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(EllVRES COMPLiTES 



D'ALEX ANDRE DUMAS 



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A8T01N HBW ¥OM. 



GHEZ IE8 ifilES EDITEDRS : 



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D'ANTONY 

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hi lunii tafiln i'Aliiiilii liin. 

Rue VivieDtic, 1, 
1848 



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^OAM^ 



^l V YO^ 



CHERUBINO ET CELESTINI. 



I. 



C'est une sc6ne de brigands que ]e vais vous raconter, et 
pas autre chose. Suivez-moi danslaCalabrecit^rieure; escala- 
dez avecmoi un picdes Apennins, et, arrive sursa cime, vous 
aurez, en vous tournant vers le midi, k votre gauche^ Cosenza ; 
k votre droite, Santo-Lucido ; et, devant vous, k mille pas en- 
viron, s'escarpant aux flancs de la montagne meme, un che- 
min eclair^ en ce moment par un grand nombre de feux au- 
tour desquels se groupent des bommes arm^s. Ges hommes 
sont en chasse du brigand Jacomo avec la bande duquel ils 
viennent d'^banger bon nombre de coups de fusil ; mais la 
nuit ^tant venue, ils n*ont point os^ se hasarder k sa pour- 
suite, et ils attendent lejour pour fouiller la montagne. 






1 SOUVENIRS D'ANXONY. 

Maintenant, baissez la tete et jetez les yeux imm^diatement 
au-dessous de vous, k quinze pieds de profondeur k peu pr^s, 
8ur ce plateau tenement entoure de rochers rougeStres, de 
chenes verts et touflfus, de lieges p^leset rabougris, quMl faut 
le dominer comme nous le faisons pour deviner qu'il existe ; 
vous y distinguerez, n'est-ce pas, d'abord quatre hommes qui 
s*0QCupeDtdes prepargtifs du souper, en allumant le feu et en 
Scorcbant unagneau, quatre aulres qui jouent k la fhorfa («) 
avec une rapidite telle que vous ne pouvez suivre le mouvement 
de leurs doigts; deux autres qui montent la garde, si immo- 
biles que vous les prendriez pour des fragmeus de rocbers 
auxquels le basard aurait donne une forme humaine ; une 
femme assise etqui n'ose remuer de peur d'^veiller un enfant 
cndormi dans ses bras ; enfin, k Tecart, un brigand qui jetle 
les derni(ires pellet^es de terre sur une fosse fraichement 
creus^e. 

Ce brigand, c'est Jacomo; celte femme, c*est sa maitresse ; 
et les bomnies qui montent la garde, qui jouent et qui pre- 
parent k souper, c'est ce quMl appclle : ma bandc ; quant k celui 
qui repose dans cette tombe, c'est Ilieronimo, le second du 
capitaine : une balle vient de lui epargner la potence deja dres- 
see pour Antonio, le second lieutenant, qui a eu la belise de 
se laisser prendre. 

Maintenant que vous avez fait connaissance avec les bommes 
et les localit^s, laissez-moi dire : 

(i) Jen qui consfste h prteenter 5r «tm partner h main avec nn 
nombre do Mf^ unienn vari^, m^nm 0^ fiiftiiai« U fast fKwr 
avoir gagn6 qu'il devine le nombre des doigts ouverts. 



^r 



CHERttBlNO ET CELESTIW. d 

Lof sque Jacomo eut accompli Toeuvre funefaire, il lalssa 
6chapper de ses mains la pioche dont il s^etait servi, et s'age- 
nouilla sur cette terre IValche od ses geiioux entrerent comine 
dans du sable ; il resta ainsi pr^s d*un quart d'heure, immo- 
bile et priant ; puis, ayant lir6 de sa poitrine un cteur d*al*gent 
suspendu k son cou par un ruban rouge et orn£ d'ane image 
de la Vierge et de Tenfant J^sus, 11 le balsa pieusement comm6 
doit le falre un honn^te bandit ; puis, se relevant avec len- 
teur, il revint, la t^te basse et les bras crols^s, s'appuyer 
contra la base du rocber dont la cime dominaitle plateau que 
nous avons d^crit. 

Jacomo avait op^r^ ce mouvement avee tant de silencd et de 
tristesse, que nul ne Tavait entendu venir prendre la place 
quUl occupait. Ilparaitquece reldcbement de surveillance lui 
sembla contraire aux lois de la discipline ; car^ apr^ avoir 
promene la vue sur ceux qui Tentouraient, ses sourcils se 
froncerent, ^t sa large boucbe se fendit pour laisser passer le 
plus abominable blaspheme qui, de memoire de brigand, ait 
^pouvanti^ le ciel : 

— Sangue di Cristo.,* 

Ceux qui depegaient I'agneau se redress^rent sur leurs ge- 
noux, comme s'ils avaient regu un coup de b^ton sur les reins ; 
les joueurs restferent les mains en Tair j les sentinellesse re- 
tourn^rent si spontanement qu'elles se trouv^rent en face 
Tune de Tautre; la femme tressaillit j Venfant pleura. 

Jacomo frappa du pied. 

— Maria , fakes taire r^nfant, dit-il. 

Maria ouvrit rapidement son corset ^carlate brod^ d^or, et, 



4 SOUVENIRS D'ANTONY. 

approchant des l^vres de son fils ce seia rond et brun qui fait 
la beaute des Romaines, elie se courba sur lui et Tenveloppa 
de ses deux bras, comme pour le prot^ger. L'eafant prit le 
sein et se tut* 

Jacomo parut satisfait de ces signes d'ob^issance ; son vi- 
sage perdit Texpression s6v6re qui Tavait rembruni uji ins- 
tant pour prendre un caract^re profond6raent triste ; puis il 
fit de la main signe k ses kommes qu'ils pouvaient continuer. 

— Nous avons fini de jouer, dirent les uns. 
— Le mouton est cuit, dirent les autres. 

— Cest bien ; alors soupez, r6pondit Jacomo. 

— Etvous, capitaine ? 

— Je ne souperai pas. 

— Ni moi non plus, dit la douce voix de la femme. 

— Et pourquoi cela, Maria ?. . . 

— Je n'ai pas faim, 

Ces derniersmots fiirentprononces si bas et si timidement, 
que le bandit parut aussi touch^ de leur accent quMl etait dans 
sa nature de T^tre ; il laissa tomber sa main basan^e k la 
bauteur dela t^te de sa mattresse : elle la pritet y appuya ses 
16vres. 

— Vous ^tes une bonne femme, Maria. 

— Je vous aime, Jacomo. 

— Aliens, soyez sage et venez souper, 

Maria ob^it, et tons deux vinrent prendre place au milieu de 
la natte de paille sur laquelle 6taientpr6par6s des tranches de 
mouton que les bandits avaientfait rdtir en les embrocbant k 



GHERIJBIISK) ET €ELESTINI 5 

la baguette d'une carabine, du fromage dech^vre, desavelines, 
dupainetduvin. 

Jacomo lira de la gaine de son poignard une fourchette et 
un couteau d'argent qull donnas Maria; quant k lui, il ne 
prit qu'une tasse d'eau pure qu'il alia puiser k une source voi- 
sine, la cramte d'etre empoisonn^ par les paysans qui pou- 
vaient seuls lui fournir du vin Tayant fait depuis long-temps 
renoncer k cette boisson . 

Cbacun alors se mit k Tceuvre, k I'exception des deux sen- 
tinelles qui, de temps en temps, tournaientlaH^te et jetaient • 
un regard expressifsur les provisions qui disparaissaientavec 
un rapidity effrayante. Ges mouvemens d'inquietude deve- 
naientplus rapprocb^set plus rapides au fur et k mesure que 
lerepas s^avan^ait, sibien qu'kla fin ilssemblaientStre char- 
ges bien plut6t de veiller sur le souper de leurs camarades que 
surle bivouac de leurs ennemis. 

Pendant ce temps, Jacomo 6taittriste, et Ton voyait qu'il 
avail le coeur plein de souvenirs. Tout-k-coup il parut n'y plus 
pouvoir resister; il passa la main sur son front, poussa un 
soupir et dit : 

— n faut que je vous raconte une histoire, enfans ! Vous 
pouvez venir, vous autres, ajouta-t-il en s'adressant aux sen- 
tinelles ; ils n'oseront pas k cette heure nous relancer jusqu'ici; 
d'ailleurs ils nous croient encore deux. 

Les sentinelles ne se firent pas repeter deux fois cette invi- 
tation, et leur cooperation revint donner un peu d'activit^ au 
repasqui commeuQait k languir. 

— Voulez-vous que j'aille prendre leur place? dit Maria. 



6 SOUYEWmS D'ANTONY. 

— Merci ; ce n'est pas la peine, 

Maria glissa timidement sa main dans celle de Jacomo. 
Geux qui avaient fipi de souper s'arrang^rent ^xis le$. posi- 
tions qui leur parurent les plus commodes pour qntendre le 
r^cit. Geux qui soupaient attirSrent devant eux le plus de pro- 
visions quMl leur fut possible d'en atteindre, afin de n'avoir 
rlen h demander, et cbacun teouta la narration qui va suivre 
avec cet int^r^t qu*accordent, en general, au recit d'une his- 
toire, tous les hprnmes de la vi^ errante. 

— C'^tait en 1799. Les Franpais avaient pris Naples et en 
avaient fait une republique ; la r^publique k son tour voulut 
prendre la Calj^bre : per Bacchol prendre la montagne aux 
montagnards ! cela n'etait pas chose facile, pour des paiens 
surtout. Plusieurs bandes la defendaient comme 'nous la de- 
fendons encore ; car la montagne est k nous, et Ton avaitmis 
la tete des chefs de ces bandes k prix , comme on y a mis la 
mienne ; la t^te de Cesaris, entre autres, valail 5,000 ducats 
napolitains. 

Une nuit, pendant la soir6e de laquelle on avait entendu 
quelques coups de fusil, comme on a pu en entendre ce soir, 
deuxjeunes bergers,qui gardaientleurtroupeau dans la mon- 
tagne de Tarsia, soupaient pr^s du feu qu'ils avaient allume 
moins pour se chauffer que pour ^carter les loups : c'^taient 
deuxl)eaux enfans, deux vrais Calabrois, k moiti6 nus etpor- 
tant pour tout vetement une peau de mouton k la ceinture, des 
sandales aux pieds, un ruban pour suspendre k leur cou I'i- 
mage de Tenfant Jesus, et voilli tout. lis etaient du meme ^ge 
^ peu pr^s ; ni Tun ni Tautre ne connaissait son p^re» vu qu'on 



CHERUBINO ET CELESTINI 7 

lesavait trouves exposes k trois jours de distance^ Pun k Ta* 
rente, Taiitre k Reggio, ce qui prouvait ail moins quHls n'i- 
taient pas de la m^me fktiiille. t)es paysans de Tarsia les avaient 
recueillis ; et on les appelait g^ri^falement les enfans de la 
MSidoiie {i), comme on appelle les enfans trouv^s. Quant k 
leurs lioms debapt^me, c'6taient Cherubino et Celestin!. 

Ces enfans s'aimaient, car teur isolement 6tait le mfime. 
Ceux qiii les avaient reciieillis ne leuf avaient pas laiss6 igno- 
rer quec'^tait par charity, et sous Vespoir de gagner le para- 
dis, qu'lls atalent fait cette bonne action ; ils savalent ^ussl 
qu'lls ne tenalent k rien sur la terre, et ils s'almaient davantage. 

lis etaient done, comme je viens de vous le dire, k garder 
leurs troupeaux dans la montagne, mangeant aii mtoe mor- 
ceau de pain, buvant dans la meme tasse, eomptant les (5toiles 
du ciel, et insoucians et heureux comme si la terre des riches 
eftt et6 iQur terre. 

Tout'^-coup ils entendirent du bruit derri^re eux et se re- 
tourn^rent i nn homme debout, appuye sur sa carabine, les ro- 
gardait manger, 

Oui, par J^sus, c'6tait un homnje ; et son costume r^pon- 
dait de sa profession encore. II avait uq long chapeau cala- 
brois, tout bariole de rubans Wanes et rouges et serr6 d'un ve- 
lours oQir avec une boucle d'or ; des cUeveux natt6s qui pen- 
daient de cbaque c6t6 de son visage ; de larges boucles d*0- 
reill^s; lacou nu j un gilet avec des boutons de fil d'argent 
tre§s6, comme on n'en fait qu St Naples j une veste auxbouton- 

(1) Figli della Madona. 



8 SOUVENIRS D'ANTONY. 

nitres de laqudle pendaieat, nou^s par un bout» deux mou- 
choirs de sole rouge, do&t le restese perdalt danslapoche; 
sa fiddle padromeina (4 ), plelne de cartouches et ferm^e par une 
plaque d'argent; une culotte de velours bleu et des bas fixes 
h ses Jambes par de petites bandes de cuir qui tenaient k la 

sandale. Ajoutez k cela des bagues k tous les doigts et des 
montresdans touteslespocbes, etdeuxpistolets etun couteau 
de chasse k la ceinture. 

Les deux enfans ^changdrent sous leurs grands sourcils un 
coup d*(Bil rapide comme un Eclair; le brigand s*en aper^ut. 

— Vous me connaissez ? dit-il . 

— Non, r^pondirent les enfans. 

— Au reste, que vous me connaissiez, oui ou non, peu 
m'importe. Les hommes de la montagne sent frdres et doivent 
compter les uns sur les autres ; ainsi je compte sur vous. De- 
puis bier on me poursuit comme une b^te fauve, j'ai faim et 
j'aisoif*. • 

— Void du pain et voici de Teau, dirent les enfans, 
Le brigand s*assit, appuya sa carabine centre sa cuisse , 
arma ses deux pistolets dans sa ceinture et se mit k I'oeuvre. 
Lorsqu'il eut fini il se leva. 

— Quel est le nom du village oCi Ton apergoit une lumidre ? 
dit-il aux enfans en 6tendant la main vers Tendroit le plus 
sombre de Thorizon. 

Les enfans fixdrent quelques secondes leurs regards pergans 
sur le point quUl indiquaity I'isoldrent an abaissant la main 

(l)^Geinturedecuir* 



GHBRjUBINO ET GELESTINI. 9 

surleursyeux; puis se mireot ^rire, car ils pensSrentquele 
brigand se moquait d'eiix : ils ne voyaient Hen . 

lis se retourn^rent pmr h loi dire : le brigand avait disparu . 
Us coinprirent alors qu'ilavait employ^ cette ruse pourqu'ils 
nepuss^t voir de4|uel cdte il op^raitsa retr^^te. 

Les deux enfians se rassireol ; puis, apr^s quelques instans 
de silence, ils se regard^rent en meme temps. 

— L'as-tu reconnu ? dit Tun . 

— Oui, r^pondit Tautre. 

Ces quelques mots furent ^chang^s k voix basse et comme 
s'ils tremblaient d'etre entendus. 

— II acraint que nous ne le trahissions. 

— II est parti sans nous rien dire. 

— II ne doit pas ^tre loin. 

— Non, il etaittrop fatigue. 

— Je letrouveraisbienmalgr^ toutes ses precautions, si Je 
voulais. 

— Moi aussi. 

Les deux enfans n'en direntpasdavantage; mais ils se le- 

verent etpartirent de chaque c6te de la montagne, comme 

* t 
deux jeunes levriers en qu6te. 

Aubout d'un quart d'heure, Gherubino ^tait de retour pr6s 

du feu; cinq minutes apr^s, Celestini s'asseyait^sou c^t^. 

— Ehbien?... 

— Eh bien?... 

— JeTai trouve. 

— Moi aussi. 

— Derri^re un buissou de laurier-rose, 

1. 

« 



10 SOUVENIRS D'ANTONY. 

— Pans renfoncement d'un rocber. 

— Qu'y avait-iU sa droUe ? 

— iJn ^loes en fleurs; et que tenait-ii|i ses mains? 
*. Pes pistolets tout ar mes . 

— C'est cela, 

— Etildormait? 

— Comme si tous les anges veillaient sur lui, 

— Trois mille ducats, c'est autant qu'il y a d'^toiles au 
ciel!... 

— Chaque ducat vaut dix carlins, et nous gagnons un car- 
lin par mois ; ainsi nous pourrions vivre aussi vieux que le 
vieux Guiseppe, que nous ne gagnerions pas encore troi^ mille 
ducats dans toutenotrevie, 

Les deux enfans se turent pendant quelques nuinuteSt Che- 
rubino rompit le premier le silence : 

— C'est difficile k tuer un homme? dit-il. 

— Non, r^pondit Celestini ; rhomme est comme lemouton : 
il a une veine au cou, il faut la couper, voilk tout^ 

— As-tu remarqu^ Cesaris ? 

— II avail le con nu, n'est-ce pas? 

— Ce ne serait pas difficile k lui... 

'^ Non, pourvu que le couteau coup&t bien, 

Cbacun deg enfans passa la main sur le tranchant de la 
lamedttsien; puis^ se levant, ils se regarderent un instant 
tous les deux sans se parler. 

— Lequel fera le coup pour les deux? dit Cherubino. 
Gelestini ramassa quelques cailloux et lui presenta samain 

ferm^e. 



CHERUmHO ET CELESTINl. 1 1 

-^Pairoanon? 

— Pair, 

-^ H est impair ; tf est k tot 

Chehibino partit sans dire un mot. Celestini le regarda 
s'eloigner dans la direction oti il savait qu'etait coucli6 Ce- 
saris; puis, lorsqu'ill'eut perdu de vue, ils'amusa^jeter les 
uns apr^s les autres, dans le feu mourant, les cailloux qu'il 
avait ramassfis. Au bout de dix minutes, il vit revenirChe- 

rubino. 

— EljWen?luidit-il. 

— Je tf ai pas os6. 

^ Pourquoi? 

— II dorroait les yeux ouverts, et 11 m'a semble qu'il me 
regardait. 

— A-llons-y ensemble. 

lis partirent en courant, mais bient6t ils ralentirent le pas. 
Bientut encore ils march^rent sur la pointe des pieds; enfin 
lis se coucbfcrent k plat ventre et ranip^rent comme des ser- 
pens- puis, arrives au buisson delaurier-rose, comme des ser- 
pens encore, ils lev^rent la tete, s'introduisirent entre les 
branches, et aper^urent le brigand endormi, dans la m4me 
position oft ils Tavaient vu. 

AJors Tun se glissa k sa droite et Tautre &sa gauche, souss 
la YOdtp qui surplombait ; puis, arrives pr^s delui, les deux 
enfans, tenant leur couteau entre les dents, se soulev^rent 
chacun sur un genou. Le brigand semblait 6veille, ses yeux 
etalept tout grands ouverts; seuiement la prunelle ^laitfixe. 

Celestini fit un signe dela main k Cherubino, afm qu'il sui- 



12 SOUVENIRS D'ANTONY. 

vit tous ses mouvemens. Le brigand, avant de s^endormir, 
avait appuye sa carabine contre la paroi du rocher, et en avail 
enveloppe la batterie avec un de ses mouchoirs desoie. Celes- 
tlni denoua doucement le mouchoir, T^tendit au-dessus de la 
tete de Cesaris, et voyant que Gherubino etait pr6t, il Ta- 
baissa tout-k-coup en criant : 

— Val 

Gberubinose pr^cipita comme un jeune tigre sur le coudu 
brigand ; celui-ci jeta un cri terrible, se dressa debout et san- 
glant, fit plusieurs tours sur lui-meme, la tSte renversee en ar- 
ri^re^ l&cha au hasard ses deux coups de pistolet et retomba 

mort. 
Les deux enfans 6taient rest^s ^ plat ventre et sans souffle. 

Lorsqu'ils virent que le bandit avait cess6 de remuer, ils se 
releverent et s'approch^rent de lui. Sa t^te ne tenait plus que 
par la colonne vert^brale; ils achev^rentde la s^parer du 
corps, Tenvelopp^rent dans le mouchoir desoie, et, apres 
etre convenus de la porter chacun leur tour, ils partirentpour 
Naples. 

Us march^rent toute la nuit dans la montagne, s'orientant 
sur la mer qu'ils voyaient luire k leur gauche. Au point du 
jour, ils apercurentCastro-Yillari; mais ilsn'os6rent traver- 
ser la ville, de peur que le sang ne d^non(4t le fardeau qu'ils 
portaient, et que quelque brigand de la bande de Cesaris ne 
venge&t sur eux la mort de leur chef. 

Gependant la faim les prit ; Tun d'eux r^solut d'aller cher- 
cherdu pain k uneauberge, tandis que TdutreTattendrait dans 
la montagne; mais, lorsqu'il eutfait quelques pas, il revint. 



CHERTJBINO CT CELESTINI. 13 

— Etde rargent?d!t-il. 

lis portaient une t^te qui valait trois mille ducats^ et ni 
Tun ni Tautre n'avaitun Irajocco pour acbeter du pain! 

Celui qui portait la t^te d^noua le moucboir, prit une boucle 
d'oreille de Gesaris et la donna k son camarade. Une demi- 
heure apr^s, le messager 6tait de retour avec des provisions 
pour trois jours, 
lis mang^rent etsemirenten route. 
Pendant deux jours ils march^rent; pendant deux nuits lis 
coa<*6rent, comme des betes fauves, k Tabri d'un buisson ou 
sous la yoftte d*un rocher. 

Le soirdu troisi^me jour, ils arrivdrent kun petit village 
Domm^ Altaviila. 

L'auberge^tai t encombr^e de cochers qui avaient conduit des 
voyageurs k Pestum, de bateliers qui avaient remont^ le S61e, 
et de lamroni auxquels il etait egal de vivre 1^ ou ailleurs. 
Les deux enfans sUnstall^rent dans un coin qu'ils trou- 
vferentUbre, mirent la t^te de Gesaris entre eux deux, sou- 
parent coqime jamais cela ne leur etait arrive, dormirent cha- 
cun Jeur lour, paydrent avec la deuxi^me boucle d^oreille, et se 
remirent en route quelques minutes avant le jour. 

Versles neufheures du matin , ils apergurent unegrande 
ville au fond d'un golfe ; ils demand^rent comment elle s'ap- 
pclait : on leur repondit qu'elle s'appelait Naples. 

Us n'avaientplus k craindre les compagnons de Gesaris. lis 
mrchftrent done droit h la ville. Arrives au pont de la Madda- 
lena, ils s'approchftrent de la sentinelle fran^aise et lui de- 
mandftrent en calabrois a qui il fallait s'adresser pour se faire 



U SOUVENIRS D'ANTONY. 

payer la somme promise k ceux qui apporteraient la tdte de 

C^8aris, 

La senUnelle les ^uta gravmiient jtt^qQ'au bout, 9^\^ r6- 
Uiahii uo instant, raleva aa moustacbeet 9e dtt ii elleHneme : 

■^ Cest extraordinairo* ces gailiards-}^ pe eont paa plus 
baute que ma giberne, et Us parlent dej^ italieo. G^\ bien, 
mes pelits amis ; passez au large ! 

Les enfans, qui k leur tour ue oompr^uaieptpasi r^p^t^rent 
leur questioo. 

•» n paratt quHla y tieun^ut, dit la smUiueUei etil appela 
le sergent. 

Le ftergeot baragouinait quelques mots dltalien^ ilcomprit 
la question, devina que le moucboir ensanglaut^ qua portait 
GelesUni renfermait une idle ; il appela son ofiftcier* 

L^ofOcier donna aux enfans deux bommes d'escorte qui les 
conduisirent au palaia oti etalt le miuisti^re de la police. 

Les soldats dirent quMU apportaient la tfite de Cesaris, et 
toutes les portes s'ouvrirentdevant eux« 

Le ministre voulutvoir les braves qui avaient d^livr^ la Ca- 
labre de son lltou, et Von (it entrer dans son cabinet Cberu- 
bino et CelesUnl. 

11 regarda longtemps ces deux beaux enfaus k la miue naive^ 
au costume pittoresque, k Tair grave ; il leur demanda eu 
italien comment ils avaicnt fait ; et lis lui raeoiit^rcnt Jeur 
action commesic'^taitlacbose dumonde la plus simple; il 
exigea la preuve de ce qu'ils disaient ; Celestini mit uo gepou 
k terre, d^noua le moucboiry prit la t^ta par les cbeveux ct la 
posa tranquillement sur tc bur^u du ministre, 



GHSRroiSO £T CBLSSTIKI. 15 

U B'y «vftU rien ^ r^ndre k eelgf si ee xCiiait id payer la 

CepeBdantresiceiHenoa, Ids TOfyapt si jeanes, leur propose de 
Fes faire entrer dans une pension ou dans un r^iaieat, et 
leur dil qae le gouremement f raiK^ais vmii besoio de jeunes 
gens bfftYes el dteidfe. 

lis r^pondirent que las besoiits dn gouvernemeut fraoQSis 
ne les regardaient pas, qu'lh^taieut de loyaux Calabrois ne 
sachant ni lire ui ecrire, et qu'ils comptaient bieu ne jamais 
Fapprendres que pour eutrer dans un raiment, la viesau- 
vage k laquelle ils 6taient habitues les ayant mal preparfe k 
la discipline snilitaire^ ils craindraient d'avoir peu d'aptitude 
k la maneeuvre et 4 rexercice ; mais que, quant 9Xix trois 
mille ducats, c'^tait autre chose et quHls ^taienl tout prits h 
les toucher, 

Le ministra leur donna un chiffon de papier grand comme 
les deux doigts, sonna un huissier et lui ordonna de les con^ 
duire k la caisse. 

Lecaissier compta la sontme : les deux enfans tendirent le 
Qoocboir de sole encore tout sanglant, le noudrent par les 
quatre bouts sur les trois mille ducats, sortirent par une porte 
qui donimlt sur la place Sauto-Francesco-Nuovo , et se trou* 
v^rent k rextremit^ de la grande rue de Tol^e. 

LaruedeTolMe estle palais du peuple. Ilsvirent tout la 
long dea maisons une foule de iazzaroni qui, couches au so- 
leil, faisaieat volnptueusement flier le macaroni de leur 
ecuelle de terre k leurs l^vres brunes. Cette vue leur donna 
deTapp^tit; ils all^rent k un marchand, lui achet^rent une 



16 SOUVENIRS D'ANTONY. 

ecuelle et plein cette ecuelle de !macaroni ; ils donn^rent un 
ducat et on leur rendit neuf carlins, neuf grains et deux 
calli (\ ) avec ce qu'on leur rendait ils avaient de quoi tivre an 
mois et demi de la meme mani^re. 

Ils all^rent s'asseoir sur les marches dapalaisMaddaloni, 
et y firent un diner de la somptuosit6 dnquelals n^avaiBnt 
aucune idi^e. 

Dans la rue de TolMe, ondort, on mange, ou Ton joue. lis 
n'avaient point encore envie de dormir. Ils avaient mang6 ; 
ils se melerent k un groupe de lazzaroni qui jouaient k la 
morra. 

Au bout de cinq heures ,ils avaient perdu trois calli. 

En perdant trois calli par jour, ils auraient pu jouer pen- 
dant le tiers de Teternit^ k peu pr^s. 

Heureusement que le soir mtoe ils apprirent qu'il existait 
k Naples des maisons od Ton pouvait manger un ducat k son " 
diner etperdre desmilliers de calli en uneheure. 

Comme ils voulaient souper, ils se firent conduire dans Tune 
de ces maisons : c'^tait une table d'h6te. Le patron regarda 
leur costume et se mit k rire : ils montr6rent leur argent, le 
patron les salua jusqu*^ terre, et leur dit qu'on les senirait 
dans leur cbambre, en attendant que leurs excellences eussent 
fait faire des habits d6cens qui leur permissent de manger 
avec tout le monde. 

Cherubino et Celestini se rcgard^rent : ils ne savaient pas 
trop ce que rh6te voulait dire avec ses habits d^cens : ils trou- 

(1) Vn ducat vaut 10 carlins, uu carlin 10 grains, et un grain 
12 calli. 



GHERUBINO ET CELESTINI. 17 

v6reDt leur costume de fort boo goftt ; en effet il ^tait compost, 
coaunenous Tavons dit, d^uoe jolie peau de mouton, roulee 
autour de la ceinture, et de bonnes sandales ficel^es au\ pieds; 
tout le resle du corps ^.tait nu, et cela leur paraissait plus 
cooiBiode etmoins cbaud. Cependant ils se r^sign^rent lors- 
qu'onleureutexpliqu6 qu'il fallait porter un babit complet 
pour avoir le droit de manger un ducat ^ son diner et de perdre 
des miUiers de calli en une heure. 

Peadant qu'on dressait leur table, un tailleur entra dans 
leur cbambre et leur demanda quel genre d'babits ils vou- 
laient. 

Jis r^pondirent que, puisqu'il leur fallail absolument des 
habits, ils Youlaient chacun un costume calabrois pareil k ceux 
que les jeunes gens riches portaient le dimanche k Cosenza et 
k Tarente. 

Le tailleur fit signe que cela suffisait, et ajouta que leurs 
excellences auraient ce qu'ellesdesiraient le lendemain matin. 

Leurs excellences soup^rent et trouverent que le ravioli et 
ie sainbajone valaient mieux que le macaroni ; que le lacryma- 
christi etait preferable k Teau pure, et que le pain de gruau 
s'avalait plus couramment que la galette d'orge. 

LorsquMls eurent fmi, ils demanderent au gar^on sMl leur 
etait permis de coucher par terre : le garden leur montra deux 
lits ; ils les avaient pris pour des chapelles. 

Celestini, qui d^cidement etait le caissier, enferroa le mou- 
choir et les ducats dans une esp^ce de secretaire, en prit la 
clef etlapenditauruban quMl portait au cou. 

Puis ils ilrent d^votemenlleur pri^re k la Yierge, bais^rent 



18 SOUVENIRS D'ANTONY. 

leur scapulaire, se couch^rentchacun dans un Mi oil 1'on pou- 
vail tenif cinq sans ^tre gdni, et s'eitdarmlretit Jusqu'au Jour. 
Le lendemaln, l6ur taiUettr leur ttnt parole; et ce Joor \i , 
comme lis avalent un costume complet, lis putent diner k 
table d'bftte et entrer dans la salle de Jeu : ils y perdir^nt cent 
vingt ducats. 

Un gar^on d'h6tel leur proposa, pour les eoiiftoler, deles 
conduire le soir dans une maison ot Ils d*amuserale8t davan- 
tage encore. 

Lorsque Theure fut venue, Ils prirent des ducats plelti leurs 
poches et sulvlrent le gar^on ; Ils ne rentr^rent k VhbUH que 
le lendemain matin, mourant de falm et les poches vides. 

C'^talt une bonne vie. Ils avalent parfaltoment retenu Ta- 
dfesse de la maison od Ton passait la nult, et Ils aimalent 
presque autatitce qu'on y falsa! t que la table et le Jeu^ lis y re< 
tourn^rent done la nuit suivante. 

Ils mcn^rent cette existence quinze jours, et cela les forma 
consid^rablement. Au bout de ce temps, ils eussent tenu t^te 
k un abb6 remain ou k un sous-lieuteuant fran^is, ce qui est 
k peu pr^s ]a m^me chose. 

Un soir, ils sepr^sentferent comme de coutume k la maison. 
Elle 6tait ferm^e par ordre sup^rieur : je ne sals quel assassi- 
naty avail et^ commis. 

lis virent une grande quantity de monde suivant une m^me 
direction, et ils suivirent le monde. 

Quelques minutes apr^s, ils se trouvaient prfis de la Yilla- 
Reale, dans la magnifique rue de la Ghlsya : ils ne la cpnnjiis- 
saient point encore. 



GEOSSUND KT CiaUBSTlNI. 19 

La Ghii4^ est, 1^ dix hmres du soir, le rendez-vous dtt beau 
BKMide; Naples .yi^ty respirer la brise du golfe, loutechar- 
g^^duparfom des Grangers de Sorrente et des jasmins du Pau- 
silipiie. U y a 1^ plus de fontaioes et de statues que sur tout 
laTesle deia teire } pui& au-48tk de ces fontaines et de ces sta- 
tues, il y a une mer comme on n'en voit nulle part, 

nsse promenaient done 1^, nos deux birboni, coudoyant les 
femmes, beurtant les bommes, une main sur leur argent, et 
Tautre sur leur poignard. 

Us arrivdreftt k un groupe arr^t^ devant un cafi : au milieu 
dece grbupe ily avait une caliche, et dans cette caliche une 
fefflflie qui prenait des glaces. Le groupe s'^tait forme pour 
voireette femme. 

Cr^faitbian, en effet^ la plus belle creature qui, depuis Eve, 
fit sortie deamaiRadeDieu; une citoture ^ foire damaer un 
pape, 

Nos Galabrois entrerent dans le caf^, demanddrent deux 
sorbets et se mirent k la fendtre pour voir cette femme depr^ : 
elle avait surtout des mains merveilleuses. 

— >Corpo di Baccho, qu'elle est belle 1 s'^oria Cherubiuo. 

Un bonuna s'approcba de lui et lui frappa sur Fepaule. 

— Le moment est bon, mon jeune seigneur, lui dit-il. 

— Qu'est-ce que cela signifle ? 

— Cela ^gnifiequela comtesse Fornera est-brouill^, de- 
puis deux jours, avec le cardinal Rospoli, 

— AjMrfes f 

•— Et ifue si Yous voule;^, pour cinq cents ducats et du si- 
lence. 



20 SOUVENIRS D'ANTONY. 

— Elleestkmoi? 

— Elle est k vous. 

— Ah! tuesdonc?... 

— Un ruffianoper servir la, 

— Un instant, dit Celestini, c'est que je la veux aussi, moi, 
cette femme. 

— Alors, mes excellences, ce sera le double, 

— Tr6s bien. 

— Mais qui Taura le premier ? 

— Cela nous regarde ; va t'assurer si elle est libre cette 
nuit , et Wens nous rejoindre k ThOtel de Yenise, oix nous lo- 
geons. 

Le rufien lira de son c6t^, nos enfans du leur. La voiture 
de la comtesse partit. Gherubino et Celestini rentr^rent k 
rh6tel : il leur restait cinq cents ducats tout juste ; ils se mi- 
rent de cbaque c6t^ d'une table, pos^rent un jeu de cartes 
entre eux deux, et chacun pritune carte k son tour. 

L'as de coeurtomba k Gherubino. 

— Bien du plaisir, lui dit Gelestini, et il se jeta sur son lit. 
Gherubino mitles cinq cents ducats dans sa poche, exami- 

na si son poignard sortait facilement du fourreau, et attendit 
le ruflen : au bout d'un quart d'heureil arriva. 

— Elle est libre, cette nuit, dit-il. 

— Eh bien ! partons. 

II descendirent : la nuit 6tait superbe, le ciel regardait la 
terre de tous ses yeux ; la comtesse logeait dans le faubourg 
de la Chiaja; le rufien marchait le premier; Gherubino le sui- 
vait en chantant : 



CHERUBINO ET CELESTINI. 21 

Che bella cosa h de morire ucciso 
Inanze a la porta de la innamorata. 
Uanima se ne sagli in paradiso^ 
£ lo cuorpo lo cMegne ]a scasata ! (1) 



lis arriv^rent k une petite porte d^rob^e . une femme les 
attendait. 

— Excellence, dit le rufien, il y a cent ducats pour moi, et 
Yous mettrez les quatre cents autres dans la petite corbeiile 
d'a\Mtre, que vous trouverez sur la cheminee. 

Cherubino lui compta les cent ducats et snivit la femme. 

C'^tait dans un beau palais de marbre ; 11 y avait de cbaque 
cdtiS de Tescalier des lampes dans des globes de cristal, et 
entre cbaque lampedes cassolettes de bronze oil briUlaient des 
parfums. 

Us travers^rent ainsi des appartemens k loger un roi et sa 
cour; puis, au boutd'une grande galerie, ferm^e par une 
c\oison, la cam^ri^re ouvrantune porte, poussa Cherubino 
etia referma derriere lui. 

— Est-ce vous, Gidsa ? dit une voix de femme. 

Cherubino regarda du c6t6 d'oii venait cette voix, et il re- 
connut la comtesse vetue d'une seule robe de mousseline, cou- 
cbee sur un sofa reconvert de basin, jouant avec une boucle 



(1) La belle chose que de mourir frapp^ devant la porte de son 
amoureuse! Tandis que Vkme monte en paradis, la mattressc 
pleuresur le corps. 



W SOUVENIRS D'ANtONY. 

de ses longs cheveux qu^elle avail denoues el qui la couvraient 
commerauraitfait une mantille espagnole. 

— Non, signora, ce n'estpas Gldsa, c'est mo5, repondit 
Cherubino. 

— Qui, vous? dit la voix avec une expression plus douce 
encore. 

— Moi, Cherubino, I'enfant de lamadone; et le jeune 
homme s'avanca jusqu'aux pieds du sopha. 

la comtesse se souleva un instant sur lecoude, et le re- 
garda ^tonnee. 

— Vous venez pour votre maitre ? dit-elle. 

— ^e viens pour moi, signora. 

— Je ne comprends pas. 

•— £h bien ! je vais vous faire comprendre : je vous ai vue 
aujourd'hui k la Chiaja pendant que vous preniez des glaces, 
el j^ai dit en. vous voyant : « Per Baccho, qu'elle est belle ! » 

La comtesse sourlt. 

— Mors un homme est venu k moi et m> dit ; « Voulez- 
vous cette femme que vous trouvez si belle? je vous la donrie 
pour 500 ducats. » Je suis rentre chez moi et j'ai pris cette 
somme. Arriv6 k votre porte, il m'a demand^ \QQ ducats pour 
lui, et je leslui ai donnes; quant aux 400autres, ii m'a dit 
de les meltre dans cette corbeille d'alb&tre : les voil^, 

Cherubino jeta trois ou quatre poignees d'argent dans la 
corbeille; elle ^tait trop pleine et degorgea sur la cheminee. 

— Quelle horreur quece Maffeo ! di( la pomtesse, Est-ce de 
cette mani^re que Ton fait les choses ? 



;CHERUBINO ET CELESTiNI. 23 

— Je oe sais pas ce que c'ast que M^eo, r^pandU Tenfaut ; 
el\e uesuis pas tr^s »u couraot dd I4 maniere doot on faitles 
cboses, SeuleTBent je sais qu'oo vous a promise k moi pour 
unenuUet moyennant une ^omme; je sais encore que J'ai 
paye cclte somme, et par consequent vous m'apparteoez pour 
nne nuit. 

Gherubino, en achevant ces paroles, fitun pas vers le di* 
van, 

•* Rested lit ouje sonne, s'^cria la comtesse, et je vousfaU 
]eler k\aporte par mes gens. 

Cherubinose mordit las l^vres et porta la main k son poi* 
gnard. 

-*» Ecoutez, signora, lui dit-il froidement, lorsque vous m'a* 
vez cntendu entrer, vous avez cru voir paraitrequelque petit 
abb^ defamilleou quelque riche voyageur frauQais, etvous 
voQs ^tes dit .* J'eu aurai bon comple. Ce n'est ni i'un ni Tau- 
tre, signora; c'est un Calabrois, et non pas de la plaine en- 
core, maia de la montagne ; un enfant, si vous voule?, mais 
ufl 6Dfantqoi a apport^ de Tarsia k Naples la tele d'un bri- 
gand dans un mouchoir ; et la t6te de quel brigand I de Cesa-* 
ris I Get or, voyez-vous, c'est tout ce qui reste du prix de cette 
tete; leg 9,5QQautre8 ducats ae sont envol^s au jeu, ont M 
noy^ dans le vin, se sont perdus dans les femnies* Pour 
ces 500 ducats , ^j'aurals pu avoir enoore dix nuits de femme, 
4evia aide jau } je n'en ai pas voulu ; je vous ai vouiue, et je 
voos aurai. 

— Morte, oui, cela peut 6tre. 

*- Yivante. 



24 SOUVENIBS D'ANTONY. 

— Jamais! 

La comtesse ^tendit le bras pour saisir le cordon de la son- 
nette ; Gherubiao ne fit qu'un bond de la ehemin^e au divan. 

La comtesse jeta nn cri et s'^vanouit : Chernbino venait de 
lui doner avec son poignard la main sur le lambris, six pouces 
au-dessous du cordon de la sonnette 

■ 

Deux heures apr^s, Cherubino rentra k rh6tel de Venise ; 
il secoua Gelestini, qui dormait comme un bienbeureux, celui- 
ci s^assit sur le lit, se frotta les yeux et le regarda. 

— Qu'eslrceque ce sang? lui ditril. 
-* Rien. 

— Et la comtesse ? ^ 

— C*est une femme superbe. 

— Pourquoi diable me r6veilles-tu, alors ? 

— Parce que nous n'avons plus un bajocco et quMl faut par*. 
tir avant le jour. 

Gelestini se leva. Les deux enfans sortirent de rh6te\ 
comme ils avaient Thabitude de le faire, et Ton ne songea 
point k les arreter* 

A une beure du matin, ils avaient d^pass^ le pont de la 
Maddalena ; k cinq heures ils ^talent dans la montagne. 

Alors ils s'arrfit^rent. 

— Qu'allons-nous faire? dit Gelestini. 

— Je n'en sais rien ; est-ce que tu es d'avis de retourner k 
labergerie? 

— Non,parJ6susI 



caaERimmo et celestini. js 

— Eh bien! faisons-nous brigands. 

Les deux enfans se donn^rent la main et se jur^rent aide 
et amitie ^ternellcs. Us tinrent saintement leur promesse, 
car^depuis ce jour, ils ne se sont point quitt^s. 

— Je me trompe, dit Jacomo en s'interrompant et en re- 
gardant la tombe de Hieronimo : ils se sont quitt6$ il y a une 
heure. 



n. 



*— MalntenantvouspouYez dormir, con tinua Jacomo ; Je fe- 
nd la garde pour tous et je vous r^veillerai lorsqu*ll sera 
temps departir ; c'est4-dire deux heures avant le jour. 

Aces mots, cbacun s'arrangea pour passer la meilleure 
nuit possible ; et telle etait la confiance de ces hommes en 
leui' cbef, que, cinq minutes apr^s, cbacun dormait aussi 
tranquillement, entouree d^ennemis comme la bande T^tait, 
que s'U eiit 6t^ coucbe k Terracine ou k Sonnino. Maria 
settle resta immobile et assise k la place oil elle avait 6cout6 
le r^it. ^ 

— N'essaieras-tu point de te reposer, Maria? lui dit Jaco- 
mo avec la Yoix la plus douce qu'il put prendre. 

— Jene suis point fatigu^, r^pondit Maria. 

— Une trop longue veille pourfait faire mat k ton enfant. 
—Jevais dormir. 

Jacomo 6tendit son manteau sur le sable. Maria de coucba 
dessus, puis, le regardant timidement t 

— Et vous? lui dit-elle^ 



2G SOUVENIRS D'ANTONY, 

— Moi, r^pondit Jacomo, moi, je vais cbercher un pas- 
sage au milieu de ces damnes Fran^ais ; ils ne connaissent pas 
si bien lamontagne, peut-etre, qu'ilsen aient garde tousles 
defiles Nous ne pouvons rester ici aernellement sur ce roc, 
et, devant le quitter, le plus t6t sera le mieux. 

— Alors je vais vous suivre, dit Maria se levant. Le bandit 
fit un mouvement. —Vous savet, continua vivement Maria, 

ombien j'ai le pied siir, le regard juste, la respiration le- 
g^re ;" laissez-moi vous acconipagner, je vous prie. 

— Avez-vous peur que je vous trahisse? Et quand ces 
hommes ont confiance, douteriez-vous ? 

Deux larraes silencieusescoul^rentsurlesjoues de Maria. 
Le bandit se rapprocba d'elle, 

— Eh bien! venez; mais laissez^lk Tenfant: il pourraitse 

r6veiller et pleurer. 

— Allez seul, dit Maria se recoucliant. 

Le bandit s'eloigna; Maria le suivit des yeux aussi long- 
temps qu'elle put apercevoir son ombre; puis, lorsqu'il eut 
disparu derri^re un rocher, elle poussa un soupir, pencha la 
tete sur son enfant, fermalesyeux comme si elledorraait, et 
tout rentra dans le silence. 

Deux beures aprfes, un leger bruit se fit entendre du cote op- 
pose Si celui parlequel Jacomo etait parti. Maria rouvrit les 
yeuxetreconnutle bandit. 

— Eh bien 1 lui dit-elle avec anxiete en distinguant, malgre 
la nuit, la. sombre expression de son visage ; qu'y a-t-il ? 

— II y a, r^pondit le bandit, jetant avec humeur sa cara- 
bine k ses pieds, il y a qu'il faut que nous ayons ete trahis 



CHEBUBINO ET CELESTINl. 27 

paries paysans ou les bergers, carjpartout od il y a un pas- 
sage, il y a une sentlneile. 
— Ainsi aucun moyen de descendre de ce rocher? 

— Aucun. Dedeuxc5t6s, vous le savez, il est enti^rement 
coup^a pic, et, k moins que les aigles qui y font leurs nids 
ne nous prfitent leurs ailes, il ne faut point songer k prendre 
cette route; et, je vous Tai dit, part6ut ailleurs... pas moyen. 
Frangais maudits!. . puissiez-vous ^tre bri]il6s pendant Te- 
ternite, comme des paTens que vous 6tes. Le bandit jela son 
cbapeau pres de sa carabine. 

— Que ferons-nous alors? 

— Nous resteronsici; ils ne viendront pas nous y cher- 
cher, allez. 

— Mais nous y mourrons de faim. 

—A moins que Dieu ne nous envoie de la manne, ce qui 
n'estpas prol)able; mais autant vaut mourir de faim que 
tf are pendu . 

Maria pressa son enfant entre ses bras et poussa un soupir 
qui ressemblait k un sanglot. Le bandit frappa du pied. 

—Nous venons de faire un bon repas ce soir, ditril ; nous 
avons encore de quoi en faire un bon domain^ matin : c'est 
toutce qu'il nous faut pour le moment. Ainsi, dormons. 

— Je dors, dit Maria. 

Le bandit se coucha pr^s d'elle. 

n avait raison, Jacomo ; il avait 6t^ trabi, non point par les 
paysans ou les bergers, mais par Antonio, Tun des siens, qui, 
comme nous I'avons dit, avait ^te fait prisonnier pendant Ic 
combat, et qui s'^tait rachete de la corde en promettant de li- 



1% SOCYENIRS D'AOTONY. 

yrer lechef de sabande : il avait coouaenci k tenir sa pro- 
messe en plagant lui-m^me les sentioelles cootre le^quelles 
Hieronimo a\ait ^t6 se heurter. 

Gepeotfant le colonel qui commandait la petite troupe for- 
roant le siege avait fait mettre Antonio sous bonne garde ; car, 
pour que Antonio f&t tout-k-fait quitte de la corde, il fallait 
quQ JacQmo fi!it tout-^-fait pendu, et ce colonel 6tait unhoinme 
trop prudent pour relAcber son prisonnier avant de tenir 
quelque chose ^ ^ place. Quelques minutes avant le jour, i\ 
le fit done amener entre deux soldats, pour voir avec lui si 
les bandits n'^taient plus au sommet de la montagne, S'ils 
n'y^taient plus, Q'e§t que les sentinelles avaient ete wai po- 
shes ; en consequence, Antonio, qui s*^tait charge de cette op^ 
ration, ^tait un double trattre qui m^ritait d'etre pendu deux 
(qI?, n n'y avait rien k r^pondre k ce dilemme militaire. Aussi 
Antonio s'y ^tait-il soumis de la meilleure gr^ce possible* II 
se pr^senta done devant le colonel avec la tranquillity <1'P^ 
bonne conscience, car il avait ii^ $i loyal dans sa trabi$on, 
qu'il etait parfaitement s^r que ses anciena camarades n'a- 
valent pu s'^chapper. 

Les premiers rayons du soleil parurent, illuminant le faite 
du rocber, et, comme les profondeurs oiiles troupes tran^aises 
6taient bivaqu6es restaient encore dans Tombre, oa eAt dU 
qu'un vaste incendie d^vorait cette cime ardente cowm© c«*^^ 
du Sinai. Peu k peu, etau fur k mesure que le soleil monUi^u 
ciel, Tombre recula devant lui; des torrens de lumi^es ruis- 
selant aux flancs du colosse de pierre, vinrent ^velller dans 
leur9 nids de grands aigies qui, s'ilan^ant de \mn aires 



CHERCBINO ET CELESTINI. 29 

comme stis ^taient attardes, doniiaient deux coups d^ailes et 
seperdaient dans !a nue; de temps en temps, des brises ma- 
rines passaient toutes chargees d'un parfum humide, et al- 
laient se briser en g^missant dans les sapins et les lieges qui 
couvraient \e pied de la montagne. Alors les sapins et ]es 
lieges se courbaient gracieusement, se relevant, se courbant 
encore, jetant deces longs murmures qui sont la langueque 
lesforSts parlent enlre elles. Enfin, toute la montagne s'6- 
veilla, b'anima, sembla vivre : le faite seul resta muet et 
desert. 

Gependant tous les yeux etaient fix6s sur ce faite. Le colo- 
nel lui-meme, une lunette k la main, ne le perdait pas de vue. 
Au botttd'une demi-beure, cependant, il se lassa de regarder, 
«t, donnant snr Textremite de la longue-vue, avec la paume 
de la main, un coup qui en fit rentrer tous les tuyaux les uns 
dans les autres, il se retourna vers Antonio en disant ces 
seules paroles : — Eh bien ?. . . 

La parole est un merveilleux instrument selon celui qui 
Templole et Foccasion dans laquelle il s'en sert. 11 se retr^cit 
et s'alloDge , bouiilonne comme une vague ou murmure 
comme un ruisseau, bondit comme un tigre ou rampe comme 
le serpent, monte aux nuages comme la bombe ou descend 
duciel comme r^lair; kie\ orateuril fauttout un discours 
pourddrdopper son opinion , k tel autre il ne faut que deux 
mots pour faire comprendre sa pens^e. 

C'est k cetle dernifere ecole d'eloquence qu'appartenait, kce 
qtfil paratt, le colonel ; car, ainsi que nous Tavons dit, il n'a- 

Yfiit prononce que deu% mots, mais deux mots si bien en si- 

• V. 



30 SOUVENIRS D'AOTONY. 

tuatioH) ^i pleins, si complets, si sonores, que la pensfe in- 
t^ress^e kles commenter, n'atait qu'^ l^ ouvrirpoarytrou- 
ver cette sentence : Antonio, mon ami, tous 6te$ un faquin et 
un dr61e qui vous ^tes jou^ de moi, qui avez cru sauver TOtre 
cou en me contant des fariboles ; mais je ne suis pas bomme 
h me lalsser prendre par vos sornettes, et, comme yohs n'a^ 
vez point tenu voire promesse^ que les bandits vos camarades 
se sont ^appte pendant la nuit, et que nous allons 6tre obli- 
ges de nous remettre k leur piste comme des limiers, ce qui 
est fort humiliant pour des soldats, vous allez ^tre pendu 
bautet court au proobainarbre, pendant que moi je vai$ de- 
jeuner, 

Antonio, qui ^tait un gar^on d'une capacity tr^s grande et 
d'un jugement tr^s sain, comprit quMl y avait tout cela dans 
ces deux mots. Aussi, soit par flatterie, soit qu'il appartint 
defaft comme adepte k la m6me ^cole dont le colonel parais- 
sait ^tre un des cbefs, il 6tendit la main et repondit k ces deux 
mots par un seul ; Aspettate; ce qui veut dire en fran^is : 
Attendez. 

£n effet, le colonel s*^loigna sans donner Tordre terrible 
dont il avait menace Antonio, et celui-ci demeura k la mMe 
place, les yeux fixes sur la montagne avec une perseverance 
et une immobility qui le faisaient ressembler k une statue. Au 
bout de deux heures il revint, d^ploya de nouveau sa longue- 
vue, la braqua sur le faite du rocber, et voyantque tout pa- 
raissait aussi desert, il frappa sur Tepaule d*Antonio, qui, 
quoiqu'il ne se fAl pas retourne k son approche, Favait reconnu 
k son pas. 



C^at«N»0 ET CaU^ESTINI. It 

Aatiwio4reasaiHitooiKm«^un homrne sans argent auqueloo 
pr^sente une lettrede change, maU presque aussitM 11 saisit 
de la main gsmehe le bras du colonel, et, dtendant la droite 
vers iiB pointda la monlagne, il dit avec une eitpression ind^- 
ftnissable : Lk ! Ik ! 

-^ Qaoi ? dit le colonel aprds avoir regard^ avec sa lunette. 

— Yons ne voyazpas, r^pondit Antonio, la tdte d'un bomme 
i Tangle de ce rocher qui ressemble k une colonne? Tenei, te* 
nez; et ilprit la tSte du colonel entre ees deux mains, la fit 
toaraer comme une girouette, et, saisissanten mtoe temp^ 
sa lottgue-vue, il dirigea le tube vers le point qu'il avait si 
grand int^rSt h faire remarquer. 

«- liik bab I fit le colonel en apercevant Tobjet d^signd ; 
puis, apr^s deux minutes d^observatlon, il abaissa sa lu- 
nette en liisant : Oui,c*e$tbien un liomme; nmis qui me dit 
quece nVbt point un paysan qui chercbe quelque cb^vre 
pardue? 

^ Comment, vous ne voyez pas ? dit Antonio bqndissant, 
vous ne voyez pas son chapeau pointu, ses rubans qui flottent, 
sa carabine qui brille? Tenez, le voilk qui se pencbe pour es- 
sayer s'il ne peut pas descendre dans le precipice. G'est Jaoo- 
moltti-mtoe, car derri^re lui, tenez, teneis, Maria. Yoyez* 
vottSjinalntenant? Voyez-vous ? 

Le colonel reporta flegmatiquement sa lunette k son oeil ; 
puis, sans r6ter : 

— Qui, oui, je vols, dit-il. Aliens, je commence k croire que 
(u ne seras pas pandu, Gette oroyance par at faire grand plai- 
sirkAntoniOt Faitesvenirle cbirurgien^major, continua le 



32 SOUVENIRS D'ANTOWY. 

colonel; puis, se relournant vers Antonio : Et que trouveront- 
iis k manger au haut decetiemontagne? 

— Ri6n,dit Antonio. 

— Ainsi, s'lls ne parviennent pas & s*6chapper, ou ils se 
riendront, ou ils mourront de faim? 

— Sans nul doute. 

— Docteur, combien un bomme peut-il vivre de jours sans 
manger? 

Gelui auquel s*adressait cetle demi^re question ^tait un 
gros homme court etrond comme une spb^re k laqueileun eco- 
Her a ajout^, par plaisanterie, une t^te et des jambes, Vhomme 
enfin qui semblait le moins propre k r^oudre par experience 
une pareilie question ; aussi parut-elle le faire tressailiir Jus- 
qu'au fond des entrailles. 

—Sans manger, colonel ? r6pondlt-il avec effroi ; sans man- 
ger i Maisun homme bien r6gl6 dans sa vie ne doitpas mettre 
plus de cinq heures entre ses repas et doit faire trois repas 
par jour. Quant au vin qu'il doit boire, colonel, cela varie sc- 
ion les temperamens et les dges. 

— Jenevous demande point une ordonnance hygi^nique; 
je vous adresse une simple question de science, docteur. D*ail> 
leurs, rassurez-YOus, vous n'^tes point interesse personnelle- 
ment dans raffaire. 

— Du moment od vous me donnez votre parole d'honneur, 
colonel... 

— Je vous la donne. 

—Eh bien ! je vous dirai qu'au si6ge de G^nes, o(i j'ai el6 
k m^me de faire une foule de ces experiences, nous avons y\\ 



GHPdBIDK) ET CELESTINL aa 

que, terme moyeiii un kovme &^ pouvalt supporter plus de 
cinq ^ ftept jours yne privation totale de nourriture. 

—Ah ! Yous Urn au siege de G^nes ? dit le colonel. 

— Qui, r^ondit 1q msyor d'un air singuli^rement indiffe- 
rent, 

^ Et comment avez-vous pu, avec vos habitudes r^guliires, 
supf^rter de par^iUes privations ? 

-*0b ! fit le docteur, j'^tais de ce fameux regiment qui avait 

pris dte le comsaencement de la famine le parti de manger de 

VAitttnehien, et nous ne souffrimes pas trop de la disette. 

«* Stitait^on bon? continua en riant le colonel, 

-<^9a« mairaiis, r^nditgravementle docteur. Comme Us 

re^vent r^guU^rementlasehlagueune foisparjouriCelales 

«*^)ilrieal dft leoolonel, nous attendrons quHls serendent 
oyt^B Qatmnl de faim. Merci de vos bons renseignemenSi 
l^Bteiift I Ttfiilei^oua manger un morceau aveo moi 7 

«>«VQiiQiiii6rs, colonel. 

— Julien, dit le colonel se retoumant vers son planton , 
coils direiiBion cuisinier que j'ai quatre personnes de plus 
^ <meHner ce matin. 

Ed consequence des assurances donn^es par Antonio et des 
nnseignemens fournis par le docteur, le colonel se eontenta 
^MKidd recommander un redoublement de surveillance k ses 
officiers, et de vigilance It s^es soldats. Trois mille ducats farent 
promis de nouveau k celui qui apporterait au camp la tSto 
te lacomo. 

Haltjottft 06 passant. Tons les matins le colonel allait 



34 SOUVENIRS D'ANTONY. 

aux avant-postes pour savoir si les assi^g^s ne s'6taient pas 
rendus ; puis 11 rerenait k son observatoire, braquait sa lu- 
nette sur le sommet de la montagne , apercevait quelques 
bandits assis les jambes pendantes dans le precipice ou cou- 
ches sur le roc, se chauffant au soleil ; alors il faisait venir 
Antonio qui luidisait : — Je jure kyotre excellence qu*km6ins 
quMIs ne mangent de Therbe comme des lapins ou du sable 
comme des taupes, je ne vols pas de quoi ils peuvent se 
nourrir. Puis il envoyait chercher le docteur qui lui n^pondai t : 
—Sans faute,co]oneI, ce sera pourdemain; le corps derhomme 
ne pent supporter plus decinq k sept jours Tabsence totalede 
la nourriture, et demain ils se rendront ou seront morts de 
faim. Allons dejeuner, colonel. 

Le douzi^me jour, le colonel perdit patience ; il fit amener 
comme d'babitude Antonio et envoya comme de coutume cher- 
cher le chirurgien-major. Seulement, cette foisil dit au ban- 
dit : Tu es un dr61e, et au docteur : Yous dtes un imb^ciie. 
Puis 11 ordonna au docteur de garder les arrets et k Antonio 
desongerkson ^me, sitoutefois il croyait en avoir une. Le 
docteur ob^it avecTob^issance passive d'unmilitaireesclave 
de la discipline ; quant k Antonio, 11 rappela le colonel qui 
s*^loignait d6jk. 

—Colonel, lui dit-il, quand vous m'aures fait pendre, vous 
n^en serez pas plus avanc^, et celane fera pas rendre ou 
mourirun jour plus t6tceux qui sontl&-haut;carilfautquMIs 
aient trouv^ quelque ressource inconnue k vous et k moi. 
Quant II aller les prendre d'assaut, vous n'y pensez pas, je res- 
pire, car, rien qu'en faisant rouler des pierres, et la montagne 



GHERUBINO ET CELESTINI. 3& 

n*eD manque pas, i]s^aseraient[une arm6e, et vous n*avez 
qu'uQ regiment. Tenez, sij'6tais^votre place, etje vous parle 
bienfroidementy colonel Je vous parte comme un homme qui 
a vu SI souvent la mort, qu'il lui dispute ses jours, il est vrai, 
mais^quMl ne la craint pas; si j'etais k votre place, dis-je, je 
Youdraissavoirpar quel sortilege ces hommes ont v^cu sans 
Qourriture sur cette cr^te isolee, sur cette cime aride; je vou- 
drais le savoir, ne fiit-ce que pour ma satisfaction person- 
nelle, et dans la m^me circonstance employer la m^me res- 
source. Ty [mettrais de Tent^tement, et comme je ne pourrais 
le savoir que par un moyen,jeremploierais. 

— Et quel serait ce moyen ? 

— Je dirais k cet Antonio, dont la mort m'est inutile et dont 
k vie pourrait m'etre precieuse : Tu vas me jurer sur le sang 
dtt Christ d'^etre de retour ici dans huit jours, et je le laisse- 
raisUbre. 

— Et, pendant ces huit jours, que ferait Antonio? 

— llirait rejoindre son ancien chef, lui dirait qu'il s'est 
^happedes mains du bourreau et qu'il revientvlvre ou mou- 
Hr avec lui. Alors, pendant ces huit jours, Antonio serait 
bien maladroit ou Jacomo bien habile, si le premier ne d^- 
couvraitpas le secret du dernier. Puis, le secret d6couvert,'Jl 
reviendrait le dire au colonel, qui alors, selon sa promesse, le 
laisseraii libre. 

— Et s'il ne d^couvrait pas le secret de Jacomo ? 

— II reviendrait se remettre au\ mains du colonel qui, se- 
lon sa menace, le ferait pendre, 

— Cest march^faity dit le colonel. 



36 SOUVBMRS B'ANtONY. 

— fit accept^, r^pondit Antonio. 

— Ton serment ? 

Antonio tira de sa poitrinece petit reliquaire quV porte si 
d^votement tout NapoliUiti et qu'en patois du pays on nomme 
MUicllo; puis, le donnantau colonel, il 6tendit la main des- 
rus et dit : Je jure par ce reliquaire yni en T^glise de Saint- 
Pierre de Rome, le saint jour des Rameaux, de venir tficl k 
huit jours me rendre prisonnier, soit quej^aie surpris ou non 
le secret de Jacomo. 

Le colonel voulut lui rendre son reliquaire , mais Antonio 
lerepoussa. 

-— Gardezce gage, di(-il, et si, dans huit jours, k pareille 
heure, je n^etais pas revenu, prenez ce reliquaire k t^moin 
de mon parjure, jetez-le dans les flammes, et le mime feu qui 
le brdlera me d^vorera pendant T^ternit^. 

— Get homme est libre d'aller oti il voudra, dit le colonel. 
Le mime soir , Antonio ^taitr^uni k ses anciens camarades; 

Jacomo, qui Tavait cru tu6 ou pendu, le revit.comme un p6re 
son enfant. Antonio raconta son Evasion ; tout le monde y 
crut; puis, lorsquUl eut fini : 

— II estf^cheux que tu arrives si tard, dit Jacomo, tu au- 
rais din^ avec nous. 

Antonio r^pondit quil avait mang6 avant de s^enfuir, que 
par consequent il n^avait pas faim et qu'il attendrait parfaite- 
ment Jusqu'au lendemain; d^ailleurs, sgouta-t-il, la nourri- 
ture ne doit pas itre ici tr^s abondante, et j'aime autant ne 
commencer que demain k rogner la portion des autres. 

Jacomo fit un geste qui pouvait se traduire par ces mots : 



CHERIS^NO ET dXBailNL 37 

Nousnevivons pas dans TabondaBce, cesi vrai, nais nous 
a^oos le necessaire. 

Antooio avait era voir ses ancieas eamarades h&Yes, d^ 
charnes, mourans de £akn : bieii toinde 1^, ii 1^ retroirvaii 
aucontrairelestes.disf)os etbiea porlans. Maria etait km- 
jours grasse, fral<^e, son enfant n'avatt point soulGert ; Anto- 
nio avaitcru qu'ils ne &e noarrissaient que de radaes et de 
fruits sauvages, et, enjetant les yeux sur le plateau oil ils 
6Uient campus, il apercevait des os parfaitement ronges ^ il 
est Yrad; mais puisqu'ils etaient ronges c'est qji'il y avait eu 
de la chair. Comment cette cbair ^tait-elle parvenue aux mains 
de ces hommes isol^s et perdus sur la pointe d'un rocber, 
c'est ce qu'il ne pouvait concevoir; il crut un instant que 
quelqae berger des environs arrivait jusqu^aux bandits par 
quelque cbemin cacbe, par quelque route souterratne ; mais' 
il pensa aussitdt que s'il y avait une voie par laquelle on pilit 
an iN'er, par cette m^me voie on pouvait partir ; et si cela ei)it 
ete, Jacomo ne se fdt certes pas amus^ k rester douze jours 
perch^ aa baut de sa montagne comme un coq an bout de son 
clocher; il n'y comprenalt plus rien, et c'^tait^se dooner 
au diable , si la cbose n'eiii dejk ^te k peu pr^s faite. 

Le moment de poser les sentinelles arriva ; Antonio offrit 
ses services au cbef qui le refusa, lui disant qu'il devait 6tre 
fatigue des Amotions qu'ilavait ^prouv6es et de la course qu'il * 
venait de faire ; que son tour viendrait le lendemaiu ou le 
surlendemain. 

Dix minutes apr^s,tout lemondedormaitk Texceptioa des 
bommes de garde et d* Antonio. 

3 



18 SOUVENmS D'ANTONY. 

lA lettdemain ckacun se rdveilla gai comme les olseaux 
qu'on entendait chanter au bas de la moDtagae ; Antoaio seul 
6t|il fiitigu^, car son esprit avaitveill^ obstiDement, et ii n'a- 
vait pu fermer r<£il de toute la nuit. A sept heures du matin, 
ledief ceasHlta une liste, taucfaa an homme du doigtet dit : 

« 

t A ton tour. » L^homme partit sans repondre , avec deux 
bio4its. ABtonio s^affrit poor cette expedition, quelle qu'elk 
nt.-r- G^est inutile, r^pondit Jacomo sans entr^ dans aucune 
eipliaM^n ; tiois hommes suffisent. 

Deux beures aprte, les trois homnies revinrent. Antonio 
^xanina attenttveinent celui qui avait ^te d^sign^ par le chef : 
il atait quelques ^atignures ao visage et aux mains : voild 
tout 

QuatoekttiMaapvtefle ckef coasultalesoleil.— II est temps 
dadiner7dit-il. 

CbacuB s^assit sur la bruy^re ; on apporta le diner : il se 
OMBpesait de deux perdrix, d^un If^vre et de la moiti^ d'un 
agneau ilg^de hutl ou dix jours. Le chef d^coupa lui-m^me 
las portions avec une impartiality qui aurait fait honneur au 
bowRpeau du rot Salomon. Quant k l^^eau, on en eut k discre 
tion : une source jaillis^it au sommet meme de la montagne. 
De pain, personne n^n parla, et Antonio 6tait si etourdi dc 
06- qu'i> voyait, qu'il s« demanda en lui-m^me si c'etait le foui 
' ott la fturiae qui manquait pour k faire. 

—En voiHfc pour jusqu^lt demain a pareille heure, dit k 
chef k Antonio ; car ici nous ne faisons qu^un repas, et tu 
vols que nous ne iioii» en portens pas plus mal. La sobri6t^ 
est une demi-vertu, et k ce compte nous avons une dizaine de 



CimRiUBiHO DT CEiSSTINI. li 

vepias k aoufl viagt. 4iasi, tienfr-toi U cbood pmr ^e, et 
tene U eeialure pou9 que ta digesUoB ae fasse ]e |riua l^n- 
len«Qt pes&iMe. Anlonio fit me griioaee ^ui avaU ia pr^laUr 
tioR 4e paaser pour ua sQurire, puis il se pit & jetter a la 
morra airec troUde sas camapacles : eela lui li( passer ^^ 
hettreft. Auhoui deee temps, le cbe{ 1^ frappa awp V^pailiai 
il veaaii lui p£€fiesffli e|a faire use piHuiaaaaile suf )e j^at^fMlt 
Antftftie a'empraaaa d'acaeptep. 

Jaeomo, daos eette ei^ursiaa, fil de aauveau HifM&S M 
baB^i totts lea d^tail^^de sa cs^iHWit^ et de $a fuite. Antoftl^, 
tool (» racoBtaBt la mooie Uatoiie q\k% avait dejji dito)ie(i|l 
lesyeux ^ droite et k gauche. Tout-li-coup il apaf^^t lleiiMr^i 
d*uiie grotte. 

— Qo^est^ eela9 dtl-U iadifireBtt^t au ea{M»M. 
— -Noife Guisine, r^pandi^aeoniqueiaeBt eelui-^^L 

— Ah! ail I fit Antonio. 

— ¥60i-tu la viaiter ? ditla chef.. 

— \olontlers, r^pondit le bandit avec empresaaanant* 

— NousTavoas eaohee aiasi, eaaltea^ iaaoia^, pour que 
les Fiaacais ae vpieat point la (hpi^ 

-r man jqu^i di( Antonio. 

^q^ir, s'ilaVapeFceYaieut, ^^^ dau^raiai^tbiaii m^tm 
aae ebaleiir caxpiae pelle-ei, um% aa faiaona (ia f^u q^a p§Mf 
cuira aos vivr^ > ^t i) Caut qWila oj;mn{ q»e ^(m m W^ 
quoaa. 

— Oh ! quant k cela, capitaina» fW. la lM»dit,la te i^pa(# 
qa'iia araiap(» ^ rtl^Rqu*|l eat, ^m N f^( t^^ t^oipw^ vivent 

te i'M^t w «ua wm nm mm^ ]^^ m^ \^ m^^' 



40 SOUVENIRS D'ANTONY. 

— Les imbeciles ! fit le capitaine en haussant les ^paules. 
Antonio prit sans rien dire sa part de I'apostrophe, entra 

dans la grotte et Texamina avec soin ; il sonda ses murs ^ 
coups de poing, et ses murs rendirent un son mat, preuve 
^vidente de leur dpaisseur; il frappa du pied la terre, et au- 
cun retentissement ne d^non^a de profondeurs cach^es ; il 
leva les yeux vers la voAte, et elle n'avait d'autre ouverture 
qu'une ger^ure naturelle par lacpielle s'^chappait la fum6e. Au 
fond de T&tre il restaitdu feu, et, aux deux c6t^s du feu des 
chenets de bois grossi^rement tallies supportaient encore la 
baguette de la carabine qui venait de servir de broche pour 
faire cuire le diner. 

— Qu'est-ce que ce trou ? dit Antonio montrant dii doigt un 
renfoncement qu'il n'avait point distingue d'abord, et que 
ses yeux, en s'habituant k Tobscurit^, venaient d'apercevoir. 

— Notre garde-manger, dit le cbef. 

— Et il est sans doute bien garni ? r^pondit Antonio d'un 
air de doute. 

— Mais pas mal ; d'ailleurs, tu peux voir. 

Antonio monta sur une pierre qui paraissait avoir et^ pla- 
c6e, comme une esp^ de marche-pied destine k faciliter les 
communications; en se haussant sur le bout des pieds, il 
parvint ^plonger les yeux dans Tenfoncement. II yaper^uf 
le reste de Tagneau dont le diner avait consomm6 une par- 
Ue, deux ou trois perdrix et quelques peUts oiseaux de Tes- 
p^ce des merles et des grives. ^ 

— Diable ! capitaine, dit Antonio en reposant les talons d 
terre et en laissant une de ses mains appuy^e k Tangle du 



GHERUBINO ET €ELESTINI 4 1 

garde-manger, vaus avez des pourvoyeurs qui se connaisseni 
en provisions, et sMls ne vous les fournissent pas abondantes, 
lis leschoisissentd^Ucates, au moins. 

— Oui, r^pondit le capitaine en riant; les pauvres diables 
travaitlent comme pour eux. 

Antonio regarda le capitaine d'un air qui voulait visible- 
ment dire : Le diable m'emporte si j'y comprends quelque 
cbose ; mais Jacomo ne parut pas s'apercevoir de ce regard 
interrogateur, et, sortant de la grotte, 11 continua sa prome- 
nade. Antonio le rejoignit. 11 en ^taitrevehu kTideeque les 
paysans profitaient de la nuit pour apporter des provisions 
klabande. 

Lereste de la journ^e s'^coula sans qu^il ftUt question ni de 
cuisine ni de vivres : on eAt dit que cbacun avaitpeur, en en- 
tamaot une pareille conversation , de r^veiller la faim qui 
commencait k s'agiter au fond de chaque estomac. 

A neuf heures du soir, le capitaine designa Antonio pour 
etre de garde. II prit une carabine, bourra sa ceinture de car- 
touches et fit un mouvement pour se rendre k son poste; 
mais s'arr^tant aussit6t : 

•^Capitaine, dit-il, si quelqu'un venait k moi, faudrait-il 
lirer dessus ? 

— Sans doute, repondit Jacorao. 

— Maissic'elait... 

— Qttoi? 

■^Vousentendez... 
-Non. 

— Unami, par exemple; et 11 fit un geste qui exprimait 



It tOUfVemUS D'ANTOOTt 

tt fdMto) »n portent rindex de st imiin drofte I sft bouclie 
cwiwIetlftM toiitB Ml Itfsvur. 

— Un ami? rep^ta le dapiUine; imbfclle! ^ mollis quil 
■e iiotts en dmeende du del, car imus sotni&es trop Men ^r- 
d6s pour quMl nous en vienne de la terre. 

^i>am 1 }a ne sayais pas, dit Antonio en ae rendant A son 
posle* 

ija nuit fut tranquille^ et nu! ami on ennemi ne vint trott- 
Mar la garde d^Antonio. An point dn jour, le capilaine li^ fit 
relevar. H aMva snr le plateau pour entendre, comme la veiUe, 
la elipitaine dire k Tun de ses oamarades : A ton tour; et, 
comme la veille, rhommed6sign6partitsans rien dire^ aceoth- 
pafMIl^ deuE bandits. 

Anionio ^tait teraa^ de fatigue ; 11 y avait deux nuitset 
daux jours quHl ti^avait repos^. It chercha un peu d'ombre, 
se fit un oreilier avee ane bolte de bruy^s, s'enveloppa de 
SQfi mantaau et dormit k poings ferm^s jusqu'A ee qa*on le 
r^veilMt pour diner. 

he repas de ce jour fut, oomme oelui de la veille, tr^ d6- 
licat en gibier. Antonio y remarqua la m^me r^ularit^ de 
partage, la memeabondance d'eau, la mtoe absence de pain. 

Le lendemain, les m^mes incidens se renouvel^rent; le 
surlendemain n'apporta aucun changement dans la mani^re 
devivre. Enfin, six jours s'^coul^rent et Antonio avait fait 
ses six repas k beure fixe, sans avoir pu deviner eiMore par 
quel moyen le miraculeux garde-manger renouvelait ses pro- 
visions. 

Le matin du septi^mo jour, Antonio alia se promener tout 



GHERraOiO ET GHLBSIfNI. 1^ 

pensil sar rexMmUe du ro<^ef qui regardtit la ner ] car il 
soBgeait qu'ii ee iai restait plus qaetingt-qilaM beures pettf 
d^eouvrir ud secret que, depnis sept joarSj il therebnit val- 
Bement. A peine eut-il |ei^ lea yeiui sur la mll^^ quHl ap^ 
^tle colonel maudit k la mtoe place od il avail jur6 d^ )e 
r^oiadre, lunette braqu^ et ayant pr#s de tui le gtK^^ doc- 
teur. AumouYemeiit que fit le colonel en Tapercevantj Anto- 
nio vitqu'il ^tait reconnu, car il passa sa lon^e-tue ail ehi« 
rurgien-major qui regarda in son tour et fitun signe dd t^(r, 
commepourdire: Yous avezraison, colonel; e'est pardieu 
bien lui. 

— Qui, oui, tous avez raison, sB dlsall Antonie tn lui* 
mMBe$ c'est bien lui, c'est bien Timb^ile, c'est bieii \^ SOi 
Antonio. Puis il regardail avec une attidntioti partieuli^re 
les beaai arbres qui entouraient le gfoupe qui le eotlsdii^ 
niit avec tant d'attention, et se demandait lequel il detail 
eboisir pour y ^tre le plus agr^blement pendu. H ^tait plough 
dans la plus profonde de ces reflexions, l(MrsquHl se sentil 
frapper sur r^paule; il se retourna viYemeAt et vil le eapl- 
ta/ne defoout derri^re lui . 

— Je te cberchais, dit Jaconio. 
--Moifcapitaine. 

— Oui, e'est i ton tour. 

^ AmoB (our? dit Antonio. 

— Ow, sans doute, k ton tour. 

— Et dequoifaire? 

— D*aller k la proYision, pardieu ! 

— Abl fit le bandit. 



44 SOUVENIRS IVANTONY. 

— AUoDs, d^p^che-toi, dit Jacomo : to vols bien que tes ca* 

marades fattendent Ik-bas. Les yieux d' Antonio suivlrent la 

direction indiqu^e par la main du capitalne, et il vlt effe& 

tivement deux de ses camtrades qui lui firent un signe de 
t^te. 

— Me voil^, dit Antonio ; et il les rejoignit sans perdre une 
minute. 

Tous trois s'avanc^rentalorssilencieusement vers une par- 
tie du rocher couple si perpendiculairement k pic et k une 
telle hauteur, que le colonel avait juge inutile d*y placer ni 
poste ni sentinelle. Arrive au bord de ce precipice, et tandis 
que Antonio le consid^rait avec la tranquillity d^un monta- 
guard, un de ses compagnons fit quelques pas de c6t6, 
fouilla dans un buisson de chene, en tira un sac et une corde, 
ety revenant. k Antonio, lui passa le sac au cou et la corde 
sous les bras. 

— Que diable allez-vous faire? dit celui-ci que cette c^r^- 
monie commen^ait k inqui^ter. Un des hommes se couclia 
aiors k plat ventre de mani^re k ce que sa t^te seulement 
plongeAt dans le precipice. 

-— Fais comme moi, dit-il alors k Antonio. 
Antonio obeit et se plaga c6te k c6te de son camarade. 

— Vois-tu cet arbre? dit-il en lui montrant du doigt un sa- 
pin qui poussait dans les fentes du rocher, k vingt piedsau- 
dessous d'eux et k mille pieds au-dessusdu fond de la valine. 

— Oui, r^pondit Antonio. 

— Derriere oe sapin, aperQois-tu un enfoncement? 

— Oui, repondit Antonio. 



GHEROBRirO BT ClELEST^I 45 

— Ehbien^dans cet enfoncement, il y a un n!d d'aigle; 

nous allOQs te descendre jasqu'au sapin, tu t'y cramponneras 

d^uoemaiO) etde Tautre tu fouiReras dans le nid, et ce que 

la Irouveras tulemettiras dans le sac. 

— Comment, les aiglons? dit Antonio. 

— Non pas, mais le gibier que le p^re et la mere leur ap- 
portent et dont nous mangeons les trois quarts et eux Tautre. 

Antonio bondit sur ses pieds. 

— Bt qui a eu cette idee ? dit-il. 

— Parblea, qui?)e cbef, r6pondit le bandit. 

—Sublime J s'ecria tout haut en se frappant le front An- 
tonio. £tc'est cet homme que jevais trahir, ajouta-t-il tout 
tout bas en soupirant. 

^effet, Jacomo, traqu6 comme uneb^te fauve, isol^ sur 
une pointe de rocber, sans communication avec la terre, avait 
charge les aigles du ciel d'elre ses pourvoyeurs ; et les ban- 
dits de Tair et de la montagne partageaient entre eux comme 
des fr^es. 

Le soir Antonio disparut. 



III. 



Lelendemain, le colonel lit mettre son regiment sous les 
armes; puis, lorsqu'il eutpass^Tinspection : 

— Quels sont ceux d'entre vous, dit-il, qui sont sArs de cas- 
ser une bouteille en trois coiips, k cent cinquante pas de dis- 
tance, k balles francbes et avec vos fusils de munition ? 

3. 



4a WUVENIR& l>'AM701IY» 

Trois hooimes sortirent des rangs. 

— EssayoDs, dit \e coloneL 

Une bouteille fut placee k la distance dteig n^. 
Un des tireurs cassa les troh iMMiteUtofrf et deux antres 
n^encass^rentque chacun une. 

— TonQom?dit le oolonel k celui qui avait douni cette 
preuve extraordinaire deson adresse. 

— Andr^, r^pondit le voltigeur s'appuyant d'une main 8ur 
son fusil et retroussant de Fautre sa moustache, ^ el pr6t ^ 
vousservirsij'en^taisquelquefois capable, ajouta-til avec 
ce mouvementd*^paulesqui n'appartient qu*^ Tbomme qui a 
porte dix ans le sac. 

— Yois-tu cet aigle qui tournoie au-dessus de nous? 

Le volUgeur &e fit un abat-jour avec sa main et leva la tete« 

— C'est bon : on le voit, mon colonel, repondit-il. Puis il 
i^outa avec la satisfaction int^rieure du soldat content de 
)ui-m^me : Dieu mercl, on n'est pas myope. 

— - Eh bien ! continua le colonel, il y a dix louis pour toi si 
tu letues. 

— A cette distance? reprit le voltigeur. 
•— A cette distance ou k toute autre. 

— Au vol? 

— Au vol ou pos6, cela te regarde. Mets-toi k Taffilt jour el 
quit, s'ii le faut. Je te dispense pendant trente-six jours dc 
tout service. 

— Eh bien I mon coucou, tuentends? ditle voltigeur d 
Taigle, comme si le roi de Tair eHi pu Tentendre, tu n'as qu'a 
bien tenir ton bonnet: jene tedis que ga. 



GHP»]BfifO ET CBLSSTWI. It 

Pais,aY6e le soin miniitiettx 4tt otias^esff U tsoinniiMicil la 
tojlette de son fusil, lui mil une pierre neave, piMA mi. cbif- 
fon daDs le canon^ ctaoisU pami se& doHae cartonolies 6elle» 
doDt les balles lui parurent le plus en harmonie avec sob dh 
libre^ remplit son bidon d'eaa-de-vie, prilimpaiDdetiHini- 
tion sous son bras, s'^loigftaen fredonfiaatwieeba^aon ni« 
litaire don tie refrain etait ! 



Oh le ttiste ^at 
Que d'etre gendarme 1 
Oh le noble 6tat 
Que d'^lre soldat ! 



Ce qui prouvait que le voltigeur ^taitparfaitement content 
de sa position, et du ranf (&leve qu'elle lui donnait dans la 
society. * 

Le colonel s^assit en dehors de satente, suivantde^yeux 
celui sur Tadresse duquel reposait tout son espoir; puis, 
lorsqu'il Veut perdu de vue dans un petit hois de saj^ins qui 
couYmi Je pied dela montagne, il reporta ses regatds vers 
Faigle qui, en decrivant toujours ce rol circulaire, habituel 
aux oiseaux de proie, s'^tait progressiyement rapproch^ du 
sommet du rocher. Tout^-coup 11 s'abattit atec la rapidity de 
Teelair, puis bient6t, remontant un levreau entre ses serres, 
il alia s'enfoncer avec sa proie dans le trou oft 6tait son 
aire. 

Cinq minutes apr^s, 11 reparut et alia se poser sur lA pointe 
d'un rocherfaisant aiguille. 



48 {SOUVCNmS D'ANTONT. 

II avait k peine repli^ ses ailes, qu^oii coop de fusil partit. 
L'aigie tomlMi. 

Dtx miirates apr^s, A.ndr6$ortaitdu petit bois,portantsa 
diasse. 

— YoWk le poulet dlnde, dit-il en jetant son royal gibier 
aur pieds du colonel : c^estun m^e. 

— Et YOilk tes dixlouis, reponditcelui-ci. 

— Y en a-t-il autantpour la femelle? continua Andr^. 

— llya le double, r^pondit le colonel. 

— Vingt louis? excusez du peu! Faut que vous ayez un 
dr6le de goftt tout de m^me de payer ce prix-1^ un parell 
volatile, qui n'est pas bon k faire de la soupe k des soldats 
du train; mais c'est ^gal, c'est egal, faut pas disputer des 
goiits. Vous aurezvotre femelle, etj si vousvoulez rempailler, 
^ vous fera une paire de jolies b^tes. 

— Tuentends? vingt louis, dit le colonel. 

— Suffit, suffit, repondit Andr6 en mettant les dix qu'il ve- 
nait de gagner dans la poche de son gilet. On a entendu. 
Soyez caime; on ne reviendrapas sans la chose. 

Puis il se remit en route en si£Qant son refrain favori. 

Cette fois il ne revint que le lendemain matin; mais, 
comme la veille, il avait tenu parole. 

— Ah I Ot le colonel en bondissantde joie. 

— Enfonc^ jusqu'^ la troisi^me capucine, dit Andre en 
frappant sur sa poche. 

Le colonel le regarda en riant. 

— Que fais-tu? continua-t-il. 

— Vous le voyez, je bats le rappel. 



GHERUBINO ET GELESTINI. 49 

— Tiens, fit lecoloael en loi pr^senUnt sa bourse. 

— Entrezau quartier, mes consents, ditAndr6 iotrodui- 
saat les nouveaux venus dans son gousset; vous trouverez 
Ik les anclens, et vous leur direz bien des cboses de ma 
part. 

— Maintenant, dit le colonel, tu peux te retirer: je n'ai 
plusbesoin de toi. 
— Vous ne voulez pas que je vous les plume ? 

— Merci. 

— Cest que, pour le prix, je vous devais bien cela. La 
cbose vous derange? Prenez que jen'ai rien dit, colonel, et 
pas d'affiront, seulement je vous demande votre pratique. 

Acesmots,Andr6 rapprocba sesjambes Tunede rautre, 
raidit le corps, fit le salut milHaire et sortit. 

-•Capitaine, dit le lendemain it Jacomo le bandit qui ve- 
naitde la provision, il n'y avait rien dansle nid. 

— Les aiglons sont-ils envol^s? s'^cria le capitaine en 
(ressiHllaBt. 

-Non, lis y sont encore; maisil faut croire que le p^re 
et la iD^re ont trouv^ quails mangeaient trop et se sont las* 
ses de les nourrir. 

— Cest bien, dit Jacomo : on vivra comme on pourra au< 
jourd'bui, des restes d'hier. 

Le lendemain, Jacomo voulut aller k la provision lui*m^me : 
il se fit attacher la corde autour du corps et se fit descendre. 
Arrive au nid, il y plongea la main : les deux aiglons ^talent 
morts de faim. 

— Cetinf&me Antonio nous a trabis, dit le chef. 



60 SOUVENIRS D'ANTONY. 

Ce jour-1^, les bandits mang^rent un des aiglons. 

Le lendemain, its mang^rent la inoiti6 de Tautre. 

Le surlendemain^ Tautre moiti^. 

Apr^s le dtTier, Jacomo s'approcha du bord du rocher et vlt 
le colonel, dont la longue-vue etait braqu6e sur le sommet de 
la montagne. II causait avec le docteur, dont il avait leve les 
arrets lejouroCi il avait apprispar quels moyens Jacoiho et 
ses bandits pourvoyaient k leur nourriture. Le colonel Va- 
per^ut, mit un moucboir blanc au bout de son 6p6e et Tagita 
en relevant en Tair. Jacomo comprit qu'on lui offrait de par- 
lementer. II appela Maria, lui dit de detacher son tablier, et, 
Tattacbant au bout d'une perehe comme un drapeau, tl planta 
la percbe sur le point le plus ^ley^ de la montape, Le colo- 
nel vit qu'on etait prM k 6couter ses propositions : il de- 
manda un bomme de bonne volonte pour les porter. Andre 
se presenta. 

L'ambassade n'^tait point sans quelque risque; les bri- 
gands calabrais ne se piquent pas de respecter reguli^rement 
les usages adoptes en pareille occasion entre ennemis ordi- 
naires. Mis bors la loi eux-m^mes^ lis pouvaient bie» mettre 
le parlementaire bors le droit : aussi Andre demanda-t-il k 
son colonel la permission de lui dire deux mots en particu- 
lier. Arrive k Tecart, Andre lira de sa pocbe les trente louis 
qu'il avait re^us trois jours auparavant de son colonel, et les 
lui mit dans la main. 

— Qu'est-ce que cela signifte? dit le colonel. 

— Cela signifie, repondit Andre, que si ces farceurs qui 
sont Ik-baut me donnaient mon ^tape, oe qui pourrait bien 



CXIERUBINO ET CELESTINI. 51 

arriver, entre nous soil dit, eoloDel , je ne me soucie pas 
qu'ils heritent de raoi. En consequence, voila, mon colonel : 
vous enverrez vingt louis a ma vieille mere, et les dix autres 
▼Qus les donnerez k la vivandiere de notre compagnie ; brave 
fille qui lave notre linge gratis, nous donne la goutte k cre- 
dit, etqui le soir, au bivac, se couche k droite du peloton et 
le lendemain se trouve de Tautre cote k gauche. 

Le colonel promit k Andr^ de remplir scrupuleusement ses 
derni^res iateations, s'll lui arrivait malheur, etlui donna 
ses instrucUons. II promeltait la vie sauve k toutle monde, 
eic^^4Jacomo. 

Andre se mil en route et comment ^ gravirla montagne 
aveo cette raerveilleuse confiance du militalre fran^^is, con- 
fiance qui s'appuie sur deux points : le courage qu'il a, et T^- 
loquence qu'il croit avoir. Arrive au sommet, il se trouva k 
cinquantepas de la sentinelle de Jacomo, qui lui cria en cala- 
brais: 

— Qui tire? 

-^Parieoientaire, r^pondit tranquill^aiient Andr^; et il 
(^Atinira son chemin. 

— Qui vIve? cria otie seconde fols la sentinelle. 

— On te dill Parlementalre, imbecile, r^p^ta AndH en 
hatissant la voix et en faisant de nouveau quelques pas. 

— Qui vive? cria une troisi^me fois le bandit en appuyant 
sa carabine contre son ^paule. 

— Ah Qk ! mais tu n'as done pas entendu? dit Andr4 criant 
de toute la force de ses poumons et separant chaque syllabe 



52 SOUVENIRS D'ANTONY. 

de sa voisine : — Par-le-men-taire, par-le-men-taor! ah ! es-tu 
content? 

II paratt que le mot Italianise par Andre ne produisit pas 
Teffet qu'il en attendait, car au moment oti il venait de don- 
ner cette preuve de philologie, la balle, atteignant la plaque 
du shako du voltigeur, emporta dans le precipice la coiffure 
que son proprietaire avait eu la negligence de ne point assu- 
jettir par des gourmettes. 

— Enfant de... louve! dit Andre qui connaissait^on his- 
toire romaine, tu as fait 1^ un beau chef-d'oeuvre, va...Un 
shako qu^il y avait dans sa coiffe plus de trente lettres de mes 
amantes et qui m'^taient plus cheres les unes que les autres, 
encore... Ahl brigand, tu veux done que je te mange 
ramel!!... 

Cette derni^re exclamation lui 6tait arrachee par Tappro- 
che du bandit, qui, voyant que Andre, en sa quality de parle- 
mentaire, n^avait pas d'armes, accourait afln de frapper dc 
son poignard celui qu'il avait manque avec sa carabine. 

Andr^ mit machinalement la main kla place od il aurait dill 
trouver son sabre, mais il n'y rencontra que le fourreau. En 
mtoe temps, il vit briller k un pied de sa poilrine le poi- 
gnard du bandit. Par un mouvemenl rapide comme lapens6e, 
il saisit avec la main le poignet de son adversaire. Le coup 
qui allait le frapper resta done suspendu, et une lutte s'en- 
gagea entre cesdeuxhommes. 

Le terrain sur lequel elle avait lieu etait une esp^ce de 
chemin s'appuyant d'un c6te contre un rocher coupe k pic, et 
de Tautre sMnclinant en talus vers un precipice de deux 



CHERUBINO ET CELESTINI. 53 

mille pieds de profondeur. Get ^troit espace, couvert d'herbe 
rase et s^he qae la chaleur rendait glissante , n'^tait pas 
sans danger pour ceux m^mes qui le traversaient seuls et 
avec precaution ; aussi chacun des deux lutteurs comprit-il 
lout le danger de la situation, et commenca-t-il d'employer 
loules les ressources de sa force ou toutes les ruses de son 
adresse pour s'eloigner le'plus possible du bord, car il y avail 
pcu de chance que Tun pr^cipitat Tautre sans etre entraine 
dans sa cbute. Toutes les tentatives du bandit se bornaient 
donckdegager son poignet de Tetau oix il etait serre, tandis 
que Andr^ rassemblait toutes ses forces pour Ty retenir. Cha- 
cun, du reste, avait jet6 autour du cou de son adversaire la 
main qui lui restait libre, si bien que ces deux hommes ani- 
mes Tun contre I'autre d'un desir efiTr^n^ de mort, eussent 
sembM, Ik cel\ii qui les eAt vus d'une certaine distance, deux 
freres aux bras Tun de I'autre et s'etreignant apr^s une lon- 
gue absence. 

lis demear^rent ainsi quelque temps immobiles, sans que 
Hi Tun ni I'autre pAt prevoir auquel resterait Tavantage. En- 
fin, lesgenoux du bandit commenc^rent k trembler, ses reins 
se courb^rent lentement en arriere, sa tete se renversa com- 
me le faite d'un arbre qui plie, puis ses pieds se detachant 
du sol, il tomba lourdement comme un chSne deracin^, en- 
trainant Andre dans sa chute, et, par un mouvemenl machi- 
nal k Thomme qui cherche un appui, ouvrant la main que An- 
dr^ tenait serr^e dans la sienne et dont le poignard, s'echap- 
pantaussit5t, alia touiber k un demi pied du precipice. 

Alors la lutte continua pour la m^me cause, le bandit t^- 



«4 SOUVENIRS D'ANTONY. 

chant depousser du pied lepoignard dans Tabime, Andrii t4- 
chant de s'en emparer ; mats pour I'une comine pour Fautre 
cause, il fallaitque ces deux hommes se rapprochassent du 
bord. De temps en temps, leurs yeux ardens Jetalent un re- 
gard surlegouffre vers lequel tous deux s'avancaient insen- 
siblement ; puis sans dire un mot, sans proferer une menace, 
leurs membres se raidissaient par une ^treinte plus violente. 
Enfin, Andre parut devoir conserver jusqu^k la fin Tavantage 
6ur son adversaire, dont en ce moment il serrait la gorge 
d^une main tandis que les doigls de Tautre toucbaient pres- 
que le manche du poignard. II fit un dernier effort et Tattei- 
gnit. Le bandit vit qu'il etait perdu. Aussit6t sa resolution 
fut prise de mourir, mais de mourir en entrainant son enne- 
mi. II appuya done son pied contre le rocher sans que Andr^ 
s'en aper^Cit, et, au moment oii le poignard brillait au-dessus 
de sa poitrine, ilraidit sa jambe comme un ressort, et Andr6^ 
qui etait couche sur lui, se sentit glisser avec lui dans le 
gouffre. Un cri terrible retentit ; c'etait la double malediction 
de ces deux hommes, c'etaitle puissant et dernier adieu de 
la creature k la creation . Le bandit et le soldat avaicnt 
perdu terre. 

Un autre cri lui repondit : celui-lk , c'etait Jacomo qui le 
poussait. Attire par lecoup de fusil, il ^tait accouru de loin, 
avait vu la lutte, et arrivait au moment oCi elle se terminait 
par la chute commune des deux ennemis. II etendit le bras, 
comme sUl avait pu les retenir; puis, les voyant disparaitre, 
ii bondit, avec ragilite du jaguar, sur Fextr^mit^ d'un roc 
qui surplombait le precipice , jeta ses yeux avides dans le 



GB»RIWNO EX. G£USaTINI. U 

fOttfffd etYit M foodie onr^ mutila da baBditqud les eaux 
d'uo torreoi eatraUtal«nt avac^ elles« 

— Camarade 1 dit eu «6 moment une voix qui i^tait de 
ipi^quec^ pieds au^ess^ms de lui ; camarade 1 

J^povfio toupoa les yeax 4aa& la direaion oii les attiratt le 
SAB, etilap^^alAndreHcheval surun arbrequiavaitpousse 
dass ks fentes du roc, 

A.ii oomiseiicemefit de leur chute, les deux adversaires s'^* 
laieAt Idcbi^ et Andre avait eu le bonheur de s'accrocber 4 
cetarbresauveur, puis il avait sibien fait, qu'il etait parvenu 
k s'y placer li califourchon, ayant aU'dessus» de sa t^te dix 
piedade roc nas qu'ii nepouvait gravir, et sous ses pieds Ta- 
bkae oili Vavait pr^^de le bandit. 

—Ah ! fit Jacomo etonne; qui es-tu? 

— Pardieul eo veilli un qui parle fran^is, et nous allons 
nous entendre au moins^ dit Andre prenantsur son arbre un 
apli>flib plus aolide qu'il ne I'avait encore fait. 

— Qui je suia? Je suis Andr^ Frochot, natif de Corbeil, 
prea Pans, voitigeur an ^^ de lignCj que Tempereur a sur- 
jiomske ie Fondroyant. 

— Que viens-tu faire? continua Jacomo. 

-^ Je viens de la partde mon colonel vous apporter,Gomme 
on dityson uUimaton. 

— Cesi bien, dit Jacomo. 

— Alors, si c'est bien, dit Andr6, ayez Tobligeance de me 
descendre la moindre chose pour que je remonle, comme qui 
diraitttue corde, par exemple; el puis vous me tirerez comme 
cela, heim?ll fit legested'unhomme qui tireun seau d'un puits. 



56 SOUVENIRS D'ANTONY. 

Jacomo fit qnelques pas ettira du buisson od elle etait res« 
tee cach^e la corde devenae inutile, en descendit un bout k 
Andr6 qui Tassujettit fortement autour de son corps, puis la 
serra de ses deux mains an-dessus de sa t^te, et, se sentant 
solidement atta(^^ par^cette double proration, donna le si- 
gnal en disant : — Allons, houp !!! Jacomo prouva qu'il avait 
parfaitement eompris Texclamation, en amenant la corde k 
lui. Andr6 comment done son ascension, tournant au bout 
de son conducteur comme une pelote de fil, qu'une femme 
divide. Enfln, arriv6 au sommet, Jacomo mit la corde sous 
son pied, afin qu'elle ne glissdt point, et tendit la main k 
Andr^, qui, se cramponnant de toute la force de ses poignets, 
prit un dernier ^lan et se trouva presque aussit6t aupr^ du 
bandit. 

— Merci, camarade, dit-il en d^nouant la corde qui lui ser- 
vait de ceinture, et en effa^ant aussit6t les traces du d^sor- 
dre qu'avaient caus^ dans sa toilette militaire la descente e( 
Tascension qu'il venait de faire, avec la m^me mUiutie et le 
m^me flegme que s'il s'agissait pour lui de passer imm^dia- 
tement la revue ; merci, et si jamais vous vous trouvez en pa- 
reiile circonstance, appelez Andr^ Frochot, et s'il est k cent 
pas k la ronde, vous pouvez compter sur lui. 

— G'est bien, dit Jacomo. Maintenant, les instructions. 

—Ah I dit Andr6, voilk oU c'est fini de rire. Mes instruc- 
tions, elles 6taient dans mon shako, et mon shako est k tous 
les diables. L'autre est bien all6 le chercher, ajouta-t-il en 
jetant un regard dans le precipice , mais j'ai peur quMl ne le 
rapporte pas. 



GHERUBINO £T CEI^ESTINI. &7 

— Te nippelles-tu cequ'elles contenaient? dit Jacomo. 

— Oh ! cela sur le bout du doi^t. 
— Voyons. 

— Elles disaient, ecoutez bien. Andre prit Tair grave et 
important d'un ambassadeur. Ellas disaient quetous les ban- 
dits auraient la vie sauve et qu'il n'y anrait qm leur chef de 
penda. 

— £s-tu stiir de cela ? 

— Comment, si j'en suis sCir? Mais est-ce que vous me 
prendriez pour un blagueur, par hasard. Je vous dis la chose 
mot k mot, et je vous eu r^ponds sur ma parole, foi d' Andre. 

— Alors la chose pent s'arranger, dit Jacomo. Sui&-moi. 
Andre obeit. Dix minutes apr^s, le bandit et le soldat arri- 

v^rent au plateau que nous avons d^crit au commencement de 
cette histoire; ils y trouv^rent les brigands couch^, et Ma- 
ria adoss^e au rocher, allaitant son enfant. 

—Bonne nouvelle, mes amis, dit Jacomo en arrivant, les 
Franoaus vous offrent la vie sauve. Les brigands bondirent 
surleurs pieds, Maria souleva m^lancoliquement la t^te. 

—A tous ? dit un bandit. 

— A tons, repondit Jacomo. 

—Sans exception? dit doucement Maria. 

—Feu importe k ces braves gens, reprit impatiemment 
Jacomo, qu'il y ait une exception, si cette exception ne les 
regarde pas. 

— C'est bien, repondit Maria baissant sa t^te r^signee sans 
iaire d'autre observation. 

— C'est-k-dire, reprit un des brigands, qu'il y a une excep* 



58 SOUVENIRS D'ANTONY. 

tion, comme vous dites, et que cette exception regarde le chef? 

— Cela se peut, repondit Jacomo. 

— Et c'est cet homme qui... ? , 

— Otti, dit Jacomo. 

Le bandit regarda ses damarades, et, voyant sur tautes ies 
figures une expression en harmonic avec sa pens^e, il porta 
vivement sa carabine k Tepaule et mit Andre en joue. 

— Sang du Christ ! que fais-tu ? s'ecria Jacomo en couvrant 
Andr6 de son corps. 

— Je fais, repondit le bandit, que je veux apprendre k ce 
paien k se charger de pareilles commissions! 

— Qu'est-ce quMl a done ce farceur-Ik? dit Andre se haus- 
sant sur la pointe du pied et regardant le bandit par-dessus 
Tepaule de Jacomo ; est-ce que ga lui prend souvent? 

— C*est bien, c*est bien, Luidgi, reprit Jacomo en faisant 
un geste de la main, baisse ta carabine : car c'est ton avis k 
toi de refuser, mais ce n'est point celui de la troupe, peut- 
fitre. 

— C'estravis de tout le monde, n'est-ce pas?s'ecria Luidgi 
se tournant vers ses camarades. 

— -Oui, oui, repondirent-ils tous k la fois. Oui, vivre ou 
mourir avec le chef. Vive le chef I Vive le p6re I Vive Jacomo ! 
Maria ne disait rien, mais deux larmes de reconnaissance 
coulaient le long de ses joues. 

— Tu entends? dit Jacomo en se retournant vers An- 

— Oui, j'entends, repondit Andr6, mais je ne ne comprends 
pfts. 



CHERUBINO ET CELESTINI. 69 

—Eh bien! ces hommes disent qu'ils veulent vivre ou 
mourir avec moi, car c'est moi qui suis le chef. 

— Excusez, repondit Andr6; et, rapppechant ses deux 
jambes, il porta la main k son front el fit le salut militaire. 
Jen'ayais pas celui de vous connaitre. A. tout seigneur tout 
hoDoeur. 

— C'est bon, dit Jacomo avec un geste de noblesse et de 
fiert^qui eAt fait honneur a un roi ; et maintenant que lu me 
connais, retourne vers ton colonel et dis-lui que, dans toute 
la tode de Jacomo, qui meurt de faim, il n'y a pas un seul 
homnie qui ait Youlu racheter sa vie au prix de celle de son 
capitaine. 

—Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a d'etonnant a,cela ? repondit 
Andr^ en frisant sa moustache, ga prouve qu'il y a de bons 
enfans parlout : voilSi la chose. 

— Maintenant, si j'ai un conseil k te donner, dit Jacomo 
examinant avec inquietude la figure de ses hommes, c'est de 
nepas rester plus longtemps, ou je ne repondrais de rien. 

— C'est bon, repondit Andre regardant autour de lui avec 
un air de profond mepris, on. n'a pas envie de faire un bail 
tos ta barraque. Avec cela qu'elle ne me parait pas crfine- 
fflent approvisionnee de comestibles. 

Lechef fron^a les sourcils. 

Andr^le regarda en face comme pour dire : Eh bien ! apr6s? 
Et une fois que la figure du chef eut repris son expression 
ordinaire, il tourna le dos et s'eloigna lentement, dandinant 
sa demarche et chantant k demi-voix: 



00 SOUVENIRS D'ANT(»rr. 

Oh le trisle ^tat 
Que d'etre gendarme ! 
Oh le noble etat 
Qne d'etre soldat! 
Quand le tambour bat, 
Adieu nos mattresses ; 
Quand le tambour bat, 
La nation s'enva. 



En achevant le dernier vers, il tourna le rocher et disparut 
aux yeux de Jacomo et de sa bande. Gependant, ce ne fut que 
dix minutes apres qu'il se retourna, tant il craignaii qu*on 
nMnterpr^t^t k crainte ce mouvement de curiosity. 

Apr^s le depart d^Andr6, les bandits rebt^rent muets et 
immobiles k Tendroit oi^ il avait laisse cbacun d'eux. Enfin 
Jacomo se leva et s'^loigna sans dire un mot. Aiors cbacun 
chercba quelque moyen de combattre la faim qui le d^vorait ; 
lesuns trouv^rent quelques racines; d'autres des fruits sau- 
vages, d'autres enfin essay^rent de m&cher de Jeunes pous- 
ses; Maria seule resta assise contre un rocher, elle sentait 
qu'elle avait encore du lait pour son enfant. 

Au bout de deux beures, Jacomo revint ; il tenait k la main 
un de ces longs batons ferr^s avec lesquels les bouviers ro- 
mains chassent leurs troupeaux, et de Tautre la corde que 
nous avons vue d^j^ jouer un r61e si actif dans le cours de 
cette histoire, et qui paraissait un accessoire oblige de son 
d^noilment. 

— Faites vos pr^paratifs, dit-il : nous partdns. 

—Quand? s^^cri^rent les bandits,- 



h.'.^i 



^ Ctm wmi, w^n4ki Jacom. 

«--Oiii. 

La jttie Mpanit sur toua Iw vlufM,. w^mI ne doutait de 
la parole da chef. Maria se leva, et, pr^entant sob eafiial ^ 
JaaoM s «i*-fiiiih|iaaa*4d dooe, dit-«lla, 

JKiM enbraaaa Vtnb^Bi de Tair d'na boame fai eraiat 
da WattP amproAdre m seBtmeat biuaaia au foad de aon 
tei) piia il 6laadll la imud vers Forieal. 

«*DlBa ma deaiMMare U iMra wiiW dil4). 

GbaeuB visita ses armes, renoavela sas aarloariiea , famsi 
la tegHelle daM la cmob de a earabiae. 

'NA^ftw.nma pp^ta? dit Jacoao. 

«»NaaKle8oaMMa. 



Ma aaauaat akwa as ro»te, uihaBi ua cbenki on^^ k 
atlaltair la^aal A ad r d ^lail vana. Ub aeaHer facile, Biais si 
dlwll. faftoa aaol luttuae awratt pu le dtfeadia coalre dix 
BMidBnail a» biada la iMNirtagiie aar laquelle s'^taieal r^- 
gi& Jes bandits. Ge sentier n'avait poinl ^cbapp^ 4 roail \i- 
^bai dft o a lo a ci f aaaai avail-tt ptoo^ hb p^ale k s«b extr^- 
Bdtdy a( A aaal paa d^ee poata uae seB^yaelle. Aussi, ea s'en- 
Miast dBBA aa aaatiaiv le obef, ^ aavcbalt le iMreaier, se 
toitoaa^dl vaaa aea boaiMa e^ reeoinBiaBda-t41 le alleace^ de 
cette yoix brumal paaa»i|& 4«iaBBQaQ«( qtt'U y va de la^e 
si Ymi B^«bMpoBctttelleOMnl 1^ uae pareitte iai^QalioB* Gha- 
tBB aallBi aaA bideiMk Bb ea mmmn^ Ymdmi poitfaa aae 



(^ SOUVENIRS DANTONY. 

Jacomo se retourna ; son oeil brillait da&s Toaibre comme 
celui du tigre. Maria donna son sein tari k Tenfoftt; il 1« prit 
avidement et se tut. On continua de marcher. Am bout de 
dix minutes, Fenfant, tromp6 dans son attente, laissa 6cbap* 

per un cri. 

Jacomo jeta une esp^ce de rugissement qui ne pouvait tra- 
hir ni lui ni sa bande^ car celui qui Taurait entendu r»irait 
pris bien plutdt pour le cri du loup que pour la v(rix de rhom- 
me. Maria, tremblante, colla sa bouche sur celie de son iis ; 
on fit quelques pas encore, mais Tenfant , tourment^ par la 
faim, se mit k pleurer. 

Alors Jacomo fit un bond Jusqu'^ lui, et, avant que Maria 
eilt pu le retenir ou le defendre, il le saisit par une jambe^ 
Tarracha des bras de sa m^re, et, le faisant tourner comme 
un berger sa fronde, il lui brisa la t^te contre un arbre. 

Maria resta un instant p^le, les cheveux dress^ et les yeux 
fixes ; puis, se baissant par un mouvement raide et meeaoi' 
que, elle ramassa le cadavre mutil6 de Tenfant, le<mit dans* 
son tablier et continua de suivre la bande dont Jacomo avalt 
dejk repris la direction. 

En ce moment, profitant d'un endroit oil la montagne 6Uii( 
accessible, il quitta le sentier, s'engagea avec Tinstinct d'uoe' 
bete fauve entre les rochers, les sapins et les hautes bruyeres* 
qui semblaient fermer tout passage k d'autres cr^tures vi- 
\ antes qu'kdes reptiles. La troupe le sui?it. . 

Pendant une heure, on marcha ainsi, si une telle course^- 

od tantdt il fallait bondir de roc en roc comme des chamois^ 

* tantdt ramper sur la terre comme des serpens, pent s'appe- 



GHERl^INO ET CELESTINI. 63 

lerihiemafl^be. Enfln on arriva k une partie de la montagne 
coup^ k pic; en face de cette esp^ce de plateau, et k vingt 
pieds de Tautre edt6, sYtendait un plateau k peu pr^ sem- 
blable : le precipice qui separait ces deux sommets s'^it 
sans doute forme k la suite de quelque convulsion volcani- 
que ; mais les hommes ne se rappelaient pas avoir jamais vu 
reanves en une seule ces deux moiitagnes jumelles. 

Arrives Id, les bandits se regard^rent 'avec inquietude* 
Toasconnaissaient bien cette partie de leur domaine, et sou- 
vent, depuis qu'ils ^taient cern^s par les soldats, quelqu'un 
d'entre eux ^tait venu jusqu'k cette place, avait sonde de Toeil 
le pfteipice qui s'ouvrait k ses pieds et mesur6 la distance 
qui le separait de cette terre voisine oili ^tait le salut : puis il 
s*Mt retire tout pensif et la tete courb^e sous le poids de la 
pens6e qu'il 6tait impossible k tout autre qu'li un cbamois de 
francbirun pareil intervalle. 

Ge fut cependant sur le bord de cet abime que Jacomo s'ar- 
T^U-,les bandits formftrent aussit6tun demi-cercle autour 
de ce( bomme dont le genie avait d^Jk soutenu leur vie par 
des ressources que jamais ils n^eussent trouv^es, et qui en ce 
noment sans doute allait les tirer de danger par quelque res- 
source nouveile. En effet, Jacomo ne parut 6prouver aucun 
embarras ; il d^roula la corde dans toute sa longueur, appela 
Ton de ses bommes, la lui attacba par un bout au poignet,et, 
nouant solidement Tautre extr^mit^ au milieu du b&ton ferr^ 
dont il s^^tait muni, il le balanca au-dessus de sa t^le comnic 
un iavelot, et le lan^a sur Fautre bord. 

LesbandHs,tobitu6s kdistinguer dans Tombrede lanuit 



64 BOUV©nRSlD'ANTONT* 

eomme k la lutti^re dtt jour) sulvirenl ie ?ol de It Itttee \ ito ia 
virent passer entre deux cblnes Jumeayx qui tMroissaientsiir le 
plaleau oppose et s'enfoncer en tremblant dans la terre. Aibrs 
laeomo d^tacba du poignet du bandit rextr^nit^ de la oorde* 
Alissltdt, lui Imprimant une secousse, 11 arracha de terrele 
fiBr du bAtofi) ety ie Urant k Ini, il Tamena iusqu'am deux 
chines : \k il fUt arr^t^ par la position transversale qu'il atait 
prise. Jacomo tira yiolemment, la corde se tendit, le bdton 
r^ista : c'est ce que voulait le bandit. 

Ators il assujettit, en la tournant trois fois autour du tronc 
d'un sapiU) Textrtoit^ de la corde quMl n'avait point aban* 
donn^e, la noua de plusieurs noeuds, lui fit faire deux tours 
encore, la noua de nouveau ^ puis, s'asseyant sur le bord du 
prfeipice, 11 saislt des deux mains la corde qui le traversatl 
comme un pont, et comment, k la force des poignets, les 
jambes pendantes dans Tabime , d'effectuer oet strange pas- 
sage. 

Les bandits le suiyaieht des yeux, haletans ef la bougie 
ouverte. lis le virent d^tachant une main apr^s Tautre, ava«« 
cer aussi facilement que si ses pieds eussent eu nn poinl 
d'appui. Enfln il toucha le bord oppose, se cramponna k ia 
racine de Tun des chines, et faisant un dernier effort) il ae 
trouTa sur le plateau oppose. 

Alors il examina attentiTemeat le bftton qui maintenaii la 
corde, et le voyant solidement retenu^ il se retourna vera sea 
hommes, en leur faisant signe de le Ycnir rejoindre. 

C^taient de braves et hardis montagnards qui n'bteit^renl 
pas une seconde, conilans qu'ils ^talent dans leurs forces : 



CHERUBINO ET CELESTINI. G5 

o(k Tun avail pass^, ils devaient passer tous , et tous pas- 
s^reDt. 

Maria resta la dernifere. Lorsque son tour fut vena, die 
prit le bout de son tablier entre ses dents, saisit la corde, et, 
sans donner aucune marque de crainte ni de faiblesse, elle 
passa comme ies autres. 

Le chef respira, car tous ses hommes ^talent autour de lui 
sains et saufs, et il venait de leur sauver la vie qu'ils avaient 
refuse deconserver au prix de la sienne. Alors il jeta un re- 
gard d'indicibte m6pris vers Ies postes militaires dont Ies 
fern 6tincelaienl de place en place ; puis il dit ce seul mot : 
AJlons I et chacun se remit en marcbe, plein de courage et 
d'ardeur. 

Unc beure apr^s, ils apercurent un village et descendirent 
vers lui. Jacomo entra cbez un paysan, se nomma, et dit que 
lui et ses hommes avalent faim. On s'empressa de leur ap- 
porter tout ce qui leur 6tait n^cessaire; chacun fit sa provi- 
sion de vivres et reparlit. Au bout de vingt minutes, ils 6taient 
de nouveau rengages dans la montagne, hors de tous dan- 
gers, et sans crainte d'etre poursuivis. Jacomo s'arr^ta, exa- 
mina Templacement oix ils se trouvaient. — Nous passerons 
ici la nuit, diMl; mafntenant, soupons. 

Get ordre fut ex^cut^ avec empressement ; car, quoique 

chacun mourillt de f^^m, nul n'avait os^ manger avant que la 

permission en eftt ^t^ donn^e par le chef. Les provisions fu- 

reot done mises en monceau, les bandits s'assirent en cercle, 

et, cinq minutes apr^s, chacun operait avec une telle rage, 

quMl 6tait Evident que, depuis le premier jusqu'au dernier, 

2. 



«6 flOUVBNIRS WkmOM, 

tous attieol k ooeur de reaver la teo^ ffiu. TM^^tonp 

Jacomo se leva : Maria n'6tait plus avec la bande. 

II fit rapidement quelquea pas dant U diveetioA par la^fielle 
ils ^talent venus, puis U fi'arrdta lont^'^oup. II avail apavpi 
Maria au pied d'on arbre : alle toit k ftoMx et cfcaitit aTae 
ses mains une tombe pour y d^poser son aefuit. 

Jacomo laissa tomber ie moroeau da pain qU*il tenalt, la re- 
garda un instant sansoser iui parler^ at revint iriate el silea- 
cieux vers sa troupe ! 

Le repas ^tait termini, Jaeamo pla^ una saRttBella, plutdl 
par babitude que par craiate, puis para&il 4 ahacua de praii* 
dre du repos. Lui-m^me, se ratiraat ^^T^rt^ ^tandil son 
manteau par terre et donna k ses hommes un exemple qu'^ 
erases de fatigue comme ils T^taient, ils ne tard^rent pas k 
suivre. 

Le bandit qui 6tait en sentinelle veiUait depais un qu^l 
d'heure k peine, et il commen^it dejk k sentir que la fatigue 
Temportait sur sa consigne ; ses yeux se fermaient malgrd 
Iui, et il etait oblige de marcber continueUemeat pour ae 
point s'endormir tout debout, lorsqu'une voix douca el liiste 
pronon^ son nom. II se retourna et reconnut Maria. 

— Luidgi, dit-elle, c'estmoi : neccains don. 

Luidgi la salua avec respect. 

— Pauvre gargon I continua-t-elie, tuiombes de fatigue et 
de sommeil, et il te faut veiller ! 

— Cest Tordre du cbef, dit Luidgi. 

— Ecoute, r^pondit Maria, je ne puis pas dormir quaad )e 
le voudrais, moi. Elle Iui montra son tabUer lent rouge. Le 



CfflAram) ST CBLBfUNIi 47 

jWg ite moB entet me tieat ^vdll^*- Tu salt «i J'ti r«M ftr : 
donne-nio^ ta cdBrabiiie, je fend senlisdlt k tk piiot, $i m 
fsAui dtt |our Je te r^illerti. €e 8«Bt 4mi& he«|!ii ds npos 

— Mais si le chef ie savait ? dit Iiuldii 4tti maariU tfa&vie 
tfacQtpter la pri^sitkui. 

--^ II ae la saura pas, tit filaria. 

-^'Yotts m'en r^poadez? 

^le t'ea rapoads. 

Le bandit lui remit sa <arabine, et proava, au peu de tmnps 
4a'ii nit k idiercber aaa plaoa comaiadaf eombiaB ^talt gvaade 
sa coDTietion iit(6rieare de biea dormir pai'toat. Dim miotttas 
aprte, sa respiration bruyante annoa^ qu'il aiettait li profit 
le peu da temps qui lui restai'l encore avant la laver dti soleil. 

Qoaat ii Haria^ elle resia ua quart d'baure k peu pr^s im- 
mobile; puis, tournant la tSte par-dessus son ^paule vers ces 
hommes, elle s'assura que tons ^ient plonges dans le som- 
naiL Alors elle quitta sa place , passa sans biuit au mUleu 
tfeui^ si i^^re qu'elle semblait un esprit rasaot le sol; puis, 
itniyie prte de Jaeoma> elle abaissa le canou de sa carabine, 
ea appuya le bout sur la poitrine de Jacomo, et l^ch% le coup. 

^Qu'est-ce^a'^ri^rent les bandits se rdveiUaut en sur- 
saut. 

-* Riem dit Maria* Luidgi, dont je tiens la place, a ou* 
bli6 de me pr^venir que sa carabine ^tait armee, et, comme 
i'alparm^garde appuy^le doigt sur la gacbette,le coup est 
parti. 

Ghacun reposa la t^te sur son bras et se rendormit. 



68 SOUVENIRS D'ANTONY. 

Quant & Jacpmo, il n'avait pas prof^r^ un soupir, pas poas- 
8^ une plainte : la balle lai avail traverse le eoeur. 

Maria posa la carabine de Luldgi contre un arbre, coupa 
la t^te de Jacomo ia mit dans son tablier tout tache du sang 
de son lils, et descendit de la montagne. 

Le lendemain on annon^a au colonel qu'une jeune filie qui 
disait avoir tu6 Jacomo, demandait k lui parler. Le colonel 
la fitentrer dans sa tente. Maria s'arf^ta devant lui/Iftcha 
le bout de son tablier, et la tSte du bandit roula par terre. 

Tout babitu^ .qu'il etait aux Amotions du cbamp de ba- 
taille, le colonel tressaillit; puis, levant les yeux vers cette 
jeune fllle grave et p&le comme la statue du Desespoir : 

— Mais qui ^tes-vous done? lui dit-lL 

— Hier j*6tais sa femme... aujourd^bui jesuis sa veuve 1 

— Faites-lui compter trois mille ducats, dit le colonel. 



Quatre ans apr^, une religieusedu couvent de la Sainte- 
Croix, k Rome, mourut en grande odeur de saintct^ ; car, ou- 
tre la vie exemplaire qu'elle avait men^e depuis qu*eile avait 
prononc^ ses v<bux, elle avait apport^ pour sa dot une som- 
me de trois mille ducats dont le convent heritait k sa mort. 
Quant ^ sa vie anterieure , on ignorait compl^tement ce 
qu'elle avait pu^tre; on savait seulement que sceur Maria 
^tait n^e en Galabre. 



te 



€OCHER DE CABRIOLET. 



Jt ne Sills sf, pmtLi les ))6rsdhi[ie§ qui Itt^oht ced qu^tfiue^ 
ttpes.ilen etilqui se soietit jamftis avis^e^de femarqu^r \isl 
ftfteteiice cfui ^iste 6iitr^ le cocb6f de csibf ibl^t et t6 eoch^ 
d^ fiac>e. Ce a^raiei", gfiV^, imihoblle et frdid, supportaht 
]^ itttemp4ries de l^aif dvec 11mpasstbittt6 d^ii stotcieti \ 
iso)6 sur son si^ge; au milieu de la soci^t^, sans contact iiVec 
elt^; se p^rm^tidtit pouf t6ute distraction un coiip de foUet k 
Sot) cam^iflide qUi j[)asse ; ^ans aihour poiif le§ deux malgres 
fosses qu^n coiiduit; sslns anl6nit6 pour les tnfortuii^s qui! 
brouette, et ne daignant echanger avec eux uti soufire 
griuiacant qu'S^ ces gaots classiques : « Ju pas^ et ioujovrs 
tout diroit. » Du reste, 6tre assez 4goiste, fort maussade, por- 
tant des cheveux plats et jurant Bieu. 



70 SOUVENIRS D'A!<Tt»<Y. 

Tottt autre chose estdu co«her de calviolet. II faut^tre de 
bien mauvaise humeur pour ne pas se d^rider auk ataiiees 
qu'il vous fait, k la paille qu'il vous pousse sous les pieds, 
k la couverture dont il se prive , soft qiiil pleuve , soil 
qu'il gr^e , pour vous garanlir de la pluie ou du froid ; 
II faut ^tre frapp6 d'un mutisme bien obstiu^ pour gar- 
der le silenee aux mille questions qu*il vous fait, aux ex- 
damations qui lui ^happent, aux citations historiques dont 
il vous pourcbasse. C'est que le cocber de cabriolet a vu le 
monde, il a vecu dans la soci^te; il a conduit, k llieure, un 
candidatacad6micien faisantsestrente^neuf visites, etle eandi- 
dat a d^teintsur lui : voil^ pour la litt^rature. II a men^, k 
la course, un d6put^ k la cbambre, et le d^put^ I'a frotl6 de 
politique. Deux 6tudians sont mont^ pr^s de lui ; ils ont 
parl^ operations, etil apris une teinturede mMecine. Bref, 
superficiel en tout, mais stranger k peu de choses de ce 
monde, il est caustique,'spirituel, causenr, porte une cas- 
quette et a toujours un parent ou un ami qui le fait entrer 
pour rien au spectacle. Nous sommes forces d'ajouter k re- 
gret que la place qu'il occupe est marqu^ au centre du par* 
terre, 

Le cocber de fiacre est Fhomme des temps >rimitifs , 
n'ayant de rapports avec les individus que ceux strictement 
n^cessaires k Texercice de ses fonctions, assommant, mais 
honnSte bomme. 

Le cocber de cabriolet est Fhomme des soci^tes vieillies : 

m 

la civilisation est venueii lui, il s'est laiss^ faire par elle. Sa 
morality est k peu pr^s celle de Bartholo. 



LE mwa 0B GAMieysT. 71 

Bfigto^ral, lesecilMireilers prenneBtpeiir ensei^e un eo- 
dttff de fiaefe, son ehapeau elr6 swr ki-t^te , son mantean 
biea sur le dos^ smi fooel d'une main etnnebour^se de Tantre, 
wee cet energoe : « j4u cocherfidMe. » 

Jfr D'ai jamais va d'^se^e reprfeentanl an coeher de ea- 
hriolet dans la mtoe situation morale. 

I^iaporte , j'ai une prediteetion toute particulitee pour 
les oochers de cabriol($t. Gela tient peuUtre k ce qne j'ai 
larement one bourse k laisser dans leur voiture. 

Quaod je no pense pas k un drame qui me pr^occupe, 
quand jene vais pas i une r^p^tition qui m'ennuie, quand je 
le reriens pas d'un spectacle qui m*a endormi, je cause avec 
MX, et quelquofois jem^amuse autant , en dix minutes que 
dure la course, que je me suis ennuye dans les quatre heures 
qa'a dar^ la soiree de laqiielle ils me ramSnent. 

— rai done un tiroir de mon cerveau consacr^ uniquement 
i ees souvenirs k vinf t-cinq sous. 

Parmi ees souvenirs, il y en a un qui a laiss^ une trace pro- 
fonde. 

II y a cependant dej^ pr^s d'un an que Gantillon m'a ra- 
eoBt^ Thistoire que je vais vous dire. 

Cantillon conduit le num^ro 28i. 

(Test un homme de quarante k quarante-cinq^ans, brun, aux 
traits fortement accentu^s, portant, k T^poque dontje vous 
parte, i«' Janvier 4851, un chapeau de feutre avec un reste 
de galon, une redingote de drap lie de vin avec un reste de 
livrde , des bottes avec un reste de revers. Depuis onze 
fflois^ totts ees restes-1^ doivent 6tfe disparus. On compren- 



An tdttM^I'lMBM d -6ii vteft « en pMM) Mr )« m M pn re- 
ftt 4ipsiisr^oqM que f ai ilto, #fifii fMail <;etle noMle^i^ 
ii9»ii6e«iil>eftM #MlttMttfl«ri«l ^«w «^^ties'^. 

C^Ult, camne jeFai 411, ]e^4«> Janvier Hm. 11 «Mt nfa 
liewpes iki nMrtt #ff^Milt H^ dam mi l^te <»lte %M^ de 
courses qu'ii est indispOMftMe ie IiIm salriiiifte; fvi^ 
M^\^ 9*» »ae «ett» Hate dHMiis wnqa^ U est (avjaars bon 
i^embvasser lea devx jeuea al 4« sarfai^ lea deox maiaa \ 
Illume un jour de Taa $ iMNif, deeaa homaea aympitiilq«e6 
q%*«» aat qaetquefeia ala' mais aaaa [telr, vera leaqneia on 
a^svanaa laa deux 'baas a«veats, at diaz teaqueto on aa mat 
iMHda da aarte. 

Maa d^tteat^ua avail it^ ma al[mH)lM im atiMMa^ 

alMiM Cai^laA^ al CvitiUaa faaU dft la pr^MwMsa da aa 
choixlison mta da^atoB, i^ sanaeata da Uvatoat4aM 
raM# d* ipatiaiiam » i^aapti aviH Saia^ an axrec^aiie* Son 

cabriolet, en outre , ^tait (^ttla«ia ^Kioitol) m Un d^toe 
iMM^HiU^ d# mm Ott 4a ven, at, iiboaa ^Iranney daa ves- 
sorts argent^s permettaient d*jU)aisser au premier degad aa 
aaiiB de auip. Uq aoiiripe de satiaCiGtidB tincagM k Joaeph 
que j'^tais content de s^n IntaUigeiiee : ja lui doa&al mm§i 
pour la journ^e. Je m'6tal|Ha ^rr^H^at mr d'^oe}|anaoaus- 
s\^s\ pptilloi^ tira si^r mes genpux m carrili ea{6 w ^H^V 
ftt eiit^i^i^ \|[n pj^qi^en^eut de Ifkngua, ^tle cb^^il m^ 
^f^A9 l>ide di4 fQUf^ ^1, piidanl, toutea nQ% eo^rsap, f^f^i 
»ccrQc^^ Pl\l0t C0m»e \i|| arne«Q8^t obttf?^ quft cQfliKie fgi^ 
Ifto^eft pQircitif . 

\¥«l¥rii»liaiilteaastaaiabiWaaal d»aart«irdaaahifc»lafti 



} 



LE OOCHra DE GABIIiOLET. 73 

— Ou aHeK-vous, notre maitre? 

- Chez Charles Nodier, k i^Arsenal. 

GantilloD r^pondit par an si^e qui voulait dire : « Non* 
sealemeDt Je sais oik cda esr, mais encore Je coimais ce 
lUMD-ii. • Pour moi, comme J*^tals, dans ce momeRt, en train 
de £ure Antony, que le cabriolet 6talt tr^ doux , Je me mis 
^refl6diir ^ la fin du troisidme acte qui ne laissait pas que 
de m'inqui^ter cansid^rablement. 

Je ne connais pas pour un po^te d'instant de b^itade 
plus grand que celui oil il voit son oeuvre yenir k bien. II y 
a, pour arriver 1&, tant de jours de travail, tant d'heures de 
d6couragement, tant de momens de doute, que lorsqu'ilToiti 
daascetteltttte de I'homme et de Tesprit, Tidto quit a pres- 
^ pir tous ses points, attaqufe sur toutes ses faces, pller 
soos la peri^^rance, comme sous le genou un ennemi vaiBcu 
<l«i denande gr4oe, il a un instant de bonheur proportion- 
nd, dans sa faible organisation, a celui que dut ^prouver 
I>ieaqii«iid il dit k la terre: « Sois » et que la terre fut; 
comme ^ea, il peut dire dans son orgueil : « J'ai fait quelque 
chose de rien ; }*ai arrach^ un monde au n^nt. » 

n est vrai quele monde du podte n'est peupl^ que d'une 
doozaine d'hid^tans, ne tient d*espace dans le systdme plan^- 
^re que les trenle^quatre pieds carr^s d'un th^&tre, et sou* 
^Bnt nait et meurt dans la m^me soiree. 

Cest ^l, ma comparaison n'en subsiste pas moins, J'aime 
^ieax r^it^ qd iltve que T^lit^ qui abaisse. 

h me disais ces choses ou k peu pres ; je voyais, comme 
derri^ une gaie, mon monde prenant sa place parmi les 



74 SOUVENrRS D'ANTONY. 

plan^tes litteraires ; ses habitaRs parlaiettt ^ mdtt %9^y mar- 
cbaient ^ ma guise; j'etais content d'eux, j'entendam veair 
d'une ^^re voisine un braU non equivoque d'applaudisse- 
mens qui prouvaient (|ue ceux qui passaient devant mm 
monde le trouvaient k leur gre, et j'etais coate&t <iie 
moi. 

Ge qui ne m'emp^chait pas, sans que cela me tlr4t d@ ce 
demi-sommeil d'opgueii, opium des pontes, de voir mon voisin 
m^content de mon sUence, inquiet de mes yeux fixes, clioque 
de ma distraction et faisatt tons ses efforts pour m'eu tirer^ 
tant6t en me disant : — Notre maitre, le carrick touibe ; )e le 
tirais sur mes genoux sans repondre ; tant6t en soufllant da&s 
ses doigts : je mettais silencieusement mes mains dans mes 
poches; tantdt en siffiant la Parisienne, et|e baUais macbina- 
lament la m«sure. Jeluiavais dit en mootant (^ue nous avioas 
quatre ou cinq beures k rester ensemble, et il ^talt veritable- 
meat tourment^ de Tid^e que, pendant tout ce temps, je ga^ 
derais un silence tr^s pr6judiciable k sa bonne volonte de 
causer. A la tin ^ cependant, ses symptdmes de malaise redou- 
bl^rent k un point ^ui me tit peine ; j'ouvris la bouche pour 
lui adresser la parole; sa figure se derida. Malheureuse- 
ment poui* lui, Tid^e qui me manquait pour finir mon troi- 
sitoe acte me vint en ce moment, et, comme je m'^tais tour- 
n6 k demi de son c6te, que j'avais la bouche entr'ouverte 
pour parler, je repris tranquillement ma place^ et je me dis 
k moi-m^me : « Cestbon, c'est hon. » 

Cantillon crut que j'avais perdu la t^te. 

Puis il fitunsoupir. 



LE GOGHER 1»; CABRIOLET. 75 

Puis, apr^s un instant, il arreta son cheval en me disant : 
— Cest ici. J'etais k la porte de Nodier. 

Je voudrais bien vous parler de Nodier, pour moi d'abord 
qui le connais et qui Taime, puis pour vous qui Faimez, mais 
peulr^tre ne le connaissez pas. Plus tard. 

Cette fois, c'est demon cocber (ju'il s'agtt. Rerewrtw k hii. 

Aa bout d'une demi-beure, je redeseen^;^ il fii'aMssa 
gracieusementle chasse-crotle^ le rep^Ha na pte» »iprte de 
tei, 9ii i^s HB brtrr pdP^alftbld et quelfues Mdi^¥eiiiiai& du 
torse, je me retrouvai dans Tespece de fauteuil k htm ^ 
m'avait si bien dispose k la vie contemplfttive^ etje dis, les 
paupieres k demi-fermees : 

—Taylor, rue de Bondy. 

Cantillon profita de mon lOfrtant d'^gMdhemeai fmr me 
dire rai^MMou&iit : 

— Monsieur Oiarles Nodier, n'est-ce pas un monsieur ((ui 
bit des litres ? 

— Pr6cis^Hient ; comment diable sais-tu C6la> toi ?. . 
-^Tsti Ik un roman de lui, dans le temps que j'^tais cbez 

monsieur Eugene (il poussa un soupir); une jeune filledont 
OQ gaillotine Tamant. 

— Therese Aubert? 

— C'est gam^me... Ab I si je le connaissais, ce monsieur- 
i<k, je lui donnerais un fameux sujet d'histoire pour roman. 

-Abl 

-- II B*y a pas de : Ab ! Si je maniais la plume aussi bien 
que le fouet, je nc le donnerais pas k d'autres ; je le ferais 
moi-m^me. 



76 SOUVENHIS D'ANTONY. 

— Eh bten, raconte-moi cela. 

U me regarda en cHgnant les yeux. 

— Oh ! vous, ce n'est pas lam^me chose. 

— Pourquoi? 

— Vous ne faites pas des livres, vous? 

— Nod, mais je fais des pieces; et peut-dtre ton histoire 
me servirait-elle pour un drame. 

II me regarda une seconde fols. 

-^ Est-ce que c'esl vous qui 2iyez fait les Deux forcat^, par 

hasard? 
-Non, monami. 

— OviVJuberge des Adrets? 

— Pas davantage. 

— Pour o£i faltes^vous des pieces, done? 

— Jusqu'^ present, je n'en ai fait que pour le Th6dtre-Fran- 
Cais et I'Odeon. 

II fit un mottvement de livres figurant une moue qui me 
donna clairement k entendre que J'avais consid^rablement 
perdu dans son esprit; puisil ri^flechit un instant, et, comme 
prenant son parti : 

— C-est^gal, dit-il, j'ai ^t^ dans le temps aux Francais 
avec monsieur Eugene. Taivu monsieur Talma dans Sylla : 
c'^tait tout le portrait de Tempereiir ; une belle piece tout de 
m^me, et puis, dans une petite bamboche apr^s, un Intrigant 
qui avait un habit de valet et qui faisait des grimaces : ce 
mMn-l^^tait-ildr61e!...C'est6gal,j'aime mieux VJuberge 
des Adrets t 



LE GOGHBR 08 CABRIOLET. 77 

n ii*y avait lien k r^pondre. IKalileurs, k cette ^que, J*a- 
vais des discussions litt^rairespaivdessns la t^te. 

— Yous faites done des tragedies, vous? dit-il en me re- 
gardant de cdt^. 

— Nonunion ami. 

-- Qo'est-ce que vous faites done ? 

— Desdrames. 

— Ah! Yous6tesromantique, vous. Tai conduit Tau Ire jour 
an academicien k TAead^miequi les arrangeait joliment les 
romantiques ; il fail des tragedies, lui ; il m'a ditun morceau 
de sa deraiere. Je ne sais pas son nom : un grand sec qui a 
la croix d'iionneur et le bout du nez rouge. Yous devez con* 
naitre ca, vous ? 

Je fis un signe de t^te eorrespondant k out. 

— Et ton histoire ? 

— Ah ! Yoye^-vous, c*est qu'elle est triste ; il y a mort 
d'homme ! 

Le ton d' emotion profonde avee laquelle il dit ees quelques 
mots augmenta ma curiosity. 

— j^Uez UmjouTi \ c'est bien ais^ k dire ; et si je pleure, je 
ne poarrai plus aller , moi ... 

Je le regardai k mon tour. 

— Yoyez-Yous, me ditril, je n'ai pas toujours ^t^codierde 
cabriolety comme yous pouvez le Yoir k ma livree (et il me 
montrait complaisamment ses paremens od 11 restait quel- 
<|ues fragmens d'un liser^ rouge). II y a dix ans que j'entrai au 
service de monsieur Engine. Yens n avez pas eoanu mon- 
sieur Bugtoe? 



78 SOUVENIRS D'ANTONY. 

— Eugene qui ? 

— Ah ! dame, Engine qui?.,. Je He fii Jamais ciiIinmIq ap- 
peler autrement, et je n'ai jamais vn nf boh p^re tri sanr&re: 
c'6taitun grand jeunetiomme comme Totts, devotre dge.Quel 
Sge avez-vous ? 

— Vingt-septans. 

— G'est ca ; pas si brun (out-Si-fait, el puis voos aftBz les 
cheveux ndgres, et il les avail tout plats, lui. Dn reste, joli 
gargon, si ce n'est qu'il etait triste, voyez-vous, comme un 
bonnet de nuit; il avail dix mille livres de rente, ca n'y fa!- 
sait rien, si bien que j'ai era longtemps qu"!! ^taitmtlade du 
pylore. Pour lors j'entrai done k son service : c'est bien. 
Jamais un mot plus haul que Taulre. — Cantillon, mon 
cbapeau... Gautillon, metsle cheval au cabrioiet... Gantilion, 
si monsieur Alfred deLinarvienl, dis que je ti*y suis pas. 
Faut vous dire quMl n'aimait pas ce monsieur de Linar. Le 
fait est que c'6lait un rou6, celui-l& ; ob! mats I un roa6... 
suffit. Comme il logeail dans le mtoe h6tel que nous, fl ^tait 
toujours sur notre dos, que e'en 6talt fastidieux. Ilvicntle 
mtoe jour demander monsieur Eugfene ; je lui dis : — II ii*y 
est pas... Paf ! voiia Vautrequi tousse ; iirenteHd, bon 1 Alors 
il s'en va en disant : — Ton maitre est un impertinent. Je garde 
(^ pour moi ; prenons qu'il n^ait rien dlt. 

-^Apropos, notre bourgeois, ji quel numfro lUez-voas, 
rue de Bondy? 

— Num6ro 64. 

— Hal... ob1...<^eslici. 

Taylor ti*y ^tait pas : je Tie fls qu*«Titrer et «orfir. 



LE COGHER DE CABRIOLET. 79 

— Apres ? 

— Apr^s ? ah ! i'Wstoire. . . Od allons-nous d'abord ? 

— Rue Saint-Lazare^ num^ro 58. 

—Ah! Chez TnademoiselleMars : c^est encore une fameuse 
actrice, celle 1^. Jedisaisdonc que le mtoe jour nous allions 
en soiree dans la rue de la Paix : je me mets k la queue, houp ! 
Ammitsonnant, men maitresort d^'tinehumeur massacrante: 
il s'elait rencontre avec monsieur Alfred, ils avaient ^chang^ 
dcs mots, n revenalt en disant : — C'est un fat quMl faudra 
qoe je corrige. J'oubliais dc vous dire que mon mattre ti- 
nHttepistolel, oh mais! et I'^p^e xjomme tin Saint-George. 
^ous arrivons sur le pont oti il y a des statues, vous savez ; 
il a'y ea a'vaU ^s encore k ^tle ^pfoqoe-lli. Yoil^ que nous 
erotsoiis «ne feBMwe qui sanglotait si fort, que nous Tenten- 
ifiwis «algr6 \e brutt *i cabriolet. Mon maitre me dii : — At- 
rfite! J'arr^te. Le temps de tourncr !a tdte, il 6tait3i terre: 
c'cslbien... 

nbisaitune nnitk ne pas voir ni ciel ni terre. La femme 
aWait^eyant, mon roaitre derrifere. Tout-Si-coup elle s'arr^te 
au milien du pont, monte dessus^ et puis j'entends, paouf I 
Mob mattre ne fit ni une ni deux : vlan, il donne une tfite. II 
but vous dire qtiMl nageait comme un ^perlan. 

Mot, je medis, sije reste dansle cabriolet oa ne Taidera 
ptsbeancoup : d'un autre c6t6, comme je ne sais pas nager, 
si Je me jette k I'eau, ca sera deux au lieu d'une. Je dis au 
<*cvjd, k ceitti-Hi, tenet, qui avail quatreans de moins surle 
corps, eldeuxpicolins d'avoinede plus dans leventre : —Reste 
% Coco. On auraitdit qu'il m'^ntendait. II reste : c'est bon. 



80 SOUVENIRS D'ANTONY. 

Je prends mon ^lan J'arrive au bord de la riviere. II y avait 
una petite barque^tje saute dedans : elle tepait par une corde ; 
jetire.JecherclieBi.oncQUteau^ jeTav^^is oubli^; n'en parlons 
plus. Pendant 2ce t6mp&4k^(l'autre plongeait comme uncor- 
moran. 

Je tire si fort une seoousse, que crac! la corde casse; 
encore \m pen, je tombais les quatre fers en Tair dans 
la riviere. Je me trouve sur le dos dans la barque ; heu- 
reusement quej'^tais tomb^ les reins sur un banc. Je me 
dis : — G'est pas le moment de compter les ^iles : je me 
rel^. 

1)0 coup, la barque 6tait lanc^e. Je cherche les deux avi- 
roBs; dans ma cabriole j'en avais jet^ un k Team Je rame 
avec Fautre, je tourne comme un tooton, je dis : Cest comme 
si je chantais ; attendons, 

Je me rappelierai ce moment-Ik toute ma vie, monsieur : c'6* 
tait e£frayant, onaurait cru que la riviere roulait de Tencre, 
tant elle 6tait noire. De temps en temps seulement, une pe- 
tite vague s'^levait etjetaitson ^cume;pui5, au milieu, on 
voyait paraitre un instant la robe blanche de la jeune fille ou 
la t^te de mon maltre qui revenait pour souffler. Une seule 
fois ils reparurent tons deux en m^me temps. J^entendis mon- 
sieur Eugene dire : — Bon ! je la vois. En deux brassies, il 
fut k Tendroit oix la robe flottait Tinstantd'auparavant. Tout- 
k-ooup, je ne vis plus sortir de Teau queses jambes ^rt^s. 
11 les rapprocha vivement, et il disparut... J^^tais k dix pas 
d'eux, k peu pr(is, descendant la riviere ni plus ni moins vite 
que le courant, serravit mon aviron enlre mes mains comme 



LE 60GQER DE CABRIOLET. 81 

SI ie voulads le broyer, en disant : Dieu de Dieu ! faut-il que 
)e ne sache pas nager I 

Un instant apr^s il reparat. Cette fois-1^, il la tenait par 
les cheveux ; elle ^tait sans connaissance : Il ^tait temps ponr 
mon maitre aussU Sa poitrine rdlait, et il lui restait tout Juste 
assez de force pour, se soutenir sur Teau, vu que comme elle 
ne remuait ni bras ni jambes, elle ^(ait lourde comme un 
plomb. 11 tourna la t^te pour voir de quel c6t6 du bord il ^lait 
leplus prte, etil m'aper^^t.— Gantillon,ditril,k moi ! J'^tais 
sur le bord de la barque, lui tendant Taviron, mais, ouiebe! 
il s'en fallait plus de trois pieds... — A moi ! r^p^ta-t-il... Je 
faisajs un mauvais sang! — Cantillon 1 Une vague lui passa 
sur la t6te ; je restai la boucfae ouverte, Tes yeux fix^s sur 
Tendroit; il reparut, q9i m'enleva une montagne de dessus 
restomac;j'^tendts encore Faviron; il s'^tait un brin rap- 
proch6 de moi... — Du courage, mon maitre, du courage ! 
qnejelui criais. II ne pouvait plus r^pondre. — Lftchez-la, 
que jelui dis, et sauvez-vous. — Non, non, dit-il, je... Feau 
lui entra dans la bouche. Ah ! monsieur, Je n*avais pas un 
cbeveu sur la t^te qui n*e(kt sa goiitle d'eau. J'^tais hors de 
la harque, tendant Faviron ; je voyais tout tourner autour de 
moi. Le pont, I'bdtel des Gardes, les Tuileries, tout ca dan- 
sait, etpourtant J^avais les regards (ix^s seulement sur cette 
t£te qui s'enfoncait petit k petit, sur ces yeux k fleur d'eau 
qui me regardaient encore et me p iraissaientplus grands du 
double; puis je ne vis plus que ses cheveux ; les cheveux s'en- 
foDc^rent comme le reste : son bras seul sortait encore de 
Tean, arec ses doigts crisp^s. Je lis un dernier effort, Je ten- 

s. 



82 SCMJVBNIRS ITANTONY. 

dis la rame; allons done, ban !... Je lui mis Taviron dans 
lamain... Aht... 

Gantillon s'essuya le front. Je respirai; 11 reprit : 

— On a bfen r^ison de dire que quandon se noie, ons^ac- 
crocl^erait k unebarre de fer rouge, il se cramponna ^la 
r^me que ses ongles ejaient marques dans le bois. Jefap- 
|)uyai surieborddu bateau; ca fit bascule, et monsieur Eu- 
gene reparut au-dessus de Veau. Je tremblais si fort, que fa- 
vai^ peur de lecher mon diable de b^ton. Totals couch^ des- 
sus; la tete au bord du bateau; je tirals Vavironen Tassujet- 
lissaot avec mon corps. Monsieur Eugene avait la tSte ren- 
vers(^e en arri^re corame quelqu'un qui est ^vanoui; je 
tirais toujours la macbine, {a le falsait approcher. Enfin 
j'eteqdis le bras, Jelepris par le poignet; bonl J'^tais sftr 
de mon affaire , je le serrais comme dans un £tau. Huit 
jours apr^s, il en avait encore les marques bleues autour du 
bras. 

n n'avaif pas iacb6 la petite ; je le tirai dans le bateau ; elle 
le suivit lis rest^rent au fond tous les deux, pas beaucoiip 
plus fringans Tun que Tautre. J'appelai mon maitre, votre 
serviteurl J'essayai de lui frapper dans le creux des mains, 
il les tenait fermees comme sMI voulait casser des noix : c'e- 
tait ^ se manger la rate. 

Je repris ma rame et je voulus gagner le bQrd, Quand j^ai 
deux avirons, je ne suis pas dej^ un fameux marinier ; avec 
un seul, e^est toujours la m£me cbanson; je voulais alier 
d'un c6t^, je tournais de Tautre, le courant m'entratnait. 
Quand je vis d^finitivement que je m^en allais au Mvre, Je 



LE COCHER DE GABRtOLET. 83 

me dis : Ma foi ! pas de fausse route, appelons au secours : 
Ift-dessus, je me mis «^ crier commeunpaem. 

Les farceurs qui sont^ans la petite Mtaque ot Von fait 
revenir les noyes m'entendirent. lis mirent leur embarca- 
tioB ancBable U Yearn. En deux tours de main, ils m'avai^nt 
rejoint; ils accrochferent inon bateau au kur. Cinq minutes 
aprte, mon maltre et la jeunefiUe ^talent daiisdu sel,comme 
desbarengs. 

On demanda si j'^tais noy6 aussi, je r^pondis que non, 
roafsque c^^tait egal, que si Ton voulaitme donnerunTerre 
d' eau-de-vie, ^ me reraettrait le coeur. J" avals les jambes qui 
pliaient comme des ecbeveaux de fil. 

Mon maitre rouvrit les yeux le premier; il sejeta^mon 
cou... Je sanglotais, je rials, je pleurals... MonDieu, qu'un 
hommeesl bete!... 

Monsieur Eugene se retourna ; 11 apercut la jeune fllle 
qu'on medicamentait. — Mille francs pour vous, mes amis, 
dit-n, si elle n'en meurt pas ; ettoi , Cantillon , mon brave, 
mon ami, mon sauveur (je pleurals toujours), amfene le ca- 
briolet. 

— Ah! que je dis, c'estvrai, etCoco!... Fautpas deman- 
der si je pris mes jambes h mon cou. J'arrivekla place oti 
je Tavais laisse... Pas plus de cabriolet ni de clieval que des- 
sus ma main. Le lendemain, lia police nous le retrouva • c^e- 
tailun amateur qui s'etaitreconduitavec. 

Je reviens ei je dis : — Bernique ! II me r6pond : — C'est 
bien, alors am6ne un fiacre. — Et la jeune fille? que je de- 
mande.— Elle a remue le bout du pied,dit-ll.— Fameux! — 



84 SOUVENIRS DANTOJfY. 

J*am^fie un fiacre : elle ^tait revenae toul*^-fait; seulement 
die neparlaitpas encore. Nous la portons dans le borHngot. 
— Cocher, rue du Bac, n*» 51 ; et vivement. 

— Dates done, notremattre, c'est ici mademoiselle Mars, 

— Esl-ce que ton bistoire estfinie? 

— IHnie, peub!,.. jenesuis pas au quart; c'est Hen ee 
que ]e vous ai dit, vous verrez. 

Mectivement, il y avait un certain int6r^t dans ce qu'il 
m^avait raconi6. Je n'avais qu'un soubait k fatre k notre 
grande actrice, c^^ait delatrouver aussi sublime en 1851 
qu'en f 889» Au bout de dix minutes , j'^tais dans le ca- 
briolet. 

— Etrhistoire? 

— Oik fattt41 Yous conduire, d*abord? 

— Cela m'est ^gal, va devant toi ; Tliistoire. 

— Abl rbistoire! Nous en ^lions...— Cocher, rue du Bac, 

et vivement. 

Surlepont, notre jeune liile perdit connaissanee unese- 
condefois. 

Mon maitre me fit descendre sur le quai pour lui amener 
sonm^decia. Quand jerevins avec luije trouvai mademoi- 
selle Marie... Est^ce que je vous ai dit (|n'on Tappelait 
Marie? 

-Non. 

— Eh bien c'6tait son nom de bapt^me. le trouvai made- 
moiselle Marie couch^e dans un lit avec une garde aupr^s 
d'elle. Je nepeuxpas vous dire commc elle (^taitjolie, avec 



LE CUGHBR DE CABRIOLET. 86 

sa i&gure p4le, ses yeux ferm^, ses mains en €roix sur sa 
poitrtne : elle avait Fair de la vierge dOBtelleporie le nom, 
d'aatantplus qu*elle ^tait enceinte. 

— Ah! dis-je, c'est pour ceta qu'elle s'^tait Jet^ k 
reau. 

— Eh bienl vous dites jaste ce que mon maitre r^pondit 
aa mMecin quand il lui aunon^ Gettenouvelle; nous ne nous 
en ^lions pas aper^us, nous. Le m^decin lui fit respirer un 
petit flacon; je me rappellerai celui-lli. Imaginez-vous qu'il Fa- 
vaitpose sur la commode; moi, helement^ yoyant que oa Ta- 
vait fait revenir, je me dis : — Ca doit avoir une fameuse 
odeur I Je fldne autour de la commode, sans faire semblant de 
Hen, et pendant qu'ils ont le dos tourn^, je retire les deux 
bouchons, et je me fourre le goulotdans le nez. Oh! quelle 
prise! (^ n'auraitpas ete pire quand j^aurais respire un cent 
d'aiguilles... Cest bon,je disje te connais, toi. Ca m'avait 
fait pleurer k chaudes larmes. Monsieur Eugene medit : — 
Faut te consoler, mon ami , le docteur en repond. Je dis en 
moi-meme : — Cest egal, il peut^trefort, ce docteur, mais 
quand je serai malade, ce n'est pas lui que j'irai chercher. 

