 à 46. Mais les en- 
voyés haïtiens rapportèrent au Président que M. de Clermout-Tonnerre leur avait positi- 
vement dit que la France se réservait la souveraineté extérieure sur Haïti. La rédaction 
de cet article prêtait en effet à cette interprétation ; toujours de l'ambiguïté ! 



I 



348 ÉTUDES SUR l'histoiue d'haïti. 

A son tonr, M. de Mackau dut lui répondre de manière 
à le persuader d'accepter cette ordonnance, à convaincre 
son esprit, en y détruisant ce qu'il considérait comme des 
préventions de la part du Président. Cet officier parla 
lui-même avec toute la fermeté de sa propre conviction; 
il mit dans son langage les expressions les plus convena- 
bles au but qu'il votdait atteindre, et les formes les plus 
séduisantes pour un chef d'État du caractère de Boyer, 
dont il appréciait d'ailleurs l'incontestable dignité. Il lui 
dit que, n'étant que porteur de l'ordonnance royale, etne 
pouvant y rien changer parce qu'il n'avait pas les pouvoirs 
d'un négociateur, il lui offrait, néanmoins, de résumer ses 
propres argumens dans des explications écrites, sur les 
motifs de cet acte souverain et sur le sens des disposi- 
tions qu'il contenait. 

A l'égard du chiffre de loO millions de francs stipulé | 
en faveur des colons^, il lui fit espérer qu'une réduction 
notable pourrait y être faite, si le Président voulait adres- j 
ser une lettre à Charles X, et se confier à la loyauté de ce 
monarque, quand il enverrait en France des agents chargés 
de conclure un traité de commerce, en conséquence de l'ac- 
ceptation de l'ordonnance. 

Ce premier entretien s'arrêta là, le Président demandant 
à réfléchir sur l'offre faite par M. de Mackau, d'explications 
écrites; et il fut convenu que cet officier reviendrait au pa- 
lais le lendemain, 6 juillet, dans la soirée; ce qui eut lieu. 
Il trouva Boyer encore indécis; et reprenant ses argumens 
de la veille, il ajouta qu'il éprouvait une véritable peine à 
lui déclarer, comme il l'avait fait aux commissaires, qu'une 
autre mission lui était imposée par le gouvernement fran- 
çais, en cas que l'ordonnance royale ne fût pas acceptée : 
c'était d'employer des moyens coercitifs contre Haïti, avec. 



|1825] CHAPITRE VII. 549 

la flotte qui devait être déjà rendue à proximité de ses côtes 
et même de la baie du Port-au-Prince ^ . 

Mais Yoyant que cette déclaration soulevait en Boyer 
l'honorable sentiment que le Président d'Haïti devait éprou- 
ver, M. deMackau lui dit : que ces moyens lui répugnaient 
tellement à lui-même que, pour éviter d'en faire usage, il 
lui offrait de rester seul en otage auprès de lui, comme 
garant de toutes ses assertions. C'est alors seulement que 
Boyer, prenant sa main, lui dit: « Non, Monsieur le Baron, 
» la parole d'un ofticier français me suffit. J'accepterai 
» l'ordonnance du Roi, si vous me donnez, par écrit, des 
» explications suffisantes^. » Il fut convenu alors que 
M. de Mackau reviendrait avec elles au palais, dans la soirée 
du 7, parce que le Président voulait y convoquer dans 
l'après-midi, un certain nombre de fonctionnaires publics 
pour les consulter. 

En effet, ils se réunirent en conseil privé dans le pavillon 
isolé au milieu du jardin du palais. Après leur avoir parlé 
des conférences qui avaient eu lieu entre M. de Mackau et 
les commissaires haïtiens (ceux-ci étaient présens) et avec 
lui-même, Boyer, les ayant certainement disposés à ce qu'il 
désirait, laissa ce conseil privé sous la présidence du secré- 
taire d'Etat Imbert, afin que les opinions pussent se mani- 
fester plus librement, sur irois questions écrites par lui- 
même qu'il soumit à leur examen. Voici le résumé des 
opinions émises par le conseil : 



1 Ces moyens coercitifs devaient se borner au blocus de nos ports; mais la guerre en eût 
été le résultat, et M. de Mackau savait que son gouvernement n'en voulait pas depuis 
longtemps : de là tous ses efforts pour convaincre Boyer de la sincérité de Charles X. 

2 Ces paroles de Boyer ont été rappelées dans le rapport de M. de Mackau. A mon re- 
tour à Haïti, je dis au Président comment cet officier avait parlé de lui et de cette affaire 
de 1S2b ; il eu fut eitrêmement satisfait, et il me dit : « Beaucoup de mes concitoyens n'ont 
» pas été aussi justes envers moi ! » C'est vrai ; mais s'il eut agi en cette circonstance 
comme Pétion, ses concitoyens l'auraient entendu discuter, soutenir leurs droits. 



550 ÉTUDES SUR l'hISTOIïîE d'haÏT!. 

« Aujourd'hui T juillet 18215, an xx!!*" de l'indépendance 
d'Haïti; 

» Nous soussignés, fonctionnaires publics, magistrats et 
officiers militaires, dont les grades et qualités suivent nos 
signatures; convoqués au palais national par S. E. le Pré- 
sident d'Haïti, à l'effet de lui donner notre opinion sur les 
trois questions qui suivent : 

» 1° Le Roi de France, dans l'acte qui reconnaît l'indépen- 
» dance du gouvernement d'Haïti, peut-il, dans le premier 
» article^ déclarer que les ports du pays sont ouverts au 
» commerce de toutes les nations, en réservant pour le 
)) commerce français l'avantage de n'être assujetti qu'à la 
» moitié des droits auxquels les autres sont tenus? 

» 2° Si l'on admet l'ordonnance royale telle qu'elle est 
» conçue, la France ne pourrait-elle pas, dans l'avenir, 
» s'en prévaloir contre toutes dispositions contraires 
» qu'Haïti pourrait, dans son intérêt, prendre à l'égard des 
» autres nations? 

n o° Cependant, l'indépendance étant eu fin reconnue, 
» dans l'ordonnance dont s'agit, ne s'exposerait-on pas, en 
» repoussant l'ordonnance (par rapport à cette déclaration), 
» à perdre à jamais l'occasion de conclure cette grande 
» affaire? » 

u Après que Son Excellence se fut retirée^ le secrétaire 
d'Etat a présidé; et après que les membres ont eu développé 
leurs opinions, l unanimité a été d'avis : — ■ que l'indépen- 
dance d'Haïti, pleine et entière, étant reconnue par une 
ordonnance du Roi de France, dont il a été fait verbalement 
mention par S. E. le Président d'ERiii, elle pourrait être 
acceptée, sans que les conséquences de la rédaction du pre- 
mier article puissent compromettre en rien, ni pour le pré- 
sent, ni pour l'avenir, l'indépendance acquise par la nation, 



[1825] CHAPITRE VÎI. o5i 

puisqueUe se trouvait ratifiée par une forme qui avait été 
demandée K Le Président d'Haïti devra rédamer un traité 
qui explique, autant quepossible, les dispositions de l'or- 
donnance du Roi de France, afin d'éviter tout malentendu 
dans l'avenir. D'ailleurs, l'acceptation de l'ordonnance, 
telle quelle, ne peut diminuer ni détruire en rien la force et 
les moyens du gouvernement, pour résister à toute tenta- 
tive qui pourrait être dirigée contre lui. 

» En foi de quoi, nous avons signé le présent, au Port- 
au-Prince, les jour, mois et an que dessus. 

» Signé : Gayot, C. Dupiton, N. Yiallet, Birot, Rouanez, 
Pitre, J. Tîiézan, Dupuciie, L.-A. Daumec, B. Clianlatte, 
sénateurs; J.-C. ïmbert, secrétaire d'Etat; Fresnel, graml- 
juge; B. Inginac, secrétaire général; A. Nau, trésorier géné- 
ral; J.-F. Lespinasse, doyen du tribunal de cassation^- Noël 
Piroii, membre de la cliambre des comptes; Thomas Jean, 
B. Noël et J. Clianlatte, généraux de brigade; et E. Frémont, 
colonel. » 

•Comme on le voit, Boyer n'avait pas communiqué aux 
membres de ce conseil privé, la copie cju'il tenait de l'or- 
donnance royale, ce qui est constaté dans le procès-verbal 
ci-dessus; et dans les questions écrites qu'il leur posa, il 
était dit que, par cet acte, le Roi de France reconnaissait 
l'indépendance, tandis qu'il la concédait. De plus^ le conseil 
privé constata aussi que Boyer lui-même R\8iit demandé une 
ordonnance royale fouv ratifier l'indépendance. Ce conseil 
fut donc induit à penser cjue celle présentée par M. de Mac- 
kau, renfermait, à peu de choses près, les clauses portées 
dans les instructions données en 1824 à MM. Larose et 
Rouanez et publiées à leur retour à Haïti. En présence de 

-t Allusion aiix instrnctions de Bover à. MM. Larose et Uoiianez. 



552 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

la réticence de Boyer à ce sujet, les commissaires, qui sa- 
vaient le contraire^ se gardèrent d'éclairer les autres mem- 
bres du conseil privé. Quoi qu'il en soit, leur avis motivé 
encourageait le Président à accepter l'ordonnance, telle 
quelle, si M. deMackau, selon sa promesse, lui remettait les 
explications écrites qu'il avait offertes. 

Dans la soirée, cet officier les apporta au Président; les 
voici : 



On craint que cette clause de l'art. 1"" de l'ordonnance du Roi : 
« Les ports de la partie française, etc., » n'ait pour but de ména- 
ger à la France les moyens d'intervenir plus tard, à son gré, dans 
les affaires de Saint-Domingue. 

On dit même que c'est de la part du Roi de France un acte de 
souveraineté , et on remarque qu'il est en opposition avec les dis- 
positions de l'art. 3 de l'ordonnance qui concède à Haïti l'indépen- 
dance pleine et entière de son gouvernement. 

On répond d'abord, que c'est faire injure au caractère éminem- 
ment reMgieux du Roi de France, que de supposer que Sa Majesté 
a voulu retirer d'une main ce qu'elle accordait de l'autre. 

C'est pour la première fois que S. M. Charles X s'adresse à l'an- 
cienne colonie de la France , et comment le fait-elle ? En allant 
elle-même au devant du nouvel Etat, en lui offrant tout d'abord 
ce qu'il réclamait naguère, en écartant de sa propre volonté la seule 
clause (celle de la suzeraineté) qui semblait blesser les Haïtiens, 
et à laquelle cependant n'aurait jamais voulu renoncer le feu roi, 
de vénérable mémoire. Les paroles de Charles X ne sont pas en- 
tourées d'artifices. Si Sa Majesté a eu de la peine à se résoudre à 
cette cession d'une partie des domaines de ses pères, il suffît ce- 
pendant qu'elle y ait été décidée par les prières du Prince , objet 
de son orgueil et de son amour, pour que, désormais, elle reste 
inébranlable dans sa résolution. En cette circonstance, comme en 
toute autre, le Roi tiendra ce qu'il promet. 

Sa Majesté m'a dit, et elle a daigné m'autoriser à le répéter, 
que, par les expressions de cet article, qui cause tant d'inquié- 



[1825] CHAPITRE VII. 555 

tude , elle n'entendait pas se ménager le droit d'intervenir dans 
les aflaires d'Haïti. Cette obscure combinaison serait indigne du 
caractère élevé d'un monarque dont l'Europe se plaît à proclamer 
la bonne foi. 

Cette clause, ainsi que je l'ai déjà expliqué, n'a d'autre but que 
de montrer la France fidèle aux engagemens qu'elle a pris au con- 
grès de Vérone avec tous les autres Etats de l'Europe i. 

Il y fut arrêté que tout arrangement qui aurait pour but de ré- 
concilier de nouveaux Etats avec d'anciennes métropoles serait fa- 
vorisé par tous les souverains de l'Europe, pourvu que (la métro- 
pole exceptée) tous les autres pavillons fussent accueillis et traités 
pareillement dans les nouveaux Etats. 

La France donne la première l'exemple d'une réconciliation 
qui, étant imitée par son ancienne alliée, 2 peut rendre à toutes les 
Amériques le repos et la liberté, après lesquels elles soupirent 
vainement depuis si longtemps; et c'est dans les premiers mois 
de l'avènement au trône du Roi Très-Gbrétien, que S. M. a voulu 
consacrer ce grand acte. 

La France veut tenir ses promesses au congrès de Vérone, tout 
en proclamant V indépendance d'Haïti; et son but, par cet art. 1" 
de l'ordonnance qui éveille tant de soupçons, est surtout de prou- 
ver qu'elle n'a stipulé des avantages particuliers pour aucun de ses 
alliés : c'est là son vrai motif. 

Peut-on dire que cette première clause annule l'eifet de la gé- 
néreuse déclaration de l'indépendance d'Haxti? Quand le Roi de 
France est encore souverain de Saint-Domingue, il tient ses pro- 
messes aux divers souverains de l'Europe. 

En proclamant V indépendance d'Hciiti, il renonce à toute parti- 
cipation à l'exercice de la souveraineté du nouvel Etat . 

Non , le Roi de France n'a jamais songé à se ménager pour l'a- 
venir des moyens d'intervenir dans les affaires d'Haïti; S. M. a 
daigné me le dire positivement, et sa pensée m'est tellement con- 



1 Le congrès de Vérone eut lieu à la fin de 1822, du 20 octobre au 14 décemlire, alors 
quelle marquis de Clermont-Tonnerre , ministre de la marine et des colonies, envovait 
M. Liot auprès de Boyer, 

2 L'Espagne, à Tégard de ses colonies indépendantes. Ce passage confirme ce qu'on a 
dit de M. de Villèle. 

T. IX. 23 



354 ÉTUDES SUR l'histoire D HAÏTI. 

nue à cet égard , que je ne crains pas d'assurer qu'une déclaration 
formelle de son cabinet, sur ce point, serait obtenue si elle était 
demandée. 

On a dit encore : Mais cet art. \^^ est un acle de souveraineté de 
la part du Roi de France? 

Oui, sans doute, et, dans cette circonstance, je ne manquerai pas 
à une franchise dont je crois avoir donné des preuves au Prési- 
dent. 

Oui, le Roi de France se considère souverain de Saint-Domingue, 
jusqu'au moment où, par l'art. 3 de son ordonnance, il proclame 
l'indépendance d'Haïti. Dans sa position élevée , le Roi de France 
ne feint jamais, il dit tout ce qu'il pense. 

Mais si Fart, i^' est un acte de souveraineté, l'art. 3 n'en est-il 
pas un autre? Et peut-on contester au Roi de France le droit de 
parler en souverain, alors que S. M. ne s'adresse aux Haïtiens que 
pour leur dire : « Soyez une nation libre et indépendante, et amie 
» de mes sujets. » 

Je voudrais être assez heureux pour faire passer de mon esprit 
dans celui de Son Excellence le Président, la conviction dont je suis 
pénétré. Non, ni la France, ni son bien-aimé souverain ne veulent 
tromper une nation nouvelle à laquelle nous ouvrons nos bras 
avec confiance ! 

