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Full text of "France et Chine. Vie publique et privée des Chinois anciens et modernes; passé et avenir de la France dans l'Extrême Orient"

ï: 









X 




FRANCE ET CHINE 






PAIÏIS. TYPOGRAPHIE DE HENRI PLOW 

IMPRIME D H DE l'kmPE II E D R 

RUE GAR ANC 1ERE, 8 



FRANCE ET CHINE 



VIE PUBLIQUE ET PRIVEE 



i > i : s 



CHINOIS ANCIENS ET MODERNES 

PASSÉ ET AVENIR 

DE 

LA FRANCE DAMS L'EXTRÊME ORIENT 



INSTITUTIONS POLITIQUES, SOCIALES, CIVILES. RELIGIEUSES ET MILITAIRES 

DE LA CHINE. MOEURS ET COUTUMES 

PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE, SCIENCES ET ARTS, INDUSTRIE ET COMMERCE 

AGRICULTURE ET PRODUCTIONS NATURELLES 

ACTION RELIGIEUSE, DIPLOMATIQUE ET MILITAIRE DE LA FRANCE EN CHINE 

SON INFLUENCE CIVILISATRICE 

SON AVENIR POLITIQUE ET COMMERCIAL DANS L'EXTREME ORIENT 



Pau VI. 0. GIRARD 

A .\ ( Il;.\ CURÉ ET TÉMOIN SYNODAL DE SAINT-PAUL 
MX ÎLKS M A SC AR KIGN K S 



TOME SECOND 



• TTfrnr'asgS'S feS-s3i l 



PARIS 

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET e 

BOULEVARD SAINT-GERMAIN. 77 

1869 

Droits fl*' traduction et de reproduction réservés. 






51 

t.l 




1 10 4 7 5 6 



FRANCE ET CHINE 



VIE PUBLIQUE ET PRIVEE 



DES 



CHINOIS AMIENS ET MODERNES 



PASSE ET AVENIR 



DE 



LA FRANGE DANS L'EXTRÊME ORIENT. 



MOEURS ET COUTUMES. 



CHAPITRE XIV. 

INTÉRIEUR DES CHINOIS. REPAS, ALIMENTS, BOISSONS. 

Intérieur et usages domestiques des Chinois : habitations chinoises. 

— Description d'une maison chinoise. — Disposition générale des 
bâtiments; les cours et leur destination; principal corps de logis; 
disposition et destination particulière des appartements. — Un 
salon chinois; décors et ameublements. — Soins du propreté. 

— Curieux usages. — Une chambre à coucher. — Lits des Chi- 
nois. — Simplicité et opulence. — Le cabinet de travail. — 
Singulier étonnement des Chinois au sujet des maisons euro- 
péennes. — Curieuse appréciation de l'empereur Kang-hi. — 
Jardins chinois et leur beauté. — Véritable origine des jardins 
anglais. 

Il ne suffit pas, pour bien connaître un peuple, 
de le considérer uniquement dans sa vie publique ; 
il faut encore le voir dans sa vie privôe, et, dans 



ii. 






• 



I 






2 CHAPITRE QUATORZIÈME. 

ce but, s'asseoir en quelque sorte à son foyer, afin 
d'y étudier de plus près ses mœurs , ses coutumes , 
ses usages particuliers, et jusqu'à ses sentiments 
les plus intimes : les habitudes de la vie ordinaire 
et les actes de chaque jour, expression manifeste 
du caractère individuel, ne le sont- ils pas, sou- 
vent aussi, du caractère national ? 

Si donc le lecteur n'a pas crainte de se faire trop 
Chinois, nous l'invitons à nous suivre dans la nou- 
velle exploration qui a sollicité nos recherches ; nous 
espérons, sans l'obliger d'entreprendre lui-même 
le long et périlleux voyage de France en Chine , lui 
montrer dans leur vrai jour toutes les particula- 
rités dignes d'attention dont se constitue la vie 
intime et privée des lointains habitants du Céleste 

Empire. 

Nous commencerons cette étude par la descrip- 
tion des demeures chinoises et des usages et céré- 
monies dont elles sont le lieu particulier. 

La première observation qui frappe tout à abord 
le visiteur européen, à l'aspect des maisons chi- 
noises, c'est leur grande ressemblance avec les mai- 
sons romaines découvertes sous les cendres et les 
scories de Pompéi : sauf quelques différences d'une 
importance secondaire, la disposition générale des 
unes et des autres est, en effet, à peu près la même. 
Les maisons chinoises n'ont ordinairement qu'un 
rez-de-chaussée, et sont presque toujours situées 
entre cour et jardin. Les habitations des princes, 
des principaux mandarins, des personnes riches, 
renferment jusqu'à cinq avant-cours, séparées entre 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 3 

elles par un grand corps de logis, qu'on traverse 
par trois portes donnant accès à l'intérieur; celle 
du milieu sert de porte d'honneur; elle est toujours 
plus grande que les deux autres ; des lions de 
marbre en décorent ordinairement les côtés. Deux 
rangées de constructions, adossées aux murs de 
clôture, relient en outre ces divers bâtiments entre 
eux. Les demeures des particuliers de condition in- 
férieure, si elles n'ont pas la même étendue ni 
le même nombre de cours, sont toujours cependant 
plus ou moins disposées d'une manière à peu près 
semblable. 

Les cours qui précèdent les maisons chinoises se 
succèdent du sud au nord; la façade principale du 
logis se trouve ainsi toujours exposée au midi , 
orientation préférée des Chinois. Ces cours ab- 
sorbent à elles seules plus de la moitié du terrain 
destiné aux constructions, et renferment divers or- 
nements en rapport avec la fortune ou le goût du 
propriétaire du lieu. A l'extrémité de chacune il 
existe presque toujours un bassin d'eau où jouent 
en nageant des poissons dorés ; au milieu de ce bas- 
sin s'élève un rocher artificiel couvert d'arbustes 
et de diverses espèces de plantes soigneusement 
cultivées. Au centre de la cour est placé, sur un 
socle de moyenne hauteur, un grand vase de por- 
celaine ; on y cultive les plantes les plus belles : la 
pivoine et le lien-hoa, fleurs tant aimées des Chi- 
nois, y étalent leurs brillantes corolles; alentour et 
le long des appartements on voit, distribués avec 
art et symétrie , une infinité d'autres vases égale- 

1. 



4 CHAPITRE QUATORZIÈME. 

ment ornés de fleurs aux couleurs les plus variées, 
aux parfums les plus suaves; dans les angles, des 
touffes d'arbrisseaux, de la vigne ou des bambous 
forment, de leur côté, les plus gracieux berceaux 
de verdure. En Chine, on apprécie la magnificence 
des habitations en raison de la superficie du ter- 
rain qu'elles couvrent et du nombre des cours et 
des bâtiments divers quelles renferment. Bien sou- 
vent même on a recours à d'ingénieux stratagèmes 
pour faire paraître J'enclos plus vaste qu'il ne lest 
réellement. Dans ce dessein, on pratique une foule 
de passages tortueux ou de galeries formées de 
treillis du meilleur goût qu'il soit possible d'ima- 
giner. 

Le corps de logis placé au fond de la dernière 
cour est toujours le plus remarquable, et constitue 
à proprement parler la véritable maison de maître. 
11 consiste en plusieurs appartements, dont chacun 
est approprié à une destination particulière. Toutes 
les maisons de quelque importance ont toujours 
trois portes d'entrée. Celle du milieu s'ouvre dans 
les grandes occasions, ou pour recevoir des hôtes 
illustres, tandis que les deux autres, plus petites, 
servent pour tous les jours. Les principales pièces, 
autour desquelles sont disposés les appartements 
particuliers, se composent ordinairement d'un ou 
de deux salons de compagnie communiquant en- 
semble; le plus éloigné, considéré comme la pièce 
d'honneur, sert aussi de salle à manger. Cette 
pièce, quand elle n'est pas suivie d'autres appar- 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. ."> 

tements, donne immédiatement sur le jardin, et 
souvent n'est fermée que de trois côtés; on ne la 
clôt que l'hiver au moyen d'un treillis de bambou , 
dont les intervalles sont remplis par des écailles 
d'huîtres amincies et rendues assez transparentes 
pour servir de vitres. Les portes et les fenêtres 
donnant sur la cour sont presque toujours ouvertes, 
mais on les garnit de lien-tsé ou stores, qu'on 
abaisse à volonté pour se garantir de la pluie ou des 
ardeurs du soleil. 

La décoration et l'ameublement d'un salon chi- 
nois ne manquent ni d'élégance ni de richesse. Au 
lieu de boiseries ou de tapisseries, on fait usage, 
pour orner les murs, de riches tentures de satin 
blanc, sur lesquelles sont peints des oiseaux , des 
fleurs, des paysages, ou écrits en gros caractères 
d'azur des distiques, des sentences morales, des 
proverbes tirés des livres des plus célèbres philo- 
sophes. On se contente, pour les demeures mo- 
destes, de blanchir simplement les murs ou de les 
tapisser avec du papier. 

Les Chinois, dont le goût prononcé pour la sy- 
métrie est si justement remarqué, affectent presque 
de s'en départir dans leur ameublement pour une 
sorte de désordre régulier : beau désordre, il est 
vrai , que l'on dit être partout un effet de l'art. 
Leurs salons sont pleins de meubles et d'objets de 
tout genre : on y trouve des tables, des guéridons, 
des paravents, des fauteuils et des chaises, dont, 
seuls peut-être parmi tous les peuples de l'Asie, 
ils font usage comme en Europe; on remarque, 



6 CHAPITRE QUATORZIÈME. 

placés çà et là sur les tables, mille objets antiques, 
chefs-d'œuvre de leur industrie nationale ou pro- 
ductions de l'art étranger; on y voit surtout, jetés 
comme à profusion, dos vases de leur belle et riche 
porcelaine, qu'on a surpassée en Europe par les 
formes et les ornements, et qu'on ne peut égaler 
à d'autres égards. Les guéridons sont couverts de 
jattes pleines de fruits odoriférants, de vases gar- 
nis d'arbrisseaux de corail, de globes de verre pleins 
d'eau avec des petits poissons dorés : c'est un pêle- 
mêle aussi charmant que varié. La plupart des 
meubles sont de bois de rose et d'ébène, ou tout 
brillants de ce beau vernis de la Chine, si transpa- 
rent qu'il laisse apercevoir toutes les veines du 
bois, et d'un poli si pur qu'il réfléchit les objets 
comme une glace. Au nombre des principaux or- 
nements d'un salon chinois, il importe de men- 
tionner, malgré les candélabres de formes variées 
qu'il renferme, les indispensables lanternes de soie 
peinte, de corne diaphane ou de papier historié, 
suspendues au plafond en guise de lustres. 

Les meubles précieux et tous les mille objets dé- 
licats et riches qui font l'ornement d'un salon chi- 
nois, exigent des soins particuliers d'entretien, dont 
la fréquence n'est point connue ailleurs comme en 
Chine. Les grandes sécheresses qui, pendant une 
partie de l'année, régnent dans cette lointaine ré- 
gion du globe, sont ordinairement cause que les 
moindres vents y élèvent et tiennent suspendus 
dans l'air des nuages d'une poussière fine et im- 
palpable qui se répand partout et pénètre jusque 






MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 7 

dans les appartements les mieux fermés. La né- 
cessité de parer à cet inconvénient a forcé les 
Chinois d'être continuellement armés de petits 
instruments ou balais de plumes pour épousseter 
et nettoyer les meubles des appartements. Presque 
partout les maîtres eux-mêmes se sont attribué 
ces soins de propreté, devenus pour eux une sorte 
d'amusement : les femmes dans leur apparte- 
ment, le lettré dans son cabinet, le mandarin, 
l'homme d'Etat, l'empereur lui-même, font habi- 
tuellement usage du « plumail » , de sorte que ces lé- 
gers ustensiles, d'abord instruments nécessaires de 
propreté , se sont insensiblement transformés en de 
très-jolis petits meubles de salon, véritables objets 
d'art, aussi variés par leurs formes que par la ma- 
tière dont ils sont faits. Il n'est pas jusqu'à la ma- 
nière de les agiter avec grâce que le goût chinois 
n'ait trouvé le moyen de réduire en préceptes. 

Si, désireux de parcourir les unes après les autres 
les pièces dont se compose l'intérieur d'une maison 
chinoise, nous passons du salon à l'une des cham- 
bres à coucher, nous y constaterons, à première 
vue, que le lit est tout naturellement la pièce prin- 
cipale de l'ameublement, et par la magnificence ou 
la simplicité de ce meuble nous pourrons de suite 
juger de l'opulence ou de la médiocrité qui règne 
au logis. Chez les gens riches ce meuble est souvent 
d'un luxe extraordinaire, fait de bois précieux, ou 
bien en ouvrage de laque, ou doré. Pendant l'hiver, 
on le garnit de rideaux d'un double satin, et en été, 
de rideaux de satin blanc semé de figures d'oiseaux 



8 CHAPITRE QUATORZIÈME. 

et d'arbustes, ou de fleurs d'or: ces riches courtines 
sont souvent remplacées par une simple gaze très- 
fine, dont la double utilité est de garantir des 
moustiques et de laisser à l'air un libre passage. 
Une large bande de satin, ornée de dessins, re- 
couvre tout autour le haut des rideaux, et sert de 
couronnement à ces lits. Chez les gens de condi- 
tion moins fortunée, deux ou trois planches, deux 
bancs ou tréteaux, sur lesquels on les pose, une pail- 
lasse et quelques bâtons de bambou pour étendre 
des rideaux de toile, constituent tout le lit du com- 
mun des Chinois. Dans les provinces septentrio- 
nales, les personnes du peuple couchent sur un lit 
de briques, qu'on réchauffe au moyen d'un petit 
fourneau construit tout auprès, et qui sert aussi à 
faire cuire les aliments, chauffer le thé et le vin. 
Le jour venu , ce lit singulier est débarrassé des 
objets de nuit, recouvert de tapis ou de nattes, et 
devient un vaste canapé, sur lequel toute la famille 
s'assied et travaille. 

Près de la principale chambre à coucher, on 
trouve ordinairement dans toutes les maisons chi- 
noises de quelque importance le cabinet destiné au 
travail ou aux affaires. On y remarque, comme 
meuble principal, un bureau placé près de la fe- 
nêtre, sur lequel sont disposés et rangés avec ordre 
les pinceaux et les autres ustensiles pour écrire, 
avec l'indispensable abaque, dont les Chinois font 
usage pour leurs calculs. Des chaises, des tables, 
des lits de repos, des serre-papiers, des tablettes 
chargées de livres complètent l'ameublement. 



♦. 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 

Quoique les maisons chinoises, en général, ne 
soient composées que d'un rez-de-chaussée, au 
sein des villes cependant, où l'espace est toujours 
précieux, les maisons et les boutiques de la plupart 
des habitants ont un étage au-dessus du rez-de- 
chaussée, et souvent, sur le toit, une plate-forme 
en bois destinée à faire sécher les marchandises, 
ou à tenir lieu de terrasse pour prendre le frais 
dans les soirées chaudes. Les Chinois ne voient 
pas sans étonnement les estampes qui représentent 
nos villes, nos places et les hauts édifices qui s'é- 
lèvent alentour. Ces grands corps de bâtiments, 
ces gigantesques pavillons qui les accompagnent, 
les épouvantent. Ils regardent nos rues comme des 
chemins creusés à travers d'affreuses montagnes, 
et nos maisons de cinq et six étages comme des 
rochers à perte de vue, percés de trous faits pour 
servir plutôt de repaire à des animaux féroces ou 
à des oiseaux de proie , que de demeure à des 
êtres humains. Le célèbre Kang-hi lui-même, un 
des empereurs les plus éclairés qu'ait eus la Chine, 
disait en voyant les plans de nos maisons euro- 
péennes : « Il faut que l'Europe soit un pays bien 
petit et bien misérable, puisqu'on n'y a pas assez 
de terrain pour étendre les villes et qu'on est 
obligé d'y bâtir en l'air. » On ne saurait être, en 
vérité , ni plus Tartare ni plus Chinois ! Mais ef- 
fectivement, quelle autre idée pouvait avoir, au 
sujet des barbares de l'Occident et de leurs régions 
inconnues, le « Fils du Ciel », empereur de l'im- 
mense et vaste Empire du Milieu? 



10 CHAPITRE QUATORZIÈME. 

Toute habitation chinoise quelque peu aristocra- 
tique possède toujours derrière la maison propre- 
ment dite un jardin d'agrément orné de rochers 
artificiels, de grottes et de toutes sortes d'ouvrages 
charmants, en rapport avec l'étendue du terrain ou 
la richesse du propriétaire. On voit quelques-uns 
de ces jardins avoir toutes les proportions d'un 
vaste parc : on y trouve des bois, des lacs, des col- 
lines, des rochers naturels ou factices; des routes 
irrégulièrement percées , conduisant à des points 
de vue différents et toujours variés; des accidents 
de toute espèce, des palais, des chaumières, des 
labyrinthes, etc. On y élève, dans des enclos, 
des cerfs , des daims et quelques autres bêtes 
fauves; les poissons et les oiseaux de rivière y sont 
nourris dans des viviers, où croît le nelumbium, 
lotus sacré des Chinois, au milieu de mille autres 
plantes aquatiques. C'est, en un mot, le « jardin 
anglais » dans toute sa splendeur : les insulaires 
d'outre-Manche en ont pris le modèle en Chine, et. 
nous les avons imités. Tant il est vrai qu'il n'y a 
rien absolument de bien nouveau sous le soleil ! 
Les habitants du Céleste Empire, longtemps avant 
les fils d'Albion, ont recherché les agréments et 
pratiqué le confort de la vie : c'est le propre de 
tout peuple, baptisé ou non, de donner ainsi, dans 
ses aspirations, une part, toujours trop prépon- 
dérante, à la matière et au culte du bien-être cor- 
porel, dès qu'il a laissé prévaloir cliez lui les maximes 
grossières du sensualisme païen. 






MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 11 



§ IL 

Repas des Chinois. — Ancien fioût des Chinois pour les festins. 

— Réforme salutaire. — Un dîner chinois. — Solennité de l'in- 
vitation. — La « civilité chinoise », ses préceptes rigides et ses cho- 
quantes permissions. — La salle à manger. — Tables et couvert. 

— Les bâtonnets. — Ordre et cérémonial du dîner. — Musiciens 
et comédiens. — Art culinaire des Chinois. — Toasts et dessert. 

— Départ des convives. 

La table et les festins, où se révèlent si facile- 
ment le caractère, les qualités ou les défauts des 
individus, sont également propices à l'étude qu'on 
désire faire des mœurs et des habitudes intimes 
d'un peuple. Les Chinois, auxquels la nature a 
donné des goûts hospitaliers , et que leur cérémo- 
nial a rendus si polis, sont faits pour devenir, sous 
ce rapport, l'objet d'intéressantes observations. 

Avant la conquête tartare, le peuple chinois était 
grandement amateur du luxe des festins; il recher- 
chait avec plaisir les repas de société, courait avec 
empressement à toutes les coteries de bonne chère 
et se plaisait fort à en prolonger les assises bien 
avant dans la nuit. La politique des nouveaux 
maîtres de la Chine parvint peu à peu à faire 
prendre à cet égard une nouvelle direction aux 
mœurs publiques, et à rendre plus rares les festins 
de luxe et toutes les réunions qui n'ont pour but 
que le plaisir et l'amusement. Il n'en existe pas 
moins encore des circonstances où les Chinois 
aiment à faire revivre les splendeurs du passé et à 
étaler sur leurs tables la prodigalité des mets : ils 
savent alors retrouver à merveille toutes les antiques 



12 CHAPITRE QUATORZIÈME. 

habitudes de la bonne chère. Ces occasions, heu- 
reuses ou néfastes, leur sont fournies par la célé- 
bration des mariages et des funérailles, la promotion 
à une grande charge, la naissance d'un enfant, ou 
quand il s'agit de célébrer les époques de la soixan- 
tième, soixante-dixième et quatre-vingtième année 
des vieillards. 

Il n'est pas de peuple au monde chez qui la po- 
litesse soit soumise en toute circonstance à des 
règles aussi compliquées que chez les Chinois. C'est 
ainsi qu'une invitation à dîner n'est supposée par- 
faite qu'après avoir été renouvelée trois fois par 
écrit. On commence par envoyer, quelques jours à 
l'avance ou la veille du festin, à la personne qu'on 
désire avoir, une carte de couleur cramoisie indi- 
quant le jour et l'heure, et par laquelle on la prie 
d'accorder « l'illumination de sa présence » . On re- 
nouvelle cette invitation dans la matinée du jour 
fixé, et on la répète pour la troisième fois à l'heure 
où tout est prêt pour recevoir les convives. Ainsi 
l'exige le cérémonial chinois. La manière de se tenir 
convenablement à table est également indiquée par 
des règles déterminées, dont plusieurs rappellent, à 
s'y méprendre, les prescriptions, un peu trop ou- 
bliées peut-être aujourd'hui chez nous, de notre 
ancienne « Civilité puérile et honnête » . 

h Quand vous traitez quelqu'un, ou que vous 
« mangez à sa table », lisons-nous dans un des 
livres classiques chinois, « soyez attentif à toutes 
« les bienséances; gardez-vous bien de manger 
« avec avidité , de boire à longs traits , de faire du 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 13 

« bruit avec la bouche ou les dents , de ronger les 
« os, et de les jeter aux chiens ; de humer le bouil- 
le Ion qui reste, de témoigner l'envie que vous fait 
« tel mets ou tel vin particulier; de nettoyer vos 
« dents, de souffler le vin qui est trop chaud, de 
« faire une nouvelle sauce aux mets qu'on vous a 
« servis. Ne prenez que de petites bouchées, mâ- 
« chez bien les viandes entre vos dents , et que 
« votre bouche n'en soit point trop remplie... » 

Notons pour mémoire que la « civilité chinoise » , 
tout abondante qu'elle est en minutieuses prescrip- 
tions, pèche cependant par quelques graves omis- 
sions, en vertu desquelles convives et amphitryon 
se permettent certaines licences que prohibe, au 
premier chef, l'urbanité européenne. Non-seulement 
en Chine les gros éclats de rire sont tolérés à table, 
mais il n'est pas même malséant de les accompagner 
du bruit sonore et incivil que produisent, expulsées 
par la bouche, les vapeurs d'un estomac quelque 
peu surchargé. Selon les usages reçus parmi les 
Chinois, cette incongruité est prise pour un signe 
flatteur qu'on donne à son hôte d'un appétit satis- 
fait. Cette coutume paraît aussi naturelle en Chine 
que peut l'être en Europe l'action de se moucher, 
d'éternuer ou de tousser. 

Dans les grands repas de cérémonie, il est d'usage 
de dresser dans la salle du festin autant de tables 
que l'on compte de convives, à moins que le grand 
nombre de ces derniers n'oblige à en mettre deux 
à chacune d'elles. Ces tables sont rangées sur deux 
lignes le long des deux côtés de la salle ; le beau 









14 CHAPITRE QUATORZIÈME. 

vernis de la Chine, dont elles sont tout éclatantes, 
dispense de les couvrir de nappes, et aulieu de ser- 
viettes on place à côté de chaque convive une pro- 
vision de petits carrés de papier soyeux et colorié 
qu'un domestique emporte à mesure qu'on s'en est 
servi. En gttise de plats et d'assiettes, on fait usage 
de tasses, de bols, de saucières, qui sont ordinaire- 
ment en belle porcelaine ; cependant il arrive que 
Ion sert certains mets dans des sortes de plats d'ar- 
gent ou d'autre matière, sous lesquels est une 
lampe pour les maintenir chauds. Les coupes qui 
servent à boire le vin sont aussi quelquefois d'argent 
doré, le plus souvent de porcelaine, mais jamais de 
verre ou de cristal. Ces coupes sont très-petites, 
mais leur forme en fait toujours des vases fort élé- 
gants. On y verse le vin toujours chaud. A l'excep- 
tion de quelques petites cuillers d'argent ou de 
porcelaine d'une forme assez commode, ne cher- 
chez pas non plus sur les tables chinoises quelque 
autre objet qui vous rappelle un couvert européen, 
tels que couteaux ou fourchettes, par exemple : les 
Chinois n'en font point usage; deux petites baguettes 
d'ivoire, rondes, polies, ornées d'une garniture 
d'argent, remplacent avantageusement pour eux 
ces utiles instruments. 

Ces élégants bâtonnets font le désespoir des 
Européens qui s'en servent pour la première fois, 
car c'est à grand'peine , en vérité , si leurs doigts 
inexpérimentés peuvent en tirer quelque parti 
profitable : sans éprouver tout à fait, il est vrai, 
le complet désappointement de la cigogne au 



\W 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 15 

long bec, réduite à l'admiration devant le clair 
brouet de compère renard, leur embarras y res- 
semble quelque peu cependant; leur désenchante- 
ment s'augmente encore de la nécessité que leur 
fait la bonne éducation de gens comme il faut d'im- 
poser silence aux réflexions intérieures que leur 
suggère la vue de ces incommodes ustensiles. Tout 
aussi inhabiles, il est vrai, sont les Chinois obli- 
gés de se servir de nos couteaux ou fourchettes; 
mais quant à leurs bâtonnets, c'est merveille de les 
voir en faire usage ; ils les manient avec une surpre- 
nante facilité, les font aller tour à tour de leur bol à 
leur bouche avec une rapidité inouïe, et fonctionner 
avec une telle adresse qu'ils saisissent jusqu'aux 
miettes les plus menues des mets qu'ils mangent. 

Voyons-les plutôt à l'œuvre, car voici le dé- 
clin du jour, et c'est l'heure où commencent les 
festins chinois. Hâtons-nous donc, ami lecteur, 
d'assister à celui auquel j'ai le déplaisir de ne vous 
convier, ainsi que moi, qu'à titre de simple obser- 
vateur. Nous en avons jusqu'à minuit, c'est pour 
chaque convive l'heure du départ. 

La politesse chinoise veut que le maître de mai- 
son introduise lui-même ses convives dans la salle 
du festin; il s'acquitte de cette obligation en faisant 
à chacun d'eux un salut plein de prévenance. La 
place d'honneur est indiquée par un fauteuil recou- 
vert d'un riche tapis de soie ; on la défère toujours 
à celui d'entre les invités qui est le plus avancé en 
âge ou le plus élevé en dignité. Le maître d'hôtel 
est chargé de l'y conduire; celui-ci, avant de l'oc- 



16 CHAPITRE QUATORZIEME. 

cuper, résiste, et s'excuse d accepter une place si 
distinguée, et pourtant il s'assied. Si les autres con- 
vives ne se hâtaient de limiter, le même cérémo- 
nial se renouvellerait pour chacun d'eux en parti- 
culier. La place du maître de la maison est toujours 
la dernière de toutes. 

Dès que tous sont assis, le maître d'hôtel, après 
avoir mis un genou en terre, invite les convives à 
prendre leur tasse qu'on a remplie de vin pur, 
car en Chine l'hvgiène et 1 étiquette sont d'accord 
pour que l'on commence le repas, non par manger, 
mais par boire. Chaque invité prend donc la coupe 
qui est devant lui, et, la tenant des deux mains, il 
l'élève à la hauteur du front, puis la ramène plus 
bas que la table, et la porte ensuite à sa bouche ; on 
boit à trois ou quatre reprises, tous ensemble, lente- 
ment et comme en mesure; mais chacun doit vider 
sa coupe entière. Le maître de la maison n'oublie 
pas d'y inviter ses convives ; il en donne le premier 
l'exemple, et leur montre à tous le fond de sa tasse 
pour exciter chacun à limiter. L'exiguïté de ces 
sortes de coupes permet , du reste , aux Chinois 
de répéter bien souvent l'expérience avant qu ils 
sentent leur raison le moins du monde altérée. 

C'est encore sur l'invitation du maître d'hôtel 
qu'on se met à manger, et le même cérémonial se 
renouvelle toutes les fois qu'il s'agit d'attaquer un 
nouveau mets ou de vider une autre tasse de vin. 
C'est aussi pendant que l'on boit qu'on renouvelle 
le service, et que les mets changent sur chaque 
table. Dans les dîners d'apparat, ils se succèdent 






MOEL'RS ET COUTUMES DES CHINOIS. 17 

avec profusion; chaque convive peut s'attendre à 
en voir ainsi passer devant lui jusqu'à vingt-quatre 
variétés. Pour l'ordinaire, un estomac chinois ne 
s'effraye pas de ce nombre. 

Ces mets sont tous en gras et sous forme de ra- 
goûts. Les cuisiniers chinois ne sont pas dans 
l'usage de rôtir des pièces entières; ils les divisent, 
au contraire, en tranches minces qu'ils font bouillir, 
rôtir au feu ou griller sur la braise, pour en faire 
des plats composés. En général, ils accompagnent 
et noient toutes ces viandes de sauces très-variées, 
et dune saveur presque toujours relevée et pi- 
quante. Des épices de toutes sortes et des herbes 
fortement aromatiques, combinées ensemble, sont 
les principaux ingrédients qui produisent la grande 
diversité de leurs ragoûts. 

L'art de mélanger les viandes de nature différente 
les unes avec les autres, et avec diverses espèces de 
légumes, est encore un moyen fort usité pour ob- 
tenir la variété que recherche le goût chinois. Les 
livres qui traitent de l'art culinaire en Chine éta- 
blissent que certaines viandes deviennent meilleures 
et plus salubres lorsqu'elles sont cuites avec telle 
autre viande, tels herbages, telles graines, telles 
racines. C'est ainsi, par exemple, qu'on y voit re- 
commandé de cuire la chair du cerf et du lièvre avec 
celle du cochon, le mouton avec le millet-chou, etc. 
Par une autre conséquence du même principe, 
on trouve encore dans ces livres la nomenclature 
des viandes, des graines et des herbages qui 
s'excluent mutuellement et ne peuvent entrer dans 



ii. 



18 CHAPITRE QUATORZIÈME. 

la composition du même mets, sans contracter, par 
ce mélange, des qualités nuisibles à la santé. 11 n'est 
pas jusqu à la nature du feu propice à la cuisson de 
chaque viande qui n'y soit indiquée et érigée en 
principe : le bois de mûrier, par exemple, csl requis 
pour cuire « la poule au pot » ; ce manger <mi devient 
plus tendre et plus savoureux ; le feu du bois d'acacia 
convient à cuire la chair de porc, qui acquiert plus 
de goût et se digère mieux; celui du bois de pin doit 
servir à chauffer l'eau du thé, etc. 

Outre la connaissance qu'il lui faut avoir de 
toutes ces particularités, le cuisinier chinois doit 
surtout posséder à fond l'art d'associer les viandes 
reconnues pour avoir entre elles une affinité réelle 
ou de convention : sa grande habileté consiste à 
observer la juste proportion qui convient à leur 
mélange. Or il parait que, sous ce rapport, la 
science des maîtres queux chinois est fort étendue , 
capable même de contre-balancer celle de nos pra- 
ticiens les plus renommés de l'Europe. s< Les cuisi- 
u niers de France eux-mêmes, dit le P. Duhalde , 
« qui ont le plus raffiné sur ce qui peut éveiller l'ap- 
« petit, seraient surpris de voir que les cuisiniers de 
« la Chine ont porté l'invention, en matière de ra- 
« goûts, encore plus loin qu'eux, et à moins de frais. » 

Mais revenons à nos convives, que nous avons 
laissés en train de savourer les mets variés de leur 
cuisine nationale. Voici qu'ils sont au milieu du re- 
pas; c'est le moment choisi pour leur servir l'équi- 
valent du potage, par lequel nous commençons nos 
dîners : une sorte de bouillon fait de viande ou de 






MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 19 

poisson en tient lieu sur les tables chinoises; ce 
liquide est servi dans un vase de porcelaine qu'en- 
tourent de petits pains ou de petits pâtés cuits à 
la vapeur. On saisit ceux-ci avec les bâtonnets, 
on les trempe dans le bouillon, et, contrairement 
à ce qui s'observe pour les autres mets, on les 
mange sans attendre aucun signal, et sans être 
obligé de se trouver cette fois en mesure avec les 
autres convives. Le repas se continue et l'étiquette 
reprend toute sa rigueur jusqu'au moment où l'on 
apporte le thé. On le prend, et on se lève pour pas- 
ser dans une autre salle, ou dans le jardin. C'est un 
moment de repos ménagé entre le repas et le dessert. 
Pendant que nos convives étaient à table , un 
plaisir, beaucoup plus délicat que celui de la bonne 
chère , leur avait été ménagé par l'attention pré- 
voyante et courtoise de leur noble amphitryon. A 
peine avaient-ils pris place, qu'une troupe de musi- 
ciens et d'artistes dramatiques, richement vêtus, 
étaient entrés dans la salle. Après s'être inclinés 
profondément tous ensemble et avoir touché par 
quatre fois la terre du front, ils se sont installés à 
l'extrémité de la salle, de manière à être vus de 
tous les convives de droite et de gauche; puis l'un 
d'eux s'est détaché pour venir présenter au princi- 
pal invité un livre dans lequel sont inscrits, en 
lettres d'or, les titres de cinquante à soixante co- 
médies qu'ils savent par cœur, et qu'ils sont à même 
de représenter sur-le-champ. Il est d'usage que le 
principal convive ne désigne celle qu'il adopte qu'a- 
près avoir fait circuler cette liste, qui lui est ren- 

2. ' 



20 CHAPITRE QUATORZIÈME. 

voyée en dernier ressort. Dès que le signa] en a été 
donné, la représentation a commencé aussitôt au 
bruit des tambours de peau de buffle, des flûtes, 
des fifres, des trompettes, des gongs, et de quel- 
ques autres instruments connus des seuls Chinois. 
Les femmes de la maison, auxquelles il est interdit 
de prendre part aux banquets qui s'y donnent, ont 
la liberté de regarder à travers un treillis ce qui se 
passe sur la scène; elles ne manquent jamais d'in- 
viter leurs amies à partager cette récréation. 

S'il est une chose à remarquer parmi les usages 
aimés des peuples, c'est que, presque chez tous 
sans exception, on a toujours cherché à joindre 
ainsi aux plaisirs des festins d'autres charmes que 
ceux dune sensualité toute matérielle. La musique 
a été, généralement partout, le moyen préféré. 
Mais, comment se fait-il (pie l'homme cherche ainsi 
à tempérer les sensations purement animales et sou- 
vent grossières du goût, par les sensations suaves 
et délicates de 1 harmonie? Et d'où lui vient ce 
besoin qu'il éprouve de se distraire d'un appétit 
souvent peu noble, et de donner, toujours et comme 
par instinct, la meilleure part de lui-même aux sen- 
timents et à l'idée? C'est évidemment une consé- 
quence de la loi qui régit sa double nature, et qui 
ne cesse de lui rappeler qu'il n'est pas fait pont- 
vivre seulement d'aliments grossiers : ne faut-il pas, 
en effet, à son cœur et à son intelligence la nourri- 
ture immatérielle et supérieure qui leur convient? 

lies Grecs, les Romains, et tous les peuples de 
l'antiquité, ont ressenti, sous ce rapport, la même 









MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 21 

nécessité que les Chinois, et pratiqué, pour la satis- 
faire, à peu près les mêmes usages. Il n'est pas jus- 
qu'aux peuples de notre Europe moderne qui ne les 
perpétuent, à leur manière, en maintes circon- 
stances. L'harmonie est l'agréable supplément qui 
vient s'ajouter à nos festins particuliers souvent, et 
à nos festins officiels presque toujours : ici se fait en- 
tendre une sonore et superbe musique militaire, là 
une musique plus douce ou plus champêtre ; et ail- 
leurs c'est une musique savante et exercée, ou parfois 
une musique sans art et discordante. Quelle qu'elle 
soit cependant, les convives d'ordinaire l'acceptent 
ou la subissent de bonne grâce; et comme la table 
est un lieu propice à l'épanouissement de la belle et 
bonne humeur, il est rare même que chacun ne ma- 
nifeste pas le contentement qu'il éprouve par des 
applaudissements tout au moins bruyants, s'ils ne 
sont sincères. Il va sans dire que, chez tons les peu- 
ples encore , les exécutants , en échange du plaisir 
délicat procuré à l'amphitryon et à ses convives, 
sont toujours disposés à réparer leurs forces en usant 
largement des hrihes du festin et du liquide qu'on y 
boit ; ils en font parfois même (c'est une chose qu'on 
a encore un peu partout remarquée) une consom- 
mation très-susceptible de compromettre tout à la 
fois les lois de l'équilibre et de l'harmonie. 

Le temps est venu pour nos convives de passer 
au dessert. Assis au salon ou épars dans le jardin , 
ils ont agréablement et joyeusement conversé. Le 
thé, cette exquise boisson de la Chine, a produit 
ses effets , propices à la digestion , et voici les esto- 



22 CHAPITRE QUATORZIÈME. 

macs tout disposés à subir de nouvelles épreuves. 
Les Chinois, à cette heure, se laissant faire une douce 
violence, rentrent sans peine dans la salle à manger ; 
malgré l'empressement qu. ils y mettent, ils ne man- 
quent jamais cependant de renouveler, avant de 
reprendre leurs places, le cérémonial qui a précédé 
le repas. 

Si, d'après notre dire français, il est vrai 

Qu'un dîner réchauffé ne valut jamais rien, 

il paraît qu'en Chine un dîner sans dessert n'est 
qu'une œuvre ébauchée. Les fins gourmands du 
Céleste Empire le savent à merveille, et, pour évi- 
ter cette impardonnable faute, ils recommencent, 
sous forme de dessert, quelque chose comme un 
second repas. Ce complément d'un dîner chinois 
serait court et mesquin s'il n'était d'abord com- 
posé , pour chaque convive , d'un nombre de plats 
égal à celui que nous avons déjà vu figurer au pre- 
mier service. Ce sont des sucreries, des fruits, des 
compotes et des confitures de toutes sortes , des 
jambons, des canards salés, qu'on a fait cuire ou 
plutôt sécher au soleil ; ce sont des petits poissons 
ou des coquillages marins , etc., etc. Enfin, ajou- 
tons-y des pâtisseries de toute espèce , frites, cuites 
au bain-marie ou à la vapeur de l'eau bouillante, et 
la description de notre dîner chinois approchera 
d'être complète. 

On apporte au dessert de plus larges coupes pour 
boire plus largement. Il est de la plus rigoureuse 
politesse pour le maître de la maison d'y inviter ses 






MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 23 

convives et de les encourager pat- son exemple : 
pour l'ordinaire, il est obéi sans peine, et scrupu- 
leusement imité. Les toasts se renouvellent : poul- 
ies porter, on saisit sa coupe avec les deux mains, 
on l'élève jusqu'à la hauteur du front, qu'on tient un 
peu incliné ; puis , regardant amicalement la per- 
sonne qu'on veut honorer, on fait un expressif 
mouvement de tête , représenté par un balance- 
ment gracieusement répété de droite à gauche et 
réciproquement, le tout avec un jeu de physiono- 
mie et une grâce si chinoise que nous renonçons à 
les décrire. Il est d'usage après avoir bu de montrer 
le fond de sa tasse renversée , pour prouver qu'on 
a fait raison complète. 

Dès que le dîner est terminé , chaque convive , 
après avoir laissé quelque argent pour les domes- 
tiques de la maison, se hâte de regagner son logis ; 
et l'on dit que d'ordinaire il leur arrive , sous l'in- 
fluence des vapeurs spiritneuses dont leur cerveau 
a pu quelque peu s'embarrasser, de continuer long- 
temps en leur particulier le drolatique mouvement 
de tête qu'ils ont tant de fois si poliment exécuté à 
la table de leur hôte; mais comme chacun se fait 
porter à sa maison , bien clos dans sa chaise man- 
darine , il est difficile que les rares passants qu'on 
rencontre à cette heure avancée commettent l'in- 
discrétion de s'en apercevoir. Les gens de service 
qui ouvrent la marche portent de grandes lanternes 
allumées, sur lesquelles les qualités et quelquefois 
les noms de leurs maîtres sont écrits en gros carac- 
tères. Quiconque risquerait de courir les rues, à ceM e 



2V CHAPITRE QUATORZIEME. 

heure avancée de la nuit, saus cet appareil, s'expo- 
serait à être arrêté par quelque ronde de police. On 
n'oublie pas le jour suivant de remercier par un 
billet l'amphitryon de la veille. Cette attention est 
de rigueur, et répond assez bien à ce que nous appe- 
lons, un peu trop vulgairement en France, « la visite 
de digestion » : visite, il est vrai, que l'urbanité fran- 
çaise sait toujours rendre gracieuse, et, de tout en 
tout, plus polie que son nom, qui l'est si peu. 



S III. 

o 

Aliments et boissons des Chinois. — Ordinaire des Chinois. — Sub- 
stances alimentaires et viandes préférées des Chinois. — Mets 
particuliers : les nids d'hirondelle el autres mets de luxe ou de 
fantaisie. — Mets immondes. — L'hippophagie en Chine. — An 
de la confiserie. 

Les Chinois ne font guère que deux repas par 
jour, le premier à dix heures du matin, et le se- 
cond à six heures du soir. Ces repas sont ordinai- 
rement dune grande frugalité : en Chine comme 
presque dans tous les pays du monde, chacun ne se 
Iraitc pas toujours aussi conformément à ses goûts 
ou à son appétit qu'il pourrait le désirer; s'il est sage, 
il doit même, là comme ailleurs, tenir, avant tout, 
compte de ses ressources personnelles. Quelle que 
soit cependant l'étendue ou la médiocrité de ses 
moyens financiers, l'habitant de la Chine qui jouit 
d'un avoir propre peut satisfaire à tous les hesoins de 
l'existence, varier même somptueusement, s'il en a 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 25 

fantaisie, l'art du bien manger, cartons les genres 
de subsistances se trouvent abondamment répan- 
dus sur le sol de ce vaste pays. Toutefois, la popu- 
lation y est si considérable que le menu peuple , 
qui est la partie souffrante chez toutes les nations, 
vit pauvrement en Chine, comme partout ailleurs. 

Le riz, ce pain de presque tous les peuples de 
l'Asie, est l'aliment principal des Chinois. Les ha- 
bitants des provinces méridionales de l'empire en 
font leur nourriture spéciale ; on en consomme 
moins dans celles du nord , à cause du blé qu'elles 
produisent. Les habitants de ces contrées font avec 
la farine de froment de petits pains qu'ils ont l'ha- 
bitude de cuire au bain-marie en moins d'un quart 
d'heure; ils sont bien levés, tendres, délicats, 
mais trop peu cuits, au goût des Européens. Dans 
quelques provinces on façonne aussi une espèce de 
galette mêlée de quelques herbes appétissantes , et 
d'un goût fort agréable. 

Les viandes de bœuf, de mouton et de porc sont 
celles qui garnissent le plus communément létal 
des bouchers chinois. Le bœuf est très-abondant 
dans les provinces septentrionales , mais très-rare 
dans celles du midi. La viande de mouton y est 
plus commune , et est admise sur toutes les tables. 
Ou trouve de ces animaux dans tout l'empire, mais 
les moutons élevés par les kalkas , dans les im- 
menses steppes de la Tartarie , sont réputés les 
meilleurs. Citons ici, comme un témoignage d'un 
grand poids en cette matière, une lettre très-curieuse 
que l'empereur Kang-hi écrivait de Tartarie au 



2G CIIAPITIïE QUATORZIÈME. 

prince héritier, son fils; il y fait, en gourmand 
expérimenté, l'éloge des montons et du gibier de 
ces contrées, a Vous recevrez », dit-il, « de vrais 
montons kalkas; ils sont excellents, comme vous 
« le savez, et d'un goût bien supérieur à ceux des 
« autres pays. On trouve ici tout ce qu'on peut sou- 
« haiter pour la nourriture ; il n'y a que des queues 
« el des langues de cerfs don» je n'ai pu me pro- 
« curer (prune cinquantaine. On me présente par- 
« tout des faisans (fias et d'une chair admirable ; il 
« y en a une très-grande quantité dans ce pays-ci. 
« Dès ma jeunesse , j'avais ouï dire que les lièvres 
« d'Ortos avaient un fumet exquis : je puis mairite- 
« nant l'assurer d'après ma propre expérience '. » 

Les Chinois s'abstiennent assez généralement de 
manger de la chair de mouton pendant les mois de 
l'été, époque où elle prend un goût tout à fait dé- 
sagréable et d'un montant si fort qu'elle est à peine 
mangeable. On sait toute la répugnance que les ha- 
bitants de la campagne ont encore de nos jours, dans 
certaines contrées de la France, pour cette sorte de 
viande; si les Chinois n'éprouvent pas le même dé- 
goût à la manger, ils ont, en revanche, bien d'autres 
préjugés. C'est ainsi, par exemple, qu'ils préfèrent 
la chair du mouton blanc, et la regardent comme 
très-supérieure, pour la finesse et le goût, à celle 
du mouton noir. Ils se défient de la chair de ceux 
dont la toison est mélangée de diverses couleurs, et 
la suspectent d'être malsaine. Ils attribuent cette 

1 Histoire générale de la Chine, t. XI, p. 241. Traduction du 
P. de Mailla. 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 27 

bigarrure à un vice caché de constitution, à une 
altération quelconque dans le sang et les humeurs 
de ranimai. Ils portent , du reste , le même juge- 
ment au sujet des animaux de toute autre espèce 
dont le pelage n'est point dune couleur uniforme. 

Le porc est de tous les animaux domestiques de 
la Chine celui qu'on a le plus multiplié, et sa chair, 
celle dont on fait la plus grande consommation. 
L'élève de ces animaux est pour les gens de la 
classe pauvre un moyen de ressources assurées et 
une occupation de tous les jours; de là, sans doute, 
ce proverbe chinois : « Le savant ne quitte pas plus 
ses livres que l'indigent ne quitte ses cochons. » 
Mais ce n'est pas le peuple seulement qui fait en 
Chine sa nourriture la plus ordinaire de la chair de 
cet animal : cette viande à l'état frais ou salée et 
fumée prend place sur toutes les tables et y figure 
fréquemment. Du reste, la chair du porc chinois est, 
au jugement de tous les étrangers qui en ont goûté, 
plus blanche, plus délicate et plus savoureuse, dans 
les provinces méridionales surtout, que celle du co- 
chon d'Europe. On attribue ce degré de bonté et de 
salubrité à la manière dont 1 animal est élevé dans 
ces provinces, où on le nourrit en grande partie 
d'oranges de rebut et d'autres fruits parfumés et 
odorants. Nous avons pu nous-même, dans le cours 
de nos voyages intertropicaux, constater la supério- 
rité réelle de la chair du porc de ces chaudes régions 
sur celle de ces mêmes animaux élevés dans les 
régions plus septentrionales du globe. 

La Chine produit une quantité énorme de vo- 



28 CHAPITRE QUATORZIEME. 

lailles, mais de qualité tout à l'ait inférieure. Les 
Esculapes <ln Céleste Empire interdisent d'ordi- 
naire, comme indigeste et malsaine , cette viande ;i 
leurs malades. Les Chinois bien portants en sont 
eux-mêmes peu amateurs; mais, en revanche, ils 
raffolent du poisson , et comme il y a peu de con- 
trées dans le monde on les mers environnantes, les 
lacs, les étangs, les fleuves, les rivières en four- 
nissent en aussi prodigieuse quantité qu'en Chine, 
on peut s'imaginer sans peine combien l'usage en 
est facile et fréquent. 

Mais rien n'approche du goût prononcé de tous 
les habitants dn Céleste Empire sans exception pour 
les légumes et les herbages de toutes sortes. C'est, 
à ce goût, sans égal ailleurs, que l'horticulture en 
Chine est redevable, sans doute , de la supériorité 
qui la distingue. Ce goût des Chinois pour les végé- 
taux , les racines, les graines, est général et com- 
mun à toutes les classes de la société. Depuis l'em- 
pereur jusqu'au dernier des Chinois, tout le monde, 
dans le Céleste Empire , est mangeur forcené de 
légumes: c'est un goût vraiment national. Les Tar- 
tares eux-mêmes, accoutumés dans leur pays à 
vivre du lait et de la chair de leurs troupeaux , ont 
fini par l'adopter. On ne connaît pas, en vérité, de 
pays au monde où il se fasse une aussi prodigieuse 
consommation de végétaux qu'en Chine. 

En dehors des divers aliments que nous venons 
d'indiquer, et dont tous les peuples font plus ou 
moins usage, il en est d'autres qui ont valu aux 
habitants du Céleste Empire la renommée d'étranges 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 29 

gastronomes. Un mandarin chinois mange, par 
exemple, et savoure avec délices des nageoires de 
requin, la chair des juments sauvages, les pattes 
d'ours, les pieds de divers animaux féroces, les nerfs 
de quelques autres, les nids de certains oiseaux, des 
vers et des insectes de pins d'une sorte, etc., etc. 
Sans nous prononcer sur la qualité de ces mets 
plus ou moins extraordinaires, dont l'illustre Brillât- 
Savarin, de très-célèbre et gourmande mémoire, 
n'a point parlé, nous dirons un mot des plus renom- 
més : quelques-uns d'entre eux n'ont-ils pas fini 
par trouver une certaine faveur même en Europe? 
Les fameux nids comestibles, que les gourmets 
chinois estiment être le plus substantiel et le plus 
restaurant de tous les potages, sont de ce nom- 
bre. L'oiseau qui fournit ce riche et singulier pro- 
duit, est une espèce d'hirondelle très-petite; plu- 
sieurs naturalistes l'ont appelée « hirondelle de la 
Chine » , parce qu'elle fréquente ses mers ; mais 
elle est plus connue sous le nom de « salangane » , 
qu'on lui donne aux îles Philippines, où elle est 
très-commune. On n'a pas toujours été d'accord 
sur la nature de la matière dont ces oiseaux com- 
posent leurs nids, tant recherchés des Apicius chi- 
nois; et, de nos jours encore, on remarque à ce 
sujet, de la part de ceux qui en parlent, une très- 
grande divergence d'opinions : les uns disent que 
ces nids sont formés d'une espèce de goémon qui 
croît au fond de la mer, le long de ses rivages, on 
bien encore d'une écume blanche et visqueuse, 
sorte de salive que ces hirondelles auraient la pro- 



yO CHAPITRE QUATORZIÈME, 

priété de sécréter; d'autres veulent y voir du irai 
de poisson et une écume gluante que l'agitation de 
la mer forme autour des rochers, auxquels ces nids 
sont fixés par le bas et par le côté. Il en est, enfin, 
qui prétendent que les insectes dont les salanganes 
se nourrissent servent aussi à ces oiseaux pour la 
construction de leurs nids. Il paraît, toutefois, 
mieux démontré que le frai de poisson seul, qui 
dans certaines mers et à certaines époques vient à 
former sur l'eau comme une sorte de colle forte à 
demi délayée, est la véritable composition de ces 
nids comestibles. 

Quelle que soit, du reste, la substance de ce 
mets fameux, le prix généralement exorbitant 
que les Chinois mettent pour se le procurer 
prouve en réalité qu'il est fort de leur goût. La 
manière de le préparer consiste à faire bouillir ces 
nids de façon à pouvoir les réduire d'abord en 
filaments blancs, comme le vermicelle; on ôte 
ensuite tout ce qui paraît noir ou malpropre, et on 
les remet au feu dans un bon bouillon de viande 
ou dans celui de poule. Ainsi préparés et relevés, 
dans nue juste proportion, par des épices et des 
aromates bien choisis, on les sert sur les tables 
chinoises, dont ils font les délices. Ce mets est de 
fait un très-bon potage, que les Européens savent à 
l'occasion aussi bien apprécier que les Chinois. 

Il en est de môme des queues et des langues de 
cerf, dont les Chinois sont grands amateurs, et 
que plusieurs de nos lecteurs pourraient bien ne 
pas dédaigner. Mais nous n'oserions pas en dire 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 31 

autant des nerfs de ces mêmes animaux, que les 
gourmets du Céleste Empire rangent également 
dans la classe de leurs mets de luxe. Ces nerfs sonl 
au préalable desséchés au soleil; puis on les couvre 
de muscade et de fleur de poivre, et on les enferme 
avec soin pour les conserver et y recourir à l'occa- 
sion. Veut-on en faire usage, on les amollit en les 
laissant tremper dans de l'eau de riz; on les fait 
cuire ensuite dans du bouillon de chevreau, et on 
les sert assaisonnés de plusieurs épices. 

Si par hasard ou par raison, ami lecteur, vous ne 
preniez point goût à ces quelques particularités 
de la cuisine chinoise, ayez au moins courage : 
d'autres surprises vous attendent. Voici des fricas- 
sées et des bouillitures d'ailerons de requin, de che- 
nilles salées, de grenouilles, d'œufs de lézards, etc. ; 
puis des vers de terre cuits, séchés et salés comme 
des harengs; des larves d'abeilles sauvages, ma- 
cérées dans la saumure et le vinaigre , ou frites à 
la graisse ou à l'huile; des cigales, dont les Grecs 
furent aussi très-friands; et enfin « le cuir japo- 
nais », espèce de peau foncée qui, malgré le soin 
qu'on prend de la faire macérer quelque temps 
dans l'eau, reste assez dure et conserve toujours un 
goût détestable. 

Si les riches paraissent en Chine doués d'un goût 
passablement bizarre dans le choix de quelques- 
uns de leurs aliments, la misère impose souvent au\ 
pauvres des nécessités bien autrement répu- 
gnantes. La vérité est qu'ils mangent à peu près 
tout ce qui leur tombe sous la main. Selon le Père 



32 CHAPITRE QUATORZIÈME. 

Cibot, « tout ce qui est viande se vend et est mangé 
à la Chine... » « La police , dit-il encore, qui est si 
« sage et si admirable en tant de choses, a plié sur 
« cetarticle jusqu'à tolérer de vrais abus, et jusqu'à 
« conniver à des espèces de boucheries cpie nous 
.< n'oserions pas décrire.... Elle marque de son 
« sceau les mules, les chameaux, les chevaux et les 
.< ânes pour être livrés aux bouchers. » 

Le célèbre missionnaire, eu (''(rivant ces lignes, 
était bien loin de se douter qu'après lui, et de nos 
jours, (îos hippophages français feraient les efforts 
les plus persévérants pour accréditer parmi nous 
l'usage de quelques-unes des viandes qui paraissent 
lui avoir tan! répugné. Quelle que soit, au reste, la 
valeur de son opinion, il est au moins à propos de 
constater que les Chinois, sur ce point encore, 
sont nos devanciers, puisqu'une longue habitude 
a vulgarisé chez eux, depuis longtemps déjà, ce qui 
chez nous n'est qu'à l'état d'un essai timide et 
très-problématique encore quant à la continuité de 
sa durée. 

Sans nous prononcer autrement sur les avantages 
ou les inconvénients, réels ou douteux, de la nou- 
velle alimentation que nous vante l'hippophagie, 
avantages et inconvénients qu'une expérimentation 
trop récente est insuffisante à démontrer, nous pou- 
vons au moins affirmer, sans crainte de nous tromper, 
que les Chinois font usage d'autres aliments qu'il nous 
sera tout à fait impossible d'adopter jamais. Ainsi, 
il est certain qu'en Chine le bas peuple a contracté 
l'habitude de manger la chair des chiens, des chats, 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 33 

des rats et de plusieurs autres bêtes plus immondes 
encore. Il est évident que, quand un peuple est im- 
mense comme celui de la Chine, il se voit souvent 
réduit à faire usage de tous les moyens de subsis- 
tance qui sont à sa portée. La loi du besoin ne 
laisse pas la liberté du choix, et admet encore 
moins la délicatesse. 

Pour faire diversion aux détails qui précèdent, 
il nous parait opportun de dire un mot ici des con- 
fitures dont les Chinois aiment à composer le des- 
sert de leurs festins; elles sont si délicieuses, que 
nos jeunes lecteurs et nos lectrices de tout âge en 
rêveront, rien que d'y penser. Les fruits dont on 
les fait sont différentes espèces d'oranges et de ci- 
trons, des raisins, des grenades, des pèches, des 
abricots, des coings, des prunes, des noix, des 
amandes, du gingembre, et une infinité d'autres 
fruits cultivés ou sauvages, inconnus à l'Europe, et 
que la Chine produit en abondance, acides, doux 
ou parfumés. Les confitures chinoises sont donc- 
aussi variées qu'exquises, et si bien faites qu'elles se 
conservent longtemps. Pendant l'été, on mêle des 
morceaux de glace aux fruits en compote et aux 
confitures que l'on sert sur les tables. Les Chinois, 
qui boivent ordinairement chaud, savent aussi se 
procurer de la sorte des rafraîchissements agréables 
pendant les grandes chaleurs. L'usage de la place 
leur est depuis longtemps connu , et si apprécié de 
tous, que l'empereur, en certains jours de munifi- 
cence, en fait distribuer au peuple. 



m. 



34 CIIAI'IÏT.E QUATORZIEME. 



§ iv. 

Boissons des Chinois. — La vigne anciennement connue des Chi- 
nois. — r- Prohibition de sa culture. — Art de la brasserie en Cliitie. 

— Vaiicics du » vin chinois « ; manière de le fabriquer. — Dé- 
couverte fortuite de lut de la distillation. — Eaux-de-vie chi- 
noises et leurs variétés. — Goûl dépravé «lis Tartares. — Le thé. 

— Eloge poétique de cette boisson par l'empereur Rien-long. 

II va sans dire que les Chinois boivent aussi bien 
qu'ils mangent; mais le jus du raisin, à 1 état et 
sous la forme des vins que l'Europe produit eu si 
grande abondance, et fabrique avec un art si varié, 
n'est pas en usage chez eux. Ce n'est pas que la 
vigne leur soit inconnue et qu'ils n'aient su lui faire 
produire, à certaines époques dont parle leur his- 
toire, des vins exquis. Us ont en effet pratiqué cet 
art et cette industrie bien des siècles avant 1ère 
chrétienne. L'empereur Kang-hi en parle dans ses 
« Instructions familières » , et observe que le vin de 
raisin ne fut d'abord employé que dans les sacri- 
fices, et qu'on le réserva longtemps pour ranimer 
les forces des vieillards, recevoir honorablement 
ses hôtes, et répandre dans quelques festins de céré- 
monie la douce gaieté que cette liqueur inspire '. 
A ces époques reculées, le vin était encore servi 
dans l'entrevue des princes, ou lorsqu'ils se ren- 
daient à la cour de l'empereur. On solennisail ainsi 
leur réception, mais une étiquette sévère bornait à 
trois verres l'usage de la précieuse liqueur. 