Pwidant ce temps-la, mademoiselle Marie 6tait revenue k 
elle; elle regardait autour de la chambre etelle disait : 

— Cest drdle ; o(l done suis-je ? je ne reconnais pas cet ap- 
partement. Je lui dis : — Cest possible, par la raison que 
votts n'y 6tes lamais venue. Mon maitre me fit :— - Chut! Can- 
tilion. Puis, comme il s'entendait k parler aux femmes, il 
Ini dit: *-Tranquillisez-vous, madame, j^aurai pour vous les 
M)ins et le respect d'uti frfere, et d^ que votre ^tat permettra 



$$ SOUVENIRS D'ANTONY. 

devous {transporter chez yous, je m^empresserai de vousy 
coj|44ii*e.-- Je suis done malade? reprit-elle etonn^; puis, 
rassemblant ses id^es, elle s'ecria toat d'un coup : — Oh ! 
ouj, QUI, je me souviens de tout; j'ai voulul... Un cri iui 
echappa. — Et c'est vous^ monsieur, qui m^avez sauv^e sans 
dojuJte I o\\ 1 si vous saviez quel service fqneste voug m'avez 
jr^du! quel avenir de douleur voire devofiment pour une 
inconnue a rouvert devantelle! Moi, j*ecoutais tout ^a, en 
pie frpttant le nez qui nie cuisait toujours, ce qui fait que je 
p'en ai pas perdu une parole et que je vous le raconte comma 
^a s'e§|pas^e. Mon maitr.e la consolait comme il pouvait; 
Sjais k tout ce qu'il disaitj elle repondait : —Ah ! sj vous sa- 
yiezl II pfiraitque^ja Tennuya d'entendre toujours la meme 
chose, cai* il se pencha ^ son oreille et Iui dit : — Je sais tout, 
r— Vou^? dit-elle. — Qui j vous aimez, vous avez 6te trahie, 
l|liaBdonnee. — Qui, trahie, repondit-elle, 14chement trahie, 
crueikment abaedjonnee. — Eh hien! Iui dit monsieur Eu- 
geae, eonfiez-moi tous vos ichagrins ; ce n'est point la curiosite 
wis le desif de vous etre utile qui me guide ^ il me semble 
que je ne dois plus etre un etranger pour vous. — Oh! non, 
non, 4H-elie, car qn homme qui expose sa vie comme vous 
avez fait, doit^tre g^nereux. Yous, j'en suis sAre, vous n'a- 
vez jamais abandonneune pauvre femme, en ne Iui laissant 
que le choix d'une honte eternelle ou d'une prompte mort. 
Oui, oui, je vais vous dire tout! Je dis : — Bon ! moi, ga doit 
^treinteressant; (^commence hien, ecoutons Thistoire. 

— Mais auparavant, sgouta-t-elle, p^rmettez que j'^crite k 
k imn ]^e^ k mon p^re k qui j^avais laiss^ une leltre d'adieu 



LE GOC»ER m CABRIOLET. M 

dans laqueHe |e \m a^i^renais ma rdsalution, qui croit que je 
rai aooompHe. Tous perm«ttez qull vienne ici, n'est-ce pas? 
Oh ! pourvtt que^ dans sa douleur, 11 ne se soit pas port^ It 
^^que acte de c^sespoir i Perraettez que je lui ecrive de ve- 
lAx k rinstant ; je sens que ee n'est qu'avee lui que jepourrai 
piesrer, et plearer me fera tant de bien ! 

— Ecrivez, ecrivet, lui dit mon maitre en lui avan^nt une 
pioine et de Tencre. Eh ! qui oserait retarder d'un instant 
oette reunion solennelle) d'ane fille et d'unpere qui se sont 
cms separe&pour toujours? Ecrivez, c'est moi qui vous en 
sapplie; ne perdez pas un instant. Oh ! votre pere^ le mal- 
beoreuK, comme il doit souffrir ! 

Pendant ce teoips-l^, elle griffonnait une jolie petite ecri- 
tare en pattes de mouches ; quand elle eut fini , elle demanda 
Tadresse de la maison : — Rue du Bac, n* 54 , que je lui 
dis. 

— Rue du Bab, n^Sl ! repeta-t-elle. Et v'lan ! voUSi Fencrier 
snrlesdraps. Apr^s un instant, elle ajouta d'unair roelan- 
cpUqne :— C'estpeut-^tre la Providence qui m'a conduit dans 
cette maison. Je dis; — Cest 6gal, la Providence ou non, il 
faudra un fameux pa(|uet de sel d'oseille pour enlever cette 
!f^cbe-id. 

Mon maitre paraissait tout interloqu^. — Je consols voire 
^tonnement, dit-elle ; mais vous allez tout savoir, vous con- 
ceyrezalorsreffetqu'a dft me faire Tadresse que vient de me 
dODperyotredomestique.Et elle lui rrmitla lettre pour son 
ptre. 

— - Gaatlllony porte cette lettre. Je jette un coup d'oeil des- 



88 SOUVENIRS 0'ANTONY. 

sus. Rue des Fossfe-Saint-Victor. — II y a une trotte, que je 
dis; il merepond: -^-C'est ^gal, prends un cabriolet et sois 
ici dans une deml-heure. 

En deux temps j'^tais dans la rue: un cabriolet passait, Je 
saute dedans. 

—Cent sous, Tami , pour aller k la rue des F^oss^s-Saint- 
Victor et me ramener ici. 

Je voudrais bien de temps en temps avoir des courses 
comme ca, moi 

Nous arr^tons devant une petite maison ; Je frappe, Je frappe« 
La portidre vient ouvrir en grognant. Je dis ; — Grogne« 
monsieur Dumont ? — Ah ! mon Dieu ! qu'elle dit, apportez 
vous des nouvelles desa fille? — Et defameusesje r^onds. 

— Au cinqui^me, au bout de I'escalier. Je monte quatre k 
quatre; une porte 6tait entrebMlI^e; je regarde, je vois un 
vieux militaire qui pleurait sans dire un mot , baisant une 
lettre et chargeant des pistolets. Je dis : — Qadoit 6tre le 
p^re, ou je me trompe fort. 

Jepousse la porte. — Jeviens de la part de mademoiselle 
Marie, que je m'en vas. 
Alors il se retourne, devient p^ie comme la mort, et dit : 

— Ma fille !— Oni ! mademoiselle Marie, votre fille. Vous ^tes 
monsieur Dumont, ancien capitaine sous Tautre i 

II fit un signe de t^te. 

— Eh bien! voili) ma Icttre, de mademoiselle Marie. II la 
prit. Je n*exag^repas, monsieur, il avait les cbeveux dresses 
sur la t^te , et il lui coulait autant d'eau du front que des 
yeux. 



LE COCHER DE CABRIOLET. 89 

— Elle est vivante ! dit-il, etc'est ton maltre qui Ta saav^? 
Gonduis-moi vers elle k Tinstant, k Viastant! Tiens, tiens, 
moD ami. 

n fouille dans le tiroir d'un petit secritairey y prend trois 
oa<|oatre pitees de cinq francs qui couraient Tune aprte 
Tautre, et me les met dans la main. Je les prends pour ne 
pas rhumilier ; je regarde Tappartement ; je dis en moi- 
meme: — Tun'es pas cossu, toi. Je faisune pirouette, je 
^lisse les vingt Jrancs derri^re un bustede Tautre, et je dis : 

— Merely capitaine, 
— Es-tu pr^t? 

— Je Tous attends. 

Alors il se met k descendre comme s'il glissait le long de 
laiampe. Jelaidis: 

— Diles done, dites done, mon ancien, je n'y vols pas dans 
vetre Umagon d'escalier. Peuh I il ^tait ddj^ en bas. 

Enfin, c'est bon, nous voilk dans le cabriolet. Je lui dis : 

— Sans indiscrdtion, capitaine, qu'est-ce que yous vouliez 
done faire de ces pistolets que vous cbargiez ? 

II me r^nd mi fron^nt le sourcil : 
— L*un 6tait pour un miserable k qui Dieu peutpardon- 
eer, mais k qui je ne pardonnerai pas. 
Jedis : — Bon! c*estle p^rede Tenfant. 
— Uautre ^tait pour moi. 

— Ah bien ! il vaut mieux que cela se soit pass^ comme 
cela, que je lui reponds. 

— Ce n^est pas fini, dit-il. Mais raconte-moi done com- 



90 SOUVENIRS D'ANTONY. 

ment ton mattre, cet excellent jeune homme, a sauve ma 
pauvre Marie? 

Alors, je lui racontai tout : il sanglottait comme nn en- 
fant... C'^tait k fendre des pierres, devoir unvieux soldat 
pleurer, si bien que le cocher lui dit : 

— Monsieur, c'est b^te lout ca, je n'y vois plus k conihiire 
mon clievai. Si ce pauvre animal n'avait pas plus d'esprit que 
noustrois,il nous conduiraittout droit k la Morgue. 

•—A la Morgue! dit le capitaine en tressaillant, ^ la 
Morgue 1 Quand je pense que je n'avais plus i'espolr de la 
retrouver que Ik ; que je voyais ma pauvre Marie, I'enfiint de 
mon coeur, ^tendue sur ce marbre noir et suant 1 0fa 1 le nom, 
le nom de ton maitre? que je le b^nisse, qfue je \e place dans 
noil <M3eur h fMi Can autre nom. 

— Celui de Tautre, n'est-ce pas, doat vmis tm it 
bHste? 

— O Marie ! Et il n'y a plus d« danger, n'^st-ce pas ? Le 
fliMedti a r^ada d'eile f 

— - Ne ai'en pariez pi^ de votw m^aciB : c'est aaB fldre 
cruche. 

— Comment, il reste 4m^ des ccaiaies pi^ur wa SiiU? 

J# dis ; — Nod, non, c'est relatif k moi, par i'4^)port It mon 
nez. 

Nous faisionsdtt cbeQiin pend^n^ ce temps-Ik, si bien que 
tout-k-coup le cocher nous dit : 

— Noiissommes arrives. 

— Aide-moi, mon ami, me dit le capitaine, les jambes me 
manquent. Oti est-ce ? 



L£ COGBER DE GABBIOLET. 91 

— Lkj au second, qix Tou^voyei <ie la iujaii^re et une misfj^ 
derriere le rideau. 

r-0b4 viens, yiea§. 

Pauvre homme! ii ^tait p4Ie comtne ud linge. Je pris $on 
bf^s so,u$ le miep. ^'ente^jJiis ))attre son c/BQr. 

—Si J'allals la Irouver niorte ! medit-U en me ?eg9r,d|nl 
4'iwairegaTe. 

« 

Au m^me instant, la porte de Tappartement de ponsieur 
Eugi&ne s'ouvrit, deu^ eU^es au-d^^sus de dous, et nans en- 
tendimes une yov^ jde fempie ^i cri^it : 

— Mob p^rel mon pere ! 

— G'estelle! c'est sa voix, dit le capitaine ; etle YieiU^rd, 
j3»i trepiblait upe $econde auparavSijit, s'elpp^ co^me un 
jeupeJiOQune^ eptra dans la chambre sans dire pi bopjpur lu 
bonsoir k personne, et s'^laii^ sur le lit de sa fille, en pleu- 
rant et en disant : — Marie ! ma cli^re enfant, ma fille ! 

Quand j'arrivai* c'etait un tableau de les voir dans les 
brgs Funde Tautre; le p^re frottant la figure d^ sa fllle aiyec 
5a face de lion et ses vieilles moustaches, la garde pleurant, 
monsieur Eugene pleurant, moi pleurant, eP^n une averse. 

Mon maitre me dit k la garde et k moi : 

— II faut les laisser seuls. 

Nous sprtons tous les trois, il me prend la main etme dit : 

— Guette Alfred de Linar, quand il rentrera du bal tu le 
prieras de venir me parler. 

h me mis en [sentinelle sur rescalier, et je dis : Ton 
<XMBpte est bonk toi. 
Au bout d^un qu^t d'heure, f entendis derling, derling ! 



n SOUVENIRS D'ANTONY. 

G*^tait monsieur Alfred. II monta Vescalier en chantaiit. Je 
lui dis poliment : 

— €e n^est pas ^ , mats mon maltre vent vous dire deux 
mots. 

— Est-ce que ton maitre n*auralt pas pu attendre ^de- 
main? qu'il me r^pond d*un air goguenard. 

— n parait que non, puisqu'il vous demande tout de suite. 

— Cest bon ; oOi es^iI ? 

— Me Toici, dit monsieur Eug^e qui m*avalt enlendu. 
Youlez-vous avoir la bont^, monsieur, d'entrer dans oette 
ehambre?EtilmontraitceUe de mademoiselle Marie, Je n'y 
comprenals plus rien. 

J'ouvrelaporte. Lecapitaineentraitdans un cabinet;' il me 
fait signe d'attendre qu'il soit cach^.Quand c'est fini, Je dis: 

— Entrez, messieurs. 

Mon maitre pousse monsieur Alfred dans la cbambre, me 
tire en debors, ferme la porte sur nous..rentends une Yoix 
tremblante dire : — Alfred f Une voix ^tonnto r^ndre : 
— Marie 1 Marie ! vous ici ? 

— Monsieur Alfred est le p^re de Tenfant ? que je dis k mon 
maitre. II me r^pond : 

— Oui, reste avec moi ici et ^coutons. 

D'abord nous n'entendions rien que mademoiselle Marie, 
qui avait Tair de prier monsieur Alfred. Ca dura quelque 
temps. A la fln, nous entendimes la voix de celui-ci qui disait : 
— Non, Marie, c'est impossible. Yous ^tes folle; je ne suis 
point maitre de me marier, je depends d'une famllle qui ne le 
permetirait pas. Mais je suis ricbe, et si de For... 



LE OOCKR BE GAJNUOLET. »S 

Par exemple, k ce moM^, ce fut un bacchanal soign^. Pour 
ne pas se donner la peine d'ouvrir la porte du cabinet ot il 
s'eUdt cach6, le capitaine venait de Tenfoncer d'un coup de 
pied. Mademoiselle Marie jeta un cri ; le capitaine fitunjuron 
i hire larder la maison ; mon maitre dit : 

— Entrons. 

n toit temps. 

Le capitaine Dumont tenait monsieur Alfred sous songe- 
BOti, et lui tordait le cou comme lune volaiile. Mon maitre les 
s^para. 

Monsieiir Alfred se releva piile, les yeux fixes et les dents 
serr^s; 11 ne Jeta pas un coup d'oeil sur mademoiselle Marie 
qvi ^tait toQjours 6vanouie, mais il vint k mon mattre, qui 
rattendait les bras crois^s. 

— Eugene, lui dit-il, je ne savais pas que votre apparte^ 
ment^tait un coupe-gorge; je n'y rentrerai plus qu*un pis- 
tolet de chaque main 1 entendez-vou s? 

— Ce&t ainsi que J'esp^re vous revoir, lui dit mon maitre ; 
car si ?oas rentriez autrement, je vous prierais k Tinstant 
d*en sortir. 

— Capitaine, dit monsieur Alfred en seretoumant, vous 
D'oublierez pas que j'ai une dette aussi avee vous? 

— Et vous me la paierez k Tinstant, dit le capitaine, car 
jene vous qui Ite pas. 

-Sou. 

— Le jour commence k parattre, continua monsieur Du^ 
Boat, allez cbercher das irmes* 

*- rai des ^pto et des pistolets, dit mOn maitre. 



£ • -•_*-• js*^* i* > » *.- * * / ^ 



94 SOUVMiRd l)'ANtWY, 

— Aters, faites-Ies porter dans una voiture, reprit fe ctpi- 
taine. 

— Pans une heure au bois de Boulogne, porte Maiflot, cUf 
Alfred. 

— Dans une heure, repondirent S fa fois mon inaitre et le 
capitaine. Allezcherchervos t^moins. 

II sortit. 

Le capitaine se pencba a1ors vers le lit de sa fille. Monsieur 
Eugene voulait appeler du secours. 

— Non , non , dit le .p6re, 11 vaut mieux qu'elle fgnOfg 
tout. Marie I ch^re enfant, adieu. Si je suis ta^, monsieur 
Eugene, vousme vengerez, n'est-ce pas? et VOus n'aMndon- 
nerez pas rorpheline ? 

— Je VOUS le jure sur elle, repondit fliofl Mattre. Et il se 
Jeta dans les bras du pauvre p6re. 

— Gantillon, fais avancer un fiacre. 

— Oui, monsieur; irai-Je avec vous? 
-*- Tu viendras. 

Le capitaine embrassa encore sa fille ; iT appela la gardB : 

-- Secourez-la maintenant, et si elle demande oCi |e suis, 
dites queje vais revenir. Allons, mon jeune ami, partons. 

lis entr^rent danslacbambre de monsieur Eii^^ne. Quamd 
je revins avec le fiacre, its m'attendaient dej^ en has. Le ca- 
pitaine avait des pistolets dans ses po6bes, et monsfeur issy* 
g^ne des ^pees sous son manteau. 

•— Cocber, au bois de Boulogne. 

— Si je suis tu^, dit le capitaine, mon ami, vous remettrez 
cette bape \ ma pauvre Marie : c'est Talliance de sa m^re; 



L£ COCHER DE CABRIOLET. 95 

use digne femme, jeune homme, f|ui est xnaintenant pr^s de 
Dieu; ou il n'y aurait pas plus de justice 1^-haut qu*il n'y en a 
dans ce monde ; puis vous ordonnerez que je sois enterre 
avec ma croix et mon epee. Je n'ai d'autre ami que vous, 
d'autre parent que ma fille : ainsi, vous et ma fllle derri^re 
mon cercueil, et c'est tout. 

— Pourquoi ces pensees, capitaine?Elles sontbien tristes 
pour un vieux militaire. 

Leeapitaiue sourit tclstement. 

—Tout a mal tourn^ pour moi depuis 1815, monsieur 
Eugene. Puisque vous avez promis de veiUer sur ma filte, 
mieuxvautua protecteur jeuue et ricfae qu'un p^re vieux et 
pauvre. 

n se tut ; monsieur Eugene n'osa plus lui patler^ et le vieil- 
lard garda le silence jusqu'au lieu du rendez vous« 

^Q cajbriolel naus suivaU h (^uelquea pa^. Monsieur Al- 
fred endescendit avec ses deux temoins* 

Un des temoins s'approcha de nous* 

^Quelles soat les armes du capitaine ? 

— Lepistolet, repondit celui-ci. 

— Reste dans le fiacre et garde les epees, dit mon maltre ; 
fit ils s'enfonc^rent tous cinq dans le bois. 

Dix minutes s'etaient k peine ^coul6es, que j'entendis deux 
^upsde pistolet. Je bondis comme si je ne m'y attendalspas : 
c'etaitfini pour Fun des deux, car dix autres 'minutes s« pas- 
^rent sans que ce bruit se renouvelM. 

Jem'etais jeledans le fond du fiacre, n^osant regarder. La 
portiere s*ouvrit toul-k-coup. 



96 SOUVSNIRS D'ANTONY. 

— GaotHlon, les 6p^es ? dit mon maitre. 

Je les iui pr^seatai. II ^tendit la maio peur Ui& prendre ; U 
avait au doigt la hague du capUaine. 

— Et... et... le p^re de mademoiseile Marie? dis^je^ 

— Mort I 

— Ainsices^pies,..? 
•^SoDtpourmoi. 

— Au DOmdii del, laissez-mol voos suhre* 
— yiens, si tu le veux. 

«— Je sautai ii bas du fiaere, Tavats le coeur aussi petit 
^u'un grain de moutarde, et tremblais de tous mes membres. 
Man mattre entra dans le bois^ je le suins. 

Nousn*avions pas faltdix pas que j'apercus numsiettr Al- 
fred deboiki et riant au milieu de ses t^moins. 

— Prends garde, me dit mon maltre, en me poussant de 
cdt^. 

'^ Je fis un saut en arri^re. J^avais manqud de mareiier sw 
le corps du capitaine. 

Monsieur Eugene jeta sur le cadavre un seul coup d'cell, 
puis il s^avan^ vers le groupe, laissa tomber les dp^sk terre, 
etdit: 

'^ Messieurs, voyez si elles sent de mtoe longueur. 

— Yous ne voulez done pas remettre les dioses k domain 9 
(tit un des t^moins. 

-* Impossible! 

*— Eh I mes amis, soyez done tranquiUes, dit monsieur 
Alfred; le premier combat ne m'a pas fatigu^; seulemeutje 
boirais volontiers un verre d'eau« 



A 



— CantflI6n, va cfieMer ixh verre tfeau pour mdnsfeur 
Affred, dit mod miiftre. 

J'avais envie d'obeir 501fiihe d'aHef roe pendre. Bonsieur 
Eugene file fit un seeond si^e de la main, elje' pHs le cbe- 
min du restauraot qui est k I'entr^e du bois ; k peine si nous 
en ^tions k cent pas. £)n deux tours Ae main, je fus revenu. 
Je lai pr^sentai le verre en disant en moi-meme : Tiens, et 
que le ?erre d'ea«i te serve de poison ! 11 le prit : sa main ne 
tremblait pas; seulement, quand ilme lerendit,je m'aper- 
?as qu'ii Tavait tellement serr^ «ntre ses dents qu'it en avalt 
ebr&Lilebord. 

Je me retournaieii jetaat le verre par-dessus ma t^le, et 
faper^ moo maitre qui s'^it appr^t^ pendant mo^absen- 
ce. H n'avait conserve que son. pantalon et sa cbemise; en- 
core les manches en 6taient-elles relev6es lusqu'au haut du 
bras. Je m'approcbai de lui : 

— N'avez-tous rien k m'ordonner? lui dis-ie. 

— Kon, r^pondit-il. Je n'ai nip^re ni m^re; si )e meurs... 

n ^crivit qaelques motsau crayon... tu remettras ce pa(^ler 

k Marie 

U jeta encore un coup d*oeil sur le corps du capitaine, et 
s'avanca vers son adversaire en disant : 

— Alloas , messieurs. 

— Mais vous n'avez pas de temoin, repondit monsieur 
Alfred. 

— L*un des vd&res m^en gervllra. 

[ —Ernest, pas^ezdci c6td d& mbi^sleu^. 
Un des deux t^moins passa dtt cOt# dfe moff nraltre; rauire 



98 SOUVENIRS D'ANTONY. 

prit les 6p^, pla^a les deux adversaires k quatre pas Tun de 
Fautre, leur mil k cliacun une poignee d^6pec dans la main, 
croisa les fers et s^eloigna en disant : 

» ^llez, messieurs. 

A rinstant m^me, chacun d'eux fit un pas en avant, elleurs 

lames se trouv^rent engagees jusqu'& la garde. 

— Reculez, dit mon mailre. 

— Je n'ai point Thabitude de rompre, r^pondit monsieur 
Alfred. 

— C*est bien. 

Monsieur Eugene recula d'un pas , et se remit en garde. 

11 y eut dix minutes effrayantes k passer. 

Les ^p^es voUigeaient autour Tune de Tautre eomme des 
couleuvres qui jouent. Monsieur Alfred seul portait des 
coups ; mon maitre, suivant T^pde des yeux, arrivait k la pa- 
rade ni plus ni moins tranquillement que dans une salle 
d'armes. J'^tais dans une colore ! Si le domestique de Tautre 
avait ^t^ 1^, je Taurais 6trangl^. 

Le combat continuait toujours. Monsieur Alfred riait am^ 
rement; mon maitre 6tait calme et froid. 

— Ah ! dit monsieur Alfred, 

Son ^p^e avait touch^ mon maitre au bras, et k sang ecu- 
lait. 

— Ce n'est rien, r^pondit celui-ci, conlinuons< 
Je suais k grosses gouttes. 

Les t^moins s'approch^rent. Monsieur £ug^ne leur fit slgtie 
du bras de s'^loigner. Son adversaire profita de ce mouve- 
ment, il se feodit; mon maitre arriva trop tard k une parade 



COCHER DE CABRIOLET. 09 

de seconde, et le sang coula de sa cuisse. Je m'assis sur le 
gazon*, je nepouvais plus me (enir debout. 

Cependant monsieur Eugene etait aussi calme et aussi 
froid; seulement ses l^yfes ecartees laissaient apercevoir ses 
dents serr^es. Ueau coulait du front de son adversaire ; il 
s'affaiblissait. 

Mon maltre fit un pas bo avant ; monsieur Alfred rompit< 

— Je croyais que vous ne rompiez jamais, dit-il. 

Monsieur Alfred fit une feinte; Tep^e de monsieur Eugene 
arriva k la parade avec une telle force, que celle de son ad- 
versaire s'ecarta comme sll saluait. Un instant, sa poi- 
trine se trou^a decouverte, Tepee de mon maltre y disparut 
josqu^k la garde. 

Monsieur Alfred ^tendit les bras, l^cha le fer, et ne resta 
debout que parce que T^p^e le soutenait en le traver- 
sant. 

Monsieur Eugene retira son 6pee, et il tomba. 

— Mesuis-je conduit en bomme d*bonneur? dit-il aux t6- 
moios. Us firent un geste aifirmatif et s'avanc^rent vers mon^ 
sieur Alfred. 

Mon maitre revint k moi. 

— Retourne k Paris et am^ne un notaire cbez moi ; que je 
le trouve en rentrant. 

—Si c'est pour faire le testament de monsieur Alfred, que 
je lai dis, ce n'est pas beaucoup la peine, vu qu'il se tord 
comme une anguille et quMl vomit le sang, ce qui est man- 
vais signe. 
' — Ce n'est pas ga, dit-il. 



100 SpOTCBTIBS D'ANTOMy. 

— Poyr QUQi ^it-ce done? <|is-je k moji toigr en interrom- 
pant le cocher. 

•— Pour ^pouser la jeui^e fille, me r^pondit Cantillon, et 
reconnaitre son enfant .. 

— II afaitcela? 

— Oui, monsieur, et bravement. 

Puis i) m*a dit : — Cantillon, nous allops voyager, ma 
femme et mpi : je voudraisbien te garder; mais, tu com- 
prend§4 Cjl \^ ^^nerait de te voir. Yoilk mille francs ; je te 
donne mo^ cabriolet et mon dieval, fais ce que tu voudras; 
et si tu a§ besoin de moi, ne t'adresse pas k d'aulres. 

Comme j'av|is le fond de l*etablissemeni, je me suis fait 
cocher. 

— ypiU mop Jiistoire, nqtre bourgeois : oix faut-il vous 
conduire ? 

— Chez moi ; j'ach^verai mes courses un autre jour. 
Jerentrai, et j'ecjriyis Thistoire de pantiljon ^llequll me 

Favait racoji|ee. 



BLANCHE DB BEAULIEU. 



I. 



Celui qui, dans la soiree du 45 d^cembre 95, serait parti 
de la petite ville de Clisson pour se rendre au village de 
Samt-Cr^pin, et se serait arrSte sur la cr^te de la montagne 
an pied de laquelle coule la riviere de la Moine, aurait vu de 
Fautre c6U de la valine un strange spectacle. 

D*abord, k Tendroit od sa vue aurait cherch6 le village perdu 
dans les arbres, au milieu d'un horizon d^j^ assombri par le 
cr^pascule, il eCit apergu trois ou quatre colonnes de fum^, 
qui, isol^s k leurbase, se joignaient en s'^largissant, se ba- 
langaient un instant comme un ddme bruni, et, c6dant moUe- 
ment k un vent humide d'ouest, roulaient dans cette direc- 
tion, confondues avec les nuages d'un ciel bas et brumeux. II 
eftt vu cette base rougir lentement, puis toute fum^e cesser, 

6. 



i 02 SOUVENIRS lyANTON Y. 

et, des toite des maisons, des langues de feu afgues s'^lancer 
k leur place avec un fr^missement soard, tantdtse tordant en 
spirales, tant6t se courbant et se relevant comme le m^t d'un 
vaisseau. II lui eHi sembl^ que bient6t toutes les fen^tres s'ou- 
vraient pour vomir du fen. De temps en temps, quand un toit 
s'enfonoait, il eAt entendu un bruit sourd, il eti distiBgu6 une 
flammeplus yiye, m^l^e de milliers d*^tiT|celles, e^, h la lueur 
san^^tHlA de riAeendie s'agttndissMt, d«s anMs latre, un 
cercle de soldats s'^tendre an loin. II eiit entendu des oris et 
des rires,il edit dit avec terreur: Dieu me pardonne, c'est une 
arm^e qui se chauflfe avec un village. 

Effectivement, une brigade r^publicaine de douze ou quinze 
cents hommes avait trouv^ le village de Saint-Cr6pin aban- 
donn^ et y avait mis le feu. 

Ce n'6tait point une cruaut^ mais un moyen de guerre, un 
plan ()e campagne comme un autre ; I'exp^rience prouva quMl 
i^tait le seul qui fillt bon. 

Cependant une cbaumi^re Isolde ne brCilait pas ; op sem- 
blait Qieme avoir pris toutes les precautions n6cessaires pour 
que le feu ne pi)it Tatteindre. Deux sentinelles veillaient k la 
porte^ et, k chaque instant, des officiers d'ordonnance, des 
aides-de-camp entraient, puis bientdt sortaient pour porter 
(Jes ordres. 

Celui qui donnait ces ordres et^it un je^ne bomipe qui pa- 
isaissait k^^ de vingt k ylngt-deux ^ns : de longs cheyeux 
blonds, s^par^s sur ie front, tombaient ei) ondulant de chaque 
c6te de ses joues blanches et inaigres, tout^ $a figure portait 
Teinpreinte de cette trjstess^ fatale qui s'^tt^^he %n frpQt de 



Bh^giiE BE Bl^UUEU. 103 

^\ 9111 dpivept mourir j^unes. Son manteau bleu, en Tenve- 
(<^}nt, ne le cacbaitpas si bien qu'il ne laissdt apercevoir 
lessignes ie son grade, deux Epaulettes de general; seule- 
mettt ces epaulettes etaient de laine, les officiers republicains 
^Bt &it k la Convention Tpffrande patriotique de tout Tor 
jj^ )0ttrs )iabit». )! 6tait courbE sur une table, une carte g6o« 
fOiplpgue 6tait d^roulee sous ses yeux, il y tracait au crayon, 
k la clarte d'une lampe qui s'effacait elle-m^me devant la 
lueur de Tincendie, la route que ses soldats allaient suivre. 
(Tetait le general Marceau^, qui, trois ans plus tard, devait 
^tre tu6 k Alteokirchen. 

— Alexandre! dit-il en se relevant k demi... Alexandre! 
i^f9§l di^r^esr, r^ves-tu de Saint-Domingue^ ^ue tu dors si 
longtemps? 

— Qu*y 9-t41 ? ,<Mt en se leyant tout debout et en sursaut 

cdtti auflU^l il ^'94^essait, et dont la tete toucba presque le 

plafopd de la cabane; qu'y a-t-il? est-ce Vennemi qui nous 

Yiev^ ?. .• et oes paroles furent di tes avec un lEger accent cr^ole 

qui Uur cpaservait de la douceur m^me ^n milieu de la me- 

— Non, mats un ordre du g^n^ral en cbef Westermann qui 
Pi)us ^frive. 

Et pendant que son collogue lisait cet ordre, car celui qu'il 
fK^t ^postropbe etait son coll^^ue, lyi^rceau regardait avec 
u^e curiosjtE d'e^fant les formes i^ji^culeuses de THercule 
jDiilltre ((H'il avait deyant les yeux. 

G^Etait un bomme de vingt-}iuit aos, aux pbeveux crEpus et 
eo^tai ^u t^vi^t bryin, ^u front deco^vert et apx d^nts blanches, 



104 SOUVENIRS D'ANTONY. 

dont la forcepresque stirnatn? elle Hmt connne de taute rarmee , 
qui lui avaitva, dans an [our debataille, fendreun casque 
jusqu'iSi la cuirasse, et, un jour de parade, ^touifer cDlre ses 
Jambes on cbeval fougueux qui remportait. Celul4k n'avalt 
pas longtemps k vivre Ron plus ; mais, noins beureux que 
Marceau, il devait mourir loin du cbamp de bataille, empol- 
sonn^ par Fordre d'un roi. C6tait le g^n^ral Alexandre Da- 
mas, c'6taiC mon p^re. 

— Qui fa apport^ oet ordre? dit-il. 
-— Le repr^sentant du pec^le DeUnar. 

— G*est bien. Et od doivent se rassembler ces pauvres 
diables? 

— Dans un bois k une lieue et denue d'ici; vois sur laearte : 
c'est \k. 

— Qui ; mais sur la carte 11 n'y a pas )es ravins, les mon- 
tagnes, les arbres coupes, les mille cbemins qui embarras&ent 
la vraie route, oti Ton a peine k se reconnaitre, mSme dans 
le jour, . . Infernal pays ! . . Avec cela qull y fait to^jours f raid . 

— Tiens, dit Marceau, en poussant la porle du pied, et en 
lui montrant le village en feu, sors, et tu te cbaufferas. . He ! 
qu'est-ce li, citoyens? 

Ces paroles 6taient adressees k un groupe de soldats qui, 
en chercbant des vivres, avaient decouvert, dans une espece 
de chenil attenant k la chaumi^re od ^talent les deux gen^- 
raux, un paysan vend^n qui paraissait tenement ivre, qu'il 
^tait probable qu'il n'avait pu suivre les habitans du village, 
lorsqu'ils Tavaient abandonn^. 

Que le lecteur se figure un metayer k visage slupide, au 



BLA!«(^ m BEAHLIEU. 105 

gnnd chaqiieaa? aux cheveux longs, k )a veste grise; ^re 
^muohe It rimage de rhomme^ esip^oe de degre au-dessous de 
la beta-, car il 6tait Evident que Finstinct manquait k cette 
naase. Jtfarceau lui fit quelcfues questions ; le patois et le vin 
rendirent ses r^ponses inijitelligiMes, II allait Tabandonner 
comme un joaetaux soldats, lorsque le g^n^ral Dumas douna 
brusquement Tordre d'^vacuer la chaumi^re et d'y enfermer 
le prisoanier. 11 etait encore ^ la porte: un soldat le pouss^ 
dans Tinterieur; il alia, en trebuchant, s'appuyer contre le 
mur, chancela un instant, en oscillant sur ses Jambes demi- 
ployees ; puis, tombant lourdement etendu, demeura sans 
mouyement. Un factionnaire resta devant la porte, et Ton ne 
pritpas meme la peine de fermer la fen^tre. 

—Dans une beure nous pourrons partir, dit le general 
BoQas k Marceau; nous dvpns un guide. 

•--Lequel? 

*-Cetliomme. 

-— Oui, si nottsvoulons nous mettre en route demain, soil. 
II y a ^iis ce que ce drdle a bu du sommeil pour vingt-quatre 
haures. 

Dumas sourit :— Yiens, lui dit-il, et il le conduisit sous le 
hangar oCi 1^ paysan avait ^t6 decouvert \ une simple cloison 
le sdparait de rint^rleur de la cabane, encore 6tai.t-elle sil^ 
lonnde de fentes qui laissaient distingaer ce qui s'y passait, 
et arait dft permettre d'entendre jusqu'^ la moindre parole 
des deux g6n^raux qui, un instant auparavant, s^y trouvaient : 
— Et maintepant, ajouta-l-il enbaissant la voix, regarde. 
I^Marceau ob^it, cMant ^ rascendantfqu'exergait sur lui son 



106 SOUVENIRS D'ANTONY. 

ami, m^me dans les choses habituelles de la vie. 11 eut quelque 
peine k distinguer Ic prisonnier, qui, par hasard, 6tait tombe 
dans le coin le plus obscnrde la chaumi^re. II gisait encore li 
la m^nie place, immobile ; Marceau se retourna pour cbercher 
son collogue: il avait disparu. 

Lorsqu'il reporta ses regards dans la cabane, il lui sembla 
que celui qui Thabitait avait fait un l^ger mouvement ; sa tete 
6tait replacee dans une direction qui lui permettait d'embras- 
ser d'un coup d*oeil tout Tint^rieur. Bientot il ouvrit les yeux 
avec leb^illement prolonge d'un bomme qui s'^veille, et il vit 
quUletaitseul. 

Un singulier ^lair de joie et dMntelligence passa sur sou 
visage. 

D^s lors il fut Evident pour Marceau quMl ei^t ele la dupe de 
cet homme, si un regard plus clairvoyant n'avait tout devine. 
II Texamina done avec une nouvelle attention ; sa figure avait 
repris sa premiere expression, ses yeux s'^taient referm^s, 
ses mouvemens ^taieiit ceux d*un homme qui se rendort ; 
dans Tun d'eux, il accrocha du pied la table leg^re qui sou- 
tenait la carte et Tordre du g^n^ral Westermann que Marceau 
avait rejet^ sur cette table : tout tomba p^le-m61e ; le soldat de 
faction entr'ouvrit la porte, avan^a la tete k ce bruit, vft ce 
qui Tavait caus^, et dit en riant k son camarade : — (Test le 
citoyen qui r^ve. 

Cependant celui-ci avait entendu ces paroles, ses yeux s*^- 
taient rouverts, un regard de menace poursuivit un instant le 
soldat, puis, d*un mouvement rapide, il saisit le papier sur 
lequel ^tait ^rit Tordre, et le cacba dans sa poitrine. 



BLANCHE DE BEAULIEU. 107 

Marceau retenait son souffle ; sa main droite semblait collie 
^ \a poignee de -eon sabre, sa main gauche supporlait avec 
son front tout le poids de son corps appuve contre la cloison. 

L'objet de son attention etait alors pose sur le c6t6 ; bien- 
lul, en s*aidant du coude et du genou, il s'avan^ lentement, 
toiyours couche, vers I'entree de la cabane ; Tintervalle qui se 
trouvait entre le seuil et la porle lui permit d'apercevoir les 
jambes d'un groupe de soldats qui se tenaient devant. Alors, 
avec patience et lenteur, il se remit k ramper vers la fenStre 
entr^ouverte; puis, arrive k trois pieds d'elle, il chercba dans 
sa poitrine une arme qui y etait cacb^e, ramassa son corps 
sur lui-m^me, et d'ud seul bond, d'un bond de jaguar, s'^lan^a 
hors de la cabane. Marceau jeta un cri -, il n'avait eu le temps 
ni de pr^voir ni d'emp^cber cette fuite. Un autre cri repondit 
au sien : celui-l^ etait un cri de malediction. Le Vend^en, en 
tombant hors de la fen^tre, s'^tait trouv^ face k face avec le 
general Dumas; il avaitvoulule frapper deson couteau,mais 
celui-ci lui saisissant le poignet, Tavait ploy^ contre sa poi- 
trine^ et 11 n*avail plus qu'^ pousser pour que le Yendeen se 
poignardSt lui-meme. 

— Je t'avais promis un guide, Marceau *, en voici un, et in- 
telligent, je respire. — Je pourrais te faire fusilier, dr61e, 
dit-il au paysan, il m^est plus commode de te laisser vivre. 
Tu as entendu notre conversation, mais tu ne la reporteras 
pas k ceux qui font envoys. — Gitoyens, — il s'adressait aux 
soldats que cette sc^ne curieuse avait amends,— que deux de 
vous prennent chacun une main k cet homme, et se placent 
avec lui k la l^te de la colonne: il sera notre guide; si vous 



^ 

; 



liyg souveKibs d'antony. 

aperoevezqu'ilvoustrompe, sil faittiii mouvement pour fuir, 
br^lez-lui la cervelle et jetez-)e par-dessus la haie. 

Puis, quelques ordres donnas k yoix basse alldrent agiter 
cette ligne rompue de soldats qui s'eieodait k Tentour &es 
cendres qui avaieot^t^ unyfllage. C^s gfoupes s'aHong^tit, 
chaque peloton semblase souder ^ Tautre. Une ligne hOire se 
forma, descendit dans ie long chemin creuit qui s^pare Sain€^ 
Cr^pin de Montfaucon, s^y embotta comme une roue dans' uiie 
orni^re, et, lorsque, quelques minutes apr^s, la lutie passa 
entre deux nuages et se refl^cbit un instant sur ce ruban de 
baionnettes qui glissaient sans bruit, on eftt cru voir raiftper 
dans Tombre un immense serpent noirk ^cailles d'acief. 



II. 



C*est une triste chose pour une arm^e qu'une mar^be diB 
nuit. La guerre est belle par on beau jour quand le del re- 
garde la mSl^e, quand les peuples se dressaut k fentour da 
champ de bataille comme aux gradlns d*un cirque, battent 
des mains aux yainqueurs; quand les sons fr6m1ssans dei 
instrumens de cuivre fbnt tressaillir les fibres courageuses 
du coeur, quand la fum^ de s^tte canons ybUs- eouvre d^un 
Ihiceul, quand amis et eanemis sent \k pevr voir comme vefna 
mourez bien : c^est sabltme ! Hats la nuftr... Ignorei^ com- 
ment on YOtts attaque etcommeBt vous youa di&feiideK, toni- 
ber sans Totr qin tovs fnppt At ^6ik le eovp part, seiKIr 



BLAlfCn HE BKiULEEO. I09 

mtqpA s&o^MHmi «BCore raos hewter da pM sms sjh 
Toir qui yinift Mes, et ntardier^rToiis!... Ob\ alors, on ne 
M pese fAS eowBiife an glad^atenr , on se ro«le, on se tord, 
ot Bord to torre, on la iMdre des ongles : c'esi horrible I 

V«ttli|Kmrqiioi eeite arm^ marc&ait triste at ftileneteme; 
cfesltfi'^esavaiitpiede diaiiaee6t6 do sa route se prolon. 
gnient delmmtes bates, des chunps entiers de genets et d*a- 
i«iei, e( ^^au boiU de ce Qfaemin il y avait un eonbat, un 
combat de nait . 

EBe mttrchait d^nis una demi-heure; de temps en temps, 
Qoaneje Fai d^ilt dit, un rayon de la lune filtrait entre deux 
nuages et laissait apercevoir, k la t^te de c^te coionne, le 
paysan qui senrait de guide, roreille attentive au moindre 
bmity et toujours surveiI16 par le!> deux soldats qui mar- 
ehaient k ses cdt^. Parfois on entendait sur les flancs un 
froissement de feuilles : la t^te de la coionne s'arrStait tout- 
ft-coup; plusieurs voix criaient quivive?... Rien ne r^on- 
dttt, eile paysan disait en riant : — Cest un li^vre qui part 
da gtte. Qa^quefoi^ les deux soldats croyaient voir devant 
eox a'agiter quelque ^ose quails ne pou?ai^nt distinguer, lis 
sft.disalenl Tun k Tautre: — - Begarde done !... et le Yend^n 
r^poBdait: — Cost yotre ombre, marcbons toujours. Toutrdr 
vonpy au detour du chemin, ils virent se dresser deyant eux 
tea bmnmes: ils voulurent crier : Tun des soldats tomba 
sans avoir eu le temps de prof^rer une parole ; Tautre cban- 
tela one seconde, et n'eut que le temps de dire : — A moi ! 

Yingt coups de fusils partirent k Tinstant; k la lueur de 
tetMair, on |Hit distinguer troisbommes qui fuyaient; Tun 



110 9&iNmmvAM(^t. 

rant MtatMlfe Tiutre obiti ^6 lA tMk. Qn eoUTttt « iiil, M ^^ 
taH fas l0 guld^ ^ on rtAterrofM^ tt m r^p^dit foiftt | un 
soldal liil i^r^ le brat de m bttlMaelte poar voir s*tl «M 
biea aimt t tt I'^tati. 

ca fai alara Maroeaa ntki dartoi te g^id^ ];^iadd40*ll anitl 
falta iM kwaliids M laiiMit I'eipoir 4a fia yolttt a'dgarif. 
Efftcttfaiaeiit, aprte an qaart d'heura d« marcha, aa ^Miffiit 
la masse noire de la for^t. Ce fut Ik que, seldtt ravts fH'M 
avaiani racu Km r6pttMicaiDs, detaieni n raaiaiitilar, (»dtar 
entoadre ane masse, ies habitaas de qaelques rtUafea^ k» 
debris de plusieurs armies, divhult eeats bonmas a p&l 

Las deux f^ff^aax s^par^rant lear petite traape an p}ti< 
siaora a^aaes, eved ^rdre de center la fof^ et de ee dif iger 
par lottiaa lee roaias qui tendraieat aa aeaire ; on catcate 
qa*iiMdaaii4ie«re suftait poar preadre )es p^iUm t^sp^st- 
tifaa. Ua pelotoa s*arr#ta k la route qui ee ftraafatt eif fac«r 
de M ^ lea aatres a'^adireat eo oerde sar teaatiea; 4fh ea* 
teadH eseora un itwtaai le brait cadeae^ de leai'a paa, qui 
alMt a*aSaibHssaat; II s'M^H tout-Msli, eile slleitee^'^ 
tabiltv La deoiHieatie ^1 pr^ciide ua eaA»bai passie tf fe. A 
peine ai le seMat a le ienip» de loir ai aan titald est btea 
aoNffc^, el de dire au eamarade : •***l'al vlRfft ou MMefraiMW 
daaa le caiii de noa soe; si }e meors^ ta tes;eitverr«K k m* 
ni^re. 

LaaMi caawmli raUnitit, at cbaeua Irassailiil^ aamMssril 
ne a'y alieaidait paa. 



M hf M k mBnfe qu*ils l^'avah^aieht, il letir seffiblaitQue 
le dffrfoiir qui fefm'e le centre de la for^l elaU felaire; eh 
approcbant, Us distingu^rent des torches qui flamboyaient; 
bieDt6t )e$ objete devint'ent plus dislincls, et uii spectacle 
dont aucuti d*eux n'avait I'idee s*offrit k leur vue. 

Sup ufl autel grossiferenaent fepr^senl^ i3ar quelques pierries 
amoncel^s, le cur6 de Sainte-Marie de Rh^ disait une messe; 
des Vieillal^ds efitouraieht Vautel, une torche k la main, et 
tout & Venti)ur, des fbittmes, des Maxi^^ prliSdeni ^ dettx ge- 
noux. finlre les Hpbblicains et ce groupie, une murailk 
d'hommes ^t^it t>l^c^e, et, sUf lin front plus r^tr^ci, pr^sen- 
tail le m§m6 pl^h de balaille peiir la defense que pour l^atta- 
que: 11 eAt He 6vid6nt quMlS avaielit ^te preveniis, quaild 
m^me an n'etlt pas reconnu au premier rang le guide qui 
avait fni; ttatntenant c^^tait dfi ^oldM teTidiiisn aVec son cos- 
tume complet, pottant ^ur le t6\j^ gaucbe de \k poitfine le 
cmt d'l^toffe rduge qui servait de ralUem^iit, et au chaptau te 
movic\io\tManc qtit remplacalt le patiaetie. 

les Veod^A^ n'attendifentpas qii^on les attaqu&t : \h Stvaient 
repafidu des Ursillleurs dans le^ bots, ils eommettc^rent Id 
fusillade ; les r^publicains s'avanc^rent Tarme au bk*a^, sUtis 
Href UD coup d6 fusil, ]^ans r^pondre kM Un riitMd^ teuhs 
ennemi^, sati^ prof^rer d'autt^s paroles apr^^ chaque dis- 
charge quecelles-ci : — Serrez les rangs, serrezles rangs. 

Le prteire n^avait pAs ^chev^ §a fiieds^, et il coutlfraait ; 
son aoditoire semblait etranger k ce qui s« p^s^ait et detneu- 
raUigetiounL. Les ^Id^ts f^publicaiAS avat)t?a1ent toujoufs. 
Quand ils furent k trente pas de leurs enneiui^, }t premief 



1 1!^ SOUVENIRS D'ANTONY. 

raog se mit k genoux ;. trois lignes de fusils s^abaiss^rent 
comme des ^pis que le vent courbe. La fusillade ^lata : on 
vit s'eclaircir les ranges des Yend^ens^ et quelques balles pas- 
sant au travers all^rent jusqu'au pied de Thdtel tuer des 
femmes et des enfans. II y eut dan^ cette foule un instant d^ 
cris et de lumulte. Le prStre leva Dieu, les t^tes se courbdrent 
]usqu'4 terre, et tout rentra dans le silence. 
Les r^publicains iirent une seconde decharge k dix pas, 

avec autant de calme qu'k une revue, avecautant de preoision 
que devant une cible. Les Yendeens ripost^rent, puis ni les 
uns ni les autres n'eurent le temps de recharger leurs armes : 
c'^tait le tour de la baionnette ; et ici tout Tavantage etait aux 
r^publicains, r^guli^rement arm^s. Le pr^tre disait toujours 
la messe. 

Les Yendeens recul^rent, des rangs entiers tombaient sans 
autre bruit que des maledictions. Le prStres'en aper^ut ; 11 ^i 
un signe : les torches s'^teignirent, le combat rentra dans 
Tobscurite. Ce ne fut plus alors qu'une sc^ne de d^sordre et 
de carnage, oti chacun frappa sans voir, avec rage, et mourut 
sans demander merci, merci qu^on n^accorde guere quand on 
se la demande dans la m£me langue. 

Cependant ces mots : Gr^ce! gr^ce! ^talent prononc^ 
d'une voix d^hirante aux genoux de Marceau qui allait 
frapper. 

Cetait un jeune Yend^en, un enfant sans armes, qui cher- 
chait k sortir de cette horrible m^lee. 

» Grftce I gr4ce I disait-il, sauvez-moi 1 au nom du ciel, au 
nom de votre m^re f 



BLANCHE DE BEAULIEU. 118 

Le g^D^ral I'entraina d quelqnes pas da champ de bataille 
pour 1e soustraire aux regards de ses soldats, mats bientdt II 
fat force de s'arreter : le jeune homme s'etait 6vanoui. Get 
ach de terreur Tetonna de la part d'un soldat, il ne s'em- 
pressa pas moins de lesecourir; il oavrit son habit pour lai 
donner de Fair : c'etait une femme. 

nn'yavaitpasun instant k perdre : les ordres de la Con- 
vention etaient precis : tout Yend^en pris les armes k la main 
oa faisant partie d'un rassemblement, quel que filt son sexe 
ou son 4ge, devait perir sur T^chafaud. II assit la jeune fllle 
au pied d*un arbre, courut vers le champ de bataille. Parmi 
les morts, il distingua un jeune officier r^publicain dont la 
taille lui parut ^tre k pen pr^s celle de Tinconnue; il lul enleva 
promptement son uniforme et son chapeau, et revint auprds 
d'elle. La fraicbeur de la nuit la tira bient6t de son ^vanouis« 
sement. 

— Men p^re ! mon p^re ! furent ses premiers mots ; puis 
eUeseAeva etappuya ses mains sur son front, commepour y 
fixer ses id^es. Ohl c'est affreux ; j'^tais avec lui, je Tai 
abandonn^; mon p^re, mon p^re I il sera morti 

— Notre jeune maitresse, mademoiselle Blanche, ditune 
tete qui parut tout-k-coup derri^re Tarbre , le marquis de 
Beaulieu vit, il est sauve. Yivent le roi et la bonne cause I 

Ceitti qui avait dit ces mot« disparut comme une ombre ; 
niais cependant pas si vite que Marceau n'eAt le temps de re- 
oonnaitre lepaysan de Saint-Cr^pin. 

— Tinguy, Tinguy 1 s'ecria la jeune fllle ^tendant ses bras 
vers le metayer. 



\ii SQUYENIRS P'ANTQNY, 

— Silepce! m mot vpvs (ienonce; je ne pourrais psjs vous 
WUvef, et^^ Yeu)i \aus siuver^ mpi 1 MeUez cet habit et ce 
Cbapeau, et attendez ici. 

II retQurnc^ ^\ir le qh^mp cle bataillet donna aux solds^^s 
I'ordre 4e se retirersur Chollet, laissa k sp.n cojl^pe )e 
commandement de la troupe et revint py^s de la l§yu^ Yep- 
d6enT\e. 

I! la trouva pr^te ^ le suivre. Tous deux se dirig6renl vers 
une esp^ de grande route qui traverse la {Ipiuagne, oii |e 
domestique de Marceau Tatlendait avec des chevaux de main, 
qui pe pouvaientp^n^trer dans Tint^rieur du pays, ou les routes 
pe sopt que ravins et fpndri^res. Lk, son embarras redoubla : 
11 crai^n^it que sa jeune compagne ne sCit pas monter h die- 
yal et n'eftt pas la force de marcher k pied ; mais elle Teut 
bient6t rassur^, en manoeuvrant sa monture avec moins de 
force mais autant de grftce que le meilleur cavalier*. Elle 
vit la surprise de Marceau et sourit. 

— Vous serez mpins 6tonn6, lui dit-elle, lorsque vous me 
connaitrez. Vous verrez par quelle suite de circonstances les 
exercices des hommes me sont devenus familiers; vous avez 



* f^aod m6mc ee qui suit n^xpliqueralt pas eette habilete rare 
(^9 {iOH$ iMUvr UA0 ferine, I'^s^ge da pays la jusUHer^i^ \.e& i^r 
mesi des chqteavx ra^me monl^nt ^ cheval, litl6ralernewt pjirlani, 
comitie un fashionable de Longchamps; seulement elles portent 
sous leuf 8 rebes, que la selle rel^v^, des pantalons papei)s h oe«ix 
que ron^nict aux enfans. l^es f^mu\e8 du people ne prei^A^I P^^^ 
ii^Srae ce^te pr6cautiop, quoique |^ couleur de leur peji^ va''^^ 
longtemps fait croire le contraire. 



Vi»r id bau qu^ i^ vQH^ dirai i.o^s i«s ^v^n^ni^s 4a m vto M ^ 

— Oui,oui, maisplus tard, ditMarceau; nous f^HfOtii^ le 

tfiffij^t cif yous §ta^ ma (uri»ipid^r«t f4 ^if \(m-mbm je 
B§ ^^x pa$ yoiis readre Yotr§ Ubm^* Mjuulao^ant c# que 
009^ IYQP& 4 l^a e^t 4^ fa^aer Cboitot m plui vito. 
Aipsi 4qi^ 9iffQrpii§$§z-YQUfi sue ypU-q sfili^, ^t «««»lom irM») 

•^ Aft galop I f ej)pjt iJi Yep44eaoa» «t trois quarto d'lwiire 
9PXi» U^ ^9traieQt ^ Cbollf^t, U gto^r^l qp ^t^f ^MlU i la 
iM^i:i$« aidrpa^u m9At», laU^iit ^ la port^ $iai» (tome^iiidua 
atsa pri^osm^. n ren^iit iiompte en ^uelquf^ waUi d^ m 

tti^on et r^Ylnt i^vec ^p&titQ escQrt# (4i^otia|E! un gite it 
rh6t«j 4^4 4^ai^-(7ifio<(^«, insicriptiap qui mt r4)nplip4 «ur 

ru«« ff elle?, Viavita ^ se jeto tout Ui^Mll^e »ur goft Ul^ powr 
} prQi^clre quelquai iA«taaa ^'m rftpoa dont ^le dm'U avoir 

responsabilit^ d'une existence, et il fallait qu'il ^(gtgfAt m 

Blanche^ de sqa got^, ^vait i^ Hw aui$4i ^ ^(Mii pti«^ d'a- 
bofd, puis ^ g^ \^m% g^n^rai r^puUipain d 1« figtir^ §t ) tit 
vfliii douQ^^> Xaut <^la lul $^blait m ^oog^t EUq mpcbait 
jK^ur s'assurer qw'eu^ ^teit We» ^Y^iiWe.&'arr^nt d^Y«ftt 

oncfi^ce pQUr se CP^iya^^oc^ qu§ q'^tait W^ ^1#^ piii% fUc 



m SOOVENIRS D'ANTONY. 1 

Fid^e de sa mort, de la mort de T^chafaad ne lui Tint 
m^me pas ; Marceaa avalt ditavecsavoix donee : -*Je yons 
sauYerai. 

Puis pourquoi, elle n^ d^hieir, I'aurait-on fait nonrir? 
Belle et inoffensire, pourquoi les bommes auraienti^ils de- 
mand^ sa t^te et son ssmg ? A peine pouvait-elle croire elle- 
m^me qu'elle eourftt un danger. Son p^re, au contralre, chef 
vend^en, ii tuait etpoavait ^tretu^; mais elle, elle pauvre 
jeune fille, donnant encore la main 4 l^enfance... Oh! bien 
loin de croire It de tristes presages, la vie ^it belle et 
]oyeuse,rayenir immense; cette guerre finiraitylecbftteaa vide 
verraitreyenir ses b6tes. Un jour, un Jeune bomme fatigue y 
demanderait Tbospitalit^ ; il aurait yingt-quatre ou ving^ 
einq ans, une yoix douce, des cbeyeux blonds, un habit de 
g^n^ral, 11 resterait longtemps ; r^e, r^ye, pauyre Blanclie I 

II y a un Age de la jeunesse oti le malhenr est si stranger k 
Texistence, qu'il semble qull ne pourra jamais s'y acelima- 
ter ; quelque triste que soit une id^e, elle s'ach^e par un sou- 
rire. Cest que Ton ne yoit la yie qued'un c6t^ deTborizon; 
€^estque le passd n'a pas encore eu le temps de faire douter 
de Tayenir. 

Mareeau r^yait aussi, mais lui yoyait d^& dans la yie ; il 
connaissait les baines politiques du moment ; il sayait les 
exigences d'une revolution ; il cherchait un moyen de sau- 
yer Blanche qui dormait. Un seul te pr^sentait k son esprit : 
c'^tait de la conduire lui-m^me k Nantes, ot babitait sa fa- 
mine. Depuis trois ans il n'avait yu ni sa mdre ni sa sceur, 
ety se trouyaut k quelques lieues seulement de cette yille, il 



HANGEE Dfi H^UUEU. 117 

jNuraissait toat natuTel quMl demani&t une permission au 
general en chef. H s>rr$(a keeXt$. idee, ie |our comment 
^ paraltre, il se rendit chez Ie g^n^ral Westermann ; ce qa'il 
demaAdait lui fut accord sans difficult^. II voulait qu'elle 
lui Mt remise k rinstant m^me, ne Groytnt pas que Blanche 
pint partir assez t5t; maid il fallait que cette permission por- 
tiit une seconde signature, .celiedurepr6sentant du peuple, 
Delmar. H n'y avail qu^une heure quUl ^tait arrive avec la 
Iroupe de Texp^tion; 11 prenait dans la chambre Toisine 
qiidques instans de repos, ei anssit6t son r^veiU Ie g^n^ral 
en chef promit k Marceau de la lui envoyer. 

En entrant k raul)erge, il rencontra Ie g^n^ral Dumas qui 
lecberc^lt. Lesdeux amis n'avaient pas de secrets Tun pour 
Tautre; bieutdt il sut toute Faventure de la nuit. Tandisqull 
laisatt preparer Ie ddjeuner, Marceau monta chez sa prison- 
ni^e,quiravait d^jkfaitdemander; il luiannon^ la visitede 
son collegue, qui ne tarda pas k se presenter : ses premiers 
mots rassiir^renl Blanche, et, apr^sun instantde conversation, 
eUen'eproavait plus que la gdne inseparable de la position 
(l*uRe jeune fille plac^ au milieu de deux hommes qu'eile 
connait k peine. 

Qsallaient se mettre k table lorsque la porte s'ouvrit. Le 
repr^ntant du peuple Delmar parut snr le seuil. 

A peine avons-nous eu le temps, au commencement de cette 
bistoire, dedire un mot de ce nouveau personnage. 

Ci^tail un de ces hommes que Robespierre mettait comme 

ttn bras au bout du sien, pour atteindre en province; qui 

croyaient avoir compris sonsyst^mede regeneration, parce 

7. 



(]u'il leur ayaitdit : I) &utr^g^n^rer; etentreles plains des- 
(|uels la guillotine ^tait plus active qu'iateUigente. 

Gette apparition ^Qi$tr§ fit tressaillir Blanche, avantmeme 
(p'elle n@ siii qyA \\ ^tait* 

— Ah ! ah ! dit-il k Marceau, tu veux A6\k nous quitter , 
citoyen g^n^ral, mais tu f es si bien conduit cette nuit, que 
je n^ai rien k te refuser ; cependant je fep veux uq peu d> 
voir lafss^ ^chapper le marquis de Beaulieu ; j'avais promis k 
]a Convention de lui envoyer sa t^te. 

9l£|nche 6tait debout, p41e et froide comme une statue de 
la terreur. Marceau, sans affectation^ se pla^a devant elle. 

— Mais ce qui est dififer6 n'est pas percju, continua-t-il, 
les limiers r^publicains ont bon nezet bonnes dents, et nous 
suivons sa piste. Yoil^ la permission, ajouta-tril, elle est 
en r^gle, tu partiras quand tu voudras ; mais auparavant je 
viens te demander k dejeuner ; je n'ai pas voulu quitter un 
brave tel que toi sans boire au salut de la republique et k 
Textermination des brigands. 

Dans la position oCi se trouvaient les deux g^n^ranx, cetle 
marque d'estime ne leur 6tait rien raoins qu'agpcable; 
Blanche s'^tait assise, et avait repris quelque courage. On se 
mit k table, et la jeune fille, pour ne pas se trouver en face 
de Delmar, fut obligee de prendre place k ses c6tes. Elle s'as- 
sit assez loin de lui pour ne pas le toucher, et se rassurapeu 
k peu en s'apercevant que le representant du peuple s'ocfu- 
pait plusdu repas^que des convives qui le partageaient avec 
lui. Cependant, de temps en temps, une ou deux paroles saii- 
glantes tombaient de ses l^vres et faisaient passer un frisson 



im i§s y^vk^^ ^^^» m^ m ; m^> 4h v^m» mm ganger 

plus k vm^ i(^,^'um A4^¥fi« (^ mmmy^^ ^^ M m- 

teudre sur la place de la ifjll^, f^Ui^ P ft^* ^ TftHl^W \ les 

S^n^ffiM wttti^r^^t ^^\m^ ^mm mM av^vKM d^^es 

-rr Qv'^^t^e^ done que P^ l?ri|U ? ^t. Ufarq^H, 
— Rien, reprit Delmar ; les pd^on^ee^d^. c«(te nu|t qa'00 
fHsille. 
^ncbe l^ta UQ cri 4e. terf eu|^ : 

— Oh! les malbeur^ip^l. si*^jeriM-01e- 

Delmar posa son verre qn'U ^lls^it p^rteir ^ sd& i^yrw, &e re- 
lownji ^nt^m^i^t yesrs. ^le : 

— Ah I voiU qyi y^ Wefl, dU-U ; ?i mlpte«aftt tef^^oltot^ 
iremj)jpnt ao««^e. (jles fewn^e^, il fa.u4ia b^^He^r lesi (emmes 
en sold^t? •, U est y^Ai S^e tv ^§ liW i^uu^, ^Jft^la^-y en lui 
pre^ut les 4eu);. flfti^ins ^ ^jr la f ?ganJ%ftt c«i im \ flWis tu 
t'y ^j^Uneras. 

bien IJ^tait dJmgereijx p^ur ^y^. dejiftanife^ter $.e^ ^ei^tiiin^os 
dev^ft un sfiiU(di^l)lei tea^pjip. J^pi^i§ |& ne p't^b>t^er^i li 
de telles bo.f r^\%?^. 



■PV^^Bi 



m SOtlTENms D ANTONT. 

— Enfonty reprit Delmar en I^cbant ses mains, crois-ta 
qoe Ton puisse r^g^n^rer nne nati(Mi sans lui tirer du sang^ 
rdprlmer les factions sans dresser d'tebafiuds I As-tu jamais 
vn une revolution passer sur unpeople le niveau de r^galitil 
sans abattre quelques t^tes! Malheur ators, malhettr aun 
gl^andS) car la ba^ette de Tarquin ies a d^ign^ I 

II se tut un instant, puis eontinua : 

— D*aiUeurs, qu'est-ce que la mort? un sommeil sanssonge, 
sans r^veil; qu*est-ce que le sang? une liqueur rouge k peu 
pr^s semblable k celle que eontient cette bouteille, et qui ne 
produit d^effet sur notre esprit que par Tid^e qu*on y attache : 
Sombreuil en a bu. Eh bieni tu te tais : voyons, n*as-ttt pas 
k la bouchequelque argument philantropique? Ata place un 
girondin ne resterait pas court. 

Blanche 6tait done forc^e de continuer cette conversation. 

— Oh I dit-elle en tremblant, 6tes-vous bien siftr que Dieu 
vous ait donn^ le droit de frapper ainsi ? 

— Dieu ne frappe-t-il pas, lui ? 

— Qui, mais il volt au-delSt de la vie, tandis que rhonime, 
quand il tue, ne saitni ce qu'il donne ni ce qu'il dte. 

— Soit ; eh bien I T^me est immortelle ou elle ne Test pas; 
si le corps n'est que mati^re, est-ce un crime de rendre un peu 
plus tdt ^ lamati^re ce que Dieu luiavait emprunt^? Si une 
Ame rhabite, et que cette dme soit immortelle, je ne puis la 
tuer : le corps n'est qu'un v^tement que je lui 6te, ou plutdt 
une prison dont je la tire. Maintenant, ^coute un conseil, car 
je veux bien fen donner un : garde tes reflexions philoso- 
phiques et tes argumens de college pour d^fendre ta propre 



BLAHCBE DB BBAUUEU. iU 

m. 8i jtmais ta tombes eotre les guiins de Gharette ou de 
Beniard de Marif^By, otr iis ne te feraient pas plus grik» que 
jenerai &ite k lears soldats* Qvant k moi, tu te repentirais 
peDHtre de les r^p^ter une seconde lois en ma pr^enee : 
seafieB»«f en. II sortit. 

n y eut an moiaent de silence. Marceau posa ses pistolets 
qn*il ayait arm6s pendant cette conversation. 

— Oh I iHtril en )e suivant da doigt, jamais homme, sans 
s^en dottier, n'a touchd la mort de>i prds que tu viens de le 
(aire. Blanche., sayez-vous que si un f este, un mot lui 6taieni 
edanfip^ qui prouyassent qu*il vous reconnaissait, sayez-yous 
que je lui hniUais la cervelle ? 

Elie n^^utait pas. Une seule id^e la poss^dait : c'est que 
cet homme ^tait charge de ponrsuiyre les debris de I'arm^ 
que oouBBandait le marquis de Beattlieu. 

— OmonDieuI disait^lle en cachant sa t^te dans ses 
mains... d mon Dieal quand Je pense que mon p^re peut 
tomber entre les mains de ce tigre ; que s'il e^t M fait pri- 
soimler oette nuit, il 6tait possible que Ui devanl... Cest 
execrable, c*est atroce; n'est-il done plus de piti6 dans ce 
m<Mide ( Oh I pardon, pardon, dit-elle k Marceau ; qui plus 
que moi doit sayoir le contraire ? Mon Dieu! mon Dieul... 

Dans ce moment, le domestique entra et annon^a que les 
chevaux ^taiect pr6ts. 

— Partons, au nom du del, partons ! 11 ya du sang dans 
Vair qtt*on respire id. 

— Partoos, r^pondit Marceau, et tons trois descendirent k 

llaatant. 






%• 



W SQ|JV8Wl»D*AirWOT, 



m. 



W?rceau trouva ^ Ij ^orfe yR #(«ti||«n^t, 40 Mwite 
hommes que le ^e^^x%\ ^^ ^hef a^v^U (^t waiter t^ ^^ 
pour rescorter ^usqu'^ IS.^m^- Xm^9^ \^ ^Cffmtmm qwe^- 
qu^ temps ; m?iis ^ ^np Uei^e (ie Cl^oHeJ, sqp aoii i^i^i^t^i fpi^ 
teiaent pour ^unirelom;n$t; de p\u8^ laiftjU efttet^ 4|i9|[er^«x 
de revenir ^eul U prit dqnq cai\g^ d'^y?., mit s(^\ c^^^. i^u 
galop et disparut bientdt k Tangly. 4'un ^b^iQip. 

Puis Ma^c^a^ desirait se trouver ^eul five^ \^ jQikifie Yen- 
deenn^. Elle ax^it rhistoire d^. s^ \\e ^ Jyl wopt^, ^\ \\ l^i 
semblait que cette vie devaH ^t^e pl^i^e d'in^i>|j(, {1 ^{yp(M[Q- 
cha son chey^l de celuj de Blanche. 

— Eh bieni lui dit-il, maiptenaut qu^ W^ sannnes. tflm- 
quilles et que nq^s avqns une Ipngue rpijte. ^ f^ire, c^usons, 
causons de vqus ; je sais qfxi vqus.^te^, i(aais voiU taut« Qm- 
ment vous trouviez-vous dan^ c^ rassen^blemept ? p^on \pus 
vient cette habitude de pqr^r des habits d'homm^? P||rl§^- 
nous siutres solda.t^, nqvLs sqmmes ha];)itu6s k ^ntendr^ 46s 
paroles braves et dures. Parlez-moi \ongt^mps de vQij^, de 
YOtre enfance, je vous en prie, 

Marceau, sans ^avoir pourquoi^ ne pouvait s'ti^bUuer k 
employer, en parlant k Blanche, le langj^g^ v^np\\(^\rf^ ^^ !> 
poque.. 

Blanche alors lui raconta sa vie; comment jeune ft99^^ 



^tait morte et Tavait laissee tout epfant ^ux piains ^^ iqar- 
quisd*^ BeauUeu; commei^t son education j (Jonn^^psyr up 
homme, Tavait f^miljarisee avec des exercic^s ^ui, Iprscjue 
eclata rinsurrection ^e la Vendee^ liii 6taiei\t d&venu$ ^i 
utiles et Iqi ayaient permis de suivre son p^re. E\\^ l^i j^.- 
roula toos les ^venemens fle cette guerre, depuig Temeute d^ 
Saint-Florent jusqu'au combat od Marceau lui sauva la vie. 
£lle {M^rla longtemps, comme il lui ayait demande, car elle 
voyaitqu'on T^coutait avec bonheur. Au momentod ^lleache- 
rait son recit, on apercut k Thorizon Nantes, dont les lu- 
mieres tremblaient dans la brume. La petite troupe tr^yersa 
la Loire^ et, quelques instans apr^s, Marceau etait daiis les 
bras de sa m^re. 

Apr^s les premiers embrassemens, il presenta k sa fapille 
sa jeune compagne de voyage : quelques mots suffirent pour 
interesser vivement sa m^re et ses soeurs. A peine Blanche 
eut-elle manifesto le d^sir de reprendre les habits de 3on 
sexe, que les deux jeunes filles Tentrain^rent k Tenvi^ et se 
dispulferent le plaisir de lui servir de femme do chambre. 

Celle conduite, si simple qu'elle paraisse fiu premier 
abord, acquerait cependant un grand prix psir les circons- 
Unces du moment. Nantes se debattait sous le proconsul^t de 
Carrier. 

C'est un etrange spectacle pour I'esprit et les yeux que ce- 
iui d'une ville enti^re toute saignante des morsurps d'un seul 
homme. On se demande d'ou vient cette force ^ue prend une 
volonte sur quatre-vingt mille individus qu'elle domine, et 
comment, quandun seuldit : — Jeveux, toi\s nese Invent poi^it 



lU SOUVENIRS D'^ANTONY. 

pour41re> — G'estbienl.«. nu^snous tie ^oulonspas, nous ! 
Cest qu'il y a habitude de servlHt^ dans TJime des masses, 
que ies individus seuls ont parfois d^ardens d^sirs d'etre 
Ubres. G^estque lepeupie, oomme ledit Shakspeare, ne con^ 
Dtlt d^autre ntoyen de r^mpenser rassassin de G^sar qifen 
le faisant G^sar. Yollk pourquoi il y a des tyrans de liberie, 
comme il y a des tyrans de monarehie. 

Done le sang coulait k Nantes par Ies rues, et Garrier, qui 
itait k Robespierre ce qu*est Tby^ne au tigre et le cbaeal au 
lion, se gorgeait da plus pur de ce sang, en attendant qu'il le 
rendu m^l^au sien. 

G'^taient des moyens tout nouveauxde massacre : la guillo- 
tine s'^brtehe si vitel II imaglna Ies noyades, dontie nom 
est devenu inseparable de son nom ; des bateaux furent con* 
fecttonn^s exprto dans le port, on savait dans quel but, on 
venait Ies voir sur le cbantier ; c'^tait chose curieuse et nou- 
velle que ces soupapes de vingtpieds qui s'ouvraient pour 
pr^ipiter k fond d'eau Ies maiheureux destines k ce supplice; 
et le jour de leur essai il y eut presque autant de peuple sur 
la rive que lorsqu'on lance un vaisseau avec un bouquet k son 
gi^and m^t et des pavilions k toutes ses vergues. 

Oh ! trois fois malheur aux hommes qui, comme Garrier) 
ont appliqu6 leur imagination k inventer des variantes II la 
mort, car tout moyen de d^truire Tbomme est facile k 
Thomme I Malheur k ceux qui, sans thtorie, ont fait des 
meurtres inutiles ! lis sont cause que nos m^res tremblent en 
pronongant Ies mots revolution et r^pubUque, inseparables 
pour dies des mots massacre etdestruotioii; et nos mtres 



BLANGBS DE BE&UUEU. 12& 

Doos font honmes, el ii qoluse ans, lequel d^entre nous, en 
soiittitdes outiosdesa )Bi6fe, Befr^missait pa^ aussi aux 
mots c^vottttion el v^puMtque T leqael de nouB n^a pas eu 
tonte soR^duealion politique k refai^e avaat d'o^er envlsager 
froidenait ce chiffre qull arail regard^ longlemps comme 
fiiUl ^ 85? Auquel de notts ii'a-t-il pais hM loute sa force 
d'homme de vingt-cinq ans pour entisager en iace les trois 
CQlossesde noire r^ltttioB, Mirabean, Danlon) Robespierre ? 
Maiseain nous nous sommesbabitu^slilettryue, nousavons 
HvM le terrain sur lequd ils marebaient, le principequi les 
taisait agir, el involontairement nous nous sommes rappel^ 
oes terribtes paroles d*une autre epoque : Chacun deuxifCesi 
Mbequeparce quHl a vaulu enrayer la diarrette du bour- 
Tetsu qui draiY encort besogne a faire ; ce ne sont point enx 
qui ODt d^ss^ la revolution, mais hi revolution qui les a d6- 
passes. 

Ne BOtts platgnons pas cependant, les rebabilitatlons mo- 
dcnes se font vile, car maintenant le peuple ecrit Tbisloire 
<la people, ii n'en etait pas ainsi du temps de messieurs les 
tetoriograpbes de la couronne ; n'ai-je pas entendu dire tout 
enfant que Loij^s XI etait un mauvais roi, et Louis XIV un 
Snnd prince? 

Revencms k Maroeau el in toute une famille que son nom 
prot^geait contre Carrier m^me. G^etait une reputation de re- 
Pttblicaaisine si pure que celle du jeuUe general, qu'un soup- 
9^n'eAt pas ose atteindre sa m^re ni ses soeurs. Yoilk 
Ponrquoi Tune d*elles, jeune fiUe de seize ans, comme etran- 
S^ k toutce qui sepassalt aulour d'elle, aimait el etailai- 



U6 ^VYfiNWH »'ANfQN¥. 

9^% et U W^o d^ UaFa9a4, er^iQlive mm^ una mdre , 
Ypyant uo s^QQnA ^^t^ij^^r-daFHi i^ ^dttiw PMSi»|t, Mitant 
QU'eli^ l0 pauY»it» u^ii^riag^ ^U ^idi( sur to p«lill <te t^ao- 
GQfflpliri lar^que M^r^ei^yi i^m imm Yf)n«Uifi«9# ariiv^iilii 

amifis ep repa])rai^9Rti o»r ily «t up ^fid a^ ^qud jaua« fille 
croU. trouYev une gpie 4t^f NIe d^ps Vamie ciu-aU^ eooiuiit 
depuis uneh^urei* £Ue^ f^QrUrent oi^ii^pi^ei He« chase pros- 
queays^i impart^nt^ qu'uqi m^riag^ lesi oqouj^U j una toltoite 
de femme; Blanche ne dgy^it pa» (iQilsmeF plus ldB3teBip# 
ses habitg d'}iQQmie. , 

Biant6t ellei^la ramea^r^nt p^peq de leur dQiri»l0 taileito; U 
gvait f^llu cju'ejle ©it li^ pcibe de Vw& et If^ cbW© de J'nulre, 
FoUes jeun^s, flUes ! U esii YV»i, qu*^Jle& p'gvftieftt k «lte8 trais 
que I'Age de la in6re de Marceau, qui 6tait encore belle- 

Lorsque Blapcjie rentra^ le i^upe g^perg} fit qw^qw^^ p^f au 
devant d'elle, et s'arret^ etoppe, gau§ son {^remi^r co»^|i^, 
il avail ^ peine reniarqiie sg be^ut6 ft4J<^^tB. e^ si^ grdc^ 
qu'elle av^it reprises avec ses, l^^Vvi^ 4^ fempj^, Elle 4vaH 
tout.fmt, il est yrai^ pour pargUre ja^e : ^n jpsmt^e^ §kW\ 
oublie devant une glace, guerre, Vendee et carnage. ; Q'e%{ qua 
r^me la plus najve a sa coquettetip. lQrs.qu'Qlle cq^^fpf^iJ^Q^ k 
aimer, et (^u'elle veut pl^ire. k cejtti qu'eHe gijper 

Marceau voulut parler et ne put propQpc^^ \iM p^Ol^i 
Blanche souritetlui tendit la main, t^pt^. jjoy^q^e, ^i? el)^ 
\it qu'elle lui avait paru gu^sj bellQ qtf ?Uei <i§§WH le pa^ 
raitre. 



BLANCHE m BIAUWEU. W 

Le soir, le Jeune flanc^ d^ Ip ^oeur ^a Maw^U vjnt , et 
comme tout amoup est egoi^te^ depuis Vi^mpur-proprp JU?qu'{» 
Ymoux m^terflel, U y eut une msiison d^nsi la vJUe de N^inWs, 
une s^ule peutr^tre, qti taut fut bQflheur et|Qig» qu^nd autQur 
d'elle tout ^tait 1arme§ et douI§iirs, 

Oh ? comme Blanche et Marceau se lai§&piip,(\t vjvrft d§ l^ur 
Bouvelle vie J coni|ne T^wtre leur gemWgjt laip derrto? m\\ 
c'^tait pr^sque unjeve.SeulemfiP.t, det^pse,u te^Bips, le CiEUf 
de Blanche se s^rrait^ et des l^rjnes |aUllsgaieiit d^ ses y^ux ; 
c'estquetout-^-coupelle pensait^ son p^re. Jlgrco^U la ra<»' 
surait*, puis, pour la distraire, il lui r^cont^iU se^ pr^mi^r^ 
campagnes; cQinmentle poU^gi^ii et^it^eveny so!4a( ^ (|i}in%6 
ans,QiBcier^ dix-sept, colopel ^ dix-neuf, g^n^ral l^yirigt-uft, 
Blanche les lui ftisait rep^ter sQuvent, car^ d^ngi to^t aipq\j*il 
disait, il n'y avait pas un mot d^un autre amour^ 

Et cependant l^arc^au avait ^\\ri^^ aime de toutes |e^ piji%- 
sances de son Ame, il le croyait du p[io\ps. Puis tiiqritfit il 
avail 6t6 trompi^, trahi : le m^pris, k grange peine, s'^lftU 
Wt place dans un cceur si je^ne qu'il n'y ^vait <}Ue pas^onii, 
I^ sang qui bnHJait ses veines s'etait refroidi lent^flieul, un^ 
froideur m^lancolique avait remplac6 I'exaltation ; M^fceau 
enfin^gvant de connattre Bl^nqhe^ n'^tajt plus qu'un pialade 
Pnv6, par Pabsence subite de l^^ fi^vre, de T^nergie e.t de \^ 
force quMl ne devaitqu'k sa seule presence. 

Eh bien ! tous ces songes de bonheur, tou? cesi 616mens 
d'une vie nouvelle, tous ces prestiges de la jeunesse que Mar- 
ce^tt Cfoyait k jamais perdus pour lui renaissaientj dans uq 
lointain encore vague, m?^is que cependant il PQuvait atteindrf 



1 J8 SOUVENIRS D'ANTONY. 

un jour : lui-m^me s*^tonnait que le sourire revtnt quelque- 
fois et sans sujet passer sur ses l^vres ; 11 respirait k pleine 
poitrine, et ne ressentait plus rien de cette difficult^ de vivre, 
qui, la veille encore, absorbait ses forces etlui faisait d^sirer 
une mort prochaine comme la seule barridre que ne puisse 
d^passer la douleur. 

Blanche, de son c6t^, entrain^e d'abord vers Marceau par 
an sentiment naturel de reconnaissance, attribuait k ce senti- 
ment les diverses Amotions qui ragitaient, rr6tait*il pas tout 
simple qu'elle d^sir^t constamment la presence de Thomme 
qui lui avait sauv61a vie? Les paroles qui s'6chappaient de 
sa bouche pouvaient-elles lui 6tre indiff^rentes? sa pbysiono- 
mie empreinte d'une m^lancolie si profonde ne devait-elle pas 
^veiller la pili^? et lorsqu'elle le voyait soupirer en la regar- 
dant, n'6tait-elle pas toujours pr^te k dire : Que puis-je faire 
pourvotts, ami, pour vous quiavez tant fait pour moi? 

G^est agit^s de ces divers sentimens, qui chaque jour ac- 
qu^raient une force nouvelle, que Blanche et Marceau pas- 
s^rent les premiers temps de leur s^jour k Nantes ; enfin 
r^poque fixde pour le mariage de la soeur du jeune g^n^ral 
arriva. 

Parmi les bijoux quMl avait fait venir pour elle, Marceau 
choisit uneparurebrillante etpr^ieusequ'iloffritk Blanche. 
Blanche la regarda d'abord avec sa coquetterie de jeune fille, 
puis blent6t elle referma T^rin. 

— Les bijoux eonviennent-ils k ma situation ? dit-elle tris- 
tement; des bijoux k moi ! tandis que peut-Stre mon pfere fuit 
de m^talries en m^tairies, en mendiant un morceau de pain 



BLANCHE DE BEAULIEU. U9 

pour sa vie, une grange pour son asile, tandis que, proscrite 
moi-m^me....Non, que ma simplicite me cache ^ tous les yeux; 
soDgez que je puis ^£re reconnue. 

Marceau la pressa vainement, elle ne consentit.k accep- 
ter qu'une rose rouge artificielle qui se trouvait parmi les pa- 
rures. 

Les ^lises ^taient ferm6es, ce fut done k ril6tel?de-Yille 
que se sanctionna le manage; la c^r6monie fut courte ei 
triste, les jeunes filles regrettaient le choeur orn^ d« clergea 
et de fleurs, le dais suspendu sur la t^te des jeunes ^ux^ 
sous lequel s'ecbangent les rires de ceux qui le soutiennent, 
et la benediction du pretre qui dit : « AUez, enfans, etsoyez 
heureux. « 

Alaporte de l*Hdtel*de-Yille, une deputation de marimem 
attendait les maries. Le grade de Marceau attirait k sa sceur 
cet bommage ; un deces hommes, dontla figure neluiparais- 
saitpas inconnue, avait deux bouquets : il donna Tun k T^ 
pouse ; puis , s'avancan t vers Blanche qui le regardait fixement, 
il lui prtsenta Tautre. 

— Tinguy, od est mon p^re? dit Blanche en pdlissant. 

^ A Saint-Florent, r^pondit le marinier. Prenez ce bou- 
Qnet, il y a dedaqs une lettre. Yivent le roi et la bonne cause, 
mademoiselle Blanche ! 

Blanche voulut Tarreter, lui parler, Tinterrogery il avalt dis* 
para. Marceau reconnut le guide, et malgr6 lui il admirait le 
devoftment, Tadresse et Taudace de ce paysan. 

BUnche lut la lettre avec anxi^t^. Les Yend^ns ^prouvaient 
d^ites sur d^faites ; toute une population ^migrait, reculant 



d«VititI1bceMi« «l t^ foffihi^. Lc I'^te (te la lettk>6 itatt con- 
sd(H*6 ft de* wmef drneiis ftMarceau. It matqUIS avatt toUt ap- 
prispar la surveillance deTiflguy. Blanche etait tHsle, cetle 
l6ttre Tavait rejel^e du milieu des hdrr^urs d^ la gUeite^ elle 
s'AppuyaU sur le bras de Mareeau pitts que d^habitnd^, elle 
lui parlait de plus pr^s et d'une voix plus douce. Mafcean 
TiUtaii YOulUe plus triste encore ; car pluft la ti^istesse est pro- 
fonde^ plus il y a d'abandon ; et> |e rai d^}a dit, 11 y a bien 
de I'^goisme dans ramour. 

PeadanUa cei^monle) un dtranger qui avait, dlsatMl, des 
cbmea de la demise Importance a coaimuniquei' a Marc^au, 
avftit 4te iniroduit dans le ftalon. En y entrant, Marceatt, la 
t^te penchee vers Blanche, qui lui donnait le bras, ne rapgrout 
puimd'abord ; maU iout-^k-^oup 11 sentit ce bras ti[titeaillir, 
il leva la t^e t Blanehe et lui ^talent en face de Deimar. 

Le repr^sentant du peuple s'approcha lentemenl, l^ yenx 
fiX<^s 6ur Blanche , le rire sur les l^vres; Marceau, la ftuenr 
sttr le front, le regardait s'avancer comme don Jaatt iregarde 
la statue du commandeur. 

-— Gitoyenne, tu as un frdre? 

Blanche balbutia 6t fut pr^te a se Jeter dans les bras de 
MaroeaUk Delmar continua : 

— Si ma memoire et ta ressemblance ne me trompent point, 
nous avona dejeune ensemble a ChoUet. Comment se fait-il 
que depuU cette epoque je ne Taie pas revu dans les rangB 
de Tarmee republicaine? 

Blanche sentait ses forces prates a Tabandonner; i'(Bil 
per^Rt de Delmar suivait les progr^s de son trouble, ei elie 



BLAMBl M HMCIiatfi III 

aliait tomb^ 6Ms^ regiN, kffM|tt'tl seiMlournt d*«lie et«d 
fiiiasurMarceau. 

Akrs ce futl^eliiiir^ ti^Mftlllit i son totift Le j«Ufl6 ge- 
neral avaitk nain sur la f arde de son t^pi^e^ qu'il Hermit eon- 
vttlsivemeiit. La figure 4u reppeaeAtant du peuple feprit aua^^ 
&itdt son ^presBion habltueUe $ i] parai atoir totalement oa^ 
blie^^a'il venaH de dirS) el, prendnt Mbroeau par lo bras, 
iirentniDa dans Tembraiure de la fendtre, rantretint quel-* 
qaesiostana da la situation aetaalle de la Yendiki el Itti ap« 
pritqu'il 6iai4 veiiu k Nantdi pour se cohcerter aveo Gafridr 
sur l68 noavellaa mesures dd rigtteur qu'il etait urgent de 
ppe&dre k T^ard dea revollesi II aaaon^a que le g^n^ral Du- 
BUS etalt rappai^ k Paris; et, le quittant bieiit6t, il pasaa' 
avecungaluteiuti aourire devant la fauteuil oil Blanche ^talt 
lomb^ ea quittant le braa da Mareeau, et oa elle ^tait rest^e 
froide at pAla, 

I^ax faettre^ apr^a, Mareeau re^ut Tdk'dfe de partir Sana dd* 
lai pour reiotndre TariA^e de TOuest^ et y repretidre la com*- 
ffiaiideaiaoi de aa brigade^ 

Get ordreaubit6timpr^Yurdtonna;il crut y voirquelque 
Nippon avec la scdne qui a'^tait paaade un Instant aupara* 
vaot * toa permission n'expireit que dans qainze jourSi 11 cou- 
^toheiDdnar po^r ea obtaniri)uolquea explications; il dtait 
^artl att8sil6t apr^ soti entrevue avec Glirrier. 

II fallait ob6ir ; balancer^ o'^tait se perdfe. A cettd epoque, 
^^(S^R^raux ^talent soufflis au pouvoir des representans du , 
Peuple envoyes par la Convention, et si quelques revers furent 
<aQfi^ par leur imperitie) plus d'une victoire aussi fut due k 



tzi souvraiRfi D'ikMTOmr, 

raltemtUye (xmsUmte adi se Irouvaient l6S dieb de faincre 
ou de porter leurs t^tes sur Ti^cDfi^aiMl* 

Maroeau 6talt prds de Havcbe larsquMl recut oet erdre. 
Tout ^tourdi d'ua coup aussi u)«t(eirdu» II o^talt pas le cou- 
rage de Itti aBDonoer un d^art qui la klssait seule et safls 
defense au milieu d'une vUle arros^e cltaque jour du sang; ^ 
ses compatriotes. Elle s^aperQut de son trouble, et son io^ 
quietude surmoutaiit sa timidity elle s'approcha de hii avec 
le regard iuquiet d'une femme aim^, qui salt qa*elle a le drMt 
d'interroger, et qui iuterroge. MareeMi lui pr^aenia I'Mdre 
quMl venait de recevoir. Blanche y eut k peine Jet^ les yeux^ 
qu'elle comprit k quel danger le d^&ut d^ob^issjance exposail 
son protecteur ; son cceur se brisait, etcependant elle trouvt 
la force de Tengager k partir sans retard. Les femsies po^- 
sMent mieux que les hommes cette esp6ce de courage, paree 
que Chez elles 11 tient d'un obii k la pudeur. Mareeau la re- 
garda tristement : — Et vous aussi, Blanche, dit-il, vous o^ 
donnez que je m*61oigne? Au fait, dit-il en se levant, et conune 
se parlant it lui-m^me, qui pouvait me faire croire leeoatraire 7 
Insens^ quej*6taisl Lorsque ]e songeais k ce depart J'avtis 
quelquefois pens^qu'il lui ccrikleiaitdes regrets et des plears. 
— Ilmarchait k grands pas.— Insens6 ! des regrets, des pleors 1 
Gomme si je nelui 6tais pas indifferent I En se retournaat, H 
se trouva en face de lUandie : deux larmes roulaient sur les 
joues de lajeuae flUemu^te, dont ks soupirs saoead^ sou- 
Jevaient la poitrlne. A son tour, Mareeau sentit des pleurs 
dans sesyeux. 

— Ohl pardonne^moi, lui dit41, pardoflneMli^» Blanche; 



Miie Mfe ftcfn 'ttiilhetiWoi, fet fe m^heiir rend defiant. 
Prts de vous Idujours^ ifta'VlisetoMWt s'kte m^Ue k la v6tre; 
c(HbA«lit S^pM^r Vt)» teiirei demes heures, mes Jours de vos 
JOMI? Iti^fet6iitl)ublte; Jecroy«8 Si r^temiti ainsi. Oh I 
mm, mftlMfif ! je rtitis, '61 jfe nl%e«le. Blanche, ajouta 
«l, IMplUft d0 tA\m, maift dlitie tdx plus triste, la guerre* 
«ieiMtl9 fl^dftft ^twaetle et metilrtrifere, 11 est possibleque 
■•lilrtllOttS r^'^Wtotis Jamais, n prtt Id main de Blanche 
4pf tM^MllI'. Ob! ^fflrttcz^nioi Si je toUftbe ft^appi loin de 
ioWm. Blandie, j'ai taujouPs M le pressenllttient d*ttne vie 
o(*rlfcj l^Mtlte-ttot (|il«iftott sottfeiiir se pf6sentera(iuel- 
flteftlili»^trtp«ft«fte, mtHlliidM h Votive bOttche, ne jfftt-ce 
qrti •(»«%* 1* aM,«K[>i,)ts vous prdmets, Wanche, que S*H 
TltttMM lie lUliA mH h tempd de prononcer uti nom 

MliMte «»At '^HMMIt^ t^r les lat^mes ; ihais il y avait dans 
s* "fm tollte pftufteiiseil plus teiidres qde celles que Mar- 
watt iftt|eltt. O^ttHe main, die derrait celle de Marceau, qui 
^ttft IM piMH, H dtg t^mi^, elle lot ttjbntralt la rose rouge, 
^lalfttf«tftft|dlffi*. 

^ Toijoiirs^ tmijours I balbutia-t-elle , et elle tomba &^si* 

toMftde IKlfci^ attir^r^ht sa m^re et ses soeufs. II 
w^?* MiiK^iadDra; II se roWalt ^ ses pieds. Tout s*exa- 
e^ttettiumr, tr^iiites ei «sptSrance». Le soldat n'^tait qu^un 

Wiftche otttrtt les yettx, et rduglt en voyaht Marceau a ses 
pMs,et sa fiuftilte aatour de lui. 

8 



134 SOUVENIRS D'ANT(»ff. 

—11 party dit-elle, pourse l^attee contremon pbte^ p«at« 
^tre. Oh ! ^pargnez moa p^; si mn p^ toni^ efiire ¥ds 
mains, songez que sa mo? t me tueraii. Que irdiil^*v<Mis de 
plus? ajottta-t-elle enbaissant la vaix; je n'ai pe»si ^m^ 
p^re qu'apr^s avoir pense & vous. Puis, rappelant aussitdt 
son courage, elle supplia Mareeaude parCir; lui**iB6aMeB 
comprenaitla n^essit^, aussine re»sta4*il pas davmntagek 
ses prieres et k celles de sa m^re. Les ordres n^ssaires li 
son depart furent donnas, et une heure apres il avait re^ les 
adieux de Blanche et de sa famille. 

M arceau suivait, pourqnitter Blanche, hi route quHl «rait 
parcourue avecelle; il avan^^ait sans presser ni raleiito le 
pasde son choyal) et chaque locality bii rappelaK quel^es 
mots du recit de la jeuneTendi^enne; il r^assail eo qad- 
quesorte par Thrstoire qu' elle lui avaitcont^e; etle danger 
qu'elle courait, auquel il u'avait pas song^ taut quMl 61aiit 
pr^s d'elle, lui paraissaiibien plus grand maintenant qu^il Fa^ 
vait quitt^e. Chaque mot de Delmar bruissait k ses oreiiles : 
k chaque instant il ^tait prSt k arr^ter son cheval, k retour-^ 
ner k Nantes; et il lui fallut toute sa raison pour ne pas ceder 
au besoin de la revoir. 

Si Marceau avait pu s'occuper d*autre chose quede cequi. 
se passait dans sa propre pensee, il aurait aper(3i, a I'extr^- 
mil6 du chemin, et venant vers lui, un cavalier qui, apr^s- 
s*6tre arrfite un instant pour s'assurer qu'il ne se trompait 
pas, avait mis son cheval au galop pour le joindre, elU eikv 
reconnu le general Dumas aussi vite qu'il en avait M recon-^ 
nu luimSme. 



WAIKm DE BEAUUEU. 1S5 

Le8 devx aiiils siat^Dt k bas de leors ebeyaux, et se je- 
ttfiDtdaiis les bras 1*110 de rautre. 

Aa mAoie histanty un bonnte, lea ebeveux nilsselans de 
ssear, la figure ensangkiDt^e, les faabils d^hir^s, saute (mr- 
denss ane base, roole platdt qa'U Ae descend lelong da ta- 
ins, et Yient tomber sans force et presque sans yotx anx 
lieds des deux amis, en prof^raat cette seale parole : — Ar- 
r<tet.wC^itTiiiguy. 

— Arr<t61 qtti?Blanebe? s'^Ha Marceau. 

Le paysan fit un geste affirmatif ; le malbeureux ne pou- 
Tiitplas parler. 11 avait fait cinq lieues, toujours courant k 
tniTersterres et bales, genets et ajoncs; peut^tre e4t-il pu 
coarir encore une lleucy deux lieues, pour rejoindre Marceau; 
nais Vayant re|oint, il ^tait tombi§. 

Hirceau le consid^raitla bmiche b^ante et Foeil stupide. 

— ArrMe! Blancbe arr^t^e I r^p6tait-il continuellement, 
Uadif que son and appliquait sa gourde pleine de vin aux 
totsamte dtt iiaysan. Blanche arr6t^! Yoii^ done dans 
V^ batoB m'^loigiiait. Alexandre, s'6cria-t-il en prenant la 
laiB de son ami et en le for^ant de se relever, Alexandre, ]e 
Ktoome k Nantes, il faut m'y suiyre, car ma yie, mon aye- 
nit, mon bonbeur, tout est Ik. Ses dents se froissaient ayec 
^olence ; tout son corps 6tait agit^ d^un mouyement oonvul- 
lif* Qu'il tremble celui qui a os6 porter la main sur Blanche 
Siis-ttt que je Taimais de toutes les forces de mon kme ; qu'il 
B*ttt plus pour moi d'existence possible sans elle, que je 
teux Bourir ou la sauyer? Oh ! fou 1 oh I insens6 que je suis 
<^'tee parti 1... Blanche arr^t^e! etod a-t-elle ^16 conduite? 



Tinguy » J^ qui c^t,tei qu^tjon ^bU( «4re«^ ^ «oiiweQ- 
caitk revenirJtlui. On VQ^yait ^^ ^^^^ 4§ mfcmjlg«||- 

^iOllipt^t pum, 1^ ceUe Qu^siion fait^ pour la aeeaada Ma : 
Qi)^ Allele i\A cooduita? r^poaAre : 

— A \9^ pf if OB 4a Bouffaya. 

Ges mots ^talent k peine prononc^^ que lea douii amis fe- 
prenaient au galap ia ahamiii de Naatea. 



IV. 



n n'y avait pa&un inatanU per4r6; cafUtdQna varaHinal- 
s^OQ mem qu'bab\(ait Carrier, plaoQ du Qours, que laa deux 
amis dirig^reqt leur emT^^.* Lotsqh'U^ y fufoat avat^nto, 
Marceau se jeta,^ H^ de soq (:^JbQval> prit maotilBtfeweat aas 
pistoleta, qui se trQUvai^nt 4ai)§ §esi fortes, lea Qac)>a ««»* ftW 
habit, et ^'^lan^a ¥er«) Tappartaia^t de i^eiui qui ^alt antie 
ses Qi^ins \^ de&tia de ^laiK^^Q- Soa aifE^i le puivit plna ftniida- 
deme^t> quoique pret (:;ep^qdap( k la d.efeiidre s'll %¥ait ^ 
Spin de sap secours, et, k wsqqw «!» Ylfi ^Vfic aufent 4'}9«av- 
ciance que s^r le chanip d(i. tuat^vU?. Mai^ te d^ppbi dQ la 
Montagne savait trop combi^n i) ^tait ^x^cr^ pour P'^Ar^ fifts 
defiant, et ni instances i)i mepaces ne purept pl^tifpir aq^ 
g^n^raux une entrevue. 

IVlarceau descepdit plus trapquill^^t qpe ne VW^i^l^r 



BLANCHE DE BEAULIEU. J37 

si^soD ami. Depuis un instant, il paraissait avoir adopts un 
nottveau projet qu^il mi]^ri^sait k la hdte, et il n'y eut plus 
de dimte quMl s*y ^tait arr^t^ lorsqu'il pria le general Dumas 
de se re«dre k IMnstant k la poste, et de revenir Tattendre 
i la porte da Boaffays avec des ctaevaux et une voiture. 

Le i^de et le nom de Marceau lui ouvrirent Tentr^e de 
eette prison; il ordonna au ge6lier de le conduire au cachot 
oa Btanebe dtait enfenn^e. Gelui-ci b^ita un instant : Mar- 
ceau r^it^ra son ordre d*un ton plus imp^raiif, et le concierge 
obdt en lui faisant signe de le suivre. 

— Elle n*est pas seule, dit son conducteur en ouvranl la 
porte iMisse et cintr^ d'un cachot dont Tobscurit^ fit tres^ 
saiillr Bfarceau ; mais elle ne (ardera pas k ^tre d^barrass^e 
deson compagnon,on le guillotine aujourd*hui. A ces mots, 
il refnrma la porte sur Marceau, et Tengagea k abreger autant 
qoe possible une entreyue qui pouvait le compromettre. 

Encore eblout de son passage subit du jour k la nuit, Mar- 
ceau ^ndait ses bras comme un homme qui r^ve, chercbant 
^ profloncer le mot de Blanche, qu'il ne pouvait articuler , et 
nepoufant percer de ses regards les t^n^bres qui Tenviron- 
uient; fl entendit un cri : la jeune fille se jeta dans ses bras; 
elle Pavait reconnu aussitdt : sa vue, k elle, etait dejk habitude 
^ la nuit. 

Elle se jeta dans ses bras, car il y eut un instant oii la ter- 
rear lui fit oublier dge et sexe : il ne s'agissait plus que de 
1) vie ou de la mort. Elle se cramponna k lui comnic un nau- 
fng^iune roche, avec des sanglots inarticules et des etreintes 
convulsives. 

# 8. 



<38 sonvEMRSiyAitTaNY. 

— 4b I ab J vows ne m>vez dope pi^s ^bani^Qpn^et 9'^ria-t- 
elle enfiii. lis m'ont w^tee, iv^lnie tei; d|j[|s Ig foule qui 
Bie suivait^ )'ai apew Tiqgux ; I'^a onfe : Ijlurce^ ! W(%rc^u ! 
et il a dis|>4rii. OU! Totals loip 4'e3,p^reT ^e vft^St moir... 
mto^ ic^M. Mft\§ yous \oi^... Yous Yolla.,, wn^ ne m^ <put- 
tere?; plus... Yous m'eflwn^R^r^i^ n'^st-Q^, p|s ?... yom qe Bae 
latsserez ppint ic^. 

— Je Youdrais, si,u prix de mon ^smg, YOH(§i en %rr^]ier k 
Tinatant m^iae *, ai^is. . . 

— Oh I voyezdonc; Utez ces mursi ruissels^p.^, ce^te ps^ille 
infep^e; YOUS qui fites g6n6ral, ne pquYez-vous... 

— Blanche, voilk ce que Je puis ; Frapp^r k cett^ porte, 
briiler la cerYelle au guiohetier qi^i Tauvrirai yous trainer 
j usque dans la cour, yous faire respirer rai^, YOir le ciel, et 
me faire tuer en vous d^fendajit ; msiis, mo^ piort, Q^nche, 
on vous r^m^nera dansi ce cachot, et il p'existera plus sur la 
terre un seul homme qui puisse yous sauver. 

— -I^ais le pouYez-YOUs, vous? 

— Peut-etre. 
-r-Bieut6tP 

-rr- Deux jours, Blanche ; je yous demande deux jours, Mais 
yepondez k yotre tour, r^pondez ^ une questiop dfe J^cjuelle 
dependent votre vie et la mienne... R6pondez comme yous 
^ondriez k Dieu... Blanche, m'aimez-YOus? 

— Est-ce le moment et le lieu oil une telle question doive 
6tre faite, et od Ton puisse y r^pondre? Croyez-Yous que ces 
murailles soient habitudes k entendre des aveui^ d'amour ? 

— Qui, c'est le moment, car nous sommes entre la vie et 



^Oli i Qttu m-n Q^s. mote, ^'^b»|)|ite#t Oh ma d« V^ 
i^%^ fillet mr iiMm\ n^:m nf p^u^U kw m r<miwr, 

Tout le eorps de la jeune fille tressaillit. 

-Quel peut ^tr^.xatre 4e*seifl? 

—Mod dessein est de t'arracher k la mort; nous verroi^s 

s*ils oseqt envoyer k Techafau^ la fepnui^ d'un gener^tl repu- 

blicain. 

filj|Dcb^ comprit alors tqutq sa pens^e^ elle fremit du dan- 
ger ^uquel il s'exposait pour 1^ sauver. Son amour en pril 
ane ^ouvelle force ; mais rappelant so^ cpi^rage : -— Q'e^t im- 
possible, dit-elle avec fermet6. 

— Impossible 1 interrompit Marceau^ Impossible! Mais 
c'estfoUe; et quel obstacle peut s'^lever entre nous et |e 
bonheur, puis^ue tu vieus de jn'^vouer que tu m'a^^es? 
Grois-tu done que ce soit un jeu ? Mais ^coute done, ecoute, 
c'es( ta mqrt! vois! Ifi mort de Tecbafaud^ le bourre^u, la 
bacbe, la cbarrette 1 

—Ob! pitie, piU^I c'estaffreux! Mais toi^ tpi^i^ne ({fXs ^ 
(emm§^ ^\ ^ titrf q^ if^e sauve p^s, il te perd avec pioi !.,. 

— YoilA fl^9(j le patiC qqi te (ait r^Jet^r la s^aule voi^ de 
salut qui te reste! Eh bien ! ^coute-moi, Bl|(pc)^ej car, ^ mqn 
lour, j'ai 4e3 ax§U3^ i, |^ fs^f^ : ep tc^ vow^t, ift t>.i aiw^e; 



»» 






140 ^OOVEKIRS D'ANT(»VY. 

TModf e»t detenu p^sioii, J*en vis comme de ma vie, mon 
existence est la tienne,^Ofl sort sera le tien; bonhenr ou 
^hafaud, je partagera! tout avec to! ; ]e ne te quitte plus, 
iittlle puissalAice humiiiiie ne po^a^ nous separer; ou si }e te 
qfoltte, je n'ai qu'k crier : f^ive le roi ! ce mot me rouvre ta pri- 
son, et nous B*en sortons plos qu'ensembie. Eh bienl soil : 
oe sera quelque chose qu*ane nuit dans le m^e cachot, le 
trajet dans la m^me charrette, la mort sur le m^me ^ha- 
faad. 

^Oh! non, non, va-t'en; lai^se-moi, au nom du ciel, 
laisse-moi. 

— Que je m'en aille ! Prends garde k ce que tu dis et It ce 
que tu veux, car si je sors d'ici sans que tnsois k moi, 
sans que tu m'aies donne le droit de te defendre , jMrai trou- 
▼er ton p^re, ton p^re auquei tu ne songes pas, et qui pleure, 
et je lui dirai : « Yieillard, elle pouvait se sauver, ta fille, et 
elle ne Ta point voulu ; elle a voulu que tesi^derniers jours se 
passassentdans ledeui), et que son sang rejaillttjusque sur 
tes cheveux blancs. Pleure, pleure, vieillard, non de ce que 
ta fille est morte, mais de ce qu'elle ne t'aimait pas assez pour 
▼ivre. » 

Marceau avail repouss^ Blanche ; elle ^tait all^e tomber k 
genoux k quelques pas de lui, et lui se promenait les dents 
serr^es, les bras sur la poitrine, avec le rire d'un fou ou d'un 
damn^. II enteiidit les sanglots de Blanche; leslarmeslui 
saut^rent des yeux, ses bras retombdrent sans force, et il alia 
rouler k ses pieds. 

— Oh 1 par pilii, par ce qu'il y a de plus sacr6 en ce monde, 



m ^ t^MMb^ 4ei t9i mfiT^ Vi^cii%r 9i^%x^t tm^wk k $m- 

nir ma femme : il le faut, tu le doU. 

« g^e qui les fit tressaillir et relever tous deux; tiil^iMi) 
.» cair §^]§ S^ IROFa de ^onierw ^m m W» Q^lMl^ce 

Sainte-Marie-de-Rh6 , qui f9\m{ |mrU« d« r«fts#i|iMeniltt 

^tt'U fiYHit attaqu& !« ouK Qii K^ncl)^ 4(»^if^ «| priion- 

— Blanche de Beaulieu, reprit le prStre avec un acc^|4Ml- 

teaoQ^ ltt now 4i^ tQ9 9^ %^^ ^w ftp ^ I'awiti^ wUpas 

mtoe, s'il ^tait ici , ferait ce que je fais. 

fij^c; s^ffibMt 9|[U^e dei9ill§ ^€^tim§9§^ (^.^licits; ^n- 
fin ^11^ se i^fe d«t^s les tirsi^ d^ Ms^ir^eau ; 

— O mofl amil lui dit*elle, je n*ai point la fQl'(;^4^ Wfir 
sistej* plus iPQ^temp^,, M9rceau« JQ Vi4i9Q I ifi t;sim » ^^ i^ 
suiB ta f^miQQ. 

liCurs I^Tres se joipirent ; Ifairc^^u ^Uiit au QQlAbl§ de la 
joie; il semblait avoir toi^Q^bU^. 1*% yoix di) pi^tre V^r^* 
cha bientdt k son extase. 

— Btttez.yo^^s^ enfjffls^ 4i§|iVU| »V ftft^lW^^S Wrtcomp- 



Ut SOITfEIflliS D'&KTONT* 

t^ ici-bis ; et si tous tardezr encore, Je m pourrti pttts Y(hm 
Mnir'qttedescieHx. 

Les deux amtns tressaillirent : cette TOix les rtfipeliit sur 
kterre! 

Blanche promena autour d'elledes regards eftray^. 

— d mon ami, dit-elle, quel monent pour unir nos desti- 
sees! quel temple pour un hymen! Penses-tu qu'uue union 
tonsacr^ sous des vo&tes sombres et lugubres puisse toe 
une union durable et fortun^e?... 

Marceau tressaillit, car lui-mtoe ^tait atteint d*une terreur 
superstitieuse. II entraina Blanche vers un endroit du cachot 
otL le Jour, glissant k travers les barreaux crois^ d'un ^troit 
soupirail, rendaitles l^n^bres moins ^palsses; et 1^, torn- 
bant tous deux k genoux, ils attendirent la b6nMiction du 
prfitre. , 

Geluioci ^endit les bras et prononca les paroles sacr6es. 
Au mtoe instant, un bruit d'armes et de soldat^ se fit en- 
tendre dans le corridor; Blanche, effiray^e, se Jeta dans les 
bras de Marceau. 

— Serait-ce d^ji moi qu'ils viennent chercher! s'6cria-t- 
elle. O mon ami, mon ami, combien en ce moment la mort 
8i6r«itaifireusel 

Le jeune gt^niral s'6tait ]et6 au devant de la porte, un pis- 
tolet de chaque main. Les soldats ^tonn^s reculdrent. 

— Rassurez-vous, Tenr dit leprtoe en se pr^sentant, c'est 
moi que Ton vietit chercher, c'est moi qui vais moinrir* 

Les soldals Tentour^ent. 

— Enfaas, s'^ria-tril d'une voix forte, en s'adressaat aux 



BLANCSE PE IBAULIBD. 141 

lumes ifovoi; caIsim,. k fenoux -, oar, un pled daas it toahe, 
}e Yous envi>ie ma dernidre b^n^diction^ et to benMietioii 
d'BD aottraot est sacff^. 

Les soldats etonnes gardaient le silence ; le prStre avaft 
tirade sa poitrioe un crucifix qu'il 6tart parrenu k d^ober k 
iMites les reeherches; il I'^tendalt vers eox; prit k mourtr, 
t'Mt pour eux qii'il priait. H y eut un instant d^ silence el 
ile solennit^ ott tout le monde crut k Dieu : — Mardions, dlt 
Ic prttre. 

Les soldats Tentour^rent ; la porte se referma, et tout dis- 
parot comme une vision nocturne. 

Blanche se jeta dans les bras de Bfarceau : 

— Ok ! 81 tu me quittes, et qu'on vitnne me chercher ainsi, 
^i }€ ne fai pas \k pour m^aider k passer cette porte^ oh ! Mar* 
^ti) le figures-tu, k r^haiiaud, moi ! moi k T^afaud, Kiin 
'^toiypleurant'et t'appelant, sans que tu me r^pondes. Ob I 
BTetea^s pas, ne Ten yaspas! Je me jetterai k leurs pieds, 
jeleurdirai que jene suis pas coupable, quMls me laissent en 
prison avec toi toute ma vie, et que je les b^nirai. Mais si tu 
Be quittes. . . Ob 1 ne me quitte done pas. 

— Blanche, je suis silr de te sauver, je r^ponds de ta via; 
^Moias de deux jours Je serai ici avec ta in^4ce, et alors ca 
ne sera pas toute une vie de prison et de caebot, mais d*9kt 
ctde bonbeur, une vie de liberti^ et d*amour. 

U porte 8*ouvrit, le geAlier parut. Blanche serra plus for« 
tement Maroeau dans ses bras ; eUe ne voutoit pas le quitter, 
^^cepeadant cbaque instant ^taitprteieux; il ditaeha douce- 



oefheAt s^ Mlti^ tlont la tMfkt \t ireten&H, hi! ptOttU ituni 
sfefalt de wiotti- avaiil la Bin de la <l6uxifeae Joutii6e : 

— Aime-moi toujours , lui dlt-il eti s^^lancant hofS du 
ca<^ot. 

^ToHioarsI dlt Blanche en retombantet en Ini montlraill 
daas4e« dieveux la ro&e roufd qu'il lui mtalt donn^; etta 
porte 9% reftarmt comma celle de renfisr. 



V. 



Marceau trouva le g^n^ral Dumas qui Tattendait ahfin le 
c5ncierge ; il demanda de l^encre et du papier. 

— Que vas-tu tairef lui dlt celui-ci effray^ de son agita- 
tlDtt. 

— Ecrire k Carrier, lui demander deux jours, lui dire que 
sa vie me r^pond de la vie de Blanche.. 

— -Malheureux! repril soil ami en lui arrachant lalettre 
commence : tu menaces, et c^est toi qui es en sa puissance; 
n^as-tu pas d^sob^i ^ Tordre que tu as regu de rejoindre l^ar- 
mto ? Crots^u qtte, le redoutant utte fois, ses craintes s^ar- 
rMeraiettt mteie k chercher tin prfitexte plausible ? K\W, tine 
henr^, tn frerain arr^t^ ; et que ponrrais-tn alors ist pnut* elle 
etpour toi? Crois-moi, que ton silence proVoqu6 son oubli, 
car son onbli aeul peut la aauver. 

Latdtede Mareeau^tait retomb^e etttre lel iMtne; il ^- 
rai«i»lt rMtehlrprofofKMment. 



BLANGHB DE BEAULIEU. 145 

— Ta as raison, s'6cr!a-t-il en se relevant tout-2i-coup ; el 
il ^tralnasoD ami dans la rae. 

Quelqnes personnes ^taient rassenibl6e$ antonr d'nne 
diaise dc poste.---S'il faisait du brouillard ce soir, ditune 
voix, jenesais pas ce qui emp^cberait une vingtaine de bons 
garsd'entrer dans la Yille et d'enlever les prisonniers :.c'est 
nne piti6 comme Nantes est gard^e. Marceau tressaillit, se 
retourna, reconnutTinguy,^changeaaveclui un regard d*in- 
telligence, et s'^langa dans la voiture : —Paris ! dit-il au pos- 
tilion en lui donnant de Tor ; et les chevaux partirent avec 
la rapidity de F^clair. Partout m^me diligence, partout, ^ 
force d*or, Marceau obtint la promesse que des cbevaux se- 
raient pr^par^s pour le lendemain, et quenul obstacle n^en- 
tray^rait son retour. 

Ge fut pendant ce voyage quMl apprit que le general Du- 
mas avait donii6 sa demission, demandant la seule faveur 
d*£tre employ^ comme soldat k une autre arm^e ; il avait en 
cons^ence et6 mis k la disposition du comit6 de salut pu- 
blic, et serendait k Nantes au moment oti Marceau le ren- 
contra^ur la route de Clisson. 

Abuitbeures dusoir la voiture qui renfermait les deux 
g^n^rauxentrait k Paris. 

Marceau et son ami se quitt^rent sur la place du Palais 
£galit6. Marceau prit k pied la rue Saint-Honor^, la descen- 
dant du c6t6 de Saint-Roch, s'arrfita au n'* 366, et demanda 
le citoyen Robespierre. 

—II est au theatre de la Nation, r^pondit une jeune fiUe de 



_^ 



14e SOUYENroS D'ANTONY. 

seize ou dix-huit ans; mais si tu veux revenir dans deux 
heureSj'Citoyen general, il sera rentre. 

— Robespierre au theatre dc li Nation 1 Ne te trompes-tu 
pas?... 

-Non, citoyen. 

— Eh bienl je vais Tyjoindre, et, si je nel'y troiive pas, 
je reviendrai Tattendre id. Voici mon nom : le citoyen gene- 
ral Marceau. 

Le Tli^^tre-Franoais venait de se separer en deux troupes : 
Talma, accompagn^ des comMiehs patriotes, avait Emigre k 
I'Od^on. C'estdonc k ce theatre que Marceau se rendit, tout 
^tonn6 qu'il 6tait d'avoir k chercher dans une salle de spec- 
tacle Taust^re membre du comit6 de salut public. Oh jouait la 
Mart de Cesar. II entra au balcon ^ un jeune iiomme lui bifrlt 
sur le premier banc une place aujpres de lui. Ml^rceau Tac- 
cepta, esp^rant apercevoir delk rhommequ'il cherchait. 

Le spectacle n'6tait point commence ; une ^tr^nge Fermei^- 
tation r^gnait dans le public ; des rires et des ^ignes s'^cban- 
geaient et partaient comme d'un quartier-general d'un groii^'e 
plac6 k Torchestre; ce groupe dominail la salle, un b6ibm% 
dominait ce grout)e : c'^tait Danton. 

A ses c6t^s parlaien t quand 11 se taisait, el se taisaieiit quand 
11 parlait^GamiUeDesmoulins, son s^ide; Pbilippaux, H^rault 
de S^chelles^ Lacroix, ses apdtres; 

C^tait la premiere foisque Marceau se trouvait en face de 
ce Mirabeau du peuple; il Tedt reconnu^ sa voix forte, k ses 
gestes imp^rieux, k son front dominateur^ quand m^me plu- 
sieurs fois son nom n'eat pas ^t6 prononc^ par ses amis. 



Qu'ori Sous peririette quelques mots sur T^tat des difiS- 
rentes factions qui se partageaient la Convention : lis sent 
D^cessaires k Tintelligence dela sc^nequi va suivre. 

La Commune et laMontagne s'etaient reunies pour operer 
la revolution du 51 mai. Les Girondins, apr^s avoir .vaine- 
ment tent^ de federaliser les provinces, etaient tombes 
presque sans defense au milieu m^me de ceux qui les avaient 
elus, et qui n'os6rent pas seulement leur donner asile aux 
jours deleur proscription. AvantleSi mai, le pouvoir n'6- 
l^it Dulle part ; apr^s le 5\ mai Ton sehtit le besoin de Tu- 
nJte de» forces pour arriver k la promptitude de Taction ; 
Vassemblee etait Tautorit^ la plus ^tendue ; une faction s'6- 
tailemparee de Tassemblee ; quelques bommes commandaient 
a ceUe faction; le pouvoir se trouva naturellement entre les 
mains de ces liommes. Le comite de salut public, jusqu'au 
^mai,avait et6 compose de conventionnels heutres; I'S- 
poque de son renouvellement arriva, et les ndontagnards 
exlr&nes s'y firent place. Barrfere y resta comme une repr6- 
senution de Vancien comite, mais Bobespierre en fut m 
membre; Saint- Just, Collot d'Herbois, Billaud-Varennes, ^ou- 
lenus par lui, comprim^rent leurs collogues HeraultdeSe- 
cbelles et Robert Lindet : Saint-Just se chargea de la sur- 
veillance, Coutbon d'adoucir dans leurs formes les proposi- 
tions irop violentes dans le fond ; Billaud-Varennes et Col. 
l^t d'Herbois dirig^rent le proconsulat des departemens , 
Camot s'occupa de la guerre, Cambon des finances, Prieur 
ji<iela C6te-d'0r) et Prieur (de la Marne) des travaux int6- 
h^rWurs et adrntinistratifs ; et Barrere, bient6t ralli^ k eux, 



148 SOUVENIRS D'ANTONY. 

devint Torateur journalier da parti. Quant k Robespierre, 
sans avoir de fouction precise, il vdiHait k tout, comman- 
dant k ce corps politique, comma la tgte commande au corps 
materiel et en fait agir cbaque membre a sa volonte. 

C'^tait dans ce parti que la revolution s'etait incarnee , 
la voulait avec toutes ses consequences, pour que le peuple 
piii un jour jouir de tous ses resultats. 

Ce parti avait k lutter contre deux autres : Tuu voulait le 
depasser, Tautre le retenir. Cesdeux partis etaient : 

Celui de la Commune, represente par Hubert. 

Celui de la Moutagne, represents par Danton. 

Hebert popularisait dans le Pere Duchesne Tobscenite du 
langage; Tinsulte y suivait les victimes, le rire les execu- 
tions. En peu de temps, ses progres furent redoutables : 1*6- 
vdque de Paris et ses vicaires abjurerent le christianisme ; 
le culte catbolique fut remplace par celui de la Raison, les 
egllses furent fermees ; Anacharsis Cloots devint rap6tre de 
la nouvelie deesse. Le cpmite de salut public s'effraya de la 
puissance de cette faction ultrk-revolutionnaire qu'on avait 
crue tomb^eavec Marat, et qui s'appuyaitsur Timmortalite et 
Tatbeisme ; Robespierre se cbargea seul de Tattaquer. Le 5 
decembre 95, il Taflfronta k la tribune, et la Convention, qui 
avait forcement applaudi aux abjurations sur la demande de 
la commune, decr6ta, sur la demande de Robespierre , qui 
avait aussi sa religion k etablir, que tout£s violences et me- 
sures contraires a la liberie des cultes etaient def endues. 

Danton, au nom du parti modern de la Montague, deman- 
dait la cassation du gouvernementr6volutionnaire; le Fieux 



BLANCHE DE BEAULIEU. 149 

Cordelier^ redige par CanilleDesmouIins, ^tait Torgane du 
parti. Le coQiit^de salut public, c'est^-dire ladictature, n'a- 
vaitete, selon lui, creii que pour comprimer au dedans et 
vaiDcre au dehors, etcomme i] croyait avoir cofDprime^ Tin- 
terieur et vaincu k la fronti^re, il demandait qu'on bris^tun 
pouYoir, k son avis devena inutile, afin que plus tard il ne 
devint pas dangereux ; la revolution avait abattu, et 11 voulait 
reb^tir sur un terrain qui n'etait pas encore d^blay^. 

C^taient ces trois factions qui, aumoisde n)ars94, epoque 
^laquelle se passe notre histoire, separtageaient rint^rieur 
de la Convention. Robespierre accusait Hubert d'ath^isme et 
Danton de v^nalite ; puis, k son tour, il 6tait accus6 par eux 
d'ambition, et le mot dictateur commenoait k circuler. 

Voilk done quel ^tait Tetat des choses, lorsque Maroeau, 
comme nous Tavons dit, yit pour la premiere fois Danton, se 
feisant de Torcbestre une tribune, et jetant k ceux qui Ten- 
touraient de puissantes paroles. On jouait la Mori de Cesar; 
Meesp^e de mot d'ordre avait ^t^ donne aux dantonistes; 
j/s se trouvaient tons k cette representation, et, sur un si- 
^al donn^ piar leur cbef en se levant, lis devaient faire ^Ro- 
bespierre une application des vers suivans : 

Obi, que G6sar soit grand, mais que Home soit libre. 
Dieu! maltresse de Tlnde, esclave au bord du Tibre, 
Qu'importe que son nom commande a Tanivers 
Et qu'oB Tappelie reine alors'qu'elle est aux ferg? 
Qu'importe k ma patrie, aux Remains que tu braves, 
D'apprendre que Cesar a dc nouveaux esclaves? 
Les Persans ne sontpas bos plus fiers ennemis, 
Hen est de phis grands : je n'ai pas d'aatre avis. 



150 aOUVEIJIRS D'ANTCWy. 

Et ToiUi ponrqnol Kobespierre, qui atait ^t^ pr^enu par 
Saint-Just, ^tait ce soir au th^Atre de la Nation, ear 11 
comprenait quelle arme serait entre les mains de ses enne- 
mis, s'ils pacvenaient ^ populariser Taccusation qu'ils 'por- 
taient centre lui. 

Cependant, Marceaule cherchait vainement dans cette salle 

r • 

ardemment 6clair6e, oil la Ugne seule des baignoires res- 
tait dans une demi-obscurit^ k cause de lasaillie que les ga- 
leries faisaient au-dessus d'elles, et ses yeux, fatigues de cette 
investigation inutile, retombaient k, tout moment sur le 
groupe de Torcbestre, dont la conversation bruyante attirait 
inattention de toute la salle. 

— Tai vu notre dictateur aujourd^hui, disait Dantop. On a 
voulu nous r^concilier. 

— Oti vous 6tes-vous rencontres ? 

— Chez lui; il m'a fallu monter les trois Plages de Tin- 
corruptible. 

— Et que vous 6tes-vous dit? 

— Que je savais toute la haine que me portait le comity, 
mais que je ne le redoutais pas. H me r^pondit que j'avais 
tort, qu'il n'y avait pas de mauvaises intentions contre moi, 
mais quMl fallait s'expliquer. 

— S'expliquer 1 s'expliquer 1 c'est bien avec des gens de 
bonne foi. ' 

— C'est justement ce que Je lui ai r^pondu ; aiors ses 
16vres se sont pinches, son front s'estpliss6,rai continue : 
Certes, il faut comprimer les royalistes, mais il fatrt ne frap- 

m 

per que des coups utiles, et ne pas confondre Tinnocent avec 



BLANCHE DE BE AULIEU. i $1 

le coapable. — Eh I qui yous a dit, a repris Robespierre a^ec 
ai^eur, qu'on ait fait p^rlr un innocent ?-^Qu'en dis4a? 
pas un innocent n'a pM! me suis-je ^cri6 en m^adres- 
sant k H^rault de S^chelles , qui ^tait ayec moi, et je sals 
sorti. 

- Et Saint-Just ^H-il Hi? 
-Oui. 

- Qae disait41? 

-*-Il passaitsa main dans ses beaux chereax noirs, et de 
temps ei) tef^ps arrangeait ^ nc!^u4 4^ sa cravate sur eelui 
(ie|iob«spierrep 

le Yoisin de Marceau, dont la t^(e ^tait appuy^e sur ses 
<}Bax (oaios, tressaill^f , e| fit entendre eette esp^ de sifSe- 
ment qui passe entre les dents serr^s d'un homme qui se 
contient; Marceaun'y prit pas autrement garde, et reporta 
son sutention sur Danton etses amis. 

— Le muscadin ! disait Camille Desmoulins en parlant de 
Saint-Just, ils'estime tant, quUlporte sa t^te avec respect sur 
^^paules, commeunSaint-Sacrement. 

Le voisin de Marceau ^carta ses mains ; il reconnut la fi- 
gore douce et belle de Saint-Just, pMe de colore. 

— Et moi, dit celui-ci en se levant de toute sa hauteur , 
l)esmoulins, je te ferai porter la tienne comme un Saint- 
Denis. 

Bseretourna, ons^^carta pour le laisser passer, etil sortit 
dubaicon. 

^Eh ! quile savait sipr^s? dit Danton en riant. Ma foi, 
le paquet est arriv^^ son adresse. 



i 52 SOUVENIRS D'ANTON Y. 

— A propos, dit Philippaux iLDanton, as-tu vu le pamphlet 
deLaya centre toi? 

— Comment! Laya fait des pamphlets 1 quMl refasse VAmi 
des Lois; je serais curieux de le lire, le pai£phlet s'entend. 

— Le Yoici. Philippaux luipr^sentaune brochure. 

— Eh ! il a sign6, pardieu I Mais il ne salt done pas que, sMl 
ne se sauve dans ma cave, onlui coupera le cou. Chut 1 chut! 
voilkla toile qui se l^ve. 

Le mot chut! se prolongea dans toute la salle; un jeune 
homme qui n^^tait point de la colouration continuait cepen- 
dantune conversation particuli^re, quoique les acteurs fus- 
senten sc^ne. Danton ^tendit lebras, lui toucha T^paule du 
bout dudoigt, et, avec une courtoisie od il y avaitune 16g^re 
teinte d'ironie : 

-—Citoyen Arnault, lui dit-il, laisse-moi Pouter coorme si 
onjouaitikfan't^^ a MirUwrnes. 

Le jeune auteur avait trop d'esprit pour ne pas ^couter une 
pri^e faite en ces termes ; il se tut, et le silence le plus par- 
fait permit d'^couter une des plus mauvaises expositions quMl 
y ait eu au th^^tre, celle de la Mort de Cisar, 

Gependant, malgr^ ce silence ^ il ^tait Evident qu'aucun 
membre de la petite conjuration que nous avons signal^e n'a- 
vaitoubli^ le motif pour lequel il ^tait venu; des coups-d*<Bil 
s'^changeaient, des signes se croisaient et devenaient plus fr^ 
quens au fur et k mesure que Tacteur approchait du passage 
qui devait provoquer Texplosion. Danton disait tout bas k Cat- 
mille : — Cest k la scene iii ; et il r6p6tait les vers en m^me 



BLANCHE DE BEAULIEU. 153 

temps que racteuTjCamme pour halter son d6bit, lorsque yin- 
rentceux-ci, ^ui les.pr.ac^deot : 

Cesar, nous attendions de ta cl^mence auguste 
Un don plus pr^cieux, une faveur plus juste, 
Au-dessus des etats donnas par ta bonte. 

CtSAR. 

Qu'oses-tu demander, Gimber ? 

CIKBEB. 

La liberty ! 

-Trois salves d^applaudissemens les accueillirent. 
— Voili qui va bien, dit Danton, et il se leva k demi. 
Talma comment : 

Oui, que C^sar soit grand, mais que Rome soltlibre. 

Danton se leva tout-^-fait, jetant autour de lui un regard 

de general d*arm6e, qui veut s'assurer que cha^un est k son 

po^, quand tout-^-coup ses yeux s'arrSt^rent sur un point 

de la salle : la grille d'une baignoire venait de se soulever; 

Robespierre y passait dans I'ombre sa t^te aigue et livide. 

Les yeux des deux ennemis s'etaient rencontres, et ne pou- 

vaient se detacher les uns des autres ; il y avait dans ceux de 

Robespierre toute rironie du triomphe, toute Tinsolence de 

la securite. Pour la premiere fois, Danton sentit une sueur 

froide couler par tout son corps ; il oublia le signal qu'il de- 

vait donner : ^s vers pass^rent sans^ applaudissemens ni 

murmures, il retomba vaincu : la grille de la baignoire se re- 

9. 

r 



«*v 



^ 



154 SOUVENIR? VANTO^. 

leva et tout fut fait. Les guillotiiieurs Femportaient sup les 
septembriseurs : 93 fascinait 92. 

Marceau, dont Tesprit preoocuf^ s'occupait detoute autre 
chose que de la tragedie, fut peut-etre le seul qui vit, sans la 
comprendre, ceUe scene, qui ne dura que quelques se- 
condes; cependaut II eut le temps de reconnattre Robes- 
pierre; il se^preeipitahors4u balcon, il arriva k temps pour 
le rencontrer dans le corridor. 

II etait calme et froid comme si rien ne s'^tait pass^; Mar* 
ceau se pr^senta ^ lui etse nomma. Robespierre lui tendit It 
main : Marceau, c^dant k un premier mouvement, retirala 
sienne. Un sourire amer passa sur les l^vres de Rohes- 
pierre. 

— Que voulez-vous doncde moi? lui dit-il. 

— Une entrevuede quelques minutes. 

— Ici, ouchezmoi? 

— Cheztoi. 

— Viens alors. 

Et ces deux hommes, agit^s d'^motions si diffi^rentes, 
marchaieht k c6t6 Tun de Tautre: Robespierre, indifferent et 
calme ; Marceau, curieux et agit^. 

C*6tait done \k I'bomme qui tenaitentre ses mains le sort 
de Blanche, rhomme dontil avaittantentendu parler, dont 
iMncorruptibilite seule 6tait ^vidente, mais dont la popula- 
rite devaitparaitreun problfeme. En effet, il n avait, pour la 
conqu^rir, employe aucun des moyens qui avaient etemis en 
oEiuvre par ses predecesseurs. 11* n'avait ni Tiloquence entra!- 
nante de Mirabeau, ni la fermete parterinelle de Bailly, ni la 



BLANGRK DE BEAULIEU. 165 

» 

fougue sublime de Daiitoii, ni rordari^re faconde d'H^bert; 
sll travaillait pour le peuple/c'^lait sourdement et sans en 
rendre compte au peuple. Ail milieu du nfvellement g6n6ral 
du l^gage et du costume, il avait conserve son langage poll 
et son costume ^li^ant"^; enfin, autant lesautres plrenaient 
de peine pour se confondre dans la foule, autant lulsemblait 
en prendre poar semaintenir au*dessus d^elle; et Toti com- 
prenait, k la premiere vue, quecet homme sin^ulier ne pou- 
yait gtre pour la multitude qu'une idole ou une yictime : 11 fiit 
Tune et Fautre. 

Ds arriv^rent : un escalier 6troit les conduisit a nnecham- 
bre situee au troisi^me ; Robespierre FouTrit : un bustle' ie 
Rousseau, une table sur laquelle 6taient ouverts le Contrat 
social et V Entile^ une commode et quelques chaises, for- 
maient tous les meubles de cet appartement. Seulement, la 
propret6 la plus grande r^gnait partout. 

Robespierre vlt Teffet que produisait cette vue sur Mar- 
ceau. 

— Voici le palais de C^sar, lui dit-il en souriant; qu^avez- 
V09S ^ demander au dictateur ? 

— La gr^ce de ma femme, condamn^e par Carrier. 



,'j 



* La mise habituelle de Robespierre est si connue, qu'elle est 
devenue presque pro^erbiale. Le 20 prairial, jour de la la f6te de 
rttre- Supreme, dont il etait le poniife, il 6tait \6tu d'un habit 
bleu-l>arbeau, d'un gilet de mousseline brod6, pose sur un tfatis- 
parent rose ; xine culotte de satin noir, des has de sole blanes et 
dessouliers ^ boucles compl^taient ce costume. Ge fut avec lem^me 
habit qtt'on le porta k T^chafaud, 



1 56 SOUVENIRS D'ANTONY. 

— Ta femme, condami^6e par Carrier! Iz femme de Mar- 
ceau le r^publicaindes Jours antiques! t« s(>ldatdeSpart6! 
Que fait-il done k Nantes ? 

— Des atrocity. 

Marceau lui traca alors !e tableau que nous avons mis 
sous les yeux du lecteur. Robespierre, pendant ce rteit, se 
tourmentait sursa cliaisesans rinterrompre ; cependant Mar- 
ceau se tut. 

— Voilk done comme je serai toujours compris ! dit Ro- 
bespierre d'une voix enrou^e^ car T^motion interieure qn'il 
venait d'^prouver afait auflB pourop^rer ce cbangementdMS 
sa.voix, partout oix mes yeux ne sont pas pour voir, ettoa 
main pour arr^ter un carnage inutile f... II y a bien cependant 
assez du sang quUl est indispensable de repandre, et nous 
ne sommes pas au bout. 

— Eh bien done ! Robespierre, la grftce de ma femme! 
Robespierre prit une feuille de papier blanc. 

— Son nom de ftlle ? 

— Pourquoi? 

— II m'est n^cessaire pour constaler Fidentite. 

— Blanche de Beaulieu. 

Robespierre laissatomber la plume qu'il tenait. 

— La fille du marquis de Beaulieu? le chef des brigands? 

— Blanche de Beaulieu , la fille du marquis <ie Beau- 
lieu. 

— Et comment se fait-il qu'elle soil ta femme? 
Marceau lui raconta tout. 

'— Jeune fou ! jeune insens^ ! lui dit-il; devais-tu... 



BU;Z«C^ m BBAUUBU. 157 

Maroeau Hnterroniptl t 

— Je 06 18 deiaafideAi injures ni conseils \ je te demande 
sa gr^ce, veux-tu me la donner? 

— Marceau, les liens de famille, Tinfl^ience de Tamour, ne 
t'eiPtraiaeroDt jamais k traliir la republique ? 

— Janais. 

—Si Ui te treuvais, les armes k la main, eo face du marquis 
de Beaulieu ? 

— Je le combattrais, comme je Fai d^jlt fait. 

• 

— £t s'il tombait entre tes mains? 
ilarceau r^ftecbit un instant. 

— Je te Tenverrais, et toi-m^me serais son juge. 
I — Tame jures cela? 

h — Sur rbenneur. 

Robespierre reprit la plume. 

— Marceau, lui dit-il, tu as eu le bonbeur de te conserver 
purUousles yeux : depuis'longtemps je teconnais, depuis 
longtemps je d^sirais te voir. S*apercevant de Timpatience 
deMarceau, il ^crivit les trois premieres lettres de san nom, 
puiss'arr^ta, — Ecoute:^mon tour, dit-il en le regardant 
fixement, je te demande cinq minutes; je te donne une exis- 
teoce tout enti^re pour cinq minutes : 9'est bien pay^. 

Marceau fit signe qu'il to)utait. Robespierre continua : 

— On m'a calomni6 pr^s de toi, Marceau; et cependant tu 
es an de ces bommes rares desquels je desire ^tre connu ; 
carquem'importe le jugement de ceux que je n'estime pas ? 
^oute done : trois assemblies ont tour k tour agit6 les des- 
tinsdelaFraHoe, se soat r^umto dans un homme, et ont 



158 SOUVENIRS D'ANTONY. 

accompli la mission dont le si^le ies avait charg^es : la 

* • 

Constituante, representee par Mirabeau, a ebranl61e tr6ne; 

la Legislative, incarnee en Dariton, raabattu. L'ceuvre de la 

Convention est immense, car il faut qu'ielle achSve d'abaltre, 

et qu'elle commence k reb^tir. Tai \k une haute pensee : c'est 

de devenir le type de cette ^poque, comme TVliraibeau et Dan- 

ton ont ete les types de la leur ; il y aura dans Thistoire du 

peupie frangais trois hommes representes pair trois chiffVes : 

91 , 92, 95. Si TEtre Supreme me donne le temps d^achever 

mon oeuvre, mon nom sera au-dessus de tous les noms ; j'au- 

• ■ ',' • 
rai fait plus que Lycurgue cbez les Grecs, que Numa k Ro- 

me, que Washington en Am^rique ; car chacun d*eux n'avait 

qu'un peupie naissant k pacifier, et moi j'ai une society vieil* 

lie qu'il faut que je regen^re. Si je tombe, mon Bieu I ^par- 

gnez-moi un blaspheme contre vous k ma derni^re heiire... 

si je tombe avant le temps voulu, mon nom, qui n'auraac- 

compli que la moiti6 de ce qu'il avait k faire, conservcra la 

tache sanglante que Tautre partie eti effac^e : la revolution 

; • • • 

tombera avec lui, et tous deux seront caloninies.- Voilk ce 
que j'avais k te dire, Marceau, car je veux, en tous cas, qu'il 
y ait quelques hommes qui garden t vivant et pur mon nom 
dans feur coeur, comme la flamme de la lampe dans le taber- 
nacle, et tu es un de ces hommes. 

II acheva d'ecrire son nom. 

— Maintenant, voici lagr&cede tafemme... tu peux partir 
sans m^me me donner la main. 

Marceau la lui prit et la serra avec force; il voulut parler, 
mais il y avait trop de larmes dans sa voix pour quMl pilt 



BLANCHE DE BEAULIEU. 159 

artjcolerune parole, et ce fut Robespierre qui lui dit le pre- 
mier :— Allon^il/aut partir, iln'y apas un instant ^ perdre ; 
aurevoir. 

Marceau s'elanga sur Fescalier; le g^n^ral Dumas montait 
comme il descendait. 

— J'ai sa grAee! s'6cria-t-il en se jetant dans ses bras, j'ai 

sagiice: Blanche est sauvee... 

'I 

-Felicite-moi k men tour, lui r^pondit son ami : je viens 
d'etre nomme general en chef de Tarmee des Alpes, et je viens 
en remercier Robespierre. 

lis s'embrass^rent. Marceau se jeta dans la rue, courut 
^frs la place du Palais-Egalit^ , oil sa voiture'rattendait, 
pi^te^ repartir avec la meme vitesse qui Tavaitamen^. 

Dequel.poids son cceur etait soulage ! que de bonheur Tat- 
tendait! que de felicites apres tant de douleurs ! Son imagi* 
utton plongeait dans Tavenir; il voyait le moment oi)i du 
^oii du cachot il crierait k sa femme : Blanche ! tu es libre 
parmoi; viens, Blanche, et que ton amour et tes baisers ac- 
pittent la dette de la vie. 

De temps en temps, cependant, une inquietude vague tra- 
verse son esprit, un tressaillement subit frappe son cceur ; 
ilors il excite les postilions, promet de Tor, le prod aa\ en 
promet encore : les roues brAlen tie pav6; les chevaus devo- 
fentle chemin, et cependant k peine s*il trouve qu'ils avan- 
<^nt! Partoutdes relais sont pr^par^s, point de retard; tout 
semble partager Fagitation qui le tourmente. En quelques 
heures il a laiss^ derri^re lui Versailles, Chartres, le Mans, 
bFItehe I il aper^bit Angers ; tout k coup il ^prouve un choc 



A.4« 



160 SOUVENIRS D'ANTONY. 

terrible, ^pouvantable : la volture renvers6e se brise; il se 
relive meurtri, sanglatit, siSpiare (fan coup de sabre les, traits 
qui attachent Tun des chetattx, s'^nce rapldem^nt sur lui, 
gagne la premiere poste, y pretid un cbeval de eoorsa, et con- 
tinue sa route avec plus tie rapiditd eticore. 

Enfin, il a traverse Ai^eris, il ^pet^olt In^randif, atteint 
Yarades, d^passe Ancenis ; son cheval ruisselte d^icame et 
de sang. II d6couvre Saint-Donatien, puis Nantes; Nantes I 
qui renferme son &me, sa vie, son- avenir I Quelques instans 
encore, il sera dans la ville, il en atteint les portes : son cbe- 
val s'abat devant la prison du Bouffays; il est arriv6 ; quMm- 
portel 

— Blanche! Blanche! 

— Deux charrettes viennent de sortir de la prison, r^pond 
le guichetier; elle est sur la premiere... 

— Malediction! et Marceau s'^lance k pied, au milieu du 
peuple qui se presse, qui court vers la grande place. II re- 
joint la derni^re des deux charrettes ; un des condamn^s le 
reconnait. 

-« — G6n6ral, sauvez-la... Je ne Tai pas pu, moi, et j'ai et6 
pris... Vivent le roi et la bonne cause ! C^tait Tinguy. 

— Oui, ouii... Et Marceau s'ouvre un chemin; la foule le 
heurte, le presse, mais Ten traine; il arrive surla grande place 
avec elle; il est en face deT^chafaud, il agite son papier en 
criant: Gr^ce! grftce! 

En ce moment, le bourreau saisissant par ses longs che- 
veux blonds la t^te d'une jeune fille, presentait au peuple ce 
hideux spectacle ; la foule epouvant^e se d^tournait avec ef- 



BLA^Cpi DE BEAUUEU, 161 

froi, car elle cropU lii^ v^f Y0mMr4es flots de jsangl... 
Tottir^leeeup, an milieu de^ette foule muette, un cri de rage, 
dsB&leOiKel seBQibk#t^*el.re e^A^is^s toutes las forces humai- 
nes, se fait entendare : Marceau venalt de reconnaitre entre 
lesdenls de eeite t^te la r^ise rouge quUl avail donn^e ^ la 
jeine YendteBfieu 



UN Ml MASQUt 



J*avais dit que je n'y ^tais pour personne : un de mes 
amis foroa la consigne. 

Mon domestique annonca M. Antony R... J'aper^us der- 
riere \a livr6e fle Joseph le coin d'une redingote noire; il 
Halt probable que le porteur de la redingote avait, de son 
c6t^, tu un pan de ma robe de chambre ; impossible de me 
celer : — Trhs bien \ qu'il entre , dis-je tout haut. — Qu'il 
aille au diablel dls-je tout bas. 

Lorsqu'on travaille, il n'y a que la femme qu'on aime qui 
puisse impun^mentvous d^ranger, car elle est toujours pour 
quelque cbose au fond de ce que Ton fait. 

J'allais done k lui avec ce visage k demi maussade d^un 
auteur interrompu dans un de ces momens oil il craint le 



Ift4 SOUVENffiS D'ANTONY. 

plus de r^tre, lorsque je le vis si p^le et si defait que les 
premiers mots que je lui adressai furent ceux-ci : 

— Qu'avez-vous? que vous est-il arrive? 

— Oh I laissez-moi respirer, dit-il, je vais vous dire cela ; 
d'ailleurs, c'est peut-6tre un r6ve, ou peut-^tre suis-je fou. 

II se jeta sur un fauteuil et laissa tomber sa t^te entre 
ses deux mains. 

Je regardai avec 6tonnement : ses cheveux dtaient mouil- 
les par la pluie, ses *bottes, ses genoux et le bas de son 
pan talon 6taient couverts deboue. J^allai h. la fen^re; je vis 
k la porte son domestique et son cabriolet : je n'y compre- 
nais rien. 

II vit ma surprise. 

— J'ai 6ie au cimeti^re du P^re-Lachaise, dit-ih 

— A dix heures du matin? 

— J'y ^tais k sept... Maudit bal masqu^ ! ' 

Je ne devinais pas ce qu'un bal masqu6 et le Pdre^La- 
chaise avaient k faire ensemble. Je pris mon par ti^ et, tour- 
nant le dos k la chemin^e, je me mis k rouler un cig»retto 
entre mes doigts avec le flegme et la patience d'un Espagnol.- 

Lorsqu'il fut arrive k son point de perfection, je le^teadis 
k Antony, que je savais tr^s sensible ordinairement k ce 
genre d'attention. 

II me fit un signe de remerctment de la iUe, mais il re- 
poussa ma main. 

Je me baissai afin d'allumer le cigaretto pour mon pf opre 
compte : Antony m^arr^ta. 

— Alexandre, me dit-il, teoutez-moi, je vous en prie. 



UN BAL MASQU£. ie& 

— Blais ily a un quart d*heur« que vous dtes 1^ et que 
vous ne me dites riea. 

— Oh! c'est uoe aventure bien Strange! 

Je me relevai, posai mon cigare sur la chemin^e et me 
croisai les bras comme un bomme resigne ; seulement je 
commen^is k croire comme lui qu'il pouvait bien ^tre de- 
vena fou. 

—Vous vous rappelez le bal de TOp^ra, oii je vous ren- 
contrai? me dit-il apr^ un instant de silence. 

— Le dernier , oCi il y avait deux cents personnes au 
plus? 

— Celui'lk m^me. Je vous quittai dans Tintention de me 
rendre k celui des Yari^tes, dont on m'avait parl^ comme 
d'une curiosity au milieu de notre ^poque si curieuse : vous 
Yoaltiites me dissuader d'y aller ; une fatalite m'y poussait. 
Oh ! pourquoi n^avez-vous pas vu cela, vous, vous qui avez 
<ies moenirsk retracer? Pourquoi Hoffman ou Callot n'^taient- 
ils pas Ik pour peindre le tableau k la fois fantastique et 
bur]es(|Qe qui se deroula sous mes yeux? Je venais de quit- 
ter rop^ra vide et triste; je trouvai une salle pleine et 
joyeose : corridors, loges, parterre, tout etait encombr^. Je 
is le tour de la salle : vingt masques m'appel^rent par mon 
nom et me dirent le leur. C^taient des sommites aristocra- 
^ff^ts ou Qnanci^res sous d'ignobles d^uisemens de pier- 
rots, de postilions, de paillasses ou de pbissardes. Cetaient 
toosjeunes gensde nom, de coeur, de m^rite; et Ik, ou- 
bllant famille, arts, politique, rebktissant une soiree de 
i^Bjigenoeau milieu de notre ^poque grave et s^v^re. On 



• 1 



■> 



<f *• r 



1 66 SOUVENIRS D'ANTONY. 

me Tavait dit, et cependant je ne Tavais pas cru !... Je re- 
montai quelques marches, et, m'appuyant sur une colonpe, 
^ demi cach6 par elle, je fixai les yeux sur ce flot de creatu- 
res humaines qui se mouvait au-dessous de moi. Ces domi- 
nos de toutes les couleurs, ces costumes bigarres, ces gro- 
tesques d^guisemens, formaient un spectacle qui ne ressem- 
blait k rien d'humain. La musique se mit k jouer. Oh ! ce fut 
alors!... Ces 6tranges creatures s'agit^rent au son de cet or- 
chestre dont Tharmonie n'arrivait fi moi qu'au milieu des 
cris, des rires, des huees; ellcs s'accrocherent les unes aux 
autres par les mains, par les bras, par le cou; un long cercle 

se forma, commengant par un mouvenient circulaire ; dan- 

> 

seurs et danseuses frappant du pled, faisant jaillir avec 
bruit une poussi^re dont la lumiere blafarde des lustres 
rendait les atomes visibles; tournant dans leur vitesse crois- 
sante avec des postures bizarres, des gestes obscenes, des 
cris pleins de d^bauche; tournant toujours plus vite, ren- 
verses comme des hommes ivres, hurlant comme des femmes 
perdues, avec plus de delire que de joie, avec plus de rage 
que de plaisir; semblables k une chaine de damn^s qui ac- 
complit, sous la verge des demons, une penitence infernale. 
Cela se passait sous mes yeux, k mes pieds. Je sentais le 
vent de leur course ; chacun de ceux que je connaissais me 
jetait , en passant , un mot k me faire rougir. Tout ce 
bruit , tout ce bourdonnement , toute cette confusion , 
toute cette musique etaient dans ma t^te comme dans la 
salle ! J'arrivais promptement k ne plus savoir si ce que 
j'avais devant les yeux ^tait songe ou r^ite; j^arrivais 



UN BAL MASQUE. 167 

i me demander si ce n'^tait pas moi qui 6tais insense et 
eiiKqui etaient raisonnables ; il me prenait d'etranges tenta- 
lions de me jeter au milieu de ce pandaemonium , comme 
Faust k Iravers le sabbat, et je sentais qu'alors j'iurais des 
cris, des gestes, des postures, des rirejs comme les leurs. 
Oh! delk k la folic il n'y a qu'un pas. Je fus epouvant6; 
je me jetai hors de la salle, poursuivi jusqu'k la porte de la 
rue par des hurlemens qui ressemblaient k ces rugissemens 
d'amour qui sortent de la caverne des betes fauves. 

Je m'etais arrets un instant sous le portique pour me re- 
meltre ; je ne voulais pas me hasarder dans la rue avec tant 
(le confusion encore dans Tesprit ; peut-etre n'aurais-je pas 
retrouve mon cbemin ; peut-etre me serais-je jete sous les 
roues d*une voiture que je n'aurais pas vue venir. J'etais 
comme doit ^tre un bomme ivre qui commence k retrouver 
assez de raison dans son cerveau obscurci pour s'apercevoir 
deson 6tat, et qui, sentant revenir la volenti, mais non pas 
encore le pouvoir, s'appuie immobile, les yeux fixes et ato- 
nes, comre une borne de la rue ou contre un arbre d'une 
l»romenade publique. 

En ce moment, une voiture s'arr^ta devant la port^, une 
femme descendit de la portiere ou plut6t s'en precipita. Elle 
entra sous le peristyle tournant la t^te k droite et k gauche 
comma una personne egaree : elle 6tait v^tue d'un domino 
Doir, avait la figure couverte d'un masque de velours. Elle 
^ presenta k la porte. 

- Votre billet ? lui dit le contr61eur. 

•~Mon billet? r^pondit-elle; Je n'en ai pas. 



166 SOUVENIRS D'ANTONY. 

— Alors, prenez-en un au bureau. 

Le domino revint sous le peristyle, fouillant vivement dans 
toutes ses poches. 

— Pas d'argent! s'^ria-t-elle... Ah! cette bague... Un 
billet d*entr6e pour cette bague, dit-elle. 

— Impossible, r^pondit la femme qui dlstribuait les car- 
tes ; nous ne faisons pas de ces marcb6s-lk. Et elle repoussa 
lebriUant qui tomba k terre et roula de mon c6t^. 

