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Full text of "Fables de La Fontaine : illustrations de Grandville"

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From the collection of the 






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o Preïlnger 

v Ajibrary 

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San Francisco, California 
2006 



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Microsoft Corporation 



http://www.archive.org/details/fablesdelfontainOOIfonrich 



FABLES 



DE 



LA FONTAINE 






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FABLES 






DE 



LA FONTAINE 



ILLUhTKATÏ9.Ki>, : : 

PAR GMM) VILLE 




PARIS 

GAKNIER FRÈRES, LIRRAIRES-ÉD1TEURS 

6 RUE DES SAINTS-PÈRES — PALAIS-ROYAL , 215 

M DCCC LV 




Monseigneur , 




'il y a quelque chose d'ingénieux dans la république 
des lettres , on peut dire que c'est la manière dont 
Ésope a débité sa morale. Il seroit véritablement à 
souhaiter que d'autres mainsque les miennes y eussent 
ajouté les ornements de la poésie , puisque le plus 
sage des anciens a jugé qu'ils n'y étoient pas inutiles. 
J'ose, Monseigneur, vous en présenter quelques essais. C'est un 
entretien convenable à vos premières années. Vous êtes en un âge 
où l'amusement et les jeux sont permis aux princes ; mais en même 
temps vous devez donner quelques-unes de vos pensées à des réflexions 
sérieuses. Tout cela se rencontre aux fables que nous devons à Esope. 
L'apparence en est puérile, je le confesse; mais ces puérilités servent 
d'enveloppe à des vérités importantes. 

Je ne doute point, Monseigneur, que vous ne regardiez favorable- 
ment des inventions si utiles et tout ensemble si agréables : car que 
peut-on souhaiter davantage que ces deux points ? Ce sont eux qui ont 
introduit les sciences parmi les hommes. Ésope a trouvé un art singu- 
lier de les joindre l'un avec l'autre : la lecture de son ouvrage répand 
insensiblement dans une àme les semences de la vertu, et lui apprend 
à se connaître sans qu'elle s'aperçoive de cette étude , et tandis qu'elle 
croit faire tout autre chose. C'est une adresse dont s'est servi très- 
heureusement celui sur lequel Sa Majesté a jeté les yeux pour vous 



Il A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN. 

donner des instructions. Il fait eu sorte que vous appreniez sans peine, 
ou , pour mieux parler, avec plaisir, tout ce qu'il est nécessaire qu'un 
prince sache. Nous espérons beaucoup de cette conduite. Mais , à dire la 
vérité, il y a des choses dont nous espérons inliniment davantage : ce 
sont , Monseigneur , les qualités que notre invincible monarque vous a 
données avec la naissance ; c'est l'exemple que tous les jours il vous 
donne. Quand vous le voyez former de si grands desseins ; quand vous 
le considérez qui regarde sans s'étonner l'agitation de l'Europe et les 
machines qu'elle remue pour le détourner de son entreprise ; quand il 
pénètre dès sa première démarche jusque dans le cœur d'une province 
où l'on trouve à chaque pas des barrières insurmontables , et qu'il en 
subjugue une autre en huit jours , pendant la saison la plus ennemie de 
la guerre , lorsque le repos et les plaisirs régnent dans les cours des 
autres princes ; quand , non content de dompter les hommes , il veut 
aussi triompher des éléments ; et quand , au retour de cette expédition 
où il a vaincu comme un Alexandre, vous le voyez gouverner ses peuples 
comme un Auguste : avouez le vrai , Monseigneur , vous soupirez pour 
la gloire aussi bien que lui , malgré l'impuissance de vos années : vous 
attendez avec impatience le temps où vous pourrez vous déclarer son 
rival dans l'amour de cette divine maîtresse. Vous ne l'attendez pas, 
Monseigneur , vous le prévenez. Je n'en veux pour témoignage que ces 
nobles inquiétudes, cette vivacité, cette ardeur, ces marques d'esprit, 
de courage et de grandeur d ame , que \ ous faites paroitre à tous les 
moments. Certainement c'est une joie bien sensible à notre monarque ; 
mais c'est un spectacle bien agréable pour l'univers , que de voir ainsi 
croître une jeune plante qui couvrira un jour de son ombre tant de 
peuples et de nations. 

Je devrois m'étendre sur ce sujet : mais comme le dessein que j'ai de 
vous divertir est plus proportionné à mes forces que celui de vous louer, 
je me hâte de venir aux fables, et n'ajouterai aux vérités que je vous 
ai dites que celle-ci : c'est, Monseigneuk , que je suis, avec un zèle 
respectueux , 

Votre très-humble , très-obéissant et très-fidèle serviteur, 

DE LA FONTAINE. 




PRÉFACE 




S^f**N*n 'iism;LGEr<CE que Ton a eue pour quelques-unes de mes fables 
me donne lieu d'espérer la même grâce pour ce recueil. Ce 
n'est pas qu'un des maîtres de notre éloquence n'ait désap- 
prouvé le dessein de les mettre en vers : il a cru que leur 
^j principal ornement est de n'en avoir aucun ; que d'ailleurs 
la contrainte de la poésie, jointe à la sévérité de notre langue, m'embarras- 
seroient en beaucoup d'endroits, et banniroient de la plupart de ces récits 
la breveté, qu'on peut fort bien appeler l'âme du conte, puisque sans elle il 
faut nécessairement qu'il languisse. Cette opinion ne sauroit partir que d'un 
homme d'excellent goût; je demanderais seulement qu'il en relâchât quelque 
peu , et qu'il crût que les grâces lacédémoniennes ne sont pas tellement 
ennemies des muses françoises, que l'on ne puisse souvent les faire marcher 
de compagnie. 

Après tout, je n'ai entrepris la chose que sur l'exemple, je ne veux pas 
dire des anciens, qui ne tire point à conséquence pour moi, mais sur celui 
des modernes. C'est de tout temps, et chez tous les peuples qui font profes- 



iv PRÉFACE. 

sion de poésie, que le Parnasse a jugé ceci de son apanage. A peine les tables 
que l'on attribue à Ésope virent le jour, que Socrate trouva à propos de les 
babiller des livrées des Muses. Ce que Platon en rapporte est si agréable, que 
je ne puis m'empêeher d'en faire un des ornements de cette préface. Il dit 
que Socrate étant condamné au dernier supplice, Ton remit l'exécution de 
l'arrêt à cause de certaines fêtes. Cébès l'alla voir le jour de sa mort. Socrate 
lui dit que les dieux l'avoient averti plusieurs fois, pendant son sommeil , qu'il 
devoit s'appliquer à la musique avant qu'il mourût. Il n'avoit pas entendu 
d'abord ce que ce songe signifioit; car, comme la musique ne rend pas 
l'homme meilleur, à quoi bon s'y attacher? Il falloit qu'il y eût du mystère 
là-dessous, d'autant plus que les dieux ne se lassoient point de lui envoyer 
la même inspiration. Elle lui étoit encore venue une de ces fêtes. Si bien qu'en 
songeant aux choses que le ciel pouvoit exiger de lui, il s'étoit avisé que la 
musique et la poésie ont tant de rapport, que possible étoit-ce de la dernière 
qu'il s'agissoit. 11 n'y a point de bonne poésie sans harmonie : mais il n'y en 
a point non plus sans fictions; et Socrate ne savoit que dire la vérité. Enfin 
il avoit trouvé un tempérament: c'étoit de choisir des fables qui continssent 
quelque chose de véritable, telles que sont celles d'Ésope. Il employa donc à 
les mettre en vers les derniers moments de sa vie. 

Socrate n'est pas le seul qui ait considéré comme sœurs la poésie et nos 
fables. Phèdre a témoigné qu'il étoit de ce sentiment; et, par l'excellence de 
son ouvrage, nous pouvons juger de celui du prince des philosophes. Après 
Phèdre, Aviénus a traité le même sujet. Enfin les modernes les ont suivis: 
nous en avons des exemples non-seulement chez les étrangers, mais chez nous. 
Il est vrai que, lorsque nos gens y ont travaillé, la langue étoit si différente 
de ce qu'elle est, qu'on ne les doit considérer que comme étrangers. Cela ne 
m'a point détourné de mon entreprise; au contraire, je me suis flatté de 
l'espérance que, si je ne courois dans cette carrière avec succès, on me don- 
nerait au moins la gloire de l'avoir ouverte. 

Il arrivera possible que mon travail fera naître à d'autres personnes l'envie 
de porter la chose plus loin. Tant s'en faut que cette matière soit épuisée, 
qu'il reste encore plus de fables à mettre en vers que je n'en ai mis. J'ai choisi 
véritablement les meilleures, c'est-à-dire celles qui m'ont semblé telles : mais 
outre que je puis m'être trompé dans mon choix, il ne sera pas bien difficile 
de donner un autre tour à celles-là même que j'ai choisies ; et si ce tour est 
moins long, il sera sans doute plus approuvé. Quoi qu'il en arrive, on m'aura 
toujours obligation, soit que ma témérité ait été heureuse, et que je ne me 



PREFACE. v 

sois point trop écarté du chemin qu'il falloit tenir, soit que j'aie seulement 
excité les autres à mieux faire. 

Je pense avoir justifié suffisamment mon dessein: quant à l'exécution, le 
public en sera juge. On ne trouvera pas ici l'élégance ni l'extrême breveté qui 
rendent Phèdre recommandable : ce sont qualités au-dessus de ma portée. 
Comme il m'étoit impossible de l'imiter en cela , j'ai cru qu'il falloit en. 
récompense égayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait. Non que je le blâme d'en être 
demeuré dans ces termes : la langue latine n'en demandoit pas davantage ; et, 
si Ton y veut prendre garde, on reconnoîtra dans cet auteur le vrai caractère 
et le vrai génie de Térence. La simplicité est magnifique chez ces grands 
hommes : moi qui n'ai pas les perfections du langage comme ils les ont eues, 
je ne la puis élever à un si haut point. Il a donc fallu se récompenser d'ail- 
leurs : c'est ce que j'ai fait avec d'autant plus de hardiesse, que Quintilien dit 
qu'on ne sauroit trop égayer les narrations. 11 ne s'agit pas ici d'en apporter 
une raison : c'est assez que Quintilien l'ait dit. J'ai pourtant considéré que, ces 
fables étant sues de tout le monde, je ne ferois rien si je ne les rendois nou- 
velles par quelques traits qui en relevassent le goût. C'est ce qu'on demande 
aujourd'hui : on veut de la nouveauté et de la gaieté. Je n'appelle pas gaieté 
ce qui excite le rire, mais un certain charme, un air agréable qu'on peut 
donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux. 

Mais ce n'est pas tant par la forme que j'ai donnée à cet ouvrage qu'on en 
doit mesurer le prix, que par son utilité et par sa matière : car qu'y a-t-il de 
recommandable dans les productions de l'esprit, qui ne se rencontre dans 
l'apologue ? C'est quelque chose de si divin, que plusieurs personnages de 
l'antiquité ont attribué la plus grande partie de ces fables à Socrate, choisissant 
pour leur servir de père celui des mortels qui avoit le plus de communications 
avec les dieux. Je ne sais comme ils n'ont point fait descendre du ciel ces mêmes 
fables, et comme ils ne leur ont point assigné un dieu qui en eût la direction, 
ainsi qu'à la poésie et à l'éloquence. Ce que je dis n'est pas tout à fait sans 
fondement , puisque , s'il m'est permis de mêler ce que nous avons de plus sacré 
parmi les erreurs du paganisme, nous voyons que la Vérité a parlé aux hommes 
par paraboles, et la parabole est-elle autre chose que l'apologue, c'est-à-dire 
un exemple fabuleux, et qui s'insinue avec d'autant plus de facilité et d'effet, 
qu'il est plus commun et plus familier? Qui ne nous proposeroit à imiter que 
les maîtres de la sagesse, nous fourniroit un sujet d'excuse : il n'y en a point 
quand des abeilles et des fourmis sont capables de cela même qu'on nous 
demande. 



PRÉFACE. 



C'est pour ces raisons que Platon ayant banni Homère de sa république, 
y a donné à Ésope une place très-honorable. Il souhaite que les enfants sucent 
ces fables avec le lait ; il recommande aux nourrices de les leur apprendre : car 
on ne sauroit s'accoutumer de trop bonne heure à la sagesse et à la vertu. 
Plutôt que d'être réduits à corriger nos habitudes, il faut travailler à les rendre 
bonnes pendant qu'elles sont encore indifférentes au bien ou au mal. Or, 
quelle méthode y peut contribuer plus utilement que ces fables? Dites à un 
enfant que Crassus, allant contre les Parthes, s'engagea dans leur pays sans 
considérer comment il en sortirait ; que cela le fit périr lui et son armée , 
quelque effort qu'il fit pour se retirer. Dites au même enfant que le renard 
et le bouc descendirent au fond d'un puits pour y éteindre leur soif; que le 
renard en sortit, s'étant servi des épaules et des cornes de son camarade 
comme d'une échelle ; au contraire le bouc y demeura pour n'avoir pas eu tant 
de prévoyance ; et par conséquent il faut considérer en toute chose la On. Je 
demande lequel de ces deux exemples fera le plus d'impression sur cet enfant. 
Ne s'arrêtera-t-il pas au dernier, comme plus conforme et moins dispropor- 
tionné que l'autre à la petitesse de son esprit? Il ne faut pas m'alléguer que 
les pensées de l'enfance sont d'elles-mêmes assez enfantines, sans y joindre 
encore de nouvelles badineries. Ces badineriesne sont telles qu'en apparence , 
car dans le fond elles portent un sens très-solide. Et comme par la définition 
du point, de la ligne, de la surface, et par d'autres principes très -familiers, 
nous parvenons à des connoissances qui mesurent enfin le ciel et la terre ; de 
même aussi, par les raisonnements et les conséquences que l'on peut tirer 
de ces fables, on se forme le jugement et les mœurs, on se rend capable des 
grandes choses. 

Elles ne sont pas seulement morales, elles donnent encore d'autres connois- 
sances : les propriétés des animaux et leurs divers caractères y sont exprimés ; 
par conséquent les nôtres aussi, puisque nous sommes l'abrégé de ce qu'il y 
a de bon et de mauvais dans les créatures irraisonnables. Quand Prométhée 
voulut former l'homme, il prit la qualité dominante de chaque bête : de ces 
pièces si différentes, il composa notre espèce; il fit cet ouvrage qu'on appelle 
le Petit -Monde. Ainsi ces fables sont un tableau où chacun de nous se trouve 
dépeint. Ce qu'elles nous représentent confirme les personnes d'âge avancé 
dans les connoissances que l'usage leur a données, et apprend aux enfants ce 
qu'il faut qu'ils sachent. Comme ces derniers sont nouveau-venus dans le 
monde, ils n'en commissent pas encore les habitants ; ils ne se commissent pas 
eux-mêmes : on ne les doit laisser dans cette ignorance que le moins qu'on 



PRÉFACE. vu 

peut, il leur faut apprendre ce que c'est qu'un lion, un renard, ainsi du 
reste , et pourquoi l'on compare quelquefois un homme à ce renard ou à ce 
lion. C'est à quoi les fables travaillent: les premières notions de ces choses 
proviennent d'elles. 

J'ai déjà passé la longueur ordinaire des préfaces; cependant je n'ai pas 
encore rendu raison de la conduite de mon ouvrage. 

L'apologue est composé de deux parties, dont on peut appeler l'une le 
corps, l'autre l'àme. Le corps est la fable ; l'àme, la moralité. Aristote n'ad- 
met dans la fable que les animaux ; il en exclut les hommes et les plantes. Cette 
règle est moins de nécessité que de bienséance, puisque ni Ésope, ni Phèdre, 
ni aucun des fabulistes, ne l'a gardée ; tout au contraire de la moralité, dont 
aucun ne se dispense. Que s'il m'est arrivé de le faire, ce n'a été que dans les 
endroits où elle n'a pu entrer avec grâce, et où il est aisé au lecteur de la sup- 
pléer. On ne considère en France que ce qui plaît: c'est la grande règle, et, 
pour ainsi dire, la seule. Je n'ai donc pas cru que ce fût un crime de passer 
par-dessus les anciennes coutumes, lorsque je ne pouvois les mettre en usage 
sans leur faire tort. Du temps d'Ésope, la fable étoit contée simplement; la 
moralité séparée et toujours ensuite. Phèdre est venu, qui ne s'est pas assu- 
jetti à cet ordre ; il embellit la narration , et transporte quelquefois la moralité 
de la (in au commencement. Quand il seroit nécessaire de lui trouver place, je 
ne manque à ce précepte que pour en observer un qui n'est pas moins impor- 
tant : c'est Horace qui nous le donne. Cet auteur ne veut pas qu'un écrivain 
s'opiniâtre contre l'incapacité de son esprit, ni contre celle de sa matière. 
Jamais, à ce qu'il prétend, un homme qui veut réussir n'en vient jusque-là ; 
il abandonne les choses dont il voit bien qu'il ne sauroit rien faire de bon : 



Et quae 
Desperat tracta ta nitescere posse relinquit. 



C'est ce que j'ai fait à l'égard de quelques moralités du succès desquelles je 
n'ai pas bien espéré. 

Il ne reste plus qu'à parler de la vie d'Ésope. Je ne vois presque personne 
qui ne tienne pour fabuleuse celle que Planude nous a laissée. On s'imagine 
que cet auteur a voulu donner à son héros un caractère et des aventures qui 
répondissent à ses fables. Cela m'a paru d'abord spécieux ; mais j'ai trouvé à 
la (in peu de certitude en cette critique. Elle est en partie fondée sur ce qui 
se passe entre Xantus et Ésope : on y trouve trop de niaiseries. Eh ! qui est 



vin PREFACE. 

le sage à qui de pareilles choses n'arrivent point ? Toute la vie de Socrate n'a 
pas été sérieuse. Ce qui me confirme en mon sentiment , c'est que le carac- 
tère que Planude donne à Ésope est semblable à celui que Plutarque lui a 
donné dans son Banquet des Sept Sages, c'est-à-dire d'un homme subtil , et qui 
ne laisse rien passer. On me dira que le Banquet des Sept Sages est aussi une 
invention. Il est aisé de douter de tout : quant à moi , je ne vois pas bien pour- 
quoi Plutarque auroit voulu imposer à la postérité dans ce traité-là, lui qui 
fait profession d'être véritable partout ailleurs, et de conserver à chacun son 
caractère. Quand cela seroit, je ne saurois que mentir sur la foi d'autrui : 
me croira-t-on moins que si je m'arrête à la mienne? Car ce que je puis est 
de composer un tissu de mes conjectures, lequel j'intitulerai : Vie d'Ésope. 
Quelque vraisemblable que je le rende, on ne s'y assurera pas; et, fable 
pour fable, le lecteur préférera toujours celle de Planude à la mienne. 





LA VIE D'ÉSOPE 



LE PHRYGIEN. 




ois n'avons rien d'assuré touchant la naissance d'Homère 
et d'Ésope; à peine même sait-on ce qui leur est arrivé 
de plus remarquable. C'est de quoi il y a lieu de s'étonner, 
vu que l'histoire ne rejette pas des choses moins agréables 
et moins nécessaires que celles-là. Tant de destructeurs 
de nations, tant de princes sans mérite, ont trouvé des 
gens qui nous ont appris jusqu'aux moindres particularités de leur vie ; et 
nous ignorons les plus importantes de celles d'Ésope et d'Homère, c'est-à-dire 
des deux personnages qui ont le mieux mérité des siècles suivants. Car 
Homère n'est pas seulement le père des dieux , c'est aussi celui des bons 
poètes. Quant à Ésope, il me semble qu'on le devoit mettre au nombre des 
sages dont la Grèce s'est tant vantée, lui qui enseignoit la véritable sagesse, 
et qui l'enseignoit avec bien plus d'art que ceux qui en donnent des défini- 
tions et des règles. On a véritablement recueilli les vies de ces deux grands 
hommes; mais la plupart des savants les tiennent toutes deux fabuleuses, 
particulièrement celle que Planude a écrite. Pour moi, je n'ai pas voulu 
m'engager dans cette critique. Comme Planude vivoit dans un siècle où la 



x LA VIE D'ESOPE. 

mémoire des choses arrivées à Ésope ne devoit pus être encore éteinte , j'ai 
cru qu'il savoit par tradition ce qu'il a laissé. Dans cette croyance , je l'ai 
suivi , sans retrancher de ce qu'il a dit d'Ésope que ce qui m'a semblé trop 
puéril , ou qui s'écartoit en quelque façon de la bienséance. 

Ésope étoit Phrygien , d'un bourg appelé Amorium. Il naquit vers la cin- 
quante-septième olympiade, quelque deux cents ans avant la fondation de 
Rome. On ne sauroit dire s'il eut sujet de remercier la nature, ou bien de se 
plaindre d'elle; car, en le douant d'un très-bel esprit, elle le fit naître dif- 
forme et laid de visage, ayant à peine figure d'homme, jusqu'à lui refuser 
presque entièrement l'usage de la parole. Avec ces défauts, quand il n'auroit 
pas été de condition à être esclave, il ne pouvoit manquer de le devenir. Au 
reste, son âme se maintint toujours libre et indépendante de la fortune. 

Le premier maître qu'il eut l'envoya aux champs labourer la terre , soit 
qu'il le jugeât incapable de toute autre chose, soit pour s'ôter de devant les 
yeux un objet si désagréable. Or, il arriva que ce maître étant allé voir sa 
maison des champs, un paysan lui donna des ligues : il les trouva belles, et 
les lit serrer fort soigneusement, donnant ordre à son sommelier, nommé 
Agathopus, de les lui apporter au sortir du bain. Le hasard voulut qu'Ésope 
eût affaire dans le logis. Aussitôt qu'il y fut entré , Agathopus se servit de 
l'occasion, et mangea les figues avec quelques-uns de ses camarades : puis ils 
rejetèrent cette friponnerie sur Ésope , ne croyant pas qu'il se pût jamais 
justifier, tant il étoit bègue et. paroissoit idiot! Les châtiments dont les 
anciens usoient envers leurs esclaves étoient fort cruels, et cette faute très- 
punissable. Le pauvre Ésope se jeta aux pieds de son maître; et, se faisant 
entendre du mieux qu'il put, il témoigna qu'il demandoit pour toute grâce 
qu'on sursît de quelques moments sa punition. Cette grâce lui ayant été 
accordée, il alla quérir de l'eau tiède, la but en présence de son seigneur, 
se mit les doigts dans la bouche, et ce qui s'ensuit, sans rendre autre chose 
que cette eau seule. Après s'être ainsi justifié , il fit signe qu'on obligeât les 
autres d'en faire autant. Chacun demeura surpris : on n'auroit jamais cru 
qu'une telle invention pût partir d'Ésope. Agathopus et ses camarades ne 
parurent point étonnés. Ils burent de l'eau comme le Phrygien avoit fait, et 
se mirent les doigts dans la bouche; mais ils se gardèrent bien de les enfoncer 
trop avant. L'eau ne laissa pas d'agir, et de mettre en évidence les ligues 
toutes crues et encore toutes vermeilles. Par ce moyen, Ésope se garantit; 
ses accusateurs furent punis doublement, pour leur gourmandise et pour leur 
méchanceté. Le lendemain, après que leur maître fut parti, et le Phrygien 



LA VIE D'ESOPE. xi 

à son travail ordinaire, quelques voyageurs égarés (aucuns disent que c'étoient 
des prêtres de Diane) le prièrent, au nom de Jupiter hospitalier, qu'il leur 
enseignât le chemin qui conduisoit à la ville. Ésope les obligea premièrement 
de se reposer à l'ombre; puis, leur ayant présenté une légère collation, il 
voulut être leur guide, et ne les quitta qu'après qu'il les eut remis dans leur 
chemin. Les bonnes gens levèrent les mains au ciel, et prièrent Jupiter de 
ne pas laisser cette action charitable sans récompense. A peine Ésope les eut 
quittés, que le chaud et la lassitude le contraignirent de s'endormir. Pendant 
son sommeil, il s'imagina que la Fortune étoit debout devant lui, qui lui 
délioit la langue , et par le même moyen lui faisoit présent de cet art dont 
on peut dire qu'il est l'auteur. Réjoui de cette aventure, il se réveilla en 
sursaut , et en s'éveillant : Qu'est ceci? dit-il : ma voix est devenue libre; je 
prononce bien un râteau, une charrue, tout ce que je veux. Cette merveille 
fut cause qu'il changea de maître. Car, comme un certain Zénas, qui était là 
en qualité d'économe et qui avoit l'œil sur les esclaves, en avoit battu un 
outrageusement pour une faute qui ne le méritoit pas, Ésope ne put s'em- 
pêcher de le reprendre, et le menaça que ses mauvais traitements seroient 
sus. Zénas, pour le prévenir et pour se venger de lui, alla dire au maître 
qu'il étoit arrivé un prodige dans sa maison, que le Phrygien avoit recouvré 
la parole; mais que le méchant ne s'en servoit qu'à blasphémer et à médire 
de leur seigneur. Le maître le crut, et passa bien plus avant : car il lui donna 
Ésope, avec liberté d'en faire ce qu'il voudroit. Zénas de retour aux champs, 
un marchand l'alla trouver, et lui demanda si pour de l'argent il le vouloit 
accommoder de quelque bête de somme. Non pas cela, dit Zénas, je n'en ai 
pas le pouvoir : mais je te vendrai, si tu veux, un de nos esclaves. Là-dessus 
ayant fait venir Ésope, le marchand dit : Est-ce afin de te moquer que tu 
me proposes l'achat de ce personnage? on le prendroit pour une outre. Dès 
que le marchand eut ainsi parlé, il prit congé d'eux, partie murmurant, 
partie riant de ce bel objet. Ésope le rappela et lui dit : Achète-moi hardi- 
ment, je ne te serai pas inutile. Si tu as des enfants qui crient et qui soient 
méchants, ma mine les fera taire : on les menacera de moi comme de la bête. 
Cette raillerie plut au marchand. Il acheta notre Phrygien trois oboles, 
et dit en riant : Les dieux soient loués, je n'ai pas fait grande acquisition, 
à la vérité; aussi n'ai-je pas déboursé grand argent. 

Entre autres denrées, ce marchand trafiquoit d'esclaves, si bien qu'allant à 
Éphèse pour se défaire de ceux qu'il avoit, ce que chacun d'eux devoit porter 
pour la commodité du voyage fut départi selon leur emploi et selon leurs 



ni LA VIE D'ESOPE. 

forces. Ésope pria que Ton eût égard à su taille; qu'il étoil nouveau- venu, et 
devoit être traité doucement. Tu ne porteras rien, si tu veux, lui repartirent 
ses camarades. Ésope se piqua d'honneur, et voulut avoir sa charge comme 
les autres. On le laissa donc choisir. Il prit le panier au pain : c'étoit le 
fardeau le plus pesant. Chacun crut qu'il l'avoit fait par bêtise : mais dès la 
dinée, le panier fut entamé, et le Phrygien déchargé d'autant; ainsi le soir, 
et de même le lendemain : de façon qu'au bout de deux jours, il marchoit 
à ?ide. Le bon sens et le raisonnement du personnage furent admirés. 

Quant au marchand, il se délit de tous ses esclaves, à la réserve d'un 
grammairien, d'un chantre, et d'Ésope, lesquels il alla exposer en vente à 
Samos. Avant que de les mener sur la place, il fit habiller les deux premiers 
le plus proprement qu'il put, comme chacun farde sa marchandise : Ésope 
au contraire ne fut vêtu que d'un sac, et placé entre ses deux compagnons, 
afin de leur donner lustre. Quelques acheteurs se présentèrent, entre autres 
un philosophe appelé Xantus. Il demanda au grammairien et au chantre ce 
qu'ils savoient faire. Tout, reprirent-ils. Cela fit rire le Phrygien: on peut 
s'imaginer de quel air. Planude rapporte qu'il s'en fallut peu qu'on ne prît la 
fuite, tant il fit une effroyable grimace. Le marchand tit son chantre mille 
oboles, son grammairien trois mille; et, en cas que l'on achetât l'un des 
deux , il devoit donner Ésope par-dessus le marché. La cherté du grammairien 
et du chantre dégoûta Xantus. Mais, pour ne pas retourner chez soi sans avoir 
fait quelque emplette, ses disciples lui conseillèrent d'acheter ce petit bout 
d'homme qui avoit ri de si bonne grâce : on en feroit un épouvantail ; il 
divertiroit les gens par sa mine. Xantus se laissa persuader, et fit prix d'Ésope 
à soixante oboles. Il lui demanda, devant que de l'acheter, à quoi il lui seroit 
propre, comme il l'avoit demandé à ses camarades. Ésope répondit : A rien, 
puisque les deux autres avoient tout retenu pour eux. Les commis de la 
douane remirent généreusement à Xantus le sou pour livre, et lui en don- 
nèrent quittance sans rien payer. 

Xantus avoit une femme de goût assez délicat, et à qui toutes sortes de 
gens ne plaisoient pas; si bien que de lui aller présenter sérieusement son 
nouvel esclave, il n'y avoit pas d'apparence, à moins qu'il ne la voulût mettre 
en colère et se faire moquer de lui. Il jugea plus à propos d'en faire un sujet 
de plaisanterie, et alla dire au logis qu'il venoit d'acheter un jeune esclave , 
le plus beau du monde et le mieux fait. Sur cette nouvelle , les filles qui 
servoient sa femme se pensèrent battre à qui l'auroit pour son serviteur; 
mais elles furent bien étonnées quand le personnage parut. L'une se mit la 



LA VIE D'ESOPE. xm 

main devant les yeux; l'autre s'enfuit; l'autre lit un cri. La maîtresse du 
logis dit que e'étoit pour la chasser qu'on lui amenoit un tel monstre; qu'il 
y avoit longtemps que le philosophe se lassoit d'elle. De parole en parole, 
le différend s'échauffa jusques à tel point que la femme demanda son bien, 
et voulut se retirer chez ses parents. Xantus fit tant par sa patience, et Ésope 
par son esprit, que les choses s'accommodèrent. On ne parla plus de s'en 
aller; et peut-être que l'accoutumance effaça à la fin une partie de la laideur 
du nouvel esclave. 

Je laisserai beaucoup de petites choses où il fit paroître la vivacité de son 
esprit; car, quoiqu'on puisse juger par là de son caractère, elles sont de trop 
peu de conséquence pour en informer la postérité. Voici seulement un échan- 
tillon de son bon sens, et de l'ignorance de son maître. Celui-ci alla chez un 
jardinier se choisir lui-même une salade ; les herbes cueillies , le jardinier 
le pria de lui satisfaire l'esprit sur une difficulté qui regardoit la philosophie 
aussi bien que le jardinage : c'est que les herbes qu'il plantoit et qu'il cultivoit 
avec un grand soin ne profitoient point, tout au contraire de celles que la 
terre produisoit d'elle-même sans culture ni amendement. Xantus rapporta le 
tout à la Providence, comme on a coutume de faire quand on est court. 
Ésope se mit à rire; et ayant tiré son maître à part, il lui conseilla de dire 
à ce jardinier qu'il lui avoit fait une réponse ainsi générale, parce que la 
question n'étoit pas digne de lui : il le laissoit donc avec son garçon, qui 
assurément le satisferoit. Xantus s'étant allé promener d'un autre côté du 
jardin, Ésope compara la terre à une femme qui, ayant des enfants d'un 
premier mari, en épouseroit un second qui auroit aussi des enfants d'une 
autre femme : sa nouvelle épouse ne manquerait pas de concevoir de l'aversion 
pour ceux-ci, et leur ôteroit la nourriture , afin que les siens en profitassent. 
Il en étoit ainsi de la terre, qui n'adoptoit qu'avec peine les productions du 
travail et de la culture, et qui réservoit toute sa tendresse et tous ses bien- 
faits pour les siennes seules : elle étoit marâtre des unes, et mère passionnée 
des autres. Le jardinier parut si content de cette raison, qu'il offrit à Ésope 
tout ce qui étoit dans son jardin. 

Il arriva quelque temps après un grand différend entre le philosophe et sa 
femme. Le philosophe, étant de festin, mit à part quelques friandises, et dit 
à Ésope : Va porter ceci à ma bonne amie. Ésope l'alla donner à une petite 
chienne, qui étoit les délices de son maître. Xantus, de retour, ne manqua 
pas de demander des nouvelles de son présent, et si on l'avoit trouvé bon. 
Sa femme ne comprenoit rien à ce langage; on fit venir Ésope pour l'éclaircir. 



xiv LA VIE D'ESOPE. 

Xantus, qui ne cherchoit qu'un prétexte pour le faire battre, lui demanda s'il 
ne lui avoit pas dit expressément : Va-t'en porter de ma part ces friandises à 
ma bonne amie. Ésope répondit là-dessus que la bonne amie n'étoit pas la 
femme, qui, pour la moindre parole, menaçoit de faire un divorce : c'était la 
chienne, qui enduroit tout, et qui revenoit faire caresses après qu'on l'avoit 
battue. Le philosophe demeura court; mais sa femme entra dans une telle 
colère, qu'elle se retira d'avec lui. Il n'y eut ni parent ni ami par qui Xantus 
ne lui fit parler, sans que les raisons ni les prières y gagnassent rien. Ésope 
s'avisa d'un stratagème. Il acheta force gibier, comme pour une noce consi- 
dérable, et lit tant qu'il fut rencontré par un des domestiques de sa maîtresse. 
Celui-ci demanda pourquoi tant d'apprêts. Ésope lui dit que son maître, ne 
pouvant obliger sa femme de revenir, en alloit épouser une autre. Aussitôt 
que la dame sut cette nouvelle, elle retourna chez son mari par esprit de 
contradiction ou par jalousie. Ce ne fut pas sans la garder bonne à Ésope, qui 
tous les jours faisoit de nouvelles pièces à son maître, et tous les jours se 
sauvoit du châtiment par quelque trait de subtilité. Il n'étoit pas possible au 
philosophe de le confondre. 

Un certain jour de marché, Xantus, qui avoit dessein de régaler quel- 
ques-uns de ses amis, lui commanda d'acheter ce qu'il y auroit de meilleur, 
et rien autre chose. Je t'apprendrai, dit en soi-même le Phrygien, à spécifier 
ce que tu souhaites , sans t'en remettre à la discrétion d'un esclave. Il n'acheta 
donc que des langues, lesquelles il fit accommoder à toutes les sauces : 
l'entrée, le second, l'entremets, tout ne fut que langues. Les conviés louèrent 
d'abord le choix de ce mets; à la fin, ils s'en dégoûtèrent. Ne t'ai-je pas 
commandé, dit Xantus, d'acheter ce qu'il y avoit de meilleur? Eh! qu'y 
a-t-il de meilleur que la langue? reprit Ésope. C'est Je lien de la vie civile, 
la clef des sciences, l'organe de la vérité et de la raison : par elle on bâtit les 
villes et on les police; on instruit, on persuade, on règne dans les assem- 
blées,' on s'acquitte du premier de tous les devoirs, qui est de louer les dieux. 
Eh bien! dit Xantus (qui préteiidoit l'attraper), achète-moi demain ce qui 
est de pire : ces mêmes personnes viendront chez moi; et je veux diversifier. 
Le lendemain, Ésope ne fit encore servir que le même mets, disant que la 
langue est la pire chose qui soit au monde : c'est la mère de tous les débats, 
la nourrice des procès , la source des divisions et des guerres. Si on dit qu'elle 
est l'organe de la vérité, c'est aussi celui de l'erreur, et, qui pis est, de la 
calomnie. Par elle on détruit les villes , on persuade les méchantes choses. Si , 
d'un côté, elle loue les dieux, de l'autre elle profère les blasphèmes contre 



LA VIE D'ÉSOPE. - xv 

leur puissance. Quelqu'un de la compagnie dit à Xantus que véritablement 

ce valet lui étoit fort nécessaire, car il savoit le mieux du monde exercer 
la patience d'un philosophe. De quoi vous mettez -vous en peine? reprit 
Ésope. Eh ! trouve -moi, dit Xantus, un homme qui ne se mette en peine 
de rien. 

Ésope alla le lendemain sur la place ; et voyant un paysan qui regardoit 
toutes choses avec la froideur et l'indifférence d'une statue, il amena ce paysan 
au logis. Voilà, dit-il à Xantus, l'homme sans souci que vous demandez. 
Xantus commanda à sa femme de faire chauffer de Veau , de la mettre dans 
un bassin, puis de laver elle-même les pieds de son nouvel hôte. Le paysan 
la laissa faire, quoiqu'il sût fort bien qu'il ne méritoit pas cet honneur ; mais 
il disoit en lui-même: C'est peut-être la coutume d'en user ainsi. On le fit 
asseoir au haut bout ; il prit sa place sans cérémonie. Pendant le repas, Xantus 
ne fit autre chose que blâmer son cuisinier; rien ne lui plaisoit : ce qui étoit 
doux, il le trouvoit trop salé; ce qui étoit trop salé, il le trou voit trop doux. 
L'homme sans souci le laissoit dire et mangeoit de toutes ses dents. Au des- 
sert, on mit sur la table un gâteau que la femme du philosophe avoit fait : 
Xantus le trouva mauvais, quoiqu'il fût très-bon. Voilà, dit-il, la pâtisserie 
la plus méchante que j'aie jamais mangée; il faut brider l'ouvrière, car elle 
ne fera de sa vie rien qui vaille: qu'on apporte des fagots. Attendez, dit le 
paysan, je m'en vais quérir ma femme : on ne fera qu'un bûcher pour toutes 
les deux. Ce dernier trait désarçonna le philosophe, et lui ôta l'espérance de 
jamais attraper le Phrygien. 

Or, ce n'étoit pas seulement avec son maître qu'Ésope trouvoit occasion 
de rire et de dire des bons mots. Xantus l'avoit envoyé en certain endroit: il 
rencontra en chemin le magistrat, qui lui demanda où il alloit. Soit qu'Ésope 
fût distrait, ou pour une autre raison, il répondit qu'il n'en savoit rien. Le 
magistrat, tenant à mépris et irrévérence cette réponse, le fit mener en 
prison. Comme les huissiers le conduisoient : Ne voyez -vous pas, dit -il, 
que j'ai très-bien répondu? Savois-je que l'on me feroit aller où je vais? Le 
magistrat le fit relâcher, et trouva Xantus heureux d'avoir un esclave si plein 
«l'esprit. 

Xantus, de sa part, voyoit par là de quelle importance il lui étoit de ne 
point affranchir Ésope, et combien la possession d'un tel esclave lui faisoit 
honneur. Même un jour, faisant la débauche avec ses disciples, Ésope, qui les 
servoit, vit que les fumées leur échauffoient déjà la cervelle, aussi bien aux 
maîtres qu'aux écoliers. La débauche du vin, leur dit-il, a trois degrés : le 



xvi LA VIE D'ÉSOPE. 

premier, de volupté; le second, d'ivrognerie; le troisième, de fureur. On se 
moqua de son observation, et on continua de vider les pots. Xantus s'en donna 
jusqu'à perdre la raison, et à se vanter qu'il boiroit la mer. Cela lit rire la 
compagnie. Xantus soutint ce qu'il avoit dit, gagea sa maison qu'il boiroit la 
mer tout entière ; et pour assurance de la gageure, il déposa Panneau qu'il 
avoit au doigt. 

Le jour suivant, que les vapeurs de Baechus furent dissipées, Xantus lut 
extrêmement surpris de ne plus retrouver son anneau, lequel il tenoit fort 
cher. Ésope lui dit qu'il étoit perdu, et que sa maison l'étoit aussi, par la 
gageure qu'il avoit faite. Voilà le philosophe bien alarmé : il pria Ésope de 
lui enseigner une défaite. Ésope s'avisa de celle-ci. 

Quand le jour que l'on avoit pris pour l'exécution de la gageure fut arrivé, 
tout le peuple de Samos accourut au rivage de la mer pour être témoin de la 
honte du philosophe. Celui de ses disciples qui avoit gagé contre lui triom- 
phoit déjà. Xantus dit à l'assemblée : Messieurs, j'ai gagé véritablement que 
je boirois toute la mer, mais non pas les fleuves qui entrent dedans ; c'est 
pourquoi, que celui qui a gagé contre moi détourne leurs cours, et puis je 
ferai ce que je me suis vanté de faire. Chacun admira l'expédient que Xantus 
avoit trouvé pour sortir à son honneur d'un si mauvais pas. Le disciple 
confessa qu'il étoit vaincu, et demanda pardon à son maître. Xantus fut 
reconduit jusqu'en son logis avec acclamations. 

Pour récompense, Ésope lui demanda la liberté. Xantus la lui refusa, et 
dit que le temps de l'affranchir n'étoit pas encore venu ; si toutefois les dieux 
l'ordonnoient ainsi , il y consentait : partant , qu'il prît garde au premier 
présage qu'il auroit, étant sorti du logis; s'il étoit heureux, et que, par 
exemple, deux corneilles se présentassent à sa vue, la liberté lui seroit don- 
née ; s'il n'en voyoit qu'une , qu'il ne se lassât point d'être esclave. Ésope 
sortit aussitôt. Son maître étoit logé à l'écart, et apparemment vers un lieu 
couvert de grands arbres. A peine notre Phrygien fut hors, qu'il aperçut deux 
corneilles qui s'abattirent sur le plus haut. Il en alla avertir son maître, qui 
voulut voir lui-même s'il disoit vrai. Tandis que Xantus venoit, l'une des 
corneilles s'envola. Me tromperas-tu toujours? dit-il à Ésope : qu'on lui donne 
lesétrivières. L'ordre fut exécuté. Pendant le supplice du pauvre Ésope, on 
vint inviter Xantus à un repas: il promit qu'il s'y trouveroit. Hélas! s'écria 
Ésope, les présages sont bien menteurs ! moi , qui ai vu deux corneilles, je 
suis battu ; mon maître, qui n'en a vu qu'une, est prié de noce. Ce mot plut 
tellement à Xantus, qu'il commanda qu'on cessât de fouetter Ésope; mais, 



LA VIE D'ESOPE. xvi 

quant à l;i liberté, il ne pouroif se résoudre à la lui donner, encore qu'il la 
lui promit en diverses occasions. 

Un jour ils se promenoient tous deux parmi de vieux monuments, consi- 
dérant avec beaucoup de plaisir les inscriptions (prou y avoit mises. Xantus en 
aperçut une qu'il ne put entendre, quoiqu'il demeurât longtemps à en cher- 
cher l'explication. Elle étoit composée des premières lettres de certains mots. 
Le philosophe avoua ingénument que cela passoit son esprit. Si je vous fais 
trouver un trésor par le moyen de ces lettres, dit Ésope, quelle récompense 
aurai-je? Xantus lui promit la liberté et la moitié du trésor. Elles signifient, 
poursuivit Ésope, qu'à quatre pas de cette colonne nous en rencontrerons un. 
En effet, ils le trouvèrent après avoir creusé quelque peu dans la terre. Le 
philosophe fut sommé de tenir parole ; mais il reculoit toujours. Les dieux me 
gardent de l'affranchir, dit-il à Ésope, que tu ne m'aies donné avant cela 
l'intelligence de ces lettres ! ce me sera un autre trésor plus précieux que 
celui que nous avons trouvé. On les a ici gravées, poursuivit Ésope, comme 
étant les premières lettres de ces mots: 'Aoéfaç lî-^aBa, etc.; c'est-à-dire: 
« Si vous reculez de quatre pas et que vous creusiez, vous trouverez un tré- 
a sor. » Puisque tu es si subtil, repartit Xantus, j'aurois tort de me défaire de 
toi : n'espère donc pas que je t'affranchisse. Et moi , répliqua Ésope, je vous 
dénoncerai au roi Denys; car c'est à lui que le trésor appartient, et ces mêmes 
lettres commencent d'autres mots qui le signifient. Le philosophe intimidé dit 
au Phrygien qu'il prit sa part de l'argent, et qu'il n'en dit mot ; de quoi Ésope 
déclara ne lui avoir aucune obligation, ces lettres ayant été choisies de telle 
manière qu'elles enfermoient un triple sens, et signifioient encore : « En vous 
en allant , vous partagerez le trésor que vous aurez rencontré. » Dès qu'ils 
furent de retour, Xantus commanda qu'on enfermât le Phrygien, et qu'on lui 
mît les fers aux pieds, de crainte qu'il n'allât publier cette aventure. Hélas! 
s'écria Ésope, est-ce ainsi que les philosophes s'acquittent de leurs promesses? 
Mais faites ce que vous voudrez, il faudra que vous m'affranchissiez malgré 
vous. 

Sa prédiction se trouva vraie. Il arriva un prodige qui mit fort en peine les 
Samiens. Un aigle enleva l'anneau public (c'étoit apparemment quelque sceau 
que l'on apposoit aux délibérations du conseil), et le fit tomber au sein d'un 
esclave. Le philosophe fut consulté là-dessus, et comme étant philosophe, et 
comme étant un des premiers de la république. Il demanda du temps, et eut 
recours à son oracle ordinaire: c'étoit Esope. Celui-ci lui conseilla de le pro- 
duire en public, parce que, s'il rencontrait bien , l'honneur en serait toujours 



xviii LA VIE D'ÉSOPE. 

à son maître ; sinon, il n'y auroit que l'esclave de blànié. Xantus approuva la 
chose, et le fit monter à la tribune aux harangues. Dès qu'on le vit, chacun 
s'éclata de rire : personne ne s'imagina qu'il pût rien partir de raisonnable 
d'un homme fait de cette manière. Ésope leur dit qu'il ne falloit pas considérer 
la forme du vase , mais la liqueur qui y étoit renfermée. Les Sauriens lui 
crièrent qu'il dit donc sans crainte ce qu'il jugeoit de ce prodige. Ésope s'en 
excusa sur ce qu'il n'osoit le faire. La fortune , disoit-il , avoit mis un débat de 
gloire entre le maître et l'esclave: si l'esclave disoit mal, il seroit battu ; s'il 
disoit mieux que le maître, il seroit battu encore. Aussitôt on pressa Xantus de 
l'affranchir. Le philosophe résista longtemps. A la fin, le prévôt de ville le 
menaça de le faire de son office, et en vertu du pouvoir qu'il en avoit comme 
magistrat ; de façon que le philosophe fut obligé de donner les mains. Cela 
fait, Ésope dit que les Samiens étoient menacés de servitude par ce prodige ; 
et que l'aigle enlevant leur sceau ne signifioit autre chose qu'un roi puissant 
qui vouloit les assujettir. 

Peu de temps après, Crésus, roi des Lydiens, fit dénoncer à ceux de Samos 
qu'ils eussent à se rendre ses tributaires ; sinon, qu'il les y forceroit par les 
armes. La plupart étoient d'avis qu'on lui obéit. Ésope leur dit que la Fortune 
présentoit deux chemins aux hommes: l'un de liberté, rude et épineux au 
commencement , mais dans la suite très-agréable ; l'autre , d'esclavage , dont les 
commencements étoient plus aisés, mais la suite laborieuse. C'étoit conseiller 
assez intelligiblement aux Samiens de défendre leur liberté. Us renvoyèrent 
l'ambassadeur de Crésus avec peu de satisfaction. 

Crésus se mit en état de les attaquer. L'ambassadeur lui dit que, tant qu'ils 
auroient Ésope avec eux, il auroit peine à les réduire à ses volontés, vu la 
confiance qu'ils avoient au bon sens du personnage. Crésus le leur envoya 
demander, avec la promesse de leur laisser la liberté s'ils le lui livroienl. Les 
principaux de la ville trouvèrent ces conditions avantageuses, et ne crurent 
pas que leur repos leur coûtât trop cher, quand ils l'achèteroient aux dépens 
d'Ésope. Le Phrygien leur fit changer de sentiment en leur contant que les 
loups et les brebis ayant fait un traité de paix, celles-ci donnèrent leurs chiens 
pour otages. Quand elles n'eurent plus de défenseurs, les loups les étran- 
glèrent avec moins de peine qu'ils ne faisoient. Cet apologue fit son effet: les 
Samiens prirent une délibération toute contraire à celle qu'ils avoient prise. 
Ésope voulut toutefois aller vers Crésus, et dit qu'il les serviroit plus utilement 
étant près du roi (pie s'il demeuroit à Samos. 

Quand Ciésu< le \it , il s'étonna qu'une si chétive créature lui eût été un si 



LA VIE D'ESOPE. xix 

grand obstacle. Quoi! voilà celui qui l'ait qu'on s'oppose à mes volontés! 
s'écria-t-il. Ésope se prosterna à ses pieds. Un homme prenoit des sauterelles, 
dit-il ; une cigale lui tomba aussi sous la main. Il s'en alloit la tuer, comme il 
avoit fait des sauterelles. Que vous ai-je fait? dit-elle à cet homme : je ne ronge 
point vos blés, je ne vous procure aucun dommage; vous ne trouverez en moi 
que la voix , dont je me sers fort innocemment. Grand roi , je ressemble à cette 
cigale; je n'ai que la voix, je ne m'en suis point servi pour vous offenser. 
Crésus, touché d'admiration et de pitié, non-seulement lui pardonna, mais 
il laissa en repos les Samiens à sa considération. 

En ce temps-là le Phrygien composa ses fables, lesquelles il laissa au roi 
de Lydie, et fut envoyé par lui vers les Samiens, qui décernèrent à Ésope de 
grands honneurs. Il lui prit aussi envie de voyager, et d'aller par le monde, 
s'entietenant de diverses choses avec ceux que l'on appeloit philosophes. 
Enfin, il se mit en grand crédit auprès de Lycérus, roi de Habylone. Les rois 
d'alors s'envoyoientles uns aux autres des problèmes à soudre sur toutes sortes 
de matières, à condition de se payer une sorte de tribut ou d'amende, selon 
qu'ils répondroient bien ou mal aux questions proposées ; en quoi Lycérus, 
assisté d'Ésope, avoit toujours l'avantage, et se rendoit illustre parmi les 
autres, soit à résoudre, soit à proposer. 

Cependant, notre Phrygien se maria, et, ne pouvant avoir d'enfants, il 
adopta un jeune homme d'extraction noble, appelé Ennus. Celui-ci le paya 
d'ingratitude, et fut si méchant que d'oser souiller le lit de son bienfaiteur. 
Cela étant venu à la connoissance d'Ésope, il le chassa. L'autre, afin de s'en 
venger, contrefit des lettres par lesquelles il sembloit qu'Ésope eût intelligence 
avec les rois qui étoient émules de Lycérus. Lycérus, persuadé par le cachet 
et par la signature de ces lettres, commanda à un de ses officiers nommé Her- 
mippus que, sans chercher de plus grandes preuves, il fit mourir prompte- 
ment le traître Ésope. Cet Hermippus, étant ami du Phrygien, lui sauva la 
vie, et, à l'insu de tout le monde, le nourrit longtemps dans un sépulcre, 
jusqu'à ce que Necténabo, roi d'Egypte, sur le bruit de la mort d'Ésope, crut 
à l'avenir rendre Lycérus son tributaire. Il osa le provoquer, et le défia de lui 
envoyer des architectes qui. sussent bâtir une tour en l'air, et par le même 
moyen, un homme prêt à répondre à toutes sortes de questions. Lycérus 
ayant lu les lettres, et les ayant communiquées aux plus habiles de son État, 
chacun demeura court ; ce qui fit que le roi regretta Ésope, quand Hermippus 
lui dit qu'il n'étoit pas mort, et le fit venir. Le Phrygien fut très-bien reçu, 
se justifia, et pardonna à Ennus. Quant à la lettre du roi d'Egypte, il n'en fit 



xx LA VIE D'ÉSOPE. 

que rire, et manda qu'il enverrait au printemps les architectes et le répon- 
dant à toutes sortes de questions. Lycérus remit Ésope en possession de tous 
ses biens , et lui fit livrer Ennus pour en faire ce qu'il voudrait. Ésope le 
reçut comme son enfant; et, pour toute punition, lui recommanda d'honorer 
les dieux et son prince; se rendre terrible à ses ennemis, facile et commode 
aux autres ; bien traiter sa femme , sans pourtant lui confier son secret ; parler 
peu, et chasser de chez soi les babillards; ne se point laisser abattre au 
malheur; avoir soin du lendemain, car il vaut mieux enrichir ses ennemis 
par sa mort que d'être importun à ses amis pendant son vivant; surtout 
n'être point envieux du bonheur ni de la vertu d'autrui, d'autant que c'est se 
faire du mal à soi-même. Ennus, touché de ces avertissements et de la bonté 
d'Ésope, comme d'un trait qui lui aurait pénétré le cœur, mourut peu de 
temps après. 

Pour revenir au défi de Necténabo, Ésope choisit des aiglons, et les fit 
instruire (chose difficile à croire) ; il les fit, dis-je, instruire à porter en l'air 
chacun un panier, dans lequel était un jeune enfant. Le printemps venu, il 
s'en alla en Egypte avec tout cet équipage, non sans tenir en grande admira- 
tion et en attente de son dessein les peuples chez qui il passoit. Necténabo, 
qui, sur le bruit de sa mort, avoit envoyé l'énigme, fut extrêmement surpris 
de son arrivée. Il ne s'y attendoit pas, et ne se fût jamais engagé dans un tel 
défi contre Lycérus s'il eût cru Ésope vivant. Il lui demanda s'il avoit amené 
les architectes et le répondant. Ésope dit (pie le répondant étoit lui-même, et 
qu'il ferait voir les architectes quand il serait sur le lieu. On sortit en pleine 
campagne, où les aigles enlevèrent les paniers avec les petits enfants, qui 
crioient qu'on leur donnât du mortier, des pierres et du bois. Vous voyez, dit 
Ésope à Necténabo, je vous ai trouvé des ouvriers; fournissez-leur des maté- 
riaux. Necténabo avoua que Lycérus étoit le vainqueur. Il proposa toutefois 
ceci à Ésope : J'ai des cavales en Egypte qui conçoivent au hennissement des 
chevaux qui sont devers Babylone. Qu'avez-vous à répondre là-dessus? Le 
Phrygien remit sa réponse au lendemain, et, retourné qu'il fut au logis, il 
commanda à des enfants de prendre un chat, et de le mener fouettant par les 
rues. Les Égyptiens, qui adorent cet animal, se trouvèrent extrêmement 
scandalisés du traitement que l'on lui faisoit. Ils l'arrachèrent des mains ûv^ 
enfants, et allèrent se plaindre au roi. On fit venir en sa présence le Phrygien. 
Ne savez-vous pas, lui dit le roi, que cet animal est un de nos dieux? Pour- 
quoi donc le faites-vous traiter de la sorte? C'est pour l'offense qu'il a com- 
mise envers Lycérus, reprit Ésope; car, la nuit dernière, il lui a étranglé un 



LA VIE D'ESOPE. xxi 

coq extrêmement courageux et qui chantoit à loutes les heures. Vous êtes un 
menteur, repartit le roi : comment seroit-il possible que ce chat eût fait en si 
peu de temps un si long voyage? Et comment est-il possible, reprit Ésope, 
que vos juments entendent de si loin nos chevaux hennir et conçoivent pour les 
entendre? 

Ensuite de cela, le roi fit venir d'Héliopolis certains personnages d'esprit 
subtil , et savants en questions éuigmatiques. Il leur lit un grand régal , où le 
Phrygien fut invité. Pendant le repas, ils proposèrent à Ésope diverses choses, 
celle-ci entre autres : Il y a un grand temple qui est appuyé sur une colonne 
entourée de douze villes; chacune desquelles a trente arcs-boutants, et, au- 
tour de ces arcs-boutants, se promènent, l'une après l'autre , deux femmes, 
Tune blanche, l'autre noire. Il faut renvoyer, dit Ésope, cette question aux 
petits enfants de notre pays. Le temple est le monde; la colonne l'an; les 
villes, ce sont les mois; et les arcs-boutants, les jours, autour desquels se 
promènent alternativement le jour et la nuit. 

Le lendemain, Necténabo assembla tous ses amis. Souffrirez- vous, leur 
dit-il, qu'une moitié d'homme, qu'un avorton, soit la cause que Lycérus 
remporte le prix, et que j'aie la confusion pour mon partage? Un d'eux s'avisa 
de demander à Ésope qu'il leur fit des questions de choses dont ils n'eussent 
jamais entendu parler. Ésope écrivit une cédille par laquelle Necténabo 
confessoit devoir deux mille talents à Lycérus. La cédule fut mise entre les 
mains de Necténabo toute cachetée. Avant qu'on l'ouvrit, les amis du prince 
soutinrent que la chose contenue dans cet écrit étoit de leur connoissance. 
Quand on l'eut ouverte , Necténabo s'écria : Voilà la plus grande fausseté du 
monde ; je vous en prends à témoin tous tant que vous êtes. Il est vrai , repar- 
tirent-ils, que nous n'en avons jamais entendu parler. J'ai donc satisfait à 
votre demande, reprit Ésope. Necténabo le renvoya comblé de présents, tant 
pour lui que pour son maître. 

Le séjour qu'il fit en Egypte est peut-être cause que quelques-uns ont écrit 
qu'il fut esclave avec Rhodopé, celle-là qui, des libéralités de ses amants, fit 
élever une des trois pyramides qui subsistent encore, et qu'on voit avec 
admiration : c'est la plus petite, mais celle qui est b.itie avec le plus d'art. 

Ésope, à son retour dans Babylone, fut reçu de Lycérus avec de grandes 
démonstrations de joie et de bienveillance : ce roi lui fit ériger une statue. 
L'envie de voir et d'apprendre le fit renoncer à tous ces honneurs. Il quitta 
la cour de Lycérus, où il avoit tous les avantages qu'on peut souhaiter, et 
prit congé de ce prince pour voir la Grèce encore une fois. Lycérus ne le laissa 



xxn LA VIE D'ÉSOPE. 

point partir sans embrassements et sans larmes, et sans lui faire promettre 
sur les autels qu'il reviendroit achever ses jours auprès de lui. 

Entre les villes où il s'arrêta, Delphes fut une des principales. Les Delphiens 
['écoutèrent fort volontiers; mais ils ne lui rendirent point d'honneurs. Ésope , 
piqué de ce mépris, les compara aux bâtons qui flottent sur l'onde : on s'ima- 
gine de loin que c'est quelque chose de considérable; de près, on trouve que 
ce n'est rien. La comparaison lui coûta cher. Les Delphiens en conçurent une 
telle haine et un si violent désir de vengeance (outre qu'ils craignoient d'être 
décriés par lui), qu'ils résolurent de l'ôter du monde. Pour y parvenir, ils 
cachèrent parmi ses hardes un de leurs vases sacrés, prétendant que parce 
moyen ils convaincroient Ésope de vol et de sacrilège et qu'ils le condamne- 
roient à la mort. 

Comme il fut sorti de Delphes, et qu'il eut pris le chemin de la Phocide, 
les Delphiens accoururent comme gens qui étoient en peine. Ils l'accusèrent 
d'avoir dérobé leur vase; Ésope le nia avec des serments : on chercha dans 
son équipage, et il fut trouvé. Tout ce qu'Ésope put dire n'empêcha point 
qu'on ne le traitât comme un criminel infâme. Il fut ramené à Delphes, chargé 
de fers, mis dans des cachots, puis condamné à être précipité. Rien ne lui 
servit de se défendre avec ses armes ordinaires, et de raconter des apologues: 
les Delphiens s'en moquèrent. 

La grenouille, leur dit-il, avoit invité le rat à venir la voir. Afin de lui faire 
traverser l'onde, elle l'attacha à son pied. Dès qu'il fut sur l'eau, elle voulut 
le tirer au fond, dans le dessein de le noyer, et d'en faire ensuite un repas. 
Le malheureux rat résista quelque peu de temps. Pendant qu'il se débattoit 
sur l'eau, un oiseau de proie l'aperçut, fondit sur lui, et l'ayant enlevé avec 
la grenouille , qui ne se put détacher, il se reput de l'un et de l'autre. C'est 
ainsi, Delphiens abominables, qu'un plus puissant que vous me vengera : je 
périrai , mais vous périrez aussi. 

Comme on le conduisoit au supplice, il trouva moyen de s'échapper, et 
entra dans une petite chapelle dédiée à Apollpn. Les Delphiens l'en arra- 
chèrent. Vous violez cet asile, leur dit-il, parce que ce n'est qu'une petite 
chapelle; mais un jour viendra que votre méchanceté ne trouvera point de 
retraite sûre, non pas même dans les temples. Il vous arrivera la même chose 
qu'à l'aigle, lequel, nonobstant les prières de l'escarbot, enleva un lièvre 
qui s'étoit réfugié chez lui : la génération de l'aigle en fut punie jusque dans 
le giron de Jupiter. Les Delphiens, peu touchés de tous ces exemples, le 
précipitèrent. 



LA VIE D'ESOPE. xxm 

Peu de temps après sa mort, une peste très- violente exerça sur eux ses 
ravages. Ils demandèrent à l'oracle par quels moyens ils pourraient apaiser 
le courroux des dieux. L'oracle leur répondit qu'il n'y en avoit point d'autre 
que d'expier leur forfait, et satisfaire aux mânes d'Ésope. Aussitôt une pyra- 
mide fut élevée. Les dieux ne témoignèrent pas seuls combien ce crime leur 
déplaisoit : les hommes vengèrent aussi la mort de leur sage. La Grèce 
envoya des commissaires pour en informer , et en fit une punition rigou- 
reuse. 




gtOBSSIfiUUfi ILS 1ÛHJ3PI11 



Je chante les héros dont Esope est le père ; 
Troupe de qui l'histoire, encor que mensongère, 
Contient des vérités qui servent de leçons. 
Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons : 
Ce qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes ; 
Je me sers d'animaux pour instruire les hommes. 
Illustre rejeton d'un prince aimé des cieux, 
Sur qui le monde entier a maintenant les veux, 



i A .MONSEIGNEUR LE DAUPHIN. ■ 

Et qui , faisant fléchir les plus superbes têtes , 
Comptera désormais ses jours par ses conquêtes, 
Quelque autre te dira, d'une plus forte voix, 
Les faits de tes aïeux , et les vertus des rois ; 
Je vais l'entretenir de moindres aventures, 
Te tracer en ces vers de légères peintures ; 
Et si de t' agréer je n'emporte le prix , 
J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris. 





LA CIGALE ET LA FOURMI. 



La cigale ayant chanté 

Tout l'été, 
Se trouva fort dépourvue 
Quand la bise fut venue : 
Pas un seul petit morceau 
De mouche ou de vermisseau , 
Elle alla crier famine 
Chez la fourmi sa voisine , 
La priant de lui prêter 
Quelque grain pour subsister 



« LIVRE I, FABLE I. fg 

Jusqu'à la saison nouvelle : 
Je vous paîrai, lui dit-elle, 
Avant l'ont, foi d'animal, 
Intérêt et principal. 
La fourmi n'est pas prêteuse; 
C'est là son moindre défaut : 
One faisiez-vous au temps chaud? 
Dit-elle à cette emprunteuse. — 
Nuit et jour à tout venant 
Je chantais, ne vous déplaise. — 
Vous chantiez ! j'en suis fort aise. 
Hé bien ! dansez maintenant. 










m 



LE CORBEAU ET LE RENARD 



Maître corbeau , sur un arbre perché , 
Tenoit en son bec un fromage. 

Maître renard , par l'odeur alléché, 
Lui tint à peu près ce langage :' 
Hé bonjour, monsieur du corbeau. 
Que vous êtes joli ! cpie vous me semble/ beau ! 
Sans mentir, si votre ramage 






s := LIVRE I , FABLE II. -s 

Se rapporte à votre plumage , 
Vous êtes le phénix des hôtes de ces hois. 
A ces mots le corbeau ne se sent pas de joie ; 

Et, pour montrer sa belle >oix, 
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie. 
Le renard s'en saisit, et dit : Mon bon monsieur, 
Apprenez que tout flatteur 
Vit aux dépens de celui qui l'écoute : 
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. 

Le corbeau , honteux et confus, 
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrai I plus. 




V«5 fa» 




en 



LA GRENOUILLE QUI SE VEUT FAIRE AUSSI GROSSE QUE LE BOEUF. 



Une grenouille vit un bœuf 

Qui lui sembla de belle taille. 
Elle, qui n'étoit pas grosse eu tout comme un œuf, 
Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille 
Pour égaler l'animal en grosseur; 

Disant : Regardez bien, ma sœur; 
Est-ce assez? dites-moi; n'y suis- je point encore? — 
Nenni. — M'y voici donc? — Point du tout. — M'y voilât- 



10 



:■■ UVUE I, FABLE III. es 



Vous n'en approchez point. La cbétive pécore 
S'enfla si bien qu'elle creva. 

Le monde est plein de gens qui ne sont pas pins sages : 
Tout bourgeois \ent bâtir connue les grands seigneurs; 
Tout petit prince a des ambassadeurs ; 
Tout marquis veut avoir des pages. 





n 



LES DEUX MULETS. 



Deux mulets cheminoient, l'un d'avoine chargé. 

L'autre portant l'argent de la gabelle. 
Celui-ci , glorieux d'une charge si belle, 
N'eu! voulu pour beaucoup en être soulagé. 
11 marchoit d'un pas relevé , 
Et taisoit sonner sa sonnette ; 
Quand l'ennemi se présentant, 
Comme il en vouloit à l'argent. 
Sur le mulet du fisc une troupe se jette, 
Le saisit au frein, et l'arrête. 



12 



«• LIVRE I, FABLE IV. ©° 



Le mulet, en se défendant, 
Se sent percer de coups ; il gémit, il soupire. 
Est-ce donc là, dit-il, ce qu'on m'avoit promis? 
Ce mulet qui me suit du danger se retire ; 

Et moi , j'y tombe , et je péris ! 

Ami , lui dit son camarade, 
11 n'est pas toujours bon d'avoir un haut emploi ; 
Si tu n'avois servi qu'un meunier, comme moi , 

Tu ne serois pas si malade. 





1 



LE LOUP ET LE CHIEN. 

Un loup n'avoit que les os et la peau, 

Tant les chiens faisoient bonne garde ; 
Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau , 
Gras, poli *, qui s'étoit fourvoyé par mégarde. 
L'attaquer, le mettre en quartiers , 
Sire loup l'eût fait volontiers : * 
Mais il falloit livrer bataille , 
Et le mâtin étoit de taille 
A se défendre hardiment. 



1 Poli pour luisant, état du poil chez les chiens bien portants. 



M ■■'. LIVRE I, FABLE V. 

Le loup donc l'aborde humblement , 
Entre en propos, et lui l'ait compliment 

Sur son embonpoint , qu'il admire. 

Il ne tiendra qu'à vous, beau sire, 
D'être aussi gras que moi, lui repartit le chien. 

Quittez les bois, vous ferez bien : 

Nos pareils y sont misérables, 

Cancres, hères, et pauvres diables , 
Dont la condition est de mourir de faim. 
Car, quoi? rien d'assuré ! point de franche lipée ! 

Tout à la pointe de l'épée ! 
Suivez-moi , vous aurez un bien meilleur destin. 

Le loup reprit : Que me faudra- 1- il faire? — 
Presque rien, dit le chien : donner la chasse aux gens 

Portants bâtons, et mendiants ; 
Flatter ceux du logis, à son maître complaire : 

Moyennant quoi votre salaire 
Sera force reliefs * de toutes les façons , 

Os de poulets, os de pigeons ; 

Sans parler de mainte caresse. 
Le loup déjà se forge une félicité 

Qui le fait pleurer de tendresse. 
Chemin faisant, il vit le cou du chien pelé. 
Qu'est-ce là? lui dit-il. — Rien. — Quoi ! rien? — Peu de chose 
Mais encor? — Le collier dont je suis attache 
De ce que vous vo\ez est peut-être la cause. — 
Attaché ! dit le loup : vous ne courez donc pas 

Où vous voulez? — Pas toujours; mais qu'importe? — 
11 importe si bien que de tous vos repas 

Je ne veux en aucune sorte , 
Et ne voudrois pas même à ce prix un trésor. 
Cela dit, maître loup s'enfuit, et court encore. 

1 Restes de repas. 






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II 



LA GÉNISSE, LA CHÈVRE ET LA BREBIS, EN SOCIÉTÉ AVEC LE LION. 



La génisse, la chèvre, et leur sœur la brebis, 

Avec un fier lion , seigneur du voisinage , 

Firent société, dit- on, au temps jadis, 

Et mirent en commun le gain et le dommage. 

Dans les lacs de la chèvre un cerf se trouva pris. 

Vers ses associés aussitôt elle envoie. 

Eux venus , le lion par ses ongles compta ; 

Et dit : Nous sommes quatre «à partager la proie. 

Puis en autant de parts le cerf il dépeça ; 



it; 



«® LIVRE I, FABLE VI. 



Prit pour lui la première en qualité de sire. 
Elle doit être à moi , dit-il ; et la raison , 

C'est que je m'appelle lion : 

A cela l'on n'a rien à dire. 
La seconde, par droit, me doit échoir encor : 
Ce droit, vous le savez , c'est le droit du plus fort. 
Comme le plus vaillant, je prétends la troisième. 
Si quelqu'une de vous touche à la quatrième, 

Je l'étranglerai tout d'abord. 






ctosacrb 






TO 



LA BESACE. 



Jupiter (lit un jour: Que tout ce qui respire 

S'en vienne comparoîtrc aux pieds de ma grandeur; 

Si dans son composé quelqu'un trouve à redire, 

Il peut le déclarer sans peur : 

Je mettrai remède à la chose. 
Venez , singe ; parlez le premier, et pour cause : 
Voyez ces animaux , faites comparaison 

De leurs beautés avec les vôtres. 
Ètes-vous satisfait? — Moi, dit-il; pourquoi non? 
N'ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres? 
Mon portrait jusqu'ici ne m'a rien reproché ; 



I« I.IVHE I, FABLE VII. 

Mais pour mon frère l'ours, on ne l'a qu'ébauché : 
Jamais, s'il me veut croire, il ne se fera peindre. 
L'ours venant là-dessus, on crut qu'il s'alloit plaindre. 
Tant s'en faut : de sa forme il se loua très-fort ; 
Glosa sur l'éléphant, dit qu'on pourroit encor 
Ajouter à sa queue , ôter à ses oreilles ; 
Que c'étoit une masse informe et sans beauté. 

L'éléphant étant écouté, 
Tout sage qu'il étoit, dit des choses pareilles : 

11 jugea qu'à son appétit 

Dame haleine étoit trop grosse. 
Dame fourmi trouva le ciron trop petit, 

Se croyant pour elle un colosse, 
.lupin les renvoya s'étant censurés tous ; 
Du reste, contents d'eux. Mais parmi les plus fous 
Notre espèce excella ; car tout ce que nous sommes , 
Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous, 
.Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes 
On se voit d'un autre œil qu'on ne voit son prochain. 

Le fahricateur souverain 
Nous créa hesaciers ' tous de même manière, 
Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui : 
11 fit pour nos défauts la poche de derrière , 
Et celle de devant pour les défauts d'autrui. 

1 Portant l^sact». 



Wjmr 




TOI 

L'HIRONDELLE ET LES PETITS OISEAUX. 

Une hirondelle en ses voyages 
Avoit beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu 

Peut avoir beaucoup retenu. 
Celle-ci prévoyoit jusqu'aux moindres orages, 

Et devant qu'ils fussent éelos, 

Les annonçoit aux matelots. 
11 arriva qu'au temps que la chanvre se sème , 
Elle vit un manant i en couvrir maints sillons. 
Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux oisillons; 



1 Ce mot, qui ne se prend plus qu'en mauvaise part, se disoit alors pour 
désigner un habitant de la campagne. 



20 -S LIVRE I, FABLE VIII. : 

Je vous plains ; car, pour moi , dans ce péril extrême , 
Je saurai m'éloigoer, ou vivre en quelque coin. 
Voyez-vous cette main qui par les airs chemine? 