1 Voyez Mémoires sur les Chinois, t. IX, p. 113. 



MOF.UP.S ET COrn M K S DES CHINOIS. 35 

Cette sobriété antique ne dura pas toujours en 
(Urine, et les temps vinrent où la cull ui<- dte la 
vigne, qui avait envahi une grande partie du sol 
cultivable, fut proscrite autant pour prévenir l'es 
désordres occasionnés par l'usage du vin, que pour 
subvenir par la récolte de plus abondantes mois- 
sons aux besoins d'une population toujours crois- 
sante. Les proscriptions dont on frappa cette riche 
culture se renouvelèrent souvent, et elles furent 
quelquefois si longues et si générales, qu'elles firent 
insensiblement tomber dans l'oubli la plante pré- 
cieuse et son agréable fruit. Sous l'empire de ces 
lois prohibitives, les Chinois se virent forcés de 
recourir aux autres boissons spiritueuses fournies 
par la fermentation des grains-, et connues de toute 
antiquité par leurs ancêtres. Avec le temps, l'art 
de la brasserie a fait chez eux de tels progrès, qu'il 
peut soutenir, par la variété de ses produits, une 
avantageuse comparaison avec le même art pra- 
tiqué chez les peuples de l'Occident, quelle que 
soit du reste, sous ce rapport, l'incontestable supé- 
riorité qui recommande, entre tous, les habitants 
de l'Europe septentrionale. Ainsi s'établit l'usage 
du « vin ehinois » , pour lequel la uation finit par se 
prendre d'un goût tellement prononcé, que l'usage 
s'en est continué malgré le changement de législa- 
tion qui survint plus tard, et rendit à tout parti eu- 
lier la liberté de replanter la vigne et de la cultiver. 

Ce vin factice ou plutôt cette « bière » , qu'adore 
le Chinois, s'obtient par la fermentation d'un mé- 
lange d'eau et de grain. Le levain nécessaire à sa 

3. 



36 CHAPITRE QUATORZIÈME. 

fabrication s'appelle kiu-tsée, ou « mère du vin » ; 
il est composé de farine de bon froment, qu'on 
laisse mêlée de toutes ses parties de son et qu'on 
pétrit avec de l'eau chaude, jusqu'à ce qu'elle soit 
réduite en une masse d'une consistance plus ferme 
que la pâte dont on fait le pain. On divise ensuite 
cette masse en autant de parties qu'elle peut en 
fournir, et auxquelles on donne, par la forme et le 
volume, l'apparence de véritables briques. Ces 
sortes de pains, placés sur des planchettes ou éta- 
gères, sont ensuite renfermés dans de grandes ar- 
moires ou dans des chambres bien closes jusqu'à 
parfaite fermentation. On prétend que ce levain 
s'améliore en vieillissant, mais toujours est-il que 
de sa bonne ou mauvaise préparation dépend tout 
le succès ou la non-réussite de la cuvée qu'on 
pré parc. 

La composition de ce ferment admet de nom- 
breuses variétés. Outre la farine de froment, les 
Chinois préparent le kiu-tsée avec de l'orge, du 
seigle, du millet, de l'avoine; on le fait aussi en 
mélangeant différentes farines dans des propor- 
tions très-arbitraires; on joint encore à la farine de 
froment et des autres grains non-seulement celles 
de pois et de fèves, mais encore des aromates, dos 
amandes, des pignons, des feuilles et des écorces 
de bois, des fruits séchés et réduits en poudre ' ; on 
y surajoute parfois des liqueurs préparées, propres 
à accélérer ou diminuer la fermentation. 

1 6 rosier, «•! Mémoires sur les Chinois. 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. :}7 

Il existe encore une autre espèce de levain que 
les Chinois appellent ya , et qu'ils préparent avec 
de la farine de froment, de riz ou de seigle, dont on 
a eu soin de faire au préalable germer le grain dans 
l'eau, puis sécher au soleil ou dans une étuve. 
Avant de le réduire en poudre, on le vanne à phi- 
sieurs reprises pour en détacher les germes dessé- 
chés, devenus parties superflues, nuisibles même. 
Mais ce levain, quoique excellent, est rarement 
employé, parce qu'il coûte plus de peine et procure 
moins de profit. Le petit millet, dans les provinces 
du nord, et le riz, dans celles du sud, sont les autres 
éléments du vin chinois. 

Quelle que soit, du reste, la matière dont on 
compose le levain nécessaire à la fabrication de 
cette bière, ce premier élément est justement ap- 
pelé par les Chinois kiu-tsée, ou « mère du vin », 
puisqu'il en est la base essentielle, et que de ses 
qualités dépendent les qualités mêmes de la boisson 
qu'on veut faire. Avant de l'employer, on prend 
une quantité déterminée de riz ou de mil, bien 
mondé, et qu'on lave à grande eau; on fait en- 
suite écouler cette eau par inclinaison, et on lui 
en substitue de nouvelle en quantité suffisante pour 
submerger totalement le grain, de façon même à le 
dépasser de la hauteur d'un pied et demi environ. 
Après avoir trempé pendant deux ou trois jours 
dans cette eau, ce grain est ensuite retiré au moyen 
d'une cuiller percée à jour, et cuit à la vapeur 
d'eau, selon la manière chinoise, à peu près pen- 
dant une heure. Dès qu'il est refroidi à l'air, on le 



38 CHANTRE QUATORZIÈME. 

mêle dans un baril ou dans un vase vernissé, que 
les Chinois nomment kcm, avec une quantité voulue 
de kiu-tsée pilé, réduit en poudre et passé au tamis 
de crin '. Ce mélange s'opère en versant peu à peu 
de l'eau froide sur le mil, qu'on a soin de tourner, 
de remuer et d'agiter en tous sens à l'aide d'une 
pelle de bois longue et étroite, destinée à cet usage. 
Quant à la quantité d'eau à verser sur ce mélan, 
la règle le pins ordinairement suivie est d'en ajou- 
ter assez pour que les matières soient bien délayées 
et prennent la consistance d'une bouillie claire. 

Le vase qui contient ce moût doit être fermé 
d'un couvercle pour garantir le liquide de la pous- 
sière, et en faciliter la fermentation. Il est indis- 
pensable, pour aider celle-ci, de remuer et de 
brasser le tout plusieurs fois dans la journée. L'o- 
pération entière est plus ou moins prompte, selon 
que la température est plus ou moins favorable^ 
elle dure ordinairement de dix à douze jours. On 
n'est pas dans l'usage de décanter le liquide : lors- 
que le marc à bout de fermentation s'est précipité 
au fond du vase, on remêle une fois encore marc et 
liquide, et on clarifie en passant à la chausse. Pour 
mettre ce vin chinois en état d'être conservé, il ne 
reste pins qu'à le faire bouillir à un feu modéré à 
peu pies l'espace d'une heure. Ce n'est que quand 
il est entièrement refroidi qu'on le verse dans les 
lunes de terre ou de porcelaine où il doit vieillir. 

1 La quantité de mil on de riz à employer peut être de W kil., ci 
cille de fiitt-fsét! de 8 kil. C'csi la prdp'ôrtloî] adoptée  Pé&illg et 
dans le l'e-lclie-li ; elle varie sni\anl les jirovinec,. 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 39 

Si les vases qui le contiennent sont fermés de ma- 
nière à le mettre à l'abri de l'influence de l'air, ce 
vin peut se conserver indéfiniment et s'améliorer 
même, avec le temps, d'une façon tout exception- 
nelle. 

La manière de fabriquer le vin chinois que nous 
venons d'indiquer n'est pas la seule usitée. De 
même qu'en Europe on fait usage de procédés 
très-différents pour traiter les vins de France , 
d'Allemagne, d'Italie, de Grèce et d'Espagne, il 
existe également eu Chine plus d'une recette pour 
obtenir, avec le seul vin national, les variétés les 
plus tranchées et les sortes les plus différentes. On 
emploie à cet effet divers ingrédients qu'on ajoute 
dans le temps de la cuisson , tels que des herbes 
choisies , des aromates , du miel , du sucre , des 
fruits ou verts, ou confits, ou simplement séchésau 
soleil. C'est de cette manière que les Chinois se 
procurent cette grande variété de vins qu ils ap- 
pellent vin de coings, vin de cerises, vin de pi- 
gnons, vin de cannelle, de gingembre, de mélisse, 
d aurone, etc. Plusieurs de ces vins sont très-fins 
et très-délicats, et on assure que plus d'un gourmet 
européen s'y est trompé et les a pris pour de vrais 
vins d'Occident. 

Les Chinois distillent aussi des alcools avec le 
froment, le riz cultivé ou sauvage, le sorgho, et 
quelquefois la canne à sucre. Quoique l'eau-de-vie 
de vin leur ait été connue aux époques où la vigne 
était cultivée en Chine , il paraît néanmoins qu'ils 
n'ont trouvé le moyen de la fabriquer avec des 



40 CHAPITRE QUATORZIEME. 

grains <jue vers la fin du treizième siècle, et encore 
cette découverte n'a-t-elle été due, dit-on, qu'à 
l'effet du hasard. On raconte que le premier Chi- 
nois qui la trouva ne songeait qu'à tirer parti d'un 
vieux vin qui avait un mauvais goût; et il fut singu- 
lièrement surpris lorsqu'au lieu d'un vin corrigé et 
rendu potable, il trouva que l'alambic lui avait 
donné une véritable eau-de-vie. Deux cents ans 
plus tard seulement, une cause également fortuite 
leur révéla la manière de l'extraire directement du 
grain même : un paysan de la province de Chan- 
tons s étant aperçu avec chagrin que sou mil, faute 
d'avoir été suffisamment remué, s'était moisi au 
lieu de fermenter, désespéré de ne pouvoir en faire 
du vin, voulut essayer d'en tirer de l'eau-de-vie 
par la distillation. Cette tentative réussit, et ce 
succès a donné naissance à la pratique actuelle '. 

Ces eaux-de-vie sont fort du goût du peuple chi- 
nois, qui les boit toujours chaudes, et trop souvent 
avec peu de modération. Il parait même que, mal- 
gré leur saveur câpre et désagréable, et précisément 
peut-être à cause de cela, les matelots européens 
s'en accommodent volontiers. Mais une chose es! 
certaine, c'est que cette pernicieuse boisson pro- 
duit infailliblement toujours, en Chine comme en 
Europe, les conséquences les plus déplorables tant 
au physique qu'au moral. « La plupart, » dit le 
P. Amiot, « de ceux qui en boivent, même sans 
« excès, commencent d'abord par engraisser; mais 

» Grosier, t. VII, p. 229. 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. VI 

« peu à peu ils tombent dans la phthisie, perdent 
« tellement l'appétit qu'ils ne sauraient plus rien 
« avaler, et meurent ensuite sees et décharnés 
« comme des squelettes. » 

Mais voici que nous allons retrouver tout à fait 
une fois encore, à propos des boissons, quelque 
chose de ce goût dépravé dont les habitants du Cé- 
leste Empire nous ont donné des preuves dans 
l'usage qu'ils font de certains aliments. Qui pour- 
rait en effet, si ce n'était une réalité, s'imaginer 
jamais que les Chinois, et surtout les Tartares, ont 
eu L'idée d'inventer un « vin d'agneau » et une 
« eau-de-vie de mouton », qu'ils savent extraire, 
au moyen de procédés à eux connus , de la chair 
de ces animaux? Ce vin a beaucoup de force, mais 
il exhale, comme il est facile de le croire, une 
odeur des plus désagréables et des plus repous- 
santes. L'eau-de-vie de mouton, de son côté, se 
recommande par des qualités également nauséa- 
bondes. Il paraît pourtant que l'empereur Kang-hi 
en faisait quand même usage ; mais il est à croire 
que ce prince eût donné la préférence à notre 
eau-de-vie de Cognac, s'il l'eût connue. 

Hâtons-nous de dire cependant que le thé est 
toujours le breuvage de prédilection, la boisson 
chérie par excellence des Chinois de bon goût; 
c'est là leur nectar, leur ambroisie sans rivale; et 
c'est à juste titre, puisque aucune boisson connue 
ne réunit peut-être, à l'égal de celle-ci, les qualités 
hygiéniques et agréables qui la font justement re- 
chercher. Le thé, compris dans toutes ses variétés, 



42 CHAPITRE QUATORZIÈME. 

est d'un usage général en Chine, et sa préparation 
comme breuvage est l'objet des soins les plus déli- 
cats et des attentions les plus minutieuses de la 
part des bons connaisseurs et des fins gourmets du 
Céleste Empire. L'empereur Kien-long, dans un 
petit poème qu il a consacré à l'éloge du thé, n'a 
pas dédaigné de donner la maoièn de préparer 
cette précieuse boisson. Nous pensons faire plaisir 
à nos lecteurs en citant ici ce curieux morceau. 
« Mettre sur un feu modéré, » dit le poète et gour- 
met impérial, « un vase à trois pieds, dont la cou- 
« leur et la forme indiquent de longs services- le 
u remplir d'une eau limpide de neige fondue; faire 
« chauffer cette eau jusqu'au degré qu'il suffit poul- 
et blanchir le poisson ou rougir le crabe ; la verser 
« aussitôt dans une tasse faite de terre de rué, sur 
>< de tendres feuilles d'un thé choisi; l'y laisser en 
« repos jusqu'à ce que les vapeurs, qui s'élèvent 
« d'abord en abondance, forment des nuages épais, 
« puis viennent s'affaiblir peu à peu, et ne soient 
« plus enfin que quelques légers brouillards sur la 
« superficie; alors humer sans précipitation cette 
« liqueur délicieuse : c'est travailler efficacement à 
u écarter les « cinq sujets d'inquiétude » qui vien- 
« nent ordinairement nous assaillir. On peut goû- 
« ter, on peut sentir; mais on ne saurait exprimer 
« cette douce tranquillité dont on est redevable à 
« une boisson ainsi préparée, n 

On a souvent dit en Europe que le café était une 
« boisson intellectuelle » ; à entendre et à en croire 
l'auguste poète ehinois, le thé ne serait-il pas un 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. « 

« breuvage poétique ? » Essayez-en , ami lecteur ; 
mais gardez-vous bien de sucrer la divine liqueur : 
le sucre, au dire des Chinois , en altère le goût vé- 
ritable; mais l'usage exagéré peut-être qu'on fait 
en Europe, en France surtout, de ce doux condi- 
ment, se justifie sans doute par la médiocrité trop 
réelle des thés peu chinois qu on nous envoie. 



CHAPITRE XV. 

MARIAGES, ÉDUCATION ET INSTRUCTION, FUNÉRAILLES 
ET SÉPULTURES DES CHINOIS. 



.§ I er - 

Mariages «les Chinois. — Autorité absolue «les parents relativement 
.m mariage de leurs enfants. — Les entremetteuses. — Négocia- 
tion et conditions du contrat matrimonial. — Cérémonial et célé- 
bration d'un mariage chinois. — Loi matrimoniale. — La poly- 
gamie et ses funestes conséquences. — Rangs distinctifs des épouse- 
en Chine, et leurs droits respectifs. — Le divorce et ses causes 
légales. — Sort des veuves. 



Le mariage, tel que Dieu l'a institué dès l'ori- 
gine du monde, n'est pas seulement l'union qui 
donne naissance à la famille et la conserve dans les 
conditions essentielles de sa constitution normale ; 
il est encore l'unique et véritable base de la so- 
ciété même. C'est ainsi que tous les législateurs 
vraiment dignes de ce nom ont compris cette grande 
institution , et l'ont toujours considérée comme le 
principe le plus efficace du bon ordre et le plus 
propre à produire le repos et le bien parmi les 
hommes. 

Quoique nous ne puissions pas tout à fait espérer 
de trouver en Chine, pas pins que dans tout pays 
que n'éclaire pas l'Évangile, l'institution du ma- 
riage établie et pratiquée avec toutes les conditions 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 45 

nécessaires à sa plus grande perfection , il n'en est 
pas moins vrai cependant que la législation an- 
cienne et présente de ce grand empire , basée , du 
reste, sur les mœurs mêmes de la nation, a pris un 
soin particulier d'entourer de garanties tutélaires 
cette association, la seule légitime, de l'homme et de 
la femme. C'est ainsi que tout d'abord, indépen- 
damment des autres dispositions que nous ferons 
connaître, les lois chinoises considèrent tout pertur- 
bateur du repos d'un ménage comme véritablement 
coupable d'attentat non-seulement contre l'hon- 
neur et le bien particulier d'une famille, mais en- 
core contre l'ordre et le bien général de la société : 
elles le punissent en conséquence par les châti- 
ments les plus terribles. Aussi est-il assez rare en 
Chine de voir le mariage donner lieu à ces scan- 
dales qui en troublent les douceurs, el en violent les 
droits légitimes et sacrés dans tant d'autres con- 
trées. Ces lois, comme toutes les autres lois pure- 
ment humaines, ne pouvaient pas faire davantage 
en cette délicate matière : il n'y a , en vraie vé- 
rité, que la loi divine et chrétienne qui puisse régir 
le cœur des époux et leur assurer, pour la perma- 
nence de leur mutuel bonheur, la continuité des 
sentiments dignes , nobles et purs. 

La manière de décider et de conclure les ma- 
riages en Chine diffère entièrement des usages eu- 
ropéens. On n'y voit point tout d'abord les parties 
le plus directementintéressées à cette importante af- 
faire appelées à y prendre l'initiative, comme le vou- 
drait cependant le droit naturel : l'autorité absolue 



ii; CHAfMTKE Ql'lNZIÈME. 

des parents en matière matrimoniale prime celui-ci, 
et décide sans réplique de l'alliance qui convient à 
leurs enlants. Il n'est même pas raie, parmi les 
Chinois riches et distingués, de voir deux amis fian- 
cer leurs enfants en bas âge, ou, ce qui est mieux 
encore, convenir « très-sérieusement et avec ser- 
ment, d'unir par le mariaeeles enfants qui naîtront 
du leur, s'ils sont de sexe différent, et la solennité 
de cette promesse consiste à déchirer sa tunique 
et à s'en donner réciproquement une partie l . » 
La convenance et la sympathie des caractères 

1 Voyez Nouveau Voyage autour du monde , par Le Gentil (Am- 
sterdam, 1728), «tour on trouve le texte reproduit presque partout, 
même dans le célèbre ouvrage de M. Hue. — M. Ch. Lavollée l'ait 
à cette occasion les réflexions suivantes : » L'ouvrage de M. Hue a 
«obtenu m\ légitime succès; cependant, si l'on en retranche tes 
« aventures du «ayage, on y trouve peu de choses nouvelles et ine- 

u dites. Je n'en veux | : preuve que les citations assez nombreuses 

« que l'auteur a extraites des livres publiés soit par les anciens mis- 
(. sionnaires. soit par des vovageurs qui se soûl bornes à visiter les 
« poils de la Chine. » (On peut ajouteras emprunts considérables faits 
à MM. Abel Rémusat et Biot, etc.) «Je suis même obligé de prévenir 
« le lecteur qu'il ne doitpoint attribuer exclusivement à M. Hurlouii s 
« les descriptions de mœurs qui se rencontrent, dans son récit, et qui 
« se reproduisent ou plutôt sont reproduites sans la moindre indication 
« des sources où elles ont été puisées. Ainsi j'ai lu dans Ile I oyat/e 
« autour du monde de Le Gentil une description des différentes 
h cérémonies qui se rattachent aux mariages chinois, et j'ai eu le 
« plaisir de relire celle même description, un peu moins complète, il 
.« est vrai, dans l'ouvrage de M. Une. Je comprends qu'il n'y ail pas 
« en Chine deux laçons de se marier, et les récits de deux voyageurs 
« également vêridîques doivent présenter une grande analogie, mais 
« il parait difficile que l'analogie s'étende au>w détails du texte. C. est 
u dans une lettre datée d'Kmouv (Aumy), le (i décembre 1710, que Le 
u Gentil écrivait son chapitre sur le mariage. Peut-être ne s'est-il 
« inspiré lui-même que d'une relation antérieure. Quoi qu il en soit, 
« le texte de M. Hue ne peut cire considéré sur ce point que comme 
<. une réimpression. » La Chine contemporaine, par Ch. Lavoltée. 

Paris, 1860), p. 96. 



MOEURS ET COrH MF.S DES CHINOIS. W 

n'entrent donc ordinairement pour rien dans les 
alliances matrimoniales des Chinois. La réclusion 
dans laquelle vivent presque constamment les 
femmes en Chine, fait que les futurs époux se 
marient sans s'être jamais vus. Le jeune homme 
qui veut contracter alliance ne connaît rien des 
qualités ou des défauts de celle qu'il doit épouser; 
il ne peut se former une image de ses traits, de sa 
taille, de son caractère, que sur le rapport dune 
parente ou de quelque autre femme qui, en pareil 
cas, fait l'office d'entremetteuse. C'est encore par 
l'intermédiaire de ces matrones que l'ou convient 
de la somme que le futur doit donner aux parents 
de l'épouse : en Chine, ce n'est pas le père qui 
dote sa fille, c'est le mari qui dote sa femme, et en 
fait, plus ou moins, de la sorte « sa chose » et sa 
propriété. La loi vient à son secours, dans le cas où 
on lui en aurait imposé sur la condition, l'âge ou la 
figure de sa fiancée, et l'autorise à faire déclarer 
son mariage nul. 

Apres que les arrhes ont été données et reçues 
comme signe et garantie des fiançailles, c'est aux 
parents de la jeune fille qu'il appartient de fixer le 
jour de la célébration du mariage ; ils apportent le 
plus grand soin à le choisir parmi les jours réputés 
heureux. Aussitôt que leur choix est fait, ils en 
donnent connaissance aux parents du fiancé, et dès 
lors commence, de la part des deux familles, l'en- 
voi de messages et de présents réciproques. Tou- 
tefois, les fiancés ne peuvent se voir encore , mais 
il leur est permis de s'écrire mutuellement : ces 



VS CHAPITRE QUINZIÈME. 

billets doux, et les divers objets de parure que le 
jeune homme envoie à sa fiancée, sont toujours 
transmis par des mains tierces. 

Enfin, le temps de célébrer les noces approche. 
Or, ce temps qui s'annonce d'ordinaire, partout 
ailleurs, par les signes de la joie et du contente- 
ment, se fait remarquer en Chine par des appa- 
rences de tristesse et de deuil. Pendant les trois 
nuits qui précèdent le jour fortuné, on illumine 
chez les parents de l'épouse tout l'intérieur de la 
maison : on veut faire entendre par là qu'il n'est 
pas permis aux parents de dormir dans le temps 
où ils sont sur le point de perdre leur fille. Chez 
les parents du fiancé règne une semblable tris- 
tesse, parce que le mariage du fils est censé 
devoir être regardé comme une image de la mort 
du père, et que le fils alors semble en quelque 
sorte lui succéder. On s'abstient de faire entendre 
dans la maison aucun instrument de musique, ou 
d'y donner aucun autre signe de réjouissance. 
Mais des deux côtés cette tristesse, qui, sans aucun 
doute, est plutôt selon les usages que dans le-s 
cœurs, prend fin le jour de la célébration du ma- 
riage et fait place à une joie non équivoque. 

Le cérémonial delà solennité nuptiale, à part quel- 
ques variantes, est à peu près le même dans tout 
l'empire chinois. Dans certaines circonstances, ou 
plutôt dans certaines contrées, l'époux se rend lui- 
même en grand cortège chez les parents de sa fu- 
ture compagne pour l'obtenir et la conduire à son 
propre domicile; dans d'autres, au contraire, il se 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 49 

contente de l'attendre, entouré des siens, sur le 
seuil de sa propre maison; mais l'usage le plus gé- 
néralement adopté veut que les deux cortèges se 
mettent en marche à la même heure, chacun de 
son côté, pour aller à la rencontre l'un de l'autre. 
L'époux monte sur un cheval richement harnaché 
ou sur un char aux ornements splendides, traîné 
par un bœuf, ou plus simplement encore il se fait 
porter en palanquin. Escorté de parents, d'amis, 
et d'un choeur de chanteuses et de musiciennes, 
qui s'efforcent de rendre de leur mieux des airs 
de circonstance, il part ainsi au-devant de sa 
fiancée. Celle-ci, de son côté, vient de quitter la 
maison maternelle et s'approche dans une chaise 
ou palanquin fermé, entourée d'un cortège d'hon- 
neur. Les divers effets qui composent son avoir 
et son trousseau sont portés par différentes per- 
sonnes des deux sexes ; d'autres l'entourent avec 
des torches et des lanternes , même en plein midi : 
usage qu'on a conservé , parce qu'autrefois tous 
les mariages se célébraient pendant la nuit. Une 
troupe de musiciens avec des fifres, des hautbois, 
des tambours, la précède, et sa famille la suit. 
La clef qui la renferme dans sa chaise est entre 
les mains d'un serviteur de confiance; il ne doit 
la remettre qu'au mari. Celui-ci en prend pos- 
session dès que les deux cortèges se rencontrent, 
ou bien il attend pour en faire usage qu'on soit arrivé 
au seuil de la maison de ses parents. Mais, dans 
S un ou l'autre cas, c'est toujours avec un empresse- 
ment visible qu'il ouvre la chaise de sa fiancée, et 



h. 



50 CHAPITRE QUINZIEME. 

ce n'est pas sans émotion qu'il pont enfin appré- 
cier s;: chance, et voir d'un premier coup d'oeil si 
on l'a lùen ou mal servi. Il arrive quelquefois que 
l'époux mécontent referme subitement la chaise et 
renvoie la fiancée chez elle. Il suffît qu'il consente 
à perdre, pour s'en débarrasser, la somme qu'il a 
donnée pour l'obtenir. 

Il faut, en vérité, convenir que ce doit être un 
moment singulièrement critique pour ces deux, 
êtres destinés l'un à l'autre sans s'être jamais vus. 
A vrai dire, il est assez rare que cette premier, 
entrevue ait le fâcheux dénoûment que nous venons 
de signaler. Car, bien que le jeune fiancé ne trouve 
pas toujours dans celle qu'on lui présente la réali- 
sation de ses rêves, il fait le plus souvent acte de 
philosophie, et l'accepte malgré sa déception. Quant 
à la jeune fille, son désenchantement fût-il pins 
grand encore, elle se soumet toujours à son sort 
avec une résignation admirable. 

Dans les cas heureux, et qui, nous devons le 
dire, sont les plus fréquents, la fiancée descend de 
sa chaise, et les jeunes époux, entourés de leurs pa- 
rents et de leurs invités, entrent dans la salle de l'as- 
semhlée. Ensemble ils saluent le « Tien » par quatre 
prostrations pleines de respect- puis l'épouse rend 
aux parents de son époux les mêmes hommages 
que celui-ci a le premier donnés aux siens. Ce cé- 
rémonial accompli, les nouveaux mariés sont con- 
duits au lieu où l'on a préparé pour eux seuls le re- 
pas nuptial, tandis que les parents et les amis son! 
introduits dans un appartement voisin. Le père 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 51 

de l'époux les y traite somptueusement; la mère, de 
son côté, en use de même à l'égard de ses parentes 
et des femmes des amis de la famille, selon l'usage 
chinois, qui ne permet dans aucun cas aux hommes 
et aux femmes de s'asseoir à la même table. 

Mais comme il est naturel que les époux soient, 
au moins le jour qui les unit, près l'un de l'autre, 
la coutume veut que , pour le premier repas pris 
sous le même toit, ils fassent table commune. Avant 
de s'asseoir l'épouse fait quatre génuflexions de- 
vant son mari, et celui-ci à son tour en fait deux 
devant elle ; puis ils se mettent à table , et avant de 
toucher à aucun mets, ils répandent un peu de vin 
en forme de libation et mettent à part quelques 
viandes pour être offertes aux esprits. Lorsqu'ils 
ont un peu mangé en gardant un profond silence, 
l'époux se lève, invite son épouse à boire, et se re- 
met incontinent à table ; l'épouse pratique aussitôt 
la même cérémonie à l'égard de son mari. Alors on 
apporte deux coupes pleines de vin ; ils en boivent 
une partie et mêlent dans une seule coupe ce qui 
reste; ils se le partagent pour achever de le boire. 

Le reste de la journée se passe en réjouissances 
et en plaisirs, et quand la nuit est venue, la jeune 
mariée est conduite à la chambre nuptiale ; elle y 
trouve, placés sur une table, du fil, de la soie, des 
ciseaux et autres objets de travail de femme. Ces 
utiles instruments sont pour elle comme autant 
d'emblèmes de l'activité qu'elle doit avoir et du 
soin qu'elle doit mettre à fuir l'oisiveté. 

C'est qu'en effet une vie nouvelle, que, pour leur 

4. 



52 CHAPITRE QUINZIÈME. 

bonheur ou leur malheur, beaucoup de femmes 
comprennent parfois si bien, et beaucoup parfois 
si peu, va commencer pour l'épouse chinoise : tous 
les détails de l'administration domestique vont de- 
venir son partage. L'épouse, dans un intérieur chi- 
nois, est la dépositaire des contrats , de l'argent et 
de tous les effets un peu précieux; elle doit, en 
outre et surtout, veiller au bon ordre de la maison, 
ordonner les dépenses , présider à ce qui concerne 
la tenue, l'économie et tous les détails du ménage. 
Les princesses elles-mêmes, en Chine, s'honorent 
de ces soins, et se font un mérite de leur habileté à 
gouverner leur maison. 

La loi chinoise admet plusieurs empêchements 
de mariage ; voici les principaux : 

1° Si une fille a été promise à un jeune homme, 
si les présents ont été envoyés et acceptés par les 
parents des deux futurs, la fille ne peut plus avoir 
d'autre mari; 

2° Si l'on mariait la fille d'un homme libre avec 
un esclave, ou si celui qui donnerait son esclave à 
une fille libre, persuadait aux parents de la fille 
qu'il est son fils ou son parent, le mariage est nul 
encore , et ceux qui ont concouru à la fraude sont 
rigoureusement punis. 

3° Il est défendu à tout mandarin civil (la loi 
exempte les officiers militaires) de s'allier à aucune 
famille de la province ou de la ville dont il est gou- 
verneur. En cas de transgression, ce magistrat en- 
court la peine de la bastonnade; le châtiment est 
plus rude s'il a épousé la fille d'un plaideur dont il 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 53 

doit juger le procès. Dans l'un et l'autre cas, le 
mariage est nul ; 

4° Le mariage est interdit à tout jeune Chinois 
durant le deuil soit de son père, soit de sa mère. Si 
des promesses ont été faites avant cette mort, tout 
engagement cesse du côté du jeune homme, mais 
non du côté de la jeune fille, qui doit attendre, 
pour recouvrer sa liberté, la détermination que 
prendra son fiancé à l'expiration de son deuil. 

5° Deux frères ne peuvent pas épouser les deux 
sœurs; un homme veuf n'a point la liberté de ma- 
rier son fils avec la fille de la veuve qu'il épouse; 
ai un parent quelconque ne peut épouser sa pa- 
rente, quelque éloigné que soit entre eux le degré 
de consanguinité. 

En dehors de ces empêchements et de quelques 
autres, plus ou moins fondés en droit et en raison, le 
mariage chinois, une fois conclu, se présente à l'ob- 
servation du moraliste chrétien sous des aspects 
d'une tout autre importance. Ainsi, il est de fait 
que la polygamie, établie d'abord chez les anciens 
peuples pour accroître la population, ou permise 
plus tard, comme dans la loi mosaïque, « à cause 
de la dureté de leur cœur », institution, malgré tout, 
qu'il est impossible de ne pas considérer comme 
aussi contraire à tout sentiment de véritable et 
saine affection qu'opposée à la loi évangélique, 
existe en Chine, plutôt, il est vrai, à titre de simple 
tolérance qu'à l'état d'institution légale. Il est en 
effet constant , d'après les lois civiles de l'empire 
qui régissent les mariages et en déterminent les 



54 CHAPITRE QUINZIÈME. 

conditions, qu'un Chinois ne peut avoir qu'une tsi 
ou « épouse » , à laquelle il s'unit avec toute la so- 
lennité des cérémonies consacrées par les coutumes 
nationales, et qu'il choisit toujours dans un rang cic 
la société égal au sien, parce qu'il fout, comme di- 
sent les Chinois, que « les portes correspondent». 
Les autres femmes, qu'aucune disposition légale, 
mais bien uue simple tolérance admise par l'usage, 
l'autorise à prendre, s'appellent tsieï, ou « petites 
femmes » , et ne sont point considérées comme vé- 
ritables épouses. Elles dépendent entièrement de 
la seule et légitime épouse : elles sont et doivent 
être à ses ordres; leurs enfants mêmes sont réputés 
les siens, et ont, par ce fait, droit à une légitime : 
tant est grande en Chine l'importance qu'on at- 
tache à s'assurer des enfants mâles, ^ais en réa- 
lité, il y a toujours entre la tsi et la tsieï toute la 
différence qui existait entre la Sara et l'Agar de 
l'Ancien Testament. Ces « petites femmes » sont 
tirées pour la plupart des rangs les plus infimes 
de la société, ou nées de parents esclaves; elles 
sont achetées pour être revendues ensuite. Les 
deux villes d'Yan-tcheou et de Sou-tcheou se sont 
rendues particulièrement célèbres entre toutes par 
ce genre d'industrie. Quand un Chinois veut ob- 
tenir une « petite femme » de première main, il 
s'adresse directement aux parents de la jeune fille, 
et n'a d'autres formalités à remplir que de leur 
payer la somme convenue et de s'engager à bien 
traiter leur fille. 

Cette déplorable facilité avec laquelle tout 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 55 

homme, en Chine, peut réunir maritalement sons 
son toit autant de femmes qu'il lui plaît, ou selon 
que sa fortune le lui permet, produit là comme 
partout les plus déplorables conséquences. Il est 
évident tout d'abord que la famille, cette société 
par excellence, n'existe plus dans l'intégrité de ses 
conditions normales, puisque la loi de l'unité , que 
Dieu fit dès le commencement, est absente. Et dès 
lors, comment trouver quelque chose de cette vie 
de famille, si pleine de charmes et de douceurs 
sous l'empire de la loi chrétienne, parmi ces êtres 
que le caprice d'un seul a jetés au même foyer, 
mais que n'unit pas la sympathie des cœurs? Non, 
la félicité n'est point en ce lieu, et, si nous en 
croyons un proverbe chinois qui dit que « sur dix 
femmes neuf sont jalouses » , la paix n'y est pas 
davantage. 

Considérée sous le rapport social , la polygamie 
donne le spectacle d'autres calamités tout aussi dé- 
plorables. C'est un fait aujourd'hui démontré que, 
chez les peuples auxquels le temps a permis de 
s'accroître dans des proportions déjà considérables, 
cette institution, loin d'être favorable, nuit au con- 
traire aux développements normaux de la popula- 
tion. Si pourtant, par le fait d'une exception sans 
exemple ailleurs, il en était autrement en Chine, ne 
trouverait-on pas, au moins, parmi les conséquences 
de la polygamie, quelqu'une des causes de ces in- 
nombrables infanticides, irrécusable opprobre d'un 
peuple civilisé mais païen, dont la Chine donne au 
monde le désolant spectacle? Car ce n'est pas im- 



58 CHAPITRE QUINZIÈME. 

punément que les peuples, aussi bien que les indi- 
vidus, transgressent les lois portées, dès le com- 
mencement des choses de ce monde, par le souve- 
rain législateur des hommes. Or la polygamie, 
qu'est-elle autre chose, sinon la plus manifeste dé- 
rogation faite à l'organisation primordiale du genre 
humain, puisqu'il est de vérité certaine qu'à l'ori- 
gine « il n'en fut point ainsi »? Il importe donc bien 
peu que cette violation de la loi première que Dieu 
fit à l'homme prenne chez certains peuples l'appa- 
rence d'une institution publique, ou bien que ehez 
d'antres elle s'établisse subrepticement par le fail 
de secrètes et honteuses dépravations, du moment 
qu'elle finit toujours par amener avec elle les plus 
funestes conséquences. Elle fait pis encore que 
d'anéantir la paix et le bonheur de la famille, elle 
abaisse les peuples eux-mêmes, dont elle détruit 
avec le temps les vertus natives et brise les éner- 
gies nationales : n'amollit-elle pas les mœurs, source 
unique et féconde de force et de vie? Or, quand 
un peuple est à ce point abîmé de luxure, il de- 
vient une proie facile pour le conquérant barbare 
qui, par un secret dessein de Dieu, guette et at- 
tend que la mesure soit comble pour accomplir 
ses sinistres projets. Que les peuples donc qui ont 
des oreilles pour entendre la voix de Dieu et de 
l'histoire, l'entendent ! et qu'ils sachent que « la 
génération des chastes » resplendit de vie et de 
beauté, et que d'elle seule sortent les nations fortes 
et grandes. 

Quand un peuple, quelque sage qu'il soit d'ail- 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 57 

leurs, a laissé s'implanter chez lui une habitude mau- 
vaise, il est rare qu'elle y soit seule. Nous ne serons 
donc pas étonnés de trouver en Chine, à côté de la 
polygamie, le divorce autorisé et légalisé. Cette 
seconde plaie sociale se joint à la première pour 
causer encore à la famille et à la société des maux 
également funestes. C'est pour cette raison sans 
doute, et pour limiter autant que possible la fré- 
quence même du divorce, que le législateur chinois 
en a déterminé les causes; elles sont assez nom- 
breuses, mais elles peuvent se réduire à sept prin- 
cipales , savoir : la désobéissance habituelle et 
absolue, la stérilité, l'adultère, les maladies répu- 
gnantes ou contagieuses, la jalousie, l'excès du 
« bavardage » et le « vol » . 

Quelques-unes de ces causes de divorce admises 
par la loi chinoise paraîtront peut-être, au premier 
coup d'œil, plaisantes ou bizarres à des lecteurs eu- 
ropéens; mais spécifiées et déterminées comme 
elles l'ont été par le législateur, elles se justifient 
aux yeux des Chinois. La jalousie, par exemple, 
ne peut être invoquée pour la dissolution du ma- 
riage que dans le cas où elle est excessive et portée 
du côté de l'épouse (car il ne s'agit que d'elle ici) 
au point de ne pas vouloir que son mari s'autorise 
de l'usage pour prendre une seconde femme. Mais, 
toutes choses bien examinées, il est difficile en vé- 
rité de pouvoir tout à fait blâmer l'épouse chinoise ; 
car enfin, si le sentiment de jalousie qui l'anime 
est parfois peu fondé, n'est-il pas en soi une sorte 
de protestation instinctive et partant naturelle en 



58 CHAPITRE QUINZIÈME. 

faveur de la loi « non écrite mais primordiale 
de l'unité et de l'indissolubilité du mariage? Le 

« babil » , qui vient après la jalousie dans le code 
chinois , nous paraîtra une cause de divorce plus 
surprenante que rare; mais il est à propos de dire 
qu'il s'agit ici de ce dangereux caquet des femmes 
qui, par de faux rapports, des médisances secrètes, 
ou par de perfides et insinueuses confidences, sont 
capables de mettre le trouble dans la maison et 
d'altérer l'union de la famille. Il n'est en rien 
question de ce flux de paroles inutiles, défaut 
assez ordinaire des personnes du sexe. Autrement 
plus de la moitié des femmes chinoises, qui dif- 
fèrent beaucoup, il est vrai, de toutes leurs sœurs 
des autres parties du monde par la petitesse des 
pieds, mais non par la longueur et la volubilité 
de la langue, seraient dans le cas, dit-on, d'être 
congédiées. Les femmes sont- elles vraiment ca- 
pables aussi de voler leurs maris? La loi chinoise 
sur le divorce le suppose, mais elle n'admet le vol 
comme cause valable de séparation que dans les 
cas rares où l'épouse dilapide la maison conjugale 
pour enrichir sa propre famille. 

Trois circonstances peuvent faire rejeter ces mo- 
tifs de séparation : si la femme a porté le deuil des 
parents de son mari pendant trois ans ; si elle n'a 
plus de parents qui puissent la recevoir, parce que, 
dit la loi, « il y avait un lieu où l'on avait pris cette 
femme, et il n'y en a plus où l'on puisse la re- 
mettre » ; si la famille a acquis de la fortune depuis 
le mariage, parce que l'épouse ayant supporté et 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 59 

partagé d'abord la misère de son mari, il serait in- 
juste quelle fût renvoyée dans le temps où l'abon- 
dance règne dans la maison. Il paraît en outre que, 
malgré la permanence du droit en laveur du mari 
d'invoquer l'une ou l'autre des causes de divorce 
prévues par la loi, l'exercice de ce droit même a 
fini par disparaître plus ou moins des mœurs chi- 
noises, et qu'il n'y a plus guère aujourd'hui que 
l'adultère bien prouvé qui autorise la séparation 
des époux. Dans la plupart des cas, le déshonneur 
que l'éclat d'une répudiation fait rejaillir sur la fa- 
mille de l'épouse engage tous ses parents à s'entre- 
mettre pour faire cesser les sujets de plaintes et 
pacifier les discordes conjugales. Au reste, il n'est 
jamais permis de renvoyer sa femme avant que le 
divorce ait été ratifié par un jugement. La loi vient 
aussi au secours de toute femme que son mari 
abandonne : si celui-ci, par exemple, s'absente pen- 
dant trois ans, elle peut s'adresser aux magistrats , 
leur exposer sa situation, et être autorisée à pren- 
dre un autre époux; mais elle serait rigoureuse- 
ment punie si elle anticipait sur leur aveu. 

Quoi qu'on puisse penser des restrictions appor- 
tées en Chine à la pratique du divorce, il n'en est 
pas moins vrai que là, comme partout où cette loi 
déplorable a fini par s'implanter, elle se présente 
en faveur de l'homme et au détriment de la femme 
avec des caractères de partialité tels, qu'à ce titre 
seul elle est entachée d'iniquité. Il a fallu, en effet, 
pour effectuer le mariage, un consentement égal et 
mutuel : la raison et la justice s'accordent donc ici 



60 CHAPITRE QUINZIÈME. 

pour exiger, quand il s'agit de le dissoudre, sem- 
blable égalité du côté des deux parties intéressées. 
Mais en Chine, comme souvent ailleurs, c'est le con- 
traire qui a lieu, et il arrive presque toujours que 
l'être faible est sacrifié à l'être fort : or, en ce point 
comme en tant d'autres parmi les choses de ce 
monde, le « droit de la force » primant la « force du 
droit » , n y a-t-il pas là une souveraine injustice? Les 
(aits de cette nature vont, en Chine, quelquefois 
si loin, que le mari peut, dans certains cas, graves 
il est vrai, réduire sa femme en esclavage, la 
vendre même, si cela lui plaît. Il existe, en outre, 
des circonstances où la femme est passible de la 
peine de mort : on l'étrangle, par exemple, si, après 
avoir déserté le toit conjugal, elle a contracté un 
autre mariage. Concluons néanmoins que, malgré 
toutes les sages prévoyances du législateur, cette 
loi fatale du divorce, une fois admise en principe, 
ne peut qu'ouvrir dans la pratique la porte à une 
foule d'abus et d'injustices, puisque, dans la ma- 
jeure partie des cas, ce n'est pas aux sages conseils 
de la raison et du bon sens, mais bien aux plus 
honteuses passions, qu'elle donne la prédominance. 
Le sort des veuves en Chine est régi plutôt par 
des usages généralement adoptés que par des lois 
positives. D'après la coutume la plus répandue, il 
est rare qu'une veuve d'un rang distingué passe à 
de secondes noces, lorsqu'elle a des enfants, dont 
elle demeure maîtresse ainsi que d'elle-même, tant 
qu'elle ne se remarie pas. L'intérêt personnel se 
joint peut-être ici à une certaine bienséance pour 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 61 

l'engager à s'abstenir; elle est libre néanmoins. 
Quant aux veuves nées dans la classe ordinaire, 
elles usent communément de cette liberté pour 
prendre un second mari. Quoi qu'il en soit dans la 
pratique, du moment que les usages adoptés en 
cette matière respectent , au gré de la liberté 
individuelle, les sentiments nouveaux du cœur, 
à légal de la tendresse permanente des souve- 
nirs , ils apparaissent avec toutes les marques 
d'une sagesse prévoyante et juste. Pour cette cause, 
la morale n'est pas exposée à gémir sur les écarts 
possibles d'un veuvage forcé, et l'humanité n'a pas 
à déplorer en Chine les horribles sacrifices que 
commande la loi des Hindous. 



§ n. 

Education des enfants. — Importance que les Chinois y attachent. 
— Premiers soins donnés à l'enfance. — Education des adoles- 
cents. — Cérémonie du bonnet viril. — Instruction. — Etude des 
caractères alphabétiques. — Soins donnés à l'écriture. — Divers 
degrés de l'enseignement. — Concours privés et publics. — Amour 
des Chinois pour les lettres. — Les écoles primaires et leur grand 
nombre. — La liberté d'enseignement en Chine et ses heureux 
résultats. — Éducation des fdles. 



S'il est vrai que « tel est l'enfant, tel est l'homme » , 
il est également vrai que de la bonne ou mauvaise 
éducation donnée dans les jours de l'enfance et au 
temps de la jeunesse, dépendront pour l'individu 
le bonheur ou le malheur de sa vie, et pour la la- 



62 CHAPITRE QUINZIÈME. 

mille, l'honneur ou l'opprobre. Il est incontestable 
que les bons principes, déposés tout les premiers dans 
les jeunes cœurs et les jeunes intelligences, sont la 
vraie semence destinée à produire les fruits les meil- 
leurs dînant la vie tout entière; c'est le parfum qui 
l'embaume, le sel qui la conserve incorruptible, le 
principe de tout ce qui l'honore et l'embellit. Il n'est 
point en outre de lumière qui l'éclairé de plus vives 
clartés, c'est le phare qui indique le port et fait 
éviter le naufrage. La bonne éducation est en vé- 
rité féconde en toutes sortes de biens pour l'homme : 
elle décide de son avenir. Mais, autant l'influence 
d'une si désirable éducation est souveraine pour le 
bonheur de chacun, autant sont redoutables les effets 
d'une éducation contraire : le malheur est certain 
pour celui qui la reçoit mauvaise, et pour les familles 
qui, par indifférence, faiblesse ou intérêt mal com- 
pris, lui donnent accès dans le cœur et l'esprit de 
leurs enfants. Chacun récoltera comme il aura 
semé : le bien produit le bien, et le mal enfante le 
mal. Or quelles douleurs pourront se comparer un 
jour aux douleurs réservées plus tard aux parents 
malheureux et coupables qui, méconnaissant ces 
vérités, compromettent à tout jamais ainsi, par 
système pervers ou déplorable imprévoyance, l'hon- 
neur de leur nom et l'avenir moral des êtres les 
plus chers que Dieu leur ait donnés à aimer en ce 
monde ? 

Nous dirons à l'honneur des Chinois qu'ils ont 
compris de tout temps l'importance d'une bonne 
éducation pour leurs enfants, et qu'ils ne négligent 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 63 

rien pour leur donner, avec la connaissance des 
sciences humaines, les notions des principes les 
plus essentiels de la morale et de la philosophie. 
On ne peut guère, en vérité, exiger davantage 
d'un peuple qui ne possède point, comme les na- 
tions chrétiennes, la plénitude des vérités sur Dieu 
et sur l'homme, et qui ignore conséquemment les 
relations nécessaires par lesquelles ces deux termes 
sont unis. 

La naissance d'un fils est un événement qu'on 
célèbre toujours en Chine par de grandes réjouis- 
sances. On commence par donner d'abord à l'enfant 
le nom de la famille : ce nom est commun à tous 
ceux qui descendent du même aïeul. Un mois après 
la naissance , les alliés et les amis des parents en- 
voient un plat d'argent sur lequel sont gravés ces 
mots : « Longue vie, honneur, félicité » . C'est le 
moment de donner au nouveau-né un second nom, 
dit « nom de lait » , et qui consiste en quelque 
tendre diminutif d'un nom de plante, de fleur ou 
de quelque gentil animal. Quand l'enfant devenu 
adolescent fréquentera les écoles publiques, son 
maître le gratifiera d'un troisième nom, qu'il join- 
dra à celui de sa famille. Parvenu à l'âge viril, c'est 
à ses amis qu'il demandera un autre nom, et c'est 
celui qu'il conservera toute sa vie, à moins qu'il ne 
parvienne à quelque dignité. Alors il obtient un 
nom d'honneur relatif à sa place et à ses talents, et 
on ne doit plus lui en donner d'autres, pas même 
celui de sa famille. 

L'éducation de l'enfant chinois commence dès sa 



64 CHAPITRE QUINZIÈME. 

naissance, mais on comprend sans peine qu'en 
Chine comme ailleurs elle ne peut être que phy- 
sique à ses débuts. La méthode à suivre et les 
principes à observer pour donner à 1 enfant en bas 
âge les soins qu'il réclame, sont minutieusement 
indiqués dans le « Li-ki » ou « livre des rites » , 
dont les prescriptions font loi. Cet ancien livre to- 
lère l'usage des nourrices; il recommande de les 
choisir «modestes dans leur extérieur et dans leurs 
« manières, vertueuses dans leur conduite, parlant 
« peu et ne mentant jamais, douces de caractère, 
« affables avec leurs égaux, respectueuses envers 
« leurs supérieurs, etc. » C'est beaucoup exiger, 
dira-t-on , et de telles nourrices doivent être bien 
rares ; mais l'éducation et les mœurs des femmes 
chinoises rendent ce choix moins embarrassant 
qu'il ne le serait peut-être ailleurs. 

Dès qu'un enfant peut porter la main à la bouche, 
on le sèvre et on lui apprend à se servir de la main 
droite. A six ans, si c'est un garçon, on lui enseigne 
les éléments de l'arithmétique, et les noms des 
principales choses qu'offre l'aspect de l'univers, 
telles que le ciel, la terre, le soleil, la lune, les 
étoiles, l'homme, les plantes, les animaux, etc. 
A sept ans, on le sépare de sa mère et de ses sœurs, 
et l'on ne lui permet plus de manger avec elles ni 
de s'asseoir en leur présence. 

A huit ans, on le forme aux règles de la politesse, 
et on lui donne à neuf ans les premières notions 
du calendrier astrologique. A dix ans, on l'envoie 
aux écoles publiques, où le maître lui enseigne à 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 65 

lire, à écrire, à compter, et le forme à tous les rites 
du cérémonial. Il apprend la musique depuis treize 
jusqu'à quinze ans, et toutes les paroles qu'il 
chante n'expriment que despréceptes moraux- Cette 
méthode est excellente pour faire pénétrer agréa- 
blement dans d'aussi jeunes esprits les principes de 
la morale, qui, présentés d'une manière moins at- 
trayante, fatigueraient les enfants parla sécheresse 
de leurs formules, et seraient, à cet âge, plutôt une 
cause d'ennui qu'un moyen d'instruction profitable. 
À quinze ans viennent les exercices du corps, l'ap- 
prentissage des armes et de l'équitation ; vers le 
même temps, s'il en est jugé digne, l'adolescent 
reçoit le bonnet qui le déclare admis au ranp des 
hommes et lui donne le droit de porter à l'avenir 
des vêtements de soie et des fourrures : 1 usape 
jusque-là lui en avait été rigoureusement interdit. 
Cette cérémonie qui confère des droits nouveaux 
au jeune Chinois, équivaut à celle qui consistait à 
donner, au sortir de l' adolescence, la robe virile 
aux jeunes Romains, et rien n'est omis pour la 
rendre solennelle. Au jour fixé, tous les membres 
de la famille et un grand nombre d'amis se réu- 
nissent à la maison paternelle du jeune homme. 
L'un des parents est choisi pour remplir les fonc- 
tions de maître des cérémonies : c'est lui qui place 
le bonnet sur la tète du jeune Chinois, et qui lui 
fait comprendre par des paroles graves et solen- 
nelles l'importance de ses devoirs nouveaux el le 
changement sérieux qui doit se faire désormais 
dans ses habitudes e1 ses goûts. « Songez, » lui 



66 CHAPITRE QUINZIÈME. 

tlit-il, « que vous prenez l'habit des adultes et 
« que vous sortez de F enfance : n'en ayez donc 
« plus les sentiments et les inclinations. Prenez des 
» manières graves et sérieuses, appliquez-vous 

avec courage à l'élude de la sagesse et de la vertu, 
« et méritez par là une longue et heureuse vie. » 

a Cette cérémonie, dont nous n'avons aucun 
équivalent parmi nous, dit l'abbé Grosier, tient à 
de grandes vues. Combien ne serait-il pas utile de 
rappeler à l'homme, à chaque époque de sa carrière, 
les nouveaux devoirs qu'elle lui impose! Mais vou- 
lez-vous que eette leçon se grave fortement dans la 
mémoire, donnez-lui, comme à la Chine, l'éclat et 
l'appareil d'une cérémonie publique. » 

Nous acceptons sans conteste, dans tout ce 
qu'elles peuvent avoir de juste et de philosophique, 
les sages réflexions de l'érudit écrivain que nous 
venons de citer. Il n'est que trop vrai que nos 
froides sociétés modernes n'ont point, à la manière 
des Chinois, ni même de nos propres ancêtres, la 
connaissance vraiment complète et pratique de l'hu- 
manité : elles ne savent plus faire usage de tant de 
moyens aimés des anciens, et aussi propres à former 
l'homme à la pratique des devoirs qu'à mettre en 
jeu dans son âme les plus nobles sentiments. Mais ce 
que la société civile ne sait plus, l'Eglise, cette incom- 
parable éducatrice des grands et des petits, ne l'a pas 
oublié, et elle en conserve le souvenir avec un soin 
précieux, pour le plus grand bien de ses fils et de l hu- 
manité tout entière. La religion possède, en effet, 
pour le jeune âge une cérémonie bien autrement 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 67 

importante que celle pratiquée en Chine ou toute 
autre semblable qu'on pourrait établir en faveur de 
l'adolescence au sein de nos sociétés modernes : 
l'époque de la première communion, la solennité 
de cette cérémonie, F enseignement de toutes les 
vérités, de tontes les vertus, de tous les devoirs, 
qui la précède et F accompagne, tant et de si belles 
et grandes choses ne disent-elles pas de la manière 
la plus éloquente à tout jeune adolescent que l'âge 
de la « virilité chrétienne •> est venu pour lui, et 
que désormais sa vie tout entière doit être conforme 
aux préceptes divinement parfaits de Jésus-Christ, 
docteur unique de tous les hommes et de tous les 
âges? Laissez ce jeune chrétien demeurer fidèle à 
sa foi et soumis au joug doux et léger de la disci- 
pline évangélique, et vous verrez de quel honneur 
sa vie sera couronnée! Aussi, quel n'est pas l'aveu- 
glement des parents assez malheureux pour dé- 
truire, presque des le lendemain du jour où l'enfant 
a reçu son Dieu, l'enseignement sacré déposé dans 
son jeune cœur! N'en voit-on pas se hâter même eu 
quelque sorte d'affaiblir les pures et salutaires réso- 
lutions qu'il avait prises d'en faire la règle constante 
de sa vie ! Ce fait déplorable, dû bien souvent plutôt, 
il est juste de le reconnaître, à l'empire de certains 
préjugés mondains qu'à la perversité des volontés, 
n'est pas rare; mais quelle qu'en soit la cause, les con- 
séquences sont les mêmes, et là où devaient s'épa- 
nouir des fleurs d'honneur et de vertu , se cueillent 
plus tard les fruits amers du vice et de la perdition. 
L'enfant chinois est donc parvenu à l'âge viril : 



63 (.11 Vl'IlKi: QUINZIÈME. 

la cérémonie symbolique du bonnet d'honneur qu'il 

a reçu lui en a conféré les droits et signifié les 
devoirs. Il va se livrer désormais aux ('Indes ou aux 
occupations propres à sa nouvelle condition et en 
rapport avec le rang que lui donne sa naissance. 
Mais avant d'en être arrivé à pouvoir compléter 
par de pins larges développements l'instruction 
reçue déjà, quelles difficultés ne lui a-t-il pas fallu 
surmonter pour apprendre tout simplement d'abord 
les premiers éléments delà lecture et de l'écriture de 
la langue nationale? Les Chinois n'ont pas d'alphabet 
dont la simplicité, comme celle du nôtre, leur per- 
mette de combiner les sons ensemble au moyen de 
quelques lettres seulement, et d'en former des mots 
sans aucun effort. Les caractères dont se compose 
l'écriture chinoise sont, au contraire, en nombre pro- 
digieux, et l'on ne peut s'empêcher de plaindre de 
jeunes enfants obligés d'étudier tant de milliers de 
figures, dont la forme est si variée et la signification 
souvent différente. Ce qui n'est d'ordinaire qu'unj eu 
pour un enfant européen, devient au contraire pour 
l'enfant chinois l'objet d'un pénible labeur et d'une 
longue application. Aussi ce premier enseignement 
de la lecture et de l'écriture chinoises ne peut- 
il avoir lieu et se donner qu'au moyen d'une mé- 
thode aussi longue que compliquée. 

On commence par choisir quelques caractères 
qui expriment les objets les plus communs, ceux 
du moins qu'on a le plus souvent sous les yeux : 
tels que l'homme, quelques animaux domestiques, 
les plantes usuelles, les ustensiles les plus ordi- 



MOEURS ET CO (TUMES DES CHINOIS. : 

naires, une maison, le soleil, la lune, etc. On 
grave ou Ion peint ces divers objets séparément, e! 
l'on met au-dessous le nom de la chose représentée : 
chaque figure sert à donner aux enfants l'explica- 
tion du mot. Cette méthode ressemble à celles des 
tableaux ou jeux de cartes, imaginés chez nous 
pour la première instruction de l'enfance. Puis 
on passe graduellement à l'étude de caractères plus 
compliqués; on apprend à l'élève à bien les pronon- 
cer et à les former lui-même avec le pinceau. 