Je crois avoir donné au Président, pour l'en convaincre, moins 
par cette note que par mes fréquentes explications verbales, toutes 
les raisons qui étaient en mon pouvoir. Un dernier moyen me 
reste, je l'offre, et il pourra servir à me juger. 

Je suis assuré que l'ordonnance du Roi, acceptée et entérinée à 
Haïti dans les formes voulues par la République, S. E. le Prési- 
dent d'Haïti obtiendra facilement du cabinet de Sa Majesté, la dé- 
claration que paraît rendre indispensable l'inquiétude générale. 
J'en suis tellement persuadé , que je m'en rends garant , que je 
m'offre à rester seul en otage jusqu'à ce qu'elle ait été obtenue. 

J'enverrai un des bàtimens de ma division porter en France 
l'acte de l'enregistrement de l'ordonnance : je céderai à un de 
mes officiers le bonheur d'aller annoncer au Roi cette importante 
nouvelle, et j'attendrai ici l'effet de la promesse que me permet de 



[1825] CHAPITRE VII. 355 

faire la connaissance que j'ai des dispositions favorables du Roi et 
du Dauphin pour le nouvel Etat. 
Après une telle offre, il ne me reste que peu démets à ajouter. 
En m'envoyant ici, le Roi m'a imposé des devoirs de deux sortes : 
je ne manquerai à aucuns , bien que certainement j'éprouverais à 
remplir les derniers-autant de douleur que je ressentirais de joie 
dans ^accomplissement des premiers. 

Je l'ai souvent dit au Président : je ne suis point un négocia- 
teur, je ne suis qu'un soldat ; j'ai reçu une consigne, et je l'exécu- 
terai dans toute son étendue. 

Que le Président veuille bien croire que , quelque chose que la 
Providence décide dans cette grande affaire , je n'en resterai pas 
moins avec la vive satisfaction d'avoir été appelé à apprécier un 
homme célèbre , qu'on ne peut approcher sans se remplir pour lui 
de sentimens de vénération , à.'estime , et je voudrais qu'il me fût 
permis de dire, à.' affection. 
Le capitaine de vaisseau, gentilhomme de la chambre du Roi^ 

Signé : Baron de Mackau. 

Ces explications étaient la reproduction de celles qu'il 
avait données verbalement, soit aux commissaires haïtiens, 
soit au Président^ dont il reproduisait aussi les objections 
dans cette pièce. Elles satisfirent le Président; et il déclara 
à M. de Mackau qu'il acceptait l'ordonnance avec confiance, 
et clans l'espoir que le gouvernement français ferait avec 
celui de la Républicjue un traité qui lèverait toutes ditïicul'- 
tés pour l'avenir, par rapport aux clauses insérées clans cet 
acte royal, et qui réduirait le chitfre énorme de l'indemnité. 
Satisfait lui-même du succès complet de sa mission, M. de 
Mackau fit savoir à Boyer qu'il allait expédier en France la 
goélette la Béarnaise pour y donner cette agréable nou- 
velle, et qu'il désirait la confirmer ofïiciellement aux yeux 
de son gouvernement par une lettre du Président d'Haïti, 
constatant V acceptation de l'ordonnance et son prochain 



536 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. 

entérinement par le Sénat : ce qui serait un juste retour de 
la remise qu'il venait de faire de ses explications écrites. 
Boyer ne pouvait refuser une telle lettre; il promit de la 
faire et de la remettre le lendemain ; la voici : 

« Monsieur le Baron , 

» Les explications contenues dans votre note officielle , 
en date d'hier, prévenant tout malentendu sur le sens de 
l'article I" de l'ordonnance du Roi de France qui reconnaît 
l'indépendance pleine et entière du gouvernement d'Haïti, 
et confiant dans la loyauté de Sa Majesté Très-Chrétienne, 
j'accepte, au nom de la nation, cette ordonnance, et je vais 
faire procéder à son entérinement au Sénat avec la solennité 
convenable^. 

)) Recevez, Monsieur le Baron, l'assurance de ma haute 

considération , 

Signé : Boyer. 

« Au Palais national du Port-au-Prince, le 8 juillet 1825, 
an xxn* de l'indépendance. » 

Cette lettre fut remise, dans la matinée de ce jour^ à 
•M. de Mackau, qui expédia aussitôt le brig le Rusé auprès 
des amiraux Jurien et Grivel, pour leur annoncer le succès 
de sa mission et les inviter, du consentement de Boyer^, à 
venir dans le port de la capitale avec tous les navires de 
guerre, afin d'ajouter, par leur présence, à l'éclat de la cé- 
rémonie de l'entérinement de l'ordonnance au Sénat et des 
fêtes qui la suivraient. La Béarnaise partit pour la France 
dans la soirée du 8, emportant des dépêches de M. de 



1 On remarquera cpie cette lettre ne fit aucune réserve par rapport au chiffre de l'in- 
demnité, de même qaie M. de Mackau n'en parla point dans ses explications écrites, parce 
qu'il conseilla à Boyer d'écrire une lettre à ce sujet à Charles X, en promettant d'ap- 
puyer sa réclamation. 



[1825] CHAPITRE \1I. 557 

Mackaii et la lettre ci-dessus de Boyev. Le 9, à midi, la 
flotte entière arriva et jeta l'ancre dans la rade extérieure 
du Port-au-Prince; elle forma deux lignes qui s'étendaient 
jusqu'en face du fort Bizoton. Ainsi, quand on a prétendu, 
à l'étranger comme en Haïti même, que ce fut la présence 
de ces navires de guerre, dans le port, qui décida Boyer à 
accepter l'ordonnance, on a avancé une assertion démentie 
par les faits que nous venons de relater. Ce sont les expli- 
cations écrites de M. de Mackau et l'offre qu'il fit de rester 
en otage qui le déterminèrent. 

Dès le 8 , par ordre du Président d'Haïti , le secrétaire 
général fit publier un programme de la cérémonie projetée, 
qui devait avoir lieu le i 1 . Il n'y était fait mention que de 
M. de Mackau ; mais les deux amiraux étant arrivés le 9, 
ils réclamèrent du gouvernement de participer avec leurs 
officiers à toutes les circonstances de cette cérémonie : on 
condescendit à leur désir ^ En conséquence, le 10, le se- 
crétaire général fit publier un supplément au programme 
dont s'agit^ et qu'il arrêta de concert avec M. de Mackau et 
l'amiral Jurien , commandant en chef de la flotte ^. 

Nous avons dit que, dans le public, on s'était attendu à 
une rupture complète entre le gouvernement et l'envoyé 
français, puisqu'on savait que Boyer avait autorisé les 
commissaires à repousser l'ordonnance. Mais les deux en- 
tretiens qu'il eut ensuite avec M. de Mackau , le 5 et le 6 
juillet dans la soirée, et qui parurent entourés d'un certain 

1 Peu d'henres après leur arrivée en rade, les deux âniiraus débarquèrent et se rendi- 
rent auprès de M. de Mackau, qui alla les présenter au général Inginac : ils furent pré- 
sentés au Président dans la matinée du dimanche 10 juillet. 

2 L'amiralJurien avait figuré dans l'expédition de 1802 ; l'année suivante, il comman- 
dait la frégate la Franchise, au Petit-Goave , quand Lamarre s'empara de cette viUe en 
expulsant la garnison française. (Tome 5 de cet ouvrage, page 389). M. Jurien se lappela 
qu'il avait une fille naturelle avec une dame de cette 'ville ; il s'informa d'elles, et elles 
vinrent le voir au Port-au-Prince où il les acQueillit, en laissant à sa_ fille des témoigna- 

.. ges.de sa:génfirosi1;é, , ■-.-',,....•,. 



^j/J^ 



358 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

rmjstere auquel la population de la capitale n'était pas habi- 
tuée, d'après la manière dont Pétion avait agi envers les 
agents de la France qui étaient venus de son temps ; la 
réunion des sénateurs et des fonctionnaires qui eut lieu 
dans l'après-midi du 7, et d'où sortirent des demi-confi- 
dences faites aux uns et aux autres sur le contexte présumé 
de l'acte qu'on allait accepter, parce qu'ils l'ignoraient eux- 
mêmes; le nouvel entretien qu'eut le Président avec 
M, de Mackau , dans la soirée du 7, et l'accord entre 
eux que prouvait la publication du premier programme : 
tout contribuait à faire naître une vague inquiétude 
sur les conséquences finales de cette affaire, et à pré- 
parer les esprits ardens à une exaltation fondée sur les 
susceptibilités nationales. Mais ce fut autre chose, quand on 
vit paraître les navires de la flotte, quand on entendit pu- 
blier le supplément au programme, considéré comme une 
exigence des amiraux afin de participer à la cérémonie et 
aux fêtes avec leurs officiers . On se sentit, on se crut humi- 
lié par la présence de cette force maritime; l'honneur et la 
dignité de la nation parurent atteints, tandis qu'au fait, ces 
navires de guerre venaient saluer avec plus d'éclat le pavil- 
lon haïtien; et l'on ne fut que trop disposé, malheureuse- 
ment , à tout imputer à Boyer, à penser qu'il avait sacrifié 
cet honneur et cette dignité par la crainte de la guerre qui 
aurait pu survenir de son refus absolu d'accepter l'ordon- 
nance de Charles X. Il n'y eut point, sans doute, une explo- 
sion ouverte de ces sentimens; mais, ce qui est pire, un 
mécontentement concentré qui, de la capitale, devait se 
répandre dans toute la République et produire bientôt de 
fâcheux effets '' , 

1 Si M. Esmangart avait pu dire au général J. Boyé que la reconnaissance de l'indé- 
pendance d'Haïti, telle qu'il la proposait, serait une hnmUiation pour le roi de France, 



[1825] CHAPITRE VII. r»59 

Cependant, tout étant disposé pour la cérémonie du H 
juillet , le Président d'Haïti adressa au Sénat le message 
suivant, en date du 1 : 

« Citoyens Sénateurs, 

» Sa Majesté le Roi de France ayant reconnu y par son or- 
donnance du 17 avril dernier, l'indépendance pleine et en- 
tière du gouvernement d'Haïti, et Monsieur le baron de 
Mackau, qui en est porteur, m'ayant donné officiellement 
toutes les explications que je désirais pour la garantie na- 
tionale, j'ai accepté ladite ordonnance. Monsieur le baron 
de Mackau doit, d'après mon invitation, la présenter de- 
main matin à votre adhésion : je ne doute pas , qu'appré- 
ciant les motifs qui ont guidé ma détermination , vous ne 
procédiez à l'entérinement de cet acte selon les formes 
voulues par nos institutions ^ 

» J'ai la faveur de vous saluer avec une haute considéra- 
tion, 

» Signé : Boyer. » 

Entériner est un terme de jurisprudence qui signifie « ra- 
» ^z'^er juridiquement un acte qui ne pourrait valoir sans 



il était bien permis aux Haïtiens de penser de même par rapport à son ordonnance et à la 
présence de la flotte dans la rade du Port-au-Prince. Mais «i le Président avait fait savoir 
au public gue c'était avec son oonsentement que le Rusé allait l'y appeler, on n'eût pas 
éprouvé ce sentiment; car on crut généralement que c'était malgré lui. 

1 On remarquera encore que si les sénateurs appelés en conseil privé n'eurent point 
connaissance de la copie de l'ordonnance, le Sénat ne reçut pas non plus communication 
des explications écrites de M. de Mackau. Or, ce corps ayant le pouvoir de sanctionner 
ou de rejeter l'acceptation de l'ordonnance par Boyer, celui-ci aurait dû lui donner con- 
naissance aussi de ces explications écrites pour mieux obtenir son adhésion. Et puis, avant 
de faire publier le programme du 8 juillet, il aurait dû adresser son message qui fut tar- 
dif. Eu conseil privé, les sénateurs ne formaient pas le Sénat. Cet oubli des formes et de 
convenances envers ce corps contribua beaucoup à exalter l'opinion publique par la 
suite. 



560 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

» cette formalité » ; aussi dit- on : entériner des lettres de 
grâce, de noblesse, etc. Mais, selon la constitution, le Sé- 
nat, corps politique, avait le pouvoir de rejeter ou de 
sanctionner, c'est-à-dire d'approuver ou de confirmer les 
traités faits par le Président d'Haïti avec les puissances 
étrangères. En adhérant d'abord à l'ordonnance acceptée 
par le Président, en procédant ensuite à son entérinement, le 
Sénat la ratifiait; il l'approuvait ou confirmait^ en lui don- 
nant en quelque sorte la valeur d'un traité, bien que cet 
acte fût loin d'en avoir la forme. 

Mais on se trouvait dans une situation anormale , créée 
par Boyer lui-même dans ses instructions de 1824; il fallait 
que le Sénat V aidât à en sortir, et déjà, dans le conseil 
privé du 7_, dix de ses membres avaient opiné en ce sens , 
sans avoir même eu une due connaissance de l'ordonnance. 
M. de Mackau parait être celui qui, le premier, parla de son 
entérinement par le Sénat ; car il sentait que, sans cette 
formalité, la seule acceptation de cet acte par le Président 
d'Haïti ne serait d'aucune valeur aux yeux du gouverne- 
ment français. Le Président lui-même dut le désirer et le 
vouloir ainsi, afin de remplir, autant que possible, le vœu 
de la constitution, et de n'être pas seul responsable aux 
yeux du peuple haïtien, auquel l'ordonnance imposait des 
obligations et des charges pécuniaires, indépendamment de 
ses dispositions ambiguës et de ses termes qui étaient de 
nature à froisser la dignité nationale. 

Enfin, selon le programme, dans la matinée du 11 juillet, 
les autorités militaires de la capitale et les généraux pré- 
sens, les officiers du port et ceux des garde-côtes de l'Etat, 
le juge de paix et ses sappléans, et les membres du conseil 
des notables, se rendirent sur le quai pour y recevoir et 
complimenter M. de ^lackau. Il quitta la frégate la Circé au 



(1825] CHAPITRE VII. 361 

bruit d'une salve de 21 coups de canon, répétée par rEylau, 
vaisseau-amiral, et par le Jean-Bart, vaisseau en second, 
laquelle fut tirée en l'honneur de l'ordonnance du Roi de 
France que portait M. de Mackau, dans un fourreau de ve- 
lours cramoisi. Le canot où il se trouvait marchait entre 
ceux des amiraux Jurien et Grivel, et ils étaient suivis de 
beaucoup d'autres qui portaient tous .les commandans des 
navires de la flotte et les officiers qu'ils avaient désignés. A 
leur arrivée sur le quai, sur l'ordre donné par le général 
Thomas Jean , commandant de la place , le cortège se mit 
en marche, précédé des grenadiers de la garde nationale, 
de la musique militaire, des autorités civiles et des ofliciers 
du port et des garde-côtes, des officiers de la marine fran- 
çaise; venaient ensuite M. de Mackau et les amiraux, que 
les généraux haïtiens environnaient : les chasseurs de la 
garde nationale ferm aient cecortége, que le peuple suivait des 
deux côtés, comme en toutes circonstances de même nature. 
Le Sénat était en séance publique dans son palais, où se 
trouvaient réunis beaucoup de citoyens et de fonctionnaires 
civils assistant comme eux, et les commerçans étrangers, 
surtout les Français présens à la capitale. Au moment où le 
cortège allait arriver, un des secrétaires du Sénat donna 
lecture du message du Président d'Haïti , en date du 10 ; 
puis le cortège fut introduit. M. de Mackau ^t les deux 
amiraux occupèrent des sièges préparés pour eux, en face 
du sénateur Gayot, président du Sénat; les généraux haï- 
tiens et les officiers de la marine française se placèrent en 
arrière. Alors, M. de Mackau,- s'étant levé, adressa au Sénat 
le discours suivant : 

« Messieurs du Sénat, 
» Le Roi m'a ordonné de venir vers vous et de vous offrir 



362 ÉTUDES SUR l'histoire d'hâïti. 

en son nom le pacte le plus généreux dont l'époque actuelle 
offre l'exemple. Vous y trouverez la preuve, Messieurs, 
qu'en ces grandes circonstances, la royale pensée de Sa 
Majesté ne s'est pas moins portée sur l'état précaire des 
Haïtiens que sur les intérêts de ses sujets. 