Un jour viendra , qui n'est pas loin , 
Que ce qu'elle répand sera votre ruine. 
De là naîtront engins à vous envelopper, 

Et lacets pour vous attraper ; 

En tin mainte et mainte machine 

Qui causera dans la saison 

Votre mort ou votre prison : 

Gare la cage ou le chaudron ! 

C'est pourquoi , leur dit l'hirondelle , 

Mangez ce grain ; et croyez-moi . 

Les oiseaux se moquèrent d'elle : 

Ils trou voient aux champs trop de quoi. 

Quand la chenevière fut verte, 
L'hirondelle leur dit : Arrachez brin à brin 

Ce qu'a produit ce maudit grain , 

Ou soyez sûrs de votre perte. — 
Prophète de malheur ! babillardc ! dit-on , 

Le bel emploi que tu nous donnes ! 

11 nous faudroit mille personnes 

Pour éplucher tout ce canton. 

La chanvre étant tout à fait crue , 
L'hirondelle ajouta : Ceci ne va pas bien ; 

Mauvaise graine est tôt venue. 
Mais , puisque jusqu'ici l'on ne m'a crue en rien , 

Dès que vous verrez que la terre 

Sera couverte, et qu'à leurs blés 

Les gens n'étant plus occupés 

Feront aux oisillons la guerre ; 

Quand reginglettes et réseaux 

Attraperont petits oiseaux , 



«B LIVRE I, FABLE VIII. ®» 21 

Ne volez plus de place en place ; 
Demeurez au logis, ou changez de climat : 
Imitez le canard, la grue, et la bécasse. 

Mais vous n'êtes pas en état 
De passer, comme nous , les déserts et les ondes , 

Ni d'aller chercher d'autres mondes ; 
C'est pourquoi vous n'avez qu'un parti qui soit sûr : 
(l'est de vous renfermer au trou de quelque mur. 

Les oisillons , loin de l'entendre, 
Se mirent à jaser aussi confusément 
Que lai soient les Troyens quand la pauvre Cassa ndre 

Ouvroit la bouche seulement. 

Il en prit aux uns comme aux autres : 
Maint oisillon se vit esclave retenu. 

Nous n'écoutons d'instincts que ceux qui sont les nôtres, 
Et ne croyons le mal que quand il est venu. 





HA 



LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS. 



Autrefois le rat de ville 
Invita le rat des champs. 
D'une façon fort civile, 
A des reliefs d'ortolans. 



Sur un tapis de Turquie 
Le couvert se trouva mis. 
Je laisse à penser la vie 
Que lirent ces deux amis. 



:• LIVRE I, FABLE IX. 

Le régal fut fort honnête : 
Kien ne manquoit au festin ; 
Mais quelqu'un troubla la fêle 
Pendant qu'ils étaient en train. 

A la porte de la salle 
Ils entendirent du bruit : 
Le rat de ville détale ; 
Son camarade le suit. 

Le bruit cesse, on se retire. 
Rats en campagne aussitôt ; 
Et le citadin de dire : 
Achevons tout notre rôt. 

C'est assez, dit le rustique ; 
Demain vous viendrez chez moi. 
Ce n'est pas que je me pique 
De tous vos festins de rois ; 

Mais rien ne vient m'interrompre , 
Je mange tout à loisir. 
Adieu donc. Fi du plaisir 
Que la crainte peut corrompre ! 



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LE LOUP ET L'AGNEAU. 



La raison du plus fort est toujours la meilleure ; 
Nous Talions montrer tout à l'heure. 



Un agneau se désaltérait 

Dans le courant d'une onde pure. 

Un loup survient à jeun, qui cherchoit aventure, 
Et que la faim en ces lieux attiroit. 

Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage? 
Dit cet animal plein de rage : 

Tu seras châtié de ta témérité. — 



: LIVRE I, FABLE X. SI 2.i 

Sire , répond l'agneau , que Votre Majesté 
Ne se mette pas en colère ; 
Mais plutôt qu'elle considère 
Que je me vas désaltérant 

Dans le courant, 
Plus de vingt pas au-dessous d'elle ; 
El que, par conséquent, en aucune façon, 

Je ne puis troubler sa boisson. — 
Tu la troubles ! reprit cette bète cruelle ; 
VA je sais que de moi tu médis l'an passé. — 
Comment l'aurois-je fait si je n'étois pas né? 

Reprit l'agneau ; je tette encor ma mère. — 
Si ce n'est toi, c'est donc ton frère. — 
Je n'en ai point. — C'est donc quelqu'un des tiens ; 
Car vous ne m'épargnez guère , 
Vous, vos bergers, et vos cbiens. 
On me l'a dit : il faut que je me venge. 
Là-dessus, au fond des forêts 
Le loup l'emporte , et puis le mange , 
Sans autre forme de procès. 





su 



L'HOMME ET SON IMAGE. 
POUR M. I. f. HIC DE LA ROC HKKOl'CAPI. D '. 

Un homme qui s'aimoit sans avoir de rivaux 

Passoit dans son esprit pour le plus beau du monde : 

11 accusoit toujours les miroirs d'être faux , 

Vivant plus que content dans son erreur profonde. 

Afin de le guérir, le sort officieux 

Présentait partout à ses yeux 
Les conseillers muets dont se servent nos dames : 
Miroirs dans les logis, miroirs chez les marchands, 



1 L'auteur îles Maxim™, qui avoient été publiées en 16<ïd, <•! avoient, 
ilès leur apparition , obtenu beaucoup de succès. 



■■■ LIVRE I, FABLE XI. 9 

Miroirs aux poches des galants, 
Miroirs aux ceintures des femmes. 

Que t'ait notre Narcisse? il va se confiner 

Aux lieux les plus caches qu'il peut imaginer, 

N'osant plus des miroirs éprouver l'aventure. 

Mais un canal , formé par une source pure , 
Se trouve en ces lieux écartés : 

11 s'y voit, il se fâche ; et ses yeux irrités 

Pensent apercevoir une chimère vaine. 

Il fait tout ce qu'il peut pour éviter cette eau ; 
Mais quoi! le canal est si beau , 
Qu'il ne le quitte qu'avec peine. 

On voit bien où je veux venir. 
Je parle à tous ; et cette erreur extrême 
Est un mal que chacun se plaît d'entretenir. 
Notre âme , c'est cet homme amoureux de lui-même ; 
Tant de miroirs, ce sont les sottises d'autrui , 
Miroirs, de nos défauts les peintres légitimes ; 
Et quant au canal, c'est celui 
Que chacun sait, le livre des Maximes. 





zn 



LE DRAGON A PLUSIEURS TÊTES, ET LE DRAGON A PLUSIEURS QUEUES. 



Un envoyé du grand-seigneur 
Préféroit, dit l'histoire, un jour chez l'empereur, 
Les forces de son maître à celles de l'empire. 
Un Allemand se mit à dire : 
Notre prince a des dépendants 
Qui , de leur chef, sont si puissants 
Que chacun d'eux pourroit soudoyer une armée. 
Le chiaoux, ho mme de sens, 
Lui dit : Je sais par renommée 
Ce que chaque électeur peut de monde fournir ; 

Et cela me fait souvenir 
D'une aventure étrange, et qui pourtant est vraie. 



■X LIVRE I, FABLE XII. ; : 

J'étois dans un lieu sur, lorsque je vis passer 
Les cent tètes d'une hydre au travers d'une baie. 

Mon sang commence à se glacer ; 

Et je crois qu'à moins on s'effraie. 
Je n'en eus toutefois que la peur sans le mal : 

Jamais le corps de l'animal 
Ne put venir vers moi, ni trouver d'ouverture. 

le revois à cette aventure 
Quand un autre dragon, qui n'avoit qu'un seul chef, 
El bien plus d'une queue , à passer se présente. 

Me voilà saisi derechef 

D'étonnement et d'épouvante. 
Ce chef passe , et le corps , et chaque queue aussi : 
Rien ne les empêcha ; l'un fit chemin à l'autre. 

Je soutiens qu'il en est ainsi 

De votre empereur et du nôtre. 





im 



LES VOLEURS ET L'ANE. 



Pour un âne enlevé deux voleurs se battoient : 
L'un vouloit le garder, l'autre le vouloit vendre. 

Tandis que coups de poing trottoient , 
Kt que nos champions songeoient à se défendre , 

Arrive un troisième larron 

Qui saisit maître Aliboron *. 

1 Maître Aliboron, expression usitée autrefois pour désigner un àne, 
ou un ignorant. Rabelais, liv. m, chap. xx, appelle un avocat Mftitre 
Aliborum. 



■■■■ LIVRE I. FABLE XIII. « 



3 le 



L'âne c'est quelquefois une pauvre province : 

Les voleurs sont tel et tel prince , 
Comme le Transilvain, le Turc, et le Hongrois. 
Au lieu de deux, j'en ai rencontré trois : 
11 est assez de cette marchandise. 
De nul d'eux n'est souvent la province conquis*' : 
Un quart ' voleur survient, qui les accorde ne! 
En se saisissant du baudet. 

1 Pour un quatrième voleur. 





Ml 



SIMONIDE PRESERVE PAR LES DIEUX. 

On ne peut trop louer trois sortes de personnes : 
Les dieux , sa maîtresse , et son roi . 

Malherbe le disoit : j'y souscris , quant à moi ; 
Ce sont maximes toujours bonnes. 

La louange chatouille et gagne les esprits : 

Les faveurs d'une belle en sont souvent le prix. 

Voyons comment les dieux l'ont quelquefois payée. 



Simonide avoit entrepris 
L'éloge d'un athlète ; et, la chose essayée, 



:: LIVRE I, FABLE XiV. *> 33 

11 trouva son sujet plein de récits tout nus. 

Les parents de l'athlète étoient gens inconnus ; 

Son père, un bon bourgeois ; lui, sans autre mérite : 

Matière infertile et petite. 
Le poëte d'abord parla de son héros. 
Après en avoir dit ce qu'il en pouvoit dire, 
Il se jette à côté, se met sur le propos 
De Castor et Pollux ; ne manque pas d'écrire 
Que leur exemple étoit aux lutteurs glorieux ; 
Élève leurs combats, spécifiant les lieux 
Où ces frères s' étoient signalés davantage : 

Enfin l'éloge de ces dieux 

Faisoit les deux tiers de l'ouvrage. 
L'athlète avoit promis d'en payer un talent : 

Mais, quand il le vit, le galant 
N'en donna que le tiers ; et dit, fort franchement , 
Que Castor et Pollux acquittassent le reste. 
Faites-vous contenter par ce couple céleste. 

Je vous veux traiter cependant : 
Venez souper chez moi ; nous ferons bonne vie ! 

Les conviés sont gens choisis, 

Mes parents, mes meilleurs amis ; 

Soyez donc de la compagnie. 
Simonide promit. Peut-être qu'il eut peur 
De perdre., outre son dû, le gré de sa louange. 

11 vient : l'on festine, l'on mange. 

Chacun étant en belle humeur, 
Un domestique accourt, l'avertit qu'à la porte 
Deux hommes demandoient à le voir promptemcnt. 

11 sort de table ; et la cohorte 

N'en perd pas un seul coup de dent. 
Ces deux hommes étoient les gémeaux de l'éloge. 
Tous deux lui rendent grâce ; et, pour prix de ses vers, 



Bt : LIVRE I. FABLE XIV. * 

Ils l'avertissent qu'il déloge, 

Kl que cette maison \a tomber à l'envers. 

La prédiction en l'ut vraie. 

Un pilier manque ; et le plafonds 

>îe trouvant plus rien qui l'étaie, 
Tombe sur le festin, brise plats et flacons, 

N'en fait pas moins aux écbansons. 
Ce ne fut pas le pis : car, pour rendre complète 

La vengeance due au poëte, 
Une poutre cassa les jambes à l'athlète, 

Et renvoya les conviés 

Pour la plupart estropiés. 
La renommée eut soin de publier l'affaire: 
Chacun cria, Miracle ! On doubla le salaire 
Que méritoient les vers d'un homme aimé des «lieux . 

11 n'éloit fils de bonne» mère 

Qui , les pavant à qui mieux mieux , 

Pour ses ancêtres n'en fît faire. 

Je reviens à mon texte : et dis premièrement 

Qu'on ne sauroit manquer de louer largement 

Les dieux et leurs pareils ; de plus, que Melponiène 

Souvent, sans déroger, trafique de sa peine ; 

Enfin, qu'on doit tenir notre art en quelque prix. 

Les grands se font honneur dès lors qu'ils nous l'ont grâce 

Jadis l'Olympe et le Parnasse 

Etoient frères et bons amis. 



! 




Zl 



LA MORT ET LE MALHEnREUX. 



Un malheureux appeloit tous les jours 
La Mort à son secours. 
Mort ! lui disoit-il, que tu me semblés belle ! 
Viens vite, viens finir ma fortune cruelle ! 
La Mort crut, en venant, l'obliger en effet. 
Elle trappe à sa porte, elle entre, elle se montre 
Que vois-je? cria-t-il : ôtez-moi cet objet ! 
Qu'il est hideux ! que sa rencontre 



36 



•A LIVRE I, FABLE XV. 9 



Me cause d'horreur et d'effroi ! 
N'approche pas., ô Mort! ô Mort, retire-toi ! 

Méeénas fut un galant homme ; 
11 a dit quelque part : Qu'on me rende impotent, 
Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu'en somme 
Je vive, c'est assez, je suis plus que content. 
Ne Viens jamais, ô Mort ! on t'en dit tout autant. 



Ce sujet a été traité d'une autre façon par Ésope, comme la fable sui- 
vante le fera voir. Je composai celle-ci pour une raison qui me contraignoit 
de rendre la chose ainsi générale. Mais quelqu'un me fit connoitre que 
j'eusse beaucoup mieux fait de suivre mou original, et que jelaissois passer 
un des plus beaux traits qui fût dans Ésope. Cela m'obligea d'y avoir re- 
cours. Nous ne saurions aller plus avant que les anciens : ils ne nous ont 
laissé pour notre part que la gloire de les bien suivre. Je joins toutefois ma 
fable à celle d'Ésope, non que la mienne le mérite, mais à cause du mot de 
Méeénas, que j'y fais entrer, et qui est si beau, et si à propos, que je n'ai 
pas cru le devoir omettre. 








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XIII 



LA MORT ET LE BUCHERON. 



Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée, 
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans 
Gémissant et courbé, marcboit à pas pesants, 
Et tâchoit de gagner sa chaumine enfumée. 
Enfin, n'en pouvant plus d'efforts et de douleur, 
11 met bas son fagot, il songe à son malheur. 



3S 



LIVRE I, FAIU.K XVI. 



Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde 
Ln est-il un plus pauvre en la machine ronde? 
Point de pain quelquefois, et jamais de repos : 
Sa femme, ses enfants, les soldais, les impôts, 

Le créancier et la corvée, 
Lui font d'un malheureux la peinture achevée. 
H appelle la Mort. Elle vient sans tarder, 

Lui demande ce qu'il faut faire. 

C'est, dit- il, afin de m'aider 
A recharger ce bois; tu ne tarderas guère. 

Le trépas vient tout guérir , 
Mais ne bougeons d'où nous somme:- 
Plutôt souffrir que mourir, 
C'est la devise des hommes. 



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L'HOMME ENTRE DEUX AGES, ET SES DEUX MAITRESSES. 



Un homme de moyen Age , 
Et tirant sur le grison , 
Jugea qu'il étoit saison 
De songer au mariage. 
Il avoit du comptant, 
Et partant 
De quoi choisir; toutes vouloieut lui plaire 



40 LIVRE I, FABLE XML ;: 

En quoi notre amoureux ne se pressoit pas tant : 

Bien adresser n'est pas petite affaire. 
Deux veuves sur son cœur curent le plus de part : 

L'une encor verte ; et l'autre un peu bien mùrc, 
Mais qui réparoi t par son art 
Ce qu'avoit détruit la nature. 
Ces deux veuves, en badinant, 
En riant, en lui faisant fête, 
L'alloient quelquefois tètonnant, 
C'est-à-dire ajustant sa tête. 
La vieille, à tous moments, de sa part cmportoit 

Un peu du poil noir qui restoit, 
Afin que son amant en fût plus à sa guise. 
La jeune saccageoit les poils blancs à son tour. 
Toutes deux tirent tant, que notre tète grise 
Demeura sans cheveux, et se douta du tour. 
Je vous rends, leur dit- il, mille grâces, les belles, 
Qui m'avez si bien tondu. 
J'ai plus gagné que perdu ; 
Car d'hymen point de nouvelles. 
Celle que je prendrais voudroit qu'à sa façon 
Je vécusse, et non à la mienne. 
Il n'est tête chauve qui tienne : 
Je vous suis obligé, belles, de la leçon. 



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LE RENARD ET LA CIGOGNE. 






(Compère le renard se mit un jour en frais, 

Et retint à dîner commère la cigogne. 

Le régal fut petit, et sans beaucoup d'apprêts: 

Le galant, pour toute besogne, 
Avoit un brouet clair : il vivoit chichement. 
Ce brouet fut par lui servi sur une assiette ; 
La cigogne au long bec n'en put attraper miette, 
Et le drôle eut lapé le tout en un moment. 
Pour se venger de cette tromperie, 



42 H8 LIVRE I, FABLE XVIII. 8° 

A quelque temps de là, la cigogne le prie. 
Volontiers, lui dit-il; car avec mes amis 

Je ne fais point cérémonie. 
A l'heure dite , il courut au logis 

De la cigogne son hôtesse ; 

Loua très-fort sa politesse, 

Trouva le dîner cuit à point : 
Bon appétit surtout ; renards n'en manquent point. 
Il se réjouissoit à l'odeur de la viande 
Mise en menus morceaux, et qu'il croyoit friande. 

On servit, pour l'embarrasser, 
En un vase à long col et d'étroite embouchure. 
Le bec de la cigogne y pouvoit bien passer ; 
Mais le museau du sire étoit d'autre mesure. 
11 lui fallut à jeun retourner au logis 
Honteux comme un renard qu'une poule auroit pris, 
Serrant la queue, et portant bas l'oreille. 

Trompeurs, c'est pour vous que j'écris : 
Attendez -vous à la pareille. 








1H2 

L'ENFANT ET LE MAITRE D'ÉCOLE. 

Dans ce récit je prétends faire voir 
D'un certain sot la remontrance vaine. 



Un jeune enfant dans l'eau se laissa choir, 
En badinant sur les bords de la Seine. 
Le ciel permit qu'un saule se trouva, 
Dont le branchage, après Dieu, le sauva. 



44 S LIVRE I, FABLE XIX. * 

S'étant pris, dis-je , aux branches de ce saule, 

Par cet endroit passe un maître d'école ; 

L'enfant lui crie : Au secours ! je péris. 

Le magister, se tournant à ses cris, 

D'un ton fort grave à contre- temps s'avise 

De le tancer : Ah ! le petit babouin î 

Voyez , dit-il , où l'a mis sa sottise ! 

Et puis prenez de tels fripons le soin ! 

Que les parents sont malheureux, qu'il faille 

Toujours veiller à semblable canaille ! 

Qu'ils ont de maux ! et que je plains leur sort ! 

Ayant tout dit, il mit l'enfant à bord. 

Je blâme ici plus de gens qu'on ne pense. 
Tout babillard , tout censeur, tout pédant , 
Se peut connoître au discours (pie j'avance. 
Chacun des trois fait un peuple fort grand : 
Le Créateur en a béni l'engeance. 
En toute affaire, ils ne font que songer 

Au moyen d'exercer leur langue. 
Eh ! mon ami, tire-moi de danger; 

Tu feras après ta harangue. 




SX 

LE COQ ET LA PERLE. 

Un jour un coq détourna 
Une perle, qu'il donna 
Au beau premier lapidaire. 
Je la crois fine, dit-il; 
Mais le moindre grain de mil 
Seroit bien mieux mon affaire. 



Un ignorant hérita 

D'un manuscrit, qu'il porta 

Chez son voisin le libraire. 

Je crois, dit-il, qu'il est bon ; 

Mais le moindre ducaton 

Seroit bien mieux mon affaire. 




lis 



LES FRELONS ET LES MOUCHES A MIEL. 



A l'œuvre on connoît l'artisan. 



Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent 
Des frelons les réclamèrent ; 
Des abeilles s' opposant, 
Devant certaine guêpe on traduisit la cause. 
Il étoit malaisé de décider la chose : 
Les témoins déposoient qu'autour de ces rayons 
Des animaux ailés, bourdonnants, un peu longs, 
De couleur fort tannée , et tels que les abeilles , 



: LIVRE I, FABLE XXI. &> M 

Avoient longtemps paru. Mais quoi! dans les frelons 

Ces enseignes étoient pareilles. 
La guêpe, ne sachant que dire à ces raisons, 
Fit enquête nouvelle, et, pour plus de lumière, 

Entendit une fourmilière. 

Le point n'en put être éclairci. 

De grâce, à quoi bon tout ceci? 

Dit une abeille tort prudente. 
Depuis tantôt six mois que la cause est pendante, 

Nous voici comme aux premiers jours. 

Pendant cela le miel se gâte. 
il est temps désormais que le juge se hâte : 

N'a-t-il point assez léché l'ours? 
Sans tant de contredits et d'interlocutoires, 

Et de fatras et de grimoires, 

Travaillons , les frelons et nous : 
On verra qui sait faire , avec un suc si doux , 

Des cellules si bien bâties. 

Le refus des frelons fit voir 

Que cet art passoit leur savoir ; 
Et la guêpe adjugea le miel à leurs parties. 

Plût à Dieu qu'on réglât ainsi tous les procès ! 
Que des Turcs en cela l'on suivît la méthode ! 
Le simple sens commun nous tiendroit lieu de code : 

11 ne faudrait point tant de frais ; 

Au lieu qu'on nous mange, on nous gruge ; 

On nous mine par des longueurs ; 
On fait tant, à la fin, que l'huître est pour le juge, 

Les écailles pour les plaideurs *. 

1 Voyez ci-après, livre IX, fable ix. 

■ 3 WS3? 




TMl 



LE CHENE ET LE ROSEAU. 



Le chêne un jour dit au roseau : 
Vous avez bien sujet d'accuser la nature ; 
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau ; 
Le inoindre vent qui d'aventure 
Fait rider la face de l'eau 
Vous oblige à baisser la tèlc , 



: LIVRE I, FABLE XXII. » 49 

Cependant que mon iront, ;iu Caucase pareil, 
Non content d'arrêter les rayons du soleil, 

Brave l'effort de la tempête. 
Tout vous est aquilon , tout me semble zéphyr. 
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage 

Dont je couvre le voisinage, 

Vous n'auriez pas tant à souffrir, : 

Je vous défendrois de l'orage ; 

Mais vous naissez le plus souvent 
Sur les humides bords des royaumes du vent. 
La nature envers vous me semble bien injuste. 
— Votre compassion, lui répondit l'arbuste, 
Part d'un bon naturel ; mais quittez ce souci ; 

Les vents me sont moins qu'à vous redoutables : 
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici 

Contre leurs coups épouvantables 

Résisté sans courber le dos ; 
Mais attendons la lin. Comme il disoit ces mots, 
Du bout de l'horizon accourt a>ec furie 

Le plus terrible des enfants 
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. 

L'arbre tient bon ; le roseau plie. 

Le vent redouble ses efforts, 

Et fait si bien qu'il déracine 
Celui de qui la tête au ciel étoit voisine , 
Et dont les pieds touchoient à l'empire des morts. 



FIN DU LIVRE PREMIER. 




CONTRE CEUX QUI ONT LE GOUT DIFFICILE. 



Quand j'aurais en naissant reçu de Calliope 
Les dons qu'à ses amants cette muse a promis, 
Je les consacrerois aux mensonges d'Esope : 
Le mensonge et les vers de tout temps sont amis. 
Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse 
Que de savoir orner toutes ces fictions. 
On peut donner du lustre à leurs inventions : 
On le peut, je l'essaie ; un plus savant le fasse. 



54 :: LIVRE II, FABLE I. » 

Cependant jusqu'ici d'un langage nouveau 
J'ai fait parler le loup et répondre l'agneau ; 
J'ai passé plus avant : les arbres et les plantes 
Sont devenus chez moi créatures parlantes. 
Qui ne prendroit ceci pour un enchantement? 

Vraiment, me diront nos critiques, 

Vous parlez magnifiquement 

De cinq ou six contes d'enfant. 
Censeurs, en voulez-vous qui soient plus authentiques, 
Et d'un style plus haut? En voici. Les Troyens, 
Après dix ans de guerre autour de leurs murailles, 
Avoient lassé les Grecs, qui, par mille moyens, 

Par mille assauts, par cent batailles, 
N'avoient pu mettre à bout cette fière cité ; 
Quand un cheval de bois par Minerve inventé, 

D'un rare et nouvel artifice, 
Dans ses énormes flancs reçut le sage Ulysse, 
Le vaillant Diomède, Ajax l'impétueux, 

Que ce colosse monstrueux 
Avec leurs escadrons devoit porter dans Troie, 
Livrant à leur fureur ses dieux mêmes en proie : 
Stratagème inouï, qui des fabricateurs 

Paya la constance et la peine... 
C'est assez, me dira quelqu'un de nos auteurs: 
La période est longue, il faut reprendre haleine ; 

Et puis, votre cheval de bois, 

Vos héros avec leurs phalanges, 

Ce sont des contes plus étranges 
Qu'un renard qui cajole un corbeau sur sa voix : 
De plus, il vous sied mal d'écrire en si haut style. 
Eh bien! baissons d'un ton. La jalouse Amarylle 
Songeoit à son Alcippe, et croyoit de ses soins 
N'avoir que ses moutons et son chien pour témoins. 



<*3 LIVRE II, FABLE I. 3! 55 

Tircis, qui Taperait, se glisse entre les saules; 
11 entend la bergère adressant ces paroles 

Au doux zéphyr, et le priant 

De les porter à son amant... 

Je vous arrête à cette rime, 

Dira mon censeur à l'instant ; 

Je ne la tiens pas légitime, 

Ni d'une assez grande vertu : 
Remettez, pour le mieux, ces deux vers à la l'on te.. . 

Maudit censeur! te tairas-tu? 

Ne saurois-jc achever mon conte? 

C'est un dessein très-dangereux 

Que d'entreprendre de le plaire. 

Les délicats sont malheureux : 
Rien ne sauroit les satisfaire. 





M 



CONSEIL TEND PAK LES RATS. 



Un chat nommé Rodilardus * 
Faisoit de rats telle déconfiture, 

Que l'on n'en voyoit presque plus, 
Tant il en avoit mis dedans la sépulture. 
Le peu qu'il en restoit, n'osant quitter son trou, 
Ne trouvoit à manger que le quart de son soûl ; 
Et Rodilard passoit, chez la gent misérable, 

Non pour un chat, mais pour un diable. 

Or, un jour qu'au haut et au loin 



1 Dans Rabelais, Rodilard on rongeur de lard. 



■■ LIVRE II, FABLE IL : 57 

Le galant alla chercher femme, 
Pendant tout le sabbat qu'il fit avec sa dame, 
Le demeurant des rats tint chapitre en un coin 

Sur la nécessité présente. 
Dès l'abord, leur doyen, personne fort prudente, 
Opina qu'il falloit. et plus tôt que plus tard, 
Attacher un grelot au cou de Rodilard ; 

Qu'ainsi quand il iroit en guerre, 
De sa marche avertis, ils s'enfuiroient sous terre; 

Qu'il n'y savoit que ce moyen. 
Chacun fut de l'avis de monsieur le doyen : 
Chose ne leur parut à tous plus salutaire. 
La difficulté fut d'attacher le grelot. 
L'un dit : Je n'y vas point, je ne suis pas si sot ; 
L'autre : Je ne saurois. Si bien que sans rien faire 
On se quitta. J'ai maints chapitres vus, 
Qui pour néant se sont «ainsi tenus ; 
Chapitres, non de rats, mais chapitres de moines, 

Voire chapitres de chanoines. 

Ne faut-il que délibérer? 

La cour en conseillers foisonne : 

Est -il besoin d'exécuter? 

L'on ne rencontre plus personne. 



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LE LOUP PLAIDANT CONTRE LE RENARD PAR-DEVANT LE SINGE. 



Un loup disoit que l'on l'avoit volé : 
Un renard, son voisin, d'assez mauvaise vie, 
Pour ce prétendu vol par lui fut appelé. 

Devant le singe il fut plaidé, 
Non point par avocats, mais par chaque partie. 

Théinis n'avoit point travaillé, 
De mémoire de singe, à fait plus embrouillé. 
Le magistrat suoit en son lit de justice. 

Après qu'on eut bien contesté, 



:• LIVRE II, FABLE III. « 

Répliqué, crié, tempêté, 

Le juge, instruit de leur malice, 

Leur dit : Je vous connois de longtemps, mes amis; 
Et tous deux vous paierez l'amende : 

Car toi, loup, tu te plains, quoiqu'on ne t'ait rien pris ; 

Et toi, renard, as pris ce (pie l'on te demande. 

Le juge prétendoit qu'à tort et à travers 

On ne saurait manquer, condamnant un pervers. 



Quelques personnes de boa sens ont cru que l'impossibilité et. la contra- 
diction qui est dans le jugement de ce singe étoient une chose à censurer: 
mais je ne m'en suis servi qu'après Phèdre, et c'est en cela que consiste le 
lion mot, selon mon avis. 





LES DEUX TAUREAUX ET UNE GRENOUILLE. 



Deux taureaux combattoient à qui posséderoit 
Une génisse avec l'empire. 
Une grenouille en soupiroit. 
Qu'avez -vous? se mit à lui dire 
Quelqu'un du peuple coassant. 
Eh! ne voyez-vous pas, dit-elle, 
Que la fin de cette querelle 
Sera l'exil de l'un; que l'autre, le chassant, 
Le fera renoncer aux campagnes fleuries ? 



* LIVRE II, FABLE IV. 

Il ne régnera plus sur l'herbe des prairies, 
Viendra dans nos marais régner sur les roseaux ; 
Et, nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux, 
Tantôt Tune, et puis l'autre, il faudra qu'on pâtisse 
Du combat qu'a causé madame la génisse. 

Cette crainte étoit de bon sens. 

L'un des taureaux en leur demeure 

S'alla cacher à leurs dépens: 

Il en écrasoit vingt par heure. 

Hélas ! on voit que de tout temps 
Les petits ont pàti des sottises des grands. 



61 




>Mi . i:iUllllii.i,i.., 




1 



LA CHAUVE-SOURIS ET LES DEUX BELETTES. 



Une chauve -souris donna tête baissée 

Dans un nid de belette; et, sitôt qu'elle y fut, 

L'autre , envers les souris de longtemps courroucée , 

Pour la dévorer accourut. 
Quoi ! vous osez , dit-elle, à mes yeux vous produire , 



<« LIVRE II, FABLE V. 9 G3 

Après que votre race a tâché de me nuire ! 
N'êtes- vous pas souris? parlez sans fiction. 
Oui, vous Tètes; ou bien je ne suis pas belette. 

Pardon nez- moi , dit la pauvretle, 

Ce n'est pas ma profession. 
Moi , souris ! des méchants vous ont dit ces nouvelles. 

Grâce à l'auteur de l'univers, 

Je suis oiseau ; voyez mes ailes : 

Vive la gent qui fend les airs ! 

Sa raison plut, et sembla bonne. 

Elle fait si bien , qu'on lui donne 

Liberté de se retirer. 

Deux jours après , notre étourdie 

Aveuglément se va fourrer 
Chez une autre belette aux oiseaux ennemie. 
La voilà derechef en danger de sa vie. 
La dame du logis, avec son long museau, 
S'en alloit la croquer en qualité d'oiseau , 
Quand elle protesta qu'on lui faisoit outrage. 
Moi, pour telle passer! Vous n'y regardez pas. 

Qui fait l'oiseau? c'est le plumage. 

Je suis souris, vivent les rats! 

Jupiter confonde les chats ! 

Par cette adroite repartie 

Elle sauva deux fois sa vie. 

Plusieurs se sont trouvés qui, d'écharpe changeants, 
Aux dangers, ainsi qu'elle, ont souvent fait la figue. 

Le sage dit, selon les gens : 

Vive le roi ! vive la ligue ! 




¥11 



L'OISEAU BLESSÉ D'UNE FLÈCHE. 



Mortellement atteint d'une flèche empennée, 
Un oiseau déploroit sa triste destinée, 
Et disoit, en souffrant un surcroît de douleur : 
Fan t- il contribuer à son propre malheur? 

Cruels humains ! vous tirez de nos ailes 
De quoi faire voler ces machines mortelles ! 
Mais ne vous moquez point, engeance sans pitié 
Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre. 
Des enfants de Japet toujours une moitié 
Fournira des armes à l'autre. 



Mm- 




LA LICE ET SA COMPAGNE. 



Une lice étant sur son terme, 
Et ne sachant où mettre un fardeau si pressant, 
Fait si bien qu'à la fin sa compagne consent 
De lui prêter sa hutte, où la lice s'enferme. 
Au bout de quelque temps sa compagne revient. 
La lice lui demande encore une quinzaine ; 
Ses petits ne marchoient, disoit-elle, qu'à peine. 

Pour faire court, elle l'obtient. 
Ce second terme échu, l'autre lui redemande 

Sa maison, sa chambre, son lit. 



66 :»• LIVRE II, FABLE VII. S 

Lu lice cette t'ois montre les dents, et dit > 
Je suis prête à sortir avec toute raa bande, 

Si vous pouvez nous mettre hors. 

Ses enfants étoient déjà forts. 

Ce qu'on donne aux méchants, toujours on le regrette 
Pour tirer d'eux ce qu'on leur prête 
11 faut que l'on en vienne aux coups ; 
11 faut plaider, il faut combattre. 
Laissez-leur prendre un pied chez vous, 
Ils en auront bientôt pris quatre. 





¥11! 



L'AIGLE ET L'ESCARBOT. 



L'aigle donnoit la chasse à maître Jean lapin , 
Qui droit à son terrier s'enfuyoit au plus vite. 
Le trou de l'escarbot se rencontre en chemin. 

Je laisse à penser si ce gîte 
Etoit sûr: mais où mieux? Jean lapin s'y blottit. 
L'aigle fondant sur lui nonobstant cet asile, 

L'escarbot intercède, et dit: 
Princesse des oiseaux, il vous est fort facile 
D'enlever malgré moi ce pauvre malheureux : 
Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie ; 
Et puisque Jean lapin vous demande la vie, 



68 S LIVRE II, FABLE VIII. Si 

Donnez-la-lui, de grâce, ou l'ôtez à tous deux : 

C'est mon voisin, c'est mon compère. 
L'oiseau de Jupiter, sans répondre un seul mot, 

Choque de l'aigle l'escarbot, 

L'étourdit, l'oblige à se taire, 
Enlève Jean lapin. L'escarbot indigné 
Vole au nid de l'oiseau, fracasse, en son absence, 
Ses œufs , ses tendres œufs , sa plus douce espérance : 

Pas un seul ne fut épargné. 
L'aigle étant de retour, et voyant ce ménage, 
Remplit le ciel de cris; et, pour comble de rage, 
Ne sait sur qui venger le tort qu'elle a souffert. 
Elle gémit en vain; sa plainte au vent se perd. 
Il fallut pour cet an vivre en mère affligée. 
L'an suivant, elle mit son nid en lieu plus liant. 
L'escarbot prend son temps, fait faire aux œufs le saut 
La mort de Jean lapin derechef est vengée. 
Ce second deuil fut tel, que l'écho de ces bois 

N'en dormit de plus de six mois. 

L'oiseau qui porte Ganyrnède 
Du monarque des dieux enfin implore l'aide, 
Dépose en son giron ses œufs , et croit qu'en paix 
Ils seront dans ce lieu; que, pour ses intérêts, 
Jupiter se verra contraint de les défendre : 

Mardi qui les iroit là prendre. 

Aussi ne les y prit -on pas. 

Leur ennemi changea de note , 
Sur la robe du dieu fit tomber une crotte : 
Le dieu la secouant jeta les œufs à bas. 

Quand l'aigle sut l'inadvertance, 

Elle menaça Jupiter 
D'abandonner sa cour, d'aller vivre au désert ; 

Avec mainte autre extravagance. 



* LIVRE II. FABLE VIII. 



69 



Le pauvre Jupiter se tut : 
Devant son tribunal l'escarbot comparut, 

Fit sa plainte, et conta l'affaire. 
On fit entendre à Taigle, enfin, qu'elle avoit tort. 
Mais les deux ennemis ne voulant point d'accord, 
Le monarque des dieux s'avisa, pour bien faire, 
De transporter le temps où l'aigle fait l'amour 
En une autre saison, quand la race escarbote 
Est en quartier d'hiver, et, comme la marmotte, 

Se cache, et ne voit point le jour. 





m 



LE LION ET LE MOUCHERON. 



Va-t'en, chétif insecte, excrément de la terre ! 
C'est en ces mots que le lion 
Parloit un jour au moucheron. 
L'autre lui déclara la guerre ; 

Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi 
Me fasse peur ni me soucie? 
Un bœuf est plus puissant que toi ; 
Je le mène à ma fantaisie. 
A peine il achevoit ces mots 
Que lui-même il sonna la charge. 
Fut le trompette et le héros. 



=S8 LIVRE II, FABLE IX. ■<■ 71 

Dans l'abord il se met au large ; 

Puis prend son temps, fond sur le cou 

Du lion, qu'il rend presque ion. 
Le quadrupède écume, et son œil étincelle ; 
11 rugit. On se eache, on tremble à l'environ , 

Et cette alarme universelle 

Est l'ouvrage d'un moucheron. 
Un avorton de mouche en cent lieux le harcèle , 
Tantôt pique l'échiné, et tantôt le museau, 

Tantôt entre au fond du naseau. 
La rage alors se trouve à son faîte montée. 
L'invisible ennemi triomphe, et rit de voir 
Qu'il n'est griffe ni dent en la bête irritée 
Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir. 
Le malheureux lion se déchire lui-même, 
Fait résonner sa queue à l'entour de ses (lancs, 
Bat l'air, qui n'en peut mais ; et sa fureur extrême 
Le fatigue, l'abat : le voilà sur les dents. 
L'insecte du combat se retire avec gloire : 
Comme il sonna la charge, il sonne la victoire, 
Va partout l'annoncer, et rencontre en chemin 

L'embuscade d'une araignée ; 

11 y rencontre aussi sa fin. 

Quelle chose par là nous peut être enseignée? 
J'en vois deux, dont l'une est qu'entre nos ennemis 
Les plus à craindre sont souvent les plus petits ; 
L'autre , qu'aux grands périls tel a pu se soustraire , 
Qui périt pour la moindre affaire. 




s 



L'ANE CHARGÉ D'ÉPONGÉS, ET L'ANE CHARGÉ DE SEL. 

Un ànier, son sceptre à la main, 
Menoit, en empereur romain, 
Deux coursiers à longues oreilles. 

L'un d'épongés chargé, marchoit comme un courrier ; 
Et l'autre, se faisant prier, 
Portoit, comme on dit, les bouteilles 1 : 

Sa charge étoit de sel. Nos gaillards pèlerins, 

Par monts, par vaux, et par chemins, 



Pour dire marchoit lentement. 



+3 LIVRE II, FABLE X. a» 73 

Au gué d'une rivière à la fin arrivèrent, 

Et fort empêchés se trouvèrent. 
L'ànier, qui tous les jours traversoit ce gué-là, 

Sur l'âne à l'éponge monta, 

Chassant devant lui l'autre bète , 

Oui, voulant en taire à sa tête, 

Dans un trou se précipita, 

Revint sur l'eau , puis échappa : 

Car, au bout de quelques nagées, 

Tout son sel se fondit si bien 

Que le baudet ne sentit rien 

Sur ses épaules soulagées. 
Camarade épongier prit exemple sur lui , 
Comme un mouton qui va dessus la foi d'autrui. 
Voilà mon âne à l'eau ; jusqu'au col il se plonge, 

Lui, le conducteur, et l'éponge. 
Tous trois burent d'autant : l'ànier et le grisou 

Firent à l'éponge raison. 

Celle-ci devint si pesante, 

Et de tant d'eau s'emplit d'abord, 
Que l'âne succombant ne put gagner le bord. 

L'ànier l'embrassoit , dans l'attente 

D'une prompte et certaine mort. 
Quelqu'un vint au secours : qui ce fut , il n'importe ; 
C'est assez qu'on ait vu par là qu'il ne faut point 

Agir chacun de même sorte. 

J'en voulois venir à ce point. 





LE LION ET LE RAT. 



Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde 
On a souvent besoin d'un plus petit que soi. 
De cette vérité deux fables feront foi , 

Tant la chose en preuves abonde. 



Entre les pattes d'un lion 
Un rat sortit de terre assez à l'étourdie. 



=« LIVRE II, FABLE XL 8r> 


75 


Le roi des animaux, en cette occasion, 




Montra ce qu'il étoit, et lui donna la vie. 




Ce bienfait ne fut pas perdu. 




Quelqu'un auroit-il jamais cru 




Qu'un lion d'un rat eût affaire? 




Cependant il avint qu'au sortir des forêts 




Ce lion fut pris dans des rets, 




Dont ses rugissements ne le purent défaire. 




Sire rat accourut, et fit tant par ses dents 




Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage'. 




Patience et longueur de temps 




Font plus que force ni que rage. 




# 








• 






• 




ni 



LA COLOMBE ET LA FOURMI. 



L'autre exemple est tiré d'animaux plus petits. 



Le long d'un clair ruisseau buvoit une colombe, 
Quand sur l'eau se penchant une fourmis y tombe ; 
Et dans cet océan on eût vu la fourmis 
S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive. 
La colombe aussitôt usa de charité : 
Un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté, 
Ce fut un promontoire où la fourmis arrive. 
Elle se sauve. Et là-dessus 



:- LIVRE II . FABLE XII. 



77 



Passe un certain croquant qui marchoit les pieds nus : 
Ce croquant, par hasard, avoit une arbalète. 

Dès qu'il voit l'oiseau de Vénus, 
11 le croit en son pot, et déjà lui fait fête. 
Tandis qu'à le tuer mon villageois s'apprête, 

La foui mi le pique au talon. 

Le vilain retourne la tète: 
La colombe l'entend, part, et tire de long. 
Le souper du croquant avoc e ^ e s'envole : 

Point de pigeon pour une obole. 

















MHÏ 



L'ASTROLOGUE QUI SE LAISSE TOMBER DANS UN PUITS. 



Un astrologue un jour se laissa choir 
Au fond d'un puits. On lui dit : Pauvre bête, 
Tandis qu'à peine à tes pieds tu peux voir, 
Penses -tu lire au-dessus de ta tête ? 



Cette aventure en soi, sans aller plus avant, 



LIVRE II, FABLE XIII. 



7« 



Peut servir de leçon à la plupart des hommes. 
Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes, 

Il en est peu qui fort souvent 

Ne se plaisent d'entendre dire 
Qu'au livre du Destin les mortels peuvent lire. 
Mais ce livre qu'Homère et les siens ont chanté, 
Qu'est-ce, que le Hasard parmi l'antiquité, 

Et parmi nous, la Providence? 
Or, du hasard il n'est point de science : 

S'il en étoit, on auroit tort 
De l'appeler hasard, ni fortune, ni sort; 

Toutes choses très- incertaines. 

Quant aux volontés souveraines 
De celui qui fait tout , et rien qu'avec dessein , 
Qui les sait, que lui seul? Comment lire en son sein ? 
Auroit- il imprimé sur le front "des étoiles 
Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ? 
A quelle utilité? Pour exercer l'esprit 
De ceux qui de la sphère et du globe ont écrit? 
Pour nous faire éviter des maux inévitables? 
Nous rendre, dans les biens, de plaisirs incapables? 
Et, causant du dégoût pour ces biens prévenus , 
Les convertir en maux devant qu'ils soient venus? 
C'est erreur, ou plutôt c'est crime de le croire. 
Le firmament se meut , les astres font leurs cours , 

Le soleil nous luit tous les jours , 
Tous les jours sa clarté succède à l'ombre noire , 
Sans que nous en puissions autre chose inférer 
Que la nécessité de luire et d'éclairer, 
D'amener les saisons, de mûrir les semences, 
De verser sur les corps certaines influences. 
Du reste , en quoi répond au sort toujours divers 
Ce train toujours égal dont marche l'univers? 



•s 

» 



80 <® LIVKE II, FABLE XIII. * 

Charlatans, faiseurs d'horoscope, 
Quittez les cours des princes de l'Europe : 
Emmenez avec vous les souffleurs ! tout d'un temps ; 
Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens. 

Je m'emporte un peu trop : revenons à l'histoire 
De ce spéculateur qui fut contraint de boire. 
Outre la vanité de son art mensonger, 
C'est l'image de ceux qui bâillent aux chimères, 
Cependant qu'ils sont en danger, 
Soit pour eux, soit pour leurs affaires. 

1 Les alchimistes. 





m 

LE LIÈVRE ET LES GRENOUILLES. 

Un lièvre en son gîte songeoit, 
(Car que faire en un gîte à moins que l'on ne songe? 
Dans nn profond ennni ce lièvre se plongeoit : 
Cet animal est triste, et la crainte le ronge. 
Les gens d'un naturel peureux 
Sont, disoit-il, bien malheureux! 
Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite : 
Jamais un plaisir pur; toujours assauts divers. 



Il 






<C LIVRE II, FABLE XIV. ®» 



Voilà comme je vis : cette crainte maudite 
M'empêche de dormir sinon les yeux ouverts. 
Corrigez -vous, dira quelque sage cervelle. 

Eh! la peur se corrige -t -elle? 

Je crois même qu'en bonne foi 

Les hommes ont peur comme moi. 

Ainsi raisonnoit notre lièvre, 

Et cependant faisoit le guet. 

11 étoit douteux, inquiet: 
Un souffle, une ombre, un rien , tout lui donnoit la lièvre. 

Le mélancolique animal, 

En rêvant à cette matière , 
Entend un léger bruit : ce lui fut un signal 

Pour s'enfuir devers sa tanière. 
11 s'en alla passer sur le bord d'un étang. 
Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes ; 
Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes. 

Oh ! dit-il, j'en fais faire autant 

Qu'on m'en fait faire ! Ma présence 
Effraie aussi les gens ! je mets l'alarme au camp ! 

Et d'où me vient cette vaillance? 
Comment ! des animaux qui tremblent devant moi ! 

Je suis donc un foudre de guerre ! 
Il n'est, je le vois bien, si poltron sur la terre, 
Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi. 





LE COQ ET LE RENARD. 



Sur la branche d'un arbre étoit en sentinelle 

Un vieux coq adroit et matois. 
Frère , dit un renard , adoucissant sa voix , 

Nous ne sommes plus en querelle : 

Paix générale cette fois. 
Je viens te l'annoncer; descends, que je t'embrasse 

Ne me retarde point , de grâce ; 



84 <# LIVRE II, FABLE XV. SJ> 

Je dois faire aujourd'hui vingt postes sans manquer, 
Les tiens et toi pouvez vaquer 
Sans nulle crainte à vos affaires ; 
Nous vous y servirons en frères. 
Faites- en les feux * dès ce soir, 
Et cependant viens recevoir 
Le baiser d'amour fraternelle. 

Ami, reprit le coq, je ne pouvois jamais 

Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle 

Que celle 

De cette paix ; 

Et ce m'est une double joie 

De la tenir de toi. Je vois deux lévriers, 

Qui, je m'assure, sont courriers 
Que pour ce sujet on envoie : 

Ils vont vite, et seront dans un moment à nous. 

Je descends: nous pourrons nous entre-baiser tous. 

Adieu, dit le renard; ma traite est longue à faire : 

Nous nous réjouirons du succès de l'affaire 
Une autre fois. Le galant aussitôt 

Tire ses grègues*, gagne au haut, 
Mal content de son stratagème. 
Et notre vieux coq en soi-même 
Se mit à rire de sa peur; 

Car c'est double plaisir de tromper le trompeur. 

1 Les feux de joie. — ' Ses chausses. 







OT 



LE CORBEAU VOULANT IMITER L'AIGLE. 



L'oiseau de Jupiter enlevant un mouton, 

Un corbeau, témoin de l'affaire, 
Et plus foible de reins, mais non pas moins glouton, 

En voulut sur l'heure autant faire. 

11 tourne à l'entour du troupeau , 
Marque entre cent moutons le plus gras , le plus beau , 

Un vrai mouton de sacrifice : 
On l'avoit réservé pour la bouche des dieux. 
Gaillard corbeau disoit, en le couvant des yeux: 



86 -g LIVRE II, FABLE XVI. SJ» 

Je ne sais qui fut ta nourrice ; 
Mais ton corps me paroît en merveilleux état : 

Tu me serviras de pâture. 
Sur l'animal bêlant à ces mots il s'abat. 

La moutonnière créature 
Pesoit plus qu'un fromage ; outre que sa toison- 

Etoit d'une épaisseur extrême, 
Et mêlée à peu près de la même façon 

Que la barbe de Polyphême. 
Elle empêtra si bien les serres du corbeau, 
Que le pauvre animal ne put faire retraite : 
Le berger vient, le prend, l'encage bien et beau, 
Le donne à ses enfants pour servir d'amusé tte. 

Il faut se mesurer; la conséquence est nette : 
Mal prend aux volereaux de faire les voleurs. 

L'exemple est un dangereux leurre : 
Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs ; 
Où la guêpe a passé, le moucheron demeure. 





STO 



LE PAON SE PLAIGNANT A JUNON. 



Le paon se plaignoit à Junon. 
Déesse, disoit-il, ce n'est pas sans raison 

Que je me plains, que je murmure 
Le chant dont vous m'avez fait don 
Déplaît à toute la nature ; 



88 «« LIVRE II, FABLE XVII. *• 

Au lieu qu'un rossignol, chétive créature, 
Forme des sons aussi doux qu'éclatants, 

Est lui seul l'honneur du printemps. 

Junon répondit en colère : 
Oiseau jaloux, et qui devrois te taire, 
Est-ce à toi d'envier la voix du rossignol, 
Toi que l'on voit porter à l'entour de ton col 
Un arc-en-ciel nué de cent sortes de soies; 

Qui te panades, qui déploies 
Une si riche queue et qui semble à nos yeux 

La boutique d'un lapidaire? 

Est-il quelque oiseau sous les deux 

Plus que toi capable de plaire? 
Tout animal n'a pas toutes propriétés. 
Nous vous avons donné diverses qualités : 
Les uns ont la grandeur et la force en partage ; 
Le faucon est léger, l'aigle plein de courage; 

Le corbeau sert pour le présage ; 
La corneille avertit des malheurs à venir; 

Tous sont contents de leur ramage. 
Cesse donc de te plaindre; ou bien, pour te punir, 
Je t'ôterai ton plumage. 





irai 

LA CHATTE MÉTAMORPHOSÉE EN FEMME. 

Un homme chéri ssoit éperdument sa chatte ; 

Il la trouvoit mignonne, et helle, et délicate, 
Qui miauloit d'un ton fort doux : 
11 étoit plus fou que les fous. 
Cet homme donc, par prières, par larmes, 
Par sortilèges et par charmes, 
Fait tant qu'il ohtient du destin 
Que sa chatte, en un heau matin , 
Devient femme ; et , le matin même , 
Maître sot en fait sa moitié. 
Le voilà fou d'amour extrême , 
De fou qu'il étoit d'amitié. 



12 



90 . LIVRE II, FABLE IV1II. *> 

Jamais la clame la plus belle 
Ne charma tant son favori 
Que fait cette épouse nouvelle 
Son hypocondre de mari. 
H l'amadoue ; elle le flatte : 
Il n'y trouve plus rien de chatte ; 
Et, poussant l'erreur jusqu'au bout, 
La croit femme en tout et partout ; 
Lorsque quelques souris qui rongeoient de la natte 
Troublèrent le plaisir des nouveaux mariés. 
Aussitôt la femme est sur pieds : 
Elle manqua son aventure. 
Souris de revenir, femme d'être en posture: 
Pour cette fois elle accourut à point ; 
Car, ayant changé de ligure, 
Les souris ne la craignoient point. 
Ce lui fut toujours une amorce : 
Tant le naturel a de force ! 
Il se moque de tout : certain âge accompli , 
Le vase est imbibé, l'étoffe a pris son pli. 
En vain de son train ordinaire 
On le veut désaccoutumer : 
Quelque chose qu'on puisse faire, 
On ne sauroit le réformer. 
Coups de fourche ni d'étrivières 
Ne lui font changer de manières; 
Et, fussiez-vous embâtonnés ', 
Jamais vous n'en serez les maîtres. 
Qu'on lui ferme la porte au nez, 
11 reviendra par les fenêtres. 

1 Armés de Mtons. 




«*» 



SIX 



LE LION ET L'ANE CHASSANTS. 



Le roi des animaux se mit un jour en tête 

De giboyer : il célébroit sa fête. 
Le gibier du lion, ce ne sont pas moineaux, 
Mais beaux et bons sangliers , daims et cerfs bons et beaux. 

Pour réussir dans cette affaire , 

11 se servit du ministère 

De l'âne à la voix de Stentor. 
L'âne à messer lion fit office de cor. 
Le lion le posta, le couvrit de ramée, 



!»2 <€ LIVRE II, FABLE XIX. 3 

Lui, commanda de braire, assuré -qu'à ce son 
Les moins intimidés fuiroient de leur maison. 
Leur troupe n'étoit pas encore accoutumée 

A la tempête de sa voix ; 
L'air en retentissoit d'un bruit épouvantable : 
La frayeur saisissoit les hôtes de ces bois ; 
Tous fuyoient, tous tomboient au piège inévitable 

Où les attendoit le lion. 
N'ai-je pas bien servi dans cette occasion? 
Dit l'âne en se donnant tout l'honneur de la chasse. 
Oui, reprit le lion, c'est bravement crié : 
Si je ne connaissois ta personne et ta race, 

J'en serois moi-même effrayé. 
L'âne, s'il eût osé, se fût mis en colère, 
Encor qu'on le raillât avec juste raison ; 
Car qui pourroit souffrir un âne fanfaron? 

Ce n'est pas là leur caractère. 








vr NT 



TESTAMENT EXPLIQUÉ PAR ÉSOPE. 



Si ce qu'on dit d'Ésope est vrai , 
C'étoit l'oracle de la Grèce : 
Lui seul avoit plus de sagesse 
Que tout l'aréopage. En voici pour essai 
Une histoire des plus gentilles, 
Et qui pourra plaire au lecteur. 



Un certain homme avoit trois filles , 
Toutes trois de contraire humeur : 



94 «* LIVRE II, FABLE XX. 9= 

Une buveuse , une coquette ; 

La troisième, avare parfaite. 

Cet homme par son testament, 

Selon les lois municipales, 
Leur laissa tout son bien par portions égales, 

En donnant à leur mère tant, 

Payable quand chacune d'elles 
Ne possèderoit plus sa contingente part. 

Le père mort, les trois femelles 
Courent au testament, sans attendre plus tard. 

On le lit, on tâche d'entendre 

La volonté du testateur ; 

Mais en vain : car comment comprendre 

Qu'aussitôt que chacune sœur 
Ne possédera plus sa part héréditaire, 

Il lui faudra payer sa mère? 

Ce n'est pas un fort bon moyen 

Pour payer, que d'être sans bien. 

Que vouloit donc dire le père ? 
L'affaire est consultée ; et tous les avocats , 

Après avoir tourné le cas 

En cent et cent mille manières, 
Y jettent leur bonnet, se confessent vaincus, 

Et conseillent aux héritières 
De partager le bien sans songer au surplus. 

Quant à la somme de la veuve, 
Voici, leur dirent-ils, ce que le conseil treuve 4 : 
Il faut que chaque sœur se charge par traité 

Du tiers, payable à volonté; 
Si mieux n'aime la mère en créer une rente , 

Dès le décès du mort courante. 

' Treuve pour trouve, étoit avant La Fontaine très- généralement 
employé. On le rencontre dans le Misanthrope. 



: LIVRE II, FABLE XX. * 95 

La chose ainsi réglée , on composa trois lots : 

En l'un, les maisons de bouteille, 

Les buffets dressés sous la treille, 
La vaisselle d'argent, les cuvettes, les brocs, 

Les magasins de malvoisie, 
Les esclaves de bouche , et pour dire en deux mots , 

L'attirail de la goinfrerie ; 
Dans un autre, celui de la coquetterie, 
La maison de la ville, et les meubles exquis, 

Les eunuques et les coiffeuses, 
Et les brodeuses, 

Les joyaux, les robes de prix ; 
Dans le troisième lot, les fermes, le ménage, 

Les troupeaux et le pâturage, 

Valets et bêtes de labeur. 
Ces lots faits, on jugea que le sort pourroit faire 

Que peut-être pas une sœur 

N'auroit ce qui lui pourroit plaire. 
Ainsi chacune prit son inclination , 

Le tout à l'estimation. 

Ce fut dans la ville d'Athènes 

Que cette rencontre arriva. 

Petits et grands, tout approuva 
Le partage et le choix ; Esope seul trouva 

Qu'après bien du temps et des peines 

Les gens avoient pris justement 

Le contre-pied du testament. 
Si le défunt vivoit, disoit-il, que l'Attique 

Auroit de reproches de lui ! 

Comment ! ce peuple qui se pique 
D'être le plus subtil des peuples d'aujourd'hui , 
A si mal entendu la volonté suprême 
D'un testateur! Ayant ainsi parlé, 



9G LIVRE II, FABLE XX. & 

11 fait le partage lui-même, 

Et donne à chaque sœur un lot contre son gré ; 
Rien qui pût être convenable, 
Partant rien aux sœurs d'agréable . 
A la coquette, l'attirail 
Qui suit les personnes buveuses ; 
La biberonne eut le bétail ; 
La ménagère eut les coiffeuses. 
Tel fut l'avis du Phrygien , 
Alléguant qu'il n'étoit moyen 
Plus sûr pour obliger ces filles 
A se défaire de leur bien ; 

Qu'elles se marieraient dans les bonnes familles 
Quand on leur verroit de l'argent ; 
Paieraient leur mère tout comptant ; 

x\e posséderaient plus les effets de leur père , 
Ce que disoit le testament. 

Le peuple s'étonna comme il se pouvoit faire 
Qu'un homme seul eût plus de sens 
Qu'une multitude de gens. 



FIN DU LIVRE DEUXIEME. 




13 




LE MEUNIER, SON FILS ET L'ANE. 



A M. I). M. 



L'invention des arts étant un droit d'aînesse, 
JXous devons l'apologue à l'ancienne Grèce : 
Mais ce champ ne se peut tellement moissonner, 
Que les derniers venus n'y trouvent à glaner. 
La feinte est un pays plein de terres désertes ; 
Tous les jours nos auteurs y font des découvertes. 



A Monsieur de Maucroix. 



100 «© LIVRE III, FABLE I. ®» 

Je t'en veux dire un trait assez bien inventé ; 

Autrefois à Racan Malherbe l'a conté. 

Ces deux rivaux d'Horace, héritiers de sa lyre, 

Disciples d'Apollon, nos maîtres, pour mieux dire, 

Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins 

(Comme ils se confioient leurs pensers et leurs soins), 

Racan commence ainsi : Dites-moi , je vous prie , 

Vous qui devez savoir les choses de la vie, 

Qui par tous ses degrés avez déjà passé, 

Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé ; 

A quoi me résoudrai-je? Il est temps que j'y pense. 

Vous connoissez mon bien, mon talent, ma naissance : 

Dois-je dans la province établir mon séjour, 

Prendre emploi dans l'armée, ou bien charge à la cour? 

Tout au monde est mêlé d'amertume et de charmes : 

La guerre a ses douceurs, l'hymen a ses alarmes. 

Si je suivois mon goût, je saurois où buter; 

Mais j'ai les miens, la cour, le peuple à contenter. 

Malherbe là-dessus : Contenter tout le monde ! 

Ecoutez ce récit avant que je réponde. 

J'ai lu dans quelque endroit qu'un meunier et son tils , 

L'un vieillard, l'autre enfant, non pas des plus petits, 

Mais garçon de quinze ans, si j'ai bonne mémoire, 

Alloient vendre leur âne, un certain jour de foire. 

Afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit, 

On lui lia les pieds, on vous le suspendit; 

Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre. 

Pauvres gens! idiots! couple ignorant et rustre! 

Le premier qui les vit de rire s'éclata. 

Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là? 

Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense. 

Le meunier, à ces mots, connoît son ignorance; 



<* LIVRE III. FABLE I. 9= 101 

11 met sur pieds sa bête, et la fait détaler. 
L'âne, qui goùtoit fort l'autre façon d'aller, 
Se plaint en son patois. Le meunier n'en a cure ; 
11 fait monter son fils, il suit: et d'aventure, 
Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut. 
Le plus vieux au garçon s'écria tant qu'il put : 
Oh là! oh! descendez, que l'on ne vous le dise, 
Jeune homme, qui menez laquais à barbe grise! 
G'étoit à vous de suivre , au vieillard de monter. 
Messieurs, dit le meunier, il vous faut contenter. 
L'enfant met pied à terre, et puis le vieillard mortte ; 
Quand trois filles passant, l'une dit : C'est grand'honte 
Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fds, 
Tandis que ce nigaud, comme un évèque assis, 
Fait le veau sur son âne, et pense être bien sage. 
Il n'est, dit le meunier, plus de veaux à mon âge ; 
Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez. 
Après maints quolibets, coup sur coup renvoyés, 
L'homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe. 
Au bout de trente pas, une troisième troupe 
Trouve encore à gloser. L'un dit: Ces gens sont fous! 
Le baudet n'en peut plus, il mourra sous leurs coups. 
Hé quoi ! charger ainsi cette pauvre bourrique ! 
N'ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ? 
Sans doute qu'à la foire ils vont vendre sa peau. 
Parbleu! dit le meunier, est bien fou du cerveau 
Qui prétend contenter tout le monde et son père. 
Essayons toutefois si par quelque manière 
Nous en viendrons à bout. Ils descendent tous deux. 
L'âne, se prélassant, marche seul devant eux. 
Un quidam les rencontre , et dit : Est-ce la mode 
Que baudet aille à l'aise, et meunier s'incommode? 
Qui de l'âne ou du maître est fait pour se lasser? 



102 » LIVRE III, FABLE I. 

Je conseille à ces gens de le faire enchâsser. 
Ils usent leurs souliers, et conservent leur âne ! 
Nicolas au rebours: car, quand il va voir Jeanne, 
11 monte sur sa bête; et la chanson le dit. 
Beau trio de baudets ! Le meunier repartit : 
Je suis âne, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue ; 
Mais que dorénavant on me blâme , on me loue , 
Qu'on dise quelque chose ou qu'on ne dise rien , 
J'en veux faire à ma tète. 11 le lit, et fit bien. 

Quanta vous, suivez Mars, ou L'Amour, ou le prince ; 
Allez, venez, courez; demeurez en province; 
Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement; 
Les gens en parleront, n'en doutez nullement. 





HH 



LES MEMBRES ET L'ESTOMAC. 

Je devois par la royauté 
Avoir commencé mon ouvrage : 
A la voir d'un certain côté, 
Messer Gaster 1 en est l'image; 
S'il a quelque besoin , tout le corps s'en ressent. 

De travailler pour lui les membres se lassant, 
Chacun d'eux résolut de vivre en gentilhomme , 
Sans rien faire , alléguant l'exemple de Gaster. 
11 faudrait, disoient-ils, sans nous qu'il vécût d'air. 
Nous suons, nous peinons comme bêtes de somme; 
Et pour qui? pour lui seul : nous n'en profitons pas ; 



1 L'estomac. (Note de La Fontaine.) 



104 



=18 LIVRE III, FABLE II. 8»= 



Notre soin n'aboutit qu'à fournir ses repas. 

Chômons , c'est un métier qu'il veut nous faire apprendre 

Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre , 

Les bras d'agir, les jambes de marcher. 
Tous dirent à Gaster qu'il en allât chercher. 
Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent: 
Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ; 
Il ne se forma plus de nouveau sang au cœur; 
Chaque membre en souffrit; les forces se perdirent. 

Par ce moyen, les mutins virent 
Que celui qu'ils croyoient oisif et paresseux 
A l'intérêt commun contribuoit plus qu'eux. 
Ceci peut s'appliquer à la grandeur royale. 
Elle reçoit et donne, et la chose est égale. 
Tout travaille pour elle, et réciproquemeni 

Tout tire d'elle l'aliment. 
Elle fait subsister l'artisan de ses peines, 
Enrichit le marchand , gage le magistrat , 
Maintient le laboureur, donne paye au soldat, 
Distribue en cent lieux ses grâces souveraines , 

Entretient seule tout l'État. 

Ménénius le sut bien dire. 
La commune s'alloit séparer du sénat : 
Les mécontents disoient qu'il avoit tout l'empire , 
Le pouvoir, les trésors, l'honneur, la dignité; 
Au lieu que tout le mal étoit de leur côté , 
Les tributs, les impôts, les fatigues de guerre. 
Le peuple hors des murs étoit déjà posté, 
La plupart s'en alloient chercher une autre terre , 

Quand Ménénius leur fît voir 

Qu'ils étoient aux membres semblables , 
Et par cet apologue, insigne entre les fables, 

Les ramena dans leur devoir. 




LE LOUP DEVENU BERGER. 



Un loup, qui commençoit d'avoir petite part 

Aux brebis de son voisinage, 
Crut qu'il falloit s'aider de la peau du renard , 

Et faire un nouveau personnage. 
11 s'habille en berger, endosse un hoqueton, 

Fait sa houlette d'un bâton , 

Sans oublier la cornemuse. 

Pour pousser jusqu'au bout la ruse , 
11 auroit volontiers écrit sur son chapeau : 
« C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.» 

Sa personne étant ainsi faite, 



I i 



106 ■£• LIVRE III, FABLE III. * 

Et ses pieds de devant posés sur sa houlette , 
Guillot le sycophante approche doucement. 
Guillot, le vrai Guillot, étendu sur l'herbette, 

Dormoit alors profondément ; 
Son chien dormoit aussi , comme aussi sa musette. 
La plupart des brebis dormoient pareillement. 

L'hypocrite les laissa faire ; 
Et, pour pouvoir mener vers son fort les brebis, 
Il voulut ajouter la parole aux habits, 

Chose qu'il croyoit nécessaire. 

Mais cela gâta son affaire : 
Il ne put du pasteur contrefaire la voix. 
Le ton dont il parla fit retentir les bois, 

Et découvrit tout le mystère. 

Chacun se réveille à ce son , 

Les brebis , le chien , le garçon . 

Le pauvre loup, dans cet esclandre, 

Empêché par son hoqueton , 

Ne put ni fuir, ni se défendre. 

Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre. 
Quiconque est loup agisse en loup ; 
C'est le plus certain de beaucoup. 





Il 



LES GRENOUILLES OUI DEMANDENT DN ROI. 



Les grenouilles se lassant 
De l'état démocratique, 
Par leurs clameurs firent tant 
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique. 
11 leur tomba du ciel un roi tout pacifique : 
Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant, 
Que la gent marécageuse, 
Gent fort sotte et fort peureuse , 
S'alla cacher sous les eaux , 
Dans les joncs, dans les roseaux, 
Dans les trous du marécage, 



108 LIVRE III, FABLE IV. 9= 

Sans oser de longtemps regarder an visage 
Celui qu'elles croyaient être un géant nouveau. 

Or c'étoit un soliveau, 
De qui la gravité fit peur à la première 

Qui, de le voir s' aventurant, 

Osa bien quitter sa tanière. 

Elle approcha, mais en tremblant. 
Une autre la suivit, une autre en fit autant : 

Il en vint une fourmilière ; 
Et leur troupe à la fin se rendit familière 

Jusqu'à sauter sur l'épaule du roi. 
Le bon sire le souffre, et se tient toujours coi. 
Jupin en a bientôt la cervelle rompue : 
Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue ! 
Le monarque des dieux leur envoie une grue , 
Qui les croque, qui les tue, 
Qui les gobe à son plaisir ; 
Et grenouilles de se plaindre, 
Et Jupin de leur dire : Eh quoi ! votre désir 

A ses lois croit-il nous astreindre? 

Vous avez dû premièrement 

Garder votre gouvernement ; 
Mais, ne l'ayant pas fait, il vous devoit suffire 
Que votre premier roi fût débonnaire et doux : 

De celui-ci contentez-vous, 

De peur d'en rencontrer un pire. 







I 



LE RENARD ET LE BOUC. 



Capitaine renard alloit de compagnie 
Avec son ami bouc des plus haut encornés : 
Celui-ci ne voyoit pas plus loin que son nez ; 
L'autre étoit passé maître en fait de tromperie. 
La soif les obligea de descendre en un puits : 

Là, chacun d'eux se désaltère. 
Après qu'abondamment tous deux en eurent pris, 
Le renard dit au bouc : Que ferons-nous, compère? 



HO ■?-■ LIVRE III, FABLE V. 

Ce n'est pas tout de boire, il faut sortir d'ici. 
Lève tes pieds en haut , et tes cornes aussi ; 
Mets-les contre le mur : le long de ton échine 

Je grimperai premièrement ; 

Puis, sur tes cornes m'élevant, 

A l'aide de cette machine , 

De ce lieu-ci je sortirai , 

Après quoi je t'en tirerai. 
Par ma barbe, dit l'autre, il est bon ; et je loue 

Les gens bien sensés comme toi. 

Je n'aurois jamais , quant à moi , 

Trouvé ce secret, je l'avoue. 
Le renard sort du puits, laisse son compagnon , 

Et vous lui fait un beau sermon 

Pour l'exhorter à patience. 
Si le ciel t'eût, dit-il, donné par excellence 
Autant de jugement que de barbe au menton, 

Tu n'aurois pas, à la légère, 
Descendu dans ce puits. Or, adieu; j'en suis hors 
Tâche de t'en tirer, et fais tous tes efforts ; 

Car, pour moi , j'ai certaine affaire 
Qui ne me permet pas d'arrêter en chemin. 

En toute chose il faut considérer la fin. 




L'AIGLE, LA LAIE ET LA CHATTE. 



L'aigle avoit ses petits au haut d'un arbre creux , 
La laie au pied , la chatte entre les deux ; 

Et sans s'incommoder, moyennant ce partage , 

Mères et nourrissons faisoient leur tripotage. 

La chatte détruisit par sa fourbe l'accord ; 

Elle grimpa chez l'aigle, et lui dit: Notre mort 

(Au moins de nos enfants, car c'est tout un aux mères 
Ne tardera possible guères. 

Voyez-vous à nos pieds fouir incessamment 

Cette maudite laie, et creuser une mine? 

C'est pour déraciner le chêne assurément, 

Et de nos nourrissons attirer la ruine : 
L'arbre tombant, ils seront dévorés; 



112 LIVRE III, FABLE VI. I 

Qu'ils s'en tiennent pour assurés. 
S'il m'en restoit un seul, j'adoucirais ma plainte. 
Au partir de ce lieu, qu'elle remplit de crainte, 

La perfide descend tout droit 
A l'endroit 

Où la laie étoit en gésine'. 

Ma bonne amie et ma voisine , 
Lui dit-elle tout bas, je vous donne un avis : 
L'aigle, si vous sortez, fondra sur vos petits. 

Obligez-moi de n'en rien dire ; 

Son courroux tomberait sur moi. 
Dans cette autre famille ayant semé l'effroi , 

La cbatte en son trou se retire. 
L'aigle n'ose sortir, ni pourvoir aux besoins 

De ses petits ; la laie encore moins : 
Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins 
Ce doit être celui d'éviter la famine. 
A demeurer chez soi l'une et l'autre s'obstine, 
Pour secourir les siens dedans l'occasion : 

L'oiseau royal , en cas de mine ; 

La laie, en cas' d'irruption. 
La faim détruisit tout ; il ne resta personne 
De la gent marcassine et de la gent aiglonne 

Qui n'allât de vie à trépas : 

Grand renfort pour messieurs les chats. 