Le premier livre qu'on met entre les mains des en- 
fants chinois est le Sa n-dze-king, sorte d'abrégé élé- 
mentaire, qui contient ce qu'un enfant doit d'abord 
apprendre et retenir. C'est un assemblage de pe- 
tites sentences, composées les unes de trois vers, 
les autres, de quatre, cinq, six, et toujours rimes. 
Ils sont obligés de rendre compte le soir de ce 
qu'ils ont appris dans la journée. 

Du livre des premiers éléments on les fait passe» 
aux quatre livres qui renferment la doctrine de 
Confucius. On ne leur explique le sens de l'ouvrage 
que lorsqu'ils le savent en quelque sorte par cœur, 
c'est-à-dire lorsqu'ils en possèdent tous les carac- 
tères. Le maître étend alors ses explications gram- 
maticales, morales ou historiques, en proportion 
des progrès que paraissent faire ses élèves. Quand il 
les en juge capables, il leur apprend à chercher 
la raison délie de chaque chose, à remarquer les 
beautés les plus frappantes d'un auteur, et à répon- 
dre aux difficultés qu'on peut faire sur ses maximes. 

Les Chinois se servent d'un pinceau au lieu d'une 



70 CHAPITRE QUINZIÈME. 

plume pour écrire. Le nombre prodigieux de figures 
qu'il leur faut apprendre à former, joint à cette 
manière de les tracer, est encore pour les jeunes 
élèves une source nouvelle d'incroyables difficultés. 
Pour leur exercer la main, on leur remet d'abord 
de grandes feuilles écrites ou imprimées en gros 
caractères rouges. Tout ce qu'on exige d'eux est de 
couvrir avec le pinceau ces caractères rouges d'une 
couleur noire et d'en suivre exactement le dessin et 
les contours. Onlcurfait ensuite calquer des carac- 
tères plus petits, imprimés en noir ou en blanc, 
selon la couleur du fond qu'on emploie, à travers 
une autre leuille de papier, dont on diminue gra- 
duellement la transparence pour forcer l'écolier à 
exercer sa mémoire et à s'aider de ce qu'il a appris 
déjà. Quand son coup de pinceau est suffisamment 
sûr et délié, on lui ôte le secours de ces exemplaires, 
et on l'exerce à copier et à transformer à simple 
vue des petits caractères en grands et des grands 
caractères en petits. On l'abandonne enfin à ses 
propres forces, et l'on exige qu'il écrive purement 
de mémoire ce qu'on lui dicte ou ce qu'il a appris 
par cœur. C'est un grand mérite en Chine d'avoir 
une belle écriture ou d'être, comme on dit, « un 
pinceau élégant »; la netteté, la correction, l'élé- 
gance avec lesquelles un candidat aux grades sait 
écrire sont des chances favorables à son admission, 
comme les défauts contraires suffisent souvent seuls 
à lui faire donner l'exclusion. 

L'instruction étant l'unique voie en Chine pour 
arriver aux charges publiques, on n'a rien négligé 



MOEURS ET COUTUMES DKS CHINOIS. 71 

pour stimuler l'émulation des jeunes gens et con- 
stater le degré des connaissances acquises, exige 
pour leur avancement. En dehors des examens 
publics et fixés par les lois, les familles sont dans 
l'usage d établir par elles-mêmes certains concours 
entre leurs enfants. Ces premières joutes littéraires 
d'un caractère tout privé ont, entre autres avan- 
tages, celui de préparer les enfants aux concours pu- 
blics qui les attendent. On divise ceux-ci en deux 
branches principales, formant en quelque sorte un 
ensemble d'examens à deux degrés. Tous les élèves 
d'une ville, d un canton, sont obligés de concourir 
au moins deux fois par an, sous les yeux d'un petit 
mandarin, qu'on nomme liio-kouan. Il arrive 
aussi quelquefois que des mandarins supérieurs, 
des gouverneurs de villes prennent ce souci et 
daignent examiner par eux-mêmes les enfants de 
leur juridiction, afin de mieux entretenu- parmi eux 
le sentiment de l'émulation, sans lequel toutes les 
études deviennent facilement languissantes. Le but 
final de ces examens est de constater le terme des 
études jugées nécessaires à l'éducation de l'enfance ; 
mais le résultat a beau en être satisfaisant, supérieur 
même, il ne confère pas d'autre droit que celui de- 
pouvoir se présenter aux examens solennels, dits 
de second degré, pour l'obtention des grades qui 
donnent accès aux fonctions publiques. 

Quel que soit, du reste, le grade auquel aspire 
le jeune candidat chinois, les examens officiels par 
lesquels il doit passer pour l'obtenir sont toujours 
l'objet d'une sévère surveillance de la part de L'au- 



72 CHAPITRE QUINZIÈME. 

torité, pour empêcher la fraude de s'y glisser. .\ 
mesure que les candidats arrivent au lieu du con- 
cours, on examine avec soin s'ils nont point caché 
sous leurs vêtements quelque livre ou des papiers 
écrits. Il leur est défendu, sous peine d'être chassés, 
punis très-sévèrement et exclus de toute prétention 
aux degrés littéraires, de porter sur eux autre chose 
que des pinceaux et de l'encre. On renferme chacun 
d'eux dans une étroite cellule pour y traiter les 
divers sujets de composition écrite qui font partie 
de l'examen. A partir de ce moment , ils ne peuvent 
plus communiquer avec personne du dehors : le sceau 
est apposé sur leur cellule, et des officiers veillent 
à ce qu'on ne puisse pas même leur parler à travers 
la porte. Les candidats chinois éprouvent ensuite, 
comme les candidats de tous les pays du reste, des 
sorts différents : un grand nombre d'entre eux 
échouent et vont grossir cette foule de demi-savants 
et de lettrés déclassés dont la Chine abonde. Ceux 
mêmes que la fortune a favorisés n'arrivent pas tou- 
joursaux honneurs du mandarinat oun'y parviennent 
souvent que très-tard, de sorte qu ils sont forcés de 
se livrer constamment à l'étude, et que leur éducation 
peut ainsi durer à peu près autant que leur vie. 

L'instruction est donc un objectif vers lequel les 
Chinois tendent avec une rare énergie et une in- 
croyable persévérance. On peut juger du prix qu'on 
y attache par les peines qu'on se donne pour l'ac- 
quérir, et par tous les efforts qu'il faul faire pour 
vaincre les énormes difficultés que présente en Chine 
le parcours des études. (Test que, dans ce vaste 



.MOEURS ET COUTUMES DES ClIliNOiS. 73 

empire, ainsi qu'on se plaît à le proclamer aujour- 
d'hui dans plusieurs pays de l'Europe, la science 
jointe au mérite est réputée le principal, l'unique 
moyen même, de parvenir aux emplois publics 
et aux dignités suprêmes. Sublime théorie, si 
trop souvent, en Cliine comme ailleurs, la pra- 
tique ne venait pas la démentir! Que nos jeunes 
lecteurs néanmoins ne perdent pas de vue que ce 
principe d'équitable répartition , s'il est en certains 
cas parfois méconnu , n'en est pas moins le plus 
souvent sanctionné par les plus larges applications. 
SI leur importe donc, toujours et quand même, de 
travailler à devenir, par les nombreux moyens qui 
leur en sont donnés , des hommes de science et de 
mérite, s'ils veulent avoir un jour des droits in- 
contestables aux charges et aux honneurs que peut 
désirer une légitime ambition. Si nous considé- 
rons les innombrables difficultés que rencontrent les 
jeunes Chinois dès leur début et pendant tout le 
cours de leur éducation, l'application constante, la 
ténacité même dont ils font preuve pour les sur- 
monter, nous ne voyons pas, en vérité, quelle ex- 
cuse pourraient avoir chez nous tant de jeunes 
gens que Dieu, pour la plupart, a doués des plus 
admirables facultés. Si donc la paresse , cette 
mauvaise conseillère du jeune âge, menaçait de 
leur plaire, qu'ils se gardent de l'écouter et se 
hâtent d'en détruire les premiers germes! Ce dé- 
faut, hélas! trop facile, a des effets qui sont fu- 
nestes pour la vie tout entière : c'est par lui que 
l'on voit trop souvent les plus beaux talents natu- 



74 CHAPITRE QUINZIÈME. 

rels réduits à néant, s'atrophier les intelligences l<> 
mieux partagées, et devenir à tout jamais « inca- 
pables » (ce qui, dans le langage de nos jours, veut 
dire « impossibles ») ceux-là mêmes que la nature 
avait le plus favorisés : terrible el redoutable issue 
pour l'avenir! conséquence déplorable de défauts 
naissants, mais qui ont grandi pour avoir été tolé- 
rés trop facilement dans le jeune âge! Mais là où 
trop souvent échouent les considérations d'un inté- 
rêt tout humain, l'éducation chrétienne a des per- 
suasions toutes-puissantes pour faire agir les volon- 
tés. La religion, gardienne vigilante des cœurs et 
des esprits, est < utile à tout» : laissez-la pénétrer 
sans entraves dans lame de ces jeunes adolescents, 
et par elle ils deviendront infailliblement un jour des 
hommes utiles à leur famille, à la société, à la patrie. 
Privés de ces motifs supérieurs, les Chinois n'en 
ont pas moins compris, à leur manière, toute l'im- 
portance dune éducation moralisatrice. L'instruc- 
tion est répandue en Chine plus qu'en aucun autre 
pays du monde : on trouve dans la plupart des 
villes des collèges où s'enseignent toutes les scien- 
ces, au moins celles que les Chinois cultivent, et 
dans les bourgs et jusque dans les moindres vil- 
lages, des écoles primaires pour les enfants du 
peuple. « En Chine, dit INI. Hue, l'enseignement est 
libre sans restriction, chacun peut tenir école sans 
que le gouvernement intervienne en aucune façon. 
L'intérêt qu'un père doit naturellement porter à 
l'éducation de ses enfants est, dit-on, une garantie 
suffisante pour le choix du maître. Les chefs de vil- 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. T.") 

lages et des divers quartiers des villes se réunis- 
sent quand ils veulent fonder une école, et (((li- 
bèrent sur le choix du maître et sur le traitement 
qui lui sera alloué. On prépare ensuite un local, et 
les classes s'ouvrent. Si le magister cesse d'être à la 
convenance de ceux qui l'ont appelé, on le remer- 
cie et on en choisit un autre. Le gouvernement 
peut avoir seulement une influence indirecte sur 
les écoles par les examens que doivent subir ceux 
qui veulent entrer dans la corporation des lettrés. 
Ils doivent nécessairement étudier les livres clas- 
siques et les auteurs sur lesquels ils auront à répon- 
dre. L'uniformité qu'on remarque en Chine dans 
les écoles est plutôt le résultat d'un usage, d'un 
acquiescement libre des populations que d'une 
prescription légale. Dans nos écoles catholiques, 
les professeurs chinois expliquent librement à leurs 
élèves les livres de la doctrine chrétienne , sans 
autre contrôle que celui du vicaire apostolique ou 
du missionnaire. Les personnes riches sont assez 
dans l'habitude d'avoir pour leurs entants des 
maîtres particuliers qui viennent leur donner des 
leçons a domicile et qui souvent même logent dans 
la famille 1 . » Ces précepteurs ont déjà, pour la 
plupart, un ou deux gracies parmi les lettrés et 
jouissent d'une grande considération. Ils conti- 
nuent de suivre les examens, et l'élève n'est jamais 
étonné de voir son précepteur devenir un jour son 
vice-roi. Quant aux simples maîtres d'école, ils se 

1 Voyez l'Empire chinois, t. I, p. 119. 



7 , CHAPITRE QUINZIÈME. 

recrutent presque tous parmi les lettrés déclasses 
qui n'ont pu parvenir aux grades des fonctions 
civiles, et que la nécessite'' de vivre force à deve- 
nir instituteurs de village. Ils résident le plus sou- 
vent dans la pagode et reçoivent pour leur entre- 
tien, soit une somme d'argent, soit les revenus 
d une londation fixe ou bien encore une espèce de 
• lune que les agriculteurs s'engagent à leur payer 
après la récolte. 

La liberté de l'enseignement et l'initiative des 
particuliers ont suffi seules en Cbine pour y répandre 
l'instruction primaire dans des proportions incon- 
nues ailleurs. « A quelques exceptions près, tous les 
Chinois savent lire et écrire, du moins suffisamment 
pour les besoins de la vie ordinaire. Ainsi les ou- 
vriers, les paysans même, sont capables de tenir 
note de leurs affaires journalières sur un petit ca- 
lepin, de faire eux-mêmes leur correspondance, de 
lire l'almanach, les avis, les proclamations des 
mandarins, et souvent les productions de la litté- 
rature courante. L'instruction primaire pénètre 
même jusque dans ces demeures flottantes qui re- 
couvrent par milliers les fleuves, les lacs, les ca- 
naux du Céleste Empire. On est sûr de trouver 
toujours dans ces petites barques une écritoire, des 
pinceaux, une tablette à calcul, un annuaire et 
quelques brochures que ces pauvres mariniers s'a- 
musent à déchiffrer dans leurs moments de loisir ' » . 

Les Chinois ont donc résolu de fait depuis long- 

1 /. Empire chinois, t. I, p. 120. 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 77 

leinps chez eux, et dune manière en quelque sorte 
satisfaisante, le problème de l'instruction publique 
en général, et celui de l'instruction primaire en 
particulier. Bien des idées chez nous sont présen- 
tement en lutte sur cet important sujet, el nous 
voyons, de part et d'autre, les plus généreuses 
opinions s'accorder sur l'excellence du but, mais dif- 
férer sur les moyens de l'obtenir. Espérons que le 
bon sens français, philosophique et chrétien, finira 
par dégager, en ce point comme en tant d'autres, la 
vérité de l'erreur, et que, grâce au loyal concours 
de tous, le bien sortira des lois existantes ou pro- 
jetées. Les générations de l'avenir attendent de 
nous renseignement de tous les principes de vérité 
et de vertu qui seuls produisent chez les nations 
les grands caractères dont elles s'honorent; que 
personne donc ne manque à sa tâche, et que, 
pour la remplir, chacun s'anime de l'esprit du bien 
et songe à l'honneur de la patrie : aucun dévoue- 
ment n'est de trop pour une mission et si grande et 
si belle. Nous semons, d'autres recueilleront : i! 
importe donc de semer le bon grain pour rendre le 
jugement du Père de famille propice à nos œuvres, 
et ne pas mériter, du côté de la postérité, l'épithète 
flétrissante donnée à l'homme méchant et ennemi 
dont parle l'Evangile. Si l'arbre stérile a été con- 
damné au feu, parce qu'il ne produisait rien, que 
ne serait- il pas fait à l'arbre qui donnerait des 
fruits de poison et de mort? 

Dans un pays comme la Chine, où les femmes 
sont destinées à passer leur vie en dehors de toutes 



78 CHAPITRE QUINZIÈME. 

relations sociales, l'instruction qu'on donne aux 
jeunes personnes est nécessairement restreinte : 
leur éducation consiste avant tout à leur faire aimer 
ta retraite, la modestie, et jusqu'au silence. L'usage 
général dans tout l'empire est que les filles, à 
l'âge de sept ans, s'enferment dans l'appartement 
des femmes, et n'en sortent que pour le mariage. 
Aucun homme ne pénètre dans l'intérieur de ces 
lieux réservés ; et comme elles n'en sortent jamais, 
et quelles y sont toujours sous les yeux de leur 
mère, de leur aïeule ou de leurs sœurs, il est clair 
que leur innocence doit s'y maintenir sans le secours 
même de la vertu, et qu'il est difficile, pour ne pas 
dire presque impossible, qu'une fille chinoise ne se 
conserve pas pure jusqu'au moment où elle unit 
son sort à celui d'un époux. Dans le cours de cette 
longue solitude qui précède leur mariage, on s'ap- 
plique à donner aux jeunes Chinoises des familles 
riches quelques talents agréables; on leur apprend 
à broder et à peindre sur la soie; la musique est le 
complément favori de leur éducation. On ne les 
initie que très-peu à la connaissance des lettres; 
cependant on a des exemples de femmes instruites 
qui ont su mériter en Chine, par des compositions 
de poésie remarquables, un certain renom littéraire. 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 79 



§ ni- 

Funérailles el sépultures des Chinois.- — Respect des Chinois pour les 
morts. — Les cercueils. — Amour des Chinois pour ces sortes de 
meubles. — Manière d'ensevelir les morts. ■ — Exposition «lu corps 
du défunt et devoirs qu'on lui rend. — Morts gardés dans les 
maisons. — Convoi et inhumation. — Sépultures des Chinois. — 
Aspect de ces lieux funèbres, soins religieux dont ils sont l'objet. 

— Forme et structure des tombeaux. — Usage de brûleries morts. 

— Deuil privé et public des Chinois. — La .salle des ancêtres. 

Le respect pour les morts et le soin des sépul- 
tures sont au nombre des traditions primitives et 
des usages permanents que nous trouvons établis 
chez tous les peuples de la terre. Les nations les 
moins civilisées, tout aussi bien que les peuples les 
plus policés de l'univers, n'y sont jamais restées 
étrangères : chez toutes un même sentiment de 
respect ou de crainte, disons mieux, de religion, ne 
permet pas d'oublier les défunts, et fait se perpé- 
tuer parmi les vivants le souvenir de ceux qui les 
ont accompagnés durant la vie et devancés dans 
les voies de la mort. 

Confucius avait dit aux Chinois : « Rendez aux 
« morts les mêmes devoirs que s'ils étaient préseuls 
« et pleins de vie. » C'était un conseil. Or, ce con- 
seil a pris chez les Chinois toute la force d'un pré- 
cepte, bien plus, il s'est élevé en quelque sorte 
jusqu'à la hauteur d'un véritable culte. Il ne pouvait 
guère en être autrement chez un peuple qui porte 
le sentiment de la piété filiale à un degré inconnu 



s i CHAPITRE QUINZIÈME. 

aux autres nations. Tout dans la vie privée et pu- 
blique des Chinois concourt à démontrer que la 
piété filiale est à leurs yeux le premier de tous les 
devoirs : la solennité des funérailles dont ils honorent 
leurs défunts, le soin pieux qu'ils prennent du tom- 
beau de leurs ancêtres, et le respect religieux avec 
lequel ils consacrent leur mémoire, en sont peut- 
être les plus solennelles manifestations. 11 est défait 
que chez eux les funérailles ont tous les caractères 
qui en font la plus importante de toutes leurs céré- 
monies particulières. 

Il existe d'abord en Chine un usage aussi surpre- 
nant que bizarre, et que Ton chercherait vainement 
ailleurs. On sait qu'en tous lieux le cercueil est un 
objet lugubre qu'on prend souci de dérober aux re- 
pards, à cause des idées tristes que sa vue peut in- 
spirer. Il n'en est pas de même en Chine, et l'objet 
principal de la sollicitude d'un Chinois est, avant, 
tout, de se procurer de son vivant ce meuble iu- 
nèbre : c'est un soin, quand il peut faire autrement, 
qu'il ne laisse jamais à ses héritiers. Aussi les cer- 
cueils sont-ils, en Chine, des meubles dont il se fait 
un commerce considérable et lucratif: on en trouve 
chez les marchands de tout faits et de tout prix; 1rs 
plus communs sont confectionnés avec de fortes 
planches de bois ordinaire enduites intérieurement 
de substances résineuses et vernies en dehors; 
d'autres sont au contraire en bois précieux, ornés 
d'ouvrages de sculpture, richement vernis et dorés. 
Chez tous les Chinois la préoccupation est la même 
pour se procurer, chacun selon ses moyens, la bière 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 81 

où il doit dormir son dernier sommeil. Ce cercueil 
reste souvent, pendant vingt ans et plus, inutile dans 
la maison, mais il est toujours aux yeux de son heu- 
reux possesseur le plus précieux de ses meubles. 
C'est un trait remarquable de piété filiale de pou- 
voir offrir à ses parents ce dernier et indispensable 
objet : on voit quelquefois un fds bien né, que ce 
beau désir anime, se vendre et s'engager pour pro- 
curer à son père un cercueil distingué. 

Cette première et singulière prévoyance peut 
déjà nous faire pressentir tous les soins pieux dont 
la sépulture des défunts sera l'objet de la part des 
familles que la mort aura visitées. Un Chinois vient- 
il de mourir, ou comme on dit en Chine, de « sa- 
luer le monde » , le jour de sa mort devient véri- 
tablement pour lui un jour d'éclat : jamais durant 
sa vie il n'aura reçu autant d'honneurs, autant 
d'hommages, autant de marques de respect, qu'à 
partir du moment où il a cessé d'exister. A peine 
a-t-il rendu le dernier soupir qu'on s'empresse de 
le revêtir de ses plus riches habits et des marques 
de toutes ses dignités; c'est ainsi paré qu'on le dé- 
pose dans sa bière. Son corps est mis sur une couche 
épaisse de coton mélangé d'un peu de chaux 
vive, la tête appuyée sur un coussin disposé pour 
la recevoir. La chaux et le coton ont la propriété 
d'absorber toute humeur méphitique qui pourrait 
s'échapper du cadavre. Toutes les parties du cer- 
cueil sont, de leur côté, si bien enduites intérieure- 
ment de poix et de bitume, et si parfaitement recou- 
vertes en dehors de fortes couches de vernis, qu'il 

FI. (> 



H-2 CHAPITRE QUINZIÈME. 

ne peur s'en exhaler aucune odeur fétide. Ou u a 
pas à craindre, avec de telles précautions, que l'air 
des maisons soit vicié ; il faut bien, du reste, qu'il en 
soit ainsi, quand on songe qu'en Chine rattachement 
filial est porté si loin qu'il n'est pas rare de voir des 
enfants garder quelquefois chez eux pendant trois e1 
quatre ans le corps de leur père. L'usage le plus 
ordinaire cependant est de procéder à la sépulture 
au bout de trois fois sept jours, qu'on réduit souvent 
à sept, quelquefois même à trois, si quelque forte 
raison y oblige. 

Pendant ce temps le cercueil est exposé dans la 
salle de cérémonie, toute tendue de blanc; quel- 
ques pièces de soie, noires ou violettes, se mêlent 
à cette couleur, ainsi que certains autres orne- 
ments affectés au deuil. On place devant la hière 
une table pour recevoir l'image du défunt ou quel- 
quefois un simple cartouche sur lequel son nom est 
écrit. L'un ou l'autre objet est toujours accompagné 
de fleurs, de parfums et de bougies allumées. 

C'est dans ce Heu, et devant cette sorte d'autel, 
que les parents et les amis de la famille, dont l'at- 
fluence est toujours considérable, viennent rendre 
leurs devoirs au défunt : l' usage est de saluer le 
cercueil comme si celui qu'il renferme existait en- 
core. On se prosterne et on frappe plusieurs l'ois la 
terre avec le front. Chaque visiteur a eu soin de se 
munir d'avance de parfums et de bougies, dont il 
fait hommage au mort en les déposant devant 
l'image qui le représente ou la tablette qui 
porte son nom. Le fils aîné du défunt, accompagné 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 83 

de ses frères, qui se tiennent avec lui derrière 
une draperie placée à côté du cercueil, sort de cette 
retraite en rampant, et vient, dans cette attitude 
prosternée , rendre à tous les visiteurs qui se pré- 
sentent les saluts que ceux-ci ont donnés au corps 
inanimé de son père. Toutes les fois qu'il sort ainsi 
du lieu où le relègue sa tristesse, pour s'acquitter 
envers chacun de ce devoir de reconnaissance, on 
entend les femmes et les filles du défunt, placées du 
côté opposé du cercueil, et que cache également 
une épaisse draperie, se lamenter en poussant, 
comme en mesure, des gémissements et des cris 
lugubres. Les visiteurs sont ensuite conduits dans 
un autre appartement : un parent éloigné ou bien 
quelque ami de la famille, chargé de faire les hon- 
neurs de la maison, leur y offre le thé et une colla- 
tion. 

Au jour fixé pour les obsèques laffluence à la 
maison mortuaire devient encore plus considérable. 
Cette dernière cérémonie se fait toujours d'une ma- 
nière solennelle, et la magnificence s'en accroît en 
proportion des dignités et des richesses du défunt; 
mais souvent la vanité et l'ostentation, plus que la 
piété filiale, donnent lieu à ces dispendieuses mani- 
festations : il n'est pas rare de voir des familles 
vendre leurs propriétés, se ruiner même complète- 
ment, pour procurer au chef quelles ont perdu de 
pompeuses funérailles. Nous allons essayer de 
donner ici une idée générale de quelqu'une de ces 
funèbres solennités chez les Chinois. 

Au sortir de la maison mortuaire , le cercueil , 

c. 



8i CHAPITRE QUINZIÈME. 

renfermant le corps du défunt, est déposé sur le fond 
d'un superbe catafalque portatif, dont la partie su- 
périeure est une sorte de dais en forme de dôme 
recouvert d'une étoffe de soie- violette richement 
brodée; ses quatre coins sont surmontés d'autant 
de h ou ppes de soie blanche . Soixante-quatre hommes 
sont chargés de le porter. Les musiciens destinés à 
faire entendre les airs lugubres appropriés à la 
funèbre cérémonie s'organisent immédiatement 
devant le cercueil, tandis qu'une première troupe 
d'hommes, placés sur une seule ligne, prennent 
rang à la tête du convoi; après ceux-ci vient une 
seconde troupe, également nombreuse, et marchant 
sur deux rangs : les premiers portent différentes 
statues de carton, représentant des esclaves, des 
tigres, des lions, des chevaux, etc., les autres, des 
étendards, des cassolettes où brûlent des parfums, 
et de longues tablettes de bois vernissé où sont 
inscrits le nom et les qualités du défunt. Dans les 
funérailles des grands et des princes, le nombre de 
gens employés à porter ces divers insignes ou à 
remplir toute autre fonction relative à la cérémonie 
funèbre, dépasse parfois tout ce que l'on pourrait 
imaginer : il paraît qu'au convoi du frère aîné de 
l'empereur Kang-hi on pouvait en compter plus de 
seize mille. 

Le cortège proprement dit du deuil vient à la 
suite du cercueil; il se compose des parents et t\cs 
amis du défunt. Le fils aîné, suivi de ses frères et de 
ses neveux, en ouvre la marche ; recouvert d'un sac 
de chanvre, appuyé sur un bâton et le corps tout 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 85 

courbé, il suit de près le cercueil : tout dans son 
extérieur annonce la douleur et l'accablement. Sur 
le second plan viennent les parents et les amis, tous 
vêtus des habits de deuil que la famille leur a pro- 
curés, et après eux, les femmes du défunt, renfer- 
mées dans des chaises couvertes d'étoffes blanches. 
Ce sont surtout ces dernières qui font retentir l'air 
de leurs cris. Mais, en général, les gémissements 
des Chinois, dans ces sortes de cérémonies, sont si 
méthodiquement compassés, malgré leurs bruyants 
éclats, qu'ils paraissent plutôt dictés par une pra- 
tique d'usage et de convention que par les senti- 
ments d'une âme véritablement déchirée par la 
douleur. La clameur générale s'augmente des cris, 
plus bruyants encore, des pleureuses de profession, 
louées en grand nombre pour ajouter au vacarme. 
Dès que le convoi est arrivé au lieu de la sépul- 
ture, le corps est descendu du catafalque et déposé 
avec des marques nouvelles de respect et de dou- 
leur dans la tombe qui l'attend. Ce dernier de- 
voir accompli, il est d'usage, avant de congédier 
les assistants, de leur offrir un splendide repas 
dans des salles qu'on a eu soin d'élever à l'avance 
auprès du tombeau. Après ces agapes funèbres on 
rend de nouveaux hommages au défunt, ou l'on se 
contente simplement d'offrir ses remercîments au 
fils aîné, qui n'y répond que par des signes. Mais 
s'il s'agit d'un mort illustre , d'un grand de l'em- 
pire, un certain nombre de ses parents ne quittent 
point la sépulture avant un mois ou deux : ils oc- 
cupent des appartements qu'on a préparés d'avance 



8G CHAPITRE QUINZIÈME. 

pour les recevoir, et ils renouvellent tous les jours 
devant le tombeau, avec les enfants du défunt, les 
témoignages de leur douleur. 

Les sépultures des Chinois sont toujours placées 
en dehors des villes et ne sont point agglomérées 
en un seul lieu, comme dans nos cimetières d Eu- 
rope. Les endroits préférés sont communément des 
points élevés, auxquels on donne le sombre orne- 
ment des arbres verts, tels que les pins et les cy- 
près; et dans ces lieux funèbres, si bien laits pour 
rappeler tout à la fois le néant et la suprême égalité 
des hommes, on voit se montrer quand même, en 
Chine comme partout, l'orgueil ou l'humilité des 
rangs et des fortunes. Le pauvre se contente d'abriter 
les restes de ceux qu'il a perdus d'un simple toit de 
chaume, ou, quand il le peut, dune petite loge de 
briques en forme de tombeau. Les citoyens plus aisés 
construisent leurs sépulcres de famille avec plus de 
recherche et d'apparence; ils ont soin de les blan- 
chir ou de les peindre en bleu et de les entourer 
dune enceinte dont la forme est exactement celle 
d'un Q, grec : l'idée de fin que cette lettre pourrait 
entraîner avec elle n'est ici, comme on peut le pen- 
ser, qu'un effet singulier du hasard. 

Les tombeaux des riches, des mandarins et des 
grands de l'empire sont construits avec tout le faste 
que réclame le haut rang des personnages auxquels 
ils sont destinés. Ils consistent d'abord en une voûte 
demi-sphérique, soigneusement bâtie. C'est la cham- 
bre sépulcrale qui reçoit le cercueil. On élève au-des- 
sus de cette voûte, et alentour, un tumulusde terre 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 87 

battue, qui la recouvre entièrement en forme de 
coupole. Cette terre est elle-même soigneusement 
enduite d'une couche épaisse de ciment, pour empê- 
cher les infiltrations pluviales. L'enceinte qui ren- 
ferme ces tombeaux est souvent d'une vaste éten- 
due. On entoure ces mausolées d'une plantation 
d'arbres funèbres, dont la sombre et perpétuelle 
verdure est comme un mémorial immuable et con- 
stant du long sommeil que doivent dormir les 
grands de ce monde, tout aussi bien que ceux qui 
furent humbles et petits sur la terre. En face du 
tombeau se trouve une longue table d'un beau 
marbre blanc, sur laquelle on a fixé deux candé- 
labres également en marbre, et artistement tra- 
vaillés, une cassolette pour brûler des parfums 
et deux vases pour recevoir des fleurs. On arrive à 
ces tombeaux par une avenue aussi imposante 
d'aspect que bizarrement ornée. Ce n'est pas sans 
surprise, en effet, qu'on aperçoit rangées sur 
chaque côté deux longues files de statues de 
marbre ou de pierre représentant des officiers, des 
soldats, des eunuques, dans l'attitude de la douleur, 
puis des chevaux sellés, des chameaux, des lions, 
des tortues, et une foule d'autres animaux. C'est au 
travers de toutes ces représentations fantastiques 
qu'il faut passer pour arriver jusqu'au mausolée. El 
paraît néanmoins que, malgré l'étrangeté de ees 
singuliers et bizarres emblèmes, l'aspect de ces sé- 
pultures des grands de la Chine ne laisse pas que 
d'émouvoir l'âme d'une mélancolique tristesse. Et 
en vérité, quels que soient les signes qui rappellent 



88 CHAPITRÉ QUINZIÈME. 

la ])iiissance de la mort, quoi jamais de plus élo- 
quent que son muet langage? 

Les sépultures chez les Chinois sont considérées 
comme inviolables, et sous aucun prétexte il n'est 
jamais permis de remuer les ossements des morts, 
pas même pour faire de nouvelles inhumations dans 
le lieu où ils reposent : ces mortelles dépouilles 
sont réputées sacrées, et doivent demeurer éter- 
nellement cachées à la vue, enfouies à tout jamais 
au sein de la terre. Un tel sentiment est la rigou- 
reuse conséquence du respect naturel et pieux que les 
vivants devraient toujours avoir envers la mémoire 
et les restes de ceux qui ne sont plus. Les Chinois 
donnent en ce point à des peuples plus civilisés 
qu'eux un exemple qu'il serait honorable à ceux-ci 
d'imiter. 

On trouve en Chine, mais comme une exception, 
l'usage qu'avaient les Grecs et les Romains de brû- 
ler les morts. Cette coutume, en effet, loin d'être 
très-répandue, n'est guère pratiquée que dans les 
deux provinces du Kiang-nan et du Tehé-kiang, 
et encore n'est-elle due, paraît-il, qu'à la répu- 
gnance que les habitants éprouvent à confier 
les corps de leurs défunts au sol bas et humide 
de ces contrées. Van Braam, auteur de la re- 
lation de Y Ambassade hollandaise, est le premier 
voyageur qui ait parlé de cet usage. Voici ce 
qu'il dit : u J'ai remarqué ici (le long du canal, 
« près de Ou-kiang-hien, province de Kiang-nan) 
u un singulier usage relativement aux morts, puis- 
ce qu'on place indifféremment leurs cercueils dans 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 89 

« un champ quelconque, et sur la superficie de la 
» terre. Les personnes qui peuvent en payer la dé- 
« pense font faire autour du cercueil un petit mur 
u carré qui en a la hauteur, et au-dessus duquel 
« on élève un petit toit couvert de tuiles ; et 
u d'autres recouvrent le cercueil avec de la paille 
« et des nattes, taudis que les gens de la dernière 
« classe mettent uniquement une couche de gazon 
« sur le haut du cercueil, et le laissent dans cette 
« situation. Nous avons passé devant beaucoup de 

u sépultures de cette espèce depuis deux jouis 

« J'en ai demandé la raison, et l'on m'a dit que les 
« terres étaient si basses, qu'on ne pouvait pas 
« inhumer les corps, parce qu'ils seraient dans l'eau : 
« inconvénient dont l'idée seule révolte les Chinois, 
« parce qu'ils sont persuadés que les morts aiment 
« un séjour sec. Après un certain temps, les cer- 
« cueils qui ont été ainsi laissés en champ ouvert 
« sont brûlés avec le cadavre qu'ils renferment; 
« on en recueille les cendres qu'on met dans des 
« urnes recouvertes, et qu'on enfouit ensuite à 
« demi dans la terre. J'ai vu le long de ma route 
« des urnes ainsi disposées. C'est pour la première 
u fois que j'ai appris aujourd'hui que l'usage de 
« brûleries morts et celui de recueillir leurs cendres 
« avait lieu à la Chine comme chez les Grecs et les 

« Romains Je n'en avais rien ouï dire depuis 

« trente-six ans que je connais ce pays '. » 

Le deuil est chez les Chinois d'une observance 

1 Voyage de Van Braam, in-8°, t. II, p. 120. 



90 CHAPITRE QUINZIEME. 

aussi longue que sévère : sa durée est de trois ans 
pour le père et la mère , mais pour les autres pa- 
rents elle va en diminuant à mesure que s'éloigne 
le degré de parenté. Contrairement à ce qui s'ob- 
serve en Europe, ce n'est pas avec le noir mais 
avec le blanc que le deuil se porte en Chine : tous 
les vêtements doivent être faits d'une toile de cette 
couleur, commune et grossièrement cousue; le 
bonnet , les bas et les bottines sont de même 
toile et de même façon. Les boutons et les bouton- 
nières de la veste sont remplacés par de simples 
bandes de toile à demi effilées qui se nouent, et on 
se sert d'une simple ceinture de chanvre pour la 
serrer. Le flocon de soie rouge qui orne d'habitude 
et complète la coiffure chinoise est supprimé. Les 
femmes, de leur côté, ne portent pour aiguille de 
tête qu'une simple baguette de coudrier. Les princes 
et les grands en Chine ne portent pas Je deuil diffé- 
remment que les autres citoyens; le vêtement dont 
ils se couvrent est aussi grossier et aussi négligé 
(pie celui du pauvre artisan. Toutes les marques 
des grandeurs humaines disparaissent dans cette 
circonstance. 

Les Chinois en temps de deuil ne se bornent pas 
au seul usage de porter ainsi des habits sordides el 
négligés : les convenances leur imposent bien d'au- 
tres rigueurs encore. Non-seulement il leur est in- 
terdit de se montrer dans aucune assemblée pu- 
blique ou d'assister à quelque repas de cérémonie, 
ils s'abstiennent en outre, même en leur particulier, 
de l'usage de In viande et du vin, et quand ils pa- 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 91 

raissent en ville , c'est toujours dans une chaise de 
deuil, recouverte à cet effet d'une toile grossière 
de couleur blanche. Us négligent leur barbe et leurs 
cheveux, s'abstiennent du bain et ne touchent à 
aucun instrument de musique. On ne peut, tant 
que dure le deuil, remplir aucun office public : le 
grand mandarin quitte son gouvernement, et le mi- 
nistre d'Etat, le soin des affaires, pour vivre dans la 
retraite et ne plus s'occuper que de leur douleur. 
Mais comme le terme de trois ans, fixé par le livre 
des Rites pour le deuil d'un père ou d'une mère, 
n'était pas toujours sans causer quelque préjudice 
à la bonne administration des intérêts publics, les 
empereurs de la dynastie actuelle en ont réduit la 
durée à « trois fois neuf» ou vingt-sept mois. 

La nation chinoise n'étant, d'après les idées de 
ce peuple, qu'une seule et même famille dont l'em- 
pereur est « le père et la mère » , le deuil est gé- 
néral dans tout 1 empire à la mort des souverains. 
Pour en donner ici un exemple mémorable, nous 
citerons la notice intéressante que le P. Amiot nous 
a transmise sur le deuil qui eut lieu en 1777 pour 
l'impératrice, mère de Kien-long. « Le jour même 
« du décès de cette princesse , dit le missionnaire , 
« les mandarins qui président à la police de Péking 
» donnèrent leurs ordres pour faire disparaître des 
« portes qui donnent sur les rues toutes les ensei- 
« gnes qu'on met aux boutiques, et, en général, 
« tout ornement en couleur et en dorure exposé à 
« la vue des passants. Le lendemain, tous les man- 
« darins sans exception prirent le grand deuil , 



i)2 CHAPITRE QUINZIEME. 

« c'est-à-dire se revêtirent d'un habit long de sim- 
u j>le toile blanche, sur lequel ils mirent un surtout 

de satin noir, laissèrent croître leurs cheveux, 
« ôtèrent le flocon de soie rouge qui couvre la 
m partie supérieure du bonnet, et chaussèrent des 
« bottes de toile. Pendant dix-sept jours entiers, il 
« ne leur fut pas permis de se montrer autrement. 
« Ils durent surtout s'abstenir de tous les divertis- 
« sements, tels que la comédie, les promenades, les 
« festins entre amis. Ils durent même s'abstenir 
« de leurs femmes; et pour ne pas manquer à ce 
« point essentiel du cérémonial , la plupart passè- 
« rent les nuits dans leurs tribunaux respectifs pour 
« y prendre leur repos. 

« Outre ce deuil rigoureux qui ne regardait que 
<< les princes, les grands et les mandarins de tous 
« les ordres, on en ordonna un qui fut pour tout le 
« monde dans toute l'étendue de l'empire, et dont 
« le terme devait être le centième jour après la 
< mort de l'impératrice. Pendant tout cet espace 
« de temps , il n'était permis à aucune personne, 
« de quelque état, qualité et condition qu'elle fût, 
« de se faire raser, de jouer des instruments de 
« musique, d'inviter ni d'assister à aucun repas de 
« cérémonie, d'appeler chez soi des comédiens, des 
« farceurs et autres gens de cette espèce. On pu- 
« blia aussi la défense de célébrer des noces; mais 
« cette délense n'eut lieu que pour un mois, à 
« compter du jour non de la promulgation, mais de 
«la mort de la princesse. Tout le monde, en un 



.MOEURS ET COUTUMKS DES CHINOIS. 93 

.< mot, devait donner des marques extérieures de 
« douleur. 

« Je puis dire, à la louante des Chinois, ajoute 
« le P. Amiot, que tous ces points ont été observés 
« avec une décence dont j'ai été frappé. Mais ce 
« que j'ai le plus admiré, c'est que cette décence a 
« eu lieu chez les Chinois du plus bas étage, parmi 
« la plus vile populace, aussi bien que chez les 
« princes et les grands. Dans les rues les plus fré- 
« quentées, dans les marchés même les plus tumul- 
>< tueux de cette immense ville de Péking, il n'y 
« eut, pendant tout ce temps de deuil, ni querelles 
« ni altercations; on n'y parlait pour ainsi dire qu à 
« voix basse. » 

Le sentiment de profond respect dont les Chinois 
sont pénétrés pour leurs parents défunts a porté la 
plupart des familles à élever en l'honneur de leurs 
trépassés une sorte de temple domestique consa- 
cré à leur perpétuelle mémoire , et qu'on appelle 
« la salle des ancêtres » . Cet édifice, dont la pro- 
priété demeure, de génération en génération, 
commune à tous les descendants d'un même aïeul, 
est ordinairement construit sur de vastes propor- 
tions. On y remarque comme ornement distinctif 
une longue table adossée à la muraille du fond, sur 
les gradins de laquelle on a placé, selon l'ordre gé- 
néalogique, les portraits des ancêtres ou simple- 
ment les tablettes qui portent leurs noms avec la 
date de leur mort, l'âge qu'ils avaient, les dignités 
qu'ils possédaient quand ils moururent. 

C'est dans ce sanctuaire que tous les membres 



m CHAPITRE QUINZIÈME. 

d une même famille viennent, au printemps de 
chaque année, honorer par de pieuses cérémonies 
la mémoire des aïeux de leur race. Quand une fa- 
mille compte déjà de nombreuses générations, on 
voit souvent, réunies dans ces solennelles assem- 
blées , un nombre considérable de personnes qui 
diffèrent, on le conçoit facilement, par la fortune, 
le rang, les dignités, la position sociale en un mot. 
Mais il faut dire, à l'éloge des mœurs chinoises, 
que dans ces circonstances aucune distinction ne 
se fait sentir : l'artisan, le mandarin, le laboureur se 
traitent en égaux. Le respect dû aux vieillards 
règle seul la préséance : elle est de droit dévolue 
au plus âgé. Une telle fraternité, trop souvent mé- 
connue chez plus d'un peuple civilisé, est à nos 
yeux le plus beau et le plus touchant hommage que 
les Chinois puissent offrir à leurs ancêtres. Cette 
coutume de se réunir ainsi pour honorer leur mé- 
moire n'aurait-elle d'autres avantages que d'entre- 
tenir de la sorte parmi tous les descendants d'un 
même homme les nobles sentiments d'une juste et 
fraternelle égalité, que nous la regarderions comme 
une sage et précieuse institution. 

Outre ces salles dites « des ancêtres », com- 
munes à toutes les branches d'une même famille, 
si nombreuses et si dispersées qu'elles soient, il est 
aussi d'un usage général d'avoir dans l'intérieur 
même de chaque maison un lieu particulier consacré 
à la pieuse commémoration des aïeux. On trouve 
chez tous les princes, chez les grands, les mandarins, 
les riches, ce sanctuaire domestique dans lequel sont 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. !>•"> 

placés les portraits des ancêtres, depuis celui qu'ils 
comptent pour le chef de la famille jusqu'au der- 
nier défunt, ou bien seulement le portrait ou la ta- 
blette du chef, comme représentant tous les autres. 
Ce lieu n'a point d'autre destination. La famille s'y 
rassemble, dans des temps déterminés, pour y faire 
les cérémonies respectueuses : elle s'y transporte 
encore toutes les fois qu'il s'agit de quelque entre- 
prise importante, de quelque faveur obtenue, de 
quelque disgrâce essuyée; en un mot, c'est là que 
la famille va faire part aux ancêtres de tous les 
événements heureux ou malheureux qui lui arri- 
vent. Les familles pauvres se contentent ordinaire- 
ment de placer les noms de leurs plus proches pa- 
rents dans le lieu le plus apparent de leur chambre. 
Le défaut d'espace trop souvent ne leur permet 
pas de donner autrement à leurs aïeux le témoi- 
gnage de leur piété filiale ! . 

1 Voyez Description générale Je la Chine cl les Mémoires sur les 
Chinois. 



CHAPITRE XVI. 

FÊTES ET RÉJOUISSANCES PUBLIQUES. AMUSEMENTS 

POPULAIRES ET PARTICULIERS DES CHINOIS. 



Fêtes et réjouissances publiques. — Le nouvel an. — Ressemblance 
des usages cliinois avec les nôtres. — La fête des lanternes. — Son 
ancienneté et son origine probable. — Les lanternes chinoises. — 
La fête du printemps ou de l'ouverture des terres. — La célèbre 
cérémonie du labourage. — La procession du printemps. — La 
fête des mûriers. — La fête des moissons. — Spectacles popu- 
laires. — Les fêtes ouan-cheou. — La fête des vieillards. — Les 
fêtes yen-yen. 



Le renouvellement de Tannée donne lieu à la 
première fête des Chinois. Ce jour, qui n'est pas 
non plus oublié en Europe, se célèbre dans tout 
l'empire avec un ensemble de démonstrations et de 
joies extraordinaires. Toutes les administrations 
sont fermées dix jours à l'avance, et les mandarins 
serrent leurs sceaux jusqu'au vingtième de la pre- 
mière lune. Afin que rien ne puisse troubler la 
grande fête, on consacre les derniers jours de l'an- 
née qui finit à régler les comptes arriérés, et le 
discrédit est si fâcheux de ne pouvoir payer à cette 
époque qu'on fait tout son possible pour l'éviter. 
Comme la coutume est de tuer un grand nombre de 
chapons avant la nouvelle année, on dit dérisoire- 
ment d'un malheureux débiteur qui est hors d'étal 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 97 

de satisfaire ses créanciers, qu il a « une destinée de 
chapon » . 

Dès le soir du dernier jour de l'année qui s'achève, 
un mouvement général et extraordinaire se manifeste 
de toutes parts. Chacun attend avec impatience 
l'heure de minuit pour « saluer» sans retard l'année 
nouvelle qui va venir. A peine l'heureux moment 
est-il arrivé, qu'aussitôt commence de toutes parts 
un interminable vacarme de pétards, de fusées, de 
feux de joie. Le reste de la nuit jusqu'à l'aurore 
se passe à remplir les rites sacrés et à préparer la 
maison pour la solennité des jours qui vont suivre. 
Toutes les habitations sont nettoyées et ornées; la 
salle des ancêtres devient l'objet d'un soin nou- 
veau, et l'on décore la châsse des dieux domesti- 
ques de beaux vases de porcelaine, tout pleins de 
fleurs de narcisse et des énormes citrons que les 
adorateurs du dieu Fo appellent « la main de Boud- 
dha » . Dès le matin, chacun se revêt de ses plus 
beaux habits, et l'on va en foule assiéger les tem- 
ples. Durant ces jours de joie universelle, tout tra- 
vail public ou particulier cesse pour faire place aux 
jeux, aux festins, aux spectacles et à tous les au- 
tres plaisirs , devenus pour le moment l'unique 
préoccupation des Chinois. Telle est chez eux la 
façon joyeuse de « congédier l'année » , comme ils 
disent dans leur pittoresque langage. 

Dans ces jours de « nouvel an -•> , le devoir des 
visites est de la plus grande importance, et per- 
sonne ne s'en dispense. Les mandarins inférieurs 
vont saluer leurs supérieurs ; les enfants rendent 

n. 7 



98 CHAPITRE SEIZIÈME 

hommage à leurs pères et mères et aux vieux pa- 
rents, les domestiques à leurs maîtres. On voit 
entre amis et voisins semblable empressement : la 
politesse, dont les Chinois sont en tout temps pro- 
digues, n'a plus de limites. Il n'est personne surtout 
qui omette, en ce temps favorable, de rendre ses 
devoirs à ses protecteurs; et là comme ailleurs la 
reconnaissance ou l'intérêt sont toujours plus ou 
moins le motif louable ou peu digne de ces indis- 
pensables démarches. 

Toutes ces visites chinoises ne se font pas, comme 
on doit bien le penser, sans une grande prodigalité 
de compliments et de protestations d'inaltérable 
amitié. L'usage veut encore qu'on échange entre 
amis des cartes de félicitation , accompagnées de 
mille et un petits présents de friandises délicates, 
et quelquefois d'étoffes de soie pour vêtements. Ces 
cartes sont ordinairement illustrées d'une gravure 
sur bois représentant les trois principales félicités 
qu'ambitionnent les Chinois, savoir : un héritier, 
un emploi publie ou de l'avancement , et une 
longue vie. Ces trois souhaits sont indiqués par les 
figures d'un enfant, d'un mandarin et d'un vieillard 
accompagné d'une cigogne, emblème de la longé- 
vité. Ces envois et ces échanges réciproques de pré- 
sents et de vœux, s'ils ne sont pas toujours, en Chine 
comme ailleurs, des témoignages bien certains 
d'une vraie sympathie, en ont au moins l'appa- 
rence, et servent à l'occasion à forcer le souvenir. 

Les usages des Chinois et ceux observés chez 
nous à pareille époque de l'année ne sont pas, on 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 99 

le voit, sans quelque analogie; mais pour la trouver 

plus complète, il faudrait, de notre côté, remonter un 
peu vers le bon vieux temps de nos pères, puisque 
aujourd'hui chez nous, au lieu de visites et d'étren- 
ues, l'usage quelque peu sans gêne de présenter ou, 
mieux encore, d'envoyer une simple carte a pré- 
valu, et qu'il suffit à donner, pour peu qu'on y mette 
bonne volonté et nul scrupule, quittance de tout 
autre devoir et certificat de bonne éducation. Mais 
si ce « premier jour de l'an » n'est plus guère pour 
nous qu'un jour d'étiquette, commode ou gênante, 
de généreuses ou maigres libéralités, il est incon- 
testable que les Chinois ont sur nous l'avantage 
d'avoir su le conserver chez eux comme un jour 
de fête agréable et comme un temps de joyeux di- 
vertissement. 

La première pleine lune de la nouvelle année 
amène, presque aussitôt après les réjouissances du 
premier jour de l'an, une fête toute particulière à 
la Chine, et qui, certes, n'est pas la moins brillante 
de toutes celles qu'on y célèbre, puisqu'il s'agit de 
« la fête des lanternes » . L'origine de cette étrange 
solennité se perd dans la nuit du passé, et paraît 
avoir eu vraisemblablement pour cause quelque 
sentiment religieux des anciens temps et le besoin 
de le manifester, bien mieux que les mille et une 
légendes rapportées à ce sujet par quelques au- 
teurs chinois. Ce qui du reste pourrait donner à cette 
assertion toute la force d'une plus grande probabi- 
lité, c'est l'usage aussi ancien qu'universel d'exposer 
au-dessus de la porte principale de chaque maison, 



1 00 CHAPITRE SEIZIÈME. 

au milieu des illuminations qu'on y voit briller, un 
transparent rouge avec cette inscription en gros ca- 
ractères : « Tien-ti, suit-hiai, ouan-lin, chin-tsai. » 
Gê qui veut dire : « Au gouverneur du ciel, de la 
terre, des trois limites et des mille intelligences. » 
Dans le palais de l'empereur, cette coutume revêt 
un caractère bien plus évident encore d'une insti- 
tution tout à fait religieuse. On place la même in- 
scription sur une table garnie de blé, de pain, de 
viandes et de fruits, véritables matières des sacri- 
fices religieux chez les Chinois. Tous ceux qui se 
présentent se prosternent devant cette sorte d'au- 
tel, et font brûler, à titre d'offrande, des pastilles 
d'encens ou des bâtonnets de parfums. Ces prati- 
ques ne sont pas autre chose que la forme même 
du culte la plus usitée en Chine. Quoi qu'il en soit, 
il est plus facile de décrire cette fête singulière que 
d'en assigner les causes et les commencements. 
C'est ce que nous allons essayer de faire, d'après 
les auteurs qui en ont le mieux parlé et les mis- 
sionnaires et autres voyageurs qui en ont été les 
témoins oculaires ' . 

La fête des lanternes est générale dans toute la 
Chine, et si on peut dire que pendant les solennités 
du premier jour de l'an ce vaste empire semble être 
« tout hors de lui » , on peut dire aussi que durant 
les trois ou quatre nuits qu'on célèbre la fête des 
lanternes, il est « tout en feu » . Les villes, les villages, 
les rivages de la mer, les bords des chemins et des 
rivières, sont garnis de ces sortes de boîtes ou cham- 

1 Voyez Mémoires sut les Chinois, Duhalde, Grosier, Davis. 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 101 

brettes lumineuses de toutes grandeurs, de toutes 
formes, et partout suspendues. Dans les villes les 
rues, les places publiques en sont pleines; les laea- 
des, les cours des palais en sont tout ornées; on en 
voit aux portes et aux fenêtres des maisons les plus 
pauvres. Il n'est pas jusqu'aux navires dans les 
ports, jusqu'aux jonques sur les fleuves, qui n'en 
aient de suspendues à leurs mâts, à leurs vergues el 
à tous leurs cordages. Les statisticiens chinois por- 
tent à plus de deux cents millions le nombre de ces 
falots lumineux , allumés ainsi dans tout l'empire. 
C'est à qui parmi les riches rivalisera de magni- 
ficence dans ce genre d'illumination : chacun se 
pique d'étaler devant sa maison des lanternes plus 
belles que celles de son voisin. Les grands manda- 
rins, les vice-rois, l'empereur lui-même, qui, pas 
plus que ses sujets, ne se dispense de cet usage, en 
font construire quelques-unes d'un travail si recher- 
ché qu'elles coûtent un prix extraordinaire. La 
plupart de ces magnifiques lanternes sont ornées 
de figures de cavaliers lancés au galop, combattant 
ou se livrant à divers jeux; puis d'oiseaux, de 
poissons, d'insectes ailés et d'autres animaux, le 
tout en mouvement. La force motrice est la chaleur 
de la lampe intérieure qui fait tourner la roue sur 
laquelle toutes ces figures sont peintes. On voit de 
ces lanternes si vastes, qu'elles forment des salles 
de vingt et trente pieds de diamètre; on y repré- 
sente, par l'artifice de gens qui s'y cachent, plu- 
sieurs tableaux et jeux scéniques pour l'amusement 
du peuple : « Ils y font paraître, dit le P. Duhalde, 



102 CHAPITRE SEIZIÈME. 

« des ombres qui représentent des princes et des 
« princesses, des soldats, des bouffons et d'autres 
« personnages , dont, les gestes sont si conformes 
« aux paroles de ceux qui les font mouvoir, qu'on 
« croirait véritablement les entendre parler» . Voilà 
bien , à n'en pas douter, les véritables ombres chi- 
noises. Quelques-unes de ces lanternes méritent 
aussi, par les autres merveilles qu'elles reprodui- 
sent, le nom de lanternes magiques, dont les en- 
chantements plaisent si fort aux grands et petits 
enfants de tous les pays. 

Outre ces lanternes monstrueuses , il en est une 
infinité d'autres de moindre dimension, aussi re- 
marquables par leur élégante structure que par la 
richesse de leurs ornements. On en fait de toute 
matière polie et transparente : les unes sont en 
nacre, en verre, en écailles d'huîtres fines et amin- 
cies; les autres ont des panneaux en soie, en gaze, 
en papier fin ; on y peint, en couleurs les plus vives, 
des personnages, des sites, des rochers, des ar- 
bres, des fleurs, des animaux. Les angles de ces 
lanternes sont ordinairement surmontés de figures 
sculptées et dorées, qui leur servent de couronne- 
ment ; on y suspend des banderoles de satin de 
toutes les couleurs, qui retombent avec grâce 
tout autour, sans rien dérober de la lumière ni 
des sujets que la main de l'artiste y a représentés. 
Ces lanternes affectent les formes les plus variées : 
les unes sont hexagones, triangulaires, carrées, cy- 
lindriques, rondes, pyramidales; on donne à d'au- 
Ires la forme de vases, de fleurs, de fruits, de pois- 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 103 

sons, de barques, etc.; le travail en est toujours 
fini et délicat : il s'ajoute au reste pour produire 
un spectacle de féerie aussi éblouissant que fan- 
tastique. 

Toutes les merveilles de la pyrotechnie, art dans 
lequel les Chinois excellent depuis des siècles , se 
joignent à celles de l'illumination pour donner pins 
d'éclat encore à ces fêtes de nuit. Il n'est pas de 
Chinois aisé qui ne prépare quelque pièce d'arti- 
fice; tous tirent au moins des fusées; et de toutes 
parts des gerbes , des flots d'étoiles et des pluies 
d'étincelles lumineuses éclairent et embrasent l'at- 
mosphère. C'est vraiment la fête du feu ; sa durée, 
son universalité, les merveilles éblouissantes qui s'y 
produisent, l'originalité qui la distingue, l'initiative 
laissée à chacun : tout concourt à en iaire une fête 
unique au monde. Si vantées que soient nos grandes 
fêtes parisiennes et nationales pour leurs brillantes 
illuminations, nous ne pensons pas qu'elles puissent 
être comparées à cette singulière fête des lanternes 
dont la Chine chaque année offre le brillant 
spectacle. 