» Sans doute, Messieurs, les hautes vertus de votre digne 
Président, et les prières d'un Prince qui est tout à la fois 
l'orgueil et de son père et de la France, ont exercé une 
grande influence sur la détermination de Sa Majesté; mais 
il suffirait qu'il y eût du bien à faire à une réunion d'hom- 
mes , pour que le cœur de Charles X fût vivement inté- 
ressé. 

» Dieu bénira. Messieurs, cette sincère et grande récon- 
ciliation, et permettra qu'elle serve d'exemple à d'autres 
Etats déchirés encore par des maux dont l'humanité 
gémit. 

» Aussi nous est-il permis d'espérer que, dans le Nou- 
veau-Monde comme dans l'Ancien , nous trouverons tous 
les cœurs ouverts à cet amour qui nous fut légué par nos 
pères , dont héritera notre postérité la plus reculée , pour 
cette auguste Maison de France qui, après avoir fait le 
bonheur de notre pays, a voulu fonder celui de ce nouvel 
Etat. D 

Et il déposa l'ordonnance sur le bureau du Président du 
Sénat et retourna à sa place '' . Le sénateur Rouanez^ l'un 
des secrétaires, en donna lecture à haute voix. Sur l'invita- 
tion de son président, le Sénat vota son acceptation et son 



1 En voulant so rasseoir, M. de Mackau perdit l'équilibre et brisa son siège ; car il était 
ccrpnlent'et de grande stature. Il fut soutenu par les deux amiraux pour ne pas tomber : 
un général haïtien lui donna \m autre fauteuil. J'ai vu ce que je- dis. — Cette particularité, 
connue dans le publie inquiet, fut interprétée comme un mauvais signe pour l'ordonnance 
qu'il venait de déposer sur. le bureau du Sénat, tant la superstition est vivace dans cer- 
tains esprits. 



[1825] CHAPITRE VII. 565 

enregistrement : ainsi fut entériné cet acte K Le président 
répondit alors au discours de M. de Mackau, par les paroles 
suivantes : 

« Monsieur le Baron, 

» Nous recevons avec vénération l'ordonnance de Sa 
Majesté Très-Chrétienne, par laquelle la récognition de 
l'indépendance d'Haïti est formellement déclarée, et dont 
vous avez été chargé de nous présenter l'acte solennel. 

» Il appartenait à un descendant de la noble et antique 
race des Bourbons, de mettre le sceau au grand œuvre de 
notre régénération. Après de si funestes et de si cruelles 
calamités , Charles X , justement Roi Très-Chrétien, vient 
enfin de reconnaître le droit acquis par le peuple haïtien, et 
appelle cette jeune nation à prendre rang parmi les peuples 
anciens. 

» Rendons grâce à l'Eternel ! 

» Gloire à l'auguste monarque qui, dédaignant des lau- 
riers qui seraient souillés de sang, a préféré ceindre son front 
majestueux de l'olivier de la paix ^ ! 

» Réunissons nos vœux pour bénir son bien-aimé fils ^ 
dont la Renommée , en publiant les vertus , a fait retentir 
sa voix jusqu'à nous. 

» Félicitons M. le baron de Mackau d'avoir si dignement 
rempli son honorable mission : le nom de son souverain , 
celui du Dauphin de France et le sien, seront inscrits en 
traits ineffaçables dans les fastes d'Haïti. » 



1 On a va que dix sénateurs seulement firent partie du conseil privé tenu au palais de 
la présidence ; mais on avait appelé sans délai à la capitale ceux qui habitaient les lieux 
les plus voisins, et ils' en trouva treize à la séance du 11 juillet : le sénateur Lafontant , 
venu de Jacmel après cette séance, adhéra aussi à la résolution de ses collègues. 

2 Le sénateur Gayot reçut d'amers reproches des patriotes exaltés pour l'idée expri- 
mée dans sa phrase soulignée ; il en fut inconsolable, et c'était avec raison. 



064- ÉTUDES SUR l'hISTOIRE d'haÏTI. 

Ce discours fut suivi des cris de : Vive Charles X ! Vive 
(trois fois) l'indépendance d'Haïti! Vive le Président 
d'Haïti ! Vive le baron de Mackau ! 

Après son discours, le président du Sénat désigna les sé- 
nateurs Daumec, Pitre et Rouanez pour se rendre auprès du 
Président d'Haïti, lui remettre l'ordonnance royale et lui 
annoncer son entérinement. Le cortège se mit aussitôt en 
marche, en suivant le même ordre qu'auparavant ^ Le 
contre- amiral Panayoty vint recevoir et complimenter 
M. de Mackau et les deux amiraux, au pied du grand esca- 
lier du palais de la présidence, et il les introduisit dans la 
salle des généraux 2. Le Président d'Haïti s'y tenait assis et 
ayant à ses côtés le secrétaire d'Etat, le grand-juge et le 
secrétaire général, tousen grand costume de leurs dignités. 
M. de Mackau et les deux amiraux furent placés sur des 
sièges en face d'eux, et les autres membres du cortège 
comme ils l'étaient au Sénat, Le sénateur Daumec, au nom 
de ce corps, adressa quelques paroles au Président d'Haïti 
et lui remit l'ordonnance royale. Le Président prononça 
alors le discours suivant : 

« En acceptant solennellement l'ordonnance de Sa Ma- 
jesté Charles X, qui reconnaît d'une manière formelle l'in- 
dépendaîice plehie et entière du gouvernement d'Haïti^ qu'il 
est doux pour mon cœur de voir mettre le sceau à l'éman- 
cipation d'un peuple digne, par son courage et sa déter- 
mination, des destinées que la Providence lui réservait; 



1 La musique militaire, jouant à tout moment pendant la marclie du cortège, fît enten- 
dre les airs des chants nationaux de la France révolutionnaire, même le Ca-ira de 1793 : 
ce qui parut assez singulier à iin « gentilliomme de la chambre du roi. » M. de Mackau 
en ayant fait ensuite l'observation au général Inginac, celui-ci répondit : « Soyez îndnl- 
« gent , car nos musiciens ne connaissent pas d'autres airs; et puis, vous savez que la 
» République d'Haïti est une fille de la République française? » 

2 L'amiral Panayoty avait cessé de commander l'arrondissement de Saint-Jeau, où ils 
s'ennuyait de ne plus voir la mer.Y.n 1824, je passai à Les-Matas, où il me dit cela. 



[1825] CHAPITRE VII. 565 

d'un peuple à la tête duquel il m'est si glorieux d'avoir été 
appelé ! 

» Si les Haïtiens, par leur constance et leur loyauté, ont 
mérité l'estime des hommes impartiaux de toutes les nations, 
il est juste de rendre ici un hommage éclatant à la gloire 
incontestable que, par cet acte mémorable, le monarque de 
la France vient d'ajouter à l'éclat de son règne. Puisse la 
vie de ce souverain être longue et heureuse pour le bon- 
heur de l'humanité! 

» Depuis vingt-deux ans, nous renouvelons chaque 
année le serment de vivre indépendans ou de mourir : 
désormais, nous y ajouterons un vœu cher à notre cœur, 
et qui, j'espère, sera entendu du ciel : que la confiance et 
une franchise réciproque, cimentent à jamais l'accord qui 
vient de se former entre les Français et les Haïtiens ! » 

A son tour, M. de Mackau, se levant, parla ainsi avec un 
accent qui décelait sa profonde satisfaction de l'heureux 
succès de sa mission : 

« Monsieur le Président, 

» Le Roi a su qu'il existait sur cette terre éloignée, au- 
trefois dépendante de ses Etats, un chef illustre, qui ne se 
servit jamais de son influence et de son autorité que pour 
soulager le malheur, désarmer la guerre de rigueurs inutiles, 
et couvrir les Français surtout de sa protection ^ 

» Le Roi m'a dit : « Allez vers cet homme célèbre, 
» oflfrez-lui la paix, et, pour son pays, la prospérité et le 



1 Boyer, de même que Pétion, fit toujours respecter tous les étrangers qui venaien 
dans la République, où il n'y avait aucun consul ; mais il est vrai que les Français se trou 
vaient parfois plus exposés que les autres nations, notamment lors de l'équipée de Samana. 
Tout en ordonnant des mesures à leur égard en cette circonstance, il était aussi du devoir 
du Président d'Haïti de les faire protéger. 



566 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. 

)) bonheur.» J'ai obéi; j'ai rencontré le chef que m'avait 
signalé mon Roi, et Haïti a pris son rang parmi les nations 
indépendantes. » 

A ces paroles flatteuses, le Président d'Haïti répondit : 

« Monsieur le Baron, 

» Mon âme est émue à l'expression des sentimens que vous 
venez de manifester. Il m'est glorieux et satisfaisant tout à 
la fois d'entendre ce que vous m'annoncez dans cette grande 
solennité, de la part de Sa Majesté le Roi de France. Tout 
ce que j'ai fait n'a été que le résultat de principes fixes qui 
ne varieront jamais. 

» J'éprouve une véritable satisfaction de pouvoir, dans 
cette circonstance, vous témoigner combien je me félicite 
d'avoir été à portée d'apprécier les qualités honorables qui 
vous distinguent. » 

En ce moment et par ordre du Président, le secrétaire 
général donna lecture à haute voix de l'ordonnance royale. 
Les mêmes viiats prononcés au Sénat se firent entendre 
de nouveau; puis le secrétaire général remit à M. de Mac- 
kau la déclaration qui suit : 

Liberté, Égalité. 

RÉPUBLIQUE D'HAÏTI. 

Jean-Pierre Boyer, Président d'Haïti, 

« Déclarons avoir reçu des mains de M. le baron de 
Mackau, capitaine de vaisseau au service de S. M. T. C, 
gentilhomme de la chambre du Roi, l'ordonnance royale 
qui a été entérinée ce jour par le Sénat et dont la teneur 
suit... 



[1825] CHAPITRE VII. 367 

» En foi de quoi, le présent, signé de notre main et 
revê4;u de notre sceau, a été remis à M. le baron deMackan 
pour lui servir ce que de raison. 

» Donné au palais national du Port-au-Prince,, le 1 1 juillet 1 825, 
anxxii^ de Tindépendance. 

» Signé: Boyer. 

» Par le Président d^Haïti, — le secrétaire général;, B. Inginac ; 
— le secrétaire d'Etat, J.-C . Imbert ; — le grand juge, Fresnel. 

Cette déclaration, la lettre du Président du 8 juillet, et 
une copie du procès-verbal de la séance du Sénat , remise 
également à M. de Mackau, constituèrent l'engagement pris 
par Haïti envers la France, d'exécuter les dispositions de 
l'ordonnance royale du 17 avril 1825, — sous la réserve 
toutefois des explications écrites et signées par M. de Mac- 
kau, concernant l'ambiguïté de ces dispositions, et qui fai- 
saient espérer qu'un traité régulier entre les deux Etats 
dissiperait toute équivoque en satisfaisant l'honneur et la 
dignité nationale d'Haïti; car ces explications , données et 
acceptées de bonne foi, constituaient aussi un engagement 
moral pour la France, représentée par cet envoyé mili- 
taire. 

Conformément aux programmes publiés le 8 et le lOj 
aussitôt que le Président d'Haïti eut remis sa déclaration ci- 
dessus à M. de Mackau, à un signal convenu, le vaisseau-» 
amiral VÉijlau commença une salve de 21 coups de canon 
en l'honneur du pavillon national de la République : après 
le premier coup , le vaisseau le Jean-Bar t et la frégate la 
Circé commencèrent aussi à tirer, et tous les autres navires 
de guerre les imitèrent. En même temps, le fort Alexandre 
tirait une pareille salve en l'honneur du pavillon royal de 
France, qui fut répétée par tous les autres forts de la capi- 



568 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

taie et par les garde-côtes de la République mouillés dans 
la rade. Tous les navires de guerre, français et haïtiens, 
furent pavoises au premier coup de canon tiré par chacun 
d'eux. Cette manœuvre et cette salve de part et d'autre 
furent^ sans contredit, la partie la plus brillante de cette 
cérémonie. Elle se termina , pour la journée , par un Te 
Deiwi chanté à l'église paroissiale et auquel le cortège entier 
assista, en sortant du palais pendant les salves. Les trois 
grands fonctionnaires s'y joignirent, mais le Président 
d'Haïti resta en son palais. 

Immédiatement après le TeBeum, on publia la proclama- 
tion qui suit, adressée au peuple et à l'armée par le Prési- 
dent d'Haïti : 

« Haïtiens! 

» Une longue oppression avait pesé sur Haïti : votre 
courage et des efforts héroïques l'ont arrachée, il y a vingt- 
deux ans, à la dégradation, pour l'élever au niveau des 
Etats indépendans. Mais il manquait à votre gloire un 
autre triomphe. Le pavillon français, en venant saluer cette 
terre de liberté, consacre en ce jour la légitimité de votre 
émancipation. Il était réservé au monarque^ aussi grand 
que religieux, qui gouverne la France, de signaler son 
avènement à la couronne par un acte de justice qui illustre 
à la fois et le trône dont il émane et la nation qui en est 
l'objet. 

» Haïtiens ! une ordonnance spéciale de S. M. Charles X, 
en date du 17 avril dernier, reconnaît l'indépendance 
pleine et entière de votre gouvernement. Cet acte authen- 
tique _, en ajoutant la formalité du droit à l'existence poli- 
tique que vous aviez déjà acquise, légalisera, aux yeux du 
monde, le rang oii vous vous êtes placés et auquel la Pro- 
vidence vous appelait. 



[1825] CHAPITRE Vil. 569 

» Citoyens ! le commerce et l'agriculture vont prendre 
une plus grande extension. Les arts et les sciences, qui se 
plaisent dans la paix, s'empresseront d'embellir vos nou- 
velles destinées de tous les bienfaits de la civilisation. 
Continuez , par votre attachement aux institutions natio- 
nales et surtout par votre union, à être le désespoir de ceux 
qui tenteraient de vous troubler dans la juste et paisible 
possession de vos droits. 

» Soldats ! vous avez bien mérité de la patrie. Dans toutes 
les circonstances, vous avez été prêts à combattre pour sa 
défense. Vous serez toujours fidèles à vos devoirs. La con- 
fiance dont vous avez donné tant de preuves au chef de 
l'Etat, est la plus douce récompense de sa constante solli- 
citude pour la prospérité et la gloire de la République. 

