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Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/foliedopiumromanOOIava 



FOLIE D'OPIUM 



ŒUVRE DE JANE DE LA VAUDÈRE 



PROSE 

Mortelle élreinle, roman épuisé) i volume 

VJlnarchide, roman 

1{ien qu'Amante ! roman 

Ambitieuse, roman (épuisé) 

le lirait d'aimer, roman 

Les Sataniques, nouvcll-rs. Couverture par de Launay 

les Diini-Sexes, roman 

le Sang, roman 

les Trôleurs, roman dialogue. Couverture par Steinlen 

Trois Fleurs de Volupté, roman javanais. Couverture par l'auteur. . . . 

"Les Mousseuses, nouvelles. Couverture par l'auteur 

Les Mystères de J^ama, roman magique hindou 

V Amuseur, roman 

Les Androgynes, roman. lUuslré par Neuraont 

L'Amazone du J{oi de Siam, roman. Couverture par l'auteur 

La Mystérieuse. Couverture par l'auteur 

Vrclresse d'Amour (les courtisanes de Brahma), mman hindou de 
mœurs antiques. Illustrations de Ch. Atamian 

L'Expulsée, roman ^ 

Lotusai lia Geisha amoureuse), roman japonais 

Le fiarem de Syta. roman hindou de mœurs antiques. Illustré par 
Ch. Atamian 

L'Amante de "Pharaon, roman égyptien de m<i-ur.s antiques. Illustré 
par Ch. Atamian 

Les Confessions Galantes, eu collaboration avec Théo-Critt. Nombreu- 
ses images de Préjelan 

Pour le Tlirt! recueil de 15 comédies et fantaisies lyriques 

La Sorcière d'Ectabane, roman fantastique de mœurs persanes 

La Vierge d'Israël, roman de mœurs anlic[ue?. Illustré par Ch. Ata- 
mian 

La Porte de Télicilé, roman de m<i>urs ottomanes. Illustré par Ch. Ata- 
mian 

L'Invincible Amour, roman parisien illustré 

Le "Rêve de Mysès, roman égyptien illustré 

Le Peintre des Frissons, roman pîrislen 

Les Prêtresses de Mylilta, roman babylonien. Illustré 

La Cité des Sourires, roman japonais. Illustré 

Sapho, dompteuse, roman illustré 

L'Elève chérie, roman illustré 

POÉSIE 

Les Heures perdues I volume 

Le Modèle, comédie en un acte, en vers (épuisé) 

Les Baisers de ta Chimère 

Royauté Morte, conte fantastique en un acte, en vers 

L'Eternelle Chanson, ouvrage mentionné par l'Académie françaii-e. . . . 

Minuit 

Evocation 

Victor Hugo, pièce en vers, en un acte 

Mademoiselle Fleur de Prunier, pièce japonaise en vers 

Tanagra, pièce en quatre actes, en vers 

Le T{êve de Mysès, mimo-poéme égyptien 

Les Flammes, ouvrage couronné par l'Académie française 



Jane de la VAUDERE 

M M M 



FOLIE D'OPIUM 



ROMAN 



Illustré d'après les Aquarelles 

de 
Maurice NEUMOJ\T 




PARIS 
ROMAIN - BIBLIOTHÈQUE " 

Albert MÉRICANT, Éditeur, 
I, Rue du Pont-de-Lodi, i 

Tous droits réservés 



Droits de traduction et de reproduction littéraires et artistiques 

réservés pour tous pays. 

S'adresser pour traiter à M. A. Méricant, Editeur. 




1JAMETTI-; SK l'F.NXIlA, CURIKUSIi, A S<JN 15ALC(J.\ H\j^C 2l) 





FOLIE D'OPIUM 




LE BAL DES CONFETTI 



Fiamette Silly, une des plus jolies 
filles de l'atelier de Pascal, le peintre 
des subtiles élégances, le fervent des 
couchers de soleil et des levers de lune, 
avait passé cette soirée de Mardi-Gras 
chez le Maître. On y voyait générale- 
ment joyeuse compagnie, mais les in- 
vitations, très rares et très recherchées, 
envoyées aux seuls disciples, amis et 
postulants de marque, ne permettaient 
d'entrer qu'en montrant carte rose et 
patte blanche, tout comme à certains 
mariages sensationnels. Seulement, ici, 
aucune cohue à craindre: les abords 
du temple et les couloirs demeuraient 
déserts, de sorte que les fidèles des- 
servantes, dont quelques-unes n'ador- 
naient leur nudité liliale que d'un sim- 
ple manteau fourré d'hermine... ou de 
lapin, pouvaient pénétrer discrètement 
sans réjouir les regards ni offenser la 
pudeur. 

La morale publique qui n'eut, ce 
jour-là, aucun outrage à subir, s'en 



trouva fort morose et dépitée, ainsi 
qu'il arrive à quelques personnes de 
vertu farouche, mais d'imagination 
vive, — tandis qu'on s'amusait ferme 
dans le petit hôtel hermétiquement clos 
du peintre féministe. 

Lorsque Fiamette Silly laissa tomber 
nonchalamment la fastueuse mante de 
martre zibeline qui enveloppait sa 
beauté blonde, ce ne fut qu'un cri 
d'admiration. 

Sur son corps, nacré comme celui 
de l'Anadyomène émergeant des on- 
des, rayonnait la frissonnante rosée 
d'un frêle collier de diamants que ses 
jeunes seins faisaient glisser dans leur 
flux et leur reflux voluptueux. 

A la vérité, Fiamette ne possédait 
guère que son collier et sa zibeline, 
mais elle gardait la foi de ses dix- 
huit avrils et la bonne humeur des 
créatures de joie qui, n'ayant plus rien 
à perdre, ont tout à gagner. 

Le bal s'animait fort dans le (irand 



FOLIE V'UFIUM 



trouva juchée sur une table et invitée 
à mimer les transports des houris, ainsi 
qu'elle l'avait fait pendant six mois au 
théâtre égyptien de l'Exposition. 

La jeune femme, docile, saisit les 
pans de son écharpe, et se livra à 
d'extraordinaires trémoussements du 
ventre et des hanches, tandis que les 
assistants imitaient le crissement de 
cigales des petites fliîtes et le hoquet 
rauque des tambourins en délire. 

Beaucoup de jolies filles sans em- 
ploi avaient, pendant l'Exposition, sup- 
pléé à l'insuffisance des danseuses exo- 
tiques. Mieux que celles-ci, elles sa- 
vaient crisper leur chair en de volup- 
tueux frissons, s'offrir, se refuser et 
se pâmer, tour à tour, dans cette véhé- 
mente et précise mimique en honneur 
au pays du soleil, qu'on autorise impru- 
demment sur nos scènes parisiennes. 

Nora, souple, ardente, nerveuse, 
avait agrémente la danse lascive et 
monotone de fantaisies montmartroi- 
ses, plus perversement pimentées que 
l'habituel simulacre d'amour, et, à coup 
siàr, d'un effet imprévu. Son succès 
faillit dépasser celui de Sada-Yacco, 
la mignonne poupée aux yeux bridés, 
à la voix roucoulante de tourterelle 
nippone. Tout Paris voulut applaudir 
la bacchante frénétique aux yeux de 
braise et boire sur ses lèvres le vin 
de volupté. Elle y avait gagné une for- 
tune et une phtisie pulmonaire qui 
lentement la minait. 

Une griserie soudaine éclata dans 
l'atelier de Pascal. Toute la salle fré- 
mit d'une houle de corps balancés, 



tandis que les ceintures et les orne- 
ments d'orfèvrerie sautaient sur les 
croupes tumultueuses et les blanches 
poitrines. 

Nora tournait éperdûment, puis lan- 
çait en l'air sa jambe fine, comme une 
fusée, et les paillettes de son petit 
soulier s'embrasaient au-dessus des 
têtes. Tenant d'une main le talon de 
satin rose, elle pivotait, légère, et tout 
à coup s'abattait comme une corolle 
fauchée, un pied de ci, un pied de là, 
dans un écart fantastique. 

— Bravo, Nora, Nora la Comète! 

Et cette souple fille à la peau mate, 
animée, semblait-il, d'une clarté inté- 
rieure, à la rutilante toison rousse, res- 
semblait, en effet, à un astre errant 
décrivant d'audacieuses paraboles. 

Aux premières risettes de l'aurore, 
les peintres réalisèrent l'aimable fan- 
taisie de vêtir leurs amoureuses d'une 
tunique de confetti, la pluie de rosés 
étant devenue hors de prix, depuis 
les orgies romaines. Ce fut alors, du 
haut des grandes échelles de l'atelier, 
une grêle, une avalanche, un déluge de 
légères rondelles gommées qui, sur les 
corps moites des femmes, se fixèrent 
en rosaces, en arabesques, en mosaï- 
ques éclatantes... Des ceintures de 
serpentins et des coiffures de chef- 
fesses barbares complétèrent la méta- 
morphose. 

Seule, la beauté tanagréenne de Fia- 
mette demeurait encore dans son ini- 
tiale splendeur, quand un rapin décida 
que ce corps de lis réclamait une toi- 
son immaculée de confettis blancs, et 




LA l-KMMK, M()\ KN l-A X |\ X K SAURAIl" XOIS S \T1S1'A I KK (/\li^i- 22) 



FOLIE nVFIVM 



la jolie fille, en une minute, personni- 
fia assez bien la Fée des Frimas, cou- 
ronnée de neige et ceinturée de longs 
rubans de givre. Comme elle riait, cha- 
touillée par la soie du papier qui se 
collait à sa peau, Nora lui souffla, mé- 
chante: 

— André seul n'est point là pour 
t'admirer... 

— André! 

Le jeune homme, sur le divan, pa- 
raissait sommeiller. 

La tête appuyée aux coussins, les 
yeux clos, il s'immobilisait, perdu dans 
un rêve... 

Fiamette écarta la cohue, et, toute 
blanche, les cheveux dénoués, se pen- 
cha sur son ami qui réprima un mou- 
vement d'ennui. 

— Voyons, regarde-moi donc?... 

— Ah! laisse-moi! 

Mais elle lui souleva la tête et posa 
avec violence ses lèvres sur les sien- 
nes. 

— Tu m'appartiens! Je te veux!... 
Rentrons ! 

Pascal intervint. 

— Oui, emmène-le... A quoi songe- 
t-il donc, pour ne pas voir que ce 
qu'il possède de plus précieux est en 
péril?... 

— Viens! répéta Fiamette... Je gar- 
derai mes confetti; il y aura quand 
même de la place pour tes baisers. 

André la repoussa. 

— Non, pourquoi me réveilles-tu?... 
J'avais perdu la notion de la réalité 
stupide... 

— Sois poli, interrompit Pascal. 



— ... de la réalité tout court, si tu 
veux, et c'est une rude chance que 
de n'y plus songer! 

— Je comprends cela, quand on a 
passé une heure en compagnie de Jac- 
ques Chozelle! riposta Fiamette, agres- 
sive. 

Les artistes riaient, presque tous 
hostiles à l'esthète inquiétant qu'évo- 
quait ce nom. 

— Quelle est la femme, ici, qui go- 
berait un tel type? repartit Fiamette, 
en promenant son regard ardent sur 
les rangs pressés des jolies filles ^que 
leur jeune nudité ne faisait même pas 
impudiques. 

Il y eut, dans la salle, un bourdon- 
nement d'abeilles butineuses au dé- 
part du mâle inutile, chassé de la ru- 
che d'amour. 

— Moi, jeta Nora, celui que j'aime, 
est un beau gars qui sait épuiser tou- 
tes les ressources de la volupté sans 
jamais bouder à la besogne! Je suis 
à lui jusqu'à la mort... 

— Et il te trompe avec toutes tes 
amies, murmura un rapin. C'est cela 
qui te donne une fière idée de son 
tempérament!... 

— Oh! fit une petite, la gorge à 
peine fleurie sous les mailles d'un cor- 
selet de perles bleues, qui posait une 
« Innocence » pour Pascal, il n'y a que 
les peintres pour donner du plaisir! 

Pascal, pour la remercier, baisa ses 
yeux clairs, et lui passa au cou un 
collier égyptien forjné de scarabées 
d'émail, dérobé à quelque- sépulture 
antique. On commençait à partir, et les 



'4 



FOLIE D'OPIUM 



plus acharnés, se prenant par la main, 
tournaient frénétiquement autour du 
maître. Secouant les paillettes multi- 
colores des confetti et les rubans frisés 
des serpentins, les femmes resplendis- 
saient dans la gloire liliale de leur prin- 
temps, le corps sve'.le, nacré ou doré, 
délicieusement poli, avec les boutons 



rosés des seins en bataille de volupté. 

Puis, des couples se formèrent, 
glissèrent vers la sortie, dans la hâte 
d'une étreinte. 

André se leva en bâillant, traversa 
l'escalier, revêtit son pardessus avec 
lenteur, aida distraitement sa maîtresse 
qui grelottait dans l'antichambre. 



II 



RETOUR AU NID D'AMOUR 



Ils s'en allèrent, appuyés l'un à 
l'autre pour se réchauffer, gagnèrent 
la rue Caulaincourt, la rue sinistre qui 
passe sur les morts, monte vers la 
butte, chère aux poètes et aux misé- 
reux. 

C'est là qu'ils avaient suspendu leur 
nid, au cinquième d'une maison d'ap- 
parence bourgeoise, et, pour leurs six 
cents francs par an, ils occupaient trois 
chambrettes ensoleillées et un cabinet 
servant de cuisine. De leur balcon, 
ils contemplaient le jardin des défunts, 
qui scintillait de toutes ses fleurs de 
verre dans l'or de ses immortelles, 
et, plus loin, le grouillement des vi- 



vants, acharnés à leur courte lutte inu- 
tile. Un peu de terre dessus, un peu 
de terre dessous; vraiment, les vivants 
sont toujours près des morts, et c'est 
pitié de les voir se démener pour un 
but illusoire de quiétude et de justice! 
Fiamette avait dédaigné un commen- 
cement d'opulence pour suivre sa Chi- 
mère enjôleuse; et le béguin, tout cé- 
rébral d'abord, avait gagné le cœur si- 
nueusement, mais irrésistiblement, Fia- 
mette, créature d'amour, sincère dans 
le don d'elle-même, devait forcément 
commettre la bêtise d'aimer, et, par 
cela, inspirer à l'amant le mépris dans 
le triomphe, en supprimant l'orgueil de 



FOLIE D'OPIUM 



i^ 



la lutte. Cette fâcheuse générosité s'ag- 
gravait de quelque instruction, trop fa- 
cilement acquise, et de beaucoup d'es- 
prit naturel. 

André Flavien possédait du talent et 
de la fierté, le désir impérieux d'arri- 
ver et la maladresse de tous ceux qu'un 
réel mérite empêche de se livrer aux 
basses intrigues et aux spéculations 
productives. 

Elle et lui couraient les moulins sans 
galette, soupaient d'une vague, char- 
cuterie, croyaient faire la fête et vi- 
vaient comme des gueux. 

André possédait encore une petite 
somme d'argent, provenant d'un hé- 
ritage, et deux cahiers de vers copiés 
d'une fiévreuse écriture de rêve. 

Pour toute fortune, Fiamette avait 
sa zibeline et son collier. 

— Que t'ai-je fait? demanda-t-elle, 
quand ils se retrouvèrent dans leur 
chambrette close, encombrée de livres 
et de colifichets féminins, jetés au ha- 
sard des meubles. 

Il écarta un toquet de velours, une 
jupe de surah mauve et put s'asseoir 
au bord d'un fauteuil. Puis, l'attirant 
contre lui: 

— Tu seras courageuse, ma petite 
Fiamette? 

Elle pâlit, voila la détresse de son 
regard sous ses blondes paupières, tan- 
dis qu'il glissait une main caresseuse 
sous sa fourrure, éprouvant la dou- 
ceur de sa peau. 

— Qu'as-tu à me dire? murmura- 
t-elle. 

— Tu sais combien je t'aime, chérie? 



— Quand tu es ainsi près de moi, je 
ne doute pas, certes, mais il y a des 
heures d'angoisse et d'affreuse jalousie 
que tu m'épargnerais si tu pouv^ais 
comprendre ma détresse d'âme! 

Les lèvres d'André butinaient la 
chair blonde de sa maîtresse, et elle 
fermait les yeux, reconquise déjà, déli- 
cieusement émue sous ses caresses sa- 
vantes. 

— Ah! dit-elle, je n'ai plus la force 
de te gronder. Chaque baiser cueille 
sur mes lèvres le reproche qui les 
brûlait et le change en mots d'amour!... 
Vois-tu, nous autres femmes, nous 
sommes perdues, lorsque nous aimons ! 

Plus fort il la pressait contre lui, 
et elle se pelotonnait dans ses bras, 
toute frêle sous cette volonté mâle, 
heureuse de s'anéantir sur le cœur de 
son amant. 

Longtemps il la dorlota, comme un 
enfant souffrant, qu'il ne faut point 
faire pleurer, puis, par de- spécieux 
raisonnements, il s'affermit dans sa ré- 
solution. 

— Miette, écoute-moi avec courage. 

— Encore!... 

— Oui, il faut songer à l'avenir. 

— A quoi bon !.... Profitons de 
l'heure présente. Ne sommes-nous pas 
heureux ainsi?... 

— La vie a ses nécessités. 

— Tu me quittes?... 

Comme elle défaillait, toute blanche, 
il essaya d'atténuer l'impression dou- 
loureuse que ses paroles avaient pro- 
duite sur sa maîtresse par une explica- 
tion banale. 



FOLIE D'OriUM 



— Je ne te quitte pas... Je cherche 
à sortir de Tornière, à me créer une 
situation... Ce n'est point à déclamer 
des vers dans les brasseries montmar- 
troises que j'arriverai à me tirer d'af- 
faire... Vrai, je suis las de tant de vains 
efforts!... 

H parlait avec volubilité, mal con- 
vaincu au fond. 

— On t'offre quelque chose? de- 
manda Fiamette avec impatience. 

— Oui... Oh! je te verrai quand 
même, et ce sera bien meilleur... Seule, 
l'existence en commun est devenue im- 
possible. 

Elle essaya de mettre un peu d'or- 
dre dans ses idées, de raisonner avec 
calme. 

— Ta famille, sans doute! 

— Non. 

— Alors?... 

— Jacques Chozelle m'offre une 
place de secrétaire. 

— Chez lui?... Tu vas habiter chez 

lui?... 

— Non, pas chez lui, évidemment, 
mais dans les environs, afin d'être là 
au premier appel... 

Fiamette eut un rire amer où éclatait 
toute sa rancune d'amoureuse en mê- 
me temps que sa pitié pour la naïveté 
de son amant: 

— Tu ne sais donc pas ce qu'on dit 
de Jacques? 

— Des calomnies sans importance!... 
Il est envié comme tous les gens ar- 
rivés! Nous collaborerons à de belles 
et fortes oeuvres... 

— Vraiment? 



— Une idée grandiose, superbe, 
qu'il m'a soumise. Je vais me mettre 
tout de suite au travail... 

— Il te fera sans doute écrire ses 
romans et te payera en belles pa- 
roles... 

— Quelle invention!... C'est Pascal 
qui t'a monté la tête... 

— Pascal le juge sans acrimonie; 
son dédain, je t'assure, est plein de 
sincérité. Il pense que Jacques Cho- 
zelle est vidé comme une coque de 
noix; et qu'au physique comme au 
moral, il ne tient plus que par la pein- 
ture... Craquelé, vermoulu, moisi, 
émietté, te dis-je! 

— Une rage des sots à le débiner... 

— Allons donc! Sa réputation n'est 
faite que du scandale qu'il soulève, 
et il en use, exploitant le goiit du 
morbide, du frelaté et du corrompu 
qui règne en ce moment dans un cer- 
tain monde... 

— Ma petite Fiamette, ces apprécia- 
tions ne sont pas de toi... 

— Tu me juges trop futile et trop 
ignorante pour m'accorder une opinion 
personnelle? Eh bien, oui, je ne t'ap- 
porte que le fidèle écho de ce qu'on 
disait, ce soir encore... On a même dû 
dire bien d'autres choses que je n'ai 
point écoutées, car j'étais loin de m'at- 
tendre à l'intrusion de Jacques dans 
notre joli nid si gentiment clos jus- 
qu'à présent... Ah! mon pauvre mi- 
gnon! 

André ne répliqua pas. Soit lassi- 
tude, soit volonté bien arrêtée de sui- 
vre son projet, il reprit Fiamette contre 



FOLU: DOJ'JUM 



n 



lui, chercha la pression câline de ses Passive, elle n'opposait nulle résis- 

lèvres. tance, envahie par une volupté incons- 

Les confetti la couvraient encore, cientc. 

de ci, de là, d'une neige capricieu- — Tu sais bien que je t'aime, s'é- 

se. Il s'amusa à en suivre le des- cria-t-il, comme elle le remerciait d'un 

sin sur son corps, s'attardant aux sourire heureux, mais la vie est mc- 

mystérieuses cachettes où les flocons ohante! Je ne veux pas que tu vendes 

blottis se mêlaient d'un peu d'or, ton collier pour moi!... 



ni 



NORA, LA COMETE 



La matinée fut douce dans la pièce 
étroite que les rideaux tirés laissaient 
mystérieusement dans l'ombre. Fia- 
mette, les paupières fumeuses, les lè- 
vres blêmies, dormait sur la soie 
épaisse de sa chevelure, lasse d'avoir 
aimé ou pleuré. André, un coude sur 
l'oreiller, demeurait songeur, indécis, 
entraîné vers un labeur littéraire qu'il 
espérait brillant, rémunérateur, et re- 
tenu par la certitude de faire du mal 
à son amie. « Venez me trouver, avait 
dit Jacques Chozelle: je découvre en 
vous le talent abondant et souple que 
je cherche pour une œuvre à deux; 
je vous montrerai mes notes, et nous 
pourrons commencer immédiatement.» 

Chozelle avait jeté au jeune homme 
la nasse dorée de ses éloges, et, de 



cette voix cajoleuse qu'il savait pren- 
dre à l'occasion, avait fait miroiter à 
ses yeux tout un avenir de gloire. 

André Flavien porta vers sa maî- 
tresse un regard attristé, effleura ses 
cheveux d'un baiser, et procéda à sa 
toilette dans la pièce voisine, s'appli- 
quant à faire le moins de bruit pos- 
sible. Quand il fut prêt, il revint con- 
templer la dormeuse, qui n'avait pas 
bougé, et à pas de velours sortit de 
l'appartement. 

Nora, qui montait, le heurta dans 
l'escalier. 

— Un louis que vous allez chez Jac- 
ques! 

— Peut-être... Mais ça ne te re- 
garde pas. 

— Fiamette dort encore?... 



iS 



FOLIE noriUM 



— Entre, si tu veux. 

— Et que dirais-tu si je t'enlevais ta 
maîtresse?... 

— Travailles-tu pour toi? 

— Je travaille pour elle... 

— Alors, enlève-la, si bon te sem- 
ble; qu'elle suive sa fantaisie ou sa 
fortune... Les deux, si c'est possi- 
ble. 

— J'admire ta philosophie... Tu 
prends les événements avec une séré- 
nité... 

— Ce sont eux qui me prennent, et 
je les laisse faire... Il ne faut point 
contrarier le Destin. 

— Bonne chance, André! 

— Bonne chance, Nora ! Un der- 
nier baiser à Miette... 

Il était au bas des marches, et Nora 
frappait doucement à la porte de la 
délaissée. 

Au bout d'un instant, Fiamette vint 
ouvrir, un peignoir mal agrafé sur ses 
épaules rondes. 

— Toi, de si bonne heure! 

— Oui, il faut que je t'entretienne 
d'une chose grave, et c'est la raison 
qui parlera par ma bouche... 

Les deux femmes, câhnement ap- 
puyées l'une à l'autre, passèrent dans 
le cabinet de toilette, saccagé par la 
fièvre impatiente d'André, qui avait 
jeté les serviettes au hasard. Un petit 
divan, drapé d'étoffes japonaises aux 
teintes exquises, garnissait le fond de 
la pièce exiguë, sous un bric-à-brac 
d'armes, de babouches, d'éventails et 
de pochades d'amis, un assemblage 
'bizarre, et cependant harmonieux. 



d'objets disparates, groupé par des 
mains artistes. 

Nora étouffait un accès de toux dans 
son mouchoir, et la fine toile de lin 
se teignait de rose. 

Fiamette, doucement, attira sur son 
sein la tête pâle de son amie. 

— Tu devrais être dans ton dodo à 
rêver d'amour. 

— Ou de mort... 

— Veux-tu bien te taire? A ton 
âge... et avec d'aussi jolis yeux! 

— Mes yeux voient plus loin que 
la vie, c'est peut-être pour cela qu'ils 
sont beaux... Mais il ne s'agit pas 
de moi... 

— C'est donc un motif bien sérieux 
qui t'a conduite ici? 

— Ma démarche serait mal jugée 
dans le monde bourgeois, et l'on me 
jetterait à la tête un fort vilain quali- 
ficatif. Cependant, crois bien que mon 
amitié seule me pousse en ce mo- 
ment... 

— Va. 

— Après ton départ, à la soirée de 
Pascal, j'ai eu une longue conversa- 
tion avec Francis Lombard... Il t'aime 
et m'a chargée de te le dire. 

Fiamette, dans un mouvement brus- 
que, repoussa son amie. 

— Oh! c'est mal! Je ne quitterai 
jamais André, tu le sais bien! 

Le sourire de Nora se teignit d'in- 
dulgence. 

— En effet, tu n'auras pas cette 
peine, c'est lui qui s'en ira... 

— Non, tu ne connais pas mon in- 
fluence sur lui... Je t'assure qu'André 




\ ^^s 




J 



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DANS r;rxTn,iTK I.t- T.TT TIKOE, KTAMRTTK ..'.TTKNOAIT (A7^, .,9) 



FOLIE 'D'OriUM 



tient plus à moi qu'il ne le pense... 

— Je l'ai rencontré dans l'escalier; 
il se rendait chez Chozelle. 

— Et puis après?... 

— Il croit à la parole de l'intrigant 
qui lui a promis sa protection; il est 
fier et souffre de te voir dans la gène... 
Lui-même m'a autorisée à te parler 
comme je le fais... 

— Il t'a dit?... 

— Que tu pouvais suivre ta fantai- 
sie... oui. 

Fiamette tressaillit douloureusement ; 
puis, essayant de prendre un ton en- 
joué: 

— Alors, tu m'offres une situation 
étonnante... 

— Petit hôtel, chevaux, domesticité 
correcte et le cœur d'un brave garçon 
qui vaut autant que sa fortune, ce qui 
est rare. Voyons, est-ce que cette gue- 
nille ne déshonore point ta jeune 
royauté ? 

Nora, d'un doigt dédaigneux, décou- 
vrait un bout de sein rose sous une 
dentelle douteuse: 

— A nous les points d'Angleterre, 
les Bruges veloutés et les giiipures pré- 
cieuses! La femme, ma chérie, n'a que 
quinze années de son existence pour 
rouler et amasser mousse... Après, elle 
roule encore, mais elle n'amasse plus 
rien... Moi, au moins, je puis mourir 
tranquille et me faire dorloter comme 
si on m'aimait réellement... C'est l'Ex- 
position qui m'a rapporté cela, la danse 
de A\ahomet et du Moulin-Rouge! 

— Ah! tu marchais bien... 

— Tant que je pouvais!... 



— Tu as conquis l'indépendance ; 
certes, c'est quelque chose... 

— C'est tout! Ne cherche pas, il 
n'y a rien au-dessus! Ah! j'ai connu 
la misère plus que toi, et les dédains 
des imbéciles, et les rebuffades des 
cuistres, et les propositions des beaux 
messieurs qui prétendaient me guider 
et vivre à mes dépens!... C'est ça qui 
donne une fière idée de l'autre sexe! 
Voyons, ma petite Fiamette, réfléchis à 
l'occasion meneilleuse que je t'offre... 
Oui, j'ai l'air de jouer un rôle assez lou- 
che, mais tu me connais, tu sais que je 
suis incapable d'une mauvaise action et 
que je n'agis que dans ton intrèt? 

— Je sais. 

— Alors, dis oui, et je cours porter 
la réponse à l'amoureux qui m'attend 
en bas... 

— A ma porte? 

— Regarde! 

Fiamette se pencha, curieuse, à son 
balcon, et aperçut un coupé bleu som- 
bre attelé d'un cheval alezan, dont la 
robe brillait comme de l'or, et un co- 
cher impeccablement empalé sur son 
siège. 

— « Ta voiture! ^> dit Nora, en riant. 
Vite, mets ta plus jolie robe, ta martre 
zibeline et ton coUier! C'est le Bon- 
heur qui passe!... 

Fiamette envoya un baiser à ce Bon- 
heur toujours si pressé qui trotte l'am- 
ble dans notre vie, rentra dans le 
chambrette tiède, rejeta son peignoir 
défraîchi, et, se glissant entre les draps, 
à la place de l'amant trop chéri: 

— J'aime mieux dormir! dit-elle. 



FOLIE iroriUM 



IV 



FŒTUS ET SALAMANDRES 



Je t'aime, ô ma maîtresse, ainsi que le ciel bleu. 
Les brises, les parfums, les monts, les bois, les 
Les rires, les chansons, les extases profondes [ondes. 
Et les baisers de feu ! 

Je t'aime, ô ma maîtresse !... A ta bouche sans trêve 
Se suspend mon désir, papillon enchanté ! 
Et j'ai connu par toi l'ardente volupté 
De posséder mon Rêve ! 

J'ai clos sur ta caresse éperdument mon cœur, 
Afin qu'en souvenir, prisonnière et vibrante. 
Elle me donne encore la secousse enivrante 
De ton spasme vainqueur ! 

Si l'amour dans les cieux renaît pour ses fidèles. 
Ma maîtresse, je veux sur tes lèvres mourir^ 
Pour garder, du baiser qu'elles feront fleurir. 
Les roses éternelles ! 

Jacques bâille dans la bergère de 
soie verte où il s'allonge paresseuse- 
ment. 

— De l'amour! Toujours de l'a- 
mour!... Ah! mon petit, il faudra chan- 
ger cela! 

— Ne plus aimer? 

— Aimer autrement; aimer l'être su- 
périeur, TAndrogyne divin qui forme 
à lui seul un tout parfait. 

— Je ne comprends pas; 

— La femme, mon enfant, ne sau- 
rait nous satisfaire, parce que sa na- 
ture inférieure ne répond pas aux 
aspirations de notre intelligence. 



« Notre tempérament d'artiste souf- 
fre de son incompréhension, de la bru- 
talité de sa passion, toujours exagé- 
rée, en même temps que de sa sou- 
mission trop grande à nos désirs. La 
femme a plus d'instinct que de rai- 
sonnement; elle se rapproche trop de 
l'animalité. 

— C'est sa faiblesse qui fait son 
charme. Ne sommes-nous pas heureux 
de la protéger moralement en nous 
caressant à sa tendresse maternelle ou 
amoureuse?... L'homme le plus fort 
n'aime-t-il point à s'anéantir dans les 
bras souples d'une maîtresse?... 

— Basse littérature, mon cher. L'ini- 
tiation vous fera juger différemment. 
L'amour réel ne peut exister qu'entre 
deux êtres égaux, et j'entends par 
amour non seulement la griserie des 
sens, mais la communion adorable de 
deux âmes pareilles. Les Androgynes 
ont connu la plénitude du bonheur. Ne 
pouvant avoir comme eux le double 
appareil de génération, tâchons de pos- 
séder au moins au moral la force de 
fécondation et de création. 

André sourit. 



FOlJl'l DOl'JL'M 



— Ne savez-vous pas, Maître, que 
les Androgynes étaient des êtres su- 
périeurs, mais remplis d'orgueil; qu'ils 
voulurent, comme les Titans, escala- 
der l'Olympe, et que c'est Jupiter qui 
opéra, pour les punir, la séparation 
dont nous nous plaignons aujourd'hui. 
Ayant deux visages, quatre bras et 
quatre jambes, ils purent être coupés 
en deux sans difficulté. L'homme in- 
complet cherche éternellement sa moi- 
tié douloureuse, car l'univers est si 
grand qu'il a peu de chance de la trou- 
ver! 

— L'homme, mon petit, doit tâcher 
de regagner son état primitif en se suf- 
fisant à lui-même. 

— C'est la fin du monde! 

— Tant mieux. Le monde tel qu'il 
est ne vaut pas une messe, et il peut 
bien s'éteindre dans l'impénitence, en 
admettant que le bien et le mal exis- 
tent... Affaire d'appréciation... Voyons, 
lisez-moi autre chose que des chansons 
d'amour! 

André choisit d'autres feuillets, met 
à nu son âme nostalgique de poète, 
"et Jacques, en fumant du tabac plus 
pâle que les miettes dédorées des 
vraies hosties, l'écoute d'un air distrait. 

Le jeune homme, son rouleau de pa- 
pier entre les doigts, attend anxieuse- 
ment le jugement que vont laisser tom- 
ber les lèvres autorisées du Maître. 
Son regard étonné erre sur les murs 
011 s'étalent d'étonnantes peintures re- 
présentant de vagues fœtus qui nagent 
dans de l'alcool. Après un examen plus 
attentif, il s'aperçoit que ce sont des 



enfants-fleurs, des petits garçons hy- 
drocéphales qui poussent des feuilles 
hors d'un vase à reflets glauques, 
penchent leur tête exsangue et mons- 
trueuse comme une morbide corolle. A 
terre, sur des coussins, s'étalent des 
couleuvres et des salamandres pustu- 
lées d'ocre et de cinabre, des lombrics- 
fleurs aussi, et André a envie de don- 
ner une chiquenaude au Maître, im- 
mobile sur son fauteuil, pour bien s'as- 
surer qu'il n'est point également un 
flamboyant reptile endormi dans l'hal- 
lucination de ce marécage en chambre. 
— Vous regardez mes études « de 
rêve ». C'est beau, n'est-ce pas? On 
sent l'odeur « lancinante et câlineuse .> 
des charniers devant ces têtes « vio- 
lées » d'adolescents! Et le grouille- 
ment figé de ces larves semble la ca- 
resse des corps décomposés sous 
l'onde lorsqu'on plonge parmi les né- 
nuphars!... Oh! les nénuphars verts 
et les iris noirs! Oh!.,. 

André est mal à l'aise; il voudrait, 
cependant, dire quelque chose d'aima- 
ble; mais Chozelle ne lui en laisse pas 
le temps. Il est lancé et parle abon- 
damment de son talent, de son génie, 
de sa beauté et de sa santé chance- 
lante. 

— Vos petits vers, mon cher An- 
dré, ne sont pas « artistes »: trop de 
sentiment, de clarté, d'émotion bour- 
geoise. Voyez-vous, il ne faut jamais 
essayer d'exprimer le sens des choses, 
ni votre état d'âme; l'écriture, seule, 
le groupement des mots garde quelque 
importance. Soyez esthétique dans la 



FOLIE 1) OPIUM 



forme; l'idée fatigue les lecteurs, trou- 
ble les digestions. 

— Mais l'esthétique change, tand.s 
que l'idée demeure. 

— F euh;... Nos tableaux se démo- 
dent moins que nos écrits!... Faites 
votre palette, mon cher, avec des tons 
rares, des tons de végétaux vénéneux, 
d'herbes aquatiques et de méduses 
échouées. Ne craignez pas de tremper 
votre pinceau dans la putréfaction des 
eaux stagnantes et des chairs blet- 
tes... Relisez « La Charogne » du divin 
Baudelaire... Un chef-d'œuvre! 

— Certes, mais il y a dans ce mor- 
ceau mieux que des mots groupés 
comme des lombrics autour d'une ra- 
cine poreuse. 

— Je veux n'y voir que des mots 
et de l'horreur; puisque vous désirez 
travailler avec moi, pénétrez-vous de 
mon essence morbide, de mon charme 
démoniaque, de mon étrangeté. in- 
quiétante... 

— Je tâcherai... Voulez-vous écouter 
encore ce petit morceau, où il y a 
une image, je crois? 

André choisit tm autre poème. 

— C'est un coucher de soleil, dit- 
il, je lirai rapidement. 

Et, quand il eut achevé, il demanda 
avec une angoisse suppliante: 

— Est-ce mieux? 

— Non!... Ce n'est pas ma manière. 
Trop de clarté... On n'admire vraiment 
que ce qu'on ne comprend pas. 

— Vous me conseillerez?... 

— Mon enfant, appelez-moi cher 
Maître. Je cerai heureux de m'appuyer 



à votre épaule jeune et robuste... Vo- 
tre tête fine et vos grands yeux ajou- 
teront à ma gloire... On nous verra 
ensemble, et l'on pensera à cet autre 
Maître tant calomnié qui se montrait 
parfois dans tout le rayonnement de 
son génie avec son compagnon d'élec- 
tion... Ah! qu'il était beau, cet amant 
de la forme et de la poésie! 

— Le maître? 

— Non, l'ami. 

Et Jacques, se reculant un peu, 
considéra longuement André avec sé- 
vérité; puis, se rapprochant, il lui ta- 
pota le dos et la poitrine, ainsi que 
font les maquignons pour un poulain 
de race. 

— Les épaules larges, la taille 
mince... Vous êtes mal habillé, mon 
cher, mais je devine, sous cet hum- 
ble veston, des sinuosités exquises, un 
derme rare... 

André, surpris, avait pâli légèrement. 

— Oh! dit Jacques, en riant, je veux 
que mon disciple me fasse honneur; 
je suis artiste avant tout. 

Le jeune homme jeta un regard dé- 
couragé aux salamandres, dont les pus- 
tules éclataient sur les meubles, et aux 
fœtus-fleurs figés dans l'huile rance 
d'une peinture naïve, malgré ses pré- 
tentions. 

Jacques, la moustache fine, les cils 
baissés sur ses yeux d'un bleu trouble, 
se pinça le bout de l'oreille pour le 
rougir. 

— C'est un artiste de beaucoup d'in- 
tuitivité qui m'a fait ces études, d'a- 
près le Rêve... 







FIAMKTTE PLEURAIT K\ SILIi.XCE [Page 42) 



FOLLE jroi'lUM 



27 



— Ah! 

— Un rêve d'opium qui dura une 
nuit entière, et nous tint sous ses grif- 
fes puissantes... Ali! ce fut une an- 
goisse et une volupté non pareilles! Je 
vous initierai... 

André, blême, mélancolique, se di- 
sait que la vie était dure et que quel- 
ques louis feraient mieux son affaire. 
Mais il n'osait aborder cette question 
terre à terre, attendait impatiemment 
l'offre généreuse de collaboration. 

— Et ce travail pressé? demanda- 
t-il, enfin, d'une voix blanche. 

— Je ne l'ai point oublié, mon jeune 
ami; il faut, pour vous y livrer fruc- 
tueusement, que vous connaissiez mon 
genre, ma manière, que vous endos- 
siez, si je puis m'exprimer ainsi, ma 
peau. Dans mes œuvres, je parle sur- 
tout de moi, et cela éveille la curio- 
sité du lecteur, l'intéresse beaucoup 
plus qu'une aventure d'imagination à 
laquelle on ne songe plus, le livre 
fermé. Je ne suis point tout à fait 
ce qu'on vous a dit, et ce que vous 
pourriez croire... 

— Je ne crois rien. Serais-je ici, au- 
trement? 

Jacques se mordit les lèvres. 

— En ce temps de réclame à ou- 
trance, il faut se créer une personnalité 
presque inquiétante pour sortir des 
rangs, et cela s'use vite, car les imita- 
teurs abondent. 

— Oh! je sais... 

— Oui, vous avez vu beaucoup de 
jeunes me copier d'une façon déplora- 
ble. Eh bien, André, mon doux ami. 



mon cher disciple, il faut que mon 
talent soit inimitable et... cela vous 
regarde... 

— Moi! 

— Certes. Quand vous aurez vécu 
quelque temps dans mon intimité, vous 
me comprendrez et vous écrirez de 
belles et grandes choses. 

— Ah! 

— Pour cela, mon mignon, vous 
aurez deux cents francs par mois... Je 
voudrais faire plus, mais je suis pau- 
vre, vous le savez. C'est entendu? 

André réfléchit qu'il devait deux ter- 
mes au propriétaire et qu'il ne sa- 
vait vraiment comment il vivrait le mois 
prochain; les larmes aux yeux et la 
gorge contractée, il accepta. 

Fraternel, Jacques le reconduisit jus- 
qu'à la porte, une main appuyée sur 
son épaule. 

— Maître, dit André, en rougissant, 
pourriez-vous m'avancer quelque ar- 
gent... je suis gêné, en ce moment, et 
j'ai une maîtresse... 

— Une maîtresse! fi! Vous n'êtes 
point, je le vois, dans les idées nou- 
velles... Les femmes nous déshonorent 
par leur infériorité physique et morale. 

— Pourtant, dans vos livres... 

— Oui, j'en mets dans mes livres, 
parce qu'il faut bien satisfaire le lec- 
teur, qui est aussi un être grossier, 
mais je n'en mets pas dans ma vie... 
D'ailleurs, mes femmes littéraires sont 
des créatures d'exception qui peuvent 
avoir quelque charme. J'en fais des 
mortes pensantes, des ama-ntes astra- 
les, pour ainsi dire insexuées, et, dans 



28 



FOLLE B'OriUM 



mes articles, je me venge de cette con- 
cession accordée au mauvais goût des 
foules... Quand vous saurez, vous m'i- 
miterez... A propos, votre habit d'hier 
vous allait bien... Venez me prendre, 
samedi prochain, à sept heures. Je 
vous conduirai à un dîner d'hommes, 



oii quelques arcanes du mystère vous 
seront révélés... 

Négligemment, Jacques plongea ses 
doigts bagués d'aigues-marines et d'o- 
pales dans une des poches de son 
gilet, et tendit un louis au disciple 
confus. 



ENTRE AMANTS 



— C'est toi, dit Fiamette, en se sou- 
levant sur l'oreiller, je savais bien que 
tu reviendrais! 

— Comment, encore couchée... Il 
est deux heures! 

— Je n'avais pas de quoi déjeuner, 
alors j'ai dormi... 

— Je n'ai pas déjeuné non plus. 
Tiens, voici vingt francs. 

Joyeusement, la jeune femme bondit 
hors du lit, se baigna d'eau fraîche, 
passa une jupe de drap, jeta sa zibe- 
line sur ses épaules, et, relevant ses 
cheveux en casque d'or, dégringola les 
cinq étages. Elle chantait, et André écou- 
tait sa jolie voix avec l'accompagne- 
ment des petits talons sur les marches. 

« Une femme, une amie, une com- 
pagne attentive et discrète qui soigne 
le cœur et le corps avec des gestes 



spirituels, des effleurements de ca- 
resses compréhensives!... Quoi de 
plus doux, ici-bas? se demandait-il, en 
songeant aux paroles âpres et vin- 
dicatives de Jacques. 

Et, d'instinct, il se méfiait du bel- 
lâtre aux yeux troubles, à la lèvre dé- 
daigneuse, bavant des éloges et du 
fiel. Mais quoi? il fallait vivre, et, dans 
le métier des lettres, on prend ce qui 
s'offre, avec l'espoir des éclatantes re- 
vanches, quand le succès fructueux 
sera venu. 

Fiamette, au bout de dix minutes, 
rentra, chargée de provisions; et, 
sur un bout de table, on dévora avec 
un appétit terrible, une belle faim de 
jeunesse saine et robuste. 

— Alors, tu as vu Jacques Cho- 
zelle?.... Comment est-ce, chez lui? 



FOLIE D'OFIUM 



— Quelconque dans l'ensemble, 
avec des détails bizarre^., je m'imagi- 
nais tout autrement cet intérieur de 
poète. Ma parole, c'est mieux chez nous. 

— Bravo! tu resteras chez nous. 

— Ma pauvre Miette, je voudrais 
bien... Hélas! ce n'est pas possible... 

— Oh! le méchant! 

Avec des plaintes de petite fille, elle 
se jeta à son cou, frotta son menton 
au sien, en fermant les yeux comme 
une chatte qui boit du lait. Et toutes 
les menues caresses de celles qui ai- 
ment vinrent troubler le jeune homme 
délicieusement. 

— André, je ne veux pas que tu 
travailles pour cet homme! 

— Mais nous n'avons rien, rien que 
des babioles sans valeur qui ne nous 
feraient pas vivre un mois!... Jacques 
me propose deux cents francs. 

— Es-tu bien siàr qu'un autre ne te 
proposerait pas davantage en se mon- 
trant moins exigeant?... >. 

— Je crains, en effet, que Jacques 
n'ait ni mérite personnel, ni talent ac- 
quis. Avec l'âpre désir de réussir, 
quand même, il a tâché de se créer 
un genre, et il a exploité les petits 
côtés malpropres de certaines âmes : 
le goiît du faisandage littéraire et mo- 
ral ou, tout simplement, le snobisme 
des imbéciles. Cet homme n'est ni un 
artiste, ni un poète, puisqu'il ignore 
l'amour du beau! C'est un démarqueur 
habile qui, dans son labeur opiniâtre, 
méprise l'idéal pour ne songer qu'au 
côté pratique et commercial des cho- 
ses. 



— Et puis, dit Fiamette, a-t-il ja- 
mais indiqué un talent réel, aidé un 
écrivain ou un artiste de valeur à sor- 
tir de l'ombre?... 

— Non, pas si bête!... Il n'a jamais 
célébré que les nullités prétentieuses, 
les excentriques volontaires, dénués de 
tout avenir, qui ne pouvaient lui por- 
ter ombrage. 

— Nous en cassons du sucre!... 
Alors, c'est dit, tu vas frapper à d'au- 
tres portes?... 

— Non. Je me suis trompé sur le 
compte de Jacques, mais l'étude du 
personnage et du milieu spécial dans 
lequel il évolue m'intéresse en ce mo- 
ment... Pour réussir ailleurs, il fau- 
drait faire des démarches, peut-être 
humiliantes, attendre longuement dans 
les antichambres de seigneurs de mar- 
que ou de contre-marque, s'exposer à 
des rebuffades... Je n'ai point l'échiné 
assez souple pour me courber jusque- 
là. 

— Alors, au moins, promets-moi de 
revenir, chaque soir. Tu ne peux pas 
me quitter ainsi... Tu ne sais donc pas 
ce qu'on me propose? 

André eut un tremblement des 
mains, la crispation brusque celui qui 
voudrait nouer ses doi^gts à la gorge 
d'un ennemi. 

— Si, je sais, fit-il, très bas. Tu es 
libre, Fiamette..,. 

— Comme tu me dis cela? 

— La fortune s'offre, sans doute, 
pour toi, il ne faut point la laisser 
s'éloigner... Tu m'as fait un sacrifice 
qui a duré assez longtemps... Songe, 



}^ 



FOLIE D'OPIUM 



ma jolie Miette, que la vieillesse est 
dure pour les femmes, et que tu ne 
resteras pas toujours cette corolle d'a- 
mour que tu es aujourd'hui! 

Fiamette fit la moue, se pelotonna 
sur les genoux de son amant. 

— Ceci me regarde, et s'il me plaît 
de finir mes jours dans une loge de 
concierge ou dans un grenier d'étu- 
diant!... je suis libre, je pense?... 

André s'oublia à respirer la mousse 
voluptueuse des cheveux follets de sa 
maîtresse, derrière l'oreille, aune place 
qu'elle avait tout particulièrement sen- 
sible. 

Elle défit l'écheveau soyeux, l'enroula 
au cou du jeune homme comme un 
serpent d'or. 

— Te voilà prisonnier! 

Et les visages des amants, ainsi réu- 
nis, devaient ressembler à ceux des hé- 
ros de Longus, dans leur fleur de désir 
et de jeunesse. Mais André repoussa 
son amie, les sourcils soudain froncés 
par une inquiétude. 

— As-tu examiné mon habit? 

— Ton habit?... 

— Il avait une petite déchirure sous 
le bras, à l'endroit rongé par les mi- 
tes, je suis siàr qu'elle s'est agrandie!... 



Si encore tu savais faire une reprise 
perdue... 

— Je demanderai une leçon à la 
concierge... Es-tu donc convié chez une 
Altesse?... 

— Peut-être... 

L'habit que Fiamette présentait, de 
face et de dos, était moins endommagé 
qu'on n'aurait pu le croire, après une 
nuit de Carnaval. Il se silhouettait pres- 
que élégamment sur les tentures mi- 
kado de la pièce. André se rasséréna. 

— Un chic tailleur qui m'a fait ça'. 

— Voyons, confie-moi ce grand se- 
cret. Quelle est la conquête que tu 
vises?... 

— Oh ! tu n'as point à être jalouse, 
je vais à une soirée d^ hommes. 

— Comme tu vas t'ennuyer, mon 
pauvre chéri! 

— Plus encore que tu ne penses! 
Une séance d'âpre débinage pour les 
absents et de flatteries poisseuses pour 
les assistants. 

— Pourquoi y vas-tu? 

— J'accompagne Jacques. 

Le fin visage de Fiamette prit une 
expression méchante. 

— Ah! j'aimerais mieux encore te 
voir passer la soirée chez des femmes! 



FOLIE D' OPIUM 



31 



VI 



ANCIEN ET NOUVEAU JEU 



— Vous n'avez donc pas pris de 
fiacre, mon jeune ami? Vos souliers 
sont crottés... et ce nœud de cravate!.., 

Jacques ne semble pas enchanté de 
la toilette du nouveau disciple. Il tient 
à verser sur son mouchoir quelques 
gouttes d'un parfum agressif, et glisse, 
avec précaution, à sa boutonnière, une 
orchidée glauque au calice tigré de 
noir. Puis, pour mieux contempler son 
œuvre, il s'éloigne de quelques pas. 

— C'est déjà mieux... Vous aimez 
les fleurs?... 

— Oui, beaucoup... Mais, toutes les 
fleurs, tandis que vous me semblez 
avoir une prédilection pour les espèces 
hybrides et vénéneuses... 

— Quoi, pas la moindre bague, et 
des ongles coupés ras! D'oii sortez- 
vous donc? mais c'est horrible! 

— Je préfère ne point porter de ba- 
gues; quant à mes ongles, je les lais- 
serai pousser, si vous le désirez, bien 
que cela ne soit pas d'une grande uti- 
lité, il me semble?.., 

— C'est capital! Un homme, pas 
plus qu'une femme, ne doit négliger 
aucun moyen de séduction. Sachez, 



aussi, que lorsque je permets à un 
nouveau venu de m'accompagner chez 
mes amis, je tiens à ce qu'il me fasse 
honneur de toutes les façons. 

Jacques avait parfumé et calamistré 
ses cheveux fins; un peu de rouge ani- 
mait ses joues; l'on eiit juré qu'un trait 
de kohl allongeait ses paupières, les 
soulignant, donnant à son regard fuyant 
une enveloppante douceur. 

André préféra ne pas approfondir 
le maquillage du Maître. 

— Voulez-vous que je descende pour 
arrêter une voiture? demanda-t-il d'un 
ton un peu sec qui lui valut un ac- 
quiescement plein de mansuétude, car 
Jacques estimait peu ceux qui lui par- 
laient avec timidité. 

L'adresse jetée, avenue de Messine, 
le Maître s'installa dans le fiacre, re- 
leva soigneusement les glaces, ses 
bronches ne supportant pas le froid, 
et dit de cette voix chantante qui lui 
était habituelle: 

— Mon ami Paul Defeuille, dont 
vous allez faire la connaissance, nous 
convie parfois à dîner, comme ce soir. 
C'est un homme de grande valeur et 



FOLIE D- OPIUM 



de manières raffinées. J'espère que 
vous reconnaîtrez la faveur qu'il vous 
fait, car sa porte ne s'ouvre qu'à bon 
escient et ses invitations sont fort ra 
res. A ces petites fêtes, d'un caractère 
très particulier, les conversations rou- 
lent sur tous les sujets avec une li- 
berté entière, comme il est d'usage 
dans les réunions dont les femmes sont 
exclues... Ces pécores prétentieuses 
parlent de tout, sans rien connaître, 
admirent et débinent avec une bouf- 
fonne assurance et une naïveté sans 
pareilles ! 

— Décidément, vous les détestez 
bien! 

— Mon Dieu, non, je les méprise, 
seulement... Je vois avec peine que 
vous suivez encore les anciens erre- 
ments, et je crains vraiment que vous 
ne fassiez triste figure, ce soir... 

— Pourquoi?... 

— Dame, votre candeur subira quel- 
ques assauts... 

Jacques avait un pli ironique au coin 
des lèvres qui déplut au jeune homme. 

— Je crois avoir peu de choses à ap- 
prendre... 

— Allons, tant mieux. 

La voiture s'arrêta devant une mai- 
son de belle apparence, et Jacques, 
s'appuyant au bras de son nouvel ami, 
monta un étage, pénétra dans une an- 
tichambre tendue de tapisseries ancien- 
nes et ornée de glaces de Venise aux 
encadrements précieux. Avec soin, il 
répara le léger désordre que le trajet 
avait amené dans sa toilette, redressa 
les pétales de l'orchidée qui ornait son 



habit, et, avec une houpette dissimu- 
lée dans son mouchoir, ennuagea ses 
traits. 

Dans le salon aux vastes divans se- 
més de roses effeuillées sous les tulipes 
irisées du lustre, une dizaine d'hommes 
causaient nonchalamment dans des po- 
ses que des demi-mondaines, expertes 
en l'art de plaire, n'eussent pas désa- 
vouées. Des gilets aux nuances cha- 
toyantes serraient les tailles, des ba- 
gues aux chatons énormes couvraient 
les doigts, et des bouffées entêtantes 
d'extraits multiples se mêlaient au par- 
fum des fleurs. 

Le maître de la maison se leva avec 
empressement à l'entrée de Jacques 
Chozelle, lui donna l'accolade, et serra 
affectueusement les doigts d'André, qui 
pâlissait un peu, écœuré, mais résolu. 

— Tête expressive, dit-il, après l'a- 
voir examiné d'un œil connaisseur, 
avec cela de jolies dents et des cils... 
mais, regardez donc ces cils, ils frisent 
comme ceux des petites filles!... Vingt- 
trois ans, à peine, n'est-ce pas?... 

— Vingt-quatre. 

— Bravo!... Messieurs, qu'en pen- 
sez-vous?... 

Il y eut un murmure flatteur. Jac- 
ques redressa ses moustaches. 

— C'est mon élève. 

— Oii donc l'as-tu cueilli?... 

— Dans l'atelier de Pascal que dé- 
shonoraient des nudités de femmes. 

— Pouah ! Ces artistes, vraiment, ne 
comprendront jamais le beau. Qu'y a- 
t-il de comparable aux formes de l'An- 
tinous ou de l'Apollon du Vatican? 




— XC AS LU ClilTi: URDUKE? [Pi^g'^' -})) 



FOUI': DOJ'IUjM 



De la vigueur, de rélégance, de la 
majesté, une harmonie parfaite des 
lignes... Tandis que le génie antique, 
même, n'a pas su idéaliser le ridicule 
des rondeurs féminines: des outres à 
reproduction et à allaitement. 

— La femme n'est qu'un instru- 
ment aveugle, un organe imbécile des- 
tiné à remplir une fonction néces- 
saire... 

— L'homme est l'expression de 
l'intelligence dans la force. 11 est le 
Maître psychologique et physiologique 
de la création. 11 est l'Androgyne di- 
vin qui doit se suffire à lui-même. 

André, décidé à ne plus s'étonner 
de rien, regardait avec une moqueuse 
curiosité ces faces barbues et mousta- 
chues s'épanouir dans l'adoration de 
leur moi, et il songeait à ces fakirs 
en perpétuelle extase devant leur sexe 
atrophié, paré de fleurs. 

Un valet correct et grave annonça 
que le dîner était servi. 

Par couples sympathiques, un bras 
nonchalant autour de la taille, les con- 
vives se rendirent dans la salle à man- 
ger, et prirent place autour de la table, 
jonchée de narcisses et de roses. Les 
verres de Bohême, délicats et nacrés, 
caboches de gemmes, comme des bi- 
joux de prix, n'étaient disposés que 
de deux en deux couverts, de sorte 
que les couples communiaient, tout le 
long du repas, en une même pensée 
d'élection. 

André constata qu'il lui faudrait 
boire dans la coupe de Jacques, et son 
déplaisir se mêla d'une certaine inquié- 



tude, lorsque lui fut versé le vin aux 
senteurs chaudes, couleur de soleil et 
de topaze, qui devait sceller leur bonne 
entente. 

— Je bois, dit Chozelle, à notre 
union esthétique et à la réussite de 
nos légitimes ambitions! 

Il pencha ses moustaches sur le fin 
cristal qui s'embua tristement, puis ten- 
dit la coupe à moitié vide à son 
ami. 

Mais André, incapable de se vain- 
cre, se contenta du geste, bien que 
le vin lui semblât appréciable. 

Le dîner, délicatement ordonné et 
somptueusement servi, fu: morose 
pour le jeune homme. Aucun abandon 
d'âme, aucune confiance affectueuse ne 
s'y remarquait. Chacun jouait un rôle, 
voulait témoigner son indépendance, 
sa supériorité intellectuelle, par des 
pensées et des actes inconnus du vul- 
gaire — de la foule immonde. — Mal- 
heureusement, ces prétentions ne se 
réalisaient guère. Les idées désertaient 
ces cervelles amorphes, les conversa- 
tions, en dépit du tarabiscotâge des 
expressions, de la préciosité de l'al- 
lure, demeuraient d'une pénible bana- 
lité. Et, malgré tout, ces ennemis de 
la femme revenaient à la femme, in- 
vinciblement,, en d'aigres remarques, 
de fielleux persiflages. 

André songeait que ces injures, en 
la circonstance, constituaient un bien 
bel éloge. 

Lorsque l'extra-dry pétilla dans les 
cervelles, en feux follets , de gaietés 
blondes, le poète demanda l'autorisa- 



36 



FOLIE DO F IV M 



tion de dire quelques vers, et il plaça 
ce sonnet dédié à la femme, au milieu 
d'une évidente hostilité: 

JE CHANTE LES BAISERS! 



I e^ baisers ont les tons des cieux, des lacs, des 

[fleurs ! 

Les uns, de la couleur des automnales roses, 

Pleurent sur le passé des êtres et des choses, 

Pleurent les deuils lointains, les charmes, les 

[douleurs. 

D'autres, d'azur léger, d'autres ensorceleurs. 
Verveines aux cœurs d'or, fiévreusement dècloses. 
Chantent l'amour, la vie et les métamorphoses. 
D'autres tendent, sournois, des pièges d'oiseleurs !.. 

Quelques-uns ont le ton discret des violettes : 
Ceux-ci. presque effacés, doux et frêles squelettes. 
Me semblent un essaim de grands papillons gris. 

Ceux-là, sur les tombeaux, brûlent comme des 

[cierges. 

Mais le roi des baisers, dont mon cœur est épris, 
Kst le baiser neigeux des âmes et des Vierges ! 



— Peuh! fit Jacques, vos vers ont 
douze pieds et la consonne d'appui! 
Vous savez bien que nous avons 
changé tout cela. Carrément, nous fai- 
sons rimer algues avec flammes et 
meurtre avec œuf. Quant aux pieds, 
plus il y en a, mieux ça vaut. La pen- 
sée doit rester obscure, embrumée 
d'Au-delà, vous ne devez point vous 
comprendre vous-même, afin que cha- 
que lecteur donne à vos strophes le 
sens qu'il préfère. Ainsi tout le monde 
est content. 

— Les lecteurs, des mufles! déclara 
Defeuille. 

.— Le public veut être épaté, voilà 



tout! appuya un jeune homme verdâtre 
orné d'un monocle et d'un orgelet, 
l'un soutenant l'autre. Ecoutez ce mor- 
ceau sans égal... 

Mais on n'écoutait plus, les con- 
versations étaient devenues d'un tour 
fort intime. D'autres orfèvres, cise- 
leurs de mots et démolisseurs de ri- 
mes, purent lancer les petits cailloux 
de leur inspiration sans atteindre per- 
sonne, et ce fut tout bénéfice pour 
l'art. 

Le café, servi au salon, on reprit, 
appuyé l'un à l'autre, le chemin déjà 
parcouru. André, qui mourait de soif, 
vida trois tasses coup sur coup, et 
s'inonda de kummel, la communion 
n'étant point obligatoire dans les ver- 
res à liqueurs. 

- Defeuille s'empressait, baissant la 
lumière du lustre, tirant les rideaux 
et distribuant des orchidées fraîches, 
prises dans des corbeilles garnies de 
mousse. 

Ces messieurs ne fumèrent pas. Il 
est de mauvais goîit, avait déclaré Jac- 
ques, de fumer autre chose que du 
haschich ou des fleurs, et l'on désira 
rester sur le parfum des fraises mouil- 
lées d'éther. 

Les voix se faisaient languides, les 
paroles chuchotées se fondaient, mys- 
térieuses. 

Ces messieurs, réunis autour du 
Maître, ressemblaient aux adorateurs 
de quelque dieu maléfique, attendant 
le sacrifice. 

En effet, des cassolettes furent allu- 



FOLIE D'OFIUM 



37 



mées, et Defeuille invita ses amis à 
visiter les chambres fort bien aména- 
gées de son appartement... 

— Venez, dit Jacques en poussant 
le coude d'André, qui sursauta. 



— Je préfère fumer une cigarette 
dehors. On étouffe dans ces roses et 
cet encens! 

Mais Jacques eut un sourire: 
: — J'allais vous le proposer... 



VII 



LA VOLUPTE ESTHETIQUE 



Dans la rue, les deux hommes se 
regardèrent. 

— Vrai, il fait meilleur, ici! déclara 
André. 

Le Maître aspira l'air glacé d'une na- 
rine douloureuse. 

— Peuh!... Ce que j'aime, voyez- 
vous, c'est le relent des faubourgs, l'o- 
deur du vice et des fauves humains! 
J'ai passé dans certains quartiers su- 
burbains de Paris des heures exqui- 
ses... Et quels beaux gars!... Defeuille 
est plein de bonne volonté, mais, en 
dehors du régal délicat de l'esprit, il 
y a peu de joie à glaner chez lui... La 
civilisation morbide a réfréné ici les 
instincts de l'homme, et rien n'est plus 
triste que l'effort pour le plaisir... 

— Alors, cher Maître, vous partez 
toujours avant la fin? 



— Presque toujours. Et puis, on me 
défend les veilles prolongées... J'ai 
trop demandé à mes nerfs dans ces 
dernières années; je suis un détraqué, 
un neurasthénique... un éthéromane... 

Jacques ne parlait pas sans orgueil 
de ses fatigues, et le mot « éthéro- 
mane » fleurissait à ses lèvres comme 
l'orchidée pustuleuse à sa bouton- 
nière. Il ne remarquait nullement le ton 
ironique dont le disciple l'interrogeait, 
et André, comprenant qu'il n'avait 
n'avait point affaire à un psychologue 
bien subtil, dissimulait à peine. 

— Je viendrai demain prendre vos 
conseils pour le travail dont vous 
m'avez parlé, cher Maître. 

— Ah ! le travail ! il n'y a que cela 
de vraiment doux dans la vie!... Quand 
on a vaincu le Verbe farouche, on se 



FOLIE D'OPIUM 



sent la même lassitude délicieuse qu'a- 
près l'amour. 

— Certes, déclara André en riant. 
Le cerveau, avant le labeur littéraire, 
est animé du même transport que le 
cœur avant la possession. Le désir de 
créer se manifeste dans toute sa véhé- 
mence... Mais c'est, à mon avis, la 
poésie qui procure les sensations les 
plus rares. Le sonnet, par exemple, 
me représente l'étreinte complète dans 
sa perfection mesurée et graduée. 
C'est, d'abord, la caresse moelleuse 
des huit premiers vers, dont la rime re- 
vient, persistante comme le baiser ini- 
tiateur, savant, pénétrant, tenace, ma- 
gnétique... Puis, l'enlacement étroit des 
deux strophes plus brèves, plus ner- 
veuses, d'une acuité profonde qui 
émeut sûrement, soulève tout l'être 
d'impatiente ardeur. Enfin, voici le 
dernier vers, dont la rime jaillit comme 
un clou d'or et fixe irrésistiblement le 
poème adorable... 

Jacques daigna approuver. 

— Il faudra mettre cela dans m.on 
roman. Notez, tout de suite... 

— Oh! inutile, je m'en souviendrai... 

— Vous prendrez comme titre du 
premier chapitre: « la Volupté esthé- 
tique ». 

p.,. 

— Pour commencer, vous décrirez 
la scène de ce soir. 

— Complètement? 

— Non, seulement ce que vous avez 
vu... Nous placerons cela dans un jour- 
nal mondain. 

— Oh!... 



— Mon cher, en sachant s'y pren- 
dre, on fait accepter bien des choses... 
L'art de ne rien dire en disant tout est 
fort goûté des gens du monde. Et c'est 
aux passages les moins flatteurs pour 
elles que les petites femmes se pâ- 
ment le plus... Voyez, elles m'ado- 
rent!... 

— C'est vrai. 

— Quel est l'écrivain féministe qui 
pourrait lutter avec moi?... Quel est 
celui qui saurait, avec plus de maes- 
tria, éveiller leur fibre perverse?... Elles 
viennent à moi comme les snobs al- 
laient chez Bruant, pour se faire in- 
jurier! Et c'est cela qui donne une 
fière idée de leur bêtise!... 

— Peut-être se vengeront-elles un 
jour?... 

Chozelle eut une moue ineffable. 

— Je suis sûr de moi. 

— Quand ce ne serait que pour 
éprouver des sensations nouvelles?... 

— La Faculté m'a affirmé que j'étais 
à l'abri des coups de tête... 

André, qui n'avait sur les épaules 
qu'un mince pardessus d'automne, 
commençait à grelotter. Il songeait à 
l'intimité du lit tiède où Fiamette, blot- 
tie en rond comme une chatte frileuse, 
l'attendait. Et, déjà, il croyait sentir 
sur ses épaules la pression de ses 
bras souples, et, sur ses lèvres, la dou- 
ceur de sa bouche menue et fondante, 
toujours prête au baiser. Il prit congé 
de Jacques, s'éloigna en fredonnant 
des vers que Lausanne, le chantre des 
caresses, venait de lui mettre en mu- 
sique sur un air de danse: 




MNOCIIF. SE JETA SL'r 



^ T. F. MAITRE (/'''i,''' l'*?) 



FOLIE B' OPIUM 



41 



Valsez, amants que rien ne lasse. 
Valsez, au rythme des baisers, 
Valsez, amants inapaisés!... 
La vie est un baiser qui passe ! 

Valsez, valsez, la vie est hrcvc... 
Mais que vous importe demain? 
Grisez-vous, la main dans la main. 
Valsez. beau.K amoureux du rêve 1 



Buvez, étroitement unis, 
l.e philtre des lèvres démentes... 
l'aites-vous, au cœur des amantes. 
Amants, le plus soyeux des nids ! 

Aimez, amants que rien ne lasse. 
Aimez, au rythme des baisers, 
Aimez, amants inapaisés !... 
La vie est un baiser qui passe ! 



VIII 



l'influence MAUVjiLSE 



Fiamette, cette nuit-là, fut une amou- 
reuse triste; non pas qu'elle doutât 
d'André, mais il lui semblait que quel- 
que chose avait sombré en son âme, 
que le poète naïf et tendre avait fait 
place au sceptique renseigné et per- 
vers. Il éprouvait moins de plaisir à 
ses cajoleries douces, se montrait exi- 
geant, irritable, presque cruel en ses 
caprices singuliers. Il ne lui suffisait 
plus de l'avoir toute, de la bercer dans 
ses bras comme une grande poupée 
blonde, d'écouter le cantique fervent 
de son adoration. Ses curiosités al- 
laient au delà des caresses habituelles, 
il lui venait le maladif besoin de la 
faire souffrir pour la sentir mieux à 
soi. Le fauve frémissait dans l'ombre, 
l'exquis poète devenait un homme, et, 
moins, peut-être, un civilisé. 



— André, dit-elle, tu ne m'aimes 
plus comme hier, et, demain, tu ne 
m'aimeras plus comme aujourd'hui. 

— Tu te plains après ce que... 

— Oh! tu m'as fait mal... rien de 
plus. 

En effet, il avait été brutal, sans 
amour réel, volontaire, compliqué, dé- 
daigneux des habituelles ivresses. Elle 
retrouvait en lui la vanité méchante 
des premiers amants et leur besoin 
d'humilier la femme qui s'est donnée 
par des regards, des gestes, des ex- 
pressions de physionomie, plus encore 
que par des paroles. De son côté — 
étrange revirement de l'esprit humain 
— André qui, tout à l'heure, avait fol- 
lement convoité Fiamette, se disait que 
l'amour ardent, complet, durable est 
chose impossible, que les plus beaux 



42 



FOLIE jr OPIUM 



jouets se cassent et se ternissent, que 
les plus brûlants .désirs s'éteignent, 
aussitôt réalisés, qu'il n'y a rien dans 
rien!... Le levain de haine, qui fer- 
mente au cœur de tous les amants, se 
montrait confusément en lui. Il en vou- 
lait presque à sa maîtresse des joies 
qu'elle lui avait données dans une sou- 
mission trop complète. Et ce sentiment, 
commun à presque tous les hommes, 
ferait supposer que le grand mépris, 
qu'au fond ils ont d'eux-mêmes, re- 
tombe logiquement sur celles qui les 
aiment et les admirent. 

Tant il est vrai que certaines fem- 
mes ne peuvent, dans la vie, compter 
que sur la constance de l'amant qui les 
paye, parce que, en pareil cas, le galant 
court après son argent. 

Fiamette pleurait en silence, et le 
disciple, après avoir remué d'autres 
pensées mauvaises, s'endormit, le dos 
tourné à son bonheur. 

Il fallut, le lendemain, songer au 
roman de Jacques: La Volupté esthé- 
tique, se plier au genre qu'il' avait 
adopté, broyer de l'étrange à la portée 
des snobs. 

Au bout d'une demi-heure, André 
faisait couramment du Chozelle, et s'at- 
tendrissait de nouveau devant les pau- 
pières lasses et les yeux douloureux 
de Fiamette: 

— J'ai été méchant, Miette, par- 
donne-moi! 

Elle l'embrassait gentiment. 

— Pourquoi faut-il que je te ché- 



risse davantage après tes injures?... 
Les amoureuses ont donc perdu toute 
dignité!... 

— Et la dignité du pardon, la comp- 
tes-tu pour rien?... Dieu n'agit pas au- 
trement avec les pécheurs!... 

— Je ne veux plus que tu partes?... 

— L'ai-je jamais voulu?... 

— Dame, tu me disais cette nuit 
que le plaisir que je te donnais ne va- 
lait pas le travail que je te faisais 
perdre! Que tout ce que vous offrez 
à l'amour, vous autres écrivains, est 
perdu pour la littérature!... Les ger- 
mes fécondants vous remontent au cer- 
veau et vous procréez sans le secours 
de la femme!... 

André se mit à rire. 

— Tous les grands auteurs ont été 
chastes, ma petite Fiamette? 

— Des imbéciles ou des fous! 

— Et le succès?... 

— Le succès?... Un mot! Est-ce que 
Ninoche ou Nora la Comète n'en ont 
pas autant que vous tous?... Et, moi- 
même, si je voulais!... 

— Certes. 

— Le succès va aux plus infimes, 
aux pitres et aux malins, il n'est in- 
saisissable que pour ceux qui sont au- 
dessus de lui. 

— Tu as raison, Miette. 

André prit sa maîtresse contre lui, 
appuya son front sur son cœur, et, 
longtemps, savoura la joie d'être tout 
petit et frêle auprès de cette affection 
si grande. 



FOLIE irorwM 



43 



IX 



UN ARTICLE DE CHOZELI,E 



— Voici, cher Maître, le cliapitre de- 
mandé sur la « Volupté esthétique ». 

Le disciple avait fait, au courant de 
la plume, le ricit de ce qu'il avait vu 
chez Defeuille. 11 était question prin- 
cipalement de l'amitié que deux hom- 
mes peuvent éprouver l'un pour l'au- 
tre. Cette amitié profonde devait se 
poursuivre au milieu des tracasseries 
de la lutte littéraire; le roman, en 
somme, ne serait qu'une histoire pas- 
sionnelle se déroulant dans la banalité 
de la vie parisienne. Mais, l'idée per- 
verse s'attachant à tout, et l'imagina- 
tion du lecteur évoquant les images 
lascives au moindre passage obscur, 
l'aventure pouvait se parer d'un cer- 
tain charme équivoque. 

Chozelle, séance tenante, biffa des 
mots, ajouta des adjectifs rares, em- 
brouilla quelques phrases trop claires 
et envoya au copiste. 

— Mon ami, dit-il, je suis satisfait 
de ce premier travail. Vous continue- 
rez dans ce sens, en tâchant qu'on 
me reconnaisse bien dans le person- 
nage principal. L'intrigue importe peu, 



tout doit être dans le détail... Douze 
mille lignes environ. L'éditeur attend. 
Mais, pour demain, il me faudra un 
article. 

— Quel sujet?... 

— Oh! mon Dieu! le théâtre. Vous 
parlerez du ballet qu'on va donner aux 
Folies-Perverses — mon ballet — et 
vous glisserez quelques rosseries sur 
Ninoche. 

— Ninoche?... 

— Elle m'a déplu à la soirée de 
Pascal. 

— C'est une bonne fille. 

— Je n'aime pas les bonnes filles... 
Vous direz qu'elle est grotesque en 
scène, et, qu'à son âge, la retraite 
s'impose... Enfin, vous avez le choix 
des épithètes, pourvu qu'elles soient 
très rosses. 

André se- redressa. 

— Non, quand même je penserais 
ce que vous dites de Ninoche, je ne 
le dirais pas. 

— Pourquoi? 

— Parce que je n'attaque pas les 
femmes. 



44 



FOLIE D'OPIUM 



Jacques fronça le nez et les sour- 
cils. 

— Vous en êtes là?... Une créature 
qui se donne à tous! 

André ne put réprimer une excla- 
mation moqueuse, que Chozelle ne 
comprit point ou ne voulut pas com- 
prendre. 

— Faites toujours l'article, dit-il, 
j'ajouterai ce qu'il me plaira. 

— C'est votre droit, puisque vous 
signez. Pourtant, permettez-moi de 
vous dire, cher Maître, qu'il serait pré- 
férable d'exercer cette humeur batailj 
leuse sur ceux qui peuvent se défen- 
dre... Vous avez des ennemis, j'en con- 
viens, mais vous en comptez moins 
parmi les femmes que parmi les hom- 
mes. Adressez-vous à ces derniers. 

— Les hommes se battent quelque- 
fo'is, avoua Jacques naïvement. 

— Eh bien?... 

— Je ne tiens pas à ce qu'on m'a- 
bîme la peau! Et puis, en disant du 
mal d'une femme, j'ai toutes les au- 
tres pour moi... Elles sont si jalou- 
ses!... Est-ce que vous êtes toujours 
avec cette fille?... Fiamette Silly, je 
crois?... 

André tressaillit, reprit sèchement: 

— Ma maîtresse n'est pas une fille, 
et elle m'aime sincèrement. 

— Soit, ne vous fâchez pas pour 
si peu... Tenez, mon ami, mettez-vous 
là et piochez cet article : La pantomime, 
les séductions de mes œuvres, le 
charme de Tigrane, danseuse-étoile, 
qui crée la Chauve-Souris dans mon 
ballet!... Vous y êtes?... 



— Je ne connais pas Tigrane. 

— Cela n'a pas d'importance: Tête 
exsangue de noyée ou de prophétesse 
ivre d'éther, mouvements souples de 
couleuvre: 

l'n seipeiU qui danse :ui bout d'un bâton. 

Elle a tous les envoiitements et tous 
les maléfices. 

— Voilà donc une femme qui vous 
plaît? 

— Nullement, mais elle m'est utile... 
Le public incompréhensif ne se conten- 
terait pas aujourd'hui de mimes choi- 
sis uniquement parmi les hommes... 
Il faut bien, quand on ne peut faire 
autrement, sacrifier au mauvais goût. 

Tandis que l'élève travaillait docile- 
ment, Jacques, dans sa molle bergère, 
somnolait avec béatitude. 

Les salamandres, sur les coussins, 
semblaient des joyaux d'ambre et de 
béryl, les couleuvres se blottissaient 
en quelque trou. Depuis le matin, la 
pluie frappait de ses mille petits doigts 
simiesques les carreaux embués. Une 
journée d'eau, plus triste que les jour- 
nées de neige qui, au moins, revêtent 
tout d'une ouate délicate, couchent les 
êtres et les choses, comme des gem- 
mes, dans des boîtes capitonnées de 
velours blanc. Les toits, au moindre 
rayon, se nacrent; les gouttières se 
parent de pendeloques de cristal; les 
branches secouent des houpettes em- 
perlées. Par la pluie, au contraire, tout 
se fane, se décompose, accuse la sé- 
nilité des pierres et des arbres, et l'âme 
aussi perd ses vêtements de rêve, de- 
meure nue devant la réalité. 



FOLIE noriuM 



4=) 



— Avez-vous écrit? demanda Jac- 
ques au disciple qui, pâlissant dans le 
jour verdâtre, se penchait nerveuse- 
ment sur son papier. 

— Oui, vous voyez. 

— Des étoffes, des pierreries, des 
fleurs!... Il faut que cela rutile, ser- 
pente, se torde, éclate en fusée éblouis- 
sante... J'aime à me rouler dans les 
pierreries et les parfums! Je suis la 
dernière manifestation de notre civi- 
lisation délicieusement pourrie!... Ah! 
les relents des bouges parisiens où 
grouille le vice! 

André tendit l'article qu'il avait bâ- 
clé, selon la manière du Maître, facile 
à saisir avec un peu de métier et de 
souplesse, et Jacques Chozelle le par- 
courut, d'un œil sévère. 



— J'ai mis à vous satisfaire ma 
verve la plus effarante, mon faisan- 
dage cérébral le plus compliqué... 

— Ce n'est pas mal. 

Chozelle saisit la plume, ratura de- 
ci, de-là, puis, entre deux douceurs à 
Tigrane, insinua un peu du verjus qu'il 
tenait en réserve pour le commun des 
mortelles: « Quant à Ninoche, la cri- 
tique s'est trop longtemps occupée de 
ses chairs blettes... Cette vieille gue- 
non, aussi tenace que dénuée de ta- 
lent, rebute la vue et les autres sens... 
N'y a-t-il pas pour ses pareilles des 
cabanons au Jardin des Plantes?... » 

Ce n'était pas drôle; mais Jacques 
rit longuement de cette trouvaille dont 
le disciple dut louanger la véhémente 
saveur. 



THEATRE A FEMMES 



Le lendemain soir, dans sa loge des 
Folies-Perverses, Ninoche confiait ses 
peines à son amant. 

— Tu as lu cette ordure? 

— Non. 

— Tiens! 

Elle lui mettait la feuille sous le nez, 
et d'un ongle rageur, soulignait le pas- 
sage injurieux. 



— Peuh! fit l'autre, cela n'a pas 
d'importance. 

— Tu trouves? 

— On ne se fâche plus de ce qu'é- 
crit Chozelle. 

— Alors, tout lui est permis?... Eh 
bien, je saurai me venger toute seule! 

Ninoche, dans une danse serpen- 
tine, se montrait, ce soir-là,' au Tout- 



FOLIE jroi'iHM 



Paris des premières. Debout devant 
une glace que des jets électriques bai- 
gnaient largement, elle se drapait dans 
une immense étoffe floconneuse, la fai- 
sait onduler sur des bâtonnets, cam- 
brait les reins, se penchait, fantoma- 
tique et souple. Ce n'était plus une 
femme, mais une corolle gigantesque, 
ondulant au moindre souffle, tour- 
nant et retroussant ses pétales nacrés. 
Puis, la fleur devenait papillon, avec 
des ailes de pourpre éclairées par deux 
yeux d'or, dans une poussière de dia- 
mants. 

L'habilleuse, empressée, fixait aux 
épaules le voilé flottant, remontait le 
maillot de soie, qui avait glissé sur 
les cuisses, maîtrisait avec peine l'im- 
patience fébrile de la danseuse. 

Dans la loge, tendue de liberty 
mauve, des corbeilles fleuries, aux an- 
ses légères cravatées de rubans et de 
dentelles, mettaient une agonisante ha- 
leine. 

Jules Laroche, l'amant du jour, dis- 
paraissait sous une jonchée de vio- 
lettes de Parme, saccagées par une 
main vengeresse: cela sentait la pou- 
dre, la femme et le sang des roses! 

— Une belle salle, reprit Ninoche, 
en passant légèrement un pinceau en- 
duit de kohl sur ses paupières et ses 
sourcils. Puis, avec une estompe, elle 
noya son regard d'une amoureuse 
langueur, insinua sur la cornée de 
l'œil un peu d'une poudre mystérieuse 
destinée à dilater la pupille, à lui com- 
muniquer une flamme étrange. La 
bouche saignait dans la face naturelle- 



ment pâle; elle en corrigea le dessin 
trop sec, arrondit la lèvre inférieure, 
fleurit la supérieure en cœur de pour- 
pre, et se toucha également les narines. 
Le fard, dont elle se servait, répan- 
dait un violent parfum de tubéreuse; 
chacun de ses mouvements dégageait 
des effluences plus vives. 

— Et tu sais pourquoi Chozelle m'en 
veut? demanda Ninoche qui poursui- 
vait son idée. 

— Non. 

— Parce que j'ai déclaré, à la soi- 
rée de Pascal, que tout était en toc 
chez lui: l'esprit et le reste. Du chiqué 
dont les femmes du monde même n'at- 
tendent plus rien! 

Jules Laroche haussa les épaules. 

— Dans le métier que tu fais, on 
ne devrait attaquer personne. 

— Pourquoi donc?... Dans « le mé- 
tier que je fais » on sait aussi se faire 
respecter, tu le verras tout à l'heure. 

Ninoche, les narines frémissantes, 
cambrait son buste harmonieux, et, 
d'un geste farouche, rejetait les bou- 
cles courtes et épaisses de ses cheveux 
qui lui donnaient un peu l'air d'une 
sauvageonne. 

— En scène pour le no 12! cria le 
régisseur, tandis qu'une dizaine d'acro- 
bates passaient en soufflant, les bras 
et le visage inondés de sueur, les mus- 
cles saillants sous le maillot rose. Ti- 
grane, qui commençait la seconde par- 
tie, traînait dans la poussière des cor- 
ridors une longue douillette de 
zibeline, et fredonnait d'une voix grêle. 

— La Chauve-Souris! chuchota la 




MODKM;! II. NK \(US MAMjr.MT ri.IS (JlK CETÏ1-: IILMII.IATIO.N (/".'C' '^■/) 



FOLJE D'OFWM 



V) 



mime avec un geste de gavroche. Oust! 
laissez-moi filer, on m'attraperait en- 
core ! 

Dans la salle, on arrivait pour voir 
le ballet de Chozelle, qu'on disait déli- 
cieusement monté, avec un tas de pe- 
tites femmes. Les loges resplendis- 
saient, occupées par les étoiles de pre- 
mière et de deuxième grandeur de la 
galanterie. Ce n'étaient qu'ondoiements 
de perles, ruissellements de joyaux, si 
pressés qu'ils semblaient, de loin, em- 
prisonner les bustes dans des carapaces 
de tortues prestigieuses. Les chairs 
offraient des tons lactés, les cheve- 
lures, savamment calamistrées, tai- 
saient aux faces fiévreuses des au- 
réoles d'or, de jaïet ou de cuivre. 
Comme il sied à des princesses de 
joie, les rires sonnaient impertinents, 
aigus ou rauques, selon l'âge ou la 
fatigue, — les débuts ayant été sou- 
vent pénibles et rebutants. 

Et, ce qui frappait, tout d'abord, de- 
vant l'étalage de peaux et d'oripeaux, 
c'était la ressemblance qu'avaient ^n- 
tre elles toutes ces poupées peintes 
qui paraissaient sortir d'une grande fa- 
brique de Nuremberg, — jouets pour 
vieux enfants vaniteux et naïfs. 

Toutes montraient leurs dents de 
la même façon, dans une gaieté fé- 
brile et factice, se faisaient onduler 
chez le même artiste capillaire, por- 
taient des corsets pareils qui leur oc- 
casionnaient une petite douleur au 
creux de l'estomac. « Le corset et l'a- 
miour! Ah! ma chère! •>> Deux corvées 
dont elles se seraient bien dispen- 



sées!... Mais il faut vivre, n'est-ce 
pas?... 

Aux courses, aux premières des théâ- 
tres à femmes, à Trouville, à Dieppe, 
aux tables de baccara et de roulette, 
se pressent les poupées fragiles, tin- 
tinnabulantes et creuses, avec un louis 
sonnant la chamade sous l'armature du 
corsage. 

L'homme exhibe sa maîtresse, com- 
me il exhibe ses attelages et ses che- 
vaux de course; il n'est point jaloux, 
et, parfois même, se dispense d'un 
hommage plus direct. Pour ce soin, 
il y a le premier cocher, s'il est joli 
garçon, le maître d'hôtel, les artistes 
de passage, le lutteur ou le second 
ténor. Il est convenu que l'amant qui 
paye n'est jamais aimé; mais, le plus 
souvent, il n'y tient pas. 

Derrière les loges tristement bruyan- 
tes des soupeuses en renom, passaient 
les filles plus humbles, en quête d'une 
étreinte rapide, d'une fantaisie fati- 
gante, mais sans lendemain. Celles-ci, 
les joues plissées, exsangues ou mar- 
brées de rose, se paraient de robes 
voyantes, souvent défraîchies, et leurs 
cheveux, mal rattachés, révélaient de 
fréquentes stations dans les garnis hos- 
pitaliers des environs. Elles gardaient 
un air ennuyé, indifférent, ne s'appro- 
chaient que des hommes assis, sollici- 
taient un punch ou une menthe à l'eau 
qui leur tournait sur le cœur. Beau- 
coup n'avaient point dîné et redou- 
taient de ne pas souper. Sur le flot 
des liquides absorbés, il leur restait 
alors la ressource de mettre une vague 



FOLIE DOriUM 



charcuterie, tenue en réserve pour les 
soirs de chômage. 

Les jeunes gens s'amusaient à les 
faire jaser, et, lorsqu'elles étaient deux, 
les invitaient ensemble, friands de leur 
intimité. C'étaient de gentils ménages 
où tout était en commun, les bonnes 
et les mauvaises aubaines, les baisers 
et les coups. 

Certaines affichaient des airs mas- 
culins, portaient la cravate d'homme et 
les cheveux courts sous un feutre fron- 
deur. Leur amie, plus petite, mince et 
alanguie, s'appuyait à leur bras, leur 
parlait d'une voix caresseuse, se frô- 
lait à leur jupe. Et cette bonne entente, 
plus simulée que réelle, aguichait les 
curiosités, éveillait les désirs des chas- 
seurs de sensations rares. 

Des matrones isolées, laborieuse- 
ment rechampies, un ciment de cold- 
cream, de blanc de céruse et de pou- 
dre dans les rides de leur peau, ba- 
lançaient des panaches d'autruche et 
des croupes puissantes. On ]es voyait 
sortir avec des béjaunes, échappés de 
quelque collège, et désireux de con- 
cilier leur appétit vorace avec l'exi- 
guïté de leurs ressources. 

Dans la première salle, où se vi- 
daient les bocks et les querelles las- 
cives, où circulait plus à l'aise le bé- 
tail de volupté, un orchestre de dames 
viennoises, ceinturées de bleu sur des 
robes de mousselines blanches, sévis- 
sait mélancoliquement. 

Un peu en retard, arriva André Fla- 
vien avec sa maîtresse. Nora la Comète 



attendait ses amis dans une loge du 
rez-de-chaussée, et, soit malice, soit 
légèreté inconsciente, elle avait prié 
Francis Lombard de l'accompagner, 
sans le prévenir du voisinage dange- 
reux qu'il aurait à subir. 

Fiamette, avec ses yeux de fleur de 
lin, ses cheveux tendrement cendrés, 
fit sensation à son entrée dans la loge. 
Son fin visage contrastait, par un 
charme tout personnel, une idéale ex- 
pression d'intelligence et de douceur, 
avec les faces poupines ou bestiales 
des filles en renom. Pas un défaut 
ne contrariait la joie du regard dans 
l'harmonie de ses épaules, de ses bras; 
et de tout son corps charmant, blanc 
et velouté comme une corolle de ma- 
gnolia, s'exhalait le parfum de jeu- 
nesse. 

Francis Lombard, en apercevant 
André, eut un tressaillement, se leva 
pour sortir, mais Nora, impérieuse- 
ment, le retint. 

■ — Mon ami Francis Lombard, dit- 
elle avec son sourire félin, avait, mon 
cher André, le plus vif désir de vous 
connaître. J'espère que, tous les trois, 
vous voudrez bien me tenir compagnie? 

— Ah ! murmura Fiamette, depuis 
qu'il travaille pour Chozelle, André me 
quitte à tout moment, et je crains bien 
qu'il ne me soit pas plus fidèle que 
les autres soirs. 

— Chozelle? une mauvaise connais- 
sance! fit Nora, mais André est trop 
psychologue pour se laisser prendre 
aux pipeaux de ce bel oiseleur! 



FOLIE D'OL'IUM 



sr 



XI 



LA DANSE LUMINEUSE 



L'obscurité s'était faite dans la salle; 
du haut du balcon trois yeux électri- 
ques s'allumèrent fantastiquement. Le 
rideau de velours s'écarta lentement, 
et Ninoche surgit des ténèbres comme 
un fantôme lumineux. De tous les 
coins de la scène apparurent, en même 
temps, d'autres Ninoches qui, reflé- 
tées à l'infini par un jeu de' glaces, 
donnèrent l'impression d'un ballet de 
nonnes ressuscitées pour quelque 
danse macabre. Vivement ou molle- 
ment, la mime agitait, sous l'étoffe, les 
longs bâtonnets, qui, par leurs mou- 
vements vifs et précis, donnaient à la 
femme mystérieuse l'apparence d'une 
fleur au calice renversé, d'un para- 
chute, d'un météore, d'un tourbillon 
d'écume. A tous petits pas, elle se 
déplaçait, vire-voltait, tandis que le 
tissu léger s'enflait, se déployait en 
spirales fumeuses, puis retombait com- 
me une neige nonchalante ou une 
flamme qui s'éteint. C'étaient, aussi, 
des surprises pyrotechniques : des gi^ 
randoles d'argent, des roses tournan- 
tes, des anneaux de Vulcain, des gloi- 



res diamantées, des éventails pyriques, 
des étoiles de Vénus, des éruptions 
de fleurs, des miroirs de Diane, des 
mosaïques rutilantes et des soleils à 
rosaces d'or! 

Des feux montaient comme des 
chandelles romaines, des lys d'argent 
éclataient en fusées légères, et, sur 
les étoffes, ruisselaient des cascades 
de pierreries... La femme disparais- 
sait; ce n'était que dans une vision 
fugitive que souriait sa bouche en cœur 
de pourpre, que la briîlure de ses yeux 
perçait le brasier électrique oii elle 
évoluait. 

Les spectateurs, cependant, restaient 
figés, habitués à ce spectacle qui, de- 
puis quelques années, tenait la scène. 
Quand le rideau retomba en plis 
lourds, on applaudit du bout des doigts 
l'adresse de la danseuse et l'harmonie 
de ses attitudes. Puis, des rires cou- 
rurent, au souvenir de l'article du ma- 
tin, de l'ironie terrible de ses épi- 
thètes. 

Ninoche reparut en scarabée d'éme- 
raude avec des antennes d'or. Elle 



52 



FOLIE D'OPIUM 



caressa une corolle imaginaire, s'en- 
dormit dans la fleur, puis se mua en 
papillon de pourpre, en libellule d'a- 
cier, en phalène fantastique. Après 
avoir battu des ailes sur les tentures 
noires, elle parcourut la scène dans 
l'ivresse d'une épouvante croissante et 
disparut dans les frises. 

Enfin, dernière métamorphose, elle 
revint dans une tunique blanche, pieds 
et poings liés, se livrer au bûcher. Ad- 
mirablement simulé, l'incendie s'alluma 
dans une fumée épaisse. Des langues 
bleuâtres frôlèrent les genoux, les 
flancs, la poitrine, la face de la mar- 
tyre. Echevelées, les flammes couru- 
rent sur ses épaules, lui firent une 
auréole de gloire, et, en chimères, en 
dragons courroucés, se dressèrent jus- 
qu'au ciel. Ninoche, la face doulou- 
reuse, se tordait sous les morsures, et 



ses mouvements fébriles activaient la 
fureur des monstres. 

Des lambeaux de pourpre flottè- 
rent encore, comme un immense man- 
teau royal, semblèrent pleurer des lys 
de sang. Puis, les dents avides de nou- 
velles flammes vertes et bleues ache- 
vèrent de déchirer le voile auguste. 
La femme, de tout son corps crispé, 
repoussait la mort, bondissait sur 
place, et, la bouche ouverte comme 
pour lancer une dernière clameur, elle 
avait une expression de souffrance 
tragique, presque surhumaine. 

Une gerbe plus haute monta dans une 
furie éblouissante, plana un moment, 
enveloppa dans son tourbillon les chairs 
de volupté, puis l'incendie diminua, 
vaincu par sa puissance même. Comme 
une loque déchiquetée le corps de la 
mime s'affaissa et les ténèbres se firent. 



XII 



LA CHAUVE-SOURIS 



Jacques Chozellc, qui s'était ins- 
tallé dans une avant-scène avec De- 
feuille et quelques fervents, se leva 
à la chute du rideau et gagna les cou- 
lisses. 

Sur son passage, les femmes sou- 
riaient avec des mines indulgentes, 
tandis que, boudeur, il détournait les 



yeux. Dans les corridors, une dizaine 
de marcheuses l'entourèrent, et, com- 
me il les repoussait assez brutalement, 
lui firent cortège. Les petits rats aux 
bras grêles, aux maillots rembour- 
rés, offraient la nudité gracile de leur 
torse dans un déshabillé savant. Leut 
corsage, ouvert jusqu'à la ceinture, re- 




— EST-CE QUE MES B \TSERS XE VALEXT PAS MIEUX QUE TOUTES LEURS SIMAGREtS f* 

{Page 5) 



FOLIE D' OPIUM 



=>■) 



montait juste assez pour emprisonner, 
comme en des mains, les seins aux 
bouts délicats. Les dos accusaient li- 
brement leur sillon voluptueux, et la 
mousse des aisselles embrumait l'or 
des corselets, fendus comme des ély- 
tres de coccinelles. 

Vues de près, les formes parais- 
saient vulgaires, dépourvues de cette 
harmonie que leur donnent le prestige 
de la rampe et le mouvement. Les 
yeux, trop charbonnés, affadissaient 
les perruques blondes, les pieds gon- 
flés se tassaient péniblement dans les 
chaussons clairs, 

— Tigrane est prête? demanda Jac- 
ques aux petites. 

— Tu peux frapper, son vieux n'y 
est pas. 

— Et puis, quand même il y serait, 
reprit une futée de quatorze ans, on 
n'est pas jaloux de Monsieur! 

— Le vieux de Tigrane et M. Cho- 
zelle!... Oh! là! la! ce qu'elle doit 
dormir tranquille dans sa grotte, la 
Chauve-Souris! 

— Monsieur n'a pas peur qu'on le 
viole?... C'est dangereux d'errer dans 
les coulisses!... 

— Un baiser, mon beau blond?... 

— Je vous ferai mettre à l'amende, 
cria Jacques, qui avait à se défendre 
contre vingt mains audacieuses et des 
lèvres moqueusement tendues. 

— Quoi! pour un bécot? 

— Tu n'en mourras pas!... 

Mais la porte de Tigrane s'ouvrit, 
et la jeune femme, en riant, fit entrer 
l'auteur, un peu chiffonné. 



— Bigre! dit-il, tu as sorti tes gem- 
mes! 

— Oui, j'ai égayé ce costume si- 
nistre. 

Tigrane était charmante dans son 
maillot gris et son corselet de velours 
sombre. De longues ailes de gaze 
arachnéenne s'attachaient à ses poi- 
gnets et à ses chevilles par des fibules 
d'aigues-marines, de sorte que, lors- 
qu'elle écartait les bras, et glissait mol- 
lement, elle avait l'air de voler sur 
de mystérieuses corolles. 

Langoureuse, elle se pencha, voulut 
aussi l'embrasser, soit gaminerie, soit 
curiosité; mais il lui tourna le dos pour 
examiner une peinture de Pascal, nou- 
vellement accrochée sous des flots de 
soies japonaises. 

— Tiens, ton costume de ce soir... 
et tu prends des mouches d'or! 

— Un portrait symboHque... Moi, 
vois-tu, je veux bien attraper les mou- 
ches, mais il faut qu'elles soien!: en or. 

— Tu as raison, et si j'étais femme, 
je ferais de même. 

— Femme? ne l'es-tu pas un peu? 
Jacques, d'un geste conquérant, se 

passa la main dans les cheveux. 

— A propos, reprit Tigrane, mé- 
fie-toi de Ninoche; elle n'a pas digéré 
ton article de ce matin. 

— Est-ce que son amant est avec 
elle?... 

— Quand je suis arrivée, ils étaient 
ensemble. 

— Ah ! fit Jacques, rêveur. 

Et il sortit au bout d'un moment 
pour aller chercher André Flavien. 



56 



FOLIE D'OPIUM 



XIII 



LA VENGEANCE 



André, dans la loge de Nora, écou- 
tait d'.une oreille indifférente les sail- 
lies de la danseuse. Il déplorait de 
plus en plus l'article du matin et la 
méchanceté de Chozelle. 

Ninoche n'avait point créé la danse 
lumineuse, mais elle s'y montrait no- 
vatrice à sa manière par une grande 
intelligence des attitudes. Aux Folies- 
Perverses, 011 ne s'exhibaient guère 
que des femmes galantes ivres de ré- 
clame, elle apportait un réel sentiment 
d'art, une rare conscience des moyens 
et des effets. 

Un écrivain, quel qu'il soit, ne doit 
jamais occuper le lecteur de ses griefs 
personnels. Ses jugements ne sont va- 
lables que s'ils sont dépouillés de tout 
parti pris. Or, Chozelle punissait la 
pauvrette de quelques paroles impru- 
dentes, la châtiait vilainement d'une 
innocente raillerie, alors qu'il filait 
doux devant les attaques directes de 
ses confrères. Mais Ninoche était dé- 
sarmée, — car l'amant d'une femme 
de théâtre prend rarement sa défense, 



— et Chozelle, silr de l'impunité, avait 
beau jeu. 

André se faisait ces réflexions et 
d'autres encore qui lui montraient le 
« Maître » sous un jour fort défavo- 
rable. Jamais ce dernier n'avait pro- 
fité de sa notoriété pour lancer un 
talent remarquable. Ses louanges al- 
laient à des pitres vite essoufflés, à 
des faiseurs de tours, qui, n'ayant que 
quelques numéros sans intérêt dans 
leur sac, ne pouvaient pas même béné- 
ficier de sa condescendance. 

D'ailleurs, Jacques vendait cher ses 
adjectifs, et il fallait montrer patte 
blanche et billets soyeux pour en dé- 
crocher quelques-uns. 

« Il y a dans la rosserie et le men- 
songe une jouissance toute particu- 
lière, avait-il dit au disciple. Je tiens 
rarement mes promesses et jamais mes 
serments, car je trouve à l'indignation 
des honnêtes imbéciles un ragoiît de 
haute saveur que je préfère à la re- 
connaissance. » 

Fiamette, deux fois déjà, avait senti 



FOLIE U or IV M 



^1 



sur son épaule la caresse frôleuse de 
Francis Lombard; Nora, avec son ap- 
parente légèreté, causait de tout et 
de rien, et sa fantaisie effleurait vingt 
sujets, preste comme un oiseau qui 
vole de branche en branche. Pour- 
tant, ses paupières étaient plus meur- 
tries que d'habitude, et ses longues 
mains fines, couvertes de bagues, se 
posaient parfois, brûlantes, sur celles 
de son amie. 

— Chozelle vous tait signe, dit-elle 
à André qui n'avait pas desserré les 
lèvres. 

— Je t'en prie, reste avec nous, im- 
plora Fiamette. 

Mais André, déjà, quittait la loge et 
se perdait dans le flot des cigales d'a- 
mour qui ondulait d'un couloir à l'au- 
tre, menaçant de tout submerger. 

— Tu es jalouse? demanda Nora, 
en riant, à la jeune femme. 

— Oui, je suis jalouse, et je ne veux 
pas qu'on me prenne mon bien, 

— Oh! on te le rendra sans grand 
dommage... Que dites-vous, mon cher, 
de cet amour à toute épreuve?... 

— Je dis que je donnerais beaucoup 
pour être aimé ainsi! murmura Fran- 
cis Lombard, avec un soupir. Que faut- 
il faire pour mériter un pareil bon- 
heur?... 

. — Rien, dit Fiamette sèchement. Je 
ne suis ni à prendre ni à vendre. 

La toile se releva pour la première 
partie du ballet, et Chozelle, accom- 
pagné d'André Flavien, rentra dans sa 
loge. 

Tigrane, la Chauve-Souris, blottie 



dans un coin de la scène, régnait sur 
sa cour de mouches bourdonnantes. Et 
c'était un enchantement des yeux que 
la farandole dés insectes d'or, aux lon- 
gues ailes diaprées. Les libellules cam- 
braient des corselets de saphirs à re- 
flets lunaires, sur des maillots noirs; 
les coccinelles, sous leurs élytres, 
avaient des camails caboches de co- 
rail; les abeilles pelucheuses, les guê- 
pes rayées d'orange, les scarabées aux 
carapaces de béryls et de péridots, dé- 
filaient dans un bruissement de perles 
et d'ailes métalUques. La Chauve-Sou- 
ris somnolait, heureuse, attendant la 
nuit pour capturer les insectes impru- 
dents. Elle dormait, cruelle et lascive, 
rêvant de meurtres et de baisers. Elle 
dormait, pareille à l'orchidée morbide, 
à la fleur succube, la courtisane éter- 
nelle dont meurent les êtres et les plan- 
tes. 

Chozelle, dans ce luxueux ballet, au- 
rait pu mettre un peu de symbolisme 
et de psychologie, avec la glorifica- 
tion de la femme cruelle et perverse, 
créée par Dieu pour le châtiment des 
crimes d'amour. Une poésie délicate, 
une pensée artiste auraient pu sou- 
tenir ce sujet trop souvent défloré. 
Mais Chozelle n'avait pas de visées si 
hautes. Attiré toujours par la laideur 
bizarre, il avait mis une chauve-souris 
à la scène, et un chat-huant apparais- 
sait pour vaincre l'enchanteresse. A 
son tour la pauvrette s'amendait, sup- 
pliait, vaincue par le charme de l'oi- 
seau de proie. Il y avait, au clair de 
la lune, des chevauchées de lamies et 



FOLIE D'OPIUM 



d'empuses, des combats de gnomes 
hideux, puis, une bonne fée apparais- 
sait, et, comme dans tous les contes 
pour les petits enfants, rendait aux 
amoureux leur forme primitive. 

Le prince épousait la princesse. 

Telle était cette œuvre banale qu'un 
directeur de théâtre s'était empressé' 
de monter; car, dès qu'un poète mon- 
tre un réel mérite, dès qu'un auteur 
sort des sentiers battus par quelque 
manifestation vraiment littéraire, il 
épouvante le commerçant routinier, l'é- 
picier déloyal qui ne veut servir à ses 
clients que l'habituelle cassonade et 
les conserves avariées des vieux fai- 
seurs. Chozelle se délectait aux éruc- 
tations flatteuses de ses fervents, se 
trouvait une prestigieuse originalité, 
parce qu'il avait osé mettre à la scène 
une chauve-souris et un chat-huant! 

Deux personnages venaient d'entrer 
dans la loge, blêmes d'une admiration 
qu'ils exprimaient en petites phrases 
hachées, comme par un hoquet d'ex- 
tase: « Vraiment, c'est une trouvaille!» 
« Tigrane a saisi tout le charme en- 
voûteur de l'écrivain! » « Quelle habi- 
leté de touche! » « Admirable! Sug- 
gestif! Enveloppant! Effarant! » 

André examina le couple qui, par 
un je ne sais quoi d'inusité, retenait 
l'attention. L'homme grand, un peu 
bouffi, les chairs molles et la peau 
blafarde, pouvait passer pour un assez 
joli garçon; la femme, grande aussi, 
osseuse, verdâtre et les traits tirés, 
avait des yeux trop brillants, un air 
de fièvre et une grande bouche tirée 



par des tics nerveux. Ses cheveux, très 
abondants, étaient arrangés avec art. 
Sa taille mince donnait à son buste 
plat aux larges épaules une certaine 
élégance androgyne. Sa toilette blan- 
che, voilée de guipures, était d'un goût 
parfait. André s'étonna de l'entendre 
parler d'une voix rauque, comme dé- 
chirée, par moments, de notes plus 
aiguës. 

L'orchestre faisant rage pour le pas 
des lamies et des empuses, Jacques 
se pencha à l'oreille d'André et lui 
glissa: 

— Ce sont deux hommes! 

— Pas possible! 

— On ne le dirait jamais, n'est-ce 
pas?... Depuis trois ans, ils ne se quit- 
tent pas, et la poHce ferme les yeux. 
D'ailleurs, le secret est bien gardé. 

André écœuré avait envie de fuir, 
mais il sut vaincre sa répugnance, étu- 
dia le couple qui s'offrait si ingénu- 
ment à son observation. 

Après le premier tableau, un inci- 
dent singulier vint bouleverser la salle. 

Ninoche, bousculant les ouvreuses, 
entra dans la loge, et, avant qu'on 
ait pu l'en empêcher, se jeta sur le 
« Maître » et lui enfonça son chapeau 
jusqu'au menton; puis tapant sur le 
huit-reflets ainsi que sur un tambour 
de basque: 

— Voilà pour l'article... Et recom- 
mence, si tu veux! 

Ce fut une fusée de rires, un feu 
d'artifice de quolibets, de sifflets, d'ap- 
plaudissements, de trépignements fré- 
nétiques. 



FOLIE D'OPIUM 



^9 



Jacques, muet d'abord de surprise 
et de saisissement, s'était dressé, tâ- 
chant de dégager son visage. Il y par- 
vint, après des efforts bizarres qui mi- 
rent le comble à la joie du public. 
Ses lèvres tremblaient, ses yeux s'em- 
buaient de terreur. Les fervents avaient 
déserté la loge, redoutant le ridicule, 
et André retenait à grand'peine le 
rire qui hoquetait sur ses lèvres. 

— Cette fille! cette fille!... mur- 
mura Chozelle, qui put enfin parler. 

Puis il prit la main du jeune homme: 

— Vous êtes un ami, André?... Je 
puis compter sur vous, n'est-ce pas?... 

André, d'une voix entrecoupée, af- 



firma qu'il était tout dévoué au Maître. 

— Faire un second article, il n'y 
faut pas songer... Cette furie recom- 
mencerait... Mais elle a un amant... 

— Eh bien?... 

— Il faut demander à cet homme 
raison de l'offense. Le scandale a été 
trop grand. 

— Vous voulez que j'aille provo- 
quer pour vous l'amant de Ninoche?... 

— Oui... 

— Et vous irez sur le terrain?... 
Mais Jacques eut un doux sou- 
rire. 

— Du tout, mon ami, c'est vous qui 
vous battrez. 



XIV 



CE QUI ARRANGE TOUT 



André, trouvant l'idée drôle, ne ré- 
pliqua pas. 

Jacques lui caressa doucement les 
doigts, et reprit: 

— Vous êtes mon élève, l'élu de 
mon cœur, n'est-il point naturel que 
vous preniez ma défense?... Allez, et 
sachez vous battre en beauté. 

Ninoche, dans sa loge, avait une 
crise de nerfs, et deux coccinelles, au 



corselet de corail rose, lui tampon- 
naient le visage avec des serviettes 
imbibées d'essences. I^ans leur hâte, 
les petites avaient renversé la cuvette 
emplie d'eau savonneuse, et patau- 
geaient dans une mare. 

André, évitant les débris de porce- 
laine, s'informa de l'amant de la dan- 
seuse. Mais Jules Desroches avait fui. 
En revenant sur ses pas, le jeune hom- 



6o 



FOLIE D'OPIUM 



me rencontra le couple androgyne qui, 
fort entouré par des amis de Chozelle, 
commentait l'incident. 

On l'arrêta; on lui demanda, avec 
un intérêt feint, de nouveaux détails. 
Qu'avait dit le Maître après la fâ- 
cheuse aventure?... Certes, c'était re- 
grettable; pourtant, l'article était bien 
méchant, et l'on blâmait Jacques de 
se mettre dans d'aussi ridicules pos- 
tures... 

André répliqua qu'il avait l'inten- 
tion de se battre pour venger l'ot- 
fense. 

Mais on le suppha de n'en rien faire. 

Il n'y avait pas d'offense; les excen- 
tricités d'une Ninoche ne sauraient 
compter, un duel donnerait un nouveau 
retentissement à cette histoire... 

— Non, dit Defeuille, je ferai pas- 
ser quelques échos dans les journaux 
mondains, et l'on apprendra tout sim- 
plement que cette fille était ivre. Qu'en 
pensez-vous?... 

On approuva cette idée ingénieuse, 
et André fort écœuré s'éloigna. 

Francis Lombard, dans la loge de 
Nora, s'était rapproché de Fiamette, 
tandis que la danseuse, nonchalam- 
ment appuyée au dossier de sa chaise, 
les yeux mi-clos, la pensée absente, 
s'abandonnait au mystérieux mal qui 
chaque jour l'affaiblissait davantage. 

— Votre amant ne vous aime guère, 
murmura Francis, en effleurant de ses 
lèvres les cheveux blonds de Fiamette... 
Je sais bien, moi, que je ne vous quit- 
terais pas! 

— André me quitte parce qu'il ne 



peut faire autrement: il est le secré- 
taire de Chozelle, 

— Vraiment, vous en êtes là!... Vo- 
tre ami ne peut-il donc travailler sans 
le secours des autres?... Je lui croyais 
du talent... 

Fiamette rougit et répliqua avec feu: 

— André a mieux que du talent, on 
le saura bientôt, je l'espère. Mais vous 
n'ignorez pas combien il est difficile 
à présent de se faire une situation 
dans les lettres?... Je vous citerai des 
noms d'écrivains pleins de mérite qui 
travaillent pour les autres, parce que, 
dans les bons journaux, on refuse sys- 
tématiquement leurs œuvres. Ils n'ont 
pas eu de chance, n'ont pas su se 
faufiler dans les rédactions, sont trop 
indépendants pour faire partie d'une 
coterie, trop fiers pour se grouper au- 
tour d'une personnalité excentrique. 
Mais, comme il faut vivre, il leur reste 
la ressource, après avoir échoué par- 
tout, de vendre leur travail à un ro- 
mancier connu, qui le signera, et fera 
payer très cher cette même prose que 
l'on repoussa dédaigneusement. 

— Et ces écrivains en vogue ac- 
ceptent de signer le travail des autres? 

— Cela se fait couramment... 

— Dans le grand commerce, si nous 
sommes moins glorieux, nous som- 
mes plus honnêtes. 

— Vous êtes peut-être plus défen- 
dus... 

— Alors, votre amant? 

— Que voulez-vous, il a pris ce qui 
s'offrait: une place de secrétaire. 

— Et vous assistez à l'enfantement 




_ au! MAITRE, COMME VOUS AVEZ ÉTÉ INSPIRÉ! {I\^ge 1 2) 



FOLIE D'OVIUM 



61 



de CCS œuvres de haut goût!... Comme 
cela doit être ennuyeux, ma pauvre 
Fiamette! On vous lit, sans doute, ces 
élucubrations malsaines, et vous êtes 
appelée à lancer de délicats coups d'en- 
censoirs entre deux bâillements étouf- 
fés?... 

— Oh! dit-elle en riant, André ne 
se donne pas beaucoup de mal. Il a 
tout de suite attrapé le genre faisandé 
du Maître, et il écrit au courant de 
la plume, prétendant qu'il y aura tou- 
jours assez de vers blancs au bout 
de l'hameçon pour prendre les snobs... 

— Fiamette, dit le jeune homme, 
vous êtes une charge pour votre amant, 
et vous seriez plus heureux, l'un et 
l'autre, en reprenant votre liberté. Je 
suis riche... si vous vouliez... 

— Non, fit-elle doucement, n'insis- 
tez pas. 

— Dis-lui donc, Nora, qu'elle fait 
une bêtise!... 

Nora se redressa sur sa chaise, passa 
la main sur son front moite, et mur- 
mura : 

— Comme elle serait riche d'argent 
si elle était moins riche d'amour! 

— Pas aimable pour moi! fit Fran- 
cis en riant. 

— Bah! on s'aime si bien quand on 
ne s'aime pas! 