Que ne sait point ourdir une langue traîtresse 
Par sa pernicieuse adresse ! 

Des malheurs qui sont sortis 

De la boîte de Pandore, 
Celui qu'à meilleur droit tout l'univers abhorre , 

C'est la fourbe à mon avis. 

1 Eu couche. 




TO 



L'IVROGNE ET SA FEMME. 



Chacun a son défaut, où toujours il revient: 
Honte ni peur n'y remédie. 

Sur ce propos d'un conte il me souvient : 
Je ne dis rien que je n'appuie 

De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus 
Altéroit sa santé, son esprit, et sa bourse : 
Telles gens n'ont pas fait la moitié de leur course , 



i:; 



114 «« LIVRE II], FABLE VII. 8= 

Qu'ils sont au bout de leurs écus. 
Un jour que celui-ci, plein du jus de la treille, 
Avoit laissé ses sens au fond d'une bouteille , 
Sa femme l'enferma dans un certain tombeau. 

Là, les vapeurs du vin nouveau 
Cuvèrent à loisir. A son réveil il treuve 
L'attirail de la mort à l'entour de son corps, 

Un luminaire, un drap des morts. 
Oh! dit-il, qu'est ceci? Ma femme est-elle veuve? 
Là-dessus son épouse , en habit d' Alecton , 
Masquée , et de sa voix contrefaisant le ton , 
Vient au prétendu mort, approche de sa bière, 
Lui présente un chaudcau 1 propre pour Lucifer. 
L'époux alors ne doute en aucune manière 

Qu'il ne soit citoyen d'enfer. 
Quelle personne es-tu? dit-il à ce fantôme. 

La cellerière du royaume 
De Satan , reprit-elle , et je porte à manger 

A ceux qu'enclôt la tombe noire. 

Le mari repart, sans songer : 

Tu ne leur portes point à boire ? 

1 Bouillon chaud. 





im 



LA GOUTTE ET L'ARAIGNÉE. 



Quand l'enfer eut produit la goutte et l'araignée , 
Mes filles, leur dit-il, vous pouvez vous vanter 

D'être pour l'humaine lignée 

Egalement à redouter. 
Or, avisons aux lieux qu'il vous faut habiter. 



11C •€ LIVRE III, FABLE VIII. a 

Voyez-vous ces cases étraites 1 , 
Et ces palais si grands, si beaux, si bien dorés? 
Je me suis proposé d'en faire vos retraites. 

Tenez donc, voici deux bûchettes; 

Accommodez-vous, ou tirez. 
11 n'est rien, dit l'aragne 2 , aux cases qui me plaise. 
L'autre, tout au rebours, voyant les palais pleins 

De ces gens nommés médecins, 
Ne crut pas y pouvoir demeurer à son aise. 
Elle prend l'autre lot, y plante le piquet, 
S'étend à son plaisir sur l'orteil d'un pauvre homme , 
Disant : Je ne crois pas qu'en ce poste je chôme , 
Ni que d'en déloger et faire mon paquet 

Jamais Hippocrate me somme. 
L'aragne cependant se campe en un lambris, 
Comme si de ces lieux elle eût fait bail à vie ; 
Travaille à demeurer: voilà sa toile ourdie, 

Voilà des moucherons de pris. 
Une servante vient balayer tout l'ouvrage. 
Autre toile tissue, autre coup de balai. 
Le pauvre bestion tous les jours déménage. 

Enfin , après un long essai , 
11 va trouver la goutte. Elle étoit en campagne, 

Plus malheureuse mille fois 

Que la plus malheureuse aragne. 
Son hôte la menoit tantôt fendre du bois, 
Tantôt fouir, houer : goutte bien tracassée 

Est, dit-on, à demi pansée. 
Oh! je ne saurois plus, dit-elle, y résister. 
Changeons, ma sœur l'aragne. Et l'autre d'écouter : 



1 Etroites pour étroites. 

7 Ancien mot, pour araignée. 



<* LIVRE III, FABLE VIII. *> 

Elle la prend au mot, se glisse en la cabane : 
Point de coup de balai qui l'oblige à changer. 
La goutte, d'autre part, va tout droit se loger 

Chez un prélat qu'elle condamne 

A jamais du lit ne bouger. 
Cataplasmes, Dieu sait ! les gens n'ont point de honte 
De faire aller le mal toujours de pis en pis. 
L'une et l'autre trouva de la sorte son compte , 
Et fit très-sagement de changer de logis. 



117 










*%s, 




11 



LE LOUP ET LA CIGOGNE. 



Les loups mangent gloutonnement. 
Un loup donc étant de frairie 
Se pressa, dit-on, tellement, 
Qu'il en pensa perdre la \ie : 

Un os lui demeura bien avant au gosier. 

De bonheur pour ce loup, qui ne pouvoit crier, 



«* LIVRE III, FABLE IX. tf U'J 

Près de là passe une cigogne. 
11 lui fait signe ; elle accourt. 
Voilà l'opératrice aussitôt en besogne. 
Elle retira l'os ; puis , pour un si bon tour, 

Elle demanda son salaire. 

Votre salaire ! dit le loup : 

Vous riez, ma bonne commère ! 

Quoi ! ce n'est pas encor beaucoup 
D'avoir de mon gosier retiré votre cou ? 

Allez, vous êtes une ingrate : 

Ne tombez jamais sous ma patte. 





X 



LE LION ABATTU PAR L'HOMME. 



On exposoit une peinture 
Où l'artisan avoit tracé 
Un lion d'immense stature 
Par un seul homme terrassé. 
Les regardants en tiroient gloire. 

Un lion en passant rabattit leur caquet. 

Je vois bien, dit-il, qu'en effet 
On vous donne ici la victoire : 
Mais l'ouvrier vous a déçus ; 
Il avoit liberté de feindre. 

Avec plus de raison nous aurions le dessus, 
Si mes confrères savoienl peindre. 




M 



LE RENARD ET LES RAISINS. 



Certain renard gascon , d'autres disent normand , 

Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille 
Des raisins, mûrs apparemment, 
Et couverts d'une peau vermeille. 

Le galant en eût fait volontiers un repas ; 

Mais comme il n'y pouvoit atteindre : 

Us sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats. 

Fit-il pas mieux que de se plaindre? 



H; 




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LE CYGNE ET LE CUISINIER. 



Dans une ménagerie 
De volatiles remplie 
Vivoient le cygne et l'oison : 

Celui-là destiné pour les regards du maître ; 

Celui-ci pour son goût: l'un qui se piquoit d'être 

Commensal du jardin ; l'antre, de la maison. 

Des lusses du château faisant leurs galeries, 



P LIVRE III, FABLE XII. fr 143 

Tantôt on les eût vus côte à côte nager, 
Tantôt courir sur l'onde, et tantôt se plonger, 
Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies. 
Un jour, le cuisinier, ayant trop bu d'un coup, 
Prit pour oison le cygne; et, le tenant au cou, 
11 alloit l'égorger, puis le mettre en potage. 
L'oiseau, près de mourir, se plaint en son ramage. 

Le cuisinier fut fort surpris, 

Et vit bien qu'il s'étoit mépris. 
Quoi! je mettrois, dit-il, un tel chanteur en soupe ! 
JNon , non, ne plaise aux dieux que jamais ma main coupe 

La gorge à qui s'en sert si bien. 

Ainsi dans les dangers qui nous suivent en croupe 
Le doux parler ne nuit de rien. 








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LES LODPS ET LES BREBIS. 



Après mille ans et plus de guerre déclarée , 
Les loups firent la paix avecque les brebis. 
C'étoit apparemment le bien des deux partis ; 
Car si les loups mangeoient mainte bête égarée , 
Les bergers de leurs peaux se faisoient maints habits. 
Jamais de liberté, ni pour les pâturages, 

Ni d'autre part pour les carnages ; 
Ils ne pou voient jouir, qu'en tremblant, de leurs biens. 
La paix se conclut donc ; on donne des otages : 
Les loups, leurs louveteaux; et les brebis, leurs chiens. 



* (.IVRE III, FABLE XIII. ■-. 125 

L'échange en étant fait aux formes ordinaires, 

Et réglé par des commissaires, 
Au bout de quelque temps que messieurs les louvats { 
Se virent loups parfaits, et friands de tuerie, 
Ils vous prennent le temps que dans la bergerie 

Messieurs les bergers n'étoient pas, 
Etranglent la moitié des agneaux les plus gras, 
Les emportent aux dents, dans les bois se retirent: 
Ils avoient averti leurs gens secrètement. 
Les chiens, qui, sur leur foi, reposoient sûrement, 

Furent étranglés en dormant : 
Cela fut si tôt fait qu'à peine ils le sentirent. 
Tout fut mis en morceaux, un seul n'en échappa. 

Nous pouvons conclure de là 
Qu'il faut faire aux méchants guerre continuelle. 
La paix est fort bonne de soi ; 
J'en conviens : mais de quoi sert-elle 
Avec des ennemis sans foi ? 

1 Jeune loup, louveteau. 







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LE LION DEVENU VIEUX. 



Le lion, terreur des forêts, 
Chargé d'ans, et pleurant son antique prouesse, 
Fut enfin attaqué par ses propres sujets, 

Devenus forts par sa foiblesse. 
Le cheval s 1 approchant lui donne un coup de pied , 
Le loup un coup de dent, le bœuf un coup de corne. 
Le malheureux lion, languissant, triste et morne, 
Peut à peine rugir, par l'âge estropié. 
Il attend son destin sans faire aucunes plaintes ; 
Quand voyant l'àne même à son antre accourir : 
Ah ! c'est trop, lui dit-il : je voulois bien mourir; 
Mais c'est mourir deux fois que souffrir tes atteintes. 




SI 



PHILOMÈLE ET PROGNE. 



Autrefois Progné l'hirondelle 

De sa demeure s'écarta, 

Et loin des villes s'emporta 
Dans un bois où chantoit la pauvre Philomèle. 
Ma sœur, lui dit Progné, comment vous portez-vous? 
Voici tantôt mille ans que l'on ne vous a vue : 
Je ne me souviens point que vous soyez venue, 
Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous. 

Dites-moi, que pensez-vous faire? 
Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire ? 



128 :: LIVRE III, FABLE XV. 9b 

Ah ! reprit Philomèle, en est-il de plus doux? 
Progné lui repartit : Eh quoi ! cette musique , 

Pour ne chanter qu'aux animaux, 

Tout au plus à quelque rustique ! 
Le désert est-il fait pour des talents si beaux ? 
Venez faire aux cités éclater leurs merveilles : 

Aussi bien, en voyant les bois, 
Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois, 

Parmi des demeures pareilles, 
Exerça sa fureur sur vos divins appas. 
Et c'est le souvenir d'un si cruel outrage 
Qui fait, reprit sa sœur, que je ne vous suis pas 

En voyant les hommes, hélas! 

Il m'en souvient bien davantage. 





OT 



LA FEMME NOYÉE. 




Je ne suis pas de ceux qui disent : Ce n'est rien , 




C'est une femme qui se noie. 




Je. dis que c'est beaucoup ; et ce sexe vaut bien 




Que nous le regrettions, puisqu'il fait notre joie. 




Ce que j'avance ici n'est point liors de propos, 




Puisqu'il s'agit, en cette fable, 




D'une femme qui dans les flots 




Avoit fini ses jours par un sort déplorable. 




Son époux en cbercboit le corps, 




Pour lui rendre, en cette aventure, 









130 © LIVRE III, FABLE XVI. 9* 

Les honneurs de la sépulture. 

Il arriva que sur les bords 

Du fleuve auteur de sa disgrâce 
Des gens se promenoient , ignorant l'accident. 

Ce mari donc leur demandant 
S'ils n'avoient de sa femme aperçu nulle trace : 
Nulle, reprit l'un d'eux ; mais cherchez-la plus bus, 

Suivez le fil de la rivière. 
Un autre repartit: Non, ne le suivez pas, 

Rebroussez plutôt en arrière : 
Quelle que soit la pente et l'inclination 

Dont l'eau par sa course l'emporte , 

L'esprit de contradiction 

L'aura fait flotter d'autre sorte. 

Cet homme se railloit assez hors de saison. 
Quant à l'humeur contredisante, 
Je ne sais s'il avoit raison ; 
Mais que cette humeur soit ou non 
Le défaut du sexe et sa pente , 
Quiconque avec elle naîtra 
Sans faute avec elle mourra, 
Et jusqu'au bout contredira, 
Et, s'il peut, encor par delà. 










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LA BELETTE ENTRÉE DANS UN GRENIER. 






Damoiselle belette, au corps long et fluet, 






Entra dans un grenier par un trou fort étroit: 






Elle sortoit de maladie. 






Là, vivant à discrétion, 






La galande fit chère lie ' , 






Mangea, rongea: Dieu sait la vie, 






Et le lard qui périt en cette occasion ! 






La voilà, pour conclusion, 






Grasse, maflue et rebondie. 






1 Chère joyeuse, bonne chère. 







132 



<* LIVRE III. FABLE XVII. *> 



Au bout de la semaine, ayant dîné son soûl, 
Elle entend quelque bruit, veut sortir par le trou, 
ÎSe peut plus repasser, et croit s'être méprise. 

Après avoir fait quelques tours, 
C'est, dit-elle, l'endroit: me voilà bien surprise, 
J'ai passé par ici depuis cinq ou six jours. 

Un rat, qui la voyoit en peine, 
Lui dit : Vous aviez lors la panse un peu moins pleine ; 
Vous êtes maigre entrée, il faut maigre sortir, 
(le que je vous dis là, l'on le dit à bien d'autres ; 
.Mais ne confondons point, par trop approfondir, 

Leurs affaires avec les vôtres. 





uni 



LE CHAT ET LE VIEUX RAT. 



J'ai lu, chez un conteur de fables, 
Qu'un second Rodilard, l'Alexandre des chats, 
L' Attila, le fléau des rats, 
Rendoit ces derniers misérables : 
J'ai lu, dis-je, en certain auteur, 
Que ce chat exterminateur, 
Vrai Cerbère, étoit craint une lieue à la ronde. 
11 \ouloit de souris dépeupler tout le inonde. 



134 B LIVRE III, FABLE XVIII. 

Les planches qu'on suspend sur un léger appui, 
La mort -aux -rats, les souricières, 
N'étoient que jeux au prix de lui. 
Comme il voit que dans leurs tanières 
Les souris étaient prisonnières, 
Qu'elles n'osoient sortir, qu'il avoit beau chercher, 
Le galant fait le mort, et du haut d'un plancher 
Se pend la tête en bas : la bête scélérate 
A de certains cordons se tenoit par la patte. 
Le peuple des souris croit que c'est châtiment, 
Qu'il a fait un larcin de rôt ou de fromage, 
Egratigné quelqu'un , causé quelque dommage ; 
Enfin, qu'on a pendu le mauvais garnement. 

Toutes, dis- je, unanimement 
Se promettent de rire à son enterrement, 
Mettent le nez à l'air, montrent un peu la tête, 
Puis rentrent dans leurs nids à rats , 
Puis ressortant font quatre pas, 
Puis enfin se mettent en quête. 
Mais voici bien une autre fête : 
Le pendu ressuscite, et sur ses pieds tombant, 

Attrape les plus paresseuses. 
Nous en savons plus d'un, dit-il en les gobant : 
C'est tour de vieille guerre ; et vos cavernes creuses 
Ne vous sauveront pas, je vous en avertis: 

Vous viendrez toutes au logis. 
11 prophétisoit vrai : notre maître Mitis 1 , 
Pour la seconde fois les trompe et les affine, 
Blanchit sa robe et s'enfarine ; 
Et, de la sorte déguisé, 
Se niche et se blottit dans une huche ouverte. 

1 Mitis en latin signifie doux. 



<* LIVRE III, FABLE XVIII. 8r 135 

Ce l'ut à lui bien avisé : 
La gent trotte-menu s'en vient chercher sa perte. 
Un rat, sans plus, s'abstient d'aller flairer autour: 
C'étoit un vieux routier, il savoit plus d'un tour ; 
Même il avoit perdu sa queue à la bataille. 
Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille, 
S'écria-t-il de loin au général des chats: 
Je soupçonne dessous encor quelque machine. 

Rien ne te sert d'être farine ; 
Car, quand tu serois sac, je n' approcherais pas. 

C'étoit bien dit à lui ; j'approuve sa prudence • 
11 étoit expérimenté, 
Et savoit que la méfiance 
Est mère de la sûreté. 



FIN DU LIVRE TROISIEME. 




18 




LE LION AMOUREUX. 
A MADEMOISELLE DE SEVI G NE. 1 

Sévigné, de qui les attraits 
Servent aux Grâces de modèle , 
Et qui naquîtes toute belle , 
A votre indifférence près, 
Pourriez-vous être favorable 
Aux jeux innocents d'une fable, 



1 Françoise - Marguerite de Sévigné, fille de la célèbre madame de 
Sévigné; elle épousa M. de Griguan. 



140 . LIVRE IV, FABLE I. ®> 

Et voir, sans vous épouvanter, 
Un lion qu'Amour sut dompter? 
Amour est un étrange maître ! 
Heureux qui peut ne le connoître 
Que par récit, lui ni ses coups! 
Quand on en parle devant vous, 
Si la vérité vous offense, 
La fable au moins se peut souffrir : 
Celle-ci prend bien l'assurance 
De venir à vos pieds s'offrir, 
Par zèle et par reconnoissance. 

Du temps que les bêtes parloient, 
Les lions entre autres vouloient 
Etre admis dans notre alliance. 
Pourquoi non? puisque leur engeance 
Valoit la nôtre en ce temps-là , 
Ayant courage, intelligence, 
Et belle bure outre cela. 
Voici comment il en alla. 

Un lion de haut parentage , 

En passant par un certain pré, 

Rencontra bergère à son gré : 

Il la demande en mariage. 

Le père auroit fort souhaité 

Quelque gendre un peu moins terrible 

La donner lui sembloit bien dur : 

La refuser n'étoit pas sûr ; 

Même un refus eût fait, possible, 

Qu'on eût vu Quelque beau matin 

Un mariage clandestin ; 

Car, outre qu'en toute manière 



4B LIVRE IV, FABLE 1. Il 141 

La belle étoit pour les gens tiers , 

Fille se coiffe volontiers 

D'amoureux à longue crinière. 

Le père donc, ouvertement 

N'osant renvoyer notre amant, 

Lui dit : Ma fille est délicate ; 

Vos griffes la pourront blesser 

Quand vous voudrez la caresser. 

Permettez donc qu'à chaque patte 

On vous les rogne; et, pour les dents, 

Qu'on vous les lime en môme temps : 

Vos baisers en seront moins rudes, 

Et pour vous plus délicieux ; 

Car ma fille y répondra mieux, 

Etant sans ces inquiétudes. 

Le lion consent à cela, 

Tant son âme étoit aveuglée ! 

Sans dents ni griffes le voilà, 

Comme place démantelée. 

On lâcha sur lui quelques chiens : 

Il fit fort peu de résistance. 

Amour! Amour! quand tu nous tiens, 
On peut bien dire : Adieu prudence ! 




M 



LE BERGER ET LA MER. 



Du rapport d'un troupeau, dont il vivoit sans soins, 
Se contenta longtemps un voisin d'Amphitrite ; 
Si sa fortune étoit petite, 
Elle étoit sûre tout au moins. 
A la fin , les trésors déchargés sur la plage 
Le tentèrent si bien , qu'il vendit son troupeau , 
Trafiqua de l'argent, le mit entier sur l'eau. 

Cet argent périt par naufrage. 
Son maître fut réduit à garder les brebis , 
Non plus berger en chef comme il étoit jadis 
Quand ses propres moutons paissoient sur le rivage : 



«8 LIVRE IV, FABLE IL 8= 143 

Celui qui s'étoit vu Corydon ou Tircis 

Fut Pierrot, et rien davantage. 
Au bout de quelque temps il fit quelques prolits, 

Racheta des bêtes à laine ; 
Et comme un jour les vents, retenant leur haleine, 
Laissoicnt paisiblement aborder les vaisseaux : 
Vous voulez de l'argent , ô mesdames les Eaux , 
Dit-il; adressez-vous, je vous prie, à quelque autre : 

Ma foi, vous n'aurez pas le nôtre. 

Ceci n'est pas un conte à plaisir inventé. 
Je me sers de la vérité 
Pour montrer, par expérience, 
Qu'un sou , quand il est assuré , 
Vaut mieux que cinq en espérance ; 

Qu'il se faut contenter de sa condition ; 

Qu'aux conseils de la mer et de l'ambition 
Nous devons fermer les oreilles. 

Pour un qui s'en louera, dix mille s'en plaindront. 
La mer promet monts et merveilles : 

Fiez-vous-y ; les vents et les voleurs viendront. 






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LA MOUCHE ET LA FOURMI. 



La mouche et la fourmi contestoient de leur prix. 
Jupiter ! dit la première , 

Faut-il que l'amour-propre aveugle les esprits 
D'une si terrible manière, 
Qu'un vil et rampant animal 

A la fille de l'air ose se dire égal ! 

Je hante les palais , je m'assieds à ta table ; 

Si l'on t'immole un bœuf, j'en goûte devant toi ; 

Pendant que celle-ci, chétive et misérable, 

Vit trois jours d'un fétu qu'elle a traîné chez soi. 



«se LIVRE IV, FABLE III. 9h 145 

Mais, ma mignonne, dites-moi, 
Vous campez-vous jamais sur la tète d'un roi , 

D'un empereur ou d'une belle? 
Je le fais, et je baise un beau sein quand je veux ; 

Je me joue entre des cheveux ; 
Je rehausse d'un teint la blancheur naturelle ; 
Et la dernière main que met à sa beauté 

Une femme allant en conquête, 
C'est un ajustement des mouches emprunté. 

Puis allez-moi rompre la tète 

De vos greniers ! — Avez-vous dit? 

Lui répliqua la ménagère. 
Vous hantez les palais; mais on vous y maudit. 

Et quant à goûter la première 

De ce qu'on sert devant les dieux, 

Croyez-vous qu'il en vaille mieux ? 
Si vous entrez partout, aussi font les profanes. 
Sur la tête des rois, et sur celle des ânes, 
Vous allez vous planter, je n'en disconviens pas; 

Et je sais que d'un prompt trépas 
Cette importunité bien souvent est punie. 
Certain ajustement, dites-vous, rend jolie ; 
J'en conviens : il est noir ainsi que vous et moi. 
Je veux qu'il ait nom mouche; est-ce un sujet pourquoi 

Vous fassiez sonner vos mérites ? 
Nomme-t-on pas aussi mouches les parasites? 
Cessez donc de tenir un langage si vain : 

N'ayez plus ces hautes pensées. 

Les mouches de cour sont chassées ; 
Les mouchards sont pendus: et vous mourrez de faim, 

De froid, de langueur, de misère, 
Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère. 
Alors je jouirai du fruit de mes travaux : 



I!) 



146 



•« LIVRE IV, FABLE III. 



Je n'irai, par monts ni par vaux, 

M'exposer au vent, à la pluie ; 

Je vivrai sans mélancolie : 
Le soin que j'aurai pris de soin m'exemptera. 

Je vous enseignerai par là 
Ce que c'est qu'une fausse ou véritable gloire. 
Adieu; je perds le temps: laissez-moi travailler; 

Ni mon grenier, ni mon armoire, 

Ne se remplit à babiller. 





i/tS Cr..'' "*" 



W 



LE JARDINIER ET SON SEIGNEUR. 



Un amateur du jardinage, 
Demi-bourgeois , demi-manant, 
Possédoit en certain village 
Un jardin assez propre, et le clos attenant. 
11 avoit de plant vif fermé cette étendue : 
Lcà croissoit à plaisir l'oseille et la laitue, 
De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet, 
Peu de jasmin d'Espagne, et force serpolet. 
Cette félicité par un lièvre troublée 
Fit qu'au seigneur du bourg notre homme se plaignit. 
Ce maudit animal vient prendre sa goulée 



148 59 LIVRE IV, FABLE IV. ®> 

Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit; 

Les pierres, les bâtons y perdent leur crédit; 

Il est sorcier, je crois. — Sorcier! je l'en défie, 

Repartit le seigneur: fût- il diable, Miraut* , 

En dépit de ses tours, l'attrapera bientôt. 

Je vous en déferai, bonhomme, sur ma vie. — 

Et quand? — Et dès demain, sans tarder plus longtemps. 

La partie ainsi faite , il vient avec ses gens. 

Çà, déjeunons, dit-il: vos poulets sont-ils tendres? 

La fille du logis, qu'on vous voie, approchez : 

Quand la marierons-nous? quand aurons-nous des gendres? 

Bonhomme , c'est ce coup qu'il faut , vous m'entendez , 

Qu'il faut fouiller à l'escarcelle. 
Disant ces mots, il fait connoissance avec elle, 

Auprès de lui la fait asseoir, 
Prend une main, un bras, lève un coin du mouchoir; 

Toutes sottises dont la belle 

Se défend avec grand respect ; 
Tant qu'au père à la tin cela devient suspect. 
Cependant on fricasse, on se rue en cuisine. — 
De quand sont vos jambons? ils ont fort bonne mine. — 
Monsieur, ils sont à vous. — Vraiment, dit le seigneur, 

Je les reçois, et de bon cœur. 
11 déjeune très-bien ; aussi fait sa famille, 
Chiens, chevaux et valets, tous gens bien endentés : 
11 commande chez l'hôte, y prend des libertés, 

Boit son vin, caresse sa fille. 
L'embarras des chasseurs succède au déjeuné. 

Chacun s'anime et se prépare : 
Les trompes et les cors font un tel tintamarre , 

Que le bonhomme est étonné. 

1 Nom de chien. 



=« LIVRE IV, FABLE IV. 9- 149 

Le pis fut que l'on mit en piteux équipage 
Le pauvre potager : adieu planches , carreaux ; 

Adieu chicorée et poireaux ; 

Adieu de quoi mettre au potage. 
Le lièvre étoit gîté dessous un maître chou. 
On le quête, on le lance : il s'enfuit par un trou, 
Non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie 

Oue l'on lit à la pauvre haie 
Far ordre du seigneur ; car il eût été mal 
Qu'on n'eût pu du jardin sortir tout à cheval. 
Le bonhomme disoit : Ce sont là jeux de prince. 
Mais on le laissoit dire ; et les chiens et les gens 
Firent plus de dégât en une heure de temps, 

Que n'en auraient fait en cent ans 

Tous les lièvres de la province. 

Petits princes, videz vos débats entre vous. 
De recourir aux rois vous seriez de grands fous; 
11 ne les faut jamais engager dans vos guerres, 
Xi les faire entrer sur vos terres. 



rTéeVjNÎ^ 







1 



L'ANE ET LE PETIT CHIEN. 



Ne forçons point notre talent ; 
Nous ne ferions rien avec grâce : 
Jamais un lourdaud, quoi qu'il fasse, 
Ne sauroit passer pour galant. 
Peu de gens, que le ciel chérit et gratifie, 
Ont le don d'agréer infus avec la vie. 

C'est un point qu'il leur faut laisser, 



<*B LIVRE IV, FABLE V. »> 151 

Et ne pas ressembler à l'âne de la fable , 

Qui , pour se rendre plus aimable 
Et plus cher à son maître, alla le caresser. 

Comment! disoit-il en son âme, 

Ce chien , parce qu'il est mignon , 

Vivra de pair à compagnon 

Avec monsieur, avec madame ; 

Et j'aurai des coups de bâton ! 

Que fait-il ? Il donne la patte , 

Puis aussitôt il est baisé : 
S'il en faut taire autant afin que l'on me flatte , 

Cela n'est pas bien malaisé. 

Dans cette admirable pensée, 
Voyant son maître en joie, il s'en vient Lourdement, 

Lève une corne tout usée , 
La lui porte au menton fort amoureusement , 
Non sans accompagner, pour plus grand ornement, 
De son chant gracieux cette action hardie. 
Oh ! oh ! quelle caresse ! et quelle mélodie ! 
Dit le maître aussitôt. Holà! Martin-bâton! 
Martin-bâton accourt : l'âne change de ton . 

Ainsi finit la comédie. 




III 



LE COMBAT DES RATS ET DES BELETTES. 



La nation des belettes, 
Non pins que celle des chats, 
Ne veut aucun bien aux rats ; 
Et sans les portes «traites 
De leurs habitations, 
L'animal à longue échine 
En feroit, je m'imagine , 
De grandes destructions. 
Or, une certaine année 
Qu'il en étoit à foison, 



«*) LIVRE IV, FABLE VI. ON 153 

Leur roi, nommé Ratapon, 
Mit en campagne une armée. 
Les belettes, de leur part, 
Déployèrent l'étendard. 
Si Ton croit la renommée, 
La victoire balança : 
Plus d'un guéret s'engraissa 
Du sang de plus d'une bande. 
Mais la perte la plus grande 
Tomba presque en tous endroits 
Sur le peuple souriquois. 
Sa déroute fut entière , 
Quoi que put faire Artarpax , 
Psiearpax , Méridarpax • , 
Qui, tout couverts de poussière, 
Soutinrent assez longtemps 
Les efforts des combattants. 
Leur résistance fut vaine ; 
11 fallut céder au sort : 
Chacun s'enfuit au plus fort, 
Tant soldat que capitaine. 
Les princes périrent tous. 
La racaille, dans des trous 
Trouvant sa retraite prête, 
Se sauva sans grand travail : 
Mais les seigneurs sur leur tête 
Ayant chacun un plumai! , 
Des cornes ou des aigrettes, 
Soit comme marques d'honneur, 
Soit afin que les belettes 
En conçussent plus de peur, 

1 Ces noms sont empruntés à la Batrachotnyomachie ou le Combat des 
Grenouilles et des Rat$j poëme attribué à Homère. 



20 



154 -~® LIVRE IV, FABLE VI. «■ 

Cela causa leur malheur. 
Trou, ni fente, ni crevasse, 
Ne lut large assez pour eux ; ' 
Au lieu que la populace 
Entroit dans les moindres creux. 
La principale jonchée 
Fut donc des principaux rats. 

Une tète empanachée 
N'est pas petit embarras. 
Le trop superbe équipage 
Peut souvent en un passage 
Causer du retardement. 
Les petits en toute affaire, 
Esquivent Tort aisément : 
Les grands ne le peuvent l'aire. 





TO 



LE SINGE ET LE DAUPHIN. 



C'étoit chez les Grecs un usage 
Que sur la mer tous voyageurs 
Menoient avec eux en voyage 
Singes et chiens de bateleurs. 
Un navire en cet équipage 
Non loin d'Athènes fit naufrage. 
Sans les dauphins tout eût péri. 
Cet animal est fort ami 
De notre espèce : en son Histoire 
Pline le dit ; il le faut croire. 



156 -B LIVRE IV, FABLE VII. 8^ 

11 sauva donc tout ce qu'il put. 
• Même un singe en cette occurrence, 
Profitant de la ressemblance, 
Lui pensa devoir son salut : 
Un dauphin le prit pour un homme, 
Et sur son dois le fit asseoir 
Si gravement, qu'on eût cru voir 
Ce chanteur que tant on renomme'. 
Le dauphin l'alloit mettre à bord , 
Quand, par hasard, il lui demande : 
Etes-vous d'Athènes la grande? 
Oui, dit l'autre; on m'y connoît tort: 
S'il vous y survient quelque affaire, 
Employez-moi ; car mes parents 
Y tiennent tous les premiers rangs ; 
Un mien cousin est juge-maire. 
Le dauphin dit : Bien grand merci ; 
Et le Pirée 8 a part aussi 
A l'honneur de votre présence? 
Vous le voyez souvent, je pense? — 
Tous les jours : il est mon ami ; 
C'est une vieille connoissance. 
Notre magot prit, pour ce coup, 
Le nom d'un port pour un nom d'homme. 

De telles gens il est beaucoup, 
Qui prendraient Vaugirard pour Rome, 
Et qui, caquetant au plus dru, 
Parlent de tout, et n'ont rien vu. 



1 Arion, menacé par les matelots, fut sauvé par un dauphin qui l'a voit 
entendu chanter. 
1 Port d'Athènes. 



<=© LIVRE IV. FABLE VIL 9*> 



157 



Le dauphin rit, tourne la tète, 

Et, le magot considéré, 

11 s'aperçoit qu'il n'a tiré 

Du fond des eaux rien qu'une béte : 

11 l'y replonge, et va trouver 

Quelque homme, afin de le sauver. 





rai 



L'HOMME ET L'IDOLE DE BOIS. 



Certain païen chez lui gardoit un dieu de bois, 
De ces dieux qui sont sourds, bien qu'ayant des oreilles. 
Le païen cependant s'en promettait merveilles. 
11 lui coûtoit autant que trois : 
Ce n'étoit que vœux et qu'offrandes, 
Sacrifices de bœufs couronnés de guirlandes. 



<=» LIVRE IV, FABLE VIII. 91 loi) 

Jamais idole, quel qu'il lut, 

N'avoit eu cuisine si grasse ; 
Sans que, pour tout ce culte, à son hôte il échut 
Succession, trésor, gain au jeu, nulle grâce. 
Bien plus, si pour un sou d'orage en quelque endroit 

S'amassoit d'une ou d'autre sorte, 
L'homme en avoit sa part; et sa bourse en soulïroit : 
La pitance du dieu n'en étoit pas moins forte. 
A la tin , se fâchant de n'en obtenir rien , 
11 vous prend un levier, met en pièces l'idole, 
Le trouve rempli d'or. Quand je t'ai fait du bien , 
M'as-tu valu, dit-il, seulement une obole? 
Va, sors de mon logis, cherche d'autres autels. 

Tu ressembles aux naturels 

Malheureux, grossiers et stupides : 
On n'eu peut rien tirer qu'avecque le bâton. 
Plus je te remplissois, plus mes mains étoient vides : 

J'ai bien fait de changer de ton. 




[S 



LE GEAI PARE DES PLUMES DU PAON. 



Un paon muoit : un geai prit son plumage ; 

Puis après se l'accommoda ; 
Puis parmi d'autres paons tout fier se panada , 

Croyant être un beau personnage. 
Quelqu'un le reconnut: il se vit bafoué, 

Berné, sifflé, moqué, joué, 
Et par messieurs les paons plumé d'étrange sorte ; 



<® LIVRE IV, FABLE IX. 8*> 



161 



Même vers ses pareils s'étant réfugié, 
Il fut par eux mis à la porte. 

Il est assez de geais à deux pieds comme lui , 
Qui se parent souvent des dépouilles d'autrui, 

Et que l'on nomme plagiaires. 
Je m'en tais, et ne veux leur causer nul ennui 

Ce ne sont pas Là mes affaires. 





LE CHAMEAU ET LES BATONS FLOTTANTS. 



Le premier qui vit un chameau 
S'enfuit à cet objet nouveau ; 

Le second approcha ; le troisième osa faire 
Un licou pour le dromadaire. 

L'accoutumance ainsi nous rend tout familier 

Ce qui nous paroissoit terrible et singulier 
S'apprivoise avec notre vue 
Quand ce vient à la continue. 

Et puisque nous voici tombés sur ce sujet : 



«® LIVRE IV, FAR LE X. » 



103 



On avoit mis des gens au guet, 
Qui, voyant sur les eaux de loin certain objet, 

Ne purent s'empêcher de dire 

Que c'étoit un puissant navire. 
Quelques moments après, l'objet devint brûlot, 

Et puis nacelle, et puis ballot, 

Enfin bâtons flottant sur l'onde. 

J'en sais beaucoup de par le monde 
A qui ceci conviendrait bien : 
De loin , c'est quelque chose ; et de près , ce n'est rien. 





XIÎ 



LA GRENOUILLE ET LE RAT. 



Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner 1 autrui, 

Qui souvent s'engeigne soi-même. 
J'ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd'hui : 
11 m'a toujours semblé d'une énergie extrême. 
Mais afin d'en venir au dessein que j'ai pris : 
Un rat plein d'embonpoint, gras, et des mieux nourris, 
Et qui ne connoissoit l'avent ni le carême , 
Sur le bord d'un marais égayoit ses esprits. 
Une grenouille approche, et lui dit en sa langue : 
Venez me voir chez moi, je vous ferai festin. 

Messire rat promit soudain : 
Il n'étoit pas besoin de plus longue harangue. 
Elle allégua pourtant les délices du bain , 



1 Croit tromper. 



* LIVRE IV, FABLE XL *> 165 

La curiosité, le plaisir du voyage, 

Cent raretés à voir le long du marécage : 

Un jour il contcroit à ses petits- enfants 

Les beautés de ces lieux, les mœurs des habitants, 

Et le gouvernement de la chose publique 

Aquatique. 
Un point sans plus tenoit le galant empêché : 
11 nagcoit quelque peu; mais il falloit de l'aide. 
La grenouille à cela trouve un très-bon remède : 
Le rat fut à son pied par la patte attaché ; 
Un brin de jonc en fit l'affaire. 
Dans le marais entrés, notre bonne commère 
S'efforce de tirer son hôte au fond de l'eau, 
Contre le droit des gens, contre la foi jurée ; 
Prétend qu'elle en fera gorge -chaude et curée : 
C'étoit, à son avis, un excellent morceau. 
Déjà dans son esprit la galande le croque. 
11 atteste les dieux : la perfide s'en moque. 
11 résiste: elle tire. En ce combat nouveau, 
Un milan, qui dans l'air planoit, faisoit la ronde, 
Voit d'en haut le pauvret se débattant sur l'onde. 
11 fond dessus, l'enlève, et, par même moyen, 

La grenouille et le lien. 

Tout en fut ; tant et si bien , 

Que de cette double proie 

L'oiseau se donne au cœur joie , 

Ayant, de cette façon, 

A souper chair et poisson. 

La ruse la mieux ourdie 
Peut nuire à son inventeur ; 
Et souvent la perfidie 
Retourne sur son auteur. 




mi 

TRIBUT ENVOYÉ PAR LES ANIMAUX A ALEXANDRE. 

Une fable avoit cours parmi l'antiquité ; 

Et la raison ne m'en est pas connue. 
Que le lecteur en tire une moralité : 
Voici la fable toute nue. 



La Renommée ayant dit en cent lieux 
Qu'un fils de Jupiter, un certain Alexandre, 
Ne voulant rien laisser de libre sous les cieux, 
Commandoit que, sans plus attendre, 
Tout peuple à ses pieds s'allât rendre , 
Quadrupèdes, humains, éléphants, vermisseaux, 
Les républiques des oiseaux ; 



j& LIVKE IV, FABLE XII. &p 167 

La déesse aux cent bouches, tlis-je, 

Ayant mis partout la terreur 
En publiant l'édit du nouvel empereur, 
Les animaux , et toute espèce lige ' 
De son seul appétit, crurent que cette fois 

11 falloit subir d'autres lois. 
On s'assemble au désert. Tous quittent leur tanière. 
Après divers avis, on résout, on conclut 

D'envoyer hommage et tribut. 

Pour l'hommage et pour la manière , 
Le singe en fut chargé : l'on lui mit par écrit 

Ce que l'on vouloit qui fût dit. 

Le seul tribut les tint en peine : 
Car que donner? il falloit de l'argent. 

On en prit d'un prince obligeant, 

Qui, possédant dans son domaine 
Des mines d'or, fournit ce qu'on voulut. 
Comme il fut question de porter ce tribut, 

Le mulet et l'âne s'offrirent , 
Assistés du cheval ainsi que du chameau. 

Tous quatre en chemin ils se mirent 
Avec le singe, ambassadeur nouveau. 
La caravane enfin rencontre en un passage 
Monseigneur le lion : cela ne leur plut point. 

Nous nous rencontrons tout à point, 
Dit-il; et nous voici compagnons de voyage. 

J'allois offrir mon fait à part ; 
Mais, bien qu'il soit léger, tout fardeau m'embarrasse. 
Obligez-moi de me faire la grâce 

Que d'en porter chacun un quart : 
Ce ne vous sera pas une charge trop grande, 
Et j'en serai plus libre et bien plus en état 

1 Esclave 



168 °© LIVRE IV, FABLE XII. *> 

En cas que les voleurs attaquent notre bande, 

Et que l'on en vienne au combat. 
Econduire un lion rarement se pratique. 
Le voilà donc admis , soulagé , bien reçu , 
Et, malgré le béros de Jupiter issu, 
Faisant chère et vivant sur la bourse publique. 

Ils arrivèrent dans un pré 
Tout bordé de ruisseaux, de fleurs tout diapré, 

Où maint mouton cbercboit sa vie ; 
Séjour du frais, véritable patrie 
Des zéphyrs. Le lion n'y fut pas, qu'à ces gens 

11 se plaignit d'être malade. 

Continuez votre ambassade, 
Dit-il ; je sens un feu qui me brûle au dedans, 
Et veux chercher ici quelque herbe salutaire. 

Pour vous, ne perdez point de temps : 
Rendez-moi mon argent; j'en puis avoir affaire. 
On déballe; et d'abord le lion s'écria, 

D'un ton qui témoignoit sa joie : 
Que de filles, ô dieux, mes pièces de monnoie 
Ont produites ! Voyez : la plupart sont déjà 

Aussi grandes que leurs mères. 
Le croît 1 m'en appartient. 11 prit tout là-dessus : 
Ou bien, s'il ne prit tout, il n'en demeura guères. 

Le singe et les sommiers 2 confus , 
Sans oser répliquer, en chemin se remirent. 
Au fils de Jupiter on dit qu'ils se plaignirent, 

Et n'en eurent point de raison. 

Qu'eût-il fait? C'eût été lion contre lion ; 

Et le proverbe dit : Corsaires à corsaires , 

L'un l'autre s'attaquant, ne font pas leurs affaires. 

1 L'accroissement. — » Les bètes de somme. 




m 



LE CHEVAL S'ÉTANT VOULU VENGER DU CERF. 



De tout temps les chevaux ne sont nés pour les hommes. 

Lorsque le genre humain de glands se contentoit, 

Ane , cheval , et mule , aux forêts hahitoit ; 

Et Ton ne voyoit point, comme au siècle où nous sommes, 
Tant de selles et tant de bats , 
Tant de harnois pour les combats, 
Tant de chaises , tant de carrosses ; 
Comme aussi ne voyoit-on pas 
Tant de festins et tant de noces. 
Or, un cheval eut alors différend 



170 9 LIVRE IV, FABLE XIII. <f 

Avec un cerf plein de vitesse ; . 
Et, ne pouvant l'attraper en courant, 
11 eut recours à l'homme, implora son adresse. 
L'homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos, 

Ne lui donna point de repos 
Que le cerf ne fût pris, et n'y laissât la vie. 

Et, cela fait, le cheval remercie 
L'homme son bienfaiteur, disant : Je suis à vous ; 
Adieu; je m'en retourne en mon séjour sauvage. 
Non pas cela , dit l'homme ; il fait meilleur chez nous ; 
Je vois trop quel est votre usage. 
Demeurez donc; vous serez bien traité, 
Et jusqu'au ventre en la litière. 

Hélas! que sert la bonne chère 

Quand on n'a pas la liberté? 
Le cheval s'aperçut qu'il avoit fait folie ; 
Mais il n'étoit plus temps : déjà son écurie 

Etoit prête et toute bâtie. 
Il y mourut en traînant son lien : 
Sage s'il eût remis une légère offense. 
Quel que soit le plaisir que cause la vengeance, 
C'est l'acheter trop cher que l'acheter d'un bien 

Sans qui les autres ne sont rien. 



■-SÊÈÉê 




~ '• •S^ei.gitUle-fiti - -— - <Vn;r-J1mB/Ëï& 



1H 



LE RENARD ET LE BUSTE. 



Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre; 
Leur apparence impose au vulgaire idolâtre. 
L'âne n'en sait juger que par ce qu'il en voit : 
Le renard , au contraire , a fond les examine , 
Les tourne de tout sens; et, quand il s'aperçoit 
Que leur fait n'est que bonne mine, 



172 



<* LIVRE IV, FABLE XIV. 



Il leur applique un mot qu'un buste de héros 

Lui fit dire fort à propos. 
C'étoit un buste creux et plus grand que nature. 
Le renard, en louant l'effort de la sculpture : 
« Belle tète, dit-il, mais de cervelle point. » 






Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point 








11 



LE LOCP, LA CHÈVRE ET LE CHEVREAU. 



La bique , allant remplir sa traînante mamelle , 
Et paître l'herbe nouvelle, 
Ferma sa porte au loquet, 
Non sans dire à son biquet : 
Gardez-vous , sur votre vie , 
D'ouvrir que l'on ne vous die, 
Pour enseigne et mot du guet : 
Foin du loup et de sa race ! 
Comme elle disoit ces mots, 
Le loup , de fortune , passe ; 
11 les recueille à propos, 



]74 •=© LIVRK IV, FABLE XV. 

Et les garde en sa mémoire. 

La bique, comme on peut croire, 

N'avoit pas vu le glouton. 
Dès qu'il la voit partie, il contrefait son ton, 

Et, d'une voix papelarde, 
Il demande qu'on ouvre, en disant: Foin du loup ! 

Et croyant entrer tout d'un coup. 
Le biquet soupçonneux par la fente regarde ; 
Montrez-moi patte blanche, ou je n'ouvrirai point, 
S'écria-t-il d'abord. Patte blanche est un point 
Chez les loups, comme on sait, rarement en usage. 
Celui-ci, fort surpris d'entendre ce langage, 
Comme il étoit venu s'en retourna chez soi. 
Où serait le biquet, s'il eût ajouté foi 

Au mot du guet que, de fortune. 
Notre loup avoit entendu? 

Deux sûretés valent mieux qu'une ; 
Et le trop en cela ne fut jamais perdu. 







XÏÏI 



LE LOnP, LA MERE ET L'ENFANT. 



Ce loup me remet en mémoire 
Un de ses compagnons, qui fut encor mieux pris 
Il y périt. Voici l'histoire . 



Un villageois avoit à l'écart son logis. 
Messer loup attendoit chape -chute à la porte : 
11 avoit vu sortir gibier de toute sorte , 

Veaux de lait, agneaux et brebis, 
Régiments de dindons, enfin bonne provende. 



176 



« LIVRE IV, FABLE XVI. Sfc 



Le larron coinmençoit pourtant à s'ennuyer, 

Il entend un enfant crier ; 

La mère aussitôt le gourmande, 

Le menace, s'il ne se tait, 
De le donner au loup. L'animal se tient prêt, 
Remerciant les dieux dTine telle aventure, 
Quand la mère, apaisant sa chère géniture, 
Lui dit : Ne criez point; s'il vient, nous le tuerons. 
Qu'est ceci? s'écria le mangeur de moutons : 
Dire d'un , puis d'un autre ! Est-ce ainsi que l'on traite 
Les gens laits comme moi? me prend-on pour un sot? 

Que, quelque jour, ce beau marmot 

Vienne au bois cueillir la noisette... 
Comme il disoit ces mots , on sort de la maison : 
Un chien de cour l'arrête ; épieux et fourches-fières 

L'ajustent de toutes manières. 
Que veniez-vous chercher en ce lieu? lui dit-on. 

Aussitôt il conta l'affaire. 

Merci de moi ! lui dit la mère ; 
Tu mangeras mon fils? L'ai-je fait à dessein 

Qu'il assouvisse un jour ta faim ? 

On assomma la pauvre bête. 
Un manant lui coupa le pied droit et la tète : 
Le seigneur du village à sa porte les mit ; 
Et ce dicton picard à l'en tour fut écrit : 

« Biaux chires leux, n'écoutez mie 
« Mère tenchent chen fîeux qui crie ' . » 

1 Beaux sires loups, n'écoutez pas mère tançant son fils qui crie. 



e-6Yc>^ 




sra 



PAROLE DE SOCRATE. 



Socrate un jour faisant bâtir, 

Chacun censuroit son ouvrage : 
L'un trouvoit les dedans, pour ne lui point mentir, 

Indignes d'un tel personnage ; 
L'autre blâmoit la face, et tous étoient d'avis 
Que les appartements en étoient trop petits. 
Quelle maison pour lui! l'on y tournoi t à peine. 

Plût au ciel que de vrais amis , 
Telle (pi' elle est, dit-il, elle pût être pleine ! 



2*5 



178 <® LIVRE IV, FABLE XVII. 8J=> 

Le bon Socrate avoit raison 
De trouver pour ceux-là trop grande sa maison. 
Chacun se dit ami ; mais fou qui s'y repose : 

Rien n'est plus commun que ce nom , 
Rien n'est plus rare que la chose. 





XTIII 



LE VIEILLARD ET SES ENFANTS. 



Toute puissance est foible, à moins que d'être unie : 

Ecoutez là-dessus l'esclave de Phrygie. 

Si j'ajoute du mien à son invention , 

C'est pour peindre nos mœurs , et non point par envie ; 

Je suis trop au-dessous de cette ambition. 

Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire ; 

Pour moi, de tels pensers me seroient malséants. 

Mais venons à la fable , ou plutôt à l'histoire 

De celui qui tâcha d'unir tous ses enfants. 



Un vieillard près d'aller où la mort l'appeloit : 
Mes chers enfants, dit-il (à ses fils il parloit) , 
Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble ; 
Je vous expliquerai le nœud qui les assemble. 
L'aîné les ayant pris, et fait tous ses efforts, 



180 <® LIVRE IV, FABLE XVIII. O» 

Les rendit, en disant: Je le donne aux plus forts. 

Un second lui succède, et se met en posture, 

Mais en vain. Un cadet tente aussi l'aventure. 

Tous perdirent leur temps ; le faisceau résista : 

De ces dards joints ensemble un seul ne s'éclata. 

Foibles gens, dit le père, il faut que je vous montre 

Ce que ma force peut en semblable rencontre. 

On crut qu'il se moquoit; on sourit, mais à tort : 

Il sépare les dards, et les rompt sans effort. 

Vous voyez, reprit -il, l'effet de la concorde : 

Soyez joints, mes enfants; que l'amour vous accorde. 

Tant que dura son mal, il n'eut autre discours. 

Enfin , se sentant près de terminer ses jours : 

Mes chers enfants, dit-il, je vais où sont nos pères; 

Adieu: promettez -moi de vivre comme frères; 

Que j'obtienne de vous cette grâce en mourant. 

Chacun de ses trois fils l'en assure en pleurant. 

Il prend à tous les mains ; il meurt. Et les trois frères 

Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d'affaires. 

Un créancier saisit, un voisin fait procès : 

D'abord notre trio s'en tire avec succès. 

Leur amitié fut courte autant qu'elle étoit rare. 

Le sang les avoit joints ; l'intérêt les sépare : 

L'ambition, l'envie, avec les consultants, 

Dans la succession entrent en même temps. 

On en vient au partage, on conteste, on chicane : 

Le juge sur cent points tour à tour les condamne. 

Créanciers et voisins reviennent aussitôt, 

Ceux-là sur une erreur, ceux-ci sur un défaut. 

Les frères désunis sont tous d'avis contraire : 

L'un veut s'accommoder, l'autre n'en veut rien faire. 

Tous perdirent leur bien , et voulurent trop tard 

Profiter de ces dards unis et pris à part. 




ni 



L'ORACLE ET L'IMPIE. 



Vouloir tromper le ciel, c'est folie à la terre. 
Le dédale des cœurs en ses détours n'enserre 
Rien qui ne soit d'abord éclairé par les dieux : 
Tout ce que l'homme fait, il le fait à leurs yeux, 
Même les actions que dans l'ombre il croit faire. 



Un païen qui sentoit quelque peu le fagot, 



182 -46 LIVRE IV, FABLE XIX. 8r 

Et qui croyoit en Dieu, pour user de ce mot, 

Par bénéfice d'inventaire, 

Alla consulter Apollon. 

Dès qu'il fut en son sanctuaire : 
Ce que je tiens, dit- il, est- il en vie ou non? 

Il tenoit un moineau, dit-on, 

Prêt d'étouffer la pauvre bête , 

Ou de la lâcher aussitôt, 

Pour mettre Apollon en défaut. 
Apollon reconnut ce qu'il avoit en tète : 
Mort ou vif, lui dit-il, montre-nous ton moineau, 

Et ne me tends plus de panneau : 
Tu te trouverais mal d'un pareil stratagème. 

Je vois de loin ; j'atteins de même. 





L'AVARE QUI A PERDU SON TRÉSOR. 

L'usage seulement fait la possession. 
Je demande à ces gens de qui la passion 
Est d'entasser toujours, mettre somme sur somme, 
Quel avantage ils ont que n'ait pas un autre homme. 
Diogène là-bas est aussi riche qu'eux, 
Et l'avare ici-haut comme lui vit en gueux. 
L'homme au trésor caché , qu'Esope nous propose , 
Servira d'exemple à la chose. 



Ce malheureux attendoit 
Pour jouir de son bien une seconde vie ; 



184 m LIVRE IV, FABLE XX. 

Ne possédoit pas l'or, mais l'or le possédait. 
Il avoit dans la terre une somme enfouie , 
Son cœur avec, n'ayant autre déduit 

Que d'y ruminer jour et nuit, 
Et rendre sa chevance à lui-mèine sacrée. 
Qu'il allât ou qu'il vîn f ,, qu'il but ou qu'il mangeât, 
On l'eût pris de bien court, à moins qu'il ne songeai 
A l'endroit où gisoit cette somme enterrée. 
Il y fit tant de tours qu'un fossoyeur le vit, 
Se douta du dépôt, l'enleva sans rien dire. 
Notre avare un beau jour ne trouva que le nid. 
Voilà mon homme aux pleurs: il gémit, il soupire ; 

11 se tourmente, il se déchire. 
Un passant lui demande à quel sujet ses cris. — 

C'est mon trésor que l'on m'a pris. — 
Votre trésor ! où pris'? — Tout joignant cette pierre. - 

Eh! sommes-nous en temps de guerre, 
Pour l'apporter si loin? N'eussiez-vcius pas mieux fait 
De le laisser chez vous en votre cabinet, 

Que de le changer de demeure? 
Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure. — 
A toute heure, bons dieux! ne tient -il qu'à cela? 

L'argent vient -il comme il s'en va? 
Je n'y touchois jamais. — Dites- moi donc, de grâce, 
Reprit l'autre, pourquoi vous vous affligez tant? 
Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent, 

Mettez une pierre à la place ; 

Elle vous vaudra tout autant. 




Tlî 



L'OEIL DD MAITRE 



Un cerf, s'étant sauvé dans une étable à bœufs, 

Fut d'abord averti par eux 

Qu'il cherchât un meilleur asile. 
Mes, frères , leur dit-il, ne me décelez pas; 
Je vous enseignerai les pâtis les plus gras ; 
Ce service vous peut quelque jour être utile, 

Et vous n'en aurez point regret. 
Les bœufs, à toutes fins, promirent le secret. 
11 se cache en un coin, respire et prend courage. 
Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage , 

Comme l'on faisoit tous les jours : 
L'on va, l'on vient, les valets font cent tours, 



24 



1*6 t LIVRE IV, FABLE XXI. 8 

L'intendant même ; et pas un d'aventure 

N'aperçut ni cor, ni ramure, 
Ni cerf enfin. L'habitant des forêts 
Rend déjà grâce aux bœufs, attend dans cette étable 
Que , chacun retournant au travail de Cérès , 
Il trouve pour sortir un moment favorable. 
L'un des bœufs ruminant lui dit : Cela va bien ; 
Mais quoi! l'homme aux cent yeux n'a pas fait sa revue 

Je crains fort pour toi sa venue ; 
Jusque-là, pauvre cerf, ne te vante de rien. 
Là-dessus le maître entre, et vient faire sa ronde. 

Qu'est ceci? dit- il à son monde ; 
Je trouve bien peu d'herbe en tous ces râteliers. 
Cette litière est vieille; allez vite aux greniers. 
Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées. 
Que coùte-t-il d'oter toutes ces araignées? 
Ne sauroit-on ranger ces jougs et ces colliers? 
En regardant à tout, il voit une autre tète 
Que celles qu'il voyoit d'ordinaire en ce lieu. 
Le cerf est reconnu : chacun prend un épieu ; 

Chacun donne un coup à la bête. 
Ses larmes ne sauroient la sauver du trépas. 
On l'emporte, on la sale , on en fait maint repas, 

Dont maint voisin s'éjouit d'être. 

Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment : 

11 n'est, pour voir, que l'œil du maître. 
Quant à moi, j'y mettrois encor l'œil de l'amant. 




ira 

L'ALOUETTE ET SES PETITS, AVEC LE MAITRE D'UN CHAMP. 

Ne t'attends qu'à toi seul; c'est un commun proverbe. 
Voici comme Esope le mit 
En crédit : 



Les alouettes font leur nid 

Dans les blés quand ils sont en berbe, 

C'est-à-dire environ le temps 

Que tout aime et que tout pullule dans le monde, 
Monstres marins au fond de l'onde, 

Tigres dans les forêts, alouettes aux champs. 
Une pourtant de ces dernières 



188 =© LIVRE IV, FABLE XXII. 9» 

Avoit laissé passer la moitié d'un printemps 
Sans goûter le plaisir des amours prin tanières. 
A toute force enfin elle se résolut 
D'imiter la nature, et d'être mère encore. 
Elle bâtit un nid, pond, couve, et fait éclore 
A la hâte : le tout alla du mieux qu'il put. 
Les blés d'alentour mûrs avant que la nitée 1 
Se trouvât assez forte encor 
Pour voler et prendre l'essor, 
De mille soins divers l'alouette agitée 
S'en va chercher pâture, avertit ses enfants 
D'être toujours au guet et faire sentinelle. 
Si le possesseur de ces champs 
Vient avecque son fils, comme il viendra, dit-elle, 
Ecoutez bien: selon ce qu'il dira, 
Chacun de vous décampera. 
Sitôt que l'alouette eut quitté sa famille, 
Le possesseur du champ vient avecque son tils. 
Ces blés sont mûrs, dit-il : allez chez nos amis 
Les prier que chacun , apportant sa faucille , 
Nous vienne aider demain dès la pointe du jour. 
Notre alouette de retour 
Trouve en alarme sa couvée. 
L'un commence : Il a dit que, l'aurore levée, 
L'on fît venir demain ses amis pour l'aider. 
S'il n'a dit que cela, repartit l'alouette, 
Rien ne nous presse encor de changer de retraite ; 
Mais c'est demain qu'il faut tout de bon écouter. 
Cependant, soyez gais; voilà de quoi manger. 
Eux repus, tout s'endort, les petits et la mère. 
L'aube du jour arrive, et d'amis point du tout. 

1 Nichée. 



=« LIVRE IV, FABLE XXII. 9» 189 

L'alouette à l'essor, le maître s'en vient faire 

Sa ronde, ainsi qu'à l'ordinaire. 
Ces blés ne devroient pas, dit-il, être debout. 
Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose 
Sur de tels paresseux, à servir ainsi lents. 

Mon fils, allez chez nos parents 

Les prier de la même chose. 
L'épouvante est au nid plus forte que jamais. 
— 11 a dit ses parents, mère! c'est à cette heure... 

— Non, mes enfants; dormez en paix : 

Ne bougeons de notre demeure. 
L'alouette eut raison; car personne ne vint. 
Pour la troisième fois, le maître se souvint 
De visiter ses blés. Noire erreur est extrême, 
Dit-il, de nous attendre à d'autres gens que nous: 
11 n'est meilleur ami ni parent que soi-même. 
Retenez bien cela, mon fils. Et savez- vous 
Ce qu'il faut faire? 11 faut qu'avec notre famille, 
Nous prenions dès demain chacun une faucille : 
C'est là notre plus court ; et nous achèverons 

Notre moisson quand nous pourrons. 
Dès lors que ce dessein fut su de l'alouette : 
C'est ce coup qu'il est bon de partir, mes enfants ! 

Et les petits , en même temps , 

Voletants, se culebutants, 

Délogèrent tous sans trompette. 



FIN DU LIVRE QUATRIÈME. 




-■^^ a r#i/iZ, 



LE BUCHERON ET MERCURE. 
A M. LE C. D. B. ' 

Votre goût a servi de règle à mon ouvrage : 
J'ai tenté les moyens d'acquérir son suffrage. 
Vous voulez qu'on évite un soin trop curieux, 
Et des vains ornements l'effort ambitieux : 
Je le veux comme vous : cet effort ne peut plaire. 
Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire. 
Non qu'il faille bannir certains traits délicats : 
Vous les aimez, ces traits, et je ne les bais pas. 



A M. le chevalier de Bouillon. 



194 48 LIVRE V, FABLE I. > 

Quant au principal but qu'Esope se propose , 

J'y tombe au moins mal que je puis. 
Enfin, si dans ces vers je ne plais et n'instruis, 
11 ne tient pas à moi; c'est toujours quelque cliose. 
Comme la force est un point 
Dont je ne me pique point, 
Je tâche d'y tourner le vice en ridicule , 
Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule. 
C'est là tout mon talent; je ne sais s'il suffit. 

Tantôt je peins en un récit 
La sotte vanité jointe avecque l'envie, 
Deux pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie. 

Tel est ce chétif animal 
Qui voulut en grosseur au bœuf se rendre égal. 
J'oppose quelquefois, par une double image, 
Le vice à la vertu, la sottise au bon sens, 

Les agneaux aux loups ravissants , 
La mouche à la fourmi ; faisant de cet ouvrage 
Une ample comédie à cent actes divers, 

Et dont la scène est l'univers. 
Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle 
Jupiter comme un autre. Introduisons celui 
Qui porte de sa part aux belles la parole : 
Ce n'est pas de cela qu'il s'agit aujourd'hui. 

Un bûcheron perdit son gagne -pain, 
C'est sa cognée ; et la cherchant en vain, 
Ce fut pitié là -dessus de l'entendre. 
11 n'avoit pas des outils à revendre : 
Sur celui-ci rouloit tout son avoir. 
Ne sachant donc où mettre son espoir, 
Sa face étoit de pleurs toute baignée : 
ma cognée ! ô ma pauvre cognée ! 



<& LIVRE V. FABLE I. 195 

S'écrioit-il : Jupiter, rends -la -moi ; 

Je tiendrai l'être encore un coup de toi. 

Sa plainte fut de l'Olympe entendue. 

Mercure vient. Elle n'est pas perdue, 

Lui dit ce dieu; la connoî trois- tu bien? 

Je crois l'avoir près d'ici rencontrée. 

Lors une d'or à l'homme étant montrée, 

11 répondit: Je n'y demande rien. 

Une d'argent succède à la première; 

11 la refuse. Enfin une de bois. 

Voilà, dit-il, la mienne cette fois: 

Je suis content si j'ai cette dernière. 

Tu les auras, dit le dieu, toutes trois: 

Ta bonne foi sera récompensée. 

En ce cas-là, je les prendrai, dit-il. 

L'histoire en est aussitôt dispersée ; 

Et boquillons 1 de perdre leur outil, 

Et de crier pour se le faire rendre. 

Le roi des dieux ne sait auquel entendre. 

Son tils Mercure aux criards vient encor ; 

A chacun d'eux il en montre une d'or. 

Chacun eût cru passer pour une bète 

De ne pas dire aussitôt : La voilà ! 

Mercure, au lieu de donner celle-là, 

Leur en décharge un grand coup sur la tête. 

- Ne point mentir, être content du sien, 
C'est le plus sûr : cependant on s'occupe 
A dire faux pour attraper du bien. 
Que sert cela? Jupiter n'est pas dupe. 

1 Eoquillrm ou hosquillon, qui travaille aux bosquets ou bois, bûcheron. 







Ifl 



LE POT DE TERRE ET LE POT DE FER. 



Le pot de fer proposa 
Au pot de terre un voyage. 
Celui-ci s'en excusa, 
Disant qu'il feroit que sage 
De garder le coin du feu : 
Car il lui falloit si peu, 
Si peu , que la moindre chose 
De son débris seroit cause : 
11 n'en reviendroit morceau. 
Pour vous, dit -il, dont la peau 
Est plus dure que la mienne, 
Je ne vois rien qui vous tienne. 



«* LIVRE V, FABLE IL »» 197 

Nous vous mettrons à couvert, 

Repartit le pot de fer : 

Si quelque matière dure 

Vous menace d'aventure, 

Entre deux je passerai , 

Et du coup vous sauverai. 

Cette offre le persuade. 

Pot de fer son camarade 

Se met droit à ses côtés. 

Mes gens s'en vont à trois pieds, 

Clopin dopant, comme ils peuvent, 

L'un contre l'autre jetés 

Au moindre hoquet 1 qu'ils treuvent. 
Le pot de terre en souffre; il n'eut pas fait cent pas 
Que par son compagnon il fut mis en éclats , 

Sans qu'il eût lieu de se plaindre. 

Ne nous associons qu'avecque nos égaux ; 

Ou bien il nous faudra craindre 
Le destin d'un de ces pots. 

1 A la moindre secousse. 





m 



LE PETIT POISSON ET LE PECHEUR. 



Petit poisson deviendra grand , 
Pourvu que Dieu lui prête vie ; 
Mais le lâcher en attendant, 
Je tiens pour moi que c'est folie 
Car de le rattraper il n'est pas trop certain. 



Un carpeau qui n'étoit encore que fretin , 
Fut pris par un pêcheur au bord d'une rivière. 
Tout fait nombre, dit l'homme en voyant son butin 
Voilà commencement de chère et de festin ; 
Mettons -le en notre gibecière. 



=® LIVRE V, FABLE III. 9S= 199 

Le pauvre carpillon lui dit en sa manière : 
Que ferez-vous de moi? je ne saurais fournir 

Au plus qu'une demi -bouchée. 

Laissez-moi carpe devenir; 

Je serai par vous repêchée ; 
Quelque gros partisan m'achètera bien cher : 

Au lieu qu'il vous en faut chercher 

Peut-être encor cent de ma taille 
Pour taire un plat: quel plat! croyez-moi, rien qui vaille. 
Mien qui vaille! eh bien! soit, repartit le pêcheur: 
Poisson, mon bel ami, qui faites le prêcheur, 
Vous irez dans la poêle; et, vous aurez beau dire, 

Dès ce soir on vous fera frire. 

Un Tiens vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu l'auras : 
L'un est sûr; l'autre ne l'est pas. 



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LES OREILLES DU LIEVRE. 



Un animal cornu blessa de quelques coups 
Le lion, qui, plein de courroux, 
Pour ne plus tomber en la peine, 
Bannit des lieux de son domaine 

Toute bête portant des cornes à son front. 

Chèvres, béliers, taureaux, aussitôt délogèrent ; 
Daims et cerfs de climat changèrent : 
Chacun à s'en aller fut prompt. 

Un lièvre, apercevant l'ombre de ses oreilles, 
Craignit que quelque inquisiteur 

N'allât interpréter à cornes leur longueur, 



*) LIVRE V, FAKLE IV. *> 



201 



Ne les soutint en tout à des cornes pareilles. 
Adieu, voisin grillon , dit-il; je pars d'ici ; 
Mes oreilles enfin seroient cornes aussi ; 
Et quand je les aurois plus courtes qu'une autruche, 
Je craindrois môme encor. Le grillon repartit : 
Cornes cela! vous me prenez pour cruche! 

Ce sont oreilles que Dieu fit. 

On les fera passer pour cornes, 
Dit l'animal craintif, et cornes de licornes, 
.ramai beau protester ; mon dire et mes raisons 

Iront aux Petites-Maisons. 



MÊkâ 



m 




1 



LE RENARD AYANT LA QUEUE COUPÉE. 



Un vieux renard, mais des plus fins, 
Grand croqueur de poulets, grand preneur de lapins, 

Sentant son renard d'une lieue, 

Fut enfin au piège attrapé. 
Par grand hasard en étant échappé, 
Non pas franc , car pour gage il y laissa sa queue ; 
S' étant, dis-je, sauvé sans queue, et tout honteux, 
Pour avoir des pareils (comme il étoit habile), 
Un jour que les renards tenoient conseil entre eux : 
Que faisons-nous, dit -il, de ce poids inutile, 



rf LIVRE V, FABLE V. *> 203 

Et qui va balayant tous les sentiers fangeux ? 

Que nous sert cette queue? 11 faut qu'on se la coupe : 

Si l'on me croit, chacun s'y résoudra. 
Votre avis est fort bon, dit quelqu'un de la troupe, 
Mais tournez-vous, de grâce, et l'ou vous répondra. 
A ces mots il se fit une telle buée, 
Que le pauvre écourté ne put être entendu. 
Prétendre ôter la queue eût été temps perdu : 
La mode en fut continuée. 






■ 







m 



LA VIEILLE ET LES DEUX SERVANTES. 

11 étoit une vieille ayant deux chambrières : 
Elles iiloient si bien que les sœurs filandières ' 
Ne faisoient que brouiller au prix de celles-ci. 
La vieille n'avoit point de plus pressant souci 
Que de distribuer aux servantes leur tâche. 
Dès que Téthys chassoit Phébus aux crins dorés, 



1 Les trois Parques. 



:' LIVRE V, FABLE VI. » 205 

Tourets entroient en jeu, fuseaux étoient tirés ; 

Deçà , delà , vous en aurez : 

Point de cesse, point de relâche. 
Dès que l'Aurore, dis- je, en son char remontoil, 
Un misérable coq à point nommé chantoit ; 
Aussitôt notre vieille, encor plus misérable, 
S'affubloit d'un jnpon crasseux et détestable, 
Allumoit une lampe, et conçoit droit au lit 
On, de tout leur pouvoir, de tout leur appétit, 

Dormoient les deux pauvres servantes. 
L'une entr'ouvroit un œil, l'autre étendoit un bras, 

Et toutes deux, très-mal contentes, 
Disoient entre leurs dents : Maudit coq, tu mourras ! 
Comme elles l'avoient dit, la bête fut grippée : 
Le réveille -matin eut la gorge coupée. 
Ce meurtre n'amenda nullement leur marché : 
Notre couple, au contraire, à peine étoit couché, 
Que la vieille, craignant de laisser passer l'heure, 
Cou mit comme un lutin par toute sa demeure. 

C'est ainsi que, le plus souvent, 
Quand on pense sortir d'une mauvaise affaire, 

On s'enfonce encor plus avant ; 

Témoin ce couple et son salaire. 
La vieille, au lieu du coq, les fit tomber par là 
De Charybde en Scylla. 




in 

LE SATYRE ET LE PASSANT. 

Au fond d'un antre sauvage 
Un satyre et ses enfants 
Alloient manger leur potage, 
Et prendre l'écuelle aux dents. 



On les eût vus sur la mousse, 
Lui, sa femme, et maint petit 
Ils n'avoient tapis ni housse, 
Mais tous fort bon appétit. 



=& LIVRE V, FABLE Vil. *> 207 

Pour se sauver de la pluie , 
Entre un passant morfondu. 
Au brouet on le convie : 
11 n'étoit pas attendu. 

Son hôte n'eut pas la peine 
De le semondre deux fois. 
D'abord avec son haleine 
11 se réchauffe les doigts ; 

Puis sur le mets qu'on lui donne, 
Délicat, il souffle aussi. 
Le satyre s'en étonne : — 
Notre hôte , à quoi bon ceci ? — 

L'un refroidit mon potage ; 
L'autre réchauffe ma main. — 
Vous pouvez , dit le sauvage , 
Reprendre votre chemin. 

Ne plaise aux dieux que je couche 
Avec vous sous même toit ! 
Arrière ceux dont la bouche 
Souffle le chaud et le froid ! 





TOI 



LE CHEVAL ET LE LOUP. 