» Haïtiens ! montrez-vous toujours dignes de la place 
honorable que vous occupez parmi les nations; et, plus 
heureux que vos pères, qui ne vous avaient transmis qu'un 
sort affreux, vous léguerez à votre postérité le plus bel hé- 
ritage qu'elle puisse désirer : la concorde intérieure, la paix 
au dehors, une patrie florissante et respectée. 

j) Signé : Boyer. » 

Dans la soirée, un immense banquet fut offert à M. de 
Mackau, aux deux amiraux et à leurs officiers, dans la 
vaste maison particulière du secrétaire d'État, située rue 
Républicaine, qu'on venait d'achever et qui n'était pas oc- 
cupée. En l'absence de ce grand fonctionnaire, le secrétaire 
général y présida, entouré du grand juge, des sénateurs, 
des représentans du Port-au-Prince, des hauts fonction- 
naires de l'administration des finances et civile, des ma- 
gistrats de l'ordre judiciaire, de beaucoup d'employés 
secondaires, des généraux, des autorités militaires, des 
T. IX. 24 



570 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

officiers des troupes de la garnison. Les commerçans na- 
tionaux et étrangers y furent conviés, ainsi que les ci- 
toyens notables de la capitale. De nombreux toasts furent 
portés à ce banquet : — Au Roi Charles X, au Dauphin de 
France, au Président et à la République d'Haïti, à l'Indé- 
pendance, au Sénat, à la Chambre des communes, etc. Le 
brave amiral Grivel proposa celui-ci : « A la mémoire de 
» l'illustre Pétion ! Les Haïtiens ne doivent jamais oublier 
» que le courage et la sagesse de ce grand homme ont pré- 
» paré l'heureusejournée que nous fêtons. » Ce toast, porté 
avec l'accent de l'estime et de la conviction, fut accueilli 
avec un chaleureux enthousiasme par tous les Haïtiens : ils 
surent gré au vaillant officier qui rendait à Pétion cet hom- 
mage d'admiration qu'il méritait si bien '. 

Malheureusement, le sénateur Rouanez en porta un qui 
ne pouvait être agréé avec autant de plaisir par tous les 
Français réunis à la même table. Il dit : « Au vénérable 
» Henri Grégoire, le constant ami des Haïtiens et de tous 
» les hommes de la race noire! » La position officielle de 
M. deMackau et des amiraux Grivel et Jurien ne leur permet- 
tait pas de concourir à ce toast -, ils posèrent leurs verres 
K/ sur la table, avec un sentiment visible d'improbation; et, 

à leur exemple, [les autres officiers de marine en firent 
autant, R car Grégoire était en opposition pour toujours à 
la branche aînée des Bourbons, soit par rapport à sa con- 
duite dans la Convention nationale, soit comme ancien 
évêque de Blois, nommé en vertu de la constitution civile 
du clergéjde France. 

Mais, si les officiers français n'accueillirent point ce 



1 A chaque toast, on tirait une salve avec des pièces de campagne placées dans la rue 
Républicaine.rSur chaque honteille de vin, on a^ait mis au bouchon, alternativement, un 
petit drapeau haïtien et celui de la France qui était tout blanc. 



f-V, 



[1825] CHAPITRE VIÎ. 571 

toast, les Haïtiens affectèrent même d'y boire avec nii 
bruyant enthousiasme ; et ils eussent manqué à leurs de- 
voirs envers le 'philanthrope qui avait si longtemps défendu 
leur cause, qui la défendait encore contre les détracteurs 
de la race noire, s'ils avaient pu se laisser influencer par 
l'improbation des officiers français. Ceux-ci n'avaient-ils 
pas vu le portrait de Grégoire, ornant la salle des séances 
du Sénat et l'un des salons du palais de la présidence? Mais 
comme ils étaient nos hôtes en ce moment, que les conve- 
nances exigeaient de notre part des attentions courtoises, 
et que l'amiral Grivel venait d'exprimer une haute estime 
pour la mémoire de Pétion^ le sénateur Rouanez, placé 
aussi dans une position officielle, aurait dû s'abstenir de 
porter ce toast par égard pour eux : cependant, du moment 
qu'il l'avait proposé, les Haïtiens devaient l'accueillir. 

Ce fâcheux incident porta le gouvernement à omettre ce 
toast, dans la relation qu'il fit donner sur le Télégraphe, de 
toutes les particularités qui eurent lieu relativement à la 
mission remplie par de M. de Mackau ; en cela, il voulait, 
non-seulement être agréable à Charles X et à son ministère, 
mais surtout ne pas s'exposer à entraver la conclusion du 
traité qu'il s'agissait de. faire, pour remédier aux ambi- 
guïtés de l'ordonnance royale. La situation que cet acte fai- 
sait à Haïti commandait ce ménagement : on ne le com- 
prit pas ainsi dans la République, parce qu'on oublia que 
ce qui est permis aux citoyens ne l'est pas toujours au gou- 
vernement lui-même '' . 



1 Cette particularité fut dénoncée avec malignité à Grégoire; je crois même qu'elle fnt 
mentionnée sur les journaux ministériels, à Paris. Ensuite, les commissaires haïtiens en- 
voyés la, n'allèrent visiter Grégoire qu'après avoir terminé leur mission infructueuse et 
au moment de retourner à Haïti. Ce vieillard se crut abandonné par les Haïtiens et en 
conçut une vive peine qu'il exprima dans un écrit à leur adresse, en leur faisant ses A(/2ea^. 
Nous en parlerons plus tard, 



372 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏti. 

Sauf cet incident, le banquet eut un entrain joyeux 
qu'augmentaient l'amabilité des Français et leur excellent 
vin de Champagne. Le représentant J. Élie y chanta un 
hymne à V Indépendance , en six strophes, composé par le 
jeune poëte haïtien, J.-B. Romane ^ . Enfin, immédiate- 
ment après le banquet, un bal brillant eut lieu dans le 
même local. Les dames haïtiennes vinrent prendre part à 
la joie commune, en initiant les officiers français aux sé- 
duisantes cadences du Carabinier, cette danse nationale où 
elles déploient tant de grâces. Une illumination générale 
rendait la capitale fort gaie. 

M. de Mackau et les amiraux Jurien et Grivel avaient 
trop de bon goût, ils étaient -trop bons Français, pour ne 
pas répondre à ces démonstrations de satisfaction. Quel- 
ques jours après, ils invitèrent les grands fonctionnaires 
les généraux, les sénateurs, les représentans, les personnes 
les plus notables parmi les magistrats et les fonctionnaires, 
publics, les commerçans nationaux et étrangers, à assister 
à un banquet somptueux qui fut donné sur le vaisseau- 
amiral, et à la suite duquel il y eut aussi un bal oi^i les 
dames haïtiennes se réunirent, sur l'invitation empressée 
de ces officiers. 

Après toutes ces fêtes, il y avait encore certaines choses 
à régler ou à convenir entre les gouvernemens de Fi'ance et 
d'Haïti, et dont la prévoyance du premier avait chargé 



1 Voici la première stroplie : 

Le monde a salué tes fils, 

Soleil, c'est aujourd'hui ta fête. 

Vois Haïti mêler le lys 

Ans palmes qui couvrent sa tète. 

Partage nos transports joyeux 

En ce jour de réjouissance : 

La France a comblé nos vœux; 

Vive Haïti ! Vivo la Franco ! 
Le mo.nc aulMii fit uiie épitrc c:i vers qu'il adrrssai Cliarles X ; M. de Mackau s'en cliargea;. 



[1825] CHAPITRE VIÎ. 375 

M. deMackau, en cas de succès dans sa mission. On va voir 
de quoi il s'agit, dans le document suivant qui fut la réponse 
aune note que cet officier avait adressée à Boyer. Le 16 
juillet, le secrétaire général lui écrivit : 

u Monsieur le Baron, 

» Je suis chargé par Son Excellence le Président d'Haïti 
de vous accuser réception de la nouvelle note que vous lui 
avez adressée sous la date d'hier, et de vous transmettre la 
pensée de S. E., ainsi que vous en témoignez le désir, re- 
lativement aux quatre articles que vous y développez. Pour 
plus de précision, je choisirai l'ordre que vous avez suivi. 

» 1° Les ministres du Roi et S. M. elle-même (elle a 
» daigné me l'exprimer), attachent beaucoup de prix à ce 
» que l'emprunt que le gouvernement d'Haïti pourra con- 
» tracter pour satisfaire à ses engagemens, ait lieu en 
» France. S. M. verrait avec bien du déplaisir que des 
» étrangers intervinssent dans le détail d'un arrangement 
» qui a mené les deux pays à une réconciliation franche et 
» finale. » 

» Son Excellence a le désir bien sincère d'être agréable 
au gouvernement français. Mais, comme elle vous l'a dit 
elle-même dans plusieurs conférences, elle s'était vue, par 
délicatesse, dans l'obligation de répondre à différentes pro- 
positions que plusieurs capitalistes étrangers lui avaient 
faites depuis à ce sujet. Cependant^ S. E., pour donner à 
S. M. T. C. et ses ministres une preuve de sa bonne volonté, 
m'autorise à déclarer, qu'excepté la moindre portion qu'elle 
s'était déjà engagée à accorder, tout le reste de l'emprunt, 
à conditions égales, sera fait dans les mains des capitalistes 
français. 

» 2° Les bâti mens de guerre de S. M. T. C. ne se pré- 



574 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

» senteront dans les ports d'Haïti, qu'ainsi que cela se 
» pratique entre nations amies, et Sa Majesté compte qu'ils 
» y seront reçus avec l'empressement et les égards auxquels 
» ils ont droit. Il en sera de même dans les ports de France, 
» à l'égard des bâtimens haïtiens. » 

» Cette réciprocité étant honorable pour la nation haï- 
tienne, Son Excellence y adhère avec plaisir. Mais il sera 
bien entendu que lés bâtimens de guerre de S. M. T. G. 
n'entreront dans nos ports que partiellement. Yous sentirez 
la nécessité de cette restriction, pour ôter toute prise et 
tout prétexte à la malveillance. 

» 5° Mais les ministres de S. M. désirent que les bâti- 
» mens et les citoyens d'Haïti s'abstiennent de se présenter 
» dans les colonies de la France. La raison s'explique 
» d'elle-même; et à cet égard, ils se reposeront avec con- 
» fiance sur la promesse de Son Excellence le président 
» Boyer, que j'ai ordre de leur rapporter. » 

» Les ministres de S. M. T. C. émettent un vœu qui fut 
toujours dans le cœur de Son Excellence, et qu'elle promet 
de remplir strictement. 

» 4° Pour le moment, la France ne se propose d'entrete- 
» nir à Haïti qu'un consul général; le nouvel Etat en usera 
» de même à son égard. » 

» Les vues de Son Excellence s'accordent parfaitement 
sur ce point avec les désirs du gouvernement français. 

» Voilà, Monsieur le baron, l'expression franche des in- 
tentions de Son Excellence relativement aux différentes 
questions que vous avez posées. Son Excellence se trouve 
heureuse que sa pensée soit ainsi en harmonie avec le désir 
des ministres de S. M. T. C, ; et elle espère qu'il régnera 
toujours entre les deux gouvernemens le même accord de 
sentimens. 



|l82oJ CHAPITRE VII. 575 

» Recevez, je vous prie^ Monsieur le baron, l'assurance 
nouvelle de ma haute considération . 

« Signé : B. Inginac.» 

Le premier article de la note de M. de Mackau reposait 
sur ce fait : — que le gouvernement français ayant appris 
que lors de la mission de MM. Larose et Rouan ez, des ca- 
pitalistes anglais avaient offert au gouvernement haïtien 
de se charger du payement de l'indemnité qui serait con- 
venue entre Haïti et la France, au moyen d'un emprunt 
qu'il ferait contracter en Angleterre, les ministres de 
S. M. T. G. voulurent s'opposer à ce contrat. Cette oppo- 
sition, on le reconnaît bien, n'avait pas seulement pour 
motif la jalousie séculaire entre la France et l'Angleterre; 
mais du moment qu'en France on savait qu'Haïti serait 
forcée de contracter un emprunt à l'étranger pour payer 
l'indemnité, on voulut qu'il se fit en France même, afin 
que si, par la suite, il survenait des difficultés entre les 
prêteurs et le gouvernement haïtien , le gouvernement 
français pût intervenir dans l'intérêt des premiers. Par là, 
il se ménageait une nouvelle action, une nouvelle influence 
sur les affaires d'Haïti, tandis que, si l'emprunt se con- 
tractait en Angleterre, ce serait le gouvernement britan- 
nique qui, au besoin, interviendrait pour les prêteurs de 
sa nation, et dans certaines éventualités, prendrait indi- 
rectement intérêt à la conservation de l'indépendance 
d'Haïti, par rapport à ses nationaux K Sur ce point, la ré- 
ponse du secrétaire général est empreinte d'embarras : on 
se voyait en quelque sorte obligé de céder au désir du mi- 
nistère français, et on se réserva lo. faculté d'accorder une 



1 « M. de Villèle attachait une grande importance politique à empéclier cette iin- 
miition..; » — M. Lepelletier de Saint-Rémy, t. % p. 117. 



576 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

portion de l'emprunt aux capitalistes anglais, avec la 
presque certitude de ne pouvoir le faire. 

Quant aux articles 2 et 4, ils n'étaient que la consé- 
quence de ce que MM. Larose et Rouanez avaient été char- 
gés de proposer au gouvernement français, l'année précé- 
dente ; et le 3^ était déjà prévu et renfermé dans la procla- 
mation du Président d'Haïti, en date du 20 mars 1825, qui 
interdisait aux Haïtiens et à leurs bâtimens toutes rela- 
tions avec les colonies étrangères : le gouvernement pou- 
vait donc consentir facilement à ces trois articles. 

Il paraît que dans l'intimité des fréquens entretiens que 
M. de Mackau eut avec Boyer, depuis l'acceptation de l'or- 
donnance % et où ils s'évertuèrent à se rendre agréables 
mutuellement, — le baron étant un homme de cour d'une 
exquise politesse, Boyer ayant lui-même une grande affa- 
bilité, — le Président lui aurait témoigné le désir qu'il 
avait de posséder le portrait de Charles X. M. de Mackau 
en ayant un, satisfit à ce désir en le lui offrant et l'accom- 
pagnant d'une lettre. Le Président y répondit par celle qui 
suit, écrite de sa main : 

« Monsieur le Baron, 

y » J'exprime difficilement la douce émotion que j'ai res- 

^ sentie en recevant le portrait de l'auguste et bien-aimé mo- 

A.. y^ narque des Français, que vous m'avez procuré. Vous juge- 

^ ^ rez mieux que je ne pourrais le dire, combien est vif le 

sentiment que j'éprouve pour le souverain magnanime qui 

a fermé avec tant de gloire les plaies de la révolution, et 

combien j'apprécie l'avantage de posséder ici son image. 

1 II passait prosqne tontes ses soirées ,in palais de la présidence. 



[1825] . CHAPITRE VII. 377 

» Veuillez aussi être convaincu que le souvenir de 
l'homme distingué de qui je tiens ce précieux cadeau, me 
sera toujours bien cher. 

