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Full text of "Formation historique de la Nationalité Brésilienne. Série de Conférences faites en Sorbonne"

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Universityof Ottawa 



littp://www.archive.org/details/formationhistoriOOoliv 



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Formation Historique 
de la Nationalité Brésilienne 




TRAVAUX DE L'AUTEUR 



Pernumbnco, seii deaenvololmenlo hUlorlco. Leipzig, F.>A. Brockhaus, 1801, 

1 vol. in-S" de xin-327 pages, avec 4 portraits. , 

Aspeclos da littcrattira colonial braiilelra, Leipzig, F.-A. Drockbaus, 1896, 

1 vol. ln-16dc xvi-301 pages. 
Sept ans de République au Brésil, extrait de la Nouvelle Bévue. Paris, 189C, 

1 l)roch. in-S» de 38 pages. 
Nos Estados Unidos, InipressOes poWicaa e soelaes. Leipzig. F.-A. Brock- 

haus, 1809, 1 vol. In-12 de 320 pages. 
Memoria sobre o descobrtmenlo do Braiil, prcmiada pela AssociaçAo do 

Quarto Centcnario. Rio de Janeiro, Imprensa Nncionai, 1900, 1 broch. 

in-8». 
O Recanhecimenlo do Imperio, Ilistoria diplomalica do Draiil. Paris-Rlo 

de Janeiro, H. Garnicr, 1901, (2« ediçflo, 1902), 1 voi. in 8» de vin-376 

pages, avec un portrait de Canning. 
No Japâo, Impressôes da terra c da gente.ïiio de Janeiro, Laemmert e C, 1903, 

(2* cdiçâo, 1904), 1 voi. in-S» de viii-304 pages, avec gravures. 
Helaçâo dos Manuscrtplos do Museu Britannica de intéresse para o Brazil. 

Rio de Janeiro, ediçâo do Instituto Ilistorico, 1903, 1 vol. in-8*. 
Elogio de F. A. de Varnhagen, pronunciado na Academia Brazllelra. Rio 

de .laneiro, Jornal do Commercio, 1903. 1 broch. in-lfi. 
Conferencia sobre o .lapâo, na li^cola • Scnador Correia». Rio de Janeiro, 

Laemmert e C», 1903, 1 broch. in-8». 
O Secrelario d'El-Rey, peça historica nacional. Paris-Rlo de Janeiro, H. 

Gainier, 1904, 1 voi. in-16 de vi-151 pages. 
Vida diplomalica, conicreacla no Instituto Archettlogico. Pemambuco. 

Jornàl do Recife, 1904, 1 broch. in-S» 
O Padre Manoel de Moraes. Sào i*aulo, ediç&o do Instituto Historico, 1907, 

1 broch. in-S". 
José Bonifacio e o mooiniento da Independencia, conlerencla no Salâo 

Steinway. Silo Taulo, ediçâo do Instituto HI<toriro, 1907, 1 l>rorh. in-8». 
Gustave Beyer. Sflo Pauio, ed'çlo do Instituto Historico. 1907, 1 broch. 

in-S» de 16 pages. 
Pan-Americanismo, Boltvar-Monroe- Rooseuell. Pc!ris-Rio r?ft Janeiro, 

H. Garnier, 1908, 1 voi. in-16 de 343 pages. 
Coudas diplomalicas. Lisboa, Comp. Editera, 1908, 1 vol. in-12 de 291 

pages. 
Le Brésil, ses limites actuelles, ses voies de pénétration. Rapports présentas 

au Congrès de Géographie de Genève. Anvers, édition de la Mission de 

Propagande, 1908, 1 broch. in-S" de 14 pages, avec 2 cartes. 
Sur r Évolution de Rio de Janeiro, conférence faite à Vienne au Congrès des 

Américanistes. Anvers, édition de la Mission de Propagande, 1909, 

1 broch. in-4<' de 42 pages, avec gravures. 
La langue portugaise, La littérature brésilienne, conférences faites à l'Uni- 
versité de Louvain. Anvers, édition de la Mission de Propagande, 1909, 

1 broch. in-8° de 52 pages. 
Dom Joâo VI no Brazil. Rio de Janeiro, Jornal do Commercio, 1909, 2 vol. 

in-S" de 1.149 pages, avec 6 portraits. 
Machado de Assis et son œuvre littéraire, avant-propos d'Anatole France, 

frontispice et illustrations d'A. Gravcrol. Paris, Louis Micbaud, éditeur, 

1909, 1 vol. in-16 de 158 pages. 
La Conquête du Brésil, conférence faite au Théâtre Royal de la Monnaie. 

extrait du Bulletin de la Société Royale Belge de Géographie. Bruxelles, 1910, 

1 broch. in-S» de 35 pages. 



0465i^ 



OUVEIRA LIMA 

OK l' ACADÉMIE BRÉSILIENNE 



Formation Historique 



DE LA 



Nationalité Brésilienne 



SÉRIE DE CONFÉRENCES FAITES EN SORBONNE 

AVEC UNE PRÉFACE DE 

M. E. MARTINENCHE 

Professeur à l'Université de Paris 

BT UM AVAirr-PSOPOS D8 

M. José VERISSIMO 

de l'Académie Brésilienne 




LIBRAIRIE GARNIER FRERES 



6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6 

PARIS 



D 



Il a été tiré de cet ouvrage 100 exemplaires sur papier de luxe 
numérotés de 1 d 100. 



EXEMPLAIRE 



n4(3 



A L'ÉTAT DE SAINT-PAUL 

LE PLUS AVANCÉ DU BRÉSIL, PATRIE DES c BANDEIRANTES », 
BERCEAU DE JOSÉ BONIFACIO ET FOYER DE CIVIUSATION, 
AUQUEL ME RATTACHENT LES PLUS FORTS UENS INTEL- 
LECTUELS, 



AU GRAND JOURNAL 

EST ADO DE SÀO PAULO 

AUQUEL j'ai l'honneur ET LE PLAISIR DE COLLABORER 
DEPUIS SEPT ANS. EN TOUTE INDÉPENDANCE d' ESPRIT, ET 
OU TOUTES LES OPINIONS HONNÊTES, UBREMENT ÉMISES 
ET COURAGEUSEMENT DÉFENDUES, SONT SURES D'ÊTRE 
ACCUEILLIES ET RESPECTÉES. 

O. L. 
Paris, le 7 mai 1911. 



SOMMAIRE 



I. — Le XVI» siècle. — La découverte et lea premiers enals de coloniM- 
tlon. — L' Indien comme élément de population et l'Indianisme comme 
manifestation littéraire. — Les Jésuites et la catèctatee. — Une fête brési- 
lienne à Rouen en 1550. 

II. — Les tentatives d'occupation française pendant le xvi» et le xvii* 
siècles, au sud et au nord. — Villegagnon et La Ravardlère. — La défeoM 
portugaise. — Le sentiment national se révèle par une littérature nais* 
santé. 

III. — L'union hispano-portugaise et ses conséquences pour le BréalL — 
L'occupation hollandaise au xvii» siècle. — L'administration de Maurice 
de Nassau. — Expulsion des étrangers. — Aftermissement du sentiment 
national. — Éveil de l'esprit de rébellion. 

IV. — La conquête de l'inténeur pendant l'époque coloniale. — Les « ban- 
deirantes • paulistes et leur grande œuvre. — L'Espagnol comme ennemi. 
— La fixation des limites. 

V. — Bahia centre de luxe, et Minas-Geraes centre d'activité. — La proM 
des vers et la poésie de l'or. — Les mines, source de pauvreté. — Le système 
d'administration portugais. 

VL — L'esprit d'autonomie contre l'esprit de despotisme. — La conspi- 
ration de 1789, produit de la philosophie française et de la suggestion 
républicaine des États-Unis. — Démocraties néo-latines d'Amérique. — 
Le supplice de Tiradcntes. 

VII. — La cour portugaise établie à Rio-de- Janeiro en 1808. — Un roi 
sage. — La transformation politique et sociale sous l'influence des nou- 
velles idées. — Le Brésil-royaume. 

VIII. — L'indépendance s'accomplit comme une sorte de divorce. — 
Rôle important de José Bouifacio. — Le Prince royal facteur principal 
de la séparation. 

IX. — L'Empire vis-à-vis des grandes puissances européennes. — Le rôle 
de l'Autriche et celui de l' Angleterre. — BUssion de Sir Charles Stuart à 



VIII SOMMAIRE 



Rio-de- Janeiro. — Le coup d'État de 1823, la Constitution de IK'24 et la 
Confédération de l'Equateur. 

X. — Impopularité de Dom Pedro I*' camée par tes tendances autoem- 
tlques et par la perte de la province Cltplatine. — L'adaptation du ré^BM 
parlementaire. — L'abdication et la Régence. 

XI. — Dom Pedro IL — Sa majorité anticipée et ton apprentissage de 
souverain. — Caractéristiques de son régne. — Le fédéralisme et le prin- 
cipe d'autorité. — Le fameux • pouvoir personnel • et les libertés natio- 
nales. 

XII. — Le rAle des partis constitutionnels et les grands problèmes poli- 
tiques, économiques et administratifs. — Quarante années de paix et de 
prospérité. — Les motifs déterminants du changement de régime. 



PREFACE 



Jt ne me donnerai pas le ridicule de présenter M. de Oli- 
veira-Lima qui s'est acquis de si beaux titres à l'estime de 
tous ceux qui, chez nous, se piquent d'une culture un peu 
générale. Je dirai seulement les circonstances auxquelles 
nous devons son nouvel ouvrage. 

Le Français qui fait pour la première fois le voyage de 
S. Paulo a des surprises charmantes. Il admire en débarquant 
à Santos une activité dont l'explication est plus haut, sur les 
plateaux où la terre violette fournit au monde les deux tiers 
de son café. A travers le plus merveilleux décor tropical, il 
monte vers la capitale de l'État sur un chemin de fer entre- 
tenu comme un jardin de luxe par une administration dont 
la prodigalité semble rivaliser avec l'exubérance de la végé- 
tation. Et le voici transporté dans une très grande ville qui 
a le bon goût de garder des maisons qui sont des foyers, et de 
s'étendre sur l'espace au lieu de s'évertuer à gratter le ciel. 
Dans ce cadre sans cesse élargi vit une élite qui croit ferme- 
ment à l'avenir de la latinité, et qui nous fait Vhonneur de 
conserver précieusement la tradition de la culture française. 
Je ne puis nommer tous ceux qui, sous la présidence du 
D' Bettencourt-Rodrigues, entretiennent les relations les plus 
fécondes avec notre « Groupement des Universités et Grandes 
Écoles de France pour les relations avec l'Amérique latine ». 
Les Français qu'a reçus /'Union Franco-Pauliste ont connu 
l'exquis et le délicat. 

La distance rend naturellement ce privilège assez rare. 



X PRÉFACE 

Tous ceux qui n'ont pu en jouir n'en doivent pas moins une 
reconnaissance particulière à /'Union l'ranco-Paulisle, 
puisqu'ils lui doivent le livre de M. de Oliveira-Lima. 
C'est elle, en effet, qui nous a permis d'organiser le cours que 
Véminent ministre du Brésil à Bruxelles a bien voulu nous 
faire cette année en Sorbonne. Il est inutile de dire le succès 
qu'il a obtenu. On le comprendra en lisant le volume où sont 
réunies les leçons qui attirèrent et retinrent un public nombreux 
et attentif. 

Comment s'est formée la nationalité brésilienne? Par quelles 
étapes a passé ce pays, ou plutôt ce continent dans lequel 
l'Europe, moins la Russie, pourrait tenir à l'aise? La 
grandeur de ce sujet rend inexcusables des ignorances qui ne 
sont pas toutes dissipées. Il est naturel que l'histoire de la 
civilisation méditerranéenne continue à occuper ta première 
place dans l'éducation de l'Europe; il serait absurde de ne 
pas y faire entrer un tableau général de cette Amérique latine 
qui a les promesses d'un avenir nécessaire au rythme de 
l'humanité. L'activité industrielle des États-Unis nous a 
parfois inspiré une admiration qui n'allait pas sans quelque 
injustice. On verra dans le livre de M. de Oliveira-Lima les 
difficultés presque insurmontables qu'imposaient au Brésil 
son climat et son étendue, et les conditions mêmes de son 
développement. Avoir réussi à résoudre par l'assimilation et 
non par la destruction le problème des races, et à maintenir 
une unité morale dans la diversité des provinces fédérées, 
s'être élevé des anciennes Capitaineries jusqu'à l'idée réalisée 
d'une nation indépendante et capable d'une culture largement 
humaine, il y a dans cette évolution, si rapide malgré son 
apparente lenteur, et si sagement progessioe, de quoi per- 
mettre et justifier tous les espoirs. 

. Dès 1618, un auteur anonyme écrivait ces « Dialogues des 
grandeurs du Brésil », où se manifeste si curieusement 
contre les préjugés et les dédains des beaux esprits de la 
métropole l'amour passionné d'une terre magnifique, plus 
conquérante encore que conquise, puisqu'elle aspire déjà à 



PRÉFACE XI 

deuenir une patrie. Arrivé au moment où le Brésil, après la 
chute de VEmpire, entre dans Vhistoire d'aujourd'hui^ 
M. de Oliveira-Lima se refuse le plaisir de jeter sur le passé 
un regard orgueilleux. Il a expliqué le changement de régime 
de son pays; il nous laisse le soin de revenir sur le chemin 
parcouru et de tirer nous-mêmes la conclusion. Et, précisé- 
ment parce qu'il n'a jamais négligé les ombres à côté des 
lumières, parce qu'il a toujours parlé en historien impartial, 
son livre exhale un optimisme robuste et sincère. C'est, dans 
sa simplicité voulue, le plus émouvant « Monologue des 
grandeurs du Brésil». 

A ces grandeurs aucun pays n'applaudit avec une plus 
profonde sympathie que le nôtre. La France a commencé par 
aimer le Brésil d'un amour qui n'était pas désintéressé. 
Elle a été de ces ennemis dont Al. de Oliveira-Lima dit si 
joliment que leur inimitié est un hommage, puisqu'elle a sa 
source dans la plus vive des amitiés. Elle a rêvé de devenir 
au pays des perroquets et de l'or une France t antarctique 
et équinoxiale ï). Les incursions des corsaires normands ou 
bretons au xvi® siècle et l'expédition de Duguay-Trouin 
en 1711 ne réussirent pas plus que la diplomatie de Cathe- 
rine de Médicis à ravir aux Portugais une colonie qui ne 
devait être conquise que par elle-même. De ces prétentions 
que les Brésiliens nous font l'honneur de déclarer flatteuseSt 
il ne reste que le nom de Villegagnon donné à l'une des îles 
de cette merveille du monde qu'on appelle la baie de Rio-Ja- 
neiro. C'est un Français qui semble avoir choisi pour le Brésil 
l'emplacement de sa future capitale. Il n'a certainement pas 
manqué de goût. 

La grande et légitime action de la France au Brésil a été 
toute morale et intellectuelle. Ce n'est pas pour nous un des 
moindres intérêts du livre de M. de Oliveira-Lima que de 
nous faire voir comment l'évolution de nos idées oriente, pour 
ainsi dire, le développement politique et social d'un pays 
qui commence en 1789 à conspirer pour la liberté, n'arrive à 
l'indépendance qu'en substituant à la notion traditionnelle 



XII PRÉFACE 

du royaume la conception napoléonienne de l'empire, ei, 
après avoir subi le contre-coup de 1830 et de 1848, prépare 
en 1870 le triomphe d'une République qui semble avoir voulu 
attendre, pour s'imposer, le premier centenaire de notre 
grande Révolution. 

Ce n'est pas à un Français qu'il convient de dire ce que le 
Brésil a pu gagner à s'être mis ainsi à l'école de notre libé- 
ralisme. Mais corrunent ne se féliciterait-il pas que l'histoire 
lui fournissse une raison de plus d'avoir une dilection parti- 
culière pour une nation qui, sans cesser d'être elle-même, 
communie avec la sienne dans un même idéal? 

Cet idéal n'a pas besoin, pour s'exprimer, des mots sonores 
que l'on reproche volontiers aux Latins. Le patriotisme 
réfléchi de M. de Oliveira-Lima ne clierche des raisons que 
dans la raison, et ne veut séduire que par une peinture fidèle 
des hommes et des choses. Ce diplomate, qui a beaucoup 
voyagé et beaucoup lu, a pris l'habitude de ne jamais se 
contenter d'un point de vue. Il est entré tour à tour dans 
l'esprit yankee et dans l'âme japonaise, et ses promenades en 
Europe ont élargi encore une culture qui ne se lasse point de 
contrôler dans les livres d'hier les observations d'aujourd'hui. 
Un étranger, qui aurait fait dans les archives les recherches 
de M. de Oliveira-Lima, ne parlerait pas du Brésil avec plus 
de liberté. Un Français n'écrirait pas avec une clarté plus 
facile. La critique n'a jamais fait qu'une réserve sur ses 
livres, et qui portait précisément sur la réserve même de leur 
auteur. M. de Oliveira-Lima a la coquetterie de la discrétion. 
Et c'est pourquoi son œuvre est proprement un charme pour 
ceux qui savent lire entre les lignes. Et c'est pourquoi je me 
garderai bien de parler de sa personne et de la délicatesse de son 
amitié. Je voudrais pourtant le remercier de m'avoir fait 
l'honneur de me demander cette préface importune. Mais 
n'en ai-je pas déjà trop dit? 

Ernest Martinenche. 
Dakar, 18 août 1911. 



AVANT-PROPOS 



UN DIPLOMATE ACTUEL 



Dans l'œuvre, considérable à plus d'un titre, de M. Oli- 
veira-Lima, il y a un livre de Choses diplomatiques, composé 
de divers articles relatifs au sujet ainsi indiqué et publié 
d'abord dans la presse périodique, de 1903 à 1907. 

Dans la diversité de leurs thèmes et de leurs motifs, ces 
articles gardent toutefois une entière unité; celle-ci résulte 
moins du fait qu'ils traitent tous de sujets concernant la 
diplomatie, que de l'argument fondamental et constant 
développé à travers les trois cents pages du volume. Cet 
argument n'est autre que celui-ci : — pour répondre aux 
nécessités actuelles, la diplomatie moderne ne peut ressem- 
bler à la diplomatie classique : celle d'intrigues politiques, 
de secrets de cabinets, d'habileté et d'astuce machiavéliques, 
d'attitudes et de raideurs protocolaires déguisées ou fardées 
d'élégances mondaines et de suffisances courtisanesques. 
Moins encore quand il s'agit de la diplomatie d'une démo- 
cratie, d'une démocratie américaine surtout; que la nation 
est neuve et pleine d'avenir, sans traditions capables de 



XIV AVANT-PROPOS 



porter obstacle à la désinvolture naturelle de sa jeunesse, 
et que, de plus, étant presque complètement inconnue, elle 
éprouve un impérieux besoin de se faire connaître et estimer. 
Bien au contraire, la diplomatie de ces nations, et même 
celle des nations anciennes et fameuses doit être de nos jours 
un agent vivant, d'aspect multiple, et varié, du progrès de 
leurs intérêts de tout genre, un agent qui réponde à toute 
opportunité en triomphant des entraves de la routine. 
L'assertion peut être facilement corroborée par des exemples 
illustres, et M. Oliveira-Lima en donne maintes preuves 
dans son livre. 

Le progrès de notre époque, favorisé par la publicité la 
plus large, en même temps que par la commodité et la rapi- 
dité des communications, a annulé de fait l'ancienne 
méthode diplomatique précisément dans ce qui constituait 
son emploi : les relations politiques entre les peuples, au 
moyen de délégués auprès des gouvernements respectifs. 
Ces relations s'opèrent maintenant de gouvernement à 
gouvernement, de chancellerie à chancellerie, et le rôle des 
ministres diplomates serait réduit aujourd'hui à celui de 
simples messagers si, conformément aux conditions de la 
nouvelle ère, il ne s'ouvrait pour eux de nouveaux champs 
d'activité à ce que l'on continue d'appeler leur diplomatie. 
Agents commerciaux assimilés aux consuls, quand le récla- 
mera l'occasion économique; agents intellectuels, quand le 
requerra l'intérêt de la culture nationale; agents de l'hon- 
neur et du crédit de leur pays, quand l'exigera la bonne 
renommée de sa civilisation; agents industriels, quand 
l'industrie nationale sollicitera leurs services; tels seront 
forcément les diplomates de demain, en dépit de la pré- 
somption hiératique attachée à la « carrière», sous peine 
de devenir des nullités revêtues de superbes uniformes. 

Je crois qu'en l'exposant ainsi, je ne trahis point la pensée 
essentielle du livre Choses diplomatiques. Honnêtement, en 
homme de cœur qu'il est, M. Oliveira-Lima diplomate 
s'est toujours efforcé de se mettre d'accord avec M. Oli- 



AVANT-PROPOS 



veira-Lima publiciste. Et le présent volume — pour lequel 
j'écris, bien inutilement, cette préface que je n'ai pu 
refuser aux sollicitations d'un ami — nous est un nouveau 
témoignage de la supériorité avec laquelle il a su réaliser 
son noble idéal. 

Même avant d'écrire Choses diplomaiiqueSy dont les 
pages renferment un programme complet de réforme 
diplomatique s'appuyant sur des raisons et des démonstra- 
tions théoriques et pratiques, M. Oliveira-Lima avait déjà 
commencé à mettre en œuvre la diplomatie qu'il préconise, 
laquelle a pour elle plus que les meilleures raisons : — la 
propre force des choses. 

C'est que l'auteur n'est pas entré dans la diplomatie 
comme un jeune bachelier quelconque, séduit par les ori- 
peaux et les galanteries de la carrière, avide de courir le 
monde, de jouer au dandy loin de la patrie et aux 
dépens de celle-ci, et qu'il ne s'est jamais senti entraîné par 
l'attrait d'autres puérilités sublimes de ce genre. Tels ne 
furent point les motifs qui déterminèrent sa vocation. A 
peine fût-il entré en fonctions qu'il révéla son caractère 
sérieux et son tempérament studieux. Dans la jeune 
diplomatie républicaine où il débuta en 1890, à vingt-trois 
ans, et où il se distingua bientôt, il fut, si je ne me trompe, 
le premier à s'occuper durant les longs loisirs que laisse, à 
en croire les médisants, le service de nos légations, et à 
s'y livrer à d'autres exercices que ceux consignés dans le 
rituel diplomatique mondain. De cette discordance par 
rapport à sa caste est résulté le livre dans lequel on peut 
dire qu'il a trouvé le secret de rendre intéressante l'histoire 
locale d'une ancienne province brésilienne : Pernambuco 
et son développement historique. (Berlin, 1895). Cet ouvrage, 
quoique marqué des signes inévitables d'un premier livre 
de jeunesse, est, dans son genre, un modèle pour lequel 
l'auteur n'avait, chez nous du moins, aucun exemple à 
imiter. 

Ayant reçu son éducation loin de son pays natal et 



XVI AVANT-PK0P08 



dès son jeune âge absent de la patrie, M. Oliveira-Lima a 
pu librement fortifier son nationalisme et son patriotisme, 
— pour nous servir de la distinction qu'il a lui-même éta- 
blie; — et il a pu se livrer dès lors à l'étude de l'un et de 
l'autre, de leur histoire dans le passé et dans le présent, de 
leurs institutions, de leur littérature, témoignant par là 
de beaucoup d'intelligence en même temps que d'un amour 
profond et sincère. De cet attachement aux choses de la 
patrie devaient résulter, outre l'ouvrage déjà cité : Sept ans 
de république au Brésil (Paris, 1896), réfutation et éclair- 
cissement de l'opinion européenne moins sympathique à 
nos nouvelles institutions; — Aspects de la littérature 
coloniale brésilienne (Leipsig, 1896); — Mémoire sur la 
découverte du Brésil et négociations diplomatiques auxquelles 
elle a donné lieu (1900); — La Reconnaissance de V Empire 
(1901); — Relation des manuscrits intéressant le Brésil, 
existant au Musée Britannique de Londres (1903); — Éloge 
académique de F. A. Varnhagen (1903); — travaux d'éten- 
due plus ou moins grande, livres et brochures, tous, cepen- 
dant révèlent la même vocation de l'historien de sa patrie 
et la même affection constanmient inspirée par celle-ci. A 
la liste de ses livres il convient d'ajouter encore : Aux 
États-Unis (1899) et Au Japon (1903), ainsi que l'œuvre de 
fiction théâtrale, où il se montre d'ailleurs plus historien 
qu'artiste, Le Secrétaire du Roi (Paris, 1900). 

Dans les deux ouvrages qu'il a composés pendant son 
séjour comme diplomate dans ces deux intéressants pays, 
l'unique pensée de servir le sien demeure encore évidente, 
car c'est au Brésil que se rapportent à l'occasion ses obser- 
vations et ses réflexions. A la même préoccupation se rat- 
tache aussi sa pièce de théâtre, dont le personnage principal 
représente l'un des plus insignes Brésiliens des temps 
coloniaux, Alexandre de Gusmâo. 



AVANT-PROPOS XVII 



II 



Ces livres et ceux qu'il a publiés depuis assurent à 
M. Oliveira-Lima une place peu commune dans la littérature 
brésilienne contemporaine, sinon par une correction par- 
faite de la forme, — dont, je regrette de devoir le constater, 
il ne se préoccupe pas assez, — du moins par des qualités 
de savoir et de pensée. Ce n'est peut-être pas un styliste, 
mais c'est un écrivain. Il y a toujours, dans tout ce qu'il 
expose, une pensée dont il veut nous persuader, — ce qui 
est le signe le plus élevé auquel se reconnaît l'écrivain, — 
et il faut avouer qu'il y réussit. Sa conception du métier litté- 
raire est, si je ne me trompe, que celui-ci comporte des charges 
et des responsabilités devant la culture et la civilisation 
dont les lettres doivent être les austères servantes et non le 
frivole ornement. C'est pourquoi il a accompli, depuis le 
début de sa carrière diplomatique (1890-1904), l'œuvre que 
nous voyons, en mettant en pratique sa propre maxime 
qui consiste à servir son pays en dehors des tâches obli- 
gatoires du service; c'est ainsi qu'il a étudié et divulgué 
notre histoire si mal connue, qu'il en a fouillé passionné- 
ment les archives, qu'il nous a instruits de l'exemple des 
grands pays qu'il était intéressant pour nous de mieux 
connaître et des questions qui se débattaient à l'extérieur 
et auxquelles nous ne pouvions rester indifférents; c'est 
ainsi qu'il a défendu le Brésil contre toute supposition 
injuste ou erronée, contribuant par là à la bonne opinion 
que l'on pouvait s'en faire, et éclairant l'étranger sur nos 
efforts dans la voie de la culture et de la civiUsation. 

Étant donné son esprit et son caractère, M. Oliveira-Lima 
ne pouvait rester tant d'années dans la carrière, y occuper des 

* 



XVllI AVANT-PROPOS 



postes et y remplir des missions si diverses sans en saisir tous 
les aspects, les portées et les attributions, sans en connaître 
à fond toutes les fautes et les défauts. N'étant pas homme 
à s'accommoder de tout, n'étant ni un intrigant ni un 
neutre, on pouvait s'attendre à ce qu'il rendît public le 
résultat de son enquête, d'autant plus qu'il ne s'agissait 
d'aucun dangereux secret diplomatique, mais uniquement 
de faits d'observation personnelle. Ce qui l'honore surtout, 
c'est qu'il n'a pas publié son livre pour le plaisir de médire 
de la « carrière», mais uniquement pour témoigner de la 
nécessité de l'améliorer et de la rendre plus profitable au 
pays. M. Oliveira-Lima n'est pas un contempteur de l'an- 
cienne diplomatie; il ne nie point ses mérites ni les services 
qu'elle a rendus. Bien au contraire, il les connaît, les recon- 
naît et les proclame même dans maints passages de son 
étude ainsi que dans les profils bien tracés de quelques-uns 
de nos diplomates les plus estimés : le baron de Carvalho 
Borges, le baron de Penedo, Souza Corrêa, le vicomte de 
Cabo Frio, — ses premiers maîtres ou anciens chefs. Seule- 
ment, il lui semble à lui, esprit rien moins que routinier 
et des plus avertis contre les mirages professionnels, que 
puisque tout a subi une évolution, la diplomatie ne peut 
demeurer stationnaire, et qu'à des situations nouvelles il 
faut des méthodes nouvelles. 

C'est le courage patriotique de dénoncer une situation 
anormale parce qu'elle est incohérente eu égard au moment 
actuel de notre vie publique, qui lui a inspiré son recueil de 
Choses diplomatiques et un autre volume, paru la même 
année et de sujet analogue : Pan-américanisme (1908). 
Certes, c'est un signe de supériorité d'âme que le détache- 
ment du soi-disant esprit de corporation, le mépris des 
vulgaires camaraderies de classe. Seuls les médiocres ou les 
intéressés se cramponnent, dans l'expectative égoïste de 
profits personnels, aux fétiches du clan, M. Oliveira-Lima 
a honorablement préféré servir son pays et relever sa propre 
classe en en bravant les préjugés et en tâchant de la 



AVANT-PROPOS XIX 



réformer pour la sauver du reproche d'inutilité dispendieuse 
dont mentalement l'accablent avec quelque raison presque 
tous les Brésiliens. 

Joignant l'exemple à la parole, il a accompli la belle 
œuvre de féconde diplomatie de cette dernière période de 
sa carrière, et il n'a cessé de s'y vouer depuis son retour 
en Europe comme ministre plénipotentiaire. 

En Belgique où il est accrédité en cette qualité et où il 
atteignit vite une haute réputation, en Suède où il remplit 
les mêmes fonctions prés le gouvernement, à Vienne, à 
Paris et dans d'autres capitales, il a su se faire reconnaître, 
selon l'heureuse expression du grand Suédois Bjorkman, 
comme l'ambassadeur intellectuel du Brésil. En des 
conférences, par des articles de journaux et de revues, par 
des livres et des brochures sans nombre, à des Congrès, 
dans des universités et des Chaml)res de Conmierce, son 
action intelligente et éclairée, à la fois remplie d'ardeur et 
de tact, s'est exercée inlassablement en faveur et au profit 
du Brésil. Dépourvue de tout concours ofliciel de son pays, 
mais s'appuyant en premier lieu sur une douce collaboration 
domestique, aussi intelligente et dévouée que modeste et 
discrète, ensuite sur la conscience de bien faire et sur l'en- 
tière approbation de ses compatriotes, l'œuvre de M. Oli- 
veira-Lima, œuvre de haute et efficace diplomatie, nous a 
été du plus grand avantage. 

A la réputation encore à demi-coloniale de pays d'une 
belle nature sauvage et d'immenses richesses inexploitées, 
de premier producteur du café et du caoutchouc, il a 
ajouté — sans rien négliger de ses aspects économiques 
qu'il sait proclamer et faire ressortir au besoin — les quali- 
fications de pays où grandissent et s'épanouissent la culture 
européenne et la civilisation occidentale. Dans un Congrès 
scientifique, à Vienne, il est parvenu à faire admettre notre 
obscure et dédaignée langue portugaise comme l'un des 
idiomes officiels de cette assemblée, ce qui ne s'était jamais 
vu auparavant. En cette même ville, dans un Congrès de 



XX AVANT-PROPOB 



musique classique, il est parvenu à faire entendre, de pair 
avec celles de Haydn et de Mozart, les compositions de notre 
P. José Mauricio ressuscité par le généreux effort du regretté 
vicomte de Taunay. 

Il a amené l'intellcctualité française à célébrer en Sor- 
bonne, — c'est-à-dire dans un centre qui est comme le 
forum intellectuel de l'Europe — l'intellectualité brésilienne 
par une commémoration solennelle de Machado de Assis. 
Il a fait reconnaître en Belgique la nécessité de fonder des 
chaires de langue portugaise, et il aura la satisfaction de 
présider, en octobre prochain, l'inauguration de l'une de 
ces chaires créée à l'Université de Liège. Il a fait apprécier, 
dans la plus répandue peut-être des revues françaises, 
l'œuvre littéraire du Brésil contemporain. Il a attiré 
l'attention des capitalistes européens sur les richesses de 
notre pays, comme il a éveillé l'intérêt des classes cultivées 
de l'Europe sur les manifestations de notre civilisation. Il 
a favorisé l'accroissement de nos relations commerciales 
en encourageant la formation de Chambres de Commerce 
destinées à développer nos échanges à l'étranger. 

De cette laborieuse période datent, outre ses deux 
ouvrages relatifs aux sujets diplomatiques, La langue 
portugaise et la littérature brésilienne, — Machado de Assis 
et son œuvre littéraire, — La Conquête du Brésil, publiés 
en français, et d'autres conférences, discours, articles, 
prononcés dans des réunions d'associations, de Congrès, 
d'Académies, ou publiés dans des journaux ou des revues, 
tous animés du même sentiment de patriotisme élevé et 
intrépide, — surtout intrépide, — et du désir de servir son 
pays en augmentant en faveur de celui-ci la considération 
de l'étranger. 

Ce « cri de son n id paternel, insp iré non par un vil intérêt » ( 1 ), 
il l'a jeté cependant — et nul plus grand éloge ne pourrait, 
je pense, lui être adressé — sans aucune de ces réclames 

(1) Camôens, Lusiades. 



AVANT-PROPOS XXI 



tapageuses ni de ces exhibitions indiscrètes qui si souvent 
méritent le surnom de « rastaquouérisme », épithète toujours 
im.ninente qui frappe, non sans motifs, presque tout 
ce qui est latino-américain. Bien loin de là, la bonne tenue 
et la discrétion de sa propagande révèlent toujours le gentle- 
man dans le diplomate louant sa patrie. 

De cette période date aussi le livre capital dans l'œuvre 
de M. Oliveira-Lima : Dom Jean VI au Brésil. C'est plus 
qu'une monographie du prince qui présida à l'organisation 
du Brésil et en prépara l'indépendance en en hâtant les 
destinées; c'est l'histoire générale du pays, son histoire 
économique, poUtique, sociale, littéraire pendant toute 
cette époque qui s'étend de 1808 à 1821. Ce livre restera 
comme l'un des travaux les meilleurs et les plus achevés 
sur notre culture historique de ces derniers temps. 



m 



Le 15 mars dernier, à l'amphithéâtre Turgot de la faculté 
des Lettres de la Sorbonne, M. Oliveira-Lima inaugurait la 
série de ses conférences, — ou de son cours, comme l'appela 
officiellement la haute administration de l'Université de 
Paris — sur la Formation historique de la nationalité brési- 
lienne. En le présentant à l'auditoire nombreux et choisi 
qui était venu l'écouter, M. Alfred Croiset, le grand hellé- 
niste et historien, doyen de la faculté, fit cette remarque, 
que M. OUveira-Lima était le premier diplomate étranger 
occupant une chaire au célèbre institut du savoir et des 
lettres françaises. 

Présenter une synthèse de notre évolution historique à 
un public entièrement ignorant de celle-ci était déjà une 
tâche difficile, mais ce qui l'était beaucoup plus, c'était de 
rendre pareille synthèse intéressante pour les étrangers. 



XXII AVANl-PHOPUS 



Sans éviter tout à fait les longueurs auxquelles cette igno- 
rance, prévue mais en tout cas excusable, l'ubligcait fata- 
lement, M, Oliveira-Lima triompha vaillamment df la 
première difliculté. Il tâcha de vaincre habilement la 
seconde, peut-être plus grande, en introduisant dans ses 
leçons tout le pittoresque que comportait la partie narra- 
tive, et particulièrement, eu égard à la nationalité de ses 
auditeurs, en s'étendant davantage sur la part prise par 
les Français dans cette histoire. Le point important pour 
une série de lectures de ce genre, n'était cependant point de 
faire connaître, même dans sa généralité, l'histoire d'un 
pays lointain et inconnu comme le nôtre. On ne pouvait 
en aucun cas en espérer autant, (".e qui importait davantage, 
c'était d'intéresser l'auditoire pendant l'espace de quelques 
semaines, en lui laissant une idée, même vague, de l'évolu- 
tion de ce pays. D'après les informations d'origine française, 
à ne prendre même que celles-là, ce but a été pleinement 
atteint par M. OUveira-Lima, Non seulement pour le Bré.sil, 
mais même pour l'Amérique du Sud, ces conférences ont eu 
immédiatement un effet utile, car on a présenté au Conseil 
municipal de Paris un projet tendant à créer à la Sorbonne 
une chaire d'iiistoire et de géographie des répubUques 
latines de cette partie de l'Amérique, projet dont l'idée a 
été manifestement inspirée par le cours de M. Oliveira-Lima. 

Plus significative encore, s'il se peut, de l'intérêt éveillé 
par sa série de conférences est l'invitation qu'il a reçue, 
d'abord de l'Université de Leland Stanford, de Californie, 
pour y professer soit l'histoire du Brésil, soit celle de 
l'Amérique du Sud, et, ensuite, d'un groupe d'universités 
américaines pour entreprendre dans plusieurs facultés une 
série de conférences sur ces thèmes. Le Brésil, et particu- 
lièrement l'intellectualité brésilienne ne pouvaient recevoir 
un plus agréable hommage des représentants de la haute 
culture nord-américaine. 

L'intérêt que ces conférences ont excité en Sorbonne, ce 
livre où il les a réunies, non seulement le justifiera complè- 



AVANT-PROPOS XXIII 



tement, mais il contribuera à le fortifier et à le maintenir. 
Les Français et les Européens familiarisés avec la langue 
française trouveront ici, intelligemment résumée, à grands 
traits il est vrai, mais fermes et nets, le récit exact d'une 
nation américaine qui tient à honneur de ne pas laisser se 
perdre et péricliter chez elle l'héritage de la civilisation 
européenne; d'une nation dont l'existence n'est d'ailleurs 
pas tout à fait dépourvue de gloire, ne fût-ce que par l'ar- 
deur qu'elle déploie à conserver et à augmenter cet héritage. 

Mettant à profit, comme il le déclare si loyalement à 
chaque page de ses leçons, le meilleur de l'érudition brési- 
lienne à laquelle il appartient lui-même, M. Oliveira-Lima 
a pu instruire ses auditeurs des derniers résultats auxquels 
est parvenue notre historiographie. En utilisant copieuse- 
ment et sagement les récits et les observations de nombreux 
voyageurs étrangers qui nous ont visités et étudiés depuis 
nos débuts, il a judicieusement remplacé les opinions et 
les impressions nationales, peut-être suspectes, par des 
jugements et des témoignages exempts de tout préjugé 
patriotique, lesquels mériteront ainsi, espérons-le, un meil- 
leur accueil et plus de crédit de la part du public étranger. 
De plus, la littérature brésilienne d'imagination lui a servi 
à noter ou à prouver certains traits de nos coutumes ou de 
notre caractère national tout en lui permettant de compléter 
par là, comme il l'a si ingénieusement tenté dans ces pages, 
la physionomie particuhère de notre pays et de notre peuple. 
On y trouvera alliée, sans réticences ni déguisement de la 
vérité, à l'affectueux sentiment de la patrie la raison 
éclairée de l'historien. 

C'est bien l'œuvre d'un diplomate actuel, à la fois homme 
de lettres distingué, qui sachant remplir avec honneur ses 
obhgations réglementaires et ses devoirs protocolaires, 
rehausse l'administration de sa charge par la recommanda- 
tion fervente, intelligente et exemplaire de sa nation. 

José Verissimo. 
Rio de Janeiro, le 27 juin 1911. 



FORMATION HISTORIQUE 

de la 

Nationalité brésilienne 



Mesdames, Messieurs, 

Avant de commencer, je tiens à vous demander pardon de 
ma hardiesse. Faire en Sorbonne un cours sur une histoire 
que vous êtes portés «^ croire peu intéressante, c'est déjà osé; 
mais le faire en français, c'est plutôt téméraire. Il n'y avait 
cependant pas moyen de faire autrement, pour remplir, 
dans ce cas particuUer, l'un des buts que s'est proposés 
l'excellent Groupement des Universités et Grandes Écoles de 
France pour les relations avec l'Amérique latine. Un cours 
en portugais serait ici chose tout à fait inutile : autant ne 
pas tenter l'aventure. Et nous pensons — chaque peuple a 
ses vanités — que le Brésil gagne à être connu par son côté 
historique, qu'il présente un raccourci de l'évolution de la 
culture moderne. Victor Hugo a écrit aux Brésiliens, au 
moment de la mort de son ami Ribejrrolles, un proscrit du 
2 décembre qui s'était réfugié chez nous, que nous sommes 
une généreuse nation. « Vous avez — telle est la phrase 
lapidaire du grand poète, et je la répète avec orgueil et 
émotion — vous avez le double avantage d'une terre vierge 
et d'une race antique. Un grand passé historique vous 

1 



FOnMATION HISTOBIQUK 



rattache au continent civilisateur. Vous réunissez la lumière 
de l'Europe au soleil de l'Amérique. » 

Vous en jugerez vous-mêmes. Je vous demanderai seule- 
ment quelque indulgence pour les défauts du français que 
je parle, non pas patriotiquement mal, comme le person- 
nage du romancier portugais Eça de Queiroz, mais involon- 
tairement mal, comme presque tous les étrangers. 



On se dispute toujours au Brésil, entre gens studieux, 
pour savoir si la découverte du pays fut l'œuvre du hasard 
ou le résultat d'un plan — dans le sens bien entendu, que 
les caravelles d'Alvares Cabrai allaient, comme beaucoup 
d'autres, à la recherche de terres inconnues ou plutôt 
mal connues, puisque de vagues traditions, des prophéties 
toujours interprétées à souhait et même des représentations 
cartographiques plus ou moins fantaisistes s'accordaient à 
placer des îles mystérieuses ù la hauteur du double continent 
américain. Je pourrais vous en citer plusieurs de ces cartes 
et même de ces globes. Ce serait de l'érudition facile, que 
vous pouvez puiser ailleurs dans tous les détails. Je rappel- 
lerai seulement, en passant, que le graveur italien d'une 
médaille de bronze à l'effigie de Charles IV d'Anjou, comte 
de Maine, ayant à dessiner, vers la moitié du xv^ siècle, une 
mappemonde, désigna, avec l'esprit d'à propos qui distingue 
sa race, sous le nom de « Brume» (en latin, Bruma) le 
quatrième continent, lequel occupait alors d'une façon très 
marquante l'attention des cosmographes. 

A l'obsession héroïque de ravir la Terre Sainte aux infi- 
dèles qui la détenaient et qui souillaient de leur présence 
impure le sépulcre du Christ — obsession qui engendra les 
Croisades et rempUt le Moyen Age — succéda, à l'aube de 
la Renaissance, la préoccupation plus pratique de ravir à 
ces mêmes infidèles le commerce de l'Orient, qu'ils entrete- 
naient par l'Egypte et la ^Nler Rouge, et qui enrichissait 
Venise. La jalousie mercantile entre chrétiens poussa vers 



DE LA NATIONALITE BRESILIENNE 



l'Océan ténébreux les nations de cette Péninsule Ibérique 
à laquelle les Phéniciens avaient communiqué un peu de 
leur instinct des afïaires, et le xv^ siècle fut employé par 
l'une d'elles à tâcher de contourner l'Afrique, afin de 
trouver une route vers les Indes. Elle y réussit en même 
temps que l'autre, prenant la route de l'occident pour at- 
teindre les régions merveilleuses de l'est, se trouva tout 
d'un coup en face d'un monde qu'on appela nouveau, mais 
qui n'était pas insoupçonné. 

Je ne remonterai pas au déluge; mais au cours de l'anti- 
quité classique, Aristote, le plùlosophe grec, et Strabon, le 
géographe de culture gréco-latine, eurent tous les deux 
l'intuition de continents peuplés s'élevant en plein Océan 
Atlantique, à distance de la Méditerranée. Strabon surtout 
précisa l'existence d'une terre occidentale, laquelle pour 
ainsi dire hanta plus tard l'imagination de nombre de 
savants à tendances d'humanistes, et qui tantôt se voyait 
réduite à l'île des Sept-Cités ou .Antille, tantôt prenait les 
proportions d'une a Terre ferme ». 

Cabrai n'était certes pas un savant. Nous nous le représen- 
tons plutôt comme un homme de cour, d'une intelligence 
éveillée et renseigné sur ces données ou mieux sur ces 
conjectures. De plus, il avait avec lui, à bord, un physicien, 
maître Jean, instruit par métier sinon curieux par nature. 
Ce sont deux éléments en faveur de la seconde hypothèse; 
mais j'aurais peur de compliquer les choses, surtout pour 
des auditeurs étrangers au sujet, en rappelant d'autres pro- 
babilités qui ne changeraient guère le dénouement, attendu 
que celui-ci manque également dans ce problème histori- 
que. 

Je ne veux point dire par cet adverbe que la caracté- 
ristique des problèmes historiques est de demeurer inso- 
lubles, mais bien sûrement ils s'étayent sur des suppositions 
et des discussions, puisque le rôle de l'historien est de 
compléter celui de l'annaUste et d'essayer d'expliquer les 
faits de l'humanité — et encore faut-il qu'ils ne soient pas 



FORMATION IIISTOniQUE 



controuvés — en dégageant leurs mobiles et leurs consé- 
quences, c'est-à-dire l'esprit philosophi(|ue qu'ils renfer- 
ment. L'histoire serait donc la réalité sociale, l'activité 
morale interprétée — tout comme l'art est l'inlcrpréta- 
tion de la nature. 

J'ai pris moi-même, au sujet delà découverte du Brésil, 
dans un petit travail sans prétention, une position moyenne : 
ce sont toujours les plus commodes, souvent les plus justes, 
parfois les plus stables. Alvares Cabrai se dirigeait ostensi- 
blement et effectivement vers les Indes, récemment retrou- 
vées par Vasco da Gama, en contournant le cap de Bonne 
Espérance. Vasco da Gama lui-même avait recommandé 
à la nouvelle expédition de naviguer le plus possible à 
l'ouest, afin ci'Witer les calmes plats de la Guinée, que les 
voiliers de ces parages connaissent fort bien. Cabrai se le tint 
pour dit, et il est m.ême bien possible qu'il prit exprès le 
conseil trop à la lettre, dans l'espoir secret de voir surgir, 
lui aussi, quelqu'une de ces îles fabuleuses qui chaque jour, 
parés que leur charme fut rompu, se dévoilaient aux yeux 
des marins, surpris que l'Océan, jadis appelé ténébreux, 
renfermât tant de choses ignorées. 

Une tempête survint peut-être, ce qui ne laisse pas d'être 
admissible, car la bonace a besoin d'être justifiée : les 
conditions ordinaires suffisaient cependant à amener le 
même résultat. Les douze navires de la flotte, chaque jour 
plus éloignée de la route maritime la plus directe à suivre 
pour gagner l'Orient, furent entraînés par les vents alizés 
et par des courants maritimes que les océanographes ont 
reconnus sur place, jusqu'aux rivages d'un continent qu'ils 
prirent naturellement pour une île — erreur que des 
voyages ultérieurs permirent de rectifier. Les vents et les 
courants qui de la Guinée conduisent en Amérique du Sud 
se trouvent relevés dès les premiers routiers de navigation, 
et au xviie siècle, le Hollandais Linschot reproduisait encore 
le conseil donné par les pilotes portugais aux navigateurs, 
de se diriger en ligne droite du Sénégal ou de Sierra Leone au 



DE LA NATIONALITE BRESILIENNE 



Brésil, pour revenir de là vers le sud de l'Afrique, afin de 
doubler avec plus de sûreté Je cap de Bonne^Espérance. 
(E. Guérin, Les Français au Brésil.) 

L'aventure de 1500 devenait plus importante que Cabrai 
n'aurait pu l'imaginer. Le Brésil était découvert à une 
longitude qui le plaçait dans la sphère, non pas d'influence 
mais de domaine, attribuée au Portugal par le Saint-Siège. 

L'histoire du partage romain du Nouveau-Monde est 
faite, et M. Henry Harrisse, le piocheur infatigable de 
ÏAmericana Velustissima, y a donné les dernières retouches. 
Ce ne fut pas grâce à un mouvement spontané de générosité 
de la part du Saint-Siège que le Portugal conquit ses droits 
à la conversion des païens et au salut des infidèles. Les 
requêtes auprès des souverains pontifes se succédèrent — 
la série des bulles et des brefs en fait foi — et les concessions 
papales devinrent encore l'objet de négociations avec 
l'Espagne, quand celle-ci se mit pareillement à protéger 
les entreprises hasardeuses au-delà des colonnes d'Hercule, 
et qu'elle eut la chance d'accéder aux suggestions de 
Colomb. 

L'élan fut même tel qu'en 1500, l'année où Cabrai jeta 
l'ancre à Porto Seguro, Yanez Pinzon reconnut une 
partie de la côte nord du continent méridional et mouilla 
dans l'énorme embouchure de l'Amazone, qu'il prit pour 
une mer douce; tandis que Diego de Lepe, un autre Espa- 
gnol, s'arrêta devant des côtes septentrionales du Brésil, 
signala le cap Saint-Augustin et vérifia que le littoral à 
partir de là s'incline graduellement dans la direction 
sud-ouest. 

Les diflicultés diplomatiques ne provenaient toutefois 
pas seulement de la Castille où du reste elles avaient été 
aplanies par des traités, dont la précision mathématique 
était loin d'être parfaite, mais qui mettaient un peu 
d'ordre dans cette poursuite peu à peu effrénée, à travers 
l'inconnu, du mirage de l'or. La France avait, elle aussi, des 
marins audacieux et des commerçants ambitieux. Les 



FORMATION UISTOR1QUI2 



annateurs de Honflcur et de Dieppe étaient réputés à 
juste titre parmi les plus opulents de l'époque, et les 
corsaires armés par eux comptaient parmi les plus har- 
dis à croiser les mers. 

Précisément l'un des problèmes historiques dont je vooa 
parlais tout à l'heure et qui reste sans solution définitive, 
malgré toute l'ardeur que mit à l'étudier feu M, Marpry, un 
érudit de grande envergure, parce qu'il avait en lui, en plus 
de la science, la passion du patriotisme, est celui de la 
priorité de la découverte du Brésil par les navigateurs 
normands. Je vous signale à ce propos les beaux travaux, 
entre autres, de M. Paul GalTarel et de M. K, Guérin, — 
celui-ci tout récent — me bornant h attirer votre attention 
sur la persévérance des convoitises de la France d'autrefois 
relativement à cette région qu'elle était destinée à dominer 
un jour par l'intelligence et par le sentiment, en devenant 
l'éducatricc de nos esprits en quête d'horizons plus larges 
et l'inspiratrice de nos âmes assoiffées de liberté. 

Les premiers colons du Brésil furent des déportés que le 
gouvernement portugais y débarquait de force, générale- 
ment par groupe de deux, pour apprendre la langue du 
pays et servir d'interprètes aux futures expéditions; des 
aventuriers qui ne reculaient pas devant la solitude morale; 
des marins échappés à des naufrages assez communs sur les 
écueils de la côte, parmi les embarcations qu'on envoyait 
pour effectuer des reconnaissances ou des chargements; 
enfin, des spéculateurs qui venaient trafiquer de tout et se 
laissaient enjôler par les appas de la barbarie. Le nombre 
de ces colons grossissait chaque année, comme aussi celui 
de ceux qui ne s'y rendaient que comme des oiseaux de 
passage. 

Quelques-uns de ces personnages ont laissé un souvenir 
impérissable. Ainsi celui surnommé le Bacheher de Cananéa, 
licencié en droit, déporté pour un défit quelconque et débar- 
qué dans ce port, en 1501, par la petite flotte venue en 
reconnaissance aussitôt que la découverte eût été annoncé» 



DE LA NATIONALITE BRESILIENNE 



à Lisbonne, et qui avait Améric Vespuce à bord d'une de ses 
caravelles, en qualité de pilote expérimenté. Trente ans 
après, l'escadre de Martim Affonso de Souza. dépêchée avec 
la mission d'occupation formelle de la nouvelle colonie, 
retrouva le Bachelier vivant paisiblement au milieu des 
Indiens. 

Un autre fut Joào Ramalho, qui s'était installé au haut 
du plateau tombant presque à pic sur la bande de littoral 
plat où est situé le port de Sâo-Vicente, dans le voisinage de 
la ville actuelle de Saint-Paul, cité à la fondation de laquelle 
il prêta son concours sans renoncer au nouvel entourage qui, 
à ce que l'on rapporte, resta le sien pendant 60 ans, car il 
mourut en vrai patriarche, laissant naturellement une 
abondante descendance, document vivant de la fusion des 
deux races : l'envahissante et l'asservie. 

Le « Caramurù » est le plus célèbre parmi ces personnages, 
à cause de ce surnom sur lequel repose une des traditions 
les plus anciennes et les plus répandues de notre première 
histoire. Débarquant h Bahia en 1510, très probablement 
par suite d'un accident de navigation, ce Portugais, du nom 
de Diogo Alvares, se vit entouré d'Indiens qui montraient 
des dispositions rien moins qu'hostiles. Pour les effrayer 
il eut la bonne idée de décharger son espingole. La détona- 
tion en effet sema parmi eux l'épouvante, et, faisant succé- 
der sans délai à l'animosité le respect, valut à Alvares de la 
part des indigènes celte appellation fameuse de Caramurù, 
nom d'une sorte de gj'innote dont les décharges électriques 
provoquent une violente commotion. 

Héros de gracieuses légendes, de poèmes épiques et de 
drames lyriques, le Caramurù ne pourrait guère être désor- 
mais oubUé. Une légende que l'histoire ratifie lui fait épouser 
la fille d'un chef indien : c'est l'iiistoire de la princesse 
Pocahontas, de la Virginie, et du capitaine Smith qui se re- 
produit dans notre continent. Une autre légende, fausse 
celle-ci, le fait venir en France avec sa femme, laquelle 
aurait eu comme marraine de baptême Catherine de Médicis. 



FOKMATION HISTORIQUE 



La plus toucliantc des légendes rattachées au nom de Cara- 
murù est cependant celle que le moine Santa Hita Durûo 
mit à profit dans son épopée qu'Kugène de Monglave tra- 
duisit en français il y aura bientôt un siècle, et ({ui fait 
suivre à la nage par ses femmes délaissées — car le Cara- 
murù devint polygame comme les autres — le bateau qui 
emmène en Kurope Diogo Alvarcs et la belle Paraquassù. 
L'une de ses femmes, la plus ardente à la poursuite, la 
pauvre Moéma, épuisée de fatigue et plus encore de douleur, 
se laissa à la fin envelopper par les flots qu'elle fendit 
pendant des heures de toute la vigueur que pouvait lui 
prêter sa flamme amoureuse. 

Aucun personnage de ces premiers temps du Brésil ne 
pourrait se vanter d'avoir passé par une plus longue série 
d'aventures que l'Espagnol Don Rodrigo de Acuna qui, 
suivant la déroute du premier circumnavigateur du globe, 
Fernâo de Magalhàes, que vous appelez couramment Magel- 
lan, se dirigea en 1525 vers l'Archipel des Moluques. L'es- 
cadre à laquelle appartenait son vaisseau ayant été dispersée 
avant le passage du détroit qui mène au Pacifique, Don Ro- 
drigo chercha abri dans un port au sud de Santa Catharina, 
où une partie de son équipage faisant la rencontre d'anciens 
compagnons de Solis, l'explorateur du rio de la Plata, 
préféra s'établir là plutôt que de courir de nouveaux risques. 
Se décidant pour ces raisons à rentreren Espagne, Don Ro- 
drigo fit escale à Bahia, où il perdit encore quelques hommes, 
faits prisonniers par les sauvages et, plus loin, dans le voi- 
sinage du fleuve Sào Francisco, il dut se chercher un port^ 
son vaisseau faisant eau. Justement trois bâtiments français 
y chargeaient du bois de Brésil. L'accueil fut bienveillant, 
et deux calfats furent prêtés aux nouveaux venus. Mais 
quand le vaisseau espagnol fut couché sur le flanc, les Fran- 
çais voulurent s'en emparer; Don Rodrigo parvint à les ama- 
douer au moyen d'un important cadeau de vin et d'huile; 
or, pendant que l'affaire se traitait, ceux qui étaient res- 
tés à bord, voyant la réparation finie, réussirent à renflouer 



DE LA. NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 



le bateau, à lever l'ancre et à mettre à la voile. Quand 
les autres s'en aperçurent, le bâtiment espagnol filait 
rapidement vers la haute mer. Don Rodrigo le suivit en 
canot à voile pendant deux jours presque, criant et gesti- 
culant comme un possédé : on ne voulut ni l'entendre ni le 
voir. Le vaisseau se perdit bientôt à l'horizon, et le malheu- 
reux commandant avec ses matelots fidèles dut retourner à 
terre, débarquant dix lieues plus au nord du port où il avait 
séjourné et où il rentra en longeant le rivage. 

Entretemps deux des bâtiments français étaient partis, 
et le troisième les hébergea quelque temps, mais ne voulut 
pas les transporter. Abandonnés dans le canot, ils remon- 
tèrent la côte, descendant à terre çà et là pour recueillir des 
mollusques et des fruits sauvages, ainsi que pour refaire 
provision d'eau. A l'île de Santo Aleixo, ils trouvèrent un 
peu de farine de blé, un tonneau de biscuits mouillés et des 
hameçons qui leur servirent à pêcher quantité de poissons. 
De là ils passèrent à une factorerie portugaise, où pour 
comble de malheur Christovâo Jacques leur refusa passage 
de retour, de sorte que Don Rodrigo de Acuna ne revit 
l'Europe que plus tard, paraît-il, quand Jacques fut rappelé 
et emmena avec lui trois cents prisonniers faits parmi les 
corsaires français. 

Les plaintes du malchanceux navigateur furent cepen- 
dant transmises à leurs destinataires d'Espagne et de Por- 
tugal, et c'est grâce à cette circonstance que l'on connaît 
les détails de cette suite de mésaventures, rare même à 
cette époque de voyages périlleux. Vous voyez que la vie 
sur les côtes du Brésil ne manquait, en la première moitié 
du xvi6 siècle, ni de péripéties mouvementées ni d'intérêt 
dramatique. 

La factorerie où Don Rodrigo de Acuna vint échouer 
était celle de Pernambuco, érigée aussi bien qu'une autre 
à Iguarassù, en face de l'île d'Itamaracà, par ce même 
Christovâo Jacques, Espagnol de naissance à ce que l'on 
suppose, qui en 1526 commanda la première escadre d& 



10 FORMATION HISTORIQUE 

défense des côtes brésiliennes et qui déjà en 1521 avait visité 
le littoral de la nouvelle découverte, et probablement 
remonté le rio de la Plata, Les deux factoreries étaient 
destinées à servir de point de départ à la Capitainerie qui 
fut officiellement nommée la Nouvelle-Lusitanie. 

Pendant la première moitié du xvi» siècle, les cargaisons 
de bois de Brésil — bois de teinture dont le nom, dérivé de 
braise, à cause de sa couleur rouge, se substitua au titre 
officiel de Terre de la Sainte-Croix que le pays avait chré- 
tiennement reçu tout d'abord — furent le motif d'ûprcs 
combats sur mer et autour de semblants de factoreries, qui 
commençaient à se dessiner par une palissade que Français 
et Portugais s'acharnaient tour à tour à relever et à démo- 
lir. Cette rivaUté sanglante, que d'interminables pourpar- 
lers officiels ou clandestins entre François I*»" de France 
et Jean III de Portugal, par l'entremise d'ambassadeurs 
et d'agents privés, ne réussirent pas à apaiser, devint même 
la cause principale de l'occupation effective du pays par les 
Portugais. 

Ceux-ci ayant sur les bras et dans leurs poches tout 
l'Orient, commencèrent par mépriser la nouvelle possession, 
nonobstant les joUes phrases de la relation sur la découverte, 
rédigée sur place par le greffier Vaz de Caminha, vantant les 
agréments de la nouvelle terre, et les louanges excessives 
d'un personnage aussi célèbre qu'Améric Vespuce, lequel 
s'ingénia à n'y apercevoir rien de moins que le paradis 
terrestre. 

La lettre de Vaz de Caminha est l'acte de baptême du 
Brésil. Elle était adressée au Roi et rendait compte de la 
bonne trouvaille. On vivait du reste à une époque où de 
pareilles surprises étaient quotidiennes. Le verbeux greffier 
décrit de façon très minutieuse mais amusante, avec force 
remarques, tantôt ingénues, tantôt piquantes et toujours 
curieuses, les menus incidents de cette première rencontre 
de Portugais et d'indigènes américains, depuis la réception 
de deux des sauvages qu'on avait amenés à bord — récep- 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 11 



tion qu'on s'efforça de rendre solennelle, le chef de l'expé- 
dition ayant pris place sur un siège dressé au milieu d'une 
carpette, et exhibant à dessein un lourd collier d'or, pour 
tâcher d'apprendre si la terre ne recelait pas le précieux 
métal — jusqu'à la participation aux danses des Indiens 
d'un des personnages de la flotte, homme d'humeur enjouée 
qui, pris du désir de folâtrer, se fit accompagner d'un joueur 
de musette, et, prenant les sauvages par les mains, se mit à 
gambader avec eux au son de la musique, finissant même 
par leur donner une séance d'acrobatie qui les réjouit beau- 
coup mais qui ne dissipa point leur méfiance, méfiance 
qui toutefois restait encore bienveillante. 

Sur le pays lui-même, Vaz de Caminha ne pouvait disser- 
ter longuement, car il n'en avait vu qu'une étendue très 
limitée. 11 le décrit comme fort boisé, d'une température 
fraîche, et des plus abondamment arrosés. — « 11 est 
tellement gracieux, que, voulant en tirer parti, tout y 
réussira, grâce à l'abondance des eaux. » Les aventuriers 
normands et bretons s'aperçurent vite de l'excellence de 
cette terre que les Portugais avaient annexée à leur domaine 
et des avantages qu'elle offrait au trafic maritime. 

En effet, si le Brésil fut bientôt divisé en Capitaineries 
distribuées en donations par les gentilshommes de l'entou- 
rage du roi et les vétérans des batailles de l'Inde et des 
autres contrées asiatiques, ce fut surtout parce que la 
défense contre les Français s'imposait comme ne pouvant 
souffrir d'ajournement, d'autant que les Indiens leur témoi- 
gnaient généralement une sympatliie qui se traduisait pas 
des alUances menaçantes. 

Cette sympathie s'est renouvelée ailleurs, en Amérique 
du Nord notamment, et la remarque de feu Paul Bert est 
parfaitement vraie, quand il s'indigne de l'accusation 
portée contre les Français, de ne pas être des colonisateurs. 
Vous devez vous souvenir de ses paroles : « Pas colonisa- 
teurs ! — s'écriait-il. Demandez aux indigènes de tous les 
pays où nous avons passé, ce qu'ils pensent de cette race 



12 lOItMATION HISTORIQUE 



joyeuse, bienveillante, sans morgue, habile à prendre les 
mœurs des vaincus, plus apte à produire qu'à détruire... » 

C'était cependant des êtres belliqueux ces indigènes 
dont l'indianisme littéraire brésilien du xix« siècle, engendré 
par Chateaubriand et stimulé par l'esprit poUtique de 
l'Indépendance, anxieux de rompre toute attache avec 
l'époque coloniale, ferait des créatures supérieures par la 
bravoure, la fierté et la noblesse. — « Où sont ces peuples 
primitifs? — demandait notre romancier José de Alcncar, il 
y a un demi siècle, dans un poème indianiste inachevé et que 
la Revue de V Académie Brésilienne imprime en ce moment 
— Que sont devenus, ô mon pays, nos frères, tes premiers- 
nés, tes fils sauvages? Ils se sont éteints. D'aucuns errent 
dispersés, s'abritent dans les antres comme des fauves 
pourchassés, ayant perdu l'ancien éclat, descendants dégé- 
nérés de la pure et altière caste. Quelques-uns, abjurant 
leurs rites pour embrasser la croix, ont à l'ombre de celle-ci 
mêlé leur sang au sang étranger. Presque tous sont morts, 
défendant le sol qui renfermait les restes de leurs ancêtres, 
les champs, gloire et conquête des aïeux, et la Uberté, loi, 
droit sacré, plus que droit ou loi, culte profond, âpre religion 
d'un peuple indompté. Le serpent rampe, frémissant d'in- 
dicible plaisir, autour de sa nichée. Il se réjouit tendre- 
ment de voir ses rejetons grandir à son image... » 

Tout à coup, dans le poème, l'épervier apparaît planant 
au-dessous des nuages, l'œil méchant, les serres rétractées, 
tandis que le serpent se dresse, agitant la queue, la langue 
bifide prête à distiller le venin. Dans la crainte toutefois 
de manquer le coup, il avale ses rejetons pour empêcher que 
ceux-ci puissent devenir la victime de l'oiseau de proie. — 
a Ensevelissant vivante dans le sein qui l'a formée, c'est 
l'expression même du poète, la nichée qu'il n'a pu sauver. » 

« Ainsi, ô ma patrie, continue Alencar, tu avais bercé tes 
enfants à l'ombre des bois touffus, sur les eaux, aux rumeurs 
de la cascade. Tu les enlaçais avec tendresse dans le giron 
de tes vallées en fleur. Mais le soleil de l'adversité monte 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 13 



à l'horizon. Quand vagabonds, enfuis dans les forêts, deve- 
nus étrangers là où fut leur berceau, ils ont laissé pencher le 
front tourmenté, tu leur as ouvert ton sein et les y as recueil- 
lis. Tu préféras devenir une mère orpheline de ses enfants 
plutôt que la patrie d'une vile race d'esclaves. » 

J'ai traduit ce morceau des Fils de Tiipan, — Tupan 
veut dire tonnerre, phénomène jugé surnaturel par les 
Indiens, manifestation de leur incomplet naturalisme reli- 
gieux, où l'on a d'abord voulu faussement trouver la révé- 
lation d'une croyance panthéiste en une divinité, bien éloi- 
gnée de l'abstraction conçue par ces sauvages qui n'étaient 
pas encore arrivés à individualiser les forces de la nature, — 
j'ai traduit ce passage, dis-je, pour vous signaler le tour 
d'esprit que prendra chez nous la génération romantique. Il 
en a fait d'ailleurs son originaUté, comme le sentiment en 
fera la valeur. En même temps, je vous amène tout de suite à 
mesurer la distance qui sépare le Brésil d'hier où florissait 
cette erronée mais sincère conception patriotique, ratta- 
chant le pays devenu indépendant h la race aborigène, du 
Brésil des débuts, où des aventuriers portugais réduisaient 
en esclavage les peuplades qui les environnaient et ensuite 
celles qu'ils se mirent à poursuivre. 

L'aménité, par instants même la cordiaHté des premiers 
rapports, avait brusquement cessé. Les Indiens apprirent 
vite ce que signifiait cette prise de possession de leur terri- 
toire qui les avait tout d'abord amusés : cette croix gros- 
sière, faite de deux troncs d'arbres, qu'on avait élevée sur 
le sable, sous une tonnelle dressée à la hâte et devant 
laquelle un moine barbu, revêtu d'un surpUs blanc et d'une 
chasuble voyante, avait célébré des rites étrangers. On leur 
enjoignit d'obéir désormais à ces nouveaux venus, et dans 
le langage de ceux-ci, obéissance voulait dire servage perpé- 
tuel. 

A défaut de ces hommes tout habillés de noir, pâles, 
continents, ascétiques, aux paroles douces et aux gestes 
caressants, qui accoururent peu après pour les défendre. 



14 FORMATION HISTORIQUE 



personne ne les aurait protégés. Les mauvaises passions 

avaient libre cours entre gens dont le seul lien commun 
était l'espoir de la fortune; mais les nouveaux venus, qui 
accompagnèrent un gouverneur général, envoyé en toute 
(liligenco pour faire cesser l'anarchie vraiment féodale des 
donataires et centraliser l'administration éparpillée et 
languissante, menèrent bravement la campagne en faveur 
des opprimés, fondant des missions pour leurs néophytes et 
en même temps renseignant la Cour sur les conditions 
morales de cette société lointaine en formation. 