— C'est peut-être vrai. 

— Moi, je n'ai jamais voulu avoir 
de chiens ni de grandes passions... ça 
finit toujours mal! 

Pascal, qui échangeait des escar- 
mouches avec une débutante, empana- 
chée comme un corbillard de riches. 



s'arrêta devant la loge et tendit la 
main aux deux femmes. 

— Et André?... 

— Il est avec Chozelle... 

— Ah! vous savez l'histoire?... 

— Quelle histoire?... demanda Fia- 
mette qui n'avait pas ajouté grande 
importance au tumulte de la salle, 
croyant à une discussion de filles. 

— Ninoche a eu « des raisons » avec 
Jacques.. . 

— Ah! vraiment? Dites vite! 

— André vous racontera la scène; 
moi, je voudrais vous parler d'une idée 
qui m'est venue, tout à l'heure, en 
vous voyant si johe sur ce fond d'or 
et de pourpre. 

— Parlez. 

— Voulez-vous poser pour ma Sa- 
lomé?... Une Salomé blonde dont je 
rêve depuis longtemps... J'espère que 
votre ami ne s'y opposera pas! 

— Oh! il sait bien qu'il n'a rien à 
craindre de vous. 

— D'ailleurs, vous serez si couverte 
de gemmes et de fleurs qu'on ne verra 
que des petits coins de votre peau... 
C'est dit?... 

— J'en parlerai à André et, s'il ac- 
cepte, j'en serai bien heureuse... 

— A demain, Fiamette, car il faut 
profiter de l'inspiration qui flirte, joue 
et se dérobe comme une vraie fem- 
me!... Quand on la tient par un pan 
de sa tunique, il ne faut pas lui per- 
mettre de s'enfuir. 

Il mit un baiser sur les doigts de 
la mignonne, et reprit sa- poursuite 
galante dans les couloirs. 



64 



FOLIE D'OPIUM 



— Tu seras adorable, dit Nora. 

— Modèle! soupira Francis, il ne 
vous manquait plus que cette humi- 
liation! Alors, vous allez poser de- 
vant ce monsieur?,.. 

— Bien des grandes dames seraient 
flattées de pouvoir en faire autant... 

— Ce n'est pas une raison! 
Francis Lombard s'était levé. 

— Il y a une chose certaine, dit- 
il ironiquement, c'est que vous n'irez 
pas demain à l'atelier de Pascal. 

— Pourquoi?... 

— Vous n'avez donc pas entendu ce 
qui se disait dans la loge à côté?... 

— Non. 

— Votre ami se bat. 

— Il se bat!... 

— Oui, n'est-il pas l'homme de l'as- 
sociation?... 

Et Francis ajouta d'un ton mépri- 
sant: 

— Il est de son devoir de défendre 
Jacques. 

— Comment pouvez-vous penser? 

— Je ne pense rien. Il est certaines 
personnalités qu'on ne fréquente pas 
impunément... Sans doute^ votre ami, 
que j'estime malgré tout, n'a-t-il point 
pesé toutes les conséquences de cette 



intimité. Il ne passe point pour le se- 
crétaire de Jacques, mais pour son... 

— Taisez-vous! 

André Flavien retrouva Fiamette qui 
pleurait sur l'épaule de Nora. 

— Tu vas te battre?... demanda-t- 
elle. 

— Qui t'a dit? 

— C'est le secret de Polichinelle. 
Il haussa les épaules. 

— Mais non, ce serait trop ridi- 
cule... 

Un sourire illumina les traits de la 
petite amante. 

— Bien vrai?... Tu me jures de ne 
pas faire cette folie?... 

— Oh! de grand cœur! 

Ils sortirent tous les trois, tandis 
que le rideau s'écartait pour le der- 
nier tableau: la ronde finale des lé- 
mures, des stryges et des lamies autour 
de la chauve-souris. 

Dans la salle, on commentait l'inci- 
dent, et des rires fusaient de tous cô- 
tés. Chozelle et Ninoche étaient les 
héros de la nuit, — de la brève nuit 
parisienne qui passe sur les tristesses 
et les misères, comme une phalène 
aux ailes pourpres sur un champ de 
mort! 



^^O 



FOLIE I/orJUM 



XV 



LES GRISERIES SAINTES 



La peine de Fiamette n'était plus 
de celles qui agissent et se débattent. 
Elle était lasse de lutter, lasse d'es- 
pérer des choses irréalisables. Aussi 
n'interrogeait-elle plus son amant sur 
ses actes, ni sur ses projets, se conten- 
tant de ses menues confidences. Il ne 
se battait pas, c'était l'essentiel; peu lui 
importait de savoir de quelle façon les 
choses s'étaient passées, et pourquoi, 
Ninoche ayant injurié Chozelle, c'était 
André qui demandait réparation de 
l'offense. 

Mis en gaieté par les cocasseries de 
l'aventure, le jeune homme raconta les 
faits à sa maîtresse et décrivit plai- 
samment le ménage androgyne que 
l'entrée de Ninoche avait mis en fuite. 

— Un homme habillé en femme! 
Est-ce possible?... 

— Dame... 

Câline, elle le prit dans ses bras. 

— Est-ce que mes baisers ne valent 
pas. mieux que toutes leurs sima- 
grées?... 

— Miette chérie! 

— N'aimes-tu point mon étreinte et 
la douceur de ma bouche?... 



— Si. 

— Il n'y a pas un petit coin de mon 
corps que tu ne connaisses... 

— Chaque repli charmant a été le 
nid d'un baiser, et ces baisers t'ont 
fait rire ou crier de joie... Et il y aura 
d'autres baisers encore, des baisers 
rares et précieux, des baisers légers 
et soyeux comme des pétales de lys; 
il y en aura tant que si notre bonne 
fée avait le pouvoir d'en faire des pier- 
reries, ils te couvriraient d'un réseau 
fulgurant... 

— Et j'emprunterais sur eux, dit-elle 
en riant... Serions-nous riches! 

Il s'était agenouillé fervemment, 
comme un brahmane devant la pierre 
triangulaire que les pénitents portent 
à leurs lèvres, et, les yeux clos, elle 
s'abandonnait... 

— André, dit-elle, après un long si- 
lence, il ne faut plus voir ce vilain 
homme... Pascal m'a demandé de poser 
pour une Salomé qu'il destine au pro- 
chain Salon. 

— Une Salomé blonde? 

— Oui, et cela nous ch'angera des 
yeux de nuit et des teints de clair de 



C,(> 



FOLIE no nu M 



lune... J'aurai le torse nu, maillé de 
turquoises et de perles. Tu permets?... 

— Je ne crains rien de Pascal... 

— J'aurai aussi des bagues à tous 
les doigts, des anneaux pesants, des 
colliers et des fibules de taille... Je 
scintillerai comme un astre dans les 
ténèbres avec ma peau lactée et l'or 
de mes cheveux! 

— Tu seras divinement jolie... 

— Et je gagnerai des sommes fol- 
les!... Car, tu sais, je ne pose pas pour 
tout le monde. 

— Eh bien, tu t'achèteras des robes. 
Mais elle songeait aux mauvais 

jours, et trouva un délicieux men- 
songe. 

— Autre chose, encore... Pascal, qui 
te veut du bien, a placé tes chroni- 
ques dans une grande revue... Il ne 
sait encore quand elles paraîtront, mais 
on l'a payé tout de suite. 

André, avec l'insouciance des poètes, 
ne demanda pas d'autre explication. 

— Ah! Miette! Miette!... Tu es ma 
petite Providence! 

— Aime-moi, alors, aime-moi bien! 
Et l'adorable duo recommença, selon 

les vœux de la nature qui a bien fait 
ce qu'elle a fait, et n'a permis la ré- 
volte des hommes que pour mieux 
établir, par le contraste, la beauté de 
ses enseignements. 

Fiamette avait rempli la chambre de 
violettes, et toute la campagne endeuil- 
lée semblait renaître avec ses verdures, 
ses eaux et ses forêts dans le jaune 
d'or d'une branche de mimosas. La 
jeune femme se rappelait une joie pa- 



reille lorsque, petite fille, elle s'était 
réveillée à l'orée d'un bois, chez un 
de ses parents qui était garde dans les 
environs de Paris. Elle avait eu la 
même impression de félicité et de quié- 
tude, et cette impression, alors, ne lui 
avait pas semblé nouvelle, comme si 
elle eiît subi l'influence de souvenirs 
lointains, antérieurs à sa naissance: 
des souvenirs qu'un rien avait suffi 
à ressusciter et qui chantaient mysté- 
rieusement dans son âme. 

Emus, les amants regardaient la pe- 
tite branche ensoleillée où tremblaient 
des cabochons jaunes. Ils croyaient 
sentir des odeurs de renouveau et de 
pommiers fleuris derrière cette grappe 
lumineuse qui faisait comme un écran 
d'or à leurs baisers. Ils écoutaient 
chanter l'amour en eux et autour 
d'eux; il leur semblait que l'afflux de 
la vie des plantes envahissait leurs 
veines comme une coulée de miel. Oh! 
les noires heures de solitude! Ohî les 
nuits de doute et de joies funèbres 
dans les cabarets à la mode et les 
salles enfumées des théâtres à fem- 
mes!... L'âme de Fiamette, jadis, n'é- 
tait certainement pas la même qu en 
cette heure exquise. C'était une morte 
couchée sous le suaire des frimas et 
des neiges, dans la désolation de tout! 
Maintenant elle renaissait, n'ayant 
gardé de ce long sommeil qu'une fragi- 
lité passionnée et souffrante. 

— Fiamette, je ne te quitterai plus. 
Elle secoua la tête. 

— Si je pouvais te croire!... Mais 
tu n'es qu'un poète, une flamme qui 




ELLE INTERROGEAIT EN VAIN, CHERCHANT A COMPRENDRE SA DISGRACE [Page S^) 



FOLIE D'OFIUM 



6q 



s'clance, palpite, se courbe, resplendit 
ou s'éteint au gré du vent. 

— Peut-être... 

— D'ailleurs, ne pensons pas... Au- 
jourd'hui, je suis heureuse. 

— Moi, j'ai peur! Pourquoi la Des- 
tinée s'acharne-t-elle contre les plus 
doux et les meilleurs? Il faut accepter 
l'hostilité évidente des êtres et des 
choses... Jadis, repHé sur moi-même, 
j'ai essayé de pénétrer ce mystère de 
haine; je me suis demandé de quelle 
faute, de quel crime je m'étais rendu 
coupable. 

— A quoi bon?... 

— Oui, à quoi bon?... La réflexion 
exaspère le sentiment de justice que 
nous avons en nous... La réflexion est 
mauvaise, car elle nous enlève l'impas- 
sibilité de la brute et l'inconscience 
des conquérants. 

Fiamette baisa doucement les pau- 
pières de son ami, et mit sa joue contre 
la sienne avec une tendresse mater- 
nelle. 

— Ton enfance a été triste? 

— Aussi loin que je reporte mes 
souvenirs, je ne vois autour de moi 
que dédain et indifférence. Mais j'étais 



soutenu par l'éternelle Chimère qui 
me mettait au-dessus des calculs, des 
discussions d'intérêt et des bassesses 
de ceux qui m'entouraient. Je cares- 
sais l'enchanteresse aux yeux glauques 
pour oublier, espérer ce je ne sais 
quoi qui n'arrive jamais, mais qui, 
tout de même, vous soutient jusqu'à 
la culbute finale... 

— Maintenant, nous espérerons à 
deux, et nous serons heureux, puis- 
que rien n'existe que par l'imagi- 
nation. 

— Oui, la chose la plus ardemment 
souhaitée n'est qu'un canevas fragile 
que chacun brode de la flore de ses 
désirs; toute la joie es^ dans cette 
action de broder avec l'aiguille d'or 
de l'esprit et la soie pourpre du cœur. 
Qu'importe si, dans la trame éblouis- 
sante, l'homme a laissé des parcelles 
de son énergie, et si chaque rose d'é- 
lection lui a coûté une goutte du plus 
pur de son sang!... Le canevas, fiàt-il 
fait des fibres mêmes de sa chair, et 
les écheveaux soyeux de ses artères 
vives, ce serait encore une félicité 
pour lui d'y broder le mensonge cha- 
toyant et pervers du Rêve! 



FOLIE D'OPIUM 



XVI 



UNE PRINCESSE DE SONGE 



Fiamette pose dans la chaleur du 
calorifère. 

Elle a noirci ses paupières, et ses 
yeux ont une lueur inquiétante, sont 
du vert des feuilles de nymphéas sous 
l'eau trouble des étangs. Sur sa peau 
lumineuse tombe le manteau ardent 
de ses cheveux: un coucher de soleil 
sur un lever de lune! 

André, qui procède à la toilette de 
sa maîtresse, l'a gainée de sardoines 
et de chrysobéryls, avec une fibule de 
turquoises à l'endroit de son désir. Il 
a serré un tissu arachnéen autour de 
ses flancs et de ses genoux, a bagué 
ses pieds nus de chatons glauques. 
Elle sourit, heureuse de sentir, sur elle, 
la main qui la caresse et le regard qui 
l'admire. 

— Levez le bras, dit Pascal... Non, 
pas ainsi. 

Et il monte sur l'estrade, lui indique 
le mouvement qu'il souhaite. 

— Vous venez de danser, Fiamette, 
et tout votre corps se tord voluptueuse- 
ment, s'offre, semble s'abandonner... 



Vous exprimez l'amour, la cruauté per- 
verse, la joie du triomphe... 

La jeune femme se prête docilement 
aux exigences de l'artiste. 

— C'est merveilleux, dit-il... Il est 
défendu d'être aussi belle! 

André, contre un chevalet, a grif- 
fonné quelque chose. 

— Poète, lis-nous tes vers, demande 
Pascal, cela m'inspirera. Donne-moi la 
couleur de ton rêve et l'âme de ta 
tendresse. 

André, de sa voix sonore, lance les 
rimes scintillantes qui semblent se 
fixer en cabochons de lucioles sur le 
corps gemmé de sa maîtresse. 



Princesse maléfique à l'étrange beauté, 
Le maître qui te fit, à la fois blonde et brune, 
Te jeta des baisers de soleil et de lune ; 
Tu semblés, tour à tour, la nuit et la clarté. 

Lon cherche le regret de ta divinité 
Dans ton sombre regard que la vie importune. 
Dans tes lèvres d'orgueil, d'amour et de rancune 
Qui disent ta puissui.ce et ta fragilité ! 

Symbole de désir, de volupté cruelle, 

Femme, stryge, bacchante, enjôleuse éternelle ! 

Quelle est donc cette fleur, triste parmi les fleurs, 



FOLIE ir OPIUM 



7^ 



Dont tu veux respirer l'âme déjà lointaine, 

Cette fleur angoissante où ruissellent des pleurs?... 

Vicrtrc ce Ivs de sans- est une tcte humaine ! 



— Après cela, je puis laisser mes 
pinceaux, s'écria Pascal. Ta Salomc 
est plus vivante que la mienne! 

Fiamette, descendue de l'estrade, 
avait pris une cigarette, dans une coupe 
de jade couverte de divinités hindoues, 
et sa tête blonde s'ennuageait de 
blonde fumée. 

— André m'a fait une promesse, dit- 
elle, mais je crains bien qu'il ne puisse 
la tenir. 

— Il vous a promis de ne pas re- 
voir Jacques? dit l'artiste en souriant. 

— Oui. Comment savez-vous?... 

— Oh ! ce n'est pas difficile à de- 
viner; c'est la seule chose qui vous 
tienne au cœur. 

— N'ai-je pas raison?... 

— Vous avez tellement raison que 
vous en avez tort. N'oubliez pas, mi- 
gnonne, qu'il ne faut pas trop affirmer 
sa supériorité, et que le sens le plus 
rare chez l'homme est le sens com- 
mun... André retournera chez Chozelle, 
parce que c'est inepte. 

— Non, fit le jeune homme. 

— Pardon, mon petit, tu y retourne- 
ras malgré toi, sans plaisir, avec dé- 
goijt, même, mais c'est fatal. 

Fiamette, toute pâle, se plaça devant 
son amant. 

— Je te jure que si tu revois Jac- 
ques, tu ne me trouveras plus au re- 
tour. 

Elle tremblait tellement que ses bra- 
celets cliquetaient sur ses bras. 



— Folle! dit-il. 

Et il lui mit sur les lèvres un baiser 
sincère, très doux. 

Dans l'atelier de Pascal, ils pas- 
sèrent des heures exquises, oublieux 
de tout ce qui les avait séparés. 

Au dehors, une pluie hostile, agres- 
sive, épinglait les âmes de mélancoHe, 
noyait les désirs et les volontés, com- 
muniquait aux êtres ses mauvaises in- 
tentions. Et les mailles liquides se croi- 
saient, s'embrouillaient, traînaient des 
perles sonores sur les parapluies, s'é- 
chappaient en cascades, semblant em- 
prisonner les piétons dans des guérites 
de verre filé. 

Il faisait bon dans la chaleur de la 
grande pièce, si hospitalière avec ses 
larges divans et ses tapis aux nuan- 
ces rares, disposés comme des cor- 
beilles fleuries sous les pieds des visi- 
teurs. 

Et Salomé s'animait sur la toile, de- 
venait inquiétante de tentation et de per- 
versité dans sa gaine hiératique, gem- 
mée de sardoines et de chrysobéryls, 
que perçait la pointe rose de ses seins. 
Les pierreries, sur sa chair nue, sem- 
blaient vivre et se mouvoir comme de 
prestigieux scarabées, des reptiles de 
flammes. Elle était debout, palpitante, 
avec sa ceinture basse égrenée de per- 
les, et elle tendait les bras, la tête 
un peu renversée dans une pose de 
défi et de luxure. 

— Je crois que je tiens un succès, 
répétait Pascal qui était peut-être le 
plus heureux des trois. 

Au milieu de cette quiétude, ils eu- 



/- 



FOLIE D'OPIUM 



rent la visite de Tigrane, qui venait 
souvent prendre l'air de l'atelier et 
chercher des conseils pour ses cos- 
tumes. 

La mime serra la main d'André. 

— C'est vous qui assistiez Jacques 
le jour de... l'incident?... Il a été tout 
de même trop rosse. 

— Ah! oui, la petite note du len- 
demain: « Une femme ivre, dans les 
couloirs des Fantaisies-Perverses, s'est 
permis d'insulter un de nos confrères 
les plus sympathiques, et ce n'est qu'à 
grand'peine qu'on a pu maîtriser cette 
furie! » 

— Ninoche en a pleuré de rage pen- 
dant trois jours! 

— Que pouvait faire la pauvre en 
l'occurrence?... Ils étaient trop! 

Tigrane, serpentine et enjôleuse dans 
ses fourrures de femme à la mode, 
admirait l'œuvre du peintre. 

— Ah! Maître, comme vous avez 
été inspiré de choisir Fiamette pour 
votre Salomé!... Un sujet que vous avez 
su rajeunir et qui sera la gloire du 
prochain Salon! 

Mais la mime n'était point venue 
seulement pour encenser l'artiste et 
le modèle. Sa visite avait un autre but. 
Tandis que Fiamette reprenait sa pose 
sur l'estrade, et que Pascal s'absor- 
bait dans la fusion de ses teintes pres- 
tigieuses, elle se rapprocha d'André. 

— Oh! le joli triptyque! dit-elle. 
C'est, au moins, de l'école véni- 
tienne?... Renseignez-moi, je suis fort 
ignorante. 

Ils examinèrent le meuble, finement 



ciselé sur cuivre et sur ivoire, orné de 
sujets d'après Véronèse et le Tintoret. 
Comme ils tournaient le dos à Fia- 
mette, Tigrane murmura: 

— C'est pour vous, monsieur Fla- 
vien, que je suis venue. 

— Pour moi! 

— Oui, Jacques désire vous parler. 

— C'est inutile, dit André. Je ne 
comprends pas Chozelle, et je préfère 
ne plus le voir. 

— Oh! ce n'est point un mauvais 
garçon au fond. Je vous assure qu'il 
est très gentil pour ses amis. 

— C'est possible, mais il les choi- 
sit si singulièrement qu'il a tort d'être 
gentil pour eux. 

— Oui, certains plumitifs ont de 
l'encre dans le cœur. 

— Et ils ont la nausée facile. 

— Mon Dieu! soupira la Chauve- 
Souris, j'ai connu beaucoup d'hom- 
mes... 

— Certes, fit André avec conviction. 

— Eh bien, je vous assure qu'ils 
sont presque tous pareils, quant au 
moral, avec seulement quelques ma- 
nies différentes .Je suis reconnais- 
sante à Jacques de ne rien me deman- 
der... C'est si ennuyeux, le simulacre 
d'amour, lorsque l'amour est absent. 

— Alors, Jacques?... 

— Mais vous le savez bien. 

— Je ne voulais pas le croire, sur- 
tout avec vous, Tigrane! 

— Eh bien, vous avez tort!... pas 
ça! 

Et elle fit claquer le bout de son 
ongle rose contre ses dents. 



FOLIE ir OPIUM 



1}} 



XVII 



LE DIVIN MIRAGE 



André, près de Fiamette, se remet- 
tait au travail — un travail selon sa 
raison et son cœur qui l'ensoleillait 
d'espoir. — • Il disait à sa maîtresse 
qu'il avait été insensé de vouloir l'ou- 
blier et qu'il comprenait bien main- 
tenant que tout lui venait d'elle: force 
et courage. Ses confessions, ses aveux, 
ses promesses étaient coupés de bai- 
sers, de folies tendres, et, cajoleuse, 
elle le grondait ou s'égayait avec lui 
de ses imaginations. 

N'avait-il pas tout pour être con- 
fiant, rassuré, libre, avec l'avenir char- 
ment qu'elle lui ferait?... Etait-il pos- 
sible de se créer des tourments, lors- 
qu'il n'y avait qu'à se laisser vivre, 
qu'à laisser couler les heures toutes 
limpides comme les grains d'un rosaire 
de cristal?... 

Et -le flux ne tarissait pas de ces 
paroles douces qui chantent au cœur 
des poètes l'hymne éternel de résur- 
rection! 

Le beau roman de caresses recom- 
mença. 

Toute l'occupation d'André, après 



son labeur, fut d'adorer Fiamette, et 
il eut l'illusion de l'aimer avec toute 
l'ardeur de la prime jeunesse. Elle 
n'avait plus de regards, ne semblait 
plus avoir de pensées que pour lui. Il 
la voyait en princesse tragique dans 
les flammes de ses pierreries, immo- 
bile, presque immatérielle sur l'estrade 
de velours pourpre, et elle n'était point 
seulement une femme, mais l'incarna- 
tion de son rêve. A travers les mailles 
de son gorgerin, il caressait les cou- 
pelles fraîches de ses seins, et, dé- 
licieusement, il mettait ses lèvres aux 
fossettes voluptueuses que découvrait 
le réseau d'or. 

Souvent il l'emmenait dans son cos- 
tume sidéral, pour la posséder ainsi, 
et les rimes lumineuses chantaient si 
follement dans sa ièie qu'il lui sem- 
blait jongler avec des étoiles! 

Il avait acheté, chez un brocanteur, 
une délicate soie d'aïeule, ramagée 
d'œillets et de roses sur un fond gris 
très doux, et cette étoffe avait couvert 
les murs de leur chambre, qu'égayaient 
chaque jour, des fleurs nouvelles. 



If 



FOLIE D OPIUM 



Ainsi, avec leur tendresse, ils pos- 
sédaient le printemps chez eux. Leur 
paradis leur semblait très vaste et le 
monde tout petit, perdu dans les brouil- 
lards de l'éloignement. Rien autour 
d'eux qui ne fiît eux-mêmes, nul re- 
gard hostile entre leurs regards, nulle 
v^oix discordante entre leurs voix. Le 
soir, lorsqu'il écrivait, elle se blottis- 
sait dans le lit, lui faisait la place 
chaude. La lampe versait une lumière 
blanche, éclairant un coin de table, un 
fauteuil, un bout de tapis. Le reste 
était dans une ombre blonde, égayée, 
çà et là, d'un accroc d'or sur un cadre, 
d'une lueur de soie, d'un reflet de 
cuivre. 

Il se tournait vers elle, sa feuille 
toute mouillée d'encre à la main, et 
il scandait ses vers, lentement, quêtant 
une approbation, prêt aussi à corrig«:^r 
selon le sentiment de sa maîtresse: 

...Et, dans ce ciel obscur où je ne voyais rien, 

Je découvre, éperdu, le nid aérien 

Des baisers confondus, des baisers fous, avides, 

Que couve l'aile d'or de mon amour vainqueur ! 
Qu'importe le réveil sous les brumes livides : 
J'ai caché le soleil tout entier dans mon cœur ! 

Le temps passait comme l'eau passe 
entre les doigts, ne laissant qu'une 
impression de douceur fluide. Le rêve 
poussait le rêve dans une griserie tou- 
jours renaissante, et le souvenir du 
bonheur succédait à l'espoir du plai- 
sir. Nulle amertume, nulle crainte, nu! 
souci, nul doute, nulle menace. Il suf- 
fisait donc pour être heureux de se 
laisser vivre en se laissant aimer?... 
Comme c'était simple! 



André, par le contraste de ce qu'il 
avait vu et deviné dans une société 
indigne, trouvait du charme aux moin- 
dres détails de son existence pai- 
sible. 

— Vois-tu, disait-il à Fiamette, je 
sortirai indemne de toutes les épreu- 
ves, car je n'ai pas cessé de te chérir, 
et rien en moi ni autour de moi ne 
pourra jamais éteindre le feu sacré. 
Miette, pardonne à l'imprudent?... je 
te jure de ne jamais revoir Chozelle. 
Ta patience, ta douceur ne s'exerceront 
pas en faveur d'un ingrat; je sais que 
tu as sacrifié une fortune pour moi, 
— Nora m'a tout dit, — et je t'adore 
de m'aimer autant! 

— Poète, murmurait-elle, en lui bai- 
sant les yeux, tu es sincère aujourd'hui 
et je suis joyeuse, mais Dieu sait où 
ta chimère t'emportera demain!... Tu 
es comme ces enfants qui construisent 
des palais dans le sable des plages! 
Rien n'y manque, ni la vie opaline 
des méduses, ni le trésor nacré des 
coquillages, ni l'horizon ensoleillé. Les 
ouvriers s'installent, comme des mo- 
narques dans leur royaume, puis tout 
croule, balayé par le flot! Mais je ne 
veux pas savoir ce que sera demain. 
Demain, c'est l'oubli, c'est la souf- 
france, c'est la mort! Il faut jouir de 
l'heure présente, fermer les yeux et se 
boucher les oreilles. Demain, d'autres 
auront pris notre place et nous serons 
dans le passé... Etreins-moi bien, mon 
cher amant, et que nos âmes se lient 
comme nos corps pour la suprême ex- 
tase!... 




IL SENTIT MILLE i'E.NSEES MJUVELLES TÛURHILLO.X.NEK D.\NS SA TÊTK [P'-Tge ()2) 



FOLIE D'OPIUM 



11 



— Dis-moi, Miette, que je pourrai 
toujours compter sur toi? 

— Sans doute, fit-elle, d'une voix 
hésitante; mais il ne faut pas tenter 
la nature, et la douleur est bien près 
de la faute. Si tu me quittais encore, je 
ne sais ce que je ferais... 

— Je ne te quitterai plus. 

— Même si l'on te proposait des 
merveilles?... 

— Non. Et puis, j'ai confiance en 
moi. Je travaille avec une ardeur, une 
liberté que j'ignorais jusqu'à ce jour. 
Je dois réussir, car j'ai la volonté. Si 
je faiblissais, tu serais là pour me sou- 
tenir avec ton amour. Crois-tu qu'il y 
ait autre chose dans la vie que l'a- 
mour?... Penses-tu que ce soit aisé de 
se faire aimer autant que l'on aime?... 
Bien des hommes meurent inassouvis 
d'âme, parce qu'ils n'ont pu donner 
ce qu'ils avaient en eux de tendresse, 
en échange d'une tendresse égale. Sou- 
vent un être de délicatesse et de sen- 
sibilité reste ignoré, méconnu, sort 
vierge de toutes les étreintes, de toutes 



les voluptés. Ah ! quand le hasard réu- 
nit deux caresses et deux sentiments 
de même valeur, il ne faut plus dési- 
rer, ni espérer autre chose sur la terre, 
car le bonheur n'est que la fusion de 
deux âmes dans un baiser!... 

Et Miette, en souriant, mit son âme 
sur ses lèvres pour l'offrir à son ami. 

Il reprit fiévreusement: 

— Tu as senti qu^en moi il y avait 
mieux que l'artiste et le compagnon 
d'un jour. Si tu doutais de mon amour 
présent, je douterais de ton amour 
passé. Tu ne m'as point choisi par 
orgueil, donc tu ne m'abandonneras 
pas par égoïsme. Miette! Miette! songe 
à ce que je perdrais si tu me quit- 
tais... 

Un peu tristement, elle répondit: 

— Je ne te quitterai pas... Pourquoi 
te tourmenter?... 

— Ah! dit-il, je ne suis pas fait pour 
le bonheur, et quand le destin me 
donne de beaux jouets tout neufs, je 
les casse pour voir ce qu'il y a de- 
dans! 



FOLIE DOPJUM 



XVIII 



l'amant de nora 



C'était le dernier jour de pose, et 
Fiamette se rendait à l'atelier de Pas- 
cal. L'air était froid, le verglas cra- 
quait sous les pieds des passants qui se 
hâtaient dans le fin brouillard du ma- 
tin. Sur le pont de la rue Caulain- 
court, une servante arrêta la jeune 
femme. 

— Ah! Madame, j'allais chez vous. 

— Qu'arrive-t-il donc? 

— Mme Nora est fort mal aujour- 
d'hui et désire vous voir. 

— C'est bien, je vous accompagne. 
En quelques minutes, Fiamette fut 

dans le délicieux hôtel que la Comète 
habitait rue Clapeyron. 

Des domestiques s'empressaient, ef- 
farés, car la danseuse, qui ne s'était 
couchée que fort tard, après une nuit 
de fête, venait d'avoir une syncope. 

Toute frêle, presque diaphane dans 
une mousse de dentelles et de linon, 
elle semblait ne plus avoir de vivant 
que ses grands yeux de braise sombre. 
Fiamette' se précipita dans ses bras. 

— Ma chérie! 

— Ah! oui, j'ai une drôle de mine. 



n'est-ce pas?... Mais ce ne sera pas 
encore pour aujourd'hui. 

— Tais-toi! 

— Vois-tu, je suis tout nerfs! Un 
vrai chat maigre qu'on ne peut pas 
arriver à détruire!... Quand je crois que 
c'est fini tout recommence... Cette nuit 
j'ai soupe... 

— Tu as soupe! 

— Et jamais je n'ai si follement ri... 
Trois femmes et trois hommes... On 
a raconté des histoires sur la bande 
que tu sais... Sous peu, tout ce joli 
monde sera compromis dans une vi- 
laine affaire. Je te dis ça pour que ton 
André n'y retourne pas. 

Fiamette eut un beau sourire de dé- 
dain. 

— Il ne me quitte plus, tout est ou- 
blié. 

— De quoi vivez-vous donc?... 

— J'ai vendu ma zibeline et mon 
collier. Cela durera bien quelque 
temps, et puis, Pascal me paie mes 
poses. N'en dis rien à André... Il 
s'imagine que c'est l'argent de ses 
chroniques! 



FOLIE DOFIUM 



19 



— Cette candeur! 

De nouveau, Nora se renversa, 
toute blanche. Entre ses cils, la cornée 
de ses yeux luisait en fin ruban de 
nacre, ses narines minces se resser- 
raient encore, et de ses lèvres sèches 
tout le sang s'était retiré. 

Fiamette épouvantée fit respirer des 
sels à son amie, et la Comète revint 
à elle. 

— Tu vois, chérie, je suis bien bas; 
pourtant, c'est à n'y pas croire, ja- 
mais je n'ai eu autant de succès auprès 
des hommes. Ils cherchent le macabre 
à présent... Si je les écoutais, je n'au- 
rais pas un moment à moi. 

— Et ton amant!... 

— Il n'est pas jaloux, au contraire... 
C'est un homme plein d'abnégation, 
vois-tu, il désire que je le quitte sans 
regrets. 

Un 'peu d'amertume crispa la bou- 
che de la Comète, ses grands yeux 
eurent une flamme plus sombre. 

— Tu as bien tort de te sacrifier à 
ton amour, dit-elle. Si tu connaissais 
les hommes, tu ne ferais plus de sen- 
timent. 

— J'aime mieux aimer. 

— Eux, aiment qu'on les aime. Voilà 
la différence. 

— Eh bien, tout le monde y trouve 
son compte. 

La soubrette, qui avait été chercher 
Fiamette, parut à ce moment. 

— Madame, dit-elle, Monsieur est 
là. 

— Veux-tu que je fasse entrer Geor- 
ges? demanda Nora à son amie. 



— Si je ne suis pas de trop... Mais 
Pascal m'attend pour terminer son 
œuvre. Et, puisque tu n'es plus seule... 

— Reste un moment, cela sera ins- 
tructif, peut-être... 

L'amant attitré de la Comète entra, 
et, tout de suite, sans même se préoc- 
cuper de sa maîtresse, sourit à Fia- 
mette, lui prit la main, l'examina à 
la lumière de la fenêtre, dont il tira 
le rideau. Satisfait de cette inspection : 

— Elle est gentille, ton amie, dit-il 
à la danseuse. 

— Plus encore que tu ne crois. 

— Est-ce que nous soupons ensem- 
ble, ce soir, à nous trois, seulement? 
Mademoiselle consent, n'est-ce pas?... 

— Tu sais que j'ai failH mourir!... 

— Bah! tu connais le remède?... Tu 
n'en seras que plus amoureuse, les 
jolis yeux de cette petite te guéri- 
ront. ■ 

Fiamette se leva avec dégoût. 

— Adieu, Nora, dit-elle. 

— Reste encore, Miette, gémit la 
danseuse, je me sens vraiment tout 
à fait mal! 

Et, comme Georges, très ennuyé, 
s'éloignait, elle pencha son front moite 
sur la poitrine de la jeune femme, resta 
ainsi, pelotonnée contre le cœur ami, 
tandis qu'une petite larme filtrait dou- 
cement entre ses cils et coulait sur sa 
joue creuse. 

— Tu vois, murmura-t-elle, ce que 
sont les hommes!... Moi, je me donne 
à tous, pour n'en aimer aucun! 

— Et tu aimes tout de même, pau- 
vre Comète! 



8o 



FOLIE TX OPIUM 



XIX 



LA CHIMÈRE S'ENVOLE 



André Flavien mit un rouleau sous 
son bras et se rendit chez Pascal, oii 
il comptait trouver sa maîtresse. 

Le maître attendait, en glissant de 
légères retouches sur son œuvre. De 
temps à autre, il s'éloignait pour ju- 
ger de l'ensemble, clignait de l'œil, 
penchait la tête, et, mécontent de quel- 
que détail, prenait du bout d'un pin- 
ceau de martre de savants glacis sur 
sa palette. 

— Ou est Fiamette? demanda An- 
dré, après avoir serré la main de Pas- 
cal. 

— J'allais vous poser cette question. 

— Comment?... 

— J'attends depuis deux heures... 
Un petit frisson courut entre .les 

épaules du jeune homme. 

— Fiamette m'a quitté pour venir 
vous rejoindre. 

— Je n'ai vu personne. 

— Alors... 

— Ne vous troublez pas; peut-être 
a-t-elle rencontré une amie, et fait-elle 
l'école buissonnière. Il y a aussi la 
modiste, le coiffeur, le magasin de 



nouveautés... Que sais-je!... Une jolie 
femme a besoin de tant de choses. 
André respira. 

— C'est cela, elle aura voulu acheter 
des fleurs ou quelque babiole pour 
orner le logis... comme si sa présence 
n'était point suffisante! 

— L'homme aime le changement! 

— Puisque nous sommes seuls, cher 
ami, permettez-moi de vous remercier... 

— Me remercier de quoi? 

— De votre précieuse recommanda- 
tion auprès de mes confrères influents. 

Pascal ouvrait de grands yeux. 

— Je ne comprends pas. 

— Vous avez placé des vers et quel- 
ques chroniques dans des revues qui, 
paraît-il, doivent les insérer prochai- 
nement. Dans tous les cas, les direc- 
teurs de ces publications se sont mon- 
trés généreux. 

— Ah! 

— Et je voudrais, continua André, 
en rougissant, faire une surprise à 
Fiamette. 

— Eh bien?... 

— Eh bien, pour cela, il me faudrait 




JACQUES AVAIT COUTUME DE SE RENDRE DANS UX ENDROIT ^tYSTÉRIEU\ ' P.^gC pS) 



FOLIE D'OPIUM 



«3 



de l'argent, et j'ai pensé qu'on vous en 
avancerait encore sur ces articles... 
André déploya son rouleau. 

— J'ai fait de l'actualité, et je crois 
que le sujet est intéressant. 

— Ah! çà! dit Pascal, que me chan- 
tez-vous là?... 

— Je vous demande un service ana- 
logue à celui que vous m'avez déj'à 
rendu auprès des directeurs de jour- 
naux. 

— Je ne vous ai rendu aucun service 
de cet ordre. 

André, tout pâle, s'essuya le front. 

— Fiamette m'avait dit... 

Le peintre, en voyant le visage con- 
tracté du jeune homme, regretta sa 
franchise, mais il était trop tard pour 
réparer le mal. 

— Je ne sais pas ce que votre amie a 
pu vous dire. Je compte l'indemniser 
largement de sa complaisance, car, 
grâce à elle, j'ai fait un chef-d'œuvre, 



et je suis prêt à m'acquitter tout de 
suite, si vous le désirez. 

— N'insistez pas, fit André, confus 
de l'offre un peu brutale de l'ar- 
tiste. 

— Si vous étiez mon élève, poursui- 
vit Pascal, je pourrais, sans doute, vous 
être utile; quant à vous aider dans 
le placement de vos articles, cela ne 
m'est guère possible; j'avoue hum- 
blement que je n''ai aucune influence 
dans le monde littéraire. 

— Alors, murmura le poète, je ne 
sais pas de quoi nous avons pu vivre 
depuis que j'ai quitté Chozelle. 

Le peintre eut un sourire un peu 
sceptique qui fut comme une révélation 
pour André. 

— Non, c'est impossible!... Je la 
quitte si peu... Pourtant... 

Et André, doublement malheureux, 
sentit agoniser en lui son beau rêve 
d'amour et son beau rêve de gloire. 



XX 



RUPTURE 



Quand Fiamette rentra, elle trouva m'as fait jouer un rôle méprisable. Je 
une lettre de son amant. ne m'abaisserai pas à t'inter-roger. A 

quoi bon?... Tu sais feindre et men- 
« Tu m'as trompé, écrivait-il, et tu tir comme toutes les femmes,' et, de 



■^4 



FOLIE D'OFIVM 



tout ce que tu pourrais me dire, je 
ne croirais rien. Adieu, Fiamette, ne 
me regrette pas. La destinée sera 
bonne pour toi, car je n'étais qu'un 
obstacle dans ta vie. 

André Flaviex. 

La jeune femme demeura atterrée. 
Elle s'enferma dans la petite chambre, 
toute fleurie et parfumée encore du 
cher souvenir, et rêva longuement. 
Tout n'était en elle que demi-teinte, 
tristesse, sans le soulagement des lar- 
mes, qui ne pouvaient monter jusqu'à 
ses yeux. La vie désormais serait uni- 
forme dans son indifférence, grise, pé- 
nible et sans but. A qui s'attacher 
maintenant que l'amant était parti? A 
qui murmurer ces litanies de ten- 
dresse que toutes les femmes ont dans 
le cœur? Entre ce qu'elle avait sou- 
haité et ce qui s'était réalisé, malgré 
son dévouement et son abnégation, il 
y avait la distance qui sépare l'illusion 
de l'expérience, l'enthousiasme du dé- 
senchantement. C'était l'histoire de 
presque toutes les liaisons, qui com- 
mencent en cantiques d'actions de 
grâce et qui finissent en lamento de 
deuil. Elle connaissait peu la vie, étant 
si jeune, mais l'ingratitude humaine 
l'étonnait déjà comme une monstruo- 
sité, un oubli de la nature qui a par- 
fait les formes et les couleurs sans 
s'inquiéter des âmes. L'appétit d'émo- 
tion sentimentale, qui était le trait do- 
minant de son caractère, s'exaspéra 
dans le vide. Elle n'était point consolée 
de ses maux par leur grandeur même. 



comme il arrive dans la maladie, les 
désastres de fortune ou la mort de 
ceux qu'on chérit. Son aventure était 
banale, presque méprisable, et, par 
cela seul, lui semblait plus difficile à 
supporter. 

Et toute son enfance de petite cam- 
pagnarde innocente et libre lui revint 
à la mémoire. Elle revit le sentier pier- 
reux plein d'abeilles et de mijres, les 
pommiers trapus aux fruits verts 
qu'elle cueillait en cachette par les ma- 
tins déjà brumeux de septembre. Elle 
revenait de ses maraudes avec ses ju- 
pes lourdes de châtaignes et de gi- 
rolles, s'arrêtait, de-ci, de-là, pour cueil- 
lir des campanules ou des scabieuses, 
et s'endormait parfois sous une voûte 
de verdure haute, serrée, sombre, 
trouée de petites raies blanches, que 
le vent agitait sur sa tête comme une 
toile d'araignée lumineuse. Derrière 
quelques arbres plus frêles, elle aper- 
cevait, à gauche, des haies de sorbiers 
et d'aubépines étalant leurs grains de 
corail, et, à droite, le miroir glauque 
d'un étang où patinaient des insectes 
noirs. Une frayeur lui venait à la tom- 
bée du jour et elle reprenait sa route 
en courant, poursuivie par la voix ca- 
resseuse de la brise et le bourdonne- 
ment voluptueux des frelons. Au tour- 
nant des chemins, elle apercevait la 
campagne empourprée ou le mur d'un 
bâtiment de ferme, qui, s'encadrant 
dans une échappée, semblait combler 
le ciel. La soUtude impressionnait sa 
pensée enfantine. Elle ne reprenait con- 
fiance que dans la cour de sa maison- 



FOLIE D'OFIUM 



nette où le chat familier et le chien 
de garde l'accueillaient tendrement. 

Alors, heureuse de cette protection, 
elle s'étendait sous un acacia qui, re- 
fleurissant en automne, laissait tom- 
ber sur elle ses pétales floconneux. 
L'écorce centenaire de l'arbre avait la 
patine du métal et la rugosité d'une 
peau de bête. Sous ses paupières mi- 
closes, ses regards y cherchaient des 
formes fantastiques de dragons ou de 
chimères, des profils d'ogres et de 
génies maléfiques. 

Parfois, elle s'asseyait au bord du 
puits, contemplait le trou d'ombre 
froide où luisait une onde morte. Der- 
rière le petit jardin, s'élevait une co- 
lonnade régulière de grands pins d'Ita- 
lie dressant la majesté de leurs nefs 
à jour; et, à mesure qu'elle s'appro- 
chait de ce bois monumental, aux 
troncs résineux, aux parasols entre- 
croisés de branches violettes, à la 
chaude fourrure de mousse et de cen- 
dre grise, elle se sentait emplie d'un 
bien-être inexprimable. 

Ainsi, ses premières années s'é- 
taient écoulées au milieu des sourires 
de la nature, puis elle avait perdu ses 
parents, et une tante l'avait recueillie, 
l'avait mise à l'école dans un faubourg 
de Paris. Elle avait fait de rapides pro- 
grès, étant très intelligente, et, petit 
à petit, par la fréquentation de ses com- 
pagnes perverses, le mal était entré 
en elle et avait flétri les roses de son 
cœur. Meurtrie, avant d'avoir vécu, 
perdue, avant d'avoir aimé, elle était 
bien la fleur hâtive, morbidement 



épanouie, des civilisations extrêmes. 

André seul aurait pu la sauver des 
autres et d'elle-même, mais André 
n'avait pas voulu ou n'avait pas com- 
pris, et elle allait retomber au ruis- 
seau du vice, regrettant d'y avoir en- 
trevu pendant une minute brève le 
reflet des étoiles. 

Seule, dans l'appartement, Fiamette 
remuait des pensées douloureuses, se 
laissait bercer par ses énervements, 
comparables, en leur morne langueur, 
au demi-sommeil que donne la mor- 
phine. Puis, secouant tout, sortant de 
ces lâchetés, elle reprenait ses ardeurs, 
ses forces, son exaspération de vo- 
lonté. L'hallucination de la dernière 
étreinte passait et repassait dans les 
ténèbres de ses nuits. Elle rallumait 
son désir fiévreux, ranimait sa soif 
d'amour. Et ce n'était pas la volupté 
des sens qu'elle souhaitait, mais la vo- 
lupté du cœur mille fois plus vive, la 
volupté suprême où semblent s'exal- 
ter et s'anéantir toutes les joies hu- 
maines... Dans ces alternatives d'af- 
faissement et de révolte, les heures 
se traînaient péniblement, n'amenant 
un peu de repos qu'aux premières 
lueurs du jour: elle s'interrogeait en 
vain, cherchant à comprendre sa dis- 
grâce, et ne savait que conclure. 

N'avait-elle pas été une amante sou-, 
mise, humble, délicate, fervente et pas- 
sionnée ?... De quel oubli, de quelle 
faute pouvait-on l'accuser?... 

— Ah! se disait-elle, Nofa a bien 
raison, il faut mettre de tout dans l'a- 
mour, excepté du sentiment! 



S() 



FOLIE DO F IV M 



Mais elle était trop meurtrie pour 
songer à se distraire, à s'évader de sa 
peine. Le mystérieux travail de renou- 
vellement qui, petit à petit, efface nos 
désespoirs, comme le derme remplace 
le derme, cicatrisant les plaies les plus 
vives, n'avait point encore commencé 
en elle. 

Endolorie et nostalgique, elle resta 
huit jours dans son petit appartement, 
respirant les fleurs qu'elle lui avait don- 
nées, rangeant ses plumes, son encrier, 
ses livres et ses flacons, communiant 
d'âme avec son cher souvenir, à tous 
les passages qu'il avait notés. Des 



bouts de papier traînaient partout, cou- 
verts de l'écriture inquiète et nerveuse 
du poète; elle les rassembla, les mit 
sous son oreiller et reposa huit jours 
sur ces reliques d'amour. Huit jours 
elle n'eut pas d'autre pensée, pas d'au- 
tre espoir, pas d'autre désir que sa ca- 
resse lointaine, et elle mordit ses draps 
dans des crises de jalousie et de passion. 
Enfin, le neuvième jour, comme elle 
se soutenait à peine, et qu'il lui sem- 
blait sentir, sous son crâne, un battant 
de cloche qui lui décollait la cervelle, 
elle songea que Nora était encore plus 
malade qu'elle, et sortit. 



XXI 



UNE ORGIE PARISIENNE 



André, aussi désespéré que Fia- 
mette, avait loué une modeste chambre 
dans une maison meublée, et, tâchant 
de vaincre son orgueil, s'était rendu 
dans des rédactions de journaux oîi il 
avait laissé de la copie. Ici, on l'avait 
fait attendre deux heures pour le bercer 
de fallacieuses promesses; là, on l'avait 
congédié en le priant de revenir dans 
quelques semaines. D'ailleurs, on ne 
lisait pas, on n'avait pas le temps de 



lire, et il ne restait pas de place pour 
insérer tous les articles qu'on envoyait 
journellement. Quelques directeurs de 
feuilles plus modestes avaient daigné 
parcourir les chroniques ou les nou- 
velles d'André, et les lui avaient ren- 
dues en lui avouant que son genre trop 
littéraire rebuterait la clientèle ordi- 
naire du journal. 

Un soir, ayant dîné d'un petit pain 
et d'un verre de lait, le poète chercha 



FOLLE Dur IL M 



^1 



un refuge auprès de Chozelle, qui l'ac- 
cueillit comme s'il l'avait vu la veille. 

Le Maître, minutieusement, procé- 
dait à sa toilette. 

Debout, devant une table surchargée 
de petits pots et d'instruments mys- 
térieux, arrondis ou pointus, il se ser- 
vait délicatement des crayons, des pâtes 
et des estompes, effaçant une ride, ac- 
centuant une ombre, rosissant, bleuis- 
sant ou noircissant de ci, de là. 

Il y avait, sur des étagères, des col- 
lyres pour agrandir les yeux, des écu- 
mes de pourpre et de blanc de céruse 
pour donner de l'éclat au teint, des 
huiles pour assoupHr la peau, des on- 
guents et des baumes pour les mains, 
des parfums concentrés aux teintes 
délicates de fleurs dans des vaporisa- 
teurs de cristal. 

Jacques, le torse nu, venait de se 
faire épiler, et il passait, sur ses épaules 
et sa poitrine, une houppe ennuagée 
de poudre à la verveine. Un corset 
de satin noir, orné de l'ubans, attendait 
sur une chaise, en compagnie de bas 
de soie mauve très longs et de jarre- 
tières mousseuses. 

André, malgré sa tristesse, ne put 
s'empêcher de sourire. 

— C'est pour vous ces objets... fé- 
minins? 

— Certes; j'ai toujours protesté, 
vous le savez, contre le sans-gêne et la 
laideur de nos vêtements d'hommes. 
Je donne le bon exemple. 

— Qui le saura? 

Jacques, un peu interloqué, répondit 
finement: 



— Mais... vous d'abord... 

— Il ne faut pas compter sur moi 
pour la propagande... Je suis un sau- 
vage, vous savez. 

Chozelle haussa les épaules. 

— Nous vous civiHserons... Tenez, 
un brouillard d'héliotrope blanc dans 
un nuage de Chypre, cela fait un mé- 
lange appréciable. 

Il tourna le dos au poète qui dut 
presser l'ampoule de caoutchouc d'un 
vaporisateur et répandre la bruine par- 
fumée sur les reins et les omoplates du 
Maître. 

— Passez-moi cette chemise de linon 
mauve... Ah! et ma chaînette d'or avec 
le talisman; j'ai la manie des fétiches 
et des amulettes, vous savez! 

André, machinalement, l'âme en- 
deuillée, obéissait à Chozelle qui s'en- 
voyait des baisers dans la glace, ar- 
rondissait le bras en levant le petit 
doigt d'un air précieux. 

— Est-ce qu'il y aura des femmes?... 
demanda le poète avec le vague désir 
de s'étourdir, de noyer dans d'autres 
ivresses le souvenir des ivresses dé- 
funtes. 

Jacques se retourna avec indigna- 
tion: 

— Des femmes?... c'est bien assez 
de les supporter au théâtre!... Vous ai- 
je jamais mené chez des femmes?... 

— Enfin, où allons-nous? 

— C'est vrai, il y a deux mois que 
vous m'avez quitté et vous ignorez tout 
de ma vie. Nous allons... Mais vous 
ne songez pas à m'accompagner dans 
cette tenue, je suppose? 



FOLIE U'OriUM 



— J'ai pris une chambre près d'ici. 
Il me faudra dix minutes pour m'ha- 
biller. 

— Allez donc, et so3'ez beau. 
Chozelle conduisait André chez un 

ami de Defeuille, très luxueusement 
installé, qui donnait des soirées... es- 
thétiques. La salle, oii l'on introduisit 
les nouveaux venus, était entourée de 
divans bas avec, dans les angles, sur 
des piédestaux de marbre, des amours 
dorés tenant des gerbes électriques. 
D'autres amours, à genoux ou cou- 
chés, présentaient des corbeilles de 
fruits et de fleurs. 

Sur des plateaux, étaient disposées 
des pipes et de minces pastilles ver- 
dâtres. Quelques fumeurs d'opium 
s'installaient déjà pour la fiction d'a- 
mour, l'oubli ou l'anéantissement. 

Chauffant de longues aiguilles à la 
flamme d'une cire rose, qui brillait 
auprès d'eux sur des guéridons, ils les 
introduisaient dans la pâte qui s'y 
fixait en boulette légère, puis garnis- 
saient leur pipe d'argent. L'opium al- 
lumé grillait lentement, envoyant au 
plafond des nuages d'acre fumée où 
se dessinaient les ombres des rêves 
évoqués. 

André eut un mouvement de joie. 
Il pourrait donc se griser, oubher, 
noyer sa douleur dans la fiction mor- 
bide! 

— Allons, Jacques, dit Defeuille, on 
/l'attend plus que toi. 

Ghozelle serra des doigts, fit le tour 
de la salle en nommant chaque invité, 
qui, paresseusement, lui rendit son 



étreinte. Les yeux meurtris avaient 
d'inquiétantes lueurs, les mains, char- 
gées de bagues, s'agitaient dans une 
fiévreuse impatience. Le couple andro- 
gyne, un peu à l'écart, ne semblait 
vivre que pour lui-même. Une seule 
pipe serv^ait aux deux extases, et les 
doigts entrelacés la portaient des lèvres 
de l'un aux lèvres de l'autre. 

Il y avait là de tout jeunes gens, 
presque des enfants, qui avaient des 
regards curieux et effrayés, une ex- 
pression de dégoût et d'orgueil, de 
crainte et d'audace. Leur tête bouclée, 
blonde ou brune, reposait sur les cous- 
sins de velours, les voix avaient une 
résonance étrange et les idées vagues, 
embrouillées, inquiétantes, gardaient 
cependant un charme destructeur. 

La nonchalance perverse, la compli- 
cation cruelle et froide de tous ces dé- 
traqués les troublaient réciproquement 
de passions et de désirs morbides. 

Des enfants passèrent, jetèrent des 
pétales de roses dans des coupes de 
Champagne qu'ils présentèrent aux as- 
sistants. André d'un trait vida la sienne, 
en demanda encore, l'âme angoissée 
et torturée d'amour. 

— Petit ami, observa Jacques, je 
constate que vous êtes dans d'excel- 
lentes dispositions. Vous verrez qu'on 
ne s'ennuie point ici. 

Des fumeurs s'agitaient sur les di- 
vans. Les regards des hallucinés scin- 
tillaient ou mouraient, les prunelles 
d'extase remontaient dans la nacre de 
l'œil, et, des gorges haletantes, s'échap- 
paient parfois des soupirs. Les poi- 




d'autres hallucixatioxs peltl/ient son demi-sommeil {Page Wl) 



FOLiK noriUM 



'H 



trilles, sous les chemises de soie molle, 
se gonflaient, les bras s'écartaient 
comme pour saisir les ombres du rêve. 
Quelques dormeurs, aux traits crispes 
par une mystérieuse épouvante, sem- 
blaient des êtres de cauchemar, les 
figurants épuisés de quelque ronde ma- 
cabre. 

Les flammes des cires roses vacil- 
laient sous les souffles fébriles, et il 
sembla à André que les amours dorés 
s'agitaient sur leurs piédestaux. Mais 
c'était certainement une hallucination 
produite par les premières bouffées 
d'opium qui lui montaient au cerveau. 
Il s'était étendu sur un divan et avait 
fait griller la pâte verdâtre, suivant 
l'exemple de ceux qui l'entouraient. 
Une douleur lui vrilla les tempes, il 
crut qu'un peu de, terre lui montait sous 
la peau. L'impression était désagréable, 
il lui manquait l'accoutumance et une 
première nausée suivit son effort... 
Mais, l'alerte passée, il recommença, 
voulant s'étourdir à tout prix. 

Il y avait là des jeunes gens de fa- 
mille dévoyés, de jolis garçons sans 
scrupules, des malades, des fous et des 
malins, avides de réclame. Le mystère 
dont ces derniers s'entouraient, le mé- 
pris qu'ils affichaient pour les « bour- 
geois » et les femmes leur faisaient une 
auréole d'étrangeté, et, dans un pays 
où rien ne surprend plus, ils pouvaient 
gonfler « esthétiquement » le chamjM- 
gnon vénéneux de leur âme. 

Plus encore qu'au dîner de Defeuille 
les attitudes étaient libres et les mises 
d'une singularité incitatrice. 



Chozelle, cependant, avait disparu 
avec une dizaine de jeunes gens. An- 
dré restait en compagnie des fumeurs 
et de quelques chevaliers à la triste 
figure qui buvaient silencieusement. 
Lhie acre fumée noyait les jets élec- 
triques qui n'éclairaient plus que com- 
me de vagues quinquets dans un 
brouillard londonien. 

Le poète ne savait plus ce qu'il y 
avait de réel dans ce décor, son 
imagination vagabondait dans les 
champs inquiétants du rêve. Il lui sem- 
blait que des prunelles de sortilège 
luisaient comme des charbons dans la 
nuit, et que les stryges et les empuses 
de Chozelle descendaient du plafond 
pour le baiser aux lèvres. Ces caresses 
avaient une saveur visqueuse et amère; 
un dégoût lui soulevait le cœur. Les 
larves et les vampires, qui aiment le 
sang répandu et fuient le tranchant du 
glaive, peuplaient les ombres. Il se 
disait que ce n'étaient pas des esprits, 
mais des coagulations fluidiques qu'on 
pouvait diviser ou détruire, et tentait 
vainement de se lever pour les chas- 
ser. « Cependant, ajoutait-il mentale- 
ment, avec un reste de lucidité, la pen- 
sée humaine crée ce qu'elle imagine; 
les fantômes de la superstition projet- 
tent leur difformité réelle dans les âmes 
et vivent des terreurs mêmes qui les 
enfantent. Ce géant noir qui étend ses 
ailes de l'Orient à l'Occident, ce mons- 
tre qui dévore les consciences, cette 
effrayante divinité de l'ignorance et de 
la peur, le Diable, en un mot, est en- 
core, pour une immense multitude 



i)2 



FOLIE JJ'OFIUM 



d'enfants de tous les âges, une affreuse 
réalité. » 

A ce moment, il vit distinctement 
des ailes membraneuses, terminées par 
des griffes, palpiter au-dessus de lui, 
et un visage décharné, avec des orbites 
creuses et une bouche sans lèvres, se 
pencher sur le sien. 

« Les hallucinations de l'opium, se 
dit-il, ne sont point folâtres. Tout ce 
qui surexcite la sensibilité conduit à 
la dépravation ou au crime; les larmes 
appellent le sang ! Il en est des 
grandes émotions comme des liqueurs 
fortes: en faire un usage habituel, c'est 
en abuser. Or, tout abus des émotions 
pervertit le sens moral; on les recher- 
che pour elles-mêmes, on sacrifie tout 
pour se les procurer; elles vous ron- 
gent le cœur et vous broyent le crâne! » 

Il agita les bras pour éloigner un cra- 
paud colossal, pustule de rouge avec 
des yeux phosphorescents, qui venait 
de sauter sur sa poitrine. Pendant une 
minute il suffoqua, puis le monstre dis- 
parut. 

Continuant à analyser ses impres- 
sions avec une clarté singulière, il 
reprit mentalement: 

« On arrive à cette déplorable et ir- 
réparable absurdité de se suicider 
pour s'admirer et s'attendrir sur soi- 
même en se voyant mourir. Manfred, 
René, Lélia sont des types de perver- 
sité d'autant plus profonde qu'ils rai- 
sonnent leur maladif orgueil et poéti- 
sent leur démence. La lumière de la 
raiion n'éclaire ni les choses insen- 
sibles, ni les yeux fermés, ou, du moins. 



elle ne les éclaire qu'au profit de ceux 
qui voient... Le mot de la Genèse: 
« Que la lumière se fasse! » est le 
cri de victoire de l'intelligence triom- 
phante des ténèbres. Ce mot est su- 
blime, parce qu'il exprime la chose la 
plus belle du monde: la création de 
l'intelligence par elle-même. » 

André, qui avait fermé les yeux, les 
rouvrit, et ses regards tombèrent sur 
un des amours porte-flambeaux. Etait- 
ce encore une hallucination?... Il vit 
distinctement l'enfant se mouvoir, ac- 
crocher les tulipes électriques au mur, 
et descendre de son piédestal en se- 
couant la poudre d'or qui couvrait sa 
peau. Les autres amours en firent au- 
tant, et, se tenant par la main, me- 
nèrent une farandole autour des fu- 
meurs. 

Leur corps luisait sous la dorure, ils 
riaient, et, parfois se laissaient choir 
sur les divans... 

André porta de nouveau la petite 
pipe à ses lèvres, et une fraîcheur des- 
cendit, courut dans ses veines. Il sentit 
un grand bien-être l'envahir, mille 
pensées nouvelles tourbillonner dans sa 
tête. Il fuma, fuma encore, puis il parla 
d'une voix trempée de larmes; une sen- 
sibilité extraordinaire le prenait, com- 
me si toutes ses autres sensations se 
fussent fondues, délayées dans une im- 
mense envie de pleurer. 

Il voulut se lever," mais une douleur 
intolérable lui vrilla les tempes. Tout 
tournait autour de lui, les tables, les 
buveurs, les amours qui soupiraient sur 
un lit de roses et de poudre d'or. Des 



FOLIE D' or IV M 



91 



spectres s'agitaient et ricanaient. Alors 
il entendit sa voix qui avait un son 
de cloche fêlée, et il ne comprit pas 
de quoi il parlait. Il se dédoublait de 
plus en plus, son être pensant et rai- 
sonnable assistait muet, bâillonné, con- 
fus, à la déchéance de l'autre. 

Les portes s'ouvrirent toutes gran- 
des, et il vit encore s'avancer Chozelle 
habillé en femme, et montrant, sous 



une jupe courte, ses bas de soie mauve. 
D'autres hommes suivaient dans un 
travestissement analogue, faisant bouf- 
fer des corsages de gaze sur des poi- 
trines plates, arrondissant en minau- 
dant des bras aux biceps de lutteurs, 
et se trémoussant comme des gitanas 
voluptueuses. C'en était trop ! André 
fut pris d'un rire frénétique, inextin- 
guible, puis tout s'abolit en lui... 



XXII 



LES QUAT Z'ARTS 



La fée de l'opium est une maîtresse 
qui se refuse d'abord, et qui, bientôt, 
prodigue à ses amants ses plus eni- 
vrantes caresses. Le poète, presque 
chaque jour, son travail terminé, se 
plongeait dans la griserie hallucinante. 
Ainsi, ses nuits peuplées de fantômes 
n'avaient pas l'amertume banale de la 
réalité. Il vivait double, caressant en 
songe une Fiamette souriante et fidèle, 
qui ne lui marchandait pas ses baisers, 
mettait son âme sur sa bouche pour 
la lui offrir, comme une fleur dans 
une coupe virginale qu'aucune lèvre 
n'avait frôlée. 

Mais les nerfs du jeune homme 



s'exacerbaient à ce jeu; il avait de 
continuels vertiges, se raidissait dans 
la rue, afin de garder une démarche 
ferme, et parfois, à la dérobée, s'ap- 
puyait aux murs pour reprendre ses 
forces. Sa mémoire, jadis merveil- 
leuse, avait des lacunes; il lui fallait 
souvent une fatigante tension d'esprit 
pour se rappeler les choses les plus 
simples. Dans ces dispositions, il ré- 
sistait vaguement aux caprices de 
Jacques dont les exigences prenaient 
un caractère de plus en plus agressif. 
Ils s'en allaient à l'aventure, alors 
que les rayons du soleil, comme des 
baudriers d'or, bandaient les rues étroi- 



04 



FOLIE D'OPIUM 



tes des quartiers de vice et de misère. 
Ils longeaient des boutiques sordides, 
des boucheries noires de sang coagulé 
où des quartiers de viande pendaient 
à des crocs de fer avec des foies et 
des cœurs de bœufs aux grosses ar- 
tères bleues saillantes. Sur leur tête 
tombait l'eau des pots de fleurs, et 
des « Jenny l'ouvrière », penchées aux 
mansardes, riaient en les voyant se 
secouer comme des caniches, sous le 
jet trop impétueux de leur arro- 
soir. 

Mais Jacques accueillait sans amé- 
nité ces fantaisies féminines, et il fuyait 
vers des antres de misères plus dis- 
crets, s'éclipsait derrière la porte en- 
tre-bâillée de quelque bouge, tandis 
qu'André continuait son chemin au 
hasard, cherchant, il ne savait quoi: 
de l'apaisement ou de la douleur, des 
visions d'idylles ou de meurtre. 

Dans les moulins montmartrois, Pas- 
cal tentait d'étourdir son jeune ami, 
lui montrant des mascarades à la Ga- 
varni, des étalages de femmes à pren- 
dre ou à vendre. Sur des charrettes, 
décorées de fleurs et d'oriflammes, 
s'éboulaient les chairs nues, comme 
en des éventaires offerts à la curiosité 
des amateurs de friandises pimentées. 
Les cortèges de Bacchus et de Pan 
neurasthéniques s'essoufflaient der- 
rière les belles fil'.es rieuses, et un vent 
de démence faisait osciller les plumes 
des chefs barbares et des Lohengrin 
de féerie, au milieu de la foule ivre 
de cris et de fauves odeurs. 

Des fusées de rires montaient si 



haut, que l'orchestre s'arrêtait, parfois, 
perdant le ton et la mesure. 

Romains aux bras nus, au torse or- 
gueilleux, esclaves à la démarche em- 
pêtrée de chaînes, aux mains liées; 
tourmenteurs brandissant des pinces, 
des brodequins et des ciseaux de tor- 
ture. Hindous vêtus de blanc, Tala- 
poins coiffés de cordelettes, belles Fat- 
mas tintinnabulantes de bijoux bar- 
bares se livraient à d'épileptiques tré- 
moussements, en attendant le défilé 
principal. Sous la lumière crue des tu- 
lipes électriques passaient toutes les 
névroses de la fête parisienne aux 
suprêmes maquillages. 

Comme aux Folies-Perverses, les 
couples androgynes circulaient enla- 
cés, et, dans l'effacement presque na- 
turel des sexes, la pensée des anoma- 
lies inquiétantes s'implantait de plus 
en plus. 

Les journalistes prenaient des notes, 
cueillaient des pubHcités fructueuses; 
les demi-mondaines montraient leurs 
joyaux, plus affolées de réclame que 
d'hommages. Seuls, les artistes et les 
modèles s'amusaient réellement, sans 
pose, heureux de leur succès bien ga- 
gné. Et il y avait là, vraiment, tout un 
bouquet de jolies filles, aux membres 
fins, aux seins offerts en coupe de 
volupté. 

— Faites votre choix, disait Pascal, 
la vie est courte, et vous êtes encore 
assez jeune pour être aimé pour vous- 
même. Je vois des regards fixés sur 
vous, ils ne sont point farouches!... 
Si vous vouliez!... 




LE DISCIPLE REPRIT COKXAISSAN'CE SOUS UN POING RUDE QUI LE FRAPPAIT 

(Page 102) 



FOLIK jyol'UJM 



97 



— Non, soupirait André, je n'ai point 
le cœur au plaisir... 

— Bah ! essayez toujours. 

— Je ne saurais que dire! Les pa- 
roles d'amour se glacent sur mes lè- 
vres... 

— On vous en aimera davantage, 
beau dédaigneux! 

— Ne vaut-il pas mieux aimer que 
d'être aimé?... 

— Penh !... Voilà de bien grands 
mots pour peu de chose!... Une heure 
de douce étreinte n'engage à rien. On 
boit à la coupe de chair comme à la 
coupe de cristal, un peu d'amontillado 
quand on a soif, et l'on s'endort sans 
regret. 

« Il n'est point question ici de senti- 
ment, et les petites aux seins roidis, 
qui vous offrent le vin d'amour, ne dé- 
sirent point que vous leur donniez 
votre âme en échange. Elles n'en sau- 
raient que faire, les pauvres! 

— Je crois, ami, que vous vous trom- 
pez. La femme demande encore plus 
de tendresses que de caresses, et son 
rire est toujours près des pleurs. 

— Poète, va! 

— Peut-être... et plus encore aujour- 
d'hui qu'hier, parce que je suis plus 
malheureux! 

Pascal haussait les épaules. 
■ — Retourne donc auprès de ta Fia- 
mette! 

— Non. Je ne veux pas, je ne peux 
pas! 

— Parce que tu l'aimes trop. Quand 
je te disais que l'amour ne fait faire 
que des bêtises! 



Les travées de la grande salle du 
Moulin-Bleu avaient été converties en 
loges décorées de façon bizarre et 
charmante. Les femmes sortaient des 
gerbes fleuries, montraient un coin de 
leur nudité et les corolles des roses se 
mêlaient aux corolles des seins appe- 
lant les papillons du baiser. 

A minuit s'organisait le cortège où 
se trouvaient représentées: la Gaule, 
l'Egypte, l'Inde, l'Assyrie, la Perse, 
la Phénicie, etc. Les temps préhisto- 
riques étaient rendus avec une heu- 
reuse abondance d'imagination, une 
fantaisie ironique ou attendrie toujours 
inattendue. 

Il y avait là des bûchers hindous, 
entourés de bayadères aux langoutis 
de gaze, de pleureuses tragiques, de 
brahmes sacrificateurs. 

Des maisons égyptiennes, des ba- 
teaux de fleurs, des guinguettes ga- 
lantes, des palais byzantins, des grottes 
préhistoriques offraient des femmes de 
toutes les couleurs, également ven- 
deuses de volupté. 

Le Moloch de Salammbô se dressait 
dans un coin, gigantesque, terrifiant, 
et des bruits légers de baisers partaient 
des niches où les dieux de carton le- 
vaient leurs bras meurtris. Les prê- 
tresses d'amour, toujours prêtes aux 
doux sacrifices, n'avaient d'ailleurs que 
leurs joyaux à déranger pour offrir 
leur chair aux caresses. 

Un jeune homme, d'une beauté pres- 
que surnaturelle, conduisait le taureau 
phénicien, et les filles de' joie lui 
jetaient des fleurs, mendiant un re- 



FOLIE DOFIUM 



garcl de ses yeux de velours fauve. 

André ne pouvait s'empêcher d'ad- 
mirer l'arrangement harmonieux de 
toutes choses, et si l'amoureux souf- 
frait toujours, l'artiste, épris de belles 
formes et de beaux décors, éprouvait 
un secret contentement. Il ne l'avouait 
pas, pourtant, redoutant le sourire 
sceptique de Pascal, ses consolations 
un peu humihantes d'homme blasé sur 
les promesses et les déceptions du 
cœur. 

— Vois-tu, disait l'artiste, celui qui 
aime est semblable au supplicié qui 
tourne sur cette roue. Chaque tour 
prévu ramène !es mêmes tortures. L'a- 
mour est toujours pareil à lui-même, 
et il ne pardonne pas à ses victimes! 

Il montrait, sur un char précédé de 
barbares, vêtus de peaux de bêtes, une 
énorme roue, armée de lames d'acier 



pour déchiqueter les corps. Tout au- 
tour gémissaient les condamnés char- 
gés de chaînes. Deux souples jeunes 
filles agitaient, dans les flammes, les 
boucles de leurs chevelures, et des têtes 
de vierges, fraîchement coupées, ou- 
vraient au bout des piques d'or leurs 
yeux langoureux. Un Bouddha, à che- 
val sur une grenouille, terminait le cor- 
tège. 

Pascal avait entraîné André au sou- 
per. Installé à côté d'une mignonne 
fillette d'une quinzaine d'années, il 
s'était effroyablement grisé, et ne sa- 
vait de quelle façon il était rentré chez 
lui. Un doux son de voix seulement 
lui restait dans l'oreille, et il avait re- 
trouvé, dans une poche de sa défroque 
carnavalesque, un pavot rouge sem- 
blable à celui que la petite portait dans 
ses cheveux. 



XXIII 



LE CABARET DE LA COCCINELLE 



Vers cette époque, il arriva au dis- 
ciple une fort regrettable aventure. 

Jacques avait coutum.e de se rendre 
dans un endroit mystérieux, élégam- 
ment pervers, dont il ne parlait qu'à 



voix basse avec des mines effarouchées 
et glorieuses d'un fort plaisant effet. 
Il existe à Paris bon nombre de ces 
établissements équivoques, que la po- 
lice tolère parce que de grands per- 



FOLIE D'OPIUM 



w 



sonnages y fréquentent, et que le scan- 
dale d'une arrestation aurait un gros 
retentissement. Les descentes de jus- 
tice ne se font donc habituellement 
que dans les maisons de second ordre 
dont la clientèle plus modeste ne sau- 
rait protester. 

Au dehors, rien ne dénonce les sé- 
ductions spéciales du lieu. D'honnêtes 
devantures montrent, à travers des ri- 
deaux transparents, quelques rangées 
de tables et un comptoir oli trône une 
dame miàre, — la seule de l'endroit. 
— De pâles esthètes dégustent des vins 
âpres, couleur d'acajou ou d'améthyste, 
en causant posément de choses et d'au- 
tres. Au fond, une porte feutrée, qui 
retombe d'elle-même, donne sur un 
salon luxueux et barbare qui rappelle 
celui de toutes les vendeuses d'amour. 

Point de joUes femmes, hélas! mais 
un parterre d'une cocasserie spéciale. 
Les types anglais surtout y foison- 
nent, étalant des dégaines de longs 
clergymen enredingotés, avec des sou- 
liers vernis et des bagues à chatons 
importants à tous les doigts. Il y a 
aussi des mufles agressifs de dogues, 
aux oreilles sans ourlet, aux babouines 
surprenantes, des êtres flasques aux 
yeux injectés et idiots, des mines d'é- 
ventreurs, de rastas et de fous. Cer- 
tains se font déboucher d'explosifs so- 
das, d'autres, par petits groupes, boi- 
vent du Rœderer et du Mumm éthé- 
risés en se chuchotant de timides con- 
fidences, comme dans une chapelle. 

A minuit, la fête commence et le 
programme ne varie guère. Comme 



chez Defeuille et ses amis, les inter- 
prètes de ces comédies... de salon, s'af- 
fublent de robes féminines, mettent des 
perruques abondamment bouclées, aux 
reflets d'or ou de flamme, se frottent 
de céruse, d'huiles et de baumes aux 
effluences subtiles pour se donner l'il- 
lusion de ce que précisément ils mé- 
prisent! De très jeunes gens ressem- 
blent vraiment à des femmes, et ce 
sont les plus entourés, les plus choyés, 
ceux qui ont presque le droit de s'enor- 
gueillir de leur taille frêle et de leurs 
grands yeux cernés. 

André, plein de résignation, laçait 
le corset du Maître, attachait ses jarre- 
telles de satin mauve et fixait des cous- 
sinets de verveine à tous les creux inu- 
tiles de son armature féminine. 

Jacques allongeait les bras, prenait 
des attitudes, se souriait dans un grand 
miroir à trois faces où il se voyait 
généreusement. 

— Suis-je à mon avantage, ce soir? 
demandait-il, en se pinçant le bout de 
l'oreille, après s'être passé un doigt 
humide sur les sourcils pour en en- 
lever la veloutine. 

— Vous êtes plein de séduction, cher 
Maître. 

— Pourquoi, mon enfant, ne voulez- 
vous pas être des nôtres?... 

— Je ne sais, murmurait le jeune 
homme, avec une discrète ironie: je 
n'ai pas la vocation. 

— Hélas! malgré mes leçons, je n'ai 
point trouvé en vous l'élève docile que 
je cherchais. Vous n'avez paint l'âme 
des androgynes divins qui seuls appor- 



FOLIE D'OPIUM 



teiit quelque charme à la vie!... Si en- 
core vous étiez un compagnon fidèle, 
un disciple soumis et compréhensif ! 
André, résigné, ne ripostait pas, le 
front douloureux, la pensée vague, 
presque toujours embrumée par l'abus 
des narcotiques, et Jacques s'attendris- 
sait. 

— Il serait si doux, pourtant, de 
n'être qu'un, de n'exister que pour 
cette ardente union du cœur et de 
l'âme!... Tiens, le scarabée de cette 
fibule m'égratigne et cette baleine 
m'entre dans les côtes... 

— Oui, Maître. 

— Ce soir, je suis plus et mieux 
que ton Maître, je suis... Mais pourquoi 
cette face de carême?... Es-tu malade? 

— En effet... 

Et le jeune homme, plus blafard que 
la pâte de céruse qui couvrait les joues 
de Jacques, se laissait tomber dans un 
fauteuil, éprouvant comme un choc au 
cœur, suivi d'un décrochement de ma- 
chine mal graissée. 

— Qu'as-tu donc?.., 

— Si vous le permettez, ce soir, je 
resterai chez moi?... 

— Non pas, je désire que tu vien- 
nes, pour que je puisse m'appuyer à 
ton épaule et mirer mes prunelles dans 
les tiennes. Tu m'inspireras quelques 
vers harmonieux sur la grandeur de 
notre mission esthétique, absolument 
supérieure! Tiens, prends mes vête- 
ments, et mets dans tes cheveux de 
cette poudre d'or! 

André avait donc connu, après tant 
d'autres réunions nostalgiques, les 



rendez-vous de la Coccinelle, l'honnête 
cabaret à devanture banalement pro- 
vinciale. Il avait, dans une hébétude 
élégante, assisté aux tournois galants 
des chevaliers fleuris; puis, grisé de 
vins poivrés, mêlés d'extraits de tubé- 
reuse et d'acacia, l'âme chavirée tou- 
jours par ses rêves opiacés, il avait 
perdu la notion du temps. De vieilles 
lectures lui revenaient; surtout celles 
011 Pétrone raconte, dans les chapitres 
du Satyrlcon, la vie débauchée de 
Rome. Les pourceaux, couronnés de 
myrtes et de roses, avaient les mêmes 
curiosités, les ruts étranges de nos 
énervés parisiens. Dans les maisons 
hospitalières, ouvertes aux passants 
d'amour, on entrevoyait, entre des écri- 
teaux, des nudités indécises, des accou- 
plements brefs aux accords d'une mu- 
sique barbare. C'étaient d'inquiétants 
incubes aux lourds oripeaux de courti- 
sanes, plâtrés de blanc gras, frisés et 
parfumés, des êtres insexués, dodus 
et maladifs, aux larges yeux vides cer- 
nés de kohl. 

Ces scènes, découpées dans le vif 
des mœurs d'alors, étaient à peu près 
les mêmes que celles qui se jouaient 
là mesquinement pour quelques initiés. 

Joies frelatées de Sodome, désirs 
irréalisables de voluptés neuves, dé- 
goût d'une civilisation décrépite, in- 
conscience du vice devenu nécessité, 
toutes les aberrations de notre littéra- 
ture moderne se trouvent dans le Sa- 
tyrlcon, et André s'en remémorait les 
alliciantes débauches, les érudites hys- 
téries. 



FOLIE n- OPIUM 



Dans son sommeil, il voyait mainte- 
nant de singulières choses: Un trône 
élevé se dressait devant lui, émaillé 
de briques polychromes, incrusté de 
béryls et d'opales. Sur les degrés se 
traînaient des adolescents aux formes 
nues, imprécises, aux membres fins 
sertis de joyaux, et Jacques, assis sur 
le large siège, les caressait tour à tour, 
puis les égorgeait lentement sans qu'un 
muscle de son visage tressaillît. Du 
sang dégouttait des marches, les corps, 
dans un spasme bref, roulaient les uns 
sur les autres. 

Le teint jaune, parcheminé, strié de 
rides, le regard figé dans une cruauté 
froide, Chozelle se rougissait les mains 
à cette besogne de boucher, s'attar- 
dait aux attouchements tièdes, dans la 
joie perverse de ces agonies qu'il avait 
voulues. 

Puis, ce furent d'autres scènes, des 
danses lascives de jeunes hommes nus, 
dont les reins ondulaient sous les cein- 
tures de sardoines et d'émeraudes, 
dont les colliers crachaient des étin- 
celles, grouillaient sur les poitrines 
plates comme des caméléons de flam- 
mes. 

Et un hermaphrodite se détachait 
du groupe, étalait ses membres pâles, 
d'une beauté parfaite, mimait les dan- 
ses de Salomé devant Hérode. André 
croyait voir Fiamette, mais une Fia- 
mette mutilée, étrange, vengeresse. 

Ce n'était pas seulement la danseuse 
pâmée qui ranime les sens d'un vieil- 
lard par ses soupirs et sa chair moite, 
frissonnante de luxure, c'était le Péché 



même, corolle adorable, hybride et vé- 
néneuse, se gonflant pour l'anéantisse- 
ment d'une race! 

Fiamette, car c'était elle, montait 
les marches du trône, se courbait sur 
le Tétrarque, lui offrait ses seins à 
peine sortis dont le bout saignait, et 
le couple enlacé disparaissait dans les 
flocons de brume, puis s'envolait, se 
perdait dans le plafond, tandis qu'An- 
dré poussait un cri de rage. 

Et d'autres hallucinations, après un 
moment d'angoisse, peuplaient son 
demi-sommeil. 

De temps à autre, il sortait de ses 
cauchemars, anéanti, brisé, la pensée 
chavirée dans l'épouvante, et il enten- 
dait, au-dessus du bruit des chambres 
mal closes, le choc sourd, régulier et 
fiévreux des artères qui lui battaient 
follement sous la peau du cou. 

— André, je t'assure que cette per- 
ruque rousse t'ira à ravir et que cette 
ceinture de péridots, à scarabée d'é- 
mail, s'agrafera sans peine à tes reins. 
Tu nous chanteras d'une voix douce 
les mélopées d'amour que je t'ai ensei- 
gnées. Veux-tu?... 

— Laisse-le donc; ne vois-tu pas 
qu'il est ivre à ne pouvoir nous en- 
tendre?... 

— Alors, passons-lui nous-mêmes 
ces voiles lamés d'or. 

Jacques prit André dans ses bras, 
et le disciple, continuant son rêve, se 
laissa dévêtir sans résistance. Il en- 
tendait confusément, sous 'les pluies 
de fleurs qui le submergeaient, les 
plaintes légères des flûtes syrinx aux 



FOLIE D'OPIUM 



tympanons tendus de peaux de bre- 
bis, le déchaînement des sistres de fer 
et d'ivoire, et se croyait à une orgie 
romaine dont les jeux se déployaient 
dans des coulées de vin et de sang. 

Il était Héliogobale, et les Prêtres 
du Soleil dansaient devant le symbole 
obscène de la Pierre-Noire, brandis- 
sant des torches dont les gouttes par- 
fumées tombaient autour de lui. 

Il ne se refusait pas aux adorations, 
conscient de son rôle auguste, et sou- 
riait, tandis que tout un peuple se pros- 
ternait, attendant une parole de ses 
lèvres peintes. 

Les prêtres de C3'bèle le baisaient 
au coin des lèvres, l'invitant à prendre 
part à la fête de la Nature volup- 
tueuse. Il était étendu sur un lit très 
bas, en forme de gondole, la poitrine 
et les jambes nues, avec une perruque 
frisottée qui lui recouvrait le front. 

Des cassolettes brûlaient à ses cô- 
tés, et il faisait rouler entre ses doigts 
les grains roses d'un collier de corail. 
Ses yeux s'emplissaient d'un mirage 
incessant, il respirait de chaudes bouf- 
fées aromatiques, qui exaspéraient ses 
désirs, et il se sentait procréé pour 
l'avènement de l'androgyne intermé- 
diaire de la femme et de l'homme — 
le triomphe définitif du principe de 
la vie. — Il pensait avoir les deux 
sexes, et se réjouissait à l'idée de 
s'engendrer lui-même dans la gloire 
de sa toute-puissance. 

Pourtant, des bras se tendaient vers 
lui, supphants; s'il dédaignait les ca- 
resses, il ne les repoussait pas, géné- 



reux dans son triomphe, et ses regards 
hallucinés se perdaient dans un tumulte 
de soies chatoyantes et de pierreries 
oîi rosissaient des coins de chair. 

Jacques se penchait sur lui, enla- 
çait ses épaules, de plus en plus étroi- 
tement, tandis qu'un esclave les éven- 
tait d'un large flabellum. 

Et c'était une douceur que le dis- 
ciple n'eût point osé soupçonner. Sa 
pensée flottait au hasard; il n'imagi- 
nait plus d'autres déhces. 

— Mon enfant d'élection, disait Jac- 
ques, combien je suis frémissant à te 
sentir là, sans révolte en mon pouvoir. 
Tu as enfin compris le but de ton 
existence, le mystère de ta destinée, 
et rien désormais ne nous séparera! 

Il ne cessait de baiser ses yeux, de 
s'enlacer à lui, de palper son corps 
en un élan nerveux, semblable à une 
crise déUrante. 

L'esclave, plus mollement, agitait le 
flabellum dans l'air épaissi, et les cires 
d'or laissaient tomber leurs larmes brû- 
lantes sur les tuniques blanches des 
prêtres de Cybèle, agenouillés comme 
pour un sacrifice. 

Docile, André se laissait manier ; 
puis, il y eut du bruit dans les cou- 
loirs; les assistants remontèrent sou- 
dain au plafond et tout disparut dans 
des flots de brumes. 

Le disciple reprit connaissance sous 
un poing rude qui le frappait, et une 
voix inconnue lui enjoignit de re- 
prendre ses vêtements que des hom- 
mes lui jetèrent avec dédain. 

Il s'habilla, sans comprendre, com- 




VIKXS TOrjnlRS AVKC MOI (P^lg^' /"/) 



FOLIE noi'IUM 



lOS 



nie dans un rêve. Ce ne fut que plus 
tard qu'il sut qu'une descente de po- 
lice avait troublé cette fête esthétique 
du cabaret de la Coccinelle. 



Il fut incarcéré avec le propriétaire 
de l'établissement, mais, grâce à l'in- 
fluence de Chozelle, il ne subit que 
quelques jours de prison. 



XXIV 



LA PETITE PIERREUSE 



André recommença à parcourir les 
bouges de Paris, les cabarets borgnes 
du bord de l'eau, les terrains louches 
des constructions lointaines, les quar- 
tiers suburbains, noirs de peuple et 
de misère. 

Jacques prétendait faire là de cu- 
rieuses rencontres, et préférer le vice 
pimenté des faubourgs aux perversions 
classiques et un peu fades de son ami 
Defeuille, 

Il touchait des mains calleuses aux 
ongles bruns, aux doigts spatules, aux 
poils rudes; il souriait à des visages 
de crime cupide aux expressions basse- 
ment féroces, et tout ce qu'il y avait 
de vil et de grossier au fond de sa 
nature se délectait à ces fréquentations. 

Parfois, ils arrivaient en pleine ba- 
taille. Les buveurs faisaient cercle au- 
tour des combattants, qui, l'écume aux 
lèvres, les yeux striés de pourpre, se 
ruaient à la mort avec des cris de 



bêtes. On riait autour d'eux, on les 
excitait de la voix et du geste, protes- 
tant ou applaudissant selon la valeur 
des coups. Une oreille, un lambeau de 
chair saignait souvent aux dents du 
plus féroce, et les couteaux, retournés 
dans les plaies, en sortaient des sanies 
rouges. 

Quand la police n'intervenait pas, 
le combat ne cessait qu'à la chute de 
l'un des hommes, et l'on voyait le 
vainqueur se relever, les mains gluan- 
tes, essuyer à sa chemise son couteau 
de boucher. 

Peu de femmes dans ces bouges im- 
mondes. Jacques visitait les maisons 
spéciales que les vendeuses d'amour 
évitent, sachant que leurs charmes n'y 
seraient point goûtés. Tout au plus, 
de-ci, de-là, une pierreuse venait-elle 
y chercher son frère ou son fils, rare- 
ment son amant. 

Chozelle offrait à boire aux plus 



[o6 



FOLIE D'OPIUM 



beaux gars, et faisait son choix, tan- 
dis qu'André, à moitié assoupi sur un 
bout de table, songeait à Fiamette. 
Dans ses rares moments de lucidité, il 
se faisait horreur, et il lui semblait que 
chacune de ces nuits fiévreuses ag- 
gravait sa déchéance, le poussait irré- 
missiblement dans la voie honteuse. 
Une sorte de force suggestive domi- 
nait sa volonté, devenue flottante sous 
l'influence du poison, il subissait la 
torture quotidienne avec une résigna- 
tion de malade. 

Chozelle, dans sa lâcheté, craignait 
les aventures fâcheuses, et, s'il se fai- 
sait accompagner par son jeune dis- 
ciple, c'était moins par amitié pour lui 
que pour être assuré, toujours, d'une 
protection efficace. 

Parfois, en effet, un mâle jaloux eu 
rusé inten-enait, crachait les plus hor- 
ribles menaces ou proposait un arran- 
gement. Et cela rappelait les coutumes 
et les agissements des souteneurs de 
barrière; le bétail seul différait. Il est 
vrai que ces professeurs d'infamie re- 
crutaient surtout des enfants ou des 
adolescents, et Jacques préférait les 
fruits mijrs aux primeurs. 

Un jour, pourtant, le disciple s'était 
mis devant le Maître, et avait reçu 
un coup de poing dans la poitrine 
qui lui avait fait perdre la respiration. 
11 s'était retrouvé, accoté à un réver- 
bère, et Jacques, à genoux devant lui, 
étanchait le sang qui sortait de son nez 
et de sa bouche. 

Ces dangers plaisaient au poète, lui 
faisaient trouver un attrait morbide et 



une excuse à ces expéditions noctur- 
nes. Il tâchait d'oublier son triste 
amour, et lorsqu'il avait assez de pré- 
sence d'esprit, prenait des notes pour 
un roman de mœurs qu'il méditait. 

Ainsi le temps passait; il n'avait pas 
de nouvelles de sa maîtresse, et pensait 
pouvoir l'oublier. Malgré la tristesse 
de son cœur, il suivait d'un œil indul- 
gent ces formes errantes, molles sous 
les oripeaux, qui battent les rues avec 
la démarche suspecte et furtive des 
bêtes, qui arrêtent les passants, hum- 
bles et prometteuses, fouillent l'ombre 
dans l'exaspération de leur poursuite 
acharnée. Et, tandis que Jacques se 
détournait avec mépris, André souriait 
avec douceur à ces créatures de joie, 
qui ne connaissent de la joie que le 
rire, à ces filles d'amour, qui de l'a- 
mour ne connaissent que le geste. 

Pourtant, son être était douloureux 
de vouloir aimer et de n'avoir rien à 
aimer. Il sentait le froid que fait autour 
de l'âme une jeunesse stérile, une jeu- 
nesse déshéritée de protection tendre, 
de grâce câlineuse. Malgré lui, il s'at- 
tardait à dépeindre le visage ardent et 
pur de Fiamette, les contours adora- 
bles de son corps. Il la revoyait dans 
sa robe de songes, égrenée de flam- 
mes, avec la pointe orgueilleuse de 
ses seins soulevant les mailles du gor- 
gerin de perles. 

Un soir, une fille prit sa main dans 
les ténèbres et l'entraîna, tandis que 
Jacques buvait avec ses amis de ren- 
contre. 

La petite comptait à peine quinze 



FOLIE D'OPIUM 



107 



ans. Elle avait des membres fins, une 
chevelure superbe et des yeux de pé- 
ridots qui lui enfiévraient la face. Ses 
hanches graciles ondulaient sous une 
jupe de drap rouge, un pavot artificiel 
saignait dans sa coiffure. 

— Tu as l'air triste, dit-elle, viens! 
Il sourit. Il avait reconnu la petite 

du Moulin-Bleu. 

— Tu sais donc aimer? Comment 
t'y prends-tu?... 

— Je berce les chagrins sur mon 
cœur comme je berçais mes poupées, 
il n'y a pas longtemps. 

— Alors, tu as un cœur?... 

— Il paraît, et je souffre quand on 
est méchant pour moi. 

— Depuis combien de temps fais-tu 
ce métier?,., 

— Depuis deux ans, mais il ne faut 
pas le dire, parce que je n'ai pas l'âge... 

— Alors, il est dangereux de te 
suivre?.,. 

— Oh! toi, tu ne risques rien. C'est 
le grand Charles qui... 

— Charles?,,. 

La petite se rengorgea. 

— Oui, mon amant,.. Celui qui me 
fait travailler,.. 

Tristement, André contemplait cette 
églantine du pavé, non flétrie encore, 
mais apâlie par les fatigues d'amour, 
les étreintes perverses. 

— Et ce grand Charles... Tu l'aimes 
aussi?.,. 

Elle frissonna et répondit tout bas, 

— Non. 

— Alors pourquoi restes-tu avec 
lui?... 



— Parce que j'en ai peur... 

— Il te bat?.,. 

— Souvent. 

— Quand tu ne rapportes pas assez 
d'argent?... 

Elle baissa les yeux, fit mélancoli- 
quement un signe affirmatif. 

— Il faut te sauver, tâcher de te 
placer quelque part,.. 

— J'y ai songé, dit-elle vivement, et 
tu m'aideras! 

— Moi?,.. 

— Que veux-tu que je fasse toute 
seule ?... Je ne suis pas assez forte, 
et puis, je n'ai pas d'argent... Charles 
me prend tout ce qu'on me donne... 
Appelle-moi Zéhe... 

Comme André songeur considérait 
l'enfant, elle tâcha de nouveau de l'en- 
traîner. 

— Viens toujours avec moi, et, si 
je ne te plais pas, j'irai chercher ma 
sœur qui est une femme, déjà... Ma 
sœur Lucienne.,. Elle est très jolie... 

Le jeune homme eut un pâle sourire 
mêlé de pitié et de dégoût. Mais une 
sorte de curiosité maladive l'entraîna, 

— Puisque tu es gentille, dit-il, mè- 
ne-moi chez toi, 

— Faut-il chercher Lucienne? 

— Non, toi seulement. 

Elle bondit joyeusement, et marcha 
devant pour le guider dans les ruelles 
sordides. 

Son petit jupon rouge collait sur ses 
hanches, et ses superbes cheveux ru- 
tilaient lorsqu'un jet de flamme les 
caressait au passage. De temps à au- 
tre, elle tournait la tête pour voir isi 



io8 



FOLIE IJOFIVM 



son amoureux la suivait toujours, et, 
rassurée, elle montrait dans un éclat de 
rire ses dents de jeune chat. 

— Je suis heureuse! heureuse! 

Ils montèrent un escalier abomina- 
ble, où se confondaient tous les relents 
de misère, et pénétrèrent dans une 
chambrette sans feu et sans tapis, meu- 
blée seulement d'un grand lit tendu 
d'andrinople, de quelques chaises et 
d'une commode, avec l'indispensable 
cuvette, flanquée d'un savon et d'une 
fiole d'eau de Lubin. 

— Tu vois, ce n'est pas beau, chez 
moi, dit-elle, mais c'est tout ce que 
Charles m'a donné, et je n'ai jamais 
d'argent pour acheter des fleurs et 
d'autres jolies choses qui me feraient 
plaisir. 

André prit une chaise, et la petite 
vint se frôler à ses jambes, l'embrassa, 
et, comme il restait songeur, s'assit 
sur ses genoux. 

— Dis-moi pourquoi tu ne veux pas 
jouer avec moi, comme les autres?... 

Il regarda autour de lui. 

— Nous sommes seuls, au moins?... 

— Oui, ils sont à boire chez le 
père Philippe. 

— Charles et ta sœur?... 

— C'est toujours là qu'ils m'atten- 
dent. Ils ont dii nous voir passer... 

— Ah!... 

— Ils ne monteront pas, tu peux 
être tranquille. 

André, le cœur serré, appuya sa joue 
à la joue de l'enfant et resta ainsi. Des 



larmes filtraient entre ses cils, et Zéhe, 
gagnée par cette émotion, se mit à 
pleurer aussi, sur elle et sur lui, parce 
que c'était une bonne petite fille qui 
n'aurait point dû faire un tel métier. 

— Alors, tu m'emmèneras?... 
Il soupira. 

— Hélas! je ne suis pas riche. 

— Qu'est-ce que cela fait! Je soi- 
gnerai ton ménage, et tu ne t'occupe- 
ras plus de rien. 

Il garda le silence, ne sachant com- 
ment s'y prendre pour enlever à la 
pauvrette ses illusions. 

Elle s'était reculée, toute chagrine. 

— Tu vois bien que je ne te plais 
pas... Tu m'avais mal vue, tout à 
l'heure, tu me croyais plus dévelop- 
pée... Oh! je suis un maigre régal! 

— Non, Zélie, je te préfère comme 
tu es. Reste auprès de moi, embrasse- 
moi ainsi que tu embrasserais un ca- 
marade chéri. Je ne te demande qu'un 
peu d'affection, tu seras ma petite amie, 
et je te récompenserai tout de même, 
ajouta-t-il, en voyant un nuage d'inquié- 
tude passer dans les yeux de l'enfant 

Il lui mit dans la main tout ce qu'il 
avait sur lui, et, comme elle hésitait, 
regardant les pièces blanches: 

— C'est pour toi... 

— Mais, je n'ai rien fait pour... 

— Tu as fait suffisamment si tu 
m'aimes un peu! 

— Oh! oui, je t'aime! 

En riant et pleurant, elle se jeta dans 
ses bras. 



FOLIE VOl'lUM 



lO\) 



XXV 



CAUCHEMARS 



André, un peu consolé, rejoignit 
Chozelle dans le cabaret louche où il 
l'avait laissé. Dès l'entrée, il remar- 
qua un couple installé devant une bou- 
teille de vin bleu, et il devina que cet 
homme et cette femme, qui l'exami- 
naient d'un œil méfiant, devaient être 
les bourreaux de sa petite amie. 

Lucienne avait une jupe rouge, 
comme sa sœur, et, dans les cheveux, 
un pavot semblable au sien, qui crépi- 
tait dans la lueur fumeuse des quin- 
quets. Sans doute portaient-elles la 
même livrée pour séduire le client, 
l'aguicher d'une promesse plus per- 
verse. 

Zélie ne ressemblait nullement à la 
créature de vice qui riait, à demi ren- 
versée sur les bancs de ce bouge in- 
fâme. Les yeux de l'enfant étaient 
pleins d'une douceur triste, tandis que 
ceux de la fille brillaient d'une flamme 
d'ivresse ou de crime, cherchaient, 
cruels et provocants, ceux des buveurs 
qui la coudoyaient. 

— Rentre, pour voir ce qu'il a donné 
à la petite, fit le grand Charles à voix 
basse. 



Mais Lucienne protesta. 

— Elle viendra bien nous le dire. 

— Savoir, cest une fainéante... Et 
puis, un beau soir elle nous jouera la 
fille de l'air. 

— Maigriotte et gnoUe comme elle 
l'est! 

— Une primeur. Il y a des vieux 
qui les préfèrent ainsi. 

— Bah! laisse-moi boire, on verra 
demain. 

Le grand Charles serra "les poings, 
tandis que la fille faisait claquer ses 
lèvres au bord du verre épais, renver- 
sait la tête voluptueusement: 

— Boire et dormir, il n'y a que ça! 

Mais Charles, qui dévisageait Cho- 
zelle depuis un moment, poussa le 
coude de sa compagne. 

— Tâche donc d'empaumer l'autre. 
Elle haussa les épaules. 

— Rien à faire! Tu ne vois donc 
pas ce que c'est que ce type-là?... Tu 
ne l'as donc pas vu sortir, il y a deux 
jours, avec le Frisé?... 

Jacques emmenait le disciple, un peu 
gêné par le regard gouailleur de l'hom- 
me. Il était de mauvaise humeur, mé- 



l<U-Ll-tj -U UriUM 



content de lui et des autres, ayant 
perdu son temps. Aussi demanda-t-il, 
sans aménité: 

— Oii donc avez-vous couru, tandis 
que je m'attardais avec ces brutes?... 

André rougit. 

— Je me suis senti souffrant, et j'ai 
pris l'air. 

— Pendant deux heures! 

— Deux heures?... il me semblait 
que je ne marchais que depuis un mo- 
ment. 

— Je vois que le temps passe vite 
quand je n'y suis pas. 

Le Maître avait encore beaucoup de 
choses sur le cœur, mais il dédaigna 
de se plaindre davantage, et se promJt 
seulement d'exiger, pour le lendemain, 
un supplément de travail. Les œuvres 
d'André avaient du succès, et Jacques 
s'applaudissait de son heureux choix, 
sans pour cela laisser voir à l'élève 
une satisfaction imprudente. Il ne faut 
pas gâter le métier. 

Lorsque les deux hommes ne sor- 
taient pas, le 7vlaître daignait donner 
quelques conseils, relever la fadeur 
d'un article par des mots amusants et 
rares, plaqués de-ci, de-là. Ainsi, toutes 
les productions d'André avaient un air 
de famille : le genre Chozelle, qui — cla- 
maient les admirateurs — se recon- 
naissait dès la seconde ligne d'une 
chronique ou d'une nouvelle. 

Jacques vivait des hommes, comme 
certains de ses confrères vivaient des 
femmes, et, chose bien typique, en ce 
temps de pourriture morale et de lutte 
homicide, il s'en faisait gloire, racon- 



tant ses bonnes fortunes, étalant ses \ 

vices au cercle, au théâtre, en plein [ 
boulevard; Tous, critiques, échotiers et 

soireux, encensaient son mérite, son \ 

i 

originalité, le tour ingénieux et mordant i 

de son esprit. Il y avait, pour le mettre ! 

en valeur, une apothéose d'épithètes ' 

que les petites femmes perverses se I 

répétaient entre elles avec complai sance. i 

Vêtu de son habit de soirée, cravaté ' 

de blanc, Jacques, le soir, jetait un coup ' 

d'œil sur les gazettes alliciantes, tan- < 
dis que le disciple, pelotonné devant 

la cheminée oii brillait une plaque de ' 

cuivre rouge, chauffée par une invisible ! 

herse de gaz, rêvait tristement. Et sa ] 

vie était comme cette plaque ardente, \ 
d'un rouge criminel, sans la joie des 

flammes vagabondes, des flammes li- i 

bres qui montent au gré de leur ca- j 

priée et crépitent follement comme des : 

cigales d'amour! Sa vie était fiévreuse i 

sans but; elle brûlait sinistrement sans ; 
espoir, sans tendresse, inutile et factice. 

Tandis qu'il songeait, la joue ap- l 

puyée au marbre tiède, Chozelle, qui i 

lisait, avait des exclamations approba- , 

tives pour quelques éloges qui cares- i 

saient plus particuHèrement sa vanité ; 

d'auteur, i 

— J'ai tout de même de la chance! 
disait-il, 

— Certes, souriait le poète avec une \ 
ironie lasse, i 

— Que de gens de talent luttent sans 
pouvoir réussir, passent leur temps à 
souhaiter d'impossibles revanches ! ; 
Vous, par exemple, mon ami,,, 

— Hélas! ' 





LE liLKSSli EXTENDi: I.K r.RUIT d'u.N GALOP DANS LE BROUILLARD [PûgC IKj) 



FOLIE D'OPIUM 



Et, dans une franchise cruelle, Jac- 
ques poursuivait, avec un besoin de 
torturer les nerfs d'autrui qui lui pro- 
curait de délicates jouissances, des sen- 
sations d'artiste, comme il disait: . 

— Ainsi, ces chroniques, signées par 
vous, n'auraient aucun succès, et je 
vous défie bien de les placer dans un 
journal! C'est que, voyez-vous, il ne 
suffit pas d'avoir du talent pour réus- 
sir; dans notre métier, c'est l'enseigne 
qui attire le client. Imposez ou ache- 
tez une bonne enseigne, soyez adroit 
ou riche, tout est là. 

La cueillette de gloire finie, le Maî- 
tre s'étendait dans sa bergère de soie 
verte et ne tardait pas à s'endormir, 
tandis que le jeune homme, s'appro- 
chant de la fenêtre, contemplait, sous 
le ciel métallique chargé de neige, les 
toits d'un hôtel voisin oii palpitaient 
de gros flocons comme les plumes blan- 
ches d'un éventail, agité par quelque 
invisible main... Mais, il avait là, tou- 
jours prête, sa pipe d'opium, et, fé- 
brilement, il chauffait la pâte d'oubli, 
s'installait, tirait quelques bouffées libé- 
ratrices. Peu à peu, le décor changeait, 
les murs vacillaient: Chozelle remon- 
tait au plafond comme un bonhomme 
peint sur une toile qu'on tire. Des 
nuages de brume se déroulaient, ainsi 
que ces anneaux noirs qui, à la fin des 
feux d'artifice, brouillent les trajec- 
toires des fusées; puis, tout se dissipait, 
et l'atelier de Pascal apparaissait lu- 
mineux comme à la soirée des confetti. 
Deux à deux les modèles circulaient, 
presque nus sous leurs joyaux, éta- 



laient des épaules blanches, des crou- 
pes rebondissantes sous la cambrure 
des reins, des jambes nerveuses, gan- 
tées de soie noire, aux fléchettes bro- 
dées de nuances vives, aux fleurs jetées 
comme des baisers le long des chevil- 
les: des baisers grimpants en semis de 
clématites et de roses. 

Nora, la taille prise dans sa cein- 
ture à cabochons glauques, bondit 
comme un clown, pirouette et se dé- 
sarticule, une jambe de-ci, une jambe 
de-là. Puis, sans s'aider des mains, se 
redresse, et, du bout de son pied mi- 
gnon, fait sauter une coupe de Champa- 
gne que Chozelle portait à ses lèvres. 
La voici, les jambes en l'air, tournant 
' comme un scarabée d'or enfermé dans 
une boîte; elle s'étire et se ploie, de- 
vient couleuvre, passe sa tête entre ses 
jambes, tire une langue moqueuse à 
l'assistance; et, soudain, ses traits se 
contractent, ses yeux s'agrandissent, 
se creusent, reculent au fond des or- 
bites, sa chair se décompose et se des- 
sèche. C'est un squelette qui saute au 
bout d'une ficelle! 

Les couples passent; Cythère et Les- 
bos, les prunelles fumeuses, les lèvres 
meurtries, sourient vaguement dans 
une hébétude d'étreintes et de baisers. 
Voici les fœtusards du chic et du chè- 
que, les chevaliers de marque et de 
contremarque, les éthéromanes verli- 
bristes, les ataxiques aux jambes de 
coton, aux moelles fondues, tous les 
gavés et tous les meurt-de-faim, aussi 
livides les uns que les autres et pa- 
reillement macabres! 



114 



FOLIE D'OFIUM 



Des filles rousses, brunes et blon- 
des^ montrent leurs aisselles oii brille 
un peu de sueur en rosée de diamants; 
une odeur musquée de peau et de four- 
ture exalte les sens, met dans les 
yeux des hommes des lueurs de con- 
voitise. 

Les gouges de volupté se prennent 
par la main pour une ronde folle au- 
tour d'une nouvelle venue qui fait pâlir 
les plus fameuses: C'est Fiamette, ta- 
nagréenne, irréelle, dans son corselet 
à cabochons de saphirs qui tremblent 
en pétillant sur sa chair, remués par 
la hâte des seins. 

André se voit lui-même auprès de 
sa maîtresse, il est morose et ne ré- 
pond pas à ses mines enjôleuses, à 
ses baisers. Alors, elle s'éloigne, laisse 
tomber le réseau de pierreries qui la 
couvre, apparaît sans voile sous le re- 
gard en arrêt des hommes. Tous, trem- 
blants de désirs, la détaillent, scrutent 
le mystère de ses flancs et l'émoi de 
ses attitudes. Tous la veulent, jugeant 
sa beauté indéfectible, et se jettent sur 
elle dans une frénésie soudaine. 

André, le cœur battant à grands 
coups sonores, fait de vains efforts 



pour se lever, arrêter la curée d'amour 
dont le souffle rauque gronde à ses 
oreilles. Il supplie, pleure, se tord, 
impuissant, tandis que la meute affa- 
mée passe sur le corps de Fiamette, se 
repaît de sa chair liliale. 

Par moments, il aperçoit la couronne 
rose de ses seins, l'étoile fleurie de 
son ventre, et devine une autre fleur 
que tous peuvent cueillir excepté lui. 

Le songe d'opium devient cauche- 
mar. Ses muscles se contractent, les 
battements de son cœur s'accélèrent, 
et, dans une frénésie de rage, il se 
dresse, enfin, décroche une arme, au 
hasard, sur les murs de l'atelier, et, 
bondissant dans le tas des mâles en 
rut, frappe ces faces de luxure, ces 
gorges hoquetantes de soupirs volup- 
tueux, plonge ses mains dans le sang 
des poitrines et des ventres, puis s'éva- 
nouit sur le corps de Fiamette... 

Lorsque le jeune homme reprenait 
ses sens, il était mortellement las et des 
tics bizarres parcouraient sa face. Le 
poison, lentement, agissait sur son or- 
ganisation, exaspérant ses nerfs, dé- 
traquant sa santé, déjà éprouvée par 
les veilles et les privations. 



FOLIE D'OPIUM 



lis 



XXVI 



ZELIE DANSE 



Au cabaret du père Philippe, André 
retrouvait sa petite amie; le plus sou- 
vent, elle l'attendait à la porte pour 
ne pas éveiller l'attention de Jacques, 
et, bien vite, l'emmenait chez elle, lui 
racontait ses projets, se confiait à lui, 
comme à un frère aîné très tendre. Elle 
ne voulait plus rester avec Lucienne et 
le grand Charles, c'était décidé; pla- 
cée dans une maison de modes par 
les soins d'André Flavien, elle travail- 
lerait, saurait reconquérir le respect des 
gens. Est-ce que tout ne s'efface point 
à son âge?... Le jeune homme souriait 
à ce gazouillis de fauvette, se sentait 
meilleur auprès de cette petite âme 
gentille et fraîche, malgré les ignomi- 
nies de l'entourage. 

A Zélie, également, il avait raconté 
le passé, et comment il avait quitté sa 
maîtresse, qui prétendait le faire vivre 
avec l'argent des autres. Il avait fui, 
plein de honte et d'indignation ; ce- 
pendant, son cœur souffrait toujours, 
ses lèvres gardaient l'empreinte des 
anciens baisers, et ne sauraient point 
trouver de saveur aux caresses nou- 



velles. Un envoûtement de souvenirs 
l'attachait à l'amie indigne qu'il ado- 
rait et maudissait tour à tour. 

— Et tu as quitté ton nid d'amour?... 

— Il le fallait bien. 

— Pourquoi? 

— Parce que... parce que... tu ne 
comprendrais pas, petite Zélie, si je 
te le disais. 

— Ah!... Comment était-ce chez toi? 

— Banal, pour les autres, sans doute, 
adorable pour mon cœur d'amant... De 
la mousse et des fleurs... Juste la place 
de nos deux tendresses... 

— Tu retrouveras ta Fiamette. 

— Jamais! 

— Bah! on s'imagine que tout est 
fini, et puis, tout recommence. La tris- 
tesse s'enfuit comme la joie... On est 
malheureux un jour et consolé le len- 
demain, sans savoir comment ça s'est 
fait... Parfois j'ai envie de me tuer, 
puis, le soir, je danse comme une folle, 
et la vie me semble bien amusante. 

— Tu n'es encore qu'une petite fille, 
Zélie; plus tard les chagrins te laisse- 
ront une empreinte plus profonde. 



ii6 



FOLIE D'OPIUM 



— Tu crois?... Dans tous les cas, 
parle-moi d'Elle, ça me fait plaisir, 
parce que je sens que ça te console. 

Et le poète disait tout de sa vie et 
de celle de sa maîtresse, sachant bien 
que la petite amie qui l'écoutait ne le 
trahirait pas, enfermerait en elle, com- 
me en un tabernacle, le saint ciboire 
de son amour défunt. 

— Mais, maintenant, vois-tu, je veux 
que tu m'aides à oublier ce passé dont 
le souvenir me fait trop de mal! 

Et Zélie,- qui déjà était femme, es- 
sayait de le guérir avec des moyens de 
femme. N'ayant à offrir que son frêle 
corps d'amour, elle l'offrait ingénu- 
ment, lui disant que cela ne tirait pas 
à conséquence, qu'elle se résigne- 
rait à n'être qu'un petit animal de joie, 
sans espoir de bonheur. Elle ne voulait 
rien que consoler, semer un peu d'ou- 
bli dans de brèves minutes. 

Il ne répondait pas, l'âme lointaine, 
et elle s'agenouillait à ses pieds, fai- 
sait ses mains prisonnières, et, le re- 
gardant de ses grands yeux purs, lui 
demandait pourquoi il ne voulait pas. 

— Qu'est-ce que cela fait, puisque 
tu me quitteras tout de suite après? 

Et lui, pour l'éloigner, trouvait des 
arguments : 

— Si je te prenais, je ne t'aimerais 
plus. 

— Je ne désire pas que tu m'aimes, 
puisque je t'aime pour deux. Prends 
seulement du plaisir, cela calmera ton 
cœur. 

— Non, Zélie, il ne faut pas. Je suis 
bien ainsi, mon esprit est confiant. Il 



me semble que je respire dans un bois 
de roses, après avoir traversé les plai- 
nes fiévreuses et les marais pestilentiels 
qui donnent la malaria. 

Elle secouait la tête, en riant, et, 
pour le distraire, essayait quand même 
d'éveiller ses convoitises, n'ayant pas 
d'autre félicité à lui offrir. D'une main 
impatiente, elle enlevait les épingles 
de sa coiffure, secouait le pavot rouge 
qui glissait à ses pieds comme une 
fleur de meurtre agonisante et malé- 
fique, une fleur de honte qui disait son 
métier, attirait sur elle l'attention des 
chercheurs de baisers, au détour des 
rues. Sa libre chevelure l'enveloppait 
alors comme une fourrure tiède, ma- 
gnétique, où il plongeait doucement 
son front. 