« Signé : Boyer. » 

» Port-au-Prince, le 18 juillet 1825^ an xxii i. » 

Dès que l'acceptation de l'ordonnance du 17 avril eut 
été un fait consommé, il fallut songera l'exécuter. Dans les 
ports d'Haïti, tous les bâtimens français qui s'y trouvaient 
sous pavillon d'emprunt, arborèrent celui de la' France lé- 
gitimiste ; et tous ceux qui y arrivèrent ensuite ou qui en 
partirent, ne furent plus assujettis qu'à la moitié des droits 
établis par la loi des douanes, soit sur les bâtimens eux- 
mêmes, soit sur les marchandises importées, soit sur les 
denrées exportées. A la rigueur, l'ordonnance n'ayant sti- 
pulé que pour « les ports de la partie française, » le gou- 
vernement haïtien aurait pu ne pas étendre cette faveur 
aux navires français qui entreraient dans ceux de la partie 
de l'Est d'Haïti ; mais il ne le lit pas, parce que dans tous 
ses actes produits en cette circonstance, il s'était attaché à 
faire entendre à la France, qu'il considérait l'acte royal 
comme portant « la reconnaissance de l'indépendance de 
l'île d'Haïti en entier, » qu'il gouvernait en vertu de la 
constitution nationale et du vœu de tout le peuple. 

Il fallut songer aussi à l'exécution de l'ordonnance, en 
payant le premier terme de l'indemnité dont l'échéance 
était fixée au 51 décembre de l'année courante, et pour 
cela, envoyer des agents en France afin d'y contracter un 

1 Extrait de l'ouvrage de M. Lepelletier de Saint-Rémy, comme la lettre précédente en 
réponse à la note de M. de Mackau. U est probable que ce fut ce désir manifesté par Boyer 
d'avoir son portrait, qui porta Charles X à lui eu envoyer un antre monté sui une tabatière 
en or et entouré de diamans. 



578 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

emprunt. En même temps, ils auraient la mission de ré- 
clamer du gouvernement français la conclusion d'un traité^ 
destiné à lever les ambiguïtés reconnues dans l'ordonnance, 
et qui comprendrait également des stipulations pour le 
maintien de la paix et des bonnes relations établies désor= 
mais entre Haïti et la France, pour le règlement du com- 
merce entre elles, pour ce qui était provisoirement con- 
venu dans les notes échangées entre M. de Mackau et le 
secrétaire général Inginac. Le Président fixa son choix sur 
les sénateurs Daumec et Rouanez, et le colonel Frémont, 
son aide de camp, tous trois capables de bien remplir ses 
vues, de discuter les intérêts du pays. Ils s'embarquèrent 
avec M. de Mackau, sur la frégate la Circé, qui quitta le 
Port-au-Prince, le 21 juillet. Déjà la flotte sous les ordres 
des amiraux Jurien et Grivel était partie, pour reprendre, 
^chacun, leurs postes. Ce fut à M. de Mackau lui-même 
que Boyer confia la lettre autographe qu'il adressa à 
Charles X, dans le but d'obtenir une réduction de l'indem- 
nité : nous n'en avons pas la copie, pour la citer textuelle- 
ment. 

L'acceptation de l'ordonnance du Roi de France a eu un 
tel retentissement dans les deux mondes et des conséquences 
si funestes en Haïti, que nous n'avons voulu omettre aucune 
circonstance, aucune particularité de cette espèce de drame 
diplomatique et militaire, afin de donner au lecteur, quel 
qu'il soit, la facilité de bien l'apprécier. 

Les détracteurs de la race noire s'en sont emparés pour 
accabler les Haïtiens de leur mépris habituel; les philan- 
thropes et tous les hommes impartiaux qui s'intéressaient 
à la cause de cette race, partant à celle des Haïtiens, étonnés 
de ce résultat, n'ont pas épargné davantage ces derniers de 



[1825] CHAPITRE VII. 579 

leurs reproches, pour avoir souscrit à cet acte royal. En 
France, plus particulièrement, les libéraux de l'Opposition 
et les journaux de cette nuance d'opinion , qui parlaient , 
qui publiaient souve^t en faveur d'Haïti, mécontens de ce 
succès de l'administration de M. de Vilièle, contrariés dans 
leurs vues toutes françaises, nous ont jeté la pierre égale- 
ment, comme s'ils oubliaient que la charte de 1814 avait 
été octroyée à la France en vertu du principe de la légiti- 
mité, du droit divin, et sous la pression des baïonnettes 
. étrangères, — sans parler de tant d'autres actes que subirent 
les Français, jusqu'à ce qu'enfin une grande révolution leur 
eût permis de protester énergiquement contre toutes les 
prétentions surannées de la branche aînée des Bourbons, 

Quant aux Haïtiens , il était bien naturel qu'ils fussent 
émus et plus étonnés de la conduite du chef de leur gou- 
vernement, qui supporta seul la responsabilité de l'accep- 
tation de l'ordonnance, 1° parce qu'il avait provoqué un tel 
acte du roi de France, quoiqu'il le désirât rédigé en d'autres 
termes; 2° parce qu'il ne sut pas s'entourer, en cette cir- 
constance, de tous les moyens en son pouvoir pour faire 
partager réellement sa responsabilité , en ménageant l'a- 
mour- propre de ses collaborateurs, en examinant avec eux 
la difficulté qui se présentait afin d'obtenir leur adhésion 
franchement et librement. C'est l'excessive vanité de Boyer 
qui le porta alors à s'écarter de l'exemple que Pétion lui 
avait tracé en deux fois, à l'égard des agents français, en 
s' abstenant d'entendre M. de Mackau, en présence au moins 
des secrétaires d'État appelés à concourir avec lui à la ré- 
solution qu'il prit, parce qu'il voulait s'en attribuer tout 
le mérite. 

Comment ! il a deux conférences particulières avec cet 
officier; il tient en main la copie de l'ordonnance dont il 



580 ÉTUDES SUR l'iiestoîre d'haïti. 

disente les dispositions ambiguës avec la chaleur du p"a- 
triotisme qui l'anime; et quand il convoque, en conseil 
privé, les secrétaires d'État, les sénateurs et d'autres fonc- 
tionnaires publics, il ne leur communique pas cette copie 
de l'acte, sur l'acceptation duquel ils sont appelés à déli- 
bérer pour donner leur avis ! Ce conseil privé ne fut-il 
pas même prématuré, en ce que Boyer aurait pu attendre 
que M. de Mackau lui eût remis ses explications écrites 
pour les soumettre également à ce conseil ' ? 

Lors([u'un chef agit de cette manière, avec la légèreté 
qu'inspire la vanité, il ne doit pas s'étonner qu'on lui im- 
pute tout le mal qui résulte d'une résolution aussi impor- 
tante pour son pays. Et pourquoi le Président s'abstint-il 
encore de publier les explications de M. de Mackau, qui le 
déterminèrent à accepter cette malencontreuse ordonnance? 
Ses concitoyens auraient pu mieux juger de ses intentions 
patriotiques ; ils eussent été satisfaits des termes que cet 
officier employa en disant en trois fois que, par son ordon- 
nance, Charles X entendait « proclamer l'indépendance 
» d'Haïti; qu'en la proclamant, il renonçait à toute partici- 
» pation à l'exercice de la souveraineté du nouvel Etat; qu'il 
» n'avait jamais songé à se ménager, pour l'avenir, les 
» moyens d'intervenir dans les affaires d'Haïti, etc. » Sans 
doute, la constitution de 1816 attribuait au Président de la 
République les relations extérieures , le droit de faire tous 
traités avec les puissances étrangères, même de déclarer la 
guerre, mais sous la condition de la sanction de tous ces 



Dans ses Mémoires, p. 71 ,B. Inginac prétend que cet écrit fut soumis au conseil privé ; mais 
c'est une erreur de son souvenir, car d.ms leur opinion motivée, les membres de ce con- 
seil n'auraient pas manqué d'en parler, de même qu'ils ont dit qu'il avait été seulement 
fait mention verbalement de l'ordonnance. Mais Inginac nous semile avoir eu raison, en 
disant qu'il conseilla vainement à Boyer de publier cette note et l'opinion du conseil 
privé, en même tera)is que l'ordonnance. 



[1825] CHAPITRE VII. 581 

actes par le Sénat; et nous le répétons, après l'exemple 
tracé par Pétion qui avait les mêmes pouvoirs, Boyer 
aurait dû agir autrement qu'il ne fit. La prudence le lui 
conseillait; car il n'inspirait pas la même confiance qu'on 
avait en la sagesse de son illustre prédécesseur. 

Toutefois, après avoir relaté, d'après le rapport fait par 
M. de Mackau au ministre de la marine, comment il discuta 
les droits et les intérêts d'Haïti , examinons si l'histoire 
équitable ne doit pas Vexcuser d'avoir accepté l'ordon- 
nance à raison de la situation réelle des choses. 

Déjà, à propos de la mission de D. Lavaysse, nous avons 
fait remarquer que , sous le règne de Louis XVIII , c'était 
par ordonnance seulement que l'indépendance d'Haiti pou- 
vait être reconnue ou concédée-, et nous avons dit qu'en 
1821, M. Esmangart essaya vainement défaire compren- 
dre, qu'une reconnaissance formelle eût été préférable à la 
concession : en 182-i, on vit reparaître cette forme adoptée 
par le même roi , à l'occasion de la mission de MM. La- 
rose et Rouanez, il est vrai , sur la demande expresse de 
Boyer. Charles X avait-il d'autres idées que son frère, sur 
le droit de la branche ainée des Bourbons? Écoutons ce 
qu'a dit de lui et de l'émancipation de Saint-Domingue, 
un historien français i : 

« Voici , dit-il , quelle était sur ce point la secrète pen- 
sée de Charles X : il la laissa échapper dans une conver- 
sation d'intimité. «Dans cette négociation, je n'ai pas consi- 
» déréseulementles avantages du commerce et delamarine; 
K mais je l'ai conclue surtout en faveur de la classe la 
» ^h\s mdWieuTeuse et la plus ifiaocente de ses malheurs^. 



1 M. Capeflgiie, Hislcire de la Restauration, tome 9, p. 143. 

2 Les colons de Saint-Domingue ! On sait que l'ômigré, vicomte de Bmges, était l'im 
des intimes amis du comte d'Arlois, devenu Giiarles X; à ce titre, il était aussi de cette 



382 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. 

» On ne doit pas douter de la répugnance avec laquelle j'ai 

» terminé cette affaire : je me trouvais vis-à-vis de Sainl- 

» Domingue , dans la même position où mon frère s'était 

» trouvé vis-à-vis de la France ; il y avait trois partis à 

» prendre : celui de faire la guerre , celui d' abandonner 

» Saint-Domingue et les colons , enfin , le troisième était 

» de transiger ; c'est celui que nous avons adopté et que 

» mes ministres ont dû poursuivre. » 

Si telle était la pensée personnelle de Charles X, voyons 
aussi quelle était celle de son ministère présidé par M. le 
comte de Villèle, d'après le même historien : 

« Depuis une année, dit-il, quelques négociations avaient 
été ouvertes avec le Président de la République d'Haïti , 
dans le but de régler les conditions d'une émancipation 
longtemps sollicitée. Le conseil du roi , appelé à régler ces 
conditions, délibéra sur plusieurs projets de traités^ ; et 
afin tout à la fois d'obtenir une indemnité considérable, des 
concessions pour le commerce , sans blesser trop ouverte- 
ment les croyances royalistes ^Xq cabinet arrêta les points sui- 
vants : 1" que V émancipation serait faite par ordonnance, 
c'est-à-dire dans la même forme qu'avait été concédée la 
charte française ; par là on répondait à toutes les plaintes 
que la droite % aurait pu faire entendre ; 2° Vindemnité fut 
fixée approximativement aux pertes que les colons avaient 
éprouvées, déduction faite de leurs dettes; oo on stipulerait 



classe innocente qui seconda les colons dans leur trahison envers la France, en livrant 
cette colonie aux Anglais. Le vicomte de Bruges a figuré au Port-au-Prince et au Mireba- 
lais, en 1793. Voyez tome 3 de cet ouvrage, p. 59 et 60. 

1 On peut voir aussi, dans l'ouvrage de M. Lepelletier de Saint-Rémy, tome 2, pages 
39 à 46, tout ce qui se passa dans le conseil des ministres sur cette question, 

2 La droite, c'est—dire les ultra-royalistes qui exerçaient une grande influence dans les 
deux chambres et sur le roi personnellGment. 



[1825] CHAPITRE VII. 585 

des avantages commerciaux tels que pouvait les espérer la 
métropole émancipant ses colonies. Ces points arrêtés en 
conseil, et l'ordonnance signée, le ministre de la marine 
désigna M. deMackau pour porter le texte de l'ordonnance 
et en faire l'objet d'un traité spécial ; car, à vrai dire , cet 
acte ne pouvait être que la forme extérieure d'une conven- 
tion qui , pour être obligatoire , devait former un contrat 
s^nallagmatique entre la République et la France ' . » 

Et après avoir constaté les conférences qui eurent lieu à 
Haïti et les objections faites contre les clauses de l'ordon- 
nance, l'historien dit encore : 

» Les formes de l'ordonnance avaient un peu surpris les 
hommes politiques. L'émancipation n'étaitpas la suite d'un 
traité librement stipulé par chacune des parties, mais une 
émancipation tout entière émanée de la couronne : ce n'é- 
tait pas une reconnaissance, maisitne grâce ^ la royauté im- 
posait ses conditions, Haïti les acceptait Je l'ai déjà rap- 
porté, Charles Xne la considérait que comme une concession 
à la nécessité; on octroyait la liberté à Saint-Domingue, 
comme on l'avait octroyée aux Français par la Charte, pensée 
qui dominait alors la maison royale... » 

On voit par ces derniers mots, qu'aux yeux de Charles X 
comme à ceux de Louis XVIÏI, les Haïtiens n'avaient pas 
plus eu le droit de proclamer leur indépendance que les 
Français de faire la révolution de 1789, d'abolir la noblesse 
et la royauté des descendans de Hugues-Capet, etc., etc. 

Dans l'exposé des motifs de la loi pour la répartition de 
l'indemnité aux anciens colons, présentée à la chambre des 
députés en 1826 par M. de Yillèle, ce ministre a confirmé 



1 La conTention dont il s'agit eut lien ^roiiî^o/re/nrai par l'acceptation et l'entérine- 
ment de l'ordonnance ; mais sous la condition qu'un traité suhséqueut ferait disparaître 
ses ambiguïtés. "^ 



584 ÉTUDES SUR l" HISTOIRE d' HAÏTI. 

les assertions de l'historien cité ci-dessns ; il a dit notam- 
ment : « ...Il n'était plus possible de différer la détermina- 
» tion... Tout s'accordait pour faire préférera, la voie des 
» armes, celle d'une transaction. Elle a eu lieu dans la 
» forme et les termes publiés après sa conclusion... Dans 
» la situation donnée, il était impossible de mieux concilier 
» la dignité de la couronne avec les autres intérêts du 

» pays » Et dans le cours de la discussion de la loi^ le 

même ministre, répondant aux reproches de la droite sur- 
tout, a justifié l'exercice de la prérogative royale par les 
mêmes idées, et a dit : « Tout a été honorable et loyal des 

» deux parts, dans la transaction qu'on insulte et qu'on 
» calomnie, faute de pouvoir l'accuser M. de Mackau 

» arrive au Port-au-Prince, fait connaître sa mission et 
» confère avec les commissaires nommés par le Président 
» d'Haïti; il résulte de ces conférences que la rédaction de 
>) l'an. 1"', qui ouvre à toutes les nations les ports de Saint- 
» Domingue , fut considérée comme un moyen que se ré- 
» servait la France de revenir sur la concession de l'art. 3. 
» On était décidé à s'exposer à tout, plutôt que d'admettre 
» une clause dans laquelle on croyait entrevoir l'anéantis- 
» sèment de la concession elle-même... » Puis, il dit com- 
ment M. de Mackau parvint « à faire passer sa conviction 
» dans l'âme élevée du Président, » avec lequel il était en- 
tré en conférences, après le refus des commissaires. 