Ils rachetèrent ainsi, par un dévouement et une persé- 
vérance qui ne laissèrent pas de susciter de sanglantes 
représailles, le crime collectif du premier asservissement 
de toute une race spoliée de ses droits les plus élémentaires, 
et ù laquelle on dut substituer dans les travaux pénibles 
les nègres importés d'Afrique et considérés dès le commen- 
cement des découvertes comme marchandise de trafic. 
Simultanément les Jésuites dénonçaient les abus des auto- 
rités et flétrissaient les vices des colons, s' unissant et 
s'imposant, quoique en très petit nombre, par une croisade 
contre l'immoraUté et la violence. C'est ce que l'écrivain 
allemand Boehmer, récemment traduit par M. Gabriel Mo- 
nod, appelle si bien : « prendre les devants sur les gouverne- 
ments coloniaux, envisager, abordei et résoudre, d'une 
manière indépendante, les grands problèmes de civilisation 
que les terres vierges posaient aux conquérants, avec leurs 
prodigieuses richesses naturelles et leurs millions d'indi- 
gènes sauvages... » 

Le nom de l'Ordre est donc demeuré populaire au Brésil, 
où le troisième centenaire de la mort d'Anchieta, le saint 
apôtre de nos Indiens, a été il y a quelques années fêté 
par les intellectuels les plus renommés et célébré par les 
voix les plus éloquentes d'un pays aux traditions et aux 
idées libérales, qui n'hésite néanmoins pas à accomplir 
l'acte de justice d'associer à tout jamais les pieux mission- 
naires du xvie siècle à la fondation de la culture nationale. 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 15- 

L'on peut même en arriver à affirmer, sans nul risque de se 
tromper, que le souvenir reconnaissant des éminents 
services rendus par le clergé à la civilisation brésilienne pesa 
de beaucoup en faveur du traitement généreux accordé à 
l'Église lors de sa séparation d'avec l'État, décrétée par le 
gouvernement provisoire de la République, en 1890. Cette 
séparation, — le fait est bien connu, — s'effectua d'une 
manière digne et élevée, consciente des droits du plus fort 
autant que respectueuse des droits du plus faible. Ce fut 
une solution où l'État assura toute son indépendance 
laïque et où l'Église garda toute son autorité morale; où les 
ordres religieux conservèrent tout le patrimoine que des 
générations de croyants leur avaient octroyé et où les écoles 
neutres fraternisent avec celles de toutes confessions. Ce 
fut donc une solution dont le pays peut s'honorer. Ajoutons 
qu'il en fut de même pour l'abolition de l'esclavage, laquelle 
date de 1888, une année avant la Séparation, et fut amenée 
sans secousse par une législation progressive qui commença 
en 1818 pour se réaliser après une série de rudes campagnes 
parlementaires et de pacifiques manifestations populaires. 
Voici d'ailleurs comment le meilleur traité scolaire 
d'histoire du Brésil, adopté pour le cours supérieur au Gym- 
nase National, estime l'œuvre des Jésuites et lui rend jus- 
tice; ce qui est d'autant plus remarquable que nul pays au 
monde n'est moins clérical que le Brésil, si par cléricalisme 
on veut entendre l'esprit ultramontain exagéré et l'antipa- 
thie envers les idées libérales. Il suffit de dire que les révo- 
lutionnaires brésiUens qui ont péri sur l'échafaud à la fin 
de l'époque coloniale étaient en bonne partie des prêtres, 
et que le principe d'autorité s'incarna pendant la Régence, 
c'est-à-dire pendant la plus grave crise politique du Brésil 
au XIX® siècle, dans un curé : le Père Feijô, lequel sut donner 
satisfaction aux idées fédératives en même temps qu'il 
réussit à maintenir l'unité de l'Empire. 
Le manuel de M. Joào Ribeiro s'exprime comme suit : 
« Les premiers Jésuites imaginèrent d'exagérer le culte 



16 FORMATION HlSTOniQUE 

extérieur pour forcer rattcntion des infidèles. Le» procès» 
sions et les pèlerinages devinrent fréquents; les trompettes, 
les tambours, le bruit de la musi(|ue, l'éclat des étendards, 
des dais voyants et des oriflammes qui voltigeaient dans les 
rues décorées de rameaux et jonchées de feuilles, produi- 
saient une grande impression sur les catéchumènes. A cette 
pompe, Anchieta, qui était poète, joignit le rare charme de 
son inspiration, composant des pièces dramatiques dans le 
genre de celles que la Httérature péninsulaire possédait 
déjà, des mystères reUgieux et des dialogues en vers que les 
enfants indigènes jouaient dans les villages de la catéchèse. 
Il fut le premier maître de langue tupi, celui (jui en composa 
une grammaire et des Uvres, l'adaptant aux besoins de la 
rehgion et de la vie nouvelle apportée ainsi aux sauvages. Il 
fut le premier maître de langue portugaise des premiers Bré- 
siliens blancs ou Mamelucs. Et ce n'est pas seulement 
comme maître qu'il nous apparaît. C'est comme diplomate 
dans la triste éventuahté des guerres; comme médecin qui 
apprend des Indiens la vertu des plantes et se rend compte 
des remèdes propres à la thérapeutique de son temps; 
comme infirmier dévoué et, enfin, comme ouvrier dans tous 
les métiers où il excelle par son effort personnel. Ses apti- 
tudes sont telles que l'imagination des contemporains lui a 
créé la réputation de thaumaturge, méritée par les vrais 
miracles qu'il opérait. » 

« Du temps d' Anchieta, la province du Brésil possédait 
déjà trois collèges et résidences de la Compagnie, temples 
<le la vertu et du travail — poursuit M. Joâo Ribeiro — où 
ne pénétraient pas les rudesses de la lutte pour l'existence, 
et où la pitié pour le prochain était le premier devoir. On 
peut juger de leurs services en se rappelant seulement que les 
Pères étaient toujours à côté des gouverneurs à l'occasion 
-des révoltes des sauvages, et que l'on calculait (vers la 
seconde moitié du xvi^ siècle) au nombre de cent mille 
ceux qui avaient déjà prêté l'oreille à la voix des Jésuites. » 

Toute l'histoire brésilienne du xvi® siècle tient en peu de 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 17 

mots. Efforts continuels de la métropole pour organiser 
la colonie dont la valeur fut à la fin comprise et que la 
Couronne revendiqua sur les titulaires des primitives 
concessions, en éduquant son fonctionnarisme, en fondant 
sa vie municipale par l'octroi de franchises et de chartes, en 
pourvoyant à sa défense, en créant son industrie agricole, 
en dressant son armature ecclésiastique, en regardant d'un 
œil bénin les entrées dans l'intérieur, puisque le quinl des 
métaux précieux qu'on y recherchait revenait au roi. 

Eiïorts des colons pour s'adapter aux nouvelles conditions 
mésologiques et surtout sociales, — si l'on peut donner le 
nom de société au pêle-mêle des premiers lustres qui sui- 
virent la découverte — flairant les trésors minéraux enfouis 
sous terre ou cachés entre les cailloux et le sable du lit des 
rivières, s'adonnant forcément à une certaine culture des 
champs afin de se munir de provisions, acclimatant la 
canne à sucre comme le meilleur des revenus. 

Efforts des ennemis du dehors, Français et à la longue 
aussi Anglais, qui, à partir du règne de Henri VII, commen- 
cèrent à parcourir les mers en corsaires, pour rompre la 
chaîne d'établissements côtiers érigés par les Portugais et 
s'emparer des profits déjà amassés. 

Efforts des missionnaires pour introduire la discipline 
parmi les Européens et la civilisation parmi les indigènes, 
en commençant par rendre ceux-ci sédentaires, c'est-à-dire 
en les parquant dans des villages ou réductions, vu que les 
déplacements continuels de la vie nomade finissaient par 
soustraire les tribus à l'influence religieuse. 

Les bonnes paroles de l'Évangile étaient ainsi également 
semées parmi les puissants d'une race et les opprimés de 
l'autre. Cette dernière, assaillie et persécutée, se rua 
d'abord à l'attaque, ivre de vengeance, mais elle était trop 
dispersée, trop inférieure par rapport aux ressources de tout 
genre des envahisseurs, trop débile dans sa barbarie pour 
résister à une telle poussée. Elle fléchit, recula, se vit déci- 
mer par les guerres et les épidémies, se sentit anéantir» non 

% 



18 FORMATION IIISTOniQUB 



pas par la suggestion d'une conscience nationale ou inêim 
commune, qui lui faisait tout à fait défaut, mais par la 
terreur qui se propagea de tribu en tribu. 

Selon rintclligcncc mal éveillée de la race indigène, 
selon son esprit h peine développé, où les légendes tenaient 
lieu de connaissances, la puissance, la force de destruction 
devait s'acharner contre elle, personnifiée dans ces étrangers 
impitoyables. C'en était fait de leur existence autonome, 
qui n'était en réalité que remplie de combats entre peu- 
plades hostiles, suivis de festins anthropophagies, mais que 
le poète, usant des libertés que lui permet la Muse, décrit 
comme édénique : « Coulée de lait et de miel, rayon de 
lumière, effluve, la vie s' entr* ouvrait ici comme une fleur; 
les lèvres la cueillaient en un sourin% avant qu'un souffle 
haletant la brûlât, sans que les perles de sueur la souillassent. 
Jusqu'à la mort la vie était douce et la terre maternelle; un 
aspic dans le gazon, une goutte de venin, et la nuit venait, et 
avec elle le sommeil sans rêves...» (1). 

Je ne vous inviterai pas ù me suivre dans la voie des 
considérations ethnologiques et ethnographiques, parce que 
cette voie n'est qu'un dédale semé d'hypothèses et cnténé- 
bré de fables. Il faut être bien habile pour s'y retrouver. 
Toutes les suppositions ont été émises pour justifier l'ori- 
gine des Indiens d'Amérique — depuis la plus simple, l'as- 
cendance mongolique, qui s'expliquerait par les migrations 
des Asiatiques à travers le détroit de Behring, le point où 
le vieux et le nouveau monde se touchent presque, jus- 
qu'aux plus absurdes, qui font des sauvages brésiliens des 
descendants de Phéniciens dont les barques se seraient 
égarées sur nos rivages, ou même de quelques rejetons de 
Noé, après leur dispersion motivée par la faiUite de la tour 
de Babel. La seule conclusion à peu près sûre à laquelle 
soient arrivés les spécialistes en cette matière, c'est qu'il 



(1) José de Alencar : Les fils de Tupan. 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 19 

existait dans le territoire sur lequel s'est formé le Brésil 
indépendant, des races vaincues et des races envahissantes ; 
que leurs différences sont tranchées — le langage en fournit 
d'ailleurs la meilleure preuve — et qu'à la seconde catégo- 
rie appartiennent les Tupis, qui occupaient le littoral et 
ont naturellement été l'objet de la plus grande attention 
de la part des premiers voyageurs et, plus tard, des stu- 
dieux. 

Tapuias était le nom générique donné par les Tupis à 
leurs ennemis, à ceux qu'ils jugeaient des barbares et que 
quelques raisons anthropologiques justifiées — notamment 
la parfaite identité des caractéristiques anatomiqucs de leur 
crâne avec le crâne paléozoïque de Lagôa-Santa, exhumé par 
le savant danois Lund — permettent de classer parmi les 
plus anciens habitants connus de l'Amérique méridionale. 
Les envahisseurs les avaient refoulés vers l'intérieur. Ils n© 
sont d'ailleurs pas le seul groupement étranger aux Tupis- 
Guaranis, car ces deux n'en forment qu'un. 

On compte aussi les Arnaques du nord, dont récemment 
l'explorateur allemand Karl von den Steinen s'est tout par- 
ticulièrement occupé, et qui représentaient une civilisation 
supérieure, ou, pour mieux dire, une barbarie inférieure à 
celle de la race victorieuse de la côte, à laquelle ils avaient 
très probablement enseigné la culture du manioc, se 
distinguant eux-mêmes par leur connaissance de la céra- 
mique, transmise peut-être par les peuples infiniment plu» 
cultivés des plateaux des Andes. Mais voici que je m'attarde 
sans le vouloir dans les hypothèses contre lesquelles je 
vous mettais en garde, et que je serais qiiand même forcé 
d'abandonner à l'érudition des compétents, entre autres, à 
celle de mon compatriote, M. Alfredo de Carvalho, qui a 
pubUé, il n'y a pas deux ans, un ouvrage très documenté sur 
la préhistoire sud-américaine. 

Ces migrations et ces mêlées de races aborigènes ne pos- 
sèdent du reste aucune influence directe sur la formation 
historique de la nationahté brésiUenne. C'est un domaine 



20 FORMATION HISTOniQUE 

OÙ la fantaisie joue inévitablement un rôle important — la 
science n'est pas incompatible avec l'imagination — et où 
une base solide manque généralement aux déductions. 

L'élément qui compte vraiment à l'époque postérieure à 
la découverte, qui, établi sur le littoral Est du continent, 
reçut le choc des premiers Européens, fut d'abord poursuivi 
par les colons et défendu par les missionnaires, et prit 
part aux luttes les plus sanglantes de la période coloniale, 
c'est l'élément Tupi, constitué par des tribus de chasseurs 
et de pêcheurs bien plus que d'agriculteurs, particulière- 
ment doués de l'instinct nomade. Ajoutons-y les Caraïbes, 
occupant la côte nord de l'Amérique, de l'embouchure de 
l'Amazone au lac de Maracaïbo, indigènes que le savant 
allemand Martius considérait encore comme frères des 
Tupis, mais qui de fait n'offrent par rapport à ceux-ci 
qu'une évolution semblable, ayant comme eux descendu 
les fleuves dans la direction du littoral et s'étant transfor- 
mées graduellement en pirates hardis de la mer des Antilles, 
et pas seulement en guerriers cruels des plaines inondées de 
la région de l'Amazone et de l'Orénoque. 

Vous serez sûrement surpris d'apprendre — très peu 
d'entre vous connaîtront ce détail — qu'en 1550, cinq an- 
nées avant l'occupation de Rio de Janeiro par Nicolas de 
Villegagnon, cinquante indigènes de la tribu des Tupi- 
nambas égayèrent de leurs combats simulés et de leurs jeux 
guerriers le « triumpliant, joyeulx et nouvel advénement en 
la ville de Rouen de S. M. Henry Second et de Très Illustre 
Dame Katharine de Médicis, son espouze». Le fait est 
cependant authentique, et la description s'en trouve dans 
une brochure éditée en 1551, avec gravures à l'appui, repré- 
sentant les « BrisiUans» venus en France. Cette brochure 
est aujourd'hui introuvable; mais elle a été rééditée avec 
force commentaires, tantôt érudits, tantôt gracieux, par 
feu Ferdinand Denis. 

Permettez que je m'arrête ici pour rendre un hommage 
ému à la mémoire de cet aimable écrivain dont quelques-uns 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 21 



d'entre vous se souviennent sans doute, car il a exercé 
pendant de nombreuses années les fonctions de conservateur 
à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, à Paris. Le Brésil lui 
est redevable d'une longue, invariable et intelligente 
sympathie. Je suis de ceux, et mon pays n'en manque 
heureusement pas, qui estiment à leur juste valeur et savent 
reconnaître les services dont nous honorent les étrangers 
de la valeur de Ferdinand Denis. 

S'étant rendu au Brésil dans sa jeunesse, du temps de la 
Restauration en France, il est mort sous la troisième 
République, à quatre-vingt-dix ans, et depuis 1822 jusqu'à 
sa mort, l'on peut dire que son esprit a été toujours ouvert 
et sa plume toujours au service des traditions historiques 
et Uttéraires du pays sud-américain et de son ancienne 
métropole portugaise, — deux sujets sur lesquels il a écrit 
toute une bibUothèque d'ouvrages savants et intéressants. 
Ces volumes, d'une variété extraordinaire, puisqu'ils 
s'étendent des légendes arabes aux suggestions poétiques de 
la nature sous les tropiques, et des manifestations artis- 
tiques précolombiennes aux chroniques péninsulaires, sont 
d'une lecture constamment agréable et comptent parmi les 
meilleurs de ceux qui célèbrent notre passé, qui évoquent 
les mythes indigènes et s'imprègnent de notre lyrisme. 
Aucun ne laisse de témoigner la curiosité intellectuelle, 
l'aménité, le goût discret, la diligence de cet inlassable 
vieillard — l'un des représentants les plus authenti- 
ques de la pénétration, du charme et de la sympathie 
humaine qui distinguent l'esprit français. Le jour où la 
France et l'Amérique brésilienne seront vraiment unies par 
le cœur comme elles le sont par l'esprit, tâche à laquelle 
nous nous vouons, le nom de Ferdinand Denis rayonnera 
comme celui d'un précurseur méritant chez nous les mêmes 
honneurs que son compatriote Auguste de Saint-Hilaire. 



II 



MosoA&iES, Messieurs, 

Pour bien se figurer, selon le récit de l'époque, la fétc 
brésilienne de Rouen, à laquelle j'ai fait allusion l'autre 
jour en terminant, il n'y a qu'à se souvenir d'un de ces 
nombreux villages javanais, sénégalais ou Iroquois qui ont 
t'ait partie des « attractions » de toutes les Expositions 
universelles de nos jours. Rien de nouveau n'existe vraiment 
sous le soleil. Sur une place ombragée, on avait établi la 
troupe des Tupinambas, de 50 individus élevée à 300 au 
moyen de Français « façonnez et équipez en la mode des 
sauvages de l'Amérique dont saporte le boys de Brésil» el 
qui « ayant fréquenté le pays — la Normandie ne manquait 
pas de marins familiarisés avec notre côte — parlaient au- 
tant bien le langage et exprimaient si naysvement les gestes 
et façons de faire des sauvages, comme s'ilz fussent natifz 
du mesme pays. » 

Rien d'ailleurs n'avait été épargné pour augmenter l'ap- 
parence de la réalité : des arbres fruitiers chargés de 
fruits de diverses couleurs et espèces imitant le naturel ; des 
cases bâties de troncs d'arbres, couvertes de roseaux, faute 
de feuilles de palmiers, et entourées de palissades ; grimpant 
parmi les branches, des animaux vivants et authentiques 
de là-bas, des perroquets beaux parleurs, des aras à la 
livrée d'azur et de pourpre, des sagouins, qu'on appelait 
alors « guenonnes», importés en très grand nombre pour 



FORMATION DE LA NATION BRÉSILIENNE 23 



animer anciens cliâteaux féodaux et nouvelles habitations 
bourgeoises. Les Indiens, véritables et faux, s'exerçaient à 
tirer de l'arc aux oiseaux; couraient après les singes; se 
balançaient dans leurs hamacs; faisaient semblant de couper 
en forêt et de charger le bois de Brésil sur un grand navire 
regorgeant de voiles et de bannières; ou bien luttaient entre 
eux à coups de massues et à traits de flèches. 

La couleur locale ne faisait donc pas défaut à ce spectacle 
alors très peu banal et qui agit sur les imaginations d'une 
manière assez vigoureuse pour que son influence arrivât 
à s'exercer sur des sculpteurs et des penseurs. L'église de 
Saint-Jacques de Dieppe possède en eflct des bas-reliefs 
fameux où l'on peut voir des indigènes américains coiffés 
et ceints de plumes et ayant, comme accessoires, des feuilles 
de palmiers, un arc et un carquois plein de flèches. D'un 
autre côté, un auteur aussi illustre que celui des Essais 
s'est laissé séduire, deux siècles avant Jean- Jacques Rous- 
seau, par la suggestion de cette vie sauvage dont il fit l'apo- 
logie, voyant, selon l'expression de Ferdinand Denis, un 
dédain raisonné de nos mœurs où il n'y avait qu'enfance 
de l'état social. Ferdinand Denis rappelle encore que le 
refrain d'une chanson brésilienne indigène, transmise par 
l'un des compagnons de Villegagnon, inspira à Montaigne, 
qui en prisa ce qu'il y mettait lui-même de grâce naïve, 
des remarques sur le génie primitif, sur la poésie libre de 
toutes règles, sur la fierté et l'esprit d'indépendance de 
ces gens qui, dans leur simpUcité, offraient le modèle d'une 
société sage. Ils ne péchaient, d'après Montaigne, que upour 
ne point porter de hauts-de-chausses» ayant même joué de 
cette façon trop ingénue, devant le roi de France et la 
belle Diane de Poitiers, leur seyaumachie sauvage : expres- 
sion tout aussi barbare, qui appartient aux érudits du 
temps et signifie, suivant son étymologie grecque, com- 
bat avec son ombre; par extension, simulation de combat; 
et, par nature, exercice d'athlètes. 
Si l'auteur des Essais a été à ce point Imaginatif, il n'est 



24 FORMATION HISTORIQUE 



pas étonnant que nos indianistes qui, eux, s'efforçaient par 
esprit patriotique d'idéaliser les indij^ènes, leur aient fabri- 
qué de toutes pièces une théogonie; les aient doués de senti- 
ments et d'idées qui ne peuvent être que le produit d'une 
longue évolution de culture; leur aient altribué des impro- 
visations guerrières, d'une élévation et d'une ardeur 
extrêmes, et des traditions littéraires d'une pieuse émotion. 
C'est déjf» à ce point de vue que se plaçait votre fameux 
moraliste, quand, dans sa tâche sceptique, opposée à la 
vanité du dogmatisme, il vantait cette poésie naturelle et 
purement naturelle, qui seule peut être comparée « à la 
principale beauté de la poésie parfaite selon l'art — la 
poésie médiocre qui s'arreslc entre deux étant desdaignéc, 
sans honneur et sans prix». Le scepticisme moderne qui 
diffère forcément dans ses conclusions de celui des Essais, 
est revenu de cette illusion de plus, qui chez nous s'appelle 
l'indianisme. 



Le xvic siècle au Brésil a manqué — on peut dire que toute 
sa littérature en manque, car l'indianisme du xix® siècle ne 
fut en somme qu'une convention poétique greffée sur une 
rupture politique, — d'un poète de terroir qui eût exprimé 
dans toute la sincérité de son âme la passion de cette lutte 
de la culture contre la nature, lutte qui constitua la trame 
bien serrée de l'histoire initiale du pays. Non pas que la 
métropole, dont la colonie n'était que le prolongement 
moral, fût dépourvue de développement intellectuel. 
Celui-ci était au contraire intense. Ce fut même la plus belle 
époque littéraire du Portugal, ce siècle où la poésie s'éleva, 
avec Camoëns, à la fusion, admirable de grâce, de la tradi- 
tion catholique du moyen âge avec la renaissance païenne, 
et où la prose acquit avec Joâo de Barros une ampleur et 
un éclat qui trahissent déjà le commerce avec les trésors 
fabuleux de l'Orient. Mais outre-mer, l'atmosphère était 
pour ainsi dire composée d'éléments différents, et ceux qui 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 25 



s'habituaient à la respirer abandonnaient peu à peu tout 
contact physique et moral avec ce qui avait autrefois 
constitué leur ambiant et en perdaient jusqu'au souvenir. 

Le fait est que les gestes héroïques d'antan attendent 
toujours leur chantre. Les Indiens furent idéaUsés par le 
romantisme en quête d'âmes hautaines; les Africains trou- 
vèrent des défenseurs aux superbes envolées, mais les vail- 
lants pionniers de la race conquérante qui avaient bien, 
ceux-là, la taille épique, n'ont point mérité encore une 
égale sympatliie Uttéraire, quoique Lamartine, dans ses 
Enlreliens sur la litlcrature, rêvât de nouvelles Lusiades 
composées outre-mer, dans cette langue portugaise, plus 
latine, disait-il, et plus belle que l'espagnole. 

Il existe néanmoins un Uvre qui forme à lui seul tout notre 
bagage httéraire au x\i^ siècle, — si l'on ne veut pas y 
ajouter les relations des Jésuites, si précieuses pour l'his- 
toire de la formation morale du pays. Il n'est ni bien élé- 
gant comme style, ni bien intéressant comme imagination; 
et pourtant il vaut une bibhothèque, parce qu'il représente 
le bilan de l'œuvre portugaise dans l'Amérique méridionale 
au moment de l'union avec l'Espagne, et parce qu'il laisse 
déjà poindre cette tendresse ingénue pour le pays, qui fera 
éclore demain un nouveau sentiment patriotique. 

Ce livre est une description du Brésil, écrite à Bahia — 
la Capitainerie choisie comme centre administratif de la 
colonie — par un planteur de cannes à sucre, un Portugais, 
naturellement, qui fut pris sur le tard de la fiè\Te des mines 
et vint à Madrid soUiciter des concessions que l'on faisait, 
comme toujours, attendre à ceux qui manquaient de hauts 
protecteurs. Les journées passées dans les antichambres 
des ministres semblaient bien longues; les soirées étaient 
bien glaciales, en dépit du brasero. Pour distraire ses ennuis, 
occuper ses veilles, justifier ses prétentions par l'exposé 
des ressources dont il avait l'intuition et évoquer le pays 
absent — car c'était déjà son vays qu'il avait laissé derrière 
lui, — Gabriel Soares en composa l'esquisse chorographique, 



90 MRUATION ilISTORIQUB 



agrémcnlée de traits d'iiistoire et de doanées sur la race cl 
les raœurs indif^ùncs. Par rumour qu'il a mis à son travail, 
par l'esprit local dont il a inconsciemment imprégné son 
œuvre, celle-ci a survécu à toutes les descriptions plus 
complètes, plus exactes et plus littéraires qui nous ont été 
conservées dans la suite. C'a été en quelque sorte la pre- 
mière atlirmation écrite d'une nouvelle entité dans les 
annales du monde. 

Au XVI l'î siècle le Brésil vit s'accroître de beaucoup le 
nombre de ses ennemis : je devrais plutôt dire de ses amis, 
car ils ne souhaitaient tous que de posséder, chacun pour 
soi seul, cette terre de promesse qui devenait à leurs yeux 
une terre promise. A ceux qui attaquaient le Portugal se 
joignirent ceux qui combattaient l'Espagne, car à partir 
de 1580, Philippe II régnait uniquement, et vous savez bien 
que c'était sans partage, sur la Péninsule. Le rêve de l'union 
ibérique s'était cnfm réalisé, au profit du plus fort, ce qui 
est dans l'ordre naturel des choses. 

Des petites nationaUtés qui s'étaient formées par la 
résistance des éléments celtes, romains et visigoths, — 
pour ne parler que des plus importants, — fondus en un 
amalgame chrétien; puis de leurs empiétements successifs 
et de leurs successives victoires sur l'envahisseur arabe, 
lequel fut bientôt acculé dans Grenade et plus tard forcé de 
se réfugier au Maroc; Castille avait réussi à réunir sous 
son sceptre la Gallice, Léon et Aragon. Il était à prévoir, 
surtout après qu'une suite d'héritages dynastiques eût fait 
de Charles-Quint un nouveau Charlemagne, prêtant donc 
à la Cour de Madrid une fascination singuhère, qu'à la pre- 
mière opportunité le Portugal ne serait pas de taille à se 
dérober à cette attraction. 

Ce mouvement fatal, d'une fatalité d'ailleurs transitoire, 
parce que le centre perdrait vite son prestige, se produisit 
pour la nationahté portugaise quand le cycle héroïque de 
l'activité de ce pays, commencé à la bataille d'Aljubarrota, 
qui en 1385 consacra son indépendance, et ayant eu comme 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSUJENNE 27 

point culminant les découvertes de l'Inde et du Brésil, se 
referma tristement à Alcacer-kébir, au Maroc, où périt le 
roi Sébastien avec les meilleurs de ses braves. 

Invoquant ses droits à la succession, indiscutables, mais 
dont d'autres pourraient revendiquer les pareils (la maison 
de Bragance, par exemple, qui était nationale, mais qui se 
réserva pour des temps plus fortunés), le roi d'Espagne mit 
en fuite, grâce comme toujours à l'épée du duc d'Albe, le 
roi acclamé par la populace de Lisbonne. Ce roi était le 
pauvre Don Antoine, prieur de Crato, petit-fils bâtard de 
Jean III, lequel vint mourir en France dans l'abandon et la 
gêne, après avoir un moment songé à aller établir au Brésil 
sa royauté populaire, pour ensuite négocier avec la rusée 
Catherine de Médicis la cession du même Brésil à la France, 
en échange de l'appui décisif de cette puissance pour son 
heureux avènement à la couronne portugaise. 

Des documents existent — on a même trouvé tout récem- 
ment à Saint-Pétersbourg un billet autographe de Cathe- 
rine de Médicis adressé à Strozzi — qui confirment cet essai 
de combinaison politique, lequel n'est guère surprenant 
quand on se souvient de l'habileté déployée par le premier 
des Valois pendant le long défilé des réclamations portu- 
gaises contre les incursions des corsaires normands et bre- 
tons, faisant croire à un plan arrêté d'occupation perma- 
nente de quelques terres brésiUennes; et surtout quand on 
se rappelle les deux tentatives, dont le succès fut presque 
assuré, de colonisation française au Brésil, à Rio de Ja- 
neiro d'abord, sous Henri II, à Maranhào ensuite, sous 
Louis XIII. 

Repoussée ici et là par l'élément portugais, la France 
ne fut point déboutée et n'en persista pas moins à songer 
au pays des perroquets... et de l'or, tantôt s'etïorçant de 
s'approcher de l'Amazone, c'est-à-dire tâchant d'étendre 
son domaine de la Guyane jusqu'à la rive gauche du 
grand fleuve, — ce qui lui eût donné en effet une situation 
admirable — tantôt cherchant un prétexte quelconque 



28 FORMATION HISTORIQUE 



pour s'introduire dans l'immense colonie. L'attaque 
malheureuse de Lcclcrc en 1700, et l'expédition fortunée 
de Duguay Trouin en 1711, toutes deux dirigées contre 
Pio de Janeiro — où la capitale fut transférée à cause de 
la plus grande proximité des mines et des conditions de la 
baie majestueuse — n'ont été que des conséquences loin- 
taines de la fameuse guerre européenne de Succession; 
mais je dois à l'obligeance d'un ami, M. KscragnoUe Doria, 
qui fait en ce moment des recherches dans les archives de 
Paris, la communication d'un petit document assez sugges- 
tif quant h la durée des prétentions françaises, lesquellet 
ne sont du reste que flatteuses pour nous, car on ne saurait 
convoiter ce qui est mauvais. 

Le document en question, dont je vous offre la pnmeur, 
est une recommandation du ministère de la marine, datant 
de l'année 1717, à l'eflet de prêter aide, au Brésil, aux 
Paulistes contre les Portugais. Voici en quels termes il est 
conçu . 

« Au sieur du Puy, à Saint-Malo. 

« Versailles, le 15 décembre 1717. 

« J'ay reccu la Lettre que vous m'avez escrit le 29 du 
« mois passé qui contient un détail de ce que vous avez 
« appris sur la coste du Brésil de la guerre qui est entre 
« les Portugais et les PoUstes il me paroit qu'il seroit 
« encore tems de donner du secours à ces derniers, vous me 
« ferez plaisir de m'envoyer un projet détaillé de la manière 
« dont vous pensez que ce projet pourroit estre exécuté 
« et de tenir cette affaire secrette. » 

« Portugais » voulait dire les maîtres du pays, les autorités 
établies, contre lesquelles s'étaient insurgés les Paulistes, 
nom générique appliqué aux découvTeurs d'or qui venaient 
de s'établir sur le plateau de Minas Geraes et qui naturelle- 
ment occupaient leurs moments perdus à se chamailler 
entre eux, à refouler les nouveaux venus à la curée, et à se 
révolter contre les gouverneurs. 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 29 

Le Brésil, ou du moins Rio de Janeiro, faillit bien devenir 
français en 1555. Un chevalier de Malte, aventurier de 
camps et de cours, du nom de Nicolas Durand de Villega- 
gnon, qui, bravant mille périls, avait conduit Marie Stuart 
en France pour épouser le Dauphin, et sur lequel M. Ar- 
thur Heulhard a écrit, il n'y a pas longtemps, un magnifique 
essai, sut s'attirer la protection des cathoUques et des pro- 
testants, gagna à un égal degré la faveur du roi et de 
l'amiral de CoUgny, et s'en alla fonder sur un îlot de la baie 
de Guanabara (tel était son nom indigène) un établissement 
modèle d'indépendance et de tolérance religieuses, une Ar- 
cadie où Luther et Calvin, réconciliés sous les tropiques, 
feraient le meilleur des ménages, obéissant à la loi réformée. 

Il avait trop compté, ce batailleur à qui le nord de 
l'Afrique n'était pourtant pas inconnu puisqu'il y avait 
massacré des infidèles lors de l'expédition de Charles-Quint 
contre Alger, sur l'effet sédatif du cUmat tropical. Tout au 
contraire, les luttes théologiques reprirent là-bas de plus 
belle, surtout après l'arrivée d'une fournée de Genevois, 
et ils se seraient entre-tués jusqu'au dernier, si un péril 
commun n'eût fini par inspirer un peu de retenue aux 
disputeurs. 

K> Villcgagnon s'était d'ailleurs débarrassé des calvinistes 
suisses en les réexpédiant en Europe avant qu'il ne les 
y suivît lui-même, n'attendant pas l'échec de son aventure 
de colonisation. Il arriva que la nouvelle de la présence 
des Français à Rio de Janeiro s'étant répandue, une expé- 
dition s'organisa à Bahia pour les déloger, et, malgré le 
secours porté par les Indiens au noyau déjà formé de la 
France Antarctique que l'on rêvait, ces étrangers durent 
se soumettre en l'année 1560, perdant jusqu'à l'espérance 
de rentrer dans le vieux monde : je n'ose dire dans leurs 
foyers, car ils n'en possédaient pas tous, ces pauvres hères 
que le bouillant neveu du fameux Villiers de l'Isle Adam 
avait ramassés dans la boue et dans les cachots pour aider 
« quelques personnes honorables a à s'emparer du Brésil 



30 FOmfATIOX HISTORIQUE 



méridional, en attendant le tour du Brésil geplcntrional. 

Quant aux autres, les Genevois rapatriés (juasi par mi- 
racle, la mauvaise fortune et tous les déboires (ju'ils éprou- 
vèrent au retour ne parvinrent pas à calmer leur ardeur 
sectaire, et la haine de cette controverse se prolongea, loin 
de son berceau colonial, résonnant en des échos littéraires, 
d'autant plus que Villegaî^non, dont les convictions reli- 
gieuses étaient loin d'être solides, avait embrassé de nou- 
veau la foi catholique. 

11 nous reste de cette occupation, outre le nom — devenu 
géographique — de Villegagnon donné h l'îlot fortifié par 
lui, les premiers livres français écrits sur le Brésil : le 
Voyage de Jean de Léry, un réformé, et les Singvlarilez de 
la France Antarctique, du Père André Thévet, un moine 
cosmographe, dont les premières éditions parurent respec- 
tivement en 1578 et en 1558; tous deux fort curieux en 
eux-mêmes et inestimables pour la connaissance du pays 
primitif et l'étude du premier siècle de son histoire. Jean de 
Léry surtout, et Hans Stade — un Allemand de Marbourg, 
donc un Styrien, qui, fait prisonnier par les sauvages, faillit 
être dévoré par eux et traversa mille autres dangers — 
méritent une place d'honneur parmi les voyageurs extraor- 
dinaires, car bien peu les surpassent en pittoresque et en 
verve. Je vous lirai, à ce propos, une page quelconque de 
Léry, prise dans un exemplaire très rare de la première 
édition. Voici, par exemple, un passage où il s'agit de l'exé- 
cution du prisonnier d'une tribu indienne destiné à être 
boucané : 

« Ainsi pour continuer ce propos, après ces contestations 

« et le plus souvent parlans encores l'un à l'autre, celuy qui 

« est la tout prest pour faire ce massacre, levant sa massue 

^ de bois à deux mains, donne du rondeau qui est au bout 

« de si grande force sur la teste du povre prisonnier, que 

a tout ainsi que les bouchers assomment les bœufs par deçà 

« j'en ay veu du premier coup tomber tout roide mort, 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 31 



« sans remuer puis après ne bras ne jambe. Vray est 

« qu'estant estendu par terre à cause des nerfs et du sang 

« qui se retire on les voit un peu formiller et trembler; 

« mais neantmoins ceux qui font l'exécution frappent ordi- 

« nairement si droit sur le tect de la teste, voire savent si 

« bien choisir derrière l'oreille, que (sans qu'il en sorte 

« guère de sang) pour leur oster la vie ils n'y retournent 

« pas deux fois. Aussi est-ce la façon de parler de ce pays là, 

« laquelle nos François avoycnt déjà en la bouche, qu'au 

« lieu que les soldats et autres en querellant par deçà disent 

« maintenant l'un à l'autre je te creverray, de dire à celuy 

« auquel on en veut je te casseray la teste, >» 

« Or si tost que le prisonnier aura esté ainsi tué, s'il 

« avoit une femme (comme j'ay dit qu'on en donne à 

« quelques-uns) elle se mettra auprès du corps mort et fera 

« quelque petit deuil : je dit nommément petit deuil, car 

« suivant vrayement ce qu'on dit que fait le crocodile : 

« assavoir qu'ayant tué un homme il pleure auprès avant 

« que de le manger, aussi après que ceste femme aura fait 

« quelques tels quels regrets, et jette quelques feintes 

« larmes sur son mari mort, si elle peut ce sera la première 

« qui en mangera. » 

Je vous ai parlé l'autre jour et aujourd'hui même de 
l'indianisme, c'est-à-dire de l'exaltation du sauvage dans les 
lettres romantiques, mais je dois ajouter, aujourd'hui que 
nous nous occupons des ébauches de la France Antarctique 
et de la l^rance Equinoxiale, que cet indianisme prend ses 
racines chez vous et que ce sont les premiers Uvres français 
sur le Brésil, dont j'ai fait mention, qui ont fait l'éloge le 
plus chaud de l'indigène brésiUen, ami dévoué autant 
qu'ennemi cruel. Écoutez plutôt ces pages de Léry, si 
ingénues et si frappantes : 

« Retournant donc à parler du traitement que les sau- 
vages font à ceux qui les vont visiter : après qu'en la 
manière que j'ai dit leurs hostes ont bu et mangé, se sont 



32 FORMATION HlSTOItlQt'E 

reposés, et ont couché en leurs maisons, s'ils sont hon- 
nestes, ils baillent ordinairement des cousleaux, des cizeaux, 
ou pincettes à arracher la barbe aux hommes : aux femmes, 
des peignes et des miroirs : et encore aux petits gorçons des 
haims à pcscher. Que si au reste on a afTaire de vivres ou 
autres choses de ce qu'ils ont, ayant demandé que c'est 
qu'ils veulent pour cela, quand on leur a baillé ce de quoy 
on sera convenu, on le peut emporter et s'en ^Wct. Au sur- 
plus parce (comme j'ai dit ailleurs) que n'ayans chevaux, 
asncs, ni autres bestes qui portent ou qui charrient en leur 
pays la façon ordinaire est qu'il y faut aller à beaux pieds 
sans lance, toutefois si les passans estrangers se trouvent las, 
en presentans un cousteau ou autres choses aux sauvages, 
prompts qu'ils sont à faire plaisir à leurs amis, ils s'olTriront 
pour les porter, lit de fait il y en a eu tels qui nous ayans mis 
la teste entre les cuisses, nos jambes pendantes sur leurs 
ventres, nous ont ainsi portez sur leurs espaules plus d'une 
grande lieue sans se reposer : de façon que si pour les soula- 
ger nous les vouhons quelques fois faire arrester, eux se 
mocquans de nous disoyent en leur langage : et comment 
pensez-vous que nous soyons femmes, ou si lasches de cœur 
que nous puissions défaillir sous le faix? Plustost me dit 
une fois un qui m'avait sur son col, je te porterois tout un 
jour sans cesser d'aller : tellement que nous autres de nostre 
costé rians à gorge déployée sur ces traquenards à deux 
pieds, les voyans si bien délibérez, en leur applaudissans et 
mettans encores, comme on dit, davantage le cœur au 
ventre, leurs disions : allons doncques tousjours. 

« Quant à leur charité naturelle, se distribuans et fai- 
sans journellement presens les uns aux autres des venai- 
sons, poissons, fruits, et autres biens qu'ils ont en leur 
pays, ils l'exercent de telle façon, que non seulement un 
sauvage, par manière de dire, mourroit de honte s'il voyoit 
auprès de soy son prochain, ou son voisin avoir faute de ce 
qu'il a en sa puissance, mais aussi, comme je l'ai expéri- 
menté, ils usent de la mesme libéralité envers les estrangers 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 33 

leurs alliez. Pour exemple dequoy je diray que ceste fois 
(ainsi que j'ay jà touché au 10« chapitre) que deux François 
et moi nous estans esgarez par les bois, cuidasmes estre 
dévorez d'un gros et espouvantable Lézard, ayans outre 
cela l'espace de deux jours et d'une nuit que nous demeu- 
rasmes perdus enduré grand faim, nous estans finalement 
retrouvez en un village nommé Pavo, ou nous avions esté 
d'autres fois, il n'est pas possible d'estre mieux receu que 
nous fusmes des sauvages de ce lieu là. Car en premier lieu, 
nous ayans ouy raconter les maux que nous avions endurez : 
mesme le danger ou nous avions esté destre non seulement 
dévorez des bestes cruelles, mais aussi d'estre pris et 
mangez des Margaias, nos ennemis et les leurs, de la terre 
desquels (sans y penser) nous nous estions approché bien 
près : parce, dis-je, qu'outre cela passans par les déserts, 
les espines nous avaient bien fort esgratinez, eux nous 
voyans en tel estât en prindrent si grand pitié, qu'il faut 
qu'il m'eschape de dire que les réceptions hipocritiques de 
ceux de par deçà qui n'usent que du plat de la langue pour 
la consolation des aflligez, est bien esloignee de l'humanité 
de ces gens, lesquels neantmoins nous appelons barbares. 
Pour doncques venir à l'effet, après qu'avec de belle eau 
claire qu'ils furent quérir exprès, ils eurent commencé par là 
(qui me fit resouvenir de la façon des Anciens) de laver les 
pieds et les jambes de nous trois François qui estions assis 
chacun en un lict à part, les vieillards qui dés nostre arrivée 
avoyent donné ordre qu'on nous apprestast à manger, 
mesmes ayans commandé aux femmes qu'en diUgence elles 
nous fissent de la farine tendre (de laquelle comme j'ay dit 
ailleurs, j'aimerois autant manger que du molet de pain 
blanc tout chaut) nous voyans un peu refraischis nous 
firent aussi tost servir à leur mode de force bonnes viandes, 
comme de venaisons, volailles, poissons et fruits exquis 
dont ils ne manquent jamais. 

« Davantage le soir venu, afin que nous reposissions plus 
à notre aise, le vieillard nostre hoste, ayant fait ester tous 



34 FORMATION HISTORIQUE 



les cnfans d'auprès de nous, le matin à noire resveil nom 
dit : et bien Atour-afTats : (C'est à dire parfaits alliez) av« 
vous bien dormi ceste nuit? A quoy luy estant fait responce 
que fort bien, il nous dit : reposez vous cncores mes cnfans, 
car je vis bien hier au soir que vous estiez fort las. Bref il 
m'est malaisé d'exprimer la bonne chère qui nous fut faite 
lors par ces sauvages, lesquels à la vérité, pour le dire en un 
mot, firent en nostre endroit ce que Saint-Luc dit aux Actes 
des Apostres, que les Barbares de l'Ile de Malte pratiquèrent 
envers Saint Paul, et ceux qui estoyent avec luy après qu'ils 
curent eschappé le naufrage dont il est la fait mention. Or 
parce que nous n'allions point par pays que nous n'eussions 
chacun un sac de cuir plein de mercerie, qui nous servait 
au lieu d'argent pour converser parmi ce peuple, au dépar- 
tir de là, nous baillasmes ce qu'il nous pleut : assavoir 
comme j'ay tantost dit que c'est la coustume, des cousteaux« 
cizeaux et pincettes aux bons vieillards : des peignes, 
mirouers et bracelets de boutons de verre aux femmes : et 
des hameçons à pescher aux petits garçons... 

« Que si vous demandez maintenant plus outre, sur la 
fréquentation des sauvages de l'Amérique dont je traite 
maintenant : assavoir si nous nous tenions bien asseurez 
parmi eux, je respond que tout ainsi qu'ils baissent si mor- 
tellement leurs ennemis, que comme vous avez entendu 
ci-devant, quand ils les tiennent, sans autre composition 
ils les assomment et mangent : par le contraire ils aiment 
tant estroitement leurs amis et confederez, tels que nous 
estions de ceste nation nommée Tououpinambaoults, que 
plustost pour les garentir, et avant qu'ils receussent aucun 
desplaisir ils se feroyent mettre en cent mille pièces, ainsi 
qu'on parle : tellement que les ayant expérimentez, je me 
fierois, et me tenois lors plus à seurté entre ce peuple que 
nous appelons sauvages, que je ne ferois maintenant en 
quelques endroits de nostre France avec les François des- 
loyaux et dégénérez : je parle de ceux qui sont tels : car 
quant aux gens de bien, dont par la grâce de Dieu le 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 35 

Royaume n'est pas viiide, je serois bien marry de toucher 
à leur honneur. » 

Je vous ai rappelé que les indigènes avaient une fois de 
plus témoigné de leur sympathie pour les Français, ce qui, 
soit dit en passant, prouve bien la force de séduction de 
votre race. Les Français partis, ils ne désarmèrent point. 
Réunissant leurs efforts, plusieurs tribus — une nation, 
comme on dirait en Amérique du Nord, en parlant des 
Peaux-Rouges — se disposèrent en 1562, deux années 
après la prise du fort Coligny, non seulement à empêcher 
la fondation de la ville que les Portugais ne pouvaient 
manquer d'ériger sur l'une des plages de la baie, afin de 
ne pas laisser plus longtemps ouverte à la tentation d'autrui 
cette position merveilleuse, mais aussi à détruire leur 
étabUssement le plus rapproché, celui de Sâo-Vicente. 

L'un de nos plus grands poètes romantiques, Domin- 
gos de Magalhâes, qui pubha à Paris, en 1836, en pleine 
crise lyrique, ses Soupirs poétiques — l'équivalent de la 
préface de Cromwell pour une pareille phase Uttéraire au 
Brésil — a tiré de cet épisode le sujet d'un poème indianiste, 
une épopée intitulée la Confédération des Tamoyos, dont il 
existe une traduction itaUenne. Le poème est beau comme 
rythme, défectueux seulement parce qu'il est suranné 
comme genre et conventionnel comme personnages héroï- 
ques. L'épisode en lui-même était suggestif, spécialement 
parce qu'il sert à mettre en évidence la solidarité nais- 
sante du pays. 

Ce fut l'intervention des Pères de la Compagnie qui évita 
l'attaque de Sâo-Vicente. Les Jésuites avaient créé sur le 
frais et brumeux plateau de Piratininga une bourgade qui 
est devenue la ville de Saint-Paul, poste avancé dans l'inté- 
rieur d'où partiraient à la fois les bandes d'aventuriers à la 
recherche de mines et les petits groupes de missionnaires en 
quête d'âmes. Ce fut de la sorte qu'à Saint-Paul revint 
l'honneur d'avoir été le plus grand centre d'exploration, de 



36 FORMATION HISTORIQUE 



peuplement et de civilisation au sud du Brésil, rayonnant 
du reste jusqu'à l'extrême nord, où le Piauhy, par exemple, 
peut encore en être cité comme un résultat, et que le mot 
« Pauliste» se fit synonyme de Brésilien en même temps que de 
conquérant. Les « grands brigands paulistes », voilà l'expres- 
sion dont se sert à leur égard votre excellent abbé Raynal, 
dans un de ses livres à grande allure rhétoricjue et à philo- 
sophie un tant soit peu enfantine, mais dissolvante, qui 
ont exercé sur les esprits du temps une influence égale à 
celle de Diderot ou de Montesquieu. Pendant que ce dernier 
s'occupait des Persans et Marmontel des Incas, Raynal mit 
à contribution le nouveau monde en général, et nul ne prédit 
plus éloquemmcnt que lui l'indépendance de l'Amérique 
latine. 

Ce fut de Piratininga ou Sâo-Paulo que les Jésuites 
accoururent pour s'interposer entre Portugais et Tamoyos, 
et le succès couronna leur geste. La cause de la paix et de la 
culture remporta en cette occasion une victoire remar- 
quable. D'autres succès leur étaient réservés dans le do- 
maine de l'évangélisation. L'état de demi-civilisation 
auquel la catéchèse religieuse amenait les Indiens était en 
somme ce qui pouvait le mieux convenir à leur mentalité 
restreinte, qu'aucun besoin intellectuel n'aiguillonnait. On 
dirait même que les Jésuites et autres missionnaires, qui 
avec plus ou moins de bonheur les imitèrent, se laissaient 
guider dans l'exercice de leur tutelle par les suggestions 
scientifiques de nos jours. A sa maturité, leur plan nous 
apparaît bien près de la perfection. L'éducation des sau- 
vages se trouvait par eux limitée à l'essentiel, ce qui Veut 
dire qu'elle n'était que rudimentaire; leur organisation 
sociale se fit aussi communiste qu'aurait pu le rêver un col- 
lectiviste contemporain, puisqu'il ne peut en exclure une 
direction; le labeur était doux; le paiement des journées 
se faisait en objets d'utilité, l'argent n'étant pas indispen- 
sable; l'impôt personnel dû au gouvernement, qui employait 
les indigènes par bandes à des travaux publics tels que le 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 37 



percement de routes et la navigation sur les fleuves, n'était 
levé que sous la surveillance des Pères, lesquels faisaient 
ainsi fonctions d'inspecteurs — des inspecteurs à qui la 
bonté ne faisait pas défaut. 

Il va sans dire que les profits des communautés indiennes 
enrichissaient le trésor de l'Ordre qui tenait lieu d'autorité, 
mais cet argent, il convient de le reconnaître, ne se gaspil- 
lait pas avec mondanité et moins encore dans le dévergon- 
dage : il subvenait aux dépenses de nouvelles explorations et 
de nouvelles missions. Celles-ci ne seraient d'ailleurs jamais 
en nombre suflisant ni assez en dehors des autorités civiles 
pour permettre au Brésil, comme au Paraguay, un empire 
ou plutôt une république théocratique. Chez nous les colons 
étaient nombreux et rapprochés, et la guerre qu'ils décla- 
rèrent aux missionnaires ne s'atténua jamais, malgré la 
préférence accordée aux esclaves nègres à cause de leur 
robustesse, de leur diligence et de leur docilité, comparées à 
celles des Indiens moins vigoureux pour un travail continu, 
indolents et insoumis. 

Ces derniers n'avaient pour eux que le nombre et l'avan- 
tage d'être à portée de la main. Les Africains coûtaient beau- 
coup plus cher, car il fallait compter les frais du honteux 
trafic des négociants de la Côte avec leurs pourvoyeurs, roi- 
telets ou marchands; les risques du voyage maritime et 
l'énorme mortalité des malheureux transportés, victimes 
d'épidémies, décimés par le suicide et les crises de nostalgie. 

Une fois débarqués et vendus, les nègres se trouvaient 
dans la plupart des cas plus heureux que dans leur milieu 
primitif. La condition des esclaves au Brésil était infiniment 
plus tolérable que dans presque tous les autres pays où cette 
institution existait. Le mépris de race y est pour ainsi dire 
nul, et la charité n'y est pas seulement pratiquée comme 
action publique, elle agit plutôt comme vertu sociale. 

L'importation des esclaves d'Afrique commença et pros- 
péra naturellement, au Brésil, là où le bien-être et le calme 
étaient mieux assurés et où l'industrie agricole s'établit en 



38 FORMATION HISTORIQUK 

premier lieu. J'ai nommé Pemanibuco. En même temps 
que deux points d'occupation du Brésil méridional s'unis- 
saient, comme nous l'avons vu, par des liens moraux, au 
nord Pernambuco agissait comme un centre actif de civili- 
sation. Sa situation géographique la plus rapprochée de 
l'Europe et à mi-chemin de Bahia vers les territoires 
baignés par l'Amazone et ses affluents, qui devaient 
marquer plus tard la limite septentrionale du domaine 
américain du Portugal, lui aurait d'elle-même attribué 
cette destinée que lui assuraient d'un autre côté les circons- 
tances uniques de sa fondation. Seule d'entre les premières 
Capitaineries autonomes du Brésil, Pernambuco s'affermit 
et prospéra. La fortune sourit à son donataire, l'énergique 
et austère Duarte Coelho, qui, sans subir de naufrage et 
sans s'attirer l'hostlUté de gens sans aveux émigrés avec 
des donataires moins scrupuleux, put exécuter son plan de 
colonisation. 



Dans ce plan entraient la fixation de gens de la noblesse, 
moyennant de vastes concessions de terrains, et l'établis- 
sement de moulins à sucre pareils à ceux qui s'étaient 
montés à Madère, sous un climat qui n'était pas le plus 
favorable à la culture tropicale de la canne. Le caractère 
aristocratique de Pernambuco, qui s'est maintenu très 
accusé, du moins pendant que subsista l'esclavage sur lequel 
se basait son exploitation agricole, et l'industrie du sucre 
très considérable qui en constitue encore aujourd'hui la 
principale ressource, sont les résultats vivants de la réussite 
de ce cas particuUer d'une tentative générale, mais dépaysée 
et surannée, de gouvernement féodal. 

Les prérogatives attachées aux fiefs étaient des plus éten- 
dues : la couronne avait fait ce qu'elle pouvait pour induire 
les donataires à ne pas laisser en friche leurs domaines. Ils 
pouvaient distribuer des concessions de terres, les sesmarias, 
fonder des \iUes, les pourvoir d'officiers de justice et leur 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 39 



octroyer des privilèges municipaux; nommer des fonction- 
naires d'administration, des magistrats et des autorités 
militaires; au début même réduire les Indiens païens à la 
servitude et en vendre un certain nombre comme esclaves 
au marché de Lisbonne. La juridiction criminelle des 
donataires allait sans appel jusqu'à la condamnation à 
mort des gens du peuple (peôes), des esclaves et des infi- 
dèles; à la déportation pour dix ans et à des amendes jusqu'à 
cent cruzados, pour les personnes de qualité (fidalgos) : le 
tout naturellement d'accord avec les ordonnances royales 
que Dom Manoel avait fait réunir — l'expression codifier 
serait inexacte — et dont Philippe II commanda en 1603 
une nouvelle rédaction : Us Ordonnances Philippines, dont 
l'esprit n'est pas encore éteint sous la législation moderne 
et les codifications récentes. 

Aucun donataire ne pouvait être suspendu de ses droits 
ou jugé avant d'avoir été entendu par le roi, qui s'engageait 
aussi à ne jamais envoyer dans les Capitaineries des auto- 
rités judiciaires munies de ses pouvoirs et à n'y dépêcher 
que des employés des finances pour peicevoir les impôts 
dus à la couronne. Ces impôts consistaient, outre les droits 
de douane dont les colons étaient exemptés dans les Capi- 
taineries féodales mais non à Lisbonne, en le quint des 
métaux et des pierres précieuses et en le dixième de tous 
les produits dû à l'ÉgUse. De ces contributions il revenait 
encore aux donataires respectivement, un dixième du quint 
et le 1/10 du 1/10 ecclésiastique. Le bois de Brésil et les 
épices étaient les seuls monopoles de la couronne, laquelle, 
comme on le voit, cédait la majeure partie de ses droits 
souverains, se bornant à une sorte de protectorat qui a porté 
notre historien Varnhagen, — dont les patientes recherches 
en de nombreuses archives de l'Europe et de l'Amérique ont 
permis d'étabUr nos annales sur des données certaines, — 
à écrire que l'indépendance du Brésil fut reconnue même 
avant sa colonisation. 

Un long temps ne devait pas s'écouler, vous le savez déjà. 



40 FORMATION HISTORIQUE 

avant que l'importance croissante de la colonie, l'urgence de 
sa défense, le désastre de l'administration de la quasi tota- 
lité des Capitaineries et les abus de toute sorte qui en étaient 
résultés, ne portassent la métropole à revenir sur son plan 
primitif, en faisant accompagner le premier gouverneur 
général d'un auditeur qui eût à s'occuper de la justice et 
d'un pourvoyeur affecté aux douanes et aux impôts, 
c'est-à-dire, aux intérêts du trésor. 

La descendance de Duarte Coelho elle-même honora 
l'ancêtre, qui avant de s'illustrer au Brésil s'était fait une 
réputation de sagesse et de vaillance en Asie. Ses deux fils 
accompagnèrent le roi Dom Sébastien lors de sa malavisée 
expédition en Afrique; et le cadet, par sa valeur et ses 
revers, inspira le premier poème brésilien : la Prosopopée, 
de Bento Teixeira Pinto, dont le mérite épique est mesquin 
à côté des Lusiades, mais remarquable néanmoins comme 
le premier jet d'une source poétique qui est loin d'être 
tarie et se révèle au contraire par un bouillonnement 
continuel. 

Ce fut à un neveu de Duarte Coelho — fils de son beau- 
frère, lequel s'était chargé de peupler Pemambuco d'enfants 
naturels et, quand la reine régente Catherine d'Autriche 
fit cesser le scandale dont elle avait eu vent, se maria et 
poursuivit son œuvre de peuplement par de nombreux 
enfants légitimes; — ce fut, dis-je, à ce Jeronymo de Albu- 
querque qu'échut l'honneur de reprendre le Maranhâo aux 
Français qui y avaient déjà fondé la ville de Sâo-Luiz — 
le nom est bien français, et c'était celui du roi de France 
d'alors, Louis XI IL 

La mission des capucins étabUe en même temps par les 
intrus — nom que ne pouvaient manquer de vous donner les 
Portugais — nous a légué de longues et excellentes relations 
sur les événements et sur le pays, écrites par les Pères 
Claude d'Abbeville, Yves d'Évreux et Arsène de Paris. Il y 
eut encore, un siècle plus tard, un reUgieux de la même 
congrégation, le Père Martin de Nantes, qui laissa le 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 41 



souvenir et la narration d'une mission chez les Indiens 
Cariris de l'intérieur de Pernambuco; mais celui-là était 
une hirondelle solitaire, un étranger dont l'esprit de patrie 
était dépourvu de toute tendance aggressive. Ses prédé- 
cesseurs nous apparaissent au contraire comme les arti- 
sans moraux d'une absorption que l'expédition organisée 
à Pernambuco empêcha seule de faire de la France Equi- 
noxiale une réahté. 

Cet épisode historique fut marqué par un échange de 
procédés chevaleresques qu'il n'est pas oiseux de rappeler, 
car ils n'abondent pas, surtout dans ces régions lointaines où 
régnait la barbarie. Le commandant portugais, au surnom 
duquel — Albuqucrque — le commandant ennemi rendait 
par lettre un touchant hommage, avait fait accorder hon- 
nête sépulture aux morts français, et de son côté, le seigneur 
de la Ravardière dépêcha son chirurgien pour panser de 
préférence les blessés portugais, car, écrivait ce praticien. 
De Lastre : « la France ne sera jamais sans courtoisie». 

Voici, dans le langage et suivant le récit de Claude d'Ab- 
beville, comment les étendards de la France furent plantés 
à Maranhâo : 

« Les tambours et trompettes sonnantes marchaient 
devant, suivis de la compagnie françoise en bonne conche 
et en fort bel ordre : puis les six principaux Indiens susdits 
suivoient, revestus de leurs casaques bleues marquées de 
croix blanches devant et derrière, portans le susdit esten- 
dart de France sur leurs espaules. Les sieurs de Rasilly et 
de la Ravardière, lieutenans généraux, marchoient après, 
tenans chacun d'une main les bouts et extrémités d'iceluy, 
et estant accompagnez de tous les gentils-hommes f rançois 
de nostre équippage : Il y avoit en après une grande multi- 
tude d'Indiens qui estoient accourus de tous les villages 
circonvoisins. Allant ainsi en triomphe depuis le logis des 
susdits Lieutenans jusques auprès de la Croix, où fut posé 
le susdit estendart, après l'exhortation faite par le Rêve- 



42 FORMATION HISTORIQUE 

rend Père Ives, le sieur de la Ravardièrc adressant sa parole 
aux François, leur fit cette petite harangue : 

I Messieurs, vous voyez comme les Indiens, eux mesmet 
plantent cet estendart de France, mcttans leur terre en la 
possession du Roy; et protestent tous de vivre et mourir 
avec nous, comme vrais sujets et fidelles serviteurs de sa 
Majesté. Voyla monsieur de Rasilly qui s'en va un de ces 
jours en France, de la fidelle assistance duquel nous ne 
pouvons douter. Il s'en va faire entendre à sa Majesté et à 
toute la France l'importance de cette action; et la supplier 
très humblement au nom de nous tous, d'avoir agréable de 
nous envoyer à son retour, le secours nécessaire, pour Testa- 
blissement parfait de cette nouvelle colonie. Je supplie et 
exhorte tous les gens de bien et de courage de cette compa- 
gnie, de m'assister durant le temps de son absence à la 
maintenir : Pour moi, je me tiendrois heureux de mourir en 
une si juste et honorable deffense. » 

Après une harangue aux Indiens auxquels ils répondirent, 
l'étendard fut posé : 

« A l'instant ils plantèrent eux mesmes cet Estendart, et 
les armes de la France, et cependant on sonnoit les trom- 
pettes, l'on battoit les tambours, et si l'on tiroit force cano- 
nades, et mousquetades, en signe de joye, et d'allégresse, 
avec un grandissime contentement des François et de tous 
les Indiens. 

» Et à ce que personne ne s'étonne de cette action, je 
diray en passant, que la première chose que les anciens 
Romains avoient accoustumé de faire en leurs conquestes, 
estoit, qu'entrans en quelque terre, ou en quelque ville 
nouvellement conquise, ils plantoient aussitôt leurs Esten- 
darts au miUeu de la place et au heu le plus éminent, pour 
faire reconnoistre par là qu'ils estoient et seroient doréna- 
vant les souverains maistres et possesseurs d'icelle. 

» Combien y a-t-il d'autres nations qui ont observé le 
mesme? Et pour estre distingué les uns des autres, ils ont 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 43^ 

tousjours été soigneux de peindre leurs armes ou quelque 
devise particulière en leurs estendarts. Ainsi voit-on 
l'Aigle et le Minotaure à l'enseigne des Romains, la 
Colombe de Semiramis en celle des Assiriens, trois Faulçons 
en celle de Darius, pour montrer qu'il pretendoit subjuguer 
les trois parties de l'univers. » 



III 



Mesdames, Messieurs, 

La France Équinoxialc n'eût, malgré tout, qu'une bien 
courte durée. 

Les Portugais en étaient arrivés, au commencement du 
XVII® siècle, à considérer leur colonie du Brésil comme un 
territoire vraiment élastique, qui s'agrandissait tous les 
jours grâce aux explorations et aux voyages, et dont l'éten- 
due semblait n'avoir d'autres limites que celles du conti- 
nent. Leurs seuls rivaux sur terre avaient été auparavant les 
Espagnols; mais ceux-ci se trouvaient maintenant être leurs 
frères politiques, depuis qu'il y avait un souverain commun 
aux deux métropoles. Les froissements entre autorités et 
même entre aventuriers se voyaient par conséquent adou- 
cis; les galions espagnols que les lingots d'argent rendaient 
plus lourds, rencontraient abri et aide au besoin dans les 
nombreux ports de la côte brésilienne; on se hasardait dans 
l'intérieur, remontant les fleuves et escaladant les mon- 
tagnes, sans se préoccuper de la ligne de Tordesillas ni des 
conventions ultérieures. En vérité, le soleil ne se couchait 
point sur les domaines des Philippe, et partout il entourait 
de son auréole de feu l'emblème de la puissance espagnole. 

Et cependant le Brésil devint aussi peu espagnol que le 
Portugal. Si l'indépendance cessa pour la monarchie, déjà 
vieille de plus de quatre siècles, de Jean I«^ et de Manuel le 
Fortuné, l'autonomie de fait — elle l'était également de 
•droit, selon les engagements castillans — survécut, et je 



FORMATION DE LA NATION BRÉSILIENNE 4S 

pense même qu'outre-mer les distances furent mieux 
gardées et les positions plus définies. C'est que, quoique 
l'idée d'une séparation entre métropole et colonie fût encore 
forcément étrangère à tout calcul, et que les destinées por- 
tugaises fussent identifiées avec les destinées brésiliennes, de 
même que les sentiments politiques brésiliens ne pouvaient 
être qu'identiques aux sentiments politiques portugais, il 
existait déjà un élément qui ne ferait que grandir par la 
suite et qui donnait moralement à notre société un aspect 
particulier que d'autres circonstances — le mélange des 
races principalement — lui avaient dès lors physiquement 
assuré. 

Nous avons vu que Gabriel Soares, le planteur de Bahia, 
se souvenait avec émotion de la terre où il avait peiné et 
où il espérait toujours s'enrichir. Immédiatement après lui, 
un auteur anonyme, puisque l'on ne peut dire avec certitude 
que ce fut le poète de la Prosopopée, s'enorgueillissait assez 
de son pays, où il n'était probablement pas né mais où il 
avait vécu, c'est-à-dire où il avait souffert, joui et aimé, 
pour écrire un travail descriptif comme l'autre, mais où se 
dénonçait certaine prétention Uttéraire. Il le baptisa du 
titre de Dialogues des Grandeurs du Brésil. 

Remarquez bien ce substantif. L'auteur n'emploie pas 
le mot Beautés; il monte plus haut sur l'échelle lexicogra- 
phique et choisit un autre terme qui traduit, sans doute 
possible, toute sa confiance dans l'avenir de cette colonie 
si imparfaitement connue encore, mais qu'on dévoilait 
chaque jour davantage, dans toute la fierté de sa nature 
vierge, et qui savait déjà inspirer de telles passions. 

Les interlocuteurs de ces Dialogues, dont la date est 
environ 1618, sont au nombre de deux : un vétéran de la 
colonisation et un nouveau débarqué; celui-ci, personnage 
un peu nigaud, comme il sied, naturellement crédule, pro- 
clamant la vérité de toutes les fables qu'il avait entendues, 
nourrissant à l'égard de la colonie les préjugés et les dédains 
des gens plus cultivés de la métropole qui en méprisaient 



46 FORMATION inSTOniQUE 



tout... cxcq)té les profits; l'autre, rompu à tous les métiers, 
ayant traîné dans tous les ports et même un peu dans les 
forêts, amateur peu raffiné de paysages, mais croyant pieu- 
sement à la fortune d'une terre aussi admirablement belle, et 
gardant sur ses lèvres l'âpie saveur des amours sauvages. 
N'était leur ton familier et bon enfant, on pourrait 
se demander si ces Dialogues n'ont pas été rédigés deux siè- 
cles plus tard, quand les susceptibilités entre Brésiliens et 
Portugais se furent envenimées au point de se changer en 
animosité et de faire prévoir une rupture imminente, qui, 
ajoutons-le, se justifîait pleinement. On a même assez abusé 
au commencement du xix« siècle, de cette forme dialoguée 
pour présenter des arguments, condamner des sophismes et 
confondre de mauvais plaideurs. C'est exactement ce que 
mit en pratique celui qui de si bonne heure s'essaya à pro- 
noncer l'éloge du Brésil, en montrant ses avantages et le 
manque de bonne foi de ses détracteurs. 



Les Français n'avaient occupé, et encore sans aucune 
chance, que des points déserts du territoire brésilien. Quand 
j'emploie le mot « désert», je n'entends me rapporter qu'à la 
population portugaise, car les Indiens végétaient, bien qu'en 
nombre relativement restreint, sur toute la côte. Les Fran- 
çais finirent même par abandonner un négoce illicite comme 
celui du bois de Brésil, qui déclinait par suite de la dévasta- 
tion des forêts proches du rivage et de l'emploi d'autres 
substances colorantes, et qui finit par leur créer plus de désa- 
gréments que de gains. 

Le conmierce légitime lui-même leur fut d'ailleurs fermé 
depuis l'union ibérique, les Espagnols ayant fait adopter 
par les possessions portugaises les principes d'exclusivisme 
national absolu qui appartenaient plutôt au gouvernement 
de Madrid qu'à celui de Lisbonne, car pendant le xvi« siècle 
les étrangers étaient tolérés dans les places et villes brési- 
liennes, naturellement sans jouir des faveurs accordées aux 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 47 



commerçants de la métropole. C'est sous ce régime de rela- 
tive franchise que les Schetz, d'Anvers, — grande maison 
de négoce qui rivalisait avec celle des Fugger, les banquiers 
allemands de Charles-Quint, par l'étendue et la variété des 
affaires, — possédèrent à Sâo-Vicente, donc à Saint-Paul, 
des plantations et un mouUn à sucre. 

Le plus grand danger de la conquête française avait donc 
disparu dès la première moitié du xvii® siècle. Quant aux 
Anglais — à l'exception de quelques semblants d'établisse- 
ments fondés par eux pendant la première moitié du 
xvii^ siècle, dans la Guyane brésilienne (c'est-à-dire dans 
la région nord de l'Amazone confinant à la Guyane fran- 
çaise), dont le dernier, celui de Cumaù, tomba aux mains des 
Portugais en 1632 — ils ne se montrèrent jamais qu'indivi- 
duellement, comme d'honnêtes corsaires. Ce fut le cas pour 
Cavendish, qui en 1591 saccagea Santos, et pour James Lan- 
caster qui en 1598 fit une descente à Recife, le port d'Olinda, 
afin de piller les magasins rempUs de caisses de sucre qui 
devaient être expédiées en Europe, et de soieries, vins géné- 
reux et autres articles de luxe, qui arrivaient d'Europe pour 
flatter les appétits somptuaircs des nouveaux riches de 
Pernambuco : soit cadets de bonne famille qui venaient 
conquérir le patrimoine que la loi des majorats leur ravissait 
en Portugal, soit gens du commun que la pauvreté chassait 
des rues de Lisbonne, où grouillaient encore plus de men- 
diants déguenillés et couverts de vermine que n'y paradaient 
de gentilshommes musqués et étincelants de pierreries. 

La débauche minant la santé et le faste dorant la paresse 
avaient été les grands vices de l'Inde, ceux que les historiens 
imbus de Tacite, tels Joâo de Barros et Diogo de Couto, 
flétrirent comme les causes de l'aviUssement du courage 
et de l'endurance chez les premiers conquérants. Les délices 
de Capoue sont d'une généralité géographique complète et 
d'une parfaite continuité chronologique; mais il est à 
remarquer qu'au Brésil, où le voyageur italien Filipo Sas- 
setti observait à la fin du xvi© siècle la tendance au luxe 



48 FORMATION HISTORIQUE 

dont font foi les relations annuelles des Jésuites, et que le 
Traité descriplif de Gabriel Soares met en relief, la lutte 
pour l'existence était trop intense pour que l'effet amolis- 
sant de ce genre de vie pût s'exercer de même manière sur les 
colons. 

Tout d'abord, la population indigène n'y était pas 
civilisée comme en Asie. ICllc était devenue farouche et 
hostile, ou bien il fallait la disputer aux prêtres de la 
Compagnie qui partout surgissaient à l'effet de protéger 
les Indiens et de les rassembler en des missions, auxquelles 
les chasseurs d'esclaves n'hésitaient pas à mettre le feu, 
bien décidés à en déloger le bétail humain pour le subju- 
guer. Puis la richesse n'était pas, comme en Orient, à portée 
de la main, ni comme plus tard, au Brésil même, ù (leur de 
tene : celle-ci, pendant près de deux siècles, garda jalouse- 
ment ses trésors, afin de permettre aux nouveaux maîtres 
du sol d'étabUr leur possession sur des assises plus soUdes 
et par des hens plus profonds. L'agriculture fit la fortune 
du Brésil avant que les mines n'eussent donné de l'éclat à 
sa renommée. 

La réputation du pays était cependant de nature à attirer 
sur lui l'attention des Hollandais, quand ces sujets de l'Es- 
pagne, révoltés au début contre Rome et ensuite contre Sa 
Majesté Catholique, se sentirent de force à transporter le 
conflit loin de leurs polders, en prenant pour arène l'immen- 
sité des Océans. On comprit de bonne heure, à la Bourse 
d'Amsterdam aussi bien qu'aux États généraux de La 
Haye, que, pour obtenir une indépendance stable, on ne 
devait pas se limiter à rendre saufs ses propres foyers; 
qu'il fallait atteindre l'ennemi plus profondément en le pri- 
vant des sources mêmes qui lui procuraient les moyens de 
cette longue guerre, où des régiments castillans, flamands, 
milanais et napolitains se ruaient au pillage, obéissant 
tantôt au duc d'Albe, tantôt à Alexandre Famèse, tantôt 
au marquis de Spinola. On dirait que par ce bariolage mili- 
taire le monarque de l'Escurial essayait \Taimcnt de fournir 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 49 

l'image de l'universalité de l'Église au feu de laquelle il puri • 
fiait son ambition temporelle. 