Le printemps donne lieu à la « fête de l'ouver- 
ture des terres » , qui est sans contredit la plus im- 
portante de toutes les fêtes chinoises par l'utile 
enseignement qu'elle renferme, et la plus solen- 
nelle à cause de la part principale qu'y prend en 
personne le Fils du Ciel. L'origine de cette fête est 
aussi ancienne que la monarchie elle-même, et son 
institution paraît avoir eu pour cause un motif reli- 
gieux, tout autant peut-être que le but sage et poli- 



1U4 CHAPITRE SEIZIÈME. 

tique d'encourager l'agriculture. On lit expressé- 
ment dans le Li-ki, un des plus anciens livres cano- 
niques : « C'est pour le tsi, « sacrifice au ciel » , que 
« l'empereur laboure lui-même dans le Kiao du 
« sud; c'est pour offrir les grains qu'on en re- 
u cueille. C'est aussi pour le tsi que l'impératrice 
« et les princesses élèvent des vers à soie dans le 
« Kiao du nord; c'est pour en faire les habits des 
« sacrifices... Si l'empereur et les princes labourent 
« la terre, si l'impératrice et les princesses élèvent 
« des vers à soie, c'est par le respect dont ils sont 
>( pénétrés pour l'Esprit qui règne sur l'univers, 
« c'est pour l'honorer selon la grande et ancienne 
« doctrine. » 

En dehors d'une foule d'autres monuments his- 
toriques, les pratiques d'un caractère tout reli- 
gieux qui précèdent et accompagnent cette célèbre 
cérémonie du labourage suffiraient seules de leur 
côté, comme nous allons le voir bientôt, à démon- 
trer que de nos jours encore elle n'a pas cessé d'ap- 
partenir au culte. Cette remarquable institution, 
dont la Chine seule offre l'exemple au monde, 
n'aurait-elle, au surplus, d'autre but que d'encou- 
rager l'agriculture, cet art le plus utile de tous, 
que ce serait assez déjà pour honorer la mémoire 
du législateur inconnu qui l'a fondée. Mais le senti- 
ment religieux dont cette cérémonie tant renommée 
des Chinois est incontestablement tout empreinte, 
ne peut qu'ajouter à sa grandeur, et rendre éminem- 
ment efficace renseignement qui doit en ressortir : 
rien au monde assurément, autant que la grande 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 105 

pensée par laquelle l'homme voit dans le Créateur 
la source unique et première de tous les biens, 
n'est propre à le relever de sa bassesse et à enno- 
blir, à ses yeux, le rude et rebutant travail de ses 
mains. 

C'est done au retour du printemps qu'a lieu dans 
le Céleste Empire la mémorable cérémonie du la- 
bourage. Le tribunal des Rites en annonce le jour 
à l'empereur par un mémorial, où tout ce que le 
prince .doit faire dans cette circonstance est scru- 
puleusement détaillé. Le monarque désigne d'abord 
trois princes du sang et neuf grands de sa cour 
pour l'accompagner et labourer après lui. Le lieu 
où se pratique cette cérémonie est appelé sien- 
non-tan, ou « léminence des anciens laboureurs » ; 
c'est un enclos d'environ six li de circuit, qui n'est 
séparé du Tien-tan ou « Temple du ciel" que par 
une rue fort large qui traverse la ville chinoise du 
midi au nord; il n'a qu'une porte située vis-à-vis 
du Tien-tan. 

L'empereur se prépare à cette fête par trois 
jours déjeune, et ceux qu'il a nommés pour l'ac- 
compagner sont astreints à observer la même absti- 
nence. La cérémonie commence par un grand 
sacrifice offert au Chang-ti sur un tertre élevé, dont 
la hauteur peut avoir quinze ou dix-sept mètres : 
l'empereur y prie pour tout son peuple et demande 
pour lui l'abondance de tous les dons de la terre. 
De là il descend, accompagné des trois princes et 
des neuf grands qui doivent labourer avec lui., et 
se rend, suivi de tout son cortège, au champ qu'il 



100 CHAPITRE SEIZIÈME. 

doit ensemencer, et qu'on appelle ken-so. Quarante 

laboureurs ont été choisis pour atteler les bœufs 
à la charrue impériale et préparer les grains qui 
doivent être semés. Ces grains sont pris parmi les 
cinq espèces regardées comme les plus nécessaires 
à L'homme, savoir : le froment , le riz, les fèves, le 
millet et une autre sorte de mil que les Chinois ap- 
pellent cao-lean. Cette semence, déposée dans de 
riches cassettes, est apportée par des mandarins 



d'un rang distingué. 



L'empereur, les trois princes et les neuf grands 
qui doivent labourer, sont habillés en agriculteurs. 
Le président du tribunal du hou-pou, ou « seconde 
cour souveraine » , se met à genoux et présente au 
monarque le manche de la charrue , qu'il saisit de 
la main droite ; un autre mandarin, aussi à genoux, 
lui présente le fouet, qu'il prend de la main gauche : 
deux laboureurs des plus âgés conduisent les 
bœufs, deux laboureurs du premier ordre soutien- 
nent la charrue, et deux présidents de cours souve- 
raines les précèdent. Au premier mouvement que 
fait l'empereur, tous les étendards qui sont portés 
dans le cortège s'agitent dans les airs, et les chan- 
tres entonnent des cantiques qu'accompagne toute 
la musique instrumentale. A la suite du prince mar- 
chent deux présidents de tribunaux : l'un porte la 
boîte du grain, et l'autre le sème. L'empereur, di- 
rigeant la charrue, ouvre la terre et laboure deux 
sillons; lorsqu'ils sont achevés, il remet aux man- 
darins à genoux la charrue et le fouet, qu'on recou- 
vre de leurs enveloppes. Ou conduit ensuite le 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 107 

monarque sur un tertre voisin, où il s'assied pour 
être spectateur du reste de la cérémonie : les 
princes et tous les grands de sa cour l'environnent 
et se tiennent debout. 

Alors les trois princes commencent à labourer; 
ils font trois sillons, ayant chacun un vieillard pour 
conduire leurs bœufs, deux laboureurs pour soute- 
nir leurs charrues, et deux mandarins inférieurs 
pour semer après eux. Lorsqu'ils ont fini, les neuf 
grands leur succèdent, et ouvrent chacun neuf sil- 
lons, ayant aussi un vieillard pour conduire leurs 
bœufs, deux laboureurs pour soutenir leurs char- 
rues, et deux mandarins d'un moindre grade pour 
répandre le grain. Lorsque les trois princes et les 
neuf grands ont fini leur tâche, ils vont, rejoindre 
l'empereur, et l'on enlève tous les ustensiles de 
labourage, qui ne servent que dans cette céré- 
monie. Les mandarins qui composent le tribunal 
du gouverneur de Péking réunissent alors les vieil- 
lards et les laboureurs qui ont été invités à cette 
fête et les conduisent vers l'empereur au bas du 
tertre. Tous sont vêtus des habits champêtres de 
leur profession et tiennent à la main leurs instru- 
ments aratoires. Là, ils se mettent par trois fois à 
genoux et happent la terre du front pour remercier 
l'auguste chef de l'empire. Le monarque et toute 
sa cour se retirent, et les laboureurs , mêlés à un 
grand nombre de mandarins, achèvent de labourer 
et d'ensemencer le ken-so. 

Quelquefois l'empereur termine la touchante cé- 
rémonie du labourage par un magnifique festin, 



KIS CHAPITRE SEIZIÈME. 

auquel sont invités les princes, les grands, les pre- 
miers mandarins et quelques-uns des laboureurs. 
Quand il retourne à son palais, il est monté sur un 
char de parade, précédé par des chœurs de mu- 
sique et environné de tout l'appareil qui l'accom- 
pagne dans les grandes cérémonies 1 . 

Ce champ dont les premiers sillons ont été ou- 
verts par les mains sacrées du « Fils du Ciel » , 
sera, à partir de la terminaison des grains jusqu'à 
la maturité de la récolte, l'objet des plus grands 
soins et des plus attentives observations, car selon 
que cette semence impériale prospère ou trompe 
les espérances, il sera pronostiqué de l'abondance 
ou de la pauvreté des moissons à venir par tout 
l'empire. Le blé qu'on recueille de ce champ est 
respectueusement déposé dans un grenier sacré, et 
réservé pour les grands sacrifices au Chang-ti. 

Cette fête du printemps est solennisée le même 
jour dans tout l'empire. Les vice-rois, assistés de 
leurs principaux mandarins subalternes, des offi- 
ciers de tous les tribunaux, et en présence d'un 
grand nombre de laboureurs de la province, pra- 
tiquent les mêmes cérémonies que l'empereur, con- 
duisent aussi la charrue et ouvrent plusieurs sillons 
dans un champ également consacré à cet usage. 

Chaque ville, de son côté, célèbre cette fête de 
l'agriculture, mais le cérémonial suivi par les gou- 
verneurs est tout à fait différent de celui pratiqué 
par l'empereur pour tout l'empire, et par les vice-rois 

1 Voyez Mémoires sûr les Chinois, Dubalde, Grosier, elc. 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 101) 

pour leurs provinces respectives. Dès le malin, toutes 
les rues sont tapissées et garnies de lanternes; des 
arcs de triomphe s'élèvent de distance en distance. 
Le gouverneur, couronné de fleurs, sort de son 
palais, porté sur sa chaise mandarine, au son de 
divers instruments; une troupe nombreuse de gens 
portant des étendards, des mannes et des flam- 
beaux allumés, le précèdent. Sa chaise est entourée 
ou suivie de plusieurs brancards ornés de riches 
tapis de soie, sur lesquels on a placé les figures des 
personnages dont l'histoire de l'agriculture a consa- 
cré la célébrité. 

Une singulière particularité distingue cette céré- 
monie ; il est d'usage d'y porter un énorme simu- 
lacre d'une vache de terre cuite; le volume et le 
poids en sont tels qu'une quarantaine d'hommes 
sont nécessaires pour soutenir ce fardeau. Un en- 
fant, ayant un pied chaussé et l'autre nu, la main 
armée d'une verge, suit cette étrange statue et la 
frappe sans relâche; il est en tête de tous les labou- 
reurs munis de leurs instruments aratoires. On le 
nomme 1' « esprit du travail et de la diligence », 
dont il est l'emblème ; des masques , des comé- 
diens ferment la marche et donnent au peuple des 
spectacles plus ou moins grotesques. 

Le gouverneur se dirige avec ce cortège vers la 
porte orientale, comme s'il voulait aller à la ren- 
contre du printemps; de là il retourne à son palais 
dans le même ordre. Lorsqu'il y est arrivé, la vache 
de terre cuite est dépouillée de ses ornements, on 
tire de son ventre un nombre prodigieux de petites 



110 CHAPITRE SEIZIÈME. 

vaches d'argile, puis, sans ménagement aucun, on 
la met en pièces; les débris, ainsi que les petites 
vaches issues de ses vastes flancs, en sont distribués 
au peuple. Ces rites et ces coutumes voilent assuré- 
ment des symboles dont le peuple chinois a l'intel- 
ligence. C'est pourquoi le gouverneur, dans le dis- 
cours qui termine la cérémonie, s'abstient d'en 
parler; mais il ne se dispense jamais de taire l'éloge 
de l'agriculture et d'exhorter ses auditeurs à ne pas 
se relâcher dans la pratique de cet art utile, qui les 
nourrit. 

La « fête des mûriers », où l'impératrice à son 
tour joue le principal rôle, sert de pendant à cette 
grande fête de l'agriculture, par laquelle le Fils du 
Ciel donne à son peuple l'exemple du travail. Au 
jour fixé parle calendrier, ou voit la souveraine de 
la Chine, accompagnée des princesses de la cour 
et de ses dames d'honneur, sortir du palais, pour 
aller sacrifier sur l'autel de l'inventeur de la fa- 
brication de la soie. Puis, lorsque le sacrifice est 
terminé, elle cueille de ses mains augustes et déli- 
cates une certaine quantité de feuilles de mûrier 
pour les consacrer à l'alimentation du dépôt impé- 
rial des vers à soie. Cette cérémonie s'accomplit 
toujours avec un pompeux appareil d'observances 
prescrites par les rites. L'encouragement que l'em- 
pereur donne par la cérémonie du labourage au tra- 
vail qui produit la nourriture, l 'impératrice de son 
côté le donne ainsi à la culture du minier et à l'éduca- 
tion des vers à soie, qui fournissent les vêtements. 

Après le printemps vient l'été, qui mûrit les mois- 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 111 

sons, et L'automne, qui met fin à la récolte de tous 
les produits que la terre, cette inépuisable nourri- 
cière des hommes, a tirés pour eux du sein de sa 
fécondité. Cette époque ramène une autre fête, 
conséquence aussi naturelle que rationnelle de celle 
du printemps. Elle est instituée pour célébrer, par 
des actions de grâces et des divertissements, cette 
constante fécondité de la terre et la fin des travaux. 
Sa durée est de plus de quinze jours et se fait re- 
marquer par des actes de religion auxquels on ne 
se fait pas faute de joindre, le plus possible, les 
divertissements les plus divers. On fréquente donc 
les « miao », et l'on mêle à la joie des festins l'a- 
musement qu'offrent de toutes parts des représen- 
tations de comédies. Le nombre des théâtres est 
quelque chose de surprenant ; non-seulement ou en 
voit dans les villes, mais encore de distance en 
distance dans les campagnes, surtout dans le voisi- 
nage des grands « miao » ; les uns ont été construits 
à la hâte et ne sont que de circonstance, les autres 
sont fixes et solidement établis, mais tous sont éle- 
vés en plein air. C'est l'époque de toute l'activité 
de l'art dramatique en Chine, et pour les acteurs 
et les saltimbanques, l'occasion principale de faire 
briller leur talent ou admirer leurs sauts périlleux; 
nulle relâche n'est possible; les troupes de comé- 
diens, de farceurs, de faiseurs de tours se succè- 
dent sans trêve ni merci devant les spectateurs 
ébahis. Mais ceux-ci sont peut-être exposés à en- 
durer à la longue une fatigue plus grande que celle 
des acteurs eux-mêmes, car aucun siège n'est là 



112 CHAPITRE SEIZIÈME. 

noiir leur tendre des bras tentateurs. Chacun assiste 
debout à ces comédies, mais on a, en guise de coin 
pensation, L'avantage de se retirer sans payer; de 
cette sorte, si la place occupée n'a pas eu précisé- 
ment toutes les commodités désirables, le prix 
au moins n'en est pas cher, puisqu'on peut se la 
procurer sans avoir la moindre bagatelle dans sa 
poche. A ceci, un spectateur difficile (il y en a 
partout) trouverait peut-être à redire, car s'il lui 
prenait envie de critiquer hautement la pièce, voire 
même de lancer l'impertinent coup de sifflet , il ne 
pourrait pas, cet antagoniste émérite des cla- 
queurs, invoquer pour lui le bénéfice du terrible 

droit qu'on achète en entrant. 



Mais qu'il se console ; s'il tient à dépenser quelque 
argent, voici que là, tout près du théâtre, l'occa- 
sion lui en est offerte : des tables couvertes de 
fruits, de viandes, de mille gourmandises, sont à 
sa disposition; elles lui donneront, s'il le veut, des 
plaisirs plus solides, sinon plus agréables, que ceux 
procurés par les artistes du lieu. 

Ces réjouissances d'automne sont la fête chérie 
et désirée des dames chinoises, parce qu'elles leur 
donnent le droit de sortir et de courir les rues. 
« Aussi, dit l'abbé Grosier, en profitent-elles avec 
« empressement, malgré la gène que leur fait éprou- 
« ver leur étroite chaussure. Elles se rendent d'a- 
« bord aux « miao » , où elles offrent des bâtons 
« d'odeur, qu'elles ont soin de porter avec elles, et, 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 113 

« tandis qu'ils brûlent, elles font les prosternations 
« d'usage devant l'idole. Ce premier devoir rem- 

«pli, elles se répandent dans la ville, parcourent 
« les différents théâtres, et assistent aux représen- 
« tations des comédies qui les intéressent le plus. 
« Il est facile d'imaginer avec quelle ardeur un 
« grand nombre d'aimables recluses doivent saisir 
« l'occasion de ces iètes, pour satisfaire au besoin 
« de se montrer et de se dédommager de la solitude 
« de l'année. » 

Les fêtes que nous venons de décrire sont rigou- 
reusement annuelles, mais il en est d'autres qui 
reviennent à certaines époques : ce sont des sortes 
d'anniversaires du jour de la naissance de l'empe- 
reur et de celui de sa mère; on les appelle ouan- 
cheou, « fêtes de longue vie », et leur solennité 
revient tous les dix ans. Aux pompes et aux magni- 
ficences déployées dans ces solennelles circon- 
stances les souverains de la Chine joignent des 
dons et des largesses immenses : ils se plaisent à 
répandre avec la plus grande générosité des grâces 
de toutes sortes sur tous les ordres de l'Etat sans 
distinction ; ils pardonnent aux coupables , font ou- 
vrir les prisons, et déchargent quelquefois leurs 
sujets pendant une année entière de tout impôt sur 
les terres : c'est un véritable jubilé. Ces fêtes at- 
tirent dans la capitale de l'Empire un peuple im- 
mense qui vient des provinces les plus éloignées, 
de la Tartarie même et des États voisins. Les 
sommes dépensées atteignent un chiffre fabuleux. 
Le P. Amiot, qui nous a donne'- une description très- 

n. 8 



II', CHAPITRE SEIZIEME. 

détaillée d'une de ees solennités, n'évalue pas à 
moins de trois cents millions de notre monnaie la 
dépense dont elle a été l'occasion tant pour l' em- 
pereur que pour les différents corps et les particu- 
liers qui s empressèrent d'y contribuer l . 

Il est encore d'autres circonstances où la libéra- 
lité impériale se manifeste avec éclat. On sait tout 
le respect dont en Chine la vieillesse est l'objet. 
L'empereur Rien-long, à L'exemple de son aïeul 
Kang-hi, donna une preuve mémorable de ses 
propres sentiments à l'égard de la vénération due 
au grand âge par la fête extraordinaire qu'il lit 
célébrer, la cinquantième année de son règne, en 
l'honneur des vieillards. Un festin splendide lut 
préparé; on n'y compta pas moins de trois mille 
convives, tous parvenus à l'âge de soixante ans et 
au-dessus, et tirés de toutes les classes de la na- 
tion. L'empereur voulut présider le banquet en 
personne; les grands et les premiers mandarins 
servirent les vieillards. Les fils, petits-fils et arrière- 
petits-fils du vieux monarque parcouraient toutes 
les tables pour observer si rien n'y manquait, et 
exhortaient les convives à se livrer sans contrainte 
à la joie que devait leur inspirer la présence de 
leur souverain. Pendant tout le temps que dura ce 
festin, la musique impériale se fit entendre; il lut 
suivi de la représentation d'une comédie ou espèce 
de ballet qui figurait les différents âges de la vie. 

Une distribution de présents, faite à chacun des 

i Leitn-s édifiantes, recueil XXVIII, p. 188 v.t suivantes. 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 115 

vieillards, termina cette mémorable fête. Ces dons 
consistaient en petites bourses brodées d'or et d'ar- 
gent et en pièces de soie de différentes espèces. On 
y avait joint le « bâton de vieillesse, en bois de 
cèdre et à tête de dragon, ressemblant assez à une 
crosse épiscopale , et le sceptre emblématique, 
appelé jou-lii, mot qui exprime un vœu fait en 
faveur de celui auquel on l'accorde, et signifie lit- 
téralement « Que tout soit ainsi que vous le sou- 
haitez » . Le jou-lii est fait d'un bois odoriférant, 
et toujours artistement travaillé; des figures en 
pierre d'j«, représentant ordinairement la chauve- 
souris, la cigogne, le lichen, le pin et tous les sym- 
boles de la longue vie et de la paix du cœur, y sont 
merveilleusement incrustés ; la politesse chinoise 
fait un grand usage du jou-hi : on se plaît à l'offrir 
à celui qu'on veut honorer, dans les circonstances 
les plus solennelles de sa vie. Enfin, à tous ces dons 
offerts aux vieillards fut ajoutée la marque distinc- 
tive de l'ordre de la vieillesse : c'est une sorte de 
médaille d'argent évidée, formée par le caractère 
clieou , qui signifie « longue vie » ; ceux qui en sout 
honorés la portent suspendue à un cordon de soie 
jaune, orné de son nœud. 

Les fêtes appelées yen-yen sont des fêtes par- 
ticulières que les souverains de la Chine donnent 
à l'occasion de la réception des souverains tribu- 
taires, de leurs ambassadeurs, et de ceux des puis- 
sances étrangères; leur degré de magnificence 
varie et se proportionne à la qualité des person- 
nages auxquels on accorde les honneurs de Vyen- 

8. 



116 CHAPITRE SEIZIÈME. 

yen. Comme toutes les autres grandes fêtes chi- 
noises, on les célèbre toujours par un grand festin 
de cérémonie, des concerts, des représentations 
théâtrales et autres divertissements ; mais elles 
ont cela de particulier qu'elles ont toujours lieu 
sous de vastes et riches tentes, qu'on dresse exprès 
dans les cours ou les jardins du palais. Il n'y a 
rien de certain sur l'origine de cet usage ; tout 
ce que l'on a pu dire à ce sujet n'est que con- 
jectural. Mais il suffit, en Chine, qu'une coutume 
soit ancienne pour qu'on la respecte scrupuleuse- 
ment. 



§ U- 



Amusements populaires et divertissements particuliers des Chinois. 

— Bateleurs et acrobates chinois. — Quelques exemples de leur 
entente du métier. — Marionnettes chinoises. — La chasse. — 
Chasses impériales. — La pèche. — - La pêche « au cormoran », 
à la « planche », etc. — Les cerfs-volants; le sabot, la toupie, etc. 

— Jeux de cartes , des dés et des échecs. — Passion effrénée des 
Chinois pour les jeux de hasard. 

La gravité très-connue des Chinois ne les em- 
pêche pas d'aimer les divertissements et les jeux de 
toutes sortes; souvent même, malgré toutes les 
règles qui tendent à modérer chez eux l'ardeur des 
plaisirs amusants, ils s'y livrent, comme la plupart 
des Asiatiques, avec une passion tout enfantine. 

Il n'est pas de fête possible en Chine sans qu'on 
y voie figurer, à la grande joie du peuple, voire 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 117 

même des plus graves personnages, la gent nom- 
breuse des histrions de toutes les espèces , depuis 
les simples danseurs de corde et sauteurs ordinaires, 
ou acrobates en tous les genres, Hercules sans pa- 
reils, faiseurs de tours prodigieux de force et d'agi- 
lité, etc., jusqu'aux escamoteurs les plus émérites 
et t< montreurs de phénomènes curieux et surpre- 
nants ». Les bateleurs chinois jouissent, au reste , 
d'une réputation méritée, et peuvent soutenir, par 
l'habileté rare qu'ils déploient dans le métier, une 
avantageuse comparaison avec leurs confrères de 
l'Europe. On pourra s'en convaincre par les 
exemples que nous allons citer. 

ic Des Chinois, dit Isbrands Ides dans sa relation, 
« soutenaient sur la pointe d'un bâton des boules 
« de verre aussi grosses que la tête d'un homme , 
« et les agitaient de différentes manières sans les 
« laisser tomber. Ensuite, dix hommes, ayant pris 
« une canne en bambou d'environ sept pieds de 
« long, la levèrent droite, et tandis qu'ils la soule- 
« vaient dans cet état, un enfant de dix ans se 
« glissa jusqu'au sommet avec l'agilité d'un singe, 
« et se plaçant sur le ventre à la pointe, il s'y 
"tourna plusieurs fois en cercle; après quoi, 
» s' étant levé , il se soutint sur un pied à la même 
u pointe, et dans cette situation il se baissa jusqu'à 
« saisir la canne de la main ; enfin, quittant prise, il 
« battit d'une main contre l'autre et s'élança légère- 
« ment à terre, où il fit d'autres exercices de la 



« même agilité. >• 



Hiittner cite cet autre exemple de force et 



118 CHAPITRE SEIZIÈME. 

d'adresse dont il fut témoin : « Un homme se coucha 
« parterre et éleva ses jambes en l'air, de manière 
« qu'il formait un L couché. Alors on posa sur la 
•< plante de ses pieds un vase de pierre très-pesant 
« de deux pieds et demi de haut et de dix-huit 
« pouces de diamètre ; il le fit tourner en tout 
« sens avec une extrême rapidité. Mais nous lûmes 
u bien plus étonnés quand nous vîmes placer sur le 
« vase un enfant, qui en fit le théâtre de ses jeux. Il 
« mit son corps et ses petits membres dans des 
u postures extraordinaires. Il se glissa ensuite la 
» tête la première dans le vase, et se pliant d'une 
h effrayante manière, il en sortit. S'il eût lait le 
« moindre faux mouvement, la chute du vase l'eût 
>< écrasé, ainsi que l'homme qui le soutenait 1 . » 

Van Braam a vu exécuter aussi ce tour du vase, 
qui, selon son estimation, pesait au moins de 
soixante à soixante-trois kilogrammes, puis il cite 
cet autre tour de force du même homme et peut- 
être du même enfant : « Cet homme, couché sur le 
« dos, tient ses jambes élevées verticalement en 
u l'air. Sur la plante de ses pieds est posée une 
« échelle composée de six larges échelons, et dont 
u l'extrémité inférieure est étendue et plate. Ensuite 
« un enfant de sept ou huit ans grimpe sur les 
<. échelons, et, assis sur celui d'en haut, il fait 
« plusieurs singeries, tandis que l'homme tourne 
« l'échelle sur ses pieds, tantôt dans un sens, tantôt 
h dans l'autre. L'enfant descend et monte le long 



1 Voyage de Macartney, t. V, ]> 



149. 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 119 

« des échelons, en formant autour d'eux des sinuo- 
« sites, de sorte que des parties de son corps se 
« trouvent alternativement sur une face de l'échelle 
« et sur la face opposée. Ce jeu a duré au moins 
'< un quart d'heure ' . » 

Aderson , qui faisait partie de l'ambassade an- 
glaise, rapporte de son côté le fait suivant : « Par 
« un mouvement imperceptible des jointures de 
« leurs bras et de leurs jambes, les sauteurs chinois, 
« dit-il, semblaient donner à des vases pleins d'eâu 
>< qu'ils soutenaient une force motrice au moyen 
« de laquelle ces vases, se mettant progressivement 
« en équilibre, passaient et repassaient, sans se 
« répandre, d'une partie du corps de l'acteur à 
« l'autre, avec une rapidité si extraordinaire que je 
« n'osais en croire le témoignage même de mes 
« propres yeux. » 

Les bateleurs et baladins chinois ne le cèdent 
pas, on le voit, en fait de tours de force et d'agi- 
lité, à ceux d'Europe, dont ils sont assurément les 
devanciers. Nous n'en finirions pas si nous voulions 
décrire tout ce qu'ils sont aptes à faire dans cet art 
de la souplesse et de l'agilité; disons, pour termi- 
ner le tableau des amusements populaires des fêtes 
chinoises, que les théâtres enfantins de « Guignol 
le terrible » , de «Gringalet le triste » , de la virago 
« mère Gigogne » , et autres célébrités de l'avenue 
Marigny, ont leurs pendants en Chine, et que là 
comme ailleurs les grotesques personnages qu'on y 
fait mouvoir n'attirent et ne fixent pas les regards 

1 Voyage de Van Braam, t. II, p. 22i. 



J2>) CHAPITRE SEIZIÈME. 

des seuls enfants : comme parmi nous il y a des inno- 
cents et des badauds de tout âge qui s'en amusent. 

Parmi les divertissements particuliers des Chi- 
nois, la chasse est au premier rang, et ce plaisir 
tout royal, dont le droit est dans nos pays d'Europe 
si sévèrement réservé, est en Chine un plaisir* pour 
ainsi dire banal. Le dernier des villageois peut, au 
gré de son adresse ou de son bon plaisir, s'emparer 
du gibier qui hante son domaine ou tuer l'animal 
qui dévaste ses moissons. Ce plaisir, que le simple 
paysan ne se fait pas faute de se donner à travers 
champs, le Chinois riche se le procure avec un 
égoïsme jaloux dans les vastes parcs qu'il fait clore 
pour mieux tenir sous sa main, et tout à la portée 
de ses flèches, un abondant gibier. 

Les empereurs de la Chine de leur côté ont tou- 
jours passé, et c'est à juste titre, pour être entre 
tous les Nemrods couronnés les plus fameux et 
les plus passionnés. Ils font chaque année des 
chasses générales en Tartarie, et la suite qui les y 
accompagne prend souvent les proportions d'une 
véritable armée. Sous les anciennes dynasties, 
ces chasses avaient lieu aux quatre saisons; mais 
l'empereur Kang-hi a changé cet usage, et, dans 
le but de laisser aux quadrupèdes et aux oiseaux 
le temps de se reproduire , il a limité à deux 
pour toute l'année le nombre de ces expéditions 
cynégétiques. Ce prince à grandes vues savait 
joindre au plaisir de la chasse le but tout politique 
d'exercer l'adresse de ses soldats et de les tenir 
ainsi toujours préparés à la guerre. Ecoutons-le 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 121 

plutôt lui-même : « Je ne vais à la chasse , dit ce 
« prince dans ses Instructions sublimes, que deux 
« fois l'an. La première fois sur l'eau, pour que mes 
.< p^ens apprennent à conduire et à gouverner les 
« barques ; la seconde en automne , en pleine carn- 
ée pagne, afin qu'ils s'exercent à tirer des flèches, 
« tant à pied qu'à cheval. De cette manière, je 
« ne fatigue pas mes gens, et je laisse aux betes 
« fauves le temps de mettre bas et aux oiseaux 
« celui d'élever leurs nombreux petits. Mes soldats, 
« par cet exercice, deviennent forts et adroits, et 
.< apprennent à ne pas se laisser surpasser en 
k valeur. » 

Ce prince était lui-même d'une adresse supé- 
rieure à décocher une flèche avec force et à l'en- 
voyer droit au but. Afin de rendre ses troupes tar- 
tares plus habiles dans cette partie de l'art de la 
puerre, il établit parmi elles l'usage de tirer au 
blanc. Ce genre d'exercice fut goûté des Chinois, 
qui des lors y accoutumèrent leurs enfants dès le 
bas âge. Aussi sont-ils devenus, comme les Tar- 
tares, d'excellents tireurs. Ils s'entretiennent l'œil 
et la main par de fréquents exercices publics ; le 
désir que chacun a d'être proclamé le tireur le plus 
adroit les fait rivaliser de vigilance et d'attention. 
Y a-t-il un heureux vainqueur, il exerce aussitôt 
sur ses rivaux moins habiles le droit de sa supério- 
rité en leur imposant, comme le veut l'usage, la 
facile humiliation de vider à sa santé une tasse de 
vin : jamais personne ne s'y reluse. 

De la chasse à la pèche il n'y a que la distance de 



122 CHAPITRE SEIZIÈME. 

la plaine ou de la forêt aux bords de l'eau. 11 est 
bon d'observer toutefois que la pêche en Chine est 
bien plus souvent un moyen de commerce et d'in- 
dustrie qu'un amusement; mais c'est une raison de 
plus pour les Chinois de s'y livrer avec toute l'ar- 
deur que, à défaut du plaisir, leur inspirent le désir 
du gain ou les nécessités de la vie. Dans les grandes 
pêches, ils font usage de filets et dune foule d'en- 
gins d'une invention tout ingénieuse; ils réservent 
pour les pêches récréatives l'arc, la flèche, le har- 
pon, voire même cet instrument d'une simplicité 
toute primitive que la malignité gauloise a trouvé 
le moyen de définir si plaisamment, en disant de 
lui qu'il commence et finit par deux créatures du 
bon Dien, dont la seule grosseur fait toute la diffé- 
rence. 

Mais il est un genre de pêche particulier à la 
Chine, que nous pensons n'avoir été pratiqué en- 
core nulle part ailleurs. C'est la pêche « au cormo- 
ran » , que les Chinois ont inventée et qu'ils mettent 
à profit de la plus étonnante façon. Ils savent si 
bien dresser cet oiseau aquatique qu'il devient 
aussi habile à prendre le poisson et à le rapporter 
que le chien du chasseur à s'emparer du gibier. 
Cette pêche se fait ordinairement en bateau. Au 
lever du soleil, on voit un grand nombre de barques 
chargées de ces oiseaux se rassembler sur les ri- 
vières ou sur les étangs. Les cormorans sont paisi- 
blement perchés sur les proues, attendant qu'on 
leur donne le signal de commencer leur pêche. 
Lorsque tontes les dispositions sont faites, les batc- 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 123 

liers battent fortement l'eau avec leurs rames : à ce 
signal connu, les cormorans s'élancent et se ré- 
pandent en un instant sur toute l'étendue de la ri- 
vière ou de l'étang, qu'ils se partagent entre eux 
avec une intelligence admirable. Ils plongent, font 
mille circuits dans l'eau, saisissent avec le bec, par 
le milieu du corps, le poisson qu'ils rencontrent, 
remontent sur l'eau avec leur proie, et l'apportent 
chacun dans la barque d'où il est parti. Le pêcheur 
reçoit le poisson, saisit l'oiseau, lui renverse la tête 
en bas, et lui passant légèrement la main le long 
du cou, lui fait rejeter les petits poissons qu'il avait 
avalés, et qui se trouvent retenus dans l'œsophage 
par un anneau placé exprès pour le resserrer. Sans 
cette précaution, le cormoran, rassasié de poisson, 
n'aurait plus bientôt la même ardeur pour continuer 
sa pêche. Sa corvée finie, on lui ôte cet anneau et 
on lui donne à manger. Il est à remarquer que si 
le poisson est trop gros, les oiseaux d'une même 
barque se prêtent mutuellement secours ; l'un le 
saisit par la queue, l'autre par la tête, et ils le 
portent ainsi à leur maître. 

Voici une autre sorte de pêche que, malgré sa 
simplicité, nous croyons encore n'être connue que 
des seuls Chinois. Ils clouent d'un bout à l'autre, 
sur les bords d'un long bateau très-étroit, une 
planche enduite d'un vernis de la plus brillante 
blancheur. Cette planche, large d'un peu moins 
d'un mètre, s'incline en dehors, de manière qu'elle 
soit presque à fleur d'eau. On n'en fait usage que la 
nuit, et on la tourne du côté de la lune, afin que 



124 CHAPITRE SEIZIÈME. 

la réflexion de sa lumière en augmente l'éclat. Le 
pêcheur se tient silencieux, pour ne pas effrayer les 
poissons. II arrive souvent que ceux-ci, au mi- 
lieu de leurs jeux, confondent la couleur de la 
planche vernissée avec la couleur de l'eau; cette 
erreur les fait s élancer de ce côté et tomber dans la 
nacelle. Ceci nous rappelle la pêche aux flambeaux, 
en usage sur nos rivières, mais cette dernière ne 
peut se pratiquer qu'à la faveur des nuits les plus 
obscures. La manière chinoise a l'avantage démettre 
à profit l'excès même de la clarté nocturne. 

L'eau courante des fleuves ou l'eau dormante des 
étangs est donc pour les Chinois le théâtre d'une 
agréable distraction ou d'un pénible labeur, selon 
(jiie la pêche est pour eux un but de plaisir ou 
l'effet du besoin. Mais la température vient-elle 
avec l'hiver à durcir ces surfaces liquides , alors le 
plaisir seul parait et domine. Les Chinois sont ha- 
biles dans l'art du patinage, et savent, avec autant 
d'élégante agilité que nous, glisser sur les eaux 
glacées. Les évolutions des patineurs font même 
partie des divertissements de la cour, et l'empe- 
reur ne dédaigne pas d'honorer chaque année de 
son auguste présence ces joutes sur la glace. Nous 
pouvons en fournir l'exemple suivant : « Lors- 
qu en 1780 le prince-lama de Teschou-Loumbou 
se rendit à Péking , les courses sur la glace furent 
du nombre des jeux et des amusements que l'em- 
pereur s'empressa de lui procurer. Ce qui excita 
surtout l'attention du vénérable lama et des Thibé- 
tains de sa suite fut un combat de vitesse, une 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 12.") 

course entre un homme en patins et un homme à 
cheval; on avait pour celui-ci construit un chemin 
le long d'une immense pièce d'eau placée. Au 
grand étonnement des spectateurs, l'homme qui 
courait avec des patins remporta la victoire '. » 

L'air, cet élément d'azur, tout comme l'élément 
liquide ou solide des ondes, fournit aux Chinois 
d'autres moyens de plaisir. Qui n'a, en effet, en- 
tendu parler de leurs fameux cerfs-volants, dont 
l'invention, paraît-il, serait due plutôt à une néces- 
sité de la guerre qu'au besoin d'un frivole amuse- 
ment? D'après l'ouvrage intitulé Khe-tchi-king- 
youen (c'est Encyclopédie chinoise), l'honneur 
en reviendrait au célèbre général Han-sin, qui vi- 
vait deux cent six ans avant l'ère chrétienne. On en 
fit depuis souvent usage durant le siège des villes ; 
par ce moyen les assiégés faisaient connaître au 
dehors leur situation et le besoin qu'ils avaient de 
secours. Mais il y a longtemps que les cerfs-volants 
ont cessé d'être en Chine des messagers de détresse, 
pour devenir de simples objets d'amusement. Les 
Chinois ont même atteint dans la structure de ces 
jouets aériens le nec plus ultra de la perfection. 
« Les cerfs-volants chinois, dit l'abbé Grosier, l'em- 
portent sur les nôtres par leur ingénieuse composi- 
tion ; ils ont des formes plus variées, plus agréables, 
des couleurs plus riches et plus éclatantes. Tantôt 
ils offrent l'image d'un immortel qui s'élève ma- 
jestueusement porté sur un nuage; tantôt ils repré- 

1 Ambassade ait Tliibel, t. II, p. 117. 



120 CHAPITRE SEIZIÈME. 

sentent des oiseaux de proie, des dragons ailés, de 
brillants papillons, des animaux, des monstres. 
Lorsque le cerf-volant s'est élevé dans les airs, on 
fait quelquefois partir, sur la corde qui le retient, 
une boîte de papier qui renferme un papillon lait 
aussi de papier ; dès que la boîte, poussée par le 
vent, atteint le cerf-volant, elle le beurte, se brise, 
et au même instant le papillon se dégage, étend et 
développe ses ailes l . » 

L'exercice du volant est un autre amusement qui 
plaît aussi beaucoup aux Chinois. Les jeunes gens, 
qui en sont pour l'ordinaire les plus ardents ama- 
teurs, y montrent une adresse remarquable. Ce jeu 
est assujetti chez eux à des difficultés que nous ne 
connaissons pas : ils ne se servent ni de raquette 
ni de la main pour recevoir et rechasser le mo- 
bile emplumé. Rangés en circonférence, au nom- 
bre de sept ou huit environ , ils le frappent et se 
le renvoient avec la tête, les coudes et les pieds, 
avant qu'il retombe à terre ; leur agilité et leur 
prestesse sont telles, qu'il est rare qu'ils ne lui 
fassent pas prendre la direction qu'ils veulent lui 
donner . 

L'enfance et l'adolescence ont encore en Chine 
des jeux qui leur sont particuliers, et d'autres qui, 
pour la plupart, sont les mêmes qu'en Europe. Ces 
heureux âges s'y divertissent, comme chez nous, 
avec le sabot que fouettent les lanières, avec la tou- 
pie qui tourne en pivotant, avec le palet qu'on 

: Description générale de la Chine, i. V, [>. kll. 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 127 

lance, avec la boule qui roule, avec l'escarpolette 
et la balançoire dont le va-et-vient s'accélère ou se 

3 

ralentit, enfin, avec une foule d'autres jeux encore 
que nos jeunes lecteurs n'ont pas autant que nous 
oubliés. 

Malheureusement on ne trouve pas seulement 
en Chine des jeux naïfs ou innocents. Il en est 
d'autres où l'amour du gain seul domine et pas- 
sionne les joueurs. Parmi ces jeux , les uns sont 
soumis à des règles dont l'application exige du pra- 
ticien la science des combinaisons et du calcul, 
d'autres sont purement de hasard. Les Chinois 
connaissent les échecs, dont ils ont deux sortes : l'une 
se rapproche beaucoup de la nôtre, l'autre est plus 
compliquée. Ils ont les cartes, qu'on suppose même 
avoir été importées de chez eux chez nous par Marco 
Polo; les dés, dont les coups ruinent si bien et si 
vite, et quantité d'autres jeux aléatoires que nous 
ne pouvons énumérer. 

Les Chinois se livrent à tous ces jeux avec une 
violente ardeur; leurs lois cependant défendent les 
jeux de hasard, mais il est rare qu'une passion 
aussi violente admette quelque frein et puisse être 
contenue par les peines même les plus sévères. Les 
Chinois ne craignent pas de les braver. Ecoutons 
ici ce que le P. Amiot nous apprend de leur pen- 
chant au jeu : « Les Chinois, dit-il, ainsi que les 
« Mantchoux, qui habitent aujourd'hui la Chine, 
« sont peut-être de toutes les nations du monde 
u celles qui, en apparence, ont le plus d'aversion 
« pour le jeu. L'opinion publique les force à dégui- 



12S CHAPITRE SEIZIÈME. 

« ser cette funeste passion, parce qu'un joueur, un 
« homme capable de tous les crimes et un malfai- 
« teur avéré, sont à la Chine des termes presque 
u synonymes. On ne laisse rependant pas de 
>< jouer, et de jouer même avec fureur. On a fait 
u en différents temps des ordonnances sévères 
« contre le jeu. Les empereurs de la dynastie ae- 
« tuelle ont eu même recours à uue politique sem- 
« blable à celle d'un de nos rois, qui, pour arrêter le 
« cours du luxe en France, permit aux seules cour- 
u tisanes ce qu'il défendait aux femmes honnêtes : 
« ces monarques, en proscrivant rigoureusement le 
c( jeu dans toute l'étendue de l'empire, le permirent 
« seulement aux porteurs de chaises, gens sans aveu 
u et qui sont dans un mépris général. Mais cette 
u politique n'a pas eu tout le succès qu'on s'en 
« était promis. L'empereur régnant, en renouve- 
u lantles défenses anciennes, n'a excepté personne 
u de la loi commune. » 

Le goût effréné des Chinois pour tous les jeux 
de hasard, au lieu de céder aux lois, semble, au 
contraire, avoir grandi en raison même de leur sé- 
vérité. « La passion du jeu, dit l'abbé Hue, a en- 
vahi en Chine tous les rangs , tous les âges de la 
société. Les hommes, les enfants, tout le monde 
joue. Dans toutes les rues des grandes villes, on 
rencontre de petits tripots ambulants. Deux dés 
dans une tasse placée sur un escabeau, sont, pour 
l'ouvrier qui se rend au travail, une tentation 
presque irrésistible. Une fois qu'il a eu le malheur 
de s'accroupir devant ce petit étalage, il lui est 



MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 129 

bien difficile de s'en arracher. Il perd souvent dans 
quelques heures toutes les pénibles épargnes de 

son travail. Les enfants se rendent toujours en 
grand nombre et avec empressement autour «les 
tables de jeu, et les personnes âgées sont les pre- 
mières à les pousser dans un abîme dont ils auront 
ensuite tant de peine à se retirer. » 

Les joueurs chinois ont trouvé le moyen de 
pousser leur passion pour le jeu jusqu'aux extrêmes 
limites de la folie. Quand ils ont perdu leur arpent, 
non-seulement ils jouent leurs vêtements, leur mai- 
son, leur champ, et enfin leur femme, mais on 
en voit qui, n'ayant plus rien à perdre, se réunis- 
sent à une table particulière pour jouer les doigts 
de leurs mains, qu ils se coupent mutuellement avec 
un horrible stoïcisme ' . 



1 Voyez l'Empire chinois, t. II, p. 374, et la Chaîne des chro- 
niques, ouvrage arabe du neuvième siècle, traduit par Renaudot et 
cité par .M. Hue. 



il. 



CHAPITRE XVII. 

POLITESSE PUBLIQUE ET PRIVÉE DES CHINOIS. 

§ l "' 

Influence des lois rituelles dans les rapports privés et publics 
des Chinois; — leurs avantages sociaux. — Salut chinois. — Céré- 
monial des visites. — Usage des cartes. — Cérémonial des présents. 
— Le Ij-tan. 

Le goût des convenances et de la politesse re- 
monte en Chine à la plus haute antiquité , et con- 
tinue de s'y conserver comme un signe distinctit 
du caractère national de ses habitants. Or, s'il est 
possible de juger du degré de la civilisation d'un 
peuple d'après l'urbanité de ses manières, la nation 
chinoise mérite sans contredit, à ce titre, d'être con- 
sidérée comme une des plus avancées et des plus 
policées du monde. 11 est de principe dans le Cé- 
leste Empire que les cérémonies , étant le type 
même des vertus , sont destinées à les conserver, à 
les rappeler, quelquefois même à les suppléer; de 
là l'importance que les maîtres mettent, dans 1rs 
écoles, à en inculquer au moins les notions princi- 
pales à leurs élèves. Or, comme il n'est pas de pays 
au monde où l'instruction populaire soit aussi ré- 
pandue qu'en Chine, il en résulte qu'on trouve jus- 
que dans les derniers rangs de la société des usages 
et des manières qui se ressentent plus ou moins de 



POLITESSE PUBLIQUE ET PRIVER DES CHINOIS. 131 

cette politesse qui est la base par excellence de 
l'éducation chinoise. 

Tous les rapports sociaux sont réglés en Chine 
par des lois rituelles qui déterminent ce qu'il con- 
vient de faire dans toute circonstance donnée Un 
tel rigorisme légal doit sans aucun doute gêner bien 
souvent l'initiative des particuliers, et, dans plus 
d'un cas, enlever aux hommes même les plus 
polis tout le bénéfice du mérite personnel ; mais 
ces inconvénients sont légers , comparés aux avan- 
tages qui résultent, dans les rapports publics et 
officiels surtout, de l'observance des lois de l'éti- 
quette : tout conflit relativement aux droits et aux 
préséances devient impossible , et nulle porte n'est 
ouverte à toutes ces vaniteuses susceptibilités qu'on 
a vues trop souvent engendrer en d'autres lieux de 
coupables querelles , souvent même des haines ho- 
micides. En Chine , jamais rien de pareil ne peut 
avoir lieu , puisque la loi a tout prévu , tout déter- 
miné : chacun, depuis les grands de la première 
classe jusqu'aux moindres membres de la société, 
sait au juste les titres qu'il doit donner et ceux qui 
lui sont dus ; les politesses qu'il est en droit d'at- 
tendre , et celles qu'il doit faire ; les honneurs qu'il 
peut accepter, et ceux qu'il est tenu de rendre. 

Quand on considère les heureux résultats pro- 
duits dans la société par le cérémonial civil des 
Chinois, on est tenté de le considérer comme un 
des chefs-d'œuvre de leur politique ; il est dans leur 
gouvernement comme l'huile dont on enduit les 

rouages des grandes machines : il facilite les mou- 

9. 



l;>,2 CHAPITRE DIX-SEPTIÈME. 

vements, empêche le bruit et conserve tout -l'édi- 
fice en diminuant les frottements. 

La manière chinoise de saluer dit (ère en tout 
point de la nôtre. On ne saurait en Chine se con- 
tenter comme chez nous d'une révérence ou d une 
inclination plus ou moins respectueuse, d'un simple 
signe de tête ou d'un coup de chapeau. Ce der- 
nier mode surtout serait d'une suprême inconve- 
nance : le Chinois, même dans les saluts les plus 
solennels, ne se découvre jamais. Si la personne 
qu'on salue est d'un rang supérieur à celle qui lui 
donne ce signe de prévenance, celle-ci doit joindre 
les mains, les élever au-dessus du front, les rabais- 
ser ensuite vers la terre , puis s'incliner profondé- 
ment. Dans le salut ordinaire, on joint les mains à 
la hauteur de la poitrine, on les remue dune ma- 
nière affectueuse , et on se contente de courber tant 
soit peu la tête , en se disant réciproquement : II<>a- 
tsing-tsing. Ces mots de compliment sont, dans 
leur signification, aussi vagues que les nôtres; et, 
ne disant rien , ils disent tout ce que l'on veut. 
Dans d'autres circonstances , on s'adresse cette 
simple parole : « Comment vous portez-vous? — 
Fort bien , répond celui à qui l'on fait cette de- 
mande , grâce à votre abondante félicité. » 

Les personnes d'un rang inférieur ne peuvent se 
permettre d'offrir le salut à un mandarin distingue': 
lorsque celui-ci parait en public : ce serait une fa- 
miliarité digne de châtiment. Dans cette circon- 
stance, on s'arrête et l'on s'écarte un peu; puis, 
tenant les veux baissés et les bras étendus sur les 



POLITESSE PUBLIQUE ET PRIVÉE l'ES CHINOIS. 13:5 

cotés, on attend que le magistrat soit passé pour 
poursuivre son chemin. Lorsque deux mandarins 
d'un rang égal se rencontrent dans la rue, ils ne 
sortent point de leur chaise , ils joignent les mains, 
les baissent, les relèvent jusqu'au iront, et recommen- 
cent ce salut jusqu'à ce qu'ils aient cessé de se voir. 
Mais si 1 un d'eux est supérieur à l'autre , celui-ci 
fait arrêter sa chaise; s'il est à cheval, il en des- 
cend, et fait une profonde révérence au mandarin 
son supérieur ' . 

La politesse des Chinois se fait, particulièrement 
remarquer dans les visites qu'ils sont dans l'habi- 
tude de se rendre à certaines époques de l'année 
ou dans certaines circonstances. Ces visites sont de 
rigueur au commencement.de l'année, à l'époque 
du mariage d'un ami , à l'instant où il lui naît un 
fils, quand il est élevé à quelque charge, quand quel- 
qu un de sa famille vient à mourir, lorsqu il entre- 
prend ou qu'on entreprend soi-même un long 
voyage, etc. 

Ce n'est pas une petite affaire en Chine que de 
rendre une visite. Cette démarche, que règle un cé- 
rémonial aussi minutieux que complique'-, est tout 
d'abord l'objet de préliminaires que l'Europe ne 
connaît pas ou qu'elle a su écarter. Aucune visite 
ne peut se faire en Chine si on n'a pas eu préala- 
blement le soin de faire remettre au portier de la 
maison où 1 on désire se présenter un billet appelé 
lir-tséc, tant pour s'informer si la personne 

1 Vovez Description générale de ta Chine 



134 CHAPITRE DIX-SEI'TIÈME. 

qu'on a dessein de voir est chez elle que pour l'in- 
viter à ne pas sortir : c'est une marque de défé- 
rence et de respect pour ceux que l'on veut aller 
voir chez eux. Il parait que c'est de cet usage tout 
chinois que nous avons tiré nous-mêmes celui de 
nos cartes de visite; mais chez nous ces billets sont 
bien loin, malgré tout le luxe qu'on cherche par- 
fois à leur donner, d'égaler en ce point ceux des 
Chinois. Chez eux la carte de visite n'est pas ce 
simple morceau de papier ou de carton étroit, mes- 
quin , petit, taillé, trop justement peut-être, en 
proportion même de notre moderne politesse, c'est 
au contraire une sorte de cahier de beau papier 
rouge , orné de dorures légères , plié , à la manière 
d'un paravent, en plus ou moins de doubles, et 
plus ou moins grand aussi, suivant le rang et la di- 
gnité des personnes ou le degré de respect qu'on 
désire leur témoigner. On ne se contente pas non 
plus d'écrire simplement son nom sur l'un des plis, 
on y ajoute mille compliments respectueux, dont on 
proportionne les expressions tendres ou flatteuses 
au rang et à la qualité du personnage qu'on se pro- 
pose de visiter. On écrira par exemple : « Uami 
tendre et. sincère de votre personne, et le disciple 
perpétuel de sa doctrine, se présente en cette 
qualité pour vous rendre ses devoirs et vous faire 
la révérence jusqu'à terre. » Ou bien encore : 
« Votre disciple, ou votre frère cadet , un tel, est 
venu pour baisser la tête jusqu'à terre devant vous, 

et vous offrir ses respects » 

La plupart des visites chinoises ne peuvent se 



POLITESSE PUBLIQUE ET PRIVÉE DES CHINOIS. 135 

faire sans être accompagnées de présents. Dans ce 
cas , on joint an tié-tsée un antre billet de pa- 
pier rouge, appelé ly-tan, sur lequel on écrit 
le nom de celui qui offre le cadeau , et le nombre 
des objets qui le composent. Si celui qui fait le don 
vient en personne, il présente lui-même ce billet 
au maître du logis. Celui-ci le passe , sans le lire , à 
un domestique, et remercie par une profonde révé- 
rence. 

Il arrive quelquefois, en Chine comme ailleurs, 
qu'on esquive la visite proposée, surtout quand on 
est d'un rang supérieur à celui qui demande à la 
rendre. Un tel prétexte, quoique toujours soigneu- 
sement déguisé , est assurément peu digne , et ne 
saurait, quand il est seid , être jamais nulle part 
excusable. Mais on s'en autorise si fréquemment 
chez les nations mêmes qui se vantent d'être les 
plus polies de l'univers, que nous ne devons pas 
nous étonner de le trouver chez les Chinois. Dans 
ces cas cependant la politesse exige que Ion re- 
çoive le tié-tsée ou billet ; on est par là supposé 
avoir reçu la visite elle-même. On fait dire par le 
portier à la personne qui s'est présentée que, pour 
lui épargner toute fatigue, on la prie de ne pas des- 
cendre de sa chaise. Ce petit mensonge tout chi- 
nois est, il faut en convenir, assez poli dans sa for- 
mule , et vaut bien celui qu'un visiteur européen , 
quand sa présence peut gêner ou simplement ne 
pas être de celles qu'on désire, est exposé à enten- 
dre si fréquemment : « Monsieur n'y est pas » , ou 
< Madame est sortie » . Ce manque d'égards ou de 



136 CHAPITRE DIX-SEPTIEME. 

charité, on pourrait dire cette impolitesse, trouve 
au moins eu Chine un correctif qui lui manque ail- 
leurs; car, le jour même ou dans les trois jours 
suivants, on s'empresse de faire présenter à son tour 
un tié-tsée , qui est de même simplement reçu 
ou suivi d une visite réelle. 

Dans les cas où la visite est agréée, ce qui a 
presque toujours lieu entre personnes de même rang 
ou simplement d'égale politesse, le cérémonial chi- 
nois prend tout son empire, et ses règles doivent 
être scrupuleusement observées de part et d'autre. 
Tout ce qu'il convient de pratiquer en ces circon- 
stances est minutieusement indiqué et décrit dans 
le curieux formulaire du savoir-vivre et des bonnes 
manières en usage dans le Céleste Empire : e! les 
saints qu'il faut faire en inclinant la tête sur la poi- 
trine, et les génuflexions réciproques, et les mar- 
ches et contre-marches qu il faut exécuter pour être 
tantôt à droite, tantôt à gauche, et les termes dont 
il faut se servir, et les titres honorables qu'on doit 
se donner. La terminologie usitée en pareil cas est 
aussi originale que les évolutions qu'elle accompagne 
sont compliquées. Nos lecteurs pourront en ju.«er 
par les détails qui vont suivre. 

On invite d'abord le visiteur (fui s'est présenté 
à la porte extérieure de l'habitation à traverser, 
sans quitter sa chaise, les cours, ordinairement fort 
vastes, qui précèdent la salle des hôtes. On a eu 
soin d ouvrir à 1 avance les deux battants de la porte 
du milieu, car il y aurait de l'impolitesse à laisser 
entrer ou sortir par les portos latérales. Deux do- 



POLITESSE PUBLIQUE ET PRIVÉE DES CHINOIS. \V> 

mestiques , placés de chaque côté de cette porte 
d'honneur, tiennent le parasol et le grand éventail 
de leur maître inclinés l'un vers l'autre, et le déro- 
bent ainsi lui-même à la vue de l'étranger. Celui-ci 
de son côté est également caché par un grand éven- 
tail que tient un de ses gens, et ne se montre que 
lorsqu'il est à juste portée de saluer l'illustre per- 
sonnage qu'il vient visiter. Le maître de la maison, 
qui se laisse alors voir à son tour, invite par un 
sieste amical de la main son hôte à entrer, et pro- 
nonce ce seul mot, Tsing-tsing : on répond Poti- 
kan « .le n'ose »; mais on entre. Le maître de la 
maison prend aussitôt place à la droite du visiteur; 
puis il passe à sa gauche en le priant daller devant, 
et il l'accompagne en se tenant un peu en arrière. 
« Dans la salle des hôtes des sièges sont prépa- 
rés étranges sur deux lignes parallèles, l'un devant 
l'autre. Eu entrant, on commence, des le has de 
la salle, à faire la révérence, c'est-à-dire qu'on 
s'incline à côté de son hôte, et un pas en arrière, 
de manière que les mains, qu'on tient lune dans 
L'autre, touchent à terre. Dans les provinces du 
midi de la Chine, le côté sud est le plus honora- 
ble; c'estle contraire dans celles du nord. On pense 
bien qu'il faut, suivant la province, céder le côté 
le plus honorable à son hôte. Celui-ci, par une in- 
génieuse courtoisie, peut en deux mots changer 
Tétât de choses, et dire, si on l'a placé du côté du 
midi : Pe-li,« C'est ici la cérémonie du pays dn 
nord, » ce qui signifie : .l'espère qu'en me met- 
tant au midi vous m'assignez la place la moins dis- 



138 CHAPITRE DIX-SEPTIEME. 

tinguée Mais le maître de la maison s'empresse 

de rétablir la situation convenable en disant : Nan 
li, «Point du tout, seigneur, c'est la cérémonie du 
midi, et vous êtes à la place où vous devez être. » 
« Souvent le visiteur affecte de prendre le côté 
le moins honorable ; alors le maître de la maison 
s'excuse en disant : Je n'oserais — ; et, passant 
devant son hôte en le regardant toujours , et ayanl 
soin de ne point lui tourner le dos , il va se mettre 
à la place convenable, et un peu en arrière; c'est 
alors que tous deux font en même temps la révé- 
rence. Si plusieurs personnes font une visite en- 
semble, ou si le maître a quelque parent qui de- 
meure avec lui, on répète la révérence autant de 
fois qu'il y a de personnes à saluer. Ce manège dure 
alors assez longtemps, et tant qu'il dure on ne se dit 
autre chose que Pou-kàn, pou-han, « .le n'ose- 



rais ' » 



11 est assez d'usage avant d'inviter l'étranger à 
s'asseoir de couvrir le siège qu'on lui destine d'un 
petit tapis fait exprès , et c'est pour le visiteur et le 
maître de la maison l'occasion de nouvelles façons 
de part et d'autre : l'un refuse tout naturellement 
de prendre le premier fauteuil, et l'autre insiste 
pour qu'on l'accepte. Quoique ce siège d'honneur 
ait été à l'avance soigneusement nettoyé de toute 
poussière , le maître de la maison feint de l'essuyer 
encore avec le pan de sa robe, puis le salue avec 
respect : force est bien au visiteur de s'y asseoir ; 

1 Voyez Mélanges posthumes, |>nr M. Aliel Rémusat, p. 302 e( suiv. 



POLITESSE PEBLIQUE ET PRIVEE DES CHINOIS. 139 

mais avant de s'y résoudre, il s'est empressé de 
faire les mêmes honneurs et révérences au fauteuil 
qui doit être occupé par le maître. 