C'était certainement approuver, justifier les explications 
écrites données par M. de Mackau , qui amenèrent la con- 
viction de Ëoyer ; et par là, cette note officielle devint en 
quelque sorte une ^artieinséparable de l'ordonnance royale, 
la condition spéciale de son acceptation par le Président 
d'Haïti et de son entérinement par le Sénat; elle devint 
Siussiobligatoire pour la France que l'ordonnance pour Haïti. 



[1825] CHAPITRE VII. 385 

Si, dans les deux chambres françaises, cet acte fut vio- 
lemment attaqué par bien des orateurs, du moins les rap- 
porteurs des commissions qui y furent nommées pour l'exa- 
men de la loi de répartition de l'indemnité, s'attachèrent 
à justifier le roi de l'avoir rendu et les ministres de le lui 
avoir conseillé. 

A la chambre des députés, M. Pardessus, jurisconsulte 
éminent et rapporteur , écrivit ces lignes : « Sa Majesté 
I) ne pouvait oublier que les habitans de Saint-Domingue 
» (les Haïtiens) étaient ses sujets... Elle a rendu l'ordon- 
» nance du 17 avril 1825. Cette ordonnance n'a été et n'a 
» jiu être ce que, dans le langage usuel de la diplomatie, 
)) on appelle un traité. Un traité n'a lieu que d'égal à égal, 
» c'est-à-dire , entre deux gouvernemens étrangers l'un à 
» l'autre, indépendans l'un de l'autre. Telle n'était point la 
» situation respective de la France et de Saint-Domingue, 
» avant que l'ordonnance eût été portée, par ordre du roi, 
» dans cette île... » Puis, détruisant lui-même ces argu- 
mens, il ajouta : « Les souverains d'Autriche au xiv* siècle, 
1) d'Espagne au xvii^ siècle, d'Angleterre au siècle dernier, 
» n'ont-ils pas été forcés de reconnaître V indépendance de 
» leurs provinces insurgées? Et si votre mémoire et votre at- 
» tention se reportent sur les formes, vous croirez sans 
» doute que celle de l'ordonnance du 17 avril était préfé- 
n rable; qu'il était plus convenable, et pour la dignité àe la 
I» couronne et pour l'honneur de la France, que le roi parlât 
1) en souverain aux habitans de Saint-Domingue, plutôt que 
» de traiter avec eux d'égal à égal... ^ » 



1 Toutes ces idées émises par M. Pardessus n'étaient basées que sur les préjugés de coU' 
leur et de race; car si les Haïtiens étaient les sujets du Roi de France, les Suisses étaient 
c>nix des souverains d'Autriclie, les Hollandais étaient ceux des rois d'Espagne, et les Amé- 
ricains des colonies anglaises étaient ceux des rois d'Angleterre. Si ces provinces insur- 

T. IX. 25 



386 ÉTUDES SUR e'histoire d'haïti. 

Mais, à la chambre des pairs où régnait un esprit plus 
élevé, où la liberté des hommes, quelle que soit leur couleur 
ou leur origine, était appréciée plus sainement, M. le baron 
Mounier , rapporteur , tint un langage différent. Il dit : 
« Lorsque le roi remonta au trône de ses ancêtres , Saint- 
» Domingue était séparé de la France. Les négociations 
» tentées pour faire rentrer, sous les lois de la métropole, 
» cette importante colonie, furent sans succès. Un gouver- 
T> nement régulier s'y était formé. A l'abri de ce gouyerne- 
I) ment, l'ordre, V agriculture et le commerce avaient reparu. 
» Les négocians français allaient trafiquer dans les ports 
» où ils trouvaient un accueil amical; cependant notre pa- 
)) villon ne pouvait s'y déployer. La guerre avait cessé, 
)) des relations fondées sur d'anciens souvenirs qui avaient 
» surmonté de récentes inimitiés, s'étaient successivement 
» rétablies entre les deux paysj mais la paix n'avait pas 
» été proclamée. Un tel état de choses blessait la dignité 
» de la couronne, et compromettait la sécurité de ses sujets, 
)) qui ne pouvaient invoquer la protection de leur pavillon : 
» il devait avoir un terme. En déclarant aux liabitans de 
» la partie française de Saint-Domingue, qu'il leur co?icé- 
» dait l'indépendance pleine et entière de leur gouverne- 
» ment, le roi a assuré à l'État des avantages commer- 
» ciaux, et aux anciens colons une indemnité de ISO 

» millions de francs L'acte qui légitime la séparation 

» de Saint-Domingue 7ia pas, à la vérité, la forme d'un 
» traité. On peut soutenir cju'il aurait été préférable d'a- 
» dopter ce mode usité pour fixer les stipulations contractées 
» entre les nations. On peut soutenir aussi que la volonté 



gées ont été aussi reconnues indépendantes par des traités, pom'qitoi Saint-Domingue , 
devenu Haïti, ne pouvait pas l'être également et de la même manière ? M. Esmangart étai t 
un ancien colon, et cependant il avait été de cet avis. 



[1825] CHAPITRE VII. 587 

» du monarque , s' exprimant comme si elle avait seule à 
» statuer, s'est manifestée d'une manière plus digne et plus 
I) élevée; mais cette discussion est aujourd'hui sans inté- 
» rêt. Qu'on eût donné la préférence à l'un ou à l'autre de 
» ces modes, on ne contestera point que V ordonnance du 17 
» avril 1825 n'a de commun que le nom avec les autres 
» actes de l'autorité royale ainsi intitulés. Ce n'est pas par 
n les caractères eoctérieurs de sa rédaction, c'est d'après sa 
» nature intrinsèciue qu'elle doit être classée. Elle est dans 
» le domaine du droit des gens : les effets qu'elle était et 
» qu'elle est destinée à produire en font un véritable traité. 
n Or, c'est au roi seul, nous le répétons, qu'il appartient de 

» faire des traités Le roi^ s' élevant au-dessus de la 

» voix des passions et des préjugés, a préféré renoncer à ses 
» droits. Haïti a obtenu une place parmi les nations. Re- 
» connaissante, elle a, en retour, garanti aux navires fran- 
» çais un important avantage ; elle a consacré au soula- 
» gement de trop cruelles infortunes , une somme , bien 
» faible quand on la compare aux pertes éprouvées; mais 
» aussi considérable que les ressources de son gouverne- 
» ment permettaient de l'espérer. L'humanité doit haute- 
» ment se féliciter d'une pareille transaction. Les habitans 
» d'Haïti, rendus à la sécurité, se livreront aux soins de la 
» paix et profiteront des bénéfices de la civilisation. La 
» sagesse magnanime d'un Roi de France aura ainsi ouvert 
» les sources de la prospérité à la nouvelle population de 

» cette terre si longtemps désolée » 

Il nous semble qu'on ne pouvait parler plus judicieuse- 
ment que ne l'a fait M. le baron B'îounier, pour définir le 
vrai caractère de l'ordonnance de Charles X ; car si Haïti 
ne l'eût pas acceptée, elle fût restée à l'état de lettre morte, 
malgré tous les attributs de la souveraineté dont elle était 



588 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

parée. Cette acceptation a amené la paix entre Haïti et la 
France; elle a constitué réellement im traité provisoire, 
dont les clauses subséquentes devaient effacer ce qu'il y 
avait d'ambigu dans celle de l'ordonnance, de blessant pour 
la dignité et l'honneur de la jeune République, d'exorbitant 
dans le chiffre de l'indemnité. 

Tel était le juste espoir du gouvernement haïtien, et l'on 
a vu comment M. de Mackau se prit pour l'inspirer, pour 
exciter la confiance en Charles X et en son ministère : nous 
venons de dire que, par ses paroles prononcées à la chambre 
des députés, M. de Villèle avait approuvé et justifié les ex- 
plications de cet officier de marine. Alors même que le mi- 
nistre n'eût pas rendu cet hommage à la vérité des faits, 
les actes du Président d'Haïti^ ceux du Sénat, les discours 
prononcés , avaient tous fait entendre au gouvernement 
français, qu'on considérait l'ordonnance comme ayant 
« reconnu l'indépendance nationale d'Haïti, » sous la forme 
imaginée de la concession royale : par là, on protestait d'a- 
vance contre toute fausse interprétation de l'ordonnance 
elle-même, contre toute réserve que l'on prétendrait y 
avoir intentionnellement faite à l'égard de la souveraineté 
du nouvel État, notamment dans les dispositions de l'art. 5, 
qui concédait, sous la condition de l'exécution des deux 
autres articles, la simple « indépendance de son gouverne- 
» ment. » 

Cependant, si la France venait à méconnaître la loyauté 
que montra Haïti, à abuser de la confiance qu'elle avait 
mise dans les paroles de son envoyé, eh bien ! on prendrait 
patience, on attendrait, on mettrait le temps à profit pour 
l'exécution de l'ordonnance. Si, abusant ensuite de sa puis- 
sance, oubliant qu'en sa qualité de grande nation civilisée 
dont les idées et les principes révolutionnaires avaient 



[1825] CHAPITRE VII. 589 

donné naissance à un jeune peuple de la race noire, la 
France venait à faire à ce peuple une guerre injuste, eh 
bien î encore on accepterait cette guerre comme une néces- 
sité inévitable. 

A ce sujet, on peut sans doute dire que, ces éventua- 
lités étant possibles, mieux eût valu que le gouvernement 
haïtien n'eût pas accepté l'ordonnance. Mais , par les ci- 
tations que nous avons faites , il est démontré jusqu'à l'é- 
vidence, qu'avec le gouvernement de la Restauration, il 
n'y avait pas moyen d'obtenir autrement la consécration 
de l'indépendance nationale d'Haïti. Il est certain d'ail- 
leurs qu'on ne s'attendait pas à ce qu'il eût brusqué ainsi 
le dénouement de cette affaire. Si l'on avait refusé l'or- 
donnance , la guerre eût été immédiate , car ce gouverne- 
ment s'était trop avancé pour reculer devant cette néces- 
sité , bien que M. de Villèle eût dit à la chambre des dé- 
putés qu'on allait seulement bloquer les ports d'Haïti^. 

D'un autre côté, le caractère impatient de Boyer ne lui 
permettait guère d'attendre plus longtemps la décision 
qu'il poursuivait depuis quatre ans. On a vu avec quel 
empressement il accorda à M. de Mackau l'audience que 
celui-ci sollicita de lui , après avoir rompu avec les com- 
missaires. D'ailleurs, le Président devait, dans l'intérêt 
de son pays , envisager la position que lui avait faite dans 
le monde ^ la conduite de la Grande-Bretagne, — nous 
omettons celle des États-Unis, — qui, en 1825, avait re- 
connu l'indépendance des Républiques formées dans les 
colonies espagnoles, en dédaignant de reconnaître aussi 
celle d'Haïti, en l'abandonnant, pour ainsi dire, à la dis- 
crétion de la France. En outre, Boyer ne pouvait se faii'e 

1 Dans la séance du 9 mars 1826. 



390 ÉTUDES SUR L'HISTOmE d'hAÏTI. 

illusion sur la situation 7-ee//e de la République qu'il gou- 
A^ernait , sur l'opposition latente qui y existait contre son 
administration^ et dont la capitale et le département du 
Nord étaient le foyer : l'année précédente, une vaste cons- 
piration avait éclaté à Santo-Domingo. Dans une telle si- 
tuation, le simple ô^ocitô de nos ports par les hâtimens de 
guerre de la France eût été capable de compromettre Vii- 
nité politique de la nation, qu'on avait eu tant de peine à 
réaliser. 

Ecoutons l'appréciation de cette situation par le secré- 
taire général Inginac qui, en sa qualité de commissaire 
conférant avec M. de Mackau, avait montré tant de vigueur 
et de résolution, lia dit dans ses j^îémoires, pages 68 et 
69 : « L'année i825 arriva : toujours les mêmes inquié- 
)5 tudes dans les esprits sur l'avenir. Le gouvernement 
» français n'ignorait pas l'état des choses , puisque la plu- 
» part de ses nationaux qui exploraient Haïti étaient te- 
» nus , à leur retour en France , de fournir un mémoire 
» sur ce qu'ils avaient pu observer. La divergence dans les 
» opinions rendait 'précaire le sort de l'Etat, si la moin- 
» dre hostilité Ye.ndîïh. avoir lieu; il fallait ne s'être ja- 
» mais occupé du véritable état du pays, pour ne pas être 
» convaincu des résultats funestes qui auraient suivi. Pour 
» moi qui n'avais jamais été dans l'illusion sur ce point, 
» je n'ai pas dû négliger d'étudier le caractère de chacun, 
» afin de bien servir la cause sacrée de la race africaine , 
» de la régénération de laquelle Haïti est appelée à prouver 
» la possibilité. La tranquillité était indispensable pour 
» atteindre ce but : donc, tout ce qui pouvait la compro- 
» mettre devait être soigneusement ec^'i^e. C'est d'après ce 
» principe que j'agissais, lorsque j'avaisl'honneur d'êtreap 
» pelé à donner m on avis sur les matières d'intérêt national. » 



[l82o] CHAPITRE VII. 391 

On ne peut dénier à Iiiginacles qualités et la capacité 
qu'il possédait comme homme d'État. S'il a apprécié ainsi 
la situation oii se trouvait Haïti à l'arrivée de M. de Mackau, 
dont il a relaté ensuite toute la mission, on ne doit pas s'é- 
tonner qu'après avoir discuté chaudement avec cet officier, 
il se soit rangé à l'avis qu'il donna dans le conseil privé , 
pour l'acceptation de l'ordonnance du i7 avril; et par là, il 
a justifiéld. détermination de Boyer, basée sur les explica- 
tions écrites à propos de cet acte. 

Le Président avait d'autant plus raison d'agir ainsi , 
que le 2o juillet , quatre jours à peine après le départ de 
Daumec, Frémont et Rouanez pour la France, il partait 
lui-même avec sa garde pour le Cap-Haïtien où le brave gé- 
néral Magny l'appelait, à raison de la situation des esprits 
dans le Nord ^ par suite de l'acceptation de l'ordonnance 
de Charles X. 



392 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. 

EÉSUMÉ DE LA QUATRIÈME ÉPOQUE. 