Les Hollandais, en prêtant à leur lutte politique et 
religieuse le caractère maritime qui l'élargit et en imposa 
la conclusion, faisaient d'excellente besogne, puisqu'ils 
finiraient par comprendre ainsi la nécessité d'assurer 
une base territoriale à leur naissant trafic d'outre-mer, 
et de s'inscrire par conséquent parmi les nations à posses- 
sions coloniales. Ils faisaient encore de la jurisprudence 
nouvelle, de caractère international, du moment qu'ils 
opposaient pratiquement la doctrine du mare liberum, 
subversive du droit des gens, à la doctrine péninsulaire du 
mare clausum, que le professeur portugais à l'université 
espagnole de Valladolid, Seraphim de Freitas, prêcha 
dans un traité qui est le pendant ou plutôt le contraste 
de celui, incomparablement plus fameux, de Grotius. 

Les navires hollandais prirent tout naturellement la 
route de l'Amérique pour s'essayer à faire des prises sur 
les gaUons espagnols et sur les vaisseaux portugais qui s'en 
revenaient gonflés de richesses. Le nom de Piet Heyn, 
qui parvint à s'emparer de la fameuse « flotte d'argent» — 
convoi annuel des mines de la Nouvelle Espagne et du 
Pérou — est toujours populaire aux Pays-Bas, où les chan- 
sons des rues persistent à évoquer à la fois sa jambe de bois 
et son fructueux exploit. Mais les premières visées de la 
Compagnie des Indes Occidentales, que des commerçants 
entreprenants et habiles organisèrent sur le modèle de celle 
des Indes Orientales, laquelle la précéda, de même que 
l'Inde précédait comme objectif toute autre convoitise, se 
fixèrent sur le Brésil. 

D'abord, c'était la région la moins éloignée de leur base 
d'opérations. Puis, les informations parvenues aux centres 
israéUtes d'Amsterdam, émanant des juifs portugais que 
les massacres de Lisbonne avaient poussés vers le Brésil 
et qui ne s'y jugeaient point en sûreté, d'autant que l'Inqui- 
sition pouvait les suivre là-bas ainsi qu'elle les avait suivis 



50 FORMATION HISTORIQUE 

à Gôa, décrivaient la terre comme des plus fertiles et des 
moins défendues. M. Joâo Ilibeiro, le plus philosophe de 
nos historiens contemporains et qui ne dédait^ne pas les 
détails curieux, suppose que la connaissance des Dialoyue$ 
des Grandeurs du Brésil ne fut pas étrangère aux projets 
hollandais. Le fait est que le manuscrit de cet ouvrage, 
resté inédit jusqu'à nos jours et Iraitant spécialement des 
Capitaineries de Pemambuco, Parahyba et Itamaracà, — 
lesquelles devinrent justement le noyau du Brésil hollandais 
— était conservé, ou mieux oublié à Leyde. 

Il n'est pas étonnant qu'un travail aussi suggestif et 
aussi propre à éveiller les convoitises toujours plus grandes 
à ce sujet, n'ait point été publié. Le Portugal et l'Espagne 
faisaient grand mystère de tout ce qui se rapportait à leurs 
colonies. Le roi Jean II qui, après l'infant Henry le Navi- 
gateur, prit à cœur de favoriser l'expansion portugaise vers 
l'Afrique, défendait sous peine sévère à ses pilotes de dé- 
mentir l'opinion courante sur l'énorme difficulté des 
voyages côtiers le long du continent noir. Au temps de 
Dom Manoel et de Charles-Quint, les cosmograplies des deux 
nations rivales se voyaient à chaque instant soupçonnés de 
trahison et en effet menaient bien leur petit commerce de 
données géographiques. 

On ne doit pas être surpris de ce que le rapport politique, 
administratif et social qui faisait le complément des travaux 
scientifiques des frères Ulloa, les célèbres savants espagnols, 
ne fut imprimé à Londres, sous le titre de Notices secrètes 
d'Amérique, qu'après que l'empire colonial eût fait place 
aux répubUques indépendantes : il y avait dans ce rapport 
une masse d'informations qu'il convenait à la fierté, pour ne 
pas dire à l'honneur, de l'Espagne, de tenir cachées. Mais 
ce qui est plus fort, c'est qu'un livre purement descriptif 
et économique, intitulé Opulence et ressources du Brésil, 
écrit au xviii^ siècle par un Jésuite italien, Andréoni, sous 
le pseudonyme d'Antonil, ait été confisqué et détruit par 
ordre du gouvernement de Lisbonne et dut attendre 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 51 

l'année 1838 pour paraître en une nouvelle édition. 

Les deux ouvrages susmentionnés, les Dialogues des 
Grandeurs et le Traité de l'Opulence, sont de même espèce : ce 
que l'un représente pour le premier siècle de colonisation, 
l'autre le fait pour les deux cent cinquante premières 
années. A les lire tous deux, on se rend compte de la richesse 
réelle du pays, et l'on devine toutes ses richesses latentes. 
On en reste émerveillé, et de ce sentiment à l'envie, la dis- 
tance à franchir n'était pas grande pour des peuples en 
quête d'expansion. Les revenus y sont détaillés et les 
ressources spécifiées, comme s'il s'agissait de lever des 
emprunts ou d'attirer des émigrants, et Dieu sait que le 
Portugal d'alors ne voulait ni des uns ni des autres. Il 
voulait se suffire, ou plutôt il désirait que le Brésil lui suffît, 
surtout depuis que l'Orient commençait à lui échapper. Les 
Dialagues des Grandeurs aux mains des Hollandais, c'était 
une enquête toute trouvée et de nature à leur stimuler 
l'appétit, à ces « gueux de la mer», comme ils se surnom- 
maient eux-mêmes avec forfanterie. 

Le manuscrit en aurait été probablement emporté de 
Bahia, où en 1624 les Hollandais se présentèrent en forces 
suffisantes pour s'emparer de la ville de Sâo-Salvador et 
s'y étabhr en maîtres tyranniques. Dispersés après la capi- 
tulation, ou s'étant enfuis même avant cet événement vers 
l'intérieur, les habitants se ressaisirent et, guidés par leur 
évêque, qui montra à l'occasion plus d'esprit guerrier que 
les chefs miUtaires et paya de sa vie un effort si étranger 
à son ministère, à leur tour ils assiégèrent l'ennemi par 
terre. L'occupation étrangère ne cessa cependant qu'une 
année après, quand la grande flotte hispano-portugaise de 
Don Fradique de loledo ancra dans la lade de Bahia. Si 
la plus grande des armadas avait été mise en déroute par 
les éléments bien plus que par les adversaires, l'Espagne 
était encore à même d'en organiser d'assez importantes 
pour reconquérir les territoires perdus. 

Ces événements firent de leur temps grand bruit en 



52 FORMATION HISTORIQUE 

Europe : il existe une foule de récits dans les prfndpalet 
langues sur la prise et la reprise de la Bahia — en portugais, 
en espagnol, en italien, en allemand, et je possède même 
dans ma collection une feuille détachée, sorte de supplément 
de journal, tel qu'il s'en public aujourd'hui, qui donne au 
pubUc français, avec estampes, une brève et succintc rela- 
tion de ces faits palpitants dont l'équivalent de nos jours, 
par rapport à l'intérêt, se trouverait par exemple dans la 
mainmise par les Américains sur les PhiUppines. Outre les 
travaux brésiliens et hollandais, un récit minutieux et fidèle 
en a été récemment écrit par le Révérend Edmundson et se 
trouve dans la Revue de la Société historique de Londres, 

Sâo- Salvador, qui commençait à être la ville à l'existence 
facile et plantureuse, sociable et licencieuse du xviii* siècle 
brésilien, où la douceur de vivre était aussi grande que le 
pittoresque de la vie, devint pendant quelque temps un 
rendez-vous cosmopolite de premier ordre, une véritable 
Babel européenne où Calvinistes de Zélande, Luthériens de 
l'Empire, Portugais, Espagnols de toutes les provinces. Fla- 
mands et Wallons, sujets italiens de l'Espagne, aventuriers 
polonais se coudoyaient ou s'escrimaient, s'enivraient de 
compagnie ou s'égorgeaient pour des négresses. Le Brésil 
ne pouvait plus se plaindre d'être peu connu. 

Du reste, expulsés de Bahia, les Hollandais ne cessèrent 
de croiser dans nos parages ni d'aborder et de capturer des 
bâtiments espagnols et portugais, tuant les équipages et 
s' emparant des cargaisons. Cela ne leur suffisait toutefois 
pas, et en 1630, ils concentrèrent leurs efforts de conquête 
territoriale sur Pemambuco qui était alors la seule Capi- 
tainerie subsistante à donataire, aussi mal préparée pour la 
défense que les autres et éprouvant davantage les inconvé- 
nients d'une administration jalousement exercée à distance. 

Le frère du donataire, Mathias de Albuquerque, qui 
devint plus tard marquis d'Alegrete et s'illustra pendant 
la guerre d'indépendance du Portugal comme le vainqueur 
de Montijo, faisait fonctions de lieutenant-gouverneur; il 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 53 

opposa à l'attaque hollandaise une résistance opiniâtre. 
Le sol du fief de sa famille fut disputé pouce à pouce : après 
le sac d'Olinda, la capitale établie par Duarte Coelho sur 
une riante hauteur et qui ne recouvra plus sa quasi splen- 
deur d'antan, vint celui de Recife, le port si grandiloquem- 
ment décrit dans la Prosopopéc et où les assaillants devaient 
finir par se retrancher pendant que les Portugais organi- 
saient leur fameux campement du Bom Jésus. 

La lutte prenait ainsi un court répit avant de se faire plus 
âpre, la fortune des armes commençant vraiment à sourire 
aux Hollandais après qu'un mulâtre très intelligent et très 
actif, du nom de Calabar, eût fait défection aux Portugais. 
Le nom de Calabar est d'ailleurs resté populaire dans notre 
histoire comme synonyme de traître, et il a séduit le talent de 
romanciers et d'auteurs dramatiques. Fuyant le châtiment 
de malversations pour lesquelles il avait été dénoncé, le 
traître servit complaisamment d'éclaireur, de guide et 
d'instructeur à l'ennemi, jusqu'à ce que livré par celui-ci 
à la prise de Porto Calvo, il lui advint d'être pendu. 

Je vous épargnerai tous les incidents d'une guerre assez 
prolongée qui a été excellemment racontée par notre histo- 
rien Varnhagen, vicomte de Porto Seguro, — dont le nom 
est connu des studieux français, surtout à cause de sa polé- 
mique avec D'Avezac et de ses plaidoyers en défense des 
quatre voyages d'Améric Vespuce — et par le général hol- 
landais Netscher, dont l'ouvrage fut rédigé en français ; 
sans parler de contributions plus récentes et mieux docu- 
mentées, puisées aux archives de la Compagnie des Indes 
Occidentales et des États généraux, et de majestueux 
in-folios contemporains des faits, comme la chronique de 
Barlaeus et le poème panégyrique de Plante, lesquels sont 
de superbes documents de la perfection de l'art typogra- 
phique aux Pays-Bas à l'époque des Elzévirs et des Plan- 
tin-Moretus. Ces détails nous mèneraient trop loin et 
seraient d'ailleurs superflus dans une vue d'ensemble du 
développement historique du Brésil telle que celle que je 



54 FORMATION HlSTOniQUE 



m'efforce de vous présenter en quelques lectures, — sorte 
de film cinématographique, dirais-je, s'il n'y manquait 
forcément le mouvement, que seul le grand art pourrait lui 
donner en reproduisant exactement la vie. 

Les Hollandais eurent comme leur meilleur capitaine, 
à la première période de cette occupation, un olTicier de 
fortune. Polonais d'origine, du nom d'Artiszewskl, esprit 
cultivé, non pas un reître grossier, dont le courage et l'habi- 
leté surent tirer le meilleur parti des nombreux renforts 
qui lui parvenaient d'Europe. Du côté des Portugais, tout 
au contraire, les secours terrestres furent nuls ou du moins 
insignifiants, tandis que les ressources locales en honmies 
et en munitions s'épuisaient vite. 

L'Espagne avait en ce moment pour roi Philippe IV, dont 
le favori et tout-puissant ministre, le comte-duc d'Olivarcs, 
dominé par l'idéal de centralisation politique qui devait 
légitimer celle que Philippe II avait exercée de fait, en 
matière administrative, par l'action, le génie peut-être, de 
sa nature fureteuse et tracassière, s'occupait surtout de 
réduire les privilèges municipaux et d'abolir les fueros pro- 
vinciaux. Le Brésil était de plus une colonie portugai.se, pas 
même une colonie espagnole, et, par conséquent, l'assis- 
tance qu'on lui devait à Madrid n'était que secondaire. La 
métropole avait elle-même trop de possessions à surveiller, 
et il lui fallait d'abord mettre sa propre maison en ordre. 

On ne négligea toutefois pas les expéditions navales, 
dont l'Espagne fut prodigue en ces siècles de réelle déca- 
dence dans sa grandeur apparente, mais qui en général 
échouèrent grandiosement. A Saint-Sébastien, l'on peut 
admirer la statue de l'amiral Oquendo, qui, par exception, 
mit en déroute son adversaire l'amiral Pater. A peu de 
temps de là, en 1640, l'armada on ne peut plus imposante 
du comte da Torre, la plus belle manifestation de l'effort 
maritime hispano-portugais, était détruite ou dispersée 
après un combat de quatre jours, dont les tableaux de Franz 
Post, reproduits dans la chronique de Barlaeus — Rerum 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 55 

per ocienniam in Brasilia gestarum... — fixèrent pour tou- 
jours les étapes et les principaux épisodes. 

Ce fut l'apogée du pouvoir hollandais en Amérique du 
Sud, qui un instant menaça d'éclipser la domination portu- 
gaise. Le découragement se prononça particulièrement 
parmi les nationaux dès que la Compagnie des Indes Occi- 
dentales, fièrc de son empire naissant et satisfaite des profits 
(ju'il commençait à lui rapporter, confia le gouvernement du 
lirésil hollandais à un prince de la maison d'Orange, 
Jean Maurice de Nassau-Siegen, un humaniste doublé d'un 
condottiere, fine figure de gentilhomme gaspilleur et de 
commandant magnanime qui laissa chez nous un souvenir 
pas très précis peut-être, plutôt légendaire, mais par cela 
même impérissable, de loyauté, d'honneur et de généro- 
sité, 

Maurice de Nassau débarqua à Pemambuco disposé à y 
régner en souverain, à y vivre en épicurien et à y dépenser 
en prodigue. Ce n'était précisément pas l'idéal de la Compa- 
gnie de commerce, mais c'était le sien, et le nom qu'il por- 
tait, la valeur qu'il représentait, valaient bien qu'à Amster- 
dam on fermât les yeux, du moins pendant la période des 
vaches grasses, sur des prétentions qui furent pour beau- 
coup le secret de son prestige, bien qu'associées à des quali- 
tés plus solides de militaire et d'administrateur. 

Sous son consulat l'occupation hollandaise s'étendit du 
côté nord jusqu'à englober le Maranhâo, c'est-à-dire qu'elle 
atteignit presque l'Amazone, ne s'arrêtant du côté sud 
qu'au fleuve Sào-Francisco, couvrant ainsi plus d'un tiers, 
la moitié peut-être du Brésil alors connu. Nous venons de 
voir que la puissance maritime de la Péninsule ibérique 
reçut de la part de Maurice de Nassau l'échec le plus sévère 
qu'elle eut essuyé après la perte de l'Invincible, Si l'assaut 
de Bahia fut repoussé — service à jamais mémorable du 
NapoUtain Bagnuolo, et qui racheta les premiers insuccès 
de cet honnête général, — les colonies africaines vis-à-vis 
du Brésil, Mina, Sào-Thomé, Angola, c'est-à-dire une 



56 FORMATION HISTORIQUE 



bonne partie de l'Afrique occidentale, où le Portugal se 
fournissait des esclaves nègres qu'il dirigeait sur nos plan- 
tations, furent soumises à l'autorité hollandaise. 

La Compagnie des Indes Occidentales qui, en 1630, ne 
possédait pas un pouce de terrain, dix ans après était 
maîtresse d'un empire. De Pernambuco, la cour de ce do- 
maine vraiment royal, du Recife baptisé en ■ Mauritz- 
stadt», l'autorité du prince-gouverneur rayonnait cepen- 
dant d'un éclat h faire clignoter les yeux des marchands qui 
s'étaient payé le luxe d'un pareil stathouder colonial, sans 
parvenir à en faire leur premier commis, et qui commen- 
çaient de bonne heure à jeter des regards inquiets sur le 
héros de tant de victoires et, pis encore, sur le détenteur 
de tant de sagesse, de munificence et d'attraits sympa- 
thiques. L'employé était en effet aussi supérieur à ses 
patrons qu'il l'était par rapport au milieu dans lequel il 
avait été mandé, et qu'il essaya d'élever à la hauteur de son 
intelligence remarquable et de son esprit Ubéral. 

Maurice ne se contenta pas d'emmener de son pays des 
troupes et des armes : il partit, en souverain éclairé, entouré 
d'un groupe d'écrivains, de savants et d'artistes. Les 
écrivains se plurent naturellement à entonner ses louanges : 
c'est ce qu'ils avaient de mieux à faire, du moment que leur 
Mécène se chargeait de leur fournir le sujet, s'appUquant 
lui-même à faire de l'histoire. 

Les savants étudièrent avec ardeur et avec compétence 
— ils s'appelaient, entre autres, Piso, un médecin hollan- 
dais, et Markgraf, un naturahste allemand — le cUmat, 
la faune, la flore, autant de nouveautés pour l'Europe. 
C'est à ces deux auteurs qu'est due VHistoire naturelle du 
Brésil, dont il existe deux éditions elzévirs; elle est consi- 
dérée non seulement comme un ouvrage classique, mais 
comme le livre fondamental, le tronc qui donna naissance 
aux branches, dans la suite couvertes de feuilles, de fleurs 
et de fruits, de l'arbre de la littérature scientifique du 
Brésil. Ce volume ne contient cependant qu'une faible 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 57 

partie des travaux de Markgraf, dont la plupart sont consi- 
dérés comme perdus. 

Les phénomènes météorologiques, les observations astro- 
nomiques, dont celles relatives à l'écUpse solaire de 1643, 
— pour lesquelles il se servit de l'Observatoire érigé par 
son protecteur — les études de géographie mathématique et 
les travaux de géodésie destinés à l'établissement des 
premières cartes terrestres de ces régions, la nosologie 
locale, les coutumes des indigènes, les habitudes des ani- 
maux étrangers à l'ancienne zoologie et les caractéristiques 
des plantes inconnues à l'ancienne botanique, — ce furent là 
les nombreux thèmes, des plus intéressants, que traitèrent 
les deux hommes de science. L'un d'eux, Markgraf, victime 
des fièvres, succomba jeune à la tâche, à Angola (Afrique 
Occidentale) où il s'était transporté pour continuer ses 
recherches scientifiques; mais l'autre, Piso, survécut pour 
mener à bonne fin la publication de l'œuvre commune, 
quoique la part de chacun y soit distincte. Il devait en 
arriver exactement de même, environ deux siècles plus tard, 
aux savants bavarois Spix et Martius, explorateurs d'une très 
grande partie du Brésil, studieux de ses langues indigènes 
aussi bien que de ses conditions climatériques, des singula- 
rités de sa vie animale aussi bien que de ses mer\'eilles 
végétales et de ses richesses minérales. Spix décéda en 
rentrant, terrassé par les fatigues; mais Martius vécut 
heureusement assez longtemps pour mettre en état cette 
œuvre colossale de la Flora Brasiliensis qui est l'un des 
monuments intellectuels de notre âge. 

Quant aux peintres formant partie de la suite du comte 
de Nassau-Siegen, ils fournirent les premiers documents 
artistiques du pays, reproduisant, avec la fidéhté du rendu 
sinon avec l'ampleur d'exécution que l'école hollandaise de 
l'époque possédait à un si haut degré, les exemplaires des 
races indiennes, les animaux et les plantes indigènes que le 
naturaliste et le philosophe d'Europe accueillaient avec une 
si légitime curiosité. Un des châteaux royaux du Danemark 



58 FOIUIATION HISTORIQUE 



et la Bibliothèque Royale de Berlin conservent la meilleure 
partie de ce legs artistique, vendu partiellement en un mo- 
ment de gêne à l'électeur de Brandebourg. Le reste, dont on 
a malheureusement perdu la trace, fut vendu à votre roi 
Louis XIV, qui, les documents de lï*poque l'attestent, le 
visita en grande cérémonie, accompagné de sa Cour. 

Après son retour en Europe, Maurice de Nassau connut 
des hauts et des bas : les hauts ne pouvaient manquer d'être 
passagers, étant donné sa nature dépensière qui, à Pernam- 
buco, s'nflTicha en deux résidences, un palais de ville et une 
maison de campagne, où l'on voyait des jardins magnifiques 
avec ménagerie, volières, viviers, pépinières; des tournois 
et autres fêtes où s'alliaient l'exubérance de la kermesse 
flamande et le pittoresque de l'exotisme d'outre-mcr. Le 
palais dans lequel se trouve aujourd'hui installé le musée 
de peinture de La Haye — le Mauritshuis — fut bâti par 
lui, pour sa future demeure pendant son gouvernement 
du Brésil, et il fit à cet effet transporter les meilleurs bois 
de construction choisis dans des forêts particulièrement 
riches en arbres précieux. 

Les mauvaises langues — il y en eut toujours — surnom- 
mèrent ce palais la « Maison de sucre», ce qui était une 
manière malicieuse d'indiquer l'origine des profits qui lui 
en avaient permis la construction. N'était-il d'ailleurs pas 
le gouverneur, moyennant contrat, payé et intéressé dans 
les affaires de la Compagnie qui avait engagé ses services? 
Et si celle-ci fut assez sotte pour l'en remercier, acceptant 
une démission qui avait été presque imposée par la défiance 
et le mauvais vouloir du Conseil, elle supporta lourdement 
ce désaveu d'une administration assez tolérante pour ne 
jamais persécuter les catholiques — bien que Maurice de 
Nassau appartînt à une maison intimement liée à la 
Réforme, et qu'il sortît lui-même du tourbillon des guerres 
religieuses du temps — et assez avancée pour convoquer 
les principaux du pays en une espèce d'assemblée régionale, 
embryon de Parlement, où les affaires publiques furent 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 59 

discutées en toute liberté et les plaintes et les vœux des 
populations formulés en toute franchise afin d'être présentés 
aux pouvoirs compétents en Hollande. 

Ce que l'Angleterre a fait, aux applaudissements du 
monde entier, pour l'Afrique du Sud divisée la veille par 
une guerre sanglante et douée aujourd'hui d'une constitu- 
tion autonome, ce prince de Nassau prétendit le faire au 
xvii® siècle, en pleine lutte, pour une société étrangère 
par la langue, les mœurs et l'esprit. Ne méritait-il pas que 
Napoléon P'" lui accordât l'honneur de faire restaurer son 
tombeau à Clèves, où Maurice mourut comme gouverneur, 
tombeau que les dévastations des guerres rhénanes avaient 
sérieusement endommagé? 

Maurice de Nassau a tous droits à être considéré comme 
un modèle de grand administrateur et même de grand 
homme politique, car, à une époque de despotisme et 
gouvernant un pays conquis, il fut toujours prompt, en ce 
qui dépendait de lui, à accorder justice aux plaintes et aux 
prétentions des nationaux. Ainsi, avec son approbation, 
les Chambres d'échevins qui remplacèrent les Chambres 
municipales à l'instar du Portugal, furent également 
réparties entre Hollandais et Brésiliens. Naturellement, 
tout le haut fonctionnarisme, y compris les conseils de gou- 
vernement et les bourgmestres, se composait de Hollandais. 
Le prince néanmoins écoutait volontiers et suivait les avis 
de beaucoup de personnes du pays qui vivaient dans son 
entourage, quelques-unes même dans son intimité, comme 
par exemple, le commerçant Joâo Femandes Vieira, qui 
s'enrichit en s'associant à un juif hollandais, et le moine 
Manoel de Salvador qui assista le traître Calabar à ses der- 
niers moments, écrivit sur cette époque la plus intéressante 
des chroniques, en un style simple qui plaît infiniment à 
côté de tant de productions infectées de gongorisme, et eut 
l'occasion, grâce à sa faveur auprès du gouverneur général, 
de rendre de tels services à l'Eghse cathohque que le pape 
lui adressa, en 1641, une lettre de remerciements. 



60 FORMATION HISTOItIQUE 

Il n*est que naturel qu'on ait exigé du clergé brésilien 
le serment de fidélité à la souveraineté de la Compagnie 
des Indes Occidentales; mais, en compensation, pleine 
liberté était assurée au culte romain, lequel disposait en 
parfaite indépendance de ses revenus. Des églises et des 
chapelles nouvelles furent même bâties par les soins de 
Maurice de Nassau, qui n'hésita pas à se ranger du côté de 
ses administrés cathoUqucs lorsque l'intolérance des prédi- 
cateurs calvinistes, âpres à l'évangélisation, voulut empê- 
cher les processions dans les rues. 

S'il n'avait pas été en même temps défendu aux Israélites 
d'édifier d'autres synagogues, de faire de la propagande 
judaïsante et de prêter le moindre éclat aux cérémonies de 
leurs temples, l'on pourrait dire que le Brésil avait atteint 
dès ce temps-là la hberté religieuse dont il est si justement 
fier aujourd'hui : si ce n'est toutefois qu'il ne s'agissait alors 
que d'une tolérance consentie par un prince éclairé et 
contrariée à chaque instant par les employés subalternes et 
par les mercenaires engagés pour le service mihtaire 
d'outre-mer, tandis qu'à présent, c'est plutôt à une condition 
d'équilibre qu'on est consciemment arrivé par un effort 
réfléchi et impartial. 

L'espèce de trêve religieuse obtenue par l'esprit d'équité 
du gouverneur général n'eut d'ailleurs pas la force d'amoin- 
drir les préventions et de concilier les deux peuples. Pendant 
le quart de siècle de la domination hollandaise, il est curieux 
de constater qu'il y eut une centaine de mariages de Hollan- 
dais avec des Brésiliennes, mais pas un seul d'un Brésilien 
avec une Hollandaise, Les deux nationalités se maintenaient 
toujours à l'écart l'une de l'autre, leur séparation restant 
aussi tranchée que le jour où en un brillant tournoi imaginé 
par Maurice de Nassau pour fêter l'acclamation du duc de 
Bragance comme roi de Portugal, et sous les regards des 
dames brésiliennes, hollandaises, françaises et anglaises, 
selon rénumération du Père Manoel do Salvador, les deux 
quadrilles se présentèrent montant des chevaux de race : — 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 61 

les Brésiliens d'un côté, généralement vêtus de velours noir 
dans le sombre goût espagnol, et les Flamands (comme on 
appelait d'habitude les Hollandais) de l'autre côté, affichant 
des pourpoints aux couleurs éclatantes. 



Le retour du comte de Nassau-Siegen en Europe marqua 
décidément le décUn initial de la puissance hollandaise au 
Brésil. Il s'embarqua, à ce que l'on dit, plein de regrets, 
en l'année 1644, et dix ans plus tard sa capitale capitulait 
par pure formalité de guerre, car dès 1648 les deux fameuses 
batailles des monts Guararapes avaient mis en désordre et 
presque anéanti les forces d'occupation que ses successeurs 
— un triumvirat de bourgeois ouvriers — entretenaient 
avec le sévère esprit d'économie qu'ils mirent à res- 
taurer les finances obérées de la Compagnie des Indes. Ces 
comptables se fiaient davantage pour le maintien du 
domaine aux piètres tyrannies dont ils avaient fait l'essai, 
qu'aux mercenaires qu'une main ferme de prince et de 
héros avait seule eu le prestige de conserver discipUnés et 
fidèles à un drapeau marchand. L'argent était la princi- 
pale préoccupation du nouveau gouvernement, le but 
essentiel de son administration, et chacun sait qu'il rend 
les hommes âpres au travail, mais tièdes à la foi et timides 
dans l'adversité. Du côté national, tout au contraire, un 
événement de la plus grande importance était survenu, un 
fait moral de la plus haute signification : la séparation du 
Portugal d'avec l'Espagne, rendant à celui-là sa vieille indé- 
pendance. En s'accompUssant, cette scission dissipait 
l'amertume des cœurs, faisait renaître les espérances 
jamais éteintes et réveillait les sentiments de patriotisme 
à peine assoupis. 

Deux années ne s'étaient pas écoulées depuis le départ 
du prince, qu'un soulèvement de planteurs appauvris, des- 
quels la Compagnie des Indes Occidentales exigeait le rem- 
boursement de leurs dettes en les menaçant de la saisie de 



62 FORMATION HISTORIQUE 



leurs biens hypothéqués, se propageait avec la rapidité 
d'un incendie en un champ couvert de meules de foin. La 
misère en perspective, la rancune suscitée par les ofTenses 
reçues, l'ardeur religieuse redoublée par les persécutions, 
une patrie rendue, étaient autant d'autres motifs qui favo- 
risaient cette révolte, laquelle fut la première alTirmation 
sûre et irrécusable de l'unité, je pourrais presque dire de la 
nationalité brésilienne. 

Ce n'était plus le Portugal, c'était le Brésil qui s'insur- 
geait maintenant et faisait face à la Hollande, et l'observa- 
tion a été faite par les orateurs chauvins, bien avant que 
le savant Martius eût pubhé son essai sur la façon de com- 
prendre et d'écrire l'histoire du Brésil, que les différentes 
races qui se mélangèrent sous notre ciel prirent chacune leur 
part notoire et glorieuse dans le rétablissement de l'autorité 
portugaise. 

Colons du Portugal, BrésiUens de naissance. Indiens et 
nè^es se battirent à l'unisson et rivalisèrent de bravoure 
pour chasser l'ennemi, l'occupant de vingt années, pendant 
que le roi Jean IV, menacé à la frontière portugaise par 
les troupes de l'Espagne, redoutant à chaque instant de 
voir une flotte hollandaise forcer l'entrée du Tage, sans autre 
appui que celui — bien plus platonique qu'effectif — des 
bons conseils plutôt que des contingents armés du cardinal 
de Richelieu, conseillait, du moins ouvertement, la soumis- 
sion à ses sujets d'outre-mer. 

Quand, après la victoire définitive, les représentants des 
quatre classes de la population — le riche marchand 
Fernandes Vieira, émigré jeune de Madère; le maître de 
camp Vidal de Negreiros, originaire de Parahyba; le ca- 
cique indien Camarâo ; et le capitaine du régiment des noirs, 
Henrique Dias — furent décorés et anoblis, la métropole 
reconnut tacitement tout ce qu'elle leur devait à tous et à 
chacun en particulier pour la conservation de son empire 
américain. Elle reconnaissait les éléments qui compose- 
raient à l'avenir le peuple de la grande nation que le Portu- 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 63 

gai avait façonnée et qui se montrait de force à se défendre 
avant qu'elle ne se montrât de taille à se suffire. 

En honorant ces personnages la cour de Lisbonne s'ho- 
nora elle-même, car ils avaient témoigné — européens, 
indiens et nègres — un loyalisme à toute épreuve, plaçant 
leur sentiment de fidélité au-dessus de toutes les conve- 
nances et de toutes les séductions, ne souhaitant que de 
continuer à rendre leurs bons services à la métropole portu- 
gaise. Les cas d'apostasie religieuse ou politique furent 
d'ailleurs très rares de part et d'autre; parmi les Portugais, 
le plus fameux et cependant le plus mal connu jusqu'à la 
pubUcation du procès de l'Inquisition, fut celui du Père 
jésuite Manuel de Moraes, un érudit et spécialement une 
autorité en dialecte tupi, qui, amené en Hollande, s'y fit 
ministre calviniste et se maria deux fois, quitte à retourner 
plus tard à sa première reUgion et à son célibat, échappant 
au supplice des autodafés par la sincérité admise de son 
repentir. 

Les honneurs accordés par le roi aux chefs de la Restau- 
ration de Pemambuco furent pour eux les bienvenus, ce qui 
n'est que naturel. Joâo Fernandes Vieira, celui qu'un moine 
biographe surnomme dans un panégyrique le « gouverneur 
de la divine hberté», écrivait au roi en 1672 — le document 
est inédit — en le remerciant de l'avoir commissionné pour 
inspecter les fortifications de Pemambuco : « Dès que j'ai 
commencé à servir Votre Altesse, j'ai toujours justifié par 
mes actes ce que j'avançais par mes paroles, avec le seul 
espoir de devoir à la munificence de Votre Altesse la satis- 
faction de quelques honneurs, car de richesses je n'en ai 
guère besoin, ce dont je rends grâce à Dieu. Et si les postes 
que Votre Altesse a daigné me confier rapportent des soldes, 
j'ai comme règle de les dépenser au quadruple au service 
du roi. Quant à la disposition de servir, si elle ne peut être 
que celle d'un vieillard de soixante-dix ans, la fougue du 
cœur est d'un jeune homme. » 

Ces fières paroles furent écrites quatre ans après que 



64 FORMATION HISTORIQUE 

rindépcndancc du Portugal avait été reconnue pai VEa- 
pagne et douze ans après que la reine régente eût ordonné 
à Francisco de Brilto I-Yeire d'aller prendre charge du gou- 
vernement de Pemambuco pour y préparer l'installation 
de la famille royale de Bragance. Les moments de désespoir 
étaient passés où le Portugal, cerné sur terre par les troupes 
espagnoles, harcelé sur mer par les Hollandais qui lui ravis- 
saient en Orient coup sur coup ses meilleures possessions, ne 
voyait devant lui franc et prêt à perpétuer sa tradition que 
le Brésil reconstitué par les Pemambucains dans sa primi- 
tive grandeur. 

L'influence exercée par l'occupation hollandaise du Brésil 
septentrional fut nulle, puisqu'elle ne lui survécut pas. 
Ses vestiges de toute espèce disparurent rapidement. L'ar- 
chitecture n'en garda point de traces, ni l'économie agricole 
ou sociale, et le souvenir même de cette race étrangère 
s'éteignit entièrement, — exception faite de la glorification 
littéraire de son expulsion — ce qui constitue un excellent 
témoignage de la force de résistance de l'élément portugais, 
dont la faculté d'adaptation bien connue brave les régions 
les plus froides comme les plus chaudes. 

Quelques surnoms des familles qui sont restées, rivées à 
des propriétés acquises ou par l'eiïet d'unions contractées et 
dont les descendants oubUèrent dès la première génération 
la langue et les mœurs de leurs pères, et un sentiment plus 
prononcé qu'en autres endroits du Brésil colonial, de fierté 
et d'indépendance, — voilà à peu près tout ce que laissa 
derrière elle la domination de la Compagnie des Indes Occi- 
dentales. Cette exaltation morale qui en résulta n'était 
toutefois formée que par des sentiments réflexes : loin de 
provenir directement de germes politiques laissés par les 
démocrates d'au delà de l'Escaut, ils dérivaient de l'état 
d'esprit déterminé chez les vainqueurs par l'issue d'une 
lutte inégale et heureuse. 

La liberté dont les seigneurs d'engenho, grands planteurs 
■de Pemambuco — de vrais seigneurs par les origines, les 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 65 

manières et le faste — affichaient l'amour, n'était autre que 
celle d'en agir à leur guise, de dominer depuis les bourgeois 
commerçants jusqu'aux capitaines généraux. Ils arrivèrent 
même, en 1666, à expédier par bateau, vers Bahia, un gou- 
verneur qui ne se montrait pas assez empressé à satisfaire 
leurs caprices. Souchu de Rcnnefort qui se dirigeait vers 
Madagascar avec M. de Mondevergue, gouverneur général 
et amiral de la France Orientale, dont l'escadre dut faire 
escale à Recife, a été par hasard le témoin de cet épisode 
qu'il raconte de la façon suivante et très sommaire : 

« Le 31, jour d'aoust, ce Gouverneur sortant de l'église 
paroissiale où il venait de reconduire le Saint-Sacrement, 
fut arrêté, et avec lui le Seigneur Dandrade. Quarante per- 
sonnes le veilloient depuis quatre mois pour s'en asseurcr, et 
enfin le voyant en ville peu suivy, et la coutume des Portu- 
gais de la plus haute quaUté estant d'accompagner le Via- 
tique lorsqu'ils le rencontrent, ils le firent porter à un 
homme qui n'étoit point malade, et passer au quartier où 
estoit le Scignor Dom Mandoce, qui suivit et fut environné 
au retour par ceux qui avoient résolu de s'en saisir...» 

Ayant pris goût au jeu, les seigneurs pernambucains se 
payèrent, en 1711, le luxe d'un véritable mouvement 
révolutionnaire, le jour où la couronne portugaise voulut 
octroyer les franchises municipales à la ville de Recife, 
dont le trafic prospérait et qui par là portait ombrage à la 
capitale déchue d'Olinda. Cette capitale était le refuge des 
gentilshommes, en opposition au bourg des négociants 
desquels ils étaient en bonne partie les débiteurs exploités, 
disaient-ils, en tout cas pressurés. Le soulèvement de la 
noblesse, qui mit en armes tous ses dépendants, fut d'abord 
victorieux, et en pleine séance d'une assemblée constituée 
par les propriétaires de terres et les citoyens de la ville, l'on 
vit, à la suite de ce premier triomphe passager des rebelles, 
surgir la proposition d'établir une répubUque aristocra- 
tique « comme celle de Venise », ainsi qu'ils s'exprimaient. 
La fidélité au trône prévalut cependant encore, sans réussir 

5 



66 FORMATION DE LA NATION BRÉSILIENNE 



à épargner aux coupables les peines de déportation et de 
confiscation. 

On parla aussi, vaguement, en cette occasion, de trans- 
férer le serment d'allégeance à un autre souverain que celui 
de Portugal, au roi de France notamment, en conséquence 
de l'état de guerre alors existant entre les deux pays et 
comme résultat des attaques de Lcclerc et de Duguay- 
Trouin contre la capitale du Brésil. 

Le même fait devait se reproduire plus tard, soit dit en 
passant, dans les colonies américaines de l'Espagne. C'est 
parmi les gentilshommes coloniaux, ce qu'on appelle là-bas 
la noblesse créole, que se recruteraient les pires antagonistes 
de la métropole, les défenseurs les plus zélés de la séparation 
politique, et ceux qui payeraient de leur sang la fidélité à 
leur idéal d'indépendance nationale. 



IV 



Mesdames, Messieurs, 

Nous nous sommes occupés, la dernière fois, du Brésil 
septentrional, siège de l'occupation hollandaise. C'était 
un Brésil presque tout en façade : nous allons étudier 
aujourd'hui, au contraire, le Brésil conquis à l'intérieur 
du continent. 

Nous avons vu, au nord, une société aristocratique et 
cependant déjà révolutionnaire. Au sud du Brésil, l'aspect 
social était à pareille époque bien différent : plus désorganisé 
en apparence, plus Ubre en réalité. La population de marne- 
lues — comme on avait surnommé les métis de Portugais 
et d'Indiens — de Saint-Paul avait réahsé, au commence- 
ment du xviu® siècle, une œuvre puissante, une œuvre de 
très grande conséquence. Le fameux historien portugais 
Oliveira Martins a comparé la guerre de restauration de 
Pernambuco à la guerre héroïque de Troie : il l'a appelée 
« rilliade brésilienne». Nous pourrions ajouter que les ex- 
ploits des Paulistes constituent une vraie Odyssée terrestre. 

Un académicien brésiUen, M. Arthur Orlando, disait tout 
récemment, au Congrès de géographie de Saint-Paul, que le 
bandeirante ne faisait que reproduire historiquement le 
type de l'aventurier grec poursuivant l'esclave et la Toison 
d'or. Seulement, ajoutait -il avec justesse, l'homme des bois 
touffus ne peut pas posséder la même imagination riante 
que celui de la plaine couverte de gazon ou du rivage battu 
par la mer. La forêt rend l'esprit humain sombre comme 



68 FORMATION HISTORIQUE 



elle. Vénus n'aurait pu jaillir du sein des ondes qu'aux 
caresses du soleil, de même que le « Caipora » ou « Currupira » 
ne pouvait naître que dans un recoin de bois privé de lu- 
mière. 

Vous ne me questionnerez pas sur Vénus, vous qui êtes 
les enfants chéris de la civilisation helléno-romaine, mais 
vous me demanderez certainement ce que c'est que le « Cai- 
pora»? Heureusement, j'ai pour vous répondre le roman 
brésilien Chanaan, tout dernièrement traduit par M. Clé- 
ment Gazet, où allusion est faite à ce mythe populaire 
brésilien, c'est-à-dire à moitié indien par l'inspiration : 
— « Dans la légende du Currupira un monde nouveau se 
dévoile, toute l'âme du muletier maranhense. Là c'est la 
forêt ténébreuse, les forces éternelles de la nature qui épou- 
vantent et dont le symbole est la divinité errante qui anime 
les arbres, qui secoue le fauve de sa torpeur tropicale ou 
protège la nature contre son ennemi perpétuel, l'homme. 
Elle effraie, se venge ou devient plus clémente transmuée 
en mille figures, d'enfant malin, son incarnation préférée, 
d'animal ou de végétal, c'est-à-dire l'astuce ou la force, 
suivant les circonstances... » 

Dans la nouvelle de M. Graça Aranha, Milkau, l'émigrant 
allemand, tout rêve et bonté, en opposition à Lentz, tout 
action et force, songe en ce moment à ce qu'il vient de 
recueillir des lèvres du mulâtre, quand celui-ci lui décrivait 
d'une façon pittoresque le gamin étrange et difforme qui 
défend la forêt et dont il eut à souffrir comme châtiment 
l'étreinte diabolique. 

Quand je mentionnais, il y a quelques instants, les bandes 
fiévreuses et obstinées qui reculèrent aussi loin les limites 
du Brésil primitif, ce n'était pas précisément au résultat le 
plus cité de leur épopée que je me rapportais, c'est-à-dire à 
la découverte des mines, laquelle eut enfin lieu vers la fin 
du xvii® siècle. C'était bien plus à la conquête en elle-même 
du pays à l'intérieur, conquête qui forme le pendant fortuné 
de sa défense à l'extérieur. 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 69 

Les pierres et les métaux précieux servirent, il est 
évident, d'aimant pour attirer les explorateurs vers les 
régions ignorées et, une fois là, pour les faire se hasarder 
jusqu'aux points les moins accessibles. Neuf sur dix de ceux 
qui partaient outre-mer ne rêvaient, bien entendu, que des 
trésors de Golconde. L'or et l'argent des Incas avaient con- 
firmé l'existence dans l'Amérique du Sud de richesses miné- 
rales que chacun s'apprêtait à dévoiler avant tout autre. 
Dès le xvi<^ siècle eurent lieu les « entrées », principalement 
sinon exclusivement dans la contrée comprise entre le 
Sâo-Francisco, la grande artère fluviale brésilienne dans 
toute son extension, et le port de Sâo-Vicente — la section 
formant le Brésil traditionnel, la partie qui a été le noyau 
du Brésil historique. 

Plusieurs des routiers d'alors n'ont pu être rétablis 
exactement que de nos jours, grâce à de patientes et intelU- 
gentes études géographiques, car les dénominations dif- 
fèrent, ce qui fait qu'il faut procéder à la reconstitution par 
l'examen topographique et la comparaison des endroits avec 
les anciennes descriptions. Les expéditions manquées, et 
elles furent nombreuses, ne laissaient d'ailleurs presque ou 
même pas de traces durables, je veux dire immédiates. La 
connaissance géographique du pays, la prise de possession 
qui s'ensuivit, ne semblèrent pas des résultats assez impor- 
tants pour faire oublier la désillusion survenue au but 
avoué des recherches, qui était les mines. 

Ces pionniers du désert, ces découvreurs d'un monde 
nouveau caché aux premiers navigateurs, se succédaient, 
obscurs artisans d'une grande nation, sans que la fortune et 
la renommée fissent briller leurs noms à l'égal de ceux des 
combattants du httoral. L'histoire est femme, donc co- 
quette, et elle se laisse facilement séduire par l'éclat, qui 
n'est parfois que le clinquant des gloires miUtaires. Notre 
histoire ne s'est occupée pendant longtemps, avec une pré- 
férence marquée, que des faits de guerre qui ont en effet 
leur place, et malheureusement très grande, dans les 



70 FORMATION HISTORIQUE 

annales humaines, mais qui ne comprennent pas tout 
l'actif des sociétés. Le mérite revient surtout à M. Capis- 
trano de Abreu, un de nos écrivains d'aujourd'hui, d'avoir 
accordé la place due à ces explorations qui sont en somme 
le registre du peuplement du pays, le tissu de son histoire 
sociale, non moins intéressante que son histoire poHtique. 

De telles explorations n'allaient du reste pas sans luttes : 
lutte contre les sauvages qui se voyaient poursuivis dans 
les gîtes où ils s'étaient réfugiés, et lutte contre les éléments, 
contre la nature. Cette dernière lutte n'était pas la moins 
pénible. On doit bien s'imaginer tout ce qu'il fallait d'intré- 
pidité et d'endurance pour s'éloigner ainsi, par petites 
bandes, des Heux habités, gravir des montagnes à la végé- 
tation inextricable, s'exposer à des naufrages sur des ri- 
vières à rapides et semées d'écueils, se défendre des griffes 
des onces, des morsures des serpents et des flèches des 
Indiens, sans aucune des ressources modernes, sans vête- 
ments de rechange, presque sans armes et sans provisions, 
sûrs de ne rencontrer que des semblables féroces et incer- 
tains de trouver la richesse convoitée. 

Il est vrai que les audacieux se dédommageaient sur les 
Indiens, réduits en esclavage par milUers et ramenés vers 
la côte pour travailler dans les plantations. Cela s'appelait 
des rachats. Seulement les missionnaires rachetaient des 
âmes, ils élevaient à leur foi des êtres sans culture. Les 
bandeirantes rachetaient des corps, sauvaient ceux qu'ils 
prétendaient être prisonniers de tribus ennemies et voués 
aux festins du cannibaUsme. La sociologie nous enseigne 
en effet que la servitude est un progrès sur le sacrifice 
humain. 

J'ai employé plusieurs fois déjà une expression tout à 
fait brésilienne, que je n'ai certes pas la prétention d'im- 
poser au vocabulaire français, malgré qu'on y trouve un 
mot de même sens et de la même filiation ibérique, — celui 
de conquisiadors, auquel les Trophées de José-Maria de 
Hérédia suffiraient à donner droit de dté. L'expression 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 71 

dont il s'agit est bien à nous, et intraduisible dans cette 
acception. Les plus anciens voyages dans l'intérieur s'appe- 
laient d'une manière assez exacte des entrées. Quand les 
entrées se transformèrent en des expéditions plus nom- 
breuses et moins désorganisées, elles reçurent le nom de 
bandeiras, ou, littéralement, bannières. On supposait, et la 
plupart des fois c'était bien ainsi, que les aventuriers se 
formaient en bandes (bandeiras), se rangeaient donc sous 
l'enseigne d'un chef à qui ils prêtaient obéissance et qui 
s'imposait à eux par la bravoure, la force ou l'expérience. 
Ils s'en allaient tous au hasard, adultes, vieillards et enfants, 
gens des deux sexes et de toutes les classes, emmenant une 
quantité d'animaux domestiques qui leur ser\'aient soit 
pour les transports, soit de nourriture. Notre histoire les 
évoque, résignés à ne plus revoir la mer sur laquelle ils 
reposaient leurs yeux; disposés à endurer toutes les souf- 
frances; s'orientant par la boussole et par les constella- 
tions; recueillant avidement toutes les légendes et les 
moindres indices; campant, quand le gibier venait à man- 
quer, pour planter du maïs; abattant les géants des forêts 
et s'en construisant avec le tronc ou l'écorce des canots 
pour naviguer plus avant; pratiquant les pires cruautés 
envers les Indiens, à moins que ceux-ci ne se joignissent à 
leur bande; enfin, s'éUminant eux-mêmes les uns les autres 
par de perfides assassinats qui n'avaient d'autres causes 
que la convoitise ou la vengeance. 

Un des précurseurs au xvi© siècle de la chasse au sauvage 
mérite d'être spécialement signalé, car il offre l'envergure 
d'un personnage de nouvelles extraordinaires. Son sur- 
nom seul est saisissant comme le titre d'un roman d'A- 
lexandre Dumas. Le « Curé de l'or » — ainsi l'appelait-on — 
à cause de son incorrigible passion pour l'alchimie qui lui 
valut mille déboires et des démêlés continuels et poignants 
avec l'Inquisition de Lisbonne. 

On connaît la faveur dont a joui pendant le moyen âge 
et même après la Renaissance, ce mélange d'un peu de 



72 FORMATION MI8TORIQUB 



science et de beaucoup de fantaisie qui rêvait entre autres 
choses la transmutation des métaux et qui mériterait à 
ses adeptes le titre de visionnaires de la chimie. \jc Père 
Antonio de Gouveia fut toute sa vie durant un alchimiste 
enragé et un pratiquant de l'occultisme. En Italie, où il 
étudia et guerroya, comme au Brésil, où il mena des expé- 
ditions à la recherche des mines, il ne s'occupait au fond 
(|ue de magie. Un instant afllUé à la Compagnie de Jésus, 
il dut la quitter à cause de son obsession, où il n'entrait pas 
mal de charlatanisme intentionnel et, risquons le mot, 
d'escroquerie, — et se fit l'astrologue attitré et pensionné 
d'une haute et éclairée dame, la sœur de Martim Affonso 
de Souza, celui qui fui chargé de parcourir la côte du Brésil 
avant l'institution des Capitaineries féodales. 

Au logis même de cette dame se dressaient les cornues 
et les fourneaux au fond desquels le curé cherchait la pieire 
philosophale, tenant en même temps commerce d'herbes et 
de pommades miraculeuses pour la guérison de quantité de 
maux et d'infirmités. Je ne pourrais vous raconter ici tous 
les épisodes de la vie aventureuse de ce mystique qui dégé- 
nérait parfois en mystificateur, et qui d'autres fois se haus- 
sait jusqu'à paraître un libre investigateur en lutte avec la 
science oflicielle de son temps. Avec plus d'imagination 
personnelle et dans un milieu moins défiant, le Père Gouveia 
aurait pu devenir une sorte de Faust portugais. Au Brésil, 
toutefois, où il fut déporté, menottes aux mains, pour ne pas 
s'évader du vaisseau, il ne révéla que cupidité et imposture. 
Le milieu y était alors bien moins ralTmé qu'en Europe, et 
la magie semblait admirable ad usum hominis silvestri. 

Notre premier chroniciueur, le moine Vicente do Salvador, 
raconte que le Curé de l'or prit le chemin de l'intérieur de 
Pernambuco avec trente compagnons et deux cents Indiens, 
afin d'exercer la cathéchèse et de se hvrer à la recherche des 
métaux précieux. Comme méthode d'évangélisation il ne 
connaissait pas seulement la violence, qui le portait parfois 
à se battre pour faire des prisonniers qu'il baptisait immé- 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 73 

diatement sans les endoctriner, ne voulant que des esclaves 
chrétiens. D'autres fois, il avait aussi recours à ses sortilèges 
pour entraîner jusqu'à la côte des tribus d'Indiens amis qui 
se voyaient par le fait réduites à la servitude. A en croire les 
jésuites, naturellement ses ennemis, ces sortilèges n'auraient 
été que de vulgaires trucs de prestidigitateur. 

Le curé Gouveia était protégé par le donataire, le fils du 
fondateur Duarte Coelhô, et il comptait pour lui les princi- 
paux de la Capitainerie, de sorte que quand les jésuites 
parvinrent à décider l'évêque de Bahia à le faire arrêter 
par l'auditeur ecclésiastique de Peinambuco, son empri- 
sonnement ne fut pas chose facile. Il faillit amener des 
troubles entre missionnaires et colons, qui, préparés par les 
haines, s'accumulaient paitout et n'attendaient qu'une 
occasion pour éclater. Du reste le chanoine-auditeur, tout 
en insinuant aux inquisiteurs, dans son rapport, l'inconvé- 
nient pour le Brésil, pays neuf, de « gens sachant trop de 
choses», précisait avec beaucoup de clairvoyance com- 
bien le milieu était hostile aux querelles et aux persécutions 
religieuses. — « Je confesse, écrivait-il, qu'ici on n'accorde 
pas la même importance que parmi nous aux affaires du 
Saint Office, et qu'on ne rompt pas de lances pour l'hon- 
neur de Dieu, comme font les chrétiens ». 

Le fait est que l'Inquisition, qui fut étabhe à Lima et 
qui, relativement aux possessions portugaises, fut ins- 
tallée à Gôa, la capitale fondée aux Indes par le grand 
Afïonso de Albuquerque, n'exista jamais au Brésil. Cela 
n'empêcha certes pas de nombreux juifs ou de nouveaux 
chréliens — comme on appelait les israéUtes convertis à la 
foi chrétienne — d'expirer dans les cachots ou de périr 
sur les bûchers de Lisbonne. Le Brésil y a perdu, brûlé dans 
un autodafé de 1739, à l'âge de trente-quatre ans, un 
homme d'un vrai talent dramatique. 

Antonio José da Silva imita assez MoUère et Regnard; 
mais il était doué d'originaUté et d'une verve qui semblait 
inépuisable. Le genre auquel s'adonnait ce malheureux poètç 



74 FORMATION HISTORIQUE 

était l'opéra, dans le sens portugais du temps, c'est*Â-dire 

la basse comédie ou tragédie classique rabaissée à la farce. 
On peut s'en faire une idée approximative, si l'on met de 
côté ou plutôt si l'on réduit l'âpreté et l'ironie déguisée 
sous la gaudriole, en songeant à la « Belle Hélène» ou à 
« Orphée aux Enfers». Les traditions mythologiques y 
étaient traitées avec une désinvolture analogue, avec des 
phrases d'une raillerie pareillement cruelle et tout à fait 
audacieuse. Ainsi Phaéton s'exclame, dans une de ces pièces, 
« que souvent la tyrannie forme la première marche pour 
monter»; et, dans le Labyrinthe de Crète, une princesse ne 
reçoit les conseils d'une parente, de bien se préparer à son 
métier de gouvernement en alliant la sévérité à l'indulgence, 
parce que la vraie maxime pour régner est celle qui enseigne 
à mitiger la rigueur par les caresses, — que pour répondre 
par la boutade suivante : 

« Je ne me fatiguerai pas à l'essayer, car étant princesse, 
douce ou aigre, il faudra bien qu'on me supporte. » 

Comme musique, les mélodieuses modinhas populaires 
de la patrie lointaine, qui pour lui était le Brésil, servirent 
l'auteur dramatique à souhait pour rendre plus attachante 
l'intrigue de ses pièces. La modinha brésihenne fit le 
grand engouement de toutes les classes du Portugal, de 
l'aristocratie comme du peuple, au xviii« siècle. Elle repré- 
sentait la régression d'airs lyriques émigrés sous les tro- 
piques et y ayant reçu l'empreinte de mélanges exotiques. 

Ordinairement parties de Saint-Paul, les bandeiras qui à 
la longue suivaient des clairières déjà ouvertes dans les 
forêts immenses de la zone côtiére, ou naviguaient sur des 
fleuves dont les chutes étaient déjà indiquées sur les cartes, 
se guidèrent, on doit du moins se le figurer, par l'instinct sûr 
de la région de l'or et des diamants. Et un pareil instinct 
avait distingué leurs devanciers, car les entrées de Bahia et 
de l'Espirito Santo (deux provinces qui se sont formées 
de quatre Capitaineries) avaient eu également pour objectif 
le haut plateau bossue de Minas- Greraes, lequel devait 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 75 



devenir au xyiii® siècle, grâce à l'exploitation minière, le 
siège principal de l'activité brésilienne. 

La géographie semblait indiquer la direction du mouve- 
ment d'expansion brésilienne. Par une curieuse anomalie, les 
cours d'eau de la région de Saint-Paul au Paranà coulent 
du littoral vers l'intérieur, comme s'ils avaient été prédes- 
tinés à y conduire les aventuriers. Le plus difficile était de 
grimper la chaîne côtiére. Une fois là-haut, l'extension des 
plateaux invitait à suivre leur surface, sur laquelle les 
fleuves ne creusent pas de vallées profondes mais se conten- 
tent de se jouer à travers des rapides et des écueils. Les élé- 
vations continuent de se superposer du côté de l'est, dans la 
direction de Minas-Geraes; mais là aussi, elles s'adoucissent 
graduellement et les rivières accompagnent le sens de cette 
descente progressive bien que relative, puisque l'intérieur 
ne cesse de surplomber, se prolongeant par les vastes pla- 
teaux du nord. Ces rivières coulent, les unes en chutes vers 
l'Océan, — celles qui furent remontées par les premières en- 
trées du xvi® siècle — et mènent, les autres, au bassin du Sâo- 
Francisco, qui est le fleuve historique par excellence du 
Brésil, et qui ne se détourne brusquement vers la côte 
qu'après avoir mis les pionniers sur la route des champs à 
perte de vue de l'intérieur de Pernambuco et du Piauhy, 
dont les rivages avaient retenu les envahisseurs. 

De Minas-Geraes, par conséquent, les bandeirantes iraient 
bien plus loin dans la direction nord-est, puisque, en traver- 
sant la partie la plus élevée de Minas et les terres hautes de 
Bahia, ils arrivèrent, eux aussi, aux vastes champs du 
Piauhy, en-dessous du Maranhâo, où ils rencontrèrent les 
pionniers montés successivement des rives du Sâo- Fran- 
cisco, pionniers qu'ils aidèrent à y introduire les grands 
troupeaux de bœufs qui en font encore aujourd'hui la prin- 
cipale industrie; dans la direction nord-ouest, puisqu'ils 
surprirent de l'or sur les frais plateaux de Goyaz et dans 
l'immense étendue de Matto Grosso, où les bassins hydro- 
graphiques de l'Amérique du Sud ont leurs sources et d'où 



76 FORMATION HISTORIQUB 



leurs cours d'eau descendent pour aller creuser les cuvettes 
du Paraguay et de l'Amazone; enfin, dans la direction 
sud-ouest, puisqu'ils refoulèrent les Espagnols de la rive 
droite du Paranà, lequel devint un fleuve en bonne partie 
national, et annexèrent au Brésil une des plus fertiles et 
admirables sections de son énorme domaine. 

L'Espagnol devint au xviiic siècle — il l'était devenu dès 
la seconde moitié du xviic siècle — l'ennemi, vu qu'il per- 
sonnifiait l'obstacle à l'expansion, à la marche vers l'ouest, 
qui fut la nôtre bien avant d'être celle des Américains du 
Nord. Il est juste de remarquer que, retenus sur les plateaux 
des Andes par la richesse des mines qui traditionnellement y 
étaient exploitées, et ayant vérifié que le versant oriental de 
la Cordillère était, selon toutes les apparences, dépourvu de 
métaux précieux, les Espagnols négligèrent assez de s'oppo- 
ser à une semblable marche. Quand l'alarme fut donnée, il 
était trop tard : la poussée avait entraîné trop loin les enva- 
hisseurs. 

Le général Gordon, qui avait son franc-parler, — il était 
l'un de ces Anglais, du genre de sir Richard Burton, qui 
disent des choses désagréables pour leur pays, mais n'ont 
d'autre souci que sa grandeur, — a fait cette observation sur 
l'Empire britannique : qu'il a été le produit des aventuriers 
anglais et non le fruit de la prévoyance ou de l'ampleur de 
vues du gouvernement anglais. Je ne discuterai pas la jus- 
tesse de cet aphorisme, mais me bornerai à dire que sa 
première partie peut, mieux qu'en tout autre cas, être 
appliquée à l'empire portugais d'Amérique. Il est bien 
l'œuvre des Brésiliens, de leur énergie, de leur audace, de 
leur cupidité aussi, laquelle est un stimulant de l'audace. 
Il serait toutefois injuste d'accuser le gouvernement de la 
métropole d'imprévoyance ou de timidité. La cour de Lis- 
bonne a fait ce qu'elle a pu pour encourager les efforts de 
ses sujets coloniaux, je veux dire qu'elle ne les laissa jamais 
dépourvus de sa protection — exception faite, et encore 
jusqu'à un certain degré, de l'épisode hollandais, — et 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 77 



qu'elle ne refusa jamais sa sympathie à ce qui du reste 
n'était que son intérêt. 

Les Jésuites obtinrent néanmoins, à plusieurs reprises, 
la condamnation, par les rois qu'ils dirigeaient spirituelle- 
ment, des expéditions trop fréquentes contre la liberté 
des indigènes et dont les résultats indirects avaient été la 
découverte et l'occupation de nouveaux territoires à ajouter 
à ceux qui formaient déjà le Brésil, un Brésil si peu sem- 
blable en étendue à ce qu'il aurait dû être sur la foi des 
traités. Le xvii® siècle surtout est chez nous le siècle des 
grands et continuels conflits entre missionnaires et bandei- 
rantes, qui, ces derniers, ne reculaient devant aucun moyen 
pour écarter les défenseurs des Indiens, et à cet effet non 
seulement s'essayèrent aux pires violences contre eux, mais 
poussèrent aussi leur esprit d'indépendance jusqu'à la 
rébellion contre les autorités civiles. En 1640, lors de la 
Restauration de la monarchie nationale au Portugal, les 
habitants de Saint-Paul voulurent choisir l'un des leurs et 
le couronner roi; et le supphce de Beckman, un riche pro- 
priétaire qui se fit chef de la révolte au Maranhào, n'est que 
la contre-partie, au nord, de la situation bouleversée au sud 
du pays. Ce dernier soulèvement eut pour cause, non moins 
que la haine contre les Jésuites, le monopole de la Compagnie 
de commerce. Les institutions mercantiles de cette nature, 
si en faveur au xvii® siècle, le furent aussi au Brésil, qui com- 
mença à les connaître vers la seconde moitié de ce même 
siècle, exactement en 1649; et elles y provoquèrent bientôt 
l'antipathie populaire par leur exclusivisme féroce et par 
leurs extorsions. 

Je m'abstiendrai d'insister sur les détails d'une telle lutte, 
parce qu'elle n'offre rien de particuher comme action dra- 
matique, — rien que vous ne puissiez vous figurer — et il 
me suffira d'ajouter que l'opposition tenace de l'esprit de 
prosélytisme ne fit, comme il était à prévoir, qu'exciter 
l'ardeur des chasseurs d'esclaves, dont le nombre augmentait 
constamment à mesure que les mines paraissaient plus 



78 FORMATION HISTOnigUE 



problématiques. Le point de départ des expéditions était 
loin d'être limité à Saint-Paul. Bien au nord même, le 
marché devenait également exigeant de travailleurs indi- 
gènes, à mesure que l'agriculture s'implantait, d'autant 
plus que la navigation vers la côte d'Afrique y était plus 
difficile, donc plus rare, et que les bords de l'Amazone et de 
ses aflluents ofTraient par leur population grouillante et 
douce un vaste champ où s'exerçait le trafic suniommé 
tt traite rouge ». 

Cette partie septentrionale extrême du pays ne fut 
maîtrisée par le Portugal qu'à partir du xvii* siècle. Entre 
le fameux voyage de découverte d'Orellana, qui en 1540 
descendit à l'aventure le grand fleuve des Amazones, et celui 
de Pedro Teixeira, qui de propos délibéré le remonta et le 
redescendit de 1637 à 1639, l'intervalle est d'un siècle. Une 
fois l'exploration faite, la colonisation s'ensuivit assez 
rapidement, quoique peu abondante, et les missionnaires, 
c'est-à-dire l'élément de culture humaine, déjà tradition- 
nelle, accompagnèrent ou précédèrent — les deux cas eurent 
lieu — les aventuriers qui représentaient le peuplement et 
partant l'élément de civilisation européenne. Grâce à cela 
le Maranhào, que la métropole, dès 1624, organisa en 
État séparé non seulement au point de vue administratif, 
mais politiquement même, de celui du Brésil, et qui faillit à 
l'époque de l'Indépendance rester le Canada loyaliste de nos 
États-Unis brésiliens, put entendre, dans ses pauvres églises 
blanchies à la chaux et sur la place pubUque, la voix puis- 
sante d'Antonio Vieira, apôtre des Indiens, non plus à la 
façon d'Anchieta, suave, mystique et résigné dans sa fer- 
veur d'évangéliste, mais emporté, pratique et lettré, comme 
saint Paul. 

Antonio Vieira est l'un des plus remarquables écrivains 
de race portugaise, un des maîtres de la langue dont il a 
déployé à son époque toutes les ressources et aussi tous 
les artifices, un incomparable sophiste et un extraordinaire 
orateur. Sa verve fut inépuisable ; ses connaissances, variées ; 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 79 



son élan imaginatif, prodigieux. L'activité étonnante dont 
il était doué et dont il jouit jusqu'à sa mort, survenue à plus 
de 90 ans à Bahia, ainsi que la merveilleuse versatilité de 
son esprit lui ouvrirent toute grande la scène du monde. On 
le vit passer avec aisance des rives paludéennes des fleuves 
équatoriaux du Brésil, où il prêcha avec ardeur la parole 
divine, tant qu'on le lui permit, aux bureaux ministériels de 
La Haye, où il négocia pour le compte du roi l'abandon de 
Pernambuco; quitter l'intimité royale de Lisbonne où il 
conspirait pour la bonne cause des Indiens, et se rendre aux 
basiliques et aux palais cardinalices de Rome, où, dans les 
unes, sa parole retentit grandiose à l'oreille de la reine Chris- 
tine de Suède, et où, dans les autres, sa finesse s'attacha aux 
intrigues politiques. 

Voici une des lettres de cet homme de génie, lettres pour 
ainsi dire publiques et adressées au monarque, le roi 
Jean IV, dont il fut le conseiller écouté, comme il le fut 
ensuite de sa veuve, la hautaine Louise de Guzman, qui, 
désespérée de voir jamais reconnaître par l'Espagne l'indé- 
pendance du royaume dont elle était régente pendant la 
minorité de son fils, songea un moment, comme je vous l'ai 
dit, à établir la monarchie au Brésil, rendu tout entier 
portugais par l'initiative et l'effort des Brésiliens. Le début 
de la lettre en question vous peiinettra peut-être de juger 
à la fois du style du plus illustre des gongoristes et du plus 
zélé des catéchistes, en même temps que de l'état d'esprit 
colonial dont je réveille ainsi, non sans émotion, un écho 
retentissant : 

« Obéissant à l'ordre général et récent de Votre Majesté, 
je rends compte à Votre Majesté de l'état où se trouvent ces 
Missions et des progrès que, grâce à Elle, révèlent la foi et 
la chrétienté de ses conquêtes, et qui montrent combien est 
universelle l'aide que Dieu prête à l'heureux règne de 
Votre Majesté sur toute la monarchie, puisque en même 
temps que du Royaume l'on écrit aux conquêtes sur les 
victoires miraculeuses, nous écrivons des conquêtes au 



FORMATION HISTOniQUB 



Royaume, également sur des victoires qui peuvent avec 
pareille et plus grande raison être surnommées des miracles. 
Dieu triomphe là-bns par le sang, par les ruines, par les 
larmes et par la douleur de la chrétienté; ici, il triomphe 
sans ruines ni guerre ni sang et aussi sans dépenses, et au 
lieu de la douleur et des larmes des vaincus, qui en partie 
échoient aussi aux vainqueurs, avec allégresse, avec applau- 
dissements et avec triomphe de tous et de l'Église elle-même, 
laquelle, h mesure qu'elle se sent diminuer et atténuer dans 
le sang (prelle répand en Hurope, augmente d'autant plus et 
s'accroît des peuples, nations et provinces qu'elle gagne et 
acquiert en Amérique. • 

11 n'est pas sans ironie — l'ironie, tant de fois citée, de 
l'histoire - de constater que ce fut l'ennemi le plus acharné 
des Jésuites, le fameux marquis de Pombal, le premier des 
hommes pubUcs du Portugal qui accorda sa pleine valeur à 
l'État de Parà-Maranhâo, dont le Père Antonio Vieira célé- 
brait les missions d'une façon si enthousiaste. Les Hollandais, 
simultanément avec les Anglais, avaient été les premiers à 
s'établir de fait dans ces parages abandonnés après les 
expéditions et les reconnaissances du xvi* siècle. Les forts 
d'Orange et de Nassau se dressaient sur la rive gauche du 
Xingù, quand Caldeira, en 1616, fonda la ville de Belém du 
Para. En 1625 cependant, les deux établissements étrangers 
étaient déjà aux mains des Portugais, et c'est à ceux-ci 
qu'est due l'exploration de ce vaste et magnifique hinterland. 
Elle se fit progressivement sinon méthodiquement, et les 
canots s'éparpillèrent hardiment par tous les affluents et 
les affluents des affluents de l'Amazone, jusqu'à s'arrêter 
devant l'invasion contraire qui, après avoir escaladé et 
longtemps séjourné sur les Andes, descendait leurs versants 
et parvenait enfin aux vallées, visant l'extension presque 
infinie des terres arrosées et des forêts humides. 

Cette rencontre eut lieu, en Amazonie, aux premières 
missions de l'Equateur, et, dans la région des mines, aux 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 81 

premières bourgades boliviennes, selon la nomenclature 
géographique actuelle. Elle n'eut toutefois pas lieu sans que 
le contour du pays n'eût été esquissé par la jonction virtuelle 
des deux systèmes fluviaux, celui de l'Amazone et celui du 
La Plata, à travers une petite étendue de terrain d'où 
s'échappent dans des directions opposées leurs sources 
respectives. Le jour où une embarcation, partie de l'em- 
bouchure de l'Amazone, arriva à l'endroit où les eaux des 
rivières commencent à couler vers le sud et non plus vers le 
nord, le sort du Brésil devenait pleinement assuré, ses 
limites intérieures étaient tracées, son intégrité territoriale 
s'afTirmait, et il ne restait à la diplomatie portugaise qu'à 
tâcher de faire attribuer la sanction internationale aux 
résultats des exploits accomplis par les aventuriers bré- 
siliens et par les voyages des missionnaires qui, les uns et 
les autres, avaient triplé l'étendue de la colonie primitive. 

C'est ce qui arriva avant même que le marquis de Pombal 
eût prêté beaucoup de son attention absorbante et de son 
enviable maîtrise des affaires au développement de Parà- 
Maranhâo, en y envoyant son frère comme gouverneur et en 
créant une Compagnie locale de commerce. Celle-ci, bien que 
venue un peu tard, et réfléchissant un peu trop fidèlement 
les méthodes despotiques de son fondateur, contribua néan- 
moins dans une certaine mesure aux progrès de cette région 
jusqu'alors fort néghgée, surtout parce qu'elle y attira 
l'immigration portugaise. 