Un certain loup, dans la saison 
Que les tièdes zéphyrs ont l'herbe rajeunie , 
Et que les animaux quittent tous la maison 

Pour s'en aller chercher leur vie ; 
Un loup, dis- je, au sortir des rigueurs de l'hiver, 
Aperçut un cheval qu'on avoit mis au vert. 

Je laisse à penser quelle joie. 
Bonne chasse, dit- il, qui l'auroit à sou croc! 
Eh! que n'es- tu mouton! car tu me serois hoc' ; 



1 Tu me serois assuré. Cette expression vient du jeu de cartes appelé 



•« LIVRE V, FABLE VIII. 9b 209 

Au lieu qu'il faut ruser pour avoir cette proie. 
Rusons donc. Ainsi dit, il vient à pas comptés ; 

Se dit écolier d'Hippocrate ; 
Qu'il connoît les vertus et les propriétés 

De tous les simples de ces prés ; 

Qu'il sait guérir, sans qu'il se llatte, 
Toutes sortes de maux. Si dom coursier vouloit 

Ne point celer sa maladie , 

Lui loup, gratis, le guériroit; 

Car le voir en cette prairie 

Paître ainsi, sans être lié, 
Témoignoit quelque mal, selon la médecine. 

J'ai, dit la bête chevaline, 

Un apostume sous le pied. 
Mon (ils, dit le docteur, il n'est point de partie 

Susceptible de tant de maux. 
J'ai l'honneur de servir nosseigneurs les chevaux , 

Et fais aussi la chirurgie. 
Mon galant ne songeoit qifà bien prendre son temps, 

Afin de happer son malade. 
L'autre, qui s'en doutoit, lui lâche une ruade 

Qui vous lui met en marmelade 

Les mandibules et les dents. 
C'est bien fait, dit le loup en soi-même, fort triste ; 
Chacun à son métier doit toujours s'attacher. 

Tu veux faire ici l'arboriste ' , 

Et ne fus jamais que boucher. 

1 On disoit alors arboriste comme herboriste. 



27 




12 



LE LABOUREUR ET SES ENFANTS. 

Travaillez , prenez de la peine ; 
C'est le fonds qui manque le moins. 

Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine , 

Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins. 

Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage 
Que nous ont laissé nos parents : 
Un trésor est caché dedans. 

Je ne sais pas l'endroit ; mais un peu de courage 



-© LIVRE V, FABLE IX. 9» 211 

Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout. 
Remuez votre champ dès qu'on aura fait Tout : 
Creusez, fouillez, bêchez; ne laissez nulle place 

Où la main ne passe et repasse. 
Le père mort, les fds vous retournent le champ, 
Deçà, delà, partout; si bien qu'au bout de l'an 

11 en rapporta davantage. 
D'argent, point de caché. Mais le père fut sage 

De leur montrer, avant sa mort, 

Que le travail est un trésor. 





s 



LA MONTAGNE QUI ACCOUCHE. 

Une montagne en mal d'enfant 
Je toit une clameur si haute 
Que chacun, au bruit accourant, 
Crut qu'elle accoucheroit sans faute 
D'une cité plus grosse que Paris : 
Elle accoucha d'une souris. 



Quand je songe à cette fable , 
Dont le récit est menteur 
Et le sens est véritable, 
Je me figure un auteur 
Qui dit : Je chanterai la guerre 
Que tirent les Titans au maître du tonnerre. 
C'est promettre beaucoup: mais qu'en sort-il souvent? 
Du vent. 




LA FORTUNE ET LE JEUNE ENFANT. 



Sur le bord d'un puits très- profond 
Dormoit, étendu de son long, 
Un enfant alors dans ses classes. 

Tout est aux écoliers couchette et matelas. 

Un honnête homme, en pareil cas, 
Auroit fait un saut de vingt brasses. 
Près de là tout heureusement 

La Fortune passa, l'éveilla doucement, 

Lui disant : Mon mignon , je vous sauve la vie ; 

Soyez une autre fois plus sage, je vous prie. 

Si vous fussiez tombé , l'on s'en fût pris à moi ; 



214 =49 LIVRE V, FABLE XL *■ 

Cependant c'étoit votre faute. 
Je vous demande, en bonne foi , 
Si cette imprudence si haute 
Provient de mon caprice. Elle part à ces mots. 

Pour moi, j'approuve son propos. 
Il n'arrive rien dans le monde 
Qu'il ne faille qu'elle en réponde : 
Nous la faisons de tous écots ; 
Elle est prise à garant de toutes aventures. 
Est-on sot, étourdi, prend-on mal ses mesures, 
On pense en être quitte en accusant son sort : 
Bref, la Fortune a toujours tort. 





Mil 



LES MÉDECINS. 



Le médecin Tant -pis alloit voir un malade 

Que visitoit aussi son confrère Tant-mieux. 

Ce dernier espéroit, quoique son camarade 

Soutînt que le gisant iroit voir ses aïeux. 

Tous deux s'étant trouvés différents pour la cure , 

Leur malade paya le tribut à nature , 

Après qu'en ses conseils Tant-pis eut été cru. 

Ils triomphoient encor sur cette maladie. 

L'un disoit : Il est mort ; je l'avois bien prévu . 

S'il m'eût cru, disoit l'autre, il seroit plein de vie. 










m 



LA POULE AUX OEUFS D'OR. 



L'avarice perd tout en voulant tout gagner. 

Je ne veux, pour le témoigner, 
Que celui dont la poule, à ce que dit la fable, 

Pondoit tous les jours un œuf d'or. 
Il crut que dans son corps elle avoit un trésor ; 
Il la tua, l'ouvrit, et la trouva semblable 
A celles dont les œufs ne lui rapportoient rien , 
S'étant lui-même ôté le plus beau de son bien. 



«© LIVRE V, FABLE XIII. 85- 



217 



Belle leçon pour les gens chiches ! 
Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus 
Qui du soir au matin sont pauvres devenus , 

Pour vouloir trop tôt être riches I 




28 




m 

L'ANE PORTANT DES RELIQUES. 

Un baudet chargé de reliques 
S'imagina qu'on l'adoroit : 
Dans ce penser il se carroit, 
Recevant comme siens l'encens et les cantiques. 
Quelqu'un vit l'erreur, et lui dit: 
Maître baudet, ôtez-vous de l'esprit 
Une vanité si folle ; 
Ce n'est pas vous, c'est l'idole 
A qui cet honneur se rend , 
Et que la gloire en est due. 



D'un magistrat ignorant 
C'est la robe qu'on salue. 




11 



LE CEKF ET LA VIGNE. 



Un cerf, à la faveur d'une vigne fort haute, 

Et telle qu'on en voit en de certains climats , 

S'étant mis à couvert et sauvé du trépas, 

Les veneurs , pour ce coup , croyoient leurs chiens en faute ; 

Ils les rappellent donc. Le cerf, hors de danger, 

Broute sa bienfaitrice : ingratitude extrême ! 

On l'entend; on retourne, on le fait déloger: 

Il vient mourir en ce lieu même. 
J'ai mérité, dit-il , ce juste châtiment: 



2*0 



* LIVRE V, FABLE XV. S*> 



Profitez - en , ingrats. 11 tombe en ce moment. 
La meute en fait curée : il lui fut inutile 
De pleurer aux veneurs à sa mort arrivés. 

Vraie image de ceux qui profanent l'asile 
Qui les a conservés. 








LE SERPENT ET LÀ LIME. 



On conte qu'un serpent, voisin d'un horloger 
( C'étoit pour l'horloger un mauvais voisinage ) , 
Entra dans sa boutique, et, cherchant à manger, 

N'y rencontra pour tout potage 
Qu'une lime d'acier, qu'il se mit à ronger. 
Cette lime lui dit, sans se mettre en colère : 

Pauvre ignorant! eh! que prétends -tu faire? 
Tu te prends à plus dur que toi , 
Petit serpent à tête folle : 
Plutôt que d'emporter de moi 
Seulement le quart d'une obole, 



^ 

222 4B LIVRE V, FABLE XVI. 

Tu te romprois toutes les dents. 
Je ne crains que celles du temps. 

Ceci s'adresse à vous, esprits du dernier ordre, 
Qui, n'étant bons à rien, cherchez sur tout à mordre 

Vous vous tourmentez vainement. 
Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages 

Sur tant de beaux ouvrages? 
Ils sont pour vous d'airain, d'acier, de diamant. 





2ÏHH 



LE LIEVRE ET LA PERDRIX. 



Il ne se faut jamais moquer des misérables : 
Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux ? 
Le sage Esope dans ses fables 
Nous en donne un exemple ou deux. 
Celui qu'en ces vers je propose , 
Et les siens, ce sont même chose. 



Le lièvre et la perdrix, concitoyens d'un champ, 
Vivoient dans un état, ce semble, assez tranquille, 

Quand une meute s'approcbaut 
Oblige le premier à chercher un asile : 



224 



°© LIVRE V, FABLE XVII. Q^ 



Il s'enfuit dans son fort, met les chiens en défaut, 

Sans même en excepter Brifaut. 

Enfin il se trahit lui - même 
Par les esprits sortants de son corps échauffé. 
Mirant, sur leur odeur ayant philosophé, 
Conclut que c'est son lièvre, et d'une ardeur extrême 
Il le pousse; et Rustaut, qui n'a jamais menti, 

Dit que le lièvre est reparti. 
Le pauvre malheureux \ient mourir à son gîte. 

La perdrix le raille , et lui dit : 

Tu te vantois d'être si vite ! 
Qu'as-tu fait de tes pieds? Au moment qu'elle rit , 
Son tour vient; on la trouve. Elle croit que ses ailes 
La sauront garantir à toute extrémité ; 

Mais la pauvrette avoit compté 

Sans l'autour aux serres cruelles. 










ITOÎH 



L'AIGLE ET LE HIBOU. 



L'aigle et le chat-huant leurs querelles cessèrent, 
Et firent tant qu'ils s'embrassèrent. 

L'un jura foi de roi , l'autre foi de hibou , 

Qu'ils ne se goberoient leurs petits peu ni prou. 

Connoissez-vous les miens? dit l'oiseau de Minerve. 

Non, dit l'aigle. Tant pis, reprit le triste oiseau : 
Je crains en ce cas pour leur peau ; 
C'est hasard si je les conserve. 



2ï) 



226 LIVRE Y, FABLE XVIII. a 

Comme vous êtes roi, vous ne considérez 

Qui ni quoi : rois et dieux mettent, quoi qu'on leur die, 
Tout en même catégorie. 

Adieu mes nourrissons, si vous les rencontrez. 

Peignez-les-moi, dit l'aigle, ou bien me les montiez ; 
Je n'y toucherai de ma vie. 

Le hibou repartit: Mes petits sont mignons, 

Beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons: 

Vous les reconnoîtrez sans peine à cette marque. 

N'allez pas l'oublier; retenez- la si bien 

Que chez moi la maudite Parque 
N'entre point par votre moyen. 

11 avint qu'au hibou dieu donna géniture; 

De façon qu'un beau soir qu'il étoit en pâture, 
Notre aigle aperçut, d'aventure, 
Dans les coins d'une roche dure, 
On dans les trous d'une masure 
( Je ne sais pas lequel des deux ) , 
De petits monstres fort hideux , 

Rechignes, un air triste , une voix de Mégère. 

Ces enfants ne sont pas , dit l'aigle, à notre ami ; 

Croquons-les. Le galant n'en fit pas à demi. 

Ses repas ne sont point repas à la légère. 

Le hibou , de retour, ne trouve que les pieds 

De ses chers nourrissons, hélas! pour toute chose. 

Il se plaint ; et les dieux sont par lui suppliés 

De punir le brigand qui de son deuil est cause. 

Quelqu'un lui dit alors : N'en accuse que toi , 
Ou plutôt la commune loi 
Qui veut qu'on trouve son semblable 
Beau, bien fait, et sur tous aimable. 

Tu fis de tes enfants à l'aigle ce portrait : 
Kn a voient -ils le moindre trait? 




111 



LE LION S'EN ALLANT EN GUERRE. 



Le lion dans sa tête avoit une entreprise. 

11 tint conseil de guerre , envoya ses prévôts , 
Fit avertir les animaux. 

Tous furent du dessein , chacun selon sa guise 
L'éléphant devoit sur son dos 
Porter l'attirail nécessaire , 
Et combattre à son ordinaire ; 
L'ours , s'apprêter pour les assauts ; 

Le renard , ménager de secrètes pratiques ; 

Et le singe, amuser l'ennemi par ses tours. 



228 <« LIVRE V, FABLE XIX. 9» 

Renvoyez, dit quelqu'un, les ânes, qui sont lourds, 
Et les lièvres, sujets à des terreurs paniques. 
Point du tout, dit le roi ; je les veux employer : 
Notre troupe, sans eux, ne seroit pas complète. 
L'ànc effraiera les gens, nous servant de trompette ; 
Et le lièvre pourra nous servir de courrier. 

Le monarque prudent et sage 
De ses moindres sujets sait tirer quelque usage, 

Et connoît les divers talents. 
11 n'est rien d'inutile aux personnes de sens. 





L'OURS ET LES DEUX COMPAGNONS. 

Deux compagnons, pressés d'argent, 
A leur voisin fourreur vendirent 
La peau d'un ours encor vivant, 

Mais qu'ils tueroient bientôt, du moins à ce qu'ils dirent. 

C'étoit le roi des ours, au compte de ces gens. 

Le marchand à sa peau devoit faire fortune ; 

Elle garantiroit des froids les plus cuisants ; 

On en pourrait fourrer plutôt deux robes qu'une. 

Dindenaut f prisoit moins ses moutons qu'eux leur ours : 



Marchand de moutons, dans Rabelais, Pantagruel, liv. IV, ch. toi. 



230 € LIVRE V, FABLE XX. 35- 

Leur, à leur compte, et non à celui de la bête. 
S' offrant de la livrer au plus tard dans deux jours, 
Ils conviennent de prix, et se mettent en quête ; 
Trouvent l'ours qui s'avance , et vient vers eux au trot. 
Voilà mes gens frappés comme d'un coup de fondre. 
Le marché ne tint pas ; il fallut le résoudre : 
D'intérêts contre l'ours, on n'en dit pas un mot. 
L'un des deux compagnons grimpe au faîte d'un arbre ; 

L'autre, plus froid que n'est un marbre, 
Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent, 

Ayant quelque part ouï dire 

Que l'ours s'acharne peu souvent 
Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire. 
Seigneur ours, comme un sot, donna dans ce panneau : 
11 voit ce corps gisant, le croit privé de vie; 

Et, de peur de supercherie, 
Le tourne, le retourne, approche son museau, 

Flaire aux passages de l'haleine. 
C'est, dit-il, un cadavre; ôtons-nous, car il sent. 
A ces mots, l'ours s'en va dans la forêt prochaine. 
L'un de nos deux marchands de son arbre descend , 
Court à son compagnon, lui dit que c'est merveille 
Qu'il n'ait eu seulement que la peur pour tout mal. 
Eh bien! ajouta— t— il , la peau de l'animal? 

Mais que t'a-t-il dit à l'oreille? 

Car il t'approchoit de bien près, 

Te retournant avec sa serre. — 

11 m'a dit qu'il ne faut jamais 
Vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis parterre. 



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Ta 

L'ANE VÊTU DE LA PEAU DU LION. 

De la peau du lion l'âne s'étant vêtu , 

Etoit craint partout à la ronde ; 
Et, bien qu'animal sans vertu 1 , 
Il faisoit trembler tout le monde. 

Un petit bout d'oreille échappé par malheur 
Découvrit la fourbe et l'erreur : 
Martin fit alors son office. 

Ceux qui ne savoient pas la ruse et la malice 
S'étonnoient de voir que Martin 
Chassât les lions au moulin. 



1 Virlus, couragf. 



232 «* LIVRE V, FABLE XXI. <*> 

Force gens font du bruit en France 
Par qui cet apologue est rendu familier. 
Un équipage cavalier 
Fait les trois quarts de leur vaillance, 



FIN DO M VUE CINQUIEME 




30 




LE PATRE ET LE L 1 If. 



Les fables ne sont pas ce qu'elles semblent être ; 
Le plus simple animal nous y tient lieu de maître. 
Une morale nue apporte de l'ennui : 
Le conte fait passer le précepte avec lui. 
En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire ; 
Et conter pour conter me semble peu d'affaire. 
C'est par cette raison qu'égayant leur esprit, 
Nombre de gens fameux en ce genre ont écrit. 
Tous ont fui l'ornement et le trop d'étendue ; 
On ne voit point chez eux la parole perdue. 
Phèdre étoit si succinct, qu'aucuns l'en ont blâmé; 
Esope en moins de mots s'est encore exprimé. 



236 :: LIVRE VI, FABLE I. *> 

Mais sur tous certain Grec ' renchérit, et se pique 
D'une élégance laconique ; 

11 renferme toujours son conte en quatre vers ; 

Bien ou mal, je le laisse à juger aux experts. 

Voyons-le avec Esope en un sujet semblable. 

L'un amène un chasseur, l'autre un pâtre, en sa fable. 

J'ai suivi leur projet quant à l'événement, 

Y cousant en chemin quelque trait seulement. 

Voici comme, à peu près, Esope le raconte. 

Un pâtre , à ses brebis trouvant quelque mécompte , 

Voulut à toute force attraper le larron. 

Il s'en va près d'un antre, et tend à l'environ 

Des lacs à prendre loups, soupçonnant cette engeance. 
Avant que partir de ces lieux , 

Si tu fais, disoit-il, ô monarque des dieux, 

Que le drôle à ces lacs se prenne en ma présence, 
Et que je goûte ce plaisir, 
Parmi vingt veaux je veux choisir 
Le plus gras, et t'en faire offrande ! 

A ces mots , sort de l'antre un lion grand et fort : 

Le pâtre se tapit, et dit, à demi mort: 

Que l'homme ne sait guère, hélas ! ce qu'il demande! 

Pour trouver le larron qui détruit mon troupeau , 

Et le voir en ces lacs pris avant que je parte , 

O monarque des dieux, je t'ai promis un veau, 

Je te promets un bœuf si tu fais qu'il s'écarte ! 

C'est ainsi que l'a dit le principal auteur : 
Passons à son imitateur. 

1 Gabrias. {Note de La Fontaine.) 




LE LION ET LE CHASSEUR. 



Un fanfaron , amateur de la chasse , 
Venant de perdre un chien de bonne race , 
Qu'il soupçonnoit dans le corps d'un lion, 
Vit un berger: Enseigne-moi, de grâce, 
De mon voleur, lui dit-il, la maison, 
Que, de ce pas, je me fasse raison. 
Le berger dit : C'est vers cette montagne. 
En lui payant de tribut un mouton 
Par chaque mois, j'erre dans la campagne 



«38 =« LIVRE VI, FABLE IL 9° 

Comme il me plaît; et je suis en repos. 
Dans le moment qu'ils tenoient ces propos, 
Le lion sort, et vient d'un pas agile. 
Le fanfaron aussitôt d'esquiver : 
Jupiter, montre-moi quelque asile, 
S'écria -t- il, qui me puisse sauver! 

La vraie épreuve du courage 
N'est que dans le danger que l'on touche du doigt ! 
Tel le cherchoit, dit- il, qui, changeant de langage, 

S'enfuit aussitôt qu'il le voit. 





m 



PHÉBUS ET BORÉE. 



Borée et le Soleil virent un voyageur 

Qui s'étoit muni par bonheur 
Contre le mauvais temps. On entroit dans l'automne, 
Quand la précaution aux voyageurs est bonne : 
11 pleut, le soleil luit; et l'écharpe d'Iris 

Rend ceux qui sortent avertis 
Qu'en ces mois le manteau leur est fort nécessaire : 
Les Latins les nommoient douteux, pour cette affaire. 
Notre homme s'étoit donc à la pluie attendu : 
Bon manteau bien doublé, bonne étoffe bien forte. 
Celui-ci, dit le Vent, prétend «avoir pourvu 
A tous les accidents ; mais il n'a pas prévu 






240 -© LIVRE VI, FABLE III. a» 

Que je saurai souffler de sorte 
Qu'il n'est bouton qui tienne : il faudra, si je veux, 

Que le manteau s'en aille au diable. 
L'ébattement pourroit nous en être agréable : 
Vous plaît-il de l'avoir? Eh bien ! gageons nous deux , 

Dit Phébus, sans tant de paroles, 
A qui plus tôt aura dégarni les épaules 

Du cavalier que nous voyons. 
Commencez : je vous laisse obscurcir mes rayons. 
11 n'en fallut pas plus. Notre souffleur à gage 
Se gorge de vapeurs, s'enfle comme un ballon, 

Fait un vacarme de démon, 
Siffle , souffle , tempête , et brise en son passage 
Maint toit qui n'en peut mais , fait périr maint bateau 

Le tout au sujet d'un manteau. 
Le cavalier eut soin d'empêcher que l'orage 

Ne se pût engouffrer dedans. 
Cela le préserva. Le Vent perdit son temps ; 
Plus il se tourmentait, plus l'autre tenoit ferme : 
11 eut beau faire agir le collet et les plis. 

Sitôt qu'il fut au bout du terme 

Qu'à la gageure on avoit mis, 

Le Soleil dissipe la nue, 
Récrée et puis pénètre enfin le cavalier, 

Sous son balandras * fait qu'il sue, 

Le contraint de s'en dépouiller : 
Encor n'usa-t-il pas de toute sa puissance. 

Plus fait douceur que violence. 
1 Ou balandran, sorte de manteau. 




n 



JUPITER ET LE METAYER. 



Jupiter eut jadis une ferme à donner. 

Mercure en fit l'annonce, et gens se présentèrent, 

Firent des offres , écoutèrent : 

Ce ne fut pas sans bien tourner ; 

L'un alléguoit que l'héritage 
Étoit frayant 1 et rude, et l'autre un autre si. 

Pendant qu'ils marchandoient ainsi , 
Un d'eux, le plus hardi, mais non pas le plus sage, 
Promit d'en rendre tant, pourvu que Jupiter 

Le laissât disposer de l'air, 

1 Qui cause des frais. 



31 



2',2 :t- LIVRE VI. FABLE IV. 

Lui donnât saison à sa guise , 
Qu'il eût du chaud, du froid, du beau temps, de la bise , 

Enfin du sec et du mouillé, 

Aussitôt qu'il auroit baillé. 
Jupiter y consent. Contrat passé , notre homme 
Tranche du roi des airs, pleut, vente, et fait en somme 
Un climat pour lui seul : ses plus proches voisins 
Ne s'en sentoient non plus que les Américains. 
Ce fut leur avantage : ils eurent bonne année, 

Pleine moisson, pleine vinéc. 
Monsieur le receveur fut très-mal partagé. 

L'an suivant, voilà tout changé : 

Il ajuste d'une autre sorte 

La température des cieux. 

Son champ ne s'en trouve pas mieux ; 
Celui de ses voisins fructifie et rapporte. 
Que fait-il? 11 recourt au monarque des dieux; 

Il confesse son imprudence. 
Jupiter en usa comme un maître fort doux. 

Concluons que la Providence 

Sait ce qu'il nous faut mieux que nous. 



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LE COCHET, LE CHAT ET LE SOURICEAU. 



Un souriceau tout jeune , et qui n'avoit rien vu 
Fut presque pris au dépourvu. 

Voici comme il conta l'aventure à sa mère : 

J'avois franchi les monts qui bornent cet Etat, 
Et trottois comme un jeune rat 
Qui cherche à se donner carrière, 

Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux : 
L'un doux, bénin et gracieux, 

Et l'autre turbulent, et plein d'inquiétude; 
11 a la voix perçante et rude, 
Sur la tête un morceau de chair, 

Une sorte de bras dont il s'élève en l'air 



' -^. .. : 

SU <« LIVRE VI, FABLE V. 8K 

Comme pour prendre sa volée, 

La queue en panache étalée. 
Or, c'étoit un cochet dont notre souriceau 

Fit à sa mère le tableau 
Comme d'un animal venu de l'Amérique. 
Il se battoit, dit-il, les flancs avec ses bras, 

Faisant tel bruit et tel fracas, 
Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique, 

En ai pris la fuite de peur, 

Le maudissant de très -bon cœur. 

Sans lui j'aurois fait connoissance 
Avec cet animal qui m'a semblé si doux: 

Il est velouté comme nous, 
Marqueté, longue queue, une humble contenance, 
Un modeste regard, et pourtant l'œil luisant. 

Je le crois fort sympathisant 
Avec messieurs les rats ; car il a des oreilles 

En figure aux nôtres pareilles. 
Je l'allois aborder, quand d'un son plein d'éclat 

L'autre m'a fait prendre la fuite. 
Mon fils, dit la souris, ce doucet est un chat, 

Qui, sous son minois hypocrite, 

Contre toute ta parenté 

D'un malin vouloir est porté. 

L'autre animal, tout au contraire, 

Bien éloigné de nous mal faire , 
Servira quelque jour peut-être à nos repas. 
Quant au chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine. 

Garde-toi, tant que tu vivras, 
De juger les gens sur la mine. 




in 



LE RENARD, LE SINGE ET LES ANIMAUX. 



Les animaux, au décès d'un lion, 
En son vivant prince de la contrée, 
Pour faire un roi s'assemblèrent, dit-on. 
De son étui la couronne est tirée : 
Dans une chartre un dragon la gardoit. 
Il se trouva que, sur tous essayée, 
A pas un d'eux elle ne convenoit : 
Plusieurs avoient la tête trop menue, 
Aucuns trop grosse, aucuns même cornue. 
Le singe aussi lit l'épreuve en riant ; 



3'.6 ■» LIVRE VI, FABLE VI. 1 

Et, par plaisir la tiare essayant, 
Il fit autour force grimaceries, 
Tours de souplesse, et mille singeries, 
Passa dedans ainsi qu'en un cerceau. 
Aux animaux cela sembla si beau , 
Qu'il fut élu : chacun lui fît hommage. 
Le renard seul regretta son suffrage' 
Sans toutefois montrer son sentimenl. 
Quand il eut fait son petit compliment, 
Il dit au roi : Je sais, sire, une cache, 
Et ne crois pas qu'autre que moi la sache. 
Or, tout trésor, par droit de royauté, 
Appartient, sire, à votre majesté. 
Le nouveau roi bâille après la finance ; 
Lui-même y court pour n'être pas trompé 
C'étoit un piège : il y fut attrapé. 
Le renard dit, au nom de l'assistance : 
Prétendrais- tu nous gouverner encor, 
Ne sachant pas te conduire toi-même? 
Il fut démis; et l'on tomba d'accord 
Qu'à peu de gens convient le diadème. 



M 




TO 

LE MULET SE VANTANT DE SA GÉNÉALOGIE. 

Le mulet d'un prélat se piquoit de rtoblesse , 
Et ne parloit incessamment 
Que de sa mère la jument , 
Dont il contoit mainte prouesse. 

Elle avoit fait ceci, puis avoit été là. 
Son fils prétendoit pour cela 
Qu'on le dût mettre dans l'histoire. 

11 eût cru s'abaisser servant un médecin. 

Etant devenu vieux, on le mit au moulin ; 

Son père l'Ane alors lui revint en mémoire. 



Quand le malheur ne seroit bon 
Qu'à mettre un sot à la raison , 
Toujours seroit -ce à juste cause 
Qu'on le dit bon à quelque chose. 




TO11Î 



LE VIEILLARD ET L'ANE. 



Un vieillard sur son âne aperçut en passant 

Un pré plein d'herbe et fleurissant : 

11 y lâche sa bête, et le grison se rue 

Au travers de l'herbe menue, 
Se vautrant, grattant, et frottant, 
Gambadant , chantant , et broutant , 
Et faisant mainte place nette. 
L'ennemi vient sur l'entrefaite. 
Fuyons, dit alors le vieillard. 
Pourquoi ? répondit le paillard ' ; 



Qui conclie sur la paille. 






=fe LIVRE VI, FABLE VIII. 



249 



Me lera-t-on porter double bât, double charge ? 

jNoii pus, dit le vieillard, qui prit d'abord le large. 

Et que m'importe donc, dit l'àne, à qui je sois? 
Sauvez-vous, et me laissez paître. 
Notre ennemi, c'est notre maître : 
Je vous le dis en bon François . 




32 




21 



LE CERF SE VOYANT DANS L'EAU. 



Dans le cristal d'une fontaine 
Un cerf se mirant autrefois , 
Louoit la beauté de son bois, 
Et ne pouvoit qu'avecque peine 
Souffrir ses jambes de fuseaux, 
Dont il voyoit l'objet se perdre dans les eaux, 



S LIVRE VI, FABLE IX. 9» -251 

Quelle proportion de nies pieds à ma tète ! 
Disoit-il en voyant leur ombre avec douleur : 
Des taillis les plus hauts mon front atteint le faite ; 
Mes pieds ne me font point d'honneur. 
Tout en parlant de la sorte, 
Un limier le fait partir. 
Il tache à se garantir ; 
Dans les forêts il s'emporte : 
Son bois, dommageable ornement, 
L'arrêtant à chaque moment, 
Nuit à l'office que lui rendent 
Ses pieds, de qui ses jours dépendent. 
Il se dédit alors, et maudit les présents 

One le ciel lui fait tous les ans. 

Nous faisons cas du beau, nous méprisons l'utile : 
Et le beau souvent nous détruit. 

Ce cerf blâme ses pieds qui le rendent agile ; 
11 estime un bois qui lui nuit. 





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LE LIEVRE ET LA TORTIJE. 



Rien ne sert de courir ; il faut partir à point ; 

Le lièvre et la tortue en sont un témoignage. 

Gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point 

Si tôt que moi ce but. Si tôt ! êtes-vous sage ? 
Repartit l'animal léger : 
Ma commère, il vous faut purger 
Avec quatre grains d'ellébore. — 
Sage, ou non, je parie encore. 
Ainsi fut fait ; et de tous deux 
On mit près du but les enjeux. 
Savoir quoi, ce n'est pas l'affaire, 



<*) LIVRE VI, FABLE X. 9N 953 

Ni de quel juge l'on convint. 
Notre lièvre n'avoit que quatre pas à faire ; 
J'entends de ceux qu'il fait lorsque, près d'être atteint, 
Il s'éloigne des chiens, les renvoie aux calendes, 

Et leur fait arpenter les landes. 
Avant, dis-je, du temps de reste pour brouter, 

Pour dormir, et pour écouter 
D'où vient le vent, il laisse la tortue 

Aller son train de sénateur. 

Elle part, elle s'évertue; 

Elle se hâte avec lenteur. 
Lui cependant méprise une telle victoire, 

Tient la gageure à peu de gloire , 

Croit qu'il y va de son honneur 
De partir tard. Il broute, il se repose, 

11 s'amuse à loute autre chose 
Qu'à la gageure. A la fin, quand il vit 
Que l'autre touchoit presque au bout de la carrière, 
Il partit comme un trait ; mais les élans qu'il fit 
Furent vains : la tortue arriva la première. 
Eh bien! lui cria-t-elle, avois-je pas raison? 

De quoi vous sert votre vitesse? 

Moi l'emporter ! et que seroit-ce 

Si vous portiez une maison? 




m 



L'ANE ET SES MAITRES. 



L'âne d'un jardinier se plaignoit au Destin 
De ce qu'on le faisoit lever devant l'aurore. 
Les coqs, lui disoit-il, ont beau chanter matin, 

Je suis plus matineux encore. 
Et pourquoi? pour porter des herbes au marché. 
Belle nécessité d'interrompre mon somme ! 

Le Sort, de sa plainte touché, 
Lui donne un autre maître ; et l'animal de somme 
Passe du jardinier aux mains d'un corroyeur. 



H9 LIVRE VI, FABLE XL *> 258 

Là pesanteur des peaux et leur mauvaise odeur 
Eurent bientôt choqué l'impertinente bête. 
J'ai regret, disoit-il, à mon premier seigneur. 

Encor, quand il tournoit la tète, 

J'attrapois, s'il m'en souvient bien,. 
Quelque morceau de chou qui ne me coùtoit rien ; 
Mais ici point d'aubaine, ou, si j'en ai quelqu'une, 
C'est de coups. 11 obtint changement de fortune ; 

Et sur l'état d'un charbonnier 

Il fut couché tout le dernier. 
Autre plainte. Quoi donc! dit le Sort en colère, 

Ce baudet -ci m'occupe autant 

Que cent monarques pourraient faire ! 
Croit-il être le seul qui ne soit pas content? 

N'ai -je en l'esprit que son affaire? 

Le Sort avoit raison. Tous gens sont ainsi faits : 
Notre condition jamais ne nous contente ; 

La pire est toujours la présente. 
Nous fatiguons le ciel à force de placets. 
Qu'à chacun Jupiter accorde sa requête, 

Nous lui romprons encor la tète. 




Mil 



LE SOLEIL ET LES GRENOUILLES. 



Aux noces d'un tyran tout le peuple en liesse 
Noyoit son souci dans les pots. 

Esope seul trouvoit que les gens étoient sots 
De témoigner tant d'allégresse. 



Le Soleil, disoit-il, eut dessein autrefois 

De songer à l'hyménée. 
Aussitôt on ouït , d'une commune voix , 
Se plaindre de leur destinée 
Les citoyennes des étangs. 
Que ferons-nous, s'il lui vient des enfants? 



«• LIVKE VI, FABLE XII. Sh 



Ï61 



Dirent- elles au Sort. Un seul Soleil à peine 
Se peut souffrir; une demi-douzaine 

Mettra la mer à sec, et tous ses habitants. 

Adieu joncs et marais : notre race est détruite ; 
Bien toi on la verra réduite 
A l'eau du Styx. Pour un pauvre animal, 

Grenouilles, à mon sens, ne raisonnoient pas mal. 








Mil 



LE VILLAGEOIS ET LE SERPENT. 



Ésope conte qu'un manant, 
Charitable autant que peu sage , 
Un jour d'hiver se promenant 
A l'entour de son héritage, 

Aperçut un serpent sur la neige étendu , 

Transi, gelé, perclus, immobile rendu, 

N'ayant pas à vivre un quart d'heure. 

Le villageois le prend, l'emporte en sa demeure; 

Et, sans considérer quel sera le loyer 
D'une action de ce mérite, 
Il l'étend le long du foyer, 






«® LIVRE VI, FABLE XIII. *> 259 

Le réchauffe, le ressuscite. 
L'animal engourdi sent à peine le chaud, 
Que l'âme lui revient avecque la colère. 
Il lève un peu la tète, et puis siffle aussitôt; 
Puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut 
Contre son hienfaiteur, son sauveur, et son père. 
Ingrat, dit le manant, voilà donc mon salaire! 
Tu mourras! A ces mots, plein d'un juste courroux, 
Il vous prend sa cognée , il vous tranche la bête ; 

Il fait trois serpents de deux coups, 

Un tronçon, la queue, et la tète. 
L'insecte, sautillant, cherche à se réunir; 

Mais il ne put y parvenir. 

11 est bon d'être charitable ; 
Mais envers qui? c'est là le point. 
Quant aux ingrats, il n'en est point 
Qui ne meure enfin misérable. 





OT 



LE LION MALADE ET LE RENARD. 



De par le roi des animaux, 
Qui dans son antre étoit malade, 
Fut fait savoir à ses vassaux 
Que chaque espèce en ambassade 
Envoyât gens le visiter ; 
Sous promesse de bien traiter 
Les députés , eux et leur suite : 
Foi de lion , très-bien écrite : 
Bon passe-port contre la dent, 
Contre la griffe tout autant. 
L'édit du prince s'exécute ; 



<* LIVRE VI. FABLE XIV. »> 2(H 

De chaque espèce on lui députe. 

Les renards gardant la maison , 

Un d'eux en dit cette raison : 

Les pas empreints sur la poussière 
Par ceux qui s'en vont faire au malade leur cour, 
Tous, sans exception, regardent sa tanière; 

Pas un ne marque de retour: 

Cela nous met en méfiance. 

Que sa majesté nous dispense : 

Grand merci de son passe -port. 

Je le crois bon : mais dans cet antre 

Je vois fort bien comme l'on entre, 

Et ne vois pas comme on en sort. 







11 



L'OISELEUR, L'AUTOUR ET L'ALOUETTE. 

Les injustices des pervers 
Servent souvent d'excuse aux nôtres. 
Telle est la loi de l'univers : 
Si tu veux qu'on t'épargne, épargne aussi les autres. 



Un manant au miroir prenoit des oisillons. 
Le fantôme brillant attire une alouette : 
Aussitôt un autour, planant sur les sillons, 
Descend des airs, fond et se jette 
Sur celle qui chantoit, quoique près du tombeau. 



•* LIVRE VI, FABLE XV. 9 263 

Elle avoit évité la perfide machine, 

Lorsque, se rencontrant sous la main de l'oiseau , 

Elle sent son ongle maline 1 . 
Pendant qu'à la plumer l'autour est occupé, 
Lui-même sous les rets demeure enveloppé : 
Oiseleur, laisse-moi, dit-il en son langage; 

Je ne t'ai jamais fait de mal. 
L'oiseleur repartit: Ce petit animal 

T'en avoit— il fait davantage? 

1 La Fontaine ;i t'ait du féminin le mot o/tylr , suivant L'usage de cer- 
taines provinces, et en lui conservant le genre dn latin tingula.— Staline', 
pour malir/ne , est une licence poétique. 











Ml 



LE CHEVAL ET L'ANE. 



En ce monde il se faut l'un l'autre secourir : 
Si ton voisin vient à mourir , 
C'est sur toi que le fardeau tombe. 



Un âne accompagnoit un cheval peu courtois , 
Celui-ci ne portant que son simple harnois, 
Et le pauvre baudet si chargé qu'il succombe. 
11 pria le cheval de l'aider quelque peu ; 
Autrement il mourroit devant qu'être à la ville. 
La prière, dit-il, n'en est pas incivile: 






«■ 



<*9 LIVRE VI, FABLE XVI. *> 

Moitié de ce fardeau ne vous sera que jeu. 

Le cheval refusa, fit une pétarade; 

Tant qu'il vit sous le faix mourir son camarade, 
Et reconnut qu'il avoit tort. 
Du baudet en cette aventure 
On lui fit porter la voiture, 
Et la peau par-dessus encor. 



Î65 





SÏH 



LE CHIEN QUI LACEE SA PROIE POUR L'OMBRE. 

Chacun se trompe ici -bas : 
On voit courir après l'ombre 
Tant de fous, qu'on n'en sait pas, 
La plupart du temps, le nombre. 
Au chien dont parle Ésope il faut les renvoyer. 

Ce chien, voyant sa proie en l'eau représentée, 
La quitta pour l'image, et pensa se noyer. 
La rivière devint tout d'un coup agitée ; 
A toute peine il regagna les bords, 
Et n'eut ni l'ombre ni le corps. 




J'ùtLIJl- 



mm 



LE CHARTIER EMBOURBE. 



Le phaéton d'une voiture à foin 
Vit son char embourbé. Le pauvre homme étoit loin 
De tout humain secours : c'était à la campagne , 
Près d'un certain canton de la Basse -Bretagne, 

Appelé Quimper-Corentin. 

On sait assez que le Destin 
Adresse là les gens quand il veut qu'on enrage. 

Dieu nous préservé du voyage ! 
Pour venir au chartier embourbé dans ces lieux, 
Le voilà qui déteste et jure de son mieux, 



20S «« LIVRE VI, FABLE XVI1T. Qf» 

Pestant, en sa fureur extrême, 
Tantôt contre les trous, puis contre ses chevaux, 

Contre son char, contre lui-même. 
11 invoque à la fin le dieu dont les travaux 

Sont si célèbres dans le monde : 
Hercule, lui dit-il, aide - moi ; si ton dos 

A porté la machine ronde, 

Ton bras peut me tirer d'ici. 
Sa prière étant faite, il entend dans la nue 

Une voix qui lui parle ainsi : 

Hercule veut qu'on se remue, 
Puis il aide les gens. Regarde d'où provient 

L'achoppement qui te retient; 

Ote d'autour de chaque roue 
Ce malheureux mortier, cette maudite boue 

Qui jusqu'à l'essieu les enduit; 
Prends ton pic, et me romps ce caillou qui te nuit; 
Comble-moi cette ornière. As-tu fait? Oui, dit l'homme. 
Or bien je vas t'aider, dit la voix; prends ton fouet. 
Je l'ai pris... Qu'est ceci? mon char marche à souhait! 
Hercule en soit loué ! Lors la voix : Tu vois comme 
Tes chevaux aisément se sont tirés de là. 

Aide-toi, le ciel t'aidera. 





LE CHARLATAN. 



Le monde n'a jamais manqué de charlatans : 
Cette science , de tout temps , 
Fut en professeurs très -fertile. 

Tantôt l'un en théâtre affronte l'Achéron , 
Et l'autre affiche par la ville 
Qu'il est un passe -Cicéron. 



Un des derniers se vantoit d'être 
En éloquence si grand maître , 
Qu'il rendroit disert un badaud , 
Un manant, un rustre, un lourdaud ; 



270 « LIVRE VI, FABLE XIX. » 

Oui, messieurs, un lourdaud, un animal, un une : 
Que l'on m'amène un une, un âne renforcé, 
Je le rendrai maître passé, 
Et veux qu'il porte la soutane. 
Le prince sut la chose ; il manda le rhéteur. 
J'ai, dit-il, en mon écurie 
Un fort beau roussin d'Arcadie ; 
J'en voudrois faire un orateur. 
Sire, vous pouvez tout, reprit d'abord notre homme 
On lui donna certaine somme. 
11 devoit au bout de dix ans 
Mettre son âne sur les bancs ; 
Sinon il consentait d'être en place publique 
Guindé la hart au col, étranglé court et net, 
Ayant au dos sa rhétorique, 
Et les oreilles d'un baudet. 
Quelqu'un des courtisans lui dit qu'à la potence 
Il vouloit l'aller voir, et que, pour un pendu, 
11 auroit bonne grâce et beaucoup de prestance : 
Surtout qu'il se souvînt de faire à l'assistance 
Un discours où son art fût au long étendu ; 
Un discours pathétique , et dont le formulaire 
Servît à certains Cicérons 
Vulgairement nommés larrons. 
L'autre reprit: Avant l'affaire, 
Le roi, l'âne, ou moi, nous mourrons. 

Il avoit raison. C'est folie 
De compter sur dix ans de vie. 
Soyons bien buvants, bien mangeants, 
Nous devons à la mort de trois Pun en dix ans. 




"OOLTHE 6u 



M 



LA DISCORDE. 



La déesse Discorde ayant brouillé les dieux, 
Et fait un grand procès là -haut pour une pomme , 
On la fit déloger des cieux. 
Chez l'animal qu'on appelle homme 
On la reçut à bras ouverts , 
Elle et Que -si -que -non, son frère, 
Avecque Tien-et-mien, son père. 
Elle nous fit l'honneur, en ce bas univers, 
De préférer notre hémisphère 



«72 S LIVRE VI, FABLE XX. 

A celui des mortels qui nous sont opposés, 
Gens grossiers, peu civilisés, 

Et qui , se mariant sans prêtre et sans notaire , 
De la Discorde n'ont que faire. 

Pour la faire trouver aux lieux où le besoin 
Demandoit qu'elle fût présente, 
La Renommée avoit le soin 
De l'avertir; et l'autre, diligente, 

Couroit vite aux débats, et prévenoit la Paix, 

Faisoit d'une étincelle un feu long à s'éteindre. 

Li Renommée enfin commença de se plaindre 
Que l'on ne lui trouvoit jamais 
De demeure fixe et certaine ; 

Bien souvent l'on perdoit, à la chercher, sa peine 

Il falloit donc qu'elle eût un séjour affecté, 

Un séjour d'où l'on pût en toutes les familles 
L'envoyer à jour arrêté. 

Comme il n'étoit alors aucun couvent de tilles, 
On y trouva difficulté. 
L'auberge enfin de l'hyménée 
Lui fut pour maison assignée. 





LA JEUNE VEUVE. 



La perte d'un époux ne va point sans soupirs : 
On fait beaucoup de bruit, et puis on se console. 
Sur les ailes du Temps la tristesse s'envole : 

Le Temps ramène les plaisirs. 

Entre la veuve d'une année 

Et la veuve d'une journée 
La différence est grande : on ne croiroit jamais 

Que ce fût la même personne ; 



27i «* LIVRE VI, FABLE XXI. : 

L'une fait fuir les gens, et l'autre a mille attraits : 
Aux soupirs vrais ou faux celle-là s'abandonne ; 
C'est toujours môme note et pareil entretien. 
On dit qu'on est inconsolable : 
On le dit ; mais il n'en est rien , 
Comme on verra par cette fable, 
Ou plutôt par la vérité. 

L'époux d'une jeune beauté 
Partoit pour l'autre monde. A ses côtés sa femme 
Lui crioit : Attends- moi, je te suis; et mon âme, 
Aussi bien que la tienne, est prête à s'envoler. 

Le mari fait seul le voyage. 
La belle avoit un père, homme prudent et sage ; 

11 laissa le torrent couler. 

A la fin, pour la consoler: 
Ma fille, lui dit- il, c'est trop verser de larmes; 
Qu'a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes ? 
Puisqu'il est des vivants, ne songez plus aux morts. 

Je ne dis pas que tout à l'heure 

Une condition meilleure 

Change en des noces ces transports ; 
Mais après certain temps souffrez qu'on vous propose 
Un époux, beau, bien fait, jeune, et tout autre chose 
Que le défunt. Ah! dit-elle aussitôt, 

Un cloître est l'époux qu'il me faut. 
Le père lui laissa digérer sa disgrâce. 

Un mois de la sorte se passe ; 
L'autre mois on l'emploie à changer tous les jours 
Quelque chose à l'habit, au linge, à la coiffure : 

Le deuil enfin sert de parure, 

En attendant d'autres atours. 

Toute la bande des Amours 



■* LIVRE VI, FABLE XXL a» 275 

Revient au colombier ; les jeux , les ris , la danse , 

Ont aussi leur tour à la fin : 

On se plonge soir et matin 

Dans la fontaine de Jouvence. 
Le père ne craint plus ce défunt tant chéri ; 
Mais comme il ne parloit de rien à notre belle : 

Où donc est le jeune mari 

Que vous m'avez promis? dit-elle. 





EPILOGUE 

Bornons ici cette carrière : 
Les longs ouvrages me font peur. 
Loin d'épuiser une matière, 
On n'en doit prendre que la fleur. 
11 s'en va temps que je reprenne 
Un peu de forces et d'haleine, 
Pour fournir à d'autres projets. 
Amour, ce tvran de ma vie, 
Veut que je change de sujels : 
Il faut contenter son envie. 
Retournons à Psyché. Damon , vous m'exhortez 
A peindre ses malheurs et ses félicités : 

J'y consens ; peut-être ma veine 
En sa faveur s'échauffera. 
Heureux si ce travail est la dernière peine 
Que son époux me causera ! 



FIN DU LIVRE SIXIÈME. 



AVERTISSEMENT. 



Voici un second recueil de fables que je présente au public. J'ai 
jugé à propos de donner à la plupart de celles-ci un air et un tour 
un peu différent de celui que j'ai donné aux premières, tant à cause 
de la différence des sujets que pour remplir de plus de variété mon 
ouvrage. Les traits familiers que j'ai semés avec assez d'abondance 
dans les deux autres parties, convenoient bien mieux aux inven- 
tions d'Ésope qu'à ces dernières, cù j'en use plus sobrement, pour 
ne pas tomber en des répétitions; car le nombre de ces traits n'est 
pas infini. Il a donc fallu que j'aie cherché d'autres enrichissements, 
et étendu davantage les circonstances de ces récits , qui d'ailleurs 
me sembloient le demander de la sorte. Pour peu que le lecteur 
y prenne garde, il le reconnoîtra lui-même : ainsi je ne tiens pas 
qu'il soit nécessaire d'en étaler ici les raisons, non plus que de dire 
où j'ai puisé ces derniers sujets. Seulement je dirai, par reconnois- 
sance, que j'en dois la plus grande partie à Pilpay, sage Indien. 
Son livre a été traduit en toutes les langues. Les gens du pays le 
croient fort ancien, et original à l'égard d'Ésope, si ce n'est Ésope 
lui-même sous le nom du sage Locraan. Quelques autres m'ont 
fourni des sujets assez heureux. Enfin j'ai lâché de mettre en ces 
deux dernières parties toute la diversité dont j'élois capable. 

Il s'est glissé quelques fautes dans l'impression. J'en ai fait faire 
un errata ; mais ce sont de légers remèdes pour un défaut consi- 
dérable. Si on veut avoir quelque plaisir de la lecture de cet ou- 
vrage, il faut que chacun fasse corriger ces fautes à la main dans 
son exemplaire, ainsi qu'elles sont marquées par chaque errata, 
aussi bien pour les deux premières parties que pour les dernières. 




HIDUM M KDiœfMc 



L'apologue est un don qui vient des immortels ; 

Ou, si c'est un présent des hommes , 
Quiconque nous l'a fait mérite des autels : 

Nous devons, tous tant que nous sommes, 

Eriger en divinité 
Le sage par qui fut ce bel art inventé. 
C'est proprement un charme : il rend l'àme attentive, 

Ou plutôt il la tient captive, 

Nous attachant à des récits 
Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits. 
vous qui l'imitez, Olympe, si ma muse 
A quelquefois pris place à la table des dieux, 
Sur ses dons aujourd'hui daignez porter les yeux ; 
Favorisez les jeux où mon esprit s'amuse ! 



280 -48 A MADAME DE MONTESPAN. 

Le Temps, qui détruit tout, respectant votre appui, 
Me laissera franchir les ans dans cet ouvrage : 
Tout auteur qui voudra vivre encore après lui 

Doit s'acquérir votre suffrage. 
C'est de vous que mes vers attendent tout leur prix : 

Il n'est beauté dans nos écrits 
Dont vous ne connoissiez jusques aux moindres trace 
Eh! qui connoît que vous les beautés et les grâces ! 
Paroles et regards, tout est charme dans vous. 

Ma muse, en un sujet si doux , 

Voudroit s'étendre davantage ; 
Mais il faut réserver à d'autres cet emploi ; 

Et d'un plus grand maître 'que moi 

Votre louange est le partage. 
Olympe, c'est assez qu'à mon dernier ouvrage 
Votre nom serve un jour de rempart et d'abri ; 
Protégez désormais le livre favori 
Par qui j'ose espérer une seconde vie : 

Sous vos seuls auspices ces vers 

Seront jugés, malgré l'envie, 

Dignes des yeux de l'univers. 
Je ne mérite pas une faveur si grande ; 

La fable en son nom la demande : 
Vous savez quel crédit ce mensonge a sur nous. 
S'il procure à mes vers le bonheur de vous plaire, 
Je croirai lui devoir un temple pour salaire : 
Mais je ne veux bâtir des temples que pour vous. 

1 Ce grand maître étoit Louis XIV. 







LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE. 

Un mal qui répand la terreur, 

Mal que le ciel en sa fureur 
Inventa pour punir les crimes de la terre, 
La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom), 
Capable d'enrichir en un jour l'Achéron , 

Faisoit aux animaux la guerre. 
Ils ne mouroient pas tous, mais tous étoient frappés; 

On n'en voyoit point d'occupés 
A chercher le soutien d'une mourante vie ; 

Nul mets n'excitoit leur envie ; 

Ni loups ni renards n'épioient 

La douce et l'innocente proie ; 



3fi 



282 :y LIVRE VII, FABLE I. Oî 

Los tourterelles se fuyoient : 

Plus d'amour, partant plus de joie. 
Le lion tint conseil, et dit: Mes chers amis, 

Je crois que le ciel a permis 

Pour nos péchés cette infortune. 

Que le plus coupable de nous 
Se sacritic aux traits du céleste courroux ; 
Peut-être il obtiendra la guérison commune. 
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents 

On fait de pareils dévouements. 
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence 

L'état de notre conscience. 
Pour moi , satisfaisant mes appétits gloutons , 

J'ai dévoré force moutons. 

Que m'avoient-ils fait? nulle offense; 
Môme il m'est arrivé quelquefois de manger 

Le berger. 
Je me dévouerai donc, s'il le faut; mais je pense 
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi ; 
Car on doit souhaiter , selon toute justice , 

Que le plus coupable périsse. 
Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi ; 
Vos scrupules font voir trop de délicatesse. 
Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce, 
Est-ce un péché? Non, non. Vous leur fîtes, seigneur, 

En les croquant, beaucoup d'honneur; 

Et quant au berger, l'on peut dire 

Qu'il étoit digne de tous maux, 
Etant de ces gens-là qui sur les animaux 

Se font un chimérique empire. 
Ainsi dit le renard ; et flatteurs d'applaudir. 

On n'osa trop approfondir 
Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances, 



<m LIVRE VII, FABLE I. 9» 283 

Les moins pardonnables offenses : 
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples matins, 
Au dire de chacun, étoient de petits saints. 
L'âne vint à son tour, et dit : J'ai souvenance 

Qu'en un pré de moines passant, 
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense, 

Quelque diable aussi me poussant, 
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue ; 
Je n'en avois nul droit, puisqu'il faut parler net. 
A ces mots, on cria haro sur le baudet. 
Un loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue 
Qu'il falloit dévouer ce maudit animal, 
Ce pelé, ce galeux, d'où venoit tout leur mal. 
Sa peccadille fut jugée un cas pendable. 
Manger l'herbe d' autrui! quel crime abominable! 

Rien que la mort n'étoit capable 
D'expier son forfait. On le lui fit bien voir. 

Selon que vous serez puissant ou misérable, 

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. 







n 



LE MAL MARIÉ. 



Que le bon soit toujours camarade du beau , 

Dès demain je chercherai femme ; 
Mais comme le divorce entre eux n'est pas nouveau , 
Et que peu de beaux corps, hôtes d'une belle âme, 

Assemblent l'un et l'autre point, 
Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point. 
J'ai vu beaucoup d'hymens, aucuns d'eux ne me tentent: 
Cependant des humains presque les quatre parts 
S'exposent hardiment au plus grand des hasards ; 
Les quatre parts aussi des humains se repentent. 
J'en vais alléguer un qui, s'étant repenti, 

Ne put trouver d'autre parti 

Que de renvoyer son épouse, 

Querelleuse, avare et jalouse. 
Rien ne la contentoit, rien n'étoit comme il faut: 



«© LIVRE VII, FABLE II. *• 285 

On se levoit trop tard , on se couchoit trop tôt ; 
Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose. 
Les valets enrageoient ; l'époux étoit à bout : 
Monsieur ne songe à rien, monsieur dépense tout, 

Monsieur court, monsieur se repose. 
Elle en dit tant, que monsieur, à la fin, 

Lassé d'entendre un tel lutin , 

Vous la renvoie à la campagne 
Chez ses parents. La voilà donc compagne 
De certaines Philis qui gardent les dindons, 

Avec les gardeurs de cochons. 
Au bout de quelque temps qu'on la crut adoucie, 
Le mari la reprend. Eh bien! qu'avez-vous fait? 

Comment passiez-vous votre vie? 
L'innocence des champs est- elle votre fait? 

Assez, dit-elle: mais ma peine 
Etoit de voir les gens plus paresseux qu'ici ; 

Ils n'ont des troupeaux nul souci. 
Je leur savois bien dire, et m'attirois la haine 

De tous ces gens si peu soigneux. 
Eh, madame, reprit son époux tout à l'heure, 

Si votre esprit est si hargneux 

Que le monde qui ne demeure 
Qu'un moment avec vous, et ne revient qu'au soir, 

Est déjà lassé de vous voir, 
Que feront des valets qui, toute la journée, 

Vous verront contre eux déchaînée? 

Et que pourra faire un époux 
Que vous voulez qui soit jour et nuit avec vous? 
Retournez au village : adieu. Si de ma vie 

Je vous rappelle , et qu'il m'en prenne envie , 
Puisse -je chez les morts avoir, pour mes péchés, 
Deux femmes comme vous sans cesse à mes côtés ! 




m 



LE RAT OUI S'EST RETIRÉ DU MONDE. 



Les Levantins en leur légende 
Disent qu'un certain rat, las des soins d'ici-bas, 

Dans un fromage de Hollande 

Se retira loin du tracas. 

La solitude étoit profonde , 

S'étendant partout à la ronde. 
Notre ermite nouveau subsistoit là dedans. 

Il fit tant , de pieds et de dents , 
Qu'en peu de jours il eut au fond de l'ermitage 
Le vivre et le couvert: que faut-il davantage? 
Il devint gros et gras : Dieu prodigue ses biens 

A ceux qui font vœu d'être siens. 

Un jour, au dévot personnage , 



<=© LIVRE VII, FABLE III. *• 287 

Des députés du peuple rat 
S'en vinrent demander quelque aumône légère : 

Ils alloient en terre étrangère 
Chercher quelque secours contre le peuple chat ; 

Ratopolis étoit bloquée : 
On les avoit contraints de partir sans argent, 

Attendu l'état indigent 

De la république attaquée. 
Us demandoient fort peu , certains que le secours 

Seroit prêt dans quatre ou cinq jours. 

Mes amis , dit le solitaire , 
Les choses d'ici-bas ne me regardent plus : 

En quoi peut un pauvre reclus 

Vous assister? que peut-il faire 
Que de prier le ciel qu'il vous aide en ceci ? 
J'espère qu'il aura de vous quelque souci. 

Ayant parlé de cette sorte, 

Le nouveau sainjt ferma sa porte. 

Qui désigné-je, à votre avis, 
Par ce rat si peu secourable ? 
Un moine? Non, mais un dervis : 
Je suppose qu'un moine est toujours charitable. 




Il 



LE HERON. 



Un jour, sur ses longs pieds, alloit je ne sais où 
Le héron au long bec emmanché d'un long cou : 

Il côtoyoit une rivière. 
L'onde étoit transparente ainsi qu'aux plus beaux jours ; 
Ma commère la carpe y faisoit mille tours 

Avec le brochet son compère. 
Le héron en eût fait aisément son profit : 
Tous approchoient du bord; l'oiseau n'avoitqu'à prendre. 

Mais il crut mieux faire d'attendre 

Qu'il eut un peu plus d'appétit : 
11 vivoit de régime, et mangeoit à ses heures. 



« LIVRE VII, FABLE IV. *> 28U 

Après quelques moments l'appétit vint: l'oiseau, 

S'approchant du bord , vit sur l'eau 
Des tanches qui sortoient du fond de ces demeures. • 
Le mets ne lui plut pas ; il s'attendoit à mieux, 

Et montroit un goût dédaigneux 

Comme le rat du bon Horace. 
Moi, des tanches! dit-il, moi, héron, que je lasse 
Une si pauvre chère! Et pour qui me prend -on? 
La tanche rebutée, il trouva du goujon. 
Du goujon! c'est bien là le dîner d'un héron! 
J'ouvrirois pour si peu le bec! aux dieux ne plaise ! 
11 l'ouvrit pour bien moins : tout alla de façon 

Qu'il ne vit plus aucun poisson. 
La faim le prit : il fut tout heureux et tout aise 

De rencontrer un limaçon. 

Ne soyons pas si difticiles : 
Les plus accommodants, ce sont les plus habiles ; 
On hasarde de perdre en voulant trop gagner. 

Gardez-vous de rien dédaigner, 
Surtout quand vous avez à peu près votre compte. 
Bien des gens y sont pris. Ce n'est pas aux hérons 
Que je parle : écoutez , humains , un autre conte : 
Vous verrez que chez vous j'ai puisé ces leçons. 



: J .7 




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LA FILLE. 



Certaine fille , un peu trop fière , 

Prétendoit trouver un mari 
Jeune, bien fait, et beau, d'agréable manière, 
Point froid et point jaloux : notez ces deux points-ci. 

Cette fille vouloit aussi 

Qu'il eût du bien , de la naissance , 
De l'esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir? 
Le Destin se montra soigneux de la pourvoir : 

11 vint des parfis d'importance. 
La belle les trouva trop cbétifs de moitié : 



LIVRE VII, FABLE V. 9» 291 

Quoi! moi! quoi! ces gens-là! l'on radote, je pense. 
A moi les proposer! hélas! ils font pitié: 

Voyez un peu la belle espèce ! 
L'un n'avoit en l'esprit nulle délicatesse ; 
L'autre avoit le nez fait de cette façon -là : 

C'étoit ceci , c'étoit cela ; 

C'étoit tout, car les précieuses 

Font dessus tout les dédaigneuses. 
Après les bons partis, les médiocres gens 

Vinrent se mettre sur les rangs. 
Elle de se moquer. Ah ! vraiment je suis bonne 
De leur ouvrir la porte ! Ils pensent que je suis 

Fort en peine de ma personne : 

Grâce à Dieu, je passe les nuits 

Sans chagrin , quoique en solitude. 
La belle se sut gré de tous ces sentiments. 
L'âge la fit déchoir: adieu tous les amants. 
Un an se passe, et deux, avec inquiétude : 
Le chagrin vient ensuite ; elle sent chaque jour 
Déloger quelques Ris, quelques Jeux, puis l'Amour; 

Puis ses traits choquer et déplaire ; 
Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire 
Qu'elle échappât au Temps , cet insigne larron . 

Les ruines d'une maison 
Se peuvent réparer : que n'est cet avantage 

Pour les ruines du visage ! 
Sa préciosité changea lors de langage. 
Son miroir lui disoit : Prenez vite un mari. 
Je ne sais quel désir le lui disoit aussi : 
Le désir peut loger chez une précieuse. 
Celle-ci fît un choix qu'on n'auroit jamais cru , 
Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse 

De rencontrer un malotru. 




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LES SOUHAITS l. 



11 est au Mogol des follets 

Qui font office de valets, 
Tiennent la maison propre, ont soin de l'équipage, 

Et quelquefois du jardinage. 

Si vous louchez à leur ouvrage, 
Vous gâtez tout. Un d'eux près du Gange autrefois 
Cultivoit le jardin d'un assez bon bourgeois. 
Il travailloit sans bruit, avoit beaucoup d'adresse, 



1 Le fond de cet apologue est tiré d'un ancien conte arabe. 



<* LIVRE VII, FABLE VI. *• 293 

Aimoit le maître et la maîtresse, 
Et le jardin surtout. Dieu sait si les Zéphyrs, 
Peuple ami du démon , l'assistoient dans sa tâche ! 
Le follet, de sa part, travaillant sans relâche, 

Combloit ses hôtes de plaisirs. 

Pour plus de marques de son zèle, 
Chez ces gens pour toujours il se fut arrêté, 

Nonobstant la légèreté 

A ses pareils si naturelle : 

Mais ses confrères les esprits 
Firent tant, que le chef de cette république, 

Par caprice ou par politique , 

Le changea bientôt de logis. 
Ordre lui vient d'aller au fond de la Norwégc 

Prendre le soin d'une maison 

En tout temps couverte de neige ; 
Et d'indou qu'il étoit, on vous le fait Lapon. 
Avant que de partir, l'esprit dit à ses hôtes : 

On m'oblige de vous quitter; 

Je ne sais pas pour quelles fautes : 
Mais enfin il le faut. Je ne puis m'arrêter 
Qu'un temps fort court, un mois, peut-être une semaine: 
Employez -la; formez trois souhaits: car je puis 

Rendre trois souhaits accomplis ; 
Trois, sans plus. Souhaiter, ce n'est pas une peine 

Etrange et nouvelle aux humains. 
Ceux-ci, pour premier vœu, demandent l'abondance; 

Et l'Abondance à pleines mains 

Verse en leurs coffres la finance, 
En leurs greniers le blé , dans leurs caves les vins : 
Tout en crève. Comment ranger cette chevance? 
Quels registres, quels soins, quel temps il leur fallut! 
Tous deux sont empêchés si jamais on le fut. 



294 * LIVRE VII, FABLE VI. £*-> 

Les voleurs contre eux complotèrent ; 

Les grands seigneurs leur empruntèrent ; 
Le prince les taxa. Voilà les pauvres gens 

Malheureux par trop de fortune. 
Otez-nous de ces biens l'affluence importune, 
Dirent-ils l'un et l'autre : heureux les indigents ! 
La pauvreté vaut mieux qu'une telle richesse. 
Retirez-vous, trésors: fuyez: et toi, déesse, 
Mère du bon esprit, compagne du repos, 
Médiocrité, reviens vite ! A ces mots 
La Médiocrité revient. On lui fait place : 

Avec elle ils rentrent en grâce, 
Au bout de deux souhaits, étant aussi chanceux 

Qu'ils étoient, et que sont tous ceux 
Qui souhaitent toujours et perdent en chimères 
Le temps qu'ils feroient mieux de mettre à leurs affaires 

Le follet en rit avec eux. 

Pour profiter de sa largesse, 
Quand il voulut partir et qu'il fut sur le point, 

Ils demandèrent la sagesse : 
C'est un trésor qui n'embarrasse point. 




LA COUR DU LION. 



Sa majesté lionne un jour voulut connoître 
De quelles nations le ciel l'avoit fait maître. 
11 manda donc par députés 
Ses vassaux de toute nature, 
Envoyant de tous les côtés 
Une circulaire écriture 
Avec son sceau. L'écrit portoit 
Qu'un mois durant le roi tiendroit 
Cour plénière , dont l'ouverture 
Devoit être un fort grand festin , 
Suivi des tours de Fagotin. 



29(> * LIVRE VII, FABLE VII.» 

Par ce trait de magnificence 
Le prince à ses sujets étaloit sa puissance. 

En son louvre il les invita. 
Quel louvre! un vrai charnier, dont l'odeur se porta 
D'abord au nez des gens. L'ours boucha sa narine ; 
Il se fût bien passé de faire cette mine : 
Sa grimace déplut : le monarque irrité 
L'envoya chez Plu ton faire le dégoûté. 
Le singe approuva fort cette sévérité ; 
Et, flatteur excessif, il loua la colère 
Et la griffe du prince, et l'antre , et cette odeur : 

Il n'étoit ambre, il n'étoit fleur 
Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie 
Eut un mauvais succès, et fut encor punie : 

Ce monseigneur du lion -là 

Fut parent de Caligula. 
Le renard étant proche : Or çà, lui dit le sire, 
Que sens-tu? dis-le-moi; parle sans déguiser. 

L'autre aussitôt de s'excuser, 
Alléguant un grand rhume : il ne pouvoit que dire 

Sans odorat. Bref, il s'en tire. 

Ceci vous sert d'enseignement : 
Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire, 
Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère, 
Et tâchez quelquefois de répondre en Normand. 




TOI 

LES VAUTOURS ET LES PIGEONS. 

Mars autrefois mit tout l'air en émute 1 . 

Certain sujet fit naître la dispute 

Chez les oiseaux : non ceux que le Printemps 

Mène à sa cour, et qui, sous la feu i liée , 

Par leur exemple et leurs sons éclatants , 

Font que Vénus est en nous réveillée ; 

Ni ceux encor que la mère d'Amour 

Met à son char; mais le peuple vautour, 

Au bec retors, à la tranchante serre, 

Pour un chien mort, se fit, dit-on, la guerre. 

11 plut du sang : je n'exagère point. 

Si je voulois conter de point en point 

Tout le détail, je manquerais d'haleine. 

Emute, pour émeute, par licence poétique et pour la rime. 



58 



298 * LIVRE" VII, FABLE VIII. S 

Maint chef périt, maint héros expira ; 

Et sur son roc Prométhée espéra 

De voir bientôt une fin à sa peine. 

C'étoit plaisir d'observer leurs efforts ; 

C'étoit pitié de voir tomber les morts. 

Valeur, adresse, et ruses, et surprises, 

Tout s'employa. Les deux troupes, éprises 

D'ardent courroux, n'épargnoient nuls moyens 

De peupler l'air que respirent les ombres : 

Tout élément remplit de citoyens 

Le vaste enclos qu'ont les royaumes sombres. 

Cette fureur mit la compassion 

Dans les esprits d'une autre nation 

Au cou changeant, au cœur tendre et lidèle. 

Elle employa sa médiation 

Pour accorder une telle querelle : 

Ambassadeurs par le peuple pigeon 

Furent choisis, et si bien travaillèrent 

Que les vautours plus ne se chamaillèrent. 

Ils firent trêve ; et la paix s'ensuivit. 

Hélas! ce fut aux dépens de la race 

A qui la leur auroit dû rendre grâce. 

La gent maudite aussitôt poursuivit 

Tous les pigeons , en fit ample carnage , 

En dépeupla les bourgades, les champs. 

Peu de prudence eurent les pauvres gens 

D'accommoder un peuple si sauvage. 

Tenez toujours divisés les méchants : 
La sûreté du reste de la terre 
Dépend de là. Semez entre eux la guerre, 
Ou vous n'aurez avec eux nulle paix. 
Ceci soit dit en passant : je me tais. 




III 



LE COCHE ET LA MOUCHE. 



Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, 
Et de tous les côtés au soleil exposé, 

Six forts chevaux tiroient un coche. 
Femmes, moine, vieillards, tout étoit descendu: 
L'attelage suoit, souffloit, étoit rendu. 
Une mouche survient, et des chevaux s'approche, 
Prétend les animer par son bourdonnement ; 
Pique l'un, pique l'autre, et pense à tout moment 

Qu'elle fait aller la machine ; 
S'assied sur le timon , sur le nez du cocher. 

Aussitôt que le char chemine, 

Et qu'elle voit les gens marcher, 



300 ^8 LIVRE VII, FABLE IX. *> 

Elle s'en attribue uniquement la gloire, 
Va, vient, fait l'empressée; il semble que ce soit 
Un sergent de bataille allant en chaque endroit 
Faire avancer ses gens et hâter la victoire. 

La mouche, en ce commun besoin, 
Se plaint qu'elle agit seule, et qu'elle a tout le soin ; 
Qu'aucun n'aide aux chevaux à se tirer d'affaire. 

Le moine disoit son bréviaire : 
Il prcnoit bien son temps! une femme chanloil ; 
C'étoit bien de chansons qu'alors il s'agissoit ! 
Daine mouche s'en va chanter à leurs oreilles , 

Et fait cent sottises pareilles. 
Après bien du travail, le coche arrive au haut : 
Respirons maintenant! dit la mouche aussitôt: 
J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine. 
Ça, messieurs les chevaux, payez -moi de ma peine. 

Ainsi certaines gens, laisant les empressés, 
S'introduisent dans les affaires : 
Ils font partout les nécessaires , 

Et, partout importuns, devroient être chassés. 



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S 



LA LAITIERE ET LE POT AU LAIT. 



Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait 

Bien posé sur un coussinet, 
Prétendoit arriver sans encombre à la \ille. 
Légère et court vêtue , elle alloit à grands pas , 
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile, 
Cotillon simple et souliers plats. 
Notre laitière ainsi troussée 
Comptoit déjà dans sa pensée 
Tout le prix de son lait, en employoit l'argent 
Achetoit un cent d'œufs ; faisoit triple couvée : 
La chose alloit à bien par son soin diligent. 



302 <*) LIVRE VII, FABLE X. *> 

11 m'est, disoit— elle, facile 
D'élever des poulets autour de ma maison ; 

Le renard sera bien habile 
S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon. 
Le porc à s'engraisser coûtera peu de son ; 
11 étoit, quand je l'eus, de grosseur raisonnable; 
J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon. 
Et qui m'empêchera de mettre en notre étable, 
Vu le prix dont il est, une vache et son veau, 
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ? 
Perrette là- dessus saute aussi, transportée: 
Le lait tombe ; adieu veau , vache , cochon , couvée ; 
La dame de ces biens, quittant d'un œil marri 

Sa fortune ainsi répandue, 

Va s'excuser à son mari , 

En grand danger d'être battue. 

Le récit en farce en fut fait ; 

On l'appela le Pot au lait. 

Quel esprit ne bat la campagne ? 