Le domino^^tait rest^sans mouvement, oubliant Fanneau, 
abim^ dans une pensee. 

Je ramassai la bague et la lui presentai. 

Je vis k travers son masque ses yeux se fixer sur les miens ; 
elle me regarda un instant avec hesitation; puis, tout-k-coup, 
passant son bras sous le mien : 

— II faut que vous me fassiez entrer, me dit-elle ; par piti6, 

r 

il le faut. 

— Je sortais, madame, lui dis-je. 

— Alors, donnez-moi six francs de cette bague, et touj* 
m^aurez rendu un service pour lequel je vous b^nirai toute 
ma vie. 

Je lui remis Fanneau au doigt; j'allai au bureau, je pris 
deux billets. Nous rentr&mes ensemble. 

Arrives dans le corridor, je sentis qu'elle chancelait. Elle 
forma alors, avec sa seconde main, une esp^e d'anneau au- 
''tour de mon bras. 

— Souffrez-vous ? lui dis-je. 

-Non, non, ce n*est rien, reprit-elle ; un ^blouissement, 
voilktout... 



tS ixi EsQUfi. 169 

Elie fi'6ntt-kiDd Unk la saile. 

Nous rentr^mes dans ce joyeux Charentoii. 

Trois fois nous en fimes \e loiir, fendant i grand'peine 
0& de ma^qiies ()u1 se niaient les uns sur les aiitres ; 
die, Iressailiaift i chaque pat*ole obscene qu*elle ehtendait- 
nioi, rou^issaul (i'kre vu doiinant te bras h. une ifemiiie qui 
osait entendre 'i^e telles paroles ; puis nous 'revinmes k Vex- 
treiiaitg de la salle. felle lomlja sur un banc. Je restai dei)oul 
(leyant elle, la main appuy^e sur le dossier de sou siege. 

— 08 ! cMl iioit Yous parattre bien bizarre, dii-eliej nlais 
pai ptus q&'ii l&oi, je vou's fe jure. !Je n'avais aiicune idee (le 
cela (elle regardait le bal), car je n'avais pas meme pu voir 
de telles choses dans mes r^ves. Mais on m'a ecrit, Yoyez« 
YOUS, qu'il berait ici avec une femme ; et quelle femme doit- 
ce etre que celle qui pent venir dans un pareil lieu? 

Je fis un geste d'^tonnement , elle le comprit. 

^yy sttis bieu, n*es(-ce pas, voulez-vous dire ? Ob 1 juais 
moi c'est autre chose : moi je le> cfaercbe^ moi je suis sa 
fejDme. Ges geas, e'est la folic et la d^baucbe qui les p<^- 
si»tld. Qh I moi> moi» c*est la jalousie infernale I Taurais 
^partout le chercbc^; j'aarais ^t^ja nuit dauftun cime- 
ti^, yaurais 6te en Grdve le jour d'une execution ; et ce- 
peadant, je vous lejure, jeune fiUeJene suis jamais sor- 
tie one fois dans la rue sans ma m^re ; femme, je ne n'ai 
pas fait un pas dehors sans Stre suivie d*un laquais; et ce- 
pe&dant me voilk ici, comme toutes ces femmes qui en sa- 
veotle cheinin ; me voilk donnant le bras k un homme que 
je ne connais pas, rougissant sous mon masque de Topinion 

10 



!• 



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\ L 



170 SOUVENIRS D'ANTONY. 

que ]e dots lui inspirer ! Je sais tout celal... Avez-vous 6te 
jaloux, monsieur? 

— Affreusement, lui repoiidis-je* 

— Alors, vous me pardonnez, vous $avez tout. Vous con- 
naissez cette voix qui vous crie: Va!... commea I'oreille 
d'un insens6 ; vous avez senti ce bras qui vous pousse a la 
honte et au crime, comme celui de la fatality. Yous savez 
qu'en un pareil moment on est capable de tout, pourvu que 
Ton se venge. 

J'allais lui r^pondre ; elle se leva tout-k-coup , les yenx 

iix^s sur deux dominos qui passaient en ce moment devant 
noils. 

— Taisez-vous ! dit-elle ; et elle m'entraina sur leurs tra- 
ces. J'^tais jet6 au milieu d'une intrigue k laquelle je ne 
comprenais ri^n ; j^en sentais vibrer tons les fils, et aucun 
ne pouvait me mener au but ; mais cette pauvre femme pa- 
raissait si agitee qu^elle etait interessante. J'obeis comme 
un enfant, tant une passion vraie est imp6rieuse, et nous 
nous mimes k la suite des deux masques, dont Pun etait 
evidemment un homme et I'autre une femme. Us parlaient 
k demi-voix; les sons parvenaient k peine k nos oreilles. 

— Cestlui! murmupait-elle, c'estsavoix; oui, oui, c'est 
sa taille... 

Le plus grand des deux dominos s6 mit k rire. 

— C'est son rire, dit-elle; c'est lui, monsieur, c'estlui f 
la lettre disait vrai. O mon Dieu I mon Dieu I 

Cependant les masques avan^aient, et nous les suivions 
toujours ; ils sortirent de la salle, et nous en sortimes apr^s 



^ ^. 



UM BAL MASQUE. 171 

eux ; ils prireot resealier des loges, et nous le monUmes 
h lear suite; ils De s^arrSt^rent qu'a celles du cintre : nous 
semblions lenrs deux ombres. Une petite loge grill^e s^ou- 
Yrit : ils y entri^rent ; la porle se referma sur eux. 

La pauvre creature que je tenais sous le bras m'effrayait 
par son agitation ; je ne pouvais \oir sa figure ; mais, pres- 
see contre moi comme elle T^tait, je sentais battre son 
C€eur, frissonner son corps, tressaillir ses meinbres. II y 
avait quelque ebose d'etrange dans la mani^re dont arri- 
vaient k moi les souffrances inouies dont j'avais le spectacle 
sous les yeux, dont je ne connaissais nullement la victime, 
et dont jMgnorais compl^tement la cause. Gependant, pour 
rien au monde, je n'aurais abandonn^ cette femme dans un 
pareil moment. 

Lorsqu'elle avait vu les deux masques entrer^dans la loge 
et la loge se refermer sur eux, elle etait rest^e un moment 
immobile et comme foudroyee ; puis elle s'^tait ^lanc^e cen- 
tre la porte pour ecouter.Placee comme elle retail, le moin- 
dre mouYement d^non^ait sa presence et la perdait; je la 
tirai violemment par le bras, j'ouvris, en poussant, le res- 
sort de la loge contigue, je Ty entrainai avec moi, j'abaissai 
la grille et tirai la porte. 

— Si Yous Youlez ^couter, lui dis^je, du moins ^cx)utez 
tfici. 

Elle tomba sur un genou et colla son oreille contre la cloi- 
SOD, et moi je me tins debout de Tautre c6i^y les bras croi- 
ses, la t^te inclinee et pensive. 

Tout ce que j'avais pu voir de cette femme m'avait paru 



nn5(sque, 6|ait jeune, yelout^, ^rrondi ;; ses l^yres ^taient ver- 
^eille§ e| fin^sj $gj dents, q^f faisa^J praitre pli^s plan- 
ches encore le velours qui de^cendait ius^u'| el}e§, etaient 
peti^s, $6par6es et briUai^tes ; sa main ^tait k mouler, sa 
^ille I prendre en^re les doigts ; ses cbeveux noirs, fins, 
sojeu^i s'^chappaient ep profusion de la coiffe de son domi- 
no, et le pied d'enfant qui d^passait sa robe semblait avoir 
j;|e|ne ^ souvenir ce corps, tout l^ger,' tout gracieux, tout 
a^rien auMl 6tait. Oh I ce devait ^tre uue merveilleiise crea- 
tur.e! Qh! celui qui Taurait tenue dans ses bras, qui aurait 
yi) tou(e$ les facult^^ ^e cette dme employees k V^imer, qui 
^urai{ s^nti §u^ ^on cceur ces palpitations, ces tressaille- 
mens, ces spasmes n^vralgiques, et qui aurait pu dire : Tout 
cela, tout cela c'est de Tamour, de Famour pour ihoi, pour 
moi seul au milieu des hommes, pour moi, ange predestine, 
oh ! cet homme !..• cet homme !... 

Voil^ quelles Etaient mes pensdes, quand tout-^-coup je 
vis cette femme se relever, se tourner vers moi et me dire 
d'une voix entrecoupee et furieuse : 

— Monsie\ir, le suis belle, je vous le jure ; je suis jeune, 
j'ai dix-neuf ans. Jusqu'k present j'ai ete pure'comme range 
de la creation... eh bien !.•.—- Elleieta ses deux bras k mon 
cou. — Eh bien I je suis a vous... prenez-moi ! 

Au in^ime instant, je senUs ses l^vresse coller aux miennes, 
ej. I'igjiiresston d'une morsure plutOt ciue celle d'un baiser, 
courut par tout son corps frissonnant et ^perdu ; un nuage 
de flamme nassaisur mes yeux. 



UN BAL MASQUE. 173 

Dix minutes apr^, je la teimi^ enfre mes bras, renvers^e 
demi-ffidfte^^t san^oiante. 

Elle Ferint lentement ^ elle ; je distinguai k travers son 
mas^tmses yeax hagafirds ; Je vis le bas de sa figure pdie, j'en- 
leodis ses dents se faeurter Tune contre Tautre comme da&s 
)e frisson de la fi^re. Je vols encore tout cela. 
; Elle se rappeia ce qui venait de se passer, tomba k mes 
pieds. 

— Si vous avez quelque compassion, me dit-elle en sanglo- 
tant, qnelque piti^, detournez lavue de moi, ne cbercbez ja- 
mais k me connsiltre', laissez-moi partir et oubliez toul : je 
m'en souvieDdrai pour deux !... 

A ces mots, elle se releva rapide comme une pens^« qui 
nousfiiit, s'elancd contre la porte, Fouvrit , et se retoumant 
encore une fois : 

— Ne me sulvez pas, au nom du del, monsieur, ne me sui- 
vez pas ! dit-elle. 

la porte, repouss^e violemment, se referma entre elle et 
J^oi, me la d^robant comme une apparition. Je ne Tai pas 
revue ! 

Je ne Pal pas revue 1 et depuis, depuis les dix mois qui se 
sont ^oul^, je Tai cbercb^e partout, aux bals, aux spec- 
tacles, aux promenades ; toutes les fois que je voyais de loin 
une femme k la taille fine, au pied d'enfant , aux cheveux 
nolrs, je la suivais, je m'approchais d*elle, je la regard'ais en 
face, esp^rant que sa rongeur allait la trahir. En aucun lieu 
]e nela retrouvai, nulle part je ne la revis... que dans mes 

nuits, que dans mes r^ves! Ob) lk,l^, elle revenait, 1^ je la 

10. 



174 SO^JVEPflRS p'^NTONY. 

seaUis,ie sentais ses ^treintes, ses morsures, ses caressessi 
ardentes, qu'elles avaient quelque chose dlnfernal ; puis le 
masque tombait et le Yjsage le plus strange m apparaissait, 
tan|6t confus, comma couvert a*un nuage : (antot Drillant, 
cpmme entoure d une aureole: tantot p^ie, avec un crane DiaDc 
et nu, avec des veux aux orbites vides, avec des dents vacil- 
lantes et rares. Enfin, depuis cette nuit, je n ai pas teco; 
brilile d'un amour insens^ pour une femme que je tiecomuns 
pas, esperanttoujours et toujoursde^u dans mes esptonces, 
ialou^ sans avoir le droit, sans savoir de qiii le devaisl en-e; 
n'osant avouer pareille folic, et cependant, poursuivi, mine 
consume, d6vor^ par elle. 




cette iettre et lis-la. 
Je la pris et je lus : 

« Peut-^tre avez-vous oubli^ une pauvre femme qui n'anen 
» oubli^ et qui meurt de ne pouvoir oublierif '' ' ^* 

» Quand vous recevrez cette Iettre, jene serai plus. Alors, 

» allez au cimeti^re du P6re-Lachaise' dites au concierge de 

» vous faire voir parmi les derni^res tombes celle qui por- 

» tera sur sa pierre fun^raire le simple nom de Mane, ei, 

» quand vous serez en face d'elle, agenouillez-vous et priez. »> 

— Eh bien I coptinua Antony, j^ai re^u cette iettre hier, et 

j'y ai ^'t6 ce matin. Le concierge in'a conduit a latbinbe', et 

je siiis resl^ deux heures k genoux, priant'^et pleiiraiit. 

jGomprends'-tu? Elle itait U, 'cette femme l!./ Wme brd- 

lante" s'6tait envoliSe ; fe corps, rong6parellei'avaitplby^J^S" 



UN BAL MASQUE 175 

qa'ii roB^ire bobs le poids de la jalousie et da remords : elle 
(ftait Ik sous mes iM^s, et elle avait v^u et elle ^tait morte 
iiLooiHHie iiottr moi; ineonoue!... et prenant dans ma vie une 
place, ooame elle enpr^dunedans la tombe; inconnue!... 
et n'enfermant daos !e coeur un cadavre froid et inanim^, 
coouaedle en avait d^pos^ an dans le s6palcre. Oh 1 connai&- 
taqnekpie chose de pareil? Sais-tuque1que6y^nement aussi 
(^taige? Ainsi, Bnaintenant plus d'espoir; je ne la reverrai 
jamais. Je ereuserais sa fosse que je ne retrouverais pas des 
Uaits aTOC lesquels je pusse recomposer son visag^e; et je 
Faimetoujottrs I Gomprends-tu, Alexandre? je Taime comme 
uniDsens^; et je metuerais liTinstant pourlarejoindre, si 
elle oe devait pas me rester inconnue dans r6ternit6, comme 
elle me Fa ^t^ dans ce monde. 

A ces mots, 11 m'arracha la lettre des mains, la baisa k 
plosieurs reprises et se mit k pleurer comme un enfant. 

ie lepris dans mes bras, et, ne sacbant que lui r^pondre, 
je pleural ayec lui. 



UCQUES r ET JACQUES II 



fUOIflBllft 



I. 



Introdnetion h Faicte de laqoelle te lecteur fera connaissance avec 
ies prioeipaux personnages de cette histoire et avec Tauteur qui 
l'^6crite. 



Je passais en 1930 devant la porte de Chevet, lorsque j'a- 
Dercps dai|s {a boutic^ue un Andajs qui tqurnait et retour- 
naiten tous sens une tortue quMl marciiandait avec Tinten- 
tion ^dente d'en faire , aussitdt qu'elle serait devenue sa 
propri^t^, une turtle^ soup. 

L'air de resignation profonde ^vec lequel le pauvre ani- 
mal selaissait examiner, sans m^me essayer de se soustraire, 



178 SOUVENIRS D'ANTONY. 

en rentrant dan& son ^caille, au regard cruellement gastro- 
nomique de son ennemi, me toucha. II me prit une envie 
soudaine de Tarracber k la marmite dans laquelle etaient 
d^j^ plongees ses pattes de derri^re; j'entrai dans le maga- 
sin ob j'etais fort connu k cette epoque, et, faisant un signe 
de Foeil k madame Beauvais, je lui demandai si elle m'avait 
conserve la tortue que j'avais retenue la veille en passant. 

Madame Beauvais me comprit avec cette soudainet6 d'in- 
telligence qui distingue la classe marchande parisienne, et, 
faisant glisser poliment la b^te des mains du marcbandeur, 
elle la remit entre les mi?nnes, en disant avec un accent an- 
glais tr^s prononce k notre insulaire qui la regardait la bou- 
cbe beante : 

— Pardon, milord, le petite tortue, il ^tre vendue k mon- 
sieur depuis cette matin. 

— Ab ! me dit en tr6s bon fran^ais le milord improvise, 
c*est k vous, monsieur, qu'appartient cette cbarmantebete? 

— Yes^ yes^ milord, repondit madame Beauvais. 

— Ehbien! monsieur, continua-t-il, vous avez Ik un petit 
animal qui fera d'excellentesoupe; je n'ai qu'un regret, c'esl 
qu'il soit le seul de son esp^ce que possMe en ce moment 
madame la marcbande. 

— Nous have la espoir d'en recevoir d'autres demain ma- 
tin, continua madame Beauvais. 

— Demain il sera trop tard, repondit froidement TAn- 
glais ; j*ai arrange toutes mes affaires pour me brAler la cer- 
velle cette nuit , et je desirerais auparavant manger une 
soupe k la tortue. 



JACQUES I ET JACQUES 11. 179 

£n disant ces mots, il me salua et sortit. 

— Pardieu ! me dis-je apr^s un moment de reflexion , c'est 
bien le moins qu'un aussi galant homme se passe un dernier 
caprice. 

Etjem'elao^i hors du magasin en criant comme madame 
Beauvais : Milord ! milord ! Mais ye ne savais pas oCi milord 
etait passe ; il me fut impossible de meltre la main dessus. 

Je revins chez moi tout pensif : mon humanite envers une 
bete etait deveoue une inbumanite envers un bomme. La 
singuliere machine que ce monde, oix Ton ne pent faire le 
bien de Tun sans le mal de Tautre.- Je gagnai la rue de TU- 
Diversit^, je moniai mes trois eUges et je deposai mon ac- 
quisition sur le tapis. 

Cetait tout bonnement une tortue de Tesp^ce la plus com- 
^Me-.testudo lutaria^ sice aquarum dulcium; ce qiji veut 
^re, selon Linnee chez les anciens, et selon Ray chez les 
niodernes, tortue de marais ou tortue d'eau douce *. 

Or, la tortue de marais ou la tortue d'eau douce tient k 
peu pres, dans Tordre social des cheloniens, le rang corres- 
pondant k celui que tienn^nt chez nous dans Fordre civil 
les epiciers, et dans Vordre mililaire la garde nationale. 

Cetait bien, du reste, le plus singulier corps de tortue 
(jui ait jamais pass6 les quatre pattes, la tete et la queue 

' On sail que le^ reptiles sent divises en quatre categories : les 
cb^loniens ou tortues, qui occupent le premier rang ; les sauriens 
on lejards, qui occupent le secend; les ophidiens ou serpens, qui 
ecGupeni le troisiemej eoiin Us batraciens ou grenouilles, qui oc- 
capeiiilequatrierae. 



180 s6tJvfeiHis B'Ajrrtw 

par les ouvertures dune cirisipace. X pelti^ se sentSl-elle sur 
le planctier, qu'elle iue donna une preuve de son 6rigi]ialii(^ 
en piquatit dtolt v'^'rs fa cliemltii^e avec nrie rapidltii qui lat 
valut k llnstant m^me le nom de Gazelle^ et en faisant tous 
ses efforts pour passer ehtr'e les branctes dti larde-cen^e, 
afin d'^arrlver jusqn'au feii dont la lueur rattirait; eAfiii; 
voyant au boiit d'une bonne heiir^ que ce qu'elle desiradi ^tsiit 
imposible, die prit le pkili.de s'endOrmir apr^s avoir {)t^a- 
blement ^ass^ s4 t^te et ses ^attes pdr Tune des oCtveltures 
les pliis rapprocheies du foyer, chblsissant ainsi pour son 
plaisir particiilier une temperature de ein46anCe & ciii- 
quante-ciriq degres de chaleurStpeii pres, ce <j[ui mk iheroirie 
que, soit vocation, soit fatality, elle ^tait destini^e k ^'tre ro- 
tie un jour ou Tautre, et que je n^avais fait qiie changer son 
modedecuissoh en la retirant du pot-au-feu de iiion inglais 
pour la transporter dans ma chambfe. La suite de cette bis- 
toire prouveraque jenem'ietais pas tromp6. 

Comme j'etais oblige de sortir et quejecraigriais quiln'ar- 
rivat malheur k Gazelle, j'appeiai MOn domestique. 

— Joseph, lui dis;je lorsqull parut, vous prendrez garde 
k cette bete. 

II s'en approcha avec curiosity. 

— Ah I tiens , dit-il, c'est une tortue... ^ perte tne voi- 

ture. 

' ■ ■ . »' 

— Qui, je le sais, mats je desire qu'ii ne vous prenne ja- 
mais Tenvie d'en faire rexp^rieoee^ 

— Oh! ca ne lui ferailpas de mal, feprtt Joseph, qui te- 
nait k d^ployer devant moi ses connaissances en histoire vii- 



JAXSO^mS'I^T JACQUES II. t8t 

tmlUs'^HtMMIffenee de latm passeraitsur son dos quVlle ne 
rtetsendt pts* Joseph eitaii ki diligence da Laon parce qu ii 
HaH de Solstens. 

— Old, IttI diil-ie, Jer erois bleu qae ia grande tortue de 
mm-f la lorUie finmolie, tg$tudomffdd$, pourrait porter un pa- 
reil poids^ nais je dottteqne ceile-d qui est de la plus petite 
v^pecwB** 

-- ^ ne ym% rleA dire, reprit Joseph, c'est fort comme nn 
Tore, oes pefltes bites-lli; et, voyez*voiis, nne charrette de 
roulierpasserait... 

— CestMen, c'est bien ; tous lui ach^terez de la salade et 
des esetrgots. 

-»14eMl des esoargotftl... Est-ce qu'elie a mal ^ la poi* 
titeef La wiitee chez lequelJ'toisa^Dt d*entrer chez mon- 
Bimrprenail du boniilon d^escargots parce qu'il ^tait phy- 
Hquei'^^h bien f ^ ne t'a pas empdebi^... 

Jesortissans doMiter le reste de Thistoire; an miliett de 
reacafiar Ja m'tper^a que f avais oul3li^ un moachoir de 
pocbe Je MBiMai WMsit&t. Je Irouvai Joseph, qui nem^avait 
pas mmim r«it«er^ laisaAt rApoHon 4u Belt^er, un fried 
pos< sar le dos de Gazelle et Tautre suspendu en Talr, aftu 
que pas un grain des cent trente Hvres que le drdle pesait 
De ttl ycria ppuc la pMrre b4te. 

-> Que faltes-TOUs 1&, imb^ile? 

--JetovsrAfafo bien dH, monsieur, r^pondit Joseph tout 
fier de m*aYoir prouT^ en partie ce qu'il avan^it. 

— DdBoei-moi un mouehoir, et ue touchez jamais k cette 
Ule. 

• 14 



^YolU, moBsieur, V6 dit Joseph m m^wppmimiVd^i 
demand^... nais il ii'y t aufinne crainta k avour pour tilft... 
UQ wagon passerait dessus.. 

Je m^enfttia m plus ^te, mats je n'a^ia pas diKevAi tiflgt 
marges que j'ealendis Jcseph qui fermcU m porta ta mu* 
mottantentFe'aes denta : 

— Pardieu ! je sais ce queje dis... et puis d'ailleuwaBtsIt 
bien k la coafomatioft des animauiL qu'tui eaaoa ^rge k 
mitralllepoarraU... 

Heureusement le bruit qu'on faisait dans la ntfi m'e»P*^ 
d'enteadrd la §» de la ouiitdite phrase. 

Le soir je rentrai assez tard, comme c'est ma coulastt* Ai»» 
premiers pas q&e je is dans aa chambve, je amlis fi» cp^el- 
que chose craquait sous ma botte. J^ leval ¥f tsMeni le pied, 
rejetant lout le poids da moa corps stir r«atre jaaib«:l« 
mSme craquement se fit entendre de nouvean ; Je eras que j^ 
manebais sur dea omh. Je baissal na boagia... wan t«P^^ 
elait convert d'escargoto. 

Joseph ffl'avait pofictueltement ab^i t U swasi adial^ de ll 
salada et des escargots^ avail mis le taut ditti on panisr ftu 
milieu de ma cbambre ; dix. minatea ^^, aoH^iftalaMP^ 
rature de Tappartemeat Us eilit degoat dis, soil qaa te P^^ 
d'etre croques les etki mis en emoi, liwte ia em9»9Sm s^^^ 
mise en route, et elleavait m^e 4i^k faii paaaableMnt de 
chemin, ce qui ^tali faeiie k jugar par las tftces ar^^n^^^ 
qu'ils avaient laissaes aur lesiapis ei sur ^ msHbiaa. 

Quant k Gazelle, elle ^tal4 r«sUe au fond da paai^VtfOAti'^ 
les parois duquel elle n'avait pu grimper« Maisquelques^id* 



JACQUES I ET JACQUES H. 183 

pilies Tides ma ^rouvdrent que la fuite des Isia^liies o*avait 
pas ete si rapide qu'elle n'etlt mis la dent sur i|uolqtte»*H09 
avant qu'ils eussent eu le temps de traverser la mer 9.<Mige. 
Je commencai aussitdt use revue exacte du bataiUon qui 
nuMEUvrait dans ma chambre, et par lequel je |n^ souciais 
peu d'i§tre charge pendant la nuit; puis preoaot di^lioatement 
deia mfaifl droits tous les promeneurs, je les lis eotrer lea 
UBS apr^s las dutras dans leur cor ps-de-garda, que je la* 
nais de la main gauche, et dont je fermai le coiivansla sur 
eai* 

An bout de cinq minutes je m'apercus que si je laisaais 
toQle cette menagerie dans ma i^mbre, je eourais )e risque 
dene pas dormir une minute ; c'^tait un bruit, eomma si on 
eilit eoferm^ une douzaine de sourts dans un sac da noix : je 
pris done le parti de transporter le tout k la cuisine. 

Ghemin faisant, je songeai qn'au train dont allait Gazelle, 
je la trouverais morte d'indigestion le lendemain si je la lais- 
sais an milieu d'un magasin de vivres aussi copiaux ; au mdme 
moneat etconune par inspiration, j'avisai dans moo souve- 
nir certain baquet place dans la cour et dans lequel le restau- 
ntteor du rez-de-chauss6e mettait degorger son poisson : cala 
oe paru( une si merveilleuse b^tellerie po^r une ieHudo 
fuptaruffi duldum^ que je jugeai ioiitilis de me cass<er la I4ie 
^ lui en chercbar une autre, et que, la Mrant de son r^fectoire^ 
je la portal direct^meDtau lieu de sa destination. 
J^remontai bien vjte et m'endormis, persuade que j'i§tais 
I lliomme de France le p)us Ing^nieux en exp^diens. 

U ipf^imn Jp^aphflB^ ri^veilla d^s le matiD. 



184 SOUVENIRS D'AWTONY. 

— Oh 1 mottsieur, en roife urie farce! me^ilril en septan- 
taut devant laon Itt. 

— Quelle farce? 

— Celle que voire lortue a faite. 

— Comment? 

— Eh blen ! croiriez-vous qu'elle est sortie de vbtre appar- 
lament, c^, ]e ne sais pas comment, r. Qu'elle a descenda les 
trolsitages, et qa*elle a ^t^ se mettreau frais dans le yivier du 
restaurateur. • 

— Imbecile t tu n'as pas devin^ que c'^tait moi qui i'y avais 

port^. 

— Ah bon !... Vdus ave£ fait 12i un beau coup alors ! 

— Pourquoi cela ? 

^ Pourquoi? paree qu'elle amang6 la tanche, une tanche 
superbe qui pesait trois livres. 

— Allez me chercher Gazelle et apportez*moi de^ ba- 
lances. 

Pendant que Joseph ex^cutaii cet ordre, j*allai k ma bi- 
Wiothfeque, j'ouvils monBuffon k Tartlcle tortue, car je tenais 
k m'assurer si ce ch^lonien ^tait icthyophage, etjeluscequi 

suit: 

« Cette tortue d'eau douce {testudo aquarum dulchtm)^ 
» c'^tait bien cela, aime surtout les marais etleseaux dor- 
» mantes ; lorsqu'elle est dans une riviftre ou dans un elang, 
» alors elle attaque tons les poissons indistinctement, mSme 
» les plus gros : elle lesmord sous le ventre, les y blesse for- 
» tement, et lorsqu'ils sont 6puls^s par la perte du sang, elle 
» les divore avec la plus grande avidity et ne laisse gudre q\xt 



JACQUES I BT JACQUES H. 185 

» les aretes, la t^tedes poissons, et mtae leur vessie nata- 
« toire qui remoate quelquefois k la surface de Teau- » 

— Diable ! diable 1 dis-je ; le restaurateur a pour lui moQ- 
sieor deBuffon : cequMi dit pourrait bien 6Ure vrai. 

Tetais en train de mediter sur la probability de raqcident, 
lorsque Joseph rentra, tenant Faecusie d'unemain et les ba- 
lances de Fautre. 

— Yoyez-YOus», me dlt Jos^h, ca mange beaucoup, ces 
sortesd'animaux, pour entretenjr leurs forces, et du poisson 
surtout parce que c'est trds nourrissant ; est-ce que vous 
crayez que sans cela ^ pourrait porter une voitDre?... 
Voyez, dans les ports de mer, comme les matelots sont ro- 
busies : c'est parce qu'ils ne mangent que du poisson. 

J'iaterrompis Joseph. 

— Gombien pesaitla tanche? 

— Trois livres : c'est neuf francs que le gar^on rtelame. 

— Et Gazelle Ta mangle tout enlidre ? 

— Oh! elle n'a laiss^ que Far^te, la tdte et la vessie. 

— Cest bien cela! monsieur de Buffon est un grand natu- 
r^lisU*. Gependant, continuai-je k demi-voix, trois livres... 
cela me paratt fort. 

h mis Gazelle dans la balance : elle ne pesait que deux 
litres etdemieavec sa carapace. 
D rteultait de cette experience, non point que Gazelle fi]it 



* Comme il faut rendre k ehacvn ce qui lui appartient, c'est au 
eoBtinvateur de monsieur deBuffon, monsieur DaBdin,qa'il faut 
reavoyer cet tif«e. 



m i^ouvfcKms D*A!fit»rt. 

Infloc^nte da fait dont elle 6tait accuste, mais qii^elle detail 
avoir commis le crime sur un c^tac^e d'un plfus .mediocre vo- 
liime. 

II paratt que ce ftit aussi I'avis du gar^on, car il panit fort 
content de rindemnltd decinq francs qaeje lui donna!. 

L'aventure des lima^ons et Taccident de la tanchc me refl- 
dirent moins enthousiaste de ma nouvelle acquisitioo ; et 
comffle le hasard fit que Je rencontrai le m^me jour un de 
flies amis, homme original et peinlre de grille, qtil faisaiti 
cette ^poque ttne minagertede son atelier, je le pr^vins que 
j*augmenterais le lendemain sa collection d'un nouveau sujet, 
appartenant k Teslimable cat^goriedes ch^lonieos, ce qui pa- 
rut le f^jouir beaucoup. 

Gazelle coucha cette nuit dans ma chambre, ofl tout se passa 
fort tranquillement, Yu Tabsencedes escargots. 

Le lendemain Joseph entra chez moi, comme d'habitude, 
roula le tapis de pied demon lit, ouvritla feu^tre,et se mit^ 
le secouer pour en extraire la poussi^re ; mais tout-i-coup il 
poussa un grand cri et se penchahors de la fen^tre comme 
s'il eAt voulu se pr^cipiter. 

— Qu'y a-t il done, Joseph ? dis-je k moiti6 evelll^. 

— • Ah ! monsieur, il y a que voire tortue etait coucliee sir 
le tapis, jene Tai pasvue... 

— Ef 

— Et, ma foil sans le faire expr6s, je Tai secouee par la 
fenfire. 

«— Imb(k;ile !.. Je sautai k bas de mon lit. 

— Tiens ! dit Joseph dont la figure et la volx repretialetit 



JACQUES I ET JACQUES II. 117 

mange uo cbou ! 

Eoeffet, ]ft b^te qai avait rentr^ par insttncttout son corps 
dsmssacairasse, #U|H tomJito parbasard aur un Um d'<lea!Iles 
d'huUres, dont la mobility avait amorti le coup, et, trouvant 
i sa port^e un legume k sa convenance, elle avait sorti tout 
doucement la t6te hors de sa carapace, eCs'occupait de son 
dejeaner, aussi tranquillement que si elle ne venait pas de 
tomber d'un troisltoe ^tage. 

— Je vous le disais bien, monsieur ! r^p^tait Joseph dans 
itjole de aoB Uma, je vous le diaais bien qu'li om anlmattl 
mn ne leur faisait. — Eh bien ! pendant qu*elle mange, 
voyez-YOus, une voiture passerait dessus.^. 

— rrimporte, descendez vite fJl aH0« ffl* la ehereher. 

Joseph obdf. Pefldant ce temps je iti*hablllai, occupation 
que jWs ternnirlte avant qtid Joseph reparOt ; je descendls 
donck sa rencontre etle trouvai perorantau milieu d'uncef* 
cle de curieux, auiquels 11 expliqualt rAv^nemeiit qui venait 
d'arriver. 

Jelui pris Gazelle des mains, sautai dans un cabriolet 
qui me descendit faubourg Saint-Denis, n« lOfl ; Je montai 
cinqetages, et j'entrai dansratelier de monami, qui 6talt en 
train de peindre. 

Q y avait autour de lui un ours couch^ sur le dos, et jouant 
avec une bAche ; un singe assis sur une chaise et arrachant 
les uns apr^s les autres les polls d'un pinceau ; et dans un 
bocal une grenouille aocroupie sur la troisi^me traverse d'une 



m SOUVENIRS D'ANTONY, J 

petite 6chelle, k Taide de laqueile elle pouvait monter Jusqu'ii 
la surface de Teau. 

Monami s'appelailDecamps, Tours Tom, le singe Jacques 
I** *, et la gcenouille mademoiselle Camargo. - 



IL 



Comment Jacques I** voua use haine f6roee U Jacquas II» et cela 

^ propos d'une carotte. 



Hon entree fit rivolution. 

Decamp leva les yeux de dessus ce merveilleux petit ta- 
bleau de cUeas savans que TOua couoalssez tous, et qu'il 
achevait alors. 

Tom 80 laissa tomber sur le nez la bAche ayec laquallo il 
Jouait, et s'enfuit en groguant dans sa niche, bitte entre les 
deux fen^tres. 

Jacques I*" jeta viyement son pinceau derri^re lui et ra- 
massa une paille quMl porta innocemment k sa bouche avec 
sa main droite, tandis qu'il se grattait la cuisse de la main 
gauche et levait b^tlquement les yeux au ciel. 

Enfin, mademoiselle Gamargo moata langoissamment un 



* Ainsi nonimi& pour le distinguer de Jacques II, individu de la 
m^me esp^ce, appartenant k M. Tony Johannot. 



JACQUES I ET JACQUES n. 189 

degr^ de son ecbelle, ce qui dans toute autre circonstance 
atfrait pu 6tre consid^6 comme un signe de phiie. 

Et moi je posai Gazelle a la porte de la chambre sur le 
seuil de laquelle je m'itais arr^te en disant : « — ^ Cher ami, 
ToilJi la b^te. yous voyez que je suis de parole. » 

Gazelle n'^tait pas dans un moment beureux : le mouve- 
ment du cabriolet Tavait tenement d^sorient^e, que, pour 
rassembler probablement toutes ses id^es et refl^bir k sa 
situation le long de la route, elle avait rentr^ toute sa per- 
Sonne sons sa carapace ; ce que je posais par terre ayait done 
Fair tout bonnement d'une ecaille vide. 

N^amoins lorsqne Gazelle sentit, par la reprise de son 
centre de gravity, qu'elle adherait k un terrain solide, elle se 
basarda de montrer son nez k Touverture superieure de son 
ecaille; pour plus de sClrete cependant, eette partie de sa 
'personne etaitprudemmeut accompagn^e de ses deux pattes 
<Ieilevant; ^ m^me temps, et eomme si tons les membres 
eosseiit unanimement ob^i k T^lasticit^ d*un ressort int4- 
Heur, les dem pattes de dysrri^re et la queue parurent k 
TextrMt^ inf^rtenre de la carapace. Cinq minutes apr^s, 
Gazelle avait mis toutes voiles dehors. 

Elle resta cependant encore un instant en panne, branlant 

la l^k drotte et k gauche comme pour s'orienter; puis 

toot k coup ses yeux devinrent fixes, — et elle s*avan^, 

anssi rapidement que si elle ett dispute le prix de la course 

an li^vre de La Fontaine, vers une carotte gisant aux pieds 

de la chaise qui servait de pi^destal k Jacques I*'. 

Celul-ci regarda d*abord la nouvelle arriv6e s'avancer de 

11. 



4 



nm adtA av«e ftssez (Tifidlfl^rence ; m^is ddft qtiHl i(*iper(Qt 
da but qu'eild paraisftalt ge proposer, it donna des signes 
fune Imtitf^de r^eDe, qtiMl manif^ftta par titi grofiHement 
aottf d^ qui d6g6ii6ra, au for et k mesure qa'elle gagoait dit 
terrain, en cria aigud intdrrompus par dea eraqw^ens de 
dontSvEfifln, lor»qu*elle ne fut piua qu'a un pied de^itaoce 
da preci«iix I^me, Vagitation de Jacqaes prlt tout te carac- 
Uri d^an d^^eftpoir reel$ il saiait le dossier de son siige 
d^uae main et la traverse reoouverte de paitle de i'autre, et> 
probabletaeilt dans l^espoir d'effrayer la bdte parasite qui 
yenait lui rogner son dtner, il secoua la chaide de toute la 
force de ses poignets, jetant ses deuii pieds en arri^re oomine 
ttQ clie?al qui rue, et aocompagnant ces evolutions de tous 
lea gestes et de toutes les grimaees qu'il croyait capables de 
^monter FimpassibUHd automatique de son ennemi. ^ Mais 
iMt 6tait inutile, Gazelle n'en faisait pas pour dela un pas 
aidaa yite que Tautre. Jacques l^ ne aavait pltis k qn^l 
saint sevouer. 

Heureusement pour Jacques quMl Ini arriva ea ee moment 
un secours inattendu. Tom, qui s'^tait retire dans sa lege & 
mon arriv^e, avait fini par se familiariser avec ma prince, 
ibt pr^tait comme nous tous une certaine attention k la sc^n^ 
qui se passait; ^tonne d^abord de voir se remuer cet aaim^^ 
inoonnu, devenu, grftce k moi, commensal de son logis, il 
Tavait suivi dans sa course vers la carotte avec une curiosite 
eroissante^ Or, comme Tom ne m^prisait pas non pliis les 
carottes, lorsqu'il vit Gazelle pr^s d'atteindre le pr^cleux 
liftgume, 11 fit trois pas en trottant^ et, levant sa grosse P^^^^' 



JACQUES I ET lAGQUES II. m 

il la pdsn lourdemenie^r le Aos d^ ]a pauvre bSte qui, fra|)» 
pmi la lerre 4li pla| de soo eaaille, rentra uiconUn^Qt dans 
SI oirapaoe ai resta immobUa l| deux pouces de di^nca du 
«mMsttMe qui meUait en ^ moqueot eo Jea upe triple am<^ 
bitido. Tom pia*iit fopt ^toone da voir disparattre oomne par 
endaiilimeiit ft^te^ pattes et qu^ue. II approcba son nes de 
IfttimpaoB^ aooffla kfiiyamment dana les ouvertures^ enfio, 
et comma pour se rendre plus parfaitement compte de la sin- 
(tdidre organisafion de Vobjet qu'il avait soua les yeux, 11 le 
pHt, la toomaiit et ie r^urnaat entre %es deux pattes ; puis 
eomme convaifieu quMl s'^tait trpmp^ en coucevaut Tabsurda 
Ute qu'oHe partille dioee etait douee de la vie et pouvait 
Bircber, il laiaiasa negUgemment retomber, prit la carotte 
eitre lea dents, et se mit en devoir de regagner sa nicbe. 

Ge n^6^ point k Taffaire de Jacques ; il n'avait pas compte 
W le service que lui rendait son ami Tom serait g^te par un 
pareil trait d^efoUme; mais, eomme il a'avait pas pour son 
camarade le meme respect que pour T^trangere, il sauta vi* 
vement de ia cbaiso oti il 6tait prudemment rest^ pendant la 
scene que nous venons de d^rire, et, salsissant d*uno main^ 
parsachevelure verte, la carotte que Tom tenait par la ra- 
^ae, it se raidit de (outes ses forces, grimacant, jurant, cla- 
Wat des deote, tandis que de la patte qui lui restait libre, 
il ailoBgeait ferce soufflets sur le nez de son pacifique antago- 
Diste qui, sans rtposter, mai« aussi sans l^eber Tobjet en li- 
^ige, ae eontentait de coucber ses oreilles sur son cou, de 
fermerses pelita yeux noirs.cbaque fois que la main agile de 
laetpiea se mettait en contact avec sa grosse figure ; enfin la 



m SOUTENrRS D'ANTONY. 

vlctoire resta, comme la cbose arrife ordfiuiiremeiit, nm pas 
au plus iort, mats an pins efflront6. Tom d^sserra les dents, 
et Jacques, possesseur de la blenheureose (arocta, s*ttanca 
sur une ^chelle, emportant le prix du eomtet, quHl aMa ea- 
cher derri^re un pUtre de Hilagntd , sur uti rayoii fiiL6 k six 
pleds de terre; cette operation fifAe, i\ d«s6eiidlt plvs'tan- 
quillement, eertain quMI n'y avait ni ours ni tortuectipabtos 
de Taller d^niclier Ift. 

An^Y^ au dernier tehelon, et lorsqu'il s'agit de remet- 

tre pied k terre, il s^arr^ta prudemment, et jetant les yeux 

sur Gazelle, quMl avait oubli^e dans la ohaleur de sa ditpnfie 

avec Tom, il s'aperont qu'elle se trouvait dans «I6 positton 

qui n'^tait rien moins qu^offensive. — En eflet, Tom, an lieo 

de la replaeer avec soin dans la situation oil il Favait farkiB, 

Pavait, comme nous TavOns dit , n^gligemment faiiss^ ton* 

ber k tout basard, de sorte qu^en reprenant sea seas, la mal* 

beureuse b^te, au lieu de se retrouver dans sa situation nor- 

male, e*est-4-dire sur le centre, s'etait retroavee sor te dos, 

position, comme cbacun le salt, antlpathlqae an suprdoie de^ 

gr6a tout IndiTidu fkisant partie de la race deseb^lofiiens. 

II fut facile de Toir k Teipression de confiance aveclaqndle 
Jacques s'approcha de Gazelle, quil aTait }iig6 an preotor 
abord que son accident la mettait hors d'etat de faire auoiiiie 
defense. Gependant, arrive k un deml-pied du mwutrumhor* 
rendum^ II s'arr^taun instant, regarda dans TouTertore tour- 
n^e de sonc6t6, etse mit, avecun airde negligence apparente, 
k en fisire le tour avec pr^ution , Texaminant k pen prfts 
comme un g^n^ral lalt d*une ville qu*il vent assizer. Cette 



JAGQjaBS I ET JACQUES II. 198 

reeonnaissa&ce acteT^, italtoiigca lamaiadouc^oent, touelui 
da boiti in d^iirt Te^Ltreipite de T^oaille; fuh mssMi y se 
rqatiut lesl^s^t m arrives il s0 mit^ sans perdre de vue 
folil^tqvi le pr^ocQupait, Il daDserjoyettsemeatsur seis.pie4s 
etseimaias, acoampa^aat ce lopuyemeiit d'una esfkce de 
tittBt de Ylc^re q«i lui teit habHueltoutes les fols que, 
Ittraoe difficulty vaineue oa un pdril affrontt^, il croyait avoir 
i se f^Iiciter de son habilete on de son courage. 

Gependant c^tte danse et ee ebant sMnterrompirent soudai- 
aeneat; une idee BoayeUe traversale eenreau de Jacques, et 
pant absorber toutes ses facuit^s pensantes. Ilregardaat- 
tentivemeiit la tortue k laquelle sa main, en la touchanl, avait 
ittpriin6 un mouvement d'oscillaUon qui rendait pjus pro- 
long^ la fomre spMrique de son 4eaille, s'en approcba , 
narcliaiitde c6te ooami6 un crabe; puis, arrivf pr^s d'elle , 
se leia sur ses pieds de derridre, T^jamba comme fait un 
cmHer de son ehayal, la regarda un instant se mouvoir entre 
ses denx jambes; enfin, eompl^tement rassur^, k ce qu'il 
paraHfpar Texamen approfoadi qu'il venait d'en faire, il 
s'assiit sur ce si^e mobile, et Ini imprimant, sans que cepen* 
diot ses pleds quittassent la terre, un mouvement rapide d'os- 
seiilation, il se balanca joyeusement, se grattant Ie^c6t6 et 
dlgnantles yeux, testes qui, pour ceux qui le cou^naissaient , 
etaient repression d'une Joie ind^nissable. 

Toal^a-coi^i Jacques poussa un cri per^nt, fit un bond 
perpeadieuUiIre de trois pieds» retemba sur les reins, et s'^* 
l»^at sur SOB ^elle, alia se r^fugier derri^re la t6te de 
MalaguttL Gette r^olution 6tait causae par Gazelle qui, fat:- 



194 SOOVEmRS D'AMtOirr. 

pk^ d'nttjeti 6am le^ttel 1^ plftisir n*6taU MdemmeAt pas 
pour eHe, avalt enfin donn^ sigfie de vie ^n ^nllant de ses 
plttes froldes et atgii^s les cttisses pelves de Jacques I«*, qui 
Alt d*atttanft pttis hanlentst de c^te agfessloit, qbi! fie s*at- 
tandait ft Hen mo!ns qti'ft uue attaque de ee cdt^* 

Ba ce moiseot un acKeteur antra, et Decamps me flt si|^e 
qu'il d^sltait restef seul. Je pris Mon cbapeau et taa eantid 
et m*eloignai. 

ratals d^J& stif le palter, lorsque Decamps me rappela* 

^A propos, me dit-i],i^enez done demain passer la solrfe 
avec fiotts. 

•^ Que faltes-vous done demain f 

*— Nous atotis souper et lecture. 

— Bah I 

— Ouiy mademoiselle Camargo doit manger un cent de 
moucties, et Jadin life un manuscrlt. 



ni. 



Comment mademoiselle Camargo tomba en la possession 

de M. Decamps* 



Malgre rinvitatfoB terbale que Deoaiips a'arait fistfte, ]e 
reous le lendemain une lettre imprimto. Ce double emploi 
avait pour but de me rappeler la tenue de rig usury tea intitte 
ne devant 6tre admis qu'eu robe de chambre et en puiieufles. 
ie fus exact ft Fbeure eb fiddle ft runlforme. 



uosras I m UGQOEs II. m 

CesI vite eotlense clioste k toir que Fatelier d'dn p«intre, 
lorsepi'il a ocNpiettemeBt pesdu k ses quatre nittraillfs, paur 
foire bonneur anx iaiFlt^s^ ses loydnx des grands jonrs, fdnr* 
nis par lesquatre parties da monde. Yous croyez entrer dans 
la demeure d^iio artiste, et yous tous troavez au iiHHeu d*un 
music qui ferait honneur k plus d'une ville pr^ectorale de 
France, Ges armures, qui repr^sentent Tfiurope au moyen 
ftge, datent de divers r^gnes et traliissent par leur forme V^* 
poque de ietir fabrication. Gelle-oi, brunie sur lesdeuxcdt^s 
de la poi^trine, atec son ar^te aigue et brillante et son cruci- 
fix grave, aux pieds duquelest uneVierge enpriSreaveccette 
l^gende : Mater Dei^ orapro nobh^ a 6td forg^ en France et 
offerte au roi Louis XI, qui la fit appendre aux murs de son 
vienx chateau de Plessis-les-Tours. Gelle-ld, dont la poitrine 
bomb6e porte encore la marque des coups de masses dont 
ellea garanti son maitre,a ^te bossel^ dans les tournois de 
Tempereur Maximilien, et nous arrive d'Allemagne. Gette 
autre, qui repr^sente en relief les robustes travaux d'Hercule, 
a peul-^fre ^t^ port^e par le roi Frangois I**, et sort oertaine- 
ment des ateliers florentins de Benvenuto Gellini^ Ge toma- 
baw canadien et ce couteau a scalper viennent d*Amdrique : 
Tana bris6 des t^tes frangaises et Tautre enlevi des cbeve- 
lures parfum^s. Ges filches et ce eric son indiens; le fer des 
uties et la lame de Tautre sent mortels, car ils ont 6t6 em- 
poisoones dans le sue des berbes de Java. Ge sabre recourl)e 
a 6t6 trempe aDamas. Get yatagan, qui porte sur sa lame au* 
tant de crans qu'tl a coup^ de t^tes, a 6te arracb6 aux mains 

mourantes d'un B6douin. Enfin, ce long fusil fit la erosse et 



196 SOUVENIRS D'ANTQNY. . 

aux capucines d'argent, a ^t^ rapports ie la Casauba par 
Isabey. peut-^tre, qui I'aura troquiSaYec. Yousouf contreun 
croquis ^e la rade d' Alger ou nvi dessin du fprt FEmpe- 
reur. , 

Maintepant que nous avons e^anlipd les uns apr^ le^ au- 
tres ces trophies dont cbacun repr^s^te un monde, jeiez.les 
yeux sur ces tables oCi sont ^pars,p^le-m^ley mille objet$ dif-. 
f§rens, ^tonn6s de,sQ trouver r^unis. Yoici des porcelaines 
duJ^on, des figurines ^gyptiennes, descouteaux espagnials, 
des poignards turcs, des stylets italiens, des pantpqfles al- 
g^riennes, dies calottes de Gircassie, des idoles du Gahge, 
des cristaux des Alpes. Regardez : il y en a pour un jour. 

Sous vos pieds,.ce .sont des peaux de tigre, de lion, de leo- 
pard, enlev^es ^ FAsie et k VAfrique; sur vos tStes, les ailes 
^tendues et comme douses, de la vie, voilk le ^o^Und qui, au 
moment ot la vague se courbe pour retomber, passe sous sa 
voilite comme sous une arcbe; le margat qui, .lorsqu*n voit 
apparattre un poisson k la surface de Teau, pile ses ailes et 
se laisse tomber sur lui comme unepierre; le giiillemotqui, 
au moment oil le fusil du cbasseur se dirige contre lui, plonge, 
pour ne reparaftre qu'^ une distance qui le met hors de sa 
port^e ; enfin le martin-p^cbeur, cet alcyon des anciens, sur' 
le plumage duquel ^tincellent les couleurs les plus vjves de 
raigue-marine et du lapis-lazuli, 

Mais ce qui, un soir de reception cbez un peintre, est sur- 
tout digne de fixer Tattention d'un amateur, c*e&t la collection 
b6l6rog^ne de pipes toutes bourr^es qui attendent, comme 
Tbomme de Prom^tb^e, qu'on d^robe pour elles le feu du ciel. 



JACQUES I ET JACQUES 11. 197 

Car, afin que vous le sach{ez, rlen n'est plus fantasque et plus 
capricieux qnerespdt des fumeurs. L'un pr^ftrela simple pipe 
de terre, k laquelle nos vieux grognards ont donni le nom 
eipressif de briile-gueule; celle-lk se charge tout simplement 
iTcc le (abac de la r6gie, dit tabac de caporal. L'autre ne 
peat approcber de Sjes I^res d^licates que le boutambr6 de 
la ehibouque arabe, et eelle-lli se bourre avec le tabac noir 
d^Alger ou le tabac vert de Tunis. Celui-ci, grave comme un 
ehef de Cooper, tire m^thodiquement du calumet pacifique 
desboufftes demaryland; celui-12i, plus sensuelqu'un nabab, 
touroe comme un serpent autour de son bras le tuyau flexible 
deson bacc^ indien, qui ne laisse arriver k sa bouche la va* 
peur da.lataU^ que refroidie et parfum^e de rose et de ben* 
ioin. II y en a qui, dans leurs habitudes, pr^f^rent la pipe 
d'ecome de T^tudiant allemand, et le vigoureux cigare beige 
bachemenu, att narguill^ turc, chants par Lamartine, et au 
tabac dn Sinai, dont la reputation hausse et baisse selon 
<IQ'il a £t6 r6colt^ sur lamontagne ou dans la plaine. D'autres 
sontenfin qui, par originality ou par caprice, se disloquent 
l^eoapourmaintenir dans une position perpendiculaire le 
fioorgouri des ndgres, tandis qu'un complaisant ami, mont^ 
SBr nne chaise, essaie, ^ grand renfort de braise et de souffle 
palmonique, de s^cher d^abord et d'allumer ensuite Therbe 
glaisease de Madagascar, 
l^rsque j'entrai chez Tamphitryon, tons les choix ^talent 
bits et toutes les places ^talent prises; mais chacun se serra 
^ ma vue; et, par un mouvement qui aurait fait honneur par 
» prfcision k une compagnie de la garde nationtde, tons les 



in SOOVfiHlUS If AKTOfnr. 

tsytitXi quite fttssent de bois on de terre, it cdffle oti d^i- 
folre, de jMinlii ott d'ambre, t^B d^dtdfent de« Uvhm ftifi(m* 
miMi qui 16s pressdfent, 6t sl^tendireot yen noi. /e flii de 
li mite tin «lpe de temeMm^i, i\M de ttn fHi^he At pit* 
pier r^gllssei et me mis li rouler entre mes dotgte ie eignritos 
andaloun iyee toute la patience et Fbabiiet^ d*ttil vieil Espa- 
giiol. 

Cinq mifitttea aprte, nous liaglotis daiia nne atnoftpb^re 
k faire marcber tin bftteftn ft tapeur de la force de teni ?logt 
cbevanx* 

Autantquecettefum^epOuiraitleperiBetfre, on disttngtlait, 
outre les intit^s, les commensadx ordinaires de la maison 
arec lesqnela le lectear a d^jft fait connaissance. C^tah Ga- 
zelle qui, k dater de ce soir-lft, avalt k€ prise d'une pr^oc- 
ettpatioti sliigtiK^re : c'^tait celte de monter le long de ta che- 
min^ de marbre, afin d'alier se chauffer ft la lampe, et qui se 
lirrait atec acharneroent ft cet incroyable exercice. CMtait 
Tom, dent Alexandre Decamps s*^U fsiit tin apptrt, ft pen 
pres eomme on f^it d'nn cotissin de divan, et qtii de temps 
eti temps dressait tristement sa bonne tdte sons le bras de 
son fflaltre, soufBait bruyamment pour repousscr la ftim^e 
qui lui entrait dans les narines, puis se recoucbait avec un 
gros soupir. G*^tait Jacques I", assis sur un tabouret ft c6t^ 
de son vieil ami Fau, qui, ft grands coups de craracbe, avalt 
aien^ son Education au point de perfection oft elle 6ta!t par- 
venue, et pour lequel il avalt la reconnaissance la plus grande 
et surtout Tob^issance la plus passive. Enfln c'^tait, au mi- 
lieu dtt cercle, et dftns son bocal^ mademoiselle Gamargo, 



dDDt les exerclces gyttiiisttqiieii et gattroiiomtqtietf defalent 
plm BartteuliMneal tolH ld« d^iees de la soir^. 

II est importfuit, ar rivM aii point oA notis en ftomuMy de 
Jeter qd eoap-d^oeil m af ri^re, et d'appfendfe k nos lecteurs 
{«rc|ttei60]icotti^lso(]f de drconstanees mademoiselle Ga-» 
nargOj ipii ^talt n^e daiis la plaine Saiiit4)eniflf, «e tfoutatt 
r60Die d Tom, qui ^tait originaire dti Canada $ a Jacques^ 
qai mitvtt le Jour aur les edtes d'Attgola, et a Gatetle^ qui 
mil M ptobto dans les marais de la Holtande. 

Oa sait quelle Agitation se manifested Paris, daus les quar* 
tiers Saint-Martln et Saint^Deiiis, lorsque le mols de sep- 
tembre ramtee le retour de la cbasse ; ofl de r^coutre alof s 
que bourgeoie revenant du canal oft lis ont dt^ ie f<Hre la 
nuOu en tinmt dee hirondelleSi tfainant cbiens. en laisse, 
portant fusil sur T^paule, se promdttant d'etre cette aonte 
moias mazettes que la dernifere, et arrdtant toutes leura con* 
naissances pour leur dire: ^Aimez-tousles eailles, lesper« 
drix ?— Qui. — Bon I )e vous en enverrai le trols ou le quatre 
dtt mois prochain. — Merci. «— A pfopos, J'ai tu* cinq hlron- 
delles surkuit coups. — Trte bien< — Ceat pas 0al tird, 
«'cst-ce pas? — Parfaitement, — Adieu- — Bonsolr. 

Or, vers la fln du mois d'aoftt mil buit cent vingt^neuf^ un 
de ces chasseurs entra sous la grande porte de la maisofl 
da faubourg Saint-Denis, W" 409, demanda au concierge al 
Decamps ^taitchez lui, et, sur sa r^ponse affirmative, monta, 
tirant son chien, marche par marche» et cognant le canon de 
^n fusil a tous les angles du mur, les cinq Plages qui con- 
dttisent a Vatelier de notre e^ldbra peintre. 



2(H) SOUVENIRS D'ANTONT. 

II n'y trouva que son frdre Alexandre. 

Alexandre est un de ces taommes spirituels et originaux 
qu^pn reconnalt pour artistes rienqu'enles regardant passer, 
qui seraient bons k tout, s*i!s n*6taient trop profondement 
paresseux pOur Jamais s^occuper sMeusement d'une c^ose ] 
ayanten tout Finstinct du beau et du vral, le reconnaissant 
partout oil lis le rencontrent, sans sMnqul6ter si Toeuvrequi 
cause leur enthousiasme est avou6e d'une coterie ou sign^e 
d*un nom ; au reste, bongarcondanstoute Tacception dumot, 
toujours pr6t k retourner ses poches pour ses amis, et, comme 
tons les gens pr^ccup^s d^une id^ qui en vaut la peine, fa- 
cile k entratner, non par faiblesse de caract^re, mais par en- 
nui dela discussion et par crainte de la fatigue. 

Ayec cetle disposition d^esprit, Alexandre se laissa facile- 
ment persuader par lenouvel arrivant qu'il trouverait grand 
plaisir k ouvfir la cbasse avec lui dans la plaine SainC-Denis 
oik il y avait, disait-on, cette ann6e, des cailles par bandes, 
des perdrix par voltes et des li^vres par troupeaux. 

En consequence de cette conversation, Alexandre com- 
mandaune veste de chasse k Chevreuil, un fusil k Lepage et 
des gu^tresk Boivin : le tout lui coCita 660 fr., sans compter 
le port d'armes qui lui fut d^livr^ k la prefecture de police 
tur la presentation du certificat de bonnes vie et moeurs, 
que lui octroya sans conteste le commissaire de son quar- 
tier. 

Le 51 aoillt, Alexandre s^apercut qu'il ne lui manquait 
qu'une chose pour Stre chasseur achev^ : c'^tait un chien. H 
courut aussitdt chez Thomme qui, pour 4e tableau des chiens 



JACQUES I ET JACQUES II. 201 

savans, avaitposdavec sa meute devant sonfr^re, et lui de- 
manda s'il a*aurait pas <ce qu^il lui fallait. 

Uhomme lui r^pondUqu'il avaitsousce rapport des b^tes 
d'un iosUnct merveilleux^ et, passant de sa chambre dans le 
cheoil avec lequel elle communiquait de plain-pied, il 6ta en 
UDtoar dejnain le chapeau k trois comes et Thabit qui d6- 
coraient une esp^ce de briquet noir et blanc *y rentra im- 
mediatement avec lui, etle pr6senta k Alexandre comme ud 
GhieD de pure race. Celui-ci fit observer que le cbien de pure 
race avait les oreilles droitea, pointues, ce qui 6tait coniraire 
i toates les habitudes revues \ mais k ceci rhomme r^pondit 
que Love ^tait Anglais, et qu'il ^tait du supreme bon ton 
Chez les cbiens anglais de porter les oreilles ainsi. Gpmme, 
itottt prendre, la chose pouvait 6tre vraie, Alexandre se 
coDtenta de Texplication etramena Love chez lui, 

Leleademain, ^cinqheures du matin, notreehasseurvint 
reveiller Alexandre qui dormait comme un bienheureux, le 
tan^a violemment sur sa paresse, et lui reprocha un retard, 
gr^ce auquel. il trouverait en arrivant toute la plainebr<il6e. 

En effet, au fur et k mesure que Ton approcbait de la bar- 
Hire, les detonations deyenaient plus viveset plusbruyantes. 
Nos chasseurs doubl^rent le pas, d^passdrent la dpuane, et 
enQl^rent la premiere ruelle qui conduisait^ la plaine, se je- 
^rent dans un carr^ de choux et tomb^rent au milieu d^une 
veritable a£Faire d'avant-garde. 

n faut avoir vu la plaine de Saint-Denis un jour d'ouver- 



• nu! 



Ghien crois^. 



301 SOUVENIRS D'ANTOmr. 

ture, pour m faire une id^ du spectacle insensd qu'ielle pr^- 
sente. Pas une alouette , pas uu moineau franc ne passe 
qu'il ne »oit salu^ d'uo millier de coups de fusil. 811 tombe, 
trente caroissidres s'ouvreiit, trente chasseurs se disputent, 
treiite (Bihiens se mordent; s'il coftiinueson chenlin, tous les 
yeux sont fi\6% sur lui ; s'il se pose, Umi ie monde court, s*il 
se relieve, toulle monde fire. II y a bien par ci par I^ quelqaes 
grains de plomb adress^s aux b^tes qui arriyeiit anx gens, 11 
Q'y faut pas regarder ; d'ailleurs, il y a un vieux proveite k 
rviigedes i^seeurs parisiens quidit queleplomb est rami 
de rbomme* A ce titre, fat pour mou eomple trots amis 
qu'uQ quatri^Bie mV log^ dans 1 a cuisse. 

L'odeur de la poudre et le bruit des coups de fusil produi- 
sit eon effet b;ibitue]. A peine notre chasseur eut-il flair6 
Tune et entendu Tautre, qu'il se pr^ipita dans la m^l^ et 
oommen^ imnedtatement k faIre ea partie dans le sabbat In- 
fernal qui venaitde Penvelopperdans son cerde d*attraction. 

Aleiumdre, mains impressionnabieque lui, s'avanead'un 

pas plue mbderi^, religieusement suif i par Lo¥e, dont le nez 

ne quittait pas les talons de son maitre. Or, chacun sait que 

le metier d'un cbien de chasse est de battre laplaine et non de 

de regarder sHl manque des clous k nos bottes : c'est la r6- 

flexion qui vint tout oaturellement4 Alexandre au bout d'une 

demi^heure. En consequence, il fit un signedelamain it Love 
et lui dit : Cherche I 

Love se leva aussit6t sur ses patt^ dederri^reet se mit k 
danser. 
— Tiens ! dit Alexandre en posant la crosse de son CasU 



JACQUliS I ET UOQUP n. m 

k terre et regiirdarM; soo chm, il p^rait que Love, putre son 

Jecrois que j^ai tuit Id i}i)6 e}^(^)l«nte d^ttiftUi09« 

Ce^eodaQt, fiai»oi# jl avaH»cbet4 I#ar6 pom* <^mis«r aUon 

your dapper, il pcefita du poioent Oi)i U venaU da mtofflbdr <Nir 

ses q^jjOf^ j^t(«a iiour hii faire ufi «0<3O)id %i§m plus ^i^pres- 

sif, M liu dm i^m ym plwi forte « Ctondi^ { 

Love H c(N|efe| tpui d« ao9 tong, fernig l6« ym e( iil te 

BWrt. 

ODHBQl ^tait d'upe iounobilit^i parfaite; fM m pdil de son 
corps nebougeait; on Veti cru tr^pass^ depiii»viAi^-qiiati« 

— Ceci £»t tfte Joli, reprii Aiexandre; maiii moaner ami, 
cap'Mt pQiat ki le moment 40 ^qu% (Ivrar k OiMfs^rtesie 
Dlatoteries^ noufi aomm^ia Y^pus pour <^ia«s6r« ebg^aoAa, 
Ji^lioo^ la b^t^, allansJ 

liQv« ne i)ougeaH pa«r 

—Attends, attends ! dit Alexandre tirant de tew HD^cbg^ 
1^ 491 avaii »^ryi ^ ram#r las p/pia #t s'^vfiii^t v^ra Ixve 
dvec.riateaUo0 de Im m caresser les ^aules, aiteodi I 

4pai«e Mve avaiMl Vtt iaMtan4a»alea maina daaoii mab 
^^9a'M a'^t remiajHir ^aa patt^ ai ^v^t ai^ivi lojoa aaa 
Juaavaiiiiiii gmi unaai^preasion d'iftiaiMgaaoa r^artuafchi* 
Ajeuadra, goi ^'en ^lait apar^i dlffera done la aorraaiioQi 
ftt, iHma^t ana cattefoU ii allaltanfin lui pb%, iUlaodU 
Tecfaaiaa devaat l^ve, et lui dU pour Ja roiaiema feia : Cber^ 



204 SOUVENIRS D'ANTONY. 

Loye prit son 61an et sauta par dessus T^chalas. 

Love savait admirablement trois choses : danser sur les 
pattes de derri^re, Csiire le mort et sauter pour le roL 

Alexandre, qui, pour le moment, n'appr^iait pas plus ce 
dernier talent que les autres, cassa Tdchalas sur le dos de 
Love qui se sauva en hurlant du c6t^ de notre chasseur. 

Or comme Love arrivait, notre chasseur tirait, et, par 1 
plus grand hasard, une malheureuse alouette qui sYtait 
trouv^ sous le coup tombait dans la gueule de Love. Love 
remercia la Providence qui lui envoyait une pareille b6n^c- 
tion ) et, sans sHnquieter si elle ^tait r6tie ou non, il n*en fit 
qu'une bouch^e. 

Notre chasseur se pr^cipita sur le malheureux chien ayec 
les imprecations les plus terribles, le saisit k la gorge et la 
lui serra avec tant de force qu'il le for^a d'ouvrir la gueule, 
quelque envie quUl edt de n^en rien faire. Le chasseur y plon* 
gea fr^n^tiquement la main jusqu^au gosier, et en tira trois 
plumes de la queue de Talouette. Quant au corps, il n*y fallait 
plus penser. 

Le propri^taire de Talouette chercha dans sa poche un ecu* 
teau pour ^ventrer Love, et rentrer par ce moyen en possession 
de son gibier; mais malheureusement pour lui, et heureuse- 
ment pour Love, il avait pr6t6 le sien la veille au soir k sa 
femme pour tailler d'avance les brochettes qui devaient enfi* 
ier ses perdrix, et sa femme avait oubli6 de le lui rendre. 
Force en consequence de recourir k des moyens de punition 
moins violens, ii donna k Love un coup de pied It enfoncer 
une porte coch^re, mit soigneusement les trois plumes qu'U 



ayait sauv^es dans sa caraassi^re, et cria de toutes ses forces 
i Alexaodre : — Vous pouvez 6tre tranquille, mon cher ami, 
iaioais je ne eb&sserai avec vous, k Vav^nir. Yotre gredi^ de 
Love vieat 4e me d^vorer use caiiie superbe ( Ah ! reviens-y 

Ime o^avait garde d'y revenir. U se sauvait, au contraire^ 
tant qu'il avait de jambes, du cdt6 de son maltre, ce qui 
prcHifali qu'^ tout prendre il aimait encore mieux ies coups 
dMaias que Ies coups de pied. 

Cependant Talouette avait mis Love en app^tit, et comme il 
Vdyait d£ temps en temps se lever dcvantlui des individus 
qai parsdssaient appartenir k la m^me esp^ce, il se prit k cou- 
rirentous seiM dans TespoirsansL doute quMlfinirait par 
reocontrer une seconde aubaine pareille k la premiere. 

Aleiandre le suivait k grand'peine et se damnait en lesui- 
^ant : c'est que Love quetait d*une mani^re toute contraire k 
celle adoptee par Ies autres chiens, c'est-^-dire le nez en Fair 
et la queue en Bas. Cela d^notait quMl avait la vue meilleure 
qaerodorat; lAais ce deplacement de facult^s physiques 6tait 
ifltdl^ble pour son maltre, k cent pas duquel il cdurait 
toujours, faisant lever le gibier k deux port^es de fusil de 
distance et le.cbassantk voix Jusqu'k la realise. 

Ge manage' dura toote la journ6e. 

Vers Ies cinq beures du soir, Alexandre avait fait k peu 
pres quinze lieues et Love plus de cinquante : Tun ^tait ex- 
tenu6 de crier et Tautre d*aboyer; quant au chasseur, il avait 
aecompli sa mission et s^elait sdpare de tous deux pouraller 
tifiardes bicanslnes dans Ies maraiis de Pantin. 

12 



306 SOUVENIRS D' ANfONY. 

Toutr^oup LoTe toaJKi en A/r4t. 

Mats un arrStsi ferae, si dur^ qu'oD auraitdil que, com-' 
me le chien deCephale, il 6taU cbang^ en pierre. A cette vue 
si nottvelle. pour lui, Aleiandre oublia sa fatigue) coiirut 
comme un derate, tremblant toujours que Love oe foi^t-son 
arrSt avant qu'il ne fOit arriv6 k port^e. Mais il n'y avait pas 
de danger : Love avait les quatre patles fixees en terre. 

Alexandre le rejoignit, examina la direction de ses yeux, 
vit qu'ils etaient fixes sur une touffe d'lierbe, et, sous cette 
touife d'herbe, aper^ut quelque chose de grisStre. II crut que 
c/etait un jeune perdreau separ^ de sa conipagnie; et, se 
fiant plus k sa casquette qu'k son fusil, il coucba son arme ii 
terre, prit sa casquette k sa main, et, s'approchiint k pas de 
loup comme un enfant qui veut attraper un papillon^ il abat-* 
tit la susdite sur Tobjet inconnu, fourra vivemeat h mam 
dessous, et retira une grenouille. 

Un autre aurait jete la grenouille k, trente pas : AleXjan-- 
dre, au contraire, pensa que, puisque la Providence lui ea- 
voyait cette interessante b^te d'une mani^re si miraculen^e^ 
c est qu'elle avait sur elle des vuescachees et qu^elle la r^eser^ 
vait k de grandes choses. 

En consequence, il la mit soigneusement dans sob car^- 
nier, la rapporta religieusementdiez lui, la tran^yasa^ausai^ 
tot rentre, dans un bocal dont nous avions mang^ )a ^Ue 
les derni^res cerises, et lui versa sur la t^te tout ce qui res- 
tait d'eau dans la carafe. 

Ces soins pour une greaouille auraieaipu paraitreeoUra^ 
ordinaires de la part d*un homme qui se la serait pm)ei»te 



I 



JACQC^ I BT JACQUES II. 107 

d'uoe maniire moins compliqtt^ que ne ra^alt UAt Alexan- 
dre; mafi Alexandre savait ee que cette grenoaiile lui cot^tait, 
et W la t Aitait en consequence. 
EHe lui cofttait six cent soixante francs, sans compter le 
port f antes* 



TV. 



GoDtinnation de lliistoire de mademoiselle Gamargo. 



— All ! ah ! fit le docteur Thierry en entrant le lendemain 
dans fatelier, tous avez un nouveau locataire. 

Et, sans fiaire attention au grognement amical de Tom et 
aax grhnaees j>r^enantes de Jacques, 11 s'avanca vers le bo- 
cA qai contenait mademoiselle Gamargo et y plongea la 

Biffl. 

Mademoiselle Camargo^ qui ne connaissait pas Thierry 
poor an medecin tr^s savant et pourun homme fort spirituel, 
semita ramer eirculairement le plus vite qu'elle put, cequi 
Be I'empteha pas d'etre saisie au bout d'un instant par Tex- 
tr6nit6de la patte gauche, et de sortir de son domicile la t^te 
nbas. 

— TIens ! dit Thierry en la faisant tourner k peu prte comme 
ane berg^re fait tburner un fnseau, c'est la rana temporaria^ 
voyez : ainsi nomm^e a cause de ces deux taches noires qui 



tont de Toefl an tympafi ; qtit Tit ^galement ^ns l^seftiincon- 
rantes et dans les tnarais; que quelques autenfs onC nomni^e 
la grenouille muette parce gu'elle ci'oasse au fond d« I'eati, 
tandidque la grenottille verte ne peut croasser qu'an dehors . 
Si vous en avez deux cents comme celle-ci, je vdirs doniierdi 
le conseil de leur couper les cuisses de derri^re, de les assai- 
sonner en fricassee de poulet, d'envoyer chercher chez Cor- 
celet deux bouteilles de Bordeaux-Mouton^ et de m'inyiter k 
diner ; mais n*eu ayant qu'une, nous nous contenteroDs, avec 
YOtrepermission,d*eclaircirsur elle un point de science en- 
core obscur, quoique soutenu par plusieurs naturalistes: 
c'est que cette grenouille peut rester six mois sans man- 
ger. 

A ees mots, 11 laissa retomber mademoiselle Camargo, 
qui se mlt incontinent k faire deux ou trots fois, avec; la sdti^ 
plesse jbyeuse dont ses membres ^talent capables,* !e pMple 
desonbocal; apr^s quoi, apercevant une moucbe qui ^It 
tomb^e dans sonidomalne, elle s'61anc;a k la surface de Teau 
et Tengloutit. 

— Je te passe encore celle-lft, dit Thierry, mais falsWen 
attention qu'en voilk pour 483 jours j car, malheureuscftielit 
pour mademoiselle Camargo, Tann^e \650 6talt bissextile : 
la science gagnait douze heures k cet accident solaire. 

Mademoiselle Camargo ne parut nullementslnqul^e^fde 
cette menace et resta gaillardement la t6te horsde Teau, les 
quatre pattes nonchalamment> ^tendues sans mouYemBtttan- 
cun, et avec le meme aplomb que si elle ett repos^ sur un 
terrain solide. 



JACQUES I ET JACQUES D. 309 

— Mtintenant, dit Thierry faisapt glisser un Uroir, pour- 
voyons k rameublement de laprisonni^re. 

U en lira deux cartouches, une vrijile, un canif, deux pin- 
coaux et qualre allumettes. Decamps le regardait faire en 
silence et sans rien camprendre k cette manoeuvre k laquelle 
le docteur prtoit autant de sain qu'aux pr^paratifs d*une ope- 
ration chirurgicale ; puis il vida la poudre dans un porte- 
mouchette^ et garda les balles, Jeta la plume et le blaireau k 
Jacques, et garda les entes*. 

— Quelle diahle de bricole faites-vous 1^ ? dit Decamps 
arrachant k Jacques ses deux meilleurs pinceaux ; mais vous 
ruinez mon 6tablissement. 

— Je fais une ^chelle, dit gravement Thierry. 

£n effet, 11 venait de percer k Taide de la vrille les deux 
balles de plomb, avalt assujetti dans les trous les entes des 
piDceaox,et, dans ces entes destinies ^ faire les montans, il 
assujetUssait transversalement les allumettes qui devaient 
servir d*echelons. Au bout de cinq minutes Techelle fut ter- 
min^e etdescendue dans lebocal, au fond duquel elle resta 
assajettie par le poids des deux balles. Mademoiselle Ga- 
margo fut k peine proprietaire de ce meuble, qu'elle en fit 
essai comme pour s*assurer de sa soliditf^, en montant Jus- 
qu'au dernier Echelon. 

— Nous aurons de la pluie, dit Thierry. 

— Diable! fitDeeamps, vous croyez ? el mon frferequi vou- 
lait retourner aujourd^hui k la chasse. 



* Nom du bSiton auquel on flxe Ic plnceau (du verbe enter). 

12. 



210 SOUVENIRS D'ANTONT^ 

— Mademoiselle Gamargo ne lui donne pasce eoofUl, Ti- 
pondit le docteur. 

— Comment? 

•— Je viens de vous 6conomiser unbaroiii6tre,cher ami. 
Toutes et quantes fois mademoiselle Gamargo griropera k son 
6chelle, ce sera signe de pluie ; lorsqu'elle en descendira, Vons 
serez sflr d'avoir du beau temps; et qaand ellese tiendraau 
milieu, ne yous hasardezpas sans parasol ousans manteau : 
variable, variable! 

— Tiens, tiens, tiens ! dit Decamps. 

— Maintenant, continua Thierry, nous allons boucber le 
bocalavec un parchemin, comme s'il contenait encore toutes 
ses cerises. 

— Yoici, lui dit Decamps lui pr6sentant ce quUl deman- 
dait. 

^Nous allons Tassujettir avecune ficelle. 
-- Yoiia* 

— Puis je vous demanderai de la cire : bon ; une lumidre : 
c'est ca; et, pour m'assurer de mon experience (il aUuma la 
cire, cachetale noeud, etappuya le chaton de sa bague sur le 
cachet); 1^, en voilk pour un semestre. 

— Maintenant, continua-t-il en per^ftt k Taide da canif 
quelques trous dans le parchemin, maintenanty une plume et 
dePencre? 

Avez-vous jamais demand^ une plume etde Tencre k un pein- 
tre? — Non. —Eh bien ! n'en demandez pas, car il feraitce 
que fit Decamps : il vous offrirait un crayon. 



JAtQOBSr I ET JAGQDES n. M 

Tkienj le pritdt fetivit sur le parchemin : 

Or, le soir de la r^anion dont nous avons edsay^ de donner 
ttneidfeik BOfileoteiirB,!] yavait juste 485 Jours, (fest*li-dire 
liiiBoiBet d9Bzeheuff6s,^e mftdemoiselle Camargo indi- 
foaU kifariablement et aans s'dtre d6rang6e une minute, la 
plaioi le beau tamps et le yariable : r^gularitd d'autant plus 
E«iiar(ittable, fue, pendaiil ce laps de temps, elle n'avaitpas 
i&corpor^ un atome de nourriture. 

Aussi, lorsque Thierry^ tirantsamonti^, eutannoncd que 
la deraiftre secosde de la soixantitoe minute de la deusi^me 
heure^tait ^coulfo, et qii'cm eut apport^ le b^cal, un senti- 
timentg^n^ral de pitie s'empara de Tassemblee en voyant k 
quel 6tat miserable etait reduile la pauYre bSte qui iwnait, 
aux d^pens de son estomac^ de Jeter sur un point obscur de 
la science une si 'grande et si importante lami^< 

— Yoyezy dit Thierry triomphant, Schneider et RoSsel 
ayaient raison. 

^ Raison, raison, dit Jadin en prenant le bocal et en le 
portant k la hauteur de son oeil, il ne m'est pas biea prouv^ 
que mademoiselle Camargo ne soit d^funte. 

— II ne faut pas ^couter Jadin, dit Flers ; il a toujours ^t^ 
tr^ mal pour mademoiselle Camargo. 

Thierry prit une lampe et la maintint derri^re le bocal !-^ 
Reprdez, dit-il, et vous Terrez battre le coeur. 

En eiflst, mademoiselle Camargo ^tait devenue si matgre, 
qu*elle 6tait transparente comme un cristal, et que Ton distin- 
guait tout Tappareil circulatoire ; on pouvait mtoe remar- 



)i8 souTEZfins vKmwf.' 

quer que le coeur n*avaU qu'ihi Tentricale et qtt*otte drell- 
lette; mais ces organes faisaient leurs offices si faiblemeiit, 
etJadins'etaittromp^desi peu, que cen'^taitvMtableaieiit 
pas la peine de le dteentir, car on n*aurait pas doM^ k la 
pauvre Mte dix minutes k Tivre. Ses janbes ^taient derenttos 
grdles c(Hnine des ills, et le train de derrltee ne tenait k U 
partie antdrieure du corps que par les os qui foment le res* 
sort k Taide duquel les grenouilles sautentau lieu de mar* 
Cher, n lui ^tait pouss^ en outre sur le dos une esptee de 
mousse qui^ k^^aide du microscope, deveuait use virilable 
v^^tation- marine, avec ses roseaux et ses ieurs. Ttaderry, en 
sa quality de botaniste, pr^tendit m^me que cette imperoep- 
tible pottsse appartenait k la famille des lentisques el des 
eressons. Personne n'entama de discussion li-dessus. 

— Maintenant, dit Thierry, lorsque chacun k son tour eut 
bien examine mademoiselle Camargo, il faut la laissersoa* 
per tranquillement. 

— Et que ya-t-elle manger ? dit Flers. 

— J'ai son repas dans cette botte; et Thierry, soulevant le 
parchemin, introduisit dans Tespace r^serv^ k Tair une si 
grande quantity de mouches auxquelles il manquait une aile, 
qu'il dlait Evident qu'il avail consacr^ samatinto k les prendre 
et son apr^s<midi k les mutiler. Nous crCimes que mademoi^ 
selle Camargo en avait pour six autres mois : Tun de nous alia 
m^me jusqu*^ ^mettre cette opinion. 

— Erreur, r^pondit Thierry ; dans un quart d'heure, il n'y 
en aura plus une seule. 

Le moins incrMulc de nous latssa echapper un geste de 



JMOVm 1 0F )AiS!Om II. Sis 

isM. ntonry^ fbitd'mi pi^emtev ioocfts, mpms Aiaemoi- 
setl0€MBarfo it at^H^ baHtti^le, sans^Mie M^fliriMiis 

B ff*4mtt iK>tili«nflore repris sft phBe;i0f0qtie ]« ]i9rte ft'M- 
trii^tt iin« iii nmttre dtf eslid virlilii «iiira, porttui tTn fMmn 

huMlaiaMift ioirl dd de^ gai^cms qui poruii^iit d^n^ use 
nfimetf osier sii tsita de* fltunlMofiy tme Mcksbe, ti^ ssMe 
M iifl# Sttltmide de petits ^teatm de toutes I^ fdriiie^, de 
tott4es les esp^s. 

O pim d« sfiitiiuoti 6l«tt ponf'Tom, la brieve pour lac- 
qnes, la salade pour Gatelld, et tes petite gftteatix pemr nous. 
Oft cmA«6^ paf senrtr l6S b^tes, puia on dit aitst gaiis qfifils 
^ent lUir6S*d6 ae aeririr etm-mdnes eonme fls fafitSH* 
ditlMil: ^qui ma paralt^ aauf meitleur avis, 6tre ta mell- 
MfemsoAkm^e ftilfe lea bonsetira de ebez sol. 

II y eat itti instant de d^sofdre apparent pendant leqnal 
cbacmn a^aoeommoda^ aa fantaiaSe et aelon im eamtenanee. 
Tom eniporta en grognant aon pain dans aanldie; laeqttes 
le f Migta «fee aa bHoebe derri^e lea bnatea de Mdagatti 
el de Jtetft} QtsmWe tira lentement ki aiAade aoaa la tiMe^ 
qtant a Mtts, nous primes, ain&i que cela ae pratique aaasi 
ginMkMiabt, nne tasse de la main gaucbe at un gateau da 
la nMn dMtte^ et pke perifd. Au bout de dia minatea, il tr*y 
avait plus ni tb^ ni gateaux. On sonna en cona^aene^^ la 
maltie do cifd, qui fepmt arec aea aeolytes. « D'mOrei. s 
dit Decamps ; et le maitre du caf6 sortit k reenloifs et 
ilMfMaftt ptmr aeeomplir e^te tnlanetioni 



2H SOOVENmS D'AMTCKy. 

^ MaloteMiiC, «688ieuri,ifit Fields en re^MNbni'niiefnf 
gm tir gogveaari et DeotmiHS* d%i air rtspMieia, ea 
attendant que mademoiselle Gamargo ait 8<mp4 et pe Tod 
BOtts apporte d^auires gftteaux, je crois qall aerait toide 
remplir rinterai^de p«r la leetore du manmicrit de MlB. B 
tralte dee premieres anates de Jmuf^ts V q«e noiia tfdBS 
tons riKmiiear de eonaritre assez-partlculiireaieBt) etaaqoel 
Bovs porloDs up i&t6r6t trap eordial) pour que les moiiMUes 
ddndle reeueiltia aur lai u'acquiireiit pits uiifi fW^ ^^' 
porlaace k bos yeux : DIxi. 

Cbacm s'indina ea sigae de conseatement : uaeou daox 
personues battireat m^me des mains. 

— Jaeqaes moa ami, dit Fau, lequel, ra sa qualiti de pre* 
eeptear, teit celui de aeus tons qui toit le pTus iatimei^ 
le h^os d^ oette liistoire, vous vjoyez qu'on parle devovs: 
veaez id. £t, immidiatemeat aprte ces dieux mots, il 0^^ 
teadre ua siifleaieat particulier si conau de Jacques, qu^ 
riateUigeat aaimal ne fit qu'un bond 4e sa plaache sur Ti* 
paule de edlui qu i lui adressai t la parole. 

— Biea, Jaoques *, eVsst tr^s beau d'toe ob^iesaat, sartout 
lorsqu'ea a ses abajoues pletaes de briocbes. Salaez oes ttea* 
sieurs. Jacques porta la main k son front k la maoi^re des 
mllitaires. Et si TOtre ami Jadin, qui va lire votre bisteire, te- 
nait sur votre compte quelques i^opos ealomnieaX) ^Utes-lw 
que o*est ua menteur. 

Jacques bocba la tdte du baut ea bas^ ea sigae d'ia^"' 
genoe parfaite. 
crest que Jacques et Fau etaiept v^itablemeat Uis d*«0e 



JlGQmS f ET lACQUES II. 215 

anttiiS harttofilqiie. C^f t de la piirt de FasimaA surtoat 
ine aflEeetioo eomne oil n'en trettVe plus c^ez les liomnies; 
et i (pioi eeh tetarMl Ml fftocraf (ni^r, k la honte de Tespdce 
sii^iie, ce B'eti^ pas en ornant son esprit comme F^n^lon 
atait felt pour !e grand dmq^kin, mais en ffaltantses vices, 
eoame lUivail fait Catherine k regard de Henri HI, que le 
pr^teor avait acquis sur V€ityt cette deplorable inflaence. 
Aifisi Jacqnes, en airrivant & Paris, n'^tait qn'un amateur de 
bon vin : Fau en atait faH un ivrogne ; ce n'^tait qu'un syba- 
rite k la maniere d'Alcibiade : Fau en avait fait nn cyniquede 
r^le de Diog^ue ; 11 a'^tait que rei^erdie, eomme LucuIIiis : 
F&u Tavait rendu gourmand eomme Grimaud de La Reyni^e. 
estvrai qu*il avait gagne l^>cette corri|rtlon morale uife foule 
tfagrdnens physiques qui en faisaient un animal tr^s dts- 
tinga^. 11 connaissait sa main drolte de sa main gauche, fal- 
saitlemort pendant dix mifiutes, dansaii sw la eorde' ceoMie 
i&ateae iSaquf , alklt k la cbasse un fusil sous ie bras et une 
caraasaHre sur le dos, monlrait son port d^armes au garde 
cbamp^re et son derri^re aux gendarmes. Bref , e*6U»t 
QB cbarmant mauvais su}et qui n'avait eu que ie tort de 
^^^ soi» fai restaiiratsdn au lieu de nalire sous la r^- 

Aiftai, Fatt Cirappiait-il k la perte de la rue, Jacques tres- 
ssllbit; ttontai^U resealier, laoques le sentatt venlr. Alors 
il jetait de petits cris de joie, sautait sur ses pattes de der- 
H^ comme un kanguroo; et, qUand Fau euvrait la porte, 
^1 s'61an^it dans ses bras, comme on le iait encore au 
'AMfrH^raiifttt^dtiis le drame des Deux Fr^re$, Bref,itout 



d0 tat bouAe pour to Ui offiir, , 

-<«* M e»teurt) dit Mid, si veus vMrtti fO«$ Msaoir 4t i^ 
lumar les pipes et les cisaras, je sqU prtt. 

G]KV»B olx^, Min toossa, ouvrit te moisertt eUtleft^i 
smt; ' 



V. 



Comment Jacques I*' fat arracfi^ des hras de sa m^re expirante 
etport6 k bonl ^ li^k de commerce (a JtooptlafM (eapttatoe 
Pamphile), g 



Lb si juillei 4S3T, ]$ bri^ (aisaii yoHe de Harseiito ela}- 
laii charger da caSi k Moka, des (ipiceries ii Bombay, et dtt 
tM ii Cafiton ; il rel^ha pour renouTeler ses viviree dafis l€ 
bale de Saiot-Paul de Loanda, situ6e, comme chacun sail, tu 
centre de la Gaip^e interieure. 

Pendafit que les ^changes se fafsaient, le eapfMae Paa- 
phile, qui en 6tait k son dixifeme voyage dans les lisdes, pHt 
SOB fosil, et, par uae chaleur de soixantendfx degi^s, s*anitsa 
k remonter les rives de la rivi^e 6aago. Le capitaise Pam-^ 
pblle ^!t, depuis Nemrod, le plus grand diasseur di^ant 
Diea qui e^t paru sur ia terre. 

ii n'avait pas fait vingt pas dans les grandes harbes qelt 
borAmt le ae»y#, q^Hl smtii que levied M toiiraafit sor wo^ 



t 



JACQUSS I ET JAOQU£S U. 317 

^4^ rend ei gHMant conime }e tronc d'un Jeune arbre. Au 
mtee instant, il entendit on sifflement aigo, et, k dix pas de- 
nxi lot, H tH ae dresser hi tSle d'uB 6norme boa, sur la 
queue doqoel il aysit mareh^. 

Ua ftutre ipie le capitaine Fampbile eiit cartes ressenti 
qadqae crainte, en se voyant menace par cette t^te mon&% 
troeuse, dont les yeux sanglans brillaient en le regardant 
cOflune denx escarboucles, mais le boa ne connaissait pas le 
capitaine Pamphile. 

— Tron d6 Diou de r^p^tile, ess6 que tu crois me fair6 
pear? dit le capitaine; et, an moment oil le serpent ouvrait 
lagoeule, il lui envoya uneballe qui lui traversa lepalaiset 
sortit par le baut de la t£te. Le serpent tomba mort. 

Le capitaine commenca par recbarger tranquillement son 
fusil ; puis, tirant son couteau de sa pocbe, il alia vers Ta- 
nimal, Ini ouvrit le ventre, s^para le foie des entrailles, com- 
me avail fait Tange de Tobie, et, apres un instant de recber* 
cbe active^ il y trouva une petite pierre bleue de la grosseur 
d'unenoisette^ 

— Bon 1 dit-il ; et il mit la pierre dans une bourse oh il y en 
avail d^ une douzaine d^autres pareilles. Le capitaine Pam- 
pbile Ataitlettri comme un mandarin : il avait lu les Mille et 
une Nttits et diercbait le B^oard enchants du prince Gara-^ 
malzaman. 

D48 qu'il crutTavoir trouv^, il se remit en chasse. 

Au l>out d'un quart d'heure, il vit s'agiter les berbes k 
ipiarante pas devant lui et entendit un rugissement terrible. 
Ace bruit, tous les dlf es sembl^rent reconnattreble maitre 

13 



218 SOOVE^HS b'ANTONY. 

de ia cf^iitioH. Lea diseaux qui chahtaient ie tureht; ihnx 

gazelles effafouch^es bondirerit cit s'^lanc^reiU dans la plaine ; 

tin ^l^pbant sauvage, qu^oii apercevait k un quart d& Iieu3 de 

la, sur une colline, leva sa tromp^ t>ou^ ^^ prepai^t W ttstk- 

telt. 
— Prrrtottl prrrrou! fit ie caf^Haine PamjAil^, to^tdSi §'il 

se tttflj^i de falire eiivolei^ vlM boifipagDie de p^rdreaui. 
k ce bruit, nil tigre, qui ^t$ttrest6 couchS ju&qU'alt>#S, se 

leva, battant ses flancs de sa queue : ct^tait mi iigrfe fo^al 

de ta plus grande t^ille. if It uft bond et se raptirocba de 

tingt pieds da ebatoebr. 
— < lHir(%ur! ditlecapitainePampbiie, tu ci'ois que J«l vals 

te tirer k eeitJ^ distance, pbUr te g4ter t^ peau ? Pri'f f ou ! 

prrrrou I 

te iigre Jit an slecbnd bond q[ai le rapprocfia d^ Vlt&gt 
pi^s enbore; inais, an moment oti il toucbait 1^ te)^^^, le 

coup pairtit, et la balle l^atteignit dansVceil gaucbe. L^ tigre 
boula co&ime an li^yre et expirl aussii6lt. 

Le capitaine Pampbiie rechargea tranquillemeftt sob fusil, 
tirilgbn coute&u de sa pocb6, relourna le tigre sur 1646&, lui 
feiidit la p^au sous le ventre, et le d^pouilla comtfte afi^ cui- 
siiii^re ifait d'un lapln. £nsuite il s^afiubla de la foui^rure de 
sa Yictime, comme Tavait fait quatre mille ans aupariavant 
THercule N6m6en, dont, en sa quality de Marselllai^, il avalt 
la pretention de descendre ; puis il s6 remit en chasse. 

tJiie demi-heure ne s'6tiit point ecoul^e qtf il entendit une 
grande rumeur dans les eaux du fleuve dont il saivait les 
rives, ft courut vlveiiient sbr le bord et recobnut quec:^'^tait 



JAOQtiKS I £T JACQUES H. 3i9 

iiTi hippopotame qui ailait oontre le courg del'eau, ei qui de 
temps en temps montaitii sa surface pour souffier. 

— Bagasse! ditle ca^itaine Pamphile, voil^ qui va m*& 
partner pour six francs de Terroteries : c'^tait le prix cou- 
rantdes boeufs ^ Saint-Paul de Loanda, et le capitaine Pam- 
pliile passait pour 6lre econome. 

En consequence, guide par les bulles d^air qui le denon- 
^ient en venant crever k la surface de la riviere, il suiviC la 
marche de Fanimal, et lOrsque celui-ci sortit son ^norme 
tele, le chasseur, choisissant le seul point qui soit vulnera- 
ble, lui envoya une balle dans roreilie. Le capitaine ^am- 
pblle auralt, k cinq cents pas, touch^ Acliilleau talon. 

Le monstre tournoya quelques secondes, jnugissant ef* 
froyablement et battant I'eau de ses pieds. Un instant on eflt 
cm qu'il allait s'engloutir dans le tourbillon que lui creusait 
son agonie ; mais bientdt ses forces s'epuis^rent, it roula 
eemme un ballot ; puis peu k peu la peau blanch^tre et lisse 
de son ventre apparut, au lieu de la peau noire et pleine de 
rugosit^s de son dos, et dans un dernier effort il vint s'e- 
ehoiier, les quatre pattes en Fair, au milieu des herbes qui 
poassaient au bord de la riviere. 

Le capitaine Pampbile recbargea tranquillement son fusil, 
tira son couteau de sa podie, coupa un petit arbre de la gros- 
seur d'un mancbe k balai, Taiguisa par un bout, le fendit 
par I'autre, planta le bout aiguis6 dans le ventre de Thippo- 
potame, et introduisit dans le bout fendu une feiiille de son 
agrada, sur laquelie il ^crivit au crayon : 

Au euMnier^u brick decommer celt Roxelane, de la part 



1 



220 SOUVENIRS D'ANTONY. 

du capitaine Pamphile en chaste sur les rives de la rivike 

Bango. 

Puis il poussa du pied Tanimal, qui )[)rit le fll de Teau et 
descendlt tranqaillement la riviere, 6tiquet6 comme le porte- 
manteau d'un commis voyageur. 

— Ah ! fit le capitaine Pamphile, lorsqu'il vit ies provi- 
sions en bonne route vers sonb^timentje crolsquefaiblen 
gagne que z^ d^zeunasse. Et comme c'fitaitttneV^ritSquelui 
seul ayait besoin de reconnaitre pour que toules ses cons^f- 
quences en fussent d^duites k Vinstant m6me, il ^tenditsa 
peau de tigre, s'assit dessus, lira de sa poche gauche nne 
gourde de rhum qu'il i>osa k sa droite, de sa poche droite 
une superbe goyave quMl posa h sa gauche, etdesa giheci6re 
un morc^^u de biscuit qu'il pla^a entre ses jambes, puis 11 
se mit k charger sa pipe pour n'a?oir rien de fetigant ^ 
faire apr^s son repas. 

Vous avez vu parfois Deburau faire avec grand soin Ies 
pr^paratifs de son dejeuner pour que Ariequin le maage; - 
vous vous rappelez sa tfite, n'est-ce pas, lorsqu'en se tour- 
nant il voit son verre vide et sa pomme chippie?— Oui. El^ 
bien ! regardez le capitaine Pamphile qui trouve sa gourde de 
rhum renvers^e et sa goyave disparne. 

Le capitaine Pamphile, k qui le privilege da firintstre de 
Tinterieur n'a point interdit la parole, fit entendre le P^«^ 
merveilleux Tron d6 Diou qui soit sorti d'iine bduche pro- 
ven?ale depuis la fondation de Mlarseille; mais ootnmeiletait 
molns cr^dule que Deburau, qu'tl avait lu leis philosophes 
aneiens et moderne^, et qu'11 avait appris dans Dtog^e de 



I 



JACQUES I ET JACQUES U, 221 

Laerce el dans monsieur de Voltaire qu'il n^est point d'effet 
sans cause, il se mil immediatement k cherpber la cause 
doQi Teffet lui ^tail si prejadiciable> mais cela sans faire 
semblantde rien, sans bouger de la place oil il etait, ettout 
enayant L'air de grignoter son pain sec. Sa t^te seule tour- 
oa, ciuq Jiiinutes k peu pr^s comine celle d'un magot de la 
Chine, et celainfructueusement, lorsque tout-^-coup un objet 
qoelcon^ue lui lomba sur la t^te ets'arrSta dans ses cbeveux. 
le capitai^e porta la main a Tendroit percut^ et trouva la 
pelure de sa goyave* Le capitaine Pampbile leva le nez et 
aper^tdirectement au-dessus de lui un singe qui grima^it 
dans {es brancbes d'un arbre. 

Le capitaine Pampbile ^tendit la main vers son fusil, sans 
perdre de vue son larrou; puis , appuyant la crosse 
^ son epaule, 11 llicha le coup. La guenon tomba k c^te 
delui. 

-^Pecalre ! dit le capitaine Pampbile en jetant les yeux sur 
sa nouvelle proie, j'ai tu6 un singe bic^pbale. 

£n effet, ranimal gisant aux pieds du capitaine Pampbile 
avait deux tStes bien s^parees, bien distinctes, et le pheno- 
mene etait d'autant plus remarquable, que Tune des deuxt^tes 
etait morte et avait les yeux fermis, tandis que I'aatre ^tait 
vivante et avait les yeux ouverts. 

Le capitaine Pampbile, qui youlait 6claircir ce point bi- 
zarre d'bistoire naturelle, prit le monstre par la queue et 
1 'examina avec attention ; mais k la premiere inspection tout 
etonnemeHtdisparut. Le singe etait une guenon, etlaseconde 
lele celle de son petit, qu'elle portaitsur son dos au moment 



222 SODVENmS D-AOTONY- 

oft ell.6 ^y;|ie fe^ji lecoup, et ^ui ilait tomW de sa clittte sans 

U.cher le sefn matf rftel. 

^ecapitalne Pampbilej k qpile d^voiiment de Cl^biset 
Biton nijurait pas faU verser une larme, prit le petit sioge 
par la peau 4u cou, Tarr^cha du cadavre qu'il tenait em- 
brasse, Texamina un instant avecautant d'attentionqtfaurait 
pu le faire monsieur de Bufifon, et, pinpant ses Ifevres tfun 
air de satisfaction interieure : 

— Bagasse! s;ecria-til, c'est un callitrlche; cela vaut cin- 
quante frapes cpmrne un Hard, rendu sur le port de Marseille ; 
ef il \^ pfit dans sa gibeci^re. ^^ . 

Puis, comme le capitaine PampWle 6tait k )ean par rinci- 
dent qije noij.s avons raconte, il se d6.cida k reprendre 
f pute de la baie. D'ailleurs, quoique la chasse n'eAt dur 
que deu^ benres environ, il avait tu6 dans cet espap 
temps un serpent boa, un tigre, un hippopotame, et rapp 
yivant UQ c^llf Iriche. II y a bien des cbasseurs parisieW qw 
se contenteraient (I'une pareille chance pour toute 
jqjirif^e. 

pn arrivant sur le pont du brick, ilvit tout r6(juipa?® occ 
gfi ?fitQur de rijippopptame, qui etaitbjeureusementpiff^^ 
k son adfjBSse. Le chirurgieij du navire li^i arrachait les . 
afin d'en faire des manches de couteaux pour Yillena^^ 
^^\ riffeliers ppur p^sirabpde; le contre-m^itre lui en e 
Ip cwirjetle decoupaiten l^ni^resafin d'en confectionP^er 
fp.i|ets a battre les chiens et des garcettes k ^pousscte 
mQusses ; enfin le euisinier lui taiUait des beefstieaks da 
filet ej des grillades daps Tentre (j6tes j)aur la taW? du ^ 



•^ 



taloe Pdmpbile ; le reste de ranimal devfrit ^e coup^ par 
quartiers et sal6 k Fintention de Tequipage. 

L0 capitaine Pamphile fut si satisfait d^ cette actiyitj^; qu'i) 
ordottoa une distril)utiQ9 extraordinaire d^ rl^uqi et fit ^6;- 
mise de oinq coups degarpettes k un mousse ({ui 6t^it coi^- 
difliii6 k en reeevoir sD]X|Qte*d)x. 

Le soir on mit ji la voile. 

Yu ce surcroit de provisions^ le cj|pi(aine Pamphile ]ugea 
inutile de rel^her aucap de BpnQje-Esp^rance^ eL laissant 
^ sa droiie. }es lies di^ prince £4Q.u9rd, jet k sa gauche 1^ terre 
de Madagascar, il s'elanga dans la mer deslncjes. 

I^ JtQxehne mafcbait done braveme^t yeot arrii^re, filant 
seshoit Qceuds k Fheure, ce qui, au dire des marins,estun 
fortjoli train pour un bktiment de commerce^ lorsqu'un 
siatelol des yigies cria des huniers : — Une voile k Favant ! 

Le capitaine Pamphile prit sa lunette, la braqua sur le b^- 
timeat signale, regarda k i'oeil nu, rebraqua de nouveau sa 
lunette ; puis, apr^s un instant d'examen attentif, ii appela 
le second et lui remit silencieusement Tinstrument entre les 
maias^Celui-ci le porta aussit6t k son oeil. 

— Ehbiea I Policar, dit le capitaine lorsqu'il eut cru que 
eetei auqnel il adressait la parole avait eu le temps d'exami ^ 
ner k soa aise Tobjet en question, que dis-tu de cette pata- 
che? 

— Ma foi, capitaine, je disqu'elle a une dr61e de tournure. 
Qnant k son pavilion, — il reporta la lunette k son ojil, — le 
diable pie bnllte si je sais quelle puissance il represente: 
c*est up dragon vert et jaune sur un fond blanc. 



m SOUVENIBS f'ANTONY^ . ' 

devani vous ua bfttUnmit 4^p|«rt^)a^^ aufiis 4i(^leii, to^^toe 
et^ lam^e da geore humaiiv su rot d^ irc^^ au suUli&e 
empereur de la Gl)iQ6 el de la GCKdiincIiiDe^ eU ^fi9»iie 
reconnais k sa couronne arrondie et k sa marche de A^ftiic 
qu'il ne retourne pas k P^in le yenUre yide. . , 

•— Diahle I diable I fitPoUoar m se gratt^pt ToreiUe* 

— Que pense&'tu de la renc^tre ? 
— Jepense^ueceseraitdr^le....* 

— N*est-ce pas ?. . . £h Men 1 vm a«ifi$i» iQon efifant. 
— -Alors, il&ut.. 

— Mooter la ferraille surlej^nt^ d^ployerjusqu^im der- 
nier pouce de toile. 
-— Abl il tfoasaaperc^as i seatonr. . , 

— Alors attendons la nait, et jnsque«)li fitons bonn^leHEient 
notre e^ble afin qa*il ne se doute ds rien. Aal«nt que }e pais 
juger de sa marche, avant cinq heures nous sei^ns dans ^s 
eaux ; tonte la nnit nousnavig^eronsbord k bord, et dietiiain, 
d^ le matin, ih)us lui dirons bonjour. 

Le capitaittoPamphile avait adopts un syst^me. Au lieu de 
lester son b4timent avec des pav^s ou des gnense^, il meltalt 
k fond de cale une demi-douzaine de pierriers, qiia^e «u 
cinq^caronades de douze et unepi^ de buitallong^e; puis k 
touthasard il y ajoutait quelques milliers de gargousses, une 
cinquantaine de fusils, et line Yingtaine de sabres d'abordage. 
Une occasion semblablek celledans laquelle onsetrouvalt 
se presentait-clle, il faisait monter toutescespetitesbrlcoles 
sur lepont, assujettissait les pierriers et les caronades :sur 



JAOVJ& I ST JACQtIES n. 32S 

learft|HVOts» trilniiil la pidce debidtsorfarri^re, distribuait 
lesfasflsli ses li^lme^, ^€0»mencait k ^tablir ee qa'i) ap- 
pelalt SOD sjBltitte d'^bsnge,. Oe fat dans ces dispositions 
commerdal^s qae~ le bMment chinois le trouva le lende- 

La stupefaction fot grande k bord du navire imperial. Le 
capitafne avait reGdnouIaveitte un navire marcbandet s'^it 
endonni 1^-dessus en fumantsa pipe ^ opium; maisvoilk 
que dans la nult le cbat^tait devenntigre) et qu'il montrait 
ses grille de fer et ses dents de bronze. 

Oualla pr^venir le capitaine Kao*Kiou«Koan de la situa- 
tSoQ dans laquelle on se tronvait. U acbevait un r^Te d61i- 
cieux : le fils du soleil venait delui donner nne de ses soeurs 
en mariage, de sorte qn'il se trouvait beau-f r^re de la lune. 

Ansin ent-il beaucoup de peine k comprendre ce que lui 
vottliot le capitaine Pampbile. II est vrai que eelui-ci lui 
parlaitenproveB^al et que le nouveau marie repondait en 
ehia(tt^. £iifin il se trouva kbord delai{oa«ton«unProven- 
^1 qui savait un pen de chinois, et k bord du b4timent du 
sabliine empereur un Gbinois qui parlait passablement pro- 
vei^^de sorte. que les deux capitaines finirent par s*eri- 
teodre. 

Le r^ultatdu dialogue fut que la moiti^delacargaison 
da bitflanent imperial ( capitaine Kao-Kiou-Koan ) passa im- 
la^iat^ent k bord du brick de commerce la Roxelane { csl* 
pitaine Pampbile ).* 

£t comtae cette cargaison se composait justement decaff, 
^ riz et de tbe^ II en r^ulta que le capitaine Pampbile n'eut 

13. 






qjjl l|}i |}t jine gpapde tepnomie de temps et d'argepU 

Pe!:> le jrendit dp si ftonqe \immh fl?>P ?*^P^ ^ H!? 
Eodrigueil act^ejta pq perrpquet. 

— Messieurs, dit Jadin en s'interrompant, comme il i^% 
ete impossible de savoir sileperroqupten questipfjeWt pn 
Jacquot ou ua cacatoes, et que la cbos^ ft^lt fprt iippprUmtf , 
j ?ai ecHt au capitaine Pamphile, afln tfobteq jr 4e iHi-m^pe }ps 
renseiguemens les plus pr6eis sur la famill^ <)P AQflvegu p^p- 
sonnage que nous mettoDs en sc^ne ; mats gpF^s s'^tFP 4^A|H 
avantageusement de ses macchandlse$, il ^tait rPP^r^ BP4F un 
onzi^me voyage dans Tlnde. Madame PampUile m'a fnU I'bgAr 
neur de me repondre que son (^pouiL serait de rigour vers \p 
mois de septembre ou d'octebreproch^in, je sui^ 49RP ffU^P.^ 
de vou^ remettre k cette ^poque pour )a continuaUPP 4l^ Vbis- 
toire de Jacques I'' et de Jacques U. 

Cette declaration de Jadin ramena tout naturellemeet les 
espritsverslepositifet les yeux vers la pendule. II 6tait mi- 
nuit, heure militaire pour presque tons ceuxqui logent au- 
dessus du cinqui^me ^tage. 

Chacun se leva done pour se retirer, lorsque Flers rappela 
au docteur Thierry qu^il restait upe derni^re verification k 

faire. 

♦ - 

l-« flfij5tPitFPF!tlebftfial,re:ffips»klaYHe de tpRg; lln'y 
restait pas une seule mouche; en echange^ jni^ep^oiselle {!%- 
j[oargQ av^it aegiii^ le volume fl'^f) ggg| ^e |}|Q^e, pt sembjait 
??rtlr tf un PPH cfFigp. 






JACQUES I fIT JACQUES II. 227 

-Gh«i^ns^^iginieiirfelieita9l Thierry sur sod immense 

erudition. ' ^ . • . 

LeLlendesiain nous re^^e^ une lettre ain$i congue : 
« Messieurs Louis et Alexandre Decamps ont Thonneur de 

vottstfajrepart de. la perte douloureuse qu'ils viennent de 

fair9.4& mademoiselle Gamargo, morte diudigestlon, dans 

la suit du deux au trois septembre. » 



i 



BERNARD, 



Ce <)ae Je vais voue raconter n'est ni une nouvelle ni un ro- 
maD , oi an drame, c'est tout bonnement ud souveDir de 
jeiuiesse, une de ces ctaoses comme il en arrive tous les jours , 
et Gi le r^lt prend quelque couleur, ce ne sera ni par I'art du 
sarrateur, ni par le talent de I'liistorien, mais par le carac- 
lire exceptionnel de rbonune qui en est le h^ros. 

Commencons par dire que cet bomme ^tait tout bonne- 
ment un garde foreslier. 

Je suis a6 au milieu d'une belle et g;iboyeuse for^l. Hon 
pire, grand cbasseur, me mit tout enfant un fusil entre les 
mains. A, douie ans, j'^tais dejii ud excellent braconnier. 



JBO SOUVENIRS D'ANTONY. 

Je dis braconnier, parce que je ne cbassats gu^re qu'en ca- 
chette ; je n'^tais pas d'4g& k obtenir vb port d'arnes, je n'e- 
tais pas d'importance k ^tre invite fhesR les g^ns qui pouvaient 
s'en passer; enfin, Tinspecteur de la forfit de Villers-Cotte- 
rets, bon et excellent homme, k la m^moire duquel je garde 
un profond souvenir d^ r^f»i|ie p'jl ^vpit pour moi , qui 
6tait moQ parent et qui m'aimaitde tout son cceur, trouvant 
qu'il valaitinfiniment mieux, pour mon avenir, que j'expli- 
quasseles GeargiqueseiltDe Firis^ que de tuerdes lapiDs 
au depart, ou ^^ fglpg cfiijp 4flpW§ §»r dm Mrtfix, avail iu- 
time Tordre k tons les gardes de la for^t de ne jamais, sans 
une permission expresse de sa main, me laisser cbasser sur 
leurs garderies. 

Et pourtant cela n'emp^cbait point que je ne chassas&e , 

ou plut6t, comme je Tai dit, que je ne braconnasse. Mamr^re, 

qui partageait entierement les opinions de Tinspecteur it mon 

^ard, eiqui, d'ailleurs, craignaitsans eesseles aceidensqul 

pouyaiept jn'vriYer, tenalt squ§ ^pf jROfj fqs}} ^1, pp \^ }ais- 

sgit sqrtir que le§ ^ur\is jour^, les jours de permissjon 

8pecja)a, )e^ jours ptiy cpmme r^comp^nse du travail de 1^ 

§pmaine, moftsippr de Violaiiie, c'6tait lenom deTinspecteur , 

yepait me dire : — Allops, pumas^ ej\ routp, mop ^mi, mais 

ne nous y babituojjs pas, c'est pour jujourd'bui seujem^pt, 

et parce quel'^bbe pst pQptept 4e toi. 4h | ces jours-)k c'6tfiit 

grande f^te. Je prenais ma carnassi^re^ je passais mes lonpes 

gu^tres de cbasse, j'en4pssais ma veste ^e coutil, Je jetais §ur 

mpn i^pftttle m joli fusil k pn coup qui vep^ij; 46 men p#r^ , 

etje tc^yefs^is Uv&m&Ht. toute )^ v\l]^ 4i^tie^lk p6(# fv^ }e^ 



fsmmr m 

soahaits d« tootes qo& connaissanees, qu| j^^ p^gfrdgj^pt 

Hals cettd foveur sp4iCialQ m\n\\ mp fpis k peii^p p$v 
mdis, et a'^tait bien tri^tg tfe ne p^asser qn'up jp[}F9ur (rente; 
aossi !es vingtrneuf autr/s^^ ji^iirs J'mi§ tfQiiv^ ^py^i? 4^ 
substifoer ^ mon fusil m)f§m^ UPQ l^tr^ arp).^ 4e pon Iq- 
vcBtloa. e'^taitttnlOjBg»i§to)pf j}» Jej?|p§ de J^ojiis XIV ^H- 
quel l^^vais J|d.apt^ |ii)e cFpsse. jLu §pjr yepp, jp Qg^tais l§ 
crosse 4aps ^a pppbe, le (^pop §pp^ mg yeste, et je jp'pf) 
allais inpopppinsiisBt , pi^p perm^ op pia topple ^ la pjajp^ 
fiwr q»'Q» B>4i S"cup gpup^p 4p rescapade qpe je pj^dftajs ; 
Prts^ IptsflUp f^tois }iar§ 4^ ¥ue, je lajs^^is f|gp§ pp pojp 
<W8l«a«ffl}^ tpBp}e pu cppcisapj jjs prppaj^ ipes jaipj)^8 ^ ippp 
c^»» i^ «g»rtP 1# llSl^rft f}p la fot^t, j0 pie cqpcb^js ^ pl^t 
^«ti?p^n§ jps })rq»S?at)fps (}p fo§s6, je popt^is m ^ m^^ 
IM Pi#(«let flf§rjg[i^ 4^y<|i^p6) et j*aUeB4^is* 

6i un lapin avait le malfaeur de s^aventurer en plaine, k 
ving^cinq pas autour de moi, c'etait un lapin parfaitement 
nert. 

Si e'^tait par hasard un li^vre, 11 va sans dire q lo < elait 
exactement la m^me chose* Un jour il sortit un chevrenil, et 
je le dis bien bas, il en fut, ma foi, du chevreuil comme si 
c'eAt 6U un lapin ou un li^vre. 

Q^ 4)ff^r^i^^ P^^ 0e gibier me serv^ient k faire des 
^^W|i4^ ^r^?fi5«?n? d§ mes amjg g^, pojjf <}u§ ^bs 



232 • SOUVENms IfAlHTONY. 

cadeaux se renouvelassent , m*entretenaien^ de lew tb\J^ de 
poudre el de ploimb. 

Puis, disons-le encore , presque tons les gardes de la f^et 
avaient chass6 avec mon p^re, et gardaient un grand sowenip 
de sa liberal! ti.D'mitres 6taient d'ancicns soldats qui avaient 
servl souslui, et que par son influence il avait faateirtrer 
dans Vadministration forestidre* En somme, totts ces braves 
gens, qui voyaient en moi des dispositions toutes particulife- 
res k ^treunjour aussi g^n^rcux que le gfen^tri (c'^taittou- 
jours ainsl qu'ils nommaient mon pfere), in'avarfent pris en 
grandeamiti6. Aussi nfinvitaient-ils parfois k faire des ron- 
des avec eux sur leurs garderies, puis, lorsque leur chien de 
plaine tombait en arr^t sur quelque malheureux lapla auglte, 
ils regardaient autour d'eux si personne nc nous voyait, me 
mettaient vite leur fusil entre les mains. Je m'aran^ais^ alors 
de Tautre c6t6 du buisson sur lequel Castor ouPyrameftvait 
les yeux fix6s ; je donnais un coup de pied dedans ; te 1*P*** 
partailt, et presque toujours c'itait un lapin qui, aprfes avoir 
passe la nuit dans un terrier, passaitla soirte dans une cas- 
serole. 

Au nombre de ces gardes, il y en avait un qu'on appela" 
Bernard, etcomme il babitait sur la route deSolssons,^ une 
lieue et demie de yillers-Cotterets , une petite maisofl que 
monsieur de Violaine avait fait b^tir pour son pred^sseur, 
on Tappelait Bernard de la Maison-Neuve. 

C'^ait, k r^poque dont je parte, c'est-k-dire en 4 84 8 ou *84«, 
un beau gar^on de trente-deux ans k peu pr^, k la pbysiono- 
inie tranche et ouverte, aux chevejix blonds, aux y^ux bleus, 



BERNARD. 23) 

aux inrps £i¥<ms encadraot admirablement son Joyeux visage^ 
du reste admirablement pris dans sataille, et devant k Thar- 
monie de ses membres une force hercul^enne dt^e k dix lieues 
k la ronde. 

Aussi Bernard ^tait-il toujours pr^t, et prdt k tout; le ma- 
tin comme lesoir, le jour comme la nuit, Bernard savait, k 
ein4}iiante pas pr^s, oik baugeaient tous les sangliers dd sa 
garderie; car Barnard ^tait un deces hommes qui, comme 
Ba&deOiir, peuvent suivre une piste pendant des heuires en- 
tieres. Lorsque le rendez-vous de chasse etait k la Maison- 
Neuve, qu'oa devait attaquer k un quart de lieue de \k et 
que ranimal avait et^ detourne par Bernard, on savait d'a- 
Yance k quelle b6te on avait affaire : si c'^tait un tieran, un 
ragot, une laie ou un sanglier; si cette laie ^tait pleine, et 
depuis combien de temps elle T^tait. Le solitaire le plus rus^ 
B'aiurait pas. pu lui cacber six mois de son Age. C6tait mer- 
veiUeux k \oir, surtout pour lescbasseurs parisiens qui nous 
arrivaientde temps en temps. II est vrai que pour nousautres 
cliassaurscampagnards, qui avions fait les mtoes etudes que 
lui , mais qui ^tions rest6s dans des degr6s infi6rieurs, la 
diose Bou&jparaissait moins extraordinaire. 
Bernard n'en etait pas moins pour nous une esp^ce d'oracle* 
Puis le courage conquiert vite une grande puissance sur 
les hommes. Bernard ne savait pas ce que c'^tait que la peur, 
n n'avait jamais recul^ devant ni homme ni animal qui fO^t au 
monde. U ^Uait relancer le sanglier jusque dans son bouge 
le plus profond; il allait attaquer les braconniers Jusque dans 
leurs retraites les mieux d^fendues. II est vrai que, de temps 



234 SODVElf|§S J^'4SfT0NY. 

en teropsj Berpjrd rjBYeuail; jyec qfelti^eg ^op^s de bOHtQlr 
^ la cuisse §u qnclques chevrotiw3 diwas )es reip. — JJiai^ 
Bernard ^vait uQe facoQ de trailer ses blessuri^ qui lui ri^- 
sissait parfaitement. II moBtait de sacave deux ou trote ^u- 
teiHes de Yin blanc, tirait un de ses clijieiis de la otebe, se 
eouchatt k terre sur une peau de cf^rf, faisait lecher s^ plaie 
par3^ocador ou par Fanfaro, et pour reparer le sai^g.perdft 
avalait pendant ce temps-Ik ce qu'i) app^lait sa tisap^. Le 
soir il n'y paraissait presque plus, et le lendemain i\ etaU parr 
f^itement gu^r}. 

Bernard m'almait beaucoup, parce que tout enfant n ffl^ 
cbass^ vingt fois avjec pion p^re, et mpi ]'ain)ais beaocQup 
Bernard, qui me racontait toujours unefoule d'b^.stpii^s ^u| 
lui ^taient arriv^es k Ipi et k son oiicle ^ert)ieUn, .du te^$ 
du g6n6ral. 

C^tait done double i^^e pour moi^ quand monsieur d^Tio- 
laine minvitait, comme je Tai dit, k quelqi^e cb^sse £t ijue 
le rendez-vous de cbasse etait k la MajsQn-Neuve. 

Nous partions alors certain^ de ne pas faire buisson-oreux, 
puis, au detour de cette bellQ rou(p tailUe au milieu de la 
^or^t, nous apercevions de loin IBern^rt}, debpijit sur le cb^e.- 
min, k quatre pas en ayant de sji pofte, son cor de c^^sse au 
poignet, et nous saluant d'un (confer ou d'uq hftU^i plein de 
verve; cela youjait dire que ranlm^l ^tait k nous ou que qou§ 
serions des mazettes. 

Pujs dans la maison, cinq ou si^ bouteiUes de tisane, 
comme |1 appelait soi) vin blanc, des verres scrupuleusement 
rinces, |in paip de (}jx liyre^,Waf|p comme Igijejgp, opus^- 



SIMS k-mac^me Bernard sur son f^u^ $ur §es j^.oif^ ^^ Toa 
se mettait en cbasse. 

Ufaut dire que Bernard adorait sa feB^B^, efc saqs jjaotif 
aacun en dtaitjal^x k la i^ajge. S^^ ^iparadje§)e pi^isantaient 
qu^tnefois 1^-43991^; i^s ia p^^isa^ria ^tg^t p9urtf. Ber- 
nard devenait pkle comme la mort, puis se retournant vers 
lUqpKodefit qui jtoud^jl i^prjifd^i^piegl; ^ ^ptte )^lai^ ()e son 
eceiBr, cpe }a ian^oe d^ §^ ii^ens ^e pouyait guerir ; 

r-TifiSS, lui dis^iMl, lin tel^ si j'fi un cop§.eil ^ te downer, 
ta|Hx»^lat9-toi lout 4e ^tte^ pli^s t6t );u )^ tairas^ e^ mieux 
Qsla vaudra pour toi. 

£t le ntauvais jgl^^^^t se tai$^t )m§sitO^ : ajoutons w^me 
qpe 4^ jo^r en jour, liss |U)isieps (jii'pn osait faire k la seule 
fajl^lpss^ (Jj^ pel J^pmi^g si fprt 4evenaiept plus rares et pro- 
m^l^ni p%e dap| i}|) tejiips tf^s court de ne plus se re- 
BOUYelerdutout. 

PS ^P4^ ^^^F? ^P^ I'etais Qpcup^ k donner k souper sur 
le n^ de nptre porte k ideux eperyiers que je nourrissais, et 
qfj£ je ygvlais a]»§p)jum^Af 4^ §s.S!^F ^ )? <^^^^ ^^ i'allouette^ 
n^§fe^ 4p Vio),aJnie pjsg.? : 

.— rJS|| hjpnl gjjPQOfj; s<5 di!t-il J ayons-npus bjen travaille 
cettesemaine? 

5^ ^'#i i^ !e speopfl pfi yersipn. 

— Bienvrai? < 

l^luf A^pntril }|ne pp^t^e projj 4*ar(}?pt q|Je je portai.i^ fl^re- 
WPt ^IB9 bOflfopijI^^j §owt^p»e p^ up Fn))an rouge, et (jui 
^ to WSPt iPfipfl^^tjlJle de c§ gp |>Yanj?ais. 



m SOUVEMIRS IKANTONY. 

— Alors, monsieur te setond, Je you& iBTite Jk^ veiitr ekasser 
le sanglier avec nous demain. 

Jc bondis de ioie, 
—Bt oft ccla, cousin ? 

— Gbez Bernard, ^ la Maisonf^l^^ve. 

— Oil I tant mieux, tant mieux ! nous anrons du pkiisir, 
— Je resp6re. 

— Yoilk donccomme vous le g&tez, dit ma m^e en pa* 
raissant sur le pas de la porte. Au lieu de m^alder k lergu^rir 
de cette malheurense passion de la chasse qui amene cbaque 
jour taiit d'accidens, yous lui en donnez le goftt. Ecoulez, je^ 
ne vous le oonfie qu'^ la conditiX)n qa'il ne vous quiUera pas, 

-— Soyez tranquiHe, Je le placerai pr^s de moi . 

—-Alors, k cette condition-1^, c^est bien, dit ifia pMvre 
m^re, qui ne savait rien me refuser ; mais soQYenez-Voois 4iie» 
s'il lui arrivait quelque malheur, ajouta-t^Ue h voix IfMse, 
j'en mourrais de chagrin. 

— N'ayez done pas peiir, dit monsieur de Violaine, c'est 
un gaillard qui salt son metier sur le bout du doigi; ai&sif 
c^est chose convenue, entends4u, gargon, k demain six heures. 

— Merci, cousin, merci ; je ne me ferai pas atlendre, allez. 
£t je remis mes ^perviers sur leur perehoir, pour m'occu- 

per deiachassedulendemain. 

Ces pr6paratifs consistaient k iaver le canon de men fusili 
k huiler les ressorts et k fondre des balles. 

Asixheures du matin nous paftlmes; tout le long dela 
route nous recrutAmes les gardes qui nous attendalent sur 
Uurs garderies respectives ; enfln nous arriVJimes au d^ioar 



dela route, et^ I^ nou^^H^er^toes Bernard^ son cor de 
chaste k la main. 

II sonnait d'un air si joyeux et noas envoyait des not6« si 
sonores, que noas ne dout&mes point que la chaste ne £&t 
certaine. Eu effet, en arrivant ^ la Maison-Neuve, nous ap- 
primes que Bernard avait d^tourn^ yers la montagnede Dam- 
pleux, c*est-^-dire ^une lieue de 1^ k peu pr^s, un magnifique 
tleran. — On appelie tieran, en terme de cbasse, un sajiglier 
arriV6aa tiers de son dge. 

Monsieur de Yiolaine fit part alors aux gardes d*une lettre 
qu'tl venaH 4e recevoir de radministration centrale des io- 
rfitsde monsieur le due d*Orl^ns. Cetle lettre toom^rait les 
rdclamaiions des propri^taires riverains de la for^t, lesquels 
se pkiigiHiient des d^g^ts que causaient les sangliers, et con- 
tenait lUnjonction la plus formelle de d^ruire ces aaimaux 
JDsqv^au. dernier. 

Be pareils ordres sont toujours bien re^us des gardes : le 
sangller 6tant un gilkier royal^ ils n'ont pas le droit de tirer 
dessu5, da-qoand ils tirent dessus par hasard c'est qu'on leur 
en demande pour la bouehe. Alors le coup de fusil leur est 
porement etsimplem^t pay6 douze sous, je crois. Mais dans 
leseas de dest,ruetiOii, la bete appartient de droit |^ celui 
qui la tue, et un sanglier dans le saloir est, comme on 
le comprend bien, un iameux surcrolt aux proyisions d'bi- 
ver. 

S fuidonceoDyyinu que les chasses se continueraient jus- 
qu'ii esLlinction totale.de tous les sapgliers qui se trouvaient 
daaala f<Hf£tde YiUersrCoUerets. Quant 4;moi, je n'^tais pas 



iSoitis tttftetif (jMfeg gif'fle^, Ka^il^UrftitMeM <|tiejB Hf »6- 
crocherais k quelques-uaes de oes belies ch«s«i. 

No*s j^tiMm apr^ atvoit mt^ ^ crofttonf * Fain et bu 
te vetre i^ vifl blainc^ tion jwfs m farstot tes ^o^tfi?^ oftfi* 
rfMre^, qa'on tne pardoiine le iflol, tt^st coiisacr^ en^^^dias- 
seursj chacnri connafesait tfop Men son YOisin et ^ait trog 
bien connu de lui pour essatyer de liti imposer par qnehfaes- 
tttfs de ceS innooens meBsonges dont les habitues de la plaillB 
Saint-Denis rehaussent leur merite ; mais en convewant^ an 
cotitraff e, avec une bonhomie parfaite, de r^df esse des plus 
forts; Or,' IcJS pliis tms 6taietit Bertheiin, Ponde do Berirard, 
Mona, yieux garde, ^i, quelque teflaps atipararaBt ^6tait 
eto()ort6 fe poigriet gUiiche et (fCii li'en tirait ^ae mffeiet fncrar 
cm, 61: un iiomm* Mitdet, lequelj k balie strr toftt,-' fatsaft des 
cboses siitpriBnantes. 

II va sans dire que les maladroits etaient, de leti^ cdt^, Mil- 
ks atec icharn^ment. 

Parnfi ceui-c! ftsiit un brave homme nomm* Ntqii^, gt 
Sutnomiti^*, fe tie sSis pourqtuoi, Bobino, feque! aTvait la rgjpw- 
titfOTi d^eii^e homme d'edfrflt, c6 qui ^tait trai, ftais tequel 
ioigiiait k cette reputation celle d'etre an des plus mailt^is 
tireurs de Ist troupe, C6 (|ai 6tail e«f6ore trai. 

On racontiit done les prottesses de B^rtfcelitt, 4e Mona et 
de Mildet; mafs on raillait impitoylblemerit ft(rMrl6. 

Ge k quoi Bobino r^pondait par les coq-k-F^ne les ^fAs 
piaisaiis et fes plus spfrituels, auxqjtfelS^ soA accent ^i^t>teft^i 
4ohnaitune ailnredes plus amusantes. 
• Arrives ar^droitdtlefltli^Ml^^^ 



4 

« 



iMmiiS. i39 

k stgde de tdm ikft^. K piHit de Ce tir61neftt, pa[§ un dhu- 
61iot(efnei)t.fie Se fltMleiidra. AlDts Bernard fit part ie son 
plan d[ rii^st>ec(ei)r , Itfquel nous donft'a iei ordres ^ voix 
basse, et nous ^IlSmes prendre nos places autour de Teh- 
ce&nte xt^^ tetnaifA, aved son limier' (fuUI t^tiait e6 f^sse, 
^'appi^^it k fdttler. 

Je dematide bl^n huMl^lnent p^doti de tiie servir de ibixs 
ces tenAes de ctiasBe, ni plus ni moins que le baron des Fd- 
theux de Moli^re, mats eux seuls peuvent refidj'e la pens6e, 
et d'ainears Je \es crois tous assezconnus pourquMIs n'aient 
pas besoin d^explication. 

Monsieaf de Yiolaine tint parole k ma m^re : il me pla^a 
entre lui et iKfona, me recommanda de me Cenir cdmpletement 
abritg derri^re un chene, puis, si je tirais surle sanglier et 
qu'il reviht sur lecoup, de m^accroclier k une grossebraiiche, 
de m'eniever k la fijrce ^es poignets 6t de lalsser passer Ta- 
nimal au-dessous de moi. Tout chasseur lih peii exp^Hmeiit^ 
sait^uecTesifkla manceuvre g^n^ralement adoptee en pareilie 
cifeoDStanoe. 

Au bout de dix minutes, tout le monde ^tait k son poste; le 
signal fttt aussit6t donn^. Au bout d*un instant, la voix du 
cbien de Bernard, qui 6tait tombe sur la piste, retentit avec 
une plenitude et une frequence qui prouvaient qu'il appro- 
cbait da Tanimal. Tout-4-coup on entendit craquer les arbres 
da fourre. Je vis pour mon compte passer quelque cb6^e$ 
mjRs, avant que je n'eusse ^paule, ce quelque chose avait 
disparu. Mona envoya son coup de fusil au juger ; mais il 
secoua lui-ni^me latifife, eri signe qu'il ne eroyaif pas avoir 






340 SOUVENIBB ]>?AMTONT. 

tondi^ la bete. Puis, nn peu plus loin,, on entencMt re^ntir 
un second coup de fusil, puis enfin un troisi^me, le^iuel fut 
imm^iatement suiyi du cri d'hallali, pouss^ du fond de ses 
poumons, par la yoIx bien connue de Bobino. 

Ghacun courutk Fappel, quoiqu'en recpjomaissant la yqi^ 
de Tappelant chacuu pens&t tout bas qu'il etait dupe de quel- 
que mystification de la part du spirituel Ioustic« 

Mais, k notre grand 6tonnement k tous, nous aper^ilimes en 
arrivant sur la grande route Bobino assis tranqiiillement sur 
le sanglier, son brille-gueulc k la boucbe, et battant le briquet 
pouravoirdufeu. 

A son coup de fusil Tanimal avait roul^ comme un lapin, 
et n'avait pasboug^ de Tendroit oti il 6tait tomb^. 

On devine le concert de felicitations qui sVleva autour du 
Vainqueur, lequel prenait son air le plus modeste, et se con* 
tentait, toij^ours assis sur son tropb^e, de r^pondre entre 
des bouff^es de fum^e : 

—-Eh! tron de Pair! voiU comme nous carambolons. ees 
petites b^tesy nous autres Proven^ux. 

En effet, il n^ avait rien k dire, le carambolage itait paN 
fait, la balle avait frapp^ derritoe PoreiHe; Mpna, Berlhdin 
ou Midlet n'aurait pas fait mieox. 

Bernard arriva le dernier. 

— Que diable me chante-t-on, Bobino i qria-t-il du plii9 loin 
qu'il put etre entendu; on me dit que le sanglier s*estje0 
dans ton coup comme un imbecile ? 'V^ 

— Qu'il se soil jet6 dans le coup ou que le coup se soit jet^ 
dans lui, dit le triomphateur, il n'est pas B0i&9 yral que.cer 



pauvre Bobiho ;^a Stdir desi grillades pour touf son hiver, et 
qu'il n'y aural que ceux qui pourrontlui rendre la pafeille qui 
seront iiivUe^ k & flianger cfiez lui. A part monsieur I'ifis- 
pectenr, dit Bobino en 6ta'nt sa Casquette, lequel fera tou- 
jours infiniment plaisir et bonneur Si son tr6s humble, quand 
il YOMra gotiter ae li cuisine dfe la ihfere Bobine. 

C^tait ainsi que Niquet appelait sa femme, at tendu que," 
selon lui, Bobine 6iait naturellement le feminin de Bobino. 

— Merci, Niquet, merci, repondit Pinspecteur ; ce n'est 
pas de refus. 

r ■ ... 

T-Pardieu ! Bobjno, dit Bernard, comjme tu ne fais pas de 
ces coups-1^ tons les jour$, 11 faut, . avec la permission de 
monsieiir de Yiolaine^ que je te decore. ... 

— D^r, mon,ami^ decore lil y en a plus-d'un qui Ta et6 
d«cQre|.etqai neJe meritepas tanjt que mai., 

Et Bobino continua de fumer avecieflegmel& pluscomi- 
qm/itsoldil^ qae Benmrd, iirant son^^outeau de sa pocbe^ 
s'appr6cbait de la partie posl^rieure du sanglier^doirt ilprU 
la vgk^BsAs ^^ ^^^ ^^^ ^^1^ "^ s^para du corps. 

LcMO^Uer poussa ua grog&em^ttt Sour d. 

— Eh bien I qu'est-ce done; tietit ? dit WsAm tdnd!^ que 
Bernard attachait la queue de Tanlmal ^la iroutonni^ de 
ftOA* tiifafqu^iir^ if f tolt que tokta feni<}ns k ce bout de (1- 

Le sanglier poussa un scijond gpognement et gigotta tfune 
IMftte. 
--Bon, dit Bbbirio, bonl nbtt^ es^yon^ doAc d'en rappc- 

14 



242 ■' SOUVENIRS D'ANTONY. 

ler,petit?eh bien ! tron deTair I rappelons-en, voyons, ct ce 
sera dr61e. 

Bobino avail k peine acbeve ces paroles, qu'il roulait k dix 
pas de Ik, le nez dans la poussi^re et sa pipe brisee entre 
ses dents. 

Le sanglier, qui n'etait qu'^tourdi, s'etait relev6, rappele 
k la vie par la saign^e que lui avail faite Bernard, et aprds 
s'etre debarrasse du fardeau quipesaitsur lui, selehait de- 
bout, m^is chancelant encore sur ses quatre pattes. 

— Ahpardieu! dit monsieur de Violaine, laissez-Ie fai re 
un peu ; 11 serait curieux que celui^lk en revint. 

— Tirez dessus ! cria Bernard chercliant son fusil qu'il avait 
p#s6 sur le revers du foss6 pour proceder plus commod^metit 
aramputation quMl venait d'executer si heureusement ; tirez 
dessus, je connaisles paroissiens, lis ont la vie dure ; tirez 
dessus et plut6t deux coups qu^un, ou il nous ^chappe. 

Mais il ^tait trop tard ; les chiens, en voyant le sanglier se 
relever, s'6taient ^lanc^s sur lui : les uns le tenaient aux 
oreilles, les autres aux cuisses ; tous enfin le couvraient si 
completement qu'il n'y avait pas une parcelle du corps de 
Tanimal od Ton pCit envoyer une balle. 

Pendant ce temps, le sanglier gagnait tout doucement le 
foss^, entrainant avee lui toiite la meute; puis il entra dans 
le fourre, puis 11 disparut, poursuivi p^r Bobinp, q^uJ, s'etait 
releve, el, qui, furieux de Taffront ygQu, voulaitk toute force 
en avoir raison. 

— Arr^te, arrete I crlait Bernard; arrete-lepar la queucj 
Bobino. ArrSte, arrete 1 



BERNARD. 243 

Tout le monde se tordaiit de rire. 

On entendit deux coups de fusil. 

Puis,.aubout d'an instant, on vit revenir Bobino Toreille 
basse ; il Tavait manque de ses deux coups, et le sanglier avait 
repris chasse, poursuivis par tousleschiens, donton enteh- 
daitia voix s'eloigner rapidement. 

Nous le chassaraes toute la journ^e, il nous mena h cinq 
hcures de 1^ ; nous ne Tabandonn^mes que le soir, et nous 
n'en entendimes jamais reparler, quoique Bernard eilt fait 
savoir non-seulement aux gardes de la foret de Villers-Cot- 
terets, mais encore aux gardes des forets voisines, que si 
quelqu un'd^entre euxparhasard tuaitun sanglier sans queue 
etquUl lint k Tavoir complet, ilretrouveraitcette queued la 
boutoniii^re de Bobino. 

Gependant, quoique la chasse etitele sans contredit plus 
amusahte que si elle edt compl^tement reussi, elle n*avait 
aucunement rempli le but que se proposait Tinspecteur, puis- 
qu'il avait re?u Torde de detruire les sangliers et non deles 
anglaiser. 

Aussi, en se separant de ses gardes, Tinspecteur indiqua- 
i-il une chasse pouFle jeudi suivant, en donnant Tordre de 
detourner d'ici Ik le plus de sangliers que Ton pourrait. 

Or^ comme le jeudi est jour de conge, J'oblins de monsieur 
de Tiolaine* d'etre non-seulement de la prochaine chasse, 
mais encore de toutes celles qui auraient lieu les jeudis et les 
dimanches. 

Ce jour-18ile rendez-vous ^ait fixe au Regard-Saint-Hubert. 

Nous arrivames, monsieur de Yiolaine et moi, k Theure 



I 



2H SOUVENIRS D/AI^TONY. 

militaire; tout le monde s'y frouvait ayec Ja ponctfj^Ue h^ " 
bituelle : il y avail trois betes de tfcetpurnee*: dejix r^gots et 

uqe Jaie. 

U va sans dire que pas un garde ne manq/ua de d^maoder k 
Bobino desnouvelies de son sanglier. Mais, ^ part la queue 
qi;'il avait eu le bon esprit de conserver k sa t)OutQnoi^re, 
Bobino n'en avait recu aucune potiflcation. 

Ce jour-1^ il y avait, cqmme nOii$ Tavons dit, trpi^. sp- 
ellers k attaquer : un sur la g^rdeHe <i« BertheliD^ un sur la 
garderie de Bernard, un sur ia garderle de M^na. 

On commeQca par celui qui se trouvait le plus proche : c'^- 
tait un des ragots d^touriies par Berthelin ; ayant qu'il ne 
sortit de Tenceinte , il fut tue par Mildet qui lui coula une 
balle au (ravers du coeur. 

On passaau second, qui 6tait, comme nous Tayons dit,sur 
la brigade de Bernard. C'etait k une petttel^eue de V&l- 
droi t otj avait ^t^ ini le premier. Bernard, splon son tati)ltude, 
nous conduisit k la Maison-Neuve pour y boir^ on coup et 
manger un morceau ; puis nous repartimes. 

L'enceinte futform^e. Monsieur de Yiolaine, selon )a pro- 
messe (fu'il avait faite k ma m^re, nVavait plac^entro'lui et 
son garde particulier, qu'on appelait Francois, Apr^s FrfW- 
cpls y^f)§itMoi)9, puis apr^s Mo|)a je ne ^ais pla^qui. Ce4te 
fois, noM^ ^vipii^ affaire 4 la laijs. - • m 

Bejrn^rii entra dans le taillis avec son limier; m] >f)siant 

*• apr^s le sanglier etait lance. Nous Tentendimes venir, cftmitie 

la pfe^i^re fois, faisant claquer ses ni^cbpires rupp cofitpe 

Tjmtre. Monsieur de Yiolaine, h qi|i il passa le pftpfnipp, lui 



en^yiL se^ deax coap^; iiafs san& te toucher. Je lui envayai 
le mien, tnais fcomffl0so*^^t8iit 1^ premier sanglier que je.titais , 
jele manquai aussi. Enfin, Francois fit feu k son tour et 
ratteipf t en plein co^ps ; aussitdt la late fit un retour k angle 
drdit, el'aVee la rapldiHe de la foadre fondit sur celui qui avait 
tir^ sur elle. Francois lui envoya son second coup presqu'^ 
bout portant; mais, au m^e moment, Francis et'le san- 
gHerjkeform^rentplus qu'un groupe informe. Nousenten- 
dime^un cri de d^tresse; Francois ^tait renvers6 sur le dos, 
la laie, acharn^e sur lui, le fouillait k grands coups de groin. 
Nous nous pr^ipitdmes tous pour courir ^ son secours ; mais 
k ce moment une Yoix cria d*un accent imp^ratif : « Ne.bou- 
gez pas ! » €ha<pB s'arrMa, immobile k s^ place. Nous vtmes 
Mona abaisser le canon de son fusil dans la direction du 
groupe terrible. Un instant, le lireur demeura immobile 
Gomme une statue, puis le coup partit, etranimal^ frapp6 au 
d^fautdel^^uk, alia rouler k quatrepas de celui qu*il te- 
Baitterrasse* 

— Merci, vieux, dit Francis en se redressant sur ses jam- 
bes ; et si jamais tu as besoin de moi, tu cen^trends, c'est k 
la vie ^ la mort. 

-*<^a nevaut pas la peine, dUMona. 

iNoas oottri&mes tous k Francis; il avait une morsure au 
bras, voilk tout; mais ce n'^tait rien en comparaison de ce 
qui aurait pu lui arriver ; aussi, lorsqu^on se fut assure du peu 
de gravity de la blessure,toutesnos exclamations toum^rent- 
dies en felicitations pour Mona. Mais comme ce n'^tait pas la 
premiere fois que pareille diose lui arriyait, Mona recait nos 

14, 



.246. . • SOUVENIRS PIANTONY. 

compllmens en homine qui ne cQmpreu4 pas qii'on trQuye 
extraordinaire une chose si simple, et, k son ^vjs^ si facile 
ti executer. 

Aprfes nous fitre pcccup^s des lioromes, nous |ioijs oc€)ip&- 
mes de la b§te. EUe avait re^u les deuxball;^ de Fran^p^, 
in^is Tune s'etait aplatie sur la cuisse presquesans lui ent§- 
mer la peau; Tautre avait gliss6 sur sa t^te et lui gyaitfait 
un sillon sanglant. Quant ^ celle de Mon^, pile et^it entree, 
compie nous Tavons dit^ ^u defaut de I'^p^ule, et {'avpUuee 
raide. 

On fit la cur^e, et on se remit en chasse, coipmp si rien ne 
s'^tajt passe, ou comme si Ton ^vait pu prevqif qu'il arriye- 
rait, avant la fin de la journee, up 6v6n,emepU)ien aiifreipepf 
terrible que celiii que nous venons de racppter. 

L.^ tfoisi^mp attaque devait avoir lieu sur I4 g^jrflefij^ 4^ 
lifgna. f^e^ ^^^^^ prepautjon^ f^rent pfUes que dap^{e$ })at- 
tiips prdc^dentes, }'enceipte fut fprmee. Cett§ fpis, j'^^§ 
- place entre monsieur de Yiolaine et Berthelin; pi|i^ ^QJ\h ^ 
sop tour^ entra dans Vencejnte pqi|r la fpuiller. p)ng p{^^utes 
apr^s, la ypix du chien nous anpppca qup Ip §|pglier e^it 
lance. 

* 

Tout-k-coup on entendjt un coiip de carabjpp^ pu vf^ime 
temps je vis un gr^s place k quafante pas ()g {ijoi | pu 
pr^s voler en eclats; puis Tentendi; k ^ladrqjte ^fri ^fi 
douleur. Je me retournaij et j'qpercus Berthpljn, qij} d'pj^ 
main se cramponnait en chancelant k une ^fancl)e.f|'$[r|)re, 
et qui appuyait I'autre sur son c6te. 

Puis il s'affaissa sur lui-m6me ep se co^irbanj g(j deijx, 



SEBNA^ft, 247 

pt}i$ il se Iaiss$ alTer & terre en poiissapt ud profgnd g^ 
missem^nt. 

rr^u ^ecpursl criai-je ; au secpurs | ^rthelin estblesse. 

Btjjecoiirus Mpi) suivi par mopsieur de Yiolaine, tandi§ 
que sur! toute la ligne )es chasseurs se rapprocbaient de 
oous. 

B^rtbelin 6tait saos connaissance, nous le soulev^mes; le 
saiig coulait ^ flots d^une blessurequMl avai( recue fm-4essus 
de 14 banebe gauche; {aballp 6tait restee fj^ps le c.orp§. 

Nous ^tions tous aiitour dii inpuran);^ pous i^terrpgeapt (}u 
regard pour mpir lequel de nous ^yait tir6 pe fatal coup (le 
feu, quand nous vimes sortir du fourre Bernard, sans ca§- 
quette, pftle con^me un spiectre, $a c^jrabine encpre fuinante 
^la main, etpriant : — B)e$se,blesse! qui est-ce qui a ditque 
mp^ bncle ^taitblpss^ ? 

Personne de nous ne repondit ; ma|3 nous lui mpnfrime^ 
de W main 1^ piorlbond, qui yomissaitle sang^pleii^e bpu- 

'i^fnard s^avanpa, les yeuxbagards, la sueur au front, les 
cbefff^ia ir^st§ sv^t^ tlte ; arffy^ pr^s ^ |)|e$se, il poii^sa 
une esp^ de ragi$§e)iEient,brisa le bojs 4^ s^ qrf|bif)gcop- 
tre un arbre, et en jeta le canon k clpqqj^nte pa§ 4g lui. 

f|ii^ il (qniba k gpnpux, prjjjf;); le fpqurant gg Ijjj nardpn- 
ner ; mats le mourant avait dejk fermi |es ypui^ poifp pe plug 
les ro)iT|;}t. 

On fit k ri^st^nt piime uq brancard, on iO^ le }>\e^^i f^z 
sus, puis pi( le Ijranspofta dans |a mai^qn ^^ WQQ^> flui (I'^lait 
qa'it tfpi§ ou ()u^tce cents p^^ de )>ndrQi|; pa rappi4^i|t ^U 



2*$ SOUVENIRS D'ANTONY. 

arrive. Bernard marchait k c6l^ du brancard^ ne disantpas 
une parole, ne versant pas uii&lai*me, el tenant lamain deson 
oncle. Pendant ce temps, un des gardes etait monte;3ur le 
cheval de Tinspecteur et courait ventre k terre cb/3}:cher un 
m^decin a la ville, 

Le medecin arrivaau bout d'une demi-heure pour annon- 
cer ee dont cbacun se doutait dejk, c'est-k dire que la bles- 
sure 6taitmortelle. 

11 iallait transmettre cet(^ nouvelle kla femmedublesse. 
L'inspecteur se chargea de ce triste message et s'apprSta k 
&orlir dela maison. Alors Bernard seleva, et s'approobant 
delui : 

— Monsieur de Yiolaine, lui ditril , il est bien entendu 
que tant que Bernard vivra elle ne manquera de rien, pauvre 
cb^refemme ! et que si elleveut venir demeurer cbezmoi, elle 
y sera re^ue comme ma mere. 

— Oui, Bernard, oui, dit monsieur de Yiolaine, oui, je 
sais que tu es |un brave gar^on ; allons, ce n*est pas ta 
faute. 

— Ob! oh! monsieur Tinspecteur, dites-moi encore quel- 
ques paroles comme celles que vous venez de me dire. — Ab ! 
je crois que je vais pleurer. 

— Pleure, mon pauvre garcon, pleure, dit monsieur de Yio- 
laine, cela te fera du bien. 

-*- Ob I mon Dieu, mon Dieu ! s^^cria le malheureux en 
^clatant enfin en sanglots et tombant sur un4auteuil. 

Rien ne m'a jamais ^mu au monde comme une grande 
force bris6e par une grande douleur. La vue de cet bOmme, 



laiUkni cffjiiff^ fj| ^ort, in'avait moins impressioifn^ que It 
yue decethomme qni pJeuraHr 

Nous qultf^mes, leis' un^ laipf^s 1^ autres^ o^^ <bfaa]^bi!e 
jforiiiiite o£14l he resla que le'm^deciPj Mcma etBemrd. 

Datis ianitiit Bertheliti expira. 

Le dimanche suivant il y avail chaise. . 

Le rendez-vous ^tait ^ la Bmy6fe-au-L(^p. L*ifl$j)ecteur 

* 

ayait convoquc tous Pes gardes k Fex^eptjon de Bernard; mats, 
convoque ou non, Bernard n'et^it pas homme kn^anq^erjSt 
SOI) deyoir. Jl artiva^ k m^meheure que les autres, seule- 
rnent ii n'jjvait ui carabine ni fusil. 

— Pourquoi es-luvenu, Bernard? dema^nda monsieur de 
Violaine. 

— Parce qi^e Je su|s chef de la brigade, mon inspecteur. 
-:r l^ais du mon^ent pd je ne ravai$ pasconyoqu6. 

— 6ui, oiii, je comprend$j. e^ je yous Femerde. Mais le 
service ^vaf^ttout. Pieu sait si ja donnera|s ma vie {)our que 
ce qui fi^t arrive ne fi)it pas apriv^. ]}|ais quand je resjterar k 
me )ame».tj^r k 1^ maison, \\ n^eQ aji^ra pas mpins six pie4$ de 
terre sur 1(5 corps, pai^vre cher homme 1 Oh ! il y a pne chose 
qui me tourmente, tene2, mpnsieurde Yiolaipe^ c'pst q^'ll 
est jQprt s^ns mp pardpnper. 

737 Goinment youlais-tu qu'il ^e i^ardpQQ^^l il n'a J(^ m 
que p'etait toi qui avals tir^ ce fnfil|ieurpu^ co^p de ff^si). 

-Non, non, il ne Fa pas su au moment de samprt, pau- 
vre cher homme! mais jj le salt U-haut.... tes raorts savent 
tout, ^ ce qu'on dit. 

— Allons, BepaM, allons, du courage. 



250 SOUVENIRS D'ANTONY, 

—Oh! du courage, j'en ai, monsieur de Violaine. Ten ai, 
mais voyez-vous, j'aurais voulu qu'il me pardonn&t; puis se 
penchant k roreille de IMnspecteur : 

— II m'arrivera malheur, vous verrez, lui dit-il. Etcela, 
parce quMl ne m'a point pardonn^. 

— Tu es fou, Bernard. 

r - • 

— C'est possible, mais c'est mon id6e..l 

— C'est bien, tais-loi, ou parlous d'autres choses. Pour- 
quoi n'as-tu pas pris un fusil ou une carabine? 

— Parce que de ma vie, entendez-vous bien, dema.vie, 
mon inspecteur, je ne toucherai ni carabine ui fusil. 

— Et avec quoi tueras-lu le sanglier, si le sanglier tient 
auxchiens? 

— Avec quoi je le tuerai? dit Bernard, avec quoi?... Te- 
nez, je le luerai avec cela. Et il tira son couteaii de sapoche. 