Dès qu'on a pris place, chacun s'observe pour 
avoir une attitude digne et conforme à toute la 
rigueur des convenances : on doit se tenir constam- 
ment droit sur sa chaise, ne pas s'appuyer contre 
le dossier, avoir continuellement les yeux un peu 
baissés, les deux mains étendues sur les genoux, 
les pieds avancés, mais sans jamais se permettre 
de les croiser. Le visiteur se garde bien d'exposer 
de suite le motif qui l'amène; les choses les plus 
indifférentes , les plus insignifiantes même , font 
tout d'abord les frais de la conversation, c'est de 
rigueur; et ce n'est certainement pas en ce point 
que consiste la partie du cérémonial la plus difficile 
à remplir, car les Chinois d'ordinaire excellent 
dans l'art de passer des heures entières à dire des 
nens. Enfin, quand le moment en est venu, le 
visiteur expose d'un air grave et sérieux le vrai 
motif de sa visite. Le maître de la maison lui ré- 
pond avec la même gravité, et en sinclinant sou- 
vent. L'entretien a pris dès lors une tournure des 
plus solennelles; il se continue sur ce ton jusqu'à 
la fin. 

Les Chinois font toujours à leurs visiteurs la po- 
litesse de leur offrir le thé, cette boisson favorite 
des habitants du Céleste Empire , et qui leur est si 
chère en toutes circonstances. Au moment voulu 
par l'étiquette, un domestique, proprement vêtu, 
apporte sur un plateau de bois vernis autant de 



14i CHAPITRE DIX-SEPTIEME. 

tasses qu'il y a de personnes. Le maître de la maison 
se lève, et touchant le plateau de la main, il dit à 
ses hôtes : Tsing-tcha, >< Je vous invite à prendre le 
thé »; alors tout le monde s approche. La manière 
de prendre la tasse, de la porter à sa bouche, de la 
rendre au domestique, forme encore autant d'ar- 
ticles du cérémonial qu'on doit avoir soin d obser- 
ver. Dans les grandes chaleurs, le maître prend son 
éventail après que le thé est bu, et, le tenant avec 
les deux mains, il fait une inclination à la compa- 
gnie, en disant : Tsing-cfien, ".Je vous invite à 
vous servir de vos éventails » . Chacun alors prend 
le sien : il serait impoli de n'en pas avoir avec soi, 
parce qu'on serait cause qu'aucun ne voudrait en 
faire usage '. 

Le départ du visiteur donne lieu à d'autres céré- 
monies tout aussi minutieuses que les précédentes. 
La politesse exige que le maître de la maison recon- 
duise son hôte jusqu'à son palanquin; il se tient à 
sa gauche et un peu en arrière; avant de monter 
dans sa chaise, l'étranger le supplie de ne pas assis- 
ter à une action si vulgaire et si peu respectueuse. 
Mais le maître de la maison, désireux de faire 
preuve jusqu'au bout de son exquise urbanité, in- 
siste de son côté, et, pour donner une sorte de 
satisfaction aux prières que lui fait son visiteur de 
le laisser, il se contente de se tourner à demi, 
comme pour ne pas le voir monter dans sa chaise; 
puis, des que les porteurs ont soulevé les bâtons du 

1 Voyez Mélangés posthumes, par M. Ain! Rérïmsai. 



POLITESSE PUBLIQUE ET PRIVÉE DES CHINOIS. 141 

palanquin, il se retourne vers l'hôte qui le quitte, 
et lui dit adieu : Tsing-teao; celui-ci lui rend cette 
courtoisie avec une égale cordialité. 

Ce n'est que quand le visiteur s'est tout à lait 
éloigné, que le maître de la maison, rentré chez lui, 
se permet de lire le ly-tan ou billet des pré- 
sents ; il admet ou retranche de ces présents ce qu'il 
juge à propos. S'il en accepte la totalité ou seule- 
ment une partie, il garde le billet, et en écrit un 
autre de remercîment pour dire qu'il accepte tout 
ce qu'on a bien voulu lui offrir, ou pour indiquer 
seulement les quelques objets qu'il préfère et qu il 
agrée; si au contraire on ne garde rien, on renvoie 
purement et simplement le ly-tan, mais on y 
joint toujours un billet de remercîment ou d'ex- 
cuse : « lu-pi, pi-sié » , écrit-on; « Ce sont des 
perles, je n'ose y toucher » . Il paraît que cette ma- 
nière de parler vient de ce que l'usage des perles a 
été, en différents temps, proscrit en Chiue; on com- 
pare donc par assimilation à ces objets, jadis pro- 
hibés, toute chose qu'on ne veut pas accepter. 
Quelle que soit, du reste, l'origine ou la cause de la 
formule familière aux Chinois pour ne pas accepter 
les présents qu'on leur offre, il faut convenir qu ils 
ont su trouver pour exprimer leur refus des termes 
aussi gracieux que délicats. 



142 CHAPITRE DIX-SEPTIEME. 



§ »• 

Manière (le converser des Chinois. — Style épistolaire. — Influence 
ili l'observance des rites sur le caractère des particuliers et sur les 
mœurs générales de la nation chinoise. 



La manière de converser des Chinois, considérée 
dans les rapports même les plus ordinaires de la 
vie privée, mérite aussi d'être remarquée : ils s'ap- 
pliquent avec un soin tout particulier, et dans toutes 
les circonstances, à prendre les tours les mieux 
choisis pour rendre leurs sentiments et leurs pen- 
sées, et à n'employer jamais que les expressions les 
plus respectueuses envers les personnes. Nous al- 
lons en donner ici quelques exemples : 

Un fils qui parle à son père ne prend jamais la 
qualité de son fils , mais seulement celle de son 
petit-fils, fût-il l'aîné de la famille, et père de 
famille lui-même; souvent encore il ne fait point 
usage, par respect, en présence de son père, de son 
nom de famille, mais bien du nom qu'il porte à cette 
époque : on sait que les Chinois reçoivent différents 
noms, dans le cours de leur vie, en rapport avec 
leur âge ou le rang qu'ils obtiennent dans les fonc- 
tions publiques. 

Quand un Chinois adresse la parole à son supé- 
rieur, il ne parle jamais ni à la première ni à la 
seconde personne : il ne dira point je, il ne dira 
point vous; il dira par exemple, s'il s'agit d'un ser- 
vice rendu : Le service que Sa Seigneurie a voulu à 



POLITESSE PUBLIQUE ET PRIVÉE DES CHINOIS. 1M 
son petit serviteur m'a été extrêmement sensible. 

Un Chinois se donne-t-il quelque peine pour eu 
obliger un autre : Ali ! lui dit ce dernier, vous pro- 
diguez votre cœur! Le service est-il rendu, sse-pou- 
tsing, dit L'obligé, « mes remercîments ne peuvent 
avoir de fin.» S'agit-il de l'offre de quelque cadeau, 
on répond par trois fois, pour s'excuser de l'accep- 
ter : Pou-kan, pou-kan, pou-kan, « Je n'ose, je 
n'ose, je n'ose». Il est aussi d'usage, même à la 
fin du plus somptueux banquet, de dire à ses convi- 
ves : Yean-man, ou tai-man: « Nous vous avons 
bien mal reçus , bien mal traités » . Quoique de 
simple convention, une telle formule n'en est pas 
moins faite pour attirer de la part des convives tous 
les compliments que sollicite la vanité de l'amphi- 
tryon. C'est un genre de réclame qui n'est point, du 
reste, tout à fait particulier aux Chinois; et pour 
l'expérimenter, il n'est en aucune façon nécessaire 
d'aller vivre à Péking. 

S'il est en Chine une manière de converser, il 
en est une aussi qui règle le commerce épistolaire, 
même entre simples particuliers. Le cérémonial 
qui fait loi en cette matière est plus ou moins com- 
pliqué, selon les circonstances, la dignité ou l'âge 
des personnes auxquelles on écrit; mais, dans tous 
les cas, le style qu'il convient d'employer doit tou- 
jours différer de celui de la simple conversation et 
s'élever, par le choix des termes les plus respec- 
tueux et les plus flatteurs, en proportion du rang 
plus ou moins distingué de celui avec qui on a le 
devoir ou l'agrément de correspondre. 



144 CHAPITRE DIX-SEPTIEME. 

Les règles de la bonne éducation chinoise ont 
encore détermine jusqu'à la forme et la couleur du 
papier dont il faut se servir; elles n'ont pas davan- 
tage omis de préciser la grandeur des caractères 
que l'on doit employer : plus ceux-ci sont pe- 
tits, plus ils sont jugés respectueux. De même 
aussi, dans les cas qui réclament un savoir-faire 
parlait, doit-on toujours faire usage d'un papier 
blanc qui ait dix à douze plis : on ne commence 
la lettre que sur le second, et I on ne met *un 
nom que sur le dernier. La missive est toujours en- 
fermée sous deux enveloppes, en tout semblables 
à des sachets de papier, et dont les contours sont 
ornés dune jolie bordure. Apres avoir écrit sur la 
première ces deux caractères : Nuy-han, « La lettre 
est dedans^ , on l'insère dans la seconde, faite d'un 
papier plus épais, et (pion entoure en partie d'une 
bande de papier rouge, sur laquelle on trace en 
gros caractères le nom et les qualités de la per- 
sonne à qui la lettre est adressée. Le nom de la 
province, de la ville ou du lieu où elle réside, ainsi 
que la date même de la dépêche, s'écrivent à côté, 
et en plus petits caractères. On colle ensuite les 
extrémités réunies de cette dernière enveloppe, et 
Ion y applique le cachet avec ces mots : hou-foug, 
« gardé et scellé » ' . 

Tels sont en abrégé les points essentiels du céré- 
monial chinois; ils se modifient dans la pratique 
selon les circonstances, se compliquent même de 
détails multipliés à l'infini. Formes dès l'enfance à 

l Voyez Description générale de la Chine, Mémoires sur les Chinois. 



POLITESSE PUBLIQUE ET PRIVÉE DES CHINOIS. 145 

l'observance de toutes ces règles de leur politesse 
nationale, les Chinois n'éprouvent dans le com- 
merce de la vie civile ni gêne ni contrainte pour 
s'en acquitter avec aisance, sans embarras, sans 
hésitation. Dans un pays où les préceptes de la po- 
litesse sont parfaitement formulés, et les règles oui 
en déterminent L'application pratique, précises et 
constantes, il est toujours facile, du reste, de se 
montrer poli, d'y être, effectivement même, plus 
qu'ailleurs, d'une urbanité de tous points irrépro- 
chable, puisque chacun sait à l'avance et toujours 
tout ce que, dans une circonstance donnée, il doit 
faire et dire. 

Un tel amas de cérémonies, invariablement obser- 
vées, ne laisse pas toutefois que de rendre la plupart 
du temps les Chinois passablement roides et guindés ; 
mais si dans les circonstances officielles et les oc- 
casions solennelles, ils se montrent par trop esclaves 
de l'étiquette et du cérémonial, ils n'hésitent pas 
à se débarrasser en temps opportun de la gêne et 
de la contrainte; souvent même ils excellent dans 
les relations intimes à faire preuve de beaucoup de 
désinvolture et de laisser aller. « Quand ils ont dé- 
posé leurs bottes de satin, leur habit de cérémonie, 
leur chapeau officiel, dit l'abbé Hue, ils deviennent 
hommes de société. Dans le commerce habituel de 
la vie, ils savent mettre de côté toutes les entraves 
de l'étiquette, et former des réunions intimes où, 
comme chez nous, les conversations sont assaison- 
nées de gaieté et d'aimables futilités. Les amis se 
donnent sans façon rendez-vous pour boire en- 

ii. 10 



146 CHAPITRE DIX-SEPTIÈME. 

semble du vin chaud ou du thé, et fumer l'excel- 
lent tabac de Leao-tong; quelquefois même ils se 
passent la fantaisie de faire des calembours et de 
deviner des rébus. 

Quoi qu'on puisse penser, au reste, du cérémo- 
nial des Chinois, il est impossible de ne pas recon- 
naître l'heureuse influence qu'il exerce sur les 
mœurs générales de la nation; grâce à la direction 
qu'il donne aux habitudes des citoyens de ton! 
rang, de tout âge, de toute condition, on voit la 
politesse, devenue en Chine la loi de tous, régner 
aussi bien dans les simples hameaux qu'au milieu 
des plus grandes Ailles. Nous pouvons en citer 
quelques exemples curieux : 

« J'ai été mille fois étonné, dit le P. le Comte, de 
a voir des domestiques se mettre à genoux les uns 
« devant les autres pour se dire adieu , et des vil- 
ce la^eois se faire plus de compliments dans leurs 
« pauvres festins, que nous n'en ferions dans nos 
« cérémonies publiques. Les matelots mêmes, qui 
« par leur état sont naturellement brusques, vivent 
« entre eux comme frères, et se préviennent, dans 
« le travail commun, comme s'ils étaient unis par 
« les liens de la plus étroite amitié l . » 

« Je me trouvai un jour, dit un autre mis- 
« sionnaire, dans un chemin étroit et profond, où 
« il se fit en peu de temps un grand embarras de 
« charrettes. Je crus qu'on allait s'emporter, s'en- 
.< tredire des injures, peut-être se battre, comme 

1 Mémoire* sur la Chine, t. II, p. 40. 



POLITESSE PUBLIQUE ET PRIVÉE DES CHINOIS. 147 

« on lait souvent en Europe; mais je fus fort sur- 
« pris de voir des gens qui se saluaient et qui se 
« parlaient doueement comme s'ils se lussent con- 
« nus et entr'aimés, et qui ensuite s'entr'aidaient 
m mutuellement à dégager leurs voitures et à les 
« faire passer 1 . » 

Voilà, en vérité, un spectacle tout à l'honneur 
du peuple chinois, et bien différent de celui qui, la 
plupart du temps , frappe nos yeux et nos oreilles , 
non pas précisément toujours au fond de nos pro- 
vinces, mais bien au contraire, et trop souvent 
même, au milieu des rues et sur les places de la 
grande ville qu'on se plaît tant à proclamer cepen- 
dant « 1 .'Athènes des temps modernes. » 

1 Lettres édifiantes, (. VII, p. J57. 



10. 



CHAPITRE XVIII. 

MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. 

§ **• 

Misères physiques des Chinois. — Les disettes et la famine. — Caus 
générales el particulières de ces Beaux. — Les inondations, — 
étendue de leurs ravages. — Courage des Chinois. 

Il n'existe pas de tableau, si parfait qu'il soit, 
sans ombres ni sans taebes, et il n'est point de so- 
ciété humaine, si bien organisée quelle apparaisse, 
sans misères ni sans plaies : celles du peuple chi- 
nois, physiques et morales, sont nombreuses; il 
impoiic d'en parler. 

Personne n'ignore assurément qu'il n'est pas tou- 
jours nécessaire que la souveraine puissance de 
Dieu, père et maître suprême des hommes, quand 
sa justice et sa miséricorde l'obligent à punir pour 
ramener au bien , se manifeste directement, comme 
en ces jours mémorables où la verge de Moïse pré- 
valut contre le sceptre de Pharaon, et la parole de 
cet envoyé de l'Horeb contre la science des sages 
et des magiciens de l'antique Egypte. Du moment, 
en effet, que le péché de l'homme lui a fait enne- 
mies les forces de la nature, c'est bien assez que 
Dieu laisse celles-ei se déchaîner dans leur aveugle 
puissance, ou tout simplement encore se produire 
les conséquences des causes morales de misère , 



MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. I V.l 

chaque jour librement posées par l'homme lui- 
même, pour qu'aussitôt des calamités eu nombre 
iufiui et des maux formidables viennent peser sur 
1 humanité, à l'égal des plaies qui affligèrent les 
peuples de la vieille Egypte et brisèrent l'orgueil 
d'un superbe monarque. Si vantées que soient 
alors les institutions publiques d'un peuple, si 
grande qu'on proclame sa civilisation ou reten- 
due de sa science et de son industrie , bien plus 
grande encore sera son impuissance à conjurer les 
maux incommensurables qui 1 accablent. Puisse-t-il 
au moins, au sein de sa misère et de sa faiblesse, 
trouver, par les efforts de son génie ou la généro- 
sité de ses sentiments, quelques moyens d'atténuer 
un peu la rigueur des coups qui l'auront frappé! 

Nous trouvons pour la Chine, de même que poin- 
tons les grands empires, la cause, soit apparente, 
soit véritable et réelle, des misères physiques et 
morales, permanentes ou périodiques, dont elle 
est si souvent et si largement accablée, d'une part, 
dans le bouleversement des éléments naturels, dont 
les forces insoumises à la volonté de l'homme dé- 
passent les forces de cet être chétif, d'autre paît, 
dans les actes mauvais de ce révolté contre Dieu : 
quoi donc, en réalité, autant que ces faits moraux , 
de plus fécond en déplorables conséquences pour 
l'homme? Le libre arbitre qu'il possède ne l'en 
rend-il pas responsable? Assurément, et cette vérité 
ressortira avec évidence de l'étude et de l'exposé 
que nous allons faire de quelques-unes des grandes 
misères dont la Chine est le vaste théâtre. 



150 CHAPITRE DIX-HUITIÈME. 

La famine qui ravage de temps à autre le grand 
Empire du Milieu , et amène avec elle un cortège 
si considérable d'autres maux, nous apparaît tout 
d'abord comme un des plus terribles fléaux que ses 
peuples aient à redouter. Il semblerait pourtant 
qu'un pays comme la Chine, aussi fertile qu'étendu, 
et dont le sol est aussi bien cultivé qu'il est técond, 
devrait être à tout jamais à l'abri dune semblable 
calamité. Tous les voyageurs sont en effet unanimes 
sur la beauté, l'étendue, la fertilité de cette im- 
mense région, une des plus belles et des plus riches 
qui soit à la surface du globe. On ne voit dans ses 
vastes plaines, ni enclos, ni fossés, ni presque au- 
cun arbre , tant le cultivateur chinois craint de per- 
dre la moindre parcelle de terrain ; pas un endroit 
sur le revers de ses montagnes où peut se poser le 
pied de l'homme, qui ne soit occupé par quelque 
utile culture : le nord produit le froment et d'autres 
céréales ; le midi fournit en abondance le riz , cette 
nourriture par excellence des Chinois; dans cer- 
taines provinces, l'homme des champs voit deux 
fois dans l'année mûrir ses moissons, et encore 
dans l'intervalle des deux récoltes sait-il confier au 
même sol plusieurs sortes de petits grains ou la 
semence de légumes nourriciers , et forcer ainsi la 
terre à lui donner sans relâche tout ce que lui ré- 
clament son continuel labeur et ses légitimes besoins. 
Comment donc concilier cette active culture et 
cette production incessante des terres avec ces 
lamines cruelles et ces disettes générales dont l'his- 



MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. 151 

toire ancienne et moderne de la Chine nous fait si 
fréquemment le désolant tableau? 

Les causes premières de ces grandes calamités 
dont le peuple chinois a tant à souffrir, malgré ses ha- 
bitudes de travail et de sobriété, se trouvent d' abord 
dans les accidents naturels, tels que la sécheresse, la 
grêle, l'invasion des insectes, et surtout dans les inon- 
dations, auxquelles les contrées les plus fertiles de la 
Chine sont trop souvent exposées. Ces fléaux, isolés 
ou conjurés ensemble, suffisent, et au delà, à faire 
manquer en partie ou à ruiner totalement les récol- 
tes de l'année. A ce premier malheur se joint l'im- 
possibilité où est la Chiné de tirer des secours du 
dehors. Sa politique d'isolement d'une part, et d'un 
autre côté le voisinage de peuples peu adonnés à 
1 agriculture, la condamnent à cette dure nécessite. 

En Europe de pareils malheurs sont peu à redou- 
ter : le voisinage de marchés abondants, les facilités 
de circulation de tout genre que trouve le com- 
merce , et la sollicitude des gouvernements pour 
faire au dehors, et au plus vite, des approvisionne- 
ments suffisants , sont autant de moyens qui man- 
quent à la Chine pour prévenir ou arrêter les ravages 
de la famine. Isolée en quelque sorte du reste 
du monde, il faut qu'elle se nourrisse elle-même, et 
qu'elle tire de son propre sol de quoi faire subsister 
cette foule innombrable d'habitants que renferment 
ses provinces. On peut juger par là de l'immen- 
sité de ses malheurs quand les fléaux destruc- 
teurs des moissons viennent anéantir les récoltes 
attendues pour nourrir les populations. Les cala- 



1Ô2 CHAPITRE DIX-HUITIÈME. 

mités de ce genre, au dire de M. Hue, se repro- 
duisent tous les ans en Chine, tantôt sur un point, 
tantôt sur un autre. Les habitants qui ont quelques 
avances peuvent encore supporter ces moments de 
crise, et attendre de meilleurs jours ; mais les au- 
tres, et ils sont en grand nombre, n'ont plus qu'à 
s'expatrier ou à mourir de faim. 

«En 184-9, dit le célèbre missionnaire, nous 
fumes arrêté pendant six mois dans une chrétienté 
de la province de Tché-kiang, d'abord par de lon- 
gues pluies torrentielles, et puis par une inondation 
générale qui envahit la contrée. De toute part on 
voyait comme une vaste mer au-dessus de laquelle 
semblaient flotter des villages et des arbres. Les Chi- 
nois , qui prévoyaient déjà la perte de la récolte et 
toutes les horreurs de la lamine , déployèrent une 
activité et une persévérance remarquables pour 
lutter contre le fléau dont ils étaient enveloppes. 
Après avoir élevé des digues autour des champs, 
ils essayèrent de vider l'eau dont ils étaient rem- 
plis ; mais aussitôt qu'ils semblaient devoir réussir 
dans leur difficile et pénible entreprise, la pluie 
tombait de nouveau en telle abondance que les 
champs étaient bientôt inondés. Durant trois mois 
entiers nous fûmes témoin de leurs efforts opiniâ- 
tres ; les travaux ne discontinuaient pas un instant. 
Ces malheureux, plongés dans la vase jusqu'aux 
hanches, étaient jour et nuil occupés à tourner 
leurs pompes à chaînes, afin de faire écouler dans 
les lits des rivières et des canaux les eaux qui 
avaient envahi la campagne. L'inondation ne put 



MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. 153 

être maîtrisée , et après des peines excessives ces 
infortunés eurent la douleur de ne pouvoir cultiver 
leurs champs, et de se trouver bientè! dans un 
complet déuùment. » 



§ "• 

Misères morales des Chinois. — La distillation des grains ei ses fu- 
nestes conséquences. — Les brûleries chinoises. — Impuissance 
cl es ],,i s . — L'ivrognerie. — Dsage abusif de l'opium. — Lois 
prohibitives. — Le fumeur d'opium; — ce qu'il devient. 

Ne semblerait-il pas que le courage déployé avec 
tant d'énergie et de persévérance par les popula- 
tions de la Chine voisines des fleuves pour lutter 
contre le fléau des inondations devrait plaider eu 
faveur de tant de malheureux, et assurer la récom- 
pense et non le châtiment à leurs pénibles labeurs? 
L'homme est-il donc, quoi qu'il lasse, voué sans 
pitié et sans miséricorde , comme sans espérance , 
aux forces brutales de la nature? Le Dieu puissant 
et bon, souverain maître de l'univers, en vérité le 
veut-il donc ainsi? Peut-être ; car l'abus que l'homme 
fait trop souvent des dons du Créateur pourrait bien 
nous donner la clef de ce mystère. 

Qui le croirait en effet? Il arrive en Chine, et 
là plus que partout ailleurs, que la prospérité et 
l'abondance même des moissons engendrent au dé- 
triment de l'humanité, dans l'ordre physique et 
moral, une plus grande somme de maux que tous 
ces grands bouleversements de la nature. En Chine, 



154 CHAPITRE DTX-HUITIEME. 

les céréales , premières et indispensables ressources 
de l'homme, fournissent en dehors de toute mesure 
à la fabrication des liqueurs enivrantes, et deviennent 
par ce déplorable abus un élément plutôt de mort 
que de vie. Outre quelques boissons saines et utiles, 
les (Ibinois fabriquent avec toutes sortes de grains 
nourriciers d'affreux breuvages, brûlants comme le 
feu, pour lesquels ils se passionnent. Ceux que 
maîtrise ce goût dépravé, et leur nombre en Chine 
désespère la statistique, se livrent sans frein comme 
sans raison à leurs funestes penchants : on les voit 
seuls ou en compagnie passer les journées entières 
et souvent les nuits à boire par petits coups jusqu'à 
ce que l'ivresse ne leur permette plus de porter la 
coupe à leurs lèvres. Quand cette passion s'est em- 
parée d'un chef de famille, la misère, avec tout son 
lugubre cortège, ne tarde pas à faire son entrée 
dans la maison. « Les brûleries ont coutume de 
donner l' eau-de-vie à crédit pendant toute l'année. 
.Aussi personne ne se gêne; on va continuellement 
puiser selon sa fantaisie à cette source inépuisable. 
Les embarras commencent seulement à la dernière 
lune, époque des remboursements. Alors il faut 
payer avec usure, et comme l'argent n'est pas 
venu avec l'habitude de s'enivrer journellement, il 
n'y a plus qu'à vendre ses terres, sa maison, si l'on 
en possède, ou bien qu'à porter au mont-de-piété 
ses meubles et ses habits l . » 

Dans un pays où tous les travaux et toutes les in- 

1 Voyez l'Empire chinois, t. II, p. 383. 



MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. 155 

dustriesde l'agriculture suffisent à peine pour nour- 
rir ses nombreux habitants, un gouvernement aussi 
régulier que le gouvernement chinois devait songer 
à tarir le mal dans sa source. Aussi les lois de l'em- 
pire prohibent-elles, jusqu'à un certain point, la 
fabrication de ces funestes boissons. Quelques éta- 
blissements, nommés chao-kouo, « brûleries » , sont 
seuls autorisés à distiller de l' eau-de-vie moyennant 
un droit qu'ils payent , et aussi à la condition de 
n'employer que des grains avariés et impropres à 
tout autre usage. Mais cela n'empêche pas qu'on 
n'y consomme les meilleurs produits des récoltes ; 
il suffit de payer les mandarins, et tous les obsta- 
cles sont levés. Par le fait encore de cette coupable 
tolérance , il existe en dehors des établissements 
patentés une foule de brûleries clandestines. Les 
employés de l'administration chinoise préposés à la 
surveillance des spiritueux ne manquent pas de dé- 
truire ces laboratoires, si on n'a rien à leur don- 
ner; mais si le propriétaire leur glisse quelques 
pièces d'argent, ils ferment les yeux et vont faire 
ailleurs le même manège. 

Ne vous hâtez pas trop, ami lecteur, de songer 
que, sous ce rapport peut-être, la Chine n'est pas 
si loin de nous que le prétendent les géographes. 
A juger ainsi, d'une manière prompte et téméraire, 
des pays qui vous sont connus , vous seriez peut- 
être , plus qu'il n'est juste, par trop porté à mal 
penser de l'honnêteté chinoise. Voyez plutôt ce 
grave et sévère mandarin supérieur faire par lui- 
même la visite de ces lieux prohibés : celui-là au 



156 CHAPITRE DIX-HUITIÈME. 

moins ne connaît que la loi et sa conscience. Sur 
son ordre, en effet, voici qu'on saisit les ouvriers 
distillateurs surpris en flagrant délit; on les met 
en prison; on les condamne an fouet et au bâton , 
voire morne à l'horrible supplice de la cangue : jus- 
tice est donc faite ! 

Mais, hélas! à quoi bon tant de rigueurs? En 
Chine le métier de brûleur d'eau-de-vie est si lu- 
cratif qu'on voit bientôt ces mêmes hommes chan- 
ger de demeure , se cacher pendant quelque temps, 
et bientôt après recommencer hardiment leurs opé- 
rations. Et comment ne le feraient-ils pas, puisque 
la loi chinoise qui défend la fabrication de l'eau-de- 
vie ou de semblables boissons , par une inconce- 
vable inconséquence, en permet publiquement la 
vente en tous lieux ? 

Heureuse cependant serait la Chine si l'ivrogne- 
rie , malgré les maux incalculables qu'elle occa- 
sionne, était la seule plaie morale dont elle eut à 
souffrir! il est un autre défaut particulier à ses ha- 
bitants, dont les conséquences sont de beaucoup 
pins innestes encore : nous avons nommé la mal- 
heureuse passion des Chinois pour l'opium. 

C'est aux Anglais que la Chine est redevable de 
ce fatal système d'empoisonnement, dont le colonel 
Watson et le vice-président Wheeler, agents de la 
Compagnie des Indes, eurent les premiers la crimi- 
nelle pensée, vers le commencement du siècle der- 
nier. L'habitude de fumer la fatale drogue n'est 
donc pas très-ancienne en Chine, mais elle a fait de 
si rapides progrès, qu'elle est devenue un mal gé- 



MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. l.">7 

néral, et a pris de nos jours clans ee grand em- 
pire toutes les proportions dune véritable calamité 
publique. 

On peut juger par le passage suivant, extrait 
d'un document officiel manuscrit adresse'' à l'empe- 
reur par un membre du tribunal des censeurs, de 
l'étendue du mal et des efforts faits par le gou- 
vernement chinois pour le combattre : 

« .1 ai appris », dit le vigilant et zélé magistrat, 
« que ceux qui fument l'opium finissent par le désirer 
k avec une ardeur telle que le goût de cette drogue 
u nuisible peut seul les calmer. S'ils ne peuvent 
> pas s'en procurer à l'heure à laquelle ils ont cou- 
« tume d'en faire usage, leurs membres s'afïai- 
« Missent; des humeurs coulent de leurs yeux et de 
leur nez, ils ne sont plus capables de se livrer à 
u la moindre occupation. Mais qu'on leur apporte 
une pipe d'opium, ils en aspirent quelques bouf- 
« fées, et sont aussitôt guéris. 

« C'est ainsi que l'opium est devenu pour ceux 

« qui le fument une partie de leur existence; aussi 

n'est-il point étonnant, lorsqu'on les mène devant 

les magistrats, qu'ils soient prêts à endurer tous 

les châtiments plutôt que de révéler le nom de 

« ceux qui les approvisionnent. 

« Les fonctionnaires locaux reçoivent quelquefois 
« des présents pour tolérer ce mal, ou pour arrêter 
« l'effet, des poursuites commencées. La plupart 
u des négociants qui importent des marchandises à 
« Canton vendent de l'opium par contrebande. 

« Je suis d'avis que 1 opium est deux fois plus lu- 



158 CHAPITRE DIX-HUITIÈME. 

« neste que le jeu, et que par conséquent Ton ne 
« devrait pas appliquer aux rumeurs d'opium des 
.i peines moins fortes qu'aux joueurs. 

« A ces causes, je demande que tous les fumeurs 
« convaincus qui refuseront de révéler de qui ils 
« tiennent l'opium qu'ils consomment, soient consi- 
« dérés comme complices de ces derniers; et, s'ils 
« sont salariés par l'État comme fonctionnaires, 
« qu'ils soient punis plus sévèrement d'un degré. 

h L'opium paraît être presque entièrement im- 
(( porté de L'extérieur par d'indignes officiers qui, 
« d'accord avec de cupides marchands, l'iiitro- 
« duisent au sein de l'Empire; des jeunes gens de 
« famille , de riches citoyens , des négociants , en 
« adoptèrent l'usage , qui finit ensuite par s'étendre 
« jusqu'au peuple. J'ai appris qu'il existe des fu- 
« meurs d'opium dans toutes les provinces, parmi 
« la magistrature et jusque dans les rangs de Par- 
ti mée. Dans le même temps que les fonctionnaires 
u des divers districts rendent des édits pour dé- 
« fendre la vente clandestine de l'opium, leurs pa- 
« rents, leurs alliés, leurs employés, leurs domes- 
« tiques en fument comme auparavant , et les 
« marchands s'autorisent de la défense pour hausser 
« leurs prix. La police, influencée aussi, achète de 
u l'opium au lieu de travailler à sa suppression, et 
«< c'est de cette manière que toutes les prohibitions 
« et tous les règlements demeurent vains. » 

Le censeur termine par l'exposé d'un projet de 
loi qui fut ratifié par l'empereur en 1833, et qui 



MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. 159 

condamne les acheteurs et les fumeurs d'opium à 
cent coups de bâton et au pilori pour deux mois ; 
ceux qui ne feront pas connaître le nom du ven- 
deur seront considérés comme complices et punis en 
conséquence de cent coups et de trois ans d'exil ; 
les mandarins qui fumeront de l'opium seront punis 
d'un degré plus sévèrement que les simples parti- 
culiers. 

La funeste passion des Chinois pour la drogue 
homicide est pour tout individu qui s'y adonne, bien 
autrement que l'absinthe chez nous, l'achemine- 
ment rapide vers la folie d'abord, puis vers un tré- 
pas prématuré ; la paresse , la débauche, la misère, 
la ruine de toutes les forces physiques et la dépra- 
vation complète des facultés intellectuelles et mo- 
rales, sont les tristes préludes de cette déplorable 
fin. Le malheureux que consume cette funeste ha- 
bitude tombe vite dans une atonie dégoûtante , 
dans une prostration de toutes les énergies qui le 
rend incapable de la plus petite affaire : insensible à 
tous les événements, ni la misère, ni le désespoir, 
ni les malheurs de sa famille ne sauraient le tou- 
cher; l'état d'abjection physique et morale dans le- 
quel il est tombé est cent fois pire que la mort, dont 
bientôt il sera la volontaire et méprisable victime. 

Le nombre des malheureux que l'opium tue 
chaque année en Chine est incalculable; incalcu- 
lable aussi, le nombre des familles dont il est la ruine 
et la désolation. Devant de tels maux, et pour con- 
jurer de tels malheurs, c'est une gloire pour le gou- 
vernement chinois d'avoir mis en œuvre tous les 



1G0 CHAPITRE DIX-HUITIÈME. 

moyens en son pouvoir. Devant l'insuffisance des 
peines premières édictées contre les marchands et 
les fumeurs d'opium, il est allé même jusqu'à porter 
une loi qui, dans certains cas, condamne les délin- 
quants à la peine de mort. Mais que peuvent les 
lois même les plus sévères, quand chez un peuple 
entier le mal qu'elles défendent est devenu un mal 
général? Et que pouvaient , dans ce cas particulier 
surtout, les prohibitions du monarque chinois, en 
présence d'un trafic, crime de lèse-humanité, il 
est vrai , mais qui donne chaque année plus de 
cenUcinquante millions à la philanthropique Angle- 
terre? La guerre de 1840 eut lieu ; les canons bri- 
tanniques prévalurent, et la Chine fut ouverte.... à 

l'opium ! 

Mais Dieu ne laisse pas plus sans châtiment les 
crimes des peuples que ceux des individus; et si on 
en croit certains signes avant-coureurs, les temps 
seraient proches où l'Angleterre aurait à subir la 
peine du talion. Les Chinois commencent à cultiver 
le pavot sur une grande échelle, et tout indique 
qu'avant peu ils pourront se passer de l'opium an- 
glais. Ce jour-là les Indes britanniques recevront 
un coup terrible, qui se fera ressentir jusqu'à la 
métropole. Il paraît qu'en outre l'usage de l'opium 
pris en liquide et en mastication s'est propagé en 
Angleterre , et que cette nouveauté, quoique encore 
peu remarquée, n'en fait pas moins, parmi le 
peuple de Londres et des villes manufacturières, 
des progrès alarmants. Qui sait si les Anglais, at- 
teints un jour du même mal que les Chinois, ne se- 



MISERES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. 161 

ront pas forcés daller, pour leur propre châtiment, 
chercher eu Chine la substance vénéneuse dont ils 
l'ont empoisonnée? Si jamais pareil malheur arrivait, 
n'est-ce pas en toute vérité qu'on pourrait dire : 
« Le doigt de Dieu est là! » 



§ III. 

Misères morales des Chinois. — Le paupérisme. — Les mendiants et 

leur roi ; — leurs droits et leurs exploits. — Les pirates de la 
Chine. — Leur audace. — Impuissance de la marine de l'Etat 
contre leurs déprédations. — Etrange moyen employé par le gou- 
vernement chinois pour les réprimer. 



La funeste passion du peuple chinois pour l'opium 
et son penchant pour L'ivrognerie ne sont pas les 
seules causes des immenses misères qui l'accablent ; 
une autre passion non moins redoutable dans ses 
conséquences, la passion du jeu, à laquelle le Chi- 
nois s'abandonne avec frénésie, se joint en outre 
à tous les excès de la débauche pour ajouter à la 
somme déjà grande des malheurs privés et publics. 
Quand un peuple est travaillé comme le peuple chi- 
nois par tant de vices réunis, il est facile de s'expli- 
quer dès lors l'existence chez lui de l'effrayant pau- 
périsme auquel il est en proie; ce mal se voit en 
Chine dans des proportions indescriptibles, elle en 
est rongée comme d'une lèpre incurable. 

Nous avons dit à quel affreux dénûment se 
h. H 



102 CHAPITRE DIX-HUITIÈME. 

trouvent tout à coup réduites les populations des 
campagnes dévastées par les inondations : rien assu- 
rément n'est plus triste que de voir tant de paisibles 
habitants des champs, naguère heureux cultiva- 
teurs, plongés soudain dans la plus affreuse misère 
et forées d'abandonner leurs villages pour aller 
mendier au loin : e'est, en vérité, un des plus déso- 
lants spectacles qui puissent être offerts i\ La pitié 
humaine. Mais à côté de ces misères locales et 
accidentelles, le paupérisme fixe et permanent, en- 
gendré pour l'ordinaire par mille perversités mo- 
rales, étend sur la Chine entière des ravages bien 
plus sinistres encore. 

D'après un témoin oculaire ' , dont nous allons 
reproduire à peu près ici la peinture pittoresque et 
navrante qu'il a faite de cette grande plaie de la 
société chinoise, la multitude des pauvres qu'on 
rencontre dans les grandes villes est en nombre 
effrayant. On voit ces malheureux circuler partout 
le long des rues, sur les places, dans les carrefours, 
étalant leurs difformités, leurs plaies hideuses, leurs 
membres disloqués pour exciter la commisération 
publique. N'ayant pas de domicile, ils vont ordi- 
nairement se réfugier autour des pagodes et des 
tribunaux, le long des remparts, où ils se con- 
struisent de misérables huttes avec des lambeaux 
de nattes et de toile que le hasard leur a donnés. 
Chaque jour il en meurt plusieurs de faim. Cepen- 
dant les Chinois qui sont dans l'aisance font assez 

i L'abbé Hue 



MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. 163 

volontiers l'aumône de quelques sapèques; mais ils 
ne connaissent pas ce sentiment de charité qui fait 
qu'on s'intéresse au pauvre , qu'on l'aime, qu'on 
compatit a ses misères. On donne à l'infirme, au 
malheureux, une pièce de monnaie ou une poignée 
de riz, uniquement pour se débarrasser de sa pré- 
sence ; autrement, nul ne s'occupe de lui; on se 
met bien peu en peine de savoir s'il a un réduil 
quelconque où il puisse passer la nuit. La philan- 
thropie chinoise, on le voit, est moindre encore 
que la philanthropie philosophique , cette fausse 
monnaie de la charité chrétienne, dont elle sait co- 
pier les œuvres à sa manière, mais c'est tout : quoi 
qu'elle lasse, elle ne pourra jamais en reproduire 
l'absolu dévouement. 

T. es Chinois, pour qui l'impuissante morale de 
Confueius et des autres sages de la nation tient 
lieu de code évangélique, n'ont jamais songe à 
établir en faveur des pauvres et des malades ces 
admirables sociétés de bienfaisance dont le chris- 
tianisme, qui seul en possède le secret, a enrichi 
le monde. Mais si dans ce vaste pays, où sura- 
bondent tant de misères, les classes aisées négli- 
gent de s'associer pour le soulagement des néces- 
siteux, ceux-ci ne manquent pas, en retour, de 
former de véritables compagnies en commandite 
pour l'exploitation des riches. « Chacun apporte à 
la masse quelque infirmité vraie ou supposée , et 
l'on cherche ensuite à faire valoir le plus possible- 
ce formidable capital de misères humaines. Tous 

les pauvres se trouvent enrégimentés par escouado 

11. 



104 CHAPITRE DIX-HUITIEME. 

et par bataillons. Cette grande armée de gueux a 
un chef qui porte le titre de roi des mendiants, et 
qui est légalement reconnu de l'Etat. Il répond de 
la conduite de ses sujets en guenilles, et c'est à lui 
iju'on s en prend lorsqu'il règne parmi eux des dé- 
sordres par trop criants et capables de compro- 
mettre la tranquillité publique. Le roi des men- 
diants de Péking est une véritable puissance. Il y a 
des jours fixes où il est autorisé à mettre en cam- 
pagne ses nombreuses phalanges et à les envoyer 
demander l'aumône ou plutôt marauder aux envi- 
rons de la capitale. Il faudrait le pinceau de Callot 
pour peindre l'allure burlesque, cynique et désor- 
donnée de cette armée de pauvres, marchant 
fièrement à la conquête de quelque village. Pen- 
dant qu'ils se répandent de toute part comme une 
invasion d'insectes dévastateurs, et qu'ils cherchent 
par leur insolence à intimider tout le monde, le 
roi convoque les chefs de la contrée et leur propose 
de les délivrer, moyennant certaine somme, de 
tous ces hideux garnisaires. Après de longues con- 
testations, on finit par s'arranger. Le village paye 
rançon, et les mendiants décampent pour aller se 
précipiter ailleurs comme une avalanche'. » Mais 
tous ceux que des malheurs immérités ou bien le 
jeu et le libertinage ont jetés dans la misère sont 
loin d'être soumis à ce semblant d'ordre et de disci- 
pline. On en voit un grand nombre vagabonder 
libres de tout lien d'association, et mendier pour 

1 Voyez l'Empire chinois, t. Il, j>. 309 ci 370. 



MISERES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. i«5 

leur profil personnel. Réunies ou séparées, ces 
innombrables multitudes de malheureux dont la 
Chine offre le hideux spectacle, toujours disposées 
à s'enrôler, à la première occasion, sous la ban- 
nière du vol et du brigandage, sont à tout moment 
une cause d'inquiétude ou de trouble pour la tran- 
quillité publique. 

Les mers de la Chine sont de leur coté infestées 
par de nombreux pirates. Ces forbans sont aussi 
hardis que redoutables; ils ne se contentent pas 
d'être la terreur de la marine marchande chinoise, 
souvent ils se hasardent à attaquer même les na- 
vires européens : plusieurs de ces derniers ont été 
abordés par eux, pris et pillés, et leurs équipages 
impitoyablement massacrés. Les criques des ce. s 
et des fleuves, les groupes d'îles servent de re r rires 
à ces brigands des mers; celles de Chusan en par- 
ticulier sont hantées par eux ; ils trouvent dans le 
dédale inextricable de leurs nombreux détroits un 
refuge presque sûr contre les poursuites dont ils 
sont l'objet. Quand ils jugent le danger disparu et 
l'occasion favorable, ils partent de ces divers points, 
sur des navires isolés ou réunis en flottilles parfai- 
tement organisées , pour opérer leurs coups de 
main. Les jonques marchandes au repos dans les 
anses des côtes ou naviguant plus ou moins au large, 
sont la proie qu'ils convoitent. Elles ne sont pas 
seules, du reste, à redouter leur rencontre : quand 
ces forbans ne trouvent pas à faire sur mer le butin 
qu'ils cherchent, ils ne craignent pas de descendre 
à terre pour y exercer leurs déprédations. Malheur 



I(i6 CHAPITRE DIX-HUITIÈME. 

alors aux villages qui se trouvent à leur portée î 
Les populations effrayées sont obligées, pour évi- 
ter de plus giandes calamités, de passer par des 
vexations de toutes sortes et de se racheter par 
des contributions ruineuses; souvent le pillage, le 
meurtre, l'incendie, signalent le passage de ces 
terribles bandits. 

Durant notre expédition militaire de 18G0, la 
marine des alliés a été plus dune fois obligée de 
prendre des mesures énergiques pour purger les 
mers de la Chine de ces redoutables écumeurs : 
quelques expéditions entreprises dans ce but eurent 
d'heureux résultats, d'autres se firent sans succès. 
Aujourd'hui la piraterie continue d'être pour les 
mers de la Chine un véritable fléau. Dans l'im- 
puissance de la réprimer par ses propres forces 
navales, le gouvernement chinois a recours à des 
expédients; il n'est pas rare de le voir entrer en 
composition avec quelque chef renommé de ces for- 
bans, de lui offrir une bonne somme, voire même 
un bouton d'or ou de cristal, à condition que le nou- 
veau mandarin donnera la chasse à ses anciens com- 
plices : à défaut de pouvoir mieux faire, combattre 
ainsi les pirates avec les pirates, c'est pour les gou- 
verneurs du littoral le chef-d'œuvre de la politique. 
Les nations maritimes de l'Europe, intéressées au- 
jourd'hui plus que jamais à la sécurité des mers de 
la Chine, opèrent autrement. On voit très-souvent 
leurs navires de guerre donner la chasse aux foi- 
bans de ces lointains parages, les capturer et les 
traiter comme ils le méritent. Il est temps, du reste, 



MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. 167 

de faire cesser im brigandage qui menace les trans- 
actions commerciales et la vie même des Euro- 
péens. 



§ IV. 

Misères morales des Chinois. — L'infanticide en Chine; — sa fré- 
quence. — Édits contre le crime d'infanticide. — Éloges donnés 
à la charité catholique par les mandarins. — Pièces officielles. 



Personne n'ignore plus aujourd'hui en Europe 
avec quelle déplorable facilité et quel affreux cy- 
nisme on se débarrasse en Chine, par l'abandon ou 
par le meurtre, des enfants dont la naissance vient 
ajouter à la gêne de la famille. Le paupérisme, l'in- 
conduite et la superstition sont les causes recon- 
nues de ces monstruosités, si fréquentes en Chine, 
et dont la charité chrétienne de l'Europe, et sur- 
tout de la France, s'efforce de sauver les innocentes 
victimes. 

Mais, — qui le croirait? — l'œuvre si belle de la 
Sainte-Enfance a parmi nous ses opposants! Et 
notre temps connaît des écrivains, étranges philan- 
thropes en vérité, qui la combattent et la calom- 
nient. Or, pourtant, que l'infanticide et l'abandon 
des enfants soient des crimes trop habituels en 
Chine, et que, d'autre part, l'œuvre de charité 
chrétienne que nous venons de nommer contribue 
chaque année, dans d'admirables proportions, à 
conserver la vie à un nombre considérable de ces 



168 CHAPITRE DIX-HUITIEME. 

pauvres petites créatures délaissées, ce sont des 
faits, qu'attestent des témoignages aussi incontes- 
tables que nombreux. Trop de lumière s'est faite 
déjà sur ce sujet, à la fois lamentable et consolant, 
pour que nous prenions le soin superflu de citer ici 
quelques-uns des nombreux documents contenus 
dans les annales des Missions. Laissons plutôt par- 
ler le Moniteur de Pékinq, feuille officielle du jïou- 



.V 



goi 



vernement chinois. Voici ce qu'on lit dans un de 
ses numéros de Tannée 18G(> : 

Les deux reines mères, régentes de l'empire, ont 
rendu le décret suivant : 

« Notre secrétaire Lin-ebe nous a respectueuse- 
« ment lait savoir que, parmi notre peuple, la cou- 
tetume de noyer les petites filles n'est pas encore 
«extirpée, et il nous prie de fa prohiber sévère- 
« ment. Dès le temps de l'empereur Kien-long, il fut 
« publié une loi qui condamnait ceux qui noyaient 
«leurs petites filles aux mêmes peines que ceux qui 
«tueraient leurs descendants mâles, et cela afin 
« d'extirper plus sûrement ce mauvais usage. Notre 
« susdit secrétaire nous annonce que ce crime est 
« commis encore dans les provinces de Canton, Fo- 
«kien, Tehé-kiang, Chang-si, etc., et qu'il est dif- 
« ficile de suppose] 1 qu'il ne se commette pas aussi 
« dans les autres provinces de l'empire. Cet attentat 
«trouble l'harmonie (\\\ ciel et de la terre, et si 
«nous ne le réprimons pas sévèrement, comment 
« pourrions-nous le blâmer et sauver notre peuple? 

«En conséquence, nous ordonnons à tous les 
« vice-rois et gouverneurs de commander aux mail- 



MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. !<»'•) 

«d'arins de leur province de faire des édits pour 
«prohiber cet usage. 

« Que les préfets et sous-préfets de toutes les 
« villes invitent les notables et les riches à contrî- 
« buer à l'érection d'orphelinats nombreux, desti- 
tués à recueillir les enfants abandonnés; de cette 
« sorte les pauvres ne pourront plus objecter leur 
"pauvreté pour se justifier du crime abominable 
« de tuer les enfants qu'ils ont engendrés. 

.< S'il s'en trouve qui, malgré nos ordres, ne 
>< se corrigent pas, qu'ils soient punis selon toute 
< la rigueur de la loi susdite, et qu'on ne soit point 
« indulgent. 

« Respectez ceci. » 

L'extrait suivant de la dépèche du vice-roi Lao, 
adressée en date du 5 août 1866 à Leurs Majestés 
Impériales, est un trop précieux témoignage rendu 
en faveur de l'œuvre catholique de la Sainte-En- 
fance par les autorités chinoises elles-mêmes, pour 
que nous ne l'offrions pas à méditer aux équitables 
philanthropes de la prétendue libre pensée : 

« L'évêque du Kouy-tchéou a sauvé beaucoup de 
u malheureux émigrants, mais surtout il a recueilli 
« un nombre incalculable d'enfants abandonnés. 
« Nous avons cru interpréter les intentions de Vos 
« Majestés en lui confiant nos orphelinats. Il les 
« a rétablis sur leur ancien pied, et tout y est en 
« bon ordre. Les enfants y sont nombreux et bien 



« soignes. » 



La pièce suivante prouve à la fois l'existence 
trop réelle du mal que nous signalons, et la négli- 



170 CHAPITRE DIX-HUITIÈME. 

gence criminelle que la plupart des mandarins chi- 
nois, très-libres penseurs aussi, mettent à exécuter 
les ordres de la cour, quand il s'agit d'oeuvres de 
bienfaisance. 



ADRESSE DU MINISTRE CHARGÉ DE VEILLER A L'EXÉCUTION 
DU PRÉCÉDENT ÉDIT IMPÉRIAL. 

Aux deux Régentes de l'empire. 

u .le viens de parcourir les provinces de Gban- 
« tong et du Tcbé-ly pour rentrer à Péking. Sur 
« toute la route, j'ai vu un grand nombre de pau- 
« vres et d'émigrants. Ils jettent sur les chemins 
« leurs enfants, qui meurent ainsi abandonnés. C'est 
« à faire pitié. Déjà plusieurs fois Vos Altesses 
« Impériales ont donné des ordres afin qu'on fasse 
« dans toutes les provinces des orphelinats pour y 
« recueillir les enfants. Mais ou n'a tenu nul compte 
« de vos augustes ordres. Il n'y a que Lao-tsong- 
« kouaii, vice-roi du Yun-nan et du Kouy-tchéou, 
« qui nous annonce que dans la métropole du Kouy- 
« tchéou les orphelinats sont nombreux et bien 
u tenus, et qu'on y recueille beaucoup d'enfants. 

« Nous prions Vos Altesses Impériales d'ordon- 
« ner que dans tout l'empire on suive l'exemple de 
« cette province. » 

Nous pourrions citer encore un grand nombre 
d'autres édits rendus par le gouvernement chinois, 
et de proclamations publiées par les gouverneurs 
des provinces, qui menacent de toutes les rigueurs 



MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. 171 

des lois les parents assez dénaturés pour mettre à 
mort leurs propres enfants. Ces édits et ces pro- 
clamations sont assurément une preuve que le gou- 
vernement chinois, et jusqu'à un certain point 
l'opinion publique, ne favorise pas de tels crimes, 
mais ces documents officiels démontrent aussi avec 
une claire évidence que les infanticides sont très- 
nombreux en Chine. Il ne pourrait guère en être 
autrement, du reste, dans un pays aussi vaste et 
aussi peuplé, où surabondent le vice et la misère, 
et dans lequel la philanthropie gouvernementale, 
comme nous aurons bientôt occasion de le dire , 
n'a jamais pu, malgré ses louables efforts pour 
recueillir les enfants abandonnés, remédier à l'in- 
tensité du mal. 



CHAPITRE XIX. 

INSTITUTIONS DE BIENFAISANCE PUBLIQUE ET PRIVÉE 

DES CHINOIS. 

§ I". 

Greniers publics. — Leur grand nombre et leurs différentes 
destinations. — Leur mode d'approvisionnement. — Lois et 
règlements. — Sollicitude du gouvernement. — Le « Directoire 
des mandarins » et ses prescriptions. — Les monts-de-piété et 
autres maisons de prêt. — Les hospices. — La " maison aux 
plumes de poule » . 

Les disettes et la famine, causées tout à la fois 
par les accidents de 1 ordre physique et par l'usage 
abusif que l'homme fait des grains nourriciers, con- 
vertis en liqueurs enivrantes , le paupérisme qui 
en résulte , le jeu et tous les vices que cette passion 
amené, le meurtre ou l'abandon des enfants en bas 
aee, telles sont les immenses misères physiques ou 
morales dont la Chine présente le désolant specta- 
cle. Il nous reste à dire par quels moyens les légis- 
lateurs de ce grand empire ont tenté de combattre 
ces maux ou d'en atténuer les désastreuses consé- 
quences. 

Le premier devoir d'un gouvernement dont le 
chef suprême est appelé le « père et la mère » 
de ses sujets, est sans contredit de pourvoir à 
l'alimentation de son peuple. Les encouragements 
donnés de tout temps à l'agriculture en Chine, la 



INSTITUTIONS DE BIENFAISANCE DES CHINOIS. 17:J 

considération dont jouit la classe des Laboureurs , 
les honneurs exceptionnels mêmes dont parfois ils 
sont récompensés, prouvent que les souverains de 
ce vaste empire ont compris sous ce rapport toute 
l importance de leurs devoirs. La même pensée de 
bonne et sape politique leur a fait créer par tout 
l'empire des greniers publics, destinés à recueillir 
d'abondantes réserves pendant les années prospè- 
res, pour suppléer à l'insuffisance des récoltes du- 
rant les années calamiteuses , et pourvoir, autant 
que possible , aux besoins publics. 

L'établissement de greniers pour cause d'utilité 
publique est en Chine un fait de date ancienne. 
L'histoire et les registres de l'Etat mentionnent les 
greniers militaires sur les frontières pour les trou- 
pes , les greniers sacrés pour les sacrifices, les 
greniers de pitié pour les pauvres , les greniers 
de réserve pour recevoir les impôts en grains, les 
greniers impériaux, destinés soit à l'entretien de 
la maison de l'empereur, soit à payer les traite- 
ments des mandarins et la solde des gens de guerre , 
et enfin les greniers économiques, qu'une entente 
aussi sage que prévoyante des besoins publics a 
fait instituer, et dont l'utilité, qui pourrait avoir ail- 
leurs qu'en Chine d'immenses avantages , nous 
engage à parler d'une manière spéciale. 

Ces greniers, connus sous les noms à'Y-tsang- 
ping-tsang , tou-tsang , existaient en grand nombre 
sous la dynastie des Ming, antérieure à la dynastie 
actuellement régnante en Chine. Les troubles qui 
précédèrent la chute de cette vieille dynastie, et 



174 CHAPITRE MX-NEUVIÉME. 

les guerres civiles qui accompagnèrent et suivi- 
rent cette révolution, détruisirent presque tous ces 
établissements de bienfaisance. Mais dès que les 
Tartares Mantclioux se virent paisibles possesseurs 
du trône, ils songèrent à les rétablir. Les quatre 
premiers empereurs de cette nouvelle dynastie, 
Chun-chi, Kang-lii, Yong-tching et Kien-long, s'en 
occupèrent si efficacement et avec tant de succès, 
qu'ils parvinrent à fonder un grand nombre de ces 
greniers économiques qu'ils firent placer à la dis- 
tance d'une lieue et demie ou de deux lieues les uns 
des autres, selon que les cantons étaient plus ou 
moins fertiles et peuplés ; dans les pays de monta- 
gnes, les greniers les plus distants les uns des autres 
fuient établis de quatre lieues en quatre lieues. 
Chaque province ne tarda pas à en posséder un 
nombre proportionné à sa population. 

Les édits et les monuments du temps indiquent 
que le gouvernement chinois multiplia les moyens 
pour commencer l'approvisionnement de ces gre- 
niers économiques. On affecta à cette œuvre une 
partie des impôts en grains de quelques provinces, 
et les produits de certains droits et de quelques 
douanes; on conféra même des grâces et des titres 
d'honneur aux riches particuliers qui faisaient des 
dons en nature ou en argent à ces établissements 
déclarés d'utilité publique. Les empereurs en par- 
ticulier prirent une large part à ces premiers frais 
de fondation, en abandonnant des quantités consi- 
dérables de blé qu'ils retiraient de leurs terres et 
domaines privés. 