Qui ne fait châteaux en Espagne? 
Picrochole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous, 

Autant les sages que les fous , 
Chacun songe en veillant : il n'est rien de plus doux ; 
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes ; 

Tout le bien du monde est à nous, 

Tous les honneurs, toutes les femmes. 
Quand je suis seul , je fais au plus brave un défi : 
Je m'écarte, je vais détrôner le sophi ; 

On m'élit roi , mon peuple m'aime ; 
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant : 
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même, 

Je suis Gros-Jean comme devant. 







XH 



LE Cl! RE ET LE MORT ' 



Un mort s'en alloit tristement 
S'emparer de son dernier gîte ; 
Un curé s'en alloit gaiement 
Enterrer ce mort au plus vite. 

Notre défunt étoit en carrosse porté, 
Dien et dûment empaqueté , 

Et vêtu d'une robe, hélas! qu'on nomme bière, 
Robe d'hiver, robe d'été, 
Que les morts ne dépouillent guère. 
Le pasteur étoit à côté , 
Et récitoit, à l'ordinaire , 



1 L'accident arrivé après la mort de M. de Boufflers, et que M" ,e de 
Sévigné a raconté dans une de ses lettres en date du 26 février 1672, a 
fourni le sujet de cette fiable. 



304 «» LIVRE VII, FABLE XL ®> 

Maintes dévotes oraisons , 
Et des psaumes et des leçons, 
Et des versets et des répons : 
Monsieur le mort, laissez-nous faire, 
On vous en donnera de toutes les façons ; 

Il ne s'agit que du salaire. 
Messire Jean Chouart couvoit des yeux son mort, 
Comme si l'on eût dû lui ravir ce trésor ; 
Et des regards sembloit lui dire : 
Monsieur le mort, j'aurai de vous 
Tant en argent, et tant en cire, 
Et tant en autres menus coûts. 
11 fondoit là-dessus l'achat d'une feuillette 
Du meilleur vin des environs : 
Certaine nièce assez propette ' 
Et sa chambrière Pâquette 
Dévoient avoir des cotillons. 
Sur cette agréable pensée 
Un heurt survient : adieu le char. 
Voilà messire Jean Chouart 
Qui du choc de son mort a la tête cassée : 
Le paroissien en plomb entraîne son pasteur ; 
Notre curé suit son seigneur ; 
Tous deux s'en vont de compagnie. 

Proprement toute notre vie 

Est le curé Chouart qui sur son mort comptoit, 

Et la fable du Pot au lait. 

1 La Fontaine a écrit propette et non proprette. 




il 



l'HOMME QUI COURT APRÈS LA FORTUNE, ET L'HOMME QUI L'ATTEND 
DANS SON LIT. 



Qui ne court après la Fortune ? 
Je voudrois être en lieu d'où je pusse aisément 

Contempler la foule importune 

De ceux qui cherchent vainement 
Cette fille du Sort de royaume en royaume , 
Fidèles courtisans d'un volage fantôme. 

Quand ils sont près du bon moment, 
L'inconstante aussitôt à leurs désirs échappe. 
Pauvres gens! Je les plains; car on a pour les fous 

Plus de pitié que de courroux. 



30 



306 ^9 LIVRE VII, FABLE XII. S 

Cet homme, disent-ils, étoit planteur de ehoux, 

Et le voilà devenu pape ! 
Ne le valons-nous pas? Vous valez cent fois mieux : 

Mais que vous sert votre mérite? 

La Fortune a-t-elle des yeux? 
Et puis la papauté vaut-elle ce qu'on quitte, 
Le repos? le repos, trésor si précieux 
Qu'on en faisoit jadis le partage des dieux ! 
Rarement la Fortune à ses hôtes le laisse. 

Ne cherchez point cette déesse, 
Elle vous cherchera : son sexe en use ainsi. 

Certain couple d'amis, en un bourg établi, 
Possédoit quelque bien. L'un soupiroit sans cesse 
Pour la Fortune ; il dit à l'autre un jour: 

Si nous quittions notre séjour? 

Vous savez que nul n'est prophète 
En son pays; cherchons notre aventure ailleurs. 
Cherchez, dit l'autre ami : pour moi, je ne souhaite 

Ni climats ni destins meilleurs. 
Contentez - vous ; suivez votre humeur inquiète: 
Vous reviendrez bientôt. Je fais vœu cependant 
De dormir en vous attendant. 
L'ambitieux, ou, si l'on veut, l'avare, 

S'en va par voie et par chemin. 

11 arriva le lendemain 
En un lieu que devoit la déesse bizarre 
Fréquenter sur tout autre ; et ce lieu , c'est la cour. 
Là donc pour quelque temps il fixe son séjour, 
Se trouvant au coucher, au lever, à ces heures 

Que l'on sait être les meilleures ; 
Bref, se trouvant à tout et n'arrivant à rien. 
Qu'est ceci? se dit-il, cherchons ailleurs du bien. 



* LIVRE VII, FABLE XII. *> 307 

La Fortune pourtant habite ces demeures ; 
Je la vois tous les jours entrer chez celui-ci, 

Chez celui-là; d'où vient qu'aussi 
Je ne puis héberger cette capricieuse? 
On me l'avoit bien dit, que des gens de ce lieu 
L'on n'aime pas toujours l'humeur ambitieuse. 
Adieu, messieurs de cour; messieurs de cour, adieu ; 
Suivez jusques au bout une ombre qui vous flatte. 
La Fortune a , dit-on, des temples à Surate ; 
Allons là. Ce fut un de dire et s'embarquer. 
Ames de bronze, humains, celui-là fut sans doute 
Armé de diamant, qui tenta cette route, 
Et le premier osa l'abîme défier : 

Celui-ci, pendant son voyage, 

Tourna les yeux vers son village 
Plus d'une fois , essuyant les dangers 
Des pirates, des vents, du calme et des rochers, 
Ministres de la Mort: avec beaucoup de peines 
On s'en va la chercher en des rives lointaines , 
La trouvant assez tôt sans quitter la maison. 
L'homme arrive au Mogol : on lui dit qu'au Japon 
La Fortune pour lors distribuoit ses grâces. 

Il y court. Les mers étoient lasses 

De le porter ; et tout le fruit 

Qu'il tira de ses longs voyages, 
Ce fut cette leçon que donnent les sauvages : 
Demeure en ton pays, par la nature instruit. 
Le Japon ne fut pas plus heureux à cet homme 

Que le Mogol l'avoit été : 

Ce qui lui fit conclure en somme 
Qu'il avoit à grand tort son village quitté. 

Il renonce aux courses ingrates, 
Revient en son pays, voit de loin ses pénates, 



308 



«* LIVRE VII, FABLE XII. *> 



Pleure de joie, et dit: Heureux qui vit chez soi, 
De régler ses désirs faisant tout son emploi ! 

Il ne sait que par ouï-dire 
Ce que c'est que la cour, la mer, et ton empire, 
Forlune, qui nous fais passer devant les yeux 
Des dignités, des biens que jusqu'au bout du monde 
On suit, sans que l'effet aux promesses réponde. 
Désormais je ne bouge, et ferai cent fois mieux. 

En raisonnant de cette sorte, 
Et contre la Fortune ayant pris ce conseil , 

Il la trouve assise à la porte 
De son ami plongé dans un profond sommeil. 



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LES DEUX COQS. 



Deux coqs vivoient en paix : une poule survint : 

Et voilà la guerre allumée. 
Amour, tu perdis Troie ! et c'est de toi que vint 

Cette querelle envenimée 
Où du sang des dieux môme on vit le Xanthe teint ! 
Longtemps entre nos coqs le combat se maintint. 
Le bruit s'en répandit par tout le voisinage : 
La gent qui porte crête au spectacle accourut ; 

Plus d'une Hélène au beau plumage 
Fut le prix du vainqueur. Le vaincu disparut : 
Il alla se cacher au fond de sa retraite , 

Pleura sa gloire et ses amours, 
Ses amours qu'un rival, tout fier de sa défaite , 
Possédoit à ses yeux. Il voyoit tous les jours 



310 «* LIVRE VII, FABLE XIII. 9» 

Cet objet rallumer sa haine et son courage ; 

Il aiguisoit son bec, battoit l'air et ses flancs, 
Et, s'exerçant contre les vents, 
S'armoit d'une jalouse rage. 

11 n'en eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits 
S'alla percher, et chanter sa victoire. 
Un vautour entendit sa voix : 
Adieu les amours et la gloire ; 

Tout cet orgueil périt sous l'ongle du vautour. 
Enfin, par un fatal retour, 
Son rival autour de la poule 
S'en revint faire le coquet. 
Je laisse à penser quel caquet ; 
Car il eut des femmes en foule. 

La Fortune se plaît à faire de ces coups : 
Tout vainqueur insolent à sa perte travaille. 
Défions- nous du Sort, et prenons garde à nous 
Après le gain d'une bataille. 





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L'INGRATITUDE ET L'INJUSTICE DES HOMMES ENVERS LA FORTUNE. 



Un trafiquant sur mer, par bonheur, s'enrichit. 
Il triompha des vents pendant plus d'un voyage : 
Gouffre, banc, ni rocher, n'exigea de péage 
D'aucun de ses ballots ; le Sort l'en affranchit. 
Sur tous ses compagnons Atropos et Neptune 
Recueillirent leurs droits, tandis que la Fortune 
Prenoit soin d'amener son marchand à bon port. 
Facteurs, associés, chacun lui fut fidèle. 



:m : LIVRE Vil, FABLE XIV. *> 

11 vendit son tabac, son sucre, sa cannelle, 

Ce qu'il voulut, sa porcelaine cncor : 
Le luxe et la folie enflèrent son trésor ; 

Bref, il plut dans son escarcelle. 
On ne parloit chez lui que par doubles ducats; 
Et mon homme d'avoir chiens, chevaux et carrosses; 

Ses jours de jeûne étoient des noces. 
Un sien ami, voyant ces somptueux repas, 
Lui dit: Et d'où vient donc un si bon ordinaire? — 
Et d'où me viendroit-il que de mon savoir-faire? 
Je n'en dois rien qu'à moi, qu'à mes soins, qu'au talent 
De risquer à propos, et bien placer l'argent. 
Le profit lui semblant une fort douce chose , 
11 risqua de nouveau le gain qu'il avoit fait; 
Mais rien, pour cette fois, ne lui vint à souhait. 

Son imprudence en fut la cause : 
Un vaisseau mal frété périt au premier vent ; 
Un autre, mal pourvu des armes nécessaires, 

Fut enlevé par les corsaires ; 

Un troisième au port arrivant, 
Rien n'eut cours ni débit : le luxe et la folie 

N'étoient plus tels qu'auparavant. 

Enfin ses facteurs le trompant, 
Et lui-même ayant fait grand fracas, chère lie, 
Mis beaucoup en plaisirs, en bâtiments beaucoup, 

11 devint pauvre tout d'un coup. 
Son ami, Je voyant en mauvais équipage, 
Lui dit: D'où vient cela? — De la Fortune, hélas! 
Consolez-vous, dit l'autre; et, s'il ne lui plaît pas 
Que vous soyez heureux, tout au moins soyez sage. 

Je ne sais s'il crut ce conseil ; 
Mais je sais que chacun impute, en cas pareil, 



LIVRE VII, FABLE XIV. Sfc 



313 



Son bonheur à son industrie ; 
Et si de quelque échec notre faute est suivie, 

Nous disons injures au Sort. 

Chose n'est ici plus commune. 
Le bien, nous le faisons; le mal, c'est la Fortune 
On a toujours raison, le Destin toujours tort. 










40 




SI 



LES DEVINEBESSES > 



C'est souvent du hasard que naît l'opinion ; 
Et c'est l'opinion qui fait toujours la vogue. 

Je pourrois fonder ce prologue 
Sur gens de tous états : tout est prévention, 
Cabale, entêtement; point ou peu de justice. 
C'est un torrent : qu'y faire? il faut qu'il ait son cours 

Cela fut, et sera toujours. 

Une femme, à Paris, faisoit la pythonisse : 



1 Sujet emprunté ;"i la Devineresse , comédie do Visé et Thomas Cor 
neille. 



■« LIVRE VII, FABLE XV. É» 315 

On l'alloit consulter sur chaque événement ; 
Perdoit-on un chiffon, avoit-on un amant, 
Un mari vivant trop, au gré de son épouse , 
Une mère fâcheuse, une femme jalouse ; 

Chez la de vineuse on cou roi t 
Pour se faire annoncer ce que l'on désiroit. 

Son fait consistoit en adresse : 
Quelques termes de l'art, beaucoup de hardiesse, 
Du hasard quelquefois, tout cela concouroit, 
Tout cela bien souvent faisoit crier miracle. 
Enfin, quoique ignorante à vingt et trois carats, 

Elle passoit pour un oracle. 
L'oracle étoit logé dedans un galetas : 

Là, cette femme emplit sa bourse, 

Et, sans avoir d'autre ressource, 
Gagne de quoi donner un rang à son mari ; 
Elle achète un office , une maison aussi. 

Voilà le galetas rempli 
D'une nouvelle hôtesse, à qui toute la ville, 
Femmes, filles, valets, gros messieurs, tout enfin 
Alloit, comme autrefois , demander son destin ; 
Le galetas devint l'antre de la Sibylle. 
L'autre femelle avoit achalandé ce lieu. 
Cette dernière femme eut beau faire, eut beau dire, 
Moi devine 1 ! on se moque: eh! messieurs, sais-je lire? 
Je n'ai jamais appris que ma Croix de par Dieu. 
Point de raisons : fallut deviner et prédire , 

Mettre à part force bons ducats, 
Et gagner malgré soi plus que deux avocats. 
Le meuble et l'équipage aidoient fort à la chose : 
Quatre sièges boiteux , un manche de balai , 

1 Ou voit que La Fontaine emploie successivement les mots devineresse, 
devineuse et devine, quoique le premier seulement soit français. 



316 ■■■ LIVRE VII, FABLE XV. O» 

Tout sentoit son sabbat et sa métamorphose. 
Quand cette femme auroit dit vrai 
Dans une chambre tapissée , 

On s'en seroit moqué : la vogue étoit passée 
Au galetas ; il avoit le crédit. 

L'autre femme se morfondit. 

L'enseigne fait la chalandise. 
J'ai vu dans le palais une robe mal mise 

Gagner gros : les gens l'avoient prise 
Pour maître tel , qui traînoit après soi 
Force écoutants. Demandez- moi pourquoi. 








XII 



LE CHAT, LA BELETTE ET LE PETIT LAPIN. 



Du palais d'un jeune lapin 
Dame belette, un beau matin, 
S'empara: c'est une rusée. 

Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée. 

Elle porta chez lui ses pénates, un jour 

Qu'il étoit allé faire à l'aurore sa cour 
Parmi le thym et la rosée. 

Après qu'il eut brouté, trotté, fait tous ses tours, 

Jeannot lapin retourne aux souterrains séjours. 

La belette avoit mis le nez à la fenêtre. 

dieux hospitaliers! que vois-je ici paroître? 

Dit l'animal chassé du paternel logis. 
Holà! madame la belette, 
Que l'on déloge sans trompette, 

Ou je vais avertir tous les rats du pays. 

La dame au nez pointu répondit que la terre 



318 <* LIVRE VII, FABLE XVI. > 

Etoit au premier occupant. 

C'étoit un beau sujet de guerre, 
Qu'un logis où lui-même il n'entroit qu'en rampant ! 

Et quand ce seroit un royaume, 
Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi 

En a pour toujours fait l'octroi 
A Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume , 

Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à moi. 
Jean lapin allégua la coutume et l'usage : 
Ce sont, dit-il, leurs lois qui m'ont de ce logis 
Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils, 
L'ont de Pierre à Simon , puis à moi Jean, transmis. 
Le premier occupant, est-ce une loi plus sage? 

Or bien, sans crier davantage, 
Rapportons -nous, dit-elle, à Raminagrobis. 
C'étoit un chat vivant comme un dévot ermite, 

Un chat faisant la chattemite, 
Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras, 

Arbitre expert sur tous les cas. 

Jean lapin pour juge l'agrée. 

Les voilà tous deux arrivés 

Devant sa majesté fourrée. 
Grippeminaud ' leur dit : Mes enfants , approchez , 
Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause. 
L'un et l'autre approcha, ne craignant nulle chose. 
Aussitôt qu'à portée il \it les contestants, 

Grippeminaud le bon apôtre , 
Jetant des deux côtés la griffe en même temps, 
Mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre. 

Ceci ressemble fort aux débats qu'ont parfois 
Les petits souverains se rapportants aux rois. 

1 Raminagrobis et Grippeminaud sont des noms empruntés de Rabelais. 




ira 



LA TÊTE ET LA QDEUE DU SERPENT. 



Le serpent a deux parties 
Du genre humain ennemies, 
Tète et queue ; et toutes deux 
Ont acquis un nom fameux 
Auprès des Parques cruelles : 
Si bien qu'autrefois entre elles 
11 survint de grands débats 

Pour le pas. 
La tète avoit toujours marché devant la queue. 
La queue au ciel se plaignit, 

Et lui dit : 



320 <# LIVRE VII, FABLE XVII. »» 

Je fais mainte et mainte lieue 
Comme il plaît à celle-ci : 

Croit-elle que toujours j'en veuille user ainsi? 
Je suis son humble servante. 
On m'a faite, Dieu merci, 
Sa sœur, et non sa suivante. 
Toutes deux de même sang , 
Traitez- nous de même sorte : 
Aussi bien qu'elle je porte 
Un poison prompt et puissant. 
Entin , voilà ma requête : 
C'est à vous de commander 
Qu'on me laisse précéder, 
A mon tour , ma sœur la tête . 
Je la conduirai si bien, 
Qu'on ne se plaindra de rien. 

Le ciel eut pour ses vœux une bonté cruelle. 

Souvent sa complaisance a de méchants effets. 

11 devroit être sourd aux aveugles souhaits. 

Il ne le fut pas lors; et la guide 1 nouvelle, 
Qui ne voyoit , au grand jour, 
Pas plus clair que dans un four, 
Donnoit tantôt contre un marbre, 
Contre un passant, contre un arbre 

Droit aux ondes du Styx elle mena sa sœur. 

Malheureux les Etats tombés dans son erreur ! 



1 Du temps de La Fontaine, ce mot s'employoit encore au féminin 
dans une acception qui n'admet plus aujourd'hui que le masculin. 




sran 



UN ANIMAL DANS LA LUNE 



Pendant qn'nn philosophe assure 
Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés, 

Un autre philosophe jure 

Qu'ils ne nous ont jamais trompés. 
Tous les deux ont raison ; et la philosophie 
Dit vrai quand elle dit que les sens tromperont, 
Tant que sur leur rapport les hommes jugeront; 

Mais aussi, si l'on rectifie 
L'image de l'objet sur son éloignement, 

Sur le milieu qui l'environne , 

1 La Fontaine a pris le sujet de cette faille dans un fait contemporain. 



41 



322 ■* LIVRE Vil, FABLE XVIII. Gf- 

Sur l'organe et sur l'instrument, 

Les sens ne tromperont personne. 
La nature ordonna ces choses sagement : 
J'en dirai quelque jour les raisons amplement. 
J'aperçois le soleil: quelle en est la figure? 
Ici -bas ce grand corps n'a que trois pieds de tour; 
Mais si je le voyois là -haut dans son séjour, 
Que seroit-ce a mes yeux, que l'œil de la nature? 
Sa distance me fait juger de sa grandeur; 
Sur l'angle et les côtés ma main la détermine. 
L'ignorant le croit plat; j'épaissis sa rondeur: 
Je le rends immobile; et la terre chemine. 
Bref, je démens mes yeux en toute sa machine : 
Ce sens ne me nuit point par son illusion. 

Mon âme, en toute occasion, 
Dé\eloppe le vrai caché sous l'apparence ; 

Je ne suis point d'intelligence 
Avecque mes regards peut-être un peu trop prompts , 
Ni mon oreille , lente à m' apporter les sons. 
Quand l'eau courbe un bâton, ma raison le redresse : 

La raison décide en maîtresse. 

Mes yeux, moyennant ce secours, 
Ne me trompent jamais en me mentant toujours. 
Si je crois leur rapport, erreur assez commune, 
Une tête de femme est au corps de la lune. 
Y peut-elle être? Non. D'où vient donc cet objet? 
Quelques lieux inégaux font de loin cet effet. 
La lune nulle part n'a sa surface unie : 
Montueuse en des lieux, en d'autres aplanie, 
L'ombre avec la lumière y peut tracer souvent 

Un homme, un bœuf, un éléphant. 
Naguère l'Angleterre y vit chose pareille. 
La lunette placée, un animal nouveau 



« LIVRE VII, FABLE XVIII. *> 323 

Parut dans cet astre si beau , 

Et chacun de crier merveille. 
Il étoit arrivé là-haut un changement 
Qui présageoit sans doute un grand événement. 
Savoit-on si la guerre entre tant de puissances 
N'en étoit point l'effet? Le monarque accourut : 
11 favorise en roi ces hautes connoissances. 
Le monstre dans la lune à son tour lui parut. 
C'étoit une souris cachée entre les verres : 
Dans la lunette étoit la source de ces guerres. 
On en rit. Peuple heureux! quand pourront les François 
Se donner, comme vous, entiers à ces emplois ! 
Mars nous fait recueillir d'amples moissons de gloire : 
C'est à nos ennemis de craindre les combats, 
A nous de les chercher, certains que la Victoire, 
Amante de Louis, suivra partout ses pas. 
Ses lauriers nous rendront célèbres dans l'histoire. 

Même les Filles de Mémoire 
Ne nous ont point quittés; nous goûtons des plaisirs: 
La paix fait nos souhaits, et non point nos soupirs. 
Charles ' en sait jouir : il sauroit dans la guerre 
Signaler sa valeur, et mener l'Angleterre 
A ces jeux qu'en repos elle voit aujourd'hui. 
Cependant s'il pouvoit apaiser la querelle , 
Que d'encens! Est-il rien de plus digne de lui? 
La carrière d'Auguste a-t-elle été moins belle 
Que les fameux exploits du premier des Césars? 
peuple trop heureux ! quand la paix viendra-t-elle 
Nous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux-arts? 

1 Charles II, roi d'Angleterre. 

FIN PU LIVRE SEPTIÈME. 




LA MORT ET LE MOURANT. 



La Mort ne surprend point le sage : 

Il est toujours prêt à partir, 

S'étant su lui-même avertir 
Du temps où Ton se doit résoudre à ce passage. 
Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps : 
Qu'on le partage en jours, en heures, en moments, 

Il n'en est point qu'il ne comprenne 
Dans le fatal tribut; tous sont de son domaine; 
Et le premier instant où les enfants des rois 

Ouvrent les yeux à la lumière 

Est celui qui vient quelquefois 






328 F. IVRE VIII, FABLE I. g, 

Fermer pour toujours leur paupière. 

Défendez -vous par la grandeur ; 
Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse; 

La Mort ravit tout sans pudeur : 
Un jour le monde entier accroîtra sa richesse. 

Il n'est rien de moins ignoré ; 

Et, puisqu'il faut que je le die, 

Rien où l'on soit moins préparé. 

Un mourant, qui comptoit plus de cent ans de vie, 
Se plaignoit à la Mort que précipitamment 
Elle le contraignoit de partir tout à l'heure, 

Sans qu'il eût fait son testament, 
Sans l'avertir au moins. Est-il juste qu'on meure 
Au pied levé? dit-il : attendez quelque peu ; 
Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ; 
Il me reste à pourvoir un arrière -neveu ; 
Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile. 
Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle ! 
Vieillard, lui dit la Mort, je ne t'ai point surpris; 
Tu te plains sans raison de mon impatience : 
Eh! n'as-tu pas cent ans? Trouve-moi dans Paris 
Deux mortels aussi vieux; trouve -m'en dix en France. 
Je devois, ce dis-tu, te donner quelque avis 

Qui te disposât à la chose : 
J'aurois trouvé ton testament tout fait, 
Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait. 
Ne te donna- t-on pas des avis, quand la cause 

Du marcher et du mouvement, 

Quand les esprits, le sentiment, 
Quand tout faillit en toi? Plus de goût, plus d'ouïe; 
Toute chose pour toi semble être évanouie ; 
Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus: 



m LIVRE VIII, FABLE I. S* 3*9 

Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus. 

Je t'ai fait voir tes camarades, 

Ou morts, ou mourants, ou malades : 
Qu'est-ce que tout cela, qu'un avertissement? 

Allons, vieillard, et sans réplique. 

11 n'importe à la république 

Que tu fasses ton testament. 

La Mort avoit raison : je voudrois qu'à cet âge 
On sortît de la vie ainsi que d'un ban ;uet , 
Remerciant son hôte , et qu'on fît son paquet : 
Car de combien peut- on retarder le voyage? 
Tu murmures, vieillard; vois ces jeunes mourir; 

Vois-les marcher, vois-les courir 
A des morts, il est vrai, glorieuses et belles, 
Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles. 
J'ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret : 
Le plus semblable aux morts meurt le plus a regret. 




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II 



LE SAVETIER ET LE FINANCIER. 



Un savetier chantoit du matin jusqu'au soir ; 

C'étoit merveille de le voir, 
Merveille de l'ouïr; il faisoit des passages, 

Plus content qu'aucun des sept sages. 
Son voisin, au contraire, étant tout cousu d'or, 

Chantoit peu, dormoit moins encor ; 

C'étoit un homme de finance. 
Si sur le point du jour parfois il sommeilloit, 



•* LIVRE VIII, FABLE IL *> 331 

Le savetier alors en chantant l'éveilloit : 

Et le financier se plaignoit 

Que les soins de la Providence 
N'eussent pas au marché fait vendre le dormir, 

Comme le mander et le boire. 

En son hôtel il fait venir 
Le chanteur, et lui dit: Or çà, sire Grégoire, 
Que gagnez -vous par an? — Par an! ma foi, Monsieur, 

Dit avec un ton de rieur 
Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière 
De compter de la sorte ; et je n'entasse guère 
Un jour sur l'autre : il suffit qu'à la fin 

J'attrape le bout de l'année ; 

Chaque jour amène son pain . — 
Eh bien! que gagnez-vous, dites-moi, par journée? — 
Tantôt plus, tantôt moins; le mal est que toujours 
(Et sans cela nos gains seroient assez honnêtes) , 
Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours 
Qu'il faut chômer ; on nous ruine en fêtes : 
L'une fait tort à l'autre ; et monsieur le curé 
De quelque nouveau saint charge toujours son prône. 
Le financier, riant de sa naïveté, 
Lui dit: Je veux vous mettre aujourd'hui sur le trône. 
Prenez ces cent écus ; gardez -les avec soin , 

Pour vous en servir au besoin. 
Le savetier crut voir tout l'argent que la terre 

Avoit, depuis plus de cent ans, 

Produit pour l'usage des gens. 
Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre 

L'argent, et sa joie à la fois. 

Plus de chant : il perdit la voix 
Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines. 

Le sommeil quitta son logis; 



332 



LIVRE VIII, FABLE IL » 



II eut pour hôtes les soucis , 

Les soupçons, les alarmes vaines. 
Tout le jour il avoit l'œil au guet ; et la nuit, 

Si quelque chat faisoit du bruit, 
Le chat prenoit l'argent. A la fin le pauvre homme 
S'en courut chez celui qu'il ne réveilloit plus : 
Hendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme, 

Et reprenez vos cent éciis. 







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LE LION, LE LOUP ET LE RENARD. 



Un lion, décrépit, goutteux, n'en pouvant plus, 
Vouloit que l'on trouvât remède à la vieillesse. 
Alléguer l'impossible aux rois, c'est un abus. 

Celui-ci parmi chaque espèce 
Manda des médecins : il en est de tous arts. 
Médecins au lion viennent de toutes parts ; 
De tous côtés lui vient des donneurs de recettes. 

Dans les visites qui sont faites, 
Le renard se dispense et se tient clos et coi. 
Le loup en fait sa cour, daube, au coucher du roi, 
Son camarade absent. Le prince tout à l'heure 
Veut qu'on aille enfumer renard dans sa demeure, 



334 



<#) LIVRE VIII, FABLE III. » 



Qu'on le fasse venir. 11 vient, est présenté ; 
Et sachant que le loup lui faisoit cette affaire : 
Je crains, sire, dit-il, qu'un rapport peu sincère 

Ne m'ait à mépris imputé 

D'avoir différé cet hommage ; 

Mais j'étois en pèlerinage , 
Et m'acquittois d'un vœu fait pour votre santé. 

Même j'ai vu dans mon voyage 
Gens experts et savants; leur ai dit la langueur 
Dont votre majesté craint à bon droit la suite. 

Vous ne manquez que de chaleur ; 

Le long âge en vous l'a détruite : 
D'un loup écorché vif appliquez- vous la peau 

Toute chaude et toute fumante : 

Le secret sans doute en est beau 

Pour la nature défaillante. 

Messire loup vous servira, 

S'il vous plaît, de robe de chambre. 

Le roi goûte cet avis-là. 

On écorche, on taille, on démembre 
Messire loup. Le monarque en soupa, 

Et de sa peau s'enveloppa. 

Messieurs les courtisans , cessez de vous détruire ; 
Faites, si vous pouvez, votre cour sans vous nuire : 
Le mal se rend chez vous au quadruple du bien. 
Les daubeurs ont leur tour d'une ou d'autre manière : 

Vous êtes dans une carrière 

Où l'on ne se pardonne rien. 



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LE POUVOIR DES FABLES. 
A M. DE HARILLON '. 



La qualité d'ambassadeur 
Peut- elle s'abaisser à des contes vulgaires? 
Vous puis -je offrir mes vers et leurs grâces légères? 
S'ils osent quelquefois prendre un air de grandeur, 
Seront- ils point traités par vous de téméraires? 

Vous avez bien d'autres affaires 

A démêler que les débats 

Du lapin et de la belette. 

Lisez -les, ne les lisez pas; 

1 Ambassadeur en Angleterre. 






336 & LIVRE V11I, FABLE IV. ©= 

Mais empêchez qu'on ne nous mette 
Toute l'Europe sur les bras. 
Que de mille endroits de la terre 
11 nous vienne des ennemis , 
J'y consens ; mais que l'Angleterre 
Veuille que nos deux rois se lassent d'être amis, 

J'ai peine à digérer la chose. 
N'est-il point encor temps que Louis se répond 
Quel autre Hercule enfin ne se trouverait las 
De combattre cette hydre? et faut-il qu'elle oppose 
Une nouvelle tête aux efforts de son bras? 

Si votre esprit plein de souplesse , 
Par éloquence et par adresse , 
Peut adoucir les cœurs et détourner ce coup, 
Je vous sacrifierai cent moutons : c'est beaucoup 
Pour un habitant du Parnasse. 
Cependant faites -moi la grâce 
De prendre en don ce peu d'encens : 
Prenez en gré mes vœux ardents , 
Et le récit en vers qu'ici je vous dédie. 
Son sujet vous convient ; je n'en dirai pas plus : 
Sur les éloges que l'envie 
Doit avouer qui vous sont dus 
Vous ne voulez pas qu'on appuie. 

Dans Athène autrefois, peuple vain et léger, 
Un orateur 1 , voyant sa patrie en danger, 
Courut à la tribune ; et, d'un air tyrannique, 
Voulant forcer les cœurs dans une république , 
Il parla fortement sur le commun salut. 
On ne l'écoutoit pas. L'orateur recourut 

i Démades. 



I.IV RE VIII. FABLE IV. 337 

A ces figures violentes 
Qui savent exciter les âmes les plus lentes : 
Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu'il put ; 
Le vent eiuporta tout; personne ne s'émut. 

L'animal aux tètes frivoles, 
Etant fait à ces traits , ne daignoit l'écouter ; 
Tous regardoient ailleurs : il en vit s'arrêter 
A des combats d'enfants , et point à ses paroles. 
Que fit le harangueur? Il prit un autre tour. 
Cérès, commença -t- il, faisoit voyage un jour 

Avec l'anguille et l'hirondelle : 
Un tleuve les arrête; et l'anguille en nageant, 

Comme l'hirondelle en volant , 
Le traversa bientôt. L'assemblée à l'instant 
Cria tout d'une voix: Et Cérès, que fit-elle? 

Ce qu'elle fit! un prompt courroux 

L'anima d'abord contre vous. 
Quoi ! de contes d'enfants son peuple s'embarrasse ; 

Et du péril qui le menace 
Lui seul entre les Grecs il néglige l'effet ! 
Que ne demandez-vous ce que Philippe fait? 

A ce reproche l'assemblée, 

Par l'apologue réveillée, 

Se donne entière à l'orateur. 

Un trait de fable en eut l'honneur. 

Nous sommes tous d'Athène en ce point ; et moi-même , 

Au moment que je fais cette moralité , 
Si Peau-d'àne m'étoit conté, 
J'y prendrois un plaisir extrême. 

Le monde est vieux, dit-on : je le crois ; cependant 

11 le faut amuser encor comme un enfant. 



43 




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L'HOMME ET LA PDCE. 



Par des vœux importuns nous fatiguons les dieux , 
Souvent pour des sujets môme indignes des hommes : 
11 semble que le ciel sur tous tant que nous sommes 
Soit obligé d'avoir incessamment les yeux , 
Et que le plus petit de la race mortelle, 
A chaque pas qu'il fait, à chaque bagatelle, 
Doive intriguer l'Olympe et tous ses citoyens , 
Comme s'il s'agissoit des Grecs et des Troyens. 

Un sot par une puce eut l'épaule mordue. 
Dans les plis de ses draps elle alla se loger. 
Hercule, ce dit-il, tu devrois bien purger 
La terre de cette hydre au printemps revenue ! 
Que fais-tu, Jupiter, que du haut de la nue 
Tu n'en perdes la race , afin de me venger ! 

Pour tuer une puce, il vonloit obliger 

Ces dieux à lui prêter leur foudre et leur massue. 




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LES FEMMES ET LE SECRET. 

Rien ne pèse tant qu'un secret : 
Le porter loin est difficile aux dames ; 
Et je sais même sur ce fait 
Bon nombre d'hommes qui sont femmes. 



Pour éprouver la sienne un mari s'écria, 

La nuit étant près d'elle : dieux ! qu'est-ce cela? 

Je n'en puis plus ! on me déchire ! 
Quoi ! j'accouche d'un œuf! — D'un œuf? — Oui , le voilà 
Frais et nouveau pondu : gardez bien de le dire ; 



310 LIVRE VIII. FABLE VI. &= 

On m'appelleroit poule. Enfin, n'en parlez pas. 

La femme , neuve sur ce cas , 

Ainsi que sur mainte autre affaire, 
Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire ; 

Mais ce serment s'évanouit 

Avec les ombres de la nuit. 

L'épouse , indiscrète et peu fine , 
Sort du lit quand le jour fut à peine levé ; 

Et de courir chez sa voisine : 
Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé; 
N'en dites rien surtout, car vous me feriez battre : 
Mon mari vient de pondre un œuf gros comme quatre. 

Au nom de Dieu, gardez-vous bien 

D'aller publier ce mystère. 
Vous moquez- vous? dit l'autre : ah! vous ne savez guère 

Quelle je suis. Allez, ne craignez rien. 
La femme du pondeur s'en retourne chez elle. 
L'autre grille déjà d'en conter la nouvelle : 
Elle va la répandre en plus de dix endroits ; 

Au lieu d'un œuf, elle en dit trois. 
Ce n'est pas encor tout ; car une autre commère 
En dit quatre, et raconte à l'oreille le fait: 

Précaution peu nécessaire , 

Car ce n'étoit plus un secret. 
Comme le nombre d'œufs, grâce à la renommée, 

De bouche en bouche alloit croissant, 

Avant la fin de la journée 

Ils se montoient à plus d'un cent. 




rai 

LE CHIEN QUI PORTE A SON COU LE DÎNÉ DE SON MAITRE. 

Nous n'avons pas les yeux à l'épreuve des belles, 
Ni les mains à celle de l'or ; 
Peu de gens gardent un trésor 
Avec des soins assez fidèles. 



Certain chien, qui portoit la pitance au logis, 
S'étoit fait un collier du dîné de son maître. 
11 éloit tempérant, plus qu'il n'eût voulu l'être, 

Quand il voyoit un mets exquis ; 
Mais enfin il l'étoit : et, tous tant que nous sommes, 
Nous nous laissons tenter à l'approche des biens. 
Chose étrange ! on apprend la tempérance aux chiens, 

Et l'on ne peut l'apprendre aux hommes ! 






342 * LIVRE VIII. FABLE VIL 9» 

Ce chien-ci donc étant de la sorte atourné, 
Un mâtin passe, et veut lui prendre le dîné. 

11 n'en eut pas toute la joie 
Qu'il cspéroit d'abord : le chien mit bas la proie 
Pour la défendre mieux, n'en étant plus chargé. 

Grand combat. D'autres chiens arrivent : 

Ils étoient de ceux-là qui vivent 
Sur le public, et craignent peu les coups. 
Notre chien , se voyant trop foible contre eux tous , 
Et que la chair couroit un danger manifeste , 
Voulut avoir sa part; et, lui sage, il leur dit : 
Point de courroux, Messieurs; mon lopin me suflit: 

Faites votre profit du reste. 
A ces mots, le premier il vous happe un morceau ; 
Et chacun de tirer, le mâtin , la canaille, 

A qui mieux mieux : ils firent tous ripaille ; 

Chacun d'eux eut part au gâteau. 

Je crois voir en ceci l'image d'une ville 
Où l'on met les deniers à la merci des gens. 
Echevins , prévôt des marchands , 
Tout fait sa main : le plus habile 
Donne aux autres l'exemple, et c'est un passe -temps 
De leur voir nettoyer un monceau de pistoles. 
Si quelque scrupuleux, par des raisons frivoles, 
Veut défendre l'argent , et dit le moindre mot , 
On lui fait voir qu'il est un sot. 
11 n'a pas de peine à se rendre : 
C'est bientôt le premier à prendre. 



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LE RIEUR ET LES POISSONS. 



On cherche les rieurs; et moi je les évite. 

Cet art veut, sur tout autre, un suprême mérite : 
Dieu ne créa que pour les sots 
Les méchants diseurs de bons mots. 
J'en vais peut-être en une fable 
Introduire un; peut-être aussi 

Que quelqu'un trouvera que j'aurai réussi. 



Un rieur étoit à la table 
D'un financier, et n'avoit en son coin 
Que de petits poissons ; tous les gros étoient loin. 
Il prend donc les menus, puis leur parle à l'oreille ; 

Et puis il feint, à la pareille, 



3U «9 LIVRE VIII, FABLE VIII. * 

D'écouter leur réponse. On demeura surpris; 

Cela suspendit les esprits. 

Le rieur alors, d'un ton sage, 

Dit qu'il craignoit qu'un sien ami , 

Pour les grandes Indes parti , 

N'eût depuis un an fait naufrage. 
11 s'en informoit donc à ce menu fretin : 
Mais tous lui répondoient qu'ils n'étoient pas d'un fige 

A savoir au vrai son destin , 

Les gros en sauraient davantage. 
N'en puis-jedonc, Messieurs, un gros interroger? 

De dire si la compagnie 

Prit goût à sa plaisanterie , 
J'en doute ; mais enfin, il les sut engager 
A lui servir d'un monstre assez vieux pour lui dire 
Tous les noms des chercheurs de mondes inconnus 

Qui n'en étoient pas revenus, 
Et que depuis cent ans sous l'abîme avoient vus 

Les anciens du vaste empire. 



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LE RAT ET L'HUITRE. 



Un rat hôte d'un champ , rat de peu de cervelle , 
Des lares paternels un jour se trouva soûl. 
11 laisse là le champ , le grain et la javelle , 
Va courir le pays, abandonne son trou. 

Sitôt qu'il fut hors de la case : 
Que le monde, dit-il, est grand et spacieux ! 
Voilà les Apennins, et voici le Caucase ! 
La moindre taupinée étoit mont à ses yeux. 
Au bout de quelques jours, le voyageur arrive 
En un certain canton où Téthys sur la rive 
Avoit laissé mainte huître ; et notre rat d'abord 
Crut voir, en les voyant, des vaisseaux de haut bord. 



il 



34G - LI VUE VIII, FABLE IX. i: 

Certes, dit- il, mon père étoit un pauvre sire ! 
11 n'osoit voyager, craintif au dernier point. 
Pour moi , j'ai déjà vu le maritime empire : 
J'ai passé les déserts, mais nous n'y bûmes point. 
D'un certain magister le rat tenoit ces choses , 

Et les disoit à travers champs ; 
N'étant point de ces rats qui, les livres rongeants, 

Se font savants jusques aux dents. 

Parmi tant d'huîtres toutes closes 
Une s'étoit ouverte , et, bâillant au soleil, 

Par un doux zéphyr réjouie, 
Humoit l'air, respiroit, étoit épanouie, 
Blanche, grasse, et d'un goût, à la voir, nonparcil. 
D'aussi loin que le rat voit cette huître qui baille : 
Qu'aperçois -je ? dit-il ; c'est quelque victuaille ! 
Et, si je ne me trompe à la couleur du mets, 
Je dois faire aujourd'hui bonne chère, ou jamais. 
Là-dessus, maître rat, plein de belle espérance, 
Approche de l'écaillé , allonge un peu le cou , 
Se sent pris comme aux lacs ; car l'huître tout d'un coup 
Se referme. Et voilà ce que fait l'ignorance. 

Cette fable contient plus d'un enseignement : 

Nous v voyons premièrement 
Que ceux qui n'ont du monde aucune expérience 
Sont, aux moindres objets, frappés d'étonnement ; 
Et puis nous y pouvons apprendre 
Que tel est pris qui croyoit prendre. 



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X 



L'OURS ET L'AMATEUR DES JARDINS. 



Certain ours montagnard, ours à demi léché, 
Confiné par le Sort dans un bois solitaire , 
Nouveau Bellérophon , vivoit seul et caché. 
11 fût devenu fou : la raison d'ordinaire 
N'habite pas longtemps chez les gens séquestrés. 
Il est bon de parler, et meilleur de se taire ; 
Mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrés. 
Nul animal n'avoit affaire 



848 •« LIVRE VIII, FABLE X. 9° 

Dans les lieux que l'ours habitoit ; 

Si bien que, tout ours qu'il étoit , 
11 vint à s'ennuyer de cette triste vie. 
Pendant qu'il se livroit à la mélancolie , 

Non loin de là certain vieillard 

S'ennuyoit aussi de sa part. 
11 aimoit les jardins, étoit prêtre de Flore ; 

Il l' étoit de Pomone encore. 
Ces deux emplois sont beaux ; mais je voudrois parmi 

Quelque doux et discret ami. 
Les jardins parlent peu , si ce n'est dans mon livre ; 

De façon que, lassé de vivre 
Avec des gens muets, notre homme, un beau matin, 
Va chercher compagnie , et se met en campagne. 

L'ours, porté d'un même dessein , 

Venoit de quitter sa montagne. 

Tous deux, par un cas surprenant , 

Se rencontrent en un tournant. 
L'homme eut peur; mais comment esquiver? et que faire? 
Se tirer en Gascon d'une semblable affaire 
Est le mieux : il sut donc dissimuler sa peur. 

L'ours, très-mauvais complimenteur, 
Lui dit : Viens-t'en me voir. L'autre reprit: Seigneur, 
Vous voyez mon logis : si vous me vouliez faire 
Tant d'honneur que d'y prendre un champêtre repas, 
J'ai des fruits , j'ai du lait : ce n'est peut-être pas 
De nosseigneurs les ours le manger ordinaire ; 
Mais j'offre ce que j'ai. L'ours accepte ; et d'aller. 
Les voilà bons amis avant que d'arriver: 
Arrivés , les voilà se trouvant bien ensemble ; 

Et bien qu'on soit, à ce qu'il semble, 

Beaucoup mieux seul qu'avec des sots , 
Comme l'ours en un jour ne disoit pas deux mois, 



* LIVRE VIII, FABLE X. 9» 



349 



L'homme pouvoit sans bruit vaquer à son ouvrage. 
L'ours alloit à la chasse, apportait du gibier ; 

Faisoit son principal métier 
D'être bon émoucheur ; écartoit du visage 
De son ami dormant ce parasite ailé 

Que nous avons mouche appelé. 
Un jour que le vieillard dormoit d'un profond somme , 
Sur le bout de son nez une allant se placer 
Mit l'ours au désespoir ; il eut beau la chasser. 
Je l'attraperai bien, dit-il; et voici comme. 
Aussitôt fait que dit : le (idèle émoucheur 
Vous empoigne un pavé, le lance avec raideur, 
Casse la tète à l'homme en écrasant la mouche ; 
Et, non moins bon archer que mauvais raisonneur, 
Roide mort étendu sur la place il le couche. 

Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami ; 
Mieux vaudroit un sage ennemi. 





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LES DEUX AMIS. 



Deux vrais amis vivoient au Monomotapa ; 
L'un ne possédoit rien qui n'appartînt à l'autre. 

Les amis de ce pays-là 

Valent bien, dit-on, ceux du nôtre. 



Une nuit cpie chacun s'occupoit au sommeil , 

Et mettoit à profit l'absence du soleil , 

Un de nos deux amis sort du lit en alarme ; 



:: LIVRE VIII, FABLE XI. &- 351 

11 court chez son intime, éveille les valets : 

Morphée avoit touché le seuil de ce palais. 

L'ami couché s'étonne; il prend sa hourse, il s'arme, 

Vient trouver l'autre, et dit : 11 vous arrive peu 

De courir quand on dort ; vous me paroissiez homme 

A mieux user du temps destiné pour le somme : 

N'auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu? 

En voici. S'il vous est venu quelque querelle, 

J'ai mon épée ; allons. Vous ennuyez-vous point 

De coucher toujours seul ? une esclave assez helle 

Etoit à mes côtés; voulez -vous qu'on l'appelle? 

Non, dit l'ami ; ce n'est ni l'un ni l'autre point : 

Je vous rends grâce de ce zèle. 
Vous m'êtes, en dormant, un peu triste apparu: 
J'ai craint qu'il ne fût vrai ; je suis vite accouru. 

Ce maudit songe en est la cause. 

Qui d'eux aimoit le mieux? Que t'en semble, lecteur? 

Cette difficulté vaut bien qu'on la propose. 

Qu'un ami véritable est une douce chose ! 

11 cherche vos besoins au fond de votre cœur ; 
11 vous épargne la pudeur 
De les lui découvrir vous-même : 
Un songe, un rien, tout lui fait peur, 
Quand il s'agit de ce qu'il aime. 



^ 





M 



LE COCHON, LA CHEVRE ET LE MOUTON. 



Une chèvre, un mouton, avec un cochon gras, 
Montés sur même char, s'en alloicnt à la foire. 
Leur divertissement ne les y porloit pas ; 
On s'en alloit les vendre, à ce que dit l'histoire : 

Le charton n'avoit pas dessein 

De les mener voir Taharin. 

Dom pourceau crioit en chemin 
Comme s'il avoit eu cent bouchers à ses trousses : 
C'étoit une clameur à rendre les gens sourds. 
Les autres animaux , créatures plus douces , 
Bonnes gens, s'étonnoient qu'il criât au secours; 

Ils ne voyoient nul mal à craindre, 
Le charton dit au porc: Qu'as-tu tant à te plaindre? 



<® LIVRE VIII, FABLE XII. &? 



353 



ïu nous étourdis tous: que ne te tiens-tu coi? 
Ces deux personnes-ci , plus honnêtes que toi , 
Devroient t' apprendre à vivre , ou du moins à te taire 
Regarde ce mouton; a-t-il dit un seul mot? 

Il est sage. Il est un sot, 
Repartit le cochon: s'il savoit son affaire, 
Il crieroit, comme moi, du haut de son gosier; 
Et cette autre personne honnête 
Crieroit tout du haut de sa tète. 
Ils pensent qu'on les veut seulement décharger, 
La chèvre de son lait, le mouton de sa laine : 
Je ne sais pas s'ils ont raison ; 
Mais quant à moi, qui ne suis bon 
Qu'à manger, ma mort est certaine. 
Adieu mon toit et ma maison. 

Dom pourceau raisonnoit en subtil personnage ; 
Mais que lui servoit-il? Quand le mal est certain, 
La plainte ni la peur ne changent le destin, 
Et le moins prévoyant est toujours le plus sage. 




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4 S 




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TIRCIS ET AMARANTE. 



POUR MADEMOISELLE DE S1LLERY. 



J'avois Esope quitté, 

Pour être tout à Boccace ; 

Mais une divinité 

Veut revoir sur le Parnasse 

Des fables de ma façon. 

Or, d'aller lui dire : Non , 

Sans quelque valable excuse, 

Ce n'est pas comme on en use 

Avec des divinités, 

Surtout quand ce sont de celles 



■* LIVRE VIII, FABLE XIII. * 355 

Que la qualité de belles 
Font reines des volontés. 
Car, afin que l'on le sache , 
C'est Sillery qui s'attache 
A vouloir que, de nouveau, 
Sire loup, sire corbeau, 
Chez moi se parlent en rime. 
Qui dit Sillery dit tout : 
Peu de gens en leur estime 
Lui refusent le haut bout : 
Comment le pourroit-on faire? 

Pour venir à notre affaire , 

Mes contes, à son avis, 

Sont obscurs : les beaux esprits 

N'entendent pas toute chose. 

Faisons donc quelques récits 

Qu'elle déchiffre sans glose : 
Amenons des bergers, et puis nous rimerons 
Ce que disent entre eux les loups et les moutons. 
Tircis disoit un jour à la jeune Amarante : 
Ah! si vous connoissiez comme moi certain mal 
Qui nous plaît et qui nous enchante , 
Il n'est bien sous le ciel qui vous parût égal ! 
Souffrez qu'on vous le communique ; 
Croyez-moi, n'ayez point de peur: 
Voudrois-je vous tromper, vous, pour qui je me pique 
Des plus doux sentiments que puisse avoir un cœur? 

Amarante aussitôt réplique : 
Comment l'appelez -vous, ce mal? quel est son nom? — 
L'amour. — Ce mot est beau: dites-moi quelques marques 
A quoi je le pourrai connoître : que sent-on ? — 
Des peines près de qui le plaisir des monarques 



35<i : LIVRE VIII, FABLE XIII. 

Est ennuyeux et fade : on s'oublie, on se plaît 

Toute seule en une forêt. 

Se mire-t-on près d'un rivage, 
Ce n'est pas soi qu'on voit; on ne voit qu'une image 
Qui sans cesse revient, et qui suit en tous lieux : 

Pour tout le reste on est sans yeux. 

Il est un berger du village 
Dont l'abord, dont la voix, dont le nom fait rougir: 

On soupire à son souvenir ; 
On ne sait pas pourquoi, cependant on soupire ; 
On a peur de le voir, encor qu'on le désire. 

Amarante dit à l'instant : 
Oh! oh! c'est là ce mal que vous me prêchez tant! 
11 ne m'est pas nouveau; je pense le connoître. 

Tircis à son but croyoit être , 
Quand la belle ajouta : Voilà tout justement 

Ce que je sens pour Clidamant. 
L'autre pensa mourir de dépit et de honte. 

11 est force gens comme lui , 
Qui prétendent n'agir que pour leur propre compte, 
Et qui font le marché d'autrui. 



A 



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OT 



LES OBSÈQUES DE LA LIONNE. 



La femme du lion mourut; 

Aussitôt chacun accourut 

Pour s'acquitter envers le prince 

De certains compliments de consolation, 
Qui sont surcroît d'affliction. 
11 fit avertir sa province 
Que les obsèques se feroient 

Un tel jour, en tel lieu ; ses prévôts y seroient 
Pour régler la cérémonie , 
Et pour placer la compagnie. 
Jugez si chacun s'y trouva. 
Le prince aux cris s'abandonna, 
Et tout son antre en résonna : 



358 



LIVRE VIII, FABLE XIV. 6b 



Les lions n'ont point d'autre temple. 

On entendit, à son exemple, 
Rugir en leur patois messieurs les courtisans. 
Je définis la cour un pays où les gens, 
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents, 
Sont ce qu'il plaît au prince, ou , s'ils ne peuvent l'être , 

Tâchent au moins de le paroi tre. 
Peuple caméléon , peuple singe du maître ; 
On diroit qu'un esprit anime mille corps : 
C'est bien là que les gens sont de simples ressorts. 



Pour revenir à notre affaire, 
Le cerf ne pleura point. Comment eût-il pu faire? 
Cette mort le vengeoit : la reine avoit jadis 

Etranglé sa femme et son fils. 
Bref, il ne pleura point. Un flatteur Fallu dire, 

Et soutint qu'il l'avoit vu rire. 
La colère du roi , comme dit Salomon , 
Est terrible , et surtout celle du roi lion ; 
Mais ce cerf n'avoit pas accoutumé de lire. 
Le monarque lui dit : Chétif hôte des bois , 
Tu ris ! tu ne suis pas ces gémissantes voix ! 
Nous n'appliquerons point sur tes membres profanes 

Nos sacrés ongles! Venez, loups, 

Vengez la reine, immolez tous 

Ce traître à ses augustes mânes. 
Le cerf reprit alors : Sire, le temps des pleurs 
Est passé ; la douleur est ici superflue. 
Votre digne moitié, couchée entre des fleurs, 

Tout près d'ici m'est apparue ; 

Et je l'ai d'abord reconnue. 
Ami, m'a-t-elle dit, garde que ce convoi, 
Quand je vais chez les dieux, ne t'oblige à des larmes. 



« LIVRE VIII, FABLE XIV. *• 359 

Aux champs élysiens j'ai goûté mille charmes, 
Conversant avec ceux qui sont saints comme moi. 
Laisse agir quelque temps le désespoir du roi : 
J'y prends plaisir. A peine on eut ouï la chose. 
Qu'on se mit à crier : Miracle ! Apothéose ! 
Le cerf eut un présent, bien loin d'être puni. 

Amusez les rois par des songes, 
Flattez-les, payez-les d'agréables mensonges: 
Quelque indignation dont leur cœur soit rempli , 
Ils goberont l'appât; vous serez leur ami. 





11 



LE RAT ET L'ÉLÉPHANT. 

Se croire un personnîige est fort commun en France : 
On y fait l'homme d'importance, 
Et l'on n'est souvent qu'un bourgeois. 
C'est proprement le mal françois. 

La sotte vanité nous est particulière. 

Les Espagnols sont vains, mais d'une autre manière 
Leur orgueil me semble, en un mot, 
Beaucoup plus fou, mais pas si sot. 
Donnons quelque image du nôtre , 
Qui sans doute en vaut bien un autre. 



Un rat des plus petits voyoit un éléphant 



.: LIVRE VIII, FABLE XV. 161 

Des plus gros, et railloit le marcher un peu lent 

De la hôte de haut parage , 

Oui marchoit à gros équipage. 

Sur l'animal à triple étage, 

Une sultane de renom, 

Son chien , son chat et sa guenon , 
Son perroquet , sa vieille , et toute sa maison , 

S'en alloit en pèlerinage. 

Le rat s'étonnoit que les gens 
Fussent touchés de voir cette pesante masse : 
Homme si d'occuper ou plus ou moins de place 
Nous rendoit, disoit-il, plus ou moins importants. 
Mais qu'admirez-vous tant en lui, vous autres hommes? 
Seroit-ce ce grand corps qui fait peur aux enfants? 
Nous ne nous prisons pas, tout petits que nous sommes, 

D'un grain moins que les éléphants. 

11 en auroit dit davantage ; 

Mais le chat, sortant de sa cage, 

Lui fit voir en moins d'un instant 

Qu'un rat n'est pas un éléphant. 



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L'HOROSCOPE. 



On rencontre sa destinée 
Souvent par des chemins qu'on prend pour l'éviter. 



Un père eut pour toute lignée 
Un (ils qu'il aima trop, jusques à consulter 

Sur le sort de sa géniture 

Les diseurs de bonne aventure. 
Un de ces gens lui dit que des lions surtout 
Il éloignât l'enfant jusques à certain âge; 

Jusqu'à vingt ans, point davanlage. 



=» LIVRE VIII. FABLE XVI. * 303 

Le père , pour venir à bout 
D'une précaution sur qui rouloit la vie 
De celui qu'il aimoit, défendit que jamais 
On lui laissât passer le seuil de son palais ; 
11 pouvoit, sans sortir, contenter son envie, 
Avec ses compagnons tout le jour badiner, 

Sauter, courir, se promener. 

Quand il fut en l'âge où la chasse 

Plaît le plus aux jeunes esprits, 

Cet exercice avec mépris 

Lui fut dépeint; mais, quoi qu'on fasse, 

Propos, conseil, enseignement, 

Rien ne change un tempérament. 
Le jeune homme, inquiet, ardent, plein de courage, 
A peine se sentit des bouillons d'un tel âge, 

Qu'il soupira pour ce plaisir. 
Plus l'obstacle était grand, plus fort fut le désir. 
Il sa voit le sujet des fatales défenses ; 
Et, comme ce logis, plein de magnificences, 

Abondoit partout en tableaux, 

Et que la laine et les pinceaux 
Traçoient de tous côtés chasses et paysages, 

En cet endroit des animaux, 

En cet autre des personnages, 
Le jeune homme s'émeut, voyant peint un lion : 
Ah! monstre! cria-t-il; c'est toi qui me fais vivre 
Dans l'ombre et dans les fers ! A ces mots il se livre 
Aux transports violents de l'indignation , 
Porte le poing sur l'innocente bête. 
Sous la tapisserie un clou se rencontra : 

Ce clou le blesse, il pénétra 
Jusqu'aux ressorts de l'âme ; et cette chère tête , 
Pour qui l'art d'Esculape en vain fit ce qu'il put, 



:«;', <*) LIVRE VIII. FABLE XVI. - 

Dut sa perte à ces soins qu'on prit pour son salut. 
Même précaution nuisit au poëte Eschyle. 
Quelque devin le menaça, dit-on, 

De la chute d'une maison. 

Aussitôt il quitta la ville, 
Mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les cieux. 
Un aigle, qui portoit en l'air une tortue, 
Passa par là, vit l'homme, et sur sa tête nue, 
Qui parut un morceau de rocher à ses yeux , 

Etant de cheveux dépourvue, 
Laissa tomber sa proie , afin de la casser. 
Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer. 

De ces exemples il résulte 
Que cet art, s'il est vrai, fait tomber dans les maux 

Que craint celui qui le consulte ; 
Mais je l'en justifie, et maintiens qu'il est faux. 

Je ne crois point que la Nature 
Se soit lié les mains, et nous les lie encor 
Jusqu'au point de marquer dans les cieux notre sort. 

Il dépend d'une conjoncture 

De lieux, de personnes, de temps, 
\on des conjonctions de tous ces charlatans. 
Ce berger et ce roi sont sous même planète : 
L'un d'eux porte le sceptre, et l'autre la houlette. 

Jupiter le vouloit ainsi. 
Qu'est-ce que Jupiter? un corps sans connoissance. 

D'où vient donc que son influence 
Agit différemment sur ces deux hommes-ci? 
Puis comment pénétrer jusques a notre monde? 
Comment percer des airs la campagne profonde? 
Percer Mars, le Soleil , et des \ides sans fin ? 
Un atome la peut détourner en chemin : 



«« LIVRE VIII. FABLE XVI. &■ 305 

Où l'iront retrouver les faiseurs d'horoscope? 

L'état où nous voyons l'Europe 
Mérite que du moins quelqu'un d'eux l'ait prévu : 
Que ne l'a-t-il donc dit? Mais nul d'eux ne l'a su. 
L'immense éloigncment, le point, et sa vitesse, 

Celle aussi de nos passions, 

Permettent-ils à leur foiblesse 
De suivre pas à pas toutes nos actions ? 
.Notre sort en dépend ; sa course entresuivie 
Ne va, non plus que nous, jamais d'un même pas ; 

Et ces gens veulent au compas 

Tracer le cours de notre vie ! 

Il ne se faut point arrêter 
Aux deux faits ambigus que je viens de conter. 
Ce fils par trop chéri, ni le bonhomme Eschyle, 
N'y font rien : tout aveugle et menteur qu'est cet art, 
Il peut frapper au but une fois entre mille ; 

Ce sont des effets du hasard. 





--•rvx*-"- 



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L'ANE ET LE CHIEN. 



11 se faut entr'aider : c'est la loi de nature. 

L'âne un jour pourtant s'en moqua : 

Et ne sais comme il y manqua, 

Car il est bonne créature. 
Il alloit par pays , accompagné du chien , 

Gravement, sans songer à rien ; 

Tous deux suivis d'un commun maître. 
Ce maître s'endormit. L'àne se mit à paître : 

11 étoit alors dans un pré 

Dont l'herbe étoit fort à son gré. 
Point de chardons pourtant ; il s'en passa pour l'heure 



- LIVRE Vill, FABLE XVII. g» 367 

11 ne faut pas toujours être si délicat ; 

Et, faute de servir ce plat, 

Rarement un festin demeure. 

Notre baudet s'en sut enfin 
Passer pour cette fois. Le chien, mourant de faim, 
Lui dit: Cher compagnon, baisse-toi, je te prie: 
Je prendrai mon dîné d : »ns le panier au pain. 
Point de réponse ; mot : le roussin d'Arcadie 

Craignit qu'en perdant un moment 

11 ne perdit un coup de dent. 

11 lit longtemps la sourde oreille ; 
Enfin il répondit: Ami, je te conseille 
D'attendre que ton maître ait fini son sommeil ; 
Car il te donnera sans faute, à son réveil, 

Ta portion accoutumée : 

11 ne sauroit tarder beaucoup. 

Sur ces entrefaites un loup 
Sort du bois, et s'en vient: autre bête affamée. 
L'àne appelle aussitôt le chien à son secours. 
Le chien ne bouge, et dit: Ami, je te conseille 
De fuir, en attendant que ton maître s'éveille; 
Il ne sauroit tarder: détale vite, et cours. 
Que si ce loup t'atteint, casse -lui la mâchoire: 
On t'a ferré de neuf; et, si tu me veux croire, 
Tu l'étendras tout plat. Pendant ce beau discours, 
Seigneur loup étrangla le baudet, sans remède. 

Je conclus qu'il faut qu'on s'entr'aide. 




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LE BASSA ET, LE MARCHAND. 



Un marchand grec en certaine contrée 

Faisoit tratic. Un bassa l'appuyoit; 

De quoi le Grec en bassa le payoit, 

Non en marchand : tant c'est chère denrée 

Qu'un protecteur! Celui-ci coûtoit tant, 

Que notre Grec s'alloit partout plaignant. 

Trois antres Turcs d'un rang moindre en puissance, 

Lui vont offrir leur support en commun. 



•« LIVRE VIII, FABLE XVII. ^ 309 

Eux trois vouloicnt moins de reconnoissance 
Qu'à ce marchand il n'en coûtoit pour un. 
Le Grec écoute ; avec eux il s'engage ; 
Et le bassa du tout est averti ; 
Môme on lui dit qu'il jouera, s'il est sage, 
A ces gens-là quelque méchant parti, 
Les prévenant, les chargeant d'un message 
Pour Mahomet, droit en son paradis, 
Et sans tarder ; sinon ces gens unis 
Le préviendront, bien certains qu'à la ronde 
Il a des gens tout prêts pour le venger : 
Quelque poison l'enverra protéger 
Les trafiquants qui sont en l'autre monde. 
Sur cet avis le Turc se comporta 
Comme Alexandre, et, plein de confiance, 
Chez le marchand tout droit il s'en alla, 
Se mit à table. On vit tant d'assurance 
, En ses discours et dans tout son maintien, 
Qu'on ne crut point qu'il se doutât de rien. 
Ami, dit-il, je sais que tu me quittes; 
Même l'on veut que j'en craigne les suites ; 
Mais je te crois un trop homme de bien : 
Tu n'as point l'air d'un donneur de breuvage. 
Je n'en dis pas là -dessus davantage. 
Quant à ces gens qui pensent l'appuyer, 
Ecoute -moi ; sans tant de dialogue 
Et de raisons qui pourroient t'ennuyer, 
Je ne te veux conter qu'un apologue. 

Il étoit un berger, son chien, et son troupeau. 
Quelqu'un lui demanda ce qu'il prétendoit faire 

D'un dogue de qui l'ordinaire 
Etoit un pain entier. Il falloit bien et beau 



47 



370 <* LIVKE VIN. FABLE XVIII. •: 

Donner cet animal an seigneur du village. 

Lui, berger, pour plus de ménage, 
Auroit deux ou trois màtineaux , 

Oui, lui dépensant moins, veilleroient aux troupeaux 
Bien mieux que cette bête seule. 

Il mangeoit plus que trois ; mais on ne disoit pas 
Qu'il avoit aussi triple gueule 
Quand les loups livroicnt des combats. 

Le berger s'en défait ; il prend trois chiens de taille 

A lui dépenser moins, mais à fuir la bataille. 

Le troupeau s'en sentit ; et tu te sentiras 
Du choix de semblable canaille. 
Si tu fais bien , tu reviendras à moi . 
Le Grec le crut. 

Ceci montre aux provinces 
Que, tout compté, mieux vaut en bonne foi 
S'abandonner à quelque puissant roi, 
Que s appuyer sur plusieurs petits princes. 







L'AVANTAGE DE LA SCIENCE. 



Entre deux bourgeois d'une ville 
S'émut jadis un différend : 
L'un étoit pauvre, mais habile; 
L'autre riche, mais ignorant. 
Celui-ci sur son concurrent 
Vouloit emporter l'avantage ; 
Prétendoit que tout homme sage 
Etoit tenu de l'honorer. 
C'étoit tout homme sot : car pourquoi révérer 
Des biens dépourvus de mérite? 



372 «LIVRE VIII, FABLE XIX. I 

La raison m'en semble petite. 

Mon ami, disoit-il souvent 
Au savant, 

Vous vous croyez considérable ; • 

Mais, dites- moi, tenez -vous table? 
Que sert à vos pareils de lire incessamment? 
Ils sont toujours logés à la troisième ebambre, 
Vêtus au mois de juin comme au mois de décembre , 
Ayant pour tout laquais leur ombre seulement. 

La république a bien affaire 

De gens qui ne dépensent rien ! 

Je ne sais d'homme nécessaire 
Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien. 
Nous en usons, Dieu sait! notre plaisir occupe 
L'artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe, 
Et celle qui la porte, et vous, qui dédiez 

A messieurs les gens de finance 

De méchants livres bien payés. 

Ces mots remplis d'impertinence 

Eurent le sort qu'ils méritoient. 
L'homme lettré se tut; il avoit trop à dire. 
La guerre le vengea bien mieux qu'une satire. 
Mars détruisit le lieu que nos gens habitoient: 

L'un et l'autre quitta sa ville. 

L'ignorant resta sans asile ; 

Il reçut partout des mépris : 
L'autre reçut partout quelque faveur nouvelle. 

Cela décida leur querelle. 

Laissez dire les sots: le savoir a son prix. 



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JDPITER ET LES TONNERRES. 

Jupiter, voyant nos fautes, 
Dit un jour, du haut des airs : 


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Remplissons de nouveaux hôtes 








Les cantons de l'univers 








Habités par cette race 








Qui m'importune et me lasse. 








Va-t'en , Mercure, aux enfers ; 















374 =© LIVRE VIII, FABLE XX. 3f 

Amène- moi la Furie 
La plus cruelle des trois. 
Race que j'ai trop chérie, 
Tu périras cette fois î 
Jupiter ne tarda guère 
A modérer son transport. 

vous, rois, qu'il voulut faire 
Arbitres de notre sort, 
Laissez, entre la colère 
Et l'orage qui la suit, 
L'intervalle d'une nuit. 

Le dieu dont l'aile est légère, 
Et la langue a des douceurs , 
Alla voir les noires sœurs. 
A Tisiphone et Mégère 
11 préféra, ce dit- on, 
L'impitoyable Alecton . 
Ce choix la rendit si fière , 
Qu'elle jura par Pluton 
Que toute l'engeance humaine 
Seroit bientôt du domaine 
Des déités de là-bas. 
Jupiter n'approuva pas 
Le serment de l'Euménide. 
Il la renvoie ; et pourtant 
Il lance un foudre à l'instant 
Sur certain peuple perfide. 
Le tonnerre, ayant pour guide 
Le père même de ceux 
Qu'il menaçoit de ses feux , 
Se contenta de leur crainte ; 



■% LIVRE VIII, FABLE XX. •;-:■ 375 

Il n'embrasa que l'enceinte 

D'un désert inhabité : 

Tout père frappe à côté. 

Qu'arriva-t-il? Notre engeance 

Prit pied sur cette indulgence. 

Tout l'Olympe s'en plaignit; 

Et l'assembleur de nuages 

Jura le Styx, et promit 

De former d'autres orages : 

Ils seroient sûrs. On sourit; 

On lui dit qu'il étoit père, 

Et qu'il laissât, pour le mieux, 

A quelqu'un des autres dieux 

D'autres tonnerres à faire. 

Vulcain entreprit l'affaire. 

Ce dieu remplit ses fourneaux 

De deux sortes de carreaux : 

L'un jamais ne se fourvoie ; 

Et c'est celui que toujours 

L'Olympe en corps nous envoie : 

L'autre s'écarte en son cours ; 

Ce n'est qu'aux monts qu'il en coûte ; 

Bien souvent même il se perd ; 

Et ce dernier en sa route 

Nous vient du seul Jupiter. 



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LE FAUCON ET LE CHAPON. 



Une traîtresse voix bien souvent nous appelle ; 

Ne vous pressez donc nullement: 
Ce n'éloit pas un sot, non, non, et croyez-m'en, 

Que le chien de Jean de Nivelle. 



Un citoyen du Mans, chapon de son métier, 
Etoit sommé de comparoître 
Par-devant les lares du maître, 



=£> LIVRE VIII. FABLE XXI. * 377 

Au pied d'un tribunal que nous nommons foyer. 
Tous les gens lui crioient, pour déguiser la chose, 
Petit, petit, petit! mais, loin de s'y fier, 
Le Normand et demi laissoit les gens crier. 
Serviteur, disoit-il ; votre appât est grossier . 

On ne m'y lient pas, et pour cause. 
Cependant un faucon sur sa perche voyoit 

Notre Manceau qui s'enfuyoit. 
Les chapons ont en nous fort peu de confiance, 

Soit instinct, soit expérience. 
Celui-ci, qui ne fut qu'avec peine attrapé, 
Devoit, le lendemain, être d'un grand soupe, 
Fort à l'aise en un plat, honneur dont la volaille 

Se seroit passée aisément. 
L'oiseau chasseur lui dit : Ton peu d'entendement 
Me rend tout étonné. Vous n'êtes que racaille, 
Gens grossiers, sans esprit, à qui l'on n'apprend rien. 
Pour moi, je sais chasser, et revenir au maître. 

Le vois-tu pas à la fenêtre? 
11 t'attend : es-tu sourd? Je n'entends que trop bien , 
Repartit le chapon; mais que me veut-il dire? 
Et ce beau cuisinier armé d'un grand couteau? 

Reviendrois-tu pour cet appeau? 

Laisse -moi fuir; cesse de rire 
De l'indocilité qui me fait envoler 
Lorsque d'un ton si doux on s'en vient m'appeler. 

Si tu voyois mettre à la broche 

Tous les jours autant de faucons 

Que j'y vois mettre de chapons, 
Tu ne me ferois pas un semblable reproche. 



18 




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LE CHAT ET LE RAT. 



Quatre animaux divers, le chat grippe -fromage, 
Triste oiseau le hibou, ronge-maille le rat, 

Dame belette au long corsage, 

Toutes gens d'esprit scélérat, 
Hantoient le tronc pourri d'un pin vieux et sauvage. 
Tant y furent, qu'un soir à l'entour de ce pin 
L'homme tendit ses rets. Le chat, de grand matin, 

Sort pour aller chercher sa proie. 
Les derniers traits de l'ombre empêchent qu'il ne voie 
Le filet : il y tombe en danger de mourir ; 
Et mon chat de crier, et le rat d'accourir : 
L'un plein de désespoir, et l'autre plein de joie ; 



■* LIVRE VIII. F\BLE XXII. *> 379 

Il vovoit dans les lacs son mortel ennemi. 