Elle savait des danses, aussi, des 
danses perverses et naïves, que Lu- 
cienne, retroussant ses jupes, lui avait 
enseignées. Comme elle, pinçant son 
jupon écarlate, elle levait la jambe, 
pivotait sur le bout d'un pied, et, les 
doigts écartés, passait sur son mollet 
grêle un imaginaire archet de violon. 
Ses gestes, inconsciemment précis, ap- 
pelaient l'étreinte brutale, l'étreinte du 
mâle sans simagrées d'amour. 

Elle était gracieuse, pourtant, dans 
ses danses vulgaires et d'une certaine 
adresse. Le grand Charles, d'ailleurs, 
pour l'assouplir, l'avais mise contre un 
mur, la jambe en l'air, et, chaque jour, 
recommençant l'exercice, poussait da- 
vantage, faisant craquer les os, jusqu'à 
la ligne droite, jusqu'à la dislocation 
complète. 



FOLIE DVPIUM 



Dans certains établissements subur- 
bains on faisait cercle autour d'eux pour 
les voir se trémousser à la lueur des 
quinquets. Charles n'avait pas son pa- 
reil pour le grand écart. Il se relevait 
d'un seul coup, avec une souplesse de 
clown, et son imagination perverse lui 
suggérait des figures nouvelles que 
ses rivaux s'empressaient de copier. 

Lucienne s'agitait auprès de Zélie, 
l'enlaçait, tourbillonnait avec elle, plus 
lascive, plus impudique, plus endia- 
blée, et leurs robes écarlates faisaient 
comme des taches de sang dans l'air 
épaissi des bouges. 



Délaissant le saladier de vin bleu et 
le punch aux flammes serpentines, les 
buveurs applaudissaient, réclamaient 
des danses plus véhémentes. 

Et c'étaient ces poses de possédées 
d'amour que Zélie essayait devant An- 
dré, moins pour le conquérir que pour 
le distraire, heureuse quand son effort 
amenait un sourire sur les lèvres du 
poète. 

— Ah! disait-il, tes bonds de dia- 
blesse sont des bonds d'ange déchu; 
et si tes ailes ont roussi au feu du 
sabbat, petite Zélie, ton cœur a gardé 
la couleur du ciel!... 



XXVII 



COUP DE COUTEAU 



Un soir, comme le jeune homme 
regagnait le cabaret du père Philippe, 
il entendit des voix irritées. Chozelle, 
très pâle, reprochait au grand Charles 
la mauvaise tenue de Lucienne qui 
avait osé, étant ivre, contrefaire ses 
tics. IJ réclamait l'expulsion de la fille, 
menaçait de chercher un autre gîte 
pour ses habituels rendez-vous. 

Sur les observations prudentes du 
cabaretier qui, sans doute, « savait des 



histoires », le couple sortit sans ré- 
sistance, haineux et sournois. 

— Tu vois comme je leur parle, dit 
Jacques, ils ne reviendront plus. 

— Peut-être avez-vous eu tort. 

— Tu sais bien que je n'ai pas peur. 
Ce gibier de potence va déguerpir au 
plus vite... Il n'aurait garde de se faire 
prendre. 

André haussa les épaules, un peu 
inquiet, pourtant, sur !e sort de sa 



ii8 



FOLIE D'OPIUM 



petite amie qu'il craig^nait de ne plus 
revoir. 

Chozelle, ayant jeté une pièce blan- 
che sur le comptoir, se dirigea vers la 
porte. 

Le temps était fort brumeux, et 
les rares becs de gaz éclairaient mal 
l'étroit trottoir que les palissades des 
maisons en construction barraient, de 
place en place. 

— Ton bras? demanda Jacques. 

Ils cheminèrent, indécis sur le che- 
min, cherchant un fiacre. 

Des trous noirs s'ouvraient tout à 
coup à leur côté, pleins de mystérieuse 
épouvante ; par des portes leur arrivait, 
comme par des bouches d'égoiàt, une 
haleine acre et corrompue. Ils trébu- 
chaient dans des crevasses, glissaient 
sur des épluchures gluantes, se per- 
daient de plus en plus dans un dédale 
de ruelles obscures. 

Parfois, le bruit d'une lutte domi- 
nait les autres bruits du faubourg; des 
gémissements de filles qu'on égorge 
passaient comme des clameurs d'oiseau 
de nuit; puis, c'étaient des rires gras, 
des injures, des paroles obscènes que 
les fenêtres mal closes de quelque 
bouge leur envoyaient au passage. Ils 
côtoyaient des terrains à vendre, en- 
combrés de plâtras et de détritus, oii 
quelque chat famélique miaulait tris- 
tement. Des relents d'abattoir se mê- 
laient aux relents de misère; et, de 
tant de détresses cachées, se dégageait 
une invincible tristesse, un infini ma- 
laise physique et moral 

André ne parlait pas, ayant quelque 



peine à diriger son compagnon qui 
s'appuyait lourdement sur son bras. 
Le brouillard était si opaque que la 
ligne des maisons se devinait à peine, 
sans indication de rues. 

Chozelle, ayant mis le pied dans une 
flaque, rompit le silence. 

— Un cauchemar, cette cité de boue 
et de suie, ce quartier de meurtre 
perdu dans la Ville-Lumière!... 

— Un cauchemar que nous connais- 
sons trop! Pourquoi ne pas rechercher 
des spectacles plus doux? L'amour du 
macabre vous jouera un mauvais tour, 
cher Maître! 

— Tu crois?... 

— On ne brave pas impunément la 
haine et la faim du peuple! 

Jacques frissonna. 

— Peut-être as-tu raison. Je suis 
écœuré de cette misère qui n'a même 
plus l'attrait de l'inconnu. Defeuille, 
au moins, a le vice élégant, et l'on 
ne risque pas de se faire égorger en 
sortant de ses petites fêtes. Je le dé- 
ciderai à inviter mes nouveaux amis, 
11 n'y aura de changé que le décor. 

Il semblait à André qu'ils revenaient 
sur leurs pas, et une sorte d'inquiétude 
nerveuse l'agitait, malgré lui. 

— Nous n'en sortirons jamais! mur- 
mura Chozelle avec découragement. 

— Tâchons de retrouver la maison 
du père Philippe, et demandons à y 
passer la nuit. 

— Oui, tu as raison. Je suis horri- 
blement las! 

Il achevait à peine, lorsqu'un homme 
se jeta sur eux, brandissant une arme. 



FOLIE D'OI'IUM 



I I.) 



Instinctivement, André s'était mis en 
avant, luttait corps à corps avec le 
grand Charles, qu'il avait reconnu. 
L'autre cherchait à l'écarter, à le ren- 
verser; n'y parvenant pas, il lui enfonça 
son couteau dans la poitrine. André 
ouvrit les bras, trébucha, donna du 



front contre un mur, puis s'abattit sur 
le pavé visqueux. 

— Vite! à l'autre! cria la voix ra- 
geuse de Lucienne. 

Et le blessé entendit le bruit d'une 
galopade dans le brouillard qui se re- 
fermait sur la fuite effrénée de Jacques. 



XXVIII 



FIAMETTE PARDONNE 



Fiamette, qui depuis deux mois soi- 
gnait la Comète, venait de recevoir une 
lettre dont la suscription, d'une grosse 
écriture enfantine, lui était inconnue. 

— Qu'est-ce que c'est? demanda 
Nora, en tournant vers son amie un 
visage de cire que n'éclairait qu'un 
étrange regard investigateur et tendre, 
le regard des moribonds qui interroge 
sans cesse, cherche dans le regard 
d'autrui l'espoir d'une guérison ou la 
certitude d'une fin prochaine. 

— Une lettre qui ne me dit rien de 
bon. 

— As-tu peur de l'ouvrir? 

— J'ai peur de tout, à présent. Quel- 
que billet anonyme, sans doute? 

En tremblant, elle déchira l'enve- 
loppe, et un cri d'angoisse expira sur 
ses lèvres. 



— Quoi donc?... demanda Nora. 
Une mauvaise nouvelle? 

— Oui. André a été blessé, la nuit 
dernière, 

— Blessé!... Un duel?.. 

— Je ne sais, vois. 

Elle passa le billet à la Comète qui 
fit un effort pour se soulever sur, les 
coussins. 

— C'est signé: ZéUe... Tu connais? 

— Non. 

— La lettre est touchante, quoique 
sans orthographe, murmura la ma- 
lade, et elle relut lentement: 

« Votre ami a reçu, cette nuit, un 
« coup de couteau qui ne lui était pas 
« destiné. Il a perdu connaissance, et 
« on l'a transporté à l'hôpital, car il 
« n'avait personne pour le soîgner chez 
« lui. 



FOLIE D'OPIUM 



« Je sais qu'il vous aime toujours; 
« je vous préviens donc pour que vous 
« alliez le guérir. Moi aussi, je l'aime, 
« mais je ne suis qu'une amie et je 
« désire seulement qu'il soit heureux 
« par vous. 

« ZÉLIE. » 

Suivait l'adresse de l'hôpital. 

— Zélie!... soupira Fiamette.. 

— C'est un brave petit cœur, fit 
Nora, il faut aller retrouver André. 

Déjà Fiamette était prête à partir. 
En hâte, elle embrassa la Comète, qui 
souriait avec mélancolie. 

— J'y vais. 

— Tu reviendras, au moins?... 

— Certes. 

— Tu sais... ce ne sera pas pour 
longtemps... ne m'abandonne pas! 

Mais la jeune femme n'écoutait plus. 
C'est en courant qu'elle traversa l'anti- 
chambre et descendit les marches du 
petit hôtel. La porte de la cour était 
ouverte, un fiacre passait. Fiamette 
donna rapidement l'adresse au cocher, 
et se jeta sur les coussins oii elle de- 
meura anéantie, les yeux fixes, sui- 
vant sa chimère douloureuse. Elle ne 
sut jamais le chemin qu'elle avait pris 
et, lorsque la voiture s'arrêta, elle 
descendit machinalement devant une 
haute bâtisse à murs de prison qui, dès 
le seuil, exprimait la désespérance et 
la fin des choses. 

Le concierge, bourru, lui indiqua 
une salle carrée, rigide, inhospitalière, 
avec des chaises et des bancs groupés 
dans le fond devant un guichet vitré. 
Des malheureux attendaient, déjà, te- 



nant des oranges dans des papiers de 
soie, des pots de confiture, des bou- 
teilles de vin fin, des friandises pour 
les condamnés qu'ils venaient voir. 

Fiamette se mit à la queue, puis, en 
passant devant le guichet, demanda les 
renseignements nécessaires. Un autre 
employé lui indiqua, sans bienveil- 
lance, la salle oii reposait André, et, 
après quelques détours dans les corri- 
dors, empuantis de phénol et de chlo- 
roforme, elle trouva ce qu'elle cher- 
chait. Le lit 18 qu'occupait son ami 
était le dernier à gauche d'une vaste 
pièce, claire et froide. André, la che- 
mise ouverte, semblait dormir. 11 était 
très pâle, ayant perdu beaucoup de 
sang. Des linges fraîchement appliqués 
lui couvraient la poitrine. 

Fiamette se pencha, lui prit douce- 
ment la main, et, comme il ne bougeait 
pas, murmura son nom. 

— Je suis venue pour te soigner; 
car tu m'as pardonné, n'est-ce pas?... 
Tu as oublié?... Tu sais bien que je 
ne suis pas coupable, que je n'ai jamais 
aimé que toi?... 

Le blessé ne l'entendait point. 

Elle reprit d'une voix tremblante, 
pensant qu'il persistait dans son in- 
juste rancune: 

— Réponds-moi, dis-moi que tu ne 
m'en veux pas! Je n'ai cherché que 
ton bien, et si j'ai agi imprudemment, 
il faut m'absoudre, car je n'avais pas 
de pensée mauvaise... Mon cœur, alors 
comme aujourd'hui, était tout plein de 
toi... Oui, cet argent que tu me repro- 
ches?... Eh bien, pour l'avoir, j'ai 



FOLIE D'OPIUM 



vendu mon collier, tu sais, mon beau 
collier qui faisait si bien à la fête de 
Pascal?... J'ai aussi cédé ma zibeline, 
qui était trop luxueuse sur mes vête- 
ments de laine... Je n'avais pas autre 
chose... Que pouvais-je faire?... Mais, 
tu aurais refusé ce sacrifice. Alors j'ai 
menti, j'ai raconté que Pascal avait 
trouvé à placer tes articles et que les 
journaux s'étaient montrés généreux... 
Oui, tu as été atteint dans ton juste 
orgueil; j'aurais dii trouver un autre 
prétexte... Je me suis maladroitement 
servie de ce qui te tenait le plus au 
cœur, ne pensant pas au réveil cruel, 
à la double désillusion qui t'attendait, 
puisque, un jour ou l'autre, tu aurais 
su, quand même... De cette faute, seule, 
je suis coupable... aie pitié, mon André, 
c'était encore par amour pour toi... 

Le blessé ouvrit des yeux vagues, 
regarda son amie d'un pâle regard qui 
ne voyait pas. 

Un interne qui passait secoua la tête, 
posa un doigt sur son front. 

— Il ne vous reconnaît pas, ma- 
dame, la secousse a été trop forte. 

— Ah! soupira Fiamette... Vous le 
sauverez, pourtant? 

— Sans doute, s'il ne survient pas 
de complications... 

— Cette blessure?... 

— Oh! elle n'est pas très grave... le 
couteau du meurtrier a glissé sur une 
côte; un autre, à la place de ce jeune 
homme, serait déjà hors de danger. 

— Que craignez-vous donc?... 



— Mon Dieu, madame, le sujet est 
très affaibli par les veilles, les excès... 
le travail cérébral, peut-être; c'est un 
neurasthénique, un éthéromane... Lors- 
qu'on nous l'a apporté, il avait le délire, 
il faut s'attendre à une récidive... Voyez, 
sa main est brillante, des tics nerveux 
lui tirent la face... 

Fiamette pleurait, n'osant dire à cet 
inconnu ce qui cependant lui briilait 
les lèvres... Elle aurait voulu se cares- 
ser l'âme à un peu de pitié, puiser 
en l'expérience et la sympathie d'au- 
trui la force de supporter cette épreuve. 
Mais l'interne détaillait surtout, en 
elle, la jolie femme et la femme élé- 
gante; ses sentiments de mâle, instinc- 
tivement jaloux, devaient être plutôt 
hostiles au blessé. Elle le comprit, 
garda le silence, tandis que l'autre, 
pour s'attarder en cette atmosphère 
d'amour, se frôler à cette jupe soyeuse, 
arrangeait l'oreiller sous la tête d'An- 
dré, assujettissait les linges qui cou- 
vraient la plaie, toujours saignante. 

— Ah! il nous faudra du temps, dit- 
il, la guérison sera très difficile. 

Fiamette tamponna ses yeux, se dis- 
posa à partir. 

— Est-ce qu'on pourra transporter 
le malade chez moi? 

— D'ici une semaine, sans doute. 

— Merci, monsieur. 

Elle embrassa son ami, mit dans ses 
doigts fiévreux un bouquet de violettes 
qu'elle avait apporté, et s'en alla en 
étouffant ses sanglots. 



FOLIE BOFIUM 



XXÏX 



l'agonie 



Et pendant dix jours ce fut un cal- 
vaire. Toujours entre ces deux agoni- 
sants, Fiamette connut les plus lourdes 
heures de son existence. 

Nora pensait mourir à tout instant. 
D'effroyables crises de toux lui déchi- 
raient la poitrine; elle ne se soutenait 
plus que par l'extraordinaire tension 
de ses nerfs. 

Le vide s'était fait autour de la ma- 
lade. Le dernier amant avait fui, peu 
soucieux d'assister à cette fin, de con- 
templer ce visage effrayant de morte 
amoureuse, oii les yeux imploraient 
encore une charité tendre. 

— Tu vois ce que sont les hommes! 
disait Nora. Celui-là, pourtant, je l'ai 
bien chéri, et jamais je ne lui ai rien 
demandé... Oui, c'est celui que j'ai le 
plus aimé, et c'est celui qui m'a le 
plus fait souffrir!... Garde ton cœur, 
petite! 

— Bah ! répondait tristement Fia- 
mette, mieux vaut encore se donner et 
pleurer... La vie est trop laide sans 
amour!... 

— Peut-être as-tu raison... et puis, 



on croit toujours qu'on est aimé quand 
même, que les sacrifices amènent la 
reconnaissance... Il faut mourir pour 
perdre l'illusion dernière... heureuse- 
ment qu'on ne meurt qu'une fois... On 
serait si heureux, pourtant, avec un 
peu de justice et de bonté. 

— Ne parle pas, disait Fiamette, le 
médecin l'a défendu. 

— Oui, parce que cela me fait tous- 
ser, et que je passerai dans une crise 
plus forte. 

— Je t'assure... 

— Oh! ne cherche pas à mentir... Si 
tu savais comme ça m'est égal!... 

Après un moment de silence, empli 
de rêveries mélancoliques, elle deman- 
dait: 

— Et André?... 

Fiamette, alors, racontait sa visite 
de la journée, ne se lassait pas de don- 
ner des détails. 

— Figure-toi que Jacques n'est pas 
venu une seule fois prendre de ses 
nouvelles!... Et, pourtant, il lui doit 
la vie... Ce coup de couteau lui était 
destiné. 



FOLIE DOFIUM 



12; 



— - Comment le sais-tu?... 

— Par la petite Zélie qui m'a tout 
raconté... Oh! la charmante et douce 
créature!... Il paraît qu'André toujours 
lui parlait de moi!... Elle a été bien 
malheureuse! 

— Je ferai quelque chose pour elle, 
dit Nora, si elle est vraiment si inté- 
ressante. 

— Plus que tu ne saurais croire... 
Et Fiamette disait l'odyssée de la 

pierreuse, les mauvais traitements 
qu'elle avait subis, les exigences de 



sa sœur Lucienne et du grand Charles, 
qui la rouaient de coups lorsqu'elle 
n'avait pas accompli sa besogne hon- 
teuse. Mais la Comète s'assoupissait et 
son visage terreux, déjà recouvert du 
masque de la mort, angoissait la jeune 
femme qui s'agenouillait au pied du 
lit, fermait les yeux pour oublier la 
vision effroyable, cherchait dans sa 
mémoire quelques bribes de prières, 
et, fervemment, implorait le ciel pour 
la guérison de ces deux êtres chers : 
son amant et son amie. 



XXX 



LE TESTAMENT DE I.A COMETE 



La Comète passa par une sombre 
journée de pluie, dans la tristesse des 
êtres et des choses. Elle cracha son 
âme dans un flot de sang, son âme 
indomptable qui n'avait servi qu'à la 
faire souffrir davantage, et Fiamette, 
après lui avoir fermé les yeux, lui mit 
au front un baiser sincère qui, avec une 
jonchée de roses, fleurit son dernier 
sommeil. 

Quelques vestales de volupté sui- 
virent le char, empanachées comme lui, 
et presque jalouses de cette morte qui 



avait de quoi s'offrir un convoi luxueux 
et des voitures vides... A l'église, elles 
pleurèrent plutôt sur elles-mêmes que 
sur la compagne heureuse qui s'en 
allait, jeune encore, ignorante des dé- 
dains, des rides et des cheveux blancs. 

Fiamette, au bras de Pascal, regagna 
son petit appartement de la rue Cau- 
laincourt, oii une femm.e de ménage 
rangeait et nettoyait depuis deux jours, 
car André, enfin hors de danger, devait 
arriver le lendemain. 

C'est ainsi que se balancent les cha- 



124 



FOLIE D'OPIUM 



grins et les joies. La mort, sans cesse, 
étant réparée par la vie, tout se renou- 
velle et tout s'efface, le cœur, comme 
la terre, s'ouvre indifféremment aux 
semences bonnes ou mauvaises, à l'es- 
poir et à la révolte. 

— Et, cette fois, dit Pascal, en quit- 
tant son joli modèle, garde bien ton 
amant. 

— Ce ne sera pas difficile, soupira 
Fiamette. André, vous le savez, ne me 
reconnaît plus... Il vit dans un rêve 
perpétuel. 

— Le rêve a du bon. A ta place, 
petite, puisque ton ami n'est pas mé- 
chant, je ne souhaiterais pas le réveil. 

— Mais il est fou! 

— Nous sommes tous fous. Il s'agi- 
rait de savoir qui de lui ou de nous 
l'est le plus! 

Quelques jours après, Fiamette, 



ayant revêtu son costume de Salomé, 
pour complaire au poète, qui chantait 
en tisonnant d'une main paresseuse, 
apprit qu'elle héritait de la fortune de 
Nora. 

— André, dit-elle, nous sommes ri- 
ches! 

Mais il n'entendait pas, continuait 
à construire dans Lâtre des palais de 
flammes, et les rimes d'or s'envolaient 
harmonieusement, emplissaient la pièce 
d'un battement d'ailes sonore. 

— Nous sommes riches! répéta Fia- 
mette. 

Et, comme il la baisait aux lèvres 
inconsciemment, ainsi que le papillon 
va à la fleur: 

— Ah ! dit-elle, si tu comprenais, tu 
ne voudrais plus!... Reste ainsi, cher 
amour!... Seuls, ceux qui ne savent 
pas sont heureux! 



FIN 



TRISTAN BERNARD 



SECRETS D'ÉTAT 



Illustrations de H. Thiriet 




PARIS 

SOCIÉTÉ d'Édition et de publications 

Librairie Félix Juven 

13, rue de l'Odéon, t? 



AVANT-PROPOS 



/L y a là ce monsieur qui est venu 
Vautre jour -pour Monsieur, me dit 
ma vieille nourrice, qui me tutoie, mais 
à qui j'ai demandé de me parler le plus 
souvent qu'elle peut à la troisième 
personne. Et elle ajouta : 

— Monsieur désire-t-il que je le fasse 
entrer dans ton cabinet? 

— Monsieur, lui dis-je, désire que 
tu me fiches la paix ! 

— Bon ! dit-elle, puisque tu le prends 
sur ce ton, je vais le faire entrer. Vous 
vous débrouillerez e^isemble. 

Je vis donc entrer, pour la deuxième 
fois, ce petit homme roux, d'âge incertain, 
effronté comme un adolescent audacieux, 
ou décidé comme un vieil homme d'expé- 
rience. Il s'assit en face de moi, s'empara 
de divers objets de bureau : presse-papier, 
tampon-buvard, pot à colle, et, tout en 
me parlant, entreprit, en prenant comme 
soutien /'Annuaire des Téléphones, diverses 
petites constructions. 

— - Avez-vous lu les notes que je vous 
ai apportées la semaine dernière, et pensez- 
vous, comme je voies l'ai demandé, pou- 
voir vous en servir pour écrire tm livre P 

— Je les ai lues, lui répondis-je, 
et je dois dire qu'elles m'ont très vivement 
intéressé. Ces notes, n'est-ce pas, vous 
ont bien été communiquées par un jeune 
Français qui réside dans un Etat d'Alle- 
magne ? 

— Oui, c'est un de mes camarades du 
quartier. Il me sait un peu tenace et se 
doute très bien que je parviendrai à les 
placer. Si, avec sa mollesse naturelle, 
il s'en occupait hii-méme, ces notes ris- 
queraient fort de rester à jamais inédites. 
D'ailleurs, les exigences de mon ami 
rendent l'affaire très faisabh : il ne de- 
mande rien. Il lui plairait seulement 
qtie les notes en question fussent coor- 



données, mises en ordre par un écri- 
vain... 

— Je suis très flatté d'avoir été choisi 
par votre ami pour accomplir ce travail, 
mais... suis-je bien l'homme désigné? 
Je vous accorde que dans cette histoire, 
la réalité parait aussi capricieuse que 
de la fantaisie, — mais tout de même 
y a-t-il matière là-dedans à un livre gai? 
N'oubliez pas que celui à qui vous vous 
adressez aujourd'hui a la triste réputation 
d'être tin écrivain gai... 

Alors, dit le petit homme roux 
avec une autorité véhémente, parce qu'on 
vous a enfermé dans un genre, vous n'en 
voulez pas sortir? Vous êtes l'esclave 
de votre clientèle? 

— Non, monsieur, non. Ne croyez pas 
ça. Les écrivains ne sont pas esclaves 
de leur clientèle : ce ne sont pas eux qui 
la suivent, c'est elle qui s'attache à leurs 
pas. Ils peuvent lui faire parcourir 
beaucoup de chemin et suivre des routes 
non tracées, mais à la condition de ne pas 
l'essouffler et la troubler par des à-coups 
brusques, par des bonds imprévus qui 
les éloignent un peu trop, elle et lui 
l'un de l'autre. Il faut que, si l'écrivain 
s'égare un instant, on puisse le retrouver 
un peu plus loin : a Ah ! h voilà ! » 
Vous voyez qu'il y a une imprudence 
assez grave à changer de genre. Or, le 
livre ^ que vous me demandez d'écrire 
désorientera sans doute la petite troupe 
complaisante de mes fidèles lecteurs. Il 
vaudrait mieux, je vous assure, vous adresser 
à quelqu'un d'autre... 

Mais j'avais affaire à un adversaire 
extrêmement endurant, et en parlant trop, 
en lui donnant trop de raisons, j'engageai 
le fer avec imprudence. Un seul bon argu- 
ment vaut mieux que plusieurs arguments 
meilleurs. 



SECRETS D'ÉTAT 



Au bout de cinq minutes, le petit homme Alors, pour me débarrasser de lut, 

roux me tenait devant lui, pieds et poings j'écrivis un matin délibérément sur la 

liés... Le pis fut que, mon consentement première page: Chapitre I, et pour ne 

acquis, il revint tous les iours pour pas m'ennuyer pendant trois cents pages, 

exiger que je me misse au travail. Je l'avais je résolus de m' amuser le plus que le 

en'' horreur! Il arriva presque à me faire pourrais, et je me mis à raconter cette 

détester la tâche qu'il m'imposait. histoire, ma foi! avec assez de plaisir... 



CHAPITRE PREMIER 



|, (^E^ événements singtdiers que je 
[}*2^ me propose de relater ici sont 
à la vérité trop graves et 
trop récents pour que je puisse 
donner des noms réels aux person- 
nages de cette histoire, et au pays 
où elle s'est passée. Je dirai seulement 
que l'Etat dont il sera question ici — 
et que nous appellerons la principauté 
de Bergensland — se trouve 
dans l'Europe centrale ; sa 
capitale — nommons-la 
Schoenburg — est une ville 
très importante, dont la 
population dépasse de beau- 



coup le chiffre de deux cent mille 
habitants. Je donne ici un nombre 
très au-dessous du nombre réel, afin de 
ne pas fournir de trop claires indications. 
Il est assez curieux que j'aie été amené 
à occuper dans cette \iUe une situation 
élevée, moi qui avais végété au quartier 
latin en donnant des leçons de français 
à un seul élève, un jeune homme borné 




JE PRENAIS MES REPAS DANS UN PETIT RESTAURANT DE LA RUE SAINT- JACQUES 



SECRETS D'ÉTAT 



et paresseux, qu'une riche famille de 
snobs lançait de force dans le journa- 
lisme mondain. 

Chaque mois, mon élève me remettait 
dix louis sur les trois cents francs que sa 
mère lui allouait pour ses leçons. Je lui 
libellais un reçu de trois cents francs qu'il 
montrait à sa famille. J'avais commencé, 
par un scrupule de conscience un peu 
hypocrite, par exiger qu'il vînt chez 
moi trois ou quatre fois par semaine. 
Les premiers jours, j'avais essayé cons- 
ciencieusement Se lui donner une leçon, 
mais, devant son air rébarbatif, je pris 
le parti de lui lire à haute voix de bons 
auteurs, de façon à perfectionner son 
style. Je feignais de ne pas voir qu'il 
dormait, et je lisais pour moi, ce qui était 
assez agréable. Ainsi, je touchais une 
faible somme qui m'aidait à vivre, je 
me perfectionnais dans l'étude de nos 
classiques, et mon élève, tout en aug- 
mentant sa pension de cent francs, se 
reposait de ses nuits de fatigues. Jamais 
trois cents francs ne furent mieux em- 
ployés. 

Cependant j'aurais bien voulu trouver 
un autre emploi pour m'assurer une 
existence moins étroite. J'avais toujours 
avec moi quelque compagne à qui 
j'étais attaché par la faiblesse de l'ha- 
bitude. Cent francs par mois, ce n'est 
pas lourd pour un garçon de vingt-six 
ans qui aime les femmes, et qui ne \'eut 
pas trop être aimé d'elles. 

Je prenais mes repas dans un petit 
restaurant de la rue Saint-Jacques, où 
la pension coûtait cinquante francs par 
mois. La nourriture n'y était pas très 
bonne, mais je restais fidèle à cet éta- 
blissement auquel me retenait — je 
dois le dire — un arriéré continuel. J'ai 
longtemps maudit cet arriéré... La Provi- 
dence avait son idée. C'est, en effet, dans 
ce restaurant que je fis la connaissance 
d'un petit tailleur allemand... 

Il se nommait Karl Merck, il était de 
Carlsruhe. Après avoir séjourné pen- 
dant trois ans dans le Bergensland, il 
était venu s'installer depuis quelque 
temps à Paris. J'avais horreur de cet 
homme, je détestais son empressement, 
ses amabilités, d'autant que je ne lui 



accordais aucune importance sociale- 
Ce fut pourtant ce personnage négli- 
geable qui fut l'aiguilleur de mon destin, 
et, de la voie de garage herbue où je 
végétais, me dirigea sur la grande ligne 
où passe le rapide, et qui va loin. 

Il avait des relations avec un secré- 
taire de l'ambassade, chez qui sa sœur, 
je crois, était placée comme gouvernante. 
Le secrétaire, que son gouvernement 
avait chargé de chercher un jeune Fran- 
çais pour tenir là-bas un emploi de 
confiance, s'était adressé à lui, à tout 
hasard, faute sans doute d'avoir des 
relations suffisantes en dehors du minis- 
tère français des Affaires étrangères, à 
qui il valait mieux ne rien demander. 
On leur aurait envoyé quelqu'un qu'ils 
auraient été forcés de garder, même s'ils 
avaient été mécontents de ses services, 
ou s'ils n'avaient pas été tout à fait 
sûrs de sa loyauté. 

J'allai donc un matin en compagnie 
de Karl Merck à l'ambassade du Ber- 
gensland. Je m'efforçais de n'être pas 
trop aimable avec le tailleur, afin de 
ne pas trop m'apercevoir du contraste 
de mon attitude actuelle avec ma froi- 
deur passée. 

C'était très gênant de marcher dans la 
rue avec lui, parce qu'il était extraor- 
dinairement petit, et qu'il avait la manie 
de se mettre toujours au pas. Je me 
souviens que, pendant tout ce trajet, 
je fis mon possible, sans en avoir l'air, 
pour contrarier cette manie... 

Nous arrivâmes à l'ambassade, et sur 
un mot que tendit Karl Merck au 
domestique, on nous introduisit auprès 
du secrétaire, qui me fit subir un petit 
inten-ogatoire sur ma famille, et sur mon 
instruction. Puis il m'accompagna chez 
« le patron ». 

Je me trouvai en présence d'un homme 
très grand, complètement rasé, qui res- 
semblait à un énorme garçonnet. Le 
secrétaire lui répéta tous les renseigne- 
ments sur moi-même que je lui avais 
fournis. Le grand petit garçon répétait 
sans cesse : « Oui, oui, » en hochant la 
tête avec nonchalance. 

— Eh bien! dit-il, d'une voix condes- 
cendante et fatiguée, qu'on lui donne 



SECEETS D'ÉTAT 



trois. Oui, oui! faites-lui donner trois... 
Monsieur Hiunbert, me dit-il, trois mille 
francs je vous fais remettre... Ceci, pour 
les frais de votre départ... Puis il se leva, 
et alla, sans mot dire, appuyer son front, 
contre la vitre de la haute croisée. 
L'ambassade était installée dans un 



pas un caractère secret... Non, non- 
mais cependant, bien évidemment, mon- 
sieur Humbert, il vaudrait mieux, en 
tout cas, ne pas parler à droite et à gau- 
che... 

Chaque fois qu'il disait : monsieur 
Humbert, il aspirait fortement Y H, sans 




J'ACHETAI UNE ÉPÉE QU'UN GAR.,ON ME VENDIT. 



vieil hôtel du faubourg Saint-German. 
Les pièces étaient très hautes et très 
austères. Quand l'ambassadeur fut resté 
quelques instants à la fenêtre, il revint, 
reprit place derrière son grand bureau, 
inclina la tête, les yeux fermés, en fai- 
sant la grimace comme quelqu'un qui 
souffre des dents pendant son sommeil ; 
pms il me regarda, les \-eux brusquement 
grands ouverts : 

— Cette mission que \'ous avez n'a 



qu'on pût voir si c'était par mépris ou 
par poUtesse. 

Puis il se mit à échanger quelques mots 
avec le secrétaire, qui lui donnait le titre 
de « prince ». 

On me remit donc trois mille francs, 
sur lesquels je voulus laisser trois cents 
francs au petit tailleur, mais il n'accepta 
rien. Je ne sais pas s'il touchait quelque 
chose de l'ambassade, je ne le crois pas. 
Je suis persuadé qu'il agissait ainsi 



SECRETS D'ÉTAT 



par pure obligeance. Il aimait rendre des 
services aux gens.mais il était d'un physique 
tellement peu avenant qu'on ne lui en 
savait aucun gré. 

Il y avait bien longtemps que je n'avais 
eu à ma disposition une somme aussi 
importante. A là vérité, mon chiffre de 
dettes était presque aussi élevé. ]\îais 
ces dettes criardes, aussitôt que je fus 
nanti de numéraire, cessèrent de crier 
comme par enchantement . 

J'écrivis à mes créanciers des lettres 
posées, par lesquelles je les remettais 
paisiblement au semestre sui\'ant, pour 
un acompte. J'allai dans un grand maga- 
sin, où j'achetai du linge, des habits 
et des chaussures, afin de faire bonne 
figure à la Cour. Je trouvai au rayon 
de costumes d'homme jusqu'à une culotte 
courte en di'ap blanc poux la tenue de 
gala. 



Le secrétaire d'ambassade m'avait 
bien recommandé ce détail. Et j'achetai 
dans un café de la rue de Vaugirard 
une épée qu'un garçon me vendit. Il 
l'avait eue, je crois, d'un étudiant qui 
lui devait de l'argent, et il affirmait 
que c'était la propre épée d'un homme 
illustre dont le nom, à vrai dire, tel qu'il 
le prononçait, était inconnu, mais pouvait 
bien être celui, passablement altéré, 
de M. de Talleyrand. 

Le tailleur me confia un petit livre où 
j'appris quelques rudiments de la langue 
du Bergensland, qui ressemblait d'ailleurs 
beaucoup à l'allemand. 

Après avoir fait mes adieux à ma petite 
amie actuelle, qui travaillait dans les 
modes, et lui a\-oir remis une certaine 
somme, pas très importante d'ailleurs 
(quatre-vingts francs), je pris le Nord- 
Express, où mon voyage était paye. 



CHAPITRE II 



gr&SpîOMMEXT tout Cela allait-il linir ? 

I^(^ Je me disais que c'était une 
aubaine extraordinaire, mais je 
ne voulais pas trop y réflé- 
chir : j'avais peur. 
J'avais beau être 
tombé , avant c es 
événements, à une 
condition si hum- 
ble que tout chan- 
gement d'existence 
ne pouvait être 
qu'avantageux, je 
me sentais effrayé 
par l'aventure, par 
l'inconnu. J'ai tou- 
jours été un jeune 
homme tranquille, 
et si je suis deve- 
nu un bohème, ce 
n'est certes pas par 
goût : c'est plutôt 
parce que ma fa- 
mille s'était trou- 
vée ruinée et que 
j'étais assez pares- 
seux ; mes pen- 
chants véritables 
me faisaient dési- 
rer une existence 
régulière et calme 
où, très loin devant 
soi, on aperçoit une 
route monotone, 
mais sûre. 

J'avais été élevé 
dans la peur des 
tournants et de 
l'imprévu. 

J'étais, depuis 
quelques heures, 
installé dans le 
train. Nous ap- 
prochions de la 
frontière d'Alle- 



magne. Je m'étais le\'é à diverses 
reprises pour regarder le pa}'s que je 
ne connaissais pas. Ce n'était pas préci- 
sément par curiosité, mais plutôt par 




JE VIS UN JEUNE HO.MME QUI SEMBI AIT CHERCHER A ME PARLER. 



SECEETS D'ÉTAT 



uu besoin raisonnable, impérieux et 
légèrement fatigant,)^ de ne pas laisser 
perdre un spectacle | nouveau pour moi. 
]Mes yeux s'ingénièrent à admirer ces 
campagnes, et à leur trouver quelque 
différence avec d'autres points de vue 
que déjà, au cours d'autres vo3'ages, 
i 'avais consciencieusement admirés. 

Pendant un petit congé d'inattention 
que je m'accordais, je vis, en regardant 
à mes côtés, un jeune homme qui sem- 
blait chercher à me parler. Il était mince 
et de haute taille. Ses cheveux blonds 
pâle, presque blancs, avaient la même 
couleur que sa peau, et s'en distinguaient 
seulement par leur reflet soyeux. Le jeune 
monsieur me déclina ses nom, titre et 
qualités : Henrj^, comte de Tolberg, troi- 
sième secrétaire d'ambassade du Bergens- 
land. Il m'avait aperçu à la légation, 
le matin où j'y étais allé avec Merck. 
Il se rendait dans le Bergensland, où il 
allait passer de petites vacances. 

Le comte de Tolberg parlait le fran- 
çais avec un léger accent, mais de la 
façon la plus correcte. Il mit la con- 
versation sur les théâtres de Paris, 
particulièrement sur les petits théâtres. 
Je lui répondis de mon mieux. Je n'avais 
été dans aucun de ces endroits depuis 
plusieurs années, mais je pouvais néan- 
moins en parler, d'après ce que j'avais lu 
dans les journaux. Puis le jeune comte 
me donna des détails sur la Cour du Ber- 
gensland. Il me parla du roi. Le roi du 
Bergensland, d'après le comte de Tolberg, 
était un homme fort intelligent et un 
peu original. Il se cloîtrait pendant des 
semaines dans un pavillon de chasse, 
se contentant de voir ses ministres de 
temps à autre. Quelquefois il se murait 
pendant des semaines, sans se montrer à 
une autre personne qu'à Herner, son 
« premier ». 

— Le peuple, ajouta le comte de 
Tolberg, ne le voit jamais, mais ce qu'il 
perd en affection, il le gagne en prestige. 
C'est un roi mystéiieux. On le vénère, 
on le craint un peu comme un personnage 
légendaire. 

Dès qu'il ne parlait plus de Paris et 
qu'il ne se croyait pas obligé d'affecter 
la frivolité française, le jeune comte me 



paraissait un esprit bien plus charmant 
et plus profond. 

— Le « premier ^). ajouta-t-il, le baron 
de Herner, passe aux yeux de bien des 
gens pour le véritable roi, et, au juste, 
c'est le roi qui fait de lui tout ce qu'il 
peut être. Herner a la bride libre, mais 
on ne la lui lâche pas. Et on peut très 
bien lui retirer la faveur royale. D'ailleurs, 
Herner sait à quoi s'en tenir sur la haute 
valeur du roi. Ce Herner, vous le verrez 
très souvent. Vous serez en rapport direct 
avec lui. Grande puissance intellectuelle, 
mais peu de charme. Très peu de ces 
qualités de sentiments qui rendent une 
intelligence agréable. 

C'était vraiment un peu étonnant de 
voir ce jeune diplomate, qui me connais- 
sait depuis une heure, me parler avec 
autant de liberté des choses de son pays 
et s'exprimer aussi franchement sur le 
compte du premier ministre, personnage 
considérable que j'allais approcher et à qui 
je pourrais — en savait-il quelque chose ? 
— rapporter ses paroles. 

]\Iais le comte de Tolberg avait très 
bien compris que je ne le trahirais pas. 
Il avait eu en moi une confiance sponta- 
née qui me rapprocha singulièrement 
de lui. 

— • Vos fonctions, me dit-il encore, 
vous mettront également en rapport avec 
deux fidèles de Herner : le ministre de 
l'Intérieur, Von ^lulen, et le ministre 
de la Guerre, le général de Fritz. Les 
trois ministres semblent tenir entre leurs 
mains les destinées du Bergensland. Au 
fond, c'est le <( premier « tout seul qui 
compte pour quelque chose. Quant au 
Parlement, dont la présence donne une 
allure de monarchie constitutionnelle à 
notre gouvernement, il ne fait, dans la 
réalité, qu'accroître le pouvoir absolu 
du roi. Le roi semble dirigé par ses députés 
et c'est lui qui gouverne par eux. Ce sont 
ses serviteurs fidèles. Les députés chez 
nous sont décorables. On ne se prive 
donc pas de les décorer et de les anoblir 
au fur et à mesure des besoins... 

— C'est très curieux, me dit tout à 
coup le comte de Tolberg, énonçant tout 
haut cette remarque que j'avais faite à 
part moi l'instant d'auparavant, com- 



SECRETS D'ÉTAT 



ment se fait-il que je vous dise tout 
cela? Tout à l'heure, j'étais ver.u à vous 
simplement pour causer, et à mesure 
que vous m'avez écouté, je vous ai fait 
des confidences plus intimes et plus 
graves. Dès que j'ai senti que ^•ous 
n'étiez pas le premier venu, je me suis 
mis à parler, à parler, et j'ai même trouvé 
des choses que je n'avais pour ainsi dire 
jamais formulées. J'ai eu soudain des 
visions sur les gens de « là-bas », qui ne 
m'étaient jamais appames aussi nette- 
ment. 

Il dit encore, sans me regarder, comme 
se parlant à lui-même. 

— Comme on est reconnaissant à ceux 
qui vous accroissent ainsi... La jeune 
femme que j'aimerais entre toutes serait 
celle qui m'obligerait, par son charme, 
par la façon dont elle m'é coûterait, à 
être toujours meilleur et toujours plus 
intelligent que je ne suis. 

Au ton attendri du jeune diplomate, 
je vis bien que la jeune femme qu'il 
aimerait entre toutes était peut-être 
celle qu'il aimait à l'heure présente. 
On n'a pas un air charmé et aussi lan- 
guissant quand on parle d'une dame au 
conditionnel. 

— J'ai connu... jadis... une femme 
comme cela, dit-il encore. (Déjà, dans 
le besoin de parler de cette amie, il la 
rapprochait de lui et lui faisait quitter 
le monde hypothétique pour l'amener 
tout doucement dans le passé réel...) 
Cette personne que j'ai connue, dit-il. 



avait de ces beaux yeux qui vous for- 
çaient à la sincérité absolue. Quand 
ils vous regardaient, on ne pouvait même 
pas se mentir à soi-même... Et sa joie ! 
Et son rire ! Quel rire impétueux, géné- 
reux !... Je vous semble incohérent dans 
mes propos et j'ai l'air de vous dire cela 
pêle-mêle ; mais dans mon esprit, mes 
paroles ont im lien... J'ai fermé un ins- 
tant les yeux ; son visage charmant m'est 
apparu ; je l'ai ^'ue sourire ; je l'ai enten- 
due rire... 

... Elle ne riait pas toujours... Pendant 
qu'elle était grave, son visage d'un ovale 
mer\eilleux avait ime douceur asiati- 
que. Il était comme ces visages de femmes 
japonaises, brodés sur des étoffes pré- 
cieuses. Ils ressemblent à de grandes 
fleurs de soie. 

— Pardonnez-moi, lui dis-je, mais ce 
qui me semble étrange, c'est que vous 
puissiez me parler avec autant de plaisir 
d'un être qui n'est plus, qui semble avoir 
disparu de votre vie. Il est étrange que 
vous ayez si peu de tristesse en songeant 
à sa disparition. 

Il me regarda. 

■ — Vous avez bien compris, dit-il en 
souriant, que cet être existait encore. 
C'est vraiment un peu tôt pour vous 
faire des confidences aussi intimes, mais 
ma foi, tant pis ! j'y arriverai fatale- 
ment, et comme j'ai hâte d'3' arriver et 
que je ne \'ous ai peut-être abordé que 
pour cela, je ^'ais tout de suite vous 
parler d'elle... 



CHAPITRE III 



T^y/C^ous allez la voir à la Cour. Il 
3^\f/X^ est d'ailleurs probable qu'on 
vous dira sur son compte et 
sur le mien toutes sortes d'his- 
toires... des choses qui ne sont pas. 
Il est bien évident que si ces choses étaient, 
je vous dirais qu'elles ne sont pas. Je 
ne viens pas poser ici au garant homme. 
Il m'est arrivé d'être au mieux avec 
une femme et de le dire à des amis dont 
j'étais sûr, mais il se trouvait que la 
dame l'avait toujours dit avant moi 
à des amies, car les femmes n'ont aucune 
discrétion... Mais si jamais tout ce qu'on 
dit de moi et de cette personne arrivait 
réellement, je crois très sincèrement 
que je ne Je révélerais pas à mon me i leur 




UN MALHEUREUX ENFERMÉ DANS UN ASILE D'ALIÉNÉS. 



ami. Ce n'est pas par galanterie qu'on 
tait ces choses-là, c'est par une sorte 
de pudeur. Le don qu'une femme fait 
de soi-même est aux yeux de celui qui 
l'aime quelque chose de grave, de digne 
de respect. Quand c'est une autre per- 
sonne qui en parle, cela paraît tout autre 
chose. 

— Si je reviens à Schoenburg, continua 
le jeune comte avec plus d'abandon 
encore — car ces confidences nous rap- 
prochaient de p'us en p-us — si je reviens, 
vous pensez eue c'est uniquement pour 
la revoir. Il y a cinq mois eue je ne l'ai 
vue. Bien entendu, nous nous écrivions 
tous les jours. 

Çuand je vous ai parlé du premier 
ministre, je vous ai dit 
d'abord de lui moins de 
mal que je n'en pensais, 
car j'ai tellement de rai- 
sons de le détester que 
je fais tout mon possible 
pour le juger avec bien- 
veillance. D'ailleurs, il ne 
faut jamais être malveil- 
lant. Je considère que la 
malveillance empêche d'être 
clairvoyant et que perdre 
sa clair\'oyance, c'est le plus 
grand malheur qui puisse 
arriver à un homme. 

Le comte de Tolberg 
aimait assez mêler à son 
langage certains de ces 
aphorisme c^u'il énonçait 
avec hésitation , comme 
si c'étaient des idées qui 
lui venaient à l'instant 
même et qu'il essayait 
de formuler. Mais je pen- 
sais bien qu'il les avait 
trouvées déjà depuis long- 
temps et qu'il ne les ex- 



SECRETS D'ÉTAT 



13 



primait pas pour la première fois. Il for- 
çait un peu les transitions pour arriver 
à placer au bon endroit ces vérités 
ingénieuses dont il savait l'intérêt. 
Il faisait visiblement des frais. Il sor- 
tait en mon honneur toutes les richesses 
de son esprit. Cet empressement à me 
plaire ne pouvait m'être antipathique ; 
il était d'ailleurs assez ingénu et très 
gracieux. 

— J'ai toutes les raisons, me dit-il, 
de détester ce Hemer. Bertha, la per- 
sonne dont je vous parle, a un mari, un 
malheureu V enfermé depuis quatre ans 
dans un asile d'aliénés. Elle voudrait di- 
vorcer, mais la chose n'est pas très facile 
chez nous, smlout pour une personne 
de l'entourage du roi. Hemer fait tout 
son possible pour entraver les projets de 
mon amie... Je ne crois pas qu'il l'aime, 
mais il lui a fait la cour et il verrait un 
avantage positif à l'épouser. Or, il sait 
que si elle divorce, ce sera plutôt moi 
qu'elle épousera. Il cherche donc par tous 
les moyens à l'empêcher de revenir à 
Schoenburg ; auparavant, tous nos 
attachés voyageaient et rentraient chez 
eux à leur guise ; maintenant, — ceci a 
été fait en mon honneur, — il a voulu 
les obliger à demander des congés régu- 
liers. Heureusement qu'avec notre ambas- 
sadeur, il a trou/é à qui parler... Vous 
l'avez vu à Paris, notre ambassadeur ? 

— Oui, ce grand garçon qui balance 
constamment la tête ? 

— Il a l'air nonchalant, n'est-ce pas ? 
Mais je vous assure qu'il veut bien ce 
qu'il veut... Comme il est prince et de 
famille presque royale, Hemer est obligé 
de le ménager. Heureusement que l'am- 
bassadeur me soutient, parce que j'ai 
dans le premier ministre un ennemi capa- 
ble de tout, et terrible, beaucoup trop 



terrible pour moi. Je ne manque pas de 
courage, mais je ne peux en avoir qu'à 
l'occasion. Je ne suis pas combatif, je . 
crois que je donnerais très bien une 
minute d'héroïsme, mais je ne suis pas 
un homme à latter constamment... J'ai 
l'âme trop faible... Je ne dis pas cela 
par veulerie ou par lâcheté. Je me l'af- 
firme de temps en temps parce que je ne 
suis pas fâché de m'en rendre compte, 
et parce que je sais ainsi mieux ce que je 
peux attendre de moi : une force ra- 
pide, presque indomptable... mais aucune 
opiniâtreté. Je sais que, dans bien des 
cas je ne peux pas compter sur moi : 
c'er't un grand avantage d'être renseigné 
là-dessus. 

— Voulez-vous me permettre de vous 
dire, bien que ce soit un peu prétentieux 
de ma part, que vous aurez un allié là -bas ? 

— Je vous remercie. Soyez persuadé 
que ce que vous dites n'a rien de préten- 
tieux. On vous donnera à Schoenburg un 
poste de confiance dont l'importance doit 
dépendre de la valeur de l'homme qui 
l'occupera. Vous pourrez me rendre de 
grands services... Je les accepterai, si 
je ne dois pas gêner ainsi vos intérêts, et 
si je ne compromets pas votre situation 
à la Cour. Je vous remercie donc, et croj'ez 
bien que lorsque je vous ai abordé, je l'ai 
fait sans arrière-pensée... Ce n'était pas 
pour m'assurer un allié... 

— Vous n'avez pas besoin de me le 
dire. Quand je vous connaîtrais depuis 
dix ans, je ne saurais pas mieux que main- 
tenant à quel point vos sentiments sont 
désintéressés... 

Je m'arrêtai. Nous abandonnâmes, 
d'un accord tacite, ce sujet de conversa- 
tion. Il nous semblait que nous nous 
étions déjà dit pour ce jour-là suffisam- 
ment de choses agréables. 



CHAPITRE IV 



î^^L y avait près d'un jour que nous connu, pour une fonction qui pouvait 
■jVf étions en route, et nous appro- devenir très importante. J'allais jusqu'à 
chions de Schoenburg. ^lon com- me demander si c'était bien là un effet 

unique du hasard, et si je n'avais pas 



pagnon et moi, nous avions passe 
des heures charmantes... Mais à me- 
sure que le train nous rapprochait 
de Bertha, je sentais le comte plus dis- 
trait. 

J'étais un peu ébloui par tout ce 
qu'il me racontait au su- 
jet de l'emploi que j'allais 
occuper à la Cour, et ce 
qui m'étonnait dans cette 
fortune subite, c'était d'a- 
voir été choisi, moi, un in- 




KOUS APPROCHIONS DE SCHŒNBURG. 



SECRETS D'ÉTAT 



été appelé à ce poste pour une raison 
secrète. N'y avait-il pas quelque mys- 
tère dans ma naissance, une a\"enture 
romanesque ? Mais, aussi loin que je 
pouvais remonter dans ma famille, on 
n'avait jamais connu, chez ces paisibles 
marchands de ÎMâcon, de landgraves, de 
ducs ou d'archiducs en voj'age. 

Le comte de Tolberg m'expliqua pour- 
quoi ces gens du Bergensland a\-aient 
fait choix d'un étranger pour tenir l'em- 
ploi qui m'était destiné: c'est parce qu'ils 
savent bien qu'un homme qui n'était pas 
de chez eux ne pourrait jamais par\-enir, 
quelle que fût son influence, aux plus 
hautes fonctions officielles. 

— D'ailleurs, ajouta-t-il, il y a peu de 
personnes là-bas, en dehors du roi, du 
premier ministre, de l'ambassadeur et 
de moi, qui sachent très bien le français. 
Moi, je n'ai pas comme vous l'avantage 
d'être barré d'avance pour les situations 
élevées. Si grand que devienne votre pou- 



voir, — et il deviendra grand, j 'en suis 
sûr, — • vous ne serez jamais qu'un fonc- 
tionnaire sans titre. 

Cependant, nous arrivions à une gare qui 
se trouvait à une demi-heure de Schoen- 
burg, et nous aperçûmes sur le quai une 
grande jeune femme brune. Tolberg tres- 
saillit en l'apercevant. Elle le regardait 
avec un visage faible, comme exsangue... 
Ses lèvres tremblaient ; c'était une ex- 
pression si violente qu'on ne savait si 
elle était de joie ou de douleur. 

Il sauta sur le quai, alla lui prendre la 
main, et l'attira doucement jusqu'au 
wagon, enfantinement, comme un petit 
garçon va chercher une petite fille. Ils se 
regardèrent en silence. Au bout d'un 
instant, Tolberg me désigna de la main : 
« Un très bon ami. » On ne prononça 
aucun nom ; je m'inclinai et je m'éloi- 
gnai dans le couloir, mais en évitant de 
mettre, à les laisser seuls ensemble, une 
précipitation trop indiscrète. 



CHAPITRE V 



T^Jâr^^EPENDANT il était tcmps de 
^/K^P quitter mon ulster et ma cas- 
*c3C:ii2> quette de voyage et de remet - 
tre dans ma \'alise, avant de 
la boucler, mes livres et mes journaux. 

Quelle émotion à la pensée que dans un 
instant on va se trouver en présence d'une 
grande ville inconnue !... Puis c'est tou- 
jours une déception. La ville nouvelle 
est pareille à d'autres : ces omnibus, ces 
grelots, cet hôtel en face de la gare... Il 
V a trop peu de temps que les chemins 
de fer existent; toutes les gares sont de 
la même époque ; c'est la même civili- 
sation qui a édifié ces bâtiments, amé- 
nagé ce grand espace vide devant la sta- 
tion. Et ces trottoirs où des employés 
d'hôtel, pour se servir de langues diverses, 
emploient toujours les mêmes formules 
ce racolage... Ils vous parlent un langage 
sonnu ou inconnu avec la même expres- 
dion de visage. Les gares les plus étran- 
gères ont le même costume, im uniforme 
banal et triste, pour accueillir le voya- 
geur. 

Dans le brouhaha de l'arrivée, ] avais 
perdu de vue le comte de Tolberg. En 
passant dans le couloir qui conduit à la 
sortie, je le vis à deux pas de moi, et il 
eut le temps de me dire en souriant : 

— N'ayons pas l'air de trop bien nous 
connaître. 

Quant à son amie, à qui il avait parlé 
de moi, elle me regarda si gentiment que 
mon cœur en battit, et que dans un élan 
intérieur je lui vouai une de ces affec- 
tions qui durent la vie entière... 

Je remarquai qu'ils s'en allaient cha- 
cun de leur côté, et, malgré moi, je sui- 
vais des yeux la jeune femme, pendant 
qu'elle montait en voiture, lorsque je 
m'entendis appeler par mon nom... J 'avais 
devant moi un homme à barbe grise, de 
petite taille, qui me regardait de tout son 



œil gauche, et d'une partie de son œal 
droit, sur lequel tombait une paupière 
désemparée, comme un de ces stores à 
l'italienne qui ne fonctionnent plus. 

C'était le précepteur des neveux du 
roi. On l'avait dépêché à ma rencontre 
parce qu'il savait un peu de français. Il 
parlait notre langue avec plus d'intrépi- 
dité que de bonheur. Il se lançait dans une 
conversation française avec une audace 
que rien ne décourageait ; les obstacles ne 
le rebutaient pas ; il en rencontrait à 
chaque mot ; mais il en tiiomphait en 
remuant le bras, en tapant du pied, à 
moins qu'il n'abandonnât résolument sa 
phrase pour aborder la phrase suivante. 
A défaut de vocables exacts, ses gestes 
étaient si abondants, si expressifs, qu'on 
finissait par le comprendre. Mais il va- 
lait mieux n« faire aucune attention 
aux mots qu'il prononçait et qui, non 
seulement ne servaient en rien à l'intel- 
ligence du texte, mais encore lui nuisaient 
lortement ; car il emplo3'ait constamment 
des expressions les unes pour les autres, 
supprimait les négations, en ajoutait 
d'intempestives, et quand il se trouvait 
dans un encombrement inextricable, rai- 
dissait tous les muscles de son visage, puis 
s'écriait : « Voilà ! » avec un air de triom- 
phe- 
Il me fit monter dans un landau, et je 
vis tout de suite, au ton qu'il prit avec le 
cocher et le valet de pied, qu'ilcherchait à se 
donner à mes yeux une grande importance. 
]\Iais ses desseins n'étaient pas secondés 
par les domestiques qui ne lui parlaient 
pas précisément comme à un prince du 
sang. 

Dans la voiture, M. Bôhnôller, qui 
n'avait pas été long à me dire son nom 
et ses titres, se mit à me parler pêle-mêle, 
sans nuances, avec des gestes énormes, 
de tous les personnages de la Cour. 




ELLE MB REGARDA SI GE.NTIMENT gUE MON CŒUR 



EN BATTIT. 



SECRETS D'ÉTAT 



C'était peut-être parce qu'il savait que 
je me trouverais en relations avec ces 
différentes personnes, et que je pourrais 
leur répéter à l'occasion tout le bien qu'il 
me disait d'elles. Il était assez capable 
de ces calculs ingénus. Mais je crois plu- 
tôt qu'uniquement occupé de lui-même, 
il n'avait aucune opinion précise sur les 
gens, et qu'il en adoptait au hasard une 
quelconque, de préférence favorable, pour 
ne pas se compromettre. 

Il me parlait depuis cinq minutes à 
peine, et j'avais déjà renoncé à l'écouter. 
Je regardais à travers les vitres du lan- 
dau la ville que nous traversions. Le temps 
était froid et gris. Approchions-nous 
du palais ? Les chevaux trottaient à bonne 
allure le long d'un boulevard bordé de 
petites maisons basses, qui avaient cha- 
cune devant elles un petit jardin. 

En me penchant un peu, j'apercevais 
au loin une vague place. Etait-ce là ? 
Je ne voulais rien demander à mon voi- 
sin. J'aimais mieux en avoir la surprise. 
Oui, c'était certainement ce grand 
bâtiment carré où je vo^^ais de loin un 
soldat en faction. Elle était un peu sé- 
vère, cette bâtisse, mais elle avait une 
certaine grandeur... J'étais tout de même 
déçu que ce fût cela. J'attendais je ne sais 
pas quoi, mais autre chose... 

Cependant, le landau passa devant le 
palais, sans y entrer. Le factionnaire, 
reconnaissant la livrée royale, avait pré- 
senté les armes, à tout hasard. 

Puis soudain, quelques minutes après, 
comme je ne m'y attendais plus, comme 
j'}^ avais presque renoncé, nous arri- 
vâmes... Le cocher tourna brusquement 
sur une place, entra sans prévenir sous 
une grande porte, et traversa la cour 
pavée du palais royal. La voiture s'arrêta 
dvant un perron très haut, et qui, bien 
que les marches fussent basses, devait être 
dur à escalader par les grandes cha- 
leurs. 

Il n'y avait personne dans le vestibule 
d'entrée, et j'en eus, malgré moi, une pe- 
tite déception. Assurément, je ne pensais 
pas que le roi et toute la Cour dussent 
venir à ma rencontre. Mais personne !... 
J'avais ressenti une sorte de vanité in- 
consciente de tout ce que m'avait dit 



mon ami Tolberg, au sujet de l'importance 
possible de mes fonctions... 

Bôlmôller, pour faire venir quelqu'un, 
toussa avec autorité. Mais cet appel 
resta sans effet, et si une grande femme 
âgée fit son apparition l'instant d'après, 
ce fut bien, semble-t-il, le résultat d'un 
hasard. Cette femme avait des boucles 
de cheveux gris, comme un vieux portrait, 
mais en quantité vraiment anormale. 
Elle mxe parla dans la langue du pays 
comme si j'allais comprendre d'emblée, 
avec la tranquillité de Bôlmôller lui- 
même, quand il se lançait dans une con- 
versation française. Bôlmôller me tradui- 
sit ses paroles avec sa bonne -/olonté or- 
dinaire. Puis, de guerre lasse, ils se diri- 
gèrent, sans insister davantage, vers un 
petit escalier, en me faisant signe de les 
suivre. 

Ma chambre était au troisième. Le 
toit en était mansardé ; il était assez 
élevé en certaines parties ; cette chambre 
était en somme une grande et impo- 
sante mansarde. On l'avait meublée 
avec des vieux meubles qui avaient 
sans doute une grande valeur ; mais je 
ne m'y connaissais pas. C'étaient des 
meubles étrangers, et des vieux meubles, 
c'est encore plus étranger que les meu- 
bles neufs. Ils ont été mêlés à trop d'exis- 
tences inconnues. On avait cardé à neuf 
le matelas, qui bombait un ventre énorme. 
Je pensais que je serais mal couché pen- 
dant une ou deux nuits. Et cela m'at- 
trista. A ce moment, je regrettai ma vie 
de Paris, médiocre et à peu près tran- 
quille. 

La femme âgée nous avait quittés, 
et j'avais commencé à faire ma toilette 
après avoir ouvert mon petit sac de 
voyage (ma malle était restée à la gare). 
Bôlmôller continuait à me parler avec 
animation. Il me parlait à propos de tout, 
de la forme d'une brosse, de l'eau du pays, 
qui était très saine. Je nel'écoutais pas; 
cependant j'avais pour lui un petit atta- 
chement, un peu de l'affection de Ro- 
binson pour Vendredi. Je sentais bien 
que je le lâcherais aussitôt que j'aurais 
trouvé mieux. Mais, pour le moment, 
c'était le seul être que je connusse dans ce 
palais inconnu. 



SECRETS DÉTAT 



19 



Je mettais fin à un premier nettoj'age 
hâtif, quand on frappa à la porte. Un 
grand domestique, plus dédaigneux encore 
que le cocher pour la personnalité de 
Bolmôller, vint proférer quelques mots 
que mon interprète me traduisit d'une 
façon à peu près claire... Le premier 
ministre me faisait demander. 

Et, pour la première fois, j'eus un sen- 
timent de crainte, à l'idée que j'allais 
comparaître devant quelqu'un, qu'on 



allait m'interroger, comme pour un exa- 
men, et que peut-être ie ne ferais pas 
l'affaire. 

Je suivis le grand domestique. Bol- 
môller m'accompagna jusqu'au premier 
étage. Là, il me serra la main, en me di- 
sant : « Je n'entre pas, ;> du ton d'un 
homme occupé ailleurs. Il ajouta qu'on 
se reverrait un peu plus tard à la table de 
l'intendant. 

Je traversai, précédé du valet de cham- 
bre, une salle d'attente, ornée de grands 
tableaux fumeux. Puis nous entrâmes 
dans le cabinet de M. de Hemer. Un 
homme au visage froid, mais sjTnpa- 




UN GRAND DOMESTIQUE, PLUS DÉDAIGNEUX ENCORE, VINT PROFÉRER QUELQUES MOTS. 



SECRETS D'ÉTAT 



thique,, se leva d'une table de travail 
et me tendit la main. C'était le premier 
ministre. 

Je fus surpris de son air de jeunesse. 
J'ai su depuis qu'il avait quarante ans 
bien passés, mais il paraissait trente- 
cinq ans à peine. Il avait une figure 
un peu longue, une moustache châtain 
clair, des cheveux de même couleur un 
peu crépus. Mais je regardais surtout ses 
yeux bleus, nets plutôt que froids, et je 
vis avec satisfaction que son regard ne 
me gênait pas comme certains regards, 
même d'amis, que j'affronte avec une 
certaine gêne. 

Il parlait français avec des hésitations 
que, fort adroitement, il masquait par 
des silences, qui semblaient être de son- 
gerie ou de réflexion. Je le regardais 
pendant qu'il parlait et je me disais 
que Tolberg avait peut-être tort, que ce 
Hemer n'était pas le mauvais homme 
qu'il semblait dire, et que, quoi qu'il en 
pensât, le jeune comte se laissait influen- 
cer par ses rancunes dans le jugement 
qu'il portait sur le premier ministre. 
Sans que la sympathie naturelle que j'avais 
ressentie si vite pour mon compagnon 
de voyage diminuât, je commençais à 
regretter de lui avoir promis mon aide : 
cette promesse me donnait déjà un peu 
à mes \'eux une allure de traître vis-à-vis 
de ce Herner qui m'accueillait si 
bien. 

Il me pria de dîner chez lui le soir même. 
Il me donna l'impression d'un homme 
que la satisfaction de commander ne sa- 
tisfaisait pas complètement, et qui s'en- 
nuyait ; et je fus flatté que ce grand de la 
terre songeât à moi pour se distraire. 

Je n'avais pasmon habit qui était resté 
dans ma malle. Mais le baron de Herner 
me dit en souriant que le dîner où il me 
conviait n'avait rien de protocolaire. 
Puis il me tendit la main, et me dit : « A 
sept heures. » 

Bôlmôller, de son côté, m'avait donné 
rendez- vous à la table de l'intendant. Où 
pourrais-je le prévenir ?... Je le rencon- 
trai sur le palier du premier, où il se trou- 



vait comme par hasard. Cette curiosité 
me déplut. Je commençais déjà à me 
détacher de îui. Et je m'en aperçus moi- 
même au ton un peu méchant de regret 
poli que je pris pour lui dire que je ne 
dînerais pas le soir en sa compagnie. 
J'ajoutai, de l'air le plus naturel du 
monde, que j'étais invité chez le pre- 
mier ministre. Il me répondit, du même 
air, qu'il n'y avait jamais dîné, qu'il ne 
savait pas comme on y mangeait... Lui 
n'avait jamais mangé qu'à la table du 
roi, — assez fréquemment, ajoutait-il 
et -a chère y était fort remarquable. 
Ce petit Eôlmôller n'était pas très fin ; 
mais quand il était piqué par ren\de, 
il trouvait des répliques assez ingénieuses. 
A partir de ce moment, il fut pour 
moi une manière d'ennemi ou tout au 
moins de rival, un rival que je méprisais 
et dont j'avais honte, mais que je ne pou- 
vais me retenir d'humilier le plus sou- 
vent possible, tout en me répétant que 
c'était un être sans importance, dont 
vraiment je n'aurais pas dû m'occuper. 

Je remontai dans ma chambre. Ma malle 
était arrivée, et je m'en aperçus avec 
une certaine tristesse : car alors, je n'avais 
plus d'excuse pour rester en costume 
de voyage. Il fallait mettre une redingote. 
Je déteste m'habiller, et je suis toujours 
partagé entre la paresse de changer de 
vêtements et même de me laver, et un 
cruel sou(« de convenance et de pro- 
preté. 

En même temps que ma malle, je trou- 
vai le valet de chambre qui m'était 
affecté, un suisse de mauvaise mine, 
qui paraissait plutôt « en dessous » ; 
la vérité est que je n'ai jamais rien eu à 
lui reprocher, mais il ne m'inspirait pas 
confiance : il semblait animé d'une préoc- 
cupation secrète et ce ne fut qu'au 
bout de quelques semaines que je la dé- 
couvris. Deux ou trois fois des enveloppes 
de lettres se perdirent ; et il me mentait 
visiblement quand je l'interrogeais sur 
leur disparition. 

Je m'aperçus un jour que c'était un 
innocent collectionneur de timbrer-poste. 




gUEI.QUES VIEILLARDS BIEN DÉCRÉPITS, AGRÉMENTÉS DE flPES 



ALLEMANDES.. 



CHAPITRE VI 



C^^T^^ouR aller chez le premier mi- 
ç!J;^^2 nistre, ainsi que le suisse me 
^^^]jNr l'expliqua, il fallait sortir du 
palais par le jardin, et suivre un 
petit canal bordé d'arbres. Le jardin du 
palais, avec ses grandes pelouses volup- 
tueuses, ses arbres puissants et doux, 
était plus tiède que les rues de la \iîle. 
Pourtant, le canal, très abrité, donnait la 
même impression de climat indulgent et 
calme. C'était à cet endroit mie ancienne 
petite ri\'ière, dont on avait régularisé 
le courant. 

De vieilles maisons, d'un côté, descen- 
daient jusque dans l'eau. De l'auti-e côté, 
la berge était plantée d'arbres, et aussi 
de bancs peints en vert, qui s'ornaient 
nécessairement de quelques vieillards 
bien décrépits, agrémentés de pipes alle- 
mandes. Ils ressemblaient aux vieux de 
tous les paj'S, quand ils sont si âgés qu'ils 
ne changent plus et qu'ils ont l'air dé- 
sormais d'être là pour toujours, jusqu'au 
moment où le destin les balaie en pas- 
sant, avec l'air de ne pas s'en apercevoir. 

Sur l'autre rive, on voyait l'intérieur 
des maisons populaires. Le couvert était 
mis dans des salles à manger modestes, 
et on allait encore recommencer une 
soirée. Des ménagères allaient lentement 
remplir des seaux. Un petit garçon, 
plein de conviction, montrait à un autre 
petit garçon sa main pleine de billes. 

A l'endroit où le canal tourne, m'avait 
dit le suisse, vous trouverez un petit 
pont, que vous traverserez. Puis vous 
passerez sous une espèce d'arche. De l'autre 
côté de cette arche, c'est la rue de la 
Paix, la plus belle rue de Schoenburg. La 
place Neuve, où se trouve l'hôtel privé 
du baron de Herner, est à une centaine 
de pas. 

J'avais encore près d'un quart d'heure 
avant le dîner, et j 'en profitai pour regar- 



der les magasins. Ils étaient très luxueux, 
et les vitrines regorgeaient d'objets en 
cuir et eri rà:kel. Je vis, comme à 
Bruxelles, tts marcliands de tal:>ac gran- 
dioses, qui me donnaient envie de me 
remettre à fumer, avec leurs longs cigares 
odorants rangés, comme les dos de 
belles reliures, dans les boites enluminées. 

Je croisai des officiers, élégants et pleins 
d'autorité, et je me souvins avec satis- 
faction que j'étais «du gouvernement». 
Je ne fus pas loin de me dire que ces offi- 
ciers étaient « mes soldats ». 

Je vis encore un grand restaurant 
rempli déjà de dîneurs dont les âmes 
s'exaltaient aux airs entraînants, que 
jouait sans relâche un brillant orchestre, 
composé d'une douzaine de dames de 
différents âges, qui toutes laissaient pen- 
dre sur leur dos des cheveux dénoués, 
de la même longueur et du même blond. 

J'étais amusé par cette viUe si bril- 
lante et qui s'animait si gaîment vers 
le soir. Je regrettais presque d'être obligé 
d'aller passer la soirée chez cet hôte de 
marque, qui m'honorait beaucoup, mais 
qui m'obligeait à faire des frais. Je me 
promis bien de revenir en bon paresseux 
jouisseur dans ce restaurant en fête, 
où m'arriverait quelqu'une de ces aven- 
tures galantes et peu compliquées qu'on 
espère toujours en arrivant dans une 
ville étrangère. 

Cependant l'heure était venue. Sans 
enthousiasme, je gagnai la Place Neuve, 
et je trouvai bientôt la marque que l'on 
m'avait indiquée pour reconnaître l'hô- 
tel du baron : un haut -relief en pierre, 
au-dessus de la porte, représentant un 
jeune guerrier avec des ailes, chevau- 
chant un cheval cabré... Je me dis même, 
tout en sonnant à la porte, que j'aurais 
peut-être dû m'informer de la person- 
nalité exacte de ce guerrier ailé ; c'était 



SECRETS D'ÉTAT 



23 



peut-être quelqu'un de très connu dans 
la mythologie, et qu'il était de mauvais 
ton d'ignorer... Quand la porte se fut 
ouverte, je me trouvai dans une petite 
cour assez simple. Une femme à boucles 
grises (c'était décidément les boucles 
d'ordonnance dans ce pa\'s-là), se tenait 
sur le pas d'une 
porte vitrée. Elle 
me conduisit dans 
un salon plutôt 
sévère, où je trou- 
vai le premier mi- 
nistre en compa- 
gnie de deux in- 
vités, et de sa 
mère, la baronne 
de Hemer, une 
dame pas trop âgée. 
Je reconnus dans 
la figiu-e de cette 
personne comme 
une épreuve anté- 
rieure de la longue 
figure du baron, et 
les mêmes yeux 
bleus, mais plus 
durs. Elle m'adressa 
en bon français 
quelques paroles 
auxquelles, me 
sembla-t-il, je ré- 
pondis d'une fa:on 
assez convenable 
et pas trop em- 
barrassée . . . Mon 
entrée dans le 
grand monde se 
faisait d'une façon 
plus aisée que je 
n'aurais cru : ce 
fut, je crois, grâce 

à ce petit détail accidentel : en me diri- 
geant du côté du salon, j'avais renversé 
quelque chose — je ne savais pas trop 
au juste — qui se trouvait sur une table 
de l'antichambre, et je me demandais, 
pendant les présentations : Est-ce un 
bronze ? ou est-ce un objet plus fragile ? 
Ce qu'il y a de terrible, c'est que je ne 
l'ai jamais S-i, et je me demaide encore 
si ce n'est pas à cette maladresse qu'il 
fallait attribuer la froideur que me té- 



moigna plus tard, au cours de certaines 
entrevues, la baronne de Herner. 

J'examinais cependant les deux autres 
invités, un jeune officier aux yeux fati- 
gués et mielleux, — le neveu du minis- 
tre, — et un monsieur qui était, paraît- 
il, le poète national du Bergensland. 



N^^-V\ 




UNE FEMME A BOUCLE GRISES SE TENAIT SUR LE PAS D'UNE PORTE. 



C'était un i.idivida d'un âge chimérique, 
entre trente et quatre-vingts ans, sans 
couleur indicatrice de cheveux ou de 
barbe, car, privé mîme de SDurcils, il 
n'avait, en fait de poils, que de très longs 
cils blonds ou blancs. On n'était pas 
sir qu'il ext un grand talent, mais 
comms c'était le seul poète bien élevé 
parmi ceux qui traitaient de sujets no- 
bles, on l'avait, à tout hasard, décoré 
de tous les ordres civils, et l'on attendait 



24 



SECRETS D'ÉTAT 



qu'il eût terminé un hymne guerrier pour 
lui décerner tous les ordres mili- 
taires. 

Ce poète, vivant seul au milieu de pro- 
fanes, avait perdu l'habitude de songer 
à la poésie. Il ne s'en occupait qu'une 
fois l'an, au moment de son poème de 
circonstance pour la fête du roi, en dehors, 
bien entendu, des occasions extraordinai- 
res, telles que visites de souverains étran- 
gers ou désastres amenant une fête 
de charité et justifiant une intervention 
lyrique. 

Ce diner, de hautes sphères officielles, 
ressembla beaucoup, poiu" les sujets de 
conversations qui y furent traités, à 
des dîners de milieux plus modestes. On 
y parla de la vitesse des automobileb 
qui commençaient à envahir le pays. 
On m'interrogea naturellement sur Paris 
que tous les convives connaissaient pour 
y être allés au moins une fois. 

Le poète parlait assez passablement 
notre langue, à part un abus du mot 
Monsieur qui arrivait après chaque ^'ir- 
gule. Il évoqua avec un sourire attendit 
ce gai quartier latin où j'avais tiré une 
vie si pénible, cet endiablé bal BuUier, où je 
n'avais jamais mis les pieds, et cet admira- 
ble Collège de France, que je connaissais 
pour être passé devant. L'officier, natu- 
rellement, pai"la des petits théâtres, avec 
des petits rires sifflants qui se prolon- 
geaient en dehors de toute mesure. Il 
raconta des scènes de pi: ces qui l'avaient 
réjoui au delà des prévisions de l'auteur, 
et nous redit des mots qu'il répéta de 
telle sorte que je fus seul à m'en amuser, 
parce que j'étais le seul à comprendre 
qu'ils ne voulaient rien dire. 

Le baron de Hemer parlait peu. Je 
remarquai seulement qu'il mangeait pas 
mal, mais sans trop faire attention à ce 
qu'il mangeait: Il ne me faisait pas l'ef- 
fet d'un jouisseur. Rien chez lui, d'ail- 
leurs, n'était luxueux. 

Je me dis ce soir-là que si cet homme 
aimait le pouvoir, c'était sans doute pour 
la volupté froide d'être le maître, et non 
pour en tirer des avantages matériels et 
des joies phj^siques. Il n'y avait pas à 
craindre de lui les exactions où se laisse 
entraîner un débauché, mais il n'avait 



pas non plus ces moments de générosité 
attendrie dont sont capables les gens qui 
mangent bien. 

Après tout, je ne savair> pas si ce haut 
personnage était vraiment l'homme que 
je dis et si certains de ses actes ne sont pas 
en contradiction avec la définition de son 
caractère. Je me suis mis en garde, depuis 
pas mal de temps d'ji, contre le danger 
qu'il peut y avoir à définir les gens trop 
tôt ; car on est amené par la suite à exa- 
miner leurs actes avec le parti pris d'im 
homme qui a classé, locahsé un sujet, 
et qui, s)us aucu.i prétexte, ne veut avoir 
la peine de recommencer son petit tra- 
vail. 

Quand le dîner fut terminé, nous pas- 
slmes au fumoir, où Mme de Herner, 
que le cigare ne gênait pas, nous accom- 
pagna. Le baron de Herner me prit à part 
et se mit à me parler avec assez d'aban- 
don. 

Je pensais, non sans satisfaction, que 
j'avais à ses yeux plus d'importance 
que l'officier, et même que le poète na- 
tional. Il me dit que je serais attaché à 
sa personne et à la personne du roi, et 
que mon travail consisterait à anal3'ser 
tous les journaux et autres documents 
français qui arrivaient à l'ainbassade. 
Dès le lendemain, nous irions ensemble 
voir le roi qui, bien que la saison fût 
un peu avancée, était encore à la cam- 
pagne, dans sa résidence d'été. 

J'étais obligé de faire de grands efforts 
pour ramener mon attention. Car, tout 
occupé à me dire : « Le ministre me 
parle ! » j'avais peine à écouter ce qu'il 
me disait. 

Ce qui l'intéressait le plus dans les 
journaux français, ce n'était pas seule- 
ment la politique extérieure de la France 
mais le mouvement socialiste... « Nous 
n'avons pas encore beaucoup de socia- 
listes chez nous, me dit il. Noui avons, 
en revanche, pas mal de réfugiés russes, 
qui réussissent à tromper la surveillance 
de notre police. Ils complotent contre la 
famille impériale russe et, pour se faire 
la main, contre notre bien-aimé roi. 
Nous avons surpris l'année dernière des 
préparatifs d'attentat. Le hasard est venu 
en aide à nos policiers, qui n'auraient 



SECRETS D'ÉTAT 



25 



certainement rien trouvé sans le secours 
du ciel. 

» Je suis servi par des brutes préten- 
tieuses. Je ne me risque m3me pas à 
leur reprocher leur manque d'initiative... 
Quand ils s'avisent d'en avoir, ils sont 
encore plus d .ngereux. » 

La S)irée ne se prolongea pas très tard. 
Le premier ministre se levait de très 
bonne heure. Je sortis avec le poète et 
le militaire, et nous allâmes bourgeoise- 
ment prendre de la bière, dans ce grand 
café éclatant de lumières où l'orchestre 
de daines continuait à faire rage. Le ne- 
veu du baron se fit 
apporter du jambon, 
en disant qu'il mou- 
rait de faingi, et que 
c'était toujours ainsi 
chaque fois qu'il mm- 
geait chez sa grand' 
tante. Je vis bien, 
aux plaisanteries que 
le poète national fit 
à son tour sur ce sujet, 
que c'était un thème 
familier aux invités 
du premier ministre. 

Je leur offris un 
rire plus timide, plus 
prudent, juste ce qu'il 
fallait pour n'avoir . 
pas l'air de désap- 
prouver leurs sar - 
casmes. 

L'officier nous pro- 
posa de nous emme- 
ner chez une nommée 
Irma. Mais le poète 
dit qu'il était fati- 
gué. Je sus plus tard 
qu'il était le pri- 
sonnier d'une gouver- 
nante, une petite 
femme desséchée, d'une 
cinquantaine d'années 
dont on retrouvait 
les longs cheveux pâ- 
les dans maint son- 
net du maître... 

Quant à moi, je 
refusai également l'in- 
vitation de l'officier. 



Je ne voulais pas rentrer trop tard au 
palais pour le premier soir. Je revins, 
accompagné de mes deux nouvelles connais- 
sances, jusqu'à ma royale demeure. Le che- 
min était un peu p' us long qu'en venant, 
parce qu'à cette heure tardive, je ne pouvais 
pas rentrer par le fond du jardin. Le poète, 
en suivant ma route, ne se détournait 
pas trop de son chemin. Quant à l'offi- 
cier désœuvré qui ne pouvait pas se ré- 
soudre à aller se coucher, c'était la pro- 
vidence des gens qui ont peur de rentrer 
seuls le soir. C'est en cette considération 
qu'on le tolérait l'après-midi, à des heures 




IL SE MIT A ME PARLER AVEC .\SSEZ V -^EANDCN. 



26 



SECRETS D'ÉTAT 



plus claires de la journée, où sa présence 
n'avait pas cette utiHté tutélaii-e. 

Les portiers des palais royaux dor- 
ment aussi lourdement que ceux de la 
rue Saint- Jacques, où jadis, les yeux vers 
le procliain angle de rues, il m'était anivé 
souvent de me li\Ter à des constatations 
indignées siu: la profondeur spéciale du 
« premier sommeil )> . . . 

A Schoenburg, au moins, j'avais pour 
me rassiu-er, le factionnaire de garde, 
qui donnait des coups de crosse dans la 
porte, pendant que je tirais sans espoir 
une sonnette argentine, trop faible pom 
troubler le doux sommeil du concierge, 
capable seulement de compléter d'un 
léger bruit de clochettes un songe de \-er- 
dure et de bergerie. 

Quand la porte, enfin condescendante, 
s'entrebâilla, je pus me mettre en 
campagne, au travers de la coiu- obscure, 
avec d'innombrables relais d'allumettes. 
Grâce à cette course au flambeau à 
rebours (où c'est le porteur qui change 



de torche, et non la torche de porteur), 
j'arrivai jusqu'à ma chambre, en essayant 
de faire le moins de bruit possible pour 
mon premier soir, bien qu'en somme, 
j'eusse ime excuse, puisque je venais de 
chez le premier ministre : c'était un ser- 
'vùce commandé. 

Je pénétrai avec un peu d'angoisse dans 
ma grande chambre sombre. Je fis le 
tour du grand lit à baldaquin, qui s'en- 
tourait de rideaux sinistres. Je les se- 
couai au passage pour faire tomber les 
guerriers armés. Il y avait dans les re- 
coins du plafond des ombres qui étaient 
peut-être des trovis, et où devaient ni- 
cher des araignées énormes et venimeuses. 
Je constatai avec plaisir que les draps 
étaient en vieille toile très douce. La ser- 
vante âgée m'avait mis sur ma table une 
Bible, qui, avec sa reliure de maroquin, 
me parut mieux faite que le marbre de 
la cheminée pour supporter ma montre. 
Il . y avait un sucrier, et de l'eau dans 
la carafe. Mais était-ce de l'eau filtrée ? 



CHAPITRE VII 



!e lendemain, à dix heures, je 
montai en voiture, dans un 
landau découvert, à côté du 
premier ministre. Nous allions 
voir le roi. 




J'avais endossé cette fois la redingote 
officielle. Le baron de Herner était dans 
le même costume. Je constatai avec un 
certain plaisir que mon haut-de-forme, 
dont c'était d'ailleurs la première sortie, 
était plus brillant que le sien, hs,^ 

J'étais un peu surpris de l'abandon 
avec lequel me parlait le premier ministre. 
Il faut croire que j'inspirais vraiment 
de la confiance aux gens. Le comte de 
Tolberg m'avait parlé avec la même 
liberté. Le hasard m'avait amené à être 
le confident de ces deux ennemis. Comment 




LE LANDAU TRAVERSA LA 
VILLE EN PASSANT SOUS UNE 
VIEILLE TOUR. 



28 



SECRETS D'ÉTAT 



tout cela allait-il tourner ? Pour le mo- 
ment, je m'abandonnais à une quiétude 
paresseuse. Le jour où un conflit se pro- 
duirait, il serait peut-être temps de 
s'en préoccuper. En prévision de compli- 
cations, qui n'arriveraient peut-être jamais, 
je n'a'lais pas gêner, par un air de trop 
grande réserve, l'expansion dont ce grand 
personnage voulait bien me favoriser.. 

Le landau traversa la ville, en passant 
s JUS ime vieille tour qui commandait 
une des e.itrées. C'était par là qu'avaient 
pénétré dans la ville, à je ne sais plus 
quelle époque, des soldats étrangers de 
je ne sais quelle nation... Toujours est-il 
qu'on s'était battu dans le faubourg, 
qu'il était mort un grand nombre d'hom- 
mes, et que les cloches, comme dans 
toutes les histoires de ce genre, n'avaient 
ce:.sé de sonner. 

La campagne était très paisible, coupée 
de canaux et de longues allées d'arbres. 
De temps en temps, nous croisions un 
bicycliste obstiné, ou un grand tombereau 
attelé de quatre bœufs, ou une \-oiture 
de maraîchers, que traînaient trois chiens 
agiles. Le premier ministre me parlait 
du roi et se réjouissait qu'il fût bien 
portant. Si, par malheur, il lui arrivait 
un accident, le royaume passerait entre 
les mains de sa belle-sœur, la femme de 
son frèie difunt, qui gouvernerait au 
nom de son fils aîné, âgé pour l'instant 
de quatorze ans. Et cette princesse, 
qui venait des États de l'Allemagne, 
amènerait avec elle toute une séquelle 
de gens de son pays... Le baron de Herner 
me surprenait. Il dérangeait fortement 
la conception que je m'étais faite des 
l.ommes d'Etat, que je me représentais 
comme des personnages mystérieux et 
fermés, évitant d'employer un langage 
simple et net pour parler des affaires 
publiques. 

Celui-ci n'y allait pas par quatre che- 
mins et me donnait carrément son avis 
sur les hommes et sur les choses... 

En sortant d'une allée d'arbres, j'aper- 
çus tout à coup, sur une sorte de monti- 
cule de verdure, un château d'a-chitec- 
ture antique, mais qui était un château 
reconstitué, ainsi qu'en témoignait la 
blancheur de sa pierre. C'était la rési- 



dence d'été. Je sentais toujours en moi 
beaucoup de curiosité, mais aucune émo- 
tion : j'avais désormais ma petite habitude 
des grands de ce monde. C'est curieux 
comme on prend \ite pied dans les gran- 
deurs. 

Nous étions entrés dans une cour 
d'honneur et nous allions gravir le perron 
qui condaisait au salon de réception 
quand nous entendîmes un : Hep ! qui 
n'avait rien de protocolaire. C'était le 
roi qui nous appelait d'une des salles 
du rez-de-chaussée, où il faisait de la 
photograpliie. Je reconnus le visage 
du monarque, dont j'avais vu plusieurs 
portraits. 

Il nous invita d'un geste à entrer dans 
SDU atelier. Il était vêtu d'une culotte 
de drap beige, de molletières de cuii 
fauve et d'une chemise de soie écnie, 
dont les manches étaient relevées jus- 
qu'au coude. Sans la moindi^e formule 
de bienvenue et en s 'adressant à moi, 
comme s'il me connaissait depuis long- 
temps, il nous montra des épreuves qu'il 
venait de terminer, dont l'une repré- 
se.itait un coin de forêt, et l'autre un 
cheval en liberté, en train de bondir dans 
un pré. Moi, je regardais ces épreuves 
avec une attention exagérée ; mais je ne 
pensais qu'à examiner Charles XVI, 
qui m'apparaissait comme un bon garçon 
enjoué. 

Je crois que je n'aurais vu en lui rien 
d'autre si l'opinion favorable que m'avait 
exprimée sur son compte le jeune Tolberg 
ne m'avait prévenu en sa faveur. Il y 
avait chez ce gros homme beaucoup plus 
de philosophie que d'insouciance, ou plu- 
tôt c'était une insouciance natiuelle 
qu'encourageaient sa volonté et sa raison. 
Il pensait qu'il ne fallait pas agir au 
delà du nécessaire, qu'il fallait plutôt 
surveiller les événements que les pro- 
voquer. Il s'occupait des affaires de 
l'Etat, juste assez pour ne pas les négli- 
ger. 

D'ailleurs il a\'ait trouvé chez Herner 
une a:tivité très précieuse, du moment 
qu'il était là pour la réfréner. 

Je ne sais pas s'il s'était fait toutes ces 
réflexions et s'il s'était volontairement 
conformé à cette philosophie. Il me 



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IT, NOUS MONTRA DES ÉPREUVES OU'iL VENAIT DE TERMINER. 



30 



SECRETS D'ÉTAT 



semble plutôt qu'il l'avait instinctive- 
ment adoptée... 

Je n'ai jamais vu un homme capable 
d'un travail aussi extraordinaire et aussi 
rapide. Il lui est arrivé dcins certains 
moments, où il y avait intérêt à se 
renseigner rapidement sur la situation, 
de faire avec moi ranal5se dont j'étais 
chargé, et il me laissait littéralement en 
route, moi qui ai pourtant le travail 
facile. Et cet homme, merveilleusement 
doué pour accomplir en deux journées un 
travail surhimiain, était capable également 
de rester des mois entiers dans l'inaction, 
à vivre une vie presque animale, sans son- 
ger à rien et sans avoir le moindre re- 
mords de sa paresse. 

Il baissa sans façon ses manches sur 
ses poignets, remit tout seul une veste 
de chasse qu'il avait posée sur ime 
table. 

Hemer, qui connaissait ses habitudes, ne 
fit aucun momement pour l'aider à 
l'endosser. Puis nous sortîmes tous les 
trois dans la cour. Il me regarda un 
instant, me demanda comment je trou- 
vais Schoenburg. Puis il s'éloigna avec 
son ministre pour causer des affaires cou- 
rantes... Je les regardais marcher l'un 
à côté de l'autre. La marche du roi n'avait 
rien de vulgaire ni de majestueux. On 
l'eût pris pour un propriétaire de campa- 
gne qui parlait affaire avec un notaire 
de la ville. Mais le propriétaire et le no- 
notaire « dégottaient » assez bien. Et 
tout à coup, au moment de prendre 
congé, après que cet homme en veston 
eût tendu la main à cet homme en redin- 
gote, il y eut dans la simple différence 
des saluts, le salut profond de celui-ci et 
une inclinaison de tête de celui-là, il 
y eut quelque chose de barbare et d'an- 
tique, une subite inégalité, que leur pro- 
menade côte à côte de tout à l'heure 
rendait étrange et inconce\able. 

Je restai donc seul avec cet homme, 
mon semblable d'aspect, et qui se trou- 
vait en vertu de certaines conventions 
un être surnaturel. Il passa familièrement 
sous le mien son bras symbolique et 
m'entraîna vers la salle à manger. 

Ce fut pour moi une après-midi admi- 
rable, une de ces journées où l'on fait 



feu des quatre pieds pour éblouir quelqu'un, 
avec l'angoisse de tout gâter soudain 
par une parole inférieure. C'est une con- 
quête que l'on veut faire par des moyens 
loyaux et sans tricherie, pour avoir 
une sorte de contrôle de sa propre 
valeur. 

J'étais obligé, de temps en temps, de 
me répéter, pour ne pas l'oublier, qu'il 
était un roi. 

Il avait lu plusieurs de mes livres de 
prédilection : mais il y en avait quelques- 
uns qu'il ne connaissait pas encore. Je 
pus lui en parler. Et quand je lui récitai 
certains des passages que j'aimais, nous 
éprouvâmes de ces émotions communes 
qui vous rapprochent tant. 

J'étais très exalté et un peu inquiet. 
Je me disais que ce roi qui s'ennuyait, 
et qui paraissait se plaire en ma com- 
pagnie, me garderait peut-être auprès 
de lui. Or, c'était un compagnon un peu 
fatigant, à cause des frais continuels 
qu'il fallait faire. J'avais peur de ne 
pas pouvoir me soutenir et de lui plaire 
moins. 

Après déjeuner, nous étions allés nous 
promener dans un jardin inculte, dont le 
roi aimait beaucoup la sauvagerie, soi- 
gneusement entretenue par un habile 
jardinier. Nous y passâmes près de trois 
heures à dire des vers et à raconter 
des histoires héroïques. Quand nous ren- 
trâmes dans la maison, je vis qu'un petit 
tonneau de promenade était attelé dans 
la cour.. 

— Je vais vous reconduire jusqu'aux 
portes de la viUe, me dit Charles XVI. 
Je n'entre pas à Schoenburg dans un 
tel équipage. 

Conmie nous allions monter en voiture, un 
homme d'une quarantaine d'années, très 
distingué d'allures, entra dans la cour. 
Le roi alla à lui avec empressement, 
et lui serra la main avec une vive amitié. 
Ils se dirent quelques mots, et revinrent 
lentement vers la voiture. Le roi était 
tout songeur... Il me présenta à son ami 
qu'il me nomma : le comte de Herren- 
stein, lui dit : «A tout à l'heure, »et monta 
en voiture avec moi. 

Il ne me disait rien. Je ne savais si je 
devais me taire, ou s'il fallait lui parler. 



SECRETS D'ÉTAT 



31 



Je lui fis remarquer que le paysage res- puis je vis qu'au lieu de rentrer au châ- 
semblait bien au cadre d'un roman teau, il quittait la grande route, et pre- 
dont nous a\ions évoqué certains passages, nait un petit chemin sur la gauche. Où 
Il approuva avec un peu trop de préci- allait-il ?... Alors, quoi ? Charles XVI 
pitation pour un homme qui s'intéresse me faisait déjà des cachotteries ? 
vraiment à ce qu'on lui dit. 

Quand nous arrivâmes à une centaine 
de pas de la vieille porte de ville, le 
roi arrêta la voiture et me dit qu'il me 
ferait chercher un de ces jours pro- 
chains. 

Je le suivis un instant du regard ; 




NOUS ÉTIONS ALl/;S NOUS PROMENER DANS UN JARDIN INCULTE. 



CHAPITRE VIII 



X^^^^ E comte de Herrenstein, me 
^J^^r dit le premier ministre qui 
^^^^ m'avait interrogé d'un ton 
^ adroitement aisé et naturel, 
sur mon entrevue avec le roi, ce comte 
de Herrenstein est une espèce de misan- 
thrope sans ambition apparente, qui est 
très lié avec Sa Majesté. Il est le confi- 
dent de certaines affaires sentimental' s 
de sa vie... et d'une liaison que, cela 
va sans dire, nous connaissons aussi. 
C'est une histoire qui remonte à très 
loin. Le roi ne vous en parlera pas, me me 
s'il vous accorde sa confiance amicale 
comme il a l'air d'en prendre le chemin... 
Je n'avais cependant pas trop insisté 
sur le plaisir que Sa Majesté semblait 
avoir eu à me voir. Un secret instinct 
m'avertissait que cette amitié du roi 
pouvait porter ombrage au premier 
ministre. Mais il savait à quoi s'en tenir, 
et le ton simple et dégagé qu'il avait 
pris pour m'en parler, ne voulait pas 
précisément dire qu'il n'attachait à ces 
marques d'amitié aucune importance. 

— Le roi, même s'il se lie avec vous, 
ne vous parlera pas de cette histoire, que 
jadis, dans le feu de sa passion, il a 
racontée au comte de Herrenstein. Il 
ne vous en dira rien, non par manque 
de confiance, mais parce que maintenant 
ce n'est plus qu'un devoir douloureux 
dont il ne peut plus parler avec joie. 

« Il a aimé pendant plusieurs années 
une femme attachée à lui. Cette femme 
a vieilli... Mais le roi est bon : il ne peut 
pas supporter de voir souffrir les gens. 
Il est beaucoup plus à elle maintenant 
qu'à l'époque lointaine où elle était 
séduisante. 

« Von Hôlen, mon prédécesseur, qui 
était un peu mon maître (quoique je 
sois peut-être moins dur que lui), me disait 



qu'il ne fallait pas faire attention à des 
souffrances isolées. Il me disait qu'il 
y en avait beaucoup sur la terre. Il disait 
encore qu'un homme d'Etat ne devait 
jamais regarder autour de lui, trop près 
de lui... Von Hôlen est mort pauvre et 
détesté. Il avait une dureté inflexible. Il 
a refusé des grâces qu'un Torquemada 
eût accordées. Le jour de sa mort, des 
habitants de Schoenburg n'ont pas eu 
honte d'illuminer leurs maisons. 

« Or, il laissait le royaume plus pros- 
père que jamais, deux fois plus riche 
qu'à la mort de son prédécesseur, le sage 
et indulgent Berzach. 

« Au fond, continua M. de Herner, il 
est assez bon pour le roi qu'il ait eu cette 
histoire dans sa vie. Il a été beaucoup 
mieux préservé des aventures par la 
douce et puissante influence de cette 
femme, qu'il n'en eût été détourné par 
le souci de la majesté roj'ale. Il n'y a 
aucune pose dans sa vie, ni la moindre 
affectation de fantaisie. C'est simple- 
ment un esprit libre. Or, un esprit libre, 
qui agit simplement, s'expose à com- 
mettre mille folies... 

« Analysez-moi donc ce paquet de 
journaux. Il n'y a rien d'important ces 
temps-ci. Mais ce sera pour vous comme 
un exercice, qui vous ser\ira à vous 
constituer pom" l'avenir une méthode 
de travail rapide. Dans ces derniers mois, 
comme je n'avais personne, j'avais eu 
recours à cet imbécile de Eô'môller. 
Vous n'avez aucune idée de ce qu'il 
m'a livré ! C'était un fatras, une confu- 
sion abominable. Des nouvelles sans 
intérêt étaient résumées en un texte 
deux fois plus long que le texte français. 
« Je vous ai fait allouer huit cents 
francs par mois, ajouta M. de Herner. 
C'est un peu plus que ce qu'on a dû vous 
dire à Paris. Mais nous ne vous connais- 



SECRETS D'ÉTAT 



33 



sions pas. Et, d'autre part, j'ai pensé 
qu'il ne vous serait pas toujours agréable 
de prendre vos repas au palais. Venez 
quand il vous plaira à la table de l'in- 
tendant, où votre couvert sera toujours 
mis. Mais ne vous privez pas du plaisir 
d'aller déjeuner ou dîner en ville. Je ne 
suis d'ailleurs pas fâché que vous vous 
mêliez un peu à la vie de Schoenburg. 



J'étais assez content que cette latitude 
me fût laissée d'aller prendre mes repas 
à droite et à gauche : évidemment je 
me plairais mieux à la table de l'in- 
tendant, du moment que l'on ne m'obli- 
geait pas à y figurer. Sans parler de la 
petite économie qui en résulterait pour 
moi. (Depuis que j'étais un monsieur 



.<ir' 








c'était toujours lui qui examinait les chevaux. 



Vous êtes un homme discret. Je sais que 
rien de ce qui se passe au palais devant 
vous ne sera divulgué dans la ville. Mais 
il n'est pas mauvais que l'état d'esprit 
de la capitale soit pénétré par quelqu'un 
du palais. » 

Je remerciai le baron de Herner, comme 
je remercie les gens, en balbutiant quel- 
ques paroles indécises. (Mais je sais 
aussi que ce genre de confusion, que je 
n'affecte pas, que j'utilise peut-être, 
est aussi apprécié que quelques phrases 
correctes et clichées.) 



« à son aise », je me sentais devenir un 
peu plus regardant.) 

La veille, en revenant de chez le roi, 
j'avais dîné au palais. Je m'étais présenté 
à sept heures dans la salle à manger de 
l'intendance, encore vêtu, par paresse 
de me déshabiller, de la redingote neuve, 
endossée pour aller chez le roi. J'étais 
prêt à m'excuser d'être venu, en tenue 
si cérémonieuse... Mais je vis que tout 
le monde était en habit, et je dus m'ex- 
cuser de n'avoir pas eu le temps de me 
mettre en toilette de soirée. 



34 



SECRETS D'ÉTAT 



Bien que le roi ne fût pas au palais 
et qu'en son absence aucun protocole 
n'ordonnât le frac, ces gentilshommes 
de chambre, et officiers du palais, par 
goût de l'étiquette, persistaient à revêtir 
leurs habits de demi-gala. 

Il y avait là l'intendant qui portait 
encore plusieurs titres surannés, tels 
que « grand officier de bouche », un très 
haut vieillard incapable, que secondait, 
heureusement pour lui, son épouse, Hed- 
wige de Bralmihausen, une grande 
femme aux cheveux très blancs, dont l'air 
de race était un peu trop classique, et 
qui se montrait d'une âpreté sans exem- 
ples avec les fournisseurs. 

Le grand écuj^er était célibataire. 
C'était un homme de quatre-vingt-deux 
ans, long plutôt que haut, car une défi- 
nitive courbature l'empêchait de se re- 
dresser de toute sa taille. Il était arrivé 
à cette époque critique, où un vieil 
homme, j idis blond, cesse de se teindre, 
de sorte que pour exprimer la couleur 
de sa moustache, de ses favoris et de 
ses longs cheveux du front qui arrivaient 
de très loin par derrière, il était bon 
d'attendre patiemment que cette sorte 
de mue eût cessé. 

Comme il avait la vue très basse, il 
- ne montait plus à cheval, mais c'était 
toujours lui qui examinait les chevaux 
qu'on amenait aux écuries du roi, lui qui 
jugeait de leur silhouette en leur cares- 
sant la tête, en leur tâtant le garrot et 
la croupe, et qui s'assurait, en leur pal- 
pant les canons, que leurs membres 
étaient sains... A table, il mangeait les 
yeux fermés, très lentement, sans un 
instant d'arrêt. Il buvait à tout petits 
coups, les lè\Tes crispées au bord du 
verre, en sifflant ; ce petit sifflement 
était le seul bruit qui émanât de lui, car 
il ne parlait jamais. 

Le chevalier Finck, gentilhomme de 
chambre et grand majordome du roi, — 
je me perdais dans lem's titres, — était 
un gros garçon blond et rasé, dont les 
yeux, tout rapprochés, s'embusquaient 
derrière un tout petit binocle sans monture. 
Il avait l'air d'un principal clerc affairé 
et curieux. Il était particulièrement 
odieux à Sa ^lajesté, à cause de ses 



prévenances excédantes, et du sourire 
écœurant avec lequel, à partir d'un cer- 
tain titre, il écoutait les gens. Aussitôt 
que le roi était de retour, on violentait 
tous les usages pour envoyer ce gentil- 
homme de chambre en voyage, investi 
de n'importe quelle mission. 

Le grand écuyer et le chevalier Finck 
étaient célibataires. Le deuxième gen- 
tilhomme de chambre était marié. Sa 
femme remplissait je ne sais quel office 
auprès de Mme de Brahmhausen. Ce couple 
qui, avec Bôlmôller (et l'officier qui se- 
trouvait commander le peloton de garde), 
complétait la table de l'intendant, sem- 
blait chargé d'apporter « la note de 
jeunesse » dans cette assemblée de vieilles 
gens. 

Lui, fils d'un député récemment ano-^ 
bli, elle, fiUe d'un usinier des environs 
de Schoenburg, ne se lassaient pas 
depuis six mois, de la joie de manger, 
et d'habiter au palais royal. Aussi rem- 
plissaient-i^s en conscience leur rôle 
d'oiseaux joyeux, et répondaient -ils avec 
une grande bonne humeur, d'ailleurs peu 
conrmiunicative, à toutes les questions 
qu'on leur posait. 

Personne ne parlait français à cette 
table, en dehors de BolmôUer, et, à cet 
égard, je savais ce qu'il fallait attendre 
du précepteur. Il ne me parla pas moins 
avec volubilité, pour étonner, je crois, 
les autres, et j'eus la condescendance d'avoir 
l'air de le comprendre. Le reste du temps, 
je suivis la conversation animée des 
convives. Je crois, d'aillem-s, que l'on 
se rend mieux compte du caractère des 
gens quand on n'entend pas ce qu'ils 
disent, et qu'aucun verbe menteur ne 
vous induit à vous tromper sur l'aloi de 
leur regard et la sincérité de leur sou- 
rire. 

Après le dîner, on allait prendre le 
café dans un petit salon indien. L'inten- 
dant offrait aux fumeurs des cigares où 
un brin de paille était piqué. Mme de 
Brahmhausen allumait, pour son usage- 
personnel, ime cigarette de tabac jaune,, 
fine et démesurément longue. Puis on 
arrivait fatalement à conduire au piano- 
la jeune personne, qui exhalait sa gaîté 
en une demi-douzaine de valses hongroises- 



SECRETS D'ÉTAT 



3i 



Il y avait longtemps à ce moment qu'on 
avait couché le grand écuyer. Enfin 
on se disait bonsoir, et l'on rentrait dans 
ses appartements. 

Quand je ne dînais pas au palais, j'allais 
à ce grand restaurant de la rue de la 
Paix, qui m'avait attiré dès le soir de 
mon an-ivée, et qui s'appelait la Grande- 
Taverne. Je n'avais 
toujours pas trouvé la 
petite aventure senti- >!'., 

mentale, — pas trop 
gênante et pas trop 
attachante, — que j'at- 
tendais depuis mon 
arrivée à Schoenburg. 
Plus le temps passait, 
plus je me sentais dis- 
posé à me montrer facile 
sur le charme et la 
classe sociale de la per- 
sonne inconnue en ques- 
tion. - ^^^ 

Je n'avais rencontré 
en fait de jeune femme 
que la jeune mariée 
du palais. Pas une mi- 
nute, je ne songeais à 
troubler l'union du jeune T 

ménage. Il n'y avait 
pas de femme chez le 
premier ministre. Je 
n'avais pas revu depuis 
mon arrivée le comte 
de Tolberg, et je n'étais 
pas pressé de le revoir, 
parce que je sentais bien 
que c'était de ce côté- 
là que viendraient cer- 
taines complications... Je 
pensais retrouver à la taverne cet insup- 
portable officier, neveu du ministre, qui 
m'avait parlé d'une nommée Irma, et qui 
devait avoir des amies. Mais il était 
en permission, et s'était en allé pour quel- 
ques jours à la campagne. Ces consi- 
dérations me déterminèrent à choisir 
une table à la taverne, dans les environs 
de l'orchestre des dames. Quelques-unes 
étaient encore jeunes, et possédaient 
quelques charmes, abstraction faite, bien 



entendu, de leurs blonds cheveux, qu'il 
valait mieux ne pas faire entrer en ligne 
de compte dans la liste de leurs attraits 
naturels. 

Après trois soirs de patience, je fis 
la connaissance de la plus agréable 
de ces dames, qui se trouvait être le chef 
d'orchestre elle-mîme. 




JE FIS I.A CONNAISSANCE DE l.A 
Plus AGRÉABLE DE CES DAMES. 



C'était une dame belge de trente-deux 
ans, qui avait beaucoup voyagé, qui avait 
donné des leçons de piano, des leçons 
de français et fait travailler des ani- 
maux dans des music-halls. Elle avait 
un bel engagement pour diriger un or- 
chestre dans une exposition d'appareils 
agricoles. 

Elle allait quitter Schoenburg le mois 
d'après ; ce qui me décida à faire avec 
elle plus ample connaissance. 



CHAPITRE IX 



[wT^r?5ox aventure avec le chef d'or- 

\/|j; chestre ne modifia pas ma vie. 

-^^ Il y avait dix jours que j'avais 
vu le roi pour la première 
fois, et il ne m'avait pas rappelé. Le 
ministre était content de moi. Je faisais 
régulièrement, à sa satisfaction, mon 
travail d'analyse. Mais j'avais trop vite 
réussi dans mes fonctions. Je commen- 
çais à trouver ma vie monotone... La 
suite prouvera qu'il ne faut pas se lasser 
de sa tranquillité, ni demander au destin 
un peu d'imprévu : il nous fait trop 
tonne mesure... 

J'étais arrivé à Schoenburg un jeudi, 
et j'avais vu le roi le lendemain de mon 
arrivée : il ne me fit demander qu'une 
dizaine de jours après, c'est-à-dire le 
lundi, non de la semaine suivante, 
mais de la semaine d'après ; le petit 
tonneau, conduit par un jeune cocher 
anglais, vint me chercher dans la matinée. 

A ce moment, je me trouvais chez le 
premier ministre, et j'étais en train de 
lui lire un résumé que je venais de ter- 
miner. Il y avait dans son cabinet le 
secrétaire d'Etat de l'Intérieur, Von 
^lûllen, un gros homme en baudruche 
qui s'était élevé aux honneurs comme un 
énorme ballon sans poids. Le comte 
de Fritz, petit homme carré d'épaules, 
arriva l'instant d'après. Il avait la répu- 
tation d'un grand tacticien, ayant suivi 
pendant une dizaine d'années les ma- 
nœuvres des armées étrangères. Mais 
comme il n'avait jamais, à proprement 
parler, fait la guerre, il était difficile 
de dire de lui que c'était un grand capi- 
taine. On se bornait donc à le traiter 
de « haute personnalité militaire ». 

Il venait apprendre à Hemer l'exécu- 
tion d'un soldat des garnisons du sud, 
qui avait frappé un de ses chefs et dont 



la grâce, sur les instances de Hemer, 
avait été rejetée par le roi. 

Quand j'arrivai chez le roi, je fus un 
peu déconcerté par son accueil, très 
aimable, certes, mais pas aussi amical 
que j'avais pensé. Peut-être après son 
amabilité de la dernière fois, s'était-il 
repris... Je me demandais si j'avais fait 
quelque chose qui lui eût déplu... Peut- 
ctre Herner m 'avait -il desservi auprès 
de lui, et cette préoccupation m'assom- 
brit pendant une partie du repas. 

Il y avait avec nous l'ami du roi, le 
comte de Herrenstein, un homme très 
grand et mince, aux 3'eux tristes ; je 
l'avais déjà entrevu à ma dernière 
visite. 

Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure 
que je me sentis rassuré. Si le roi était 
de moins borme humeur, c'était à cause 
d'une affaire qui ne me regardait pas. 
Il pensait à l'exécution de ce soldat dont 
Hemer, la veille, après une longue discus- 
sion, lui avait arraché l'arrêt de mort. 
Le premier ministre avait mis en avant 
de bonnes raisons, et la nécessité de faire 
un exemple dans cette garnison où l'état 
d'esprit était très fâcheux. 

— Il a tort, fit le roi, en brisant avec 
énergie la coquille d'un œuf qu'il venait 
de gober ; il a tort ! 

Puis il nous dit des choses, assez belles 
vraiment. Il émit des idées très modernes 
et très « civilisées », qui prenaient d'au- 
tant plus d'importance qu'elles étaient 
exprimées par un roi. 

— Aucune raison, affirmait -il avec 
énergie, ne doit prévaloir contre la néces- 
sité d'affinner que la vie humaine est 
sacrée... 

Le comte de Herrenstein, moins par 
conviction que pour calmer les remords 
du roi, fit valoir les arguments les plus 



SECRETS D'ÉTAT 



71 



célèbres : la nécessité pour la société de 
se défendre... 

Mais le roi répondit que le premier 
devoir d'une société était de ne pas don- 
ner l'exemple immoral du meurtre. 

— La boutade bien connue : « Que 
messieurs les assassins commencent », 
est une des paroles les plus misérables 
qu'on ait pu prononcer. Le plus coupable 
n'est pas celui qui commence, mais 
celui qui continue, et la société est beau- 



d'utopiste. Il est peut-être vrai qu'actuelle- 
ment ce soit encore une utopie, mais c'est 
prolonger le règne de l'utopie que de la 
traiter éternellement comme telle... 

Le bon roi nous dit assez de choses très 
judicieuses et très élevées. A nous faire 
part de ses remords, il les éloignait peu à 
peu. Nous étions passés insensiblement 
des régions troublées de la vie dans le 
domaine plus serein de la spéculation 
et de la littérature. 




LE COMTE NOUS REGARDAIT AVEC UN SOURIRE TRISTE. 



coup plus coupable que l'assassin, parce 
qu'il est ignorant et corrompu, tandis 
qu'elle est savante et policée. En atten- 
dant qu'elle veuille bien commencer à 
être civilisée, la société se ravale au niveau 
de cet être barbare... Si la suppression 
de la peine de mort augmente dans 
quelques années le nombre des crimes, 
tant pis : tout vaut mieux que de pro- 
pager pendant des temps infinis, cette 
monstrueuse idée que la société intelli- 
gente a le droit de tuer... 