M. deYiolainehaussa les epaules. 

— Haussez les epaules lant que vous voudrez, monsieur 
de Violaine, ce sera commecela. D'ailleurs, ce sont ces bri- 
gands de sangliers qui sont cause que j'ai assassine mon 
oncle. Eh bien 1 avec mou fusil, je ne sentais pas que je les 
tuais, tandis qu'avec mon couteau ce sera aUlre chose. D'ail- 
leurs, avec quoi egorge-t-on les cochons ? avec un couteau. 
Eh bien ! un sanglier, ^a n'est pas autre chose qu*un cochon. 

— Enfin, puisque tu ne veux entendre k rien, 11 faut bien le 
laisser faire. 

— Oui, laissezmoi faire et vous verrez. 

— En chasse, messieurs, en chasse! dit Tinspecteur. 
On attaqua comme d*habitude, mais cette fois, quoique 



BERNARD. * 251 

louche de trois ou quatre balles, le sanglier prit un grand 
parti, et ce ne fut qu'au bout de quatre ou cinq heures de 
poursuite quMl se decida k faire tete aux chiens. 

Tout chasseur salt comment, Mton harassed nese lenir 
plus debout, la fatigue cesse au moment de Thallali. Nous 
avions, en tours et en detours, fait plus de dix lieues; cepen- 
pendant, d^s que nous entendimes k la voix des chiens qu'ils 
etaient aux prises avec Tanimal, chacun de nous retrouva 
ses forces et se mit k courir vers le point de la forfit d*oU ve- 
nait le bruit. 

G*etait dans une jeune coupe de huit ou dix ans^ c'est-k-dlre 
que le taillls pouvait avoir douze pieds de haut; k mesure 
que nous avancions le bruit redoublait, et de temps en temps 
on apercevait, au-dessus de la cime des arbres, un chien en- 
lev^ par un coup de boutoir les quatre patles en Tair, hur* 
lant comme un d^sesp6r^ , mais ne retombant k terre que 
pour se Jeter de nouveau sur le sanglier. Enfm, nous arrivi- 
mes k une espece de clairi^re, Tanimal etait accul6 aux raci- 
nesd'un arbre renverse ; vingt-cinq ou trente chiens Tassail- 
laient> la fois, dix ou douze ^talent blesses, quelqiies-uns 
avaient le ventreouvert; mais ces nobles betes ne sentaient 
pas la douleur,et revenaient au combat en pietinant leurs en- 
trailles trainantes; c'^tait k^tn fois magnifique et horrible k 
voir. 

— AUons, allons, Mona, dit monsieur de Violaine, un 
coup de fusil k ce farceur-1^ ; il y a sissez de chiens tu^s, ii- 
nissons-eu. 

— Hein! que diles-vous, monsieur rinspecleur?s*6cria Ber- 



i52 SOUYENiKS B'XnTONY. 

har(i arf^tatit le canon de Farme qu'abaissait d^jd Mona. Uu 
coop d6 fusil, m coup de fusil k un pourceau ! Aflons doiic! 
un coup de coutealii c'e^l bon assez pour lui. Attendez, atten- 
dez, et vous allez toir, 

I Bernard tira sbii couteati, eC se rua jifsqit'au sanglier , 
6cartant les chiens, qui revinVent aussit6t; et, seconfdndant 
k cette masse mobile et hurlante , pendant deux ou trois se- 
condes il nous fut impossibly de rlen distinguer ; mats tont- 
a-coup le sanglier fit un violeiit effort pOuf s'elancer ; c&a- 
cun portait d^jk la main sur la gachette de son fusil, quand, 
tout*k-coup, Bernard se releva, tenant ranttnal pai* les deux 
pieds de derriere, et le maintenaht malgre tons ses efforts, 
avec le poignet de fef que nous Itti coldnaissioVis ; tandis 
que ies chiehs se rejetarit de nouveau sur lut, le* recottvraleirt 
de leur corps comme d'un tapis mouvant et bigarr^. 

— Allons, Dumas, me dit monsieur de Yiolaine, c'est^iot, 
celui-1^ : va faire les premieres amies* 

Je m^approchai du sanglier, qui, en m6 voyant venir, re- 
doubia de secoussed, faisant claquer s^s m^ch6i/es, et me 
regardant avec des yeux ensanglani6s ; maisil ^taitprlsdans 
un ^tau, et tous ses efforts nepurent le d^gager. 

Je lui mis le bout du canon de mon fusil dans Foreille, et 
je fis feu. 

La commotion fut si violente, que Tanimal s*arracha des 
mains de Bernard ; mais ce ne fiit que pour aller rouler k 
quatre pas de' 1^ ; il 6tait niort. fialle, bourre et feu, tout lui 
6tait entr^ dans la.t^te, et je lui avals litteralement brai6 la 
cervelle. 



BERNARD. 353 

Bernard poussa un felat de rire. 

-» Allons, aliens, dit-il, je vols qu'il y a encore du plaisir k 
prendre ^ur terre. 

— Oui, dit rinspecteur, seulement si lu y yas deceUe fagon, 
moil brave, tu.pourras biep se pas t*amuser lon(tem|t$* Mai9 
qn'as-ttt ^, la ipain ? 

*- Bitti^Jii^^atignure; le gredin avalt la peM si dnro, , 
que moo ooulcaa s'est raferm^. 

— Et ^ se reformaDt, il fa eoup^ le doigt, <l^t monsieur 
deTWainn. f^ 

— •Net^ mon inspactear, net! et Bernard dtendit sa main 
drottB.ft to^uella masqiiait la premii^re phalange de l%d^x; 
pnfs an nMen dtt silence que cetle vue prodnislt,* s'appro- 
prodiaftt do riisiiectevr .-C'esttropjnste, monsfenrdeyio* 
laine, coiitiiituht41^ e*est le dolgt avec lequel j'^ inS mon 
onde* 

— Mais 11 faut soigner eeCte lilessare, Bernard. ' 

*- Soigvfer ea, ah bien t Toilk gran'dchose ; sll faisait du 
vein, eecieralt d^ft 86eh^. 

W'k ^ ntots, Bernard roowant soh couteau, iTt la cur^e 
a issi tranqttiHe&ent qiie si tieh ne lui ^tait arrivie. 

A la chasse stttvante 11 revint, non plus avec un couteau, 
mais avecun poignarden forme de baionnette qu'il avait fait 
extoiter sous ses yeux par son fr^re, armiirier k Yillers- 
'Gotterets , et qui ne pouTait ni plier, ni se briser, ni se fer- 
flier, 

Ciette fois, la sc^ne que j*ai d^jk d^crite se renouvela ; seu- 
•t • 15 



^t SOUVBKIPS ©'ANTONY, 

lement le sanglier resta sur U pU^e.) ^gorg^ Wl^m W co- 
cbpn 4ompstique. 

Et puis il en fut ainsi k toutes les autres otosse^ ; Hi bifip 
que ses camarades ne Tappelaient plus que le charcuU^r. 

Gependant, tout cela ne lui faisait pas oublier la mort de 
Bertbelin ; il devenait de plus sombre en plus sombre, et de 
temps en temps il disait k Tinspecteur : 

*- Voyei-vous, monsieur de Violaine, tout cela n*emp6cbe 
pas qu'un jour il m'arrivera malbeur !... 

Trois ou quatre ans s'6taient passes depuis (69 ^l^emens 
que nous venous deraconter, j'avais qttltl6 Yiller»<lotterets, 
at Je revenaia y passer quelques Jours ; o'^tait au mats de d6<- 
eambpe, et la terre^taU toute eouverle deneige. 

Apr^s avoir embrasse ma m^re, je courus cbez monsieur 
de Violaine. 

r-n M 1 ab 1 dit-il en m^ voyant^ te veil^, garoon I tu arrives 
juste pour la cbasse au loup. 

— S'U faut vous le dire, yy pensaiii en voyant la nejge, 
et je suis epc^stnl^ de ne pa& m'^lre tromp6 daps ma pr6* 
vision. 

— Qui, on a conn^issauce de trois ou quatre de ces mesi- 
sieurs dans la forSt, et comme il y en a deu% sur la garderie 
de Bernard, je lui ai donne bi^r Tordr^ de les d^tourwf, 
en le prevenant que nous serions cbez lui demain matin. 

— A la Maison-Neuve, toi^jgurs ? 



** 



-"-Toi^ottrs. 

— Eh iu99 1 que d6vi6Qt-U ^e p4uvre B^rftiN ^ tot^Mi tou- 

jours des sangliers k coups de baloonette? 

— Oh 1 les singiiers fioot ^xtermiQ^s depuis It uremier 
jnsqu'au deraier. Je crois qu'il p'eo re»ta plus us saol dttt^ 
la forSt. Bernard les a tous passes en revue. 

— Et leur mort Ta-t-elle console? 

— ^m \^ pauvre diable est plus aombro et plus (riite que 
jamais, Tu le trouveras bien cbduge^ J'ai pouriaiH fait ay«ir 
une pension ^ la yeqye i^ Bertbelio* Vais tout oala Qa fait 
rien k son chagrin. 11 est mordu an coBur. Avec celt il tat plus 
jaloux que jamais. 

— Et toujours aussi injustement?... 

— Cest-k-dire que sa pauvre patita Uvm^ est m\ aiige. 

— Alora Q'est 4t it ma^o{aa^ie. Au restt tout ixala ne 

Temp^che pas d'etre toujours un de vos bons gardes, n'ett«te 
pas? 
— P^cejlfiftt, 

— Etu pe pQus fera pa» (tire buisaon cretxdeaiai»? 
•p- Je 4*en r6ponds% 

— Cest tout ce qu'il faut, le temps fert le rettt^ 

r- i^ temps ne fera qu'ei^pir^ff It cj^ose, et je commtAce 
k croire comme lui qu'il lui trrivert PdiiUieHrY 

--CeaticapoifttlM 

^m (04 ouii quant h mh j'ti ftit tatt et tuefti Pt» tl 
je R'turai jriep i me reprocber« 

— Et Wt tMtrtt, twftment yopt^lls? 

— Aiwmeiiie. 



H 

1 



256 SOUVENIRS D'ANTONY. 

— Mildet? 

— Coupe toujours en deux les ^cureuils k balles. 

— Mona ? 

— Nous avons chasse avant-hier ensemble, dans les ma- 
rais de Coyolles, et il m'a tue dix-sept becassines sans en 
manquer une. 

— Et Bobino ? 

— Bobino a fait faire un siiilet pour les chiens de la queue 
de son sanglier, et il declare qu'il n'aura de repos en ce monde 
et dans Tautre, que lorsqu'il aura remis la main sur lereste 

de ranimal. 

— Alors, excepts Bernard, tout va bien ? 

— Parfaitement. 

— Ainsi le rendez-vous ?... 

— Est k six heures du matin , au bout des grandes al- 
lies. 

— Nous y serons. 

Je quittai monsieur de Violaine pour aller serrer la main k 
tous les vieux amis que j'ai conserves dans mon pays. Un des 
bonbeurs de ce monde est d'etre ne dans une petite ville, 
dont on connait tous les babitans, et dont chaque maison 
garde pour nous un souvenir. Moi je sais que, lorsque je re- 
tourne par hasard dans ce pauvre petit bourg k peu pr^s in- 
connu au reste du monde, je descends de voiture une demi- 
lieue avant d'etre arriv6 , puis je m'achemine k pied, recon- 
naissant les arbres de la route, parlant k chaque personne 
que je rencontre, et retrouvant une Amotion jusque dans les 
choses iusensibles et dans les objets inanimes. Je me promet- 



BERNARD. 257 

tais done unegrande {He de me retrouver le lendemain avec 
tous noes gardes. 

Gette f^te commenca k sixheures du matin. Je revis toutes 
mes vieilles figures avec du givre aux favoris, car, ainsi que 
je Tal dit, il avait neig^ la veille, et il faisait horriblement 
froid. Nous 6ctaange&mes force poignees de main, puis nous 
nous mimes en route pour la Maison-Neuve. II ne faisait pas 
encore jour. 

Arrives k Pendroit appel61e Saut-du-Cerf, parce qu'un jour 
quele due d^Orl^ans chassait dans la for^t, un cerf s'^langa 
par-dessus la route, encaiss6e en cet endroit entre deux ta- 
lus ; arrives, dis-je, au Saut^du-Cerf, nous vlmes Tobscurit^ 

» 

qui commen^ait k se dissiper. Au reste, le temps ^tait excel- 
lent pour la cfaasse ] il n'^tait pas tomb^ de neige depuis 
douze heures, Hen n'avait done reconvert les bris^es. Les 
loups, si on les avait pu d^tourner, ^talent k nous. 

Nous fimes une demi-lieiie encore, et nous arrivkmes en 
vue du tournant, o(i Bernard avait coutume de nous attendre. 
II n'y avait personne. 

Gette infraction k $es habitudes dans un homme aussi exact 
que r^tait Bernard, commen^a k nous inqui^ter. Nous dou- 
blkmes le pas et nous arrivkmes au tournant d'otl Ton voyait 
la Maison-Neuve, k un kilometre k peu pr^s. 

Grkce au tapis de neige ^tendu sur la terre, tous les ob- 
jets, meme k une distance assez ^loignee, ^talent parfaitement 
distincts. Nous voyions la petite maison blanche, k moiti^ 
perdue dans les arbres, nous voyions une l^g^re colonne de 
fum6e, qui,s'^bappant de la cbemin^e, montait dans Fair; 



M souvHfWtS JpAtrroNY. 

ami toylot)^ uh ch^l %Ati^ miitt^e, tout seli^ ti tout brid^, 

qui se promenait devant la porte ; mais nous M Vd^iOns pas 
Bernatd. 

Seulement nous entendtons S6s chlens qui burlatont Ito^n 
tltbletnent. 

r Nous nous r«gaf dAmes les uns l^s liutres, 6n s^couatit \m- 
ttflctiv«metit la t^te, et nous doubldmes l6 pst^. £n appto- 

chant, rien ne changea. 

kttMi k ttut pds de la tnatsou, nous r&kntlittes notre 
iHlfohe inalgri nous. Nous setittons qu^en ^tendant hi itialti^ 
nous unions touches un tnaihisuf . 

k otnqu^nte pas de la fflalson, nous ations pmqti^ fait 
hllte. 

^ Cependant, dll rinspeet«ur, tl faut satoit* k quol s^en 
t«nir« 

£t nous nous avanclm«s de nouv^au, mais en silence, fnats 
16 co&ur sefr^, mais sans dife une parole. 

fit nous yoyant yenfr, le cheval lendlt le cou de iidlrc (sAte 

et se mit^ hennir. 

Deieur cdid^les chtenss'^laneirent edntreles barreauit de 
leurs niches quils mordalent k belles dents. 
K dix pas de la maison 11 y avait une flaque de san^ et nn 

pistolet d'arcon d^chargl 

l^uls de cette flaque de sang partatt, eft aecompagnant des 
pas marques sur la nelge et qui rentratent k la matson, une 
trace sangiante. 

Nous appeiames : personne ne r^pondlt. 

•*• lEfltrons, dlt rinsj)et;teur. 



fCOHH fefltMmeft, et fiotis MUVdme§ MmA ^teiidu 4 terre 
pf^d6 fcoft lit, dont tl tofdait l&s (ibuvertu^es enti'e ses mains 
(;Hst)^6s; k sat^te, SUr la tdbl^ de ntiit, ^taient deux bou- 
teillesy dont Tune vide et Taatre enfamSe ; 11 avail iliie large 
blesSliF^ au cdt6 gauche, dont ^oti (ihien faVoPi i^ch^tt le 

II 6tait encore eta&iud et ven^it d'6^t)it*er il tl^y avktt piA 6\% 
minutes. 

V0II& (^ qui s'^tatt f^s^^; tidus le siiiiies l6 lendemaiti 
parle facteur d'un village voisiil r)ui avait preiSque ks&i^t^ k 
r^y^ti^tnent. 

Bernard ^tait jklout d^ sa f^ffim^ ) et qtlol(ttl6, eOnlffie bous 
ravoiis dit, eett^ Jaldusit; tie fepos4t sur rieh, ell& fi'aVSiit f^it 
<|tt*llU|iitefiters II etait p&rti a Utie hetit'e, p^dQtatit d'bb fiia^ 
^ifitiue Clair de lUAe pbiif detoUrber les d^ut loUpd (}Ui ($6 
troHvaient dans sa brigade. 

tfle heuf^ apr^s ^on diipaf t, Ub me^^agef iStttit venu abtion- 
oer k M feflme que i»Oti p^i'e avail eu une attaque d'upo- 
plexie, et demandait k la voir avant de mourir. La pauvfe 
femme I'^tAit Icv^ et «tait partit; k 1 in^tatit meme dans pou-^ 
voir dire o& eild lllait. m eile iii le bie^bager ne laVaient 

En rentrant k cinq beures da matin, Bernafd ftvait tfoUvii 
la maison vide. II avail tAte le lit, le lit etait froid » 11 avait 
a4>pel6 aa femme^ sa femtne avail disparu. 

-— Cest bien, avalMl dit, elle a ptofitd de mob Absence, 
ne Dfoyant pan que Je rebti'ePliis Sitdt. Elle ttie trompe} il faut 
que Je la tue. II ci^oyait tiavoii^ OGl elle etail. 



260 SOUVENIRS D'ANTONY. 

II d^tacha ses pistolets d'ar^n, il mit dans l^ua qualorze 
chevrotines, et dans Pautre dix-sept. On retrouva quatprze 
chevrotines dans celui qui 6tait rest^ charg^ et los dix-sept 
autres dans son corps. 

Puis il alia seller son cheval, le it sortir deT^curie etTa- 
mena devant sa porte. Alors il prit ses pistolets, en mit un 
dans la fonte gauche; celui-1^ entra parfaitement. 

Mais la fonte droite 6tant par hasard plus ^troite, le pis- 
tolet trouva quelque difiScult^ k y prendre sa place. Bernard 
voulut Ty falre entrer de force. 

11 prit la fonte d^une main, lacrosse du pistolet de Tautre, 
et poussa violemment le pistolet dans la fonte. 

La secousse fit d^tendre le ressort, le coup parUt. Pour 
plus de commodity, Bernard tenait la fonte appuy^e contre 
lui ; toute la charge p^n^tra dans le flanc gauche, lui brtllant 
et lui d^chirant les entrailles. 

Le facteur passait dans ce rooment-ld ; il acconrut it la d6- 
tonation. Le colosse ^tait rest^ debout , cramponn^ ^ la 
selle. 

•— Mon Dieu ! qu'y a-t-il, monsieur Bernard? demanda-Ml. 

— Ilyaquece quej'avais pr^vu est arriy^, mon pauwe 
Martineau. J*ai tu^ mon oncle d'un coup de fusil et je Yiens 
de me tuer d'un coup de pistolet. 

— Vous tuer, vous, monsieur ? Yous n^avez rien. 

» 

Bernard se tourna de son c6t6, ses habits brililaient encore, 
et le sang coulait k flots. 

— Ohl mon Dieu ! que puis-Je faire pour vous? Youlez- 
vous que j'aille vous chercher un m^decin ? 



BERNARD. 261 

— Un m^decin ! Qu^est-ce que tu veux quUl y fasse ? Est-qe 
qaele m^decin a sauY6 mon pauvre ODcle Berthelin ? 

— Bfois, enfhi, ordonnez-moiquelque chose? 

— Ya me cbercher deux bouteilles de tisane kMa cave et 
detache-moi Rocador. 

Le facteur, qui souvent buvait le matin la goutte avec 
Bernard, prit la clef, descendit k la cave, tira deux bouteil- 
les, alia d^taclier Rocador et rentra. 

II troiiva Bernard assis devant une table et ecriyant. 

— YoilSi, dit-il. 

— G'est bien, mon ami, r^pondit \e blessd; pose les deux 
bouteilles sur la table de nuit, et va k tes affaires. 

-^Mais, Bernard... 

— Va, te dis-je. 

— Vows le iFOulez done? 

— Oui. 

— ? Au revoir. 

-«-Xdieu. 

Le facteur dtait alors parti , tout courant , esp^rant que 
Bernard 6tait blesse moins dangereusement quMl ne T^tait ; 
car comment, en Yoyant an tel sang-froid et une telle tran- 
quiltit^, penser que Thomme qui les conserve est frapp^ k 
mort? 

Ce qui s'est pass^ apr^ le depart du facteur, personne ne 
le salt. 

Seuiement , selon toute probability, Bernard avait bu ce 
qui manquait de vin dans les deux bouteilles. Puis il avait 

15. 



36i SOUVHttM VAKTONY. 

vottltt moflter mr Mn lit ; m^i^ m forces lul ai^ient fait 
d^faut : il ^tait ator«; tottib^ it tttrt, %t II (itait mort dans la 
position ou nous T^nions de le feti^otiver. 

un papier dialt «ur la tAblti. 

Sur ce papier, d*une main encore ferme, 4tlient Mrites 
GM qualques lignea i 

« Vous trouverez un dds loups dans le bols Duqn6stioy, 
I'autre k d^camp^. 

» Adieu , monsieur de Violaine. Je vous AVMd bien dit 

qu'U m'arritfsrait malheuf. 

» Yotre d^tou^f 

» BERNARD, garde-chef. » 

Je vous avais bien dit que ce n'^tait ni ude noutelle, hi un 
drame, ni un roman que j'allais vous raconter, ndiis une 
simple catastrophe. 

Seulement, cette catastrophe a, je vous le jure, lalnad dans 
mon esprit un ineffa^able souvenir* 



DON MARTJNN DE FREYTAS, 



I- 



I. 



— Mais mon pire, dit en souriant Mercedes, d*o(i vous vient 
done ce grand et strange amour pour te roi Sanche II ? 

Celui auquel la jeune fille adressait ceite question etait un 
vieillard de soixanle ans h peu pres, convert d'une cotte de 
maiUes, ajust^e avec autant de soin que s'il eiii 6t6 en son 
camp devant les Maures d'Oufique ou de Cordoue, et non en 
son bon chateau de la Horta, entoure de sa fiddle garnison, en 
pteine paix. Le casque seul manquait k son armure compile 
de c^pitaine : encore ^tait-il pOs6 h quelques pas sur un ba- 
hut, prfes duquel un ^cuyer se tenait debout et tout pr^t k 



264 SOUVENIRS D'ANTONY. 

obeir aux ordres de $oh mattre. On pouvait dOBc voir sa ftgupe 
venerable, sur laqaelle luttait, <;omme sur oelle da lion, m 
singulier melange de force et de calme. Cette figure ^taU en- 
cadri^e par de loDgs dieveux qui avaiept blaaclii plus eueore 
par la fatigue que par P^ge, et portait une ou deux cicatriees 
qui prouvaient que les coups qui venaieot en face 6taiwiitie3 
bienvenus. II 6tait assis pr^s d'une table et le coude 4ippiiy& 

* IE 

pr^s d'un hanap d*argent plein de vin cult, auquel de teiaps 
en temps il donnait une large accolade ; entre ses jambes ^tait 
^ demi coucb^ un grand levrier africain qui, quoique la parUe 
posterieure de son corps reposM enti^rement k terre, avait) 
en se dressaut sur ses pattes de devant, gliss6 son long con 
de serpent sur la cuisse de son mattre, odr, tout en panwssant 
dormir, ii ouvrait, k cbaque mouvemeiit qu'il faisait on k 
chaque parole qui sortait de sa bouche, un oeil intelligeBt et 
doux. Le reste de Tappartement, dont Tarcbitecture appar- 
tenait audixi^me si^cie, et rameublementaudouzidme, ^t^t 
occupy par un jeune bacbelier de dixneuf k vingt ans qid se 
tenait respectueusement debout, appuye centre la ebemin^e; 
par deux pages, qui riaient dans un coin en faisantdes n|cb«s 
k une vieille suivante qui s'etait endormie en filant sa: <P)0^ 
nouille; par un vleillard du m6me 4ge k pen prto que cdut 
qui paraissait le mattre de la maison, et qui 6tait assist 
Tautre c6te de la table, mais un peu en arri^re, pour indiquer 
son inferiority ; et enfin par la jeune flUe aux eheveux noirs, 
aux l^vres rouges et aux blancbes dents qui atait fait cette 
question, bien naturelle k cette ^poque oik tout le Porlngs^ 
murmurait centre lui. 



DON MARTINK DE FBEYTAS 265 

«Mats, monp^re, d'otvousvientdonc ce grand et strange 
ameur pour le roi don Sanche n? » 

Le Tieillard regarda son compagnon k ebeveax blancs 
comme pour Im dire : « Elle le demande ! » Puis se retour- 
naat ters sa fille : 

---<?est que, lui dit-il, je Pal vu plus petit et plus faible 
que je He t'ai vue toi-m^me, to! qui es ma propre fille ; attendu 
quefdCals \k quand la reine dona Sancba, dont Pieu garde 
FAme, accoucbade lui sur la terra deSicile, oil nous avions 
fMi rel^be pour lui donner du repos, et que je le vis sortir 
senl, jpaurre et nu, comme dit TEcriture , du lit de sa m^re ; 
tan^s^qu^au^ contraire j*^tais en Teire-Sainte, lorsque toi, 
mon e&fant, tu vis le jour ; de sorte que tu avals d^jk trois 
ans l<H*8que je revins , et que tu 6tais presque aussi grande 
etsurtoiitaussi raisonnable que tu Tes aujourd'bui. 

>^Es(-ce que tout enfant , demanda le jeune 6cuyer, on 
TeimiieBa aussi en Palestine? 

*^N0D, r^pondit le vioux cbevalier; ce fut moi qui le ra 
mei^ai en Portugi^. Et voiHt, si vous voulez le savoir, d'oti 
m^est yenu ce grand amour pour lui : c'est de la grande con- 
fiaseeel du grand bonneur que m'avait fait le roi son p^re, 
car la veille du jour oil nous devions faire tons nos embar- 
quMneiis, au moment otl je venais d*entendre la messe, il me 
fit Tenir dang sa proprecbambre, odi il ^tait assis, entoiir^ de 
sa oour, prte de madame la reine qui, 6tendue sur un fauteuil , 
les pieds sur une cbaise, ^tait encore p&le et souffrante de sa 
d^llTmnce, car U n'y avail t que vingt-cinq jours qu'^le 4tait 
aocoucb^, et il me dit : 



I, _ Cef tes, selgfieur don Mattihn de Ff eytks, g'll efct un 
hommeau monde enyers leqtiel tious ^oyond oblige, ta 
relne fet mol, tfest bien vous. Je Voulus f^pondre, itiais il 
contlnua i C*est bien voiis, car voUs ^iiet aved mol I ta ba- 
taille d'Alcaoar-do^al , oil nous battimes le roi matife de 
Jfaed, el od vous vous Jet&teS entre tndl et un Sarfaztn qui 
ailait ilie tuer : si bien que voud reQdtes suf votre ca^qtt^, et 
Hi^me surrotce figure, le coup qui m^^tait destine ; carlm^-^ 
que, frapp^ dMnterdit parle souverain pontife deRome, tout 
le monde m^abandonnalt, vous m'^tes rest6 fiddle; car enfln, 
k la premiere nouvelle que je vous al fait savoir que mon in- 
tention ^tait de me crolsef , tons 6tes revenu de Romania me 
rejoindre k Calane, m'amenant vingt-cinq hommes d^armea, 
nourris et bablll^s k vos frais, quand vous ne me devie^ que 
le service de votre ^personne. Eh bien ! continua-t-il, quolque 
les services qtte vous nous avez rendus soient si grands et si 
nombreux que nous ne savons comment vous eti dontief ja- 
mais recompense, aujourd'hui, telle est nofre position, qu*au- 
dessus de tous les servicer passes va s'^lever celui que iloos 
vous prions k cette hetire de nous fendre ; et oela, je me plais 
k le dire en presence de tousces chevaliers et seigneurs qui 
nous ^content. 

» J'allai au seigneur roi, je mis un genou etl terre, et lui 
ayant rendu grftce du bien quMl avaitdit de moi :— Seigneur, 
lui disje, ordonnez ce qu'il faut que je fasse, et tant que inon 
kme tiendra en mon corps, je ne manquerai k rien de ce que 
vous m'aurez ordonn6. 

» —J^attendais cela de vous, me r6pOndit-it, et ceqa^notld 



DON Uktmm BE PRETtAS. 26t 

d^ifOtls, la f6ine 6tm6i n6us allons vous le dire, tl estblen 
ml qu'll nous serait fort ti^cessaire que vous vinssiez avec 
nous en cc voyage saint que n6us avons entrepMs, et que 
nous y aurions grand besoln de vous, mais le service que 
nous votts dematidons nous tient tant k coeur, quMl faut que 
mi autre cfede k CeluW^. Vous savez, puisque vous ^tiez 
present k sa nalssance, que v^HlablemehtDieu nous a donn6 
notre fils don Sanche de madame notre femme. Nous vous 
prions done de le recevoir de nous, de le porter k la reine 
notte mfere, et dele remettre entre ses mains. Vousnoliserez 
des lieft et armerex des galferes, ou tout autre bStlment sur 
Icquel vous penserez qu^on puisne aller en plus grande sA- 
ret6; nous vous donnerons une lettre pour notre tfesorier, 
afin qu'll vous avance tout Targent dont vous Aurez bfesoin,* 
et qu'il croie en tout ce que vous lui direz de notre part. Nous 
eerirons de m^me k madame notre m^re et au seigneur roi de 
Mayorque , qui est notre alli^, et nous vous donnerons une 
cbarte de procuration g^n^rale pour toutes les parties du 
monde oft le vent pourrait vous pousser, du ponant au levant, 
da midi au nord. Tout ce que promettrez, ferez, ou direz, 
pour nous, k cavaliers, k gens de pieds ou k tons autres, nous 
le tenons pour bien promis, bien fait et bien dit, et nous le 
confirmons. Nous ne vous en dedirons en rien, et nous en 
donnerons comme caution toutes les terres, chateaux et au- 
tres lieux que nous possedons et esperons poss^der avec 
Taide deDieu. Ainsi vous partirez avec notre pleiti etentier 
pouvoir ; et lorsque vous aurez remis notre fils k madame la 
reine noire mfere, vous irez che2 vous, etreconnattrez et ar- 



268 SOUVENIRS D'ANTONY. 

rangerez toutes vos affaires, qui doivent ^tre fort en desor- 
dre par votre.campagnede Romanie. Puis quand vousaurez 
tout termini, vous reviendrez nou$ rejoindre avec toutes les 
troupes k cheval et k pied que vous pourrez r^unir; et liotre 
alli6 le roi deMayorque vous comptera tout Targent que vous 
lui demanderez pour payer les troupes qui vous suivpont. 
Yoil^ ce que nous d^sirons que vous fassiez pour nous. 

» Et moi, continua le chevalier apr^s une courte pause, je 
fus fort]§bahi de la grande charge qu'il placait sur mes epau- 
les, c^est-k-dire le seigneur infant son ills, qui tout petit qu'il 
ftii se trouvait d^jk Fh^ritier d'un royaume. Jedemandai en 
grdce au seigneur don Alphonse et k la reine de me donner 
un collogue qui partage&t au moinsma responsabilit^. Le roi 
me r^pondit qu'il ne me donnerait aucun collogue, mals que 
je me tinsse pr6t k le garder comme mon seigneur et mon 
propre fils ; et il ajouta : — ^Maintenant, don Martinn de Frey- 
tas, comme nous ne savons pas ce que Dieu pent decider de 
nous, faites-moi serment qu*en mon absence ou apr^s ma 
mort, vous regarderez toujours Tinfant don Sanche comme 
votre seul roi, et que vous ne remettrez k d'autres qn'k lui, 
et en ses propres mains, les clefs des villes, forteresses ou 
chateaux qui vous seraient confi^s; enfin, que vous lui de- 
meurerez, jusqu'k sa mort ou la v6tre, fiddle et loyal servi- 
teur, comme vous ravez6t6 pour moi, k moins que lui ou moi 
ne vous relevions de votre serment. » 

» Alors Je me mis de nouveau k genoux, lui baisailamain, 
pronon^i sur cette ^p6e le serment qu'il demandair, et je fts 
le signe de la croix pour que ce serment fiHt recu du ciel. 



DON MARTINN DB FREYTAS. 269 

B Et aussitdt le seigneor roi ordonna k don Luiz dela 
Traebdj qui tenait son fils en garde dans le chateau de Ca- 
tane, de me le livrer k moi, et non k aucnn ajatre^ tputes et 
quanles fois que je jugerais k propos de le reclamer. Le che • 
yalier me fitsermentet hommage, et k compter de cetteheure 
rinfant don Sanche fut en mon pouvoir: et ce jour^^, il y 
avaitvingt-cinq Jours quMl etait ne, et pas davantage. 

» Et ceci ^tant termini, le seigneur roi s'embarqua le m^me 
jour, et me laissa k Gatane, tr^s fier et tr^s embarrass^ de 
la mission qu'ii m'avait donn^e. » 

Don Martinn de Freytas en itait 1^ de son r^cit lorsque 
Ton entendit le son d'un cor qui retentissait vers la portedu 
Douro, aux pieds des murailles du chateau de la Horta. Don 
Martinn se retourpa aussitdt vers T^cuyer qui gardait son 
casque, lui ordonna d'aller demander ce que voulait celui qui 
doimait du cor k uBepareille heure, et continua sonr^cit. 

« Je ne perdis pas de temps pour accomplir mon message; 
je noUsai une sef de Baracas, qui se trouvait au port de Pa- 
lerme et qui appartenait au seigneur don Juan deCarralhal, 
qui vpalut bien me la c^der. Aussit6t ce premier point arr^te, 
i'allai trouver le noble don B^renger de la Sarria, qui avait 
pour femme une tr^s noble dame, qui se noromait madame 
Agnte d'Adri, et qui avait eu vingt-deux enfans. Je priai ledit 
seigneur don B^reager, qui 6tait un mien ami, de me prater 
sa femme, afin de confier k ses soins le seigneur infant don 
Sancbe, II voulut bien m'accorder mademande, ce dont je fns 
fort content, d'abord parce que madame Agn^s ^tait fort 
bonne, fort pieuse, de trds noble parage, et me paraissait de- 



Voii* itterveilleusement seconnaitre eri faitd'enfans, enayant 
6ti, cdmme Je Tai dit, un alissi beau nombre. Alofs je fts 
choix de six aulres dames, dout chacune avait un enfant en- 
cbfe k Mmamelle, aOn qu6 si l^une venait k manquer, tes aii- 
ti'es pussent la remplacer, et je les pris avec leurs enfant, 
afin que- lettr lait ne vint point k se g^ter. Puis, comme le 
seigneur infant don Sanche avait d^jk une nourrice qui etait 
de Catane, et le soignait k merveille, je tn*en procufal encore 
deux autres en cas d'accident; et outre celaj'embarqudi une 
cli^vre. Enfin, toutes ces mesures prises, je disposal men 
propre passage, j'armai fort bien ma nef, la pourvoyant de 
ibiii ce qui ^tait n^cessatre k notrd nourriture et k tiotre de- 
fense. J'y placsii cent vingthbmmes d'armes, dont chacuH va- 
lait irdis hommes ordinaires pour le courage et la noblesse. 
Jefis ranger tout iiioti mohdesur le pont, et je somrtai don 
Luiz de la Trueba de me faire remettre le seigneur infatit k h 
porte de Catane oti Je Tattendais. 

»> Au bout d^une heureje le vis venir, accompagn^ de tout 
6e qu'il avail pu rassemblerde chevaliers portugais, Catalans 
^t latins, tous notables citoyens ou seigneurs de race. Quand 
il fut en ma presence, il se lourna de leur c6te, et, leur mon- 
frantle seigneur infant quUl portaitentresesbras: «— M^s- 
seigneurs, leur dit-il, recotinaissez-vous que cet enfant sol t 
Tinfant don Sanche, fils du roi Alphonse II de Portugal et de 
donaSancha, son Spouse ? » 

» Et tous r^pondirent : 

•) — Oui, bien assurement! car nous avons assiste k son 
bapt^me, puis nous I'avons vu et connu presque tous les jours 



Don MAfetiWf bis PftfiYTAs in 

depute f&etteft^dque, &t nou&d^d&rottg ^omm ehose (^erutne 
<tue eet ^fant est h\m Tinfaht don Saiiche. » 

» Alors il me pr^senta le seigneur infant ; mats ]e x\t vou- 
Ids pas le prendre qu'on ne I'eflt d^siiabtlU en la pri^setice de 
tous, afin de m'assurer qu'on me le remettait sain de corps 

et 6n bon ^tat, ee dent je pus lii'a^surer aln^ que tout le 
]&6nde. Mais cbmme pebdant l^opiratioii te seigneur tnfaht 
avait tousse trois ou quatre fois, j'eus soin de consigner §ur 
tton Ife^tt qtt*6n Uie I'avait rfeftiis eflrhuiii^; puis j^apposai 
moB sceau auprfes de itta signaiUf e, etje donnai cette charte 
de d^harge k don Luiz de la Trueba. Tout ceci etanttermi- 
A^, Je pris k men tour le seigneur infant dans mes bras, et 
Temportant hors de la ville, sUivi de plus de six mille per- 
donnes qui m^dccodipagn^rent jus(}U^au port, }e le d^po^ai 
funs la nef etitre le6 bra^ de sa hourrice, que ne devaient 
pas perdre de tue les siii darner sur lesquelles velllait Pl son 
tour madame Agn^s. Et tousle signereni et le benirent. 

» En te moment arrtva Ji bord un hulssier du seigneur rol 
de 6iclle, qui apportait de la part de &on tnaltre deux paires 
d^habits de drap d^or pour le seigneur infant. Puisinconti- 
netit nous mtmes & la yoite. C'^tait le premier du mols d'a- 

vril de i'an de gr4ee mil deux cent dix-hutt. 

h Arri?^ h Trapanije testis des lettres dan^ lesqtielles on 
me disait de me blen garder de quaere galores armies qui 
.eroisaient dans cette mer, mont^es par des sarrazins d^A- 
fricitie, et guettant les vaisseaui portugais, gifttlois ou Cata- 
lans qui natiguent en grand nombre entre Sdrdalgne et Si- 
dle. Je lis en con«i(luence renforcer ina nef, j'y mis le toeil- 



m SOUVENIRS lyANTONY. 

leur armement et le plus gnM nombre dliomines quMl me 
fut possible, et je me remis en mer, confiafit dans la saffesse 
de Dieu, qui veille sur les rois ; de sorte que nou&arriv^mes 
sans danger et par le plus beau temps dn mondeli l*lle Saint- 
Pierre. 

» Pendant cette premiere traverste^ le Seigneur permit que 
ni le seigneur infant ni personne de sa suite ne iiii indis- 
pose. 

» Nous rest^mes vingt-sept jours en station dans Tile; puis 
y ayant ^t^ rejoints par vingt-quatreb^timens months de Ca- 
talans et de G^nois qui faisaient m6me route que nous, nous 
partfmes tous ensemble, par un saint jour de dimancbe, apres 
avoir d^votement entendu la messe k terre. 

» Apr^s les trois premiers jours de travers^e, nous f^mes 
assaillis par un orage terrible. Mon premier soin fat demon* 
ter sur le pont et de donner tous les ordres n^cessaires. Je 
rappelai au pilote qu'outre nous, qui n'^tions que d'humbles 
p6cheurs, il et!lt k se rappeler qu'il avait k bord un d^p^t royal 
et prtoieux. Le pilote r6pondit qu'il fer^it tout son possible 
pour sauver le seigneur infant, puis nous, puis lui-m^me. 
Alors je redescendis dans la chambre des femmes pour voir 
comment eela se passait. 

» Toutes choses ^talent au pire : les unes avaient le mal de 
mer et ^talent couches, pareilles k des cadavres ; les autres 
avaient perdu la t^te de frayeur, et criaient que leur lait allait 
tourner. Au milieu de tout ce sabbat je cbercbai la nourriee ; 
elle etait assise contre un panneau, les bras pendans , les 
yeux morts, et avait laiss6 glisser le seigneur infant de ses 



DON MARTINN DE FREYTAS. 273 

geooux sttr la parquet, oik il faisait k lui seal des cris plus 
per^tts que toutes les femmes ensemble* 

Je le pris respectueusement dans mes bras et cberchai 
quelqu^on k qui lereiaettre; mais toutes les femmes^ycom- 
pris madame Agn^, ^latent dans un tel ^tat d*atonie ou de 
terreur, que ]e nevoulus me fier qu'^ moi-mime. Comme la 
temp^te continuait, et au lieu de diminuer allait toujours 
croissant, j'ordonnai k tous les hommes de T^quipage qui 
n'etaient point oecup^s k la manoeuvre de se mettre en pri^res; 
puis je me fis attacber le seigneur infant autour du corps, 
afin de me noyer ou de me sauver avec lui; et comme il con- 
tiimait de pleurer, je comment! k croire que ce n'etait pas 
le mal de mer, mais bien la faim qui le faisait g^mir ainsi. Je 
m*assis done au pied du grand m^t, et faisant venir la cb^rre^ 
j'approchai le seigneur Infant qui, d^s qu'il sentit les ma- 
mellescessa de pleurer, et se mit k t^ter comme s'il n'avait 
fait autre cbose de sa vie. Ce fut alors que je b^nis ardem- 
meut le ciel de ne m^en Stre pas rapporte k madame Agn^s, 
k mes trois nourrices et k mes six dames pour m'accom- 
p;^ner. 

« La tempete dura ainsi pendant tout le jour et toute la 
nuit. Pendant cet intervalle je ne quitlai pas d'une minute le 
seisueur infant, le beroant entre mes bras tandis qu'il dor- 
mait, et Tapprocbant de la cb^vre aussit6t qu'il poussait le 
moindre cri, Dieu permit que pendant tout ce temps, ni le 
seigneur infant, ni moi, ni la cb^vre, n'eussions le mal de 
mer. Lorsque le jour vint, le temps commen^a de s'am^iio- 
T ^1 etce fut une.grande grftce que nous fit le ciel, car notre 



-b i 



m SOUVENIRS ITAKTOinft 

nef comm^o^ait ^e f^ira ^ii , ^t sept t)|tU<&ei^^ 4e QOtre 
convoi avaient ^t^ engloutis. 

1^ Peu k peu chacun se remit : madame Agn^s revint la pre- 
miere, puis les trois nourrices, puis les six dames'; quant 
aux nourrissons, comme personne ne s'etait occupe dveux, 
sur huit on en trouva trois de morts, et deux ne$e trouverent 
ni morts ni vivans. On pr^^suma que les morta avaient ete 
^touff^s et que les abscns etaient tombes k la mer. 

» Quant an seigneur infant, par la (;rdce de Dieu et les 
soins que j*en avals eus, il se portait que c'etait merveille, 

» Je le remis aux mains de madame Agn^s, qui oe voulaji 
pas le reprendre, disant qu'elle 6tait indigne; mais |'insist^ 
fort, et elle ceda. 

» A compter de ce moment, le vent fut favorable, et quiwe 
jours apr^s nous abord^mesk Mafra, dans rGstramadur^t 

« pfes que nous eOmes mis pied k terre, j|e fis prtvepu w 
dam^ Id r^ine*m^r^) qui etait k CQimbre, que j'^tai& debarqud 
kSJafraayec je seigneur infant, son petit-ftls^ et quejeme 
mettrais ^n route pour aller la rejoindre aiissitot que k sei* 
gneur infant aurait pris quelque repos. Je m'occupai au$$it5t, 
comme le temps etait pluvieux, k faire faire une litiere.CM- 
ts^it une esp^ce de palanquin reconvert d'un drap endm't de 
cire, afm qu'il ne filt pas accessible k ia pluie, et orpe par- 
dessus ce drap d'une 6tolfe de velours rouge. J'y fis itendre 
up matelas, sur lequel auraient pu tenir six hommesdetaille 
ordinaire ; la nourrice s'y concha avec ses plus beaux v^te- 
meps, et pr^s d'elle le seigneur infant, que jefis rev^tird'un 
des habits de drap d'or que lui avait donnas le r^i deiSicii^; 



% •• 



DOJ( JIARTINN m FREVTAS. 7,1^ 

puis irjn^ hommes le port^reot, le§ un^ avec d^s bfttOQS| 
les aulres avec des lisi^res. Au bout de deux jours de roar<3he, 
nous rencontr&0)es, k quj^tre lieues en av^nt de teri^i n^on- 
seigneur Raymond de Sagardia, avec dix chevaucbeurs, qui 
nousetaient envoyes paries deux reines, k savoir, la reine 
(louairifere de Portugal et la I'eine de Mayorque, ^a fillej et 
nous contiBU^mes la route avec eux. Quand nous fiimes pr6s 
de Pombal, comme il y avait un ravin k passer, les plus nota* 
bles sortirent de )a ville et prifent les batons et les lisi^res 
des i^ains des porteurs, ^t i|s firent passer le ravin au sein 
gneur ipfant, k qui mon invention plaisait tellement, quQ 
c'est tout au plus si dans toute la route il pleura plus de tfois 
o\\ qualre fois par jour. 

» 4 ki porte de la ville de Coimbre, et en avant du poqt jet^ 
sur le Mondego, nous trouv^mes^ comme a Pombal, l^s con- 
suls et les prud' hommes de la ville, accompagnes de quatrt^ 
huis^ers, qui venaient nous recevoir. lis prirent les batons i^ 
leurs mains et les lisi^res k leur cou, et nous eqtr&Qies ^ 
grgnd honneur dans la ville ; puis nous nous dirige^mes v^rs le. 
cb^leau 01^ ^ trouvaient madame la reine, a'ieule du seigneur 
infant, et la reine de Mayorque, sa tante. Toutes deux atten- 
daient sur la plus haute tour, et des qu'elles viren( que nous 
ipomioi|s vers le chateau, elles descendirent jusqu*^ la porte, 
Alofs, comme elles avaient et6 obligees de s'asseoir toutep^ 
deux si)r un banc d^ pierre, tant elles etaient joyeuses, je 
prisentre mes bras le seigneur infant, et plein d'une v^rita- 
ble joie d'etre venu s\ heureusement k t)0ut d'une si p^nibl^ 
entreprise, je le portai d^vant les reines.— Que pieu voui^ 



276 SOmrEimS D'AMTONY. 

aceorde tutant dejoie, mes enbns, dit le vieax chevalier in^ 
terrompant son vMt et ^tendant les mains oomme poor Miir 
ceuxqai rentouraient, qu*en eurent ces nobles dames quand 
elles virent ieur petit-flls etleur neveu si Men portant et si 
gracieax, avec sa petite figure riante et belle, v^tu d'un manr 
teau k la catalane et d*an paletot de drap d*or. — Alors, eon* 
tinua le vieillard, dont les yeax se moulllaient de larmes et 
dont la voix tremblait k ce soayenir, je m'agenottiliai, Je bai- 
sai la main des reines, et je fis baiser par le seigneur infant 
la main de son aieule. Elle voulut le prendre dans ses bras ; 
mais alors je fls un pas en arri^re et Je lui dis : « Madame, 
sauf YOtre bonne grdce et merci , ne me sachez pas mauvais 
gr^; mais tant que je n*aurai pas un re^u en bonne forme da 
seigneur infant, c(»nmej'enaidonn6 un moi-m^me, ?ous ne 
le toucherez pas, quand vous seriez la vierge Marie en per^ 
Sonne. » La relne se mit k rire k ces paroles et me dit qu^elle 
trouvait bon que je fisse ainsi. AJors je demandai : « Madame, 
y a-t-il ici un lieutenant du [seigneur roi? » La reine me r^* 
pondit : « Qui, seigneur, » et elle le fit avancer. le demandaf 
ensuite si se trouvaient prt^ens au cb&teau le bailli, le yi- 
guier et les consuls de la \ille de Goimbre. lis r^pondirent t 
« Nous voici. 9 Gar tons ceux que J'avais nomm^ ^taient at> 
tel^s k la litidre. Je demandai encore un notaire public ; et 
il s'y trouva comme les autres, tant tons ceux qui avaient 
quelque nom ou quelque charge s'^taient empresses de venir 
au-devant de nous. II y avait de plus, et outre ceux que je viens 
de nommer, un grand nombre de chevaliers et d'hommes no- 
tables de Goimbre. Lorsque tons furent pr^sens, je fis venir' 



4 



m4i0m Al|qjis» fMii^ ie» jl^ux iioiirriqea, tuiis les six dames 

9Mf »ge ft» pi g i e r»4i eo proaeace des reis£s, ja leur demaii. 

dai tf Q» fois ; {< Gal mimi (m je tiens enlce mes bra» est-il 

bie» le setgoeur iofastdoaSao^ie^ ^Isile doa Alpbonse II, 

^ lln JP^iUli^^ fii. de dona .SaB(^,. son dpause? » Et tous 

j^tldlMreAt^- « Oai ! » £t de ceCle pt emidre declaration je fig 

<ir«s8ev par lj& itotaire une e!ur|ei puhliqu^ ; aprte quoi, je 

dU k madame la r4ne.» ^ieuie du seigaeur infant : « Madame, 

croyez-votts que cet enfant que Je tieni^ dans.mes bras soit le 

^•ii^ew. inltfit. don Sanche, fiis de don Alpbonse II, rol de 

Poytitt8L?# it Itti fis irms £q»s la mJbme demande, et tr<^s: foit 

allftiaer^pdit: «Oni;»el decette parole iefls aussitdtdres- 

•er'MeAafioade eharte par le ncitaire. Pais, )'a]outai encore : 

i Madftme, en YOtre nom^ au nom da roi don Alphonse et de 

Uffi«€ doim Saneha, d^ciarezvons id me tenir ponr lM>n et 

loyarl, et po^r enticement quitte et d^cbarge da d^^t royal 

qM tt*4i M remis en la personne dn sa^enr infant? » £t elle 

wm t^poBtlel : « Ob.1 eni, seigneur '^ e^ Dieu m'est t^noin que 

Je ne erois pas qu'il existe un homme, je ne dirai pas m^me 

WiHofpi^fiiL^ ni en Castiile^ ni dans toutes les Espagnes, mais 

f am laaM>Mie entier, pluE fiddle et pltts.loyai que vous n'dtes, 

etipiftie.te;iteo«mi»t$'e& face de tons..)) Alor s je me retour* 

oai^ifisvs i«a assiatana ^t leujr demandaii&'ils avaient entendu 

Ui^:fiiarol#« qute l^ bo^ae reiap venait de me dire et s'ils en 

ffrai^fri-s^rs^t^VoCfi^siou; et touS: crid^cpit : »Quil.oul1 ^ 

{j^nc, ja# cr^^aiit ,<|nlUe e( d^cbarge, je livrai le seigneur in* 

fskpt k\^ r^^ii/^re, qni l^ b%isa plus de dlx.l'ols^ laot elle 

^$^MS^ #»voJrr^& petit-ffls. 

.to] 



278 SOUVENIRS D'ANTONY. 

» Quanta moi, continualevieiHard, j'allairejoindre en Pa- 
lestine monseignenr Alphonse II, avec deux cents hommes de 
pied et cinquante chevaux, ley^s, non point avec Targent du 
roi de Mayorque, mais sur mes propres terres. 

» Et maintenant, achevalevieillard, tous ^avez tousponr^ 

quoi f ai en si grand amour le roi don Sanche : c'est qull m'a 

coiUte si grande peine et caus6 si grande terreur, que je n^y 

suis attache comme k mon propre enfant, quoiquMl ne m'ait 

-* pas toujours regarde comme son pdre. • 

En ce moment la porte s'ouvrit, et un heraut couvert de 
poussi^re parut sur le seuil. G'6tait celui qui avaitsonne da 
cor k la porte du chateau, vers le milieu du recit de don Mar- 
tinn de Freytas. En Tapercevant, le vieillard se leva pour le 
recevoir, et lui fit gigne d'entrer, mais le messager demeura 
debout et immobile k la porte, et faisant un geste de la main 
pour commander le silence : 

— Vous, seigneur Martinn de Freytas, gouverneur du chd' 
teau de Horta, dit-il, et vous tous chevaliers, ^cuyers ou ci« 
toyens, ecoutez. 

Le roi don Sanche II ayant ^te juge indigne de la couronne'^ 
quMl d^shonorail, il a plu k Dieu, par Tentremise des nobl^ 
conf^der^s, de le condamner k la deposition qu'il ameritee, et 
d*61ire son fr6re, monseigneur Alphonse III, en sa plape! 

En consequence , les nobles confed^res m'envoient k vous, 
seigneur don Martinn de Freytas, et k tous gouverneurs de 
chateau, places et forteresses^ pour vous pr^venlr qu'lls vous 
reinvent du serment de fidelity que vous avez fait entre les 
mains du seigneur don Sanche, autrefois roi de Portugal. 



DON M ARTINN DE FWTTAS. J79 

— Ce que vous dites \k , seign«ur h^raut , peut regarder 
d'aulres, mais non pas moi, car j'ai un serment particalier 
qui me )ie, et ce n'est qu'aux mains m^mes du seigneur don 
Saoche, que \e tiens toujours pour mon roi, que je puis remet- 
teles clefs du chateau de laHorta. 
;/Leh^tttconlinuasa route, etderri^re lui don Martinn de 
Feqrt4&iit fermer les portes et doubler les sentinelles. 



11. 



Or, voilk ce qui s'^tait pass6 k Lisbonne enlre don Sanche IT 
et les grands de son royaume : 

Les nobles ^talent assembles dans la salle du conseil et at- 
t^ndaient le roi Sanche II pour d^lib^rer avec lui des affaires 
du royaume. Soudain la porte s'ouvrit, et, au lieu du roi, 
I'on Yit paraitre don Hernand d*Almdda, son favori, vStu 
d*nn babit de cheval, un cor au cdte et un fouet k la main ; il 
Yenait annoncer que le seigneur roi ne pouvait venir pr6si- 
derle conseil, attendu quMl partait le lendemain matin pour 
chasser dans ses fordts de Sarzedar et de Castel Branco; et 
que, tout entier k ces pr^paratifs importans, il ne pourralt 
sWuper des affaires de T^tat. 

Cette mission, dont le favori s^acquitta avec sa morgue ac- 
coutum^e, fut suivie aussitdt son depart d'un murmure fer- 
nble dans toute Tassembl^e. En effet, don Sanche ne pouvait 



m somiEKms d'antony. 

choisif ufl messager plus odieux pout* iiti ormssa^ plus inso- 
lent. Dan Hernand, qu1l avail felf c<Jinte d'Aliti^lda, saiiJi 
£tre d'une naissanee tout^k^fait 6bs6ure, ^ait du moins de 
noblesse sinouvelle, qu'l c(fij6 destleaxnoms portugals mtr 
quels on avait voulu I'^galer, ^on horn tout modeirne falsait 
tadie. C^talt, disait-on, le frfere de lait d'AlphonbeHenri- 
quez, premier roi de Portugal et aleui de don Sanclie, qui 
Tavait amene avec lui de laBourgogne od il ^tait ne, lors-* 
qu'en 4228 il depouilla sa mere, Ther6se de Castiile, de ia 
regence du royaume, et se fit nomm^r comte et bientdt roi de 
Portugal. Depuisce temps, le ills etle petit-fils deGoimarens 
avaient servi le fils et lepetit-fils d'Alpbonse Henriquez, avec 
fidelity sans doute, mais non point a\ec assez d'6clat pour 
que don Sanche fiii autorise k F^lever ainsi k la hauteur des 
premieres maisons de TEstramadure en le nommant comte 
d' Almeida. II est vrai que cette faveur avait une cause, mais 
la cause elle-m^me paraissait k ces nobles seigneurs odieuse 
et inf^me. Le roi ^tait depuis trois ann6es amoureux de Ma- 
ria, soeur de don Hernand, et Ton assurait que r^levation 
subile du favori avait et^ mesuree a la complaisance quMl 
avait mise k favoriser les amours du roi avec sa soeur; et 
quoique celle-ci veciit retiree loin de la cour et en dehors reel- 
lement de toute intrigue, comme c'6tait depuis trois ans 
que don Sancbe avait surtout abandon n^ le soin des affaires de 
son royaume, ou chaque fois qu\il s'en etait m6\^, Tavait fait 
au grand mecontentement de toute la noblesse, celle-ci avait 
enveloppe dans la meme faaine Tamour pur de la soeur et le 
favoritisme interess^ du fr6re; de sorte que la bouche qui 



DOK MARTINN m FRETTAS 281 

s'eoYrait poor maudire Pun., se refermait rarement sans matt- 
dire ea M^me temps Tautrec 

£( eependant Maria 6tait pure de toute tache et innocente 
de toat mal. Dass la retraite oik elle avait^t^ ^le?6e parsa 
mdre et od elle continuait de demeurer pr^ desa tombe, elle 
avaitvu don Sancbe sans savoir que c'^tait le rot; et comme 
celui-ci a^ait eru remarquer qu'ilavait, par sajeunesse, son 
air noMe et sa courtoisie, fait quelque impression sur Tesprit 
de la belle recluse, il avait exig^ de son frdre, don Uernand, 
qa'eUe continuftt d'ignorer sa naissance et son rang. Maria 
I'aYait done toujours envisage, sipon comme son ^gal, car, 
»issi bumble que son fr^re 6tait orgueilleux, elle n'avait 
point oubli6 comme lui son extraction obscure, mais comme 
un seigneur dont la noblesse n'^tait point assez baute pour 
mettre entre eux une barri^re infrancbissable. Or, dans cette 
croiyanee, elle Tavait aim6, et ce ne fut que plus tard que don 
Saoeke lut apprttqu'elle aimait un roi. 

Alorsla douleur de la pauvre Maria n^avait plus eu de bor- 
nes : k ses propres yeux elle n*etait plus qu'«une fille perdue. 
Dans tons ses souvenirs, elle yoyait les mattresses des rois 
touto k rexeeration des peuples, qui leur attribuaient tou • 
jours les fanites qui venaient d'eux, meme les malbeurs qui 
Yenaientdu del. Aussi, lorsque pour ladistraire de sa fris. 
tesse ie roi don Sancbe lui avait propose de Temmener de 
Santarem k Lisbonne, et \k de lui donner des serviteurs, des 
pai^es et «ii palals, avaitrelle constamment refuse ses offres, 
et pr^i^^ k ce brillant d<^sbonneur la solitude od elle pouvait^ 
fiinoQ ^mer sans remords, du moins pleurer sans temoins. 

16. 



J82 SOUVENIBS D'ANTONY, 

Mais, si bien voil^e de son obscurity que le Wt Maria, elle 
n'avait pii^chapper aux regards des mecontens qui, depuis 
Irois ans, ayant vu s'accroilre la fortune etTinfluence de don 
Hernand, avaient recherche la cause de cette faveur ^trang<e, 
et pensaienl Tavoir trouv^e dans Tamouf de sa soeur. Dfes- 
lors, toutes lesfaufes, toutes les faiblesses, toutesles insaltes 
du roi avaient 6te atlribuees k linfluence d^sastreuse de Ma- 
ria ; et comme don Sanche, naturellement faible et paresseux, 
avait abandonn^ k don Hernand la conduite presque enti^re 
du royaume, on voyait Vinfluence de la soeur dans TimpuiS- 
sance du frere, et on maudissait la source oix elle 6tait pui- 
see, plus encore que lei pouvoir qui en decoulait. 

On ne sera done point ^tonne^de Teffet que produisit sur 
la premiere noblesse du royaume TapparitioQ de don Her- 
nand d' Almeida sur le seuil de la porte par laquelle oa s'at- 
tendait k voir entrer le roi. Or, comme le message dont 11 
etait cbarg6 n'^tait point de nature k diminuer las sentimens 
de haine que chacun lui portait dejk, lemecontentement ge- 
neral ^clata aussit6t qu'il eut disparu; mais toute cette tem- 
p^te de paroles et de menaces s'apaisa comme elle s'dtait 
^levee lorsque don Manrique de Garjavai 6Leudit la main et 
r^clama le silence. 

G'est que don Manrique de Garjavai ^tait an de cea bommes 
qui commandent le respect k tons. Noble d^ race, brave en 
guerre, sage au conseil, il eti ^te Vkme du royaume sous 
tout autre roi que le roi don Sanche. Maid tel est le malheur 
des gouvernemens faibles ou cauteleux, que tout cd qui est 



* DON MilRTtNtt D1S FBCtTAS. 2M 

itort on loyal Idur devlent ennemi. Don Manrique de Gafjaval 
^tendit done la main et dit : 

« BfesseigneurS) le roi doit Sanche, (fue Oieu consekte, a 
roittptt notre conseil de joiir ^n son palals. H voud inrite tons, 
Unique vous ^tes, k un conseil de nuit en ma maison. L&, 
nous eliroDs Tun de nous pour nous pr^sider^ et nous verrons 
k prendre une decision sur ce qU'il faut faire pour Fhenneur 
de la noblesse et le bien du royaume* En attendant) pas da 
cris qui puissent nous trahir, pas de menaces qui puifisent 
mettre nos ennemis sur leurs gardes. Soyons oalmesi et 
nous serons justes, soyons unjs et nous serons forts. «> 

Alors toute Tassemblee s'^tait dispers^e avec dignity et en 
silence; et le roi qui, cach6 derridre un rideau avec don Her- 
nand d'Alm^ida, les regardait s'^loigner, crut voir encore des 
serviteurs humbles et soumis Ik oiji 11 n'y avait d^jk plus que 
des rebelles et des conjures. 

La nuit se passa tranquille en apparence, rien ne vint trou- 
bier \e sommeil du roi, aucun songe nelui apporta Tecbodes 
paroles terribles que Ton disait contre lui en ce conseil su- 
preme et nocturne qui se tenait en la maison de don Manri- 
que de Carjaval; et cependant tout fut arr^t6, resolu et d^cld6 
comme si, depuis le commencement des Sges, la sentence e<lt 
6t^ ^crite sur le livre ^ternel par la plume de fer du destin. 

Le tnatin, au moment od don Sanche sortait de sa cbambre, 
bott^, ^pei'oqn^ .et tout pr^t k monter k cheval, 11 rencontra 
monseigneur de L6ria, qui 6tait archeveque d'Evora. Le roi 
fran^ le aourcil, car 11 avait dit qu'il ne votllait reeevoir 
personne. 



384 SOUVENIRS D'ANTONY. • 

— Sire, lui dit Tarchev^que, que votre colore tombe sur 
moi seul, car je vous ai attendu ici malgre tout k iiion4e, e( 
pages et serviteurs out fait ce quMls out pu pour que Je me 
retirasse. Mais j'avais k parler k votre altesse de la part des 
nobles de votre royaume. 

— Et que d^sirent-iis? demandale roi. 

— lis d^sirent savoir si votre bon plaisir ne seralt pas, au 
lieu dialler aujourd'bui k la cbasse, de pr^stder le conseil; 
les affaires dout il devait 6tre question sont urgentes et ne 
souffrent point de retard. 

— Monseigneur d'Evora, r^pondit le roi , m^lez-vous de 
toucher les revenus de votre archev^cb^, qui, Dieu merci, est 
Tun des plus ricbes ; non-seulement de I'Alentejo , mais en- 
core du royaume, et laissez-moi faire, kmoi, ma besognede 
roi. 

— Et c'est justement parce que vous ne la faites pas, sire, 
que je suis d^put6 devers vous pour vous dire que de toute 
cette faiblesse et de tout cet abandon il vous arrivera malheur. 
La besogne d*un roi, sire, est aux rudes affaires de la poli- 
tique et de la guerre, et non aux plaisirs de I'amour et aux 
amusemens de la chasse. 

— Et, repondit le roi, si je ne me rends pas aux conseils 
que vous voulez bien me donner au nom de ma noblesse, 
puis-je savoir, monseigneur, quel est ce maibeur qui m'arri* 
vera? 

— Ce maibeur, sire, c'est que quelque soir, en revenantde 
visiter votre maitresse ou de courir le daim, vous trouverea; 



2SS DON MAHTOm 08 FRBrfAs. 

}0B portes de Llsfoootte oatert^s pour tout le mbude^ mM 
fermees pour Yous. 

— Akirs, inoi»$el|^eur, reprtt en riftnt avec mipri^ don 
Sanche , i'iral k Golmbre : le Portugal est riche en tilies 
royales, et c'est une courotine qui a plus d'un fleuron. 

*- Golmbre sera ferm^ Gomme Litbonne, dire; 

— Aloffs il me reatera Seioi^L 

— Setuval sera ferm^ comme Golmbre. 

-»Eb biea I ditea k ffla noblesse, feptit le rot, que lors- 
que mon bon plaisir eftt 6t6 de presider men eonaeil aujouis 
d'bai, je le remettrais ahuitaine, tant }e serais eurleux de 
toir pareille cbose. 

^ Yous le terre^, sire, r^pottdlt rarebevtque d*Bvori< 

Puis, s'iuclinant detant le roi, il soriitaveo le mtoe calme 
et la m^me dignity qu*il avail conserv^t) dans cette derni^re 
d-marche, tent^e'pr^s de don Sanche, et dont 11 tenait de 
reconnaitre rinutilit6. 

Deson c6t6, le rot monta k chevai avecson ravort,traversa 
toute la Yille sans s'apercevoir d'aucun cbangement, puis se 
dirigea sur Santarem, oil demeurait sa mattresse. 

GeJouM^, don Sanche trouva Maria plus triste et eepen-* 
pendant plus afltectueuse encore que d'babitude. Le roi sV 
perQut tout en entrant de cette tristesse, et, s^arr^tant devant 
la )eune fille assise sur un divan maure&que : 

— Maria, lui dit-il, quand les nuages voilentles^tollcs, le 
roi du ciel souffle et les nuages se dispersent, et les ^totles 
brlHent. Ne pourral-Je done Jamais en faire autant pour toi, 
vfA qui sttis un [roi de la terre? Quelqu'un a-t-il os^ t*insul- 



2S6 SOUVENIRS l>'ANTO!nr. 

ter, Maria? nomme-le moi; fll-ce mon fr^e AlphoBse, par 
le del ! 11 me rendra compte de cette offense. 

-- Nob, Cher seigneur, r^onditMadaen ae^uanila t^te 
et en fai^ant tomber deux peries qui trembiaient aux eite da 
ses yeux, non, personne nem'a insulUe, et yous nedeTeiptt- 
nirqoe moi*m6mequi suis une insens^ de ne point me trou- 
ver heureuse quand tant de femmes s^raient ildres d^^tre i 
ma place. 

— ITessaie pas de me tromper, Maria, dit don SaiMbe,}e 
sais que ton 4me d'ange te porte au pardon. Mais le pardon 
enhardit les traitres, car c'est 6tre trattre k son roi que de 
ne point aimer ce qu'ii aime. Cest ta faute aussi, Maria ; si 
tu ^tais venue k la cour, aulieu derester dans cette solitude, 
il t'eussent vue de plus pr6s,ils feussent consue, et alors ils 
t'eussent adorSe comme moi. Mais H est encore temps, 
mon doux soleil, viens, et d^s que tu iuiras on senlira tes 
rayons. 

-^ Oh! bien loin ! de 1^, monseigneur s'toria Maria en poi- 
gnant les mains d'un air suppliant; si j'avais une grdee k 
YOUs demander, ce serait au contraire de me permetlre de me 
retirer dans un couyent et de ne pas demeurer plus longtemps 
ainsi entre vous et votre peuple, car il nous en arriYera mal- 
beur k tons les deux, sire. 

— Tu vols bien que tu me trompais, Maria, et que quelque 
miserable t'aura dpnne ces avertissemens. Aunoin duciel, 
Maria , nomme-moi celui qui a os^ te menacer. 

— La menace, si c*en ^taitune, monseigneur, viendralt de 
trophaut pour que vous pussiez atteindre cc^ui qui TauraU 



DON mmram m freytas. m 

iaUe... lfai« trtB«|aiUis6z-v(Mis, stre^ ce n'est point; ane me- 
nace, c*est un rive. 

-^ Un rehfe, Mam ! Je re^reitealors de ne pas avoir amene 
avee noi le ral^biii Ismael ; tl expdrque les sondes comme Jo- 
seph,.et il l*ellt dit ce que le tien signifiait. 

^ Hdlas I monsel^eur, ripondit en soupirant Maria, il 
^tail SI dair qu'il n'avait point besoin d'interpr^te. 

— Et il t'annon^it des malheurs ? G'etait un songe bien 
iBa^m^> et qui ne se doutait point que j^^tais 1^ pour le faire 
mentir. Viens avec nous, ma belle Maria, et le plaisir dissi- 
pera cette vision aussi rapidement que le soleil fond un 
nuage. 

— Et oft allez-vous done, monseigneur? demanda Maria 
avec tiiqui^tQde. 

-- A la ctaasse. 

fSasth fiftlity puis d'une voix tremblante : 

— Seul ? lui dit-elle. 

— Av«c ton fr^re. 

•--Ob 1 mon Dieu ! mon Dieu! s*6cria lajeune fiile, plus de 
dottfe, plus de doute, et mon r^ve etait un pressentiment ! 

—'Encore Con rive t murmura don Sancbe avec un l^ger 
moavenait d^impatience. Yoyons, Maria, dis-moi ce rdve. 
Ifai-ie point droit k tes pens^es, k tes pens^s <ie la nuit 
comme k celles du jour? Parle, je t'^coute. 

~- Oh 1 mon cber seigneur, dit Maria en se laissant gifsser 
aax pieds de don Sancbe, voilk od }e reconnais cette bont^ 
qae toat le monde ignore, parce qu'elle reste au fond de votre 
<«ur. Au lieu da rire de ma foiblesse, vous vouiez la gu6- 



MfViMiiui B'Aimnnr. 288 

rir. Bk bhn I fi*«Bt peuMtre mm qui tmmi Aom* e^le eoBh 
passion pour one erainte qu'an autre iPiltenilt H fdlie. 
SToiitrce pts 4i»e vous Be mo rtiUnrtt pi» As aa tarieup? 

-*- HWy m^ trflQfluHki ; p9rie. 

--Eh bien 1 mon^goaur, voua ^ties vaQUf ^ns imm i4v«, 
oomwe V04IS Toili^ eq r^iM. Danv mos rte8> vMsm^aTez 
propos6, e^nuo^ vcHts vopssd^ iefiiira, de m%liiiieiier 4 la 
^ssai eU'avai^afieepte. J'^^ipariieavecvous» etjecbevau< 
cbais It VQS c6tte lottte fi^ 4e ^Qtre booiie filcQ et da viMve 
i4lt8«9, «t me disaot ei) moi*m6iae que ai vous n'oissiaft pta 
iU e(U de p«issapce, quc^qae peuple ^sm^ «&l dlu. 

— Et toi aussi, Maria, tu me flattes ? dit en souriaM le 

— Non, mon bien-aime seigneur, je vous dia lafMt6tou- 
joursy ou, si je ne vous dispasla v^rii^, je vouadis au moins 
ce que je pense. Voas Qkevauidiia dense atesi pi^s de moi, 
lorsque nous entrjimes dans une sombfe fordt oDi voa diiens 
ne tarddrent pas \ lancer un daim. Cbacofi le poursilf ^ft aiors 
ayee de granda eria da joie, et not }e 16 )K>Qrsiii¥is ai&sl que 
les aukras, mats triate et comme empert^ dans un tourtHHon. 
Ja foulais crier instinctivement, je Youlais arr^ter mon die- 
val, je youlais, sans aavoir pa^irqiioi, voua dire de »d pfoint 
poursuivre ainsi ce pauvre anhnal; inaisfitatsaans v«ix et 
sans force, et mapoitrine se serait platftcbris^e que jlo-laia* 
aer tebapper un son. Soto, aiH^ una coursedont je ne pus 
maaorer la longueur et dans laquelle noachevaux, ctMnmealla- 
anaaeat au dea ailaa, franehisaaiept moptagnea, rivitoe a «( 
pffMpicaa, la mtfkeoiw^ daim command da ae laaaer^ aV 



DON MiXnm M FUTTIS. 289 

ckose ^^mige, tout en suifint It ehasse, ^ Atit encore 
trop floignfe pour le foir, je Ic Toyais, mi, lialetant, se tnit- 
nant | peine, n'avmcuit plus que par £ltns d^sesp6rte diaque 
fois qu'il entendait pins prte de Ini les ahoiemens des diiens 
oa left lanfiures dn eor. Tont-j^-conp one IIMie partit d'nn 
Mwm sans qne je Tisse quelle main I'avait lane^, et le 
daim, ftapp^it I'^ole, fit eneore qneiqnes pas, puis lomba 
Morses genonx, puis se ronla dans son sang; et^ mesure 
qnll avangait ters son a^onie, — * tons atez dt faire quelque- 
feis de ees r£ves, n'est-ce pas, monseigneur? oik le yrai et 
)e &nx, le fantastlqne et le posiUf sont tenement m£l^ en- 
semlile, qa*on ne salt pins distinguer la tMM de rillasion, 
•— sesmembres, qui se raidissaient, cessaient confus^ment 
d^^tre ceift d^iin animal et prenaient la ressemblance de eenx 
d'uahomme. Enfin^aprds qnelqaes minutes de ce^tem^ta- 
morphose, je Jetai un cri ; je venais de reconnallre men fr^e. 
Out, nottseigneur, mon frtee, perc6 d'une fl^e au-dessous 
du teas, et qui, dans une dernldre convulsion, rassembla 
totttes ses forces pour se tpurner de mon c6t^ et me dire : 

. « Ifaria, Maria, prends garde k la chasse I » Puis aussit6t 
Uespinu 

— Folleqaetu es, dft don Sancbe, ne reconnais-tn pas 
-dias cef^re Insensi les iQ<soh^ente6 visions d&la nnit? 

— Oh! n^n, noni s'^ria Maria. Non, croy«is-moi bien, 
monadgneur, fai fait d'autares r6ves dans mayie, mais au- 
CBB ne m'ataiss^ une impression parMUe. Oh I monseigneur, 
nem^rises pas cet avertissement. Apr^s tout autre rtve, 
fctt ^ peu j*ai sent! s^eiEicer, si je puis le dire ainsi, le cadre 

17 



• 



290 SOUTBimtS D'AffTOHY. 

dans leqaM it ^H enfermd ; montagnes, forlts, paysages, 
une fois mes ytsux onverts, disparaissaient ^ la clart^ du jour 
comme une Yapear; tandis qn'aujourdlitil Je vols tout en- 
core, cotnmc si Jc n'^iais pas ^vcill6c ; le cadavrc de mon 
Mre est coueh^ au pied d*un grand roefaer couronn^ de sa* 
pins, prte ^une fenlaiM ot at rtonissent les eaHx tf*ane 
cascade ;ily a en ftieedalui nne mine (foi est un anden tr- 
milage rain6 par !es Haures et que sttrmonte tme crokbrt* 
sfe. Tenet, monsdgnenr , que f aic les yeux ott^rts on 
ferm^s, tout cela est devant mof sans oesse etplein de rte* 

lit^. 

— H est du moins lieureux que ce T^ye, en mena^ant ton 
fr^re, alt respects ma Mle Maria ; car, si Imposteur que je 
lecroieje ne serais pas, Je Tavoue, sans inquietude en face 
d'une telle conviction . 

— Oh ! ce n'est pas tout, monsdpeur, reprit Maria, el 
toute la iamille est envelopp^e dans la proscription. 7e if en 
restai point Ik et]e m^enfoncal plus avant encore dans mon 
r^ye ensanglant^. La chasse contlnua, car moi seule semblals 
^tre accessible k cette impltoyable y\s\(m. Tou]ours sans 
TOix, toujours en trainee par une force sup^rieure, Je repris^ 
ma course h travers la for#t, et presqueauasitdt les^ftilens 
lanc^rent yfSe l)lebet}ancllie qiafi deecendit la iwUte de tMiie 
la rapidity desa couvse; eialor8taiift^e4^aei9ereMuvehi. 
C^mne si J'eusae 4^ 4(m^ ^'mm double -viie, ^ la giMa 4 
travera^tea Mile d^laitrs f«*€tte IMaaH pour 4reii^ar taa 
cMens ; aenlanenl, 4Me Ma, tfdteil aol^i ^mma» «o«* 
tea ac6 toteaars, c^itait««i qM IfffaaaHlaiB It chagiia aboie- 



DON MARTINFf DE FREYTAS. 201 

ment des chiens, k chaque son du cor. Enftn nous It rejoignt* 
mes, et une fl^he partit qui alia la percer au flanc. A Tins* 
tantm^me je ressentis au cdt6 une vivedouleur; etde m^me 
que lesang coula sur sa blanche fourrure, je vis le sang tein« 
dremarobe. Alorsune seconde fl^che partit et allaratteitt* 
dre au c5t6 oppose ; et au c6te oppose, qui etait celul du 
cceur, je sentis une douleur vive, aiguS, mortelle. Le sang 
jailllt de cette seconde blessure comme de la premiere. La 
bichetomba pleurant et bramant, et alors un bomme s*appro« 
cba d'elle un couteau k la main : cet bomme me causait une 
terreuraussi p:rande qu6 s'il Mt venuft moi. Cet homme 
s'approcba d'elle^ et, malgr^ ses plaintes, ses g^missemens, 
sans fiaire attention ^moi qui essayais par mes gestesde sup* 
\t\krk mes paroles, monseigneur, avec ce couteau 11 lui ou- 
yrit la gorge, et sur mon Sme, oui, monseigneur, je vous le 
jorey je le sentis entrer tranchant et froid, et Je jetai enfln un 
grand cri qui me r^veilla. Je fus longtemps k croire que Je 
n'^taispas blessee , la main sur mon cou, chercbant des yeux 
^ mesiieux c6tes ces plaies que j'avais re(?ues, etprenantpeur 
du sang la sueur mortelle qui me courait par tout le eorps» 
^1 voyez-vous, monseigneur, continua Maria en portant sa 
mm aux endroits indlqu^s, c'etait ]k,\k et \k) et Hen q\x^k 
6n parler Je souffre et Je me sens prete k mourir. Ayez done 
pitie de moi, je vous en supplie, monseigneur, et n'aUes 
point k cette cbasse; car Je suis certaine que si J'avais conti- 
nue mon reve, apres mon frere, apres moi, c'etait vous, mon- 
seigneur, que cette menace allait alteindre. 

Don Sancbe sourit k ce recit. Comme tous les caract^res 



292 SOUVENIRS D'ANTONY. 

faibles, il affectait le doute ailn de parattre fort ; puis, pre* 
nant sa mattresse entre ses bras : 

» Maria, lui r6pondit-il, j'ai toujours entendu dire qu'en 
marchant droit k un fantdme on le faisait evanouir. Je feral 
ainsi de ton r^ve ; nous marcherons droit k lui et il dispa- 
rattra. 

— Oh ! non, non, monseigneur, k moins que vous n^ordon- 
niez, car je suis votre servanle, et j'ob^irai k vos ordres. 
Non, je n'irai point k cette chasse, et si vous m'en croyez, 
monseigneur, TousnMrez pas non plus. 

— Tu feras selon ton plaisir, Maria, et non point selon ma 

volont^. Tu crois que quelque danger te menace k me sui- 

vre, reste ici, mabien-aim^e, je veux t'^pargner jusqu'^Tom- 

bre de la crainte. Amon retour je t'y retrouverai,et tu auras 

' tout oubli^, excepts notre amour. Adieu, ou plutot au revoir. 

Maria resta un instant pendue au cou de don Sanche, ren- 
vers^e en arri^re, les yeux ferm^s et la bouche entr^ouverte, 
comme si elle ^tait ^vanouie; mais au bout d'un moment, sa 
poitrine se gonfla, ses larmes jaillirent, et elle ^clata en de tels 
sanglotSy que don Sanche sentit sa resolution chanceler et 
demeura un instant incertain, commen^ant k doiiter qu'une^ 
telle douleur puisse ^tre Feffet d*un songe, et croyant qu^elle 
avait appris quelques nouvelles qu'elle ne voulait pas lui 
dire: 

— Maria, imi dit-il, il est impossible qu'un r£ve te cause de 
pareilles angoisses; promets-moi de me dire ce que tu as 
r^elleiuent, et je resterai. 

-- Non, non, dit Maria, allez k la chasse, monseigneur, 



DON MARTINN DE FRETTAS. 293 

car Je n*ai rien autre chose que ce que je vous ai dit; mais 
rerenez fite, car je sens que Je n'aurai quelq'ue tranquillity 
d'esprit qu*en vous revoyant. 

— Tes d^sirs sontdes ordres, r6ponditdon Sanche; au 
lieu dialler k Gastel-Branco, je n'irai qu'^ Sarz^edar; au lieu 
d*6tre huit jours, je n'en serai que trois. Adieu done, et k 
bient^t. 

Maria lui dit adieu de la t^te, car elle n'osait parler, tant sa 
TOlx 6tait pleine de sanglots. Elle le suivit des yeux tant 
qu*elleput Tapercevoir k traversles portes de Tappartement; 
puis, lorsqu'il eut disparu, elle courut k la fendtre afin de le 
saluer encore une derni^re fois. Enfin don Sanche disparut 
^ Tangle de la rue, et cependant Maria resta encore longtemps 
immobile au m6me endroit et les yeux fix^s.sur la m^me 
place, comme si elle se fti attendue k le Yoir reparaltre. . 

Pendant ce temps il se passait k Lisbonne des choses qui 
justifiaient les pressentimens de Maria. 



ni. 



Les nobles avaient r^poudu avec empressement k Tappel 
de don Manrique de Carvajal, et, comme c*6tait un seigneur 
ridie et puissant, personne ne s'^tait inqui^t^ de voir entrer 
Chez lui une si nombreuse assembl^e. Mais le lendemain ma- 
tin r^tonnement fut grand lorsqu'on vit des ouvriers cons- 
tniire un yaste ^hafaud dans une prairie qui s'^tend entre 



t 



994 SOUVENIRS D'Ain:oinr. 

LUbonne et le petit goUe qui a'avance dans les terres au-des- 
mis da la viUe. Comme tout le mande ignorait dans quel but 
cet ^chafaud etait dresse, tous ceux qui passaient s'arretaient 
devant lui^ D'un autre c6te, les curieux de la ville ayant ap- 
pris le travail strange qui se faisait k la porte, accoururent 
avec empressement ; si bien que d^s Theure de midi il y avait 
d^k une foule considerable, attendant Tissue de cette cona- 
truction. 

A dix heures la cbarpente ^tant aohev^e, on ^tendit sur les 
marches et sur la plate-forme de cet echafaud un tapis magiir 
flque sur lequel on ^leva un tr6ne surmont^ des armBs de 
Portugal, en tout semblable k celui du roi. Bientot on placa 
sur ce tr6ne une statue repr^sentant le roi don Sanche ) elle 
avait la couronne en t^te, sceptre en main et Tepee de justice 
au c6te; elle etait revetue de la robe royale, sur laquelle bril- 
laientles insignes de la royaut^^ puis une forte troupe d'^- 
cuyers et de gardes s'approcha. Les 6cuyers, qui portaient 
cbacun les pennons de leurs maitres, mont^rent les inarches 
et all^rent se placer derri^re le tr6ne, abaissant leurs ban- 
nitres sous la banniere de Portugal. Les soldats se rang^rent 
en cercle autour de Techafaud, et cbacun attendit plus curiepc 
^t plus ^tonn^ que jamais. 

A midi toute la noblesse de Lisbonne, qui venait d'entendre 
d^otement la messe, sortit de T^glise, con4uite par don 
Mfnrique de Garvajal. Elle conduisait au milieu d'ello le sei- 
gneur don Alphdnse, fr^re puin^ du roi don Sanche, que Ton 
croyait en Catalogue, et qui, sur un message qii'il avait re^u 
buit jours auparavant, ^tait arrive secretement k Lisbonne. 



DON BCAinNN DB FBRTAS. St» 

Ble M ^feigea vers ^ prtirle^ prM4^«4'ine amal^w fuer« 
rllr6, camna li elle eftt nourelii h ftne Imlailk on ^ ii6e fM^ 
«t tiiMe d'Hue foulo plus frude encore que oeUe 401 ttteiH 
dait. En voyant oetto noble iseeoiblie) lee eoldele s'ouvrirein* 
Dob VaDriqtie de €arva)el et rardkev^que d'EYora se fiiacd- 
nni de obaqoe o6t6 du ir6ne ; lea ftntrea s^mnire ee ]^a«> 
cireat ear les degr^, k dea dieianeee §1^ iadiqQaietl leiura 
vaogi. Ub erieur puUio moata aur la derRiire mreliei et 
one faafare bruyaftte reteatit pour GOttmaader yatlesiiea* 
Teat lee noblee Urtrest leure ^p^, et le criear pvblio M 
eatoadre cee nota s 

• Yooa toue Poclugatet grands rieos hombr^t^ ffttatey 
dMvaliera, teuyere et oltoyeos, ayezi oyeal oyezi 

• Le rol don Sancbe de Portugal, ment«it k la race deal H 
tft lerti at oubllant les 4feYoirs qui lui aont lmpeste» e'Mttt 
rendu indignede lacouroone qu'il disbonore, 11 plait It DleHi 
par Veatremise dee noblee aonfed6reS| r^unis pour la 4^ros- 
F^rit6 da royaume, de le condamner k la deposition qu'il a 

• Ha m6rit6 cette deposition aurtout pour quatre nM4i£i| 
et ces quatre motifs les voici : 

B Premi^rement. Le roi don Sancbe est indigne de la cott- 
rodne, puisquMl ne pent porter la couronne lui*m^me, etque 
c^€st| no&pas lui, mais le funeste don Hernand d'AJm^ida 
qoi gouyernela nation avec une insolence insupportable pour 



* Voir don Teiesforo de Trucha, a qui tous les ddUils iUiYsttS 
Mntempruut^Sft ■ 



^ ^ 



-1 



2M 80UTENIBS D'ANTONY. : 

des esprits aoasi fiers que les PoFtugals. En cons^aeiice, 
puisque le roi ne peat portcpr sa eeurooQe, 11 est tempe qa'ella 
soit placte sur une t^te plus capable et plus digae da la por- 
ter . Que le roi don Sascbe perde done la couroBiie 1 » 

Aprto ces paroles le crieur public s*arr6ta, et un sltou;e 
profond s-^tendlt sur Tassembl^ -, on edit dit que toute cette 
multitude n^avait que des yeux et pas de souffle, car tous les 
regards brillaient comme des flammes, et pas une baleine ne 
se faisait entendre au milieu de cette stupeur g^n^rale. Mon- 
seigneur d^Evora, arcbey^que de Li^rla, s*approcbalentement 
et solennellement de la statue du roi, et lui dta la couronne 
de dessus la t^te. A cette vue la multitude ^clata en applau- 
dissemens si fr^n^tiques, que de ce moment les nobles jug^ 
rent que leur cause ^tait gagn^e devant le peuple. Pour ne 
point laisser refroidir les esprits, ils flrent signe au crieur 
public de continuer, et le crieur continua : 

» Secondement. Le roi don Sancbe de Portugal est indigne 
de porter I'^p^e de Justice, puisqu*il oublie de s*en senir pour 
la protection de ses sujets. Ce n'est point son esprit, mais 
I'esprit d'unecourtisane qui dirige sa yolont6; ce n^est point 
sa boucbe, mais la boucbe d'un courtisan qui dicte les d^- 
crets; ce n*est point sa main, mais la main d'un courtisan 
qui signe les actes; et cela au prejudice du bien et de Fint^ 
rSt commun. II faut en consequence que T^p^e de justice ne 
soit pas desbonor^e plus longtemps par des mains indignes 
de la porter. Que don Sancbe de Portugal perde done T^p^e 
de justice! » 

Le crieur public fit de nouTcau silence. Alors don Man- 



DON HARTINN DE FRETTAS 297 

rique de Carvajal s'approcha de la statue et lui arracha da 
c6U Vepee de justice. De nouyelles acclamations retentirent 
plttsiurieuses encore que les premidres. £t le crieur passa k 
'la charge soiTante : 

« Tfoisf^mement. Le roi don Sanche de Portugal est in- 
dfgne de porter le sceptre. Pour le porter dignement, un roi 
doitpresider sesconseils, conduire ses armees, et non point 

passer sa yie en chasses, en bals et en ffttes; pour porter di- 
gnement le sceptre, un prince doit 6tre ferme et juste. Don 
Sanche, au contraire, est faible, indolent, prodigue, dissipa- 
teurdes revenus de Tetat. Que don Sanche de Portugal perde 
done le sceptre! » 

Alors le comte de Rodrigo s*approcha de la statue et lui 
enleva le sceptre des mains ; puis le crieur public passa k la 
quatridme charge. 

« Qnatritoement. Le roi don Sanche de Portugal est in- 
digne d'etre assis sur le tr6ne, car, outre qu'il s'est rendu 
coupable de tons les actes de trahison que nous avons dits 
centre rhonneur de la nation portugai.^e, il a encore poursuivl 
iDjustement de sa haine son fr^re don Alphonse, seul et ve- 
ritable fa^ritler de la couronne, Tayant exil6 sans motif, sans 
doute dans respoir de lui substituer quelque enfant illegitime; 
mais Dieu ne permettra pas tant de honte et de d6shonneur, 
et les nobles ligu^s les pr^viendront en d^cemant le trdne k 
crlui qui le m^rite par sa naissance, par son courage et par 
sa sagesse. Que don Sanche de Portugal soit done chass6 du 
triune! » 

AussitOt don Diego de Salvaterra s^approcha du tr6ne, sai« 

17, 



996 SOUVENIRS D'ANTONY. 

M Ui aUilue et la fit tomber la t^le la premiere : en mSme 

temim le» oonf^^m e&lev^ent don AlpboDse sur leurs bras, 

tile pU^aiit sur le tr^^ne ^ide, le proclam^rent roi k la place 

de SOD fr^re. Cette proclamation futaccueiUieavecdegrand& 

oris de joie par le peupie, qui croit loujours gagner quelque 

i^M k cbaager de ftouverain. En un instant, don Alpbonse III 

fut rev^tu des insignes de la royaut^^ et Teveque d'Evora sV 

vangant le premier^ lui rendit hommage en lui baisant la 

main. Don Manrique de Carvajal Tint apr6s ; ii fut suivi du 

comte de Rodrigo et de don Diego de Salvaterra; puis apr^s 

ees quatre d^l^ues de la ligue, vinrent tous les nobles qui 

la composaient. Enfinlenouveau roi, mont6sur un magnifique 

cbetal blaac, couvert du barnais royal, et escorts de la no* 

blesse et suivi du peuple, rentra dans la ville de Lisbonne et 

sedirigea vers la cath^drale, ot Fev^que de Coimbre/Chanta 

un Te Deum. Le reste de la journee se passa en C^s et en 

rljouissances. 

Pendant ce temps, don Sancbe s'avan^^ait vers la for^t de 
Sarzedar, accompagne de don Hernand d' Almeida et dl quel- 
ques-uns de ses plus familiers serviteurs^car depuis quelque 
t«mps aucun noble n'allait plus \k od allait don Hernand. 
Mais le roi don Sancbe ^tait tenement aveugle par Tamour 
qn'il avait pour la soBur et par Tamiti^ qu il portait au frere, 
quUl avait laisse s'^loignerde lui la vieille noblesse sans rien 
iairepour la retenir; dans cette cbasse fatale il n'etait done 
aecompagn^ que de son favori et de ses piqueurs. 

Des ordres avaient ete donnes d'avance, et en arrivant au 
rendez-votts, don Sancbe apprit qu*uD daim magnifique avait 



•,v 



♦. 



DON XARTiNN 1X& FRETTAS. )99 

U d^toaro^ pendant 1« niiit. A peine prit«il le temps de ^ 
j«iiBer, tsDt ^taii griftde «oii ardeur pour la diasse. he^ re^ 
liift de dievaux at de eUif as furent dispose ; puis le piqueur 
esftraaYec son limier daaa reBceiiitef et an bout d'un ingtaiil 

00 eotendit le son d*un oof qui annop^lt que le daim ^talt 
laaoji; ei» inline temps on le Yit comme ttne omlMre traverser 
tm bond et sans toucher la terre I'allte oii attcndaieat le roi 
•t doB Heraasd* Im ebiens furent aussit^t d^apUs sur lui 
(tea Saaeheel sou favori s'elanedrent sur ia vole des chlens, 
Ilia ebasse e^flaiaen^. 

Ms les prafmiers pas qu'il fit, le cheval de don fiernand 
MiiMa aalmd d'uue Titeise sttrnaturelle^ et quoique le rol 
nentAt un coursier du plus pur sang maure, le i^eval anda* 
losadedoii Hemand essays plusieursfois de le d^passw. U 
I'teblit ttue lutte entre la monture et le cavalier dans 
isquelle on ne pouvait deviner quel serait le vainqueur, lorsr 
que le roi voyant que les hearts du cheval et du cavalier deraa* 
ieaient la cbasse, eria k son favori de laisser aller. Jl peine, 
]^r (b^lr, celui-ci eut-il Uch^ la bride que son coursier 
r^porta avec la rapidity d'une vision. Le roi s'^lan^ der< 
tihft lai de toute la Vitesse de sa monture, et pendant longt 
temps 11 le suivit, perdant peu k peu sur lui, luais continuan* 

1 le distinguer encore k travers les arbres. Enfin don Hernand 
d^ssa les chiens eux-mSmes et disparut dans un taillis 
^pais. Bie!it6t on entendit le brit de son cor, qui sonnait la 
vue -, il allait d'une vitesse ^gale au daim. Au bout de dix mi- 
Dutes, son cor se fit entendre une seconde fois -, mais quel, 
ques efforts qu'eftt falts la chasse pour le suivre, le roi vit qu'il 



MLm: 



)00 SOirVEMBS D'ANTONY« 

avait encore gagn^ sur elle : ceUe course dara deux heures 
ainsi, le son du cor s'affaiblissaoC cbaqae fois. Enfia il s'ar- 
r^ta tout-k-coup et tout-li»fait au milieu d'une fanfare. Le roi 
ne comprenait rien k cette interruption, et commengantk ^tre 
inquiet, redoubia de vitesse et se s^para k son tour de ses 
gardes. Son cheval, comme s'il eiilt 6t^ gnid^ par une main 
invisible, semblait suivre une trace. Le paysage devenait de 
plus en plus sauvage et desert. Le roi n'en continuapas moins 
sa route i peu k peu il lui sembla entrer dans un passage qui 
ne lui etait pas etranger et qu'il ^tait cependant certain de 
ne pas avoir vu. II reconnut un ermitage en ruine, surmont^ 
d^une croix brisee. tl chercha en face, car il lui semblait quUl 
devai^y avoir uu grand rocber tout h^risse de noirssapins; 
les sapins et le rocher ^taient en face de rermita|;e. Ses yeux 
se port^rent aussitdt au fond, et il cbercba unefontaine et une 
cascade qui devaient s*y trouver; la fontaine et la cascade 
6taient au fond. Alors ses yeux se port^rent avec une angoisse 
inexprimable sur le gazon. Sur le gazon ^tait un homme ^tendu 
dans les derni^res convulsions de Tagonie. II se Jeta k bas 
de son cbeval, courut k cet homme, et jeta un cri. Get hoBtnie 
c'6tait don Hernand, son cbeval Tavait pr^cipit6 du haut en 
bas du rocher et lui avait bris6 le front contre une pierre. 
Alors le roi se rappela d'oti lui venait le souvenir de ce 
paysage; c'6tait celui que Maria avait vu en r^ve jt lui avait 
si Addlement d6crit. Le cadavre 6tait couch^ au pied d'un ro- 
cher convert de sapins et avait devantlui un petit ermitage 
en ruine, avec sa croix briste; ^tait au fond un vaste bassin 
naturel od se r^unissaient les eaux d'une cascade. 



« 



4 



DON VABTIMN BS FRETTAS. 301 

Le roi ▼iMilslseocNBir dan nenitiHl; mtis il Mait trop Urd , 
dim Heraand teit mrt. H port* tlors son cor It ses Itrres 
pour appeler k lul touie sa svHe, et sonna k pleine poitrine. 
AabOQtd'aii instant, ontitapparahre quelqnes cMens ^• 
r6s et ayant perdv la rolt; pais derriftre em on entendit la 
voix des piqaeurs. Enfin quelqaes-nns panirent plelns d*in- 
qoietade et de terrenr ; lorsqtt'ih arriy^rent, le roi avail trans- 
port^ le cadavre de don Hemand prte de la fontaine, et , ne 
pomrant pas le croire enti^rement expire, essayait de le faire 
reyenir, en lui jetant de Teau sur le visage. Quant au reste de 
la cfaasse, il s*6tait dirigd d*iin autre c6t^, emport^ k la pour- 
suite d'uneblclie l)lanche qui avalt fait prendre le change aux 
chiens, quelque peine qu^eussent prise les piqueurs pour les 
rompre et les dlstraire de cette nouvelle vole. 

k oette nouvelle, en apparence si inditfiirente dans la cir- 
coBstance oti Ton se trouvait, don Sanche tressaillit comme 
frapp6d*une nouvelle terreur. H laissa tomber le cadavre de 
donHeraand, quMl soulevait sur son genou, redemanda une 
secoofefois les m^mes details, p&lissant ^ mesure qu*on les 
luidonnait; entn, quand le capitaine eut flni de parler, 11 
eooQtanii instanld'oa venaitlavoixdesdiiens que Ton en- 
tendatt dans I'^loignement, et, laissant le corps de son favori 
am mains des piqueurs, il s'61anca sur son cbeval et le poussa 
comme un insens^ vers le c6t6 d*o{i partait le bruit. 

Don San<^ venait de se rappeler la seconde partie du r^ve 
de Maria, qoi*avalt rapport il elle-m^me. 

Le cbeval de don Sanche semblait avoir des ailes, et cepen. 
^tillui didiirait les flancs de ses ^perons. Cest qu'il lui 



ji. .«. 



30) 80UYENIBS D'ANXOOT« 

semblait, apr^s la reality affreute qtt*av$|U pris« la premiere 
partie du song^ de A(aria^ que c'etait aa aoaitres&e elle^m^a 
qui etait en danger. II voulait donearriv^r k temps paur rom- 
pre les chiens et interrompce h cbassse maudite; mvs quelle 
que fat la veloci t^ de VeEfaut du d^ser£, qui TemportaU comme 
UQ tourbillon^ il ue se rapprocbait que p^u k pen des cbiejis» 
qui de temps en temps, par de longs aboiemens^ pronvaieut 
quMls revoyaient Tanimal qu'iU poursvivaieQt* EnfiUi apr^s 
trois heures ile cette poursuite incessante^ il sc rapprocba au 
point d'entendre distinctement le bruit du cor, qpi de minute, 
en minute sonnait T^-vue, ce qui prouvait que ranimal se &ti- 
guait et allait incessamment ^tre rejoint par les cbasseurs; en- 
fin le terrible ballali vintk son tour. Don Sancbe pridpitasoQ 
cbeval, et arriva au moment oti la bicbe , perc6e de plusieurs 
flinches, dont la derni^re traversait le coeur, venait d'expirer. 
II est impossible de decrire Timpression que cette vuepro- 
duisit sur le roi. La vie fantastique ^tait tellement m^l^e pour 
lui depuis le matin k la vie reelle^ que ce ne fut qu'en trem- 
blant qu'il jeta les yeux sur la malheureuse b^fe ^tendue dans 
son sang : il lui semblait qu*il allait voir la bicbe prendre 
une forme bumaine et se lever devant lui comme une appari- 
tion. Le regard mourant qu'elle tourna vers lui augmenta 
encore son trouble, tant il etait plein de d^tresse et de dou- 
leur. D^s lors il n'eut plus de doute, et certain que Maria 
courait quelque danger, il prit un nouveau cbeval, ardonna^ 
une partie de sa suite d'aller rejoindre le corps de don Her* 
nand, et, suivi de Tautre, il s'^lan^a en bftte^uv la route de 
Santarem. 



U-/" 



DON MARTINN DE FREYTAS. 803 

A peine avaiMI fait quelques lienes que^ ne pouvant resis- 
ter k son impatience et voyant que le reste des chasseurs^ 
moinsbien monies que lu), ne pourralt le suivre, limit sou 
chml au galop, fixant Santarem pour lieu du rendez-vous. A 
son tour un pressentiment terrible le poussait en avant, et 
it se reprochait amdrement de n'aYoir point c^de aux ins^ 
tancfs de Maria. De {emps en temps des alternatives d'esp^ 
ranee ie reprenaient, pendant lesquelles il respirait comme 
on fait lorsque Ton sort d'un rSve terrible ) puis, bient6t en* 
eore, comme un dormeurqui retombe dans le meme songe, 
ilse laissait reprendre k ses terreurs et enfon^ait de nouveau 
ses eperons dans le ventre de son cbeval, qui Temportait de 
nouveau avec la vitesse du vent. 

La nuit Vint. Don Satiche ne ralentit point pour cela sa 
course, qui prit au contraire , de robscurit6 mfime, un carac- 
t6re plus sombre etplus fantastique. Dansl'esp6ce devertlge 
auquel il etait en proie, il lul semblait voir dans les arbres 
qui bordaiefit la foute autant de fantdmes sortant de terfe el 
le suivant aux deux c6les ducbeminj enfin, aux preffilers 
rayons de la lufie, il aper^utlcs clochersde Santarem. 11 avail 
fait, en moins de six heures, le chemin (^ui la veillelui avait 
pristouteunejourn^e. 

Arrive k la maison de Maria, don Sanche sauta k bas de 
son cbeval, et, le laissant aller k sa volonte, s'avan^ vers une 
petite porte par laquelle il avait Tbabitude d'entrer lorsqu'il 
^enaitde nuit. Arriv6 kcette porte, il s'arr^taun instant pour 
respirer, 6coutant avec anxiete s'il n'entendrait pas quelque 



« 



3M SOUVENIRS D'ANTONY. 

bruit qui justifiAtsescraintes : tout 6tait calme etsilencieux. 
Don Sanche reprit quelque assurance. 

En entrant dans le Jardin, don Sancbe jeta machinalement 
les yeux vers unberceau de Jasmins et de grenadiers, retraite 
favorite de Maria : il lui sembla alors la voir assise sous ce 
berceau, comme mille fois il l^avait vue, et se detourna de 
son chemin pour aller k elle ; mais, k mesure qu'il avan^it, 
la vision devenait moins distincte. Arrive au berceau, ce quMl 
avait pris pour un corps se dissipa comme un brouillard, 11 
crut entendre une plainte qui le fit frissonner par tout le 
corps; mais regardant autour de lui, et n^apercevant rien 
qu'une l^^re vapeur sans forme qui flottait en rasant la 
terre, comme les plis d^une robe, il monta Fescalier du per- 
ron; la vapeur montait devant lui et semblaitlui montrerle 
cbemin. A la porte elle s'arrftta, comme si elle ne pouvait 
passer, et don Sancbe entendit une nouvelle plainte. II s'^- 
lan^a aussit6t vers la porte, et crut sentir sur sa fignre Tim-^ 
pression d*uhe cbevelure mouill6e de ros6e, mais cettd im« 
pressioiilrut si rapide qu'il ne put croire k sa r&ilite. La porte 
s'ouvrit et la vapeur glissa sur les dalles, passant par les 
portes entr'ouvertes et s'acbeminant vers la cbambre de Ma- 
ria. Don Sancbe sulvit ce guide etrange, ses genoux trem- 
blans et la sueur sur le front. Arrive k Fentr^ de la cbam- 
bre, il s'arr^ta sur le seuil. La vapeur se glissa entre les ri- 
deaux du lit, qui ^taient ferm^s, et disparut. Don Sancbe de- 
meura immobile, sans soufSe, promenant ses regards d'un 
bout k Tautre de Tappartement, ^clair6 k peine par une lampe 
qui brAlait aux pieds d^une madone i puis voyant que tout y 



DON HARTINN DE FRETTAS. S05 

<tait tranqaille et chaque chose & sa place, il s^avan^ douce- 
mentvers lelit, retenant sa respiration et ^coutant s'il n*en- 
tendrait pas le souffle Jeune et l^ger de Maria. Aucune ha- 
leioe ne flottait dans la nuit. Don Sanche tlra les rideaux 
d'unemain tremblante. Maria 6tait couch^. II se baissa vers 
elle; aacun souffle ne monta vers lai. II posa sesldvres sur 
lesl^vresde Maria; elle ^taient glac^es. II arracha le drap 
qui la recouvrait; le lit^taitplein de sang. Don Sanche Jeta 
UD cri, s'^lan^a vers la madone, et k la lueur de la lampe, il 
Tit qu'elle avait re^u pendant son sommeil une blessure au 
c(Bur.Les deux parties du r^e ^talent accomplies. 

Don Sanclie appela au secours. Les femmes de Maria ac- 
coururent, mais tout fut inutile ; elle ^tait morte, morte as- 
sassinee par un assassin si expert qu'il n'avait donn^ qu'un 
coup et qu^elle n'avait pas jet^ un crl, puisque les femmes 
qoiitaieDi conchies dans la chambre voisine n'avaient rien 



Leroi passa la nuit tout enti^ au cbevet da lit de samat- 
tresse, roulant dans sa t^te des projets de vengeance d'au- 
tant plus terribles que, quoiqa*il ignorilt quel itait Tassa^- 
sId, ilcroyait sediHiter d^pii le eouppartafit. Au point du 
jour, sa suite arriva rapportant le cadavre de don Hernand. 
Don Sanche les fit coucher tous deux chacun sur un lit de 
parade, et se mettant k la tdte de sa petite troupe, marcha 
surLlsbonne. 

En arrivant aux portes de la ville, U les trouva ferm^es. II 
fit le tour de la ville; partout des pierres, du fer et du bois. 



IM flOUVENUiS IKAMTONY. 

n ftonna da cor; nul ne ripondit ; on oftt dit une cite morte 
Ott encbant^e. 

Don Sanche ^tant presque seul et d^ pouvant rien falre, 
risolut d'aller k Goimbre et de revenir avec la garnison de la 
forteresse. II se mit done en marche vers Goimbre ety arrlva 
)e lendemain matin. Lesportesde Goimbre itaient fermte 
commecelles de Lisbonne. 

Don Sancbe n'avait plus d'espoirqu'eoSetttval; iltraversa 
le Zercre, leTage et leZatas, etau bouftde trois Jours arriva 
devant Setuval. SetuvaUtait ferm^ecomme Goimbre et Lie- 
bonne. 

La prediction de r^vSque d'Evora etaitaocomplie, etdon 
Sancbe voyait ce qu'il avail d^sir^ voir. 

Pendant ces diff^rens voyages, sa suite avait graduelle- 
ment dlminu6 z k Goimbre il n^avait plus avec lui que dix 
bommes ; k Setuval il n'en avait plus que trofs; aux frontii- 
res d'Espagne il 4tait seul. 

Don Sancbe, abandonne de tout le monde, se retire k To- 
lMe» oti leroi de GasttUe lui donna m astie. 

Il ne lui dtait reste de fld^le datie toot son royeome qua don 
Mar tinn de Freytas, gouver neur de la citadelle de la Borti ) 
maibedreueement don Sancbe Tavait ottblt6 depute lonf* 
temps. 

Et cependant don Marttitn de Freytae avilt fait femer lee 
portee et doobler les sentlnellefl» 



DON MARTINN Dfi FRfiYTAS Wl 



IV. 



Lortque le roi Alpfaoitte III eat appiis que tout la Portugal 
ft'toit soninis k son autorit^, excepts la forteresse de la 
Horta^ 11 euToya cotitre olle dou Manrique de Garvajal arec 
quatre mille bommes. 

Bon Martinn, de son c6t^, avalt pris toutes sea precau- 
tions pour n'dtre point atteint au d^pourvu : 11 avait r^uni 
toufl ses Yassaux, fait entrer dans la forteresie tout ce qu^elle 
poavait contenir de vitres, et rassembler sur las remparta 
toates les machines et engins en usage a cette ^poque : 11 en 
r^saltait quMl avait deux cents hommes de garnison, dea 
TiTres pour six mois et des munitions pour dix assaots. 

Ud matin on annon^ a don Martinn de Freytas que Ton 
apercevait les banni^res de don Manrique de Garvajal qui 
se d^roulaient dans la plaine. Don Martinn ordonna a toutea 
lefl trompettes de sonnei' leurs fanfares les plus vivos en 
signe de joie. Elles llrent si grand bruit, que don Manrique 
de Garvajal les entendit de Tautre c6te du Montdego, et dit 

m 

SD S6 retournant vers le comte de Rodrigo qui commandait 
sous lui : « U parait qu'il y a f^te au chateau de la Horta. a 
Le soir, don Manrique s'arr^ta a trois port^es de traits des 
murs de la forteresse, et envoya un b^raut pour ordonner I 
don Martinn de Frey tas de reconnaitre don Alpbonse III pour 
roi de Portugal, et de lui remettre la clef de la citadelle. 
Don Martinn de Freytas r^pondit qu'il ne coonaissait point 



M8 SOUVENIRS D'AOTWY. 

Alphonse m, et quHl ne remettrait tes clefs qu'li doii Sandie. 
Dans la nuit, don Manrique fttabllt son camp antour de la 
Horta, et le lendemain envoya une seconde fof s le lidraat fiiire 
la m£me sommation : le h^raut re^iiit avec la mtoe r^ponse. 
La journ^ se passa dans une observatioii mutuelle. Le 
lendemain, au point du Jour, le h^raut retourna k la for- 
teresse pour la troisitoe fois. Don Martinn i^pondlt comsie 
11 avait fait les deux premieres. 

Don Manrique de Garrajal se pr^para k donner Tasaaut et 
don Martinn de Freytas k le soutenir ; teas deux se coimais- 
saient pour sages et vaillans capitaines : aussi ni Tun ni 
Tautre ne ndgligea4-il rien de son cdt6. 

L^assaut fut donn^, terrible, acham^, sanglant. Apr^ 
dottze beures de combat corps k corps, aprte avoir ^treint 
les tours de ses six mille bras, aprSs avoir trois fois port^ 
la main sur les erteeaux des remparts, don Manrique de Gar- 
vj^al fut forc^ de se retit er entrainant deux cents bommes 
dans les fosses de la forteresse. 

Quatre autres assauts se succ^ddrent aussi inutflea^ aussi 
meurtriers. Don Manrique de Garvajal, aprte avoir perdu 
mille de ses meilleurs soldats, r^solut d'essayer de r^dutre 
par la famine la citadelle qu'il ne pouvait prendre par la 
force, il convertit ce si^e en blocus. 

De ce moment rien n'arrivaplusjusqu'ii la citadelle. Don 
Manrique ferma jusqa'aux passages les plus secrets, et le 
cb&teau de la Horta fut s^par6 du reste du monde par une 
ligne infrancbissable. Pendant les quatre premiers mois, don 
Martinn de Freytas subit ce blocus sans paraitre en ^prouver 



DON KABTINK DE FRETTAS. M 

ttDe grande inqai^tade ; mais yoyant que son eaDemi ne s'ap* 
prSlait point k lever le si^ et qull ne Ini restait plus que 
pour deux moisde provishms, il mit tout son monde 1^ la demi- 
ration. Gr4oe k cette meaure, des deux mois qui lui restaient 
il en faisait qoatre. 

Don Manrique lint bon. kn bout de deux autres mois don 
Mariinn fut encore oblige de r^duire les distributions de 
moiii6 : cette fois il n*y avait pas moyen de prolonger la d^ 
fense par une rMuction nouvelle; cbaque bomme reccTait 
juste ce qu'il Jui fallait strictement pour ne pas mourir de 
Mm. 

Les proYisions s'ipuisi&rent ; la forteresse ne renfermait de 
nrres que pour six mois, et elie en avait tenu dix. On mangea 
les chevaux, puis les cliiens, puis les cbats, puis les rats et les 
sourls, puis enfin on commenca k faire bouillir le cuir des 
bamais pour voir s'il n'y aurait pas moyen de mordre de- 
dans. 

Don Manrique ne bougeait pas de place. On voyait du baut 
de Is citadelle arriver dans son camp des troupeaux de bceufs 
et de moutons : la vie des assi^geans se passait en festins, et 
quand la nuit ^tait calme, les sentinelles entendaient les re- 
fiaitts de leurs cbansons ^ boire* 

II en ^tait tout le contraire des assi^g^ ; la d^tresae aug- 
mentaii cbaque jour ; bibles^ baves et d^hara^, h peine 
s'ils pouvaieat soutenir le poids de leurs armes. Ge n'dtaient 
plus des bommes, c'6taient des iiant6mes ; et s'il 6tait venu 
k don Manrique Tidde de livrer un sixi^me assaut, oertes 
il await eu bon marohi des malbeureux partisans de don 



310 ftOUVENJHS D'ANTONY. 

Sanche. II aimait mieux les lalsser mourir de faim : c^^tait 
plus long, mals plus str, 

Don Martinn de FreyCas ^tait au d^sespoir^ car il ne se 
faisait^as illusion sur la possibility de tenir plus longtemps, 
et il Yoyait qu'un moment ou Fautre il lui faudrait cMer. Sa 
resistance ^tait ^ Tagonie *> c'^tait une question de temps : di}^ 
il ne comptaitplus que par jours, etbient6t il ne compterait 
plus que par heures. 

Ge moment arriva.Apr^avoir mang6jusqu*auxfeuilies des 
arbres, la garnlson, un beau matin, n'eut plus rien k manger 
dtt tout; elle jeCina un jour tout entier, n'osant pas se 
plaindre, car don Martinn de Freytas Jeiinaii depuis deux. 

La null se passa encore tant bien que mal ; chacun fit de 
son mieux pour dormir; quelques-uns y r^ussirent et r^* 
v^ent quMls ^talent k m^me un splendide repas : ceux-lii se 
rdveill^rent plus affam^s encore que ceux qui n*avaient pas 
dormi. 

Le jour vlnt. Don Martinn n'esperait plus qu^en un mi- 
racle, car e'^tait un vieux chevalier, v^ritablement croyant et 
religieux. II alh k la cbapelle pour prier Dieu de le faire } il le 
pria de se souvenir quMl avait et6 deux fois en terre sainte, et 
avait pourfendu maint infid^le sans avoir jamais rien demand<l 
pour cela. Mais la circonstance ^tait si grave, qu'il ne pou- 
vait plus faire autrement que de rappeler ses services, puis^* 
qu'on avait Tair de les oublier. 

Sa pri^re faite, il sortit plein de foi. Ses yeux se porl^rait 
atttour de lui, et il vit un aigle p^cheur qui descendait du 
ciel comma un Eclair et s'abattait sur le fleuve. Un iostant 



DON MARTINN DE FREYTAS. Zii 

roiseau seniMa lutteriila surface del'ean, puis bleRt^lll 
reprit son vol en emportant entre ses serreg une Bupefbe 
tniita. 

VtAfgit prit son vol verft 16 cfaAteau de la Horta, et comme 
U pasfait au-dessus de la citadelle, il laissa tomber sa truite 
aox pteds de don Martinn de Freytas. 

Don Martinn ne douta point que le miracle demand^ ne ftt 
accompli, n ramassa la truite, la fit assalsonner du mieux 
qn'il put; pais, la posant sur un magniflque plat d*argent, 
il la fit porter ^.don Manrique de Carvajal avec une lettre, 
danstaquelle il lui disait que, pein6 des privations qu'il de* 
tait souftrir, depuis ce long si^ge, durant lequel il nelul 
Toyait manger que du boeuf et du monton, il le priait d*ac« 
cepter une truite de son reservoir pour changer son ordl- 
naire. 

Bon Manrtque pensa que des gens qui envoyatent de pa- 
rtis cadeaut ft leurs cnnemls.devaient vivre dans Vabon- 
dance, et que c'6tait perdre son temps que d'e§sayer de lea 
prendre par ftmiine. En consequence, lemtoe jour il levale 
si^^ d^elftfant seulement rebelle au nouveau roi quiconque 
aQralt des relations avec don Martinn ou aucun des hommea 
de sastttte. Geite declaration fut proclam^e ft son detrompt 
dtiislesvflles et dans les villages environnans. 

Le lendemain tous les assi^geans avalent dispani. H 6tait 
tenpsl un|ottr de pli», tons les assieg^a etaient morta. 

Dob JiitrtiAn de Freytas n'avait fait que ehanger de bid* 
OU; tevlMient celul^ci ^aitplus etendu. Les viliages envl*^ 
^wnaisi effray^s par la menace de don Manrique de Garva» 



312 SaOVKNlltS D^ANTONY. 

jal, traitaient don MarUnn de FreyUs et sa petite troupe 
comme des parias. Geux-d ^talent obliges de prober etde 
cbasser pour vivre, car personne ne voulait leur vendre ni 
viande ni poissons. Quant auxjeunes filles,lorsqu'ellesaper- 
cevaient par basard un page ou un ^cuyer d*un c6t^, elles 
fiiyaient de Tautre. 

Au bout d*un an d'isolement au milieu de cette esp^ce de 
cordon sanitaire, ceite brave garnison qui avait supports six 
jours d^assaut et dix mois de faim, ne pouvant supporter I'en- 
nui, selrouva r^duite par la desertion k une vingtaine d*bom* 
mes. Ceux qui ^taient rest^s ^talent les^cuyers etles pages, 
tons jeunes gens de grande et baute famille qui tenaient k 

m 

\kchei& d*abandonner leur capitaine ; cependant leur touryint 
d'etre d^courag^s comme les autres^ et ils envoy^rent Fun 
d'entre eux k don Martinn de Frey tas. 

— Monseigneuri dit le d^put^, je yiens, au nom de mes 
camarades, vous supplier bumblement de prendre en consi- 
deration leur mis6re. 

— De quoi se plaignent-ils ? demanda don Martinn. 

— lis se plaignent, monseigneur, d'etre obliges comme 
des manans de cbasser etde pficber pourvivre; ils seplai- 
gnent de rester dans Tobscurit^ et I'oubli, tandis que beau- 
coup, qui ne les valent ni en race ni en courage, sont com* 
bl^s d^bonneur & la cour. 

— AUez dire k ceux qui yous envoient, r^pondit don Btar^ 
tinn de Freytas, que la chasse et la pScbe sont des plaisirs 
de rot et non de tilain, et la preuve est que notre roi don 
Sancbe, que Dieu conserve, a perdu son tr6ne pour avoir trop- 






DON XARTINN DE FBEYTAS iii 

chassi. AJoutez que, loin d'etre dans Tobscorit^ et dans Tou- 
bli, le Dom du dernier de nos pages est, k cette beure, plus 
connu dans tout le Portugal que celui du premier seigneur 
de lacour du roi don Alphonse, et qu'k d^aut des honneurs 
qui entourent les courtisans, ils ont Thonneur qui immorta- 
lise les fiddles. 

Le ddput^ retouma vers ceux qui Favaient envoye, et leur 
rapportatextuellementla r^ponse dedon Martinn deFreytas. 

Osprirent patience. 

Un an s'^oula encore. Au bout de cette ann6e an envoys 
da roi don Alphonse se presenta devant la citadelle de la 
Horta; 11 venait annoncer de la part du roi don Alpbonse^ 
don Martinn de Freytas quMl pouvait pr^sentement lui re- 
mettreles clefs de la citadelle, le roi don Sanche^tant mbrt k 
TolMe. 

— Envoyez-moi un sauf -conduit, r^pondit don Martinn de 
Freytas. 

Quinze jours apr^s le messager revint avec le passeport 
demand^. 

Don Martinn laissa la garde du cb^teau k son vieil Denver, 
qui ^tait un autre lui-m^me, se rev^tit de sa plus forte cui- 
nsse, ceignit sa plus forte ^p6e, prit en main $a meilleure 
lance, monta sur son cbeval de batallle, et cbemina tant par 
Toies et par cbemms quUl arriva k TolMe. A peine arrive il 
alia trouver le bailli : 

— Est-il vrai, lui dit-il^ que le roi don Sancbe soit mort? 

— Qui, r^pondit cehii-ci. . 

— Od estril enterr^ ? demanda don Martinn. t 

18 



*- DaM r^Hae des fibres mineurfi. 

IHm MarUnQ sa MndU daaa r^flise 4es frtees mioaoit. 

«- Est-il vrai, dit-il au aacriateiii, qitt la roi don Sancbe 
8oitaBtarr4 dna oeUe dg^e? 

— Out, r^ondit celui-ci. 

m» ocl ast aoD tombeau ? demtDda dim MartlBD. 

*« La Tolcl. 

— Levezlapienre. 

La aa^rtstain len U plerre, et dost MarliAtt recctt&ut le 
rai. 

11 se mit H genoax, flt una pridra pour la aalut de son taia, 
puis aa raleyant at tirant una clef de aa podia, il la Itii remit 
dans la main. 

« Monseigneur et cber sire, lui ditpil, void la clef da ton 
chAtaati da la Horta que Je Vai Addlement gardi pendant ta 
vie, et que je te rends fid^lement apr^s tamort; f ai tena moa 
aarmant, dors en paix. » 

Puis il fit refermer la tombe, et partit pour Lisb(maa» oill 
U ae it annoncer au ral Alpbonse IlL 

Le roi Alpbonse UI, curleux de voir un bomme auaai exr 

Mordlnairey le ikt ausaitdt aiitrer au milieu de son conaeU, 
qii'il prdsidait en oe moment. 

^ Sire, lui .dit don Martinn de Freytas, vous pouvez en- 
voyer maintenant quatre femmes de la reina avec levrs que<* 
nottiUes, at ellea prendront le cb^teau de la Horta, que don 
Manrique de Garvajal n'a pas pu prendre vf%G quatra mille 
lancesi 



DON MARTINN DE FREYTAS. 815 

— Jure-moi fid61it6 comme tu Fas jur6 ^ mon frtre don 
Sanche, r^ondit le roi, et je t'eolaisse non-seulement legou- 
vernement, mais je fen donne la propri^te^ ainsi que celle 
de toutes les terres qui Tentourent. 

— Merci, sire, r^ppndit don Martinn de Freytas en se- 
couantla t^te eten poussant unsoopir.le n'ai faitqu'unser- 
ment, et il m'a codt^ trop clier« 

Six ans apr^s, don Martinn de Freytas mourut moine et 
enodeur de saintet^ dans le convent des franciscains de 
Setuval. 



TABLE. 



Gherubino et Celestini 1 

Le Cocher de cabriolet • • • • 69 

Blanche de Beaulieu 101 

Un Bal masque. • • • • 163 

Jacquesl*'et Jacques U. • • • • 177 

Bernard 229 

DonMartinndeFreytas. • • 363 



Imprimerie Lange L^Ty et Omop.,Taedu Croissan , 16. 



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D'ALEXANDRE DUMAS 



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FERNANDE 



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111 Slim iiiplilii 4'Utid:i hui: 



Bue VWienne, 1. 
1818 



FEMANDE. 






f. 



On itSiii au mois de mai tStS5. II faisait line ie ces )6yeuses 
journees d<e pfintemps pendant lesquelles Paris commenee i 
se di^peupler, tant tout ce qui n^est point condamn^ k Fa eapt- 
tale k p6rp£tuit6 a Mte d'all^r jouif de cette belte et fraichd 
verdul^ qui <;)iez nous vi^iit &i tard et dure si peu. 

TJne femme de quarante-cinq h quaf ante-huit an^, sur Fa fi- 
gure delaquelle on voyait encore des festes d^une beauts re- 
marquable, ()ont la toilette indiquafif; le gbilt le pTds parfail^ 
et dent Te^ mofnd'res gestes d^noncaient les Rabiftides aHsto- 
cratlques, se tenait debout sur le perron d^une dbarmatfle 
maisoD de campagne situ6e k Textr^mlt^ du village deFonte- 
nay-aux-Ros«s, tandis qu'une voiture arinori^e^ atfel^e de 
deuxalezans clairs, s'arretait devantla premiere marche de ce 
perron. 

— Ah f vous voilk enfin, mon cber comle I sYcria-t-elle en 
s'adressant k un homme d''une soixantaine d'annees, qui s'e- 
lan?ait du marche-pied sur les degres avec une legeret^ affcc- 
^e, et qui francbissait aussi rapidement qu*il luf etait possi- 
*>lerespace qui le s^parait d'elle ; — vo :a s voil*^ ! Je vous at. 

1 



2 FERNANDE. 

tendais avec une si grande impatience ! Je vous Jure que c^est 
)a dixi^me fois que je sors depuis une heure pour voir si vous 
n'arriviez pas. 

— J'ai demand^ mes chevaux aussitdt que voire billet m'a 
6t^ remis, ch^re baronne, ditlecomte en baisantavecgalan- 
t«rie la main de son interlocutrice, et j'ai fort grond6 Ger- 
main denepasm'avoir ^veill^ aussitdt qu'il ^tait arrive. 

— Yous auriezdii bien plut6t gronder Germain de ne pas 
vous Tavoir donn^ avant que vous fussiez endormi, car le bil- 
let est cbez vous depuis bier soir. 

— V^ritablement ? dit le comte. Eh bien ! voyez comme on 
est servi 1 Gependant ce n'est que ce matin k huit heures que 
le drdle, en entrant dans ma cbambre, me Ta remis. Yous 
voyez que je n^ai pas perdu de temps, car k peine en est-il 
neuf. Or, maintenant me voilk, ch^re baronne ; disposez de 
moi, jesuis tout k vos ordres. 

— Cest bien. Renvoyez vos gens et votre voiture : nous 
vous gardons. 

— Comment vous me gardez? 

— Qui, je vous en pr6viens. 

— La journ6e enti^re ? 

— Et la soiree, et la matinee de demain. Je vous le disais 
dans ma lettre, mon cher comte ; nous avons absolument be- 
soin de vous. 

Quelle que fiit sur lui-m6me la puissance de monsieur de 
Montgiroux (tel 6tait le nom du comte), il n'en fit pas moins 
une grimace involontaire. En effet, il venait de se rappeler que 
c'^taitjour d'0p6ra; mais, dissimulant de son mieux cette 
contrariety qu'il n'avait pu prevoir et qu'il n'^tait plus maitre 
d'^viter, il songea aussitdt k appeler k son aide quelque sub- 
terfuge k Faide duquel il p(it honn^tement se tirer d^embar- 
ras. 

•^ Oh! mon Dieu, je suis aux regrets de vous refuser, mon 
excellente amie, diMl ; mais ce que vous me demahdez Ik est 
impossible, de toute impossibility : nous sommes aujourd'hui 
vendredi26; justementje suis d'une commission, mes coU^ 
gues m'attendent : il s'agit de la loi que nous allons discu- 
ter. 

— On la discutera sans vous, mon cher comte ; un pair de 
moins, une chance deplus pour le public. Mais il s'agit id du 



FERNANDE. Z 

bonheur particalier, la seule chose importante dans cette 6po* 
que, oil il faut ^tre ^goiste pour faire comme tout le monde. 
Venez, veriez voir notre malade. 

— Eh! ma ch^re Eugenie, s'^cria monsieur deMontgiroux 
ayec un mouvement d'impatience encore plus niarqu6 cette 
fois que la premiere, je ne suis pas m^decin, moi I 

Cette exclamation avait et^ faite d'un ton de mauvaise hu- 
meur trop evident pour qu'il echapp&t k la perspicacity d'uue 
femme. Madame de Barth^e prit doncun air s6rieuxetre« 
pondit : 

— Monsieur le comte, il est question de mon tils, du marl 
de votre ni^ce, entendez-vous ? de notre Maurice. 

— II ne va done pas mieux? demanda monsieur deMontgi- 
roux d'un ton tout-k-fait radouci. 

— Hier encore, on pouvait craindre que samaladienefOit 
mortelle, voilk tout. 

— Ah ! mon Dieu! Mais f^tais loin de penser que sa situa- 
tion donn^t de veritables inquietudes. 

— Parce qu'il y a huit jours qu'on ne vous a yu, ingrat, dit la 
baronne d'un ton de reproche, parce qu'on ne salt plus ce que 
Tous devenez, parce qu'il faut vous ^crire maintenant quand 
on veut vous avoir une minute ; et encore cette minute se pas- 
se-t-elle k discuter le temps que vous resterez et Theure de vo- 
tre depart. 

— Mais enfin qu'a-t-il ce cher enfant ? demanda le comte. 

— Ce n'^tait d'abord qu'une simple m^lancolie, bient6t ce 
fatde la langueur, puis le d^go^tde tout ; enfin, malgrenos 
soins^lafi^vre vint s'emparer de lui, etapr^s lafi^vrele d6- 
lire. 

— C'est extraordinaire chez un homme, dit le comte d^un 
air pensif. Et quelle pent ^tre la cause de cette melancolie? 

— Rassurez-vous, nous la connaissons k cette heure, et 
nous le gu^rirons. Le docteur, qui est non-seulement un 
homme de talent, mais encore un homme d'esprit, r^pond de 
le sauver. Le sauver ! comprenez-vpus, mon ami, tout ce que 
ce mot contient de joie pour le coeur d^une mdre ? 

— Ainsi, il n'y plus de danger ? demanda le comte. 

— Cest-k-dire qu'on n'esperait plus hier, et qu'on esp^re 
aujourd'hui, dit la baronne, qui comprenait Tintention de 
monsieur de Montgiroux ; mais c'est justementce mieux qui 



)Pf f itiQff de |a caippagne ricbe et v^ri^e qui s'^tend depuis le 
bois de yerriirps jusqu'k la toi^r de IWontlhiSry ; cependant , 
le sole)) de mat ^tincelaH dans la valine et faisait briller corn- 
ea de^ piiroirs les toits d'ardolses des jolies maisons blan- 
cbe$ que les environs de Sceaux ^parpillent Qk et 1^ sur un ta- 
pis de verdure; 

Le comte 6tait done pr^occup^, puisque cet aspect bucoli- 
pe nVaitauoune influence sur jui, apcien berger derEm- 
pire, qui avaU mum Floriap, qui adorait Delil|e, etqui avait 
cbant^, appuy6 au fauteuil de la reine Horfense : Partant 
fomt fo Syrie^ at f^mts ^0 quUt^a pour voUr a la gloire. En 
afet, VOpir^ annoo^ait pour ce $oir-ia mSme uu pouveau bal- 
let d#ns (equal dausai^ Taglioni, et, quoique, selop liji, la 
daqse voluptpeuse et a^rienne de potre sylpbide fit regretter 
cette noblesse qui avait fait de madamoiselje Bigottipi la 
reipQ des dapseusea pass^es et $i venir, il ne voulait pas man- 
^uef a une paraille sol^nnit^* II s|vait done donn^, pour excu- 
ser son depart, la raispp banale d'une grave confi^rence des 
pairs de sa fraction, et sa contrariety mal dissimulee, malgre 
ses babitudes parlementaires, prouvait qu^un inter^t person- 
nel vivement excite justifiait in petto son mensonge. Mainte- 
nant, cet intiirdt si vivepiept excite retait-il purement et siqi- 
plemant par cette premiere representation ? ou ^ Tamour de 
Tart cboregrapbique se joignait-il quelque aptre sentiment 
plua materiel ? G'est ce que Tavenir nous apprendra. 

Cependant madame de Bartbeie, apres Tespece de traite 
copclu eptre elle et le comte de Montgiropx, avait fait signe 
k celui-ci de la suivre, et, k travers les detours d'un corridor 
bien connu au reste de tons deux, elle le conduisait vers la 
cbambre du malade. Mais au moment od ils allaient y en- 
trer, une jeune femme sortit d'un cabinet voisin, leur barra 
'.e passage, et, plagant un doigt sur ses levres en donnanl a 
son regard une expression de crainte et d'importance : 

— Silence! dit-elle, il dort, et le docteur a recommand6 
qu'on ne troublAt point son sommeil. 

— II dort! s'ecria madame de Bartlieie avec une expres- 
sion de joie toute maternelle, et cependant retenue dans son 
explosion. 

— Nous I'esperons, du moips ; il a ferme jes yeux et sepible 



moins agit^ : mais 61oigiiezrvous, je vous prie, cj^r le inoindre 
bruit peut le tirer de son assoupissement. 

— Pauvre Maurice ! dit madame de Bartlifele en ^touflfant 
angros soupir. Allons, ob^issoiis; venez, cher comte, venez 
au salon. Quand le docteura parl6, nous n'avons plus de vo- 
lont^. D'ailleurs, nous causerens en attendant que nous puis- 
sions le voir; J'ai tant de choses k vous dire. 

Le comte fit avec la t^te un signe d'adh6sion, et madame de 
Barth^le et lui reprirent le chemin du salon. 

r- Mon oncle, dit la jeune femme d'un ton plein de tris- 
tesse et de tendre reproche, vous ne m'embrassez pas? 

— Ne viens-tu done pas avec nous? dit le comte en lui don- 
nantun I^aiser au front, 

-Non, je le garde de ce cabinet, et au premier soupir qu'il 
poussera, je serai au moins pr^s de lui. 

— Elle ne le quitte pas d'un instant, ajouta madame de 
Barth^le ; c'est admirable ! 

—Mais ne peux-tu au moins nous envoyer le m^decin, Clo- 
tilde? Tai quelques connaissances physiologistes, etjevou- 
drais causer un peu avec lui. 

— Volontiers. Tout-k-rheure, mon oncle, ilsera prfts de 
vous, 

Le comte embrassa de nouveau sa ni^ce, et apr^s Tavoir an- 
courag6e dans son d^voilment conjugal par quelques paroles 
de tendre&se, il suivit madame de Barth^le. 

Maisavantd'aller plus loin, faisons connaissance avec les 
deux personnages de cette histoire que nous venons de mettre 
en scene, et que nous retrouverons tout-M'heure au salon 
vers lequel ils s'acheminent en ce moment. . 

MonsieurlecomtedeMontgirouxetait, vers 1835, un homme 
soixante ans k peu pr6s, c'est-(i-dire que, ne en 1775, il avait 
6t^ un ihcroyable du Directoire et un beau de I'Empire. Dans 
ces deux 6poques et mSme depuis, on Tavait fort vant6 pour 
I'^l^ance de ses famous et le charroe de ses mani^res ; des 
beaux jours de sa jeunesse il avait conserve des dents magni- 
fiques, une taille qui, vue par derri^re, ne manquait pas 
d^une certaine finesse, et surtoutunejambebienproportion- 
nde, qu'^ defaut de la culotte courte continuaient de dessiner 
coquettement des pantalons ^troits et de couleur claire. Le 
soin extreine qu'il prenait de sa personne, sa toilette simple, 



^ FERNANDE. 

mais parfaitement adaptee k sa haute stature et k sa corpu- 
lence, ses bottes fines et constamment vernies, ses gants tou- 
joursjustesetfrais, lui donnaientune sorte de jeunesse d'ar- 
riere-saison, un^clat de premier coup d'oeil dont madame de 
Barthele etaitfi^re parune raison que I'on ne tardera point k 
comprendre. Enfin, sa naissance, sa position sociale, et sur- 
tout sa grande fortune, relevaient encore les qualites person- 
nelles que nous venous d'enunierer. 

Quant aux facult^s de IMntelligence, nous tacherons de les 
detainer avec la m^me impartiality que nous venous de faire 
des avantages physiques. Quoique monsieur de Montgiroux 
fAt de ceux dont k la chambre des pairs on ne dit rien, par la 
raison toute simple qu'ils n'y disent rien, cependant, qu'on ne 
s'y trompe pas, ce silence n'avait pas pour motif une impuis- 
sance parlementaire, mais purement et simplement un calcul 
d'egoisme. On a dit : les paroles passent, les Merits restent. 
On s'est trompe, ou plut6t le proverbe avail pris naissance 
en France avant retablissement du gouvernement constitu- 
tionnel. Rien ne reste au contraire davantage aujourd'hui 
que les paroles, si leg^res qu'elles soient ; car les paroles se 
st6nographient k cent mille exemplaires, se classent, se 
mettent en reserve, et reparaissent au bout d'un an, de deux 
ans, de dix ans, comme ces heros des anciennes tragedies 
que Ton croyait morts, et qui sortent tout-k-coup de leurs 
tombeaux pour faire pklir ceux qui les out oubli6s. Or, c'etait 
pour cette raison et non pour une autre , que le comte de 
Montgiroux ne parlait jamais , k la tribune, s^entend ; car 
partout ailleurs on lui reconnaissait, au contraire, cette Elo- 
cution facile de nos hommes d'etat, qui consiste k laisser 
tomber de leurs 16vres un flux de paroles tildes qui seraieut 
de Teloquence si de temps en temps elles bouillonnaient 
contre un raisonnement ou se precipitaient du haut d'une 
idee. D'ailleurs, homme souple par courtoisie autant que par 
prudence, le comte de Montgiroux avail trouve commode et 
peufr^tre avantageux de ne jamais se poser en obstacle, d'etre 
de toutes les majorites, de vivre en paix avec tout le monde. 
Conseiller d'etat sous Tempire, d6put6 sous Louis XVIII , 
pair de France sous Charles X, son egolsme de trauquillite 
et son orgueil de position lui faisaient attacher du prix au 
sourire des hommes du pouvoir, quoique cependant jamais 



line ob^issance servile ne I'eilt £ait ranger |iar ses eolM^es 
dans la tourbe de ces mioisteriels de has ^lage qui vont qM^ 
ter una invitation ^ Tun des maigres diners de la rue de Gre- 
nelle ou du boulevard des Capucines. Nou ^ monsieur de 
Montgirouxue reconnaissait de superiorite, en general, que 
la puissance royale, que cette puissance exist^t parce que ou 
guoique^ qu'ejle filt de droit divin ou d'exaltaUon populaire; 
mais quant aux ministres, comme noire pair de France elail, 
au bout du compte, un des rares seigneurs, — je suis oblige 
d'employer ce mot, notre langue n'ayant point d'equivalent a 
gentlemen^ — comme c'etait , disons-nous un des rares sei- 
gneurs qui restaient en France, il traitait avec eux d'egal a 
igal,et quelquefois m^me de superieur^ inferieur; dinant 
Chez eux parce qu'ils dinaient chez lui, ei cbaque fois que 
quelques-uns d'entre eux y dinaient, donnant k ceux-1^ des 
le^nsde goilt et de fastueuse simplicite; au reste, gardant 
une apparence de liberty, parce que, n'ayant besoin de rien, 
11 oe sollicitait jamais rien ; rejetant sur la necessity de con- 
server son ind6pendance les refus de rendre service k toutes 
les demandes banales dont est accable un bomme d'etat ; enfin, 
appartenant k cette nombreuse classe de personnages poli- 
tiques qui croient avoir rempli leur devoir quaod ils ont me- 
nage Topinion dominante, et qui pensent faire assez de bien 
flu pays quand ils ne lui font pas de mal. 

II y avait plus : le comtc de Montgiroux, habitue k exercer 
surce qui Tentourait une espece de superiorite qui datait de 
Tepoque oCi les avanlages de sa jeunesse et de sa fortune lui 
avaient fait produire dans le monde cette sensation de dan- 
dysme qui a fait du comte d'Orsay le roi des fashionables 
d'outre-mar , avait port^ dans les affaires publiques cette 
solennite permanente de la representation. II avait la con- 
science, et surtout, ce qui est bien plus important, Tattitude 
de sa haute position sociale. II etait pair de France, si ron 
peut dire cela, des pieds k la t^te. En cour de justice il occu- 
pait admirablemant an fauteuil, et quoique rien ne le distingudt 
^ la premiere vue de ses confreres de nouvelle creation, les 
regards du pr^venu se portaient sur lui comme sur un homme 
considerable, et dont Topinion devait avoir du poids. Rien 
qu'k le voir, eo effet, on sentait la dignite de la magistrature 
supreme. }1 Yf^tait ^vec une elef;aQce dQvenue proverbiale : 



10 FERNANDE. 

en derni6re analyse, il 6tait un de ces hommes de qualite, si * 
rares aujourd'hui, qui, tout en se faconnant k leur epoque, ont 
conserve les traditions d'autrefois ; aussi son nom sortait-il 
toujours de Turne pour toutes les grandes corvees ou il s a- 
gissait surtout de se montrer, soit pour une deputation, soit 
pour un convoi funebre, soit pour une f^te publique. En fait 
de costume et d'^tiquette il faisait les majorit^s, et avaitfailli 
par son influence faire passer la loi de runiforme,loi qui avait 
paru si aristocratiquement inconvenante aux membres dela 
chambre basse, comme monsieur de Montgiroux appelait quel- 
quefois, en se trompant, messieurs les deputes. Scrupuleux 
dans les moindres details de la vie, il savait pousser le respect 
des convenances jusqu'^ dormir les yeux ouverts ^ la chambre 
etdans un salon quand Toccaslon s'en presentait; et dans 
quelque salon que les circonstances le surprissent, soit qu'il 
fit k monsieur Dupin Thonneur d'aller chez lui, soit que le 
roi lui fit Thonneur de le recevoir, il possedait au plus haut 
degr^ cet artbien difficile de traiter cbacun selon la position 
sociale que le sort lui avait faite ou le rang qu'il avait conquis, 
de doser depuis le respect jusqu'au laisser-aller, en passant 
par le majestueux, modulant les notes de la gamme du savoir- 
vivre dans de savantes combinaisons chromatiques, variant i 
rinfini les inflexions et les epith^tes, passant avec un art 
insaisissable de Thommage presente kThommage reQU, dela 
supplication k la protection; toujours poll, jamais affecte; 
frisant tour k tour la flatterie et Timpertinence, sans que 
jamais on ptit le surprendre k etre flatteur ni impertinent. U 
avait k la fois en lui, mais k petites doses, du Richelieu et du 
Fitz-James ; enfin c'^tait, comme Tavait dit un jour un prince 
qui eAtpasse pour Tliomme le plus spirituel de France s'il 
eiit os6 avoir de Tesprit avec tout le monde, c'6tait une excel- 
lente conserve de gentilhomme. 

Or, dans les epoques de Fannie oCi il n'y a plus de fruits ou 
presque plus, on est bien heureux de trouver des conserves. 

Mais c'6tait surtout chez madame de Barth61e que le comte 
de Montgiroux valait la peine d'etre etudie par Toeil d'un ob- 
servaleur. Depuis vingt-cinq ans k pen pr6s, des relations de 
la plus profonde intimity existaient entre eux; nul n'ignorait 
ces relations qu'une longue tolerance du baron de Barthele 
avait en quelque sorte l^gitimees aux yeux du monde, Mon- 



FERNANDE* U 

sieur de Barthele vivant, on les citait comme les modules des 
amans ; monsieur de Barthele mort, on les citait comme des 
meddles de vertus conjugates. Le mariage n'avait cependant 
rien legitime, et Ton s'etait m^me etonne qn'k la mort de ce 
dernier il n'y eilt pas eu un rapprochement social entre les deux 
anciens amis. Madame de Barthele elle-meme en avait dit un 
jour un mot au comte, poussee, hfitons-nous de le dire, bien. 
plus par une suggestion etrangdre que par son propre mou- 
vement. Mais k cette ouverture, monsieur deMontgiroux avait 
naivement repondu comme Champfort : « J'y ai bien pense 
comme vous, chdre amie; mais si nous nous marions, ou 
diable irai-je passer mes soirees ? » 

Et cette reponse etait parfaitement comprehensible chez un 
bomme qui depuis vingt-cinq ans passait ses soirees ailleurs 
que Chez lui. 

Eh bien ! dans ces soirees qu'une si longue intimite eilt dd 
£aire pour monsieur de Montgiroux un motif d'abandon, le 
noble comte restaii toujours pair de France, c'esl-k-dire 
Thomme de la representation exterieure, tant Thabitude avait 
fait a cette organisation predestiuee une seconde nature qui 
avait recouvert la premiere, comme certaines sources ont le 
privilege de recouvrir d'une couche de pierre le bois, les 
fleurs, et jusqu'aux oiseaux qui sejournent quelque temps 
dans leurs eaux. 

Quant k madame de Barthele, c'^tait le caractdre le plus op- 
pose k celui du comte de Montgiroux qui se pdt voir ; et 
peut-etre la longue intimity qui les avait unis ne s'^tait-elle 
conserv6e si intacte que par cette loi incomprehensible des 
cootrastes, k laquelle on ne croirait point si Ton ne heurtait k 
cbaque pas dans le monde ses r^sultats de tons les jours. Un 
mariage de convenance Tavait unie, dejk kg^e de vingt-deux 
aos, c'est-^-dire majeure et libre de sa volonte, k monsieur 
de Barthele; mais une heure avantla signature du contrat, 
elte avait demande un entretien k son futur epoux, et apres lui 
avoir designe pres d'elle un fauteuil prepare k cet effet : 

— Monsieur, lui avait-elle dit, nos procureurs respectifs 
vont nous marier pour terminer un ennuyeux proces. Vous 
n'avez pas pour moi le moindre amour, je n'ai pas pour vous 
le moindre entralnement. G^est une transaction que nous al- 
lons signer, excellente pour vous, car vous y gagnez Tadmi- 



ni^rh^tfdn df^ ^ixaiite mfllelivres de rentes, l^es piurens ont 
desfr6 cette union ^ et j'ai montr^ le plus grand respect p(mr 
les ordres de mes parens, comme on a Fbabilude de le faire 
dans notre famille. Mais je dois vpus pr^venir d'une chose, 
c'est que depuis longtemps j'aime le comte de Montgiroux, e( 
que le comte de Montgiroux m'aime. Une vieille haine de 
famille, que toutes mes instances n'ont pu vaincre, a seule 
port^ obstacle k mon mariage avec lui. Je vous declare done, 
monsieur, car, ne pouvant vous o^ffrir mon amour, ne Youlant 
pas r^clamer le v6tre, je tiens au moins k m6riter votre estfme; 
je vous declare done, monsieur, que rien au mondf* ne pourra 
rompre une intimite qui dure dejk depuis un an, intimity 
commenc^e par le sentiment le plus irresistible, intimity que 
ce sentiment doit continuer en depit de votre tyrannic si vous 
pr^tendez Texercer, ou par votre bienveillance si vous ne vou- 
lez pas que le d^sagrement d'une rupture ait lieu aujourd'hui, 
ou que le scandale d une separation ait lieu demain. Vousavez 
encore une heure pour r^fl^chir ; voyez, monsieur, choisissez. 

Monsieur de Barth^e etait un homme de Tancienne roche, 
61ev6 dans les traditions faeries du dix-huiti6me sffecle \ il n'i- 
gnorait rien k regard du comte de Montgiroux. Au lieu d'en 
vouloir k mademoiselle de Valgenceuse, tel etait le nom de fille 
de la baroniie, il lui avait au contraire su un gre infini de sa 
franchise, et la remerciant en excellens termes de la liberie 
dans laquelle elle le mettait, il lui avalt avoue que de son 
c6te il avait un engagement qu'il lui codterait fort de rompre. 
Toutes choses, comme dans Candlde^ avaient done 6te pour 
le mieux dans le meilleur des mondes possibles, et deux 
chambres parfaiteinent s^par^es avaient rev6ie aux parens, 
assez inquiets des suites de cette alliance, que Taccord lepTus 
parfait r^gnait entre les nouveaux 6poux. 

Or, comme les soins attentifs de monsieur le comte de 
Montgiroux pour la baronne de Barth^Ie ne pouvaient porter 
ombrage qu'au marl, et qu'on ne s'apercevait pas que le m^ri 
y trouvAt k redire, le monde imita rfnsouciance du marl et 
fut de Tavis des amans, car le monde salt toujours ce qui se 
passe, qu'on ait ou qU'on n'ait pas inter^t k lui cacher son 
secret. 

Au bout d*irH an de mariage, madame de BarthSIe accoucha 
d'un- gatgon. Wonsieui' de Barth^le re?ut fes compllmens 



PEBNANQE. 13 

qu'on lul adressait, en bomme enchants d'avoir un h^ritier de 
son ttoro. II redoubla d^attentions pour sa femme, et fit Clever 
Tenfant sous ses yeux, ne voulant point qu'il quittdt lamaison 
natale, et qu* il aH4t perdre dans un college ce vernis d'aristo- 
cratie que conservent toujours chez un jeune homme Tedu- 
cati6n k domicile et la presence des parens. Maurice a^it done 
^t^ ^lev^ avec un soin tout particulier, et comme on ^levait les 
gentilshommes d*autrefois, par un gouverneur et sous les 
yeux de monsieur et de madame de Barth^le. 

Enfin, apr^ quinze ann6es d'une union si parfaite quVlIe 
n'avait jamais subi la moindre alteration et qu'on la citait dans 
le monde comme un module, madame de Barth^le, par la mort 
de son mari, etait entree dans le paradis du veuvage, sans 
avoir eu k subir, comme on le disait encore k cette ^poque , 
le purgatoire de rhym^nee. Eile avait aussitdt fort conve- 
nablement pleur^son mari qu'elle regrettait comme on regretle 
un ami sincere. Ce fut aiors qu'une de ses parentes, madame 
de Neuilly, qui avait ^ternellement jalouse le bonheur de sa 
cousine, lui avait sugg^re Tid^e de se remarier en secondes 
noces avec le comte de Montgiroux, id6e que le pair de France 
avait si philosopbiquement repoussee. La situation ^tait ainsi 
restee ce que le passe Tavait faite, sauf les atteintes inevitables 
de r^ge. L'avenir, ce temps de Tesperance, avait de jour en 
jour amen^ des rides, mais pas de deception. Les cheveux de 
monsieur de Montgiroux avaient grisonn^, mais.il avait un 
coiffeur qui les lui teignait avec art. La taille de madame de 
Bartb^le avait epaissi, mais elle avait une couturi^re qui I'ha- 
billait k roerveille. Bref, cbaqueann^e avait amen^ douze mois 
de plus sans doute, mais s'ils avaient vieilli pour les autres, 
les deux amans n'avaient pas vieilli pour eux-m^mes, et c etait 
le principal. 

Bient6t ces liens du coeur s'etaient encore resserr^s d'un lien 
de famille. Maurice avait atteint sa vingtrquatri^me ann(^, 
et Glotilde sa dix-septi^me. Les deux jeunes gens, ^lev^s en- 
semble, paraissaient avoir une grande affection Tun pour 
Tautre : un projet de manage etait arrets eutre eux depuis 
longtemps. Ni 1 un ni Tautre, lorsqu'on leur fit part de ce 
projet, n'y apporta d opposition. La chose etait convenable 
sous tons les rapports, elle reunissait les deux fortunes. Les 
amis communs regurent done, un beau matin, line Icttre de 

2 



14 FERNANDE. 

f»ire part qui leur annonc-ait )c mariage de monsieur Cliarlea • 
Maurice de Barth^le avec mademoiselle Clotilde de Mont^ • 
roux. 

Les jeunes gens partirent pour Tltalie, dont ils visiterent 
les principals villes} puis, k leur retour, il fut convenu qu'on 
passeratt Tbiver dans rt)6tel de la rue de Yarennes, qui venail 
k Maurice dufait de monsieur de Barthele, et Tetd au chat-eau 
de Fontenay-aux-Roses, que Clolilde tenait de la succession 
du vieomte de Montgiroux, son pere, frere cadet du comtedc 
Mootgirottx. 