INSTITUTIONS DE BIENFAISANCE DES CHINOIS. 175 

Les premiers fonds des greniers économiques 
une fois effectués, il ne fut pas difficile à la polit i- 
que chinoise d'assurer la continuité des approvi- 
sionnements. Il fut réglé et ordonne qu'on distri- 
buerait au printemps une partie des grains de 
chaque grenier aux propriétaires et aux cultiva- 
teurs du district où il se trouve situé , et que ceux- 
ci les rendraient en grains nouveaux , vers la fin de 
l'automne ; dans les années abondantes et de pleine 
récolte , ils doivent donner en plus , au profit du 
grenier, dix mesures sur cent de ce qu'ils ont reçu. 
Cette espèce d'intérêt sert à payer les gardes du 
grenier, à faire les réparations ordinaires, et à for- 
mer un fonds d'aumônes qu'on met en réserve pour 
les années de disette et de famine. On ne laisse pas 
aux particuliers qui ont des terres la liberté de se 
refuser à cette espèce de prêt; mais pour ne pas 
le rendre onéreux , on diminue les dix mesures 
d'intérêt quand la récolte est médiocre; on en fait 
grâce si elle est mauvaise , et même on dispense 
pour cette année du tiers ou de la moitié du rem- 
boursement. Les fonds du grenier ne courent au- 
cun risque; les terres des emprunteurs répondent 
de ce qu'ils doivent, et ils sont tous caution les 
uns pour les autres ; mais tout est réglé de manière 
à leur donner action en justice sur leurs cosolidaires, 
et à leur conférer, quand il en est besoin , le droit 
d'être payés avant tous les autres créanciers. 

Les avantages que présentent de semblables éta- 
blissements dans l'intérêt du peuple et de la tran- 
quillité publique sont d'une évidence manifeste. La 



170 CHAPITRE DIX-NET VI ÈME. 

certitude qu'on a d'être environné de dépôts de 
prains prêts à s'ouvrir dès que les besoins se feront 
sentir, suffit déjà à prévenir les terreurs des popu- 
lations lorsque les années pluvieuses ou trop sèches 
annoncent les approches de la disette ; d'autre part, 
l'admiuistratiou est à même de calculer ses res- 
sources et de prendre ses mesures pour distribuer 
les secours avec utilité, ordre et économie, quand 
les temps difficiles seront venus. 

Le « Directoire des mandarins », qui est la loi de 
ces magistrats et le code de leurs devoirs, leur trace, 
au nom du gouvernement, la conduite qu'ils doivent 
: air dans ces moments de calamités publiques. Les 
recommandations aussi sages que précises qui leur 
sont faites pour secourir sans délai les malheureux 
de toutes sortes, éviter la dispersion des habitants 
des campagnes, veiller en temps opportun à l'ense- 
mencement des terres ravagées, témoignent de la 
part du gouvernement chinois autant de sollicitude 
que de prévoyance. Mais malheureusement les 
temps ne sont plus en Chine où la pratique était à 
la hauteur de la théorie et la conscience des fonc- 
tionnaires publics au niveau des institutions. Les 
mandarins de l'époque actuelle ne sont plus pour la 
plupart, comme dans l'âge d'or de l'empire, le 
« père et la mère » de leurs administrés. Trop sou- 
vent, à la place des bienfaits voulus par les lois de 
paternelle prévoyance du passé , on voit la rapine 
et l'inhumanité commettre les plus révoltants abus, 
et la Chine, comme l'Inde, donner au monde le 
spectacle de famines effroyables et d'indescriptibles 



INSTITUTIONS DE BIENFAISANCE DES CHINOIS. 177 

calamités, telles qu'on n'en connaît pas ailleurs. 

Outre ces greniers publics dont il est facile de 
comprendre l'importante utilité, il existe encore en 
Chine de nombreuses maisons de prêt sur gages 
appartenant , les unes au gouvernement , les autres 
à des compagnies financières. Nous citerons en 
particulier les monts-de-piété , sortes d'établisse- 
ments dont l'existence, de date récente en Europe, 
est très-ancienne en Chine. Ces établissements, il 
est vrai , n'offrent leurs ressources qu'à ceux qu'une 
gène momentanée force d'y recourir, et ne sont 
d'aucun secours pour les vrais indigents. On a re- 
cours pour venir en aide à ces derniers à des distri- 
butions d'argent, de riz et de vêtements. Il existe 
encore certains établissements publics de bienfai- 
sance, sortes d'hospices où l'on doit recueillir les 
plus nécessiteux aux frais de l'État. Ainsi le déter- 
minent, du moins, les règlements relatifs à la bien- 
faisance publique ; mais , il faut bien le dire , leur 
application laisse tant à désirer qu'il s'en faut de 
beaucoup que ces secours officiels soient efficaces 
à soulager les misères sans nombre qu'enfante le 
paupérisme en Chine. Il manque à ces œuvres de 
bienfaisance , si belles et si louables en elles-mêmes, 
mais stériles, une idée supérieure à tout senti- 
ment d'humaine philanthropie, la foi, qui seule 
pourrait les rendre fécondes, et produirait en Chine, 
comme dans les pays chrétiens, des miracles de 
charité. 

Le démon de la spéculation, dont l'ubiquité est 
notoire , a soufflé à certains industriels chinois 



178 CHAPITRE DIX-NEUVIÈME. 

l'idée tic tirer profit de la misère même. Il existe , 
notamment à Pékin;;, une hideuse hôtellerie de nuit 
où, moyennant le prix modique d'une sapèque par 
individu, des bandes de mendiants viennent le soir 
chercher un refuge jusqu'au lendemain. Qu'on se 
ligure un vaste hangar construit de poutres de bois 
brut, avec une toiture de lattes cimentées de boue, 
et on aura une idée de l'aspect extérieur de 
étrange logis. A l'intérieur, le maître du lieu a fait 
jeter sur le sol une couche épaisse de plumes de 
\ olailles. C'est le lit commun qu'il offre à la frater- 
nité des habitués de l'endroit , et qui a valu à cet 
Lotissement modèle le nom aussi vrai que bien 
trouvé de ki-mao-fan , c'est-à-dire « maison aux 
plumes de poule ». C'est là que chaque soir, à 
l'heure où la police de Péking fait vider les rues, 
une foule de malheureux sans asile, de tout âge el 
de tout sexe , accourent se jeter pêle-mêle, hommes, 
femmes, enfants et vieillards. Dès que ce bétail hu- 
main s'est blotti ou couché, chacun où il a pu, sur 
cette couche immonde, les gardiens abaissent, au 
moyen de poulies, sur ce tas de malheureux, une 
immense pièce de feutre qui leur sert de couver- 
ture. On a eu soin d'y pratiquer une infinité de 
trous par ou les dormeurs puissent passer la tête et 
respirer. C'est chose affreuse de voir et d'entendre 
cette cohue humaine, jetée ainsi dans cette géhenne 
par le besoin du repos ou par le fouet des gens de 
la police. Malheur au retardataire qui, poussé 
la sorte, vient déranger les premiers occupants! 
Des cris, des clameurs, des coups même accueil- 



INSTITUTIONS DE BIENFAISANCE DES CHINOIS. 179 

lent ce perturbateur du repos public. On entend 
toutes sortes de menaces, des huées, des blasphè- 
mes! On dirait que ces malheureux sont des dam- 
nés, et cet affreux repaire un vestibule de l'enfer! 
Rien en Europe n'est propre à nous donner une juste 
idée de ce qu'est en réalité la « maison aux plumes 
de poule » de Péking, sinon ces horribles taudis que 
la philanthropie britannique décore du nom de 
« workhouses », et qui seuls, dans le monde civi- 
lisé , ont des rapports frappants de dégradante 
similitude avec ce pandaemonium chinois. 



§ "■ 

Orphelinats chinois. — Exposition des enfants autorisée en Chine. — 
Étrange sollicitude du gouvernement chinois ; — éloges cependant 
qu'il mérite. — Hospices des enfants trouvés entretenus par l'État, 
— leur insuffisance. — OEuvre de la Sainte-Enfance, — sa né- 
cessité et son efficacité; — nombreux enfants recueillis et achetés 
par la charité de ses jeunes associés. — Orphelinat de Zikawé. — 
Admirable et providentielle mission des petits enfants de la France 
catholique. 



Nous avons démontré, par l'irrécusable témoi- 
gnage des pièces officielles émanées du gouverne- 
ment chinois lui-même, que l'infanticide qui tue 
sans pitié les enfants nouveau-nés, et l'abandon 
qui les expose à mourir, doivent être comptés au 
nombre des grandes plaies morales de la Chine. 
L'antiquité païenne de l'Occident ne connut que 

trop ces criminels attentats commis contre l'en- 

12. 



180 CHAPITRE DIX-NEUVIÈME. 

fance, et l'histoire nous atteste malheureusement 
que dans les civilisations les plus vantées d'alors 
la législation, d'accord avec les mœurs, aidait à ces 
crimes. En Chine, au moins, on ne vit jamais rien 
de pareil, et, quelque fréquents et nombreux qu'on 
y constate ces abominables forfaits, il est juste de 
dire que le gouvernement chinois a, dans tous les 
temps, protesté contre tout ce qui pouvait attenter 
à la vie de l'homme, et songé, dans le but de la pro- 
téger chez l'enfant, à des moyens que ni la Grèce 
ni Rome ne connurent jamais. D'après des lois 
déjà très-anciennes, il doit y avoir dans toutes les 
villes populeuses de l'empire des hospices spé- 
ciaux, entretenus aux frais de l'Etat et aidés par la 
charité privée, pour recueillir les enfants trouvés 
et diminuer, autant que possible, la fréquence des 
infanticides. 

Dans le but de soustraire à la mort les innocentes 
victimes que la misère ou l'inhumanité des parents y 
dévoue, le gouvernement chinois va même jusqu'à 
favoriser l'exposition des enfants en mettant cet 
acte à l'abri de toute perquisition, et en le dépouil- 
lant même, en quelque sorte, de tout ce qu'il peut 
avoir d'ignominieux. C'est ainsi par exemple qu'à 
Péking, pour ne parler que de cette ville, chaque 
jour avant l'aurore, cinq tombereaux, traînés cha- 
cun par un bœuf, parcourent les cinq quartiers de 
cette capitale, pour recueillir les enfants, vivants ou 
morts, déposés pendant la nuit sur la voie publique. 
On connaît à certains signaux quand ces tombe- 
reaux passent, et les parents que la honte ne re- 



INSTITUTIONS DE BIENFAISANCE DES CHINOIS. 181 

tient pas peuvent librement remettre aux conduc- 
teurs les entants dont ils veulent se défaire, pour 
être portés à Y «Yu-ying-tang « . Les enfants vivants 
sont remis aux nourrices, et les morts sont dépo- 
ses dans une espèce de crypte, où on les couvre 
d'un peu de chaux vive pour en consumer promp- 
tement les chairs. Il a pin à quelques touristes de 
nier ce fait, il n'en existe pas moins dans toute sa 
déplorable et incontestable réalité. 

Une telle mesure, imaginée et adoptée par l'ad- 
ministration dans le but philanthropique de détour- 
ner de l'infanticide, suffirait seule, s'il en était be- 
soin , à démontrer combien l'habitude de ce crime 
est fréquente en Chine, et avec quelle facilité les pa- 
rents nécessiteux ou barbares sont portés à le com- 
mettre. Quelque utile qu'elle puisse être au point de 
vue chinois, nous n'en dirons pas moins qu'une pa- 
reille sollicitude de la part du gouvernement ne nous 
paraît, en aucune manière, devoir être louée sans 
réserve : elle peut, sans aucun doute, contribuer à 
sauver la vie d'un nombre plus ou moins considé- 
rable d'enfants; mais, à cause des facilités mêmes 
quelle donne et des habitudes qui s'établissent, 
n'a-t-elle pas aussi, par contre , l'inconvénient de 
détruire en partie dans le cœur des pères et des 
mères les sentiments qu'inspire la nature, et pour 
conséquence sociale celui d'affaiblir dans l'esprit 
des populations le sens moral? Or, quand celui-ci 
n'est plus qu'un frein sans valeur ou une barrière 
inutile, comment le vice et le crime en tien- 
draient-ils compte? 



!82 CHAPITRE DIX-NEUVIÈME. 

Si, d'un autre côté, on observe que la mauvaise 
administration qui régit les hospices fondés en fa- 
veur tics enfants abandonnés, dévore, pour l'or- 
dinaire, au profit de mandarins et d'employés mal- 
honnêtes , la majeure partie de leurs revenus , et. 
met ainsi la plupart du temps ces établissements de 
bienfaisance dans l'impossibilité de produire le bien 
qu'on devrait en attendre, on aura quelque idée 
des dangers auxquels en Chine la malheureuse en- 
fance est exposée. Tant il est vrai que là comme 
partout, pour opposer des digues solides au débor- 
dement du mal, « retirer les hommes du vice et les 
amener à la pratique de la vertu, il faut autre 
chose que des motifs terrestres et des considéra- 
tions philosophiques. » 

L'association de la Sainte-Enfance, œuvre émi- 
nemment catholique et toute française, a déjà 
produit en Chine des miracles de charité que le 
monde admire, et auxquels le gouvernement chi- 
nois lui-même , comme le démontre la dépêche du 
vice-roi du Kouy-tchcou citée plus haut, est obligé 
de rendre hommage. Le seul orphelinat du village 
de Zikawé, situé à quelques lieues de Shang-hai , 
dans le cours de l'année 18G7, ne contenait pas 
moins de sej>l mille enfants pauvres ou orphelins, 
recueillis et achetés par l'œuvre de la Sainte-En- 
fance. Les Pères de la Compagnie de Jésus, char- 
gés de cet important établissement, donnent à ces 
malheureux enfants, avec le pain de chaque jour, 
l'instruction et l'éducation nécessaires. Ils leur font 



INSTITUTIONS DE BIENFAISANCE DES CHINOIS, 1S: 1 , 

apprendre plusieurs métiers, enseignent même aux 
plus intelligents les langues latine, française, an- 
glaise; c'est un moyen d'en faire plus tard de pré- 
cieux intermédiaires entre les Chinois et les Euro- 
péens, et de constituer dans une certaine mesure 
un clergé indigène ' . 

N'est-ce pas chose vraiment merveilleuse et 
divine de voir le petit sou que l'enfant chrétien 
fait tant d'efforts de sagesse pour mériter, et qu'il 
donne si charitablement de son innocente main, 
se multiplier et aller ainsi, béni par la prière de 
l'Église, produire en Chine, en faveur de l'enfance 
abandonnée, plus de bien que n'en fit jamais peut- 
être, malgré les immenses ressources dont elle peut 
disposer, la philanthropie tout humaine du gouver- 
nement chinois? C'est le grand secret de Dieu de 
choisir, de la sorte et toujours, ce qu'il y a de plus 
faible au monde pour confondre ou aider ce qu il y a 
de plus fort. Rendons-lui grâces d'avoir daigné , par 
le moyen de cette œuvre éminemment rédemptrice 
de la Sainte-Enfance, appeler tous les enfants de la 
chrétienté, et plus visiblement que tous les autres, 
les petits enfants de la France catholique, pour en 
faire ainsi, jusqu'à l'extrémité du monde, les dis- 
tributeurs de ses dons et les ouvriers de son Evan- 
gile! Aux peuples qui font le bien, tout comme à 
chaque fidèle observateur de sa loi, Dieu rend au 
centuple. Heureuses les nations auxquelles revient 

1 Voyez le Moniteur, année 1867. 



184 CHAPITRE DIX-NEUVIÈME. 

la gloire d'une telle charité! Heureuses aussi les 
familles chrétiennes qui possèdent parmi les plus 
petits de leurs membres les anges bénis que cette 
admirable vertu prend ainsi dès le berceau poul- 
ies donner en spectacle à leurs frères du ciel, à 
Dieu et aux hommes! 



GEME PARTICULIER DES CHIAOIS. 



CHAPITRE XX. 

RELIGION ET PHILOSOPHIE DES CHINOIS. 

§ I er - 

Divergence d'opinions sur le caractère et l'état religieux actuel des 
Chinois. — Affirmations exagérées de quelques écrivains euro- 
péens à ce sujet; — réflexions qu'elles suggèrent; — conclusion à 
tirer. 

Plusieurs écrivains qui, clans ces derniers temps, 
ont parlé de l'état religieux de la Chine moderne, 
se sont plu à nous y représenter l'indifférence en 
matière de religion non-seulement comme un fait 
général, mais encore comme un des traits les plus 
caractéristiques de l'esprit de ses peuples. Sans 
vouloir démontrer ici ce que cette assertion peut 
avoir de trop absolu , et par conséquent de plus 
ou moins conforme ou contraire à l'exacte vérité, 
nous nous demandons toutefois si ce fait est aussi 
bien démontré qu'il est affirmé, et si, conformé- 
ment au thème qui a cours, nous devons également 
conclure que la race chinoise est peu susceptible 
de croyances religieuses , et conséquemment peu 



186 CHAPITRE VINGTIÈME. 

propre à ouvrir les yeux aux clartés de l'Évangile. 
Or, nous appuyant d'un côté sur ce que l'histoire 
de la Chine nous dit de la large part que pendant 
de longs siècles la religion s'est faite dans la vie 
publique et privée des peuples de ce grand empire, 
et sachant, en outre, que le sentiment religieux 
et sera toujours, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, le 
fonds le plus essentiel et le plus manifestement con- 
stitutif de la nature humaine, tel ne saurait être 
notre avis. 

Il est assurément incontestable que des causes 
multiples concourent souvent à affaiblir chez les 
peuples, pour un temps plus ou moins long, la force 
et l'activité du sentiment religieux ; mais ces causes, 
dont les motifs sont variables et divers, nous 
semblent être plutôt accidentelles qu'inhérentes au 
caractère même des nations qui en soufflent. 
N'est-il pas, en effet, de vérité historique que, toi 
ou tard, pour les peuples comme pour les individus, 
ces mêmes causes d'indifférence ou d'ignorance 
religieuse finissent par disparaître? Le jour succède 
alors à la nuit, le mouvement à la léthargie, la vie 
même à la mort. Ce phénomène moral existe, et 
pins d'une fois on a vu des peuples, naguère sortis 
de la voie droite, y rentrer, et redevenir, sous le 
rapport des idées et des sentiments moraux et reli- 
gieux, ce qu'ils avaient été jadis. Une telle transfi- 
guration s'observe surtout lorsque les croyances 
religieuses, dégagées des ombres de l'erreur et de 
la superstition, sont apportées aux nations avec 
tout l'éclat des vérités propres à embellir la vie 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 187 

présente de l'homme des plus sublimes vertus, et 
capables en même temps deluirévéler la grandeur 
et les certitudes de ses destinées surnaturelles. 

L'indifférence religieuse, dont, faute d'un examen 
suffisamment approfondi, on se plaît tanl aujourd'hui 
en Europe à taxer les Chinois de nos jours, n'a-t-elle 
pas, après tout, sa véritable cause, autant et plus 
peut-être, dans l'absurdité même des croyances pré- 
sentement dominantes en Chine, que dans la pré- 
tendue apathie religieuse de ses peuples? Quand 
Rome se convertit au christianisme, était-elle en vé- 
rité, malgré tous ses dieux, plus croyante que la 
Chine? Nous ne le pensons pas. Le miracle qui s'est 
fait là peut donc s'opérer ici, et il n'est nullement 
téméraire de considérer le déblayement des erreurs 
idolâtriques qui s'accomplit en Chine comme un 
des premiers aplanissements de la voie pour « Celui 
qui doit venir » . 

En attendant que ce grand bienfait de régénéra- 
tion se réalise pour la Chine, et qu'arrive pour ses 
peuples nombreux le moment de s'asseoir au ban- 
quet de vie auquel le Christ de Dieu a convié toutes 
les nations, nous dirons à nos lecteurs quelle a été 
l'antique religion des Chinois, quelle fut la pureté 
primitive de leurs croyances, et quelles erreurs ido- 
lâtriques firent aussi plus tard chez eux invasion du 
dehors, sans avoir pu jamais toutefois détruire tota- 
lement l'ancien culte ; et nous pourrons légitimement 
conclure qu'un peuple qui dès son origine a connu et 
conservé jusqu'à nos jours les dogmes qui brillèrent 
au berceau du genre humain, et dont la croyance et 



188 CHAPITRE VINGTIÈME. 

f;i saine morale qui en découle ont fait durant des 
siècles l'honneur et la gloire de la Chine, n'est pas 
invinciblement condamné aux ténèbres extérieures 
dont parlent nos Livres saints. 

Pour juger sainement du système religieux des 
Chinois, il ne faut donc pas, croyons-nous, s'en 
rapporter exclusivement aux appréciations de quel- 
ques voyageurs modernes qui , trop préoccupés de 
nous parler de l'indifférence présente des Chinois 
en matière de religion , semblent oublier que la 
Chine cependant n'est pas sans culte, et que les 
croyances religieuses y ont eu pendant de longs 
siècles un trop grand empire pour être de nos jours 
aussi complètement abandonnées qu'ils le pré- 
tendent. Si au siècle dernier, époque où le philoso- 
phisme attaquait et cherchait à détruire par tous les 
moyens imaginables les vieilles croyances de l'Eu- 
rope chrétienne, quelque lettré chinois eût quitté 
son pays pour venir étudier la sagesse des peuples 
de l'Occident, mis en rapport avec les lettrés de 
l'époque, qu'eût-il pensé de l'état religieux de l'Eu- 
rope? Absolument, croyons-nous, ce que plusieurs 
pensent et écrivent aujourd'hui de l'état religieux 
actuel de la Chine? Si grande qu'eût été la bonne 
foi du voyageur chinois qu'un tel but aurait en ce 
temps-là amené chez nous, ses assertions n'en 
eussent pas moins été de la plus évidente inexacti- 
tude. Plusieurs écrivains d'Europe, même parmi les 
plus autorisés, justifient à n'en pas douter cette 
hypothèse par les assertions qu'ils émettent sur 
l'état religieux de la Chine. Nous pensons devoir et 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 189 

pouvoir éviter pareil inconvénient en nous bornant 
ici à faire purement et simplement l'exposé histo- 
rique et dogmatique des différentes religions qui se 
sont, avec des succès divers, partagé les croyances 
du peuple chinois. Il appartiendra au lecteur de 
conclure. 



Exposé des anciennes traditions religieuses de la Chine. — La reli- 
gion primitive des Chinois la même que celle des patriarches. 

Rapports frappants de leurs traditions religieuses avec les tradi- 
tions bibliques. — Connaissance du vrai Dieu et de ses attributs 
consignée dans leurs livres sacrés et consacrée par leurs usages 
religieux. — Le Tien ou le Chang-ti , dieu unique et personnel. 
Tradition constante de la vraie notion de Dieu. — Célèbre décla- 
ration de Kang-hi. — Inscriptions placées par son ordre au fron- 
tispice de la nouvelle église des missionnaires. — Singulière mis- 
sion du peuple chinois. 

Toutes les vraisemblances historiques tendent à 
démontrer qu'après la dispersion des peuples quel- 
ques descendants immédiats de Noé, ayant pénétré 
du côté de l'Orient, jetèrent les fondements de 
l'empire chinois, et y apportèrent, avec le dépôt 
de toutes les connaissances antédiluviennes, la reli- 
gion de leurs pères. Ainsi en fut-il, du reste, pour 
toutes les colonies parties des plaines de Sennaar, 
puisque l'histoire vraie de tous les anciens peuples 
nous fait retrouver partout chez eux, à mesure 
qu'on remonte vers leur origine, les traces de plus 
en plus évidentes et sensibles d'un culte commun à 



190 CHAPITRE VINGTIÈME. 

4 

tous et pur à l'origine de toute idolâtrie. C'est le 
culte primitif et véritable que l'humanité connut dès 
ses commencements- les traditions patriarcales suf- 
firent d'abord à le conserver intact, puis la mission 
divine de Moïse le confirma et le développa chez 
les Hébreux. 

C'est bien ainsi que l'histoire le démontre , et 
certes il y a loin de là à tant de vaines et ridicules 
hypothèses sur l'état primitif des sociétés humaines 
par lesquelles on s'efforce, en mentant aussi bien au 
bon sens qu'à la vraie science , de poser en pre- 
mière ligne comme point de départ du genre hu- 
main une période d'abrutissement indéfinie, d'où 
l'homme se dégageant par degrés, aurait connu 
d'abord le fétichisme, puis l'idolâtrie, pour de là 
s'élever au sabéisme, et concevoir à la fin une idée 
de la Divinité plus pure et plus dégagée des con- 
ceptions grossières sous lesquelles on se l'était 
primitivement figurée . 

Indépendamment des inébranlables certitudes de 
la tradition biblique et de la valeur de tant d'autres 
preuves historiques, que le véritable érudit, s'il a le 
cœur droit et l'esprit dégagé du fanatisme de l'in- 
crédulité, recherche et médite, au lieu de les dé- 
daigner systématiquement, l'étude approfondie des 
traditions religieuses des Chinois suffirait seule à 
rendre une pareille hypothèse tout à fait inadmis- 
sible, si par elle-même elle n'était irrationnelle. 
Ces traditions, l'histoire va nous le dire, remontent 
par nue chaîne non interrompue jusqu'à la cata- 
strophe mémorable dont les annales de tous les 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 191 

peuples ont conservé le souvenir, et dont la nature 
physique, d'autre part, offre partout les plus frap- 
pants vestiges : elles confirment avec une évidente 
clarté la tradition universelle du genre humain sur 
la véritable origine de l'homme et sur ses vraies des- 
tinées. Ces traditions sont des faits; la vraie science 
doit donc en tenir compte et repousser les hypo- 
thèses. Or, que le genre humain ait eu dès l'origine 
des notions exactes sur Dieu et sur le vrai culte qui 
lui est dû, l'antiquité même de la religion primitive 
des Chinois, ses affinités avec les croyances bibliques 
s'ajoutent à toutes les autres certitudes pour le dé- 
montrer; s'il est une chose encore qui doive nous 
étonner, c'est de voir ce culte primitif des Chinois se 
continuer, même de nos jours, à peu près tel qu'il 
fut jadis, malgré la diversité des systèmes religieux 
que le temps a fini par apporter chez ce peuple. 

De même donc que l'antique monarchie des Chi- 
nois n'a pas d'autre base que les institutions pa- 
triarcales, de même aussi le culte primitif de la 
Chine n'a point d'autres sources que les croyances 
religieuses mêmes des anciens patriarches. On sait 
combien était simple la religion de ces premiers 
pères des peuples. L'unité de Dieu, la foi en sa pro- 
vidence, l'obligation de lui rendre un culte, l'usage 
des offrandes et des sacrifices, le dogme de la 
chute originelle et de l'immortalité de l'âme, d'an- 
tres dogmes qui apparaissent dans un lointain plus 
obscur, comme l'idée de la Trinité et celle de la Ré- 
demption : tels sont les traits fondamentaux de 

anees primordiales. Ajoutons aussi que l'une 



192 CHAPITRE VINGTIÈME. 

des plus importantes était celle de l'existence d'in- 
telligences supérieures à l'homme, les unes honorées 
comme ministres du Dieu suprême, et les autres 
redoutées comme malfaisantes. Or, les traces de 
cette religion primitive se retrouvent de la manière 
la plus manifeste dans les anciens livres canoniques 
des Chinois. 

Les Kin(j,en effet, rappellent partout l'idée d 'un 
Etre suprême, créateur et conservateur de toutes 
choses . Ils le désignent sous le nom de Tien, « ciel » ; 
de Chang-tien, « ciel suprême » ; de Chang-ti, « su- 
prême Seigneur» ; de Hoang-chang-ti, « souverain 
et suprême Seigneur» ; autant de dénominations qui 
répondent à celles dont nous nous servons lorsque 
nous disons Dieu, le Seigneur, le Tout-Puissant, le 
Très-Haut. Les Chinois l'adorent comme principe 
souverain de toutes choses. « C'est, » ditle Chou-king, 
« le Créateur de tout ce qui existe. Il est indépendant 
u et tout-puissant; il connaît jusqu'aux plus intimes 
« secrets du cœur; il veille sur l'univers, où rien 
u n'arrive sans son ordre; il est saint. Il exerce des 
« punitions signalées sur les méchants , sans épar- 
« gner les rois, qu'il dépose dans sa colère. Les ca- 
« lamités publiques sont des avertissements qu'il 
« emploie pour exciter les hommes à la réformation 
« des mœurs, qui est la sûre voie pour apaiser 
« son indignation. » Qui ne serait frappé de la si- 
militude toute biblique de ces expressions? Ne nous 
semble-t-il pas en vérité entendre comme un écho 
lointain, mais fidèle, des prophètes de l'ancienne 
loi? 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 193 

L'idée juste que les premiers souverains de la 
Chine se faisaient de la Divinité ressort clairement 
encore de la conduite qu'ils tenaient dans les dé- 
sastres et les calamités publiques. Ils ne se conten- 
taient pas de recourir au Tien , de lui offrir des sa- 
crifices et des prières , ils s'appliquaient encore à 
rechercher les fautes secrètes qui avaient pu attirer 
sur leurs peuples les châtiments du Ciel, et quand 
ils reconnaissaient avoir eux-mêmes manqué aux 
lois de la sagesse par trop de luxe clans leurs habits, 
trop de magnificence dans leurs palais ou trop de 
sensualité et de délicatesse dans leurs habitudes, 
ils n'hésitaient pas à s'avouer coupables devant la 
nation assemblée, et s'offraient eux-mêmes comme 
victimes pour épargner à leur peuple les rigueurs 
de la vengeance céleste. 

Il faut absolument recourir aux récits bibliques 
pour trouver des sentiments religieux semblables à 
ceux des anciens empereurs Yao , Chuu et Yu. 
« Yao » , dit le Chou-king, « donna ainsi ses ordres à 
« Hi et à Ho : Le Tien suprême a droit à nos hom- 
« mages et à nos adorations, faites un calendrier... 
. La religion recevra des hommes les temps qu'ils 
« lui doivent. » Tous les fondateurs de nouvelles 
dynasties ont toujours commencé leur règne par la 
réformation du calendrier, et l'on voit par ce texte 
du Chou-king que Yao lui donne ses premiers soins. 
La raison en est, disent les commentateurs, que le 
calendrier tient essentiellement à la religion, et que 
Yao ayant établi pour première loi, pour fonde- 
ment, pour motif et pour fin de toutes les autres 
ii. 13 



194 CHAPITRE VINGTIÈME. 

lois, le culte que l'homme doit à Dieu, il était né- 
cessaire de fixer invariablement les jours et les 
temps qui doivent être spécialement consacrés à 
l'accomplissement de ce grand devoir. « Lorsqu'on 
« veut faire l'éloge des vertus de Yao, » lisons-nous 
encore dans le Commentaire impérial, « on nomme 
« d'abord sa religion, comme pour les peindre toutes 
« d'un seul trait, et on en finit le tableau par louer 
« sa sagesse. Le cœur de cet homme de bien était 
« toujours rempli de la crainte et du respect avec 
« lesquels il faut servir le Chang-ti. C'est en cela 
« que paraît la haute sagesse dont il était éclairé. » 

Chun, que Yao choisit à cause de ses émineutes 
qualités pour lui succéder sur le trône, ne parut 
pas moins pénétré de crainte et de respect pour le 
Chang-ti. Son premier soin, dès qu'il fut revêtu de 
la puissance impériale, fut de sacrifier au souverain 
Maître de l'univers. « Ecoutez sans cesse la voix 
« de la religion, » disait-il à ceux qu'il honorait de 
quelque charge ou dignité, « que chaque moment 
« augmente vos mérites dans ce que vous faites 
« pour le Tien. » 

Il est rapporté dans le Choa-kimj qu'un jour il 
demanda aux grands : « Y a-t-il quelqu'un qui puisse 
« présider avec nous aux trois li? L'assemblée 
«nomma Pé-y. Soyez tchi-tsony ', lui dit Chun; 
« veillez sur vous-même jour et nuit avec une reli- 
« gieuse frayeur. Oh ! qu'il faut que votre cœur soit 
« droit et votre conduite innocente! Pé-y se pro- 
« sterna la face contre terre pour demander que le 

1 Celui qui préside au culte. 



GÉNIE PAHTICULIElt DES CHINOIS. 195 

« prince fit tomber son choix sur Kouei ou sur 
« Long. Obéissez, lui dit le prince, et soyez péné- 
« tré des plus vifs sentiments de religion. » 

Le développement que le Commentaire impérial 
donne à ces paroles de Chun mériterait d'être cité 
en entier; nous nous bornerons à en rapporter 

quelques passages. « Celui qui est rempli de 

« religion est rempli de droiture; et quand la droi- 
te ture remplit son intérieur, il peut présider au 
« culte et en régler la pompe... La droiture du 
« cœur fait la droiture de l'homme : la vraie droi- 
« ture vient de la religion; dès qu'on manque de 
« religion, on est faux; c'est là le cœur de l'homme. 
« La pureté est la continuité de la droiture ; qui est 
« droit est pur; qui n'est pas droit est souillé. Dès 
« qu'on manque de pureté et de droiture, il est bien 
« difficile de servir l'Esprit. Voilà pourquoi le texte 
«< dit : le jour et la nuit, pour marquer la non-inter- 
« ruption... L'empereur est à la tête du culte que 
« l'on rend au Seigneur du ciel et de la terre. Le tclii- 
« tsong est son aide dans ce qui regarde le culte; 
« mais à moins que son cœur ne soit uni au Sei- 
« gneur du ciel et de la terre, et uni par la vertu 
« à la sagesse de l'Esprit, il n'est pas digne de 
« présider au culte. » 

Yu fut aussi religieux que l'empereur Chun, auquel 
il succéda : « Le grand Yu » , dit le Chou-king, «rem- 
« plit les quatre mers des rayons de sa sagesse; il 
« fut un véritable adorateur du Chang-ti » . — 
« Oh! qu'il faut veiller avec soin sur soi-même! » 
— disait-il à l'empereur Chun, quand, malgré sa ré- 

13. 



191) CHAPITRE VINGTIÈME. 

sistance, celui-ci l'associa à l'empire, — « et que-cette 
« vigilance doit être vivifiée par la religion pour 

« conserver la paix du cœur, pour se tenir sans 
«cesse dans les bornes du devoir...,.! » Kao- 
vao, que Yu avait désigné lui-même au choix de 
l'empereur comme plus digne que lui d'être in- 
vesti de la puissance souveraine, reprit : — « For- 
« tifiez et épurez votre vertu; que vos proiris 
« soient dictés par la sagesse et vos résolutions 
« approuvées par les sages. — Mais, lui dit Yu, 
« comment pouvoir y réussir? — Pensez à l'é- 
« ternité, lui répondit Kao-yao, si vous voulez 
« cultiver votre âme et l'orner sans cesse de nou- 
« veiles vertus... Montrez-vous digne du choix du 
« Chang-ti, et le Tien, à son tour, soutiendra son 
« choix par ses faveurs. » 

Ces quelques fragments, et tant d'autres que nous 
pourrions extraire des livres canoniques ou histo- 
riques des Chinois, reproduisent de la manière la 
plus évidente l'antique foi des patriarches. Ce culte 
d'un Dieu suprême, être intelligent, libre, tout-puis- 
sant, vengeur et rémunérateur, s'est continué en 
Chine et conservé jusqu'à nos jours comme seul 
culte officiel, nous pourrions presque dire comme 
religion d'État, puisque, malgré les religions ido- 
lâtriques qui ont envahi la (mine, c'est toujours au 
Tien, au Chang-ti que l'empereur, suprême pontife 
de la nation, offre à des époques déterminées des 
sacrifices et ses adorations pour lui et pour sou 
peuple. 

Afin de mieux relier les temps contemporains 



GÉNIE PARTICULIER DES GH1N0IS. 197 

aux âges antiques cl démontrer davantage que, par 
ce culte, c'était bien à un Dieu personnel et non 
pas, ainsi qu'on la prétendu, aux cicux matériels 
ou du moins à Y « efficace céleste » destituée d'intel- 
ligence et inséparable du ciel même , que les Clri- 
nois adressaient leurs adorations, citons encore la 
célèbre déclaration de l'empereur Kang-hi qui, par 
un édit solennel déposé dans les archives des lois, 
voulut faire connaître la vraie religion de l'empire. 
Voici ses mémorables paroles : 

« Ce n'est pas au ciel visible et matériel qu'on 
« offre des sacrifices, mais seulement au Seigneur 
« et à l'Auteur du ciel et de toutes choses. C'est 
« pourquoi la tablette devant laquelle on sacrifie 
« porte cette inscription : Au Chang-ti, c'est-à-dire 
« au souverain Seigneur. C'est par respect qu'on a 
« coutume de l'invoquer sous le nom de Ciel su- 
it prême, de même que par respect on n'appelle 
«pas l'empereur par son nom, mais on dit : les 
« degrés de son trône, la cour suprême de son 
u palais. » 

Kang-hi ne se contenta pas de cette déclaration, 
qui pouvait être tenue pour son opinion person- 
nelle ; il désira connaître le sentiment et avoir le 
témoignage des grands de l'empire, des premiers 
mandarins et des principaux lettrés. Tous, réunis 
dans une sorte de concile, déclarèrent solennelle- 
ment que « en invoquant le Tien, ils invoquaient 
« l'Etre suprême, le Seigneur du ciel, qui voit tout, 
« qui connaît tout, et dont la providence gouverne 
« cet univers. » 



1U8 CHAPITRE VINGTIÈME. 

Ou peut encore juger de l'idée juste et saine que 
cet illustre empereur de la Chine avait de la Divi- 
nité par les trois fameuses inscriptions qu'il écrivit 
de sa propre main , et qu'il donna en 1711 pour or- 
ner le frontispice de la nouvelle église des mission- 
naires jésuites de Péking, édifice à la construction 
duquel il voulut contribuer en accordant dix mille 
onces d'argent. 

Voici ces inscriptions : 

Inscription du frontispice. 
Al VRAI PRINCIPE DE TOUTES CHOSES. 

Inscription de la première colonne. 

Il N'A POINT EU DE COMMENCEMENT ET IL N'AURA PAS DE FIN. 

IL A PRODUIT TOUTES CHOSES DÈS LE COMMENCEMENT; 

C'EST LU OUI LES GOUVERNE 

ET QUI EN EST LE VÉRITABLE SEIGNEUR. 

Inscription de la seconde colonne. 

IL EST INFINIMENT BON ET INFINIMENT JUSTE; 

IL ÉCLAIRE, IL SOUTIENT, 

IL RÈGLE TOUT AVEC UNE SUPREME AUTORITÉ 

ET AVEC UNE SOUVERAINE JUSTICE. 

Si nous rapprochons ces attestations de date 
toute récente avec les monuments de la plus haute 
antiquité touchant la croyance religieuse des Chinois, 
ne ressort-il pas avec une claire évidence de l'iden- 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 199 

tité qui les caractérise que de tout temps en Chine 
le vrai Dieu a été connu et adoré? Or, quand il s'a- 
git comme ici d'un peuple dont l'origine remonte 
aux âges reculés qui virent la dispersion des fils de 
Noé , et dont la fidélité à conserver les traditions 
léguées par ses ancêtres est reconnue , il n'y a rien 
là qui doive absolument nous surprendre dans le 
fait religieux que nous venons de constater. Ce 
n'est pas toutefois sans quelque étonnement qu'il 
nous est donné de contempler la singulière desti- 
née du vieux peuple chinois, qui, sans avoir été 
marqué de l'élection dont Dieu distingua le peuple 
hébreu, a pu, malgré les superstitions auxquelles 
il a cédé dans le cours des longs siècles qu'il a vécu, 
conserver aussi providentiellement qu'il l'a fait les 
témoignages irrécusables de la foi primitive du 
genre humain. Le philosophe, à quelque école qu'il 
appartienne, s'il veut parler avec justesse des 
croyances religieuses des peuples, doit tenir compte 
d'un fait d'une telle importance; autrement, com- 
ment ne pas le considérer comme un esprit pure- 
ment frivole ou systématique? Et ne serait-ce pas à 
bon droit , puisque rien, autant que l'irréflexion ou 
la mauvaise foi , n'est propre à jeter des ombres là 
où brille la lumière? 






200 CHAPITRE VINGTIEME. 



§ IH. 

Idée des anciens Chinois sur la nature et l'essence «I" 1 la Divinité. — 
Opinions de leurs plus célèbres philosophes sur ce point. — .Notion 
de la Trinité. — Textes fameux du Sée-ki et de Lao-tseu. — Dor- 
trine «le ce philosophe. — Croyance des Chinois à l'existence des 

esprits bons et mauvais. — Notion de la chute de l'homme i I 
d'une rédemption future. — Remarquables parole- de Confuciùs 

à ce sujet. 

Les Chinois ont donc connu l'existence du vrai 
Dieu, et parlé avec exactitude de ses attributs. Mais 
quelle idée se sont-ils faite de son essence et de sa 
nature intime? Il nous reste à le dire, et pour ré- 
pondre à cette importante question nous aurons 
recours aux écrits de quelques-uns de leurs plus 
célèbres philosophes. Certaines conceptions philo- 
sophiques de cessâmes se rapprochent, en effet, tel- 
lement encore des indications clairement contenues 
dans nos Livres saints, touchant l'essence divine, 
qu'il est impossible de ne pas être frappé du rap- 
port qui les fait identiques. 

S'il est une chose hors de conteste, c'est l'abon- 
dance des témoignages contenus dans les livres de 
l'ancienne loi au sujet du dogme de la Trinité. Ces 
mêmes témoignages sont également nombreux dans 
le Zohar, le plus ancien monument de la mystique 
juive. Il faut bien, du reste, que ce dogme ait été 
parfaitement connu des Juifs, puisque nous ne 
voyons nulle part Jésus-Christ en parler comme 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 201 

d'un dogme nouveau : il nomme les trois personnes 
divines sans s'y arrêter, comme rappelant des idées 
comprises de tous. Les apôtres firent de même : 
leur prédication comme l'enseignement du divin 
Maître suppose en effet partout, et avec une égale 
évidence , que le dogme de la Trinité préexistait 
de leur temps dans les esprits. Ce dogme faisait 
donc partie des croyances du peuple juif, et , ainsi 
que ses autres traditions, il se rattachait à la foi re- 
ligieuse commune à tous les hommes avant la dis- 
persion des peuples. Voyons si nous trouverons 
dans les traditions du peuple chinois quelques traces 
de ce dogme mystérieux. 

La première notion nous en est fournie par le livre 
Sée-ki, où nous lisons ce curieux passage : « Autre- 
fois l'empereur sacrifiait solennellement, de trois en 
trois ans, à l'esprit Trinité et Unité, Chin-san-yé. » 
Ces expressions sont d'une telle clarté quelles n'ont 
besoin d'aucun commentaire. 

On connaît en Europe depuis longtemps déjà le 
fameux texte de Lao-tseu. Ce philosophe, que son 
genre de génie portait à rechercher et à s'expliquer 
l'origine et la destination des êtres , voulant définir 
ou caractériser son « Etre primordial » ou sa cause 
première de toutes choses, ':. le représente d'abord 
parle caractère et le mot Tno (T/tot , 0eo;, Dais, 
Dieu), et il multiplie les expressions pour le dégager 
de tous les attributs variables et périssables, et ne 
lui laisser que ceux d'éternité, çT immutabilité et 
d'absolu; puis il dit : « Tao est UN par nature. Le 
« premier a engendré le SECOND ; les DEUX ont produit 



202 CHAPITRE VINGTIÈME. 

« le TROISIÈME ; les TROIS ONT FAIT TOUTES CHOSES ! . » 
Ajoutons à ce texte remarquable un autre pas- 
sage non moins extraordinaire , et qui semble être 
le développement naturel du premier : « Celui qui 
« est comme visible et ne peut être vu se nomme 
« Khi; celui qu'on peut entendre, et qui ne parie pas 
« aux oreilles, Ht; celui qui est comme sensible, 
« et qu'on ne peut toucber, t>e nomme Wei (Ouei). 
« En vain vous interrogez vos sens sur tous trois ; 
« votre raison seule peut vous en parler, et elle 
« vous dira qu'ils ne font qu'un. Au-dessus il n'y a 
« point de lumière, au-dessous il n'y a point de té- 
« nèbres. Il est éternel. Il n'y a point de nom qu'on 
« puisse lui donner. Il ne ressemble à rien de tout 
« ce qui existe. C'est une image sans figure, une 
« figure sans matière. Sa lumière est environnée de 
« ténèbres. Si vous regardez en haut , vous ne lui 
« voyez point de commencement; si vous le suive/, 
« vous ne lui trouvez point de fin. De ce qu'il était 
« le Tao de tous les temps , concluez ce qu'il est ; 
« savoir qu'il est éternel, c'est un commencemenl 
« de sagesse. » 

De qui Lao-tseu tenait-il ces doctrines? Il répond 
lui-même : « Ce que d'autres ont enseigné , moi , 
«je ne fais que l'enseigner ici... Je n'en ser 



ai 



1 Le livre de Lao-tseu est intitulé Tuo-te-king , ou livre de la 
Raison suprême et de la Vertu. 

NOTA. Tao, (tans le discours ordinaire, veut dire règle , loi, sa- 
gesse, vérité, voix, parole; ici il signifie la Divinité. « Le Tao, dit 
le même Lao-tseu, <\st un abîme de perfections oui contient tous les 
êtres... Le Tao qu'on peut décrire n'est point éternel... Le Tao est 
à lui-même sa règle et son modèle. » 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 203 

« pas moins considéré comme le père de la doc- 
« trine. » On sait qu'à des époques bien antérieures 
aux temps de ce philosophe d'anciens sages chinois 
vivaient en anachorètes au milieu des montagnes 
afin de pouvoir, dans le silence de ces solitudes , 
se livrer avec plus de calme et de liberté à la 
méditation des choses de l'esprit. De ce nombre fut 
Chang-young dont parle le Ckou-king , à l'année 
1120 avant 1ère chrétienne. C'est de ce sage, au 
dire du prince philosophe Hoaï-nan-tsé, que Lao- 
tseu aurait emprunté les idées fondamentales de sa 
doctrine du Tao ou de la Raison suprême , tandis 
que selon d'autres écrivains chinois il les aurait 
puisées dans la doctrine de l'empereur Hoang-ti , 
que l'histoire regarde comme le troisième empe- 
reur de la Chine 1 . D'autre part, ce philosophe, 
d'après une tradition unanime , aurait quitté la 
Chine et fait un grand voyage dans les pays de 
l'Occident. Plusieurs orientalistes distingués veu- 
lent qu'il ait rapporté de là les éléments de sa doc- 
trine ; d'autres au contraire , le considérant comme 
le père du rationalisme en Chine, prétendent qu'il 
n'a entrepris son voyage qu'après avoir composé le 
Tao-te-kin<j. C'est le sentiment de plusieurs de ses 
disciples qui prétendent que le voyage de Lao-tseu 
en Occident a eu pour objet de disséminer au loin 
sa doctrine, et non pas de l'y recueillir. 

Que conclure de toutes ces opinions contradic- 
toires , sinon qu'il est absolument impossible de 

1 2600 ans avant Jésus-Christ. 



204 CHAPITRE VINGTIÈME. 

savoir si Lao-tseu , dédaignant la voie tradition- 
nelle, s'est entièrement isolé du passé poni' fonder 
sa doctrine sur les seules données primitives de 
l'intelligence humaine? On ignore de même quels 
ont été ses précepteurs immédiats dans le cas où 
il ne faudrait voir en lui qu'un simple disciple de 
maîtres plus anciens. Nous ne pourrions nous éten- 
dre davantage sur cette question sans sortir des li- 
mites que nous nous sommes tracées. Nous laisse- 
rons également de côté les développements assez 
obscurs que Lao-tseu donne lui-même de sa doctrine; 
mais pour conclure, nous dirons avec M. Abel 
Rémusat que « ce qu'il y a de plus clair dans son 
livre, c'est qu'un Être trine a formé l'univers. » 

Si nous poursuivons l'examen de l'étonnante iden- 
tité qui existe entre les traditions patriarcales et 
celles des Chinois, il est facile d'en multiplier les 
preuves. 

Rien assurément n'est mieux constaté dans nos 
Livres saints que la croyance des patriarches à 
l'existence des anges, bons ou mauvais, intelligences 
supérieures à l'homme et inférieures à Dieu, les 
uns confirmés en grâce par leur fidélité , les autres, 
dégradés par le péché. Qu'on lise les écrits des 
vovageurs et des missionnaires en Chine, tous s'ac- 
cordent à établir que les Chinois adorent aussi , 
mais d'un culte secondaire, les esprits inférieurs 
qui dépendent du premier Être, et qui, suivant la 
même doctrine, président aux villes, aux rivières, 
aux montagnes, etc., etc. Nous sommes loin d'af- 
firmer que le peuple en Chine ne mêle pas à ce 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 21)5 

culte des idées et des pratiques tout à fait supersti- 
tieuses ; mais les notions qu'il en a déposent au 
moins du sens primitif du culte de ses aïeux. C'est 
dans le but, sans doute, de bien le rappeler à tous 
ses sujets que l'empereur Yong-tching, successeur 
de Kang-hi , disait dans une déclaration restée cé- 
lèbre : « Quand on invoque les esprits , que prétend- 
« on? Tout au plus emprunter leur entremise pour 
« représenter au 77c// la sincérité de notre respect 
« et la ferveur de nos désirs. » 

Relativement au culte que l'on rend aux ancêtres, 
voici ce que l'empereur Kang-hi disait au légat 
Mezzabarba : « Il faut que vous ayez une bien pe- 
« tite idée des Cbinois, si vous pensez qu'ils croient 
« que les esprits, les âmes de leurs ancêtres, soient 
« présentes dans les tablettes et les cartouches qui 
« portent leurs noms. » 

Poussons nos recherches plus loin encore, et 
voyons s'il n'est pas possible de trouver dans les 
antiques traditions des Chinois ou dans les paroles 
de leurs sages quelques notions sur la chute de 
l'homme et la promesse d'un Rédempteur. Confu- 
cius (Koung-fou-tseu), que la Chine appelle le saint 
maître, le sage par excellence , dit expressément : 
« Que la raison est un présent du ciel, mais que la 
a concupiscence la déréglée » ; et d'anciens com- 
mentateurs des Ring ajoutent que « dans l'état 
» du premier ciel l'homme était uni en dedans à la 
« souveraine Raison, et pratiquait au dehors toutes 
« les œuvres de la justice; mais que s étant révolté 
« contre le ciel, l'harmonie générale fut troublée, 



SOn CHAPITRE VINGTIÈME. 

« et que les maux et les crimes inondèrent la face 
« de la terre. » Ce sont les paroles mêmes de 
Tchouang-tsé et de Hoaï-nan-tsé, d'après les anciens 
sages Vou-tsé et Lié-tsé 1 . Voilà pour la tradition 
relative à la chute de l'homme. 

Quant à celle de l'attente d'un Rédempteur pro- 
mis, c'est Gonfucius que nous allons encore écouter. 
« Moi, Khieou, dit-il, j'ai entendu dire que dans 
m les contrées occidentales il y aurait un saint homme 
« qui, sans exercer aucun acte de gouvernement, 
a préviendrait les troubles; qui, sans parler, inspi- 
« rerait une foi spontanée ; qui, sans exécuter de 
« changement, produirait naturellement un océan 
« d'actions méritoires... Moi, Khieou, j'ai entendu 
« dire que c'était le véritable Saint. » Ces éton- 
nantes paroles se lisent dans l'ouvrage de Confucius 
intitulé l'Invariable Milieu. L'auteur chinois qui 
les a commentées va même jusqu'à dire que le Saint 
dont parle le maître était attendu depuis trois mille 
ans 2 . Mais, chose singulière, c'est précisément 
pour avoir été à la recherche de ce Saint qui devait 
paraître à l'occident que la Chine est devenue 
idolâtre, comme nous aurons lieu de le dire un 
peu plus loin. 

De tant de similitude entre les croyances reli- 
gieuses des Chinois et les traditions bibliques, il 
nous semble impossible de ne pas leur assigner pour 



1 Voir Rainsay, Discours sur la Mythologie, p. 1-V6. 

2 Voir l' invariable Milieu, trad. d'Abel Rémusat, note, p. 145, 
150, 160. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 207 

commune origine l'enseignement divin qui brille au 
berceau de l'humanité. Autrement, une telle iden- 
tité , si elle était fortuite, serait pour tout esprit sé- 
rieux et réfléchi philosophiquement inexplicable. 



§ iv. 

Sacrifices anciens îles danois. — Leur analogie avec les sacrifices 
des patriarches. — Lieux et autels primitifs de ces sacrifices. — 
Les « montagnes des sacrifices". — Premiers édifices consacrés 
au culte. — Temples modernes. — Le Tien-tan et le Ti-tan. — 
L'empereur souverain sacrificateur. — Cérémonial observé dans 
les sacrifices. — Mémorable ordonnance de Kien-long. — Provi- 
dentielle vocation historique du peuple chinois. 



L'analogie que nous venons de constater entre 
les croyances religieuses des premiers Chinois et 
celles des patriarches apparaît encore avec une 
égale évidence dans les manifestations extérieures 
du culte qu'ils rendaient au Chang-ti. Tout comme 
aux temps de Noé, d'Abraham, d'Isaac et de Ja- 
cob, nous trouvons, en effet, chez eux la loi du 
sacrifice et l'antique usage des offrandes pour re- 
connaître le souverain domaine de Dieu sur toutes 
choses. Leurs cérémonies religieuses sont égale- 
ment empreintes du caractère de simplicité propre 
aux rites des anciens âges. 

A ces époques reculées, les temples furent in- 
connus aux Chinois. A la manière des patriarches, 
ils élevaient en pleine campagne ou sur quelque 
montagne, avec les pierres que le lieu pouvait four- 



2,)S CHAPITRE VINGTIÈME. 

nir, ii ii autel pour les sacrifices. C'était le tan, 
expression qui signifie littéralement « amas de 
pierres amoncelées en rond « . Autour du tan régnait 
une double enceinte appelée kiao, formée de gazon 
et de rameaux verts. On y dressait à droite et à 
gauche deux autels secondaires sur lesquels, immé- 
diatement après le sacrifice offert sur le tan en 
l'honneur du Tien, on allait sacrifier aux esprits 
supérieurs de tous les ordres et aux vertueux an- 
cêtres ', qu'on honorait d'un culte particulier, mais 
inférieur à celui rendu au Cliang-ti. De là vient sans 
doute la manière différente de s'exprimer pour dé- 
signer ces deux sortes de culte : on prie le Cfiantj- 
ti; <>n avertit les ancêtres, on leur rend hommagt , 
on pratique en haïr honneur des cérémonies res- 
pectueuses. C'est à cause de cette différence en- 
core entre les hommages rendus au Chang-ti et 
aux esprits inférieurs que l'empereur, regardé 
comme l'unique grand sacrificateur de l'empire, 
pouvait seul offrir sur le tan, tandis qu'il pouvait 
se faire suppléer dans les sacrifices offerts aux 
esprits. L'Empereur et ses ministres avaient seuls le 
droit de pénétrer dans l'enceinte sacrée. Pendant 
qu'ils offraient leurs hommages à l'Être suprême, 

' Les Clien et les Cheng. Par ces dénominations les Chinois en- 
tendaient les bons esprits de tous les ordres et les hommes justes, 
qui, après avoir quitté leur dépouille^ mortelle, sont associes, pour 
prix de leurs vernis, au bonheur de l'Être suprême. Confucius et !<■. 
autres sages de la nation sont de ce nombre. On donne même encore 
aujourd'hui à l'impératrice mire et . ; ; l'empereur le litre honorable de 
Cheng; et l'on dit Chen-mou, la sainte mère; Cheng-tchou, le saint 
maître. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 209 

le peuple, dans un religieux silence, se tenait pro- 
sterné à une distance respectueuse du hiao ou sur le 
penchant de la montagne sur laquelle on sacrifiait. 
Dans les premiers temps, lorsque l'empire, ren- 
fermé dans d'étroites limites, n'était encore qu'un 
Etat restreint et n'avait qu'une population peu 
nombreuse, une seule montagne suffisait pour les 
sacrifices au Cliang-ti; mais dans la suite, l'empire 
sétant considérablement accru, il fut nécessaire de 
consacrer un plus grand nombre de lieux au culte 
religieux de la nation. Hoang-ti désigna dans ce 
but quatre montagnes principales, situées aux 
extrémités de ses Etats et correspondant aux quatre 
points cardinaux. A la seconde lune, dans laquelle 
se trouvait î'équinoxe du printemps, le souverain 
se transportait sur la montagne Tai-chan , située 
dans la partie la plus orientale de la Chine, et là il 
sacrifiait pour demander au Ciel qu'il daignât veiller 
sur les semences qu'on avait confiées à la terre, et 
qui commençaient à germer. A la cinquième lune, 
ou solstice d'été, le souverain allait à la mon- 
tagne du midi faire les mêmes cérémonies et de- 
mander au Ciel qu'une chaleur douce et bienfai- 
sante se répandît dans les entrailles de la terre pour 
l'aider à développer tout ce qu'elle a de vertu. A 
la huitième lune, vers le temps de I'équinoxe d'au- 
tomne, le sacrifice était offert sur la montagne située 
à l'occident, pour obtenir que les insectes et les 
animaux nuisibles, que la sécheresse ou une trop 
grande humidité, que les vents et les autres intem- 
péries de l'air ne fussent point des obstacles à une 
il. iv 



210 CHAPITRE VINGTIÈME. 

abondante récolte de tous les dons que la terre pro- 
duit pour 1 usage de l'homme. Enfin, à la douzième 
lune, après le solstice d'hiver, on sacrifiait sur la 
montagne du nord, pour remercier le Ciel de tous 
les bienfaits reçus dans le courant de l'année, et 
en demander de nouveaux pour celle qu'on allait 



commencer ' 



Ces montagnes sur lesquelles les premiers em- 
pereurs de la Chine allaient ainsi religieusement 
sacrifier au commencement des quatre saisons , 
étaient connues sous le nom de sée-yo, « montagnes 
des sacrifices ». Sous la dynastie des Tcheou, qui 
ajouta aux anciennes coutumes, on en choisit une 
cinquième à l'intérieur de l'empire, et qu'on suppo- 
sait occuperle milieu entre les quatre autres. A dater 
de ce temps, il y eut donc les cinq yo ou les cinq 
montagnes des sacrifices. 