Il est curieux que ce fut précisément un Brésilien de 
Santos, Alexandre de Gusmâo, coureur de tripots à Paris, 
comme diplomate, et, plus tard, personnage de confiance du 
roi, par-dessus tout un homme de beaucoup d'esprit, dépaysé 
à la cour bigote et sensuelle de Jean V, où des cardinaux et 
des moines peu lettrés finirent par accaparer les hautes 
fonctions de ministres; que ce fut Gusmâo, dis-je,qui inspira 
de fait, s'il ne négocia pas, le traité de 1750 entre les gouver- 
nements de Madrid et de Lisbonne. Ce fut, après deux 
siècles, la première convention de portée générale qui cher- 

6 



S2 FORMATION HISTORIQUE 

cha à déflnir dans le nouveau monde la légalité géographique 
des deux métropoles ibériques qui jusqu'alors s'étaient 
tenues éloignées l'une de l'autre dans leurs posscrtOM ft 
qui tout d'un coup, pendant la première moitié du xvtit* siè- 
cle, prirent contact sur divers points de l'Amérique du 
Sud. 

D'après ce traité, qui fut très attaqué des deux côtés, 
et dut même être annulé — le suivant ne ferait d'ailleurs 
que le copier presque — parce qu'il était justement une 
transaction n'accordant satisfaction entière aux ambitions 
ni de l'une ni de l'autre des parties, le Portugal échangMdt 
la colonie du Sacramento contre les territoires conquis 
au-delà de la ligne de Tordesillas, que l'Espagne n'avait du 
reste pas respectée en Orient en s'annexant les Philippines. 
Les territoires que le Portugal se voyait ainsi confirmer 
reculaient l'ouest méridional jusqu'aux frontières de l'Ar- 
gentine, du Paraguay et de la Bolivie d'aujourd'tiui, et 
l'ouest septentrional jusqu'au cours supérieur de l'Ama- 
zone. 

Cette dénomination de Colonia do Sacramento évoque 
deux siècles de luttes presque sans interruption. Une expé- 
dition portugaise avait découvert le Rio de la Plata au 
commencement du xvi® siècle, mais ce furent plutôt des 
expéditions espagnoles qui l'explorèrent, car son méridien 
le leur attribuait. Les Portugais occupés et préoccupés 
ailleurs, car nous avons assez vu que l'occupation du Brésil 
ne se réalisa point sans disputes, ne songèrent à s'établir 
sur la rive gauche de cet estuaire qu'en 1680, quand il était 
un peu trop tard pour essayer de le faire impunément. 
Buenos-Ayres s'élevait en face, et la forteresse portugaise 
était séparée des autres établissements brésiUens par une 
considérable étendue de terres désertes de blancs et par 
une mer qui se montre souvent hostile. En effet au sud de 
l'île de Sainte-Catherine, vis-à-vis de laquelle Cabeza de Vaca 
débarqua en 1541 pour atteindre à travers le continent 
l'Assomption du Paraguay, aucune population européenne 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 83 



n'existait, et la contrée où plus tard fut organisée la pro- 
vince de Rio Grande do Sul arriva même un moment à 
s'offrir par son abandon aux convoitises étrangères. 

Voici un document inédit qui m'a été également fourni, 
il y a peu de mois, par M. Escragnolle Doria, et qui prouve 
qu'en France on n'était pas loin de songer à un dédomma- 
gement, sur la côte sud du Brésil, de la renonciation à 
laquelle le gouvernement de Sa Majesté Très Chrétienne 
avait dû consentir à Utrecht. Cette renonciation, à laquelle 
Louis XIV avait consenti de bon gré en 1700, en vue d'obte- 
nir la reconnaissance portugaise de Philippe d'Anjou comme 
roi d'Espagne, — ce qui n'arriva point — avait rapport 
aux prétentions françaises sur la rive gauche de l'Amazone, 
entre le fort de Macapà (ancien fort de Cumaù bâti par les 
Anglais) et la rivière d'Oyapoc, dite de Vincent Pinson, 
Elles avaient été émises avec plus d'insistance après l'occu- 
pation définitive, en 1677, de Cayenne, tour à tour hollan- 
daise, anglaise et française. 

Le document en question est daté de Marly, le 8 août 1714, 
et adressé à M. de Fontaniai, à qui le bureau de la Marine 
dit avoir envoyé la copie d'une lettre du sieur Rigord « qui 
propose d'étabUr une colonie entre le Rio de Janeiro et la 
rivière de la Platte ». On profitait de l'occasion pour joindre 
une lettre du Père Fouillée, minime, sur le mesme sujet, et 
l'on priait le destinataire d'entretenir les Directeurs de 
la Compagnie des Indes de ce projet et de le discuter à fond 
« afin de voir sur ce qui se pourrait faire pour parvenir à 
son exécution.» 

Il n'était pas facile de faire quelque chose, car le Gouver- 
nement portugais veillait à cette époque plus jalousement 
que jamais sur sa colonie américaine. Elle était devenue 
au xviii^ siècle la plus riche des colonies du monde, celle qui 
rapportait le plus à sa métropole. Le souvenir est resté du 
pays de l'or et des diamants dont le revenu permettait à la 
cour de Lisbonne de jouer à la magnificence et de pourvoir 
à la circulation monétaire de l'Angleterre. En soixante 



84 rORMATION HISTORIQUE 

années l'exportation de l'or du Brésil s'éleva, selon le calcul 
qui a été fait, à deux milliards quatre cent millions de 
francs. 

Personne, ouvertement du moins, ne disputait plus au 
Portugal la souveraineté de ce domaine admirable : à peine 
les Espagnols gardaient-ils l'accès des Cordillères, de peur 
que la fougue de l'expansion brésilienne n'amenât les Por- 
tugais jusque sur les bords du Pacifique. 

Les conflits armés avec Buenos- Ayres qui remplissent ce 
XVIII® siècle et qui déterminaient tantôt la reprise de la 
colonie du Sacramento par les Brésiliens, tantôt l'occupa- 
tion de Santa-Catharina par les Castillans, n'étaient au fond 
que la conséquence de malentendus européens entre le 
Portugal et l'Espagne, bien qu'ils revêtissent un irritant 
caractère local, car la pomme de discorde consistait dans la 
rive gauche du fleuve La Plata, c'est-à-dire la République 
actuelle de l'Uruguay, laquelle, logiquement, devrait for- 
mer la frontière méridionale du Brésil. Il est vrai que les 
limites géograpliiques naturelles sont parfaites en théorie, 
mais qu'en pratique les circonstances historiques leur 
servent souvent d'obstacle. 

Il y eut cependant encore au xviii® siècle des machina- 
tions contre la souveraineté du Portugal en Amérique. J'ai 
fait mention à plusieurs reprises, au cours de ces lectures, de 
l'afi'ection persistante dont la France nous a honorés pen- 
dant notre passé colonial. Il n'a pas dépendu d'elle que le 
Brésil ne devînt français, et, une fois les Bourbons assis sur 
le trône de Charles-Quint, le Pacte de famille fut anticipé 
par rapport au Portugal. Les dynasties issues d'Henry de 
Navarre durent considérer l'avenir de l'Amérique portu- 
gaise. L'Espagne était l'éternelle rivale de son voisin de la 
Péninsule : nous avons vu qu'elle l'était dans le nouveau 
monde aussi bien que dans le vieux monde. De plus, 
Phihppe V avait, outre les préventions de ses sujets, que 
la séparation arait rallumées, ses griefs personnels pour en 
vouloir à la puissance qui s'était rangée parmi les soutiens 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 85 

de la candidature de l'Archiduc d'Autriche à la couronne 
d'Espagne. 

Spéculant sur ces rancunes, la cour de Versailles proposa, 
en 1740, à celle de Madrid une convention pour le partage 
du Portugal et de ses possessions — le royaume européen et 
les îles adjacentes devant être incorporés à l'Espagne, le 
Brésil à la France. La cour espagnole eut crainte de sous- 
crire à l'arrangement, et l'avènement de Ferdinand VI, 
en 1746, coupa court à de pareils projets dont nous parle 
l'écrivain allemand Handelmann, dans son Histoire du 
Brésil, qui est bien la plus remarquable étude existant sur 
ce sujet. 

Le successeur de Philippe V avait épousé Dona Barbara 
de Bragance, fille de Jean V de Portugal, et cette princesse 
très intelligente, qui possédait le plus grand ascendant sur 
son mari, — ils formaient un ménage modèle — s'exerça 
à faire aboutir une entente entre les deux nations ibériques. 
La preuve qu'elle y réussit nous est donnée dans le traité de 
1750, dont je vous ai parlé. 

Il était infiniment plus aisé à l'Espagne de s'assurer le 
Portugal qu'à la France d'annexer le Brésil. Du reste, pour 
le cas d'une conquête européenne, la cour de Lisbonne ne 
perdait pas un instant de vue sa colonie américaine. L'un 
des plus avisés diplomates portugais, Dom Luiz da Cunha, 
qui fut plénipotentiaire au Congrès d'Utrecht et longtemps 
ambassadeur à Paris, et qui avait l'intelUgence trop avertie 
pour le milieu poUtique du Portugal de Jean V, préconisait 
beaucoup l'idée d'une émigration royale immédiate : la 
dynastie se serait établie à Rio et le souverain aurait pris, 
sans respect pour la mémoire de Charlemagne, le titre 
d'empereur d'Occident. 

« Le Portugal, écrivait-il dans un de ses mémoires si lumi- 
neux dans leur forme terre à terre, peut se diviser en trois 
parties : une qui n'est pas cultivée, une deuxième qui appar- 
tient à l'Église, et la troisième qui ne suffit pas aux besoins 
de sa population. » La perte n'en serait donc pas bien consi- 



86 FORMATION DE LA NATION nKl-..Ml.lÇNNB 



dérable, mais le royaume ne se Irouverait pas même ea 
butte au danger d'une conquête, parce quelcroid'Elspagne 
serait le premier à ne pas vouloir exposer à des reprtoaillet 
ses riches colonies de l'Amérique du Sud, principalfliiient le 
Pérou, que l'expansion brésilienne semblait viser à l'ouest. 

Les limites de l'empire à fonder étaient toutefois toutes 
tracées d'avance, au dire de Dom Luiz da Cunha. Il les dési- 
gnait : l'Oyapoc au nord, le La Plata au sud, et h l'ouest, le 
fleuve Paraguay jusqu'à ses sources et le Madeira qui 
devait se prolonger par le Javary. Ce qui, soit dit en pas- 
sant, aurait donné au Brésil l'Entre-Rios, l'Uruguay et le 
Paraguay. 

Dom Luiz da Cunha ne s'arrêtait pas encore là. Devinant 
et pratiquant l'impérialisme, il songeait à l'échange de la 
province portugaise de l'Algarve contre le Chili et les terri- 
toires aboutissant au détroit de Magellan — la République 
Argentine d'aujourd'hui et la Patagonie — ce qui étendait 
son empire sur deux tiers du continent de l'Amérique 
méridionale. « Si la vision n'est pas susceptible de se réaliser 
de suite, — concluait-il — elle le sera dans l'avenir». 
L'avenir ne lui a pas donné raison, mais Alexandre de Gus- 
mâo, son ami et son confident — les lettres échangées entre 
ces deux hommes si spirituels sont des plus intéressantes — 
parvint, comme nous l'avons vu, à faire lé^timer la con- 
quête de l'intérieur du Brésil. 



Mesdames, Messieurs, 

Le xviiie siècle offre à ceux que tenterait la curiosité de 
connaître intimement le Brésil d'autrefois, deux points 
intéressants par l'aspect particulier de chacun et par le 
contraste qui en résulte : Bahia et Minas, celui-là un centre 
de vie plutôt oisive; celui-ci un foyer de vie plutôt active. 
Je ne veux point dire par là qu'il n'y eut à Bahia que des 
désœuvrés et à Minas que des travailleurs; mais le fait est 
que la caractéristique générale de ces deux noyaux de civi- 
lisation se présente ainsi à l'époque indiquée. 

Bahia était devenue très vite une ville d'églises et de 
couvents. Ses fêtes du culte surpassèrent en éclat celles de 
tout le reste du Brésil, et le peuple, dont les nègres forment 
encore aujourd'hui l'appoint le plus important, y ajoutaient 
un élément de désordre pittoresque qui donnait un relief 
d'originaUté exotique à ce débordement de joviaUté reli- 
gieuse. Les temples de Bahia sont toujours à voir à cause de 
la richesse de leurs boiseries dorées, d'un luxe criard et 
tant soit peu barbare, qui était celui du baroque portugais 
épanoui au Brésil. Les couvents, cependant, ont cessé d'être 
ce qu'ils étaient alors : des cercles mondains où, dans ceux de 
nonnes, l'on arrivait à jouer la comédie héroïque et la farce 
amusante, et où l'on se surpassait en friandises et en fadeurs. 

Centre du gouvernement jusqu'à ce que Rio de Janeiro lui 
ravît ce rang, justement parce que le débouché naturel des 



88 FORMATION HISTORIQUE 



mines se trouvait être son superbe port; centre ecclésias- 
tique, puisque l'archevêque-primat y tenait sa cour; centre 
de justice, puisque la Cour d'appel de la colonie y rendait ses 
arrêts, Bahia fut naturellement le rendez-vous d'un monde 
de fonctionnaires, de prêtres et de magistrats qui s'assem- 
blaient en une société de province, exclusive, pointilleuse et 
envieuse, où les préjugés se donnaient libre cours et où 
l'intrigue fermentait a toute heure. Ce fut la ville par excel- 
lence, au Brésil, des orateurs sacrés, des poètes didactiques 
et des académiciens verbeux. Les sermons tonitruants sup- 
pléaient le théâtre; l'emphase bannissait la sincérité, et la 
rhétorique dispensait de l'étude. 

Le type littéraire de l'époque, en un tel milieu, serait le 
mieux représenté par l'académicien Rocha Pitta, dont le nom 
n'est pas nouveau chez vous, puisque je l'ai rencontré dans 
un recueil français d'anecdotes espagnoles et portugaises 
du XVIII® siècle, composé par l'abbé Bertoux. Ce recueil dit 
que l'on peut juger du goût littéraire au Portugal en cette 
période, par le début suivant, fort prisé et souvent cité, 
de V Histoire de C Amérique portugaise due à l'auteur susmen- 
tionné, laquelle en tout cas sert bien à prouver que les 
Dialogues des Grandeurs avaient porté leurs fruits et que 
l'enthousiasme pour le pays était même devenu exagéré 
et bruyant. Voici le passage de Rocha Pitta trouvé dans le 
recueil français : 

« De toutes les parties du Nouveau Monde, inconnu 
durant tant de siècles, calomnié par tant de savants; de ce 
Monde où jamais ni Hannon par tous ses voyages maritimes, 
ni Hercule le Libyen avec ses colonnes, ni Hercule le Thé- 
bain par ses exploits, ne purent arriver, la plus considérable 
portion, c'est le Brésil : région immense, très heureux 
terrain, dont la surface n'est que fruits, le centre n'est que 
trésors, les montagnes et les côtes ne sont qu'aromates : 
région dont les campagnes payent pour tribut l'aliment le 
plus utile et les mines l'or le plus fin; dont les arbres four- 
nissent le baume le plus exquis, et les mers l'ambre le plus 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 8t> 



précieux : pays admirable à jamais riche, où la nature 
merveilleusement prodigue se répand en fertiles productions 
que, pour l'opulence du Monarque et le bonheur du monde, 
l'art affine en tirant de ses cannes un agréable nectar, et de 
ses fruits une ambroisie délicieuse, dont la liqueur et les 
viandes que les païens les plus polis et les plus cultivés 
faisaient servir à leurs dieux, n'étaient que l'ombre et une 
faible image...» 

L'abbé Bertoux reconnaît toutefois que l'on commençait 
à se dégoûter — l'expression lui appartient — à Lisbonne de 
ces jeux de mots et de ces comparaisons forcées. Dans la 
colonie on devait forcément être moins exigeant, et en ce 
qui regarde l'historiographe Rocha Pitta, l'enflure de son 
style sied à merveille à son admiration ingénue des beautés 
naturelles du pays, à son adaptation vantarde des fables 
locales aux mythes de l'antiquité païenne, à la grandilo- 
quence de ses récits militaires où les épisodes de la défense 
du Brésil prennent sans exception des proportions épiques. 

J'ai dit qu'il serait par excellence le type littéraire de 
l'époque, si un autre ne l'avait précédé et fait d'avance 
blêmir sa gravité par son rire moqueur. Bahia n'eut en effet 
son annaliste solennel qu'après son poète satirique, et ce 
poète fut impitoyable pour les ridicules de son temps, pour 
les travers des personnages qu'il fréquentait, pour les his- 
toires scabreuses ou malhonnêtes qui parvenaient à sa 
connaissance. La rancune des grands, la prison et l'exil ne 
parvinrent jamais à tarir sa verve méchante, qui s'exerçait 
aux dépens du sacré et du profane; qui ne respectait ni vice- 
roi ni prélat, ni justice ni religion. Magistrat lui-même, ce 
poète, Gregorio de Mattos Guerra, était donc un homme des 
mêmes classes que celles qu'il raillait, ce qui le rendait d'au- 
tant plus dangereux et haï. 

Quoique élevé en Portugal et y ayant séjourné trente-cinq 
ans, on en a fait le fondateur et même le symbole de notre 
littérature, en élevant son goût du terroir à un sentiment 
natif et en transformant son humeur aigre en une explosion 



90 Formation uistoiuque 

de particularisme poétique. La critique exagère ainsi à la 
fois le mérite et rinduence de Gregorio de Mattos. Il fut 
une personnalité marquante de son temps et de son milieu, 
parce qu'il était un élément unique comme démolisseur des 
convenances sociales et du respect de la hiérarchie. Il fut 
aussi — on doit bien le reconnaître — national, en ce sens 
qu'il s'adapta d'une façon parfaite îi la société brésilienne 
qu'il avait quittée très jeune; qu'il subit lui-même au plas 
haut degré l'ascendant de la volupté, ou plutôt de la lasci- 
veté qui régnait dans son ambiant, — la mulâtresse fut en 
effet sa Muse; qu'il fut enfin un exemplaire consommé d'un 
phénomène psychologique et de portée sociale que l'un de 
nos meilleurs critiques, M. Araripe Junior, a surnommé 
« obnubilation. » 

Il décrit dans les termes suivants cette clé pour l'intelli- 
gence de la littérature brésilienne, du moins pendant ses 
deux premiers siècles : 

« Ce phénomène consiste dans la transformation que su- 
bissaient les colons qui traversaient l'Océan et s'acclima- 
taient au Brésil. Portugais, Français, Espagnols, à peine 
débarqués et ayant pénétré dans l'intérieur, oubliaient leurs 
origines respectives aussitôt qu'ils perdaient de vue leurs 
pinasses et leurs caravelles. Dominés par la rudesse envi- 
ronnante, étourdis par la nature tropicale, identifiés avec la 
terre, ils devenaient presque tous des sauvages. Si de 
nouveaux colons, successivement arrivés, ne les soutenaient 
pas dans la lutte, ils finissaient généralement par se teindre 
le corps et par adopter les idées, les mœurs et jusqu'à la 
bestialité des indigènes. Les exemples historiques sont nom- 
breux : Hans Stade, Soares Moreno, Anhanguera et les 
interprètes dont Villegagnon eut tant à se plaindre. Le 
jésuite Anchieta lui-même n'a pas échappé à cette influence. 
Son existence parmi les sauvages et le prestige qu'il s'y 
était acquis, supérieur à celui des sorciers indiens, tendent 
à prouver que le missionnaire, sinon en obéissant à une 
contrainte du milieu, du moins par un art consommé. 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 91 



s'était fait un vrai page (sorcier). Son pouvoir ne peut 
bien s'expliquer que par des procédés de magie, acceptés ou 
habilement copiés sur ceux de ses concurrents, et qui lui 
servirent de méthodes de catéchèse. » 

Je ne discuterai pas cette dernière proposition qui me 
paraît plutôt hasardeuse, mais je crois que notre critique a 
pleine raison par rapport à l'influence de la vie de Bahia 
sur le vieux faune qu'était Gregorio de Mattos, quand il y 
rentra pour cultiver le lyrisme créole et la satire dirigée 
contre les trois races. Ce qui serait encore vrai, c'est que 
les qualités essentielles de son œuvre littéraire doivent 
être considérées comme l'expression personnelle d'attributs 
collectifs, car ceux-ci ne cessèrent de faire partie intégrante 
de l'âme brésilienne, toujours prédisposée à la générosité 
envers les faibles et à bafouer les puissants qui veulent abu- 
ser de leur pouvoir. Gavroche a des cousins au Brésil, qui 
lui ressemblent moralement plus qu'on ne pense, — il n'y a 
que la couleur qui diffère, — et les pasquinades de Rio de 
Janeiro au moment de l'Indépendance furent aussi abon- 
dantes et aussi malicieuses que celles de la Rome des Papes. 

Pour décrire l'existence de Bahia au xviii» siècle et voui 
mettre à même d'en juger, je ne pourrais mieux faire qu« 
m'adresser aux voyageurs étrangers qui y ont séjourné 
alors; mais ils sont rares. Le Portugal de la Restauration 
cachait implacablement sa colonie aux vues étrangères; il 
n'avait levé les sévères défenses édictées que par la force de 
traités célébrés avec la Hollande et la Grande Bretagne; 
d'ailleurs les nationaux de ces pays ne paraissent pas avoir 
pris grand avantage de la faculté qui leur était consentie, 
tant ils devaient la trouver hérissée de désagréments. Mais 
si la métropole était maîtresse de l'administration coloniale, 
elle ne l'était point des éléments et ne pouvait empêcher 
que des escadres ou de simples navires isolés, naviguant 
vers la mer du sud, comme on appelait alors le Pacifique, ne 
cherchassent à s'abriter contre la tempête, à réparer quel- 
ques avaries urgentes ou à se refaire des provisions épuisées 



02 FORMATION IIISTOIUQUC 



dans quelques ports de la côte brésilienne. L'humanité 
avait ses droits, même avant la déclaration des Droits de 
l'Homme, et, détenus à bord de leurs bateaux ou débarqués 
mais avec des soldats constamment à leurs trousses, ces 
voyageurs se rendaient compte des ressorts qui faisaient 
marcher cette société, de même que les Hollandais allant 
en députation et sous escorte, de Deshima à Yeddo, par- 
vinrent à se renseigner aussi exactement sur le Japon des 
Shoguns que le témoigne l'ouvrage de Kaempfer. 

C'est de la sorte que Froger, dans la relation du voyage 
de l'escadre de M. de Gennes, accompli à la fin du xviii« siè- 
cle, écrit que les habitants de Bahia, si l'on en excepte le 
menu peuple qui est insolent au dernier point, sont o propres, 
civils et honnestes, et qu'ils aiment le sexe à la folie, n'épar- 
gnant rien pour les femmes, dont ils sont extrêmement 
jaloux... » Je vous fais grâce d'autres particularités qui 
mettent trop à découvert la vantardise mascuUne. Il y a 
mieuxdu reste. Le voyage autour du monde de M. Le Gentil, 
imprimé à Amsterdam, en 1728, contient des détails extrê- 
mement curieux sur la Bahia de cette époque, a Si on ôtait 
au Portugais, écrit-il, leurs saints et leurs maîtresses, ils 
deviendraient trop riches. » C'était en effet leurs principales 
sources de dépenses. Milord Galloway, qui commandait 
les Anglais en Portugal pendant la guerre de Succession, 
avait du reste à ce sujet une théorie remplie du bon sens 
britannique. 

Selon lui, la loi de l'équilibre établie par la Providence 
pour tout l'univers voulait qu'il y eut des peuples indolents 
et prodigues auxquels l'or était échu en partage, à côté des 
peuples pauvres mais laborieux qui suppléaient par leur 
industrie au manque de métaux précieux. Ceux-ci leur 
parvenaient, comme il est juste, par la vente des produits 
manufacturés, car si les autres nations devenaient égale- 
ment industrielles, ce serait le cas d'aller, la main armée, 
arracher l'or « que la Providence a remis comme un dépôt 
entre leurs mains». « Votre indolence, pérorait impertur- 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 93 

bablement Milord Galloway dans ses propos aux Portugais, 
est le lien de la société entre les peuples de l'Europe. » 

M. Le Gentil, malgré les sucreries dont on lui avait fait 
cadeau, est fort peu aimable envers les gens de Bahia, qu'il 
considère comme trompeurs sous leurs manières affables et 
qu'il décrit aussi corrompus de mœurs que possible, sans en 
excepter les religieuses. Il y a beaucoup d'exagération dans 
ces récils, bien que dans le fond il y ait quelque vérité, 
comme il y a du comique outré dans celte caricature qu'il 
fait des Portugais : « en longues robes de chambre, le rosaire 
en écharpe, l'épée nue sous la robe et la guitare à la main, 
se promenant sous les balcons de leurs dames, et là, d'une 
voix ridiculement tendre, chantant des airs qui faisaient 
regretter la musique chinoise ou nos gigues de basse Bre- 
tagne. » 

Le livre contient néanmoins des croquis délicieux et 
désopilants, tels que des soirées muettes chez le vice-roi, 
où l'on riait peu et où l'on s'ennuyait beaucoup, « comme 
c'est rétiquette du palais»; des visites à l'archevêché où 
trônait un saint vieillard a qui aime à raconter et qui 
raconte bien»; d'une nuit de Noël au couvent de Sainte- 
Claire, où les nonnes que l'on dirait « possédées de quelque 
esprit follet», jouèrent à tue-tête des instruments divers, 
depuis la harpe jusqu'au tambourin, et firent le récit, 
mi-satirique, mi-sentimental, des intrigues galantes des 
officiers de la garnison, dont quelques-uns les courtisaient; 
enfin et surtout la fête populaire de San Gonçalo d'Ama- 
rante, où le vice-roi, malgré son âge, fut forcé de danser et 
de sauter comme une jeune homme, et où le dévergondage 
ne connaissait pas de bornes, toutes les courtisanes de la 
ville s'étant donné rendez-vous pendant ces jours de 
réjouissances sensuelles dans les bosquets qui entourent 
l'église, comme s'il s'agissait d'un temple de Cypris érigé 
en pleine Hellade, au milieu des lauriers-roses et des myrtes. 
Le Gentil reconnaît toutefois que Dionysos n'était pas invité 
à la fête dont Aphrodite faisait seule les honneurs. 



94 FOIOIATION UISTOIUQUE 

La vie à Minas-Geraes avait un tout autre aspect. La 
sensualité n'y était plus béate : elle était fiévreuse; le» 
convoitises et les haines s'alfirmaient par des crimes; l'or 
inspirait des méfaits comme si la malédiction du nain 
Albéric de la légende allemande avait pesé sur tout le métal 
précieux de la terre, sur celui que roulaient parmi leurs 
fiables les fleuves brésiliens, aussi bien que sur celui que 
gardaient les joyeuses filles du Hhin. Et la malédiction 
s'acharna tellement sur celte contrée d'une richesse 
fantastique, tant que dura la recherche, que l'on dirait 
vraiment que l'anneau fatal des Niebelungen y avait été 
mystérieusement charrié. 

Baptisée dans le sang des bandes qui se disputaient les 
découvertes, la Capitainerie de Minas-Geraes, séparée de 
Saint-Paul comme tout l'ouest le deviendrait à mesure que la 
colonisation s'y répandrait, se peupla et prospéra naturelle- 
ment en même temps que l'existence de l'or se confirmait 
au fond de ses vallées ou dans les flancs de ses montagnes ; 
mais elle-même ne s'enrichit point. La cour et la métropole 
purent se payer de coûteuses fantaisies; Minas-Geraes de 
son côté assista à l'éclosion dans son sein d'un luxe sans 
bien-être; sa société arriva à se couvrir d'une couche super- 
ficielle de culture qui, réfléchissant la lumière crue des 
tropiques, ne laissa pas d'éblouir. Malgré tout cela, son pro- 
grès ne s'accusa d'une façon plus prononcée qu'après que 
l'or fût épuisé et que l'agriculture fut forcée de prendre la 
place des fouilles minières pour nourrir le monde que 
celles-ci avaient attiré. 

Minas cependant se peupla si rapidement qu'au moment 
de l'attaque de Rio de Janeiro par Duguay-Trouin, en 1711, 
six mille hommes — des Paulistes et des étrangers, comme 
l'on désignait ceux qui ne venaient pas de Saint-Paul — 
accoururent à la défense de la ville, mais malheureusement 
quand sa rançon avait déjà été stipulée et acceptée. Le 
gouverneur ne voulut pas consentir à la violation de la 
convention. La découverte des mines avait, en vérité. 



DE LA. NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 95 

provoqué en Portugal, dès le commencement du xyiii© siè- 
cle, un si grand courant d'émigration vers le Brésil, que le 
Conseil d'outre-mer — la corporation chargée d'élaborer les 
lois et décrets royaux et de faire rapport sur les litiges admi- 
nistratifs, à laquelle étaient ainsi affectées les affaires des 
colonies et qui en quelque sorte présidait à leurs destinées — 
s'en émut, craignant, disait une de ses consultations offi- 
cielles, que sous peu la possession ne comptât autant de 
sujets blancs que la métropole. 

C'était la colonisation spontanée, qui dépassait définiti- 
vement la colonisation déterminée par les troupes d'occu- 
pation détachées des forces militaires du Royaume, et par 
les émigrants spécialement engagés en vue de favoriser le 
peuplement de l'immense contrée. On paraissait, surtout à 
ce moment-là, loin d'un élément qui avait été abondant 
pendant le premier siècle : celui des déportés et aussi des 
fugitifs de la justice, accourus vers des capitaineries féodales 
où le souverain avait renoncé à l'exercice de sa juridiction, 
et vers des capitaineries royales où la prescription des crimes 
était assurée même aux condamnés à mort, hormis pour les 
forfaits d'hérésie, de trahison, de sodomie et de fabrication 
de fausse monnaie. 

Le mot criminel avait du reste en ce temps-là une portée 
que l'humanité de nos Codes d'aujourd'hui et surtout 
l'indulgence de nos sentiments et le développement de notre 
intelUgence ont de beaucoup atténuée. Il suffit de rappeler, 
avec l'un de nos plus éminents historiens, Joâo Francisco 
Lisboa, que de simples infractions, bien plus, des actes qui à 
présent peuvent être impunément pratiqués, n'étant pas- 
sibles d'aucun châtiment — comme dire la bonne aventure 
ou embrasser une joUe fille — étaient alors punis de la dépor- 
tation, laquelle ne s'étendait pas à moins de deux cent- 
cinquante espèces de méfaits. Ceci expUque que beaucoup 
de ces soi-disant criminels étaient, une fois débarqués sur 
nos plages hospitaUères, en mesure de devenir d'honnêtes 
et dignes citoyens avec d'autant plus de facihté que l'exis- 



^96 FORMATION HISTORIQUE 

tence cessait d'avoir pour eux les mêmes rigueurs. Des terres 
fertiles leur étaient ofîertcs comme elles le seraient plus 
tard aux bons travailleurs que ne tenteraient pas les coups 
de fortune des mines, déjà dépouillées de toutes les fantaisies 
et de toutes les légendes dont les avait affublées l'imagi- 
nation des premiers chercheurs d'or, formant de la sorte 
un bien joli chapitre du folk-lore national. 

La population qui fonda Minas — je fais donc allusion à 
celle du début qui ouvrit cette région aux autres émigrants 
— était une population déjà nationale par la naissance et 
qui avait reçu comme héritage précieux cette adaptation 
complète au miUeu brésilien qui s'étendait des aliments 
indigènes — le maïs, la banane, la farine de manioc — au 
hamac de repos, des armes de guerre — l'arc et la flèche — 
aux mélancohques créations Imaginatives de la vie animale 
et de la vie surnaturelle. C'était des hommes aux muscles 
de fer et aux jarrets d'acier qui avaient traversé pour en 
arriver là de rudes épreuves, mais qui n'étaient pas autant 
à plaindre que les colons et les nobles des primitives dona- 
tions, parce qu'ils comptaient alors derrière eux deux 
siècles de civilisation locale. 

C'est ainsi qu'ils disposaient d'éléments de succès qui 
avaient manqué à leurs devanciers des premiers temps, les 
seigneurs féodaux improvisés pour la défense de la posses- 
sion contre les incursions étrangères et leurs vassaux, 
fidèles ou rebelles. Ces éléments comprenaient les cultures 
acclimatées et dont beaucoup avaient été introduites par 
les Jésuites, agents par excellence au xvi® siècle du dévelop- 
pement et de la moralité de la colonie —7 le cocotier, par 
exemple, qui est devenu inséparable de notre paysage, est 
un arbre importé; — les habitudes transformées de façon 
à garantir davantage la réussite des entreprises périlleuses 
vers l'inconnu; les animaux de labeur, chevaux et bœufs, 
et ceux servant à l'alimentation, poules et canards, qui 
JTianquaient au Brésil antérieur à l'époque historique. 

Les nouveaux venus — les emboabas, comme les surnom- 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 97 

mèrent les Paulistes, d'après un mot indien, parce qu'ils 
portaient des jambières — avaient cependant pour eux le 
nombre, en plus de l'ambition stimulée par l'envie, et une 
période en dériva de démêlés sanglants, aggravés par des 
cruautés et des lâchetés qui sont de toutes les histoires 
quand se déchaînent les mauvaises passions et que se réveil- 
lent les appétits malsains, quand le mysticisme religieux 
a cessé de les contenir et que l'autorité ne possède pas encore 
les moyens ni l'énergie suffisante pour les réprimer, 
i Après cette phase anarchique que connaissent mieux 
que d'autres les sociétés secouées par la névrose de l'or et 
des pierreries, comme la Californie, l'Australie et le Cap, — 
et encore l'intérieur du Brésil, aux xvii® et xviii® siècles, 
ne pouvait manquer d'être différent de contrées explorées en 
plein xix<5 siècle — vint la période d'étroite surveillance 
administrative et de sévère exclusivisme ofliciel, qui dé- 
tourna au profit de l'État la fortune enfin livrée par le sphinx 
si longtemps interrogé. 

Si l'État n'était pas intervenu en édictant des règlements 
draconiens pour réclamer ses droits au partage, un partage 
léonin, et épier les concurrents à l'exploitation, le résultat 
n'en aurait pas été beaucoup plus avantageux pour les 
particuUers, parce que les conditions dans lesquelles s'effec- 
tua l'exploration des gisements de quartz et des cours d'eau 
ne présentait que des aspects à la longue ruineux pour ceux 
qui s'y adonnaient. D'abord, cette industrie s'exerçait de la 
façon la plus empirique; ensuite, tout le monde s'occupa de 
mines, personne ne songeait aux provisions qui toutes 
devaient venir de la côte et se vendaient à des prix exorbi- 
tants; enfin, on sait que la prodigaUté la plus folle accom- 
pagne toujours les gains rapides, et que les heureux de cette 
espèce ne croient vraiment avoir atteint la fortune que 
quand ils peuvent se hvrer au luxe le plus extrava- 
gant. 

M. Joâo Ribeiro rappelle à ce propos les paroles prophé- 
tiques du grand Imaginatif que fut le Père Antonio Vieira, 

7 



. 96 FORMATION HISTORIQUE 

en prêchant sur l'efTet que produirait la découverte des 
mines toujours poursuivies par les aventuriers comme but 
principal de leur activité. 

« Dès ce jour vous commenceriez à être les régisseurs et 
non plus les maîtres de tous vos biens. Votre esclave ne 
serait plus à vous, de même que votre canot ou votre chariot 
ou votre bœuf, lequel ne vous appartiendrait que pour le 
nourrir et vous aider au service. Votre maison vous serait 
ravie pour servir de logement aux fonctionnaires des mines; 
votre plantation de canne à sucre resterait en friche, parce 
que ceux qui la cultivent s'en iraient aux mines, et 
vous-même, vous ne vous appartiendriez plus, parce que 
l'on vous écraserait de fardeaux, sans nul souci de vos 
aptitudes; seuls, vos moulins auraient beaucoup à moudre, 
parce que vous et vos enfants y seriez les broyés. » 

Le despotisme portugais était-il d'une insensibilité aussi 
poignante que pourrait le faire croire cette vision de chaire, 
confirmée par la conspiration qui à la fin du xviii* siècle 
essaya de soustraire la colonie au pouvoir de la métropole, 
fondant dans le continent méridional le pendant de la 
République de l'Amérique du Nord? 

Les colonies tendent toutes à s'émanciper de leurs métro- 
poles — c'est la règle générale déterminée par la croissance 
et par le besoin de liberté, règle qui s'étend du règne animal 
au domaine social. Ce n'est pas que le Portugal ait été plus 
tyrannique que n'importe quelle autre nation à possessions. 
L'ancien régime était à peu près le même partout : Taine 
n'y aurait pas trouvé grande différence s'il l'avait étudié 
ailleurs qu'en France. 

Le quint de l'or, l'impôt dont Minas-Geraes se plaignit 
toujours, surtout quand on parlait de payer les arriérés 
sur une contribution estimée fixe, avait été établi lors de la 
découverte du pays comme un impôt problématique et qui 
serait, le cas échéant, le grand profit de la métropole. Le 
reste du système tributaire, formé presque totalement par 
des taxes directes — les dixièmes et les vingtièmes de la 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 99 

production — étaient, selon l'expression de l'historiett 
Joâo Ribeiro, dans sa majeure partie appliqué aux intérêts 
de la colonie. Ce que le roi recevait en qualité de grand 
maître de l'Ordre du Christ défrayait les dépenses du culte. 
Ceci pour la partie financière. Quant aux lois criminelles, 
elles s'étaient vues au début, dans l'intention de favoriser 
la colonisation, interprétées avec une latitude qui était 
de la tolérance; et le donataire de Pemambuco, qui, si 
vous vous souvenez encore de ce que j'ai dit de lui, était 
un homme à principes, se plaignait même amèrement au 
roi de l'ampleur accordée au droit d'asile entre les capitai- 
neries féodales. 

Si les Ubertés municipales qui, au xvi« siècle, avaient 
été octroyées pareilles, au Brésil, à celles qui rappelaient 
encore en Portugal la domination romaine — les droits 
étendus aux villes et la législation qui à travers les Visigoths 
et les Arabes se conserva imprégnée du particularisme 
latin — offraient au xviiio siècle l'apparence d'un visible 
déclin, l'aspect en était général dans toute la vie communale 
européenne ou de caractère européen. Les premières at- 
teintes aux franchises locales dataient au Brésil d'un événe- 
ment qui avait été un considérable progrés politique 
et social, je veux dire de la superposition de l'État à tendan- 
ces unitaires aux Capitaineries privées. 

Nous avons vu comment la première ébauche féodale 
avait dû être effacée de par sa propre et rapide flétrissure, 
et comment l'unité administrative et miUtaire, mise à l'essai 
par la métropole, fut raffermie par l'union que produisirent 
le mouvement général contre l'ennemi hollandais, maître 
d'une bonne partie du Brésil, et le mouvement général de la 
colonisation spontanée provoqué par le sucre et surtout par 
leS mines. Ce sont deux mouvements à base déjà patriotique, 
encore qu'ils ne pussent se parer de ce titre, qui dénonçait 
un sentiment instinctif dans l'un des cas et en embryon dans 
l'autre. L'effet de cohésion qui devait en résulter consti- 
tuerait le correctif de la tendance fortement dispersive des 



100 FORMATION HISTORIQUE 

premiers groupements de colonisation, dont chacun était 
devenu un cycle d'activité. 

C'est de cette façon, par la force d'attraction, que sur le 
Sâo-Francisco se rencontrent le mouvement descendant 
de Pemambuco et la colonisation autonome de Sergipc, 
déterminée par les « entrées» à la poursuite des Indiens, et 
que le mouvement ascendant de la Capitainerie de Duarte 
Coelho, commencé en 1584 par l'occupation de Parahyba, 
passa au Rio Grande, arriva au commencement du 
xvii» siècle au Céarâ, — y souffrit, avant de reconquérir le 
Maranhâo sur les Français, des retards causés par les ven- 
geances des sauvages contre ceux qui essayaient de les 
réduire en esclavage, — et arriva au Para à temps pour 
le dérober aux pirates français, hollandais et anglais. 

Vous n'ignorez pas que ceux-ci cherchèrent et trouvèrent 
refuge dans le pays de l'El-Dorado, la chimère de Raleigh, 
cette contrée — vraie res nullius — qui s'étend de l'Oyapoc, 
où s'arrêta la marche portugaise vers le nord, à l'Orénoquc, 
où fit halte la marche des Espagnols de l'isthme de Darien 
vers l'est, et dans laquelle les espoirs déçus de ces trois 
grands pays maritimes, successivement rivaux des puis- 
sances ibériques, trouvèrent un semblant de compensation 
dans les territoires qui s'appelèrent les Guyanes française, 
anglaise et hollandaise. 

Le reste du Brésil a obéi à la même loi de convergence 
qui donna lieu à un schéma de groupement dont le rythme 
commun à tous est formé, selon l'expression très heureuse 
de M. Joâo Ribeiro, par l'alternance du particularisme 
centrifuge et de la gravitation poUtique. Au xviiie siècle, 
par exemple, grâce aux désordres des étabUssements des 
mines, c'est le libre esprit des Capitaineries initiales qui 
reparaît, pour être de nouveau pUé et conduit dans une seule 
direction générale par la monarchie indépendante. 



La richesse de Minas-G^raes — richesse toute apparente 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 101 

et improductive, du moins par rapport à la colonie et 
dans les conditions où elle fut exploitée — a été bien passa- 
gère. Elle dura tout au plus un siècle : je parle bien entendu 
de la richesse minière. Quand la Cour portugaise arriva 
au Brésil au commencement du xix® siècle, le spectacle 
qu'offrait la Capitainerie de l'or était loin d'être le même 
qu'au xviiie siècle. En 1750, il est estimé que 80.000 per- 
sonnes, c'est-à-dire un tiers de la population, s'occupaient 
de mines : au moment de l'Indépendance, en 1822, leur 
nombre était descendu à cinq mille. La production de 
Tor qui jusqu'en 1820 s'éleva, suivant les calculs de Von 
Eschwege, à plus de 945.000 kilogrammes, avait tellement 
diminué qu'en 1819 le quint rapporta seulement 105 kilo- 
grammes. 

Il en avait été de même pour les diamants, qui atti- 
rèrent une population de 40.000 aventuriers vers le district 
de Minas où ces pierres furent trouvées en si grande pro- 
portion, que le prix du diamant baissa en Europe de trois 
quarts et que, pour maintenir ses profits, le gouvernement 
portugais fut forcé de transformer sa surveillance en 
espionnage, de châtier sévèrement les fraudes, d'élever 
de 40.000 à 240.000 reis (1.500 francs environ) l'impôt per 
capita, et ensuite de créer le monopole d'État, que Pombal 
entoura de tant de rigueurs administratives que cette 
industrie réduite de libre à asservie ne connut plus de pros- 
périté. 

Un coup bien sérieux aussi avait été porté aux intérêts 
brésiliens par la perte de la Colonie du Sacramento où 
fiorissait le plus scandaleux et le plus avantageux commerce 
de contrebande avec la ville de Buenos-Ayres située en 
face, les provinces de Tucuman et du Paraguay, et même 
par-dessus les Andes, avec la vice-royauté du Pérou. Les 
marchandises introduites de la sorte et qui provenaient 
d'Europe par voie de Rio de Janeiro pouvaient se vendre 
à Lima meilleur marché que celles descendues de Panama, 
où les marchands d^ Séville, possesseurs du monopole de 



102 FORMATION HlâTOBIQUB 

trafic dans les colonies espagnoles, célèbnlaBt à lev 
profit les foires de Porto BcUo. 

Le désir de mettre fin à c,ettc contrebande cUrénée qui 
prenait le plus court chemin, du moins pour arriver à 
Buenos Ayres — et quant à la distance jusqu'au Pérou, 
elle était compensée par les gains — entra pour beau- 
coup dans la résolution du gouvernement de Madrid 
d'expulser les Portugais de la surnommée Banda Orienta^ 
du moment que la métropole espagnole ne voulait pas 
rendre franc le commerce, ce qui serait au Brésil le premier 
acte résultant du transfert de la Cour. C'est à peine si les 
anciens règlements furent levés en 1778, l'année après le traité 
des limites qui accordait la Colonie du Sacramento à 
l'Espagne, les nouveaux règlements n'autorisant que le 
trafic direct avec la mère-patrie, 



Les mines ne furent toutefois pas l'unique raison du 
peuplement qui suivit la conquête de l'intérieur du Brésil. 
A côté d'elles il y eut, comme cause déterminante, spéciale- 
ment vers le nord, entre Bahia et Maranhào, en une région 
nonobstant sujette aux sécheresses prolongées et formant 
contraste avec les plaines inondées de l'Amazonie, une 
industrie plus paisible et moins aléatoire, l'élève du bétail, 
caractéristique de notre serlâo, Sertâo est le nom générique 
de cette section moins attirante du pays, contrée dévoilée 
comme les autres par les chercheurs d'or, parcourue par 
les expéditions et les guérillas de l'époque de la domination 
hollandaise et, enfin, colonisée par ces éleveurs auxquels 
revient le mérite de s'y être fixés et de l'avoir utilisée dès 
le XVII® siècle, un siècle donc avant l'occupation perma- 
nente de l'intérieur méridional et central où les mines 
étaient situées. La population clairsemée que l'industrie 
pastorale retint sur ces champs à pâturages, au climat 
plus frais et moins humide qu'à la côte, y prit un carac- 
tère tout à fait particulier : elle est de race bien plus pure 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 103 



que celle du littoral, peu mélangée de sang indien et 
presque pas de sang nègre, courageuse au travail, sobre, 
se nourrissant surtout de viande et de laitage, assez méfiante, 
fière de se suffire presque à elle-même, encline aux rêveries 
héroïques, prompte à recourir aux solutions violentes, 
douée généralement de sentiments chevaleresques et 
occasionnellement portée à des crises d'exaltation religieuse. 

Personne n'a mieux décrit le serlâo qu'un de nos écri- 
vains, mort il n'y a pas deux ans, en pleine jeunesse, dans 
des circonstances particulièrement dramatiques. Euclydes 
da Cunha s'est révélé maitre écrivain par le Uvre puissant 
qu'il a publié sur les aspects et sur l'homme de ces régions; 
livre, je puis même dire extraordinaire, parce qu'il allie 
de soHdes connaissances scientifiques et des aperçus impré- 
vus à un style nerveux et original. Je regrette de ne pas 
pouvoir vous citer des chapitres entiers d'un tel ouvrage, 
mais je ne saurais m'empêcher de vous en lire quelques 
passages qui vous aideront à saisir la physionomie de la 
contrée à laquelle je viens de faire allusion : 

« Hegel, écrit-il, a défini trois catégories géographiques 
comme les éléments fondamentaux collaborant avec 
d'autres à la réaction exercée sur l'homme pour créer des 
différenciations ethniques. Ce sont les steppes de végéta- 
tion rachitique ou vastes plaines arides ; les vallées fertiles, 
d'une irrigation abondante; les côtes et les îles. Les llanos 
du Venezuela, les savanes qui élargissent la vallée du 
Mississipi, les pampas démesurés et la vaste terrasse des 
Andes sur laquelle se meuvent des dunes, s'inscrivent 
rigoureusement dans la première catégorie... Mais ils ne 
fixent pas l'homme à la terre. Leur flore rudimentaire de 
graminées et de cyperacées, renaissant robuste aux saisons 
pluvieuses, est une incitation à la vie pastorale, aux 
sociétés errantes de pâtres, se mobiUsant avec une extrême 
rapidité, constamment occupés à dresser et à défaire leurs 
tentes, et dispersés aux premières lueurs de l'été. 

Aux seriôes du nord du Brésil néanmoins, qui à pre- 



104 FORMATION HISTORIQUE 

mière vue leur sont semblables, il manque une place dam 
le tableau du penseur germanique. Quand on les traverse 
en été, on croit en effet qu'ils se rangent parfaitement 
dans la première catégorie; mais (juand on les traverse 
en hiver, on croit qu'ils forment partie intégrante de la 
seconde. Tantôt effroyablement stériles, tantôt merveil- 
leusement exubérants. En pleine sécheresse, c'est positive- 
ment le désert. Si le fléau ne se prolonge pas au point de 
provoquer de pénibles exodes, l'homme lutte comme les 
arbres, avec les réserves emmagasinées aux jours d'abon- 
dance, et dans ce combat féroce, anonyme, terriblement 
obscur, noyé dans la solitude des plateaux, la nature ne 
l'abandonne pas entièrement. Elle le soutient bien au delà 
des heures de désespoir qui accompagnent l'épuisement des 
dernières «cacimbas, » c'est-à-dire des derniers réservoirs 
d'eau ou citernes. 

« Les pluies surviennent et la terre se transfigure, revê- 
tant des aspects fantastiques qui contrastent avec la déso- 
lation précédente. Les vallées sèches se changent en rivières; 
les mornes dénudés, subitement verdoyants, deviennnent 
des îles. La végétation pare de fleurs, en les recouvrant, 
les trous béants, voile la rudesse des ravins, arrondit en 
collines les amas de blocs superposés, de sorte que les 
grandes plaines, entremêlées de vaUons, se relient par des 
courbes plus suaves aux hauts plateaux. La température 
tombe, la siccité anormale de l'atmosphère disparaît en 
même temps que les embrasements qui suffoquent. Le 
paysage acquiert de nouveaux tons, la transparence de 
l'air met en relief les lignes plus légères dans toutes les 
nuances de forme et de couleur. Les horizons se dilatent. 
Le firmament perdant le bleu foncé des déserts remonte 
et se fait plus profond sur l'éclosion revivifiante de la terre. » 

L'homme a collaboré à ce résultat avec les éléments 
météorologiques et autres causes naturelles. Il a été, 
suivant l'expression de l'auteur, un remarquable agent 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 105 

géologique, en se chargeant du rôle d'infatigable créateur 
de déserts. Le feu qui avait été un instrument essentiel 
dans I l'agriculture primitive des indigènes, au moyen 
duquel ils changeaient de vastes zones de forêts en des 
landes attristées, couvertes d'une végétation différente et 
rabougrie, fut employé avec une pareille insouciance par 
les colonisateurs portugais, aussi bien par ceux qui ne 
voulaient que des champs pour leurs troupeaux que par 
ceux qui, à la recherche d'esclaves et de métaux précieux, 
tenaient à avoir leurs horizons libres et détestaient les 
masses d'arbres où les surprises étaient faciles. 

Car il faut bien le reconnaître, et je dois le répéter, par- 
dessus toute raison de l'expansion brésilienne figure, moins 
avouable et moins honorable, celle de la chasse aux indi- 
gènes. Ce fut cette poursuite effrénée et impitoyable qui 
mit en contact hostile, dès la première moitié du xvii® siècle, 
avant même que l'union fût rompue, les deux nationalités 
péninsulaires dans la région baignée par les grands fleuves 
Paranâ et Paraguay, où les Jésuites espagnols avaient 
fondé de florissantes et heureuses missions et où l'Espagne 
comptait déjà deux villes naissantes: — la ville royale de 
Guayra, h l'embouchure du Pequiry, et Villa Rica, sur 
rivahy. La destruction des établissements de la catéchèse 
et la prise des étabUssements civils étaient des actes de 
guerre et de vandalisme pratiqués en pleine paix et même 
sous le régime de la fusion poUtique, par les entreprenants 
Pauhstes, mais tolérés par les autorités coloniales. Je vous 
ai signalé qu'ils eurent pour résultat l'annexion de cette 
admirable région qui compta ses martyrs avant même de 
compter ses colons, et d'où les aventuriers brésiUens éten- 
dirent facilement jusqu'à l'Uruguay leurs incursions, 
constamment transformées en conquêtes. Le Brésil, 
comme toute autre nation progressive, s'est formé de ces 
conquêtes. 



VI 



Mesdames, Messieurs, 

A Bahia comme à Minas-Geraes, les deux Capilainerieft 
dont nous nous sommes occupés spécialement l'autre jour, 
la population esclave arriva à dépasser la population 
libre, mais la vie était là trop joyeuse et ici trop surveillée 
pour que cette circonstance pût inspirer des craintes bien 
sérieuses. Cependant, le premier Quibmbo (ou rassemble- 
ment de nègres marrons) dont fassent mention nos chro- 
niques se trouvait à Bahia et date de 1575; mais le plus 
important et le plus connu, qui a vécu dans l'histoire et qui 
subsiste dans la légende, est celui de Palmarès à Alagôas, 
détruit en 1699. Sa croissance et son organisation obéirent 
aux lois naturelles des sociétés humaines. Aux premiers 
fugitifs d'autres se réunirent dans l'épaisseur des forêts 
vierges; des familles s'ébauchèrent; les huttes de pisé et 
à toits de palmes se groupèrent; une palissade et des bas- 
tions de pisé les entourèrent, comme en Afrique, d'où 
venaient ces nègres; des champs de manioc et de légumes 
furent cultivés en dehors de l'enceinte ; des rapports et des 
échanges s'établirent avec les esclaves des propriétés les 
moins éloignées : une ville et une société se trouvaient 
fondées, dont le voisinage inquiétait les planteurs, autant 
à cause des déprédations auxquelles étaient exposées 
leurs cultures qu'à cause du mauvais exemple et de la 
tentation que le quilombo représentait pour leurs esclaves. 



FORMATION DE LA NATION BRÉSILIENNE 107 

Une espèce de police rurale, composée de nègres créoles 
et de mulâtres libres, était chargée par ces propriétaires 
de parcourir les districts à moitié sauvages où se dressaient 
d'ordinaire les quilombos, et de ramener les esclaves fugi- 
tifs. On les nommait capitaines des bois ou des prairies, 
et l'institution subsista, en ce qui concerne sa dernière 
tâche, jusqu'à l'abolition de l'esclavage. Le métier exigeait 
de l'audace et une grande endurance physique; et encore, 
armés jusqu'aux dents, ces gens se faisaient accompagner 
de cliiens courants que l'humanité de nos mœurs fit dispa- 
raître dans la suite. 

Je laisse à votre imagination le soin d'évoquer les poi- 
gnants épisodes de cette chasse à l'homme, les traitements 
barbares auxquels les capturés étaient assujettis par leurs 
poursuivants, et les représailles qui occasionnellement 
étaient réservées à ces derniers. Des abus, comme il est 
naturel, prirent leur origine de cet état de choses. Il y avait 
des capitaines des bois qui enlevaient eux-mêmes des 
esclaves pour les ramener comme fugitifs et toucher la 
récompense, et d'autres qui hébergeaient les fugitifs pen- 
dant des mois et tiraient profit de leur travail avant de les 
livrer. Mais, somme toute, l'institution eut cet avantage, 
dans son horrible fonctionnement, d'empêcher que le 
Brésil ne se remplît de refuges de nègres marrons, qui y 
auraient rendu la vie impossible par le manque de sécurité. 

On peut d'ailleurs juger des dimensions que ces quilom- 
bos étaient susceptibles d'acquérir, par celui qu'un histo- 
rien allemand n'hésite pas à qualifier de Negerstaat (État 
nègre) et qui se maintint de la sorte pendant plus d'un 
demi-siècle. Palmarès naquit des conditions de trouble 
profond apportées à la Capitainerie de Pernambuco par 
l'invasion hollandaise. On admet même comme possible 
que son point de départ ait été, non la réunion d'esclaves 
fugitifs rassemblés à dessein, mais une cargaison de nègres 
d'Afrique débarquée sur la côte par un corsaire hollandais 
qui, s'étant emparé du navire négrier portugais, aurait 



108 FORMATION HISTOHIQUB 

manqué du temps nécessaire pour aller vendre sa proie 
vivante et aurait été pressé d'employer à la guerre le 
navire capturé. 

En tout cas, d'anciens esclaves des nombreuses planta» 
tions dévastées et abandonnées pendant l'invasion — 
esclaves qui ne s'étaient pas enrôlés sous les drapeaux 
hollandais ou portugais — se joignirent à ce premier 
noyau, lequel engendra d'autres quilombos. Bientôt, de 
nombreux petits quilombos entourèrent le grand et cou- 
vrirent le terriloirc actuel d'Alagôas, tous reconnaissant 
l'autorité du plus ancien. C'est alors que survint cette 
ébauche d'organisation sociale qui ne rend pas exagérée 
l'expression, que j'ai rapportée, d'État nègre. 

Cette organisation se basa, comme toute autre à son 
début, sur le meurtre et le pillage. Les plantations isolées 
furent attaquées et incendiées, les richesses, les troupeaux 
et les esclaves conduits au quilombo, les blancs massacrés, 
leurs femmes et leurs filles distribuées comme le meilleur 
butin aux guerriers. La situation prit un aspect si lamen- 
table que Maurice de Nassau, après la trêve, voulut y 
pourvoir au moyen d'une expédition dont les résultats 
cependant, certainement incomplets, se virent compromis 
par la campagne libératrice qui permit au Quilombo de 
Palmarès de se reconstituer plus fort que jamais, au point 
de pouvoir braver les forces militaires de la Capitainerie de 
Pemambuco. 

Dans ces conditions il ne restait aux planteurs, pour 
s'assurer quelque peu contre le danger, q'uà entrer en rela- 
tions avec ces noirs, à obtenir par l'entremise de leurs 
propres esclaves le rachat de leurs femmes et de leurs 
filles, à payer des contributions aux déprédateurs et à 
établir avec eux des rapports de commerce, en échangeant 
les produits de leurs cultures contre des armes et des muni- 
tions. L'État nègre suivait donc la marche de toute évolu- 
tion. 

Pour ce qui est de son organisation domestique, il se 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 109 



donna un chef à vie, le Zumbi, auquel tous étaient tenus 
d'obéir aveuglement. En effet, la paix des différents qui- 
lombos, administrés chacun par un commandant qui cumu- 
lait les fonctions de magistrat, ne fut jamais troublée par 
aucune conspiration ni par aucun soulèvement. Les lois 
étaient transmises oralement, la reUgion se composait 
d'un mélange de symboles catholiques et de fétichisme 
africain, l'esclavage existait comme en Afrique, pour les 
propres frères de race faits prisonniers dans les combats, 
les citoyens des quilombos n'étant autres que ceux qui 
s'y ralhaient volontairement. 

La population entière de Palmarès s'est élevée, selon 
l'estimation portugaise, à 20.000 âmes, dont la moitié 
composée d'hommes armés. Leur résistance fut héroïque 
lors de la dernière attaque contre la capitale fortifiée, 
formée de petits groupes d'habitations à l'ombre de grands 
palmiers et au miUeu de laquelle coulaient, venant des 
montagnes, des ruisseaux qui allaient se déverser dans un 
étang central très poissonneux. 

Ce ne fut qu'à la fm du xvii® siècle, qu'un gouverneur 
général de Pernambuco montra assez d'initiative pour 
faire cerner ce redoutable quilombo, dont le nom 
seul faisait reculer les plus hardis. Caetano de Mello e 
Castro — c'est le nom de ce vaillant administrateur — 
réclama l'aide du gouverneur de la Capitainerie de Bahia, 
lequel lui dépêcha un détachement de mille Pauhstes et 
Indiens commandés par Domingos Jorge et qui, s'étant 
avancés par terre et jetés seuls contre le poste, furent 
obUgés de battre en retraite, jusqu'au moment de s'unir 
aux troupes régulières en élevant l'effectif total à six mille 
hommes. Un vrai siège s'ensuivit alors, entremêlé d'assauts 
contre les trois portes de la ville nègre dont les munitions 
et les provisions finirent par s'épuiser. Les portes une fois 
forcées, les assiégeants pénétrèrent dans l'enceinte, semant 
la mort et la désolation, tandis que le Zumbi, suivi de ses 
principaux guerriers, se précipitait dans un gouffre, préfé- 



110 FORMATION lUSTORIQUE 

rant le suicide à l'esclavage auquel fut réduit le gros de la 
population du quilombo réparti entre les vainqueurs, en 
même temps que la capitale était rasée. Il n'y avait vrai- 
ment pas de place pour cet État africain dans une suite de 
colonies européennes qui ne songeraient bientôt qu'à leur 
émancipation. 



L'esprit d'autonomie qui devait surgir au Brésil à la fin 
du xviii* siècle, — surgir n'est pas précisément le mot, 
puisqu'il s'était révélé auparavant, mais qui devait alors 
s'organiser et passer à l'état d'aspiration latente — serait 
la réaction naturelle contre l'omnipotence de l'État que 
personne n'a mieux incamé en Portugal que le marquis de 
Pombal. Son despotisme éclairé n'y connut pas de bornes : 
comment en eût-il connu, pouvait-il en connaître outre- 
mer, dans une colonie que la métropole, tout en laissant 
leur libre essor aux activités locales, avait supérieurement 
façonnée dès le xvi® siècle à sa propre image? Toute résis- 
tance devait être, ici ou là, inutile contre cette résolution 
fixe, appuyée sur la force, de pousser les choses par la vio- 
lence jusqu'aux limites extrêmes dictées par la raison. 

La discipline portugaise avait eu raison au Brésil de 
l'anarchie sociale, qui avait germé des circonstances 
mêmes de la première colonisation européenne et surtout 
des conditions de peuplement, lequel avant d'arriver à 
être la fusion des races de trois continents différents, avait 
représenté le conflit de deux d'entre elles. Or la sociologie 
avance, et l'histoire le prouve, que le contact de races dont 
chacune possède un degré de civilisation qui lui est propre 
et bien différencié des autres n'est pas propice, du moins 
à leur progrès moral corrélatif. Quand la raison n'en serait 
que celle des relations d'oppression mitigée par la sensua- 
lité et de servitude redressée par la révolte, l'effet en 
paraîtrait déplorable. 

La société de Minas-Geraes, au xviii^ siècle, nous semble. 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 111 

moins que toute autre d'outre-mer, en dehors de cette 
situation et disposée à la modifier de son plein gré. Les 
mines exigeaient, plus encore que les champs, le travail 
des esclaves et la fièvre de l'or ne pouvait suggérer que des 
hallucinations de richesse ou des cauchemars de crimes. 
Pour qu'on entendît sur place, parties d'entre l'élément 
civil et non plus religieux qui aspirait à diriger, des paroles 
de justice pratique envers le nègre et de sympathie sincère 
envers l'Indien, il fallait attendre à la Constituante de 1823 
la voix réfléchie et compatissante de José Bonifacio, dont 
l'éducation scientifique s'était achevée dans les pays les 
plus avancés de l'Europe, depuis la France jusqu'à la 
Suède, et dont la sagesse politique n'était pas le fruit de 
l'enthousiasme de la jeunesse, mais celui de l'expérieiiet 
de l'âge mûr. 

Les projets législatifs de José Bonifacio sur la civilisa- 
tion des Indiens, l'abolition du trafic noir et l'émancipation 
des esclaves font le plus grand honneur à son esprit huma- 
nitaire et à l'assemblée qui les écouta avec sympathie. Son 
sens politique était cependant trop é^'eiUé pour qu'il ne 
s'aperçût pas des difficultés à vaincre. — « Les diflicultés 
se tassent par notre faute, disait-il à propos des Indiem» 
Ce sont les craintes continuelles et enracinées qui leur sont 
inspirées par les anciennes servitudes, le mépris que nous 
témoignons généralement à leur égard, le vol toléré de leurs 
meilleures terres, les tâches auxquelles nous les assujet- 
tissons en leur payant des salaires infimes, ou même en 
leur refusant toute espèce de salaire, les nourrissant mal, 
les trompant dans les contrats d'achat et de vente que nous 
passons avec eux, les enlevant pendant des années à leurs 
familles et à leurs champs, au bénéfice des travaux de 
l'État et de particuUers, enfin, leur inoculant tous nos 
vices et toutes nos maladies, sans les doter de nos vertus 
et de nos talents.» 

Par rapport aux nègres, les accents de celui qui serait 
bientôt surnommé le «Patriarche de l'Indépendance» 



112 FORMATION IIISTOIUQUC 

n'étaient pas moins convaincus et généreux : • Pourquoi, 
s'écriait-il, les Brésiliens seuls continueront-ils à être sourds 
aux appels de la raison et de la religion chrétienne, je dirai 
plus, de l'honneur et de la dignité nationale? Car nous 
sommes l'unique nation de sang européen qui trafique 
encore ouvertement et publiquement d'esclaves africains. 
Je suis un chrétien et un philantrophe, et Dieu m'inspire 
pour que j'ose élever ma voix en faveur de la justice et 
d'une saine politique. Ne redoutez point, législateurs, les 
protestations de l'intérêt sordide... Si l'ancien despotisme 
fut insensible à tout, c'est qu'il y trouvait sa propre conve- 
nance, il voulait que nous fussions un peuple mêlé et hété- 
rogène, sans nationalité et sans fraternité, afin de mieux 
nous garder dans l'esclavage. Mais grâce au ciel et h notre 
situation géographique, nous sommes devenus un peuple 
libre et indépendant. » 

Ce cri plein de la fierté du patriotisme ne pouvait jaillir 
que parce que la formation de notre nationalité l'avait 
enfin rendu possible et légal. La liberté n'est jamais cepen- 
dant enfantée sans soullrance. Encore faut-il remarquer 
que liberté civile, — laquelle avait été en théorie définitive- 
ment reconnue aux indigènes sous le ministère du marquis 
de Pombal, en même temps que les Jésuites étaient expulsés 
pour bien prouver que c'était eux qui les retenaient en 
servitude, — liberté civile, dis-je, ne veut pas dire liberté 
politique; elle en découle plutôt, si toutefois elle ne la 
précède pas; ce fut celle-ci, l.i liberté politique, qui consti- 
tua l'idéal immédiat, sinon le seul, des conspirateurs qui 
au fond de la pittoresque Villa Rica de Minas, aux rues 
étroites et escarpées comme celles d'un poste arabe, débou- 
chant sur une place à bâtiments sombres qui tâchait de 
paraître pompeuse, et ayant pour horizon sur les hauteurs 
d'alentour de petites égUses blanches sans goût ni style, 
songèrent à fonder la République. 

Il n'est pas hors de propos de penser que la sève des 
vieilles traditions portugaises de liberté s'était en un 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 113 

certain sens rajeunie dans le milieu vierge de la colonie, 
et que l'indépendance de la vie aventureuse y aidant puis- 
samment, ces traditions s'étaient mises à refleurir. Il est 
ainsi curieux de constater qu'au Maranhào, en 1684, à 
l'occasion du soulèvement que Beckman paya de sa vie 
sur le gibet, et dont le gouvernement s'elTrayatout particu- 
lièrement, craignant que les révoltés ne tendissent les mains 
aux Français de Cayenne — ce qui aurait peut-être con- 
verti en une réalité la tentative de La Ravardière — le 
gouvernement exécutif fut confié à trois nobles assistés 
par deux procureurs du peuple, qui n'étaient que des 
tribuns à la façon de l'ancienne Rome. Le juge du peuple, 
— magistrat populaire comme son nom l'indique, qui dans 
les moments critiques prenait sur lui les intérêts de ses 
mandataires et jouissait du prestige proportionné à son 
rôle — était un personnage tellement habituel à la tête 
des mouvements subversifs, que la charge en fut abolie en 
1712, au moment du despotisme royal le plus accentué, 
comme se prêtant à embarrasser l'action du gouvernement 
et à flatter les passions de la populace. 

La conspiration de Villa Rica eut lieu l'année même où 
en France la Bastille se voyait assailhe et prise par une 
foule en fureur qui, avant de s'attaquer aux représentants 
de l'institution monarchique assis sur le trône, s'en pre- 
nait aux pires symboles de la royauté absolue. Cet 
événement marque le triomphe de la Uberté politique, le 
grand principe d'où partit l'essor mental du siècle de l'En- 
cyclopédie qui gagna le monde, car il est connu que les 
idées éludent bien plus facilement que les marchandises 
les prohibitions officielles. Leur contrebande réussit tou- 
jours. Persécutées, elles échappent aux poursuites et finis- 
sent par s'infiltrer partout. Au Brésil elles arrivèrent 
comme ailleurs, et la meilleure preuve de l'influence qui 
leur revient sur le mouvement avorté de 1789, est que 
celui-ci fut surtout une conspiration d'hommes de lettres, 
c'est-à-dire, de gens auxquels étaient devenues familières 

8 



114 FORMATION HISTORIQUE 

les expressions de rationalisme, de contrat social et de 
bonheur du genre humain, c'est-à-dire les maximes de 
libre critique, de libre association et de libre sensibilité, 
de la liberté donc sous l'aspect de l'intelligence, de l'affec- 
tion et de la volonté. L'économie avait à cet effet remplacé 
la théologie pour l'examen des ressorts de l'esprit humain : 
à l'étude des manifestations de Dieu, on préférait celles des 
ressources des sociétés, dont la mauvaise organisation 
aurait faussé le naturel bon de l'homme . 

Jamais des théories aussi alléchantes n'avaient résonné 
aux oreilles de ceux qui rêvaient le progrès de l'espèce 
humaine et pour qui l'avenir semblait tenir en réserve, 
non plus des espoirs vagues, mais de superbes réalités. 
Les philosophes français du xviii« siècle songeaient d'ail- 
leurs beaucoup à l'Amérique comme à une terre admira- 
blement dotée par la nature, mais qui gémissait sous l'op- 
pression de métropoles farouches. Ne s*écrie-t-on pas, 
dans Aizire de Voltaire : 

Tu vois de ces tyrans la fureur despotique, 
Ils pensent que pour eux le ciel fit l'Amérique. 

Ces vers qu'un fameux journal politique de l'époque de 
l'Indépendance, le Tamoio, du nom des Indiens de Rio de 
Janeiro, rédigé par les frères Andrada, prendrait comme 
épigraphe, sonnaient cependant déjà faux à l'aurore de la 
Révolution, car l'Amérique se trouvait en partie émanci- 
cipée. 