II* 



Cetaitau chateau de Fontenay-aux-Roses que Clotilde avail 
^16 elev^e; mais celui qui eM vu en 4855 celle elegante pro- 
pri^t^, et qui Teilit compar^e k ce qu'elle 6tait trois ans aupa- 
ravant, ne Veiki certes pas reconnue , et si le vicomte de Mont- 
giroux fCit revenu k la vie, ii eH eu grand'peine k retrouvir 
daps la ino4^rne villa le moindre vestige de son ancienne dc- 
meure. Le parterre, symetriquement dessine et entoure dc 
petites charmilles de buis nain, avait fait place k une vasic 
pelouse, au bout de laquelle on voyait glisser, sur une eau 
bien pure, deux beaux cygnes argentes. Les hautes murailles 
dont les espaliers fournissaient autrefois k I'oftice d'admira- 
bles fruits, n'interceptaient plus la vue de la campagne , et 
avaient cess^ d'emprisonner les habitans, mais k leur place 
des sauts de loup et des bales vives defendaient un ravissant 
jardin,oCidurestelesmaraudeurs n'auraienteuquedes fleurs 
^ cueillir. Sans doute on n'etait plus chez soi, comme le di- 
saient encore quelquefois^ en visitant les jeunes maries, les 
vieux amateurs de la cloture patriarcale et des habitations 
francaises dans Tacception du dix-huiti^me siecle, mais en re- 
vanche on etait aussi chez les autres, puisque Toeil, ne ren- 
contrantplus de barrifere, s'etendait du jardiu sur les pres, 
et de« pr6s sur les champs. Des massifs de verdure pour 



FERNANbE. 15 

masquer les lieux d^couverts, des corbeilles de flieurs poup 
animer les endroits arides, plus de berceaux factices , mais 
des points de vue admirablement menages, une entente par- 
faite du site, dessine par un paysagiste, voilii ce que Tart du 
jardinage moderne avait, en depit des partisans de Le N6trc, 
creesousla direction de Maurice de Barthele, qui avait impi- 
toyablement sacrifie I'abricot, la peclie et le brugnon k la vue 
de la tour deMontlhery, qui se detachait^ cette heure sur lo 
fond bleu de la plaine, et k Taspect des maisons blanches 
eparses dans la verte vallee. 

De son cote, la maison avait subi des modifications non 
moins imporlantes : elle avait cesse d'oifrir Taspect patrimo- 
nial de ce que Ton appelait autrefois un chateau, pour pren- 
dre I'apparence d'une charmante villa ornee d'un perron sur 
lequel on montait k travers une double rangee de fleurs tou- 
jours fraicbes et sans cesse renouvelees dans leurs vases de 
porcelaine du Japon. Ce perron conduisait k une anlicbambro 
dans le goiitde la renaissance, avcc des vitraux armories^ 
tapissee d'un cuir de Cordoue de couleur sombre releve d'a- 
rabesques d'or, et eclairee le soir par une lampe gothique 
dun charmant modele, et qui descendait, k Taide de trois 
chaines dorees du milieu de son plafond, tandis que de cha- 
quec6t6 de cette lampe pendaient deux recipiens pareils des- 
tines k recevoir des fleurs. Cette antichambre etait percee de 
Irois portes interieures , conduisant : la premiere dans une 
salJe k manger d'ou Ton passait dans un salon, puis dans un 
cabinet de travail ; la seconde dans une salle de biilard qui 
communiquait k une serre; la troisiilime dans un corridor qui 
regnait dans toute la longueur de la maison, et que rarchitecle 
avait maintenu dans une largeur assez considerable pour en 
faire une espece de galerie oU Ton avait accrocbe les portraits 
de famille. Cette galerie ^tait percee de portes qui donnaient 
dans toutes les pieces du rez-de-chauss6e. 

Dans la salle k manger, lambrissee en bois de chene et ten- 
due de damas vert, on ne s'etait occupe que du conforlable: 
ony etait bien assis, la table etait longue et large, des dres. 
soirs d'une forme simple etaient converts de pieces d'argeu- 
lerie et de porcelaines de Chine. L'art avait enli^rement cede 
la plac^ au bien-6tre. Seulement quatre tableaux de cbasse 
de Godefroy Jadin formaient les quatre dessus de porte. 



16 FERNANDE. 

Le salon 6tait meuble k Tanglaise, avec des divans, de 
grands fauteuils k la Voltaire, des causeuses et des lournedos. 
II etait tendu de danias violet h fleurs bieues, et du milieu du 
plafond pendait un lustre gigantesque execute par Giroux 
sur undessinde Feucheres; les meubles et lesrideaux ^taient 
pareils k la tenture du salon. 

Lasalle de billard avait la forme d'une tente gothique, les 
quatre panneaux principaux etaient remplis par des tropliees 
d'armesde quatre si^cles. Des portieres elegantes separaient 
seules ces ditte rentes pitos les unes des autres. 

En procedant ix la resurrection de la maison de Fontenay, 
Maurice de Barlhele avait reserv6 pour cbambre k coucher, 
k sa jeune femme, celle qu'avait babitee sa bisaieule, et qui, 
gr^ce au genie conservateur de la famille, ^tait demeuree telle 
qu'elle eiit 6le decoree sous le r^gne de madame de Pompa- 
dour. C'etait une grande pi^ce carree avec une alcove large 
comroe une chapelle ordinaire , enfermant un lit immense 
place en rctour. Aux anciennes tapisseries, qui etaient de sa- 
tin rose et argent, on avait substitu6 seulement des tentures 
nouvelles qui se rapprocbaient autant que possible du godt 
de r^poque ; toutes les moulures existaient, on n'avait eu 
qu'^ les redorer ; tons les meubles Etaient complels, on n V 
vait eu qn'k lesrecouvrir; les dessus de porte de Boucher 
s'etaient conserves intacts, et Ton n'avait eu qu'li les rever- 
nir k neuf ; de cbarmantes consoles sculpt^s et d'un rococo 
enrag6, s'elevaient k tons les angles ; de d^licieuses ^tag^res 
de bois de rose remplissaient les interval les des fen^tres ; 
chaises et fauteuils roulaient sur d'epais tapis, qui semblaient 
sous le pied la pelouse du jardin. Bref, cette cbambre, toute 
dans le godt du dix-huiti^me siecle, semblait Tappartement 
de quelque princesse qui, endormie par une m^cbante fi^e en 
4755, se serait r6veillee cent ans apres. 

D'un c6t^ de cette cbambre 6tait un second salon donnant 
sur I'appartement destine a madame de Barth^le, etdeTautre 
la cbambre de Maurice, separee de celle de sa femme par un 
grand cabinet de toilette seulement. 

Cette cbambre de Maurice ^tait dans un sentiment aussi 
s6vdre que celle de Clotilde ^tait dans un goOt manier^. C6- 
taitune cbambre de gar^on dans toute Tacception du mot: 
un grand lit de fer sans rideaux, une peau de tigre jet^e an 



FERNANDE. 17 

pied du lit sur un tapis d'une seule couleur , une armoire 
pleine de fusils de chasse num^rotes, une table chargee d'ya- 
(agans arabes, de pistolets grecs, de criks nialais, de sabres 
deDamas; les murailles couvertes de tableaux de Delacroix 
et de Decamps, d'aquarelles de Boulanger et de Bonnington 
une cheminee orn6e de statuettes de Barre et de Feuch^res 
au milieu de laquelle s'eleyait, sur une pendulc , un magni- 
fique groupe de Barye ; derri^re le lit. et k la porlee de la 
main, un benilier de mademoiselle Fauveau. Tels etaient les 
ornemens de cette retraite loute masculine , au fond de la- 
quelle une portiere s'ouvrait sur un cabinet (le toilette tendu 
en simple coutil. Cetaitune esp^ce de carapement etabli d'a- 
bord par Maurice sous le pr6texte plausible de ne pas reveil- 
ler sa femme les matinees de chasse, mais au fait dans le but 
d'assurer sa liberty. 

Ajotttons qu'un escalier de service, dont de moelleux tapis 
avaient fait un escalier de mailre, sourd k souhait, commu- 
niquait avec le cabinet de toilette. 

Mais, depuis qu'il ^tait malade, Maurice n'avait plus de vo- 
lontes en face de sa m^re et de sa femme, et on I'avait etabli 
dans la grande chambre Louis XV, oix chaque suir, dans Tal- 
cove mdme, on dressait un petit lit pour Clotilde. On y avail 
deplus transports le piano; desorte que, pour le moment, 11 
n'y avait plus d'autre salon que cette chambre, dans laquelle 
madame de Barth^le et Clotilde avaient concentre toutes leurs 
affections d'abord, et avec toutes leurs affections toutes leurs 
babjtudes. 

Ce fils cheri de sa m^re, ce mari pour lequel sa jeune femme 
paraissait si constamment attentive, Maurice de Barthele en^ 
fin, auquel il faut bien que nous en arrivions pour le faire 
connaitre autant quMl sera en nous de nos lecteurs , venait 
d'entrer dans sa vingt-septi6me annSe. Cetait un de ces hom- 
ines que, de toute fa^on, le sort a traites en enfans gStSs, en 
leur donnant k la fois un grand nom et une grande fortune, 
plus la distinction, que ne donnent souvent ni la fortune ni le 
nom. En effet, il etaitdiflficile devoir un homme plus simple- 
ment grand seigneur que ne Tetait Maurice de Barth61e. La 
chose la plus ordinaire portee par lui prenait k Tinstant 
wSme un cachet d'aristocratie parfaite. Ses chevaux Staient 
lesmieux soignes, ses voilures les plus Elegantes, ses gens 



18 FERN4^DE. 

le.s roicux habilles de lout Paris. Habile k tous les exercices 
tlu corps, il ffiontait k cheval commo Daure et Makensie, etait 
de premiere force ft T^pee, et coupait k vingt-cipq pas une 
balle sur la lame d'un couteau Maitre de sa fortune depuis 
sept ans, libre de ses actions depuis sa majority, il avail joui 
k son loisir de cette vie dcvorante de Paris, sans que jamais 
une volonte etrangere ffit venue porter obstacle ft la siepne, 
et cppendant, Mtons-nous de le dire, sans que jamais la plus 
scrupuieuse rigiditi^ ait eu un reproche ft faire ft sa conduite : 
en effct, vivant dans un monde d'elite, li^ d'amilie avec des 
jeunes gens qui avaient un nom ft faire respecter et une posj- 
iion 30ciale ft soutcnir, le respect des coovenances etle senti- 
ment dcsa dignilc^personnelle Tavaient preserve des d^sor- 
dres oil, depuis la revolution de 4850, quelques jeunes hom- 
mes de distinction s'etaient follement jel6s , commepourse 
dedommager de la contrainte od ils avaient v6cu dans Ics (Jer- 
nieres ann^es du r6gne de Charles X. 

Aussi Maurice de Barth^le , liomme ^ la mode dans ce 
raonde au-dessus de la mode, dans Tafception vulgaire que 
Ton donne &ce mot , 6tait-il remarque parlout oil il parais- 
salt, non point par cette r^gularite lypique que Ton admire 
dans les arts, mais par ce charme individuel, mais par cette 
expression particuli^re bien superieure au point de yue du 
sentiment, el qui fait qu'on se sent attir^ comme malgrc soi 
vers celui qui les possede. Son visage avail cette paleur frai- 
clie et mate qui fail la distinction des hommes bruns;ses 
beaux chcvcux noirs et sa barbe aux reflets bleuftlres enca- 
draicnt admirablement son visage; sa main et son pied, ces 
doux signes de race, ^taient cit^s pour leur delicate petitesse; 
01] Up il y avail quelque chose de si vague elde si melancolique 
dai]s Texpression babituelle de son regard, el d^ns le sourire 
distrait qui raccompagnait , et ce regard au contraire, lan^ait 
une telle flamroe lorsque Tanimation succedait chez lui au 
repos, que Tidee de comparer Maurice ft qui que ce fftl u'^' 
tail en,core venue ft personne. Lui cependant, bon, simple, 
bienveiliaot, semblait etreleseul qui ignorAl sa superiorite. 

Sans etre ni uw savant ni un artiste, Maurice cependant 
n'etai.t stranger ni ft aucune science, ni ft aucun art. U savait 
assez de pbysjqyeet de chimie pour djscuter une question 
njedicdle ave^ jes Thenard e^ les Orfila. &anselrc artiste dans 



FERNANDE. 19 

Tacception du mot, qui indique toujours une certaine sup^ 
riorit^ pratique, il pouvait, k I'aide du crayon, rendre sa pen- 
sec ou conserver un souvenir. Entierement Stranger en ap- 
parence^ la politique, fl lui etait cependant mille fois arrive, 
lorsque monsieur de Montgiroux, entour^ de ses bonorables 
collegues de Tune ou Tautre chambre, exposait dans le salon 
de madame de Barthele une question du moment, d'^airer 
tout-a-coup, d'un autre groupe oili il etait, cette question d'un 
motsi brillant, qu'elle demeurait en iumi^re jusqu'i ce que 
)a routine avocassi^re de deux ou trois bonorables Teussent, 
en la tirant par en bas, replong^ dans Tobscurit^. Quelques 
ministres demi-apostats, qui, jeunes gais, avaient partage les 
opinions politiques de Maurice, opinions qui n*avaient rien 
de haineux ni d'exclusif, avaient voulu faire de lui, tant6t un 
officier, tant6t un diplomate, tant6t un conseilierd'fitat; 
mats il avait toujours refuse, disant que son attachement k la 
famille decbue etait une esp^ de culte doux et religieux qui 
n'admeitait pas de melange : ce qui n'emp^bait pas que, 
lorsque Maurice de BartbMe se trouvait, ce qui arrival t sou* 
vent, dans quelque salon de la baute aristocratic aveccelui de 
BOS princes qui, k cette ^poque, 6tait le seul k qui son Ige 
permit dejk d'y aller, il ne rendit hautement toute justice k 
son esprit et k son courage, et tout respect k son nom eik 
son rang. Or c'^taient \k des marques de goAt que le prince 
que nous venons de designer appr^cialt fort. Aussi, k Gban- 
tiUy ou k Yersailles, aux courses ou au camp, Maurice de 
Barthele ^tait-il toujours de sa part Tobjet d'une attention 
personnelle et particuli^re, que de son c6t6 celui-ci savaft 
adfflirablement appr6cier. 

Nous Tavons dit, en ^pousant Clotilde, Maurice n*avait 
6proav^ pour elle qu*un sentiment purcm^nt fraternel, et ie 
mariage 6tait non-seulement une mise k la lolerie, une cbance 
de fi61icit6, mais encore un moyen naturel de faire cesser la 
vie d'aventures qui Tentrainait dans son tourblllon en lui 
laissant le vide du coeur. Cependant Maurice avait trouv^ un 
avantage k ses relations avec les femmes quMl avait connues 
jusqu'alors, c etait de sentir la difference qui s^pare la grande 
experience de Fextr^me naivete. L'affection que sa femme lui 
portait s*etait done pr^sent^e k lui avec un parfum de cbastet^ 
etde fraicbeur jusqu'alors inconnu. Accoutum^ft lavoirpres- 



JO FERNANDE. 

que chaquc Jour, ses yeux jusque-1.1 s'claieiil pontes sur elle 
sans ricn detaiiler; inais quand ils furent unis solennellc- 
ment, quand le pr^tre eut parte k Clotilde de ses devoirs et k 
Maurice de ses droits, lld^e de ia possession passa dc sa tete 
k son cocur ; un desir craintif et timide le conduisit a Tanalyse, 
et Tanalyse lui fit d^couvrir, dans celle qui etait destinee k 
devenir la compagne de sa vie, des graces naturelles, des qua- 
lit^s acquises, une am^nit^ si r^elle et si douce, que le jeune 
homme eprouva un enchantement inattendu, et que, pour un 
moment, il eut des illusions k ce point qu'il se crut amoureux 
de sa femme. Or, en amour, je defle le th^ologien le plus sub- 
til d'^tablir la difference qu'il y a enlre 6tre amoureux et croire 
qu'on Test. 

Au reste, la vie nouvelle que menait Maurice prolongeant 
son erreur, bient6t les caprices d'un homme qui se range suc- 
ciM^rent k Tetourdissement des premieres impressions. A son 
retoar d'ltalie, Maurice avail retrouv6 le chateau rebfili etle 
jardin replants sur les dessins qu'il avait faits. Cest alors 
qu'il avait mis Tancien garde-meuble de la famille au pillage, 
etles meilleurs tapissiers de Paris en oeuvrepour loger son 
bonheur : il avait commence par rh6tel de la rue de Varennes, 
oil il avait lout boulevers6, lant il 6tail heureux de d^truirc le 
pass6 pour edifier Tavenir. Le temps ne lui suffisait pas p6ur 
tout voir, tout approuver, tout cboisir et tout acheter. Encou- 
rage par sa m6re, sa grande fortune, en lui permetlantdc sa- 
tisfaire k tous ses caprices, enlrelenait la s^r^nite et les illu- 
sions de son Ame. L'h6tel acheve, le tour de la maison de Fon- 
tenay 6tait venu. Maurice en avail fait lacharmante villa que 
nous avons vue, de sorte que sur trois annees de mariage, 
deux annees el demie s'etaienl pass^es en voyages, en cons- 
tructions el en felicity, sans que le plus 16ger nuage eOt obs- 
curci le ciel pur et presque brillant de leur horizon conjugal. 

Clotilde etait parfailemenl heureuse. Pendant les six der- 
niers mois surlout qui s'^laient ^coul^s, les soins, sinon Ta- 
mour de Maurice, avaienl paru redoubler pour elle. Ses sor- 
ties etaient plus fr6quenles, il est vrai, mais k chaque retour il 
lui rapportail quelque chinoiserie de Gansberg, quelque char- 
mante aquarelle achetee chez Susse, quelque merveilleux bi- 
jou r^ve par Marie. D'ailleurs, les preiextes ne manquaient 
pas. II fallait aller faire des amies chez lord S..., on etait in- 



FEBNANDE. 21 

vite k chasser k Gouvray avec le comte de L..., on dinait en 
gargons an cafe de Paris avecle due de G... ou le comte de 
B...; puis, brochant sur le tout, venait le Jockey-Club, cet 
eternel et merveilleux complice des amans qui se detachent ou 
des maris qui s'ennuient. Clotilde acceptait toutes ces excu- 
ses, qu'elle ne demandait meme pas. Sa vie s'ecoulait douce, 
paisible, uniforme, sans langueur et sans emotion, sans soup- 
con et sans ennui. Quand il fallait aller dans le monde, son 
niari n'6tait-il pas toujourslk pour Fy conduire? etdans le 
monde ne paraissait-il pas toujours le meme Maurice qu'elle 
avail connu galant et empress^? Toutes les femmes qui Ten- 
touraient lui portaient envie en la voyant si belle et en la 
croyantsiaimee. Madame deNeuilly,sacousine, la pluscruelle 
et la plus implacable revelatrice de tons ces petits secrets qui 
torlurenl le coeur d'uue femme, ne la venait-elle pas voir tous 
les quinze jours sans avoir jamais trouve Toccasion delui de- 
Doncer un mauvais proced^ de son mari ! Clotilde, comme 
nous Tavons dit, etait done parfaitement heureuse. 

De son cdte, madame de Bartb^le ne voyait pas une fois le 
comte de Montgiroux qu'elle ne s'applaudit avec lui de ce 
parti plein de sagesse quMls avaient pris de marier les deux 
jeune$> gens. 

On en etait done arrive k ce point de felicite int^rieure que 
Ton sentait qu'elle ne pouvait plus croitre, lorsqu'on s'aper- 
cut du jour au lendemain d'un immense changement dans le 
caractere de Maurice. II devint reveur, puis melancolique ; 
puis il tomba dans un marasme profond, qu'il n'essaya pas 
meme de combattre, et que ne purent dissiper ni les soins de 
sa mere ni les caresses de sa femme. 6ienl6t cet ^tat d'atonie 
donna d'assez vives inquietudes pour qu'on envoy^t chercher 
le medecin. Le docteur vit du premier coup dans ce mal toute 
la gravite qui existe dans les maladies dont le malade ne 
veut pas guerir. II ne cacha point k madame de Bartb^le 
qu'une grave affection morale etait le principe de cette mala- 
die. Madame de Barth^le interrogea le baron deBarthele, 
homme du monde, comme elle eiii interroge Maurice ecolier, 
croyant comme toutes les m^res que leurs enfans ne doivent 
point avoir de secrets pour elJes ; mais Maurice, au grand 
etonnement de la baronne, avait gard6 son secret, tout en 
niant, il est vrai, que ce secret exist^t. Enfm, il en etait arrive 

2. 



22 FERNANDE. 

h ce point que son 6tat donndt les graves inquietudes que 
nous avons entendu madanie de BarttiMe exprihier au comte 
dc Montgiroux des Ic commencement decette histoire, inquie- 
tudes que le grave pair de France , nous sommes forces de 
I'avouer, n'avait peut-^tre point partag^es avec toute la sym- 
pathie que lui commandaient cependant les liens secrets qui 
Punissaient k la famille. 

En effet, depuis son arriv^e ft Fontenay-aux-Roses et la 
priere que lui avait faite madame de Barth^le de lui consacrer 
loute sa journieet sa mating du lendemain, Ic comle parais- 
sait tort preoccupy. 11 est vrai que cette preoccupation pouvait 
aussi bien lui venir de la maladie de Maurice que d'une cau- 
se etrang^re, mais cela k des yeux Strangers seulement, et il 
est evident que cette preoccupation, qui n'avait pas tout-2i- 
fait echapp6 k madame de Karth61e, lui eiit cl6 bien autre- 
ment visible, sans la preoccupation personnelle dans laquelle 
elle-meme 6tait plongee. 

Arrivee au salon, elle fit done asseoir le comte, et, revenant 
aux inquietudes maternelles qui pour le moment s'etaient 
emparees de son esprit, sans cependant pouvoir en cliasser 
cntlercment la l^g^rete qui lui ^tait naturelle: 

— Je vous disais done, mon ami, continua-t-elle, que Clo- 
tilde est un ange. Nous avons v^ritablement bien fait de ma- 
rier ces enfans. Si vous saviez quels soins touchans elle pro- 
digue k son mari ! et lui, notre Maurice, comme il est attendri 
de ces soins! comme sa voix est emue quand il la remercie' 
avec quel accent profond il lui dit en prenant ses deux mains 
dans les siennes : — Bonne Clotilde, je vous afflige, pardon- 
nez-moi!... Oh! maintenant, ces mots qu'il r^petait sans 
cessesontexpliqu(^s; ce pardon qu'il demandait, nous savons 
pour quelle faute. 

— Mais moi, reprit monsieur de Montgiroux, j'ignore tout, 
et, comme vous m'avez fait rester pour me Tapprendre, j'es- 
p^re, chere amie, que vous voudrez bien maitriser vos emo- 
tions et mettre un peu d'ordre dans vos pens^es, afln de les 
suivrejusqu'au bout. 

— Oui, vous avez raison, reprit madame de Barth61e; je 
vals droit au fait. Ecoutez-moi done. 

La recommandation ^tait aussi inutile que la promes 
^tait d^risoire. 



FERNANDE. tZ 



Ill- 



En effet, madame de Barthfele, comme on a pu s'en aperce* 
voir jusqu'k present, avait 6t6 dou6e par le del d'un excellent 
coeur, mais de Tesprit le moins mkhodique qui $e puisse 
trouver. Sa conversation, d'ailleurs pleine de finesse et d*o- 
riginalit^, ne procedait que parsautset par bonds, etn'arrivait 
k son but, quand toutefois elle y arrivait, qu'ii travers mille 
^rts. C6tait un parli que ses auditcurs devaient prendre de 
iapoursuivre sur les diif<^rens terrains oti elle se pla^it : sa 
marche ^(ait celle du cavalier dans le jeu dYchecs; ceux qui 
la connaissaient la relrouvaient toujours, ou plut6t la for- 
caient h se retrouver; mais ceux qui lavoyaient pour la pre- 
miere fois engageaient avec elle une conversation a batons 
rompus, k laquelie la fatigue les fofcait bient(^t de renoncer. 
Au reste, excellente femme , on la citait pour des qualit^s 
reelles, assez rares dans un monde pd Ton se contente 4^ 
apparences de ces qualites. Ce defautde suite dans les id^es, 
que nous venons de lui reprocher, donnait au reste k sa con* 
versa! ion quelque chose dimpr^vu, qui n'i^tait pas d^sagr^able 
pour ceux qui, comme monsieur de Montgiroux, n'^taient pas 
presses d'arriver li Tautre bout de cette conversation. CetaiC 
HOB nature brusque et franche, dont la franchise et la brus- 
querie avaient conserve le charme de la candeur. Ce qu'elte 
pensait s'echappait de sa bouche comme un vin trop diarg^ 
de gaz s'^chappe de la bouteille lorsqu'on la d^boucbe ; et 
cependant, liAtons-nous de le dire, T^ducation du grand 
monde, Vhabitudc de la haute soci^t^, 6taient k ces vertus 
natives, qui, pouss6es k Texc^s, peuvent devenir sinon un 
d^faut, mais un inconvenient, tout ce qu'clles pouvaient avoir de 
sauvage et dMrr6gulier. La fausset6 des conventions enseign^es 
par le solf^ge du savoir-vivre la rappelait promptement au 
diapason general, aux mesures, aux blanches et aux noircs 
de Vharmonie sociale; et ce n'^tait jamais que pour les choses 
sans importance, ou lorsqu'elle ^tait atteinte par une parole 
hypocrite ou malveillantc, que madame de Barlh^le se laissait 
aller^ si on pent dire cela, k Texcellence de son caract^re. 



24 FERNANDE. 

Incoiisequonte comme une grande dame, elle avail ccpendant 
dans la voix, dans le regard, dans )e niaintien, Taplomb d'une 
feninie accoutumee in regner dans son salon et k dominer 
dans celui des auLres ; et si la legerete de ses decisions con- 
trastait parfois avec Timportance du sujet traits, si rexcentri- 
cit6 de ses paradoxes faisait souvent envisager la question 
sous un point de vue tout dififerent de celui oil elle Tenvisa- 
geait elle-meme, on sentait, au fond de ce qui emanait d'elle^ 
une bonte si parfaite, une intention si bienveillante, qu'on 
^tait toujours dispose k se soumettre k ses volontes, tant on 
avait de conviction sur la puret6 du coeur qui les concevait et 
du z^le qui en surveillait Tex^cution. Arrivee k TAgc ou toute 
femme d% bon sens renonce k plaire autrement que par la 
bienveillance de Tesprit, elle avouait ses cinquante ans re- 
volus, mais en ajoutant avec une grande ingenuite de cceur 
qu'elle se trouvait encore aussijeune qu'^ vingt-cinqans. Per- 
sonne ne songeait k la dementir. Elle etait active, fraiche, 
alerte; elle faisait les honneurs du the avec une grace parfaite, 
et peut-^tre, en effet, ne manquait-il k cette fleur d'automne 
que le soleil du printemps. 

Ramen6e au sujet qui Tlnt^ressait par Timpatience du 
comte, madame de Barth^le reprit done : 

— Pour Clotilde et moi, vous le savez, mon cher comte, la 
vie de Maurice, c'est la vie. Nous n'avons de bonheur que le 
sien, nos yeux ne voient que par ses yeux, et tous nos souve- 
nirs, comme toutes nos prevoyances, sont pour lui. Eh bien 
done ! vous saurez , vous que cette interminable session cloue 
au Luxembourg, vous saurez que, depuis notre arrivee ici, 
nous avions inutilement tout mis en usage pour connaitre le 
chagrin qui causait tant de ravages dans le coeur de notre 
pauvre Maurice; car enfin vous vous souvenez qu'il ^tait 
devenu triste, r^veur, sombre. 

— Jem'en souviens parfaitement. Poursuivez, ch^re amie. 

— Or, qui pouvait causer cette m^lancolie chez un homme 
riche, Jeune^ beau, superieur k tous les autres hommes? Et, 

ur ce point, ne croyez pas que Tamour maternel m'aveugle, 
comte : Maurice est fort superieur k tous les jeunes gens de 
son Age. 

— Cest mon avis comme le vutre, dil le comic, Mais cc 
secret 



FERNANDE. 25 

— Eh bieh ! C3 secret, comprenez-vous ?c*etait pour nous 
r^nigme du sphinx. En attendant, et tandis que nous nous 
creusions la t^te pour en deviner la cause, le mal faisait des 
progrte, ses forces s'eteignaient k vue d'oeil, et quoiqu'il ne 
poussJit pas iine plainte, quoiqu'il reprimdt ses impatiences, 
iietait evident qa1i ^tai t menace de quelque dangereuse ma- 
ladie< 

— Yousvous rappelez que jele remarquai moi-mSme? Mais 
eoDtlnuez. 

— En effet, c'est par votre conseil que nous sommes ve- 
nus d la campagne. Nous avions craint d'abord quMl nc se 
reftt^St^ quitter Paris ; mais nous nous trompions, le pauvre 
garcon ne lit aucune difficult^, il se laissa conduire comme 
un enfant ; seuleraent en arrivant ici, malgr6 tous les souve- 
nirs que dcvait lui rappeler cettc maison, il s'enferma dans 
sa chambrc, et, le lendemain, il fut forc^ de garderlelit. 

— J'ignorais que la chose fiit aussi grave, dit le comte. 
— Cen'est pas le tout; le mal des lors commen^a^ faire 

d'effrayans progr^s. Nous envoyftmes chercher son ami Gas- 
ton, cejeune medecinque vous connaissez. 

— Et que dit-il ? 

—II Texamina^ plusieurs reprises avecune grande atten- 
tion, puis, me prenant k part : — Madame, me dit-il, connais- 
sez-YOus quelque sujet de grand chagrin k votre flis? — Vous 
comprenez que je m'ecriai : Un grand chagrin k Maurice ! 
rhomme dans les conditions les plus heureuses de la terre. 
Jelui deioandai done s'il etait bien dans son bon sens, pour 
me faire une pareille question ; mais il insista. — Je connais 
Maurice depuis dix ans, dit-il ; Maurice n'a aucun vice d'or- 
gaoisation qui puisse amener la maladie qu'il a, c'est-k-dire 
unemena... mene... menin... 

— Une m^ningite ? 

— Oui, unemeningite aigue; c'est le nom de la maladie 
qu'a Maurice. — II faut done, continua-t-il, quMl y ait chez 
lulune cause de trouble moral, etc'est cette cause qu'il faut 
chercher. 

— Ence cas, m'6criai-je, interrogez-le vous-mdme. 

— Je Tai fait, mais il s'obstine k me dire quMl n'a rien, et 
(luesa maladie est une maladie naturelle. 



2G FERNANDE. 

— Alors je le verrai moi-mtoe, dit monsieur de Montgi- 
roux, ei je Ucherai d'obtenir... 

— Ce que moi, sa m^re, j'ai demande vainement, n'est-ce 
pas ? D'ailleurs c'est inutile, puisque maintenant nous ie sa- 
vons. 

— Vous Ic savez? mais alors dites-le moi, commencez done 
par \h. 

— Mon chercomle, permettez-moi de vous faire observer 
que vous n*avez pas la moindre melhode dans les idees. 

— Je me resignc, baronnc, allez, dit monsieur de Montgi- 
roux en se renversant de toute sa longueur sur son divan, en 
6tendant sajambe droite sursajambe gaucbe,etenfixantses 
yeux sur le plafond. 

— La maladic continua de faire d'eHrayans progres, si 
bien qu'bier nous elions tons consternes ; Maurice ne nous 
cntendait plus, ne nous voyait plus, nc nous parlait plus; le 
docteur y perdait son laiin, Clolildeet moi nous nous regar- 
dions epouvantees. Voil^tout-i-coup qu'un valet imprudent... 
O mon Dieiii ! c'est son imprudence qui nous a sauvcs tous ! 
Cumle, il y a vfaiment des hasards singulicrs, et cclui qui di- 
rige tout d'en haul doit bien souvent prendre cu pitjie noire 
pretendue sagessc. 

— Eh bien! cc valet? sehi\ia de demanderle comteavec 
une brusquerie mal deguis^e el en tournant vivement la tete 
du c6t6 de madame de Barlhele. 

— II entra dans la cbambre du malade, et, comme on avail 
ferme les rideaux pour eteindrele jour, sans voir les signes 
que nous luifaisions pourqu'ilse tiit, il annon^a... J'aurajs 
voulu pouvoir chasscrce valet. 

— -II annonca?... rcprit le comte decide h tenir jusqu'au 
bout la conversalion en bride. 

— II annonca deux amis de mon fds, Lc^on de Vaux et Fa- 
bien de Rieulle. Yous les connaissez, jccrois? 

— Sous d'assez trisles rapports, nierae, rc^pondit le comle 
oubliantsa resolution de ne pas s'ecarterde la ligne droite; 
deux jeunes fous, qui hantent mauvaise compagnie. Si j'avais 
comme vous quelque influence sur Maurice, je vous declare 
que je ne lui laisserais pas voir cesdeux messieurs. 

— Comment, moi, mon cher comte, vous voulez que je di- 
rige un homnie de vingt-sept ans dans les connaissances qu'il 



- FERNANDE. 27 

doit faire?D'abord L6on et Fabien ne sont pas pour Maurice 
des conoaissances d'hier, ce sont des amis de sit oa huit ans. 

— Alors je ne m'^lonne pas, coniinua monsieur de Mont- 
giroux avec une mauvaise liumeur dent rien ne molivait I'ex* 
plosion, du tristedlat ou se trouve r^duit Maurice. Oh! mon 
Dieu 1 ce secret, je vous le dirai moi, si vous voulez. 

— Mais non, vous ne direz rien, vous ne savez rien, vous 
etes injuste pour ces jeunes gens, voil^ tout, et cela parce que 
vous avez le double de leur age. Vous avez ^t^ jeune aussi, 
vous, mon cher comte, et vous avez fait ce qu'ils font. 

— Jamais. Ce monsieur Fabien de Rieuile est un jeune 
liomme qui fait parade de ses bonnes fortunes, qui non-seu- 
lement s^duit, mais qui de plus deshonore Quant ti Tautre, 
cest un enfant (i qui je ne reprocheiai, comme tt son ami, 
que de voir mauvaise compagnie. 

— Mauvaise compagnie, mauvaise compagnie! repritla ba- 
ronne encore une fois entrainee k cent lieues du sujet de la 
conversation. 

— Qui, mauvaise compagnie, jele repute etj'en suissOr, 
reprit le comte, dont le calme ordinaire et calcule c^ait 
maigre lui k une agitation febrile qui n'echappa point k ma- 
dama de Bartb^le. 

— La preuve n'est pas, je Tesp^re, que vous les rencon- 
trez \k oil ils vont ? dit vivement la baronne. 

Le comte se mordit les levres par un mouvement involon- 
laire, copime fait un ministre qui sc laisse emporter a dire 
quelque v^rite dangereuse au milieu de la verve de Timprovi- 
salion; maisaussilot son sang-froid de pair de France repre* 
nant le dessus, il r^pondit en souriant: 

•—Moi, madame! oubliez-vousquej'ai soixante ans? 

— On est jeune k toutAge, monsieur. 

— Avec mon caract^re? 

— Yous etiez d Grandvaux, monsieur : et maintenant que 
j'y songe, quel int^rSt avez-vous, voyons, k accuser ces deux 
pauvres jeunes gens que je trouve fort aimables, moi ? 

— Quel int^r^? vous le demandez? nprit sentimentaie- 
ment le comte, quand Maurice est mourant, et que peut-^tre 
la situation dans laquelle il se trouve? vient du mauvais exem- 
9le quUis lui ont donn^t 

^ Ah! vous avezraison, dier ami, et voilk un motif qui 



28 FERNANDE. 

excuse toutes vos preventions; mais ces preventions, sur 
quoi les fondez-vous ? voyons, car si elles sont raisonnables, 
je les partagerai. 

— Ces deux jeunes gens, dit le comte forc^ de donner une 
explication, appartiennent ^ des families distinguees, quoique 
celle de monsieur Fabien date d hier. 

--Noblesse de TEmpire, n'est-cepas? ditmadamede Bar- 
tb^le en allongeant dedaigneusemeut les l^vres, noblesse de 
canon, qui s'en va en fumee. 

—•Pas meme, pas m^me, s'ecria le comte , encbante que 
madame de Bartbele lui donndt celte nouvelle occasion de se 
ruer sur Fabien, qui paraissait Tobjet tout particulier de sa 
haine : noblesse de fourrage, baronie de rStelier. Sonp6re 
etait magasinier en cbef de je ne sais quoi. 

— Mais tout cela est en dehors des accusations que vous 
portez sur COS jeunes gens, mon cber comte, et tous les jours, 
k la Chambre, vous serrez la main de gens qui sont partis 
de plus bas, et qui ont vendu bien autre chose que de la paille 
et du foin. 

— Eh bien ! puisqu'il faut vous le dire , je sais que mon- 
sieur Fabien tente des choses fort inconvenantes ^ I'^ard 
d'une jeune et jolie femme. 

— Que vous connaissez ? dit vivement madame de Bar- 

th^le. 

— NuUement; maisjeconnaisun galant homme qui porte 
interet k cette femme, et que les assiduites de ces messieurs 
obs^dent fort. 

— Et ce galant homme vous le uommez? 

— Ce serait une indiscretion que de satisfaire a votre de- 
mande, ch^re baronne, reprit le comte en se manierant, ear 
ce galant homme... 

— Est mari^? demanda madame de Barth^le. 

— A peu pr^s, repondit monsieur de Montgiroux. 

— Bien, dit la baronne en se croisant les bras et encou- 
vrant le comte d'un regard moqueur. Bien, voila qui peut 
servir de reponse aux detracteurs de la pairie. En veriti^, nos 
hommes d'etat sont de hautes capacit^s, puisquMls peuvent 
unir dans leurs vaste:^ crrveaux un petit scandalede boudoir 
k d'importantes questio: s parlementaires. 

Monsieur de Montgiroux pr^vit Torage qui allait gronder, 



FERNANDE. 29 

et se h^ta, en guise de paratonnerre, d'^lever un trait de 
sentiment : 

— Ch^e baronne, dit-il, vous oubliez que c'est de notre 
clier Maurice qu'il s'agit, et pas d^autre cliose. 

A cette exciamation, le coeur de la baronne se fondit, et 
Tamante redevint mfere. 

— Sij'^tais Jalouse, dit-elle, ne pouvant cependant rompre 
ainsi tout-^-coup avec les soup^ons qu'elle avalt con(?us, Je 
croirais que vous n'^tes pas si desinteresse que vous le dites 
dans ropihioii que vous avez emise sur ces deux jeunes gens ; 
mais je suis genereuse, et d'ailleursjevous Tavoue, dansce 
moment-ci mon cocur est tout k Maurice. Mon fils entendit 
done nommer Leon de Yaux et Fabien de Rieulle, quoiqu'il 
parftt ne plus rien entendre; 11 vit le mouvement queje fis, 
quoiqu'il partlt ne plus rien voir, et au moment oCi nous le 
eroyions assoupi, il se retourna vivement pour ordonner 
qu^on les fit entrer. 

— Leur nom avait, k ce quMl paralt, produit une revolu- 
tion ? dit graveroent le comte. 

— « Justement, et cela me raccommode un peu avecelles. 

— Les revolutions sontdes commotions electriques qui gal- 
vanisent Jusqu'aux cadavres I s*6cria le pair de France, ni 
plus ni naoins que s'il eClt ete k la Chambre. 

Puis s'arret.ant tout-d-coup avec le calme parlementaire 
d'un orateur que le president vient de rappeler k Tordre, il 
se drapa dans sa dignite, en laissant tomber ces seules pa* 
roles : 

— Continuez, ch6re amie, je vous ecoute. 

— Maurice ordonna done qu'on les (it entrer; je regardai 
le docteur, il me fit un signe affirmatif, puis lorsque j'eus r^- 
pete rinjonction de Maurice, il se pencha k mon oreille : — Bien, 
dit-il, Yoil^ un bon mouvement, laissons-le seul avec ses 
amis; peut-etre plus au eourantde sa vie que vous-m^me » 
savent-ils le secret qu'il nous cache. Nous les interrogerons 
en sortant. — Je pris la main de Clotilde, et nous nous reti- 
rdmes dans le petit cabinet k cdte ; le docteur nous suivit et 
ferma laporte. Au m^me moment on introduisait ces mes- 
sieurs pr^s du malade. — Maintcnant , mon cher monsieur 
Gaston, dis-je au docteur, ne trouvez-vous pas que, pour 
plus grande securile, 'nous ne ferions pas mal d'ecouter la 



30 FERNANDE. 

conversation de ces messieurs? — Vu ia gravile tic la clr- 
constance, repondit ie docleur, je crois ^ue nous pouvons 
nous permettre cette petite indiscretion. Etes-vous de Tavis 
du docteur, mon dier comte? 

— Sans doute , car je presume que le secret de Maurice 
n'^tait point un secret d'Etat. 

— Nous sor times done par Ic cabinet, et nous reviwnies 
nous cacher derri^re la petite porte de I'alcove, qui, plus 
rapprochee du lit, nouspermettait de mieux entendre. 

— Fit ma ni6ce 6tait avec vous?demanda le comte. 

— Qui. Je voulus Teloigner , mais elle me serra la main. 
— C'est mon mari, dit-elle, comme il est voire fils; laissez- 
raoi done ^couter avec vous; et, soyez tranquille, quel que 
soit ce secret, je serai forte. — En mtoe temps elle me prit 
la main, et nous ^coulAmes. 

— Conllnuez, baronne, continuez, dit le comte, car vrai- 
ment votre recit a toute Tinvraisemblance, mais aussi tout 
Tint^ret d'un roman. 

— Eh ! mon Dieu I s'^cria madame de Barth^le, profitant 
de Toccasion pour divaguer, selon son habitude, tout ce qui 
se passe aujourd'hui ne parait-il pas incroyable? et s*il y a 
vingt ans on nous avait raconte ce que nous voyons tous les 
jours, ce que nous touchons du doigt k chaque instant, dites- 
moi, n'auriez-vous pas crie krirapossibilile? 

— Oui, mais depuis vingt ans, dit le comte, je suis si fort 
revenu de mon incredulite, qu'aujourd'hui j'ai le defaut de 
tomber dans I'exc^s conlraire. Continuez done, ch^re amie, 
carv^ritablementje suis on ne pcutplus curieux de connai- 
tre le denotement de cette scene. 

— Ehbien ! lorsque nous commenciimcs ^ ^couter, attenflu 
le temps que nous avions perdu k faire le tour de la chambrc, 
et les precautions que nous avions e(6 obliges de prendre 
pour n'^tre point enlendus, la conversation elait d^j^ coni- 
menc^e, et L^pn de Vaux raillait Maurice d'un ton si gogue- 
nard, que j'al failli en pcrdre patience. 

— Que veux-tu, dit Fabien, il est fou ! 

— Cola pent ^tre, dit Maurice, mais cela est ainsi. Je crois 
q'le cette femme est la seule que j'aie veritablcment aimee, et 
quand j'ai rompu avec elle, il m*a scmble que quelque chose 
^'etait bris^ en moi. 



FERNANDE. 31 

• • < 

—Eh bien! mais mon clier, dit Fabien, je Tai fortaimec 
aussi, mot. Nous Tavons aimee lous, pardieu! Mais quand lu 
ffi'as succede dans ses bonnes graces, je n'en suis pas mori 
pour cela, moi. Tout an contrairc, je lui ai demand^ k rester 
de ses amis, et je suis de ses nieilleurs. 

— Vous comprenez la situation de la pauvre Ciotiicje pen- 
dant ce temps-Ik, dit )a baronne. Je sentis sa main deyenir hu- 
mide, puis se crisper dans la mienne. Je la regardai, ellc 
etalt pAle comme la raort. Je lui lis signe de sYlotgncr, mais 
elle secoua la iHe en mettant un doigt sur sa bouche. Nous 
continuSmes done d'ecouter. 

—Si tu avais pris la chose comnie moi, mon cbcp, continua 
Fabien, et comnie la prendra, je Tesp^re, quand son tour sera 
venu, L^on que voici, tu serais rest^ comme moi Tami de Ig 
maison. 

— Impossible! s'^cria Maurice; impossible ! 3pr^s avoir 
possed6 cette femme, je n'aurais pu froidement la voir passer 
dans les bras d'un autre. Get autre, quel qu'il fAt, je I'aurais 

— Ah ! c'eAt M beau, un duel & propos de cette creature I 
repondit Fabien. 

— Mais de quelle femme parlaient-ils done? s'ecrla mon- 
sieur de Montgiroux. 

— Cest ce que j'ignore, repritla baronne: soit hasard, 
soit precaution, pas une seule fois son nom ne fut prononcel 

— One autre femme que la sienne ! Maurice aime une autre 
iemme que ma ni^ce I continua le comte, et Clolilde est dans 
ia confidence de cet amour ! et vous n'etes pas indignce, vous, 
baronne ! 

— Ell 1 monsieur le rigorisle, est-ce qu'on est maitre de son 
cccur ? Tamour est une maladie qui nous vient on ne salt com- 
ffient, qui s'en va on ne salt pourquoi. 

—Qui, mais il est impossible que Maurice soitmaladedV 
mour. 

— II Fest cependant. Tenez, (Jemandez plutOt au docleur que 
voici. 

— Comment! doctcur, s'^cria monsieur de Montgiroux eij 
apercevant le jeune m^decin qui, sur Finvitation de Clolilde, 
venait les rejoindre; comment, vous croyez vraiment(jue Id 
cause de U maladie de mon aeveu soit dans une amourette ? 



32 FERNANDE. 

— Non, monsieur le comte, reprit le docteur, pas dans une 
amourette, mais dans une passion. 

— Mais ^prouve-t-on une passion veritable pour une femme 
qui en parait aussi indigne que I'est ceile dont parle madame 
de Barth^le? 

— II y a toe et paraitre, dit le docteur. 

— Mais, h votre avis, cette femme n'est done point telle 
qu'onladepeint? 

— D'abord je ne la connais pas, dit le docteur, et nous ne 
savons pas mdme encore de qui il est question. Mais, comme 
Yous le savez, monsieur de Rieulle est, ou du nioins passe 
pour 6tre fort l^ger k Fendroit de la reputation des femmes. 

— Tout cela n'est pas ce qui m'etonne, dit madame de Bar- 
tb^le. 

— Et quelle chose vous 6tonne done? 

— Ce qui m*etonne, c'est qu'une femme, quelle qu'elle soit, 
qui est aim^e par un homme comme Maurice, beau, ricbe, ele- 
gant, bien fait, puisse le tromper pour quelque homme que 
ce soit au monde. Yoilk ce qui m'etonne, voil^ ce qui me fait 
croire que cette femme est indigne de lui. 

— Mais veri tablemen t, ma chere baronne, vous parlez com- 
me si Maurice etait toujours gar^on. Songez done k Clotilde. 

— Ah ! Clotilde a ete sublime de devoCiment, n'est-ce pas, 
docteur? Elle s'est jetee dans mes bras en me disant : Oh I 
nous le sauverons, n'est-ce pas, nous le sauverons? C'est que 
les femmes seules savent aimer, voyez-vous. 

— Malade d'amour 1 reprit le comte, ne pouvant revenir de 
sa surprise. 

— Qui, malade d'amour, rep6ta madame de Barth^le avec 
une esp^ce d'enthousiasme maternel moiti^ serieux, moiti^ 
comique ; qu*y a-t-il d'etonnant a cela ? N'y a-t-il pas tons les 
jours des gens qui se brililent la cervelle ou qui se jettent k 
Teau parce qu'ils sont amoureux? Et tenez, le cousin de ce 
monsieur, comment Fappelez-vous? qui est toujours ministre 
de quelque chose, vous savez bien, n'est-il pas devenu amou- 
reux d'une femme de theatre ? Aidez-moi done, vous savez 
bien qui je veux dire, un ambassadeur ; si bien quMl en est 
mort ou qu'il Ta epousee, je ne me rappelle plus bien. 

— Malheureusement, reprit le comte d'un ton sec, Maurice 
ne pent pas ^pouser, lui, puisquMl est dejk mari6. II n^a done, 



FERNANDE. S3 

si sa passion est aussi forte que celle de la personne que vous 
citez, il n'a done qu*& faire son testament, et k mourir de Ian- 
gueur comme un berger de TAstree, ou de... 

— Yoil^ done ce que vous feriez, vous, monsieur, pour 
Maurice, pour votre?... Un regard du comte Tarr^ta. Eh bien! 
nous ferons mieux, sa femme et moi nous le sauverons. 

— D'abord la situation ^lait-elle bien aussi grave que vous 
le dites ? 

— Tr6s grave, monsieur le comte, dit le docteur; si grave, 
qa'hier, je n*eusse pas ose repondre des jours du malade. 

— Mais c est incroyable. 

— Non, monsieur le comte, rien n'est incroyable pour nous 
autres qui voyons la medecinc au point de vue de la philoso- 
phic. Pourquoi voulez-vous qu'une violente commotion mo- 
rale ne produise pas, surtout dans une organisation aussi 
nerveuse que celle de Maurice, un desordre egal k celui que 
peut produire la pointe dlune epee ou la balle d'un pistolet? 
Vous dites que vous avez quelque connaissance en physiolo- 
gic, monsieur? Eh bien ! approcbez de son lit et regardez-le, 
vous lui trouverez la face paillee, la scl^rotique jaune, le 
pouls trouble ; tons les sympt6mes enfin d'une m^ningite ai- 
gue, ou autrement dit d une O^vre cerebrate. Eh bien ! cette 
fievre c^r^brale lui vient d'une grande douleur morale, voila ; 
et en gardant le silence sur la cause de cette douleur, €(ae 
nous allons essayer de combattre maintenantpar Feffetm^me 
qui ra produite, il se tuerait aussi sOrement qu'en se brillant 
laccrvelle. 

Et quel est ce remede dont vous allez essayer? 

— Oh! monDieu, il n'estpas nouveau, monsieur le comte, 
car il date de deux mille cinq cents ans. Yous connaissez 
I'histoire de Stratonice et du jeune Demetrius , n*est-ce 
pas? 

— Oui. 

— Eh bien ! nous ferons passer devant le malade Fobjet de 
sa passion, et comme, k ce qu*on assure, la dame n*est pas 
d'une vertu farouche, nous serons bien malheureux si elle ne 
guerit point le mal qu'ellc a fait. 

— Mais cette femme, cette femme, continua monsieur de 
Montgiroux, comment Tappelle-t-on ? 

— Oh 1 mon Dieu, reprit madame de Barth^le, je crois que 



34 FEUNANDE. 

ces messieurs me Ion dit, mais je vous avone qne }e ne tRe\^ 
rappelleplus. 

— Maintenant de quelle fegon op^rerez-vous cette cure? 
Maurice, d'apres ce que vous me dites, est trop faible pour ail- 
ler Chez elle. 

— Eh bien ! dit madarae de Barth^le, elle viendfa lei, voilk 
tout. 

— Quoi I cette femme dont vous ne connaissez pas le nom... 
— Elle peut s'appeler comme il lui plaira, pourvu qu'elle 

rende la vie k mon fils, voil^ tout cc quo je lui demaiidc. 

— Mais que dira le monde en vous voyant recevoir chez 
vous une demoiselle de cette esp^cc ? 

— Le monde dira ce qu'il voudra; d'ailleurs, est-ce que le 
monde lit les ordonnances des medecins et s'occupe des dro- 
gues qui entrentdans une potion calmante? Nous agtssons 
par ordonnance du docteur. Nous n'avons plus d'aulrcs vo- 
lont^s que celles de la science. Le monde ne me rendra pas 
mon fils, mon cher comte, etla belle inconnueme le rendra; 
voil^ qui repond k tout. 

— Mais au contraire cela ne repond k rien, reprit le comte. 
Encore une fois, songez k ce qu'on peut penser, k ce qu*on va 
dire. 

— On ne dira rien, on ne pensera rien du moment od je 
suislli, moi. J'ai, Dieu^merci, quelque autorit^. Mon fils est 
mourant, on respeclera ma douleur. 

— ^^Les mauvais plaisans ne respectent rien. 
— Je leur imposerai silence. 

— Ainsi c'est une resolution prise ? 

— Irrevocablement. 

— Et que le docteur approuve ? 

— Non-seulement je Tapprouvc, dit celui-ci, mais je la con- 
seille, et au besoin je Tordonne. 

— Alors je n'ai plus rien k dire, reprit le comte, si ce n'est 
qu'il faut eloigner Clotilde. 

— Malheurensement Clotilde s'est dejk prononc6e la-des- 
sus ; elle consent k tout, mais k la condition qu'elle restera. 

— Ainsi ma ni^ce se trouvera sous le m^me toit que cette 
femme? 

— Je m'y Irouve bien, moi, monsieur. 

— Alors, n'en parlous plus, puisquMl faut toujours faire 



FEKNANDE. 35 

ce que vous voulez ; settlement quel jour cette &c^ne dramati- 
que doit-elle avoir lieu? 
—Dans quel but me faites-vous cette question ? 

— Dans le but de restcr k Paris ce jour-ld, voiia tout. 
—Eh bien ! ce jour-la est aujourd'hui, el je ne vous ai pas 

envoye chercher k d'autre fin que de vous avoir pr6s de nous, 
au contraire, dans celte grave circonstancc. 

— Mais madame, s'^cria le comte, songez done qu'il m'est 
impossible, avec mon caracl^re... justiciable commejelestiis 
deFopinion publique. 

— Silence, ditla baronne, voici Glotilde. 

En effet, en ce moment meme, la jeune femme ouvrait Is 
porta du salon. 



IV. 



Glotilde venait annoncer ^ son oncle que Maurice ^tait re- 
veille et qu'il pouvait entrer dans la chambre du malade. Mon- 
sieur de Monlgiroux jeta m\ coupd'oeil rapide sur elle : Glo- 
tilde elaitpMe, mais elle paraissait calme et resignee. 

Ed apprenant la cause secrole de la maladie de Maurice , 
madame de Barlhele et Glotilde, Tune dans un premier mou- 
veoient d' amour maternel, Tautre dans un elan de devoil^ment 
conjugal, avaient pris la resolution que nous avons dite, reso- 
lution que, dans rinflexibilite de son devoir, qui veut d'abord 
qu'a quelque prix que ce soil le medecin sauve le malade, le 
docteurleuravaitsuggeree. Gette resolution etait Teffetd'un 
sentiment trop naturel et trop legitime pour qu'elles songeas- 
sent unseul instant, Tune ou Tautre, au ridicule de la situa- 
tion dans laquelle la presence d'une femme qui avait ete la 
maitresse de Maurice allait les placer. Mais monsieur de Mont- 
giroux, qui, commeon a dd le remarquer, n'etait pas Thomme 
du premier mouvement, avait entrevu tout de suite ce que 
Tadmission d'une femme gaiante dans la maison de sa nidce 
avail dlrregulieret de choquant; en outre, je ne sais quelle 
inquietude le preoccupait k Tendroit dc cette femme, et lui 



36 FERNANDE. 

faisait d^irer de ne pas se rencontrer avec elle en pr^ence de 
la baronne surtout : il avail done voulu fuir, et madame de 
Barth^le, usant de sa vieilie autorite, Tavait retenu. Le comte, 
ennemi de toute lutte, c^daitavec une sorted'h^sitationcrain- 
live; un vague pressentiment lui disait tout bas quMl devait 
^tre m^le pour quelque chose dans toute cette aventure, et 
madame de Barthele allait peut-etre avoir elle m^me une reve- 
lation de ce qui se passait dans Tesprit du noble pair, lorsque 
Glotilde vint interrompre leur entretien, qui commen^ait k 
prendre une chaleur indiscrete. 

Elle venait, comme nous Tavons dit, annoncer k son oncle 
que Maurice ^tait r^veill6, et qu'il pouvait entrer aupr^s du 
malade. 

Madame de Barthele et monsieur de Montgiroux se lev^rent 
aussit6t et suivirent Glotilde. 

Le comte montait Tescalier en cherchant dans son esprit par 
quel moyen il pourrait sorlir d'embarras, lorsque tout*lt-coup, 
dirigeant k travers une fenStre ses regards sur la cour, ma- 
dame de Barthele s'^cria : 

— Ah ! voici monsieur Fabien de Rieulle, nous allons sa- 
voir quelque chose de nouveau. 

En effet, Fabien entrait dans la cour k pic sur un tilbury. 

— En ce cas, ma ch^re enfant, dit monsieur de Montgiroux 
en s^arr^.tant sous Timpression spontan^e d'une terreur dont 
il nepuu^ait pas se rendre compte, retourne aupr^ de ton 
mari, dans Un instant je suis pr^s de toi; mais, comme ma- 
dame de Barthele, j'ai hkte de savoir quelle nouvelle nous ap- 
porte ce monsieur. 

Et il s'^lanca apr^s la baronne, afin de ne point la laisser 
un instant seu1« avec le nouveau venu. 

Ce nouveau venu, sur lequel force nous est de Jeter les yeux 
un instant, tandis quMl saute l^g^rement de son tilbury et qu'ii 
monte les marches du perron en rajustant le l^ger desordre 
qu'une course rapide avait amene dans sa toilette, ^tait un 
jeune homme de vingt-sept k vingt huit ans, beau gar^on 
dans toute Tacception du mot, et qui, k des yeux superUciels, 
pouvait passer pour un homme d'une supreme Elegance. C e- 
tait, comme nous Tavons dit, I'ami ou plutot le compagnon 
de Maurice, car, lorsque nous aurons k mettre ce dernier eh 
sc^ne, nous essaierons de demontrer quelle nuance impercep- 



liblc aux regards vaTgairos creitsait copctrddnf uri abfmr crifre 
ces deux homaips. 

GrAceJi rcfiipfcssenicrit de moilsicur dcMontgiroiis:, ct ^ 
sa coniiaissancc dcs locafitcs, il put cntrer par uiie portc tan- 
disque Fabien cntraitparraulrc. 

— fifi I)ion ! mon chor monsieur de Rieulle, dit la ni^re de 
Maurice, que venez-vous nous apprendre? Parlez, parlez 
vile. 

Mais comme le jeane liomme ouvrail la bouche pour r^pon- 
(Irc, il reconnut monsieur de Montgiroux. 

Madame de Barlhele s'apercut qu'^ cette vue unc leg(jre 
hesitation se peignait sur la figure de Fabien. 

— Oh! celanefaitrien, dit-ene;ptrlez, parlez, monsieur 
de Montgiroux est du complot. 

Fabien regarda monsieur de Montgiroux, et son hesitation' 
parut se changer en ctonncment. Quant dThomme tf^tat, ko 
Youlant pas compromettre la gravite de son caratt6re, H stf 
coDtcnta de faire un mouvcmentde t^te en signe d'adti^sion. 

— Eh bi«Tf ! madame, r^pondft Fabien, tmt a f6u^i scion 
vos d^sirs ciselorf nos espcranccs; la pcrsonnc en question 
aaeple la p^rt^e de citmpagfie. 

— Et qaaffd Fentretue doft-cHe avoir lieu? dcmanda ma- 
(laine 6e Daf ih^le ffVec une s;orte d'anxi6t6; tf OTtWrons pa^ 
(|ne chaque moment dc retard pcift compromfetf re la vie de 
Mawice. 

— f>c rcildct-vous est donrie pour ce mattn menie, et, dans 
pou d'instans, nods verrons satis doutc arriver la pcrsonnc. 

Et Fabien jeta un regard stir Ic comte, pdur toir quel eflct 
produirait sur lui Fannoticc de ceite prochainc arrH^e, ttais 
locorote, qui a\"ait cu le temps de rcmeltrc son masque cThom- 
nic politique, resta impassible. 

— Elle n'a point fait 6e difficaltfe? dcraanda raadartc de 
Barlhele. 

— II n'a 6te qucstioti, r^pondU Ic Jeune liomme, que d'une 
simple vtsite it lacampagnc; uiic maison Sivendre ae;6 \t 
preiexlc dont U6n de Taux s>st scrvl pour detcrmfnct la 
pcrsonnc ft venir k Fontenay en sa compagnie; pendant la 
I'onle, il se charge de la preparer douccmcnt it vous rendre le 
service que vous ri^clamoz d'elle. 

3 



38 FERNANDE. 

— Mais alors ne craignez-vous pas qu'dle refuse d'aller 

plus loin? 

— Quand elle saura la situation dan^ laquelle se trouve 
Maurice, j'espfereque le souvenir d'une ancle nne amitie sur- 
jnontera toute autre consideration. 

Qui, etje respire comme vous, ditmadame de Barthele 

enchant^e. 

— Mais, monsieur, demanda le comte d'une voix qui, mal- 
gr6 toute la puissance de Thomme d'6tat sur lui-mtoe, n'^tait 
pas exempte d'^motion ; comment s'appelle cette personne, 
s il vous plait? 

— Comment! vous ne savez pas de qui il est question? de- 
manda Fabien. 

— Aucunement. Je sais qu'il est question d^une femme 
jeune et jolie, mais vous n'avez pas encore prononc^ son 

nom. 

— Alors, vous rignorez? 
— Compl^tement. 

— Elle se nomme madame Ducoudray, repondit Fabien de 
Rieulle en sMnclinant avec le plus grand sang-froid. 

— Madame Ducoudray! rep6ta monsieur de Montgiroux 
avec un sentiment visible de joie ; je ne la connais pas. 

£t le comte respira, comme un homme auquel on enl^ve 
une montagne de dessus la poitrine. L'air sembla pen^trer 
librement dans ses poumo'ns, ses traits contractus etses rides 
profondes se d^tendirent et retomb^rent dans leur moUesse 
accoutumee. Fabien suivit sur le visage du comte tous ces 
sympt6mes de satisfaction, et il sourit imperceptiblement. 

— Ma ch^re amie» dit alors k madame de Barthele monsieur 
de Montgiroux, qui, k ce qu'il parait, avait appris tout ce 
qu1l voulait savoir, maintenant que je suis k peu pr^s certain 
de I'arrivee de notre magicienne, je vous laisse causer avec 
monsieur de Rieulle, et je remonte pr^s de notre malade. 

— Mais vous restez toujours avec nous, n'est-ce pas ? 

— Puisque vous le voulei absolument, il faut bien vous 
obeir ; seulement, je renvoie mes gens. 11 est bien entendu 
que vous me donnez ce soir vos chevaux pour aller k Paris ? 

— Oui, oui, c'est chose convenue. 

— C'est bien. Yous permettez que j'ecrive un mot pour 
qu'on ne m'attende pas k dioer? 



FERNANBE. 39 

— Faites. 

Le comte s'approcha d'une table sur laquelle, pour Tusage 
de tout le monde, on voyait, en cas de besoin. unbuvard, des 
plumes, de Tencre et du papier. Alors, sur un petit carr^ de 
veliu parfume, 11 griifonna ces mots : 

« Ace soir huit lieures, in TOpera, ma toute belle. » 

Puis il cachela ce billet, mit Tadresse tout en jetant un 
coup-d'oeil inquiet du c6l6 de madame de 'Barlh^le, et sortit 
pour donner ses ordres et monter, comme il Tavait dit, dans 
la chambre de Maurice. 

Des qu'il fut parti, madame de Bartb^le, plus k Taise de 
son cote pour questionncr Tami de son fils, se b&ta de dire 
avec sa legerete habituelle : 

— Enfin nous allons doncla voir, cette belle madame Du- 
coudray;carvous m'avez dit qu'elle etait belle, n'est-cepas? 

— Mieux que cela ; elle est charmante ! 

— Madame Ducoudray, vous dites? 
-Oui. 

— Savez-vous, monsieur de Rieulle, que ce nom a vraiment 
Tairdun nona? 

— Mais c'est qu'en effet e'en est un. 

-- Et c'est bien veritablement celui de la dame? 

— C'esl du moins celui que nous lui donnons pour cette cir- 
constance. On pent la roncontrer chezvous, etde cette fagon, 
au moins, les choses auront bonne apparence. Madame Du- 
coudray est un nom qui n'engage k rien ; on est tout ce qu'on 
]'^iii^ avec ce nom-l^. Leon doit lui apprendre en route, comme 
JCYous Tai dit, et dans quel but nous Tamenonschez vous, et 
sous quel nom elle doit vous ^tre presentee. 

— £t son vrai nom, quel est-il? demanda madame de Bar- 
Ihele. 

— Si c'est de son nom de famille que vous voulez parler, 
dit Fabien, je crois qu'elle ne Ta jamais dit k personne. 

— Vous verrez que c'est quelque fiUe de grand seigneur 
qui deroge, dit en riant madame de Bartb^le. 

— Mais cela pourrait bien etre, dit Fabien, et plus d'une 
fois I'idee m'en est venue. 

— Aussi je ne vous demande pas le nom sous lequel elle est 
inscrite dans Tarmorial de France, mais le nom sous lequel 
elle est connue. 



— Feniande. 

-7 El ce pojp est. . . coj)nu, (Jites-vpus ? 

— Tr^copnu, njqidame., pour etr,e celui de )a fejjime la 
plus A la mode de Paris. 

— Savcz-vous que vous pi'ipfjuletez? Si quelqu*un allait 
nous arriyer tandis .(^u'elle sera l^, et reconnai ire cette dame 
pour ce qu'eUe est? 

— Nous yous avon? gvou^, madamc, avec la plus grande 
fraochisje, quelle est daiis le niondc la position de madamc 
bucoudray, ou plut6tde Fernande; il est encore teuips, ma- 
jJaajie, de pr^venir tous las .incoj)venicn.s que vous craigni'z. 
PUe3 ub mot, je cojirs k §a rencontre, let ellc n'arrivera pas 
nitoe en vue de ce chateau. 

— Qjjje ypM5 ftte^s cruel, monsieur de Rieulle! Vous savez 
bieij qu'il faut ^auyer mon 01§i et que Ic do^cteur pretend qu'il 
n'y a que ce moyen. ' 

— Cest vrai , madamie, il I'a dit, et c'est sur cette assu- 
rance seulement, rappelcz-vous-le bicn , que jc me suis lia- 
sar4,^$ vp^^s Qffrir... 

— Mais ellc est done bien charmante, cette madamc Du.cou- 
dray qui inspire des pa^ssions 3J terriWes ? 

— Vous pe tarderez pas ti la juger vous-meme. 
-^ 3EI (Ji3 re3prU? 

— EJJe 1^ la reputation d'etre la feiurae de Paris qui dit les 
plifsjpiis u^ots. 

— P^rce queces sorles de femmes dlsojit tout ce qui Jeur 

passe par Isi tele; cela se concoit. Et des mani^res sufii- 

santes, n'e&tce pas? 

— Parfaites; ctje connais plijus d'ujic femme de la plus 
b^jyite distiifp^on quj en est k les lifi envler. 

— Alors, cela ne m'ctonne plus, que Maurice soil devenu 
amo^reu^4'e^I,e. pe qui m'ejtonne seulement, c'est qu'apte k 
comprcA4f^ i^ (fistinction, copime elle par^it I'lftre, clle sit 

— Nous n^avons pas dit qyVlje lui eOt r^siste, madamc; 
ripus aypif s dit qM>n jpij r Mauri/cc av;jil trouvjfe jsa porte fer- 
mee etn'avaltpas pu scia fairc rouvrir- 

— Ce q^j est bien pli^s ^tonpant encore, vous en convien- 
drjB?. ^p^ ^p,ell^cap.sc altrib^ez-YOUSJce caj)ricc? 

— Je n'en ai aucunc idee. 



FERNANDE. 41 

— Ce n'estpas h un motif d'interet, car Maurice est riche, 
et, k moins de prendre quelque prince Stranger... 

— Je ne crois pas que, dans sa rupture avec Maurice, Fer- 
nanda aitete dirigee par un motif d'interet. 

— Savez-Yous que tout ce que vous me dites 1^ me donne 
la plus grande curiosite de la voir? 

— Encore dix minutes et vous serez satisfaite. 

— Apropos, je voulais veus consuUer sur la fa^on dont 
nous devons agir avec elle. Mon avis primitif, — et tout ce que 
vous venez de me dire me confirme encore dans cet avis , — 
est que, du moment oil nous sommes censes ignorer sa con- 
duite et oU nous Tadmettons chez nous comme une femme du 
monde, nous devons la traiter comme nous traiterions une 
veritable madame Ducoudray. 

— Je suis heureux, madame la baronne, de partager enti^ 
rement votre opinion sur ce point. 

— Vous le comprenez, n'est-ce pas, monsieur rfe Rieulle? 
c'est un sentiment de convenance, c^est un scrupule tout na- 
tural qui me font songer k cela, et preparer d'avance la re- 
ception que je lui dois faire. En eflFet, chacun ici se r^glera 
sur moi, et conformera ses mani^res aux miennes. 

— Aussi je ne suis nullement inquiet, Je vous prie de le 
croire, madame. 

— Je veux que ma reserve et mon extreme politesse lui don- 
lientk elle-m^mela mesure du ton qu'elle doit prendre. Quant 
^ Clotilde, j'ai mis tous mes soins k lui faire entendre, sans le 
loidire positivement, que cette dame 6tait assez... leg^re, 
qu 11 fallait agir avec circonspection, avec une bienveillance 
ceremonieuse et froide. Apr6s tout, qui saura cette aventure? 
Personne. Maurice est alite, on connait sa position, on se 
contente d'envoyer prendre de ses nouvelles k Thdlel. Nous 
n'avons pas meme vu encore, et j^en rends gr^ce au ciel, notrc 
cousine, madame de Neuilly. Vous la connaissez, n'est-ct» pas 
monsieur de Rieulle ? 

Fabien fit un signe de tete accompagn^ d'un sourire. 

— - Qui, je sais ce que vous voulez dire; la femme la plus 
curieuse, la plus bavarde, la plus tracassi^re qui soit sous le 
soleil. Nous nous trouvons done dans des circonstances tr^s 
favorables pour la cure que nous allons tenter. 

!— Sans doute, madame, reprit Fabien avec une esp^ce de 

3. 



42 FEBNANpp. 

gravity qui cadiai) visibjemenl une inlenllon secrele. Ce qui 
m'etonoe seulenient, c'est la facility avcc laqucHc madame 
Maurice dc Barth6le a consenli Si recevoir chez elle la ifemnie 
qui lui enl6ve le cqeur de son mari, et pour laquelle die a ele 
delaiss^e pendant tout cet hiyer. 

— Sansdoute, jen'en disconviens pas, ce d^voiimenl est 
extraordinaire; mais voulez-vous qu'elle devienne veuve par 
esprit de veiige^jince ? Pauvrie Clotilde \ c'est un ange de r^si- 
gn^iiQi^. ]>'a})ord elle veut tout ce que je veux; ensuite ellc 
adore son m^ri, et Ton adore les gens avec leurs defaults , ei 
qjielquefofe meijee ^ cau^e de leurs d^fauts. Desiiq^s de tous 
temps Tun ^ra^itre, son i^ifcdion pour soi? mari ajcommence 
des le berce^u ; c'est de s^ part un aujour red , durable, solidc, 
raais un amour honnetc, et non un de ces amours cxcentriquos 
qui lucflt, comin.e celui que Maurice ^prouve pour ceitefemme. 

Fabien ne put r^p rimer uj^ soufire en voy^t la mere de 
MaurjjCje cOnljfnier ce qu'ji avail toujours sowpc-onn^, c*est-ii- 
dire qiie le jni^'a^^e de son aj^ii et de mademoiselle de Mont- 
gjroux ;^YaM ete n^e i^Uance avaniageusc pour I'un et pour 
raulre sous tous Jcs r«?pport.s d'inleret, un fli^riage decopve- 
nance, voilji tout; une de ces union> qui donneni parfois le 
caliQje, jamais le bonhe.^jr. La ipaladie de Maurice le lui avait 
doj^ fait pressentir d'un c6te : de Tautre, ce que madame de 
BarXhde appda^i^ lo devo£iment de Clolilde avait acbev6 d'c- 
cJairer li^ silu^tion. Uk chose tourn^itdoncadmirablemenldju 
gvo de sps desirs et tcndait^i la reussite de ses projets, car 
FabjjCfl de Jlienilp j^vait de^ proj/3is. CeUe satisfcidion inte- 
rlcure amena sur ses levre^ uj^ sourire iuvolontaire; madams 
^e JJ^ariJijcje .yi^jc^sourire. 
-T D^fiHoi fiez-vious, monsieur <ie UieuUe? d.emauda-lrelle. 

— Db la surprise de Maurice, repondit Fabien de Fair io 
plus ingenu du nionde ; lui qui m'accusait de lui avoir ;iui dans 
Tesprit de jnaiame Ducoudray, tandis que c'est jnoi, au eoo- 
traire, qui la lui am^ne ! 

— Pauvre enfant I dii i^ baronne. 

Et tous deux allerciit s-accouder k la barre de la fenetre 
pour voir si Fernande ne venait pas. 

Au bout d'un iiislanl, un ledger bruit fit retourner madame 
de Barlh^'le, c elait Clolilde ([ui enlrait. 



FERNANDE. 43 

— Onion Dieu ! s*toia la baronnc, qu'y a-t-il KVhaut, ma 
cbere Clotilde ? Serait-ilplus mal ? 

— Non, madame, r^ponditClolilde; mais mon oncle m'a 
foit signe de le laisser seul avec Maurice et le m^ecin. J'aii 
obei, et je viens vous rejoindre. 

£t la femme rendit par une r^v^rence le salut que lui faisait 
Fabien. 

— Bien, bien, ditalors madame de Barth^le; rassure-toi, 
moD ange .: la dame que tu s^is, cette dame, madame Ducou- 
dray, consent k venir, et noiis Tattendons d'un moment k 
Taulre. * 

Clotilde baissa )es yeux et soupira. 

~ Vous voycz, dit madame de Barthele h roreille de Fa- 
bien, la doulcur alWre aussi sa sanle, h elle, pauvre enfant ! 

Lejcune homnrejetaun rapide regard sur Clotilde, et se 

convaiuquit a Finstant meme (Ju contraire. Jamais peut-etre, 

{^ivjcc meme ^ cettc l^ge.re pftleur qui pouvait aussi bieii vcuir 

(le la fatigue que du chagrin, la femme de son ami nc lui avail 

]»aru plus belle. Son teint rose et blanc, ses levres fraiches, 

son regard limpide, brillaient de jeunesse et de sant6 ; son 

KMinlicn ^tait nature!; la douleui* qu'elle ressentait n'avait 

rien d'affecto. A son Age d'ailleurs (Clotilde avaitviugtans i\ 

peine), on ne souffre pas encore beaucoup de la crainte do 

IHTdrc, parce qu'on n*a encore rien perdu. Orpheline des Fen- 

We, tous ceux qu'elleavaitalffies el qu'elfe aimait ^taient 

ficmeures pr^s d'elle, ct son present resseraljlaittellcmentau 

passe, qu'clle ne s'effrayait pas de Favenfr. Aussi la peine- 

fiiorale que lui causait la maladie de son mari n'avait aucun ca- 

racierc alarmant; c'etait un nuage legcr dans line belle matinee 

deprintemps, glissant sur un cielpur el voilar.t le soleil, sans 

Ru'meen cfeindre les rayons. 11 y avail plus : on nc scnlail 

ninne pas, eh Ft^tudiant, le d^pit que la trahison de Maurice 

avail da necessairement dveiller en elle; d'ailleurs die avail 

Ptesi ehastement 61ev^e, qu'elle ne comprenail peut-etre pas 

dans toule son etendue Fimportance de cette trahison. Sa pu- 

rclesereflc^tailsur lesautres pour effacer leurs torts; dans 

son innocence, elle puritlait tout, et, n'ayant pas Fidcc du 

Dial, elle ne le supposail jamais chez les autres. 

Tandis qu'elle sc tenait ainsi les yeux baisses , tandis que 
madame do Barthele la plaignait k voix basse des maux 



44 FERNANDE. 

qu'elle n'eprouvait pas, Fabien trouvait un cliarme incooce- 
vable k regarder, naive de coeur et de maintien, cette jeune 
femme k qui le mariage n'avait en quelque sorte fait que sou- 
lever le voile virginal de la jeune fiUe, et sur une analyse ra- 
pide de tant de graces candides, rehaussees par Tassurance 
que donne Fhabitude du monde et par le calme qu'inspire 
la vertu, il reflechissait k la bizarrerie du cceur humain, qui 
avait fait du froid mari de Clotilde Tamant passionne de Fer- 
nande. Mais madame de Barth^le, chez qui Texp^rience ^veil- 
lait la crainte , dont la tendresse s'effrayait des moindres 
choses , qui cherchait par une agitation continuelle a s'e- 
tourdir sur la cause de ses douleurs, ne laissant pas k Clo- 
tilde le temps d'un second soupir, ni au jeune homme le loi- 
sir d'un plus long examen, madame de Bartli^le repritaus- 
sit6t la parole : 

— Ainsi, dilrelle , tu 6tais Ik, ch6re Clotilde, quand mon- 
sieur de Montgiroux est entr6 dans la chambre du malade? 

— Qui, madame, j'etais assise au chevet de son lit. 

— Et Maurice, a-t-il paru reconnaitre le comte? 

— Je ne sais, car il ne s'est pas meme retourn6 de son cut^. 

— Et alors? 

— Alors^ mon oncle lui a adresse la parole^ mais Maurice 
ne lui a pas repondu. 

— Vous voyez^ mon cher monsieur Fabien, reprit madame 
de Barth^le en se tournant vers le jeune homme, dans quel 
etat de marasme le pauvre enfant est tomb6 ; vous voyez que 
tout est permis pour le tirer d'une pareille situation. 

Fabien flt de la t6te un signe affirmatif. 

— Et qu'a fait monsieur de Montgiroux? conlinuala ba- 
ronne en adressant de nouveau la parole k sa belle-fille. 

— II a cause un instant bas avec le docteur, et m'a fait 
signe de sortir de la chambre. 

— Et ton mari s'est-il aper^u de ton depart? a-t-il fait quel- 
que mouvement pour te retenir? 

— H61as! non, madame, repondit Clotilde en rougissant 
l^g^rement et en poussant un second soupir. 

— Madame , dit Fabien k la baronne assez bas pour con- 
server Tapparence du mystfere, assez haut cependant pour ^tre 
entendu de Clotilde, ne pensez-vous point que, pour que la 
commotion ne soitpastrop forte, il faudrait, sans qu'on lui 



FPPNANDE. 45 

(lit laqiielle, que Maurice sut qu'il va recevoir une visile, une 
visUc de femmc. A votrc place, j'aurais peur que Taspect 
iriaUendu d'unc pcrsonne quil a si fort aimte nc depassSt 
les desirs du docteur^ et d'une crise salutaire ne fit une cri.se 
violente, et par consequent dangcreuse 

— Oui, monsieur Fabicn, oui^ vous avez raison, dit ijia- 
dajne de BarlhMe. Tiens, Clotiklc, monsieur de Rieulle me 
tai:^.ait une observation pleinc de sons; il disait... 

— J'ai entendu ce que disait monsieur de Rieulle, reprit 
CIotildi\ 

— E!i bien ! qu'en pcnses-tu ? 

— Yous avez plus d'exp^rience que moi, madame, et, jo 
vous ravoue, je n'oserais pas donncr nion avis en pareille cir- 
coBstance. 

— Eh bien ! moi, je me range ^ I'opinion de monsieur Fa- 
bien, dit madame de Barthele. Ecoutez-moi, monsjcur do 
Rieulle, et voyez si mon projet n'cst point admirable. Au 
lieu de parler bas et avec precaution, ainsi que nous Tavons 
fait jusqu 3i present, je vais faire signe h monsieur de Mont- 
giroux et au docteur de s'asseoir pres du lit de Maurice. Je 
prendrai k mon tour place k Jeurs cotes, et, du ton de la con- 
versation ordinaire, j'annoncerai qu'ujie voisine do campagne 
nous a fait deraandcr la permission de yenir voir notre mai- 
son, qu'on lui a vantee pour un modele de goM. Comrae c'est 
lui qui a tout dirige ici, ccla le flatlera, j'en suis jconvaincue, 
caril a pourses id6es en fait d'ameublement un amour-propre 
d'artiste^ cecher enfant; en cffet c'est reeliement lui qui a 
tout dirige ici : le fait est que la maison n'est plus reconnai§- 
sable. Mais que disais-je done, monsieur de Rieulle ? 

— Yous disiez, madame, que vous pr^viendriez paurlce 
qu'une voisine de campagne. . . 

— Oui. Puis, vous comprenez, je d^sigpprai cette voisine 
de campagne de mani6re h lui donner quelcjues soup^ops. 
Nous ne saurions refuser, continuerai-jc, de satisfaire la cu- 
riosile d'unc femme jeune et jolie; j'appuierai sur ces der- 
niersmo.ts; biep qu'elle soit un peu extraordinaire, ajoute- 
rai-je, toujours en appuyant. (1 se pourrait memo qu'elle filt 
un peu leg^re, ajouterai-je encore en appuyant davantage ; 
mais^i la campagne une visite unique, qu'on n*cst pas obli- 
ge de rendre, ne lire pas i> c^Duscquence. . Pendant ce Ipmps- 



46 FERNANDE. 

Ik, nous observerons Teffel dc ces paroles dites naturell^- 
ment, ainsi que je viens de vous lesdire, comme s'ils'agis- 
sait de la chose du monde la plus simple et la plus vraie... 
Puis je reviendrai vous informer de tout ce qui s'est passe 
Madame de Bartb^le fit un mouvement pour sortir du sa- 
lon ; Clotilde se disposa k la suivre. Fabien eut done un ins- 
tant la crainte que son plan n'ei^t pas r^ussi ; mais la ba- 
ronne arreta sa belle-fiUe : 

— Attends, attends, chere belie; je reflecbis k une chose, 
dit-elle : c'est que, comme je veux k son portrait moral ajou- 
ter quelques details physiques, il ne faut pas que tu sols % 
vois-tu, ta presence le generait, mon bel ange. Devant toi il 
n'oserait pas m'interroger; car, crois-le bien, au fond du coeur, 
Maurice reconnait, j'en suis certaine, les torts aflfreux qu'il a 
envers toi. 

— Madame!.... murmura Clotilde en rougissant. 

— - Mais voyez done comme elle est belle, continua la ba- 
ronne, et si veritablement son mari n'est pas impardonnable! 
Aussi, quand Maurice sera gueri, si j'ai un conseil k te don- 
ner, ch6re enfant, c'est de le faire un peu enrager k ton tour. 

— Et comment cela, madame? demanda Clotilde en levant 
ses deux grands yeux d'azur sur la baronnc. 

— Comment? je te le dirai moi-meme. Mais revenons k 
notre dame ; elle est arriv^e, je Tai vue. 

— Vous Tavez vue ? s'ecria Clotilde. 

— Mais non, ma ch^re enfant ; c'est pour Maurice qu'dle 
estarrivee, et non pour toi. — Yous Tavez vue? demandera 
monsieur de Montgiroux. — Mais je n'ai fait encore queTen- 
trevoir , repondrai-je. — Quelle femme cst-ce? demandera 
ton oncle. — Mais une femme... Au fait, monsieur de Rieullc, 
comment est-elle? que je puisse repondre. 

Quoique Clotilde ne fit pas un mouvement, il 6tait evident 
que cette conversation la faisait souffrir, si cc n'est de douleur, 
du moins de depit. Fabien suivait les progres de cette souf- 
france avec Toeil d'un physiologiste consomm6. 

— Brune ou blonde? demanda madame de Barthele, qui 
avec sa l^gerele naturelle glissait sans cesse sur le$ surfaces, 
et qui, n'approfondissant jamais rien, ne remarquait pas la 
leg^re contraction des traits de Clotilde. 

— Brune. 



FERNANDE. 47 

— Peut-on aimer une brune, (lit madame de BarthNe, quand 
on a sous les yeux la plus adorable blonde ! Enftn, grande 
ou petite? 

— De taille moyenne, mais parfaitement prise. 

— Et sa raise? 

— D'un goiit exquis. 

— Simple? 

— Ob! de la plus grande simplicile. 

— Bien ; je vous laisse ensemble. Clotilde, tu viendras me 
prevenir aussitut qu'on apercevra la voiture de madame 
Ducoudray. A propos, comment viendra-t-elle? 

— Mais dans sa caliche, probablement; le temps est trop 
beau pour s'enfermer dans un coupe. 

— Ahc^ ! mais elle a done dcs equipages , cette princesse! 

— Oui, madame; ils sont mfime cites pour leur elegance. 

— Oh! mon Dieu! mon Dieu ! dans quel temps vivons- 
nous? s'ecria madame de Barth^le en sortant du salon et en 
laissant Fabien seul avec Clotilde. 



V. 



(Tetait, comme nous Tavons dit , ce que d^sirait monsieur 
de Rieulle, et depuis quMl avait vu entrer la jeune femme, il 
avait constamment manoeuvre pour arriver k ce r^sultat. 

Maintenant, disons quelques mots de Fabien de Rieulle, 
que nous n'avons pas eu le temps encore de faire connaitre k 
nos lecteurs. 

Fabien de Rieulle etait ce que Ton nomme , dans toute 
Tacception vulgaire du mot, un beau gar^on : il y a plus ; au 
premier coup-d'oeil, sa raise et ses mani^res paraissaient sa- 
lisfaire aux exigences les plus absolues de Telegance pari- 
sienne, et il fallait un regard bien exerce ou un examen tr6s 
approfondi pour distinguer en lui les nuances qui separaient 
rhomme du gentilhomme. 

Fabien avait trente ans k peu pr^s, quoique au premier 



48 FFliNAiNDE. 

abortl il ne parftt pas son age. Sc3 chevcux eiaiont crunc 
charniante nuance dc cbatain fonce, (jue faisait ressorUr one 
barbc un peu plus p^le dc ton ct dans laquelle se glissaicnt 
quclques polls d'une nuance forlbasardee; scs trails claknit 
reguliers, mais forts, et une coucbe dc rouge un peu trop pro- 
noncee, en s'etendant babituellement sur son visage, lui ^tait 
un peu de cette distinction qui accompagnc loujours la paleur. 
Grand et bien fait au premier aspect , on senlait cependant 
que ses membres, fortement accentues, manquaient de linesso 
dans lours attaches et de delicatesse dans leurs extremites; 
son onil bleu fonce, parfaitement encadre sous un sourcil bien 
dessinc, ne manquait pas d'une certaine puissance, niais II 
eiit cberche vainement^ s'approprier ce regard vague et perdu 
qui donne tant de cbarme h la phystonomie. Enfin toute sa 
personne avait, si Ton pcut s'cxpriraer ainsi, Felcgance ac- 
quise, mais non la distinction native; toutce que Teducation 
et la socicle donnent, mais rien de ce que la nature accorde 

Fabien de RicuUe s'6tait lie avec Maurice de Barth^le, c( 
c'etail ccrtainement la plus grande sotlise qu'il ait pu fairc, 
car le volsinage de Maurice servaitpurement et simplenient ;1 
k rendrc visibles toutes ces legeres imperfections qu'il pouvalt 
facilement dissimuler loin de lui. 

En cifet, un niauvais genie semblait s'attacher k Fabien 
cbaque fois qu'il voulait entrcj* en lutte avec Maurice, car en 
toutes choses Maurice avait Tavantagc sur lui. Fabien, me- 
content de son lalileur, Tavait quitte et avait pris celui dc 
Maurice, car Fabien avait cru que cette nuance de perfection 
qu'il avait remarquce dans la tournure de son ami venait do 
la coupe particuliere que Humann donnait k ses vetemens. Or, 
il s'etait fait bablller par Humann, etcomme il etait loin d'etre 
un sot, il avail etc force de s'avouer que son d^savantage k 
lui venait d'une certaine rotondite de taille qui appartenait k 
son organisation. Fabien et Maurice faisaient courir tous 
deux ; mais presque toujours, soit aux courses du Champ-dc 
Mars, soit k celles de Cbantilly, le cheval de Maurice Tenipor- 
tait sur celui de Fabien ; c'etait de peu de chose, sans doute, 
d'une demi-t^te, mais c'etait assez pour que Fabien perdit son 
pari. Alors Fabien, k prix d'argent et sous un autre nom, 
arrivait k acheter le cheval vainqueur ; il d^bauchait le jockey 
auquel il altribuait les bonneurs du triomphe, et avec le mCmc 



FERNANDE. 49 

jockeyetlemfimecheval qui ravaientvaincu Fannie ppdc^deiUe, 
il perdait encore, d'un quart de t^te, c'est vrai, mais il perdait. 
Maurice et Fabien etaient joueurs tous deux, beaux joueurs, 
gros joueurs surtout; tous deux savaient perdre avec calme, 
mais Maurice seul savait gagner avec insouciance et du meme 
air absolument qu'ii perdait. Enfin, on avait pr^tendu que 
cette rivalite s'etait ^tendue plus loin encore, s'attaquant k des 
interets oi, k d^faut du coeur, Tamour-propre est bien autre- 
ment eo jeu que dans des luttes de toilette, de courses ou de 
jeu, etque \k encore Fabien avait ^t6 battu par Maurice. Fabien 
cependant avait eu assez de bonnes fortunes pour arriver k 
<Hre k la mode; mais Maurice, lui, y avait toujours et6. On 
avail connu k Fabien la princesse de***, la baronne de***, 
lady***; mais Maurice passait partout pour avoir neglige ces 
eonqu^tes. 

Comme on le voit, Maurice, en toutes choses, avait done 
toujours conserve Favantage sur Fabien. Aussi ce dernier 
avait-il jur6 de se venger un jour, d'une fa^on eclatante, de sa 
longue inferiority, et dans son espoir le moment ^lait enfin 
arrive de prendre sa revanche. 

En effet, Tembarras extreme qui se manifestadans l€ main- 
tkn de Clotilda aussit6t qu'elle se trouva en t^te-^-t^te avec 
lui parut ik Fabien d'un favorable augure. En homme habile et 
accoutum^ k mettre en usage tous les moyens qui m^nent k 
^ien une intrigue amoureuse, il avait envisage du premier 
<^Ottples avantages que lui donnait la proposition que lui 
3W/t faite la veiUemadame de Barth^le, d'amener k Fonle- 
nay-aux-Roses cett« femme que son fils aimait. Cependant, 
^OfflDie cette complaisance pouvait lui nuire dans Tesprit de 
Clotilde et iieutraliser le benefice qu'il comptait tirer desa 
jalousie, il s'6tait, sous pretexte de menager k L^on deYaux 
un lele-a-tcte avec Fernande, arrange de maniere k ce que ce 
fut L6on de Yaux qui introduisit sous le toit conjugal la ri- 
vaie de Clotilde. Lui prec6derait son ami d'uneheure, etpen- 
(lantcelte heure il ferait comprendre iila femme deson ami, 
ijue; force d'accepter la mission que lui avait donnee madam** 
de Barth^le, il n'avait pas voulu du moins 6trc Tagent actif 
d un ev^nement qui, de quelque c6te qu'on reuvisageftt, pr<^- 
seataii toujours quelque chose d'humiliant pour Tamour-pro 
pre, et de douloureux pour le coeur de la jeune femme. 

4 



60 FEUNANDE. 

II se fit d'abord de part et d'autre un profond silence ; niais 
il y a des momens oii le silence impressionne plus que la pa- 
role, si adroite ou si passionnee qu'clle soit ; c'estlorsqu'il 
y a dans le coeur one sorte de retenlissement de ce qui se 
passe dans le coeur des autrcs. Or, que se passait-il dans le 
coeur de Fabien ? Nous le savons. Mais dans celui de Clotilde ? 
D'oti venait Chez elle cette agitation interieure qu'ellc s'elfor- 
cait de surmonter ? S'6tait-clle apcrcue du sentiment qu'elle 
avail fait naitre, c/est-k-dire de ce d6sir de possession que 
les femmes distinguent si rarement de faniour? N'elail- 
elle point indifferente k ceteffet de sa beauts, dontjusqu'a- 
lors, moiti6 par respect pour elle, moiti6 par crainte de Mau- 
rice, lesjeunes gens qui Fentouraientluiavaientlaiss^igno- 
rer la puissance ? La trahison d'un mari avait-elle eu Ic fa- 
cheux resultat de laisser penetrer dans cette jeune hmc un 
sentiment qui ne fftt pas en harmonic avec ses devoirs, el de- 
j^ secrfetement, sans trop s'en rendre compteniserexpliquer, 
comprenait-elle la vengeance? Qui peutle dire? la vanilode 
la femme se trouve souvent blessee sans qu'elle le sadic 
elle-m^me, par un de ces instincts de coquetteric inlierensii 
Sa nature. G'estalors queTesprit pergoit chez elle dcsidtVs 
indecises dontelle ne comprend pas d'abord toule la valeur, 
mais qui reviennent avec persistance, et qui laissent h cliaquo 
fois qu'ellessont revenues une trace plus profonde de lour 
passage. S'il est vrai que lesidees soient inn^es et que noire 
fime en contienne le germe, ne suffit-il pas du rayon de la pre- 
miere occasion pour les faire eclore, et une fois ecloses, ne se 
developpent-elles pas rapidement par les occasions qui succ6- 
dent k la premiere? 

Mais6videmnientClolildeetait emue, et la presence deFa- 
bien etait pour beaucoup dans cette emotion-1^. Ce fut elle cc- 
pendant, peut-^iremfime k cause de ce secret embarras qu elle 
senlait peser sur son coeur, qui rompit ce muet preanibule. 
Quant k Fabien, il ^tait trop habile pour nepas lui laisser 
remplir jusqu'au bout son r61e de maitres^e de maison, et 
pour faire cesser un silence plus expressif k ses yeux que 
toutes les conversations du monde. 

— Monsieur, dit-elle, en attendant le retour de mada- 
mc de Barllie'K jc vous proposerai de jetcr avec inol un 
regard sur dos ticurs que Ton dit fort rares, quo jo trouve 



FERNAN&l. St 

fiNTt belles, ei que notre jardinier cultive avec beaucoup dc 
soin. 

— Je suis ^ vos ordres, madam e, repondit Fabien en sMn- 
cliDaotavec respect. 

Et k ces mots, comme pour echapper k elle-mtoe par fe 
mouvement, Clotilde sortit du saloft, et, suivie par Fabien, 
traversa lasalle de billard et entra dans la serre. 

— Voyez, monsieur, dit Clotilde en examinant sesfleurs 
avec une attention trop affectee pour que cette attention nc 
cacb^t point de Tembarras ; voyez ces pauvres plantes, elles 
semblent partager la tristesse de la maison, et elles ont Tafr 
toutes delaiss^es depuis que Maurice est malade. En effet, je 
crois que c'estla premiere fois qnej'entreici depuis huit ou 
dix jours, et ces fleurs sont trop d^licates, j'oserai ^presque 
dire trop aristocratiques, pour 6tre abandonnces aux soins 
d'un simple jardinier. 

Fabien la regarda complaisamment caresser ces plantes in- 
sensibles, mais de son c6teil ne rompit pas le silence. Se tairo, 
c'etait de sa part provoquer un autre genre de conversation. 
La jeune femme le comprit. EUe releva la t^te, mais alors ses 
yeux rencontr^rent le regard ardent de Fabien, et elle les laissa 
retomber de nouveau sur ses fleurs. Alors, se voyant dans I'o- 
bligation absolue de montrer de Tassurance, dans Ye mafn- 
tien du moins, elle se crut bien forte en continuant ^ pren- 
dre pour texte la maladie de son marl. Seulement, de cette ma- 
ladie elle choisit le seul episode peut-^tre que, dans la situa- 
tion pr^sente, elle eiit dH laisser de c6t^. 

— Monsieur, dit-elle apr6s s'^tre assise et avoir fait signe 
a Fabien de s'asseoir sur de grands divans d'^toffe de Perse 
qui r^gnaient tout autour de la serre, dont on pouvaitsoi- 
gner les fleurs du dehors; monsieur, dit-elle avec cet air t6- 
solu qui trahit le trouble interieur, vous ave2 t^moigne beau- 
coup d'enthousiasmc en tra^ant le portrait de madameDucou- 
dray. C'est le nom, je crois... 

— De Tenthousiasme, madame ! se h4ta d'interrompre Fa- 
bien. Permettez-moi, je vous en supplie, de vous convaincre 
que vous vous etes meprise. 

— Je ne le pense pas, reprlt Clotilde avec naivety ; j'etais 
fort attentive ^la conversation, d'abordparce qu'elle int^res- 
salt Maurice. Yous Pavez d^peinte k madame de Barth^le, 



62 FERNANDE. 

non-seulement comnie une femnie distinguee, mm encore 
comme une beaule remarquablc ; et la inani^re dont vous vous 
6tes exprime excuse et me fait comprendre maintenant cette 
passion de Maurice qui me plonge, — elle se reprit, —qui 
nous plonge tons ici dans le desespoir. 

La reticence involontaire de la jeunc femmc, car Clolilde 
n'avaitnirartnirintention de reveler aiusi ses plus secretes 
peines, la reticence n'echappa point k Fabien. Madame Mau- 
rice de Barthele, en invoquant un motif d'aliliclion, avaitcru 
y trouver un point d'appui ; mais le nom colleclif dont elle reo 
lifia innocemment la premiere formule, par un efFet inslan- 
lanedesa conscience, devoilait son Amejusqu'k son dernier 
repli, et Fabien, en homme liabile, secontentade balbuUer 
quelques paroles vagues. Cette fois la conversation prenaitun 
ton trop favorable k ses projets pour qu'il cberchM k la de- 
tourner. 

— Croyez, madamc, dit-il, que je prends k votre douleur 
une part bien vive; si Maurice m'avait ecoute... 

— Ne I'accusez pas, reprit k son tour Clotilde, il est moius 
coupable qu'on ne le croit. G'est une erreur sans consequence, 
un caprice d'enfant gkl6, sa mere et mon oncle Texcusent. 

— Sa m6re, oui, dit Fabien en souriant ; mais permettez- 
moi de vous dire que j'ai cru remarquer que son onde avait 
moinsd'indulgence. 

— Ce qui prouve que nous valons mieax que vous, mes- 
sieurs. 

— Qui vous conteste cela ? 

— Ou plutot, continua Clotilde, c'estquela difference est 
grande entre la situation de la femme et celle du mari.C'est 
que le monde... pourquoi? je n'en sais rien... vous relive, 
messieurs, du crime dont il nous fletrit. 

— Vous vous trompez, madame, reprit Fabien, Topinion 
du monde ne releve du crime qu'au point de vue social et non 
au point de vue du sentiment. A cet egard, et je puis le dire 
k votre ^gard surtout, madame, le prejuge sous son double 
aspect me semble absurde. 

— Je serai moins severe que vous, monsieur, repondit la 
jeune femme en baissant les yeux. Je con^ois tout dans cette 
circonstance, et, croyez-le bien, Tamour-propre ne m'aveuglc 
pas. Le crime de Maurice, et c'est k dessein que je mesers du 



FERNANDE. 63 

motquevous avez prononce, pour en changer Tacception, ce 
crime est involontaire. J'ai toujours entendu dire, et si peu 
experimenl^e que je sois en pareille mati^re, je crois, de mon 
cote, que la volonte est impuissante dans les choses du coeur, 
et qu'elle ne fait pas plus nattre Tamour qu'elle ne pent le 
faire cesser. 

— Helasloui, sans doute, s'ecria vivement Fabien, et ce 
quevous dites Ik, madame, n'estque tropvrai... 

Un soupir suspendit la phrase de Fabien au moment o(i elle 
allaitdevenir trop significative, etun trouble parfaitement jou6 
prit la valeur d'un trouble int^rieur et comprim^. 

Puis, apr^s un moment de silence, il reprit comme sUl lui 
avait fallu tout ce temps pour maitriser son emotion : 

— Mais pour ce qui se passe ici, pour ce qui vous con- 
cerne, permettez-moi de vous dire toute la verite, madame. 
Eh bien ! sur Thonneur, je vous le r6p6te, je ne puis concevoir 
le fol ent^tement de Maurice pour cette femme. 

— Et cependant vous faisiez tout-k-Fheure son eloge de fa- 
con k excuser une passion si vive qu'elle soit, reprit Clotilde 
avec une inquietude mal d^guis6e. 

— Eh ! mon Dieu, oui, sans doute, dit Fabien comme vaincu 
par la verite. Dans toute autre maison, partout ailleurs, pres 
de (oute autre femme, jela trouverais belle peut-etre; mais, 
voulez-vous que je vous le disc? sa presence ici m'irrite, et 
quoique en apparence, et pour ne pas desobliger madame 
deBarthMe,je me soispr6t6 d'abord & cette aventure, main- 
tenant je la desapprouve. Cette femme pr6s de vous, c'est une 
profanation ! 

— Ah ! monsieur , s'^cria Clotilde avec un elan spontane 
dans lequel, au reste,il y avaitplus defraternite que d'aflfec- 
tion conjugale, ce n'est pas dans Taifreuse alternative de sau- 
ver ou de perdre un mari qu'il est permis k une femme de r6- 
flechir et d'etre severe sur les moyens qui peuvent amener un 
resultat comme celui que nous esp6rons. Souvenez-vous que 
c'est le docteur, Tami d'enfance de Maurice, un des m^decins 
les plus distingu^s de Paris, quia combine, exige tout ceci. 
D'ailleurs, il n'est au pouvoir de personne de changer le pas- 
se. .. Le danger modifie bien des choses, fait passer par-dessus 
bien des convenances, et il m'impose k moi la patience et la 
resignation. C'est mon devoir k ce que Ton m'adit; je feral 



M FERNANra:. 

mon devoir, et un jour la reconnaissance de Maurice mc re- 
compensera. 

— J'eprouveje I'ayoue, qiuelque surprise, madame , reprit 
Fabien, de vous entendre parler ainsi, k cette heure. Hier il 
ni'avait sembl^, k la suite de cette sc^ne k laquelle j'etais si 
loin de penserque notre visite donnerait lieu, il m'avaitsem- 
blc, dis-je, rcmarquer dans votre langage une sorte de douleur 
et d'indignation que je me suis permis de bltoer. Je ii'en 
comprenais pas bien toule Timportance, je dois en conyenir; 
mais la reflexion, et plus encore un sentiment qui depuis hier 
s'cst cveill6 en moi k Taspect de votre situation, m'ont fait re- 
venir sur ce que je vous avals dit. 

— Eh bien 1 monsieur, reponditClotilde, depuis hier ils est 
fait en moi un cha^gement tout contraire ; oui, monsieur, 
Tespoir a produit son resultat ordinaire, on pense beaucoup 
dans la ienteur d une nuit sans sommeil passee au chevet dun 
mourant qui nous est cher. L'indulgence d'ailleurs est sou- 
vent le secret de la tranquillite, et la tranquillite, c'est presque 
le bonheur. Yous voyez, monsieur, que je suis raisonnable, 
et que je puis repondre aujourd'hui k tout ce que vous m'a- 
vez fait entendre bier. 

— Ai-je doncete assez malheureux, r^pondit Fabien, pour 
vous deplaire par ma franchise? £t cependant hier je ne vous 
ai rien dit que je ne sois pret k vous repeter aujourd'hui. Sett- 
lement aujourd'bui je vous ai vue une fois de plus ; seulement 
depuis hier j'ai pu vous apprecier entij^rement, et k ce que 
j'ai dit hier j'ajouteaujourd'bui que je necomprends pas que 
i'on puisse vous etre infidele, et que je suis dispose a plain- 
dre voire mari, si vous ne voulez pas absolument q.ue je le 
bl^me. 

— Monsieur balbutia Clotilde en rougissant eten d^- 

non^nt, par un mouvement de retraite involontaire, Tev 
treme embarras oU venait de la jeter Fabien. 

— Je me tairai si vous Texigez absolument, continua le 
jeune homme, mais quand nous amenons pres de vous la 
femme qui aveugle votre mari au point de remp^cher de vous 
rcndre la justice qui devrait vous assurer la superiorite sur 
toutes les aulres femmes, vous me permettrez de deplorer 
moins encore les moyens que nous employons pour le guerir, 
que ia cause qui met ses jours en p^ril. Votre bou cqeur, je 



FERNANDE. SB 

le sens, doit excuser un caprice qui cause de tels ravages, mais 
voire esprit peut-il les comprendre? 

— II faut cependant croire ^ ce que Ton voit, monsieur. 

— Madame de Barthele me disait tout-k-rheure que votre 
mariage etait un mariagc d'amour bien plus que de conve- 
nance. Ou elle etait dans Terreur, ou je dois 6tre ^trangement 
etonne de voir votre bonheur detruit. L'amour, je le sais, et 
Yous-meme le disiez tout-^-rbeure, se rit de toutes les conven- 
tions de la societe ; le coeur n'entre pour rien dans les com- 
binaisons des families : mais avouez alors que Maurice ne 
vous aimait pas. Yoii^ ce que sa situation pr^ente prouve, 
voil^ ce que je ne puis concevoir, voil^ enfin ce qui m'indigDe 
contre lui. 

Fabien avait parl6 avec une telle ardeur de conviction, avec 
une chaleur de sentiment si puissante, que Clotilde n'osa re- 
lever lesyeux; en meme temps elle craignit de setaire, et 
quoique sou emotion la port^t k garder le silence, elle fit itp 
efibrt sur elle-meme pour le rompre. Cette esp^ce de v^.^- 
mence k laquelle Fabien s'etait laiss^ aller lui inspirait une 
terreur vague dont elle chercbait en vain k se d^fendre. Enfin, 
sans trop chercber k se rendre compte du trouble qu'elte 
eprouvait, elle r^pondit avec un calme apparent dont Fabien 
ne fut pas dupe : 

— Depuis trois ans que je suis mariee, je n'ai jamais eu k 
me plaindre de monsieur de Bartb^le, et sans cette maladie 
fatale, j'ignorerais encore un oubli d'un instant que je par- 
donne et que je saurai oublier, car j'aime mon mari. 

Mais sa voix expira sur ses l^vres en pronongant ces mots 
solennels. U se fit un nouveau silence que ni Fun ni Tautre 
B*essaya de rompre. Fabien avait fait un grand pas; dans ce 
charmant r^duit, au milieu du parfum de ces fleurs auquel 
Maurice avait si souvent mele la douce barmonie de sa voix, 
Clotiide ecoutait une autre voix que celle de son marl, et 
cette voix arrivait jusqu'iii son coeur et la faisait tressaiilir. 
Quant k Fabien, comme il ^tait guide bien plus encore pv 
nn d^ir de vengeance que par un amour r^el, il se sentait 
maitre de lui-m^me et par consequent de Clotiide. Aussi, 
tandis que la jeune femme, embarrass^e dans ce stlenee 
comme dans un r6seau qu'elle n'avait pas ie courage de 
rompre, s'abandonnait k une hesitation vague, se laissait aller 



50 FERNANDE. 

enfin A retonnoment et aii Irouble d'inipressions qui lui sem- 
blaient d'autant p us etranges qu'elles ^taient enli^rement 
nouvelles, Fabien mettait le temps h profit, combinant la 
portee des nioiudres paroles qu'il allalt dire, et prenant la re- 
solution d'eclairer Clotilde sur ce qu'elle eprouvait, sans oe- 
pendant rendre le jour assez vif pour que le trouble qu'elle 
devait ressentir la conduisit jusqu'^ Teffroi. 

Apr6s Tavoir couvee quel que temps d'un de ces regards 
magnetiques que les femmes sentent peser sur elles, il prit 
done la parole. 

— Mepermettrez-vous, madame, dit-il en soupirant, d'in- 
terrompre vos reflexions en vous communiquant les niiennes; 
la singularile de la situation permet entre nous, ce me sem- 
ble, une certaine confiance, uneesp^ce d' abandon qui me fait 
esperer que vous me pardonnerez ce que je vais vous dire. 
Vous aimez Maurice, dites-vous; vous le croyez, sans aucun 
doute vous devez le croire ; mais il n'y a pas d'amour vrai 
sans jalousie; et jusqu'^ present, ou gr^ce ^ une grande puis- 
sance sur vous-meme, vous les avez caches, ou vous n'avez pas 
eprouY^ un seul de ces mouvemens impetueux qui d^noncent 
la presence d'une passion reelle, qui ne permettent plusde 
repos, qui empoisonnent k tout jamais la vie. Mais si votre 
amour ne s'est pas encore revel6 par ces violens sympt6mes, 
et que ce pendant cet amour existe, peut-etre est-ce vous ex- 
poser beaucoup que de recevoir ici la femme qui vous a ravi le 
coeiirauquel non-seulement votre titre d'epouse, mais encore 
votre superiority sur toutes les femmes, vous donnait le droit 
depretendre exclusivement, vous surtout qui donniez exclu- 
sivement le vdtre. Peut-etre, dis-je, serai fc-il prudent d'eloigner 
cette femme, de me charger de rompre Tentrevue pr^m^ditee. 
Vous n'avez qu'un mot k dire, il en est temps encore... 

— Mais, monsieur, r6pondit Clotilde avec un leger mou- 
vement d'impatience, vous oubliez que Maurice se meurt, et 
que le docteur pretend que la presence de cette femme peut 
seule le sauver ! 

— Cestvrai, madame, reprit Fabien, s'amusant k tourner 
et^retourner lecouteau dans lecoeurde Clotilde, mais cette 
femme, en rendant Maurice k la vie et k la sante, k supposer 
que sa presence ait ce miraculeux eifet, cette femme le rendra- 
trelleiila raison? Songez*y, madame, c'est la tranquillite de 



FERNANDE. 57 

votre existence taut enti^re que vous jouez sur un coup de de, 
Vousallez voir cetle femme, mais le point de vue duquel vous 
la verrez vous exag^rera tous ses avantages, frivoles k mes 
yeux , qui aux vdtres deviendront des sup^riorit^s r6elles. 
Exempte de coquetterie comme vous T^tes, ne sachant pas ce 
que vous possedez, vous, de graces plus precieuses, de quali- 
t6s plus reelles, peut-^tre vous croirez-vous inferieure k elle 
parce qu'elle aura fait ce que vous n'aurez pu faire ; peut-^tre 
alors, avec cette erreur de votre modestie, sentirez-vous pas- 
ser dans votre ^me Tardent poison de la jalousie, ce tourment 
sans tr^e, cette douleur sans fin ; vous ne saurez plus alors 
distinguer ce que Tart a combine de ce que la nature donne ; 
vous prendrez des roani^res ^tudi^es pour des graces naives ; 
Tesprit des mots brillans, queFaplomb et Taudace des repar- 
ties font valoir, vous paraitra preferable au sentiment timide 
qm n'ose se trahir. Vous la verrez sans vous voir, madanie, 
'VOUS Fentendrez sans vous entendre, et vous serez malheu- 
reuse, car vous vous croirez reellement inferieure, car je ne 
serai pas Ik sans cesse pour vous dire : Vous Temportez sur 
cette femme, madame, comme un diamant sur une fleur, comme 
uneetoiie sur un diamant; vous serez malheureuse, oubien 
vous ne Taimerez pas. 

Les regards et la voix de Fabien etaient animes d'une ex- 
pression si chaleureuse et si persuasive, que le trouble de 
Clotilde devint de plus en plus visible. Cependant, grSce a un 
effort sur elle-m^me, elle continua de faire bonne contenance. 

— Vous oubliez, monsieur, repondit-elle, qu'aujourd'hui il 
ne s'agit pas de moi, mais de Maurice, que ce n'estpas moi qui 
fais trembler une m^re, et tout en vous remerciant de Tinteret 
que vous me portez, peut-^tre ai-je le droit de m'etonner du 
zh\e extrtoe que vous mettez k me devoiler mon propre mal- 
heur. 

— Ce z^le ne vous surprendrait point, madame , si vous 
ponviez lire dans mon coeur, si vous pouviez apprecier k sa va- 
leur le sentiment qui me guide, et si vous arriviez ainsi k 
vous convaincre que votre int^r^t me toucbe plus que celui de 
monmeilleurami. 

L'aveu cette fois 6tait si direct, que Clotilde ne put retenir 
un mouvementd'effroi. 

— Je continue de vous 6couter, mais jc cesse de vouscora- 

4. 



56 FERNANDE. 

prendre, monsieur, dit la jeune femme eu prenant un toQ 
froid et reserve. 

— Oui, c'est vrai, pardon, pardon, madame, dit Fabien , 
feignantun embarras qu'il n'eprouvait en aucune f^<?on ; i'ou- 
bliais que j'ai peu Thonneur d'etre connu de vous; aussi suis- 
je force de vous parler un instant de moi, madame, au lieu 
de continuer k vous parler de vous; de vous expliquer una 
singularity de mon caract^re, ou plut6t une bizarrerie de 
mon coeur. 

II s'arr^ta un instant, des larmes brillerent dans sesyeux, 
et une emotion concentree parut lui briser la voix. GlotiUe 
continua d'ecouter malgr^ elle. 

— Sous une apparence de frivolite mondaine, conjtinua-t-il, 
je cache un cqeur bien malheureux; oui, madame, j'ai la dou- 
leur d'etre toujours entraine malgre moi tk me ranger ducote 
des opprimes, quels qu'ils soient. Pardonnez-moi ces revela- 
tions, madame, et surtout n'allez pas en rirc. C'est au point 
que daus un bal, au lieu de m'adresser aux femmesque leur 
beaute et leur parure entourent d'admirateurs, je chercbe, 
pour lui faire partager le plaisir et la joie de toutle monde, 
la pauvre delaissee que personne n'invite. L'abandon, par- 
tout oil je le rencontre, a des droits k mon attention, k mes 
soins, k mon respect meme. Je ne m'etablis pas en redre&- 
seur de torts, mais je trouve du bonheur k consoler ; c'est un 
r61e qui ne fait pas briller, mais qui cependant est doux k 
remplir. 

II y avait dans la voix de Fabien tant de conviction, et dans 
son air tant de verite, que la femme la plus accoutumee k ce 
genre de manege y eilt ete prise ; aussi, voyant Teffet qu'il 
avail produit, Fabien continua : 

— Si vous savicz, madame, conibien il y a dans le monde 
dMnjustices a reparer, combien de femmes que Ton croitheu- 
reuses detournenl la tete pour verser des larmes, et combien 
de sourires passent sur les levres, qni n'ont point leur source 
dans le cceur ! 

— Mais savez-vous, monsieur, qa'k ce compte, dit CIo- 
tilde, votre vie tout enli^re doit etre un acte de d^voA- 
ment? 

— Et cet acte de devoiiment n'est pas bicn meritoire, ma- 
dame, car un jour peutarriver enfin od, comprenant la diffe- 



FERNANDE. &0 

rence quUl y a entre le cocur de celui qui Tabandonne ct le 
coeur de cclui qui la plaint, une femme qui jamais peut-^tre 
n'eilt laissd tomber un regard sur moi daignera me recom- 
pcnscr d'un mot, me payer d'un sourire, etfaire ainsidemoi 
leplus heureuxdes hommes. 

Cette fois il n'y avait plus k se tromper sur lesens des pa- 
roles ni sur rintention de celui qui les prononcait; aussi CIo- 
tilde, toute p^lissante de terreur, se leva-t-elle tou^k-coup. 

— Pardon, monsieur, dit-elle, j'entends le bruit d'une voi- 
ture, c'est probablement madame Ducoudray qui entre dans 
la cour, et j'ai promis k madame de Barth^le de la pr^venir 
de son arriv6e. 

£t prompte comme Teclair, elle traversa la salle de bil- 
)ard, et disparutderriere la portiere du salon. 

— Bon! dit Fabien en rajustantle col de sa chemise et eB 
lissant ses manchettes, mes affaires vont k merveille ; elle a 
fui, done elle craignait de se trafair en restant. Ah ! Ton u^e 
faitjouer ici le role de medecin ; eh bien, soit! mais on me 
paieramesvisites. 



VT. 



La Rochefoucauld a dit, dans ses d^sesp^rantes l^axinu^^ 
qu'il y avait toujours dans le maiheur d'un ami quelque chose 
qui nous faisait plaisir. 

La Rochefoucauld a pris la chose au point de vue le plus 
philautropique ; il aurait dii dire qiuUl n'y avait pas de nial- 
hear qu'on ne cherchdt k exploiter, pa^ de catastrophe dont 
on ne parvint k tirer parti, pas d'ev^nement calamiteux qui 
n'e&t ses joueurs k la hausse et k la baisse. 

Aiosi, Fabien de Rieulle et L^on de Yaux avaient sp^u)^ 
tous deux sur la maladie de leur ami Maurice pour le renapli- 
cer : le premier aupr^s de sa femme, et le second aupn^s de 
sa maitresse. Fernande en effet avait passe un moment pour 
etre au jeune baron de Barthele, elle avait paru ceder k ses 
attentions; et comme il n'avait transpire aucun bruit de leur 



60 FERNANDE. 

rupture, ct quMIs avaient mis dc grandes precautions a ca- 
clier Icur intiniite, on les supposait unis par un amour bien 
roraanesque el }3icn langoureux, jusqu'au moment oCila v^rite 
se tit jour, c'est-^-dire jusqu'^ la veille. 

Maintenant que Leon de Vaux ne pouvait plus douterqu'il 
n'y eflt entrc Maurice et Fernando une rupture bien decidee, 
une chose le tourmcntait singuliercment : qui done avait suc- 
cede k Maurice ? C'etait une grave question pour le jeune 
bomme, car il attacbait une singuli^re importance ii connai- 
tre la conduite de la femme capricieuse qui tolerait toujours 
ses soins sans jamais les r^ompenser. En effet, depuis pres 
d'un an, L6on de Yaux, quoique de fortune, de mani^reset 
de visage k ne point etre repouss^, surtout par une femme 
qu'on taxait d'une grande legerete, atlendait vainement que 
le vent du caprice souffl^t de son c6t^. 

Au reste, L6on dc Yaux prenait son surnum^rariat en pa- 
tience; plus jeune queFabien de six ou huit ansau moins, 
il recevait de ses relations platoniques avec la courtisane la 
plusc616bre de Paris, car, tranchons le mot, c'etait le titre 
que Ton donnait generalement k Fernando, un reflet de Teclat 
et de la renommee qu'elle avait elle-meme ; il y trouvait en ou- 
tre Tavantage de commencer sa carri6re d'homme k bonnes 
fortunes de maniere k apprendre du premier coup le fond du 
metier, ajoutons qu'il ne voyait nulle part, meme dans Ic 
monde^ aucune femme qui parlAt plus fortement k son coeur, 

Une voiture selon la saison, c' est-a-dire une caleche Tele, 
un coupe Fhiver, le tout de la forme la plus elegante, et pres- 
que toujours d'un brun fonc^, des domestiques habilles k Tan- 
glaise, c'est-^-dire tout en noir ; un attelage de chevaux gris- 
pommel6 admtrablement beaux, des harnais noirs d'un ver- 
nis brillant, k peine rehausses de quelques filets d'argent, 
indiquaient, sinon la condition elev^e, du moins Texceilent 
goClt de la femme qu'on voyait descendre le soir sous le peris- 
tyle de rOp^ra ou des Italiens, et quelquefois le matin k la 
petite porte de T^glise Saint-Roch. Lesbadauds, qui jugent 
tout sur r^piderme, qui envient Tapparence sans jamais con- 
naitre la r^alit^, qui font consister le bonheur dans les jouls- 
sances du luxe, se disaient en voyant une personne belle, 
jeune, elegante, sauter legerement en bas decette voiture: 
\oi\k une femme bien beureusc ! 



FERNANDE. 61 

Mais ce qui faisait de Fernande le siniulacre parfait d'une 
femme comme il faut, c'etaient la purete et la facilite de son 
langage, I'assurance deson maintien, le charme de sa demar- 
che, la siniplicite de sa mise, et Taristocratie de ses mani^- 
res. Ses jugemens, formules avec les expressions de tout le 
monde, ce qui est rare, etaient toujours sains de logique, 
quoique hardis d'intention ;sur quelque special! te d'artque 
se posSt une question, elle decidait toujours avec une supe- 
riorite de goAt incontestable. En musique, ses observations 
etaient d'unc telle exactitude technique et d'une telle finesse 
de sentiment, qu'on ne revenaitpas de ses arrets. Se placait- 
elle devant un piano, ce qu'elle faisait sans se faire prier, et 
quelquBfois d'elle-m^me, son premier prelude revelait le genie 
de rinspiration. Peu d'elus avaient 6t6 admis dans son atelier, 
mais ceuxqui,par faveur speciale, y etaient entres, disaient 
qull 6tait impossible qu'elle ne fit pas retoucher ses toiles 
parun grand peintre qui ^tait de son intimite et qu'on lui 
avait donn^ pour amant. Aussi savait-elle louer et bl^mer, et 
cela avecbeaucoup plus, nousne dirons pas de justice, mais 
de justesse, que ceux qui font leur etat de ce malheureux me- 
tier qu'on appelle la critique. En litt^rature, son goiit etait se- 
vere, elle lisaitpeu d'ouvrages frivoles. Sa biblioth^que pre- 
sentait une longue s^rie des grands 6crivains de tons les sie- 
cles. Aussi, sous le rapport du jugement, de Tesprit et des 
mani^res, Fernande, non-sculement egalait les femmes du 
monde les plus remarquables etles plus cities, mais encore 
les surpassait en certains points. Les qualites du coeur exis- 
taient-elles chez elle au meme degre que celles de Tintelli- 
gence, c'est sur quoi ses amis intimes seuls eussent pu corri- 
ger les erreurs ou confirrocr les opinions de ceux qui ne la 
connaisssaient qn'k demi et qui la disaient m^chante, non 
point de cceur, on ne citait point d'elle une mauvaise action, 
mais tout au moins de paroles. 

Maintenant Fernande devait-elle ses succes au charme de sa 
personne, ^ la finesse de ses traits ou au concours de ses ta- 
lens ? Etait-on plus frapp6 de sa gr^ce toujours visible, ou des 
qualites qu'on lui d^couvrait ^ mesure qu'on la connaissait 
davantage ? Qui Tavait formee a cette haute elegance? d'oO 
venait-elle ? qui en avait dot^ le petit pcuplc des lions ? Helas ! 
atoulcsces questions rcstecs sans roponsc, ct qui desospe- 



62 FERNANDE. 

raient la curiosite meme de ses plus intimes, il fallait en ajou- 
(er une autre que personne ne soulevait, niais qui cepeadant 
devenait importante pour quiconque connaissait cette femmc 
remarquable : quelles etaient les emotions dominantes de 
son Ame? Certes on en connaissait bien la puissance ct I'ele- 
vatioUjUiais qui en avait penelre les myst^res, et, dans cette 
vie si adulee et en apparence si heureuse, qui pouvaitaiOrraer 
qu'il n'y avait pas de profonds chagrins et d'abondantes lar- 
mes ? En attendant, toutes les surfaces de cette existence 
Etaient brillantes, et, comme un beau lacaux eaux lioipides, 
semblaient refleter les rayons du soleil. 

Leon de Vaux, au lieu de faire entrer d'abord Fernande 
dans le salon oil il pensait qu'elle etait attendue, Tavait, en 
descendant devoiture, conduite dans lejardin^souspretexte 
de lui en fairc admirer la beaute, mais, en realite, pour re- 
tarder d'autant Tembarras dans lequel il allait n^cessaire- 
ment se trouver. Tout occupe de lui ou de Fernande, il n'a- 
vait point ose la prevenir des fonctions importantes qu'elle 
devaitaccomplir, du role suprtoe qu'elle devait jouer ; il s'e- 
tait toujours dit : — Plus tard ; et maintenant qu'il ^tait ar- 
rive au moment oCi Fernande allait entrer en sc^ne, il n'avait 
plusle courage de parler. Se reposant sur Tesprit audacieux 
de son ami, et sup les chances du hasard si souvent favora- 
ble aux fous, parce que les fous sont aveugles comme lui, il 
s'avanca done ^tourdiment, et avec toute la desinvolture de 
son dandysmeaccoutume, au-devant d'une des plus d^licates 
questions sociales qui aient jamais 6t^ abord^es, c'est-Si-dire 
^introduction de la courtisane dans la famille ; et, tout en 
faisant remarquer k sa belle compagne lesagremens de la pro- 
priete, le tapis moussu de la pelouse, le miroir do la pi6ce 
d'eau, le charme du point de vue, il lui fit monter le perron, 
lui tit traverser rantichambre, et Tintroduisit au saloUj oil 
la presence de Fablen sembla enfin rassurer Fernande. 

— Ah! monsieur de Rieulle, s'ecria-t-elle en apercevant 
Fabien, enfin je vous vols ! je commencais v^ritablcment k 
prendre de Tinquietude, je vous Tavoue; c'est une singuli^re 
excursion quecelle-ci, convenez-en, etj'en suis vraiment ^ton- 
nee et craintive. J'ai questionne monsieur de Taux; il a fait 
le mysterieuxetrenigmatique. Mais vous, monsieur de Rieulle, 
vous m^ direz, jeTespere, ou nous sommes et quelle est cette 



FI^NANDfi. 63 

maison enchants. On n'y rencontre personne, tout y semble 
silencieux. Sommes-nous au chateau de la Belle-au-Bois-Dor- 
mant? 

— Justement , niadame, et vous etes la f^e qui devez tout 
ranimer dans ce mysterieux palais. 

— VoyonSjtreve de plaisanteries, monsieur deRieulle, re- 
prit Fernande ; pourquoi m'a-t-on amenee ici ? Me faudra-t-il 
subir una fete champetre? Dois-je assisler au couronnement 
d'une rosiere? D'oii yient Fair de surprise avec lequel vous 
m'eCoutez? Parle-je unelangue que vous ne coniprenez pas? 
Repondez, voyons ! 

— Quoi! roadame, s'ecria Fabien stup^fait, ce fou de Leon 
ne vous a pas dit... 

L^on interrompit son ami : 

— Tu sauras, mon cher, lui dit-il, que, lorsque j'ai le bon- 
heur d'etre par hasard en tele ^-lete avec madame, je ne puis 
songer k autre chose qu'^ Tadmirer, et que Je profile de ce 
temps precieux pour tui rep^ter cent fois que je Taime. 

-; Convenez done, en ce cas, que je suis tout-2i-fait g^ne- 
reuse, r^pondit Fernande, car je vous ai laiss^ dire cent fois 
la m^me chose sans vous avoir fait sentir que c'elait d^jk trop 
d'une seule. 

Fernande, presque toujours gracieuse, savait cependant de 
temps en temps, avec de certains hommes surtout, lorsqu'elle 
le jugeait convenabie et n^ssaire, prendre un ton de dignity 
qui imposait par Faccord du maintien, de la voix et de Vinten- 
lion. Une impassibilile frolde passait alors tout-^-coup en 
eBe, gla^it son sourire, eteignait son regard, et de Dfieme 
qu'elle avait le pouvoir d'eveiller la joie, elle parvenait k com- 
muniquer aux plus resolus et aux plus ^tourdis I i cserve 
dans taquelle elle d^sirait parfois qu'on rest^t. 

Leon de Vaux balbntia quelques paroles d' excuse; Fabien, 
qui n'avait pas dVxcuses k faire, attendit. 

— Messieurs, continua Fernande, je vous ai vus pleins d'en- 
tfaousiasme pour le site, pour Tel^gance, pour lecomfortd'une 
maison de campagne qui, disiez-voas, ^tait k vendre. Yous 
saviez que je desirais faire une acquisition de ce genre , vous 
m'avez invitee k la venir visiter avec vous , je suis venue. En 
effer, cette habitation est fort belle, fort remarquable, fort 
^l^gante; mais elle ne doit pas etre inhabitee ; quelqu'un y 



C4 FERNANDE. 

reste, ne fAt-ce qu'un homme d'affaires. Quel est ce quelqu'un? 
oil est cet homme d'affaires? Parlez*, chez qui sommes-nous? 
Est-ce quelque surprise que vous me menagez? Je vous pre- 
viens, en ce cas, que je les deteste. 

Une certaine rapidite d' elocution decelait seule la mauvaise 
humeur qu'eprouvait Fernande. EUe savait qu'on garde sa 
force tant qu'on se conticnt, et il aurait fallu la connaitre 
mieux que ne Tavaient pu fairc encore les deux jeunes gens, 
pour se douter du meconlentement interieur qui Tagilait. 

— Madame, repondit L^on en cherchant k donucr h sa pby- 
sionomie toute la finesse dont elle etait susceptible, vous vous 
trouvez ici chez une personne que peut-etre vous ne serez pas 
ftch^e de ravoir. 

— Ah! vraiment ! s'^cria Fernande en d^guisant sa colore 
sous un sourire ironique; c'est quelque trahison, n' est-ce pas? 
Je le devine k votre air fin. En effet, je me le rappelle : bier, 
vous m'avez parl6 avec affectation d'un grand seigneur; un 
grand seigneur, je n'en connais point et n'en veux point con- 
naitre. Yoyons, ne me faites pas trop languir dans ma curio- 
site : ou suis-je? 

Et, se tournant vers Fabien.en fron^ant legerement ses 
beaux sourcils noirs, elle continua avec une sorte d'impa- 
tience reprimee ; 

— Je m'adresse a vous, monsieur de Rieulle, que je crois 
homme de trop bon godt, non pour faire une mcchante action, 
mais pour faire une sotte plaisanterie. 

L^on se mordit les l^vres, etFabien repondit en souriant : 

— Je ne puis vous le cacher plus longtemps, madame; oui, 
c'est la verite. Cette promenade est un piege que nous avons 
tendu k votre bonne foi, et vous etes ici, k cette heure, le per- 
sonnage le plus important et surtout le plus necessaire d'un 
complot, fort innocent, rassurez-vous, car il s'agit purement 
et simplement de rendre la vie k un pauvre malade. 

— Oui , madame, ajouta L^on, un malade d'amour, une de 
vos victimes, une seconde Edition du malade d' Andre Che- 
nier. Vous le savez, et votre pofete favori Ta dit : 

..... Inscnstvs que nous sommcs, 
C'esl toiijours cct amcur qui lourmcnle k's hommcs. 



FERNANDE. 66 

— Vraiment! s'ecria Fernaiide avec une expression plus 
marquee de moquerie, preuve qu'iine colere plus intense s'a- 
massailau fond de son coeur; vraiment! Eh bien! monsieur 
de Vaux, je vous Tavoue, j'admire de votre part tant de com- 
plaisance, tant de d'abnegation mtoe, surtout avec tant d'a- 
raour. C*est bien d'un homme qui m'a dit cent fois en une 
lieure qu'il 6lait amoureux fou de moi. 

Puis, apr6s un court silence pendant lequel cependant elle 
put se receuillir et m^diter sur ce qu'elle avait k faire en cette 
circonstance, elle alFecta un calme si grand, qu'il eilt intimide 
les projcts les plus hardis, et, du ton d*une femme qui prend 
son parti, elle poursuivit : 

— Yous disposez demoi d*une fa?on un peu etrange, il faut 
en convenir. Je ne vous en ai cependant donne le droit, mes- 
sieurs, ni k Yun ni k Tautre; mais quMmporte? Vous le sa- 
vez, je suis observatrice ; eh bien ! je profiterai de cette cir- 
constance, de cette aventure, car e'en est une, pour vous ap- 
precier tons. Monsieur de Vaux, vous 6tes un homme gene- 
reux ; c'est un nouveau point de vue sous lequel je viens de 
faire votre connaissance. Monsieur Fabien, je suis moins 
avanc^eSivotre^gard, je Tavoue; mais je ne doute pas que 
qaelque sentiment, d'autant plus honorable quMl sera proba- 
blement desinteresse, ne vous dirige aussi de votre c6te. 
Nous verrons. Mais, si je ne me trompe, voici notre solitude 
qui s'anime. 

En effet, en ce moment, laporte du salon s'ouvrait, et ma- 
dame de Barthele, pr^venue par Clotilde de Tarriv^e de ma- 
dame Ducoudray, apparaissait sur le seuil, avant, comme 
nousTavons vu, que Fernande eCit pu tirer des deuxjeunes 
gens un seul mot d' explication. 

A la vue de la baronne , il se fit un changement visible 
dans Text^rieur de la courtisane ; elle sembla grandir de 
toute la t^te, etau sentiment ironique r^pandu sur son vi- 
sage, succedaTexpression d'unefroide dignite. 

Le maintien de madame de Barthele ^tait solennel et com- 
post; un sourire factice deformait pour le moment sa physio- 
nomie franche et pleine de naive bont6 ; elle fit en entrant 
une reverence trop profonde pour etre polie ; enftn, tout en 
elle trahissait la preoccupation qui avait dil Tagiter lors- 
qu'elle avait pris cette supreme resolution de recevoir chez 



6G FERNANDE. 

elle une femme vers laqucllc cllc se fi!it scntie entrainee si le 
hasard seul Yetki offerte k ses regards. Elle tenait les yeux 
baisses, comnie par Teffet d'une crainte secrete, et ne les re- 
leva qu'apres avoir, en termes convenables, mais dout chaque 
mot paraissait pese k ravance, exprime toute rimpalience et 
Fanxiete qu'elle avait resseniie dans le doute et dans I'es- 
poir de la presence de celle qui voulait bien se rendre k son 
invitation. 

Co fut alors seulenient, et sa phrase correctement :ichev6e, 
que la baronne de Barthele jeta un regard sur Fernande. 

Aussitot uneseconde reverence, moins ceremonieuseque 
la premiere, exprima par un mouvement involontaire, soit 
une expiation de sa terreur, soit Teifet d'une satisfaction bi- 
zarre, enapercevantunepersonned'une tournure distinguee, 
et belle surtout de sa simplicite et de son goilit exquis. 

Madame dc Barthele, exercee dans le monde aux investi- 
gations rapides, vit, grace k ce coup d'oeil devorant par le- 
qucl une femme procede k Texamen d'une autre femme, dans 
son ensemble et dans ses details, tout ce qu'elle voulait voir; 
c'est-k-dire que la robe blanche dont Fernande etait vetue elait 
de la plus fine mousseline de Flnde, que le chapeau de paille 
d'ltaliedont elle etait coiffee avait ete coupe par mademoiselle 
Baudran, que le mantelet noir qui etait jete sur ses epaules, 
et qui dessinait sa taille fine et elegante, au lieu de la ca- 
cher, sortait, comme on le dit maintenant, des ateliers de 
mademoiselle Delatour ; enfin, que la couleur du Soulier qui 
chaussait un pied d' enfant et la nuance des gants qui cou- 
vraient les mains de Fernande, denoncaicnt jusquedans les 
moindres details ce je ne sais quoi de bonne compagnie, que 
la grisette, si enrichie qu' elle soit, ne parviendra jamais a al- 
teindre ; car ce je ne sais quoi est une essence suave et sui> 
tile qu'on sent bien plulot qu'on ne la voit, et qui, pareille k 
un parfum, se revele k Ykme encore bien plus qu'aux sens. 

Troublee et ravie^ la fois de cet examen, madame de Bar- 
thele parla d6s lors librement, et laissant les paroles e^pri- 
mer ses pensees : 

— .Vai I'honneur de vous remercier, madame, dit-elle pres- 
qae avec une effusion cordiale, du temps que vous consentez 
k nous accorder pour le bonheur de ma famille. 

f ernantle, non moins 6tonn^e aux paroles de madame de 



F£RNAN0£. 67 

Bartb^e que celle-ci Tavait ete k son aspect, mais retenue 
par cette circonspection et cette reserve toujours indispensa- 
bles, dans sa situation , h iVgard de tout le monde, et qui 
s'etaient doublees dans cette circonstance exceptionjiellc, lit 
de son c6t6 deux reverences modelees en tout sur celles qui 
lui avaient ete adressees, et elle repondit de cette voix har- 
monieuse et vibrante ^ la fois qui donnait tant de prix k ses 
molndres paroles, et surtout avec ce ton parfait qui seml)le, 
par une intention gracieuse, freter un sens aux phrases les 
plus vides d'inlenUon : 

-^-Quand je saurai, madame, dit-elle, de quelle fa^on je 
dois vous etre agreable, quand je saurai ce que je puis faire, 
comme vous le dites, pour votrebonheur... 

— Ce que vous pouvez! s'ecria mad^me de Barthele, c^- 
dantpea k peu 4 une influence irresistible; mais vous pou- 
veztout Ce que vous pouvez , le docteur vous Tapprendra. 
C'est un fort habile medecin que fe docteur, et de plus un 
homme de Tesprit le plus distingue. . . i 

Fernande adressa aux deux jeunes gens un coup d'oeil 
expressif, comme pour leur demander le sens de ce lang^e 
elle mot de cette enigme, qui devenait de plus en plus inin- 
telligible pour elle. Pendant ce temps, madame de Barthele, k 
part sot, confirmait par la reflexion Topinion favorable q^e 
de prime-abord elle avait con^ue sur la singuli^re femme avec 
laqnelle le naalheor la mettait en rapport. 

—Madame, repondit Leon de Yaux k la muette question 
<jui lui etait faite et en d^si^^nant madame de Barthele avec 
I'apparence d'un profond respect , c'est une mere qui sera 
^rmee de vous devoir le bonheur de son fils. 

li y avait dans le sans de ces paroles, et surtout dans le 
i^Q serieux et niaisement malin de celui qui les pronon^^ait, 
quelque chose de si ridicule, que, idans toute autre occasion, 
Fernande en eikt ressenti un de ces mouvemens d'hikrite aux- 
quels elle aimait parfois k selaisser aller; mais elle se coa- 
leatade saurire, et encore ce sourire effleura-t-il k peine ses 
levres. La femme qu'on lui presentait comme une m^re in- 
qiiiele pour la vie de son fils etait, dans son assurance , si 
simple et si vraie , une tristesse si profonde se revelait, 
comme k son insu, sursa physionomie, que Fernande com- 
|»n|. WV U9 y^9m press^atiiHieiit de Vkmt qu'il y av^t au 



68 FERNANDE. 

fond de cettc aventure, ridicule en apparence, un sujet d'af- 
fliclion r^elle , et peut-^tre un profond malheur. Aussit5t , 
avec une boDl6 parfaite , elle pria madame de Barth^le de 
s'expliquer. 

Alors celle-ci , oubliant peu k pen la resolution qu'elle 
avait prise de rester grande dame, en conservant la s^verite 
de langage et d'attitude qu'elle avait medit^e, et cedant sans 
trop s'en douter k Fattractio^ qu'exerpait Femande , r^pon- 
dil avec sa bonhomie et sa leg^ret^ ordinaires : 

— Mais c'estqu'il vous aime, lepauvre enfant! oui, ma- 
dame, il vous aime, et Tamour que vous lui avex inspire le 
jette dans une langueur et dans un d61ire impossible k cal- 
mer. II y a peril de mort, madame; liiais puisque vous etes 
assez bonne pour accepter notre proposition et pour venir 
passer quelques jours pr^s de nous, pr^s de lui... 

L'etonnement deFernande se manifesta par un mouvement 
dMndignation si expressif, que madame de Barthele, voyant 
qu'elle avait cruellement blesse la jeune femme, saisit la main 
de la courtisane et la pressant avec un affection involon- 
taire : 

— Ah ! madame ! s'6cria-t-elle, soyez touchee du mal que 
vous causez sans le savoir, peut-fitre, et soyez bien convain- 
cue que nous saurons apprecier et reconnaitre tout ce que 
votre bont6, tout ce que votre complaisance... 

Femande p^li t affreusement, et k la vue de sa pAleur, madame 
de Barthele comprit seulement jusqu'a quel point les paroles 
qu'elle venait de prononcer, prises dans un certain sens, de- 
venaient inconvenantes ; elle s'arrSta done tout-k-coup elle- 
m^me, balbutia quelques mots inintelligibles, et sentlt son 
trouble s'augmentelr en entendant L6on dire k demi-voix i 
Femande, pour se venger sans doute de la rebuffade qu'il avait 
recue un instant auparavant : 

— Eh bien! maintenanl , madame, vous comprenez, n*est- 
ce pas? 

Ce manque de convenance blessa au coeur les deux femmes 
k la fois et du meme coup, et chacune d'elles eut, k part soi, un 
effort inoui k faire pour maitriser le reproche qui semblait 
pr^t k sortir de leurs 16vres, et que cependant leur regard seul 
exprimait. 

Quant k Fabien, il semblait assister en simple spectateur k 



FfiRNANDE. 69 

une sc^ne de com^die; il comprenait Teiubarras r^ciproque 
de la femme du monde et de la courtisane, et conime, quoi 
que Ton dise, Famiiie ne nous aveugle generalement que sur 
les qualit6s de nos amis, il trouva que le role de Leon ^tait 
dans cette circonstance, gr^ce k son caractere de soupirant 
surtout, le plus ridicule des trois. 

Quant ii Fernande, Timpression produite sur elle par les 
paroles innocemmcnt cruelles de madame de Barthele passa, 
ou du moins parut passer, avec la rapidile de Teclair. Une 
resolution interieure , donl on vit briller la flamme dans ses 
yeux, donna ^ sa coutenance une fierie qui ne fit qu'ajouter k 
ladecence qui eiait inherente ii sa nature et relevait toutes 
ses actions; elle repoussa douccment la main de madame de 
Barlb^le, et repondit avec une mesure admirable d'accent et 
de maintien : 

— Madame, je ne saurais, sans m'exposer k etre injuste 
envers vous peut-etre, lenir en ce moment le langage qu'il 
convient k mon caractere de faire entendre. Aussi, n'est-ce 
point k vous que je m'adresse, mais k messieurs de Rieulle et 
dc Yaux, qui m'ont conduite ici. 

Alors, se tournant du c6t6 des deux amis avec calme et 
dignite : 

— Cestune audace qui ne saurait m'elonner de votre part, 
messieurs, quoique je vous fisse encore Thonncur de vous en 
croire incapables, que de placer une femme dans une position 
humiliante en face d'une autre femme sans qu elle ait merits 
ce cb^timent ; c'est une lachete de plus commise par vous 
centre ces etres faibles que vous depouillez des Tenfance par 
la seduction, par la ruse^ par la surprise, des vertus qui font 
la seule force de leur sexe; que vous guettcz sur le seuil de 
renfancc, et avant quelquefois que la raison ne Icur soit venue, 
pour les corrompre d'abord et vous arroger ensuite le droit 
de les abreuver d'outrages et de mepris ; et cependant ni Tun 
ni Tautre de vous, je le repute, n'avait le droit de me met- 
tre dans la position oil il m'a mise k cette beurc et ou je 
suis. 

Tout interdite d'une sc^ne k laquelle elle etait loin de s'at- 
tendre, madame de Bartbele se Mi3L d'intervenir, essayant de 
faire entendre k Fernande des paroles d'excuse pour elle et 
pour les deux Jeunes gens ; mais Fernande rinterromplt du 



70 FERNANDA. 

ton d'uBe femme qui comprend qu'elle dominela s!tua(i(m, et 
que c'est h elle de se faire 6couter. 

— Je vous en prie, madame, dit Fernande, pas un mot, pas 
une parole. Tout me porte k croire que je vois en vous une de 
ces personnes favorisees en naissant. par la fortune, guidees 
dans la premiere partie de leur existence par dcs parens atten- 
tifs qui vous ont transmis des moeurs purcs et de salutaires 
exempies. Pourquoi alors nous mettre en contact Tune avec 
Taulre, pourquoi faire plier les deux cxtreraites de la societe 
jusqu'c'i ce qu'elles se touclient, pourquoi anionor ou par force 
ou par ruse la courtisanc en face de la femmc du monde? Je 
comprcnds toute la distance que de jusies prejuges mettent 
entre nous, madame, et pour vous prouver que la faute ne 
vient pas de moi, et que je nie rends pleine justice, je m'^- 
loigne. 

A CCS mots, Fernande fit une profonde r^v^rencc, et, sans 
niAme Jeter un coup d-oeil sur Tun ou I'autrc des dcuxjeunes 
gens, elle fit quelques pas vers la porte ; aussit6t madame de 
Barth61e, d'abord muette et immobile de surprise, se jeta sur 
son passage : 

— Madame, oh ! madame, s'6cria-t-elle en joignant les deux 
mains, ayez pitie d'une m^re au d^sespoir. Je vous en supplie, 
mon (lis est mourant. Madame, il s'agit de mon fits. 

Fernande ne r6pondit pas ; mais comme en ce moment elle 
se trouvait entre madame de Barth61e et les deux jeunes gens, 
elle tourna h demi et d^daigneusement la tete sur son ^paule, 
et s'adressant k ces derniers : 

— Quant fi vous, messieurs, dit-elle en donnant d sa phy- 
sionomie une expression strange de d^dain et de colore , vous 
avez meconnu Fernande. Fernande ! vous comprenez ce que 
mon nom prononc6 de la sorte veut dire. Regardez-moi , 
messieurs, et rappelez-vous toute votre vie la rongeur dont 
vous venez de couvrir mon front. 

— Si vous voulez nous permettre de vous donner une expli- 
cation necessaire, dit Fabien d'un ton grave, je pense que 
vous sentirez promptement combien nous m^ritons peu la 
menace que vous nous adressez, surtout quand votre pre- 
sence n'est qu'une preuve de Testime que nous faisons de 
vous. 

—Oh! oui, oui, madame, s'ecria madame de Bartbde 



FERNANDE. 71 

eplor^e, et Taccueil que je vous ai fait, cc me semble, aurail 
da vous convaincre de cettc verite. 

— Je crois tout ce que vous daignez me dire, madame, re- 
pondit Fernande, descendant de I'accent de la supreme fieri^ 
au ton de la plus humble politesse ; mais, croyez-le bien, c'est 
vous donner a men tour une preuve du respect profond que 
je vous porte, que de m'eloigner avant que la situation dou 
loureuse oii je me trouve m'ait contrainte d'y manquer. 

Et en meme temps elle fit encore un pas vers la porte, mais 
en ce moment la porte s'ouvrit, et Clotilde parut. 

— Ah ! ma ftlle, ma (ille, s'ecria madame de Barthele, venez 
vous joindre k moi ; et comme je prie, moi, pour mon enfant, 
prlez, vous, pour votre mari. 

Fernande demeura immobile d'etonnement , et les deux 
jeunes femraes jet^rent Tunc sur Tautre un regard d'une 
expression impossible a decrire. 

Uapparition du nouveau personnage qui venait d'entrcr en 
se^nc venait encore, comme on le comprend bien, augmenter 
le trouble et la confusion de tous les acteurs du drame intime 
que nous essayons de mettre sous les yeux de nos Iccteurs : 
rage et le tilre de mere donnaicnt h madame de Barthele une 
sorte de puissance morale aux yeux dcs jeunes gens el de la 
femme qu ils avaient amenee, mais Clotilde, avec son tilre 
d'epouse, se trouvait plac6e dans une situation fausse quMl ne 
lui etait plus possible d'eviter. On avail beau se dire a soi- 
meme, et repeter hautement k tous, qu'on eut ou qu'on n*eut 
pas la conviction d'un peril imminent : Ilfaut sauver unfils^ il 
faut sauver un mari. II etait question de mariage, la plus 
bouflfonne deschoses serieuses, au dire de Beaumarchais, et 
le monde, toujours predispose k rire k cet egard, devait rire 
meme des larmes qu1l voyait couler en trouvant Clotilde face 
k face avec Fernande, Thonnete femme pr6s de la courlisane, 
la femme legitime vis-i-vis de la maitresse; en d'autres 
termes , ce qu*il faut approuver et ce que Ton doit bl^mcr 
reunis, tout cela offrail une position qui repugnait au savoir- 
vivre, une idee qui choquait les usages recus, un aspect qui 
blessail le sentiment social. 

Madame de Barthele le sentait elle-m(3me, mais elle s'^tait 
placee dans cet embarraa avec sa leg^rete ordinaire; elle 
resolut d'y faire face vaillamment, en bravant jusqu'au bout 



72 FERNANDE. 

}es consequences de son irr^flexion. Elle prit done la main de 
Glotilde qu'elle pressa tendrement sans trop savoir pourquoi, 
peut-^tre pour se soutenir elle-meme dans sa resolution, et 
s'adressant k Fernande sans toutefois lui presenter sabelle- 
lille, elle lui dit avec une grande effusion de coeur, et comme 
on s'accroche a une branche de salut : 

— \oilk sa femrae, madame. La pauvre enfant est sur le 
point d'etre veuve apr^s trois ans de mariage, prenez pitie 
d'elle. 

Le coup d'oeil que les deux jeunes femmes avaient jete Tune 
sur Vaulre avait suffi pour qu'elles coniprisscnt leur rivalite. 
Ici la raagie, le prestige, Teclnt ; 1^ Tinnocence, la beaute, Tau- 
torite du droit ; chacune eut quelque chose ^ envier k Tautre ; 
toutes deux rougirent et sMnclinerent en meme temps. 

— Ma chere Glotilde, dit madame de Barthele k voix basse, 
mais cependant de maniere a etre cntendue, nous devons 
tout comprendre main tenant. Voici madame Ducoudray. 

— Madame Ducoudray ! s'^cria Fernande avec surprise en 
voyant que c'^tait elle que Ton d^signait sous ce nom. 

— Oui, madame, se hata de dire Fabien en cberchant k 
lui faire comprendre, par Texpression de son regard et par 
le niouvementde sa physionomie, qu'il avait fallu recourir h 
la ruse par egard pour Ics prejuges sociaux; oui, madame, 
nous n'avons pas cru devoir faire mystere ici du nom de voire 
mari. Pardonnez-nous cette indiscretion , que nous avons 
crue, sinon necessaire. du moins convenable. 

C'etait le dernier coup porte k Fernande. Elle adressa un 
regard d'indignation aux deux jeunes gens ; puis, revenant h 
madame de Barthele : 

— Madame, lui dit-elle, j'ai aussi ma ficrte, j'ai aussi nia 
pudeur ; si vous me recevez, il est bon que vous me receviez 
pour moi ; car en me recevant sous un autre nom que le mien, 
votre gracieux accuell n 'est plus un honneur, mais une humi- 
liation. Je ne suis pas mariee, je ne suis pas veuve, je nem'ap- 
pelle pas madame Ducoudray : je me nomme Fernande. 

— Eh bien ! madame, sous quelque nom que vous vous pre- 
sentiezici,s'ecria madame de Barthele, soyez labienvenue; 
c'est nous qui vous avons etc cherchcr, c'est nous qui implo- 
rons votre presence, c'est nous qui vous supplions de rester. 

A cette voix vihranto et dont Taccent maternel allait jus- 



fEHNANDE. i^ 

qu*au coGur, au gcste dont Clotilde accompagna fes paroles 
de sa berie-mcn^, Fernande comprit que deux femmcs aussi 
mstinguecs ne se (rouvalewt pas dans une position semblable 
sans y avoir un do ccs ink^rets paissairs qui 616venl Ics situa- 
tions au-d€ssas dcs regies du monde. Elle fit done uit prompt 
rctour sur ellc-nicme, et se rendant maltresse de sa flerte 
liouillonnanle et i^voitee au fond de son cceur : 

- Je n'ai plus de volont^, ffiadam6, dit-elle &' fa baronne en 
smclinant avec un respect plein de graces; fattes de moi ce 
que vous voudrez; que m'importe, d'ailleurs, le nom dont on 
nuppelle, puisque j'ai renonce h mon veritable nom ! Seule- 
nient, jc reclame maintcnant rexpHcation que je refusais 
tout-a-rheure et que vous alliez me donner lorsqne madame 
est entree. 

El ellc designs de la main Clotilde, dont elle ne savait pas 

10 nom. * 

— Oh ! ffierci, merci I s'ecria tfiadatne de Bartli61e, ertchan- 
toe; je scntais que vous nous seconderiez: vous etcs (rop 
belie pour nY^tre pas bonne... Tous saurez done... 

Madame dc Bartfiele venait^ peine de prononcer ces mots 
fjii'une pMj^tie nouvoHe vint encore changer la face de cptte 
scene, sans qu'on patprevoir des-TOrs comment elle poarrait 
sc terminer. Monsieur de Montgiroux entra. 

En apcrcevant Fernande, moitsiou^ de Montgiroux s'arreta 
court et poussa urt cri. Cettc Arrivce inattendue, cettc excla- 
mation de surprise 6ehapp(^e au comte, prod^isifcnt un de 
ces effets de tht^^tre que la difference des impressions revues 
par chaque pe^sonnage rend si difticilcs k dccrire, et pour 
•fsfjuelles il fautlaisser agir rimaginalion, qui r^v^lc plus ii 
I'csprit que Tart presque loujours impuissarit du narrateur. 

Seulemcnt il fut Evident pour chacun que la fausse madame 
Dacoudray et le comte de MontgiroiiX se conrtaissaicnt plus 
qu'ils n'avaient Youlu Ic laisser croire, car imm^diatement Tun 

etraulre se remirentder^tonnementri^ciproque quails avaient 
manifesto ; niais cet etonnenient avait et6 assez visible, ce- 
ppnclant, pour donner lieu ii toutes Ics suppositions qifil 
platsalt dc faire aux spcctateurs inteross^s ou desint6ress6s 
di' cptlc sc^ne. 