Le pauvre chat dit : Cher ami , 

Les marques de ta bienveillance 

Sont communes en mon endroit ; 
Viens m'aider à sortir du piège on l'ignorance 

M'a fait tomher. C'est à hon droit 
Que seul entre les tiens, par amour singulière, 
Je t'ai toujours choyé, t'aimant comme mes yeux. 
Je n'en ai point regret, et j'en rends grâce aux dieux. 

J'allois leur faire ma prière , 
Comme tout dévot chat en use les matins ; 
Ce réseau me retient : ma vie est en tes mains ; 
Viens dissoudre ces nœuds. Et quelle récompense 

En aurai -je? reprit le rat. 

Je jure éternelle alliance 

Avec toi , repartit le chat. 
Dispose de ma griffe , et sois en assurance : 
Envers et contre tous je te protégerai ; 

Et la belette mangerai 

Avec l'époux de la chouette : 
Ils t'en veulent tous deux. Le rat dit: Idiot! 
Moi ton libérateur! je ne suis pas si sot. 

Puis il s'en va vers sa retraite. 

La belette étoit près du trou. 
Le rat grimpe plus haut; il y voit le hibou. 
Dangers de toutes parts ; le plus pressant l'emporte. 
Ronge-maille retourne au chat, et fait en sorte 
Qu'il détache un chaînon, puis un autre, et puis tant 

Qu'il dégage enfin l'hypocrite. 

L'homme paroît en cet instant; 
Les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite. 
A quelque temps de là, notre chat vit de loin 
Son rat, qui se tenoit alerte et sur ses gardes : 



380 «S LIVRE VIII, FABLE XXII. *> 

Ah! mon frère, dit-il, viens m'embrasser : ton soin 

Me fait injure ; tu regardes 

Comme ennemi ton allié. 

Penses-tu que j'aie oublié 

Qu'après Dieu je te dois la vie? 
Et moi, reprit le rat, penses-tu que j'oublie 

Ton naturel? Aucun traité 
Peut-il forcer un chat à la reconnoissance? 

S'assure -t- on sur l'alliance 

Qu'a faite la nécessité? 





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LE TORRENT ET LA RIVIERE. 



Avec grand bruit et grand fracas 
Un torrent tomboit des montagnes ; 
Tout fuyoit devant lui : l'horreur suivoit ses pas. 
Il faisoit trembler les campagnes. 
Nul voyageur n'osoit passer 
Une barrière si puissante ; 
Un seul vit des voleurs; et, se sentant presser, 
11 mit entre eux et lui cette onde menaçante. 



m <* LIVRE VIII, FABLE XXIII. ®> 

Ce n'étoit que menace et bruit sans profondeur ; 

Notre homme enfin n'eut que la peur. 

Ce succès lui donnant courage, 
Et les mêmes voleurs le poursuivant toujours, 

Il rencontra sur son passage 

Une rivière dont le cours, 
Image d'un sommeil doux, paisible et tranquille, 
Lui fit croire d'abord ce trajet fort facile : 
Point de bords escarpés, un sable pur et net. 

Il entre ; et son cheval le met 
A couvert des voleurs, mais non de l'onde noire : 

Tous deux au Styx allèrent boire ; 

Tous deux, à nager malheureux, 
Allèrent traverser, au séjour ténébreux , 

Bien d'autres fleuves que les nôtres. 

Les gens sans bruit sont dangereux ; 
Il n'en est pas ainsi des autres. 





L'ÉDUCATION. 



Laridon et César, frères dont l'origine 

Venoit de chiens fameux, beaux, bien faits, et hardis, 

A deux maîtres divers échus au temps jadis, 

Hantoient l'un les forêts, et l'autre la cuisine. 

Ils avoient eu d'abord chacun un autre nom ; 

Mais la diverse nourriture 
Fortifiant en l'un cette heureuse nature, 
En l'autre l'altérant, un certain marmiton 

Nomma celui-ci Laridon. 
Son frère ayant couru mainte haute aventure, 



384 : LIVRE VIII, FABLE XXIV. 

Mis maint cerf aux abois, maint sanglier abattu, 
Fut le premier César que la gent cbienne ait en. 
On eut soin d'empêcher qu'une indigne maîtresse 
Ne fit en ses enfants dégénérer son sang. 
Laridon négligé témoignoit sa tendresse 

A l'objet le premier passant. 

Il peupla tout de son engeance : 
Tourne -broches par lui rendus communs en Fiance 
Y font un corps à part, gens fuyant les hasards, 

Peuple antipode des Césars. 

On ne suit pas toujours ses aïeux ni son père : 

Le peu de soin, le temps, tout fait qu'on dégénère. 

Faute de cultiver la nature et ses dons, 

Oh ! combien de Césars deviendront Laridons ! 







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LES DEUX CHIENS ET L'ANE MORT. 



Les vertus devroient être sœurs, 

Ainsi que les vices sont frères. 
Dès que l'un de ceux-ci s'empare de nos cœurs, 
Tous viennent à la file ; il ne s'en manque guères : 
J'entends de ceux qui, n'étant pas contraires, 

Peuvent loger sous même toit. 
A l'égard des vertus, rarement on les voit 
Toutes en un sujet éminemment placées 
Se tenir par la main sans être dispersées. 
L'un est vaillant, mais prompt; l'autre est prudent, mais froid. 
Parmi les animaux, le chien se pique d'être 

Soigneux , et fidèle à son maître ; 

Mais il est sot, il est gourmand : 



40 



386 <© LIVRE VIII, FABLE XXV. &> 

Témoin ces deux mâtins qui, dans l'éloignement, 
Virent un âne mort qui flottoit sur les ondes. 
Le vent de plus en plus l'éloignoit de nos chiens. 
Ami , dit l'un , tes yeux sont meilleurs que les miens : 
Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes ; 
J'y crois voir quelque chose. Est-ce un bœuf? un cheval? 

Eh! qu'importe quel animal? 
Dit l'un de ces mâtins; voilà toujours curée. 
Le point est de l'avoir : car le trajet est grand ; 
Et de plus il nous faut nager contre le vent. 
Buvons toute cette eau ; notre gorge altérée 
En viendra bien à bout : ce corps demeurera 

Bientôt à sec ; et ce sera 

Provision pour la semaine. 
Voilà mes chiens à boire: ils perdirent l'haleine, 

Et puis la vie ; ils firent tant 

Qu'on les vit crever à l'instant. 

L'homme est ainsi bâti : quand un sujet l'enflamme, 
L'impossibilité disparoît à son âme. 
Combien fait-il de vœux, combien perd -il de pas, 
S'outrant pour acquérir des biens ou de la gloire ! 

Si j'arrondissois mes États ! 
Si je pouvois remplir mes coffres de ducats ! 
Si j'apprenois l'hébreu , les sciences , l'histoire ! 

Tout cela, c'est la mer à boire ; 

Mais rien à l'homme ne suffit. 
Pour fournir aux projets que forme un seul esprit, 
11 faudroit quatre corps; encor, loin d'y suffire, 
A mi-chemin je crois que tous demeureroient : 
Quatre Mathusalem bout à bout ne pourroient 

Mettre à fin ce qu'un seul désire. 




XXVI 

DÉMOCRITE ET LES ABDÉRIT AINS ' . 

• 

Que j'ai toujours haï les pensers du vulgaire ! 
Qu'il me semble profane, injuste et téméraire, 
Mettant de faux milieux entre la chose et lui , 
Et mesurant par soi ce qu'il voit en autrui ! 
Le maître d'Epicure en fit l'apprentissage. 
Son pays le crut fou. Petits esprits ! Mais quoi ! 

Aucun n'est prophète chez soi. 
Ces gens étoient les fous; Démocrite, le sage. 
L'erreur alla si loin qu'Abdère députa 



Lettre d'Hippocrate adressée à Damagète. 



388 * LIVRE VIII, FABLE XXVI. > 

Vers Hippocrate, et l'invita, 

Par lettres et par ambassade , 
A venir rétablir la raison du malade. 
Notre concitoyen, disoient-ils en pleurant, 
Perd l'esprit : la lecture a gâté Démocrite. 
Nous l'estimerions plus s'il étoit ignorant. 
Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite: 

Peut-être même ils sont remplis 

De Démocrites infinis. 
Non content de ce songe , il y joint les atomes , 
Enfants d'un cerveau creux , invisibles fantômes ; 
Et, mesurant les cieux sans bouger d'ici-bas, 
11 connoît l'univers, et ne se connoît pas. 
Un temps fut qu'il savoit accorder les débats : 

Maintenant il parle à lui-même. 
Venez, divin mortel, sa folie est extrême. 
Hippocrate n'eut pas trop de foi pour ces gens ; 
Cependant il partit. Et voyez, je vous prie, 

Quelles rencontres dans la vie 
Le sort cause. Hippocrate arriva dans le temps 
Que celui qu'on disoit n'avoir raison ni sens 

Cherchoit, dans l'homme et dans la bête, 
Quel siège a la raison, soit le cœur, soit la tête. 
Sous un ombrage épais , assis près d'un ruisseau , 

Les labyrinthes d'un cerveau 
L'occupoient. Il avoit à ses pieds maint volume , 
Et ne vit presque pas son ami s'avancer, 

Attaché selon sa coutume. 
Leur compliment fut court, ainsi qu'on peut penser 
Le sage est ménager du temps et des paroles. 
Ayant donc mis à part les entretiens frivoles, 
Et beaucoup raisonné sur l'homme et sur l'esprit , 

Ils tombèrent sur la morale. 



«=» LIVRE VIII, FABLE XXVI. 9° 389 

11 n'est pas besoin que j'étale 
Tout ce que l'un et l'autre dit. 

Le récit précédent suffit 
Pour montrer que le peuple est juge récusable. 
En quel sens est donc véritable 
Ce que j'ai lu dans certain lieu , 
Que sa voix est la voix de Dieu ? 














MTO 



LE LOUP ET LE CHASSEUR. 



Fureur d'accumuler, monstre de qui les yeux 
Regardent comme un point tous les bienfaits des dieux , 
Te combattrai-je en vain sans cesse en cet ouvrage ! 
Quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons? 
L'homme, sourd à ma voix comme à celle du sage, 
Ne dira-t -il jamais : C'est assez, jouissons? 
Hâte-toi, mon ami , tu n'as pas tant à vivre. 
Je te rebats ce mot ; car il vaut tout un livre : 
Jouis. — Je le ferai. — Mais quand donc? — Dèsdemain. — 
Eh ! mon ami , la mort te peut prendre en chemin : 
Jouis dès aujourd'hui ; redoute un sort semblable 



+9 LIVRE VIII, FABLE XXVII. 9- 391 

A celui du chasseur et du loup de ma fable. 

Le premier de son arc avoit mis bas un daim. 
Un faon de biche passe , et le voilà soudain 
Compagnon du défunt: tous deux gisent sur l'herbe. 
La proie étoit honnête, un daim avec un faon : 
Tout modeste chasseur en eût été content ; 
Cependant un sanglier, monstre énorme et superbe , 
Tente encor notre archer, friand de tels morceaux. 
Autre habitant du Styx : la Parque et ses ciseaux 
Avec peine y mordoient ; la déesse infernale 
Reprit à plusieurs fois l'heure au monstre fatale. 
De la force du coup pourtant il s'abattit. 
C'étoit assez de biens. Mais quoi ! rien ne remplit 
Les vastes appétits d'un faiseur de conquêtes. 
Dans le temps que le porc revient à soi , l'archer 
Voit le long du sillon une perdrix marcher ; 

Surcroît chétif aux autres têtes : 
De son arc toutefois il bande les ressorts. 
Le sanglier, rappelant les restes de sa vie, 
Vient à lui , le découd , meurt vengé sur son corps ; 

Et la perdrix le remercie. 

Cette part du récit s'adresse aux convoiteux : 
L'avare aura pour lui le reste de l'exemple. 

Un loup vit en passant ce spectacle piteux : 
Fortune! dit-il, je te promets un temple. 
Quatre corps étendus ! que de biens ! mais pourtant 
Il les faut ménager ; ces rencontres sont rares. 

(Ainsi s'excusent les avares. ) 
J'en aurai, dit le loup, pour un mois, pour autant: 
Un, deux, trois, quatre corps; ce sont quatre semaines, 



392 <* LIVRE VIII, FABLE XXVII. » 

Si je sais compter, toutes pleines. 
Commençons dans deux jours , et mangeons cependant 
La corde de cet arc : il faut que l'on l'ait faite 
De vrai boyau ; l'odeur me le témoigne assez. 

En disant ces mots , il se jette 
Sur l'arc, qui se détend, et fait de la sagette 1 
Un nouveau mort : mon loup a les boyaux percés. 

Je reviens à mon texte. 11 faut que l'on jouisse ; 
Témoin ces deux gloutons punis d'un sort commun : 

La convoitise perdit l'un ; 

L'autre périt par l'avarice. 

1 Sagette pour flèche, vieux mot, du latin sngitio. 



FIN DU LIVRE HUITIÈME. 




50 




LE DÉPOSITAIRE INFIDÈLE. 



Grâce aux Filles de mémoire , 
J'ai chanté les animaux ; 
Peut-être d'autres héros 
M'auroient acquis moins de gloire. 
Le loup, en langue des dieux, 
Parle au chien dans mes ouvrages : 
Les bêtes, à qui mieux mieux, 
Y font divers personnages, 
Les uns fous , les autres sages ; 



3% 



® LIVRE IX, FABLE I. ®» 



De telle sorte pourtant 

Que les fous vont l'emportant : 

La mesure en est plus pleine. 

Je mets aussi sur la scène 

Des trompeurs, des scélérats, 

Des tyrans et des ingrats , 

Mainte imprudente pécore, 

Force sots , force flatteurs ; 

Je pourrois y joindre encore 

Des légions de menteurs : 

Tout homme ment, dit le sage. 

S'il n'y mettoit seulement 

Que les gens de bas étage, 

On pourrait aucunement 

Souffrir ce défaut aux hommes ; 

Mais que tous, tant que nous sommes, 

Nous mentions, grand et petit, 

Si quelque autre l'avoit dit, 

Je soutiendrois le contraire. 

Et même qui mentiroit 

Comme Esope et comme Homère, 

Un vrai menteur ne seroit : 

Le doux charme de maint songe 

Par leur bel art inventé , 

Sous les habits du mensonge 

Nous offre la vérité. 

L'un et l'autre a fait un livre 

Que je tiens digne de vivre 

Sans lin, et plus, s'il se peut. 

Comme eux ne ment pas qui veut. 

Mais mentir comme sut faire 

Un certain dépositaire , 

Payé par son propre mot, 



c© LIVRE IX, FABLE I. *• 397 

Est d'un méchant et d'un sot. 
Voici le fait : 

Un trafiquant de Perse, 
Chez son voisin, s'en allant en commerce, 
Mit en dépôt un cent de fer un jour. 
Mon fer? dit- il, quand il fut de retour. — 
Votre fer ! il n'est plus : j'ai regret de vous dire 

Qu'un rat l'a mangé tout entier. 
J'en ai grondé mes gens; mais qu'y faire? un grenier 
A toujours quelque trou. Le trafiquant admire 
Un tel prodige, et feint de le croire pourtant. 
Au bout de quelques jours il détourne l'enfant 
Du perfide voisin ; puis à souper convie 
Le père qui s'excuse, et lui dit en pleurant : 

Dispensez -moi, je vous supplie; 

Tous plaisirs pour moi sont perdus. 

J'aimois un fils plus que ma vie : 
Je n'ai que lui ; que dis-je? hélas ! je ne l'ai plus ! 
On me l'a dérobé: plaignez mon infortune. 
Le marchand repartit: Hier au soir, sur la brune, 
Un chat-huant s'en vint votre fds enlever ; 
Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter. 
Le père dit: Comment voulez-vous que je croie 
Qu'un hibou pût jamais emporter cette proie? 
Mon fils en un besoin eût pris le chat-huant. 
Je ne vous dirai point, reprit l'autre, comment; 
Mais enfin je l'ai vu , vu de mes yeux , vous dis-je ; 

Et ne vois rien qui vous oblige 
D'en douter un moment, après ce que je dis. 

Faut- il que vous trouviez étrange 

Que les chats -huants d'un pays 
Où le quintal de fer par un seul rat se mange , 



398 <+') LIVRE IX, FABLE I. * 

Enlèvent un garçon pesant un demi-cent? 
L'autre vit où tendoit cette feinte aventure : 

Il rendit le fer au marchand , 

Qui lui rendit sa géniture. 

Même dispute avint entre deux voyageurs. 

L'un d'eux étoit de ces conteurs 
Qui n'ont jamais rien vu qu'avec un microscope ; 
Tout est géant chez eux: écoutez-les, l'Europe, 
Comme l'Afrique, aura des monstres à foison. 
Celui-ci se croyoit l'hyperhole permise: 
J'ai vu, dit-il, un chou plus grand qu'une maison. 
Et moi, dit l'autre, un pot aussi grand qu'une église. 
Le premier se moquant, l'autre reprit: Tout doux : 

On le fit pour cuire vos choux. 

L'homme au pot fut plaisant; l'homme au fer fut habile. 
Quand l'absurde est outré , l'on lui fait trop d'honneur 
De vouloir par raison combattre son erreur : 
Enchérir est plus court, sans s'échauffer la bile. 




Il 



LES DEUX PIGEONS. 



Deux pigeons s'aimoient d'amour tendre : 
L'un d'eux, s'ennuyant au logis, 
Fut assez fou pour entreprendre 
Un voyage en lointain pays. 
L'autre lui dit: Qu'allez -vous faire? 
Voulez-vous quitter votre frère? 
L'absence est le plus grand des maux : 

Non pas pour vous , cruel ! Au moins que les travaux , 
Les dangers, les soins du voyage, 
Changent un peu votre courage. 

Encor, si la saison s'avançoit davantage ! 

Attendez les zéphyrs: qui vous presse? un corbeau 



400 «* LIVRE IX, FABLE IL ®» 

Tout à l'heure annonçoit malheur à quelque oiseau. 

Je ne songerai plus que rencontre funeste, 

Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai- je, il pleut: 

Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut, 

Bon soupe , bon gîte , et le reste ? 

Ce discours ébranla le cœur 

De notre imprudent voyageur. 
Mais le désir de voir et l'humeur inquiète 
L'emportèrent enfin. Il dit: Ne pleurez point. 
Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite, 
Je reviendrai dans peu conter de point en point 

Mes aventures à mon frère ; 
Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère 
N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint 

Vous sera d'un plaisir extrême. 
Je dirai : J'étois là ; telle chose m'avint : 

Vous y croirez être vous-même. 
A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu. 
Le voyageur s'éloigne, et voilà qu'un nuage 
L'oblige de chercher retraite en quelque lieu. 
Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage 
Maltraita le pigeon en dépit du feuillage. 
L'air devenu serein , il part tout morfondu , 
Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie 
Dans un champ à l'écart voit du blé répandu , 
Voit un pigeon auprès : cela lui donne envie ; 
Il y vole, il est pris: ce blé couvroit d'un lacs 

Les menteurs et traîtres appâts. 
Le lacs étoit usé ; si bien que , de son aile , 
De ses pieds , de son bec , l'oiseau le rompt enfin . 
Quelque plume y périt; et le pis du destin 
Fut qu'un certain vautour, à la serre cruelle, 
\it notre malheureux, qui, traînant la ficelle 



•$ LIVRE IX. FABLE IL &> 401 

Et les morceaux du lacs qui l'avoit attrapé, 

Sembloit un forçat échappé. 
Le vautour s'en alloit le lier 1 , quand des nues 
Fond à son tour un aigle aux ailes étendues. 
Le pigeon profita du conflit des voleurs, 
S'envola, s'abattit auprès d'une masure, 

Crut pour ce coup que ses malheurs 

Finiroient par cette aventure ; 
Mais un fripon d'enfant (cet âge est sans pitié) 
Prit sa fronde, et du coup tua plus d'à moitié 

La volatile malheureuse, 
Qui, maudissant sa curiosité, 

Traînant l'aile , et tirant le pied , 

Demi-morte et demi -boiteuse, 

Droit au logis s'en retourna : 

Que bien, que mal, elle arriva 

Sans autre aventure fâcheuse. 
Voilà nos gens rejoints, et je laisse à juger 
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines. 

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager? 

Que ce soit aux rives prochaines. 
Soyez -vous l'un à l'autre un monde toujours beau, 

Toujours divers, toujours nouveau; 
Tenez -vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. 
J'ai quelquefois aimé : je n'aurois pas alors, 

Contre le Louvre et ses trésors, 
Contre le firmament et sa voûte céleste, 

Changé les bois, changé les lieux, 
Honorés par les pas, éclairés par les yeux 

De l'aimable et jeune bergère 

1 Le saisir dans ses serres : terme de fauconnerie. 



SI 






402 



£ LIVRE IX, FABLE IL * 



Pour qui, sous le iils de Cythère, 
Je servis, engagé par mes premiers serments. 
Hélas! quand reviendront de semblables moments? 
Faut- il que tant d'objets si doux et si charmants 
Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète ! 
Ah ! si mon cœur osoit encor se renflammer ! 
Ne sentirai -je plus de charme qui m'arrête? 

Ai -je passé le temps d'aimer? 





MI 



LE SINGE ET LE LEOPARD. 



Le singe avec le léopard 

Gagnoient de l'argent à la foire. 

Ils af fi choient chacun à part. 
L'un d'eux disoit : Messieurs , mon mérite et ma gloire 
Sont connus en bon lieu. Le roi m'a voulu voir; 

Et si je meurs, il veut avoir 
Un manchon de ma peau, tant elle est bigarrée, 

Pleine de taches, marquetée, 

Et vergetée , et mouchetée. 



404 SB LIVRE IX, FABLE III. 3> 

La bigarrure plaît : partant chacun le vit. 

Mais ce fut bientôt fait, bientôt chacun sortit. 

Le singe de sa part disoit : Venez, de grâce; 

Venez, messieurs: je fais cent tours de passe-passe. 

Cette diversité dont on vous parle tant, 

Mon voisin léopard Ta sur soi seulement : 

Moi je l'ai dans l'esprit. Votre serviteur Gille, 

Cousin et gendre de Bertrand , 

Singe du pape en son vivant, 

Tout fraîchement en cette ville 
Arrive en trois bateaux, exprès pour vous parler: 
Car il parle, on l'entend : il sait danser, baller, 

Faire des tours de toute sorte, 
Passer en des cerceaux ; et le tout pour six blancs : 
Non, messieurs, pour un sou : si vous n'êtes contents, 
Nous rendrons à chacun son argent à la porte. 

Le singe avoit raison. Ce n'est pas sur l'habit 
Que la diversité me plaît; c'est dans l'esprit: 
L'une fournit toujours des choses agréables ; 
L'autre, en moins d'un moment, lasse les regardants. 
Oh! que de grands seigneurs, au léopard semblables, 
N'ont que l'habit pour tous talents ! 




m 



LE GLAND ET LA CITROUILLE. 



Dieu fait bien ce qu'il fait. Sans en chercher la preuve 
En tout cet univers, et l'aller parcourant, 
Dans les citrouilles je la treuve. 



Un villageois considérant 
Combien ce fruit est gros et sa tige menue : 
A quoi songeoit, dit-il, l'auteur de tout cela? 
Il a bien mal placé cette citrouille -là ! 



406 «LIVRE IX, FABLE IV. 81= 

Eh parbleu! je l'aurois pendue 

A l'un des chênes que voilà ; 

C'eût été justement l'affaire ; 

Tel fruit, tel arbre, pour bien faire. 
C'est dommage, Garo, que tu n'es point entré 
Au conseil de celui que prêche ton curé ; 
Tout en eût été mieux : car, pourquoi , par exemple , 
Le gland, qui n'est pas gros comme mon petit doigt, 

Ne pend -il pas en cet endroit? 

Dieu s'est mépris : plus je contemple 
Ces fruits ainsi placés, plus il semble à Garo 

Que l'on a fait un quiproquo. 
Cette réflexion embarrassant notre homme : 
On ne dort point, dit-il, quand on a tant d'esprit. 
Sous un chêne aussitôt il va prendre son somme. 
Un gland tombe : le nez du dormeur en pâtit. 
Il s'éveille; et, portant la main sur son visage, 
Il trouve encor le gland pris au poil du menton. 
Son nez meurtri le force à changer de langage. 

O Do 

Oh! oh! dit-il, je saigne! Et que seroit-ce donc 
S'il fût tombé de l'arbre une masse plus lourde, 

Et que ce gland eût été gourde ! 
Dieu ne l'a pas voulu : sans doute il eut raison ; 

J'en vois bien à présent la cause. 

En louant Dieu de toute chose, 

Garo retourne à la maison. 







1 



L'ECOLIER, LE PÉDANT ET LE MAITRE D'UN JARDIN. 



Certain enfant qui sentoit son collège, 
Doublement sot et doublement fripon 
Par le jeune âge et par le privilège 
Qu'ont les pédants de gâter la raison , 
Chez un voisin déroboit , ce dit- on , 
Et fleurs et fruits. Ce voisin, en automne, 
Des plus beaux dons que nous offre Pomone 
Avoit la fleur, les autres le rebut. 
Chaque saison apportoit son tribut : 



40S 



LIVRE IX, FABLE V. 9» 



Car au printemps il jouissoit encore 
Des plus beaux dons que nous présente Flore. 
Un jour dans son jardin il vit notre écolier, 
Qui, grimpant sans égard sur un arbre fruitier, 
Gàtoit jusqu'aux boutons, douce et frêle espérance, 
Avant- coureurs des biens que promet l'abondance: 
Même il ébranchoit l'arbre ; et fit tant à la fin , 

Que le possesseur du jardin 
Envoya faire plainte au maître de la classe. 
Celui-ci vint, suivi d'un cortège d'enfants: 

Voilà le verger plein de gens 
Pires que le premier. Le pédant, de sa grâce, 

Accrut le mal en amenant 

Cette jeunesse mal instruite : 
Le tout, à ce qu'il dit, pour faire un châtiment 
Qui put servir d'exemple , et dont toute sa suite 
Se souvînt a jamais comme d'une leçon. 
Là-dessus il cita Virgile et Cicéron , 

Avec force traits de science. 
Son discours dura tant , que la maudite engeance 
Eut le temps de gâter en cent lieux le jardin. 

Je hais les pièces d'éloquence 
Hors de leur place, et qui n'ont point de fin, 

Et ne sais bête au monde pire 
Que l'écolier, si ce n'est le pédant. 
Le meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire, 

Ne me plairoit aucunement. 




îî 

LE STATUAIRE ET LA STATUE DE JUPITER. 

Un bloc de marbre étoit si beau 
Qu'un statuaire en fit l'emplette. 
Qu'en fera, dit- il, mon ciseau? 
Sera-t-il dieu, table, ou cuvette? 

11 sera dieu : même je veux 
Qu'il ait en sa main un tonnerre. 



52 



410 <*3 LIVRE IX, FABLE VI. ®* 

Tremblez, humains! faites des vœux : 
Voilà le maître de la terre. 



L'artisan exprima si bien 

Le caractère de l'idole, 

Qu'on trouva qu'il ne manquoit rien 

A Jupiter que la parole : 

Même l'on dit que l'ouvrier 
Eut à peine achevé l'image, 
Qu'on le vit frémir le premier , 
Et redouter son propre ouvrage. 

A la foiblesse du sculpteur 
Le poëte autrefois n'en dut guère , 
Des dieux dont il fut l'inventeur 
Craignant la haine et la colère. 

11 étoit enfant en ceci : 

Les enfants n'ont l'àme occupée 

Que du continuel souci 

Qu'on ne fâche point leur poupée. 

Le cœur suit aisément l'esprit : 
De cette source est descendue 
L'erreur païenne , qui se vit 
Chez tant de peuples répandue. 

Ils embrassoient violemment 
Les intérêts de leur chimère : 
Pygmalion devint amant 
De la Vénus dont il fut père. 



* LIVRE IX, FABLE Vf. *> 

Chacun tourne en réalités, 
Autant qu'il peut, ses propres songes 
L'homme est de glace aux vérités; 
Il est de feu pour les mensonges. 



411 




T8T 




ra 



LA SOURIS MÉTAMORPHOSÉE EN FILLE. 



Une souris tomba du bec d'un chat-huant : 

Je ne l'eusse pas ramassée ; 
Mais un bramin le fit : je le crois aisément ; 

Chaque pays a sa pensée. 

La souris étoit fort froissée. 

De cette sorte de prochain 
Nous nous soucions peu ; mais le peuple bramin 



<* LIVRE IX, FABLE VIL 9» 413 

Le traite en frère. Ils ont en tête 

Que notre âme, au sortir d'un roi, 
Entre dans un ciron, ou dans telle autre bête 
Qu'il plaît au Sort: c'est là l'un des points de leur loi. 
Pythagore chez eux a puisé ce mystère. 
Sur un tel fondement, le bramin crut bien faire 
De prier un sorcier qu'il logeât la souris 
Dans un corps qu'elle eût eu pour hôte au temps jadis. 

Le sorcier en fit une fille 
De l'âge de quinze ans, et telle et si gentille, 
Que le fils de Priam pour elle auroit tenté 
Plus en cor qu'il ne fit pour la grecque beauté. 
Le bramin fut surpris de chose si nouvelle. 

11 dit à cet objet si doux : 
Vous n'avez qu'à choisir ; car chacun est jaloux 

De l'honneur d'être votre époux. 

En ce cas je donne, dit-elle, 

Ma voix au plus puissant de tous. 
Soleil, s'écrie alors le bramin à genoux, 

C'est toi qui seras notre gendre. 

Non, dit-il, ce nuage épais 
Est plus puissant que moi , puisqu'il cache mes traits : 

Je vous conseille de le prendre. 
Hé bien! dit le bramin au nuage volant, 
Es-tu né pour ma fille? — Hélas! non; car le vent 
Me chasse à son plaisir de contrée en contrée : 
Je n'entreprendrai point sur les droits de Borée. 

Le bramin fâché s'écria : 

vent donc, puisque vent y a, 

Viens dans les bras de notre belle ! 
Il accouroit; un mont en chemin l'arrêta. 

L'éteuf 'passant à celui-là, 

1 La balle : terme du jeu de longue paume. 



414 <* LIVRE IX, FABLE VIL a» 

Il le renvoie , et dit : J'aurois une querelle 
Avec le rat ; et l'offenser 

Ce seroit être fou, lui qui peut me percer. 
Au mot de rat, la demoiselle 
Ouvrit l'oreille : il fut l'époux. 
Un rat ! un rat ! c'est de ces coups 
Qu'amour fait; témoin telle et telle. 
Mais ceci soit dit entre nous. 

On tient toujours du lieu dont on vient. Cette fable 
Prouve assez bien ce point; mais, à la voir de près, 
Quelque peu de sophisme entre parmi ses traits : 
Car quel époux n'est point au Soleil préférable, 
En s'y prenant ainsi? Dirai -je qu'un géant 
Est moins fort qu'une puce? Elle le mord pourtant. 
Le rat devoit aussi renvoyer, pour bien faire, 

La belle au chat, le chat au chien, 

Le chien au loup. Par le moyen 

De cet argument circulaire, 
Pilpay jusqu'au Soleil eût enfin remonté ; 
Le Soleil eût joui de la jeune beauté. 
Revenons, s'il se peut, à la métempsycose: 
Le sorcier du bramin fit sans doute une chose 
Qui, loin de la prouver, fait voir sa fausseté. 
Je prends droit là- dessus contre le bramin même; 

Car il faut, selon son système, 
Que l'homme, la souris, le ver, enfin chacun 
Aille puiser son âme en un trésor commun : 

Toutes sont donc de même trempe ; 

Mais, agissant diversement 

Selon l'organe seulement , 

L'une s'élève, l'autre rampe. 
D'où vient donc que ce corps si bien organisé 



48 LIVRE IX, F\RLE VII. Ob 415 

Ne put obliger son hôtesse 
De s'unir au Soleil? Un rat eut sa tendresse. 

Tout débattu, tout bien pesé, 
Les aines des souris et les âmes des belles 

Sont très-différentes entre elles. 
Il en faut revenir toujours à son destin , 
C'est-à-dire à la loi par le ciel établie : 

Parlez au diable , employez la magie , 
Vous ne détournerez nul être de sa fin. 





TOI 



LE FOU QUI VEND LA SAGESSE. 



Jamais auprès des fous ne te mets à portée : 
Je ne te puis donner un plus sage conseil. 

11 n'est enseignement pareil 
A celui-là de fuir une tête éventée. 

On en voit souvent dans les cours : 
Le prince y prend plaisir ; car ils donnent toujours 
Quelque trait aux fripons, aux sots, aux ridicules. 







Je LIVRE IX, FABLE VIII. 9= 417 




Un fol alloit criant par tous les carrefours 




Qu'il vendoit la sagesse ; et les mortels crédules 




De courir à l'achat : chacun fut diligent. 




On essuyoit force grimaces ; 




Puis on avoit pour son argent, 




Avec un hon soufflet, un fil long de deux brasses. 




La plupart s'en fàchoient; mais que leur servoit-il? 




C'étoicnt les plus moqués : le mieux étoit de rire, 




Ou de s'en aller sans rien dire, 




Avec son soufflet et son fil. 




De chercher du sens à la chose , 




On se fut lait siffler ainsi qu'un ignorant. 




La raison est- elle garant 




De ce que fait un fou? le hasard est la cause 




De tout ce qui se passe en un cerveau blessé. 




Du fil et du soufflet pourtant embarrassé , 




Un des dupes un jour alla trouver un sage , 




Qui , sans hésiter davantage , 




Lui dit: Ce sont ici hiéroglyphes tout purs. 




Les gens bien conseillés, et qui voudront bien faire, 




Entre eux et les gens fous mettront, pour l'ordinaire, 




La longueur de ce fil ; sinon je les tiens sûrs 




De quelque semblable caresse. 




Vous n'êtes point trompé; ce fou vend la sagesse. 




«R=^^ 





53 




HX 



L'HUITRE ET LES PLAIDEURS. 



Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent 

Une huître , que le flot y venoit d'apporter : 

Ils l'avalent des yeux , du doigt ils se la montrent ; 

A l'égard de la dent il fallut contester. 

L'un se baissoit déjà pour amasser la proie ; 

L'autre le pousse, et dit: Il est bon de savoir 

Qui de nous en aura la joie. 
Celui qui le premier a pu l'apercevoir 
En sera le gobeur ; l'autre le verra faire. 

Si par là l'on juge l'affaire, 



fS LIVRE IX, FABLE IX. & 419 

Reprit son compagnon, j'ai l'œil bon, Dieu merci. 

Je ne l'ai pas mauvais aussi , 
Dit l'autre ; et je l'ai vue avant vous, sur ma vie. 
Hé bien ! vous l'avez vue ; et moi je l'ai sentie. 

Pendant tout ce bel incident, 
Perrin Dandin arrive : ils le prennent pour juge. 
Perrin fort gravement ouvre l'huître, et la gruge, 

Nos deux messieurs le regardant. 
Ce repas fait, il dit d'un ton de président: 
Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille 
Sans dépens; et qu'en paix chacun chez soi s'en aille. 

Mettez ce qu'il en coûte à plaider aujourd'hui ; 
Comptez ce qu'il en reste à beaucoup de familles : 
Vous verrez que Perrin tire l'argent à lui , 
Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles. 




1 



LE LODP ET LE CHIEN MAIGRE. 



Autrefois Carpillon fretin 

Eut beau prêcher, il eut beau dire, 

On le mit dans la poêle à frire. 

Je fis voir que lâcher ce qu'on a dans la main , 
Sous espoir de grosse aventure , 
Est imprudence toute pure. 

Le pêcheur eut raison ; Carpillon n'eut pas tort 

Chacun dit ce qu'il peut pour défendre sa vie. 
Maintenant il faut que j'appuie 

Ce que j'avançai lors de quelque trait encor. 



«» LIVRE IX, FABLE X. &> 421 

Certain loup , aussi sot que le pêcheur fut sage , 

Trouvant un chien hors du village, 
S'en alloit l'emporter. Le chien représenta 
Sa maigreur : Jà ne plaise à votre seigneurie 

De me prendre en cet état-là ; 

Attendez : mon maître marie 

Sa fille unique, et vous jugez 
Qu'étant de noce il faut, malgré moi, que j'engraisse. 

Le loup le croit, le loup le laisse. 

Le loup, quelques jours écoulés, 
Revient voir si son chien n'est pas meilleur à prendre ; 

Mais le drôle étoit au logis. 

Il dit au loup par un treillis : 
Ami, je vais sortir; et, si tu veux attendre, 

Le portier du logis et moi 

Nous serons tout à l'heure à toi. 
Ce portier du logis étoit un chien énorme, 

Expédiant les loups en forme. 
Celui-ci s'en douta. Serviteur au portier, 
Dit- il ; et de courir. Il étoit fort agile ; 

Mais il n' étoit pas fort habile : 
Ce loup ne savoit pas encor bien son métier. 




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BIEN DE TROP. 



Je ne vois point de créature 

Se comporter modérément. 

Il est certain tempérament 

Que le maître de la nature 
Veut que l'on garde en tout. Le fait-on? nullement; 
Soit en bien, soit en mal, cela n'arrive guère. 
Le blé, riche présent de la blonde Cérès, 
Trop touffu bien souvent épuise les guérets : 
En superfluités s'épandant d'ordinaire , 

Et poussant trop abondamment , 



=59 LIVRE IX, FABLE XL *> 423 

Il ôte à son fruit l'aliment. 
L'arbre n'en fait pas moins : tant le luxe sait plaire ! 
Pour corriger le blé , Dieu permit aux moutons 
De retrancher l'excès des prodigues moissons : 

Tout au travers ils se jetèrent, 

Gâtèrent tout et tout broutèrent : 

Tant que le ciel permit aux loups 
D'en croquer quelques-uns, ils les croquèrent tous; 
S'ils ne le firent pas, du moins ils y tâchèrent. 

Puis le ciel permit aux humains 
De punir ces derniers : les humains abusèrent 

A leur tour des ordres divins. 
De tous les animaux, l'homme a le plus de pente 

A se porter dedans l'excès. 

11 faudroit faire le procès 
Aux petits comme aux grands. 11 n'est âme vivante 
Qui ne pèche en ceci. Rien de trop est un point 
Dont on parle sans cesse, et qu'on n'observe point. 




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LE CIERGE. 



C'est du séjour des dieux que les abeilles viennent. 

Les premières, dit-on, s'en allèrent loger 
Au mont Hymette 1 , et se gorger 

Des trésors qu'en ce lieu les zéphyrs entretiennent. 

Quand on eut des palais de ces filles du ciel 

Enlevé l'ambroisie en leurs chambres enclose, 
Ou , pour dire en françois la chose , 
Après que les ruches sans miel 



1 Hymette étoit une montagne célébrée par les poètes , située dans 
l'Attique , et où les Grées recueilloient (l'excellent miel. ( Note de La 
Font ni tic. ) 



+9 LIVRE IX, FABLE XII. e^ 425 

N'eurent plus que la cire , on fit mainte bougie , 

Maint cierge aussi fut façonné. 
Un d'eux voyant la terre en brique au feu durcie 
Vaincre l'effort des ans , il eut la même envie ; 
Et, nouvel Empédocle * aux flammes condamné 

Par sa propre et pure folie , 
11 se lança dedans. Ce fut mal raisonné : 
Ce cierge ne savoit grain de philosophie. 

Tout en tout est divers : ôtez-vous de l'esprit 
Qu'aucun être ait été composé sur le vôtre. 
L'Empédocle de cire au brasier se fondit : 

Il n'étoit pas plus fou que l'autre. 



1 Empédocle étoit un philosophe ancien, qui, ne pouvant comprendre 
les merveilles du mont Etna, se jeta dedans par une vanité ridicule, et, 
trouvant l'action belle, de peur d'eu perdre le fruit, et que la postérité ne 
l'ignorât, laissa ses pantoufles au pied du mont. {Note de La Fontaine.) 



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JUPITER ET LE PASSAGER. 



Oh! combien le péril enrichiroit les dieux, 

Si nous nous souvenions des vœux qu'il nous fait faire ! 

Mais, le péril passé, l'on ne se souvient guère 

De ce qu'on a promis aux deux ; 
On compte seulement ce qu'on doit à la terre. 
Jupiter, dit l'impie, est un bon créancier; 

11 ne se sert jamais d'huissier. 

Eh! qu'est-ce donc que le tonnerre? 



<« LIVRE IX, FABLE XIII. ®» 437 

Comment appelez-vous ces avertissements? 

Un passager pendant l'orage 
Avoit voué cent bœufs au vainqueur des Titans. 
Il n'en avoit pas un : vouer cent éléphants 

N'auroit pas coûté davantage. 
11 brûla quelques os quand il fut au rivage : 
Au nez de Jupiter la fumée en monta. 
Sire Jupin , dit- il , prends mon vœu, le voilà ; 
C'est un parfum de bœuf que ta grandeur respire. 
La fumée est ta part: je ne te dois plus rien. 

Jupiter fit semblant de rire ; 
Mais, après quelques jours, le dieu l'attrapa bien, 

Envoyant un songe lui dire 
Qu'un tel trésor étoit en tel lieu. L'homme au vœu 

Courut au trésor comme au feu. 
11 trouva des voleurs ; et, n'ayant dans sa bourse 

Qu'un écu pour toute ressource, 

11 leur promit cent talents d'or, 

Bien comptés, et d'un tel trésor: 
On l'avoit enterré dedans telle bourgade. 
L'endroit parut suspect aux voleurs ; de façon 
Qu'à notre prometteur l'un dit: Mon camarade, 
Tu te moques de nous; meurs, et va chez Pluton 

Porter tes cent talents en don. 




2OT 



LE CHAT ET LE RENARD. 



Le chat et le renard, comme beaux petits saints, 

S'en alloient en pèlerinage. 
C'étoient deux vrais tarlufs, deux archipatelins , 
Deux francs patte-pelus, qui, des frais du voyage, 
Croquant mainte volaille, escroquant maint fromage, 

S'indemnisoient à qui mieux mieux. 
Le chemin étant long, et partant ennuyeux, 

Pour l'accourcir ils disputèrent. 

La dispute est d'un grand secours : 

Sans elle on dormiroit toujours. 

Nos pèlerins s'égosillèrent. 



<© LIVRE IX, FABLE XIV. *> 429 

Ayant bien disputé, Ton parla du prochain. 

Le renard au chat dit enfin : 

Tu prétends être fort habile ; 
En sais-tu tant que moi? J'ai cent ruses au sac. 
Non , dit l'autre : je n'ai qu'un tour dans mon bissac ; 

Mais je soutiens qu'il en vaut mille. 
Eux de recommencer la dispute à l'envi. 
Sur le que si, que non, tous deux étant ainsi, 

Une meute apaisa la noise. 
Le chat dit au renard: Fouille en ton sac, ami; 

Cherche en ta cervelle matoise 
Un stratagème sûr: pour moi, voici le mien. 
A ces mots, sur un arbre il grimpa bel et bien. 

L'autre lit cent tours inutiles, 
Entra dans cent terriers, mit cent fois en défaut 

Tous les confrères de Brifaut. 

Partout il tenta des asiles , 

Et ce fut partout sans succès ; 
La fumée y pourvut, ainsi que les bassets. 
Au sortir d'un terrier, deux chiens aux pieds agiles 

L'étranglèrent du premier bond. 

Le trop d'expédients peut gâter une affaire : 
On perd du temps au choix, on tente, on veut tout faire. 
N'en ayons qu'un, mais qu'il soit bon. 





^BfiFVIltë 



11 



LE MARI, LA FEMME ET LE VOLEUR. 



Un mari fort amoureux , 
Fort amoureux de sa femme , 

Bien qu'il fût jouissant, se croyoit malheureux. 
Jamais œillade de la dame , 
Propos flatteur et gracieux , 
Mot d'amitié, ni doux sourire, 
Déifiant le pauvre sire , 

N'avoient fait soupçonner qu'il fût vraiment chéri, 
Je le crois, c'étoit un mari. 
Il ne tint point à l'hyménée 
Que, content de sa destinée, 



m LIVKE IX, FABLE XV. » 431 

11 n'en remerciât les dieux. 
Mais quoi ! si l'amour n'assaisonne 
Les plaisirs que l'hymen nous donne, 
Je ne vois pas qu'on en soit mieux. 
Notre épouse étant donc de la sorte bâtie, 
Et n'ayant caressé son mari de sa vie, 
Il en faisoit sa plainte une nuit. Un voleur 
Interrompit la doléance. 
La pauvre femme eut si grand'peur 
Qu'elle chercha quelque assurance 
Entre les bras de son époux. 
Ami voleur, dit- il , sans toi ce bien si doux 
Me seroit inconnu ! Prends donc en récompense 
Tout ce qui peut chez nous être à ta bienséance ; 
Prends le logis aussi. Les voleurs ne sont pas 

Gens honteux, ni fort délicats : 
Celui-ci fit sa main. 

J'infère de ce conte 

Que la plus forte passion 
C'est la peur ; elle fait vaincre l'aversion , 
Et l'amour quelquefois : quelquefois il la dompte ; 

J'en ai pour preuve cet amant 
Qui brûla sa maison pour embrasser sa dame , 

L'emportant à travers la flamme. 

J'aime assez cet emportement ; 
Le conte m'en a plu toujours infiniment : 

Il est bien d'une âme espagnole , 

Et plus grande encore que folle. 



SC33 




M2 



LE TRÉSOR ET LES DEUX HOMMES. 



Un homme n'ayant plus ni crédit, ni ressource, 
Et logeant le diable en sa bourse, 
C'est-à-dire n'y logeant rien , 
S'imagina qu'il feroit bien 

De se pendre, et finir lui-même sa misère, 

Puisque aussi bien sans lui la faim le viendrait faire 
. Genre de mort qui ne duit pas 

A gens peu curieux de goûter le trépas. 

Dans cette intention, une vieille masure 



«* LIVRE IX, FABLE XVI. 0** 433 

Fut la scène où devoit se passer l'aventure ; 
Il y porte une corde, et veut avec un clou 
Au haut d'un certain mur attacher le licou. 

La muraille , vieille et peu forte , 
S'ébranle au premier coup, tombe avec un trésor. 
Notre désespéré le ramasse, et l'emporte, 
Laisse là le licou, s'en retourne avec l'or, 
Sans compter: ronde ou non, la somme plut au sire. 
Tandis que le galant à grands pas se retire, 
L'homme au trésor arrive, et trouve son argent 

Absent. 
Quoi ! dit-il, sans mourir je perdrai cette somme ! 
Je ne me pendrai pas ! Et vraiment si ferai , 

Ou de corde je manquerai. 
Le lacs étoit tout prêt : il n'y manquoit qu'un homme : 
Celui-ci se l'attache, et se pend bien et beau. 

Ce qui le consola, peut-être, 
Fut qu'un autre eût, pour lui, fait les frais du cordeau. 
Aussi bien que l'argent le licou trouva maître. 

L'avare rarement finit ses jours sans pleurs ; 
11 a le moins de part au trésor qu'il enserre, 
Thésaurisant pour les voleurs, 
Pour ses parents , ou pour la terre . 
Mais que dire du troc que la Fortune fit? 
Ce sont là de ses traits ; elle s'en divertit : 
Plus le tour est bizarre, et plus elle est contente. 

Cette déesse inconstante 

Se mit alors en l'esprit 

De voir un homme se pendre : 

Et celui qui se pendit 

S'y devoit le moins attendre. 



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LE SINGE ET LE CHAT. 



Bertrand avec Raton, l'un singe et l'autre chat, 

Commensaux d'un logis, avoient un commun maître. 

D'animaux malfaisants c'éloit un très -bon plat : 

Ils n'y craignoient tous deux aucun, quel qu'il pût être. 

Trouvoit-on quelque chose au logis de gâté, 

L'on ne s'en prenoit point aux gens du voisinage : 

Bertrand déroboit tout : Raton , de son côté , 

Etoit moins attentif aux souris qu'au fromage. 

Un jour, au coin du feu, nos deux maîtres fripons 

Regardoient rôtir des marrons. 
Les escroquer étoit une très-bonne affaire ; 
Nos galants y voyoient double profit à faire : 



«# LIVRE IX. FABLE XVII. » (*5 

Leur bien premièrement, et puis le mal d'autrui. 
Bertrand dit à Raton : Frère, il faut aujourd'hui 

Que tu fasses un coup de maître ; 
Tire-moi ces marrons. Si Dieu m'avoit fait naître 

Propre à tirer marrons du feu , 

Certes, marrons verroient beau jeu. 
Aussitôt fait que dit: Raton, avec sa patte. 

D'une manière délicate, 
Ecarte un peu la cendre, et retire les doigts; 

Puis les reporte à plusieurs fois ; 
Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque : 

Et cependant Bertrand les croque. 
Une servante vient: adieu mes gens. Raton 

N'étoit pas content, ce dit- on. 

Aussi ne le sont pas la plupart de ces princes 
Qui, flattés d'un pareil emploi, 
Vont s'échauder en des provinces 
Pour le profit de quelque roi. 








STOI 



LE MILAN ET LE ROSSIGNOL. 



Après que le milan , manifeste voleur, 
Eut répandu l'alarme en tout le voisinage , 
Et fait crier sur lui les enfants du village, 
Un rossignol tomba dans ses mains par malheur. 
Le héraut du printemps lui demande la vie. 
Aussi bien , que manger en qui n'a que le son ? 

Ecoutez plutôt ma chanson : 
Je vous raconterai Térée et son envie. — 
Qui, Térée? est-ce un mets propre pour les milans? — 
Non pas ; c'étoit un roi dont les feux violents 



LIVRE IX FABLE XVIII. ffl» 437 

Me firent ressentir leur ardeur criminelle. 

Je m'en vais vous en dire une chanson si belle, 

Qu'elle vous ravira: mon chant plaît à chacun. 

Le milan alors lui réplique : 
Vraiment, nous voici bien ! lorsque je suis à jeun, 

Tu me viens parler de musique ! — 
J'en parle bien aux rois. — Quand un roi te prendra, 

Tu peux lui conter ces merveilles : 

Pour un milan, il s'en rira. 

Ventre affamé n'a point d'oreilles. 





MX 



LE BERGER ET SON TROUPEAU. 



Quoi ! toujours il me manquera 
Quelqu'un de ce peuple imbécile ! 
Toujours le loup m'en gobera ! 

J'aurai beau les compter! Ils étoient plus de mille, 

Et m'ont laissé ravir notre pauvre Robin ! 
Robin mouton , qui par la ville 
Me suivoit pour un peu de pain , 

Et qui m'auroit suivi jusques au bout du monde ! 

Hélas ! de ma musette il entendoit le son ; 

Il me sentoit venir de cent pas à la ronde. 
Ab ! le pauvre Robin mouton ! 



■* LIVRE IX, FABLE XIX. &> 439 

Quand Guillot eut fini cette oraison funèbre 
Et rendu de Robin la mémoire célèbre, 

Il harangua tout le troupeau , 
Les chefs, la multitude, et jusqu'au moindre agneau, 

Les conjurant de tenir ferme : 
Cela seul suffiroit pour écarter les loups. 
Foi de peuple d'honneur, ils lui promirent tous 

De ne bouger non plus qu'un terme. 
Nous voulons, dirent-ils, étouffer le glouton 

Qui nous a pris Robin mouton. 

Chacun en répond sur sa tête. 

Guillot les crut et leur fit fête. 

Cependant, devant qu'il fût nuit, 

11 arriva nouvel encombre : 
Un loup parut; tout le troupeau s'enfuit. 
Ce n'étoit pas un loup, ce n'en étoit que l'ombre. 

Haranguez de méchants soldats, 

Ils promettront de faire rage : 
Mais , au moindre danger, adieu tout leur courage ; 
Votre exemple et vos cris ne les retiendront pas. 



FIN DU LIVRE NEUVIEME. 




30 




LES DEUX BATS, LE RENARD ET L'OEUF. 
DISCOURS A MADAME DE I.A SABLIÈRE. 



Iris, je vous louerois ; il n'est que trop aisé : 

Mais vous avez cent fois notre encens refusé ; 

En cela peu semblable au reste des mortelles, 

Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles : 

Pas une ne s'endort à ce bruit si flatteur. 

Je ne les blâme point ; je souffre cette humeur : 

Elle est commune aux dieux, aux monarques, aux belles. 

Ce breuvage vanté par le peuple rimeur, 

Le nectar, que l'on sert au maître du tonnerre, 

Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre , 

C'est la louange, Iris. Vous ne la goûtez point; 

D'autres propos chez vous récompensent ce point. 



444 «« LIVRE X, FABLE I. 9i 

Propos, agréables commerces, 
Où le hasard fournit cent matières diverses ; 

Jusque-là qu'en votre entretien 
La bagatelle a part: le monde n'en croit rien. 

Laissons le monde et sa croyance. 

La bagatelle , la science , 
Les chimères , le rien , tout est bon : je soutiens 

Qu'il faut de tout aux entretiens. 
C'est un parterre où Flore épand ses biens ; 
Sur différentes fleurs l'abeille s'y repose, 

Et fait du miel de toute chose. 
Ce fondement posé , ne trouvez pas mauvais 
Qu'en ces fables aussi j'entremêle des traits 

De certaine philosophie , 

Subtile, engageante, et hardie. 
On l'appelle nouvelle : en avez -vous ou non 

Ouï parler? Ils disent donc 

Que la bête est une machine ; 
Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts : 
Nul sentiment, point d'àme ; en elle tout est corps. 

Telle est la montre qui chemine 
A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein. 

Ouvrez-la, lisez dans son sein: 
Mainte roue y tient lieu de tout l'esprit du monde ; 

La première y meut la seconde : 
Une troisième suit: elle sonne à la fin. 
Au dire de ces gens, la bète est toute telle. 

L'objet la frappe en un endroit : 

Ce lieu frappé s'en va tout droit, 
Selon nous, au voisin en porter la nouvelle. 
Le sens de proche en proche aussitôt la reçoit. 
L'impression se fait: mais comment se fait-elle? 
Selon eux, par nécessité, 



<* LIVRE X, FABLE I. *■ 445 

Sans passion , sans volonté ; 

L'animal se sent agité 
De mouvements que le vulgaire appelle 
Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle, 

Ou quelque autre de ces états. 
Mais ce n'est point cela, ne vous y trompez pas. 
Qu'est-ce donc? Une montre. Et nous? C'est autre chose. 
Voici de la façon que Descartes l'expose : 
Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu 

Chez les païens, et qui tient le milieu 
Entre l'homme et l'esprit; comme entre l'huître et l'homme 
Le tient tel de nos gens, franche bête de somme ; 
Voici, dis-je, comment raisonne cet auteur: 
Sur tous les animaux, enfants du Créateur, 
J'ai le don de penser; et je sais que je pense. 
Or, vous savez, Iris, de certaine science, 

Que, quand la bête penseroit , 

La bête ne réfléchirai t 

Sur l'objet ni sur sa pensée. 
Descartes va plus loin , et soutient nettement 

Qu'elle ne pense nullement. 

Vous n'êtes point embarrassée 
De le croire, ni moi. Cependant, quand aux bois 

Le bruit des cors, celui des voix, 
N'a donné nul relâche à la fuyante proie, 

Qu'en vain elle a mis ses efforts 

A confondre et brouiller la voie , 
L'animal chargé d'ans, vieux cerf, et de dix cors, 
En suppose un plus jeune , et l'oblige , par force , 
A présenter aux chiens une nouvelle amorce. 
Que de raisonnements pour conserver ses jours ! 
Le retour sur ses pas , les malices , les tours , 

Et le change , et cent stratagèmes , 



44C <® LIVRE X, FABLE I. 9r 

Dignes des plus grands chefs, dignes d'un meilleur sort. 
On le déchire après sa mort: 
Ce sont tous ses honneurs suprêmes. 

Quand la perdrix 

Voit ses petits 
En danger, et n'ayant qu'une plume nouvelle 
Qui ne peut fuir encor par les airs le trépas, 
Elle fait la blessée , et va traînant de l'aile, 
Attirant le chasseur et le chien sur ses pas , 
Détourne le danger, sauve ainsi sa famille, 
Et puis, quand le chasseur croit que son chien la pille, 
Elle lui dit adieu , prend sa volée , et rit 
De l'homme qui, confus , des yeux en vain la suit. 

Non loin du nord il est un monde 

Où l'on sait que les habitants 

Vivent, ainsi qu'aux premiers temps, 

Dans une ignorance profonde : 
Je parle des humains ; car, quant aux animaux , 

Ils y construisent des travaux 
Qui des torrents grossis arrêtent le ravage, 
Et font communiquer l'un et l'autre rivage. 
L'édifice résiste et dure en son entier : 
Après un lit de bois est un lit de mortier. 
Chaque castor agit: commune en est la tâche; 
Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche ; 
Maint maître d'œuvre y court, et tient haut le bâton. 

La république de Platon 

Ne seroit rien que l'apprentie 

De celte famille amphibie. 
Ils savent en hiver élever leurs maisons, 

Passent les étangs sur des ponts, 



fe LIVRE X, FABLE 1.9» 447 

Fruit de leur art, savant ouvrage ; 

Et nos pareils ont beau le voir, 

Jusqu'à présent tout leur savoir 

Est de passer l'onde à la nage. 
Que ces castors ne soient qu'un corps vide d'esprit, 
Jamais on ne pourra m'obliger à le croire ; 
Mais voici beaucoup plus; écoutez ce récit, 

Que je tiens d'un roi plein de gloire. 
Le défenseur du nord vous sera mon garant : 
Je vais citer un prince aimé de la Victoire ; 
Son nom seul est un mur à l'empire ottoman : 
C'est le roi Polonois 1 . Jamais un roi ne ment. 

Il dit donc que, sur sa frontière, 
Des animaux entre eux ont guerre de tout temps : 
Le sang, qui se transmet des pères aux enfants, 

En renouvelle la matière. 
Ces animaux, dit -il, sont germains du renard. 

Jamais la guerre avec tant d'art 

Ne s'est faite parmi les hommes, 

Non pas même au siècle où nous sommes. 
Corps-de- garde avancés, vedettes, espions, 
Embuscades, partis, et mille inventions 
D'une pernicieuse et maudite science, 
Fille du Styx, et mère des héros, 

Exercent de ces animaux 

Le bon sens et l'expérience. 
Pour chanter leurs combats, l'Achéron nous devroit 

Rendre Homère. Ah! s'il le rendoit, 
Et qu'il rendît aussi le rival d'Epicure ' , 
Que diroit ce dernier sur ces exemples-ci? 
Ce que j'ai déjà dit : qu'aux bêtes la nature 

1 Sobieski. — - Descartes. 



U8 «« LIVRE X, FABLE I. ®* 

Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci ; 

Que la mémoire est corporelle ; 
Et que , pour en venir aux exemples divers 

Que j'ai mis en jour dans ces vers , 

L'animal n'a besoin que d'elle. 
L'objet, lorsqu'il revient, va dans son magasin 

Chercher, par le même chemin, 

L'image auparavant tracée , 
Qui sur les mêmes pas revient pareillement, 

Sans le secours de la pensée, 

Causer un même événement. 

Nous agissons tout autrement: 

La volonté nous détermine, 
Non l'objet, ni l'instinct. Je parle, je chemine: 

Je sens en moi certain agent ; 

Tout obéit dans ma machine 

A ce principe intelligent. 
Il est distinct du corps, se conçoit nettement, 

Se conçoit mieux que le corps même : 
De tous nos mouvements c'est l'arbitre suprême. 

Mais comment le corps l'entend -il? 

C'est là le point. Je vois l'outil 
Obéir à la main ; mais la main, qui la guide? 
Eh ! qui guide les cieux et leur course rapide ? 
Quelque ange est attaché peut-être à ces grands corps. 
Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts. 
L'impression se fait: le moyen, je l'ignore ; 
On ne l'apprend qu'au sein de la Divinité ; 
Et, s'il faut en parler avec sincérité, 

Descartes l'ignoroit encore. 
Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux : 
Ce que je sais , Iris , c'est qu'en ces animaux 

Dont je viens de citer l'exemple, 







«8 LIVRE X, FABLE t. »> 449 




Cet esprit n'agit pas ; l'homme seul est son temple. 




Aussi faut- il donner à l'animal un point 




Que la plante après tout n'a point : 




Cependant la plante respire, 




Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire? 





Deux rats cherchoient leur vie ; ils trouvèrent un œuf. 

Le dîné suffisoit à gens de cette espèce : 

11 n'étoit pas besoin qu'ils trouvassent un bœuf. 

Pleins d'appétit et d'allégresse, 
Ils alloient de leur œuf manger chacun sa part, 
Quand un quidam parut : c'étoit maître renard ; 

Rencontre incommode et fâcheuse ; 
Car comment sauver l'œuf? Le bien empaqueter ; 
Puis des pieds de devant ensemble le porter, 

Ou le rouler, ou le traîner: 
C'étoit chose impossible autant que hasardeuse. 

Nécessité l'ingénieuse 

Leur fournit une invention. 
Comme ils pouvoient gagner leur habitation , 
L'écornitleur étant à demi -quart de lieue, 
L'un se mit sur le dos, prit l'œuf entre ses bras; 
Puis , malgré quelques heurts et quelques mauvais pas 

L'autre le traîna par la queue. 
Qu'on m'aille soutenir, après un tel récit, 

Que les bêtes n'ont point d'esprit ! 

Pour moi, si j'en étois le maître, 
Je leur en donnerois aussi bien qu'aux enfants. 
Ceux-ci pensent- ils pas dès leurs plus jeunes ans? 
Quelqu'un peut donc penser ne se pouvant connoître. 

Par un exemple tout égal , 

J'attribuerois à l'animal , 



N7 



450 « LIVRE X, FABLE l. * 

Non point une raison selon notre manière, 
Mais beaucoup plus aussi qu'un aveugle ressort : 
Je subtiliserois un morceau de matière 
Que Ton ne pourroit plus concevoir sans effort. 
Quintessence d'atome, extrait de la lumière, 
Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor 
Que le feu; car enfin, si le bois fait la flamme, 
La flamme, en s' épurant, peut-elle pas de l'âme 
Nous donner quelque idée? et sort- il pas de l'or 
Des entrailles du plomb? Je rendrois mon ouvrage 
Capable de sentir, juger, rien davantage, 

Et juger imparfaitement ; 
Sans qu'un singe jamais fît le moindre argument. 

A l'égard de nous autres hommes, 
Je ferois notre lot infiniment plus fort ; 

Nous aurions un double trésor : 
L'un , cette âme pareille en tous tant que nous sommes , 

Sages, fous, enfants, idiots, 
Hôtes de l'univers sous le nom d'animaux ; 
L'autre, encore une autre âme, entre nous et les anges 

Commune en un certain degré; 

Et ce trésor à part créé 
Suivroit parmi les airs les célestes phalanges, 
Entreroit dans un point sans en être pressé, 
Ne fin iroit jamais, quoique ayant commencé: 

Choses réelles, quoique étranges. 

Tant que l'enfance dureroit, 
Cette fille du ciel en nous ne paraîtroit 

Qu'une tendre et foible lumière : 
L'organe étant plus fort, la raison perceroit 

Les ténèbres de la matière, 

Qui toujours en\elopperoit 

L'autre âme imparfaite et grossière. 




H 



L'HOMME ET LA COULEUVRE. 



Un homme vit une couleuvre : 
Ah! méchante, dit-il, je m'en vais faire une œuvre 



Agréable à tout l'univers! 



A ces mots l'animal pervers 
(C'est le serpent que je veux dire, 
Et non l'homme : on pourroit aisément s'y tromper) , 
A ces mots le serpent, se laissant attraper, 



452 «* LIVRE X, FABLE II. »> 

Est pris, mis en un sac; et ce qui fut le pire, 
On résolut sa mort, fût- il coupable ou non. 
Afin de le payer toutefois de raison , 

L'autre lui fit cette harangue : 
Symbole des ingrats! être bon aux méchants, 
C'est être sot; meurs donc : ta colère et tes dents 
Ne me nuiront jamais. Le serpent, en sa langue, 
Reprit du mieux qu'il put : S'il fallait condamner 

Tous les ingrats qui sont au monde , 

A qui pourroit-on pardonner? 
Toi-même tu te fais ton procès : je me fonde 
Sur tes propres leçons; jette les yeux sur toi. 
Mes jours sont en tes mains, tranche-les; ta justice, 
C'est ton utilité, ton plaisir, ton caprice: 

Selon ces lois, condamne-moi; 

Mais trouve bon qu'avec franchise 

En mourant au moins je te dise 

Que le symbole des ingrats 
Ce n'est point le serpent, c'est l'homme. Ces paroles 
Firent arrêter l'autre; il recula d'un pas. 
Enfin il repartit: Tes raisons sont frivoles. 
Je pourrois décider, car ce droit m'appartient ; 
Mais rapportons -nous- en. Soit fait, dit le reptile. 
Une vache étoit là : on l'appelle ; elle vient : 
Le cas est proposé. C'était chose facile : 
Falloit-il pour cela, dit- elle, m'appeler? 
La couleuvre a raison : pourquoi dissimuler? 
Je nourris celui-ci depuis longues années; 
11 n'a sans mes bienfaits passé nulles journées; 
Tout n'est que pour lui seul; mon lait et mes enfants 
Le font à la maison revenir les mains pleines : 
Même j'ai rétabli sa santé, que les ans 

Avoient altérée; et mes peines 



<« LIVRE X, FABLE IL g^ 453 

Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin. 
Enlin me voilà vieille^ il me laisse en un coin 
Sans herbe : s'il vouloit encor me laisser paître! 
Mais je suis attachée : et si j'eusse eu pour maître 
Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin 
L'ingratitude? Adieu : j'ai dit ce que je pense. 
L'homme, tout étonné d'une telle sentence, 
Dit au serpent: Faut-il croire ce qu'elle dit? 
C'est une radoteuse; elle a perdu l'esprit. 
Croyons ce bœuf. Croyons, dit la rampante bête. 
Ainsi dit, ainsi fait. Le bœuf vient à pas lents. 
Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête, 

Il dit que du labeur des ans 
Pour nous seuls il portoit les soins les plus pesants, 
Parcourant sans cesser ce long cercle de peines 
Qui, revenant sur soi, ramenoit dans nos plaines 
Ce que Cérès nous donne, et vend aux animaux; 

Que cette suite de travaux 
Pour récompense avoit, de tous tant que nous sommes, 
Force coups , peu de gré : puis , quand il étoit vieux , 
On croyoit l'honorer chaque fois que les hommes 
Achetoient de son sang l'indulgence des dieux. 
Ainsi parla le bœuf. L'homme dit : Faisons taire 

Cet ennuyeux déclamateur; 
11 cherche de grands mots , et vient ici se faire , 

Au lieu d'arbitre, accusateur. 
Je le récuse aussi. L'arbre étant pris pour juge, 
Ce fut bien pis encore. 11 servoit de refuge 
Contre le chaud , la pluie , et la fureur des vents ; 
Pour nous seuls il ornoit les jardins et les champs : 
L'ombrage n' étoit pas le seul bien qu'il sût faire; 
Il courboit sous les fruits. Cependant pour salaire 
Un rustre l'abattoit : c'étoit là son loyer, 



454 HO LIVRE X, FABLE IL & 

Quoique , pendant tout l'an , libéral il nous donne 

Ou des fleurs au printemps, ou du fruit en automne. 

L'ombre l'été, l'hiver les plaisirs du foyer. 

Que ne l'émondoit-on , sans prendre la cognée? 

De son tempérament, il eut encor vécu. 

L'homme, trouvant mauvais que l'on l'eût convaincu, 

Voulut à toute force avoir cause gagnée. 

Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens- là! 

Du sac et du serpent aussitôt il donna 

Contre les murs, tant qu'il tua la bête. 

On en use ainsi chez les grands : 
La raison les offense; ils se mettent en tête 
Que tout est né pour eux, quadrupèdes et gens, 
Et serpents. 

Si quelqu'un desserre les dents, 
C'est un sot. J'en conviens: mais que faut-il donc faire? 

Parler de loin, ou bien se taire. 




III 



LA TORTUE ET LES DEUX CANARDS. 



Une tortue étoit, à la tête légère, 
Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays. 
Volontiers on fait cas d'une terre étrangère, 
Volontiers gens boiteux haïssent le logis. 
Deux canards, à qui la commère 
Communiqua ce beau dessein, 
Lui dirent qu'ils avoient de quoi la satisfaire. 

Voyez-vous ce large chemin? 
Nous vous voiturerons, par l'air, en Amérique; 






456 S LIVRE X ? FABLE III. 9» 

Vous verrez mainte république, 
Maint royaume, maint peuple; et vous profiterez 
Des différentes mœurs que vous remarquerez. 
Ulysse en fit autant. On ne s'attendoit guère 

De voir Ulysse en cette affaire. 
La tortue écouta la proposition. 
Marché fait, les oiseaux forgent une machine 

Pour transporter la pèlerine. 
Dans la gueule, en travers, on lui passe un bâton. 
Serrez bien, dirent-ils; gardez de lâcher prise. 
Puis chaque canard prend ce bâton par un bout. 
La tortue enlevée, on s'étonne partout 

De voir aller en cette guise 

L'animal lent et sa maison , 
Justement au milieu de l'un et l'autre oison. 
Miracle! crioit-on : venez voir dans les nues 

Passer la reine des tortues. 
La reine! vraiment oui : je la suis en effet; 
Ne vous en moquez point. Elle eût beaucoup mieux fait 
De passer son chemin sans dire aucune chose; 
Car, lâchant le bâton en desserrant les dents, 
Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants. 
Son indiscrétion de sa perte fut cause. 

Imprudence, babil, et sotte vanité, 
Et vaine curiosité, 
Ont ensemble étroit parentage ; 
Ce sont enfants tous d'un lignaae. 



<*> 




Il 



LES POISSONS ET LE CORMORAN. 



11 n'étoit point d'étang dans tout le voisinage 
Qu'un cormoran n'eût mis à contribution : 
Viviers et réservoirs lui payoient pension. 
Sa cuisine alloit bien : mais, lorsque le long âge 

Eut glacé le pauvre animal , 

La même cuisine alla mal. 
Tout cormoran se sert de pourvoyeur lui-même. 
Le nôtre , un peu trop vieux pour voir au fond des eaux , 

N'ayant ni filets ni réseaux, 



88 



458 * LIVRE X, FABLE IV. & 

Soufl'roit une disette extrême. 
Que lit- il? Le besoin, docteur en stratagème, 
Lui fournit celui-ci. Sur le bord d'un étang 

Cormoran vit une écrevisse. 
Ma commère, dit-il, allez tout à l'instant 

Porter un avis important 

A ce peuple : il faut qu'il périsse; 
Le maître de ce lieu dans huit jours péchera. 

L'écrevisse en hâte s'en va 

Conter le cas. Grande est l'émute; 

On court, on s'assemble, on députe 

A l'oiseau : Seigneur Cormoran , 
D'où vous vient cet avis? Quel est votre garant? 

Etes-vous sûr de cette affaire? 
N'y savez-vous remède? Et qu'est- il bon de faire? — 
Changer de lieu, dit-il. — Comment le ferons-nous? — 
N'en soyez point en soin : je vous porterai tous, 

L'un après l'autre, en ma retraite. 
Nul que Dieu seul et moi n'en connoît les chemins; 

11 n'est demeure plus secrète. 
Un vivier que Nature y creusa de ses mains, 

Inconnu des traîtres humains, 

Sauvera votre république. 