L'exemple de la révolte des colonies anglaises, couron- 
née comme elle le fut de succès, fut aussi suggestif — il le 
fut plus puissamment même, car le concret en ces cas prime 
l'abstrait — que l'effet des lectures de Rousseau et de 
Montesquieu, du Contrat Social et de Y Esprit des Lois, les 
évangiles des démocraties sud-américaines. Elle avait été, 
cette révolte, le signal donné de la marche en avant, elle 
constituait le modèle à suivre, et l'Amérique latine arriva 
comme l'autre à la victoire, bien qu'elle n'ait pas eu pour 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 11$ 

elle, comme les États-Unis, l'apptri matériel de la France, 
mais tout au contraire, contre elle, la complète et hargneuse 
hostilité de la Sainte-Alliance. Nous verrons toutefois que 
cette dernière remarque se rapporte à l'Amérique espagnole 
seulement, grâce aux conditions dans lesquelles vint à 
s'effectuer notre indépendance. 

11 y a dans l'histoire de la conspiration de Minas-Geraes 
un épisode intéressant et qui donne la mesure de l'influence 
exercée dans notre milieu — le milieu spécial où couvaient 
les idées de liberté — par l'organisation autonome des 
États-Unis. Un étudiant brésilien de l'Université de Mont- 
pellier, du nom de Maia, lié en esprit et de fait aux révo- 
lutionnaires en embryon de là-bas, chercha à intéresser 
dans le grand projet qu'ils ruminaient l'illustre démocrate 
Thomas Jefïerson, et à obtenir par son entremise le soutien 
de la République nouvellement née de l'Amérique du Nord. 
Maia adressa dans cette intention la lettre que la Corres- 
pondance de Jefferson, maintes fois éditée aux États- 
Unis, reproduit en entier dans une communication datée 
de Marseille le 4 mai 1787 et envoyée par lui au Secrétaire 
d'État John Jay. 

Je vous la lirai, non pas parce que le style en est impec- 
cable, ni l'éloquence des accents digne d*un Mirabeau, mais 
parce que dans son incorrection, voire dans sa gaucherie et 
dans son emphase, qui est bien du siècle, elle contient des 
notes traduisant l'état d'esprit de la colonie, de son élé- 
ment cultivé tout au moins : 

« Je suis BrésiUen, et vous savez que ma malheureuse 
patrie gémit dans un affreux esclavage qui devient chaque 
jour plus insupportable, depuis l'époque de votre glorieuse 
indépendance, puisque les barbares Portugais n'épargnent 
rien pour nous rendre malheureux, de crainte que nous 
suivions vos pas : et comme nous connaissons que ces 
usurpateurs contre la loi de la nature et de l'humanité ne 
songent qu'à nous accabler, nous nous sommes décidés à 



116 FORMATION HISTORIQUE 



suivre le frappant exemple que vous venez de nous donner, 
et par conséquence à briser nos chaînes et à faire revivre 
notre liberté, qui est tout à fait morte, et accablée par la 
force qui est le seul droit qu'ont les Européens sur l'Amé- 
rique. Mais il s'agit d'avoir une puissance qui donne la main 
aux Brésiliens, attendu que l'Espagne ne manquera pas 
de se joindre au Portugal, et malgré les avantages que nous 
avons pour nous défendre, nous ne pourrons pas le faire, 
ou du moins il ne serait pas prudent de nous hasarder sans 
être sûrs d'y réussir. Cela posé, Monsieur, c'est votre nation 
que nous croyons plus propre pour donner du .secours, non 
seulement parce que c'est elle qui nous a donné l'exemple, 
mais aussi parce que la nature nous a fait habitants du 
même continent, et par conséquence en quelque façon 
compatriotes. De notre part, nous sommes prêts à donner 
tout l'argent qui sera nécessaire, et à témoigner en tout 
temps notre reconnaissance envers nos bienfaisantes (sic). 
Monsieur, voilà à peu près le précis de mes intentions, et 
c'est pour m'acquitter de cette commission que je suis 
venu en France, puisque je ne pourrais pas aller en Amé- 
rique sans donner des soupçons à ceux qui en sussent. C'est 
à vous maintenant à juger si elles peuvent avoir lieu, et 
dans le cas que vous voulussiez en consulter votre nation, 
je suis en état de vous donner toutes les informations 
que vous trouverez nécessaires, 

« Montpellier, 21 novembre.» 

La rencontre sollicitée par Maia eut lieu à l'amphi- 
théâtre romain de Nîmes, et le langage terre à terre des 
lettres de celui qui occupait alors le poste de ministre des 
États-Unis à Paris ne peut évoquer qu'une idée bien pâle 
de la conversation. Il eût fallu toute la prose colorée et 
magnifique de Chateaubriand, les cadences d'Atala ou de 
V Itinéraire, pour rendre l'impression de cet entretien par 
une tiède soirée de printemps de Provence, baignée de 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 117 

lune et parfumée de romarin, entre'le Virginien fougueux 
sous sa sérénité voulue et le Brésilien ingénu dans sa fougue 
patriotique. Jefferson était sûrement un idéaliste, mais 
son idéalisme religieux avait pour expression la morale et 
pour contrepoids l'utilitarisme; il ne révélait pas, comme 
celui de Chateaubriand, la préoccupation de la beauté. 

Maia avoua à JefTerson que la révolution était surtout 
désirée par les hommes de lettres, mais que l'opposition 
serait à peu près nulle, le gros des troupes étant composé 
de Brésiliens, la moitié seulement des officiers étant Portu- 
gais, bien peu d'entre eux^forts en science miUtaire, et 
presque tous assez indifférents à la forme de gouvernement; 
les nobles dépourvus de sens aristocratique, les prêtres 
sans beaucoup d'autorité sur les classes populaires, les 
esclaves disposés à accompagner leurs maîtres. L'habitude 
de la chasse semblait assurer que les gens du peuple sau- 
raient se servir des armes à feu qu'ils possédaient. C'était 
surtout un chef qu'il fallait, quelqu'un qui se mît à la tête 
du mouvement, et pour le susciter, besoin était de compter 
sur l'appui d'une grande puissance comme les États-Unis, 
qui put fournir aux révolutionnaires des armes, des muni- 
tions, des soldats et leurs commandants, ainsi que le genre 
de provisions dont ils manquaient : blé et morue, le tout 
contre de l'argent, ou plus précisément de l'or comptant, 
que les mines suffisaient à garantir. La résistance du 
Portugal n'était pas à craindre, le pays ne possédant ni 
armée ni marine dignes de ce nom, et la haine des Brési- 
liens permettant d'espérer qu'ils feraient des prodiges. 

La réponse de Jefferson fait honneur à sa réserve diplo- 
matique. Elle a la sécheresse d'un communiqué officieux. 
Je vais la traduire textuellement de sa lettre, de peur 
d'enlever à ses paroles leur forte dose de bon sens, en même 
temps que leur correction de chancellerie : 

« J'ai pris garde de lui faire bien saisir pendant toute la 
durée de la conversation, que je n'avais ni instructions ni 
autorité pour traiter de ce sujet avec qui que ce fût, et 



• a r ■ ■ ■ , — ~ 

qube je ne pouvais donc que lui faire part de met idée» per- 
sonnelles. Celles-ci élaienl que notre situation ne nous 
permettait pas de prendre part comme nation à aucune 
guerre, et que notre désir même était tout particulièrement 
de cultiver l'amitié du Portugal, avec lequel nous avions 
un commerce prospère. Une révolution victorieuse au 
Brésil ne pouvait cependant pas manquer d'intérêt pour 
nous. Il était bien possible que la perspective de gains pût 
éventuellement gagner aux révolutionnaires de nombreuses 
personnes, et que des motifs plus purs pussent déterminer 
la jonction de quelques-uns de nos olTicicrs, dont le corps 
renfermait beaucoup d'unités excellentes. Nos citoyens 
jouissant de la liberté de quitter leur pays individuellement 
sans le consentement des gouvernements de la Fédération, 
ils étaient pareillement libres de se diriger vers un autre 
pays ». 

La conversation ne pouvait aboutir à un autre résultat 
entre deuj( interlocuteurs animés d'esprits si dissemblables 
et considérant le sujet de points de vue si opposés. Tous 
deux étaient les représentants des meilleures classes de 
leur pays : l'un de la classe des gentlemen- jarmers, préparés 
par l'indépendance de la vie sociale anglaise et la liberté 
de leur existence politique coloniale au gouvernement de 
la Fédération établie entre ces possessions, l'autre, un 
jeune homme studieux de famille aisée, puisqu'il pouvait 
venir en Europe suivre un cours, hanté par les projets de 
délivrance poUtique qui bouillonnaient dans quelques 
esprits lointains, lesquels dans la Capitainerie vouée au 
culte de l'or subissaient plus qu'en aucune autre, dans 
leurs actes et même dans leurs pensées, la contrainte et la 
défiance joumaUère des autorités préposées à leur surveil- 
lance. 

Maia n'était qu'indirectement hé aux conspirateurs de 
Minas-Geraes. A ce qui résulte de déclarations faites au 
cours de leur procès, il avait été chargé des pourparlers à 
l'étranger par des négociants de Rio de Janeiro, ce qu 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 119 

montre quels ravages l'aspiration de liberté avait faits, et 
comment le désir d'un soulèvement était général, surtout 
après ce qui était survenu aux États-Unis, Dans une 
conférence sur le Tiradenies, le martyr de cette conspira- 
tion, à l'apologie duquel M. José Feliciano de Oliveira s'est 
dédié avec toute la ferveur de son âme d'apôtre et toute la 
rigueur de son éducation pliilosophique, il a été rappelé 
que celui qui est devenu au Brésil un héros légendaire, 
pleura d'enthousiasme en apprenant par un ami qui reve- 
nait d'Angleterre l'histoire détaillée de la Révolution 
d'Amérique, et que depuis lors il ne cessait de prier ses 
amis de lui traduire les ouvrages en langue britannique 
qui traitaient d'un sujet aussi passionnant pour son pa- 
triotisme. 

Gela vous indique assez l'influence exercée par un pareil 
événement sur les classes avancées des colonies de l'Amé- 
rique ibérique. Il ne faut pas oublier que, dans le cas men- 
tionné, il s'agissait du seul homme peut-être de volonté 
ferme et d'action hardie de tout un groupe d'idéologues et 
de timides qui, au moment du danger, c'est-à-dire pendant 
le procès, — car la révolution elle-même fut circonvenue 
par la délation, — perdirent contenance et rivalisèrent de 
pusillanimité. 

Mouvement d'idéologues, voilà bien ce que fut cette 
conspiration de 1789 dans sa nuance plus démocratique, 
si on la rapproche de la sédition de Pemambuco en 1710, 
dont le caractère nationaUste était exclusivement aristo- 
cratique. Cet écart moral entre les deux tentatives révolu- 
tionnaires est du reste visible chez leurs prototypes. Ber- 
nardo Vieira de Mello, qui finit par prendre la direction du 
soulèvement de Pemambuco, était un gentilhomme, je 
veux dire un homme de famille qui affichait des prétentions 
à la noblesse : autoritaire et violent envers les siens et 
envers ses subordonnés, comme il était de règle parmi les 
capitâes-mores, sortes de préfets ou bailUs en qui le peuple 
personifie l'espèce des tyranneaux; comptant comme prin- 



120 FORMATION HISTORIQUE 

cipaux services de guerre la part prise à la destruction du 
Quilombo de Palmarès. Le Tiradentes était, lui, un travail- 
leur qui avait essayé sans grand bonheur de plusieurs 
métiers, même parce qu'il nourrissait des projets supé- 
rieurs à sa condition, à ses moyens et surtout à son milieu, 
et qui à la longue devint officier des milices locales, conser- 
vant à travers ses changements d'existence une réputation 
d'honnêteté et de loyauté. 

Dans l'une et dans l'autre de ces tentatives d'émancipa- 
tion on peut toutefois constater l'absence de l'élément 
vraiment populaire. Ce ne serait qu'en 1817, à Pernambuco, 
que les métis issus des croisements de trois siècles abandon- 
neraient leur attitude traditionnelle de déférence envers la 
royauté lointaine, croyant s'élever par la phraséologie révo- 
lutionnaire à la hauteur de la civilisation la plus complexe, 
quand en vérité ils ne faisaient que donner libre essor aux 
penchants négatifs de leur nature sauvage. En deux fortes 
pages que je vous prierai d'écouter, M. Joâo Ribeiro, le plus 
philosophe de nos historiens, esquisse en des traits saisis- 
sants la psychologie de ces peuples latino-américains dans 
leur première phase, contemporaine de l'Indépendance : 

« C'est en vain qu'ils adaptent les idées de civihsation 
à leur organisme; il leur manque le sentiment que ces idées 
supposent et les vertus et qualités morales qu'à l'inverse 
des théories, seule l'éducation séculaire de l'histoire parvient 
avec difficulté à verser dans l'esprit humain. On peut dire 
d'elles que ce sont des races catéchisées, mais non point 
chrétiennes; le christianisme vit en elles comme dans un peu 
d'eau les gouttes de vin indispensables pour colorer son 
aspect ou altérer sa saveur. En général ces races assimilent 
et préfèrent les principes et les systèmes les plus radicaux, 
parce qu'ils ne sont possibles que par le renversement de la 
société; elles font ainsi la cour à la société et en même 
temps satisfont leur instinct fondamental qui est, comme 
celui des enfants, purement destructeur. Sans l'appui moral 
des mœurs, les changements d'esprit sont chez elles rapides 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 121 



et vertigineux. De la religion elles passent à l'impiété et à 
l'athéisme; du gouvernement à l'anarchie; et l'on peut dire 
en généralisant, que, dans l'ordre, ce qu'elles aiment, c'est 
le renversement. 

« Ceux qui descendent directement de l'esclavage ou de 
la forêt vivante n'ont rien de commun avec le passé que 
leur descendance à eux, dénuée de noblesse, ne peut guère 
estimer. Ils n'acceptent rien de l'histoire, qui naturellement 
leur est suspecte ou indifférente, et ils cherchent un remède 
impossible dans les utopies de l'avenir que leur fragile 
moraUté ne comporte pas; c'est ainsi qu'ils sourient des rois 
que l'histoire a consacrés et bafouent encore davantage les 
faux dieux qu'ils ont eux-mêmes fabriqués et qu'ils se pro- 
posent inutilement de vénérer. Ils ne savent ni gouverner ni 
être gouvernés, d'abord parce qu'ils confondent l'autorité 
avec la force, dans laquelle ils voient son unique symbole ; 
et ensuite, ils confondent l'obéissance avec la servilité. 
La joie de commander est aussi grande chez eux qu'est 
ignominieuse la honte d'obéir. Et, comme l'obéissance est 
selon leur conception l'esclavage, chacun et tous se dispu- 
tent pour une parcelle d'autorité, comme s'il s'agissait d'un 
ahment essentiel à la vie, — motif pour lequel ils falsifient 
par la violence ou par la fraude tous les actes et toutes les 
méthodes de la vie pubhque qui conduisent au pouvoir. Ils 
comptent ainsi les années d'existence par les révolutions et 
par les crises, et méprisent le travail pour ne songer qu'aux 
hasards et aux emplois. Le gouvernement n'est en somme 
pour eux qu'un organe du communisme, l'agent de la nou- 
velle distribution de la fortune. 

« Le seul remède pour ces peuples est le même que celui 
essayé par l'ancienne colonisation : le peuplement continuel 
et l'immigration européenne qui s'exercent aux métiers et 
labourent les champs, inoculent la vie et coordonnent ces 
désordres sans épuiser le trésor public. 

» Par les formes poUtiques purement extérieures, de 
même que par les façons de s'habiller, il n'est point possible 



122 FORMATION HISTORIQUE 

de classer les peuples. Les idées et les Ihéoiics se propagent 
d'un peuple à l'autre, et chaque peuple s'arroge le droit d'en 
tirer parti selon ses moyens. L'indépendance républicaine 
des États-Unis a fait progressivement républicaines toutes 
les nations d'Amérique; peu à peu le fédéralisme, dont ils 
étaient l'expression spontanée, s'est converti en la théorie 
poUtique de toutes ces nouvelles rcpubUques. Sans nul 
doute dans cette imitation les peuples sans ressources pour 
scruter les secrets obscurs de l'histoire et même n'ayant pas 
d'histoire définie, ont été poussés par le désir d'obtenir, à 
travers les formes, la réalité du bien-être et de la liberté. Il 
est naturel que ces expériences leur aient fait payer cher 
leurs mirages et leurs erreurs, et la dizaine de nations qui 
vivent le long de la Cordillère des Andes attestent, depuis 
près d'un siècle, les tortures de ce sacrifice qui n'est pas 
encore terminé. 

« Cependant ce résultat doit être considéré comme iné- 
vitable; il n'était pas possible de rompre avec le loyalisme 
envers le roi sans porter injure à la royauté. L'absence de 
traditions en Amérique supprime l'obstacle de l'inertie et 
favorise le progrès de toutes les idées d'avenir. Toute 
l'Amérique devait devenir un jour répubUcaine, et, malgré 
les incertitudes et les fautes de l'inexpérience, c'était sa 
destinée de représenter un grand pas dans le progrès des 
institutions politiques. » 

Nous verrons que le Brésil a justement échappé, — grâce 
à la monarchie qui personnifie pour lui l'autorité sans la 
tyrannie, la force sans la violence, la moralité sans l'hypo- 
crisie et la Uberté sans l'indiscipUne, — à la crise prolongée 
que traversèrent les autres peuples latino-américains, dont 
quelques-uns sont sortis il y a longtemps, prenant ensuite 
une merveilleuse envolée vers le progrès, mais qui pèse 
encore sur d'autres d'une façon plus ou moins oppressive. 

Il est vrai que le Brésil, seul de toute l'Amérique, eut 
l'avantage d'avoir une Cour, même pendant sa période 
coloniale. C'est une étape dans l'évolution politique, avec 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 123 

tout ce que le mot peut signifier de culture et de raffinement, 
qui manque à tout autre pays du continent et qu'il doit à la 
sage résolution du roi Jean VI, alors prince régent du Portu- 
gal, de chercher un refuge dans le nouveau monde contre le 
bouleversement de l'Europe causé par Napoléon, et de jeter 
en personne les assise» de l'empire auquel avaient aupara- 
vant songé, sous une forme démocratique, des esprits pluâ 
éclairés mais moins bénins que le sien. Cet empire il le fonda 
en effet par la douceur et la sympathie plutôt que par la 
tradition et la force, de sorte que son fils n'eut qu'à en 
recueillir la succession, quand sonna l'heure de la séparation 
que les conspirateurs de Minas-Geraes avaient crue plu» 
imminente et avaient rêvée plus radicale. 

Libertas quœ sera tamen — la liberté quoique tardive 
— avait été leur devise, mais la hberté se fit encore attendre 
et n'apparut même pas sous l'aspect cristallisé dans l'ima- 
gination de ces poètes qui payèrent de la prison, de l'exil, 
de la misère et même du trépas — l'un d'eux se suicida en 
prison — leur chimère d'indépendance. 

Ces poètes : — Claudio Manoel da Costa, Gonzaga, Alva- 
renga Peixoto, — comptent parmi les plus illustres de la 
langue portugaise : la métropole ne pouvait s'enorgueillir 
d'en posséder de pareils à la même époque. Le malheur les 
fit frères et les groupa indissolublement aux yeux de la 
postérité, leur groupe s'augmentant encore d'autres poètes 
qui ne vivaient pas à Minas et qui n'ont pas pris part à la 
conspiration. On a même inventé dans notre histoire litté- 
raire l'expression d'École Mineira (contre laquelle s'insur- 
geait dans un article récent de la Revue de notre Académie 
des Lettres M. José Verissimo) pour désigner cette pléïade 
qui, à proprement parler, n'a point fondé d'école et ne s'est 
organisée en aucune Arcadie d'outre -mer. Si nonobstant 
leur caractéristique individuelle très distincte au point de 
vue littéraire, ils méritent d'être classés à part, en dehors 
de leurs contemporains portugais, c'est en raison des accents 
plus sincères qu'ils ont prêtés à l'expression poétique et en 



124 FORMATION HISTORIQUE 



raison de la tendance qui s'ébauche chez eux, chez Gonzaga 
surtout, de se rapprocher de la nature comme source de 
l'inspiration qui jusqu'alors avait été puisée dans les 
réminiscences classiques. 

Chez Claudio Manoel da Costa, qui n'est qu'un néo- 
classique européen versifiant à Minas-Geraes, la préoccu- 
pation de la forme correcte prime tout autre souci, et l'on 
peut dire de lui qu'il est bien un parnassien avant la lettre; 
mais chez Alvarenga Peixoto il y a déjà la note vaniteuse 
de la supériorité de la colonie sur la métropole qui sera le 
leitmotiv de l'indépendance, de même que dans Gonzaga, 
qui est au contraire toute suavité, il existe la noteélégiaque 
que le lyrisme romantique fera jaillir de la contemplation 
de notre nature, plus mélancolique que riante dans sa gran- 
deur. 

Des conspirateurs de 1789, un seul monta sur l'échafaud, 
et ce fut naturellement le souvenir de celui-là qui resta 
vivant, qui s'incrusta pour ainsi dire dans l'âme de la natio- 
nalité brésilienne. Il n'était pas un intellectuel, bien qu'il 
eût reçu une certaine instruction. C'était plutôt un homme 
d'action, dont la dernière profession, vous ai-je dit, fut 
celle de sous-lieutenant des milices, de ces milices alors 
traditionnelles qui prenaient leur origine dans l'obligation 
stipulée par le gouvernement de Lisbonne pour les premiers 
colons, de posséder chacun au moins une arme, tandis 
qu'aux maîtres de plantations incombait le devoir de mon- 
ter un petit arsenal. Parcourant constamment les routes à 
la tête de son détachement afin de surveiller la contre- 
bande toujours active, ce sous-lieutenant à qui l'on avait 
donné le sobriquet de « Tiradentes », accompagnait parfois 
jusqu'à Rio de Janeiro les convois de lingots d'or qui 
devaient y être embarqués pour le Portugal, et c'est ainsi 
que la tâche lui revint logiquement d'essayer de se concerter 
avec les mécontents du littoral, dont les attaches toutefois 
étaient à cette époque bien plus intimes avec la métropole 
au-delà des mers qu'avec les Capitaineries de l'intérieur. 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 125 

Le caractère des Mineiros, quoique proverbialement 
méfiant, — ce qui s'explique assez par la constitution toute 
spéciale de leur société, — ne demandait en cette occasion 
qu'à être doué de sympathie, mais les conspirateurs ne 
purent se procurer un appui extérieur, ai même national, en 
dehors de leur cercle si limité, pour les aider à rompre les 
liens rivant la colonie au Portugal. L'exemple ne fut point 
perdu, il inspiro d'autres activités, à mesure que la culture 
se généraUsait; mais si l'union des aspirations vers l'émanci- 
pation ne s'était pas réalisée dans la monarchie, l'accord ne 
se serait presque certainement jamais établi entre les frag- 
ments de cette mosaïque qui n'étaient pas encore les parties 
composantes d'un tout. Il était peut-être indispensable, 
pour que la fusion pût devenir une réalité, qu'il entrât du 
sang dans l'amalgame, et nul sang plus généreux n'aurait pu 
être répandu que celui qui fut versé pour la plus idéale et la 
plus ingénument ourdie des conspirations, laquelle croyait 
triompher, plutôt que par la violence, par la conviction 
philosophique et par la persuasion des droits. 

Il est certain que la figure de Tiradentes a pris au gibet 
des proportions vraiment héroïques, qui jusque-là avaient 
manqué à cet officier bavard que l'infortune grandit telle- 
ment qu'il ne consentit jamais — lui qui péchait par l'excès 
opposé — à faire des révélations ou à dénoncer ses com- 
plices. Au milieu de la faiblesse de beaucoup et de la lâcheté 
de quelques-uns, lui seul fut vraiment calme et fort. Un bon 
sourire, à ce qu'il paraît, rayonna sur son visage lorsque le 
martyr apprit que pour lui uniquement la peine capitale 
n'avait pas été commuée; que lui uniquement subirait le 
suppUce infamant, après lequel sa tête et ses membres 
dépecés seraient exposés çà et là sur des piques en des lieux 
éloignés, sa maison rasée et le sol stérilisé tout autour par 
le sel. C'était donc vraiment en lui — a-t-il dû s'imaginer 
avec orgueil — que s'était réfugié l'esprit errant et toujours 
indomptable du tribun du peuple Philippe dos Santos, qui 
au début de l'histoire de Minas, pour s'être montré trop 



126 FORMATION DE LA NATION WmÈMUSMMfiE 

fter envers le pouvoir, fut lié par ordre du comte d'Auttnuur 
à la (jueue de chevaux fougueux. On l'entraîna de cette 
façon par les rues escarpées d'Ouro Preto — le nom qui 
s'attacha à tout jamais à cette légendaire Villa Hica qui 
existe toujours, dédaignée et pauvre, dominée par les som- 
mets granitiques de l'itacolomi comme au temps de sa 
courte splendeur, quand les carrosses et les chaises à por- 
teurs circulaient dilïicilcment dans ses montées étroites^ 
que le^ barres d'or s'amoncelaient dans les caves de la 
Monnaie, et que la poudre d'or qui en restait était sufTi- 
santé pour que les négreases s'en servissent afin de donner à 
leur chevelure crépue la teinte blond fauve du l'iticn. 

Il manquait néanmoins en assez grande proportion à 
cette exubérance de luxe, la note de distinction qui de bonae 
heure avait caractérisé le faste plus aristocratiffue de Pcr- 
nambuco, et qui en rendait ses habitants si vaniteax que 
les Dialogues des Grandeurs n'hésitaient pas à dire ifue les 
gens de la cour de Lisbonne venaient apprendre là les 
bonnes façons, le poli du langage et les rafBncments de 
l'élégance. L'aisance de manières et la Ubéralité furent, il 
est vrai, les traits de cette noblesse de province, de la gentry 
du nord du Brésil, traits qui se conservèrent tant que 
durèrent les conditions sociales qui avaient engendré l'éclat 
relatif de ce milieu, lequel avait même attiré a« xvi« siècle 
de nobles aventuriers de nationaUté autre que la portugaise, 
et que Maurice de Nassau, par sa munificence, contribua à 
rendre encore plus attaché à la profusion et au luxe de bon 
aloi. 

Hobereaux pernambucains, licenciés en droit qui reve- 
naient de Coïmbra où ils avaient fait leurs études, officiers 
non commandants pris dans la bourgeoisie créole, blanche 
ou métissée, ils étaient cependant tous destinés à se rencon- 
trer dans une aspiration commune, bien que localisée diffé- 
remment au début, vers une patrie indépendante que la 
royauté de Jean VI rendit possible et que la monardiie 
impériale fit unie. 



VII 



Mesdames, Messieurs, 

L'année 1808 marque pour le nouveau monde une époque 
tout à fait inédite. L'Amérique connaissait déjà les révolu- 
tions. Les treize colonies anglaises s'étaient unies pour se 
séparer de leur métropole et avaient organisé une république 
fédérale indépendante. La révolution fermentait partout. 
Nous avons vu qu'elle n'était pas étrangère au Brésil, et 
depuis un certain temps elle couvait dans les possessions 
espagnoles sous le regard bienveillant de l'Angleterre. 
Miranda, du Venezuela, avait noué des rapports européens 
dans le dessein de faire aboutir son rêve d'émancipation. 
Ce qui était une nouveauté, c'était l'émigration d'une Cour 
européenne outre-mer, le transfert au-delà de l'Atlantique 
du siège d'un des empires du vieux monde. Car le Portugal, 
malgré les diminutions subies en Orient, en était encore un, 
dominant les Archipels de Madère, des Açores et du Cap- 
Vert; d'énormes territoires mal explorés et mal connus en 
Afrique, mais qui devaient relier par l'intérieur du continent 
la côte occidentale et la côte orientale, Angola et Moçam- 
bique, — plan que Cécil Rhodes se chargea bien de faire 
échouer plus tard; des établissements aux Indes, en Chine 
et en Océanie; enfm et surtout le Brésil, colossal et floris- 
sant, qui était le gros joyau de l'écrin. 

Ce dernier était une mosaïque de provinces, ayant cha- 
cune son aspect particulier, mais rattachées par l'identité 



128 FORMATION HISTORIQUE 



de race, de langue et de religion, de façon que l'ensemble 
offrait une remarquable harmonie. L'autorité royale s'éten- 
dait sur tout l'immense territoire et reliait entre elles ses 
sections différentes, les subordonnant à la même direction. 
Des primitives Capitaineries féodales aucune n'avait 
dépassé comme telle la guerre hollandaise, c'est-à-dire la 
première moitié du xvii^ siècle. La plupart avaient du reste 
échoué dès le début; d'autres avaient été étouffées par les 
Capitaineries royales fondées entre les concessions; quel- 
ques-unes avaient été de suite rachetées par la couronne; 
enfîn, certaines autres avaient fait valoir les droits acquis 
par leurs donataires, ou plutôt ceux de leurs descendants, 
devant les cours et tribunaux, obtenant par des procès qui 
ne se terminèrent qu'au xviii® siècle, de grosses indemnités 
du trésor pubHc. 

Ce fut d'ailleurs au Brésil que le roi Jean VI chercha 
refuge et établit son gouvernement — ses paroles, répé- 
tons-le, furent en débarquant : qu'il y était venu fonder un 
nouvel empire — quand Napoléon, détournant son attention 
vers la Péninsule Ibérique, déclara déchue de sa royauté 
portugaise la maison de Bragance. En même temps il 
envoyait à Lisbonne, comme proconsul, le général Junot qui 
y avait peu d'années auparavant séjourné comme ambassa- 
deur — ce dont vous devez vous souvenir, car sa femme, la 
duchesse d'Abrantès, dans ses Mémoires si connus, décrit 
d'une façon très spirituelle, parfois même trop spirituelle, 
cette mission diplomatique en pays soumis. 

En mettant l'Océan — et sur quelle étendue 1 — entre lui 
et le plus grand des conquérants, le souverain portugais 
agit d'accord non seulement avec les règles de la plus élé- 
mentaire prudence, du moment que les moyens lui man- 
quaient de s'opposer à l'invasion, mais selon les conseils 
d'une politique avisée, puisqu'il échappa, seul parmi les 
têtes couronnées de l'Europe, au traitement humiliant que 
l'empereur tenait habituellement en réserve pour les vieilles 
dynasties, les monarchies du droit divin. Et, en plus de 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 129 

cela, il maintint intacte l'autonomie et Tintégrité de ses 
domaines, raison d'être de sa royauté; ne cessa point d'être 
un facteur non négligeable dans les affaires du continent 
qu'il avait déserté pour une plus vaste scène, qui par 
l'ampleur rehaussait son importance, et prépara, que dis-je? 
présida à l'évolution de ce Brésil qu'il éleva au rang de 
royaume uni, et qu'il quitta quand le pays était sur le point 
de devenir un empire indépendant. 

Il le quitta d'ailleurs avec un profond regret, et non 
sans y laisser lui-même de profonds regrets, qui ont subsisté 
jusqu'aujourd'hui et qui rendent son nom aussi populaire 
au Brésil qu'il est méprisé en Portugal, pays que ses sujets 
européens l'accusent bien à tort d'avoir lâchement aban- 
donné à sa triste destinée. Il ne l'abandonna nullement : 
il en confia simplement la défense à la seule nation qui fut 
en mesure de s'en charger utilement, c'est-à-dire l'Angle- 
terre, tout en s'empressant de s'installer personnellement 
dans le lieu où le gouvernement britannique pourrait 
chercher un dédommagement à l'appui accordé. Les résul- 
tats ne furent point décevants : ils répondirent aux prévi- 
sions du sage roi. 

Les soldats portugais, alliés aux troupes de lord Wel- 
lington, se couvrirent de gloire à Bussaco et en d'autres 
endroits; Junot capitula à Cintra; Soult fut rechassé de 
Porto; Masséna dut faire halte devant les Ugnes stratégiques 
de Torres Vedras, et le Portugal échappa au danger de 
devenir un apanage de plus des Napoléonides. Avant de 
pâlir sur le ciel de l'Espagne, l'étoile du César moderne 
s'était vue entourer au firmament portugais d'une brume de 
mauvais augure. La couronne d'Affonso Henriques fut une 
des rares dont Napoléon ne put parer son front de protecteur 
de l'Europe, une fois qu'il en avait dépossédé les légitimes 
détenteurs. S'il y était parvenu en emprisonnant Jean VI, 
comme il avait enfermé Ferdinand VII à Valençay, la 
résistance patriotique contre l'étranger en aurait souffert. Il 
ne s'agissait plus d'un trône dont l'occupant n'aurait fait 

9 



130 FORMATION HISTORIQUB 



que s'éloigner de l'Europe par force niajeure, Mns 
de gouverner au loin, tout en ne sortant pas des frontières 
et en guettant là-bas l'occasion de revenir occuper sa place 
traditionnelle, après que fût passée la Itnipîlc qui avait 
elle-même entraîné ceux qui voulaient s'emparer de sa 
couronne. Il se serait alors agi d'un trône vacant et acces- 
sible à toutes convoitises. Le prétexte ne fut pas autre, 
qui justifia le soulèvement et la .séparation de l'Amé- 
rique espagnole refusant obéi.ssance à Joseph Bonaparte. 

Pour ce qui est du Brésil, la démarche fut providentielle 
— pardonnez-moi le terme qui a son relent de Bossuet,mais 
que je n'emploie que dans un sens figuré ou plutôt imagé. 
Le séjour du roi à Rio de Janeiro eut comme résultat que 
les attributs de la souveraineté furent prêtés à une posses- 
sion qui ne pouvait à ce moment-là se vanter d'un autre 
prestige que de celui de son or d'antan, et qu'on adapta 
aux destinées que lui promettaient ses proportions, ses 
capacités d'opulence et les ambitieuses espérances de beau- 
coup de ses fils. 

Considérée sous ce double aspect, la soi-disant fuite 
de Jean VI nous apparaît donc sous des dehors plus dignes 
et présente un sens tout à fait différent de la vulgarité 
de la crainte, sens que chez nous l'opinion pubUque, cons- 
dente en certains cas, instinctive pour la plupart, ne fut 
pas lente à saisir, au point qu'elle n'hésita jamais à rendre 
justice au monarque qui s'est vu décerner sous la répu- 
bhque le titre de fondateur de la nationalité brésilienne. 
Cette sympathie coUective, impulsive et sincère, ne fut 
d'ailleurs que l'équivalent de la sympathie individuelle, 
nidubitable et chaleureuse, témoignée par lui en toute occa- 
sion à son pays d'élection. 

Le chargé d'aiïaires de France, le colonel Maler, un émi- 
gré de 1792 qui s'était réfugié à Lisbonne et qui, au retour 
des Bourbons, avait suivi au Brésil l'ambassade du duc de 
Luxembourg et resta à Rio en qualité de consul général et 
d'agent politique, faisait remarquer dans sa correspondance 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 131 

adressée au ministère des affaires étrangères français, 
correspondance que j'ai eue en mains et que j'ai jugée des 
plus intéressantes, que les pamphlets les plus virulents 
sortis des presses de la capitale brésilienne après la révo- 
lution portugaise de 1820, laquelle détermina le départ du 
roi, épargnaient invariablement le monarque et n'em- 
ployaient à son égard que des expressions d'amitié et de 
vénération. La critique historique ne fait donc que corro- 
borer aujourd'hui une heureuse intuition nationale, de la 
même façon que la critique philologique ennoblit les heu- 
reuses locutions plébéiennes en leur accordant les franchises 
littéraires. Comment le bon sens ou plutôt le bon goût de 
la postérité ne découvriraient-ils pas, sous l'exagération 
des caricatures grotesques que des publicistes intéressés 
et partiaux ont esquissées, les traits véridiques de sagacité 
et de bonté? 

La mémoire de Jean VI ne pourrait prétendre à un senti- 
ment plus vibrant que cette sympathie, à laquelle se mêle 
un peu de compassion. L'enthousiasme serait certes déplacé. 
On ne peut l'évoquer, comme Gustave Adolphe, la cuirasse 
bouclée sur le tronc athlétique, l'épée nue et flamboyante, 
chargeant sur un coursier aux naseaux fumants, à la tête 
des hordes protestantes, dans la plus dévastatrice des 
guerres religieuses. On ne peut non plus l'évoquer, comme 
Louis XVI, le front ceint d'une auréole de souffrance, 
expiant ses faiblesses ou ses fautes par une admirable rési- 
gnation. Jean VI ne fut pas un guerrier, ni, heureusement 
pour lui, un martyr. Il se contenta d'être, comme je viens de 
le dire, sagace et bon à un degré élevé dans la mesure de la 
nature humaine. Or, ne nous dit-il pas, le classique latin, 
que l'on trouve plus fréquemment des dieux que des hommes? 

Il serait certes bien dommage que les passions sangui- 
naires eussent choisi comme victime quelqu'un qui était 
incapable de les stimuler à son profit et qui chérissait 
tellement la vie, avec tous les agréments qu'elle recèle, 
et dont il savait tirer le plus grand parti. On le voit, en 



132 FORMATION HISTORIQUe 



effet, de préférence admirer le superbe paysage aperçu de 
sa Thébalde de l'Ile du Govemador; goûter les pompeux 
opéras de son compositeur de cour, Marcos Portugal, 
applaudi dans toute l'Italie sous le nom de Portogallo; 
être sensible au charme pénétrant de la musique du com- 
positeur brésilien, le curé José Mauricio, que l'on dirait 
écrite par Mozart; se délecter des sennons boursouflés des 
prédicateurs royaux, Sâo Carlos et Sampaio, et savourer les 
succulentes créations des cuisines du Palais. I^ meilleure 
preuve qu'il n'était pas niais, comme les Portugais se plai- 
sent à le dépeindre, c'est que son épicurisme avait autant de 
spiritualité que de matérialité, et qu'il fut un dilettante en 
même temps qu'un gastronome. 

De nombreuses anecdotes burlesques et même grivoises, 
très rarement authentiques, courent au sujet de ce souve- 
rain que nos pères bafouaient un peu à cause des histoires 
qu'ils avaient entendu conter par nos grands-pères, plus 
sensibles au ridicule des apparences qu'à la valeur des 
résultats. Une qualité réellement lui manquait : la fermeté, 
et vous savez que la raillerie poursuit facilement les faibles. 
Mais ce fut cette faiblesse qui contribua peut-être le plus à 
le rendre aussi tolérant et aussi clairvoyant : tolérant pour 
maintenir la vigueur de l'autorité avec le minimum de 
violence et pour accepter de bonne grâce tous les avis 
avant de suivre sa propre opinion ; clairvoyant pour prévoir 
et pour amener la solution de toutes les affaires d'État, 
depuis la conservation du royaume de Portugal moyen- 
nant sa retraite vers le Brésil, jusqu'à la séparation brési- 
lienne associée au régime monarchique et à sa propre lignée, 
moyennant sa retraite vers le Portugal . 

Jean VI était absolument l'homme qu'il fallait à ce 
milieu et à ce moment historique du Brésil pour accompUr 
la lourde tâche d'en faire une nation. Euclydes da Cunha 
l'a admirablement compris et exprimé dans une étude 
synthétique intitulée : De V Indépendance à la République : 

« Dans la situation où nous nous trouvions, écrit-il, nous 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 133 



étions également inaptes à supporter l'ascendant d'un 
caractère fort et les traits d'un réformateur de génie. Le 
premier serait une nouvelle incitation aux révolutions 
partielles, entraînant la désagrégation inévitable ; le dernier 
s'agiterait inutile comme un révolutionnaire incompris. 
Nous avions besoin de quelqu'un capable de nous offrir, 
passagèrement, comme un pis aller aux scissions esquissées, 
la bague d'alliance de la tradition monarchique, sans 
savoir faire prendre à celle-ci des racines; et qui d'un autre 
côté ne fût pas à même d'empêcher l'avènement des aspi- 
rations nationales, bien qu'elles sortissent, de façon 
paradoxale, du sein d'une dictature sans vigueur. » 

Ce serait en un mot le triomphe de la médiocrité, si les 
faits ne prouvaient pas à l'historien impartial que la 
volonté de ce faible a pesé définitivement sur tous les évé- 
nements de l'époque. On n'a pour cela qu'à songer à la 
continuité de l'influence bienfaisante et éclairée sur les 
affaires pubUques du Brésil d'alors, influence qui fut 
pareille, soit du temps de ministres actifs et entreprenants 
dans leur illustration désordonnée comme le comte de 
Linhares, soit du temps de ministres timides et bornés 
dans leur traditionahsme juridique comme Thomaz 
Antonio Villanova Portugal. 

L'émigration de la cour, dans les conditions tout au 
moins où elle s'est réahsée, a été résolue par le roi, car on 
n'avait d'abord pensé qu'à dépêcher outre-mer le prince 
héritier, ce qui n'aurait pas écarté les maux provenant de la 
déchéance royale. 

Si les vicissitudes de sa diplomatie en Europe ont forcé 
Jean VI à se séparer de bien mauvaise grâce en 1817 de sa 
conquête de Cayenne, qu'il considérait comme la revanche 
prise en 1809 de l'occupation française de Lisbonne, et 
dont il avait réussi en 1815, au Congrès de Vienne, à ajour - 
ner la restitution; du moins a-t-il poursuivi avec une 
ténacité surprenante l'annexion de la Province Cisplatine, 
c'est-à-dire, l'extension méridionale du Brésil jusqu'à sa 



134 FORMATION HISTORIQUE 

frontière naturelle du La Plata. Cette incorporation de 
territoire espagnol s'est consommée à travers mille per- 
plexités, contrariétés et hostilités dans lesquelles se sont 
débattus pendant des années les agents politiques et mili- 
taires les plus cotés de la couronne, sans (jue les circons- 
tances soient parvenues à pousser l'esprit royal à renoncer 
à son dessein prémédité. Ce plan a eu par-dessus tout le 
mérite d'une intuition géniale — c'est encore Euclydes da 
Cunha qui en fait la remarque — car en ravissant la Gs- 
platine à l'autorité de Buenos-Ayres, le monarque a porté 
un coup fatal à l'aspiration de la reconstitution de la vice- 
royauté de La Plata, aspiration qui avait été formulée en 
1811, « pour devenir le suprême idéal du patriotisme argen- 
tin». 

Rien n'échappa à la méditation et à la sollicitude du 
bon roi : les réformes de l'enseignement, entravées par 
l'étroitesse théologique et étouffées par l'enflure rhétori- 
que; le problème des communications terrestres et fluviales 
entre les provinces mal déUmitées du vaste territoire; une 
distribution meilleure, quoique non encore libre d'abus, de 
la justice et des impôts; le développement économique de 
la contrée ouverte tout d'un coup par ses décrets au com- 
merce universel, à l'industrie nationale et à la colonisa- 
tion étrangère. 

Si l'irresponsabiUté était déjà acquise à la fonction 
royale, la direction exclusive de l'État ne lui avait pas 
encore été soustraite, et le souverain ne chercha jamais à 
éluder la mission qu'il remplit, selon la plus juste compré- 
hension du régime monarchique, de façon plus paternelle 
qu'autoritaire. Nous ne pouvons avoir la prétention de 
découvrir chez Jean VI un esprit en lui-même innovateur 
et révolutionnaire — ce qui aurait été en désaccord avec 
tout: l'ambiant, sa position, la tradition, son tempérament; 
— mais il faut bien reconnaître que, isolé sur un trône, 
personne n'a mieux profité des leçons de son siècle. Par la 
perspicacité, par l'équité, par le détachement, sinon théo- 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 136 

rique, pratique des vieilles formules et des idéals surannés, 
par l'adaptation précise et sans effort aux nouvelles ten- 
dances de la pensée et du gouvernement, il fut un véritable 
disciple des encyclopédistes, des économistes et des mora- 
listes précurseurs de la Révolution. 

Né pour régner en souverain absolu, il chercha dans les 
derniers temps à se montrer un modèle de roi constitu- 
tionnel et, tant qu'il exerça le pouvoir sans partage, il fut 
un monarque qui, le premier en Portugal, répudia l'Inqui- 
sition, qui n'appUqua presque pas la peine de mort, qui 
toléra les cultes étrangers à l'Église catholique, qui pro- 
tégea l'étude des sciences naturelles de préférence à celle 
de la métaphysique et qui, loin de leur témoigner de la 
répugnance, ne fit qu'encourager les progrès matériels, si 
profondes que fussent les transformations apportées à la 
société de la colonie. 

Il ne révéla pas un moindre talent à ne point faire de 
trop. Hippolyto da Costa, qui en ce temps rédigeait à 
Londres un célèbre magazine politique et littéraire, le 
Correio Braziliense, où il dénonçait les défauts et les 
misères de l'administration portugaise, écrivit un joilr, 
qu'en composant son premier ministère à Rio de Janeiro 
avec les comtes de Linhares, Aguiar et Anadia, le prince 
régent — la reine Dona Maria vivait encore, ou plutôt 
végétait dans sa folie religieuse — avait eu la malchance 
de se munir de trois pendules dérangées : l'une qui avan- 
çait extraordinairement, l'autre qui retardait chaque jour 
davantage, et la troisième qui était invariablement arrêtée. 
La comparaison n'est que juste, mais heureusement Jean VI 
lui-même pourrait être comparé à une pendule sans d'aussi 
graves défauts, sonnant régulièrement l'heure juste et ne 
s'écartant jamais beaucoup du temps astronomique exact. 
Il en a toujours conservé le mouvement à distance égale 
des dérèglements réformateurs et de l'opiniâtreté inintel- 
ligente, faisant entendre au moment nécessaire le signal 
précis. 



136 FORMATION HISTORIQUE 



Ce don d'équilibre moral explique des contradiclions 
dont on ne pourrait se rendre bien compte en ne voyant que 
les apparences. La période était, comme vous le savez, 
essentiellement de luttes; les armées de Napoléon avaient 
mis le feu à toute l'Europe, et la guerre soufllée par l'esprit 
libéral de combats, s'était propagée jusqu'au nouveau 
monde. Jean VI était organiquement, foncièrement, le 
symbole de la tranquillité, du pacifisme dirions-nous 
aujourd'hui. Néanmoins on le vit faire partir de Para 
l'expédition qui conquit la Guyanne française; dompter 
avec promptitude et énergie la révolution de Pemambuco 
de 1817, qui y établit une république assez bien organisée; 
faire occuper Montevideo par les troupes de Rio Grande et 
de Saint- Paul, et, après la paix européenne, par ces vété- 
rans des campagnes péninsulaires dressés par Beresford et 
dont le prince Maximilien de Wied Neu wied, un combattant 
de Leipzig, vantait en 1816, au moment de leur départ 
vers le sud, la superbe tenue. Quel roi épris des gloires 
militaires aurait fait davantage? 

On serait tenté de dire en entendant l'écho d'un tel 
fracas guerrier en une si courte période, que le royaume uni 
du Portugal et du Brésil avait à sa tête un souverain bien 
différent de celui dont l'esprit ne se laissait jamais mieux 
séduire que par l'idée de mener l'expansion pacifique de 
son peuple. Tacite disait d'Auguste qu'il avait tout paci- 
fié, même l'éloquence. Notre roi aurait été capable d'en 
faire autant, s'il avait disposé du génie d'Octave et si, 
comme ce dernier, il avait avant l'empire semé l'incendie 
dans tout le monde romain pour disputer sa maîtrise. 
Sans qu'il eût cependant le moindre génie, ni même de 
talent, aucun gouvernement n'a laissé derrière lui un meil- 
leur témoignage de son activité, tout à la fois de ses inten- 
tions, de ses efforts et de ses actes. 

Remarquez seulement comme son autorité a fini par 
s'affirmer en Amérique sans que rien lui portât ombrage, 
les puissances européennes étant trop éloignées et trop 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 137 



épuisées pour songer à intervenir efficacement, et la désa- 
grégation des vice-royautés espagnoles ne servant qu'à 
donner du relief et à prêter de la vigueur à la cohésion de 
l'empire fondé par lui et qui sans lui se serait anéanti 
de la même façon, empire dont la masse compacte proje- 
tait une ombre immense sur les démocraties qui, au sud et 
à l'ouest, faisaient leur apprentissage politique en se débat- 
tant dans les convulsions des factions. 

Jean VI eut, il est vrai, quelques auxiliaires précieux. 
Palmella fut un diplomate plein de tact, rompu aux affaires, 
sachant voir, comprendre et exposer. Au Congrès de Vienne 
il joua un rôle important, parvenant à imposer les intérêts 
de son pays à la considération d'hommes d'État que le 
triomphe si durement acquis avait enivrés et tellement 
imbus d'autocratie, qu'ils confondaient la tutelle des 
peuples par les rois avec celle des petites puissances par 
les grandes. Palmella ne fut d'ailleurs pas le seul : Linhares 
fut un ministre infatigable, quoique téméraire dans ses 
réformes, et l'inteUigence du comte da Barca était aussi 
progressive que déliée, son don d'administration aussi fin 
que son goût littéraire et artistique. 

Jean VI avait la rare qualité de savoir découvrir le 
mérite, et la qualité plus rare encore de n'en être point 
jaloux. Il réussissait à merveille dans le choix de ses colla- 
borateurs, et peu lui importait que leurs tendances fussent 
disparates, puisqu'il savait les fondre et en dégager l'har- 
monie de son administration. Les trois auxiliaires, par 
exemple, que je viens de vous citer et qui furent les plus 
remarquables parmi ses ministres, avaient des caractères 
complètement différents. 

Le rôle proprement politique de Palmella ne commença 
que peu avant le retour de la cour en Europe. Palmella 
avait assisté à Lisbonne à la révolution de 1820, et il se 
rendit à Rio, où l'appelaient ses fonctions ministérielles, 
surtout pour décider le souverain à rentrer et à venir se 
mettre à la tête du mouvement libéral pour n'en point 



138 FORMATION HISTORIQUE 

devenir la viclime. C'était donc un esprit enclin au système 
constitutionnel, d'ailleurs ami personnel de Benjamin 
Constant, et l'un des familiers de Coppet. On prétend 
même — et des lettres conservées dans les archives de la 
famille Palmella paraissent le prouver — (ju'il servit de 
modèle à l'Oswald de Corinne. Séduisant par les grûcet 
de sa personne, parfait grand seigneur, ayant vécu à 
l'étranger dès son âge le plus tendre, élevé dans les derniers 
salons du xviii® siècle, friand de bonne société, lié au 
meilleur monde de toutes les capitales de l'PIurope, Pal- 
mella était une nature cosmopolite qui devait plaire à son 
maître par sa mesure et par son savoir faire, qualités dont 
le Roi tira tout le parti possible, non seulement pour 
empêcher au Congrès de Vienne que la traite y fut discutée, 
que la Guyanne y fut rendue sans compensation, et que 
Montevideo y fut adjugée à l'Espagne, comme ensuite, à 
Londres et à Paris, pendant les négociations auxquelles 
la cour de Rio de Janeiro se vit en butte pour défendre 
cette dernière conquête. 

Tout autre était Linhares, que le souvenir du grand 
Pombal hantait, esprit porté à l'absolutisme et intelli- 
gence bien ouverte aux progrès matériels, voulant toutefois 
tout changer et tout improviser en un cUn d'oeil, sans se 
soucier la plupart du temps des circonstances et parfois 
sans se garder des absurdités. La reine Carlota Joaquina, 
qui avait infiniment d'esprit et qui détestait ce ministre 
parce qu'il contrecarrait son projet de se faire proclamer 
régente à Buenos-Ayres, en Ueu et place de son frère Fer- 
dinand VII que Napoléon conservait captif, avait sur- 
nommé Linhares le docteur Tourbillon. D'autres fois elle 
l'appelait aussi le docteur Pêle-mêle et s'amusait toujours 
de ses plans gigantesques, de son activité débordante, de 
son perpétuel va-et-vient, qui s'ingéniaient à doter la 
monarchie portugaise d'un éclat incomparable. Le Roi, 
de son côté, modérait où il fallait et autant qu'il le fallait 
l'ardeur administrative de son ministre, tout en appUquant 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 139 

ce « talent de bien faire» au plus grand avantage de la 
colonie que tous deux rêvaient de rendre riche et puissante. 

De son séjour dans les ambassades, où il avait débuté 
comme la plupart des gentilshommes de son temps qui se 
destinaient à la vie pubUque, Linhares était rentré soucieux 
de mettre en pratique ce qu'il avait vu de bon, et son 
talent qui à l'occasion touchait au génie, mais qui avait 
aussi des naïvetés enfantines, différait autant du scepticisme 
occupé de Palmella que de la nonchalance avertie de 
Barca, 

Celui-ci était un esprit également inventif, mais artiste 
dans l'âme, collectionneur de tableaux et d'estampes, 
bibUophile, traducteur de Dryden et de Gray, s'intéres- 
sant aux découvertes et aux trouvailles industrielles. 
Expérimenté dans les légations, ayant même été emprisonné 
à Paris, du temps du Directoire, pour avoir voulu suborner 
ces personnages intègres qui s'appelaient Barras et Talley- 
rand, afin d'obtenir la ratification d'un traité qui ne leur 
convenait plus, le comte da Barca était censé caresser les idées 
françaises, comme on appelait alors les idées de transfor- 
mation pohtique et sociale. Maler, avec ses préjugés d'émi- 
gré, le tenait en suspicion et dénonçait à tout propos, dans 
sa correspondance adressée à Paris, le jacobinisme de cet 
homme d'État dont Jean VI s'accommodait si bien que 
Barca est mort détenant un portefeuille ministériel. L'élé- 
vation du Brésil au rang de royaume précéda de peu son 
décès, et l'École des Beaux Arts de Rio dut sa fondation à 
l'inspiration personnelle de cet amateur éclairé, écouté 
par un souverain ami du progrès. 

Aucun de ces hommes supérieurs par l'étendue des 
connaissances, par l'ampleur des vues et par l'expérience 
du monde ne surpassait toutefois le roi dans le bon sens 
déployé à l'examen des affaires poUtiques, dans la 
sagesse mise à les juger et dans l'adresse révélée à leg 
résoudre. 

Un de ses traits à retenir et qui signifie beaucoup, est son 



140 FORMATION HISTORIQUE 



estime pour les étrangers, qui de leur côté l'ont en assez 
grand nombre respecté et hautement loué. Elevé au sein 
d'une cour méfiante où le nationalisme mesquin et bigot 
faisait loi, en opposition au cosmopolitisme d'idées du mar- 
quis de Pombal, ce prince repoussa spontanément les préju- 
gés de son éducation et se piqua de recevoir agréablement 
au Portugal des observateurs impertinents comme le richis- 
sime Beckford, l'auteur de VcUhek, ou des ambassadeurs 
insolents comme le maréchal Lannes, les transformant 
en amis sympathiques. Beckford a fait plus tard l'éloge de 
son hôte, et Lannes changea tellement d'humeur qu'à ce 
que l'on raconte, le prince régent aurait dit : — qu'il ne se 
serait pas embarqué pour l'Amérique du Sud si le duc de 
Montebello, et non Junot, avait commandé l'armée d'in- 
vasion. 

Il l'aurait fait quand même, parce qu'il s'agissait d'un 
plan mûri. Quant à sa manière d'agir au Brésil sous ce 
rapport, nous savons qu'il livra le pays à la curiosité du 
reste du monde. Les explorations les plus fructueuses datent 
de cette époque, et toutes les facilités étaient accordées aux 
studieux venant d'Europe, lesquels avaient noms, pour n'en 
citer que quelques-uns : Spix, Martius, Auguste de Saint- 
Hilaire, le prince Maximilien de Wied Neuwied, de Freyci- 
net. D'autres étrangers furent appelés pour remplir des 
missions scientifiques, pour diriger des entreprises indus- 
trielles, pour coopérer dans des postes de responsabilité 
au développement du pays que le souverain avait reconnu 
aussi pauvre en sources exploitées de richesses qu'opulent 
en ressources inexploitées. 

Acclimatation de plantes et de races exotiques; utilisa- 
tion de minerais abondants comme le fer; essais de nouvelles 
cultures comme celle du thé; ouvertures de nouvelles voies 
de trafic, à un tel point que la nouvelle de la prise de 
Cayenne fut transmise à Rio par voie de terre; tentatives 
de fixation de l'élément nomade de la population; protec- 
tion accordée aux transports maritimes du commerce. 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 141 

établissant la liaison directe du Brésil avec les grands centres 
européens; encouragement de la richesse publique par l'em- 
ploi multiplié des capitaux privés, comme dans la fondation 
de la Banque du Brésil; appel aux activités européennes 
pour suppléer au travail des esclaves, condamné dans un 
avenir plus ou moins long par la philanthropie et par la 
politique; projet de réunion des possessions portugaises 
éparses, en un faisceau de puissants intérêts mercantiles, — 
rien n'a manqué à l'œuvre royale pour être grande et digne 
d'admiration. Aucun pays du nouveau monde ne peut se 
flatter d'une période semblable aux treize années de séjour 
au Brésil du roi Jean VI, et il n'est pas trop exagéré de 
répéter ce que beaucoup disent là-bas : « que tout ce qu'il y a 
de bon lui est dû». 

Vous me pardonnerez à ce sujet quelques détails curieux : 
Les palmiers appelés chez nous royaux, qui décorent la ville 
comme autant de colonnes élégantes aux chapiteaux bruis- 
sants, proviennent de la tige venue de Cayenne et plantée 
par le souverain lui-même dans la terre du Jardin Bota- 
nique aménagé par ses soins. Les études pathologiques et 
les découvertes prophylactiques qui honorent tellement 
l'activité de nos hommes de science d'à présent, trouvent 
leur origine dans les écoles de médecine et de chirurgie, et 
dans le laboratoire de chimie créés par le souverain. Les 
études de botanique confinées auparavant aux potagers 
des couvents et occupant du reste l'attention de travailleurs 
aussi éminents que le moine Conceiçâo Velloso, l'auteur de 
la Flora Fluminensis, furent systématisées aux cours alors 
ouverts, et les études anthropologiques, minéralogiques et 
autres furent cultivées au Muséum installé en même temps, 
qui occupe aujourd'hui la résidence de Sào-Christovào, — 
don d'un riche négociant au roi, qui y vivait avec ses fils, 
séparé de l'épouse infidèle et déloyale, laquelle habitait avec 
ses filles l'ancien palais des vice-rois. Enfin, le goût artis- 
tique qui, je le dirai, bien que cela ressemble à de la préten- 
tion, nous distingue tout particuUèrement en Amérique 



142 FORMATION HISTOIUQUE 

et nous rend plus sensibles que d'autres pays nouveaux 
aux suggestions de l'esprit, lesquelles se révélaient déjà 
dans la musique, la peinture et la sculpture du temps 
colonial, — reçut l'enseignement et l'incitation qui lui 
manquaient du groupe d'artistes français, et non des moin- 
dres, qui fonda notre École des Beaux Arts. 

Ces artistes, dont plusieurs, suspects de bonapartisme, ne 
se trouvaient pas à leur aise sous les Bourbons, étaient 
dirigés par Lebreton, secrétaire perpétuel de l'Académie 
des Beaux Arts de Paris, et s'appelaient Debret, le peintre 
d'histoire; les frères Taunay, l'un peintre de paysage et 
l'autre sculpteur; Grand jean de Montigny, l'architecte; 
Pradier, le graveur. Leur influence fut excellente pour 
estomper la couleur locale qui commençait à devenir très 
intense, régler les pompes d'une Cour qui s'en était de nou- 
veau parée, et façonner certaines manifestations d'une vie 
sociale qui cherchait à rendre Rio de Janeiro digne du rang 
de capitale de la monarchie portugaise, auquel cette ville (ut 
élevée de 1808 à 1821. 

En vérité, les cérémonies du culte, les divertissements 
populaires, les fonctions de Cour n'y manquaient point. 
Acclamations royales et mariages princiers, funérailles de 
cardinaux et bruyantes réjouissances noires, spectacles de 
gala composés de drames patriotiques et de ballets allégo- 
riques, joutes à cheval et courses de taureaux, fêtes d'églises 
où figuraient des prédicateurs renommés et réceptions 
d'académiciens, processions magnifiques et revues mili- 
taires, défilés de charité et algarades politiques, — tout se 
passait sur la scène de cette ville jusqu'alors si provincia- 
lement calme et qui chaque jour prenait de plus grandes 
proportions. Son ancienne étendue aurait d'ailleurs été 
trop réduite pour l'afllux de la nouvelle population se gref- 
fant sur l'ancienne : nobles émigrés de Lisbonne; ambassa- 
deurs étrangers; dames, chambellans et même musiciens 
de la cour autricliienne, qui suivirent l'archiduchesse Léo- 
poldine lors de son mariage avec le prince royal Dom Pedro ; 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 143 



monsignori de l'entourage du pape; réfugiés politiques du 
Rio de La Plata, où les dissensions se succédaient san- 
glantes; demi-soldes de votre grande armée en quête 
d'autres batailles; négociants anglais et américains attirés 
par l'extension des affaires; modistes et parfumeurs 
français, facteurs nécessaires des élégances; aventuriers à 
la recherche de dupes; déserteurs de dix pays et loups de 
toutes les mers; muletiers des convois qui seuls desservaient 
l'intérieur; contrebandiers d'or et de diamants; négriers 
enrichis au trafic; esclaves arrachés à l'Afrique et colons 
importés de Chine. 

Le port de Rio de Janeiro étant devenu franc aux navires 
de toutes les nationaUtés, la ville avait pris une teinte de 
cosmopolitisme et était devenue accessible aux influences 
du dehors, sans que l'autorité royale sombrât toutefois 
dans ce désordre pittoresque. La bonhomie n'excluait 
pas chez le souverain le sentiment de dignité, voire une 
conception jalouse de son rang. Son calme majestueux 
ferait naufrage quand la tempête libérale se décbamerait 
au Portugal ; et la tourmente fut trop violente pour que la 
faiblesse caractéristique de son tempérament pût y opposer 
une résistance sérieuse. Jusqu'à ce moment il avait toujours 
agi à sa guise, même quand il paraissait obéir aux circons- 
tances. Lord Strangford, l'envoyé britannique, le décida à 
quitter Lisbonne dès l'approche des régiments français 
parce que Jean VI l'avait ainsi résolu dans son esprit, 
après mûre réflexion; mais ce même diplomate ne put le 
convaincre en 1815, à la paix générale, de la nécessité de 
rentrer dans ses anciens États, et dut par le fait abandonner 
le poste de Rio de Janeiro, frappé de disgrâce par le gouver- 
nement dont il était l'agent. 

Les faveurs exceptionnelles obtenues par l'Angleterre, 
telles que les stipulait le traité de 1810, et qui rendaient 
illusoire la réciprocité commerciale invoquée, n'étaient que 
le rachat de la garantie accordée par le cabinet de Londres, 
pendant la guerre, à la souveraineté des Bragance et i 



144 FORMATION HISTORIQUE 

Tintégrité du domaine colonial portugais. Elles représen- 
taient le prix d'une alliance avec le plus fort, nécessaire au 
plus faible dans les deux hémisphères. Le Portugal la payait 
avec le sang verse de l'Estremadure à Toulouse; le Brésil 
avec les avantages douaniers. Le Royaume-Uni devenait h 
ce prix quitte envers la Grande-Bretagne. 

Par rapport aux autres puissances, le roi, de sa retraite 
sud-américaine, les bravait suivant sa manière douce et 
apparemment naïve qui n'excluait pas l'ironie, et qui faisait 
songer à la rouerie paysanne. L'expédition de Montevideo 
se réalisa, par exemple, en dépit de l'opposition de toute la 
Sainte AUiance, qui avait bel et bien renouvelé, de la façon 
arbitraire que l'on connaît, la carte de l'Europe, mais qui 
mettait le soin le plus jaloux à empêcher toute altération 
forcée dans la distribution des territoires coloniaux. La 
légitimité outre-mer signifiait l'immobilité de sa géographie 
politique : en Europe elle signifiait aussi le statu quo ante, 
mais avec des changements à l'avantage des vainqueurs. La 
distance, cependant, prêtait aux relations extérieures du 
Portugal ce qu'elles ne possédaient plus depuis longtemps, 
exception faite de quelques accès de brusquerie hautaine du 
marquis de Pombal : — je veux dire l'autonomie. 

La distance permit également l'accompUssement de faits 
de guerre qui paraissent bien peu éclatants à côté de ces 
grandes campagnes, leurs contemporaines, dont le souvenir 
sera longtemps vivant, dont l'écho trahit le fracas, et qui 
ont rempli de leur gloire aveuglante les premiers lustres 
du siècle qui eut pour le bercer les refrains des dernières 
chansons de la Révolution. Disons-nous, néanmoins, que la 
prise de Cayenne fut pour le souverain déclaré déchu une 
satisfaction peu commune d'amour-propre, et n'oublions 
pas que la restitution de la Guyane après quelques années 
de subterfuges et d'ajournements, amena le gouvernement 
de la Restauration à admettre une fois de plus la limite de 
l'Oyapoc, que la guerre de 1801 avec l'Espagne nous avait 
fait perdre. Soit dit en passant, Jean VI profita de l'occupa- 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 145 

tion de la colonie française pour faire transporter et intro- 
duire au Brésil quantité d'arbres tropicaux déjà acclimatés 
à La Gabrielle, l'admirable établissement horticole possédé 
par les rois de France. 

Quant à l'annexion de Montevideo, si elle ne parvint pas 
à rester définitive et à compléter de la plus heureuse façon 
l'expansion portugaise et ensuite brésilienne, elle constitua 
par anticipation un obstacle à la politique des nationaUtés, 
que Jean VI avait prévue en Amérique avant qu'elle ne 
devînt en Europe le pivot de la poUtique du xix® siècle. 

Je ne fais que considérer ici les résultats pratiques de ces 
deux entreprises mihtaires, et je m'abstiens de m'occuper 
de leur influence morale sur une nationaUté en formation, 
en exprimant des réflexions qui s'offriront à vous tout natu- 
rellement. Je préfère répondre à une question que vous 
seriez en droit de me poser, à la suite de cette véritable 
apologie d'un roi qui est parvenu à la popularité sans avoir 
frappé l'imagination de son peuple par rien de séduisant, et 
qui avait même contre lui le désavantage de posséder uu 
physique vulgaire et disgracieux, outre le ridicule d'être un 
mari notoirement trompé. 

Si vous me demandiez donc si le tableau que je vous ai 
présenté n'a point d'ombres, je vous dirais qu'il n'en est 
pas exempt, mais qu'elles ne servent qu'à en rehausser 
l'attrait. Elles manquent d'ailleurs d'importance. 

Une des fautes les plus graves imputées à ce monarque 
est d'avoir distribué trop de grâces, d'avoir fait baisser 
la valeur des titres de noblesse et des décorations par la 
libéralité témoignée à les prodiguer. Est-ce là un crime 
impardonnable? Sa politique s'efforçait à s'attacher les uns 
par ces faveurs dont la couronne disposait, quitte à faire 
des mécontents des autres, — les ambitieux déçus. Lui- 
même en pâtirait le premier. 

Il est encore vrai que les bienfaits accordés alors à la 
colonie furent parfois un peu trop vantés et par ce fait 
exagérés : la science de la réclame ne date pas d'aujour- 

10 



146 FORMATION HISTORIQUE 



d'hui. Il arrivait que l'idée une fois émise, on laissait croire 
que sa réalisation s'ensuivrait immédiatement, et le cas 
s'est produit, que des événements sans portée sufTisante ont 
passé pour d'admirables prouesses d'initiative et de travail. 
Le péché, qui compte parmi les véniels, est des plus répan- 
dus, et il tend plutôt à s'efTacer dans l'ensemble des vertus. 

Nonobstant, la corruption de l'ancien régime ne cessa 
d'agir dans la nouvelle capitale, autant peut-être que dans 
l'ancienne, et dans les Capitaineries environnantes ou écar- 
tées, confiées en bonne partie à des ofllciers brutaux et 
avides, les abus ne discontinuaient pas sous le régime de 
l'autonomie brésilienne. Mais du moins ces abus commencè- 
rent à être flétris, et la corruption en vint à constituer un chef 
d'accusation contre le gouvernement. Aussi la presse d'op- 
position fit ses débuts — à Londres, comme je l'ai men- 
tionné, avant de venir faire ses armes à Rio de Janeiro — 
et le roi ne se trouvait plus à mille lieues de distance : il se 
trouvait là, accessible à ses sujets et prompt à redresser les 
torts qui arrivaient à sa connaissance. 

Somme toute et sans contestation possible, son adminis- 
tration fut éclairée et Ubérale. La douceur mitigeait, tout 
en l'exaltant, la majesté du pouvoir, et ce qui émanait du 
trône était bien l'affection paternelle, celle qui dans le droit 
divin devait caractériser les rapports entre le souverain et 
ses sujets. 

François Arago, qui est venu au Brésil avec l'expédition 
scientifique de M. de Freycinet, destinée à faire le tour du 
monde, raconte, dans ses « Souvenirs d'un aveugle», que 
Jean VI ayant entendu un jour, pendant sa promenade, les 
gémissements douloureux d'un esclave nègre châtié par 
son maître d'une façon barbare, acheta l'esclave et le fit 
mettre en liberté. Il sut lui-même pardonner à plusieurs 
reprises : à des traîtres de son entourage qui, d'accord avec 
son épouse, voulurent le priver delà couronne en le déclarant 
atteint de folie comme sa mère; à ceux de la première no- 
blesse, qui allèrent à Bayonne mendier auprès de Napoléon 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 147 



la grâce d'un de ses maréchaux pour monter sur le trône de 
Portugal; à d'autres même, comme au marquis de Loulé, 
qui prirent les armes contre leur patrie et firent partie de 
l'armée d'invasion. 

Une seule fois qu'il me souvienne, il ne pardonna point. 
Ce fut à l'occasion de la révolution de Pernambuco, quand 
ce roi soi-disant apathique se multiplia pour encourager la 
résistance à la contagion au reste du Brésil de l'esprit de 
rébellion, et que ce souverain soi-disant indifférent à la 
grandeur de sa position montra à la défendre une énergie et 
une ténacité qu'on ne lui soupçonnait point et dont du reste 
il ne donna jamais plus d'autre preuve. En laissant libre 
cours à la justice miUtaire qui envoya à la potence les 
chefs du mouvement et au cachot une masse de leurs adhé- 
rents, sans se soucier des austères et nobles figures qu'elle 
condamnait dans le nombre, le roi croyait remplir son devoir 
de souverain, lui qui avait transplanté et, au prix de grands 
efforts, — car cet homme d'ordinaire clément fut aussi un 
travailleur acharné — avait favorisé la croissance de l'arbre 
monarchique, qu'il laissa derrière lui assez touffu pour que 
son feuillage pût s'étendre sur les provinces si disséminées 
du pays, en offrant à toutes le réconfort bienfaisant de son 
ombre. 