Puis il parla contre la guerre. 

— Quand on parle de supprimer la 
guerre, dit-il, on est traité de naïf et 



Le comte de Herrenstein, après le 
déjeuner, se mit au piano. Ce grand homme 
mince, au visage un peu bronzé, parlait 
peu, mais écoutait très bien. La musique 
qu'il jouait, avec beaucoup d'émotion 
sur le visage, était d'une passion con- 
centrée, coupée de silences profonds^ 
Le morceau finissait toujours lamenta- 
blement... Les mains du pianiste demeu- 
raient accablées et comme mortes sur 
les touches. Elles glissaient . du clavier, 
le comte de Herrenstein tournait sur le 
tabouret, et nous regardait avec un 
sourire triste... 

J'aimais mieux être seul avec le toi. 



38 



SECRETS D'ÉTAT 



D'atord leur musique ne m'intéressait 
pas. J étais ému et trarsporté pendant 
une demi-minute. Fuis je me mettais 
à penser à autre close qui n'avait aucun 
rapport a\ec ce qu'on jouait. I a fin du 
morceau ar^i^ait subitement alors que 
j'étais à mille lieues de là. Il fallait se 
composer tout de suite un \ isage admira- 
tif. Comme je n'avais pas pris part à 
leurs cmotiors, j'avais des tendances à 
croire qu'elles étaient « chiquées «. Puis 
je faisais un retour sur moi-même... Quand 
je m'exaltais en compagnie du roi sur un 
poème, c'était pourtant bien sincère. 
Et cependant les gers qui ne compre- 
naient pas notre émotion pou\aient ttre 
portés à en nier le ton aloi. Mais si l'émo- 
tion du roi et du comte de Herrenstein 
était sincère aussi, il était un peu vexant 
pour moi d'en être exclu. Heureusement 
que nous allfmes, l'instant d'aprts, dans 
le jardin sauvage, où Charles XVI me 
pria de dire des vers. L'autorité du roi 
me dispensait de me faire prier. Le comte 
de Herrenstein m'écouta les jeux fer- 
més, en hochant de temps en temps la 
tête d'un air meurtri. 

Cependant le caractère de Charles XVI 
se précisait de plus en plus. Un jour, 
plus tard, dans un moment d'emporte- 
ment où il ne se sur\'eillait plus, le pre- 
mier ministre s'oublia de^"ant moi jus- 
qu'à dire que son maître était un gros 
paresseux. Il y a^'ait du vrai dans ce 
jugement un peu brutal. On pouvait 
discerner certainement beaucoup de 
paresse dans cette habitude distinguée 
de rechercher sars grand choix des 
sensations d'art. C'était par une paresse 
plus grave qu'il n'avait pas disputé à 
la féroce autorité de Herner la vie du 
soldat condamné. Mais la faculté qu'il 
avait d'appliquer ses principes liber- 
taires diminuait la foi qu'il avait en 
eux. Il se contentait de corriger légère- 
ment le conserv-atisme de ses prédéces- 
seurs, représenté à la Cour par le baron 
de Herner. 

Il devait d'autant plus se repentir 
d'avoir cédé à son premier ministre que 
l'exécution du soldat Hassen fit très mau- 
vais effet dans la ville où le régiment 



était en garnison. Des bandes de mani- 
festants parcoururent les rues et allèrent 
jusqu'à pousser des cris de mort devant 
la maison de l'officier qui a^■ait présidé 
le conseil de guerre ; des arrestations 
furent faites par la police, et quelques- 
uns des manifestants étaient sous les 
verrous. Il s'agissait de les déférer devant 
un tribunal. 

Leurs partisans qui comptaient sur un 
acquittement réclamaient la cour d'as- 
sises. I\Iais le préfet du district, — repré- 
sentant de Herner, — voulait les envoyer 
de\'ant des juges professionnels dont on 
avait quelques raisons d'escompter la 
sévérité. 

J'eus l'occasion de voir pendant cette 
période agitée un Herner que je ne 
connaissais pas. Cette espèce de férocité 
autoritaire que je croyais purement théo- 
rique, je la vis « sortir » sur son \'isage, 
comme sort une maladie éruptive long- 
temps couvée. Un matin, j'étais allé 
le chercher pour lui dire que le préfet 
en question était àSchoenburg et l'atten- 
dait au palais. Je le trouvai chez lui en 
compagnie de sa mère, et leur ressem- 
blance me frappa encore plus vi\'ement 
qu'au premier jour. Mais la vieille dame 
avait encore quelque chose de plus âpre. 
Ces deux êtres m'étonnaient beaucoup, 
car avant de les connaître, je ne croyais 
pas qu'il existât des méchants qui fussent 
vraiment des méchants. Je croj'ais qu'il 
y avait des envieux ou des maladroits, 
et que les gens qui semblaient agir mé- 
chamment ne pensent pas dans le fond 
d'eux-mêmes être vraiment méchants 
A vrai dire, le baron de Herner avait 
toujours cette excuse qu'il semblait agir 
pour le bien de son pays ; mais il avait 
vraiment un goiît de la vengeance qui 
était monstrueux, quelque mauvaise opi- 
nion qu'on pût avoir de l'humanité. Il 
aimait obliger les gens parce que c'était 
une façon de leur manifester sa puis- 
sance. Mais il n'aimait pas le goût de 
la joie d'autrui. Bien qu'il ne tînt 
pas au luxe ni à la bonne chère, il détes- 
tait tous ceux qui pouvaient s'offrir ces 
jouissances, à cause du plaisir qu'ils en 
éprouvaient. 



CHAPITRE X 



7T^;0T^N matin que j'étais en train . 

•kl^l» ^^^ ^^^® "^^^ journaux fran- 
J^^^ çais dans le petit bureau que 
m'avait fait aménager, à côté 
du sien,^ le baron de Herner, on frappa 
à ma porte, et l'on entra sans que j'aie 
eu le temps de dire : « Entrez ! » 

Un jeune homme en vêtement clair se 
tenait devant moi, me souriant d'un bon 
sourire. C'était Henry de Tolberg. 

— Eh bien ! monsieur le secrétaire 
particulier, il me semble que l'on oublie 
ses amis, une fois qu'on est dans les 
grandeurs ! C'est moi qui m'excuse, con- 
tinua-t-il en souriant. Aussitôt mon 
arrivée... cette personne que vous con- 
naissez]? est allée passer quelque temps 
chez une tante à elle qui habite un \ ieux 



château terrible à vingt lieues d'ici. Il 
se trouve que je ne suis pas trop mal vu 
dans la maison et que cette tante a bien 
voulu m'inviter aussi, de sorte que nous 
avons passé deux heureuses semaines, 
qui, malheureusement, sont passées... 
Mais ce qui nous console, c'est que nos 
affaires avancent. Quelqu'un de très bien 
en cour a parlé à la belle-sœur du roi. 
Et le comte de Herrenstein a dû parler 





■ .if 

ON ENTRA SANS QUE j'ATE EU LE TEMPS DE DIRE : « ENTREZ ! » 



40 



SECRETS D'ÉTAT 



au roi lui-même, qui n'a encore rien dit 
mais qui, je crois, va souscrire au divorce. 
Je ne crois pas que le premier ministre 
fasse une forte résistance, étant donné 
les difficultés de l'heure actuelle, qui 
doivent primer pour lui toute autre préoc- 
cupation. Et sans aller jusqu'à prévoir 
sa disgrâce possible, nous sommes peut- 
être autorisésà penser que, pour le moment, 
il cherche à ménager son crédit auprès 
de Charles XVI, et qu'il ne se soucie pa§ 
de heurter la volonté royale pour une 
affaire qui n'intéresse pas la chose pu- 
blique... Je sais les arguments dont il 
s'est servi jusqu'à présent pour justifier 
sa résistance. Il n'y a eu que deux divorces 
à la Cour depuis la nouvelle loi... Et ces 
deux divorces ont fait mauvais effet dans 
le public. L'un, c'est celui de la princesse 
Breimingen, qui, après s'être séparée 
de son mari, parce qu'il était infidèle, a 
trompé elle-même son second mari d'ime 
façon encore plus scandaleuse, de sorte 
que le tribunal ne sait que faire de leurs 
petits enfants... L'autre divorce présente 
avec celui de mon amie une analogie 
d'espèce un peu grossière, en ce sens 
que le mari de la surintendante, avec 
qui elle a divorcé, était, comme le mari 
de mon amie, enfermé dans une maison 
de santé. On reproche à la surintendante 
d'avoir épousé un homme très riche, alors 
que les affaires de son premier mari 
étaient en fâcheux état. Je n'ai pas besoin 
de vous dire qu'il n'y a rien de semblable 
dans le cas de mon amie. Son mari a une 
fortune personnelle beaucoup plus consi- 
dérable que la mienne. Cette fortune 
retournera tout entière, en cas de divorce, 
à la famille du malheureux interné. 
Le baron de Hemer le sait bien ; mais 
cela ne l'empêche pas d'exploiter auprès 
du roi le fâcheux effet des deux divorces 
précédents... Le roi ne se doute pas 
naturellement des véritables raisons du 
premier ministre. Mais on les a dites au 
comte de Herrenstein, et nous espérons 
bien que Sa Majesté en sera informée par 
lui... 

— Je pourrai peut-être lui en parler 
aussi, m'écriai-je, sans trop penser à 
ce moment à la petite vanité de déceler 
mon intimité avec le roi. 



Depuis quelque temps, sans que j'eusse 
contre le baron de Hemer des griefs 
personnels, je me sentais moins lié à 
lui. Il était vraiment trop différent de 
moi, avec son énergie presque brutale, 
son tempérament vindicatif, — qui sur- 
tout offensait chez moi cette impuissance 
de rancune, cette tendance à chercher 
et à comprendre les raisons de l'adver- 
saire, si funeste à un homme d'action 
qui a besoin au contraire, pour lutter, 
de toute la force de sa conviction. 

Je savais très bien que le baron de Her- 
ner était un de ces êtres avec qui, dans 
certains cas, on ne peut pas s'expli- 
quer. Les relations ne sont jamais sûres 
avec les hommes de ce genre. On est 
toujours sous la menace d'une rupture 
possible. Ce sont ces gens dont le vulgaire 
dit qu'ils ont un rhauvais caractère. 
J'avais dans ma jeunesse un camarade 
plus âgé que moi, qui « se fâchait » 
pendant des mois pour un rien. Toute 
discussion avec lui me faisait trembler. 
Je craignais toujours qu'elle se terminât 
par une de ces brouilles si longues, et si 
pénibles pour mon cœur d'enfant. 

Plus âgé, mais toujours aussi sensible, 
j 'avais pris le sage parti de fuir ces sortes 
d'amis. 

Je ne pouvais donc plus hésiter entre 
Tolberg et le baron, d'autant qu'il ne 
me semblait pas qu'il existât entre le 
baron et moi des liens de reconnaissance 
assez puissants pour que la démarche que 
j'allais faire auprès du roi, et qui contre- 
carrait les plans de Herner, pût être 
considérée comme un acte de trahison 
envers un bienfaiteur. 

D'ailleurs si j'avais pu avoir une hési- 
tation sur la conduite à tenir, elle eût 
été dissipée le soir même, car j'eus 1*00- 
casion de revoir Bertha. 

C'était au bal du ministre de l'Inté- 
rieur. J'avais reçu une invitation et 
j'avais d'abord hésité à m'y rendre. 
C'était une des dernières soirées que le 
chef d'orchestre passait à Schoenburg 
avant son départ pour Vienne. Son enga- 
gement avec la Grande-Taverne avait 
pris fin. L'orchestre de dames s'était 
dispersé, et avait fait place à des Hon- 
grois chanteurs qui criaient comme des 



SECRETS D'ÉTAT 



41 



malheureux, de sept heures du soir à 
une heure du matin. Le chef d'orchestre, 
qui n'avait pas eu \ine soirée à elle depuis 
trois ans, aurait voulu aller au théâtre 
de Schoenburg, où l'on jouait ce soir-là 



de Herner. Mais le premier ministre ne 
fit qu'une apparition très brève. Il pa- 
raissait absorbé. Il me serra la main 
en passant, et me dit : « Nous irons 
demain chez le roi. Nous avons une lettre 



un drame émouvant. Je n'ai d'ailleurs importante à envoyer à Paris. » 



jamais vu d'àme 
aussi naïve et 
aussi simple que 
celle de cette dame 
voyageuse, qui de- 
puis son adoles- 
cence avait vécu 
•dans tant de vil- 
les, et joué de 
divers instru- 
ments dans une 
cinquantaine de 
cafés, sous des 
costumes les plus 
divers. Je lui ex- 
pliquai en dînant 
avec elle que les 
exigences de ma 
profession m'obli- _ 
geaient à me ren- 
dre à un bal. Elle 
avait une âme 
de fonctionnaire 
modèle, et com- 
prit admirable- 
ment mes raisons. 
A dix heures, 
vêtu d'un frac, 
d'une culotte de 
gala, et orné. Dieu 
me pardonne! d'u- 
ne épée au côté, 
je me rendis au 
ministère de l'In- 
térieur. Les récep- 
tions de M. Von 
Mûllen étaient 
justement renom- 





ORNÉ, DIEU ME PARDONNE ! D'UNE ÉPÉE AU COTÉ. 



Il me serra en - 
core une fois la 
main, comme à 
son ordinaire, ai- 
mablement, mais 
sans trop d'expan- 
sion. Ce fut assez 
cependant pour 
me donner quel- 
ques remords. 

Au moment où 
il sortait de la 
salle d'entrée, — 
je le suivais du 
regard, — je le 
vis se croiser avec 
Bertha, qui en- 
trait. Il s'inclina 
devant elle. Elle 
le salua d'un lé- 
ger signe de tête. 
Puis il sortit sans 
se retourner. Le 
cœur me battit . 
Je crois qu'à cette 
rencontre, j 'avais 
eu plus d'émo- 
tion qu'eux-mê- 
mes. 

Je n'osais aller 
présenter mes 
hommages à la 
jeune femme avant 
l'arrivée de Tol- 
berg : c'était par 
un vague souci 
de convenance, 
mais surtout par 



mées. Le ministre avait une fortune timidité. En attendant l'arrivée du jeune 
colossale, et Mme Von Mûllen passait comte, je me promenai dans les salons. La 
pour une personne fort distinguée. C'était première impression 'de luxe qui m'avait 
une grande blonde languissante, toujours ébloui en entrant, se trouvait passable- 
un peu malade, et qui, assise dans un ment modifiée quand on examinait en 
fauteuil comme dans un palanquin, ré- détail ces fonctionnaires étriqués et ces 
gnait sur une foule d'invités dociles. industriels à la forte encolure. Quant 
J'étais un peu préoccupé à l'idée de à l'aristocratie du Bergensland, elle 
rencontrer Tolberg en présence du baron n'était guère plus distinguée dans la 



•42 



SECRETS D'ÉTAT 



majeure partie de ses échantillons, dont 
la noblesse était pourtant de vieille 
souche. Elle présentait cependant quel- 
ques beaux produits, comme Bertba et 
le comte de Tolberg. Mais Mme Horf, 
la femme du banquier, qui était la fille 
•d'un marchand de bois, avait un visage 
extrêmement délicat, des gestes harmo- 
nieux, et des attaches très fines. Et le 
fils Kiefer, dont le père avait débuté dans 
la vie en vendant des journaux dans les 
gares, le fils Kiefer, gagnant du Prix 
des Habits-Rouges, au concours hippique, 
avait la noble dégaine d'un gentilhomme 
de race. 

Bôlmôller se cogna dans moi. Il por- 
tait une épée, ce qui me donna le désir 
•de retirer la mienne. La devanture de 
son œil droit tombait de plus en plus, 
vu sans doute l'heure avancée. ^lais 
son œil gauche redoublait de lumière. 
Il s'était fait friser les cheveux, et ondu- 
ler la barbe ; il avait emprisonné dans 
des bas de soie des mollets qui n'étaient 
pas, semblait-il, de la même dimension. 
Il se tenait dans les environs du buffet, 
qu'il butinait inlassablement, telle une 
abeille diligente. 

J'eus également la satisfaction de voir 
le grand écuj'er qui s'était assis dans la 
salle de jeu, auprès d'une table de whist. 
On ne savait toujours pas si ses yeux 
étaient fermés ou si quelque regard glis- 
sait à travers une mince rainure. Je 
ne l'avais jamais \ti qu'à table ; mais 
je pus constater que, même en dehors 
des repas, ses vieilles mâchoires obstinées 
continuaient leur lent travail de mastica- 
tion. Il avait mis une culotte comme la 
plupart des invités ; mais il n'avait pas 
cherché à dissimuler sa noble et invrai- 
semblable maigreur. Et ses longs canons 
desséchés ne remplissaient point l'étui 
pourtant bien étroit de ses bas de soie 
blancs. De temps en temps, il passait 
sur son crâne et sur son visage sa longue 
main tremblante, claquait des dents deux 
ou trois fois, et recommençait à ruminer. 

Comme j'étais en train de regarder les 
joueurs, quelqu'un me frappa l'épaule. 
Je vis, en me retournant, la figure sou- 
riante du jeune comte de Tolberg. 

— On vous demande par là-bas. 



Puis il m'entraîna doucement jusque 
dans un salon voisin, où Bertha nous 
attendait en compagnie d'une vieille 
parente. La jeune femme me sourit, en 
me voj'ant, comme à un véritable ami. 
Quand elle me souriait ainsi, aucune 
autre considération n'existait plus. Je 
crois que j'aurais trahi Hemer, même si 
j 'eusse été uni à lui par des liens de la 
plus inextricable reconnaissance. 

Bertha vous souriait comme une com- 
pagne d'enfance. Il semblait qu'on l'eût 
toujours connue... Tolberg ayant pris à 
son bras la dame âgée et l'aj-ant menée 
pieusement vers le buffet, je restai seul 
avec l'amie de mon ami. J'étais heureux, 
au fond, de penser qu'elle était à un autre. 
Rien ne m'obligeait à me faire aimer 
d'elle. Je pouvais donc l'aimer en toute 
sécurité. Je m'abandonnais à la joie d'être 
séduit. Je l'écoutais parler, et lui 
parlais en toute confiance. Elle m'inter- 
rogea sur mes impressions de Schoenburgi 
et je lui contai avec une sincérité éperdue 
et heureuse, comme à un confesseur, tout 
ce que j 'avais éprouvé depuis mon arrivée 
dans la ville. Je lui parlai du roi, du 
premier ministre, en lui disant, ce qui me 
soulagea beaucoup, tous les scrupules que 
j'avais éprouvés à l'idée que je serais 
peut-être obligé de trahir mon maître, 
même au profit d'un homme que j'aimais 
beaucoup, comme Henry de Tolberg. 
Toute réticence avec elle était impossible. 
Il me semblait, quand je lui parlais, 
que mon âme était de verre, et que rien 
ne lui eût échappé de mes plus secrètes 
intentions. 

Elle me dit à son tour toutes ses 
préoccupations, et elle ne fut jamais plus 
charmante que pendant ces confidences. 
Elle apparaissait le plus souvent comme 
une personne très sage, très judicieuse, 
et à d'autres moments, elle avait dans le 
regard l'ingénuité d'une petite fille de 
douze ans. Elle disait enfantinement : 
«N'est-ce pas? Je ne pouvais pas faire 
autrement ? » Elle n'avait jamais l'air 
sûre d'elle-même. Et cependant elle ne 
donnait jamais l'impression qu'elle hési- 
terait, quand elle se trouverait en pré- 
sence de certains devoirs... Je sais très 
bien qu'on se fait de belles illusions 




BEKTHA NOUS ATTENDAIT EN COMPAGNIE D'UNE VIEH-I-E PARENTE. 



44 



SECRETS D'ÉTAT 



SUT les vertus d'une temme quand on la 
voit pour la première fois, et qu'elle est 
très belle '; mais je dois dire que rien dans 
la suite n'est venu infirmer cette bonne 
opinion que j'avais eue de Bertha. 

Quand Tolberg revint, après avoir 
mis la vieille dans un lieu sûr, — à un 
baccara, je crois, — on décida que l'on 
souperait tous les trois à la même table. 
Ce n'était peut-être pas prudent à cause 
de Hemer. Sans doute il se trouverait 
quelqu'un, à la suite de cette soirée, 
pour mettre le premier ministre au cou- 
rant de notre intimité. C'était dangereux 
pour moi, et pour mon avenir à la Cour 
de Schoenburg. D'autre part, en affi- 
chant mon amitié avec Tolberg et Bertha, 
je me mettais en moins bonne position 
pour les servir utilement à la Cour. 
Mais ni l'un ni l'autre nous ne pûmes 
écouter les conseils de la prudence, 
tant nous étions contents d'être ensemble. 
Ce qui pouvait nous arri\erde pis, sem- 
blait-il, c'eût été de nous quitter. 

D'ailleurs, le baron ne sut jamais que 
j'avais passé la soirée avec son ennemi, 
et la femme qu'il aimait. Il paraissait 
inévitable qu'il l'apprît ; nous fûmes aper- 
çus par plus de cinquante personnes de 
son entourage, et il ne sut jamais rien 
de cette sorte d'escapade. Il est vrai que 
les événements graves qui se passèrent 
les jours suivants eurent de quoi détoui- 
ner son attention. 

J'étais allé, en entrant, présenter mes 
hommages à la maîtresse de maison. 
Elle m'avait salué avec condescendance, 
comme on salue un vassal ignoré. ]\Iais 
je fus ramené à elle pour une entrevue 
plus sérieuse par son mari lui-même, 
le ministre del'Intéiieur et des Financer. 
J'ai honte de dire que cet homme d'Etat 
qui suivait un régime tiès sévère contre 
l'embonpoint, passait la soirée à conduire 
des dames au buffet, pour s'alimenter 
lui-même, tout heureux de pouvoir trom- 
per, à la faveur de cette fête, l'attention 
de sa femme et de son médecin. 

M. Von MùUen arrivait à s'exprimer 
en français, mais au prix d'efforts énormes, 
qui le mettaient littéralement en sueur. 
Sa femme savait certaines phrases plus 
coulantes. Mais je crois, d'après le long 



sourire monotone qu'elle avait en vous 
écoutant, qu'elle ne comprenait stricte- 
ment rien de ce qu'on lui répondait. 
Une longue conversation était difficile 
entre nous. J'avais pris le parti de sourire 
comme elle, sans rien dire. Mais je ne sa- 
vais pas comment m'en aller. Une dame 
passa en ce moment, qm ne sut jamais pour- 
quoi la ministresse, dans son besoin de 
me quitter à tout prix, se précipita sur 
elle avec tant de bonne grâce. 

On soupait par tables de huit et de 
quatre couverts ; Tolberg, après s'être 
assuré une table de quatre, eut l'excel- 
lente idée de me procurer une compagne 
de souper, qui n'était vraiment gênante 
pour personne. C'était une jeune femme 
de Leipzig, vaguement cousine de Bertha, 
et qui ne parlait et ne comprenait que 
l'allemand. Je pus être galant avec elle 
.1 peu de frais, grâce à quelques épithètes 
aimables que j'avais apprises durant les 
dix stériles années d'allemand que j'avais 
tirées au collège. Quand mes souvenirs 
me faisaient défaut pour distraire la dame 
allemande, je me rattrapais en lui mettant 
le plus de victuailles possibles sur son 
assiette. 

Nous nous étions attablés dans un salon, 
qui n'était pas le salon d'honneur, et où 
le personnel, composé d'extras, ne gênait pas 
les invités ; ceux-ci se servaient eux- 
mêmes de deux ou trois plats froids, 
qu'on avait posés et laissés à leur discré- 
tion sur la table. 

Cette dame de Leipzig eût été assez 
jolie, si elle avait eu des sourcils moins 
larges et moins épais. Elle mangea beau- 
coup et but tout le Champagne. « Soyez 
sage en la reconduisant chez elle, » me 
dit Bertha, en regardant dans une autre 
direction, pour n'avoir pas l'air de par- 
ler d'elle. « Son mari, qui est un haut 
fonctionnaire allemand, n'est presque 
jamais chez lui. Je ne crois pas qu'elle 
tienne beaucoup à lui. Mais je suis sûre 
qu'elle ne pense pas à avoir des amants. 
Elle travaille constamment à des ouvrages 
de broderie. Elle ne sait pas ce que c'est 
de s'ennuyer, ni de se distraire. Quand 
elle a fini de broder des taies d'oreiller, 
elle commence un chemin de table. Ne 
la détournez pas de sa vie tranquille. » 



SECRETS D'ÉTAT 



45 



Je me mis à rire, et je protestai de mes 
intentions pures. Et la vérité est que je 
ne songeais pas à mal a\-ant que Bertha 
ne m'eût parlé de cela. Mais à partir de 
ce moment, je me mis à penser qu'il 
allait peut-être se passer quelque chose 
dans la voiture. Et je versai un peu de 
Champagne à la dame de Leipzig, dont 
les bonnes joues rouges et les yeux ani- 
més brillaient à l'envi. J'écoutai un peu 
distraitement ce que me dirent mes amis, 
et je commençai à me demander jusqu'à 
quand durerait la fête... Je ne savais pas 
à quel hôtel était descendue cette 
dame. Peut-être était-ce tout près 
du ministère... J'étais toujours très 
distrait quand on se leva après sou- 
per. J'écoutai mal le rendez-vous que 
me donna Tolberg. Bertha dit en 
allemand à son amie que j'allais la 
reconduire. Puis elle me répéta en 
français : « Vous allez reconduire ma 
cousine à son hctel. » Je ne pus 
m'empccher de rougir et je m'in- 
clinai respectueusement. 

J 'allai chercher au vestiaire le man- 
teau de soirée de la dame de Leipzig, 
et, avec beaucoup de trou- 
ble, je l'aidai à passer les 
manches. 

Ou'allait-il arriver ? Je 
préférais ne pas y penser, 
ne rien prévoir, attendre 
tout du hasard. Au cas • 
où l'aventure irait assez 
loin, ça deviendrait tout 
de suite plus compliqué. %;■• 

Je ne pouvais pas l'em- 
mener au palais, et je n'avais 
pas de chambre en ville. 
J'étais peu familiarisé avec les hôtels du 
pays. Descendre à son hôtel avec elle me 
paraissait assez difficile. Elle y était sans 
doute trop connue : c'était compromet- 
tant. Le mieux était de se fier au hasord. 
Nous trouvâmes à la porte du minis- 
tère une de ces calèches de forme suran- 
née qui font à Schoenburg le service de 
nos voitures de remise. Je donnai au 
cocher l'adresse de Mûnscher Hof, où 
la dame me dit qu'elle habitait ; je né sa- 
vais pas au juste si c 'était loin ou près, 
et je n'osai le demander au cocher, avec 



J^ 




ELLE EÛT ÉTÉ ASSEZ JOLIE, SI ELLE AVAIT EU LES SOURCILS 
.MOINS LARGES. 



les quelques mots que je savais de la lan- 
gue du pays. Il fallait donc, dans le doute, 
ne pas perdre de temps, et mettre tout 
de suite à profit les instants disponibles. 
Je pris la main de ma compagne, et la lui 
serrai doucement. Puis je m'approchai 
d'elle, et je lui dis : « Ich liebe Sie », 
sans autre préparation ; mais ma con- 
naissance imparfaite de la langue alle- 
mande m'interdisait l'art savant des 
gradations et des nuances. D'ailleurs 
cette façon de brusquer les choses fut 
assez efficace, et je créai par cette prompte 



46 



SECRETS D'ÉTAT 



entrée en matière un trouble que ma déli- 
catesse française, avec ses ménagements 
timides, n'aurait pas su provoquer. A la 
faveur de cette émotion, je m'approchai 
plus près encore : ma compagne me ren- 
dit mes baisers en soupirant. 

J'avais passé mon bras derrière son 
dos quand elle se mit à sangloter. Je 
voulus lui dire tendrement : Ne pleu- 
rez pas !.. Mais je ne savais plus du tout 
comment on dit pleurer en allemand. Je 
me bornai à répéter : Nein !... Nein !... 
Elle commença à pleurer si fort que je la 
lâchai décidément. Et je ne sus que lui 
tapoter doucement les mains pour la 
calmer, en souhaitant désormais que le 
Miinscher Hôtel fût très près de là. 

La voiture s'arrêta enfin. Il me sembla 
convenable de prendre cette dame 
dans mes bras et de lui baiser les joues 
avec beaucoup de tendresse et de fer- 
veur. Puis, je sus lui dire en allemand : 
« Je viendrai vous voir. » Je la fis descen- 



dre de voiture avec les précautions dont 
on entoure une personne très souffrante. 
J'attendis quelques instants que la porte 
fût ouverte. Puis je baisai la main de la 
personne avec tout le tact et toute la 
galanterie française. 

Comme le cocher me ramenait au pa- 
lais, je me pris à me demander si cette 
crise de larmes était, comme je l'avais 
pensé, une révolte ou bien simplement 
une manifestation nerveuse, qui n'atté- 
nuait en rien le consentement qu'on avait 
semblé me donner. 

Il me fut insupportable de penser que 
je m'étais trompé, et que ma réserve 
discrète, au lieu de toucher cette dame^ 
avait pu lui causer une certaine décep- 
tion. 

Agacé par cette idée, et ne pou- 
vant terminer la soirée sur cette impres- 
sion fâcheuse, je donnai un contre-ordre 
au cocher, et je me fis conduire à l'hôtel 
où habitait le chef d'orchestre. 




CET HOMME USAIT LES VÊTEMENTS EN LES BROSSANT. 



CHAPITRE XI 




^^L faisait grand jour depuis long- 
vV'dÎ'^ temps quand mon domestique 
suisse entra dans ma chambre, 
et me dit en toute hâte que le 
premier ministre m'attendait au bu- 
reau. J'étais rentré au palais à quatre 
heures passées : je me levai précipitam- 
ment, très ému d'être en faute. 

Je me débarbouillai aussi vite que je 
pus, pendant que le suisse emportait 
mon costume de gala pour le brosser. 
Cet homme usait les vêtements en les 
brossant. Ce n'était pas par zèle, c'était 
par distraction. Il rêvait à ses collections 
de timbres et continuait à frotter- avec 
ardeur. Rien ne lasse, au contraire, la 
patience comme de penser à ce qu'on fait. 
Le baron de Hemer m'attendait dans 
son cabinet. 

— Eh bien ! me dit-il, sans mau\'aise 
humeur, mais d'un air toujours préoc- 
cupé, je pense que l'on s'est couché 
tard cette nuit ? Cela vous amuse à ce 
point les réceptions officielles ? Moi, je 
ne peux pas m'y voir. Il est vrai qu'en 
ce moment je ne suis guère disposé à 
m'amuser... Nous aurons beaucoup à faire 
aujourd'hui. Les socialistes du royaume 
ont reçu une adresse des socialistes fran- 
çais et des socialistes allemands. Il faut 
que nous écrivions à nos ambassadeurs... 
Nous avons aussi à écrire au gouverne- 
ment français pour une autre affaire de 
moindre importance : un petit traité de 
commerce relatif à certains trafics entre 
des possessions que nous avons en Afrique 
et des colonies françaises avoisinantes. 
Notre ambassadeur à Paris doit rédiger 
le document ; mais je tiens à lui faire 
parvenir un projet tout préparé. Je ne 
suis pas fâché de montrer à notre repré- 
sentant qu'il y a une direction à Schoen- 
burg et qu'il n'est pas seul à mener nos 
affaires en France, comme il a des ten- 



dances, ce digne prince, à se l'imaginer 
quelquefois... 

Vraiment, je ne suis pas un homme de 
parti... J'ai toujours une telle fidélité 
pour les gens avec qui je me trouve 
que je me sens devenir infidèle à ceux 
que je viens de quitter. Etais-je assez 
loin du premier ministre pendant cette 
soirée de la veille ! Et maintenant que 
je me trouvais avec lui, maintenant qu'il 
me parlait si librement, et vraiment 
avec tout l'abandon dont il était ca- 
pable, il me semblait de nouveau que 
c'était une trahison que de servir mes 
amis en contrecarrant ses volontés. C'est 
avec un cruel ennui que je pensais que, 
tout à l'heure, il faudrait parler au roi 
du divorce de Bertha. En somme, je suis 
de ces gens dont le vulgaire dit avec 
mépris qu'ils sont toujours de l'avis des 
personnes avec qui ils sont... 

Eh bien ! puisque je suis de ces gens-là, 
je suis qualifié pour prendre leur défense. 
Nous ne sommes peut-être pas si mé- 
prisables... Nous souffrons d'être dans la 
nécessité de faire de la peine à autrui, 
non pas à un autrui vague, mais à un 
autrui que nous avons approché. Et vrai- 
ment cette impuissance à nuire à son 
prochain — qualifiée de faiblesse hon- 
teuse par ceux qui s'en trouvent lésés — 
n'est pas un sentiment si répréhensible. 
Et quand deux parties sont en différend, 
nous avons des tendances à croire qu'il 
n'est pas forcé que l'une d'elles ait néces- 
sairement tort, et l'autre nécessairement 
raison. 

— - J 'ai encore d'autres préoccupations 
très graves, dit le baron de Herner. Je 
vous dirai cela en chemin, car il com- 
mence à se faire tard. 

Il me fit prendre quelques papiers, 
et nous descendîmes à la hâte. Le landau 
officiel nous attendait dans la cour. 



SECRETS D'ÉTA l 



49 




ON A vu SA VOITURE FERMÉE SE DIRIGER DU ^^C'tC^ 
COTÉ DU CHATEAU DE REINKÎ 






f\\ 



Le baron de Herner pensait tout haut 
devant moi. C'étaient des propos coupés 
de silences. Il suivait son idée obscuré- 
ment. Puis, quand elle était élucidée, 
il la formulait à haute voix : 

— J'ai reçu des nouvelles inquiétantes, 
me dit-il au bout d'un instant... des nou- 
velles incomplètes, naturellement, comme 
celles que sont capables de me donner 
les braves gens qui font partie de ma 
police. 

Il haussa les épaules, puis ajouta : 

— Nous avons toujours eu peur d'em- 
ployer de véritables crapules à ce ser- 
vice-là. Alors, nous n'avons à notre dis- 
position pour cette besogne louche que 
des serviteurs loyaux, mais imbéciles. 

— C'est bien scabreux, luidis-je, d'em- 
ployer des coquins. 

— Pourquoi ? dit -il. Moi, je supporte 
très bien d'avoir affaire à des coquins 
intelligents. 

— Mais c'est une méfiance continuelle... 

— Eh bien! on se méfie, voilà tout! 



Il ne faut pas avoir peur de se méfier... 
Je sais bien que les hommes d'Etat 
sont souvent lâches et paresseux. C'est 
par paresse qu'ils veulent avoir à leur 
service des gens sur qui ils peuvent se 
reposer, comme ils disent... Eh bien ! |on 
ne doit pas se reposer ; on doit se ménager 
tout au plus. On doit faire faire par d'au- 
tres le travail qu'on n'est pas absolu- 
ment oblige d'exécuter soi-même. Ainsi 
on a plus de temps à soi. Mais il faut 
garder pour soi le plus de responsabi- 
lités possibles, et il ne faut pas craindre 
d'être sur le qui-vive. C'est, au contraire, 
une position qui me plaît, dit-il avec un 
grand air de satisfaction. 

« Quand je serai le maître un peu plus 
que je ne le suis, quand je serai débarrassé 
des gens qui sont autoiur du roi, qui nui- 
sent à mon crédit et diminuent* ma puis- 
sance, je crois que je saurai m'entourer 
d'aides utiles, et aller dénicher n'importe 
où elle se trouve la vraie capacité. Et les 
canailles que j'emploierai ne me trahi- 



50 



SECRETS D'ÉTAT 



ront pas , je vous en réponds. Les gens 
n'ont pas le droit de se plaindre d'être 
trahis ; ils n'ont qu'à faire attention.» 

Le premier ministre resta ensuite 
quelques instants sans rien dire, mais il 
paraissait surexcité. 

Ah ! je ferai de belles choses, si je con- 
tinue à être le maître... Mais il ne faut pas, 
dit-il en s'assombrissant, qu'il arrive 
malheur au roi. C'est mon seul soutien. 
Nous avons parfois des dissentiments, 
mais il sait, lui, ce que je vaux... Si le 
roi disparaissait, — j'ai peur d'y penser, 
— ce serait un malheur pour moi et pour 
toute la politique que je représente... 

Le premier ministre revenait si sou- 
vent sur cette disparition du roi, que 
je finis par lui demander si la santé de 
Charles XVI donnait des inquiétudes. 

— Sa santé ? Non, me répondit-il. Dans 
cette famille de Tornhausen, dont il est, 
ils sont forts comme des bêtes de somme. 
C'est là que d'autres familles régnantes 
débilitées viennent chercher des prin- 
cesses qui soient des mères un peu so- 
lides, et qui revivifient les souches ap- 
pauvries... Non, ce qui m'inquiète pour 
le roi, ce n'est pas sa santé, c'est son 
insouciance, la liberté imprudente de sa 
vie, son habitude de s'en aller à droite, 
à gauche, sans vouloir être gardé... J'ai 
peur de toutes ces affaires sentimentales 
dont il fait la confidence à son ami Her- 
renstein... Il lui faut un confident, et 
c'est ce maudit Herrenstein... Je ne dis 
pas cela par jalousie, car je ne le crains 
pas, mais s'il ne s'était pas trouvé là, 
c'est peut-être à moi que le roi aurait 
raconté toutes ses aventures, et je pour- 
rais veiller au grain... Tout ce que je sais, 
c'est qu'il y a encore du nouveau ; mes 
policiers me l'ont appris, ou plutôt fait 
deviner, car ces idiots sont capables de 
me fournir tout au plus de vagues indices. 
Je crois que le roi a une autre histoire 
en tête. On a vu sa voiture fermée ces 
jours-ci se diriger du côté du château de 
Reinig, où habite la jeune sœur de son 
amie. Oh! il est tellement compliqué !... 
C'est qu'il poiu"rait être maintenant amou- 
reux de celle-là ! Il en est bien capable !... 
C'est la seule femme qu'il voyait en dehors 
de sa maîtresse ; c'était la seule qu'elle 



lui laissait voir, et c'était probablement 
encore une de trop. 

« Le danger, — car, moi, le reste, ça 
m'est égal, il peut bien faire ce qui lui 
plaît, — le danger, c'est que dans ses 
allées et venues, il est toujours seul ou 
à peu près. Il ne veut pas de la surveil- 
lance de notre police... Mais il a derrière 
lui une autre surveillance qui ne lui fait 
pas défaut : c'est celle des anarchistes 
réfugiés... Tout ce que mes limiers ont 
pu me dire, c'est qu'ils ont vu deux ou 
trois fois des promeneurs un peu suspects 
sur la route que devait suivre le roi. Ces 
anarchistes russes qui s'attachent à la 
piste du roi sont malheureusement d'autres 
gaillards que mes gens de la police. Ce 
sont des étudiants très instruits, pour 
la plupart assez fins, et surtout des hom- 
mes qui ne craignent rien. S'ils prennent 
des précautions, ce n'est pas pour garer 
leur vie, c'est pour préserver ce qu'ils 
appellent « leur oeuvre ». Ils sont dange- 
reux. Nous ne sommes pas suffisamment 
armés contre ces gens-là. » 

La voiture était maintenant à l'entrée 
de la très longue allée herbue qui menait 
à l'entrée du château royal. 

— Chaque fois que je rentre dans cette 
allée, me dit le ministre, je me demande 
ce qui va m'arriver quand je serai au 
bout... ce que je vais apprendre. 

— ^lais n'avez-vous aucune crainte 
pour vous ? Car, en somme, le même 
accident qui peut atteindre le roi me- 
nace également le premier ministre... 

Si j 'avais eu affaire à une âme inquiète, 
je n'aurais sans doute jamais posé cette 
question ; mais, sans en savoir exacte- 
ment les termes, j'étais sûr d'avance 
de la réponse qui me serait faite. Et 
peut-être y eut-il eu de ma part un peu 
de courtisanerie instinctive à fournir 
au premier ministre l'occasion de pro- 
noncer de belles paroles courageuses. 

— Si c'est moi qui reçois la bombe, 
me dit-il en souriant, casera tout de suite 
fini, et je ne serai pas là pour voir ce qui 
se passera après. Et puis le roi sera tou- 
jours là. Je ne veux pas faire de fausse 
modestie, et dire qu'il me remplacera 
facilement ; je ne le crois pas. Mais c'est 
un homme de grande valeur, et s'il n'a 




ttS ONÏ VU DES PROMENEURS UN PEU SUSPECTS. 



SECRETS D'ÉTAT 



personne pour le seconder, eh bien ! 
il gouvernera tout seul. Et même, ajouta 
le baron de Herner en souriant, ce ne sera 
pas peut-être un monarque aussi tolérant 
qu'on pourrait le croire. Il sait très 
bien que tant que je serai là, il ne risque 
rien à être tolérant... et que mon autori- 
tarisme corrigera son indulgence exces- 
sive. Mais une fois qu'il sera seul, il ne 
se laissera plus aller à être aussi facile- 
ment débonnaire. Non, répéta Herner, 
pour beaucoup de raisons, il vaut mieux 
que ce soit moi qui m'en aiUe, si l'un de 
nous deux doit disparaître. D'abord, 
ajouta-t-il, avec cette expression de 
méchanceté soudaine, cette sauvagerie 
originelle, qui faisait parfois irruption 
en lui, l'idée que cette... — il eut la force 
de retenir le mot violent qui venait à ses 
lèvTes, — ... que cette princesse Eisa peut 
venir au pouvoir avec sa tourbe de Ba- 
varois, l'idée que tout ce que j'ai fait sera 
défait en un instant par une bêtise du 
sort... que je n'aurai pas fait voter ma 
loi de justice qui réglera une fois pour 
toutes la jurisprudence de nos procès 
politiques, et ne nous exposera plus à 
laisser juger des manifestants par des 
jurés stupides ou poltrons, l'idée que ces 
gens qui n'étaient rien seront les maîtres, 
et mes maîtres, je crois que je serais ca- 
pable de me faire anarchiste à mon tour... 

Il ne plaisantait pas. Il avait pris sa 
canne dans sa main crispée, et tapait 
avec violence le fond de la voiture... 
Il se calma un peu l'instant d'après. 

— Vous vo3'ez, me dit -il, avec un sou- 
rire un peu forcé, ce que c'est que la pas- 
sion du pouvoir. J'en suis possédé, et je 
trouve, en dépit des philosophes, que 
je ne suis ni bas ni ridicule. Il faut con- 
naître ces choses-là pour s'en rendre 
compte. On n'en jouit pas, mais on y 
tient. On y tient d'autant plus violem- 
ment qu'on n'en jouit pas, et que l'on 
sait bien qu'une fois parti du pouvoir, 
on n'en gardera aucun bon souvenir. 
Quand on est au pouvoir", on méprise 
la considération des gens. Mais aussitôt 
qu'on est déchu, et qu'elle vous fait dé- 
faut, on souffre de ne plus sentir autour 
de soi cette estime, cette déférence, 
cette crainte... 



Nous étions arrivés dans la cour, et 
le ministre avait jeté im regard inquiet 
autour de nous. Il ne semblait pas que 
le roi fût au château. Au bout |d'un ins- 
tant, la porte du perron s'ouvrit, et nous 
vîmes s'avancer jusqu'à nous le valet de 
chambre du roi, celui qui était spécia- 
lement attaché à sa personne, et le sui- 
vait dans tous ses déplacements. C'était 
un petit bonhomme qui n'avait ni la 
solennité ni le style d'un domestique 
d'apparat. Avec ses cheveux courts mal 
plantés, sa petite moustache et de rares 
poils de barbe sur les joues, il ressem- 
blait plutôt, dans son veston noir, à un 
cireur de bottes endimanché. Il vint dire 
au baron de Herner, d'un grand air de 
discrétion, que Sa Majesté n'était pas 
rentrée depuis la veille... Le fait en lui- 
même n'avait rien d'inquiétant; mais ce 
qu'il ajouta parut alarmer le ministre, 
déjà si disposé à l'inquiétude. Le roi, 
même dans ses fugues, gardait générale- 
ment quelques précautions d'homme 
rangé, et quand il s'absentait ainsi, pré- 
venait son domestique qu'il rentrerait 
ou ne rentrerait pas. Mais cette fois, il 
n'avait rien dit en partant, et quand il 
ne disait rien, c'était qu'il avait l'inten- 
tion de rentrer. 

Il y avait donc de quoi s'inquiéter. Le 
petit valet de chambre ajouta cepen- 
dant ce détail qui calma un peu l'anxiété 
du ministre, c'est que le roi, il s'en sou- 
venait maintenant, était parti en voiture 
après l'avoir envoyé en course à la ville. 
Il était donc possible que Sa Majesté 
eût décidé qu'elle passerait la nuit dehors, 
changeant ainsi d'avis pendant le temps 
qui s'était écoulé entre le départ du do- 
mestique et son propre départ du châ- 
teau... Cette hypothèse ne tranquillisa 
pas le baron. 

— Il y a là quelque chose de pas 
naturel, me dit-il quand le domestique 
se fut éloigné... Il a dû se passer un évé- 
nement anormal. Comment expliquez- 
vous que le roi ne m'ait rien fait dire 
à moi ? Nous avions aujourd'hui des 
décisions très graves à prendre ensemble... 
Humbert, me dit-il d'un ton énervé, 
il ne s'agit pas de chercher à me rassurer. 
Demandez- vous avec moi, sans avoir peur 



SECRETS D'ETAT 



53 



d'envisager les éventualités' les plus 
graves, quelles sont les possibilités. 
Mon avis est que nous ne, perdions pas 
notre temps à rester là ; il est certainement 
allé au château de Reinig ou au château de 



après. Mais il ne voulait pas être entravé 
dans ses actions par des craintes de ce 
genre, qui pouvaient d'ailleurs être chi- 
mériques. « Ce n'est pas pour mon plaisir 
« ou pour satisfaire une 'vaine curiosité 




IL n'avait ni la .solennité ni le style d'un domestique d'apparat. 



Kreusach, où habite sa maîtresse. C'est sur 
la même route. Il faut aller le chercher là. 
Je fis cette timide objection que l'on 
risquait de mécontenter le roi, en allant 
ainsi à sa recherche. Mais le baron ne s'y 
arrêta pas. Il ne craignait jamais: de mécon- 
tenter les gens. C'était sa force. Il préfé- 
rait^agir d'abord,', quitte à s'excuser 



« que je vais à sa recherche. Le roi le 
« sait bien. » 

Il appela le cocher qui nous avait ame- 
nés et qui attendait des ordres pour savoir 
s'il devait dételer ou retoiimer à la ville... 
Puis il changea d'avis et fit atteler le "petit 
tonneau. Je compris qu'il aimait mieux ne 
pas emmener de domestique avec nous. 



CHAPITRE XII 




NOUS partLmes par uxe route 

ENCAISSÉE ET SOMBRE. 



r^j^f<^ous partîmes donc tous les 
^^^"V- ^^^^ ^^^^ ^^ campagne, par 
^S-ji^i ^^^ route encaissée et sombre 
qui devait plaire au roi ; 
car, avec plus de naturel, eUe était un peu 
dans le goût de son jardin sauvage. 
Parfois les deux talus de verdure qui 
bordaient ce chemin comme deux mu- 
railles s'abaissaient tout à coup et nous 
traversions une carrière abandonnée. 

— Quand je pense, disait le ministre, 
qu'il passe sa vie à s'en aller tout seul 
dans ces chemins- et qu'on peut si facile- 



ment l'attendre 
dans une de ces 
carrières ! 

— Mais hier, 
il fn'est pas 
sorti seul ? 

— C'est ce 
qui me rassure 
un peu. Je suis 
assez tranquille 
sur le compte 
du cocher. C'est 
un «^serviteur 
loyal », comme 
tous nos gens... 
Pourtant, quand 
j'y réfléchis, 
cette circons- 
tance, qu'il 
n'était pas seul 
dans sa voiture, 

m'inquiète 
maintenant au 
lieu de me ras- 
siirer. Je suis 
très étonné qu'il 
n'ait pas en- 
voyé son cocher 
au château pour 
me prévenir, 
puisqu'il l'avait sous la main. 

Le baron était décidément très énervé. 
Il avait poussé un peu trop le double 
poney qui nous emmenait, si bien que 
l'animal, à une montée, donna des signes 
de fatigue. Il était plus sage de nous 
an-êter quelques instants à une auberge 
qui se trouvait à mi-côte. Pendant que 
le cheval soufflait un peu, le baron nous 
fit servir du fromage et du pain. J'en 
mangeai avecim bonheur véritable. J'étais 
parti le matin sans prendre le café au 
lait qui était si bien servi au palais, où 



SECRETS D'ÉTAT 



55 



l'on avait de bonnes habitudes alle- 
mandes. 

Il y avait longtemps que midi avait 
sonné, et en présence des graves occu- 
pations qui agitaient le gouvernement 
du Bergensland, je n'avais pas osa 
parler de déjeuner. Le premier ministre, 
plus absorbé, fit moins honneur à ce 
frugal repas. Il parlait à une vieille 
paysanne, qui tenait l'auberge. Je ne con- 
naissais pas encore suffisamment la lan- 
gue du pays pour comprendre tous les 
termes de la conversation. Mais je devi- 
nais, d'après les gestes du baron de Her- 
ner, qui lui montrait alternativement 
les deux directions de la route, qu'il 
lui demandait si elle n'avait pas vu 
passer la voiture du roi. Cet interroga- 
toire ne paraissait donner aucun résul- 
tat. 

L'air paisible et la tête oscillante, 
elle se tenait sans rien dire devant le 
baron, qui, de guerre lasse, s'était mis 
à manger, visiblement aussi préoccupé 
qu'auparavant. 

Puis soudain la vieille femme, toujours 
avec son air paisible, se mit à dire quel- 
que chose que je ne compris pas. Mais 
je vis le baron de Herner lever brusque- 
ment la tête, son visage pâlir, les yeux 
largement ouverts. Je le vis interroger 
la pa3^sanne avec véhémence ; puis il 
me dit : Venez... 

Je lui demandai avec une curiosité 
ardente, et sans y mettre de formes : 

— Qu'est-ce qu'elle vous a dit ?... 
Il paraissait ne pas m'entendre, et je 

n'osai pas répéter ma question. / 

Il poussait maintenant à gi^ands coups 
de fouet le petit cheval, qui montait 
au galop la côte... 

— Ce qu'elle m'a dit ?... Vous voulez 
le savoir ?... Elle m'a dit simplement, 
sans se douter de l'effet qu'elle allait me 
faire : « Qu'est-ce que c'était donc que 
« ce bruit qu'on a entendu hier soir par 
« là-haut ? Ça a tonné comme un gros 
« coup de canon. On aurait dit que les 
« rochers allaient crouler... et j'en suis 
« restée sourde pendant un grand quart 
« d'heure ! »... Voilà ce qu'elle m'a dit. 

Je hasardai cette hypothèse qu'il s'a- 
gissait peut-être de travaux de mine. 



de rochers qu'on faisait sauter dans les 
carrières... 

Mais le baron me répondit d'une voix 
altérée que les carrières étaient aban- 
données depuis longtemps dans toute 
la région. 

— C'est de ce côté qu'elle a entendu 
le bruit... Hier soir, à neuf heures, à l'heure 
où la voiture, dit-il en baissant la voix, 
devait passer par ici pour rentrer au 
palais. 

Depuis que les carrières n'étaient plus 
exploitées, cette route était absolument 
déserte. Elle conduisait de Schoenburg 
aa village de Simstadt, une petite ville 
ancienne dont le com.Tierce était tombé. 
Et les rares transactions qui se faisaient 
entre cette localité et la capitale utili- 
saient plutôt une autre route plus com- 
mode et plus courte, qui suivait le cours 
du caaa'. 

Nous étions arrivés au haut de la côte. 
Et la route continuait pendant un demi- 
kilomètre jusqu'à un nouveau tournant... 
Le baron me le désigna de l'extrémité 
de son fouet, qui tremblait au bout de 
son bras. 

— Il y a là une autre carrière... 

Et il cessa de fouetter le cheval ; on 
eût dit qu'il craignait d'arriver trop vite 
à cet endroit... Le coude était très brus- 
que. Comme nous allions tourner une 
arête de rocher, le poney stoppa, et fit 
un écart. Je sautai à terre, et j'allai le 
prendre à la bride. Mais en passant devant 
la voiture, j'aperçus toute l'étendue de 
la carrière, et je vis qu'elle était pleine de 
corbeaux qui couvraient le sol, comme un 
tapis funéraire. 

— Des corbeaux... 

A son tour, le ministre sauta en bas de la 
voiture... 

— Attachez le cheval... 
J'attachai le cheval à un arbuste qui 

avait poussé sur le talus, entre deux ro- 
chers. 

Le ministre, le fouet à la main, s'avan- 
çait vers les corbeaux, qui formaient 
un tas plus serré au milieu de la route. 
Il brandit son fouet. Des oiseaux s'en- 
volèrent, et pendant un instant, l'air 
s'obscurcit de leurs ailes, comme si le 
crépuscule était venu tout à coup. Puis 



56. 



SECRETS DÉTAT. 



nous vîmes, épars sur le sol, une roue de 
voiture, presque intacte, la tête et l'avant- 
main d'un cheval, à l'état de squelette, 
des morceaux de bois peints en bleu, 
à_ la couleur des carrosses royaux. 

Le baron de Herner allait et venait au 
milieu de la route, regardait et inven- 
toriait tous ces débris avec un calme 
effrayant. En dehors du chemin, sur le 
sol de la carrière, nous aperçûmes d'autres 
débris encore plus impressionnants. 
C'étaient cette fois des morceaux de 
squelettes humains. 

L'explosion avait dû être terrible. Elle 
avait emporté très loin le corps des deux 
hommes, et il ne restait plus des chevaux 
qu'une moitié de carcasse complètement 
dénudée. Il était facile de retrouver, entre 
les deux squelettes humains, quel était 
celui du roi. Le cocher Hofman, avec qui 
il était parti la veille, était de petite taille, 
et bien qu'il eût la moitié des jambes 
emportée, nous pûmes voir facilement, 
en comparant la longueur des épines dor- 
sales, que cet autre assemblage d'os 
qui se trouvait plus pi es de la route, 
presque sur le bord, était tout ce qui restait 
du roi. 

Il n'avait pas été, semblait-il, atteint 
par un projectile, mais la commotion l'avait 
tué. Il était tombé couché sur le côté. 
Un des bras, déchiqueté avait une position 
anormale et contournée. Il est probable que 
dans leur besogne immonde les corbeaux 
avaient changé la position des mem- 
bres. 

Nous revenions en silence auprès de notie 
voiture, quand le baron aperçut autre 
chose. Il quitta la route, et se dirigea 
vers un renfoncement de la carrière. 
Arrivé là, il me fit signe de la main... 
Il était arrêté devant un troisième corps, 
plus affreux à voir que les autres, parce 
que les corbeaux ne ^a^'aient pas encore 
achevé... Les os de la tête étaient déjà 
dénudés. Le corps était encore couvert 
de ses vêtements, et nous vîmes qu'il 
était vêtu à la russe, avec des bottes et 
des culottes bouffantes. La plupart des 
réfugiés étaient habillés de la sorte. 
Ils arrivaient d'ordinaire, même les étu- 
diants, avec des costumes de moujiks, 
et trouvaient ainsi moven, faute d'autres 



ressources, de se faire embaucher pour les 
travaux des champs. 

Nous étions certainement en présence 
de l'homme qui avait lancé la bombe. Il 
avait dû être blessé mortellement par quel- 
que projectile. Il était mort plus tard que 
les autres. C'est ce qui expliquait que 
les corbeaux ne se fussent approchés de 
lui que quelques heures après. 

Il ne nous restait plus qu'à reprendre le 
chemin de la ville, à prévenir les magistrats 
et à faire faire les constatations officielles. 
J'allai détacher le cheval, et, le baron 
et moi, nous reprîmes place dans la voi- 
ture. 

Le ministre ne disait rien." Il avait 
posé le fouet dans le porte-fouet, et lais- 
sait le petit cheval aller à sa guise. Nous 
descendîmes la côte, et nous repassâmes 
devant la petite auberge. Le baron de 
Hei'ner paraissait de plus en plus absorbé. 
Deux ou trois fois, la voiture s'arrêta. 
A ce moment il avait un sursaut, comme 
un cocher qui s'éveille, et remettait le 
cheval en mouvement, en secouant ner- 
veusement les rênes. 

Tout à coup, il arrêta le poney de son 
plein gré, se tourna de mon côté, et se 
mit à me regarder dans les yeux. Puis il 
me dit : 

— Descendons. 

Il attacha lui-même le cheval à une bran- 
che d'arbre. Ensuite il me prit le bras, et 
me fit marcher à ses côtés. Il était dans un 
état de surexcitation extraordinaire. Il 
avait les larmes aux yeux et ne pou- 
vait parler. 

Nous marchâmes quelques instants en 
silence. Il me serrait fébrilement le bras 
Puis il se mit à me regarder comme l'ins- 
tant d'avant, à me regarder profondément, 

— Humbert,me dit-il, les dents serrées, 
Humbert, je ne veux pas quitter le pou- 
voir ! Je ne veux pas m'en aller bêtement et 
stupidement parce que le sort me force 
à m'en aller... Je ne veux pas céder la place 
à ces gens. Je veux rester le maître... 
Vous m'entendez ? 

Il me prit le bras et nous marchâmes 
de nouveau en silence. 

— Il n'y a que nous qui ayons vu... 
ce que nous avons vu... Il n'y a encore que 



SECRETS D'ÉTAT 



57 



nous qui sachions ce que nous 
savons. Tout le monde ignore que 
la succession du royaume est ou- 
verte : quand on la proclamera ou- 
verte, c'est parce que nous l'aurons 
dit... Il est déjà arrivé, 
continua-t-il,*^ que le roi 
s'absente pendant plu- 
sieurs semaines pour une 
destination mystérieuse. 
Dans ces cas-là, il ne 
prévenait que moi. Et 
c'était moi qui disais 
simplement aux minis- 
tres : « Sa Majesté est 
partie pour quelque 
temps. » Et je n'avais 
d'autres comptes à ren- 
dre à personne... 

« Nous sommes les 
seuls témoins de la dis- 
parition du roi... Il 
n'y avait là que l'as- 



cm- 




n. ÉTAIT ARRÊTÉ DEVANT UN TROISIÈME CORPS. 



S8 



SECRETS D-ÉTAT 



Bassin, et il ne parlera plus. J'ai tout 
lieu de croire qu'il n'y a pas eu de complot. 
Les crimes anarchistes ont sou\'ent ceci 
d'effrayant que, comme un crime de droit 
commun, ils sont conçus et exécutés par 
un seul être, qui ne s'enouvre à personne. 
Et l'assassin anarchiste~est d'autant plus 
difficile à retrouver que nul lien connu, 
comme dans les crimes passionnels, ne le 
rattache à la \-ictime, et qu'il n'est pas 
dénoncé, comme le voleur, par le produit 
d'un vol, dont il sèmerait des traces 
deriière lui... En admettant que cette 
fois le criminel aitjeu^des complices, ils 
croiront que le coup est manque. 

« ...Nous allons remonter là-haut pour 
plus de sûreté, dit le baron. » 

Je commençais à de\àner ce qu'il avait 
l'intention de faire. Nous revînmes à 
la terrible carrière, d'où nous ne nous 
étions pas trop éloignés. Il poussait de 
nouveau fortement le malheureux petit 
cheval, pour qui c'était décidément une 
rude journée. Il fallait maintenant ne pas 
perdre de temps... Il ne passait d'ordi- 
naire personne sur la route ; mais il pou- 
vait passer quelqu'un ce jour-là. Et juste- 
ment, comme nous arri\dons à la carrière, 
nous vîmes un chemineau en arrêt 



auprès des débris de la voiture royale. Le 
baron me fit signe de ne pas descendre 
du petit tonneau. Il mit simplement son 
cheval au pas, l'arrêta en arrivant près 
du chemineau, et regarda d'un air indif- 
férent tous ces os et ces morceaux de bois. 

Le chemineau lui dit quelques mots 
que je ne compris pas, mais dont je pus, 
grâce à des gestes de l'homme, reconsti- 
tuer le sens. Il agita les deux poings avec 
la prétention visible d'imiter le galop 
d'un cheval. Puis il tourna les mains 
l'une autour de l'autre, pour donner l'im- 
pression d'une chute finale. Il fit une 
sorte de moue philosophique et prit sans 
transition un ton beaucoup plus apitoyé 
pour parler de ses affaires personnelles 
et de sesembarrasfinanciers, que le baron 
soulagea avec empressement par l'offre 
d'une large pièce blanche. 

Puis nous feignîmes de continuer notre 
route, au pas, comme des gens qui font 
souffler leur cheval. Ce damné chemineau ne 
s'en allait pas. Il marchait avec une len- 
teur ! 

Enfia nous le \1mes tourner le coin de 
la route... 

Notre tâche, assez pénible, allait com- 
mencer. 




IL FALLUT ABANDONNER DANS CE 
COIN DE CARRIÈRE CE IqVI RESTAIT 
DU MALHEUREUX ROI. 



CHAPITRE XIII 




^ous "primes d'abord les débris de 
>?r\Ç^r4 ^°^^ ®^ ^°^^ ^^^ portâmes dans 
WÈ^O^ un recoin de la carrière, der- 
rière un tas de pierres, qui les 
dérobait à la vue des passants. 

Nous roulâmes jusqu'à cet endroit 
la seule roue qui restât du carrosse royal. 

Puis il fallut emporter les ossements ; 
il fallut abandonner dans ce coin de car- 
rière ce qui restait du malheureux roi. 
Nous n'avions aucun outil et la terre était 



trop dure pour que nous puissions donner 
à 'ces misérables restes une sépulttire 
même improvisée. Mais le baron de 
Herner n'était pas sentimental. Il avait 
aimé le roi ; ce fut cependant sans émo- 
tion apparente qu'il mania avec moi 
ces ossements. D'ailleurs, moi-même qui 
avais approché le roi, et qui avais été 
tellement séduit par lui, j'exécutai ce 
travail macabre sans autre émotion que- 
celle d'un dégoût physique, car il restait 



6o 



SECRETS D'ÉTAT 



encore après ces os quelques rognures 
de chair que les corbeaux avaient laissées. 
Le baron était désormais d'une tran- 
quillité parfaite. Cette tranquillité me 
surprenait. Il ne suffisait pas d'avoir pris 
l'audacieuse résolution qu'il avait adoptée. 
Il me semblait que ce plan téméraire était 
difficile à exécuter. Ce mensonge pouvait 
durer deux mois, six mois, mais il arri\e- 
rait bien xm moment où l'on s'étonnerait 
de cette absence.prolongée... Il voulait 
d'abord rester au pouvoir suffisamment 
de temps pour consolider son œu\Te. Après, 
il s'occuperait de la suite. Je crois qu'il 
pensait qu'il serait toujours temps de 
faire mourir le roi officiellement... Un 
souverain, comme jadis Louis II de Ba- 
vière, pouvait trouver la mort dans une 
partie de bateau... Mais d'ici là, le baron 
de Hemer, seul maître du pouvoir, aurait 
dicté au Parlement les lois nécessaires, 
les lois de justice, les organisations mili- 
taires nouvelles. Il pourrait même modi- 
fier la constitution du Bergensland en ce 
qui concernait les familles régnantes, 



prévoir l'éventualité d'une régence, et 
l'interdire par avance aux princesses 
de famiUe étrangère, de façon à écarter 
définitivement du pouvoir cette prin- 
cesse bavaroise et la séquelle ennemie 
qui l'entoiu'ait. 

Le baron était tout entier à cette con- 
fiance exagérée que l'on éprouve quand 
on a échappé par son propre effort à un 
danger qui vous avait fortement effrayé. 
Il n'était pas loin de se croire invincible 
et invulnérable. 

Nous étions remontés en voiture. Il 
fouettait le cheval et le stimulait de la 
voix avec bonne humeur. Et vraiment 
les gens qui nous auraient rencontrés 
n'aïu^aient pas pu, en nous voyant, soup- 
çonner ce que nous venions de faire. 
Nous avions l'air de deux bons amis en 
promenade d'agrément. 

Comme nous passions devant l'auberge, 
le baron se sentit pris d'une belle frin- 
gale. Il mit pied à terre et se fit servir 
tout ce qu'on put trouver dans la cuisine, 
du saucisson et une omelette au lard. 



CHAPITRE XIV 



Cfo^^AR bonheur, le cocher Hofman, 
^^^9 célibataire, ne. laissait pas après 
^^^ lui une famille que sa dispari- 
tion pût inquiéter. On pré- 
vint tout de suite les gens du château 
que Sa Majesté serait 
absente pour un long 
mois. Le ministre laissa 
entendre à ses collègues 
du cabinet qu'il connais- 
sait la retraite du roi, 
que sa Majesté lui avait 
à lui seul révélée... Il vou- 
lait se réserver, au cas où 
surgirait une difficulté ino- 
pinée, la faculté de pou- 
voir aller, soi-disant, trou- 
ver le roi dans cette 
retraite mystérieuse, et de 
rapporter sa décision. Il 
avait pour les cas graves 
quelques blancs-seings du 
roi dont il pouvait faire 
usage ; je crois d'ailleurs 
qu'au point où il en était 
arrivé, la perspective de 
commettre un faux ne 
l'eût pas effrayé. 

Dès le soir même, il me 
fit venir chez lui et tra- 
vailla avec moi à cette loi 
de procédure qu'il était 
très pressé de faire voter 
par le Parlement. C'était 
une simple question de 
travail matériel et de 
formalités, car les repré- 
sentants du peuple, pour 
une forte majorité, étaient 
entièrement au service de 
Hemer. 

Nous travaillâmes jus- 
qu'à une heure assez 
avancée. Ma nuit précé- 
dente et ma journée 
avaient été très dures ; mais 



je ne sentais aucune fatigue. J'étais 
trop surexcité pour dormir ; ce travail 
que nous fîmes ensemble nous calma tous 
les deux. Ce fut lui le premier qui se sen- 
tit las. Il rm dit d'aller m3 coucher. 




NOUS AVONS .-VVEC NOUS PLUSIEURS OFFICIERS DR L.\ GARNISON. 



■62 



SECRETS D'ÉTAT 



Au moment de nous quitter, il me serra 
]a main comme à son ordinaire. Puis 
il parut se souvenir des événements de 
la joimiée, et il me donna sur l'épaule 
une tape plus amicale... mais qui n'était 
pas spontanée, et je sentis que cette forte 
association, qu'avait créée entre nous cette 
grave journée, n'était peut-être pas une 
union véritable ; nous ne nous quittions 
pas comme des amis, mais comme des 
complices. 

Le lendemain, je reçus la visite de Tol- 
berg, qui voulait savoir si j'avais parlé 
au roi. Je lui dis, sans trop de gêne, que 
le roi était parti pour un temps indé- 
terminé. Ce qui me rendait ce mensonge 
assez facile, c'est que j'y étais absolu- 
ment obligé. 

— Alors je n'ai plus aucun espoir, 
■dit Tolberg, d'un air de détresse. La 
demande de divorce doit passer d'ici 
très peu de temps au tribunal suprême. 
Si elle n'y arrive pas avec un avis favo- 
rable du roi, elle sera re jetée ; le minis- 
tre leur fera connaître l'avis du gouver- 
nement et si même, par esprit de justice, 
ils passaient outre et l'acceptaient, Her- 
ner ferait agir le prêtre. Il n'y a plus au- 
cun espoir d'arriver à notre but en sui- 
vant les formes régulières. Perdu pour 
perdu, j'essaierai d'autres moyens... Vous 
savez que tout un parti s'est formé 
contre le premier ministre. Ce parti 
s'était flatté d'agir sur l'esprit du roi 
et de ruiner la faveur de Herner. Mais 
notre souverain ne gouverne plus. Vous 
voyez qu'il choisit le moment où la si- 
tuation est très critique à l'intérieur 
pour disparaître tout à coup. Puisque 
nous ne pouvons plus compter sur lui 
pour défendre le droit, nous ccmpterons 
désormais sur nous-mêmes. 

Je ne demandais qu'à ne pas recevoir 
les confidences de Tolberg. Ma situation 
était déjà compliquée. Mais les gens 
avaient décidément en moi une confiance 
intarissable. 

— On conspire sérieusement contre Her- 
ner, me dit Tolberg, en baissant la voix. 
Nous avons déjà avec nousplusieurs officiers 
de la garnison de Schoenburg Le départ 
du roi peut très bien activer les choses. Il 
nous^permettra de dissiper les hésitations de 



quelques personnes d'importance, qui vou- 
laient bien marcher contre le premier 
ministre, et qui n'auraient jamais pris les 
armes contre le roi. Car vous ne vous y 
trompez pas, Humbert, l'absence du roi 
dans les circonstances présentes pro- 
duira certainement un très mauvais ef- 
fet. 

Je ne pouvais pas arrêter Tolberg 
dans ses indiscrétions, et lui dire que le 
fait de savoir tout ce dont il m'instrui- 
sait allait rendre assez fausse ma situa- 
tion auprès du premier ministre. Je ne de- 
vais ni ne pouvais révéler les liens d'in- 
timité forcée qui existaient entre Her- 
ner et moi. Je laissai donc parler le jeune 
diplomate, en me disant que je me sou- 
viendrais le moins possible de tout ce 
qu'il me racontait là. 

■ — Nous aurons avec nous la prin- 
cesse Eisa, continua Tolberg. Elle est 
assez populaire à Schoenburg. Le prince 
Henry, son défunt mari, le frère du roi, 
était très aimé du peuple, et l'on sait 
qu'elle a très bien élevé ses deux enfants... 
Mais j'allais oublier de vous dire pour- 
quoi surtout j'étais venu ce matin. Ber- 
tha est de nouveau installée chez elle. 
Elle veut que toute affaire cessante, 
vous veniez dîner ce soir avec nous. 

Je pensai que je les étonnerais beaucoup 
en refusant, et je promis à Tolberg de venir, 
tout en me disant à part moi que j'en- 
verrais un contre-ordre. 

Je considérais toujours que mon in- 
timité avec ce couple était une sorte de 
trahison à l'égard de Herner. N'avais-je 
pas encore moins le droit de le trahir, 
depuis qu'il m'avait associé à son ter- 
rible secret ? Agacé de ces complications, 
j'eus presque envie d'envoyer tout le 
monde promener, et de retourner à 
Paris... Ce n'étaient pas des velléités 
bien sérieuses. Non seulement je n'en 
fis rien, mais je n'envoyai même pas de 
contre-ordre à Bertha, et je me rendis 
tout de même chez elle, au mépris de 
toute autre considération, simplement 
parce que je m'ennuyais et que c'était 
un plaisir pom* moi de dîner en compa- 
gnie de mon ami et de cette johe jeune 
femme. 

J'avais revu le baron de~Herner dans 




— c'est BIEM monsieur HUMBERT ? ME Dn*BLLE.. 



64 



SECRETS D'ÉTAT 



la matinée. Il paraissait fatigué cette fois. 
L'après-midi, il ne vint pas au palais. 
II avait fait venir chez lui deux magis- 
trats, avec qui il rédigeait en termes juri- 
diques son fameux projet de loi. Moi, mon 
tra\ail d'analyse terminé, j'étais allé me 
promener au Jardin des Plantes. Je m'en- 
nuyais. Le chef d'orchestre était parti 
la veiUe pour Vienne. Peut-être la dame 
de Leipzig était-elle à son hôtel. Je m'y 
rendis, en me répétant que c'était ab- 
surde, que j'allais encore me lancer dans 
une histoire stupide, que le meillem qui 
pouvait m'arriver était qu'elle ne fût 
plus là. Elle n'était plus là, hélas ! et je 
n'eus pas la force de m'en féliciter. 

Après une heure passée au Jardin 
des Plantes, je revins me promener dans 
la rue de la Paix, avec l'espoir secret de 
retrouver le capitaine de Lincke, le neveu 
du premier ministre, celui qui connais- 
sait une nommée Irma. Mais le capitaine 
ne devait pas être revenu de permission. 
Il n'était pas à la terrasse de la Grande- 
Taverne, ni au café Grinzel où se réunis- 
saient habituellement les officiers. 

Il y avait au palais une magnifique 
bibliothèque remplie de ces chefs-d'œu- 
vre des temps passés que je connaissais 
si mal. Je m'étais dit bien des fois : « Si 
j'ai une journée de libre, je viendrai 
me plonger là-dedans. » Je fis quelques 
pas timides vers le palais, puis je m'ar- 
rêtai... « Non ça ne vaut plus la peine 
il est trop tard. » 

Mon maître, le baron de Hemer, était 
le véritable roi de Schoenburg, et je dé- 
tenais en somme une partie de sa puis- 
sance, puisque je connaissais son secret. 
Et je me trouvais triste et sans ressources 
morales dans les rues de CL+.te ville 
que je pouvais considérer comme m'ap- 
partenant un peu. C'est ce jour-là que je 
me blasai pour jamais sur les char.nes 
du pouvoir. 

Je vis enfin qu'il était six heures et 
demie et que je pouvais me rendre, en 
marchant doucement, chez Bertha, où 
l'on m'attendait vers sept heures. Il fal- 
lait traverser la longue promenade pu- 
blique, où trois fois par semaine la mu- 
sique de la garde venait jouer à cinq 
heures. La musique était partie ; mais 



on n'avait pas encore retiré les chaises. 
Des enfants s'y étaient installés et imi- 
taient les musiciens en jouant de la 
trompette dans leurs poings, pendant 
qu'un autre enfant, debout au milieu 
du cercle, battait la mesure avec un 
bâton de cerceau. Je les regardai un ins- 
tant avec l'intérêt lassé que j'étais dis- 
posé à accorder ce jour-là à n'importe 
quel spectacle, quand je sentis qu'on me 
touchait le bras... Je vis alors une femme, 
aux traits fatigués, mais dont le regard 
profond m'impressionna. 

— C'est bien monsieur Humbert ? me 
dit-elle... Cet enfant que voici, le fils 
de la concierge du palais, vous a désigné 
à moi. Je vous cherche depuis trois heures 
et je désespérais de vous trouver. 

Elle me fit signe de venir un peu à 
l'écart. 

— Excusez-moi d'arriver brusquement 
ainsi. Vous ne me connaissez pas, mais 
moi je sais qui vous êtes... Le roi m'a 
souvent parlé de vous... Je suis af- 
folée depuis hier. J'attendais le roi hier 
à déjeuner, et il n'est pas venu. J'ai passé 
une journée abominable... sans personne 
à qui me confier. Ma jeune sœm", qui 
habite le château de Reinig, est partie 
précisément en Angleterre avant-hier avec 
le comte de Herrenstein, le seul ami que 
j'aie en dehors du roi. Je leur ai cnNo^é- 
une dépèche. Mais je n'étais pas sûre 
de leur itinéraire et je n'ai reçu aucune 
réponse. Ce matin je n'ai plus pu y te- 
nir. Je suis arrivée comme une folle 
au château royal. Le gardien m'a dit que 
le roi était parti pour un mois... deux 
mois... parti sans me prévenir ! Je me 
suis permis de venir vous trouver... par- 
donnez-moi... je suis seule... je me suis 
permis de venir vous demander si vous 
saviez quelque chose... Le roi vous aime 
beaucoup, monsieur : peut-être vous a-t- 
il fait part de ses projets ?... 

Je répondis que je ne savais rien et 
que je croyais que le roi avait dû s'absen- 
ter pour une raison politique, une raison 
que connaissait sans doute le premier 
ministre. 

— Je n'ose pas aller lui parler, dit cette 
pauvre femme avec angoisse. 

— Je ne pense pas qu'il puisse vous 



SECnETS D'ÉTAT 



65 



dire quoi que ce soit... C'est sûrement un 
motif grave qui a déterminé le roi à s'ab- 
senter si vite... 

— Et sans me prévenir ! Non, je ne 
puis concevoir qu'il ne m'ait pas prc venue ! 

— Peut-être a-t-il chargé le ministre 
de vous faire dire quelque chose; et le 
ministre, qui, je le sais, a de gros sou- 
cis, a-t-il négligé de s'acquitter tout de 
suite de la commission... 

Je disais ce que je pouvais pour la ras- 
surer. Je lui conseillai même d'aller voir 
le ministre au palais le lendemain. D'ici 
là, je me proposais de prévenir le baron 
de Herner, qui saurait bien imaginer un 
faux message du roi pour la rassurer, et 
arrêter en même temps ses investigations. 
Car il semblait impossible à cette pauvre 
ïenime que le roi pût la quitter ainsi 
et la première idée qui lui était venue, 
en ne le revoyant plus, fut qu'il avait été 
victime d'un accident. Il valait mieux 
que son esprit ne s'arrêtât f as plus 
longtemps à une telle hypothèse. 

^ Je regrette vivement, lui dis-je, de 
ne pas pouvoir rester avec vous ; mais 
je suis attendu. Est-ce que vous allez de 
ce côté ? 

Elle me répondit qu'elle allait n'im- 
porte où, qu'elle passerait la nuit dans un 
hôtel quelconque, et qu'elle attendrait 
•f évreusement le lendemain et l'heure d'al- 
ler voir le ministre. 

Je connaissais à peine cette femme; 
mais je la connaissais assez pour que 
l'idée qu'elle allait passer une nuit d'an- 
goisse me fût insupportable. 



— Le roi a chargé le ministre de vous 
prévenir, lui dis-je. Je puis vous le dire 
tout de suite. Le ministre m'en avait 
parlé à moi, et c'est moi, sans doute, qu'il 
vous aurait envoyé. Je ne devrais pas 
vous dire cela; mais je vous vois si 
anxieuse que je crois pouvoir prendre 
sur moi de devancer l'ordre qu'on me 
donnera... 

Elle me remercia et je sentis qu'elle 
était un peu soulagée. Mais quel soulage- 
ment passager ! Et je me disais qu'avant 
trois mois celui qu'elle aimait mourrait 
pour elle et pour les autres. 

Comme elle était exténuée, je lui of- 
fris mon bras. Je la regardai à la dérobée. 
C'était presque une vieille femme. Son 
visage n'avait plus d'éclat, mais ses yeux 
étaient restés admirables. Il y avait dans 
l'expression de cette figure fine une telle 
douceur, une faiblesse si éternelle, que 
l'idée qu'elle pût souffrir vous était tout 
de suite intolérable. 

Elle me dit qu'elle connaissait quelques 
personnes à Schoenburg, mais qu'elle n'i- 
rait certainement pas les voir. EUe me 
parlait avec un parfait abandon, comme 
si nous nous étions toujours connus. 

Elle me dit encore qu'elle me rever- 
rait le lendemain au palais, et me fit pro- 
mettre d'aller la voir chez elle, à son 
château de Kreuzach. 

J'étais arrivé devant chez Bertha ; mais 
je fis encore quelques pas avec la maî- 
tresse du roi pour la mettre sur le chemin 
du Grand Quai, où il y avait des hôtels 
convenables. 



CHAPITRE XV 



aucun cas je-ne pouvais les seconder. Ma 
qualité d'étranger... et je ne voulais pas 
non plus jouer un rôle de traître. Et puis 
le premier ministre n'avait jamais eu à 
mon égard de mauvais procédés. 

Cette déclaration produisit un certain 
froid. Au bout d'un instant Bertha dit : 

« C'est très 
compréhen- 
sible. » Tol- 
berg balbu- 
tia quelques 
mots dans 
le même 
sens. Quant 
au colonel, 
il finit aussi 
par approu- 
ver après 
(luelques ins- 
tants, en 
donnant tou- 
tefois à mes 
paroles un 
sens un peu 
moins noble 
que celui que 
je désirais 
leur voir at- 
tribuer. 

- Oui, 
c'est bien 
naturel, un 
étranger n'a 
pas besoin 
de courir 
tous les ris- 
ques qui nous 

menacent, 
pour une af- 
faire qui na- 
turellement 
ne lui tient 

UN COLONEL DE CHEVAU-LÉGERS EN GARNISON A SCHŒNBVRG. paS 3. CŒU! 



^^ftÇ><UAND j'arrivai chez Bertha, je la 
J^fâjj trouvai avec Tolberg et un 
\j^^ monsieur pesant, qui ressemblait 
beaucoup à certain gros vieil- 
lard que j'avais eu jadis comme profes- 
seur de mathématiques.. Ce monsieur, qui 
marchait avec une certaine difficulté, était 
un colonel 
de chevau- 
légers, en 
garnison à 
Schoenburg . 
Je compris 
tout de suite 
qu'il faisait 
partie de la 
conspiration. 
Tolberg se 
hâta de me 

présenter 
comme un 
homme sûr. 
Il dit que 
j'étais secré- 
taire du pre- 
mier minis- 
tre, mais que 
l'on pouvait 
se fier à 
moi. Très gt - 
né, je crus 
nécessaire de 
faire une dé- 
claration un 
peu émue, 
où je disais 
que mon ami 
Tolberg me 
connaissait 
assez pour 
savoir que je 
ne les trahi- 
rais point, 
mais qu'en 




SECRETS D'ÉTAT 




LE CHEF MILITAIRE DE LA CONSPIRATION N'AIMAIT PAS A SE COUCHER TARD. 



comme à nous. Tolberg m'en voulait de 
s'être lui-même un peu trop avancé, en pro- 
mettant à la conjurationmon concours. Seu- 
lement, il n'était pas homme à «bouder». 
Il détestait être en froid avec ses amis. 
Et sa bonne humeur un peu forcée devint 
au bout d'un instant une cordialité véri- 
table. Bertha, avec plus de grâce encore, 
s'ingénia à être aimable et y réussit si 
bien que, bientôt à nouveau conquis par 
elle, je m'efforçais de noircir dans mon 
esprit la figure de Herner, et je me 
demandais si vraiment il n'y aurait pas 
à le trahir une raison de justice. Mais je 
commençais à me connaître, et je savais 



bien que ces idées disparaîtraient aussi- 
tôt que je me retrouverais en présence 
du baron. 

Le colonel, qui n'était pas attaché 
à moi paries mêmes hens d'amitié, garda 
vis-à-vis de moi une grande réserve; 
il ne fut pas question de la conspiration 
et l'on s'abstint de prononcer le nom du 
premier ministre. Mais le colonel avait 
une passion, sa haine du ministre de la 
Guerre. Il ne put s'empêcher de, parler 
de M. de Fritz, et je vis clairement quel 
mobile l'avait poussé à se mettre du 
complot. Le général de Fritz était son 
camarade de promotion. Une âpre rivalité 



68 



SECRETS D'ÉTAT 



les^avait enfiévrés pendant toute leur 
carrière Un moment, le colonel avait 
dépassé son émule. Il avait été attache 
à l'ambassade de France. Mais pendant 
le long séjour que le colonel avait fait a 
Paris de Fritz avait intrigué. Il s'était 
fait désigner plusieurs fois pour suivre 
les manœuvres françaises... Tous deux 
avaient écrit des ouvrages de tactique, 
qu'ils réfutaient mutuellement dans des 
revues avec tant de férocité quils ris- 
quaient de se démolir l'un l'autre et de 
ruiner mutueUement leur autorité. Heu- 
reusement, ces articles n'étaient lus que 

par eux. , 

T 'écoutai avec tant de bonne volonté 
les diatribes du colonel et les liistoires 
interminables destinées à illustrer 1 inca- 
pacité du ministre delà Guerre, je prêtai 
une oreille si complaisante à d'oiseuses 
anecdotes qu'il avait rapportées de son 
séjour à Paris, que l'attitude du gros 
homme à mon égard changea beau- 
coup vers la fin du repas. D autant 
que pour suivre un régime spécial il 
buvait sans arrêt un thé très fort, addi- 
tionné d'un rhum qui augmentait a 
vue d'œil son animation et son expan- 

sivité. , ... 

Après le dîner, on passa dans un petit 
fumoir Tolberg et le tacticien se mirent 
un peu à l'écart, et je pus causer avec 
Bertha, qui me parla de Herner. 

L'amour du premier ministre était sur- 
tout fait de dépit. Cet homme puissant 
s'était exaspéré parce qu'on lui résistait. 
C'était du moins l'impression qu'elle avait 
eue et qui me semblait assez juste, étant 
donné le caractère du premier ministre, 
qui ne m'avait jamais pam trouble par 
le souvenir d'une femme. 

Bertha occupait à Schoenburg une 
sorte de pied-à-terre. Elle habitait d'or- 
dinaire dans le château de son mari. 
Et ses façons discrètes et familières 
avec Tolberg. l'espèce de tranqmllite 
confiante qui les unissait, me faisaient 
croire qu'il y avait entre eux une mtimite 
complète. 

Nous autres Français, nous nous posons 
toujours ces questions, avec nos habi- 
tudes de curiosité libertine. Mais il est 
rare que nous sachions à quoi nous en 



tenir, parce que nous n'examinons pas 
avec assez de désintéressement les sujets 
ainsi mis en observation. Exemple : le 
désir de voir un mari trompé nous fait 
désirer que « cela soit ». Et nous sou- 
haitons, par contre, que cela ne soit pas, 
par la crainte jalouse de savoir un amant 
heureux. 

Moi, j'étais très content de penser que 
Bertha et Henry « étaient bien^ en- 
semble », parce que je les aimais beau- 
coup tous les deux, et parce que je me 
disais qu'ils étaient heureux. Et, en m?me 
temps, je regrettais moins de ne pas leur 
pouvoir venir en aide, en avançant leur 
mariage; je pensais en effet que, tout 
réduit qu'il était par cette contrainte 
où ils vivaient, leur bonheur n'en était 
pas moins considérable. Je trouvais le 
jeune homme bien imprudent d'engager 
sa vie dans une conspiration qui me parais- 
sait pleine de périls. 

J'entendis bientôt que Bertha parta- 
geait mes angoisses, et qu'elle s'était 
efforcée de le détourner de ce projet 
dangereux. Et pourtant elle se déses- 
pérait de ne pas vivre constamment 
avec lui. 

— Vous ne m'avez jamais vue qu'en 
sa présence, me dit-elle en souriant. 11 
faut me voir quand il n'est pas là. Ce 
n'est pas une vie. Tout m'affole, au point 
que, moi qui l'aime tant, qui sais ce qu'il 
vaut, qui connais sa loyauté d'iiomme 
et sa fidélité... d'ami, je vais jusqu'à 
le soupçonner des trahisons les i)lus 
invraisemblables... Mais quand il n'est 
pas là, je n'ai pas mon bon sens, je mène 
une vie absurde, une vie de cauchemar. 
« ... Non, je ne peux plus vivi'e ainsi. 
Il m'a souvent proposé de nous en aller 
ensemble. Mais de quoi vivrions-nous ? 
Il n'a de ressources que ce que lui donne 
sa famille, des gens terribles, d'un rigorisme 
de vie indomptable, et qui ne lui enver- 
raient plus rien s^l arrivait un scandale 
pareil. Et puis je me dis aussi qu'il ne 
peut pas sacrifier son avenir. Vous me 
répondrez qu'il risque autant en cons- 
pirant ; je le lui ai répété maintes fois. 
Mais il me dit alors que c'est un jeu où 
il peut gagner... En somme, quand il 
n'est pas là, je souffre tant d'être séparée 



SJ^CRETS D'ÉTAT 



69 



de lui que je me sens prête à jouer le 
terrible jeu dont il parle. JNIais quand 
je l'ai là, près de moi, continua Bertha, 
je tremble de peur à l'idc'e que je peux 
le perdre... » 

La soirée tirait à sa fin. Le chef mili- 
taire de la conspiration n'aimait pas à se 
coucher tard. Au moment où il s'en allait, 
Bettha et Tolberg me dirent : « Restez 
encore, vous n'êtes pas pressé... » Tol- 
berg avait d'abord fait mine de s'en allei 
avec nous. Je me dis que ma prôsence 
lui fournissait peut-être, vis-à-vis du 
colonel, un bon prétexte pour rester 
encore. 

— • Vous vo}'ez, Henry, dit Bertha, 
votre ami Humbert est de mon avis. 
Il pense que c'est une folie de se lancer 
dans celte conspiration... 

— jMaJs non, dit Tolberg, ça ne sera 
pas si dangereux... Nous avons à peu près 
renoncé à l'idée d'un coup de force. Nous 



ne sommes pas assez sûrs des militaires. 
Nous nous exposerions à faire battre 
nos soldats les uns contre les autres. 
Une pareille révolution serait très impo- 
pulaire. Nous vivons dans un pays de 
commei'çants tranquilles et d'industriels 
timorés. En admettant que nous triom- 
phions, jamais ces gens-là ne seraient 
de bons soutiens pour un gouvernement 
qui les aurait terrorisés... 

« ...En somme, l'homme que nous 
visons, c'est le premier ministre seul. 
Celui-là, l'idée de le tuer ne nous effraie 
pas. Mais il nous semble inutile, pour 




JE m'apprêtai a prendre congé. 



70 



SECRETS D'ÉTAT 



l'atteindre et pour le jeter à bas du 
pouvoir, de sacrifier la vie d'un tas 
de braves gens qui n'en peuvent 
mais. 

« On va tâcher de s'en débarrasser 
avec une simplicité tout orientale... J'ai 
l'air d'être un sauvage, parce que je parle 
de ces projets de mort avec une appa- 
rence de légèreté. Si j'en parle ainsi, 
c'est qu'en vérité, je ne peux pas croire 
à la réalisation de ces choses barbares 
et anormales. Dans les conseils que nous 
tenons, j'ai toujours, au moment où ces 
questions viennent sur le tapis, un petit 
air détaché, qui, à la longue, va me faire 
une réputation de férocité froide. 

— Un beau barbare, dit Bertha, un 
terrible justicier ! Non, je ne crois pas 
non plus que vous soj'ez fait pour cons- 
pirer. Vous avez trop de sagesse. 

— J'ai ce que beaucoup d'autres con- 
jurés n'ont pas, dit Tolberg ; j'ai une 
conviction... Oui, je crois fermement 
que la réussite du complot vous rendra 



heureuse... Et voilà qui me fournit une 
bonne raison d'agir, la meilleure. 

Il s'approcha d'elle si tendrement 
que je m'avisai tout à coup qu'il était 
tard. Je m'apprêtai à prendre congé 
d'eux... 

— Attendez, je vais avec vous, dit 
Tolberg, avec un peu d'embarras. 

— Mais non, mon cher. Nous n'allons 
pas du même côté. 

— Ah ! ce Humbert, dit-il en riant, 
qui ne veut pas être vu en compagnie 
d'un conspirateur. 

— C'est vrai que ce n'est pas prudent, 
dis-je en feignant d'adopter cette idée. 

— Si vous n'êtes pas trop fatiguée, 
chère Bertha, nous allons bavarder un 
peu. 

— Un quart d'heure, dit Bertha. 

— Pas plus, dit Tolberg. 

Petite comédie charmante, qui ne 
trompait personne. Mais nous restions 
ainsi des gens bien élevé? et de bonne 
tenue. 



CHAPITRE XVI 




^^E lendemain, de grand matin, 
j'attendais le ministre au palais, 
et je le mettais au courant de 
mon entrevue avec la maîtresse 
du roi. 

— Vous la recevrez vous-même, me 
dit-il, et de ma part, officiellement, 
vous lui confirmerez ce que vous lui avez 
dit hier. Je préfère ne pas la voir. Elle 
m'interrogerait. Il lui faudi-ait des détails 
complémentaires : avec moi, elle insiste- 
rait. Vous ne saurez, vous, que ce que 
je vous ai dit : « Le roi est parti, et des 
raisons politiques très graves obligent 
le premier ministre à taire la raison de son 
absence. » Ce n'est pas absolument vrai- 
semblable. Mais nous n'avons pas le 
choix. Et vous, au moins, vous n'avez 
pas d'explications à donner... 

— Vous savez, ajouta Herner avec 
entrain, que mon projet de loi va très 
bien, qu'il est entièrement rédigé, et 
qu'il sera soumis au Parlement d'ici 
quelques jours ! 

La maîtresse du roi arriva quelques 
instants après. Elle fut très déçue de ne 
pas voir le premier ministre, de qui elle 
espérait évidemment recevoir des détails 
plus circonstanciés sur l'absence du roi. 
Elle dut se contenter de ce que je lui 
répétai. Je lui promis d'aller la voir le 
plus tôt que je pourrais à Kreuzach, 
et de la mettre au courant de tout ce que 
j'aurais appris. 

— - Peut-être vais-je trouver une lettre en 
rentrant, me dit -elle. 

— C'est possible... Mais n'ayez pas 
de déception si vous n'en avez pas. 
Car j'ai bien l'impression que les intérêts 
auxquels le roi obéit sont supérieurs aux 
siens propres, et à toute considération. 
Il faut évidemment qu'il garde un silence 
absolu sur tout ce qui concerne ce voyage. 
Il ne veut pas qu'on sache où il se trouve, 



et même la poste n'est pas tout à fait 
sûre. Il est donc infiniment probable que 
toutes les nouvelles du roi vous arrive- 
ront par l'intermédiaire du premier 
ministre. Comme il ne m'a rien remis pour 
vous ce matin, il est à peu près certain qu'il 
n'est rien arrivé entre ses mains ; il faut 
donc encore prendre patience. Soyez 
certaine que s'il arrive quelque chose, 
je ne serai pas long à vous en avertir. 

Elle partit sur ces mots. Quelques 
instants après, comme je rêvais, le front 
appuyé contre la fenêtre, je la regardai 
traverser la cour. Je me rendis compte, 
bien que je ne l'eusse pas connue avant, 
qu'elle avait vieilli considérablement de- 
puis le départ du roi. 

Ce n'était pas seulement la souffrance ; 
c'était qu'elle n'était plus soutenue, 
maintenant qu'il n'était plus là, par 
cette surveillance désespérée d'une femme 
qui ne veut pas changer. Lui parti, elle 
s'était affaissée tout à coup. Et, toute en 
noir au milieu de la cour, elle avait 
plutôt l'air de porter le deuil d'un fils 
que celui d'un amant. 

J'allai rendi'e compte au baron de tout 
ce qui s'était dit dans cette visite. Il 
m'écouta avec une espèce d'air méchant 
qu'il avait quelquefois, et qui m'était 
odieux. C'est dans ces moments que je 
me disais : « Je vais, sans me presser, 
prendre mes dispositions pour rentrer 
à Paris. Je ne veux ])lus lier partie avec 
cet homme-là. » 

Depuis la mort du roi, je n'étais pas 
retourné à la table de l'intendant. La vie 
du palais, une petite vie paisible et bien 
réglée, s'y poursuivait avec les mêmes 
rites. Ce jour-là, cependant, il y avait 
deux convives supplémentaires, et deux 
convives de marque. C'étaient les deux 
élèves de BôlmôUer, les deux neveux du 
roi, et je me pris à penser que l'aîné, 



SECRETS D'ÉTAT 



72 

âgé de quatorze ans, était, sans qu'aucun 
de ces gens s'en doutât, le véritable roi 
du pays. 

Je n'avais jamais vu les deux jeunes 
princes, ni la fameuse princesse Eisa 
qui habitait d'ailleurs en dehors de 
Schoenburg, à deux lieues de la ville. 
Les deux enfants étaient pâles et blonds. 
Ils étaient habillés à la mode anglaise, 
avec de grands cols blancs, de courtes 
vestes noires et des pantalons gris. Je 
crus comprendre qu'on avait dû d'abord 
les servir à une table séparée, mais qu'ils 
avaient demandé à manger avec tout 
le monde ; ce qui avait amené un boule- 
versement dans le placement des con- 
vives. Du coup, la femme du second 
gentilhomme de chambre, la fille de l'usi- 
nier, en était devenue muette. Le che- 
valier Finck déployait toutes ses grâces 
pour éblouir les petits garçons. Quant 
au vieil écuyer, dont les aïeux, depuis 
plusieurs siècles, avaient mis en selle 
tous les princes du sang, il était tout 
ragaillardi par la présence de ces Altesses 
royales. Il était malheureusement le der- 
nier de cette lignée de cavaliers, et il 
s'abstenait de parler d'un fils indigne, 
établi pharmacien à Varsovie. Mais il 
recevait cependant par la poste des 
paquets mystérieux, et des poches pro- 
fondes de sa culotte de peau de daim, 
il tirait, pour en faire hommage aux 
chevaux du roi, d'inépuisables réserves 
de boules de gomme. 

BôlmôUer ne manquait pas, pour af- 
firmer son autorité de précepteur, de dire 
à ses nobles élèves : « Cet après-midi, 
il faut que nous fassions ceci... ou que 
nous allions là... » Mais les jeunes princes 
complètement indifférents à ses paroles, 
semblaient ne pas se douter qu'il existât 
de par le monde un individu du nom de 
Bôlmôller. 

Les deux jeunes gens, après le déjeuner, 
s'approchèrent de moi, et entamèrent une 
conversation. Ils parlaient le français 
difficilement ; mais je connaissais assez 
leur professeur pour les excuser d'avance. 
Ils me posèrent des quantités de ques- 
tions sur la tour Eiffel, sur la vitesse des 
automobiles, sur les différents uniformes 
de l'armée française. 



Le plus jeune, le prince Frédéric-Georges, 
me demanda si j'avais des timbres 
français de l'Empire. Il avait la même 
passion que mon valet de chambre. Puis 
le prince Frédéric, l'aîné, après s'être 
recueilli comme pour un grand effort, 
me dit, tout d'une traite, cette longue 
phrase : « Vous nous ferez l'amitié de 
venir déjeuner au château. La princesse, 
notre mère, aura plaisir à faire votre 
connaissance... » Puis il s'arrêta, tout 
essoufflé. 

Je les remerciai et promis d'aller les 
voir. Ensuite, après avoir recueilh proto- 
colairement les salutations des. personnes 
qui se trouvaient là, ils sortirent, et je 
les vis traverser la cour l'instant d'après, 
à grandes enjambées athlétiques, tandis 
que Bôlmôller, qui trottait derrière eux à 
petits pas, se donnait l'allure d'un homme 
pressé, pour ne pas avoir l'air de leur 
courir après. 

Je pris l'habitude, tous ces jovus-là, 
de revenir à la table de l'intendant, où 
je trouvais une bonne petite tranquillité 
de pension de famille. J'entendais parler 
ces gens sans trop les comprendre. C'était 
distrayant et ce n'était pas fatigant. 
Ma vie était confortable. Je passais 
mes matinées dans un bureau clair qui 
donnait sur la cour et qui était attenant 
à une spacieuse bibliothèque, dont les 
grandes fenêtres ouvraient sur le magni- 
fique parc du château. Si l'on m'avait 
décrit à Paris cette existence et ce décor, 
j'en aurais été enthousiasmé, et je n'eusse 
rien rêvé de plus tentant qu'une telle vie, 
au milieu de richesses intellectuelles 
admirables et d'une somptueuse verdure. 
Or, je m'ennuyais mortellement. Mes 
journées étaient interminables. J'avais 
cru, au moment de la mort du roi, et du 
mensonge de Herner, que mon existence 
allait être bouleversée. Et maintenant- 
il me semblait que rien ne s'était passé. 
Et je n'avais même plus l'impression que 
le roi était mort. La fiction créée par 
Herner avait pris pour moi tout l'aspect 
d'une réalité. 

Un matin, j'étais dans mon cabinet 
en train de parcourir les journaux de 
Paris et je songeais, tout en lisant, que 
j'étais malheureux sans avoir, en réalité. 



SECRETS D'ÉTAT 





TOUTE EN NOIR AU MILIEU DE LA COUR. 



de sérieuses raisons de l'être. Or, je l'avais un bon sujet d'alarmes, bien positif et 

déjà constaté, le sort n'aime pas que nous bien sérieux pour que nous ne perdions 

nous^ attristions pour des choses aussi pas notie temps à être ennuyés pour 

imprécises. Il nous envoie dans ce cas rien. 



CHAPITRE XVII 




fOLBERG entra, presque sans 
frapper. Il était affairé, plu- 
tôt que soucieux. Il s'assit 
près de mon bureau, me tendit 
la main, et me dit sans préambule : 

— J'ai quelque chose de très grave 
à vous confier. Les événements ont mar- 
ché depuis que nous nous sommes vus. 
L'attentat contre... est décidé. C'est 
aujourd'hui, ce soir, qu'il doit se pro- 
duire. Nous avons pensé qu'il fallait 
profiter de la présence des réfugiés russes 
à Schoenburg pour exécuter ce que nous 
avons projeté. On mettra cette histoire 
sur leur compte, et les gens du complot 
ne seront pas inquiétés. Cette combi- 
naison manque un peu d'élégance. Elle 
n'en a pas moins été adoptée par nos 
conjurés, qui ne sont pas tous courageux. 
(( Il se peut très bien que je sois désigné 
pour lancer la bombe. Le tirage au sort 
a lieu tout à l'heure, et nous ne som- 
mes que six qui tirons. Il s'agit de savoir 
qui se postera sur la route de Boern. C'est 
là que le ministre passera vers sept heures. 
Dans rh\T3othèse où ce serait moi qui 
serais désigné, j'ai voulu vous prévenir 
et vous remettre cette lettre fermée, 
où vous verrez quelques instructions... 

— Ainsi c'est donc vrai ? lui dis-je. 
Ces résolutions barbares auxquelles vous 
ne pouviez croire... 

— J'y crois encore à peine mainte- 
nant. Pourtant j'ai pas mal de chances 
d'être choisi. Un numéro sur six. Aux 
petits chevaux, où j'ai souvent joué, 
j'avais une chance sur neuf de gagner, 
en misant sur les numéros pleins. Et il 
m'est arrivé quatre ou cinq fois de ga- 
gner du premier coup en entrant dans la 
saUe de jeu. Ici, mes chances sont encore 
plus fortes... Une chance sur six d'être 
chargé de tuer quelqu'un... Et pourtant 
je n'y crois toujours pas. C'est par im 



effort de raison que j'ai pris ces quelques 
dispositions que je suis venu vous com- 
muniquer. 

) S'il m'arrive malheur, je vous prie 
d'ouvrir cette lettre... Vous voyez, je 
ne peux pas m'empècher d'avoir envie 
de rire, en vous disant ces choses graves, 
et dont la solennité, malgré moi, me pa- 
raît absurde et enfantine. 

— Et à quelle heure saurez-vous si 
vous êtes désigné ? 

— Tout de suite ; mais vous avez 
l'air, vous, de croire que « c'est arrivé » ? 

— Prévenez-moi aussitôt que vous 
le saurez, pour que je sache à quoi m'en 
tenir, je rirai plus volontiers avec vous 
si vous n'êtes plus en jeu. 

— Une fois que je ne serai plus en jeu, 
dit Tolberg, je serai plus sérieux. Car, 
au fond, que ce soit moi ou un autre 
qui agisse, à ce moment, l'assassinat sera 
en train... Quelque noble nom qu'on 
donne à de tels actes, il s'agit d'un assas- 
sinat... Et c'est ce qui fait que j'ai tout 
de même une petite peur d'être choisi... 
N'y pensons pas, et allons tirer au sort. 

Le baron de Hemer ne devait pas venir 
ce matin-là. Il y avait conseil de cabinet, 
et les ministres s'étaient réunis chez Von 
Miillen, qui souffrait d'une attaque de 
goutte. Je pus donc sortir de mon bureau 
avec Tolberg, et traverser la cour avec lui. 
Je l'accompagnai jusqu'à la porte d'en- 
trée, et je lui fis promettre de venir me 
prévenir tout de suite, aussitôt qu'il 
saurait à quoi s'en tenir. Puis je remon- 
tai dans ma chambre, pour mettre en 
lieu sûr, dans un petit coffret que j'avais, 
le pli que le jeune comte m'avait confié. 

Je déjeunai ce jour-là à la terrasse de 
la Grande-Taverne. Il fut convenu que 
Tolberg, dès qu'il aurait du nouveau, 
viendrait me le dire en passant. J'étais 
installé devant ma table depuis un quart 




IL FALLAIT PROFITER DE LA PRÉSENCE DES RÉFUGIÉS RUSSES. 



SECRETS D'ETAT 



d'heure, et mon déjeuner tirait à sa fin, 
quand j'aperçus la tête fine et blonde de 
mon ami. Il fut quelque temps sans me 
voir, et il me sembla tout de suite, d'après 
son air, qu'il n'avait rien à m'annoncer 
de ce que je craignais. Pourtant je pou- 
vais me tromper et précisément cet air-là... 
A ce moment, ses yeux rencontrèrent 
les miens et il me fit tout de suite de la 
tête un petit non rassurant. 

Puis il vint jusqu'à ma table. Je n'avais 
pas de voisins imm'diats, et il n'était 
pas obligé de me parler tout bas. 

— Eh bien ! Voilà ! ce n'est pas moi ! 
et je n'en suis pas fâché... J'ai eu une 
petite émotion quand on a mis la main 
dans le chapeau pour tirer le nom. Mais 
je n'étais pas le plus ému. Il me restait 
assez de sang-froid pour regarder les 
autres. A part un préparateur de chimie, 
qui a fabriqué l'engin, et qui est une espèce 
d'iUuminé, mes compagnons montraient 
des pâleurs impressionnantes, ou des 
sourires forcés qui n'étaient pas beaux 
à voir. Celui dont le nom a été tiré était 
précisément un de ceux qui souriaient 
ainsi. Quand on a dit son nom, il nous a 
regardés d'un air égaré, en souriant da- 
vantage... Je ne crois pas que l'engin soit 
en de bonnes mains. Sur ces six hommes, 
il y en avait au moins trois qui n'étaient 
pas courageux, et qui sont venus là avec 
une confiance de joueurs, en comptant 
que le sort ne les désignerait pas. 

— Dans ces conditions, dis-je à Tol- 
berg, je puis vous rendre le pli que vous 
m'avez confié. Mais je l'ai mis dans ma 
chambre en lieu sûr. J'irai vous le rap- 
porter cet après-midi. 

— Non, dit Tolberg, gardez-le. Toutes 
ces histoires-là ne sont pas finies. Le 
coup d'aujourd'hui manquera peut-être. 
Et je peux être désigné demain pour une 
autre affaire. Si je suis désigné à l'im- 
proviste, je pourrais très bien n'avoir pas 
le temps nécessaire pour vous porter ça. 
Et je suis plus tranquille de le savoir 
ainsi entre vos mains. Sur ce, je vais aller 
faire une surprise à m3n amie qui ne 
m'attendait pas à déjeuner. Bien entendu, 
elle ne savait rien de tout ce qui se pas- 
sait ce matin. Et, comme je ne suis pas 
très sûr de mon courage, j'avais prévu 



l'éventualité où je serais désigné, et je 
ne voulais pas être obligé d'aller déjeuner 
avec elle avec ce petit secret sur le cœur. 

Nous nous serrâmes la main. Je ter- 
minai rapidement mon déjeuner, et je 
rentrai au palais, où m'attendait mon 
travail d'analyse, que la visite de Tolberg 
m'avait empêché de finir le matin. 

En rentrant, je trouvai sur la table 
un mot du premier ministre. Il avait reçu 
des nouvelles de France, au sujet de la 
petite affaire coloniale qui divisait le 
Bergensland et le gouvernement fran- 
çais. Il y avait une réponse à préparer, et 
le ministre me recommandait de l'at- 
tendre au palais dans l'après-midi. Alors 
je pensai à ce que m'avait appris Tol- 
berg. Jusqu'à ce moment, je n'avais été 
préoccupé que du sort de mon ami. Main- 
tenant que le tirage au sort l'avait mis 
hors d'affaire, je pensai tout à coup 
que la vie de Herner était menacée, que 
je le savais, que j'allais passer l'après- 
midi avec cet homme, et que je ne lui 
dirais rien... 

Je n'avais pas le droit de parler : la 
confiance de Tolberg m'avais mis en pos- 
session de ce secret : il fallait le garder 
pour moi comme un confesseur. 

Et, d'autre part, c'était un peu ma faute 
si Tolberg avait eu la légèreté de me le 
confier. Je ne lui avais jamais dit exacte- 
ment quels étaient mes rapports avec le 
ministre. Je lui avais toujours parlé en 
termes défavorables de son ennemi... 
Ce n'était pas par duplicité ; mais vrai- 
ment, quand je me trouvais avec Tolberg 
et Bertha, je pensais toujours, et de très 
bonne foi, beaucoup de mal de Herner. 

Après tout, mon devoir était bien sim- 
ple, et ne souffrait pas la discussion. 
Il m'était interdit de parler; je n'avais 
rien entendu ; je ne savais rien... C'était 
une dure épreuve à passer, mais il fal- 
lait la subir. 

Si j^ parlais, Tolbeig avait, de mon 
fait, les torts les plus graves envers son 
parti. En se confiant à moi, il avait com- 
mis une imprudence qui était presque une 
trahison. Cette imprudence, c'est moi qui 
l'avais provoquée. Mon ami, à mes 3'eux, 
pour moi qui savais bien ce qui s'était 
passé, n'avait eu d'autre tort que d'avoir 



SECRETS D'ÉTAT 



77 



en moi une confiance excessive. Est-ce 
que je pouvais trahir cette confiance ? 

Quand Herner ai'riva, la paix s'était 
faite en moi. Je n'avais plus aucune hési- 
tation sur la conduite à tenir. Un événe- 
ment fortuit m'avait mis en possession 
d'un secret que sous aucun prétexte, 
je n'avais le droit de livrer. De même, 



qui me sont venues en route. Nous re- 
prendrons cela ensemble, et nous verrons 
s'il y a quelque chose à en tirer. » 

Je le regardais écrire. Je pensais qu'il 
allait mourir, que je le savais et que je 
ne ferais rien pour empêcher cela. Jamais 
il ne m'avait paru si intelligent, si bril- 
lamment doué que ce jour-là. Il s'arrê- 
tait par moments d'écrire et regardait 




j'ai eu une petite émotion quand on a mis la main dans le chapeau. 



quelque temps auparavant, le ministre 
lui-même m'avait confié un secret très 
grave, et je savais bien que ce secret 
était en siàreté absolue !... Tant pis pour 
cet homme, après tout ! C'était dans la 
vie un terrible joueur. Il faisait des coups 
audacieux. li^ avait une politique dan- 
gereuse, dont il subissait tous les risques. 
Et puis, toutes ces affaires-là ne me re- 
gardaient pas. J'étais un étranger. Je 
n'avais qu'à laisser ces gens s'égorger 
entre eux, et à ne pas m'en mêler. 

Herner était assis à son bureau. Il 
m'avait dit : « Je vais, au sujet de cette 
réponse, jeter sur le papier quelques idées 



fixement devant lui. Et je sentais en lui 
une puissance exceptionnelle de réflexion. 
Il donnait l'impression d'une vitalité 
d'espiit intense. Et je pensais : <( Tout 
cela va s'arrêter, va être détruit. Cette 
chose mystérieuse, la vie humaine, qui 
vient d'on ne sait où, nous allons la sup- 
primer, et en faire nous ne savons quoi. » 
Je me dis avec beaucoup de force : « Cet 
homme de valeur est un homme mal- 
faisant. Il gêne d'autres êtres :>il fera périr 
d'autres êtres ; c'est lui qui a tué le sol- 
dat Hassen, en somme... puisque le roi 
voulait le gracier, et que lui, Herner, 
n'a pas voulu. 



78 



SECRETS D'ÉTAT 



«Mais ce soldat Hassen, il ne le con- 
naissait pas. Il n'avait contre lui aucune 
haine personnelle. S'il l'a tué, c'est qu'il 
pensait que sa mort était nécessaire. 

« Moi, je pense que l'on n'a pas le droit 
de tuer — poiu- quelque raison que ce soit. 

« Oui, mais si l'on n'a pas le droit de 
tuer le soldat Hassen, on n'a pas non plus 
le droit de tuer le ministre Hemer. 

«Le ministre Hemer, qui est un 
homme dont je connais la haute valeur, 
a pris sur lui de laisser tuer le soldat 
Hassen, et je l'ai désapprouvé. Aujour- 
d'hui, c'est moi qui vais laisser tuer le 
ministre Hemer. Et par qui est-il con- 
damné ? 

« Par une bande de mécontents, par 
ce faible et charmant Tolberg, qui s'est 
laissé entraîner dans cette affaire, et qui 
d'ailleurs pom"suit la ruine du ministre 
pour la satisfaction d'intérêts privés. 
Hemer est condamné par ce gros profes- 
seur de stratégie, cette solennelle nullité, 
que son ambition déçue et sa haine per- 
sonnelle du ministre de Fritz ont amené 
à conspirer. » 

Et je pensais à ces hommes trem- 
blants et lâches, qui tiraient au sort 
dans un chapeau. C'était de ces gens- 
là que j'étais le complice, puisque 
je laissais lem* crime s'accomplir... 



Mais je pensais aussi à ce chimiste] ar- 
dent dont m'avait parlé Tolberg. 