De grands résultats politiques avaient été le fruit de la 
sage administration de Pétion, au début de celle de son 
successeur. Pénétré des vues élevées de ce grand citoyen, 
Boyer, marchant sur ses traces, réalisa avec intelligence 
Vunité haïtienne qui devait nécessairement amener l'unité 
territoriale, pour compléter l'œuvre de l'indépendance na- 
tionale. En même temps, les esprits, dans l'Est d'Haïti, 
étaient excités à opérer un changement dans la situation de 
cette partie de l'île, lequel ne pouvait être autre que celui 
désiré depuis longtemps pour le bonheur de tous ses habi- 
tans. Mais adoptant une politique expectante, Boyer voulut, 
avec raison, que cet événement s'effectuât par le concours 
de la grande majorité des volontés : cette temporisation 
même devait le faciliter. 

Pendant qu'il préparait ainsi ce qui allait accroître la 
force de la nation et la recommander à l'étranger, dans le 
Nord et dans l'Artibonite des factieux méditaient une nou- 
velle division du territoire qui ne pouvait que l'affaiblir. 
Ce rêve insensé n'avait aucune chance de succès ; aussi la 
faction fut-elle de suite comprimée par la vigilance patrio- 
tique des braves lieutenans du chef de l'État. Celui-ci n'eut 
plus qu'à exercer des actes de clémence envers des esprits 
égarés, après la juste punition des coupables. Le calme se 
rétablit. 

En ce moment même, un évêque arriva de France sans 
avoir été désiré ni sollicité à venir à Haïti. Bien qu'il fût 
avisé que ce prélat ne pouvait être qu'un agent politique 
envoyé sous le manteau de la religion, Boyer l'admit à exer- 
cer ses fonctions pastorales, atin de prouver, sans doute, que 



[1825] CHAPITRE VII. 595 

de telles armes étaient aussi impuissantes que d'autres à dé- 
truire le faisceau national érigé par le patriotisme haïtien. 
Ce qu'il avait prévu arriva, et Tévêque dut être renvoyé 
de la République, six mois à peine après son arrivée, tant 
sa conduite avait justifié les soupçons conçus contre 
lui et contre sa mission occulte. 

P 3Iais une autre mission, ayant ce caractère, était aussi 
essayée en même temps. Des ouvertures furent faites à 
Bo.yer par un ancien commissaire du gouvernement fran- 
çais, qui avait vainement tenté de porter Pétion à recon- 
naître la souveraineté de la France, sous une forme consti- 
tutionnelle. Bans ses propositions nouvelles, il ne s'agissait 
plus que d'une simple suzeraineté, ou le droit à un protec- 
torat. Elles ne pouvaient pas être plus agréées que les pre- 
mières, et le chef d'Haïti, mieux placé encore que son pré- 
décesseur pour les repousser, se borna à faire revivre l'offre 
d'une indemnité qu'il avait faite, pour obtenir de la France, 
la reconnaissance de l'indépendance nationale. 

Ce fut à cette époque, que la Veuve et les filles de 
H. Christophe quittèrent leur pays volontairement pour 
aller finir leurs jours sur la terre étrangère, après avoir 
payé un tribut d'hommages de leur gratitude envers Boyer, 
et que l'ancien évêque de Blois, le philanthrope Grégoire, 
constant ami des noirs, entretint avec lui une correspon- 
dance qui respirait les sentimens chrétiens les plus purs. 

Les événemens politiques du commencement de l'année 
avaient fait ajourner l'époque de la session législative. Dans 
l'intervalle, le chef du gouvernement recommanda, pres- 
crivit diverses mesures pour favoriser l'agriculture et le 
commerce national, deux branches d'industrie qui sont et 
seront toujours le grand objet de la sollicitude de toute 
administration éclairée, et des désirs légitimes des citoyens. 



594 ÉTUDES SUR l'histoire D HAÏTI. 

Mais à la réunion du corps législatif, la Chambre des 
représentans des communes, complétée par l'élection de 
ceux de l'Artibonite du Nord, vit naître en son sein une 
opposition qui prétendit être l'organe des citoyens, par 
rapport à ces deux branches d'industrie, et qui demanda le 
privilège exclusif du commerce en faveur des nationaux, 
en des termes peu mesurés et sans égard aux dispositions 
de la constitution qui voulaient la protection du commerce 
licite des étrangers dans les ports où ils sont admis. 

Cette prétention, formulée de manière à exciter une 
certaine agitation dans la nation, déplut à Boyer et amena 
une dissidence d'opinion entre lui et ces orateurs, qui fut le 
germe de l'opposition parlementaire dans le pays : elle 
allait se représenter encore mieux dans la session suivante. 
En attendant, le pouvoir exécutif fit compléter le Sénat de 
la République par l'élection de citoyens pris principale- 
ment dans l'Artibonite et le Nord. 

Mais aussitôt, dans le Sénat même, on vit surgir un es- 
prit empreint de quelques désirs d'opposition. Ce corps, se 
laissant influencer par l'adjonction qu'il venait de recevoir, 
proposa la révision anticipée de la constitution, en se fon- 
dant sur cette opinion : — qu'elle avait été l'œuvre des dé- 
putés de l'Ouest et du Sud pendant la guerre civile, et que 
ceux des autres départemens devaient concourir à sa révi- 
sion. Le chef du gouvernement n'eut qu'à citer le texte de 
ce pacte fondamental pour repousser l'opinion émise parle 
Sénat. 

L'année 1821 se termina : 1° par une réclamation non 
justifiée dans ses prétentions appuyées par le gouvernement 
fédéral des États-Unis qui, en cette occasion, donna la 
preuve qu'il reconnaissait formellement l'indépendance 
d'Haïti, sur laquelle cependant il revint plus tard ; 2" par 



[1825] CHAPiTîiLi; \ii. 595 

une déclaration d'indépendance prononcée à Santo-Dc- 
mingo contre la domination espagnole, dans le but de 
constituer dans l'Est un État distinct de la République 
d'Haïti, lequel aurait fait partie de la confédération de la 
Colombie, organisée dans la Côte-Ferme par Bolivar. 

Un tel projet ne pouvait être accueilli par les populations 
de l'Est. Elles députèrent aussitôt auprès de Boyer pour 
l'invitera y venir opérer leur incorporation, leur réunion à 
la République. Se rendant à leur vœu et à celui de la consti- 
tution haïtienne, il alla recevoir le serment des nouveaux 
citoyens qui s'y ralliaient spontanément. En cette circons- 
tance^ l'esprit de justice qui animait la politique du gou- 
vernement, fut démontré au grand jour par l'admission, 
comme citoyens de l'État, de tous les dissidens qui avaient 
participée l'œuvre de l'indépendance dominicaine. 

Mais quelques anciens colons français, réfugiés à Sa- 
mana, ne voulant pas profiter de cette justice, appelèrent 
les forces maritimes de la France postées à la Martinique, 
afin de prendre possession de cette presqu'île. Devancées 
sur ce point, par la vigilance et l'activité de Boyer, elles 
se retirèrent en amenant ces colons à Porto-Rico. 

Dans l'intervalle, les élections générales de la partie 
occidentale d'Haïti amenèrent à la Cham^bre des communes 
les représentans opposans de l'année précédente, et plu- 
sieurs autres qui partageaient leurs idées. Ce fut pour 
Boyer un grand sujet de mécontentement qu'il eut le tort 
de manifester par des paroles et des actes qui ne pouvaient 
qu'irriter les opposans. 

Pendant la session législative, un général, qui avait 
éprouvé l'année précédente toute l'indulgence du chef de 
l'État dans la conspiration ourdie par lui dans le Nord, osa 
conspirer de nouveau à Léogane qui lui avait été assigné 



59(5 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. 

comme séjour. Il périt victime de son audace, mais d'une 
manière qui fit concevoir l'idée d'un assassinat politique 
aux maWeillans toujours prêts à imputer de mauvaises 
actions au gouvernement. • 

Aussitôt, un esprit turbulent et pervers, concevant le 
projet de renverser Boyer du pouvoir, et croyant trouver 
un utile concours delà part des représentans opposans, osa 
adresser à la Chambre des communes une pétition dans ce 
but. La Chambre en ayant fait donner une lecture pu- 
blique, sans dénoncer le fait au pouvoir exécutif, et sans 
prendre aucune mesure contre le pétitionnaire, Boyer con- 
çut des soupçons de connivence entre lui et les opposans, 
et il ordonna leur arrestation. Cette mesure produisit une 
telle agitation à la capitale, que la Chambre, intimidée, 
prononça l'exclusion de son sein de ceux de ses membres 
qui avaient été arrêtés, pendant que le pétitionnaire subis- 
sait la peine de mort prononcée par une commission mili- 
taire qui le jugea. Cette exclusion inconstitutionnelle fut le 
premier pas fait dans une voie qui, par suivie d'autres légis- 
latures, devait conduire le pays à une révolution politique. 
r L'année suivante, sur la pressante invitation de l'ancien 
commissaire français qui lai avait fait des ouvertures en 
1821, Boyer se décida à envoyer un agent chargé de négo- 
cier avec son gouvernement pour en obtenir la reconnais- 
sance de l'indépendance d'Haïti. Mais cette mission ne put 
aboutir au résultat désiré : ce qui porta l'ancien commissaire 
à provoquer l'envoi de nouveaux agents. 

Ils partirent d'Haïti en 1824 pour n'être pas plus heu- 
reux qae celui qui les précédèrent, le gouvernement fran- 
çais voulant obtenir, non-seulement une indemnité consi- 
dérable, mais encore un droit de souveraineté extérieure sur 
Haïti. 



[1825] CHAPITRE VII. 597 

Dans le cours de cette année, et à raison des préoccu- 
pations de la France à l'égard de cette question, la Répu- 
blique fut tenue sur un pied de guerre et prête à repousser 
une invasion, si elle était tentée. Par la même raison, un 
agent fut envoyé à Bogota, afin de proposer au gouverne- 
ment de la Colombie une alliance défensive avec Haïti : 
il en reçut un refus qui le porta à réclamer le montant 
des objets de guerre fournis en 1816 à Bolivar, lequel fut 
payé. 

Au vote des dernières lois du code civil haïtien se joignit 
celui d'une loi qui réglait la nature de toutes les propriétés 
existantes dans les départemens de l'Est, sur lesquelles 
TEtat avait des droits par suite de la suppression des cou- 
vons et autres établissemens ecclésiastiques. Cette loi régla 
enfin le sort du clergé de cette partie à la tête duquel se 
trouvait l'archevêque de Santo-Domingo. En même temps, 
la cour de Rome autorisa ce prélat à prendre le titre d'ar- 
chevêque d'Haïti, qui lui avait été offert par le Président 
(le la République. 

Un essai d'immigration fut tenté et exécuté dans la même 
année, afin d'augmenter la population haïtienne par tous 
les hommes libres de race africaine habitant les États-Unis., 
Mais, commencé sous d'heureux auspices, cette opération 
échoua par le fait même de ces hommes : il n'en resta que 
fort peu en Haïti. 

Le retour des agents envoyés en France porta Boyer à 
convoquer à la capitale tous les officiers généraux , afin 
de leur donner connaissance des négociations infructueu- 
sement suivies depuis trois ans pour la reconnaissance de 
l'indépendance nationale, et de convenir avec eux de toutes 
les mesures nécessaires à sa défense , si elle venait à être 
attaquée par la France. 



598 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. 

Le gouvernement français se décida enfin à se pronon- 
cer sur cette grave question. En 1825, une ordonnance 
royale imposa à Haïti une indemnité de 150 millions de 
francs et la franchise du demi-droit en faveur du commerce 
français, tant à l'importation qu'à l'exportation, avec des 
clauses conditionnelles qui réservaient à la France la fa- 
culté de revenir sur l'indépendance que cet acte octroyait, 
loin de la reconnaître comme un fait accompli. 

Cette ordonnance était trop ambiguë pour ne pas soule- 
ver des observations de la part du gouvernement haïtien. 
Elles portèrent l'agent qui la lui présenta , non-seulement 
à donner des explications officielles écrites sur la contex- 
ture de cet acte du roi de France, mais à offrir de rester en 
otage jusqu'à la conclusion d'un traité qui eût effacé ce qui 
ne présentait pas assez de garanties à Haïti. En consé- 
quence, Boyer accepta l'ordonnance que le Sénat entérina, 
dans l'espoir d'obtenir le traité dont s'agit; et il envoya en 
France trois agents à cet effet. 



FIN DU TOME NEUVIEME. 



TABLE DES MATIÈRES 



CONTENUES DANS CE VOLUME 



PERIODE haïtienne 



QUATRIÈME ÉPOQUE 



LIVRE QUATRIÈME 

CHAPITRE PREMIER. 

Considérations sur la situation de la Répiibliqne, après la réunion du Nord ; effets qu'elle 
produit dans la partie de l'Est d'Haïti. — Diverses causes d'agitation de l'esprit pTiblic 
dans cette partie ; projet d'indépendance. — Temporisation politique de Boyer à sou 
égard. — Le gouvernenr Kindelan Ini adresse une lettre au sujet de l'intention qu'on 
lui suppose. — Il répond et nie tout projet hostile. — Kindelan fait publier cette 
correspondance avec une proclamation aux babitans de l'Est. — Conspiration des gé- 
néraux Richard et Romain, dans le Nord, et d'autres dans l'Artibonite. — Elle échoue à 
Saint-Marc et au Cap-Haïtien, et réussit aux Gouaïves, — Arrestation et condamnation 
à mort de plusieurs des conspirateurs; rétablissement de l'ordre dans les deux départe- 
meus. — Actes du Président d'Haïti à ce sujet : prorogation de la session législative au 
1" août. — M. de Glory, évêque de Maori, accompagné de plusieurs prêtres, arrive 
au Port-au-Prince en qualité de vicaire apostolique du Saint-Siège.— Ses antécédens. 
— Boyer l'admet, malgré les avis qu'il reçoit sur sa mission présumée. — Précédens 
entre M. de Glory et l'abbé Jérémie, curé du Port-aii-Prince. — Le Président se rend 
à Saint-Marc, aux Gouaïves et au Cap-Haïtien. — 11 exerce sa clémence envers des 
conspirateurs et ordonne l'envoi du général Romain à Léogane. ~ Révolte des 1^^ et 
2" régimens d'infanterie ; elle est étouffée, et ces corps sont dissous.— M. Aubert Diipetit- 
Thoiiars arrive de France, porteur d'une lettre de M. Esmangart adressée à Boyer. — 
Dispositions pacifiques du gouvernement français à l'égard d'Ha'iti.— Objet de la mission 
de M. Dupetit-Thouars, et ses lettres à Boyer. — Le Président d'Ha'iti répond à celle de 
M. Esmangart, en renouvelant les propositions formulées par Pétion, — L'agent fran- 
çais retourne dans son pays.— Quelques nouveaux faits relatifs à l'Est d'Ha'iti. — Actes 
du Président: il retourne au Port-au-Prince , . . . 3 

CHAPITRE IL 

La Veuve de H. Christophe va en Angleterre avec ses demoiselles.— Sa lettre à Boyer, au 
moment de soa départ» — Conduite tenue par M, de Glory et l'abbé Jérémie, — Schisme 



400 TABLE DES MATIÈRES. 

qu'ils occasionnent au Port-au-Prince. — Mandement de l'évêqne vicaire apostolique 
contre le curé de cette paroisse qu'il interdit et excommunie. — Scènes scandaleuses 
à l'église et au presbytère. — Réflexions à ce sujet : devoir imposé au Président d'Haïti. 