- Voiia Icmot de r^nigme qui t'inquietait, dit Fabicn h 
/''on ; Ic. prince, regnant, c/est le comte de Montgiroux. 

5 



74 FERNANDE. 

— Que peut-il y avoir de cominun cntre monsieur deMont- 
giroux et cette femme ? se demanda raadame de Bartliele. 

— Ah ! c'est pour Fernande que nion neveu se meurt 
d'amour ! murmura le grave pair de France. 

— Est-ce un piege habilement tendu, une vengeance de 
L6on de Vaux ? se demanda Fernande. 

Clotilde seule, calme et en dehors des impressions du mo- 
ment, ne percevait aucune crainte secrete; aussi fut-ellela 
premiere ti rompre le silence. 

— Mon oncle, dit-elle, n'est-ce point le medecin qui vous 
envoie aupr^s de nous ? 

— Oui, sans doute, repondit vivement le comte, sans doute. 
Le docteur sait Tarrivee de madame et il s'impatiente. 

•— Eh bien ! dit la baronne, puisque madame a la bonte de 
se meltre k notre disposition, el que le docteur s'impatienle, 
ne perdons pas un instant. 

— Je vous ai dejk dit, madame, que j'etais k vos ordres, 
dit Fernande, et puisqu'on pretend que je suis necessaire... 

— Necessaire, murmura monsieur de Montgiroux, neces- 
saire ! Cest le mot, madame. Un pauvre fou, le mari de ma 
ni^ce, a eu le malheur de vous voir, et, comme tous ceux qui 
vous ont vue, il se meurt d'amour. 

Le comte avait prononce ces paroles avec un tel accent de 
depit, que Clotilde crut que, dans la sev^rite de ses principes, 
monsieur de Montgiroux voulait faire une lecon k Fernande. 

— Oh I mon oncle, s'ecria-t-elle en se jetant dans les bras 
du comte, de gr^ce, je vous en prie. Puis elle ajonta tout 
has : La s^verite serait peu convenable de notre part, et en 
cette occasion. 

Mais le pair de France ^tait trop agite pour en demeurer Ik, 
et comme Fernande s'empressaitde lui repondre : 

— Oh ! monsieur le comte, j*esp6re que votre galanterie 
vous fait exagerer la position du malade. 

— Non, madame, dit-il, non, car dans son delire il vous 
nomme, vous accuse dlngratitude, de perfidie, de trahison : 
que sais-je, moi ! 

La sc^neallait tourner k une querelle persounelle, que dans 
son imprudence monsieur de Montgiroux allait faire k Fer- 
nande, lorsque la baronne, d'un mot, fit rentrer son ancien 
amant dans les convenances de sa position. 



FERNANDE. 75 

—Monsieur le comte, dit-elleavec dignite, vous oubliez que 
madame Ducoudray est en ma presence, chez mon fils, devant 
voire ni^ce, et que si vous avez une explication quelconque a 
lui demander, )e lieu est mal choisi, et le moment inop> 
portun. 

— Oh ! oui, oui, mon oncle, s'^cria Clotilde sans rien com- 
prendre aux sentimens qui preoccupaient monsieur de Mont- 
giroux ; dans ce moment, je vous en supplie, ne songeons qu'a 
Maurice. 

— Maurice ! s'ecria Fernande, est-ce que le malade se 
nomme Maurice ? 

— Oui, madame, repondit la baronne. Ne savez-vous done 
pas chez qui vous etes ? Je suis la baronne de Barth^le. 

— Maurice de Barthele ! s'ecria Fernande. Oh ! mon Dieu, 
mon. Dieu ! ayez pitie de moi ! 

A ces mots, elle porta la main k son front, et, apr^s avoir 
chancel^ un instant, elle tomba sans connaissance entre les 
bras de Clotilde et de la baronne, qui, en la voyant pMir et 
s'affaisser, s'etaient avancees pour la recevoir. 



Vlf. 



La femme qui causait tant de trouble dans la famille de ma- 
dame de Barthele se souvint, en reprenant ses sens, de la 
situation dans laquelleon venaitde la placer malgr6 elle. Par 
une puissante reaction, elle retrouva sa presence d'esprit, et 
rappelacette force de volonte qui lui donnait tant d'assurance; 
car, pour quiconque n'etait pas int^ress^ k connaitrele fond 
de son existence, la vie de Fernande ^tait pure de tout scan- 
dale. 

II y a plus, Fernande s'^it pour ainsi dire fait un rang 
dans le monde parisien, et par ce motil faut entendre ce 
cercle de jeunes gens riches, nobles et 61^gans, qui du boule- 
vard des Italiens donnent le ton au monde. Quoique Ton eilit 
connu k Fernande pen de relations intimes, tons la connais- 
saient pour avoir et^ reinc, sinon dans son boudoir^ du moins 



76 FKRNANDf. 

dans SOB salon, cestre des geus d' esprit qui se faisalent pre- 
senter h elle, comme autrefois on se t'aisait presenter a Ninon 
deLenclos. L'entourage de Fernande etait done une veritable 
cour, un h6lel Rarabouillet, nioins \e pathos philologiquc et 
les haines litteraires, un tribunal de gofttparlequel lesgens 
ayant pretention ^1' elegance ouii Tespritdevaient passer, et 
du milieu duquel les jugemens rendus se repandaient avcc 
force d'arret Chez les artistes etchez les gens du monde, II en 
6tait results que les soupers de Fernande avaient acquis une 
grande reputation, et que Ton disait tout hautdans le salon 
lepliis aristocratique du faubourg Saint-Germain, et dans I'a- 
telier leplus 616gant de laNouvelle-Athenes : J'ai soupe hicr 
Chez Fernande; puis, sj Ton demandait avec qui, il arrivait 
presque toujo^rs que les noras des convives appartesnaienl i 
ia liste des noms illustres de la France. II en etait resulte que 
Tcspritde justice, si rare cependant chez nous, avait a^^signe 
h Fernande une position exceptionnelle, et qu'on ne la cou- 
fondait pas avec les femmes vulgairement appelees femnies 
entrctenues, sans cependant qu'on cOt pour eile toutes les de- 
ferences accordees aux femmes mariees, quelque galanlcs 
qu'elles soient. 

Cependant le besoin qu'on aratt de Tange d^chu dans la 
maison de Fontenay-aux-Roses donnait , sans qu'on y prit 
garde, aux soins qu'on lui rendait quelque chose de la teii- 
dresse que I'on a pour les siens et pour soi-m^me. Madame de 
Barth61eetClotilde, en voyant Fernande s'^vanouir, n'avaient 
point voulu s'en rapporter , peut-etre un peu par crainte et 
par prudence, au^ soins de leurs femmes de chambre pour la 
faire revenir ; eiles avaient done pu se convaincre par elles- 
ffiemes, en rendant a la belle evanouie ce petit service d'e- 
()!ngies c'l oter et ^ remettre, que le bou go^t n' etait point chc? 
Ferpande uije apparence de toilette , mais qu'au contrairc 
rhabitude d'un luxe interieur se revelait chez elle par cetle 
recherche minutieuse que les femmes qui Font elles-meroes 
peuvent seules apprecier ; chez la douairi^re cette remarque 
alia ni^ine &} loin, qu'elle en vint k soupconner que Fernande 
devait etrc i'une ijaissance disUnguee, et que le ncfm de bap- 
teme, ou plutot d'adoptioa, souslequel cUe ^taitconnue, ca- 
chait quelque grand uom de famille. 
i; En se volant Tobjet des attentions de la m^re et de la femme 



FERNANDE. 77 

(le Maurice, Feruande referma d'abord ses yeux entr'ouverls, 
et cela par un mouvcment spontane, par Teffet instinctif de la 
pudeur de TSme, par la force d'un sentiment dont son coeur 
avaitle secret; mais presque aussitot elle sentit que plus t6t 
elle sortirait de cette situation, mieux vaudrait pour elle et 
pour les autres. Alors, rouvrant, comme nous Tavons dit, les 
yeux par la force de sa volonte, elle recueillit un instant ses 
esprits, et, sans chercher k exciter Tinter^t par des minaude- 
ries affectees, elle fit entendre un remerciment naif. Les hom- 
ines, qui s'etaient eloignes, re^urent alors la permission de 
rentrer au salon, et revinrent aniraer parleur interct r^elou 
Simula cet intermede oil chacun semblait se preparer k la sc^ne 
qui devait se passer dans la chamhre du malade.En effet, pour 
(outle monde, le drame devait ^tre Ik, mais, pour Fernande, 
il etait dejk dans le fond de son coeur. 

— Madame, dit-elle, en s'adressant k Clotilde, c'est vous 
qui me conduirez au chevet du malade ; je ne consens k pa- 
raitre aux yeux de monsieur de Barthele qu'entre vous et sa 
m^re. 

Puis s'adressant k Fabien et k L^on : 

— Messieurs, dit-elle, c'est une le^on terrible que vous me 
donnez ; elle ne sera pas sans profit pour moi, et je vous en re- 
mercie. 

11 fallait k la courtisane le courage qui vient de Vkme pour 
qu'elle se soulint entre ces deux femmes respectees, car elle 
aimait Maurice avec toute la puissance d'un sentiment pro- 
fond ; c'est pour lui seul et par lui seul qu'elle avait ressenti 
la premiere impression de Tamour ; cet amour avait et6 le 
principededevelpppemens moraux que sa nature superieure 
lui reservait par une multitude de germes feconds apportes 
par Fernande en naissant. En eiOet, sous des apparences de 
leg^rele, Fernande, nous Tavons dit, cachait de nobles facul- 
tes que Teducation qu'elle avait re^ue, et une grande finesse 
de tact qui lui ^tait naturelle, defendaient eternellement con- 
tre les suggestions involontaires de la coquetterie et les de- 
pravations sociales dont son existence exceptionnelle avait 
necessairement dCi Tentourer. 

C^tait aux courses de Chantilly que Maurice et Fernande 
s'etaient vus pour la premiere fois. Ces courses, comme on le 
*ait, etaient devenues, sous le haut patronage qui les di/- 

5. 



78 FEaNANDS;. 

geait, Ic rendez-Yous de toutes Ics sommites parisiennes. Maur 
rice, qu'im voyage d'ltalie avail eloigne de France, que les 
soins quMl avail donnas k son li6lel de la rue de Yarenne el.^ 
sa villa de Fontenay avaient preoccupe k la suite de ce voyage, 
faisait en quelque sorte sa rentree dans le monde. Deux che- 
vaux ik lui couraient, Miranda ct Anlrim, et il devait monter 
un de ces chevaux lui-meme, la derni^re course etant una 
course de gentilshommes rieders. 

Au moment de parlir, madame de Bartb^le s'^tait trouvee 
indlspos^e; Clo tilde alors avail declare qu'ellerestaitpr^sde 
sa belle-m^re. Maurice avail voulu se retirer et se contenter 
de faire courir son jockey, mais Ton sail quelle grave question 
c'esl qu*une pareille retraitc : d'ailleurs Maui'ice avail une re- 
putation de sportman fi conserver. Les deux femmes ii^isle- 
rent pour qu'j! ne change^trien aux dispositions. Maurice, 
s'tHant assure pr^s du docteur que rindisi)osilion de samere 
ne presenlait aucune gravite, se decida a aller k Chantilly. 

Maurice se retrouva doncau milieu de toutes ses ancienaes 
connaissances de garden. Fabien aussi faisait courir. Comine 
Maurice, il avail aussi deux chevaux engages, Fortunatus et 
Roland; comme Maurice, il devait courir lui-meme : I'an- 
cienne rivaliti des deux jeunes gens allait done renaitre. 

Notre intention n'est point de donner a nos lecteurs les de- 
tails d'une de ces fetes que noire ami Charle de Boignes de- 
crit si bien ; seulement disons que Fabien et Maurice parla- 
gerent Icprix d'Orleans, et que, dans la course des geutiis- 
hommcs i^icdtrs^ Miranda, montee par Maurice, sauta bra- 
vemenl toutes les haies, tandis que Roland refusa la der- 
nicre. • 

Selon sa vieille habitude, Fabien se retrouvait done batla 
par son ami. 

Fernande n'avait jamais vu Maurice, cllc n'avait jamais en- 
tcndu pronoiicer son nom ; die coramencait k etre k la mode 
dans b monde quand Maurice s'eu elait retire. Fernande avail 
dans sa voijiurc une de ces femmes sans consequence, dont les 
femmes 61^gantes qui n'ont ni frere ni mari se font une com- 
pagne et un maintien ; elle demanda Ji cette femme quel elait 
ce beau cavalier brun qui montait ce beau cheval alezan. La 
compagne de Fernande ne connaissailni le cheval ni Ic cava- 
lier. Fernande fut done forcee de recourir au programme, et 



FERNANDE. 79 

ce fut le programoie qui lui dit le premier le nom de Thom^ie 
quiallajt avoir une si grande influence sur sa vie. 

Les courses devaient se contiuuer le lendemain. Les ama- 
teurs que la fete avait attires rest^rent done k Chantilly. On 
salt de quelle mani^re les choses se passaient en pareille oc- 
casion, et cottment on se disputait chaque chambre. Fernande 
s'y elait prise assez longtemps k Tavance pour avoir un appar- 
tement coniplet ou elle recevait route sa cour. Apr^s les cour- 
ses, ses amis de Paris se reunlrent done chez Fernande, et, 
comme eUe possedait la maison la plus confortable de Chan- 
tilly, il fut canvenu qu'on se trouverait chez elle le soir et 
qu'on y souperait en commun. 

Maurice avait d'abord eu Tintentian de revenir le soir memo 
a Fonlenay-aux-Roses, mais sur Ic iurfnue foule dc paris s'e- 
taient engages pour le lendemain ; en sa qua^ite de vainqueur, 
ie baron de Barth^le devait aux vaincus unc revanche. 11 resta 
done, quoique sa premiere pens^e eiit ei6, conime nous Ta- 
voDs dit, de partir. 

Le bruit du souper projete se repandit. Fabieu vint en par- 
ier a Maurice comme d'une esp^ce de solennite k laquelle il 
oepouvait se dispenser d'assister. Maurice connaissait Fer- 
nande de nom, il avait souvent eprouve une grande curiosite 
devoir cette femnie dont ses amis parlaient toujours comme 
d'une des femmes les plus gracieuses et les plus spirituelles 
qui existassent. On n'eut done pas grand'peine k )• entrainer 
vers une chose qu'il desirait depuis longtemps. Gependant il 
ue coDsentit k accompagner Fabien qu'k la condition qu'on 
lecommanderait le plus grand secrete ses amis, de peur que 
Clotllde n'apprit cette petite debauchc, et que, sous aucun 
prelexte, il ne serait question, pendant cc souper, ni de sa 
were ni de Clotilde. Fabien fit scniblanL de comprendre cette 
pudeur de Ills et d'epoux, et jura k son ami que, de son cole, 
ii n'avail a craindre aucune indiscretion. 

Maurice avait done ete presente k Fernande le soir merae, et 
Fernande Tavait regu avec toutes les deferences que Ton doit 
a un vainqueur. 

r/abord Fernande n'avait vu dans Maurice qu'un homme 
elegant de plus dans sa cour d'hommes elegans; aucun chan- 
gement ne se manifesta done dans ses manieres, elle resta 
quelque temps rieuse, spirituelle et coquette, comme elle Te- 



80 FERNANDE. 

tait toujours. Bient6t cependant les avantages physiques, qui 
pr^disposeiit toujours in la sympathie, inspirerent k Fernande 
une de ces attractions inevitables qui servent d'appui k la plii- 
losophie corpusculaire de Thomas Brown, etqui formenl, sc- 
ion lui, la base des grandes passions. Bientdt, et surtout 
lorsque la gait6 de la table eut donne un plus libre cours a la 
conversation, Maurice parla. Le son de sa voix etait vibrant, 
son esprit etaitvif; de temps en temps des lueurs poetiques 
illuminaient ses paroles avec le rayonnement d'une idee, chose 
si rare dans le monde od 11 se trouvait, et, sous le feu des 
saillies, une pensee serieuse commenoa de se glisser au coeur 
de la courtisane. Aulieu de diriger, comme d'habitude, la 
conversation, ou plutotdela fairebondir leg6re et joyeuse, 
selon les caprices de son esprit, Fernande ecouta et regarda 
Maurice. Ce futalors que sans y songer elle decouvrit dansle 
visage du jeune homme les traits pour lesquels, en sa qualitc 
d'artiste, elle avait toujours couqu une predilection particu- 
li^re, les lignes pures que son imagination revait sans pou- 
voir les tracer, lorsque, le pinceau ou le crayon k la main, 
elle cherchait le beau id^al sur le papier ou surlatoile.Elle 
douta alors que le coeur fftt chez Maurice k la hauteur de la 
forme et de Tesprit. Elle jeta quelques mots, destines a re- 
sonner sur T^me comme fait sur le bronze le battant de la 
cloche. Les mots rendirent juste le son qu'attendait Fernande 
de plus, ils amen^rent sur le visage de Maurice cette teinte 
de melancolie que nous avons dit lui ^tre habituelle, et qui 
est si seduisante chez un homme surtout. Pendant tout le 
courant du souper, il ne fit pas un compliment k Fernande. 
Place trop loin d'elle pour lui rendre tous les petits services 
qu'on se rend de convive^i convive, il se contenta dc la re 
garder. Seulement, chaque fois que la gaite eclata plus vive, 
et que la conversation, contenue cependant dans certaines- 
limites, devint plus libre, le regard de Maurice se voila, en 
regardant Tange d6chu, d'un nuage de tristesse plus profon- 
de, comme si Maurice s'etait ditau plus intime de son coeur : 
— Si jeune, si belle, si elegante, si bien faite pour etreai 
m6e, quel malheur qu'elle soit ce qu'elle est! 

Et en effet Maurice, de son cot^, ^prouvait les memes sym ^ 
pathies et reccvait les memes atteintcs. Des causes difiTeren 
tes produisaient chez lui des effets semblables. 11 trouvait 



FERNANDE. 81 

dans Fernande la realisation des reves de sop amour, ces 
formes que son imagination avait mille fois trac^es dans Tom- 
bre et dans la nuit de Tespoir, cet ctre de la pensee, ce fan- 
tome cree a la fois par Ic coeur et par Fesprit, dont on est 
sans ccsse distrait et detourne par les realites de la vie, 
mais qu'on retrouve avec bonbeur dans le repos et dans la 
solitude, quand on ferme les yeux, quandon oul)lie leSBioeurs 
positives, quand Fame reagit sur la matiere. Au milieu dc 
cetle joie bruyante, au milieu dc cet echange de mots sono- 
rcs qui resonnaient d'aulant plus qu'ils etaient vides, Mau- 
rice soiipirait done effectivement en secret; souriant Irisic- 
ment k Tillusion, suivant du regard ranimation tardive de 
son desir 6teint, 11 contemplait tristcment et avec des regrets 
intimes, au milieu des Eclats de la joie, la malb^ureuse femme 
quMl avait adoree, sans la connaUre, dans la purete dc ses 
premieres sensations. Cette impression se glissait jusque 
dans son cocur, sous la protection d'une douce piiie, et son 
coeur, en retrouvant Timage d'autrefois, recevait des emotions 
inconnues, et devinait en lui des facult^s nouvelles. 

Quoique partis de points opposes, Maurice et Ferns^nde se 
trouvaient done r^unis au meme but. ta soiree eut pour eux 
la duree d'un eclair; on se separ^ ^ trois beures du ipatin, et 
lorsqu'on parla de se s^parer, tons deux jeterent les yeux sur 
la pendule, croyant qu'il etait minuit. Maurice, en rentrant 
cliez lui, n'eut plus qu*un souvenir, Fernande ; Fernande, en 
rentrant chez elle aprt^s tout ce bruit ^vanoui, toute cette ru- 
meur eteinte, n'eut plus qu'une pensee, Maurice. Cbacun se 
rappela les moindres paroles de Tautre, les plus legeres in- 
tonations de voix, les moindres gestes; cbacun s'endormit 
avec le desir de se revoir le lendcmaiu. 

Le lendemain, le jour se leva sombre et orageux. A Biidi, 
Maurice mit sa carte cbez Fernande, mais il n'o&a demander k 
etre rcQU. A une heure. Forage ^clata, et une pluie eifroyable 
Vint 6ter tout espoir que les courses pussent avoir )ieu. Force 
fut de remettre les paris k un autre jour ; de tons cfttes on 
envoya chercher des chevaux de poste, et chacun reprit le 
chemin de la capitale. 

Maurice avait eu le soin de demander Fadresse de Fernan- 
de; Fernande dcmeurait rue des Mathurins, 19. 

Quant k Fernande, ellc n'avait fait aucune question sur 



82 FERNANDE. 

Maurice, d'abord parce qu'elle sentait qu'elle ne ferait pas 
ces questions de son ton de voix^naturel, ensuite parce qu'elle 
trouvait etrange de songer St lui, enfin parce qu'eile jouait se- 
cr^tement k se creer quelquefois ainsi un espoir vague qui 
toujours avait ete degu, et qui cependant revenait toujours, 
car Tespoir, quelque timide quil soil, est une recelte debon- 
heur qui calme les coeurs souifrans. II est vrai que Tespoir a 
cela de comniun avec Topium, que lorsqu'on se reveille, on 
n'est que plus abattu et plus malheureux. 

D'ailleurs, elle avait le pressentiment qu'elle revcrrait Mau- 
rice. 

En effet, le lendemain de son retour de Ghantilly, vers les 
trois heures de lapr^s-midi, comme Fernande se preparait a 
sortir, Maurice se presenta cliez elle. Tons deux se trouble- 
rent en se rencontrant k la porte deTantichambre, tous deux 
devin^rent k leur rougeur qu'ils avaient songe Tun k I'autre, 
tous deux enfin eprouverent le desir de ne pas retarder d'un 
instant le moment de se parler. Cependant, conime s1ls eus- 
sent senti le besoin de se preparer k cette entrevue, Maurice 
insista pour que Fernande ne rentr^t point pour lui; mais 
Fernande, de son c6te, r^pondit qu'elle ne sortait que pour 
cinq minutes, et pria le jeune honime de Tattendre. Apr^sun 
muet accord, Maurice fut done introduit dans Tappartement 
de Fernande, au moment oti celle-ci en sortait ou faisait sem- 
blant d'en sortir. 

Seul dans Tappartement de cette femme qu'il avait rencon- 
tr6e par hasard, qu'il avait vue quelques heures k peine, et 
qui cependant occupait toutes ses pensees, Maurice eprou\'a 
une de ces vives emotions dont on est longtemps a se remet- 
tre. Etait-ce le sentiment de la faute qu'il commettait qui I'a- 
gitait de la sorte, ou bien, apres avoir cede k une sorte d'en- 
trainement inexplicable et irresistible, cessait-il d'etre sou- 
tenu en arrivant au but, qu'il ne devait depasser que pour 
entrer dans un chemin nouveau pour lui ? Etait-ce la femme 
legitime, etait-ce la courlisane, etait ce Glotilde, 6tait-ce Fer- 
nande, qui exercait ainsi sa mysterieuse influence? Quoi qu il 
en soit, dans leliasard favorable dun isolement momentane, 
il eut le loisir d'examiner le lieu oil le caprice lamenait 
presque malgre lui, et peu k peu ses impressions se modifie- 
rent, Vkme retrouva sa liberie, et un charme nouveau et lout 



FERNANDE. 83 

puissant s'empara cntic^renient de ses facultes h Taspect des 
objets qui frapperent ses regards. 

Le salon deFernande, au lieu detre surcharge de colifi- 
cliets k la mode en ce moment, au lieu de presenter des 6tag6- 
res couvertes de figurines de Saxe, au lieu d'etaler ces dun- 
herques plains de curiosit^s, qui font de la plupart de nos 
salons modernes des boutiques de bric-ii-brac. etait d'un as- 
pect severe et d'un goiil irreprochable. Tendu entierement de 
damas de Chine violet avec des portieres et des meubles de 
meme etolfe, celte couleur foncee faisalt admirabli ment res- 
sorlir deux grandes armoires de Boule surmontees, Tune de 
deux magnitiques vases de celadon craquele, renfermant des 
fleurs ; Tautre d'une enornje coupe de malachite, taillee dans 
un seul morceau, et accompagnee de deux grands cornets de 
vieux chine, de chacun<lesquels s elan^ait une gerbe de fleurs 
de lis d'or, destinees k servir de candelabres. A la muraille 
pendaient des tableaux de Tecole italienne, presque tons anle- 
rieurs ^ Tepoque de Raphael, ou des copies des chefs-d'oeuvre 
de la jeunesse de ce maitre. C'etaient des Beato Angelico, des 
Perugin, des Jean Bellini, au milieu desquels s'egaraient un 
ou deux Holbein, admirables de couleur et pr^cieux de fmi. 
Un piano charge de partitions, une table chargee de livres et 
d albums, indiquaient que la musique et la peinture avaient 
leur culte dans celte vie compromise. 

En effet, k droite, k travers Touverture d'une portiere, on 
apercevait une espece d'atelier; c'etait Ik que legoAt et Tes- 
pritdc la niaitresse du logis se retiraient pour faire en quel- 
que sorte Thistoire deses habitudes. Maurice, sans en d^ 
passer le seuil, y plongea ce regard avide qui sait tout par- 
courir d'un coup d'oeil ; les fenetres, masquees dans leur 
partie inferieure par une serge verte, ne laissaient penetrer 
dans cette chambre qu'un jour favorablement menag6 pour 
les esquisses pendues aux raurailles et pour les toiles com- 
mencees qui chargeaient les chevalets. Cette chambre etait 
consacree enlierement a Tart; c'etaient des reductions des 
plus belles statues de la Gr^ce ; c'etaient des plitres monies 
sur les chefs-d^oeuvre du moyen-kge ; c'etaient des amies de 
tous les pays, des 6toffes de toutes les ^poques, des damas 
et des brocards comme Paul V^rontee et Van-Dick en jettent 
sur les ^paules de leurs doges ou sur les corps de leurs du- 



84 PERNANDE. 

di€sses ; c'etait und^sordre 6tiulie, c'6taitim chaos piltores- 
que qui rejouissait Fceil, ct qui indiquait dans ccllc quietait 
arriv^^e k celle reunion des objets et k cet arrangement des 
cboses, un profond sentiment de la composition et de la. cou- 
leor. 

En face de Tatelier, une porte, defendue par une double 
portiere, 6tait ouverte : c'elait celle de la chambre ^ coucher; 
celle-1^ ^tait tendue de damas grenat avec des rideaux oran- 
ge. Le lit, Tarmoire k glace et les autres meubles, ^taient en 
bols de rose. Lk, Fernande s'etait un peu relAch^e de la si^- 
v6rit6 g6ii6rale de ramcublement. Un pofete du temps de TEm- 
pire aurait dit, en voyant les deux pieces que nous venons de 
decrire, que le temple de Tamour elait en face du temple des 
arts. 

Maurice n'y jeta qu'un coupd'ocil et sereculalc coeur serre. 
Pourquoi ce sentiment douloureux (i la vue de cette charabrc 
toute coquette et toule parfumee? Expliquera qui pourra 
cette impression. 

Maurice revint done au salon; il ouvrit les partitions qui 
etaient sur le piano ; c'etaient le FreyscJMz de Weber, le 
MoUe italien de Rossini, le Zampa d'H^rold. II ouvrit les 
livres qui etaient sur la table; c'6taient des Bossuet, dcsMo 
li6re, des Gorneille. Rien ne d^notaitla frivolity dans toutce 
qui frappait ses yeux; aucun indice accusateur nc denoncait 
la position que Fernande tenait dans la societe; tout revc- 
lait au contrairc la femme k la fois simple, gracieuse ct st^- 
v^re. Maurice aurait pu se croire dans rh6tel de quelque 
jeune ct jolie duchessedu faubourg Saint-Germain. 

En cc moment Fernande entra, ou plutot, sans etre enten- 
due, souleva la portiere; mais par un fremissement inslinc- 
tif, par une sensation magnrtique, Maurice devina son appro- 
che et leva les yeux. Peut-etre y avaitii eu de la part de la 
jeune femme un certain calcul k laisscr Maurice ainsi seul 
quelques instans ; peut-6tre avait-elle pens6 qu'une ccrtaine 
rehabilitation morale devait prec^der entre eux toute con- 
versation. Aussi, comprenant par son propre coeur, plus en- 
core que par F^tonnement qui se peignait sur le visage du 
jeune homme, tout ce qui se passait en lui, elle aborda fran- 
chement la question importante pour elle, celle qui devait 
guider sa conduite en cette circonstancc, et sa situation ex- 



FERNANDE. 85 

ceptionnelle lui rendant tput facile ^ cet ^gard, elle eut re- 
cours audacieusement k la franchise : c'etaitd'un mot et brus- 
quement raffermir son espoir de bonheur ou le d^truire. 

— Vous avez pens6, monsieur, ditrelle sans que sa voix ni 
son visage trahit la moindre Amotion, et en arr^tant sur 
Maurice un regard per^ant, vous avez pense, n'est-ce pas, 
qu'il suffisait de se presenter cbez moi pour pouvoir y ^tre 
adfflis? 

—Excusez-moi, madame, balbutia Maurice; mais h Cban- 
tilly, j'eus Thonneur de vous faire remettre ma carte, et de- 
puis deux jours je me suis si fort reprocb^ dansmon coeur de 
n'avoir pas insiste pour vous voir... 

— Oh ! monsieur, pas d' excuse, dit Fernande, je n'ai le 
droit ni de m'etonner, ni de m'oflfenser. Vous m'avez vue une 
seule fois, vous ne me connaissiez pas, et la reputation qu'on 
m'afaite, par ma faute sansdoute, car, vous le savez, le monde 
est infaillible, a dii vous auloriser ^ cetle demarche; soyez 
sincere, monsieur. 

Et, en disant cos mots, la voix de Fernande retomba du 
diapason auquel elle s'etait 61evee d'abord k un accent doux 
et mclancolique. Maurice crut meme voir une larme briller 
dans ses veux. 

—Madame, repondit Maurice non moins 6mu qu'elle, ma 
sinarite, je VespclJre, aura son pardon, car elle a son excuso. 
L'impression que vous avez produitc sur moi pendant la soi- 
ree que j'ai eu Vhonneur de passer avec vous a ete si profon- 
(ie, que depuis ce moment je n'ai eu gu'un seul d(isir, celui 
de vous revoir. Si ce desir, mis A execution aussitot que je 
l*ai pu, est une inconvenance, accusez-en mon coeur, mada- 
me, et non mon esprit; mais ne me punissez pas trop rude- 
ment; les moindres blessures au coeur sont mortelles, vous 
le savez. 

Fernande sourit, s'assit sur un large divan, et fit signe k 
Maurice de s'asseoir ; Maurice porta la main k un fauteuil , 
mais Fernande lui d^signa sa place aupr^s d'elle. 

— Merci, monsieur, lui dit-elle : merci si vous dites vrai, 
car moi, je serai franche avec vous ; car, ajouta-trclle en rele- 
vant la tfite, et avec un accent de naivete charmante, si ja- 
mais j'ai desir6 plaire k quelqu'un, c'est k vous. 

6 



86 FERNANDE. 

— Grand Dieu i madame, s'ecria Maurice en p^lissant^ di- 
tes-vous \k ce que vous pensez? 

— Ecootez-moi, monsieur, continua Fernande en imposant 
silence au jeune homme par un geste k la fois plein de gr4ce 
et d'expression, ^coutez-moi. 

Maurice joignit les deux mains ayec une expression d^atlente 
k la fois craintive et passionnee k laquelle il n'y avail point 
k se tromper. 

— Si au milieu des mille choses qu'on n'a pas manque de 
vous dire de moi, reprit Fernande, on ne vous a pas dit que 
ma fortune m'assure aujourd'hui I'independance, je dois tout 
d'abord vous Tapprendre ; puis si Ton vous a dit que je n*etais 
pas enti^rement maitresse de mon coeur et de ma personne, 
on vous a fait un mensonge, et ce mensonge je dois le recti- 
fier : jesuis independante de toute fagon, monsieur; de rhom- 
me que j'aimerai, je ne veux done rien que son amour, si j'ai 
pu le faire naitre; k cette condition et sur ce serment, je con- 
sens k tout. Bonheur pour bonheur. Le voulez-vous? je vous 
aime. 

En acbevant ces mots, la voix de Fernande lui manqua, 
et la main qu'elle avangait toute tremblante vers Maurice ne 
put attendre Tadhesion du jeune homme, et relomba sur ses 
genoux. 

Un autre se serait jete aux pieds de Fernande, eU baise 
mille fois cette main, eftt tent^ de la convaincre par des ser- 
mons cent fois r^petes ; Maurice se leva. 

— Ecoutez-moi, madame, dit-il ; sur Thonneur d*un gen- 
tilhomme, je vous aime comme jamais je n'ai aime, et il y a 
plus, je crois k cette heure que je n'ai jamais aime que vous. 
Maintenant oubliez mes cent mille Hvres de rentes comme 
je les oublie, et traitez-moi comme si je n'avais que ma vie a 
vous oflFrir; seulement disposez d'elle. 

Puis, se mettant k deux genoux devant Fernande : 

— Groyez-vousk ma parole? dit-il, croyez-vous k mon 
amour ? 

—Oh ! oui, s'ecria Fernande en lui faisantun collier de 
ses deux bras, oh ! oui, vous n'etes pas un Fabien, vous. 

Et les l^vres des deux jeunes gens se rencontrerent comme 
celles de Julie et de Saint-Preux dans un ^cre et long bai- 
ser; puis comme Maurice devenait plus pressant: 



FERNANDE. 8T 

^ Ecoutez, Maurice, lui dit-elle ; j'ai renvers^ toutes ]es 
convenances; je vous ai ditia premiere que je vous aiqiais, 
la premiere j'ai approche mes I^vres des votres. Laissez-moi 
rinitiativeen toutes choses. 

Maurice se releva, et regarda Fernande avec un regard 
d'indicible amour. 

— Yous etes ma reine, mon dme, ma vie! dit-il, ordonnez, 
j'obeis. 

— Veuez, dit Fernande. 
Etmollementappuyeeau bras de Maurice, elleentra avec 

lui dans son atelier, s'assit devant un cbevalet sur lequel etait 
m tableau commence. 

— Maintenant^ dit Fernande en prenant ses pinceaux, cau- 
sons^ il faut avant tout se connaitre. Moi, je suis Fernande, 
une pauvre fille enrichie, que les gens polis appellent madame 
pour eux-memes, mais exilee de la societe sans retour, k qui 
le monde est interdit ; je suis une courtisane enfin. 

—Fernande, dit Maurice le coeur serre, ne parlez pas 
ainsi, je vous en supplie. 

— Au contraire, mon ami^ r^pondit la jeune femnie d'une 
voIk alteree, quoique sa main ^outat au tableau commence 
des touches d'une fermet6 etonnante ; au contraire, il faut 
que je vous aguerrisse k tout ce que Ton vous dira de moi. 
On ne me menage pas, je le sals, maispourquoi me plain- 
(Irais-je? je n'en ai pas le droit. 

Maurice comprit que ce travail qu'executait Fernande k 
cette heure n'etait qu'un moyen qu'elle avait trouve pour que 
Icurs yeux ne se rencontrassent point; il lui devenait, on le 
comprend , plus facile ainsi de parler, de faire des aveux 
que lui commandait sa loyaute. Une telle conduite prouvait 
au moins la bonne foi ; jamais la coquetterie d'une femme 
perdue n'eCit imagine pareille ruse. 

Le tableau que Fernande peignait d'apr^s un carton qu'on 
Qiii cru dessine par Owerbeck, 6tait un de ces chefs-d'oeu- 
vre d^expression dont les peintres id^alistes seuls nous ont 
laisse des modules, et dont le sentiment a presque enti^re- 
roent disparu de Tart, depuis le jour ou Raphael adopta sa 
troisi^me maniere. Jesus se tenait debout au milieu de ses 
disciples , et ^ ses pieds pleurait une femme : cette femme, 
t'lail-ce la femme adult^re? 6tait-ce la Madeleine repen tan te? 



88 FERNANDE. 

Quimporte. C6tait une jeune et belle p^cheresse k laquelle 
le ills de Dieu pardonnait. 

Danscetteoeuvre, presque achev^e au reste, Fernande 
n'avait point encore touchy k la Uie divine ; il y a plus, cette 
t^te manquait au carton comme elle manquaii au tableau; 
une id6e pieuse avait-elle arr^te Tartiste dans le doute de 
son talent? c'etait probable; mais, chose etrange, sous Tim- 
pression nouvelle et inconnue qu'elle ressentait en presence 
de Maurice, tout en lui parlant et en s^animantde sa parole, 
sans craindre les distractions que pouvait lui causer le 
jeune homme, dont le regard ardent suivait son pinceau, elle 
aborda cette lAche difficile devant laquelle Leonard, le grand 
etle doux Leonard, recula trois ans lui-merae. 

— Je ne vous dirai pas ce que j'ai ete, continua-t-elle, 
seulement je serais heureuse de savoir qu'il vous importe de 
connaitrequi jesuis. Je ne vous parlerai pas du passe, je 
n'y puis rien changer, seulement je vous dirai quMl n'existe 
pas dans le monde une femme cit^e pour la rigidity de ses 
moeurs qui puisse desavouer ma vie actuelle, ma position une 
fois comprise et acceptee Ah ! continua-t-elle, ce n'est point 
moi qui me suis faite ce que je suis, croyez-le bien. 

Elle etouifa un soupir, et elle cut la force de detourner les 
yeux de la peinture pour les porter sur le jeune homme; il 
6coutait comme on admire, silencieux et le coeur gonfle d'e- 
motion. : 

— Et maintenant, poursuiyit-elle, vous savez de moi, Maurice, 
tout ce que vous devez savoir, vous connaissez tout ce que 
vous pouvez connaitre ; soyez assez genereux, je pourrais 
dire assez equitable, pour me prendre en pitie. T^chez de 
comprendre le courage qu'il me faut pour supporter cette 
existence en apparence si frivole. Oui, je le sais bien, vous 
m'avez rencontree au milieu de jeunes fous, vos amis. Mais 
c'estun des effets les plus inevitables de ce passe, que je 
maudis, de ne pouvoir m'aifranchir du joug des consequen- 
ces : quand une fois on s'est ec^rte des chemins battus, une 
autre diraitparles prejug^s du monde, moi je dirai paries 
lois sociales, la plus naturelle des actions louables demande 
un effort, la plus simple des vertus demande une reaction. 
Pour vivre la moiti6 de ma vie seion mes goftts, je suis obli- 
gee de sacrifier Tautre. Vous m'avez rencontree au milieu du 



FERNANDE. 80 

bruit et dela joie. J'aurais nrieux aime, ce soir-l^surtout, la 
solitude et le silence, car ce soir-1^ j'etais triste a mourir. 
CependaDt, cette fois, je n'ai pas k me plaindre d'avoir c^d6 
aux instances qui m'ont ete faites, puisque je vous ai ren- 
contre, puisque aujourd'lmijeYous vois, je vous sens 1^ pr^s 
de moi. Oh ! je n'ai pas tarde k m'apercevoir que vous ne 
partagiez pas la joie dc vos amis, et moi, j'etais contente dc 
votre tristesse, car il me semblait que dans votre tristcsse 11 
y avait un pen de jalousie. J'aurais voulu pouvoir vous dire : 
Ne craignez rien , Maurice, pas un de ces hommes n'a ete 
mon amant, car, je vous le repute, j'etais enlrainee vers vous 
par une sorte de pressentiment; si vos regards se tixaient 
sur moi, je me sentais tressaillir ; si vous parliez, j'aspirais 
vos paroles ; enfln j'eprouvais le vague besoin d'aimer, je 
cherchais un refuge dans ma conscience, je revais Tabnega- 
tion complete de mon orgueil. Que voulez-vousi il n'y a 
de repospour moi que dans le devoi]iment , il n*y a de bon- 
heur que dans Famour; aimer, c'est racheter mes fautes. Me 
comprenez-vous ? Oh ! Maurice, Maurice, dites que vous me 
comprenez 
Un regard voile de larmes accompagna cette question. 

— Oui, oui, r^pondit Maurice encore plus par un leger 
mouvement de t^te qu'avec la parole, comme s'il eiii craint, 
en prononcaht un seul mot, de troubler la melodic de la voix 
de Fernande, comme s'il n'e^i pas voulu se distraire de ce 
regard triste, od se refl^tait comme dans une glace le sens 
de tout ce qu'il venait d'entendre. •• 

— Merci , reprit Fernande, merci : j'aurais et6 malbeu- 
rense de vous trouver insensible au c6te douloureux de mon 
existence. Je vous disais done, Maurice, que ma vie etait r6- 
guli^re, et c'est la v6rite ; tout ce que j'en puis arracher au 
bruit et ik la joie, je le consacre k Tetude, au travail, k la re- 
flexion. II en resulte que dans le tourbillon oil je suisparfois 
eotrainee, je conserve toujours le calme de ma raison ; les 
passions seules pourraient troubler mon kme , jeter leur agi- 
tation dans mon repos , me faire sortir du cercle ou je me 
suis emprisonnec; mais jusqu'au moment oil je vous ai vu, 
je m'^tais dit que je n'aimerais jamais, et je le croyais sincere- 
ment, Maurice, car ici, dans ma maison, je suis \k sous la 
sauvegarde de mes habitudes. Chaque place estdestin^e k un 



90 FERNANDE. 

travail quelconque ; si je n'ai pas fait plus de folies quejeu'en 
ai fait, c'est au travail que je le dois. Le travail c'est Tangc 
gardien qui vcille sur moi, j'en suis convaincue. La peinture, 
la musique, une lecture serieuse, et la journ6e se passe, et 
Tennui n'arrive pasjusqu'^ monSme; de temps en temps, 
quelques amis k qui j'ose dire que je souffre et qui ne rient pas 
de ma douleur, viennent causer avec moi. Cest quelque 
chose de si doux qu'une causerie oCi les sentimens produi- 
sent leur impression, oti la pensee, sans y pretendre, s'61eve 
h ce point que I'esprit n'ose la suivre, od, vagabonde, 
puissante et ailee, ellc rapproche toutes les distances, 
reunit tons les contrastes, et sur ce mot d'enfant : Si j e- 
tais roi! — bStit des palais h loger une fee; pocliques reve- 
ries qui soutiennent Ykme au milieu de nos inexorables r^a- 
lit6s ! 

Si Maurice, libre d'esprit et de coeur, eAt pu r^flechir sur 
le sens serieux et profond de ce langage, un etrange etonne- 
ment se filt certes empare de lui en songeant que c'etait une 
courtisane qui parlait ainsi ; mais dans le vague d'une pas- 
sion naissante, il n'elaitdeja plus maitre de ricn apprecicr 
ni de rien repousser de celle qui Tinspirait ; le charme elait 
si puissant, le prestige si complet, qu'absorbe tout entier par 
le present, il n'avait plus de souvenirs, et ne formait pas 
d'esperance, comnie si la vie se fftt r^sumee, passe et avenir, 
dans le regard, dans le geste de Fcrnande. 

Elle avait interrompu son travail, et souriant avec une 
naivete d'enfant : 

— M'avez-vous comprise? demanda-t-elle. 

— Oh ! oui, repondit Maurice, et il me semble que toutee 
que vous me dites n'est que i'echo de mes propres pensees. 
Fcrnande, vous m'aimez, ditcs-vous : eh bicn ! moi aussi je 
vous aime, et de toutes les forces de mon Sme. 

— Mon Dieu ! s'il 6tait vrai, s'ecria Fernande en joignant 
les mains, s'il etait vrai, que je serais heureuse! car d'au- 
jourd'hui seulenient je commence ^ comprendre qu il doit etre 
alTreux d'aimer seule , de vivre seule, de passer seule son 
temps k Youloir, (iprevoir. Eh bieni si vous ne m'aimiez pas, 
Maurice , je serais d^sormais seule daiis la vie. Mais tout 
alors serait bient6t dit, car en vous voyantici chez moi, pres 
do moi, en ^coutant les paroles que vous venez de me dire. 



FERNANBE. 91 

j'ai re^u dans mon toe une esp6rance si douce^ que ]e mour- 
rais de la perdre. 

— Eh! depend-il de moi maintenant de vous aimer ou de 
lie pas vous aimer? s'6cria Maurice ; ne suis-je pas en trains 
vers vous par un sentiment irresistible, et quand je le vou- 
drais, pourrais-jedonc me s^parer de vous? 

— Ce que vous dites ISi, Maurice, n'est pas ce que vous di- 
riez k une autre femme? s'^cria Fernande. €e que vous me 
dites Ikest vrai? 

— Oh I sur ma foi et sur mon lionneur, r^pondit Maurice 
la main sur sa poitrine. 

Fernande se leva. 

— Ce moment me fait oublier bien des chagrins, dit-elle ; 
Maurice, vous ^tes mon sauveur. 

Et reportant son regard sur la peinture : 

— Voyez, ditrcUe, comme mes sens ^taient d'accord avec 
ma pensee; il y a un mois que j'hesite k faire la tete du Sau- 
veur, et en dix minutes cette t^te a et6 achev6e. 

Maurice jeta les yeux sur le tableau, et vit avec ^tonne- 
mcnt que la t6te triste et melancolique de J^sus ^tait son pro- 
pre portrait. 

— Vous vous reconnaissez, n'est-ce pas? dit Fernande. Eh 
bien ! comprenez-vous k la fois ma pensee et mon esp^rance? 
Dieu pardonne k la femme coupable par votre bouche et par 
vos yeux. D^mentirez-vous sa divine parole? Et moi, si je de- 
vais manquer jamais k la sainte promesse que je fais de ne 
pas vous trahir, ne me suffirait-il pas, pour raffermir mon toe, 
de prier devant cette peinture qui parle de la misericorde ce- 
leste? — Elle posa sa palette et son pinceau sur une chaise. 
Je ne toucherai plus k cette toile, dit-elle, j'y g^terais quelque 
chose. Ce qui se fait sous Tinspiration du sentiment a tou- 
jours un caract6re de grandeur et de v6rit6. Quittons cet ate- 
lier, Maurice, et venez au salon ; je veux me montrer k vous 
tout enli^re, je veux que vous m'aimiez. 

Elle tendit la main k Maurice, qui lui offrit son bras, et ap- 
puy^ sur le jeune homme, le regardant avec un sourire doux 
et melancolique, accordant pour aiusi dire son pas avec son 
pas, elle alia s'assoir k son piano. 

— Je vous Tai dit, Maurice, continua la sir^ne, ici chaque 
place est marqu^ pour une etude -, quand la peinture m'a fa- 



02 FERNANDE. 

tiguee, la musique me distrait. Aimes-tu la musique Maurice? 

— Oh! tu me le demandes,Fernande ! 

— Tant mieux , moi je i^adore. C'est Fexpression Yive efr 
momentanee des impressions de Vkme. Je suis settle, jesouf- 
fre ou je suis gaie, madouleur ou ma Joie sont trop intimes 
pour les confier k une amie qui en rirait; je me mels k moD 
piano, et mes doigts lui disent les secrets les plus profonds 
demon coeur. Lk, jamais d' emotion incomprise. !l£cho fidele 
et harmonieux, il r^p^te ma pensee dans tous ses details et 
dans toute son etendue. Au bout d'un quart d'heure que je 
suis k mon piano, je me sens soulag^e. Mon piano, Maurice, 
c'est mon meilleur ami. 

Etalors, apr^s avoir laiss^ courir ses doigts sur les touches, 
comme pour d^gager la fleur du chant des nuages de la pen- 
see, elle fit entendre Tair de Romeo^ Ombra adorata ^ eile 
recitatif qui le precede, avec un accentuation si vraie et si 
entrainante, que Duprez et la Malibran en eussent et^ jaloux. 

Maurice ecoutait dans un pieux ravissement , toutes les fi- 
bres de son Ame, eveillees par cette voix pure et sonore, re- 
sonnaient sous les doigts deFernande. Aussi, lorsqu'elle eut 
fini, ne songea-t-il point k faire un 61oge banal. 

— Fernande, dit Maurice, laissez-moi baiser votre voix. 
Et tandis que la jeune femme, renvers^e au dossier de sa 

chaise, faisait entendre un des plus doux sons de Fair qu'elle 
venait de chanter, Maurice rapprocha son visage du sien, et 
aspira le souffle harmonieux qui s'echappait de ses 16vres. 

— Que vous etes belle ainsi! dit Maurice, et comme toutes 
les impressions de votre ame se refl^tent sur votre visage ! 

— Et comment neserait-on pas impressionne par cette mu- 
sique ! s'ecria Fernande. Dites, ne la sent-on pas vibrer jus- 
qu'au plus profond du coeur? 

— Oui, maisvoicila premiere fois que je Ten tends chan- 
ter ainsi. Ou avcz-vous done passe votre jeunesse, Fernande, 
et qui vous a fait cette admirable education que je n'ai trou- 
vee jusqu'k present dans aucune femme du monde ? 

Un nuage de tristesse passa sur le visage de la jeune femme. 

— Le malheur et I'isolement, dit-elle, voici mes deux grands 
maitres ; mais je vous ai prie, Maurice, de ne jamais me par- 
ler du passe. N'attristons pas cette journ^e, c'est ma journee 
la plus heureuse, et je veux la garder dans ma vie pure de tout 



FERNANDB. 93 

nuage. Et maintenant, Maurice^ suivez-moi, continua Fer- 
nande avec une expression d'amour infini, j'ai encore quelque 
ciiose k vous faire voir. 

— Une nouvelle surprise? dit Maurice. 

— Oul, repondit la jeune femme en souriant. 

Et s'elan^nt toute rougissante d'une pudeur de jeune 
iille, elie alia dans Tangle du salon pousser un ressort invi- 
sible, et une porte s'ouvrit. 

Cette porte donnait dans un charmant boudoir tout tendu 
(le mousseline blanche; des rideaux blancs retombaient de- 
vant la croisee, des rideaux blancs enveloppaient le lit ; cette 
cliambre avail un aspect de calme virginal qui reposait douce- 
meot Toeil et la pens^e. 

— Oh ! demanda Maurice en devorant Fernande de ses 
beaux yeux noirs j oh ! Fernande, oti me conduisez-vous ? 

— Ou jamais homme n'est entre, Maurice ; car j'ai fait faire 
ce boudoir pour celui-la seul que j'aimerais. Entre, Maurice. 

Maurice franchit le seuil de la blanche cellule, et la porte 
se referma derriere eux. 



YIU. 



Avant rintimit^ qui venaitde se former entre Fernande et 
Maurice, 11 avaient tous deux ignore cette vie du coeur, qui 
seule donne aux passions leur force et leur dur^e ; mais k la 
premiere revelation de cette existence ignoree jusqu'alors , 
l^Iaurice avait vu fuir toutes les illusions de sa vie conjugale. 
Clotilde etait jolie, Clotilde ^tait meme belle, plus belle que 
Fernande peut-^tre, mais de cette beauts froide qui ne s'a- 
nioie jamais ni du rayon de Tenthousiasme, ni des larmes de 
ia pi tie. Le bonbeur de Maurice avec Clotilde ^tait un bon- 
heur calme uniforme, n^gatif ; c'etait Tabsence dela douleur 
plutot que la presence de la joie. Le sourire de Clotilde etait 
charmant, mais c'^tait toujours le m^me sourire ; c'^tait son 
sourire du matin, c'etait son sourire du soir, c'etait le sourire 

6. 



94 FERNANDE. 

dont elle accompagnait le depart de Maurice et dont elle sa- 
luait son retour. Clotilde enfin semblait une de ces belles 
fleurs artificiellescomme on en voit dans les ateliers de Batton 
et de Nattier, toujours fraiches, jolies, mais ayant dansleur 
fraicheur ^ternelle et dans leur beauts sans fin quelque chose 
d'inanime qui d^nonce Tabsence de la vie. 

Maurice avait epouse Clotilde k seize ans, et s'^tait dit k 
lui-m^me : C'est une enfant. Clotilde avait pris troisann^es 
et ^tait devenue femme sans qu'autre chose se d^veloppdt en 
elle, que sa froide beaute. II en resultait que Maurice avait 
toujours aim6 Clotilde comme on aime une socur. 

Tout cet edifice d'heureuse tranquillite avait done, aux 
yeux de Maurice , simule le bonheur, Les convenances res- 
pectees k regard de sa jeune femme lui avaient valu ce que 
les gens du monde appellent la consideration . Le repos et la va- 
nite Tavaient maintenu dans cet ^tat intermediaire entre Ten- 
nui etla felicity. Mais du moment oil Maurice avait retrouve 
Fernande, c'est-2i-dire la femme selon ses sympathies, le coeur 
selon son coeur, T^me selon son 4me, il ne s'^tait plus in- 
quiete k quel etagc dela societe il Tavait renconiree II Tavait 
prise dans ses bras, Tavait enlevee jusqu'aux regions les plus 
liautes de son amour. Des lors les emotions , les myst^res, 
les transports d'une existence nouvelle, avaient repondu aux 
besoins endormis de son organisation, aux lois secretes de sa 
poelique et ardente nature. Tout avait disparu, disparu dans 
le pass^, car le pass6 etait vide d'emotions, et quiconque a 
traverse la mer, oublie tons les jours de calme pour le souve- 
nir d'un seul jour de tempete. 11 n'y avait done plus pour lui 
de felicite que dans les regards de Fernande : k ses yeux, le 
luxe ne conservait de prix que par le goAt exquis dont elle 
parait toute chose; les arts ne repondaient a sapens^e que 
parle sentiment qu'elle y attachait; enfin, savie m^me, si 
pleine k cette heure, lui devenait insupportable k Tinslant 
meme, si ce n'etait pas k Fernande qu'il la consacrait. 

Pour Fernande aussi venait des'ouvrir une existence plus 
conforme k ses desirs et k ses volontes. La saintet6 d'uu 
amour vrai semblait en quelque sorte la purifier, effacer le 
passe, rendre k son ame sa candour native. Fernande chas- 
sait tons les souvenirs anciens pour ne pas souiller un ave- 
nir dont les promesses la ber(?aient mollement. On eCtt dit 



FERNANDE. 95 

que par tin effort de volont6 , elle retournait k son enfance 
pour disposer cette fois les ev^nemens de sa nouvelle vie d'a- 
prfes les exigences de sa raison ; et celte force de vouloir, par 
iaquelle tout prenait un autre aspect, donnait k la fois k sa 
beauts un charme plus puissant et k son esprit une allure 
plus Vive. Le bonheur de son kme rayonnait autour d'elle, 
comme la lueur d'un ardent foyer. 

Un tel accord de sympathie venait accroitre rapidement 
une passion dontTun etTautre ressen talent pour la premiere 
fois Timpression profonde. Chaque jour ajoutait quelque 
chose au charme du tete-k-t6te, au bonheur de rintimit6. Plus 
ils s'appr^ciaient Tun Tautre, plus lis se sentaient etroite- 
ment unis. Tons deux k cet kge. heureux de la vie od le temps 
qui passe ajoute encore aux graces du corps , ils voyaient 
dans leur tendresse myst^rieuse tant d'heureuses chances de 
bonheur, que la source de ce bonheur semblait ne pouvoir se 
tarir. Avec Fernande, Vkme presque toujours dominait les 
sens et excluait ce culte de soi-meme qui use vite le sentiment 
et qui fait de certaines liaisons un lien si fragile. L'amour, 
ce feu qui ne brille qu'aux depens de saduree, 6tait si chas- 
tement convert sous les ressources du coeur et de Tesprit, 
qu'il semblait Chez ces deux beaux jeunes gens devoir suffire 
k la duree de toute leur existence. Le temps s'ecoulait rapi- 
dementy et cependant la jeune femme elegante ne se montrait 
plus ni dans les promenades ni dans les spectacles. Les plus 
belles journ^es d'hiver , ces journees que Ton met si Sprc- 
ment k profit, s'6coulaient^ sans qu'on aper^iit la voiture de 
Fernande ni aux Champs-Elys6es ni au bois. Les spectacles 
les plus attrayans deTOpera etdes Bouffes se passaient sans 
que les regards retrouvassent la loge oix Fernande lr6nait 
au milieu de sa cour. Elle avait fait de ses heures un emploi 
si regulier et si complet, quMl ne lui restait pas un instant k 
donner aux indifferens de tousles jours etaux flatteurs d'au- 
Irefois. Depuis que Maurice 6tait entr6 dans son apparte- 
ment, nul n'etait plus admis chez elle, aucun n'avait part k sa 
confiancc ; nul regard indiscret ne pouvait percer le secret 
de sa conduite, et dans son ivresse elle laissait la foule s'^- 
tonner et murmurer. 

— Mon Dieu ! que je suis heureuse ! disait-elle souvent en 
laissant tomber sa tete gracieuse sur Tepaule de Maurice et 



90 FERNANDE. 

en parlanl les yeuxk demiferm^s, la bouche k moiti^ entr'ou- 
verte ; le del a pris mes maux en piti6, cher ami, car il m'a 
envoye cet ange, qui est venu trop tard pour ^tre le gardien 
de mon passe, niais qui sera le sauvear de mon avenir. Je 
vous dois mon repos aujourd'hui et pour toujours, Maurice; 
car avec le bonheur, il n'y a que des vertus. Ah 1 croyez-le 
bien, le juge d'en haut sera severe pour ceux qui n'ont pas 
su employer les richesses qu'il avail deposees au fond de leur 
Ame, otqui, pouvant se procurer le bonheur dont nousjouis- 
sons, Tonllaisse passer sans en vouloir.Le bonheur, vois-tu, 
Maurice, c'est une pierre de louche sur laquelle lous nossen- 
timens sonl eprouves, les bonnes el les mauvaises quality 
n'y laissent pas ^a m^me marque. Le bonheur qui me vient 
de loi, Maurice, m'eleve k ce point, que je suis here d'exister 
maintenant, moi qui parfois ai eu honte de la vie. En effel, 
le mondc pour moi se reduil maintenant k nous deux ; Tu- 
nivers pour moi se concentre dans cette petite chambre, pa- 
radis que tu as anime, Eden oii nul n'est entreavanltoi, et 
oil nul n'entrera apr^s toi, car Tango de notre amour veille 
au seuil. J'esp^re en toi corame en Dieu, je crois en ton amour 
comme en la vie qui m'anime. Je ne dirai pas queje penseik 
toi k des moments donnes ; non , ton amour est en moi. Je 
ne pensepas au sang qui fait battre mon cceur, et cependant 
c'est ce sang qui me fait vivre. Je suis si certaine que lu 
m'aimes, Maurice, que jamais un doute n'est venu troubler 
ma securite k cet egard. 11 me semble que j'assiste par la 
puissance de mon imagination k toutes les actions de voire 
vie. Je pen^tre avec vous dans rinterieur de voire famille, 
je vois Yotre m6re, je Taime pour vous avoir donne la vie, 
je la respecte k cause de son nom , je m'incline devant elle 
pour recevoirune part des benedictions qu'elle vous donne; 
que vous etes heureux, Maurice ! Et, voyez comme je suis 
folle, il me semble queje suis de moilie dans les soins que 
vous lui rendez, dans I'amour que vous avez pour elle. Je me 
cache, en pensee, dans un coin de voire salon, comme une 
pauvre enfant mise en penitence, qui pent tout voir, tout en- 
tendre, mais k laquelle il est defendu de parler. Oh ! non- 
seulement, Maurice, je ne vis que pour vous, mais encore je 
ne vis que par vous, je le sens. 
pe sop c6te, Maurice ne comprenait la vie que par le 



FERNANDE. 97 

lemps qu'il consacrait kFernande. Aus&i,plac6entreClotilde 
qu'il cacbaitll Fernande, etFernande qu'ilcachail au monde, 
il 6tait lieureux et malheureux k la fois ; lualheureux de fein- 
dre aupr^s de Clotilde une tendresse qu'il nepouvait avoir, 
aupr^s de Fernande une liberie qa'il n'avaitpas, et dans le 
monde une tranquillity qu'il n'avait plus. 

En efifet, quoique la eonfiance Mt sans borne entre les 
deux amans, ils avaient cependant apporte quelques restric- 
tions dans leurs confidences mutuelles, restrictions indispen- 
sables a leur bonbeur. A. leur avis, ce n'^tait pas tromper, 
c'etait aimer avec discernement, voilk tout. Entre Tillusion 
etia T^rit^, il se fait toujours une capitulation de conscience, 
une de ces transactions tacites et obligees qui seules ren- 
dent possibles les relations secretes. Aussi Fernande, avec la 
franchise qui lui etait permise, n'avait point consent] k par- 
ler k Maurice de sa vie passee, parce que, dans celte vie, il y 
avait des actes dont elle avait k rougir. Ainsi Maurice avait, 
avec les plus grandes precautions, cache k Fernande qu'il fut 
marie, autant par respect pour Clotilde que par amour pour 
Fernande. II cii r^sultait que, force de tromper k la fois sa 
femme et sa maltresse, il usait sa vie k cacher k Tune son 
amour, et k Tautre les devoirs qui lui etaient imposes. Fer- 
nande se donnait tout enti^re, tandis que Maurice ne se 
laissait prendre qu'k moiti^. Et cependant Maurice n'aurait 
pas donn6 ce bonheur trouble pour quelque bonheur que ce 
fQt. Depuis trois mois seulement il se sentait vivre d'une vie 
complete dans ses bonheurs infinis et dans ses douleurs pro- 
fondes. 

Mais rien n'est durable sur la terre ; Torage naquit des pre- 
cautions memes que les deux amans avaient prises pour Tevi- 
ter. Fernande n'etait pas une de ces femmes qui disparais- 
sent du monde sans qu'on s'en aper^oive. Elle avait le droit 
de sMsoler avec un repentir et non pas avec un amour. Ses 
anciens adorateurs reclamferentcomme unepropriete leur so- 
leil Eclipse. Repentante, ils eussent pu la plaindre ; heureuse, 
ils jalous^rent celui dont elle tenait son bonheur. Elle fut en- 
touree, espionn^e, guett^e. Quand la volonte s'unit k I'int^- 
ret, on parvient k taut savoir. II n'y a pas de mystere si im- 
penetrable que Tenvie n'y glisse son regard fauve, et si habi- 
jement tissu que soit le voile, il s'y trouve toujours un trou 



98 FBRNANDE. 

d'^pingle par lequel on ne peut voir, mais par lequel on est 
vu. On vit Maurice entrer chez Fernande ; on vit Maurice en 
sortir quatre heures apr^s y 6tre entr6, quand personne n'6- 
tait regu. II n'y eut plus de doute alors que Maurice ne fill 
Tamant pr^6r^, Tamant exigeant, Tamant jaloux. On ne 
croyait pas de la part tie Fernande k une retraite volontaire, 
on ne voulut pas tol^rerce qui ^tait une infraction St toutes 
ics lois de lagalanterie, et un matin Fernande regut, d'une 
petite Venture d^guisee, un de ces billets contre lesquels 11 
n'y a pas de vengeance legale possible, quoiqu'ils tuent aussi 
sClrement que le fer et le poison. 
C6iait une lettre anonyme con^ue en ces termes : 

« Une noble famille est plongee dans le d^sespoir depuis 
« quele baron Maurice de Barth61e vous aime. Soyez aussi 
.« bonne que vous ^tes belle, madame, rendez non-seulement 
« un fils k sa m^re, mais encore un rnari a sa fenime. » 

Fernande venait de se lever apr^s une nuit heurease et 
pleine de reves dores, comme elle en faisait depuis qu'elle 
connaissait Maurice. Elle qui aimait le jeune baron sans ar- 
riere-pensee, n'avait pasmemeeu Tombre decesremordsqui 
de temps en temps mordaient Maurice au coeur. Non, en elle 
la felicite etait complete, immense, infinie ; le coup fut done 
terrible, la nouvellefut done foudroyante. Elle relut une se- 
condefois la letlre qu'elle n'avaitpas comprise k la premiere 
vue. Elle la relut en p^lissant k chaque ligne ; puis, quand 
elle eut fini de lire, elle tomba aneantie. 

dependant son premier mouvement fut le doute : ^tait-il 
bien possible que Maurice lui eiit cach6 un pareil secret? 
^tait-il possible que chaque fois que Maurice laquittait, elle, 
sa maitresse, elle qu'il disait aimer de toutes les puissances 
de son ftme, etait-il possible que ce fiit pour rentrer chez sa 
femme ? 

Maurice 6tait done un homme comme tons les autres hom- 
mes, Maurice pouvait done avoir deux amours dans le coeur, 
Maurice pouvait done dire avec les levres : Je t'aime, et ne 
pas aimer. Cetait impossible. Fernande reva mille moyens 
de se convaincre. Avec son organisation ardente et d^cidee, 
ce qu'il y avait de pire pou^ elle, c'etait le doute. 



FERNANDE. 99 

Parmi les femmes que voyait Fernande 6tait une esp^e de 
femme de lettres, Scudery au pelit pied, bas-bleu d^teint. 
Gette femme, gr^ce k la position de son amant, haul et puis- 
sant personnage, voyait tout Paris. Deconsid6r6e auxyeux du 
monde, qui subissait Tinfluence sociale du marquis de ***^ 
eUe etait cepepdant vis-^-vis de Fernande dans une situation 
superieure, car le titre de femme mariee est un ^pais man- 
teau qui voile bien des hontes, qui cache bien des rongeurs. 
Madame d'Aulnay (c'^tait te nom de cette femme), qui de 
temps en temps mettait au jour un roman bien moral, une 
comedie bien fade, avait done un mari. II est vrai que ce ma- 
ri, presque rMuit k I'^tat de mythe, etait presque toujours 
invisible, et, lorsqu'il n'etait pas invisible, demeurait au 
moins silencieux. Fernande songea k ^crire k cette femme. 

Elle prit une plume, du papier, et tra^a k la hkie les deux 
ou trois lignes suivantes : 

<c Ch^re Madame, 

» On me demande Tadresse de madame Maurice de Bar- 
» Ibele ; je Tignore. Mais vous, qui savez toutes choses, vous 
» devez la savoir. Je ne vous parle pas de la douairi^re, mais 
» de la femme du baron. 

» Le peintre qui me demande cette adresse, et qui est 
n charge defaire son portrait, je crois, desire savoir d'avan- 
» ce si elle est jeune et jolie. 

» Vous savez que je suis toujours votre bien ddvou^ et 
» bien reconnaissante, 

» Fernande. » 

Puis elle sonna, et envoya son valet de cbambre chez ma- 
dame d'Aulnay. Dix minutes apres, il rcvint avcc un petit 
billet effroyablemcnt musque et cachete d'une devise la tine. 

Fernande prit en tremblant la reponse de madame d'Aul- 
nay. Cette reponse etait sa inert ou sa vie. Quelque temps, 
elle la tourna et la retourna dans sa main sans oser Touvrir. 
Enfln, elle brisa le cachet, et comme k Iravers un nuage elle 
lut: 

« Ch6re belle, 

> Madame la baronne Maurice de Barth^le demeure dans 
» Thdtel de sa belle-m6re, rue de Varennes, 24. 



100 FERNANDE. 

» Quoique entre femmes, vous le savez, on n'avoue pas 
» facilement ces choses, je vous dirai, entre nous, qu'elle est 
» charmante. Aussi n'est-il question dans le monde que de la 
» passion miraculeuse qu'elle a inspiree k son mari, le beau 
») Maurice de Barthele, que vous avez dA rencontrer de (^ ou 
n de 1^ autrefois, mais qui, depuis son mariage, va k peine 
» dans ie monde. 

» A propos de cela, que devenez-vous vous-mtoe, chere 
» petite? 11 y a des si6cles qu'on ne vous a vue. 

» Cependant vous savez combien Ton vous aime rue de 
» Provence, 41. 

» Armandine d'Aclnay. » 

Cette lettre nelaissait plus aucun doute k Fernande; Mau- 
rice etait bien marie, sa femme etait jeune et jolie, et son 
amour pour sa femme ^tait proverbial dans le monde. 

11 6tait onze heures: k midi, Maurice allait venir selon sa 
coutume: Maurice! c'est-k-dire le mari d'une autre femme. 

D'abord Fernande 6clata en sanglots; mais, k mesure quo 
Taiguille marchait sur le cadran, ses larmes se sech^rent au 
feu de la colere ; il lui sembla que les derni^res etaient de 
feu et qu'elles brAlaient sa paupi^re. 

A chaque voiture qui passait dans la rue, elle croyait en- 
tendre la voiture de Maurice. On eftt dit que les roues lui pas- 
saient sur le coeur, et cependant, k chaque nouveau bruit, 
elle souriait, en murmurant tout bas : 

—Nous verrons ce qu'il va dire ; nous verrons ce qu'il va 
r^pondre. 

Enfin, comme midi sonnait, une voiture s'arreta k la port^. 
Bient^t Fernande entendit le bruit de la sonnette, et ellere- 
connut la mani^re de sonner de Maurice. Un instant apr^s, 
malgr^ les tapis qui couvraient le plancher, elle entendit des 
pas qui s'approchaient, et elle reconnut le pas de Maurice. La 
porte s'ouvrit, et Maurice entra, le front calme et joyeux, 
comme d'habitude, heureux de revoir Fernande, qu'il avail 
quitt^e la veille au soir, et qu'il lui semblait chaque matin 
n'avoir pas vue depuis des si^cles. 

Fernande 6tait dans son salon, assise, le regard fixe et 
morne, p41e, immobile, tenant une lettre froiss^e dans cha- 
cune de ses mains. Comme elle se trouvait dans une demi* 



FERNANDE. 101 

obscurite, Maurice ne vit point I'expression terrible de son 
visage, vint droit k elle, et, comme d'habitude, approcha ses 
levres de son front pour y deposer un baiser. Une rougeur 
sondaine rempla^a tout-^-coup lap^lear mortellequi couvrait 
le visage de Fernande; elle se leva et fit un pas en arri^re. 

—Monsieur, dit-elle d'unevoix sourdeettremblante, Mon- 
sieur vous avez menti comme un valet ! 

Maurice demeura immobile et muet un instant, comme si 
lafoudre Teiltfrappe; mais bientot, ^pouvante du boulever- 
sement des traits de Fernande, il fit un pas vers elle, ouvrant 
en meme temps la boucbe pour lui demander ce qu'elle avait. 

—Monsieur, continua Fernande, vous etes un lacbe! Vous 
irompez deux femmes k la fois, moi et madame de Barthele , 
vous etes marie, je le sais. 

Maurice jeta un cri : il sentait le bonheur se detacher vio- 
lemment de son eoeur et fuir k tout jamais loin de lui. Plus 
trcmblant et plus desespere que celle dont le desespoir se re- 
velait par Tattitude et par la parole, il courba la tete et tomba 
surune cbaise, brise, an^anii, foudroye. 

— Monsieur, continua Fernande, Thonneur et le devoir vous 
appellent cbez vous, Thonneur et le devoir me defendent de 
vous reccvoir davantage. Sortez, monsieur, sortez ! Grdce au 
del, je suis ici cbez moi. Chez moi ! comprenez bien, mon- 
sieur, tout ce que ce mot renferme de considerations. 

Et, trop torturee par ses propres impressions pour bien 
apprecier, pour bien comprendre Tabattement de Maurice, se 
meprenant sur un ^tat qui pouvait k la rigueur ressembler k 
rindiff<6rence, le voyant immobile, elle le crutcalme; aussi 
syouta-t-elle avec le ton du m^prisl: 

— Monsieur, apr^s avoir specule sur la credulile d'une 
pauvre femme, il se pent que vous ayez Fintention de resister 
k sa volonte, d'abuser de votre force, de rester cbez elle mal- 
gre ses ordres. S'il en est ainsi, c'est k moi de quitter la 
place. 

Et Fernande, passant dans sa chambre a coucber, jeta k la 
hate un cbdle sur ses epaules, mit sur sa tete le premier cba- 
peau qu'elle trouva ; et, s'echappant par son cabinet de toi- 
lette, elle recommanda k son laquais, qui se trouvait dans 
Tanlichambre, de pr^venir monsieur de Barth^le qu'elle ne 
rentrerait pas de la journee. 



102 FERNANDE. 

Sortant k pied, au hasard, sans but, cachant sous un voile 
sa pMeur, et par la rapidite de sa marche dissimulantragita- 
tion dont elle etait saisie, Fernanda se irouva bienlbt rue de 
Provence, en face de la maison de madame d'Aulnay. 

Elle ne savait oil aller. Elle entra. 

— Eh ! c'est vous, cher ange! s'^cria la femme de leUres 
en griniaQant un sourire ; k la bonne heure, et je vois que vous 
Stes sensible aux reproches. Etiez-Yous done cloitree, qu'on 
ne vous a pas vue de tout cet hiver? Mais qu'avez-YOusdonc? 
Vous etes pale comme un linge, vous avez les yeux rouges et 
gonfles. Que s'est-ildonc passe, monDieu? Yoyons. 

Et tout en parlant, elle entrainait la jeune femme dansune 
esp^ce d'oratoire qui se trouvait derri^re la chambre k cou- 
cher. 

— J'ai... oh! j'ai, s^^cria Fernande, que je suis la plus 
malheureuse de toutes les femmes. 

Et ses larmes, longtemps comprim6es, jaillirent k flot de 
ses paupi^res. 

— Vous, malheureuse 1 avec vos vingt ans, votre charmant 
visage que vous defigurez comme une enfant que vous etes! 
Allons done, impossible, et je suis sOre que si vous me ra- 
contiez la cause de cette grande douleur... 

— Oh I ne me demandez rien, je ne vous dirai rien... Je 
suis malheureuse, voilk tout. 

— Allons, allons, je devine : quelque grande passion. Mais 
6tes-vous folled'aimerainsi, ch^re belle? Aimer ft voire 5gc, 
pauvre ange ! mais sachez done que, quand on est belle com- 
me vous, on ne doit pas aimer. Aimer! voil^ de ces folies 
qui sont bonnes tout au plus pour les femmes laides; mais 
ies passions alt^rent nos facult^s morales, flelrissent nos 
avantages physiques. Oh ! je veux faire un roman ou une 
i;omedie sur le danger d'aimer ; et, prenez-y garde, je lap- 
pellerai Fernande. Croyez-moi, ma belle enfant, il n'y a pas 
de cosmetique qui vaille TindilTerence ; c'estla veritable eau 
de Ninon. Je ne connais pas de fard qui vaille la joie. Lais- 
sez-vous aimer tant qu'on voudra ; mais vous, de votre c6te, 
gardez-vous du sentiment : le sentiment tue« 

— Oui, oui, vous avez raison, dit Fernande, qui avait en- 
tendu, mais sans bien comprendre. 

^ Si j*ai raison ! je le crois bien. Allons, essuyoos les per- 



FERNANDE. 103 

les qui ruissftlent sur ces feuilles de roses, continua la femme 
de lettres en approchant des yeux de Fernande le mouchoir 
qu'elle avail laiss^ lomber sur ses genoux, et qui de ses ge- 
noux avait gliss6 k terre. Ce sont les larmes qui font les rides, 
k ce qu'assurent les vieilles femmes. Consolez-vous ; vous sa- 
vez le proverbe : Un amant perdu, dix de retrouv^s. Pour 
▼ous, Dieu merci ! tout est facile k cet 6gard. Vous passerez 
la journee avecmoi; je vous distrairai. Le voulez-vous? 

— Oui. 

—Nous irons faire une promenade au bois; le temps est 
superbe, etces premiers jours de printemps sont d^licieux 
quand ils ne sont pas aigres. Vous n'etes pas en toilette, di- 
tes-vous ; Biais que vous importe, k vous? vous 6tes toujours 
en beaut^. La toilette, c'est bon pour nous autres, vieilles 
femmes. A vingt ans, c'est un plaisir ; k trente-cinq ans, c'est 
une affaire. 

Efi se donnant trente-cinq ans, madame d'Aulnay mentait 
de dix. 

L'esp^ce de fl^vre d'indignation qui soutenait le courage 
de Fernande ne laissait arriver k sa pens^e qu'un bourdon- 
nement confus; d'ailleurs le besoin d'impressions nouvelles 
necessitait Tagitation physique et la varl^le des objets ext6- 
rieurs. Elle accepta une proposition qui lui promettait du 
mouvement, Taspect et I'air de la campagne. Mais il fallait 
attendre que Theure de cette promenade flit venue. Madame 
dAulnay recevait beaucoup de monde ; d'un moment k Tau- 
Ire un etranger, un inconnu, pouvait venir, et cbaque minute 
etait un si^cle pour Timpatience de la jeune femme deses- 

En effet on annonca le comte de Montgiroux. 

Sans connaitre en aucune fa^n les rapports qui existaient 
witre le comte de Montgiroux et Maurice, Fernande se leva ; 
mais madame d'Aulnay la retint. 

— Restez done, lui dit-elle, mon cher ange; monsieur de 
Montgiroux est un bomme charmant. 

En m^me temps, comme madame d*Aulnay avait fait signe 
qu'elle etait visible, le pair de France entra. 

Le comte de Montgiroux connaissait Fernande de vue : il 
savait son esprit, il appreciait son elegance. II s'approcha 
done de la jeune femme avec cette charmante politesse des 



104 FERNANDE. 

hommes du dernier siMe, que nous avons remplac^e, nous 
autres, par la poign^e de main anglaise, comme nous avons 
rcmplacele parfumdel'ambre par i'odeur du cigare. 

Madame d'AuInays'aper^utdel'impresssion que Femande 
avait produite sur le comie, et comme le pair de France ^tait 
un de ceux que lafemme de lettres tenait ^ compter parmi ses 
fid^es, et qu'elle avait generalement pour lui touies sortes de 
prevenances : 

— Soyezle bienvenu, mon cher comte, ditrclle. l&tes-vous 
homme k vous contenter aujourd'hui d'unmauvais diner? 

Le comte fit un signe affirmatif, en regardant k la fois ma- 
dame d'Aulnay et Femande, et en les saluant tour k tour. 

— Qui, reprit madame d'Aulnay; eh bien ! c'est dit, vous 
viendrez rompre notre t^te-k-t£te, car nous comptions passer 
la journ6e en t^te-i-t^te ; j'ai dejk signifi6 k monsieur d'Aul- 
nay qu'il eilt k aller diner avec des academiciens. Yous savez 
que je suis en train d'en faire un immortel dece pauvre mon- 
sieur d'Aulnay ? 

— Mais ce sera une chose facile, ceme semble, madame, 
reprit galamment le pair de France, surtout si vous vous 6tes 
maries sousle regime de la communaute. 

— Qui, je sais que vous ^tesun homme charmant, c'est dit, 
c'est entendu ; mais revenons k notre diner : nous pouvons 
compter sur vous, n'est-ce pas ? 

— Qui, je suis rassure sur le derangement que je cause ; 
et j'avoue m^me que Toffre que vous me faites sera pour moi 
un grand bonhenr. 

— EU bien ! rassurez-vous ; sans doute nous avons k cau- 
ser ; mais nousallons au bois ensemble, et pendant une excur- 
sion de deuxheures, deux femmes se disent bien des choses. 
Nous aurons done deux heures pour causer k notre aise, et, 
k six heures et demie, vous nous retrouverez libres de tou- 
tes nos confidences. Ccla vous va-t-il ? 

— Oui, k la condition que vous me laisserez donner k vos 
gens mes ordres pour le diner. 

— N'6tes-vous pasici comme chez vous ? Faites, mon cher 
comte, faites. 

Le comte selevaet salua les deux femmes, qui dix minutes 
apres regurent chacune un magnifique bouquet de chez ma- 
dame Barjon. 



FERNANDE. 105 

La proposition de madame d'Aulnay au comte de Montgi- 
roux avail d'abord eifray6 Fernande; puis, elles'etait de- 
mandece que lui faisait madame d'AuInay, ce que lui faisait 
la comte, ce que lui faisait le reste du monde. Au milieu de la 
plus bruyante et de la plus nombreuse societe, ne sentait-elle 
point qu'elle resterait seule avec son coeur ? Elle s'etait done 
resignee, sAre qu'elleetait d'un douloureux l6te-Ji-t^te avec sa 
pensee. 

A peine le comte fut-il parti, que madame d'AuInay pour- 
suivit le projet qui avait germ^dans son esprit. 

— Eh bien 1 dit-elle, ch^re petite, comment le trouvez- 
vous ? 

— Qui cela ? demanda Fernande, comme sortant d'un 
reve. 

— Mais notre futur convive. 

— Je ne Tai pas remarque, madame. 

— Comment ! s'ecria madame d'Aulnay, vous ne Tavezpas 
remarque? mais cestun homme charmant, vous pouvez m^en 
croire sur parole. D'abord il a toutes les traditions du bon 
temps, et, pour nous autres fcmmes surtout, ce temps-1^ va- 
laitbien celui-ci. Puis, personne au monde n'aplus de d^Iica- 
tesse. Je ne sais pas comment il s'y prcnd pour faire accep- 
ter ; mais, de sa main, la plus prude prend toujours. Ce 
n'est plus un enfant, soit ; mais au moins celui-1^, quand on 
le tient, on ne craint plus de le perdre : ce n'est pas comme 
tous ces beaux jeunes gens, qui ont toujours mille excuses k 
presenter pour leur absence, etqui ne se donnent meme pas 
la peine d'en cbercher une pour leurs infid^lites. Sans femme, 
sansb^ritier direct, pair de France, il est toujours klaveille 
d'entrer dans quelque combinaison minist^rielle, pourvu 
qu'onpenche vers les veritables interets de la monarchic. Eh 
bien 1 ^ quoi pensez-vous, mon bel ange ? vous me laissez 
parler et vous ne m'ecoutezpas. 

— Si fait, je vous ecoute, et avec grande attention ; que di- 
siez-vous? Pardon. 

Madame d'Aulnay sourit. 

— Je disais, continua-t-elle, que monsieur de Montgiroux 
^tait un de ces hommcs dont la race se perd tous les jours, 
chere petite, etcela malheureusementpour nous autres fem- 
mes. Je dis quMl a une grandeur de mani^res dont nous ver- 



106 FERNANDE. 

roas la fin avec sa g^n^ration -, je dis qu'il est ub des rarea 
grands seigneurs qui restent; jedis que si j'avais vingt ans, 
je ferais tout ce que jepourrais pour plaire^unpareil Uomme. 
Mais j'ai tort de vous dire cela, k vous qui plaisezsans le vou- 
loir. 

— Mais, ma ch^re madame d'Aulnay, il me semble que vous 
me comblez aujourd'hui, dit Fernande en essayant de sou- 
rire. 

— Vous doutez toujours de vous-meme, chfere petite, et 
c'est un grand tort que vous avez vis-k-vis de vous, je vous 
jure. Eh bien ! moi je vous oifre de parier une chose. 

— Laquelle ? 

— Double contre simple. 

— Dites. 

— Cest que nous rencontrerons monsieur de Montgiroux 
aubois avantl'heure du diner. 

— Et pourquoi cela ? 

— Parce que Vous avez produit une vive impression sur lui 
parce qu'il est amoureux de vous, enfm. ' 

Ces derniers mots percerent le vague qui confondait tou- 
tes choses dans Tesprit de Fernando; sous une sorte de tran- 
quillity d'esprit et de maintien, elle cachaitle trouble inte- 
rieur, Torage de la jalousie montait de son coeurk son cer- 
veau ; la resolution de ne plus revoir celui qui Tavait trompee 
la necessite d'une rupture, le desir de la vengeance meme* 
bourdonnaientksesoreilles, lui soufflant des projets confus' 
des decisions insensees. Au milieu de tout cela, une idee sur- 
git tout-^-coup : Fernande, par la douleur meme qu'elle eprou- 
vait, sentait la faiblesse de son coeur. Si elle rencontrait 
Maurice, si Maurice, desespere, suppliant, se jetaitk sesge- 
noux, elle pardonnerait, et, une fois qu'elle auraitpardonn^ 
que serait-ellek ses propres yeux!... II fallait done rendre 
tout retour impossible; alors la femme qui avait aime dans 
toute la purete de son coeur se rappela qu'on avait fait d'elle 
une courtisane, une femme galante, une fille entrctenue; un 
changement brusque, bizarre, inattendu, se fit dans toute sa 
personne, un frisson courut par tout son corps, une sueur 
froide passa sur son front ; mais elle essuya son front avec 
le mouchoir dont elle avait essuye ses larmes : elle mit sa 



FEBNANDE. t07 

Kftin sur son coeur pour en comprimer les battemens; puis, 
comme si elle sortait d'un reve epouvantable : 

— Que me disiez-YOus, madame? repondit Fernande avec 
un sourire ^cre et une voix stridente ; que me disiez-vous 
tout-i-rheure ? je n'ai pas bien entendu. W0&^ 

— Je vous disais, chere pclite, reprit madame d'Aulnay, 
quevous avez exerce votre influence ordinaire, et que notre 
convive est parti amoureux de vous. 

— Qui ?ce monsieur? dit Fernande. Ah! vous vous trom- 
pez, j'ensuis silre; iln'a fait aucune attention k moi. 

— Dites,.mon belange, que vous n'avezfait aucune atten- 
tion k lui, et alors vous serez dans le vrai. Ce momieur^ 
comme vous dites, est un homme de goiltt, et je vous reponds, 
moi, qu'il vous a appr6ci^e du premier coup d'osil. Songez 
done que rien n'ecbappe k ma perspicacity, k ma connaissauce 
(lu cceur humain. 

— Et vous le nommez ? 

— Mais Je vous ai dit trois fois son nom, sans compter que 
Joseph Ta annonce. 

— Je n'ai rien entendu. 

— Le comte de Montgiroux. 

— Le comte de Montgiroux ?r6peta Fernande. 
—Vous le connaisssz de nom, n'est-cepas? 

— Trfes bien. 

— Vous savez alors que c'est un homme digne de toute 
consideration ? 

— Je sais tout ce que je voulais savoir, repondit Fernande 
d'un ton qui indiquait qu'il etait inutile de s'appesantir da- 
vantage sur cesujet. 

— La voiture de madame estpr^te, dit le domestique en 
ouvrant la porte. 

— Yenez-vous, ma ch^re amie ? demanda madame d'Anl- 
nay. 

— Me voici, repondit Fernande. 

Toutes deux mont^rent en voiture. Sans doute le bruit et 
le mouvement oper^rent chez la femme de lettres la distrac- 
tion habituelle ; mais Fernande resta muette, insensible. Ses 
yeuxvoyaient sans distinguer, son ftmeenti^re se concen- 
trait dans sa douleur. Elle 6tait plongee au plus iniimede ses 
reflexions, quesa compagne avait eu la discretion de nepas in- 



108 F6RNANDE. 

terrompre, qaand tout-k-coup madame d^Aulnay lui posa la 
main surlc bras. 

— Voyez-vous ? dit-elle. 

— Quoi? r^pondil Fernande en tressaillant. 

— Je vous Tavais bien dit. 

— Quem*aYiez-vous dit ? 

— Que nous le rencontrerions, 

— Qui? 

— Le comte de Montgiroux. 

— Oil est-il ? demanda Fernande. 

— Cast son coupe qui va croiser notre caliche. 

En effet, un charmant coup6 bleu-fonc^ et argent venait au 
au grand trot d'un charmant attelage. Tout etaitjeune, leco- 
cher, les laquais, les chevaux, tout, hors la t^te qui passa 
par ia portiere, et qui jeta aux deux dames un gracieux sa- 
lut. 

Fernande repondit k ce salut par un charmant sourire. 

Le coup^, emport^ par sa course, disparut en un ins- 
tant. 

— Eh bien ! cette fois, dit madame d'Aulnay, ravez^YOus 
vu? 

— Oui. 

— Eh bien ! comment le trouvez«vous ? 

— Mais, dit Fernande, je le trouve tr^s convenablc, et il 
me semble avoir bon air. 

— Allons, aliens, dit madame d'Aulnay, j'avais peur que 
cette fois encore votre preoccupation ne vous eAt aveuglee. 
Dans tons les cas, ce n'est pas la derni^re fois que nous le 
rencontrerons, allez ; soyez tranquille. 

En eflfet, apres un quart d'heure de promenade, et comme la 
voiture roulait dans uneall6e sablonneuse, les deux femmes 
virent de nouveau T^l^gant coupe venir k leur rencontre. Seu- 
lement, cette fois, au lieu de passer rapidement , il ra- 
lentit samarche. 

Madame d'Aulnay ^changea quelques paroles avec le comte 
de Montgiroux, qui, en plongeant ses regards dans le coup^ , 
put voir que Fernande tenait k la main un des bouquets qu'il 
avait envoy^s. A cette vue, la figure du comte s'^panouit, et 
ce fut avec une voix triomphante qu'en quittant ces dames, 
il cria k son cocher : 



FEiWANDE. 109 

— Al'hAteh 

— Ils'en varavi, dit madame d'Aulnay. 

— Et de quoi ? demanda Fernande. 

— II a vu que vous teniez son bouquet k la main. 
— Vous croyez qu'il Fa remarqu^ ? 

— Coquette ! vous Tavez bien vu aussi. Maintenant il ne 
lient qu'a vous qu-il y ait sous peu une vacance k la pairie. 

— Comment cela? 

— Tenez rigueur au comte, et j'engage ma parole qu*avant 
liuit jours il se brAIe la cervelle. 

— Vous ^les folle ! 

— Non pas. Vous 6tes non-seulement aim^e, mats ador^e. 
Ne meprisez point cela, allez ; c'est lr6s bon d'etre ador^e. 

— H61as ! dit Fernande avec un profond soupir. — Puis, 
tout-a-€oup, reprenant cette feintegaite quedepuis un instant 
tile avait appel^e k son secours : — Mais je me rappelle,con- 
tinua Fernande, nous dinons avecle comte, n'est-ce pas? 

— Oui, et il est all6 chez lui changer de toilette. 

— C'est justcment ce k quoi je pensais. Ne serait-il pas bon 
que vous me jetassiez chez moi pour que j'en fasse autant ? 

— Allons done ! votre neglig^ est charmant. N'allez point 
alt^rer ce beau d^sordre, cher ange... vous auriez Tair d'avoir 
fait des frais pour lui. Si c'etait un jeune homme de vingt-cinq 
MS, k la bonne heure ; mais 11 ne faut pas nous g§ter nos 
vieux, il n'y a plus que ceux-lJl d'aimables. 

*— Gomme vous voudrez, dit Fernande, qui tremblait au 
fond du cceur, en rentrant chez elle, d'y retrouver Maurice. 

La promenade continua pendant une heure encore, mais la 
conversation se termina \k; ou si elle reprit quelque activity, 
•monsieur de Montgiroux avait cess6 d'en 6tre Tobjet. 

En rentrant chez elle, madame d'Aulnay trouva la table 
dressee. II ^it Evident qu'ainsi qu'il avait demande la permis- 
sion de le faire, le comte avait passe par 1^. 

A six heures juste, on annonga le comte de Montgiroux. 

II entra, et saluant la maitresse de la maison : 

— Affirmez k madame, dit-il, que, pour venir ksix heures, 
je ne suis pas tout-k-fait un provincial ; seulement le d^sir de 
vous voir m'a pousse en avant, voilk tout. 

Puis, avec une aisance parfaile, le comte s'assit, parla avec 
•un charme extreme de toutes les choses dont on parle aux 

7 



no FERNANDE. 

femmes, de la pi6ce nouvelle ^ TOpera, du prochain depart dtt 
Th6^tre-Italien pour Londres, des projets de campagne, de- 
mandant aux ferames ce qu'elles comptaient faire, n'ayant, lui, 
rien de bien arrete, et declarant que si la Chambre lui en lais- 
sait la liberte, il etait pret k se mettre k la disposition du 
premier caprice venu. 

Et, en prononcant ces mots, il regardait Fernande, comme 
pour lui dire : Faites un signe, madame, et ce signe sera un 
ordre ; enoncez un desir, et ce d6sir sera accompli. 

Fernande r^pondit, comme le comte, qu'elle ne savait pas 
ce qu'elle ferait, mais, en tons cas, qu'ayant passe un hiver fort 
retire, elle comptait, au retour de la belle saison, prendre sa 
revancbe. 

Madame d'Aulnay avait une comedie k mettre en scene; 
occupation qui devaitla retenir k Paris. 

On se mit k table. Monsieur de Montgiroux, place entre les 
deux femmes, fut egalement galant pour toutes deux, sans que 
sa galanterie eiHt rien de ridicule. G'etait m^me bien plut6t la 
douce bienveillance d'un vieillard, Turbanitd d'un homme dis- 
tingue, que de la galanterie dans le sens qu'on attache k ce- 
mot. 

Fernande, dont le goilit etait si fin, dontletact etait si par^ 
fait, ne put s'empecher de reconnaitre en elle-m^me que^ 
monsieur de Montgiroux etait digne de la reputation que ma-- 
dame d'Aulnay lui avait faite : et quoique son sourire fAt pro- 
iondement triste, deux ou trois fois elle se surprit k sourire. 

On se leva de table et Ton passa au salon pour prendre le 
cafe. Comme on reposait les tasses sur le plateau, on annonca 
a madame d'Aulnay que le directeur du theatre auquel elle 
allait donner sa piece avait k lui dire deux mots de la plus* 
haute importance. 

— Mon Cher comte, vous le savez, dit madame d'Aulnay, les. 
directeurs de theatre sont, avec Tempereur de Russie et le 
Grand-Turc, les seuls monarques absolus qui restent en Eu- 
rope, et k ce titre on leur doit bien quelque consideration ; 
permettez done que je vous quitte un instant pour recevoir 
mon autocrate; d'ailleurs, vous n'avez pas a vous plaindre,* 
je respire, je vous laisse en bonne compagnie. 

A ces mots elle se leva, baisa Fernande au front, fit une re- 
verence au comte et sortit. 



FERNANDE. Ill 

Fernande sentit son coeur se serrer. Ge tete-^-tete ^tait-il 
arrange entre madame d'Aulnay et le comte ? Etait-elle veri- 
tablement traitee avec cetle Ieg6ret6 ? 

Puis, avant que madame d'Aulnay eAt referme laporte, elle 
fit un retour amer sur elle-m^me. 

— Au fait, se dit-elle, repondant^ sa pensee, que suis-je au 
bout du compte? une courtisane. Aliens, pas d'hypocrisie, 
Fernande, et ne fais pas semblant de rougir de ton etat. 

Et alors elle releva la t^te, qu'elle avait tenue un instant 
baissee, et forga son regard de s'arreter sur le comte. 

— Madame, dit celui-ci, encourage par la mani^re dont 
depuis le matin Fernande s'etait conduite vis-^-vis de lui, et 
rapprochant son fauteuil du canape oil elle 6tait ^demi cou- 
chee; madame, je ne vous avals jamais vue, mais j'avaisbien 
souvent entendu rep^ter votre 61oge. Je m'etais fait de vous 
une haute idee, vous Tavez surpassee par un charme inexpri- 
mable et par un godt exquis ; je m*attendais k voir briller la 
beaute dans tout Teclat quJ Tentoure d'ordinaire, et je trouve 
tant de modestie et de douceur dans votre regard et votre 
langage, que c'est tout au plus maintenant si j'ose vous dire 
ce que vous savez bien du reste, c'est-k-dire qu'il est impos- 
sible de vous voir sans vous aimer. 

— Dites, monsieur, repondit Fernande en souriant avec 
une profonde tristesse, que vous savez bien que je suis une de 
ces femmes k qui Ton pent tout dire. 

— Eh bien! non, madame, reprit le comte; peut-etre 
^tais-je venu ici avec cette id6e, mais je vous ai vue, non 
point telle que vous a faite Timpertinent bavardage de nos 
jeunes gens A la mode, mais telle que vous ^tes reellement. Et 
maintenant je tremble et j'hesite en essayant de vous faire 
comprendre que je serais v^ritablement trop heureux si vous 
me permettiez de vous consacrer quelques-uns des instans 
que me laissent mes devoirs d'homme d'etat. 

Fernande regut cette declaration prevue avec un sourire 
doux et melancolique. II etit fallu connaitre ce qui agitait 
son ftme, pour comprendre tout ce que ce sourire contenait 
d'amertunie. Mais monsieur de Montgiroux n'etait ni d'un 
rang ni d'uu fige k s'effrayer de cette restriction muelte, et 
d'ailleurs presque imperceptible; il desirait trop pour oscr 
approfondir. 



112 FERNANDE. 

Alors, sans aller plus loin dans rexpression directe de ses 
sentimens, avec ce tact iufini, avec cet art merveilleux que 
les gens de qualite mettent k dire les choses les plus diffi- 
Giles, il aborda les conditions du traits en termes si delicats 
qu'on pouvait se meprendre , k la rigueur, sur le motif de 
cette honteuse proposition, sur Ic but de ce traOc inf^me. En 
effet quiconque, sans les connaltre, voyant ce vieillard et cette 
jeune femme, eCit entendu leur conversation, etlt pu supposer 
qu'elle etait dictee par le sentiment le plus saint et le plus 
respectable, edt pu croire qu'un p^re s'adressait k sa fille, oa 
qu'un mari, sacbant qu'il lui fallait racheter son dge par la 
bont^, cbercbait k plaire k sa femme. II parla du bonheur 
d'avoir une grande fortune avec la reconnaissance d'un homme 
qu'on oblige en Taidant k la depenser. II exalta la g^nerosite 
de ramie qui donnerait du prix k sa ricbesse en la dissipant. 
Le partage, dit-il, n'est bien souvent qu'un acte de justice, 
que la restitution d'une cbose due. Deux beaux chevaux gris 
ne sont-ils pas bien plutot destines k trainer lestement use 
femme elegante, qu'un grave pair de France qui ne peut de- 
cemmentecraserpersonne? Uneloge k TOpera n'estrelle pas 
naturellement dispos^e au premier rang pour faire briller un 
jeune et frais visage, et non pour encadrer la maussade figure 
d'un bomme d'6tat? Ce qui lui convient, ^lui, e'est une petite 
place tout au fond, dans le coin le plus obscur, et encore si 
Ton veut bien Ty souifrir. Qu'ai-je de mieux k faire, coDtinaa- 
t-il, moi celibataire, moi sans enfaos, qu'enlourer lesautres 
d'affections et de soins? J'aime k courir les magasins; cela 
me distrait; on trouvc que je ne manque pas de gofiit. Je ne veux 
pas rester dans les entraves de la routine et dans les habi- 
tudes d'aulrefois , done je suis dans It n^cessit^ d'acheter 
beaucoup pour me tenir au courant de la mode. D'ailleurs, un 
homme de mon rang doit depenser dans Finl^r^t du com- 
merce ; c'est une question gouvernementale : cela me fait des 
partisans, cela me rend populaircPuis, j'ai une quality :je 
paie exactement tons les memoires qu'on m'apporte, surtout 
lorsqu'ils ne me sont pas personnels. Et puis, croiriez-vous 
que mon intendant ne me laisse pas la douceur de m^occuper 
de ma maison ? tout y est etiquete par Tusage, si bien qu il 
me faut cliercher ailleurs le plaisir de t^tillonner un peu. 
Aux premieres paroles du comte,rorgueil de Fernande s'^- 



FERNANDE. 113 

lait souleve; mais bieni6t elle avail pris un triste plaisir k 
s'bumilier elle-m^me en ecoutant et en s'appliquant ce dis- 
cours detourne. Que suis-je? se disai(relle tout bas; une cour- 
tisane, et pas autre chose ; une maitresse qu'on prend pour 
se distraire de sa femme. De quel droit me f4clierais-je qu^on 
me parle ainsi t Trop beureuse encore qu'on adopte de sem- 
blables formes, qu'on recoure k de pareils menagemens ; al- 
iens donc^ Fernande, du courage. 

£t pendant tout ce discours du comte de Montgiroux, elle 
sourit d'un d^licieux sourire ; puis^ lorsqu'il eut tini : 

— En verite , dit-elle , monsieur le comte , vous ^tes un 
faofflme charmant. 

Etelle lui tenditune main que le comte couvritde baisers. 

£n ce moment, madame d'Aulnay rentra. 

Au boutde cinq minutes, le comte eut le bon goiltde prendre 
sonchapeau etdese retirer. Mais en rentrant chez elle, Fer- 
nande trouva le valet de chambre de monsieur de Montgiroux, 
qui Tattendait un petit billet k la main. 

Fernande prit le billet, traversa rapidement le salon , et 
eutra dans la chambre k coucher grcnat et orange, dans la 
chambre k coucher au lit de bois de rose, et non pas dans 
la cellule virginale , qui, ouverte pour Maurice seuiement, 
etrefermee derri^re lui, ne devait jamais scrouvrir pour un 
autre homme. 

lii, elle ouvrit le billet et lut : 

« Lorsqu'on a eu le bonheur de vous voir, lorsqu'on meurt 
» du desir de vous voir encore, k quelle heure, sans Stre in- 
» discret, peut-on se presenter k votre porte? 

» Comte de Mongiroux. » 

Fernande prit une plume et repondit : 

« Tousles matins jusqu'^midi; tons les jours jusqu'^trois 
» heures quand il pleut; tons les soirs quand on me fait la 
» cour ; toutes les nuits quand on ainie. 

w Feriva.\de. » 

Aspasie n'aurait pas rc^pondu autre chose k Alcibiade ou 
k S<>crate, 

7. 



114 FEKHANDE. 

PauYre Fernande ! il fallait qu'eUe eti bien sevffert pour 
^crire un si charmant billet. 



LX. 



A partirdu lendemain, tout diangea daas la vie iBt^neare 
et exlerieure de Fernande. Le bruit, le mouvement, les con- 
certs, les spectacles ne suffisaientplus au besoin qu'elleeprou- 
vait de s'etourdir ; elle voulut de nouveau dtre adoree, elle se 
refit r^me de cette vie frivole qu'on apf^elle k Paris la vie ele- 
gante ; son salon redevint le rendez-vous des lioBS les plus re- 
nommes, une succursale du Jokey-Clvb. Pius de lectures, 
plus de travaux, plus d'etudes, une agitation perpetuelle, une 
fatigue physique destinee k donner un peu de repos k Time, 
voila tout. Laviedecourtisane,oubli6e un instant, remoutalt 
du fond k la surface, et le souvenir de Maurice etait refoule 
dans les abimes les plus profonds et les {^lus secrets de ce 
coeur qui, pendant tout un hiver, lui avait voue le culte du plus 
pur amour. 

Le comte de Montgiroux, dontla presence avait amen^ chez 
Fernande tout ce cliangement, devenait de jour en joutf plus 
amoureux de sa maitresse, raais en nieme temps plus jaloux. 
Fernande avait oalcule ce qu'elle faisait en recevaat <^z elle 
monsieur de Montgiroux : c'etait la reserve de &a liberty tout 
entiere qu'elle avait stipulee. Plus heureuse que ne le seniles 
femmes mariees, qui ne peuvent aimer un autre homme sans 
trahir leur mari, Fernande n'avait jamais trompe unamant; 
maiselleavaittoujours exig^qu'uneind^pendaoceabsolaelui 
flit accordee : il fallait se Her k sa parole ou laperdre. Elle vou- 
lait avoir la liberie d'admettre chez elle qui lui plaisait> depro- 
mener dans savoiture qui luiparaissaitagreable,deftiiwj^^ 
honneurs de sa loge k qui bon lui semblait. Cette condition 
tacite qu'elle avait mise au marche qu'elle avait fait avec mon- 
sieur de Montgiroux, desesperait le pauvre pair de France qui, 
tiraille d'un cote par les craintes que lui inspiratt toujoursen 
pareil cas sa vieille liaison. avec niadame de Barthdle, retenu 



FERNANDE. 115 

de raatre par une pudear socUle, nepoBvait suivre Fernanda 
dans tous ses pkiisirs, et, se rendant justice en comparant ses 
vmgtrdeux ans k ses soixante annees, ^tait sans cesse pour- 
9«ivi de rid^ qu'elle le Irompait. Sa vie se passait done en 
apprehensions conlinuelles, en craintes toujours renaissantes; 
ki tranquillity morale, qui fait ce calme si n^ssaire k la 
vieiliesse, etait detruite. A chaque beure du jour il arrivait 
cbez Femande, et cbaque fois il la tronvait souriante, car Fer- 
aande ^it reconnaissante des attentions que monsieur de 
Moiitgirottx avait pour elle, et elle, qui ^tait si jalouse, elle 
avait pitie de sa jalousie. II en r^sultait que, tant que le comte 
emt ia, tenant la main de Femande dans la sienne, il ^tait 
ooofent, il etait beureux; mais d^s qu'il Favait quitt^e, Tid^e 
ie Fematide au milieu de ces beaux jeunes gens, pour les- 
qnelselle devait avoir toutes les sympathies d'un m^me dge, 
hii revenaient k Tesprit, et ses craintes, apais^es un instant, 
rerenaientplus vives et plus poignantesau fond de son coeur. 
Et oependant si, dou^ de la faculte de lire jusqu^au fond de 
rime, qaelqu'un eHi pu comparer la situation du comte k 
V^M4e lafemme qui la causait sans le vouloir et sans le sa- 
volr, il i'eOt certes enviee. 

En effei, Femande, commenous Tavons dit, n'avait adopts 
cetle vie de bruit et d'agitation que pour ecbapper k elle-meme, 
et lant qn^elie v^lait emport^e par deux vigoureux chevaux , 
lantqa'eHesekfSsaitialler k Tenivrement de la voix de Du- 
prezottde Rubiiti, tant qu'elle souriait du delicieiix sourire 
de madenolseileMaf s dans Vancienne com^die ou qu'elle pleu- 
rait de ses lames dans le drame moderne; tant qu'elle etait 
adaiee, fet^, soil comme reinede son salon, soil comme IMme 
d'm joyeuK repas, elle arrivait encore tant bien que mal au 
btttqu'elles^etait propose; maislorsqu'elle etait seule, la reali- 
te, sQspendtte sur sa tete comme repee de Damocles, brisait le 
fH qui la relenait, et la pauvre femme retombait navree par 
sa douieur sous ieroclier de Sisypbe, qu*elle ne pouvait re- 
pousser jusqu^a la cime de Toubli. 

Et alors c'etait quelque chose d'effrayant que Tabattement 
de Fernande,et elle-meme craignait si fort la solitude qu'clle 
retenait autour d'elle meme les plus ennuyeux, meme les 
plas antipaCblques de ses adorateurs, pour ne pas se sentir 
nmler dans les abimes de sa pensee, Rien n'avait plus de 



116 FERNANDE. 

prise sur ce marasme, ni lecture, ni musique, ni peinture; 
la puissance de sa volont6 la soutenait-elle parfois, ^tait-elle 
arrivee, quoique seule, k se distraire de reternelle pr^occu- 
patioD qui Tobs^daity sa conscience, plus forte que sa volenti, 
I'attendait dans le sommeil. Alors c'etaient des r^vesoude- 
lirans de bonheur ou atroces ded^sespoir; quandelle neser- 
rait pas Maurice dans ses bras, elle voyait Maurice serre aux 
bras d une autre. Bient5t elle se reveillait, fi^vreuseetglac^e 
k la fois; elle sautait k bas de son lit, elle quittait ceUe 
chambre banale pour se r^fugier dans cette petite cellule 
blanche, toute parfumee de ses plus doux souvenirs. Puis, 
vetued'un simple peignoir, les pieds nus dans ses mules bro- 
d^es, elle s'agenouillait devant ce lit, que jamais une pens^ 
venale n'avaitsouille. Lk, parfois les larmes lui revenaient,et 
les nuits oix elle pouvait pleurer etaient ses Leureuses nuits; 
car alors les larmes amenaient Tepuisement, et repuisemeat 
une esp^ce de calme. 

G'elait pendant ces courts instans de calme que Fernande 
s'interrogeait su^^ ce qu'elle avait fait, et se demandait si elle 
avait fait ce qu'elle devait faire ; c'etait alors qu'elleessayait 
de s'expliquer une conduite que Tinstinct seul lui avait sug- 
g6ree ; c'etait alors qu'elle cbercbait k se rendre compte du 
pass^. 

— Pourquoi Tavoir chass6? disait-elle. Quel ^tait son cri- 
me? de m'aimer, de m'avoir cach^ qu'il 6tait marie, parce 
qu'il m^aimaitj de me preferer par consequent k sa fenune, ^ 
celle que Torgueil et les conventions sociales lui avaient Im- 
posee avant qu'il me conndt, trois annees avant ! £t k Quel 
moment, foUe que je suis, ai-je el^ rompre avec lui? lorsqoe 
cet amour etait devenu une partie de mon kme, une portioo 
dema propre vie! Qui ai-je puni? moi d'abord, lui ensuite; 
car qui dit qu'il m'aimait, lui, autant que je Taime? qui dit 
qu'il souffre ce que j'ai souiTert ? Oh 1 il m'aime comme je 
Taime, il est puni comme je suis punie, il souJGfre comme je 
souifre, et c'est ma consolation. Oh t mon Dieu I qui m'eiHt dit 
que j'eprouverais le besoin de le voir souffrir? 

£t Maurice souifrait effectivement, comme le disait Fer- 
nande. Chaque jour, depuis le jour oCi elle Tavait consigned 
sa porte, il etait revenu k Fheure oil il avait Tbabitude de ve- 
nir. Morg il y avait pour Fernande yn moment de doulou- 



FERNANDE. 11 T 

reuse satisfaction ; Maurice, pile et tremblant, venait s'as- 
surer que Tordre qui le proscrivait subsistait toujours, et 
chaque jour elle voyait s'eloigner Maurice plus pdle et plus 
tremblant que la veille ; cependant aucune plainte ne s'e- 
cha[^itde sa bouche; il remontait en ^iture, )a voiture 
disparaissalt a Tangle de la rue, ettout ^tait dit. Fernande, 
cacliee derriere un rideau, la main sur son cceurj qui tant6t 
sc resserrait comme s'il avait cess6 de battre, tantM se dila- 
taitcomme s'il allait lui briser la poitrine, ne perdait pas un 
de ces mouvemens, et, s'approcbant de la porte de Tanti- 
chambre, aspirait le son de sa volx. Puis, lui parti, la voita- 
redispanie, elle tombait sur un fauieuil, Tappelant du fond 
de son coBur, et cependant ne c6dant pas. Pourquoi? parce 
que la vue de Maurice avait fait naitre un autre ordre dMd^es 
dans son esprit, en y ^veiJiant les myst^res Ics plus secrets de 
la jalousie. En effet, si, a\ec la connaissance du manage de 
Maurice, Fernande n'avait pas cesse de le voir, ce bonheur 
qu'elle regrettait n'eCit«il pas ete plus terrible que la souf- 
france m^nie? Le plus 16ger retard au mcHnent de son arri- 
vee, son depart dix minutes a^ant Tbeure accoutum^e, ralt6- 
fttion de ses traits, nn sourire moins doux, une preoccupa- 
tion iilvolonttiire^ ttn de ces mille riens impr^vus auxquels, 
dans un autre temps, elle n'et^tt m^me pas songe, eussent al- 
t^r^ k cbaque instant cette s^nirite sur laquelle elle appuyait 
ROBchakmimeftt son existence. Entre la femme d'en liaut et 
la femme d'en bas, sa conscience n'efit pas supporte le pa- 
raliMe. Cette terreur soudaine, cette repulsion invincible que 
le secret r6vel^ avait fait naitre en elle, c'^tait done une 
sainte inspiration que le del Im avait envoyee et qu'ellc 
devait suivre. Xante v^rite vient de Dieu, quelle que soft 4a 
cause qui la met au jour et Teffet quelle prodult. Si eilceCkt 
conlinue k voir Maurice, Maurice n'eOt pas ^t^ malheureux, 
Maurice n'edit pas soufifert^ et il fallait que Maurice fiit mal- 
heureux et souffrit, c'6tait la consolation des nuits sans som- 
neil de Fernande, e'^tait la compensation de ses jours vou^ 
an fire. Un dernier lien existait encore entre elle et Mauri- 
ce, celui d'une triste sympatbie : tout n'6tait pas detruit en- 
tre eax, une douleur commune leur restait. 

Mais bientdt un tourmentplus affreux attendait Fernande. 
IJn aiatin, k Tbeure oCi Maurice avi^t Tbabitude de venir 



118 FERNANDE. 

s'assurer que son malheur 6tait toujours le meme, Maurice 
ne parat pas. Alors une jalousie inouie, incouuue, devorante, 
s'empara de Fernande. Maurice pouvait se consoler, Mau- 
rice pouvait oublier; elle pouvait revoir Maurice un jour, 
calme, spirituel, comme elle Tavait vu souvent, sans qu'^ son 
aspect il p^lit et trembl^t; c'6tait une chose k laquelle elle 
n'avait jamais song6, parce qu'elle lui avait paru impossible ! 
Alors ce fut au tour de Fernande, sous un long chMe, sons 
un voile epais, d'aller errer autour de rh6tel de la rue de 
Varennes, dans Tesperance d'apercevoir Maurice. Une porte 
coch^re k demi entr'ouverte, une cour sans mouvement, un 
perron sans valets, une maison sans habitans, muette le jour, 
sombre la nuit^ voilk ce qui r^pondit, chaque fois qu'elle 
Finterrogea du regard, & son impatiente curiosity, lorsqu'elle 
venait comme une ombre passer devant ce tombeau I 

Et cependant Fernande continuait la meme existence , les 
memes plaisirs apparens revenaient aux heures qui leur 
^taient consacrees ; par une reaction terrible sur elle-meme, 
Fernande avait la force de vivre au milieu de ses frivoles ado- 
rateurs; elle souriait courageusement k monsieur de Mont- 
giroux, sa toilette denon^ait les mSmes soins. Le soir, on 
voyait ses chevaux gris piaffer k la porte des th^Stres; le jour, 
on voyait sa voiture traverser rapidement les allies du bois. 
A rOp^ra, elle semblait attentive k la voix des chanteurs ; au 
Th^&tre-Fran^is, elle continuait d'applaudir Celim^ne ou 
Hortense ; Tencens de la llatterie formait un nuage vaporeux 
autour de sa tete resplendissante de jeunesse, etincelante de 
diamans ; elle vivait enfin dans une atmosphere oti la beaute, 
promptement ^tiolee, laisse un corps sans charme, une 4me 
froide, un coeur vide, un esprit ^puise, et, pour la premiere 
fois, comprenant Timportance de la richesse, elle y attachait 
du prix. Fernande avait de frequentes entrevues avec son no- 
taire; elle achetait des terres, disait-on. 

Les plus ardens adorateurs de Fernande ^talent Fabien de 
RieuUe et L^on de Yaux : seulement, Fabien, qui connaissait 
Fernande depuis trois ou quatre ans, affectait avec elle les 
airs d'un ancien amant, tandis que L6on prenait h t^che 
d'avoir pour elle ces mille petites prevenances qui indiquent 
qu'on cherche k obtenir ce que Fabien laissait croire qu'il 
avait obtenu. Fernande riait de tous deux; Fabien, avec sa 



FERNANDE. 119 

corruption froide, avec sa seduction calculee, 6tait pour elle 
une etude, tandis que Leon de Yaux, avec sa fatuite naive, sa 
conviction d'elegance , son affectation de bonnes mani^res, 
n'etait pour elle qu'un jouet. Elle avait bien eu Tidee que la 
lettre anonyme qu'elle avait re^ue partait de Tun ou de Tautre, 
etpeut-^tre m6me de tons les deux, mais rien dans leur con- 
duits n'avaitpu lui donner sur ce point la moindre certitude. 
En tout casy si la lettre etait de Leon de Yaux, elle n'avait 
en rien atteint le but qu'il se proposait. Fernande, aux yeux 
de tous, etait restee libre; son coeur conservait trop d'amour, 
son 5me avait acquis trop de douleurs, pour qu'elle cherchSt 
meme k attacher un sens serieux aux paroles de galanterie 
dont on etourdissait ses oreilles; souvent elle les laissait 
passer comme si elle ne les avait pas m^me entendues, sou- 
vent elle y repondait par des sarcasmes; son caract^re, autre- 
fois doux et bienveillant, devenait mordant et ^cre; cette 
haine misanthropique qu'elle avait sent! naitre pour Thuma- 
nite, depuis que Thumanite la faisait souffrir, devenait chaque 
jour plus ardente, ses yeux desanchantes n'apercevaieut plus 
pe le c6t^ honteux de toutes choses, elle denaturait jusqu'aux 
bonnes intentions; la verite la menait k Tinjustice, parce 
<]u'un peu de bonheur n'etablissait pas Tequilibre par une 
indulgence indispensable ici-bas. 

—Mais, Cher ange, lui disaitun matin madame d'Aulnay, 
que Yous est-il done arrive qui vous change ainsi le caract^re ? 
vous devenez veritablement insupportable, et Ton ne vous 
reconnait plus. 

— Eh ! madame, dit Fernande, qui done m'a jamais con- 
nue? 

— Vous vous faites des ennemis, je vous en previens, ch6re 
peate. 

— Qu'est-ce que cela prouve? c'est que je veux enfin savoir 
la verity... 
— Triste avantage. On vous delaissera, si cela continue. 

— Oh ! pas tout-li-fait. Yous parliez des ennemis que je me 
fais, ceux-lk me resteront, je Fespere. 

— Yotre esprit est amer, Fernande ! 

— Comme les plantcs qui purifient, madame. 

— Oh ! vous avez reponse k tout, je le sais bien ; mais pre- 
^iez garde, personne n'est sans reproches. 



120 FERNAMBE. 

— • Aussi, croyesi-le, je suis si s^v^ lorsque je me ji^, que 
}e ne me raecommode avecmoi-niemequa lorsqoe leme com- 
pare. 

-— Tout cela est excellent pour la repartie, mats on vit 
dans ce monde. 

— Gomme vous ; ou hors du monde, cc^ume moL 

— Mais, avec un peu d-adresse, vous y eussiez 6te re^ue 
dans ce monde. 

— Et meme, en ajoutant k un peu d'adresse beaucoup d'hy- 
pocrisie, j'aurais pu y ^tre consid6r^e, n'est-ce pas ? 

— Mais non. Voyez-moi , par exemple ; eh bien ! cntre 
nous, chere petite, tout le monde salt que le marquis de'^** 
est mon amant. 

— Qui, mals tout le monde salt aussi que monsieur d'Aui- 
nay est votre mari ; et puis, je ne suis pas femme de lettres, 
moi,on mejuge d'apr^smes ceuvres. 

— Et moi, d'apr^s quoi me juge-t*on ? 

— D'apr^s Yos ouvrages. N'avez-vous pas vu une de vos 
confreres avoir trois ans de suite le prix de vertu, parce que 
monsieur de L..., chef de bureau au minisl6re,'n'6tait pas 
assez riche pour Tentretenir? 

— Ainsi nous verrons Fernande misanthrope? 
— Je n'ai pas, comme vous, assez de bonheur, de ealmeet 
de consideration pour jouer le r6ie de Philinte. 

— Groyez-moi, ma chere, le r51e qui convient h toute jeune 
et jolie femme est celui de Celim^ne. 

— Prenez garde ; il n'y a pas de Celimene qui, avec le temps, 
ne devienne une Arsinoe. 

— Mechante, on ne fera done jamais rien devous? 

— Je suis ce que vous m'avez faite, madame; et vousappe. 
lez cela rien I vous etes diOiciie. 

— Je vous conseille de vous plaindre, vous avess un luxe 
effr^n^, un hotel,- des chevaux. 

-— G'est pour arriver plus vite au but. 

— Ambitieuse ! on vous fera un chemin de fer. 

— Ne m'en parlez pas, je les deleste. 

— Pourquoi cela? 

— Sans doute ; bientOt, griice aux chemins de fer, on ne 
sera plus loin de personnc. 

— Oui, mais quand un pays s'^puise, on po^irrait aller dans 



FERNANDE. 121 

un autre, «t ce serait un profit tout clair pour certaines indus- 
tries que de pouvoir ^tre k Saint-P^tersbourg, par exemple, 
du jour au lendemain. 

A ces mots, la femme de lettres s'etait lev^e, et avec une 
r^v^rence ironique elle avait quitte le salon. 

Dixminutes apr^s,Fabien deRieuUe et Leon de Vaux etaient 
entres ; ils venaient proposer k Fernande une promenade ii 
Fontenay-aux-Roses, od, selon eux, une charmante villa etait 
ft vendre. Cette promenade, qui distrayait Fernande du bois, 
6tait une chose nouvelle , et par consequent pr^sentait une 
sorte d'attrait; la promenade fut accept^e, et fix6e au lende- 
main matin. 

Nous avons vu ce qui s^^tait pass^ k Fontenay-aux-Roses, 
avant et depuis Tarriy^e de Fernande ; comment, par son ton 
etpar ses manidres, elle avait su se faire une position k part 
dans Tesprit de la baronne; comment monsieur de Montgi- 
roux et Fernande s'^taient reconnus ; enfin comment, au nom 
de Maurice, prononce devant elle, et en apprenant qu'elle 
etaii eotre la m^re et la femme de son ancien amant, Fernande 
s*etait ^vanouie. Nous avons dit aussi comment, en revenant 
k elle, Fernande s' etait retrouv6e k Tinstant maitresse d*elle- 
meme, et comment son esprit juste et ferme lui avait permis 
de dominer la situation strange dans laquelle elle se trou- 
vait. 

L^s r^olutions fortes, les mouvemens genereux sont pour 
r^me une sorte de feu celeste qui la soutient energique et li- 
bre. Fernande, depuis sa bruyante solitude, dans le tourbil- 
lon de son isolement, avait form^ tant de projets, pr^vu tant 
de circonstances, qu'il lui.devenait facile d'agir et deparler. 
Cependant jamais elle n*avait suppose, m^me dans les r^ves 
les plus impossibles de son imagination, qu'elle reverraitun 
Jour Maurice dans la maison qu'il babitait, qu'elle y serait 
reoue par sa m^re et sa femme, et qu'elle lui serait conduite 
par elles ; mais Maurice se mourait de douleur de Tavoir per- 
due, quand elle avait, elle, le courage de vivre au milieu de ce 
qu*on appelle les plaisirs ; et cette pens^e ranimant tout-^< 
coup ses facult6s abattues, elle put Her Tavenir au pass6, elle 
put reprendre sa dignity dans Toeuvre de d^voAment qu'on la 
suppliait d'accomplir : devant deux femmes respect^es, elle 
sentit elle-mdme le besoin d'etre digne de respect. Aussi, en 

8 



122 FERNANDE. 

rouvrant les yeux, elle ne fut intimid^e ni par la presence du 
comte de Monlgiroux, ni par celle des deux jeunes gens qui 
Tavaient attiree dans le piege oti elle etait tombee ; an Eclair 
du del venait de lui montrer dans Tavenlr une vengeance se- 
lon son coeur. Fernande avait surpris entre Clotilde et Fa- 
bien un de ces regards qui expliquent aux femmes toute une 
situation, regard audacieux et plein d'espoir de la part deFa- 
bien, regard pudique et presque douloureux de la part de 
Clotilde. En une seconde, sa memoire reunit les faits, sa pen- 
see les groupa; elle comprit comment Fabien, tout en lais- 
sant la responsabilit^ k Leon de Vaux, Tavait conduite, elle 
Fernande, en face de la femme de Maurice. Tons les calculs 
qu'avait pu former sur cette rencontre Tesprit intrigant de 
Fabien lui furent reviles : le deplt de la jeune femme contre 
son mari, la jalousie de Clotilde contre Fernande, tout devait 
6tre mis k profit par celui qui avait men^ cette intrigue. Elle 
sentit ce que doit sentir, au milieu d'une bataille acharn6e, un 
general qui devine le plan de Tennemi, et qui comprend qu'en 
Tattaquant d'une certaine fa^on, il est s\!lr de la victoire. Elle 
comprit que c'6tait, non pas le d6sir aveugle des hommes, 
mais la main intelligente de Dieu qui avait conduit tout cela, 
et elle eut cette conviction soudaine qu'elle etait, elle pauvre 
fille sans nom, elle pauvre courtisane meprisee, appel^e k 
rendre la paix ti la noble famille dans laquelle elle etait ad- 
mise, en sauvant non-seulement la vie k Maurice, mais en- 
core Vhonneur k sa femme. 

Ce fut la tete inclinee par cette haute pensee, le coeur af- 
fermi par cette sainte esperance, que Fernande monta entre 
madame de Barth61e et Clotilde Tescalier qui conduisait k la 
chambre de Maurice. 



X. 



II y avait, comme nous Tavons dit, deux portes k Ta cham- 
bre de Maurice, Tune qui donnait du corridor dans la cham- 
bre, Tautre plac^e k la t^te du lit, et qui 6tait une porta de 



FERNANDE. 123 

(legagement. C'^tait, plac6es k cette porte, que madame de 
BarthMe et Clotilde avaient, la veille, ecout6 la conversation 
qui avaiteu lieu entre Maurice et les deux jeunes gens. 

On s'arr^ta devant la porte du corridor. 

*-r-£ntrezavec precaution, madame, dit la baronne en indi- 
qaant^ Fernande la porte qu'elle devait ouyrir ;le docteurne 
nous dissimule pas ses craintes. Le comte de Montgiroux 
YOus a dit Tetat de delire oil est le malade. Madame, je ne 
vous prescris rien; je ne vous recommande rien; je vous re- 
nouYelle cette pridre, voil^ tout : je suis m^re, rendez-moi 
mon fils< 

Clotilde gardait le silence. 

La courtisane les regardait Tune et Tautre avec un atten- 
drissement involontaire ; il n'y avait Ik personne qui pCit 
tourner en derision leurs situations respectives. Elle com- 
prit quelle puissance exer^ait Tamour sur le coeur de la me^ 
re, et quelle touchante resignation la saintete du mariage 
donnait k la contenance de Tepouse. Elle se vit, en depit des 
lois dela morale etdes prejuges sociaux, revelue d'une sorte 
de sacerdoce que le sentiment sanctifiait k des litres diff^- 
reus. Elle fit done aux deux femmes un signe d'acquiesce- 
ment. Elles allfcrent prendre leur place au poste qu'elles s'^- 
taient r6serv6, et Fernande, restee seule, posa la main sur le 
bouton de cristal de la porte, qui s'entrouvrit. 

Un ^blouissementpassasursesyeux; ellesVreta. 

En m^me temps, elle entendit la voix de Maurice, qui, enve- 
lopp6 par les rideaux du lit, ne pouvait la voir, et qui ce- 
pendant, par cette puissance d'inluition si developp^e chez 
les malades, Tavait devin^e. 

— Laissez-moi, laissez-moi ! s'ecriait Maurice avec un ac- 
cent kcre et doux k la fois, etse debattant entre les mains du 
docteur; laissez-moi, je veux la voir, avantque de mourir. 

Et Maurice pronon^a ces derniers mots avec un accent si 
douloureux, qu*il produisitlem^me effet sur les trois femmes, 
qui toutes trois, par un sentiment irrefl^chi et instantane, 
s'^lanc^rent en avant. Madame de Barth^le et Clotilde surgi- 
rent done de chaque o6te du cbevet du lit, tandis que Fer- 
nande apparaissait au pied. 

II yeutun instant de silence Strange. 

Le Jour p^n^trait faiblement dans la chambre; cependant 



124 FERNANDE. 

Fernande put voir Maurice souleve sur son lit, p&le commean 
spectre, le regard ardent de fi^vre, et fixant tour-i-tour, avee 
une expression qui tenait de la folic, son oeil dilate sur sa 
ni6re, sur Clotilde et sur Fernande. 

La m^re et r^pouse, que la conscience de leur position ren- 
dait hardies, soutenaient Maurice entre leurs bras, tandis 
que Fernande humble et tremblante, clou6e k sa place kla 
vue de ces deux anges gardiens qui semblaient defendre Mau- 
rice contre elle, se retenait k un fauteuil et n'osait faire un 
pas en avant. Maurice poussa un soupir , et comme si, con- 
vaincu qu'il 6tait en proie au delire, il eilt renonc^ k rien com- 
prendre de ce qui se passait autour de lui, il ferma les yeux 
et laissa retomber sa t^te sur Toreiller. 

Madame de Barth^le et Clotilde allaient pousser un cri de 
terreur, lorsqu'un geste irap6ratif du docteur arrto ce cri 
sur leurs l^vres. Elles s'arr6t6rent done immobiles, muettes, 
et debout de chaque c6t6 du chevet. Pendant ce temps, Fer- 
nande avait jug6 Vimportance de la situation, la crise etaitar- 
riv^e ; tout d^pendait d'elle. 

Elle fit un puissant effort sur elle-meme, et se gUssantavec 
le pas d'une^ ombre jusqu'au piano entr'ouvert entre les deux 
fen^tres, elle s'assit; puis, laissant courir ses doigtssurles 
touches, elle pr^luda lentement k Tair : Onibra adorata^ 
qu'elle fit entendre k demi-voix avec une telle puissance de 
sentiment qu'aucun des spectateurs de cette sc^ne n'echappa ^ 
rinfluence de cette m61odie, qui, pareille kune voixvenantdu 
ciel, k une consolation merveilleuse, k un 6cho mysterieux du 
pass^, flotta un instant dans Fair, et vint s^abattre sur le ma- 
lade. En proie k une Amotion intime, Maurice alors rouvrit 
lentement les yeux, et se soulevant comme en extase, sans 
chercher k savoir d'oii venait le prodige, il 6couta, comme si 
tons ses sens s'6taient r^fugi^s dans son &me, tandis quele me- 
decin recommandait k tons I'immobilite et le mutisme. Rien 
ne troubla done Fernande pendant toute la dur^e de Tair, et 
la derni^re note vibra et s'^teignit au milieu d'un silence reli- 
gieux. Maurice, qui avait 6cout6 en retenant son souflle, res- 
pira comme si un poids ^norme lui ^tait enley6 de dessus la 
poitrine. Alors, encourag^e par Teffet qu'elle venait de pro- 
duire, Fernande osa se montrer. 
Elle sejeva du fauteuil oix elle 6tait assise, se tourna vers 



FERNANDE. 125 

le lit, et s'avan^ du c6te du malade, tandis que le medecin 
ouvrait un des rideauxqui interceptaient le jour. Fernandese 
rev6Ia aux yeux de Maurice comme une apparition surhumai- 
ne, toute resplendissante d'une sorte d'aur^ole que le soleil 
formait autour d'elle. 

— Maurice, dit la courtisane en tendant la mainau malade, 
qui la voyait s'approcher de son lit avec Tanxietedu doute, 
Maurice, je viens ^Vous. 

Mais le jeune homme, se rappelant instinctivement la 
presence de sa mere et de sa femme, se retourna du c6te oti 
il devinait qu'elles devaient 6tre, et les apercevant toujours k 
la m^me place : 

— Clotilde! s'6cria-t-il, gr^cel ma m^re, ma m^re, par- 
donnez ! 

Et une seconde fcis il retomba sur son lit, sans force, les 
yeux ferm^s, et dans le plus profond accablement. 

Alors Fernande sen tit que le moment etait venu de se placer 
au-dessus des considerations de d^licatesse qui Tavaient re- 
tenuejusqu'k cetteheure, etde recourir kTascendant que la 
passion de Maurice lui assurait. Elle s'empara done de la 
main dont le malade couvrait ses yeux, et sans paraitre re- 
marquer lefr^missement que son simple toucher faisaitcou- 
rir par tout ce corps affaibli : 

— Maurice, dit-elle avec une fermete d' accentuation qui le 
fit tressaillir, et en le for^ant k subir en m^me temps Tinfluen- 
ce de son regard et la preponderance de savoix; Maurice, je 
veux que vous viviez, m'entendez-vous ? Je viens au nom de 
voire m6re, au nom de voire femme, vous ordonner de re- 
prendre courage, d'appeler la sanle, de recouvrer la vie. 

Et comme k son agitation elle sentit qu'il allait r6- 
pondre : 

— Ecoutez-moi, continua-t-elle en interrompant sa pensee; 
c'estk moi de parler, c'est k moi de me justifier. Groyez-vous 
que le caprice ait seul regie ma conduite? croyez-vous que 
j'aie v^cu calme, sans souffrance, sans regrets, sans remords, 
moi qui n'ai pas de m^re pour pleurer dans mes bras, moi qui 
n'ai pas d'amis dans les bras de qui jepuisse pleurer, moi 
qui suis d^sh^ritee k jamais des joies de la famille, moi qui 
regarde, tristeet sterile, les autres femmes accomplir sur la 
terre la sainte mission qu'elles ont regue du ciel ? Dites, 



126 FERNANDE, 

Maurice, croyez-vous que j'aie 6te heureuse, croyez-vous que 
le n'aie pas horriblement soufFert? 

— Oh! oui, oui I s'^cria Maurice. Oh ! jele crols, j'ai he- 
soln de le croire. 

— Eh bien! Maurice, regardez autour de vous maintenant. 
Voyez trois femmes dont la vie est suspendue k voire exis- 
tence, et qui vous conjurent de renallre. Songez qu'^ deux 
d'cntre elles votre vie rend le bonheur, qu*ii la troisi^rae elle 
epargne un remords, et dites si vous vous croyez toujours le 
droit de mourir. 

Pendant que Fernandeparlait, le malade semblait, parses 
grands yeux beans, par sa bouche entr'ouverte, aspirercha- 
cun des mots qui tombaient de ses 16vres, et Tcfifet que cette 
voix produisait sur lui 6tait immediat et visible, chaque pa- 
role semblait, en penetrant jusqu'au fond de son coeur, y 
paralyser un principe funeste. Ses nerfs, detendus commepar 
miracle, rendaient k ses membres raidis un pen de leur an- 
cienne souplesse. Ses poumons oppresses se dilalaient, et 
semblaient remplis d'un air plus pur. Un sourire passa sur 
ses l^vres, doux et melancolique encore, raais enfln le pre- 
mier sourire qui y eUt pass^ depuis bien longtemps. 

II essaya de parler ; cette fois ce fut son Amotion et non sa 
faiblesse qui Ten emp^cha. 

Le docteur, enchants de cette crise dont il avait pr^vu I'ef- 
fet salutaire, recommanda par un signe aux differens acteurs 
de cette sc^ne d'agir avec prudence. 

— Mon fils, dit madame de Barth^le en se penchant vers 
Maurice, Clotilde et moi nous savons tout comprendre, tout 
excuser. 

— Maurice, ajouta Clotilde, vous entendez ce que dit voire 
m^re, n'est-cepas? 

Fernande ne dit rien, elle poussa seulement un profond 
souptr. 

Quand au malade, tropboulevers6 pour percevoir desidto 
bien nettes, trop ^mu pour demander des explications, por- 
tantalternativement ses regards pleins de doule, de surprise 
et de joie, sur les trois femmes debout autour de lui, il ten- 
dit une main k sa m6re, une main k Clotilde, et tandis que 
toutesdeux se penchaient sur lui, il ^changea avec Fernande 
un regard od Fernande seule pouvail lire. 



FERNANDE. 127 

Le doeteur, comme on le pense bien, n'^tait point rest^ 
spectateur indifferent de la sc^ne qu'il avait provoqu^e. II 
avait, au contraire, observe toutes les impressions revues par 
son malade, etvoyant qu'elles autorisaient des previsions fa- 
vorables, il s'empara de la situation pour la diriger. 

— Allons, mesdames, dit-il en intervenant avec une sorte 
d'autorit^ respectueuse, ne fatiguons pas Maurice, il a besoin 
de repos. Yous allez le laisser seul, et apr^s le dejeuner vous 
reviendrez faire un peu de musique pour le distraire. 

Une inquietude vague se peignit alors dans le regard du 
malade dont les yeux supplians se fix^rent sur Fernande; 
mais pour le rassurer indirectement, le doeteur sgouta en 
s'adressant k madame de Barthele et en designant Fer- 
nanda: 

— Madame la baronne ordonne que Ton conduise madama 
dans Tappartement qui lui est destine. 

— Comment I s'^cria Maurice ne pouvant retenir cette ex- 
clamation de joie. 

— Qui, dit negligemment le doeteur, madame vient passes 
quelques jours au chateau. 

Un sourire d'etonnement et de joie ^claira les traits du 
malade, et le doeteur continua en affectant un ton magis- 
tral : 

— Allons, puisqu'on m'a constitue dictateur, il faut que 
cfaacun m^obeisse. D'ailleurs, ce n'est pas bien difficile, je ne 
demande que deux heures de repos. 

Et prenant une potion pr^paree^Tavanceetla pr^sentant 
k Fernande: 

— Tenez, madame, dit-il, donnez ceci k notre ami.Enga- 
gez-le k ne plus se tourm enter, et dites-lui bien que nous le 
gronderons, que vous legronderez, s'il n'est pas docile k tou- 
tes nos prescriptions. 

Fernande prit le breuvage et le presenta au malade sans dire 
une seule parole ; mais son sourire ^tait si suppliant, son 
regard implorait avec une expression si douce, son geste 
etaitsi gracieux, que le malade, si longtemps rebelle aux or- 
dres du doeteur, but en fermant ses paupieres^ afin de ne pas 
voir disparaitre le prestige de cette realite douce et incroya- 
ble oomme un songe. De cette fa^on il put croire que Fer- 
nande etait toujours pr^s de lui, et, berce par cette douce 



128 FERNANDE. 

pens^e, il ne tarda point k s^assoupir. Aussitdtqu'elles sefu- 
rent assur^es de son sommeil, les trois femmes, s'61oignant 
sur la pointe du pied, sortirent de la chambre. 

Madame de Barth^le etait si heureuse da succ^s de cette en- 
trevue, qu'elle t6moigna d'abord sa reconnaissance k Fer- 
nande avec plus d'abandon qu'il n'entrait dans son plan de le 
faire ; mais la baronne, comme on Ta vu, 6tait la femme du 
premier mouvement, etquand ce mouvement venait du coeur, 
presque toujours il la conduisait troploin. 

— Mon Dieu ! madame, dit-elle en sortant, que vous files 
bonne de venir nous rendre tons k Tespoir et h la vie ! Mais, 
vous le comprenez, vous \o\\k engaged k ne pas nous quitter 
brusquement. Yous ne le pouvez pas, vous ne le devez pas. 
Cest un sacrifice que vous nous faites, nous le savons, en 
quittant pour nous Paris et ses plaisirs ; mais nos soins et 
nos attentions sauront vous prouver au moins|que nous ap- 
prtoions votre g^n^rosit^. 

Par 6gard pour la femme de Maurice, dont on eftt dit sans 
cesse que la baronne oubiiait la presence, Fernandebalbutia 
quelques paroles. Clotilde sentit son embarras et comprit 
sa retenue; arriv^e Jilaporte delacbambre destin^ear^- 
trang^re : 

— Je me joins k ma m6re, madame, dit-elle ; accordez-nous 
ceque nous vous demandons, etnotre reconnaissance, croyez- 
le bien, sera ^gale au service que vous nous aurez rendu. 

— Je mesuis mise k vos ordres, mesdames, dit Fernande ; 
Je n'ai plus de volont^, disposez done de moi. 

— Merci, dit Clotilde en prenant avec un geste plein de 
gr4ce naive la main de Fernande. 

Mais aussit6t elle tressaillit en sentant que cette main fitait 
glac6e. 

— Oh I mon Dieu I madame , s'6cria-t-elle, qu'avez-vous 
done? 

— Rien, dit Fernande, et ce n'est pas pour moi qu'il faut 
craiudre, ce n'est pas de moi quMl faut s'occuper. Un peu de 
repos et de solitude m^aura bient6t remise de quelques ^mo- 
lions involontaires dontje vous demande bien bumblement 
pardon. 

— -Maiscela se con^oit k merveille que vous soyez6mue! s'^- 
cria madame de Barth^le avec sa l^g^ret^ ordinaire. Le pau- 



FERNANDE. 129 

vre enfant vous aime tant, qui! n'y a rien d'etonnant que 
Yous Taimiez aussi de votre c6t^; d'ailleurs , il suffit de vous 
voir pour comprendre tout. 

A ces mots, madame de Barthele s'arr^ta par une reticence 
involontaire, afin de manager k la fois Torgueil naturel desa 
belle-fille et la modestie de la femme k laquelle elle faisait, 
par une circonstance si strange les honneurs de sa maison. 

Pendant que la sc^ne que nous avons racontee, toute de 
sentiment etdeverit^, se passait dans la chambre de Maurice 
entre le malade et les trois femmes, une sc^ne toute de raille- 
rie et de mensonge se passait au salon, entre monsieur de 
Montgiroux etles deux jeunes gens. 

Le pair de France, jalouxetcraintifmalgr^ luiparlaseule 
influence de son ^ge et de son experience, savait par madame 
d'Aulnay, son amie toute d^vou^e, comme nous Tavons vu, 
que les deux jeunes gens ^talent de ceux qui se montraient 
les plus'assidus pr^s de sa belle maitresse. Femande, d'ail- 
leurs, ne cachant rien, par la raison qu'elle n'avait rien k 
cacber, sortait avec eux, les recevait dans sa loge, et les trai- 
lai t avec cette intimite dont les amans sont toujours jaloux, et 
qui, au contraire, devrait bien moins les inquieter que la r^ 
serve. Lecomte ^tait done bien aise de s'assurer par lui-m^me 
du degr^ dUntimit^ oU messieurs de Rieulle et de Yaux en 
ctaientarriv^s avec Femande. La circonstance 6tait favorable ; 
ildoutaittout en voulant croire, il croyait tout en voulant dou- 
ter. SMI n'y a rien de plus incomprebensible que le coeur d'une 
jeune femme, il n'y a rien de plus facile k comprendre que le 
coeur d'un homme d^jk vieux ; la defiance et la cr^dulit^ s'y 
livrent un combat perp^tuel pourlecompte de sa vanity. Dans 
le milieu social oU vivait monsieur de Montgiroux, la vanity 
jouc un rdle si grave et si important, que bien souvent on la 
prend pour de Tamour, sans songer que, comme tout senti- 
ment eman^ du coeur, Tamour est trop respectable pour ^tre 
aussi commun <]u*on le croit. 

L'homme d'Etat, apr^s avoir un instant r^flechi de quelle 
fa^n il entrerait en mati^re, par suite de ses babitudes par- 
lementaires sans doute, commen^a done Tinvestigation par 
des reproebes, gourmandant d'un ton serieux et protecteur 
les deux jeunes gens d'avoir introduit pr^s de deux femmes 
aussi respectables que V^taient madame de Bartb^le et sa 

o* 



130 FERNANDE. 

ni^ce une femme sur laquelle on r^pandait tant de mauvais 
bruits, qu'on accusait tf^tre plus qu'incons^uente, et qui ne 
pouvait manquer, par sa l^g^rele etson ignoranee des usage: 
du monde, od sans dbute elle n'avait jamais 61^ rcQue, de 
causer quelque scandale dans la maison oti Ton avail eu rim- 
prudence de la recevoir. 

Malheureusement la tactique du parlenoentaire, exceliente 
entoute autre occasion, devait 6cbouer en cette circonstance 
par Tesptee de soupcon qu'avaient couqu les deux jeunes 
gens sur rintimit6 secr^e du comie de Mon(girouxa?ecFer- 
nande, ct sur Tint^r^t quUl pouvait avoir, danscecas, de con- 
nattre la v^rit^. Aussi, par un rapide coup d'oeil 6changeen- 
tre eux, le projet fut-il arr^t6 de tourmenter de compte ^ de- 
mi ramantem^rlte qui pr^tendait exercer despotiquementles 
avantages de sa position d'homme riche. Tous deux, au reste, 
inqui^talent monsieur deMontgirouxli un degr^ egal,Fabien 
de Rieullepar ses airs d'ancien amant, L^on de Yaux par ses 
pretentions k devenir un amant nouveau. Cependant, comme 
on le comprend, la guerre devait 6tre plus vive de la part de 
L^on de Yaux, qui n'avait rien k menager dans la maison de 
madame de Bartb^le, et qui de plus ^tait excite par la jalousie, 
quedu c6t6 de Fabien de Rieulle, qui, dans ses pro jets, sur 
C^otilde, tenait k ne point se faire d'ennemis autour de )a 
jeune femme. 

Ce fut done Leon de Yaux qui ramassa le gant et qui re- 
pondit k rimprovisation aecusatrice de monsieur de Mont- 
firoux. 

— Permettez-moi, monsieur le comte , dit-il, se posant en 
d^fenseur de Tinnocence , permettez-moi de combattre les 
preventions quevousaveicon^ues contre madame Ducoudray. 

— Madame Ducoudray, madame Du«oudray ! reprit mon- 
sieur de Montgiroux avec une impatience qu'il ne put r^pri- 
mer ; vous savez bien que cette personne ne se nomme pas 
madame Ducoudray. 

— Oui, je le sais bien, reprit L^on, puisque c'est un nom 
de circonstance que nous lui avons donn6 pour cette solen- 
nelle occasion ; tnais qu'elle s'appelle ou qu'elle ne s'appelle 
pas ainsi , il n'en est pas moins vrai que c'est une femme 
cbarmante, et que, comme toutesles femmes cbarmantes. on 
oalomnie ; voilft tout. 



FERNANDE. ' 13t 

— On calomnie, on calomnie , reprit le pair de France ; et 
pourquoi calomnierait-on cette dame, voyons? 

— Pourquoi Ton calomnie ? yous , homme politique, vous 
demandez cela ? On calomnie parce qu'on calomnie, voil^ tout. 
A.U reste, ne connaissez-vous done pas Fernande? 

— Comment Fentendez-vous ? demanda le pair de 
France. 

— Mais je demande si vous ne connaissez pas Fernande 
comme on la connait, comme Fabien et moi nous la connais- 
sons, pour avoir ete chez elle , pour avoir ete re^u dans sa 
lege, pour avoir ete admis k ses soupers ? Yous savez que ses 
soupers sont cites comme les plus amusans de Paris ? 

— Qui, je sais tout cela; mais je ne connais pas madame 
Ducoudray. 

— Pardon; vous me faisiez observer vous-mtoe touti 
rheure que cette dame ne se nommait point madame Ducou- 
dray. 

— C^taif pour ne pas dire... Le comte de Montgiroux s'ar- 
r^ta tout embarrasse. 

— Pour ne pas dire Fernande. Mais tout le monde Tap- 
pelle ainsi. Yous savez, c'est un de privileges de la celebrite 
que d'entendre repeterson nom sans accompagnementaucun. 
Or, Fernande est une des celebrites fashionables de Paris par 
sa beauts et son esprit, par sa finesse et son aplomb, par sa 
coquetterie et son ingenuite. Oui, oui, tous tant que nous 
sommes, qui nous croyons bien fins ou bien forts, nos ruses 
les mieux couQues ne sont que des tours d'ecoliers, compa- 
rees aux siennes. Elle a Tart sublime de donner k ses petits 
mensonges un air adorable de verite. Enfin, ses tromperies 
sont combinees de telle facon qu'on les prend parfois pour 
des actes de d^voAment. Et vous ne voulez pas que Ton ca- 
lomnie une femme si superieure? Allons done ! monsieur le 
comte. Mais je croirais manquer k ce que je lui dois si je ne 
la calomniais pas de temps en temps moi-meme. 

Monsieur de Montgiroux etait au supplice. Fabien s'en 
aper^ut, et vint iraitreusement k son secours. 

— AJlons done, Leon, dit-il d'un ton grave, c'est mal ce 
que tu fais 1^, et cette legerete n'est pas de mise, surtout au 
moment oix Fernande consent, par notre entremise, k rendre 
k madame de Barth^le un de ces services signal^s que lui re- 



132 FEUNANDE. 

fuserait certainement une femme^du monde; car, a)oata-t4l, 
ce pauvre Maurice mourait tout bonnement d'amour pour elle, 
et personne ici n'en peut plus douter. 

— D'araour, d'amour!.... murmura monsieur de Montgi- 
roux. 

— Oh ! cela, monsieur le comte, reprit Fabien avec la plus 
grande gravity, [cela c'est la v6rit6 pure. MaintenantFernande 
partage-t-elle cette passion, et une cause quelconque la lui a-t- 
olle faitrefouler dans le fond de son coeur, cet abime ot lc8 
iemmes cachent tant de cboses? voil^ le probleme. Monsieur 
lie Montgiroux, qui a une grande experience du monde, etqui 
passe surtout pour avoir une profonde connaissance des 
femmes, va nous aider k\e resoudre. 

— Nullement, messieurs, repondit le comte; il y a long- 
temps que je ne m^occupe plus de pareilles questions. 

— Les questions qui interessent Thumanite , monsieur le 
cojnte, sont dignes d'etre examinees par les plus hauts es- 
prft*. 

— Mon Cher Fabien, je te pr6viens que tu nous menes 
droit aux abstractions philosophiques, tandis qu'au contraire 
11 est question des plus mat^rielles r^alites. Monsieur le cerate 
de Montgiroux accusait tout k Theure Fernando d'etre legere, 
incons^quente, coquette, inconvenante ; il craignait que sa 
inani^ire de se conduire ici nefit scandale : il disait... il disait 
bien autre chose encore.,. Que disiez-vous done, monsieur le 
comte? 

— Ce que je disais n'a aucune valeur, monsieur, puisque 
je ne connais^pas madame Ducoudray. 

— Madame Ducoudray ! allons, c'est vous qui y tenez main- 
tenant, reprit Uon de Vaux. 

— J'y tiens parce que j'ai r^fl^chi, reprit le vieillard en 
composant son visage comme s'il eAt et6 en cour de justice ; 
j'y tiens parce qu'il est convenable que, tant que cette jeunc 
dame restera ici, elle porte un nom qui ressemble k un nom 
de femme, et non k un pr^nom.. 

— Qui ressemble i un nom defille, reprit gravement Fa- 
bien. Monsieur le comte de Montgiroux a parfaitement rai- 
son, et c'est toi qui es un 6cervel6, mon cher L6on. 

— Trds bien, monsieur, reprit le comte; respectons les 
usages re9us, on ne s'en 6carte jamais impuntoent^ et moi- 



FRRNANDE. 133 

meme j^ai eu tort, du moment oil madame Ducoudray etait 
recue chez ma ni^e, d'en dire ce que j'en ai dit. 

— Monsieur le comte, dit ^ son tour Leon de Vaux en imi- 
tant le serieux diplomatique du pair de France, je sais tou- 
jours me soumettre d^s qu'on parle au nom du monde ; mais 
c'est Yousy daignez vous le rappeler, qui d'abord accusiez 
Femande. 

— Tarais tort, dit vivementle vieillard, je parlais sur oui- 
dire ; on devrait ^tre assez sage pour ne jamais se laisser 
aller k ces opinions qui viennent on ne sait d'oti et qui sont 
faites on ne sait pour quoi.... 

— Pardon, pardon, monsieur le comte; mais il y a bien au 
fond quelque ctiose de vrai dans ce qu'on dit de Femande. 

— Mais aussi peut-6tre exagere-t-on, reprit le pair de Fran- 
ce sans s'apercevoir qu*il etait en pleine contradiction avec ce 
qu'il avait dit d'abord. En effet, la reserve de madame Du- 
coudray, le ton decent de ses mani^res, son langage toujours 
mesure, dementent les mechans propos que Ton tient sur son 
compte, et vous seriez fort embarrass^ de prouver tout ce 
qu'on avance sur elle, vous qui avouez que vous la calomniez. 

— Eh ! monsieur le comte, i:eprit L^on, connaissez-vous de 
nos Jours une reputation qui ne se fasse pas ainsi sur paro- ^ 
le? II faut qu'on parle des gens, qu'on en parle bien ou mal, 
peuimporte. Mieux vaut la medisance queToubli. Vous vous 
rappelez ce que disait Tautre jour cbez madame d'Aulnay un 
acad^micien autrefois cel^bre: — Ah! madame, il y a une 
terrible conspiration contre moi, disait-il. — Laquelle? — 
Celle du silence. — En effet, monsieur le comte, le pauvre 
bomme en etait arriv6 k ne pouvoir meme plus faire dire du 
mal de lui. Heureusement il n'en est pas de ra^me de Femande. 