Celui-là n'était pas poussé par un bas 
intérêt, et il y avait sans doute encore 
dans le parti d'autres hommes honnêtes 
et réfléchis qui avaient jugé, dans leur 
conscience, que la mort de ce ministre 
autoritaire était utile à l'Etat et à l'hu- 
manité, que cette mort servirait d'exem- 
ple à d'autres despotes, et que, grâce à 
ce sacrifice humain, nécessaire, on évite- 
rait à beaucoup d'autres malheureux 
le sort du soldat Hassen. 

En somme, ce n'était pas seulement 
quelques mécontents médiocres que je 
trahirais, c'étaient ces citoyens liber- 
taires qui, pour des raisons que je ne con- 
naissais pas, et que je n'avais pas à 
connaître, avaient décidé la mort du 
ministre Herner. 

Je ne pouvais pas trahir ces gens-là. 




ON ÉVITER.\IT .\ BEAUCOL-P D'AUTRES LE SORT DU SOLD.\T HASSEN, 



SECRETS D'ÉTAT 



79 



Je ne pouvais pas trahir mon ami Tol- 
berg. Ces raisonnements me semblaient 
irréfutables. Cependant, quand le mi- 
nistre se leva et me dit : « Je vois que 
cette réponse est plus difficile que je ne 
pensais. Nous l'écrirons demain ; il se 
fait tard; il faut que j'aille dîner à la 



campagne, chez ma mère ^), quand il se 
dirigea vers la porte, je me levai aussi, 
déterminé à sauver cet homme, en dépit 
de tous les raisonnements et de tous les 
devoirs, simplement parce que j'avais 
sa vie entre les mains, et que je ne vou- 
lais pas le laisser mourir. 



CHAPITRE XVIII 




fallait empêcher Herner de 
s'en aller sur cette route où 
l'attendait l'assassin. Mais quel 
moyen employer ? Je ne savais 
qu'inventer, et le temps pressait ; la 
voiture du ministre était dans la com\ 
Allons ! Allons ! il n'y avait pas à cher- 
cher de petites ruses, à lui demander, 
par exemple, de prendre un autre chemin 
pour me conduire à tel endroit où soi- 
disant j'étais obligé d'aller. Je ne con- 
naissais pas assez la topographie du pays 
pour trouver sur-le-champ ce prétexte, 
d'ailleurs bien misérable. Et puis, à sup- 
poser que le ministre évitât la mort à 
l'aller, il était probable que l'homme 
embusqué l'attendrait au retour... Ou 
bien le coup recommencerait le lende- 
main... Non, puisque j'avais décidé de 
le sauver, il fallait le sauver tout à fait. 

Pourquoi avais-je trahi les conjurés ? 
Car, en somme, je les trahissais. Etait-ce 
pour m'épargner un moment douloureux ? 
Non, c'était pour sauver la vie d'un 
homme. Je me répétais donc qu'il fal- 
lait le sauver tout à fait. 

Je descendais l'escalier avec lui, affolé 
de ne rien trouver pour le retenir. C'est 
ce désarroi qui me fit brusquer les choses 
et m'amena à en dire plus que je n'au- 
Tais voulu. 

Comme il arrivait dans le vestibule 
d'entrée, je lui touchai le bras... 

— Monsieur le ministre... 
Il s'arrêta, étonné. 

— Monsieur le ministre, j'ai besoin de 
vous parler... Dans une circonstance 
que je n'ai pas besoin de rappeler, vous 
avez fait appel à ma discrétion, — qui, 
d'ailleurs vous était due et acquise, — • 
m'empressai-je de dire. Aujourd'hui, il 
se passe quelque chose... quelque chose 
de très grave... Je sais que votre vie est 
en danger... Je vous prie de ne pas cher- 
cher à savoir comment je le sais... 



Il m'avait écouté avec ce visage hau- 
tain de ces hommes autoritaires qui veu- 
lent bien, de leur plein gré, vous parler 
comme à un égal, et vous demander 
des services, mais voient avec humeur 
qu'on leur rende un service qu'ils n'ont 
pas demandé. 

• — Il ne faut pas que vous alliez ce 
soir où vous comptiez aller. C'est tout ce 
que je puis vous dire. 

— Alors vous me défendez de vous inter- 
roger? Vous oubliez qu'un complot dirigé 
contre moi intéresse la sûreté de l'Etat, et 
que j'ai le devoir de me renseigner... 

Il avait dit ces quelques mots avec cet 
air mauvais qu'il avait quelquefois, et 
qui m'éloignait tant de lui. 

— ■ Au fait, reprit-il, si vous ne voulez 
pas parler, c'est votre affaire... Et je 
vous remercie, ajouta-t-il, comme avec 
un effort... Je vous remercie, répéta-t-il 
encore en me serrant la main. 

... Rien au monde ne donnerait à nos 
relations cette cordialité naturelle qui 
leur avait toujours manqué. Mais cela, 
je le savais déjà, je ne m'attendais 
à rien d'autre. Et je n'avais jamais songé 
à gagner le cœur étranger de Herner. 
S'il y eut une surprise pour moi, ce fut 
au contraire de trouver chez lui des mar- 
ques de gratitude plus répétées que je 
n'aurais cru. Et je dois dire même que 
j'en fus un peu inquiet, d'autant qu'il 
ne me dit rien des mesures qu'il comp- 
tait prendre pour assurer sa sécurité. 
Il m'était venu le soupçon terrible qu'il 
connaissait mes relations avec Tolberg, 
et qu'il pouvait deviner que mon ami 
était du complot. Il quitta le palais l'ins- 
tant d'après, et me laissa en proie à l'in- 
quiétude et à un remords grandissant. 

J'évitai ce soir-là de sortir du palais 
et d'aller dîner au restaurant. J'aurais 
pu rencontrer Tolberg, et je ne me sen- 
tais pas le courage d'affronter sa vue. 



SECIŒTS D'ÉTAT 



8i 



J'aime beaucoup les gens qui disent : 
« Il faut avoir le courage de ses actes et 
en accepter la responsabilité. » Je n'ai pas 
autant de confiance en moi, et je n'ai pao, 
comme ces gens, la hardiesse de penser 
que le parti que j'ai choisi est nécessai- 
rement le seul auquel il fallait s'arrêter. 

J e dînai 
donc à la ta- 
ble de l'in- 
tendant. Mais 
ce soir-là, les 
convives ne 
m'égayèrent 
pas. Quand 
le dîner fut 
terminé, j'eus 
hâte de m'en 
aller dans la 
ville, pour 
apprendre 
quelque cho- 
se. Au pa- 
lais, au siège 
du gouverne- 
ment, on ne 
savait rien de 
rien ; les fonc- 
tionnaires 
royaux vi- 
vaient à mille 
lieues de la 
ville et à mille 
ans en deçà 
de leur épo- 
que. 

Je me pro- 
menai dans 
cette rue de 
la Paix, que 
j'avais fou- 
lée, quelque 
temps aupa- 
ravant, avec tant d'indépendance et 
de tranquillité. Et dans quels événe- 
ments n'avais-je pas été jeté ! J'étais 
comme im promeneur innocent et rê- 
veuv que le hasard conduit au milieu 
d'un terrible jeu de quilles. 

Dans la rue de la Paix, qui est comme 
« le boulevard -' de Schoenburg, c'était, 
ainsi que tous les soirs, une animation 
tranquille. Les crieurs vendaient des 





ih m'avait écouté avec ce visage hautain. 



journau.x du soir; mais ces journaux 
n'annonçaient rien. Ils ne pouvaient rien 
annoncer encore. Peut-être, si j'avais pu 
aller dans un bureau de rédaction, eussé-je 
appris quelques nouvelles. Mais à part un 
courriériste de théâtre, vaguement cri- 
tique, que j'avais rencontré au café, je ne 

connaissais 
personne dans 
les journaux. 
J 'eus un mo- 
ment l'idée 
d'aller cher- 
cher le cour- 
riériste aux 
bureaux de 
son journal, 
la Presse de 
Schoenburg , 
afin de tâ- 
cher d'enten- 
dre là, sans 
avoir l'air de 
rien, si on ne 
parlait pas 
d'un complot 
éventé, de me- 
sures de po- 
lice. Une ti- 
midité m'ar- 
rêta... Il y 
avait bien au 
palais un em- 
ployé chargé 
des rapports 
aveclapresse. 
Mais je le 
connaissais 
ti'ès peu ; je 
savais d'ail- 
leurs que tou- 
tes les com - 
munications 
sérieuses étaient faites directement 
par Herner, et que cet employé était 
un homme sans importance et qu'il 
n'a\'ait que le titre de ses fonctions... 
Décidément, je n'apprendi^ais rien avant 
le lendemain. J'étais partagé entre l'idée 
de rentrer immédiatement, de tâcher 
de m 'endormir le plus tôt possible pour 
que cette nuit fût plus vite finie, et le 
besoin de ne pas me [retrouAer seul, de 



82 



SECRETS D'ÉTAT 



rester longtemps dans cette foule étour- 
dissante, où pourtant je n'é\àtais rien 
des obsédantes idées qui venaient me 
hanter tour à tour. Je pensais constam- 
ment à Tolberg, dont j'avais, dans une 
circonstance si grave, trompé la confiance... 
]e pensais à ces conjures qui avaient 
patiemment préparé cette œuvre essen- 
tielle, pour laquelle ils risquaient leur 
vie, et je voyais siurtout, comme en un 
rêve de' malade, cette tête ardente de 
chimiste, que m'avait décrite Tolberg, 
cette tête d'apôtre passionné. 

...Je l'avais trahi, lui et les autres. 
Et je me disais que si j'avais sauvé le 
ministre, c'était par faiblesse... Mais ce 
qui me cahnait un peu, c'est que ]e 
sentais bien que cet acte de faiblesse, je 
le recommencerais encore, je le recom- 
mencerais toujours. 

Cependant ma trahison n'allait-elle 
pas les atteindre d'une façon plus grave ? 
Peut-être avais-je commis un autre crime 
que de leur dérober leur victime. Peut-être... 
certainement le ministre allait chercher 
à les atteindre. Mais oui! Il ne pouvait 
pas faire autrement ! C'était une folie 
de penser qu'il s'en tiendrait là et que, 
mis en éveil, il n'allait pas, pour la sûreté 
de l'Etat, pour sa sûreté personnelle, faire 
disparaître ce danger permanent, en 
mettant la main sur les coupables. 

Il n'avait pas, comme moi, des raisons 
pour les ménager. Je me figurais sans 
doute que, pour me taire plaisir, pour ne 
pas troubler mes relations avec mes 
amis, il allait se priver de prendre contre 
les conjurés les mesures nécessai- 
res 1 

Yoiik pourtant ce qu'oublient toujours 
les gens à qui l'on confie un secret. Ils 
le répètent à une autre personne, qui a 
encore moins de raisons qu'eux-mêmes 
d'être discrets. A mesure qu'un secret 
s'éloigne de son origine, les raisons de ne 
pas le trahir s'affaiblissent... 

J'étais malheureux de ne rien savoir, 
de n'être pas fixé sur la portée de mon 
acte. J 'étais comme un chasseur qui a tiré 
dans la nuit, qui a cru entendre un cri 
humain et qui doit attendre jusqu'au 
lour pour savoii s'il n'a pas blessé ou tué 
quelqu'un... 



Déjà, dans la rue de la Paix, les passants 
se faisaient plus rares. Encore une heure' 
et j'allais sentir la solitude autour de 
moi... Je me dirigeai vers le palais, 
lorsque quelqu'un me toucha le bras. 
Je me retournai brusquement. J'étais 
un peu troublé, et je ne reconnus pas tout 
de suite le lieutenant, neveu de Hemer, 
avec qui j'avais dîné chez le premier 
ministre. 

Il revenait de permission. 11 était allé 
passer quelques jours avec sa mère, et 
s'était, disait-il, tellement ennuyé à la 
campagne, qu'il revenait avant l'expira- 
tion de sa permission. Il avait hâte 
de reprendre pied à Schoenburg, où sa 
\de désœu\Tée le réclamait. 

— Mon cher ! la campagne ! me dit-il 
avec son accent extraordinaire. Vraiment 
vous ne pouvez pas vous figurer ! C'est 

la mort ! 

Il m'emmena dans un restaurant de 
nuit. Et je me laissai entraîner. Il arri- 
vait vraiment au bon moment. Je crois 
que, cette nuit-là, j'étais disposé à lasser 
son noctambuUsme, et à écouter ses 
propos oiseux jusqu'au |jour. 

— Vous savez, mon cher, cette petite 
chanteuse, qui était à l'Alhambra avant 
mon départ... Ah! non! c'est vrai, vous 
ne l'avez pas connue. Ce n'était pas avec 
vous... Elle chante... {il fit une moue 
dédaigneuse)... la figure... [autre moue 
méprisante), mais enfin {geste d'acquies- 
cctnenr résigné), c'est suffisant. Ici, mon 
cher, nous ne sommes pas gâtés. Je pen- 
sais qu'elle avait dû quitter la vi'ile, et 
je l'ai justement rencontrée en descen- 
dant de la gare. :\Ialheureusement, je 
n'avais pas la veine, elle doit souper ce 
soir avec des camarades. Mais je crois 
que peut-être elle sera chez elle vers 
une heure du matin, et que l'on pourra 
prendre une tasse de thé. Mon cher, pour- 
quoi vous ne prenez pas de ce ros- 
bif ? 

Je vous assure ; c'est vraiment très 
convenable. C'est meilleur que chez mon 
oncle, ajouta-t-il, en riant d'un gros 

rire... 

Mais à proiX)S de mon oncle, — il 

changea de ton, il prit un air intéressé 

qui fixa tout de suite mon attention, et 



SECRETS D'ÉTAT 



8j 



me donna comme un petit frisson, — à 
propos de mon oncle, vous ne me paviez 
pas des nouvelles de ce soir ? Il paraît 
que cet oncle vient d'échapper à un 



de Boern, que suivait tous les soirs 
mon oncle pour aller voir la vieille grand'- 
tante... Mais ce conspirateur, vous ne 
devinerez jamais qui c'est ? C'est une 




ON A ARRETE UN DES CONSPIRATEURS. 



grand danger. J'ai vu tout à l'heure 
l'officier qui est de garde à la prison 
militaire. On a arrêté ce soir un des 
conspirateurs, qui se trouvait porteur 
d'un engin. Oui, on l'a trouvé sur la route 



connaissance à moi, mon cher, im gar- 
çon charmant, un de nos attachés à 
l'ambassade de Paris. Hé parbleu ! je 
crois que vous le connaissez aussi, c'est 
le comte de Tolberg... 



CHAPITRE XIX 



^^^I^^UAND j'essaie de me rendre 
IjK^? compte à distance de l'impres- 
>(^£^ sion que firent ces paroles, 
je crois me souvenir que j'avais 
la tête conrnie vide, et que ces mots : 
« le comte de Tolberg » résonnèrent en 
moi, sans que je pusse en saisir le sens. 
Je restai là, les yeux perdus et sans 
pensée, avec l'impression vague qu'il 
était arrivé un grand malheur. 

— Qui est-ce qui aurait pu se douter 
de cela? répétait l'officier. On disait qu'il y 
avait entre les deux une rivalité de femme. 
Mais ce petit Tolberg est fou de s'en 
aller faire des choses pareilles. Sans comp- 
ter que l'oncle n'est pas commode. Une 
histoire comme cela avec l'oncle, mais on 
y laisse sûrement sa tête... 

Comment ? par quelle monstrueuse 
combinaison du hasard était-ce Tolberg 
qui s'était trouvé sur la route de Boern 
et non l'homme que, le matin, le sort 
avait désigné ? 

Tolberg m'avait-il menti .^ Etait-ce lui 
dont le nom était sorti du chaj^au ? 
Me l'avait-il caché pour ne pas m'alarmer, 
ou pour m'empêcher de le détourner de 
son projet ? 

Mais non, ce n'était pas lui... Je revoyais 
très bien sa figure du matin... ce n'était 
pas celle d'un homme qui ment. 

— Vous savez qu'il faut nous dépê- 
cher, si nous ne voulons pas arriver trop 
tard chez la petite. 

J'étais sur le point de m'excuser, de 
prétexter une fatigue subite, car j'avais 
besoin maintenant de me retrouver seul. 
Mais le Lieutenant insista tellement que 
je l'accompagnai, peut-être parce que je 
craignais qu'il ne devinât mes terribles 
soucis. Et je me disais aussi depuis un 
instant que le lendemain il faudrait aller 
en personne, coûte que coûte, voir Tolberg. 
Le lieutenant ne venait-il pas de me 



dire qu'il connaissait l'officier de garde ? 
C'était sans doute un mo\'en d'avoir un 
accès auprès du prisonnier... 

Je tenais à voir Tolberg parce que je 
\'oulais tout lui dire. Il fallait qu'il sût 
de moi-m'me que c'était par ma faute 
qu'il avait été arrêté. 

Ce n'était pas seulement chez moi 
un besoin éperdu de franchise : il ne fallait 
pas qu'un autre que moi lui révélât 
qui l'avait trahi. D'autant que moi, je 
pourrais plaider ma cause... Certes, 
j'étais un grand coupable, mais j'avais des 
circonstances atténuantes. Je n'avais 
pas trahi pour trahir ou parce que j'y 
avais un intérêt... Il fallait que Tolberg 
se rendit compte de tout cela au moment 
même où il serait mis au courant de ma 
trahison... Car, ces circonstances atté- 
nuantes, Tolberg ne pouvait les imaginer 
lui-même... On n'excuse un ami que si on 
a confiance en lui. Or, le fait de ma trahi- 
son devait lui faire perdi'e toute espèce 
de confiance... 

Voilà ce que je me disais pendant que 
l'officier égayait notre route par toutes 
sortes de facéties, telles que de racler vio- 
lemment avec son sabre les devantures 
des boutiques, ou de lancer des pierres 
dans les vitres des réverbères. Il accom- 
plissait comme des rites ces plaisanteries 
consacrées. Il sonna au passage à quelques 
portes. Mais comme j'étais trop absorbe 
pour faire du succès à ces petites mani- 
festations, il y renonça, et marcha sage- 
ment à mes côtés, en chantant toutefois 
un air en vogue pour entretenir sa gaîté 
et ne pas la laisser s'éteindre. 

Nous avions pris quelques rues étroites 
du vieux Schoenburg, et nous arrivions 
sur la place, où était l'Alhambra. Elle 
était, cette petite place, toute changée, 
méconnaissable. maintenant que se 
trouvaient éteintes les brillantes giran- 




NOUS AVIONS PRIS QUELQUES RUES ÉTROITES DU VIEUX SCHŒNBURG. 



86 



SECRETS D'ÉTAT 



doles du café-concert. Les petites maisons 
voisines reprenaient leur âge et leur as])ect 
modeste. 

— C'est par ici, dans la seconde rue, 
me dit l'officier. Vous voyez son nom 
sur l'affiche. 

A côté de l'affiche du concert, se 
trouvaient les affiches particulières des 
différentes attractions. La chanteuse en 
question s'intitulait : Mam'selle Jane ; 
elle chantait en français, en allemand et 
en anglais... Cette promenade nocturne, 
vers des logis inconnus, ressemblait à 
un rêve. Je ne pensais plus à rien. Je 
suivais l'officier. Il frappait maintenant 
à des volets. Je ne m'étais pas arrêté, 
croyant à une nouvelle farce. Mais il 
paraît que nous étions aiTivés. Au bout 
d'un instant, une porte s'ouvrit, et 
la chanteuse elle-même nous fit en- 
trer. 

Elle avait gardé sa jupe courte, qu'elle 
mettait pour chanter ses chansons poly- 
glottes, et danser des danses de diffé- 
rents pays. Il n'était pas aisé de dire à 
quelle nationalité elle pouvait appar- 
tenir. Et son âge, la couleur de ses che- 
veux étaient également assez difficiles 
à déterminer. Elle ne connaissait de la 
langue française que les paroles de ses 
chansons, et -je vis, d'après différents 
essais de conversation qu'elle tenta avec 
le lieutenant, qu'elle parlait très mal 
l'allemand et l'anglais. Elle finit par nous 
dire qu'elle était de New- York ; mais nous 
sentîmes que ce n'était pas absolument 
irrévocable. 

Elle avait préparé du thé ; mais elle 
n'avait que deux tasses, et l'officier eut 
la faveur de boire dans la même tasse 
qu'elle. Je m'en consolai en pensant que 
ma tasse ne servirait qu'à moi. 

Mam'selle Jane était venue s'asseoir 
sur les genoux de mon compagnon, 
qui riait d'un gros rire embarrassé, et 
la baisait sur ses cheveux blonds ou roux, 
de provenance incertaine. Au bout d'un 
instant, il voulut par politesse qu'elle 
vînt s'asseoir aussi sur moi, et je dus 
m'appliquer à ne pas donner trop d'énergie 
à mon geste de dénégation. 

Je ne sais pas ce que cet officier, dans 
son for intérieur, pensait de Mam'selle 



Jane, mais il sentait bien qu'elle ne me 
plaisait pas outre mesure, et son impres- 
sion personnelle en fut influencée. Cinq 
minutes se passèrent dans le silence et 
dans l'indécision, pour savoir dans quelle 
langue on allait prendre congé. . 

Quand nous sortîmes de là, le lieutenant 
commença à se moquer de cette chanteuse; 
ce qui me déplut un peu, bien qu'à ce 
moment je fusse assez loin de ce qu'il 
me disait. Il semblait qu'il voulût rom- 
pre toute attache avec cette femme, et 
ne pas garder vis-à-vis d'un « Parisien >; 
la responsabilité d'une telle présenta- 
tion. 

Quand il m'eût reconduit jusqu'à ma. 
porte, il ne me quitta pas avant que 
nous ayons pris jour poui souper avec 
des amies à lui. 

Je compris qu'il allait remuer ciel et 
ten-e pour m'amener de jolies personnes, 
afin d'effacer de mon esprit la fâcheuse- 
impression qu'y avait laissée sans doute 
cette chanteuse de l'Alhambra. 

En traversant la cour du palais, je 
pensais à ce que serait ma journée du 
lendemain. Mais j'étais un peu soulagé 
par la résolution que j'avais prise d'aller 
trouver Tolberg, et de lui raconter tout 
ce qui s'était passé. Je pensais avec plus 
d'appréhension à ce qu'il faudrait dire à 
Bertha : si Tolberg était homme à me 
pardonner, malgré la faute que j'avais 
commise, je savais bien qu'il n'y avait 
aucune miséricorde à attendre de la 
jeune femme. J'avais perdu son amant; 
j'étais un être exécrable, que rien à ses 
yeux ne pourrait absoudre... Soudain, 
je pensai au pli que Tolberg m'avait con- 
fié... Etais-je encore qualifié pour en 
prendre connaissance ? A qui pourrais-je 
rendi'e ce dépôt ? Pourrais-je le faire 
parvenir à Tolberg ? Il ne m'avait pas 
autorisé à le remettre à Bertha. Le mieux 
était d'attendre d'avoir vu le prisonnier, 
et de lui demander à lui-même ce qu'il 
fallait faire de cette lettre. 

Oui, mais le jeune homme n'avait-il 
pas spécifié que je devais ouvrir l'enve- 
loppe s'il lui arrivait malheur ce soir-là ? 
Ces instructions concernaient peut-être 
des mesures à prendre sans retard. Il 
me semblait que j'obéissais mieux à la 



SECRETS D'ÉTAT 



87 



\-olonté de mon ami, en m'assurant dès 
le soir même de ce que pouvait contenir 
cette envelopi^e. 

Je ne veux pas par sévérité chercher à 



Aussitôt que j'eus décidé d'ouvrir la 
lettre, je montai à ma chambre avec une 
certaine hâte. Je m? dépêchai, une fois 
entré, d'allumer ma bougie et j'allai 




l'armoire avait ETE OUVERTE. 



ma conduite des motifs trop bas, mais 
je crois bien que dans cette lutte d'argu- 
ments, ma curiosité intervint discrète- 
ment, et, sans avoir l'air, fît pencher la 
balance. 



jusqu'à mon armoire où j'avais enfermé 
mon coffret. J'eus une commotion de sur- 
prise : l'armoire avait été ouverte, le 
petit coffret avait été brisé, la lettre de 
Tolberg ne s'y trouvait 'plus... 



CHAPITRE XX 




on n'avait pas idée 
d'une pareille audace. Et il 
n'y avait pas de doute possi- 
ble : Herner et sa police avaient 
passé par là. 

Je demeurai d'abord comme accablé. 
Puis, je me calmai au bout d'un moment. 
Le ministre, par cet acte d'hostilité 
stupide, se mettait en guerre contre moi. 
Vraiment ce n'était pas d'une habile 
politique. C'était m^me un coup d'une 
imprudence stupéfiante... Il se mettait 
mal avec moi, avec moi qui connaissais 
ses secrets et qui pouvais le perdre d'un 
seul mot ! Je lui parlerais le lendemain. 
Je me couchai rapidement ; mais, 
irriié et énervé, j'eus beaucoup de mal 
à m'endormir. 

Je recommençai dix fois mon entretien 
avec le ministre. Je lui parlai avec une 
telle animation qu'à plusieurs reprises, 
incapable de rester au lit, je me relevai 
pour parcourir la chambre à grands 
pas et pour répéter à voix haute ma dia- 
tribe à l'adresse de Herner. Puis je fus 
pris d'un grand mal de tête; j'essayai 
de m'endormir en faisant tous mes 
efforts pour oublier mes agitantes préoc- 
cupations. Je ne les perdis pas en trou- 
vant le sommeil. Mes songes se passèrent 
à chercher Herner, et à le manquer... 
Je ne dormis que trois heures à peine, 
et je me réveillai sans courage, effrayé du 
poids de la temble journée qui com- 
mençait. La veille, j'avais trop de choses 
à dire au premier ministre. Je me voyais 
lui parlant d'abondance, et l'écrasant sous 
des discours irréfutables. Et maintenant, 
mal disposé et faible, je me demandais 
comment j'allais commencer ce décisif 
entretien, si je n'allais pas tout comp/o- 
mettre en m'y prenant mal, si, en lâchant 
tout de suite mon arme principale, 
je n'aUais pas me démunir dangereuse- 



ment et me trouver sans moj'ens de 
dofense quand il s'agirait de sauver 
Tolberg... Pourtant il fallait parler dès 
ce matin. A la vérité, j'avais eu un 
instant l'idée de ne rien dire pour le 
moment. C'était bien toujours cette poli- 
tique d'attente — ou de paresse — 
que me conseillait ma lâcheté matinale. 

^lais tout de même je ne pouvais 
pas ne pas m'être aperçu de la perquisi- 
tion — ou du cambriolage — que Herner 
avait eu l'audace de faire pratiquer 
chez moi. Il fallait absolument, que ce 
fût sur un ton d'irritation ou de digne 
reproche, obtenir une expUcation. 

^lalgré mon indécision et ma crainte, 
j'avais une certaine hâte de me retrouver 
en présence de Herner. C'était de la 
curiosité ; c'était aussi une satisfaction 
d'avoir de justes griefs contre quelqu'un. 

Je descendis à man cabinet d'assez 
bonne heure et j'attendis le ministre avec 
une émotion impatiente. La petite pièce 
claire où je travaillais était attenante 
à son bureau. La plupart du temps, 
la porte de communication restait ouverte. 
C'était le baron qui la fermait quand 
il recevait quelqu'un. Un moment, je 
guettai par la fenêtre ; mais je réfléchis 
qu'il arrivait quelquefois à pied par le 
jardin. Alors, pour tromper l'ennui agacé 
de cette attente, je me mis à faire rapide- 
ment ma besogne quotidienne, à dépouiller 
les journaux français, que je trouvais 
chaque matin rangés sur ma table de 
travail par les soins du garçon de biueau. 

J'étais arrivé à faire ce travail assez 
vite. Au début, j'y mettais une cons- 
cience exagérée. C'était complet et confus. 
Maintenant je. me perdais moins dans les 
détails. i\Ion résumé était plus clair et 
plus court. Les premiers jours, j'éprou- 
vais un véritable scrupule à ne pas men- 
tionner certaines nouvelles, qui me pa- 



SECRETS D'ÉTAT 



89 



raissaient d'abord sans intérêt et qui 
toujours, à la réflexion, prenaient de 
l'importance. 

C'est cette timidité de caractère qui 
vous empêche de ^•ider un tiroir rempli 
de vieilles lettres ; on se dit toujours que 
précisément la lettre que l'on a jugée 
insignifiante, et que l'on jette au panier, 
sera justement, par la suite, celle que 
l'on regrettera d'avoir sacrifiée. 

J 'avais achevé la lecture des journaux, 
et je commençais à rédiger mon rapport, 



— On s'est servi vis-à-vis de vous d'un 
procédé inqualifiable. J'avais envoyé hier 
chez vous le chef de la police. Car, ainsi 
que je vous l'ai dit hier, l'intérêt de l'Etat 
m? commandait d'avoir des éclaircisse- 
ments complets. Cet animal — je vous 
ai déjà dit que je n'étais servi que par 
des brutes — a pris sur lui de se livrer 
chez vous à une perquisition. Il m'a 
rapporté triomphalement un pli qu'il 
avait trouvé dans un petit coffret. Il 
l'avait ouvert et en avait pris connaissance. 




IL CONTINUAIT A ECRIRE SANS LEVER LA TETE. 



quand j'entendis s'ouvrir la porte du 
cabinet à côté et le ministre dit quelques 
mots au garçon de bureau... C'était le 
moment. Ce cabinet à côté était ef- 
frayant comme un cabinet de dentiste, 
où l'on va entrer d'un instant à l'autre. 
Et c'était moi qui donnerais le signal. 
Irais-je trouver Herner tout de suite ou 
un peu plus tard ?... Soudain sa voix 
se fit entendre. 

— Humbert ! 

Je passai dans son bureau. Il continuait 
à écrire sans lever la tête. 

Au bout d'un instant, il se renversa 
dans son fauteuil, me regarda gravement 
et me cUt : 



Ce qu'il contient est assez grave, puis- 
qu'il émane de l'homme arrêté, qui prend 
des dispositions dernières, et qui donne 
ainsi la preuve que son crime était 
prémédité. Je vous rends ce papier, qui 
était déjà dans les mains du procureur, 
et je \ous donne l'assurance que je ferai 
tout mon possible pour qu'il n'en soit 
pas fait état dans le procès... Je voulais 
vous dire également que j'avais beaucoup 
réfléchi depuis douze lieures à ce que je 
vous dois, et que les laisons que j'avais 
de vous vouloir du bien ont encore aug- 
menté depuis la journée d'hier. Je ne 
pourrai pas l'oublier... Apportez-moi le 
résumé. 



90 



SECRETS D'ÉTAT 



J 'allai chercher le résumé sans répondre, 
et sans penser à quoi que ce fût. Pen- 
dant qu'il parcourait sous mes yeux 
ma note analytique, je me dis qu'il 
fallait tout de m'me lui parler de Tol- 
berg. 

— Monsieur le ministre, vous pensez 
bien qu'en faisant ce que j'ai fait hier, 
j'ai agi sans arrière-pensée, et que je 
ne cherchais pas à obtenir une récompense. 
Cependant il s'est passé cette chose 
effro^-able que mju acte a causé la 
perte d'un homme que j'aime beaucoup. 
Je sais très bien qu'il vous serait diffi- 
cile d'arracher cet homme à la rigueur 
des lois. Mais je pense cependant avoir 
acquis le droit d'intercéder en sa fa- 
veur... 

— A l'heure qu'il est, me répondit 
■ Herner, il m'est impossible de faire quoi 

que ce soit. Il est entre les mains de la 
justice. Et la justice ne le lâchera pas. 
Mais je verrai s'il est en mon pouvoir 
de concilier la nécessité politique d'un 
châtiment et le désir que j'ai de vous' 
être agréable. Terminez-moi ce résumé. 
Je vous reverrai avant mon départ. 
Il m'accompagna jusqu'à ma porte, 
qu'il referma, ayant probablement du 
monde à recevoir. Resté seul, je me mis 
à repasser dans mon esprit tout ce qu'il 
m'avait dit. J'avais d'abord eu une 
impression de contentement, en voyant 
que l'entretien ne prenait pas une tour- 
nure hostile. Ce n'est pas que je redoute 
les « attrapages ». Mais je m'y sens 
inférieur. Je les conduis mal, sans aucune 
progression. Je làclie mes arguments 
principaux, et si, même sans être réfutés, 
ils ne produisent pas sur l'adversaire 
tout l'effet que j'attendais, je me sens 
tout à coup comme un soldat désarmé, 
qui a brûlé toute sa poudre. J'étais 



donc assez heureux de cet entretien 
pacifique, et qui semblait tout de con- 
cessions. Mais ceci posé, et en y réflé- 
chissant, je ne pouvais me dissimuler 
que j'avais été roulé. 

Il eût fallu ne pas connaître le ministre 
pour croire un instant que cette perquisi- 
tion s'était faite, comme il le disait, 
sans son aveu. Je savais fort bien qu'il 
n'était jamais arrêté dans ses projets 
par la crainte de mécontenter les gens ; 
son système, je m'en étais d^jà aperçu, 
était d'agir d'abord, et de s'excuser après... 
Il était évident qu'il cherchait à me ména- 
ger, à cause du secret dont j'étais le 
détenteur. 

Je n'avais aucune confiance dans les 
assurances qu'il m'avait donne es au sujet 
de Tolberg. Il avait évité soigneusement 
les promesses formelles ; il m'avait parlé 
de cette affaire avec une prudence très 
habile, de façon à me laisser le droit 
d'espérer, sans prendre aucune espèce 
d'engagement. 

Cependant, il m'avait laissé voir assez 
clairement le besoin qu'il avait de me 
ménager. Mais si la connaissance de 
son secret m'était utile comme une 
menace, je me demandais avec un peu 
d'effroi comment il faudrait m'y prendre 
si j'avais besoin tout à coup de me servir 
de cette arme. A qui devi^ais-je m'adresser, 
si l'attitude du ministre m'obligeait à 
le trahir ? 

L'idée de me trouver subitement en 
lumière m'effrayait beaucoup. Je ne 
suis pas dénué d'ambition. Et c'était 
sans appréhension que dans mes rêves 
de gloire, je me voyais arriver aux plus 
grands honneurs. Mais alors j'y arrivais 
tout doucement, paisiblement, par la 
force de mon mérite, et non brusquement 
par la volonté soudaine du hasard. 



CHAPITRE XXI 




E résolus, 
mander 



en attendant, de de- 
au ministre la per- 
t^^^r mission d'aller voir Tolberg 
^^ en sa prison. La combinaison à 
laquelle j'avais songé tout d'abord, et 
qui consistait à obtenir l'accès de cette 
prison par l'intermédiaire de l'officier 
de garde, me parut à la réflexion trop 
aléatoire. Non, le mieux était de pro- 
fiter des bonnes dispositions apparentes 
de Hemer, et de m'adresser carrément 
à lui. Je terminai rapidement 
mon résumé et je frappai 
à sa porte. Il était seul dans 
son bureau. Vraiment, je 
m'illusionnais beaucoup quand 
je m'imaginais dominer cet 
homme, parce que le hasard 
m'a\'ait mis en possession de 
son secret. Jamais je ne se- 
rais maître de lui. Je l'abor- 
dais toujours avec la même 
timidité craintive. Je dus faire, 
comme à l'ordinaire, un grand 
effort pour entamer 



J'essayais, par la façon dont je pro- 
nonçais le mot faveur, — avec une cer- 
taine fermeté, — d'indiquer que je n'étais 
pas un solliciteur, que cette fa\'eur était 
presque un droit, et que ce n'était que 
par politesse que je consentais à em- 
ployer cette expression... Mais quand 
j'y réfléchis, je crois que ces nuances 
n'étaient perceptibles que pour moi- 
même, et qu'elles eussent échappé au 
plus fin des auditeurs. 



la conversation. , 
C'est à peine si j'en- <^^C~II 
tendais les premiè- 
res paroles que je lui disais. 
Une fois que j'étais lancé, 
mon ton s'affermissait un peu. 

— Monsieur le ministre... 

Il me semblait que lors- 
que je lui disais : ^Monsieur 
le ministre, il avait l'air de 
penser : Allons ! qu'est-ce qu'il 
a encore ? 

L'idée d'être un importun, 
que l'on tolère par obligeance 
ou par pohtesse, m'a toujours 
horriblement gêné. 

— Monsieur le ministre, 
j'ai à vous demander une 
faveur... 




TOLBERG LUI AVAIT FAIT PARVENIR UNE LETTRE. 



92 



SECR£TS D'ÉTAT 



— Je ne veux pas vous cacher les liens 
d'amitié qui m'unissent à Heniy de Tol- 
berg. Vous pouvez vous imaginer la 
peine que j'ai éprouvée quand j'ai appris 
son arrestation. Je vous prie de m'auto- 
riser à aller le voir dans sa prison. 

— Avant de vous accorder cette per- 
mission, me dit-il aprcs un instant de 
silence, je suis obligé de vous demander 
si cette visite est une simple manifes- 
tation d'amitié, ou bien si vous avez 
quelque communication spéciale à lui 
faire. Dans le premier cas, si c'est une visite 
purement amicale, je vous demanderai 
de bien vouloir l'ajourner, et la remettre 
à quarante-huit heures, afin que le juge 
ait terminé sa première enquête. Vous 
savez qu'il est seul maître d'accorder des 
permis de visite, et je ne voudrais pas 
empiéter sur ses attributions. D'ici deux 
jours, je pourrai, sans avoir l'air de 
venir troubler de mon autorité l'instruc- 
tion de cette affaire, lui demander une 
carte d'accès auprès du détenu... Mainte- 
nant, s'il s'agit d'une communication 
urgente au comte de Tolberg, c'est une 
autre affaire. Vous comprendrez que je 
ne puis pas vous laisser aller auprès de 
lui sans savoir en quoi consiste cette 
communication. Ainsi que je vous l'ai 
déjà dit, j'ai, dans cette affaire politique, 
publique, le devoir de tout savoir. 

— Je n'éprouve aucun embarras, mon- 
sieur le ministre, à vous exposer ce que 
je compte dire au comte de Tolberg. Je 
\'eux qu'il sache à quoi s'en tenir sur 
mon rôle dans cette affaire. Je veux qu'il 
sache que c'est moi qui l'ai trahi. jMais 
je lui dirai pourquoi... C'est en somme 
une confession que je veux lui faire. 
Je suis coupable envers lui. Je veux 
qu'il le sache, et qu'il sache dans quelle 
mesure j'ai pu l'être. Je serai très soulagé 
quand je lui aurai dit cela. 

— Humbert ! Humbert ! me dit le 
baron, avec un accent familier et presque 
affectueux. Quel garçon compliqué vous 
faites ! A quoi cela servira-t-il que vous 
alliez lui raconter cela ? Il ne saura 
jamais que s'il a été arrêté, c'est à la 
suite des révélations que vous m'avez 
faites. Vous ne l'avez 'pas trahi pour le 
trahir. Vous avez fait votre devoir en 



me prévenant du péril qui me menaçait. 
Et \"ous ne saviez pas que c'était sur 
lui que ça retomberait. Vous n'avez rien 
à vous reprocher dans cette affaire-là. 
Il est absurde d'aller lui faire cette 
confession... 

... En lui disant que le coup est venu 
de vous, vous allez l'affliger davantage. 

... D'autre part, moi, j'ai un intérêt 
politique sérieux à ce que ces gens-là 
et tout le monde croient que ma police 
a tout découvert. Nous savons à quoi 
nous en tenir, nous, sur l'imbécillité de 
ces limiers. Mais je ne suis pas fâché 
de leur donner ainsi un peu de prestige, 
et de laisser croire au peuple et aux fau- 
teurs de troubles que le gouvernement est 
bien gardé. 

... Ah ! mon ami, vous voulez vous 
soulager ! Vous ne pouvez pas vivre 
avec des remords ? Savez-vous qui vous 
me rappelez ? Vous me rappelez ce pau- 
vre roi que nous avons connu. Il aurait 
été un profond politique, s'il avait eu 
un peu plus de force d'âme... Mais il 
ne pouvait pas vivre avec un souci... 
Il ne faut pas être aussi douillet que ça 
pour sa tranquillité d'esprit. On vit 
très bien avec des soucis. Le tout est 
d'en prendre l'habitude. Que d'initia- 
tive et de temps on laisse perdre quand 
on a peur des soucis et qu'on cherche 
à les éviter ! 

Je quittai le baron de Herner en me 
disant, résigné et presque satisfait, 
que je n'étais qu'un enfant auprès de 
lui. Je me sentais brisé et un peu lâche. 
J'avais depuis la veille trop discuté avec 
moi-même. Je sentais le besoin de faire 
en moi un peu de trêve. La pensée que 
j'avais trahi Tolberg, qu'il était en prison, 
qu'il serait condamné et qu'il mourrait 
peut-être, cette pensée affreuse était 
comme endormie... Je me disais aussi 
pour le moment, en suivant docilement 
l'idée du ministre, qu'il valait mieux 
ne rien dire à Tolberg, et ne pas l'affli- 
ger du récit de ma trahison. 

En somme, Herner me l'avait claire- 
ment expliqué : son intérêt n'était pas 
de dire à Tolberg que c'était moi qui 
l'avais dénoncé. Je pensais alors à lire le 
pli que m'avait confié Tolberg, et qui 



SECRETS D'ÉTAT 



92 



avait passé par les mains du chef de la 
police. Il ne contenait, heureusement, 
que des choses insignifiantes : l'indica- 
tion de quelques sommes d'argent à 
recouvi"er, les adresses où il fallait les 
faire parvenir... 

Il me disait aussi de remettre à Bertha 
quelques objets, des bagues et des chaînes 
d'or. Rien ne précisait, heureusement, 
les relations du jeune homme et de la 
jeune femme... Pourtant, il fallait aller 
la voir. C'était pour moi une terrible 
épreuve! J'allais la voir... moi, la cause 
de son malheur ! quelle figure allais-je 
faire auprès d'elle ?... 

Mais, puisqu'il le fallait... il le fallait! 
comme dit l'autre... 

Je me rendis chez elle après déjeuner, 
et je la trouvai beaucoup plus courageuse 
que je n'aurais pensé. Tolberg — je ne 
sais comment — lui avait fait parvenir 
une lettre où il lui racontait en peu 
de mots qu'il était piis... mais il ne 
paraissait pas découragé. 

Que pouvait-il espérer, grand Dieu ?... 
Et je reconnus chez Bertha une confiance 
qui me fit mal, cette folle confiance que 
veulent avoir, malgré tout, ceux dont le 
malheur est irrémédiable. 

Enfin Tolberg serait très probablement 
condamné à mort, et si je réussissais à 
obtenir sa grâce, il ne s'en tirerait pas 
à moins d'ime détention perpétuelle... 
Lui et Bertha seraient séparés pour 
toujours ; ils ne semblaient s'en douter ni 
l'un ni l'autre.' 

Et c'était moi qui étais cause de tout 
cela ! Cette pensée que je chassais conti- 
nuellement rentrait toujours en moi, 
au bout de quelque temps, et j'avais tou- 
jours, en la retrouvant, la même impres- 
sion de détresse. 

Oh ! comme j'aïu-ais été soulagé si 
j'avais pu faire ma confession à Bertha !... 
me faire maudire par elle !... 

Je n'avais pas l'énergie de mon maître, 
le baron de Hemer, cette tranquillité sou- 
veraine avec laquelle il vivait en plein 
mensonge : il était aussi confortable- 
ment installé dans sa puissance royale 
que si elle n'eût pas reposé sur une duperie. 
Pourtant cette fiction aurait un terme. 
D'ici deux, trois ou six mois, il faudrait 



agir. Mais Herner était de ceux qui em- 
ploient toute leur force à ne songer qu'au 
présent... Et, moi, la confiance de Bertha 
dans les événements me désespérait. Je 
ne me consolais pas en constatant en elle 
cet état d'esprit. Au contraire, il redou- 
blait ma détresse, car je voyais à quel 
point ses espérances étaient précaires 1 
Elle me dit que Tolberg avait déjà 
fait choix d'un avocat, un de leurs amis 
du barreau de Schoenburg, un jeune 
homme très écouté et très avantageuse- 
ment connu dans le parti libéral. 

On connaissait assez son dévouement 
pour savoir qu'il plaiderait le procès de 
Tolberg, et ne chercherait pas à faire une 
manifestation politique, utile, sans doute, 
pour la propagande du parti, mais qui ne 
manquerait pas d'être funeste à notre 
malheureux ami. 

J'allais la quitter, et je finissais par 
être un peu rassuré malgré moi, gagné 
par son besoin d'optimisme et par sa 
vaillance, quand elle me parla du comte 
de Herrenstein, leur ami. Et je vis 
avec désespoir qu'un des gi'anck élé- 
ments de sa confiance était que ce comte 
de Herrenstein intercéderait auprès du roi ! 
Ainsi donc, c'était dans le roi que cette 
pauvre femme espérait ?... 

— J'ai écrit, me dit-elle, au comte 
de Herrenstein... Malheureusement il 
ne doit pas être ici en ce moment, car 
je n'ai reçu aucune réponse à une lettre 
que je lui ai envoyée il y a cinq ou six 
jours et qui a dû le sui\T.'e en voyage. 
A ce moment il me vint une idée que je 
communiquai à Bertha. Je poturrais 
peut-être, par une personne que je connais- 
sais, savoir à peu près où se trouvait Her- 
renstein. Le comte de Herrenstein était 
parti avec la sœur de Mme de Einstein. 
Peut-être la maîtresse du roi connaissait- 
elle son adresse actuelle. Je résolus d'aUer 
la voir dès le lendemain... J'avais pensé 
tout à coup que si la conduite de Herner 
me forçait à « manger le morceau », 
c'était au comte de Herrenstein, à l'ami 
du roi défunt que j'irais d'-abord tout 
raconter. Et cet homme, qui m'avait 
toujours pai^u intelligent et réfléchi, me 
donnerait certainement le meilleur con- 
seil. 



CHAPITRE XXII 




;e n'avais pas revu Mme de 
Linstein depuis le matin où 
elle était venue au palais. Ne 
recevant aucune nouvelle, elle 
m'avait écrit une lettre désespérée que 
i 'avais communiquée au premier ministre. 
Hemer m'avait alors chargé pour elle 
d'un faux message du roi, message ver- 
bal où Sa Majesté indiquait pour son retour 
une date approximative, et naturelle- 
lement assez éloignée. 

Je me rendis donc le lendemain, dans 
l'après-midi, au château de Kreuzach. Il 
était situé à une lieue de la gare de Miz- 
dagen qui se trouvait elle-même à une 
demi-heure de Schoenburg. J'avais pré- 
venu Mme de Linstein de ma visite, 
mais comme je craignais qu'elle en con- 
çut une fausse joie, je lui avais dit en 
même temps que le message dont j'étais 
porteur était à peu près semblable au 
précédent, i 

Le lendemain, à la première heure, 
je pris le train pour Mizdagen. Je me sou- 
viens qu'il y avait dans le compartiment 
un gros homme blond, accablé de chaleur. 
Il contemplait la campagne comme s'il ne 
devait plus jamais la revoir, d'un regard 
profond et alangui de jeune captive. De 
temps en temps, par désœuvrement, il 
empoignait im journal, tout plein, je le 
devinais, de nouvelles du complot, et il 
le lisait, lui, citoyen du Bergensland, avec 
une belle indifférence de matière gouver- 
nable. 

Quand le train entra en gare de Miz- 
dagen, je vis de l'autre côté de la bar- 
rière Mme de Linstein, qui m'atten- 
dait dans sa voiture, et j 'eus, en la voyant, 
im mouvement d'étonnement charmé. Ce 
n'était plus du tout la femme vieillie et 
fatiguée que j'avais rencontrée à Schoen- 
burg. Avec sa claire robe d'été, son grand 
chapeau blanc, c'était une femme de 



trente ans, svelte et souple. Peut-être lui 
fallait-il son cadre habituel, ce pays de 
Kreuzach où elle ne sortait jamais ? Il 
m'avait semblé déjà que la robe qu'elle 
portait à Schoenburg était d'une coupe 
un peu ancienne, tandis qu'à Kreuzach, 
je la retrouvais habillée avec un goût 
parfait. C'était l'endroit où elle vivait ; 
c'est à ce décor habituel que s'accommo- 
dait instinctivement sa mise. 

Elle me prévint tout de suite que je 
dînerais avec elle au château, qu'il y 
avait un train à dix heures et demie du 
soir, et qu'au besoin, elle me ferait recon- 
duire à Schoenburg par sa voiture. 

— J'étais heureuse, me dit-elle avec 
fougue, heureuse, heureuse, quand j'ai 
reçu votre lettre. Je pensais, sans doute, 
que vous m'apportiez des nouvelles du roi, 
mais j'étais aussi contente de vous revoir. 

Elle n'était pas seulement jeune de visage 
et d'allures. Elle avait un sourire et un 
abandon de petite fille, et ce n'était pas 
pénible comme chez certaines dames âgées 
qui jouent au petit enfant : c'était d'une 
ingénuité et d'une innocence éternelles. 

Je n'eus pas besoin de lui demander 
le renseignement que j'étais venu cher- 
cher ; ce fut elle qui me le donna dans la 
conversation. Elle avait précisément reçu 
des nouvelles de sa sœur et du comte de 
Herrenstein. Sa sœur lui disait qu'ils 
étaient encore à Londres, mais qu'ils al- 
laient partir tout de suite pour l'Ecosse ou 
pour l'Irlande; ce n'était pas encore fixé. 

— Monsieur de Herrenstein, me dit- 
elle, a un peu les goûts vagabonds du roi, 
mais il est toutefois moins bohème... Je 
me souviens d'un voyage que Charles XVI 
et moi nous avons fait en France. Il 
avait tellement acheté de tableaux, de 
tapisseries et de vieux meubles, qu'il 
ne lui restait pour ainsi dire plus d'ar- 
gent, et comme nous ne voulions pas 



SECRETS D'ÉTAT 



95 



écrire ici, nous avons voyagé en seconde 
classe, pour ménager, jusqu'au retour, 
les quelques centaines de francs que nous 
avions encore... Le roi, figurez- vous, 
avait pris le nom de comte de la Sour- 
dière, un nom qu'il avait trouvé dans un 
livre... Mais c'était encore un trop beau 
pseudonyme pour le train que nous 
menions. A Avignon, nous avons enten- 
du un garçon d'hôtel dire à un de ses 
camarades : « Ça, un comte ! Il est comte 
comme moi ! » Je le répétai au roi qui en 
rit beaucoup, et qui, désespéré de 
ne pas avoir la noblesse d'allure 
nécessaire, prit dorénavant le nom 
de Capionnet. 
y Herrenstein, quoique plus triste. 



est aussi un nomade, et elle doit être bien 
désorientée, ma petite sœur, qui est une 
personne fort tranquille. Elle a perdu, il 
y a deux ans, son mari, une espèce de 
gentilhomme chasseur, un homme très 
laid, très rude, qui ne lui parlait jamais. 
Ce qui ne l'a pas empêchée de le pleurer 
comme une pauvre petite bête abandon- 
née. 

« Aussitôt ses affaires de succession 
terminées, elle a vendu ses terres, et 
nous lui avons trouvé ce château de 
Reinig qui est tout près d'ici. 
Le roi avait beaucoup d'ami- 
tié pour elle. Quant au 
comte de Herrenstein, il lui 
faisait une cour assez vive. 




Mme DE LINSTEIN M'ATTENDAIT 
DANS SA VOITURE. 



96 



SECRETS D'ÉTAT 



Je ne pensais pas, toutefois, que les cho- 
ses iraient aussi vite, et quand j'ai ap- 
pris qu'ils étaient partis ensemble, j'ai 
été stupéfaite et même un peu vexée. 
Marie est un peu plus jeune que moi, 
beaucoup plus jeime, et ce départ res- 
semblait à une petite trahison.» 

Mme de Linstein continua de parler 
ainsi pendant le déjeuner, qui fut fort 
agréable. 

Ce château de Kreuzach était d'ailleurs 
une résidence d'un charme rare. Le petit 
salon intime où nous déjeunions ne 
donnait pas sm: le petit jardin traditionnel 
et ennuyeux, orné comme des pantoufles 
en tapisserie. Il prenait jour sur une 
espèce de cour de ferme où vivaient des 
quantités de poules de races naines 
et de petits coqs dorés, somptueux 
et gracieux comme des petits maîtres... 
Mme de Linstein aimait beaucoup regar- 
der les animaux, sans faire aucune ré- 
flexion, simplement pour les voir remuer 
et vivre, pour jouir du caprice de leurs 
allées et venues, de leurs arrêts sou- 
dains, de leurs effarements gratuits, 
de leurs cris arbitraires. 

— C'est le roi, me dit-elle, qui m'a 
donné ainsi ce goût des êtres vivants. 
Quand nous voyageons ensemble, nous 
restons pendant des heures entières à 
des terrasses de café, à voir passer des 
gens que nous ne connaissons pas et dont 
nous imaginons la vie. Il me dit souvent 
qu'il est un souverain dans le genre de 
Néron, aussi répréhensible aux yeux 
des hommes d'Etat sérieux, mais, 
ajoute-t-il, plus pratique et, somme 
toute, un peu moins bête. « Il n'est vrai- 
ment pas nécessaire de mettre le feu à 
Rome, disait-il, pour voir dans la vie des 
choses intéressantes. » 

Notre après-midi se passa à parler du 
roi. A force de dissimuler, j'oubliais qu'il 
n'existait plus. Et puis je pensais moins 
au roi qu'à Mme de Linstein. Je ressen- 
tais auprès d'elle la même impression 
qu'auprès de Bertha. J étais bien heureux 
qu'elle fût si attachée au roi — ou à 
son souvenir — afin de n'être pas obligé 
de lui faire la cour. Ainsi je pouvais 
subir son charme en toute tranquillité, 
sans avoir la préoccupation de me dire : 



« Si je ne fais pas la cour à cette aimable 
dame, que va-t-elle penser de moi » ? 

J'admirais à quel point j'avais pu me 
tromper sur son compte. Dès notre pre- 
mière entrevue, je l'avais jugée d'une 
tendresse très attachante, mais d'une 
séduction périmée, et très impropre, 
désormais à distraire un esprit exigeant. 
J'ai été longtemps, comme beaucoup 
de gens, une victime du besoin de juger. 
Je ne pouvais pas m'empêcher de donner 
une cote à chaque personne avec qui 
j'entrais en relations. Il était urgent de 
me former tout de suite une opinion 
sur son intelligence et sur sa valeur morale. 
De même, quand on me demandait mon 
appréciation sur quelqu'un, il m'eût 
semblé déshonorant de ne pas en fournir 
une sur l'heure, complète et bien condi- 
tionnée. Jamais je n'aurais osé ruiner 
mon renom de dégustateur rapide, en,' 
répondant que je ne connaissais pas 
suffisamment cette personne, et que 
j'attendais de l'avoir vue une ou deux 
fois avant de porter un jugement sur 
elle. Le pis est que ces jugements hâtifs 
se réforment difficilement. L'important 
pour nous est que, par la suite, les actes 
ou les paroles de la personne jugée ne 
soient pas en désaccord avec notre ver- 
dict. Ou bien nous préférons ne pas tenir 
compte de ces actes, pour ne pas risquer 
de nous démentir, ou bien nous leur 
donnons une interprétation qui soit plus 
en conformité avec le dossier de la per- 
sonne incriminée. Rien n'égale notre 
hâte à donner force de loi aux jugements 
que nous portons sur notre prochain, 
surtout s'ils sont défavorables. 

Je dois me rendre cette justice que je 
revenais assez facilement sur mes appré- 
ciations quand je n'en avais pas fait 
part à quelqu'un d'autre qu'à moi-même. 
En ce qui concernait Mme de Linstein, 
je n'eus aucune peine à modifier ma pre- 
mière impression, et je la modifiai même 
avec joie. 

Elle me parlait avec un parfait aban- 
don. Elle me disait même des choses qu'elle 
ne s'était jamais dites à elle-même, 
qui gisaient confusément en elle et que 
ma présence l'aidait à formuler. 

— Je vois bien maintenant, disait- 




LE CHATEAU DE KREUZACH ÉTAIT UNE RÉSIDENCE D'UN CHARME RARE. 



SECRETS D'ÉTAT 



elle, — ■ et je m'en suis particulièrement 
rendu compte depuis qu'il n'est plus 
ici, — je vois à quel point j'ai dû « em- 
bêter « le roi... Non, je ne vous demande 
pas de geste de dénégation. Je sais très 
bien que je ne vous fais pas l'effet d'une 
femme « embêtante ». Mais lui, je l'ai 
embêté : le mot n'est pas trop fort. 
C'est très délicat, vous savez, la garde 
d'un amant. C'est aussi compliqué que 
la garde et l'éducation d'un enfant. 
Les hommes voudraient nous persuader 
qu'il faut les laisser libres. Mais ce sont 
eux qui le disent. « On est tout disposé 
à fuir, affirment-ils, la domination d'une 
femme trop exigeante et trop jalouse, 
tandis qu'on ne trahit pas une maî- 
tresse, dont la confiance vous a touché. » 
La vérité est qu'on la trahit avec toutes 
sortes de remords, mais qu'on ne s'en 
prive pas. 

« Si j'aime le roi, me dit-elle encore, 
ce n'est pas parce qu'il est im roi. Peut- 
être ai-je commencé à l'aimer pour cela. 
Après, je n'y ai plus pensé, et je l'ai aimé 
« parce que c'était lui », et chaque jour 
davantage. Je ne dis pas qu'à l'origine 
je n'aie pas rêvé de venir à la Cour, d'être 
la reine, — réelle ou effective, — mais 
au fur et à mesure que je l'ai aimé, j'ai 
senti le besoin de l'avoir à moi davan- 
tage, et j'ai pensé qu'il serait mieux 
à moi, si je n'allais pas à la Cour, d'au- 
tant, ajouta-t-elle, avec son petit air 
d'enfant têtue, d'autant qu'à la Cour 
il aurait \ai « des femmes », et que ce 
n'était pas la peine. » 

Elle avait prononcé ce mot : des femmes, 
de la façon la plus amusante, comme 
on parle d'êtres dangereux, venimeux, 
haïssables. Et je sentis que chez cette 
femme de grand sens et de sensibilité 
affinée, il y avait un autre petit être 
indomptable, qu'on ne changeait pas, 
avec qui on ne discutait pas — et qui avait 



dû — non pas ennuyer, — mais forte- 
ment embêter le roi. Et je pensai que 
Mme de Einstein me mentait peut-être 
ou se mentait quand elle me présentait 
comme un système réfléchi ce besoin de 
possession continuelle et exclusive. 

Je ne lui parlai pas de la fameuse affaire 
du complot. Comme je ne pouvais tout 
lui dire, et lui révéler quelles armes 
j'avais contre le premier ministre, je 
préférai ne pas aborder ce sujet : il 
m'est impossible d'entamer avec des 
amis un sujet de conversation sur lequel 
je suis obligé à des réticences. 

Une heure avant dîner, la voiture vint 
nous prendre pour nous faire faire un 
tour dans une forêt fraîche et noire qui se 
trouvait près du château. J'en rapportai 
une impression de tristesse, à la pensée 
que Charles XVI était mort, que l'es- 
poir de cette femme serait à jamais 
trompé, et que jamais, comme elle en 
formait le projet, je ne pourrais venir 
passer des journées, dans cette heureuse 
retraite, avec elle et ce roi délicieux. 
Mais il n'y avait rien d'immédiat à crain- 
dre, et ce dont je souffre surtout, c'est 
de l'approche du malheur, et de la néces- 
sité d'agir. 

Après le dîner, Mme de Einstein 
vint me reconduire à la gare. Elle était 
tout près de moi dans la voiture. Et je 
fus pris tout à coup du désir de lui pren- 
dre la main. Je m'étais dit soudain 
que le roi était mort et que cette femme 
n'était à personne. C'était aussi grossier 
que cela. Il y a chez moi aussi un être 
instinctif, élevé à la sauvage. Heureuse- 
ment pour moi, il n'a pas beaucoup 
d'énergie... Je pris la main de Mme de 
Einstein... Elle me la laissa. Mon cœur 
battit violemment... Je me penchai vers 
eUe, et je \as son bon sourire amical. Nos 
deux êtres sauvages ne s'étaient pas 
rencontrés. 




UN VIEIL HOMME BOITEUX PASSE EN CRIANT LES JOURNAUX DU SOIR. 



CHAPITRE XXIII 



-rajfc^E petit incident, tout intime, 
^^^S^ me gâta ma journée. — pas 
}^m^ longtemps d'ailleurs, — car 
^^^^^^^^^-^ gi je suis assez clairvoyant 
dans la façon de me juger, je ne suis yas 
d'une sévérité extrême, et je me par- 
donne facilement. . 

D'ailleurs, d'autres préoccupations plus 
c^raves allaient m'assaiHir, car à Schoen- 
burg les événements s'étaient précipites 
pendant le temps qu'avait duré ma vi- 
site à Kreuzach . , 

En rentrant dans la capitale. ]e m étais 
rendu dans la rue de la Paix, où Ion 
devait me connaître, car je m arrêtais 
tr les soirs à la Grande-Taverne, 
aorès avoir stationné à la devanture du 
marchand de tabac qui, maintenant que 
ie le connaissais davantage, me parais- 
sait moins somptueux. Après avoir rêve 
devant les bo:tes de cigarettes historiées 
et dorées, et devant les cigares a deux 
francs cinquante, enfermés dans des 
tubes de verre, je me décidais, doidi- 
naire à faire un tour, pour me dégour- 
dir ies jambes; mais j'avais à peine 
dépassé d'une vingtaine de pas la devan- 
ture de la Grande-Taverne, que ]e res- 
sentais une petite fatigue qm m obligeait 
à revenir sur mes pas et à atterrir a la 
m^^me table du coin, qui m était toujours 
laissée libre, peut-être par quelque supers- 
tition populaire. 

Devant moi, un ^nei\ homme boiteux 
passa, en criant les journaux du soir. Je 
lui remis une pièce d'argent. Apres un 
assez long calcul, et après avoir fait 
S'ajourner dans sa bouche une autre pi3Ce 
plus petite, avec quelques sous il me 
rendit toute cette monnaie humide. Puis 
il reprit sa course, en boitant avec un 
entrain nouveau. 

\ la première page de la Schoenhurger 
Zeitiing. je vis une nouveUe sensation- 



nelle : le Pariement était convoqué pour \ 
la fin de la semaine, et la Haute-Cour 

de justice devait juger Tolberg et ceux i 

de ses complices que l'enquête pourrait ' 

découvrir jusqu'au jour de la convoca- | 

tioa. . . ' 

Je voyais bien le plan du mimstre : ; 
le jugement que rendrait la Haute-Cour ! 
serait'' sans appel, et la condamnation | 
des conspirateurs aurait ainsi plus d'im- ■ 
portance. Elle contenait en soi, si elle ^ 
était sévère, une approbation de la i 
politique ministérielle. Aussi Hemer • 
ferait-il son possible pour qu'une condam- 
narion capitale fût prononcée contre mon j 
malheureux ami. , 

Je ne devais pas soustraire une minute j 
à l'accomplissement de ma tâche,_ qui : 
était de sauver celui que j'avais mis en ; 
péril. Certes ma démarche au château : 
de Kreuzach, je l'avais faite pour Tol- 
berg, mais il me semblait que j'y avais . 
pris trop de plaisir et consacré trop de , 
temps. Voilà ^comme je suis! Je passe | 
des journées entières dans la noncha- < 
lance, puis, tout à coup, le remords , 
de ma paresse me saisit, et je suis pris 
d'une activité fiévreuse, bousculée, et ^ 
le plus souvent stérile... 

Le ministre ne gracierait pas Tolberg, j 

c'était certain. Sans doute, il ne se. 

mettrait pas en état d'hostilité ouvertes 

avec moi. Il imaginerait quelque subter-: 

fuge pour rendre la grâce impossible,; 

ou" ferait sournoisement précipiter l'exé-: 

cution, comme il avait fait pour le soldat 

Hassen... Il s'arrangerait avec moij 

après. Il savait que j'étais de composition 

assez facile... t 

Il me semblait toujours lire en lui 

le mépris qu'il avait de moi et de ma 

valeur comme homme d'action. 

Dès demain, je partirais pour l'Angle- 
terre, et je retrouverais le comte de Her 



SECBETS D'ÉTAT 



lOI 



renstein. Je passerais par Ostende et 
Douvres : j'y serais en quarante heures. 

Je me levai pour rentrer chez moi, 
et j'avais déjà jeté au garçon la petite 
pièce encore mouillée que m'avait remise 
le maixhand de journaux, et déjà le 
garçon avait sorti d'entre ses lèvres une 
autre pièce de cuivre, que je préférai 
lui abandonner... 

A ce moment se dressa de\'ant moi un 
personnage très troublé et très agité ; 
c'était mon domestique suisse, le collec- 
tionneur de timbres-poste. Il attendit 
que le garçon se fût éloigné, puis il 
me dit à demi-\xix : 

— Il faut que je parle à Monsieur... 
tout de suite. Seulement, il vaudrait mieux 
qu'on ne me voie pas avec Monsieur... 

Je pensai que le meilleur endroit pour 
nous rencontrer était l'hôtel de Vienne, 
où j'irais prendre une chambre pour la 
nuit. Je dis donc à mon suisse de s'y 
rendre en tâchant de dépister les gens 
qui pouvaient le suivre. Moi, de mon 
côté, avec les mêmes précautions, je 
gagnerais l'hôtel par un chemin différent. 

Il me dit encore a\'ant de me quitter : 

— Comme Monsieur ne rentrera proba- 
blement pas au palais après ce que je lui 



dirai, il pourra emporter son petit coffret, 
que j'ai avec moi. J'ai pris également 
ce portefeuille que Monsieur avait laissé 
dans son veston. 

Je remerciai le brave suisse de son 
zèle, d'ailleurs inutile ; car, depuis la 
fameuse perquisition si énergiquement 
désavouée par le baron de Hemer, je 
ne laissais plus rien d'intéressant dans 
le petit coffret. J'avais pris sur moi 
la lettre qui contenait les dernières 
dispositions de Tolberg. J'avais déposé 
deux mille francs dans une banque 
de Schoenburg, qui m'avait remis un car- 
net de chèques. Je portais sur moi le 
reste de mes économies, soit quatre ou 
cinq cents francs. 

J'avais donc tout ce qu'il fallait pour 
prendre la fuite. 

Je demandai rapidement au suisse : 

— Dites-moi, en deux mots, de quoi 
il s'agit. Vous me donnerez des expli- 
cations plus détaillées quand nous serons 
à l'hôte? 

— On veut arrêter Monsieur, me ré- 
pondit-il. 

On a beau s'y attendre un peu, une 
pareille phrase est toujours désagréable 
à entendre. 



CHAPITRE XXIV 




)OUS nous séparâmes. Il se 
rendit à l'hôtel en 'suiv^ant 
les quais, et moi je passai par 
la vieille ville dont les rues 
tortueuses convenaient mieux à un 
homme traqué. Tout en marchant, je me 
disais que Hemer avait choiù en somme 
le meilleur parti, et en tout cas celui qui 
s'a cordait avec sa politique habituelle. 
II me faisait emprisonner pour raison 
d'Etat. Il reculait l'instant où je compa- 
raîtrais devant le juge d'instruction jus- 
qu'au jour où le procès de Tolberg serait 
terminé, et mon malheureux ami exécuté. 
A ce moment, il en serait quitte, pensait-il, 
pour me faire des excuses, pour me 
raconter par exemple que le juge lui avait 
forcé la main, en lui représentant que le 
fait de détenir chez moi les dernières vo- 
lontés de Tolberg, l'inculpé, faisait de 
moi un homme suspect, qu'il valait 
mieux mettre en lieu sûr. Puis, après 
s'être ainsi excusé, il me comblerait 
de présents ^compensateurs, à moins que, 
pendant ma captivité, il ne trouvât 
un moyen définitif de me réduire éternel- 
lement au silence. 

J'avais souvent pensé que le baron de 
Herner était capable de tout, et qu'il 
pouvait me faire disparaître pour toujours... 
J'étais un témoin bien gênant pour lui, 
et vraiment c'était de sa part une bien- 
veillance surprenante que d'avoir toléré 
jusqu'à ce moment cette continuelle 
menace suspendue au-dessus de son 
œuvre. 

J'arrivai à l'hôtel sans avoir vu de 
figures suspectes sur mon passage. D'ail- 
leurs, il commençait à être très tard, et 
il n'y avait personne dans les rues. Seule, 
une silhouette me fit tressaillir... J'avais 
aperçu devant l'hôtel un homme qui 
marchait de long en large... Ce n'était 
que mon brave suisse que je reconnaissais 



toujours assez mal au premier abord... 
Je demandai au veilleur de nuit une cham- 
bre. Je craignis d'abord de ne pas l'ob- 
tenir, parce que je n'avais pas de bagages. 
Mais je m'aperçus que l'air méfiant de ce 
veilleur venait de son ennui d'être réveillé. 
Il monta avec moi au deuxième ; je lui 
donnai, chemin faisant, toutes sortes 
d'explications pour justifier mon manque 
de bagages. J'avais mon appartement en 
réparations, et j'étais obligé de venir 
passer un jour ou deux à l'hôtel... Mais 
j'ai rarement rencontré un confident 
d'une telle indifférence ; c'en était pres- 
que blessant. Je crus bien faire en de- 
mandant également une chambre pour 
mon suisse ; heureusement, il n'y en 
avait pas. C'était, en effet, une assez 
mauvaise idée que de l'empêcher d'aller 
coucher au palais, où son absence, coïnci- 
dant avec la mienne, eût sans doute été 
remarquée. Ce que j'en disais, c'était 
pour que le veilleur ne s'étonnât pas 
de le voir rester avec moi à conférer dans 
ma chambre. Mais ce veilleur ne s'éton- 
nait, et même ne s'occupait de rien. 

Depuis que nous a^■ions causé à la 
taverne, et qu'il avait vu l'importance 
que j'accordais à ses révélations, mon 
ami le suisse s'était pénétré de l'intérêt 
de sa tâche. Il parlait avec un air de grande 
perspicacité, en faisant de petits yeux 
fins. 

— Vers trois heures, ou plutôt vers 
quelque chose comme trois heures dix, 
il est venu au palais un homme de la 
police, qui a demandé après Monsieur. 
C'était tout justement un des hommes 
qui s'étaient permis de venir fouiller, 
l'avant-veille, dans les affaires de Mon- 
sieur. II s'est donc adressé à moi avec 
un air de rien, et m'a demandé où était 
Monsieur, et si Monsieur était pour ren- 
trer bientôt ; moi, comme de juste, j'ai 



SECRETS D'ÉTAT 



103 



dit que je n'en savais rien. Seulement 
cet homme de ])olice était allé dans les 
cuisines parce qu'il "connaissait une fille 
qui est pai" là, même qu'il plaisante im 
peu avec elle. La fille lui a donné à boire 
et il s'est mis à bavarder. 

Ce suisse avait habité Paris pendant 
quelques années ; il avait été employé 
dans un restaurant des 
Ternes. Aussi, son français, 
qu'il parlait avec un fort 
accent allemand, se distin- 
guait par de belles tournu- 
res faubouriennes. 

— Moi, j'avais bien vu 
où il s'en allait, et je l'avais 
pisté. De sorte que la fille de 
cuisine, avec qui on est bien 
camarades tous les deux, 
m'a d t tout ce qu'il a ba- 
vardé, et qu'il comptait reve- 
nir jusqu'à tant qu'il ait 
trouvé ce qu'il cherchait, et 
qu'il y aurait du nouveau 
dans la maison. 

« Alors moi, comme ^Ion- 
sieur pense, j'ai eu peur 
pour Monsieur. Je ne savais 
pas du tout où prévenir 
Monsieur. J'ai été bien con- 
tent que Monsieur ne revienne 
pas dîner. Dans la soirée, com- 
me l'homme est revenu tour- 
nailler dans la cour, je suis 
sorti du palais. Je voulais 
rester par là aux alentours, 
pour empêcher ^Monsieur de 
rentrer. Mais j'ai vu d'autres 
vilaines figures qui se pro- 
menaient dans les coins de 
rue. Je me suis dit que si on 
me voyait guetter ]\Ionsieur, 
bien sûr qu'on me soupçon- 
nerait de quelque chose. C'est 
alors que j'ai eu l'idée que 
Monsieur venait de temps en 
temps prendre le café à 
cette taverne, où je l'avais vu 
bien des fois en passant. J'ai 
donc pu trouver Monsieur, et 
je crois que ce n'était pas 
inutile... » 

Je serrai la main de ce fidèle 



serviteur, et je le retins quelques instants 
pour arrêter mon plan de campagne. Puis 
l'idée me \dnt de prévenir Bertha de mon 
départ. J'envoyai donc le suisse chez elle, 




étà' 



JE PASSAI PAR LA VIEILLE VILLE DONT LES RUES TORTUEUSES... 



SECRETS L'ÉTAT 



104 

avec un mot. Je savais qu'eUe avait un 
concierge très dévoué et que nous ne 
risquerions pas d'être trahis. Et je recom- 
mandai à mon homme de venir tout de 
suite me donner la réponse. Mes fenêtres 
donnaient sur la rue. Je resterais en obser- 
vation de façon qu'au cas où il n'aurait 
pas de message important à me remettre 
de la part de Bertha, il n eût pas besoin 
de se faire ouvrir la porte de l'hôtel par 
ce veilleur avide de sommeil. 

Pendant son absence, j'examinai diffé- 
rents projets de fuite. 

Le moyen le plus pratique était de 
prendre le train. Mais il était é\'ident 
que Herner aurait du monde à la gare 
pour ne pas laisser pailir ainsi son ami 
Humbert, et insister, par des moj-ens 
énergiques, pour le faire rester dans le 
Bergensland. 

Wen aller en voiture jusqu'à une petite 
station de la Ugne, c'était une grosse perte 
de temps; le train rapide, en effet, ne 
s'arrêtait, une fois Schoenburg passé, 
qu'assez loin de la capitale. Il faudrait 
attendre le train omnibus qui mettrait 
très longtemps à me conduire jusqu'à 
la prochaine gare importante. 

Et puis, toutes ces combinaisons n'em- 
pêchaient pas l'arrêt forcé à la gare 
frontière, et là, je trouverais mille dan- 
gers... 

Partir à bicyclette jusqu au pays voi- 
sin le plus proche était encore une idée, 
mais il aurait fallu faire cinquante-cinq 
kilomètres après être sorti de cette 
damnée'capitale qui se trouvait dans 
une espèce de bas-fond. De quelque 
côté que l'on franchît les remparts, il 
fallait monter deux ou trois kilomètres 
de côte escarpée, et une fois là-haut, 
on n'était pas au bout de ses peines. 
Ce n'étaient que côtes abruptes et des- 
centes rapides. Je devrais faire les mon- 
tées à pied pour ne pas m'épuiser, et les 
descentes de même, pour ne pas me casser 

le cou... 

Dans ces conditions, il était presque 
aussi pratique de ne pas se charger d'une 
bicyclette et de s'en aUer à pied... Mais 
cinquante-cinq kilomètres.... Je n'étais 
pas entraîné à ce genre d'exercice, n ayant 
rien de ces proscrits intrépides, dont 



la vie se passe en périlleuses évasions et 
en fuites héroïques. 

Le suisse revint quelque temps après, 
me rapporter un mot de Bertha où elle 
me souhaitait bon courage. Puis je pris 
congé du fidèle serviteur. Nos mains 
se joignirent avec une émotion un peu 
traditionnelle. 

J'avais songé un instant à m'en aller 
avant le jour, mais il y avait dans les 
rues des rondes d'agents qui me remar- 
queraient mieux à cette heure trouble. 
D'autre part, je ne pouvais pas rester 
très longtemps à l'hôtel, car je pensais 
que tous les hôtels et garnis seraient 
certainement fouillés à la première heure... 
Pourtant je me résolus à attendre. Je 
tombais d'ailleurs de fatigue et je m'c- 
tendis sur le lit, simplement pour leposer 
mes membres, et décidé à ne pas m'en- 
dormir. 

Quand je me réveillai, il faisait giand 
jour. Je promenai des regards égares dans 
cette chambre inconnue. Puis je me 
rappelai bmsquement que j'étais traqué. 
J'avais sans doute perdu un temps 
précieux. La visite des gens de Herner 
dans les hôtels avait dû commencer. 
Peut-être leur avait-on signalé l'arrivée 
d'un voyageur suspect... 

Je descendis avec précaution, et je vis 
que le vestibule était encombré de gens, 
mais le bruit de leurs voix n'avait rien 
d'inquiétant. C'était une bande de tou- 
ristes qu'un employé d'agence menait 
comme un troupeau. 

Si je me joignais à eux ? On n'aurait 
sans doute pas l'idée d'aller me chercher 
au milieu de cette compagnie. Ils s'apprê- 
taient à prendre le train. Restait à s'en- 
quérir de la direction qu'ils comptaient 
prendre et à demander au conducteur 
de l'expédition s'il lui était possible 
d'accepter un voyageur supplémentaire 
en cours de route. 

Mais je vis tout de suite qu'il était 
assez difficile de parler à cet l;omme consi- 
dérable et fort affairé. Il était d'ailleui-s 
d'une politesse obséquieuse, vous écou- 
tait quelques secondes avec une grande 
attention, en caressant sa barbe blonde, 
puis, brusquement, s'excusait en gestes 
désespérés d'être obligé de vous quitter 



SECRETS D'ÉTAT 



un instant, un tout petit instant... On 
croyait tenir cet être brumeux et insai- 
sissable : tout à coup sa longue barbe 
fuyait loin de vous... Ce ne fut qu'à la 
cinquième ou à la sixième reprise que' 
je pus savoir de lui qu'il s'en allait avec 



Compagnie, ce touriste supplémentaire 
qui lui verserait directement les frais de 
son voyage. 

Quelques instants après, je montai dans 
le grand omnibus qui attendait la bande 
pour la conduire à la gare. 




IL ÉTAIT D'AILLEURS D'UNE POLITESSE OBSÉQUIEUSE. 



des Anglais du côté de la frontière du 
nord. Il parlait un français indigent, où 
le mot « certaiment, certaiment » re- 
venait plusieurs fois par phrase. Je crois 
qu'avec son air de ne pas comprendre, 
il avait joyeusement adopté cette combi- 
naison d'emmener, sans en rétérer à sa 



Mais à peine le véhicule s'était-il mis 
en marche que je fus saisi d'une crainte 
subite. Evidemment, à la gare, je serais 
protégé par les gens qui m'entouraient, 
mais le succès n'était pas certain... 

C'était précisément parce que les poli- 
ciers de Herner n'étaient pas des gail- 



io6 



SECRETS D'ÉTAT 



lards extrêmement malins, que le jeu 
avec eux était difficile et incertain. Pou- 
vait-on savoir d'avance ce que ces mau- 
vais joueurs s'a\dseraient de prévoir ou 
de deviner ? 

Je fis arrêter l'omnibus, en expliquant 
hâtivement au chef de l'expédition que 
j'avais oublié des papiers importants à 
l'hôtel, que j'allais retourner les prendre 
avec une voiture, et que je les retrouve- 
rais tous à la gare. 

On me descendit place de l'Hôtel-de- 
Ville, et je fis au monsieur blond un signe 
amical qui voulait dire ])om' lui : « Au 
revoir ! » et pour moi : « Adieu ! Adieu ! » 

Ma fuite commençait donc par une fausse 
manœuvre, et j'étais un peu humilié 
vis-à-vis de moi-même dans mon orgueil 
de tacticien. Je finis par m'avouer qu'il 
était tout de même très bon d'avoir eu 
recours à cette \oiture d'agence pour 
sortir de l'hôtel. 

Qui sait s'il n'y avait pas, dans la 
rue, quelque mouchard qui épiait ma 
sortie et à qui ainsi j'avais pu échapper ? 

Cependant, le probKme de mon éva- 
sion restait entier. J'étais arrivé tout 
doucement sur un pont, au point de la 
ville où j'étais certainement le moins 
caché. Soudain mes regards tombèrent 
sur le fleuve où glissaient constamment 
des trains de bateaux. Peut-être trouve- 
rais- je un bateau à v-apeur pour me 
conduire dans une grande ville de l'Etat 
voisin... Mais si les embarcadères étaient 
surveillés... 

C'est alors que l'idée me vint de m'em- 
barquer sur un des longs '•adeaux qui 
transpoitent des bois. Je descendrais 
le fleuve vers le nord jusqu'à une des 
prochaines stations du bateau à vapeur. 
Et je prendrais le petit steamer qui me 
conduirait assez rapidement jusqu'à Ruitz, 
la capitale de l'Etat voisin, où je serais 
à l'abri des atteintes de Hemer. 

Cependant, avant de descendre sur 
la berge, je crus bon d'envoyer un mot 
au premier ministre, pour l'informer de 
mon départ qui ne devait pas, jusqu'à 
nouvel ordre, ressembler à une fuite. 
J'entrai dans un bureau de poste voisin 
et j 'écrivis à Hemer une de ces lettres à 
timbre double qui sont en usage à 



Schoenburg, et qui correspondent à nos 
peii/s bleus de Paris. 

Je dis au ministre que j'étais obligé 
de demander un congé de deux jours pour 
ime affaire privée d'ime haute impor- 
tance. Je m'excusai de n'avoir pu l'at- 
tendre pour obtenir l'autorisation de 
m'absenter, mais le temps m'avait pressé... 
A mon retour, je me réservais de lui 
donner par le détail les raisons de ce 
départ précipité - 

J'ajoutais que je reviendrais avant 
trois jours. Si j'avais indiqué un laps de 
temps plus grand, ma lettre n'eût pas 
gai'dé le cai"actère de '< plausibilité » 
que je désirais lui conserver. 

Le.': bateaux qui se trouvaient amarrés 
à la rive avaient l'air d'avoir renoncé à 
la navigation et s'être fixés là poui- tou- 
jours. Il semblait que rien ne vécut dans 
cette cité marinière, hormis un homme 
peu vivant, obèse sous sa casquette ga- 
lonnée, et qui marchait lentement au 
bord du fleuve... Je me méfiais des per- 
sonnes qui, par des ramifications quel- 
conques, se rattachaient à l'administra- 
tion du Bergensland. Et je me dirigeais 
dans une autre direction, quand j'aper- 
çus derrière des tonneaux un tout petit 
enfant dont l'extrême jeunesse me parut 
rassurante, et qui avait toute chance de 
ne pas être un suppôt de Herner. Je 
demandai à ce petit, en langue du pays, 
si quelque bateau devait quitter le 
port dans la matinée. Mais il répondit 
à mes questions avec une prolixité qui 
m'accabla. Puis il me fit signe de le suivre 
jusqu'à d'autres tonneaux, entre lesquels 
je découvris un homme d'un grand âge, 
que l'on avait mis au sec à cet endroit 
Ce vieillard, avec beaucoup moins de 
paroles, arrivait à être tout aiissi inin- 
telligible que son ierme compagnon. 

Il tallut donc me rabattre, au mépris 
de toute prudence, sur l'homme à cas- 
quette galonnée. Je lui demandai, d'un 
air détaché, s'il n'y aurait pas moyen de 
faire une petite promenade sur le fleuve 
dans un de ces bateaux marchands. 

Il me répondit que j'aurais meilleur 
temps de prendre le l:>ateau à vapeur, — 
ce que je savais fort bien. 

Très embarrassé, je dis : Oui ! Oui... 



sechets D'état 



107 



Puis l'idée me vint de dire à ce brave 
douanier (ou garde-côtes, ou employé 
de la Régie) que la fumée du bateau me 
donnait mal au cœur. Ce qui le fit rire 
énormément. Il me conseilla de l'accom- 
pagner pour taire un tour sur le port, 
où certainement nous trouverions un 
bateau en partance. 

Nous vîmes, en effet, tout près du 
pont, sur un bateau, detix sacs de char- 
bon remuer, s'animer peu à peu sur un 



tas d'autres sacs analogues. Mon com- 
pagnon s'adressa à eux, malgré leur 
état quasi léthargique. Ils répondirent 
qulls attendaient un remorqueur et 
qu'ils seraient partis d'ici dix minutes. 
Le médium continua ses questions 
en leur demandant s'ils voulaient emme- 
ner un monsieur qui désirait voir la 
rivière. L'un des sujets répondit une petite 
phrase que je compris mal, mais où il 
était question d'un litre. 




UN HOMME OBÈSE, SOUS SA CASQUETTE GALONNÉE, MARCHAIT LENTEMENT 
AU BORD DU FLEUVE... 



SECRETS D'ÉTAT 



io8 

Le médium me dit : « Ils \-eulent bien 
vous emmener, vous en serez quitte pour 
leur payer la goutte )>• 

C'était, pour un homme traqué, s en 
tirer à bon compte. Il me semblait que 
tout le monde connaissait ma situation 
de fugitif, et que le moindre secours 
devait se payer d'une bourse pleine 

d'or. 

Quand je sus que je partirais dix mi- 
nutes après, il me sembla que ce court 
laps de temps me serait fatal et qu'il 
me paraîtrait interminable. Comment 
l'occuper ? 

J'offris un verre au fonctionnaire. 
Une petite buvette s'apercevait parmi 
les tonneaux. Je l'invitai à m'y accom- 
pagner, et je vis tout de suite que dans 
ce modeste établissement, il était loin 
d'être un inconnu. 

Ces dix minutes me parurent non pas 
un siècle, mais simplement les trois 
quarts d'heure qu'elles durèrent réelle- 
ment. Nous étions entrés à la buvette 
pour faire une petite collation, manger 
un morceau de fromage et du pain ; 
mais j'avais compté sans l'appétit du 



fonctionnaire. Il fit sortir des flancs de 
cette humble construction toutes sortes 
de trésors qu'on ne pouvait y soup- 
çonner : de courtes saucisses froides, du 
poisson frit, une boîte de thon mariné, 
de la graisse d'oie, du bœuf fume... 
On entendit le sifflet du remorqueur, 
mais il envova un gamin pour dire que 
l'on m'attende, et il me força a finir 
avec lui toutes ces provisions indigestes. 
Je mangeai pour ma part le moins 
que je pus, mais suffisamment pour me 
donner des inquiétudes ; ce n'était vrai- 
ment pas un régime pour un proscrit en 
fuite, et qui ne doit pas être retardé dans 
son expédition par des préoccupations 
de digestion. 

Enfin j'arrivai à payer la patronne, et 
nous nous levâmes. Mais il- voulut à toute 
force me conduire jusqu'au bateau. 11 
marchait maintenant encore plus lente- 
ment, soit qu'il fût un peu alourdi par 
ce repas, soit qu'il tînt à me raconter avant 
mon embarquement l'histoire complète 
des personnes qui tenaient la buvette, 
leurs parentés, leurs succès commerciaux 
et leurs revers. 



CHAPITRE XXV 




[E m'attendais à essuyer les 
di reproches des deux hommes du 
bateau charbonnier, pour retar- 
der ainsi leur voyage. Mais 
leur \"ie n'était que retards continuels, 
subis avec la plus grande patience. 
Je vis que l'équipage s'était augmenté 
d'une femme du peuple aux che\'eux 
jaunes, et d'un petit garçon de quatre 
ans aux cheveux blancs. On avait sorti 
en mon honneur deux chaises de paille 
qu'on avait placées auprès d'un tas de 
charbon. Je remarquai avec désespoir 
que le bateau se trouvait entouré de 
tous côtés par d'autres bateaux et je me 
demandai comment il allait sortir de là 



En écartant les uns, en repoussant les 
autres, on y arriva cependant, et bientôt 
nous nous éloignâmes de la rive en glis- 
sant sur l'eau si lentement que nous 
n'avions pas l'air de marcher, que nous 
franchissions les ponts sans nous en 
apercevoir, et que nous nous trouvâmes 
tout à coup dans la campagne sans avoir 
eu l'impression de quitter Schoenburg. 

C'est à partir de ce moment que je 
commençai à sentir un peu d'agacement, 
paixe que je n'avais rien à faire, aucune 
décision à prendre pour le moment, et 
des résolutions assez graves à examiner 
pour plus tard. 

Je regardais la femme aux cheveux 




IL ME SEMBLAIT QVE CE VAPEUR QUI S'APPROCHAIT NE M'ATTENDRAIT JAMAIS. 



IIO 



SECRETS D'ÉTAT 



jaunes qui taisait du tilet. L'un des 
hommes était monté à bord du remor- 
queur ; l'autre homme, à quelques pas 
de moi, taillait un morceau de bois avec 
son couteau. 

Je me dis tout à coup que les rives du 
fleuve devaient être fort belles ; je les 
regardai et les trouvai belles, en effet. 
Pendant quelques instants je me forçai 
à goûter le plaisir de me trouver sur un 
bateau qui glissait lentement entre deux 
rives agréables. 

Cependant il fallait se préoccuper de 
la suite. A quel endroit pourrais-je pren- 
dre le bateau à vapeur ? Avait-il déjà 
passé ? ou s'il n'avait pas passé, ne nous 
rattraperait -il pas avant le prochain 
embarcadère ? J 'interrogeai l'homme du 
bateau. Il me dit pxjsément : 

— Le bateau a passé quand nous étions 
en train de quitter le iK»nt. 

Et comme je rétlécliissais aux consé- 
quences de ce retard, il interrogea de 
loin sa femme. 

— C'est -y que le bateau à vapeur 
a passé ? 

Elle répxjndit avec une grande sûreté : 

— Mais non, qu'il n'a pas passé... 
Il me regarda et me dit : 

— C'est qu'il n'a pas passé... 
Je lui demandai : 

— Est-ce qu'il ne va pas passer devant 
nous avant le prochain embarcadère ? 

Il me répondit : 

— Oh ! non, monsieur ! Il ne nous 
passera pas. Il n'y a certes aucun danger 
qu'il nous passe. Vous pouvez être 
tranquille, monsieur. 

Et il ajouta : 

— C'est suivant où que c'est, l'em- 
barcadère... 

Je poursuivis : 

— Vous n'avez aucune idée de l'en- 
droit où peut être l'embarcadère ? 

— Si, monsieur, répondit -il, je sais 
très bien. 

Et il cria à sa femme : 

— Sais-tu où qu'c'est, la prochaine 
station du bateau à vapeur ? 

La femme fit : Non ! de la tête. 

— Non, monsieur, fit l'homme, je ne 
peux pas vous dire... 

Cependant nous arrivions dans un 



de ces villages de grande banlieue qui 
dressent au bord de l'eau quelques 
buvettes et des brasseries. Nous aj^er- 
çûmes deux jwntons qui devaient bien 
servir à quelque chose. On fit signe à 
un remorqueur de stopper. On hêla une 
petite barque, et je pris congé de l'homme 
au couteau en lui glissant une large 
pièce. 

— Tenez, me dit-il, voilà justement 
le sifflet du va; eur... Vous voyez que 
j'avais raison! Nous arrivons juste!... 

Je ne cherchai pas à comprendre en 
quoi il avait raison. Je me dépêchai de 
descendre dans la barque. Il me sem- 
blait que ce vapeur qui s'approchait du 
ponton ne m'attendrait jamais. Mais je 
vis bientôt qu'avec lui, comme avec 
les hommes du bateau charbonnier, on 
pouvait prendre son temps. 

A peine avait-il touché le ponton que 
je me préci[)itai à Iwrd, en Ixjusculant 
presque des personnes qui débarquaient. 
Mais une fois que je fus sur le j)ont, 
s'écoula un temps tellement long qu'il 
me sembla qu'il n'était plus question 
de départ, et s'il n'était pas resté du 
monde sur le bateau, j'aurais pensé que 
nous étions au point terminus. 

J 'étais énervé ; les circonstances étaient 
mal choisies pour que je pusse me faire 
à toutes les lenteurs de cette vie fluviale. 
Il me semblait à cliaque instant que je 
n'étais pas en sûreté tant que nous tou- 
chions à la rive, et je m'attendais à 
voir surgir des cavaliers qui feraient 
signe au bateau de ne pas s'éloigner du 
bord. 

Enfin, nous quittâmes la rive, à mon 
grand soulagement, et j'eus un peu de 
tranquillité d'esprit pour regarder autour 
de moi. C'était un vapeur de dimen- 
sions très modestes. Le personnel du 
bord se composait d'un capitaine qui 
se tenait à la roue ; d'un chauffeur in- 
visible, et d'un vieillard, le plus loup de 
mer de la bande, dont les fonctions 
ne nécessitaient pas cependant une ex- 
périence navale considérable, car elles 
consistaient simplement à poinçonner 
des billets. 

J'étais le seul passager de la plate- 
forme réservée. A l'arrière, toute une 




LES MAISONS AVAIENT L'aIR DE PETITES VIEILLES CURIEUSES ACCOURUES POUR VOIR 

PASSER LES BATEAUX. 



SECRETS D'ÉTAT 



famille de touristes s'était endormie, 
accablée par la beauté des rives. L'avant 
était assez bien garni. C'étaient sur- 
tout des gens de la campagne : une 
paysanne avait à côté d'eUe un panier qui 
gloussait. Ça sentait bon les œufs crottés... 
Au fur et à mesure que le bateau s'é- 
loignait de la ville, les stations s'es- 
paçaient, les aspects du paysage va- 
riaient sous un ciel un peu nuageux. 
Nous traversâmes un bourg amusant, 
dont les maisons avaient l'air de petites 
vieilles curieuses accourues des deux 
côtés de la rivière pour voir passer les 
bateaux. Puis ce furent des kilomètres 
inutiles sur une eau, toujours la même, 
entre des plaines uniformes dont on 
aurait pu, sans inconvénient, supprimer 
d'énormes morceaux. 

Nous devions arriver vers quatre 
heures à Sinshausen, la \àlle fjontière. 
C'était du moins ce qu'indiquait un docu- 
ment placardé à bord et qui s'intitulait 
de la façon la plus arbitraire : Horaire 
du bnleaù. Il indiquait, pour les diffé- 
rents embarcadères de la route, des 
heures de passage, en dehors de toute 
réaHté, et des noms de stations inconnues 
sur n'importe quelle ligne de bateaux 
du monde. 

Nous arrivâmes en vue de Sinshausen 
vers cinq heures. A cet endroit, le fleuve, 
rigide comme un canal, s'en allait sans 
dévier pendant quelques kilomètres, et 
j'aperçus, de très loin, le ponton de 
la \ilie-frontière. Dès lors, je fus pris 
d'une angoisse terrible, et je me dis que 
j'aurais dû descendre du bateau à la 
station d'avant, qui se trouvait à quatre 
lieues de la frontière. J'aurais bien 
trouvé une carriole pour me transporter 
en lieu sûr. Comment n'avais-je pas 
songé à cela? ^lon signalement n'était-il 
pas aux mains de ces personnes mysté- 
rieuses dont je voyais la toute petite 
silhouette noire sur le ponton ? 

Je fus sur le point de faire une dé- 
marche imprudente auprès du timonier, 
et de lui offrir de l'argent pour me dépo- 
ser sur la rive avant notre arrivée au 
ponton. 

Heureusement, je fus arrêté par cette 
idée que les gens du ponton pouvaient 



me voir opérer ce débarquement. Je fus 
donc un peu soulagé, selon mon habi- 
tude, quand je fus bien persuadé que 
le mal était fait et qu'il était trop tard 
pour y porter remède. 

Cependant, le ponton approchait tou- 
jours, et les silhouettes se précisaient. 
Mon inquiétude diminuait un peu en 
constatant que ces trois personnes — 
elles étaient bien trois — semblaient 
remuer nonchalamment, aller de droite 
à gauche. 

Il me sembla que si elles m'avaient 
attendu, elles seraient figées sur place, 
ainsi que j'étais, sur le bateau; elles 
auraient eu les 3^eux fixés sur le vapeur 
qui s'approchait, comme mes yeux à 
moi restaient fixés sur le ponton. Il est 
\Tai que l'instant d'après je pensais 
exactement le contraire, et je me dis 
que cette attitude paresseuse était sans 
doute préméditée... Il était temps que 
le bateau arrivât... 

Quand il fut à cent pas du ponton, je 
m'aperçus qu'une des silhouettes incri- 
minées' était une vieille femme qui 
balayait le ponton et que les deux 
autres étaient des employés de cette 
Compagnie de navigation, ainsi que leur 
nonchalance inimitable aurait dû m'en 
avertir... Mais je n'en avais pas fini avec 
mes angoisses. Bien qu'il n'y eût aucun 
\-oyageur à embarquer dans cette petite 
station, le bateau s'y éternisait. Je fus 
sur le point de descendre dans la ville 
et de gagner la frontière à pied. Cepen- 
dant aucune ombre inqmétante ne 
s'entrevoyait à l'horizon. Ce fut seule- 
ment au moment où nous quittions la 
rive que j'eus une alerte sérieuse. Des 
gens tournaient en coiu-ant le coin de 
la rue, en faisant signe au capitaine d'ar- 
rêter... Mais il s'agissait tout simplement 
d'un petit paquet dont une femme du 
pays voulait nous chai'ger. 

Quand le bateau eut gagné le milieu 
du'fleuve, je me sentis envahi d'un bon- 
heur incroyable. J'avais pu quitter le 
Bergensland!... J'aurais voulu faire des 
folies, me promener voluptueusement 
sur le pont, avec un gros cigare aux 
lè\Tes, moi qui ne fumais jamais ! 

A ce moment, je pensai que je devais 



SECRETS D'ÉTAT 



113 



avoir faim. Il n'j' avait rien à manger 
à bord. Le bateau allait s'arrêter dans 
une station très proche, au ponton- 
frontière du pays où nous étions. 

Je trouvai à cette station une petite 
buvette convenablement fournie en bière, 
en pain et en jambon. Le bateau resta assez 



der, par des petites phrases courtes, 
que je ne tentais pas de comprendre, 
n'ayant fait l'interrogation que par 
sociabilité, et sans attacher le moindre 
intérêt à la réponse. 

Il était près de huit heures quand le 
bateau arriva enfin à Ruitz, au point 




IL ÉTAIT PRÈS DE HUIT HEURES QUAND LE BATEAU ARRIVA EXFI.N A RUITZ. 



longtemps, mais cette fois, il me sembla 
qu'il partait trop tôt, tant je goûtais 
la tranquillité de cette halte exempte 
de périls. 

Le nombre des passagers de la plate- 
forme réservée ne s'était pas augmenté. 
J'étais toujours seul, n'ayant comme 
compagnon que le peu loquace capitaine, 
qui, aux rares questions que j'essayais 
de lui poser, répondait, sans me regar- 



terminus. Tepuis longtemps, des chan- 
tiers de bois, des usines annonçaient 
l'approche de la grande ville. Puis, ce 
fut la glissade lente, presque solennelle, 
entre deux quais anciens, bordés de para- 
pets de pierre. Le bateau se mit à mugir. 
Une cloche lui répondit, sur la rive, pour 
appeler les déchargeurs. Notre petit 
vapeur prenait tout de suite une impor- 
tance, et Sivait l'air de quelqu'un... 



CHAPITRE XXVI 




est dans ma nature de ne 
pouvoir pas plus supporter la 
^^ quiétude que l'inquiétude. Je 
prends assez bien mon parti 
d'un gi^os ennui, bien défini et « arrivé « ; 
mais les menaces de la destinée m'affo- 
lent ; et aussitôt qu'elles cessent, ce 
calme et ce silence m'effraient et je pense 
tout de suite à ce qui pourrait survenir 
de nouveau. Aussitôt que je fus rassuré 
sur le succès de ma fuite, je fus obligé 
de penser à Tolberg, et je me dis qu'il 
ne fallait pas perdre un moment pour 
gagner Londres, faire mes révélations 
au comte de Herrenstein, et mettre 
tout en œuvre pour arrêter par un coup 
de théâtre le procès de mon ami. 

Le comte de Herrenstein était vrai- 
ment la seule personne à qui je pusse 
me confier. Je lui remettrais entre les 
mains le secret dont j'étais porteur... 
Je trahissais maintenant Herner pour 
Tolberg, comme j'avais trahi Tolberg 
poiir Herner. 

S'il était prouvé que Herner était un 
imposteur, la justice ne suivrait pas 
son cotu-s, dès qu'il serait établi que la 
convocation du Parlement signée soi- 
disant du roi, émanait du premier mi- 
nistre, toute la procédure de la Haute- 
Cour serait, de ce fait, viciée. Il fau- 
drait recommencer le procès, et les 
juges, sans doute, auraient moins de 
sévérité contre les ennemis d'un fourbe 
et d'un usurpateur qui, lui-même, serait 
certainement traduit en justice. 

La disgrâce de Herner, c'était l'arrivée 
au pouvoir de la princesse de Bavière, 
c'est-à-dire du parti de Tolberg. 

Après avoir quitté le bateau, j'errai 
pendant quelques instants, un peu au 
hasard, dans les rues de Ruitz. Je n'avais 
pas dormi la nuit précédente, et j'étais 
comme une loque. Et malgré moi je 



songeais avec terreur à la nuit qu'il 
faudrait passer dans le train. Mais il 
se trouva que le sort m'accorda le répit 
que je n'aurais pas voulu me donner. Le 
rapide était passé une heure aupara- 
vant, et le prochain ne passerait que 
le lendemain matin, à huit heures. 

Une heure après je reposai dans une 
chambre confortable du Grand-Hôtel 
de Ruitz. 

Le lendemain, en partant à l'heure 
dite, par l'express qui devait trente 
heures plus tard me déposer à Ostende, 
je trouvais que ça me manquait un peu 
de n'avoir plus à mes trousses les limiers 
du baron de Herner. J'avais hâte d'arri- 
ver à Londres, et je ne pensais qu'au 
terme du voyage. Cette journée de 
chemin de fer qui serait suivie le lende- 
main d'une journée de chemin de fer 
et de bateau, la pluie qui ne cessa de 
tomber, le sommeil exaspérant d'un 
vieux monsieur qui était dans mon 
compartiment, tout cela me faisait pres- 
que regretter mon petit bateau. Puis, 
je pensais que ma vie de cour était 
sans doute terminée ; que je n'avais 
pas beaucoup d'argent devant moi, 
qu'il faudrait retourner à Paris, que 
je me retrouverais seul dans la vie, 
que je n'avais pas de compagne, et que 
— c'était là le plus triste, - — je ne tenais 
même pas à en avoir une... 

J'étais déjà allé à Londres. Je m'y 
étais plu beaucoup. Les théâtres, les 
restaurants, la vie des rues m'amusaient. 
Je n'y avais pas fait un long séjour, 
et je m'étais bien promis d'y retourner ; 
mais les ressources me manquaient pour 
cela. Maintenant le destin m'y renvoyait 
dans des conditions vraiment désagréa- 
bles, avec une tâche à accomplir. Je ne 
jouirais pas de la ville. Il était probable 
qu'aussitôt les révélations faites, je 



.4 



SECRETS D'ÉTAT 115 

retournerais tout de suite avec Herren- On rencontrait deux ou trois em- 
stein à proximité du Bergensland. ployés qui avaient' l'air de ne s'occu- 

De nos jours, les voyages sont trop per de rien, mais le service se faisait tout 
longs, parce qu'ils sont plus courts que de même. Et le train partit quand il 
naguère. Jadis un voyage, c'était une le fallut, avec quelques minutes de 
partie de la xie. retard, afin de n'avoir pas l'air de raffi- 

Maintenant, un voyage en chemin de ner sur l'exactitude, 
fer, qu'il dure dix heu- 
res ou deux jours, est 
un entr'acte qui sépare 
deux phases de notre 
existence. C'est de la 
'vàe qui ne compte pas, 
de la vie sacrifiée. 
Cette impression de la 
longueur du voyage, 
on l'a bien davantage 
quand on se rend à un 
endroit pour y accom- 
plir une action précise. 
Il semble que l'on 
n'arrivera jamais au 
bout de cette journée 
inoccupée, et si l'on a 
le malheur de compter 
le temps, c'est inter- 
minable. Les heures ont 
soixante minutes, dont 
chacune est aussi lon- 
gue qu'une heure. On 
est pris de déses- 
poir en songeant 
à ce qui vous 
reste à « tirer », 
et il nous semble 
miraculeux que 
cela puisse finir. 

J'arrivai à Dou- 
vres le lendemain, 
vers deux heures, 
par une pluie in- 
fatigable. Cette 
bonne pluie an- 
glaise était allée 
chercher notre ba- 
teau à Ostende 
et l'avait accom- 
pagné jusque sur 
les côtes britan- 
niques. 

Le train de Lon- 
dres était rangé 
contre un mur. je vis apparamre une jeune femme en peignoir blanc. 




Ii6 



SECRETS D'ÉTAT 



J'arrivai à Londres, et je quittai 
tout de suite la gare, léger comme un 
voyageur sans bagages. Je n'avais qu'un 
petit sac de voyage. Un cab me con- 
duisit à Easton Hôtel, où j'avais hâte 
d'arriver pour demander si le comte de 
Herrenstein était toujours là. 

Ce tut un grand soulagement quand 
on m'apprit qu'il n'avait pas quitté 
Londres. Il était sorti pour le moment ; 
il faisait une promenade en voiture, 
mais il avait dit qu'il reviendrait pour 
le dîner. Il dînait d'ordinaire vers huit 
heures et demie, dans ses appartements. 

J'avais déjeuné d'assez bonne heure 
sur le bateau d'Ostende. J'allai prendre 
mon repas du soir dans la salle à manger 
de l'hôtel. J'avais résolu de voir Her- 
renstein dès le soir même. J'allai me 
poster devant la porte, pour voir le comte 
à sa descente de voiture. 

Puis je réfléchis qu'il serait peut-être 
gêné d'être aperçu par moi, s'il était en 
compagnie de quelque femme. Je dis 
donc à un jeune homme pâle qui se 
tenait au bureau : 

— Quand le comte de Herrenstem 
rentrera, vous me ferez prévenir dans 
ma chambre. 

Mais, monsieur, me répondit-il, il 

doit être rentré. 

Je lui fis alors passer ma carte avec un 
mot. Je m'excusai de le déranger, et 
je l'avertissais que j'avais une commu- 
nication très grave et urgente à lui 

faire. 

En somme, tout s'était passé sans 
encombre depuis mon départ de Schoen- 
burg. Je n'avais subi que des retards 
insignifiants, et j'avais la chance de re- 
trouver à Londi-es, sans avoir besoin 
de prolonger mon voyage, l'homme que 
j'étais venu chercher... 

Cependant, l'employé que j'avais en- 
voyé chez le comte de Herrenstein ne 
redescendait pas, et je commençais à 
être un peu étonné, car je m'attendais 
à être reçu tout de suite et avec empres- 
sement... 

Un quart d'heure se passa... Peut- 
être ne tenait-il pas à me voir ? Pourquoi 
donc ? Par quel mystère que je ne soup- 
çonnais pas ?... Peut-être, après tout, 



n'avait-on pas fait la commission 

J 'allais envoyer un autre messager, quand 
l'employé redescendit et me fit une ré- 
ponse bien étonnante : le comte ne pou- 
vait pas me recevoir ce soir, et il me 
demandait de lui donner par écrit des 
détails complémentaires sur l'objet de 
ma visite. 

J'envoyai un bout de billet : je ne 
pouvais m'expliquer que de vive voix. 
J'insistai sur le grand intérêt privé 
et politique qu'il y avait à me recevoir 
au plus tôt. Si j'avais fait spécialement 
le voyage de Schoenburg à Londres, 
c'était — le comte le pensait bien — 
pour une affaire des plus sérieuses. 

Comme ce comte de Herrenstein se 
faisait prier! Pour qui me prenait-il?... 
Je n'étais tout de même pas le premier 
venu, et j'avais parlé à d'autres per- 
sonnages !... 

Peut-être l'avais-je jugé trop favora- 
blement, et avais-je eu le tort de le 
considérer comme un homme de con ance 
à qui je pouvais dévoiler des secrets aussi 
capitaux... N'était-ce qu'un amateur 
d'art distingué, légèrement snob ?... Au- 
rait-il un bon conseil à me donner dans 
cette terrible affaire? Mais j'avais fait 
le voyage ; il fallait lui parler mainte- 
nant... D'ailleurs, c'était le seul salut qui 
me restait... 

Cependant l'employé apparut au haut 
de l'escalier, et me dit que je pouvais 
monter. 

Les appartements de cet hôtel étaient 
meublés avec une élégance française 
un peu surannée. Le salon, où je fis 
encore une station assez longue, et qui 
était attenant à la chambre du comte, 
s'ornait d'une table de palissandre et 
de chaises en bois doré, capitonnées en 
satin rouge. L'Hôtel Easton était un 
vieil hôtel cossu, et je comprenais assez 
que le comte l'eût choisi pour un voyage 
clandestin... 

Au bout d'un quart d'heure environ, 
la porte s'ouvrit et je vis paraître une jeune 
femme en peignoir blanc, blonde, petite, 
assez grasse, et qui ne ressemblait que 
d'une façon assez lointaine à Mme de 
Einstein. 

Cette personne, qui s'exprimait en 



SECRETS D'ÉTAT 



117 



français avec une certaine difficulté, 
a\-ait un air poli, mais un peu hostile. 
Elle me dit que le comte était très souf- 
frant, et qu'il me priait, si c'était possible, 
de lui confier à elle tout ce que j'avais 
à dire... Je répondis avec ime cour- 
toisie un peu froide et légèrement impa- 
tientée, que les secrets que j'apportais 
n'étaient pas les miens, et qu'il ne m'était 



— Le comte est très souffrant. Il ne 
peut pas supporter la lumière... Il vous 
prie de l'excuser s'il vous reçoit dans 
l'obscurité... 

C'était vraiment un peu déconcertant, 
mais en somme cela pouvait s'expli- 
quer. Ce qui m'inquiéta le plus, ce fut 
le ton un peu bizarre de la dame quand 
elle me posa ces conditions. 




J'APERÇUS DANS UN FAUTEUIL, LES TRAITS DÉCOMPOSÉS, SA MAJESTÉ CHARLES XVI. 



possible de les confier qu'au comte de 
Herrenstein. La dame garda un instant 
le silence, puis elle disparut à nouveau 
dans la chambre à côté. Nouvelle attente 
énervante. Je finissais par penser que je 
ne verrais jamais le comte de Herrenstein. 
La porte, au bout d'un instant assez 
long, se rouvrit. Je vis apparaître une 
seconde fois la jeune femme. Elle avait 
un^ air embarrassé... Elle allait m'intro- 
duira auprès du comte de Herrenstein. 
Puis elle ajouta, d'un air plus gêné 
encore : 



N'était-ce pas un faux comte de 
Herrenstein que j'allais rencontrer dans 
cette chambre... Les imaginations les 
plus folles me passèrent par la tête... 

Je me laissai cependant conduire jus- 
que dans la chambre, et je pris place sur 
im fauteuil. Le comte était en face de 
moi, et je ne voyais rien dans cette 
pièce parfaitement noire. La lumière 
du salon n'y pénétrait pas, car les deux 
pièces n'étaient pas attenantes, comme je 
l'avais cru : un petit cabinet les séparait. 

N'était-ce pas imprudent de parler ?.. 



Il8 



SECRETS D'ÉTAT 



Avais-] é vraiment de%-ant moi le comte 
de Herrenstein ?... Je me lançai subite- 
ment dans mon récit, pour faire cesser 
en moi toute indécision. Puis, le plus 
lentement que je pus, je racontai ma 
visite au château royal le matin du jour 
où le ministre et moi nous avions trouvé 
la maison vide. Je dis l'inquiétude de 
Hemer en voyant que Sa ^lajesté n'était 
pas rentrée, surtout après les renseigne- 
ments qu'il avait reçus sur les complots 
anarchistes. Puis, j'arrivai à notre expé- 
dition pour retrouver le roi. J'eus un 
moment d'hésitation, quand il fallut 
parler de notre horrible découverte, car 
je m'étais souvenu à ce moment des 
liens d'amitié qui unissaient Herrenstein 
au roi défunt, et je baissai la voix pour 
lui annoncer cette \ieille et affreuse 



nouvelle... Dès que je parlai des débris 
de la voiture, il me sembla qu'il remuait, 
et je sentis son attention aux aguets 
dans les ténèbres. Je continuai d'une 
voix plus basse encore ; je parlai des 
ossements, de ce qui restait des deux 
hommes... Ses soupirs oppressés devinrent 
des sanglots. J'entendis alors une plirase 
dont je ne m'expliquai pas le sens ; une 
voix désespérée répétait : « Herrenstein 
est mort ! Herrenstein est mort ! « 

Je me levai : 

— Mais alors vous n'êtes pas ?... 

Il ne me répondit point, mais il tourna 
un bouton d'électricité, et j'aperçus 
devant moi, sur un fauteuil, les traits 
décomposés, les yeux malheureux. Sa 
]^Iajesté Charles XVI, roi du Bergens- 
land... 



CHAPITRE XXVII 



K^i^'E- jour où le roi setait_^ décidé 
\^^ à quitter son château, et à dis- 
paraître pour un temps indé- 
terminé, sa liaison avec Marie, 
sœur de Mme de Linstein, durait depuis 
longtemps déjà. 