Et ce pays qu'il trouva paralysé par une législation 
trop souvent surannée, entravé dans sa libre évolution, 
rendu fataliste par le manque d'horizon et assombri par une 
tragédie récente, il le laissa armé des principaux instru- 
ments de progrès, ouvert à toutes les conquêtes de l'intelli- 
gence, plein d'espérances, déjà mêlées à quelques regrets, et 
doué d'un enthousiasme que les premières déceptions 
avaient déjà commencé à mûrir. 

Si jamais un roi mérita la branche de cerisier à la fron- 
daison éternelle que, dans le Nô japonais, le messager 
céleste apporte de la part de la divinité au roi sage et juste, 
comme emblème et récompense de ses vertus, c'est sans 
doute à Jean VI qu'elle devrait échoir. Ce n'est pas peu dire 



148 FORMATION DE LA NATION BRÉSILIENNE 

que d'affirmer que son intervention pratique toucha à 
toutes les catégories de l'esprit humain et à tous les départe- 
ments de l'activité sociale, et que la commémoration de ce 
monarque se ferait avec la même justice dans une école, 
dans une caserne, dans une fabrique, dans une grange, dans 
une église ou même dans un théâtre, car il ne faut pas oublier 
qu'il fut pareillement un passionné de musique et un specta- 
teur friand des tableaux vivants que votre compatriote, le 
peintre Debret, montait sur la scène du théâtre de Sâo-Joâo, 
en disposant pour l'apothéose fmale autour du médaillon à 
l'effigie royale et dans des combinaisons plastiques toujours 
gracieuses, les mêmes éléments : — les quatre parties du 
monde assujetties par le vieux Portugal, la renommée, 
l'écho, l'épopée et quelques autres allégories. 



VIII 



Mesdames, Messieurs, 

Le départ du roi et de la cour portugaise laissaient le 
Brésil sous la régence avec pleins pouvoirs d'un prince de 
vingt-trois ans, impétueux et généreux, comme il devait 
l'être d'ailleurs pendant toute sa courte existence brusque- 
ment fauchée à l'âge de trente-six ans, non sans avoir, 
dans la phraséologie politique du temps, où les hyperboles 
jouaient un grand rôle, donné la liberté à deux mondes. 
Il avait en vérité octroyé les franchises et garanties cons- 
titutionnelles à deux nations : le vieux Portugal et le 
jeune Brésil, renoncé à deux trônes et en même temps 
assuré — autant que faire se pouvait — la permanence de 
sa dynastie sur l'un et sur l'autre. En 1821 cependant, il 
ne s'agissait pas encore de cela. Il s'agissait de tenir tête 
à l'orage, ce dont le roi avait été incapable. 

D'un côté on voyait les Portugais excités par la révolu- 
tion de 1820 qui, commencée à Porto, avait trouvé son 
écho à Lisbonne et y avait acclamé un régime démocratique 
par lequel le personnage royal se réduisait à un simple 
mannequin d'apparat, et la réahté du pouvoir restait 
dévolue à une Chambre unique ressemblant fortement à 
une Convention. Les libéraux portugais, démentant leur 
sympathique dénomination, étaient sans exception décidés 
à étouffer les libertés dont Jean VI avait doté le Brésil. 
Leur idéal à ce sujet se résumait dans la recolonisation. 



150 FORMATION HlSTOiiloii: 

c'est-à-dire le retour pur et simple du Royaume-Uni à 
l'ancien état de colonie. 

Vous savez bien que le mot démocratie a une seule éty- 
mologie, mais qu'il peut varier infiniment de sens. La dé- 
mocratie portugaise d'alors ne brillait pas par la tolérance 
ni par l'esprit de justice. Il est du reste positif que le Por- 
tugal avait durement soufTert dans son orgueil et même 
dans SCS intérêts par l'absence de la Cour; que Lisbonne 
ne pouvait se résigner à la situation d'une capitale 
déchue, privée du meilleur de son commerce transatlan- 
tique et profondément atteinte dans ses revenus et par- 
tant dans son luxe. Ce fut ainsi que la jalousie à l'égard du 
pays d'outre-mer fit autant sinon plus pour le soulève- 
ment, que la fascination des idées nouvelles. 

D'un autre côté on voyait les Brésiliens, disposant de 
beaucoup plus de ressources matérielles que leurs frères 
d'Europe, qui allaient devenir politiquement et économi- 
quement des cousins pauvres, tout satisfaits, ceux-là, de 
leurs privilèges récents et très peu enclins à y renoncer. 
Et les Brésiliens avaient pour eux le nombre en plus de 
l'ardeur, et aussi la raison qui n'est jamais à dédaigner, 
tandis que les Portugais devaient s'appuyer exclusivement 
sur des troupes d'occupation susceptibles d'être mises en 
déroute, ou du moins capables d'une bien compréhensible 
tiédeur. 

La révolution de Pemambuco en 1817 avait déjà été 
une manifestation non équivoque de l'esprit nationaliste, 
vouée à l'insuccès parce que sa forme républicaine avait 
provoqué contre elle une réaction des éléments conserva- 
teurs, à une époque où ils étaient encore tout-puissants, 
mais dont une nouvelle explosion aurait fait voler en éclats 
le pouvoir suranné de la métropole. Cette révolution avait 
du reste creusé un fossé profond entre les deux camps. Les 
crachats dont la foule portugaise, qui emplissait les rues, 
avait outragé les patriotes brésiliens conduits au supplice 
s'opposaient à toute réconciliation sur les anciennes bases. 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 151 



L'année 1821, au Brésil, appartient encore politiquement 
aux Portugais. Le Prince Régent semble entièrement 
entre leurs mains. Courtisan des idées libérales dès qu'elles 
parurent dans ce milieu, celui qui devait être le premier 
empereur constitutionnel du Brésil prodigua ses faveurs 
et ses serments de fidélité à l'œuvre régénératrice des Cer- 
tes de Lisbonne, s'elTorçant toutefois de gagner l'estime du 
Brésil par une administration bienveillante comme celle 
de son père et plus économe qu'elle, car nous avons vu que 
les abus et le gaspillage n'étaient pas étrangers au règne de 
ce monarque, si débonnaire sous ce rapport. Les dépenses 
de table de Jean VI s'élevèrent, à elles seules, en un 
mois à 275.000 francs, alors qu'il n'y avait, selon le chargé 
d'affaires de France, aucune table royale moins somptueuse 
et plus bourgeoise. 

Malgré tout l'incertitude régnait au Brésil, et l'animosité 
ne faisait que croître et se répandre, laissant prévoir une 
séparation prochaine, pareille à celle que les colonies espa- 
gnoles tâchaient d'obtenir à force de luttes cruelles aux- 
quelles nous a soustraits notre destinée plus heureuse, en 
préparant la solution monarchique du problème de l'indé- 
pendance. 

Dom Pedro avait été élevé au Brésil, et rien que pour 
cela — quand même ses quaUtés fascinantes lui eussent fait 
défaut — méritait la confiance des BrésiUens ; mais d'autre 
part, il était né pour être le souverain du Portugal et de 
son empire, et il ne l'aurait pas oubUé lui-même, si d'autres 
ne le lui avaient rappelé à tout propos. Ses qualités et ses 
défauts le prédestinaient d'ailleurs à un rôle important. 
Il ne ressemblait à son père ni par la dissimulation ni par 
la prudence, et il ne paraissait surtout avoir de commun 
avec lui que la facilité grâce à laquelle, une fois le mauvais 
moment passé, il oubhait les déceptions et les déboires, 
indifférent à l'avenir et insoucieux du présent. Il était 
spontané, impulsif, parfois téméraire, souvent emporté 
et toujours ambitieux de gloire; intelhgent quoique peu 



152 FORMATION HISTOHIQUE 

^ 

instruit, il suppléait à la réllcxion par une finesse naturelle 
qu'il devait encore à l'héritage paternel, mais qui ne 
s'exerçait pas aux dépens du courage, qu'il tenait de sa 
mère. 

Avec cette bravoure personnelle à un degré assez consi- 
dérable; beaucoup d'imagination politique au point de 
paraître un romantique; un monde d'illusions; juste quel- 
ques grains de rouerie, et peu de sentimentalisme, comme 
c'était son cas, Dom Pedro réalisait à n'en pas douter un 
type achevé de « héros libérateur». L'époque en était 
fertile et le mérite principal du prince fut de s'être associé à 
un mouvement destiné fatalement à réussir, plutôt que 
d'essayer inutilement de l'empêcher en ruinant son propre 
avenir. Les diplomates étrangers, hostiles par leurs prin- 
cipes conservateurs — on était à l'époque de la réaction, 
commencée en 1814 — se doutaient bien un peu des sur- 
prises que pouvait leur réserver le jeune héritier. — « Le 
prince, écrivait à Mettemich le baron de Sturmer, ministre 
d'Autriche à Rio de Janeiro, dont j'ai parcouru la corres- 
pondance à Vienne, — a de l'esprit naturel et n'est pas 
entièrement dénué de connaissance. Il est actif et coura- 
geux : il a de la fermeté dans le caractère et un grand 
désir de bien faire. » 

Somme toute, il devait constituer un agent de premier 
ordre entre les mains d'un dirigeant capable et de mûre 
expérience. C'est précisément ce qui arriva quand le Prince 
Régent appela au ministère José Bonifacio. Taire le nom 
de José Bonifacio quand il s'agit de l'émancipation poUti- 
que du Brésil, ce serait comme si l'on parlait de la Réforme 
sans faire mention de Luther, ou comme si l'on évoquait le 
Risorgimenio en laissant Cavour dans la pénombre. La 
théorie des hommes providentiels peut avoir été suppléée 
par une doctrine plus conforme aux principes d'une socio- 
logie inspirée par l'harmonie biologique, et surtout plus à 
même de satisfaire les justes revendications des foules 
fatiguées de l'anonymat. Les grands hommes survivront 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 15S 



quand même dans l'histoire et continueront à surgir dans 
le monde, sinon comme les facteurs uniques d'événements 
décisifs, du moins comme les représentants suprêmes des 
aspirations collectives, en tout cas comme des êtres excep- 
tionnels. 

Dans ce sens on pourra toujours appeler José Bonifacio 
un grand homme, puisqu'il se servit de Dom Pedro en 
guise d'instrument précieux — un instrument magique 
qui eût été doué de conscience et eût vibré avec personna- 
Uté — au moyen duquel purent se réaliser les aspirations 
poUtiques et put être préservée l'intégrité territoriale et 
morale d'une nation qui occupe une grande place dans la 
géographie et dont le rôle ne demande qu'à lui être propor- 
tionné dans l'histoire. 

La poUtique des Cortès faciUta singulièrement la marche 
des événements au Brésil. Si cette assemblée constituante, 
législative et souveraine, s'était piquée de prolonger l'œuvre 
bienfaisante du roi, l'union ne se serait peut-être pas rompue 
de si tôt. Mais les déUbérations successives aboUssant les éco- 
les et les tribunaux supérieurs, asservissant par tous les 
moyens une nation déjà pohtiquement émancipée et impo- 
sant au Prince Régent une règle de conduite tout à fait oppo- 
sée aux intérêts des sujets brésiUens qu'il avait été appelé à 
gouverner, amenèrent graduellement le divorce prévu et 
rangèrent Dom Pedro parmi les partisans les plus enthou- 
siastes de cette séparation. Les Cortès dans leur égoïsme 
aveugle oubUaient même de faire justice aux efforts dé- 
ployés par le Prince Régent pour parer à une situation 
difficile, rendue au point de vue financier presque angois- 
sante par le retrait des capitaux (ce retrait ayant pour 
cause le départ de la Cour), les soubresauts provoqués dans 
le commerce par les désordres poUtiques et la désunion 
locale qui privait le gouvernement central du revenu des 
provinces. 

Cette désunion, les Cortès l'avaient favorisée, ou pour 
mieux dire déterminée, en se mettant en rapport avec 



154 FORMATION IIISTOIilQUE 

chaque province isolément, représentée par sa Junte pro- 
visoire, dans le dessein de rétablir la primitive organisation 
féodale du Brésil et d'introduire la faiblesse dans ce corps 
qui ne valait que par l'harmonie de son ensemble. En même 
temps les soi-disant libéraux de Lisbonne dépêchaient de 
nouveaux renforts pour augmenter la puissance de la divi- 
sion portugaise qui était chargée de dicter au gouvernement, 
auparavant autonome de Rio de Janeiro, les volontés des 
Cortès et ses propres caprices, au moyen de continuels pro- 
nunciamientos, lesquels semaient la terreur parmi les citoyens 
autant qu'ils aggravaient l'indiscipline dans l'armée. 11 
suffît, pour montrer le désarroi du moment, de mentionner 
que le pronunciamiento du 5 juin 1821 força le Régent à 
admettre auprès de lui un comité militaire destiné à régler 
les affaires de la classe armée et un comité civil de surveil- 
lance administrative qui assumerait devant les Cortès les 
responsabiUtés constitutionnelles. Le Prince Régent et son 
ministère se verraient de la sorte entièrement annulés au 
profit de ce double comité de salut pubhc. 

Le plus grand service rendu par Don Pedro fut de forcer 
la garnison portugaise de la capitale à déposer les armes 
et à s'embarquer pour le vieux monde, de même que son 
premier acte de sagesse poUtique, après qu'il eût embrassé 
la cause brésilienne, avait été de déclarer quelques jours 
plus tôt qu' iZ resterait (le fameux fico) à son poste, quand 
les Cortès lui enjoignirent l'ordre de rentrer au bercail 
pour entreprendre un voyage d'études dont avait grand 
besoin, assurait-on en pleine assemblée constituante, son 
manque d'éducation littéraire et surtout son manque 
d'éducation poUtique. Il était indispensable au nouvel 
ordre des choses que le prince héritier suivît un cours théo- 
rique et pratique de simplicité démocratique et de nullité 
constitutionnelle. 

C'est à ce moment qu'entre en scène José Bonifacio de 
Andrada e Silva, porteur de la représentation de la Junte 
provisoire de Sâo Paulo demandant au Prince Régent de 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 155 

rester parmi les Brésiliens. Cet homme « fougueux et très 
ardent », comme le dépeint le chargé d'affaires de France 
dans sa correspondance diplomatique, était censé cependant 
être le contraire d'un agitateur factieux. C'était un lettré, 
surtout un savant, minéralogiste de réputation dans les cer- 
cles scientifiques d'Europe. Il avait vécu longtemps en Portu- 
gal, exercé des fonctions publiques, professé à l'université de 
Coïmbra, et était membre de l'Académie des Sciences de 
Lisbonne. Ce n'était même plus un homme jeune, car il 
avait à cette époque cinquante-huit ans et jouissait d'une 
santé si déUcate que le colonel Maler, votre agent politique 
à Rio de Janeiro, s'étonnait par-dessus tout, dans une 
dépêche d'octobre 1822, que José Bonifacio eût pu clamer 
pendant dix mois sans en être épuisé. 

Le nouveau ministre du Prince Régent était en effet 
une nature passionnée, et le chargé d'affaires de France, 
dont il ne faut pas oubher le royalisme intransigeant, le 
décrivait même comme une tête volcanique sous ses che- 
veux blancs, confondant tout dans ses discours et dans ses 
actes d'administration, tantôt divaguant, tantôt perdant 
le nord, emporté par l'impulsion de son patriotisme exalté 
et de sa haine aux Cortès. De son patriotisme, qui l'avait 
porté à s'enrôler dans le bataillon académique lors des 
invasions françaises en Portugal, et qui, à un moment 
donné, l'arracha pour toujours à ses silices et à ses calcaires 
pour le jeter dans le tourbillon de la poUtique la plus mili- 
tante, de son patriotisme, dis-je, le colonel Maler se portait 
garant. Il lui trouvait des opinions à ce sujet saines, et aussi 
un cœur excellent, un détachement incomparable et une 
« furieuse horreur» des principes anti-monarchiques. Ce 
dernier point était de nature à les réconciUer; il explique 
cette curieuse combinaison de traits, dont fait foi la dépêche 
française et qui fait songer à une médaille gravée, laquelle 
représenterait d'un côté le profil dur d'un personnage au 
menton rond et volontaire, au nez aquiUn et dominateur, 
et de l'autre côté, le même personnage de face, laissant 



156 FORMATION HISTORIQUE 

voir un large front intelligent et des yeux à l'expression 
pleine de bonté. 

José Bonifacio était monarchiste dans l'âme — un 
moment ultra-libéral, plus tard, dans sa vieillesse, il rede- 
vint conservateur — et chez lui les sentiments étaient très 
vifs. Il ne voulait surtout pas entendre parler de république, 
système qui à ses yeux ne s'est jamais présenté que sous la 
forme d'une démagogie conduisant au césarisme. En cela 
devait l'accompagner, conscient ou instinctif, le sentiment 
national dans sa majorité. Le baron de Mareschal qui 
comme chargé d'affaires d'Autriche succéda à Sturmer et 
qui séjourna assez longtemps à Rio, écrivait au prince de 
Mettemich aussitôt après le départ du roi : 

« Ce que les Brésiliens réclament, c'est l'indépendance, 
non point de la famille de Bragance, ni sous des formes 
républicaines, mais du Portugal. C'est un bien dont le 
séjour du roi dans ce pays, pendant treize années, les a fait 
jouir, et que ses lois et ses promesses leur ont assuré pour 
l'avenir, en revenir là-dessus est impossible». 

Et le diplomate autrichien ajoutait, en cette page qui 
fait honneur à la clarté et à l'équité de son jugement : 

a Mais si, réfléchissant sur les progrès de la démocratie 
en Portugal, sur le manque absolu de liberté où s'y trouvera 
le roi à son arrivée, le Prince Régent considère comme ce 
qu'il peut faire de mieux de réunir ce pays et de le consti- 
tuer, en éludant même s'il le faut, des ordres et disposi- 
tions qui ne pourraient être imposés au roi que par la force 
et dont les résultats seraient désastreux, il n'aurait fait 
que ce qu'une politique sage et prévoyante lui prescrivait 
de plus utile et pour la maison de Bragance et pour le 
bien-être réel des deux royaumes». 

Le Brésil n'était pas dépourvu de représentation et par 
conséquent ne se trouvait pas sans défense aux Cortès de 
Lisbonne, où les députés brésiliens avaient été appelés à 
siéger et constituaient une minorité. Mais l'ambiant était 
trop franchement hostile pour qu'ils fussent à même de 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 157 

convaincre les adversaires de leurs torts. Ils ne recueilli- 
rent que des quolibets et des huées, et durent abandonner 
la partie, se réfugiant en Angleterre ou retournant de là 
même au Brésil. 

Au Brésil, la résistance commença à se dessiner franche- 
ment quand, avant son entrée au ministère, José Bonifa- 
cio, qui était l'âme de la Junte de Sâo Paulo, invita la 
Junte de Minas à faire cause commune avec celle-là pour 
constituer à elles deux un noyau d'opposition s'appuyant 
sur les milices régionales. Le désarmement que j'ai signalé, 
de la garnison portugaise de Rio de Janeiro, se fit de la 
sorte, sous la pression de l'élément armé national, et la 
domination portugaise prit virtuellement fin dans la capi- 
tale du Brésil de la façon la plus convenable. Le problème 
le plus difiicile restait cependant à résoudre, et il ne man- 
quait pas de complexité. C'était de faire assimiler par le 
centre l'esprit provincial, fraîchement rajeuni, d'éteindre 
les foyers d'occupation portugaise les plus ardents, notam- 
ment à Bahia, Maranhào et Montevideo, enfin, d'orienter 
de préférence vers la solution monarchique l'élément 
nativiste exalté qui, à Pernambuco surtout, se guidait 
ouvertement d'après les principes répubUcains. 

Un profond déséquilibre s'ensuivait, qui était la plus 
grave manifestation de cet état de transition politique. La 
cristallisation ne pouvait se réaUser parfaite tant qu'elle 
serait contrariée par des matières étrangères. Et il 
sembla au naturaliste qu'était José Bonifacio, dans une 
heureuse appUcation au monde moral des règles élémen- 
taires du monde physique, que la première chose à faire 
devait être d'éliminer ces corps étrangers. 

Le ministre des États-Unis à Rio de Janeiro mentionnait 
dans sa correspondance adressée au Département d'État 
de Washington, que l'homme à qui le Prince Régent avait 
fait appel lui paraissait un enfanteur de projets plutôt 
qu'un exécuteur, qu'il lui manquait peut-être en malléa- 
bilité d'action ce qui abondait chez lui en sagacité de 



158 FORMATION HISTORIQUE 



pensée. José Bonifacio eut toutefois suflisammcnt d'adresse 
pour profiter des circonstances favorables à ses desseins, 
et il y réussit pleinement, de même qu'il eut tout ce qu'il 
fallait d'énergie pour lutter contre les circonstances con- 
traires. Il sut montrer, selon l'occasion, du tact et de la 
brusquerie. 

Du reste, ce qui était défendu au ministre, le Prince, 
par le prestige de son rang et par la valeur de la tradition 
qu'il personnifiait, pouvait se permettre de le tenter, et 
Dom Pedro, aux dires du chargé d'affaires d'Autriche, 
n'agissait jamais mieux que dans les moments de crise. 
11 lui aurait sufii, suivant Euclydcs da Cunha, d'agir par 
sa présence, de jouer son rôle réel et unique, comme si, 
parfois, dans les transformations sociales, cette mystérieuse 
force catalytique qui dégage les aflinités de la matière se 
montrait également nécessaire. 

De fait, le premier ministre — il l'était en réalité sinon 
en titre, les ministres ayant tous le même rang — ne serait 
jamais parvenu lui seul et malgré tout son savoir-faire 
et toute sa décision à réunir toutes les verges du faisceau 
désuni, à calmer toutes les jalousies provinciales et toutes 
les susceptibilités locales, à fournir un pivot à ce système 
divergent dont les Cortès flattaient le particularisme et 
qui n'a rencontré son unité et sa cohérence que grâce à 
l'autorité et à l'éclat d'un trône qui devait rejeter toute 
attache légitime pour se proclamer bâti sur l'adhésion, 
c'est -à-dire la volonté, et sur la loyauté, c'est-à-dire l'amour 
de tout un peuple nouveau et nouvellement accessible aux 
préceptes de la liberté et aux suggestions de la culture. 

Ces mots doivent vous faire comprendre pourquoi à la 
proclamation de son indépendance, quelques mois après 
que José Bonifacio eût été appelé au pouvoir, le Brésil 
devint un empire, au lieu de continuer à être un royaume. 
L'étendue y est relativement pour peu de chose. Le royaume, 
bien que constitutionnel, signifiait la tradition, le droit 
d'héritage, quoique ce ne fût plus le droit divin. L'empire 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 159 



signifiait la conquête révolutionnaire, racclamation popu- 
laire. C'était la conception napoléonienne appliquée au 
Brésil, au bénéfice d'une dynastie qui y avait été amenée 
de par l'invasion de son domaine séculaire par les armées 
de l'Empereur des Français. 

La nuit même du jour où Dom Pedro décida d'accepter 
par le vote déclaré du sénat de la Chambre municipale de 
Rio et de quelques Chambres non éloignées, ainsi que par le 
vote présumé des autres Chambres municipales distantes, 
le titre d'Empereur, José Bonifacio faisait au baron de 
Mareschal, qui s'empressa de les transmettre à Metternich, 
les réflexions suivantes : a Qu'il n'ignorait pas qu'en 
Europe, composée pour ainsi dire d'une république d'ï*!tats 
fiés entre eux par des traités multipliés et des intérêts 
compliqués, une telle démarche ne pourrait avoir lieu sans 
être assurée d'avance d'un assentiment général, que leur 
position (aux Brésiliens) était entièrement différente, 
qu'ils se regardaient comme sortant de l'état de nature et 
que le titre d'Empereur n'était pris que comme désignant 
le chef d'un vaste Empire. Que si le roi venait ici, la manière 
dont il y serait reçu et traité prouverait hautement quels 
étaient les sentiments de son fils, — que la faute que le roi 
avait faite, était de ne point prendre, en 1816, le titre 
d'Empereur du Brésil et de roi de Portugal, au lieu de créer 
un Royaume-Uni illusoire — qu'une des plus fortes raisons 
pour prendre dès à présent le titre d'Empereur, était qu'on 
ne pouvait douter que si la chose n'avait pas lieu dans ce 
moment, elle deviendrait inévitable lors de la réunion de 
l'assemblée générale, qu'alors elle mettrait S. A. R. dans 
une dépendance extrême et bien dangereuse envers cette 
assemblée, qu'au lieu de cela, le Prince se trouverait Em- 
pereur sans qu'elle eût à y intervenir et par une auto- 
rité supérieure, émanant de la volonté directe du Peuple, 
que cette assemblée ferait des lois, mais ne serait point 
admise à représenter toute la souveraineté, le souverain 
faisant (sic) une partie essentielle de la représentation 



160 FORMATION HISTORIQUE 



nationale, que ce serait enfin un véritable pacte qui m 
formerait entre le peuple et le souverain, celui-ci ne s'enga- 
geant à rien d'nvance et rejelanl ce qui serait inadmis- 
sible. » 

Ce fut d'ailleurs l'élément avancé qui imposa ce nom 
d'Empereur qui n'était pas sans flatter l'amour-propre 
d'un prince nullement étranger aux vanités humaines. 
L'indépendance ainsi conçue et ainsi réalisée cessait de 
paraître le résultat du beau geste de l' Ypiranga, quand, rece- 
vant dans cette plaine toute proche de Sâo Paulo, où il se 
rendait voyageant à cheval, les dernières dépêches commi- 
natoires des Cortès de Lisbonne. Dom Pedro répondit hardi- 
ment aux provocations de cette assemblée gonflée d'orgueil 
révolutionnaire et prise en même temps à l'égard du 
royaume frère du délire réactionnaire. On sait que ce fut 
là que, dégainant son sabre, le Prince Régent poussa son 
cri fameux : « L'indépendance ou la mort! » 

Cette indépendance devenait, par l'action de l'élément 
avancé, le fruit de l'enfantement douloureux d'une natio- 
nalité formée par trois siècles d'aventures et de labeurs. 
A Dom Pedro revenait toutefois l'honneur d'avoir été, à ce 
moment décisif, la révélation supérieure d'un état d'âme 
collectif; de s'être constitué le centre de convergence, bien 
que plus conventionnel que spontané, d'aspirations rendues 
générales; de s'être fait l'exécuteur d'un mouvement poli- 
tique qui sans lui se serait également accompli, mais qui 
aurRit été dispersif. 

Des partis réguliers ne pouvaient exister dans un milieu 
pareil. Comment arriver à la solidarité des efforts, à un 
accord même des volontés par rapport à des manifestations 
ayant lieu dans des endroits très éloignés les uns des autres 
et sans communications directes et faciles? Il existait 
néanmoins des courants définis d'opinion que contrariait 
l'apathie de la vie coloniale, dépourvue d'esprit politique 
au sens représentatif du mot, mais que la presse, balbu- 
tiante à ses débuts mais grouillante depuis le mouvement 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 161 

constitutionnel, s'était chargée de canaliser tout en les 
activant. 

Ces courants étaient pour la recolonisation du Brésil, 
c'est-à-dire son assujettissement à l'ancienne métropole, 
ou pour la séparation d'avec le Portugal — séparation 
cependant opérée par fractions, chacun s'occupant surtout, 
sinon exclusivement, de sa petite patrie. La faiblesse" du 
gouvernement central, au commencement de la régence, 
était visible pour tous. Aucune des provinces — écrivait 
à Paris le colonel Maler — n'ose avancer la visière tombée, 
mais toutes éludent les ordres reçus sous les prétextes les 
plus frivoles, et chaque Junte ne pense qu'à consohder sa 
puissance locale. La conception épousée par José Bonifacio 
et mise en pratique par Dom Pedro fut d'ériger sur tant de 
rivalités et tant d'éjjoïsmes une grande patrie, organisant 
pour cela un mouvement d'ensemble, propageant la vibra- 
tion d'une telle commotion politique, inévitable après les 
événements du Portugal, au point d'enserrer dans le circuit 
de ce courant électrique toute la nation brésiUenne. 

Il est vrai qu'il n'y avait plus chez nous de gouvernement 
traditionnellement organisé qui pût tirer parti d'une sem- 
blable désagrégation morale pour soutenir ses principes 
ultra-conservateurs. Le gouvernement qui était à la tête des 
affaires ne songeait pas à résister à la marche en avant; 
il ne prétendait qu'à l'orienter vers les intérêts dynastiques, 
parce que ceux-ci coïncidaient avec les intérêts nationaux. 
La royauté, qui avait été le correctif de la confusion féodale 
au xvio siècle, redevenait au xix^ siècle l'agent répressif 
de notre désordre. Sa meilleure justification est qu'elle fut 
une ressource et non un idéal, car celui-ci parmi les classes 
cultivées ne pouvait être de préférence que le répubUcain, 
les idées démocratiques poursuivies en Europe ayant cher- 
ché un abri outre-mer, et l'Amérique s'étant toute raUiée 
au système soi-disant''populaire, à telles enseignes que l'é- 
mancipation dans ces conditions paraissait devoir être syno- 
nyme de république. 

li 



162 FORMATION HISTORIQUE 

En communiquant, un mois environ avant la proclama- 
tion de l'Indépendance, les deux manifestes du Prince 
Régent, adressés, l'un au peuple brésilien (il eut pour résultat 
d'affermir la position du gouvernement) et l'autre aux 
nations étrangères, Mareschal en attribue justement la 
paternité à José Bonifacio — véritable pivot de ce gouver- 
nement, dit-il, en ajoutant ces considérations pénétrantes 
et encore inédites comme toute sa correspondance : — 
Malgré les phrases trop fréquemment et souvent, je crois, 
sans nécessité, répétées de liberté, souveraineté du peuple, 
droits imprescriptibles des nations, et qui semblent mettre 
de nouveau tous les droits en question, M. d'Andrada 
n'est ni un démocrate ni un libéral dans la commune appli- 
cation du terme; il lutte contre la révolution, non pas en 
calmant et éclairant les esprits, mais en les détournant, en 
leur présentant un autre but plus à portée et plus identifié 
à leurs intérêts; pourquoi sans cela ce cri d'indépendance 
dans un pays qui l'est de fait et de droit depuis la déclara- 
tion du royaume du Brésil par le Roi, si ce n'est pour en 
faire des Américains au lieu de révolutionnaires? Ici le 
gouvernement a une fois pris la tête; il donne l'impulsion 
en ayant l'air de la suivre : je ne sais si c'est le vrai moyen 
de remédier au mal, mais existe-t-il un remède certain 
contre le fléau d'une révolution, pour un pays isolé et réduit 
à ses propres forces, quand elle a une fois éclaté? Ce que l'on 
peut reprocher à M. d'Andrada, c'est son enthousiasme 
américain, il est porté au plus haut degré et fait tenir ce 
langage au Prince, mais en définitive, celui qui veut ou 
doit régner un jour ici, ne doit-il, peut-il ne pas l'être? » 

Cette dernière forme de gouvernement, c'est-à-dire la 
forme répubUcaine, semblait surtout la plus facile à assumer 
par l'autonomie, laquelle surpassait toute autre considéra- 
tion. Les députés brésiUens aux Cortès de Lisbonne afTi- 
chaient généralement des principes républicains, parce que 
dans leurs instructions la note de la séparation sonnait plus 
haut que toute autre et que, quand ils partirent, l'on ne 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 163 

pouvait pas encore prévoir que la solution monarchique 
serait la plus aisée et la plus avantageuse. C'est pour cette 
même raison que d'éminents républicains de Buenos-Ayres, 
tels que Belgrano et Rivadavia, firent également appel au 
système monarchique quand, à un certain moment, ils 
se persuadèrent que la solution démocratique ne parvien- 
drait pas à se soutenir. 

Chez nous, nous l'avons vu, le sentiment national faisait 
encore défaut pour permettre à la monarchie de s'appuyer 
de suite sur la généraUté d'une préférence. Cette préférence 
devait avancer par étapes. Le caractère brésilien lui-même 
de la cour de Rio de Janeiro fut un trait acquis. L'entourage 
du roi Jean VI se composait naturellement de la vieille 
noblesse du royaume émigrée avec lui. Mais ce service de 
nationalité portugaise se débanda à la suite du souverain, ou 
comme résultat des événements passés pendant les dix-sept 
mois qui s'écoulèrent entre le départ du monarque et la pro- 
clamation de l'Indépendance. Le personnel attaché au 
Prince Régent ne comptait plus au commencement de 1822 
qu'un majordome, un écuyer et deux chambellans de la 
princesse : pas une dame d'honneur, pas un gentilhomme 
de la Chambre. L'esprit de cette cour était du reste devenu 
à tel point chauvin que le colonel Maler raconte, dans sa 
correspondance ofllcielle, que la petite princesse Maria da 
Gloria, qui fut plus tard la reine Dona Maria II de Portu- 
gal, interrogée sur ses futures fiançailles avec son oncle 
Dom Miguel — solution que l'on aimait à considérer 
comme la meilleure, sinon comme la seule possible pour la 
difficulté dynastique qui devait surgir d'une séparation 
imminente — répondit qu'un tel mariage était impossible, 
parce que l'Infant était Portugais, et elle. Brésilienne. 

A ce moment-là, entre prince et ministre, l'accord était 
intervenu — fusion intime de pensées plutôt qu'entente sur 
des projets arrêtés — pour faire de l'Indépendance, si pos- 
sible, un divorce à l'amiable au lieu d'une rupture haineuse, 
moins encore d'une querelle sanglante. La phrase de congé 



164 FORMATION HISTORIQUE 

du roi Jean VI à son fils, son suprême conseil, de s'emparer 
de la couronne du Brésil, si elle courait jamais le risque 
de devenir la proie d'un aventurier quelconque, avait mûri 
dans l'esprit de Dom Pedro, et de son côté José Bonifacio 
était décidé à attribuer au trône son rôle traditionnel de 
protecteur des franchises populaires et de facteur essentiel 
de l'unité nationale contre une oligarchie de parvenus 
politiques, de la même façon qu'autrefois la royauté avait 
défendu franchises et unité contre le féodalisme dissolvant. 

José Bonifacio admettait cependant qu'un certain esprit 
libéral animât les actes de l'autorité. La vigueur était 
indispensable, mais on ne soulTrirait plus la tyrannie. La 
lutte entre la liberté et l'autorité deviendrait au Brésil, 
après l'organisation de l'Empire, ce qu'elle a été partout, et 
ses premiers épisodes se déroulèrent autour même de la 
proclamation de l'Indépendance : une conséquence, celle-ci, 
d'ailleurs si prévue, si logique, si naturelle des événements 
qui s'étaient succédé, que la grande cause atteignit à Rio 
de Janeiro son apogée sans la moindre altération de l'ordre 
public. Le Prince, toujours soucieux de la revanche portu- 
gaise, qui s'annonçait depuis quelque temps contre l'an- 
cienne colonie sous la forme menaçante d'une formidable 
expédition, revint de Sâo Paulo à sa capitale au galop : en 
cinq jours il fit cent lieues sous une pluie battante, chevau- 
chant par des routes qui n'étaient même pas toutes des 
sentiers. A peine eut-il embrassé sa femme et ses enfants, 
qu'il s'achemina vers la modeste résidence de son conseiller, 
oii il avait accoutumé d'aUer si souvent causer d'affaires 
publiques que Maler raconte qu'un jour, traversant lui- 
même à cheval la place où était située cette maison, il 
entendit un passant qui, montrant à la porte du ministre le 
cheval de Dom Pedro, l'appelait par une méchante raiUe- 
rie : a l'aide de camp de José Bonifacio ». 

Ce furent de semblables propos qui envenimèrent par 
la suite les rapports entre eux deux; mais en cette occasion 
tout n'était qu'effusion réciproque. L'effusion gagna même 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 165 

la ville sans rencontrer aucune opposition. En apprenant 
que Dom Pedro avait remplacé l'écharpe autour du bras, 
adoptée par les Cortès, par une écharpe verte portant la 
légende : « L'Indépendance ou la mort», en métal doré, 
Rio presque en entier l'imita. Les emblèmes portugais 
disparurent comme par enchantement des uniformes 
militaires et civils, et une véritable symphonie en vert 
s'éleva, traduisant symboliquement dans la nuance de 
l'éternel printemps de nos forêts le renouveau de nos 
espoirs. 

Les drapeaux des régiments restèrent sans changement 
pendant quelques jours; le pavillon du Royaume-Uni flotta 
encore un certain temps sur les forteresses de la barre, 
en attendant que la nouvelle fût rendue officielle et qu'on 
prît à cet égard toutes les mesures nécessaires. La sépara- 
tion n'en était pas moins irrévocable. Rien n'aurait désor- 
mais la force de rétablir ce qui avait été. L'évolution avait 
réalisé ce que la révolution n'avait pu accomplir. 

Ce qui s'ensuivit, après la mise en scène de l'acclamation 
impériale, appartient déjà à une autre phase, bien qu'éma- 
nant immédiatement de celle-ci. L'ascendant de José Boni- 
facio était destiné à une rapide déchéance : il s'éclipsa lors 
du dénouement de la crise que, plus que tout autre, cet 
homme d'État avait contribué à résoudre. Lui et ses frères 
— Martim Francisco, un ministre des Finances idéal, 
honnête et économe, et Antonio Carlos, un orateur passionné 
et un cerveau bouillonnant d'énergie et de talent — furent 
renversés du pouvoir et voués ô l'ostracisme quand le Prince, 
emblème vivant de l'union, montra qu'il avait été allaité 
par le despotisme du régime dont il était issu. Les Andrada, 
du reste, n'avaient pas épargné les procédés arbitraires 
envers les éléments radicaux, qui réprimés ou cherchant à se 
contenir au cours de la lutte pour l'intégrité nationale, ne 
voulurent pas se soumettre plus longtemps, cédèrent à la 
poussée de leur idéal et opposèrent aux tendances autori- 
taires leurs résistances démagogiques. 



166 FORMATION HISTORIQUE 



Placé enlrc les deux courants contraires, au pire endroit 
de leur rencontre, le patriarche de l'Indépendance perdit 
l'équilibre et, avant de revenir au ferme esprit de gouver- 
nement qui avait été le sien, versa dans l'indiscipline 
ultra-libérale en même temps que son souverain cédait aux 
exigences de son tempérament volontaire et indomptable. 
Leur haute mission, à tous les deux, était toutefois remplie, 
puisqu'elle consistait à sauvegarder le Brésil historiquement 
désuni et à en faire une nationaUté au moyen de l'Empire 
constitutionnel. Quant aux rapports personnels entre 
Dom Pedro et José Bonifacio, ils avaient été plutôt la con- 
jonction de deux énergies que l'union de deux sympathies. 
L'influence du dernier se fit sentir nonobstant auprès de 
l'Empereur jusqu'à l'époque de la réunion de la Consti- 
tuante, qui devait amener le premier conflit entre les pou- 
voirs exécutif et législatif. Télémaque et Mentor se sépa- 
rèrent alors, et il fallut l'abdication, en 1831, pour les réunir 
à nouveau. 

Ce serait entrer dans les coulisses de l'iiistoire que de 
rechercher dans quelle mesure incombe la responsabilité 
à ceux qui compromirent des rapports aussi féconds pour le 
bien du pays. La jalousie doit d'ailleurs s'être mise de la 
partie. La popularité de José Bonifacio offusqua à de 
certains moments celle du Prince, tandis qu'à d'autres elle 
ne paraissait que le reflet de celle qui entourait le trône. 
C'est ainsi qu'à la rupture, Dom Pedro eut le mouvement 
instinctif de satisfaction de quelqu'un qui s'affranchit d'un 
joug, et que José Bonifacio eut l'impression mélancolique 
d'avoir traité avec un ingrat. — Et le fait est qu'ils avaient 
raison tous deux. 

Ils possédaient, l'un et l'autre, une nature violente et 
le geste prompt. Pour que leur association pût se prolonger, 
il eût fallu que l'abnégation persistât, quand elle ne pou- 
vait que se relâcher une fois passé le danger le plus grave, 
et que la politesse s'érigeât en arbitre, quand ses raffine- 
ments étaient aussi peu familiers à l'un qu'à l'autre des 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 167 

deux personnages. José Bonifacio, en effet, malgré la grande 
délicatesse morale de son âme sensible, avait l'injure facile 
et parfois grossière, son tempérament était colérique et 
l'orgueil comptait parmi ses penchants. Pour ce qui est 
de Dom Pedro, malgré les mouvements sincères et généreux 
de sa riche sentimentalité, il était assez souvent en proie 
à des accès de brutalité qu'excusaient seulement les dé- 
fauts de son éducation de famille et la vulgarité du milieu 
étranger au palais, où s'était écoulée sa première jeunesse. 

L'entente avait duré juste le temps nécessaire pour que 
Dom Pedro pût oubUer qu'il était l'héritier d'un Royaume 
Uni et pour qu'il ne pensât qu'à la gloire de devenir un em- 
pereur libérateur. De même que le désaccord survint vite 
entre la pensée réfléchie et le mouvement spontané, la lune 
de miel fut passagère entre conservateurs et démocrates, 
une fois que l'immense corps amorphe et d'une plasticité 
politique inégale qu'était le Brésil eut été jeté dans le 
moule de la monarchie centralisée. 

Le gouvernement avait tenu à ne pas lâcher le gouver- 
nail, de peur d'un naufrage, quoique faisant semblant de 
laisser le navire voguer à la merci des flots. Nous avons vu 
que ce furent les démocrates qui véritablement inventèrent 
l'Empire, en prenant l'initiative de ce mouvement des 
municipalités qui contenait en l'occurrence une satisfaction 
vibrante de l' amour-propre national. Le Prince ne vacilla 
que pour mieux sauver les apparences. Quant à José Boni- 
facio, il feignit de se désintéresser de la forme pour ne son- 
ger qu'à la réaUté, plongeant apparemment dans la passivité 
pour permettre une activité factice aux agitateurs devenus 
professionnels, mais sachant bien s'opposer à une démarche 
poUtique qui aurait placé la couronne dans une situation 
à son avis d'infériorité évidente. 

L'intention des démocrates avait été d'obtenir du souve- 
rain, en même temps que l'acceptation du diadème impé- 
rial, sa sanction anticipée de l'acte organique qui aurait été 
élaboré par la Constituante sur le point de s'assembler et à 



168 FORMATION DE LA NATION BRÉSILIENNE 

laquelle avait servi de prélude la réunion à Rio, convoquée 
encore sous la Régence, des procureurs des provinces. Au 
dire du chargé d'affaires de France, José Bonifacio éprouva 
une grande joie quand il put empêcher cette démarche de se 
réaliser, et le colonel Maler le décrit pour ce motif, pris 
d'une grande exaltation patriotique, laquelle s'épanchait 
en une extrême volubilité. Les vivats poussés au théâtre et 
sur la place publique en l'honneur de la Conslitulion libérale 
du Brésil étaient, cependant, de nature à rendre songeur 
le jeune monarque monté sur le trône par acclamation 
populaire et que le parti avancé, voulant se faire illusion, 
exaltait sincèrement comme le premier démocrate de l'Em- 
pire. 



IX 



Mesdames, Messieurs, 

Ce n'était pas assez de proclamer l'Indépendance; il 
fallait organiser l'Empire. Euclydes da Cunha écrit à ce 
propos que « légiférer pour le Brésil de 1823, composé de 
groupements ethniques historiquement distincts, serait 
tout, moins obéir à la conscience lucide du milieu. C'était 
un travail entièrement subjectif, ou le caprice d'une mino- 
rité érudite, indifférente à la manière d'être de la majorité. 
Parce que la seule tradition généralisée se trouvait être 
celle de la haine contre le maître récent, encore en armes; 
et celle-ci servant comme ressource d'occasion pour pro- 
pager le soulèvement, s'éteindrait avec la victoire, laissant 
aux organisateurs de la nouvelle patrie un problème formi- 
dable, tel que celui d'élever, uni, jusqu'au régime constitu- 
tionnel, nouveau même en Europe, un peuple dispersé 
qui n'avait pas traversé une seule des phases sociales prépa- 
ratoires. Un saut démesuré et périlleux. L'exécution témé- 
raire de la plus grave des révolutions, cette paradoxale 
révolution d'en haut, que le génie de 'lurgot avait conçue 
peu d'années avant comme un moyen extrême de sauver 
Louis XVI des remous profonds de 1789. 

« Leurs sources naturelles renversées, les réformes libé- 
rales, élargissant toutes les franchises de la pensée et de 
l'activité, descendraient à coups de décrets à la façon de 
décisions tyranniques. Elles furent imposées par un groupe 



170 FORMATION HISTORIQUE 

d'hommes qui étaient les représentants de leur époque, bien 
plus que de leur pays. Affranchis comme ils paraissaient 
l'être des traditions nationales qui, à vrai dire, n'existaient 
pas, c'était exclusivement le mirage de l'avenir qui les 
transportait. Ce mirage leur a cependant donné une intui- 
tion géniale, les éclairant dans la tâche étrange de former 
une nationalité dépourvue de la propre base organique de 
l'unité de race. Car nous étions destinés à constituer une 
race historique, selon l'idée de Littré, à travers un long 
cours d'existence poUtique autonome. Une fois l'ordre 
naturel des faits altéré, notre intégrité ethnique aurait à 
se maintenir sous la garantie de l'évolution sociale. On nous 
condamnait à l'évolution. Ou progresser, ou disparaître. 
Dans les transes de cette alternative, l'intervention monar- 
chique fut décisive, opportune et bienfaisante. » 

La monarchie allait en effet sauver l'union, mais la démo- 
cratie avait nourri des aspirations et elle devait bientôt 
compter des griefs. La lutte s'ouvrait entre les deux — 
sournoise ou franche, sourde ou éclatante — et cette lutte, 
même quand elle se serait assoupie, quand la paix civile 
aurait décidément prévalu sur la discorde militaire, se 
retrouverait au fond de toute notre histoire pendant le 
siècle écoulé. L'imagination répubUcaine découvrirait des 
incompatibilités qui en réaUté ne seraient que des appa- 
rences trompeuses, car les Ubertés s'acconmiodent de tous 
les régimes, pourvu que l'essence en soit progressive. Le 
conflit d'influences forme d'ailleurs la condition même de ce 
progrès. Or, dans notre mécanisme poUtique, si la balan- 
çoire s'inchnait fortement à droite vers la centralisation, 
l'attraction ne cessait pas pour cela de s'exercer en même 
temps à gauche, du côté de la fédération. 

La marche du développement politique du pays en résulta 
graduelle, et la cadence entre monarchie et démocratie 
s'établit si distinctement tout le temps que dura cette évo- 
lution, que le trône au Brésil finit par y perdre presque 
tout le caractère traditionnel qui pouvait lui être assuré 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 171 

par la nature du système, s'approchant autant que possible, 
ce qui veut dire tout à fait, d'une république. Dans un des 
documents diplomatiques du temps, de ceux qui naturelle- 
ment n'étaient pas destinés à la publicité, j'ai trouvé à ce 
sujet l'expression de « République impériale». L'Empereur, 
il est vrai, se disait tel : « par la grâce de Dieu et l'unanime 
acclamation des peuples»; mais cette seconde partie du 
titre était la plus exacte, parce que, comme nous l'avons 
observé, si l'Indépendance fut proclamée par le prince en 
un beau geste et au moyen d'une formule synthétique — 
écrit Euclydes da Cunha — que le peuple pouvait saisir 
immédiatement et dont la note romantique et théâtrale 
le charma, l'Empire ne fut proclamé à Rio que plus d'un 
mois après par l'action, supérieure à toute autre, de la 
faction — on appelait ainsi les partis à cette époque — 
démocratique, à laquelle le titre de roi répugnait justement 
pour ce qu'il ravivait de l'ancien régime et évoquait du 
droit divin. 

L'Europe d'alors tenait cependant à la légitimité, ce qui 
peut paraître surprenant à ceux qui le rappellent un siècle 
plus tard, quoique ce soit parfaitement compréhensible 
pour celui qui se reporte mentalement à cette époque. Légi- 
timité était le grand mot mis en avant pour faire oublier 
celui de révolution, et le remède trouvé au bouleversement 
dynastique causé par la France démagogique et davantage 
encore par le plus illustre enfant de cette révolution : 
l'empereur Napoléon. La Sainte AlUance affichait donc pour 
ce souverain d'outre-mer, issu, bien que prince royal lui- 
même, d'un mouvement séditieux contre la mère-patrie, 
partant contre son roi, et qui frayait avec la souveraineté 
du peuple, une certaine méfiance. Cette méfiance était 
toutefois fort mitigée dans le fond : d'abord par les liens de 
famille, car le nouvel empereur du Brésil avait épousé la 
fille de l'empereur d'Autriche, sœur de Marie-Louise; 
ensuite et surtout par l'appui inespéré et soUde que prêtait 
en Amérique au principe monarchique le rayonnement,. 



172 FORMATION HISTORIQUE 

au milieu de tant de républiques provenant de la dissolution 
de l'empire espagnol, d'une couronne. Elle était à conserver 
par conséquent, même indépendante. 

Les démocraties hispano-américaines, dont les excès 
n'avaient pas encore eu l'occasion de se prodiguer, inspi- 
raient aux monarchies européennes une crainte que justi- 
fiait la séduction naguère exercée par les États-Unis, où la 
primitive simplicité et la sagesse innée avaient engendré 
les I^fayette. Canning lui-même, qui était loin d'être 
entiché d'un lorysnie outré, et dont l'activité se faisait tout 
particulièrement sentir dans tout ce qui se rapportait au 
nouveau monde, qu'il avait déclaré appeler à la vie poli- 
tique pour redresser l'équilibre du vieux monde, favorisait 
l'établissement de royautés américaines — afin, disait-il, 
de combattre les maux de la démocratie universelle et de 
prévenir la ligne de séparation qu'il redoutait le plus et qui 
était celle de l'Amérique contre l'Europe. Pour lui, l'Amé- 
rique ne devait être que le prolongement moral de l'Europe, 
un monde nouveau intimement lié à l'ancien. 

Je connais nombre de pièces diplomatiques relatives à 
cette période de l'histoire de mon pays, période qui m'a 
toujours spécialement intéressé et qui est heureusement 
féconde en documents. Le télégraphe n'existait pas encore; 
les journaux n'étaient pas aussi admirablement renseignés 
qu'aujourrl'hui où ils sont à même d'informer jusqu'aux 
chancelleries : les diplomates étaient donc forcés d'écrire 
de volumineux rapports qui n'ont rien perdu de leur intérêt, 
puisqu'on y trouve des choses qu'on ne rencontrerait pas 
ailleurs. C'est ce dernier trait d'écrivassiers, disons plutôt 
d'écrivains pour ne pas froisser leur mémoire, qui distingue 
surtout les agents politiques d'autrefois de leurs confrères 
actuels, auxquels la vie intense et parfaitement outillée a 
fait naturellement perdre cette honnête habitude. Habitude 
utile aussi, car en repassant ces pages d'hier, comme je le 
faisais il n'y a pas longtemps dans les archives de Vienne, 
ia conviction s'est vite formée dans mon esprit que la 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 173 



reconnaissance de l'Empire du Brésil, laquelle occupa notre 
jeune diplomatie de 1823 à 1825, n'offrit jamais l'ombre 
d'un doute, aucun gouvernement de l'Europe, pas même 
celui de la Russie, ne songeant à lui soulever des obstacles 
insurmontables. 

La Sainte- Alliance voulait seulement y mettre des 
formes. Fondée pour défendre la légitimité comme base du 
droit public, il n'eût pas été naturel que dans cette affaire 
elle l'abandonnât au premier mot, sans un petit effort de 
consolation à l'égard de la partie offensée, en négligeant 
de verser de l'une de ses burettes le baume diplomatique, 
quand elle versait de l'autre le vinaigre non moins diplo- 
matique. 

Il ne faut pas oublier que le régime constitutionnel ne 
régnait plus, en 1823, en Portugal. Le roi avait repris son 
autorité au moyen d'une espèce de coup d'État auquel il 
avait été du reste à peu près étranger, et sa représentation 
diplomatique près les cours d'Europe se plaisait à répéter 
qu'à la manière d'agir impolitique et brutale des Cortès 
devait être imputée la séparation du Royaume Uni. 
L'œuvre de cette assemblée d'énergumènes se trouvant 
détruite par la contre-révolution de Villa Franca qui avait 
restauré le pouvoir absolu et déclaré nulle la constitution 
ultra-libérale votée, le Brésil n'avait plus de raison pour s'en 
tenir au divorce. La réconciliation s'imposait et c'était elle 
qui formait l'objet de la mission confiée au comte de 
Rio Maior et à Francisco José Vieira, — mission transportée 
à Rio de Janeiro sur la corvette o Voador », et que l'Empe- 
reur refusa même de laisser débarquer, du moment que les 
agents ne se trouvaient pas autorisés à reconnaître comme 
préliminaire l'indépendance de l'ancienne colonie. 

Dom Pedro ne risquait pas d'avoir à renoncer à son 
intransigeance bien faite pour lui gagner les sympathies 
patriotiques, car voici en quels termes s'exprimait à ce 
sujet, du temps encore des Cortès, dans un Mémoire destiné 
à faire le tour des cours européennes, un personnage non 



174 FORMATION HISTORIQUE 

moindre que le prince de Mettcmich, l'homme de la coalition 
des trônes. Ce Mémoire explique la situation infiniment 
mieux que je ne saurais le faire : 

« L'émancipation du Brésil était une conséquence néces- 
saire et inévitable de la révolution du Portugal. Les liens 
qui réunissaient ces deux royaumes étaient déjà tellement 
affaiblis qu'ils ne tenaient plus qu'à l'unité et à la force 
du pouvoir royal. La couronne dépouillée par les factieux de 
tous ses droits, de toute sa dignité, de tout son éclat, 
devenait un fantôme aux yeux des Brésiliens. Dès lors la 
prétention des Cortès de Lisbonne de gouverner un pays 
éloigné et cinquante fois plus grand que le Portugal, dut 
paraître aux habitants de ce pays absurde et monstrueuse; 
et, abstraction faite du caractère démocratique dont la 
révolution fut également empreinte au Brésil et au Portu- 
gal, il est permis de dire que si jamais la révolte d'une colo- 
nie contre la métropole a été justifiée, tel a été le cas du 
soulèvement des Brésiliens contre l'autorité usurpée d'une 
Junte révolutionnaire qui avait détrôné et enchaîné son 
souverain et renversé de fond en comble l'ancien gouverne- 
ment de sa patrie. 

« La séparation du Brésil une fois amenée et décidée par 
la force des choses et par les crimes de la faction dominante 
à Lisbonne, le Prince Royal, constitué Régent du Brésil 
par son père, n'avait plus qu'à opter entre deux extrémités 
fâcheuses. En reconnaissant l'Indépendance du Brésil, il 
contribuait de sa part à un événement toujours déplorable 
pour son ancienne patrie, et plus ou moins dangereux pour 
les droits héréditaires de sa maison. Mais en refusant de la 
reconnaître, il était évidemment forcé de retourner en 
Europe; et dans ce cas le Brésil, sans être moins perdu pour 
la métropole, l'était encore à tout jamais pour la famille de 
Bragance. En signant l'acte de l'Indépendance du Brésil, le 
prince n'a donc fait que choisir le moindre des deux maux 
entre lesquels il était placé... 

«En fixant leurs yeux sur les affaires de l'Amérique, 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 175 



les souverains européens n'ont que deux grands intérêts à 
consulter, deux grandes questions à examiner. La première 
est celle de la conservation des droits légitimes des familles 
régnantes; la seconde, celle du maintien, autant qu'il peut 
avoir lieu, du principe monarchique contre les progrès 
de la démocratie universelle. Tout le reste nous intéresse 
fort peu. Pourvu que la souveraineté légitime ne soit pas 
détruite ou entièrement déplacée, il peut nous être indiffé- 
rent que les provinces d'outre-mer s'appellent colonies ou 
royaumes, qu'elles soient gouvernées par les lois, par les 
autorités administratives, par les tribunaux, par les Certes 
enfin, de Madrid et de Lisbonne, ou bien qu'elles jouissent 
d'une législation particulière et d'une administration indé- 
pendante de leurs anciennes métropoles. Or — et voilà le 
point de vue essentiel — ni l'un ni l'autre de ces deux inté- 
rêts majeurs, également attaqués et blessés à mort dans la 
révolte des colonies espagnoles, n'a été directement compro- 
mis ni par l'émancipation du Brésil, ni par la proclamation 
du titre impérial. La maison de Bragance, bien qu'en 
butte à toutes les tempêtes révolutionnaires, a conservé ses 
droits de souveraineté sur ce pays; elle les exerce même dans 
une de ses branches; et si l'Empire brésilien peut s'affermir 
et se consolider dans la totalité des colonies portugaises, 
nous ne verrons pas au moins une nouvelle collection de 
républiques démocratiques couvrir la moitié du continent 
américain. » 

Un agent brésilien ne plaiderait pas mieux — ni plus 
intelligemment ni plus chaudement — la cause de l'Empire. 
Metternich y indiquait même la marche à suivre pour arran- 
ger les choses sans manquer aux convenances envers le roi 
de Portugal. Le moyen était tout trouvé : une démarche 
confidentielle auprès du souverain alors captif des Cortès, 
pour obtenir son consentement à la reconnaissance de son 
fils à qui, souvenons-nous-en, il avait même conseillé de 
s'emparer de la couronne du Brésil, plutôt que de la voir 
ramasser par un aventurier. Jean VI songeait très probable- 



176 FORMATION HISTORIQUE 

ment à Bolivar, qu'on supposait déjà atteint du délire 
impérial auquel il ne fut certes pas complètement étranger. 

En France où la réaction touchait h son apogée, puisque 
l'armée française venait d'intervenir pour renverser le 
gouvernement constitutionnel de l'Espagne, Chateaubriand 
qui était à ce moment au ministère, ne trouvait à redire qu'à 
l'esprit démocratique du projet de constitution brésilienne, 
esprit à son avis exagéré, il admettait donc les faits consom- 
més, vu qu'il en discutait les conséquences avec le futur 
vicomte da Pedra Branca, que l'Empire avait nommé son 
chargé d'affaires à Paris. 

La Russie elle-même avait pour l'Empire brésilien une 
sympathie instinctive inspirée par l'isolement monarchique 
de celui-ci au milieu de ces pays républicains, « sans 
lumières et sans vrai patriotisme, soumis à de continuelles 
convulsions», écrivait le comte de Nesselrode au bailli de 
TatistchefT. « On ne saurait se dissimuler que l'influence 
révolutionnaire n'ait pénétré au Brésil comme dans le reste 
de l'Amérique méridionale, mais ses effets n'y sont pas les 
mêmes encore, ou du moins elle emprunte d'autres formes, 
dont l'Europe monarchique ne doit pas faire abstraction. » 

Il semblait donc de toute convenance au ministre des 
affaires étrangères de Russie que le Portugal se prêtât à 
donner prompte adhésion à un changement qu'il n'était plus 
en son pouvoir d'amender, mais qu'il lui appartenait encore, 
de par sa manière d'ai^ir à ce sujet, « de préserver des enva- 
hissements de cette démocratie qui a fait presque perdre un 
trône à la maison de Bragance et qui, heureusement, n'a 
point eu la force de lui arracher le second, ou plutôt qui 
s'est vu obligé de le lui offrir, pour se sauver de ses propres 
erreurs ». 

La seule objection formulée par la cour de Saint-Péters- 
bourg se rapportait à la situation internationale des colo- 
nies espagnoles et était doublement déterminée par l'inti- 
mité qui, de ce temps, existait entre cette cour et celle de 
Madrid, et par l'antipsthie qui jusqu'aux derniers temps 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 177 

a prévalu dans le milieu politique russe contre les agisse- 
ments de l'Angleterre. Or, la reconnaissance de l'Empire du 
Brésil décidait pratiquement de la question encore pendante 
de la reconnaissance des républiques hispano-américaines 
que Canning favorisait, attendu qu'elle ne laisserait plus 
l'ombre d'un doute sur l'avenir du problème et fermerait la 
porte à toute transaction dont la métropole eût encore 
voulu tenter l'essai. 

La Russie inclinait plutôt à un Congrès européen — ces 
Congrès étaient alors à la mode et se répétaient : Aix-la- 
Chapelle, Laybach, Vérone — qui eût tranché ces différends 
de souveraineté outre- mer et eût fait rentrer dans la bonne 
voie le nouveau ministre anglais, dont Nesselrode disait qu'il 
avait manifesté des opinions « dont tous les amis du bien 
n'ont pu que gémir >. Canning procéda, comme c'était son 
habitude, par une rapide résolution. 

Le moyen de pacification suggéré par l'Autriche, l'Angle- 
terre s'en empara et s'en servit à souhait. Liée au Portugal 
par d'anciens traités d'amitié et d'alliance, riont les pre- 
miers remontaient au xiv« siècle, et qui garantissaient 
même l'autonomie et l'intégrité du royaume ibérique, y 
comprises ses vastes possessions, elle était l'intermédiaire 
toute désignée, quand même elle n'eût pas eu conmie en 
cette occasion, à la tête de ses affaires nationales et inter- 
nationales, l'intelligence avisée et l'esprit remuant de 
Canning. 

Portugais et Brésiliens se mesuraient avec colère, mais 
ils avaient au fond peu envie de se dévorer, et l'on avait 
une telle confiance en un rapprochement que le gouverne- 
ment de Lisbonne, certainement obéissant aux conseils de 
Londres et aussi à l'influence toujours modératrice et bien- 
veillante du roi redevenu absolu, refusa, malgré toutes ses 
plaintes, ses récriminations et ses menaces, de s'associer à un 
projet espagnol de Congrès européen suggéré pour régler les 
affaires d'Amérique selon les intérêts de la légitimité. On 
attendait plus d'une négociation directe ou tout au moins 

12 



178 FORMATION HUTOBIOCJB 



entre parties intéressées à une entente, et, entre-temps, on 
parlait toujours à Lisbonne, mais sans s'y décider jamais, de 
reconquérir le Brésil par les armes, quand Sir Charles Stuart, 
plus Lard ambassadeur à Paris, fut envoyé à Rio de Janeiro 
en qualité de représentant de la médiation britannique pour 
la réconciliation des deux pays. 

Il y séjourna près d'un an. C'était un fin lettré et un 
incomparable bibliophile, fort épris des livres portugais. Sa 
négociation fut intéressante et se termina à la satisfaction 
presque générale, ce qui revient à riirc que personne n'en 
sortit entièrement content, bien que personne n'en ait 
été sérieusement mécontent. Le Portugal renonça à toute 
icée ou prétention se rapportant à l'ancien ordre de choses. 
Le Brésil consentit de son côté à payer deux millions de 
livres sterlings pour sa rançon, ce qui n'était pas énorme, si 
l'on tient compte des améliorations réalisées par l'ancien 
propriétaire; mais cet acte ne fut jamais pardonné par les 
Brésiliens à Dom Pedro I. Celui-ci admit en outre que son 
père portât de son vivant le titre d'Empereur du Brésil, 
partageant ainsi avec lui, quoique nominalement, sa souve- 
raineté enfin reconnue. 

L'hommage était si bien mérité par le vieux monarque 
que cette clause du traité ne souleva aucune réclamation. 
Les protestations se réservèrent pour Yodroi de l'indépen- 
dance qui, au lieu d'être présentée comme le droit d'une 
nation amvée à l'âge d'émancipation ou comme une 
conquête réalisée par les efforts de son peuple, s'effectuait 
au moyen de lettres patentes auxquelles on ne faisait dans 
le préambule de l'acte qu'une allusion discrète, mais qui, à 
l'occasion de la ratification du traité, à Lisbonne, furent 
malicieusement di^idguées par le cabinet portugais. 

Il n'y avait là d'ailleurs, à proprement parler et à envi- 
sager les choses à travers le prisme de l'impartialité contem- 
poraine, aucun mensonge historique. Nous avons assez vu 
que l'indépendance du Brésil fut, on peut bien le dire sans 
exagération, l'œuvre en grande partie du roi Jean VI. 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 179 

Quand il se retira, il put emporter la satisfaction du devoir 
accompli. Ce n'était pas sans raison, de même que ce n'était 
pas sans esprit que Telles da Silva, futur marquis de 
Rezende, le premier envoyé de la cour impériale de Rio de 
Janeiro à Vienne, affirmait dans un Mémoire rédigé à la 
requête de Mettemich pour justifier l'Indépendance, que le 
Brésil ne l'avait pas proclamée, qu'il n'avait fait que la 
rétablir après la vaine tentative des Cortès d'effacer la 
politique hardie et généreuse du souverain. « C'est bien à la 
générosité de Sa Majesté Très Fidèle — écrivait-il — que le 
Brésil doit le terme de l'odieux système colonial par l'ou- 
verture de ses ports au commerce de toutes les nations; par 
la création des tribunaux suprêmes, de grâce, de justice, 
de finances, de commerce, de marine et de guerre ; par 
l'établissement d'un trésor public, d'un Conseil d'ordres de 
Chevalerie, d'un département de la marine, d'une armée 
de terre, d'un système particulier de perception d'impôts, 
d'une organisation de douanes, de deux Académies, d'une 
Banque, d'une Administration générale des fermes; le tout 
séparé et indépendant du Portugal; enfin, par l'élévation 
de l'État brésilien A la catégorie de royaume, et dont l'acte 
présenté au Congrès de Vienne a mérité les plus grands 
éloges. » 

En arrivant au Brésil au mois de juillet de l'année 1825, 
Sir Charles Stuart devait trouver que des événements de 
haute importance s'étaient passés depuis la séparation des 
deux royaumes. Tout d'abord, les derniers vestiges effectifs 
de la domination métropolitaine avaient disparu, puisque 
les troupes portugaises ne foulaient plus le sol de l'ancienne 
colonie; ensuite un coup d'État avait établi la suprématie 
du trône, ou pour mieux dire de l'autorité sur la représenta- 
tion nationale anarchique; pour finir, une révolution répu- 
blicaine et fédérative qui s'était donnée comme but de 
détruire l'union, avait pu être, sans grande difficulté, 
surmontée et vaincue. 

Les conditions de la nationalité brésilienne présentaient 



180 FORMATION HISTORIQUE 



encore après l'acclamation de Dom Pedro un caractère bien 
incertain. Le mouvement de l'Indépendance partit de la 
capitale; commença pour ainsi dire à s'organiser à Saint- 
Paul, d'où il revint prendre à Rio sa forme définie; s'annexa 
après de légères hésitations la grande province de Minas-Ge- 
raes et s'étendit bientôt à tout le sud. Ce fut le bloc de l'unité 
impériale, mais c'était loin d'être le Brésil. Pemambuco, où 
couvaient les cendres de 1817, restait le foyer de l'esprit 
démocratique et particulariste. A Bahia, également soulevée 
par le ferment libéral, le hasard avait réuni le gros des 
troupes d'occupation, ce qui en fit naturellement le centre 
portugais de résistance, pouvant recevoir Ubrement de 
nouveaux renforts d'Europe, parce que l'absence d'une 
marine nationale empêchait que les renforts ne fussent inter- 
ceptés. Le Maranhâo, dont les communications avec le reste 
du Brésil avaient de tout temps été contrariées par les diffi- 
cultés de la navigation à voiles qui rendaient cette province 
une dépendance plus intime du Portugal, se dressait à 
l'extrême nord comme une sorte de réserve d'opposition de 
l'ancienne métropole. 

Une marine faisait défaut au nouvel Empire, mais elle 
était néanmoins le seul moyen possible de réunir les frag- 
ments qui devenaient déjà épars d'une colonie, laquelle 
avait été plutôt une série de possessions autonomes. Le gou- 
vernement impérial réussit à créer cette marine en la tirant 
du vieux matériel laissé par les Portugais. Le Brésil n'est 
pas un pays à l'esprit foncièrement miUtaire, si par ce 
terme on entend le culte ardent des gloires de la guerre; 
mais ce prodige naval a déjà été accompU deux fois pen- 
dant sa courte histoire de nation — sans compter qu'aux 
débuts coloniaux, la prise de l'îlot sur lequel s'était installé 
Villegagnon fut tentée et réalisée par une flotille de canots 
pareils aux esquifs très mobiles que les Indiens adonnés 
à la navigation employaient et au moyen desquels ils parve- 
naient à aborder les bâtiments considérablement plus puis- 
sants de leurs ennemis d'Europe. 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 181 

En 1864, quand le Paraguay de Lopez, qui depuis long- 
temps se préparait à la guerre, rompit les hostilités contre 
ses voisins de l'Est et du Sud, le Brésil fut pris au dépourvu 
et dut improviser sa défense; mais déjà l'année suivante 
l'amiral Barroso, essayant la tactique navale à laquelle 
l'amiral autrichien Teghetoff fut redevable de son succès 
à Lissa deux ans après, gagna la célèbre bataille navale de 
Riachuelo, et, en 1868, nos vaisseaux franchissaient la passe 
réputée inexpugnable d'Humaytà. 

En 1823 le gouvernement impérial fit prudemment appel 
à un fameux marin anglais, lord Cochrane, qu'un procès 
résultant d'affaires de bourse avait forcé à quitter le service 
actif de son pays, et qui vagabondait par le monde en quête 
d'aventures et d'avantages. La guerre navale n'allait pas 
alors sans profits, à cause des prises qui constituaient son 
meilleur attrait. Lord Cochrane était brave par métier et par 
tempérament ; c'était, de plus, un commandant des plus expé- 
rimentés. Il l'avait déjà prouvé au Pacifique, en dirigeant la 
flotte révolutionnaire du Chili, et il devait le prouver 
aussi, plus tard, dans les luttes d'indépendance de la Grèce. 
Une fois à la tête de la marine brésilienne, il lui fit vite 
connaître le chemin de la victoire. 

La capitale de Bahia, où tenait ferme le général Madeira, 
était cernée sur terre par des troupes nationales comman- 
dées par un de vos compatriotes, le général Labatut, un de 
ces demi-soldes que M. d'Esparbès et, avant lui, Balzac ont 
si bien décrits, et qui, pensant que l'aiglon mettrait encore du 
temps à risquer son vol, s'en allaient outre-mer, quelque 
part, gagner leur vie comme ils avaient appris à le faire, en 
combattant. Lord Cochrane étabUt sur mer un blocus aussi 
efficace qu'il le pouvait; coupa les communications des 
assiégés avec le dehors, et quand l'escadre portugaise, 
d'abord immobilisée dans le port, prit la route de Lisbonne, 
emmenant la garnison fidèle qui cédait le champ et nombre 
de négociants portugais qui craignaient les représailles, il la 
fit poursuivre jusqu'en vue des côtes du Portugal par un 



182 FORMATION UISTOHigUB 

de ses subordonnés, le capilaine Taylor, qui ramena quel- 
ques bâtiments capturés. De là se diriger sur Maranhào et 
Para, et y proclamer l'Empire, fut pour lui une tâche des 
plus aisées. 