— Mais enfin, monsieur, qu'en dit-on ? demanda monsieur 
de Montgiroux avec une impatience qu'il ne pouvait plus con- 
tenir. 

— Eh I mon Dieu I ce qu'on dit de certains hommes politi- 
ques qui n'en sont pas moins consider^s pour cela, — qu'ils 
sont k tout venant pourvu qu'il en r^sulte de Targent et de 
reclat. — Une loge k TOp^ra est k Fernande ce que la croix 
de la Legion-d'Honneur est k un depute. Les minist^res chan- 
gent, les amans se succ^dent: chez Tune etchez Tautre, c'est 
toujours le m^me sourire, la m^me complaisance, le m^me 



134 FERNANDE. 

devoljiment, et surlout la merae conviction ; la seule differen- 
ce c'est que les courtisanes ont Topinion contre elles, et que 
les courtisans Tont pour eux. 

L^on de Yaux avail mal calculi le coup qu'il portait; en 
s'^lancant dans le domaine politique, ii rentrait dans les ter- 
ras de monsieur de Montgiroux, et le vieil homme d'etat etait 
tenement cuirass^ par Tindiff^rence ou par Thabitude, que 
Tattaque, toute directe qu'elle ^tait, ne le fit meme pas sour- 
Ciller. II en revint done au seul sentiment qui avait encore le 
pouvoir de faire battre son coeur: ^ Tamour, ou plut6ta Ta- 
mour-propre. 

— Mais enfln, dit-il, puisque vous connaissez .beaucoup 
madame Ducoudray, et puisque vous ne reniez pas cette con- 
naissance... 

— La renier ! reprit L6on ; au contraire, j'en tire vanity. 

— Vous pourriez me dire... 

— Le nombre de ses adorateurs? parfaitement. 

— Diable ! tu prends 1^ une t^cbe difficile, dit Fabienqui, 
ainsi qu'on Ta remarqu^, neparlait qu'k de longs intervalles. 

— Pourquoi pas? tu sais que j'^tais tres fort en alg^bre, et 
ea procedant du connu k Tinconnu, on y arrivera. 

— J'espfere que vous vous mettrez en tete de la liste, mon- 
sieur de Yaux, dit le pair de France avec amertume. 

-Non, monsieur le comte, non, car je ne compterai que 
les amans favorises, et je ne suis pas encore au nombre de 
ceux-ci ; en tete de la liste, j'inscrirai non pas men nom, mais 
le nom de Maurice. 

— Faites-y attention : depuis un mois qu'elle a rompuavec 
mon neveu, il se pourrait bien que quelque autre lui eilt 
succed6. 

— Je vous ai dit que j'allais procMer du connu k Tin- 
connu; attendez done. 

— C'est juste, dit Fabien ; attendons. 

-r- A Maurice, continua Leon, a succede un personnage 
mysterieux et invisible qui se cache et se trabit tout k la fois. 
Yoyons, qui cela peut-il etre? L'heure dont il peut disposer 
est d'une heure k deux, et pendant cette heure la porte de 
Fernando est impitoyablement fermee k tout le monde. Sa 
voiture, qu'on voit cependant au fond de la cour, est attelee 
de deux alezans brilles ; sa loge k FOpera est un entre-co- 



FERNANDE. 135 

lonnes : il en a c6d6 un jour, le vendredi. Or, voyons main- 
tenant parmi tes amis, Fabien, parrai vos connaissances, 
monsieur de Montgiroux, quel est Fhomme auquel ses graves 
occupations ne laissent qu'une heure par jour, qui ait un 
entre-colonnes k TOpera, et dont la voiture soit habituelle- 
ment attel6e de deux alezans. 

— Mais celle de monsieur de Montgiroux, dit madame de 
Barthele qui entrait au salon juste au moment od cette ques- 
tion etait faite; monsieur de Montgiroux a deux alezans k sa 
voiture. 

— Tout le monde a des chevaux alezans, r^pondit vive- 
ment le comte, c'est la couleur la plus commune. Mais, ch^re 
baronne, puisque vous voici, dites-nous comment va Mau- 
rice? 

— Miracle, mon cher comte, miracle ! s'6cria madame de 
Barthele rayonnante de joie; madame Ducoudray a 6t^ par- 
faite debont^ et de convenance; d^cidement c'est uneferome 
adorable. 

Un sourire passa sur les l^vres des deux jeunes gens, et 
un nuage assombrit le front de monsieur de Montgiroux. 

— Oui, messieurs, adorable, c'est le mot, reprit madame 
de Bartb^le en voyant le double effet qu'elle avait produit. 

— Et qu'a-t-elle done fait de si merveilleux ? reprit le pair 
de France dun ton dans lequel, malgre sa puissance sur lui- 
m^me, percait quelque amertume. 

— Ce qu'elle a fait ! s'ecria madame de Barthele, ce qu'elle 
a fait ! D'abord, mon cher comte, permettez que je respire; 
on ne passe pas, comme je viens de le faire, de la plus ex- 
treme douleur k la joie la plus vive ; car r^jouissez-vous avec 
nous, mon cher comte, pouryu que madame Ducoudray reste 
seulement huit jours lei, le docteur repond de Maurice. 

— Huit jours ici , cette temme ! sYcria le comte. 

— D'abord, mon cher comte, permettez-moi de vous dire 
que vous etes bien severe en appelant notre belle Fernando 
cette femme. Cette femrae ferait envie k bien des grandes 
dames, je vous en reponds. II est impossible d'avoir plus de 
sensibility, plus d'el6vation d'Ame, plus de tact, plus d'esprit, 
plus de graces que n'en a madame Ducoudray. Vous vous 
kes tous abuses sur son compte, j'en suis certaine, ou ce que 
Ton vous a dit sur son compte est de la calomnie. Je ne suis 



136 FERNANDE. 

pas toutrk-fait une bourgeoise, n'est-ce pas ? et j'ai la pre- 
tention de me connaitre en bonnes manieres. Eh bien ! ap- 
pelez Fernande madame de... Chanvry ou niadame de... 
Montlignon^ au lieu de Tappeler madame Ducoudray ; ce sera 
tout aussi bien une ducbesse que la veuve d'un agent de 
change, d'un courtier de commerce, d'un homme d'argent, 
enfin, k ce que vous m'avez dit, n'est-ce pas? 

— C'est-^-dire que nous avions dit cela d'abord pour sauver 
les convenances, repondit Fabien ; mais depuis vous avezap- 
pris la verite, Fernande n'a jamais ete marine. 

— En etes-vous bien siHr ? demanda madame de Barthele. 

— Certainement; d'ailleurs elle vous I'a dit elle-meme, 
reprit L6on. 

— Elle a peutr^tre des raisons pour dissimuler un mariage 
disproportionn^, dit madame de Barthele qui tenait k ses 
idees. 

— Non, madame ; le seul nom que Ton connaisse.k la per- 
sonne dont nous parlous est Fernande. 

— Elle en a cependant un autre; Fernande est un nom de 
bapteme : quel est son nom de famille ? 

— Nous I'ignorons ; du moins je parle pour Fabien etnioi. 
Interrogez monsieur de Montgiroux, madame, il est peut-etrc 
plus savant que nous. 

— Moi ! s'ecria le comte, qui, n'ayant pas vu venir labotte, 
n'avait pas eu le temps de la parer ; moi ! Comment voulez-vous 
que je sache cela ? 

— Mais, dit Leon, comme on salt une chose que les autres 
ignorent; 11 n'y a jamais que la moiti6 d'un secret dans 
Tobscurit^. Quand vous vous etes trouves face k face, Fer- 
nande et vous, vous avez eu Fair de vous connaitre. 

— Certainement; si c'estse connaitre cependant que de se 
rencontrer par hasard aux Bouffes , au bois, \k oil tout le 

monde va Je connais madame Ducoudray devue. Mais 

vous voyez bien, messieurs , que vous detournez la baronne 
du sujet qui doit tons nous interesser dans ce moment-ci, de 
Maurice. ^— Eh bien I chere baronne , comment cela s'est-il 
pass^? reprit monsieur de Montgiroux, certain qu'en s'adres- 
sant au coeur de la m^re la conversation allait changer k Tins- 
tant mdme. 

— Amerveille, cher comte. Madame Ducoudray d'abord 



FERNANDE. 137 

etait plus tremblante que nous. A la porte, il a fallu que nous 
la poussions pour la faire entrer, pauvre femme! L'effet 
qu^elle a produit sur Maurice , voyez-vous , a ^16 Teffet ma- 
gique. Et puis elle a chants. Yous qui 6tes un m^lomane, 
men Cher comte, j'aurais voulu que vous entendissiez cela. 

— Comment! elle a chante? demanda monsieur de Mont- 
giroux tout 6tonn^. 

— Oui , un air de Romeo et Juliette; Ombra adorata, II 
paraltque c*est un air qu'elle chantait ^Maurice quand Mau- 
rice lui faisait la cour ; car, en entendant cet air, le pauvre 
eDfiant revenait k Texistence , comme si les sons admirables 
qui sortaient de la bouche de cette sir^ne lui redonnaient la 
vie. Ah ! mon cher comte, je vous declare que je consols 
qu'un jeune homme soit amoureux fou d'une pareille femme. 

— Et m^me un vieillard, dit L^on de Yaux, qui avait jur6 
de ne pas laisser passer une occasion de boutonner le pair 
de France. 

— Mais dans tout cela, je vous Tavoue , continua madame 
de Bartb^le, ce qui m'^tonne et ce que je ne comprends pas, 
ce que je ne comprendrai jamais, ce sont les rigueurs de cette 
femme pour Maurice. Deux organisations si bien faites pour 
s'entendre ! <f est incroyable. 

— Mais, demanda vivement le pair de France, Maurice a 
done dit que Fernande lui avait r^sist^ ? 

— Eh bien ! mais si elle ne lui avait pas r^sist6 , 11 me 
semble qu'il ne serait pas malade de d^sespoir. 

— Pardon, madame, reprit L^on de Yaux; mais il se pour- 
rait qu'une rupture, au contraire, eilt produit Teffetque nous 
deplorons 

— Une rupture ! et pourquoi aurait-elle rompu avec mon 
fils? Oil aurait-elle trouv6 mieux que lui, je vous le demande? 

— Yous avez raison, madame; mais toutes les liaisons ne 
se font pas selon le coeur ; il y en a qui sont dirig^es par le 
calcul. 

— Le calcul, fi done !... Oh t monsieur, vous ne connais- 

sez pas madame Ducoudray, si vous pensez que le calcul 

Tenez, moi, je ne I'ai vue que depuis une heure , eh bien I 
jen r^pondrais comme de moi-m^me. Madame Ducoudray 
une femme interess^e ! jamais, monsieur, jamais I 

— Enfin, ce qu*il y a de certain, madame la baronne , re- 



138 FERNANDE. 

prit L^on de Vaux, c'estque Maurice a M cruellement re- 
pousse, et repousse au moment oil commen^ait une intimite 
nouvelle. Maintenant les probabilil^s sont que son successeur 
aura exig6 cette rupture. 

— Et quel est ce successeur tout-puissant? demanda ma- 
dame de Barth^le. 

— All! dame! qui sait cela? reprit L^on. Le sais-tu, Fa- 
bien ? Le savez-vous, monsieur le comte? 

— Comment voulez-vous que je sache de pareilles clioses, 
monsieur ? 

— En tout cas, si les choses se sont passees comme vous 
le dites, cela prouve de la conscience de sa part. Bien des 
femmes de la classe k laquelle vous pr^tendez qu'elle appar- 
tient auraient promis et n'auraient pas tenu. 

— Oui, oui, dit L^on, cela se fait quelquefois en amour, et 
mfime en politique, n'est-ce pas, monsieur le comte? 

— Laissons continuer madame de Barth^le, repondit le 
pair de France. 

— Eh bien ! quand elle a eu chante, et d'une fa^on adorable, 
je dois le dire, elle s'est approch^e du lit. Alors men fils, 
ravide la revoir etd'apprendre qu'elle consents rester ici.... 

— Comment! serieusement elle reste? demanda le comte 
deMontgiroux avec inquietude. 

— Oui, monsieur; si serieusement, que nous Tavons con- 
duite k son appartement. 

— Quoi ! madame, elle restera ici ? dans cette maison? 

— Et oil voulez-vous qu'elle aille? k I'auberge? 

— Sous le meme toit que Maurice? 

— Puisque c'esfc elle qui doit le gu^rir. 

— Le guerir, le guerir ! s'ecria Ic pairde France. 

— Oui, monsieur, le guerir. Je n'ai qu'un Ills, et j'y tiens. 

— Mais ma ni6ce, madame? mais Clotilde? 

— Clotilde n'a qu'un mari, et elle doit y lenir. 

— Mais, madame, songez done au monde; le monde, que 
dira-tril ? 

— Le monde dira ce qu'il voudra, monsieur. Ce n'est pas 
du monde que mon fils est amoureux ; ce n'est pas le monde 
qui lui chantera Tair : Ombra adorata. Le docteur n'a pas 
mis dans son ordonnance qu'on lui am6nerait le monde. 

Sans doute la discussion allait devenir plus vive entre le 



FERNANDE. 139 

comte et madame de Barth^le, lorsque le bruit d'une voiture 
se fit entendre, et avant qu'on eilt eu le temps de regarder 
qui arrivait etde donner des ordres pour ne pas recevoir, un 
valet ouvrit la porteet annon^a madame de Neuilly. 

Ce nom, qui. semblait r^pondre aux craintes de monsieur 
de Montgiroux k Tinstant m6me ot il les exprimait, fit pMir 
madame de Barth^le Le comte lui-m^me parut on ne pent 
plus contrari^; mais madame de Neuilly etaitune parente, et 
il 6tait trop tard maintenant pour ne pas la recevoir. 



XI. 



Madame de Neuilly etaitune femme devingt-quatre k vingt- 
cinq ans, qui en paraissait trente : grande, maigre, blonde, 
couperos^e, plus disgracieuse encore au moral qu'au physi- 
que ; c'etait une de ces creatures pour lesquelles on se sent 
une repulsion intinclive, que cependant on rencontre partout 
et dont on ne pent pas se debarrasser, une fois qu'on les a 
rencontr6es. Desh^ritee de tous les cbarmes de la jeunesseet 
de toutes les graces de la femme, Tenvie ^tait le mobile cons- 
tant de ses actions, le trait saillant de ses discours ; elle 
aimait leluxe et la representation; mais quoique tenant aux 
plus grandes families, sa fortune, plus que mediocre, ne lui 
permettait pas de se satisfaire k cet ^gard. Au reste, tou- 
jours hostile, mais toujours hors de Tatteinte des coups elle- 
meme, elle se refugiait dans Timpunite par Tobservance la 
plus rigoureuse des usages du monde. N^ayant jamais ete 
expos^e k succomber k une seduction, elle etait sans piti6 
pour quiconque osait braver les prejugesou franchir lesbar- 
rieres stabiles dans Tint^ret des digues sociales. Affichant 
le plus grand m^pris pour la richesse et la beauts, les deux 
choses qu'elle jalousait le plus au monde, il fallait avant tout 
que Ton fill d'une de ces noblesses reconnues par d'Hozier 
ou par Ch^rin, pour qu'elle daign^t vous croire digne de sa 
fatale intimity. Au reste, Tinstinct guidait admirablement ma- 



140 FERNANDE. 

dame deNeuilly, et lui fs^isait, avec un rare bonheur, mettre 
le doigt sur toutes les plaies. G'^tait, enfin, une deces crea- 
tures dont on sent toujours le contact par une douleur. 

Son arriv^e k Fontenay, dans les circonstances oil se trou- 
vait la famille de madame de Barth^e, devenait une esp^ce 
de calamity. U n'en fallait pas moins faire bonne contenance 
et ne laisser rien percer de Tembarras de la situation. Mais, 
quelle que fdt Texperience de la douairi^re dans Tartun peu 
menteur de recevoir son monde, et quoiqu'elle s^avan^dt de 
son air le plus riant au-devant de la visiteuse, celle-ci, du 
premier coup d*oeil, aper^ut sur son visage une contrariety 
mal d^guis^e ; car, toujours en garde contre chacun pour n'^ 
tre jamais surprise en d^fautd' observation, elledevinaitavec 
une rare perspicacity les plus secretes pens^es, et entre deui 
suppositions vraisemblables, c^tait toujours k la seule vraie 
qu'elle avait le secret tout particulier de s*arr^ter. 

— Ah 1 ch^re cousine, dit-elle apr^s avoir embrasse mada- 
me de Barth^le, j*arrive dans un mauvais moment, je le vols. 
Ma presence vous contrarie, j'en suis certaine. Je venais vous 
demander k dejeuner ; mais, je vous en supplie, si je suis de 
trop, chassez-moi. 

—Vous n*6tes jamais de trop, et surtout ici, vous le savez 
bien, ch^re belle, r^pondit la baronne. Ne changes done rien 
k vos projets, et restez-nous, je vous en prie. 

En entrant dans le salon, madame deNeuilly, du premier 
coup d^oeil, avait embrass^ tons ceux qui s*y trouifaient, et 
le motif qui Texcitait le plus k rester fut celui qu'elle fit va- 
loir pour feindre de vouloir partir. 

— Si fait, dit-elle, si fait, je repars. Vous avcz messieurs 
de Rieulle et de Yaux. Je vous croyais seule, moi, d*apr^ 
tout ce qu'on raconte k Paris sur vous. 

— Oh ! mon Dieu ! ch^re amie, demanda vivement madame 
de BarthMe, et que raconte-t-on ? dites-moi vite cela. 

La mani^re dont madame de Barth^le fit cette question eiii 
suffi pour faire comprendre k madame de Neuilly qu'il se pas- 
salt eflfectivement quelque chose d'extraordinaire k Fontenay. 
Aussi, d^cid^e k approfondir une situation qui se pr^seniait 
k elle avec tout Tattrait du myst^re : 

— Et monsieur de Montgiroux, dit-elle, qui ne me volt pas, 



FERNANDE. 141 

Unt il est pr^occup^ 1 d^cid^ment, baronne, j'arrive mal k 
propos... 

Et en prononQant ces mots, elle salua dun signe de t^te les 
trois hommes qui formaient un groupe, et se laissa tomber 
sur un fauteuil comme extenuee de fatigue. Le comte s*excusa 
d*un ton grave, les deux jeunes gens firent un salut raide et 
empes6, mais rien n'intimida madame de Neuilly ; elle avait 
une de ces assurances imperturbables, qui d'ordinaire pro- 
yiennent d'une grande superiority ou d'une grande b^tise, et 
qui cbez elle, par exception, etait un effet naturel dont il ^talt 
difficile d'expliquer la cause. C 

— Eh bien ! ch^re amie, ne me raconterez-vous point ce que 
Ton dit de nous k Paris? demanda madame de Bartb^le pour 
la seconde fois. 

—Mais on dit que Maurice est tr^s malade, en danger m^ 
me. Hier on assurait qu'il ne passerait pas la journ^e -, aussi 
je suis accourue, ch^re cousine. pour vous offrir les consola- 
tions d'une sincere amiti6. Heureusement, votre tranquillity 
me rassure. Et quelle est done cette maladie, grand Dieu? 

L'esp^ce de grimace sentimentale dont madame de Neuilly 
accompagna cette exclamation allait si pen k Tair de son yI< 
sage, qu'un sourire involontaire passa sur les l^vres des jeu- 
nes gens, et que le pair de France, malgr6 sa gravity, ne put 
r^primer un geste d'impatience. D'ailleurs, un souvenir don- 
nait encore k cette pantomime un caract^re plus comique : les 
deux jeunes gens ni le comte n'ignoraient pas que la gra- 
cieuse personne qu'ils avaient sous les yeux s'^tait autrefois 
laiss^e prendre pour Maurice d'une violente passion, et qu'elle 
avait tout tent^ pour devenir sa femme. C'etait k la suite de 
r^hec qu'elle avait ^prouv^ en cette occasion que mademoi- 
selle de Morcerf , c*etait le nom de famille de madame de 
Neuilly, s'^tait decidee k ^pouser un vieillard sexag^naire que 
tout le monde croyait fort riche, et dont, k force de soins et 
d*attentions, elle ^tait parvenue k abreger la vie. Malheureu- 
sement, comme si la pauvre femme devait subir tons les d6- 
sappointemens, elle trouva que cette succession, dont elle at- 
tendait une grande fortune, se composait d'un domaine subs- 
titu^ k un neveu et de rentes viag^res. 

— Est-ce v6ritablement une fi^vre cer^brale qu*a ce pauvre 
Maurice? En ce cas, votre medecinest un kne sMl ne s'en est 



142 FERNANDE. 

pas rendu malire aussitdt. Quel est votre m^decin ? comment 
I'appelez-vous ? D'abord vous savez que je m'en tends trts bien 
en medecine; c'est moi qui ai soign^ pendant deux ans mon- 
sieur de Neuilly, qui croyait avoir toutes les maladies, parce 
qu'il avait, comme vous le savez, plac6 une partie de son bicn 
en rentes viageres ; ce n'^tait pas Tinteret qui m'avait fait faire 
ce manage, non : le desir de porter un beau nom. Vous savez, 
messieurs, qu'il 6tait des vieux Neuilly, des sires de Neuilly 
qui ont 6t^ aux croisades ; puis j'^tais dominie par cebesoin 
de devoiiment qui est dans le coeur de la femme et qui fait que 
nous nous sacrifions toujours k quelqu'un ou k quelque chose, 
k un homme ou k une idee. — Allons, ch^re couslne, conti- 
nua madame de Neuilly, conduisez-moi pr6s de Maurice, etje 
vous dirai tout de suite ce qu'il a, moi. 

— Vous 6tes trop bonne, ch6reCornelie,repondit madame 
de Barth^le, et je vous remercie du vif int^r^t que vous pre- 
nez k Maurice; c'est-^-dire k ce qui me touche le plus aU 
monde; mais notre pauvre malade sommeille en ce moment, 
etle docteur nous a renvoyes tons. 

— S'il dort, c'est dej^ bon signe, dit madame de Neuilly, 
et, dans les maladies inflammatoires, le sommeil est un symp- 
t6me de convalescence. Oh!j'en suis v^ritablementcharm^e, 
j'aurai cette bonne nouvelle k donner ce soir chez la marquise 
de Montfort. On signe, comme vous le savez ou comme vous 
ne le savez pas, le contrat de manage de son petit-flls Tris- 
tan avec mademoiselle Henriette Figures, cette fllle si riche, 
vous savez, qui est cens^e nous arriver des colonies et qui 
arrive d'Angleterre, oCi sa m6re a fait une fortune colossale , 
on ne salt trop comment,'ou plut6t on salt trop comment. C'esl 
un veritable scandale, un MontfortJ^pouser la fille d'une dan- 
seuse, ou T^quivalent! quelle honte pour tout le faubourg 1 
mais, que voulez-vous? noblesse a oblig6 si longtemps qu'elle 
n' oblige plus ; on verra, on verra od nous conduiront tous ces 
tripotages d' argent. Pauvre France! A quelque revolution 
nouvelle ! C'etait bien, au reste,ravis de;monsieur de Neuilly, 
et c*etait dans cette crainte qu'il avait place tout son bien en 
viager. 

Et, dans I'amertume du souvenir qui se presentait k la pen- 

s6e de madame de Neuilly, un soupir koufif^ termina sa phrase. 

On ne pouvait plus eviter cette visile inquisitoriaie, il fal- 



FERNANDE. 143 

iait done la subir. Madame de Barthele et le comte de Mont- 
giroux echang^rent en consequence un regard, et se resigne- 
rent k tons les inconv^niens qui pouvaient resulter de la 
presence de la fausse madame Ducoudray, dans Tobligation 
ou Ton allait se trouver de faire asseoir ^ la meme table ces 
deux femmes de caract^re et de condition si opposes ; mais 
le comte, que sa jalousie tenait toujours. se depitait interieu- 
rement de trouver un nouvel obstacle k Texplication qu'il 
voulait avoir avec Fernande ; pour madame de Barthele, elle 
cherchait dans son esprit un moyen de sortir d'embarras et 
d'obvier k Teffet que, d'un moment k Tautre, Tapparition de 
la courtisane devait produire; desorte que, sous leur sourire 
de bienvenue, madame de Neuilly n'eut point de peine k de- 
meler une certaine contrainte. Elle n'en demeura que plus 
fermement dans Tintention ou elle etaitde rester. 

£n effet, pour madame de Barthele surtout, la position etait 
(les plus embarrassantes. Fallait-il mettre madame de Neuilly 
dans la confidence? fallait-il la laisser dans Terreur, et feindre 
dlgnorer ce qu'etait reellement la femme que les amis de 
Maurice avaient amene k Fontenay, laissant ainsi peser sur 
les deux jeunes gens toutle poids du mefait? Si elle parlait|, 
la prude visiteuse allait jeter les hauts cris ; si elle gardait le 
silence, madame de Neuilly ne pouvait-elle pas decouvrir le 
fatal secret? Elle, si repandue, si remuante, si curieuse, siau 
eourant de toutes les intrigues, de tout ce qu'on pent savoir, 
de tout ce qu'on doit ignorer, ne pouvait-elle pas avoir rencon- 
tre Fernande an spectacle , au bois , aux courses , quelque 
part enfin, et avoir demande ce qu'etait Fernande, laconnai- 
tre par consequent de vue, etla reconnaitre chez madame de 
Barthele ? C'etait d6s le mtoe jour un scandale pour tout Paris. 

Mais avant que madame de Barthele eHi trouve un moyen de 
concilier les scrupules de la femme du monde avec le besoin 
qu on avait de la femme perdue, Glotilde entra. 

— Madame, dit-elle en s'adressant k la baronne, le dejeu- 
ner est servi, et je viens de faire prevenir madame Ducoudray. 

En ce moment Glotilde apergut madame de Neuilly et s*ar- 
reta court... Elleavaittoutcompris; il y eutun moment de si- 
lence. 

On devine k quel point la curiosite de madame de Neuilly 
fut excitee par cette annonce suivie de cette reticence. Elle 



144 FERNANDE. 

promena d'abord sur tous les acteurs muets de cette scene pe- 
nible un regard doue de cette puissance dMnvestigation qui 
lui 6tait naturelle; puis, sans m^me adresser k sa jeune cou- 
sine ces protestations hypocrites d'amiii^ par lesquelles les 
femmes ont Thabitude de s'aborder, elle s^^cria : 

— Madame Ducoudray ! qn'est-ce que cela, baronne, ma- 
dame Ducoudray? J'avais bien remarqu6 en arrivant une ca- 
\bche fort ^l^gante avec deux beaux chevaux gris-pommel^. 
£st-ce que cet Equipage est k madame Ducoudray? J'avais dV 
bord cru que c'6tait k V\m ou k I'autre de ces deux messieurs, 
quoique je me fusse dit que, dans ce cas, cette voiture porte- 
rait un chiffre ou des armes. Madame Ducoudray! c'est sin- 
gulier, je ne connais pas ce nom-l^; si c'est sa voiture qui 
est dans la cour, elle a cependant un train, cette dame ! 

Puis, songeant que ces questions avant d'avoir salu^ Glo- 
tilde ^taient quelque pen d^plac^es : 

— Bonjour, Glotilde, dit-elle en se tournant du c6t6 de la 
jeune femme ; je viens pour voir notre pauvre Maurice. Est-ce 
que madame Ducoudray serait pr^s de lui, par basard? 

Ces paroles avaient 6t6 dites avec une telle volubility, que 
ni le comte, ni madame de Bartb^le, ni Glotilde, ni les deux 
jeunes gens, ne purent placer un seul mot. Ce fut done Glo- 
tilde qui, interrog^e la derni^re,* r^pondit d*abord. 
I .— Non, madame, dit-elle; madame Ducoudray n'est point 
pr^s de Maurice, mais dans Tappartement qu'elle doit habiter. 

— Qu'elle doit habiter ! s'^cria de nouveau madame de 
Neuilly ; mais c'est done un commensal que cette madame 
Ducoudray? ou bien a-t-elle lou6 une partie de votre villa? En 
tout cas, vous me la pr^senterez, je Tesp^re; du moment oik 
vous la traitez en amie, je veux faire connaissance avec elle , 
si toutefois elle est de naissance... mais je pense bien, ch^re 
cousine, que vous ne recevriez pas quelqu^un que vous ne 
devez pas recevoir. 

—-Madame, se hSta de dire Fabien, qui comprenait Tem- 
barras de madame de Barthele et les tortures de Glotilde, 
madame Ducoudray a ^t^ amende ici par monsieur de Yaux 
et par moi dans Tint^r^t.de la sant^ de Maurice. 

— Dans rint6r^t de la sant6 de Maurice? dit madame de 
Neuilly, tandis que Fabien rassurait par un coup d'oeil ma- 
dame de Barthele et Glotilde, inqui^tes dela tournure que pre- 



FERNANDE. H6 

nail la conversation; est-ce que madame Ducoudray est la 
femme de quelque hom^opathe ? on assure que les fenimes de 
ces messieurs exerceht la m^decine de compte ^ demi avec 
leurs maris. 

-Non, madame, ditFabien; madame Ducoudray est tout 
bonnement une somnambule. 

— Vrai? s'ecria madame deNeuilly enchant^e. Oh ! comme 
c'estheureux; j'ai toujours-e» 1« plus grand d^sir d'etre mise 
en rapport avec une somnambule. Monsieur de Neuilly, qui 
avait beaucoup connu le fameux monsieur de Puysegur,'pra- 
tiquait quelque pen de magn^isme, et pr6tendait toujours que 
j*avais beaucoup de fluide. Maisdites-moi done, il faut quece 
soit une somnambule fort a la mode, pour avoir des chevaux 
et une voiture comme celle que j'ai vus : est-ce que ce serait 
la f^meuse mademoiselle Pigeaire, qui aurait ^pous^.. .Faites-y 
attention , baronne , dans les maladies inflammatoires les 
oerfis jouent un grand rdle, et le magnetisme excite eflfroya- 
blement les nerfs. Je vous demande done pour votre sdcurit^ 
k vous, ma ch6re baronne, encore plus que pour ma curiosity 
^mol, k ^trelk quand onop^rera sur Maurice. 

Stup^faitsde lamani^re brusque avec laquelleun nouveau 
mensonge vertait, en s'etablissant avec Tapparence de la ve- 
rity, decompliquer encore la situation, tons les personnages 
de cette sc^ne restaient muets en s'entre-regardant, lorsque 
Fabien, qui tirait parti de tout, s*adressant^Clotilde : 

— Madame, dit-il, voulez-vous bien me conduire pr^s dela 
somnambule ? Cest une personne fort susceptible , comme 
toutes les personnes nerveuses, et je craindrais que si elle 
n^^tait pas prevenue d'avance de Thonneur que lui manage 
madame de Neuilly, elle ne le regtlt pas comme elle doit le 
Tecevoir. 

Mads^e de Barth^le re&pira, car elle comprit le projet du 
jeune homme. 

-^ Qui, oui, Glotilde, dit-elle, prenez le bras de monsieur 
de Rieulle, et conduisez-le pr^s de notre aimable hdtesse; 
j'esp^re que, par son influence, il la d^cidera k descendre de- 
jeuner avec nous, quoiqu'il y ait un convive de plus. Allez, 
Cllotilde) allcE. 

Glotilde prit en tremblant le bras de Fabien ; mais, comme 

9 



146 FERNANDE. 

ils s'avancaient vers la porte du salon, cetteportes'ouynt,et 
Fernande parut. 

En Tapercevant, madame de Neuilly poussa un cri d'eton- 
nenent, et ce cri retentit dans le coeur de tons les assistans 
poury causer cette crainte vague qui accompagne la premiere 
phase d'un ^v6nement nouveau et inattendu. 



XII. 



A la terreur qu'avait causee le cri de madame de Neuilly 
succ6da bient6t la plus grande surprise lorsqu*on vit le liau- 
tain champion des traditions aristocratiques, les bras ouverts 
et le visage riant, s'avancer au devant de Fernande, et qu'on 
Fentendit s'ecrier : 

— Comment ! c'est toi, ch^re amie 1 Eh I mon Dieu 1 est^ 
bien toi que je retrouve ? 

Aussi les spectateurs, muets d'^tonnement, n'os6rent-ilsin- 
terrompre les manifestations de tendresse que prodiguait k 
Fernande une des femmes les plus orgueilleuses du faubourg 
Saint-Germain, et, t^moin inquiet de la reconnaissance, cba- 
cun dut attendre une explication sans oser la demander. 

Quant k Fernande, comme si aucune Amotion nouvelle ne 
pouvait trouver place en son 4me, apr^s les Amotions terri- 
bles qu'elle venait d'eprouver, elle se laissa embrasser saus 
temoigner d' autre impression que celle d'une agr^able surpri- 
se. C6tait juste ce que les lois du savoir-vivre et de la poli* 
tesse exigeaient. GependantFabien, qui 6tait le plus rappro- 
ch6 d'elle, crut s'apercevoir qu'elle p^lissait l^gftrement. 

— Mon Dieu ! que je suis heureuse, continua la noble veuve, 
de te revoir ainsi, apr^s cinq ann6es de separation, encore 
plus jeune et plus belle, je crois, que le jour od nous nous 
quittAmes! — Qu'es-tu devenue, ma pauvre Fernande? Moi, 
j'ai et6 mariee et je suis veuve. J'avais ^pousd monsieur de 
Neuilly, un vieillard ; ce n'etait pas une speculation, Dieu 
merci ! car tout son bien ^tait plac^ en rentes yiag^res; mais 



FERNANDE. 147 

tu sais comme je suis bonne, j'ai vu un d^votiment k accom- 
plir, et je Tai reclame. Au reste, homme de bonne maison, 
et, comme je le disais encore tout k Theure, un vrai de Neuil- 
1y, preuves en main : podagre , goutteux , avare , j'en con- 
viens, mais trente-deux quartiers, et d'Harcourt par les fem- 
mes. 

Tout en ^numerant les griefs et les avantages de sa posi- 
tion, la prude examinait avec empressement, et avec un regard 
d'envie encore plus que de curiosite, la beaute gracieuse, lair 
de distinction et Tel^gance de son ancienne amie ; puis s'a- 
dressant k madame de Barth^le : 

— Pardon, ch^re cousine, continua-t-elle, mais je ne puis 
vous exprimerla joie queje ressens ^ voir aujourd'hui unede 
mes plus chores compagnes de Saint-Denis. 

— De Saint-Denis? r6p6t6rent avec surprise tous les per- 
sonnages pr^sens k cette sc^ne. 

— Oui,oui5 de Saint-Denis; vous rignoriez,je levois,pour- 
suivit madame de Neuilly. Eh bien I sachez que nous avons 
6t6 61ev6es ensemble, toujours dans les mtoes classes; que 
Fernande et moi, nous ne nous quittions pas. C'est la lille 
d'uD brave general mort sur le champ de bataille pendant la 
campagne de 4825, devant Cadix, sous les yeux de monsei- 
gneur le due d'Angoul^me, qui lui promit de veiller sur son 
enfant, sur sa fllle unique. Lk-bas, nous savions toute cette 
histoire que vous paraissez tous ignorer ici. Permettez done 
que 06 soit moi qui vous pr^sente mademoiselle de... 

— Arr6tez! madame, s'ecria Fernande. Au nom du ciel, ne 
proDoncez pas le nom de mon p^re. 

U y avait un tel accent de pri^re dans ces paroles ecbappees 
au coeur de la jeune femme, que madame de Neuilly s'arreta. 

Jusque-lk F.ernande, comme on Ta vu, avait gard6 le silen- 
ce. Son maintien annonoait memo plus de resignation que 
d'embarras, plus dehonte que de crainte; ses yeuxbaisses 
avaient ^vite tous les regards, et sa dignity naturelle semblait 
s'accroitre k mesure que cette singuliere rencontre amenait 
la revelation d'un secret qui tournait k son avantage. Mais au 
moment oil le nom de son p^re avait ete sur le point d'etre 
prononce, pal* un geste aussi rapide que la pensee, par un 
cri presque involontaire, par un mouvement de profond efifroi 
elle avait suspendu ce nom aux l^vres de madame de Neuilly, 



148 FERNANDE. 

qui effectivement, k la priere de Fernande, s^^tait arr^tie. 

— Eh ! pourquoi cela, ma ch6re, dit la veuve, et quel motif 
vous force k garder lincognito comnie une reine en voyage? 
Mais c'est un fort beau nom que le v6tre, et Je dirai comme ce 
roi de Macedoine : Si je ne me nommais pas Alexandre, ]e 
voudrais me nommer... 

— Madame, dit Fernande, je vous ai suppli^e et je vous sup- 
plie encore de vous arr^ter ; vous ne pouvez savoir quels mo- 
tifs puissans me font d^sirer que mon nom de jeune fille reste 
inconnu. 

— Vous avez raison, dit taadame de Neuilly ; je ne puis pas 
deviner une pareille fantaisie, et je ne comprendrai jamais 
que la fille du marquis de Mormant... 

Fernande j eta un cri de douleur profonde. Lahonte passa 
sur son visage comme le reflet d'une flammeardente; puis la 
pMeur lui succeda, des larmes mouill^rent ses paupi^res et 
ruissel^rent sur ses joues ; des sanglots gonfl^rent sa poitrine 
et s'echapp^rent en gemissemens etouff^. Enfin, avec cette 
douleur de TSme plus forte que Tusage du monde, elle courba 
la tete, et, ouvrant ses bras comme pour indiquer la resigna- 
tion devant Timpuissance de sa volonte, elle r^pondit : 

— Yous m'avez faitbien du mal, madame. J'aurais desire 
que le nom de mon p^re ne filtpas prononc^. 

— Mais alors il fallait me dire pour quel motif tu d^sirais 
que je gardasse le silence. 

— G'est que nous ne sommes plus aux jours de notre ea- 
fonce, madame, repondit Fernande avec un acc^s de m^lanco- 
lie profonde ; c'est que nous ne sommes plus dans cette mai- 
son de paix et d'amitie oti la pauvre orpheline fat si Ueu- 
reuse. 

— Je crois bien que tu etais heureuse ! tu etais la plus sa- 
vanle, la plus f^tee et la plus belle de nous toutes. 

— Funesles avantages ! dit Fernande en relevant la t^te et 
en fixant un regard severe et triste sur les trois hommes qui, 
en proie au plus profond etonnement, assistaient k cette stran- 
ge sc6ne sans dire un seul mot. 

— Aussi nous te predisions un beau mariage, continua la 
noble veuve, et je vols que notre prediction s'est a<xomplie. 
Une voiture elegante, car c'est k toi sans doute la voiture que 
j'avais remarquee en entrant dans la cour, de beaux chevau]^ 



FERNANDE. 149 

de luxe, un train de maison ; mais il est done riche, ee mon- 
sieur Duponderay, Dufonderay? Comment appelles-tu ton 
mari? 

—Ducoudray, dittristement Fernande, en femme qui se 
resigne k mentir. 

— Ducoudray, r^peta madame de Neuilly. Ah c^l j'esp^re 
quUl n'a rien de substitu6 dans sa fortune, lui ; pas de rentes 
viag^res? Ahl c'est que c*est affreux, vois-tu, ch^re amie, 
surtout quand on a pris des habitudes de luxe -, un malbeur 
arrive, et puis plus d'hdtel, plus de voiture, plus de ehevaux. 
Mais ce que je ne comprends point, pardon de revenir encore 
1^-dessus, c'est de ne point se parer du nom de son p^re quand 
il est beau ; il y a done des raisons? Ah ! j'y suis, pauvre pe- 
tite, tu as fait un mariage d*argent? Encore une vietime 1 ton 
mari est un enrichi, un homme de banque? Ah ! maiheureusel 
je comprends tout maintenant. 

Puis, k Tindecision des physionomies, voyant qu'elle n'a- 
Yait pas encore rencontre juste, elle reprit : 

— Ce n'est pas cela, non. Ah ! maintenant je devine ; c'est 
k cause du somnambulisme. Monsieur Ducoudray est comme 
monsieur de Puys^gur, un magnetiseur. Eh bien ! je pr^fgre 
le magnetisme k la banque. Et il te force k le seconder dans 
son charlatanisme? Ah ! veritablement les hommes sont inf^- 
mes ! 11 te fait lire les yeux bandes comme mademoiselle Pi- 
geaire? il te fait voir Theure auxmontres des autres ? Dans 
quel temps vivonsnous, mon Dieu! Monsieur de Neuilly avait 
place tout son bien en viager, c'est vrai, mais il n'aurait pas 
force mademoiselle de Pommereuse, une iille d'ancienne no- 
blesse, k devenir somnambule, k voir ce qui se passedansTin- 
terieur du corps humain, k gu^rir des malades ; c'est une in- 
dignity, et ily a Ik mati^re k separation. II fautplaider, ma 
petite. Tiens, je me connais en proems, moi ; j'en ai soutenu 
un de trois ans contre les h^ritiers de monsieur de Neuilly. 
Je t*aiderai de mes conseils, je te soutiendrai de mon credit : 
puis, lorsque nous aurons envoys cet abominable monsieur 
Ducoudray magnetiser tout seul, je te rehabiliterai dans }e 
monde, je te pr6senterai comme la fille du marquis de Mor- 
manfc ; etsois tranquille, sous mon patronage toutes les por- 
les se rouvriront devant toi. N'est-cepas, monsieur deMont- 
giroux? n'est-ce pas, monsieur de RieuUe?... n'est-cepas, 



150 FEBNANDE. 

monsieur... Mais qu*avez-Yous done tons? qu'est-ee cpie si^- 
iient ces visages consternes ? Y a-t-ll done encore autre 
chose ? 

En effet, on doit coniprendre quelle inquietude agitaittous 
les membres du conciliabule devant ce Bouveau fluiL de pa- 
roles. D'abord Fernande 6tait reside stupefaite devant la non- 
velle position que lui assignait son ancienne amia. Elle avait 
]et^ les yeux sur madame de Barth^le, et elle avait vu oelle-oi 
les mains Joinies et dans la posture d'une suppliante. Alors 
elle avait compris qu'on avait eu recourg k quelque nouveau 
subterfuge pour colorer vis-^-vis de madame de Neuilly ^n 
Introduction dans la famille ; elle eut alors pitl6 de la dapli- 
cit^ k laquelle parfois sont forces de s'abaisser les gens du 
monde; elle^touffaun soupir, et le souvenir de Maurice lal 
rendant son courage pr^t k Tabandonner : 

— On ignorait le nom de mon p^re, dit-elle, c'est hb se- 
cret qu'il 6tait demon devoir degarder; vous I'avezdivulgu^, 
madame, je ne vous en veux pas, et croyez bien que, dans le 
bonheur que j'eprouve k vous revoir, je voas pardonne toutle 
mal que vous m'avez fait. 

— Ah ! dit madame de Neuilly, bless^e de la r^ponse de 
Fernande, ce n'est pas ce froid accueil, cette reserve d^i- 
gneuse que j^avais droit d'attendre d^une amie de dix ans. 

— II n'y a ni froideur ni dedain dans ma conduite, ma- 
dame, croyez-le bien, reprit Fernande d'un tofi humble et 
doux, et madame de BarthMe que voici, et k qui vous pottvei 
vous fier, je Tesp^re, sous le rapport des convenances, ifous 
dira que je' ne puis ni ne dois me comporter vIs-it-vis de vous 
autrement que je le fais. 

— Je dirai, ma ch^re Fernande, s'^crialabaronneemporl^ 
par la reconnaissance qu'elle 6prouvait par la conduite digne 
et d^vou6e de la jeune femme, je dirai que vous ^tes une des 
plus nobles et des plus charmantes cr^tures que J'ai jamais 
vues; voilk ce que je dirai. 

— Mais en ce cas, reprit madame de Neuilly, pourquoi ne 
pas me dire tout de suite, comme je Tai fait moi-m^me : YoilH 
qui je suis, voilk ce que j'ai fait ! 

En ce moment, heureusement pour Fernanda qui, attaqu^ 
directement et poussee k bout, ne savait plus que r^pondre, 
la cloche du dejeuner retentit. Madame de Barthdla saisit 



FERNANDE. 1^1 

avec empressement cette occasion de rompre rentretien. 

-!- Vows entendez, mesdames ? dit-elle, on sonne le dejeu- 
ner; k plus t^rd les confidences, vous aurez toute la journ^e 
pour cela. 

Puis, comme en ce moment le valet entralt annoncant qu'on 
^tait servi : 

— Monsieur deVaux, dit-elle, conduisez madame IMicou- 
dray ; monsieur de Montgiroux, donnez le bras ^ madame de 
Neuilly. 

Quant ^ Fabien, il s'^tait dej^ empar6 du bras de Glo- 
aide. 

On passa dans la salle k manger. 

Comme il y avait quatre femmes et trois bommes, deux 
feinmes devaient ^tre plac^es h c6t6 Tune de Tautre. Madame 
de Bartb^le fit asseoir Fernande k sa droite. 

Monsieur de Montgiroux se placa k sa gaucbe, De Tautre 
c6t6 de Fernande s'assit Leon de Vaux, puis madame de 
Neuilly en face de la baronne j puis, k la droite de madame de 
Neuilly, Fabien de Rieulle, et enfin Clotilde, qui se trouva 
ainsi entre Fabien et monsieur de Montgiroux. 

Le secret de la naissance de Fernande, que Ton veiiait 
d^apprendre griice k Findiscrelion de madame de Neuilly , 
pr^occupait fort tout le monde, et surtout la baronne. Ma- 
dame de BartMe ne cessait de se feliciter interieurement sur 
sa penetration, qui lui avait fait reconnaitre presque du pre- 
mier coup d'oeil, dans Fernande, toutes les habitudes d'une 
femme de qualit^ ; aussi se mit-elle k lui faire les bonneurs 
dela table avec une politesse affectee. Madame de Neuilly de- 
vait s'y m'eprendre, etc'6tait \k pour madame de Barthfelele 
point important. 

-- Ah ! c'est une fille de noblesse, pensait madame de Bar- 
thdle ; eb bien ! il ^tait impossible qu'il en filt autrement, et 
sans doute mon fiis, en s'attacbant comme il Va fait k elle, 
ne rignorait pas; tout serait pour.le mieux si madame de 
Neuilly n'etait point 1^. Envieuse et m^cbante, cette femme a 
T^ritablement un mauvais g^nie qui lapoussepartoutoti Ton 
ne voudrait pas la voir. 

Ce secret n'avait pas, comme on le devine bien, produit 
une moindre impression sur monsieur de Montgiroux que sur 
la baronne : d^puis deux beures, Fernande lui ^tait apparue 



152 FERNANDE. 

SOUS un jour si nouveau, qu'il voyait surgir en elle mille qua- 
lit^squ'il n'y avait point encore d^couvertes ; il lui etait de- 
montr6 que Leon de Yaux soupirait inutilement; il commen- 
qsdik croire que Fabien n'avait jamais eu aucun droit sur 
elle; enfin la douleur de Maurice lui faisait douter que Mau- 
rice eiit jamais ^16 son amant. Puis, notre orgueil nous souf- 
fle toujours k Toreille que Ton fait pour nous plus que Ton 
n'a fait pour les autres. A la suite de cette douce carresse de 
son amour-propre, de cette seduisante flatterie de sa vanite, 
une id6e incertaine, vague , ind^cise, se pr6sentait k Tesprit 
de monsieur de Montgiroux, idee folle, id6e k laquelle cepen- 
dant il revenait sans cesse malgr^ lui, celle de s'attachersa 
joUe maltresse par des liens plus sacr^s. II avait sur ce point, 
etdans le casod il voudrait les invoquer, bien des ant^edens 
pour faire excuser son entratnement, m^me k la chambre 
haute. Toutes ces idees avaient quelque chose de doux k Ti- 
magination blas^e du pair de France, et dans son for int^- 
rieur, il se sentait rs^eunir ; comme lalampe quiva s'eteiu- 
dre, monsieur de Montgiroux etait pret k jeter une derni^re 
lueur, k briller d'un dernier ^clat. 

Leon, deson c6t^, loin derenoncer d^sormaisksesesp6- 
ranees k regard de Fernande, n*avait fait que concevoir un 
d^sir plus vifd'atteindreaubut qull poursuivait depuis trois 
mois ; une nuance de sentiment venait en effet se m^ler desor- 
mais k ses d^sirs : le myst^re dont Fernande s'6tait entour^ 
devant tout le monde lui prouvait qu'elle tenait k manager sa 
famille, et cette pudeur qu'un coeur d^licat eCit respect^e, lui 
devenai t un moyen de triompher de sa resistance en Teffrayant, 
s*il ne pouvait y parvenir d'une maniere plus digne. 

Quanta Fabien, tout entierenapparencek son amour pour 
Clotilde, il semblait indifferent k tout ce qui n'^tait pas en 
rapport direct avec elle, et celle-ci, de son c6te, sans se ren- 
dre compte du sentiment qu^elle ^prouvait, ecoutait Fabien 
avecun vague plaisir. On ne craignait plus pour les jours de 
Maurice, le coeur de la jeune femme s'ouvrait k Tesp^rance ou 
k un sentiment qui lui donnait le change, et c*6tait lavoixde 
Fabien, c'^taient ses regards, c'etaient ses prevenances qui 
r^pondaient aux douces Amotions qu'elle ^prouvait, et meme 
qui les causaient peut-^tre. 

Madame de Neuilly, sous Tinfluence de la jalousie secrete 



FERNANDE. 153 

qu'elle ressentait toujours pour quiconque remportait sur 
elie, soil en beauts, soil en fortune, soit en gr^ce, c'est-li-dire 
pour le plus grand nombre, cherchait k s'expliquer quel in- 
teret son ancienne compagne avait k cacher le nom de son 
p^re, et pourquoi elle avait t^moign^ une douleur si vive en 
voyant ce nom r6v616; elle ne concevait pas bien comment 
une femme qui paraissait avoir le train et le luxe d'une 
grande fortune, comment une femme qui paraissait tenir ua 
rang di§tingu6 dansle monde, et que d'ailleurs sa beauts, ses 
talens et son esprit rendaient si remarquable, se trouvait 
dans cette maison sans 6tre connue, ou du moins comme une 
somnambule, pr^s d'un jeune malade, entre la mere et la 
femme de ce leune malade : tout cela lui semblait couvrir un 
secret, voiler une intrigue; elle avait doncr^solu de ne pas 
quitter la maison sans £tre arriv^e ^p^n^trercemyst^re. 

Une grande force d*dme pouvait seule soutenir Femande 
dans la position od elle 6tait plac^ ; mais elle en ^tait venue, 
en surmontant successivement les Amotions diffi^rentes qu'elle 
avait eprouv^es depuis le matin, i une telle puissance sur 
elle-m^me, que ni son regard, ni son maintien, ni Taccent de 
savoix ne trabissaientle trouble qui Tagitait int^rieurement. 
Bless^e dans son orgueil le plus secret etle plus intime par la 
d^uverte de la baute position dont elle ^tait d6cbue, mais 
soutenoe par un sentiment plus fort que T^goisme, elle eon- 
primait toutes ses impressions, et elle finissait en quelque 
sorie par ^prouverla tranquillity, Tindiffi^rence qu*elle aifec* 
tait. Libre ainai de ses affections personnelles, tout entires 
sacrifices aux autres, son regard profond et investigateur 
planait sur tout le monde, et de temps en temps plosgeAtC 
jusqu'au fond des coeurs qu*elle avait intCr^t k connaitre. 
Ainsi, Hen ne lui Ccbappait, ni Tadresse de Fabien, ni Ta- 
mour naissantde Glotilde, ni lesnouveaux septimens deL^n, 
nila Tieille jalousie de madamede Neuilly, ni les combats du 
comte, ni le bonbeur maternel de madame de Bartbdle ; elle 
attendait done les 6v6nemens non-seulement avec une grande 
liberty d'esprit, mais encore avec une grande superiority de 
position; el !e avait faitle sacrifice de sa personnalitC, elle 
s'6tait devou6e. 

Au milieu de ces preoccupations diverses, une conversation 
g^nCrale devenait difficile, et cependant cbacun en sentait le 



154 FERNANDE. 

besoin pour voiler ses propres sentimens ; il en resulta quV 
pr^s un moment de silence et de contrainte, ceux qui ^taient 
les plus inleresses k se menager des d-parte k voix basse, s'ac- 
crochdrent aux premiers mots qui furent dits et, avec un air 
d'insouciance plus ou moins bien jou^e, pouss^rent la con- 
versation vers ces g^neralit^s auxquelles tout le monde peat 
prendre part;cefut, au reste, madamedeNeuilly qui donna 
Fessor k la pens^e en lui donnant un point de depart. 

— J*esp^re, ma ch^re Fernande, dit-elle, que too temps 
n^est pas tenement pris parless^ncesmagnetiques, qu'il ne 
te reste pas quelque loisir pour t*occuper de peinture; tu 
avais, k Saint^Denis, de si admirables dispositions, je me le 
rappelle, quenotre maitre de dessin disait toiyours qu'il vou- 
drait que tu perdisses ta fortune, pour que tu fusses forc^ de 
te faire artiste. 

— Comment ! s'^ria la baronne, madame peint ? 

— Mais oui, dit L^on, madame est tout bonnement de 
premiere force. 

— Yraiment? ditClotilde pour dire quelque chose. 

— G*est-k-dire que si madame exposait, reprit L^on, elle 
ferait 6meute au salon. 

^— Eslrce vrai ce que dit \k monsieur de Yaux ? demanda 
madame de Neuilly, et es-tu v^ritablement devenue une ma- 
dame Le Brun ? 

— Sielle voyaitce quejefais, dit Fernande en souriant, 
madame LeBrun, je crois, m^priseraitfortmes ouvrages. 

— Pourquoi cela? demanda madame de Barth^le ; j'ai con- 
nu madame Le Brun, et c'^tait une femme de beaucoup d'es- 
prit. 

— Justement, madame la baroiine, dit Fernande, voil^ ce 
qui fait que nous ne nous entendrions pas ; k tort ou k rai- 
son, je d^teste Tesprit dans Vart. 

— Et qu'y cherchez-vous, madame? demanda monsieur de 
Montgiroux. 

— Le sentiment, monsieur le comte, voilk tout, r^pondit 
Fernande. 

— Et quel est votre maitre? reprit madame de Bartb^le. 

— La nature pour la forme, ma propre pens^e pour Tex- 
pression. 



FERNANDE. . 165 

— Ge qui veut dire que madame appartient k T^cole roman- 
tique, dit Fabien avec un sourire 16g6rement railleur. 

— Je ne sais pas trop ce que Ton entend par les ^coles 
classique et romantique, monsieur, r^pondit Fernande ; si le 
peu que je vaux m^ritait qu*on me classHt parmi les adeptes 
d^une ^cole quelconque, je dirais que j'appartiens k F^cole 
id^aliste. 

— Qu'est-ce que cette ^cole? demanda madame de Neuilly. 

— Celle des peintres qui out pr6c6d6 Raphael. 

— Oh ! mon Dieu ! que nous dis-tu done Ik, ch^re Fer- 
nande ? est-ce qu'ayant Raphael il y avait des peintres? 

— Avez-vous visits ritalie, madame? reprit Fernande. 

— Non, dit madame de Neuilly; mats Clotildey a passd 
un an ayec son mari, et, comme elle-m^me s'est occup6e de 
peinture, elle pourra vous repondre k ce sujet. 

— Voyons, dit tout has Fabien k la jeune femme; voyons 
si elle aural'audace devous adresser la parole. 

Mais au lieu de se retourner vers Glotilde, comme semblait 
le commander Tinterpellation de madame de Neuilly, Fer- 
nande baissa les yeux et garda le silence. Ce n'^tait point \k 
Taffaire de madame de Barth^le, qui, sentant la conversation 
tomber, essaya de la rattacher k une r^ponse de Glotilde. 

— Yous avez entendu ce qu'a dit madame Ducoudray, ma 
ch^re enfant? dit la baronne. Connaissez-vous cette ^cole 
don t elle parle? 

— G'est celle des peintres Chretiens, dit timidement Glo- 
tilde ; c'estTecole du Giotto, de Jean de Fiesole, de Benozzo 
Gozzoli et du P^rugin. 

— Justement ! s^ecria Fernande emportee malgre elle par 
le plaisir de rencontrer une soeur de sa pensee. 

— Oh! mon Dieu ! dit madame de Neuilly, mais excepts le 
P^rugin, que je connais parce quMl a ^t^ le maitre de Ra- 
phael, jen'ai jamais entendu parler de tous cesgens-lk. 

— La Gen^se dit qu'avant d'etre peuplee d'hommes, la 
terre ^tait habitue par des anges, r6pondit Fernande. Yous 
avez peu entendu parler aussi de ces anges-lk, n'est-ce pas, 
madame? Eh bien ! il en est ainsi de ceux quej'ai nomm^s et 
qui semblent des messagers divins envoyes du ciel sur la 
lerre, pour montrer d'oti I'art vient et de quelle hauteur il 
peut descendre. 



156 FERNANDE. 

Le comte de Montgiroux regardait Fernande av6c ^tonn^- 
ment; ellese r^velait sousun as|>ect inconnu ; elle n'avait ja- 
mais daign^ ^tre pour lui autre chose qu^une courtisane ,* et 
voil^ qu'elle etait une artiste pleine de pens^. 

•— Ma foi, macb^re amie, dit madame de Neuilly, tout cela 
devient beaucoup trop sublime pour moi. J'irai te voir et tu 
me montreras tes cbefsd'oeuvre. 

— Eh bien ! tandis que vous y serez, cousine, reprit la ha- 
ronne, dites-iui de vous chanter VOnibra adorata de Borneo^ 
qu'elle a chanle tout-k-rheure k Maurice, et vous me direz si 
jamais madame Malibrau ou madame Pasta vous out fait plus 
grand plaisir. 

— Ah ^^ ! mais tu es done devenue une veritable mervaille, 
depuls que nous nous sommes quittees? 

Fernande sourit iristement. 

— Tai beaucoup souffert, dit-elle. 

— Eh ! quel rapport cela a-t-il avec la peinture et la nu- 
slque? 

— Oh ! dit Clotilde, je comprends, moi. 
Fernande lui jeta un regard d'humble remerciment. 

— Alors , dit madame de Neuilly , en musique comma en 
peinture, tu as dessyst6mes? • 

— II est impossible d'etre quelque peu artiste , repondit 
Fernande, sans avoir ses preferences et ses antipathies. 

— Ce qui signifie... 

— Que j'ai les mtoes idees en musique qu*en peinture^ 
c*est-k-dire que je pref^re la musique de sentiment k la mu* 
sique d'execution, celle qui contient des pens^es k celle qui 
ne renferme que des sons. Cela nem'empechepas d'etre juste, 
je le crois , envers les grands maitres. J'admire Rossini et 
Meyerbeer ; j'aime Weber et Bellini : voilk mon syst^me twt 
explique. 

— Eh bien ! que dltes-vous de cette theorie, monsieur le 
comle, demandaL6on deVaux, vous qui 6tes un m^lomane? 

— Lui, le comte , un m^lomane 1 s'^cria madame de Bar- 
thfele; ah! bien oui! il d^teste la musique. 

— Mais je pensais'que monsieur le comte avait uneloge k 
rOp^ra! reprit Leon. 

— Ten avais une, dit vivement le comte, ou plutdt j'arais- 
un jour de loge ; mais je Tai c^de. 



FERNANDE. 157 

— Pardon, je croyais vous avoir apcrcu vendredi dernier, 
tout au fond de )a loge il est vrai. 

— Vous vous 6tes tromp^, monsieur, dit vivement le comte. 
• — C'est possible , reprit Lion de Vaux ; alors c'est quel- 
qu*un qui vous ressembiait fort. 

— Maintenant , ma ch^re Fernande , reprit madame de 
Neuilly, Je te feral observer que tu n'as plus qu'i nous for- 
muler tes opinions littiralres pour nous avoir fait un cours 
eomplet d'art. 

— C'est me rappeler, madame, dit Fernande en souriant, 
que f ai pris une part beaucoup trop grande k la conversa- 
tion , et cependant je n'ai fait que ripondre aux questions 
que Ton m*a adressies. 

— Mais qui vous dit cela, ma cb^re madame Ducoudray? 
s'ecria madame de Bartb^le : tout au contraire, nous avons k 
vous remercier mille fois, et vous avez ete adorable. 

— respire, Fernande, dit tout bas L6on de Vaux, en rap- 
procbant pour la dixi^me fois son genou du genou que Fer- 
nande eloignait toujours; j'esp^re que vous ne me garderez 
pas rancune de vous avoir amende ici; II me semble que la 
mani^re dont on vous accueille... II est vrai auss! que vous 
^(es cbarmante. 

— Vous oubliez ce que vous m'avez faite, ripondit Fer- 
nande. Je suis madame Ducoudray, une somnambule, Tasso- 
ciie de quelque Cagliostro, la complice de quelque comte dc 
Saint-Germain. II faut bien que j'essaie de Justifier la bonne 
opinion que, suf votre recommandation , on a dt concevoir 

de moi. 

— Ah! mon cher monsieur Lion, dit la baronne, faites-y 
bien attention ; si vous prenez ainsi madame Ducoudray 
pour vous toutseul, nous allons vous faire une bonne grossc 

querelle. 

— Et vous avez raison, madame, dil Fabien; ce Leon est 
d'un igolsme! N*est-ce pas, monsieur le comte? 

— Le fait est, dit vivement le pair de France, que madame 
allait nous donner son opinion. 

— Sur quoi ? demanda Fernande. 

— Sur la litterature. 

— Oh ! monsieur le comte, excusez-moi ; je suis bien ex- 
centrique en litterature. Mes admirations se bornent k cinq 

10 



158 FERNANDE. 

hommes; il est yrai que ces liommes 80Ut des demi-4ieux. 
Si janifiis Je me retire du moade, ce «|ui |K)urra l>ie$i lu'arri- 
ver UP beau malin, jc n'emporlerai avec mo'i que .ces €inq 
grands poetes. 

— Bi lesquels? demaoda jinadoQic dfU BariUele. 

— IVIaise, llomere, saint Augu;s(iu, paulc el Shakspeare. 

— All I ma chere fernande, que dilcs-vous la? s'eiiria 
madame de Neuilly. Comment est-il possible que vous aduii- 
riez Shakspeare? un barbare. 

— Ce barbare est I'Uomme qui a Ic plus cret^ apr6s Dieu, dlt 
Fernande. 

— Croiriez-vous une chose? ma chi^re madaipe OiAcoudray, 
dit la baronne, c*est que je n'ai jamais cu I'idec de lire Shak- 
speare. 

C est de Tingralitade, madame. Nous autres femmes, sur- 
tout, nousdevrions vouer un culte ^ Shakspeare; les plus 
admirables types de uotre sexje opt et^ crees par lui. Julieilc, 
Cordelia, Ophelia, Miranda, Desdemona, soul des auges ^ 
qui sa main a detache les ailes que Dieu leur avail d<>imees, 
pour en faire des Ciemme^. 

— Comte, dit madame de Barthele, puisqjie vo^ aUez ce 
soir a Paris, vous me rapportiiirez un Shakspeare* 

— Ce serait avec le plu$ grand plaisir, baronne, dit le 
comte, mais j'ai change d'avis. 

» Comment? 

— Je n'irai pas k Paris ce soir; Je crois ma presence n^es- 
saire ici. 

— Pourquoi done vous gjtmer, maintenant que Maurice va 
mieux ? reprit madame de Barthele ; vous avez promts k vos 
confreres de la chambre, mavez-vous dit, de vous rendre k 
une conference tres importante. 

— Ehbien! madame, repondit en souriant le comte, je 
manquerai k ma promcsse ; et lorsqu'ils sauront ia cause qui 
m'a retenu loin d'eux, ils me pardonneront. 

— Oh ! monsieur, dit Leon, qui semblait avoir pris k ikdie 
de harceler 6ternellemenl le pauvre pair de France, pourquoi 
done priver vos collogues de vos lumi6res dans une circon- 
stance oii clles peuvent leur etre si utiles? 

— C'cst une reunion preparaloire. 

— Les atfaires de TEtat avant tout, monsieur Ic comte; 



FERNANDE. 159 

p*est-ce pas, madainie ]a baronpe? Diable ! il ne f^nt pas ba- 
diner avec les loi§. 

—II veut m'eloigner, se dit le comte; c*est bien. 

—Oh I quant ^ cela, dit madame 4e Barlhele, voylez-vou.s 
que je vous dise une chose? c'est que je suis convaincue que 
les lois se font toutes seules, et que celle-lk n'en sera ni 
meilleure ni pire pour eire venue au monde en Vjabsencc d^ 
monsieur de Montgiroux. 

A ces mots, madame de Barthele se leva, car il 6tait convenu 
qu*on irait prendre le cafe au jardin. Chacun imitason exera- 
ple. Au milieu du mouvement, le comte de Montgiroux trojiva 
moyen de se rapprocher de Fernando et de lui dire sgns etre 
entendu : 

—Vous comprenez que c'est pour vous que je reste, et quMl 
faut absolument que je vous parle. 

Fernande allait r^pondre, lorsqu'un cri de joie pouss6 par 
madame de Barthele la forga de se retourner. 

Maurice, p^le et chancelant, enveloppe dans une large ,robe 
dechambre, venait, profitant de Tabsence du docteur, d*appa- 
railre sur le seuil de la salle k manger. 

II s^arreta immobile, en reconnaissant les differens per- 
sonnages quMl trouvait r6unis. 



iwr 



xin. 



La crise pr6vue par le docteur s'^tait heureusement operde ; 
Maurice avait dornii pres de trois beures. Pendant ce sommeij 
calme et tranquille, dont le maJade semblait avoir perdu rhj9. 
bitude, le sang avait reflue de la tete au cceur, Maurice s'6- 
tait reveille en cherchant k debrouiller ses idees encore 
obscures et confuses dans son cerveau. Enfin, le souvenir de 
Fernande vint comme un fil cpnducteur le guider dans le 
labyrinthe fievreux du pass^. II se rappela vaguement avoir 
^ lout-^-coup apparaitre Fernande, I'avoir enlendue chanter 



J60 FERNANDE. 

son air favori ; puis il revit pr^s de lui et autoar de Inl ces 
trois femmes, qu'aucune combinaison humaine ne semblait 
Jamais devoir reunir. C^tait Ik que le delire semblait le re- 
prendre ; e'etait Ik que pour lui la realite tournait au reve^ 
Femande, madame de Barthele et Clotilde, au chevet de son 
lit toutes trois, c'^tait chose impossible. 

Et Dependant jamais songe n'avait laisse dans son esprit 
trace si profonde. Le piano etait encore ouvert, et la voix 
vibrait encore k son oreille. Le parfum fle violette si doux qui 
accompagnait toujours Femande, flottait encore dans Vair. 
Puis, plus que tout cela, ce calme repandu dans toute sa per- 
sonne, ce bien-etre inoul dont le cceur semblait etre le centre, 
tout lui disait que ce n'^talt point une apparition qu'il avail 
vue. 

Maurice etendit la main vers le cordon de la sonnettc pour 
appeler quelqu'un ; mais il pensa qu'on pouvait avoir interet 
k le tromper, et que dans ce cas la legon aurait ete faite aux 
domestiques. D'ailleurs ce mouvement qu'il venait de faire, 
si l^ger qu il fi]it, lui avait donne la mesure de ses forces. II 
lui semblait, chose quMl eUt cru impossible avant le sommcil 
reparateur d'oii il sortait, qu'il pourrait se tenir debout et 
marcher. II essaya alors de descendre de son lit : d'abord il 
lui sembla que la terre se d^robait sous ses pieds et que tout 
tournait autour de lui ; mais aprds un instant il reprit un 
peu d'^quilibre, et quolque bien faible, il comprit quMl pour* 
rait descendre. C'^tait pour le moment Tobjet de toute son 
ambition. 

Toutefois, les habitudes coquettes de Thomme du monde 
prirent le pas sur la passion. Maurice se traina jusqu'a sa toi- 
lette. II ne s'^tait pas vu depuis qu'il s'^tait mis au lit, et se 
trouva affreusement change ; mais cependant, au milieu de 
tout cela, ses yeux, agrandis par la maigreur, n'en ^taient que 
plus expressifs. Avec un coup de brosse, ses cheveux re- 
prirent leur elegante ondulation ; ses dents ^talent toujours 
magnifiques; sa pdleur meme n'etait pas sans charme ni sur* 
tout sans int^r^t. Bref, Maurice demeura bien convaineu qu'il 
ne perdrait rien dans Tesprit de Femande k etre vu par elle 
en ce moment. 

Alors, avec une peine infinie, en s'arr^tant k chaque pas, en 
se reposant k chaque marche, il avait commence de descendre, 



FERNANDE. 161 

soulenu par Tid^e qu'il allait, au coin de quelque corridor, 
sur le seuil de quelque porte, rencontrer Fernande. Bient6t, 
en arrivant pres de la salle k manger, il avait entendu le bruit 
des Yoix. Alors son espoir avait disparu. Fernande ^(aitune 
apparition de sa li^vre, un r^ve de son d^lire. Comment sup- 
poser Fernande k la meme table que Clotilde et madame de 
Barthele ? Gependant, en ^coutant, il lui semblait entendre sa 
Toix, cette voix au timbre si doux et si vibrant k la fois. II 
s'etait approch^ ; cette voix, c'etait bien la voix de Fernande. 
Alors, perdant toute puissance sur lui-memc, sans plus rien 
calculer, il avait saisi le bouton de la porte et Tavait ou- 
verte. 

Au cri pouss^ par madame de Barthele, Maurice sentit 
toat-k-coup se r^veiller en lui le sentiment des convenances. 
Du premier coup-d'oeil, il avait aper^u Fernande; mais autour 
d'elle, reunion impossible dans sa pens^e, il reconnaissait sa 
m^re, sa femme, monsieur de Montgiroux, madame deNeuilly 
eties deux jeuncs gens. A cette vue, Maurice fut intimide; 
ane sorte de confusion secrete, qui venait du desordre de ses 
idees, paralysa Teffort quMl avait fait pour venir. Gomme un 
enfant pris en faute, il eut recours au mensonge, cherchant 
ainsi k se tromper lui-meme, afin de pouvoir plus sClrement 
tromper les autres. 

-- Mon Dieu ! s'6cria madame de Barthele, c'cst toi, Mau- 
rice? Quelle imprudence! 

Et la premiere elle fut pr^s de Maurice, k qui elle offrit 
son bras. 

•— Ne Yous inqui6tez pas, ma m^re, ditle malade; je suis 
mieux, j'ai des forces, j'ai dormi; seulement j'avais besoin 
d'air. 

Et en parlant ainsi il interrogeait du regard le regard de 
chaque personnage. 

Une des facult^s les plus merveilleuses de Tintelligence hu- 
maine, c'est Tintuition, ce sens interne, libre de toute in- 
fluence des sens ext^rieurs, qui exerce sur nos passions un 
^nipire magique, cette esp^ce de divination qui sonde la pen- 
s^ des autres, et qui, dans certaines conditions physiques 
^t morales, flevient plus haute et plus intelHgentCi Or, Mau- 
rice ^talt dant une de ces conditions. Soil dme Venalt de sd 
mnimer dan* toil eiiv«loppe affilblto \ pura 1 1 d^gag^ dii 



162 FERNANDE. 

nuages de la mati^re, etle semblait investir T^tre tout entier 
et r^gner sans parlage. L'^me de Mauriee fit done, avec U 
promptitude ordinaire de ses perceptions les plus profondes^ 
la part de tout et de tous. 

Dans les yeux de sa mere Maurice vit se presser pour ainsi 
dire tous les elans r^unis d'un amour qui n'a point d'analo- 
gue dans la serie des sentimens humains. Dans ceux de sa 
femme il reconnuty m^lee d'un certain trouble, la preuve 
d'une affection sincere; dans ceux de Fernande il saisit le jet 
(le cette volupl^ celeste qui ^tincelle de Feclat inimitable des 
faccttes du diamant. C'^tait tout ce qu'il voulait: que lui im- 
portaicnt les autres? Avait-il besoin de savoir ce qui se pas- 
salt dans Tame envieuse de madame de Neuilly, dans le coeur 
froid du comte de Montgiroux et dans les t^tes folles de Fa- 
bian et de Leon ? 

Heureusement, comme il n'y avaitlk personne qui n^eiitau 
fond du coeur Tegolsme de ses interets individuels, le con- 
flit d'une explication n'^tait done pas k craindre, et ehaeun 
devait gagner k se tenir sur le qui vive de la prudence et de 
la discretion. 

— Eh bien t dit le docteur, qui, moins pr^oceup^ de lui* 
meme que les autres ^ devait tout naturellement rompre le 
premier le silence ; eh bien! puisque lemalade sentqu'ila 
besoin d'air, prenons Fair. Au jardin, mesdames, s'il vous 
plait ; le maladc qui marche est promptementen etat de eovrir. 

Et tout en s'eniparant du bras de Maurice, le docteur ras- 
sura madame de Barth^le du regard. Clotilde s'elanQa en 
avanl pour faire preparer, sous le massif d'aeacias et d'era- 
bles oil fon devait prendre le caf^^ an grand fauteuil pour le 
malade. Madame de Neuilly s'accrocha k Fernande, en Tac* 
cablant toujours de ses protestations d'amiti^ m^l^es de ques- 
tions. Les trois hommes suivirent lentement le groupe prin- 
cipal, c*est-k-dire Maurice, sa m^reetle docteur. 

Monsieur de Montgiroux, contrari^ du retard que cet ev6- 
nement apportait k son explication avec Fernande, avait bien 
fait quelques objections k cette promenade; mats oil a-t-on 
jamais vu le m^decin revenir sur ses ordonnanees? ee serait 
avouer qu'il pent se tromper. Or, c'est surtout en medecine 
que rinfaillibilite est reconnue, par les m^decins bien entea- 
da. Le docteur avait done Uuu boo. 



FERNANDA 163 

Madame de Neuilly n'avait pas encore cru detolr importu- 
ner de scs rfuesdons le mirhide d qui elle atait ett le temps 
d'adfesser is parole , tnats elle pr^parait dans !e fond de sa 
pens^e iin interrogatoifc si ^pfnenx cpie l^fsrarice) quelle que 
fi^t la stibfifit^ de sofi esprit, ne pouyait manqoer d*y lalsser 
accroch6 qaelqtfc lambesrtt de t^rit^. Atcc ces lambeatix, ma- 
dame tfe NeniDy se falsalt fofC de recoftstrnire temte Thisfoire, 
comffle Cuyier, srvce an fragmefttde mammonOf ou de masfo- 
dome, reconstruisait flon-seulement Fanfmal mort, raais toufe 
une race dfsparue. Elle avail d'aillenrs, en attendant et pour 
liii faire prendre patiertce, k se rejouir ij% petto du cbange- 
m^rA qfie les souflfrarnces «y«iefit amen6 dans la persoifne de 
son Jcnne pdfetit, et, pfc^naftt fin air liypoerite, elle troova 
moyen d'^paneber, avee 6air aii^ienfte amie, l» satisfaction 
secrete que I'enirie lui faisjitt 6pfouver. 

— Pantre Maurice \ dit-elle, si je ratals vu autre part qu'id 
et sans 6tre pr^venue, f aurajs vraiment e« peine k le recort- 
nallre. Crolrats-tti, cb^e Fefnande, — mais tn ne peox pas 
savofr eela, toi qui ne )*as pas vu an temps de ses beattx 
jours, — croi^ais-tn que c'^tait un cbarmant cavalier? Comp- 
lex done sur la beattt6, mon Dieu, puisqu'en tfois semaines 
on un mois fa maladie pent faire de lels ravages! 

Fernande jcta les yeux sur Maurice et ^touffa un soupir. 
En effet, la trace des douleurs de r<1me avait profond^ment 
sillonn6 ce visage ; ce front si pur et s! poli 6ta<it pliss6 par 
une rfde pensive; ces yeux ardens et passionnes, a part F^- 
irncefle fi(5vrense qui en anfmait encore Texprcsslon, sem- 
blaient ^teinls, et cependant jamais ces yeux n'avaleflt 6cbang6 
ayec fernande nn regard qui r^pondit plus intimement a la 
pens^e qui la domlnait eb ce moment. C'dtalt one )oie si 
plafnlfve, un reprocbe sf suppliant, tine prifere si tendre qu'elle 
venait d'y recueillfr, que son amour, comprtm^ peut-6tre, 
mats jamais eteint, feprenait une nouvelle force a la donee 
flamme de la compassfoil. Ef cependant, en m^me temps et 
par un effet contraire, dans la pure atmospb^re de cette fa- 
mine, au contact de ces femmes respecf^es, nn remords v^- 
Mmcnt, nn espoir douloureux la rendaient avide d'^motfon» 
fortes, et ce calme apparent od cbacun ^taft plong6, auquel 
elle ^talt eondamn^e elle-m^me, rendait sa situation insuppor- 
table. Elle etkt vonlu, le eoeiir serr6 ainsi entre deux s^tt- 



164 FERNANDE. 

mens opposes, donner un libre cours k ses tarmes, s'agiter 
dans son desespoir et dans sa joie, se soulager par des oris, 
par de violentes etreintes ; elle eHi voulu courir et s'arreter 
capricieusement; mais sous les yeux de Maurice et de sa fa- 
mine, elle se sentait observee dans tous ses mouvemens, elle 
n'avait plus d'autre volonte que celle des convenanees impo- 
sees, et elle marchait tout en repondant avec un gracieuxcou- 
rire aux avances de son ancienne compagne. 

Par une bizarre destin^e, dans ce drame si tranquille, si 
simple k la surface, oCi chacun comprimait avec tant de soin 
et d'adresse les differentes Motions qu'il eprouvait inte- 
rieurementy c'^tait au tour de Maurice de marcher de surprise 
en surprise. Ge n'etait pas le tout pour lui que de voir Fer- 
nande re^^ue au chateau par sa m^re et par Clotilde, mais en* 
core il la voyait au bras de madame de Neuilly, qui la tu- 
toyait et Taccablait d'amities. Madame de Neuilly, cette femme 
si prude, si r^serv^e, caressait et tutoyait Fernaude : c'etait k 
n'en croire ni ses yeux ni ses oreilles, c'dtait k penser qu'il 
continuait le reve fi^vreux dont Tapparition de la courtisane 
dans sa chambre etait Texposition. Pareil k une pi^ce de 
theatre, ce reve semblait encore se developper sous ses yeux 
par des p6rip6ties plus invraisemblables k ses yeux les unes 
que les autres, et auxquelles cependant son coBur ne pouvait 
s'empecher de prendre un vif inter^t. 

Le m^decin, qui donnait le bras k Maurice et qui marchait 
le doigt appuye sur son pouls, suivait chez le malade tous les 
mouvemens de sa pens^e, qui se traduisaient par le ralentis- 
semen tou la vivacite des battemens de Tart^re. Or, pour lui, 
toutes ces Amotions de r^me, en distray ant Maurice de oeUe 
douleur premiere, unique, profonde, que lui avait causae Tab- 
sence de Fernande, tendaient k la guerison. 

Sans s'en douter, madame de Barth^le vint encore jeter 
une confusion nouvelle dans Tesprit de Maurice. Graignant 
que les questions de madame de Neuilly ne fatiguassent Fer- 
nande, et quecelle-ci, dans ses r^ponses, ne laiss^t ecbapper 
quelques paroles qui missent son ancienne compagne sur la 
voie de ce qu'etait devenue la jeune femme depuis leur sepa- 
ration aux portes de Saint'-Denis, elle vint se Jeter en travers 
da la conversation qui, ainsl qu^elle l^avalt privu, devenait 

de plui en plui embarraiiante pour Fernande. 



FBRNANDE. 165 

— Eh! mesdames, cria la baronne avec Tautorit^ 4le son 
&ge et Taplomb que lui donnait son litre de mattresse de 
maison, vous marchez trop yite, attendez-nons done, je vous 
enprie. 

En m6me temps^ se retournant du cdt^ des trois hommes 
qni venaient par derriftre : 

— Env^rit^, je ne vous comprends pas, messieurs, ajouta-t' 
elle; tout est boulevers6 en France. A qaoi songez-vous done, 
monsieur de Rieulle? 6tes-vous en brouille avecmadame de 
Nenilly? Et vous, monsieur de Vaux, est-ce que vous n'avez 
rien k dire k madame Ducoudray? G^est k nous autres inva- 
Hdes k trainer le pas, et non k vous; voyons, rejoignez ces 
dames, et emp^chez qu'elles ne nous devancent si fort. 

Le comte fit un mouvement pour suivre Fabien et L6on ; 
mais comme 11 passait prte de madame de Bartii^le, celle-ci 
I*arr^ta par la main. 

— Un instant, comte, dit-elle, vous faites partie des inva- 
lides ; restez done avec nous k I'arri^re-garde , je vous prie. 

— Macousine, reprit madame de Neuilly, quiautantquMI 
lui ^tait possible voulait s'epargner Taudition des compli- 
mens que les jeunes gens ne manqueraient pas d'adresser k 
FernandCy ne vous pr^occupez pas de nous; npus avons ^cau- 
ser, madame Ducoudray et moi. 

C^tait la seconde fois que ce nom de madame Ducoudray 
etait prononc^ , et pour Maurice il ^tait Evident que c'^tait 
Fernande que Ton d^ignait sous ce nom. 

— Et de quoi causez-vous ? demanda madame de Barth^le. 

— Desomnambttlisme; jeveux que Fernande m'explique 
tout ce qn'elle eprouve dans ses momens d^extase. 

Fernande somnambule, c'^tait encore 1^ un de ces Episodes 
inintelligibles k Vesprit de Maurice : il passa la main sur 
son front comme pour y fixer la pens^e pr^te k s'enfuir. 

— Eh bient reprit la douairi^re, ce n'est pas une raison, 
ce me semble, pour priver ces messieurs d'une explication 
dont its doivent ^tre aussi curieux que vous. 

— Si fail , si fait, cousine reprit madame de Neuilly en 
s*emparant plus que jamais de Fernande. Nous avons d^ail- 
leurs des souvenirs d'enfance, des secrets de pension k nous 
rappeler ; deux bonnes amies comme nous ne se retrouvenl 

10. 



sat F8iWAim« 

pfl9 9pttfi six ii»t^ de sepnrttiOD sans tfoir use fotiie de 
eonfldences ft m f«tre. 

Madame de Neiillt; et Feriumde attifs da peiwtoB ) f er- 
nande avait donc^t^ ^levee k Saint-Denis, et, si elle avatt eti 
^levee k Saint-Denid, elle ^taildonclasiied'ttBe faflulla mile 
par ses anc^tres ou illustr^e parson c^f? Jnaqn'li cejofir 
Maurice n'avait done pas eonnu FernaAde? 

Si lentement que Von eCit mareh6 on avait cependaat gagn^ 
da chenin ^ et au detour d'ane allee on aper^t QotlMe qui 
attendait les promeneurs prte du masaif oi\ Ton deTait8e^ 
vir le caf^. C'^tait encore une de ees haltes oti )a oonversatioa 
particulidre devenait forcement generale. 

On se r^unit sotts la vo&te de verdure ofr une table ^it 
prepar^e ; des chaises et un fauteuil 6taient d^k places au- 
pr^s de cette table. Le docteur et madame de Bartb^le forc^ 
rent Maurice k s'asseoir dans le fauteuil ; puis chacun^ sans 
^tre maitre de choisir sa place, s'avan^a vers la chaise qui se 
troavait la plus rapproch^e de lui. 

II en resulta que cette fois ce fut le hasard qui disposa les 
groupes, et que tout ordre se trouva fnf ervertf . L^on fut se- 
par6 de Fernande, Fabien se trouva pr6s de madame de Neuil- 
ly, Maurice se trouva entre sa m^re et le docteur; le comle 
fut forc^ de s'asseoir pr^s de madame de Barth^le, et une 
chaise resta vide entre monsieur de Montgiroux et Fernande. 

Clotilde, occupee k faife signe anx domestiques d'apporter 
le eaf6, ^tait encore debout. Elle se retouma et vit la place qui 
lui etait r^serv^e. Fernande i'etaft A6ik aperctre de cette 
strange disposition, et, pdle et tremblslnte, eUe Italt pr^ k 
se lever et k prior run de ces messiedrs de ebaifger de place 
avec elle ; mais elle comprenait que e*^it chose iinpossibie. 
Clotilde s'aper^ut de son embarras, et s'empressa de Ten tirer 
en venant s'asseoir pr^s d*elle. 

Maurice vit done en face de lui, c6te k c6te et se toachant, 
Clotilde et Fernande. Rapproch^esainsi, il etait impossible 
que les deux jeunes femmes 6cbappassent k la n^cessit^ de s'oe- 
cuper Tune de I'autre; leur embarras reciproque ful remarqa6 
de Mauriee, et son oeil ^tonn^ s'arrto «n instant sur elles 
avec une expression de donte et d'^tonnement impossible k 
rendre. 

— 6Ue ici I FerMsdo k FonteMiF I FsroMda aoeueiUie par 



FERNANDEZ 167 

Clotilde et par ma m^re! se disait-il ; Fernande 80us le nom 
de madame Ducoudray ; Fernande amie de inadame de Neuil" 
ly, sa compagne de pension & Saint-Denis et passant pour une 
soninambule ! A-t-elle done su que je voulais monrir? a-t-elle 
done voulo me ranimer sous I'influence de sa piti6? et, pour 
arriver jusqu'a moi, a-t-elle eu recours k Tadresse? Qu y a-t-il 
de vrai, qu'y a-t-il de faux dans tout cela? 06 est le menson- 
ge ? oil est la realile ? Pourquoi ce nom qu'on lui donne et qui 
n'est pas son nom? ii qui dcmander rexplicalion de cette 
Enigma? comment ce songe si doux est-il venu? comment s'en 
Ira-t-il? En attendant, Fernande est !&; je la vois, je Ten- 
lends. Merci, mon Dieu ! merci. 

Evidemmentlemalade^tait en voic degu(^rison, puisqu'il 
en etait venu h soumeltre sa pensec, tout inccrtalne qu'elle 
i^tait, aux lois de lalogique. Le docteur admirait ces ressour- 
ces inouTes de la jeuncsse, qui font qu'il y a un ^ge de la vie 
oil la science ne doit s'etonncr de rien. 11 suivait le sang qui 
commencait fi reparaitre sur la transparence de la peau, et 
qui colorait dej^i d un reflet de vie les chairs blafardes el les 
traits de la veillc encore bouleverscs et pairs comme si la mort 
les eti d^jSi touches du doigt. Puis, d'un coup d'ceil, d'un si- 
gne de tctc, d'un sourire, il rassurait sa mfere, toujours at- 
tentive aux mouvemens de son lils. Au restc, tout semblait 
celebrer la convalescence de Maurice : la nature, si belle dans 
les premiers jours de mai, rcnaissait avec lui; Tair etait cal- 
me, le ciel pur, le soleil dorait de ses derniers rayons la cime 
des grands arbrcs, frissonnant ^ peine sous la brise. Les deux 
cygnes se poursuivaient Tun I'autre sur la pi^ce d'cau, qui 
semblait un vaste niiroir. Tout ^fait harmonie dans la nature, 
tout soufflait la vie au dedans de Maurice. Jamais il n'avaft 
eprouv^ cct elrange bien-ctre dont peuvent sculs avoir rkMc 
c«iux qui, apres s'etre ^vanouis, rouvrenl les yeux et rcvlen- 
nent k Texistence. 

Et cependant une de ces conversations si ^trang^res ft la 
vie du cceur allait flottant d'un groupe ft Tautre, rcnvoyee par 
un mot, relevee par une plaisanterie, et ramen^e, lorsqu'elle 
^tait pr^te ft mourir , par une de ces oiseuses questions qui 
fournissent le texte insaisissable de cet ^ternel jargon du 
monde. 

Au milieu de ce babillage frivole en apparence, il y avait 



168 FERNAIfDE. 

quelques paroles que Maurice semblait vouloir absorber du 
regard , ne pouvant pas les saisir avec Toreille. C'etaient 
celles qu'ecbangeaient eutre elles les deux jeunes femmes, 
les deux rivales, Fernando et Clotilde ; Clolilde, contrainle 
d'etre polie et gracieuse ; Fernando, forceo do tepondre aux 
prevenances do Clotilde; Tepouse d^taillant malgr6 elle tous 
les avantages do la courtisane , et , a mesure qu'elle recon- 
naissalt la superiority de celle-ci sur elle, songeant malgri 
elle k Fabicn ; la courtisane retrouvant sur le front de 1*^- 
pouse cette candour dont elle avait oubli6 le secret; toutes 
deux d^guisant les sentimens p^nibles que ce rapprochement 
forc6 faisait naltre dans leur coeur, et cependant ne pouvant 
echapper k une memo pensee, k une preoccupation unique, 
qui, malgre les efforts que chacune de son c6te faisait pour 
la vaincre, renaissait sans cessc plus puissante; si bien 
qu*ei]es sentaient toutes deux qu'il leur fallait ou se taire du 
parlor de Maurice. 

-^Mon Dieu! madame, dit Clolilde, rompant la premiere 
le silence, mais parlant cependant assez bas pour que per- 
sonne ne pAt Tentendre, excepts la personne i\ laquelle die 
s'adressait, ne nous faites pas un crime d'avoir appris une 
chose que vous cherchiez k nous cacher. C'est un hasard sin- 
gulier qui a amene ici madame de Neuilly, et c'est k ce hasard 
seul que nous devons le bonheur de savoir qui vous eles. 
Croyez que nous n'en appr^cions que davantage... la bonli'*... 
que vous avez eue de vous rendre k nosdesirs; seulcnicntjc 
vous demande pardon pour elle... 

— Madame, interrompit Fernando, je n'avais pas le droit 
d'empecber madame de Neuilly de commettre une indiscre- 
tion. Elle etait loin de se douter, j'en suis ccrtaine, quelle 
pouvait m'attrister en rev61ant le nom de mon p^re. Seulenient 
je regrette que I'arrivee d'une ancienne compagne ait rendu 
ma situation cbez vous plus fausse encore. 

— Permettez-moi de ne pas 6tre de votre avis, madame. 
L'6ducation et la naissance sont des qualiles indelebilcs qui 
emportent avec elles leurs privileges. 

— Je suis madame Ducoudray, et pas autre chose, r^pondit 
vivenient la courtisane, et encore, croycz-lcbien, parceqneje 
nc puis pas etre lout sini piemen t Fernando. Aucun des eve- 
ncmens passes et k venir de cetlc journec nc me fera oublier, 



FERNANDE, 169 

madame, le r61e que m^ont destine, en me conduisant chez 
vous, lesamisde votremari ;et ce r61e, soyez-en certaine, je 
le rempHrai de mon mieux. 

— Et ni moi non plus, madame, dit Clotilde, je n'oublierai 
point que vous avez consenti k vous charger de ce r61e; et 
croyez que ma reconnaissance pour tant de bont^... 

— Ne me failes pas meilleure que je ne suis, madame. Si 
j'avais pu prevoir oa 1 on m'atlirait et ce qu'on allait exiger 
de mon humilite, je ne serais pas devant vous h cctte heure, 
croyez-le bien. C est done moi qui dois etre reconnaissanle 
dun accueil que jc n'avais pas le droit d'allendre. 

— Mais cnlin avouez que vous rcndez, sinon le bonbeur, au 
moins la tranquillite k notre pauvre famille. Maurice, que 
voire abandon avait tu^, renait k la vie. 

— Je n'ai point abandonn^ monsieur de Barth(;1e, madame ; 
j'ai apprisqu'il ^tait mari^, voil^itout. J'aimais monsieur de 
Barthele k lui donner ma vie, s'il me Tavait demandec; mais 
k parti r du moment od monsieur de Barthele avait une femme 
dont mon bonheur pouvait faire le d^sespolr, monsieur de 
Barthele ne devait et ne pouvait plus rien etre pour moi. 

— Comment! vous pensiez qu'il ^tait libre? vousignoriez 
qu^il etaitmari^? 

— Sar mon dme; et ce que j'ai fait sans vous connaitre, 
madame, pent vous garantir k I'avance ce que je regarde 
comme un devoir de faire, maintenant que je vous ai vue. 

Par un mouvement involontaire et rapide comme la pen- 
s^e, Clotilde saisit la main de Fernande et la pressa vivement. 

— Allons done! s'6cria madame de Neuilly, qui, depuisle 
commencement de la conversation, sans avoir pu entendre 
un mot de leur entretien, n'avait pas cependant un seul 
instant perdu les deux jeunes femmes de vue, et jusque-lk 
n'avait rien compris k la reserve avec laquelle Fernande ac- 
cueillait lesavances qu'on lui faisait ; allons done! il nefaut 
pas etre si humble, ma ch6re Fernande ; quand vous auriez 
epous^ tons les Ducoudray de la terre, vous n'en seriez pas 
moins la iille du marquis de Mormant. 

L'arrivee des valets, qui venaient enlever le caf6 et les li- 
queurs, ne permit pas d'entendre rexclamalion de surprise 
que poussa Maurice en faisant cetle deruiere decouverte, qui 



170 FERNANRE. 

lui apprenail ie secret de I'amili^ <le pension qui regnait entre 
madame de NeuiUy el Fernande. Fernande seule entendit et 
corapritcette exclamation etouff^e, et son regard se detourna 
de Maurice pour quMl ne pQt pas lire dans ce regard Ie trou- 
ble de son Sme, qu'elle etait parvenue k surmonter jusqu'a- 
lors, mais qu'elle senlait enfin tout pret k debordcr. 



XIV. 



Un des caract^res les plus remarqnables de notre soci6t6 
moderne est ce vernis exlerieur k Taide duquel chacun voile 
au regard de son roisin Ie veritable sentiment qu'il a dans 
leconur; grSce k lamonotonie d un langage nolejusque dans 
les moindres floritures du savoir-vivre, chacun pent donner 
Ie change sur sa pens(^e; aussi, dans notre milieu social, Ie 
drame n'existe que dans les replis de FAme on deyant lacour 
d'assises. 

Bn effet , dans ce groupe gracieusement assis sous les 
branches pendantes et parfumees des lilas , des eb^niers et 
des acacias, il n'yapour Tobservateur, si profond qtfil soit, 
qu'ttn interieur de famiile dans son mouvement de tous ies 
jours. Tous les visages sont calmcs, toutes les bouches sont 
riantes, tous les sourires joyeux. Gependant fouillez au fond 
des coeurs, vous y trouverez toiitesles passions aveclesquelies 
les pontes modernes ont bati T^ifice de leurs pieces ies plus 
exeentriques, amour, jalousie et adultere. Mais une nouvelle 
visite peut arriver, les valets peuvent aller et venir, rien n'au- 
ra trabi les preoccupations individuelles , qui disparaissent 
sous la contrainte imposcc par Tusage i Ie visiteur croira 
qu'il a assiste a la reunion la plus innocente du monde ; les 
valets se diront que leurs maitres sont les gens les plus lieu- 
reux de la terre. 

G'est comme symbole des inextricables mysteres du coBur 
humain que les Grecs invent^rent la fable du labyrinthe. Qui- 
conque n'a point Ie fil d'Ariane s'y ^gare indubitablement. 
Gependant la nuit envahissait peu k peurborizon, la briae 



plus frsiicke agiUil le feuUla§e. Le docteur crui pcudent de 
faire rentrer Maurice ; il manifesta son desir : chacun avait 
iDterStau d^placemenl qui sefit. £n cons^uence, k Tinstant 
meme on regagna le chateau, et il fut arrets qu'on se reuni- 
rait de nouveau dans la chambre da nialade, apr^s lui avoir 
laiss6 le temps de se remettre an lit^ sa sortie ^tant une de 
ces heureuses escapades que Ton ne pardonne que parce 
qu'elles reussissent. II y eut alors un de ces momens de li- 
berte generate od cbacun sentlebesoin de se soustraire pour 
quelques instans aux convenances longtemps observees. Ma- 
dame de Bartb^le et Clotilde accompagn^rent Maurice jus- 
qu It la porte de sa chambre. Fabien et Leon tir^rent chacun 
un cigare de leur poche et s'enfonc^rent dans le jardin. En- 
fin, au moment od madame de Nenilly entrainait Fernanda 
vera le boudoir, monsieur de Montgiroux crut avoir trouve 
le moment tant attendu, et se penchant ^ son oreille : 

— Madame, lui dit>il, puis-je esperer que vous daignerez 
venir au bosquet oti nous avons pris le cafe? DMci k une de- 
mi-beure j'irai vous y attendre. 

— J'irai, monsieur, r^pondit Fernande. 

— Plait-il ? dit madame de Neuilly en se retoumant. 

— Rien, madame, repondit le comte ; )e demandais k ma- 
dame si elle retournait k Paris ce soir. 

£t saluant leg deux femmes, il s'eloigna pour aller re- 
joindre au jardin Fabien et l.^on ; mais k la porte du saloa 
il rencontra madame de Barth^le qui allaily rentrer. 

—- Ou allez-vous, comte? dit celle-ci. 

— Au jardin, madame, r^pofidit monsieur de Montgiroux. 

— Au jardin ! 6tes-vous fou, mon cher comte, et n'avez- 
vous point entendtt ce que le docteur nous a dit de la frai- 
cheur de ces premieres soirees de printemps? 

— Mais ee qu'il en a dit, ma ch^re baronue, ditmon:'eur 
de Montgiroux, c'eUiit pour le malade. 

— Point, monsieur^ point; c etaitpour tout lemonde. 11 est 
done de mon devoir de maitre^se de maison de m'emparer 
de votre bras, et, en femme jalouse de votre sante, de me faire 
conduire pr^s de ces dames. Od sont-elles? dans le biUard 
oudans laserre? 

— Dans la serre, je crois. 
*- AllOBs 1^ rejoindre. 



17:^ FERNANDE. 

II n'y avail pas moyen de refuser une invitation faite de 
cette faQon. Le pair de France oWit done en rechignant, et se 
mil avec madanie de Barth^Ie k la recherche de roadame de 
Neuilly el de Fernande. 

Pendant ce temps, Clotilde, qui avail laiss^ son mari aux 
mains de son valet de chambre, sortait de son appartement 
et descendait Fescalier le coeur rempli d'une vague tristesse. 
Eri se retrouvant seul avec elle, Maurice lui avait pris les 
mains, quMl avail serrees tendrement, ets'^tait occupe h son 
tour de sa sant6, lui qui depuis huit jours, taciturne et indif- 
ferent, ne lui avail pas adresse la parole, — avec la m^me bien- 
veillante inquietude qu'elle avail prise pour de Tamour, et qui 
Tavait si longtemps mainlenue dans une trompeuse security. 
Voulait-il par ces soins I'abuser encore? La presence de la 
femme etrarig^re avait-elle produit ce retour ? C'esl probable. 
Jusque-lk son ignorance des passions humaines I'avait done 
faite lejouel d'une illusion. Ce qu'elle avait, dans le coeur de 
son mari et dans le sien, pris pour de Tamour n'etait done 
qu'une amitie un peu plus profane et un peu plus intime que 
les aulres amities. A Tinfluence exerc^e par sa rivale, elle com- 
prenail enfin ce que c'etait qu'une veritable passion ; elle n'a- 
vait pas plus inspire d*amour k Maurice qu'elle n'en avait 
eprouve pour lui. L'amour, ce n'^tait point cette affection 
calme, douce el tendre, qui les avait nnis reciproqueraent; 
c'etait un sentiment qui rend la vie et qui donne la mort; 
c'etait un bonheur brftlant, terrible, immense, et en se deman- 
dant quel etait ce bonheur inconnu, des pens^es etranges, 
nouvelles et lumineuses, traversaient le coeur de Gloliide eny 
laissant leur trace de feu. 

On comprend que, pr6occup6e de ces id^es, fatiguee de sa 
contrainte de toute la journ6e, la jeune femme, se sentantun 
instant en liberty et seule avec elle-meme, au lieu de rejoindre 
au salon le reste de la societe, descendit au jardin ; une fois 
au jardin, laissant ses pas la conduire au hasard, elle se 
Irouva bientOt sans y songer sous le massif d'acacias et d'^- 
rables oti une heure auparavant elle etait assise c6te k cdte de 
Fernande et en face de son mari. C'etait une mauvaise place 
pour ses souvenirs, dans la position d'esprit o(t elle se trou- 
vait. Lii, chacun des regards echanges par Maurice et par 
Fernande scmblait briller de nouveau dans Tobscurite ; 1^, 



FERNANDE. 173 

chacun des details de cette journ^e, qui etait loin d'etre ache- 
vee, et qui cependanl ^tait de|$ si reuiplie, revenait k sa pensee. 
Cette profonde trlstesse de r^ine, qui luivenaitdelablessure 
faile ii son orgueii par I'amour de Maurice pour une autre, de- 
gagcait peu ^ peu son imagination des entraves du devoir. 
Ine idee vague de ce droit, qui semble le droit general de 
I'huniauite, une idee vague du droit de represailles se presen- 
lait k son esprit. Une image, indecise, insaisissable d'abord, 
vacilla sous son regard, puis bicntut passa et repassa en se 
dessinant chaque fois d'une marii^re plus nette, jusqu*k ce 
qu'cnfin elle edt reconnu dans cette ombre Thomme sur lequel, 
a mesure que son coeur se detachait de Maurice, sa pensee se 
rcportait, Fabien deRieulle, enfin. 

Dans la disposition d'esprit ordinaire et avec le portrait 
que nous avons fait de Fabien et de Maurice, toutefemme dis- 
tinguee ei]it sans doute prefer^ le second au premier; mais 
Clotilda n*en etait plus k ce point oCi Tesprit juge sainement; 
une fois r^quilibre de la raison derange par le trouble du 
coeur, OB en vient k ne plus comprendre la cause de certaines 
passions. A ses yeux, Fabien se presentait comme un homme 
amoureux d'elle, Maurice comme un homme qui ne Tavait ja- 
mais aimee. Get amour qu'elle r^vaitmaintenant, depuisque 
Fernanda et Maurice lui avaient fait comprendre ce qua c'^tait 
que Tamour, le coeur de Fabien le lui promettait. Ces Amo- 
tions sans lesquelles il n*y a point d'existence, parce qu*elles 
seules font sentir qu^on existe, Fabien pouvaitles lui donner. 

Clotilde en Atait \k de ses sensations int^rieures, lorsqu'un 
leger bruit se fit entendre derriere elle; elle tressaiilit; ce 
bruit, e'etait sa vision qui se faisait reality. Sans qu'elle eiit 
besoin de se retourner et de voir, elle sentit qu'un homme 
s^approchait, et au battement de son coeur, elle compritque 
cet homme Atait Fabien. Son premier mouvement fut de se le- 
ver pour fuir, mais il lui sembla que ses pieds avaient pris 
racine au sol, et qu'elle tomberait si elle essayait de faire un 
scul pas. D'ailleurs la voix de Fabien Tarr^ta. 

— Madame, lui dit-il, il y a vraiment des circonstances oil 
Ic hasard ressemble k une providence, je n'ose pas dire k une 
sympathie : je me sens entrain A par un besoin irresistible de 
r^voif U lieu Oil Je voud al vue tout-^-rheure^ et je vous y 
troute. Y auralt-ll done en ce monde une penito qui »ous le* 



174 FERNANDE. 

rait commune ? En ce cas, fiaoi qiii me croyais tout-Ji-rheure 
le plus malhettreux des hoffimes, j^aiifais ao contraire des 
actions de graces h refndre au ciel. 

— Monsieur, r^pondit Clotilde toute (roubles, je quittais 
moTi mari, et j'etefs venue chercher ici un moment de solitude 
dont j'avafs bcsoift; pcrmcltez done que je me retire. 

— Eh ! madame, dit Pahien, la solitude exlste pour deux 
aussi bicn que pour un ; que faut-il pour ccla ? que les deux 
coDurs aient une seule pensc^e, voil^ tout. Or, si mon cocuf se 
fait Ic reflet du votre, vous t'tcs encore seule, quoique nous 
soyons deux. 

— Pour que cela fiit ainsi, dit Clotilde, il faudrait que vous 
sussiez ce qui sc passe dans mon coour. 

— Croyez-vous, madame, que vous en soycz venue h cet age 
de ia vie oii Ton derobe ses impressions aux yeux dc rhomme 
interesse k les connaitre? Oh ! non, heureusement, vous etes 
encore trop chaste et trop pure pour cela ? et je lis dans votre 
coeur eomme dans un beau livre tout ouvert. 

— Eh bien ! monsieur ^ qu'y voyez-vous, si ce n'est une pro- 
fonde tristesse 7 

— Qui, sans doute tout effet a une e^se» et je renonte k 
cette cause. 

Clotilde tressailtit, car eHe sentit que Fabien approcbslit 
le dolgt de cette plaie tive et safgnante qtf'elle venalt de de^ 
convrir au dedans d'elle-meroe. 

— Yont, ^tes triste, itiadame, continua Fabien, parce qtie 
le pfennfier feesoin d'une femme jet/ne et belle est d'aimef et 
d'etre almee; votfs etes triste parce que vous vous 6lcs aper^ue 
que tons n'^Hcfz pas alm^e conrme vous aviez cru T^lre, et 
qtf^ tows-meifte fi'afmcz point ainsi que vous croyiez aimer •, 
pafcc qu'enfin, en voyant atijourd'hui sous vos yetrx detant 
vous Fernande et Maurice, vous atez comprfs le v^rttarWe 
amour par ?a joie et par fa souffrance des aufres. 

Clotfide regarda Fabien avcc tine esp^ce de ferreur; !! ^lait 
impossible de lire plus profondement et phis juste dans sa 
pensec, qtie venalt de le faire monsieur de Rienlle. 

— Monsieur, dit-elle, incapable de dissfmuler T^motfon 
qa'eftc ^prouraif, qui done vous a donn^ ce pouvoir strange? 

— t>e Hre dafn$ vos sentfmens, madame? till amour pro- 



FERNANDE. 176 

fond et veritable, uq amour comme vous m^ritez d'en faire 
naitreun. 

— Oh ! monsieiif, par pili^, ]e vous efi prie?! sVcria llf j^trfte 
feniTfie en rappelant toutes ses forces el eir faistnt tin mou- 
vement pour s'61oigner. 

— De ia piti6, reprit Fabiefl exi balssant la voix jiour donner 
par le mysl^re plus d'entralneflieTit k s6s paroles ; de la piti^ i 
eten a-t-il eu pour vous, lul ? Mad d'une femitte charmanfe, 
dont ilajureen facedeDiettdfe falre le bonheur, il ftfbandotr- 
ne, et pour qui ? pour une autre femme, qui lui pr^senfe, non 
pas requivalentde ce qu'il perd, une seconde Clolilde n'existe 
pas, non, il Tabandonne poiir Une courtisane ; pendant trois 
niois, il n'a do repos, de bonheur, de Jole qu'auprfes d'elle ; 
die le quitte, et avec Tamour de cette femme sa vie k Itii s'en 
va; votis que tout ratlache k sa vie, de cc moment vous 
n'^tes plus rien dans sa vie. Malgr^ le d^voiltmeut de sa 
femme, malgre Tamour de sa m^re, il va mourfr ; fl a deji 
dit adieu k la creation, dej& ses yeux sont k moiti6 ferm^s, 
d^lk vous ^les k demi v^tues de deuil : sa maitr6sse bieh- 
aim^e apparait, et pour elle seulement il consent k revi^re, 
pour elle seulement il a des regards, pour elle seulemetit il k 
un coeiif . Pourquoi done Slots voifs dont il ne se souvient pas, 
vous souviendriez-vous de lui? pourquoi dotic le lien qu'il brise 
vous erichairie-t-il encore ? et pourquoi , quahd Vous n'^ei 
qu'k ^tendre la main pour Irouver un aifiour que tdre coeur Tuf 
a demande vainement, quand je vous offre, par mon d^vo(iment 
le plus absolu, de vous rendre ce quMl vous a 6td, pourquoi 
vous effrayer, pourquoi craindre, pourquoi me repousSer ? 

— Oh ! monsieur, monsieur, murmura CloUlde, imprimani 
h ses paroles un accent plus sourd encore (jue celuf de Fa- 
biert; monsieur, ne parlez pas ainsi, jevciis eii conjure j 
Maurice est votre ami, et je suis sa femme. 

— tJt n'ai-je point respects les devoirs de rami, rnddame, 
tant que Maurice a respects vis-^-vis de Vous ceux de T^poux ? 
Croyez-vous que je vous aime depuis trois mois seulement ? 
Croyez-vous que cet amour me soit venu tout-k-coup en voyant 
vos larmes, en approfondissant votre tristesse?Non, madame, 
detrompez-vous, je vous aime depuis que je vous ai vue ; seu- 
lement je vous croyais heureuse comme vous m^ritez de Fetre. 
Je savais la liaison de Maurice avec Fernande ; vous ai-je par 



176 FERNANDE. 

un seul mot, par une seule parole, laisse soupcouner la 
trahison de Maurice? Non, madame, rendez-moi plus de jus- 
tice : c'est quand toute mesure a ete rompue, que j'ai rompu 
le silence; c'est quand vous avez eu la preuve irrecusable 
que Tamour de Maurice ne vous appartenait plus, que je vous 
ai parle de mon amour ; et encore, k Theure qu'il est, qu'esl-ce 
que je vous demande ? d'avoir en moi la confiance que vous 
auriez dans un frere ; de vous reposer sur moi comme vous 
vous reposeriez sur un ami, de me laisser vous aimer, de me 
laisser vous le dire; voilk tout. Vous ne repondrez pasJ>ce 
sentiment si vous le voulez, mais vous saurez au moins qu'en 
echange d'un coeur ingrat vous aurez trouve un coeur tout 
devout. 

— Laissez-moi parlir, monsieur, dit Clotilde, essayant de 
degager sa main de celle du jeune homme ; laissez-moi Ic re- 
joindre. En vous ecoutant plus longtemps je sens que nous 
serions coupables tous les deux. 

— Coupables? reprit Fabien. Oui, sans doute, nous le 
serions, si Tamour de votre mari, en vous donnant le bonheur, 
vous defendait Tesperance. Mais il n'en est point ainsi, heu- 
rcusement. Sa folle passion pour cette femme vous rend toute 
liberty ; accordez-moi done encore quelques instans. Eh ! mon 
DIeu I qui salt quand je vous reverrai, quand je vous trou- 
verai^eule, quand cette bienheureuse occasion me sera doim<^ 
de vous dire tout ce que je vous dis ? 

— Monsieur, monsieur, dit la jeune femme, au nom d^ 
ciel! laissez-moi; il fait nuit close, il n'est point convenable 
que nous soyons seuls ici. Laissez-moi retourner pr6s de 
Maurice, je vous en supplie. 

— Pr^s de Maurice ! croyez-vous quMl vous attende? Re- 
tourner pr6s de Maurice ! pour quoi faire ? Pour g^ner ses re- 
gards, pour le contraindre? Non, non. Une autre est pr^ de 
Maurice k cette heure, une autre le console, une autre le rend 
k la vie. 

— Vous vous trompez, monsieur, dit derrl6re Fabien une 
voix grave et calme; cette autre est ici. 

Fabien et Clotilde jet6rent ensemble un cri de surprise* 
— Fernando 1 s'^crla Clotilde. 

— Vous nous ^coutiez, madame? dit Fabien. 

— Dltes que Je voui ai entendus latii U vouloiff ditFir« 



FERNANDE. 177 

nande avecune assurance (le maintien qui imposa le respect 
meme h la femme du monde, et alors je suis venue. 

— Fernanda, ditFabien d'un ton railleur, votre place n'est 
pas ici, vous le savez bien ; votre place est pr^s de Maurice. 

/ — Ma place est partout]oi)i je puis etre utile, et en ce moment 
ma place est ici. 

— C'est pour Maurice qu'on vous a fait venir, dit Fabien, 
et non pour un autre. 

— Eh bien! c'est Maurice que je garde. Ce matin je lui ai 
sauve la vie, cesoir je lui sauverai Thonneur. 

— Je nevous comprends pas, madame, dit Fabien impa- 
tienle, ni madame de Barth^le non plus. 

— Que vous ne me compreniez pas, vous, monsieur de 
KieuUe, c'est possible, dit Fernande, mals madame de Bar- 
thele me comprendra, j'en suis sure, car je lui parlerai au 
nom de ce qu'il y a de plus sacre en ce monde. 

—Fernande moraliste ! 

— Et pourquoi pas, monsieur de Rieulle? De quelque 
bouche que nous vienne la v6rit6 , c'est toujours la verity. Or, 
^coutez-moi, madame de Bartb^le. La femme qui a donn^ sa 
foi devant un magistral, la femme qui a pris Dieu et les honi- 
mes ii temoin de sa fidelity, cette femme-1^, quand elle se 
parjure, descend plus bas que la courtisane, car elle se fait 
aduilere. 

— Oh! oui, oui, vousavez raison, Fernande 1 s'ecria Clo- 
illde; oui, vous avez raison, car ma conscience me disait ce 
que votre bouche me dit. 

— Fernande, vous devenez folle, murmura Fabien h demi- 
voix, et en saisissant la main de la courtisane. Mais celle- 
ci, sans selaisser inlimider ni par le geste, ni par la parole, 
quoique tous deux continssent une menace, se retourna 
vers lui : 

— Yous avez done oublie, continua-t-elle, que si le seduc- 
teur dela jeune fille pent quelquefois reparer sa faute, ja- 
mais le corrupteur de la femme mariee n'a Ic droit de rache- 
ler son crime? Une jeune ftUe qui tombe dansle piege n'est 
qu'une fille d^shonoree, une femme qui glisse dans Tabime 
est une femme perdue. 

— Oh! madame, madame, s'ecria Clotilde on joignantles 
mains, que me dites-vous 1^? monDieu! 



178 FERNANDE. 

— Yous YQU§ trom^^z, ^ad^m^, ^ FermuAe avec Tiic- 
ceai d'jime $loace jet ^olonde pilie. Aamm des paroles que 
je prononoe fie ^'adresse k you^, ei si q^^qu^ expression 
sojTtijs (1)^ Wi^ l}ou(^e 9 port^ 9itteiiUe iji^ r^sp^actque je dois ^ 
riionnete femme, jc vous en demandc pardon* Cest k moj^- 
sieijir .de RieuUe que je parle, et, vous le voyiez, madam e, 
c'est monsieur de Rieulle qui n'ose me repondre. 

— Parce que votre audace me read piuet de surprise, dit 
Fabien. 

— Mon audace ! Oui, je sais que tout le monde ne Taurait 
pas, cette audace. IVIijiis mon m^rite ii'est pas grand de vous 
parler ainsi, monsieur. Quel mal pouvez-vous me faire, k 
moi? pire que vous avez ete mon amant? Ce sera un menson- 
ge, c'est vrai ; mais ce n^ensonge, qui deshojaorerait toute 
autre, ne me fera d'autre mal qac de me metti*e un peu plus 
k la mode, voilii tout. Non, votre puis§aoce, si terrible contre 
les fcpimes la monde qui ont un mari, une mere, une fa- 
mine k qui elles sout obligees de rendre compte de ieurs ac- 
tions, ^choue contre moi, qui, seule et isolee, ne dois compte 
dema conduite qu'^ Dieu. Cest pourquoi je me place hardi- 
ment entre vous et madjjinj^e de Bartbele, c*est pourquoi je lui 
dis : En ecoutant cet bomme, vous ^iliez vous perdre ; venez 
avec moi, et je vai3 vous sauver. 

Et en diS^Qtces mots, Femaode salsit la main de Clotilde 
^l Tentraina, taudis que Fabien , immobile d'etonnement et 
de depit, demeurait k la meme place. 

Mais k peine avaient-elles fait cinquante pas, que Fernando 
senlit que Clotilde faiblissait; alors elle entoura la taille de 
madame de Barth^le de son bras , et comme en ce moment 
la Lune se degageait d'un nuage, les deux femmes purent se 
comprendre dans uncoup doeil rapidepar Talteration de Ieurs 
traits. Toutes deux portaient sur leur visage les traces d'une 
Vive Amotion. Clotilde tremblait de crainte, Fernande d'en- 
thousiasme, car elle sentait que Dieu Tavait choisie dans sa 
bassesse, et qu'elle allait rendre k toute une famille plus 
qu'elle n'avait failli lui enlever. 

— Au nom de votre mari, madame, au nom de votre m^re, 
reprenezdes forces, dit Fernande, et surtout fiez-vous k moi. 
Moi aussi j'ai prSt6 roreille k des discours pareils k ceux gue 
vousvei^d'entendre, et je suis aujourdhui ce qu^on appelle 



FERNANDE. 179 

unc fcmmc perdu^e. Ce qu'on i» &U 4e mpj, il ne faui pas 
qu'on le fasse de vous, car vous eJLes 9)9n«€) w\}b ; vous n'a- 
vez pas Texcuse d'etre seule. All ! n'allcz pas croire, madame, 
a cette fatalcmaxime, que iu)iis ijtes auloris^e k faillir, parce 
que voire niari a failli. Aolre devoir k vous, femme du monde 
portal) I un beau et grand nom qui n>st pas le voire, mais ce- 
liii de riionimc h qui vous avcz devout voire existence, est de 
pleurer eii silence, de vous refugicr dans la purele de votre 
vie, et \ti (le prler, d'cspercr ct d'atlendre. 

— Ah! jM)adaaic, vous files ua angecnvoyedu ciel pour jiie 
gui(ler ci pour lue soulepir. Oh! comment rcconpallrai-je ja- 
mais tout cc que vous avcz fait pour Maurice, tout ce que vous 
faites pour moi ? 

— En restant (idele k celui que je vous ^i rendu, en cojo- 
prenapt qu'il est aussi sup^rieur aux autres l^ommes qu^ vovs 
Teles, vous, madapic , aux aulres (emmes. Soyez tranquiUe ; 
Maurice, un iustanlagaFe, revieudra k YOu<.<^ue vous repro- 
chail-il ? De ne pas savoir aimer? Eh hien 1 vo^s lui prouy«- 
rez que vous ayez up coeur digtifi de couiprendre et de res- 
seulir tout ce que Dieu a mis dans le sien. 

— Ah! madame, s'ecria Clotilde, qui vous jonne done ce 
pouvoir sur moi, que je sois prete a vous oheir? Mon Dieu ! 
mon Dieu ! quelle femme eies-vx)us done? 

^ Youlez-Yous le savoir? dit Ferunnde avec uneprofoQde 
trislesse. 

— Oh! oui, s'^cria Clotilde, oui. II y aur«i pour moi sa&s 
dottle jquelque cnscignem^nt dans ce que vkhis me direz. 

— £t pour moi quelque soulagemeat, car vous me plain- 
drez : ce sera ia premiere bis depuis cinq ans que j'aurai 
demande des larmes, que j'aurai invoque la pilie, et cepen* 
dant, depuis cioq ans, Dieu salt que j'en ai eu besoin. 

— Oh ! que je vous rendc done quelque chose en echange 
de tout ce que vous faites pour moi, madame! s'ecria Clotilde; 
veaez, venez, j'ai hkia de yous consoler k mon tour. 

El cefutalors Clotilde qui saisit la main deFernande, et 
qui Fentraina vers I'aile du chateau opposee k celle o$l se 
trouvaient madame de Neuilly, madame de Barth^le et mon- 
sieur de Alontgiroux. 

Elles enlrerent dans une csp^ce de boudoir faiblement 
4clair^ par une lampe d^albStre. Clotilde ferma iaporte pour 



180 FERNANDE. 

que nul ne vInt interrompre la confidence qu'elle allait rece- 
YOir, et revenant s'asseoir pr^s de Fernande : 
— ParleZ) dit-elle, j'ecoute. 



XV. 



II y eut un moment de silence, pendant lequel Fernande 
demeura immobile etle front baiss^; enfin, comma si e)!e 
edi pris sur elle-m^me de coroniencer la p^nible confidence 
qu'elle avait demand^ ^ faire, elle releva la tete. 

— Ne croyez pas, madame, dit-elle, que je veuille faire ex- 
cuser ma conduite en meparant de qualiles que je n'ai pas, 
ou eninventant des perils queje n'ai point courus, dit Fer- 
nande. Non, personne n'est pour moi, croyez le bien, plus 
s6v6re que je ne lesuis moi-m^me; mais il est bien rare 
qu'une femme distingu^e devienneun sujet descandale, sans 
rester aux yeux qui regardent le fond des choscs un objet do 
compassion ; il est bien rare qu'une femme tombe sans qu'on 
la pousse ; sa faute est toujours le crime d'un autre, les cir- 
constances seules font le bl^me ou la piti^. On nous forme 
k la grAce, on developpe des facult^s qui n'ont d'autre but 
que de nous faire briller aux yeux du monde : I'education 
nous rend plus futiles et plus frivoles encore que la nature 
ne nous avait faites. II semble, en nous^levant, qu'on nous 
eleve pour un avenir de bonheur ^ternel el assur^ ; puis, tout- 
ik-conp le malheur vient, et Ton nous demande les vertus n^ 
cessaires pour lutter contre ce malheur dont on ne nous avail 
jamais parl^. G'est k lafois de Tinjustice etdela cruaute ; 
rignorance du danger d^truit le libre arbitre. Priv^e des le 
berceaudela tendresse d'unem^re, confine k des mains mer- 
cenaires, je ne connus jamais ces soins attentifs qui dispo- 
sent favorablement la jeune llUe k la destin^e de la femme, 
c'est-k-dire au devoir el k la soumission. LMndifference des 
^(rangers influe sur nous, surtoutparce qu'elie nous isole; 
les liens de la parents, la hierarchic du sang, sont dans la 
maison paternelle, pour nos premiiTes ann6es, ce qu'ils du- 
rent ^tre dans la societe pour Tenfancc du monde, le sace^ 



FERNANDE. 1«1 

doce de ious les momens, la magistrature intlme, la royaut^ 
naturelle. lis nous accoutumenl de l)onne heure ^u droit par 
le devoir, li Tautoril^ par I'obeissance, et dans lavieille tou- 
relle oil je suis n^e^ au fond de cette Bretagne od les usages 
du passe se transmettent si fidMement, oCi les traditions des 
ftges revolus, pfiles comme des fantdmes, apparaissent en- 
core dans les dges pr^sens, jamais le grand fauteuil faer^di- 
(aire, tr6ne de lafamille, nem'offrit aux ^poques solennelles 
dc Fannie le tableau d'un p^re et d'une m^re qui tendent les 
bras ^ leur enfant, qui Tencouragent d'un regard humide de 
larmes, qui lui prennent des mains le bouquet que le jardi- 
nier a cueilli pour leur fete, et qui ^content en souriant les 
vers que le maitre d'ecole ou le cure ont composes pour cette 
grande occasion. Non, jamais Fannie n'a fini pour moi dans 
lafr^missante impatience devoir venir ie jour du lendemain, 
afin d'ouvrir Tannee suivante par Taccomplissement d'un acte 
pieux. H^las ! Tenfant qui ne peut commencer sa journ^e par 
demander ^ Dieu de longues journees pour ses parens est 
Tou6 au malheur d^s le berceau. Leciel est sourd k la voixde 
quiconque ne prie que pour soi : c'est un arr^t de la fatality. 
Par qui cet arr^t a-t-il et6 rendu ? je Tignore ; niais il a pese 
sur moi, j'y crois, et je courbe ma t^te, ne sacbant pas k quel 
tribunal en appeler. 

Ge que je sais de ma famille par les femmes qui soign^rent 
moD enfance, c'estune transmission vague et incertaine con- 
ceroant mon pere et ma m^re, transmission qui devientpieu^e 
et authentique k mesure qu'on remonte dans le passe. Depuis 
I'^cbafaud r^volutionnaire oil monta mon aieul, jusqu'au. 
temps de Tind^pendance bretonne od brill^rent mes anc^tres, 
la gloire du vieux cb^teau de Mormant apparait rayonnante 
dans la brume des legendeset des traditions, etjefus berc^e, 
je me le rappelle, par des r^cits d'histoires poetiques comme 
des contes de f6esi C'est qu'en effet le fief avait eu ses temps 
heroiques, et que les actions d'^clat des sires de Mormant, 
chanties par les pontes, etaient devenues la cbanson de la veil- 
16e dans la chaumiere du pauvre. Cest ainsi que les coeurs 
simples et droits des paysans bretons prolongent la recon- 
naissance; et, tandis que lesnovateurs des villes renient tou- 
jours le passe pour escompter Tavenir, eux se font de ce pass6 
traditionnel une seconde religion. 

11 



182 FERNANDE. 

Je vous dirai done mes. souvenirs tels queje les retrouve- 
rai dans ma memoire. 

Reste seul de sa famille en 05, protege qu'il etait sans 
doute par sa jeunesse, mon p6re dut vivre obscur et ceder 
au gouvernement de son epoque. La Bretagne tranquille, il 
prit les armes pour servir la France, et lorsque les princes 
de la maison de Bourbon vinrent en 4814 relever Tespoir des 
anciennes families, le colonel Mormant, dejk veteran de la 
vieille arm^e, quoiqu il ei]it trente ans k peine, pare de son 
litre de marquis, qu il reprcnait en meme temps que sos 
vieilles armoirics, re^ut ii la cour Taccueil le plus flatteur. 

Ceretour des Bourbons, cetaccueil incspcrc, quipromet- 
taient di mon p^re un prompt avancemcnt, etpar consequent 
un brillant avenir, ne lui firent point oublier les promesses 
quMl avaitfaites avantla campagnede i8t4. II demandaun 
conge, revint en Bretagne, et retrouva la jeune fiUe noble et 
pauvre k laquelle lui-m^me il avait, un an auparavant, enga- 
ge sa foi. Pendant quelques jours, le vieux cb&teau se ranima 
done aux fetes du mariage. La gloire militaire de TEmpire 
ajoutait un nouvel 6clat aux vestiges de la vieille monarchic; 
le coeur feodal s'enorgueillissait de supporter les croix don- 
n^esparle po^tique et national usurpateur. Tout presageait 
aux jeunes epoux un avenir riche comme le passe, ctTon ne 
savait pas quel bonheur leur souliaiter que la realite ne diHt 
depasser. 

Mon p^reconduisit sa femme ii la cour. On lui fit un gra- 
cieux accueil; madame la Daupbine Tattacha ksapersonne, 
et mon p^re alia rejoindre son regiment, avec la promesse 
d'une lieutenance g^nerale. 

Un jour, la nouvelle du debarquement de Napoleon au 
goife Juan retentit par toute la France. Mon pere accourut 
k rinstant meme k Paris et se mit aux ordres du roi. On salt 
comment T^lan general du pays combattit le devodment de 
quelques fideles serviteurs. Le 1 mars, mon pere fit partir la 
marquise pour la Bretagne, et le \9 il partit lui-meme, ac- 
compagnant son roi exile. 

Trois mois apr^s, mon p6re rentra en France, mais ma 
iD^re 6tait morte en me mettant au monde, et il ne trouva plus 
que sa tombe et mon berceau. 

— H^las! dit Clotilde en interrompant Fernande; il existe 



FERNANDE. 183 

entre nos malheurs,, madame, une triste conformity. Comme 
vous jesuis orpheline, comme vous je perdis ma mftre, k la 
meme 6poque et dans des circonstances semblables. 

— Oui, mais vos malheurs s'arretent 1^, madame, reprit 
Fernandeen inlerrompant k son tour Clotilde ; la richesseet 
les soins d'une famille empress^e autour de Torpheline les 
onl r^par^s. Voih o(i la similitude cesse entre vous etmoi, 
heureusement pour vous. 

La douleur ^loigna bientdt mon p^re d'une maison attrist^e 
parlamort. Seule j'y restai comme un gage d'esp^rance; mon 
p^re ^tait revenu demander k Paris les distractions d'une 
grande ville, les agitations de la vie politique, les luttes de la 
faveur. Jeune encore, ayant de beaux souvenirs dans Tar- 
mee, mon p6re jouit alors detoutes les prerogatives que F^- 
poque accordaitaux rejetons des vieilles families illustr^s par 
une gloire recente, aux vieux noms rajeunis par la victoire. 11 
n'y avait plus de guerre, le guerrier se fit courtisan, joua son 
r6le dans Tbistoire de la Restauration, alia repr^senter son 
roi dans les cours ^Irang^res, lutta de finesse ne pouvantplus 
latter de courage, et se fit une reputation dans la diplomatic 
comme il s'en etait fait une dans les armes; et moi, pauvre 
enfant dont lui seul connaissait Texistence, dont lui seul se 
souvcnait de temps en temps, je recevais de loin en loin une 
visite, une caresse; toutcela si rapide,qu'k peine dans les 
premiers temps de la vie je me souviens d'avoir vu mon 
p^re. 

Au reste, ce n'est point un reproche que je lui adresse, de 
plus fr^quentes apparitions lui etaient impossibles. Sans 
doute il en souffraitplus que mof, qui nesavais point encore 
ce que c'^tait que de souffrir ; mais il esp^rait que les saintes 
et pieuses traditions de la Bretagne prol^geraient mon en- 
fance et me conserveraient telle qu'ilsouhaitaitque jerestasse, 
jusqu'au moment oti il deviendrait necessaire de m'initier 
aux enseignemens du monde.La vieilleet digne femme ^ qui 
' sa prudence m*avait confine etait une ancienne religieuseque 
la Revolution avait tir^e du cloitre, oft elle aurait dft passei* 
sa vie. L'education ei^mentaire qu'elle avait reQwe elle-memd 
elait la seule qu'elle pfttme donner; mais sapi^te sincere, Isl 
droitui'e de lofi apfit. la bont^ de sOfi coetif, deVaientpre^ 

tfispcMrmijetindinieliig^tieflA mevotr j^lufttftrd iM Mhai 



ift4 FERNANDB. 

superflttil^ de TMucation et me pr^munir k ravance contre 
les dangers qui s'y trouvent attaches. 

Un matin^ soeur Ursule, c'etait ainsi qu'on appelait la reli- 
gieuse,'entra dans ma chambre en pleurant. 

— Oh ! ma pauvre enfant ! dit-elle) il faut nous quitter. 

Je me rappelleque je pleural, non pas que je comprisse ce 
que c'ctait que de se quitter, mais parce que je voyais pieu- 
rer. Ge sont les premieres larmes dont je rae souyienne. 

On m'habilla pour aller k Teglise : c'etait le jour de la fete 
des Morts. Le ciel etait gris et sombre, Tair etait humide et 
froid, la cloche de T^glise tintait lentement, et tous les habL> 
tans du village, vetus de leurs habits de deuil, se rendaient 
au cimeti^re. Sc&ur Ursule m'y conduisit avec les autres. Ar* 
rivee k la tombe de ma m^re, elle me dit de m'agenouiller et 
de lui dire adieu. J^obds, je fis ma pri^re, puis j'approchai 
mes l^vres de la pierre, que je baisai. 

Je n'allais plus m^me avoir cette pierre pour me coaseil- 
ler. Le vieux manoir passaiten des mains etrang^res, comme 
dej^ j'y ^tais pass^e moi-m^me. Mon pere avait ete forc^ de 
vendre Th^ritage de ses peres : le chateau de Mormant a'ap- 
partenait plus au marquis de Mormant. 

Tandis que les bons villageois, avertis de mon depart, je- 
taient sur la pauvre orpheline un regard de tristesse, mani- 
festant leurs regrets, formant des voeux pour mon bonheur, 
moi, j'6tais instinctivement ^mue de me sentir dej^ un objet 
de piti^. L'idee de quitter la maison maternelle m'agitait 
comme un malheur vague et inconnu; je re^rdais d'un ceil 
avide, et comme sMls eussent pour la derniere fois forme k 
mes regards un magnifique tableau, la croix sculpt^e du ci- 
meti^re, la toiture fiancee du chateau, et les beaux arbres qui 
dressaientsi haut leurs branches degarnies de feuillage. Pour 
la premiere fois, ces arbres imposaient k ma jeune imagina- 
tion cette sorte de crainte respectueuse qui vit longtempsdans 
la m^moire, et dont, apres quinze ans, je ressens encore Tim- 
pression, comme au jour oil je les vis, pour y attacher les 
premiers regrets de mon Ame, pour y laisser la trace du pas- 
sage d^unevie pure etsans larmes k la vie terrible qui m'etait 
r^serv^e. 

Je revins du cimeti^re au chateau. Tout le long de la route, 
\%% peUtes lUes du village qui ^taient admtses k jouer avec 



FERNAND6. |85 

moi s'avanQaient k ma rencontre, me faisaient la r^v^ence, 
et me souhaitaient un bon voyage. Sceur Ursuleme disaitde 
les embrasser, et je les embrassais. 

Une voiture m'attendait dans la cour du chateau; comme 
je n'avais encore rien pns, on me fit entrer dans la salle k 
manger, oft le dejeuner elaitservi. Une figure nouvelle s'y 
trouvait ; c'etait la gouvernante qui m'etait destin^e, et qui 
devait succ^der h soeur Ursule. 

Je mangeai peu et pleural beaucoup ; puis, le dejeuner fini, 
j'embrassai une derni^re fois tout le monde, et je montai en 
voiture. Tout le village etait rassembl6 pour me voir partir. 
Au moment oil le postilion fouetta ses chevaux, toutes mes 
petites amies me jet^rent leurs bouquets. Singulier presage, 
ces bouquets 6taient composes enti^rement de branches de 
cypres cueillies dans le cimeti^re; pour des fleurs, il n'y en 
avait plus. 

L'enfant que le marquis de Mormant vit arriver k Paris, et 
qu'il re^ut dans ses bras en descendant de la cbaise de poste, 
dut k peu prds repondre k toutes ses esp6rances. J'^tais naive 
sans niaiserie, docile par discernement; je comprenais vite, 
et neanmoins je recevais toutes les impressions nouvelles 
sans m'y livrer 6tourdiment : j'allais de mes id^es k celles 
qu'on me sugg^rait, d'apr^s la logique des sens, sous la di* 
rcction d'un esprit qu'on n'avait point encore fausse. Enfin, 
j'etais plus ^mue que surprise de la di£ference des habitudes, 
des usages et des objets. Je m'ouvrais pour ainsi dire k la 
vie, comme une fleur s'ouvre aux rayons du soleil, par Teflfet 
d'une v6g^tation naturelle. 
Et cependant que de constrastes ! * 

Dans ce vieux chateau f6odal od nous ^tions au-dessus de 
totts, oil jadis le seigneur avait son droit de justice haute et 
basse , Tespace donnait partout Fidee de la puissance. A 
I'exteriiur, tout 6tait grand : pare, for^ts, terres, landes, 
bruy^res; k Tint^rieur, toutitait fort, le bois ysemblait in- 
destructible comme le fer : les poutres sculpt^es des grandes 
salles, lespanneaux des murailles,les colonnes aux torses con- 
traries , les meubles k figures fantastiques imposaient par 
leur caract^re une sorte de respect pour celui k qui toutes ces 
choses appartenaient. L^, rin^galit^ des conditions ^tail 
trfinchpe comme au moyen-dge : les serviteurs avec leurs longs 

u. 



cberemc, les servantes atec leiirs coiffes de toile grise, sem- 
blalent avooef humblement une condition dont au rcste ils 
n'^taient point humilies, parce que c'etait celledeleurs p^res. 
Anssi la parole du mattre etait-elle toujours dotiee et pieine 
de bonhomie , car il comprenait qn'il n'arait aacune r^is- 
tance ^ faire plier. Ld, le commandement n*avait rien de hau- 
tab), rob6issance n'avait rien de servile ; tons les dimanches^ 
maftres et domestiques, agenouillt^s k T^glise, rederenaieDt 
pour une taeure 6gaux devant Dieu, confondant lears ftmes 
dans le m6me 61an, et demandant au seul seigneur r6el, par 
les pieuses paroles de Toraison dominicale, le pain de chaque 
Jour et le pardon des offenses. Puis la vie grasse et abon- 
dante pour tous; des Stables ricbement garnies, une basse- 
Gour retentlssante , des cbevaux nombreox ; le sol fertilise 
partout oil il pouvait F^tre, des fleurs, des fruits, Fair, leciel; 
— Thiver, autour d'un large foyer briilant, le lin file pour Fu- 
sage de lamaison; les chants, les contes, les histoires, la 
po^siedes hommes; — I'^t^, la reunion sous la feuill^, les 
brises du soir, leramage des oiseaux, leparfum de FOcto 
lointain, la po^sie de Dieu. 

Toil^ dans quel centre s'etaient dieoul^es les six premieres 
annees de mon enfance. 

A Paris, dans une maison k six Stages qui contenait un 

monde, mon p^re occnpait, rue Taitbout, au milieu des de- 

roeures etrangferes , un second ^tage dont les fen^tres don- 

naient d'un c6te sur la rue, deFautre snr la cour. Denx ya- 

lets rev^tus d*nne riche livree se tenaient dans une etroitean* 

tichambre. Un salon qui aurait k peine contenu vingt per- 

sonnes , et deux autres chahibres , formaient Fensemble de 

cette habitation, mesquine dans ses proportions, mats etfri- 

chie* pat* For, la sole, les glaces, les peintures, les neubles 

fragiles. Ld, jamais de brise du soirni du matin; des sen* 

teurs factices renouvelaient Fair. Jamais d'aurore ni de cr6- 

puscuie; un jour gris et plilele matin, ou F^clatdes lampes 

et des bougies le soir. Gependant ceux qui Tenaient voir mon 

p^re lui faisalent des compliroens sur son appartement, et 

Ini dlsaient qu'il 6tait bien log^. 

H^las ! c'^falt pour soutenir ce luxe, que le marquis de 
Mormant avait vendu Fh^ritage de ses p^res, et en cela tout 
le monde lui donnait raison^ car un fils de France allalt d^- 



FERNANI^E. m 

fendre en Espagne le sysldme politictue d'apr^s lequel il de- 
vait regner lui-meme. Le marquis de Mormant donnait sa de- 
mission de diplomate^ et redevenait le general de Mormant; 
mon p^re deirait faire parlie de Texpedition, il lui fallait de» 
Equipages, le train de son rang. La necessite de se montrer 
en Trai gentilhomme, le desir de rester dans )es bonnes gra- 
ces de la cour, cet orgueil si naturel aux grands seigneurs, 
qui Be veulent Jamais recoufir aux autres, et pretendent tout 
tirer d*eux-memes, avaient fait passer en la possession d*un 
ricfae roturiet) d'un bourgeois enricbi, le manoir aristocrati- 
que ; le besoin d'etre riche elevait une famille et en abaissaii 
une autre. Moi, enfant desh^rit^e, k la veille d'etre orpheline, 
j'allais me preparer, dans un pensionnat, k la vie incertaine 
et dangereuse qui attend dans la soci^te moderne la fiUe pau- 
vre appauvrie encore par un grand nom. . 

Ce fttt dans cette pension que commenc^rent, sinon mes 
premieres doulears, du moins mes premieres bontes, \k plus 
de parens,par consequent plus dc refuge, dej^ des distinctions^ 
d^^ des preferences en faveur de la toute-puissance de Tor ; 
1^ je fus initiee peu k peu par le babil de mes compagnes k 
eelte triste science du monde qui resserre les limites de la 
volont^, qui apprend k moderer ses desirs, qui marque k cha- 
cune, k c^te de la place que lui a faite la naissance, la place 
que la fortune lui a faite. Des filles de banquiers, de notaires, 
tfatoues, qui avaient un comptoir ou une etude en dot, s'y 
deiectaient k dixans de Tavenir dore qui les attendait, Moi 
seule je ne pouvais parler ni du passe ni de Tavenir : le passe, 
c'eiait le vieux chateau de Bretagne qui ne nous appartenait 
plus; i'ayenir, c'etait une campagne que Ton annon^itcomme 
meurtriere, et dans laquelle mon pere pouyait etre tue. 

Men pere partit; je rei^us deux lettres de lui, une de Bayon- 
ne, i'autre de Madrid; cc sont les seules quejepossede; puis 
je fus bien longlemps sans recevoir de ses nouvelles. 

Settlement je m'aper^s qu'^ partir d'un certain moment, 
mattres et maltresses cbangerent li mon egard, la pitie sembU 
socceder aa devoir. On me regardait avec commiseration, et 
Ton murmtirait : Pauvre enfant ! 

Un jour, une de mes compagnes s'approcha de moi» et me 
dit: 

— Tv ne sais pas, Fernaode ? ton papa est mort. 



188 FERNANDE, 

Dt& lors tout me fiit explique. On ignorait si mon p^re avait 
laisse quelque fortune, et si ma pension serait pay^e; en at- 
tendant, on me traitait d^j^ comme si j'etais k la charge de 
la communaute. II ne faut jamais ^tre en retard de mauvais 
precedes envers les malheureux. 

Mon p^re, bless6 k mort devant Cadix, avait eu le temps 
d'ecrire un testament ; dans ce testament, il me donna pour 
futeur le comte de C. ., son fr^re d'armes, me recommanda 
au prince dans les bras duquel il rendit le dernier soupir; 
puis, comme un gentilhomme du temps pass6, il quitta la Tie 
en faisant une priere. 

Une ann6e k peu pr^s s'^coula, pendant laquelle je fus abreu- 
v^e de toutes les amertumes et de toutes les humiliations qui 
peuvent s'attacher k une orpheline ; puis, au bout de cette an- 
nee, Fintendant du comte de C... se pr^senta k la pension, 
paya pour moi, donna une gratification aux mattresses et 
aux sous-maifresses, ce qui ne se faisait m^me pas pour les 
filles de due, et m'emmena chez le comte. 

J'avais pleur^ le jour oCi j'avais appris la mort de mon p^re, 
mais bientdtmes larmes s'etaient taries: le coup qui m'avait 
frapp^e avait comme assourdi toutes mes facult^s, et, pendant 
quelque temps, j^^tais rest^e dans un ^tat voisin de Tidiotis- 
me. En face d'un homme qui me parlait de mon p^re, qui me 
racontait les details de sa mort, mes larmes revinrent, je pleu- 
rai de nouveau. Cependant la voix de cet homme n'arrivait 
pas k mon coeur, etmon regard, avec un sentiment de crainte 
profoode, se baissait sous le sien. 

Le comte de G... 6tait un homme de quarante k quarante- 
cinq ans k peu pr^s ; ses mani^res annon^aient Thabitude du 
commandement, les lignes pures de son visage disparais- 
saient sous des traits fortement contractus, et cette physio- 
nomie mdle lui avait valu dans sa jeunesse une reputation de 
boaute quMl gardait encore dans son dge miiT, 

II me regarda longtemps sans que la vue de ma jeunesse et 
de mes larmes changeassent en rien Texpression de ses traits; 
enfm, prenant mes deux mains dans les sieunes etm'attirant 
k lui par un mouvement auquel je r^sistai instinctivement: 

— Mon enfant, dit-il, vous ne retournerez plus k votre pen- 
sion; son altesse monseigneur le due d'Angoul^me vient d'or- 
donner que vous soyez admise k la maison royale de St-Denis, 



FKRNANJDE, 189 

et c'est moi, votre tuteur, qui d^sormais vous servirai de 
p^re ; vous m'6crirez toutes les fois que vous ^urez quefque 
chose k m'apprendre ou k me demander, je pourvoirai k (ous 
vos besoiiis comme j'en ai fait la promesse k votre p^remoui- 
rant, et f espere que vous merilefez par votre coiiduile la 
haute protection dont vous honore le prince. 

Je fis une reverence profonde, puis une seconde fois raes 
larmes se tarirent dans me$ yeux. Le comte m'annonga que 
nous allions monter en voiture. 

Deux heures apres, la surintendante des fitles de la Legion- 
d'Honneur m'accueillit d'un air plein de bonte. A. parlir de ce 
moment, j'etais une de ses filles d'adoption. 

Fernande poussa un soupir, baissa la tete et garda uii ino- 
ment le silence, comme si elle avait besoin de repfendre de 
nouvelles forces pour continuer son recit. 



XYl. 



G'est un temps si doux et si charmant que celui de la jeu- 
nesse, reprit Fernande en sortant tout-i-coup du rfive de ses 
souvenirs, qull n'est jamais inutile, dans quelque situation 
de la vie que l!on se trouve, d'y retremper son 4me. A Saint- 
Denis, j'^tais heureuse et flere d'etre aim^e, de partager les 
illusions des autres, de conserver leurs esperances, de rece- 
voir mes impressions d'apres les leurs ; mais par ce contre- 
coup, le sentiment de mon infortiine m'intimidait : forc^e de 
me faire une famille par les relations, de Tamiti^, je devais 
n^cessairement avoir plus de qualiles ou de defauts que mes 
compagnes, jeunes filles caressees par de riantes promesses, 
et qu^attendaient au seuil de cette maison les realit^s d'une 
existence, sinon exempte de trouble, du moins pr^paree avec 
prudence par les soins et la tendresse de leurs parens. Ma 
nature me soutint heureusement dans mes bonnes disposi- 
tions ; sous les regards de nos maltresses, je grandissais en 
profitant de la sage Education que le fondateur de cet eta- 
blissement avait lui-meme meditee, car le genie orgauisateur 



m FERNANDE. 

de Napoleon se r^vfele k Saint-Denis comme parlout, pour 
I'ordre et par I'ordre. On me citalt, et constammcnt encou- 
rag6e paries succ^s, je depassais le but qui m'avait ete fixe. 
Pour toule chose, h61as! ajoula Fernandeavec un iriste sou- 
rire, il ^tait dans ma deslinee d'aller plus loin que les autrcs. 
Quand Tempereur fonda I'^tablissement des filles de la 
Legion-d'Honneur, il dit au soldat : — Si tu es brave, lu auras 
la croix; alors, pativre ou riche, g6n6ral ou soldat, tu pour- 
ras mourir tranquilie, car tes enfans auront un p^re. C*etait 
done Tutile, c'^tait done le necessaire, quMl avait assure aux 
lilies pauvres, et pas davantage , car leur promettre ou leur 
assurer davantage, c'^tait les elever au-dessus de leur etal. 
Sous la restauration, beaucoup de nobles families mapquaient 
du necessaire et de Inutile, et cependant ce fut k cette epoque 
que les vanit^s mondaines se gliss^rent dans Tasile ouvert 
aux orphelines par la reconnaissance du guerrier. La loi 
salique, en nous excluant du tr6ne, ne nous preserve pas de 
Tambition de regner par Tinfluence de notre esprit ou de 
notre beauts ; la femme ne porte de titre que celui de son 
marl , et par consequent elle achete ce titre au prix de sa 
liberty; mais ses filles ont dans le berceau des langes armo- 
ries et jouent avec les perles et les fleurons d'une couronne. 
Si dans les salles d'^tude de la royale maison , si dans les 
dortoirs, tout restait conforme aux r^glemens dict^s par le 
soldat couronn^, les cours et les jardins avaient des ^chos 
qui rep^taient Tagitation de la grande ville; le babillage 
enfautin, qui n'etait que le reflet des causeries des salons 
paternels, y faisait naitre dans les coeurs de douze ans Tim- 
patience de briller et le besoin de plaire. Les splcndeurs de 
la cour y rayonnaient au fond des imaginations exalt6es et 
et les ^chaufifaient de sourdes espdrances; seule peut-6tre je 
ne desirais rien, seule peut-toe je n'etais pas distraite de mes 
travaux presens par mes projets k venir. Settlement, la vanity 
de mes compagnes s'exeroait pour moi aussi bien que pour 
elles-m^mes; quand elles ^talent lasses de se tirer un horos- 
cope de duch6 et de pairie, elles me pr^disaient un bonheur 
immense, inconnu, inoui, et cette esp6ce d'hommage qu'on 
rendait ainsi d'une manidre d^tourn^e, non pas k ma position ^ 
mats k ma superiority, ftufflsait k men ambitlofl, bdrnait me^ 
petii^ei, et, choie ttrAng^, Ati lieu do ma hite iMr^t i4 



FERNANDE. I&t 

quitler Saint-Denis, renfermait completement mes esp^rances 
entre les murailles de la pension. 

Durant six annecs, pcrsonne ne vint me demander au par- 
loir, pas memc mon tiiteur. Je lui ecrivais reguli6rement k 
certaines epoques, par Ic conseil de madanie la surinten- 
dantc ; j'ecrivais aussi au seal parent qui me restAt, k un 
oncle dc ma m^rc, vieil ecclesiastique, qui m'etait presque 
stranger. Quand Tepoquedes vacances arrivait, cette epoque 
joyeuso pour toutes les autres devenait pour moi un temps, 
sinon de tristesse, du moins de reflexions. Mes compagnes 
partaient comme des hirondelles qui prennent leur volee, 
allant cbcrcher cliacune une famille heureuse de les recevoir, 
tandis que moi je restais k les attendre dans la seule famille 
que le del m'eilt laissee; bient6t elles revenaient, et leurs 
jeunes coquetteries, leurs esperances dories, me rapportaient 
des lueurs de ce monde inconnu auquel j'6tais par moi-m^me 
aussi etrang^re que si j'eusse vecu k mille lieues du pays oil 
j'etais nee. 

Je me sentais done de plus en plus isol^ k mesure que 
TAge me faisait comprendre le monde etle besoin d'y ^Ire 
protegee. Alors,avecce jugement juste ets^v^re que je por- 
tais en moi, parce que rien n'avait jamais fauss^ce jugement, 
mon ambition dour.e et pure me porlait k desirer de ne jamais 
sortirde Saint-Denis, oix les degreshierarcbiquesdelamaison 
offraient k mon avenir les seules richesses qu'il piit raisonna- 
blement esperer. Je ne puis pas dire que j'y fusse resign^e, je 
n'avais meme pas le merite de la resignation ; je ne voyais 
rien au-del^ dans Tavenir, \o\\k tout. Quant au pass^, il se 
bornaitpour moi au chateau de Mormant, avec ses hautes 
tourelles d^passant les grands arbres du pare, ses grandes 
cbambres sombres et sculptees dans lesquelles rayonnaient 
de temps en temps Tuniforme brode et les Epaulettes brillan- 
tes de mon pauvre p^re. 

Tout-^-coup, un bruit inaccoutume vint troubler Tessaim 
de nos jeunes fiUes dans les projets qu'elles formaient avec 
tant de confiance. Le canon des trois jours retentit jusqu'au 
fond de Tabbaye, etle moteffrayant de revolution vint porter 
une terreur vague au milieu de tous ces jeunes visages roses 
etrians. Parmi ces fiUes nobles, seule peut-etreje n'avais, 
moi, entendu ni flatter ni maudire. Je ne m'etais pas ins- 



192 PERNANDE. 

truite au souffle des passions politiques, je n'avais point fait 
la part dema famille dans les evenemens de Thistoire. Uad- 
miration exclut I'^golsme. Je m'^tais contenlee d'admirer, je 
ne me croyais li6e en aucune fa?on k Televation ou k la chute 
des tr6nes. Je ne savais pas encore que les individus font les 
masses, et que les grandes commotions sociales vont des pa- 
lais aux chaumieres. 

La fortune du comte de G... 6tait ind^pendante, maisilla 
devait k la famille qu'une revolution nouvelle chassait du 
pays, et son amour pour ses mattres devait s'accroitre de 
ieurs malheurs. Cependant son devoilment, qui eClt 6te jus- 
qu'a se faire tuer pour les Bourbons dans les rangs de la 
garde royale ou des Suisses , sans reflechir un instant quil 
combattait contre des Fran^ais, n'allait pas jusqu'i suivre 
ses bienfaiteurs dans Texil. Une capitulation de conscience 
lui souffla qu'il serait bieii plus utile k Charles X en demeu- 
rant en France qu'en le suivant k Fetranger. II resta k peu 
pr^s convaincu, s'il ne parvint pas k en convaincre les au- 
tres, que sa place etait k Paris. C'etait k Paris quMl pouvait 
preparer le retour de la famille d^chue, veiller k ses interets. 
Paris etait une ville ennemie qu'il s'agissait de reconqudrir, 
et dans laquelle, par consequent, il 6tait bon de conserver 
des intelligences. Le comte resta done 2i Paris. 