Cet usage d'aller sur ces monts sacrés pour y 
sacrifier au Tien subsista longtemps; mais lorsque 
les souverains de la Chine eurent une véritable 
cour et des tribunaux permanents pour 1 adminis- 
tration de l'empire, cette obligation de s'absenter 
ainsi de leur capitale et de laisser pour un assez 
long temps le soin des affaires, finit par devenir de 
plus en plus difficile. On sentit la nécessite de mo- 
difier une institution qui, déjà pleine d'inconvé- 
nients, pouvait en outre avoir de sérieux dangers. 
Afin de concilier les besoins religieux et les néces- 
sités politiques, on construisit à proximité du palais 

1 Voir le Chou-king, .m règne il<-' Ghun. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 211 

des souverains un édifice qui fut tout à la fois la re- 
présentation du kîao, du tan et de la salle des an- 
cêtres. C'est là que l'empereur, quand il ne pouvait 
se transporter aux véritables montagnes des sacri- 
fices, accomplissait les rites sacrés en l'honneur du 
C/tang-ti. A dater de cette époque, la Chine eut des 
temples. Les âges qui suivirent les ont vus depuis, 
à cause des nouveaux développements apportés 
au culte, s'élever en grand nombre par tout 
l'empire. 

Parmi les temples modernes que la Chine pos- 
sède, les deux plus remarquables sont le Tien-tan 
et le Ti-tan, ou « Temples du ciel et de la terre » , 
situés à Péking, dans la ville chinoise. Quoique dé- 
signés sous des titres différents, ces deux temples 
sont néanmoins également dédiés au Chang-ti : 
dans l'un, c est Y Esprit éternel qu'on adore; dans 
l'autre, c'est Y Esprit créateur et conservateur du 
monde. Chaque année, au solstice d'hiver, l'empe- 
reur se rend au Tien-tan pour y offrir un sacrifice 
au Ciel, et quand arrive le solstice d'été, il va au 
Ti-tan sacrifier à la terre; mais malgré la distinction 
de ces deux sacrifices, c'est toujours le souverain 
Maître de toutes choses qui seul est l'objet du culte. 

D'après un usage aussi ancien que le culte lui- 
même, le monarque, les grands de sa cour, les 
mandarins et tous les autres dignitaires que leurs 
charges appellent à concourir à la célébration des 
sacrifices, s'y préparent par la solitude, le jeûne 
et la continence. Cette sorte de retraite ne dure 

pas moins de trois jours, pendant lesquels ceux qui 

14. 



212 CHAPITRE VINGTIÈME. 

sont tenus de l'observer portent, suspendue à une 
boutonnière de leur robe, comme signe de leur re- 
cueillement, une petite tablette. sur laquelle sont 
écrits les deux caractères chinois tchay-kiay. C'est 
le nom qu'on donne à ce temps de religieuse péni- 
tence, et cette expression, dans son acception ri- 
poureuse, signifie l'éloignement de toutes les choses 
qui peuvent ternir ou altérer lu pureté du cœur. 
Quelques-uns observent toutes les prescriptions du 
tchay-kiay dans leur plus parfaite intégrité; il pa- 
raît toutefois que ce n'est pas le plus grand nombre : 
mais, bon gré mal gré, ceux qui vivent à des tables 
servies aux dépens de l'empereur ou des tribu- 
naux se trouvent dans la nécessité rigoureuse de 
garder au moins le jeûne exigé par les rites. 

Rien n'égale la magnificence et l'éclat qui envi- 
ronnent l'empereur lorsqu'il doit s'acquitter de 
l'auguste fonction de sacrificateur. Lui seul, en 
qualité de père et de chef commun de la grande 
famille, a le droit de sacrifier au Cliancj-ti : c'est au 
nom de tout son peuple qu'il offre et qu'il prie. Une 
coutume antique et constante veut que ces sacri- 
fices solennels soient offerts au lever de l'aurore. 
Dès la première aube du jour de cette grande céré- 
monie, l'empereur paraît dans tout l'éclat de sa 
puissance et de sa grandeur et se dirige vers le 
lieu sacré. 

Le monarque est assis sur une chaise de parade, 
destinée à ce genre de solennités ; elle est portée 
par de nombreux serviteurs, vêtus de robes de 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 21:} 

damas rouge à fleurs d'or et coiffés de magnifiques 

bonnets. Une multitude de princes, de seigneurs, 
de grands dignitaires environnent le souverain , 
tandis qu'une infinité d'autres officiers, tous riche- 
ment habillés, le précèdent, portant différents tro- 
phées décorés de banderoles, de houppes et de 
nœuds de soie de diverses couleurs. Pendant cette 
marche, où tout ressemble à un triomphe, plusieurs 
chœurs de musique instrumentale et vocale se font 
entendre et interrompent à diverses reprises le 
silence religieux et profond qu'observe la foule, 
.lamais le Fils du Ciel n'a paru aux yeux de ses 
sujets plus grand et plus sublime. 

Mais voici qu'il est arrivé au Tien-tan, et sou- 
dain quel contraste ! Autant tout à l'heure il brillait 
de splendeur et de gloire, autant, maintenant qu'il 
offre le sacrifice, on le voit abaissé. Toute sa ma- 
jesté, subitement éclipsée, ne laisse plus voir en 
lui qu'un simple mortel. A la manière dont il se 
prosterne, se traîne sur la terre, parle de lui-même 
au Chang-ti en se servant des expressions les pins 
humbles, on s'aperçoit vite que toute la pompe 
dont il paraissait être l'unique objet n'avait d'autre 
but que de rendre plus sensible l'infinie distance 
qui sépare l'homme de l'Etre suprême. 

Les cérémonies qui accompagnent ces grands 
sacrifices sont longues et pénibles pour les empe- 
reurs; néanmoins ils ne s'en dispensent que dans 
les cas d'une grave nécessité. Il existe à ce sujet 
une mémorable ordonnance de l'empereur Kien- 
loug, qui, parvenu à la soixante-dixième année de 



2iv CHAPITRE VINGTIÈME. 

son à tr e, craignant de ne pouvoir convenablement 
accomplir toutes les cérémonies obligatoires, décida 
de se faire aider par ses fils. 

« 11 y a longtemps que je règne », dit ce mo- 
narque, « et durant, ce long espace de temps je 
« n'ai pas manqué une seule fois d'offrir les sacri- 
« fiées d'usage, tant ceux du grand cérémonial que 

« ceux qui exigent inoins de cérémonies Quoi- 

u que je jouisse d'une bonne santé et que je me 
« sente encore assez fort pour pouvoir offrir le sa- 
« crifice moi-même, je crains de ne pas l'être assez 
u pour faire toutes les cérémonies qui précèdent et 

u qui suivent le sacrifice J'appréhende qu'une 

« fatigue peu proportionnée à mon âge ne me fasse 
« manquer à quelque chose de la décence, du res- 
« pect et de l'attention qu'on doit apporter en les 

u pratiquant Ainsi, je détermine dès à présent 

u qu'à compter du solstice prochain, où j'offrirai le 
« sacrifice dans le Tien-tau, les princes mes fils 
« s'acquitteront de ce devoir conjointement avec 
« moi, en faisant toutes les cérémonies acces- 

<c soires Us savent que l'attention, la décence 

u et le respect doivent être poussés jusqu'où ils 
« peuvent aller lorsqu'on s'acquitte de ces nobles 
« fonctions.... C'est en quelque sorte malgré moi 
« que je me décharge sur d'autres d'un devoir que 
» je devrais remplir moi-même jusqu'au dernier 
« soupir de ma vie. Je proteste que la paresse, la 
« crainte de la gêne ou quelque autre motif sem- 
« blable n'ont aucune part dans la résolution que 
à j'ai prise Le Ciel et mes ancêtres lisent dans 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 215 

« le fond de mon cœur et savent que je ne dis rien 
« que de conforme à ce qui s'y passe. » 

Cette ordonnance remarquable porte la date du 
20 décembre 1779. Il existe d'autres monuments 
historiques antérieurs ou postérieurs à cette pièce, 
qui montrent avec une égale évidence toute 1 im- 
portance religieuse que les souverains du grand 
empire chinois ont attachée , dans tous les temps , 
aux exercices du culte public. 

Nous dirons pour conclure que l'histoire reli- 
gieuse de la Chine pourrait seule, à défaut de tant 
d'autres preuves fournies par l'histoire universelle du 
genre humain, suffire à démontrer que chez tous les 
peuples ce fut toujours la vérité qui précéda l'erreur, 
et que les ténèbres qui se sont appesanties sur le 
cœur et l'esprit de l'homme ne sont en réalité venues 
qu'après la vive lumière qui illumina son berceau. 
Il n'y a rien là, du reste, qui doive précisément 
nous étonner, car la vérité est de tous les temps : 
elle est dès l'origine, et elle est aujourd'hui et ne 
sera pas autre chose demain qu'elle n'était hier. 

Contrairement donc à la science , qui est néces- 
sairement changeante parce qu'elle n'est pas autre 
chose que la connaissance progressive des lois qui 
régissent l'univers, ou, en d'autres termes, parce 
qu'elle est effet et non cause, la vérité, elle, qui est 
cause et non effet, est en soi immuable, entière, 
absolue. Quel est le chemin de la science? L'obser- 
vation. Quel est celui de la vérité? La tradition. L'un 
descend, l'autre monte. Ce n'est donc pas en des- 
cendant le cours des âges, mais bien plutôt en le 



■2\(\ CHAPITRE VINGTIÈME. 

remontant, qu'il est possible d'arriver jusqu'à elle, 
absolument comme pour trouver la source d'un 
fleuve, il faut aller à l'encontre de ses eaux et non 
pas suivre leur courant. N'est-il pas, en effet, in- 
contestable que, dans l'ordre moral comme dans 
l'ordre physique, plus on s'éloigne du point de dé- 
part, plus les objets s'effacent, comme aussi pins 
on s'en rapproche, plus ils s'éclairent? (.est ce que 
les traditions religieuses des Chinois, étudiées his- 
toriquement, démontrent avec une claire évidence, 
malgré les erreurs que la succession des temps y a 
mêlées; car, là comme ailleurs, l'homme ne s'est 
pas fait faute, sous la double influence de l'orgueil 
et de l'ignorance, de surajouter ses conceptions 
particulières aux traditions primitives, et les peu- 
ples de la Chine ont vu comme tons les autres peu- 
ples du monde les plus grossières erreurs de l'ido- 
lâtrie prendre place aussi chez eux à côté du culte 
si pur de l'antiquité. 

La nation juive , placée sous la garde constante 
de.Téhovah, échappa seule au cataclysme philoso- 
phique et religieux où se sont abîmées plus ou 
moins profondément partout les croyances pre- 
mières que Dieu lui-même avait données à l'homme. 
Mais si nous devons admirer la vocation particu- 
lière dont le peuple choisi a été l'objet privilégié, 
ce n'est pas non plus sans un véritable étonnement 
que nous voyons les Chinois historiquement consti- 
tués comme les meilleurs dépositaires après les 
Hébreux des traditions primitives du .genre hu- 
main. Ne semble-t-il pas, en effet, que ce peuple 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 517 

singulier, depuis si longtemps isolé entre toutes les 
autres nations, et si fortement concentré, ou, pour 
parler la langue de Bossuet, ramassé en soi, ait été 
pour ainsi dire comme destiné à vivre de la sorte 
providentiellement à part pour devenir un témoin 
non suspect de la vérité biblique par l'hommage 
séculaire, inconscient, il est vrai, mais positif, qu'il 
lui rend? Un tel fait, ne fùt-il que simplement permis 
et non directement voulu de Dieu, n'en resterait pas 
moins d'autant plus digne d'attention, que la Cliinr 
n'a pas été, comme la .ludée, préservée des mons- 
truosités de l'idolâtrie ; car les temps vinrent aussi 
pour elle , comme pour tous les peuples de la genti- 
lité, où, sans perdre totalement ses croyances pri- 
mitives, tout cependant « était dieu, 'excepté Dion 
lui-même » . 



§ v. 

Culte idoïâtrique en Chine. — Doctrine du philosophe Lao-tseu et 
conséquences qu'en tirèrent ses disciples. — Secte des « tao-sse » . 

— Superstitions. — L'élixir de longue vie. — Disputes des t.io- 
sse et des confucéens. — Sentiment de Confucius au sujet de Lao- 
tseu et de sa doctrine. 



La religion primitive des Cbinois, telle que nous 
venons de l'exposer dans ses croyances et de la 
décrire dans son culte , a été de fait pendant des 
siècles la seule qu'ils aient véritablement connue et 
pratiquée. Nous ne voudrions pas toutefois affirmer 



•218 CHAPITRE VINGTIÈME. 

qu'avant les temps où apparurent les superstitions 
(jiii ont infecté la Chine, certaines erreurs ne se 
soient pas répandues dans quelques provinces à la 
faveur des troubles et de la corruption des mœurs; 
peut-être même le peuple avait-il déjà quelques 
idoles, et, dans les pratiques du culte privé, fai- 
sait-il usage de quelque rite superstitieux; mais on 
ne peut en tirer aucune preuve des monuments 
historiques : nulle part, dans les annales authenti- 
ques de la nation, il n'est, trace d'un culte quel- 
conque contraire à celui que nous savons avoir été 
le culte primitif des Chinois. Autrement leur his- 
toire, si minutieuse dans ses détails, en eût parlé, 
sans doute avec la même exactitude quelle a rap- 
porté l'établissement de la secte des tao-sse et l'in- 
troduction du bouddhisme indien , religions qui 
lurent pour la Chine des nouveautés, et dont nous 
allons dire l'origine et les causes qui les firent 
accueillir. 

La secte des tao-ssé ou des « docteurs de la raison » 
a sa source dans la doctrine même du célèbre phi- 
losophe Lao-tseu, dont nous avons parlé. Dans les 
développements assez obscurs que ce sa.<;e donne 
de sa doctrine, il établit que Yincorporéité, ['im- 
matérialité, Y immobilité absolue, sont l'état parfait 
de la « Raison suprême », c'est-à-dire de son Etre 
primordial. Ce principe posé, il en conclut que 
1 homme, pour atteindre cette même perfection et 
mériter d'être un jour identifié avec la Raison su- 
prême ou l'Être principe de toutes choses, doit 
s'appliquera annihiler tout ce qu'il y a de sensible, 



GENIE l'ARTICULIER DES CHINOIS. 219 

de corporellement actif en lui, et s efforcer par le 
moyen de ce que le même philosophe appelle le 
non-agir {woû-wéi) , d'arriver des cette vie en 
domptant ses sens à létat d inaction complète et de 
parfaite impassibilité, afin défaire prédominer en lui 
d'une manière absolue la nature spirituelle qui veut 
le bien sur la nature matérielle qui veut le mal. En 
d'autres termes, la morale de ce philosophe conclut 
à écarter tout désir véhément, à réprimer toutes les 
passions vives, capables d'altérer la paix et la tran- 
quillité de lame, mais (n'omettons pas de le re- 
marquer), c est dans le but passablement égoïste de 
pouvoir exister sans douleur, sans chagrin, et de 
couler doucement ses jours dans l'insouciance. 

Pour parvenir à cette heureuse quiétude, cet 
étrange philosophe prescrit de bannir tout retour sur 
le passé et de s'interdire toute recherche vaine et 
inutile sur l'avenir. Former de vastes projets, con- 
cevoir de grandes entreprises, s'agiter de soins poul- 
ies conduire à succès, se livrer aux soucis dévo- 
rants de l'ambition, rechercher l'or ou se dévouer 
à de pénibles épargnes, c'est, d'après lui, plutôt 
travailler au bonheur des autres qu'à sa félicité 
propre, et agir ainsi est à ses yeux une chose in- 
sensée. Le bonheur personnel même, s il n'est 
acquis sans peine, sans inquiétude, sans fatigue, 
n'est point un véritable bonheur. 

Notre philosophe passant de l'individualité, qu'il 
frappe ainsi d'impuissance et de mort, à la collec- 
tivité, applique également à la société son même 
principe du non-agir. Tout bon gouvernement doit, 



220 CHAPITRE VINGTIÈME. 

selon' ni, se proposer pour but unique le bien-être 
el la tranquillité du peuple, et il a raison. Mais pour 
atteindre ce but , il ne se contente pas de recom- 
mander à tous le mépris des richesses et du luxe ; 
il va jusqu'à interdire les arts et à vouloir, pour 
que le peuple soit sans désir, qu'on le laisse sans 
instruction. « Le saint homme » , dit-il en parlant du 
prince, « fait en sorte que le peuple soit sans in— 
« struction, sans savoir, et par conséquent sans dé- 
« sirs ; que celui qui a de l'instruction n'ose pas en 
« faire mauvais usage. » Et ailleurs : « Si je gouver- 
nais un petit royaume et un petit peuple, je ferais 
« en sorte que le peuple n'eût des instruments de 
guerre que pour une compagnie de dix ou de 
>c cent hommes, et encore qu'il n'en fit pas usage. 
a .le ferais en sorte que ce peuple craignît la mort, 
« et qu'il n'émigrât pas au loin.... Quand même il 
« aurait des bateaux et des chars, il n'y monterait 
« pas ; quand même il aurait des cuirasses et des 
« lances, il ne les porterait pas. Je ferais en sorte 
« que le peuple revint à l'usage des cordelettes l ... » 
On voit de suite qu'une telle doctrine n'est pas 
autre chose que la négation pure et simple de la loi 
du progrés et l'anéantissement complet de l'activité 
humaine. C'est ainsi que Lao-tseu, se proposant 
pour but le bonheur de l'individu et de la société, 
conduit à des conséquences toutes contraires et 
absurdes. Il a beau prêcher le détachement des 

1 Avant d'écrire avec le pinceau, les Chinois se servaieril de cor- 
delettes nonces. En combinant les nœuds d'après certaines règles, on 
i'étaii lait ainsi mie sorte d écriture. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 2^1 

choses sensibles et périssables, il dépasse le but, 
puisqu'il détruit radicalement les meilleurs résultats 
d'un tel sacrifice par son principe mortel du non- 
agir. Ce n'est pas là l'abnégation chrétienne, qui, 
toujours agissante et féconde, s'immole par amour, 
fait vivre par ses œuvres , et s'appelle Charité ! 

Les disciples de Lao-tseu renchérirent encore 
sur la doctrine du maître, et firent dune simple 
école philosophique une véritable secte religieuse. 
Comme l'état passif, le calme parfait, la souveraine 
quiétude de l'âme auxquels il faut que l'homme 
parvienne pour acquérir la vraie félicité, ne laissent 
pas, malgré les plus méritoires efforts , que d'être 
souvent troublés par la crainte de la mort, ils pu- 
blièrent qu'il était possible de trouver un breuvage 
qui rendît l'homme immortel. Obsédés de cette folle 
idée , qui a fait de ces sectaires les précurseurs de 
nos alchimistes du moyen âge, ils se livrèrent avec 
ardeur à la recherche de l'élixir de longue vie; mais 
la nature tardant à leur livrer ses secrets, ils lais- 
sèrent là l'étude de ses lois , et bientôt se livrèrent 
à toutes les extravagances de la magie. 

Le désir et l'espérance d'éviter la mort par la 
découverte du précieux breuvage, autant que 
l'attrait du merveilleux, attirèrent une foule de par- 
tisans à la nouvelle secte, et l'on vit la pratique des 
sortilèges, l'invocation des esprits, l'art de prédire 
l'avenir en consultant les sorts, faire de rapides 
progrès dans toutes les provinces de l'empire. Le 
temps, qui dissipe ordinairement l'illusion et l'im- 
posture, ne fit qu'affermir ces détestables coutumes. 



222 CHAPITRE VINGTIEME. 

Les grands, les princes contribuèrent fortement à 
la propagation de cette méprisable secte, et plu- 
sieurs empereurs, devenus eux-mêmes de fervents 
adoptes, la protégèrent de tout leur pouvoir, 
malgré les réclamations des sages et les courageuses 
remontrances des censeurs. 

Le culte nouveau introduisit en Chine une foule de 
divinités auparavant inconnues. Les tao-sse mirent au 
rangdes dieux cette multitude d'esprits ou d'hommes 
célèbres qu'ils nommaient sien-gin, « immortels », 
et dont ils avaient peuplé le ciel et fait autant de di- 
vinités indépendantes de l'Etre suprême. Plusieurs 
anciens rois reçurent de la sorte les honneurs de 1 apo- 
théose. On consacra à tous ces nouveaux dieux un 
nombre prodigieux de temples par tout l'empire. Lao- 
tseu surtout ne pouvait manquer d'avoir le sien. Un 
empereur de la dynastie des Tang fit même placer 
avec pompe la statue de ce philosophe dans son palais. 

Malgré les prodigieux succès qu'elle obtint , la 
nouvelle religion trouva de constants et sérieux 
contradicteurs dans les disciples de Confucius. Ce 
célèbre philosophe, qu'on peut à juste titre appeler 
le plus grand homme de la Chine, si on en juge par 
la vénération dont les Chinois honorent sa mémoire 
depuis plus de vingt-quatre siècles, était contem- 
porain de Lao-tseu. Ce dernier était déjà au déclin 
de fâ^e, lorsque Confucius, à peine au début de sa 
mission philosophique, se mit en rapport avec lui. 
Que pensa-t-il de la doctrine du vieux philosophe? 
11 serait difficile de le savoir. 

Un jour il était allé le visiter; de retour parmi 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 320 

ses disciples, il garda le silence durant trois jouis. 
[nterrogé à ce sujet , il répondit : « Quand je vois 
« un homme se servir de sa pensée pour m'échap- 
« per comme l'oiseau qui vole, je dispose la mienne 
« comme un arc armé de sa flèche pour le percer; 
« je ne manque jamais de l'atteindre et de me 
« rendre maître de lui. Lorsqu'un homme se sert 
« de sa pensée pour m'échapper comme un cerf 
« agile, je dispose la mienne comme un chien cou- 
u rant pour le poursuivre; je ne manque jamais 
u de le saisir et de l'abattre. Lorsqu'un homme 
« se sert de sa pensée pour m'échapper comme 
« le poisson de l'anime, je dispose la mienne 
« comme l'hameçon du pêcheur; je ne manque 
< jamais de le prendre et de le faire tomber en mon 
u pouvoir. Quant au dragon qui s'élève dans les 
« nuages et vogue dans l'éther, je ne puis le pour- 
« suivre. Aujourd'hui j'ai vu Lao-tseu, il est comme 
« le dragon! A sa voix, ma bouche est restée béante, 
u et je n'ai pu la fermer; ma langue est sortie à 
« force de stupeur, et je n'ai pas eu la force de la 
•'■ retirer; mon âme a été plongée dans le trouble, 
« et elle n'a pu reprendre son premier calme. » 

Quelque énigmatique que paraisse tout d'abord ce 
langage de Confucius, il s'explique cependant par la 
différence radicale du mode suivi et des moyens pro- 
posés par chacun de ces deux illustres chefs d'école 
soit pour arriver spéculativement à la connaissance 
delà vérité philosophique, soit pour l'appliquer pra- 
tiquement dans la manifestation des actes individuels 
ou sociaux, au plus grand profit de l'humanité. 



224 CHAPITRE VINGTIEME. 



§ vi. 

Doctrine de Confucius. — Différence de son système philosophique 
avec celui de Lao-tseu. — Sa doctrine sur la nature et l'immor- 
talité de l'âme. — Principaux commentateurs des écrits <lr Confu- 
cius. — Divergence d'opinions sur la véritable doctrine de ce 
philosophe, et ses causes probables. — Influence séculaire et per- 
manente du confucéisme en Chine. — Vénération extraordinaire 
dont la mémoire du grand philosophe chinois est l'objet. — Abjec- 
tion actuelle de la secte des tao-sse. 



Confucius procède à l'inverse de Lao-tseu dans 
la recherche de la vérité philosophique et dans son 
application pratique. Tandis, en elfet, que Lao- 
tseu semble avant tout n'interroger que la seule 
raison, Confucius, sans la dédaigner, s'appuie au 
contraire fortement et de préférence sur l'autorité 
des antiques traditions. Il se plaît, dans plusieurs 
endroits de ses ouvrages, à se proclamer le conti- 
nuateur des anciens sages et le propagateur de 
leurs doctrines. Il nomme lui-même les maîtres qui 
1 ont précédé et qu il a suivis : ce sont, après Fo-hi 
et Chin-noung, premiers fondateurs de la civilisa- 
tion chinoise, Hoang-ti et Chun, puis les sages lé- 
gislateurs des dynasties Hia, Chang et Tchéou. 
C'est pour cette raison, sans doute, que nous ne 
trouvons dans les écrits du célèbre philosophe par 
rapport aux questions purement dogmatiques que 
des développements tout à fait restreints. Pour lui , 
il accepte la doctrine des âges antérieurs et s'ap- 
plique avec toute la force de son génie à en déduire 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 225 

les conséquences pratiques pour le plus grand bien 
des hommes, soit dans la vie privée, soit clans la vie 
publique. Ce que les anciens ont cru, il veut qu'on 
le croie, et comme ils ont agi il veut qu'on agisse. 

Si petite que soit la part faite à la métaphysique 
dans les écrits de Confucius, il n'en est pas moins 
vrai qu'aucun philosophe plus que lui cependant 
ne reconnaît l'influence salutaire et agissante du 
« Ciel » (tien) sur les événements du monde : 
c'est du Ciel, selon lui, que les rois tiennent le 
mandat souverain en vertu duquel ils gouvernent 
les peuples, et c'est par la volonté du Ciel qu'ils 
perdent leur puissance, quand ils n'en usent pas 
selon les lois de la justice. C'est du Ciel que vien- 
nent toutes les félicités ainsi que les calamités pu- 
bliques et privées. La loi du Ciel est, d'après lui, 
la loi suprême, la loi universelle qui régit toutes 
choses et s'infuse avec la vie dans le cœur de tous 
les hommes. 

Quant à la nature de l'homme, il est manifeste 
que Confucius reconnaît en elle deux principes con- 
stitutifs et distincts, l'un matériel et l'autre supé- 
rieur à la matière, principe intelligent et doué de rai- 
son, de cette raison souveraine même qui nous vient 
du Ciel; et ce principe, dit formellement un de ses 
interprètes, est immatériel. Mais l'école de Confu- 
cius a-t-elle émis sur la destination finale de l'âme 
humaine un enseignement aussi précis que sur sa 
nature? Nous ne nierons pas que sur ce point les 
sentiments peuvent varier. Toutefois il ne nous pa- 
raît pas impossible de dégager quelque lumière en- 
n. 15 



226 CHAPITRE VINGTIÈME, 

core des obscurités mêmesdonts'autorisentquelques 
écrivains pour nier d'une manière presque absolue le 
caractère spiritualiste de la doctrine confucéenne. 
Nous lisons dans le Livre des Annales 1 , au sujet 
de l'empereur Yao , pour dire qu'il mourut, qu'il 
monta et descendit. Cette manière de parler n'ex- 
prime pas autre chose, d'après le commentateur 
Tsai-chin, que le fait de la séparation qui s'opère, 
au moment de la mort, entre les deux principes 
constitutifs de l'être humain. « Dans l'acte de la 
u mort, dit-il, le principe vital, éthéré , subtil, re- 
« tourne au ciel : c'est pour cette raison qu'on dit 
« qu'il monte. Le principe matériel retourne à la 
a terre : c'est pourquoi on dit qu'il descend. » Ces 
paroles, qui distinguent la nature différente des 
deux principes qui sont en l'homme, indiquent 
aussi avec une claire évidence la différence de leurs 
fins. Poursuivons : 

h Wen-wang réside en haut » , lisons-nous dans 
le Livre des Fers, au sujet du fondateur de la dy- 
nastie des Tchéou; « oh! comme il illumine le ciel! 
« — Quoique la famille des Tchéou possédât de- 
« puis longtemps une principauté royale, son man- 
« dat est cependant récent. — Comment, dans tous 
u les temps et dans toutes les circonstances, les 
« Tchéou n'auraient-ils pas manifesté clairement le 
« mandat de l'Empereur » , ti-ming? — Que Wen- 
« wang monte ou descende, - — il réside à droite et 
« à gauche de Y Empereur. » 

i Chap. Clutn tien, § 13. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 227 

Que signifient ces expressions? Tchou-hi, un des 
commentateurs les plus autorisés de l'école confu- 
céenne, nous l'apprend avec clarté. Il dit expres- 
sément « que par mandat il faut entendre mandat 
« du Ciel, et par Empereur, le souverain Empe- 
« reur (du Ciel : Chang-ti), et par à droite et à 
« <jauche, aux côtés du Chang-ti. » Il ajoute que 
le sens général de cette strophe est que , « après la 
« mort de Wen-wang, son esprit, chin, résida en 
« haut, et qu'il brille dans le ciel. » Et encore : 
« Dès l'instant que l'esprit de Wen-vang réside 
« dans le Ciel, qu'il monte ou qu'il descende, il 
« n'est aucun temps qu'il ne réside à droite ou à 
« gauche du Chang-ti l . » 

Telle nous apparaît avoir été sur l'âme humaine 
la doctrine même de Confucius. Si nous rappro- 
chons, d'autre part, la notion chrétienne touchant 
les vrais attributs de Dieu de ceux-là mêmes 
que le philosophe chinois donne au Ciel, il nous 
semble logique de reconnaître à son école tous les 
caractères d'une école éminemment spiritualiste. 
Or maintenant, que parmi les écrivains orienta- 
listes qui ont disserté sur la doctrine de cette cé- 
lèbre école philosophique , la plus renommée entre 
toutes celles de la Chine , les uns y aient vu « un 
vaste naturalisme » , les autres un véritable « posi- 
tivisme » ou bien une sorte de « panthéisme philo- 
sophique » , nous leur en laissons pleine licence. 
Pour nous, tenant compte des modifications que le 

1 Voyez la Chine moderne, par M. G. Paulhier, p. 374. 

15. 



228 CHAPITRÉ VINGTIÈME. 

temps peut faire subir à tout enseignement dont 
l'autorité est purement humaine, nous sommes 
porté à croire que la doctrine de Confucins a eu ses 
jours et ses ombres, ses alternatives de lumière et 
d'obscurité. L'idée qu'on peut s'en faire est donc 
sujette à varier, selon qu'on incline au sentiment 
de tel ou tel commentateur des écrits du maître. 
Nous sommes pleinement confirmés dans cette 
pensée par l'opinion remarquable qu'émet à ce 
sujet le célèbre philosophe chinois Tchou-li, chef 
d'une troisième école philosophique dont le but 
connu était le développement rationnel de la doc- 
trine primitive enseignée par les anciens sages, el 
dont Confucius fut lui-même après eux, surtoul 
sous le rapport politique et moral, le propagateur 
et l'apôtre le plus illustre. 

« La doctrine véritable, tao, » dit Tchou-li, « a 
« toujours subsisté dans le monde et n'a jamais 
« péri; seulement cette doctrine étant confiée aux 
« hommes, les uns rompent avec elle, les autres la 
a continuent scrupuleusement. C'est pourquoi sa 
.< destinée dans le monde est d être tantôt écla- 
« tante, tantôt obscure. C'est toujours l'ordre du 
« Ciel qui en décide; ce n'est ni la force ni la 
« sagesse de l'homme qui peuvent en disposer '. 

Cette doctrine véritable, Confucius l'atteste de la 
manière la plus évidente dans le cours de ses écrits. 
Mais , soit qu'il la considère comme abondamment 
démontrée par l'enseignement des anciens et suffi- 

1 Tchou-tseurtsiouen-chou. 



<;ÉME PARTICULIER DES CHINOIS. 229 

saluaient connue de ses contemporains, soit que son 
génie l'attire davantage du côté de la philosophie 
pratique, il s applique presque exclusivement à dé- 
velopper les conséquences qui découlent des lois 
éternelles de la morale el à formuler les règles qui 
doivent guider les hommes. 

Il établit donc sommairement en principe que 
I homme n'a pas seulement reçu du Ciel la vie phy- 
sique, mais encore un principe spirituel, et, avec 
ce principe intelligent, une vie morale qu'il doit 
cultiver et développer conformément au modèle 
céleste et divin, afin d'arriver à la perfection ou 
souverain bien, terme définitif de ses destinées. La 
nature et la destination de l'homme ainsi établies, 
le philosophe chinois expose les devoirs qui en dé- 
coulent et formule les préceptes propres à en pro- 
curer le plus parfait accomplissement. Au lieu donc 
de s'attacher spéculativement à donner au symbole 
des antiques croyances des formes nouvelles et su- 
perflues, il se propose de faire connaître les 
moyens efficaces pour diriger , dans la vie privée 
et publique, tous les actes de l'homme. .Sa doctrine 
est donc toute morale et tend tout entière au per- 
fectionnement de l'individu et de la société. Loin 
d'atrophier les facultés humaines et les forces so- 
ciales, comme le veut la morale de Lao-tseu , celle 
de Confucius aspire , au contraire , à procurer leur 
plus complet développement : dans l'une se trouve 
un principe de léthargie et de mort, dans l'autre 
un vrai principe de progrès et de vie. 

Aucun philosophe, aucun sage de l'antiquité n'a 



230 CHAPITRE VINGTIÈME. 

jamais eu une gloire comparable à celle dont brille 
le nom de Confucius, et jamais aucune doctrine 
humaine, comparée à celle du philosophe chinois, 
n'a exercé à travers les siècles une aussi durable 
influence. La morale tant vantée du sage Socrate 
ou du divin Platon n'a jamais pu changer les 
mœurs d'une seule bourgade de l'Attique; celle de 
Confucius a eu la gloire singulière de s'associer à 
la législation d'un grand peuple, et voici vingt- 
quatre siècles qu'elle régit un des plus vastes em- 
pires que le monde ait jamais connus! Depuis cette 
époque reculée , la Chine n'a cessé d'acclamer le 
grand philosophe qui lui a révélé la sagesse : d'une 
voix unanime elle l'appelle le « saint maître », 
le « scuje par excellence » ; entre tous ses grands 
hommes elle le place avec orgueil au premier rang, 
et parmi ses empereurs les plus chéris, aucun n'a 
jamais recueilli de la postérité reconnaissante 
d'aussi constants hommages. Le respect universel 
qui immortalise de la sorte le grand nom de Confu- 
cius , la vénération dont sa mémoire est comblée , 
ont pris depuis longtemps en Chine tous les carac- 
tères d'un culte à la fois civil et religieux : toutes 
les villes ont élevé des temples en son honneur; son 
image se voit dans toutes les académies et dans 
tous les lieux fréquentés des lettrés; sa tablette est 
dans toutes les écoles, et jamais aucun exercice ne 
commence ni ne finit sans que maîtres et élèves se 
prosternent devant ce nom vénéré. Il n'est pas jus- 
qu'aux descendants eux-mêmes de Confucius qui 
ne participent aux honneurs extraordinaires que la 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 231 

nation chinoise tout entière rend à leur glorieux 
ancêtre : ils jouissent seuls de certains privilèges 
particuliers, et, par une exception digne d'être re- 
marquée, ils constituent la seule noblesse hérédi- 
taire de l'empire. Tant d'honneurs posthumes ren- 
dus à la mémoire d'un homme illustre sont uniques 
dans les annales de l'humanité. 

Quoique Confucius se soit appliqué d'une ma- 
nière presque exclusive à l'enseignement de la phi- 
losophie morale, le soin religieux qu'il a pris de 
foire revivre dans la nation chinoise les rites et les 
usages des aïeux, à la pratique desquels se ratta- 
chaient, selon lui, toutes les vertus sociales et po- 
litiques, l'a fait considérer comme l'homme des 
traditions par excellence et comme le réformateur 
et le patriarche, en quelque sorte, de l'ancien culte. 
Sa doctrine est appelée jou-kiao, ou « la doctrine 
des lettrés » . Il serait peut-être difficile de retrou- 
ver aujourd'hui, sous le rapport religieux, la pu- 
reté primitive de l'enseignement du maître, mais 
il n'en est pas moins certain que le culte qu'il con- 
sacre est demeuré, extérieurement du moins, le 
culte officiel de la Chine. C'est le culte que les em- 
pereurs pratiquent en public, et que suivent de 
même les mandarins et les lettrés , quelles que 
soient, d'ailleurs, leurs croyances particulières ou 
même leur indifférence en matière de religion. 

L'histoire de la Chine est toute remplie du récit 
des querelles sans fin et des longs débats qui se 
firent entre les disciples de Confucius et les sec- 
tateurs de Lao-tseu. Les pratiques aussi extrava- 



232 CHAPITRE VINGTIÈME. 

gantes que superstitieuses des « docteurs de la 
raison » , leur prétendu secret de lélixir d'immor- 
talité surtout, prêtèrent beaucoup aux railleries des 
adeptes « de la doctrine des lettrés » ; mais il paraît 
qu'en Chine l'arme du ridicule ne frappe pas , 
comme en France, des coups mortels : les tao-sse 
ont survécu à toutes les attaques et continué pen- 
dant longtemps d'abuser les peuples par les pra- 
tiques de la magie, de l'astrologie, de la nécroman- 
cie, et tous les autres moyens d'un charlatanisme 
déhonté. Un grand nombre de tao-sse font encore 
aujourd'hui le métier de devins, et malgré le dis- 
crédit dans lequel ils sont tombés, leur chef est 
toujours décoré par le gouvernement de la dignité 
de grand mandarin. Pendant longtemps la con- 
fiance superstitieuse des peuples a entretenu un 
grand concours de visiteurs au lieu de sa résidence. 
On s'y rendait de toutes les provinces de l'empire, 
les uns pour solliciter des remèdes à leurs maux, les 
autres pour pénétrer dans l'avenir et faire consul- 
ter les sorts sur leurs destinées. Des billets remplis 
de caractères magiques , distribués à tous , avaient 
la vertu de répondre à toutes les demandes et de 
satisfaire à tous les besoins. 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 2.Y-1 



VII. 



Le bouddhisme en Chine. — Date et cause surprenante de son intro- 
duction. — Origine du bouddhisme. — Légende de Bouddha. — 
Principes dogmatiques et moraux du bouddhisme. — Doctrine in- 
térieure et doctrine extérieure. — Les bonzes. — Impostures et 
charlatanisme. — Monastères bouddhiques. — Bonzerie du Pou-tou. 

— Temples bouddhiques. — Judaïsme et mahométisme en Chine. 

— Christianisme. 



Le bouddhisme, originaire de l'Inde, s'introdui- 
sit en Chine au premier siècle de 1ère chrétienne, 
et s'y propagea avec une telle rapidité, qu'il y de- 
vint avant peu une des religions les pins répandues. 
De vagues annonces éparses dans les livres chinois 
présageaient qu'un grand saint apparaîtrait du côté 
de l'Occident. Confucius lui-même en avait parlé 
comme d'une tradition ayant cours parmi les an- 
ciens sages de la nation, et témoigné par les remar- 
quables paroles que nous avons déjà citées ', que 
le peuple chinois, malgré son isolement, n'était pas 
plus qu'aucun autre peuple demeuré étranger à 
1 idée de l'attente universellement répandue d'un 
Rédempteur promis. Mais, chose singulière, c'est 
précisément pour avoir été à la recherche de ce 
« saint qui devait paraître à l'Occident » , comme 
parle Confucius, que la Chine a fini par tomber tout 
à fait dans la plus monstrueuse idolâtrie. Depuis 
près de mille ans déjà le bouddhisme avait fait son 

1 Voir ci-dessus, p. 206. 



234 , CHAPITRE VINGTIÈME. 

apparition dans l'Inde. En Tannée 65 de l'ère chré- 
tienne, l'empereur Ming-ti envoya des députés 
pour prendre des informations sur cette religion, 
dont la renommée était parvenue jusqu'en Chine; 
ceux-ci crurent avoir trouvé le « saint de t Occi- 
dent » dans le dieu Fo, qui n'est autre que Boud- 
dha. Ils se procurèrent avec une statue de ce dieu 
les livres contenant sa doctrine « et les transportè- 
rent , disent les annales de la Chine , sur un cheval 
blanc jusqu'à la ville Lo-yang » . Ils étaient venus 
accompagnés de deux prêtres de la religion nou- 
velle, Kas'ya matanga et Tcho-fa-lan, qui rendirent 
visite à l'empereur, en costume religieux, et furent 
logés dans le Hanu-lou-sse, appelé aussi Sse-pin- 
ssé, ou T « hôtel des Etrangers » . 

« Dans la onzième année (l'an 68 après Jésus- 
« Christ), ajoutent les Annales, l'empereur ordonna 
« de bâtir le «couvent du Cheval blanc » , en dehors 
« de la porte Yang-mou, à l'ouest de la ville de 
« Lo-yang. Matanga y traduisit le « livre sacré en 
« quarante-deux articles >> . Six ans après, Tsa-yn 
u et Tcho-fa-lan convertirent des tao-sse au boud- 
« dhisme... » A partir de cette époque, la Chine 
fut envahie par toutes les erreurs du lamaïsme, 
dont elle est restée infectée depuis. 

La religion de Bouddha est un monstrueux as- 
semblage d'erreurs grossières, au milieu desquelles 
il est possible toutefois de démêler, malgré la pro- 
fonde altération qu'elles ont subie, quelques-unes 
des vérités fondamentales des traditions primitives 
du genre humain. « Le mot Bouddha, dit l'abbé 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 



235 



Hue, est un nom générique très-ancien et qui a 
une double racine en sanscrit. Lune signifie 
être, exister, et l'autre sagesse, intelligence supé- 
rieure. C'est le nom par lequel on désigne l'Être 
créateur, tout-puissant, Dieu. Mais on l'applique 
aussi, par extension, à ceux qui l'adorent et cher- 
chent à s'élever jusqu'à lui par la contemplation 
de sa sainteté. Cependant tous les bouddhistes 
que nous avons vus en Chine, en Tartaiïe, au 
Thibet et à Ceylan, entendent désigner par ce 
nom un personnage historique devenu célèbre 
dans toute l'Asie , et qu'on regarde comme le 
fondateur des institutions et de la doctrine com- 
prise sous la dénomination générale de boud- 
dhisme. Aux yeux des bouddhistes, ce person- 
nage est tantôt un homme, tantôt un dieu, ou 
plutôt il est l'un et l'autre. C'est une incarnation 
divine, un homme-dieu qui est venu en ce monde 

< pour éclairer les hommes , les racheter et leur in- 
diquer la voie du salut. Cette idée d'une rédemp- 
tion humaine par une incarnation divine est 
tellement générale et populaire parmi les boud- 
dhistes, que partout nous l'avons trouvée nette- 

< ment formulée en termes remarquables. Si nous 

< adressions à un Mongol ou à un Thibétain cette 
question : Qu'est-ce que Bouddha? il nous répon- 

« dait à l'instant : c'est le Sauveur des hommes. 

< La naissance mystérieuse de Bouddha, sa vie, 
ses enseignements, renferment un grand nombre 
de vérités morales et dogmatiques professées 
dans le christianisme, et qu'on ne doit pas être 



236 CHAPITRE VINGTIÈME. 

a surpris de retrouver aussi dans d'autres religions, 
« parce que ces vérités sont traditionnelles et ont 
« toujours été du domaine de 1 humanité tout en- 
if tière. Il doit y avoir chez un peuple païen plus 
« ou moins de vérités chrétiennes, selon qu il a été 
« plus ou moins fidèle à conserver le dépôt des 
« traditions primitives '. » 

Les livres indiens, chinois, thibétains, cingalais, 
s'accordent à placer la naissance de Bouddha vers 
l'an 960 avant l'ère chrétienne. Son père Souta- 
danna, chef de la maison de Ghakia, de la caste des 
brahmanes, régnait dans l'Inde sur le puissant em- 
pire de Magadha. Ses sectateurs disent que sa mère, 
lorsqu'elle conçut, s'imagina pendant son sommeil 
avoir avalé un éléphant, et que ce rêve bizarre est 
l'origine de la vénération particulière que les rois in- 
diens ont toujours témoignée pour l'éléphant blanc. 
C'est pour cette raison sans doute encore qu'elle 
mit son fils au monde par le côté gauche et qu'elle 
mourut peu de temps après lui avoir donné le jour. 

Dès que cet enfant extraordinaire fut né, ajoute 
la légende, il eut assez de force pour se tenir debout; 
il fit sept pas, et, montrant d'une main le ciel et de 
l'autre la terre, il s'écria : Dans le ciel cl sur ht 
terre, il n'y a </u<- moi <jui mérite d'être honore. 

A l âge de dix-sept ans, il se maria et eut un fils. 
A dix-neuf ans il abandonna sa maison, ses femmes, 
son fils et tous les soins de la terre, pour se retirer 
dans une vaste solitude. A trente ans, il se sentit 

1 M. fine, l'Empire chinois, t. II, ctiap. v, p. 213. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 2:37 

tout à coup pénétré do la divinité, et fut métamor- 
phosé en fo ou « pagode >< , selon l'expression in- 
dienne, Devenu dieu, il ne songea plus qu'à établir 
sa doctrine. Le nombre de ses disciples fut prodi- 
gieux, et ils eurent bientôt infesté de ses erreurs 
toutes les parties de l'Inde et de la haute Asie. Con- 
trairement au brahmanisme, religion exclusive des 
castes privilégiées, le bouddhisme, malgré la grande 
ressemblance doctrinale de ces deux systèmes re- 
ligieux, avait l'avantage de s'adresser à tous les 
hommes indistinctement, et de les faire tous parti- 
cipants de la même doctrine et des mêmes desti- 
nées. C'est une des raisons principales de sa grande 
diffusion. 

Bouddha avait atteint la soixante-dix-neuvième 
année de son âge, lorsqu'il s'aperçut, par le dépé- 
rissement de ses forces, que sa divinité d'emrjrunt 
ne l'empêcherait pas de payer le tribut à la nature 
comme les autres hommes; mais avant de mourir 
il réunit ses disciples et acheva de leur révéler le 
vrai secret et toutes les profondeurs cachées de sa 
doctrine. 

Après sa mort, ses disciples répandirent une in- 
finité de fables. Ils assurèrent que leur maître était 
toujours vivant, qu'il était déjà né huit mille fois, 
et qu'il avait paru successivement sous la figure de 
singe, de lion, d'éléphant, etc. Il était tout à lait 
juste que celui qui est regardé comme l'inventeur 
du dogme delà métempsycose en eût les plus larges 
bénéfices. Cette doctrine de la transmigration des 
âmes, une des plus capitales absurdités du boud- 



238 CHAPITRE VINGTIÈME. 

dhisme, est l'origine de cette multitude d'idoles 
révérées dans tous les lieux où s'est établi le culte 
de Fo. Les quadrupèdes, les oiseaux, les reptiles 
et les plus vils animaux eurent des temples et de- 
vinrent des objets de vénération publique , parce 
que le dieu, dans ses renaissances et ses métamor- 
phoses, pouvait habiter dans les individus de toutes 
ces espèces. 

Les derniers enseignements que Bouddha avait 
adressés à ses disciples avant de mourir différaient 
totalement de ceux qu'il leur avait donnés jusqu'à 
ce jour : ils furent donc diversement interprétés par 
ses sectateurs. De la scission qui se fit entre eux sur- 
girent les deux systèmes contradictoires de la « doc- 
« trine extérieure » et de la» doctrine intérieure » . 

D'après les partisans de cette dernière doctrine, 
le « néant » doit être considéré comme le principe 
et la fin de tout ce qui existe ; ce principe universel, 
disent-ils, est très-pur, exempt de toute altération, 
très-subtil, très-simple; il est dans un repos conti- 
nuel; il n'a ni vertu, ni puissance, ni intelligence; 
bien plus, son essence consiste à être sans action, 
sans intelligence, sans désirs. Pour être heureux, il 
faut, par de continuelles méditations, par de fré- 
quentes victoires sur soi-même, s'efforcer de se 
rendre semblable à ce principe, et, pour y parve- 
nir, s'accoutumer à ne rien faire, à ne rien vouloir, 
à ne rien désirer, etc. Il suffit d'exposer les idées 
fondamentales d'un tel système religieux pour en 
faire connaître aussitôt et l'extravagance et l'ab- 
surdité. L'histoire du bouddhisme est pleine des 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 239 

conséquences d'immoralité monstrueuse produites 
par une pareille doctrine. 

La « doctrine extérieure » renferme au contraire 
un enseignement tout opposé, et donne pour la con- 
duite de l'homme des règles dont la similitude frap- 
pante avec le Décalogue de Moïse est pour nous 
une preuve de plus que les vrais et salutaires pré- 
ceptes de la saine morale, révélés à l'homme dès 
l'origine du monde, sont demeurés un peu partout, 
ainsi que ses antiques croyances, plus ou moins gra- 
vés au fond de la conscience humaine. Les boud- 
dhistes partisans de la doctrine extérieure admet- 
tent donc la distinction entre le bien et le mal ; ils 
annoncent qu'il y aura après la mort des récom- 
penses pour les bons , des châtiments pour les mé- 
chants, dans des lieux destinés aux âmes des uns et 
des autres. Ils disent que le dieu Fo est venu sur la 
terre pour sauver les hommes et remettre dans la 
voie du salut ceux qui s'en écartent; que c'est par 
lui que leurs péchés sont expiés, et que lui seul 
leur procure une heureuse renaissance pour la vie 
future. Voilà pour le dogme. 

Quant à la morale, les sectateurs de la « doctrine 
extérieure » prescrivent l'observation rigoureuse 
de cinq principaux préceptes : le premier défend 
de tuer aucune créature vivante, de quelque nature 
qu'elle soit; le second, de prendre le bien d'autrui; 
le troisième, de se souiller par l'impureté ; le qua- 
trième , de mentir ; le cinquième, de boire du vin. 
Ils recommandent une conscience inflexible dans la 
loi, une compassion sans bornes envers toutes les 



2',0 CHAPITRE VINGTIÈME. 

créatures, l'éloignement de toute cruauté, la force 
de la miséricorde, établie sur des bases inébran- 
lables, et défendent d'être superstitieux, chose digne 
d'être remarquée dans une religion où pullulent toutes 
sortes de superstitions. Parmi les œuvres de misé- 
ricorde, il en est qui sont considérées comme parti- 
culièrement méritoires pour les fidèles, celles, par 
exemple, qui consistent à bien traiter les ministres 
du culte, à leur bâtir des monastères, des temples, 
et à leur fournir tout ce qui est nécessaire à leur 
subsistance, afin de mériter, par le secours de leurs 
prières et des pénitences qu'ils s'imposent, l'exemp- 
tion des peines dues aux péchés qu'on a commis. 

Telles sont les deux doctrines plus ou moins dis- 
tinctes ou confondues ensemble du bouddhisme spé- 
culatif; mais, dans le fait, on n'y trouve rien autre 
chose qu'un matérialisme pratique autorisé par un 
nihilisme métaphysique absolu dune part, et d'un 
autre côté , par un ensemble monstrueux de super- 
stitions populaires et d'observances idolâtriques : 
« Religion essentiellement dégradante, dit un cé- 
lèbre orateur chrétien, qui marie dans les grands 
la superbe de la négation philosophique au maté- 
rialisme le plus plat, et dans les petits unit le sen- 
timent religieux aux extravagances et quelquefois 
aux obscénités des plus grossières idolâtries 1 . » 

Les prêtres de Bouddha sont connus, selon les 
lieux , sous des noms divers : les Siamois les ap- 
pellent talapoins, les habitants du Thibet et de la 

1 1*. Félix, Quatrième Conférence, JS08. 



GÉNIE PAliTICULIER DES CHINOIS. 241 

Tartarie, lamas, les Chinois, ho-chang, et les Japo- 
nais, bonzes; c'est aussi sous ce dernier nom que 
les Européens les désignent. Quoique formant une 
sorte d'ordre religieux voué au célibat, à la prière 
et aux œuvres de pénitence, ils ne sont pas, à pro- 
prement parler, assujettis à une hiérarchie régu- 
lière : ils vivent tantôt isolément, tantôt en commu- 
nauté. Ils reconnaissent cependant parmi eux des 
supérieurs, qu'ils appellent en Chine ta-ho-cliantj , 
ou « grands bonzes » ; ce rang assure à ceux-ci une 
considération particulière et la première place dans 
les assemblées religieuses. On distingue, pourmieux 
dire, des bonzes de toutes conditions : les uns sont 
uniquement destinés à mendier pour leur propre 
compte ou pour les besoins de la communauté; 
quelques autres, plus exercés dans Fart de bien dire 
et munis de quelque connaissance de la littéra- 
ture chinoise, sont chargés de visiter les lettrés et 
de s'insinuer dans les maisons opulentes; mais tous 
en général sont fort ignorants, et la plupart se trou- 
veraient très-embarrassés si l'on exigeait d'eux 
qu'ils rendissent un compte exact et précis de la vé- 
ritable doctrine de leur secte; chez tous le senti- 
ment de charité et de dévouement envers le pro- 
chain, que la foi chrétienne, du reste, peut seule 
inspirer, est tout à fait absent. 

Les bonzes ont joui pendant longtemps en Chine 
d'un très-grand crédit , grâce à l'engouement des 
peuples pour les superstitions qu'ils étaient habiles 
à entretenir. Mais leur charlatanisme a fini par de- 
venir tellement déhonté et leurs supercheries si 
ii. 16 



242 CHAPITRE VINGTIÈME. 

grossières, qu'ils sont généralement aujourd'hui 
frappés de mépris on traités avec une souveraine 
indifférence. La plupart de ces étranges religieux 
sont tirés de la lie du peuple et ne voient dans leur 
profession qu'un moyen de mendier leur vie ou de 
vagabonder à leur aise. On dit avec raison en Eu- 
rope que l'habit ne fait j>as le moine; en Chine, 
c'est le contraire qui a lieu : on s'y fait bonze ou on 
cesse de l'être avec une égale facilité. Un individu 
se sent-il quelque attrait pour le métier, vite il se 
rase la tête, endosse une robe à longues et larges 
manches, et... le voilcà bonze ! Après expérience 
trouve-t-il la profession déplaisante, il change tout 
simplement de costume ; puis, en attendant que la 
nature recouvre son chef, il s'ajuste sans vergogne 
une jolie queue postiche aux régions de l'occiput, 
et... voilà bel et bien le froc aux orties! Quant aux 
bonzes persévérants, le désir de perpétuer la secte 
ou plus souvent un profond égoïsme personnel leur 
fait choisir des jeunes enfants pauvres dont ils font 
tout d'abord à leur profit de véritables petits do- 
mestiques mendiants ; puis, à mesure que ces jeunes 
apprentis grandissent , ils les endoctrinent de leur 
mieux et leur révèlent avec le temps toutes les sub- 
tilités propres à rendre leur métier fructueux; 
ceux-ci, passés maîtres, leur succèdent dans la 
suite, et transmettent eux-mêmes leurs connais- 
sances aux petits bonzes qu'ils forment à leur tour. 
On comprend que de pareils hommes , pour la 
plupart gens sans aveu ou élevés dès l'enfance dans 
la mollesse, l'oisiveté, le dégoût du travail, doivent 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 243 

être peu scrupuleux sur les moyens mis en œuvre 
pour extorquer les dons des dévots adorateurs du 
dieu Fo. Voici un trait qui peut égayer nos lecteurs, 
et que nous citons entre mille. 

Deux de ces bonzes, errant dans la campagne, 
aperçurent dans la cour d'un riche paysan deux 
ou trois superbes canards , gros et gras , venus tout 
à fait à point. C'en était assez, et de reste, pour 
exciter la convoitise de nos pieux vagabonds. Sur- 
le-champ ils se prosternent devant la porte de l'ha- 
bitation et commencent à gémir et à pleurer amè- 
rement. La fermière, qui les voit de sa chambre, 
sort aussitôt et leur demande le sujet d'une si grande 
douleur. Et eux aussitôt de répondre : — Nous sa- 
vons que les âmes de nos pères sont passées dans 
le corps de ces animaux , et la crainte où nous 
sommes que vous ne les fassiez mourir nous fera 
infailliblement mourir nous-mêmes. — Il est vrai, 
dit la paysanne , que nous avions résolu de les ven- 
dre; mais puisque ce sont vos pères, je vous pro- 
mets de les conserver. (Ce n'était pas ce que les 
bonzes prétendaient.) — Ah! s'écrient-ils, votre 
mari peut-être n'aura pas la même charité , et vous 
pouvez compter que nous perdrons la vie s'il leur 
arrive quelque accident. — L'entretien dura long- 
temps sur ce ton; la bonne femme finit par être si 
touchée de leur apparente douleur qu'elle leur con- 
fia les canards pour les nourrir et les conserver au 
gré de leur grande piété filiale. Ils les reçurent avec 
respect, après s'être vingt fois prosternés devant 
eux ; mais dès le soir même ils mirent leurs préten- 

16. 



244 CHAPITRE VINGTIEME. 

dus pères à Ja broche , et en régalèrent leur petite 
communauté '. 

Quand l'adresse et la subtilité ne suffisent pas 
pour obtenir les dons qu'ils convoitent, ces bonzes 
tâchent de se les procurer en excitant la compas- 
sion par l'austérité de leur pénitence : on les ren- 
contre dans les places publiques , dans les carre- 
fours les plus fréquentes, étalant aux yeux du 
peuple le spectacle des plus effrayantes macéra- 
tions. Ceux-ci traînent avec peine de longues et 
grosses chaînes attachées au cou et aux jambes ; 
ceux-là se meurtrissent et se mettent tout en sang, 
en se frappant avec violence d'un lourd caillou; 
d'autres tiennent et portent des charbons ardents 
sur le sommet de la tête nue. Dans cet appareil ils 
s'arrêtent aux portes des maisons : « Vous voyez , 
disent-ils, ce qu'il nous en coûte pour expier vos 
fautes ; seriez-vous assez durs pour nous refuser 
une légère aumône ? 2 » Tous les bonzes ne sont pas 
pénitents ; un grand nombre renoncent à ces moyens 
pénibles d'attirer les aumônes. Ils y suppléent sou- 
vent par mille abominations secrètes, quelquefois 
même par le meurtre. Les récits les plus authen- 
tiques en font foi. 