Grâce à la marine, l'union du pays se trouvait enfin 
soudée, et, bien que l'effervescence se prolongeât quelque 
temps à Maranhào et à Para, l'appui résultant du manque 
de cohésion faisait défaut à la révolution quand fut procla- 
mée à Pernambuco, en 1824, par la Junte rebelle, U Confé- 
dération de l'Equateur, à laquelle le Céarà se joignit, et 
qui devait ériger en face de l'Empire autoritaire et centra- 
lisateur l'ébauche d'une ligue fédérative et démagogique. 

La nouvelle révolution de Pernambuco prit pour pré- 
texte, et ce prétexte ne manquait pas de paraître une 
excellente raison, le coup d'État de la capitale. Ayant reçu 
l'investiture impériale des mains du peuple, Dom Pedro I 
s'était moralement lié d'avance à la Constitution que les 
représentants de ce peuple devaient étabUr librement comme 
base du pacte entre les pouvoirs législatif et exécutif. Il est 
vrai qu'il avait fait la restriction, non mentale mais 
publique, que ce serait ainsi qu'il agirait dans le cas où 
la Constitution se montrerait digne de lui. 

L'Assemblée constituante se réunit en effet à Rio de 
Janeiro eu 1823, quand le jeune souverain jouissait encore 
de tout son prestige — le prestige de la jeunesse et de la har- 
diesse — et avait à ses côtés les frères Andrada, José Boni- 
facio et Martim Francisco, estimés des uns, craints par les 
autres, respectés de tous, lesquels avaient fait mine de se 
retirer devant le dépit des démocrates, mais qu'un mouve- 
ment populaire très spontané et très digne avait reconduits 
au pouvoir. Vous allez juger de la situation par le rapport — 
naturellement inédit — d'un agent diplomatique étranger, 
le chargé d'affaires d'Autriche, qui s'exprimait ainsi en 
s'adressant au prince de Mettemich et qui, séjournant au 
Brésil depuis quelques années, connaissait parfaitement le 
monde poUtique auquel il était mêlé : 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 183 

« L'Assemblée va se réunir, c'est de sa marche que dépen- 
dra l'affermissement du trône sur des bases solides et le 
rétablissement de l'ordre; tout est à faire, constitution, 
codes, établissement ecclésiastique, système d'éducation, 
rien n'existe que le souverain acclamé et couronné sans une 
voix d'opposition et sans avoir pris les engagements qui le 
lient. En cela sa position diffère déjà d'une manière très 
avantageuse de celle où se sont trouvés le roi son père, ceux 
de Naples et d'Espagne. 

« L'assemblée générale ne différera pas moins, à ce qu'il 
me semble, de celles qui dans ces autres pays ont mis le 
comble aux désordres auxquels elles durent leur existence; 
on se plaît d'avance à la regarder comme composée à une 
grande majorité d'hommes sages et modérés, j'en connais 
moi-même plusieurs qui paraissent l'être, mais ce n'est point 
là le côté duquel il faut envisager la question, le résultat et 
l'expérience peuvent seuls prouver ce que seront det 
hommes dans une position absolument nouvelle; mais ce 
qu'on peut admettre, c'est que des individus élus sur des 
points aussi éloignés et aussi peu en rapport les uns avec les 
autres, dans un pays où la civilisation est très arriérée, où 
les doctrines révolutionnaires n'ont encore fait que des 
progrès partiels et où leur tactique se trouve en défaut par 
la nature du pays et de la population, peuvent bien appor- 
ter individuellement beaucoup d'idées fausses, de prin- 
cipes erronés et de prétentions exagérées, mais ne formeront 
point aussi facilement qu'en Europe un corps lié entre eux 
et suivant pas à pas un système réglé; il y aura sans nul 
doute un parti démocrate, quelques républicains, mais je 
ne vois point, surtout d'après les derniers événements, 
quelle sera la masse qui les appuierait et sans laquelle ils 
ne peuvent rien. 

« En opposition à ce parti sans plan fixe, je vois un 
prince qui s'est placé à la tête du nouvel ordre de choses, 
je n'examine point si c'est à juste titre, mais il me semble 
incontestable que l'ancien gouvernement étant une fois 



184 FORMATION HISTORIQUE 

tombé et ne pouvant par cela même plus être rétabli sur 
les mêmes bases, puisque l'illusion est détruite, il se met 
dans la position la plus convenable : en ne prêtant à son 
couronnement qu'un serment conditionnel le prince s'est 
placé comme le régulateur entre les deux extrêmes. Ses 
qualités personnelles, la vigueur et l'activité montrées dans 
quelques occasions, son âge même, qui lui ont gagné non 
seulement l'amour des Brésiliens, mais l'ont fait craindre et 
respecter,- lui donnent les moyens de l'être véritablement et 
de ne jamais se voir réduit au rôle humiliant du roi son père. 
Il est appuyé d'un ministère dont les principes essentiels 
sont bons, dont les vues sont monarchiques... 

« Les obstacles qu'il a à vaincre sont l'opposition de 
vive force du Portugal et celle de la démocratie, que le 
parti de la métropole fomentera de son mieux et que les 
européens tant Portugais qu'étrangers, à quelques honnêtes 
négociants près, encouragent : le premier de ces obstacles 
n'est rien en lui-même, il est plutôt utile au gouvernement 
que dangereux, puisqu'il l'oblige à exercer ses forces, qu'il 
détourne l'attention de la population de sa politique inté- 
rieure et qu'en augmentant l'animosité contre le Portugal, 
il diminue l'influence pernicieuse des individus de ce pays. 
« Quant à la démocratie, quoique le gouvernement soit à 
même de lutter contre elle et avec avantage, elle est par sa 
nature si dangereuse, que tant qu'elle n'est pas entièrement 
déracinée, il ne peut se croire en sûreté; des sociétés secrètes 
existent dans tous les ports, quoique les loges aient été 
fermées ici, elles ne sont et ne seront de longtemps détruites; 
les députés qui reviennent de Lisbonne et qui exerceront 
nécessairement une influence majeure sur l'Assemblée, n'en 
apportent pas des principes bien purs, leur réputation ne fut 
point acquise en défendant la monarchie; ne pouvant atta- 
quer ouvertement, ils chercheront à rendre la personne du 
prince odieuse, à provoquer sa violence; c'est alors que 
l'acte du 12 octobre (l'acclamation impériale) pourra lui 
devenir fatal, c'est le seul qui ne soutienne pas l'examen. » 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 185 

L'antagonisme entre le Prince et l'Assemblée s'esquissa 
le jour même de l'ouverture de la Constituante, à propos de 
simples formalités, quoique non dépourvues de sens. La 
première escarmouche fut livrée au sujet de la tenue respec- 
tive du souverain et des élus du peuple — les deux parties de 
la souveraineté nationale selon le langage consacré. L'Em- 
pereur consentit à ôter sa couronne en entrant dans la salle 
des séances, parce qu'il ne fut point considéré séant que les 
députés restassent seuls nu-tête pendant que durait la céré- 
monie. D'autre part, comme les députés prenaient place 
sur leurs bancs, l'Empereur lut son discours assis, ce qui 
amena le président de l'Assemblée à nrononcer son adresse 
également assis. 

Le fait est que l'entente ne se rétablit plus. Le gouver- 
nement aurait voulu que l'Assemblée se bornât à approuver 
le projet de constitution qu'il lui aurait soumis. L'Assem- 
blée, au contraire, tenait absolument à remplir à la lettre 
son mandat constituant, à élever de grands débats autour de 
chaque article — dans l'espoir malheureusement déçu que 
de la discussion jaillirait la lumière — et, par l'instinct même 
de la conservation, à Umiter autant que possible les attribu- 
tions du pouvoir exécutif. C'est ainsi qu'elle prétendit que 
les lois rédigées et votées avant la promulgation de l'acte 
constitutionnel n'avaient pas à être soumises à la sanction 
souveraine, quand de son côté la couronne nourrissait 
l'ambition d'un veto absolu. 

Cette intéressante discussion de droit public, qui évoque 
de point en point celle qui précéda en France la chute de la 
royauté et qui fit l'honneur des assemblées antérieures à la 
Convention, ne put arriver chez nous à sa clôture. La Consti- 
tuante brésiUenne avait repris de nouvelles forces, mais 
s'était rendue plus indocile encore, quand les deux Andrada, 
définitivement brouillés avec Dom Pedro, se mirent à 
la tête de l'assemblée en secondant de tout leur égoïsme 
et de tout leur emportement le troisième frère, Antonio Car- 
los, qui en était déjà le leader. L'opportunité de cette réu- 



186 • FORMATION HISTORIQUE 

nion politique était cependant passée, si tant est qu'elle fût 
jamais venue. 

Épousant, après la victoire, la rancune commune aux 
nationaux contre les anciens dominateurs, la Constituante 
avait frappé de stérilité son œuvre édificatrice que la sura- 
bondance imaginative et les théories doctrinaires rendaient 
déjà négative. Le parti portugais, répondant aux menaces 
législatives d'expulsion de l'élément appelé européen, se lia 
à quelques ennemis personnels des anciens et tout-puissants 
ministres de l'Indépendance, ainsi qu'à d'autres horaracs 
nouvellement nés à la vie publique et qui brûlaient du désir 
de jouer un rôle dans les conseils de l'Empire, et tous ils 
poussèrent le souverain à dissoudre violemment la Consti- 
tuante» six mois et demi après son ouverture. 

Une diatribe de presse contre les ofDciers portugais que 
l'Empereur s'était remis à favoriser par dépit des attaques 
des factieux contre sa personne et ses tendances, — diatribe 
qui eut comme résultat une agression contre l'auteur 
supposé, de la part de deux officiers d'artillerie, — mit le feu 
à la poudrière. L'Assemblée s' emparant des prérogatives 
d'une Convention et prêtant l'oreille à l'appel du plaignant, 
s'arrogea des fonctions judiciaires, voulut bannir les offen- 
seurs et traita les Portugais de « monstres»; tandis que la 
petite presse politique menaçait Dom Pedro du sort de 
Charles fer et de Louis XVI. 

Un conflit aigu éclata : l'Assemblée se déclara en séance 
permanente, exigeant des expUcations du gouvernement 
pour l'apparat militaire déployé, et le souverain riposta, 
comme Cromwell, en chargeant un ofiQcier de fermer la salle 
des réunions, d'arrêter et de déporter les principaux meneurs 
de l'opposition, entre autres les frères Andrada, qui 
vinrent s'installer en France. 

La Constitution qui prit la place du projet éclos dans 
le sein de la primitive Assemblée, et qui fut l'œuvre d'un 
Conseil d'État avant la lettre, nommé ad hoc, présidé par 
l'Empereur et composé d'hommes de mérite, était en 



DE LA NATIONALITÉ BRESILIENNE 187 

somme très libérale et convenait peut-être davantage, par 
les plus grandes garanties offertes au fonctionnement du 
pouvoir exécutif et au rôle du pouvoir modérateur, à la 
condition politique du pays, où une volonté suprême et 
forte était nécessaire, sinon indispensable, au maintien 
d'une union encore mal consolidée. L'opinion blâmerait 
néanmoins plus tard le procédé cavalier de Dom Pedro, et le 
sentiment public regretterait toujours que l'honneur 
d'accomplir sa grande tâche eût été ravi à ce premier Parle- 
ment national, lequel n'était certes pas exclusivement 
composé de personnalités éminentes, mais qui renfermait 
parmi ses membres, — dont dix-neuf étaient ecclésiastiques, 
sept miUtaires, vingt-trois avocats et vingt-deux magis- 
trats, — quelques noms qui sont devenus des plus illus- 
tres dans notre histoire. Cette Assemblée nous apparaît en 
effet animée d'un ardent patriotisme et d'un sincère amour 
de la liberté : ses pires défauts n'étaient que l'excès de 
ses quahtés. 

Quoique soumise à l'approbation des Chambres munici- 
pales de la nation, la Constitution impériale ne fut pas rati- 
fiée sans de graves incidents. A Pernambuco, comme je vous 
l'ai dit, l'opposition prit les armes, réclamant le rétablisse- 
ment de l'Assemblée violemment dissoute, et un moine 
carmélite des plus intelUgents et des plus courageux, 
Frei Caneca, se fit le principal flétrisseur des penchants 
absolutistes de l'Empereur et l'interprète des vraies doc- 
trines constitutionnelles. Il paya de sa vie son civisme et ne 
fut du reste pas sans compter des compagnons d'exécution; 
mais le sang répandu ne fut comme toujours que funeste à 
celui qui ne sut pas montrer assez d'indulgence envers le» 
idées poUtiques de ses adversaires. 

L'abdication surgit à l'horizon le jour où se réalisa le 
supplice inutile du reUgieux en qui s'était incarné l'esprit 
démocratique, et qui avait écrit dans un de ses passionné» 
pamphlets : 

Quand la Patrie gémit, les yeux du patriote se ferment 



188 FORMATION DE LA NATION BRÉSILIENNE 

à tout : — aux vagissements de ses enfants, aux larmes de 
son épouse, aux lamentations de ses parents; le cœur plein 
de pitié pour la Patrie ne réserve aucune place aux autres 
affections; toutes les passions se taisent; il n'y a que le 
patriotisme qui parle. Si la Patrie fait tonner sa voix impé- 
rieuse, le patriotisme n'hésite pas, ne s'attarde pas, il 
marche d'un pied ferme et d'un C(Eur vaillant; la couleur de 
son visage ne s'altère point à la vue des volcans et des 
échafauds... » 



Mesdames, Messieurs, 

La seconde partie du règne de Dom Pedro I, c'est-à-dire 
les quelques années écoulées après la reconnaissance de 
l'Empire, la promulgation de la Constitution et l'apaise- 
ment bien que temporaire de l'agitation révolutionnaire, 
se signala par deux événements essentiels : l'échec de la 
politique extérieure du souverain, échec que la perte de la 
Province Cisplatine rendit éclatant, et la progressive et 
sûre implantation du régime parlementaire, expression 
du système représentatif. 

La guerre contre le Brésil devenait inévitable, tant elle 
était populaire à Buenos-Ayres. Le sentiment public 
argentin ne pardonnait pas au gouvernement de Rio de 
Janeiro l'annexion de Montevideo, qu'il considérait comme 
une partie intégrante de la patrie argentine, patrie tiraillée 
par mille jalousies féroces et mille disputes, même san- 
glantes, mais constituant malgré tout cela un idéal basé sur 
l'unité de race et de langue, et sur la communauté d'origine 
et de traditions. C'était une véritable amputation que, 
d'après l'opinion nationale, les Provinces-Unies de La Plata 
avaient subie de la part du roi Jean VL La crainte des 
Espagnols toujours menaçants pouvait avoir fait jusque-là 
hésiter le courage des moins belliqueux, mais la complète 
mise en déroute des troupes royalistes au Pérou était de 
nature à dissiper de telles appréhensions et à permettre de 



190 FORMATION HISTORIQUE 

pousser les choses à rextrême entre les héritiers américains 
des deux métropoles péninsulaires. 

Le gouvernement de Buenos- Ayres, profitant du séjourde 
BoUvar dans le Haut-Pérou, où il s'était rendu pour recueil- 
lir le fruit de la brillante victoire du général Sucre, songea 
à organiser une « guerre de principes », enrôlant les jeunes 
communautés républicaines de l'Amérique du Sud contre 
cet Empire formidable et agressif qui se débattait lui aussi 
dans un désordre politique que l'autorité du trône ne parve- 
nait pas à calmer entièrement. Ce fut de Bolivar que vint 
le refus de s'embarquer avec les vétérans qui l'accompa- 
gnaient dans de nouvelles aventures : il jugeait avoir assez 
sur les bras avec sa Grande Colombie, son vieux Pérou et sa 
nouvelle Bolivie. Malgré sa bravade de se diriger des Andes 
sur Matto Grosso, de descendre le Paraguay et le Paranâ 
jusqu'à La Plata, de remonter la côte jusqu'au Para, en 
dictant au passage ses conditions à Rio de Janeiro, et de 
regagner le Venezuela par l'Amazone, le Rio Negro, le 
Cassiquiare et TOrénoque, BoUvar préféra ne pas en faire 
l'essai, d'autant plus que l'Empereur avait désavoué l'acte 
de son subordonné, le gouverneur de Matto Grosso, lequel 
avait cru bien faire en acceptant l'incorporation au Brésil 
de la Province de Chiquitos, détachée de la Vice-royauté 
péruvienne. 

A Buenos-Ayres d'ailleurs, tous ne jugeaient pas de la 
même façon l'intervention de Bolivar dans les affaires de 
la côte orientale. D y en avait qui redoutaient son ambition 
démesurée et ses rêves de domination sud-américaine. Un 
Brésil intact était au moins un contrepoids à cette vaste 
fédération qui paraissait s'ébaucher du côté nord-ouest, 
développant sa côte sur deux océans, de l'embouchure de 
rOrénoque aux confins du Chili, et étendant ses territoires 
depuis la mer jusqu'aux plateaux de la Cordillère des Andes 
et aux sommets de la chaîne de Parima. 

Leur objectif à tous, en Argentine, était cependant de 
reconquérir le territoire perdu à notre profit, le même qui 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 191 

représentait déjà pour eux une page inoubliable de gloire, 
puisque Jacques Linlers l'avait reconquis, en 1807, sur les 
forces anglaises de Whitelocke venu pour venger un premier 
affront, et dont l'expédition aboutit à un second désastre. 

Le Brésil ne désirait pas la guerre, mais il désirait 
moins encore abandonner la conquête royale. Pour Dom 
Pedro I c'était un point d'honneur, et il le fit bien clairement 
comprendre aux agents diplomatiques anglais qui se don- 
naient toutes les peines pour éviter l'ouverture des hostili- 
tés. On peut mesurer l'intérêt que l'Angleterre portait aux 
affaires de l'Amérique du Sud, par les puissantes relations 
de commerce qui s'étaient nouées entre ses ports et ceux des 
colonies émancipées de l'Espagne et du Portugal. En 1823, 
les exportations anglaises à destination de notre continent 
méridional s'élevaient déjà à L. 5.600.000, ce qui repré- 
sentait un huitième du total de ce commerce et dépassait 
de beaucoup les exportations vers les États-Unis de leur 
ancienne mère-patrie. Maintenant même, soit dit en pas- 
sant, l'Amérique du Sud figure pour un dixième dans les 
exportations britanniques, et cette fraction s'élève à 
L. 25.000.000. 

Or, le blocus du Rio de La Plata, que le Brésil ne manque- 
rait pas de commencer par étabUr, amènerait des pertes 
considérables dans un trafic chaque jour plus florissant, 
abstraction faite de la nuée de corsaires qui s'abattraient 
sur le négoce légitime, sans plus de souci des neutres. Son- 
geant, comme il était de son devoir, aux déplorables effets 
d'une rupture, Canning chargea Lord Ponsonby, nommé 
ministre à Buenos-Ayres, d'offrir, lors de son passage à 
Rio de Janeiro, la médiation britannique pour une solution 
à l'amiable basée sur la restitution de Montevideo contre 
une indemnité pécuniaire ou, en dernier heu, l'érection de la 
Banda Oriental en un État indépendant. Ce fut cette der- 
nière solution qui vint à prévaloir plus tard, mais à ce 
moment-là elle avait le grave défaut de ne point satisfaire 
les ambitions en somme légitimes des Provinces-Unies et en 



192 FORMATION HISTORIQUE 

même temps de froisser les susceptibilités du Brésil. La 
solution en question se présenterait comme un pis-aller 
pour les belligérants. 

L'Empereur refusa net bons oflîces et propositions 
tendues : il aima mieux courir la fortune des armes à laquelle 
ses adversaires avaient fait appel avec enthousiasme. 
Dorrego qui était en 1825 à la tête du gouvernement de 
Huenos-Ayres, voulant enflammer davantage les esprits 
argentins qui n'avaient cependant guère besoin de ce stimu- 
lant en pareille occasion, avait jeté comme cri de guerre : 
« Que l'hymne de la patrie soit entonné le 25 mai 1826 sur 
les murailles de Montevideo I » Il fallut en rabattre, mais il 
est incontestable que les plus grands succès militaires et 
diplomatiques de ce différend appartiennent à l'Argentine. 
Ce fut à son profit, indirect sinon direct, que l'Empire fut 
démembré de la seule conquête effective du royaume, 
puisque l'affaiblissement du Brésil signifiait sa plus ample 
sécurité, et ce fut aux dépens de la réputation de notre 
marine, de beaucoup supérieure, que les forces ennemies 
remportèrent des avantages marquants. 

L'amiral Brown, un Irlandais au service de Buenos-Ayres, 
fit des merveilles avec l'insuffisant matériel à sa disposition. 
Non seulement il se joua du blocus, mais aussi il défit des 
expéditions navales dirigées contre le territoire des Pro- 
vinces-Unies. La marine brésilienne que Lord Cochrane 
avait dressée avec l'autorité de sa vaillance et de sa compé- 
tence, sortit amoindrie, presque démoralisée de la lutte, 
malgré quelques actions honorables, et sur terre, Ituzaingo 
fut peut-être, selon l'avis des écrivains militaires, une 
bataille indécise, mais qui révéla l'impuissance de l'armée 
du marquis de Barbacena à garantir la limite de La Plata, 
si péniblement obtenue. Elle équivalait donc à une défaite, 
et les Argentins la saluèrent comme telle. 

D'autre part, l'annexion de la Bande Orientale à l'ancien 
vice-royaume n'était pas à prévoir. Buenos-Ayres n'avait 
pas encore assez de vigueur pour contraindre la province 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 193 

rebelle à l'annexion, et besoin était de compter avec le 
sentiment d'indépendance qui s'y était développé et mani- 
festé par le soulèvement de Lavalleja contre l'occupation 
brésilienne, soulèvement que le gouvernement de Buenos- 
Ayres protégea et aida. 

Un homme politique argentin, doublé d'un homme de 
lettres, M. Ramon Cârcano, vient de publier à ce sujet des 
pages judicieuses qui démontrent l'impossibilité de toute 
autre solution que la souveraineté de l'Uruguay, ainsi que 
l'avantage qu'y trouverait son propre pays : — o Le 
sentiment populaire de l'autre rive — telles sont ses paroles 
— était aussi hostile à une domination qu'à l'autre, et cet 
état moral explique la popularité d'un meneur instinctif 
comme Artigas (le héros de la résistance contre l'invasion 
portugaise, lequel avait fini par se chercher un refuge au 
Paraguay, où le dictateur Francia le retenait prisonnier). 
Affranchir le pays du Brésil, c'était le soulever contre 
l'Argentine; immoler du sang et des intérêts à un lyrisme 
manifeste. Laisser l'Empire se fatiguer et s'épuiser au 
moyen d'une guerre interminable, en un pays où il n'était 
maître que du sol qu'il foulait, et nous réserver le moment 
de procéder à l'action décisive et prépondérante, en assu- 
mant l'attitude sympathique de médiateurs amicaux, 
c'était la politique sensée, prévoyante et sûre, que les 
circonstances imposaient à la jeune république. » C'était 
aussi, ajouterai-je, le plan qu'avait caressé son homine 
d'État, Garcia. 

« Nulle crainte — poursuit M. Cârcano — que le Brésil se 
tournât contre nous, menaçant de sa puissance l'intégrité du 
territoire argentin. Les ressources et l'esprit lui manquaient 
pour cette entreprise téméraire. Compromis en une guerre 
sociale sans trêve avec les Uruguayens, il ne risquerait pas 
de multipUer les difiicultés de sa position politique et 
militaire à une distance immense de son centre de gouver- 
nement. Travaillé par une agitation domestique, il n'expo- 
serait pas la jeune monarcliic à de nouvelles complications 

«3 



194 FORMATION HISTORIQUE 

avec une démocratie guerrière et expansive qui avait déjà 
parcouru l'Amérique en assujettissant la victoire à ses 
armes. >• Vous n'ignorez certes pas — j'en ferai la remarque 
en passant — que le Chili dut son affranchissement à l'ar- 
mée libératrice de San Martin, qui escalada les Andes pour 
lui porter secours, et que les forces de San Martin et de 
Bolivar se rencontrèrent au Pérou, celles-ci descendant, les 
autres remontant le Pacifique dans leur croisade pour 
l'émancipation de l'Amérique espagnole, 

» Les Provinces Unies — ajoute l'auteur argentin à ses 
considérations déjà exprimées — maintenues dans l'expec- 
tative sans la prétention irraisonnée de conserver une frac- 
tion territoriale incohérente, rebelle et irréductible, auraient 
réservé intacts leur pouvoir et leur ascendant pour donner 
la dernière touche, profonde et définitive, à la question de 
l'Uruguay. » Buenos-Ayres ne perdit cependant rien à l'in- 
tervention aimée dont son gouvernement fit l'essai, parce 
que la république en retira des traditions qui tiennent au 
cœur de son peuple, et aussi parce que l'issue, grâce à cette 
guerre sans résultat décisif, dut être celle que l'Angleterre 
préconisait et que les deux parties avaient auparavant 
repoussée comme attentatoire à leur honneur. 

Cette issue constituait un gain positif pour l'Argentine, 
qui s'était montrée capable de lutter et même de vaincre, 
quoique incapable par son absolu désordre politique de 
conserver le fruit de la victoire. Elle n'était une perte 
que pour le Brésil, lequel s'était montré incapable d'un 
effort militaire soutenu et par conséquent d'une résistance 
supérieure au démembrement opéré. Seulement ce démem- 
brement ne résulta point au profit territorial de l'adversaire, 
ce qui du reste fut heureux, car cela empêcha la formation, 
sur la côte orientale de l'Amérique du Sud, d'une sorte 
d'Alsace-Lorraine, question que la guerre du Pacifique créa 
beaucoup plus tard sur la côte occidentale par l'incorpora- 
ticn au Chili des provinces de Tacna et d'Arica. 

L'Uruguay devint ainsi un État-tampon — l'expression, 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 195 

de ce temps-là, n'était peut-être pas inventée, mais l'idée 
ne pouvait pas ne pas être ancienne — et cet État-tampon, 
selon l'expression d'un de ses plus illustres fils, Ândrès 
Lamas, séparait et garantissait les frontières ouvertes mieux 
que ne pourraient le faire les plus robustes limites natu- 
relles. La possession de ce territoire cessant d'être une cause 
de discorde perpétuelle, sa neutralité devint la base perma- 
nente de l'équilibre politique du Rio de La Plata. M. Ra- 
mon Cârcano n'hésite pas à affirmer que dans la convention 
préliminaire de paix, chacune des parties signataires eut 
sa part de triomphe. Le Brésil, l'Argentine et l'Uruguay 
furent également victorieux, comme c'est le cas pour tout^ 
les solutions simples, où la gravitation des forces et des 
intérêts communs, en distribuant des satisfactions réci- 
proques, produit le résultat définitif et juste. 

Peu importe qu'au Brésil le prestige impérial en reçût 
une forte atteinte. La guerre y avait été plutôt impopu- 
laire, car le sentiment national n'avait jamais considéré la 
Province Cisplatine comme une partie composante de la 
patrie unifiée, et ce sentiment avait même paru assez 
étranger sur ce point à la pohtique du roi Jean VI, dont le 
Brésil semblait ne pas comprendre toute la portée, sûre- 
ment parce que le pays manquait d'une tradition unique. 
Du temps de Dom Pedro I des préoccupations inté- 
rieures, absorbées dans l'idéal démocratique qui grandis- 
sait à mesure que l'éclat de la monarcliie pâlissait, surpas- 
saient tellement celles d'ordre extérieur, que l'élément que 
l'on surnommait exalté ne cachait point ses sympathies 
pour les Uruguayens en lutte pour leur liberté. Les exaltés 
ne dissimulaient même pas leur satisfaction de l'humiliation 
subie par le gouvernement impérial quand l'amiral Roussin 
exigea, sur un ton qui n'admettait d'autre réplique que 
celle des canons, la restitution de quelques navires fran- 
çais capturés pendant le blocus et considérés comme de 
bonne prise. 

La situation personnelle de l'Empereur commençait 



196 FORMATION HISTORIQUE 

d'ailleurs à devenir d'un équilibre plutôt instable. D'un 
côté l'on spéculait, pour lui faire du tort, sur les animosités 
et les méfiances qui évidemment subsistaient entre Portu- 
gais et Brésiliens, et d'un autre côté, l'on tirait parti contre 
lui de son incompatibilité instinctive et prime-sautière avec 
les principes du Code organique très libéral qu'il avait 
sanctionné. 

La dissolution de la Constituante prenait, à mesure que 
le temps s'écoulait, des proportions dramatiques qu'elle 
n'avait en réalité pas eues, enflammant le désir de repré- 
sailles, et les Chambres qui, en 1826, commencèrent à 
fonctionner régulièrement et qui paraissaient tout d'abord 
décidées à marcher d'accord avec le souverain et à éviter de 
nouvelles disputes, peu à peu s'entichèrent elles aussi de 
libéralisme et voulurent se hausser à toute la dignité du 
régime parlementaire. Elles étaient supposées en être 
l'expression, tout au moins théoriquement, car à ne dé- 
pendre que de Dom Pedro, elles eussent été dans la pratique 
réduites aux anciennes Cortès consultatives de la monarchie 
portugaise. 

L'Empereur n'avait toutefois pas hésité à octroyer une 
Charte libérale au Portugal, dont il venait d'hériter la 
couronne par la mort de son père : il s'était tellement 
habitué à la phraséologie constitutionnelle qu'il ne pouvait 
plus s'en passer, se fiant toujours à la gratitude des peuples 
pour en corriger ce qui pouvait en résulter d'humiliant 
pour la couronne. Car son caractère était ainsi fait de 
contradictions. Aucun tempérament n'était plus enclin à 
l'absolutisme que celui de ce souverain qui de son plein gré 
implanta le régime constitutionnel dans deux pays — pays 
qu'il avait contribué directement, personnellement et avec 
enthousiasme, à désunir, et dont il rêvait à part lui la réu- 
nion, exultant un jour de son abnégation civique, souffrant 
le lendemain de son amoindrissement politique. 

Aussi, quand Dom Pedro se trouva un moment, par la 
succession naturelle des événements, roi de Portugal, les 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 197 

Brésiliens s'en émurent ouvertement, et avec d'autant plus 
de raison que les préférences intimes de l'Empereur parais- 
saient depuis quelque temps s'adresser sans hésitation aux 
Portugais. Son entourage immédiat, ses compagnons de 
plaisir, sa camarilla, car c'en était une, était composée 
de gens du vieux royaume. Cette circonstance n'était pas 
seulement due à un platonique instinct patriotique qui 
aurait rejailli en lui depuis que Dom Pedro I était égale- 
ment devenu Dom Pedro IV ; elle était principalement due 
à son regret cuisant d'avoir renoncé au trône de ses aïeux 
pour le mirage d'un Empire qui se perdait chaque jour 
davantage dans les brumes républicaines. 

De ce regret au besoin d'agir et à l'envie de réparer la 
faute commise, il n'y avait qu'un pas, mais il était bien 
difticile à francliir. Au Brésil personne n'aurait consenti 
à un nouveau partage de la souveraineté, et en Portugal, le 
Prince qui avait détruit le Royaume-Uni lutterait toujours 
contre l'impopularité, même à l'occasion des plus brillants 
succès de la campagne libérale dont il se fit le champion en 
faveur de sa fdle. De toute la correspondance diplomatique 
étrangère de l'époque, que j'ai parcourue, la certitude 
m'est acquise que Dom Pedro a beaucoup souhaité décou- 
vrir un moyen de garder sur sa tête les deux couronnes, mais 
qu'il n'a pu se refuser à en abdiquer une, bien que l'intérêt 
ardent qu'il ne cessa dès lors de témoigner aux allaires 
portugaises y contribuât fortement, de concert avec la 
perte de la Cisplatine, les diflicultés avec les Chambres et 
même le scandale de sa vie privée, pour aboutir fatalement 
à l'abdication de l'autre. 

La favorite était une Brésilienne de bonne naissance et 
de grande beauté : Dom Pedro conservait, à défaut d'autres, 
cette puissante attache du cœur avec sa patrie d'adoption; 
mais cette marquise de Pompadour qui s'appelait la mar- 
quise de Santos, s'occupait — à ce que racontent même les 
dépêches de Mareschal à Mettemich — plutôt de ses intérêts 
personnels et de ceux de sa famille que de politique interna- 



198 FORMATION HISTORIQUE 



tionale. Son influence était cependant réelle et fut à de cer- 
tains moments tyrannique sur la marche des événements 
domestiques. Des conseils de ministres se tenaient en sa 
résidence, et elle changea le personnel des cabinets selon ses 
caprices ou ses convenances jusqu'à ce que son volage 
amant, fortement épris de la jeune et ravissante princesse 
Amélie de Leuchtcnberg, fille d'Eugène de Beauharnais et 
en laquelle revivait le charme de Joséphine, mit fin à cette 
liaison qui avait abrégé les jours de la pauvre archiduchesse 
Léopoldine, à qui la marquise de Santos imposait sa pré- 
sence comme grande maîtresse, la fille de ces amours adulté- 
rins, la duchesse de Goyaz, prenant rang à côté des petites 
princesses. Cette situation contribua naturellement à rendre 
très pénible aux diplomates brésiUens en Europe de décider 
au mariage une nouvelle Impératrice. 

Dom Pedro s'assagit, et encore pas très longtemps, car 
à Londres, quand il n'était plus que le duc de Bragance, 
défenseur des droits de sa fille au trône du Portugal, une 
grande dame anglaise, écrivant à la princesse de Ijéven, 
le décrivait comme very jrisky with the ladies (trop 
empressé auprès des femmes). Il ne rougissait d'ailleurs pas 
de ses fredaines. Un jour qu'étant Empereur — ce fut 
lui-même qui raconta l'incident au ministre d'Autriche — 
il discutait avec le comte de Gestas, chargé d'afTaires de 
France après Maler, les clauses d'un traité d'amitié, de 
commerce et de navigation, comme de Gestas insistait plus 
qu'il ne fallait pour exclure la clause admettant libre 
pratique religieuse des nationaux d'un pays dans l'autre, 
invoquant à cet effet la piété connue de Charles X, Dom 
Pedro, qui songeait au droit de ses sujets protestants, les fils 
d'émigrants allemands, lui répliqua par cette boutade : 
« Voyez-vous, Charles X est comme vous et moi serons un 
jour, à ce que je crains, il a été libertin et est devenu dévot. » 
Le Prince m'a dit, ajoute Mareschal, rapportant le commé- 
rage à Mettemich, que cet impromptu avait tout bouleversé 
le pauvre de Gestas, qui est très religieux. 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 199 

Le ministre d'Autriche n'excusait pas le libertinage de 
l'Empereur — celui-ci était, comme nous voyons, le premier 
à employer le terme sans déguisement : — dans sa corres- 
pondance il manifesta fréquemment ses sentiments sur un 
tel sujet; mais il avait fini par se rallier au système repré- 
sentatif, par louer la modération et les bonnes intentions 
des Chambres et même par juger que le ministère devait 
siéger au milieu d'elles, comme en France, disait-il, en ajou- 
tant : « Il est infiniment préférable de conserver le gouverne- 
ment représentatif que de passer par une nouvelle révolution 
pour l'abolir; dans l'état actuel du Brésil je ne vois aucun 
autre moyen de conserver l'union des provinces et de finir 
par les amalgamer; des visites fréquentes du souverain 
dans les différentes provinces m'avaient également paru 
une fois un moyen de rattacher les peuples au système 
monarchique; mais le voyage de Sa Majesté à Bahia a 
démontré que le scandale de sa cour, non seulement neutra- 
lisait l'effet salutaire de sa présence, mais produisait plus de 
mal que de bien. » 

L'évolution constante du système devait bientôt combler 
les vœux tant soit peu singuliers et inespérés du disciple 
de Metternich : le Brésil allait entrer tout à fait dans le 
régime parlementaire, en suivant le modèle traditionnel 
britannique. Le premier ministère issu de la majorité de la 
Chambre date de 1827, mais naturellement les premiers 
essais furent très imparfaits, car le souverain ne parvenait 
pas à se pher aux justes prétentions de la représentation 
nationale, chaque jour plus maîtresse d'elle-même et plus 
sûre de faire triompher son idéal. 

Il advint au gouvernement une grande instabilité causée 
par ce conflit de tendances; les cabinets se succédaient, 
les uns épousant les penchants Ubéraux, les autres réflé- 
chissant les penchants de la cour. Le trouble ne profitait 
qu'au parti fédérahste-répubUcain, dont la popularité 
grandit au point que nombre de candidats exaltés — on les 
surnommait ainsi — l'emportèrent sur les candidats 



200 FORMATION HISTORIQUE 

modérés aux élections de 1830, année fatale aux idées de 
réaction. A bref délai le désordre campa dans les rues : 
tantôt c'était des régiments de mercenaires étrangers que 
l'Empereur avait organisés à l'exemple des Suisses de l'an- 
cienne royauté française, et qui se révoltaient par pure indis- 
cipline; tantôt c'était des querelles sanglantes entre Portu- 
gais et Brésiliens, qui prenaient une teinte politique. On 
criait ouvertement sur le passage du souverain : « Vive 
l'Empereur, en tant que constitutionnel!»; et lui, impulsif 
comme toujours, ne pouvait s'empêcher de répondre aux 
manifestants : « Je suis, j'ai été et je serai toujours constitu- 
tionnel. » 

Sa situation devenait toutefois intenable, et la nouvelle 
des Trois Glorieuses de Juillet ne fit qu'augmenter l'efTer- 
ve§cence, à Rio, par sa suggestion inévitable. Au mois 
d'avril 1831, un mouvement populaire se dessina contre un 
cabinet exclusivement formé de sénateurs, de courtisans, 
disait-on, et l'armée, abandonnée à elle-même par l'Empe- 
reur pour ne pas brusquer les choses, ayant fait cause 
commune avec le peuple, habilement poussé par des 
meneurs, l'abdication en faveur de son fils parut à Dom 
Pedro I la solution la plus sage et la plus honorable de la 
crise. 

Il brûlait lui-même depuis quelque temps du désir de 
partir et d'aller courir les risques de l'aventure portugaise. 
Les constitutionnels émigrés à Londres et auxquels man- 
quait un chef de prestige pour tenter de renverser Dom Mi- 
guel, s'étaient même, à ce qu'il paraît, mis d'accord avec les 
libéraux brésiliens pour forcer l'Empereur à quitter le Brésil, 
Celui-ci alla au-devant de l'abdication avec sang-froid, 
décision et dignité, comme il agissait sans exception à 
l'occasion du danger, confiant à la générosité de la nation et 
du Parlement qui la personnifiait le jeune Empereur, âgé 
de cinq ans, auquel, selon le choix paternel, José Bonifacio, 
de retour de l'exil, devait servir de tuteur. 

L'abdication ouvrait la voie à l'une ou l'autre de deux 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 201 

solutions : la république ou la monarchie constitutionnelle ; 
celle-là corrigée par la dictature militaire, celle-ci limitée 
dans les attributions et surtout dans l'action personnelle du 
souverain, lequel, pendant son enfance et son adolescence 
tout au moins, ne serait que le prête-nom des décisions 
politiques prises par les véritables détenteurs du pouvoir. 
Ce fut d'ailleurs la dernière solution qui prévalut, avec un 
caractère franchement et volontairement démocratique qui 
a porté l'un de nos meilleurs écrivains pohtiques, Joa- 
quim Nabuco, à écrire avec beaucoup de pénétration que la 
Régence ne fut qu'une grande expérience républicaine. 
De fait, le chef effectif de l'État, nous pourrions dire le 
Shogun du Mikado-enfant, s'imposait comme le représen- 
tant de l'opinion parlementaire prédominante, la charge 
changeant de titulaire et par conséquent d'orientation, 
d'accord avec les circonstances du moment historique. C'est 
ainsi qu'il y eut, après la Régence provisoire qui exerça 
presque légalement l'autorité qui lui fut déléguée par les 
membres présents des Chambres législatives, une Régence 
prise dans le parti modéré et composée d'un triumvirat; 
ensuite la Régence soi-disant modérée, mais en vérité de 
caractère radical — avancé, selon la phraséologie de 
l'époque — du Père Feijô; enfin la Régence conservatrice 
du marquis d'Olinda. 

La monarchie et avec elle l'unité nationale furent sau- 
vées en 1831, grâce surtout à l'ascendant, à l'adresse et au 
dévouement d'Evaristo da Veiga, un bouquiniste qui s'était 
révélé journaliste consommé en rédigeant VAurora Flumi- 
nense et qui, élu député, conquit au Parlement une situation 
privilégiée, où ses privilèges n'étaient autres cependant que 
ceux du talent et de l'honnêteté. Au milieu du débordement 
agressif de la presse sectaire, la feuille d'Evaristo da Veiga 
se faisait remarquer par sa modération, par son impartiahté 
et par l'élévation de son ton de polémique. Elle semait les 
pensées d'un doctrinaire et d'un auto-didacte issu des 
classes populaires, — pensées rendues en un langage sans 



202 FORMATION HISTORIQUE 

recherche littéraire, mais naturellement éloquent, chaleu- 
reux et persuasif. 

Voici comment M. Joâo Ribeiro a décrit en quelques 
mots très justes le type éminent de ce journaliste de voca- 
tion : « Evaristo da Veiga voulut par VAurora Fluminense 
fonder un journal écrit avec simplicité, sans raflectation 
boursouflée des feuilles démagogiques et d'opposition, mais 
en même temps sans le mensonge et le servilisme des feuilles 
ofïicielles. Il voulait plutôt être sincère que brillant. Son 
intention, comprenant qu'il faisait partie d'une nation 
d'inexpérimentés, était de vulgariser au moyen d'extraits 
et de traductions les idées des économistes et des philo- 
sophes politiques anglais et américains, mal connus et plus 
mal interprétés. Cette formule d'activité intellectuelle 
était à la mode chez nous à cette époque; on composait des 
anthologies du libéraUsme européen et américain, ou des 
productions fragmentées de forts cerveaux, dégagées des 
solutions auxquelles elles s'attachaient, et agissant ainsi 
comme des poisons extrêmement violents. Les hyperboles 
brésiliennes deviennent alors des quintessences politiques. 

« Evaristo fut un de ces manipulateurs. Au début, son 
journal ne s'appuya sur aucune des factions qui se dispu- 
taient le pouvoir, et bien qu'il fût lui-même adversaire du 
despotisme impérial, son principal but consistait à être 
indépendant. La feuille, unique en son genre, acquit tout de 
suite une circulation énorme et devint la première de tout 
le pays; le langage d' Evaristo, élégant et parfois ironique, 
s'établit dès lors comme le modèle de style des journaUstes 
venus après lui. Son éloquence (qui était presque le seul 
don d'écrivain qu'il possédât) manquait d'imagination, 
mais dénonçait de la finesse et une certaine ironie fascina- 
trice. » 

Evaristo da Veiga parvint plus que tout autre à contenir 
la haute marée démagogique, en dressant devant la mer 
houleuse la digue des éléments et des intérêts contraires à 
la désagrégation nationale; mais il n'était pas en son pou- 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 203 

voir de faire refluer l'indiscipline, qui n'était pas seulement 
du peuple, mais de l'armée. Et cette indiscipline s'accentua 
de telle façon après l'abdication, que l'on peut dire sans 
abus de rhétorique que l'ordre se trouva partout submergé. 
Les pires excès furent commis au nom de la liberté et du 
patriotisme, et il fallut que, à la capitale, un homme d'une 
énergie exceptionnelle, le ministre de la justice, Feijô, un 
ecclésiastique — si peu ultramontain d'ailleurs, qu'il pro- 
posa*l'abolition du célibat — en vînt au point de dissoudre 
les régiments de ligne et d'organiser à leur place la garde 
nationale, armant citoyens contre soldats pour la défense 
de la loi. 

L'armée fut donc la première dupe d'une situation 
qu'elle avait puissamment contribué à créer, en se soule- 
vant contre l'Empereur qui était son meilleur ami, puisque, 
comme Joaquim Nabuco en fait la remarque, il se trouvait 
presque seul à la vouloir dans son rôle militaire, passif par 
rapport à l'obéissance, différent du rôle civique et libérateur 
que rêvaient pour elle les libéraux hostiles aux exploits de 
guerre. L'auteur anglais Armitage, qui a voulu faire la 
continuation de l'œuvre excellente du poète lauréat anglais 
Southey, et qui a le grand avantage d'avoir composé 
sur place son lùstoire brésiUenne de cette époque, — on 
prétend même qu'elle fut inspirée sinon rédigée par Eva- 
risto da Veiga — estime que la mauvaise fortune de nos 
armes en Cisplatine et au Rio de La Plata eut des suites 
salutaires et conformes aux souhaits des libéraux, décou- 
rageant les rares vocations militaires et tournant vers les 
carrières civiles les ambitions de la génération nouvelle. Il 
est positif que l'Empire, malgré tout ce qu'ont écrit contre 
lui ses ennemis du dehors, fut bien attaché à la paix et peu 
soucieux de conquêtes. 

Dans l'anarchie où le Brésil se débattit pendant plusieurs 
années perçaient des préoccupations politiques, car la 
rangée des partis s'étendait des défenseurs d'une restaura- 
tion de Dom Pedro I comme souverain presque absolu 



204 FORMATION HISTORIQUE 

jusqu'aux adeptes de la nationalisation du commerce et de 
la confiscation des biens des Portugais; mais il s'en déga- 
geait pareillement une agitation sociale du plus mauvais 
augure, parce qu'elle avait pour fondements l'ignorance et 
la vengeance, et, comme moyen, l'assassinat érigé en système. 
Examinée à ce point de vue, c'est une navrante histoire que 
celle de cette période, et la répression coûta des efforts her- 
culéens, d'autant plus méritoires cependant qu'ils ne se 
souillèrent presque jamais des représailles que l'on pouvait 
attendre : jamais, même, quand la tâche incomba aux auto- 
rités. 

On a peine à croire au succès de la pacification quand 
on connaît et qu'on a présent le cadre du Brésil en 1832, 
livré ici à la soldatesque pillarde, là aux serlancjos farouches, 
plus loin aux métis féroces. C'est vraiment un miracle que 
l'ordre ait pu y être rétabU, dans la plupart des cas, comme 
au Para et au Maranhâo, par un tardif effort mihtaire dû 
à des professionnels comme Andréa et Caxias, et qu'en 
même temps l'autorité civile y soit devenue prépondérante. 
Le P. Feijô rappelle en vérité, au dire d'Euclydes da 
Cunha, le héros providentiel de Carlyle. Et son œuvre ne fut 
pas limitée à la répression du désordre général : elle s'étendit 
également à l'organisation administrative, scolaire, finan- 
cière, de tous genres. 

La Régence eut au Brésil le rare mérite d'être, en même 
temps qu'un gouvernement fort, un gouvernement fécond 
et qui laissa des traces profondes dans l'histoire non seu- 
lement politique, mais sociale et économique du pays. Elle 
s'attaqua à l'esclavage, faisant voter la première loi de 
défense du trafic des nègres, dont l'extinction avait été 
stipulée dans le traité d'amitié avec l'Angleterre, signé en 
1826. Elle réforma la justice, décrétant un nouveau Code de 
Procédure criminelle, instituant le jury, consolidant les 
modifications apportées par le régime constitutionnel à 
l'esprit de la vieille législation portugaise : déjà, en oppo- 
sition au souverain, les Chambres législatives avaient, peu 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 205 

avant l'abdication, aboli la peine de mort pour les délits 
politiques. Elle donna enfin satisfaction raisonnable aux 
tendances parti cularistes au moyen de l'Acte Additionnel 
qui remplaça les conseils provinciaux par des assemblées 
législatives locales, et inaugura la décentralisation admi- 
nistrative qui devait aboutir à la fédération républicaine. 

Evaristo da Veiga, l'esprit dirigeant des modérés — le 
parti à qui la révolution avait réellement profité — parvint 
à empêcher que les présidents des provinces ne fussent élus 
ou choisis dans une liste triple : nommés par le gouverne- 
ment, ils en étaient les représentants directs, de vrais pré- 
fets agissant au nom et par autorité du pouvoir central, et 
assurant la cohésion nationale. 

La mort de l'Empereur Dom Pedro I, survenue en Portu- 
gal en 1834, aussitôt après l'installation victorieuse du 
régime constitutionnel, avait faciUté la tôche politique de la 
Régence brésiUenne en éliminant forcément de la lutte un 
des partis, celui dont l'expression la plus vigoureuse était la 
Société Militaire, de même que la Société Fédérale l'était 
pour les démocrates, et la Société des Défenseurs de la 
Liberté et de l'Indépendance Nationales pour les cons- 
titutionnels. 

Les exaltés aussi se montrèrent disposés aux transac- 
tions dès qu'ils eurent bien conscience d'avoir perdu la 
partie engagée lors de l'abdication. Leur résignation ne fut 
ni intégrale ni immédiate, mais quoique incomplète et gra- 
duelle, elle triompha des ambitions désappointées et surtout 
du dépit profond qu'avait causé parmi les éléments avancés 
la volte-face, proclamée patriotique, de ceux qui avaient de 
concert avec eux acculé l'Empereur à la retraite, pour ne 
pas en faire résulter la seule conséquence nécessaire à 
leur point de vue : l'avènement de la République. 

Les modérés s'étaient même montrés, par moments, 
excessifs dans leur discipline inflexible qui eut l'unique 
défaut de ne pas comprendre assez qu'il existait une 
incompatibilité de civilisation, bien plus que d'idées. 



206 FORMATION HISTORIQUE 

entre les hommes qui dirigeaient les courants politiques 
et ceux qui dans leur nihilisme primitif et inconscient 
cherchaient à miner toute autorité et à implanter l'anarchie. 
Cette incompatibilité, réfractaire aux accommodements 
civilisés, puisqu'elle était par-dessus tout sociale, expHque 
pourquoi le désordre continua après le rapprochement des 
partis et les essais de fusion des idées. 

Deux partis bien établis finirent par se trouver seuls 
en présence dans la sphère du gouvernement : les Libéraux, 
attachés à la réforme constitutionnelle dont ils étaient 
responsables et qui avait tenté de trancher par la loi le 
différend entre fédéralistes et unitaires, que Roses, en 
Argentine, avait résolu en même temps par le gibet et le 
meurtre; et les Conservateurs, nés de l'alliance d'une frac- 
tion des modérés avec les réactionnaires ou partisans de la 
régence du premier Empereur. Ce fut ce dernier parti qui, 
mené par Bemardo de Vasconcellos, un vrai tempérament 
d'organisateur, triompha aux élections de 1836, circons- 
tance qui détermina la démission de Feijô et l'avènement 
comme Régent du marquis d'Olinda. 

L'ancien Régent était d'ailleurs las, politiquement usé 
et mal vu. La guerre civile sévissait au Rio Grande — 
section du pays qui semblait uruguayenne de mœurs, 
quoique brésilienne d'origine — et menaçait de rompre 
définitivement l'unité si péniblement conquise. La presse 
avait dû être muselée, tels étaient les débordements 
auxquels elle s'était livrée : les révolutionnaires au pouvoir, 
le fait est bien connu, deviennent invariablement des 
autoritaires, mais ne parviennent pas toujours à se 
rendre populaires. 

L'opposition parlementaire eut raison de lui, comme elle 
avait eu raison de Dom Pedro L Le Brésil voguait en plein 
océan parlementaire, et Feijô était par trop jaloux des pré- 
rogatives de l'action executive après l'avoir exercée à 
l'avantage de notre société menacée de dissolution. Il céda, 
sans se soumettre, à l'opinion de la majorité des Chambres, 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 207 

c'est-à-dire qu'il respecta le verdict issu du suffrage national 
et abandonna le champ à ceux qui s'intitulaient Conserva- 
teurs, sans l'être plus que lui-même qui avait conservé 
l'édifice de l'Empire. Il combina de la sorte, par son procédé 
de conciliation énergique, la dignité du gouvernement 
et les exigences de la liberté inséparable d'un système 
vraiment représentatif. Les Libéraux, dépossédés du 
pouvoir, prendraient leur revanche de parti en faisant 
anticiper par le Parlement, trois ans plus tard, la majorité 
du souverain : ce qui était encore une manifestation 
du culte qu'ils avaient voué à l'esprit d'autorité depuis 
qu'ils en avaient reconnu pratiquement les bénéfices et 
avaient appris à exécrer l'anarcliie. 



XI 



Mesdames, Messieurs, 

Dom Pedro II est définitivement rangé panni les princi- 
pales figures morales du siècle dernier. Son long règne, 
inauguré par un pronunciamiento parlementaire et terminé 
par un pronunciamiento militaire; son amour de la paix sans 
déshonneur et de la justice à tout prix; sa passion pour les 
sciences d'abord, pour les lettres ensuite, et enfin pour les 
arts, en somme pour tout ce qui se rapporte à l'esprit; son 
dédain des vulgarités et son détachement des richesses; son 
affabilité remplie de dignité; sa gravité sans morgue; sa 
bonté sans affectation; son honnêteté sans bornes, ont rendu 
le nom de ce monarque non seulement familier à ceux qui 
s'occupent d'histoire et de politique, tout aussi bien que de 
philosophie et de morale, mais cher à ceux qui se laissent 
séduire par les aspects supérieurs de l'humanité. Sa renom- 
mée n'est d'ailleurs que juste, car ce fut le plus noble des 
hommes et le plus accompli des souverains. 

Pourquoi, me demanderez-vous alors, fut-il détrôné, le 
chef de cette « démocratie couronnée», comme Mitre, le 
grand honmae argentin, aimait à qualifier le Brésil? C'est 
qu'il y avait l'adjectif placé à côté du substantif, et que les 
couronnes, en Amérique, étaient vouées à cette mélancoUque 
destinée, du moment qu'on avait surnommé cette partie 
du monde le «libre continent», parce qu'on n'y comptait pas 
de rois, et que les mots, surtout dans les sociétés d'une 
culture imparfaite, signifient plus que les idées ; les conven- 



FOllMATION DE LA NATION BRÉSILIENNE 209 

tions davantage que les réalités. Et ces mots, correspondant 
à des idées, c'est vous, fils de la Révolution, qui les avez 
semés là-bas; ces conventions, plus puissantes que les réa- 
lités parce qu'elles leur survivent, c'est vous qui les avez 
créées dans nos esprits. 

Ce n'est guère votre faute, si la terre est trop fertile 
outre-mer, et si les plantes y germent trop vite. Le fait est 
que les fleurs sont écloses avant la saison et n'ont pu se 
transformer toutes en fruits. C'est ainsi que les libertés 
politiques et même les libertés civiles se sont parfois 
étiolées ou ont dégénéré en des gousses sèches et améres 
chez quelques-unes des pseudo-démocraties fondées dans le 
nouveau monde, comme elles le furent toutes, avec de 
grandes illusions romantiques et bientôt ravalées à de 
sinistres et sordides tyrannies. D'autres parmi elles cepen- 
dant, heureusement pour ces répubUques et pour la civili- 
sation, évoluaient normalement, cessaient de ramper pour 
se blottir dans leurs cocons, filant, autant dire produisant, 
et arrivaient à papillonner Ubrement dans l'espace. 

Le Brésil-Empire servit alors de modèle à ces républiques 
progressivement assagies, car nulle part en Amérique, pas 
même aux États-Unis à certains points de vue, les fran- 
chises ne furent plus grandes ni le sentiment démocratique 
aussi intense. Le voyageur connu sous le nom de 
baron Hubner avait parfaitement raison quand il écrivait 
que le Brésil lui semblait un Empire répubUcain et le Chili 
une république impériale. Précisant les termes, on dirait 
peut-être mieux du Brésil de ce temps-là, un Empire 
démocratique, et du ChiU une répubhque aristocratique. 
En essayant d'esquisser à grands traits le règne de 
Dom Pedro II, j'espère pouvoir vous faire saisir comment 
l'identité a fini par prévaloir dans la nomenclature poUtique 
américaine, et en même temps vous dire pourquoi le modèle 
présidentiel des États-Unis l'emporta à la fois sur le 
modèle parlementaire de la Grande-Bretagne, avec lequel 
l'Empire s'était identifié. 

i4 



210 FORMATION HISTORIQUE 

Le nom de Dom Pedro II paraît avoir été prédestine 
dans notre histoire à servir invariablement de drapeau de 
ralliement aux partisans de l'ordre. Au moment de l'abdi- 
cation de son père, quand il comptait à peine un peu plus de 
cinq ans et provoquait p-ir là l'émotion de cour du ministre 
d'Autriche, lequel ne pouvait regarder sans tendresse ce 
rejeton des Habsbourg qui, disait-il, avait l'air dans son 
innocence d'implorer sa protection, l'Empereur-enfant 
avait, par sa faiblesse même et par le sentiment de loyaUsme 
qu'elle éveillait, sauvé son pays de la désunion tendant à 
réduire le beau colosse politique à une poussière d'anarchie. 

A quinze ans il accepterait de plein gré, par son fameux 
« quero jâ », l'olTre du pouvoir effectif (fui lui était faite par 
un groupement d'hommes politiques, fatigués des incerti- 
tudes d'une Régence qui se montrait incapable d'éteindre 
la guerre civile et de rétablir l'unité antérieure. 

Aux yeux de ces hommes politiques, l'avènement du 
jeune souverain impUquait le respect de l'autorité sans 
besoin de violence, moyennant le prestige de l'institution, 
avant que le prestige personnel du représentant du principe 
monarchique eût pu agir de lui-même. Il en fut ainsi. 
Dom Pedro fut déclaré majeur en 1840. L'année 1845 
vit se terminer la guerre civile de Rio Grande do 
Sul, qui avait duré dix ans et qui avait failli séparer du 
Brésil ce nouvel Uruguay; tandis qu'en 1848 l'esprit de 
faction se sentit pour tout de bon terrasser à Pemambuco, 
grâce à l'échec de la plus déraisonnable des révolutions. 
J'en demande pardon à M. Roosevelt, qui a dit n'avoir 
jamais pu comprendre deux mouvements insurrectionnels : 
celui qui déposséda Louis-Pliilippe du trône de France, et 
celui qui renversa l'Empire au Brésil. 

De 1849 à 1889, quarante années s'écoulèrent, de paix 
domestique et de progrès, sinon accéléré — cette espèce de 
progrès n'a surgi partout que de nos jours — du moins 
ininterrompu. Bornons-nous à rappeler sommairement que 
l'Empire, au moment de sa chute, avait résolu de la façon 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 211 

la plus calme et la plus généreuse, sinon la plus adroite et 
la plus juste, au point de vue égoïste de sa conservation et 
au point de vue altruiste de l'intérêt des planteurs privés 
de toute indemnité et acculés pour cette raison à la ruine, 
le plus grave problème économique et social qui pesait sur 
l'avenir du pays, je veux dire l'abolition de l'esclavage. 
L'Empire avait encore aflirmé sa prépondérance politique 
dans le continent par sa constante activité dans les affaires 
de La Plata, contribuant à effacer la dictature légendaire 
de Rosas, menant un peu à sa guîse les événements à Monte- 
video, et renversant de fond en comble la tyrannie de Lopez 
au Paraguay. L'Empire avait enfin rendu le Brésil la plus 
libérale et la plus éclairée des nations de l'Amérique latine. 
Ce dernier bienfait suffirait à son éternel éloge. 

Dom Pedro avait été élevé à ce qu'on appelle généra- 
lement la meilleure des écoles : l'école de l'infortune. Son 
enfance sans caresses, son adolescence sans joies, sa jeunesse 
sans plaisirs avaient mûri de bonne heure son intelUgence 
et prêté précocement à son esprit cette tournure sérieuse 
qui en fut l'un des traits les plus marquants. Un voyageur 
français de distinction connut l'Empereur à vingt ans, 
en 1845. Ce voyageur était le comte de Suzannet, légitimiste 
fervent qui, après la proclamation du duc d'Orléans comme 
roi des Français, prit le parti de s'éloigner des Tuileries en y 
mettant quelque distance, puisque ses voyages s'étendirent 
du Caucase au Brésil. 

Le portrait qu'il nous a laissé est curieux. Dom Pedro à 
cette époque était une énigme : tel le considérait du moins 
M. de Suzannet. Son impassibilité était néanmoins corrigée 
par la bienveillance, voire par une certaine bonhomie 
retenue qui deviendrait coutumière chez lui. Son abord, 
quoique affable, restait froid, peut-être timide, la sympathie 
et l'autorité lui faisant encore défaut. Lui, plus tard loquace 
à l'occasion, en tout cas communicatif sans le moindre 
sacrifice de la majesté de son rang, ne parlait presque pas, 
de sorte que la vivacité semblait étrangère à un esprit qui 



212 FORMATION HISTORIQUE 

plus tard paraîtrait même dispersif, tant serait grande sa 
versatilité. Le regard fixe et inexpressif que le voyageur 
français notait lors de sa visite et qui le portait à douter des 
dons d'intelligence et de volonté requis par la lourde tâche dé- 
volue à la couronne à ce tournant de l'histoire du Brésil, ne 
devait être que le résultat tout naturel de l'absence d'insou- 
ciance, de gaîté et d'exubérance de sentimentschez un jeune 
homme élevé dans l'intimité par moments ennuyeuse des 
Pères conscrits de l'Empire, loin des femmes du monde, 
discipliné dans ses goûts et dans ses habitudes, n'ayant 
d'une vraie cour que la vague impression de quelque chose 
de moisi et de corrompu. 

Sa santé, peu robuste à cette époque, se ressentait du 
manque d'exercice physique, car ses tuteurs ayant eu à se 
plaindre des débordements d'énergie animale du père, 
voulurent surtout faire du fils un homme de cabinet, un 
souverain plus à son aise à la table du conseil qu'à la tête 
des escadrons. C'est de la sorte que Dom Pedro II devint — 
le tempérament doux de sa mère y aidant sûrement — une 
plante de bibliothèque : il serait devenu ce que les Anglais 
appellent un a rongeur de livres» a book worm, n'eussent 
été son intérêt passionné pour les questions sociales et 
l'ardeur de son patriotisme. Du reste, le sang auguste qui 
coulait dans ses veines lui donnerait vite l'aisance qui rem- 
placerait la gêne de sa première apparence, la noblesse qui 
amenderait la réserve des années plus rapprochées d'un 
milieu qui cherchait à être foncièrement démocratique et 
qui parfois se laissait bien aller jusqu'à la démago- 
gie. 

Le véritable caractère démocratique de la société brési- 
lienne, c'est l'Empereur lui-même qui le ferait ressortir, en 
l'accentuant par son éloignement intentionnel des préjugés, 
et c'est par ce trait-là, et par l'honnêteté fondamentale de 
sa nature et de ses procédés, qu'il parviendrait à s'entourer 
du respect de ses compatriotes. Celui-ci ne lui fit jamais 
défaut, non plus que celui des étrangers, lequel était un 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 213 

tribut payé non seulement à sa simplicité, mais aussi à son 
culte de l'intellectualité. 

La décision des grands hommes d'État manquait à ce 
caractère. Dom Pedro II aimait assez laisser au temps le 
soin de résoudre les problèmes majeurs du gouvernement, 
plutôt que de les trancher par son initiative personnelle. 
Son attitude favorite était celle de l'impulsion théorique, 
retardée par la résistance pratique. Toutefois, les critiques 
ne lui furent point de ce chef épargnées. 

Le Brésil est si loin que le bruit ne vous est certes pas 
parvenu en Europe d'une expression fameuse de notre 
phraséologie politique du temps de l'Empire. Tous les 
mécontents déçus et tous les opposants, même ceux de 
bonne foi, parlaient à tout propos du « pouvoir personnel » 
de Dom Pedro II. Ce n'était qu'un cliché, car ce pouvoir, 
l'Empereur ne l'exerça que dans la limite stricte de ses 
attributions constitutionnelles, et là-même, pas toujours 
dans des conditions suffisantes. D'autre part, cela ne veut 
point dire qu'il ait jamais joué un rôle effacé devant ses 
ministres. Loin de là. Si ses ministres cédaient souvent, lui ne 
cédait que moins souvent. Le gouvernement était ce que 
tout gouvernement doit être : un compromis entre des 
tendances opposées et des opinions divergentes. Justement 
quand M. de Suzannet se préparait à partir pour le Brésil, 
le jeune Empereur, à dix-neuf ans, faisait mine de vouloir 
gouverner et non seulement de régner, en refusant à son 
cabinet la démission d'un haut fonctionnaire libéral, ce qui 
amena la chute de la situation poUtique dominante, qui 
était conservatrice. 

Il ne prit cependant jamais parti contre l'opinion en 
jouant à la réaction, ni même il ne trancha jamais un diffé- 
rend constitutionnel en faisant prévaloir ses vues sur celles 
de son ministère. Tout au plus, en pareil cas, il recourait au 
suffrage, lequel était restreint et par cela même d'autant 
plus représentatif d'un Brésil où le suffrage universel 
serait en désaccord flagrant avec les conditions sociales. 



214 FORMATION HISTORIQUE 

Une seule dictature lui fut chère, et celle-ci il l'exerça 
sans hésitation : — la dictature de la moralité. 

Je crois que peu de pays contemporains ont été aussi 
honnêtes, au point de vue de la vie publique, que le Brésil 
monarchique. Dom Pedro I, avec tous ses défauts, possé- 
dait, comme nous l'avons vu, de sérieuses qualités, et parmi 
ses meilleures, le scrupule des dépenses quand elles n'étaient 
point avantageuses pour l'État. Les premiers actes par les- 
quels il se recommanda à l'opinion, lors de sa régence, 
en 1821, comme Prince royal, furent des actes d'économie; 
le vieux roi — on est toujours tenté d'appeler Jean VI le 
vieux roi, certainement parce qu'il ne fut jamais très jeune 
— était en ce qui le touchait très économe; mais il n'était 
pas sans permettre à des personnes de son entourage, 
presque des favoris, le gaspillage des deniers pubUcs à leur 
profit personnel. 

Quant à Dom Pedro II, il avait pour les questions d'ar- 
gent qui le regardaient, le désintéressement, disons même le 
mépris du philosophe, dans le sens le plus élevé du mot. Par 
rapport au trésor pubUc, il n'y eut cependant jamais de 
Cerbère plus féroce, c'est-à-dire qu'il surveillait jalousement 
l'exacte application des crédits votés par le Parlement, et 
qu'en aucune occasion il ne se montra disposé à la condes- 
cendance envers ceux qui auraient été tentés d'en abuser. 
Si son influence avait été aussi réelle et efficace sur l'orien- 
tation des plus importantes questions de gouvernement 
qu'elle le fut sur les détails de l'administration — ce qui 
était le cas, quoiqu'il possédât des idées générales plutôt 
qu'il ne révélât le génie des aiïaires poUtiques, — Dom 
Pedro II aurait laissé l'impression d'un grand honmie d'État 
et non seulement d'un grand homme de bien. C'est à ce 
dernier titre qu'il dut d'ailleurs d'être un souverain remar- 
quable. 

Dom Pedro II gagna par l'étude une soUde illustration, 
une véritable érudition qui le rendit éminent parmi ses 
collègues couronnés, et d'un autre côté, il ne laissa jamais 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 215 



se ternir la probité fondamentale de son âme, de même 
qu'il évita toujours dans ses manières l'affectation de la 
grandeur. Quelques-uns auraient voulu qu'il arrivât jusqu'à 
l'indépendance consciente de tous préjugés sociaux : ce 
qui n'aurait servi qu'à le déclasser. Il évita heureusement 
cet écueil, et son seul défaut, comme souverain, fut de 
manquer d'ampleur sinon dans la vision politique, du moins 
dans la réalisation de ses plans. Dom Pedro 1 1 fut instruit, 
bon, honnête, clément, magnanime, tout à fait supérieur 
comme homme privé et, sous beaucoup de rapports, 
comme monarque. Il s'en est fallu de peu qu'il ne restât 
comme un modèle parfait de la royauté : cela n'a tenu qu'à 
l'insuflisance de vigueur de la résolution, vigueur qui 
parfois supplée à la portée de la compréhension et prend 
l'envergure de la prééminence. 

Si je m'occupe tant de l'Empereur, c'est que son indivi- 
dualité, rehaussée par son rang et surtout par sa valeur 
morale, se détache tellement de l'ensemble de son époque 
et de son milieu, qu'elle attire tous les regards de ceux qui, 
pensant et non sans raison que partout il y a à apprendre, 
peuvent être portés à s'intéresser à notre évolution histo- 
rique. Pour ceux-là une société d'outre-mer comme celle 
du Brésil, exotique dans le sens premier du mot, n'est pas 
exempte d'attraits. Gomment pourrait-on parler de l'Em- 
pire en France, du premier ou du second, sans s'occuper 
à chaque pas de Napoléon I ou de Napoléon III? Toutes 
proportions gardées, l'Empereur chez nous constituait le 
centre de la vie nationale. 

Sans être un despote, et beaucoup moins un tyran, son 
pouvoir était considérable et plus considérable encore était 
son ascendant. La Constitution de 1824 lui avait du reste 
mis entre les mains un instrument bien efficace en même 
temps qu'ingénieux pour arriver à certains résultats compa- 
tibles avec son vif penchant pour la moraUté publique et avec 
son zèle civique. Cet instrument était la sélection des séna- 
teurs à vie, pris dans une liste formée des trois noms qui 



216 FORMATION HISTOniQUE 



avaient réuni le plus grand nombre de voix. De cette façon 
se trouvaient constitutionnellement et heureusement com- 
binées la volonté populaire et l'initiative im[>ériale, la 
déférence envers l'opinion et l'indépendance de la couronne. 
Le souverain pouvait en toute liberté désigner, pour ce 
corps de choix, l'un de ceux que le suffrage national avait 
indiqués comme les plus dignes et les plus méritants. 

On a beaucoup protesté au Brésil d'alors contre la 
pratique souveraine d'effacer invariablement certains 
noms, quoique soumis plusieurs fois en des listes triples à 
l'exercice de la prérogative royale. Celle-ci ne se déterminait 
toutefois pas par des raisons mesquines ou exclusivement 
par des antipathies personnelles. Il existait toujours un 
motif sérieux, politique ou autre, pour décider l'Empereur 
à écarter de propos délibéré le candidat sur lequel se por- 
taient avec insistance les voix de son parti, et qui naturel- 
lement s'en plaignait avec éclat. 