11 y a plus, le comte, sous pretexte de cacher ses projels 
de profonde politique, en revint k son caractere primitif, que 
la s6v6rit6 de moeurs que Ton affectait dans Tancienne cour 
avait quelque peu comprim6. Quoique arrive k TAge miir de la 
vie,ilse jeta au milieu des jeunes gens d'une autre genera- 
tion, il devintrdme des plus celebres clubs de la capitale. On 
le consulta comme un oracle ; il rendit des jugemens en ma- 
tiere de courses , de chasses, de duels. Bref, il vit renaitre 
pourlui, toujours, disait-il,dans Tesperancede se faire une 
popularite, une seconde jeunesse plus ^clatante que la pre- 
miere. 

Comment le comte de C..., qui durant six ann^es nB s*6tait 
pas souvenu de Torpheline de Saint-Denis, de la tille que son 
compagnon d'armes mourant lui avait leguee sur le champ 
de bataille, qui avait par pare biens6ance signe les lettres 
ecrites par son secretaire, soit pour r^poudre li mes lettres, 
soit pour m'envoyer la pension quenjefaisait, ou plutdt que 



FERNANBE. 1^3 

faisait k la m^moire de mon p^re ie due d'Angoui^me ; com- 
ment lecomte de G... se rappela-t-il tout-ii-coup que j'exis- 
tais? 

Par ennui, par dteoBuvremcnt sans doute, un jour qu'il se 
rendait d'Enghien k Paris , il s'arr^ta avec un de ses amis 
devant la porte de T^tablissement, desceudit, et me fit ap- 
peler. 

On Yint me dire que le comtede G...demandait k me voir. 
Je me fis r^p^ter la chose deux fois, je ne comprenais pas 
bien, tant cette visite 6tait inattendue et me paraissait extra- 
ordinaire; j'^tais assise devant un dessin quej^achevais, Je me 
leva! aussitdt et me rendis k cette invitation. 

Tavais compl^tement oubli^ le comte de C... ; son souvenir 
d^abord assez confus, s'^tait efface peu k peu de ma m^moire! 
Jele reconnus cependant, mais sans qu*aucune Amotion se- 
crete, jedois le dire k lahonte des pressentimens, vInt m'a- 
vertir de Tinfluence que cet bomme d^vait avoir sur ma des- 
tin^e. Je n'eus pas besoin de me composer un maintien pour 
arriver Jusqu'^ lui , je n'eprouvais aucun embarras; j^entrai 
dans la salleod il ^tait, calmeetsouriante, voil^ tout. 

On comprend le changement que six ann^es avaient apport6 
dans ma personne. J'allais avoir seize ans. Ce n'etait done 
plus une enfant qui s^offrait sous un vetement lugubre aux 
regards du comte de G..., mais une jeune fille qui parait de 
sa jeuoesse et de sa fratcheur Ttaabit dont elle 6tait rev^tue. 
Tetais grande, j'6tais belle peut-^tre, je tis sur le coeur d'un 
bomme d^livr^ de la ccntrainte oh Tavait retenu longlemps 
r^tiquetteetla faveur, une impression d'autant plus vive que, 
m'ayant quitt^e enfant et me voyant toujours enfant , il y 
^taitmoins pr6par6. Quant k moi, jeTavoue, je n'aper^us rien 
dans sa pbysionomie qui me r^v^l^t un trouble int^rieur 
quelconque. Si un cbangement subit s'op6ra dans ses ma- 
nieres, ce changement m'6chappa enti6rement.Savais-je si ses 
yeux ne brillaient pas toujours comme je les voyais briller? 
savais-je si sa voix ne disait pas eonstamment les bienveillan- 
tes paroles queje venais d'entendre? Mon p6re lui avail l^gu^ 
ses droits. La penste de la reconnaissance m'engageait k lui. 
C*6tait mon tuteur . Je conservai en sa presence une attitude sim- 
ple, modeste,naturelleetr6serv6e.Je pus Tentendre sans trou- 
ble, sa presence n'eveillait pas de souvenirs dans ma mtooire 

' 12 



ue falsiil pas nattne d*es|i^niiices dtns monooMr. Je r^fi» 
dis 4 toutesses questions av«eune grande liberty etun grand 
calme d'esprit. II nlnspira points mon dme leprofond respect 
qu'inspire V'ldite d'une haute position sociale , ia sympatfaie 
que fait naitre la oertitude d'un grand d^vo^ment, mats lien 
en lui non plus ne donna prise k ma confiance. D^ailleursce 
premier entretien dura peu ; le comte sembla le brusquer, 
comme sUl eCit ^prouve le besoin de se remettre d'^ane 6mot!on 
cottbattue ou celut de mMltar sa oanduite future. Settlement, 
je me rappelle que je fus surprise de son depart snbit, paree 
qu'il n'y ^t aueune ioglque d'intention dans toute la marehe 
de cette sc^ne ; mats ce fiit instinctiyement et presque sans le 
Youloir que je me readiseompte de cette bizarrerie qnand ii 
m'eut quittde, quand Je diercbai k m'expliquer naturellement 
le motif de oette Tisite. 

Bien souvent nadame la surintendante, dans sa bienielK 
laaoe oonstante pour une '^^te dont eile ^tait fi^, s*^ton« 
nait, en m'entretenant de mon ayenir et de mes int^r^ts, de 
Tindiffiftrence demon tuteur ft mon ^gard. Ellen'ignoraltpas, 
il est vrai, que la position du comte de C... lui laissait peu 
de liberty; maisdans sesvisites ft Saint-Denis, madamela 
Bauphine n'oubliait jamais de m'adresser la parole , de me 
dire qu'elle 6tait de moiti^ dans les promesses faites ft mon 
p^re au moment de sa mort; elle me t^molgnalt avec une 
bonl^ parfaite la satisfaction qu'elle ^prouvait de mes pro- 
gr^s etde maconduite;elle m'encourageait ft continuer, et 
pour adieu , eile ajoutait • Je vais rendre monsieur le comte 
de C. bien heureux, en lui apprenant que sa pupille est 
pieuse, savante et ralsonnable. Malgr^ toute la satisfaction 
qu'avai t sans doute 6prouv6e monsieur le comte de C. . . de ces 
rapports bienveiilans, je n'avaispas, comme je Tai dit, re^ 
une seuie fois sa visite. Je rivals done encore ft cette singu- 
li6re ciPcoBstance , lorsque madame la surintendante me fit 
appeler. 

Je la trouvai trisfe. 

-- Ma cli^e enfant, medit-elleen m'embrassant, j'esp^rais 
que votre peu de fortune et Tindiffgrence dCTOtre tuteur nous 
vaudraient la prolongatit)n de votre s^jour id, puisque vous 
y viwee heureuse; mais jepressens, ft mon grand regret, au'lk 
n'easerarien. © >h 



FERNANme. IW 

CommeBt cela ? m'^rlai-je ; monstear deC, s'esMl ex- 

pliqu^ k ce soj€t avec vous? Quaftt k' moi, il ne m'a rien dit, 
Dieu merci ! qui puisse faire presseutir mon depart. 

II ne m'a rien dit Qon plus deposlttf, mach^re enfant, 

reprit la surintendante; cependant, lorgque je me suis hasar- 
dto k le questionner ftur ses projets k yotre ^gard, 11 a vive- 
ment repouss^ la pens^e de vous voir vous consacrer k T^du- 

cation. 

-*• Mais, mmi^ieur, lui al-je dit, mademoiselle de Mormant 
est sans fortune! 

— Cestvrai,a-tril r^pondu. 

— " II y a plus ; la pension qtie lui faisait sur sa cassette 
particttli^re monsieur le dauphin, ne lui sera sans doute pas 
continue par le noureau gouyemament. 

•^ G'est plus que probable. 

-* Eb bien I ai-je continue, yous sayez bien qu'une Jenne 
fille nese marie plus aujourd'bui sans dot, et yous connaissez 
la situation d'une femme qui se trouye Jet6e au milieu do 
monde sans fortune et sans mari. 

-— J'y pouryoirai, madame, a r^pondu le comte. 

— JB)n perdant d'illustres protecteurs, monsieur le comte, 
ai-je ajont^, Femande a perdu son ayenir. 

— Yous oubliez que je lui reste, madame, etj'ai jur6 k son 
p^re mourant de le remplaeer. 

-»^ Nod, monsieur, je ne Tonblie point; mais les temps 
sent changes, etyous-m^me... 

— Ma fortune est independante, madame; je n%f point 
d'enfant, et je suis libre d'adopter Femande pour ma ftlle, 

Alorsil m*a salu^ et il est parti. 

Yous ieyoyez, mon enfant, continua la surintendante, nous 
accuslons k tort le comte deC... d'indiffi^renee pour yous. 
Aujourd'hui il r^lame ses droits de tuteur* ses droits son t 
ineontestables, etyous deyez lui ob^ir. Sa fortune est Inde- 
pendante, dit-ii. Peut-^tre s'est-il ralli^ au gouyernementae* 
tuel, peut^tre eifectiyement est-il riche ; mais, en tous eas, II 
dit qu*ll yeut yous adopter pour sa fille :e'eslee qui pouyait 
yous arrlyer de plus heureux. Yous le yoyez, h^ias 1 une s4« 
paration est in^yitable ; et comme je yous aimais, mon enfant, 
tout en yous fi^licitant de yotre bonbeur, cette s^ratloa 
m^afflige. 



196 FERNANDE. 

— Oh! moiaussi,inadame,m'ecriai-ie,je ne quitterai celte 
maison qu'avec le plus pnyfond regret. La seuie pensee du 
monde m'e£fraie. 

— Parce que vous nele connaissez pas, mon enfant; mais 
moi, qui ai su Tapprecier, je sais que vous devez y rdussir, 
et je n'eprouve aucune crainte k ce sujet ; seulement nous 
vous aimons toutes ici, etTamitie nous rendegoistes -y votre 
bonheurnousdedommagera de votre absence. 

— Ah! madame, m'ecriai-je, sentant mes paupi^res se gon- 
fler sous mes larmes, heureusemen t rien n'est decide encore ; je 
puis supplier mon tuteur de me laisser vivre dans cette maison. 

— Gardez-vous-en bien, mon enfant. Monsieur le comte de 
G... n'agit que dans le desir de votre bonheur. Mon exp^ 
rience me permet de voir plus loin que vous. Yous n^avez 
point seize ans, les ann6es n'ont point encore acheve Toeuvre 
du d6veIoppement de votre coeur et de votre raison, mon de- 
voir est done de vous conseiller Tob^issance. Yotre tuteur 
est un homme distingue; son influence, soyez-en certaine, 
sera toujours grande dans le monde, ou il a jou6 un rdle im- 
portant... Allons, rassurez-vous ; il est bien rare que je sois 
dans la n6cessit6 de secher les larnies de vos compagnes, 
quand il s'agit de me quitter... D'ailleurs, vous Tavez dit, 
rien n'est encore d^cid^... Attendons... 

Je n'eus pas longtemps k attendre : monsieur de G... re- 
vintau bout de quelques jours ; une femme Taccompagnait, 
et cette fois il fut question de ma sortie comme d'une cir- 
constance tr^s rapprochee. 

Madame de Tercel, k laquelle mon tuteur me presenta dans 
cette seconde visite, etait une femme de cinquante ans, d'un 
exterieur encore gracieux, d'un esprit agreable;r usage du 
monde se faisait sentir dans toutes ses paroles comme dans 
la moindredeses actions ; on etait involontairemententraine 
vers elle par la sympathie. Sa parole avait une sorte d'auto- 
rit^ adoucie par Taccent ; le desir de ne rien exiger semblait 
dominer ses conseils ; la bonte de son coeur se revelait par sa 
physionomie moins que par un charme secret. Elle semblait 
deviner la pensee, y repondre ; elle avait surtout Tart de don- 
ner k la raison le trait incisif d'un bon mot, et de voiier les 
Veritas les plus tristes sous les formules obligeantes de la 
bienveillance. 



FERNANDE. 197 

— Si le del m'avak accorde une fille, me dit-elle en me 
pressant dans ses bras, j'aurais voulu qu'elle vous ressembldt. 
Je voudrais bien de mon c6t6 vous inspirer un peu de cette 
affection qu'on a pour sa mfere, car voire tuteur vous conffe 
k mes soins. Je m'6tais engag^e k vous guider dans le monde, 
k vous le faire connaitre; mats ceque j'ambitionnele plus, 
maintenant que je vous vols, c'est de vous inspirer le senti- 
ment que j'^prouve dej^ moi-meme pour vous. 

II m^^tait bien difficile de r^sister k de pareilles avances ; 
je ressentis pour elle une vive amitie, et tout-ft-coup Tid^e du 
monde perdit, en sa presence, ce qu'elle avail eu d'effrayant 
dans mon isolement. II me semblait que sous un lei patro- 
nage il ne pouvait m'arriver rien que d'heureux. Madame la 
surintendanle elle-m6me fut ravie, la regarda comme une 
femme sup^rieure, el quand le comle de G..., en prenant 
ma main dans les siennes, m'annonoa que lejour ouje vien- 
drais liabiter Paris 6tait proche, mon coeur batlit ; tout ce qui 
pouvait y Tester de crainle disparutpour y faire place k Tes- 
perance. 

A seize ans, dans Tinexp^rience otij'etais, avec cette purel^ 
native que la plus leg^re atteinle n'avaitpasalt^r6e, il s'agis- 
sail seulement d'aider aux heureuses dispositions naturelles 
pour faire de moi tout ce qu'on voulait en faire. Quand je pas- 
sai le seuil de cet asile oti je m'^tais form^e, on pouvait me 
conduire aux plus hautes positions sociales od la femme pent 
alteindre. Jen'aurais M d^placee nulle part; mais b^las! 
qu'a-t-on fait de moi ? 

Madame de Tercel avail accepts un appartement dans Tbd- 
lel de mon tuteur, afin de se consacrer exclusivement k ce 
qu'elle appela mon Education. D^s que je fus 6tablie aupr6s 
d'elle, je compris en effet tons les developpemens que devait 
donner aux connaissances que j avals acquises leur applica- 
tion dans la vie reelle, et Teclat qu'elles pouvaient procurer. 

Je me vis Tobjet des attentions les plus delicates et les plus 

empresseesde la part de monsieur de C Des maitres re- 

nomm^s me furentprodigu^s^la musique, la peinture la danse 
m^me occupferent exclusivement les heuresdesjourn^es deve- 
nues trop courtes : chaque moment avail son emploi. Mon 
luteur semblait se plaire k suivre mes progres ; ses soins 
constans pour m'inilieraux merveilles de Paris ajoutaientun 



198 FERNANDE. 

nouveau fprix k des bont^s que je m^effor^ais de m^riter par 
mon aptitude et ma douceur. Enfin, six mois s^^taient ^coules 
avantqueyeusse encore pu reflechir k une existence si bril- 
lante, avant que je fusse revenue de mon etonnement. 

Les plaisirs succedaient si rapidement aux travaux, on me 
comblaitde futilit^s si ravissantes, j'^tais si pr^occup^e de 
comprendre chaque cbose nouvelle pour moi , mes impres- 
sions ^taient si rapides, que je n'avais pas le temps de mMo- 
terroger. J'aurais voulu connaitre ce qui m'avait attir^ un 
bonheur si grand, mais de nouveauxprojets, aussitdt executes 
que coD^s,venaientme causer k cbaque instant d'autres sur- 
prises et des Amotions plus douces. Ma vie^tait un long en- 
chantement. 

Cependant, au milieu de tant d'agitations^ j^observais les 
deux Stres entre lesquels le temps s'envolait si rapidement, 
et de jour en jour j'arrivais par degr^s k cette experience qui 
devait plus tard m'eclairer et me montrer la v^rite dans tout 
son jour. 

M. deC... n'etait ni un bommcbon ni un m^cbant bomme, 
c'dtaitun bomm^leger. L'espritdu dernier si^le semblait revi- 
vre en lui. Loyal el peuscrupuleux k lafois, toutcequMrbl^ait 
en vue de ses principes, il se le permettait pour lui-m^me avec 
des restrictions de conscience et des modifications plus ou 
moins sopbistiques. II blessait la morale, mais il respectait 
Tusage; il afficbait une sorte de rigorisme sans etrebypo- 
crite; mais certaines id^es de caste semblaient Fautoriser k 
d'innocentes foiies. Les rou^s de la R^gence lui faisaient bor- 
reur, et il imitait les mceurs de la seconde ^poque du r^e 
de Louis XY. II fulminaitdans sa petite maison contre la de- 
pravation du cardinal Dubois, en souriant aux souvenirs du 
Parc-aux-Cerfs. Enfin, il exaltait Versailles, et il s'indignait 
du Palais-Royal. 

Apres avoir fait la guerre sous TEmpire en soldat fran^is, 
monsieur de C... avait commande sous la Restauration en 
general de cour, le tacticien c6dantle pas au diplomate; I'epte 
du guerrier n'etait plus entre ses mains qu'une verge de fer, 
et, parvenu au sommet de la bierarchie militaire, il ne s'lns- 
pirait que de la puissance sacerdotale. 

Dans ses mani^res, dans son langage, il rappelait le mar^ 
cbal de Richelieu. Sa politesse ^tait exquise; mais dds que 



FERNANDA* 199 

4856 eoi \oil^ le prestige de ses croyanced, H retrottva les 
babiiudes de jeune homme contractees jadis dans la ^rde 
inperiale en pays conquis, et m^mecelles qui I'avalent frappd 
dans son enfance parmi les rouscadlns de )a Jeunesse dor^e 
sous le Directoire. Prodigue pour ses plalsirs, ses revenos 
se dissipaient en argent dc poobe. Les fournisseursde sa mai- 
son etaient parfois dans robllgallon de le faire poursuivre 
pour le paiement de cc luxe bien entendu que les Anglais ap- 
p^lent comfort^ pour des mis^res d'int^pieur , pour le vin 
qu'on buvait ^ sa table, pour lebois qui brdlait dans ses cui- 
sines. Jamais it ne payait ses gens qu*en leur donnant leur 
coBge le Jour od ils osaient r^clamer leur salaire. II ^tait eons- 
tamment g£n^ au milieu duluxe; ontul apportalt les cartes 
d'bttissiers sur des plats d'argent. Et cependant, & tant de 
defauts et tant de travers, monsieur de C... joignait des qua- 
lity essentielles. On se plaisait avec lui pour son esprit vif 
et brillaut. II caracterisait tout par des mots si heureux, qu'il 
devenait impossible de les oublicr. On restiroait pour son obli- 
geance ; il rendait service avec une perseverance bien rare , 
pourvu toutefois qu'il pdt le faire en^crivant. Une demarche 
en personne lui coatait plus que cent billets k dieter ou k 
ecrire avec une orthographe toute parliculi^re, mais avec des 
tournures de phrases si varices, si elegantes, qu'on eAt pu le 
comparer a madame de Sevigne. II semblait toujours , avec 
ses contrastes, s'offrir comme une enigme k deviner, enigme 
dont le mot n'est plus compris de nos jours. 

Madame de Vercel etait un type tout correct et d^duit se< 
Ion les principes les plus s^v^res ; de m^me qu*on trouvait 
dans sa personne la regularity, Taccord, les justes propor- 
lioDs, sa conduite et son langage etaient irreprochables. An 
premier aspect, pour les yeux et pour Tesprlt, cette organisa- 
tion merveilleuse etait mise en jeu par les rouages d*une in- 
telligence superieure, et la raison semblait etre la pendule quf 
en moderait tous les mouvemens, qui en reglait la marche. Elle 
avail observe le monde,elle avait pour ainsi dire tout calcuie^ 
tout formuie*par des equations algebriques, afin de resoudre le 
grand probieme de la consideration dans la vie sociale. Elle 
n'aktacbait d'importance qu*ii Topinion. Pour elle, tout con- 
siatalt dans le rituel. La forme Temportalt d^abord, mals sans 
porter de prejudice au fond. Gependant son espHt la pla^it 



200 FERNANDE. 

au-dessus de T^tiquette, de m^me qu^elle ^it plus que noble, 
quoiqu'elle n'appartint pas au nobiliaire. Jamais on ne la 
trouvait en d^faut dans la moins importante des actions, ja- 
mais elle ne restait sans r^ponse, quelque question qu'on agi- 
t^t. Ses id^es ^taient arrSl^es sur toutes choses. Froidement 
accueillie par les femmes, recherch^e par les hommes, ma- 
dame de Yercel avait une position exceptionnelle. On ne sa- 
vait au Juste ni ce qu*eUe etait ni ce qu'elle faisait , quoi- 
qu^elle ne donn^t pas prise au plus l^er soupgon. On aurait 
voulu qu'il planet moins de vague sur son origine et sur son 
existence, dilt-on avoir k lui pardonner quelque? peccadilles. 
On ne Taimait pas, on ^tait forc^ de la respecter. Sans for- 
tune, elle affichait Tordre et ne condamnait pas le luxe; aussi 
n'exigeait-on rien d'elle k ce sujet; elle etait simple et mo- 
deste sans affectation : c'etait enfin une femme parfaite pour 
quiconque ne pouvait, comme moi, sonder le fond de sa con- 
science; encore moi-meme nedevais-je la connaitre qu^apres 
avoir ^t^ sa victime. 

Fernande s'arrSta une seconde fois, mais ce n'etait plus 
pour r^ff^cliir, c'^tait pour essuyer ses larmes. 



xvn. 

Ma vie ^tait compl^tement changee, poursuivit Fernande; 
monsieur le comte de G... avait fait de sa vie la mienne; le 
nom de mon p^re, le titre de sa pupille, m'ouvraient tons les 
salons. Le matin, ma vie ^tait consacr^e aux Etudes; la 
peinture et la musique que j'aimais passionn^ment, et dans 
lesquelles Je faisais de rapides progr^s, me prenaient une 
partie de la journee ; k quatre heures, mon tuteur venait me 
voir, admirait mes esquisses, me faisait chanter, et applau- 
dissait k ma voix. Souvent il restait k diner avec nous, puis, 
apres le diner, commencait la vie du monde : le spectacle, les 
soirees, les bals. Comme la reputation de madame de Yercel 
etait irr^prochable, madame de Yercel me conduisait partout, 
et partout otx j'allais je rencontrais le comte de G..., oocup^ 



FERNANDE. 201 

sans cesse k faire valoir mes talens et mon esprit. Aux yeux 
de la soci^te et raSme aux miens, certes mon tuteur remplis- 
sait dignement le mandat dont il s'etait charge : un p^re 
n'eut pas fait pour sa lille plus qu'il ne faisait pour rooi. 

Cependant, au milieu de cette suite non interrompue de tra- 
vaux et de plaisirs qui faisaient de moi une artiste femme du 
monde, et une femme du monde artiste, au sein de cette exis- 
tence qui edt ete celle que je me fusse choisie moi-m6me, si 
j'avais ete libre de choisir d'avance ma vie, j'eprouvais de 
vagues pressentimens, une crainle instinctive que je repous- 
sais commeune sorte de crime. Peu k peu, dans le developpe- 
ment de mes id6es au contact des personnes qui composaient 
notre societe ordinaire, par un effet inevitable de la marche 
des choses, la pudeur de la jeune fille s^alarma instinctive- 
ment. 

En eflTet, monsieur deC..., dans ses rapports avecmoi, dont 
chaque jour resserrait IMntimite, quoique je fisse toutce que 
je pouvais pour le maintenir k distance, monsieur de G... 
trahissait de plus en plus une impatience inexplicable, une 
ardeur reprim^e, dont je ne pouvais comprendre la cause. Son 
affection mtoe changeait de nature ; ce n'etait plus, du moins 
tk ce qu'il me semblait, ce sentiment de bienveillance affec- 
lueuse qu'un tuteur porte k sa pupille ; c'etait quelque chose 
comme de la galanterie, des manieres de dire qui m'embarras- 
serent d'abord, et qui ensuite me devinrent suspectes. J'es- 
sayai d'abord timidement de faire comprendre k madame de 
Vercel la crainte qui peu k peu s'emparait de moi. Elle me 
devina au premier mot; peut-6tre avait-elle prevu ce moment, 
peutfitre attendait-elle cette explication, et ce fut alors seule- 
ment que je re^us la premiere impression de terreur que le 
caract^re de cette femme dangereuse devait produire sur moi, 
malgre Fart des transitions qu'eUe avait k un si haut degr^, 
malgre les nuances imperceptibles de langage qu'elle poss6- 
dait si bien. 

— Ma ch^re enfant, me dit-elle, j'ai remarqu^ en effet que 
le comte n'est plus le meme ; il est triste, il est reveur, il 
soupire. Yous craignez qu'il ne soit souffrant de corps ou 
d'ame, et moi aussi, je le crains. D'abord il s'est fait un in- 
concevable changement dans sa mani^re de vivre : Tesprit de 
parti, qui le dominait, ne parait plus exercer la moindre in- 

12. 



302 FBRNANDE. 

fluence dans ses resolutions. D'nn autre c6te, tous ses plaisirs 
habituels sont negliges, il ne s'occupe plus de chevaux, il ne 
va plus au club, il est distrait au whist; enfin on dirait qu'il 
nous ^vite, ou que devant nous il ^prouve un embarras in- 
surmontable. Si vous Taviez connu avant votre sortie de Saint- 
Denis, c'^tait \e plus gai et le plus aimable des hommes. Mais 
soyez tranquille, jelui parierai, je lui demanderai la cause de 
cette m^lancolie, je lui dirai que vous ^tes inqui^te. 

— Prenez garde, madame, repris-je, il me semble que vous 
ne comprenez pas bien le sentiment qui me dicte ma ques- 
tion. 

*— Quoi 1 dit-elle, des menagemens , des precautions pour 
faire entendre aux gens qu'on prend int^ret k eux, qu'on 
s'occupe de leur sante , qu'on s'inquiete de leur bonheur ! 
Allons done, vous n'y songez pas, ma ch^re araie; laissons 
Tadresse k ceux qui projettent le mal. Je ne suis pas une 
femme rusee, moi, je vous en previens, ct je me suis toujours 
bien trouv^e d'aller droit au but, de dire francliement les 
choses i la verity est Thabilete des coeurs purs. Soyez sans 
inquietude. Yotre tuteur, d'ailleurs,meconnaitdepuis long- 
temps , et il salt bien qu'il est aussi difficile de me cacher 
quelque chose que de me detourner de la ligne de mon devoir. 

Cette brusquerie de langage devait, comme on le voit, ecar- 
ter le soup^on. La rudesse de la voix etait d'ordinaire le 
moyen que madame de Yercel employait pour deguiser ses 
flatteries. A cetegard, elle avait une esp^ce d'originalite qui 
la rendait remarquable, et c'est ainsi qu'elle deguisait son 
hypocrisie, ou, pour mieux dire, sa profonde connaissance 
du ca3ur humain et samerveilleuse habilete. 

Monsieur deC... ne vint point ce jour-lSi. Je nesortis done 
ni pour aller au spectacle ni pour alter dans le monde; je 
restai chez nioi k lire, interrompant malgre moi ma lecture 
par de longucs et profondes reveries, ct sentant de temps en 
temps de Icgers serremens de cccur, coninic on en eprouve 
quand un malheur inconnu , niais reel , est suspendu sur 
notre tete. 

Toute la soiree, madame de Yercel demeura dehors. 

Le lenderiiain elle vint k moi avec un air profondement me- 
lancolique , me serra dans ses bras avec une sorte d^afiec- 
tueux empressement, puis, me faisant asseoir pr^s d'elle : 



FERNANDB* 308 

^^C»n$6m^ macli^e entknt, me dtl-elle en enfermant mes 
deux mains dans les siennes, j'ai beaucoup de choses h vous 
dire ; je me suis expliqu^e hier soir ^vee le comte. Je n'aime 
pas les myst^res, moi ; je ne savais rien de voire situation, 
mats ii m'a tout dit, et maintenant je la connais; et... je 
vous Tavoue, ma ch^ petite, je ne puis m'emp^er de vous 
plaindre et de le bl4mer. On n^agit pas avec plus d*incons6- 
quenee qu'il ne Fa fait, et aujourd'hui lui-m6me le sent et en 
convient. 

— Mais qu*y a-Ml done, madame? demandai-je avecanxii^t^. 

— Ily a quMl faut que ce soitmoi qui vous parte, puis- 

quMl n'en a pas le courage, lui ; et d'abord ae tremblez pas 
de la sorte. Mon Dieu ! tout n^est peut-£tre pas aussi d6ses- 
p6r6 que nous le croyons. 

En effet, je tremblais etje p^lissais. 

-- Achevez, madame, achevez ! m'6criai-je. 

— Yous ignorez sans doute, ma cb^re enfant, continua ma-* 
damedeYercel, que votre p^re, en mourant, a laiss^ des af- 
faires extr^mement embrouillees; il a fallu les sept ann^es 
qui se sont ecoul^es depuis que monsieur le comte de C... 
s'est cbarg^ de veiller sur vos intcr^ts, pour les mettre k jour, 
comme disent les gens d'affaires; et, les dettes payees, les 
frais pr^lev^s, la liquidation termin^e eniin, il est trds clair 
que non-seulement vous ne poss^dez pas m^me la moindre 
fortune , mais encore que votre p^re redevait trente mille 
francs. 

— Grand Dieu ! et comment acquitter cette detle? La m^- 
moire de mon p6re, d'un vieux gentilbomme de la monarchie, 
d'un colonel de TEmpire, ne peut cependant rester cbarg^e 
d'une pareille tacbe. Ce serait quelque cbose comme ce qu'on 
appelle une banqueroute, n'est-ce pas? 

<— Ob 1 rassurez-vous, me dit madame de Vercel, monsieur 
le comte de C...., lui aussi, est un gentilbomme de Tancienne 
monarchic et un colonel de TEnipire, et il a toutpay^. Vous 
ne possedez rien, c'est vrai, mais le nom de votre p^re est 
reste pur et sans tacbe. 

— O mon Dieu ! soyez b^ni , m'^criai-je en jotgnant les 
mains. Ob! quand verrai-je le comte pourmejeterftses ge- 
noux, pourleremercier? 



20i FEBMANINB. 

— Oui ; mais, avec tout cela, vous voil& sana foriane et 
sans avenir. 

— II y a lODgtemps que j'avais pressenti cette situation, 
madame, r6pondis-je avec un soupir. 

— Oui, mais vous avez oubli6 qu'elle vous menacait depuis 
que vous ^tes sortie de Saint-Denis ? Soyez sincere. 

— H^las 1 c'est la v^rit^ , madame ; dans mon ignorance 
des choses de la vie, ma pens^e ne s'est jamais fix^e sur des 
besoins que le comte ne me laissait pas pr^voir. 

— Je le concois, il est si bon ; mais il y .a des cas oil la 
bont^ est un tort, un tr^s grand tort. La bont6 doit ^tre in- 
telligente avant tout, ou sans cela la bont6 devient de Tim-^ 
prudence. Les intentions du comte etaient excellentes, je le 
sais; mais Tenfer est pav^de bonnes intentions. II n^apuse 
souvenir de votre p6re sans penser k ce que votre p6re eAt 
fait en pareille circonstance pour sa fille k lui ; il n'a pu vous 
voir, pauvre orpbeline , belle et gracieuse , sans 6tre touche 
de votre sort; il s'est souvenu quMl 6tait restepr^s de vous 
le repr^sentant , non-seulement de son ancien compagnon 
d'armes, mais encore d'un auguste exil6. Tout est solidaire 
entre soldats, tout est commun entre royalistes : se soutenir 
dans le malheur, c'est la religion des ^mes g^nereuses. La 
pitie qu'il aressentie a 6te plus forte que la reflexion, il n'a 
pas m^me refl^chi : il est vrai que, si Ton r^fl^chissait dans 
notre milieu social, on ne ferait jamais le bien ; il a cede au 
premier mouvement comme un noble chevalier qu'il est; il 
m'a fait consentir k devenir votre guide , votre chaperon, 
sans me laisser rien entrevoir du fond des choses. II a deve- 
lopp6 vos heureuses dispositions ; vous avez profite au delk 
de tout espoir des sacriflces qu'il a faits pour vous : vous ^tes 
devenue une personne remarquable , une jeune fille accom- 
plie; vos talents feraientde vous une merveille, si aiyour- 
d'hui la seule merveille digne d'admiration n'6tait pas la ri- 
chesse. Tout cela est f^cheux , tout cela m'afflige et m'6meut 
jusqu'aux larmes; je ne puis me faire k Tid^e de vous savoir 
malheureuse , en lutte avec les besoins, en proie aux neces- 
sit6s! Nous vivions si tranquilles, etvoil^ que tout-2i-coup 
unabime s'ouvre sous nos pas. Que faire ? que devenir? 

Toutes ces paroles, d'autant plus terribles qu'elles ne ren- 
fermaient pas un sens positif, tombaient sur mon coeur une k 



FERNANDE. 205 

unc et y creusaient leur plaie comme aurait fait du plomb 
f6ndu; elles jetai^nt dans mon esprit une clart^ sinislre 
comme celle de ces eclairs k la lueur desquels on d^couvre 
de grands precipices. Cependant, quelque violente que fAt la 
secousise, elle n'avait pas en la force de m'abattre : comme 
dans un tremblement de terre, je sentais le sol vaciller sous 
mes pieds, et j'etais demeur^e debout ; je sentais s'allier en 
moi la force et Tesp^rance, et je repondis avec un calme si 
grand, que madame de Vercel ne put r6primer un mouvement 
de surprise. 

— Je vous remercie d'un int^r^t si touchant, madame ; j'e- 
tals resign^e k vivre k Saint-Denis, il a fallu un ordre pre- 
cis de mon tuteur pour briser cette resolution. J'y retournerai 
rendre aux autres Feducation que j'y ai regue. 

— Vous savez bien que c'est impossible, me repondit ma- 
dame de Vercel. 

— Comment cela? 

— Oui, les r^glemens s'y opposent. 
— En etes-Yous certaine, madame? 

— Vous pouvez m'en croire : une fois sortie comme pen- 
sionnaire, on ne pent plus y rentrer comme institutrice. 

— Encore un appui qui se brise, murmurai-je en baissant 
la t^te. 

— D'ailleurs, continua madame de Vercel, en supposant 
qu*on parvint k vous rouvrir les porles de cette maison, y 
pourriez-vous vivre k present que vous avez vecu de la vie du 
monde, que vous avez connu toutes ses seductions, tons ses 
plaisirs? 

— Ob ! oui, m'^criai-je, et je ne regretterai rien de tout cela, 
je vous en r^ponds. 

— Vous le croyez k cette heure, ma pauvre enfant, et vous 
le dites de bonne foi, parce que, dans votre enthousiasmede 
devoAment, vous ne voyez pasclairen vous-m^me; mais ce 
que vous ignorez, c'est que votre imagination est devenue 
maintenant une source f^conde dlmpressions et de sensations 
qui reclament Tespace et la liberty; il lui fautun libre cours, 
un exercice sans entraves : les arts ontagrandi votre sphere, 
vous avez r^v^ une existence ind^pendante , vous vous etes 
accoutumee au luxe, vous avez ete adul^e, vos besoins, vos 
d^sirs, vos caprices meme, ont M pr^vus et satisfaits ; la 



206 FERNANDfi. 

tranquille maison d'autrefois serait nudntenant one prison 

pour votre corps, une tombe pour voire Ame. J'ai quel* 
que experience du monde; croyez-moi, mon enfant, fquand 
on n'a pas encore atleint le developpemeat des facultes, 
quand il n'est plus meme possible de s'arreter en route, 
comment alors retourner en arri^re, comment se restreindre 
k des habitudes etroites, mesquines, qui conviennent seule^ 
ment k Tenfance etk la yieillesse, mais non pask votre Igel 
Yos illusions k cet egard vous laisseraientbient6t dans Tao- 
cablement le plus profond, dans Tisolement le plus insuppor- 
table. Soyons assez fortes, assez sages en ce moment pour voir 
du premier coup-d'oeil les choses telles qu'eUes sont, afin de 
ne pas tomber dans un malbeur plus grand que celui oil nous 
sommes. 

La farce divine qui m*etait venue en aide me soutenait en- 
core, et je r^pondis : 

— Eh bien ! madame, s'il est vrai que j'ai quelque talent , 
sMl est vrai, comme on me Ta ditbien souvent, que je sols 
apte k acqu^rir dans les arts ce degre de superiority qui fait 
les artistes, eh bien ! je vivrai en artiste. 

— Enfant! s'ecria madame de Yercel, pauvre ch6re enfant 
au coeur d'or, qu'on voit bien, h6las ! que vous ne savez rien 
de ce monde! Eh! je le consols, peut-on observer sous le 
charme des impressions nouvelles? Apprendre est un travail 
qui absorbe rintelUgence ; pour appr^cier il faut savoir, pour 
comparer il faut avoir ressenli. L' experience ne s'acquiert qvCk 
nos depens; c'est le fruit amer des deceptions. Vivre en ar- 
tiste, mon enfant! k seize ans et belle comme vous retesi im* 
possible I 

— Gependant, madame, repris-je, on admire mes peintures. 

— Parce que vous n'etes pas dans la necessite de les vendre ; 
eh ! mon Dieu ! les amateurs font toujours des chefs-d'oeuvre; 
mais croycz-raoi, Fernande , peindre pour vivre, c'est autre 
chose que de peindre pour occuper son temps. 

— Mais j'ai entendu dire souvent qu'une volx etendue et 
souple , une bonne methode et une organisation musicale , 
eiaient de nos jours la source d'uue immense fortune. 

— La fille du marquis de Mormant ne pent pas debuter k 
rOpera ; d'ailleurs je ne nie pas vos dispositions|pour la mu- 
sique, mais ce ne sont que des dispositions, apr^s tout; i) 



FfiRNANDE« 201 

vous faudraitquatreanft, cinq ans encore peut-toe avantd'ar- 
river ^ un debut. 

— Pourtant, lorsque je chante dans le monde, les applau- 
dissemens sontunanimes, les transports quej'exdte ressem- 
blent k de Tenthousiasme. 

— Parce que vous etes du monde, et qu*en vous applaudis- 
sant c*est un hommage que ce monde envieux se rend k lui- 
m^me. On croit abaisser, en vous flattant, ceux qui sont ar- 
tistes par etat, etdontle monde impuissant et railleurjalouse 
incessammentles succ^; maisqueces colossales reputations 
de salon se produisent au grand jour, elles viennent honteu- 
sement s'eerouler devant le vrai public, qui a achet^ le droit 
de critiquer. Pour la justice des gens polls, il y a mille cir- 
Constances attenuantes qui molivent les opinions; vousavez 
des yeux qui vous donneront toujours raison dans le monde, 
quo! que vous disiez ou que vous fassiez; avec un de vos sou- 
rlrcs, vous peignez comme Rapbael ou vous cliantez comme 
la Maiibran. Tout cela est vrai relativement pour cbaque 
societe; c'est une monnaic dont on se sert dans chaque sa- 
lon, comme d'un jeton de presence, mais qui n'a plus cours 
loin de ce salon, horsde cette societe. Les grandes reputa- 
tions ne s'improvisent gu6re, ma ch6re enfant; elles sont 
le resultat de bien des etudes, de bien des veilles, de bien 
des deceptions, de bien des degoCits , de bien des chagrins , 
et la femme, montee k Tapogec de la gloire, radieuso et cou- 
ronuee du prestige de sa reputation, a souvent perdu dans sa 
niarche ascendante, et avant d'arriver au triomphe de son or- 
gucil, les plusdouccset les plus cheres esperances de soncoeur. 
Kc vous bercez pas de pareilles illusions, ma chSre enfant; 
la vie obscure, la vie muree, est la seule qui donne le bonheur. 

— Eh bien ! madame, k defaut de ces talens brillans, j'em- 
ploierai les talens utiles ; je travaillerai k ces choses qui ra})- 
porlcnt pen, mais dont Thumble produit est au moins certain; 
la pauvrete et les privations ne me font pas pcur, et je les 
siibirai, puisqu'il le faut. 

— R6ve, r^ve que tout cela, Fernande. Vous avez lu ces 
choses-1^ dans les livres,et vouscroyez qu*elles existent dans 
le monde. Vous copierez de ia mu ique, vous broderez, vous 
fercz de la tapisserie! Pauvrc Fernande ! Mais c'cst la misere 
ce que vous projetez, et la misere vous tuera. La mis6re, c'est 



208 FERNANDE. 

la pente gllssante qui m^ne au vice. Dans la mis^re, les fa- 
cultes s'enervent, les resolutions fortes se detendent ; on ne 
voit plus rienalors que sous Taspect dubesoin. Tenez, mon 
enfant, ne faisons pas un roman de la vie, qui a ses exigen- 
ces mat6rielles ; les vertus ne sont faciles qu'k Tabri du dan- 
ger, et croyez-moi, Fernande, il est toujours sage d'eviter le 
combat. 

Mon coeur se serra par une impression indefinissable ; il 
me sembla que la froide realite se rapprochait de moi et 
m'enveloppait comme les parois d'un tombeau. 

— Mon Dieu ! m'toiai-je alors avec un accent qui devait 
exprimer toute I'anxiete du doute, mon Dieu I que faire ? 

— De deux maux choisir le moindre , ajouta madame de 
Vercel. 

— Mais lequel est le moindre de ces deux maux? Donnez- 
moi done un conseil, madame; eclairez-moi de voire expe- 
rience : que pensemon tuteur?qu'a-til r6solu? 

— Votre tuteur, ma ch^re enfant ! helas ! votre tuteur est 
plus k plaindre que vous. 

— Je ne vous comprends pas, madame. Parlez, au nom du 
cieljparlez. 

— J'li^site k tout vous dire. 

— Mais enfin, qu'y a-t il done? 

— II y a que monsieur de C... est malheureux. 

— Malheureux! ce n'est pas pour moi, j'esp^re. Ma situa- 
tion, toute triste qu'elle est, ne le touche en rien; elle ne pent 
qu'exciter sa pitie. 

— Vous aveztort de penser cela. II s'est fait une habitude 
de vous voir ; il s'est laiss6 aller etourdiment au clvarme de 
votre soci6te;il n'apas prevu qu'il arriveraitun moment oil 
la separation serait terrible. 

— La separation !.. ainsi, je dois vous quitter, quitter mon 
tuteur ? 

— NoD...oui... Je nesais, il n'en sait rien lui-meme; il lui 
est impossible de prendre un parti. Vous pouvez rester, et 
vous ne le pouvez pas. Je vous assure que la situation est ve- 
ritablement alarmante. Quand j'ai par]6 de votre depart , il 
a baisse la t^te, et des larraes ont coul6 de ses yeux. 

— Des larmes ! 

— Oui , lui, le vieux soldat, Thomme qui a traverse les 



FEBNANDE. 209 

champs de bataille oil gisaient ses meilleurs amis sans verser 
une larme, oui, il a pleur6 comme un enfant, et cela k Tidee 
de se s^parer de vous. Un instant il a regrett^ d'avoir pay6 
les dettes de votre pfere. Cette somme etait presque une ind6- 
pendance pour vous. 

— Oh! non, non, la mtooire de mon p6re avant tout, 
grand Dieu ! Mais je ne comprends pas quel inter^t si puissant 
le comte prend k une pauvre orpheline quMl a vue, il y a six 
mois, presque pour la premiere fois. 

— Quel int^r^t ! Vous ne comprenez pas ? Vous ne com- 
prenez pas qull vous aime, quMl vous aime d'amour, que c'est 
une passion insurmontable, qu*il a fait ce qu'il a pu pour la 
combaltre? Vous ne comprenez pas que maintenantson bon- 
heur et sa vie dependent de vous. 

La surprise m616e de terreur que j'^prouvai k ces mots me 
laissa sans force; un ^blouissement passa devant mes yeux, 
je sentis mes jambes qui tremblaient sous moi. Je tombai 
dans un fauteuil. Presque aussitOt, monsieur le comte de C..., 
qui sans doute guettaitle moment, entra, portantsur son vi- 
sage Texpression du plus grand trouble. Je fus effrayee et 
touch^e k la fois ; je sentis mon Ame en proie tout ensemble 
k la reconnaissance et k la crainte. Alors commenga une sc^- 
ne bizarre et terrible dont je n'ai plus qu'un souvenir con- 
fus, parce que je ne vivais qn'k moiti^ quand elle se passa. Le 
comte se jeta k mes pieds ; sa douleur 6tait-elle r^elle ou 
feinte? je n'en sais rien. Madame de Yercel, qui aurait Ad me 
d^fendre, par sa presence du moins, me livra en se retirant. 
On profita de mes Amotions, de mon d^sespoir, on fut sans 
piti6 pour mes larmes, on resta sourd k mes pri^res. Le nom 
de mon p^re, invoqu6 avec des gemissemens, ne put rien pour 
moi. Ma perte avait ete r^solue, elle fut effectu^e.Le lende- 
main, j'^tais la maitresse de monsieur le comte de C... 

Clotilde ne put retenir un cri k ce brusque aveu^ mais 
aussil6t elle se h^ta de reparer ce mouvement de reprobation 
involontaire en balbutiant quelques vagues paroles d'excuse. 

— Pourquoi vous excusez-vous, madame? dit Fernande en 
secouant tristement la t6te;*votre terreur est toute simple, et, 
croyez-moi bien, elle ne me blesse ni ne m'^tonne. Je n'ai 
pas des sentimens assez vulgaires pour essayer de me justi- 
fier parte crime des autres. Oui, sans doute, j'eusse et6 di- 



gne de (mU^'^ aui, peul^tre eusse^ie m^it^ plusde cam|tt»- 
sioD quede mepris, si tout &'etaU borne Ui^ &lje m'^tais 
arr^tee dans ma degradation -^ mais c'etait chose iupossiblo : 
on voulait 01a perte tout enti^re. Ma chute etait u»e aetion de 
la vie intime qui pouvait, k la rigueur, ecbai^f^er aux regards 
du monde, et me laisser un refuge dans la societe^ aossi hien 
que dans ma conscience ; mais la passion chez les gens fri- 
voles n'est qu'^ moitie saiisfaite si lajouissanoe de la vanity 
ne la rend publique et scandaleuse. II faut ^ Thamme du moa- 
de un bonheur envie ; il fallait k Torgaeil du comle de G... 
Tholocauste de mes triomphes passes. Sous les yeuxdes pria* 
ces qu'il regreUait, il ei^t caclie^sa maitresse, il Tei^i niee 
mtoe ; sous un regime qu'il regardait comme une ^poque de 
desordre social, il afficba la jeune Qlle qu'il venait de seduire. 
S'il eilt eu vingt-cinq ans, j'eusse peut-elre obtenu de iui le 
silence ; il en avait cinquaute : il a voulu faire des envieux. 
Moi, renfant noble, recommandee k son honneur par un p^re 
mourant sur le champ de balaille, en presence de Tarmee 
fran^ise, il prit k tdcbe de m'habituer peu k peu 4 la bonle ; 
chaque jour un des voiles de ma pudeur native me fut enleve. 
L'ancienne eleve de Saint-Denis, celle k qui Ton promettait 
Tavenir des femmes chastes et beureuses, brilla, trainee par 
Iui au grand jour, courUsane mepris^e, adulee, montree au 
doigt, sans bonheur, sans excuse, entrainee dans ie tourbil- 
lon des plaisirs, s'etourdissant au bruit des fetes^ repoussant 
les souvenirs du passe, n'osant songer k Tavenir, ei ne pre- 
nant pas meme le temps de pleurer sur le present. 

Maisau canon de juillet, qui annon^aitladmted'un trftne, 
succ^da bient6t la cloche du cholera, qui annon^it ragonie 
d'un peuple. Le comte de C... fut une des premieres victimes. 
On ignorait encore k cette epoque si la maladie etait conta- 
gieuse ou non. Tout le monde s'enfuit ; je restai seule pr^ du 
comte. Cette marque de d^voiUment dans une femme quMi 
avait perdue le toucha sans doute; un n^taire appele re^t 
ses derni^res dispositions. Ces dispositions m'instituaient sa 
legataireuniverselle. 

Clcoutez bien ^ et voyez si je cherche une excuse k mes 
faules. . 

Les debris d'une fortune considerable, bien que compro- 
mise par le luxe d^sordonn6 des derni^res annees du comte 



FBRKANtt* Sit 

de C«*«, i^uvaient escore m'assiirer ttike ^istenee soHtaire 
et mo^dle. Mais ce que m'a^aU dit madamede Yercel de Fin-* 
ffuence que le pass^ ^iend stir TaveDir n'^tait que Irop vrai; 
les habitudes du luxe et de la dissipation une fois prises, 11 
faut un courage plus qu'humain pour rentrer dans Tobscu* 
rite. J'^tais vantee par tou^ un monde de jeunes gens riches, 
beaux, spirituels, qui me pla^aient au-dessus de toutes les 
femnies, qui m'avaient elue rein« de la mode et de T^legance. 
Je commandais par des sottrires, et chacun, comme un es- 
clave attentif, se h&tait d'obeir k mon sourire. Partout od j*al- 
lais, je iransporlals avec moi la foule, ta joie, le bruit, Vi- 
vresse, le r^ve^ternel des euchantemens, eteeladurajusqu^att 
jour oti, regardant avec terreur atttour de moi, je pus m^ii- 
rer le chemin que j'avais fait, les hautears d'oti j^lais partie 
et Tabime oii j'etais descendue. II n'y ayait pas d'iUusion tk me 
faire; j'avais beau me grandir des noms cel^bres, antiques ou 
modernes, m'appeler Aspasie ou ISinon, dire que j'etais une 
^toile du siecle des Pericles et des Louis XIV, eette etoile^ 
vue an telescope de la morale, perdait bien vite lout son 
eclat. Ges alternatives d'orgueil et de honte, d' elevation el 
d'abaissement, durerent jusqu'au jour o(i je senlis entrer dans 
mon ame Tamour chaste, tendre, devoue, profond, Tamour 
qui pouvaitme rendre au pass6 etk Tavenir, au repentir et k 
Dieu, jusqu'au jour o^ je vis Maurice enfin. 

Clotilde tressalllit malgre elle k cet aveu de Famour de 
Fernando pour son mari. Celle-iu s'en apergut. 

— Oh 1 ne craignez rien, madame, dit-elloj oui, c'est k Mau- 
rice que je dois d'avoir retrouv^ ma raison *, mais Maurice a 
cess^ d'etre la pensee et I'espoir des jours qui m'attendeat. 
Du moment oil j'ai ^t^ introduite dans cette maison, du mo- 
ment 01^ j'ai respire Fair que vous parfumez, du moment oOi 
vous avez presse ma main dans la vtoe, tout a ^te fini. Je Fai 
reru pour me raffermir encore. Je Fai revu souffrant etpres- 
que condamne; qu*il soft sauve, madame, mals sauve pour 
vous seule. Avec la sante, la raison lui reviendra. II appr6- 
ciera voire vertu que faitmieux ressortir ma degradation, vo- 
tre purete que ma honte rend plus adorable. Quant k moi, 
ma tSche n'est point encore accomplie ici, et je sais ce qui mc 
resto k faire. 

A ces mots, Fernande se tut, et il se fit entre les deux jeu- 



212 FERNANDE. 

nes femmes un moment de silence ; seulement , comme si 
Fernande ett continue de parler, Glotilde laissa entre ses 
mains, comme entre celles d*une amie, la main qu'elle lui 
avait tendue. 



xvm 



Ge silence ^tait calculi de la part de Fernande; elle vou- 
lait laisser k I'^trange histoire qu'elle venait de raconterle 
temps de produire son effet; puis, lorsqu'elle vit la jeune 
femme bien penetr^e du c6t6 douloureux de ce r^cit : 

— Maintenant, dit-elle, vous savez oft une faute pent con- 
duire une jeune fille. Voulez-vous que je vous disc oix celte 
m6me faute, qui alors change de nom et s'appelle un crime, 
peut conduire une femme marine ? 

— Dites, reprit Glotilde en la regardant; dites, je vous 
^oute. 

— Vous avez connu, au moins de nom, madame la baronne 
de Villefore, n'est-ce pas ? 

— Oui, je me la rappelle ; c'^tait, autant que je puis m'en 
souvenir, une jeune et jolie femme. 

— Gharmante. 

— Elle a cess6 tout-k-coup de paraitre dans lemonde; 
qu'est-elle done devenue ? 

— Je vais vous le dire, r^pondit Fernande. Madame de 
Villefore avait votre Sge ou k peu pr^s. Gomme vous, il y 
avait deux ou trois ans qu'elle 6tait marine; son mari, sans 
avoir les qualites eminentes de M. de Barth61e, passait g6- 
n6ralement pour un homme distingu6. II avait trente ans, 
un beau nom, une grande fortune, c'est-Ji-dire lout ce quMl 
faut pour 6tre heureux. 

Un jour, en voyantje nesais quel drame, en lisantjene 
sais quel roman , madame de Villefore sMmagina que son 
mari nel'aimait point comme elle m6ritait d'etre aim^e;c'est 
toujours Ik le pointde depart de toutes nos fautes, k nous autres 
pauvres femmes. L'orgueil nous souffle celte fatal e croyance, 
que dans un corps plus faible nous avons une kme plus puis- 



FERNANDE. 213 

sante. Puis, k peine nous sommes-nous laiss^es aller k eette 
idee, que nous cherchons autour de nous cette kme soeur de 
notre dme, qui seule peut nous donoer le bonheur par Thar- 
monie de Vamour. Or, comme elle n'existe pas, ou que, si 
elle existe, des conditions ant^rieures rendent presque too- 
jours de pareilles unions k peu pr^s impossibles, il en r^sulte 
une de ces m^prises od la vie et Thonneur sont egaiement en 
jeu. 

Un jeune homme de la soci6t6 intime de madame de Yille- 
fore s^aperQul des dispositions nouvelles de son esprit, et 
r^solut d'en profiler. II etait beau, elegant, k la mode; il 
avait toutes les qualit^s ext^rieures qui font Tbomme du 
monde ; de plus, avec un coeur de pierre, le don des larmes 
port^i au plus haul degr^. A sa voiont^, ses yeux devenaient 
bumides, sa voix se gonflait d'^motion. C^tait k lui croire 
r4me la plus impressionnable qui fiit sortie des mains de 
Dieu. 

Madame de Yillefore avait une reputation de vertu quijus- 
que-1^ avait interditli qui que ce fi]it la moindre esp^rance; 
mais jusque-lk aussi madame de Yillefore s'^tait crue beu- 
* reuse el n'avait pas toujours souffert. Remarquez que je ne 
s^pare point ici les douleurs r^elles des douleurs factices, 
celies qu^on se fait k soi-m^me de celles que la Providence 
vousenvoie. Toute douleur, qu'elleviennedu coeur ou de Ti- 
magination, est une douleur, et celles que Ton croit avoir 
sont souvent bien autrement poignantes que celles que 
Ton a. 

J'ignore les details du combat ; j'en sais Tissue, voil^ tout. 
Apr^s une resistance de trois mois , madame de Yillefore 
succomba, se croyant subjugu^e par une grande passion, et 
convaincue que toute femme k sa place eilt succomb^ comme 
elle. Eut-elle quelques instans d'illusion, je n'en sals rien ; 
eut-elle quelques heures de bonbeur, je Tignore; mais la ve- 
rity est qu' elle s'aperQut bient6t que celui qu'elle avait cru un 
module accompli de toutes les perfections de la terre ^tait un 
homme comme tons les hommes, un peu plus faux et un peu 
plus dissimuie seulement. 

Elle se r^fugia alors en elle-m^me, et se dit qu'elle allait 
vivre des illusions de son ancien amour ; mais avec les illu- 
sions Tamour ^tait parti, la faute et le remords seuls res- 



»1« FBIINANDE* 

MmU BieiitAteliearriva k la oonpanison froida, an i^ral* 
l^ie raisoiiiid. Du momeot ot Tananl avail; eu ies droits du 
mari, il en atait pris la place et les babiludes ; seulement sea 
esLigencea elaient plus graadea , aa jalousie plus inquire. 
Madaflie de Viliefore, toajours libre et respectee par son 
mart, ^lait Tesclave de ^a amaot; saas cease eotour^e de 
ses doutes, elle lui devait oompte de chacuae de ses actioas : 
cette liaison devintunsupplice. 

Soit lasaitode, soit repentir, nuidaaie de Villefore voulut 
rompre; mais rorgaeil surrivait k Tamour chez rhoamte qui 
Tavait perdue. La chute de madame de yille£dre et son 
triompfae a lui ^ientun doute pour beaaooup de gens. Cela 
ne pouvait demeurer ainsi. II iallait qu'eile iiii compromise 
am yeui de la sod4^te pour qn'elle pti reprendre sa iiberte. 
Madame de Yillefore avait m I'imprudence d'^rire ; Tamaiit 
avaitaoigneusemeDt gard6 loutes ces leitres, soit par amour, 
soit par calcul ; de ces lettres il se fit une arme, et madame d^ 
Yillefore se trouva coudamn^e k continuer des relations 
qa'dle avait regardees d'abord comme devant £aire le bonbeur 
de sa Tie, et qui faisaient son desespoir. 

£lle essaya de tout, larmes et pri^res ; tout fut inutile. 
Elle se jeta k ses geaonx^ et il la releva avec an sourire. Ces 
letlres qui renfermaient la preuTe de son d^honneor, ees 
lettres rest^nt entre ses maios, non plus comme mi gage 
d'anour, mais comme un mo^-en d'^poovante. 

Madame de Villefore se sentit perdue si elle ne rentraitpas 
en possession de ses lettres; apres avoir soulFert en bumi- 
liatiOTis tout ce qu*une femme pent souffrir, elle prit une r^- 
soitttion d6sespi^r^. Elle jeta les yeux autour d'elle; parmi 
ceux qui lui faisaient la cour etait un homrae dont le courage 
et la toyaut^ ^latent k Tepreuve ; cet bomme s'appelait le mar- 
quis dePommereuse. Cette fois, ce ne fut pas rentrainement 
de Tamour, ce ne fut pas le delire de la passion qui la fit 
coupable : ce fut la cons^uence de ce qn'elle avait ^. Pour 
^clMtpper k Tun, elle se donna froidement k Tautre. 

Puis, lorsque cet bomme cut acquis le droit de la defendre 
et de la venger, elle lui avoua, comme elle eikt £ut k un pr^ 
tre, son erreur , sa croyance insens^, sa £aute et sa puni- 
tion. Illuidemandaalors pourquoi, du moment oil etle avait 
masurd an dinte, die ne s'6(ait pas reievee. Elle lui racoate 



Iliistoire '^ Itttres, €l ^onuneiit, afw ces lettres, elle ^tait 
restee esclave et tremblante sous la menace de son premier 
amant. 

Le marquis de PomineTeuse ne voulut fgnorer aucun de- 
tail ; puis, lorsque madame de Villefore fut sorlie, il ordoniia 
i*atteler, etserendit k rinstantw^me ehez son riTal. 

Celui-ci 6tait seul. Le marquis de Pommercuse entra. 

— Monsieur , lui dit-il, hier vous 6tiez Tamant de madame 
de Villefore; aujourd'hui (festmoi quile suls. 

Celui auquel il s'adressait r^pondit par un gesle de sur- 
prise. Le marquis fit un signe de la main et continua. 

— Vous avez des lettres k elle? 
— Moi? 

— Oui. 

— Qui vous a ditcela? 
— Elle-mMe. 

— Que vous importe ? 

— II m'importe beauooup, eih pi^uve, c'est que voas allez 
me les rendre. 

— Vous plaisantez, moBsieur, 

— Noii, pas k moias du mcmde. Nous sommes tons les 
deux gentilshommes ou k peu prte.£l» bi^a! ttoaaeur, il y« 
des questions qui, entre gentilshommes, se debaUent eo un 
instant. Je sais que vous ne me rendrez pas les lectin sans 
coiBlKit, je V4NJS estiffie mime ft6fi«K pour oroire qm l& isomkit 
est une chose n6cessaire ; mais aprfes le combat, quelle qu^n 
mi Tissue vous me r<endj^ ees lettres, ou, si je suis iii^, 
vous les rendrez k madame de Yillefore ; c'esi tout oe q«ie j« 
yeusL Yotts^mpreiiezqa'iiiie conduitecontraire vous desho- 
Borerait. Quand le saag d coui^, les closes cbao#eol <ki 
face, et, votts le eoiB^reoezy m^^osi^oi'^ le saag co^lera eiitra 

— G'est bien, monsieur ^ dit Fabiea, je «iiia k vos ordMU 
^ yKMMflompreiiez qpie nos l^wrins doiveat conpldtoBeiit 

ignomr iaeoNae 4e iiotM 4kuL 

—Les lettres, «ilw«^ soasime eiiveloppe> laon adres- 
sc, %er€Pnt finises * un tiers. 81 vows Mies ta^, o'estlweii,J« 
las remellral ttoi^-iiitoe t iBadame 4% Yillefore; ai )6 rata 



2i6 FSRNAmE. 

tu^, le tiers les lui remettra sans savoir lui-mfime ce qaHi 
remet. 

— A merveille. Maintenant votre lieu et vos armes. 

— Cela ne me regarde pas, monsieur, c'est I'affaire de nos 
t6moins. 

Alorsils ^chang^rent les nomsdeceuxde leurs amis quails 
comptaient charger de ce minist^re. 

II futconvenu que ces messieurs se renconireraient^ cinq 
heures de Tapr^s-midi pr^s du grand bassin des Tuileries, 
et que tout serait r^gl6 de fa^on k ce que , sur le terrain, on 
n'etltplus qyx'k mettre Tep^e ou le pistolet k la main. Purs les 
deux adversaires se s^par^rent. Le soir, les temoins r^gl^rent 
toutes les conditions. On se trouverait k la mare d'Auteuii, k 
neuf heures du matin; Tarme convenue etait Tep^e. 

A sept heures du matin le valet de chambre du premier 
amant de madame deYillefore entrachezson maitre. 

— Qu'y a-t-il? demanda celui-ci; est-ce qu'il est d6}k 
Theure ? 

~ Non ; mais c'est le baron de Yillefore qui veut parler k 
monsieur. 
— Le baron de Yillefore ! Que desire-t-il ? 

— Je n'en sais rien ; c'est k monsieur lui-mSme qu41 veut 
expliquer le motif de sa visite. 

— Odest-il? 

— Au salon. 

— Pr^sentez-lui mes excuses; dans un instant je le re- 
joins. 

Le domestique sortit. Un instant apr^s^ les deux hommes 
^talent en presence. 

— Monsieur, dit le baron de Yillefore aprfts avoir r^poiidu 
courtoisement au salut qui lui 6taitadress^ et avoir refuse le 
si^ge qu'on lui offrait, vous avez des lettres de la baronne? 

— Moi, monsieur? s'^ria avec ^tonnementcelui k qui on 
adressaitcettesinguli^re question. 

— Ne riez pas, monsieur; vous avez m^me menace, k ce 
qu'il paratt, la pauvre femme d'en faire un m^chant usage. 

— Mais comment pouvez-vous savoir que ces lettres?... 

— Oh ! mon Dieu I de la mani^re la plus simple. Yous avez 
terit hier ce billet k la baronne ; mon valet de chambre, qui 
s'est tromp6, me Taapport^ k moi au lieu de le porter^ ma 



FERNANDE. 217 

femme. Je Tai ouvert sans faire attention, et jeTailu sansle 
vouloir. 

— Eh Wen ! monsieur? demanda Tamant, voyant qu'il 6tait 
inullle de nier. 

— Eh bien! monsieur, vous deviez ce matin remettre ces 
lettres k monsieur de Pommereuse ; vous comprenez quMl est 
plus convenable que vous me les remettiez k moi. 

— Mais, monsieur... 

— Attended done : aux mtoes conditions, bien entendu. 

— Aux m6mes conditions ? je ne comprends pas. 

- — Oui; vous alliez vous battre avec monsieur de Pomme- 
reuse ; au lieu de cela, vous allez vous battre avec moi. 

— Mais, monsieur... 

— Ah I vous me devez bien quel que concession, mon- 
sieur, et j'ai des droits acquis pour 6tre votre premier ad- 
versaire. 

— Si vous le d^sirez absolnment... 

— Je le desire. 

— Je luig k vot ordres, monsieur ; que voulez-vous ? 

«••• Montons chacun dans notre voiture, prenons chacun 
notre valet de chambre ; j'ai mes pistolets, vous avez proba- 
blementles vdtres; dans une heure, derrl6rele Ranelagh. 

^ Mai9 mes t^moins, qui vont venir me chercher, et qui 
ne me trouveront pas ? 

-«■ Ah I vous aurez une si bonne excuse k leur donner, que 
les gentilsbommes les plus exigeans sur le point d'honneur 
s'en contenteraient. 

•^ U faut faire ce que vous voulez, monsieur. 

Les deux hommes se salu^rent. 

A son lever, madame de Yillefore re^utun paquet cachets 
(les mains du valet de chambre de son mari. Elle I'ouvrit et 
Irouvases lettres. Seulement Tenveloppe etait tach^ede sang, 
et une d^chirure stnguliere les traversait toutes, depuis Isi 
premiere jusqu'Ji la derni^re. 

-*- Qui vous a remis ce paquet ? dit»elle ; n'est-ce point 
monsieur de Pommereuse ? 

— Non, madame, repondit le valet de chambre. 
•— Et si ce n'est-lui, qui doncalors? 

-^ Monsieur le baron. 
^ Quand cela ? 

13 



21S FERNANDE. 

— Au moment de mourir. 

— Au moment de mourir !... Quedites-vous? 

— Je dis que monsieur le baron s'est battu en duel ce ma* 
tin et qu'il a ^t6 tu^. 

— Tue, mon Dieu ! . . . et par qui ? 
— Par monsieur Fabien de Rieulle. 

Glotilde poussa uncri d'effroi, etFernande, pour ne pas 
la distraire des impressions que venait de produire sur elle 
ce terrible r^cit, se leva et s'approcha de la porte pour 
sortir. 

Mais sur le seuil elle rencontra madame de Neuilly. 



XIX. 



— Ah ! dit madame de Neuilly, ce n'est pas malheurenx, et 
Je te retrouve enfin. Dieu merci, ce n'est pas faute de f avoir 
cherch^e et demandee h tout le monde, mais tout le monde 
ignorait ce qu'6tait devenue ma mysterieuse amie. On Tavait 
bien vue s'^loigner avec Glotilde, mais on ne savait pas dans 
quel coin vous ^tiez aliees vous faire des confidences qu'on 
me refuse k moi, quoique la premiere en date, et quoique 
ayant par consequent des drolls ant^rieurs. Eh I mais, oik done 
est Glotilde ? 

— Me voici, madame, dit Glotilde en se levant et en ve- 
nant au secours de Fernande, qui avait fait ce qu'elle avait 
pu en se plagant devant elle pour cacher k madame de Neuilly 
le visage p&le et alt6r6 de la jeune femme ; avez-vous quelque 
chose de particulier k me dire ? 

— Mais ne peut-on chercher les gens sans avoir quclque 
chose de particulier k leur dire, surtout lorsque la personne 
qu'on cherche est une amie d'enfance ? oui, amie d'enfance, 
quoiqu'en v6rit6 Fernande ait quelquefois I'air de ne pas m& 
reconnaitre. 

— Madame, dit Fernande, un des premiers devoirs que je 
mesuis imposes, etauxquels j'ai promis de nemanquer ja- 
mais, c'est, en renongant k mon nom paternel, d'observer 



FERNANDE. « »19 

toujours la distance qui me separedes personnes que j'ai 
connues dans un temps plus heureux. 

— Que parles-tu, ma ch6re, d'un lemps plus heureux ; et 
que te manque-t-il done, je te prie, pour toe heureuse? Tu 
as des chevaux, une voiture, tin train qui annonce cinquante 
mille livres de rentes ; un appartement magniilque, k ce qu'on 
assure, dans la rue Saint-Nicolas^ un des plus beaux quar- 
tiers de Paris, peu aristocratique} c'estvrai; que veux-tu, ma 
ch^re, c'est le quartier des gens d' argent. J'habite le faubourg 
Saint-Germain ; mais, moi, je suis ruin^e, ce qui est une 
triste compensation. 

Fernande ne repondit rien, mais elle sentit un frisson lui 
courir partout le corps en voyant que madame de Neuilly 6lait 
dejk parvenue k se procurer son adresse ; elle se voyait obli- 
gee de la recevoir, et comprenait que dds la premiere visite 
elle ne pourrait plus rien lui cacher. 

— Mach^re cousine , dit Clotilde, voyant combien les im- 
portunit^s de madame de Neuilly pesaient k Fernande, vous 
savez que nous devons' nous r^unir ce soir dans la chambre 
de Maurice pour y faire de la musique ; madame de fiarthdle 
et monsieur de Montgiroux doivent mSme d^j^ nous y atten- 
dre. 

— Ob t mon Dieu non 1 et voil^ ce qui vous trompe,ils sont 
occup^s k se disputer au salon. 

— A se disputer? reprit Clotilde en riant et toujours pour 
Eloigner la conversation de Fernande ; et k propos de quoi 
se disputent-ils? 

— Que sais-je, moi? monsieur de Montgiroux voulait sortir 
dans rintention, comme moi, de vous chercher peut-6tre, car 
votre absence elait remarqu^e, mais madame de Barthdle Ta 
retenu au moment oix il s'esquivait, et a pr^tendu que Pair du 
soir 6tait encore trop froid pour qu'il s'y exposftt. Si dispos6, 
vous le savez, que soit monsieur de Montgiroux k la rebel- 
lion, toutes ses belles resolutions de r^volte s^6vanouissent 
quand madame de Barthele dit : Je le veux, et monsieur de 
Montgiroux s'est assis et ronge son frein en souriant. Savez- 
vous que c'est une excellente ^cole que la Cbambre pour 
apprendre k s'y faire un visage , et que si jamais je me rema- 
riais, j^h^siterais k prendre un depute ou un pair de France? 

Gette peinture des angoisses auxquelles etait en proie 



230 FERNANI»B. 

monsieur de Montgiroux rappela k Fernaada que oo desir 
qu'avait le pair de France de faire une promenade ^tait pure- 
men t et simplement excite par I'esp^rance de la rencontrer. 
Gomme elle n'avait aucun motif de ne pas accorder k monsieur 
de Montgiroux Texplication qu'il d^sirait, elle easaya, en 
longeant le corridor, de s'eloigner de sea deux compagnes et 
de se glisser au jardin ; mais ce n'^tait pas cbose facile que 
de se debarrasser de madame de Neuilly. 

— Eh bien 1 ch^re petite, lui dit-elle, que faites-vous done? 
mais tout le monde a done la rage de se promener aujour- 
d'hui. Yous voulez vous promener, monsieur de Mootgiroux 
veut se promener, monsieur Leon et monsieur Fabien se 
prominent, et voil^, je crois, Dieu me pardonne, que la manie 
de la locomotion me gagne aussi; et si vous voulez, tandis 
que Clotilde va voir si Maurice est pr^t k vous reeevoir, eh 
blen ! voil^ que je m'offre de tout coeur k vous accompagner. 

— Madame, ditFernande, je vous demande mille pardons 
de ne pas accepter votre offre, quelque obligeante qu'elle 
soft ; mais j'ai un ordre k donner k mes gens, et si vous le 
permettez, j'aurai Thonneur de vous rejoindre dans uu instant 
^u salon. 

Et Fernande, apr^s un leger mouvement qui ressemblait k 
une reverence, s'eloigna d'un air qui indiquait que madame 
de Neuilly la desobligerait beaucoup en Taccompagnant. 

La veuve la suivit des yeux jusqu^k ce que la porte se filit 
refermee derri^re elle. 

— Ses gens ! murmura-t-elle, ses gens ! c'est incroyable, 
une madame Ducoudray a des gens, tandis que moi, enfin I... 
et quand on pense que, si monsieur de Neuilly n'avait pas 
plac^ tout son bien en rentes viag^res, moi aussi j'en aurais 
des gens -, je voudrais bien savoir ce qu'elle a k leur dire , k 
ses gens 1 

— Ob ! mon Dieu ! dit Clotilde, j^ai bien peur que ce ne 
soit Tordre de tenir sa voiture pr^te. 

--• Sa voiture pr^te? ne m'aviez-vous pas dit qu'elle coudiait 

ICl? 

-— ElleTavait promis^ dit Clotilde, mais sans doute les 
importunites dont elle a ete Tobjet depuis ce matin Tauront 
fait changer d'avis. 

•— Les importunites ? et qui done importune ioi madame 



FERNANDE. 251 

Diicoudray? j'esp^re bien que ce n'est pas pour moi que vous 
dites cela, ma ch6re Clotilde ? 

— Non, madame, dit Clotilde, quoiqu'k vous dire le vrai, 
je crois que vos questions Font quelque peu contrariee. 

— Embarrass^e, voulez-vous dire sans dbute. Mais, ma 
ch^re amie, c'est tout simple. Je rencontre chez vous une an- 
cienne amie de pension , je lui fais f^te; j'apprends qu'elle est 
mariee, qu'elle s'appelle madame Ducoudray, je veux savoir 
ce que e'est que monsieur Ducoudray, ce qu'il fait, quelle est 
sa position sociale; c'est de Tint^rfit, ce me semble. Moi, 
quand j'ai quitt^ mon nom de Morcerf pour prendre celui de 
monsieur de Neuilly, j*ai dit k qui a voulu Tentendre ce que 
c'6tait que monsieur de Neuilly. N'est-ce pas, ch^re baronne? 

Gette apostrophe s'adressait k madame de Barth^le , qui 
passait dans Tantichambre otl venaient d'entrer en ce mo- 
ment Clotilde et la veuve. II fallut que madame de Bartb^le 
s'arr^t^t pour r^pondre k madame de Neuilly. 

Quant k Fernando, comme nous Tavons dit, elle avait pris 
le parti de rompre en vi^i^re k sa trop oflBcieuse amie, et 6tait 
descendue au jardin. Mais, en approchant de Tall^e qui me- 
nait k Tendroit od i'on avait servi le cafe, elle entendit des 
pas et des voix dans cette allee m^me : c^etaient L^on et 
Fabien qui se promenaient. Or, comme elle ne se souciait 
pas de rencontrer les deux jeunes gens, elle se jeta dans ane 
allee couverte qui lui sembla devoir, par un detour, conduire 
au bosquet de lilas, de ch^vrefeuilles et d'eb^niers, dont Fo- 
deur flottait jusqu'k elle, portee par la brise de la nuit. 

D'abord la marche de Fernando avait 6t6 rapide, car elle 
avait pris en piti^ les souffrances de ce pauvre vieillard qui 
Taimait de bonne foi, et qui, par consequent, souffrait r^el- 
lement. Elle s'etait done YikUe sous Timpulsion de ce senti- 
ment g^n^reux. Mais bieni6t elle avait r^flechi qu'elie aliait 
se trouver en face de Tbomme k qui elle appartenait, et cette 
id6e terrible qu'elle appartenait k un bomme par le lien d'un 
march^ honteux la fit tressaillir dans tout son ^tre. Malgr6 
elle, sa marche se ralentit, et le doute, eloign^ un in stant 
par Fexaltation, revint combattre sa resolution, plus opini^- 
tre et plus acharne que jamais. En effet, monsieur de Mont- 
giroux ne devait plus ignorer que Tetat alarmant de Maurice 
avait pour cause une passion que reprouvaient toutes les lois 

13. 



222 FERNANDB. 

sociales. N'^tait-il pas en droit de lui adresser des reprocbes 

sur le trouble qu'elle avait port6 dans oette maison ? Groirait- 
11 qu'elle ignorait le mariage de Maurice ? Supporlerait-elle 
les recriminations jalouses du comte avec patience ? Profite- 
rait-elle au contraire de cette circonstance favorable pour 
rompre avec le vieillard ? Toutes ces questions se presenUient 
I'une apr68 Fautre k son esprit, demandant une solulioD. 
Sans doute la courtisane pouvait relever la tete et se dire 
dans sa conscience: L'ai-je done trahi, depuis lejour ou j'ai 
consent! k elre sa maitresse? Peut-il me faire un crime du 




que c'6tait cet amour qui le tuait? 

Et k cette pens6e un autre ordre d'idees s'emparait de Fer- 
nande; quelque chose comme un vertigo la prenait et trou- 
blait tous ses sens. Elle pensait que maiutenant qu'elle avait 
vu Maurice pres de Clotilde, que maintenant qu'elle avait ac- 
quis de ses yeux la conviction que le baron de Barthele ai- 
mait sa femme de I'amour qu'un frere aurait pour sa soeur, 
rien n'emp^cherait qu'elle ne fdt heureuse de son premier 
bonheur. La petite charobre virginale etait loujours laj pcr- 
sonne n'y 6tait entre que Maurice; Maurice, au premier mot 
qu'elle lui dirait, en repasserait le seuil k genoux- II com- 
prendrait le repeiitir de Fernando, car il saurait qu'elle avait 
autatit souffert que lui. Puis, quand tous deux auraient tout 
pardonne, tout oublie, ils retro uveraient comme autrefois, 
dans un myst^re profond, cette extase et cet 6goisme volap- 
tueux qui mfenent k Tindifference, k I'oubli du monde entier. 

Helas ! notre recit n'est pas une bistoire d'evenemens, mais 
un dranie d'analyse. Nous avons cotnmenc6 k mettre sous les 
yeux de nos lecteurs tous les sentimens qui passent dans le 
coeur des personnages que nous amenons sur la sc^ne. C'est 
une autopsie morale que nous faisons, etcommedans le corps 
le plus sain on decouvre toujoars quelque lesion organlque 
par laquelle, au jour fixe, la mort penetrera, on trouve aussi 
dans le coeur le plus genereux certaines fibres secretes etbon- 
teuses qui rappellent que Thomme est un compost de gran- 
des idees et de petites actions. 



FBRNANBS. 223 

Ofy e6tte fibre secrete et hooteuse, endormie au fond du 
coeur de Fernande tant que les encouragemens de madame de 
Barlhdle, )es naifs remercimens de Glolilde i'avaient soute- 
nue» se meiHaU au moment ou, pour la premiere fois, elle 
se trouvaU seule avec son amour pour Maurice, double en- 
core par la certitude qu'elie avail d'etre aimee d'un amour 
au8&i puissant que le 8ien. 

C'etait done en proie k cette fi^vre de TAme, h cette surex- 
citation morale, m Ton pent s'exprimer ainsi, qu'elle allait 
entrer, daos le nosquet oti devait Tattendre le comte, quand 
tout-^-coup elle s'arreta> immobile et sans hateine comme 
une statue. Elle venait d'entendre de Tautre cote de la cbar- 
mille les voix de monsieur de Montgiroux et de madame de 
Bartb^Ie, 

La baronue n^avait pu si bien veiller sur monsieur de 
Montgiroux qu1l n'eilt profile d'un moment oil elle parlait au 
docteur pour s'esquiver. 11 avait alors vivement gagne le 
bosquet oil il croyait que Tattendait sa belle mallresse ; mats 
comme nous Tavons vu, Fernande, forc^e de faire un detour 
par la rencontre de L6on et de Fabien, puis ralenlie dans sa 
marche par les id^es oppos^es qui venaient se heurter dans 
son esprit, avait mis le double du temps n^cessaire k faire le 
chemi.n. Monsieur de Montgiroux avait done trouv6 le bos- 
quet solitaire, et ne doutant point que Fernande nevint 
bieiU6t Fy rejoindre ^ il I'avalt attendue tout en se prome* 
nant. 

Bienidt, en ^et , le f^61ement d'une robe vint lui annon- 
cer rapproche d'une femme* 

— Vane* done, venez, madame, s'^ria le pair de France en 
se pri^cipltant vers lapersonne qui arrivait; venez, je suis 
ici depuis un siecle. J'esp^rais que vous comprendriez com- 
bieo ii m'importait de vous parler; mais eniin, vous voila, 
madame; c'est tout ee que je demandais } car vous allez me 
donner, je I'espcre, la clef de tout ce qui se passe. 

Mais, au grand elonnement de monsieur dc Montgiroux, 
une autre voix quecelle de Fernande repondit ; 

— C'est d'abord vous , monsieur, qui me donnerez une 
explication sur le motif de cet etrange rendez-vous. 

— Comment I c'est vous, madame? s'ecria le pair de 
France* 



234 FESINANDE. 

— Qui, monsieur, moi, moi que vons ^ez loin d'attendre, 
n'est-ce pas? moi qui aisurpris le secret d^un rendez-vous 
dontje cherchevainement k m'expliquer le motif. Quel rap- 
port peut-il exister entre vous et madame Ducoudray , ou piu- 
t6t entre vous et Fernando ? Od Tavez-vous vue ? d'ofii la con- 
naissez-vous? Yoyons, r^pondez, parjez, dites. 

— Mais, madame, balbutia le comte, press6 ainsi du pre- 
mier coup dans ses derniers retranchemens, est-ce bien s6- 
rieusement que vous me faites une sc^ne de jalousie? 

— Tr6s serieusement, monsieur. Je suis confiante, c'est vrai, 
trop confiante peut-^tre, car depuis six semaines je crois ^ 
toutes les histoires de bureaux, de reunions pr^paratoires et 
de commissions que vous me faites ; mais la confiance a ses 
bornes, et ce que je vols depuis ce matin de mes propres yeux 
m'^claire. \ 

— Mais qu'avez-YOUs vu, au nom du ciel, madame? s'^ria 
le comte epouvant6. 

— J'ai vu que madame Ducoudray est jeune, jolie, Elegante, 
et, dit-on, fort coquette. J'ai vu votre inquietude quand on 
a parl6 d'elle, voire etonnement quand elle a paru, les signes 
d'intelligence que vous lui avez faits. 

— Moi? 

— Oui, vous. II est vrai qu' elle n'y a pas r^pondu, elle. 
Mais enftn vous lui avez donn6 un rendez-vous ; vous ne le 
nierez pas , puisque vous y ^tes, puisqu'en me voyant venir 
vous m'avez prise pour elle. Eh bien ! j'y suis k ce rendez- 
vous, j'y suis k sa place. J'ai pris les devans ; vous me devez 
done une explication, et je suis en droit de Texiger, moi qui, 
malgr6 toutes les infid^lit^s que vous avez dt mefaire,n'ai 
jamais un instant trahi la foi juree. 

Gette avalanche de reproches eut cela de bon pour le 
comte, qu'elle lui donna le temps de preparer sa r^onse. 
Aussi, lorsque madame de Barth^le s'arr^ta pour reprendre 
haleine, ^tait-il k peu pr^s remis de son Amotion, et avait-il 
d^j^ avis^ un moyen de sortir du mauvais pas od 11 s'etait 
embourb^. 

— Comment! madame, dit-il avec Tapparence du plus 
grand sang-froid et haussant leg^rement les ^paules , vous 
n'avez pas devin^? 



FJERNANDB. 235 

•^ Non, monsieur, Je n'ai pas deTin^; j*ai Fespril fort ob- 
tus, je Favoue, et j'attends que vous m^expliquiez... 

— Vous n'ignorez pas, dit monsieur de Montgiroax en 
bai»sant la yoix, quelle est la femme que vous avez mise en 
rapport avee Maurice ? 

-«Une fenu&e charmante^ monsieur, d'une d^gance par- 
faite, lafille du marquis de Mormant, Famie de madame de 
Neuilly. Yous ne direzpas, je Tesp^re, monsieur, que la ja- 
lousie me rend injuste pour ma rivale. 

— Qui, Gontinua le comte, enchants au fond du coeur que 
la baronne rendit si enti^re justice k sa maitresse f avec tout 
cela, c'est une personne fort connue ^ trop cel^bre m^me, et 
que son bon ton, ses bonnes manidres, sa bonne naissance ne 
sauraient absoudre. 

•^ Eh i mon Dieu I monsieur, ne rencontrez-vous pas tons 
les jours dans le mondedesfemmes qui m^nent urle vie bien 
autrement scandaleuse que celle de madame Ducoudray ? 

•^ Qui , dit monsieur de Montgiroux; mais ces femmes 
sont mari^s ou sont veuves. 

— Ah ! la belle excuse que vous donnez \k\ £h bien I que 
Femande rencontre un jeune lion mine ou un vieux beau 
amoureux qui fasse la folic de Tepouser^ Femande deviendra 
une femme comme une autre, et je dirai plus, une femme 
mieux qu^ane autre) et alors tout le monde s'empressera au- 
tour d'elle ; ses talens, que personne ne connalt, parcequ'elle 
vit dans un cercle excentrique, feront les d61ices des soirees 
les plus aristocratiques. Eh I monsieur, n'ayez pas Tair de 
nier, il y a mille exemples de cela; et moi totite la premiere, 
moi qui, il me semble, ai men6 un vie exemplaire, eb bien ! 
moi, je la recevrais. 

Le comte sourit k cette ing^nuit^ do la baronne, mais il 
reprit : 

— Eh bien ! moi, je serai plus rigoriste que vous, ma ch^re 
baronne. Je suis de votre avis : Fernando est une personne 
adorable, une creature charmante, et je comprends qu'elle 
fasse un jour une de ces passions qui enl^vent un homme au- 
dessus des prejug^s et qui font une position k une femme qui 
tt'en avait pas; mais je dis qu'en attendant que Fernande ait 
cette position, c'estk moi de luifaire comprendre qu'elle ne 
doit pas rester plus longtemps ici, qu'il est inconvenantd'ac- 



226 FERNANDE. 

cepter Thospitalite dans cette maison, et qu'elle ne peut 
point passer la nuit sous le m^me toit que Maurice et sa 
femme. 

— Eh bien ! cher comte, je suis charm6e de vons dire, si 
vous n'^tiezvenu ici que pour cela, que votrerendez-vous est 
inutile, attendu que, me doutant de quelque chose de pareil, 
je viens de faire dire par madame de Neuiily aux gens de 
Fernande de retourner k Paris : etcomme madame de Neuiily 
a diH leur donner cet ordre au nom de leur maitresse, ma^ 
dame Ducoudray est ici pour jusqu'^ demain soir. 

— Vous n'avez pas fait une pareille chose, j'esp^re? 

— Si fait, monsieur, et j'en suis m^me enchantee. 

— Yous serez done toujours incons^quente? 

— Incons^quente 1 parce que j'aime Maurice, parce que je 
ne veux pas que Maurice meure, parce que jeveux conserver 
celle qui Pa sauv6 comme par miracle en paraissant devant 
lui, qui pent par son depart pr6cipit^ le jeter ce soir dans 
r^tat oti il'^tait ce matin ! Incons^quente tant que vous vou- 
drez, monsieur ; mais je suis m^re avant tou^ et madame 
Ducoudray restera. 

— Ne Tesp^rez pas, madame, reprit le comte, car elle- 
m^me se rendra justice. Une telle visite, toute bizarre qu*elle 
est, pent avoir son excuse 'dans une erreur, dans une plai- 
santerie; mais la prolonger, c^estvouloir un scandale. 

— Ce scandale, qui le fera ? 

— Madame de Neuiily. 

— Navez-vous pas vu comment elle a accueiili Fernande? 

— Parce qu'elle la prend pour madame Ducoudray. 

— Eh bien ! elle continuera de la croire ce qu'elle n*est 
pas, au lieu de savoir ce qu'elle est. 

— Mais d'un instant k Tautre elle sera tir^e de son er- 
reur. 

— Par qui ? 

—Par le premier venu, par monsieur Fabien ou par mon- 
sieur L^on. 

— - Quels motifs auraient*ils de lui faire une pareille con- 
fidence? 

— Qui pent lire dans le coeur de deux jeunes fous comme 
ceux-13i? 

— Prenez garde, monsieur de Montglroux ; si vous en ve- 



FERNANDG. 227 

niezii les accuser, je reviendrais k croire que vous 6tes ja- 
loux d'eux, parce que vous t'aites la cour k madame Ducoudray. 

— Et vous vous tromperiez, ch6re amie, reprit monsieur 
de Montgiroux avec une recrudescence de tendresse pour la 
baronne; je ne suis jaloux que du repos de Clotilde et du 
bonheur de Maurice. 

— Eh bien 1 mais il me semble que moi aussi, je n^ai pas 
d'autre but que de rendre unmari k sa femme. en retenant 
ici madame Ducoudray. 

— Et si, au contraire, vous le lui enleviez? 

— Comment cela? 

— Qui, si une passion assez violente pour avoir failli coi!l- 
ter la vie k Maurice ne lui a rendu la vie qu'avec Tesperance 
que cette passion serait partag^e! C'est done vous alors qui 
avez introdult dans la chambre mSme de Clotilde une rivale 
pr^fi^ri^e; ne voyez-vous pas 1^, ch6re baronne, un immense 
danger pour I'avenir de ces deux enfans? 

— Cest vrai, k la bonne heure, voilk une consideration s6- 
rieuse, et vous voyez bien que iorsqu'on me parle raison, je 
suis raisonnable. 

— Et moi, ma d-marche ^tait done toute naturelle ; j'^tais 
done dans les conditions d'un oncle pr^voyant, lorsque je 
voulais Eloigner d'ici madame Ducoudray le plus t6t possi- 
ble; c'6tait done par amour pour Clotilde... 

— Oui, je comprends cela. Eh bien ! regardez comme je 
suis folle, comte, je vous avals cependant soupQonne. 

— Moi ! dit monsieur de Montgiroux. 

— Me le pardonnerez-vous, cher comte ? * 
— II le faudrabien. 

— Cest que, ecoutez done, il n'y aurait rien d'^tonnant 
quand vous n^auriez pu resister aux charmes de cette 
sir^ne. 

— Ohl quelle id^e! 

— Savez-vous qu'elle ^tait affreuse, cette idee? 

— Comment? 

— Sans doute, car enfin si Maurice avait et^ Tamant de 
madame Ducoudray... 

— II ne Ta jamais ete. 

— Mais, enfin, s'il Favait et6, savez-vous que votre liaison 
avec cette femme devenait un crime? 



3M FCftMANM. 

,— Un crime ! Pourquoi cela? 

— Certainement, car eniin Maurice est votre fiU, vous le 
savezbien, eher conite. 

En ce moment un faifole cri se fit entendre derrl^re la 
eharmllle; le comte et madame de Barth^Ie se turent; puis, 
se regardant avec inquietude, sortirent du bosquet; raaia, ne 
Yoyant personne, ilg ee rassurftrent, et se dirig^ent vers la 
maison en continaant k voiK basse la conversation. 



Pendant ce temps, comme on la salt, las deux amis se 
promenaient en fumant leur cigare. 

i-^ Eh bien 1 L^on, dit Fabien suivant d6 roeil la coloone 
de fum^e qui s'^levait en tournoyant au-dessus de sa t(§|e, eh 
bien ! D'admir^s^tu pas la tournure mervmlleuse que ies t^boses 
ont prise, et comme les bonres actions sent r^eompans^? 
J'ai ioute ma vie eu le desir de savoir quelle ^tait Femande; 
maintenant, gr^ce k Tindiseretion de madame de NeuHly, je 
le sais. Tu grillais de I'envie de connaitre quel ^tait le sou- 
verain regnant rue Saint^Nicolas, nMO ; gr^ce au trouble de 
monsieur de MontgirouK, tu Tas appris. 

— Sans compter, reprit Leon, la charmante conu§die que 
nous avons eue toute la joum^e sous les yeux* Sais tu, von 
Cher, que e'est une maltresse femme que Fernando, et que, 
si je n'en viens pas k mes fins, je suis capable d'en biro 
une maladie comme Maurice? 

— Je ne te le conseille pas, car je doute que Feroande 
fasse pour toi ce qu'elle fait pour Barth^le. 

— Tu crois done qu'elle Taime toujours ? 
•» Eiia en est folle, c'est visible. 

— Mais si elie en est folle, alors que signifie sa liaison avee* 
monsieur de Montgiroux ? 

^ Oh 1 mon cber, eeci c'est un de ces myst^nss de Tor- 
ganisation feminine qui seront toujours une i^oigdie pour tea- 



FfiRNANDE. t!t» 

La Rochefoucauld et les La Bruyire de tous les temps : peut- 
§tre est-ce un caprice, peut-fitre une vengeance, peut*6tre 
un calcul. 

— Fernande int^ress^e, fi done ! 

— Eh I mon Dteu, qui sait ? tu as vu la surface de toutes 
ces figures groupies aujourd'hui autour de Maurice conya- 
lescent; eh bien 1 qui aurait dit que derri^re ces masques 
sourians il y avait au fond de chaque poitrine une bonne pe- 
tite passion qui d^vorait tout doucement le coeur. 

— Et k propos de passion, oti est la tienne, Fabien ? 

— Oh ! moi, ce sera long, c'est une grande affaire que j^ai 
entreprise Ik, une affaire d^6t6 ; I'hiver, Je n^aurais pas le 
temps. 

— Mais enfin, es-tu satisfait? Crois-tu t'apercevoir que tu 
fasses quelque progrSs dans Tesprit de la belle jalouse ? 

— Oui, je n'ai pas perdu majourn6e; j'allais m^me ris- 
quer ma declaration enti^re, quand cette sotte de Fernande 
est venue nous deranger; aussi, jelul en veux s6rieusement, 
et si je puis lui jouer le mauvais tour de faider k devenir son 
amant, je m'y emploierai de tout mon coeur. 

— II me semble, au bout du compte, que ce ne serait pas 
plus malheureux pour elle que d'avoir 6t6 la maitresse de 
Maurice et de monsieur de Montgiroux. 

— A propos de cela, as-tu r6!llchi k une chose ? 

— A iaquelle? 

— Mais k ce que Ton dit dans le monde, que Maurice est le 
fils du cx)mte. 

— Ah I c'est pardieu vrai. Eh I bien, mais alors Fernande 
serait done... 

— Une veritable Jocaste, mon cher ; sculement OEdipe ne 
succ^de pas k La'ius, c'est Laius qui succMe k OEdipe : il ne 
leur manque plus que de se rencontrer dans quelque 6troit 
passage, et de mettre T^p^e k la main Tun contro Tautre, 
pour completer la ressemblance. Vois done un peu k quoi 
Ton est expos6 dans ce monde. 

Les deux jeunes gens 6clatferent de rire ; Fabien, qui avait 
fini son cigare, en tira un autre de sa poche, et s'arrfita un 
instant devant L^on pour Tallumer. 

— Et toi, lui dit-il quand Top^ration fut termin^e, oik en 
es-tu ? 



^MQi,di|Uon,|0 p'ai p^s fait up p«$ eaavaoti m»isi h 

eetta Ueure je ^U qui est Fernande ; j'ai appris que Mauriefj 
en est amoureux ; je nUgnore plus que monsieur de Moi^tgir 
roux s'en va s6chant de jalousie, Qt j'esp^re l>m Ur^r pirti de 
pe« trpi« seqr^t^t 

?^ poiiim§p(, tvi feriiis de VintimldatioQ ? 

^ Que yeux-tu 1 si elle pie redMit ^ c^tte e^itr^paite, {l WA 
ffiudra bien TemplQyer. 

— Mauvai# mo)«n, m^u c]|^f, mauvai^ fnoj^jQ, croi^mQi } 

)*en ai essayi^ une fpi^, et i( i^> m^ \q\^^%\ \ k ta piaofi je 
jouer^lB l^ ^eptim^t ; i^ tQiUe^ai^ bypopritempfl^ le ^aspect 
^U malheuF ; les femp^^^ d^cl|pe& tiequent beaiiqoup ^ ^Q 
respectees, et elles sont fort reconnaissantes k ceu)^ q^i 
|[9ul§[)t \^m ae prater ^ C0tt9 f^ntaisief 

— Qui, quand eljef; ue s'ep moquent pa^t Que c^ manejia (# 
r^ussi^a^ aupr^a de la naive madame de Bartbele, jg )e cqdi- 
prenda, mala aupr^s de la rusee Feruande, g^. aerait, i'en 9\ 
bleu peup, perdre ma p^lne et mon temps. 

r<^ JBt ee n'eat pas sCir, il est quelquefoi^ plua facile d« 
tromper les esprita subtils que le gross^er bQU sepa^ ^n d^« 
ftpitiY^, quel est tou projet ? 

-^ D'attendr^ et de voir vanir ; j'ayaia copipt^ aur notre ra- 
tour k Paris ; mais la voil^ dans la piaUai]i> ipi^U aait pa^r 
combien de teppa. 

— En attendant, mon cher, faisons une cboa^^ 

rr« Laquelle ? 

— Formons k nous deux une ligue offensive et defensive* 

5Pu vaHx F^rnand^, mq\ je veux ciotiide ; eb bien i aers-moi 

prfes de Glotilde, et moi je te servirai pres de Ferns^^dfi- 

-^ Je le yeux bjeo, maia d'abord expliqp^jaoi coi»meat je 
doi^ m'y prpiidre, et dia-moi comment tp t'y prendr^s. 

^ J'avoue quepion rftle est plus facile que le tieq ; je puis, 
piQi, abprder frapcbeiQeut la question $an$ marcbander avec 
les mots. Quant k toi, il faut louvoyer ; tu pommepceras pa( 
t'excuser, au nom de la necessite^ d'avoir q^e iptroduire |^ 
liouiiiaape prto de la f^piime bonp^te; fai^ (put ee que tu 
pourraa Piour eyeiller laialousi^ d^ Glotilde ^ d|s-lui, par 
exemple, que Maurice t'a charge de la ras*urer ^p lui diaa^| 
qu'il ^tait deeid^ ^ pe ^lus voir Fevnande, ce qui lui sera tout 
naturellement une preuve du contraire. 



BIRNANDS. m 

— Ne fautril pas eQtrelarcier tout eela d'un poi ^i'^log^ 
pQ^r toi ? 

— Ce n'est pas absolument indUpeii^ble ; \\ serait plu$ 
adroit, je crois, de m^dire „ comme tu es mon ami) la cbo&^ 
paraitra toute naturelle. 

— Tu me rends la t^clie facile, mon cber Fabien \ aiosi 
c'est entendu. 

-^ Ne m'abime pas Irop, cependant. 

— Je ne dirai que ce que je pense. 

— Diable ! ]e crois que nous ne ferions pa& mal atora d'ar- 
rSter le programme. 

— Non, rapporte-t'en k moi. 

— Cbut ! voil^ quelqu'un. 

— Ainsi, c'est entendu* 

— Ta main. 
1- ta tienue. 

Les deux jeuues gens se serr^rent la maio, e( 1^ pacta fut 
conclu. 

La personne qui venait k eux ^tait madaiue de Neuiliy \ alia 
marcbait vivement et avec la hate d'une personne qui porlB 
de f&cheuses nouvelles. 

— Eofiu, c'est vous, messieurs, dit-elle; c'estgalant de noust 
laisser ainsi seules, nous autr^s pauvres femmes ; heureuse- 
mentque vous etes faciles k trouver pour qui a affaire a yous; 
vos cigares brillent comme deux lanternes. 

Le§ deux jeunes gens jet^rent leurs cigaras. 

-*• Croye^ , madame, dit Fabieu, que, si noi(& avion^ au que 
vous aviez quelque chose h. nous dire, nous nous seriopaaill* 
presses dialler au-devaut de vous. 

— J'avais ^ vous dire, messieurs, qua you« avie?^ fait un 
charmant cadeau en amenant k madame de Barth^le et k Q^ 
tilde la respectable personne que vous avez conduitai ici, 

— Comment cela, madame? demandaUanda Yau)i;ex- 
pliquez-vous, je vous prie. 

— Ab I oui, faites semblanl de ne pas comprendre ; assayez 
de ma (aire accroire que vous ne saviez pas ce que c'etait que 
votra pretend ue madame Ducoudray. 

Les deux jeunes gens se regarderent. 

— Eh bien I qu'y a-t-il d'etonnant, voyons, k ce que j'aie 
decouvert la verity? Ah I mon Dieu, la chose n'a paset^ diffi* 



282 FERNANDE. 

cile, allez. Madame de Barth^e m'avait priee de faire transmet- 
tre, parson valet de chambre, aucocher de cette creature I'or- 
dre de retourner k Paris, comme si cet ordre venait de sa mat- 
tresse. J'ai faitmieux que cela, j'ai fait venir son cocher lui- 
mSme, lequel, lorsque je lui ai parle de madame Ducoudray, 
a ouvert de grands yeux ebaubis, en homme qui demande : 
Qu'est-ce que c'est que cela, madame Ducoudray ? Tai insists, 
comme vous comprenez bien ; alors j'ai appris que la preten- 
tendue madame Ducoudray n'etait aucunement marine ; que le 
Ducoudray n'existaitm^mepas; qu^elle s'appelaittoutbonne- 
ment Fernande, et sans doute avail pris ce nom-lk pour s'in- 
troduire dans une maison honn^te. Je ne m'^tonne plus que 
la jeunepersonnetenaittantk ce quelenom deson p6re ne 
flit pas prononc6. Eh bien ! maintenant tout s'explique, ex- 
cepts Tamour de Maurice pour une pareille femme ! En quel 
temps vivons-nous, mon Dieu, que les jeunes gens de famille 
fr^quentent depareilles creatures ? Quant k moi, je sals qu'^ 
la place de madame de Barth^le et de Clotilde, j*en voudrais 
mal de mort k ceux qui ont amen6 cette gentille personne k 
Fontenay. 

— Ce serait une grande injustice, madame, dit Leon de 
Yaux, parvenant enfin k glisser une phrase entre le torrent 
de paroles qui tombaient de la bouche de la prude indign^e, 
— car c'est madame de Barth^le elle-meme qui nous a pries 
de lui presenter Fernande. 

— Madame de Barth^e? Ah ! je reconnais bien \k Tincon- 
sequence de ma ch^re cousine, mais au moins Clotilde 
ignore.... 

— Madame Maurice de BarthMe salt tout, dit Fabien. 

— Comment ! elle salt que son marl a aim6 cette crea- 
ture? 

— Parfaitement. 

— Et elle a permis qu^elle entr^t dans la chambre de Mau- 
rice! 

— Cest elle-m^me qui Ta conduite au pied de son lit. 

— Oh ! par exemple, s'ecria madame de Neuilly, voilk qui 
passe toute croyance ; cela ne m'etonne plus qu'en arrivant 
J'aie d6rang6 tout le monde, jusqu'a monsieur de Montgiroux. 
Est-ce que par hasard monsieur de Monlgiroux avait un role 
dans cette scandaleuse com^die? 



FERNANDE. 233 

— Qui, diten riant L^on de Yaux, maisil faut rendre au 
dignepair de France cette justice qu'il ignorait parfaitement 
qu'il di)it trouver ici mademoiselle de Mormant ; sans cela, 
je suis bien convaincu quMl seseraitgard^ de quitter Paris. 

— Je le crois bien ; on ne se soucie pas de coudoyer de pa- 
reilles femmes, et moi qui Tai embrass^e, mon Dieu, moi qui 
I'ai tutoy^e, moi qui ai couru apres elle toute la journ^e ; voil^ 
ce que c'est que d'etre trop bonne. 

Les deux jeunes gens ^chang^rent un sourire. 

— Et d'apr^s ce que vous nous dites Ik, madame, r^pondit 
Fabien, nous ne faisons pas de doute que nous nesoyons bien- 
tdt priv^s de votre aimable compagnie ; car, sans doute, vous 
ne voudrez plus vous trouver dans la m^me chambre que vo- 
tre ancienne amie. 

— Sans doute, c'est ce que je devrais faire, reprit la veuve 
de son ton le plus aigre ; sans doute madame de Barth^le et 
Clotilde m^riteraient que je leur donnasse cette le^on ; mais 
je suis curieuse de savoir comment celle que vous appelez 
mon ancienne amie soutiendra ma presence. 

^ — Mais, sans doute, comme elle Ta fait jusqu'k present, 
avec beaucoup de modestie et de dignity k la fois, reprit 
Leon, car elle ignorera que vous savez son secret, k moins 
que vous ne le lui disiez ou que quelqu'un ne le lui dise 
pour vous. 

— Et c'est ce que je ne manquerai pas de faire pour mon 
compte, si elle a Taudace de venir m'adresser la parole; mais 
au reste, maintenant que je suis au courant de tout, ou k pen 
pr^s, car ily a peut-etre encore d'autres choses que j'ignore, 
jesuis curieuse de voir la figure que cbacun fera autour du lit 
de notre malade, et Maurice tout le premier. Ah ! mais, j'y 
pense, s'ecria madame de Neuilly, si Maurice aime cette 
femme, Maurice n'aime done pas Clotilde ! 

Et un rayon de joie hideuse illumina le visage de madame 
de Neuilly. Cette seule pens6e avait calm6 le grand courroux 
de la veuve, et une sensation ind^finissable de bien^^tre se 
r^pandait dans toute sa personne; elle ^tait vengee des d6- 
dains de Thomme dont elle avait d^sir6 devenir la femme, et 
de celle qui Tavait emport^ sur elle; grftce au secret qu'elle 
avait p6n^tr^, elle se sentait maitresse absolue de tons ceux 
qui se trouvaient meles au myst^re de cette aventure ; elle 



envf^agea, d'un seal coup d'oell, toutes les ressources que lui 
offra!t sa position sup^rieUre et inattaquable. Le g^nie du 
mal lui souffla au cceur qu'elle pouvait, en un seul instant el 
d*un seul mot, ^ci'aser de lout le poids de son dedain Tart* 
denne affile qui Tavait constammenl emport^ isur elle autre- 
fois ; et toute joyeuse etsuivie des deux amis, elle s*ac!iemina 
vers le chateau. 
Arrivee au perron, elles'arrSta. 

— Messieurs, dit-elle, uiie id^e. 

— Laquelle ? 

— R6ponde2-moi frafichement. 
'— Parlet d'abord. 

— Monsieur deMontglroux a-t-il vu auJourd*htti la pr^len- 
due madame Ducoudray pour la premiere fois f 

Les deux jeunes gens se regdfd^renl, admirant IMnslinct 
diabolique de celte femnie. 

— je n'oserais en r^pondre, dit en sourl^nt L^on de 
Vatix. 

— Et moi je suis sfire quMls se connaissent; oul, ils se 
(ionndissent, et mtoe il y a plus, monsieur de Montgiroux 
est simoureux de f ernande ; j'ai surpris des regards de ma- 
dame de Barthele. Ah ! en v6rit6 ce serait chartnant, si Mau- 
rice et monsieur de Montgiroux ... 

Et, emportee par sa m^chante nature, la veuve, k uHe td^e 
qui seprisenta k son esprit, eclata de rire. 
•^ Cha^mant ! r^peta Fabien. 

— Je veux dire affreux, reprit madame deNeuilly d'uii kit 
grave; affreux, c'estle mot, car.... 

— Car? feprit Fabien. 

— Rien, rien, r^pondit la veuve. Vous avez raison, ifies- 
sieurs, il faiit garder le silence, et laisser aller les choses oft 
elies vont. Ce que Dieu fait est bien fait. 

Et avec hrt sourire d'indicible m^chancete, la veuve s*61an(?a 
dans les escdliers, ayant hate de se retrouvcr en face de totl- 
tes ces personnes qu'elle cfoyait d^sormais tenir darts sa 
main. 



FERNAf^bS. m 



XXI 



Pendant que toute llntrigue d6 c6 drafti6 ^Irahge^ i\ sIM^lfe 
& la fbis et si compliqui^, s'eciaifcls$a!t <^t se nduilit en m^fne 
temps etitre les cinq ou six personnes qde hous ifivotis toises 
en settle, dans I'espace 6troit du clillteaii de Fdhteftay-^Ui^ 
Roses et dans le court intervalle qui s^est ic<)\i\i deptiis que 
tibuS arons mis sous les yeiix de nos lecteurs le pihemiei' cba- 
pitre de cette liistoire, — le maladfe, ce grand feilfaiit g4td 
ijtii n'^vait eticofe connu le§ JilecDfflptes de la vie humalne 
^ue dans les (iontrari6t6s d'un caprice athdut-eux bCi le Seriti^ 
tffent, il est vrai, jouait son rOle, le malade, berc^ jf^r dfi dotix 
r^ve, attendait avec une impatience pleihfe de chat-me le ttio- 
meilt .de t^voif Fernande. Assis phes de ibin lit , le dt>cteur 
ripottdait k ses questions, ajoutdht cottlplaisaifimeht les niix- 
tui'es balsartiiques de son langage aux effelstftagiqiies de Tes- 
p6rarice ; art dirin dont le formulaire est au ciel. Excit^es 
^ir tsint d'inliuences div6rses, les facult^S de MauHce repre- 
naient leurs fonctions dans le m^canisme aiiimal et intellet- 
ttiel de Tgtre, fei bieii qufe la pensee exer^^ait maintenant sans 
eiitfaves son empire! sdiiveraitl. 

■^ toocleuf, dit-il en baissant la Voix et ett f-egardaiit tlmi- 
^eifient autour de Itii, docteur, puisque nous soihtiied seuls, 
totiS allez m^expliqder, n'est-ce pas, comfftent il Se fait que 
Fernande se trouve ici. 

^ E8t-il bien nefcessaire d'expllquer ce que le ceeui'devine? 
d^manda en souriant le docteur. 

— Elle a doncappris que je voUlaiis toOurirf 
^ Votis ^m trop ctirietix pour un ihaldde. 

— Mais ma mfere a done permis... 

^Quand a-t-on vU une tofere h6sitef lorsqu'll s'agit de 
satlt^f son enfant? 

^Aldrs elle salt... 

«=• Elle salt tout. 

^ Et Cbtilde, dit tiveffifeht Mfliurtce, elle ne Se ddiitci flb 
rieti, je respire? 

— Rassure^^votis ; grSc^ a toiS amis qui Votis ont seCdUddl 
itffiefVellle.... 



2S6 ^ FERNANDE. 

•— Brakes garQons ! comment m'acquitteral-je jamais avec 
eux? 

— Gr^ce au nom d'emprunt qu'ils ont donn^k Fernande.... 
— Qui, mais comment a-t-elle consent!^ prendre ce nom? 

Voilk ce qui m'^tonne, moi qui la connais. 

— Je crois qu'elle n'a consenti k rien, que tout ^tait arrange 
quand elle est arriv^e, et qu'elle a ^t^ obligee, pour ne pas 
renverser toutes les esp^rances, d'entrer dans la position 
qu'on lui avait pr6par^e. 

— Et madame de Neuilly qui retrouve en elle une amie de 
pension, comprenez-vous cela, docteur? 

— Ah ! ca, c'est un de ces effets du hasard qui 6chappent 
aux yeux des pr^parateurs les plus habiles ; heureusement 
que cette reconnaissance n'a rien derang^. Quant k moi, j'a- 
voue qu'un instant j'ai eu grand'peur. 

— Ainsi^ docteur, ainsi que je m'en ^tais toujours doute, 
Fernande n*est pas une femme de rien, mais tout au contraire 
une iille de famille ^levee k Saint-Denis. Oh ! j'avais au moins 
devin^ cela : il est impossible que. tan t de perfections, d'el6- 
gance, de d^licatesse, n'appartinssent pas k une personne de 
race. Ch6re Fernande ! 

— Ah c^ ! mais un instant, monsieur mon malade, reprit 
le docteur en arr^tant Maurice au milieu de son enthousiasme ; 
un instant : maintenant que le docteur du corps est devenu le 
docteur de T^me, maintenant que je suis non-seulement votre 
m^decin mais encore votre confesseur, repondez : vous ^tes 
done veritablement affol6 de cette femme? 

— Oh ! ^lence, silence, docteur, r^pondit Maurice avec un 
sentiment de craiote douloureuse. Mon Dieul Glotilde est si 
bonne, si parfaite, si ang^lique ! 

— Que vous Tadmirez, n'est-ce pas, mais que vous aimez 
Fernande ! 

— Que voulez-vous, docteur, c'est un sentiment involon- 
taire, irresistible, qui s'est empar^ de moi tout entier, qui me 
brOle, qui me d^vore 1 J'ai voulu le combattre; j'ai et^ vaincu 
par lui^ et j'allais en mourir quand vous Stes venu, ou plut6t 
quand elle est venue. Alors, oh I docteur, je ne puis pas vous 
dire ce qui s'est pass6 en moi ; k sa vue, je me suis senti re- 
nattre ; il m^a sembl6 que Fair, le soleil, la vie, tout ce qui s'd- 
tait eioigne de moi revenait k moi, et, dans ce moment m^me, 



FERNANDE. J37 

tenez, rien que Tidte qu^elle est Ik, qu'elle va venir, que je vais 
la voir, cette idee m'inonde d'une joie intinie, d'une beati- 
tude celeste. Ecoutez, docteur, vous le savez maintenant, je 
Taurais dit que vous ne Teussiez pas cru peut-etre,mais vous 
Tavez vu, il y va de mon existence ; eb bien 1 docteur, soyez 
dans cette maison un ministre de paix et d'union, 

— Qui, sans doute, vous d^sirez que je la relienne. 

— Si la cbose est possible, en sauvant les apparences. 

— Nous ferons ce que nous pourrons pour cela. Je com- 
prends, les moeurs sont k la mode, etquand on a votre dge, 
qu'on est bomme du monde comme vous, on suit toutes les 
modes. Le diable n'y perd rien, c'est vrai; mais, comme vous 
dites, les apparences sontsauvees. 

— Oh! ne plaisantez pas surleschoses serieuses, docteur, 

— Eh ! mon cher malade, est-ce ma faute, je vous le de- 
mande, si les cboses plaisantes deviennent des choses serieu- 
ses, et si les cboses serieuses deviennent de pjaisantes cbo- 
ses? Yivons, c'est le point essentiel d'abord, ensuite vivons 
bien portans, enfin vivons beureux si c'est possible. 

— Mais vivons, mais soyons beureux sans faire le malbeur 
de personne, docteur; sans faire rougir ma m^re, sans coilter 
delarmes k Clotilde : tout cela est bien difficile, j'en ai peur. 

— Bab ! guerissez d^abord votre maladie ; ensuite, eb bien I 
j'essaierai de vous gu6rir de votre amour. 

— Comment cela? 

— Comme le docteur Sangrado, tout bonnement avec des 
saign^es et de I'eau chaude. 

— Mais je n'en veux pas gu6rir, moi ! s'ecria Maurice. 

— Comme si cela d^pendait de vous, dit le docteur; mais 
silence ! voilk quelqu'un, sans doute Fernande ! 

— Non, dit Maurice, ce n'est point son pas. 

C'etait madame de Neuilly suivie des deux jeunes gens. 

Derri^re eux , et comme ils venaient de prendre place , en- 
tr^rent k leur tour madame de Bartb^le, Fernande, Clotilde 
et monsieur de Montgiroux. II se fit un mouvement de chaises 
et de fauteuils, et, au bout d'un instant, cbacun se trouva assis. 

Maurice, dans la disposition inqui^te od se trouvait natu- 

. rellement son esprit, avait vu entrer successivement toutes les 

personnes que nous venons de nommer, depuis madame de 

Neuilly jusqu'li monsieur de Montgiroux, en chercbant succes- 

14. 



slYerteftt k ttfd mt teufrs Tisages les seritlffieiis Alim q«lf lei 
agitaient. 

Soit pr^dccupation, soit t^alite, Texpressfon de tous ces 
thages lui parul avoir cttafig6 depvis le momeffit dtt dejeuner. 
(Test quedansla jotirn^e il dlait, pour chacftiepersonne, arrive 
un evenement imporlanl. CJotilde avaft eiilendn Fhistoire de 
Fernande et celle de liladatoe de Villefore : ces deux histoi- 
res aYftient ^t6 pour elle un grand enseignement. Mfldatme de 
Bartbftle avail, nidlgre la d^negatlon de monsieur de Montgi- 
roux, concU le soup^on que le comte connaissaitFemaiide, et 
ce soupcon continualt de lui mordre secr^temeut le coBur. 
FeriiJinde avalt appris que Maurice, lout en portaftl le no* de 
monsieur de Barlh^Ie, etait le fils du comte de Montgiroux , 
eft celte id6e terrible qu'elie avait 6(6 la toaltresse du p^re et 
du fils s'agitait dans son dme. Enfin mada^ef deNeuilly avail 
appris'que Fernande s'appelail Fernande tout court, et quMl 
n*existait aucun monsieur Dtlcotidray. De plus elle, avait de- 
tin6 la jalousie de fliadame de BaMhfele et Tamorir de monsieur 
de Montgiroux. Les deux jeunes gens seuls 6faient encore k 
pen pr6s ce que Maurice les avail laisses ; mals que hii fmpor- 
taft ce que pensaient les deux jeunes gens, qu'!l regardail 
cotame des amis d6tou6sf 

Ce n'^tiif t done pas sans raison que Maurice? reiliarquait 
un changement notable dans les pbysiOriomles. 

En eflTet, cbacun des personnages offrait sur son visage la 
Cf^ce des Amotions qui venaient d'agiler son esprit on son 
coeur. Le comte ne pouvait maitriser son Inqdi^tude ^ Ten- 
droit des 90tip?ons bial calfti^s de la baronne. li baronne 
ehercbail eft vain k dissimul^r sa ja'ousie, et SOripirait en es- 
sayant de sourire. Clotilde, 6clair6e par Ferftamde sur les in- 
lenlions de Fabien ct sur T^tal de son propre coeur, n'osail 
regarder personne. Fernande , p^le, inanim»6e et h regard 
fHte, semblait tine vietime amende \k pour subir un supplice 
tft^vitable. Enfin madame de NeulIW, Fa^il trloropbanl, les 
?^res relevees par le mepris, les narines gonfl^es par le d6* 
drfin, semblait comme un mauvais g^nie planer sur Tassem- 
bUe qu'elle dominait. 

D'abord, le moment deTarrivee avait produitune diversion 
favorable ; on s'6tail »alu6 , groups, plac^ en ecbangeant de 
pirt etd'afftrecespolitesses dialogu^es d'atvanfce qui soot la 



mbiiUkfe tMriitti^ d6« satons, mats MetitA(, clidctltt s^ Hifon- 
valni octttp^ de se$ intMte, le silence le pluS soleflfiel ayaft 

G'6tait pendant ce moment de silence que Maurice itdiCy 
avec inquietude, porte son regard sur les personnes qui ^- 
vfr'ohnartttit sot! lit. Le ffe^ltat dcf cette iiivestigalioft fiit (el, 
qtt'll *e pettehall rof eifle dd doeteur et taurrauf a k voil baSse i 

*-^Oh ? nlon Dieu f doctetff , clue S'est-ii dolic pass^? 

Le docterir arrit grande eriVie dfe le fasstlrer, toais il seti- 
taitlui-m^me que quelque chose de nouteati, d'incofinu et de 
nfifen^^ant planalt dand Vilt. 

Lej^ persoftnage§ ^latent fet*oup^s slirtsi : Fabieti ^tait prt^ 
d^ Pcrnande, L^on pf6§ de Clotllde ; raadame de BUrlMle, 
(jdi avitft t^olo de ftfc pas faisser an coffite un seul Instant de 
r^l^che, Tavait falit asseoirftses cdte^; madame de Neuflly 
seule etait isol^e, comme si Ton eiUcompris, par un effet ins- 
tinctif, qu*elle etait une exception dans fa nattire et dan$ la 
soci^t^ ; elle pf<)uvait done distiller soti Veiiin tfanquillement 
et eonscieiicieoseinent sans 6tre d^rangee dans cette opera- 
tion de cbimie intellectueile. 

^*-Voyez, se disait-elle k partsoi avec ce sourire de haine 
qui avait non moins effraye Maurice que les figures boule- 
verstes des autres personnages, Voyez si un de ceux qui sont 
1^ s'occupera de moi , daigrrera m'adrjsser un mot, aufa 
m^Hie la YoloT^te de me faire line politesse! Monsieur L^on 
s*6eetipe de Clotilde; c'estpardonnable, nous sommes chei 
die, et puis peut-^tre profitM-il de I'abattdon de son mari 
pour lui faire la cour. Tiens, ce neserait pas maladroit, etil 
serait curieux que la petite cousine rendit la pareille k son 
marl. Monsieur de Rieulle n'a de regard, d'atfention, dc pa- 
roles que pour mademoiselle Fernaftde, une miserable fille 
entretenue. Monsieur de Montgiroux fait sembiant d'ecouter 
ce qtie lui dit madame de Barlhele, et essaie de lui repondre; 
mais ici eet empire si vante sn^ lui-m^me lui ecfaappe, et il 
est visiblement k toute autre chose. Moi seule, je suis Isolde, 
delaissee, perdue. 

Eh blenf comme d'un mot, si jevoulais, tout changerait 
aj^tour de moi; oui, d'un mot! murmufait la Yeuve en souriaftt 
de soft sourire le plus venimeux; je n'aufais qu'k dire k Clo- 
tilde : 



340 FERNANDfi. 

— Yous^tesjeune, vous 6tes belle, vous dtes riche, mais, 
vous le voyez, la jeunesse, la beauts, la richesse, sont insuf- 
fisantes pour fixer un mari ; en revanche, elles assurent des 
amans. 

A Fernande : 

— Yous avez enlev6 le mari k la femme, vous vous 6tes 
pr6sent^e ici sous un faux nom : vous attendez avec impa- 
tience que Maurice, qui vous couve des yeux, soil revenu k la 
sant^ pour reprendre avec lui une intrigue adult^re^ 

A monsieur de Montgiroux : 

•— Yous vous Jouez de vos sermens en politique comme en 
amour. Blas^ sur les plaisirs k demi permis, vous excitez vos 
app^titspar leragodtde Tinceste; mais votre fortune, toule 
colossale qu'elle est, ne suffit pas pour vous donner sans par- 
tage un coeur banal , qui s*est fait du cbangement un be- 
soin. 

A madame de Barth^Ie : 

— Cette creature que, contre toutes les regies sociales, 
vous avez appel6e chez vous par faiblesse pour votre fils, 
proilte de cette hospitality que vous lui donnez en vous enle- 
vantrhomme qui, pendant vingt-cinq ans, a fait de vous une 
pierre d*achoppement et de scandale. 

A Maurice enfin, qui est \k san« mot dire et qui nous re- 
garde tons les uns apr^s les autres d*un air stupide : 

— Yous vous cro^ez bien heureux, et vous ne vous doutez 
pas que votre p^re vous succMe dans la maison, sinon dans 
le coeur de votre maitresse, et que voire ami vous supplante 
pr6s de votre femme. 

Qui, si je voulais, je punirais tousceux qui sont ici de cet 
isolement dans lequel ils me laissent, et je les verrais tous 
tremblans se trainer k mes pids et me demander grSce. 

— Eh bien ! ajouta-t-elle en jetantles yeux sur la pendule, 
eh bien!c*est ce que jeferai si, d'ici kcinq minutes, quel- 
qu*un n'est pas venu s'asseoir k c6te de moi. 

Comme on le voit , Maurice n'avait pas -si grand tort de 
craindre. 

Heureusement que pendant ce soliloque des conversations 
partielles agitaient les int^rets particuliers. 

Leon de Yaux 6tait, comme nous Tavons dit, pr^s de Clo- 
tilde. 



FEBNANDE. 241 

—Madame, lui dit-ilkvoix basse apr^sun instant de si* 
lenceje suis heureux de me trouver pr6s de vouspour pren- 
dre sur moi tout ce que cette journ^eapu amener d'^v^ne- 
mens ^trangeset inattendus, etpour disculper en m^me temps 
mon ami Fabien. Si douloureuse que soit pour moi cette con- 
viction que j'ai puencourir votre disgrace, jedois m'accuser 
en honn^te homme; c'est moi qui, sur Tinvitation de ma- 
dame de Barthele, ai amene Fernando; Fabien ignorait 
tout. 

— ^Monsieur, r^pondit Clotildeavec calme et dignit6; vous 
^tes, jele sais,l'intimeami demonsieurde Rieulle,etvotre Ian- 
gage me prouve que vous partagez ses plus secrMes pens^es. 
Evitez-moi done Tembarras et ^pargnez-moi lan^cessit^ de lui 
fairecomprendre que son retour dans ma maison serait d^sor- 
mais une d-marche inutile. La prudence et le bongoilt lui eus- 
sent sans doute d'eux-m^mes conseill^ de n'y plus reparaitre. 
Mais puisque vous me fournisse^ Toccasionde m'expliquernet- 
tement k son sujet, veuillez lui dire que les ecarts d'un mari 
n'autorisent jamais la femme k meconnaitre ses devoirs quand 
elleestde celles qui trouventlebonbeurdans la conscience. 
Vous remarquerez que je ne prononce pas le mot de vertu> 
tant je crains d'exag^rer quelque cbose. Yeuillez ajouter que 
ce n'est pas une crainte personnelle qui me fait vous dire ce 
que je vous dis, que j'ai pu Tentendre et le voir sans toe 
alarm^e , que je le pourrais encore sans danger aucun ] mais 
il sera plus convenable k lui, plus respectueux pour moi, qu'il 
s*abstienne desormais de revenir ici ; Maurice pourrait sur- 
prendre unde ses regards, une de ses paroles; je ne serais 
pas certaine, moi-mlme, depouvoir cacher pluslongtemps 
led^gotit que me causeraitsa trahisonenversunami. Yous 
le savez, monsieur, on n'a pas besoin d'aimer sa femme pour 
en etre jaloux. Je nevoudrais pour ricnaumonde etre une 
cause de brouille entre monsieur de Barthele et monsieur de 
Rieulle. Yoilk done pour monsieur Fabien. Quant k vous, 
monsieur , continua Clotilde, Taccusation que vous portez 
contre vous-m6me me laisse peu de cbose k dire. Cependant 
j'ajouterai aux reproches que vous fait d^jSi votre conscience, 
que c'est une grande 16g6rete k vous de n'avoir pas refl^chi 
qu'il y avsiit quelque ridicule pour moi k me trouver en face de 
madame Ducoudray, personne fort belle, fort distingu^e, 



34» FBRKAinnL 

d'ttne edwsrition iiarMte, d*one eiMlteiite families, d'ljM cm- 
duite irreprocbable, Je me plais k le croire, mat^ enfln qoe 
m9D itidri a aln^e et qvll aiflte encore. La rilsod qai teus si 
guide 6tait exeelleiite, mais oe n'est fNis toajours ia iraiiiOti fol 
r^fie )i manl^e dofil oa re^oit lea gen§, pour imb^ atttres 
feamea aurtout, cbez lesquelles tes aeifsatiatiB t^ai toa^crtifa 
dii eoear ^ Fei^ifty l^our nova qui n'iroDs pmefle )anf^ as- 
ses da fdree pour tout raifKolinar. Nos antlpallfiaa, ftos |^^ 
ventions, nos prejuges sent quelquefois insurmontables, et 
vaiia Yoii^ troQvezy dans loate eette af aire, )i^ k m ^Tdn^nient 
si triste, qa'il lae sefatt, jele aens, imposaible d'eo perdre )e 
soRteiiir. Daignez done eomprendre, monaienr, eOBibtenJe 
sMiia d^^erapilr^ que mon aecneil ae ressentit plus tard des 
circobstanees dana lesquenea je me troitve, c^ qni n^ nmn* 
querait pas d'arriver, tant )e me sens, je tons ravoile ^ m 
fauaae ei Raataise disposition. 

Uii aourire des plus gracieux Accdiwpagna (^es deMiiferes 
paroles, que L^on 6coata d'un aif fttn^faiit; (misCloiilde se 
tera, el voyant S e6t€ de madaaie dc Neniliy on* place vide, 
quelquepeti de sympatbie qu'elle efttpoiirsoii acarfdtre con- 
dine, elle alta s'ads^oir aupr^ d'elle. 

II 6tait temps; fa veuve, lesyeiix (ixfe stir faiganie dcf la 
pendule , fte calculait d6J^ pifts par miiiates, mats par se- 
condes. 

— Ahf chere Clotilde, s'ecria-trelle de cetair aigre-doux 
qui lui etaitbabituel, que vous etes done une personne ebar- 
mante de vous apercevoir de mon isolement... Je suis verita- 
blement enchantee que vous veniez causer un instantavec moi*, 
j*ai tant de choses k vous dire... Ah ! depuis que je ne vous 
ai vue, ma pauvre ch^re, j'en ai appris de belles sur mon an- 
cienne compagne de Saint-Denis. D'abord elle n'est pas ma- 
riee; ensuite saconduite est plus que l^g^re< Enfin elle est 
horriblement compromise. 

-^ Ma cousine, interrompit Clotilde d'un ton sec, eK sup- 
posant que tout cela iiit vrai, croyez que, pendant tout le lemps 
qu'elle est ici du moins, je me serais tr^s volontiera oonten- 
t6e de Fignorer. 

— Yous n'ignorez pas au moins qu'elle a fail tournerr la t^te 
iivotre mari. 



FfiRNAKDE. 249 

— Je suis convaincue que Maurice va m^assufeir leix^traire, 
repondilGIottldeei) se letanf. 

Et el)e alia s'alsseoir pr^s do tnalade pour j ctaerelier un re- 
fuge eontre )es autres et eontre e1)e-litlitie« 

Pendant ce temps, la baronne, de son e6t^, caiis^t ^ voht 
basse avec )e comte. 

— Gomte, lot diSftH'etle^ j'ff} eru ati premier abord^ c^ ftVee 
niacoftflance naturelle, a tout ce qm toua ta'ay^z ^Hk pr^rpos 
de Fernande. 

Le comte tressallMt ; puis se remettatit atissf tdt : 

— Et vous avez bien fait, baronne, lui r^pondit-il^ ear )e 
vous ai dit, je tous jure, Texacte vdiilt^. 

Le comte )irrait faciiement^ comme on salt; il m HtAi ft son 
bnitr^meserment. 
•^ Ainsi, TOfls ne connaisset pas Fernande ? 

— Cest-^ire quejela connalssaisdevue, comme oft con- 
nait une femme a la mode. 

— Et vous 6tes toujours libre? 

— Qu'entendez-Tous par 1ft ? 

— Qu'aucun Hen inconnu ne votis enchalne et rte yous em- 
peche defaire du reste de votre vie ce que vous voiilez? 

— Aucun ; mes devoirs politlques except^s. 

— Vos devoirs politiques n'ont rien ft faire avec ce que J'al 
ft vous demander. Je vous remercie done de m'avoir rasaur^e 
sar tons ces points; nous acb^verons cette coltversatfon plus 
lard et dans an autre endroit^ 

Et la baronne ft son tour se leva et alia s'asseotr pr^» de 
madamedeNeuilly. 

— Eh bien, ma bonne cousine, lui dit la veuve^ qu'avez- 
vous done? je ne vous ai jamais vue si pftle ; est-ee que par bar 
sard monsieur de Montgiroux vous aurait avou^... 

— Quoi ? 

— Mais ce que tout le monde sail, mon Dieu! qu'il a une 
passion pour mon ancienne amie de pension, Fernande, et 
qu'il est rheureux successeur de Maurice. 

— Je ne sais, dit froidemcnt la baronne, si monsieur de 
Montgiroux aime ou n'aime pas votre ancienne amie de p<fn* 
sion, Fernande ; mais ce que je sais, c'est que je vous invite ft: 
assister ft mon mariage avec lui, qui aura lieu dans (juinze 
lours ou trols aemaines* 



244 FBRNANDE. 

— Quelle folie 1 s^^ria la veuve. 

— Ce n'est pas une folie, madame, ditla baroune avec di- 
gnity; c'estpurementetsimplement la reparation d'un scan- 
dale qui, je m^en suis malheureusement aper^ue bien tard, du- 
rait d^j^ depuis trop longtemps. 

Et, se levant avec un froid salut, elle alia rejoindre Glotilde 
et prendre place avec elle pr^s du lit de Maurice. 

En ce moment, c6dant k un mouvement presque irr^fl^hi, 
Fernande quittaitFabien, a/ec lequel elle 6tait en train de 
causer , et allait s'asseoir k son tour prte de madame de 
Neuilly. 

— Ah I ck^re amie, ditla veuve, voici un mouvement dent 
je dois te savoir gr6. Tu ^tais \k pr^s d'un jeune homme beau, 
Elegant, et qui sans doute te disaitdes choses charmantes, et 
tu le quittes pour venir causer avec une pauvre isolee. En 
tout cas, tu fais bien, car, tu le sais, on est plus Isolde au 
milieu d'un salon rempli de monde que dans le bosquet le 
plus solitaire, od quelqu'un pent nous touter et nous en- 
tendre. Nous allons done pouvoir enfin en venir aux confi- 
dences. Eh bien 1 voyons, que fait ton mari? Est-il jeune, est- 
il aimable, est-il riche, t'aime-t-il beaucoup? 

Fernande la regarda d'un oeil severe. Toujours en garde 
contre les autres et souvent aussi centre elle-m^me, elle ne 
pouvait se m^prendre k cette ironie vulgaire. Un tact trop fin 
I'avertissait ordinairement de toute intention hostile , et, 
dans les circonstances oil elle se trouvail plac^e, ses pressen- 
timens, joints k la connaissance approfondie qu'elle avait du 
caract^re de la veuve, la mirent instinctivement en garde 
contre le danger. Mais, obligee de baisser la voix et de con- 
traindre la vehemence de ses sentimens, ilen r^sulta danssa 
reponse une expression stridente qui fit tressaillir la veuve. 

— Madame, dit Fernande, vous m'avez trouv^e d'une re- 
serve extreme envers vous, et ce respect que je vous ai rendu 
devrait d^sarmer votre justice. Ne soyez pas implacable pour 
une femme qui fut votre amie, et qui, avant que vous lui eus- 
siez parie, se reconnaissait dej^ indigne de ce nom. Ne me 
forcez pas de me justifier hautement, car je ne le puis sans 
faire retomber le poids de mes fautes sur d'autres que sur 
moi. Plaignez-moi done, madame, et ne m'accusez pas. La 
verttt perd de son aureole lorsqu'elle cesse d'etre pitoyable en- 



FERNANDE. Uh 

vers les coBurs qui souffrent. Soyez bonoe etindulgente ; c'est 
uu beau rdle et une noble conduite. Je ne voudrais rien vous 
dire, madame, qui sentitraigreur demesjustesressentimens. 
Lesfemmes qu'on n'attaque point n'ontpas de peine ksede- 
fendre. Malheureusement, cette v^rit^ ne justilie nuUement 
les femmes attaquees, et qui n'ont pas su remporter la vie- 
toire. 

Alors la courtisane, sout^nue par sa propre douleur, se le- 
va, noble et dignecomme une reine, alia se placer au piano, 
Touvrit etpr61uda de samain savante. C'^tait rappeler k tous 
que la reunion dans la cbambre de Maurice avait pour but de 
faire de la musique. 

Pour elle seulement, la musique c'etait Tisolement, c'^tait 
la solitude, c'etait enfin un moyen de mettre dans sa voix les 
larmes qui gonflaient ses paupieres , les sanglots qui bri- 
saient sa poitrine. On fit silence, car il y avait quelque chose 
de si profond et de si vibrant dans le prelude, que chacuii 
comprenait que le cbant allait ^tre quelque cbose de souve- 
rainement beau. 

Ce pr^ludeannon^it la romance du SatUe^ ce chef-d'oeuvre 
de douleur que Ton est si etonn^ de trouver grave, simple et 
severe, au milieu des brillantes fioritures de la musique ros- 
sinienne, et qui dut, lorsqu'elle parut, laisser deviner dans un 
prochain avenir Moise et Guillaume TelL 

Soit que Tetat febrile dans lequel elle se trouvait syoutAt 
encore k Texpression ordinaire de sa voix, soit que Fernande 
eijit r^uni toutes les ressources de sa puissante organisation 
musicale afin de produire une profonde impression sur Mau- 
rice et de le preparer k la sc^ne qui devait n^cessairement 
avoir lieu entre eux, jamais, du moins pour les personnes 
presentes, et qui, on se le rappelle, ^talent en proie chacune 
k quelque passion ou k quelque sentiment, la voix humaine 
n'etait arrivee k ce degre d'eclat et de magie; chacun ecou- 
tait, haletant, sans souiSe, sans voix, sans mouvement, cette 
vibrante m^lodie qui se repandait dans Tair, et qui, semblable 
k un parfum, enveloppait les auditeurs, penetrait en eux, et 
courait dans leurs veines en frissons etranges et inconnus. 
Ce chant, ddjk si grand et si triste par lui-m^me, acqu^rait 
dans la bouche de Fernande quelque cbose de desol^ et de pro- 
ph^tique qui terrassa les plus railleuses organisations et les 



p\M sccspUqties n^sisteiices ; de sorte qu'au troisitoe cOuplet 
Maurice, Glotilde, madame de Barth^le, le oomte de Mootgi- 
rottX) les deut jelia^s gens et la veave eUe^m^ltie, pat«ite d ces 
tilana qui avaient essays de lulter coaii^ Jupiief , se eour 
iMilent foudroy^s sous la puissance de Tart et du g^nte. 



xxii. 

La pendttle sonna onze heures. 

Ce bruit Stranger, en se m^Jant ft rbarftionie qut semblait 
tenir toutes ces Ames encbatn^es k la toix de Fernanda 
rompit le cbariiie ; c'6tait la toit de >a terre, c'^lHit le cri da 
temps. 

Madame de Neuilly fut la premiere k secouer la cbalne in^ 
visible qui Halt Tauditoire. Son kme etait mal ft Taise dans 
cette region surhumaine, 11 fallaftft son e^pfit^ poUr qu'il 
Joult de ioute sa puissance, la soliditig de§ cttbses positi* 
ves, comme II fkllait ft Ant^e le sol pottr y l*eirottYer les fbrces 
qu'Hercttle lui faisaii perdre en Teblevant dans ses bras; 
d'ailleurs, madame de Neuilly ^tait itfipatlente de se relerer 
Vls^-Vls d'elle-mtoe de Tespf^ce d'ascettdanl moral que la 
eourtlsarie atait exefb^ sur sod espi'it; potirlft premiere fbis, 
la riposte lui avait fait faute, et elle etait rest^ sdb^ l-^ponse 
devant une femme. QU'^iait done devenue son acHmonie ha-* 
bitaelle? La dignity froide de Fernande ravaii-^lle pMraiys^? 
Cette id^e humiliait sa yanit^; ft tout prix , II failalt qd'elle 
f^parftt cet ^chec, quelle rentrftt dsins son cftftfct^re, qu'elle 
f epf H confiance en elle-m^me, qu'elle m^ditftt quelque bonne 
iNdroeur, pour blen se convaincre qu'elie n'atait riefl t^erdn 
deses encellentes habitudes; maisellesentaltqu'ataftf touteit 
eboses , Fair et respace lui detenftient IhdispensablM pouf^ 
fu'elle pfilsed^ager enti^rement dela terrible influence que 
les bonnes fa^ns, Tel^gance parfaite et le ton sup^rieur de 
Fernande atalent conquise sur elle; aussi sofigea-i^lle ft 
partir. 

Of) lea retrill«8 de madame de Neuilly (§tideht comitte Mies 



FERMi*l)fi. HI 

des tartbfes , et Jamais raHstocratique t>efsottfte tt'Mait Hi 
dangereuse qu'au moment oil elle se retiralt. 

— Ofize heures ! s'dci*ia-t*lle; oh ! tnon t)i^U, Chfere hat'oiitii^, 
comme le temps passe Chez vottsf et quand je petise que Fal- 
guille a fait le tour du cadrah depuis (Jue Je suis ici ! Cepeft- 
dant il faut du repos k notre malade , n'est-ce pas, docteur 
Gastoti ? 

Le docteui* sklUa en signe d'assentiment. 

— Je vous laisse dowc, moti chef Mauflc^ , cbntihttA la 
veuve, et Je vous lalsse en enlportant pour VOtiS I'espoir d'une 
prompte gu^rison. Aurevdlr, mes chores couslnes; fthient^t, 
monsieur de Montgi^oux ; Je vefrai deihaltf la moili6 de 1st 
Chamblie haute chez la duchessede N..., et Je vous encusefai 
pr6s de vos illuslres collogues Si propos de la I'^unioh pr^pa- 
ratoire que vous savez. Maurice, fliofl tr^s thet cotisiil , il 
ii'est en v^rite pas un homme qhi he vdillftt itfe k votfe place, 
ne fOt-ce que pour fitre solgn^ comtoe Vous F^tes. Le fait 
est que c*est uh plalsir d'etre malade lorsqu'Oh est Fohjet de 
tant de soins inspires par des sentimens k la fois si d^Voti^s, 
si g^ti^reux et si desinteress^s. Madame DucoUdray reste ft 
Fontenay, je presume, ptiisqiie sa voiture est p&Hle ; moi, j'ai 
gard^ la mlehhe, une triste voiture de louage ; si cepetidant, 
telle qu'elie est, messieui-s de Rieulleet de Vaiix tie d^daignettl 
pas d'y prendre place, Je serais charmee de voyaged smis leur 
sauvegafde, noh pas que jecralgne les aventures, Dieu ifierci! 
mais leliasard est Si ^traiige, et m'a donne aujoiirdliui de si 
singulie^es lei^ons ! qui salt , on h'aurdit qu*d me pll^ndrfr 
dans I'obscUfite poUr madame Dueoudrrty , et m'eillever de 
coiifiance, c'est ce qu'il faut ^viter dans Tiht^f^t de tout le 
monde. 

— Pour moi, madame, dit Fabien, Je suis v^ritablemeiil 
d^espere de n'avoir point Thotineur de votre compagnie; 
mais Je suis vetiu dans mofl tilbury, et J'ai un cheval si om^ 
brageux, qu41 briserait tout s'il ne I'econhalssait pas dahs 
la main de son conducteur la mfttii du mattfe ; mdis, ajouta-^- 
il en souriant, voici mon ami Leon de Valuic, qui etait venu 
avec madame Ducoudray, et qui sera enchante de s'en re- 
tourner avec vous. 

Leon, pris dans le piege, ne put reculet ^ il Idu^a un coup 
d'oell Urooe k Ftbien, et offrit galatamenl le bras k ttAdame 



248 FERNANDE. 

de Neuilly, qui attendit un instant que madame de Barth^le 
et Clotilde vinssent Tembrasser ; voyant bientdt que les deux 
femmes se contentaient d'une froide reverence, elle leur r6- 
pondit par un salut pareil. Quant k Fernande, elle se contenta 
de se soulever devant le piano, et sUnclina avec plus de froi- 
deur encore que les deux h6tesses. 

A peine madame de Neuilly fut-elle sortie, accompagnee 
des deux jeunes gens, que Ton ressentit de part et d'autre un 
embarras extreme, Tant que les strangers, les importuns et 
les m^cbans avaient ^te 1^ , cbacun avait senti la necessity de 
veiller sur soi et de se defendre, et le sentiment de sa propre 
conservation avait tenu tout le monde en baleine; les deux 
jeunes gens et la veuve eloign^e, on restait pour ainsi dire 
en famille, et le besoin de se menager les uns les autres dis- 
paraissait, laissant cbacun dans un malaise r^el. La pauvre 
Fernande surtout, abandonn^e de son orgueil que madame 
de Neuilly semblait avoir empofl^ avec elle, 6tait pr^te k 
perdre contenance k Tid^e qu'elle se trouvait seule dans cette 
maison, dont toutes les convenances sociales lui muraient la 
porte; elle fut saisie d'une irresistible Amotion. Pourquoi 
avait-on renvoy^ sa voiture? Qu'esp6rait-on d'elle encore, et 
que pouvait-elle faire pour Maurice, apr^s le secret de pater- 
nit6 qu'elle avait surpris entre monsieur de Montgiroux et 
lui? et comment de son c6t6, enfin, le comte pouvait-11 sup- 
porter son regard? Mais ces questions, qui pass^rent dans 
son esprit, rest^rent sans reponse devant un de ces mouvemens 
de r^me qui pr^cMent les actions courageuses, les resolutions 
fermes et instantan^es. Sans doute tout etait encore vague et 
confus dans sa pens^e ; cependant une lumi^re venait d'y 
poindre, elle ^tait decid6e k marcber k la lueur de cetle lu- 
mi^re. 

— Madame, dit-elle k demi-voix k la baronne, je vous ai 
donn^, je Tesp^re, une grande preuve d'abn^gation, j'al con- 
senti a tout ce que vous avez d^sir6 de moi dans le cours de 
cette terrible journ6e ; qu'exigez-vous encore avant que je me 
retire? je suis toute pr^te k le faire. 

Cette demande, tombant chez la douairi^re au milieu d'une 
disposition d'esprit analogue k celle qui dominait la situation 
g6n6rale» Tembarrassa fort. Madame de Bartb^le n'6tait plus 
soutenue dans ses rapports avec Fernande par la crainte de 



F£RNANDE. 1^49 

perdre son Ills, qui etait visiblement entr6 en convalescence ; 
d'un autre c6te, Tidee que la courtisane lui avait dejk enlev6, 
ou ^tait sur le point de lui enlever le comte, murmurait des 
paroles d'^goisme au fond de son ^me; elle se.repentait de 
ce premier mouvement de confiance qui lui avait fait renvoyer 
la voiture de madame Ducoudray, et, hors du danger, peut- 
Stre allait-elle ceder k cette ingratitude si naturelle aux gens 
du monde envers ceux qu'ils regardent comme leurs inf^- 
rieurs, et qu'ils croient, par consequent, trop heureux de leur. 
avoir rendu un service ; peut-6tre allait-elle proposer bruta- 
lement k madame Ducoudray de la faire reconduire k Paris 
dans sa propre voiture, lorsque Clotilde, qui vit Fh^sitation 
de sa belle-m^re et jugea la situation d'un coup d'oeil, cedant 
aux instincts gen^reiix de la jeunesse, s*empressa de s'em- 
parer de Fernande. 

— Cest k moi, madame la baronne, dit-elle, de faire main- 
tenant k notre amie les honneurs de Thospitalit^. 

Puis se retournant vers son mari : * 

— Maurice, dit-elle, nous allons vous laisser ; il est onze 
heures pass^es, et il ne faut pas trop pr^sumer de vos forces. 
Soyez calme, et songez que tout le monde ici fait non-seule- 
ment des voeux pour votre sant6 , mais encore pour votre 
bonheur. 

Le silence dans certaines situations devient plus Eloquent 
qu'aucune parole qu'on puisse dire. Un doux regard et un 
faible soupir furent la seule r^ponse du malade, et cette r^ponse 
fut comprise tout k la fois de Clotilde et de Fernande. 

Le pair de France seul 6tait rest6 comme clou6 sur son fau- 
teuil, en proie qu'il semblait 6tre k des reflexions profondes 
et au combat de resolutions contradictoires. 

— Monsieur de Montgiroux, dit madame de Barth^le, n'Stes- 
vous pas aussi d'avisqu'il est temps de se retirer, et de laisser 
Maurice commencer sa nuit? II doit, comme cbacun de nous, 
et plus que cbacun de nous, avoir besoin de repos apr^s une 
journ^e si agitee et si fatigante. 

Le comte, tirede sa somnolence fievreuse, se leva, murmura 
quelques paroles qui semblaient la confirmation de la pens^e 
toise par la baronne, et docile comme un enfant coupable, 
il sortit apr6s avoir serr6 la main de Maurice et salu6 la 
baronne, Clotilde et Fernande. ^ 



V auiiee exigea qu'on le laissikt seul, aQnnapt quUl n'avait 
pus de s[arde plus fiddle k esperer qu|3 saproprepeDsee,avec 
laQuelle il avait grand besoin de se retrouver ^ son tour, et que 
son valet de chambre, qui r^terait dans la cbambre ^ c6t6, et 
k portee dn bruit de s{i voix ou de sa sonnetle, lui suifirait par* 
Cilitement. I^ docteur ipterroge n'eut pa$ de volonle ^ cet 
^ard, il r^pondit qu'il fallait lajsser le malade faire comma 
il Tentendrait, et ne le contrarier que pour les cbo^s neces* 
^ires ; si bien que la m^re, ra^suree, n'insista point pour quHl 
ep fOt autrement. Elle embrassa tendrement Maurice, tandis 
que Clotilde saluait son mari d'un dernier regard et sortait 
pour conduire Fernande ^ son appartement; et bient6t daas 
cette demeure redeyenue calme, eu apparence du moins, aa 
seiq de la nuit silencieuse, le dran^e du c(^ur n'eut plus que 
des monologues. 

D^ns la lutte iuces^ante des passions que fait naitre Te- 
golsme inherent ^ la nature bumaine, et qui, fiUes religieuses, 
Talimentent k le^ tour, la plus vivace entre toutes devait 
travailler interieurement les cinq personnes qui habitaient 
encore le chateau de Fonteuay) et surtout lorsqu'elles pureat 
descendre <^n eUes-memes dans la solitude et Tisolement^ 
libres <le loute obsession etrangere. Alors la jalousie, ou, 
reduisons le mot poetique k sa juste expression materielle 
j^lOf s TaniQur de la propriete deploya ses ailes dans les espaces 
4e la pensee, pour les repUer ensuite avec precautiqu autour 
4u nid oOi se couyent les plus ch^re^ esperances, ou se coq« 
centrent, pour cbacuo, les biens qu'il regarde comme les plua 
precieux, oCi Tavare pond son or, oil I'ambitieux recfiau^e 
Toeuf sans germe des grandeurs, ou Tamant renoue la chaine 
brisee de sa Constance; car depuis le jour oix, pour la pre- 
n^i^re fois» I'bomme, dans le but de satisfaire ses ^ppetits, 
et^ndit la wain vers une proie, et s'assimila ce qu'il pouvait 
saisir, acquerir ct conserver devinrent les deux principes 
correlatifs de son existence. — Nos cinq personnages, re« 
tir^s Chez eux ou isoles par le depart des aulres, agitaient 
'done dans la cellule de leur conscience respective la question 
iadividuelle, Venvisageant chacun k son point de vue parti- 
culier. 

Le comte de Montgiroux, en sa qualite d'homme d'etat, 
de legislateur, de juge, d'amant et de vieillardi devait teair 



k son droit de i^ropri^l^ (K^mnie ^ U plvi^ impofianta ites 
prerogatives que dop^ent ]e rung, la fortupe et la po^Uion 
sociale, et s'y craipponner p^r (M)nsequeQt av^ topta Feqergie 
d'une Yolonte qui bril)e da ^a derqi^re lueur* Or, Ferpande 
etaU maintenapt pour lui la cho^e la plus precieuse, la ciiosd 
qui lui tauait )^ plus an cmVy et surtou( depuis quHl la vqyait 
ainsi copvoitee et atiaquee de tous les c^^tes. Au^ai, pour la 
conserver, etait-il pret aux plus grands sacrifiQes* 

XI y j|\aH depx laoyeps, selon le cqmte, dp consmw Fa^ 
nande, 

Lp premier, eelui qui naturellement devait ^e preseqtar h ui 
esprit faible et k^abi(ue k la soumission, etait la ruse. Madama 
de Bartfiele lui avait le soir meme, et dap^ ^op t^te-ietete an 
milje^ du mopde, glisse quelques mots d^ 1^ p^pe^site da 
Ti^uipn qu'elle avait resolue; et le coipte, qpi Tavait d'ab^pd 
qiential^ivtept repapssee de toutes les forces de son espri^ s'y 
^tait pep k peu habitu^ ep pepsapt que c'etait pp mqyen do 
oaptinuer av^ FerpaPde la vie de piyst^requi lui prpmettait 
le bapheur, I] ferait k madama de Qarthele la eonce^sion da 
devenir son marj^ellelpi ferait celledelui laisser sa qiaitresse. 
Maqsieur de M<^ptgiroux avait rbatdtpde de^ grapdes \vwi 
sactiops politiques et soeiales. 

Walbeureps.epieat, ep adoptant cptte iagepieuse eombv 
nai&on, le