Le roi, je l'ai dit, était faible, et il 
aimait les femmes. Il eut un moment de 
folie un soir qu'il la reconduisait de 
Kreuzach au château voisin... 

Marie n'avait jamais eu d'ami dans 
sa vie. Elle s'attacha imprudemment 
à cet homme tendre, si riche d'esprit, 
si inventif dans la câlinerie, si distrayant 
vraiment, et qui animait tant la vie 
d'une femme que les heures passées 
loin de lui paraissaient vides et désolées. 
Ce fut bientôt pour elle un besoin impé- 
rieux d'être toujours avec lui, de l'avoir 
tout à elle. En somme cette même mala- 
die de jalousie qui possédait sa sœur 
aînée, — sa sœur et tant d'autres, — 
une jalousie sauvage et sans merci, 
s'éveilla dans son cœur. Mme de Lins- 
tein, pour défendre son bien, faisait 
aux autres femmes une guerre farouche. 
Marie, ennemie insoupçonnée, lui fit 
une guerre aussi âpre pour lui prendre 
son amant, et le garder tout à fait à elle. 
L'affection ancienne, le sentiment fami- 
lial très profond qu'elle avait pour Mme 
de Linstein, tout cela fut réduit à rien 
Elle combattit sa rivale avec d'autant 
plus de succès que l'autre, ne se doutant 
de rien, se trouvait sans défense. 

Pour détourner les soupçons de la 
maîtresse en titre, on avait imaginé un 
fUrt entre la jeune femme et le comte de 
Herrenstein qui, dans cette affaire, 
n'était que le confident du roi. Chaque 
soir, Herrenstein reconduisait Marie au 
château de Reinig. La jeune femme, 
en s'en allant, embrassait sa sœur, et 
tendait la main au roi, et le sensible 



Charles XVI était torturé, en voyant 
la détresse qu'exprimait le visage de 
Marie, navrée de le laisser ainsi « avec 
une autre ». 

Depuis longtemps, chaque fois qu'ils 
pouvaient se trouver ensemble, c'était 
entre eux des scènes déchirantes. Elle le 
suppliait de l'emmener avec lui pendant 
quelques semaines, pour recommencer 
avec elle un de ces voyages qu'il avait 
faits jadis avec Mme de Linstein et dont 
celle-ci, avec une cruauté inconsciente, 
avait tant parlé à sa jeune sœur. 

Le roi avait passé des heures abo- 
minables à refuser d'abord, à promettre 
enfin, à souffrir du remords d'avoir 
promis. 

Tout ceci se passait au moment où 
j'étais à Schoenburg et où j'avais été 
présenté au roi. Les paroles mystérieuses 
qui s'étaient échangées entre Charles XVI 
et le comte de Herrenstein le jour 
de mon arrivée au château, cet entre- 
tien secret, avaient trait à 'ces débats 
douloureux. Puis comme il fallait en finir, 
comme il ne supportait plus cette vie, 
à la suite d'une scène presque tragique 
qui s'était passée au château de Reinig, 
il avait, excédé, décidé de partir brus- 
quement, en chargeant Herrenstein de 
deux messages : l'un pour Mme de Lins- 
tein, l'autre pour le baron de Herner. 

Le roi avait pris le train le même 
soir avec Marie, pendant^^^que le mal- 
heureux Herrenstein montait dans le 
landau royal que les nihilistes atten- 
daient au passage dans la carrière aban- 
donnée 

L'explosion avait tout anéanti : le mes- 
sager et les messages. La lettre qu'il 
portait à Herner, celle qu'il devait re- 
mettre à Mme de Linstein, et où le roi 
indiquait à sa maîtresse qu'une raison 
politique mystérieuse l'obligeait à s'en 



SECRETS D'ÉTAT 



aller. C'était en somme la même défaite 
que nous avions trouvée, le ministre et 
moi, quand il s'était agi de calmer les 
inquiétudes de Mme de Linstein. Il 
allait justement, au moment où j'arri- 
vais à Londres, écrire au ministre pour 
lui dire qu'il prolongeait son vo3'age, et 
mes révélations, comme bien l'on pense, 
modifièrent ses projets. 

Le baron de Herner n'eut donc pas 
la surprise de recevoir la lettre d'un mort... 
Mais il ne perdait rien pour attendre, 
et on lui ménageait d'autres stupéfactions. 

Quand le roi m'eut tout raconté, il 
fit venir son amie. Il l'avait priée de le 
laisser seul avec moi, en lui disant qu'il 
se passait des événements graves à Schoen- 
burg. C'est pendant ces quelques instants 
qu'il me fit toutes ces confidences, comme 
au seul ami qu'il eût au monde. Je crois 
qu'il eut un grand soulagement de trou- 
ver un ami qui fût un homme. Il avait 
eu pendant quelques semaines quelques 
moments très malheureux, et il n'avait 
rien osé en laisser paraître pour ne pas 
gâter chez Marie la joie de l'avoir à elle 
sans partage. 



Mais lui ne supportait pas le remords 
d'abandonner ainsi Mme de Linstein. 

Il eût voulu prendre le temps de pré- 
^rer la jeune femme à l'idée de son re- 
tour à Schoenburg. Je sentis qu'il fallait 
être énergique à sa place. 

Je lui représentai que Marie était 
déjà préparée par ma visite. Les nou- 
velles que j'étais censé apporter four- 
nissaient, pour justifier notre retour 
immédiat, des raisons impérieuses, et 
que nous ne pourrions plus retrouver 
les jours suivants. 

On fit venir la jeune femme, et le roi 
lui dit devant moi que le lendemain 
même il était obligé de retourner dans 
ses Etats. 

Elle le connaissait, et savait bien 
que si même il était disposé à rester 
avec elle, s'il retournait là-bas, iJ ne 
romprait pas tout de suite avec Mme de 
Linstein. Elle se disait donc qu'au moins 
pendant quelque temps, il lui faudrait 
se priver de vivre avec le roi... Elle nous 
écouta sans mot dire, en hochant faible- 
ment la tête. Puis elle sortit de la cham- 
bre... 



CHAPITRE XXVIII 



"^■^[^^ u'EST-CE que vous dites, 

sieu ? me demanda avec 



fort 
de 

à Londres, 
Est-ce que 
Sa Majesté 
Mossieu, je 



:\Ios- 
un 
accent allemand le baron 
Gentz, qui représentait, 
l'Etat du Bergensland... 
vraiment c'est possible... 
serait à Londres ?. . Non, 
ne puis croire... 
Et il tournait dans ses courtes mains 
gantées de gris perle la lettre que m'avait 
confiée le roi. Il se résigna enfin à rou\Tir, 
et son nez écrasé se mit à soupirer d'émo- 
tion dans la touffe de sa moustache et de 
sa barbe... 



— Oui, oui, il faut aller tout de suite 
au ministère des Affaires étrangères... 
le ministre lui-même je dois voir pour 
cette affaire. Si la jeune femme s'est tuée 
cette nuit, si la police est déjà prévenue, 
il n'y a aucun temps à perdre, Mossieu, 
pour arrêter cela... Oui, oui, Mossieu, 
nous l'arrêterons, dit-il en haussant les 
épaules, comme si j'avais mis en doute 
sa puissance... Mais à la véiité, quelle 
surprise, Mossieu, que le bien-aimé sou- 
verain soit à Londres !... 

Il ajouta que certes il viendrait le 
voir avant une heure. 




JE TROUVAI LE ROI AUPRES DU 
LIT OU GISAIT LA JEUNE FEMME. 



SECRETS D'ÉTAT 



Je lui dis alors que le roi préférait ne 
recevoir aucune visite, qu'il viendrait 
lui-même à l'ambassade dans le courant 
de l'après-midi. Mais il priait l'ambas- 
sadeur de ne dire un mot à qui que ce 
fût de sa présence à Londres, sauf au 
ministre anglais, si c'était nécessaire. 
J'ajoutai que sous aucun prétexte il 
ne fallait en référer à Schoenburg. A 
la vérité, Sa Majesté, tout à sa douleur, 
ne m'avait fait aucune de ces obser\'a- 
tions, mais c'est moi qui avais pris cela 
sous ma responsabilité. Je me formais 
peu à peu ; je prenais de l'initiative : 
j'acquérais des qualités d'homme d'Etat. 

Quand je rentrai à l'hôtel, je trouvai 
le roi à la place où je l'avais quitté, auprès 
du lit où gisait la jeune femme. Cette 
nuit même, au moment où il me recon- 
duisait après notre conversation, nous 
avions entendu un coup de feu. Aussitôt 
qu'elle avait su qu'elle ne vi\Tait plus 



avec le roi, Marie avait couru à la mort 
comme un prisonnier court à une porte 
ouverte. Elle n'avait laissé sur sa table 
aucun mot d'écrit. Elle savait très bien 
que l'on comprendrait. 

Ce n'était pas une méchante femme, 
mais elle voulait être heureuse à tout 
prix, et ce besoin avide, comme animal, 
d'être satisfaite, l'avait rendue coupable 
de toutes les cruautés. Ainsi elle montra 
qu'elle n'avait pas la force de renoncer 
au bonheur 

Ce qui sauva le roi, c'est qu'il était le 
roi. Mais si sa vie n'avait pas été occu- 
pée par d'autres choses que par l'amour, 
je crois qu'il se serait tué, lui aussi, 
plutôt que d'aller retrouver, auprès de 
de Mme de Einstein, un autre remords. 
Mais il n'était pas un amant autant 
que Marie était une amante. Quand 
l'amour prend ces pauvres êtres dé- 
sœuvrés, il les prend tout entiers. 



CHAPITRE XXIX 



veille au soir, je n'avais 
^_ ^ - pu que parler assez briè\e- 
SMJ^'^J ment au roi. Il avait lu dans 
les journaux les gi'ands évé- 
nements du Bergensland. Il avait eu 
connaissance de la convocation du Parle- 
ment, et il s'était dit que Herner agissait 
bien en poursuivant cette affaire avec 
rigueur. Comme il laissait toujours à 
son premier ministre une grande ini- 
tiati\'e et une grande liberté, il ne s'était 
pas étonné qu'il eût utilisé, pour convo- 
quer la Haute-Cour, les blancs-seings 
qu'il lui avait laissés. 

A la vérité, il avait été un peu étonné 
de ne recevoir aucune nouvelle du mi- 
nistre, car dans le message qu'il a\'ait 
chargé Herrenstein de porter au château 
royal, il donnait deux adresses où des 
télégrammes pouvaient lui être adressés 
par Herner, en cas de besoin urgent. 

Il s'était dit cependant que le ministre 
avait dû agir avec rapidité et n'avait 
pas eu le temps de prendre l'ordre du 
souverain, dans une circonstance évi- 
demment d'une haute gravité, mais où 
l'avis du roi n'était pas douteux. 

Herner était sûr, étant donné les 
idées de Charles XVI, esprit libéral, 
mais monarque, en somme, assez ferme, 
que les mesures énergiques prises par 
le Gouvernement seraient certainement 
approuvées par le roi. 

Le silence de Herrenstein l'avait d'au- 
tant moins surpris que le comte, d'après 
leurs conventions, ne devait écrire ou 
télégraphier que dans le cas d'un gros 
ennui. L'absence de nouvelles signi- 
fiait : bonnes nouvelles. 

Le roi me donna l'assurance que la 
peine capitale qui serait certainement 
prononcée contre Tolberg serait commuée 
en un bannissement perpétuel. Il ajouta 
qu'il prendrait telles dispositions pour 



que Bertha pût suivre son ami dans 
son exil. 

J'emmenai le roi le plus tôt que je pus 
loin des tristes souvenirs de l'hôtel 
Easton. Mais je comprenais bien qu'il 
ne pouvait pas rentrer tout de suite à 
Schcenburg et retrou^'er Mme de Einstein 
à qui il faudrait cacher toute sa dou- 
leur. 

Nous restâmes quelques jours à 
Bruxelles. Charles XVI était dans un tel 
état d'esprit qu'il n'eût pas toléré la 
vie des champs. Dans la vie des villes, 
sa tristesse était moins accablante ; il 
jouissait malgré lui de tout ce qu'il 
voyait des hommes et des choses. Il avait 
une faculté singulière pour reconstituer 
la vie des gens rien qu'en les voyant 
passer... C'est cette faculté de profiter 
des êtres, de prendre plaisir à leurs 
gestes, de saisir tout leur charme 
apparent ou caché, qui faisait de lui 
un amant si attaché, si constant et 
si naturellement infidèle. Sa passion était 
d'une clairvoyance admirable ; il distin- 
guait en une femme toutes ses séductions 
qui le retenaient très sûrement à elle. 
Mais il était sensible à d'autres charmes 
pour peu qu'il s'en approchât. L'être 
aimé était aimé par lui mieux que par 
n'importe quel amant, mais il n'était 
pas aimé exclusivement. Ses maîtressses 
avaient peut-être raison de le garder 
aussi jalousement, comme un Turc garde 
ses femmes. 

Je me souviens qu'un soir où il avait été 
particulièrement triste, il m'avait dit 
avec une sincérité profonde que jamais 
il ne goûterait plus de joie dans la \ie. 
Ce soir-là, nous nous rendîmes ensemble 
dans une sorte de music-hall d'été. Une 
petite fille de seize ans qui vendait des 
bouquets s'approcha du roi, dont la tris- 
tesse se fit tout de suite un peu plus atten- 



124 



SECRETS D'ÉTAJ 



drie. Il la pria de s'asseoir à une table, 
dans le jardin. Il la retint à causer avec 
lui pendant une heure, et je crois qu'il 
l'aurait emmenée à l'hôtel ; mais il n'osa 
pas, à cause de moi... 

Je ne voulais pas trop le presser pour 
rentrer à Schoenburg. Mais je pensais que 
le procès de Tolberg devait être commencé. 
Je craignais qu'une fois la sentence ren- 
due, Herner ne précipitât les choses. 
Qui sait même si, pour se débarrasser de 
son ennemi, il n'était pas homme à ima- 
giner quelque suicide ?... Mais le roi, à 
qui je fis part de mes craintes, me 
répondit qu'elles étaient sans fondement. 

— Vous ne connaissez pas Herner 
comme je le connais. Certainement c'est 
un homme que rien n'arrête, mais il 
est incapable d'un crime inutile. Ainsi, 
vous, par exemple, mon brave Hum- 
bert, il ne vous aurait jamais tué parce 
qu'il avait la ressource de vous coffrer... 

Rien ne l'avait tant égayé que l'his- 
toire de ma fuite. Il répétait qu'il aurait 
bien voulu voir Humbert en prisonnier, 
et que, d'ailleurs, il s'offrirait un jour 
cette joie-là. 

Enfin, une dizaine de jours après avoir 
quitté Londres, il me dit un matin : 

— Nous allons rentrer à Schoenburg. 

Le rapide nous y amenait le lende- 
main au point du jour. Nous descen- 
dîmes de la gare à pied. Le roi traversa 
sa bonne ville endormie. C'était la pre- 
mière fois de sa vie qu'il la voyait à 
cette heure. 

En passant sur la place de l'Hôtel-de- 
Ville, le roi, qui me tenait familièrement 
par le bras, s'arrêta. Il regarda autour 
de lui toutes ces vieilles maisons silen- 
cieuses. Ce n'était pas uniquement le 
froid du matin qui lui mouillait les 
paupières. Charles XVI aimait bien son 
vieux Schoenburg... 

La sentinelle du palais ne reconnut 
pas cet homme de forte taille, qui rentrait 
à cette heure matinale, le col de son 
ulster relevé. 

Nous montâmes jusqu'à ma chambre, 
qui était telle que je l'avais laissée. Le 
roi trouva qu'on m'avait mal logé. Comme 
il restait de l'eau dans le pot à eau. 
Sa Majesté se débarbouilla. Puis, pendant 



que le palais dormait encore, nous des- 
cendîmes tous les deux dans mon cabinet 
dont je fermai soigneusement la portet 

C'est là que le roi, sans être vu, devai* 
attendre l'arrivée de Herner. 

Comme il était fatigué, il s'étendit 
sur un canapé où il sommeilla, tandis 
que trop énervé pour dormir, je m'as- 
seyais à mon bureau, et je commençais 
machinalement à dépouiller les piles 
énormes de journaux qui, en mon absence, 
s'étaient amoncelés sur ma table. 

Vers six heures, j'entendis le bruit 
des garçons de bureau qui arrivaient. 
L'un d'eux ouvrit la porte du cabinet 
de Herner, et s'en vint jusqu'à la porte 
du mien. Mais je lui criai que je m'étais 
enfermé pour travailler, et qu'il ferait 
le cabinet plus tard. 

Vers neuf heures, je me mis à la fenêtre 
et je guettai impatiemment la venue de 
Herner. Le roi s'était levé et s'était 
mis à mes côtés, et nous vîmes ensemble 
le premier ministre qui traversait la cour 
et se dirigeait vers le perron d'entrée, 
d'où il s'apprêtait à gagner innocemment 
son cabinet... c'est là que l'attendait une 
surprise assez considérable. 

De Londres, j'avais écrit à Herner une 
seconde lettre où j'expliquais que mon 
absence serait un peu plus longue que 
je n'avais prévu. 

Je suis sûr que le ministre n'avait pas 
cru à mon histoire, et qu'il était bien 
persuadé que j'avais voulu fuir... 

J'avais laissé le roi dans mon petit 
bureau, et je m'installai dans le cabinet 
du ministre. Quand il ouvrit la porte, 
il eut un sursaut d'étonnement. Ma ren- 
trée bouleversait évidemment toutes ses 
prévisions. 

Il se remit assez promptement pour 
me dire : 

— Ah ! vous voilà de retour ? et me 
tendre la main avec une parfaite aisance. 

— Monsieur le ministre, lui dis-je, 
avec une certaine émotion, je suis revenu 
encore plus tôt que je ne pensais... C'est 
que je venais réclamer de vous l'exé- 
cution d'une promesse... 

Il semblait m'é coûter distraitement 
et classer des papiers avec attention. 
- — J'ai vu, continuai-je, que le comte 



SECRETS D'ÉTAT 



de Tolberg avait été jugé et condamné. 
Vous m'avez dit que, pour le principe, 
vous teniez à avoir une condamnation 
contre lui, mais \ous m'avez promis 
qu'après la condamnation, vous prendriez 
en sa faveur une mesure de clémence... 
Il sembla regarder avec une application 
scrupuleuse des papiers quelconques qu'il 
était en train de ranger. 

— Sans prendre aucun engagement, 
répondit-il au bout d'un instant. J'ai 
dit et je répète que je ferai mon possible 
pour vous donner satisfaction. Dès de- 
main je réunirai les ministres, et nous 
\errons si nous pouvons remettre le 
dossier à la compagnie des grâces. Je 
pense qu'avec mon appui, ce sera chose 
faisable. 

— Monsieur le ministre, lui dis-je, 
excusez-moi si je réclame de vous une 
promesse plus formelle. 

J'avais pris un ton ferme que je ne 
me connaissais pas. Ah ! je n'avais pas 
peur de parler à un ministre, quand 
j'avais un roi derrière moi !... 

Il fut étonné de cette assurance. Il 
me regarda et me dit, avec une ceitaine 
hauteur, que je n'avais qu'à me fier à 
lui. Et il se demandait de quel droit... 

Je répondis que ce droit, je le tenais de 
lui-même. 

Il avait bien voulu m 'honorer de sa 
confiance en me faisant le dépositaire 
d'un certain secret... 

Il y avait bien longtemps qu'il m'avait 
compris, mais il attendait pour se mettre 
en colère que je me fusse expliqué nette- 
ment et sans équivoque. Maintenant il 
était forcé de comprendi'e... 



— C'est ce qu'on appelle du chantage, 
me dit-il. 

Et je vis s'allumer dans ses yeux ce 
même éclair de sauvagerie et de bru- 
talité qui les faisait briller quand il par- 
lait d'un de ses ennemis : la princesse 
Eisa, par exemple. II était maître de 
laisser ou de ne pas laisser pénétrer la 
colère en lui, mais aussitôt qu'elle y 
entrait, il en était saisi tout entier. 

— Chantage ou non, répondis-je, je 
désire avoir de vous, monsieur le ministre, 
la promesse que je vous ai demandée. 

— Vous n'aurez rien, me dit-il ; je 
ne cède pas aux menaces. 

Je restai un moment sans rien dire. 
J'étais maître de mon coup de théâtre. 
J'avais demandé au roi la lettre de grâce 
de Tolberg, et je n'avais qu'à la tendre à 
Hemer, il serait confondu, comme dans 
ces mélodrames où le traître vaincu 
courbe la tête, et se jette ensuite dans 
un précipice, en criant : « Vous ne m'au- 
rez pas vivant ! » 

Mais la vérité, c'est que c'était assez 
de comédie, et que je sentis malgré moi, 
à ce moment, une sorte de respect pour 
cet homme qui méritait sans doute qu'on 
se vengeât, mais non qu'on se jouât 
de lui. Et je sentis aussi qu'en apprenant 
que son souverain était encore en vie, 
il allait éprouver une grave émotion. 

De sorte que je ne lui dis plus rien des 
choses dramatiques que j'avais pré- 
parées, et que les larmes me vinrent aux 
yeux, malgré moi. Je lui mis la main 
sur l'épaule, et lui criai, la gorge serrée, 
le plus \dte que je pus : 

— Le roi est vivant ! Il est là !... 



/ 



CHAPITRE XXX 



^^l^^ous voilà, usurpateur ! a\-ait 
r/^ dit Sa Majesté. 
-'^ Le ministre et son roi s étaient 
regardés en silence, et j'avais 
compris en lesvoyant quels liens profonds 
les unissaient auprès de ce Bergens- 
land, dont l'un avait la garde hérédi- 
taire et à qui l'autre s'était consacré. 



Le roi vivant, il ne restait de la cul- 
pabilité de Herner que l'histoire de quel- 
ques faux, dont on ne parla point. Une 
personne de plus était dans la confi- 
dence, et connaissait la conduite auda- 
cieuse du premier ministre. J'aimais 
mieux cela. Quand j'étais seul avec Her- 
ner à porter ce secret, je trouvais qu'il 
pesait un peu lourd srur mes épaules. 

Mme de Linstein apprit avec une 
grande douleur la mort de sa sœur et de 
son ami Herrenstein, victimes d'un ac- 
cident d'automobile en Angleterre. 

Ainsi que le roi l'avait promis, la peine 




l'éducation de l'héritier présomptif entre -MES MAINS, C'ÉTAIT POUR HERNER 

UNE GRANDE SÉCURITÉ. 



SECRETS D'ÉTAT 



127 



de Tolberg fut commuée en un ban- 
nissement. On ne pouvait pas gracier 
complètement un homme dont la cul- 
pabilité était aussi indéniable, mais la 
clémence roj'ale n'avait pas dit son 
dernier mot. Un jour d'oubli viendrait 
où l'on pourrait faire mieux. 

En attendant, Charles XVI fit con- 
naître officieusement à la Chambre des 
divoices qu'il était favorable au divorce 
de Beitha. Sa Majesté eut la bonté de 
distraire de sa cassette privée une somme 
de vingt-cinq mille livres, dont il me 
faisait soi-disant présent, et que je 
remettrais en mon nom propre à Tol- 
berg, pour l'aider à vivre à Paris, jusqu'au 
jour où sa famille s'humaniserait... Le 
roi connaissait à peine Tolberg et s'in- 
téressait d'une façon très superficielle 
aux malheurs de Bertha, mais il se 
plaisait beaucoup à me faire plaisir. 

Jamais banni ne s'embarqua si joyeu- 
sement pour l'exil que le comte de Tol- 
berg. Bertha ne prenait pas le train en 
même temps que lui, pour ménager 
les apparences, mais elle devait le rejoin- 
dre^ à Erstadt, la première station du 
rapide. Quand j'accompagnai mon ami 
à la gare, il m'apprit comment il avait 
remplacé, au dernier moment, celui des 
conjurés que le sort avait primitivement 
désigné, et qu'une maladie avait rendu 
indisponible. 

A quelques jours de là, je fus mandé 
au château de la princesse Eisa, et je 



m'y rendis avec un certain frémissement.. 
Je savais que c'était une jeune femme. 
On m'avait bien dit qu'elle n'était pas 
très jolie ; mais c'était une princesse 
et j'avais fait souvent ce rêve fantaisiste 
et inavoué qu'il se passerait^ quelque 
chose entre elle et moi.... 

Mais elle était décidément trop courte, 
trop rouge de teint, et trop duvetée sous 
les joues et dans le cou. 

Elle me dit qu'elle avait causé avec le 
roi, et que je lui serais très agréable si je 
voulais me charger de l'éducation des 
jeunes princes. Bôlmoller avait perdu 
toute espèce de prestige aux yeux de 
ses élèves. 

On l'avait nommé je ne sais pas 
quoi, inspecteur général de quelque 
chose d'insignifiant. L'éducation de l'hé- 
ritier présomptif entre mes mains, c'était 
une grande sécurité pour Herner, qui, 
ainsi, ne craignait plus les menées dés 
Bavarois. 

Tout va désormais paisiblement à 
la Cour et chez Mme de Einstein. Le 
roi, très assagi au point de vue senti- 
mental, s'occupe un peu plus des affaires 
publiques, et continue à guerroyer contre 
l'autoritarisme de son premier ministre- 
Mais il prétend que Herner fera un jour 
un libéral excellent ; de même que les 
anciens libéraux font d'excellents mi- 
nistres autoritaires. 

— Il est bon, me dit le roi, d'avoir 
pratiqué les deux opinions... 



l.,iP. KAPP, PARIS 



UN AVIATEUR 




Copyright 1911, by 
Pierre LAFITTE & C" 




UNE AUTOMOBILE A LA PORTE DU PARC MUGIT ET 



MADEMOISELLE NICOLE PARUT (P. ']?,)' 



VALENTIN MANDELSTAMM 



UN 



AVIATEUR 



Illustrations de KOISTER 



W*37 




IDÉAL-BIBLIOTHEQUE 
PIERRE LAFITTE & C 

90, AVENUE DES CHAMPS-ELYSÉES, 90 



A 



R 



I 



UN AVIATEUR 



PREMIERE PARTIE 



LA PREMIERE ASCENSION DE GILLES LEBRISARD 



Dans son enfance la plus bégayan- quel, ayant fait, dans son prin- 
te, encore au temps des robes, des temps, la guerre au Mexique, par- 
bavettes et du voiturin, Gilles mani- fois se laissait aller à dire que 
festait déjà un amour curieux de tout les jeunes gens doivent jeter leur 
ce qui touche les domaines atmos- gourme, voir du pays et des hom- 
phériques. mes, et ne pas borner leurs regards 

Issu du sieur Thomas Lebrisard, au seul horizon du Livre de Caisse, 
notable commerçant (tissus et laina- D'ailleurs, bien qu'il eût fait fortune 
ges), et de son épouse légitime, la à vendre des boutons de guêtres en 
dame Céleste Roumerie, sans pro- celluloïd, on le regardait volontiers 
fession, — par suite de quel atavisme dans la famille comme un esprit 
ce rejeton de fieffés bourgeois, timo- libertin, et Mme Lebrisard, redou- 
rés, inertes, nourris de père en fils tant qu'il inculquât de tels principes 
et de mère en fille dans l'abon- 
dance, la routine et le culte so- 
lide de l'or, apportait-il, en ve- 
nant à naître, la pas- 
sion d'un sport témé- 
raire entre tous, de la 
plus aventureuse des 
sciences, ce désir uni- 
que et incandescent de 
ceux qui sont prédesti- 
nés, et dont la voca- 
tion est aussi claire- 
ment tracée à l'avance 
que si une ligne de 
rails se déroulait 
sous l'élan de leur 
vie? 

Tenait-il du grand- 
père Roumerie? bon- 
homme aux joues 
creuses, avec un nez 

en bec-de-corbin et dans sox enfance, gilles manifestait déjà un amour 

1 ^ . ^ CURIEUX de tout ce qui 

aes yeux misants, le- touche les domaines atmosphériques (p. 5). 




^ UN 'AVIATEUR € 



au petit-fils quand celui-ci aurait l'âge 
de raison, désapprouvait avec auto- 
rité l'ancêtre. 

Elle ne savait point, la chère per- 
sonne, combien cette précaution était, 




LE GRAND-PÈRE ROUMERIE AVAIT FAIT LA GUERRE 
AU MEXIQUE (p. 5). 



en fait, illusoire! Et vraiment, si les 
paroles, un spectacle, des écrits tels 
que l'histoire de la malle volante, 
incluse aux merveilleux contes d'An- 
dersen, ou, plus tard, les exploits de 
Robur le Conquérant, avaient pu 
frapper cette imagination et désobtu- 
rer certains alvéoles de ce cerveau, 
l'expérience prouve qu'en pareil cas 
la graine est dans l'homme, enfouie 
par un mystérieux semeur; les inci- 
dents la font germer plus ou moins 
vite, voilà tout; et ne fallait-il pas 
avoir « ça dans le sang » pour suivre. 



baby joufflu, d'un œil si attentif, les 
cerfs-volants manœuvres par de rapi- 
des gosses, pour invoquer si impé- 
rieusement, des deux bras, les grap- 
pes d'aérostats multicolores que pro- 
mènent, au bout d'une ficelle, 
des camelots en général suran- 
nés, et pour accueillir 
avec un respect si total, 
une si claire extase, le 
grand ballon de baudru- 
che opaque, orné d'un 
coq en exergue, que 
Mme Lebrisard, retour 
du Louvre, lui apporta 
un soir? 

Or, dès qu'il fut mis 
en possession de cette 
chose élastique et qui dé- 
tient le pouvoir de s'éle- 
ver au plafond, l'ayant 
auscultée et palpée, il 
tint à y fixer, de ses doigts ba- 
lourds, un esquif en papier où, 
sous sa direction, la bonne avait 
préalablement figuré un excur- 
sionniste élémentaire. 

Puis, lorsqu'en des époques 
qui suivirent, Gilles se fut ini- 
tié à l'art du dessin, il coloriait 
non sans goût ces effigies et fit 
preuve d'un sens assez inventif 
créant un parachute de papier 
pelure, qu'on déclanchait par un 
jeu de fils et grâce à quoi la na- 
celle, libérée, descendait doucement, 
venait, comme un papillon, se poser 
sur le tapis avec son équipage peint. 

— Celui-ci deviendra ingénieur, 
prophétisa le grand-père. 

— Aéronaute! rectifiait nettement 
Gilles Lebrisard. 



* 

* * 



Qui de nous n'a éprouvé, en cer- 
tains rêves, l'illusion d'un pouvoir 



^ UN AVIATEUR ^ 



volant? Il y a quelque chose de sur- 
humain à se sentir libéré de la pe- 
santeur, et peut-être, selon les paroles 
d'un moine médiéval, tonnant contre 
ceux qui cherchent à inventer de tel- 
les machines. 
Dieu interdit aux 
hommes de vo- 
ler parce que 
« cela les ferait 
trop ses pareils». 

Il semble, au 
cours de ces 
phantasmes, que 
l'on échappe au 
temps comme à 
la gravité. Une 
âme légère, une 
âme d'oiseau vit 
en nous. Les 
lois mortelles ne 
nous tiennent 
plus tributaires. 

Notre domaine c'est l'air impondéra- 
ble et bleu. D'un coup d'aile, nous 
effaçons la laideur de cette vie ter- 
restre, nous laissons bien loin de nous 
les tares assujettissantes dont le dé- 
tail s 'estompe dans la brume du loin- 
tain. 

Et Gilles Lebrisard, aéronaute-né, 
faisait, plus fréquemment que tout 
autre, ce songe qui, à son intelli- 
gence nocturne, se présentait ainsi: 

Soutenu par des antennes mécani- 
ques, qu'il manœuvrait, sans besoin 
de gestes, par sa seule volonté, il 
évoluait très haut dans l'espace. 

C'était, sur sa tête, une voûte de 
ciel constellé; à ses pieds, dans une 
ombre profonde, il percevait une agi- 
tation, des rumeurs assourdies par 
la distance. 

Alors, se rapprochant un peu du 
sol, il distinguait un promontoire, la 
mer, et, sur un îlot rocheux, une cita- 
delle crénelée, avec de grosses tours; 
puis il découvrait un jardin, bosquets. 



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L HISTOIRE DE LA MALLE VOLANTE AVAIT 
FRAPPÉ SON IMAGINATION (P . 6). 



fontaines jaillissantes; et, près d'une 
pièce d'eau, accoudée à la balustrade 
d'un kiosque, une femme, la face 
voilée. Comme si elle l'eût deviné à 
travers l'espace, elle levait la tête, 
écartant ses voiles, et l'appelait de 
tout son visage éploré, de ses yeux 
pleins d'absolue détresse, de ses 
mains tendues vers lui. 

Gilles Lebrisard ne la connaissait 



^ UN AVIATEUR € 



pas et il lui semblait pourtant la 
reconnaître. D'une plongée rapide et 
verticale, il était descendu; il atterris- 
sait; elle accourait, se jetait dans ses 
bras, en criant: « Sauvez -moi de lui, 
ce monstre qui m'emprisonne... » Et 
Gilles, sans en demander davantage, 
imprimant le mouvement voulu à son 
appareil, repartait dans l'atmosphère, 
chargé d'un fardeau qu'il se sentait 
déjà plus cher que l'existence — et 
cela juste à l'instant où un individu, 
glabre, coiffé d'un turban, et l'air 
égaré, se précipitait, appelait des 
sbires et des archers auxquels, fu- 
rieusement, par gestes épileptiques, 
il désignait les fuyards. D'ailleurs, 
sans se soucier de lui, silencieux, ils 
dominaient la mer sombre. 

Mais Gilles Lebrisard, qui, un ins- 
tant, avait pu goûter cette féHcité 
surnaturelle que tous nous attendons 
en vain, s'apercevait que, contre son 
sein palpitant, sa compagne était 
morte; sa bouche n'avait plus d'ha- 
leine, ses prunelles se trouvaient ter- 
nies. Et alors, envahi d'un désespoir 
atroce, il sentait sombrer toute son 
énergie, sa volonté défaillante ces- 
sait de soutenir sa nef, il se laissait 
choir à l'abîme qui l'engloutissait... 
et il se réveillait en sursaut. 

Ainsi, jusque dans son sommeil, 
venait le hanter ce thème constant 
de ses pensées, car il se souvenait 
s'être toujours promis: j'inventerai la 
machine volante. 



* 
* * 



C'était, vers la sixième année, un 
moutard orgueilleux à se couper la 
langue plutôt que de pleurer « devant 
le monde », têtu à se passer de nour- 
riture pour une idée, d'humeur quel- 
que peu despotique et batailleuse, 
mais brave diable au fond : sous une 



blonde toison bouclée, il avérait un 
visage aux yeux francs, avec un pro- 
fil aquilin, dont l'architecture fut 
toutefois compromise par ce qui s'en- 
suivit d'une première tentative aéro- 
nautique. 

A Vernouillet, chez le grand-père 
Roumerie, un jour d'août, sur le coup 
de midi, une échelle se trouvait appH- 
quée contre le mur de la maison. 
Deux étages. L'échelle appartenait 
à des ramoneurs. Ils l'avaient laissée 
là et s'en étaient allés déjeuner. Cette 
minute fut élue par Gilles pour réaU- 
ser un projet conçu le matin même 
et mûri dans le silence. 

Ayant mobilisé trois parapluies, 
hôtes habituels du porte-manteau, il 
les ouvrit, en assembla les manches 
au moyen d'une corde, relia les extré- 
mités pour donner du raide au sys- 
tème et, muni de cet engin, il se 
hissa jusqu'aux chéneaux. 

Parvenu à ce faîte, il jouit un ins- 
tant du point de vue. Les fleurs du 
jardin semblaient une tapisserie dis- 
posée sur l'herbe. La forêt brillait au 
soleil. Les toits des habitations fu- 
maient leur pipe. Comme il s'amu- 
serait plus tard, pensait-il, quand il 
pourrait naviguer en ballon au-des- 
sus de la vaste terre. 

Alors il vérifia son appareil, et, 
sans hésitation — il se rappela tou- 
jours à quel point l'idée de se laisser 
couler dans le vide lui semblait, en 
cet instant, inoffensive, — il se sus- 
pendit des deux mains à la jonction 
des tiges, repoussa le mur d'un coup 
de talon et se lança. 

Sa course, d'abord, avait été rec- 
tiligne et délicieuse. C'est seulement 
à la hauteur du rez-de-chaussée qu'un 
des riflards s'étant retourné, l'équi- 
libre heureux vint à se rompre, et que 
la chute s'accéléra d'un coup, de sorte 
que Gilles prit contact un peu dure- 
ment avec une bande de gazon, au 



^ UN AVIATEUR ^ 




demeurant élasti- 
que. Dans la même 
minute, surve- 
naient M. et Mme 
Lebrisard et le 
grand-père qui agi- 
tait de longs bras. 
Gilles saignait du nez. On le trans- 
porta, d'autorité, sur le sofa du salon 
et il eut le visage furieusement tam- 
ponné à l'aide de mouchoirs imbibés 
de vinaigre. 

Pareille, dans son émoi, à une 
poule obèse qui glousse, Mme Le- 
brisard se lamentait: 

— Cet enfant est fou! 

— Il faut avouer, en effet, 
qu'il y a là quelque démence, 
balbutiait le grand-père. 

Et M. Lebrisard, qui avait 

une face rosée et d'importants 
favoris, se promenait de long en 



large, les mains derrière 
le dos, en répétant: 

— Des parapluies... A- 
t-on idée de cela... Des 
parapluies!... 
A travers le bâillon de lin- 
ge, une voix pâteuse et dont 
on perçut tout de même l'accent 
rageur, protestait. 

— Je vois ce que c'est: j'au- 
rais dû en prendre quatre. 

Ce fut, en l'occurence, le seul 
remords que manifesta Gilles Le- 
brisard. 



II 



COMMENT GILLES LEBRISARD, 

MALGRÉ LA CONSIGNE, 

MONTA EN BALLON CAPTIF 

L'issue d'une première « ascen- 
sion », laquelle avait été, pour mieux 
dire, une descente, provoqua, au sein 
de sa famille, une sérieuse hostilité 
contre ses aspirations d'aéronaute. 




LES CERFS-VOLANTS, MANŒUVRES PAR DE 
RAPIDES GOSSES (p. 6). 



^ UN AVIATEUR 



Cependant d'où venait le mal? 

Il fut établi, en un conseil, que d'in- 
tempestives littératures avaient dû dé- 
voyer cette tête naïve. Dès lors, on 
s'était mis à surveiller strictement les 
lectures du drôle; la bibliothèque se 
trouva expurgée avec rigueur; le su- 
jet néfaste fut proscrit des entretiens, 
le mot ballon devenait un vocable 
tabou, et lorsque Gilles dut aller en 
classe, son père crut devoir rendre 
une visite personnelle à chacun des 
professeurs et même au pion, afin 
de leur élucider toute circonstance et 
de recommander un contrôle spécial 
au point de vue aviation. 

Mais il arrive presque toujours que 
la vigilance la plus active, faute d'ob- 
jet, se relâche. On eût dit que le 
conflit un peu froissant où Gilles, à 
Vernouillct, était entré avec la terre 
féconde, l'avait du coup purgé de ses 
humeurs aériennes. Il cessait d'obsé- 
der son entourage avec ses rêves an- 
ciens, parut les avoir oubliés, ne fit 
plus mine de vouloir réitérer des 
expériences. 

— C'était une alerte, la lubie lui 
aura passé! articulait M. Lebrisard, 
caressant ses favoris, taillés avec am- 
pleur, comme ceux des hommes satis- 
faits d'eux. 

Le vieux Roumerie hochait sa tête 
jaune au fond .de la bergère où le 
séquestraient ordinairement ses rhu- 
matismes: 

— Heu, heu... je ne me fie pas à 
l'eau qui dort! 

— Vous radotez, grand-père! cou- 
pait Mme Lebrisard. 

Et l'on n'y pensa plus. C'était pour- 
tant lui qui avait raison. 

Devant le décri général, par or- 
gueil, et très avisé malgré sa jeu- 
nesse, Gilles estimait convenable de 
se retirer en lui-même. Avoir man- 
qué se rompre les os le faisant, au 
surplus, réfléchir utilement, il com- 



prenait que le métier d'aéronaute 
nécessite quelques notions fondamen- 
tales dont l'école, en dépit des pré- 
cautions, lui facilita d'ailleurs l'accès. 

Doué d'un prestige certain, il avait, 
en effet, inculqué sa flamme à deux 
camarades, lesquels, sans partager 
foncièrement une ardeur si exclusive, 
devinrent toutefois ses adeptes zélés: 
Félix d'Armières, enfant nerveux et 
fin, aussi impressionnable que Gilles 
paraissait décidé ; et un garçon fruste, 
vigoureux, qui marquait du goût pour 
les mathématiques, nommé Paul Re- 
bour. Le trio s'organisa en un club 
que Gilles, d'office, présidait. Les 
statuts furent rudes. Nul, sous peine 
de radiation et de sévices graves, ne 
devait révéler les rites de l'associa- 
tion. 

Un modique versement hebdoma- 
daire payait l'achat de bouquins rela- 
tifs à une science vénérée. 

Ils s'y instruisirent consciencieuse- 
ment, historiquement. 

Architas de Tarente, l'auteur d'une 
merveilleuse colombe mécanique ; 
Dédale, qui, comme chacun sait, in- 
venta les mâts, les voiles, la scie, 
la hache et le vilebrequin, avant que 
de s'envoler, avec son fils Icare, vers 
le sol; il; et le Portugais Gusmao que 
l'Inquisition poursuivit de sa haine 
(ils en concevaient l'horreur des cu- 
rés) et Malmesbury, Alard, Montgol- 
fier, Pilâtre du Rozier, Nadar, Lilien- 
thal, Chanute, Langley, tous ces illus- 
tres, devinrent des hôtes familiers 
de leurs jeunes esprits. 



Un jour, en caravane scolaire, l'on 
visitait l'Exposition de 1900, qui 
venait de s'ouvrir; la vue du ballon 
captif éveilla, chez les compères, un 
grand désir simultané. 



^ VN AVIATEVR ^ 




LES GRAPPES d'aÉrOSTATS MULTICOLORES QUE 
PROMENENT DES CAMELOTS SURANNÉS (p. 6). 

— Il faudra nous échapper diman- 
che, insinua Gilles. Et l'on grimpera 
dedans. 

Ils prétextèrent des invitations réci- 
proques, et, chacun nanti d'un écu 



prélevé sur la caisse aux livres, ils 
se présentaient à l'entrée du parc 
aérostatique. 

Le pilote, qui se trouvait au gui- 
chet, se contenta de leur désigner 
une pancarte: 

« Les enfants non accompagnés ne 
sont pas admis. » 

— Cependant... essayait Gilles. 

— C'est formel, mon petit ami! fut 
la réplique. 

Un loustic plaisanta: 

— Vous repasserez à la prochaine 
Exposition ! 

Rouges et centristes, les trois so- 
ciétaires tournaient les talons, s'éloi^ 
gnaient en silence. 

— C'est ce qu'on appelle chou- 
blanc! prononça enfin Paul Rehour. 

— Tu es certain, Gilles, que tes 
parents ne voudront pas? demanda 
par acquit de conscience d'Ar- 
mières. 

Les siens, ceux de Rebour, tran- 
sigeraient peut-être. 

Mais Gilles haussait les épaules, 
et il ne s'agissait pas, bien sûr, de 
monter en ballon sans le « prési- 
dent ». 

— Tant pis! conclut Rebour. 

Sans répondre, Gilles dévisageait 

ce résigné avec un air de pitié souve- 
raine : 

~ Ça se fera, dit-il ensuite. Très 
simple: nous nous déguiserons en 
personnes d'âge mûr. 

Ils s'émerveillèrent. Gilles conti- 
nua: 

— Je me mettrai en mihtaire re- 
traité et Rebour sera en Angli- 
che. 

— Et moi.? réclamait d'Armières. 

— Tu es de trop petite taille ! pro- 
nonçait Gilles péremptoirement. 

Et le protestataire se tut devant 
ce verbe dictatorial. 

D'ailleurs, en mode d'amendement, 
Gilles, bon prince, ajoutait: 



^ UN AVIATEUR € 



— Mais tu nous aideras et tu pour- 
ras assister. 






Chez un perruquier du Temple, qui 
leur enseigna par-dessus le marché 
l'art élémentaire du grime, ils 
s'étaient procuré un matériel de faux 
poil et de maquillage. Le fond des 
garde-robes paternelles, sournoise- 
ment explorées, avait fourni la défro- 
que. Ils s'appliquèrent, plusieurs 
soirs, à se composer devant la glace 
des faciès probables. Dans la rue, 
s'ils rencontraient quelque individu 
adéquat aux personnages choisis, ils 
le suivaient, le scrutaient, tâchant de 
s'inculquer son allure. Les intona- 
tions, l'accent furent discutés. Gilles, 
qui dirigeait les études, ne se conten- 
tait pas d'à-peu-près, et, les costumes 
nécessitant des retouches, décida que, 
par prudence, on s'adresserait à l'ex- 
térieur. Un vieux tailleur en chambre, 
loin de leurs quartiers, reçut com- 
mande de cette besogne. Quand ils 
vinrent chercher leurs effets, l'arti- 
san, par-dessus ses lunettes d'acier, 
leva ses yeux gris fatigués, et il con- 
sidérait les gamins avec un étonnc- 
ment indicible. 

— C'est pour la Mi-Carême! affir- 
ma superbement Gilles, encore qu'on 
se trouvât au mois de mai. 

Seul, chez les Lebrisard, le grand- 
père Roumerie, perspicace, flairait 
anguille sous roche: 

— Tu as une tête à préparer un 
mauvais coup! 

— Ah! dieu, non, grand-père! 



* 

* * 



Ils montaient vers une pureté in- 
connue, un silence nouveau. L'ombre 
du ballon diminuait sur le sol, où 



les choses apparaissaient comme des 
images pimpantes et bigarrées. En- 
core dans l'émoi du « lâchez-tout », 
ils se tenaient côte à côte, sans mot 
dire, appuyés au garde-fou de la na- 
celle, et comme Paris se plaquait 
largement sous leurs yeux, ils nom- 
maient les rues, les places, les monu- 
ments, cherchaient instinctivement à 
situer leur demeure. Non, les bobines 
que feraient les ancêtres, s'ils les 
apercevaient ! 

Alors il arrivait ceci que, jusqu'à 
cet instant, les deux champions ne 
s'étaient pas encore « regardés ». En 
hâte l'on s'était habillé chez d'Ar- 
mières, avec la complicité d'un vieux 
domestique auquel on n'avait parlé, 
bien entendu, que d'une surprise mé- 
nagée à la famille; et depuis, absor- 
bés dans le contrôle du geste et de 
l'attitude, l'exécution correcte du rôle, 
ils n'avaient eu l'un pour l'autre qu'un 
regard artiste, critique, chargé du 
seul souci de réussir. 

Il fallut le succès conquis, savouré, 
dans une réalité point inférieure à 
l'espoir, pour qu'ils songeassent à 
se considérer avec des yeux contem- 
porains. Gilles vit près de lui un 
bonhomme ventru, il savait grâce à 
quelles étoupes, les joues envermil- 
lonnées derrière des favoris carotte, 
coiffé d'un chapeau melon qui ador- 
nait jadis le chef du grand-papa Rou- 
merie; et il pensa que sous ces espè- 
ces habitait le brave Paul Rebour! 
Tandis que ce dernier, stupéfait, s'ef- 
forçait à reconnaître un certain Gilles 
Lebrisard dans ce raide petit mon- 
sieur, sanglé d'une noire redingote, 
avec 'son impériale et sa moustache 
cirées. Et irrésistiblement, ils écla- 
tèrent d'un rire juvénile, où leurs 
douze ans respectifs se vengeaient 
d'une contrainte qui avait trop long- 
temps duré. Ils riaient à perdre ha- 
leine, se cramponnant aux suspentes 



^ UX AVIATEI'R ^ 

pour ne pas tomber. 
Autour d'eux, quelque 
effarement sévit; des 
passagers, mal habi- 
tués à d'autres plan- 
chers que celui dit des 
vaches, ne souhai- 
taient pas un surcroît 
d'inquiétude. Les da- 
mes, s'imaginant quel- 
que folie soudaine et 
dangereuse, se serrè- 
rent contre leur époux. 

Le pilote, méridional tonitruant, la 
visière de sa casquette pointée au 
ciel, finit par s'approcher: 

— Messieurs, je... 
Ils pouffaient, sans rémission; d'un 

faux mouvement, Gilles s'arracha une 
demi-moustache. 

— Oh! sacredieu, qu'est cela! 
grondait le pilote. 

La farce fut vite expliquée, d'au- 
tant que cet homme, ayant la mé- 
moire des têtes, reconnut dans Gilles 
son client remercié de l'autre fois. 
Toute la plate-forme de rire à son 
tour. On leur fit presque une ovation. 

— Mais parlons sérieusement! fit, 
lorsqu'on commença de plonger, le 
farouche capitaine. Moi, je veux met- 
tre ma responsabilité à couvert. Il 
faudra que j'avise vos parents. 

— Pensez-vous que ce soit bien né- 
cessaire? s'informait Gilles, très fleg- 
matique, pendant que Rebour lui 
soufflait à l'oreille: « Ce qu'on va se 
faire enlever! » 

L'autre poursuivait : 

— Eh! je vous crois! Donnez-moi 
vos noms... Allons, j'écoute... A moins 
que vous ne préfériez que je \ ous 
fasse reconduire... 

Gilles, une fois de plus, se montra 
sublime : 

— Je m'appelle Alfred Savoy, ici, 
rue La Boëtie, dit-il très vite, comme 
s'il eut récité, avec un bref coup d'œil 



13 




CETTE CHOSE ÉLASTIQUE QUI DETIENT LE 

POUVOIR DE s'Élever au plafond (p. 6) 



vers Rebour, qui fut à la hauteur: 

— Richard Pape, 7^, rue La Con- 
damine. 

Le capitaine, ayant pris l'air suffi- 
sant d'un à qui l'on n'en conte guère, 
parut satisfait de ces indications. Gil- 
les rafistolait son poil. 

A l'atterrissage, sans .demander 
leur reste, ils s'esquivèrent preste- 
ment, tombèrent sur d'Armières, qui 
fiévreux d'attente, les accabla de 
questions anxieuses et ravies. 

Mais le chef entraînait vivement 



u 



^ UN AVIATEUR ^ I 



son monde, et seulement lorsqu'ils d'orgueil, et, tel Tartarin retour à 
furent perdus en la foule anonyme, Tarascon de son voyage africain, 
la poitrine gonflée de triomphe et Gilles Lebrisard commença... 



III 



LA LEÇON DU VIEUX PILOTE 



Rhétoricien, il incarna une variété 
d'élève que les professeurs, générale- 
ment, décrient. 

Rebelle aux versions et aux thè- 
mes, déplorable jardinier des racines 
grecques, mal discipliné, se faisant 
un jeu perpétuel de faufiler, — en 
des compositions françaises au style 
le plus saugrenu, — des idées que 
l'école qualifie de subversives, il ma- 
nifestait néanmoins, outre du pen- 
chant pour les sciences, ce don natu- 
rel qui permet de se maintenir à flot, 
de sauver la mise au prix d'un effort 
insignifiant, et c'est là un comble 
de l'immoralité. 

Le cours particulier de chaque vie 
avait dissous le club fondé en petite 
classe; et tandis que, tenus quittes 
d'humanités par des parents libéraux, 
Paul Rebour mettait directement le 
cap sur Polytechnique et Félix d'Ai-- 
mières sur Saint-Cyr, — âme du cé- 
nacle ancien, Gilles demeurait seul 
fidèle à une passion que maintenant 
il proclamait. 

Du reste, sans compter l'aïeul Rou- 
merie qui — découvrant en ce petit- 
fils allègre un lui-même d'autrefois, 
mort jeune . — avait, depuis belle lu- 
rette, passé avec armes et bagages 
du côté de l'ennemi, les Lebrisard, 
dans le vague sentiment d'avoir créé 
un être d'une race étrangère, se trou- 
vaient dominés, en fin de compte, 
par le jouvenceau blond aux yeux 



conquérants, lequel, tout en se mon- 
trant invariablement respectueux, les 
éberluait par sa faconde, prenait les 
remontrances en gaieté, obéissait à 
la cavalière : « Vous voulez que je 
passe mon bachot... Soit... Après, 
vous me laisserez tranquille ? » 

* 
* * 

Dans le tramway où Gilles, domi- 
cilié boulevard Voltaire, montait cha- 
que matin pour atteindre les locaux 
de Condorcet, il rencontrait un mon- 
sieur, âgé, mais l'air jovial et gail-' 
lard, perpétuellement coiffé d'un cha- 
peau mou, avec une face cuite, un 
collier de barbe aux poils rêches, et 
ce regard perçant qu'acquièrent les 
familiers des grands espaces. Plus 
d'une fois, à la dérobée, celui-ci avait 
observé Gilles, qui, ne se' souciant 
guère de repasser un cours, ou de 
préparer un examen, s'absorbait d'ha- 
bitude en quelque livraison de VAé- 
rophile, ou crayonnait des plans de 
machines volantes sur un bord de 
journal. 

Une fois, comme ils se trouvaient 
solitaires sur l'impériale, le vieux 
monsieur mit à suivre le manège de 
Gilles une insistance évidemment 
voulue; et . lorsque celui-ci l'eut re- 
marquée, il lui confiait d'un ton bour- 
ru et bienveillant : 



^ Uy AVIATEUR € 



'^^s 



SOUTENU PAR'hDES ANTENNES MÉCANIQUES, IL 
EVOLUAIT TRÈS HAUT DANS l'eSPACE (p.' 7). 



— C'est que je suis de la partie, 
vois-tu, mon garçon! 

Loin de s'offusquer au tutoie- 
ment, Gilles fut pénétré d'un émoi 
grave; et il s'expliquait, du coup, 
l'attrait de cet inconnu, qu'il con- 
sidéra bouche bée. 

— Quoi, ça t'étonne de voir un 
aéronaute! badinait le vieil hom- 
me. Te figures-tu, par hasard, cette 
espèce-là comme des gaillards qui 
auraient des ailes aux paturons. 
D'abord, es-tu déjà monté en bal- 
lon? 

— Captif, seulement! avoua Gil- 
les en toute humilité, car les événe- 
ments n'avaient pas donné de len- 
demain à l'ascension de naguère. 

— C'est toujours suffisant pour 
se rendre compte et ça fait, au 
moins, que tu ne me demanderas pas, 
— tu brûles évidemment de me poser 
des questions, — si dans une nacelle 
on est secoué, si on a le vertige, ou 
trop chaud, ou trop froid. Secoué? 
Quelle sottise, puisqu'on se trouve 
dans le lit du vent, avec lequel on se 
déplace, et qu'on peut faire parfois ' 
du cent à l'heure tout en s'imagi- 
nant qu'on se promène à une allure 
de rentier I Le vertige? Et comment 




l'éprouverait-on, puisqu'à aucune mi- 
nute l'œil ne s'arrête à un point de 
repère fixe. Pour ce qui est de la 
température, ça dépend, hein, tu com- 
prends, fiston! Je te parle, bien sûr, 
non de battre des records et de mon- 
ter à 10.000 mètres, mais d'aller à 
une bonne petite hauteur moyenne, 
comme nous ferons un de ces diman- 
ches, si tu viens me voir à Maisons- 
Laffitte. Tu éprouveras peut-être 



i6 



^ UN AVIATEUR € 



quelques bourdonnements dans l'ar- 
rière-oreille ; les gaz, tu saisis, qui 
y sont enfermés et qui ne se mettent 
pas, illico, à la pression du milieu. 
Tu n'auras qu'à faire plusieurs fois 
de suite le mouvement d'avaler, et 
ça passera... 

Gilles semblait changé en une sta- 
tue de l'attention. Le vieux monsieur 
aspira l'air, cligna des yeux, se frotta 
les mains: 

— Ça t'intéresse, je crois, ce que 
je te conte. Bon. Tant mieux. Je 
forme volontiers des disciples, d'au- 
tant qu'à éduquer les autres on s'ins- 
truit soi-même; en cherchant à expli- 
quer on se demande le pourquoi, et, 
il arrive qu'on découvre ainsi des 
choses, des petites et des grandes. 
Chercher le pourquoi, mon fils, voilà 
le secret de toute science, et le spé- 
cifique contre la routine, grande en- 
nemie de l'esprit humain... A propos, 
où descends-tu? 

— Rue Caumartin. 

— Nous ne sommes encore qu'à 
Saint-Vincent-de-Paul. Je vais t'ex- 
pliquer ce qu'est un ballon, un sphé- 
rique, sans fioritures. Tu ne dois 
connaître ça que par tes livres, c'est-à- 
dire que tu ne te doutes de rien. 

Il prit un temps, inspecta des épu- 
res de planeurs figurées sur la revue 
que Gilles tenait juste à la main, et 
il déclarait : 

— Ne va pas croire, hé, petit, que, 
me disant adversaire de l'obscuran- 
tisme, je ne sois tout de même qu'un 
vieux radoteur, un rétrograde: parce 
que ça te fait peut-être sourire, un 
« sphérique », par ce temps de diri- 
geables et de plus-lourd-que-l'air. Eh! 
sans doute, l'avenir est là. Seulement, 
de même qu'avant de conduire une 
soixante chevaux, il faut savoir me- 
ner correctement sa voiturette, je 
pense qu'un pilote digne de ce nom 
doit posséder à fond le maniement 



de l'appareil type, que son intelli- 
gence seule, à l'exclusion de tout mé- 
canisme intermédiaire, soulève et 
conduit. Et garde-toi, jeune novateur, 
trop farci de grimoires, de te figu- 
rer un ballon comme une chose in- 
constante, susceptible d'être ballottée 
à toute brise. Ce brave Archimède 
a formulé un principe encore à l'or- 
dre du jour: le bouchon de liège 
dans l'eau, hein, monte droit et raide! 
Un ballon, pour qui sait s'en servir, 
bien entendu, constitue un véhicule 
solide et stable. C'est du mouvement, 
de la force, inclus dans une enveloppe 
légère, mais solide, et que nous autres 
nous appelons la peau, ce qui te sug- 
gère tout de suite l'idée d'être. Orga- 
nisme tout superficiel, — l'âme qu'on 
lui insuffle s'évaporant à chacun de 
ses sursauts, — mais organisme tout 
de même, il palpite, ton ballon, et, 
pareil au navire, il possède son iden- 
tité propre, ses vertus et ses défauts. 
C'est un sujet d'études. Il naît, vit 
et meurt. Cet épiderme, au début 
d'une saine couleur dorée, tenace et 
doux, brunit, tend à devenir friable, 
tel un vieillard cacochyme. Toutefois 
il dure plus ou moins, en proportion 
des soins que tu lui voues, et je dois 
aussi ajouter suivant qu'il est aristo- 
crate ou prolétaire, c'est-à-dire que 
la soie ou le coton furent mis en œu- 
vre pour le conditionner. Ton zèle, 
tu m'écoutes, s'appliquera également 
au filet. C'est ton filet qui rend soli- 
daire du ballon ta nacelle, — cham- 
bre, tour de veilleur, dortoir si tu 
as le soin de la faire oblongue plu- 
tôt que carrée. Les extrémités de ton 
filet de mailles, par l'intermédiaire 
du cercle de charge, se résolvent en 
suspentes et sont tissés avec l'osier 
de l'esquif. Ton filet, lui aussi, existe, 
La preuve, c'est qu'il se trouve sujet 
à des affections: l'humidité, notam- 
ment, développe un microbe perni- 



^ U^ AVIATEUR ^ 




LiL DISTINGUAIT LA MER ET, SUR UN ILOT ROCHEUX, UNE 
CITADELLE CRÉNELÉE AVEC OE GROSSES TOURS (p. 7). 



cieux dans ses fibres. Prends garde 
que, malade à ton insu, il ne casse 
d'un coup, laissant fuir le panier qui 
te contient, et qui te déversera sur le 
sol meurtrier. 

Ici le vieux monsieur, qui avait 
fait la grosse voix, rit bruyamment, 
sans doute pour rassurer son audi- 
teur: 

^ — Je passe aux agrès ; tu en pos- 
sèdes évidemment la nomenclature. 
L'ancre, ça va, hein! Le guide-rope, 
tes bouquins ont dû t'apprendre que 
c'est un cordage d'une centaine de 
mètres qui sert à te maintenir à une 
hauteur constante: tu laisses traîner 
à terre un tronçon et ton aérostat, 
déchargé de ce poids, s'élève; mais 
alors le bout rampant diminue, le 
ballon s'alourdit d'autant, cherche à 
descendre. EquiHbrc automatique. Tu 
as saisi ! 

La manche d'appendice, tube cy- 
lindrique qui termine la calotte infé- 
rieure de ton ballon, et par où tu as 
amené le fluide vital, tu l'obtures, 
avant le départ, tu la rouvres en 
route; en effet, de peur que les gaz 
ne tendent pas lorsque l'air se raréfie, 
à crever l'enveloppe, tu fais en sorte 



que la même pression règne et dans 
l'atmosphère et dans l'aérostat. Tu 
possèdes trois freins : le premier, c'est 
une soupape fixée au dôme comman- 
dée par un brin diamétral, et qui 
passant par la manche d'appendice, 
sert à admettre l'air pour t'alourdir 
en vue de la plongée; puis un frein 
de secours, plutôt de grand secours, 
dans le cas où ta monture s'emballe: 
une cordelette, à l'extrémité peinte 
en rouge, — couleur qui dans toutes 
les langues commande: attention! — 
passant par un boyau, également mé- 
nagé au bas de la sphère. Si tu tires 
dessus, une bande intérieure, collée 
sur une fente de l'enveloppe et à 
l'extrémité de laquelle ta cordelette 
tient, se détache; par la blessure 
béante de son flanc, ton ballon perd 
sa fougue avec la vie; mais songe 
bien que, dorénavant, tu ne pourras 
plus remonter, afin d'éviter quelque 
dangereux obstacle. A moins que tu 
n'aies encore du lest, troisième frein. 
Voyons. Nous ne sommes encore 
qu'à la Trinité. Oui, j'ai le temps de 
te parler du lest, c'est ton gouvernail, 
aussi, et ton propulseur, car il t'aide- 
ra à monter ou à descendre afin de 



^ VN ATI AT EVE ^ 



rencontrer le vent propice, c'est la 
clef des airs, l'outil à toutes fins. 
Aime-le, ton lest, d'un amour judi- 
cieux. Sache, suivant les cas, le dis- 
penser avec grandeur d'âme, ou en 
user avec parcimonie. Pour le mesu- 
rer, tu possèdes une louche, qui con- 
tient une demi-livre. Une demi-livre 
de lest jeté à propos peut produire 
des miracles. Mouille-le, avant de par- 
tir. Car parfois tu dégringoles plus 
vite que les grains subtils de sable, 
tu les rencontres en suspens dans l'air 
et ils peuvent t'aveugler. 

Que je te dise encore qu'un bon 
pilote doit être docte en géographie, 
s'étudier à connaître et à reconnaître 
les pays à vol d'oiseau. Si le ciel 
est pur, et que la chevauchée des 
nuages ne s'interpose pas entre la 
terre et ton regard, tu crois te trouver 
dans le fond d'une cuvette immense, 
dont les bords sont au niveau de tes 
yeux, et ça déforme étonnamment 
les perspectives. Choisis bien ton 
terrain d'atterrissage, qu'il soit décou- 



vert et uni, pour ne pas égratigner 
l'enveloppe flasque. Gare aux forêts, 
aux fils électriques, conducteurs de 
tensions foudroyantes, aux toits, aux 
cheminées! Ne jette pas le guide- 
rope ou l'ancre sur un marais, qui 
se dissimule sournoisement sous un 
manteau de plantes vertes, ou bien 
dans quelque plantation d'orchidées à 
vingt francs le bulbe : ton portefeuille 
pour payer les dégâts en serait plus 
vite aplati que ton ballon... Allons, 
te voici arrivé, je ne veux pas te 
faire manquer l'heure des classes, 
bien que tu me paraisses te faire peu 
de bile à ce sujet... Viens déjeuner 
dimanche matin à Maisons-Laffitte... 
Tu demanderas M. Planchut de la 
Brossette, on t'indiquera ma cam- 
buse... Nous ferons une ballade dans 
le bleu. 

Et le vieux monsieur se sauva, lais- 
sant Gilles abasourdi d'avoir entendu 
le nom d'un pilote alors illustre, et 
qu'il vénérait à travers la renom- 
mée. 



IV 



M. PLANCHUT DE LA BROSSETTE, AERONAUTE 



C'est seulement vers la quarantaine 
que M. Planchut de la Brossette, 
appelé familièrement le « père » 
Planchut dans les clans de la nacelle, 
s'était consacré à la vie des airs. 

Fils et petit-neveu des amiraux La 
Brossette, il avait, marin de carrière, 
sillonné le monde un peu en tous 
sens, conquis avec éclat le grade de 
capitaine, au Tonkin, puis, pour épou- 
ser la fille d'un opulent annateur an- 
tillais, donné sa démission; car Mlle 
Jeannine de Noirfeuille voulait habi- 
ter Paris et n'aimait pas les voyages. 



Fort épris de sa femme, jolie per- 
sonne indolente et calme, M. de la 
Brossette apportait à cette dernière 
le sacrifice d'un métier chéri. Toute- 
fois, il lui fallait un dérivatif à ses 
aspirations d'aventure. Par hasard il 
songea aux ballons. Une fortune 
assez belle lui facilitait les expérien- 
ces et, très rapidement, il s'était ac- 
quis un renom de maître pilote. 

Mme de la Brossette ne partageait 
pas davantage ce nouveau goût de 
son mari; elle se consolait en allant 
au bal; car cette créole, qui passait 




IL REPARTAIT DANS l'aTMOSPHÈRE, CHARGÉ d'uN FARDEAU, QU'iL SE SEKTAIT DÉJa' PLLS' CHER 

QUE l'existence (p. 8). 



^ UN AVIATEUR ^ 



>T^. 




UNE ÉCHELLE SE TROUVAIT APPLIQUEE CONTRE LE MUR DE LA MAISON (p. 8) 



des journées alanguie sur sa chaise 
longue, recelait un incroyable poten- 
tiel de force dansante, qui lui per- 
mettait de tournoyer tout un soir, 
sans fatigue comme sans arrêt, aux 
rythmes des valses, par les salons. 
On ne sait pas si, suivant un dire 
connu, c'est ce qui l'a tuée. Toujours 
se trouve-t-il que, resté veuf de bon- 
ne heure, M-f de la Brossette s'adonna 
avec une recrudescence de ferveur 
à un sport qui le passionnait mainte- 
nant plus que celui de la mer et 
qui lui procurait un oubli varié, cer- 
tain. Et, depuis quelques années, dans 
le même temps qu'il accompHssait 
de multiples exploits en « sphéri- 
que », il s'était attelé résolument au 
problème des dirigeables et des aéro- 
planes. 

* * 
Le père Planchut, outre une grande 



21 

réputation de praticien — de 
théoricien aussi, à l'esprit 
* délié par l'usage des mathé- 
matiques — tenait celle 
d'être ce qu'on 
nomme un original, 
c'est-à-dire, en lan- 
gage courant, un 
monsieur qui mon- 
tre, soit dans sa 
vie, soit 
dans son 
langage, 
quelque ré- 
pugnance 
aux lieux 
communs, 
et qui aime 
tout parti- 
culièrement 
penser par 
lui-même. 
Chacun 
s'accordait, d'ailleurs, pour reconnaî- 
tre en lui le meilleur des êtres, un 
bourru très bienfaisant. 

Mme de la Brossette lui avait laissé 
une fille, âgée de dix ans, gamine 
brune et vive, aux yeux noirs, et 
qui semblait surtout tenir du papa. 
Il eût aimé la garder auprès de lui; 
mais, avec son verbe aussi haut que 
son teint l'était en couleur, il se sen- 
tait mal outillé et trop fruste pour 
présider à l'éducation d'une fil- 
lette: et il la confia, pour lors, à 
des parents de sa femme, le ménage 
Noîrfeuille, gens du meilleur aloi, le 
mari ancien ingénieur des mines, et 
gros financier, elle, Parisienne aima- 
ble et distinguée. Dépourvus de pro- 
géniture, ils envisagèrent très vite 
la jeune Nicole comme leur propre 
enfant. 

M. de la Brossette n'eut à Paris 
qu'un pied-à-terre, acheta près de 
Maisons-Laffitte une propriété oii il 
installa, selon ses vues, un parc aé- 




LA COUKSE. d'abord, AVAIT ÉTÉ RECTILIGNE 
ET DÉLICIEUSE (P. 8). 

rostatique. Au mois d'août, les Noir- 
feuille, avec Nicole, venaient passer 
quelques semaines au Castel. 

Ce fut là que, le dimanche qui sui- 
vit cette providentielle rencontre, dé- 
jeuna Gilles Lebrisard; au surplus, 
dès la première ascension il manifesta 
des aptitudes évidentes, et il fut pris 
en amitié par le père Planchut, dont 
il devint l'intime. 

Dès lors, ayant, cahin-caha, passé 
son bachot, il nourrit l'intention dé- 
terminée de borner son existence à 
seconder ce maître. 



^ UN AVIATEUR € 

tendait pas ainsi, d'au- 
tant que les Lebrisard, 
éplorés à l'idée d'un fils 
qui ne serait « rien » (aé- 
ronaute, ça n'a jamais 
constitué un diplôme ! opi- 
nait le bien-disant M. Le- 
,,<; s^^ brisard), avaient fait au- 

\ ^ près de lui une démar- 

\g»|^ che clandestine pour le 
^aB^ prier d'appliquer son 
^H^^ influence — ils la sa- 
■v f^ valent toute - puissante 

— sur le jeune indisci- 
pliné. 

Aussi lorsqu'à la ques- 
tion : 

— Et maintenant, 
qu'est-ce que tu comptes 
bricoler? 

Gilles, avec sérénité, 
eut répondu: 

— Mais vous aider, si 
vous voulez bien le per- 
mettre ! 

M. de la Brossette se 
récria, sévèrement: 

— Oui-là, et les étu- 
des! Il faut choisir un 
état, fiston! 

— C'est que l'idée de me voir en- 
fenné dans une boîte ne me sourit 
guère ! *" 

— Tu ne prétends pas, jeune hom- 
me, changer le cours des choses. Le 
temps où nous vivons exige qu'on 
soit instruit... 

— Cependant... 

— Pas de cependant! 

Il en fut ainsi décidé. Gilles Lebri- 
sard préparerait Centrale, tout en 
continuant à travailler avec M. de 
la Brossette, lequel «sortit» vers 
cette époque son fameux dirigeable 



Mais M, de la Brossette ne l'en- n° 3. 



^ Uy AVIATEUIi ^ 



V 



LA REVUE DE L'ÉCOLE CENTRALE 



• Les examens d'entrée constituent 
une étape rude. Nul de ceux qui les 
ont affrontés, et les plus sûrs d'eux- 
mêmes, n'oublient l'ef- 
fort continu, la ten- 
sion nerveuse qu'im- 
plique cette aventure 
aux multi- 
ples péripé- 
ties, avec 
les séances 
de dessin, 
d'épures,de 
calcul es lo- 
garithmes, 
de géomé- 
trie analyti- 
que, où l'on 
doit avoir 
fini dans 
u n temps 
parcimonieusement 
mesuré, les stations 
consternantes au ta- 
bleau noir, dans les 
locaux du Conser- 
vatoire des Arts-et- 
Métiers, devant un 
public de badauds, 
de parents anxieux, 
de candidats com- 
patissants ou narquois, et sous l'œil 
averti d'examinateurs dont on cher- 
che à flatter les manies, à prévoir 
les marottes, illustres à travers toutes 
les ruches de tous les lycées de 
France. 

Gilles Lebrisard fut reçu, en un 
rang médiocre, mais enfin reçu (aux 
besognes commandées, il n' « en » 
donnait jamais que juste ce qu'il 
faut). Du reste, quand il eut franchi 




SOM PERE CRUT 
AU 



le seuil de l'Ecole qu'il s'était déjà 
prise à aimer, justement pour les dif- 
ficultés de son abord, il se complut 
en des mœurs, 
au fond, sympa- 
thiques. 



Les trois 
promotions 
dont se 

compose 
son peuple 
toujours re- 
nouvelé, vi- 
vent une 
existence 
parallèle et 
distincte, 
parquées 
chacune à 
un étage où 
elles sont 
distribuées 
en une 
vingtaine 
de salles, 
qui se trou- 
vent sous 
la surveillance de capitaines dits 
« pitaines », guerriers en retraite, 
chargés de maintenir une discipline. 
La journée commence par Va am- 
phi » qu'une cloche jadis annonçait, 
que, depuis plusieup années, un mi- 
nistre soucieux de militariser, a rem- 
placée par des clairons. 

En blouse de toile grise, historiées 
de maculations et de dessins licen- 
cieux ou blagueurs, les longues théo- 



DEVOIR RENDRE UXE VISITE 
PlUN (p. lo). 



^ UN AVIATEUR € 



ries d'élèves viennent s'installer aux 
gradins, le cahier de cours sous le 
bras, le porte-plume au bec. 

En principe, on va ouïr une leçon 
de chimie, ou de mécanique, ou d'ar- 
chitecture, ou de géologie. Mais bien 
que la majorité soit studieuse, il s'en 
faut que tous aient ce projet. 

C'est matin: un résidu de sommeil 
alourdit encore certaines paupières 
— sans doute pour de peu scolasti- 
ques motifs. 

Aussi, avant même que le profes- 
seur soit entré en chaire, on assiste, 
dans le haut, à des disparitions, des 
évanouissements de corps qui plon- 
gent tout d'un coup derrière le dos- 
sier des gradins; ceux-là sommeille- 
ront en paix. 

Certains se préparent à jouer aux 
cartes. D'autres, plus curieux des 
nouvelles du jour que de connaître 
la couleur d'un précipité, les proprié- 
tés étonnantes des fonctions ellipti- 
ques, la légende qui embellit la nais- 
sance du chapiteau corinthien, ou le 
faciès franchement marin de- cer- 
taines roches quaternaires, s'absor- 
bent en la lecture d'un journal, exac- 
tement appliqué sur le gabarit du 
cahier de cours, ouvert. 

Les gazettes hippiques notamment, 
là, se trouvent en vogue. Des ama- 
teurs étudient les partants et les mon- 
tes pour les courses de la journée, 
avec l'intention d'obtenir — sous 
quelque fallacieux prétexte — un 
exeat propice à leur assurer une 
après-midi d'émotion sportive à Au- 
teuil, Saint-Cloud ou Saint-Ouen. 



* * 



Très vite, peu de semaines après 
l'entrée, toute nouvelle fournée prend 
sa physionomie propre, se montre 



spécifiquement turbulente, calme, ac- 
tive. 

Et, au sein même de la promotion, 
toute salle, composée de douze indi- 
vidus — dont l'un, le « missaire » 
("choisi parmi les trente premiers à 
l'admission) constitue un chef moral, 
toujours écouté — se différencie l'une 
de l'autre, décèle un esprit particu- 
lier. , 

Et la majeure partie de l'existence 
s'y déroule, dans cette pièce aux 
grandes vitres, aux pupitres sur trois 
rangs, aux tabourets paillés, et dont 
les seuls ornements consistent en un 
tableau noir, une fontaine, des règle- 
ments affichés. 

Un spectacle de haute saveur se- 
rait, pour des spectateurs étrangers, 
l'aspect d'un de ces habitacles la 
veille d'un jour fixé pour une remise 
de projet. 

Suivant une tradition infiniment 
contagieuse, tout « central » digne du 
titre — que ce soit pour revoir une 
leçon, établir un mémoire, parfaire 
une manipulation, s'acquitter enfin 
d'une tâche quelconque — attend tou- 
jours la minute finale, l'ultime extré- 
mité. 

Il a besoin d'être pris par le temps, 
et c'est alors qu'il est capable de 
fournir des coups de collier formi- 
dables, de déployer la plus inouïe 
des activités, d'accomplir des mira- 
cles de vitesse et de précision, et il 
transporte généralement cette pré- 
cieuse faculté dans sa vie ultérieure. 

On s'entr'aide. A s'activer tant 
d'heures coude à coude, une forte 
cohésion de travail a fini par s'éta- 
blir. Ceux qui ont terminé donnent 
la main aux retardataires. L'un ma- 
nie le compas, le second peint, un 
troisième mouille les éponges à la- 
vis, un quatrième aligne des chiffres 
sur l'ardoise du coin. 

On chante. • 



& UN AVI AT EU H € 

Or, cela ne suffit pas comme diver- 
sion; il en faut de plus âpres à ces 
énergies en fièvre. Aussi, des hurle- 
ments, soudain, retentissent dans le 
long couloir dallé, sur lequel ouvrent 
tous les compartiments de l'étage. 
Chacun se précipite: ce sont des ta- 
bourets empilés, qui flambent. Plai- 
santerie séculai- 
re, qu'on perpè- 
tre en l'absence, 
guettée, des « pi- 
taines ». Chaque 
salle, massée sur 
k- pas de sa porte, 
fait chorus, et, 
d'un bout à l'au- 
tre du corridor, 
parmi les tourbil- 
lons de fumée, le 
cri : « pan-pan, 
pan-pan », imita- 
tif de la pompe à 
incendie, se ré- 
percute mille fois. 
Le déjeuner se 
prend dans le 
vaste réfectoire 
du rez-de-chaus- 
sée, ouvrant sur 
le préau où les ca- 
nons de l'exer- 
cice allongent leurs gueules aux mu- 
selières de cuir. Un gargotier nocif 
a détenu, pendant des années, le mo- 
nopole d'empoisonner des généra- 
tiens, dont certains membres doivent, 
aux bidoches qu'on leur délivrait à 
un guichet fétide, de durables maux 
d'estomac. Il faut dire que,, certains 
jours, lorsque la pitance avait été 
par trop douteuse, toutes les assiettes 
roulaient, volaient, et le réfectoire, 
déserté, ressemblait à un charnier de 
porcelaine et de verrerie. Le restau- 
irateur, même, prenait texte de cette 
mode coûteuse pour excuser la mau- 
jVaise qualité de son lard. Mais, à la 




ARCIIITAS DE TARENTE, AUTEUR d'uNE 
MERVEILLEUSE COLOMBE MECANIQUE (P. lo) 



2^ 

suite d'une révolte générale, l'admi- 
nistration, dite « Stration », s'est dé- 
cidée à prendre en main le gouver- 
nement de la table. 

Au surplus, cette « Stration » se 
montre, en somme, bienveillante et 
intelligemment débonnaire; elle con- 
naît bien des trucs — remplacement, 
par un sosie bé- 
/" nevole, du cama- 

rade manquant à 
l'appel, petits pa- 
piers glissés, pen- 
dant l'examen, 
dans les doigts du 
voisin qui « sè- 
che » devant le 
tableau, projets 
exécutés au de- 
hors ; elle ferme 
les yeux sur des 
petits abus, du 
reste difficiles à 
empêcher; et elle 
comprend que 
l'homme, à un 
âge où la sève dé- 
borde, n'est pas 
créé pour l'uni- 
que fin de mettre 
du noir sur du 
blanc, et de pâlir, 
grimoires. 



immobile, sur des 



Cette année, la Revue traditionnelle, 
grâce à Gilles Lebrisard, qui s'en 
trouvait le principal auteur, fut par- 
ticulièrement sportive et surtout aéro- 
nautique. 

Affabulation : des Martiens*, le père, 
la mère et la demoiselle, montés dans 
une aéronef mue par les effluves d'un 
mystérieux métal, descendaient sur 
Paris et, comme par hasard, atter- 



26 



^ Z7A AVIATEUR € 



rissaient dans la grande cour inté- 
rieure de l'Ecole. 

Ces distingués hôtes de fortune se 
voyaient reçus par le major Cube 
(alias l'élève numéro de la promotion 
la plus ancienne) qui leur faisait visi- 
ter la maison. 

Ici, prétexte à une satire, surtout 
accessible aux initiés, et du reste tou-^ 
jours bénigne, des choses locales, des' 
coutumes, des professeurs. Les péri- 
péties d'un classique lever de plan 
à Charenton y figuraient au même 




UX RAIDE PETIT MONSIEUR, SANGLE D UNE 

NOIRE REDINGOTE, AVEC SON IMPÉRIALE ET SA 

MOUSTACHE CIREE (P. 12;. 



titre que les « Vive l'empereur! » 
légendaires saluant un maître de chi- 
mie connu pour sa ressemblance avec 
Napoléon III, ou que divers exploits 
de Julien, l'illustre garçon de salle, 
qui a su se faire apprécier par des 
myriades de CentratLx. 

Mais le papa martien à qui l'on 
exhibait des graphiques, des épures, 
des modèles, s'informait : 

— Qu'est-ce donc cela? 

— Des plans de machines! 

— Des machines! Vous êtes bien 
arriérés ici: chez nous, on n'a plus 
de machines, tout fonctionne par no- 
tre unique gré à l'aide d'une subs- 
tance dont les émanations suffisent 
à mouvoir notre vaisseau atmosphé- 
rique. Venez avec nous, major Cube! 

Un deuxième acte représentait une 
Ecole Centrale sur la planète Mars; 
l'on n'y enseignait qu'une seule scien- 
ce, et cette science n'avait qu'un seul 
mot: radium... Radium dispensait de' 
rien connaître et donnait l'empire de 
l'air. 

Au dénouement, le « major Cube » 
enlevait dans l'aéronef subreptice- 
ment mobihsée, la jeune martienne, 
que figurait la petite Barally des 
Bouffes. 

C'était une fort aguichante créa- 
ture, au teint de pêche, aux lèvres 
écarlates sans le secours d'aucun 
crayon, à la taille dont maints dessi- 
nateurs avaient magnifié la souplesse. 



Gilles Lebrisard, comme tous les 
vrais hommes d'action, possédait le j^ 
sens de la mise en scène. Aux répé- |' 
titions, il révéla ime compétence dont li 
la petite se montra surprise. ,■ 

— Vous avez donc fait du théâtre?.,! 



^ UN AYIATEUB € 



27 



— Jamais ! 

— C'est curieux, on dirait que vous 
êtes cabot dans le sang! 

La Revue obtint un gros succès. 
M. Lebrisard en suait d'orgueil, par- 
mi ses favoris diplomatiques; Mme 
Lebrisard fut si émue qu'elle faillit 
se trouver mal; le grand-pcre Rou- 
merie, qui s'était fait porter dans une 
chaise à la représentation, réussit, 



bien que paralytique aux trois quarts, 
à applaudir. M. Planchut de la Bros- 
sette, Mlle Nicole, devenue très cama- 
rade avec Gilles, les Noirfeuille se 
déclarèrent enchantés. 

Et lorsqu'après la séance, une ger- 
be dans les bras, Gilles reconduisait 
la petite Barally à son coupé, comme 
il se trouvait au marchepied, elle lui 
fit une place à côté d'elle. 



DEUXIÈME PARTIE 



• UNE BONNE SOIREE 

Pendant le dîner, toutes les atten- 
tions se concentrèrent sur Jerry 
Smith, car c'était par une faveur tout ' 
amicale pour M. de Noirfeuille, son 
banquier à Paris, que l'immense spé- 
culateur — vers cette époque rayon- 
nant dans le plein de sa gloire — 
consentait à paraître en société. 

Face immobile, rasée, aux courbes 
pesantes, œil voilé, sans un éclair au 
décolleté aimable de la maîtresse de 
maison, il se taisait de grandes mi- 
nutes ou ne répondait que par mono- 
syllabes, tout juste poli, et comme 
s'il eût pris pour règle d'imiter la 
brusquerie légendaire de Napoléon, 
auquel du reste on l'a souvent com- 
paré. 

Cependant, après le repas, au fu- 
moir, entre hommes, Jerry Smith 
s'anima. Il évoquait son fastueux 
projet, l'établissement d'un seul em- 
pire asiatique, assujetti aux portes 
de l'Europe par un invariable chemin 
de fer. 

Ses joues se coloraient, une voix 
précise, étrangement persuasive, sor- 
tait du gros corps malplaisant: 




UX BOXHOMME VEXTRU. LES JOUES ENVERMIL- 
LONNÉES DERRIÈRE DES FA VORIS CAROTTE (P- 12) 



28 



^ UN AVIATEUR € 



— Ah ! messieurs, la route de Pé- 
kin à Constantinople, quelle belle 
route ce sera! 

Et, dans les visages flagorneurs, 
autour de lui, les bouches s'ouvraient, 
béantes d'aise, humant ses paroles et 
répétant: « Ah! quelle belle route, 
quelle belle route ce sera donc là! » 

Morisset, l'ingénieur, des Automo- 
biles Morisset, Chouix et C'^ s'était 
rencoigné à l'écart du groupe tumul- 
tueux. Il lissait nerveusement ime 
opulente barbe noire, qui, dans les 
derniers temps, avait un peu gri- 
sonné, et ses paupières se plissaient, 
trahissant un âpre souci: il n'était 
venu qu'afin de tenter une démarche 
suprême auprès de Noirfeuille, l'an- 
cien camarade, le copain de l'X. 

Avant dîner, lorsqu'il était parvenu 
à le chambrer dix secondes, le finan- 
cier refusait carrément de l'aider; 
toutefois, au su de Morisset, il jouis- 
sait d'une digestion épanouie et se 
distinguait par un Uppmann assez 
accueillant. 

Et voici que Noirfeuille passait, 
l'air heureux de la tournure sensa- 
tionnelle qu'avait prise sa soirée. Les 
yeux de Morisset rencontrèrent les 
siens. Aussitôt son sourire se décom- 
posa; il ressaisit son regard qu'il 
rendit vague, nuageux, et il se sauva 
très vite, dans l'effroi de nouvelles 
sollicitations. 






la correctionnelle que des goûts mé- 
diocres, un homme tel que lui n'avait 
plus qu'à se faire sauter... Quant au 
mécanisme de la débâcle, limpide, 
parbleu! Vie trop large, à cause d'un 
succès prématurément escompté, foi 
trop absolue en sa veine, hâte de 
faire grand; et la faute aussi à ce 
satané Chouix, qui laissait construire 
à deux mille exemplaires un moteur 
dont le brevet, par suite d'un vice 
de forme, se trouvait depuis six mois 
dans le domaine public... Et là-des- 
sus, pour se radouber, de déplorables 
spéculations... toutes aventures qui 
vous pendent au nez, encore que vous 
soyez le meilleur fils de la terre. 

Certes, il regretterait une série 
d'excellentes choses; par exemple 
certaines brunes un peu grasses, avec 
le col onduleux; quelques crus bour- 
guignons; tel joli conseil d'adminis- 
tration où l'on établit un bilan miri- 
fique; un petit paysage qu'il con- 
naissait, aux environs du lac de 
Côme; et puis l'énergie, les trouvail- 
les, une grève d'ouvriers, où, sans 
escorte, il marcha sur les rebelles, 
les domina par la force du verbe 
et du regard. 

Morisset sentait son âme devenir 
infiniment pitoyable, il s'attendrit jus- 
qu'aux larmes à cause d'une rosse 
étique de fiacre, qui trottinait sous 
le fouet. Alors il jugea opportun d'ab- 
sorber un stimulant et s'arrêta dans 
un bar, où il se fit servir un sherry 
gobbler. • 



Morisset conclut à un arrêt défi- 
nitil. Il s'en alla, par les rues. C'était 
une nuit d'août finissant, avec un 
ciel léger, un air velouté, de la brise. 
Il savourait, en désespéré, la dou- 
ceur de l'existence et se cantonnait 
de plus en plus dans cette idée que, 
seul responsable du déficit devant les 
actionnaires et ne nourrissant pour 



* * 



Quelqu'un entra, s'assit à une ta- 
ble, demanda du Champagne. Moris- 
set, ayant tourné la tête, reconnut 
Jerry Smith. 

Il n'avait jamais été fétichiste ni 
superstitieux; mais les situations ai- 



^ UN AVIATEUR € 



guës incitent l'esprit au fatalisme. Ne 
se nommait-il pas Destin, ce hasard 
qui, à deux reprises dans la même 
soirée, plaçait cet Etre presque divin 
sur sa route ? Et Morisset ne devait-il 
point, par déférence envers sa propre 
carrière, qui pouvait encore être écla- 
tante, bravant — puisqu'il avait tout 
tenté — un point d'honneur, en som- 
me conventionnel, suivre une impul- 
sion étrange et soudaine, de s'adres- 
ser, tout à trac, au potentat trans- 
atlantique ? Vn 
geste de cet 
homme qui re- 
muait les mil- 
lions, et l'usine 
de Montrouge 
était non seule- 
ment sauvée, y-, 

mais, grâce au .'/ /■^ 
double alluma- 
ge que Morisset 
achevait de met- 
tre au point, on 
était sûr, en un 
an, de boule- 
\'erser le mar- 
ché de l'auto- 
mobile. 

Morisset salua Jerry Smith. 

Comme les autres conviv^es du dî- 
ner, il avait été présenté par Noir- 
feuille; mais il n'espérait guère être 
reconnu. A tort, car le grand homme 
lui dit: 

— Heureux de vous voir. Vous 
allez bien, depuis tout à l'heure? 

Et il l'invitait à s'installer près de 
lui. 

Un entretien s'engagea. Morisset 
qui, au début, bégayait d'émoi, s'était 
repris et discourait, maintenant, avec 
•sa faconde coutumière. Il aborda son 
affaire de front et formula net une 
demande. 

Alors Jerry Smith le dévisageait 
un instant, lui saisissait une main 




LE PILOTE, MÉRIDIONAL TONITRUANT l'P. lî) 



qu'il écrasa d'une étreinte chaleu- 
reuse, et il déclarait: 

— Splendide, en vérité, tout à fait 
splendide, pour un industriel français! 

Il prit un temps, et, comme se par- 
lant à lui-même, murmurait: 

— C'est un homme, c'est un hom- 
me... M. Morisset est un homme! 

La stupéfaction de Morisset se 
trouvait si colossale qu'elle n'aug- 
menta même plus lorsque Jerry 
Smith, ayant, là-dessus, entonné deux 
bouteilles en 
deux minutes, 
devenu subite- 
ment confiden- 
tiel, lui expliqua: 
— Moi, voyez- 
vous, mon bon 
ami, j'aime 
beaucoup les 
minstrels nè- 
gres qui gigo- 
tent, avec leurs 
jambes de ca- 
\ outchouc. J'ai 
connu, jadis, à 
Philadelphie, 
une espèce de 
vieux joueur 
de banjo qui n'avait fait que pincer 
les cordes toute sa vie et jamais levé 
un pied en même temps que l'autre. 
Un soir, je lui dis : « Essayez donc 
de danser, Wilkie. » Les autres obser- 
vent: « Non, Wilkie, ne faites pas 
ça, vous êtes un ancêtre, vous vous 
casserez la patte. » Je dis : « Es- 
sayez toujours, il y a cent dollars... » 
Un vrai prodige, mon bon ami, une 
révélation! Il est devenu célèbre de- 
puis, et vit de ses rentes... 

Un peu plus tard, sur un coin de 
table, Jerry Smith si'gnait à son 
« bon ami » un chèque de trois cent 
mille francs, en lui demandant s'il 
n'avait pas besoin de plus. Ce fut 
une excellente soirée pour Morisset. 



^ UN AVI AT EUR 



II 



MORISSET, DE LA MAISON MORISSET, CHOUIX ET C' 



Après des débuts 'admirables suivis 
d'une période assez critique, la mai- 
son d'automobiles Morisset, Chouix 
et C''^, contre l'attente du public et 
surtout des confrères déjà béats, 
s'était tout d'un coup remise d'aplomb, 
bientôt avait dii, devant des comman- 
des sans cesse accrues, tripler ses 
équipes, agrandir ses usines, créer 
des succursales, et, au bout de vingt 
mois, elle se plaçait parmi les quatre 
grandes firmes tenant la tête du mar- 
ché mondial. 

On se racontait que cette recru- 
descence de fortune était attribuable 
à la protection dont Jerry Smith, le 
milliardaire américain, avait, au mo- 
ment fatal, couvert l'ingénieur Moris- 
set, et qui lui avait permis de lancer 
entre autres innovations ce double 
allumage si remarquable. 

Toutefois on eût été surpris d'ap- 
prendre que le grain de leur inti- 
mité avait germé dans un bar, aux 
Champs-Elysées, en une rencontre 
que Morisset n'oublierait qu'à son 
dernier soupir. 

* 
* * 

Et, de fait, cette soirée marquait, 
dans sa carrière, une étape d'autant 
plus heureuse que Jerry Smith lui 
resta désormais un précieux conseil- 
ler: cet homme de génie — philo- 
sophe et docteur subtil quand il vou- 
lait s'en donner la peine — lui avait 
découvert des horizons insoupçonnés, 
l'avait initié à une conception beau- 
coup plus vaste de l'univers. 



— Voyez-vous, mon bon ami, avait 
coutume de dire Jerry Smith, — il 
parlait très correctement cette langue- 
ci, — ce qui vous manque surtout, 
à vous autres latins, c'est la notion 
de l'étranger, de ses mœurs, de ses 
aptitudes, de ses vertus propres. Pour 
les travers, oh ça! vous les relevez 
tout de suite; toutefois, en même 
temps, vous êtes disposés à lui recon- 
naître, beaucoup trop libéralement, 
des supériorités parfois inexistantes, 
sans jamais chercher à en faire l'ana- 
lyse, la critique; de sorte que l'inu- 
tilité de votre admiration en annule 
tout le bénéfice. 

Quant à cette sorte de stupéfaction 
assurée que vous manifestez en 
voyant quelque chose qui n'est pas 
« comme chez vous », elle concourt 
à éterniser — pour le plus grand 
dommage de votre race — le Mon- 
sieur est persan de l'immortel Mon- 
tesquieu. Je ne parle pas de votre 
obédience exagérée au qu'en dira- 
t-on, de votre soucieuse routine. 
Toute innovation vous terrorise, on 
dirait. Quand un monsieur entre dans 
un de vos bureaux et vient vous pro- 
poser une affaire, vous commencez 
par le regarder comme un malfaiteur, 
vous vous gendarmez et, la plupart 
du temps, vous ne l'écoutez pas. Et 
si, de grand hasard, vous avez retenu 
son offre, ce sont des tergiversations 
et des délais sans fin. Chez nous, 
on fait asseoir le monsieur, on l'en- 
tend, et l'on dit « oui » ou « non ». 
Et c'est quand, naguère, vous m'avez 
parlé si carrément, que vous avez 
attiré mon attention, mon bon ami; 



UN AyjATKÏI! <l 



] ai vu 
l'étoffe. 



qu'il y avait en \ous de 



Morisset réalisa le type de l'indus- 
triel novateur, du Français américa- 
nisé, ce qui constitue généralement 
un excellent modèle, car la race gau- 
loise s'imprègne de l'énergie anglo- 
saxonne, en laisse filtrer certaines 
humeurs grossiè- 
res, imperméa- 
bles à l'art, ré- 
fractaires à la 
perfection. 

Présentement, 
Morisset, devi- 
nant que l'ave- 
nir mécanique se 
trouvait aux aé- 
roplanes , étu- 
diait spéciale - 
ment les moteurs 
légers sans tré- 
pidation, qui dé- 
veloppent un ma- 
ximum de puis- 
sance sous un 
minimum de 




Il s'éprit de sa fille. 
Mlle Nicole tenait, du sang mater- 
nel, une peau mate et des yeux pro- 
fonds ; son père lui' avait transmis un 
courage presque viril, une humeur 
primesautière, qu'on songeait peu, du 
reste, à contrarier. 

Morisset, portant toujours beau, le 
succès donnant à sa maturité un par- 
ticulier lustre, réalisait en somme un 
parti des plus estimables; il fit sa 
cour, constata qu'il était accueilli gen- 
timent , mais 
qu'on ne le pre- 
nait pas au sé- 
rieux pour un 
liard. Sa passion 
ne faisait que 
s'accroître. Il at- 
tendit, dans une 
expectative ga- 
lante , empres - 
sée; et, sur ces 
entrefaites, il de- 
V i n t extrême - 
ment jaloux d'un 
rival qui s'incar- 
nait en la per- 
sonne de Gilles 
Lebrisard, élève 
à l'Ecole Cen- 



UN MONSIEUR AGE, AVEC UNE FACE CUITE, 

poids, et fonc- un collier de barbe aux poils rèches (p. 14;. traie, disciple 



tionnent quelle 

que soit l'inclinaison des axes. 

Jerry Smith l'y encourageait for- 
tement; le grand spéculateur lui avait 
écrit : 

« Vous êtes dans le droit chemin, 
la conquête de l'air m'apparaît com- 
me le vrai Problème; et quand j'en 
aurai fini avec la guerre des trusts, 
je deviendrai votre collaborateur. » 

Ces études avaient rnis Morisset 
en rapport avec nombre d'aéronautes 
et notamment, par Noirfeuille (on 
était redevenus intimes, aujourd'hui), 
avec M. Planchut, dont les conseils 
devaient l'inspirer souvent. 



choyé du père 
Planchut, et que Nicole semblait ac- 
cueillir avec une toute spéciale fa- 
veur. 

Car bien qu'en général, la petite 
se montrât rebelle aux nouveaux vi- 
sages, dès sa première entrevue avec 
Gilles, leurs relations avaient pris un 
caractère d'amicale camaraderie. 

Et voici que, du moins en sa pré- 
sence, elle paraissait changée. Devant 
ce garçon vivace, volontaire et hardi 
(dans sa prime adolescence peut-être 
fut-il porté à quelque timidité avec 
les femmes, mais, jugeant cela indi- 
gne d'un homme, il l'avait abolie), 



& UN AVIATEUR ^ 



on eût dit que, par une obscure et 
naïve coquetterie, elle comprimait en 
elle toute gaminerie, cherchait à se 
montrer de son sexe. 

Gilles Lebrisard, lui, se trouvait à 
cette phase de la vie masculine où 
l'on regarde du haut de sa mentalité 
conquérante le pauvre intellect des 



jeunes filles; et sans y mettre de la 
fatuité, encore que sa bonne mine 
et tout l'allant de sa personne lui 
eussent valu, entre autres conquêtes, 
celle de Mlle Barally, apportait dans 
son amitié — réelle — pour Nicole, une 
sorte de supériorité inconsciente, or- 
gueilleuse, aveugle aux regards d'amour. 



III 



MADEMOISELLE NICOLE ET SES FAMILIERS 



Quand, à fin d'éducation sociale, 
il avait envoyé Nicole chez les Noir- 
feuille, M. Planchut s'était imposé 
un sacrifice réel, car il adorait cette 
brune gamine dont il disait, avec 
fierté: « Une véritable de la Bros- 
sette, ça, pas d'erreur! » 

Du reste, Mlle Nicole n'allait pas 
tarder à s'affirmer de sa race: et 
voici que, vers ses dix-huit ans, elle 
s'insurgeait — gentiment — contre 
la tutelle trop guindée de ses parents 
d'adoption et révélait le dessein pré- 
cis d'habiter « avec papa »: parce 
que d'abord elle s'intéressait à ses 
travaux, elle désirait les suivre; puis 
elle se sentait le besoin de coudées 
franches, d'arbres et de ciel, à quoi 
les salons parisiens satisfaisaient mal. 

Le père Planchut, dans le fond, 
fut ravi. Cette enfant meublerait ri- 
chement, aux veillées, le grand salon 
du Castel; il aimerait l'entendre tapo- 
ter du piano, en accompagnement à 
la lecture de publications scientifi- 
ques, par quoi d'habitude il finis- 
sait sa journée. 

Cependant, pour la forme, et en 
acquit de conscience, il protestait, 
faisant chorus avec Mme de Noir- 
feuille, qui énumérait à Nicole tous 



les inconvénients mondains de se 
séquestrer ainsi. 

— Et puis, enfin, tu seras bientôt 
en âge de te marier. 

— Ah! je n'y songe guère! 

Et comme Nicole avait ce qu'on 
appelle en langage équestre « de la 
tête », la victoire, en principe, lui 
revint ; il fut convenu que du prin- 
temps à l'automne elle allait demeu- 
rer à Maisons-Laffitte; les NoirfeuiUe 
réclamaient seulement le monopole 
de l'hiver. 

— Bon, finit par acquiescer Nicole, 
c'est entendu. Vous m'aurez donc 
pour me conduire au bal. 



* * 



Elle mena l'existence rustique et 
libre pour laquelle elle se sentait 
créée. Férue surtout d'équitation, elle 
passait des heures — montée sur un 
pur-sang en retraite que le père Plan- 
chut acquit pour elle, d'un entraî- 
neur voisin — à sillonner les belles 
routes de la forêt. 

D'abord, M. de la Brossette avait 
insisté pour que son vieux jardinier 
Germain, ci-devant spahi, l'accompa- 



^ UN AVIATEUR € 



3) 



t^J^^nK^Mn ' 



Jl^^:.. 



gnât. Mais, avec 
des ruses de 
sauvage, elle se- 
mait le subalter- 
ne, et en fin de 
compte, il fut 
admis que Mlle 
Nicole se pro- 
menait seule. . . 
Point tout à fait, 
car un quatuor 
de chiens, ses 

commensaux 
habituels, l'es- 
cortait invaria- 
blement. 

Ce bataillon 
se trouvait d'un 
recrutement as- 
sez composite. 
Le bull, intitulé 
Clown, et consti- 
tuant un don de 
M. de Noirfeuil- 
le, était blanc, 
avec un poitrail 
large comme un 
four, des yeux 
bordés d'écarla- 
te, des oreilles 
truffées de len- 
tilles noires et 
une queue re- 
croquevillée en 

ressort à boudin. Chocolat, caniche 
marron, avérait un caractère affec- 
tueux et intuitif. Khaki, Saint-Ber- 
nard mordoré et soyeux, se manifes- 
tait en jappements sonores. Quant à 
Voyou, cette chienne bâtarde, mâti- 
née de toutes les espèces, ayant un 
jour rencontré Nicole sur son che- 
min, l'avait suivie, par instinct de 
bête qui sent vivre un cœur frater- 
nel, et, naturellement, elle s'était vue 
adoptée. 

A part les coups de dents usuels 
en certaines circonstances délicates, 



/^ ./ 




\ 



UN BON PILOTE DOIT S ETUDIER A CONNAITRE ET A RECONNAITRE 
LES PAYS A VOL d'oISEAU (p. i8). 



les quatre s'entendaient bien, et dans 
tous les cas se montraient d'accord 
en une commune adoration pour leur 
patronne. 

Aimant tous les animaux, elle en 
possédait encore d'autres, plus ou 
moins domestiques, qui vivaient en 
des domaines spécialement affectés à 
leur usage et défendus par les grilles 
contre la curiosité périlleuse des 
chiens ; la cuisinière n'avait pas licence 
de porter en ces lieux le coutelas fu- 
nèbre, et en était réduite à faire ve- 
nir la volaille et le gibier du dehors. 



^ UN 'AVIATEUR € 



IV 



UN PERFORMER DE LA VIE INTENSE 



D'un accord unanime, ses conci- 
toyens nommaient Jerry Smith l'hom- 
me le plus étonnant de toute l'Amé- 
rique, et chacun sait que ce pays 
regorge d'hommes étonnants. 

Comme tous les héros, la légende, 
déjà de son vivant, l'accaparait. On 
lui donnait pour auteur un roulier 
du Lincolnshire, un aubergiste de 
Calcutta; certains Taffirmaient bâ- 
tard d'archiduc; d'autres le faisaient 
naître d'un cowboy et d'une indienne 
Squaw; et, disait-on, lui-même avait 
vécu plusieurs années dans le Ranch. 

Aussi bien, touchant ce chapitre, 
on se trouvait réduit aux hypothèses ; 
car nul n'avait la clef du commence- 
ment; et Jerry Smith, entre autres 
particularités, incarnait celle d'être 
un des citoyens des U. S. A. les plus 
rebelles à l'interview. 

Il accoutumait seulement de dn-e: 

— Mes mémoires, si je les rédige, 
seront peut-être curieux. 

Dans la chronique contemporame 
on ne rencontrait sa personnalité qu'à 
l'époque même où, vers la quaran- 
taine, il sortit de l'ombre, pour mon- 
ter, d'un essor, au pinacle. 

Une manœuvre de Bourse sur les 
nickels du Wyoming l'avait fait riche 
du jour au lendemain; il était parti 
de là pour gravir l'échelle des suprê- 
mes biens, dans une suite de triorn- 
phes sans une défaite qui en eût 
rompu la filière, et dont les Chemms 
de fer de l'Alaska, de Sydney-Mel- 
bourne, du Sud-Chinois, les Canaux 
du Brésil et du Paraguay, la Coopé- 
rative des Banques, les Syndicats des 



Houillères et des Métaux, furent les 
étapes culminantes, avec, entre 
temps, une grenaille d'autres entre- 
prises, les plus diverses, les plus 
inattendues, assumées comme en 
manière de jeu, et qui auraient suffi 
pour instituer cent fortunes: la So- 
ciété des Autodromes, l'Association 
des Religions, les Haras du Dakota, 
les pianos mécaniques brevet Bollan- 
der, les projecteurs Scott à lumière 
bleue, et l'United States Tailoring C", 
qui fabrique journellement dix mille 
costumes, pour les deux sexes, tous 
les âges, toutes les tailles, toutes les 
conformations, tous les états, pour 
ceux qui ont le bras gauche plus 
court que le droit et réciproquement, 
de même en ce qui concerne les 
jambes, pour les bossus, les culs-de- 
jatte, les nains et les géants, pour 
la magistrature, l'armée, la marine, 
pour les sports, depuis le tennis jus- 
qu'à l'aviation. 

En dernier ressort, ayant conquis 
ce qu'il est possible, ici-bas, de con- 
quérir, entassé l'or à la pelle, spéculé 
sur la terre et les hommes, contrôlé 

— par les trusts dont il faisait partie 

— la production d'à peu près tout ce 
qui se fabrique, ne pouvant plus ima- 
giner d'obstacle à aucune réalisation, 
pour peu qu'elle ne fût pas d'ordre 
surhumain, suffisamment outillé pour 
ouvrir, sans collaboration, s'il lui en 
prenait fantaisie, un tunnel sous la 
Manche, capable de racheter à un 
empire, une province, corps et biens, 
Jerry Smith, âgé de soixante ans^ 
se montrait encore un gaillard ro^ 



^ VN 'AVIATEUR € 



3 S 



UNE AERONEF 
MÉTAL 



buste, d'une intelli- 
gence qui ne parais- 
sait nullement déten- 
due par de si invrai- 
semblables efforts , 
parce qu'il sut doser, 
en bon chimiste, la 
quantité d ' émotion 
afférente à tout acte, 
et qu'il se trouvait 
supérieurement doué 
pour ce sport primor- 
dial que constitue 
« l'art de vivre ». 

Ce masque, aux 
traits immobiles, il 
l'avait voulu absolu- 
ment tel: car notre 
moral finit par se 
confonner au physi- 
que, et Jerry Smith 
jugeait utile d'aller, calme; mais sous 
cette effigie glaciale, était une sensi- 
bilité, un cœur — actif jusqu'à pré- 
sent, disaient les très intimes, — du 
tact, de l'humour, du bienveillant 
scepticisme. Il buvait sec, mangeait 
bien, et contrairement à plusieurs de 
ses confrères du milliard, ne profes- 
sait aucune théorie piétiste. 

Son existence privée était d'une 
magnificence sobre, ordonnée, somp- 
tueusement discrète. 

En effet, nos jours se trouvant 
comptés, il estimait sage et légitime 
d'en extraire, dans les limites, tout 
au moins externes, du bon droit, un 
maximum d'agrément personnel. 

Au lieu de se sacrifier vaniteuse- 
ment aux idées reçues, il avait tâté 
ses penchants, et, une bonne fois, 
il se donna la peine de régler son ordi- 
naire selon les données que l'expé- 
rience de ses penchants particuliers 
lui avait fournies. 

A première vue, le problème paraît 
simple, lorsqu'on dispose du tout- 
puissant levier. Cependant, il faut — 




MUE PAR LES,EFFLUVES D UN MYSTERIEUX 
DESCENDAIT SUR PARIS (P. 25). 



en de tels arrangements — prendre 
garde aux méchefs qui résultent d'un 
luxe surabondant, d'une pléthore 
d'aise. Ainsi, par exemple, certains 
nababs, jaloux de posséder un train 
de maison splendide, se rendent la 
vie odieuse par l'immixtion de la 
livrée en leur intimité, — obligés 
qu'ils sont de conserver perpétuelle- 
ment une attitude (partant, de s'im- 
poser un effort), ■ — se voient plus 
mal servis que de petits bourgeois, 
patrons d'une unique bonne, boivent 
de la piquette dans des bouteilles 
glorieusement étiquetées ! 

Suivant ces principes, Jerry Smith, 
sans cesse en déplacements, de même 
qu'il s'était édifié dans la plupart 
des cités américaines des maisons 
conformes à son idéal d'agrément, 
possédait, pour les voyages mariti- 
mes, un steamer exactement aménagé 
comme ces habitations, et, sur terre, 
l'attendant au garage de la station la 
plus voisine, des trains qui consti- 
tuaient une réduction de son home. 
Un poste de télégraphie — - qui fut 



VN AVIATEUR ^ 



sans fil dès que cette méthode se 
trouva applicable — le reliait à ses 
bureaux. En même temps que son 
état-major de secrétaires, et que son 
chef français, payé dollars 50.000 
annuellement, le convoi recevait un 
orchestre de musiciens choisis, et un 
vieux nègre danseur et joueur de 
banjo; car Jerry Smith, éclectique 
mélomane, révérant Beethoven au- 
tant qu'il convient, parfois se com- 
plaisait tout de même aux rythmes 
bizarres du cake-walk. 

D'autre part, s'il avait décidé de 
faire route en automobile, il prenait 
place en de colossales deux cents HP, 
habitacles confortables et rapides, et 
trois roulottes semblables l'escor- 
taient, au cas d'une panne, sur tous 
les chemins. 



* * 

Au surplus, dans ses comporte- 
ments, nulle ostentation; s'il se mon- 
trait en général inabordable, toutes 
les semaines, pendant deux heures, 
le vendredi, il recevait, où que ce 
fût. Un boy cireur de bottes se trou- 
vait admis, au même titre qu'un lord, 
à ces audiences où les spécimens les 
plus disparates du genre humain se 
trouvaient représentés. Certains pèle- 
rins de ce pape moderne avaient fran- 
chi des milliers de milles pour lui 
parler. Chacun avait deux minutes, 
scrupuleusement chronométrées par 
un assistant. 

Le visage impassible, Jerry Smith 
prenait une note sur un calepin, sa- 
luait et passait à un autre. 



V 



l'institut aéronautique jerry SMITH 



Jerry Smith allait apprendre l'im- 
mense ennui des hommes d'action qui 
ne voient plus rien à tenter, lorsqu'il 
s'avisa que le seul domaine encore 
inexploré et digne de sa sollicitude 
se trouvait être celui des airs. 

Donc, après avoir mené à bien, 
comme d'usage, une dernière entre- 
prise, colossale du reste, et qui consis- 
tait à truster l'industrie du fer, non 
seulement suivant les Kartells d'Alle- 
magne et d'Amérique, mais sur l'en- 
tière surface du globe, Jerry Smith 
remit aux têtes de son état-major les 
affaires courantes, et vint à Paris 
« travailler ». 

C'est en France, effectivement, 
qu'il avait résolu de fonder un vaste 
Institut d'études aviatoires; car il 
estimait que sous le rapport du pur 



génie mécanique les races latines se 
trouvent supérieurement douées. 

Il conçut cette organisation avec la 
prévoyante méthode qui le caracté- 
risait en toute circonstance. 

Par le moyen de correspondants 
répartis en réseau sur la terre, sans 
excepter les plus lointains pays (quel- 
ques mauvais plaisants prétendirent 
que l'on communiquerait même avec 
la Lune), de vastes bureaux devaient 
centraliser tout ce qui se produisait 
de neuf en aviation. 

Un Bulletin de l'Institut, qui serait 
publié en éditions polyglottes, enre- 
gistrerait, classerait et commenterait 
les faits et les résultats. 

Dans le même temps que l'on es- 
sayerait de constater le présent, de 
découvrir l'avenir, Jerry Smith vou- 




c'était une nuit d'août finissant, avec un ciel léger, un air VELOUTE, 

DE LA BRISE (P. 28). 



g. Z7J\' 'AVIATEUR ^ 



lait que l'on scrutât également le 
passé aéronautique, lequel pouvait 
être fécond d'enseignements. 

Une équipe spéciale de philologues 
et de savants serait expédiée en 
Egypte, en Grèce, en Asie-Mineure, 
pour étudier, sur place, les monu- 
ments et leurs inscriptions, recueillir 
jusqu'aux derniers indices de la lé- 
gende, écrite ou orale. Toutes les 
bibliothèques de l'univers seraient 
explorées à fond. 