Généralement le choix était fait d'accord avec le parti 
au pouvoir, le souverain s'abstenant de montrer sa prédi- 
lection, même quand elle lui tenait à cœur, pour une per- 
sonnalité du groupe opposé à celui qui était à la tête des 
affaires. Les exceptions à cette règle furent rares, surtout 
après que le choix de Salles Torres Homem causa la retraite 
d'un cabinet libéral et produisit une grave crise politique 
en pleine guerre du Paraguay. Torres Homem était un 
homme de grand talent qui, comme radical, avait écrit un 
des pamphlets les plus fameux de notre littérature politique 
— satire cruelle contre la dynastie — et qui devint, non pas 
réactionnaire, mais conservateur éclairé, et comme tel même 
partisan dévoué de l'aboUtion de l'esclavage. 

On a peine à croire, en lisant aujourd'hui le Libelle 
du Peuple, à tout le retentissement qu'eut cette pubUcation. 
Je crois qu'il en advient autant à beaucoup d'œuvres de ce 
genre, une fois que l'époque est passée où elles pouvaient 
éveiller un écho prolongé. Le langage de celle-là est fort 
beau, mais son émotion est toute conventionnelle : « Quel 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 217 



est l'état du Brésil, demandait l'auteur? Plus rien de 
généreux, de national ou de grand; rien pour la gloire, pour 
la liberté, pour la prospérité; l'enthousiasme éteint; la 
torpeur de l'égoïsme envahissant graduellement comme le 
froid du venin, du cœur aux extrémités, et alanguissant les 
chairs morbides d'une société qui suppure et se dissout...» 

Le Libelle du Peuple se complaît surtout à dénoncer : 
« Les vices de cette lignée sinistre à laquelle le Portugal 
a dû pendant deux siècles le fatal déclin de son pouvoir et 
de son importance»; mais il s'exerce aussi bien à flétrir le 
favoritisme qu'à stigmatiser les courtisans. D'Escra- 
gnolle Taunay, dans ses Réminiscences, se demande si la 
lecture de ce pamphlet, qu'il juge poignant, n'a pas agi 
d'une façon décisive sur la formation du caractère de 
Dom Pedro II. Nul souverain ne vécut en effet plus (lue lui 
à Técart des intrigues de cour et de l'ascendant des favoris, 

« Il est arrivé — écrit ce passionné Brésilien qui portait 
un nom français — au seuil de la mort, seul, isolé, sans un 
ami personnel, sans un cœur reconnaissant et dévoué, 
voyant uniquement autour de lui l'aridité affective dont il 
s'était entouré à dessein; mais aussi, dans cette solitude 
préméditée et pénible, sa figure solennelle et mélancolique 
se dressera plus grandiose aux yeux de l'historien, rappelant 
ces rares et colossales statues d'Egypte que l'ampleur du 
désert rend encore plus extraordinaires et gigantesques... » 

Le système d'élection du Sénat impérial, l'impartialité 
apportée par Dom Pedro à ses désignations, l'affranchisse- 
ment de la discipUne de parti et des caprices de l'opinion que 
signifiait pour les hommes pubUcs cette inamovibilité au 
sein de la plus élevée des corporations du pays — de plus 
très restreinte, car elle se composait à peine de soixante- 
deux membres ~ en ont fait une Chambre Haute singuliè- 
rement eflicace. Un agrégé de l'Université de Cambridge, 
M. Harold Temperley, dans un livre tout récent et très 
documenté à propos du conflit entre les Lords et les Com- 
munes en Angleterre et de la nécessité constitutionnelle 



218 FORMATION HISTORIQUE 

(l'une seconde Chambre active, cite le Sénat de la monarchie 
au Brésil comme un modèle de dignité et de sagesse, comme 
une oligarchie éclairée et dévouée au bien pubUc, en même 
temps qu'un organisme vraiment représentatif de la nation 
dont il constituait un des rouages du pouvoir législatif. 

Le « pouvoir personnel » de l'Empereur, — lequel, malgré 
toutes les diatribes, dont plusieurs d'une fière éloquence 
et d'une débordante passion, ne cessa jamais d'être le pou- 
voir modérateur rêvé par le système et prôné par ses philo- 
sophes, — était du reste invoqué par quelques esprits et non 
des moins puissants du pays, comme de nécessité absolue 
pour la sauvegarde des intérêts nationaux. Ils imaginaient 
ces intérêts en danger, livrés à un peuple sans éducation 
civique sufTisante, ou bien confiés à un Parlement dont la 
tendance, réputée inévitable, vers la stérilité et l'anarchie, 
se dessinait déjà aux yeux des observateurs politiques. 

Une autre publication fameuse du temps de l'Empire au 
Brésil fut celle qu'entreprit à un certain moment le plus 
illustre de nos prosateurs, José de Alencar, sous le titre 
de Lettres à VEmpereur et sous le pseudonyme d'Érasme. 
Elles datent de la fin de l'année 1865 et du commencement 
de l'année suivante. Alencar était un écrivain de premier 
ordre. Romancier et dramaturge, il avait non seulement 
introduit l'indianisme dans la nouvelle, rajeunissant Cha- 
teaubriand et adoucissant Fenimore Cooper, mais il 
s'était constitué le peintre idéaliste d'une société en élabo- 
ration comme toute société cultivée, mais offrant une 
galerie bien personnelle de types, dont quelques-uns déjà 
voués à disparaître. Esprit juridique, il prêtait à ses admi- 
rables études de droit civil et de droit public les accents 
du littérateur et couvrait ses arguments de pliilosophe des 
fleurs d'un style à la fois gracieux et vibrant. 

Dans les Lettres que je viens de mentionner, Alencar 
vantait la supériorité des institutions monarchiques et 
indiquait en même temps au souverain la puissance qui 
résidait dans l'exercice de son rôle constitutionnel. « La 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 219 

monarchie représentative — tels sont ses mots — est de 
tous les systèmes de gouvernement le plus diflicile et le plus 
compliqué. Dans la meilleure des républiques, le peuple doit 
lutter à chaque moment contre ses propres passions, que 
les tribuns, les ambitieux, les aventuriers ont pour règle 
d'exploiter à leur profit personnel et au préjudice de la 
patrie. La Grèce et Rome furent des républiques, mais le 
gouvernement mixte que Cicéron et Tacite ont jugé impos- 
sible dans les temps anciens a pu seulement se réaUser sous 
l'influence de la civiUsation moderne... Votre force. Sire, 
aussi grande que bienfaisante, gît dans les attributs 
suprêmes qui, en d'autres pays, s'appellent les prérogativesde 
la couronne et que notre Constitution a réunis en un pouvoir 
quaUfié de modérateur. Là repose la majesté ceinte de toute 
sa splendeur; là demeure cette fraction importante de la 
souveraineté populaire, que la nation a dégagée d'elle-même 
et a incarnée en un être supérieur pour la réprimander dans 
ses erreurs et pour réfréner la véhémence de ses passions... 
Le pouvoir modérateur est le moi national, la conscience 
éclairée du peuple. De même que la créature humaine, au 
cours de la vie, est avertie par un sens intime qui l'oblige à 
réfléchir sur la moraUté de l'action qu'elle va pratiquer, la 
nation reçoit du monarque le même service, et souvent le 
reproche intérieur, précurseur de la mauvaise passion, en 
évite les conséquences, forçant le peuple à suspendre son 
acte. ') 

Il convient d'ajouter ici la remarque que M. Joâo Ribeiro 
a faite dans son Manuel d'histoire pour le cours supérieur 
des Gymnases brésiliens : que si l'Empereur fut quelquefois 
blâmé pour avoir trop exercé l'influence personnelle qui 
découlait naturellement de sa fonction souveraine, afin de 
faire prévaloir ses propres idées, l'opinion, mieux renseignée 
aujourd'hui, a vérifié que si les vues du monarque diver- 
geaient souvent de ceUes de ses ministres, la raison en est 
que, n'appartenant point aux partis, il jugeait des intérêts 
nationaux avec une plus grande impartiaUté. 



220 FORMATION HISTORIQUE 



Un pouvoir personnel de nature tyranniquc aurait d'ail- 
leurs été incompatible avec quelque chose qui tenait par- 
dessus tout au cœur de Dom Pedro II : — la liberté de la 
presse, en plus de celle de la tribune. Cette liberté a été 
absolue pendant son règne, et même pour ses excès, pour la 
licence donc, l'Empereur n'eut jamais que des regards 
indulgents. Les attaques méchantes glissaient comme 
autant de coups de poignard perfides mais maladroits sur 
sa cuirasse de philosophe, et si sa complaisance à ce sujet ne 
défendit pas assez les institutions contre des invectives 
injustes et parfois écœurantes, elle fit en sorte que le mal 
trouva jusqu'à un certain point en lui-même son correctif. 

Le journalisme pohtique qui avait déjà rencontré en 
Evaristo da Veiga un rénovateur, suivit sous l'Empire la 
voie que lui avait tracée ce parfait moraliste, mort en 1837, 
à peine âgé de trente-huit ans, et perdit ainsi beaucoup de 
son primitif caractère virulent. Si dans la suite, à des 
époques plus rapprochées de nous, la presse pataugea à 
l'occasion dans le scandale, la faute en est surtout à ce 
besoin de nouveauté, à cette curiosité du mal, à ce désir 
d'étaler la vie intime de chacun, qui comptent tant parmi 
les caractéristiques de l'existence moderne. 

L'Empire fut nonobstant, par son atmosphère de liberté, 
l'âge d'or du journalisme brésilien. Depuis Justiniano José 
da Rocha jusqu'à Quintino Bocayuva, le style l'emporta sur 
la passion, et le pays connut une suite de maîtres du genre. 
Les lettres en général s'étaient d'ailleurs constamment 
développées à travers les batailles politiques. Le roman- 
tisme, qui avait prêté en Europe les accents Ijriques à la 
poésie comme à l'éloquence, au roman comme à l'histoire, 
vibra étrangement là-bas, dans une pleine correspondance 
de sentiments avec son modèle, tout en assumant l'aspect 
particulier que je vous ai signalé et qui fut surtout la moda- 
lité littéraire de la malveillance nationale envers les Portu- 
gais, anciens maîtres du pays. 

L'Empereur était lui-même par trop intellectuel pour ne 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIEN Ni: 221 



pas favoriser cette brillante éclosion de l'esprit. Les lettres, 
en elTet, trouvèrent toujours en lui un protecteur ardent et 
sympathique à toutes leurs formules. Je connais bien tous 
les graves défauts d'une littérature officielle. Le roman et 
la poésie s'imprègnent de conventions; l'histoire et l'élo- 
quence tournent au panégyrique. Mais ce n'a pas été le cas 
pour le Brésil, où l'absence de fortes traditions, l'indigence 
éducative du milieu, l'écart entre une petite minorité 
nourrie de pensée européenne et une large majorité dépour- 
vue de toute culture réclamaient pour la production de 
l'intelligence un patronage que seul le pouvoir était en 
mesure de lui assurer. 

Le souverain était du reste trop libéral pour faire peser 
son autorité sur l'expression littéraire de son peuple, 
expression qui se produisait sans son intervention, (jui 
reflétait la conscience d'une nouvelle nationalité à destinées 
propres, mais qui avait besoin d'être aidée dans son premier 
essor pour s'envoler plus haut que celles qui à l'entour 
s'essayaient pareillement. 

Il y a naturellement des genres littéraires qui dépendent 
plus que d'autres de l'animation du milieu. Ainsi la poésie 
jailUt ordinairement de source. Elle fut chez nous spontanée 
comme manifestation de sensibilité, et n'obéit à l'influence 
étrangère qu'en ce qui regarde son aspect extérieur. 
Gonçalves Dias chantant les Indiens, traduisait dans ses 
accents profonds l'impulsion intime de son sang de métis, 
de même que Casimiro de Abreu, dans ses compositions 
poétiques d'une si pénétrante mélancolie, épanchait sans le 
vouloir le manque d'espoir de toute une génération moins 
douée d'activité que de sentimentalité, que le doute rongeait 
et que l'illusion aveuglait. Il n'en est pas de même pour les 
sciences, physiques ou morales. L'Institut historique de 
Rio de Janeiro, par exemple, qui assume la tâche de réunir 
et de divulguer les documents de notre passé, ne pouvait se 
passer d'appui. 

Nulle fondation ne fut plus encouragée par le monarque,. 



222 FORMATION HISTORIQUE 

qui en présidait régulièrement les séances et qui savait 
entendre la vérité historique, même quand elle n'en est que 
l'afTectation. Chacun sait que la démagogie a ses courti- 
sans tout autant que l'autocratie. Or, l'F-mpereur admet- 
tait la contradiction, appréciait la sincérité de l'esprit et 
ne refusait sa complaisance qu'aux égarements de la morale. 
L'opposition au système qu'il personnifiait ne fut jamais 
pour lui un motif d'exclusion ni d'ostracisme. Le cas que 
je vous ai rappelé, de Timandro, l'auteur du Libelle du 
Peuple, mort vicomte, sénateur et ministre, est i>ien loin 
d'être le seul. Il aurait du reste manqué de personnel 
politique s'il avait eu cure de toutes les manifestations de 
dépit dont lui et le régime étaient l'objet. 

La rhétorique aidant, et elle était alors toute-puissante, 
la presse et la tribune se gonflaient de libéralisme sous un 
souverain essentiellement libéral, et les phrases incisives, 
les trouvailles de style des antagonistes d'occasion de la 
couronne se propageaient avec une singulière rapidité dans 
une société politique qui n'offrait plus la résistance due à 
son manque de cohésion. « Mensonge de bronze » — s'écriait 
l'un, si on élevait au fondateur de l'Empire, sous la forme 
traditionnelle d'une statue, le monument auquel il avait 
droit; «Crayon fatidique», s'exclamait l'autre, si le souve- 
rain, exerçant librement sa prérogative, rayait plus d'une 
fois un nom de la liste sénatoriale présentée à son choix; 
« Caricature de César, Louis XI», l'apostrophait un troi- 
sième, en dénonçant que le jeu des partis obéissait plutôt 
à des préférences impériales qu'à l'oscillation régulière du 
suffrage. Les censeurs, une fois qu'ils avaient pris place 
aux conseils de l'Empire, se rendaient compte de l'injustice 
de leurs déclamations, quittes cependant à recommencer 
dans beaucoup de cas, quand ils se croyaient victimes 
d'un châtiment inique dont les eût frappés la divinité 
suprême. 

Une autre des grandes qualités de Dom Pedro II fut son 
sincère amour de la paix, dû autant à sa timidité intime 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 223 

qu'à son libéralisme, qui s'étendait depuis l'horreur pour 
les violences jusqu'au respect scrupuleux des droits d'au- 
trui. Les ennemis du Brésil — il y en eut, surtout parmi les 
républiques du continent, qui dans l'ébullition de leur sang 
espagnol et de leurs sentiments démocratiques en voulaient 
à nos origines portugaises et ne nous pardonnaient pas la 
forme monarchique de notre gouvernement — dénonçaient 
à tue-tête l'impérialisme de ce souverain qui dut prendre 
part à deux guerres étrangères, y recueillit des lauriers, 
mais n'annexa à son pays aucun nouveau territoire. 

La guerre de 1852, où le Brésil s'alha aux révolution- 
naires de Montevideo et à la province argentine d'Entre- 
Rios, eut comme résultats de renverser la tyrannie 
implacable de Rosas, à Buenos-Ayres, qui commençait 
à émouvoir l'Europe; de garantir l'indépendance de l'Uru- 
guay, déjà occupé par des troupes argentines, et d'assurer 
la libre navigation du fleuve La Plata. C'était en même 
temps que servir les intérêts de la civilisation, consolider 
indirectement la prépondérance du Brésil dans les démêlés 
de ces républiques belliqueuses qui s'étaient formées des 
débris de l'ancienne vice-royauté. Mais quel gouvernement 
digne de ce nom n'a pas le souci de son autorité et de la 
grandeur de la nation aux destinées de laquelle il préside? 

La guerre suivante du Paraguay servit à souhait de 
prétexte au publiciste argentin Alberdi, doué d'un très 
grand talent d'écrivain, pour faire retentir dans tout le 
continent et en Europe les protestations des nationalités 
soi-disant menacées, contre le colosse qui était censé les 
opprimer : cela en même temps que le Chilien Lastarria 
rentrait de sa mission diplomatique à Rio de Janeiro avec 
un véritable libelle contre les Ubertés, qu'il quaUfiait 
d'imaginaires, de l'Empire. A la guerre contre le Paraguay 
Buenos-Ayres dut néanmoins participer, son territoire 
ayant été envahi par l'ennemi commun, dans le délire 
d'une combattivité qui reposait sur la servitude de tout 
un peuple. La guerre du reste profita principalement et 



224 FOIOIATION HISTORIQUE 

énormément à l'Argentine, dont la prospérité fut fécondée 
par la pluie d'or que déversa sur le pays cette lutte de cinq 
années, à laquelle la République servit de grande pour- 
voyeuse commerciale. 

Je n'ai pas à faire ici de l'histoire militaire, et je dois 
partant m'abstenir de vous décrire le long et douloureux 
roman de cette campagne qui nous coûta un milliard et 
demi de francs, outre le sacrifice de cinquante mille hommes 
— campagne faite à une si grande distance de son centre 
de direction et contrariée par mille obstacles qui se dres- 
saient sur la route de l'armée alliée. Les marches pénibles 
de celle-ci, à travers forêts et marécages, devaient, pour 
réussir, s'appuyer sur l'escadre brésilienne victorieuse à sa 
première rencontre avec la flotte inférieure du. Paraguay, 
mais paralysée pendant de longs mois, qui, s'ajoutant, 
devinrent des années, devant des positions redoutables où 
la nature servait à merveille la défense, et qui avaient été 
rendues presque imprenables par une longue préparation 
guerrière. 

L'offensive du Paraguay fut de courte haleine et vite 
terrassée, mais la défensive fut prolongée et on ne peut plus 
tenace. \'otre histoire contient tant de pages héroïques que 
celles que renferme cette guerre ne sont pas de nature à 
vous émouvoir, bien qu'elles flattent notre amour-propre. 
Du côté du Brésil, l'honneur national était engagé à fond, 
et l'Empereur ne faibUt jamais, ne céda point dans son 
opiniâtreté patriotique, même aux pires heures de décou- 
ragement, tant que la partie n'eût pas été gagnée, que la 
capitale ennemie ne fût pas tombée au pouvoir de l'armée 
du maréchal duc de Caxias, et que le tyran, poursuivi dans 
les montagnes de l'intérieur du Paraguay par le nouveau 
commandant en chef, un fils de France, le comte d'Eu, 
n'eût trouvé la mort sous la lance d'un de nos cavaUers. 

Un épisode de cette guerre a inspiré à M. d'EscragnoUe 
Taunay un livre fameux dans notre littérature et qui fut 
le seul écrit originairement en français par ce descendant 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 225 

d'une distinguée famille de France. La vaste province 
intérieure de Matto-Grosso, située par voie fluviale au 
delà du territoire du Paraguay et envahie au début de la 
guerre par des troupes de Lopez, dut être secourue par terre, 
nos vaisseaux se trouvant immobilisés devant les forti- 
fications d'Humaytà. L'énorme distance ne permit cepen- 
dant à l'expédition d'y arriver qu'au bout de deux années 
de mai'che, et encore pour être forcée de battre en retraite, 
soit devant les forces supérieures de l'ennemi, maitre 
encore du fleuve Paraguay, soit par le manque de vivres 
et par suite d'une violente épidémie de choléra. Le livre 
en question s'intitule : La Retraite de la Laguna, et j'en 
détache ces pages, comme la plus vivante évocation que 
je puisse faire de cette période à la fois glorieuse et lamen- 
table, où la fermeté de Dom Pedro II a été l'expression 
de son civisme, qui avait peut-être cherché dans les lau- 
riers mihtaires la sécurité d'un régime compromis par les 
controverses ardentes des partis. L'expédition, décimée 
par la maladie, ne pouvait plus continuer la retraite, et 
son commandant dut, pour sauver les valides, à la fois de 
l'épidémie et des Paraguayens, abandonner les cholériques 
à l'ennemi, à l'exception des convalescents. Ces pages ont 
été il y a peu reproduites dans une conférence faite à l'Uni- 
versité de Rome par un neveu de l'auteur, M. EscragnoUe 
Doria : 

« Vers le miUeu de la nuit, le colonel Camisâo convoqua 
de nouveau les commandants et les médecins. Il venait de 
prendre une suprême résolution qu'il avait débattue en 
lui-même pendant le jour précédent comme dernier recours 
et dont l'idée sans doute était présente à tous les esprits 
comme au sien, sans que personne cependant osât l'expri- 
mer. 

« Après avoir exposé en peu de mots l'état des choses, 
l'urgence d'une marche en avant et sans laquelle tout 
le monde était perdu, l'impossibilité maintenant bien 
constatée, reconnue par tous, de porter plus loin les ma- 



328 FORMATION ilIRTOlUOUC 



ladcs, il déclara aux commandants que, sous sa propre 
responsabilité, et selon la rij^ueur de ce qu'il regardait 
comme un devoir pour lui, les cholériques, à l'exception 
jdes convalescents, allaient être abandonnés, à cette liaite 
même ! 

« Aucune voix ne s'éleva contre cette résolution dont il 
prenait généreusement toute la responsabilité : un long 
silence accueillit l'ordre, et le consacra. 

Les médecins furent pourtant invités par le colonel à 
présenter les observations que pouvait leur inspirer le 
devoir de leur profession. 

« Le docteur Gesteira, après quelque réflexion, dit 
qu'il ne pouvait se permettre ni approbation ni impro- 
bûtion; que son serment de médecin, d'une part, et de 
l'autre sa conscience de fonctionnaire public attaché à 
l'expédition lui paraissant dans le cas actuel être en con- 
tradiction absolue, il ne pouvait que garder le silence. 

a Le commandant alors, conmie hors de lui, ordonna 
qu'on allât immédiatement, aux flambeaux, ouvrir une 
clairière dans le bois voisin pour y transporter et y laisser 
les cholériques. 

« Ordre terrible à donner, terrible à exécuter, mais qui 
pourtant, il faut bien le dire, ne souleva nul dissen- 
timent, nulle censure 1 Les soldats se mirent aussitôt à 
l'œuvre, comme s'ils eussent obéi à une consigne ordi- 
naire, et, ensuite (tant le sens moral avait disparu sous 
la nécessité présente 1) ils placèrent dans le bois, avec la 
spontanéité de l'égoïsme, tous ces condamnés innocents, 
les malheureux cholériques, souvent des compagnons de 
longue date, parfois des amis communs éprouvés par des 
dangers conmiuns. 

« Et, ce qui peut sembler non moins étrange, les cholé- 
riques eux-mêmes, au premier moment, sans qu'il fût néces- 
saire de recourir à aucun subterfuge, acceptèrent avec 
résignation ce dernier coup du sort. Les douleurs de cette 
horrible maladie contribuaient probablement à l'indifîé- 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 227 



rence des patients, peut-être aussi l'idée du repos succédant 
aux tortures des cahots de la marche, mais surtout ce dé- 
tachement facile de la vie propre aux Brésiliens et qui en 
fait vite d'excellents soldats ; tous ne demandaient qu'une 
faveur, qu'on leur laissât de l'eau. 

« Sous tant d'impressions funestes, nous nous étions 
groupés autour de la tente du lieutenant-colonel Juven- 
cio; ses gémissements appelèrent sur lui l'attention de tous : 
le mal venait de le saisir lui-même! Il était déjà mécon- 
naissable, la voix toute changée et sinistre. Courir à la 
baraque des docteurs fut notre premier mouvement, et 
nous en revenions, quand une détonation se fit entendre 
tout près de nous, suivie de plusieurs coups de feu des 
sentinelles ennemies. C'était le soldat de planton du 
quartier-général qui s'était suicidé: d'affreuses crampes 
s'étaient subitement emparées de lui ; il venait de s'en délivrer. 

« Tous ces bruits s'étaient faits sans que le lieutenant- 
colonel parût en avoir le sentiment ou désirât en savoir la 
cause. Son agitation avait pris peu à peu le caractère 
d'une hallucination frénétique. Nous-mêmes restant auprès 
de lui, rompus de fatigue, épuisés par tant de secousses, nous 
ne pouvions combattre un écrasant demi-sommeil tout 
rempli d'images d'abandon et de massacres. 

« La translation des \ictimes avait duré toute la nuit 
jusqu'aux premières lueurs du jour. C'est à ce moment 
d'agonie des infortunés qu'on abandonnait, que le vieux 
guide Lopès, revenu la veille de son excursion sur ses 
terres et qui nous avait déjà appris que son fils était malade, 
vint nous annoncer sa mort. Il avait la voix tremblante, 
mais son attitude était calme. «Mon fUs est mort, dit-il 
ensuite au colonel, et je désire porter son corps au premier 
lieu où j'aurai l'idée de le déposer : c'est une petite faveur 
que je sollicite pour lui et pour moi; sa vie comme la 
mienne, appartenait à l'expédition. Dieu, qui est le maître, 
l'a sauvé plusieurs fois de la main des hommes pour le prendre 
lui-même aujourd'hui. » 



228 FORMATION HISTOHIQUE 



«Tout s'assombrissait à tout moment autour de nous. 
Rien n'était plus digne d'inspirer la sympathie et la pitié 
que l'aspect du colonel depuis l'ordre qu'il avait donné 
et qui s'accomplissait pendant que nous commencions à 
marcher : regrets, remords, trouble d'esprit dans l'appré- 
ciation des motifs qui l'avaient fait agir et qu'il semblait 
débattre encore dans son cœur lorsque déjà ses ordres 
étaient passés dans le domaine des faits accomplis; il 
avait la pâleur d'un spectre, s'arrêtant malgré lui pour 
écouter. 

« Quelque silencieux et mornes qu'eussent été les prépa- 
ratifs, ce n'est pas sans des cris, sans des bruits nouveaux 
pour l'oreille et dont la cause étonnait l'esprit, que le 
moment de la séparation était arrivé : il nous fut insup- 
portable à tous. Nous laissions à l'ennemi plus de cent 
trente cholériques sous la protection d'un simple appel à 
sa générosité, par ces mots tracés en grosses lettres sur un 
écriteau fixé à un tronc d'arbre : « Grâce pour les cholé- 
riques 1 » 

« Peu de temps après notre départ, et déjà hors de portée 
de la vue, un bruit de vive fusillade qui éclata vint nous 
frapper tous au cœur; et quelles clameurs sans nom n'en- 
tendîmes-nous pas ! nous n'osions pas nous regarder 
les uns les autres. 

« D'après ce que nous raconta par la suite un de ces 
pauvres abandonnés, sauvé lui-même par un miracle, il 
paraît que plusieurs des malades (il ne savait pas bien s'il 
y avait eu ou non un massacre général) s'étaient relevés 
convulsivement, et, rassemblant toutes leurs forces, 
s'étaient mis à courir après nous : mais aucun n'avait pu 
nous atteindre, soit faiblesse, soit cruauté de l'ennemi. 
Notre colonne avait pourtant alors ralenti sa marche 
d'elle-même, instinctivement, comme pour attendre... » 

J'ai été porté à vous parler longuement de Dom Pedro II, 
parce que, comme je vous l'ai déjà dit, sa grande figure 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 229 

ressort à tous les yeux, dans le cadre de TEmpire, avec un 
relief si saisissant qu'elle semble être seule à remplir la toile. 
On vient d'écrire, à Rio de Janeiro, le jour de l'inaugura- 
tion de la statue de ce souverain, qu'il avait un zèle si bien 
entendu de notre dignité, que notre histoire s'était telle- 
ment identifiée à lui, qu'il représentait devant le monde la 
conscience du Brésil. Mais aurais-je besoin de me justifier 
des éloges rendus à sa mémoire à Paris, ce Paris qui, ainsi 
que l'écrivait Henry Fouquier : « aime Dom Pedro, parce 
que Dom Pedro aime Paris et l'aime bien, comme il veut 
qu'on l'aime. Il en était vraiment, de ce grand Paris, comme 
ajoutait le charmant chroniqueur, et il en rapportait sur- 
tout dans son pays un peu de Tâme française, de cette âme 
éprise de justice et d'idéal... » Les Académies et les sociétés 
savantes, les ateliers et les usines, les écoles et les musées 
le connaissaient parfaitement, ce monarque, modèle pour 
tous les souverains du monde, suivant la phrase de Gla- 
dstone; ce souverain d'une contrée éloignée et mal connue, 
lequel fut presque aussi populaire chez vous que parmi 
nous. Le même respect l'entourait dans les deux pays, et 
son souvenir auguste semble planer sur notre œuvre de 
rapprochement moral, dont l'exemple a d'ailleurs été de 
tout temps donné par lui, cet Empereur homme de science, 
comme l'appela Pasteur; — ce prince philosophe, comme 
le surnomma Lamartine; — ce petit-fils de Marc Aurèle, 
comme le définit Victor Hugo. 



XII 



Mesdames, Messieurs, 

Au Brésil d'hier il n'y avait pas que l'Empereur, dont 
nous nous sommes longuement occupés l'autre jour. Il y 
avait également un personnel politique digne de participer 
au gouvernement d'un pays en plein développement. Deux 
puissants partis se disputaient le pouvoir en opposant leurs 
idéals et leurs méthodes, et ces deux partis traditionnels, 
répondant aux noms classiques de conservateur et de libé- 
ral, étaient, comme nous l'avons vu, directement sortis du 
premier groupement monarchique et constitutionnel par 
un processus d'évolution qui a opéré comme tout autre, 
par l'annexion d'éléments plus aptes à la lutte et par 
l'abandon d'éléments épuisés, impropres au conflit pour 
l'existence. 

Bernardo de Vasconcellos, le remarquable homme d'État 
qui organisa la réaction conservatrice de 1837 contre les 
penchants jugés trop radicaux de la Régence issue de la 
révolution de 1831, a expUqué par ces paroles profondes sa 
conversion au parti de l'ordre, plus soucieux d'autorité 
que de liberté : « J'ai été Ubéral, quand la hberté était chose 
nouvelle dans le pays; elle était dans les aspirations géné- 
rales, mais non pas dans les lois, non pas dans les idées 
pratiques; le pouvoir était tout : alors j'ai été Ubéral. 
Aujourd'hui cependant, l'aspect de la société est différent, 
les principes démocratiques ont tout gagné et beaucoup 



FORMATION DE LA NATION BRÉSILIENNE 231 

compromis; la société, qui auparavant courait le risque de 
se perdre par le pouvoir, court maintenant des risques par 
suite de la désorganisation et de l'anarchie. Comme je l'ai 
voulu naguère, je veux aujourd'hui la servir, et c'est la 
raison pour laquelle je deviens réactionnaire. Je ne suis pas 
un transfuge, je n'abandonne point la cause que j'ai 
défendue aux jours de ses dangers et de sa faiblesse; je la 
quitte le jour où son triomphe est si complet que l'excès 
même de ce triomphe la compromet. « 

Les Conservateurs s'intitulaient donc les gens de l'ordre, 
et ce furent eux qui non seulement paralysèrent l'essor 
quasi fédéraliste de la Régence, mais profitèrent, après le 
succès des hbéraux hâtant la majorité du souverain, des 
graves erreurs commises par ces adversaires, en 1842 et 
en 1848, levant à Saint-Paul, à Minas et à Pernambuco, le 
drapeau de la révolte, sans motifs plus sérieux que leur 
chute du pouvoir déterminée par un désaccord parlemen- 
taire ou par une manifestation électorale, bien qu'entachée, 
il est vrai, de fraudes et Je violences. Ce furent les mêmes 
Conservateurs qui plus tard, usés par le pouvoir, prêchèrent 
la conciUation; qui opposèrent aux mesures jugées préci- 
pitées une pohtique de ralentissement, mais non d'arrêt; 
qui enfin, sous la pression de l'opinion, se rallièrent au mou- 
vement et réahsèrent, de même qu'en Angleterre, quelques- 
unes des mesures les plus hardies. 

Les Libéraux, au contraire, posaient pour des gens de 
progrès qui ne s'attardaient qu'au langage démodé de la 
métaphysique pohtique. Ce furent eux qui préconisèrent les 
plus grandes réformes sociales et politiques; qui les déro- 
bèrent à la discussion de carrefours pour leur accorder les 
honneurs des débats parlementaires; qui supportèrent les 
accusations d'empressement et d'indiscipUne ; qui ont pris, 
en un mot, les responsabihtés devant l'histoire d'une 
législation dont le mérite leur a assez souvent échappé. 

Pour bien juger de l'œuvre considérable des partis 
poUtiques au Brésil sous l'Empire, il suffira d'évoquer 



232 FORMATION HISTORIQUE 



brièvement où en étaient les difTérents jjroblèmes politiques 
et sociaux de première importance au début et à la chute 
du régime. Ces résultats leur appartiennent en propre, 
quand même on ne voudrait attribuer qu'au développement 
fatal du pays son progrès économique et financier, progrès 
que je pourrais facilement résumer devant vous en des 
chiffres précis, de la plus persuasive élocjuencc, si je n'avais 
crainte de rendre trop arides les considérations historiques 
qui forment l'objet de ce cours. 

Je ne puis toutefois m'empêcher de faire remarquer en 
passant, que les recettes de l'Empire, qui étaient en 1831 de 
11.000 contes de reis, se chiffraient en 1889 par 153.000; 
que la valeur de la production nationale s'éleva pendant 
cette période, de cent millions de francs à un milliard deux 
cent cinquante millions de francs; qu'il existait, à l'avène- 
ment de la répubhque, près de 10.000 kilomètres carrés de 
voies ferrées en exploitation et plus de 18.000 kilomètres 
de lignes télégraphiques; enfin, que 131.268 émigrants 
débarquèrent au Brésil en la seule année de 1888. La 
jeunesse et les richesses naturelles du pays comptent certes 
pour beaucoup dans cette étonnante prospérité; mais la 
sage orientation révélée par l'administration impériale 
était due essentiellement à ceux qui avaient assumé la 
charge des affaires pubUques. 

Envisageons par exemple la question religieuse. Nous y 
découvrirons sans effort une évolution complète, depuis le 
traitement antilibéral qui pesait au début sur les cultes 
autres que le romain, — reUgion de l'État — ne permettant 
qu'aux églises catholiques l'aspect extérieur de temples et 
proscrivant les non-catholiques des fonctions poUtiques, 
jusqu'à la Séparation, que la Répubhque ne put réahser si 
heureusement que parce que l'Empire l'avait indirectement 
rendue possible par son zèle régahen. 

On a accusé ce régime d'être voltairien, et l'Empereur 
était, je crois, plutôt tiède en matière de foi et indifférent 
aux pratiques reUgieuses; mais ce que l'État chérissait 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 233^ 

par-dessus tout, c'était le vieil esprit royal hostile à l'ultra- 
montanisme. Nous avons assisté, pendant la monarchie 
brésilienne, à un spectacle qui semble bien étrange à la répu- 
blique dans sa neutralité confessionnelle : je veux dire le 
spectacle de deux évêques, éminents par leur intelligence 
et leurs vertus, tous deux rangés parmi les plus hautes 
figures de l'église nationale, arrêtés, traduits en justice et 
condamnés à la prison pour avoir, au cours d'une campagne 
entreprise contre la franc-maçonnerie, publié des bulles 
pontificales sans le placet de l'Empereur et méprisé l'auto- 
rité civile. Ce n'était sûiement pas une monarchie cléricale 
celle qui agissait de la sorte. 

En ce qui concerne la décentralisation, qui fut le mot 
d'ordre de toute l'opposition domestique contre l'Elmpire, 
celui-ci agit en effet de manière à fortifier la position 
du pouvoir central. La réaction conservatrice de 1837 avait 
été immédiatement suivie d'une loi interprétative de l'Acte 
Additionnel, dans le dessein de restreindre les attributions 
et surtout l'autorité des législatures provinciales créées 
pour donner satisfaction à l'instinct particulariste. Les 
voies ferrées et les Ugnes de navigation, raccourcissant 
les distances immenses, serviraient à bref délai et à la fois 
la cause de l'unité nationale et la suprématie d'un gouver- 
nement que les préoccupations économiques envahissaient 
chaque jour davantage, et qui tournait en conséquence 
toute son attention vers l'expansion de l'agiiculture et du 
commerce, l'essor de la colonisation et la mise en valeur des 
capitaux privés. 

L'apaisement des luttes poUtiques, closes sous leur forme 
révolutionnaire en 1848, permit la réaUsation de tout un 
large programme d'amélioration législative, financière, 
administrative, sociale, laquelle fut servie à souhait par 
un personnel recruté dans les rangs du Parlement et éduqué 
à l'école de la Uberté, tempérée par le sens de la réalité. 
Ce personnel à la tête des affaires publiques affirma, dans 
a variété individuelle de ses procédés, une grande unité de 



234 FORMATION HISTORIQUE 

vues et révéla sans exception parmi ses penonnages de 
premier plan une conception vraiment supérieure des néces- 
sités du progrès national. 

Je ne ferai pas défiler devant vous tous les principaux 
acteurs de ce mouvement qui a bien mérité de la patrie 
et de la culture universelle, et cela parce que vous auriez 
tôt fait d'oublier leurs noms et la contribution de chacun 
à l'œuvre commune. Les plus illustres furent : le marquis de 
Paranà, qui plus que tout autre remplaça les querelles de 
partis par les ([uestions d'administration; — le duc de 
Caxias, qui alternait le commandement de l'armée qu'il 
menait à l'extinction des révoltes civiles et au renversement 
des tyrans étrangers, avec la présidence de ministères 
dévoués à la paix ; — le marquis d'Olinda, à qui, dit Euclydes 
da Cunha, les fonctions de dernier Régent avaient prêté 
presque la majesté d'un roi; — Nabuco de Araujo, le réfor- 
mateur de la justice et du droit; — le vicomte de Rio Branco, 
qui régla comme diplomate les relations internationales 
si délicates avec les républiques voisines du Sud, et dirigea 
comme homme d'État une situation féconde en transforma- 
tions; — le vicomte d'Itaborahy, habile financier; — 
Zacharias de Gôes, dialecticien mordant et puissant tra- 
vailleur; — Saraiva, le libéral réfléchi qui assura au suffrage 
électoral pleine équité et pleine dignité; — le baron de 
Cotegipe, esprit satirique et clairvoyant, qui donna au trône 
les derniers conseils de prudence. 

Euclydes da Cunha, dans son étude intitulée De l'Indé- 
pendance à la République, que je vous ai plusieurs fois 
citée à cause de la pénétration de ses aperçus sous la forme 
agile et vibrante de son style si personnel, a décrit mieux 
que personne cette transition poUtique qui s'effectua après 
1850 et qui nous amena au tournant démocratique de 1860, 
suivi de la réorganisation, en 1870, du parti républicain. Le 
symptôme capital en fut la surnommée conciliation des par- 
tis en 1853, provoquée par la fatigue de l'élément au pou- 
voir — le terme fut employé au Parlement, — de même que 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 23S 

son expression décisive fut la loi électorale qui remplaça 
le suffrage de province par le suffrage d'arrondissement : 

« Ce qui avait eu lieu depuis 1822 avait été une conver- 
gence de forces. Au début, la dispersion révolutionnaire, 
l'idéal de l'indépendance, révolté ou épars en factions, des 
patrouilles sans nombre, mal enrégimentées, sous le prestige 
d'un prince. Ensuite, en 1831, la délimitation des éléments 
en lutte dans les trois partis définis de la Régence. Consé- 
cutivement, avec le réveil du prestige monarchique en 1837, 
une nouvelle concentration en deux partis uniques. Mais ce 
mouvement qui apparaît dans notre liistoire avec une 
rigueur de tracé géométrique, dans une composition méca- 
nique de forces, ce qu'il réfléchit de façon marquée, c'est 
la victoire des éléments conservateurs sur les éléments 
progressistes; un continuel amortissement du principe 
démocratique; une révolution triomphante qui graduelle- 
ment s'épuise et s'entrave, perdant dans une période de 
trente-quatre années, de 1822 à 1860, toute la vélocité du 
courant, jusqu'à finir par disparaître entièrement dans la 
vaste nappe des eaux dormantes de l'Empire. 

» Nous avions besoin pour cela de quelqu'un qui ne se 
laissât point éblouir par le tableau unique de l'ordre inau- 
guré, et qui fût à même, en sondant le sentiment du peuple, 
de réveiller peu à peu l'élément progressiste qui s'était 
enlisé dans la mare sanglante des révoltes malheureuses. Ce 
fut la mission du marquis de Paranà. Sous son influence se 
sont éteints les partis dont l'antagonisme exhalait depuis 
1848 la force dispersive de la haine, et ont apparu les partis 
formés par la force constructrice des idées. La conciiiaiinn 
fut encore l'absorption du parti libéral, épuisé, par fa puis- 
sante organisation conservatrice, mais la Ligue de 1862 fut 
déjà l'absorption de la majorité du parti conservateur 
scindé par le libéralisme revenu à la vie. 

» L'élection d'arrondissement en substituant aux an- 
ciennes influences historiques, surtout conser\'atrices, le 
prestige naissant des chefs ou influences régionales, répan- 



236 FORMATION HISTORIQUE 

(lait de fait sur tout le pays les responsabilités politiques. 
Ce serait réellement, suivant la phrase d'un journaliste de 
l'époque, le triomphe de la cause territoriale contre le 
retranchement an littoral du vieux régime. Les nouveaux 
élus allaient du moins traduire avec plus de fidélité la 
volonté du pays. Paranà marque un passage décisif de notre 
histoire constitutionnelle, tout en la centraHsant. Il ras- 
semble les énergies du passé et déchaîne celles de l'avenir. 
Deux époques se séparent à ce point culminant de l'Empire. 
Après lui on ne voit que la décadence continuelle du prin- 
cipe monarchique jusqu'en 1889, employant à la descente 
presque autant de temps qu'à la montée. La République 
avait jeté ses premiers fondements. Le principe démocra- 
tique renaissait bruyamment aux élections de 1860. • 

La marche du hbéraUsme fut dès ce moment résolue et 
agressive. Le parlementarisme, triomphant en 1830 sur les 
visées autocratiques de Dom Pedro I et tout-puissant 
pendant la Régence, se sentait amoindri depuis 1841 
(23 novembre) par le rétabUssement du Conseil d'État, 
création napoléonienne qui avait également surgi avec notre 
Empire et qui consistait en un corps consultatif auquel 
était confiée l'étude préUminaire, et l'on peut dire décisive, 
des projets de lois et de traités gouvernementaux. De même, 
les garanties individuelles, qui ne jouissent en aucun pays 
latin de l'ampleur et de la solennité qu'elles revêtent dans 
les communautés anglo-saxonnes, se trouvaient sévèrement 
atteintes par le code de procédure de la même année 1841 
(3 décembre), année qui marque l'apogée de la réaction 
conservatrice. 

Du reste, bien que la Constitution impériale eût stipulé 
nombre de libertés politiques et civiles, celles-ci, en pra- 
tique, n'étaient pas scrupuleusement respectées, surtout 
parce que l'ambiant social n'ofîrait pas avec elles une 
entière harmonie. Afin de corriger une licence qui éventuel- 
lement se dessinerait, telle que n'en supporterait point un 
pays de culture avancée, on devait compter sur des abus 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 237 

d'autorité qui auraient été également impossibles en un pays 
de franche et solide civilisation. 

Il manquait alors au Brésil, comme il y manque d'ailleurs 
aujourd'hui encore, un peuple vraiment conscient de ses 
droits et de ses devoirs. Le personnel politique s'agitait 
dans une sphère supérieure et fermée, quoique se réclamant 
à chaque pas de la souveraineté de ce peuple qui en réalité 
ne pouvait que se dérober à une intervention directe dans 
les problèmes du gouvernement, lesquels restaient à ses 
yeux des pages indéchiffrables. Le corps électoral, restreint 
comme il l'était, — représentatif par conséquent, comme ii 
apparaissait, — prenait cependant à nouveau l'habitude de 
se prononcer contre les tendances de l'autorité, et inaugurait 
définitivement le régime d'instabilité gouvernementale qui 
devait jeter le discrédit sur le système. « L'agitation de 
cette année décisive de 1860 — a écrit l'auteur de la syn- 
thèse politique plusieurs fois invoqué — se fit autour de 
trois noms qui, victorieux aux urnes, faisaient plus que 
ressusciter le parti libéral lentement détruit dans une lutte 
de quarante années : Francisco Octaviano, Théophile 
Ottoni, Saldanha Marinho. Le premier, un athénien des 
tropiques, rêveur et poète, resterait attaché à la légende 
historique du UbéraUsme. Le deuxième, dont le rôle fut de 
faire détoner l'expansion populaire par l'éloquence explo- 
sive, qui, dans la suite, le rendrait incompatible avec la 
lutte parlementaire, demeurerait à tout jamais équivoque, 
sous des traits d'insurgé. Le dernier faisait les premiers pas 
du long itinéraire qui le conduirait... à la République. » 

C'était là seulement que devait s'arrêter la transfor- 
mation de ce libéralisme. Le trône se vit graduellement 
assailli, même dans le plus strict exercice de ses préro- 
gatives, et les manifestations électorales, réfléchissant 
l'opinion de la classe dominante, donnaient raison à ceux 
qui s'écartaient de l'orthodoxie monarchique, s'écriant avec 
Francisco Octaviano « que l'Empire constitutionnel était 
le dernier hommage que l'hypocrisie rendait au siècle ». 



238 FORMATION HISTORIQUC 



Le gouvernement lui-même se défendait d'être courtisan; 
il n'afTicliait que l'indépendance de ses gestes et de ses 
attitudes. Les rangs parlementaires se peuplaient de fraîches 
recrues qui bafouaient les superstitions surannées des 
anciens et exigeaient d'autres sacriliccs à l'orabre de nou- 
veaux rites. Kt quand le vieil esprit conservateur fit mine de 
s'émouvoir et de combattre, soutenu par la couronne 
qu'effrayaient tant de symptômes d'insoumission, les forces 
enrôlées sous le drapeau libéral ripostèrent par le cri de : 
« Réforme ou Révolution I » : celle-là pour conjurer l'autre. 
Cela se passait en 1869, et en 1870 le parti républicain, 
armé pour la guerre — disons plutôt pour la propagande, 
vu que l'Empire, faisant appel tour à tour à l'énergie et à 
l'amnistie, avait clos le cycle révolutionnaire — publiait 
son manifeste du 3 décembre, deux mois après ravèoement 
de la troisième République en France. 

Rapprochez ces dates des deux liistoires : 1789, qui rap- 
pelle chez nous la conspiration de Minas-Gcraes ; 1830-1831, 
qui marque chez nous l'avènement du régime monarchique 
libéral, au moyen d'une transaction avec l'esprit républi- 
cain; 1848, qui dévoile chez nous la dernière convulsion de 
l'esprit xénophobe, dont l'élément portugais avait été la 
victime; 1870, qui marque chez nous l'organisation du 
parti répubUcain, victorieux en 1889, grâce à l'union avec 
l'élément militaire. 

Ce ne sont guère de simples coïncidences : ce sont les 
indices de l'influence considérable et parfois décisive 
exercée par votre évolution sur la nôtre. Ce sont d'abord 
les convoitises de la France des Valois qui stimulent la 
protection de notre territoire à peine découvert. C'est 
ensuite l'ambition toujours éveillée de la France des Bour- 
bons, constituant l'un des dangers qui maintiennent vivant 
l'instinct de défense de la métropole portugaise. C'est plus 
tard le renouveau de votre siècle philosophique par excel- 
lence, semant chez nous les idées de Uberté que la révolution 
américaine aidée par la France fit éclore. C'est enfin la 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 239 

France du xix® siècle, batailleuse et passionnée pour les 
progrès moraux, qui accompagne et pour ainsi dire oriente 
notre développement politique et social. 

Le libéralisme rajeuni de 1869 comprenait dans son pro- 
gramme, à côté de la réfoiine électorale que les libéraux 
réalisèrent en 1880, et de la réforme judiciaire dont la 
situation née de la réaction de 1841 rendait impérieux le 
correctif qu'elle reçut en 1871, la réforme majeure appelée 
en langage parlementaire : a de l'élément seruile », et que les 
conservateurs accompliraient bientôt, guidés par un chef 
éminent. 

L'abolition de l'esclavage fut le plus grave des problèmes 
que l'Empire eût à résoudre. Les intérêts agricoles, omni- 
potents dans un pays de cens limité à la prophète, se pro- 
nonçaient contre toute initiative philanthropique du gou- 
vernement, lequel de son côté devait chercher à ménager 
le zèle humanitaire de l'Angleterre, qui avait fait de l'enga- 
gement d'extinction de la traite des noirs la condition de 
reconnaissance de notre Indépendance. 

Le trafic des esclaves fut plus d'une fois reconnu illégal; 
mais une apathie intentionnelle agissait par inertie, et 
celle-ci provoqua de la part de l'Angleterre l'adoption 
en 1845 du fameux bill Aberdeen qui attribuait aux croi- 
seurs anglais, au nom du Parlement de Westminster, la 
faculté de capturer les bâtiments négriers dans nos eaux 
territoriales, et de soumettre le jugement des prises aux 
tribunaux britanniques. Les susceptibiUtés nationales ne 
pouvaient manquer de s'irriter de cette intromission qui 
déliait la souveraineté d'une nation, et qui amena d'abord 
des résultats contraires au but que l'on se proposait, puisque 
]'indignation générale, excitée par les négriers, se révéla de 
la façon la plus inattendue par une augmentation considé- 
rable du trafic. Le nombre d'Africains débarqués, qui en 
1840 avait été de 30.000, et en 1845 de moins de 20.000, 
s'éleva l'année après le bill Aberdeen à plus de 50.000; en 
1847, à 56.000; en l'année 1848, il atteignit même 60.000. 



240 FORMATION HISTORIQUE 

La leçon toutefois ne fut point perdue. En 1850 le trafic 
^tait définitivement aboli, l'Empereur ayant même déclaré 
qu'il préférait abdiquer plutôt (|ue de le voir subsister. 
Il avait suffi que le gouvernement y mît de la bonne 
volonté, ce qui veut dire de la vigueur dans la répression, 
pour que le nombre de nègres transporté descendît, en 1851, 
à 3.000; en 1852, à 700; et ainsi de suite, très rapidement, 
jusqu'à extinction complète de l'infâme commerce. 

Il n'était que naturel, dans une société où les préoccu- 
pations morales avaient leur place, où les principes chré- 
tiens étaient professés et où l'idéalisme comptait ses fer- 
vents, que l'esclavage lui-même fût abhorré, et nous avons 
vu que, déjà à la Constituante, les premières voix se firent 
entendre en faveur de son abolition. La richesse territoriale 
se basait néanmoins sur cette institution, et elle avait 
voix au chapitre, elle y avait même la plupart des voix. 
L'exemple des États-Unis, dont le gouvenicment n'avait 
fait jusqu'en 1861 que défendre et consolider la servitude 
noire, était de nature et de taille à soutenir chez nous ceux 
qui se refusaient à croire à l'avenir du travail Ubre. Ce fut la 
grande guerre de Sécession qui, au Brésil, donna l'essor aux 
projets de liberté de la race proscrite, faisant naître en 
même temps l'appréhension que le dénouement de cette 
crise sociale ne fût chez nous pareillement violent. 

Dans ses admirables Lettres du Solitaire, Tavares Bastos, 
un pubUciste aux aperçus osés, mort à la fleur de l'âge et 
<l\ù cependant remua chez nous plus d'idées qu'aucun 
autre, — des idées que le temps rendit victorieuses, — agitait 
dès lors, et il n'était pas seul à agir ainsi, la solution humani- 
taire qui devait fatalement s'imposer : « Bastiat, cet homme 
de cœur, écrivait-il, se plaignait de ce que les journaux 
importants en 1849 ne s'attachaient qu'à la poUtique 
militante et stérile des partis, et de ce qu'ils oubUaient de 
discuter les questions de fond, les questions sociales. 
J'adresse la même plainte à la presse et aux hommes de 
notre temps. Descendons, mon ami, aux couches les plus 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 241 

profondes. Pénétrons dans l'obscurité. Allumons une espé- 
rance dans le cœur de l'opprimé et faisons briller une 
lumière dans les ténèbres de son avenir... Et tout ne sera pas 
dit. Il y a encore, au-dessous de l'homme libre, l'homme 
esclave; au-dessous du misérable qui est la propriété d'un 
autre, le misérable Africain, libre seulement de nom... 
Lorsqu'on pénètre dans ces gloires pour ainsi dire souter- 
raines et qu'on descend dans ces mines de la misère, l'air 
manque aux poumons, et l'esprit semble s'envelopper d'un 
nuage épais de tristesse et de découragement. Mais accom- 
plissons notre mission. Conmiençons par le tableau qui 
semble le plus mélancolique : commençons par le sort des 
nègres... » 

Le rôle de l'Empereur dans l'évolution de la question 
abolitionniste fut d'un libéraUsme modéré, mais soutenu ; 
d'un opportunisme calculé de façon à accorder satisfaction 
aux exigences de la civilisation et en même temps à ne pas 
faire de tort au principe monarchique auprès des partis. 
Étant donné son caractère et ses principes, son aspiration 
personnelle ne pouvait s'empêcher d'être philanthropique, 
et au moyen de plusieurs actes non équivoques, il favorisa 
autant qu'il était en son pouvoir les progrès de l'idée : pro- 
grès constants d'ailleurs, car au Brésil le nombre était fort 
restreint — si tant est qu'ils existaient après un certain 
temps — de ceux qui, comme cela arrivait dans tout le sud 
des États-Unis, considéraient l'esclavage une institution 
devant être perpétuellement maintenue. 

Chez nous les manumissions étaient fréquentes; les socié- 
tés émancipatrices rivalisaient de zèle dans leur œuvre de 
rachat; des milliers d'affranchis s'enrôlèrent dans l'armée 
pendant la guerre du Paraguay, et les affranchissements 
même en masse ne peuvent être tenus pour rares, tels que 
ceux des nouveau-nés des 1,600 esclaves appartenant à 
l'Ordre des Bénédictins, de tous les esclaves des domaines 
impériaux, et, dans les derniers temps de l'esclavage, des 
esclaves sans exception de plusieurs des plus riches plan- 
ts 



212 FORMATION HISTORIQUE 



leurs, le mouvement s'étendant parfois à des provincct 
entières. De plus, la douceur qui est l'un des traits particu- 
liers du caractère national, dont l'énergie est moins dure 
et la sympathie plus humaine que celles d'autres peuples, 
rendait au Brésil le sort des esclaves moins rigoureux, de 
même que l'absence de préjugés de race rendait moins humi- 
liant celui des alTranchis. 

Le quart de la population du pays était encore composé 
d'esclaves quand, en 1865, l'abolition commença à figurer au 
nombre des réformes législatives possibles. Sa marche fut 
dès lors rapide, puisque, en 1888, les esclaves, dont le 
nombre était déjà réduit à 700.000 environ dans une popu- 
lation de quinze millions, devinrent complètement libres. 
Il y eut une véritable gradation dans les mesures adoptées : 
aucune transformation ne s'est jamais accomplie avec plus 
de précautions. 

On commença par la libération des nouveau-nés, ce qui 
faisait tarir la seconde des sources de l'esclavage — la 
première avait été tarie par l'abolition du trafic — et sup- 
primait une situation que Salles Torres Homem avait 
définie, au cours de l'un de ses plus lumineux discours au 
Sénat, comme « la piraterie exercée autour des berceaux, sur 
les eaux de la juridiction divine et sous les vues immédiates 
d'un peuple chrétien. Ces êtres ne vivent pas encore, s'excla- 
mait l'orateur : la poussière dont leurs corps seront formés 
flotte encore éparse sur la terre, l'esprit immortel qui doit 
les animer repose encore calme et libre au sein de la puis- 
sance créatrice, et déjà l'esclavagiste impie les condamne, 
les réclame comme sa propriété, les revendique au seuil du 
domaine de Dieu pour les précipiter dans l'enfer de l'escla- 
vage. » 

Cette loi — connue sous le nom de « liberté du ventre ■ 
— fut approuvée en 1871, après une orageuse campagne 
parlementaire de cinq mois, à laquelle le vicomte de Rio 
Branco, chef d'un cabinet conservateur, tint courageuse- 
ment tête, parvenant à mener à bout l'initiative prise par 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 243 

le marquis de Sâo Vicente, auteur du projet primitif, étudié 
et accepté par le Conseil d'État. La réforme était complétée 
par l'afTectation de certains impôts à l'affranchissement 
graduel des esclaves adultes et par la facilité pour l'esclave 
de se racheter lui-même au moyen de son propre pécule. 

A Joaquim Nabuco revient l'honneur d'avoir présenté à 
la Chambre des Députés, en 1879, sinon le premier projet 
d'abolition totale fixée pour le premier janvier 1890, du 
moins celui qui, repoussé par le Ministère et par la majo- 
rité, quoique tous deux de couleur Ubérale, reçut toutefois 
la faveur générale et fut le point de départ d'une agita- 
tion de l'opinion, si sérieuse qu'elle absorba toutes les 
autres questions. La liberté des esclaves âgés de soixante 
ans, associée à un tarif de la valeur des esclaves décrois- 
sant avec les années, fut la mesure de transaction votée 
en 1885 pour aboutir à l'émancipation absolue décrétée 
le 13 mai 1888. Joaquim Nabuco pouvait alors s'écrier 
avec juste raison à la tribune de la Chambre : « La géné- 
ration actuelle n'a jamaisconnu une émotion aussi puissante. 
Pour en retrouver une semblable, il faut remonter jusqu'à 
celle qu'éprouvèrent nos pères à la proclamation de l'Indé- 
pendance. Pour nous. Brésiliens, 1888 sera une date plus 
considérable que 1789 pour la France. Pour nous, c'est 
littéralement une nouvelle patrie qui commence 1 • 

La circonstance surtout à retenir et dont l'importance 
ne vous échappera pas, autant dire son influence sur la 
formation historique de notre nationalité, est celle que 
M. Victor Schœlcher, votre généreux abolitionniste, a 
signalée en disant que le Brésil avait, heureusement pour 
lui, échappé à la fatalité connue, par laquelle a les voies 
du progrès social ont été très souvent ensanglantées par la 
résistance qu'il rencontre ». L'abolition de l'esclavage s'est 
en effet réalisée de la façon la plus pacifique, comme devait 
se réaliser, une année après, le changement de régime. 

Pendant les vingt années qui s'écoulèrent de 1869 à 1889, 
et qui furent la période la plus trouble de notre histoire, au 



244 FORMATION HISTORIQUE 



point de vue des idées qui se heurtaient et se confondaient, 
leur choc n'ayant plus lieu seulement aux réunions publi- 
ques mais en plein Parlement, l'Empire et la République 
se trouvèrent face à face, disposés l'un et l'autre à une 
rencontre définitive, pour laquelle ils devaient se servir 
des armes si variées qu'était en état de leur fournir l'arsenal 
de la propagande par la presse, par la tribune et par l'école. 
Euclydes da Cunha a fort bien condensé ce moment 
historique dans le passage suivant : « La nouvelle pensée 
politique, dénuée de caractère et mal attachée aux ten- 
dances séparatistes des rébellions incohérentes qui se sont 
produites jusqu'en 1817; inopportune en 1822 et en 1831, 
parce qu'elle contrariait l'intérêt majeur de l'unité de la 
patrie; repoussée de 1837 à 1848, parce que l'action exclu- 
sive de la force centripète de la royauté se rendra encore 
indispensable; enveloppant d'une façon imperceptible, 
jusqu'à l'étouffer, l'idée de séparation, grâce à laquelle la 
nouvelle pensée épousa au moment de la trêve des partis, 
de 1853 à 1858, les ressentiments répandus par tout le pays; 
rejaillissant enfin par la violente poussée de 1862, qu'une 
guerre étrangère adoucit en déviant le cours des préoccu- 
pations nationales : cette pensée politique s'imposait 
en 1870, après tant de vicissitudes. Elle possédait, pour 
vaincre, la force des nouvelles aspirations sociales.si vigou- 
reuses qu'elles se reflétaient dans les partis dynastiques 
eux-mêmes, tranchés en des dissidences qui se battaient 
jusqu'au sang, sans épargner aucunement leurs coups à la 
personnalité impériale. » 

L'institution monarchique se sentait, au contraire, 
épuisée et surtout abandonnée dans ce milieu. Les éléments 
sur lesquels elle pouvait compter non seulement lui fai- 
saient défaut, mais encore ne cessaient d'invoquer leurs 
motifs et d'exposer leurs plaintes. Ainsi, l'Église se procla- 
mait atteinte dans ses libertés essentielles. La surveil- 
lance de l'État, qualifiée de despotisme, l'offensait. — 
«Liberté, donnez la liberté à l'Église de Jésus-Christ, s'écriait 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 245 



l'évêque de Para. Elle ne vous asservit pas; elle ne vous 
contraint pas; elle vous laisse suivre vos doctrines réga- 
liennes ou n'importe quelles autres doctrines ou sectes que 
vous voudrez embrasser. Mais laissez-la aussi se gouverner 
librement selon ses lois. « En d'autres termes, c'était la 
Séparation que le prélat réclamait et que l'Empire refusait, 
jaloux de son autorité. 

L'armée se sentait, de son côté, négligée, et se disait 
amoindrie. La guerre du Paraguay l'avait dotée des gloires 
militaires dont elle éprouvait auparavant le besoin, et qui 
servirent à rendre plus hostile son attitude envers le trône, 
occupé par un prince au tempérament bien plus bourgeois 
que guerrier, quand l'incompatibilité se révéla soudain plus 
aiguë : la même incompatibilité qui s'était déjà dessinée 
en 1831, et à laquelle la Régence avait paré, tâchant 
de rendre l'armée moins irréconciliable avec l'esprit civil 
du régime politique au Brésil. Cette mésintelligence et le 
discrédit qui en un certain sens rejaillit sur nous, pour nous 
être mesurés jusqu'à l'écrasement du système dominant 
au Paraguay, chez un adversaire dont l'exiguïté du terri- 
toire et des ressources paraissait disproportionnée à notre 
grandeur et à notre richesse, furent les deux conséquences 
désastreuses de la campagne étrangère. 

La question militaire se précisa et s'envenima par des 
réclamations de classe et des démêlés avec les autorités 
civiles, d'où le prestige du gouvernement sortit égratigné, 
selon l'aveu un peu cynique fait au Sénat par un président 
du Conseil à l'esprit satirique et à la vision prophétique. 
Quand aux derniers jours de l'esclavage, l'armée se refusa 
à poursuivre les esclaves qui, à Saint-Paul et à Rio de 
Janeiro, obéissant aux conseils des agitateurs abolitionnistes, 
abandonnaient en masses les plantations, — le principe 
indispensable de l'obéissance en reçut une telle atteinte, 
que la confiance fut dès ce jour ébranlée dans le soutien que 
la force publique prêterait désormais à la couronne menacée 
de toutes parts. 

10. 



246 FORMATION HISTORIQUB 

Au cours de leur propagande, les al)olitioniii8tes rqnro- 
chaient au souverain sa liédeur, sa protection déguisée det 
intérêts ultra-conservateurs, et ils le menaçaient des repré- 
sailles du sentiment libéral révolté. Après l'abolition, — une 
partie politique où la couronne mit comme enjeu sa propre 
existence, — les planteurs à qui leur état de fortune défendait 
de parader comme des abolitionnistes malgré eux, tournèrent 
contre le trône leur âpre ressentiment de gens déçus, et le 
rendirent responsable de leur ruine. Les rangs des républi- 
cains s'accrurent de tous ces désillusionnés qui jusqu'alors 
avaient cru trouver dans le gouvernement une protection 
efticace, et à qui avait été injustement refusée l'aumône 
d'une indemnité comme celle qui, aux colonies françaises 
et anglaises, avait permis aux planteurs de s'adapter aux 
nouvelles conditions de travail. 

Il ne faut pas oublier qu'une moitié du pays soufîrait 
plus que l'autre d'un tel abandon. Le Nord traversait une 
crise économique déterminée par la baisse de prix du sucre, 
et c'est là exactement la région du Brésil où, par la nature 
du climat tropical, l'émigration blanche aurait plus de peine 
à prospérer. Dans le Sud, un large courant de colons euro- 
péens se dessina aussitôt, attiré par les prix élevés du café 
et permettant à l'agriculture locale de s'affranchir de 
l'embarras résultant du manque de travailleurs. 

A un seul point de vue peut-être, l'Empereur n'a pas 
été le souverain le plus convenable au Brésil pendant la 
période d'expansion consécutive à la solution en somme 
très heureuse — malgré le côté peu riant que je viens 
de vous signaler, c'est-à-dire l'appauvrissement de nombre 
de propriétaires agricoles, — de cette crise économique et 
sociale qui pesait depuis l'Indépendance sur l'avenir du 
pays. 

Très épris de progrès moral, Dom Pedro II était moins 
fervent à l'égard du progrès matériel. Certes, il était 
convaincu de la nécessité de ce progrès matériel, et même il 
l'encourageait; mais il ne se montrait pas suffisamment 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 247 

d'accord, à ce que l'on prétend, — car quant à moi, je 
n'aurais garde de lui en faire le reproche — avec l'esprit 
positif de son époque, et moins encore disposé à encourager 
les appétits de fortune qu'il sentait latents autour de lui. 
Personnellement ennemi du luxe, enclin à préférer la 
compagnie des gens intelligents, quoique peu fortunés, à celle 
des parvenus de la richesse, et des médiocrités sans rafline- 
ments intellectuels, comment pouvait-il témoigner de la 
sympathie pour ceux qui ne rêvaient que transformations 
et opulences? 

Sa défiance était si grande à l'égard de ces brusques 
changements à vue impliquant le reniement des traditions 
nationales, qu'elle en arrivait à lui inspirer une répulsion 
invincible pour une colonisation trop abondante qui eût pu 
amener le danger d'étouffer le caractère du Brésil ancien, 
du Brésil historique qui avait été le domaine de ses ancêtres 
et la patrie de sa dynastie. Ce fut, je crois, le seul aspect 
chez lui d'un sentiment de caste, ou plutôt d'un orgueil de 
rang, et encore, ce n'était au fond qu'un traditionaUsme 
peu égoïste et, par le fait, supérieur. Dom Pedro II, nonobs- 
tant ses façons démocratiques, tenait au Brésil prolon- 
gement du passé, à un Brésil fortifié par la défense cons- 
ciente de ses gloires et par la vibration ininterrompue de 
ses douleurs. 

La trop grande affluence d'émigrants, dont l'assimila- 
tion, eu égard à leur diversité de langues et de races, 
serait devenue à ses yeux forcément impraticable, le 
préoccupait comme un mal à éviter, au lieu de lui appa- 
raître comme un bien à souhaiter. Le pays, cependant, 
éprouvait le besoin d'une expansion qui, à tort ou à raison, 
semblait, à ceux qui pouvaient en juger, peu en harmonie 
avec le système dominant. L'expansion elle-même ne fai- 
sait certes pas défaut ; mais on lui désirait plus d'am- 
pleur dans les plans, plus de réalisme dans les desseins 
et moins d'entraves dans la moralité. 

L'action du pouvoir exécutif, lequel avait jusqu'alors 



248 FORMATION HISTORIQUE 

contrebalancé par sa vigueur les tendances du Parlement, 
s'était entre-temps ralenti par l'effet des successives infir- 
mités du souverain que l'on devinait incapable de prêter 
désormais aux affaires son ancienne et inlassable activité. 
Grâce à ces motifs, le personnel politique s'était fait scep- 
tique et hésitant dans sa fidélité aux institutions. On a dû 
s'en apercevoir par le chœur d'adhésions qui salua la 
République. 

L'éloquence politique elle-même se ressentait du change- 
ment. Le temps était passé des luttes bien réglées de la 
tribune. Ce qu'on avait vu surgir et dominer à leur place, 
c'est ce qu'Euclydes da Cunha dépeint si bien comme une 
éloquence presque sauvage dans sa superbe rudesse, dans 
l'énergie nouvelle avec laquelle elle revendiquait les droits 
populaires, dans ses rébellions de formes et dans ses 
grandes témérités de jugements. Silveira Martins, écrit-il, 
redressait à l'improviste sa stature athlétique de Danton. 

A entendre ceux qui l'attaquaient, aux approches de 
1889 — et très peu se souciaient de le défendre — l'Empire 
n'offrait plus qu'un ramassis de fautes. Ses libertés n'avaient 
jamais été supprimées : on ne pouvait donc en sentir le 
manque. On allait jusqu'à rabaisser les succès militaires par 
lesquels le second règne avait cru effacer les revers du 
premier. Beaucoup discutaient la sagesse de nos constantes 
interventions diplomatiques et armées à Montevideo, la 
justice de notre ingérence pointilleuse et irritante dans les 
affaires politiques de la région du La Plata, l'équité de la 
protection si belliqueuse accordée aux intérêts de nos natio- 
naux. Une des premières idées mises en avant lors de l'avè- 
nement du nouveau régime fut la restitution des trophées 
de guerre du Paraguay, et si l'idée ne fut pas réalisée, la 
raison en est que les débuts de la RépubUque ont été eux- 
mêmes militaires, et que le sentiment des ofTiciers non imbus 
des doctrines positivistes, si en faveur dans l'armée, je veux 
dire dans les corps savants d'officiers, ne pouvait qu'être 
hostile à ce désaveu. L'armée devint ainsi instinctivement 



DE LA NATIONALITÉ BRÉSILIENNE 249 

l'agent conservateur que réclamait la continuité des tradi- 
tions nationales quand tout s'effondrait autour du trône, 
quand l'Église, la propriété, le savoir se refusaient à le 
soutenir au prix du moindre sacrifice. 



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La chaire des études brésiliennes, fondée à l'Université 
de Paris le 2 novembre 1910 et due à V initiative de V Union 
Scolaire franco- pauliste, affdiée au Groupement des Univer- 
sités et Grandes Écoles de France pour les relations avec 
V Amérique Latine, fut inaugurée par ce cours historique, 
en douze leçons, professé à la Faculté des Lettres (amphi- 
théâtre Turgot) du 15 mars au 6 mai 1911, M. Alfred Croiset 
étant doyen de la Faculté et M. Louis Liard, vice-recteur de 
V Académie de Paris, 



Chartres. — Imp. Ed. Garnier. 123-5-11. 



University of Toronto 
library 



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DO NOT 

REMOVE 

THE 

GARD 

FROM 

THIS 

POCKET 




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