On le crut. Le peuple aquatique 

L'un après l'autre fut porté 

Sous ce rocher peu fréquenté. 

Là, Cormoran le bon apôtre, 

Les ayant mis en un endroit 

Transparent, peu creux, fort étroit, 
Vous les prenoit sans peine, un jour l'un, un jour l'autre. 

11 leur apprit à leurs dépens 
Que l'on ne doit jamais avoir de confiance 

En ceux qui sont mangeurs de gens. 



<* LIVRE X, FABLE IV. *• «S9 

Ils y perdirent peu, puisque l'humaine engeance 
En auroit aussi bien croqué sa bonne part. 
Qu'importe qui vous mange, homme ou loup? toute panse 
Me paroît une à cet égard : 
Un jour plus tôt, un jour plus tard, 
Ce n'est pas grande différence. 





w 



L'ENFOUISSEUR ET SON COMPÈRE. 



Un pince -maille avoit tant amassé, 
Qu'il ne savoit où loger sa finance. 
L'avarice, compagne et sœur de l'ignorance, 
Le rendoit fort embarrassé 
Dans le choix d'un dépositaire: 
Car il en vouloit un, et voici sa raison : 
L'objet tente; il faudra que ce monceau s'altère, 

Si je le laisse à la maison : 
Moi-même de mon bien je serai le larron. — 
Le larron? Quoi! jouir, c'est se voler soi-même! 



•« LIVRE X, FABLE V. 8r 4fil 

Mon ami, j'ai pitié de ton erreur extrême. 

Apprends de moi cette leçon : 
Le bien n'est bien qu'en tant que l'on s'en peut défaire; 
Sans cela c'est un mal. Veux-tu le réserver 
Pour un âge et des temps qui n'en ont plus que faire? 
La peine d'acquérir, le soin de conserver, 
Otent le prix à l'or, qu'on croit si nécessaire. — 

Pour se décharger d'un tel soin, 
Notre homme eût pu trouver des gens sûrs au besoin; 
Il aima mieux la terre; et, prenant son compère, 
Celui-ci l'aide. Ils vont enfouir le trésor. 
Au bout de quelque temps, l'homme va voir son or; 

Il ne retrouva que le gîte. 
Soupçonnant à bon droit le compère, il va vite 
Lui dire : Apprêtez- vous; car il me reste encor 
Quelques deniers : je veux les joindre à l'autre masse. 
Le compère aussitôt va remettre en sa place 

L'argent volé; prétendant bien 
Tout reprendre à la fois, sans qu'il y manquât rien. 

Mais pour ce coup, l'autre fut sage : 
Il retint tout chez lui, résolu de jouir, 

Plus n'entasser, plus n'enfouir; 
Et le pauvre voleur, ne trouvant plus son gage, 

Pensa tomber de sa hauteur. 

Il n'est pas malaisé de tromper un trompeur. 




LE LOUP ET LES BERGERS. 



Un loup rempli d'humanité 

( S'il en est de tels dans le monde ) 

Fit un jour sur sa cruauté , 
Quoiqu'il ne l'exerçât que par nécessité, 

Une réflexion profonde. 
Je suis haï, dit-il; et de qui? de chacun. 

Le loup est l'ennemi commun : 
Chiens, chasseurs, villageois, s'assemblent pour sa perte; 
Jupiter est là-haut étourdi de leurs cris; 
C'est par là que de loups l'Angleterre est déserte : 

On y mit notre tète à prix. 



fy LIVRE X, FABLE VI. » 463 

11 n'est hobereau qui ne fasse 

Contre nous tels bans publier; 

11 n'est marmot osant crier 
Que du loup aussitôt sa mère ne menace. 

Le tout pour un âne rogneux , 
Pour un mouton pourri, pour quelque chien hargneux, 

Dont j'aurai passé mon envie. 
Eh bien ! ne mangeons plus de chose ayant eu vie : 
Paissons l'herbe, broutons, mourons de faim plutôt. 

Est-ce une chose si cruelle? 
Vaut-il mieux s'attirer la haine universelle? 
Disant ces mots, il vit des bergers, pour leur rôt, 

Mangeants un agneau cuit en broche. 

Oh! oh! dit -il, je me reproche 
Le sang de cette gent : voilà ses gardiens 

S'en repaissants eux et leurs chiens; 

Et moi loup , j'en ferai scrupule ! 
Non, par tous les dieux! non, je serois ridicule: 

Thibaut l'agnelet passera, 

Sans qu'à la broche je le mette, 
Et non -seulement lui, mais la mère qu'il tette, 

Et le père qui l'engendra! 

Ce loup avoit raison. Est-il dit qu'on nous voie 

Faire festin de toute proie, 
Manger les animaux; et nous les réduirons 
Aux mets de l'âge d'or autant que nous pourrons ! 
Ils n'auront ni croc ni marmite ! 
Bergers, bergers! le loup n'a tort 
Que quand il n'est pas le plus fort : 
Voulez-vous qu'il vive en ermite? 




M!V J,1 ' !l ' 



TO 



L'ARAIGNÉE ET L'HIRONDELLE. 



Jupiter , qui sus de ton cerveau , 
Par un secret d'accouchement nouveau , 
Tirer Pallas, jadis mon ennemie, 
Entends ma plainte une fois en ta vie ! 
Progné me vient enlever les morceaux; 
Caracolant, frisant Pair et les eaux, 
Elle me prend mes mouches à ma porte 
Miennes je puis les dire; et mon réseau 



«49 LIVRE X, FABLE VIL 6*> 

En seroit plein sans ce maudit oiseau : 
Je l'ai tissu de matière assez forte. 
Ainsi, d'un discours insolent, 
Se plaignoit l'araignée autrefois tapissière , 

Et qui lors étant filandière 
Prétendoit enlacer tout insecte volant. 
La sœur de Philomèle, attentive à sa proie, 
Malgré le bestion happoit mouches dans l'air, 
Pour ses petits, pour elle, impitoyable joie, 
Que ses enfants gloutons, d'un bec toujours ouvert, 
D'un ton demi-formé, bégayante couvée, 
Demandoient par des cris encor mal entendus. 

La pauvre aragne n'ayant plus 
Que la tète et les pieds, artisans superflus, 

Se vit elle-même enlevée : 
L'hirondelle, en passant, emporta toile, et tout, 
Et l'animal pendant au bout. 

Jupin pour chaque état mit deux tables au monde : 
L'adroit, le vigilant, et le fort, sont assis 
A la première; et les petits 
Mangent leur reste à la seconde. 



4C5 




59 










TOI 

LA PERDRIX ET LES COQS. 

Parmi de certains coqs, incivils, peu galants, 
Toujours en noise, et turbulents, 
Une perdrix étoit nourrie. 
Son sexe , et l'hospitalité , 
De la part de ces coqs, peuple à l'amour porté, 
Lui faisoient espérer beaucoup d'honnêteté : 
Ils feroient les honneurs de la ménagerie. 
Ce peuple cependant, fort souvent en furie, 
Pour la dame étrangère ayant peu de respec ■ , 



Au lieu de respect, pour la rime et par licence poétique. 



* LIVRE X, FABLE VIII. ff+> 



467 



Lui donnoit fort souvent d'horribles coups de bec. 

D'abord elle en fut affligée; 
Mais, sitôt qu'elle eut vu cette troupe enragée 
S'entre -battre elle-même et se percer les flancs, 
Elle se consola. Ce sont leurs mœurs, dit-elle; 
Ne les accusons point, plaignons plutôt ces gens : 

Jupiter sur un seul modèle 

N'a pas formé tous les esprits; 
Il est des naturels de coqs et de perdrix. 
S'il dépendoit de moi , je passerois ma vie 

En plus honnête compagnie. 
Le maître de ces lieux en ordonne autrement; 

Il nous prend avec des tonnelles, 
Nous loge avec des coqs , et nous coupe les ailes : 
C'est de l'homme qu'il faut se plaindre seulement. 





tt 



LE CHIEN A QUI OR A COUPÉ LES OREILLES. 






Qu'ai -je fait pour me voir ainsi 

Mutilé par mon propre maître? 

Le bel état où me voici ! 
Devant les autres chiens oserai -je paroître? 
rois des animaux, ou plutôt leurs tyrans, 

Qui vous feroit choses pareilles ! 
Ainsi criait Mouflar, jeune dogue; et les gens, 
Peu touchés de ses cris douloureux et perçants, 
Venoient de lui couper sans pitié les oreilles. 
Mouflar y croyoit perdre. 11 vit avec le temps 
Qu'il y gagnoit beaucoup; car, étant de nature 



«® LIVRE X, FABLE IX. 9» 469 

A piller ses pareils, mainte mésaventure 
L'auroit fait retourner chez lui 
Avec cette partie en cent lieux altérée : 
Chien hargneux a toujours l'oreille déchirée. 

Le moins qu'on peut laisser de prise aux dents d'autrui , 
C'est le mieux. Quand on n'a qu'un endroit à défendre, 

On le munit, de peur d'esclandre. 
Témoin maître Mouflar armé d'un gorgerin ; 
Du reste ayant d'oreille autant que sur ma main , 

Un loup n'eût su par où le prendre. 





X 



LE BERGER ET LE ROI. 

Deux démons à leur gré partagent notre vie, 
Et de son patrimoine ont chassé la raison; 
Je ne vois point de cœur qui ne leur sacrifie : 
Si vous me demandez leur état et leur nom , 
J'appelle l'un Amour, et l'autre Ambition. 
Cette dernière étend le plus loin son empire; 
Car même elle entre dans l'amour. 
Je le ferois bien voir; mais mon but est de dire 
Comme un roi fit venir un berger à sa cour. 
Le conte est du bon temps, non du siècle où nous sommes, 
Ce roi vit un troupeau qui couvroit tous les champs, 



* LIVRE X, FABLE X. 9» 471 

Bien broutant, en bon corps, rapportant tous les ans, 

Grâce aux soins du berger, de très-notables sommes. 

Le berger plut au roi par ces soins diligents. 

Tu mérites, dit- il, d'être pasteur de gens : 

Laisse là tes moutons, viens conduire des hommes; 

Je te fais juge souverain. 
Voilà notre berger la balance à la main. 
Quoiqu'il n'eût guère vu d'autres gens qu'un ermite, 
Son troupeau, ses mâtins, le loup, et puis c'est tout, 
11 avoit du bon sens, le reste vient ensuite : 

Bref, il en vint fort bien à bout. 
L'ermite son voisin accourut pour lui dire : 
Veillé-je? et n'est-ce point un songe que je vois? 
Vous, favori! vous, grand! Défiez- vous des rois; 
Leur faveur est glissante : on s'y trompe , et le pire 
C'est qu'il en coûte cher : de pareilles erreurs 
Ne produisent jamais que d'illustres malheurs. 
Vous ne connoissez pas l'attrait qui vous engage : 
Je vous parle en ami; craignez tout. L'autre rit; 

Et notre ermite poursuivit : 
Voyez combien déjà la cour vous rend peu sage. 
Je crois voir cet aveugle à qui, dans un voyage, 

Un serpent engourdi de froid 
Vint s'offrir sous la main : il le prit pour un fouet; 
Le sien s'étoit perdu, tombant de sa ceinture. 
Il rendoit grâce au ciel de l'heureuse aventure , 
Quand un passant cria: Que tenez -vous? ô dieux! 
Jetez cet animal traître et pernicieux , 
Ce serpent ! — C'est un fouet. — C'est un serpent ! vous dis-je. 
A me tant tourmenter quel intérêt m'oblige? 
Prétendez-vous garder ce trésor? — Pourquoi non? 
Mon fouet étoit usé; j'en retrouve un fort bon : 

Vous n'en parlez que par envie. — 



472 «© LIVRE X, FABLE X. É*> 

L'aveugle enfin ne le crut pas; 

Il en perdit bientôt la vie : 
L'animal dégourdi piqua son homme au bras. 

Quant à vous, j'ose vous prédire 
Qu'il vous arrivera quelque chose de pire. 

— Eh! que me sauroit-il arriver que la mort? 

— Mille dégoûts viendront, dit le prophète ermile. 
11 en vint en effet: l'ermite n'eut pas tort. 
Mainte peste de cour fit tant, par maint ressort, 
Que la candeur du juge, ainsi que son mérite, 
Furent suspects au prince. On cabale, on suscite 
Accusateurs, et gens grevés par ses arrêts. 

De nos biens, dirent-ils, il s'est fait un palais. 
Le prince voulut voir ces richesses immenses. 
Il ne trouva partout que médiocrité, 
Louanges du désert et de la pauvreté : 

C'étoient là ses magnificences. 
Son fait, dit-on, consiste en des pierres de prix : 
Un grand coffre en est plein, fermé de dix serrures. 
Lui-même ouvrit ce coffre, et rendit bien surpris 

Tous les machineurs d'impostures. 
Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux, 

L'habit d'un gardeur de troupeaux, 
Petit chapeau, jupon, panetière, houlette, 

Et, je pense, aussi sa musette. 
Doux trésors, ce dit-il, chers gages, qui jamais 
N'attirâtes sur vous l'envie et le mensonge , 
Je vous reprends : sortons de ces riches palais 

Comme l'on sortiroit d'un songe ! 
Sire, pardonnez-moi cette exclamation : 
J'avois prévu ma chute en montant sur le faîte. 
Je m'y suis trop complu : mais qui n'a dans la tète 

Un petit grain d'ambition? 




SI 



LES POISSONS ET LE BERGER QUI JOUE DE LA FLUTE. 

Tircis, qui pour la seule Annette 
Faisoit résonner les accords 
D'une voix et d'une musette 
Capables de toucher les morts, 
Chantoit un jour le long des bords 
D'une onde arrosant des prairies 
Dont Zéphire habitoit les campagnes fleuries. 



00 



474 LIVRE X, FABLE XL 8* 

Annette, cependant, à la ligne pêchoit, 

Mais nul poisson ne s'approchoit : 

La bergère perdoit ses peines. 

Le berger, qui par ses chansons 

Eût attiré des inhumaines, 
Crut (et crut mal) attirer des poissons. 
Il leur chanta ceci : Citoyens de cette onde, 
Laissez votre Naïade en sa grotte profonde; 
Venez voir un objet mille fois plus charmant. 
Ne craignez point d'entrer aux prisons de la belle : 

Ce n'est qu'à nous qu'elle est cruelle. 

Vous serez traités doucement; 

On n'en veut point à votre vie. 
Un vivier vous attend , plus clair que fin cristal ; 
Et, quand à quelques-uns l'appât seroit fatal, 
Mourir des mains d' Annette est un sort que j'envie. 
Ce discours éloquent ne fit pas grand effet; 
L'auditoire étoit sourd aussi bien que muet : 
Tircis eut beau prêcher. Ses paroles miellées 

S'en étant aux vents envolées , 
Il tendit un long rets. Voilà les poissons pris, 
Voilà les poissons mis aux pieds de la bergère. 

vous, pasteurs d'humains, et non pas de brebis, 
Rois, qui croyez gagner par raison les esprits 

D'une multitude étrangère, 
Ce n'est jamais par là que l'on en vient à bout; 

Il y faut une autre manière : 
Servez-vous de vos rets: la puissance fait tout. 



«™ssQ%g^.Q&s&^ 




ZII 



LES DEUX PERROQUETS, LE ROI ET SON FILS. 



Deux perroquets, l'un père et l'autre fils, 
Du rôt d'un roi faisoient leur ordinaire. 
Deux demi -dieux, l'un fils et l'autre père, 
De ces oiseaux faisoient leurs favoris. 
L'âge lioit une amitié sincère 
Entre ces gens: les deux pères s'aimoient; 
Les deux enfants, malgré leur cœur frivole, 



47(i 1b LIVRE X, FABLE XII. 9 

L'un avec l'autre aussi s'accoutumoient, 
Nourris ensemble, et compagnons d'école. 
C'étoit beaucoup d'honneur au jeune perroquet , 
Car l'enfant étoit prince, et son père monarque. 
Par le tempérament que lui donna la Parque, 
11 aimoit les oiseaux. Un moineau fort coquet, 
Et le plus amoureux de toute la province, 
Faisoit aussi sa part des délices du prince. 
Ces deux rivaux un jour ensemble se jouants, 
Comme il arrive aux jeunes gens, 
Le jeu devint une querelle. 
Le passereau peu circonspec', 
S'attira de tels. coups de bec, 
Que, demi-mort et traînant l'aile, 
On crut qu'il n'en pourroit guérir. 
Le prince indigné fit mourir 
Son perroquet. Le bruit en vint au père. 
L'infortuné vieillard crie et se désespère , 

Le tout en vain , ses cris sont superflus ; 
L'oiseau parleur est déjà dans la barque : 
Pour dire mieux, l'oiseau ne parlant plus 
Fait qu'en fureur sur le fils du monarque 
Son père s'en ya fondre, et lui crève les yeux. 
Il se sauve aussitôt, et choisit pour asile 

Le haut d'un pin : là, dans le sein des dieux, 
Il goûte sa vengeance en lieu sûr et tranquille. 
Le roi lui-même y court, et dit pour l'attirer: 
Ami, reviens chez moi; que nous sert de pleurer? 
Haine, vengeance et deuil, laissons tout à la porte. 
Je suis contraint de déclarer, 
Encor que ma douleur soit forte, 

1 Au lieu de circonspect, pour la rime et par licence poétique. 



■* LIVRE X, FABLE XII. 9» 477 

Que le tort vient de nous; mon fils fut l'agresseur : 
Mon fils! non, c'est le Sort qui du coup est l'auteur. 
La Parque avoit écrit de tout temps en son livre 
Que l'un de nos enfants devait cesser de vivre, 

L'autre de voir, par ce malheur. 
Consolons-nous tous deux, et reviens dans ta cage. 

Le perroquet dit : Sire roi , 

Crois-tu qu'après un tel outrage 

Je me doive fier à toi? 
Tu m'allègues le Sort: prétends-tu, par ta foi, 
Me leurrer de l'appât d'un profane langage? 
Mais que la Providence, ou bien que le Destin, 

Règle les affaires du monde, 
Il est écrit là- haut qu'au faîte de ce pin , 

Ou dans quelque forêt profonde , 
J'achèverai mes jours loin du fatal objet 

Qui doit t'être un juste sujet 
De haine et de fureur. Je sais que la vengeance 
Est un morceau de roi : car vous vivez en dieux. 

Tu veux oublier cette offense; 
Je le crois: cependant il me faut, pour le mieux, 

Eviter ta main et tes yeux. 
Sire roi, mon ami, va-t'en, tu perds ta peine: 

Ne me parle point de retour : 
L'absence est aussi bien un remède à la haine 

Qu'un appareil contre l'amour. 





f^r^WC 



LA LIONNE ET L'OUESE. 



Mère lionne avoit perdu son faon : 
Un chasseur l'avoit pris. La pauvre infortunée 

Poussoit un tel rugissement, 
Que toute la forêt étoit importunée. 
La nuit ni son obscurité, 
Son silence et ses autres charmes, 
De la reine des bois n'arrêtoient les vacarmes : 
Nul animal n'étoit du sommeil visité. 

L'ourse enfin lui dit: Ma commère, 
Un mot sans plus ; tous les enfants 
Qui sont passés entre vos dents 



e LIVRE X, FABLE XIU. eh 479 

N'avoient-ils ni père ni mère? — 
Ils en avoient. — S'il est ainsi, 
Et qu'aucun de leur mort n'ait nos têtes rompues, 
Si tant de mères se sont tues, 
Que ne vous taisez -vous aussi? — 
Moi , me taire ! moi , malheureuse ! 
Ah ! j'ai perdu mon fils ! il me faudra traîner 

Une vieillesse douloureuse ! — 
Dites-moi, qui vous force à vous y condamner? — 
Hélas! c'est le Destin qui me hait. — Ces paroles 
Ont été de tout temps en la bouche de tous. 

Misérables humains, ceci s'adresse à vous! 
Je n'entends résonner que des plaintes frivoles. 
Quiconque, en pareil cas, se croit haï des cieux, 
Qu'il considère Hécube, il rendra grâce aux dieux. 





IHI 



LES DEUX AVENTURIERS ET LE TALISMAN. 



Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire. 

Je n'en veux pour témoin qu'Hercule et ses travaux : 

Ce dieu n'a guère de rivaux; 
J'en vois peu dans la fable, encor moins dans l'histoire. 
En voici pourtant un, que de vieux talismans 
Firent chercher fortune au pays des romans. 

11 voyageoit de compagnie. 
Son camarade et lui trouvèrent un poteau 

Ayant au haut cet écriteau : 



<=© LIVRE X, FABLE XIV. 65= 481 

« Seigneur aventurier, s'il te prend quelque envie 
« De voir ce que n'a vu nul chevalier errant, 

«Tu n'as qu'à passer ce torrent; 
«Puis, prenant dans tes bras un éléphant de pierre 

«Que tu verras couché par terre, 
«Le porter, d'une haleine, au sommet de ce mont 
«Qui menace les cieux de son superbe front. » 
L'un des deux chevaliers saigna du nez. Si l'onde 

Est rapide autant que profonde, 
Dit-il..., et supposé qu'on la puisse passer, 
Pourquoi de l'éléphant s'aller embarrasser? 

Quelle ridicule entreprise! 
Le sage l'aura fait par tel art et de guise 
Qu'on le pourra porter peut-être quatre pas : 
Mais jusqu'au haut du mont! d'une haleine! il n'est pas 
Au pouvoir d'un mortel; à moins que la iigure 
Ne soit d'un éléphant nain, pygmée, avorton, 

Propre à mettre au bout d'un bâton : 
Auquel cas, où l'honneur d'une telle aventure? 
On nous veut attraper dedans cette écriture; 
Ce sera quelque énigme à tromper un enfant : 
C'est pourquoi je vous laisse avec votre éléphant. 
Le raisonneur parti, l'aventureux se lance, 

Les yeux clos, à travers cette eau. 

Ni profondeur ni violence 
Ne purent l'arrêter; et, selon l'écriteau, 
Il vit son éléphant couché sur l'autre rive. 
Il le prend, il l'emporte, au haut du mont arrive, 
Rencontre une esplanade, et puis une cité. 
Un cri par l'éléphant est aussitôt jeté : 

Le peuple aussitôt sort en armes. 
Tout autre aventurier, au bruit de ces alarmes, 
Auroit fui : celui-ci, loin de tourner le dos, 



ci 



482 S LIVRE X, FABLE XIV. 8= 

Veut vendre au moins sa vie, et mourir en héros. 

11 fut tout étonné d'ouïr cette cohorte 

Le proclamer monarque, au lieu de son roi mort. 

Il ne se lit prier que de la bonne sorte, 

Encor que le fardeau fût, dit-il, un peu fort. 

Sixte en disoit autant quand on le fit saint-père : 
(Seroit-ce bien une misère 
Que d'être pape ou d'être roi?) 

On reconnut bientôt son peu de bonne foi . 

Fortune aveugle suit aveugle hardiesse. 
Le sage quelquefois fait bien d'exécuter 
Avant que de donner le temps à la sagesse 
D'envisager le fait, et sans la consulter. 




ïï 



LES LAPINS. 

III S COURS A M. I. F. nnf, DE I,A ROCHEFOUCAflLII. 



Je me suis souvent dit, voyant de quelle sorte 
L'homme agit, et qu'il se comporte 
En mille occasions comme les animaux : 
Le roi de ces gens-là n'a pas moins de défauts 
Que ses sujets; et la Nature 



184 ■« LIVRE X, FABLE XV. * 

A mis dans chaque créature 
Quelque grain d'une masse on puisent les esprits : 
J'entends les esprits -corps, et pétris de matière. 

Je vais prouver ce que je dis. 

A l'heure de l'affût, soit lorsque la lumière 
Précipite ses traits dans l'humide séjour, 
Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière , 
Et que, n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour, 
Au bord de quelque bois sur un arbre je grimpe , 
Et, nouveau Jupiter, du haut de cet Olympe, 

Je foudroie à discrétion 

Un lapin qui n'y pensoit guère. 
Je vois fuir aussitôt toute la nation 

Des lapins, qui, sur la bruyère, 

L'œil éveillé, l'oreille au guet, 
S'égayoient, et de thym parfumoient leur banquet. 

Le bruit du coup fait que la bande 

S'en va chercher sa sûreté 

Dans la souterraine cité; 
Mais le danger s'oublie, et cette peur si grande 
S'évanouit bientôt : je revois les lapins , 
Plus gais qu'auparavant, revenir sous mes mains. 

Ne reconnoît-on pas en cela les humains? 
Dispersés par quelque orage, 
A peine ils touchent le port, 
Qu'ils vont hasarder encor 
Même vent, même naufrage: 
Vrais lapins, on les revoit 
Sous les mains de la Fortune. 

Joignons à cet exemple une chose commune. 

Quand des chiens étrangers passent par quelque endroit 



c*e LIVRE X, FABLE XV. ®o 485 

Qui n'est pas de leur détroit 1 , 

Je laisse à penser quelle fête! 

Les chiens du lieu, n'ayant en tête 
Qu'un intérêt de gueule, à cris, à coups de dents 

Vous accompagnent ces passants 

Jusqu'aux confins du territoire. 
Un intérêt de biens, de grandeur et de gloire, 
Aux gouverneurs d'Etats, à certains courtisans, 
À gens de tous métiers, en fait tout autant faire. 

On nous voit tous, pour l'ordinaire, 
Piller le survenant, nous jeter sur sa peau. 
La coquette et l'auteur sont de ce caractère : 

Malheur à l'écrivain nouveau ! 
Le moins de gens qu'on peut à l'entour du gâteau, 

C'est le droit du jeu, c'est l'affaire. 
Cent exemples pourroient appuyer mon discours. 

Mais les ouvrages les plus courts 
Sont toujours les meilleurs. En cela j'ai pour guide 
Tous les maîtres de l'art, et tiens qu'il faut laisser 
Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser : 

Ainsi ce discours doit cesser. 

Vous qui m'avez donné ce qu'il a de solide, 
Et dont la modestie égale la grandeur, 
Qui ne pûtes jamais écouter sans pudeur 
La louange la plus permise, 
La plus juste et la mieux acquise; 
Vous enfin, dont à peine ai -je encore obtenu 
Que votre nom reçût ici quelques hommages, 
Du temps et des censeurs défendant mes ouvrages , 
Comme un nom qui , des ans et des peuples connu , 

1 La Fontaine a employé ici détroit pour district: ces deux mots sont 
de formation commune. 



,m; 



■>© LIVRE X, FABLE XV. S» 



Fait honneur à la France, en grands noms plus féconde 

Qu'aucun climat de l'univers, 
Permettez- moi du moins d'apprendre à tout le monde 
Que vous m'avez donné le sujet de ces vers. 



W^< 







XVI 

LE MARCHAND, LE GENTILHOMME, LE PATRE ET LE FILS DE ROI. 

Quatre chercheurs de nouveaux mondes, 
Presque nus, échappés à la fureur des ondes, 
Un trafiquant, un noble, un pâtre, un fils de roi, 

Réduits au sort de Bélisaire f , 

Demandoient aux passants de quoi 

Pouvoir soulager leur misère. 
De raconter quel sort les avoit assemblés , 
Quoique sous divers points tous quatre ils fussent nés, 



1 Bélisaire étoit un grand capitaine qui, ayant commandé les armées de 
l'empereur et perdu les bonnes grâces de son maître , tomba dans un tel point 
de misère , qu'il demandoit l'aumône sur les grands chemins. 

[Note de La Fontaine.) 



488 «« LIVRE X, FABLE XVI. »• 

C'est un récit de longue haleine. 
Ils s'assirent enfin au bord d'une fontaine : 
Là le conseil se tint entre les pauvres gens. 
Le prince s'étendit sur le malheur des grands. 
Le pâtre fut d'avis qu'éloignant la pensée 

De leur aventure passée , 
Chacun fît de son mieux, et s'appliquât au soin 

De pourvoir au commun besoin. 
La plainte, ajouta-t-il, guérit-elle son homme? 
Travaillons : c'est de quoi nous mener jusqu'à Rome 
Un pâtre ainsi parler! Ainsi parler? croit-on 
Que le ciel n'ait donné qu'aux tètes couronnées 

De l'esprit et de la raison; 
Et que de tout berger, comme de tout mouton, 

Les connoissances soient bornées? 
L'avis de celui-ci fut d'abord trouvé bon 
Par les trois échoués aux bords de l'Amérique. 
L'un (c'étoit le marchand) savoit l'arithmétique: 
A tant par mois, dit-il, j'en donnerai leçon. 

J'enseignerai la politique, 
Reprit le fils de roi. Le noble poursuivit: 
Moi, je sais le blason; j'en veux tenir école : 
Comme si, devers l'Inde, on eût eu dans l'esprit 
La sotte vanité de ce jargon frivole! 
Le pâtre dit: Amis, vous parlez bien; mais quoi! 
Le mois a trente jours : jusqu'à cette échéance 

Jeûnerons-nous, par votre foi? 

Vous me donnez une espérance 
Belle, mais éloignée; et cependant j'ai faim. 
Qui pourvoira de nous au dîner de demain? 

Ou plutôt sur quelle assurance 
Fondez-nous, dites -moi, le souper d'aujourd'hui? 

Avant tout autre, c'est celui 



c*8 LIVRE X, FABLE XVI. »> 489 

Dont il s'agit. Votre science 
Est courte là- dessus: ma main y suppléera. 

A ces mots, le pâtre s'en va 
Dans un bois : il y fit des fagots , dont la vente , 
Pendant cette journée et pendant la suivante, 
Empêcha qu'un long jeûne à la fin ne fît tant 
Qu'ils allassent là-bas exercer leur talent. 

Je conclus de cette aventure 
Qu'il ne faut pas tant d'art pour conserver ses jours ; 

Et, grâce aux dons de la nature, 
La main est le plus sûr et le plus prompt secours. 



FIN DU LIVRE DIXIEME. 



02 




LE LION. 



Sultan léopard autrefois 

Eut, ce dit-on, par mainte aubaine, 
Force bœufs dans ses prés, force cerfs dans ses bois, 

Force moutons parmi la plaine. 
Il naquit un lion dans la forêt prochaine. 
Après les compliments et d'une et d'autre part, 

Comme entre grands il se pratique , 
Le sultan fit venir son vizir le renard, 

Vieux routier, et bon politique. 
Tu crains, ce lui dit -il, lionceau mon voisin; 



494 «« LIVRE XI, FABLE f. »■ 

Son père est mort: que peut-il faire? 

Plains plutôt le pauvre orphelin : 

Il a chez lui plus d'une affaire , 

Et devra beaucoup au Destin 
S'il garde ce qu'il a, sans tenter de conquête. 

Le renard dit, branlani la tête : 
Tels orphelins, seigneur, ne me font point pitié; 
Il faut de celui-ci conserver l'amitié, 

Ou s'efforcer de le détruire 

Avant que la griffe et la dent 
Lui soit crue, et qu'il soit en état de nous nuire. 

N'y perdez pas un seul moment. 
J'ai fait son horoscope : il croîtra par la guerre; 

Ce sera le meilleur lion 

Pour ses amis, qui soit sur terre; 

Tachez donc d'en être; sinon 
Tâchez de l'affoiblir. La harangue fut vaine. 
Le sultan dormoit lors; et dedans son domaine 
Chacun dormoit aussi, bêtes, gens: tant qu'enfin 
Le lionceau devint vrai lion. Le tocsin 
Sonne aussitôt sur lui ; l'alarme se promène 

De toutes parts; et le vizir, 
Consulté là-dessus, dit avec un soupir: 
Pourquoi l'irritez -vous? La chose est sans remède. 
En vain nous appelons mille gens à notre aide : 
Plus ils sont, plus il coûte; et je ne les tiens bons 

Qu'à manger leur part des moutons. 
Apaisez le lion : seul il passe en puissance 
Ce monde d'alliés vivant sur notre bien. 
Le lion en a trois qui ne lui coûtent rien, 
Son courage, sa force, avec sa vigilance. 
Jetez-lui promptement sous la griffe un mouton ; 
S'il n'en est pas content, jetez-en davantage: 



«« LIVRE XI, FABLE I. 8= 

Joignez -y quelque bœuf; choisissez, pour ce don, 
Tout le plus gras du pâturage. 

Sauvez le reste ainsi. Ce conseil ne plut pas. 
11 en prit mal; et force Etats 
Voisins du sultan en pâtirent : 
Nul n'y gagna, tous y perdirent. 
Quoi que fit ce monde ennemi, 
Celui qu'ils craignoient fut le maître. 

Proposez -vous d'avoir le lion pour ami, 
Si vous voulez le laisser craître. 



495 





n 



IES DIEUX VOULANT INSTRUIRE UN FILS DE JUPITER. 
POUR MONSEIGNEUR LE DUC DU MAINE. 



Jupiter eut un fils, qui, se sentant du lieu 
Dont il tiroit son origine , 
Avoit l'âme toute divine. 

L'enfance n'aime rien : celle du jeune dieu 
Faisoit sa principale affaire 
Des doux soins d'aimer et de plaire. 
En lui l'amour et la raison 

Devancèrent le temps , dont les ailes légères 



«*) LIVRE XT, FABLE IL ft> 497 

N'amènent que trop tôt, hélas! chaque saison. 
Flore aux regards riants, aux charmantes manières, 
Toucha d'abord le cœur du jeune Olympien. 
Ce que la passion peut inspirer d'adresse, 
Sentiments délicats et remplis de tendresse, 
Pleurs, soupirs, tout en fut: bref, il n'oublia rien. 
Le fils de Jupiter devoit, par sa naissance, 
Avoir un autre esprit et d'autres dons des cieux 

Que les enfants des autres dieux : 
11 sembloit qu'il n'agît que par réminiscence, 
Et qu'il eût autrefois fait le métier d'amant, 

Tant il le fit parfaitement! 
Jupiter cependant voulut le faire instruire. 
11 assembla les dieux, et dit: J'ai su conduire, 
Seul et sans compagnon, jusqu'ici l'univers; 

Mais il est des emplois divers 

Qu'aux nouveaux dieux je distribue. 
Sur cet enfant chéri j'ai donc jeté la vue : 
C'est mon sang; tout est plein déjà de ses autels. 
Afin de mériter le rang des immortels, 
Il faut qu'il sache tout. Le maître du tonnerre 
Eut à peine achevé, que chacun applaudit. 
Pour savoir tout, l'enfant n'avait que trop d'esprit. 

Je veux , dit le dieu de la guerre , 

Lui montrer moi-même cet art 

Par qui maints héros ont eu part 
Aux honneurs de l'Olympe, et grossi cet empire. 

Je serai son maître de lyre, 

Dit le blond et le docte Apollon. 
Et moi , reprit Hercule à la peau de lion , 

Son maître à surmonter les vices, 
A dompter les transports, monstres empoisonneurs, 
Comme hydres renaissants sans cesse dans les cœurs : 



«3 



498 * LIVRE XI, FABLE IL *• 

Ennemi des molles délices, 
Il apprendra de moi les sentiers peu battus 
Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus. 
Quand ce vint au dieu de Cythère, 
Il dit qu'il lui montrerait tout. 

> 
L'Amour avoit raison. De quoi ne vient à bout 

L'esprit joint au désir de plaire? 





un 



LE FERMIER, LE CHIEN ET LE RENARD. 



Le loup et le renard sont d'étranges voisins: 
Je ne bâtirai point autour de leur demeure. 

Ce dernier guettoit à toute heure 
Les poules d'un fermier; et, quoique des plus fins, 
Il n'avoit pu donner d'atteinte à la volaille. 
D'une part l'appétit, de l'autre le danger, 
N'étoient pas au compère un embarras léger. 

Hé quoi! dit- il, cette canaille 

Se moque impunément de moi! 

Je vais, je viens, je me travaille, 



500 <« LIVRE XI, FABLE III. »• 

J'imagine cent tours; le rustre, en paix chez soi, 
Vous fait argent de tout, convertit en monnoie 
Ses chapons, sa poulaille; il en a même au croc; 
Et moi, maître passé, quand j'attrape un vieux coq, 

Je suis au comble de la joie ! 
Pourquoi sire Jupin m'a-t-il donc appelé 
Au métier de renard? Je jure les puissances 
De l'Olympe et du Styx, il en sera parlé. 

Roulant en son cœur ces vengeances , 
11 choisit une nuit libérale en pavots : 
Chacun étoit plongé dans un profond repos; 
Le maître du logis, les valets, le chien même, 
Poules, poulets, chapons, tout dormoit. Le fermier, 

Laissant ouvert son poulailler, 

Commit une sottise extrême. 
Le voleur tourne tant, qu'il entre au lieu guetté, 
Le dépeuple, remplit de meurtres la cité. 

Les marques de sa cruauté 
Parurent avec l'aube : on vit un étalage 

De corps sanglants et de carnage. 

Peu s'en fallut que le soleil 
Ne rebroussât d'horreur vers le manoir liquide. 

Tel, et d'un spectacle pareil, 
Apollon irrité contre le fier Atride 
Joncha son camp de morts; on vit presque détruit 
L'ost ' des Grecs; et ce fut l'ouvrage d'une nuit. 

Tel encore autour de sa tente 

Ajax, à l'âme impatiente, 
De moutons et de boucs fît un vaste débris, 
Croyant tuer en eux son concurrent Ulysse , 

Et les auteurs de l'injustice 

1 L'armée. Vieux mot. 



<* LIVRE XI, FABLE 1 1 1. 8b 501 

Par qui l'autre emporta le prix. 
Le renard, autre Ajax aux volailles funeste, 
Emporte ce qu'il peut, laisse étendu le reste. 
Le maître ne trouva de recours qu'à crier 
Contre ses gens, son chien : c'est l'ordinaire usage. 
Ah! maudit animal, qui n'es bon qu'à noyer, 
Que n'avertissois-tu dès l'abord du carnage? — 
Que ne l'évitiez-vous? c'eût été plus tôt fait: 
Si vous, maître et fermier, à qui touche le fait, 
Dormez sans avoir soin que la porte soit close, 
Voulez-vous que moi, chien, qui n'ai rien à la chose, 
Sans aucun intérêt je perde le repos? 

Ce chien parloit très à propos . 

Son raisonnement pouvoit être 

Fort bon dans la bouche d'un maître; 

Mais, n'étant que d'un simple chien, 

On trouva qu'il ne valoit rien : 

On vous sangla le pauvre drille. 

Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille 

(Et je ne t'ai jamais envié cet honneur), 

T'attendre aux yeux d'autrui quand tu dors, c'est erreur. 

Couche -toi le dernier, et vois fermer ta porte. 

Que si quelque affaire t'importe , 

Ne la fais point par procureur. 



.■•» 
^ 




n 



LE SONGE D'UN HABITANT DU MOGOL. 



Jadis certain Mogol vit en songe un vizir 
Aux champs élysiens possesseur d'un plaisir 
Aussi pur qu'infini, tant en prix qu'en durée: 
Le même songeur vit en une autre contrée 

Un ermite entouré de feux , 
Qui touchoit de pitié même les malheureux. 
Le cas parut étrange et contre l'ordinaire : 
Minos en ces deux morts sembloit s'être mépris, 



«# LIVRE XI, FABLE IV. 3=> 503 

Le dormeur s'éveilla, tant il en fut surpris. 
Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère , 

Il se fit expliquer l'affaire. 
L'interprète lui dit : Ne vous étonnez point : 
Votre songe a du sens; et si j'ai sur ce point 

Acquis tant soit peu d'habitude , 
C'est un avis des dieux. Pendant l'humain séjour 
Ce vizir quelquefois cherchoit la solitude ; 
Cet ermite aux vizirs alloit faire sa cour. 

Si j'osois ajouter au mot de l'interprète, 

J'inspirerois ici l'amour de la retraite : 

Elle offre à ses amants des biens sans embarras, 

Biens purs, présents du ciel, qui naissent sous les pas. 

Solitude , où je trouve une douceur secrète , 

Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai -je jamais, 

Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais? 

Oh! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles! 

Quand pourront les neuf sœurs, loin des cours et des villes, 

M'occuper tout entier, et m'apprendre des cieux 

Les divers mouvements inconnus à nos yeux, 

Les noms et les vertus de ces clartés errantes 

Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes! 

Que si je ne suis né pour de si grands projets, 

Du moins que les ruisseaux m'offrent de doux objets! 

Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie ! 

La Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie , 

Je ne dormirai point sous de riches lambris : 

Mais voit-on que le somme en perde de son prix? 

En est-il moins profond, et moins plein de délices? 

Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices. 

Quand le moment viendra d'aller trouver les morts, 

J'aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords. 




1 



LE LION, LE SINGE ET LES DEUX ANES. 



Le lion, pour bien gouverner, 
Voulant apprendre la morale , 
Se fit, un beau jour, amener 

Le singe, maître ès-arts chez la gent animale. 

La première leçon que donna le régent 

Fut celle-ci : Grand roi, pour régner sagement, 
Il faut que tout prince préfère 

Le zèle de l'État à certain mouvement 
Qu'on appelle communément 
Amour-propre; car c'est le père, 
C'est l'auteur de tous les défauts 
Que l'on remarque aux animaux. 



<« LIVRE XI, FABLE V. &> 505 

Vouloir que de tout point ce sentiment vous quitte , 

Ce n'est pas chose si petite 

Qu'on en vienne à bout en un jour : 
C'est beaucoup de pouvoir modérer cet amour. 

Par là votre personne auguste 

N'admettra jamais rien en soi 

De ridicule ni d'injuste. 

Donne-moi, repartit le roi, 

Des exemples de l'un et l'autre. 

Toute espèce, dit le docteur, 

Et je commence par la nôtre, 
Toute profession s'estime dans son cœur, 

Traite les autres d'ignorantes, 

Les qualifie impertinentes; 
Et semblables discours qui ne nous coûtent rien. 
L'amour-propre, au rebours, l'ait qu'au degré suprême 
On porte ses pareils; car c'est un bon moyen 

De s'élever aussi soi-même. 
De tout ce que dessus j'argumente très-bien 
Qu'ici-bas maint talent n'est que pure grimace, 
Cabale, et certain art de se faire valoir, 
Mieux su des ignorants que des gens de savoir. 

L'autre jour, suivant à la trace 
Deux ânes qui, prenant tour à tour l'encensoir, 
Se louaient tour à tour, comme c'est la manière, 
J'ouïs que l'un des deux disoit à son confrère : 
Seigneur, trouvez -vous pas bien injuste et bien sot 
L'homme, cet animal si parfait? Il profane 

Notre auguste nom, traitant d'âne 
Quiconque est ignorant, d'esprit lourd, idiot: 

11 abuse encore d'un mot, 
Et traite notre rire et nos discours de braire. 



04 



506 LIVRE XI, FABLE V. * 

Les humains sont plaisants de prétendre exceller 
Par-dessus nous. Non, non; c'est à vous de parler, 

A leurs orateurs de se taire : 
Voilà les vrais braillards. Mais laissons là ces gens : 

Vous m'entendez, je vous entends; 

Il suffit. Et quant aux merveilles 
Dont votre divin chant vient frapper les oreilles, 
Philomèle est, au prix, novice dans cet art; 
Vous surpassez Lambert'. L'autre baudet repart: 
Seigneur, j'admire en vous des qualités pareilles. 
Ces ânes, non contents de s'être ainsi grattés, 

S'en allèrent dans les cités 
L'un l'autre se prôner: chacun d'eux croyoit faire, 
En prisant ses pareils, une fort bonne affaire, 
Prétendant que l'honneur en reviendroit sur lui. 

J'en connois beaucoup aujourd'hui , 
Non parmi les baudets, mais parmi les puissances, 
Que le ciel voulut mettre en de plus hauts degrés, 
Qui changeroient entre eux les simples excellences, 

S'ils osoient, en des majestés. 
J'en dis peut-être plus qu'il ne faut, et suppose 
Que votre majesté gardera le secret. 
Elle avoit souhaité d'apprendre quelque trait 

Qui lui fit voir, entre autre chose, 
L'amour-propre donnant du ridicule aux gens. 
L'injuste aura son tour: il y faut plus de temps. 
Ainsi parla ce singe. On ne m'a pas su dire 
S'il traita l'autre point, car il est délicat; 
Et notre maître ès-arts, qui n'étoit pas un fat, 
Hegardoit ce lion comme un terrible sire. 

1 Musicien célèbre. 




n 



LE LOUP ET LE RENARD. 



Mais d'où vient qu'au renard Ésope accorde un point, 
C'est d'exceller en tours pleins de matoiserie? 
J'en cherche la raison, et ne la trouve point. 
Quand le loup a besoin de défendre sa vie. 
Ou d'attaquer celle d'autrui , 
N'en sait- il pas autant que lui? 
Je crois qu'il en sait plus, et j'oserois peut-être 
Avec quelque raison contredire mon maître. 



508 «* LIVRE XI, FABLE VI. *> 

Voici pourtant un cas où tout l'honneur échut 

A l'hôte des terriers. Un soir il aperçut 

La lune au fond d'un puits : l'orbiculaire image 

Lui parut un ample fromage. 

Deux seaux alternativement 

Puisoient le liquide élément : 
Notre renard, pressé par une faim canine, 
S'accommode en celui qu'au haut de la machine 

L'autre seau tenoit suspendu. 

Voilà l'animal descendu , 

Tiré d'erreur, mais fort en peine, 

Et voyant sa perte prochaine : 
Car comment remonter, si quelque autre affamé, 

De la môme image charmé, 

Et succédant à sa misère , 
Par le même chemin ne le tiroit d'affaire? 
Deux jours s'étoient passés sans qu'aucun vînt au puits. 
Le temps; qui toujours marche, avoit pendant deux nuits 

Echancré, selon l'ordinaire, 
De l'astre au front d'argent la face circulaire. 
Sire renard étoit désespéré. 
Compère loup, le gosier altéré, 
Passe par là. L'autre dit: Camarade, 
Je vous veux régaler: voyez-vous cet objet? 
C'est un fromage exquis. Le dieu Faune l'a fait: 

La vache Io donna le lait. 

Jupiter, s'il étoit malade, 
Reprendroit l'appétit en tâtant d'un tel mets. 

J'en ai mangé cette échancrure ; 
Le reste vous sera suffisante pâture. 
Descendez dans un sceau que j'ai là mis exprès. 
Bien qu'au moins mal qu'il pût il ajustât l'histoire, 

Le loup fut un sot de le croire : 



cf9 LIVRE XI, FABLE VI. 3*> 509 

Il descend; et son poids, emportant l'autre part, 
Reguinde 1 en haut maître renard. 



Ne nous en moquons point : nous nous laissons séduire 
Sur aussi peu de fondement; 
Et chacun croit fort aisément 
Ce qu'il craint et ce qu'il désire. 

1 Élève. Terme «le fauconnerie. 





LE PAYSAN DU DANUBE. 



Jl ne faut point juger les gens sur l'apparence. 
Le conseil en est bon; mais il n'est pas nouveau. 

Jadis l'erreur du souriceau 
Me servit à prouver le discours que j'avance; 

J'ai, pour le fonder à présent, 
Le bon Socrate, Ésope, et certain paysan 
Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle 

Nous fait un portrait fort fidèle. 
On connoît les premiers : quant à l'autre , voici 

Le personnage en raccourci. 



:: LIVRE XI, FABLE VII. *■ 511 

Son menton nourrissoit une barbe touffue; 

Toute sa personne velue 
Keprésentoit un ours, mais un ours mal léché; 
Sous un sourcil épais il avoit l'œil caché, 
Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre, 

Portoit sayon de poil de chè\re, 

Et ceinture de joncs marins- 
Cet homme ainsi bâti fut député des villes 
Que lave le Danube. 11 n'étoit point d'asiles 

Où l'avarice des Romains 
Ne pénétrât alors, et ne portât les mains. 
Le député vint donc, et fit cette harangue : 
Romains, et vous, sénat, assis pour m' écouter, 
Je supplie avant tout les dieux de m'assister : 
Veuillent les immortels, conducteurs de ma langue, 
Que je ne dise rien qui doive être repris ! 
Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits 

Que tout mal et toute injustice : 
Faute d'y recourir, on viole leurs lois. 
Témoin nous que punit la romaine avarice : 
Rome est, par nos forfaits, plus que par ses exploits, 

L'instrument de notre supplice. 
Craignez, Romains, craignez que le ciel quelque jour 
Ne transporte chez vous les pleurs et la misère; 
Et mettant en nos mains, par un juste retour, 
Les armes dont se sert sa vengeance sévère, 

Il ne vous fasse, en sa colère, 

Nos esclaves à votre tour. 
Et pourquoi sommes-nous les vôtres? Qu'on me die 
En quoi vous valez mieux que cent peuples divers. 
Quel droit vous a rendus maîtres de l'univers? 
Pourquoi venir troubler une innocente vie? 
Nous cultivions en paix d'heureux champs; et nos mains 



512 HB LIVRE XI, FABLE VIL 6î=> 

Étoient propres aux arts, ainsi qu'au labourage. 

Qu'avez -vous appris aux Germains? 

Ils ont l'adresse et le courage : 

S'ils avoient eu l'avidité, 

Comme vous, et la violence, 
Peut-être en votre place ils auroient la puissance, 
Et sauroient en user sans inhumanité. 
Celle que vos préteurs ont sur nous exercée 

N'entre qu'à peine en la pensée. 

La majesté de vos autels 

Elle-même en est offensée; 

Car sachez que les immortels 
Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples, 
Ils n'ont devant les yeux que des objets d'horreur, 

De mépris d'eux et de leurs temples, 
D'avarice qui va jusques à la fureur. 
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome: 

La terre et le travail de l'homme 
Font pour les assouvir des efforts superflus. 

Retirez-les : on ne veut plus 

Cultiver pour eux les campagnes. 
Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes; 

Nous laissons nos chères compagnes; 
Nous ne conversons plus qu'avec des ours affreux , 
Découragés de mettre au jour des malheureux, 
Et de peupler pour Rome un pays qu'elle opprime. 

Quant à nos enfants déjà nés, 
Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés : 
Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime. 
Retirez -les; ils ne nous apprendront 

Que la mollesse et que le vice; 

Les Germains comme eux deviendront 

Gens de rapine et d'avarice. 



««8 LIVRE XI, FABLE VII &> 513 

C'est tout ce que j'ai vu dans Rome à mon abord. 

N'a-t-on point de présent à faire, 
Point de pourpre à donner; c'est en vain qu'on espère 
Quelque refuge aux lois : encor leur ministère 
A-t-il mille longueurs. Ce discours, un peu fort, 

Doit commencer à vous déplaire. 

Je finis, punissez de mort 

Une plainte un peu trop sincère. 
A ces mots, il se couche; et chacun étonné 
Admire le grand cœur, le bon sens, l'éloquence 

Du sauvage ainsi prosterné. 
On le créa patrice; et ce fut la vengeance 
Qu'on crut qu'un tel discours méritoit. On choisit 

D'autres préteurs ; et par écrit 
Le sénat demanda ce qu'avoit dit cet homme, 
Pour servir de modèle aux parleurs à venir. 

On ne sut pas longtemps à Rome 

Cette éloquence entretenir. 




63 




TOH 



LE VIEILLARD ET LES TROIS JEUNES HOMMES. 



Un octogénaire plantoit. 
Passe encor de bâtir, mais planter à cet âge! 
Disoient trois jouvenceaux , enfants du voisinage : 

Assurément il radotoit. 

Car, au nom des dieux, je vous prie, 
Quel fruit de ce labeur pouvez -vous recueillir? 
Auiant qu'un patriarche il vous faudroit vieillir. 

A quoi bon charger votre vie 
Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous? 
Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées; 
Quittez le long espoir et les vastes pensées; 



fs LIVRE XI. FABLE VIII.»» SIS 

Tout cela ne convient qu'à nous. 

Il ne convient pas à vous-mêmes, 
Repartit le vieillard. Tout établissement 
Vient tard, et dure peu. La main des Parques blêmes 
De vos jours et des miens se joue également. 
Nos termes sont pareils par leur courte durée. 
Qui de nous des clartés de la voûte azurée 
Doit jouir le dernier? Est-il aucun moment 
Qui vous puisse assurer d'un second seulement? 
Mes arrière -neveux me devront cet ombrage : 

Eh bien! défendez-vous au sage 
De se donner des soins pour le plaisir d'autrui ? 
Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui : 
J'en puis jouir demain , et quelques jours encore ; 

Je puis enfin compter l'aurore 

Plus d'une fois sur vos tombeaux. 
Le vieillard eut raison : l'un des trois jouvenceaux 
Se noya dès le port, allant à l'Amérique; 
L'autre, afin de monter aux grandes dignités, 
Dans les emplois de Mars servant la république , 
Par un coup imprévu vit ses jours emportés; 

Le troisième tomba d'un arbre 

Que lui-même il voulut enter; 
Et, pleures du vieillard, il grava sur leur marbre 

Ce que je viens de raconter. 



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LES SOURIS ET LE CHÀT-HDANT. 



Il ne faut jamais dire aux gens : 
Ecoute/ un bon mot, oyez une merveille. 

Savez-vous si les écoutants 
En feront une estime à la vôtre pareille? 
Voici pourtant un cas qui peut être excepté : 
Je le maintiens prodige, et tel que d'une fable 
11 a l'air et les traits, encor que véritable. 

On abattit un pin pour son antiquité, 



^© LIVRE XI, FABLE IX. » 517 

Vieux palais d'un hibou, triste et sombre retraite 
De l'oiseau qu'Atropos prend pour son interprète. 
Dans son tronc caverneux, et miné par le temps, 

Logeaient, entre autres habitants, 
Force souris sans pieds, toutes rondes de graisse. 
L'oiseau les nourrissoit parmi des tas de blé, 
Et de son bec avoit leur troupeau mutilé. 
Cet oiseau raisonnoit, il faut qu'on le confesse. 
En son temps, aux souris le compagnon chassa: 
Les premières qu'il prit du logis échappées, 
Pour y remédier, le drôle estropia 
Tout ce qu'il prit ensuite; et leurs jambes coupées 
Firent qu'il les mangeoit à sa commodité , 

Aujourd'hui l'une, et demain l'autre. 
Tout manger à la fois, l'impossibilité 
S'y trou voit, joint aussi le soin de sa santé. 
Sa prévoyance alloit aussi loin que la nôtre : 

Elle alloit jusqu'à leur porter 

Vivres et grains pour subsister. 

Puis qu'un cartésien s'obstine 
A traiter ce hibou de montre et de machine! 

Quel ressort lui pouvoit donner 
Le conseil de tronquer un peuple mis en mue? 

Si ce n'est pas là raisonner, 

La raison m'est chose inconnue. 

Voyez que d'arguments il fit : 

Quand ce peuple est pris , il s'enfuit : 
Donc il faut le croquer aussitôt qu'on le happe. 
Tout! il est impossible. Et puis pour le besoin 
N'en dois -je pas garder? Donc il faut avoir soin 

De le nourrir sans qu'il échappe. 
Mais comment? Otons-lui les pieds. Or, trouvez -moi 



ils 



* LIVRE XI, FABLE IX. &> 



Chose par les humains à sa lin mieux conduite ! 
Quel autre art de penser Aristote et sa suite 
Enseignent-ils, par votre foi? 



Ceci n'est point une fable; et la chose, quoique merveilleuse et pi'esque 
incroyable, est véritablement arrivée. J'ai peut-être porté trop loin la 
prévoyance de ce hibou; car je ne prétends pas établir dans les bétes 
un progrès de raisonnement tel que celui-ci; mais ces exagérations sont 
permises à la poésie, surtout dans la manière d'écrire dont je me sers. 

( Note de La Fontaine. ) 




ÉPfLOfîUE. 

C'est ainsi que ma muse, aux bords d'une onde pure, 

Traduisoit en langue des dieux 

Tout ce que disent sous les cieux 
Tant d'êtres empruntant la voix de la nature. 

Truchement de peuples divers, 
Je les faisois servir d'acteurs en mon ouvrage: 

Car tout parle dans l'univers; 

Il n'est rien qui n'ait son langage. 
Plus éloquents chez eux qu'ils ne sont dans mes vers , 
Si ceux que j'introduis me trouvent peu fidèle , 
Si mon œuvre n'est pas un assez bon modèle , 

J'ai du moins ouvert le chemin : 
D'autres pourront y mettre une dernière main. 
Favoris des neuf sœurs, achevez l'entreprise : 
Donnez mainte leçon que j'ai sans doute omise; 
Sous ces inventions il faut l'envelopper. 
Mais vous n'avez que trop de quoi vous occuper : 
Pendant le doux emploi de ma muse innocente , 
Louis dompte l'Europe; et, d'une main puissante, 
Il conduit à leur fin les plus nobles projets 

Qu'ait jamais formés un monarque. 
Favoris des neuf sœurs, ce sont là des sujets 

Vainqueurs du Temps et de la Parque. 



FIN DU LIVRE ONZIÈME. 




G6 



A 

MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE 

Monseigneur , 

Je ne puis employer, pour mes fables, de protection qui me soit plus 
glorieuse que la vôtre. Ce goût exquis et ce jugement si solide que 
vous faites paroître dans toutes choses au delà d'un âge où à peine les 
autres princes sont- ils touchés de ce qui les environne avec le plus 
d'éclat : tout cela, joint au devoir de vous obéir et à la passion de vous 
plaire, m'a obligé de vous présenter un ouvrage dont l'original a été 
l'admiration de tous les siècles, aussi bien que celle de tous les sages. 
Vous m'avez même ordonné de continuer; et, si vous me permettez 
de le dire , il y a des sujets dont je vous suis redevable , et où vous 
avez jeté des grâces qui ont été admirées de tout le monde. Nous 
n'avons plus besoin de consulter ni Apollon, ni les Muses, ni aucune 
des divinités du Parnasse : elles se rencontrent toutes dans les présents 
que vous a faits la nature , et dans cette science de bien juger les 
ouvrages de l'esprit, a quoi vous joignez déjà celle de connoîlre toutes 
les règles qui y conviennent. Les fables d'Ésope sont une ample matière 
pour ces talents , elles embrassent toutes sortes d'événements et de 
caractères. Ces mensonges sont proprement une manière d'bistoire où 
on ne Malle personne. Ce ne sont pas choses de peu d'importance que 
ces sujets: les animaux sont les précepteurs des hommes dans mon 
ouvrage. Je ne m'étendrai pas davantage là-dessus : vous voyez mieux 
que moi le profit qu'on en peut tirer. Si vous vous connoissez main- 
tenant en orateurs et en poètes, vous vous connoHrez encore mieux 
quelque jour en bons politiques et en bons généraux d'armée; et vous 
vous tromperez aussi peu au choix des personnes qu'au mérite des 
actions. Je ne suis pas d'un âge à espérer d'en être témoin. Il faut que 
je me contente de travailler sous vos ordres. L'envie de vous plaire me 
tiendra lieu d'une imagination que les ans ont affaiblie : quand vous 
souhaiterez quelque fable, je la trouverai dans ce fonds-là. Je voudrois 
bien que vous y pussiez trouver des louanges dignes du monarque qui 
fait maintenant le destin de tant de peuples et de nations, et qui rend 
toutes les parties du inonde attentives à ses conquêtes, a ses victoires, 
et à la paix qui semble se rapprocher, et dont il impose les conditions 
avec toute la modération que peuvent souhaiter nos ennemis. Je me le 
figure comme un conquérant qui veut mettre des bornes à sa gloire et 
à sa puissance, et de qui on pourroit dire, à meilleur titre qu'on ne 
l'a dit d'Alexandre, qu'il va tenir les états de l'univers, en obligeant 
les ministres de tant de princes de s'assembler pour terminer une 
guerre qui ne peut être que ruineuse à leurs maîtres. Ce sont des 
sujets au-dessus de nos paroles : je les laisse à de meilleures plumes 
que la mienne; et je suis avec un profond respect, 

Monseigneur , 

Votre très-bumble, très-obéissanl et très-fidèle serviteur, 

DE LA FONTAINE. 




LES COMPAGNONS D'ULYSSE. 



A MONSEir.KF.UR I. E DUC DE BOURGOGNE. 



Prince, l'unique objet du soin des immortels, 

Souffrez que mon encens parfume vos autels. 

Je vous offre un peu tard ces présents de ma muse : 

Les ans et les travaux me serviront d'excuse. 

Mon esprit diminue, au lieu qu'à chaque instant 

On aperçoit le vôtre aller en augmentant : 

Il ne va pas, il court, il semble avoir des ailes. 



524 -<« LIVRE XII, FABLE I. &> 

Le héros dont il tient des qualités si belles 
Dans le métier de Mars brûle d'en faire autant : 
11 ne tient pas à lui que, forçant la victoire, 
Il ne marche à pas de géant 
Dans la carrière de la gloire. 
Quelque dieu le retient : c'est notre souverain , 
Lui qu'un mois a rendu maître et vainqueur du Rhin, 
Cette rapidité fut alors nécessaire, 
Peut-être elle seroit aujourd'hui téméraire. 
Je m'en tais : aussi bien les Ris et les Amours 
Ne sont pas soupçonnés d'aimer les longs discours. 
De ces sortes de dieux votre cour se compose : 
Ils ne vous quittent point. Ce n'est pas qu'après tout 
D'autres divinités n'y tiennent le haut bout : 
Le Sens et la Raison y règlent toute chose. 
Consultez ces derniers sur un fait où les Grecs, 
Imprudents et peu circonspects, 
S'abandonnèrent à des charmes 
Qui métamorphosoient en bêtes les humains. 

Les compagnons d'Ulysse, après dix ans d'alarmes, 
Erroient au gré du vent, de leur sort incertains. 

Ils abordèrent un rivage 

Où la fille du dieu du jour, 

Circé, tenoit alors sa cour. 

Elle leur fit prendre un breuvage 
Délicieux, mais plein d'un funeste poison. 

D'abord ils perdent la raison ; 
Quelques moments après, leur corps et leur visage 
Prennent l'air et les traits d'animaux différents : 
Les voilà devenus ours, lions, éléphants; 

Les uns sous une masse énorme, 

Les autres sous une autre forme. 



<« LIVRE XII, FABLE I. 9- 525 

11 s'en vit de petits; exemplum, ut talpa. 

Le seul Ulysse en échappa; 
11 sut se défier de la liqueur traîtresse. 

Comme il joignoit à la sagesse 
La mine d'un héros et le doux entretien, 

11 fit tant que l'enchanteresse 
Prit un autre poison peu différent du sien. 
Une déesse dit tout ce qu'elle a dans l'âme : 

Celle-ci déclara sa flamme. 
Ulysse étoit trop fin pour ne pas profiter 

D'une pareille conjoncture : 
Il ohtint qu'on rendroit à ses Grecs leur figure. 
Mais la voudront- ils bien, dit la nymphe, accepter? 
Allez le proposer de ce pas à la troupe. 
Ulysse y court, et dit: L'empoisonneuse coupe 
A son remède encore; et je viens vous l'offrir: 
Chers amis, voulez- vous hommes redevenir? 

On vous rend déjà la parole. 

Le lion dit, pensant rugir: 

Je n'ai pas la tête si folle; 
Moi renoncer aux dons que je viens d'acquérir! 
J'ai griffe et dents, et mets en pièces qui m'attaque. 
Je suis roi : deviendrai -je un citadin d'Ithaque! 
Tu me rendras peut-être encor simple soldat : 

Je ne veux point changer d'état. 
Ulysse du lion court à l'ours: Eh! mon frère, 
Comme te voilà fait! je t'ai vu si joli! 

Ah ! vraiment nous y voici , 
Reprit l'ours à sa manière : 
Comme me voilà fait! comme doit être un ours. 
Qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre? 

Est-ce à la tienne à juger de la nôtre? 
Je m'en rapporte aux yeux d'une ourse mes amours. 



526 o© LIVRE XII, FABLE I. »> 

Te déplais -je? va -t'en; suis ta route, et me laisse. 
Je vis libre, content, sans nul soin qui me presse; 

Et te dis tout net et tout plat : 

Je ne veux point changer d'état. 
Le prince grec au loup va proposer l'affaire; 
Il lui dit, au hasard d'un semblable refus : 

Camarade, je suis confus 

Qu'une jeune et belle bergère 
Conte aux échos les appétits gloutons 

Qui t'ont fait manger ses moutons. 
Autrefois on t'eût vu sauver sa bergerie; 

Tu menois une honnête vie. 

Quitte ces bois, et redevien, 

Au lieu de loup, homme de bien. 
En est-il? dit le loup: pour moi, je n'en vois guère. 
Tu t'en viens me traiter de bête carnassière; 
Toi qui parles, qu'es-tu? N'auriez-vous pas, sans moi, 
Mangé ces animaux que plaint tout le village? 

Si j'étois homme, par ta foi, 

Aimerois-je moins le carnage? 
Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous : 
Ne vous êtes-vous pas l'un à l'autre des loups? 
Tout bien considéré, je te soutiens en somme 

Que, scélérat pour scélérat, 

11 vaut mieux être un loup qu'un homme : 

Je ne veux point changer d'état. 
Ulysse fit à tous une même semonce; 

Chacun d'eux fit même réponse, 

Autant le grand que le petit. 
La liberté, les bois, suivre leur appétit, 

C'étoit leurs délices suprêmes : 
Tous renonçoient au los des belles actions. 
Us croyoient s'affranchir suivants leurs passions , 



«B LIVRE XII, FABLE I. 9- 527 

Ils étoient esclaves d'eux-mêmes. 

Prince, j'aurois voulu vous choisir un sujet 
Où je pusse mêler le plaisant à l'utile : 

C'étoit sans doute un beau projet, 

Si ce choix eût été facile. 
Les compagnons d'Ulysse enfin se sont offerts : 
Ils ont force pareils en ce bas univers , 

Gens à qui j'impose pour peine 

Votre censure et votre haine. 








II 



LE CHAT ET LES DEUX MOINEAUX. 



\ MONSF.ir.NEDR LE I>UC DE BOliRr.Or.NE. 



Un ch.it, contemporain d'un fort jeune moineau, 
Fut logé près de lui dès l'âge du berceau : 
La cage et le panier avoient mêmes pénates. 
Le chat étoit souvent agacé par l'oiseau : 
L'un s'escrimoit du bec, l'autre jouoit des pattes. 
Ce dernier toutefois épargnoit son ami , 
Ne le corrigeant qu'à demi : 
11 se fût fait un grand scrupule 
D'armer de pointes sa férule. 
Le passereau, moins circonspec, 



4B LIVRE XII, FABLE II. 8h 529 

Lui donnoit force coups de bec. 

En sage et discrète personne, 

Maître chat excusoit ces jeux ; 
Entre amis il ne faut jamais qu'on s'abandonne 

Aux traits d'un courroux sérieux. 
Comme ils se connoissoient tous deux dès leur bas âge, 
Une longue habitude en paix les maintenoit; 
Jamais en vrai combat le jeu ne se tournoit : 

Quand un moineau du voisinage 
S'en vint les visiter, et se fit compagnon 
Du pétulant Pierrot et du sage Raton. 
Entre les deux oiseaux il arriva querelle; 

Et Raton de prendre parti. 
Cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle, 

D'insulter ainsi notre ami ! 
Le moineau du voisin viendra manger le nôtre ! 
Non, de par tous les chats! Entrant lors au combat, 
11 croque l'étranger. Vraiment, dit maître chat, 
Les moineaux ont un goût exquis et délicat! 
Cette réflexion fit aussi croquer l'autre. 

Quelle morale puis-je inférer de ce fait? 

Sans cela, toute fable est un œuvre imparfait. 

J'en crois voir quelques traits: mais leur ombre m'abuse. 

Prince, vous les aurez incontinent trouvés. 

Ce sont des jeux pour vous, et non point pour ma muse. 

Elle et ses sœurs n'ont pas l'esprit que vous avez. 



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m 



LE THÉSAURISEUR ET LE SINGE. 



Un homme accumuloit. On sait que cette erreur 

Va souvent jusqu'à la fureur. 
Celui-ci ne songeoit que ducats et pistoles. 
Quand ces biens sont oisifs, je tiens qu'ils sont frivoles. 

Pour sûreté de son trésor, 
Notre avare habitoit un lieu dont Amphitrite 
Défendoit aux voleurs de toutes parts l'abord. 
Là, d'une volupté selon moi fort petite, 
Et selon lui fort grande, il entassoit toujours: 

11 passoit les nuits et les jours 
A compter, calculer, supputer sans relâche; 
Calculant, supputant, comptant comme à la tâche, 



• LIVRE XII . FABLE III. a- 531 

Car il trouvoit toujours du mécompte à son fait. 

Un gros singe, plus sage, à mon sens, que son maître, 

Jetoit quelque doublon toujours par la fenêtre , 

Et rendoit le compte imparfait : 

La chambre, bien cadenassée, 
Permettoit de laisser l'argent sur le comptoir. 
Un beau jour dom Bertrand se mit dans la pensée 
D'en faire un sacrifice au liquide manoir. 

Quant à moi , lorsque je compare 
Les plaisirs de ce singe à ceux de cet avare, 
Je ne sais bonnement auxquels donner le prix : 
Dom Bertrand gagneroit près de certains esprits, 
Les raisons en seroient trop longues à déduire. 
Un jour donc l'animal, qui ne songeait qu'à nuire, 
Détachoit du monceau tantôt quelque doublon , 

Un jacobus, un ducaton, 

Et puis quelque noble à la rose ; 
Eprouvoit son adresse et sa force à jeter 
Ces morceaux de métal, qui se font souhaiter 

Par les humains sur toute chose. 
S'il n'avoit entendu son compteur à la fin 

Mettre la clef dans la serrure, 
Les ducats auroient tous pris le même chemin , 

Et couru la même aventure; 
Il les auroit fait tous voler jusqu'au dernier 
Dans le gouffre enrichi par maint et maint naufrage. 

Dieu veuille préserver maint et maint financier 
Qui n'en fait pas meilleur usage ! 




Il 



LES DEUX CHEVRES. 



Dès que les chèvres ont brouté, 

Certain esprit de liberté 
Leur fait chercher fortune : elles vont en voyage 

Vers les endroits du pâturage 

Les moins fréquentés des humains : 
Là, s'il est quelque lieu sans route et sans chemins, 
Un rocher, quelque mont pendant en précipices, 
C'est où ces dames vont promener leurs caprices. 



<* LIVRE XII, FABLE IV. *• 523 

Rien ne peut arrêter cet animal grimpant. 

Deux chèvres donc s'émancipant, 

Toutes deux ayant patte blanche, 
Quittèrent les bas prés, chacune de sa part: 
L'une vers l'autre alloit pour quelque bon hasard. 
Un ruisseau se rencontre, et pour pont une planche. 
Deux belettes à peine auroient passé de front 

Sur ce pont : 
D'ailleurs, l'onde rapide et le ruisseau profond 
Dévoient faire trembler de peur ces amazones. 
Malgré tant de dangers, l'une de ces personnes 
Pose un pied sur la planche, et l'autre en fait autant. 
Je m'imagine voir, avec Louis le Grand, 

Philippe-Quatre qui s'avance 

Dans l'île de la Conférence. 

Ainsi s'avançoient pas à pas, 

Nez à nez, nos aventurières, 

Qui, toutes deux étant fort fières, 
Vers le milieu du pont ne se voulurent pas 
L'une à l'autre céder. Elles avoient la gloire 
De compter dans leur race, à ce que dit l'histoire, 
L'une, certaine chèvre, au mérite sans pair, 
Dont Polyphème fit présent à Galatée; 

Et l'autre,, la chèvre Amalthée , 

Par qui fut nourri Jupiter. 
Faute de reculer, leur chute fut commune : 

Toutes deux tombèrent dans l'eau. 

Cet accident n'est pas nouveau 
Dans le chemin de la fortune. 