— Il fait signifier aux deux ecclésiastiques de se retirer du pays. — M. de Glory périt 
dans un naufrage. — L'abbé Jérémie revieut ensuite au Cap-Haïtien; il y est mis aux 
arrêts, puis renvoyé a l'étranger. — L'abbé Joseph. Salgado, uommé curé du Port-au- 
Prince, ramène tous les fidèles à l'église. — Diverses lettres de l'évêque H. Grégoire à 
Boyer : ses sentimens, son don de livres fait à la République pour commencer l'établisse- 
ment d'une bibliothèque.— Sa noble conduite en recevant un don que lui envoie Boyer; 
sa lettre à cette occasion. — Lettre de quelques Grecs résidant à Paris, transmise par 
lui, faisant un appel à Boyer et aux Haïtiens, en faveur de leur pays insurgé contre la 
Turquie. — Ce que leur répond Boyer. — Divers actes du Président concernant l'agri- 
cullure et le commerce national. — Ouverture de la session législative. — Election des 
représentans de l'Artibonite et du Nord, — Vote de trois livres du code civil haïtien et 
diverses lois; élection de dix sénateurspour compléter le Sénat.— Adresse de la Chambre 
des représeutaas au peuple, — Discours prononcés dans son sein, sur le commerce na- 
tional, par les représentans Pierre André et Saint-Martin. — La Chambre les prend en 
considération et les adresse au Président d'Haïti. — Examen des questions soulevées 
par ces discours. — Etablissement de cercles du commerce national au Port-au-Prince et 
an Cap-Haïtien : objet qu'ils ont en vue. — Agitation de l'esprit public à la capitale. — 
Les commerçans étrangers s'adressent au Président d'Haïti.— Ce que pense et fait Boyer 
en cette circonstance. — Le Sénat lui adresse un message pour avoir son opinion sur la 
révision anticipée de la constitution. — Il répond au Sénat et repousse cette idée. — 
Réflexions à ce sujet. — Réclamation d'argent faite par Jacob Lewis contre la Répu- 
blique, appuyée par les Etats-Unis. — 11 est soldé définitivement 55 

CHAPITRE III. 

Projet d'indépendanoe dans l'Est d'Haïti. — Vues de Nunez de Cacérès à ce sujet. — Les 
communes de Monte-Christ et de Laxavon arborent le pavillon haïUen. — Le gouver- 
neur Pascual Real correspond avec le Président d'Haïti : missions pacifiques de leur part. 

— N. de Cacérès proclame l'indépendance à Santo-Domingo ; départ de Pascual Real. — 
Divers actes publiés à Sauto-Domingo, — La ville de Saint- Yague proteste contre ces 
actes; elle s'adresse au Président d'Haïti et entraîne tout le Nord-Est en faveur de la 
République. — Les communes des frontières s'y rallient également. — Message de 
Boyer au Sénat ; "accord des deux pouvoirs pour la réunion de l'Est. — Boyer invite 
les citoyens à élire les représentans des communes, et ajourne l'ouverture de la session 
législative au 1«r août. — Correspondance entre N. de Cacérès et Boyer : dépèche de 
ce dernier, du 11 janvier 1822. — N. de Cacérès fait arborer le pavillon haïtien à Santo- 
Domingo, — Deux colonnes de l'armée entrent sur le territoire de l'Est. — Le Président 
d'Haïti prend possession de cette partie en entrant à Santo-Domingo : actes et discours 
à cette occasion. — Organisation judiciaire, civile et militaire. — Décision politique 
prise à l'égard des blancs trouves dans l'Est.— Des colons français établis dans la presqu'île 
de Samana députent auprès du comte Douzelot, gouverneur de la Martinique ; il envoie 
l'amiral Jacob, avec une flottille, pour les protéger et s'emparer de la presqu'île au nom 
de l'Espagne. — Boyer la fait occuper militairement avant son arrivée dans la baie.— 
Correspondance, faits respectifs des Haïtiens et des Français. — Débarquement des 



TABLE DES MATIÈRES. 401 

Français à Savana-la-Mar, d'armes et de miiuitioris. — Boyer y envoie un.jégiment qui 
cccnpe ce bourg, tt il ordonne nu eiuLargo général far les bâtimens et les Français 
dans la partie occidentale. — L'.uniral Jacob part pour la France, les navires de gueire 
sortent de la baie de Samana et emmènent les colons français à Porto-Rico. — Boyer 
adresse deni messages au Séuat et fait lever Teiubargo. — Impression produite on France 
à l'occasion de cette, mesure. . ■ 101 



CHAPITRE IV. 

Arrêtés du Président d'Haïti qui déterminent les décorations des grades militaires et les 
communes de l'Est appelées à nommer des représentaus. — Il charge Bruno Blanche 
de lui indiquer les changemens à opérer dans la constitution de 1816 ; quelques idées 
émises a ce sujet par Blanchel que la mort surprend dans ce travail. — Boyer quitte 
Santo-Domingo et va dans le Nord-Est. — Arrêté sur le changement de numéros dans 
les régimens d'infanterie.— Boyer est mécontent de l'élection des représentaus du 
Port-au-Prince. — 11 se rend au Cap-Haïtien où il reçoit des honneurs et des fêtes. — 
11 retourne à la capitale, et n"y accepte pas ceux qui lui avaient été préparés. — Ré- 
flexions à ce sujet. — Le port de Saint-Marc est ouvert au commerce étranger. — 
Circulaire aux commandant d'arrondissement en faveur du commerce national. — Pro- 
clamation aux citoyens de l'Est pour les engager à cultiver les toires : résultats succes- 
sivement obtenus dans cette partie de la Republique. — Le Président ouvre la ses- 
sion législative par un discours où il cherche à prémunir les représentaus contre des 
innovations dangereuses. — Quelques actes préparatoires di' la Cliambre : discours de 
sou président où l'on trouve une préoccupalion £.ur de,> mesures a prendre. - La Cl'.ambre 
demande au Président d'Haïti les comptes généraux, afin de statuer sur les impôts. — 
Conspiration du général Paul Romain . Sa mort violente à Léogane , son complice est 
fusillé au Port-au-Prince. — Proclamation du Président sur cet événement, signalant 
des piopos séditieux, — Quelques particularités et réflexions à ce sujet. — Dispositions 
dans la Chambre des représentaus envers le Président d'Haïti..,— Félix Darfour 
adresse à ce corps une pétition séditieuse contre le Président : elle est lue en séance 
publique. — Effet qu'elle produit dans la Chambre et au Port-au-Prince. — Arrestation 
de Félix Darfour, de quatre représentaus et d'autre.'^ personnes, et leur emprison- 
nement. — Appréciation des causes réelles de ces arrestiitious. — La Chambre dénonce 
tardivement Félix Darfour au Président. — 11 ordonuc de le juger militairement : sa 
condamnation 'a ruort et son exécution — La Chambre exclut de son sein les quatre 
i-eprésentans arrêtés, et fait une adresse au peuple. — Adresse du Sénat au peuple sur 
ces événemens.— Proclamation du Président d'Haïti au peuple etàl'armée. — Le sénateur 
Panayoty donne sa démission. — Lts personnes arrêtées le 30 août sont bannies à l'ia- 
lérieur. — Divers actes et lois rendues dans la session. — Opinion i"une commission 
sur les mesures à prendre par rapport aux propriétés dans l'Est ; elle est adoptée par 
le Sénat, par la Chambre des représentaus et par le Président d'Haïti 148 



CHAPITRE Y. 

Le général J. Boyé vient de Saint-Pétersbourg à Haïti. — Le ministère français y expédie 
M. Liot, pour proToquer l'envoi de plénipotentiaires en France. — Le Président d'Haïti 

T. IX. 26 



402 TABLE DES MATIÈRES. 

charge J. Boyé de cette mission — Conférences à Bruxelles, entre lui et M. Esmangart. 
nommé à cet effet parle gouvernement français. — Us ne peuvent s'entendre snr la re- 
connaissance de l'indépendance d'Haïti : rupture des conférences, — M. Esmangart 
écrit au Président et l'engage à envoyer un autre plénipotentiaire. — Formation d'une 
commission à Santo-Domingo, pour l'esamen des titres de propriétés dans l'Est. — 
Proclamation accordant un nouveau délaide quatre mois aux propriétaires abseiis pour 
rentrer en Haïti et jouir de leurs biens. — Fondation de V Académie d'Haïti, qui est 
remplacée par l'École de médecine, au Port-au-Prince. — Proclamation interdisant toutes 
relations entre Haïti et les îles des Antilles, et toutes expéditions des navires haïtiens 
dans les autres pays étrangers. — Discours du Piésident à l'ouverture de la session lé- 
gislitive. — Cirfulaire du grand-juge aux tribunaux, lois rendues dans la session. — 
Le Sénat accorde à B 'yer deux habitations : sa lettre à ce corps, motivant son refus 
d'accepter ce don. — 182'i-. Discours qu'il prononce le 1er janvier à la fête de l'indé- 
pendance; sa proclamation du 6 janvier invitant les Haïtiens à se préparer contre la 
guerre étrangère. — M. Laujon arrive au Port-au-Prince, porteur de lettres de M. Es- 
mangart pour le Piésident; réponse qu'il y fait. — Les citoyens Larose et Rouanez sont 
envoyés en France. — Discours de Boyer à l'ouverture de la seFsion législative. — Son 
arrêté ordonnant le renvoi dans les campagnes, des individus qui sont sans moyen 
d'existence dans les villes et bourgs : réflexions à ce sujet. — Proclamation défendant 
toute correspondance entre les autorités et les citoyens d'Haïti, avec les gouveruemens 
et leurs agents. — Le Président d'Haïti envoie un agent à Santa-Fé de Bogota, pour 
proposer une alliance seulement défensive entre la République et celle de Colombie, et, 
en cas de refus, pour demander la restitution de la valeur des objets fournis a Bolivar, 
en 1816 : la somme est payée ; réflexions à ce sujet. — Loi du 8 juillet sur les différentes 
propriétés dans l'Est d'Haïti: effet qu'elle y produit; le Président en suspend l'exécution 
pour certaines propriétés rurales. — Rapports entre le gouvernement de la République 
et la cour de Piome, concernant l'archevêque de Santo-Domingo : le pape Léon XU 
autorise l'archevêque à étendre sa juridiction sur toute File d'Haïti. — Vote des der- 
nières lois du code civjl par le corps législatif ; adresse de la Chambre des représcEtans 
du peuple haïtien 212 



CHAPITRE \T. 

La mission haïtienne est attendue en France avec une vive impatience. — MM. Larose 
et Rouanez y arrivent à la mi-juin: ils sont conduits à Saint-Germain-en-Laye, puis a 
Strasbourg et enfin à Paris. — Leurs pleins-pouvoirs et leurs instructions délivrées par le 
Président d'Haïti : réflexions sur ces dernières.— M. Esmangart est chargé de traiter avec 
eux. — Phases de la négociation. — Le gouvernement français ne veut stipuler que pour 
l'ancienne partie française de Saint-Domingue et prétendse réserver l'eieicice de lasou- 
veraineté extérieure sur Haïti. — Les envoyés haïtiens refusent d'adhérer à ces deux clauses. 
— Rupture de la négociation et retour des envoyés à Haïti. — Circulaire du Président 
d'Haïti aux généraux commandans d'arrondissement sur cette infructueuse mission, et 
leur recommandant de nouvelles mesures pour la défense du pays. — Conférences ver- 
bales de Boyer avec les sénateurs ; son message au Sénat qiii lui demande des avis sur les 
mesures politiques à prendre. — Le Sénat lui répond de prendre celles qu'il jugera les plus 
convenables dans la situation des choses. — Le Président d'Haïti proclame une déclara- 



TABLE DES 3L4TIÈRES. ' 403 

tion, gui est suivie de la publication de toutes les pièces relatives ans négociations 
préparées ou entamées, de 1821 à 1824, — Il convoque le corps législatif pour entrer en 
session, en janvier 182o. — Il convoque les généraux de l'armée à la capitale afin dp 
conférer avec eux, et Ips renvoie pour célébrer la fête de l'indépendance nationale. — 
Essai d'émigration en Haïti, des hommes libres de la race noire habitant les États- 
Unis ; origine de cette mesure conçue depuis 1820 et ses phases: elle ne réussit qu'im- 
parfaitement. — 1823. Ouverture de la session législative; discours prononcé à cette 
occas'on ; justes éloges donnés par la Chambre des représentans, au goiivernement et à 
l'administration de Boyer. — Élections de plusieurs sénateurs ; diverses lois rendues : 
celle sur les douanes supprime le privilège accordé depuis 1814 à l'importation des pro- 
duits britanniques. — Le code civil d'Haïti est soumis de nouveau â l'examen etau vote 
du corps législatif. — Ce code est rendu exécutoire au 1er mai 1826, et le code de 
procédure civile, également voté dans la session, au 1er septembre de la même année. 
— Quelques réflexions sur certaines^dispositions du code civil 267 



CHAPITRE Vil. 

Motifs divers qui ont pu porter la France h terminer les négociations^avec Haïti. — 
Charles X signe une ordonnance qui concèle son indépendance. — M. de Mackau en 
est porteur pour la faire accepter purement et simplement. — Il est suvi d'une flotte 
destinée à user de moyens coercitifs en cas de refus. — Il arrive au Port-au-Prince 
sans cet appareil de forces, et notifie au président Boyer l'objet de sa mission. — Il est 
accueilli et il entre en conférence avec des commissaires nommés par le Président. — 
Texte de l'ordonnance royale qu'il leur présente : des objections sont produites, par 
rapport à ses dispositions ambiguës, par les commissaires qui, après deux conférences, 
rejettent cet acte. — M. de Mackan sollicite une audience du Président qui la lui ac- 
corde; il entend les motifs du refus que fait Boyer d'accepter l'ordonnance, et offre de 
donner des explications écrites snrle sens de ses dispositions: dans un second entretien, 
il offre de rester en otage à Haïti, comme garant de la sincérité de cet acte. — Le Prési- 
dent promet d'accepter l'ordonnance, si les explications écrites lui paraissent suffisantes. 

— Il appelle des fonctionnaires en conseil privé pour avoir leur avis à ce sujet. — Texte 
de cet avis motivé qui est favorable à l'acceptation de l'ordonnance. -- Texte des ex- 
plications écrites fournies par M. de Mackau. — Boyer lui adresse une lettre par la- 
quelle il accepte l'ordonnance et promet de la faire entériner par le Sénat. — M. de 
Mackau expédie ce document en France e,t appelle la flotte dans la rade du Port- 
au-Prince. — Message du Président d'Haïti au Sénat, déclarant qu'il a accepté l'or- 
donnance de Charles X, et invitant le Sénat à y adhérer et à l'entériner. — Discours, 
cérémonie et fêtes à cette occasion.— Proclamation du Président au peuple et à l'armée. 

— Note officielle du secrétaire général, en réponse à celle de M. de Mackau, sur quel- 
ques objets secondaires. — Réflexions à propos de l'ordonnance royale. ■ . . 333 

Résumé de la quatrième époque , 392 



FIN DE LA TABLE DES MATIERES DU TOS'E NEUVIEME. 



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