Des sections spéciales devaient être 
consacrées aux travaux de mathéma- 
tiques, de mécanique appliquée, de 
chimie et d'électricité; d'autres, 
vouées à l'établissement des acces- 
soires. Les moteurs se trouvaient étu- 
diés en dehors, par la maison Moris- 
set, Chouix et C'^, solidaire, par ce 
fait, de l'entreprise. 



Morisset, un peu surpris et qui se 
demanda si Jerry Smith ne voulait 
pas rire. Mais l'inventeur ne se ren- 
contre pas ainsi sur commande. 
N'est-ce pas en quelque sorte pour 
y suppléer que vous créez l'Institut? 
— Non point. Les études de nos 
divers collaborateurs nous aideront 
à circonscrire la question, à en met- 
tre au jour les données, les éléments, 
et à placer de notre côté les meil- 
leures chances de réalisation techni- 
que. Elles ne sauraient suppléer à 
l'Homme nécessaire. N'avez-vous ja- 
mais fait cette remarque, mon bon 
ami: en ce siècle de mille obstacles 
surmontés, l'aviation — art primor- 
dial, car se transporter rapidement 



* 
* * 



Tout cet organisme, grâce à la sur- 
prenante activité de Jerry Smith, que 
Morisset secondait d'ailleurs avec dis- 
cernement, bientôt allait se trouver 
en train. D'ores et déjà 
le mouvement qu'il sus- 
citait fut énorme, et l'on " 
pouvait à coup sûr en 
attendre de prochains et 
valables résultats. 

Cependant Jerry 
Smith ne se déclarait 
pas satisfait, il avait 
conscience qu'un élé- 
ment faisait défaut à 
cet ensemble. 

Un jour, en présence 
de Morisset, il résuma 
son idée: 

— Ce qu'il nous fau- 
drait, c'est un inven- 
teur, l'Inventeur! 

— L'Inventeur, fit 




QUEI.QU UX ENTRA, S ASSIT A UNE TABLE, DEMANDA 
DU CHAMPAGNE (p. 28). 



40 



^ UN 'AVIATEUR € 





JERRY SMITH SE MONTRAIT ENXORE 
L'N GAILLARD SOLIDE (P. 34). 

d'un point à un autre sans avoir be- 
soin de routes tracées, c'est une vic- 
toire suprême sur l'espace et le temps 
— l'aviation végète, en enfance. N'est- 
il pas surprenant de regarder où nous 
en sommes, malgré tant de science 
accumulée?... Or j'estime, qu'à cette 
heure, l'individu qui possède en son 
cerveau la clef du problème, existe. 
Il faudrait le découvrir, et nous l'atta- 
cher. 

— Peut-être avez-vous raison! fit 
Morisset pensif. 

Quelques instants, la face de l'Amé- 
ricain demeura inexpressive; puis il 
y eut dans ses yeux comme un pétille- 



ment, un éclair de mémoire et d'in- 
tuition ! 

— Dites-moi, mon bon ami, s'in- 
formait Jerry Smith, je me rappelle 
qu'il y a quelque temps, vous m'avez 
fait visiter, à Maisons-Laffitte, le parc 
aérostatique d'un pilote remarquable, 
oui, remarquable en tous points, un 
maître... 

— M. Planchut de la Brossette! 

— C'est cela... Eh bien! ce M. de 
la Brossette m'avait présenté un 
jeune technicien. Vous êtes, je crois, 
familier de la maison, vous devez voir 
qui je veux dire? 

— Oui, un nommé Gilles Lebri- 
sard, fit" Morisset, après une hésita- 
tion. 

— Qu'est au juste ce Gilles Lebri- 
sard? 

— Un fils de bonne famille bour- 
geoise, élève à l'Ecole Centrale, et 
qui s'occupe d'aviation. Oh! intelli- 
gent et débrouillard, certes ! 

Et Morisset n'avait pu s'empêcher 
de mêler quelque amertume à ses 
paroles, considérant Gilles Lebrisard 
comme l'obstacle le plus certain à sa 
félicité. 

Jerry Smith, très observateur, avait 
tout de suite perçu du dépit dans sa 
réplique; il se réserva d'en appro- 
fondir les motifs à l'occasion et, sans 
rien laisser paraître, il continua: 

— Comme nous étions sur la cale 
du dirigeable, lorsque M. Planchut 
m'a fait examiner ses gouvernails 
obliques, je ne sais si vous vous rap- 
pelez, mais il y avait là une com- 
mande indéréglable par transmission 
souple, très curieuse, une de ces ma- 
chines où l'on sent que « ça y est ». 
J'entends encore M. Planchut nous 
dire, de sa grosse voix : « C'est le petit 
qui a trouvé ça, en s'amusant... » Et 
maintenant je me souviens de sa fi- 
gure et de son regard, à ce jeune 
homme. Il m'a impressionné. C'est 



^ UN 'AYIATEVB € 



41 



à lui que je pensais tout à l'heure, 
en vous parlant de V Inventeur. Gilles 
Lebrisard est peut-être celui qu'il 
nous faut. Voulez-vous me l'amener 
im de ces matins? 

— Entendu, fit Morisset. 

Et, après y avoir fait premièrement 
grise mine, il envisagea d'un assez 
bon œil l'obligation (Jerry Smith 
ayant dit: je désire) de les mettre en 
rapport. Car, au cas, assez probable, 
où l'Américain attacherait Gilles Le- 



brisard à sa nouvelle entreprise, ce 
dernier négligerait forcément M. de 
la Brossette, dans les alentours du- 
quel il passait tout son temps; Mlle 
Nicole trouverait, ainsi, moins de 
facilités pour voir le blanc-bec; et 
enfin, de la sorte, lui, Morisset, aurait 
plus libre la route de ce cœur re- 
belle, mais, il en était certain, point 
imprenable puisque la petite, en 
somme, lui marquait de la sympa- 
thie. 



VI 



UN JEUNE HOMME LIBRE 



Dans le vaste jardin d'hiver, devant 
une table éblouissante de surtouts 
et d'attributs, chargée de victuailles 
fines et de magnifiques vins, tous 
trois, les présentations faites, s'étaient 
installés en silence. 

Jerry Smith, à diverses reprises, 
scruta son nouveau commen- 
sal. Gilles Lebrisard ne mani- 
festait aucun trouble devant 
un tel personnage. Et chaque 
fois qu'il en trouvait l'occa-. 
sion, il l'inspectait 
aussi , tranquille - 
ment , d' égal à 
égal. 

Enfin, après une 
pause d'entrée en 
appétit , laquelle 
dura le temps des 
hors - d'œuvre, Jer- 
ry Smith dressa 
son faciès blême et 
pensif, cligna ses 
pesantes paupières 
sur son regard ai- 
gu, dont il diri- 
gea le trait vers 



Gilles Lebrisard, et il articulait : 
— Mon ami Morisset a dû vous 
dire que nous élaborons le projet 
d'un Institut ayant pour but de cen- 
traliser les études contemporaines 
touchant l'aviation, de combiner, de 
construire et d'essayer des appareils. 




"0^ 



ICOLE SE TENAIT AU VOLANT (P. 4|) 



42' 



^ VN 'AVIATEUR € 



cela dans les circonstances les plus 
propices, puisque tout l'argent né- 
cessaire — je parle de millions — 
sera fourni. 

— Oui, M. Morisset m'a expliqué! 
disait Gilles Lebrisard. 

Et il ajouta, avec bonne humeur: 

— C'est une riche' idée que vous 
avez eue! 

Morisset semblait effaré de tant 
d'audace; Jerry Smith émit un petit 
rire approbateur: 

— Bonne plaisanterie! Mais je 
viens au fait. M. Planchut de la 
Brossette, dont j'estime grandement 
la science d'aéronaute, et qui m'a 
accordé l'honneur de me recevoir na- 
guère, avait attiré mon attention sur 
divers perfectionnements d'appareils, 
dus à votre ingéniosité. Ayant con- 
fiance dans vos aptitudes, je vous 
propose de travailler avec nous ; vous 
trouverez dans cette collaboration 
technique des facilités matérielles que 
vous ne pourriez rencontrer, je crois, 
ailleurs. Les conditions, vous les fixe- 
rez vous-même. 

Gilles Lebrisard, très calme, répli- 
quait : 

— Ce que vous me proposez là est 
très séduisant. Je dois pourtant vous 
prévenir qu'actuellement l'Ecole ne 
me laisse pas trop de loisir et que 
dans six mois, lorsque j'en serai sorti, 
je me verrai tenu de servir une année 
m5. patrie. 

— L'Institut ne sera pas un bu- 
reau, tout au moins en ce qui vous 

^concerne. Vous aurez toute liberté 
d'initiative. 

— Alors, je vais y songer, et je 
vous répondrai dans quarante-huit 
heures. 

— Parfait! résuma Jerry Smith la- 
coniquement. 

Et l'on parla d'autre chose, cepen- 
dant que Morisset retenait à peine 
son indignation contre ce paltoquet. 



qui avait le front de demander à 
« réfléchir » en face d'une telle au- 
baine!... Le même, parbleu, le même 
qui considérait toutes les attentions 
de Mlle Nicole comme un hommage 
dû. 

Lorsque Gilles eut pris congé, Mo- 
risset, seul avec Jerry Smith, s'é- 
criait : 

— Un petit faiseur! 
L'Américain sourit: 

— Vous auriez tort de lui en vou- 
loir^ mon bon ami. J'aime, au con- 
traire, cette attitude crâne et pon- 
dérée à la fois. Elle est rare chez 
les jeunes gens de votre pays... Et 
elle ne m'inspire qu'un désir encore 
plus vif de le voir se joindre à nous. 
Toutefois, je doute qu'il accepte... 

— Vous doutez! 

— Oui. Ce garçon-là est un indé- 
pendant, je l'ai jaugé tout de suite. 
J'ai eu beau le tranquilliser à cet 
égard, il craindra d'être embrigadé, 
de subir un joug. 

Et l'avisé spéculateur ne se trom- 
pait pas. 

Gilles Lebrisard élevait en lui- 
même une sorte de culte à sa liberté. 
Il l'avait, complète, aux côtés du 
père Planchut, et il affectionnait le 
vieil homme bourru et jovial, qui 
savait si bien le comprendre et le 
guider en lui laissant la bride au 
col. 

En outre, au point de vue maté- 
riel, M. Lebrisard, retiré du com- 
merce avec soixante mille livres de 
revenu, avait, ainsi que madame son 
épouse, fini par prendre au sérieux, 
et même par révérer la vocation de 
ce fils aventureux : ils ne lui marchan- 
daient, que pour la forme, les sub- 
sides. 

Puis il était aussi là, le grand- 
père Roumerie, décharné et jaune, 
hôte ponctuel d'un fauteuil à rou- 
lettes, dont le regard mort ne s'allu- 



^ UN AYIATEVB € 

niait qu'avec la fierté de voir ce 
rejeton sublime de sa race. 

* 
* * 

Lorsqu'on demandant conseil, Gil- 
les Lebrisard eut fait part à M. 
Planchut de son entretien avec Jerry 
Smith, l'aéronaute, un instant, se 
montra perplexe: 

— Evidemment. Les capi- 
taux de cet bomme sont un 
levier puissant pour un inven- 
teur. . . Tu as beau n'être 
pas un râleux, n'empêche que 
des millions, c'est des millions. 
Rien que d'avoir la responsabi- 
lité de construire et d'utiliser un 
aérodrome — et tu sais, pour 
un coup, si cela importe dans 
les essais de vol, — ça vaut 
qu'on y regarde à deux fois, avant 
de refuser, ce dont; du reste, je vois 
que tu meurs d'envie... 

Comme ils discutaient en se pro- 
menant au jardin, une automobile 
à la porte du parc' mugit, et Mlle 
Nicole parut, laquelle fut mise, par 
M. Planchut, au courant de l'affaire. 

— D'ailleurs, concluait Gilles, je 
ne marche pas avec Jerry Smith. 
C'est décidé. 

Le visage de Mlle Nicole, qui avait 
paru préoccupé , s'illumina ; sans 
même songer à s'apercevoir de ce 
changement, Gilles, avec la gravité 
puérile des jeunes gens que tient 
l'Idée, expliquait: 

— Je sens que je ne ferai jamais 
rien de bon si je ne me sens pas 
mon maître, et je ne quitterais pour 
rien au monde M. Planchut. 

— Et votre petite camarade, ça 
vous serait donc égal de la quitter? 
fit Mlle Nicole sur le ton de la plai- 
santerie. 




LE NOMME CARLUS CROCHET, AVEC SA 
FLÈCHE ET SON COR (P. 50) . 



— Bien sûr non ! déclarait Gilles 
avec condescendance. 

Nicole badina encore. 

— Il dit cela par politesse, parbleu ! 
Puis elle se détourna comme pour 

rajuster d'une tape des plis, invisi- 
bles d'ailleurs, de sa jupe, s'éloigna 
dans l'allée, suivie de plusieurs 
chiens, lesquels faisaient fête à son 
arrivée. 

Et, se penchant vers son caniche 
Chocolat, elle lui chuchotait, confi- 
dentielle et douloureuse: 

— Il ne m'aime pas, il ne m'aime 
pas, il ne m'aime pas!... 



44 



^ UN 'AVIÂTEUB € 



VII 



LES FIANÇAILLES SUR LA ROUTE 



Ce matin de juillet, on s'en allait 
déjeuner à Rouen, où il y avait des 
courses. 

Aille Nicole se tenait au volant de 
la soixante chevaux huit cylindres 
M. C. C. (alias Morisset, Chouix 
et C'e), une voiture d'entre les voi- . 
tures, construite à l'usage personnel 
du directeur, — aucune trépidation, 
roulements veloutés, pas de bruit, 
sauf un ronron berceur et lointain, 
musique plutôt que son de moteur, 
— et tandis que M. Planchut, avec 
les Noirfeuille, prenait place dans la 
limousine, Morisset avait tenu à occu- 
per le second baquet du siège. 

Encore que cela se trouvât notoire- 
ment superfétatoire, car Mlle Nicole 
conduisait, au su de chacun, comme 
une merveille, il avait donné comme 
prétexte l'éventualité de quelque brus- 
que incident sur la route; et, en 
réalité, seul le grand désir de mettre 
à profit l'occasion d'un tête-à-tête, 
inspirait le très amoureux Morisset. 

Gilles Lebrisard, compagnon habi- 
tuel de leurs randonnées, manquait 
à celle-ci. Car il accomplissait, pour 
lors, son année de service militaire, 
en qualité de sous-lieutenant artilleur, 
à Besançon. 

Au surplus, l'ingénieur eût été le 
dernier à se plaindre de son absence. 
Non qu'il éprouvât une véritable ini- 
mitié à l'égard du jeune homme. Et 
si, dans les débuts, il l'envisageait 
comme un rival, il s'était, depuis, 
convaincu d'erreur. Seulement, Mo- 
risset, dont l'âge mûr mêlait un peu 
de sollicitude à son ardeur, s'irritait 



de voir ce gamin passer avec une 
pareille indifférence devant un trésor 
vivant que lui, Morisset, eût été si 
heureux de conquérir. 

Et alors, une colère le prenait et 
c'est à peine s'il se retenait pour ne 
pas lui ouvrir les yeux, à Nicole, lui 
démontrer clairement qu'elle dispen- 
sait l'or de son cœur au profit d'un 
sot préférant à sa douce pureté de 
vierge les grimaces d'une cabotine 
sans lustre. 

Mais — loyal — Morisset avait 
toujours réprimé ces mouvements-là 
et su s'arrêter juste à temps pour 
ne pas commettre ce qu'il eût consi- 
déré, ensuite, comme une traîtrise. 
Puis, il pensait: « Elle comprendra 
bien elle-même, elle comprendra... 
qu'il est indigne d'elle, et que je 
l'aime... » 



* 
* * 



Après un long silence, sans tourner 
la tête, les yeux au loin, elle parla 
tout d'un coup : 

— Mon petit Morisset, puisque 
vous êtes mon ami, vous me devez 
la vérité. Dites-moi, est-il exact que 
Gilles Lebrisard ait une maîtresse ? 

— Mais, à quel propos?... 

— Répondez ! 

— Cette demande, vraiment... 

— Oui, je sais ce que vous allez 
prétendre: ce n'est pas convenable; 
une jeune fille est censée ignorer ces 
choses. Mais vous savez bien que je 
ne suis pas une jeune fille comme les 




ILS DISCUTAIENT AU JARDIN (p. 43). 



^ UN AVIATEUR € 



47 




ON SE MONTRAIT LES BARAQUEMENTS OU LES CHAMPIONS 
TENAIENT LEURS APPAREILS (P. 52). 



autres, et que papa m'a élevée « à 
la garçon ». Alors, répondez! 

Morisset allait se réjouir: voici 
donc que Nicole, instruite d'une liai- 
son, du reste notoire, l'incitait elle- 
même à des confidences que, par une 
loyauté native, il avait tant de fois 
dû ravaler. Il allait pouvoir... Mais 
non; vraiment le rôle de délateur lui 
déplaisait, et il se tint dans le vague : 

— C'est possible... Je n'en sais 
rien, dit-il. 

— On m'a nommé une demoiselle 
Barally... 

— Vous êtes mieux renseignée que 
nous autres. 

— Vraiment? 

— Vraiment. 

Et à brûle-pourpoint : 

— Mais, voyons, Mlle Nicole; puis- 
que vous me posez des questions, 
je puis, à mon tour, vous interroger. 

— Allez. 

— Vous portez donc toujours beau- 
coup... d'intérêt à ce jeune homme? 

Elle battit des paupières, réfléchit 
une seconde et murmura: 

— Je lui en portais beaucoup, oui. 



Cet imparfait donna à Morisset une 
joie énorme. Il n'en croyait point 
ses oreilles. Timidement il demanda: 

— Et... maintenant? 

— Je vous répondrai en toute fran- 
chise, mon bon Morisset... 

Il interrompit: 

— C'est que, vous le savez, je vous 
aime, moi! 

Ferme au volant, les yeux toujours 
bien fixes sur la route, comme il 
convient à un chauffeur sérieux et 
conscient de ses responsabilités, Ni- 
'cole poursuivit: 

— Je vous crois, Morisset. Car 
cela, toute votre conduite me le 
prouve. Je vais vous étonner, même, 
en vous disant que je vous admire 
beaucoup à cause de votre attitude 
envers Gilles. Vous auriez pu me le 
débiner. Vous ne l'avez jamais fait. 
Et tout à l'heure, encore, à mes ques- 
tions, sans vous douter que c'était 
une épreuve, vous avez opposé la 
discrétion d'un tout-à-fait chic type. 

D'ouïr ces paroles, il semblait à 
Morisset qu'un fluide enivrant lui 
coulait à l'âme. Il fut siir le point 



48 



^ UN 'AVIATEUR € 



de saisir, pour la couvrir de baisers, 
la main, la petite main gantée qui 
tenait la direction, mais dont il dut 
respecter la mission sacrée. 

— • Alors, balbutia-t-il, vous ne me 
découragez plus? 

Elle mit en première, pressa de 
son soulier mordoré la pédale du 
frein, et, à cette allure ralentie, libre 
de ses regards, elle dévisagea Moris- 
set droit dans les prunelles: 

— Vous êtes sûr que vous n'aurez 
pas de jalousies rétrospectives? 

— Je jure! 

— Vous m'aimez assez pour cela? 

— Je vous aime plus que tout. 
Alors, très émue : 

— Eh bien! Morisset, c'est enten- 
du. Je serai votre femme. 



Et juste à ce moment, le père 
Planchut, qui n'admettait pas les 
vitesses « bourgeoises », s'était 
penché hors de la portière, et 
criait : 

— Eh bien! quoi, on s'endort... 
Une panne? 

Elle dit, en riant : 

— Jamais de panne, tu sais bien, 
papa, les voitures Morisset! 

Et, tout de suite, Nicole ayant exé- 
cuté un geste habituel et précis, la 
soixante chevaux emporta sur la riche 
chaussée normande, en quatrième : 
un brave homme de père, un couple 
de gens parfaits, un ingénieur invrai- 
semblablement heureux, et une jeune 
fille qui avait décidé d'agir en per- 
sonne raisonnable. 



TROISIEME PARTIE 



EMOIS TARDIFS 



Parfois vous passez près de votre 
Bonheur qui vous tend les bras et 
vous ne le reconnaissez point; c'est 
plus tard que vos yeux se sont ou- 
verts et alors il y a vraiment place 
pour la ténébreuse douleur de n'avoir 
point vu. 

Avec une sorte de délectation mo- 
rose on imagine la coupe enchantée 
que, délibérément, on éloigna de ses 
lèvres, on songe à tant de droits 
charmants abdiqués. Et ce jour-là, 
si la mort, la mort seule irréparable, 
ne s'est point entremise, et si c'est 
seulement le temps fatal, la distance 
et les lois du cœur, que l'on voit à 
combattre, on espère encore: on 



goûte tel automne à défaut du prin- 
temps passé; et voilà le dernier bon- 
heur. 

Le regret lentement s'infiltrait en 
l'âme de Gilles Lebrisard, depuis cer- 
tain matin où, dans la petite chapelle 
absidale de l'église, à Versailles, Ni- 
cole Planchut de la Brossette lui ap- 
parut sous les voiles candides de 
l'épousée. 

Il crut, sans doute, être heureux 
de la savoir heureuse, et elle l'était 
en somme, car en épousant l'ingé- 
nieur Morisset, elle avait non point 
consenti un sacrifice, mais accompli 
un acte qu'elle jugeait bon. 

Et, en plein épanouissement de 




ILS AVAIENT DISPARU DERRIERE LES CIMES DE LA FUTAIE BORDANT 
LES RIVES DE LA SEINE (P. 54). 



femme, elle savourait maintenant un 
bonheur, en somme appréciable, 
qu'amenuisait à peine une teinte de 
mélancolie. 

Comme autrefois, seulement avec 
une ferveur nouvelle chez l'un, un 
peu plus de réservée chez l'autre, ils 
se traitaient en camarades, se ren- 
contraient aussi souvent: car Gilles, 
son service militaire achevé, était 
venu s'installer à demeure auprès du 
père Planchut, et Nicole, quoique 
résidant à Paris, venait presque cha- 
que jour, au Castel, voir son bonhom- 



me de père, visiter ses quatre chiens, 
qu'elle n'avait pas voulu condamner 
à l'air malsain, à l'espace avare des 
métropoles. 

Déjà, sans qu'il voulût approfon- 
dir, une tristesse inconnue le han- 
tait. 

Et, non plus avec la calme assu- 
rance de jadis, mais avec une sorte 
d'acharnement où se mêlait l'obscur 
instinct qui nous pousse à rechercher 
par tout moyen l'oubli des peines, 
il se jetait à la réalisation de son rêve 
aérien. 



Il 



LA COUPE JERRY-SMITH 



Pour inaugurer l'Institut, Jerry 
Smith fit savoir qu'il créait une 
Coupe internationale à disputer au 
printemps de l'année suivante: cinq 
cent mille francs étaient offerts au 
pilote de Taéroplane qui, en moins 
de quinze heures, partant de Baga- 
telle, gagnerait Rouen et, après avoir 
doublé la flèche de la cathédrale, 
reviendrait au point de départ, sous 
la seule obligation d'avoir deux pla- 



ces occupées, et, au cas d'avarie en 
route ou d'atterrissage, de ne point se 
ravitailler et de ne réparer que par 
les moyens du bord. 

L'essor imprimé à l'aviation par 
cet établissement, dont le Bulletin 
polyglotte, tiré à des infinités d'exem- 
plaires, devint comme un régulateur 
de recherches, un centre où conver- 
geaient toutes les inventions aéronau- 
tiques, avait été de belle envergure. 



so 



^ UN AVIATEUR € 



El. bien qu'en l'improvisant, Jerry 
Smith, triomphateur blasé, eût eu plu- 
tôt en vue de satisfaire son désir 
de conquêtes inédites, que de monter 
une « affaire », l'entreprise, commer- 
cialement, donnait aussitôt de magni- 
fiques résultats: de semaine en se- 
mame, le dirigeable et l'aéroplane 
supplantaient, dans le goût des ama- 
teurs riches, l'automobile déjà en- 
vieillie ; les commandes privées affluè- 
rent et aussi celles des Etats, qui 
s'appliquaient, maintenant, à se créer 
d'aériennes escadres; on pouvait en- 
trevoir, pour un délai prochain, le 
fonctionnement de services urbains 
et départementaux par dirigeables: 
et grâce à la conception si rationnelle 
de ses différents rouages, à son outil- 
lage ultra-moderne et précis, à l'ex- 
cellence des moteurs spéciaux, éta- 
blis par les soins de la maison Moris- 
set. Chouix et 0<', l'Institut monopoli- 
sait absolument, sans avoir à redou- 
ter nul concurrent, le marché des 
airs. 



* 
* * 



Il résultait de ces circonstances que 
jamais épreuve sportive ne suscita 
un émoi aussi universel, d'autant que 
les conditions du concours, sévères 
mais point irréalisables — car depuis 
la célèbre envolée d'Henri Farman, 
divers engins du même type avaient 
déjà fourni des parcours sensiblement 
plus longs — en faisaient quelque 
chose de réel, une véritable course 
où la vitesse individuelle des appa- 
reils et non point leur équilibrage 
ou leur maniabilité, se trouverait en 
jeu. 

Sur la liste d'ores et déjà publiée 
des concurrents figurait le Gotha des 
pilotes. 

Naturellement la France, étant le 



terroir même de cette science-là, four- 
nissait la majorité des compétiteurs. 

Dans le clan étranger, Tom Lyne, 
le champion de Floride, Purkiss, de 
La Nouvelle-Orléans, y voisinaient 
avec Chistera, l'Espagnol, l'homme à 
la mode, dont le cellulaire avait exé- 
cuté un vol de trois lieues autour de 
Valladolid. L'Angleterre se trouvait 
représentée par l'honorable Fergus- 
son et par Sir Thomas Hardy, de 
l'Académie des Sciences, promoteur 
du stabili-cône à double révolution. 
L'Allemagne envoyait M. de Teken 
et le professeur Otto Kirchner qui 
avait, disait-on, expérimenté, en pré- 
sence de Guillaume II et de quelques 
rares privilégiés, un étonnant appa- 
reil, du genre hélicoptère. La Russie 
avait délégué les frères Voragine et 
le général Akimov, tous trois avia- 
teurs émérites; et on citait encore, 
comme devant concourir, l'aéroplane 
suisse Burgli, lequel se caractérisait 
par ses quatre hélices jumelées, et 
le planeur Truck, à surfaces courbes, 
de Vienne. 

Et il n'y eut pas jusqu'au fumiste, 
obligatoire en ces occurrences, qui 
fît défaut à la nomenclature: le nom- 
mé Carlus Crochet s'était inscrit avec 
sa « Flèche » et son « Cor ». 

Les multiples reporters qui, sitôt 
publié cet engagement baroque, 
s'abattirent, à fin d'interview, sur le 
domicile de ce dernier, se virent en 
présence d'un individu hirsute qui 
leur révéla des arcanes. Adepte de 
la Spiriation, laquelle est une mé- 
thode de voler avec le concours des 
Esprits ou Anges, il appelait ceux-ci 
à l'aide d'un cor de chasse, et ne 
doutait pas que, tel autrefois Abaris, 
il ne s'envolerait sur une flèche à 
la construction de laquelle certaines 
plumes d'un oiseau très rare, le Biho- 
reau, — volatile triste, erratique, dont 
le cri imite le bruit du vomissement. 



^ UN AT J AT FA m ^ 



=)i 



et dont il recherchait un spécimen, 
— se trouvaient indispensables. 

On ne tarda point, du reste, d'in- 
terner ce malheureux fou, capable 
seulement de se nuire à lui-même. 



Jerry Smith avait décidé que son 
établissement concourrait individuel- 
lement; il déclarait d'ailleurs par 
avance qu'au cas d'une victoire, le 
demi-million serait dédié à la fonda- 
tion d'un sanatorium. 

Muni d'un moteur nouveau étudié 
par Morisset, l'aéroplane de l'Insti- 
tut avait fourni de très bonnes per- 
formances. 

Et justement, Gilles Lebrisard, par 
délicatesse, — ayant décliné les offres 
de Jerry Smith, — hésitait à se met- 
tre sur les rangs en ce tournoi. 



Ce fut Morisset lui-même qui l'y 
incita. 

Depuis son mariage avec Nicole, 
les relations de l'ingénieur avec le 
jeune aéronaute avaient perdu tout 
caractère d'aigreur ou de secrète ani- 
mosité, devenaient franchement cor- 
diales. Confiant en la loyauté de sa 
femme, — • qui lui vouait en affection 
ce qu'elle ne pouvait pas lui ■ offrir 
de passionné, ■ — fidèle, de son cœur 
tout entier, à sa promesse d'ignorer 
des jalousies rétrospectives, Morisset, 
maintenant, rendait hommage sans 
réserve à la vaillance sportive du 
jeune homme. 

Se joignant à son gendre, M. de la 
Brossette, également, conseillait à 
Gilles de ne point faire preuve de 
scrupules fastidieux, et finalement 
Jerry Smith, auquel Morisset en ré- 
féra, l'invitait, par l'entremise de son 
associée, à concourir. 




l'.^PPARKIL R.ALEIGH, de DUBLIN, eut une panne au liOUT DE CINQUANTE METRES (p. 5^). 



52 



^ VN AVIATEUR ^ 



III 



LA COUPE JERRY-SMITH (SUITE) 



Un soleil de cérémonie luisait sur 
le ciel d'un tendre bleu matinal, sur 
les pelouses et arbres pleins de fraî- 
cheur, sur le sable crémeux des allées. 
Des barrages de sergots, dont les 
uniformes empruntaient un ton sym- 
pathique au charme du décor, canali- 
saient, parmi les trépidants escadrons 
des automobiles, d'innombrables ba- 
dauds, dont la foule, en ruisseaux 




SON SQUELETTE u'aLUMINIUM ET d'aCIER FIGURE UN GRAND 
VOLUCRE ANTÉDILUVIEN (P. 57). 



denses, convergeait au terrain de 
Bagatelle où devait se donner, à huit 
heures, le départ pour la Coupe des 
aéroplanes. 

Le Président de la République, en 
habit, suite des ministres et de leurs 
daines, survint avec son escorte cui- 
rassière. 

Jerry Smith, — en veston et chaus- 
sé de gros souhers jaunes, — sur- 
veillait les préparatifs, sans ostenta- 
tion. Officieusement sollicité de s'as- 
seoir près du chef de l'Etat, il décla- 
rait: No mat ter; et cette réponse, 
dans sa bouche, signifiait: question 
récriée. 



On supposait que le vainqueur se- 
rait de retour avant le crépuscule; 
cependant, en prévision d'arrivées 
nocturnes, Jerry Smith avait fait ins- 
taller sur place une usine électrique, 
laquelle ahmenterait d'énormes pro- 
jecteurs brevet Scott, hissés au som- 
met de grands pylônes, et capables 
de conférer à ce vaste terrain un 
éclairage de plein jour, rayonnant 
jusqu'à quinze cents 
mètres d'altitude. 

D ' i m. m e n s e s ta- 
bleaux d'affichage in- 
diqueraient — grâce à 
^\\ W des vedettes automobi- 

^ ^ les, munies d'appareils 

radio - télégraphiques . 
et échelonnées sur la 
route, — la position 
des dix-huit concur- 
rents pendant toute la 
durée de l'épreuve. 

On se montrait les 
baraquements où ces 
champions tenaient, comme des che- 
vaux dans des box, leurs appareils 
enfermés jusqu'à la minute du lan- 
cer ; certains avaient fait établir, 
devant leur hangar, des plates-formes 
de projection, des catapultes, des mo- 
norails en montagnes russes. 

Et autour de ce quartier de cou- 
reurs aériens, se produisait un émou- 
vant remous d'allées et venues — 
officiels, chronométreurs, pilotes — 
que commentait l'attention en éveil 
de cent mille spectateurs; on discu- 
tait les chances des compétiteurs, des 
bookmakers établissaient la cote (le 
gouvernement, qui avait enfin re- 



^ Î/.Y AVIATEUR € 



•)■:> 




JERRV SMITII, DANS CETTE ILE QUt ETAIT SON I1,K, KLE\ A IXE CITE QUI ALLAIT ETRE 

SA CITÉ (p. 55) . 



connu le danger, pour l'institution 
des courses, de supprimer le pari 
au livre, l'avait, depuis peu, rétabli). 

* 
* * 

Morisset escomptait de tout son 
désir trépidant la victoire de son 
« extra-léger » qui, grâce à la dispo- 
sition en échiquier de ses dix cylin- 
dres, pouvait tourner indéfiniment, 
en ne chauffant, pour ainsi dire, pas. 
Il se montrait fort émoustillé. 

Et même, plusieurs fois, Jerry 
Smith, d'un ton fâché, observa: 

— A quoi cela vous avance-t-il, de 
faire ainsi le bourdon! Vraiment j'au- 
rais cru que depuis que vous me 
connaissez vous auriez pris quelques 
leçons de flegme. 

— Mais vous ne comptez pour rien 
le renom de l'Institut et de la maison 
Morisset, Chouix et O^? 

— Arrive ce qui arrivera. Du reste, 
je vous ai déjà dit que je connais 
le gagnant. 

— Qui? 

— Gilles Lebrisard! 

A aucun moment, en effet, depuis 
qu'il avait créé cette épreuve, les 



prévisions de Jerry Smith ne variè- 
rent sur ce point. 

Mais Morisset se montrait toujours 
incrédule : 

— Il périra par le moteur. Au lieu 
de nous en demander un, il a voulu le 
construire lui-même. A la vérité, M. 
Planchut, qui l'y encourageait, en 
dit monts et merveilles. 

— Eh bien! vous ne refusez pas, 
je pense, à ce dernier, quelque com- 
pétence ? 

— Non. Mais quand il s'agit de 
son disciple, je crois qu'il manque 
un peu d'impartialité. Naturellement, 
mon rôle n'était pas d'assister à 
leurs essais, et je ne puis rien affir- 
mer. 






Dans un vaste break automobile, 
garé en l'enceinte réservée, et dont 
les paniers recelaient les éléments 
d'un copieux lunch, se tenaient Ni- 
cole Morisset, les Noirfeuille et les 
parents Lebrisard, invités, vu la cir- 
constance. 

Le grand-père Roumerie, sec, jau- 
ne, décharné, avec les yeux seuls vi- 
vants sur sa face morte, s'était fait 



>4 



^ UN AVIATEUR € 



amener en son fauteuil à roulettes^ 
par une auto de louage^ qui voisinait 
avec la voiture familiale. 

Ayant à ses côtés un domestique 
muni d'une jumelle, il attendait de 
voir s'envoler dans les airs son petit- 
fils. 

* * 

Menteurs ingénus, pleins d'orgueil 
naïf et paternel, les Lebrîsard, pour 
lors, déclaraient: 

— Nous avons toujours poussé 
notre fils dans cette voie... 

M. Lebrisard rappelait, non sans 
agrément, les premières armes de 
Gilles dans la carrière, lorsque, sus- 
pendu à trois parapluies, il se laissa 
choir d'un deuxième étage. 

• — Ah! si je n'avais pas toujours 
peur qu'il lui arrive un accident! souf- 
flait Mme Lebrisard, qu'affligeait un 
asthme. - 

Mais M. de Noirfeuille apaisait les 
inquiétudes : 

— Gilles est aussi prudent que 
hardi; il n'y a rien à craindre, sur- 
tout avec un compagnon comme M. 
de la Brossette. 

(Le père Planchut allait, en effet, 
prendre place à côté de Gilles, dans 
l'hiloire de la nef volante, inscrite 
sous la désignation : Aéroplane Lebri- 
sard-Planchut, cela malgré les pro- 
testations du vieil aéronaute, décla- 
rant qu'il n'était pour rien dans l'ap- 
pareil, que Gilles, aujourd'hui, se 
trouvait cent fois plus fort que lui, 
et que des galopins aussi entêtés il 
ne savait ce qui le retenait de leur 
botter le derrière.) 

* 
* * 

...Ils étaient partis, ils avaient dis- 
paru derrière les cimes de la futaie 
bordant les rives de la Seine, sauf 
l'hélicoptère allemand, lequel refusa 



de voler, et l'appareil Raleigh, de 
Dublin, qui eut une panne au bout 
de cinquante mètres, et qui, ayant 
heurté le sol en atterrissant, brisa ses 
plans directeurs et dut abandonner. 

Une rumeur particulièrement con- 
sistante, peut-être effluves émanés de 
la conviction professée par Jerry 
Smith, avait salué l'envol du n« ii 
qui, d'une brève course, au ras du 
sol, ayant pris sa vitesse de régime, 
s'éleva d'un jet oblique et sûr dans 
l'air bleu. 

Et, dès le début, les renseigne- 
ments transmis par les ondes hert- 
ziennes furent significatifs. Après 
vingt-huit minutes, déjà aux environs 
de Meulan, il tenait la tête; sur 
Evreux, il avait pris six kilomètres 
d'avance sur Purkiss, parti premier; 
en deux heures, ayant toujours aug- 
menté son avantage sur ses pour- 
suivants, il atteignait Rouen, contour- 
nait sans encombre la flèche de la 
cathédrale. Et le bruit des bouchons 
qui sautent s'éteignait à peine parmi 
les déjeuneurs de Bagatelle, qu'un 
cri énorme s'éleva: au-dessus de 
Longchamp, l'aéroplane n° 1 1 mon- 
trait son bec renflé de coursier aérien. 
Vraiment ce fut une délirante ruée 
lorsque, pareil à un docile oiseau, il 
vint se poser sur la pelouse. Le père 
Planchut n'était pas plus rouge que 
d'ordinaire. Gilles Lebrisard simple- 
ment déclarait: 

— Pas d'incident. Tout a bien mar- 
ché. 

Jerry Smith semblait enchanté, et 
souriait d'un air fin à Morisset qui, 
libre de jalousie mesquine, félicitait 
cordialement les triomphateurs. L'aé- 
roplane de l'Institut allait, du reste, 
finir second. 

Une -larme silencieuse roulait lente- 
ment sur la face parcheminée de 
l'aïeul Roumerie, hissé dans l'auto- 
taxi, sur un fauteuil à roulettes. 




J,A XOIRE TERREUR DE DÉCi X'VRIR UN (TTASSJS VERSE, DES DEBRIS, DU SAXg! (P. 6q) , 



^ UN 'AVIATEUR ^ 



^7 



IV. 



AEROPLANE... HELICOPTERE.., 



L'appareil est tel qu'un oiseau, et 
lorsqu'on enlève la soie caoutchou- 
tée tendue sur la membrure, son sque- 
lette d'aluminium et d'acier figure 
un grand volucre antédiluvien. Les 




MORISSET, M0>;TANT UXE formidable 150 HP DE COURSE, TRAVERSAIT 
PARIS A TOUTE ALLURE (p. 69). 



pérée par la contre-pression du fluide 
qui se referme, pousse sur les pa- 
rois, d'arrière en avant, s'ajoutant 
à l'effort propulsif des hélices. 

Les plans stabilisateurs, au nom- 
bre de quatre, sont disposés par pai- 
res, un à chaque flanc de la carène, 

les deux 
autres 
dessus et 
dessous ; 
montés 
sur des 
charniè- 
res, ils 
peuvent 
se rabat- 
tre, au 
moment 
de l'atter- 
rissage, 
afin d'an- 
nuler la 
^' i t e s s e 
horizontale, ainsi que font de leurs 
ailes les oiseaux. Tout le système ap- 
paraît si naturel et simple que l'on 
s'étonne en songeant que les hom- 
mes aient mis tant de siècles à in- 
venter une machine volante. Et tel 
est, monté sur un châssis à roulettes 
conjuguées, l'aéroplane Lebrisard- 



plans directeurs se trouvent à l'ar- 
rière; le gouvernail d'orientation à 
l'avant, ainsi que l'hélice, afin que 
celle-ci puisse attaquer un air vierge; 
deux autres hélices, sur le côté, mues 
par un moteur indépendant, ne cons- 
tituent qu'un adjuvant éventuel et 
permettent de remédier, en différen- 
ciant la vitesse, à toute bande obli- Plan chut, qui a remporté la Coupe 
que. Le nez de la carène est large; Jerry-Smith. 
il donne place à la cage qui contient 
les pilotes et la machinerie, puis 
s'amincit comme le corps des pois- 
sons ; grâce à cette forme, il défonce, 
en quelque sorte, l'air, dont il écarte 
violemment les masses; mais la force 
perdue par le choc se trouve récu- 



* 

* * - 



Gilles Lebrisard, toutefois, ne con- 
sidère cet appareil que comme tran- 
sitoire, et, malgré ce succès, ne lui 



58 



^ UN AVIATEUR ^ 



accorde que peu d'estime. Avec 
beaucoup d'hommes compétents en 
la matière, et à la suite de Jules 
Verne, qui fut, quoi qu'on en dise, 
un génial précurseur, il croit que 
l'aéronef du futur appartiendra au 
mode de l'hélicoptère, recevant sa 
vitesse comme sa force ascension- 
nelle d'hélices virantes, et n'escomp- 
tant aucun service d'ailes qui ne lui 
fourniraient qu'un appui tout subsi- 
diaire. Du reste les constructeurs 
d'aéroplanes ont d'ores et déjà re- 
connu l'intérêt .et la possibilité, en 
accélérant la marche, de réduire l'en- 
vergure des plans. 

Le tout est d'imprimer instantané- 
ment à l'appareil une allure de ré- 
gime, afin que le centre de pres- 
sion du système se place à la dis- 
tance voulue du centre de gravité et 
que, les composantes de ces deux 
forces s'annulant, la machine vole. 

Pour l'hélicoptère, le point déhcat 
réside en ceci, que l'appareil doit 
pouvoir s'élever verticalement, par 
ses propres moyens. Mais cette diffi- 
culté vaincue fournit aussi un avan- 
tage considérable sur l'aéroplane, qui 
se trouve assujetti, pour prendre son 
vol, à un lancement préalable (obtenu 
soit par une course sur le sol, soit 
au moyen d'une catapulte, comme 
dans le système Langley), et, dans 
tous les cas, nécessite un terrain ap- 
proprié pour le départ, ce qui exclut 
généralement la possibilité de repren- 
dre la route, si l'on touche terre. 

Enfin, il est évident que l'aéro- 
plane, cellulaire ou nanti de plans 
étages, si maniable qu'il puisse être, 
constitue un instrument dont on peut 
escompter les services uniquement en 
atmosphère calme, et là, son coeffi- 
cient de dirigeabilité — ou ce que 
le colonel Renard a défini: l'angle 
abordable — dépend entièrement de 
sa vitesse. 



* 



C'est en vertu de telles considéra- 
tions que Gilles s'abandonnait âme 
et corps à la recherche d'un problè- 
me, ardu, mais, selon lui, point inso- 
luble; et il en voyait notamment la 
clef dans l'étude de la pression des 
fluides sur les surfaces qui, jusqu'à 
présent, est restée en friche et qui 
se trouve fort complexe, à cause de 
la réaction des filets d'air, lesquels, 
après avoir travaillé, viennent chica- 
ner les suivants. 

Et, n'étant pas — bien que doué 
— un algébriste transcendant, il 
trouva en son camarade Paul Rebour, 
l'ancien complice en l'équipée du 
ballon captif, un merveilleux colla- 
borateur. 

Paul Rebour, sorti de Polytechni- 
que, avait quitté l'armée, et quel- 
ques rentes lui permettant de ne point 
songer au professorat, il se consacrait 
aux études mathématiques. Ce grand 
garçon robuste, qui semblait plutôt 
taillé pour faire de la barre fixe, ou 
pour battre du blé en grange, menait 
une vie cloîtrée dans un cinquième 
de la rue Saint-Jacques, dont il ne 
s'exilait qu'à regret, capable de de- 
meurer vingt-quatre heures et davan- 
tage devant sa table de travail à la 
poursuite d'une formule rebelle. 

Il vivait comme plongé dans le 
rêve perpétuel et précis de l'algèbre, 
récitait un théorème de géométrie 
avec la vénération de Flaubert décla- 
mant telle phrase bien balancée; et 
il finissait par avoir un visage presque 
extatique, pâle de veilles nocturnes 
et de méditations. 

Le génie inventif de l'un servait 
de pitance à l'esprit analytique de 
l'autre. Gilles guidait son ami par le 
sentiment inné, qu'en dehors de la 
théorie, il avait des choses aériennes. 



^ UN MIATEUR ^ 



^9 



D'ailleurs, bien souvent, faute 
d'un (X)rnac sensible aux con- 
tingences, les plus grands al- 
gébristes errent : Lalande n'a- 
t-il pas estimé qu'il faut à un 
homme des ailes de i8o pieds 
pour s'élever dans 
1 ' atmosphère , ce 
qui fut absolument 
controuvé par les 
expériences de Li- 
lienthal ; et même 
on observée que la 
nature chez les oi- 
seaux, à mesure 
que la masse du su- 
jet augmente, ré- 
duit la surface d'ai- 
le, correspondant à 

l'unité de poids, et c'est ainsi que le nage moins d'envergure, proportion- 
kilo d'aigles, pour voler, a reçu en apa- nellement, que le kilo de moineau. 




BIENTOT SURVl.NRK.NT CEUX DE MAISONS-LAFITTE (P . 6g). 



V 



MÉLANCOLIE DE JERRY. SMITH 



Etait-ce son cerveau fourbu par 
une activité trop surabondante et qui 
après avoir, quarante ans, fonctionné 
comme un mécanisme de précision, 
à l'équilibre impeccable, fléchissait 
d'un seul coup, tous ses rouages éga- 
lement usés, et demandait grâce ? Un 
secret chagrin — pareil à un mi- 
crobe prospérant d'autant mieux qu'il 
rencontre un terrain de culture in- 
demne — l'avait-il sournoisement 
miné? On l'ignore; mais Jerry Smith, 
depuis quelque temps, ne semblait 
plus, du moins dans l'intimité, le 
même homme. 

Inerte, avec des verbiages soudains 
ou de brusques silences durant les- 
quels sa figure blême, aux traits gra- 
vés en profondeur, aux paupières pe- 



santes, prenait une apparence d'hébé- 
tude, il se désintéressait de tout, et 
de cet Institut même, auquel, dans 
une ardeur juvénile à faire du nou- 
veau, il avait donné une telle impul- 
sion. 

Malgré leur amitié déjà ancienne, 
Jerry Smith intimidait toujours à tel 
point Morisset, homme cependant 
arrivé, posé, notoire, qu'en aucune 
circonstance il n'eût osé l'interroger 
sur les tribulations de son moral. 

Il ne laissait pas, toutefois, de se 
répandre en hypothèses, touchant les 
motifs d'un pareil changement; il 
essayait, faisant appel à sa mémoire, 
d'en déterminer avec certitude les 
origines, et il n'était pas loin de se 
persuader que les premiers symptô- 



6o 



^ UN 'AVIATEUR € 



mes de cette humeur morose se pla- 
çaient assez précisément à l'époque 
où l'Américain, ayant, dès l'abord, 
pressenti en Gilles Lebrisard l'homme 
nécessaire, tenta, en vain, de l'em- 
baucher. On pouvait admettre qu'en 
la circonstance, son orgueil, jusqu'ici 
régulièrement victorieux, reçut une 
grave atteinte qui, s'alliant à d'autres 
facteurs, avait déclanché sa mélan- 
colie. 

Quoi qu'il en fût, ces nouvelles fa- 
çons d'être chez le Grand Patron, 
causaient à l'ingénieur une sorte de 
malaise latent, seul nuage dans une 
félicité si parfaite qu'il en craignait 
parfois la plénitude. Car, sans par- 
ler de ses entreprises prospères, Mo- 
risset, qui venait de recevoir la rosette 
rouge et dont la maturité était pleine 
de verdeur, se trouvait l'époux heu- 
reux de Nicole qui lui créait la plus 
douce des existences, la plus déco- 
rative aussi, car, bien que de goûts 
rustiques, elle s'était révélée femme 
du monde, et maîtresse de maison 
impeccable, et le salon de Morisset, 
sensible à ces choses-là, fut coté. 

Au surplus, Jerry Smith, qui avait 
toujours affiché, à l'endroit de l'in- 
telligence féminine, un dédain cour- 
tois et rigoureux, semblait tenir en 
une estime particulière la femme de 
son collaborateur, qu'il avait du reste 
connue jeune fille, chez les Noir- 
feuille, dans le temps. 

On aurait dit que cette jeune dame, 
originale et vive, pleine de courage 
sagace et de bonne humeur, le sur- 
prenait. 

— Vous êtes une force de la na- 
ture I lui avait-il déclaré un jour. 

Nicole, elle, professait une sorte 
d'admiration, un peu méfiante, pour 
le milliardaire transatlantique. 

Morisset ne gardait en général 
aucun secret pour sa femme; il hési- 
tait cependant à lui faire partager 



des inquiétudes qu'il s'était long- 
temps refusé de s'avouer à lui-même, 
tant sa vénération pour le « Profes- 
seur » était absolue. 

Ce fut Nicole elle-même qui, le 
soir d'un dîner offert par l'Institut 
aéronautique à l'anniversaire de sa 
fondation, lui fit remarquer: 

— Ne trouves-tu pas que Jerry 
Smith change. Il semble affaissé, 
absent. Et figure-toi qu'une seconde, 
il me dévisageait avec un regard loin- 
tain, un regard d'ogre... 

— Que vas-tu t'imaginer! Tu es 
folle! répondit Morisset, que cette 
remarque émut toutefois péniblement. 

* 
* * 

A quelque temps de là, Jerry Smith 
tint à l'ingénieur une espèce de dis- 
cours qui, surtout par sa conclusion, 
allait l'alarmer plus sérieusement en- 
core. 

— Je commence à être las des 
hommes, oui, mon bon ami. Je les 
ai trop coudoyés. Ce n'est pas que je 
les méprise plus que je les ai toujours 
méprisés — d'un mépris global et 
(il eut un rire sardonique et rapide) 
en toute bienveillance; car j'estime 
que nul n'a le droit de monter sur 
le piédestal du justicier et j'ai suffi- 
samment conscience de mes propres 
faiblesses, pour ne pas jouer au Rha- 
damante. 

— Cependant... 

A l'interruption, Jerry Smith fit en- 
tendre un second rire, de cadence 
plus lente: 

— Pardon... j'ai accoutumé, je le 
sais, de vous apparaître sous les es- 
pèces d'un dieu. Sous prétexte qu'un 
homme est en vue, la légende magni- 
fie tous ses comportements, vertus 
et vices. Votre imagination amicale 
en agit de même à mon égard... Et 




MUNIS DE REFLECTEURS, ILS REPRENAIENT LA ROUTE (p. 70) 



«> UN AVIATEVli. ^ 



pourtant, voyez-vous, au fond, ma 
valeur est très relative. Quant à ce 
qui me déplaît surtout dans les autres, 




A LA NUIT TOMUÉli QUELC^u'uX SONNAIT A LA GRILLE DU PARC (p . 74) 



c'est de les voir faits à mon image, 
intrinsèquement. 

— Permettez... 

Jerry Smith rit, maintenant, d'mi 
rire prolongé et presque sauvage: 

— N'allez pas tout de suite vous 



figurer là-dessus que je suis un mons- 
tre, cela d'après ce raisonnement 
usuel des foules et... des particuliers, 
auquel tout 
à l'heure je fai- 
sais allusion ; n'i- 
maginez pas, s'il 
vous plaît, dans 
ma vie, une suite 
de choses atro- 
ces. Tranquilli- 
sez-vous: simple- 
ment l'existen- 
ce d'un homme 
qui a traité 
beaucoup d'af- 
faires, sans 
plus, ce qui 
oblige, dame, à 
certains accom- 
modements 
pratiques... 

Là, Jerry 
Smith, se car- 
rant dans son 
fauteuil, cessa 
brusquement 
de parler, l'œil 
vague, son ci- 
gare au bout 
d'un bras qui 
pendit inerte le 
long de ses 
cuisses ; puis, 
au bout d'une 
miimte, il re- 
prit presque 
gaîment : 

— Que diriez- 
vous, mon ami, si je vous confiais que 
j'ai l'intention, au moins pour quel- 
que temps, de me retirer du monde. 
Et, du coup, Morisset fut étonné, 
lui qui croyait que rien ne l'étonne- 
rait plus chez cet homme-ci. 



64 



^ VN AVIATEUR c« 



VI 



L'ILE HEUREUSE 



Jerry Smith acquit secrètement du 
gouvernement portugais la jouissance 
d'un îlot semé en plein océan, aux 
confins de la route que suivent les 
paquebots entre Lisbonne et Buenos- 
Ayres. 

Lors d'un voyage, déjà lointain 
dans le cours de son existence, qu'il 
accomplit suivant cette ligne mari- 
time, il avait vogué en vue d'un petit 
promontoire rocheux, au dessin fruste 
et sauvage, formant un liseré ocre 
sur un fond d'un vert opulent. 

Sans qu'il eût cherché à en dé- 
mêler les motifs, ce coin de sol perdu 
obtint sa sympathie. 

Un peu plus tard, comme il se ren- 
dait de Southampton au Cap, il 
repassa près de l'île; cette fois, il 
fit stopper le steamer qui le portait 
(étant administrateur-délégué de la 
Compagnie, il pouvait se permettre 
cette licence), aborda et reconnut, 
selon ses intuitions précédentes, 
qu'une flore généreuse faisait de ces 
dix lieues carrées un Paradou océa- 
nique. 

Depuis lors, il avait toujours songé 
â ce lieu désert et verdoyant sous la 
brise. 

Et voici qu'aujourd'hui, las d'en- 
treprendre, il songeait à réaliser un 
dessein qui avait lentement mûri dans 
son cœur tragique, dans son cœur 
houleux, dans son cœur inconnu de 
tous et peut-être de lui-même, et qui, 
maintenant, se révélait, morose et 
final. 

Jerry Smith loua cette île pour une 
durée de cinquante ans. 



— Ainsi, disait-il en souriant paie- 
ment au ministre de l'Intérieur, baron 
Da Cunha, avec lequel il négociait 
le bail, ainsi je me laisse la faculté 
de devenir centenaire. Et après moi, 
le raz de marée! 

Dans un mystère que, par dilettan- 
tisme, il eût voulu total, dont il s'ef- 
força d'attacher les portes par des 
chaînes d'or, mais qui suinta tout 
de même, — il eût fallu, pour que 
rien ne transpirât, un dieu puissant 
à tout improviser d'un coup de talon 
magique, — Jerry Smith s'y fit bâtir 
une ville où il avait résolu de vivre 
jusqu'au bout. On doit ajouter que 
si un sensationnel article du Daily 
Mail révéla, dans ses grandes lignes, 
au monde stupéfait, les extraordi- 
naires travaux qu'une cohorte d'in- 
génieurs, d'architectes, de contremaî- 
tres, une armée de travailleurs appar- 
tenant à tous les corps de métiers, 
menaient en plein cœur d'Atlantique, 
ce fut seulement lorsque ce misan- 
thrope sur le tard, eut pris posses- 
sion de sa nouvelle résidence; et, de 
la sorte, ayant exclu les continents 
de sa pensée comme de sa vie, il 
ignora cette indiscrétion. 

Jerry Smith édifiait donc sa ville 
et il la fit non pareille à celles qu'il 
avait extraites du sol fécond des Amé- 
riques ou de l'Australie, au temps 
de l'action, qui portaient en exergue 
le nom de leur créateur, témoignage 
de gratitude et de fétichisme, et qu'il 
avait dû aménager, d'une part à fin 
de bénéfices et de gloire, d'autre part 
en prévision des besoins afférents 



UN AVIATEUR € 



6s 




ILS PRÉCIPITÈRENT LA VOITURE IJANS UN FOSSÉ VOISIN' (p. 77) 



aux corps et aux âmes de ses congé- 
nères, avec abattoirs, églises, buil- 
dings, banques, usines, théâtres, éco- 
les, hôpitaux, musées... 

Jerry Smith, dans cette île qui était 
son île, éleva une cité qui allait être 
sa cité, parce qu'il y habiterait, sa 
ville éternelle car il y mourrait et 
y serait, selon sa volonté, inhumé ; 
et, qu'en attendant l'heure de clore 
ses paupières, il désirait, le long 
d'avenues ombreuses, bordées de por- 
tiques, pouvoir se promener sous des 
frondaisons, loin des paroles, des 
bruits, des heurts, des entreprises qui 
avaient usé jusqu'à la corde son âme 
conquérante, et sans plus avoir à se 
soucier des coutumes, lois, mœurs 
en usage dans tous les pays où — 
en dépit des étiquettes et des for- 
mules, et des politiciens bavards cons- 
tructeurs de phrases, des apôtres du 
socialisme qui mangent en de la vais- 
selle d'or et oppriment, aux ateliers, 
sous des salaires de misère, des pau- 
vres qui les enrichissent — on vit 
si peu libre. 



Plutôt comme un symbole qui pa- 
raissait urgent à son esprit et qui 
matérialisait son divorce d'avec le 
monde, qu'en guise de défense contre 
d'improbables escadres, ou de pirates 
qui ne viendraient pas, il ceignit son 
terroir de citadelles et de murailles, 
coupées seulement aux endroits où 
l'on souhaitait ménager des points 
de vue sur la mer; et peut-être son 
amour naïf du ciel bleu, des étoiles, 
seul l'empêcha de faire tendre sur 
l'île un vélum, en prévision d'avia- 
teurs indiscrets. 

Les tours, cependan!:, furent nan- 
ties d'une artillerie sérieuse, et les 
canons. Nord comme Sud, Est com- 
me Ouest, se manœuvraient et se 
pointaient à l'aide de mires et de 
leviers actionnés par des servo-mo- 
teurs; et il y eut, dissimulées, çà et 
là, plusieurs cabines de vigie, d'où 
un artilleur unique po.uvait servir tou- 
tes les pièces. 

A l'intérieur de cette forteresse, 
l'île se transforma en un immense 
parc, en bosquets, en bois, sauvages 



(V^ 



^ UN AVJATEUL € 



mais préparés, avec des sources fraî- 
ches, de petits lacs, des horizons ve- 
loutés et bleuâtres, où Fart, sans des- 
servir la nature, se contentait d'ordon- 
nancer. De nombreuses colonnades 
découpèrent la blancheur de leur 
marbre sur la chaleureuse verdure. 
Ici, des palais aménagés en style mo- 
resque, minarets, fontaines jaillis- 
santes, kiosques et piscines dallées 
(à l'exclusion du harem, il se pro- 
posait de vivre en manière de khahfe 
oriental, et il adopterait le turban et 
le narghilé). Là, d'autres pavillons 
présentant des logis pleins de luxe 
moderne, copiant ses multiples de- 
meures aux capitales américaines. 

D'innombrables projecteurs Scott, 
faisaient, durant la nuit, au-dessus 
de l'île, comme un bloc de clarté 
bleue. 

Mais toute son ingéniosité et l'art 
royalement rémunéré des manieurs 
d'équerre, tendit à instaurer le Cal- 
me, dans cette île qu'il voulait heu- 



reuse, selon ses concepts temiinaux. 

Des serviteurs furent recrutés pour 
dix ans, — ■ moyennant des contrats 
enregistrés dûment et qui, le terme 
échu, les rendaient riches, — à char- 
ge pour eux de se faire remplacer par 
d'autres, ou de renouveler, le cas 
échéant, pour une nouvelle période. 

Le jeu d'une aiguille sur des ca- 
drans, dont les secteurs multipliés 
indiquaient à la domesticité tous ses 
désirs éventuels, se trouvait à portée 
de sa main dans chaque pièce de 
chacune de ses demeures, ou caché 
en des cippes, aux portiques, comme 
dans les jardins et les bois. Sous 
aucun prétexte les serviteurs ne de- 
vaient paraître hors des offices sou- 
terrains qui leur étaient impartis, ou 
d'un quartier clos de murs et placé 
à proximité d'un torrent artificiel, 
lequel couvrait, avec surabondance, 
des éclats possibles, malgré la con- 
signe formelle de ne parler qu'à 
mi-voix. 



QUATRIÈME PARTIE 



NICOLE DISPARUE 



Ayant achevé un après-midi de bon 
travail où ils réglèrent le jeu des 
huit hélices conjuguées que compor- 
tait le nouveau modèle du Lebrisard- 
Planchut, un aéroplane avec lequel 
Gilles devait pouvoir, sans aléa, pas- 
ser, sinon l'Atlantique, du moins la 
Manche, et dont le moteur à turbines 
parallèles, montées sur k même 
arbre, formait, avec des dynamos, 
un groupe électrogène des plus ingé- 
nieusement agencés, Gilles, M. Plan- 
chut et Paul Rebour, se reposaient 



en des rocking-chairs sur la vérandah 
du Castel, savouraient la fin d'un 
beau jour d'été. 

En attendant l'heure où l'on man- 
ge, ils se taisaient longuement ou 
n'échangeaient que des phrases brè- 
ves, comme des hommes qui, vivant 
côte à côte, se sont tout communiqué, 
et savent, quoi qu'il en soit, conden- 
ser en peu de mots ce qu'ils ont à 
se dire. 

Le père Planchut faisait exhaler 
des volutes énormes à une bouffarde 



^ UN AVIATF.Vn ^ 



(^ 



de porcelaine, Rcbour rallumait sans 
cesse une cigarette que bientôt il 
laissait éteindre, par distrac- 
tion, et Gilles Lebrisard ne 
fumait pas. 

Dans la maison la sonnerie 
du téléphone, par appels pro- 
longés, tinta; le père Plan- 
chut, alerte et vif comme un 
jeune homme, sauta sur ses 
pieds avant que Gilles et Re- 
bour eussent pu le prévenir 
et, leur faisant signe de de- 
meurer, pénétra dans la mai- 
son. 

* 
* * 

— Allô, ne nous coupez pas, made 
moiselle... C'est vous, Morisset? 

— C'est moi... Dites donc, est-ce 
que Nicole n'est pas restée à dîner 
chez vous ? 

• — Mais non. Elle est venue ici en 

auto vers deux heures; nous avons 

bavardé, elle a visité sa ménagerie, 

.joué avec les chiens, puis elle esi 

partie. 

— Figurez-vous qu'elle devait me 
rejoindre à quatre heures et elle n'est 
pas rentrée encore... 

Le fil transportait les ondes d'une 
voix pleine d'angoisse. M. Planchut, 
qui pourtant ne se « frappait » pas 
facilement, éprouva un malaise et se 
sentit une petite sueur froide dans 
le dos... 

- — Elle ne serait pas allée faire 
un tour un peu longuet dans un ma- 
gasin, ou en visite... chez les Noir- 
feuille... 

— Les Noirfeuille sont en Nor- 
vège... 

— C'est vrai. Je ne sais pas où 
j'ai la tête. 

— Alors, pensez, il est près de sept 
heures... Et elle me prévient toujours 




vous vous JETTEREZ A LA MER QUAND NOUS 
PASSERONS EN VUE DE CHERBOURG (p. 77). 

dans ces cas-là. A propos, elle condui- 
sait elle-même ? 

— Non, à cause de la poussière 
et du vent qu'il fait. Elle avait votre 
nouveau chauffeur, Gérard Langlois. 

— C'est un garçon sérieux, qui 
m'a été chaudement recommandé. 

— Ça, vous savez, je ne me sens 
jamais aussi tranquille que quand 



6f^ 



^ UN 'AVIATEUR ^ 



c'est elle qui est au volant. Enfin, 
acheva M. Planchut, retéléphonez 
tout à l'heure : s'il n'y a rien de nou- 
veau, nous allons partir sur la route. 
Le jardinier Germain, lequel offi- 
ciait également comme valet de 
chambre, avait paru sur le perron 
pour annoncer le couvert disposé. 
Gilles et Rebour, s'étant levés, rejoi- 
gnirent le père Planchut, qui leur 
jeta d'une voix brève: 

— Nicole pas rentrée... Morisset 
dans tous ses états... Peur d'un acci- 
dent... 

— Il faut aller voir sur la route! 
répliquait aussitôt Gilles, dont le sang 
à cette nouvelle avait flué au cœur. 
Et cette concordance de jugements 
amena, tout de même, un sourire 
content sur la face cuite du père 
Planchut : 

— C'est exactement ce que je viens 
de répondre, si toutefois, il ne nous 
apprend pas, dans une minute, que 
c'a été une simple alerte. 



* 

* * 



Ils expédièrent le repas sans appé- 
tit, sans soif. La sonnerie tinta en- 
core, c'était Morisset: 

— Toujours rien. Je pars aussi. 
Rendez-vous à Bezons. 

Gilles et Rebour s'en furent à la 
remise, roulèrent dehors le landaulet 
M, G. G. Gilles mit en marche, prit 
la direction, tandis que M. Planchut 
et Rebour s'installaient à l'arrière et 
que Germain courait ouvrir la grille 
du parc. Et l'on démarra vivement. 

Maintenant, entre ces hommes, ré- 
gnait encore le Silence, mais non 
plus celui de tout à l'heure; c'était 
un silence oppressant et lourd, plein 
de trouble, un silence que le malheur 
avait insidieusement traversé. 

Le soleil couchant attendrissait le 



soir embaumé par les lilas des haies, 
l'air sonore portait des élans de fcte 
qui se brisaient aux sourdes pensées 
craintives, venues tout d'un coup 
habiter leurs âmes à tous trois. 

Force gens, au passage, les sa- 
luaient comme des figures populaires 
de la localité. Ils s'informaient: 

— Pas aperçu de limousine jaune... 
Une panne... Une collision? 

Personne n'avait rien aperçu. 

A l'intersection de la chaussée avec 
la ligne de chemin de fer reliant 
Sartrouville à Colombes, Planchut in- 
terrogea le garde-barrière, un ci-de- 
vant marsouin et qui avait été long- 
temps à son service. 

— Pas vu ma fille ? 

• — Si fait, mon capitaine. Nous 
avons vu passer Mademoiselle, il pou- 
vait être trois heures et quelque.'- 
Elle retournait sur Paris. '- 

— Allons, merci, bonsoir... 

C'était toujours un point de repère. 

Quand ils eurent dépassé la mai- 
son, Planchut demanda au taciturne 
Rebour: 

— Vous qui avez du flair, vous 
croyez à quelque chose de grave? 

Rebour répondit: 

— Oui. 

— Oui? réitéra Planchut. 

— Oui. 

Et voici que hanté d un pressenti- 
ment cruel, Gilles, aussi, depuis la 
minute où il s'était imaginé la possi- 
bilité d'une Nicole perdue, disparue, 
morte peut-être, se sentait im être 
nouveau. C'était le traumatisme mo- 
ral, en quelque sorte, le choc néces- 
saire pour éclairer, comme d'un fa- 
nal^ son être intérieur. Cette heure- 
ci lui ouvrait des siècles d'âme, de 
vieille âme qui sanglotait maintenant 
sans fin sur l'amour dédaigné de la 
petite fille vive, de la demoiselle pen- 
sive, sur cet amour qui était sien. 

Et la gorge sèche," scrutant des 



^ UN 'AVIATEUR € 



6c; 



yeux les abords de la route sur la- 
quelle s'abaissait le crépuscule, avec 
la terreur noire de découvrir, à quel- 
que détour, un châssis versé, des dé- 
bris, du sang, il comprenait le peu de 
chose que représentaient, en somme. 




chevaux de course, traversait Paris, 
descendait, à toute allure, l'avenue 
de la Grande-Armée, s'arrêtait à l'oc- 
troi de la Porte-Maillot, où l'on poss6 
dait bien l'exeat de la 6145-A7 mais 
non point son bulletin de rentrée, 
contournait les fortifications pour 
s'enquérir à la porte des Ternes et 
à la porte Champerret, par où Nicole 
aurait pu revenir, mais qui n'avaient 
pas, non plus, contrôlé la 6145-A7, 
et là-dessus, le cœur saignant, la cer- 
velle fulgurante, 
se lançait , ga- 
gnait la route, 
en scrutait les 
abords, sur les- 
quels s'abaissait 
le crépuscule , 
avec la noire ter- 
reur de décou- 
vrir, au détour 
du chemin, un 
châssis versé, 
des débris, du 
sang... 



É^. 




gilles lebrisard fouillait i) un regard anxieux 
l'intérieur (p. 80). 



dans une vie, l'aéroplane et la Coupe 
Jerry-Smith gagnée et le stabilisateur 
gyroscopique, et l'hélicoptère, et tout 
le tremblement, quand on songe à 
deux bras chers, noués autour de 
votre cou, à des prunelles qui, ado- 
rablement, se donnent. 

Et, dans le même temps, Morisset, 
montant la plus rapide de ses voi- 
tures, une formidable cent cinquante 



* 

* * 

Arrivé le premier 
à Bezons, il était 
descendu de voiture 
afin de téléphoner, 
— avec un fol es- 
poir, brutalement 
déçu, du reste ■ — à 
son domicile, à la 
Préfecture de police où aucun acci- 
n'avait été signalé. 

Bientôt survinrent ceux de Mai- 
sons-Laffitte. L'obscurité était main- 
tenant totale. 

A la terrasse d'un café, sous les 
lumières douteuses d'un gaz qui cli- 
gnotait, ils s'examinaient à la déro- 
bée et se constataient des faces 
pleines d'épouvante. 



^ UN 'AVJATEUB € 



Munis de réflecteurs, ils repre- 
naient, à petite allure, toutes les 
routes de la localité, qu'ils battirent 
jusqu'aux fortifications, la nuit du- 
rant. 

A l'aube, fourbus, harassés, l'âme 
vide, ils allaient se séparer pour 



regagner chacun leurs pénates. Plan- 
chut parlait de requérir la Sûreté, 
mais Rebour, qui depuis le début 
n'avait pas prononcé dix phrases, 
objecta: 

— Attendez, je vais faire une en- 
quête. 



II 



l'enquête de PAUL REBOUR 



Ce matin-là tout le Castcl, la de- 
meure hier encore si animée et si 
vivante, où de si beaux appareils avia- 
toires avaient été conçus et réalisés, 
ressemblait à une maison où l'on 
veille un mort: on chuchotait, on 
évitait de se regarder, et les quatre 
chiens de Nicole, Clown, Voyou, 
Chocolat et Khaki, ayant oublié toute 
gambade, l'œil éteint et la queue 
basse, se déplaçaient tristement. 

Paul Rebour des mathématiques, 
assis sur un banc du jardin, parmi les 
parterres fleuris d'hortensias, était 
tel qu'il se montrait quand, à la re- 
cherche d'un problème, il restait 
pendant des heures, immobile, muet, 
le front ridé, l'œil en dedans. Et 
comme on connaissait toutes les res- 
sources déductives et logiques de cet 
esprit, l'espoir de tous s'incarnait, 
passionnément, en sa personne. 

Morisset était revenu de Paris pour 
se concerter avec le père Planchut; 
il avait les tempes brusquement blan- 
chies. 

Paul Rebour l'avisa: 

— Il faut que je vous pose quel- 
ques questions. 

— Ah! toutes celles que vous vou- 
drez, mon ami, répondait l'ingénieur, 
d'un ton accablé, en prenant place 
auprès du géomètre. 



Rebour le pria d'énumcrer les per- 
sonnes qu'ils fréquentaient habituelle- 
ment. I\Iorisset cita des noms. A 
certains, Rebour l'arrêtait, réclamait 
quelques détails, et, comme il lui 
demandait s'il n'avait oublié per- 
sonne: 

— Il y a encore Jerry Smith; d'ail- 
leurs, comme vous avez dû l'appren- 
dre par Gilles ou M. de la Brossette, 
il est parti voilà trois jours. 

— Pour quelle destination? 
Morisset avoua, non sans une petite 

gêne, qu'il l'ignorait; le milliardaire 
qui, en général, l'honorait de toutes 
ses confidences, cette fois ne l'avait 
fixé ni sur le but, ni sur la durée 
probable de son déplacement. 

— Avez-vous cei>endant une idée 
personnelle touchant les motifs de 
ce voyage? 

Morisset eut encore une hésitation; 
ne serait-ce point félonie profession- 
nelle, que de mettre au jour ses per- 
sistantes inquiétudes. Mais n'aurait-il 
pas donné son honneur et sa vie pour 
Nicole. Et il avait foi en Paul Re- 
bour. Il expliqua donc à ce dernier 
les indices d'affaissement qu'il avait 
cru observer chez le potentat trans- 
atlantique, et lui dit l'intention mani- 
festée par Jerry Smith de se retirer 
du monde. ( 




QUELQUE CHOSE IiE URUSSANT MONTA d'eN KAS, ON SUBIT UNE POUSSEE o'aIR, 
UNE COMMOTION |P. 8l|. ■ 



^ VN 'AVIATEUU ^ 



73 



— Pcnscz-\ous que ce soit pour 
maintenant? 

— Avec un pareil gaillard tout est 
possible... En tout cas, les affaires 
sont réglées, et il a laissé au Con- 
seil de l'Institut des instructions 
cachetées à ouvrir dans deux mois. 

— Dans deux mois seulement! fit 
Paul Rebour, pensif, qui reprit : 

— Voulez- vous me pardonner si je 
vous interroge sur des choses intimes. 
Mais j'ai besoin de savoir ceci: Jerry 
Smith, que vous receviez chez vous, 
ne vous a-t-il jamais, par son atti- 
tude, donné motif d'être jaloux? 

Morisset, tellement il trouvait l'idée 
saugrenue, eut, dans sa douleur, un 
rire navré: 




IL VINT SE FRACASSER CONTRE LES ROCS, 
AV PIED d'une T(JLR (p. 82j . 



— Jaloux!... Vous savez combien 
Nicole et moi nous sommes... (un 
sanglot brusque coupa cette hilarité 
nerveuse), combien nous étions unis... 
D'ailleurs, il se conduisait avec une 
correction parfaite, je dois même 
ajouter qu'il manifestait, à l'égard de 
son caractère, une véritable estime 
très en dehors de ses opinions cou- 
rantes au sujet du sexe faible. 

— Il vous a sans doute rendu une 
visite d'adieu? 

— Oui, en effet, dit Morisset un 
peu surpris. Jerry Smith est venu à la 
maison il y a environ trois semaines. 

— N'y eut-il rien qui vous ait 
frappé dans ses propos ce jour-là? 

Morisset rassembla ses souvenirs; 
il finit par se rappeler que Jerry 
Smith, s'excusant de la hberté sur 
son âge, avait demandé à Nicole son 
portrait. Elle répondit qu'elle n'en 
possédait point. Et le gros 
homme, alors, avec un ton 
peut-être étrange: 

« Vous ver- 
rez que je trou- 
verai tout de 
même moyen 
d'emporter vo- 
tre image ! » 

— Savez- 
vous, mon im- 
pression exac- 
te, c'est que 
Jerry Smith est 
devenu un peu 
fou. 

— Ma foi! 
— Autre chose : de- 
puis combien de temps 
avez-vous à votre ser- 
vice le chauffeur Gérard 
Langlois ? 

— Quinze jours exactement. 

— Qui vous l'a adressé ? 

— Jerry Smith, au service auquel 
il s'est trouvé assez longtemps... 



74 



^ VN AVIATEUR 



— Et qui, conclut Rebour, en scan- 
dant ses paroles, a tout simplement 
enlevé Mme Morisset. 

Cette assertion tomba comme un 
coup de massue sur la tête de ce 
dernier, chez qui pourtant, depuis 
une minute, cette intuition, dans un 
malaise, avait germé. 

— Comment, vous supposeriez... 

— Je vous le prouverai... Dites- 
moi, quelle ligne de paquebots em- 
prunte-t-il pour la traversée de 
l'Atlantique? 

— Il a son steamer particulier, le 
Mayflower, qui relâche en général à 
Cherbourg. 

— Bon. J'aurai besoin de rensei- 
gnements au Ministère de la Marine. 

■ — Je suis bien avec un sous-chef 
de cabinet, je vais vous donner une 
carte. 

* * 
Rebour s'en fut à Paris où il passa 



l'aprcsmidi; il reparut dans la soirée 
à Maisons-Laffitte, déclara qu'il s'en 
allait au Havre et prit avec lui Voyou, 
la chienne favorite de Nicole. On 
le regardait agir comme s'il avait 
été un Messie. 

Le lendemain, à la nuit tombée, 
quelqu'un sonnait à la grille du 
parc. Tous se précipitèrent. C'était 
Paul Rebour, qui énonça laconique- 
ment : 

— Le bateau de Jerry Smith était 
à Boulogne, d'où il a appareillé, 
avant-hier soir. Nicole a du être ame- 
née en auto, dans une partie déserte 
du quai; un canot l'a transportée au 
navire; Tautomobile, ne pouvant être 
prise à bord, eût été un témoin com- 
promettant : je l'ai du reste re- 
trouvée, avec l'aide de Voyou, au 
fond d'un ravin, sous des ronces, 
où on l'a versée. Le chauffeur Gé- 
rard Langlois ne pouvait qu'être 
complice. 



III 



LA VERITABLE AERONEF 



Moins de vingt-quatre heures après 
que Paul Rebour eut exposé les résul- 
tats de son enquête, et comme la 
pensée de Nicole — vivante, oui, 
mais aux mains d'une espèce d'ogre 
— annihilait en eux tous l'énergie 
même de combiner un plan, Morisset 
survint qui dans une agitation pres- 
que joyeuse agitait une lettre: 

— Tenez, lisez ! criait-il. 

Le père Planchut saisit le papier 
d'une main tremblante qu'il s'effor- 
çait en vain d'affermir, toussa pour 
chasser un enrouement malencon- 
treux, et avec Gilles et Paul Rebour, 
qui l'encadrèrent, se mit à déchiffrer 
avidement une écriture inconnue. 



Le chauffeur Gérard Langlois, qui 
avait conduit Nicole, était le signa- 
taire de l'épître. 

Il commençait par déclarer qu'il 
se considérait comme Lin misérable, 
et que s'il avait ensuite risqué sa 
vie pour racheter son forfait, cela 
comptait peu. 

Jerry Smith racontait-il, l'avait sou- 
doyé afin qu'il l'aidât à enlever Mme 
Morisset, et lui consentait des appoin- 
tements d'ambassadeur, sous la con- 
dition qu'il s'interdît pendant cinq 
ans de quitter l'île où il allait habiter 
avec lui. Gérard Langlois, voulant 
faire fortune, s'était laissé tenter. 

Le rapt se consomma près du pont 




NICOLE, LES PRUNELLES REVULSEES, GISAIT SAXGLAXTE AU PLANCHER A CLAIRE-VUIE [P. 8[). 



§» UN 'AVIATEUB € 



77 



de Colombes, à un endroit où la 
route plonge entre deux talus. Jerry 
Smith s'était posté sur le passage 
de la voiture, et Gérard Langlois 
ayant stoppé, il priait Nicole de le 
ramener à Paris, montait avec elle... 
et lui fourrait un bâillon d'anesthési- 
que sous le nez. Là-dessus on filait 
sur Honfleur. Tout était prêt. Une 
chaloupe à vapeur les transportait, 
sur la brune, au navire qui croisait 
au large. Et, soucieux de ne pas 
laisser d'indices suspects, ils déci- 
dèrent de précipiter la voiture, qu'ils 
n'avaient pas le temps d'embarquer, 
dans un fossé voisin, couvert 
d'ajoncs; de la sorte on mettrait tou- 
jours un certain temps à la décou- 
vrir. 

Gérard Langlois vit Nicole repren- 
dre ses sens. 

« Madame, écrivait-il, a tout de 
suite eu sa lucidité; et sans paraître 
le moins du monde épouvantée, sans 
cris d'indignation ou de révolte, elle 
dit seulement à M. Smith qui la 
regardait en-dessous : 

« — C'est une plaisanterie, n'est-ce 
pas, monsieur Smith? 

« M'. Smith répondait, en clignant 
des paupières: 

« — Voilà, je vous demandais votre 
photo. Vous n'avez pas voulu me la 
donner. Maintenant, pour la peine, 
je vous emmène avec moi. 

« — Vous m'emmenez? 

« — Dans une île où j'ai l'intention 
de vivre, et où j'ai installé de très 
jolies habitations, vous verrez (et il 
se mettait à rire sourdement). Vous 
n'aurez, du reste, rien à craindre, 
vous serez respectée, Jerry Smith est 
un galant homme, et déjà mille fois 
au regret de jouer un si vilain tour 
à son ami Morisset. (Pardon, mon- 
sieur Morisset.) 

« — Et jusqu'à quand prétendez- 
vous me garder? 



« — Tant que je vivrai. 

« — Ah très bieni dit-elle, et alors 
je m'aperçus que si elle lui parlait 
ainsi, doucement, sans le contrarier, 
c'était qu'elle le croyait loufoque; et 
elle avait raison; il l'était, je ne m'en 
étais pas douté, mais je le voyais 
bien maintenant. 

« Déjà j'avais de l'admiration pour 
Madame, qui vraiment est une crâne 
petite femme; des remords terribles 
commencèrent à me bourreler la 
conscience, je compris que j'avais agi 
comme sous le coup d'une soûlerie 
et, tout de suite,- j'ai pris la résolu- 
tion d'essayer au moins de réparer 
le mal que j'avais fait... Comme Ma- 
dame était sur le pont, assise à regar- 
der s'effacer dans la nuit les lumières 
du rivage, je m'approchai d'elle et je 
lui soufflai: 

« — iMadame, je ne fais pas de 
phrases. J'ai honte de ma conduite. 
Que m'ordonnez-vous? 

« Elle me considéra un instant sans 
rien dire, puis elle demanda: 

« — Vous êtes bon nageur? 

« — Oui. 

« — Eh bien! vous vous jetterez 
à la mer quand nous passerons en 
vue de Cherbourg et vous ferez sa- 
voir aux miens ce qui en est... 

« M. Smith s'approchait, nous n'en 
dîmes pas plus long et moi j'ai fait 
ce que je devais faire... Ils m'ont 
tiré dessus, quand j'ai sauté... » 

* 
* * 

C'était écrit que le petit d'Ar- 
mières, son second acolyte de jadis, 
serait, avec Paul Rebour, le colla- 
borateur de Gilles, dans cette sublime 
tâche. 

D'Armières, garçon affiné et sen- 
sible, qui avait passé par Saint-Cyr, 
partageait sa vie entre la fête et les 



^ f/A' AYIATEVB € 



voyages. Après six mois de bom- 
bances parisiennes, un jour, il se 
réveillait avec l'enx'ie de découvrir, 
en des décors neufs, des cieux iné- 
dits, et il partait pour une expédition 
dans quelque désert asiatique, où le 
fruste pèlerin casqué de blanc, voilé 
de vert, ne rappelait en rien le gentle- 
man en smoking de chez Gernier's. 

Malgré les divergences de leurs 
destinées, Gilles et d'Armières étaient 
toujours demeurés en termes ami- 
caux, et ce dernier avait toujours 
suivi avec une admiration cordiale 
les travaux aéronautiques de son 
ancien chef de file. Quand Gilles 
l'appela, il vint de grand cœur se 
mettre à son service, avec le yacht 
qu'il possédait. 

En compagnie de Morisset — le- 
quel, sans faux amour-propre, s'incli- 
nait devant l'autorité de cet organisa- 
teur de la délivrance — Gilles l'expé- 
dia au Portugal et vers l'Amérique, 
afin de recueillir un maximum de pré- 
cisions touchant la nouvelle rési- 
dence de Jerry Smith ; car l'article du 
Daily Mail ne donnait, en somme, 
que des renseignements vagues. 

Grâce à une habile ténacité, à 
d'importantes sommes de reis et de 
dollars dépensées avec méthode, ils 
purent se renseigner sur la topogra- 
phie de l'île, les édifices qui la meu- 
blaient. 



Cependant, Gilles, avec M. Plan- 
chut et Paul Rebour, travaillaient 
sans relâche au grand problème. 

Pour éviter des indiscrétions, des 
curiosités traîtresses, les études défi- 
nitives, le montage et les essais de 
l'appareil eurent lieu, non pas, comme 
d'habitude, au Castel, mais en Solo- 
gne, dans un domaine appartenant au 
grand-père Roumerie. Ils opérèrent 
avec quelques ouvriers de choix et 
des paysans bénévoles qu'on avait 
dressés pour la circonstance. 

Gilles Lebrisard sentait la passion 
galvaniser son génie. Il découvrait 
que, sans qu'il s'en fût douté, Nicole 
incarnait sa puissance, sa raison 
d'être et la Conquête de l'Air deve- 
nait alors pour lui la Conquête de 
l'Amour. 

Et le jour où, ayant pris place 
dans la cage de son nouvel appareil, 
muni d'un merveilleux moteur à tur- 
bines parallèles, montées sur le même 
axe, qui actionnaient des dynamos, 
Gilles Lebrisard, à la chanson des 
hélices, s'était élevé d'un trait dans 
l'air vaincu, avait pu virer, volter, 
évoluer dans toutes les directions, au 
seul geste de sa main sur un levier, 
de son pied sur une pédale, des bouf- 
fées d'orgueil lui montèrent au cer- 
veau, et le père Planchut, au retour, 
l'avait embrassé en sanglotant de 
joie. 



IV 



EN VUE DE L ILE 



Le grand yacht blanc, dont les 
cuivres et les acajous reluisaient, net 
comme un bateau de vitrine, tran- 
chait les lames de son étrave effilée, 
et il avait à son bord le chef-d'œuvre, 
sans doute, de la mécanique moderne, 



la véritable nef volante, inventée par 
Gilles Lebrisard. 

Avec Morisset, M. Planchut, Paul 
Rebour, d'Armières et Gilles, vo- 
guaient aussi les Noirfeuille, et les 
parents Lebrisard, et jusqu'au grand- 



^ UN ATT AT En,' ^ 



79 



pcrc Roiimcric, sec, dcchariK' et jau- 
ne, sempiternel habitant de son fau- 
teuil à roulettes, et qui avait résolu- 
ment déclaré : « Je veux venir », en 
dépit des médecins craignant de le 
voir temiiner, dans cette expédition, 
un grand âge. 

Mme Lebrisard avait bien fini par 
s'accoutumer aux équipées aviatoires 
de Gilles; mais cette fois, avec un 
instinct maternel, elle sentait que le 
garçon riscjuait tout: Jerry Smith, 
dangereux monomane, était sans 
doute résolu aux pires extrémités 
pour garder Nicole; n'avait-il pas 
déjà fait ouvrir le feu sur le chauf- 
feur Gérard Langlois, lorsque ce der- 
nier s'échappa. 

M. Lebrisard père, moins rose et 
melliflu qu'à l'ordinaire, dans ses 
favoris qu'il caressait nerveusement, 
ne se montrait pas non plus rassuré : 

— Si encore tu laissais quelqu'un 
t'accompagner... Ton appareil ne 
peut-il, à la rigueur, porter trois per- 
sonnes, en comptant Mme Morisset, 
qui ne pèsera pas lourd! 

— Non, laissez-moi faire! répli- 
quait Gilles, qui, au cours de cette 
tentative, voulait être seul. 

L'antique Roumerie, installé non 
loin de là, sur le pont, et dont l'ouïe 
était demeurée fine en dépit de l'âge, 
approuvait de sa voix creuse, aux 
sonorités de cornet à bouquin: 

— Oui, laissez-le faire, le petit. Il 
sait. 

Et Cilles, avec un élan de gratitude 
vers le vieux birbe qui avait toujours 
été son ami, s'écriait : 

— Vous entendez, il comprend, lui, 
le grand-père! 

Cependant Paul Rebour, dont l'es- 
prit géométrique n'acceptait pas 
volontiers l'incertitude, objectait: 

■ — Voyons, en admettant que tu 
parviennes à atterrir dans l'île, et que 



Nicole s'\- trou\ e libre d'aller et \enir 
à sa guise, il faut encore qu'elle soit 
préxenue... Est-ce que tu comptes sur 
la télépathie ? 

— J'y compte, oui! répondait Gilles 
qui ne plaisantait pas. 



* 

* * 



Avec une crânerie sans emphase 
et sans verbiage, il envisageait l'heure 
périlleuse et prochaine. Du reste, 
toute sa bonne humeur, tout son 
allant d'autrefois, il les avait retrou- 
vés au seuil de cet avatar définitif. 

Si bien que sa confiance se com- 
muniquait aux autres, et que toutes 
les figures, au début du voyage em- 
preintes d'angoisse contenue, s'éclair- 
cissaient comme sous une brise d'es- 
pcir. En cette cohue touchante, un 
peu tragi-comique, ils finissaient par 
s'apparaître comme des excursion- 
nistes partis pour une croisière 
d'agrément. 

A la fin du quatrième jour de tra- 
versée la vigie signala: Terre; et 
dans un crépuscule or et rose, sur 
la ligne de l'horizon, se profilait un 
mince ruban jaune, bordé de vert: 
l'Ile. 

Chacun se passionnait à déchiffrer 
le secret de ce promontoire qu'on 
reconnut ceint de remparts bas, de 
tourelles où se distinguaient les gueu- 
les des mortiers. C'était donc là que 
Nicole résidait maintenant. Ah! fon- 
cer jusqu'à la citadelle et courir tout 
de suite la délivrer. 

Mais il fallait être prudent. Un 
bâtiment d'allures suspectes pouvait 
donner l'éveil. L'on rebroussa che- 
min, et l'on se contenta de tirer des 
bordées, hors de vue. 

— • Elle m'attend, j'en suis sûr, 
répétait Gilles. 



8o 



^ VN AYIATEIUI € 



V 



LE VOL SUPREME 



La féerique assemblée des projec- 
teurs Scott, au-dessus de l'île, au- 
dessus de la mer, découpait, dans la 
nuit d'émeraude et de saphir, une 
immense voûte de clarté diurne, lé- 
gèrement bleutée. 

Ayant quitté le yacht ancré à deux 
milles, le fidèle appareil volant avait 
rapidement franchi cette distance, 
pénétrait dans la zone de lumière. 
Gilles Lebrisard, armé d'une longue- 
vue, fouillait d'un regard anxieux l'in- 
térieur. 

Il distinguait les bois, les jardins, 
les kiosques et les portiques, et les 
terrasses des palais déserts. Rien ne 
bougeait. Jerry Smith et ses acolytes 
dormaient donc, trop confiants dans 
ces remparts qui peut-être ne suffi- 
raient pas à défendre leur proie con- 
tre l'entreprise des Ailes. 

Mais voici qu'une forme vivante, 
en un coin de parc, attirait son 
regard; Gilles plongeait un peu et 
il reconnaissait Nicole, accoudée, 
pensive, à une balustrade. 

Aussitôt il rabattait ses plans verti- 
caux, ralentissait progressivement 
l'allure des héhces ascensionnelles, 
descendait, touchait le sol, et sortant 
de la machine aux étincelants aciers, 
muet et triomphal, la face hardie, 
il s'avançait vers elle, qui, point sur- 
prise, avait couru à lui. Leur pre- 
mière étreinte fut plus taciturne que 
la vie qui va naître. Et, avare du 
temps comme des paroles, il l'entraî- 
nait, l'aidait à monter dans l'esquif 
libérateur, pressait le levier de démar- 
rage, et la souple et obéissante ma- 
chine commençant de s'élever, pre- 



nait la route de l'espace, tandis que 
le cœur de Gilles enregistrait de 
ses pulsations, les secondes qui les 
séparaient de l'ombre, asile défi- 
nitif. 

Il dit enfin: 

— Vous m'attendiez ! 

• — Oui, toujours; et surtout cette 
nuit... Quelque chose m'a avertie. 

— J'en étais sûr. 
Un silence. 

— Tous vont bien, mon mari, papa. 

— Ils sont là, à quelques kiknnè- 
tres, venus avec le yacht à d'Ar- 
mières, mon ami... Avez-vous beau- 
coup souffert? 

— J'espérais sans défaillance. J'ai 
vécu dans cette campagne. Il avait 
le désir, il trouvait la force, de brider 
sa folie pour ne pas me causer d'ef- 
froi... Et il ne souhaitait que la joie 
— sa joie — de me voir de temps à 
autre. Un drôle de geôlier, respec- 
tueux et plein de scrupules... Enfin, 
il est fou... Ah! ces maudits pro- 
jecteurs, quelle clarté ! Pourvu que 
personne ne donne l'alarme ! 

■ — • Bah, que craignons-nous mainte- 
nant? 

— Ses canons... Il m'a dit qu'ils 
pcrtaient à dix lieues. 

— Bah! on échappera! 

— C'est vous qui avez inventé cette 
machine? 

— Oui. Je le devais, n'est-ce pas, 
et c'est pour vous, parce que... 

Un silence. On montait. Il acheva ; 

— Parce que je vous aime. 
Elle répondit: 

— Taisez-vous. Vous savez que je 
suis à un autre. 



^ VN AVIATEUR ^ 



8r 



— C'est vrai, j'oubliais! fit-il, com- 
me gorgé d'un breuvage amer. 

Cependant, elle murmurait : 

— Ah! pourquf)i me dites-vous cela 
trop tard?... 

Et (iilles sentit comme une flamme 
délicieuse qui lui consvmiait le cœur. 
. Soudain, ils perçurent comme une 
petite rumeur au-dessous d'eux; des 
gens couraient, un jet de clarté plus 
vive que tout l'éclairage ambiant fusa 
et ils se trouvèrent encerclés dans 
des faisceaux aveuglants de lumière. 

— Ah! s'écria Nicole. Cela vient 
de son palais. Il nous a découverts. 

Gilles ne pouvait se résoudre à 
l'idée de redouter cet homme de la 
terre; pourtant quelque chose de cris- 
sant monta d'en bas; on subit une 
poussée d'air, une commotion; il y 
eut une rupture de fibres métalliques, 
Gilles éprouva la sensation que l'aéro- 
nef ne gouvernait plus ; et il s'aperçut 
qu'un obus avait mis deux des héli- 
ces propulsives hors d'usage. Cela 
ralentirait la marche de moitié, mais 
on atteignait presque à la zone obs- 
cure, au salut. 

Ayant inspecté les avaries, Gilles 
se tourna vers sa compagne: Nicole, 
les prunelles révulsées, gisait san- 
glante au plancher à claire-voie de 
l'aéronef: Eperdu, Gilles se penchait 
sur elle: un éclat d'acier l'avait 
atteinte en pleine poitrine; et elle 
ne vivait plus. 

x\lors, Gilles se rappela inopiné- 
ment le songe qu'il fit un jour, étant 
enfant : 

Soutenu par deux antennes mécani- 
ques, qu'il manœuvrait par sa seule 
volonté, sans bouger les bras, il évo- 
luait très haut dans Vespace. 

C'était, au-dessus de lui, une nuit 
lunaire, un firmament constellé ; à ses 
pieds, dans une ombre profonde, il 
percevait une agitation de foule, avec 



des rumeurs assourdies par la dis- 
tance. 

Alors, se rapprochant du sol, il dis- 
tinguait un promontoire, la mer, et 
sur un Ilot rocheux une citadelle créne- 
lée, avec de grosses tours. 

Il découvrait un jardin, bosquets, 
fontaines jaillissantes ; et, au coin 
d'une pièce d'eau, s'accoudait sur la 
balustrade d'un kiosque, une femme, 
la face voilée. Comme si elle l'eût 
deviné à travers l'espace, elle levait la 
tête, écartant ses voiles, et l'appelait 
de tout son visage éploré, de ses yeux 
pleins d'absolue détresse, de ses mains 
tendues à lui. 

Gilles Lebrisard ne la connaissait 
pas et il lui semblait pourtant la 
reconnaître ; et, d'un vol rapide et ver- 
tical, il était descendu ; il atterrissait ; 
elle accourait, se jetait dans ses bras 
en criant: « Sauvez-moi de LUI, ce 
monstre qui m'emprisonne... » 

Et Gilles, sans en demander davan- 
tage, imprimant le mouvement voulu 
à son appareil, repartait en l'atmos- 
phère, chargé d'un fardeau qu'il se 
sentait déjà plus cher que la vie — 
et cela juste à l'instant oîi un individu, 
glabre, coiffé d'un tarban, et l'air 
égaré, se précipitait, appelait des sbi- 
res et des archers auxquels, par gestes 
furieux, il désignait le ravisseur... 

Sans se soucier de lui, silencieux, ils 
dominaient l'océan sombre. 

...Mais Gilles Lebrisard, qui, un 
instant, avait goûté cette félicité sur- 
naturelle que tous nous attendons en 
vain, s'apercevait que, contre son sein 
palpitant, sa compagne ne vivait plus : 
sa bouche n'avait plus d'haleine, ses 
prunelles se trouvaient ternies. Et 
alors, envahi d'un désespoir atroce, 
il sentait sombrer toute son énergie, 
sa volonté défaillante cessait de soute- 
nir la nef aérienne, et il se laissait 
choir dans l'abime qui Vengloutis- 
sait... 



8: 



^ UN AVIATEliB € 



Ce rêve^ latent de})uis autrefois, 
ne s'clait plus représenté à sa mé- 
moire, qui, maintenant, le lui ren- 
dait, intégral, précis, et impérieux 
comme le Destin. Il s'émen-eilla de 
la fidélité des circonstances à se mo- 
deler sur la fiction. Et alors, une sorte 
de joie le remplit, car il allait, par 
sa volonté, le réaliser tout entier... 

— Tout entier! se répétait Gilles 
Lebrisard, très froid, très décidé, très 
heureux. 

Et, comme il planait déjà au-dessus 
de la mer, tenant contre sa poitrine 
sa bien-aimée morte, il coupa l'allu- 
mage. 



Ceux du na\ ire, instruits du danger 
par le jet subit de clarté dirigé sur 
la nef, regardaient épordument, les 
yeux rivés aux lunettes. Sur les rem- 
parts, un gros homme coiffé d'un 
turban, celui qui fut Jerry Smith, 
devenu complètement fou, se livrait 
à une danse d'épileptique, puis, sau- 
tant tout d'un coup par-dessus la 
balustrade, vint se fracasser contre 
les rocs, au pied d'une tour. 

Et déjà la mer avait accueilli ses 
nouveaux hôtes. 

Ainsi mourut Gilles Lebrisard, qui, 
vraiment, avait réalisé la concjuête 
de l'air. 




GEORGIE & WILKIE 



De mémoire d'écolier et même de 
moniteur, jamais le collège de Lime- 
rick, en Irlande, n'assista à une riva- 
lité aussi accusée, et dans le même 
temps aussi courtoise, que celle ou 
se groupèrent, clan contre clan, les 
condisciples de Géorgie et de Wil- 
kie. 

Géorgie, mince et de grande taille, 
montrait un visage aux traits ■ régu- 
liers, un teint mat, des yeux pâles, 
peut-être plus rêveurs que froids, 
mais directs, et ses cheveux se parta- 
geaient au moyen d'une raie médiane 
en deux conques blondes. Il avait 
l'esprit inventif, entreprenant, et des 
dispositions naturelles, surtout aux 
jeux d'adresse. Un humour un peu 
morose, un peu sarcastique, brisait 
ses élans; quoique positif et apte à 
commander, selon les dons de sa 
race, il était cependant porté à en- 
tortiller de songe, comme d'un lierre 
sombre, les branches de l'arbre de 
la vie. 

Moins biblique et fatal se révélait 
Wilkie, trapu, avec une' face joviale 
tachée de points roux, une forte et 
drue chevelure fauve qui lui man- 
geait les tempes et qu'il taillait en 
brosse. Dans ses prunelles vivaient 
la malice et la gaîté, et il était habité 
par le génie de l'imitation, celle qui 
mène, non pas à la copie servile, mais 
au perfectionnement intuitif de ce 
qu'on voit et de ce qui plaît à tenter. 
Tous deux orphelins, h jis fortune, 
d'origine distinguée, — Géorgie, fils 
d'un Commodore, et Wilkie d'un mé- 
decin-major, — ils se trouvaient éle- 
vés aux frais de la municipalité, que 
ces personnages a\'aient honorée. 
Du reste, sauf une disparité de 



caractère extérieure, ils avaient de 
nombreux points de contact, un 
fonds de goûts pareil, ardeur au tra- 
vail, muscles excellents. 

Et, malgré certains griefs récipro- 
ques d'amour-propre, car la préoccu- 
pation de la gloire artistique, dès 
leur jeune âge, les hantait, jamais un 
gros mot, une dispute n'envenimè- 
rent les rapports de ces deux gentle- 
men, qui s'estimaient d'autant plus 
que l'admiration de leur entourage 
leur commandait le respect d'eux- 
mêmes. 

Voici: ce que l'un faisait, l'autre 
le répétait mieux, ou plus vite, ou 
plus fort, enfin « autrement » avec 
une avancée vers la perfection du 
geste, de l'acte, du problème. 

Et toujours loyaux, à armes nobles, 
en avisant l'adversaire : c'est du reste, 
plus qu'ailleurs, naturel en les pays 
anglo-saxons oii la concurrence fait 
partie des rudiments. 

Leur premier match dans la vie fut 
d'ordre sportif. 

Géorgie ayant escaladé un arbre 
de grande hauteur, Wilkie parfit le 
même exercice en ne se servant pas 
des pieds. Géorgie recommença. Il 
y eut ensuite une lutte contre le 
temps. On pariait pour Géorgie, pour 
Wilkie; les deux factions trouvèrent 
leur germe dans ce contexte. Depuis, 
ils avaient lutté sur tous les terrains. 
A la course, Géorgie triompha 
d'abord, il est vrai d'une poitrine 
seulement; mais quinze jours plus 
tard Wilkie lui demanda sa revan- 
che et le laissa à une toise, grâce à 
un truc spécial, qu'il avait travaillé, 
pour prendre le départ. 

Ils furent tête d'équipe sur deux 



84 

embarcations rivales, et, s'entrebat- 
taient à tour de rôle, par suite de 
continuelles améliorations. 

Sur un sujet à tendances morales 
et spéculatives, qu'on leur proposa, 
.Wilkie émettait des arguments que 
Géorgie réfutait non sans éloquence ; 
alors, avec un bagout plus mordant, 
Wilkie parvenait à relever ces fautes 
de dialectique. 

Comme deux souverains, au cours 
des promenades, ils s'isolaient par- 
fois de leur escorte, échangeaient des 
idées générales, des vues sur leurs 
projets d'avenir, ne se livrant pas, 
mais ne se disant rien qui ne fût 
la vérité. Chacun uniquement se sou- 
ciait de donner peu de prise. Et il 
était né entre eux une sorte d'hostilité 
amicale, faite d'estime et de jalou- 
sie. Au surplus, leur concurrence de- 
venait comme une sorte d'institution. 
Dans le collège de Limerick, grands 
et petits, les moniteurs, le sergent, le 
Principal, le Révérend même, se 
passionnaient à la rivalité honorable 
de Géorgie et de Wilkie, émules et 
chefs de parti. 

* * 

Le jour anniversaire de la fonda- 
tion, à l'établissement, une séance 
théâtrale fut organisée. On joua du 
Shakespeare, ce qui fut grandiose, 
et une adaptation locale de Labiche, 
ce qui le fut moins. Le programme 
affichait, en outre, des « numéros » 
que Géorgie ^t Wilkie avaient com- 
posés dans un mystère pieusement 
respecté par les groupes. 

Sans qu'ils se fussent donné le mot, 
il s'avéra — soit hasard, soit plutôt 
intuition bilatérale, — qu'ils avaient 
eu la même idée. Ils furent des clowns 
danseurs, désopilants chacun dans sa 
note. Géorgie avec une impression- 



^ GEORGIE ET WILKIE € 

nante gigue et des apostrophes pro- 
fondes et mornes, Wilkie avec du 
franc comique et d'alertes ailes-de- 
pigeon. 

Cet après-midi-là, du reste, ils 
s'étaient découvert une vocation, où 
le succès très vif qu'ils captèrent les 
encouragea. 

Larguant certains préjugés héré- 
ditaires, ils seraient comics-excentrics, 
carrière n'excluant en somme ni la 
tenue, ni la correction. Ce projet, ils 
jugèrent à propos de se le confier et 
ils le firent gravement, avec le même 
sérieux que s'il se fût agi de coiffer le 
bonnet carré de docteur. 

Au sortir du collège, ils parvinrent 
à se faire engager dans un cirque 
où, d'un commun accord, ils se pré- 
sentaient à deux. 

Là, toutefois, il n'en fut plus de 
même qu'à l'école. Quand ils se trou- 
vèrent en face du vrai public, l'amour 
de la gloire, qui les dominait, les 
indisposa plus profondément l'un 
contre l'autre. Et bientôt, Géorgie, 
toujours initiateur, toujours imité, 
méditait d'échapper à cette sujétion 
fatigante. 

Et puis, nul heurt tangible. A peine 
de ci, de là, un mouvement d'humeur 
chez Géorgie, qui avec un petit rire 
glacial, observait: 

— Vous démarquez tout ce que je 
fais, pas à dire... 

Lors Wilkie répondait avec, une 
grande loyauté de cœur: 

— Ce n'est pas défendu, vous 
n'avez jamais songé à breveter vos 
effets. Mais je ne veux pas vous être 
désagréable. Vous m'indiquerez, s'il 
vous plaît, ce qu'il faut que je coupe. 

— Non, non... 

Géorgie se sentait gêné de tant de 
courtoisie. 

D'ailleurs, il avait déjà son idée. 

Subrepticement, il s'adonnait au 
cake-walk, danse admirable encore 



^ GEORGIE ET WILKIE c- 



«5 




IL S ADONXAIT AU CAKE-WALK, HANSE ADMIRAIJLE EiNXuRE (lUE GALVAUDEE (P. 8|). 



que galvaudée, où le froid humour 
anglo-saxon se marie au comique 
noir. Or, elle exige le don; les nègres, 
en général, le possèdent tous, savent 
faire chanter les rythmes multipliés 
aux cadences de leurs semelles; mais 
c'est tout exceptionnellement que les 
blancs s'y distinguent. Il advint que 
Géorgie, à jugement impartial, put 
s'y constater un virtuose. 

Un soir, sans donner de détails à 
son hôtesse, il paya sa note; ses mal- 
les, dûment bouclées avant l'heure 
de la représentation, furent envoyées 
à la consigne; dans da nuit il prit 
le train pour Londres; et le lende- 
main M. Savage lui donnait l'audition 
sollicitée dès l'avant-veille par une 
lettre à la fois timide et' assurée. 

M. Savage, manager du « Royau- 
me », régnait sur un music-hall im- 
mense et sur une année innombrable 
de danseuses et de baladins. 

Ayant ouï et conspecté Géorgie, il 
ferma ses paupières, saisit son men- 
ton à bourrelet quadruple, et l'on 
aurait pu croire qu'il allait réfléchir; 
mais étant un homme d'action, il se 
contenta de parler: 

— C'est très remarquable. Je vous 
engage à vingt- cinq livres par se- 
maine. Il faut maintenant relever cela 
d'une sauce piquante. Votre idée là- 



dessus, Griggs? ajouta-t-il en se tour- 
nant vers son secrétaire, un menu 
jeune homme roux, yeux rapides sur 
un visage chafouin, torse maigriot 
corseté d'un veston à carreaux. 

Le petit Griggs, qui ne possédait 
pas de menton, fut obligé, pour réflé- 
chir, de tenir quelques instants son 
nez entre l'index et le pouce; il reni- 
fla, puis émit; 

— Comme monsieur a beaucoup 
de distinction, je propose d'annoncer 
monsieur comme un milliardaire 
ruiné qui veut garder l'incognito. 

La motion de Griggs fut approuvée 
par M. Savage. Géorgie n'avait qu'à 
accepter. Vingt fois les lourds rideaux 
de scène durent s'écarter pour qu'il 
revînt saluer une salle enthousiaste. 
Et vraiment il avait créé « quelque 
chose ». C'était une ensorcelante mu- 
sique que, sur les planches semées 
d'un fin cailloutis, battaient ses escar- 
pins vertigineux, au bout de ses jam- 
bes correctement étoffées de drap 
noir; et, à certains passages, il chan- 
tait un court refrain d'une voix sym- 
pathique et bien timbrée. 

Aussi, lorsqu'après sa victorieuse 
soirée, déjà muni d'une immédiate et 
bénévxDle augmentation, consentie par 
M. Savage en présence de la réussite 
incontestable, Géorgie dans son cab. 



86 



^ GEORGIE ET WILKJE ۥ 



s'en retournait à l'hôtel, il pensait 
avec une bonne satisfaction: 

— Tout de même, Wilkie n'a pas 
trouvé ça dans son cirque de pro- 
vince. Que dirait-il s'il m'apercevait. 
Certainement, il en jaunirait de dépit. 
Oui, oui, il ferait une tête... 

Ce fut, du reste, moins d'un demi- 
mois plus tard, Géorgie qui la fit, 
la tête, lorsqu'un matin, sortant avec 
le petit Griggs, lequel, devenu son 
ami, le venait prendre pour aller 
aux courses, ils donnèrent du nez, 
sur le Strand, dans une affiche noir 
et jaune, haute de dix-huit pieds et 
large de six, figurant un monsieur 
en frac, le visage recouvert d'im loup, 
avec cette inscription: Le masqaé- 
gcntleman-danseur , à V « Impérial ». 

Géorgie saisit Griggs par le bras: 

— Voyez ça! 

— C'est tout vu, fit Griggs, se 
pinçant les naseaux. Une concur- 
rence, avec innovation. Le loup in- 
trigue et attire. J'aurais dû le trou- 
ver aussi. Nous avons manqué le 
coup et le loup. Une seule chose me 
console, conclut Griggs, qui n'aimait 
pas les mauvaises histoires, c'est que, 
malgré tout, il y a peu de chances 
pour qu'ils aient mis le grappin sur 
un homme de votre classe; et le pu- 
blic, dans ces choses, possède du 
flair. 

Géorgie se montra catégorique : 

— Ce sera sûrement très bien, c'est 
moi qui vous le dis. 

— Vous connaissez donc? 
Géorgie désirait se tenir dans le 

vague : 

— Je présume connaître. Un an- 
cien camarade à moi... Oui, un an- 
cien camarade, qui m'a invariable- 
ment singé. 

— Mais il vous savait donc ici? 

— Je ne lui ai pas donné mon 
adresse. Mais il aura cherché, deviné, 
trouvé. 



En effet, le masqué gentleman-dan- 
seur-excentrique, c'était bien Wilkie, 
lequel ayant appris par le Circus- 
Mail, journal des Gens de la Piste, 
ces débuts étincelants au « Royau- 
me », éventa le copain en fugue, et 
pensa qu'il se devait à lui-même de 
faire mieux. 

Au surplus, il réalisait, pour lors, 
des tours dont il avait depuis long- 
temps approfondi les arcanes; et de 
sa souplesse et de sa rapidité, il se 
sentait sûr autant que de ses déve- 
loppements comiques, depuis le jour 
où, masqué de velours noir, s'accom- 
pagnant du banjo, il opéra en secret 
devant une psyché de louage... 

Malgré qu'il arrivât second, Wil- 
kie, à « l'Impérial », atteignit au 
triomphe. 



* 



Tous les soirs, à la lumière multi- 
pliée des projecteurs qui animaient 
des nappes de lueurs topaze, bleu ciel 
tour à tour et vert aigue-marine, en- 
robée d'un fourreau d'azur où des 
oiseaux d'or et d'argent faisaient ruis- 
seler, dans les ondes de l'étoffe, des 
cascades d'émaux momentanés, cein- 
turée d'une large moire écarlate qui 
soutenait sa taille ronde comme un 
bambou des' rizières. Miss Kate Hi- 
gashi, agile et rapide, et dont les 
pieds menus, en babouches turquoise, 
ainsi que de gais écureuils couraient 
vivacement au ras de sa robe, pour 
la réjouissance des yeux, — et même 
pour la satisfaction de l'esprit, car 
on était content d'une précision aussi 
douce, spirituelle et circulaire, — 
jonglait avec divers objets étince- 
lants, graves d'après les lois ordi- 
naires de la pesanteur, mais devenus 
aériens et légers, sous l'impulsion 
que leur communiquaient les petites 
mains magiques. 




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UXE .MFICIIE, TIAUTF. HE niX-IlUIT PIEDS ET LARGE DE SIX (p. 86). 



^ GEORGIE ET WILKIE ^ 



89 



Leur choix témoignait d'une déli- 
catesse étudiée: bâtons de laque sa- 
blée de cuivre, pâles porcelaines de 
Kioto, tambourins muets, incrustés 
(h; nacres irisées, boules de verre 
chatoyantes d'arc-en-ciel, figurines en 
ivoire, bonzes ventrus, éléphants pat- 
tus aux trompes recourbées, effigies 
de samouraï aux barbes d'écaillés, 
bouddhas semblaient s'apprêter à des 
promenades rituelles après un reli- 
gieux bain d'or, évoluaient selon la 
volonté de son sourire en cerise, selon 
le regard conver- 
gent de ses yeux 
d'amande, qui en- 
cadraient le petit 
nez impercepti- 
blement camus et 
palpitant comme 
avec les ailes des 
volucres inscrits 
sur l'étoffe. 