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UT! AVOIT IIF.MXNIIR A |, DK LA FONTAINE FSE FABLE Ql'l HT NtMMlKK 
LE CHAT ET LA SOURIS. 

Pour plaire au jeune prince à qui la Renommée 
Destine un temple en mes écrits, 

Comment composerai-je une fable nommée 
Le chat et la souris? 

Dois-je représenter dans ces vers une belle 
Qui, douce en apparence, et toutefois cruelle, 
Va se jouant des cœurs que ses charmes ont pris 
Comme le chat de la souris? 

Prendrai -je pour sujet les jeux de la Fortune? 
Rien ne lui convient mieux ; et c'est chose commune 
Que de lui voir traiter ceux qu'on croit ses amis 
Comme le chat fait la souris. 

Introduirai -je un roi qu'entre ses favoris 
Elle respecte seul , roi qui fixe sa roue , 
Qui n'est point empêché d'un monde d'ennemis, 
Et qui des plus puissants, quand il lui plaît, se joue 
Comme le chat de la souris? 

Mais insensiblement, dans le tour que j'ai pris, 
Mon dessein se rencontre; et, si je ne m'abuse, 
Je pourrois tout gâter par de plus longs récits : 
Le jeune prince alors se joueroit de ma muse 
Comme le chat de la souris. 




f 



LE VIEUX CHAT ET LA JEUNE SOURIS. 



Une jeune souris, de peu d'expérience, 

Crut fléchir un vieux chat, implorant sa clémence, 

Et payant de raisons le Raminagrobis : 

Laissez -moi vivre : une souris 

De ma taille et de ma dépense 

Est-elle à charge en ce logis? 

Affamerois-je, à votre avis, 

L'hôte et l'hôtesse, et tout leur monde? 

D'un grain de blé je me nourris : 

Une noix me rend toute ronde. 



53(i * LIVRE XII, FABLE V. «=• 

A présent je suis maigre; attendez quelque temps; 
Réservez ce repas à messieurs vos enfants. 
Ainsi parloit au chat la souris attrapée. 

L'autre lui dit : Tu t'es trompée : 
Est-ce à moi que l'on tient de semblables discours? 
Tu gagnerois autant de parler à des sourds. 
Chat, et vieux, pardonner! cela n'arrive guères. 

Selon ces lois, descends là -bas; 

Meurs, et va -t'en, tout de ce pas, 

Haranguer les sœurs filandières : 
Mes enfants trouveront assez d'autres repas. 

Il tint parole. 

Et pour ma fable , 
Voici le sens moral qui peut y convenir : 
La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir; 
La vieillesse est impitoyable. 





Il 



LE CERF MALADE. 



En pays plein de cerfs, un cerf tomba malade. 

Incontinent maint camarade 
Accourt à son grabat le voir, le secourir, 
Le consoler du moins : multitude importune. 

Eh! messieurs, laissez-moi mourir: 

Permettez qu'en forme commune 
La Parque m'expédie; et finissez vos pleurs. 

Point du tout : les consolateurs 
De ce triste devoir tout au long s'acquittèrent, 

Quand il plut à Dieu s'en allèrent : • 



533 ■=© LIVRE XII, FABLE VI. (if- 

Ce ne fut pas sans boire un coup , 

C'est-à-dire sans prendre un droit de pâturage. 

Tout se mit à brouter les bois du voisinage. 

La pitance du cerf en déchut de beaucoup. 
11 ne trouva plus rien à frire : 
D'un mal il tomba dans un pire, 
Et se vit réduit à la fin 
A jeûner et mourir de faim. 

Il en coûte à qui vous réclame, 
Médecins du corps et de l'âme! 
temps! ô mœurs! j'ai beau crier, 
Tout le monde se fait payer. 





ra 



LA CHACYE-SOURIS, LE BUISSON ET LE CANARD. 



Le buisson, le canard, et la chauve -souri s, 
Voyant tous trois qu'en leur pays 
Ils faisoient petite fortune, 

Vont trafiquer au loin , et font bourse commune. 

Ils avoienl des comptoirs, des facteurs, des agents 
Non moins soigneux qu'intelligents, 

Des registres exacts de mise et de recette. 

Tout alloit bien, quand leur emplette, 
En passant par certains endroits 
Remplis d'écueils et fort étroits, 



540 <« LIVRE XII, FABLE VII. 9» 

Et de trajet très- difficile, 
Alla tout emballée au fond des magasins 

Qui du Tartare sont voisins. 
Notre trio poussa maint regret inutile; 

Ou plutôt il n'en poussa point : 
Le plus petit marchand est savant sur ce point : 
Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte. 
Celle que, par malheur, nos gens avoient souf.erte 
Ne put se réparer : le cas fut découvert. 
Les voilà sans crédit, sans argent, sans ressource, 

Prêts à porter le bonnet vert. 

Aucun ne leur ouvrit sa bourse. 
Et le sort principal, et les gros intérêts, 

Et les sergents, et les procès, 

Et le créancier à la porte 

Dès devant la pointe du jour, 
N'occupoient le trio qu'à chercher maint détour 

Pour contenter cette cohorte. 
Le buisson accrochoit les passants à tous coups. 
Messieurs, leur disoit-il, de grâce, apprenez -nous • 

En quel lieu sont les marchandises 

Que certains gouffres nous ont prises. 
Le plongeon sous les eaux s'en alloit les chercher. 
L'oiseau chauve-souris n'osoit plus approcher 

Pendant le jour nulle demeure : 

Suivi des sergents à toute heure, 

En des trous il s'alloit cacher. 

Je connois maint detteur, qui n'est ni souris -chauve, 
Ni buisson, ni canard, ni dans tel cas tombé, 
Mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve 
Par un escalier dérobé. 

cvo 




ras 



LA QUERELLE DES CHIENS ET DES CHATS, ET CELLE DES CHATS ET DES SOURIS. 



La Discorde a toujours régné dans l'univers; 

Notre monde en fournit mille exemples divers : 

Chez nous cette déesse a plus d'un tributaire. 
Commençons par les éléments : 

Vous serez étonnés de voir qu'à tous moments 
Ils seront appointés contraire. 
Outre ces quatre potentats, 
Combien d'êtres de tous états 
Se font une guerre éternelle! 



542 <=© LIVRE XII, FABLE VIII. OS- 

Autrefois un logis plein de chiens et de chats, 
Par cent arrêts rendus en forme solennelle, 

Vit terminer tous leurs débats. 
Le maître ayant réglé leurs emplois, leurs repas, 
Et menacé du fouet quiconque auroit querelle , 
Ces animaux vivoient entre eux comme cousins. 
Cette union si douce, et presque fraternelle, 

Edifioit tous les voisins. 
Enfin elle cessa. Quelque plat de potage, 
Quelque os, par préférence, à quelqu'un d'eux donné 
Fit que l'autre parti s'en vint tout forcené 

Représenter un tel outrage. 
J'ai vu des chroniqueurs attribuer le cas 
Aux passe-droits qu'avoit une chienne en gésine. 

Quoi qu'il en soit, cet altercas 
Mit en combustion la salle et la cuisine : 
Chacun se déclara pour son chat, pour son chien. 
On fit un règlement dont les chats se plaignirent, 

Et tout le quartier étourdirent. 
Leur avocat disoit qu'il falloit bel et bien 
Recourir aux arrêts. En vain ils les cherchèrent 
Dans un coin où d'abord leurs agents les cachèrent : 

Des souris enfin les mangèrent. 
Autre procès nouveau. Le peuple souriquois 
En pâtit: maint vieux chat, fin, subtil et narquois, 
Et d'ailleurs en voulant à toute cette race, 

Les guetta, les prit, fit main basse. 
Le maître du logis ne s'en trouva que mieux. 

J'en reviens à mon dire. On ne voit sous les cieux 
Nul animal, nul être, aucune créature, 
Qui n'ait son opposé : c'est la loi de nature. 
D'en chercher la raison, ce sont soins superflus. 



•© LIVRE XII, FABLE VIII. *• 



543 



Dieu fit bien ce qu'il fit, et je n'en sais pas plus. 
Ce que je sais, c'est qu'aux grosses paroles 
On en vient, sur un rien, plus des trois quarts du temps. 
Humains, il vous faudroit encore à soixante ans 
Renvoyer chez les barbacoles 1 . 

1 Qui porte une longue barbe. Mot emprunté des Italien?. 





LE LOUP ET LE RENARD. 

D'où vient que personne en la vie 
N'est satisfait de son état? 
Tel voudroit bien être soldat 
A qui le soldat porte envie. 



Certain renard voulut, dit-on, 
Se faire loup. Eh! qui peut dire 
Que pour le métier de mouton 
Jamais aucun loup ne soupire? 



« LIVRE XII, FABLE IX. *> :i4 

(le qui m'étonne est qu'à huit ans 
Un prince en fable ait mis la chose, 
Pendant que, sous mes cheveux blancs, 
Je fabrique à force de temps 
Des vers moins sensés que sa prose. 

Les traits dans sa fable semés 
Ne sont en l'ouvrage du poëte 
Ni tous ni si bien exprimés : 
Sa louange en est plus complèle. 

De la chanter sur la musette, 
C'est mon talent; mais je m'attends 
Que mon héros, dans peu de temps, 
Me fera prendre la trompette. 

Je ne suis pas un grand prophète; 
Cependant je lis dans les cieux 
Que bientôt ses faits glorieux 
Demanderont plusieurs Homères : 
Et ce temps-ci n'en produit guères. 
Laissant à part tous ces mystères, 
Essayons de conter la fable avec succès. 

Le renard dit au loup: Notre cher, pour tout mets 
J'ai souvent un vieux coq , ou de maigres poulets : 

C'est une viande qui me lasse. 
Tu fais meilleure chère avec moins de hasard : 
J'approche des maisons; tu te tiens à l'écart. 
Apprends -moi ton métier, camarade, de grâce, 

Rends-moi le premier de ma race 
Qui fournisse son croc de quelque mouton gras : 
Tu ne me mettras point au nombre des ingrats. 



69 



540 4è LIVRE XII, FABLE IX. »> 

Je le veux , dit le loup : il m'est mort un mien frère ; 
Allons prendre sa peau , tu t'en revêtiras. 
Il vint; et le loup dit: Voici comme il faut faire, 
Si tu veux écarter les mâtins du troupeau. 

Le renard , ayant mis la peau , 
Répétoit les leçons que lui donnoit son maître. 
D'abord il s'y prit mal, puis un peu mieux, puis bien; 

Puis enfin il n'y manqua rien. 
A peine il fut instruit autant qu'il pouvoit l'être, 
Qu'un troupeau s'approcha. Le nouveau loup y court, 
Et répand la terreur dans les lieux d'alentour. 

Tel, vêtu des armes d'Achille, 
Patrocle mit l'alarme au camp et dans la ville : 
Mères, brus, et vieillards, au temple couroient tous. 
L'ost du peuple bêlant crut voir cinquante loups : 
Chien, berger, et troupeau, tout fuit vers le village, 
Et laisse seulement une brebis pour gage. 
Le larron s'en saisit. A quelques pas de là 
Il entendit chanter un coq du voisinage. 
Le disciple aussitôt droit au coq s'en alla, 

Jetant bas sa robe de classe, 
Oubliant les brebis, les leçons, le régent, 
Et courant d'un pas diligent. 

Que sert- il qu'on se contrefasse? 
Prétendre ainsi changer est une illusion : 
L'on reprend sa première trace 
A la première occasion. 

De votre esprit, que nul autre n'égale, 
Prince, ma muse tient tout entier ce projet: 
Vous m'avez donné le sujet, 
Le dialogue, et la morale. 




s 



L'ÉCREVISSE ET SA FILLE. 



Les sages quelquefois , ainsi que l'écrevisse , 
Marchent à reculons, tournent le dos au port. 
C'est l'art des matelots : c'est aussi l'artifice 
De ceux qui, pour couvrir quelque puissant effort, 
Envisagent un point directement contraire, 
Et font vers ce lieu-là courir leur adversaire. 
Mon sujet est petit, cet accessoire est grand : 
Je pourrois l'appliquer à certain conquérant 
Qui tout seul déconcerte une ligue à cent têtes. 



548 4B LIVRE XII, FABLE X. &■ 

Ce qu'il n'entreprend pas, et ce qu'il entreprend, 
N'est d'abord qu'un secret, puis devient des conquêtes. 
En vain l'on a les yeux sur ce qu'il veut cacher, 
Ce sont arrêts du Sort qu'on ne peut empêcher : 
Le torrent à la fin devient insurmontable. 
Cent dieux sont impuissants contre un seul Jupiter. 
Louis et le Destin me semblent de concert 
Entraîner l'univers. Venons à notre fable. 

Mère écrevisse un jour à sa fille disoit : 
Comme tu vas, bon Dieu! ne peux- tu marcher droit? 
Et comme vous allez vous-même! dit la tille : 
Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille? 
Veut-on que j'aille droit quand on y va tortu? 

Elle avoit raison : la vertu 

De tout exemple domestique 

Est universelle, et s'applique 
En bien, en mal, en tout; fait des sages, des sots; 
Beaucoup plus de ceux-ci. Quant à tourner le dos 
A son but, j'y reviens; la méthode en est bonne, 

Surtout au métier de Bellone : 

Mais il faut le faire à propos. 




m 



L'AIGLE ET LA PIE. 



L'aigle, reine des airs, avec Margot la pie, 
Différentes d'humeur, de langage, et d'esprit, 
Et d'habit, 

Traversoient un bout de prairie. 
Le hasard les assemble en un coin détourné. 
L'agace eut peur; mais l'aigle, ayant fort bien dîné, 
La rassure, et lui dit: Allons de compagnie; 
Si le maître des dieux assez souvent s'ennuie, 

Lui qui gouverne l'univers, 
J'en puis bien faire autant, moi qu'on sait qui le sers. 



550 * LIVRE XII, FABLE XL #> 

Entretenez-moi donc, et sans cérémonie. 
Caquet-bon-bec alors de jaser au plus dru, 
Sur ceci, sur cela, sur tout. L'homme d'Horace, 
Disant le bien, le mal, à travers champs, n'eût su 
Ce qu'en fait de babil y savoit notre agace. 
Elle offre d'avertir de tout ce qui se passe, 

Sautant, allant de place en place, 
Bon espion , Dieu sait. Son offre ayant déplu , 

L'aigle lui dit tout en colère : 

Ne quittez point votre séjour, 
Caquet- bon -bec, ma mie: adieu; je n'ai que faire 

D'une babillarde à ma cour : 

C'est un fort méchant caractère. 

Margot ne demandoit pas mieux. 

Ce n'est pas ce qu'on croit que d'entrer chez les dieux 
Cet honneur a souvent de mortelles angoisses. 
Rediseurs, espions, gens à l'air gracieux, 
Au cœur tout différent, s'y rendent odieux : 
Quoique ainsi que la pie il faille dans ces lieux 
Porter habit de deux paroisses. 





SIS 



LE MILAN, LE ROI ET LE CHASSEUR. 



A S. A. S. MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONTI. 



Comme les dieux sont bons , ils veulent que les rois 
Le soient aussi : c'est l'indulgence 
Qui fait le plus beau de leurs droits, 
Non les douceurs de la vengeance : 

Prince, c'est votre avis. On sait que le courroux 

S'éteint en votre cœur sitôt qu'on l'y voit naître. 

Achille, qui du sien ne put se rendre maître, 
Fut par là moins héros que vous. 



552 •& LIVRE XII, FABLE XII. fr 

Ce titre n'appartient qu'à ceux d'entre les hommes 
Qui, comme en l'âge d'or, font cent biens ici -bas. 
Peu de grands sont nés tels en cet âge où nous sommes 
L'univers leur sait gré du mal qu'ils ne font pas. 

Loin que vous suiviez ces exemples, 
Mille actes généreux vous promettent des temples. 
Apollon, citoyen de ces augustes lieux, 
Prétend y célébrer votre nom sur sa lyre. 
Je sais qu'on vous attend dans le palais des dieux : 
Un siècle de séjour doit ici vous suffire. 
Hymen veut séjourner tout un siècle chez vous. 

Puissent ses plaisirs les plus doux 

Vous composer des destinées 

Par ce temps à peine bornées ! 
Et la princesse et vous n'en méritez pas moins. 

J'en prends ses charmes pour témoins; 

Pour témoins j'en prends les merveilles 
Par qui le ciel, pour vous prodigue en ses présents, 
Des qualités qui n'ont qu'en vous seul leurs pareilles 

Voulut orner vos jeunes ans. 
Bourbon de son esprit ses grâces assaisonne : 

Le ciel joignit en sa personne 

Ce qui sait se faire estimer 

A ce qui sait se faire aimer : 
Il ne m'appartient pas d'étaler votre joie; 

Je me tais donc, et vais rimer 

Ce que fit un oiseau de proie. 

Un milan, de son nid antique possesseur, 
Etant pris vif par un chasseur, 
D'en faire au prince un don cet homme se propose. 
La rareté du fait donnoit prix à la chose. 
L'oiseau, par le chasseur humblement présenté, 



<*} LIVRE XII, FABLE XII. 9» 553 

Si ce conte n'est apocryphe, 

Va tout droit imprimer sa griffe 

Sur le nez de sa majesté. — 
Quoi! sur le nez du roi? — Du roi même en personne. — 
Il n'avoit donc alors ni sceptre ni couronne? — 
Quand il en auroit eu, ç'auroit été tout un : 
Le nez royal fut pris comme un nez du commun. 
Dire des courtisans les clameurs et la peine 
Seroit se consumer en efforts impuissants. 
Le roi n'éclata point : les cris sont indécents 

A la majesté souveraine. 
L'oiseau garda son poste : on ne put seulement 

Hâter son départ d'un moment. 
Son maître le rappelle , et crie , et se tourmente , 
Lui présente le leurre et le poing, mais en vain. 

On crut que jusqu'au lendemain 
Le maudit animal à la serre insolente 

Nicheroit là malgré le bruit, 
Et sur le nez sacré voudroit passer la nuit. 
Tâcher de l'en tirer irritoit son caprice. 
11 quitte enfin le roi , qui dit : Laissez aller 
Ce milan, et celui qui m'a cru régaler. 
Ils se sont acquittés tous deux de leur office, 
L'un en milan, et l'autre en citoyen des bois: 
Pour moi, qui sais comment doivent agir les rois, 

Je les affranchis du supplice. 
Et la cour d'admirer. Les courtisans ravis 
Elèvent de tels faits , par eux si mal suivis : 
Bien peu, même des rois, prendroient un tel modèle; 

Et le veneur l'échappa belle; 
Coupable seulement, tant lui que l'animal, 
D'ignorer le danger d'approcher trop du maître : 

Ils n'avoient appris à connoître 



554 •* LIVRE XII, FABLE XII. * 

Que les hôtes des bois; étoit-ce un si grand mal? 
Pilpay fait près du Gange arriver l'aventure. 

Là, nulle humaine créature 
Ne touche aux animaux pour leur sang épancher : 
Le roi même feroit scrupule d'y toucher. 
Savons-nous, disent-ils, si cet oiseau de proie 

N'étoit point au siège de Troie? 
Peut-être y tint-il lieu d'un prince ou d'un héros 

Des plus huppés et des plus hauts : 
Ce qu'il fut autrefois il pourra l'être encore. 

Nous croyons, après Pythagore, 
Qu'avec les animaux de forme nous changeons; 

Tantôt milans, tantôt pigeons, 

Tantôt humains, puis volatilles* 

Ayant dans les airs leurs familles. 

Comme l'on conte en deux façons 
L'accident du chasseur, voici l'autre manière. 

Un certain fauconnier ayant pris, ce dit-on, 
A la chasse un milan (ce qui n'arrive guère) , 

En voulut au roi faire un don , 

Comme de chose singulière : 
Ce cas n'arrive pas quelquefois en cent ans ; 
C'est le non plus ullra de la fauconnerie. 
Ce chasseur perce donc un gros de courtisans, 
Plein de zèle, échauffé, s'il le fut de sa vie. 

Par ce parangon des présents 

Il croyoit sa fortune faite : 

Quand l'animal porte -son nette, 

Sauvage encore et tout grossier, 

1 C'est évidemment pour la rime que La Fontaine a modifié ainsi le mot 
volatile. 



* LIVRE XII, FABLE XII. »« 555 

Avec ses ongles tout d'acier, 
Prend le nez du chasseur, happe le pauvre sire. 

Lui de crier; chacun de rire, 
Monarque et courtisans. Qui n'eût ri? Quant à moi, 
Je n'en eusse quitté ma part pour un empire. 

Qu'un pape rie, en honne foi, 
Je ne l'ose assurer; mais je tiendrois un roi 

Bien malheureux s'il n'osoit rire : 
C'est le plaisir des dieux. Malgré son noir souci, 
Jupiter et le peuple immortel rit aussi. 
Il en fit des éclats, à ce que dit l'histoire, 
Quand Vulcain, clopinant, lui vint donner à hoire. 
Que le peuple immortel se montrât sage, ou non, 
J'ai changé mon sujet avec juste raison; 

Car, puisqu'il s'agit de morale, 
Que nous eût du chasseur l'aventure fatale 
Enseigné de nouveau? L'on a vu de tout temps 
Plus de sots fauconniers que de rois indulgents. 







Mil 



LE KENARD, LES MOUCHES ET LE HÉRISSON. 



Aux traces de son sang un vieux hôte des bois, 

Renard lin, subtil et matois, 
Blessé par des chasseurs, et tombé dans la fange, 
Autrefois attira ce parasite ailé 

Que nous avons mouche appelé. 
Il accusoit les dieux , et trouvoit fort étrange 
Que le Sort à tel point le voulût affliger, 

Et le fît aux mouches manger. 
Quoi! se jeter sur moi, sur moi le plus habile 

De tous les hôtes des forêts ! 
Depuis quand les renards sont-ils un si bon mets? 
Et que me sert ma queue? est-ce un poids inutile? 



. 



* LIVRE XII, FABLE XIII. 9» 557 

Va, le ciel te confonde, animal importun! 

Que ne vis-tu sur le commun! 

Un hérisson du voisinage, 

Dans mes vers nouveau personnage, 
Voulut le déliver de l'importunité 

Du peuple plein d'avidité : 
Je les vais de mes dards enfiler par centaines, 
Voisin renard, dit-il, et terminer tes peines. 
Garde-t'en bien, dit l'autre; ami, ne le fais pas: 
Laisse-les, je te prie, achever leur repas. 
Ces animaux sont soûls; une troupe nouvelle 
Viendroit fondre sur moi, plus âpre et plus cruelle. 

Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici -bas : 

Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats. 

Aristote appliquoit cet apologue aux hommes. 
Les exemples en sont communs, 
Surtout au pays où nous sommes. 

Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns. 







m 



L'AMOUR ET LA FOLIE. 



Tout est mystère dans l'amour, 
Ses flèches, son carquois, son flambeau, son enfance: 

Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour 

Que d'épuiser cette science. 
Je ne prétends donc point tout expliquer ici : 
Mon but est seulement de dire, à ma manière, 

Comment l'aveugle que voici 
(C'est un dieu), comment, dis-je, il perdit la lumière, 
Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien; 



48 LIVRE XII, FABLE XIV. »> 559 

J'en fais juge un amant, et ne décide rien. 

La Folie et l'Amour jouaient un jour ensemble : 

Celui-ci n'étoit pas encor privé des yeux. 

Une dispute vint : l'Amour veut qu'on assemble 

Là-dessus le conseil des dieux; 

L'autre n'eut pas la patience ; 
Elle lui donne un coup si furieux, 

Qu'il en perd la clarté des cieux. 

Vénus en demande vengeance. 
Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris : 

Les dieux en furent étourdis , 

Et Jupiter, et Némésis, 
Et les juges d'Enfer, enfin toute la bande. 
Elle représenta l'énormité du cas : 
Son fils , sans un bâton , ne pouvoit faire un pas : 
Nulle peine n'étoit pour ce crime assez grande : 
Le dommage devoit être aussi réparé. 

Quand on eut bien considéré 
L'intérêt du public, celui de la partie, 
Le résultat enfin de la suprême cour 

Fut de condamner la Folie 

A servir de guide à l'amour. 




2ÏÏ 



LE CORBEAU, LA GAZELLE, LA TORTUE ET LE RAT. 



A MADAME DE LA SABLIERE. 



Je vous gardois un temple dans mes vers : 

Il n'eût fini qu'avecque l'univers. 

Déjà ma main en fondoit la durée 

Sur ce bel art qu'ont les dieux inventé, 

Et sur le nom de la divinité 

Que dans ce temple on auroit adorée. 

Sur le portail j'aurois ces mots écrits : 

Palais sacré de la déesse Iris; 

Non celle-là qu'a Junon à ses gages; 

Car Junon même et le maître des dieux 



<» LIVRE XII, FABLE XV. a» 501 

Serviroient l'autre , et seroient glorieux 
Du seul honneur de porter ses messages. 
L'apothéose à la voûte eût paru : 
Là, tout l'Olympe en pompe eût été vu 
Plaçant Iris sous un dais de lumière. 
Les murs auroient amplement contenu 
Toute sa vie : agréable matière , 
Mais peu féconde en ces événements 
Qui des Etats font les renversements. 
Au fond du temple eût été son image, 
Avec ses traits , son souris , ses appas , 
Son art de plaire et de n'y penser pas, 
Ses agréments, à qui tout rend hommage. 
J'aurois fait voir à ses pieds des mortels 
Et des héros, des demi-dieux encore, 
Même des dieux : ce que le monde adore 
Vient quelquefois parfumer ses autels. 
J'eusse en ses yeux fait briller de son âme 
Tous les trésors, quoique imparfaitement; 
Car ce cœur vif et tendre infiniment 
Pour ses amis, et non point autrement; 
Car cet esprit, qui, né du firmament, 
A beauté d'homme avec grâce de femme , 
Ne se peut pas, comme on veut, exprimer. 
vous, Iris, qui savez tout charmer, 
Qui savez plaire en un degré suprême, 
Vous que Ton aime à l'égal de soi-même 
(Ceci soit dit sans nul soupçon d'amour, 
Car c'est un mot banni de votre cour, 
Laissons-le donc), agréez que ma muse 
Achève un jour cette ébauche confuse. 
J'en ai placé l'idée et le projet, 
Pour plus de grâce, au-devant d'un sujet 
Où l'amitié donne de telles marques, 



562 <* LIVRE XII, FABLE XV. *• 

Et d'un tel prix, que leur simple récit 
Peut quelque temps amuser votre esprit. 
Non que ceci se passe entre monarques : 
Ce que chez vous nous voyons estimer 
N'est pas un roi qui ne sait point aimer; 
C'est un mortel qui sait mettre sa vie 
Pour son ami. J'en vois peu de si bons. 
Quatre animaux, vivant de compagnie, 
Vont aux humains en donner des leçons. 

La gazelle, le rat, le corbeau, la tortue, 

Vivoient ensemble unis: douce société! 

Le choix d'une demeure aux humains inconnue 

Assuroit leur félicité. 
Mais quoi! l'homme découvre enfin toutes retraites. 

Soyez au milieu des déserts, 

Au fond des eaux, au haut des airs, 
Vous n'éviterez point ses embûches secrètes. 
La gazelle s'alloit ébattre innocemment, 

Quand un chien, maudit instrument 

Du plaisir barbare des hommes, 
Vint sur l'herbe éventer les traces de ses pas. 
Elle fuit. Et le rat, à l'heure du repas, 
Dit aux amis restants : D'où vient que nous ne sommes 

Aujourd'hui que trois conviés? 
La gazelle déjà nous a- 1- elle oubliés? 

A ces paroles , la tortue 

S'écrie, et dit: Ah! si j'étois 

Comme un corbeau d'ailes pourvue, 

Tout de ce pas je m'en irois 

Apprendre au moins quelle contrée, 

Quel accident tient arrêtée 

Notre compagne au pied léger; 
Car, à l'égard du cœur, il en faut mieux juger. 



«* LIVRE XII, FABLE XV. Sb 563 

Le corbeau part à tire -d'aile : 
Il aperçoit de loin l'imprudente gazelle 

Prise au piège, et se tourmentant. 
11 retourne avertir les autres à l'instant ; 
Car, de lui demander quand, pourquoi, ni comment 

Ce malheur est tombé sur elle , 
Et perdre en vains discours cet utile moment, 

Comme eût fait un maître d'école, 

11 avoit trop de jugement. 

Le corbeau donc vole et revole. 

Sur son rapport, les trois amis 

Tiennent conseil. Deux sont d'avis 

De se transporter sans remise 

Aux lieux où la gazelle est prise. 
L'autre, dit le corbeau, gardera le logis : 
Avec son marcher lent, quand arriveroit-elle ? 

Après la mort de la gazelle. 
Ces mots à peine dits, ils s'en vont secourir 

Leur chère et iidèle compagne, 

Pauvre chevrette de montagne. 

La tortue y voulut courir : 

La voilà comme eux en campagne, 
Maudissant ses pieds courts avec juste raison , 
Et la nécessité de porter sa maison. 
Rongemaille (le rat eut à bon droit ce nom) 
Coupe les nœuds du lacs : on peut penser la joie. 
Le chasseur vient , et dit : Qui m'a ravi ma proie ? 
Rongemaille, à ces mots, se retire en un trou, 
Le corbeau sur un arbre , en un bois la gazelle : 

Et le chasseur, à demi fou 

De n'en avoir nulle nouvelle, 
Aperçoit la tortue, et retient son courroux. 

D'où vient, dit-il, que je m'effraie? 
Je veux qu'à mon souper celle-ci me défraie. 



5(î4 J» LIVRE XII , F Ali LE XV 

Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous, 
Si le corbeau n'en eût averti la chevrette: 

Celle-ci, quittant sa retraite, 
Contrefait la boiteuse, et vient se présenter. 

L'homme de suivre, et de jeter 
Tout ce qui lui pesoit : si bien que Rongemaille 
Autour des nœuds du sac tant opère et travaille, 

Qu'il délivre encor l'autre sœur, 
Sur qui s'étoit fondé le souper du chasseur. 

Pilpay conte qu'ainsi la chose s'est passée. 

Pour peu que je voulusse invoquer Apollon , 

J'en ferois, pour vous plaire, un ouvrage aussi long 

Que l'Iliade ou l'Odyssée. 
Rongemaille feroit le principal héros, 
Quoiqu'à vrai dire ici chacun soit nécessaire. 
Porte-maison l'infante y tient de tels propos, 

Que monsieur du corbeau va faire 
Office d'espion, et puis de messager. 
La gazelle a d'ailleurs l'adresse d'engager 
Le chasseur à donner du temps à Rongemaille. 

Ainsi chacun dans son endroit 

S'entremet, agit, et travaille. 
A qui donner le prix? Au cœur, si l'on m'en croit. 
Que n'ose et que ne peut l'amitié violente! 
Cet autre sentiment que l'on appelle amour 
Mérite moins d'honneur; cependant chaque jour 

Je le célèbre et je le chante. 
Hélas! il n'en rend pas mon âme plus contente! 
Vous protégez sa sœur, il suffit; et mes vers 
Vont s'engager pour elle à des tons tout divers. 
Mon maitre étoit l'Amour : j'en vais servir un autre , 

Et porter par tout l'univers 

Sa gloire aussi bien que la vôtre. 




ST1 



LA FORET ET LE BUCHERON. 



Un hùcheron venoit de rompre ou d'égarer 
Le bois dont il avoit emmanché sa cognée. 
Cette perte ne put si tôt se réparer 
One la foret n'en fut quelque temps épargnée. 
L'homme enfin la prie humblement 
De lui laisser tout doucement 
Emporter une unique branche, 
Afin de faire un autre manche : 
11 iroit employer ailleurs son gagne-pain; 
11 laisseroit debout maint chêne et maint sapin 



5fi6 48 LIVRE XII, FABLE XVI. 9° 

Dont chacun respectoit la vieillesse et les charmes. 

L'innocente foret lui fournit d'autres armes. 

Elle en eut du regret. Il emmanche son fer : 
Le misérable ne s'en sert 
Qu'à dépouiller sa bienfaitrice 
De ses principaux ornements. 
Elle gémit à tous moments : 
Son propre don fait son supplice. 

Voilà le train du monde et de ses sectateurs : 

On s'y sert du bienfait contre les bienfaiteurs. 

Je suis las d'en parler. Mais que de doux ombrages 
Soient exposés à ces outrages, 
Qui ne se plaindroit là-dessus? 

Hélas! j'ai beau crier et me rendre incommode, 
L'ingratitude et les abus 
N'en seront pas moins à la mode. 





sra 



LE RENARD, LE LOUP ET LE CHEVAL. 



Un renard, jeune encor, quoique des plus madrés, 
Vit le premier cheval qu'il eût \u de sa vie. 
Il dit à certain loup , franc novice : Accourez , 

Un animal paît dans nos prés, 
Beau, grand; j'en ai la vue encor toute ravie. 
Est-il plus fort que nous? dit le loup en riant. 

Fais-moi son portrait, je te prie. 
Si j'étois quelque peintre ou quelque étudiant, 
Repartit le renard, j'avancerois la joie 

Que vous aurez en le voyant. 
Mais venez. Que sait-on? peut-être est-ce une proie 



5C.S * LIVRE XII, FABLE XVII. fli- 

Que la fortune nous envoie. 
Ils vont; et le cheval, qu'à l'herbe on avoit mis, 
Assez peu curieux de semblables amis, 
Fut presque sur le point d'enfiler la venelle '. 
Seigneur, dit le renard, vos humbles serviteurs 
Apprendroient volontiers comment on vous appelle. 
Le cheval, qui n'étoit dépourvu de cervelle, 
Leur dit: Lisez mon nom, vous le pouvez, messieurs, 
Mon cordonnier l'a mis autour de ma semelle. 
Le renard s'excusa sur son peu de savoir. 
Mes parents, reprit-il, ne m'ont point fait instruire; 
Ils sont pauvres, et n'ont qu'un trou pour tout avoir; 
Ceux du loup, gros messieurs, l'ont fait apprendre à lire. 

Le loup, par ce discours flatté, 

S'approcha. Mais sa vanité 
Lui coûta quatre dents ! le cheval lui desserre 
lin coup; et haut le pied. Voilà mon loup par terre; 

Mal en point, sanglant, et gâté. 
Frère, dit le renard, ceci nous justifie 

Ce que m'ont dit des gens d'esprit : 
Cet animal vous a sur la mâchoire écrit 
Que de tout inconnu le sage se méfie. 



, FieneZ/e signifie sentier; et enfi/rr la venelle signifie proverbialement 
s'enfuir. 







nu 



LE RENARD ET LES POULETS D'INDE. 



Contre les assauts d'un renard 
Un arbre à des dindons servoit de citadelle. 
Le perfide, ayant fait tout le tour du rempart, 

Et vu chacun en sentinelle , 
S'écria : Quoi ! ces gens se moqueront de moi ! 
Eux seuls seront exempts de la commune loi ! 



72 



570 48 LIVKE XII, FABLE XVIII. * 

Non, par tous les dieux! non. Il accomplit son dire. 
La lune, alors luisant, sembloit, contre le sire, 
Vouloir favoriser la dindonnière gent. 
Lui, qui n'étoit novice au métier d'assiégeant, 
Eut recours à son sac de ruses scélérates , 
Feignit vouloir gravir, se guinda sur ses pattes, 
Puis contrefit le mort, puis le ressuscité. 

Arlequin n'eût exécuté 

Tant de différents personnages. 
Il élevoit sa queue, il la faisoit briller, 

Et cent mille autres badinages; 
Pendant quoi nul dindon n'eût osé sommeiller. 
L'ennemi les lassoit en leur tenant la vue 

Sur môme objet toujours tendue. 
Les pauvres gens étant à la longue éblouis, 
Toujours il en tomboit quelqu'un : autant de pris, 
Autant de mis à part: près de moitié succombe. 
Le compagnon les porte en son garde -manger. 

Le trop d'attention qu'on a pour le danger 

Fait le plus souvent qu'on y tombe. 





LE SINGE. 



Il est un singe dans Paris 
A qui l'on avoit donné femme; 
Singe en effet d'aucuns maris, 
Il la battoit. La pauvre dame 
En a tant soupiré, qu'enfin elle n'est plus. 
Leur fils se plaint d'étrange sorte, 
Il éclate en cris superflus : 
Le père en rit, sa femme est morte; 



572 <* LIVRE XII, FABLE XIX. * 

Il a déjà d'autres amours, 
Que l'on croit qu'il battra toujours ; 
11 hante la taverne, et souvent il s'enivre. 

N'attendez rien de bon du peuple imitateur, 

Qu'il soit singe ou qu'il fasse un livre 
La pire espèce, c'est l'auteur. 



sfc^ y^^àjyé 




Tl 



LE PHILOSOPHE SCYTHE. 



Un philosophe austère, et né dans la Scythie, 
Se proposant de suivre une plus douce vie, 
Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux 
Un sage assez semblable au vieillard de Virgile, 
Homme égalant les rois, homme approchant des dieux, 
Et, comme ces derniers, satisfait et tranquille. 
Son bonheur consistoit aux beautés d'un jardin. 
Le Scythe l'y trouva qui , la serpe à la main , 
De ses arbres à fruit retranchoit l'inutile, 
Ebranchoit, émondoit, ôtoit ceci, cela, 
Corrigeant partout la nature , 
Excessive à payer ses soins avec usure. 



574 48 LIVRE XII, FABLE XX. 95= 

Le Scythe alors lui demanda 
Pourquoi cette ruine : étoit-il d'homme sage 
De mutiler ainsi ces pauvres habitants? 
Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage; 

Laissez agir la faux du temps : 
Ils iront assez tôt border le noir rivage. 
J'ôte le superflu, dit l'autre, et l'abattant, 

Le reste en profite d'autant. 
Le Scythe, retourné dans sa triste demeure, 
Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure; 
Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis 

Un universel abatis. 
11 ôte de chez lui les branches les plus belles, 
Il tronque son verger contre toute raison, 

Sans observer temps ni saison , 

Lunes ni vieilles ni nouvelles. 
Tout languit et tout meurt. 

Ce Scythe exprime bien 

Un indiscret stoïcien : 

Celui-ci retranche de l'àme 
Désirs et passions, le bon et le mauvais, 

Jusqu'aux plus innocents souhaits. 
Contre de telles gens, quant à moi, je réclame. 
Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort; 
Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort. 



^W^QQ^gO^ 




L'ÉLÉPHANT ET LE SINGE DE JUPITER. 



Autrefois l'éléphant et le rhinocéros, 

En dispute du pas et des droits de l'empire, 

Voulurent terminer la querelle en champ clos. 

Le jour en étoit pris, quand quelqu'un vint leur dire 

Que le singe de Jupiter, 
Portant un caducée, avoit paru dans l'air. 
Ce singe avoit nom Gille, à ce que dit l'histoire. 

Aussitôt l'éléphant de croire 

Qu'en qualité d'ambassadeur 

11 venoit trouver sa grandeur. 

Tout fier de ce sujet de gloire, 



576 ■* LIVRE XII, FABLE XXI. ®> 

Il attend maître Gille, et le trouve un peu lent 

A lui présenter sa créance. 

Maître Gille enfin, en passant, 

Va saluer son excellence. 
L'autre étoit préparé sur la légation ; 

Mais pas un mot. L'attention 
Qu'il croyoit que les dieux eussent à sa querelle 
N'agitoit pas encor chez eux cette nouvelle. 

Qu'importe à ceux du firmament 

Qu'on soit mouche ou bien éléphant? 
Il se vit donc réduit à commencer lui-même. 
Mon cousin Jupiter, dit- il, verra dans peu 
Un assez beau combat, de son trône suprême; 

Toute sa cour verra beau jeu. 
Quel combat? dit le singe avec un front sévère. 
L'éléphant repartit: Quoi! vous ne savez pas 
Que le rhinocéros me dispute le pas; 
Qu'Eléphantide a guerre avecque Rhinocère? 
Vous connoissez ces lieux, ils ont quelque renom. 
Vraiment je suis ravi d'en apprendre le nom , 
Repartit maître Gille : on ne s'entretient guère 
De semblables sujets dans nos vastes lambris. 

L'éléphant, honteux et surpris, 
Lui dit: Eh! parmi nous que venez- vous donc faire?- 
Partager un brin d'herbe entre quelques fourmis : 
Nous avons soin de tout. Et quant à votre affaire, 
On n'en dit rien encor dans le conseil des dieux : 
Les petits et les grands sont égaux à leurs yeux. 



/•'"'r^S^C^^N 




ISM 



UN FOU ET UN SAGE. 



Certain fou poursuivoit à coups de pierre un sage. 
Le sage se retourne , et lui dit : Mon ami , 
C'est fort bien fait à toi, reçois cet écu-ci. 
Tu fatigues assez pour gagner davantage; 
Toute peine, dit-on, est digne de loyer : 
Vois cet homme qui passe, il a de quoi payer; 
Adresse-lui tes dons, ils auront leur salaire. 
Amorcé par le gain , notre fou s'en va faire 
Même insulte à l'autre bourgeois. 
On ne le paya pas en argent cette fois. 



578 49 LIVRE XII, FABLE XXII. 8i 

Maint estafîer accourt: on vous happe notre homme, 
On vous l'échiné, on vous l'assomme. 

Auprès des rois il est de pareils fous; 
A vos dépens ils font rire le maître. 
Pour réprimer leur babil, irez-vous 
Les maltraiter? Vous n'êtes pas peut-être 
Assez puissant. Il faut les engager 
A s'adresser à qui peut se venger. 



.©dit 




IMO 



LE RENARD ANGLAIS. 



A M AD AH K HARVEY. 



Le bon cœur est chez vous compagnon du bon sens; 
Avec cent qualités trop longues à déduire, 
Une noblesse d'âme, un talent pour conduire 

Et les affaires et les gens, 
Une humeur franche et libre, et le don d'être amie 



580 * LIVRE XII, FABLE XXIII. & 

Malgré Jupiter même et les temps orageux , 

Tout cela mériloit un éloge pompeux : 

Il en eût été moins selon votre génie; 

La pompe vous déplaît, l'éloge vous ennuie. 

J'ai donc fut celui-ci court et simple. Je veux 

Y coudre encore un mot ou deux 

En faveur de votre patrie : 
Vous l'aimez. Les Anglois pensent profondément ; 
Leur esprit, en cela, suit leur tempérament; 
Creusant dans les sujets, et forts d'expériences, 
Ils étendent partout l'empire des sciences. 
Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour: 
Vos gens, à pénétrer, l'emportent sur les autres : 

Même les chiens de leur séjour 

Ont meilleur nez que n'ont les nôtres. 
Vos renards sont plus tins; je m'en vais le prouver 

Par un d'eux, qui, pour se sauver, 

Mit en usage un stratagème 
Non cncor pratiqué, des mieux imaginés. 

Le scélérat, réduit en un péril extrême, 

lit presque mis à bout par ces chiens au bon nez, 

Passa près d'un patibulaire. 

Là, des animaux ravissants, 
Blaireaux, renards, hiboux, race encline à mal faire, 
Pour l'exemple pendus, instruisoient les passants. 
Leur confrère, aux abois, entre ces morts s'arrange. 
Je crois voir Annibal , qui , pressé des Romains, 
Met leur chef en défaut , ou leur donne le change, 
Et sait, en vieux renard, s'échapper de leurs mains. 

Les clefs de meule ' , parvenues 

1 Terme de vénerie, pour désigner les chiens qui relèvent de défaut !«'.- 
autres chiens. 



•* LIVRE XII, FABLE XXIII. » 581 

A l'endroit où pour mort le traître se pendit, 
Remplirent l'air de cris : leur maître les rompit, 
Bien que de leurs abois ils perçassent les nues. 
11 ne put soupçonner ce tour assez plaisant. 
Quelque terrier, dit-il, a sauvé mon galant; 
Mes chiens n'appellent point au delà des colonnes 

Où sont tant d'honnêtes personnes. 
Il y viendra, le drôle! Il y vint, à son dam. 

Voilà maint basset clabaudant; 
Voilà notre renard au charnier se guindant. 
Maître pendu croyoit qu'il en iroit de même 
Que le jour qu'il tendit de semblables panneaux : 
Mais le pauvret, ce coup, y laissa ses houseaux,, 
Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagème ! 
Le chasseur, pour trouver sa propre sûreté, 
N'auroit pas cependant un tel tour inventé; 
Non point par peu d'esprit; est-il quelqu'un qui nie 
Que tout Anglois n'en ait bonne provision? 

Mais le peu d'amour pour la vie 

Leur nuit en mainte occasion. 

Je reviens à vous, non pour dire 

D'autres traits sur votre sujet; 

Tout long éloge est un projet 

Peu favorable pour ma lyre : 

Peu de nos chants, peu de nos vers, 
Par un encens flatteur amusent l'univers, 
Et se font écouter des nations étranges 2 . 

Votre prince 3 vous dit un jour 

1 Genre de chaussure. Expression proverbiale voulant dire qu'il y 
mourut. 

7 Le mot étrange pris dans le sens A'e'lranyer étoit déjà vieilli du temps 
de La Fontaine. 

: > Charles IL 



382 « LIVRE XII, FABLE XXIII. 8i° 

Qu'il aimoit mieux un trait d'amour 
Que quatre pages de louanges. 

Agréez seulement le don que je vous fais 

Des derniers efforts de ma muse. • 
C'est peu de chose; elle est confuse 
De ces ouvrages imparfaits. 
Cependant ne pourriez -vous faire 
Que le même hommage pût plaire 

A celle qui remplit vos climats d'hahitants 
Tirés de l'île de Cythère? 
Vous voyez par là que j'entends 

Mazarin 1 , des Amours déesse tutélaire. 



1 Hortense Mancini, duchesse de Mazaria, née à Rome eu 1646, et 
morte à Chesley, près de Londres, le 2 Juillet 1699. 




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XXIV 



LE SOLEIL ET LES GRENOUILLES. 



Les filles du limon tiroient du roi des astres 
Assistance et protection : 

Guerre ni pauvreté, ni semblables désastres, 

Ne pouvoient approcher de cette nation ; 

Elle faisoit valoir en cent lieux son empire. 

Les reines des étangs, grenouilles veux -je dire, 
(Car que coûte-l-il d'appeler 
Les choses par noms honorables?) 



584 * LIVRE XII, FABLE XXIV. Q^ 

Contre leur bienfaiteur osèrent cabaler, 
Et devinrent insupportables. 
L'imprudence, l'orgueil, et l'oubli des bienfaits, 

Enfants de la bonne fortune, 
Firent bientôt crier cette troupe inportune : 
On ne pouvoit dormir en paix. 
Si l'on eût cru leur murmure, 
Elles auroient, par leurs cris, 
Soulevé grands et petits 
Contre l'œil de la nature. 
Le soleil, à leur dire, alloit tout consumer; 
Il falloit promptement s'armer, 
Et lever des troupes puissantes. 
Aussitôt qu'il faisoit un pas, 
Ambassades coassantes 
Alloient dans tous les États : 
A les ouïr, tout le monde, 
Toute la machine ronde 
Rouloit sur les intérêts 
De quatre méchants marais. 
Cette plainte téméraire 
Dure toujours, et pourtant 
Grenouilles doivent se taire, 
Et ne murmurer pas tant : 
Car si le soleil se pique, 
11 le leur fera sentir; 
La république aquatique 
Pourroit bien s'en repentir. 



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2W 



'LA LIGUE SES BATS. 



Une souris craignoit un chat 
Qui dès longtemps la guettoit au passage. 
Que faire en cet état? Elle, prudente et sage, 
Consulte son voisin: c'étoit un maître rat, 
Dont la rateuse seigneurie 
S'étoit logée en bonne hôtellerie, 
Et qui cent fois s'étoit vanté, dit-on, 
De ne craindre ni chat, ni chatte, 
Ni coup de dent, ni coup de patte. 
Dame souris , lui dit ce fanfaron , 



74 



586 <® LIVRl'] XII, FABLE XXV. »» 

Ma foi ! quoi que je fasse , 
Seul, je ne puis chasser le chat qui vous menace : 
Mais assemblons tous les rats d'alentour, 
Je lui pourrai jouer d'un mauvais tour. 
La souris fait une humble révérence, 
Et le rat court en diligence 
A l'office, qu'on nomme autrement la dépense, 

Où maints rats assemblés 
Faisoient, aux frais de l'hôte, une entière bombance. 
Il arrive, les sens troublés, 
Et tous les poumons essoufflés. 
Qu'avez -vous donc? lui dit un de ces rats; parlez. 
En deux mots, répond-il, ce qui fait mon voyage, 
C'est qu'il faut promplement secourir la souris ; 
Car Raminagrobis 
Fait en tous lieux un étrange carnage. 
Ce chat, le plus diable des chats, 
S'il manque de souris, voudra manger des rats. 
Chacun dit: Il est vrai. Sus! sus! courons aux armes! 
Quelques rates 1 , dit- on, répandirent des larmes. 
N'importe, rien n'arrête un si noble projet: 

Chacun se met en équipage: 
Chacun met dans son sac un morceau de fromage; 
Chacun promet enfui de risquer le paquet. 
Ils alloient tous comme à la fête, 
L'esprit content, le cœur joyeux. 
Cependant le chat, plus fin qu'eux, 
Tenoit déjà la souris par la tête. 
Ils s'avancèrent à grands pas , 
Pour secourir leur bonne amie : 
Mais le chat, qui n'en démord pas, 

1 Mot forpé par l'auteur. 



««LIVRE XII, F\BLE XXV. »» 587 

Gronde, et marche au-devant de la troupe ennemie. 

A ce bruit, nos très-prudents rats, 

Craignant mauvaise destinée, 
Font, sans pousser plus loin leur prétendu fracas, 

Une retraite fortunée. 

Chaque rat rentre dans son trou; 
Et si quelqu'un en sort, gare encor le matou. 





DAPHNIS ET ALCIMADURE. 



IMITATION DE THÉOCRITK 



A MADAME DE LA MÉSANGÈRE. 



Aimable fille d'une mère 
A qui seule aujourd'hui mille cœurs font la cour , 
Sans ceux que l'amitié rend soigneux de vous plaire , 
Et quelques-uns encor que vous garde l'amour, 

Je ne puis qu'en cette préface 



<* LIVRE XII, FABLE XXVI. 9° 589 

Je ne partage entre elle et vous 
Un peu de cet encens qu'on recueille au Parnasse, 
Et que j'ai le secret de rendre exquis et doux. 

Je vous dirai donc... Mais tout dire, 

Ce seroit trop; il faut choisir, 

Ménageant ma voix et ma lyre, 
Qui bientôt vont manquer de force et de loisir. 
Je louerai seulement un cœur plein de tendresse, 
Ces nobles sentiments , ces grâces , cet esprit : 
Vous n'auriez en cela ni maître ni maîtresse, 
Sans celle dont sur vous l'éloge rejaillit. 

Gardez d'environner ces roses 

De trop d'épines, si jamais 

L'Amour vous dit les mêmes choses . 

Il les dit mieux que je ne fais; 
Aussi sait-il punir ceux qui ferment l'oreille 

A ses conseils. Vous l'allez voir. 

Jadis une jeune merveille 
Méprisoit de ce dieu le souverain pouvoir : 

On l'appeloit Alcimadure : 
Fier et farouche objet, toujours courant aux bois, 
Toujours sautant aux prés, dansant sur la verdure, 

Et ne connoissant autres lois 
Que son caprice; au reste, égalant les plus belles, 

Et surpassant les plus cruelles; 
N'ayant trait qui ne plût, pas même en ses rigueurs : 
Quelle l'eût-on trouvée au fort de ses faveurs! 
Le jeune et beau Daphnis , berger de noble race , 
L'aima pour son malheur : jamais la moindre grâce 
Ni le moindre regard, le moindre mot enfin, 
Ne lui fut accordé par ce cœur inhumain. 
Las de continuer une poursuite vaine , 



590 -«LIVRE XII, FABLE XXVI. 0» 

Il ne songea plus qu'à mourir. 
Le désespoir le fit courir 

A la porte de l'inhumaine. 
Hélas! ce fut aux vents qu'il raconta sa peine; 

On ne daigna lui faire ouvrir 
Cette maison fatale où, parmi ses compagnes, 
L'ingrate, pour le jour de sa nativité, 

Joignoit aux fleurs de sa beauté 
Les trésors des jardins et des vertes campagnes. 
J'espérois,cria-t-il, expirer à vos yeux; 

Mais je vous suis trop odieux ; 
Et ne m'étonne pas qu'ainsi que tout le reste 
Vous me refusiez môme un plaisir si funeste. 
Mon père , après ma mort ( et je l'en ai chargé ) , 

Doit mettre à vos pieds l'héritage 

Que votre cœur a négligé. 
Je veux que l'on y joigne aussi le pâturage, 

Tous mes troupeaux, avec mon chien; 

Et que du reste de mon hien 
Mes compagnons fondent un temple 

Où votre image se contemple, 
Renouvelant de fleurs l'autel à tout moment; 
J'aurai près de ce temple un simple monument; 

On gravera sur la bordure : 
« Daphnis mourut d'amour. Passant, arrête-toi, 
« Pleure, et dis: Celui-ci succomba sous la loi 

« De la cruelle Alcimadure. » 
A ces mots, par la Parque il se sentit atteint: 
Il auroit poursuivi ; la douleur le prévint. 
Son ingrate sortit triomphante et parée. 
On voulut, mais en vain, l'arrêter un moment 
Pour donner quelques pleurs au sort de son amant : 
Elle insulta toujours au fils de Cythérée, 



=« LIVRE XII, FABLE XXVI. ®> 591 

Menant dès ce soir même, au mépris de ses lois, 
Ses compagnes danser autour de sa statue. 
Le dieu tomba sur elle, et l'accabla du poids : 

Une voix sortit de la nue, 
Echo redit ces mots dans les airs épandus : 
« Que tout aime à présent: l'insensible n'est plus. » 
Cependant de Daphnis l'ombre au Styx descendue 
Frémit, et s'étonna la voyant accourir. 
Tout l'Erèbe entendit cette belle homicide 
S'excuser au berger, qui ne daigna l'ouïr 
Non plus qu'Ajax Ulysse, et Didon son perfide. 







LE JUGE ARBITRE, L'HOSPITALIER ET LE SOLITAIRE. 



Trois saints, également jaloux de leur salut, 
Portés d'un même esprit, tendoient à même but. 
Ils s'y prirent tous trois par des routes diverses : 
Tous chemins vont à Rome; ainsi nos concurrents 
Crurent pouvoir choisir des sentiers différents. 
L'un, touché des soucis, des longueurs, des traverses, 



■=* LIVRE XII, FABLE XXVII. *• 593 

Qu'en apanage on voit aux procès attachés, 

S'offrit de les juger sans récompense aucune, 

Peu soigneux d'établir ici-bas sa fortune. 

Depuis qu'il est des lois, l'homme, pour ses péchés, 

Se condamne à plaider la moitié de sa vie : 

La moitié! les trois quarts, et bien souvent le tout. 

Le conciliateur crut qu'il viendroit à bout 

De guérir cette folle et détestable envie. 

Le second de nos saints choisit les hôpitaux. 

Je le loue ; et le soin de soulager les maux 

Est une charité que je préfère aux autres. 

Les malades d'alors, étant tels que les nôtres, 

Donnoient de l'exercice au pauvre hospitalier; 

Chagrins, impatients, et se plaignant sans cesse: 

« Il a pour tels et tels un soin particulier, 

« Ce sont ses amis; il nous laisse. » 
Ces plaintes n'étoient rien au prix de l'embarras 
Où se trouva réduit l'appointeur de débats : 
Aucun n'étoit content, la sentence arbitrale 

A nul des deux ne convenoit : 

Jamais le juge ne tenoit 

A leur gré la balance égale : 
De semblables discours rebutoient l'appointeur : 
11 court aux hôpitaux , va voir leur directeur. 
Tous deux ne recueillant que plainte et que murmure, 
Affligés, et contraints de quitter ces emplois, 
Vont confier leur peine au silence des bois. 
Là, sous d'âpres rochers, près d'une source pure, 
Lieu respecté 'des vents, ignoré du soleil, 
Ils trouvent l'autre saint, lui demandent conseil. 
Il faut, dit leur ami, le prendre de soi-même. 

Qui, mieux que vous, sait vos besoins? 
Apprendre à se connoître est le premier des soins 



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594 * LIVRE XII, FABLE XXVII: 9- 

Qu'impose à tout mortel la majesté suprême. 
Vous êtes- vous connus dans le monde habité? 
L'on ne le peut qu'aux lieux pleins de tranquillité : 
Chercher ailleurs ce bien est une erreur extrême. 

Troublez l'eau : vous y voyez-vous? 
Agitez celle-ci. — Comment nous verrions -nous? 

La vase est un épais nuage 
Qu'aux effets du cristal nous venons d'opposer. — 
Mes frères, dit le saint, laissez -la reposer, 

Vous verrez alors votre image. 
Pour vous mieux contempler, demeurez au désert. 

Ainsi parla le solitaire. 
11 fut cru; l'on suivit ce conseil salutaire. 
Ce n'est pas qu'un emploi ne doive être souffert. 
Puisqu'on plaide et qu'on meurt, et qu'on devient malade, 
11 faut des médecins, il faut des avocats; 
Ces secours, grâce à Dieu, ne nous manqueront pas: 
Les honneurs et le gain, tout me le persuade. 
Cependant on s'oublie en ces communs besoins. 
vous, dont le public emporte tous les soins, 

Magistrats, princes, et ministres, 
Vous que doivent troubler mille accidents sinistres, 
Que le malheur abat, que le bonheur corrompt, 
Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne. 
Si quelque bon moment à ces pensers vous donne, 

Quelque flatteur vous interrompt. 

Cette leçon sera la fin de ces ouvrages : 
Puisse-t-elle être utile aux siècles à venir! 
Je la présente aux rois, je la propose aux sages : 
Par où saurois-je mieux finir? 

FIN DU LIVRE DOUZIÈME ET DES FABLES. 







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TABLE DES FABLES 



L'Aigle et l'Escarbot. Il , 8. 
L'Aigle et le Hibou. V, 18. 
L'Aigle, la Laie et la Chatte. 111, 6. 
L'Aigle et la Pie. XII, 11. 
L'Alouette et ses Petits, avec le Maître 

d'un champ. IV , 22. 
Les deux Amis. VIII, M. 
L'Amour et la Folie. XII, 14. 
L'Ane chargé d éponges et l'Ane chargé 

de sel. II, 10. 
L'Ane et le Chien. V11I , 17. 
L'Ane et le petit Chien. IV, 5. 
L'Ane et ses Maîtres. VI, 11. 
L'Ane portant des Reliques. V, 14. 
L'Ane vêtu de la peau du Lion. V. 21. 
Un Animal dans la Lune. VII , 18." 
Les Animaux malades de la peste. VII , 1. 
L'Araignée et l'Hirondelle. X, 7. 
L'Astrologue qui se laisse tomber dans 

un puits. II , 13. 
L'Avantage de la Science. VIII, 19. 
L'Avare qui a perdu son trésor. IV, 20. 
Les deux aventuriers et le Talisman. 

X, 11. 
Le Bassa et le Marchand. VIII, 18. 
La Belette entrée dans un grenier 

III , 17. 
Le Berger et la Mer. IV, 2. 
Le Berger et le Roi. X , 10. 



Le Berger et son Troupeau. IX. 19. 

La Besace. 1 , 7. 

Le Bûcheron et Mercure. V, 1. 

Le Cerf malade. XII, 6. 

Le Cerf se voyant dans l'eau. VI . 9. 

Le Cerf et la Vigne. V, 16. 

Le Chameau et les Bâtons flottants. 

IV, 10. 
Le Charlatan. VI , 19. 
Le Charretier embourbé. VI, 18. 
Le Chat , la Belette et le petit Lapin. 

VII, 16. 
Le Chat et les deux Moineaux. Xll , 2. 
Le Chat et le vieux Rat. III, 18. 
Le Chat et le Rat. VIII, 22. 
Le Chat et le Renard. IX, 14. 
Le vieux Chat et la jeune Souris. XII, .">. 
La Chatte métamorphosée en Femme. 

II, 18. 
La Chauve-Souris et les deux Belettes. 

II , ii. 
La Chauve -Souris, le Buisson et le 

Canard. XII, 7. 
Le Chêne et le Roseau. 1 , 22. 
Le Cheval s'étant voulu venger du 

Cerf. IV, 13. 
Le Cheval et l'Ane. VI, 16 
Le Cheval et le Loup. V, 8. 
Les deux Chèvres. Xll, 4. 



598 TABLE DES FABLES. 


Le Chien a qui on a coite les oreiii.es 


L'Enfant et le MaItre d'école. I, 19. 


X , 9. 


L'Enfouisseur et son Compère. X . 5. 


Le Chien yn lâche sa proie pour l'om- 


Le Faucon et le Chapon. VIII, 21. 


bre. VI , 17. 


La Femme noyée. III, 16. 


Le Chien oui porte a son cor le dîné 


Les Femmes et le Secret. VIII, 6. 


DE SON MAÎTRE. VIII , 7. 


Le Fermier , le Chien et le Renard. XI. 3. 


Les deux Chiens et l'Ane mort. VU1. 2.">. 


La Fille. VII , 5. 


Le Cierge. IX , 12. 


La Forêt et le Rucheron XII, 16. 


La Cigale et la Fourmi. 1. 1. 


La Fortune et le jeune Enfant. V , Il 


Le Coche et la Mouche. VII , 9. 


Le Fou qui vend la Sagesse. IX , 8. 


Le Cochet . le Chat et le Souriceau. 


Un Fou et un Sage. XII, 22. 


VI. 5. 


Les Frelons et les Mouches a miel. 1 , 21 


Le Cochon, la Chèvre et le Mouton. 


Le Geai paré des plumes du Paon. IV, 9. 


VIII, 12. 


La Génisse, la Chèvre et la Brebis. 


La Colombe et la Fourmi. 11. 12. 


EN SOCIÉTÉ AVEC LE LlON. 1, 6 


Le Combat des Rats et des Belettes. 


Le Gland et la Citrouille. IX. V. 


IV . 6. 


La Goutte et l'Araignée. III, 8. 


Les Compagnons d'Ulysse. XII , 1 . 


La Grenouille qui se veut faire aussi 


Conseil tenu par les Rats. 11, 2. 


grosse que le Boeuf. 1 , 3. 


Contre ceux qui ont le goût difficile. 


La Grenouille et le Rat. IV , II. 


II. 1. 


Les Grenouilles qui demandent un Roi. 


Le Coq et la Perle. I, 20. 


III, 4 


Le Coq et le Renard. II. 15. 


Le Héron. VII , 4. 


Les deux Coqs. VII, 13. 


L'Hirondelle et les petits Oiseaux. 1.8. 


Le Corbeau, la Gazelle, la Tortue et 


L'Homme et la Couleuvre. X, 2. 


le Rat. Xll , 15. 


L'Homme et la Puce. VIII , 5. 


Le Corbeau voulant imiter l'Aigle. Il, 1(5. 


L'Homme et son Image. I, 11. 


Le Corbeau et le Renard. 1 , 2. 


L'Homme entre deux âges , et ses deux 


La Cour du Lion. VII, 7. 


Maîtresses. I , 17. 


Le Curé et le Mort. VII .11. 


L'Homme et l Idole de bois. IV , 8. 


Le Cygne et le Cuisinier. 111 , 12. 


L'Homme qui court après la Fortune, 


Dapiinis et Ai.cimadure. XII . 26. 


et l'Homme qui l'attend dans son lit. 


Démocrite et les Abdéritains. VIII . 86. 


VII, 12. 


Le DÉPOSITAIRE infidèle. IX. 1. 


L'Horoscope. VIII, 16. 


Les Devineresses. VII , 15. 


L'Huître et les Plaideurs. IX, 9. 


Les Dieux voulant instruire un fils de 


L Ingratitude et l'injustice des Hommes 


Jupiter. XI, 2. 


ENVERS LA FORTUNE. VII, 14. 


La Discorde. VI , 20. 


L'Ivrogne et sa Femme. 111 , 7. 


Le Dragon a plusieurs têtes et le Dra- 


Le Jardinier et son Seigneur. IV , 4. 


gon a plusieurs queues. I, 12. 


Le Juge arbitre , l'Hospitalier et le 


L'Ecolier, le Pédant et le Maître d'un 


Solitaire. XII, 27. 


jardin. IX. 5. 


Jupiter et le Métayer. VI, 4. 


LKcrevisse et sa Fille. XII. 10. 


Jupiter et le Passager. IX, 13 


L Éducation. VIII, 24 


Jupiter et les Tonnerres. VIII, 20. 


L'Eléphant et le Singe de Jupiter. XII. 


Le Laboureur et ses Enfants. V, 9. 


21. 


La Laitière et le Pot au lait. VU , 10. 



TABLE DES FABLES. 



597 



Les Lapins. X , 15. 

La Lice et sa Compagne. II , 7. 

Le Lièvre et les Grenouilles. II . 14. 

Le Lièvre et la Perdrix. V, 17. 

Le Lièvre et la Tortue. VI, 10. 

La Ligue des Rats. XII , 25. 

Le Lion. XI , 1 . 

Le Lion abattu par l'Homme. III , 10 

Le Lion amoureux. IV, 1. 

Le Lion devenu vieux. 111 , I 4. 

Le Lion malade et le Renard. VI. 14. 

Le Lion s'en allant en guerre. V. 19. 

Le Lion et l'Ane chassant. II. 19. 

LfT Lion et le Chasseur. VI , 2. 

Le Lion, le Loup et le Renard. VllI, 3. 
» Le Lion et le Moucheron. II, 9. 

Le Lion et le Rat. II , il. 

Le Lion, le Singe et les deux Anes. 
XI, 5. 

La Lionne et l'Ourse. X , 13. 

Le Loup et l'Agneau. 1 , 10. 

Le Loup devenu Berger III , 3. 

Le Loup et les Rergers. X, 6. 

Le Loup et le Chasseur. VIII , 27. 

Le Loup et le Chien. 1 , 5. 

Le Loup et le Chien maigre. IX , 10. 

Le Loup, la Chèvre et le Chevreau. 
IV, 15. 

Le Loup et la Cigogne. III , 9. 

Le Loup, la Mère et l'Knfant. IV, 10. 

Le Loup plaidant contre le Renard par- 
devant le Singe. II , 3. 

Le Loup et le Renard. XI , 6 ; XII . 9. 

Les Loups et les Brebis. III , 13. 

Le mal Marié. VU, 2. 

Le Marchand, le Gentilhomme, le Pâtre 
et le Fils de Roi. X, 16. 

Le Mari , la Femme et le Voleur. IX , 15. 

Les Médecins. V , 12. 

Les Membres et l'Estomac. III , 2. 

Le Meunier, son Fils et l'Ane. III, I. 

Le Milan et le Rossignol. IX, 18. 

Le Milan , le Roi et le Chasseur. XII , 12. 

La Montagne qui accouche. V, 10. 

La Mort et le Bûcheron. I, 16. 

La Mort et le Malheureux. I, 15. 



La Mort et le Mourant. VI11, 1. 

La Mouche et la Fourmi. IV , 3. 

Le Mulet se vantant de sa généalogie 

VI, 7. 
Les deux Mulets. 1 , 4. 
Les Obsèques de la Lionne. VIII , 14. 
L'Œil du Maître. IV, 21. 
L'Oiseau blessé d'une flèche. II , 6. 
L'Oiseleur , l'Autour et l'Alouette. 

VI, 15. 
L'Oracle et l'Impie. IV , 19. 
Les Oreilles du Lièvre. V, 4. 
L'Ours et l'Amateur des jardins. V111 , 

10 
L'Ours et les deux Compagnons. V, 20. 
Le Paon se plaignant a Junon. II, 17. 
Parole de Socrate. IV, 17. 
Le Pâtre et le Lion. VI , 1 . 
Le Paysan du Danube. XI , 7. 
Le petit Poisson et le Pêcheur. V , 3. 
La Perdrix et les Coqs. X, 8. 
Les deux Perroquets , le Roi et son 

Fils. X, 12. 
Phérus et Borée. VI , 3 

PlHLOMÈLE ET PrOGNÉ. III , 15. 

Le Philosophe scythe. XII , 20. 

Les deux Pigeons. IX, 2. 

Les Poissons et le Berger qui joue de 

la flute. x, 11. 
Les Poissons et le Cormoran. X , 4. 
Le Pot de terre et le Pot de fer. V , 2. 
La Poule aux Œufs d'or. V, 13. 
Le Pouvoir des Fables. VllI , 4. 
La Querelle des Chiens et des Chats , et 

celle des chats et des souris. xii , 8. 
Le Bat qui s est retiré du monde. VII, 3. 
Le Bat et l'Éléphant. VllI , 15. 
Le Bat et l'Huître. VIII , 9. 
Le Bat de ville et le Bat des champs. 

I, 9. 
Les deux Bats , le Benard et l Œuf. 

X, 1. 
Le Benard ayant la queue coupée. V , 5. 
Le Benard anglais. XII , 23. 
Le Benard et le Bouc. III , 5. 
Le Benard et le Buste. IV, 14. 



598 



TA RLE DES FABLES. 



Le Renard et la Cigogne. 1 . 18. 

Le Renard, le Loup et le Cheval. XII. I". 

Le Renard, les Mouches et le Hérisson. 

XII. 13. 
Le Renard et les Poulets d'Inde. XII. 18 
Le Renard et les Raisins. 111, Il 
Le Renard, le Singe et les Animaux. 

VI, 6. 
Rien de trop. IX, II. 
Le Rieur et les Poissons. VIII, 8 
Le Satyre et le Passant. V. 7. 
Le Savetier et le Financier. VIII, 2. 
Le Serpent et la Lime. V, 16. 

SlMONIDE PRESERVE PAR LES DlEUX. 1. 14. 

Le Singe. XII , I!). 

Le Singe et le Chat. IX . 17. 

Le Singe et le Dauphin. IV . 7. 

Le Singe et le Léopard. IX, 3. 

Le Soleil et les Grenouilles. VI. 12: 

XII . 24. 
Le Songe d'un Habitant du Mogol. XI . 4. 
Les Souhaits. Vil. 6. 
La Souris métamorphosée en Fille. IX. 7. 



Les Souris et le Chat- Huant. XI. 9. 

Le Statuaire et la Statue de Jupiter. 
IX. (5. 

Les deux Taureaux et une (jhenoi ii.i.k. 
11. 4. 

Testament expliqué par Ésope. Il, 20. 

La Tête et la Queue du Serpent. Vil, 17. 

Le Thésauriseur et i.e Singe. XII, 3. 

Tircis et Amarante. VIII. 13. 

Le Torrent et la Rivière. MU , 23. 

La Tortue et les deux ( anards.A* 3. 

Le Trésor et les deux Hommes. IX. 1(5. 

Tribut envoyé par les Animaux a 
Alexandre. IV , 12. 

Les Vautours et les Pigeons. Vil . 8. 

La jeune Veuve. Yl. 21. 

Le Vieillard et l'Ane. VI, 8. 

Le Vieillard et ses Enfants. IV , 18. 

Le Vieillard et les trois jeunes Hom- 
mes. XI, 8. 

La Vieille et les deux Servantes. V, G 

Le Villageois et le Serpent. VI. 13. 

Les Voleurs et l Ane. 1 13. 





ÉPITAPHE DE LA FONTAINE 



COMPOSEE PAR LUI-MÊME 



Jean s'en alla comme il étoit venu , 
Mangea le fonds avec le revenu, 
Tint les trésors chose peu nécessaire . 
Quant à son temps , bien sut le dispenser 
Deux parts en fit, dont il souloit passer 
L'une à dormir et l'autre à ne rien faire. 




TOIRS. — IMPRIMERIE M.xMK. 



FEB1 '67