Cela durait 
cinq minutes , 
peut - être, mais 
en réalité on pou- 
vait perdre le 
sens du temps, 
depuis la premiè- 
re seconde où elle 
entrait en scène, 
jusqu'à celle 011, 
ayant tissu son 
minutieux ouvra- 
ge dans les airs, 
souple, pour sa- 
luer, elle se pen- 
chait sur la han- 
che droite, les 
paupières entre- 
closes, les doigts 
au front, et 
qu'une sorte de 
recueillement pla- 
nait dans l'assis- 
tance, hantée par 
la magie de Miss 




MISS KATE lirOASIlI JONGLAIT AVEC DES OBJETS 

étiacelaxts (p. 86). 



Kate Iligashi, jongleuse japonaise 
de seize ans, telle qu'on en vit 
peu de pareilles, et qui, sur la scène 
du « Royaume », paraissait tous les 
soirs, juste à l'époque où Géorgie 
vint. 

Il l'aperçut, et sa surprise première 
fut bientôt changée en désir juvé- 
nile et primordial. De son côté. 
Miss Kate Higashi, ayant achevé 
son travail, découvrit la danse de ce 
garçon athlétique, blond, aux yeux 
pâles, écouta toute son âme de 
jeu et d'Orient 
qui se réveillait 
aux bizarreries , 
aux inflexions 
rapides à l'im- 
passibilité pour- 
tant expressive de 
c e personnage 
énigmatique. Il 
faut dire aussi 
qu'elle ne fermait 
point l'oreille à 
la réclame que 
suscita autour de 
Géorgie l'obli- 
geance intéressée 
d'un manager, 
étant , c o m m e 
toutes les fem- 
mes, sensible au 
bruit du mon- 
de. 

Et de même 
que Géorgie s'a- 
donnait, chaque 
soir, à suivre l'é- 
volution du micro- 
cosme bigarré , 
Miss Kate Hi- 
gashi, enveloppée 
en un kimono de 
laine mauve dou- 
blé de satin gre- 
nat, contemplait 
ensuite la ligne 



yo 



^ GEORGIE ET WJLKIE € 



merveilkuse de ce haut danseur. 

Indépendamment de ces émotions, 
enfantines et sérieuses, Miss Kate 
Higashi était une jeune personne fort 
convenable, élevée à l'européenne 
par des parents voyageurs en objets 
curieux, marchands d'estampes rui- 
neuses et de livres plus légers à la 
main qu'un souffle, le père ventru 
comme un pot, avec des cheveux 
aile-de-corbeau et une moustache rê- 
che sur sa lippe mince, la mère angu- 
leuse, futile et rusée. Leur progéni- 
ture ayant, dès le berceau, manifesté 
du talent pour l'art de jonglerie, — 
avisés commerçants, ils la faisaient 
valoir, avec probité, du reste, et dé- 
cence. 

Madame Higashi mère résidait à 
demeure dans la loge de Miss Kate; 
elle l'amenait au théâtre, la recondui- 
sait, et ne se départirait de ces soins 
que le jour où sa fille aurait fait 
un mariage confortable. 

Cependant, dix jours ne s'étaient 
pas écoulés que, chaque soir — ils 
se succédaient, — Géorgie ayant as- 
sisté dans l'ombre d'un portant à la 
gloire lumineuse de la petite, croisait 
Miss Kate Higashi qui sortait à recu- 
lons, souriant encore à son peuple 
conquis. 

Géorgie a la terminaison de ce 
sourire. 

Et bien vite, il fait le songe, point 
démenti par la menotte de la gosse 
chaque soir dans la sienne, d'unir 
à soi, tout à soi, sous bénéfice de 
clergé bien entendu, ce bijou vivant, 
cette exquise mécanique frêle, ces 
yeux pleins des ciels étranges d'Asie. 

Mais le masqué-gentleman-danseur- 
excentrique avait paru sur la scène 
de « l'Impérial ». 

* 
* * 

Quand Géorgie, mis en éveil par 



une nuance de froideur, et ayant pro- 
cédé, sous le manteau, à une petite 
enquête, se fut assuré que Miss Kate 
Higashi, sitôt hors de scène, s'habil- 
lait maintenant avec une rapidité 
extrême, pour se faire conduire à 
« l'Impérial » juste vers l'heure où 
passait Vautre; et quand il eut indé- 
niablement constaté qu'elle le regar- 
dait, lui, avec une admiration déjà 
beaucoup moins ingénue, il pressentit 
la vérité; car, de plus, lorsqu'il laissa 
tomber d'un air neutre : 

— On dit que j'ai un sosie à 1' « Im- 
périal »; l'avez-vous vu travailler? 

Elle battit de ses longs cils et dé- 
clara: 

— Non... je n'en ai pas eu l'occa- 
sion. 

Puis elle jugea convenable d'ajou- 
ter: 

• — Il m'intéresse peu. 

Ceci d'un ton qui sonnait faux. 

Géorgie ne douta plus un seul ins- 
tant que sur ce chapitre, comme par- 
tout, Wilkie allait tenir la corde ; fatal 
cela, même logique, eu égard aux 
précédents. 

Et, si ce n'était déjà accompli, l'en- 
fant n'allait pas tarder à s'éprendre 
du camarade qui, entre autres supé- 
riorités, détenait celle du mystère. 

Il serra donc simplement les dents 
et se considéra comme fixé. 

* « . 

* * 

Devant un miroir, en face de la 
porte, dans sa chambre de boarding- 
house, Wilkie était en train de se 
raser lorsqu'il entendit frapper. « En- 
trez », fit-il distraitement, accaparé 
par le souci de ne point laisser sécher 
la mousse savonneuse. Il fut peu sur- 
pris lorsqu'il vit, par réflexion, s'en- 
cadrer dans l'huis une familière sil- 
houette blonde; et joyeux, car il avait 



^ GEOMGIE ET WILKIB ^ 

un cœur .simple et sans fiel, il fit 
accueil à Géorgie: 

— Comment allez-vous? Veuillez 
donc prendre cette chaise, ou la roc- 
king si cela vous plaît mieux. Ma pa- 
role, si vous n'étiez venu me voir, 
vous auriez eu ma visite ces jours-ci.- 

— Je vous tiens quitte en tout état 
de cause, déclarait Géorgie avec sé- 
cheresse. 

Wilkie, lequel s'était remis à ratis- 
ser ses joues, tourna 
la tête, non sans 
quelque surprise : il 
croyait avoir mieux 
connu le camarade et 
prononça : 

• — Est - il possible 
que vous m'en vou- 
liez. Vous le savez, 
j'ai toujours voulu 
travailler à Londres, 
c'est assez naturel. 

— Je ne songe pas 
un instant à le nier. 

.Wilkie respira : 

— Je me disais 
aussi !... Kt alors, 
qu'y a-t-il de neuf? 

La barbe terminée, 
le faux-col bouclé, il 
était venu s'asseoir en 
face de son visiteur, 
lui tendait un cigare, 
qui fut refusé d'un geste sommaire, 
et Géorgie articula: 

— Il y a ceci: l'un de nous deux 
est de trop. Pas question de la con- 
currence, bien que j'y trouve un pré- 
judice; c'est votre droit, entendu. 
Mais il y a plus grave, il s'agit d'un 
tiers, plutôt d'une tierce, que vous 
connaissez... Depuis votre arriva, 
cette personne, dont je... croyais avoir 
conquis 1'... affection, me délaisse visi- 
blement! 

— Et qui donc? Je ne comprends 
pas un mot. 



9' 

— Miss Kate Higashi. 

— Cette petite jongleuse japonaise 
du « Royaume » ? Elle est absolument 
charmante. On me l'a montrée un 
soir dans la salle; mais que je sois 
damné si je lui ai seulement adressé 
la parole une fois dans ma vie. 

Après une hésitation, l'autre repre- 
nait : 

— J'admets. Peu importe. Cette 
personne m'est particulièrement chè- 




D UX MEME GESTE, 
DES MAIXS 



ILS SE TENDENT PAR DESSUS LES BOISSONS 
FRANCHES Qu'iLS SECOUENT (p. 94). 



re et je crois que je commençais à 
ne point lui devenir indifférent, lors- 
que je me suis aperçu que votre pres- 
tige effaçait le mien. Ici, je ne peux 
plus tolérer de rivalité. Alors, comme 
je vous le disais il y a une minute, 
l'un de nous deux est de trop. Je 
viens vous provoquer en duel. 

Géorgie parlait a\ec un sérieux où 
il n'y avait rien de déc4amatoire; la 
situation, seule, se trouvait théâtrale, 
et si Wilkie ne s'était senti aba- 
sourdi dès l'abord, il eut pensé, 
non sans quelque ironie, aux temps 



92 

du collège, aux répétitions d'autre- 
fois. 

— Vieux Géorgie, s'écriait-il enfin, 
vous êtes absolument timbré! Quelle 
raison pour chercher la mort de l'un 
de nous ? Vous pensez bien, pourtant, 
qu'en pareille circonstance, je serai 
le dernier à vouloir vous supplanter. 

— Possible, répétait flegmatique- 
ment Géorgie. Possible, possible, 
mais c'est sans doute la destinée... 
Et cela arriverait fatalement, que 
vous le vouliez ou non. Du reste. 
Miss Higashi est intrinsèquement 
charmante et il n'y a aucun motif 
pour que vous soyez un héros. Je 
répète: un de nous deux est en sur- 
charge. Alors, nous tirerons au sort, 
deux revolvers, dont l'un aura le baril- 
let vide; celui qui... gagnera l'autre, 
devra s'exécuter dans les vingt-quatre 
heures. 

Wilkie se prit à sourire: 

— Cher Géorgie, toujours galant 
homme. Mais vous pourriez d'abord 
me demander si cela me va. Il me 
semble qu'il y a une solution moins 
féroce. Si vous tenez à cette loterie, 
je veux bien, seulement à une condi- 
tion, c'est que celui qui prendra le 
bon lot, c'est-à-dire le mauvais, aille 
le décharger à la campagne, sur un 
mur fraîchement crépi, pour s'appren- 
dre à faire mouche. Nous aurons, 
cependant, signé une bonne stipula- 
tion qui lie notre homieur à l'obser- 
vance de distances convenables : dé- 
fense de jouer, de paraître en public 
non seulement dans la même ville, 
mais dans le même comté. Ça va-t-il? 

— Comme il vous plaira. 

* 
* * 

Lorsque Wilkie, le vaincu de ce 
suprême match, s'exécute et déserte 
la place, Géorgie pousse un soupir 



^ GEORGIE ET WILKIE € 

de soulagement. C'est avec un orgueil 
intime qu'il voit lacérer les colossales 
affiches noir et jaune des murs, avec 
une joie sardonique qu'il apprend, 
par le courrier théâtral des gazettes, 
« vu des engagements antérieurs, et 
malgré la faveur du public », le dé- 
part du masqué-gentleman-danseur 
excentrique de « l'Impérial ». 

Très brève, oui, et incompréhen- 
sible cette note, cette note dont il est 
l'unique à connaître la clef, et tou- 
chant laquelle le petit Griggs, intri- 
gué, et d'ailleurs ravi, car son numéro 
reste seul en vedette, l'interviewe 
subtilement. 

Il est malin, le petit Griggs, il de- 
vine des choses: 

— Car, indéniablement, c'est vous 
qui l'avez contraint à filer. Comment 
vous y êtes-vous pris? 

— Rien fait pour ça. 

— Ne jouez pas au cachottier... 
Vous ne savez peut-être pas que M. 
Allardyce, le manager de « l'Impé- 
rial », lui offrait de doubler ses 
appointements pour le garder? Et 
il n'y a pas eu moyen. 

Géorgie étouffe un remords de coû- 
ter une telle aubaine à Wilkie, reste 
toutefois impénétrable. 

Il se félicite, également, que Wil- 
kie, loyal, n'ait point révélé les cau- 
ses de son départ. Et il ne se prive 
pas de gUsser à Miss Higashi: 

— Eh bien! le gentleman masqué. 
Envolé ! Dommage que vous ne l'ayez 
pas vu... car vous ne l'avez pas vu, 
n'est-ce pas? 

Du reste, ayant parlé, Géorgie 
constate que ce qu'il vient de dire 
n'émeut absolument pas Miss Hi- 
gashi qui répHque, très calme: 

— Vous devez certainement dan- 
ser mieux que lui. 

Et voici que Géorgie se prend à 
concevoir des doutes oppressants. 
Aime-t-elle Wilkie, et, poupée mélan- 



^ GEORGIE ET WILKIE ^ 



95 



colique, n'en veut-elle rien laisser pa- 
raître sur la cire de son délicieux 
visage? Ou bien, en vérité, sa fer- 
veur de la semaine passée a-t-elle 
déjà molli: alors, il peut supposer 
qu'il en va de même pour tous ses 
enthousiasmes; et n'est-ce pas, au- 
jourd'hui, un chanteur tyrolien, nou- 
vellement engagé, qui accapare son 
attendrissement d'oiselle? Voilà le 
fétiche nouveau, ce gaillard mafflu, 
moustachu, au costume pistache et 
caramel, au chapeau pointu, qui ulule 
et yodle à vous faire crever; plus 
d'une fois déjà, dans la coulisse, 
Géorgie a remarqué le sieur, qui fai- 
sait l'avantageux sous le regard de 
Miss Kate. 

Le petit Griggs, — il n'est pas gaf- 
feur, mais il veut tâter le terrain — 
le petit Griggs a observé : 

— Je crois que Miss Higashi es- 
quisse un flirt avec Herr Griitli. 

Et ces mots portent comme un 
coup droit au cœur de Géorgie, qui 
parvient toutefois à sourire. 

Mais la souffrance est courte, elle 
s'atténue; et à cette heure, où les 
fumées de la gloire et de la fortune 
ont évacué son cerveau naguère 
ébloui, Géorgie, au demeurant gar- 
çon pratique, s'aperçoit que, lui aussi, 
a été captivé par du clinquant et des 
oripeaux. 

Il n'aime pas Miss Kate Higashi, 
laquelle n'est rien de plus qu'un coli- 
bri versicolore. 

Dans un bien-être de sécurité pré- 
servée, il se réjouit de ne pas s'être 
encore engagé à fond; une vergogne 
, renouvelée le prend, de sa conduite 
sotte et brutale envers le vieux cama- 
rade. 

* 

* * 

Géorgie s'est penché à la portière 
et, dans le soir, il aperçoit tout de 



suite Wilkie, mesurant le quai de 
ses guibolles musculeuses et guêtrées, 
où il sait fourrer tant de talent. 

Le train stoppe. Wilkie, sur le mar- 
chepied, interroge par questions ra- 
pides : 

— Qu'est-ce qui vous a pris de me 
télégraphier? Je croyais que nous 
étions morts l'un pour l'autre? Si vous 
venez travailler ici, ça va sans dire, je 
suis prêt à vous céder la place, bien 
que je vous aie avisé de mon séjour 
en temps voulu, ainsi qu'il était con- 
venu lorsqu'on s'est quitté, l'an der- 
nier; vous n'aviez pas fait d'objection, 
j'avais signé pour deux mois, avec 
dédit. 

Géorgie baisse les yeux, comme 
s'il craignait d'être trop tôt deviné, 
et il se contente de répondre laconi- 
quement : 

— Vous inquiétez pas. Expliquerai 
et comprendrez. 

Il prend en main sa valise plate; 
à la sortie de la station un cab est 
hélé. 

— Qu'il nous mène au bar, dit 
Géorgie, à votre bar. J'ai attrapé soif 
dans ce sacré wagon. 

Wilkie donne l'adresse et, en route, 
il reprend: 

— A présent, qu'est-ce que vous 
faites? 

— Cake-walk avec chant, numéro à 
trois, couple d'Américains, valent pas 
un clou. 

— Ah ! moi aussi, un numéro à plu- 
sieurs, danses acrobatiques, rien de 
fameux. 

Un silence suit. 

Au bar, tous deux s'in'stallent de- 
vant un guéridon hexagonal où un 
homme chauve, en veste blanche, 
pose, en attendant d'y verser certains 
liquides, deux cylindriques bols d'ar- 
gent. 

Il devient difficile de lutter contre 
le persistant silence. 



94 



^ GEOBGIE ET WILKIE ^ 



— Vous savez, articule Géorgie, 
que je ne vous en ai jamais voulu, 
depuis cette affaire du duel. 

— Oh! sans difficultés je vous 
crois, j'ai toujours pensé que ce jour- 
là, vous étiez un peu « loufoque », 
comme on dit en France. 

— Oui, peut-être. 
Après une pause, Wilkie: 

— Vous... vous avez épousé Miss 
Higashi? 

Géorgie est remué d'une souffrance 
trouble, du reste passagère. Et il 
répond assez bravement: 

— Non. Je n'ai même pas sollicité 
sa main, ayant reconnu que je m'étais 
trompé sur sa valeur... morale. 

En énonçant cet adjectif, il voit 
des masques japonais et des volatiles 
singuliers, des yodleurs tyroliens lan- 
cés dans le ciel par un jongleur invi- 
sible, et qui se moquent. 

— D'ailleurs, je répète, cher, accen- 
tue Wilkie, que jamais, jamais je 
n'avais songé à lui faire la cour. 

Géorgie hausse le ton de l'entre- 
tien, devient très grave : 

• — Au surplus, je suis persuadé que 
nous étions de race trop différente, 
elle et moi, pour qu'une union, dans 
ces conditions, fût possible. 

Nouvelle pause. Le barman chauve 
s'active à son estrade; il ravitaille des 
consommateurs taciturnes, juchés sur 
des escabelles coniques. 



Tous deux, Géorgie et Wilkie, ont 
quelque chose d'important à expri- 
mer, mais Wilkie comprend très bien 
que ce n'est pas à lui de parler le 
premier; et Géorgie a grand'hontc; 
et, en même temps, ils éprouvent un 
plaisir étonnant à se retrouver en- 
semble, dans ce renouveau de la 
vieille vie camarade. 

Géorgie parle enfin: 

— Wilkie, je vous ai télégra- 
phié... je vous ai télégraphié parce 
que... 

— Parce que? 

— Parce que j'ai jugé, je crois... 
enfin, il me semble qu'après ce ridi- 
cule malentendu et aussi après les 
piqûres d'amour-propre, nous som- 
mes nécessaires l'un à l'autre et que, 
si nous restions chacun à son bord, 
nous ne réussirions pas. 

Wilkie approuve : 

— C'est également mon avis, mais 
j'aimais mieux vous l'entendre dire. 

— Wilkie! 

— Géorgie ! 

D'un même geste, ils se tendent, 
par dessus les boissons, des mains 
franches qu'ils secouent. Le guéri- 
don et les w^hisky-and-sbda et tous 
les acajous de l'établissement, et jus- 
qu'au crâne, rose et poli, du waiter, 
ont un éclair de joie à cette paix, 
un éclair de joie sous les rayons des 
globes électriques. 



LA CATASTROPHE DE MISS DAISY 



Dans sa loge du Cirque, tandis 
qu'on la coiffait, Daisy Hampton se 
livrait à des pensers moroses. Le Dé- 
miurge, depuis quelques jours, avait 
manifeste un mauvais vouloir téné- 
breux. Ne le dominait-elle plus com- 
me naguère! Et elle songeait au se- 
cret de la volonté, qui subjugue la 
brute, et jamais complètement, lors- 
qu'il lui parut que les ampoules élec- 
triques, sous leurs calices d'alumi- 
nium, brûlaient comme dans de la 
fumée. 

Elle demanda: 

— Nell, remarquez-vous quelle lu- 
mière terne, aujourd'hui? 

— Mais non, Miss, les lampes sont 
ainsi qu'à l'ordinaire. 

Elle doutait. Un malaise l'oppressa. 
Néanmoins elle se tut, par cette pu- 
deur qu'on éprouve à se montrer le 
jouet de ses nerfs hallucinés. Elle 
avait achevé 'de revêtir son amazone; 
Nell attachait le fameux éperon à 
pointe de diamant sur la souple botte 
vernie. 

Le silence devint sou- 
dainement intolérable à 
Miss Daisy Hampton. 

— Y a-t-il des visi- 
tes ? fit-elle. 

— M.Tréfly, M. Bal- 
mer, le Chevalier. 

Elle passa dans le 
petit salon attenant à 
sa loge; et son appari- 
tion émut, plus que tous 
les soins, ses familiers 
qui l'attendaient : elle 
était d'une grande pâ- 
leur, que le bleu-nil de 
son costume et le tri- 
corne noir en bataille il kexacla, sarc 



sur ses cheveux sombres, accen- 
tuaient d'étrange façon. 

Elle remarqua leur mouvement ; et, 
masquant son angoisse d'un air de 
badinage : 

— Je vous étonne, amis chers? 

Ils se récrièrent tous les trois. Le 
musicien Tréfly, faciès gouailleur 
sous des bandeaux de cire jaune, 
déclara seulement qu'elle avait « quel- 
que chose d'impressionnant dans son 
regard »! M. Balmer, gentleman féru 
d'équitation, et qui avait juré de ne 
périr que d'une chute en steeple- 
chase, approuvait, avec un yes reten- 
tissant. Et, parmi des favoris diplo- 
matiques et neigeux, la voix du sou- 
riant chevaher Vivantelli fliita: Com- 
me toujours! 

Nell, délurée et brune, virevoltait. 
Deux lévriers de steppe, aux museaux 
suraigus, aux prunelles de sardonix, 

V>, 




liOUTA.NT SUR LES JAMliES DE DEVANT (P. 98). 



96 



^ LA CATASTJROPHE DE MISS DAISY € 



étaient allongés sur le tapis blanc, 
dans une immobilité recueillie, avec 
de brefs bâillements qui découvraient 
leurs babines violettes. Le long d'une 
glace à biseau, serpentait, comme de 
la vigne, un feuillage ciselé; une 
mandore d'écaillé pendait à un clou 
d'or; et il y avait, dans un bahut 
en laque cramoisie, des 
gros livres reliés de per- 
cale, traités d'équitation, 
de chasse, d'hippologie. 

A mesure qu'augmen- 
tait en elle le malaise in- 
connu. Miss Daisy s'effor- 
çait de se mon- v 
trer naturelle, ,• 
celle de tous les 
jours. (On aimait 
s a désinvolture, 
« honnête hom- 
me » si absolu- 
ment !) 

— Chevalier, un verre 
de marasquin? Et vous, 
Tréfly, un grog?... Nell, 
un grog pour M. Tréfly, 
nous avons le temps... Sir 
B aimer, vous dépérissez 
visiblement de l'envie de 
fumer, je vous autorise... 

Vous savez que Le Démiurge se mu- 
tine : je n'en fais plus ce que je veux ! 

— On ne le croirait pas volontiers, 
parce que hier, vous avez été une mer- 
veille! dit B aimer. 

— Vraiment, on ne s'est aperçu 
de rien?... Ah! j'en suis bien satis- 
faite... Ce soir, du reste, je vois tout 
en noir... 

Elle bavardait ainsi, avide de di- 
version. 

Trois coups, discrètement compri- 
més; et la face plate et farineuse, le 
crâne pyriforme du régisseur, appa- 
rurent dans le haut d'une draperie: 

— Miss, cela va être à vous, mur- 
rnurait-il, accoutumé, 



Elle affermit sa voix : 

— Bien, bien, je suis prête... Mes 
gants, Nell, et mon stick. 

Les trois hommes se bousculèrent, 
dans leur empressement à s'emparer 
de cet objet; et le Chevalier, très 
fier d'avoir battu les jeunes en promp- 
titude, présentait la houssine, un ge- 




ON SE MIT A siffler; DE TOUTES PARTS, DES EXCLAMATIONS 
JAILLISSAIENT (P. 98). 



nou au tapis. Miss Daisy Hampton, 
toute droite et les prunelles vagues, 
s'absorbait comme en l'attente d'un 
lugubre avenir. 

— Vous ne voyez donc pas ce pau- 
vre Chevalier! s'apitoya Tréfly, bon 
diable. 

— Excusez-moi ! fit-elle en tressail- 
lant. J'étais distraite... Merci... Al- 
lons, donnez-moi la main, pour votre 
récompense. 

L'on descendit aux écuries; l'air 
charroya des rappels de fumier et 
de sueurs équines. Ils pénétrèrent 
dans le petit manège privé : et comme 
elle défilait devant les habits noirs 
qui piaffaient, tandis que de l'arène. 



^ LA CATASTBOPHE DE MISS DAISY ^ 



97 



là-bas, arrivaient des applaudisse- 
ments et la fusée des rires, elle jugula 
un désir impératif de s'échapper: ce 
trouble, lui semblait-il maintenant, 
l'envahissait par une emprise conti- 
nue: et, comme elle avait quitté le 
bras de son compagnon, elle chan- 
cela, dut, pour ne point tomber, se 
retenir à la barrière. 

— Chère amie, qu'avez-vous? souf- 
flait Balmer. 

Le Directeur, qui survint, s'in- 
quiéta: 

— Vous sentiriez-vous indisposée. 
Miss Daisy... 

Gros et grand, un chapeau à mille 
reflets sur l'occiput, son cou de tau- 
reau émergeant d'un prudhommesque 
faux-col, il réservait, quitte à se rat- 
traper avec le fretin, des manières 
de luxe pour ses étoiles. 

Pinçant les lèvres, les paupières 




canailles! canailles! (p. 98). 



baissées, comme elle ne répondait 
pas: 

— Faut-il faire une annonce? pour- 
suivit-il. On rembourserait, au be- 
soin... 

Elle se dressa: 

— Non. Où est le cheval? 

Et d'un geste résolu elle arrêtait 
des objurgations. Le Démiurge fut 
amené. C'était un animal blanc, ta- 
cheté de fauve, avec une tête fine et 
des yeux cruels. 

Il avait passé pour indomptable, 
dans le temps. 

Sitôt qu'on essayait de l'enfour- 
cher, après s'être sauvagement dé- 
fendu, il se cabrait avec constance. 
On avait eu beau user de martingales, 
lui briser entre les oreilles une bou- 
teille d'eau glacée, ou à l'improviste, 
le tirer en arrière lorsqu'il se tenait 
debout, aucun des subterfuges pré- 
conisés en pareil cas ne donnait quel- 
que réussite; et dans le cirque pro- 
vincial de ses premiers ans, l'on se 
résignait à l'exhiber comme simple 
phénomène, lorsque Miss Daisy en 
entendit parler, voulut le voir, l'étu- 
dia, et, s'étant piquée d'honneur, 
parvint à le dominer. 

En même temps, elle eut l'idée de 
systématiser son vice: et elle le che- 
vauchait ainsi, cabré, exécutant dans 
cette attitude les passages les plus 
stupéfiants; au surplus elle en était 
devenue rapidement célèbre. 

Balmer lui tint l'étrier; elle se 
trouva en selle. Ce fut le cirque: elle 
voyait toute chose comme à travers 
un aquarium d'eau louchie. L'or- 
chestre attaquait la valse de début... 
Elle s'appuya un instant sur l'arçon 
afin d'assurer l'équihbre, ordonna 
aux grooms, qui tenaient le cheval en 
bride, de laisser aller. 

Alors le Démiurge pour la première 
fois de sa vie, refusa de lui obéir; il 



08 



LA CAfASTBOPHE DE MISS DAISY € 



reuâcla, s'arcl)out:int sur les jambes 
de devant, et, pareil à un navire 
échoué, s'immobilisa dans le sable, 
pendant qu'elle s'épuisait en lourds 
efforts de le remuer; et le plumet 
de son tricorne oscillait ridiculement. 
Le public, désappointé, protestait, 
ne saisissant que du grotesque à 
cette lutte: un cheval qui ne ruait 
même pas, et une amazone Cjui s'agi- 
tait, par saccades ! Cela se prolon- 
geait. L'écuyer chef s'approcha. Elle 
cria: allez-vous-en! d'une voix rau- 
que. On se mit à siffler; et de toutes 
parts, des exclamations « Assez! C'est 
honteux! » vers la piste jaillissaient. 
Seul, à l'entrée, parmi les chibmen 
pâles et le personnel béant, un grand 
clown, la bouche coupant le masque 
blême par un trait d'ocre, les yeux 
en billes de feu, hurlait : canailles, 
canailles ! aux spectateurs, en leur 
tendant des poings tragiques... 
. Et déjà Miss Daisy Hampton se 
noyait dans l'absolu; une grande nuit, 
comme une marée, fonçait à ses pru- 
nelles; ses oreilles tintèrent de houle 
sifflante et de sons meurtriers; elle 
sentit une chape de plomb qui s'étré- 
cissait à son front et sur ses tempes; 
ses mains laissèrent couler les rênes. 
Les étriers échappant à ses orteils, 
elle glissait : tout chavira, tout s'effon- 
dra... 

Lorsqu'après deux térébrantes se- 
maines de délire et de fièvre, elle 
eut repris le sentiment d'une vie, 
Daisy Hampton, s'éveillant au milieu 
du noir opaque, exigeait qu'on lui 
montrât la lumière du jour; mais avec 
des circonlocutions graduées, on lui 
apprit qu'elle était devenue aveugle. 

Elle le resta, gardant à jamais en 
elle la vision du soir final. 

Cependant elle comprenait : Le Dé- 
miurge n'était pas coupable; dans 



son obscure cervelle d'esclave, l'ani- 
mal, ayant perçu qu'il portait cette 
fois une chose sans pouvoir, en avait 
profité pour se libérer; aussi, loin 
de le haïr, elle le chérissait comme 
l'instrument et le témoin de sa gloire 
révolue. 

Mais, bientôt, avec la jalouse ter- 
reur qu'un autre cavalier ne parvînt 
un jour à le dompter, elle décida 
qu'elle le tuerait, et de sa propre 
main. Rien ne put la dissuader. On 
n'osa s'opposer au vœu d'une quasi- 
morte. Et Miss Daisy, dont on guidait 
la main, appuya un pistolet chargé 
contre la tempe du Démiurge : elle 
s'était complue, une minute, à lisser 
le poil onctueux du col; puis, détour- 
nant instinctivement la tête, elle 
pressa la gâchette... On l'avait tirée 
en arrière, à cause des ruades d'ago- 
nie. 



Pour l'heure, l'oubli a tissu sa tra- 
me. Disparus, les admirateurs, les 
courtisans, et les bons amis, Tréfly, 
le musicien, cette chronique parlée, et 
Balmer, l'amateur érudit et sagace, 
et le galant chevalier aux gestes de 
régime ancien. Miss Daisy Hampton 
vit en compagnie d'un vieil oncle, 
protestant et un peu salutiste, lequel 
use de ses rentes, modiques d'ailleurs, 
et à qui elle ne demande que de la 
laisser tranquille, ce qu'il fait. 

Des après-midi entiers, assise à la 
fenêtre, elle considère, de ses yeux 
qui ne voient plus, la toison blanche 
et fauve qui est clouée au mur. Et 
seulement, de temps à autre, quel- 
qu'un, lequel ressemble, en civil, à 
ce clown farouche qui vociférait, 
vient apporter du plantain pour le 
loriot, très jaune, qui gambille dans 
sa cage, avec un éternel bruit Sec. 



CHIEN 



L'autre soii> vers minuit, comme 
je rentrais du théâtre, montant le 
boulevard Malesherbes pour gagner 
la rue de Tocqueville où j'habite, 
j'ai vu, assis sur le trottoir, devant 
la porte d'une maison, un petit chien 
noir et feu. 

Tout de suite, à sa morne attitude 
résignée, j'ai deviné qu'il n'attendait 
personne, qu'il s'était égaré, et 
qu'après de longues courses stériles, 
il faisait halte ici comme il se serait 
arrêté ailleurs, triste et las, et sans 
comprendre. 

Qui pourra jamais sonder l'an- 
goisse — plus tragique, oui, qu'un 
niai exprimé et conscient- — 
recelée en l'âme obscure 
d'un chien perdu? 

Et voici qu'attendri par 
l'ambiance nocturne, je m'é- 
tais mis à songer à toute 
l'affliction répandue sur la 
terre des bêtes, lorsqu'un 
froissement léger de pattes 
griffues sur l'asphalte, der- 
rière moi, me tira de mes ré- 
flexions : m'étant retourné, je 
m'aiperçus que le petit chien 
me suivait, soit que dans sa 
détresse il se raccrochât au 
premier venu de l'heure soli- 
taire, soit qu'un sens mysté- 
rieux l'eût averti que cette for- 
me humaine-là prenait pitié 
des errants. 

Se tenant à quelques pas, 
hésitant, craintif, un peu char- 
mé tout de même, avec des "-^X 
rapprochés ou des reculs brus- 
ques selon mon allure, il con- 



tinuait à m'escorter. Je m'arrêtai 
sous un bec de gaz, afin de voir sa 
figure. Il gardait toujours les distan- 
ces. Je lui dis quelques paroles flat- 
teuses, il finit par s'apprivoiser. Nous 
nous approchâmes l'un de l'autre et 
il rampait, agitant doucement la 
cjueue. 

C'était un modeste animal, sans 
race, avec de bons yeux en boule, 
tout chavirés. 

J'examinai son collier dans l'espoir 
d'y découvrir une adresse : mais la 
plaque de cuivre ne portait aucune 
inscription. 

Qu'ils sont criminels, à Paris, ceux 




LE PETIT CHIEN ME SUIVAIT (l". 99). 



ICO 



^ CHIEN € 



qui, aimant leur chien, négligent de 
le tenir en laisse, et, dans tous les 
cas, ne le munissent pas d'un passe- 
port. J'ai commis la première de ces 
imprudences, je sais ce qu'il en coûte, 
et pour une seule fois que je l'aban- 
donnai à elle-même, Frisotte, ma 
vieille caniche, passa sous une voi- 
ture, sans trop de dommage, miracu- 
leusement. Elle est morte depuis, 
mais plutôt de vieillesse, je crois. 



\'ous me direz: il faut bien qu'/Ys 
prennent de l'exercice. 

Bien sûr! 

Promenez - les , conduisez - les au 
Bois; mais à quoi, s'il vous plaît, 
leur aura servi l'hygiène, le jour fa- 
tal où ils s'étendront sanglants, cou- 
pés en deux par une auto?... 



* 




MADAME POISSON, MA C KNflEKGE fp. 100 



Le petit chien trottait dans mon 
sillage, l'air joyeux, tout à fait en 
confiance maintenant. Et, dans le 
même temps, je commençai à deve- 
nir lâche, devant la perspective d'em- 
mener chez moi ce compagnon de 
fortune. 

Si encore je savais son 
identité, je pourrais l'hé- 
berger cette nuit, pour le 
faire rapatrier demain. 
Mais son anonymat entraî- 
nerait é\'idemment, au cas 
d'asile, l'adoption définiti- 
ve. Quel embarras! J'ar- 
gumentai: j'ai déjà Fri- 
sotte: Madame Poisson, 
ma concierge, moyennant 
une rétribution honnête, 
en prend soin; mais deux 
pensionnaires, ce serait 
vraisemblablement trop, 
pour elle, d'autant qu'elle 
possède des chats dans 
sa loge, et que s'ils font 
bon ménage avec l'an- 
cienne , les choses n'en 
iraient peut-être pas de 
même à l'endroit d'un 
nouveau. Et puis, s'il avait 
la gale ou la rage ! 

J'accélérai le pas ; il 
courut plus vite. Vague- 
ment, j'esquissai, pour l'é- 
loigner, un geste avec ma 
canne, et il s'arrêta un ins- 



^ CHIEN ^ 



loi 



tant, moins peureux que sur- 
pris, et cela me parut si abo- 
minable que je n'aurais re- 
commencé pour rien au mon- 
de. 

J'escomptai ceci, que d'au- 
tres gens de rencontre attire- 
raient son attention. Mais c'est 
qu'il ne s'en souciait pas! Il 
s'obstinait à ne connaître que 
moi seul, l'élu, l'ami sûr. Pour- 
tant, à la hauteur du Parc Mon- 
ceau, il s'en fut soudain flairer une 
dame aux cheveux carotte, qui pas- 
sait. 

Il avait dû appartenir à une femme, 
supposais-je, et cela m'induisit à un 
subterfuge nouveau. J'interpellai poli- 
ment cette personne: 

— Bonsoir, madame, voici un 
chien qui s'est perdu. Il a l'air doux 
et gentil, ne voudriez-vous pas l'em- 
mener? 

Elle sembla interloquée puis re- 
fusa. 

Je m'excusai, saluai et continuai 
ma route.' 

A présent il fallait prendre un parti. 
Et vraiment non, je n'allais pas m'af- 
fubler de cet intrus. Je fis plusieurs 
tentatives de disparition dans l'om- 
bre. Mais il me découvrait à tout 
coup, de plus en plus étonné, me 
faisant encore crédit toutefois, et ne 
voulant pas douter de mon loyalisme. 

Enfin je réussis à perpétrer la tra- 
hison. 

Au petit jardin de la place Males- 
herbes, je me dérobai brusquement 
dans une allée latérale, me coulai 
derrière une voiture en station, et 
me précipitai dans la rue Montcha- 
nin, où je constatai que j'étais seul... 

Je suis parvenu à mon domicile et 
j'ai sonné, et juste dans la seconde 
où s'ouvrait l'huis, j'ai vu, galopant 
de toutes ses forces pour me rejoin- 
dre, le petit chien qui avait encore 




JE ME PRIXIPITAI DAXS LA RUE (P. lOl). 

une fois éventé mes traces. Ajouterai- 
je que j'eus ce pauvre courage de 
tirer sur moi le battant ? 



C'est seulement lorsque, couché, je 
me pris à me ressouvenir, dans le 
noir, que toute la bassesse de mon 
acte m'apparut. J'avais sur la cons- 
cience le forfait d'avoir leurré un 
cœur morose et naïf, car l'ayant 
choyé, rendu un instant au bonheur, 
je le repoussais à nouveau, et plus 
désespéré, vers l'horrible inconnu. 

L'indifférence est permise. Sans 
doute on ne peut se charger de tous 
les malheureux qu'on rencontre sur 
son chemin, et nous sommes déjà 
suffisamment lotis avec nos propres 
misères. Toutefois, lorsqu'un hasard 
complice, l'instinct ou la destinée, 
penchent, au cours de la vie, notre 



^ CHIEN € 




UNE DAME QUI PASSAIT 



être à la miséricorde, il faut avoir 
pitié jusqu'au bout... 

Et je me représentai le petit chien 



devant ma porte, assis sur son der- 
rière, comme à l'endroit où je l'avais 
rencontré, où, qui sait, peut-être la 
même navrante aventure l'avait con- 
duit: quelque promeneur, charitable, 
mais égoïste, et lequel, au dernier 
moment, avait déçu sa foi. Assis sur 
son derrière, il attendait, le petit 
chien... 

Je n'y tins plus : je me rhabillai, 
descendis les marches quatre à qua- 
tre, demandai le cordon et sortis. Plus 
personne à l'entrée. Je sifflai, j'ex- 
plorai les alentours. Rien. Il était 
parti. Après une heure de recherches 
vaines, je rentrai désespéré. 

Qu'êtes-vous devenu, petit chien? 
Un passant, bonne âme, vous a-t-il 
enfin recueilli, quelque vagabond 
meilleur et plus paternel que 1' « intel- 
lectuel » atroce? Retrouvâtes-vous 
votre maîtresse, grâce au dieu des 
chiens qui est parfois miséricordieux ? 
Ou bien, raflé par les sergents de 
ville, avez-vous fini à la Fourrière où 
l'on tue? 

Vivant ou mort, pardonnez-moi, 
petit chien. Mon devoir était de vous 
consoler, de vous recevoir, de vous 
nourrir: je ne l'ai pas accompli. J'en 
suis puni par ce remords. 



AU POSTE 



jeune, blond, de visage rose et de 
moustache pâle, le sous-officier de 
police a des yeux bleu-clair, qui se- 
raient bienveillants et candides sans 
la froide astuce inscrite aux commis- 
sures des paupières. Une ceinture 
rouge à la taille serre sa tunique de 
drap vert. Il étale ses jambes en pan- 
talons bouffants et carre durement 
ses bottes plissées au cou-de-pied. 

A une autre table, sous une autre 
lampe, qui charbonne un peu, près 
d'un verre de thé demi-plein où sur- 
nage une rondelle de citron, il y a 
quelqu'un, en civil, qui s'acharne du- 
rablement au grattage d'un texte. 
Dans une face plate, rongée de bile, 
ennuyée, malingre, le regard alcooli-- 
que de l'homme présage des haines 
compliquées. C'est lui le secrétaire, 
l'archiviste . du bureau, le scribe, le 
rédacteur de la convocation laconi- 
que: « Vous êtes prié de passer... 
pour affaire vous concernant » et la- 
quelle peut être le prologue de tout, 
sans exception. 

Au coin de la pièce, des dossiers 
s'empilent. Un feu de bois crépite 
dans le haut poêle de faïence et fait, 
à travers les trous du portillon, dan- 
ser sur le plancher des ondes rouges. 
Par les doubles carreaux poudreux 
de la fenêtre se révèle une nuit d'hi- 
ver. Deux lithographies embellissent 
la muraille blanchie à la chaux, pom- 
melée de moisissure: l'empereur Ni- 
colas II, en casaciuin amarante, aux" 
brandebourgs d'or, et son prédéces- 
seur Alexandre III, portant les insi- 
gnes d'amiral. 

La porte ouverte laisse entrevoir 
une chambre contiguë, où des êtres 
en houppelande, muets, tassés les uns 



contre les autres, dans un affaisse- 
ment total, semblent attendre depuis 
des siècles révolus. Quelques effets 
militaires y pendent au crochet; une 
rangée de caoutchoucs luit sur le 
carrelage, où la neige fondue a coulé. 

Mais une grande ombre, d'allure 
bizarre, surgit dans l'encadrement de 
la baie, et voici qu'elle hésite sur le 
seuil. Le sous-officier blond tourne 
la tête lentement, s'ôte de la bouche 
une cigarette, dont il casse d'un coup 
sec la cendre contre le rebord de la 
table : 

— Ah, ah! Sonoff ! prononce-t-il, 
assez paternel. Vous venez à propos, 
Sonoff... Il y a (un coup d'œil au 
registre, un sourire narquois et rigou- 
reux)... il y a une plainte contre vous. 

Tandis que le scribe, qui, lui aussi. 




IL KTALK SKS JAMBES ET CARRE DUREMENT 
SES BOTTES (l'. IO3I. 



I04 



^ 'AU. FOSTE € 



a regardé, se replonge, d'un haut-le- 
corps dédaigneux, dans sa besogne, 
le nommé Sonoff se met en devoir 
d'approcher. 

C'est un long individu maigre, aux 
pommettes ardentes, avec des yeux 
minuscules qui brillent comme au 
fond de deux ca- 
vernes et une barbe 
d'encre, pelé; 
endroits; 
un justau- 
corps de 
teinte olive, 
do ublé 
d'une peau 
de mou- 
ton, l'ha- 
bille ; ses 
jambes, 
emmaillo- 
tées dans 
des lam- 
beaux d'é- 
toffe res- 
semblent à 
d' hydro - 

piques 
poupons. 

Il s'a- 
van ce, 

en un 

roulis, 
un dé- 
hanchement de sa 
carcasse, par pi- 
votements succes- 
sifs; et il s'appuie sur un bâton flexi- 
ble et trop court, qu'il tient de sa 
main gauche, laquelle, tous les deux 
pas, décrit un grand cercle dans 
l'air. 

D'une voix douce, un peu geignar- 
de, en ternies distingués, Sonoff éta- 
blit qu'il sait ce qu'on lui reproche 
et qu'en tout cas, il n'est pas fautif; 
seulement il voudrait bien que... 

— Pas fautif! interrompt le poli- 




cier. Vous insultez des femmes dans 
la rue, à présent, des femmes de gé- 
néral, et par-dessus le marché vous 
les menacez de votre canne! 

Sonoff argumente, plaisant et 
lamentable : 

— Pardon, c'est inexact; je vais 
vous dire : vous 
savez bien qu'ou- 
tre ma coxalgie, 
m o n épanche - 
ment de synovie, 
mon ulcère, et 
tous mes innonl- 
brables maux, j'ai 
la chorée, maudit 
que je suis ; alors, 
en marchant, je 
fais involontaire- 
ment 1^ moulinet. 
Monsieur le gé- 
néral et madame 
son épouse ont 
pris pour une 
menace ce tic 
inoffensif ; quant 
à insulter person- 
ne, je n'y ai mê- 
me pas songé... 
[S eule - 



UNE GRANDE OMBRE 
SURGIT DANS l'eNCA 



D ALLURE lîIZARRE 
DREMENT |P. IO4). 



ment, 

vous plai- 

r aitj^il 
de... 
Le sous-officier 
se montre d'ex- 
cellente humeur. 
Alors, il oublie sa misère, conte des 
anecdotes, des gaudrioles, fait le pi- 
tre, bassement. 

De temps à autre, le scribe lève 
les yeux, manifeste, par une torsion 
de sa lèvre inférieure, son mépris 
pour ce rebut d'humanité; mais il 
ne perd pas un mot de ses histoires. 
Le sous-officier de police, vautré 
dans sa chaise, sourit, indulgent, 
amusé. Puis, quand il en a assez oui, 



^ 'AU FOSTE ^ 



105 



il l'arrête brutalement, feint de deve- 
nir sévère: 

— Ce n'est pas tout ça, revenons à 
nos moutons. On ne doit pas entrer 
dans des vues philanthropiques, 
quand on a reçu plainte, plainte d'un 
général, vous comprenez, Sonoff, (il 
scande) d'un gé-né-ral... Néanmoins... 
(il se radoucit)... je veux faire quelque 
chose pour vous, étouffer les suites... 
Vous allez me signer ceci, par exem- 
ple ! 

Et, séance tenante, il rédige une 
formule, dont il donne lecture, avec 
ravissement, au nommé Sonoff: 

— « Je, soussigné, promets, si l'on 
« m'accuse encore une fois d'avoir 
« levé mon "bâton sur les gens, ou 
« insulté les dames, que je ne ferai 
« aucune opposition à être expulsé de 
« la ville. » Ça vous convient? 

L'autre hésite, tortille l'échiné : 

— Accuse, accuse! C'est très facile, 
d'accuser, surtout sans preuve. Et 
puis, c'est que je ne tiens pas le moins 
du monde • à changer de résidence ; 
j'ai mes petites habitudes, moi, ici; 
et le temps de m'acclimater ailleurs... 

— Préférez-vous aller en prison? 
Allons signez, signez ! 

Sonoff se décide : il se convoie vers 
la table, saisit, d'une énorme main 
gourde, le porte-plume qu'on lui tend, 
et signe allègrement, d'une écriture 
assez déliée. 

Le sous-officier de police examine 
le paraphe, se réjouit : 

— Sonoff, noble héréditaire! C'est 
vrai, vous êtes gentilhomme. Qui le 
devinerait, hein, en vous regar- 
dant! 

Plein de sérénité, avec une joie 
complaisante, Sonoff accueille le sar- 
casme du policier, le ricanement sour- 
nois du scribe. Jadis il a roulé car- 
rosse, aujourd'hui, il crève la faim, 
Et puis, après? N 'est-il pas permis 
d'avoir eu des revers ! 




IL FAIT VOLTE-FACE, S'kBRANLE, PAREIL A UN 
BACHOT QUI TANGUE 1 P. I06) . 



Mais un tracas l'obsède, qu'il trou- 
ve enfin l'occasion de déceler: 

— Mon bâton, dites-moi, je vou- 
drais bien qu'on me rende mon 
bâton. 

— Votre bâton? 

Sonoff expose qu'on le lui confis- 
qua le jour de l'incident. Ce bâton 
était solide, fait à sa mesure, avait 
un manche rembourré, très commode, 
et coûtait un rouble. Actuellement, 
pour des raisons d'ordre économi- 
que, il ne peut s'en procurer un 
pareil. D'autre part, à se servir de 
celui-ci, des cals extrêmement dou- 
loureux lui sont survenus. 

Il présente sa paume gauche, oi^i 
une grosse ampoule dessine un ovale 
blafard. 



^ AU FOSTE ^ 



P^ 




ON xous l'a renvoyk du deuxième 

DISTRICT... (P. I06|. 

Le sous-officier regarde distraite- 
ment, hausse les épaules : 

— Qu'est-ce que vous voulez que 
j'y fasse? Je ne l'ai pas, votre bâton. 
Réclamez au Deuxième District, oii 
l'on vous avait d'abord amené. 

— Oui, merci, à l'autre bout de la 
ville, trois verstes! C'est le diable 



pour se traîner jusque- 
là. 

■ — Nous ne pouvons 
rien. 

Un silence. 

— Alors, vous croyez 
qu'on me le rendra? 

— Rendra quoi? 

— Mon bâton. 

— Ah, votre bâton!... Peut-être... 
Surtout, tâchez de ne plus recommen- 
cer, autrement... (il brandit, en riant, 
le papier)... gare là-dessous. 

Sonoff se met aussi à rire, il se 
complaît, croirait-on, dans une sorte 
de commisération burlesque envers 
lui-même; puis ayant salué jusqu'à 
terre, il fait volte-face, s'ébranle, pa- 
reil à un bachot qui tangue, au prix 
de grandes difficultés franchit le 
seuil, disparaît. 

Le scribe a ouvert la bouche et sif- 
fle, entre des dents gâtées : 

— Il est assommant avec son bâ- 
ton. D'ailleurs, il ne l'aura pas là-bas, 
vous savez. 

— Et pourquoi? bâille le sous-offi- 
cier blond, qui s'étire. 

Le scribe se lève, va vers un pla- 
card, l'ouvre et il en extrait le bâton 
litigieux : 

— Parce que le voici! On nous l'a 
renvoyé du Deuxième District... Nous 
le lui restituerons quand il reviendra. 




HISTOIRE DU MOINE TAXIS 



A Edmond Haraiicourt. 

Le pic d'Athos, si haut que son om- 
bre, couvrant huit lieues, atteint, dit- 
on, jusqu'à Lemnos, et qui darde un 
éperon dans la mer, entre les golfes 
de Monte Santo et de Contessa, sur- 
plombe un cap rocheux, hérissé de 
citadelles et de tours. 

Ce sont les enceintes des monas- 
tères. 

Plusieurs empereurs grecs, et des 
princesses byzantines, instituèrent ces 
maisons qui devaient éprouver, par 
la suite, les traverses les plus dolen- 
tes. De siècle en siècle, des hordes de 
pirates ou des maraudeurs barbares- 
ques pillèrent effrontément les asiles 
privilégiés, et ils fabriquaient des car- 
touches avec leurs antiphonaires ; il 
n'y a pas encore cent ans, tous ceux 
des couvents qui s'étaient unis à la 
Grèce en rébellion furent malmenés 
par les soldats de Constantinople. 

Mais la force de la légende et la 
sauvage vertu du sol furent, pour la 
communauté, des champions indes- 
tructibles. Elle a prévalu contre la 
rigueur des âges. Les générations de 



caloyers s'y succédèrent continuelle- 
ment. Et c'est là, qu'aujourd'hui, le 
moine Taxis put couler ses jours de 
béatitude. 

* * 

Il était né sur les confins de la 
montagne, grain follet apporté par 
la brise océane, à ce trident rocheux 
qu'est la presqu'île chalcidiquc. Il 
était le fils d'une Cypriote du bourg 
d'Hyérisso qui l'avait plus tard aban- 
donné; elle n'était jamais revenue, 
mais quelqu'un recueillit l'enfant de 
la destinée. 

Ce fut un vieux forgeron, nommé 
Scevophilax, qui vivait dans une grot- 
te d'où l'on découvrait toute la 
mer; la forge était devant l'entrée; 
un autel archaïque servait d'enclume, 
où deux béliers sculptés entrecho- 
quaient leurs fronts convexes ; et, sup- 
portant un prélart de toile goudron- 
née qu'on rabattait contre la fraî- 
cheur des nuits, quatre colonnettcs 
ioniennes faisaient à ce repaire com- 
me le péristyle d'un temple. 



io8 



^ HISTOIRE DU MOINE TAXIS € / 



De l'aube verdâtre au crépuscule 
bleuissant, Taxis habita parmi la na- 
ture. 

Courant les vallons et ks pentes 
boisées, il capturait divers geais, mer- 
les et pinsons qui hantent les forêts 
"d'oliviers ou de sycomores; son pied 
nu connaissait à chaque rocher ses 
moindres aspérités de granit; il sur- 
prit dans le fond des ravines l'écre- 
visse lovée sous sa basilique de cail- 
loux; ou bien il donnait la chasse 
aux tortues d'eau qui plongent vélo- 
cement à l'approche de l'homme; et, 
dans le clapotis des premières lames, 
un marinier de Délos, ami du forge- 
ron, lui avait enseigné à pêcher le 
poulpe commun, minuscule parent de 
la fabuleuse Pieuvre, et dont les 
chairs molles ont une réjouissante 
saveur. 

D'autres fois, étendu à l'orée de la 
caverne, il restait pendant des heures 
sans dessein: le héron couleur neige 
ou le flamant rosé s'immobilisaient au 
bord des vagues, les voiles obliques 
virgulaient l'horizon... Quand le ciel 
devenait nuageux ces barques appa- 
raissaient tout à coup plus grandes... 
Il croyait la terre infinie, la vie lon- 
guement excellente, les hommes tout- 
puissants; et l'artisan, naïf et un peu 
superstitieux, Tentretenait dans la 
conception de l'Univers sans bornes. 

Ce fut ainsi que l'enfant Taxis, 
respirant le seul insouci, bronzé com- 
me l'écorce des pins, et plus alerte 
qu'un chevreau sauvage, poussait en 
liberté sous l'azur profond. 

Il eut, pour première fonction, à 
garder un bouc de belle taille et 
d'odeur forte. L'animal s'appelait 
Hennés; il avait une barbe de pa- 
triarche; son œil semblait malicieux 
et fier; quelquefois Taxis prenait plai- 
sir à le houspiller en lui jetant, de 
loin, des mottes et des cailloux, puis 
il savait se soustraire aux charges 



furibondes; bien souvent, néanmoins, 
il avait senti à sa cuisse le contact 
rapide de la corne effilée. 

Lorsqu'il eut pris un peu plus de 
vigueur. Taxis aida le forgeron dans 
son travail: par le moyen d'une pé- 
dale, il activait Ig, soufflerie, ou, tirant 
hors du feu les barres incamadines, 
il les portait sous le marteau. A peine 
avait-il eu le temps de retirer sa main, 
que la masse coupait les airs et s'abat- 
tait sur l'enclume; mais il restait 
exempt de crainte, car le vieux Sce- 
vophilax, dénudé jusqu'au nombril, 
aveQ son ventre velu, ses bons yeux 
clairs et sa grande chevelure d'argent 
aux boucles torses, ressemblait à la 
statue d'un irréprochable dieu; et, 
cependant, comme pour témoigner de 
la colère du métal violenté, les scories 
crépitaient en s'éparpillant, gerbe et 
fusée. 

Vers ce temps-là, le soir. Taxis, 
accroupi sur la grève, chanta; et il 
soutenait sa voix d'un tambourin rus- 
tique, fait avec une cruche sans fond 
et une peau de mouton tannée. 

Le premier samedi de tous les deux 
mois, Scevophilax s'en allait vers le 
bazar de Caryès, village commerçant, 
situé au centre de la presqu'île, où 
résident et siègent les députés des 
vingt et un couvents d'alentour; dans 
ses rues nettes, aux maisons à mou- 
charabys, pleines de boutiques, de 
vergers et de treilles, on rencontrait 
des Turcs, des Coptes portant le tur- 
ban noir, nombre de muletiers alba- 
nais en fustanelles, et beaucoup de 
religieux, venus afin d'écouler des 
produits ou de faire emplette. 

Taxis accompagnait parfois le for- 
geron au marché. Pour pénétrer dans 
la presqu'île, on franchissait un isth- 
me étroit que Xerxès, jadis, avait 
voulu ouvrir pour ses vaisseaux. Des 
sbires ottomans, à la solde des moi- 
nes, en surveillaient le passage: les 



^ IIISTOIBE DTJ MOINE TAXIS q 



109 



femmes, en effet, sont proscrites de 
ce royaume masculin; même, l'inter- 
dit s'étend jusqu'aux animaux femel- 
les, et l'on n'y tolère, en fait de cou- 
ples, que les ramiers. 

La route qui menait vers Caryès, 
accidentée et rude, passait sous les 
murs de plusieurs couvents; à chaque 
détour l'on découvrait des circonval- 
lations ruinées, des vestiges de bas- 
tions, ou quelques débris commémo- 
rant de patientes et dures luttes : la 
curiosité de Taxis ne tarda pas de 
s'émouvoir à ces cités muettes d'où 
ne montait d'autre bruit que le son 
des cloches, et dont le peuple de cloî- 
trés réalisait pour lui comme un mys- 
tère émouvant. Il n'arrêtait d'en ques- 
tionner son maître. 

Celui-ci ne les aimait pas. Homme 
libre, il méprisait des hommes asser- 
vis. Il les affirmait querelleurs et lar- 
rons et adonnés à l'ivrognerie: ils 
avaient beau étaler leurs crucifix de 
corne et de bois, leurs chapelets, leur 
sparterie ou leurs images consacrées, 
ce qui se manigançait dans les hau- 
teurs ne devait pas être quelque chose 
de recommandable. D'ailleurs il ne 
s'était jamais soucié d'eux que pour 
leur faire acheter les cognées et les 
serpes qu'il forgeait ; et tous ces men- 
diants vautrés le long des routes 
(c'étaient pour la plupart des pèlerins 
demeurés là faute de moyens pour 
s'en retourner et qu'il confondait, non 
sans quelque mauvaise foi, avec les 
religieux véritables), exaspéraient, 
par leur inaction, son cœur hardi de 
grand travailleur. 

— « Ils feraient mieux, » sécriaitr 
il, « de rechercher les trésors des em- 
pereurs grecs, enfouis, chacun le sait, 
dans une fissure de ce pain de sucre 
d'Athos... Athos, garçon, je vais te 
dire, fut un géant qui, dans les temps 
reculés, se rebella contre des dieux. » 



Cependant, loin d'entamer sa véné- 
ration pour ces hommes barbus, on 
dalmatiques brunes, un sac de crin au 
bout de leur bâton, et coiffés de bon- 
nets semblables à des tours rondes, 
les sarcasmes du forgeron, au con- 
traire, la stimulaient. Peu à peu il se 
désintéressa de tout ce qui n'apparte- 
nait pas au fourmillement monasti- 
que. Il ne manifestait plus d'ardeur 
pour activer la soufflerie, il délaissa 
les galopades à travers bois et rocs, 
et la pêche patiente, et la chasse ru- 
sée. Scevophilax le voyait continuelle- 
ment pensif; il ne concevait pas ce 
qui pouvait germer dans ce cerveau; 
et Taxis rêvait de bourdons, de frocs 
et de chapelets, et ne livrait pas le 
fond de sa songerie. 

Quand la vente s'était heureuse- 
ment conclue, Scevophilax faisait vi- 
site au marchand de raki, ne man- 
quant jamais d'allouer à Taxis quel- 
ques drachmes, afin qu'il se payât 
des confitures; mais le garçon, avec 
l'argent, se procurait de grossières 
effigies qui relatent la vie des saints, 
tirées en deux couleurs sur du mau- 
vais papier grisâtre, et qu'on impri- 
me à Caryès. 

Il les emportait dans la grotte et 
en méditait le sens avec soin. Un des- 
sin l'absorba particulièrement. C'était 
le plan d'un cloître, en perspective 
militaire; de rigides bâtiments y dé- 
coupaient plusieurs cours polygona- 
les, où des carrés de légumes et des 
arbres à fruits se trouvaient figurés; 
parmi des moines agenouillés, un reli- 
gieux, dépassant du front le dôme 
d'une chapelle, sonnait la cloche à 
tour de bras. Sous la muraille créne- 
lée on voyait onduler les flots, et des 
navires pansus atterrir. 

De ces figurations. Taxis induisit, 
avec plus de détails, les circonstances 
de la bonne vie: on priait, on jardi- 
nait, on habitait de longues maisons 



ITO 



^ HISTOIBE DU 2I0JSE TAXIS ^ 



aux murs durables, les heures de- 
vaient couler avec une inimaginable 
douceur; beaucoup d'hommes surve- 
nus des quatre coins de l'univers, 
à bord de leurs hourques, aspiraient 
certainement vers ces lieux élus. 

Et bientôt, ignorant tout du monde, 
et de l'existence conventuelle, et jus- 
qu'aux dogmes élémentaires de la 
religion, par une vocation urgente 
qu'il éprouvait. Taxis avait résolu de 
se faire moine: il accomplirait des 
travaux lents, vivrait sédentaire et 
selon les oraisons voulues. Il atten- 
dait seulement d'avoir un peu de bar- 
be au menton pour pouvoir signifier 
sa volonté à l'ancien, qui s'y oppose- 
rait, sans doute. 

Parfois, le marinier de Délos em- 
menait Taxis dans sa felouque pon- 
tée; ils côtoyèrent la presqu'île et, 
tout au long du promontoire, se pré- 
sentaient des couvents ; il s'en fit dire 
les noms et les ayant appris par cœur, 
comme un rosaire, il égrenait: Do- 
chéirû, Castamoniti, Xénophon, Rus- 
sicon, Philotée, Hagia Laura, Cara- 
calo, Ivoron, Stavronikita, Pantocra- 
tor, Vatopédi, Esphigmenou, le Skite- 
Saint-André-qui-a-trois-églises. 

Il y en avait encore plusieurs au- 
tres à l'intérieur de la montagne. 



* 
* * 



Scevophilax arriva, par un effet de 
l'âge, à prendre le déplacement en 
horreur, et désormais il envoya le 
garçon présenter seul ses œuvres aux 
chalands. Taxis alors ne manquait 
pas de faire de grands circuits pour 
découvrir tous les cloîtres. 

A Russicon, il demeura ébahi par 
le spectacle des moines pêle-mêle 
avec les matelots, arrimant ou déchar- 
geant des ballots, jurant, s'injuriant, 
et qui hurlaient à tue-tête des canti- 



lènes sacrées. Ces attitudes lui paru- 
rent extraordinaires et mal confor- 
mes à cet esprit d'immobilité où il 
voyait le propre de l'état monastique. 
Toutefois son admiration s'accrut, 
d'apprendre, par le marinier, que les 
couvents, très répandus dans le mon- 
de, y possédaient de multiples biens; 
certains pères voyageaient exprès 
pour les affaires de la Société et un 
grand navire, lui appartenant, trans- 
portait au loin leurs productions mul- 
tiples. 

Une fois, comme il s'était égaré, 
l'obscurité le surprit aux portes d'un 
monastère nouveau. Les moines, assu- 
rait-on, hébergeaient toujours pèle- 
rins ou passants attardés. La poitrine 
haletante, il frappa contre l'huis : un 
religieux vint ouvrir, l'air rude ; Taxis 
s'expliqua; l'autre le fit passer par 
une sorte de chemin de ronde, et 
l'installa au milieu d'un réduit tapissé 
de foin. Taxis resta toute la nuit 
dans un ravissement extatique. Au 
matin, on le mit à la porte du couvent 
(c'était Stavronikita), nanti d'une mi- 
che et secoué de joie. 

II finit par les connaître tous et il 
gardait exactement à l'esprit leurs si- 
tuations respectives et leurs différents 
aspects. 

Il s'interrogeait pour savoir où il 
préférerait vivre. 

Dochéirû, plat comme un galet, 
était certes le plus riant avec ses 
jardins et ses mille fontaines. Mais à 
V^atopédi, noyé dans la verdure, il 
y avait de beaux bœufs blancs qui 
pâturaient. Le tout petit Stavronikita, 
où il avait gîté, ne laissait pas de le 
séduire, perché qu'il est sur le roc et 
semblable à im moineau franc. Il dé- 
sirait également Hagia-Laura, telle 
qu'une cité immense et déserte, et qui 
s'avance en terrasses jusque dans la 
mer; Ivoron aussi, lequel surgissait, 
sans transition, par-dessus la ligne 



^ HISTOIRE DV MOINE TAXIS € 



de fortifications jaunàlrcs et duiit les 
édifices, comme de pla^n-picd avec la 
crête, s'avançaient en encorbellement 
sur les murs... 

Ou bien ne résiderait-il pas plutôt 
dans une de ces kilias, où logent les 
caloyers solitaires qu'on entend, par 
la campagne, s'appeler eux-mêmes 
aux offices divins, en heurtant un 
disque de bois pendu au linteau du 
seuil ? 

Les religieux qui venaient à Caryès 
étaient des paysans russes, grégo- 
riens, albanais, pour la plupart in- 
cultes, et sans aucune velléité d'ap- 
prendre quoi que ce fût. Ils avaient 
endossé le froc, soit pour cause d'une 
certaine inertie naturelle, d'une voca- 
tion à la stabilité, ou dirigés vers les 
ordres par des parents dévots et be- 
sogneux; quelques-uns, dont les pas- 
sés manquaient de candeur, avaient 
trouvé au couvent la plus tranquilli- 
sante des retraites. Du reste, la règle, 
une fois assumée, les avait policés, en 
apparence; ils finissaient par tous se 
ressembler: leurs simulacres de piété 
s'étaient transformés, par l'habitude, 
en besoin, puis en croyances ; les me- . 
mes actions répétées au jour le jour 
unifiaient leur allure et leurs compor- 
tements, et il n'y avait pas jusqu'à 
certain son de voix nasillarde qu'uni- 
formément ils n'adoptassent. 

Taxis, avec l'astuce des primitifs, 
s'efforçait de gagner leur faveur; il 
se montrait serviable à l'infini, et, 
bravant l'anathème du forgeron, il 
consentait tous les rabais. 

Il apprit, de leur bouche, des cho- 
ses qui le charmèrent; car ils cau- 
saient volontiers; et — dans le désir 
de feindre, devant ce profane, qu'ils 
sentaient plein d'une envieuse admi- 
ration, les dehors au moins de la béa- 
titude,- — tous ils glorifiaient les 
charmes non pareils propres à 
leur vie, et ils vantaient emphati- 



,...'^.v^.'' 



mf^^ 




l'enfant taxis poussait en liberté (p. io8). 

qucment les richesses de leurs sanc- 
tuaires. 

Xéropotami possédait un encoLpion, 
sorte de coffre, ayant appartenu à 
l'impératrice Pulchérie, et qui con- 
tient deux morceaux de la vraie croix, 
des débris de la couronne d'épines 
et de l'éponge, et un linge que re- 
hausse le sang de Jésus-Christ. Ceux 
de Vatopédi citaient une ceinture mi- 
raculeuse de la Vierge, dont le con- 
tact préservait de la peste et du cho- 
léra ; et le réfectoire, affectant une 
forme cruciale, avait vingt-quatre ta- 
bles de marbre d'un seul tenant, avec 
des concavités régulièrement espa- 
cées, lesquelles pouvaient servir d'as- 
siettes. Au couvent d'Hagia-Laura, le 
plus ancien des monastères, se trou- 
vait une iconostase dont les portes 
sont de cuivre repoussé; l'orgueil de 
Chiliandri consistait en l'image de la 



I 12 



^ HISTOIRE DU MOINE TAXIS ^ 



Vierge aux trois mains, exécutée par 
Jean Damascène, et la croix d'or mas- 
sif qu'a portée Constantin Imperator. 
Mais Ivoron les surpassait tous, bien 
qu'un incendie récent l'eût fortement 
navré. Cette demeure, fondée au 
dixième siècle, sous le règne de l'im- 
pératrice Théophano, avait été res- 
taurée, après des guerres meurtrières, 
par un prince de Géorgie dont le 
fils se fit lui-même caloyer. 

En aucun lieu ne se pouvait voir un 
édifice plus étonnant que son église 
de Saint-Jean Prodôme, avec ses lu- 
trins à marqueterie d'ivoire, ses mo- 
saïques en cailloux de mer, et, sur 
toute la hauteur des murs, des pein- 
tures du bienheureux Pansélinos. Sur- 
tout ne renfermait-il pas une Pana- 
gia dix et douze fois sainte et à 
tel point que, même sa copie, que 
l'on consente à Moscou, est univer- 
sellement révérée! Taxis soupirait, 
pensant au grand bonheur de ceux 
qui .pouvaient s'en repaître la vue. 
A Caryès, apparaissait, quelque- 
fois, un très antique religieux, monté 
sur un âne, et que suivait d'habitude 
un convoi de mulets, chargés de légu- 
mes et dç fruits. C'était le jardinier 
du couvent d'Ivoron. Il s'appelait Do- 
rothée, et comptait environ cent an- 
nées d'âge. Sa face s'ossifiait, pâle 
comme un navet, son crâne ressem- 
blait à une clairière semée d'arbris- 
seaux jaunâtres; il avait une taie sur 
l'œil gauche; et une toux intérieure, 
se mêlant à son parler, faisait conti- 
nuellement vaciller ses bajoues. 

Il prit Taxis en amitié; chaque fois 
qu'ils se rencontrèrent, Dorothée lui 
communiqua quelques notions du 
dogme qu'il entremêlait de divers 
aperçus mondains. 

Résidant à Ivoron depuis le milieu 
de sa vie, il avait, dans son temps, 
voyagé pour une maison de thés mos- 
covite, parcouru nombre de pays, vu 



beaucoup d'hommes; et sa mémoire, 
lucide à certains endroits, compor- 
tait des lacunes abruptes et de sou- 
daines interversions; il puisait, au 
hasard, dans les notions en bribes qui 
lui étaient restées, brouillant en ses 
récits les géographies, les dates, les 
réalités et les mythes; il bavardait 
comme un moulin tourne. 

Taxis l'écoutait avec déférence; il 
apprenait que Dieu est un, que les 
moutons kalmouks ont la queue plei- 
ne de graisse, que les plus habiles 
commerçants de la terre sont ceux du 
Chian-Si, que la Trinité se nomme in- 
dissoluble, et qu'Alexandre le Grand 
demeure encore vivant dans le sou- 
venir des Orientaux sous le pseu- 
donyme d'Iskender. 

Il n'entendait rien à la plupart des 
choses que l'ancêtre lui débitait; 
néanmoins elles contribuaient à lui 
faire apparaître la religion infiniment 
vénérable et le couvent d'Ivoron cen- 
tre de tout. 

Le forgeron Scevophilax mourut, 
un soir de fatigue; et Taxis, l'ayant 
pleuré et mis en terre, sous la con- 
duite de Dorothée se présenta à Ivo- 
ron. 



* 



Chaque néophyte s'attache à un ca- 
loyer, qu'il sert, et auquel il succède 
plus tard s'il en est jugé digne. Taxis, 
naturellement, fut le disciple de Doro- 
thée. 

On révérait ce dernier, pour des 
talents agronomiques, qui avaient 
survécu à ses avatars mentaux; sous 
sa direction. Taxis s'activa, et rendit 
des soins méticuleux aux oliviers, qui 
donnent une huile excellente, princi- 
pale industrie des moines. * 

Une ceinture de forêts denses fai- 
sait, surtout dans l'après-midi, l'air 



^ HISTOIRE DU MOINE TAXIS € 



IÏ3 



accablant à Ivoroii. Tout le monde, 
alors, sommeillait. Du reste, en de- 
hors des offices, dans les couvents 
idiorythmes, le temps appartient aux 
religieux : seuls travaillent les hom- 
mes de bonne volonté; et souvent, à 
travers la campagne, on rencontre 
des caloyers qui errent sans fin ni 
cause, la bouche bée et les bras bal- 
lants. Mais Taxis n'était pas de ceux- 
là, il ne s'emparessait guère, et, à 
l'heure brûlante, assis sous la feuillée, 
incrustait de mosaïques, qui les con- 
tournaient en spirales, des cannes en 
bois de citronnier. 

L'appel à la prière, de matin ou de 
nuit, ne. le surprenait jamais. Il pri- 
sait les longueurs du service divin. 
Encore que cela durât trois heures, il 
ne s'était jamais muni, dans sa stalle, 
de ces petits sièges dissimulés qu'on 
emploie pour réagir contre la fatigue 
des reins: il demeurait debout et fer- 
me, suivant d'une oreille tendue le 
monotone choral grégorien, qui ber- 
çait son âme éprise d'homélie. Les 
deux chantres aux côtés de l'autel 
se relayaient, tandis qu'un Père, al- 
lant de l'un à l'autre, leur donnait 
le ton à mi-voix. Ensuite, c'était avec 
toute son âme que Taxis venait tou- 
cher le pain consacré qu'il baisait 
la main du prêtre. 

Dans sa ferveur, mcme, il englobait 
des usages tout profanes, et c'est 
ainsi que, la saison venue, il mettait 
une conviction de catéchumène à la 
cueillette des noix, où chacun parti- 
cipe, et fort abondante à Ivoron: d'un 
geste recueiUi, il lançait le croc four- 
chu vers les frondaisons, puis, tirant 
contre soi la corde attachée à l'engin, 
il en retenait l'extrémité sous sa san- 
dale, et dépouillait la branche en 
priant. 

Du reste, il n'y avait rien qu'il ne 
choyât de son monastère; et chaque 
pierre, et chaque lopin de sol. rete- 



naient une parcelle de son amour. 

Au sommet d'une des tours carrées, 
qu'on nomme la Citadelle, il habitait 
un réduit nu, blanchi à la chaux, 
éclairé par une meurtrière qui s'ou- 
vrait sur la grève; l'océan déferlait, 
chassant les galets ronds à l'assaut 
des murailles d'enceinte; parfois un 
long ruban de fumée noire révélait 
le vapeur autrichien qui fait le service 
entre Cavale et Saloniquè; et l'on 
n'en mesurait que mieux la grâce de 
se savoir sédentaire entre ces murs. 

Sur le derrière des bâtiments, 3e 
trouvaient l'hôpital et l'ergastule des 
fous, où quelques forcenés, chargés 
de chaînes, habitaient, suivant la ru- 
meur; mais nul, sauf deux ou trois 
Pères, n'avait licence d'entrer là. 

Tout à l'écart, entourée d'un saut- 
de-loup, et d'une palissade à claire- 
voie, une cabane servait de léprose- 
rie. Le mal est assez répandu sur la 
presqu'île. Ceux qui en présentaient 
les symptômes se voyaient, sans ré- 
mission, parqués dans cet enclos. On 
leur jetait la provende par-dessus les 
piquets; les malades qui auraient osé 
franchir la limite couraient le risque 
d'être lapidés, car ils inspiraient une 
terreur infernale; et, bien qu'on citât 
quelques cas de guérison, aucun vi- 
vant ne pouvait en rappeler un exem- 
ple. 

Dans les interstices des planches, 
Taxis voyait se coller parfois des fa- 
ces honteuses, semblables à des 
coings desséchés, et qui penchaient 
sur le côté d'un air implorant... Une 
pitié fraternelle l'avait d'abord ému; 
mais Dorothée lui affirma que, sem- 
blables aux fous, ceux-là étaient pos- 
sédés du démon; et Taxis se conten- 
tait alors de prier pour leur âme. 

Le cimetière se plaçait sous l'invo- 
cation de saint Athanase, un patron 
de grand poids. 

Sans croix ni pierre et sans nul obi- 



•M 



^ HISTOIBE DU MOINE TAXIS € 



' i 



tiiairc, un évangile calé entre les bras 
croisés du défunt, on laissait le corps 
pourrir et se déchamer trente à qua- 
rante mois; puis, comme cette nécro- 
pole, à la longue, aurait fini par dé- 
border la montagne, au bout de ce 
délai l'on déterrait les ossements pour 
les jeter têtebêche sous un hangar. 
Ainsi le tibia d'un simple caloyer voi- 
sinait avec un crâne hégouménique. 
Cette égalité était bien propice à léni- 
fier la crainte de la mort, qui d'ail- 
leurs n'empruntait, aux yeux de 
Taxis, nul appareil redoutable; il ne 
voyait en elle qu'un incident du rite, 
et, par conséquent la vénérait. 

Ne franchissant le mur d'enceinte 
que pour se rendre au marché de Ca- 
ryès, où jadis, venant d'ailleurs, il 
présentait du fer forgé par le grossier 
Scevophilax, où il amenait aujour- 
d'hui sur des baudets les récoltes du 
vénérable Dorothée, il se réjouissait, 
vêtu de l'habit tant convoité, d'accom- 
plir exactement le saint précepte : 
« Les ouvrages faits seront vendus 
dans la proximité du monastère. » 

Les mois se succédaient sans va- 
riantes, sauf la venue de quelque ar- 
chimandrite voisin, et c'était alors un 
branle-bas de parade, ou bien, lors- 
que arrivaient des étrangers au teint 
clair, conduits par une escouade de 
cawas, et qui exhibaient des firmans 
et des lettres missives : ils désiraient 
visiter les bibliothèques, y accomplir 
des investiga.tions. Alors on les rece- 
vait au son des cloches, on leur of- 
frait, avec mille grâces, du gkyko et 
des rafraîchissements; mais on leur 
dissimulait studieusement tout ce qui 
pouvait avoir un prix, car, dans l'es- 
prit des moines, après les Turcs pil- 
lards d'autrefois, les Européens du 
présent ne valent guère mieux, et, 
sous des dehors inoffensifs et savants, 
ils dissimulent d'impudents voleurs. 

La journée se terminait tôt, comme 



elle a\'ait commencé. On poussait les 
verrous des hautes portes cuirassées, 
au crépuscule ; chaque soir, le frère 
portier venait remettre à l'Archiman- 
drite les clefs massives aux tiges his- 
toriées de salamandres. Le crépus- 
cule marquait l'instant du premier 
sommeil. 

* 

* * 

Et Taxis, maintenant, plaignit l'en- 
fant dru que Scevophilax, le forge- 
ron, avait nourri de ses croyances 
sans vertu. Les jours de naguère, où 
il croyait voir et ne voyait pas, avaient 
coulé tels que ceux d'un animal, par- 
mi les animaux privés de raison; ils 
lui paraissaient comme un purgatoire 
à la nouvelle existence où il s'insérait 
avec une joie de tous ses pores; et, 
comme une éponge, son intelligence 
aspirait la doctrine, d'ailleurs très 
exotérique, qu'on inculquait aux rares 
néophytes désireux de savoir. 

Elle révélait, principalement, que 
la Matière fait couler la source des 
maux. Saint Paul établit une antithèse 
rude, entre la loi des membres et la 
loi du Seigneur... Un moine doit se 
reconnaître à la maigreur de son 
corps, ajoute saint Basile... 

Sur les versants, de peur que la 
terre ne fût volée par les pluies d'ora- 
ge, on ceignait de margelles les raci- 
nes des oliviers ; mais il ne fallait à la 
foi de Taxis aucune artificieuse bar- 
rière pour la garer contre les flots du 
doute appauvrissant. 

Et par-dessus tout, il souhaitait 
d'honorer, avec toutes ses forces, ce 
saint, plus grand que les autres, dé- 
nommé le Christ, et sa Mère, que les 
images représentaient prodigalement. 

Près de l'illustre Panagia, qu'il lui 
était donné aujourd'hui de contem- 
pler à cœur joie, deux peintures le 
ravissaient. 



^ HISTOIRE nu iMOINE TAXIS ^ 



I is 



L'une figurait l'Ascension. 

Sur Un fond noir et or, on ne décou- 
vrait du Sauv^eur, situe tout en haut 
de la composition, que les sandales, 
dominant deux anges face à face, les- 
quels planaient dans les airs, en se 
tendant des mains extasiées; dans 
l'étage inférieur, se tenait Marie en 
robe de pourpre, avec des souliers 
bleus, flanquée de séraphins qui, la 
bouche ouverte, semblaient annoncer 
la nouvelle au monde; plus bas, trois 
apôtres, séparés par des troncs d'ar- 
bres. 

L'autre représentait Jésus, siégeant 
sur un fauteuil pavé de pierreries, un 
doigt rigidement tendu dans l'air. A 
sa droite, on distinguait le prophète 
Ezéchiel, à sa gauche l'archange Mi- 
chel, dans des médaillons qui les 
coupaient d'une section brusque à mi- 
corps ; et un empereur barbu, le front 
ceint du diadème de perles, vêtu 
d'une toge tuyautée et d'une dalma- 
tique fleurie, était vautré devant le 
Messie, suivant le cérémonial byzan- 
tin. 

* 

* * 

Tous les ans, au premier janvier, 
l'on célébrait la fête de saint Basile, 
fondateur de l'Ordre et grand-maître 
des moines d'Orient, lequel, — bien 
qu'Antoine, dans la Thébaïde, en eût 
fait gemier le symbole pieux, et que 
Pacôme l'eût matérialisé par l'institu- 
tion des Tabessites égyptiens, — éta- 
blit, le premier, un réel monastère. 
Il fut archevêque de Césarée et, con- 
sacrant des fortunes à parer cette 
ville, il se réservait pour tout vête- 
ment une humble tunique de byssus. 

Tant d'humilité, l'histoire aussi de 
saint Macaire, qui passa son existence 
à fuir, dans la solitude, des compa- 
gnons qui l'obsédaient, et la joie qu'il 



éprouverait de s'a\-ancer dans ce qu'il 
croyait le chemin des perfections, 
suggérèrent à Taxis le projet de de- 
venir ermite: selon un dessein d'au- 
trefois, il habiterait une caverne de 
caloyer solitaire; il aurait le visage 
couvert d'un voile et fuirait à l'ap- 
proche des humains... Comme il crai- 
gnait, instinctivement, les objurga- 
tions de Dorothée, il s'ouvrit de ce 
plan à l'hégoumène, qui lui témoi- 
gnait de l'intérêt. 

L'Archimandrite Zozime était un 
bel homme à la barbe noire en deux 
pointes, avec des yeux bienveillants. 
On le savait plein d'instruction et 
d'intelligence. Il recevait même la 
Revue des Deux Mondes (les moines, 
à force de retrouver dans le sac aux 
dépêches ce périodique tome jaune, 
avaient fini par le prendre pour un 
catalogue pieux) et n'ignorait aucun 
des événements considérables de 
l'univers. 

Il avait distingué Taxis, dont la 
simple et méditative nature l'intri- 
guait. Il s'ébahissait de voir un quasi- 
sauvage, qui avait toujours été par- 
faitement heureux, le rester, et même 
croître en félicités dans une existence 
où chaque minute aurait dû le con- 
traindre. Par quelle obscure combi- 
naison d'atavismes le désir du mona- 
cat avait-il filtré dans cette âme, jus- 
qu'à la posséder tellement ? Aussi 
bien, rien ne l'avait forcé, ni l'injonc- 
tion d'autrui, ni les fatigues d'une vie 
heurtée, ni les déboires possibles aux 
âmes exigeantes. Non, il contenait 
une obéissance joyeuse et passive en- 
vers la règle librement assumée, et 
il s'enorgueillissait, ingénu, d'appar- 
tenir tout entier à la loi d'un monas- 
tère. 

Ceux dont l'ambition est de se ren- 
dre agréables au Très-Haut, expliqua 
l'Archimandrite à Taxis, doivent, par 
définition, habiter en commun. Nul 



ii6 



^ HISTOIRE DU MOINE TAXIS € 



ne peut se suffire, nous avons tous 
besoin d'autrui. A penser contraire- 
ment, on commet le péché d'orgueil, 
car les vertus, humilité, patience, 
compassion, impliquent des rapports 
humains, à l'occasion desquels on les 
puisse exercer; chez l'anachorète, 
elles ne fleurissent pas. Enfin Basile 
n'a-t-il point déclaré: « Jésus-Christ 
se ceignit d'un linge afin de laver les 
pieds de ses disciples; mais à qui 
laverez-vous les pieds, ô solitaires ? » 

Taxis abdiqua docilement son pro- 
jet et s'instaura dans une définitive 
eucrasie. Au surplus, il n'avait pas 
d'autres confidents que Zozime et 
Dorothée. Cette admiration enfantine 
qu'il vouait aux moines s'était chan- 
gée, presque à son insu, en une sorte 
d'indifférence placide, leurs mœurs se 
trouvaient souvent peu édifiantes, et 
si Taxis ne songeait pas à les juger, 
il s'écartait instinctivement de tels 
compagnons. 

Certes, il se trouvait aussi, à Ivo- 
ron, des personnes de condition plus 
relevée, ayant vécu dans le siècle, 
et, — de même que jadis aux heures 
de Byzance, les favoris en mauvaise 
posture étaient venus attendre que la 
fortune, derechef, tournât, ou se pré- 
parer, par une fin de vie exemplaire, 
à mériter la grâce du ciel, — 
s'échouant ici, à la suite des chagrins 
variés que départissent les jours. 

Mais ces derniers, par la franc-ma- 
çonnerie inéluctable des castes, se 
retranchaient toujours entre eux. 



* 

* * 



Tant de verdeur, de force, une jeu- 
nesse si pleine, à tout jamais ense- 
velies sous les pans rigides du froc, 
suscitaient cependant au cœur de 
l'Archimandrite comme un petit re- 
mords douloureux; ses scrupules se 



précisèrent : n'y avait-il pas, de sa 
part, quelque duplicité, en souscrivant 
à une oblation sans doute franche, 
mais accomplie par cet enfant plus 
simple qu'un nouveau-né? Rien, 
mieux que ce soudain appétit érémé- 
tique, ne prouvait une inconscience 
absolue, et qui, plus tard, peut-être, 
se résoudrait en obsessions effroya- 
bles! 

Il résolut d'y porter remède, et 
pour concilier les intérêts temporels 
et moraux de son propre devoir de 
chrétien, il trouva ceci: le trois-mâts 
Monte Santo, navire de la commu- 
nauté, dont l'équipage se composait 
de cénobites, recrutés parmi des ci- 
devant marins aimant encore l'eau 
salée, sous peu allait entreprendre 
une croisière marchande en Russie; 
la plupart des couvents profitaient du 
voyage pour envoyer des délégations, 
chargées de menus présents, à leurs 
frères slaves ou latins; Taxis parti- 
rait avec la mission d'Ivoron. 

Un après-midi qu'il émondait les 
vignes, on le manda chez l'Archiman- 
drite. Taxis déposait sa serpette et, 
l'âme paisible, il gagnait les bâti- 
ments, passait sous des arcades, mon- 
tait et descendait une infinité de de- 
grés, traversait des corridors tortus, 
et se trouva dans une vaste pièce, 
au plafond peint en losanges verts et 
rouges, et dont un divan, d'un cham- 
branle à l'autre, faisait le tour. Il vint 
baiser la main de l'Archimandrite, 
qui se tenait assis à croppetons sur 
des coussins. 

Zozime le considéra quelques ins- 
tants en silence, et il caressait, d'un 
geste accoutumé, les pointes jumelles 
de sa barbe; puis il parla, non sans 
douceur: 

— « Mon fils, il faut que chacun, 
ne serait-ce que pour en découvrir 
toute la vanité, apprenne ce que c'est 
que le monde, Tertullien a dit: 



^ HISTOIRE DU MOiyE TAXIS € 



« Nous ne sommes ni des 
« brahmines ni des solitai- 
« res ; nous habitons avec 
« vous ce monde, nous fré- 
« quentons vos marchés, vos 
« places pubhques, nous tra- 
« fiquons et nous naviguons 
« avec vous; nous travaillons 
« pour la Société! »... Tu es, 
de beaucoup, le plus jeune 
d'entre nous, tant que nous 
sommes ; avant que d'en- 
treprendre irrévocablement 
l'existence, méritoire sans 
doute, mais pénible du cloî- 
tre, il est nécessaire que tu 
accomplisses cet apprentis- 
sage-là. » 

Il fit une pause et Taxis 
courbait déjà la tête sous le 
malheur qu'il sentait se dé- 
chaîner. 

— « Voici, » reprit le Pè- 
re, « que le vaisseau qui ap- 
partient, comme tu sais, à 
ïiotre Ordre, va se rendre en 
pays russe, au-delà de cette " ^— 
mer. Tu accompagneras plu- 
sieurs de nos frères d'Ivo- d 
ron, qui partiront à son 

bord; cependant, je te re- 
commanderai spécialement à l'héré- 
diacre Démétrios, le capitaine... » 

Taxis était tout tremblant, et, dans 
son désarroi, sa première pensée se 
raccrochait à un prétexte dilatoire : 

— « Mon père, épargne-moi!,.. Pas 
maintenant!... Le monastère fut mon 
principal vœu... Je ne souhaite que 
d'y habiter jusqu'à ma mort; le mon- 
de m'effraie... » 

L'Archimandrite Zozime l'observait 
de nouveau, en se taisant; il connais- 
sait l'inégalable soumission de Taxis 
et il admira que, dans la circonstance, 
il se fût permis de répliquer... Vrai- 
ment, la mine consternée du garçon 
pouvait ém.ouvoir... 




es SA CELLULE IL DEMEURAIT FIGE, SE 
XOURRISSAXT A PEINE (p. 122). 

Mais, homme têtu, il avait résolu 
l'expérience : 

— « La chose est indispensable, » 
finit-il par déclarer; et, pour plus de 
majesté, il heurta le plancher de son 
bâton. « Mieux que toi, je sais où se 
trouvent tes routes... Au surplus, ce 
sera un pèlerinage pieux: car, débar- 
qués une fois, vous vous rendrez à 
Moscou, parmi nos frères du couvent 
de Pantéleimon, avec lesquels nous 
sommes en relations d'amitié particu- 
lière; vous leur porterez notre hom- 
mage, des dons de notre terre et des 
produits de nos mains... Moscou est 
une grande ville et la capitale de 
notre foi orthodoxe. Tu y trouveras 



ir8 



^ HISTOIRE DU MOINE TAXIS ^ 



nombre de sanctuaires et diverses re- 
liques qui ne pourront que t'édifier: 
la cathédrale de l'Assomption con- 
tient une image de la Vierge, que 
peignit l'évangéliste saint Luc. Cette 
ïcône fut transférée de Jérusalem à 
Constantinople et, plus tard, intro- 
duite à Moscou afin de protéger la 
ville contre les Mongols commandés 
par Timour-Leng. (C'était un bri- 
gand fameux.) Les tombeaux de neuf 
patriarches sont également inclus 
dans ce sanctuaire. Tu peux y visi- 
ter certaine chapaHe renfermant une 
image que tu reconnaîtras avec joie: 
car elle n'est autre que notre Panagia 
bienheureuse, dont la reproduction 
fut exécutée ici-même, il y a deux 
cents années, au milieu des jeûnes et 
des prières, et offerte par l'archiman- 
drite Pacômius au Tsar d'alors. Sur 
la joue droite, elle porte la marque 
d'un coup de sabre tartare; et tous 
les jours, en un carrosse à six 
chevaux, avec trois serviteurs der- 
rière, on la promène par les rues. 
Pense comme tu seras heureux 
de t'agenouiller devant elle!... et 
aussi de prier sur la. tombe de 
saint Basile, notre très vénéré pa- 
tron, dans son illustre cathédrale 
aux douze dômes. Cet exode, comme 
tu vois, ne pourra qu'affermir ta 
vocation, si elle est véritable, et, 
dans le cas contraire, il t'éclairera 
sur ton cœur... Vous partez après- 
demain. » 

Taxis, anéanti, ne percevait plus les 
paroles de l'Archimandrite que com- 
me un bourdonnement sacré. Cette 
annonce le secoua. Il croyait l'événe- 
ment moins proche. Il s'inclina, ce- 
pendant, demanda sa bénédiction au 
Père Zozime, qui, se féhcitant du de- 
voir accomph, baisa Taxis sur les 
deux joues. 

Lorsque, encore tout bouleversé, il 
eut fait part à Dorothée de. cette cons- 



ternante aventure, celui-ci, première- 
ment, désapprouva: 

— « Mieux vaut la terre que la 
mer, et la maison que les grands 
circuits. Si saint Jérôme n'avait pas 
approché de trop près les jouissances 
mondaines, eût-il gémi comme il l'a 
fait (et Dorothée, les yeux au loin, 
retrouvait tout d'un coup une citation 
morose) : « Dans le sein des déserts, 
tandis que j'étais assis au fond de ma 
retraite, mon âme était pleine d'amer- 
tume; je me revoyais en idée parmi 
les danses des vierges romaines. » 
Voilà les paroles de saint Jérôme. La 
voie des tentations est triste et funeste 
à suivre... » 

— « Je le pense également, » (dit 
Taxis, avec d'autant plus d'amertu- 
me qu'il espérait un réconfort. 

Mais les esprits versatiles de l'an- 
cêtre évoluèrent et il changea d'avis : 
malgré tout, Zozime avait eu raison: 
les pérégrinations ne pouvaient être 
que profitables lorsqu'on les entre- 
prenait d'un esprit pur. Et, de même 
qu'un coup sec, frappé sur une vieille 
boîte, détache des parois une pluie 
de poussière ténue, ce choc, dans 
l'ordre quotidien, fit affluer les sou- 
venirs à la tête de Dorothée; assor- 
tissant ce voyage avec un pêle-mêle 
des pays qu'il avait pu visiter, il dé- 
tailla des itinéraires fantaisistes: 

Ils toucheraient probablement à 
l'île d'Imbros, célèbre par le culte 
des Cabires, — divinités, selon Do- 
rothée, hindoues. — Taxis verrait 
sans doute Pékin, Syracuse aussi, et 
Alexandrie... Cependant Moscou fut 
l'objet d'une exégèse spéciale. 

Elle était bâtie sur sept collines 
à l'instar de Rome la Grande; elle 
comptait un demi-millier d'églises, 
trente cimetières, il fallait tout un 
mois pour en accomplir le tour; per- 
sonne n'avait jamais su le nombre de 
ses quartiers et de ses rues. Les habi- 



^ UlSTOlliE nu MOINE TAXIS € 



119 



tants portaient une tunique de four- 
rures qu'ils ne quittaient pas aux 
jours les plus torrides. 

— « C'est peut-être afin de se mor- 
tifier! » suggéra Taxis, hanté de mar- 
tyre. 

Dorothée supposait que ce n'était 
pas le cas. 

Puis, sans transition : que Taxis ne 
manquât point de dire ses litanies 
dans l'église de Nil, patron des fian- 
cés. 

— Et surtout, défie-toi des fem- 
mes, défie-toi des femmes. » 

Mais Taxis ne redoutait pas les fem- 
mes particulièrement. Comme pour 
iCs figures et les péripéties de son 
enfance, qu'il n'entrevoyait plus qu'à 
travers une opaque buée, son souve- 
nir, autour d'elles, s'était aboli; il 
avait oublié leurs aspects, leurs atti- 
tudes, leur langage; il les englobait 
dans son mépris du monde, et, le soc 
aigu de la concupiscence ne l'ayant 
jamais labouré, il décochait des cail- 
loux aux pigeons qu'il voyait s'unir. 

* 
* * 

A la fin de la nuit passée dans les 
prières, Taxis s'achemina, en compa- 
gnie d'une dizaine de religieux. Le 
Père Grégoire, un grand moine mai- 
gre et vif, voyageur en titre d'Ivo- 
ron, avait mission de piloter la troupe. 
Les mulets de charge étaient partis la 
veille, emportant les jarres d'huile 
fine destinées aux présents. 

Comme on se trouvait au mois 
d'août, il fallait éviter la marche pen- 
dant les heures étouffantes; déjà l'air 
pesait aux poitrines ; on se hâtait, sans 
parler, et il ne s'entendait d'autre 
bruit que le piétinement des sandales 
sur le sol pierreux. 

La route d'Ivoron au port de Russi- 
con est tumultueuse, toute en lacets. 



avec des montées sévères et de raides 
descentes; elle traverse Caryès, où 
les députations de quelques autres 
monastères se joignirent à eux. Des 
hauteurs verdoyantes du bourg, on 
vit le soleil se lever tel qu'une lampe 
de cuivre et empourprer de ses pre- 
miers rayons la côte macédoniquc. 
Puis le chemin s'allongeait entre deux 
murs abrupts. L'on reconnut ensuite 
le village de Russicon, qui se cache 
dans une anfractuosité, comme un 
renard aux écoutes, et l'on descen- 
dit vers le port par des degrés taillés 
dans un granit bleu et noir. 

Au milieu du tumulte, où des pèle- 
rins de tous les peuples, des moines, 
des matelots, et des douaniers turcs 
faisaient assaut de gesticulations et 
de cris, le Père Grégoire, conducteur 
habile, embarqua tout son monde 
dans une grande chaloupe. L'agita- 
tion du départ communiquait sa fiè- 
vre a Taxis; mais, lorsqu'il eut posé 
le pied sur la passerelle, il ressentit 
un vide soudain, comme s'il était mis 
hors d'un effluve indispensable... 

Ils découvrirent le Monte Santo à 
l'ancre au fond de la baie. C'était un 
grand voilier dont les cordages s'en- 
chevêtraient et cachaient tout un pan 
de nue. Son nom se lisait en lettres 
blanches à l'étrave. 

Du navire, un homme au poil rou- 
ge, vêtu comme les caloyers, leur 
fit des signaux de bienvenue. 

— « Salut au capitaine Démé- 
trios ! » répliqua joyeusement le père 
Grégoire. 

Dès qu'ils eurent abordé. Taxis re- 
mit la lettre de Zozime au capitaine; 
et quand ce dernier l'eut "déchiffrée, 
voulant sans doute se montrer cour- 
tois; 

— « Tu pourras, >:> dit-il, « te repo-* 
ser ici toute la journée! » 

Taxis eût préféré des devoirs, mais 
ce gaillard sanguin, avec ses yeux 



I20 



^ HJSTOIBE DU MOINE TAXIS € 



brillants et son intonation leche, l'in- 
timfdait trop pour qu'il osât répliquer. 

On n'attendait qu'eux: ce même 
jour le navire leva l'ancre par une 
bonne brise, doubla le cap et s'éloi- 
gna du mont Athos qui domina en- 
core longtemps le champ de la mer. 
Avec la distance, ses contours se sim- 
plifiaient: il apparut bientôt comme 
une coupole blanche et pointue; des 
nuages floconneux embuaient ses arê- 
tes. Taxis se rappela divers récits de 
Dorothée. Que faisait-il, en ce mo- 
ment? Sans doute, il errait à travers 
les allées du cloître, et songeait au 
voyageur. 

Taxis ne dormit point, dans le ré- 
duit de l'entrepont qui lui avait 
été assigné; il se transportait, par 
la pensée, dans l'enceinte d'Ivoron, 
et s'imaginait assistant à l'office de 
la mi-nuit. Où le conduisait le grand 
navire aux voiles bombées? Serait-il 
jamais de retour? 

Le lendemain lui fut encore plus 
dolent. 

Penché sur le bastingage, à l'ar- 
rière, seul et silencieux. Taxis voyait 
le sillage s'ouvrir dans la mer lisse 
et c'était comme un fil qui eût relié 
son âme à cette terre qu'il avait quit- 
tée, Ivoron, sa patrie spirituelle et 
bienheureuse, où il lui semblait avoir 
vécu depuis le commencement des 
siècles ! Il se sentait suffoqué par l'at- 
mosphère du large. Et des larmes 
tièdes lui montaient aux yeux. 

Cependant, par sursauts, il tenta de 
se raisonner. Zozime, Père affectueux 
et d'une sagesse éprouvée, n'avait pu 
lui donner que des avis considérables. 
Il fallait obéir d'un esprit joyeux, je- 
ter un regard attentif sur le monde... 
Mais quelle incuriosité immense, 
quelle fatigue anticipée, quel ennui 
préalable, en lui! 

Il ne retrouvait un peu de bonheur 
qu'aux instants de la liturgie. Démé- 



trios, le gros capitaine à la barbe 
écarlate, disait la messe, debout par- 
mi les agenouillements. C'était un an- 
cien patron de cabotage qui avait en- 
dossé le froc, après des revers com- 
merciaux; et — de la même voix 
dont il ordonnait la manœuvre — soir 
et matin, sur le pont, devant l'iconos- 
tase en cuivre qu'une bâche proté- 
geait contre les intempéries, il ru- 
doyait militairement les cantiques sa- 
crés. 

Toutefois ce n'était plus la quiétude 
auguste du monastère! Les vagues, 
déferlant contre la coque du navire, 
scandaient sauvagement chaque ver- 
set, et ce haut ciel qui filait au-des- 
sus des faces inchnées n'était pas le 
ciel immobile et familier de la mon- 
tagne. 

Taxis passait des heures cr3use3 
dans sa soupente, où létendue uni- 
forme se plaquait durement contre la 
vitre des hublots, un peu heureux 
que nulle contrainte, au moins, n'en- 
venimât sa solitude. Chacun, à bord, 
pouvait habiter selon sa guise ou 
d'après la règle de son couvent res- 
pectif. Les moines-matelots vaquaient 
à leur tâche et, tenant en médiocre 
estime des confrères terriens, ne 
frayaient pas avec les passagers; le 
père Démétrios, en dehors de ses de- 
voirs d'état, et nonobstant ses ma- 
nières rugueuses, était un être ren- 
fermé et méditatif; si, de temps en 
temps, par déférence envers Zozime, 
il demandait à Taxis s'il se trouvait 
bien, celui-ci répondait oui. 

Comme on faisait relâche à l'île 
d'Imbros, afin d'y débarquer deux 
mille sacs de noix fraîches, vers l'au- 
be Taxis fut réveillé par un chœur de 
voix nouvelles. 

C'étaient des femmes de pêcheurs 
qui raccommodaient leurs filets, en 
chantant des paroles. 

Ces accents moelleux le troublé- 



^ HISTOIRE DU MOINE TAXIS € 



121 



rent; et, tandis que les bords escar- 
pés d'Imbros s'étaient depuis long- 
temps confondus avec l'horizon mari- 
time, elles résonnaient encore à ses 
oreilles, et, de là, glissaient vers son 
cœur qu'elles étreignirent comme un 
poison circulant... Ces timbres purs 
et métalliques rafraîchissaient un 
mystère dans sa mémoire... Quel rêve, 
de jours très anciens? Des paroles 
lui revenaient, qu'avait citées Doro- 
thée: « Au sein des déserts... les dan- 
ses des vierges romaines... » Et, dans 
la durée des minutes, les voix s'or- 
naient d'une perfide douceur. 

Il s'efforça de les oublier et, avec 
elles, le reste de la terre. 

Mais, étendu, les membres lourds, 
dans le hamac de son réduit, il de- 
meurait en proie à un trouble univer- 
sel. Le souvenir d'Ivoron s'oblitérait 
en lui, comme fuyant de son âme 
par une fissure béante. Il perdait 
petit à petit la santé et les forces. 
Sûrement, le vieux Dorothée était 
mort! 

Les paysages lumineux, les îles de 
couleur, les vilayets riants des côtes, 
puis la courbe gracieuse des Darda- 
nelles, et Constantinople rose et 
bleue, où l'on s'arrêta six jours, 
avaient passé sans qu'il y décernât 
un regard. L'agitation ambiante des 
hommes lui causait un frémissement 
lugubre. 

Quand on se trouva dans les eaux 
de la mer Noire, le temps, inopiné- 
ment, s'aigrit; la tempête, sans cesse, 
renaissait d'elle-même; les flots, pa- 
reils à de mouvantes citadelles, mon- 
taient à l'assaut du pont; et, dans la 
mâture, sifflait le vent comme une 
trompette de Jugement Dernier. Les 
pèlerins s''effarèrent, encore que le 
capitaine les exhortât et malgré les 
railleries des caloyers de l'équipage. 
Il y eut quelques craquements qui 
parurent annoncer la fin. Une cons- 



ternation farouche régna sur le Monte 
Santo. Taxis se désolait : il ne repose- 
rait pas dans le cimetière bien-aimé, 
un évangile dans ses mains jointes; 
et ses os de trépassé ne devaient point 
voisiner avec les honorables dépouil- 
les des hégoumènes d'Ivoron. Un in- 
terminable soupir montait du fond 
de son être; la vue de ses compa- 
gnons en détresse l'affligeait, pour 
lui-même et pour eux: le mystère du 
trépas, ici, était épouvantable. 

Un soir, enfin, la vigie signalait le 
phare d'Odessa. 

Ce fut, dès lors, le wagon aux murs 
de bois jaune, qui roula dans un bruit 
crissant, sur deux rubans d'acier pa- 
rallèles. De grandes machines noires, 
avec des cheminées tronconiques qui 
soufflaient des tourbillons de fumée, 
passaient en sens inverse, avec une 
rapidité foudroyante. Taxis reconnut, 
à une station, qu'une bête semblable 
les remorquait; on lui dit que c'était 
par la force de la vapeur. Il vit cou- 
rir les campagnes, les bourgs et les 
cités, et il songeait que chaque tour 
de roue l'éloignait d'Ivoron. 

Parfois, lorsqu'il fallait changer de 
train, les moines campaient sur la 
largeur du quai, attendant la corres- 
pondance. Des employés en casquet- 
tes heurtaient avec un marteau les 
essieux sonores. Autour des moines 
on faisait cercle, avec des yeux indis- 
crets. Les femmes dévisageaient cu- 
rieusement Taxis: il avait une barbe 
châtain, très soyeuse, des yeux 
d'Oriental, et, malgré son raide affu- 
blement et la rusticité de son attitude, 
il ne manquait pas d'une élégance 
innée. Cependant, il tenait, avec obsti- 
nation, ses yeux fixés au sol, et le 
Père Grégoire, qui - avait l'humeur 
gaie, le plaisanta même sur sa mo- 
destie: il prit alors un air si sombre 
que l'autre s'en tint là de ses quoli- 
bets. 



122 



^ mSTOIBE DU MOIJS'E TAXIS 4. 



* 
* * 

Le troisième soir de leur arrivée à 
Moscou, ils revenaient, en procession, 
de l'église Saint-Nicolas le Thauma- 
turge, non loin du Lac Sacré, à Kos- 
sino, où se trouve un puits miracu- 
leux. 

Taxis marchait en arrière de la 
petite troupe; il allait, la tête pen- 
chée sur la poitrine, l'esprit plein de 
ténèbres. 

Le couvent de Pantéleimon, où on 
leur avait fait accueil, ne lénifiait pas 
sa détresse! Nulle, l'aide espérée 
dans la fréquentation des reliques, 
sous les dômes magnifiants de la 
Ville Sainte. Une lassitude générale 
le cernait; il ne se rappelait plus les 
heures joyeuses, ni la plénitude des 
félicités de jadis. Pour avoir craint la 
mort, il se sentait à jamais misérable; 
à jamais désolé, de s'être laissé émou- 
voir par des sons. Il ne désirait rien, 
et ce retour qu'il avait ardemment es- 
compté, aux premiers jours d'exode, 
lui apparaissait maintenant comme 
problématique, impossible même, et 
presque dénué d'appas... 

Il heurta un caillou de son talon et, 
ce choc l'ayant tiré de son ambulante 
prostration, il leva les yeux, se trouva 
seul, dans un chemin désert d'un bout 
à l'autre. Il avait perdu de vue ses 
compagnons. Il se mit à courir de 
toutes ses forces, parvint à une sorte 
de triviaire, dans une futaie de bou- 
leaux, et s'arrêta: laquelle de ces 
routes allait-il choisir?... Ne l'avait- 
on pas abandonné par malice?... Com- 
ment demanderait-il son chemin, en 
un idiome qu'il ignorait... Et, planté 
au centre du carrefour, semblable au 
spectre de la Désolation, Taxis sen- 
tait défaillir son intelligence. 

Mais il entendit un pas léger, et. 



dans le crépuscule clair, il vit s'avan- 
cer une jeune paysanne, avec des mè- 
ches blondes échappées au mouchoir 
de couleur noué sur sa tête, les han- 
ches fortes, pieds nus. Quand elle 
fut près du saint homme, dévotement 
elle se signa. Il lui enjoignit, par 
geste, de s'arrêter: elle obéit, un peu 
étonnée. Un silence oppressant régna. 
Taxis balbutia : 

— « Monastère... Pantéleimon! » 

Elle crut deviner un sens à ces 
paroles qu'elle- n'entendait point; et 
les yeux baissés dans un sourire hu- 
mide, qui découvrit ses dents luisan- 
tes, elle lui mettait les deux mains 
sur les épaules et appuyait sa poitrine 
contre . son froc poudreux. 

Taxis la repoussa si brutalement 
qu'elle perdit l'équilibre et s'affala 
dans la poussière de la route, en hur- 
lant, tandis que, chaviré d'horreur, 
il s'enfuyait droit devant lui, comme 
un frénétique, rencontrait deux moi- 
nes d'Ivoron, revenus sur leurs pas le 
chercher, et, ne pouvant prononcer 
un mot, tombait à son tour, tous ses 
muscles relâchés, évanoui. 

Les jours suivants, assis sur un es- 
cabeau, dans la cellule de l'hospice 
conventuel où on l'avait transporté, 
il demeurait figé, se nourrissant à 
peine. Sa face était d'une pâleur de 
crucifié, sa prunelle trouble. Une nuit, 
il rêva : 

« Il habitait dans une grotte d'où 
l'on découvrait toute la mer. La forge 
était devant l'entrée; un autel archaï- 
que sen-ait d'enclume, où deux bé- 
liers sculptés entrechoquaient leurs 
fronts convexes. Quelqu'un s'occupait 
d'activer la soufflerie, ou bien, reti- 
rant du feu les barres incarnadines, 
les trans}X)rtait sous le marteau; et 
Taxis, alors, faisait voler sa masse. 
Il était fort, dénudé jusqu'au nom- 
bril, il s'étonnait lui-même à voir les 
gros muscles de ses bras velus. Au- 



^ HISTOIRE VU MOINE TAXIS €- 



12- 



près de lai, une jeune femme était 
accroupie sur une natte, elle raccom- 
modait un filet en chantant... Puis, 
comme jadis le forgeron Scevophilax, 
qui l'avait recueilli, un matin, à la 
première borne sur la route de Salo- 
nique, il portait ses œuvres au mar- 
ché de Caryès: il y rencontrait des 
moines de connaissance, l'antique Do- 
rothée, Zozime, Grégoire aussi, et Dé- 
métrios costumé en marin. x\vec une 
curiosité un peu moqueuse, il s'in- 
formait : que se passait-il, là-haut, de- 
puis son départ?... Puis, à l'enfant 
qui l'accompagnait et qui était son 
fils, il disait joyeusement : « Moi aussi 
j'ai vécu comme ceux-là... J'ignorais 
leur vie... Mon fils, garde-toi des mai- 
sons de la montagne ! » 

Ici, Taxis s'était réveillé en plein 
cauchemar. Ainsi qu'il arrive souvent 
dans les premiers instants Cjui suivent 
le sommeil, les paroles qu'il venait 
de prononcer en songe lui demeu- 
raient présentes. Et il en éprouvait 
une sensation pénible, comme une 
brûlure étouffée. 

Alors il comprit, vaguement, que 
Dieu s'était retiré de lui. Tous les 
jours de vie se roulaient en une cir- 
conférence sans issue, dressant de- 
vant ses yeux, comme une armée 
d'accusateurs, le nombre immense de 
ses iniquités... 

Puis sa pensée, trop interne et trop 
intense, s'obscurcit. Il dut s'aliter. Le 
vieux médecin du couvent, d'une 
mine assez embarrassée, prononça di- 
vers noms latins. Personne ne savait 
ce qu'il pouvait bien avoir. « Le 
spleen, peut-être! » déclara le Père 
Grégoire, qui avait été aux ambu- 
lances, pendant la guerre de Crimée. 
A tous, son épuisement apparaissait 
extrême et, quand l'heure eut sonné 
du départ, on décida de le laisser, en 



attendant une guérison, car il ne 
pourrait, dans cet état, affronter les 
fatigues du voyage. 

La notion de retour, comme on en 
avait dernièrement parlé autour de 
lui, dut percer sa compréhension 
épaissie, car, peu après la sortie en 
procession des pèlerins vers la gare, 
un Père, étant entré dans sa chambre, 
le trouva tout vêtu, étendu de son 
long sur le carreau de son cabinet ; 
s'étant habillé, il avait voulu se diri- 
ger sans doute vers la porte, afin de 
joindre ses compagnons. Le regard 
ne vivait plus, le pouls s'affaiblissait 
graduellement et finit par s'annuler. 
Et, cette nuit même, il passa, n'ayant 
pas rouvert les yeux. 

Ainsi mourut le moine Taxis, sans 
que lui ni les hommes eussent rien 
compris à sa destinée. 



* 



Cependant, la joie imprescriptible 
des retours absorbait la vague mélan- 
colie d'' abandonner Van des leurs; ils 
ignoraient, du reste, une fin tellement 
inopinée. Les pèlerins faisaient bonne 
route vers la Grèce. En mer, un temps 
choisi les favorisa. On accourait, dans 
les ports oii ils faisaient escale, pour 
voir V étrange navire, cité flottante de 
moine^ noirs. 

Certain matin, un petit triangle 
blanc se découpait cl la lisière des 
flots, roussis par un astre invisible 
encore ; et bientôt on se trouva en vue 
de la presqu'île chalcidique : l'Athos 
grandissait, des monastères successive- 
ment apparurent, les moines se nom- 
maient avec des clameurs de piété at- 
tendrie, îvoron, Philothée, et Bathopédi 
le riche, et la grande Magia Laura. 



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