Les monastères bouddhiques ont joui pendant, 
longtemps en Chine d'une grande prospérité. Pla- 
cés aux environs de tous les temples célèbres, ils 
donnaient asile à un nombre considérable de bonzes 



1 Voir les Mémoires sur l état présent de la Chine. 
' 2 Voir la Description générale de la Chine. 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 245 

vivant en communauté. La plupart de ces établis- 
sements religieux étaient devenus fameux autant à 
cause des riches bibliothèques qu'ils possédaient 
que par le concours prodigieux des pèlerins qu'y 
attiraient tout à la fois l'amour des lettres et le culte 
du dieu Fo. Le renom de ces lieux, tant célèbres 
jadis, n'est plus guère aujourd'hui qu'un souvenir 
qui s'en va. « Actuellement » , dit l'abbé Hue, « ces 
fameuses bonzeries sont presque désertes et aban- 
données... n Mais, malgré l'état présent de ces 
antiques monastères bouddhiques , le voyageur qui 
les visite ne laisse pas d'être vivement impressionné 
par l'aspect à la fois étrange et charmant, pit- 
toresque et poétique de ces vastes solitudes : en les 
vovant il se demande s il parcourt en vérité des 
lieux consacrés par la religion ou bien au contraire 
quelques-unes de ces délicieuses résidences que 
l'homme opulent aime à se donner à l'écart du 
bruit et du tumulte des grandes cités. 

« Nous avons eu occasion » , dit encore notre 
célèbre missionnaire voyageur, « d'en visiter un 
grand nombre, entre autres la bonzerie du Pou- 
tou, l'une des plus renommées de l'Empire Céleste. 
Pou-tou est une île du grand archipel de Tchou- 
san , sur les côtes de la province de Tché-kiang. 
Plus de cinquante monastères, plus ou moins im- 
portants , et dont deux ont été fondés par des em- 
pereurs, sont disséminés sur les flancs des monta- 
gnes et dans les vallées de cette île pittoresque et 
enchantée , que la nature et l'art se sont plu à em- 
bellir de toutes les magnificences. On ne voit de 



24G CHAPITRE VINGTIÈME. 

toute part que des jardins ravissants, semés de 
belles Heurs, des grottes taillées dans la roche vive, 
parmi des bosquets de bambou et des touffes d'ar- 
bres aux écorces aromatiques. Les habitations des 
bonzes, abritées contre les ardeurs du soleil sous 
dépais ombrages , sont dispersées çà et là au mi- 
lieu de sites gracieux. Mille sentiers aux détours 
capricieux, traversant des ravins, des étangs et des 
ruisseaux, par le moyen de jolis ponts en pierre ou 
en bois, font communiquer entre elles toutes ces 
demeures. Au centre de l'île s'élèvent deux vastes 
et brillants bâtiments ; ce sont deux temples boud- 
dhiques. Les briques jaunes dont ils sont revêtus 
annoncent que leur construction est due à la muni- 
ficence impériale » 

La Chine compte un grand nombre d'autres 
bonzerics tout aussi remarquables que celle de 
Pou-tou par leur vaste étendue , la magnificence de 
leurs sites et leur antique renommée. On trouve aussi 
répandus par tout l'empire , mais principalement 
dans les provinces méridionales, de nombreux cou- 
vents de bonzesses. Ces religieuses de Bouddha ont 
le malheur de ressembler beaucoup aux bonzes, 
non-seulement par le costume qui est à peu près le 
même pour les deux ordres, mais encore par la 
conduite et les mœurs ; elles ne sont pas cloîtrées , 
et rien n'est plus fréquent que de les voir vagabon- 
der librement en dehors du monastère. L'estime 
qu'on en fait paraît se mesurer au niveau de la 
vertu absente. Les gens honnêtes et tant soit peu 
jaloux de leur réputation personnelle évitent soi- 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 247 

gneusement, dit-on, de mettre les pieds dans l'in- 
térieur de leurs établissements ' . 

On ne saurait dire le nombre de temples dont le 
bouddhisme et la secte des tao-sse ont parsemé 
l'empire chinois pour le service des idoles. Ces édi- 
fices, appelés miao ou « pagodes » , se voient au sein 
des villes et dans les campagnes, répandus partout 
avec une incroyable profusion. Le voyageur en 
aperçoit en tous lieux, au bord des chemins et des 
fleuves , au milieu des champs , sur les collines et 
au fond des vallées. On n en compte pas moins de 
dix mille dans la seule ville et les environs de 
Péking. Dans le nombre il s'en trouve d'immenses 
et dont l'architecture, quelquefois d'assez bon goût, 
souvent étrange et bizarre, se fait toujours remar- 
quer par une singulière originalité; plusieurs sont 
médiocres , et la plupart ne sont que de simples 
chapelles ou oratoires renfermant quelque idole ou 
des vases à brûler des parfums. 

Tous ces temples d'idoles, même ceux dont les 
vastes dimensions en font de véritables monuments, 
sont presque tous bâtis sur des plans divers. Les 
uns sont formés de nefs contiguës , les autres de 
salles superposées faisant étages. On ne voit partout 
qu'idoles monstrueuses et bizarres dont le nombre 
et l'aspect font de chacun de ces édifices le plus 
affreux pandœmonium qu'il soit possible d'imaginer 
Quand on a franchi les nombreux degrés qui con- 
duisent à l'entrée de quelques-uns de ces temples , 

1 Voir VEmpire chinois, chap. vi, p. 239. 



248 CHAPITRE VINGTIEME, 

on aperçoit tout d'abord dans la première partie 
de l'édifice, sorte de porche que soutiennent d'é- 
normes colonnes de bois ou de granit, plusieurs 
statues de grandeur colossale placées en nombre 
égal à droite et à gauche, et ressemblant de la sorte 
à d'immobiles mais redoutables sentinelles. A l'in- 
térieur siège, au lieu principal de la nef, la divinité 
à laquelle le temple est particulièrement dédié : 
c'est le plus souvent la trinité bouddhique, repré- 
sentée par trois statues accroupies et juxtaposées 
de manière à n'en former qu'une seule. Le Bouddha 
du milieu, les mains entrelacées et gravement po- 
sées sur son majestueux abdomen, représente l'idée 
du passé et de la quiétude inaltérable et éternelle 
à laquelle il est parvenu. Les deux autres, symbo- 
lisant le présent et l'avenir, tiennent le bras et la 
main droite élevés en signe de leur activité actuelle 
et fui ure. Devant chaque idole est un autel sur le- 
quel on dépose les offrandes et où brûlent sans 
cesse , dans des cassolettes de métal ciselé , de pe- 
tits bâtons de parfums. Autour de la même salle 
sont rangées, comme pour faire honneur à la divi- 
nité principale du lieu, une foule d'autres divinités 
secondaires. On voit là ou dans les autres dépen- 
dances du temple tous les dieux du ciel et de la 
terre réunis dans un indescriptible pêle-mêle : 
ici ce sont les patrons de la guerre, de l'artillerie, 
des manufactures de soie, de l'agriculture, de la 
médecine , les grands hommes des temps anciens , 
philosophes, littérateurs, guerriers, hommes d'Etat 
illustres ; et là des monstres fabuleux à figure 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 249 

d'ogre ou de reptile, hideux à voir. Il est impossi- 
ble en vérité de pouvoir se figurer jamais , quand 
on ne l'a pas vu , rien d'aussi étrange ni d'aussi 
effrayant que cet assemblage bizarre de tant de 
figures grossières et disparates ; c'est tout à la fois 
un assortiment complet d'idoles diaboliques et le 
plus désolant témoignage des avilissements de l' in- 
telligence humaine quand la connaissance du vrai 
Dieu a cessé de l'éclairer. 

A coté des trois religions principales dont nous 
venons de donner un aperçu, ajoutons que le ju- 
daïsme et le mahométisme sont également venus 
prendre place en Chine, mais dans des proportions 
infiniment moindres. 

C'est au temps des Han, qui commencèrent à 
régner en l'an 206* avant Jésus-Christ, paraît-il, 
qu'une colonie juive, partie, selon toutes les proba- 
bilités, de la Perse, franchit le Khoracan et Samar- 
kand et vint, au nombre d'environ soixante-dix 
familles, se fixer à cette extrémité de l'Asie. Pen- 
dant longtemps cette portion d'enfants d'Israël , 
établis si loin de leurs frères dispersés ailleurs, sut 
garder intacte la loi de ses pères et acquérir en 
Chine la prospérité matérielle à laquelle aspire par- 
tout le génie particulier de la race de Jacob. Plu- 
sieurs prirent rang parmi les lettrés de l'empire et 
furent bacheliers, docteurs, gouverneurs de pro- 
vince, ministres d'Etat; mais aujourd'hui il ne reste 
plus rien de leur ancienne splendeur à ces enfants 
perdus d'Israël; leur nombre même a considérable- 
ment diminué, et il faut aller à Kaï-fong, où Ton 



230 CHAPITRE VINGTIÈME. 

voit encore une synagogue, pour en trouver les 
derniers débris. Loin de faire des prosélytes, les 
Juifs de la Chine ont, au contraire, déserté en grand 
nombre la loi de Moïse pour celle de Mahomet. 

Il y a plus de six cents ans déjà que les secta- 
teurs du prophète de l'Arabie se sont introduits 
dans l'empire chinois et y ont pris avec le temps 
des accroissements considérables. Ils ont mis un 
soin tout particulier à étendre et à propager leurs 
croyances, soit en contractant des alliances avec 
des familles indigènes, soit en achetant, à prix d'ar- 
gent, un grand nombre d'enfants idolâtres que des 
parents pauvres leur vendaient facilement. On dit 
que dans un temps de famine qui désola la province 
de Chan-tong, ils achetèrent plus de dix mille en- 
fants des deux sexes qu'ils unirent plus tard par le 
mariage et dont ils formèrent des bourgades en- 
tières. Ces familles musulmanes multiplièrent et 
finirent par devenir si puissantes dans les lieux 
qu'elles s'étaient choisis, qu'elles ne craignirent pas 
d'en exclure tout habitant qui ne croyait pas au pro- 
phète et ne fréquentait pas la mosquée. 

Le christianisme a été de son côté prêché de 
très-bonne heure en Chine ; on l'y voit apparaître 
dès le cinquième et le sixième siècle, briller d'un 
vif éclat au quatorzième siècle, et vers la fin du sei- 
zième apparaître de nouveau, grâce à l'apostolat 
du célèbre P. Ricci et des missionnaires qui le sui- 
virent. Il est à croire que sans les sanglantes persé- 
cutions qui en ont arrêté les progrès la Chine se- 
rait aujourd'hui presque entièrement chrétienne. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 251 

Mais l'œuvre de Dieu, pour être retardée, ne s'in- 
terrompt pas; elle se poursuit et devra triompher. 
Nous nous réservons de le démontrer dans le nouveau 
travail que nous préparons sur rétablissement, les 
progrès, les persécutions subies et les espérances de 
la religion chrétienne en Chine. Que faut-il pour l'a- 
vénement fécond en bienfaits et définitif du chris- 
tianisme en Chine? Quatre choses : l'apostolat, le 
sang des martyrs, le temps et la liberté. L'aposto- 
lat? il ne fera jamais défaut : l'Eglise catholique en 
répond. Le sang des martyrs? la Chine en est inon- 
dée : c'est t< une semence de chrétiens » . Le temps? 
l'Eglise a des promesses divines de demeurer tou- 
jours : les cieux et la terre passeront avant que son 
enseignement finisse parmi les nations. La liberté? 
la France l'a demandée, il faudra bien qu'elle de- 
vienne en Chine une réalité définitive. 



§ VIII. 

Superstitions particulières des Chinois. — Mauvais génies. — Moyens 
employés pour empêcher l'âme d'un moribond de s enfuir. — 
Horoscope. — Le fong-choui. — Supplications et avanies faites 
aux idoles. — Conclusion. 



Le culte idolâtrique de Bouddha et les pratiques 
non moins erronées de la secte des tao-sse ont. 
accrédité parmi le peuple, en Chine, une foule de 
superstitions particulières, conséquences et com- 
plément naturel des superstitions majeures qui 



2Ô2 CHAPITRE VINGTIEME. 

constituent le fond même de ces fausses religions. 
La plupart de ces superstitions sont encore assez 
vivaces en Chine, et véritablement aussi par trop 
bizarres pour que nous omettions d'en mentionner 
ici les principales. 

Et tout d'abord, un accident imprévu ou extra- 
ordinaire a-t-il lieu, loin d'en chercher la cause 
dans les lois de la nature, c'est à l'influence cachée 
de quelque mauvais génie qu'on l'attribue. Ce 
génie, chacun se le crée et se le figure au gré de 
son imagination en délire; l'un le place dans telle 
idole, l'autre dans un vieux chêne: celui-ci, dans 
quelque haute montagne; celui-là, dans le corps 
d'un énorme dragon qui habite au fond des mers. 
Pour quelques-uns, cette puissance ennemie est 
d'une autre nature : c'est, d'après leur dire, l'âme 
ou plutôt la substance épurée et en quelque sorte 
aérienne d'une bête, d'un renard, par exemple, 
d'un chat, d'un singe, d'une tortue, d'une gre- 
nouille, etc. Ils assurent que ces animaux, après 
s'être dépouillés des parties terrestres et grossières 
qui les composaient, sont devenus des essences 
pures, et que dans cet état ils se plaisent à tourmen- 
ter les hommes et les femmes, à déconcerter leurs 
projets, aies gratifier de fièvres, de catarrhes, de 
pleurésies, enfin de toutes sortes de maladies. Quel- 
qu'un de ces sylphes persécuteurs a-t-il de la sorte 
manifesté quelque part sa présence malfaisante, vite 
on se saisit de toute espèce d'instruments sonores, et 
on fait retentir la maison du plus affreux tintamarre. 
Si la béte invisible n'est pas effrayée d'un tel va- 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 253 

carme, il faut quelle soit des plus hardies ou des 
plus perverses; mais, en vérité, si le malade qu'on 
veut délivrer ne trépasse pas un peu plus vite , 
convenons que les Chinois, s ils n'ont le diable au 
corps, ont, à n'en pouvoir douter, de rudes et so- 
lides tempéraments. 

Mais peut-être bien que c'est l'âme même du 
moribond qui s'obstine à vouloir déloger de son 
enveloppe terrestre? Rien de pins naturel et de 
plus inévitable assurément , surtout quand le 
corps , trop endommagé par l'âge ou la mala- 
die, ne tient plus; mais les Chinois ne l'entendent 
point ainsi. D après eux, « la gravité de la maladie 
est toujours en raison directe des tentatives que 
fait l'âme pour s'échapper; et lorsque le malade 
éprouve de ces crises terribles qui mettent ses jours 
en péril , c'est une preuve qu'il y a des absences 
momentanées; que l'âme s'éloigne à une certaine 
distance, mais pour rentrer bientôt. L'éloignement 
n'est pas tellement considérable qu'elle ne puisse 
encore exercer son influence sur le corps et le 
maintenir en vie, quoiqu'il souffre horriblement de 
cette séparation passagère. Si le moribond entre 
en agonie, il est évident que l'âme en a pris son 
parti, et qu'elle se sauve avec la ferme détermina- 
tion de ne plus revenir. Cependant tout espoir n'est 
pas encore perdu, et il y a un moyen de lui faire 
rebrousser chemin et de l'engager à reprendre son 
poste dans le corps du malheureux qui lutte avec 
la mort. On cherche d'abord à l'émouvoir; on lui 
adresse des prières et des supplications; on court 



254 CHAPITRE VINGTIÈME. 

après elle, on la conjure de retourner au logis; on 
lui expose, en des termes pathétiques et pleins 
d'onction, le lamentable état auquel on va se trou- 
ver réduit si elle s'obstine à s'en aller. On essaye 
de lui faire comprendre que c'est d'elle que dépend 
le bonheur ou l'infortune d'une famille entière. On 
la presse, on la flatte, on l'accable d'invitations : 
Reviens, reviens, lui crie-t-on; que t'a-t-on fait? 
Pourquoi nous abandonner? Quel motif as-tu de 

t'en aller? Reviens, nous t'en conjurons Et, 

comme on ne sait pas de quel côté l'âme s'est sau- 
vée , on court dans tous les sens, on fait mille évo- 
lutions, dans l'espoir de la rencontrer et de l'atten- 
drir par les prières et par les larmes. 

« Si les moyens d'insinuation et de douceur ne 
réussissent pas, si l'âme se montre sourde aux 
supplications et s'obstine à aller froidement son 
chemin, alors on procède par voie d'intimidation; 
on cherche à lui faire peur, on pousse des cris, on 
lance des pétards à l'improviste, dans toutes les 
directions par où elle pourrait s'échapper, on étend 
les bras pour lui barrer le passage, et l'on pousse 
en avant avec les mains, comme pour la forcer de 
retourner chez elle , de rentrer dans le corps du 
moribond... » 

Ces étranges pratiques ont lieu ordinairement 
pendant la nuit, parce que, disent les Chinois, 
l'âme est dans l'usage de profiter de l'obscurité 
pour s'en aller. Aussi a-t-on soin de se munir de 
lanternes, afin d'éclairer l'âme fugitive, de lui in- 
diquer la route et de lui enlever ainsi tout prétexte 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 255 

de ne pas retourner. Ou ne saurait, en vérité, être 
à la fois plus ingénieux et plus attentionné. 

« Parmi ceux qui s'évertuent de la sorte à la 
recherche de cette âme réfractaire, il y a toujours 
quelqu'un de plus habile que les autres , et qui 
finit par la dépister. Alors il appelle au secours : 
Elle est ici! s'écrie-t-il; et aussitôt tout le monde 
d'accourir. On réunit ses forces, on concentre 
tous ses moyens d'action; on pleure, on gémit, on 
se lamente ; les cris retentissent sur tous les tons ; 
les pétards éclatent de plus belle partout , on 
redouble d'efforts, on fait à cette pauvre âme un 
effroyable charivari; on la pousse de toutes les 
manières imaginables, de sorte que, si elle ne cède 
pas à de telles injonctions, on est en droit de lui 
supposer beaucoup de mauvaise volonté et un 
grand fonds d'obstination ï » . 

Rien de plus en vogue en Chine que l'usage de 
faire tirer son horoscope et de consulter les sorts : 
cette superstition des Chinois leur est commune, 
il est vrai, avec beaucoup d'autres peuples; mais en 
revanche ils ont en propre un autre préjugé super- 
stitieux, que nous n'hésitons pas à ranger parmi les 
plus extravagants peut-être dont soit capable l'esprit 
humain. Il s'agit du fong-choui, expression qui si- 
gnifie « vent et eau » , et par laquelle on entend 
l'heureuse ou funeste situation d'une maison, d'une 
sépulture, et de tout édifice quelconque. 

Si jamais, ami lecteur, votre destinée vous appelle 

1 Voir [Empire chinois, passiin, p. 241, 242 et 243. 



256 CHAPITRE VINGTIÈME, 

à fixer vos pénates en Chine, veillez avant tout à 
ce que le fong-choui vous soit favorable : éloignez 
en conséquence de votre demeure tout imprudent 
voisin qui viendrait construire près de votre habita- 
lion une maison autrement alignée que la vôtre; 
car, s'il arrive surtout que L'angle que formera la 
couverture de la maison nouvelle se trouve dirigé 
de manière à prendre en flanc le mur ou le toit de 
votre propre maison, réfléchissez que tout est perdu 
pour vous; et, pour peu que vous soyez devenu 
Chinois, une terreur sans égale s'emparera de vous. 
Quoi de plus redoutable , en effet , dans la Chine et 
le monde entier, que l'influence sinistre de ce mal- 
heureux angle ! Par lui un sort fatal menacera 
votre personne durant toute votre vie, et votre pos- 
térité jusqu'à la génération la plus reculée. Que faire 
donc ? Je vous conseillerais bien de dormir en paix 
et de ne pas vous inquiéter autrement du fong- 
choui ; mais je vous dirai qu'au pays de Chine on 
n'agit point d'ordinaire avec semblable témérité. 
Presque toujours l'érection d'un nouveau bâtiment 
dans de pareilles conditions devient la cause d'une 
haine implacable entre lesdeux familles voisines, et 
fournit souvent la matière d'un procès donton occupe 
les tribunaux. S'il arrive que les plaintes judiciaires 
demeurent sans succès (et ce cas n'est pas rare), il 
ne reste plus alors au propriétaire vexé qu'une res- 
source désespérée, c'est de faire élever sur le mi- 
lieu de son toit un énorme monstre ou dragon de 
terre cuite ; ce monstre jette un regard terrible sur 
l'angle funeste, et ouvre une gueule effroyable 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 2Ô7 

comme pour engloutir le sinistre fong-choui : alors 
on se trouve un peu plus en sûreté. 

Cette superstition dont vous souriez sans doute , 
cher lecteur, n'est pas toujours eu Chine , comme 
vous seriez peut-être porté à le croire, L'apanage 
exclusif d'un peuple ignorant; la croyance au fong- 
choui est telle dans le Céleste Empire, qu'elle y a 
troublé plus d'une forte tête. En voici un mémora- 
ble exemple : le gouverneur de Kien-tchau, saisi de 
frayeur au sujet de l'église que les Jésuites mission- 
naires venaient de construire sur une hauteur près 
de son palais , fit placer au plus vite le dragon pré- 
servateur au faîte de sa demeure ; mais malgré le 
soin qu'il avait pris de donner à ce génie tutélaire 
la forme et l'aspect les plus formidables, il ne crut 
pas devoir se fier uniquement aux bons offices qu'il 
en attendait ; pour mieux se préserver, il fit donc 
changer, à grands frais , la disposition de ses prin- 
cipaux appartements, et bâtir à deux cents pas du 
monument redouté un logis intermédiaire haut de 
trois étages ; tant de sages précautions n'étaient pas 
de trop pour rompre tout à fait les influences du 
tien-tchu-tan « temple du Seigneur du ciel » . 

Mais si le fong-choui est la cause de toutes les in- 
fortunes de la vie, il est, heureusement, aussi la source 
de toutes les prospérités qui l'accompagnent : seu- 
lement, le difficile est de savoir se le rendre favo- 
rable par la situation plus ou moins propice des 
maisons, par l'aspect qu il faut donner aux portes et la 
manière dont on doit construire le fourneau destiné à 
cuire le riz. Rien surtout n'est important comme le 

n 17 



2ôS CHAPITRE VINGTIÈME. 

choix du terrain et de la position des sépultures : 
car si tels et tels ont plus d'esprit et de talents, s ils 
sont élevés de bonne heure au grade de docteur, 
s'ils parviennent à des mandarinats distingués, s'ils 
sont sujets à moins de maladies graves, si dans la 
carrière du commerce toutes leurs spéculations 
réussissent, ce n'est point, au dire de la plupart 
des Chinois, à leur intelligence, à leur activité, à 
leur probité, qu'ils en sont redevables, mais uni- 
quement à un heureux fotuj -chou i ; c'est que leurs 
maisons, et surtout les sépultures de leurs ancêtres, 
sont favorablement situées. Une foule de charla- 
tans n'ont point d'autre profession que celle de 
désigner les montagnes , les collines et les autres 
lieux d'un favorable aspect pour ces sortes de mo- 
numents ; et lorsqu'un Chinois est persuadé de la 
justesse de cette indication, il n'est point de som- 
mes qu'il ne sacrifie pour obtenir la propriété de ce 
fortuné terrain. 

Nous ne pouvons mentionner toutes les super- 
stitions qui ont eu cours en Chine, ou qui de nos 
jours encore tourmentent l'imagination des peu- 
ples. Si grande que soit la crédulité populaire, 
disons toutefois , à l'honneur de l'esprit chi- 
nois, qu'il sait assez souvent s'affranchir de ces 
vaines croyances. Nous ne pouvons en donner une 
meilleure preuve que la manière tout à fait irrévé- 
rente dont le peuple parfois traite les dieux mêmes 
qu'il adore. Ces pauvres divinités tardent-elles un 
peu trop à accorder les faveurs qu'on leur de- 
mande, on les quitte sans façon, et sans respect 






GÉiNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 259 

aucun on leur tourne le dos comme étant des divi- 
nités impuissantes; heureuses sont-elles quand on se 
contente de les gratifier d'un simple abandon! car 
il arrive souvent que parmi les adorateurs il s'en 
trouve de très-peu modérés, et ceux-ci ne se gê- 
nent pas pour recourir aux coups et aux injures : 
Comment, chien d'esprit, lui disent-ils, nous te 
logeons dans un temple commode, tu es bien doré, 
bien nourri, bien encensé, et après tous ces soins 
que nous nous donnons, tu es assez ingrat pour 
nous refuser ce qui nous est nécessaire? Le pauvre 
dieu n'a qu'à bien se tenir, car en fait d'avanies il 
en verra bien d'autres : voici qu'en effet ces dévots 
furieux s'emparent de lui , l'attachent avec des 
cordes et le traînent sans pitié dans les ruisseaux 
des rues, où on l'abreuve de boue et d'immon- 
dices, pour lui faire payer sans doute toutes les 
pastilles et les bâtonnets odorants dont on l'a pré- 
cédemment parfumé. Mais si par hasard il arrive 
durant cette exécution que cette foule insensée 
croie avoir obtenu ce qu'elle avait souhaité , quel 
étonnant changement se fait soudain et de senti- 
ments et de procédés! On reporte l'idole en grande 
cérémonie dans son temple; on la débarbouille, on 
la lave, on l'essuie, et on la replace avec honneur 
dans sa niche ; puis on se prosterne à ses pieds, et 
on lui fait diverses excuses : A la vérité, lui dit-on, 
nous nous sommes un peu pressés; mais au fond . 
n avez-vous pas tort d'être si difficile? Pourquoi 
vous faire battre sans nécessité? Vous en coûterait- 
il davantage d'accorder les choses de bonne qrâ< • ' 

17. 



260 CHAPITRE VINGTIÈME. 

Cependant ce qui est fait est fait ; n'y songeons 
nias! On vous redorera, pourvu que vous ne vous 
souveniez plus du passé. 

Il n'est rien de plus extravagant en vérité, ni 
rien en même temps de plus lisible, que de pareilles 
scènes et tant d'autres semblables que nous pour- 
rions citer. Ces laits burlesques, que sont-ils, au sur- 
plus, sinon les conséquences naturelles et logiques 
d'un culte ridicule et vain? Mais disons aussi qu'a- 
vec le temps et l'esprit de réflexion, la lumière finit 
tôt ou tard par se faire chez les peuples, quelque 
épaisses et prolongées qu'aient été pour eux les 
ténèbres de l'idolâtrie. Le juste mépris dont très- 
souvent les Chinois eux-mêmes gratifient leurs 
dieux, ■ qui ont des yeux et ne voient point, qui 
ont des oreilles et n'entendent point », n'est-il pas 
un acheminement commencé vers la connaissance 
du seul et vrai Dieu qui a fait les cieux et la terre , 
et l'homme à son image et ressemblance? Et que 
faut-il pour que son règne arrive chez ce peuple? 
L'achèvement, pensons-nous, de ce qui est déjà 
commencé, c'est-à-dire l'entière liberté de la pré- 
dication évangélique et la pleine sécurité des chré- 
tiens chinois dans la pratique de leur religion. 

Nous ajouterons, pour résumer ce long chapitre, 
qu'il a été de la philosophie en Chine comme de la 
religion : après avoir commencé par des notions 
exactes sur Dieu et sur l'origine, la nature et la 
destination des êtres, elle est devenue tout à fait 
impuissante à les conserver dans leur intégrité. 
Plusieurs écoles philosophiques postérieures à Lao- 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 201 

tseu et à Confiicius ont répété avec des inter- 
prétations diverses les conceptions de ces deux 
grands maîtres; mais elles ont fini, à force de les 
obscurcir, par les rendre méconnaissables, et il 
est de fait que de nos jours en Chine la philoso- 
phie a déserté presque totalement les hautes consi- 
dérations spéculatives qui en font l'essence, pour 
dégénérer dans un grossier positivisme pratique, 
lequel aplatit les âmes à la surface de la matière 
en supprimant tout idéal, et enferme les esprits 
dans le cercle étroit d un vulgarisme moral qui les 
retient en dehors de la voie du vrai progrès et fait 
mourir le peuple chinois, non de vieillesse, mais 
dune enfance indéfiniment prolongée. 



CHAPITRE XXI. 

LITTÉRATURE CHINOISE. 

§ I er - 

Langue chinoise. — Son originalité. — Langue parlée. — Pau- 
vreté et abondance. — Système grammatical. — Classification 
des mots. — Structure des phrases. — Les divers dialectes. — 
Langue écrite. — Absence d'alphabet. — Système graphique des 
Chinois. — Grand nombre des caractères. — Racines et radicaux. 
— Les trois styles de la langue écrite. 

Avant de traiter de la littérature chinoise , il 
nous paraît indispensable de donner ici , comme 
introduction à cet important sujet, quelques no- 
tions générales sur la langue qui lui sert de base et 
d'instrument. Ces notions philologiques seront, 
nécessairement restreintes ; elles pourront néan- 
moins suffire à donner à nos lecteurs une idée, in- 
complète sans doute mais précise dans sa généra- 
lité, du vieux langage des Chinois. Autrement il 
faudrait tout un traité spécial, et ce serait dépasser 
notre but. 

La langue chinoise est incontestablement le plus 
ancien de tous les idiomes connus et celui qui , de 
nos jours encore, est parlé par le plus grand nombre 
de bouches humaines : compris en effet et en usage 
depuis le .lapon au nord jusqu'à la Cochinchine au 



GÉISIE PARTICULIER DES CHINOIS. 26:5 

sud, c'est-à-dire dans toute retendue d'un terri- 
toire qui excède la surface de l'Europe entière, il 
sert à plus de quatre cents millions d'hommes de 
moyen pour se communiquer leurs pensées. Quel 
autre idiome du parler humain pourrait, sous ce 
seul rapport, lui être comparé? Mais d'autres sin- 
gularités concourent encore à en faire nue langue 
tout à part. Sans analogie appréciable avec aucune 
des langues connues, pas plus avec celles parlées 
dans l'antiquité que celles usitées dans les temps 
modernes, elle paraît être, en vérité, tout aussi 
extraordinaire que le peuple lui-même qui s'en 
sert. 

La première particularité qui distingue la langue 
chinoise de toute autre, consiste en ce que les mots 
dont elle se compose sont tous monosyllabiques, et 
doivent toujours rester tels , quand même il est né- 
cessaire d'en réunir deux ou plusieurs pour expri- 
mer une seule et même idée, ou indiquer une seule 
et même chose. On ne compte guère que quatre 
cent cinquante de ces mots élémentaires et radi- 
caux, qui, au moyen de certaines combinaisons, 
se multiplient jusqu'à seize cents environ. 

Un nombre aussi restreint d'expressions équi- 
vaudrait pour la langue chinoise à une véritable 
pénurie, si, par l'abondance et la variété des accents, 
des inflexions, des aspirations et autres change- 
ments de la voix, le sens de ces mots primitifs ne 
se multipliait pas en quelque sorte jusqu'à l'infini. 
C'est en eflet ce qui a lieu et donne à la langue 
chinoise, en plaee de son apparente pauvreté, une 



264 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 

véritable richesse, et, au lieu d'une fatigante 
monotonie, une très-grande variété. Donnons un 
exemple : 

Le mot tchu, prononcé en abrégeant Vu et en 
éclaircissant la voix, signifie u maître, seigneur»; 

Prononcé d'un ton uniforme avec Vu prolongé, 
il signifie « pourceau » . 

Si vous le prononcez légèrement et avec vitesse, 
il signifiera « cuisine » ; 

Articulé au contraire dune voix forte , mais qui 
s'affaiblisse vers la fin, il veut dire « colonne » . 

Outre ces inflexions nombreuses et variées, fort os 
ou légères, douces ou accentuées, la langue chi- 
noise possède dans l'art de joindre les mots ensem- 
ble ou d'en varier la combinaison, un autre moyen 
fécond de modifier le sens du mot radical , de l'é- 
tendre ou de le restreindre , et de donner ainsi à la 
pensée qu'on veut exprimer toute la justesse et la 
précision dont elle est susceptible. 

Mou , par exemple, signifie « arbre, bois »; uni 
à d'autres mots, il acquiert de nouveaux sens; 
exemple : 

Mou~leao signifie du « bois préparé pour un 
édifice » ; 

Mou-lan , des barreaux ou grilles de bois ; 

Mou-hia, une boîte; 

Mou-siang , une armoire; 

Mou-tsiang, charpentier; 

Mou-eul, champignon ; 

Mou-nu, une espèce de petite orange; 

Mou-sin, la planète de Jupiter; 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 2(i."> 

Mou-mien , le coton , etc. 

Tous les mots chinois sonl en général invaria- 
bles; mais, grâce au génie particulier de la Langue, 
ils deviennent, pour la plupart, tour à tour substan- 
tifs, adjectifs, verbes ou adverbes, selon que l'ar- 
rangement respectif de chacun dans la phrase en 
décide. La position des mots est pour cette raison 
dune importance infiniment pins grande en chinois 
(pie dans les autres langues , où l'on a des mots 
pour marquer les rapports des noms , les modifica- 
tions de temps et de personnes des verbes. C'est 
pourquoi dans la phrase chinoise le verbe doit tou- 
jours précéder son régime et suivre son sujet. La 
grammaire, au reste, est extrêmement simple. 

Les Chinois ne connaissent que trois grandes 
classes de mots , savoir : 

Les mots vivants ou verbes , qui expriment les 
actions , les passions ; 

Les mots morts, c'est-à-dire les substantifs et les 
adjectifs , les noms et les qualités des choses ; 

Les auxiliaires de la parole, c'est-à-dire les 
particules qui marquent les rapports. 

Il n'y a dans la langue chinoise que trois pro- 
noms en tout , et qui sont personnels : 

N(/o, « moi » ; 

Ni , « toi » ; 

Va , » lui » . 

Ces pronoms deviennent pluriels lorsqu'on y 
ajoute l'affixe men. 

Cette particule indique également le pluriel des 
noms, exemple : 



2W CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 

Jin, « homme » , jin-men , « les hommes » . 

Le pluriel pour les noms s'exprime encore en 
répétant le substantif, exemple : 

Jin-jin, « hommes ». 

Ces formules ne s'emploient pas lorsqu'un nom- 
bre spécial est préfixé, exemple : 

San-jin, « trois hommes », et non pas san-jin- 
jin ou san-jin-men. 

On se sert de laffixe tchi, placée après le sub- 
stantif possessif pour indiquer le génitif, exemple : 

Tien-tchi-ngen , « faveur du ciel ». 

La comparaison s'exprime par des affixes, comme 
keng et tint/, exemple : 

Ihio, « bon », keng~hao, « plus bon » (meilleur); 
linij-hao, « le plus bon » . 

Les cas des substantifs et des pronoms sont dé- 
terminés par des prépositions , comme yu-m, « à 
toi », qui deviennent quelquefois des post-posi- 
tions, comme tî-hia, « la terre au-dessous » (sous 
la terre). 

On emploie encore dans la langue parlée des 
particules numérales pour donner plus de clarté au 
discours, exemple : 

I-pen-choiij « un volume livre », san-kiouan-^pi, 
« trois pinceaux de roseau », etc. 

Le présent, le passé, le futur, sont les seuls temps 
des verbes chinois. Les pronoms personnels em- 
ployés seuls et comme préfixes déterminent le pré- 
sent, exemple : 

Ta-laï, « il vient » . 

Les particules auxiliaires leao, hoei et tsian. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 2(57 

placées entre le sujet et le verbe, indiquent, la 
première le passé, et les deux autres le futur. 

Nous nous bornerons à ces quelques notions sur 
le système grammatical de la langue chinoise, dont 
les règles sont, au reste, fort simples et peu nom- 
breuses. La meilleure introduction à l'étude de 
cette langue est incontestablement la Notitia lin- 
guœ sinicœ du P. Prémare, ouvrage composé dans 
le dernier siècle , et auquel tous les sinologues pos- 
térieurs ont eu largement recours. Avec cet ou- 
vrage et divers dictionnaires, dus encore au travail 
des missionnaires catholiques ', et qu'on se contente 
la plupart du temps de reproduire à peu près tels 
qu'ils ont été composés , mais souvent sans indica- 
tion d'origine, il est au pouvoir de tout le monde 
d apprendre le chinois ; mais pour se mettre en 
état de le parler, c'est tout autre chose : il faut aller 
en Chine. 

Il existe dans la langue parlée des Chinois diité- 
rents dialectes , provenant plutôt d'une différence 
de prononciation que d'une différence d'idiome 
proprement dite. Le plus répandu de tous ces dia- 
lectes est celui que les Européens ont appelé « la 
langue mandarine», et les Chinois kouan-hoa, 
terme qui a la même signification. 

Le kouan-hoa est adopté dans toutes les traduc- 

1 Parmi les ouvrages dus aux missionnaires catholiques, le Diction- 
naire français-latin-chinois de la langue mandarine parlée , récem- 
ment oublié par le P. Paul Perny, de la congrégation des Missions 
étrangères, provicaire apostolique de Chine, est un des plus complets 
et des plus remarquables qui existent. Cet ouvrage est indispensable 
à tous ceux qui désirent apprendre la langue chinoise. 



2(18 CHAPITRÉ VINGT ET UNIÈME. 

tions officielles et clans les relations réciproques des 
classes élevées de L'Empire; c'est donc, à propre- 
ment parler, la langue universelle et commune , le 
« pur chinois » en un mot, et la langue qu'il im- 
porte le pins aux étrangers d'apprendre. On dis- 
tingue le kouan-hoa du Nord ou de Péking et le 
kouan-hoa du Midi ou de Nankin;;; mais cette dis- 
tinction ne résulte encore , comme pour tous les 
autres dialectes , que d'une simple différence dans 
la prononciation. Les habitants du Nord font un 
usage très-fréquent et très-sensible de l'accent gut- 
tural ou accentué, tandis que les habitants du Midi 
dont la voix est plus douce et plus flexible ne savent 
pas le faire sentir ; mais en revanche ils rendent 
beaucoup plus exactement que les habitants du 
Nord la différence des intonations. 

« Outre les deux subdivisions de la langue uni- 
verselle ou langue mandarine, suivant la locution 
européenne , il existe dans différentes provinces 
chinoises des idiomes locaux ou patois particu- 
liers dont la prononciation diffère singulièrement 
de la prononciation pure de la langue universelle. 
Il arrive quelquefois que d'un côté à l'autre d'une 
rivière on ne se comprend plus ; mais comme ce 
n'est qu'affaire de prononciation , et comme au 
fond la langue est toujours la même, on a recours 
au pinceau. Outre ces divers patois, on distingue 
en Chine les dialectes propres aux provinces du 
Kouang-tong et du Fo-kien \ » 

1 Voyez l'Empire chinois, t. I er , [>. 345. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 2G0 

La langue écrite des Chinois a , de même que 
leur langue orale, des particularités qui la distin- 
guent, et en font encore, parmi les langues connues 
de uos jours, une langue tout à part. Sans entre- 
prendre de déterminer ici les voies parcourues par 
les peuples pour arriver à fixer leur langage par l'écri- 
ture, ni vouloir affirmer que les uns connurent dès 
le commencement dans son mode le plus parfait 
cet art merveilleux, tandis que les autres n'y ar- 
rivèrent que progressivement, s'ils ne le cherchent 
encore, nous dirons seulement que les différentes 
écritures qui ont été ou sont présentement en usage 
chez les différents peuples de la terre peuvent se 
classer en trois genres principaux : le premier et 
le moins parfait consiste dans la représentation 
pure et simple des objets et des idées au moyen de 
signes figuratifs; le second, plus complet que le 
premier, dans la représentation altérée et conven- 
tionnelle des objets; le troisième enfin, et le plus 
parfait de tous, dans l'expression phonétique de la 
voix humaine. Ce qui, en d'autres termes, consti- 
tue l'écriture hiéroglyphique, l'écriture mixte ou 
transitoire, et l'écriture alphabétique pure. 

Les Chinois débutèrent dans l'art d'écrire, comme 
les anciens Égyptiens, par le mode figuratif, mode 
tout au plus suffisant pour représenter les objets 
matériels et sensibles, mais impropre à exprimer 
les opérations de l'esprit et les sentiments de l'âme. 
La nécessité se fît bientôt sentir de représenter 
d'une façon quelconque les sons de la langue parlée 
qui ne pouvaient être figurés. L'élément phoné- 



270 CHAPITRÉ VINGT ET UNIÈME. 

tique s'introduisit de cette manière, par des signes 
devenus conventionnels , dans l'écriture primitive, 
qui, sans cesser d'être figurative, acquit cependant 
un plus haut degré de perfection en devenant idéo- 
graphique. C'était un acheminement vers la per- 
fection même de l'art d'écrire, c'est-à-dire vers le 
système purement phonétique ou alphabétique ; 
mais les Chinois ne purent y arriver, arrêtés, selon 
nous, par la découverte de l'imprimerie, qui fut en 
quelque sorte prématurée pour eux, puisqu'elle eut 
pour conséquence rigoureuse de fixer leur système 
graphique d'une manière pour ainsi dire irrévo- 
cable au point d'imperfection où elle l'avait pris. 

Les Chinois n'ont donc pas pour leur langue 
écrite d'alphabet proprement dit, mais ils y sup- 
pléent par une quantité prodigieuse de caractères, 
plus ou moins compliqués, dont chacun exprime 
un mot, représente une idée ou un objet. Ces ca- 
ractères ne furent tout d'abord, ainsi que nous 
l'avons déjà dit, que de simples « signes ou plutôt 
des dessins grossiers qui représentaient , plus ou 
moins imparfaitement, les objets matériels, tels que 
le firmament, le soleil, la lune, les étoiles, la terre, 
l'homme, les parties du corps, les animaux domes- 
tiques ou sauvages, les arbres, les plantes, les 
oiseaux, les poissons, les métaux, etc. ' » . 

Avec le temps, les iormes primitives de ces gros- 
siers dessins s'altérèrent; on n'en conserva plus que 
les traits principaux, qui suffirent pendant longtemps 

1 M. Hue, l'Empire chinois. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 271 

aux Chinois pour satisfaire aux nombreux besoins 
de leur civilisation. Mais par la force des choses et 
la nécessité d'exprimer des idées nouvelles, les 
passions de lame, comme la colère, l'amour, ta 
pitié, les idées abstraites et toutes les opérations 
de l'esprit, il a fallu multiplier les moyens : les Chi- 
nois y sont parvenus par les combinaisons aussi 
nombreuses que variées qu ils surent imaginer au 
moyen des figures primitives. Pour peindre la co- 
lère, par exemple, on mit un cœur surmonté du 
signe de l'esclavage ; une main tenant le symbole 
du milieu désigna l'historien, dont le premier de- 
voir est de n'incliner d'aucun côté ; le caractère de 
la rectitude et celui de la marche désignèrent le 
gouvernement, qui doit être la droiture même en 
action; pour exprimer l'idée d'ami on plaça deux 
images de perles à côté l'une de l'autre : quoi, en 
effet, de plus difficile que de trouver deux perles 
parfaitement assorties? par conséquent, deux cœurs 
dont les sentiments soient entièrement réciproques ? 
Les Chinois sont arrivés de cette manière à foi- 
mer une innombrable multitude de signes, com- 
posés le plus souvent arbitrairement, mais qui 
offrent quelquefois des symboles ingénieux, des dé- 
finitions vives et pittoresques, des énigmes d'autant 
plus intéressantes que le mot n'en a pas été perdu. 
Les dictionnaires chinois ne contiennent pas moins 
de trente à quarante mille caractères , ainsi for- 
més par la combinaison des traits de l'écriture pri- 
mitive ; mais les deux tiers sont à peine usités, et 
en retranchant les synonymes, la connaissance de 



172 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 

cinq ou six mille caractères, avec leurs diverses si- 
gnifications, suffit amplement pour entendre cou- 
ramment tous les textes originaux '. 

Tels qu'ils sont aujourd'hui, les caractères de 
l'écriture chinoise représentent une figure formée 
de la combinaison d'un certain nombre de traits, 
ou droits ou légèrement courbés ; et comme ils 
sont pour la plupart composés de deux éléments 
qu'on distingue le plus souvent avec beaucoup de 
facilité, l'un idéographique, et l'autre phonétique, il 
n'est pas tout à fait impossible, comme on se l'est 
trop imaginé, d'exprimer par leur emploi les sons 
de la voix humaine purement et simplement arti- 
culés et vides de toute idée concomitante. Il faut 
excepter toutefois les sons et les mots des langues 
étrangères qu il est impossible aux Chinois d'arti- 
culer. Il ne peuvent surtout prononcer la lettre r, 
à laquelle ils substituent toujours la lettre /,• la ren- 
contre de deux consonnes de suite leur offre une 
autre difficulté qu'ils tranchent en interposant une 
voyelle entre elles. Ils changent encore les lettres 
b, d, x, z, qu'ils ne peuvent rendre , enp, t, s, s. 

Ainsi pour Maria, ils disent et écrivent Ma-li- 
ya ; 

Pour Crux, Cu-lu-su ; 

Pour Baptisa, Pa-pe-ti-so ; 

Pour Spiritus , Su-pi- li- tu-su ; 

Pour Adam , Va-tam; 

Pour Eva, N(je-va ; 

1 Voyez l'Empire chinois, par M. IIuc, l. I er , cli. vin, passait. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 27.", 

Pour Chris tu s, Ki-li-$n-tu-su. 

De même , Deus fera Teou-se ; </ratia, gue-la- 
tsi-ia ; et sacramentum , sa-ke-la-men-to. 

On s'accorde à distinguer dans la langue écrite 
des Chinois trois sortes de styles : le style antique 
ou sublime, le style vulgaire, et le style acadé- 
mique. Le style antique ne présente que des formes 
grammaticales très-rares, qui sont comme la mar- 
que distinctive de tous les anciens monuments de 
la littérature chinoise ; le style vulgaire se fait re- 
marquer par un grand nombre de ligatures et par 
l'emploi des mots composés pour éviter la conson- 
nance des caractères et empêcher toute ambiguïté 
dans la conversation dont il est l'instrument; on 
l'emploie aussi pour les lettres particulières, les 
proclamations destinées à être lues au peuple, et 
les productions de la littérature légère. Le style 
académique, moins concis que le style antique et 
moins prolixe que le style vulgaire, participe de 
! un et de l'autre, et ne convient, en Chine comme 
en Europe, qu'à certains sujets particuliers : on 
l'emploie généralement dans les ouvrages du genre 
historique, ou qui traitent des matières politiques 
ou scientifiques. 



>'• 18 



27V CHAPITRE VINGT ET UNIEME. 



§ II. 

Les king ou livres sacrés, et les livres classiques. — Grands king : 
ÏT-kinq, — le Chou - king , — le Che-king , — le Li-ki, — 
le Tehun-thsiou. — Les petits king : le San-dze-king , — les Sse- 
chou ou les quatre livres par excellence, — l'ouvrage de Meng-tze. 



C'est à juste titre que la Chine est considérée 
comme la terre classique des lettrés. Il n'est point, 
en effet, dans toute la vieille Asie, une autre con- 
trée où les lettres aient été cultivées avec autant 
d'amour et de constance que dans cette lointaine 
région de l'extrême Orient. Les monuments de la 
littérature chinoise sont aussi variés par le nombre 
que remarquables par leur réelle importance. Le 
seul catalogue de la bibliothèque impériale de Pé- 
king ne contient pas moins de douze mille titres 
d'ouvrages, et il est loin d'indiquer tous ceux que 
le génie chinois a produits. 

On est convenu en Chine de classer les œuvres 
de la littérature nationale en quatre grandes divi- 
sions, correspondant aux principaux genres litté- 
raires aimés des Chinois. La première comprend 
les livres sacrés et les livres classiques , la seconde 
les ouvrages historiques, la troisième les ouvrages 
spéciaux relatifs aux sciences et aux professions, et 
la quatrième les œuvres de littérature légère, telles 
que les poésies , les drames , les romans , les nou- 
velles. Nous suivrons le même ordre dans l'étude 
que nous allons faire de la littérature chinoise. 



GÉNIE PAHTICULIER DES CHINOIS. 270 

Les livres sacrés ou canoniques des Chinois sont 
connus sous le nom de king. Ces antiques monu- 
ments , dus à leurs premiers sages, sont les déposi- 
taires des principes fondamentaux des vieilles 
croyances et des usages anciens. Rien n'égale le 
respect avec lequel la Chine entière vénère ces 
livres précieux, dont l'autorité, consacrée par une 
longue série de siècles, est regardée comme irré- 
fragable. On distingue les grands king et les petits 
king, ou king du premier et du second ordre. 
Ceux du premier ordre sont au nombre de cinq, 
Y Y -king, le Chou-king, le Che-king, le Li-ki et le 
Tchun-tlisiou. 

LÎY-kiny, ou « Livre des changements », est un 
commentaire obscur sur les fameux et énigmatiques 
koua, sortes de lignes mystérieuses dont Fou-hi, 
fondateur de la civilisation chinoise, est réputé 
avoir fait la découverte. Les éléments de ces koua 
se réduisent à deux lignes horizontales, lune en- 
tière, l'autre brisée, dont il forma huit trigrammes, 
lesquels, combinés dans la suite par six au lieu de 
trois, donnèrent soixante-quatre combinaisons dif- 
férentes. On prétend que Fou-hi trouva ces signes 
mystérieux sur la carapace d'une tortue , et qu'à 
l'aide de leurs figures et de leurs combinaisons em- 
blématiques il a voulu représenter et transmettre 
la doctrine des anciens temps sur les diverses opé- 
rations de la nature et les différents états de la vie 
humaine. Confucius a fait d'inutiles efforts pour 
retrouver la clef de ces étranges caractères : les 
commentaires qu'il en donne, joints à ceux des 



îs. 



27(i CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 

penseurs qui déjà l'avaient précédé dans l'impos- 
sible explication des koua, forment le V-kintj, tel 
qu'il existe aujourd'hui l . Malgré toutes les tenta- 
tives sans cesse renouvelées par les érudits de la 
Chine pour donner le vrai sens de ce bizarre et fa- 
meux Ouvrage, il n'en est pas moins toujours reste 
le plus inintelligible de ses livres sacrés. C'est 
une sorte de sphinx littéraire, devant lequel les 
savants se taisent ou demeurent sans paroles com- 
préhensibles. 

Le Chou-king, ou « Livre de l'histoire » , a Confucius 
pour auteur. Ce célèbre philosophe, se proposant 
de rappeler à ses contemporains et de transmettre 
à la postérité les vrais principes et les idées des an- 
ciens sur la manière de gouverner les hommes el 
sur la morale considérée comme fondement néces- 
saire de toute société, réunit dans cet ouvrage les 
souvenirs historiques des premières dynasties de la 
Chine et les maximes adressées, en forme de dis- 
cours, aux grands officiers de la couronne ou à 
leurs sujets, par les monarques qui les ont illustrées. 

Les documents précieux sur les premiers âges 
de la nation chinoise contenus dans le Chou-king, 
et les enseignements de la saine morale qu'il ren- 
ferme, concourent à faire tout à la fois de cet 
ouvrage important un livre historique de premier 
ordre et le code le plus parfait peut-être de la sa- 
gesse humaine. Le style en est simple, laconique, 

1 L'illustre Ouang-ouanj;, père de Oii-ouaiif;, fondateur de la dy- 
nastie des Tcheou, mort l'an 1135 avant l'ère chrétienne, et Tcheou- 
kang, le second de ses fils, ont laissé des commentaires sur les koua. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 277 

éloquent, et souvent il atteint le sublime. Aussi re- 
grette-t-on , quand on parcourt ce monument hors 
ligne de la sagesse chinoise, de ne plus lavoir au- 
jourd'hui dans toute son intégrité. C'est principale- 
ment cet ouvrage fameux que l'empereur Tsin-ehi- 
hoang-ti, l'Omar couronne de la Chine, se propo- 
sait d'anéantir, lorsqu'il ordonna l'incendie des 
livres. Malgré le zèle et l'empressement des lettrés 
pour le conserver, ce livre canonique périt en partie, 
et de cent chapitres qu'il contenait avant la pro- 
scription, on n'a pu en rétablir que cinquante-huit, 
qui le composent aujourd'hui. De tous les anciens 
monuments écrits de la Chine, le C/tou-kimj est le 
plus précieux et le plus vénéré. 

Le Clie-kiiK), ou « Livre des vers » , est le troisième 
livre cauonique des Chinois. Ce remarquable re- 
cueil de poésies, que l'on doit encore aux soins de 
Confucius, contient en quatre parties les chants 
nationaux et officiels, depuis le dix-huitième jus- 
qu'au septième siècle avant notre ère. On y trouve 
dans la première partie, intitulée Koué-fonij , 
« mœurs des royaumes » , les chansons populaires 
qui avaient cours et que la politique des empereurs 
faisait recueillir avec un soin particulier. Ces mo- 
narques, par le ton satirique ou élogieux de ces 
poésies, par les idées qui les avaient inspirées et les 
conséquences qu'on pouvait en tirer, jugeaient de 
l'état des mœurs, du caractère et des dispositions 
plus ou moins soumises des peuples. La seconde et 
la troisième partie, intitulées Siao-ya et Ta-ya , 
« la petite et la grande excellence » , ont entre elles 



278 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 

un grand rapport de ressemblance, à cause des 
odes, des stances, des élégies, des satires, des 
épithalames, etc., qu'elles contiennent. La qua- 
trième, appelée Son, « Louanges », est un recueil 
d'hymnes et de cantiques consacrés à honorer les 
ancêtres dans les sacrifices et les cérémonies qu'on 
iaisait en leur mémoire. 

Les pièces de vers contenues dans le Che-king 
sont au nombre de trois cent onze, et la plupart, 
surtout celles qui célèbrent les grandeurs de la Divi- 
nité et les soins de sa providence, sont d'une poésie 
si belle, si riche, si harmonieuse, et tellement re- 
marquables par l'élévation des idées et la magnifi- 
cence des expressions, qu'elles peuvent soutenir le 
parallèle avec les plus beaux morceaux de Pindare 
et d'Horace. En dehors des beautés poétiques dont 
il abonde, le Che-king est encore un livre précieux 
pour la connaissance qu il peut donner des vérita- 
bles mœurs des anciens Chinois. On y trouve re- 
produites, comme dans un fidèle miroir, avec le 
ton simple et sublime de l'antiquité, les peintures 
les plus vraies et les plus naïves des coutumes et 
des croyances des temps antérieurs. 

Le Li-ki, » Mémorial des cérémonies » ou 
« Livre des Rites » , est le quatrième livre sacré des 
Chinois. Il renferme tout ce qu'on connaît de plus 
ancien en lait de rites, et présente une foule de frag- 
ments précieux sur les lois, les usages, les cérémo- 
nies, les maximes des premiers temps; on y trouve 
plusieurs sentences et réponses de Confucins avec 
quelques anecdotes de sa vie. Ce livre curieux, rédigé 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 279 

tout d'abord par les disciples du grand philosophe 
sur ce qu'ils avaient recueilli de la bouche de leur 
maître relativement aux antiques usages de la 
Chine, disparut dans l'incendie des livres sacrés. 
Dans la rédaction nouvelle qu'on en fit plus tard 
on introduisit une foule de modifications nécessitées 
par le changement des temps et des circonstances; 
l'autorité de ce livre curieux est néanmoins de- 
meurée la même, et ses prescriptions continuent de 
tenir une large part dans les coutumes de la vie 
publique et privée des Chinois. 

Le cinquième livre sacré des Chinois est le 
Tclmn-thsiou, ou « Livre du printemps et de l'au- 
tomne » , ainsi nommé à cause des deux saisons de 
l'année où il fut commencé et fini; il passe pour être 
le chef-d'œuvre de Confucius. Le style de cet ou- 
vrage est extrêmement serré, vif, énergique, pit- 
toresque et mordant; tous les historiens chinois 
s'efforcent de l'imiter. Le Tchun-thsiou contient 
une partie des annales du royaume de Lou , patrie 
de Confucius et État tributaire de l'empire à titre 
de fief ' . Le but que se propose l'auteur est de rap- 
peler les princes de son temps au respect des an- 
ciens usages par la démonstration historique qu'il 
établit des inévitables malheurs causés par leur 
abandon. Sous le rapport scientifique, cet ouvrage 
offre en outre un véritable intérêt : on y trouve 
mentionnées toutes les éclipses de soleil arrivées et 



1 L'ancien royaume de Lou forme aujourd'hui la province de 

Chan-toiig. 



280 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 

observées dans le royaume de Lou pendant une 
période de deux cent quarante-deux ans; la plu- 
part de ces faits astronomiques ont subi l'épreuve 
du calcul de plusieurs savants européens et ont été 
reconnus pour avoir été indiqués avec la plus 
parfaite précision. 

Les petits king, ou « livres canoniques de se- 
cond ordre », ne sont, pour la plupart, que des 
abrégés où se trouve exposée avec plus d'ordre et 
de clarté, et réduite à des principes plus simples, la 
doctrine des grands king. Ce sont les livres classi- 
ques proprement dits en usage dans les écoles chi- 
noises. Nous parlerons sommairement des plus 
importants. 

Le premier est le San-dze-kin<), ou « Livre sacré 
trimétrique » , ainsi nommé parce qu'il est divisé en 
petits distiques, dont chaque vers est composé de 
trois caractères seulement. On y trouve, à l'usage 
des enfants, un tableau admirablement bien fait de 
toutes les connaissances qui constituent le fonds de 
la science chinoise. L'auteur, disciple de Confu- 
cius, débute par ce premier distique : Jen-dze- 
tsoit, sin-pen-chan , « L'homme, à son origine, 
était d une nature radicalement sainte » , paroles 
dont le sens profond et traditionnel doit être re- 
marqué comme un témoignage de pins à ajouter à 
ceux déjà si nombreux qui attestent les vraies 
croyances primitives du genre humain sur l'état 
originel de l'homme. Ce principe posé et la nature 
actuelle de l'homme clairement définie, l'auteur 
traite ensuite des divers modes d'éducation et de 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 281 

l'importance des devoirs sociaux, puis des nom- 
bres et de leur génération , des trois grands pou- 
voirs, des quatre saisons, des cinq points cardi- 
naux, des cinq éléments, des cinq vertus constantes, 
des six espèces de céréales, des six classes d'ani- 
maux domestiques, des sept passions dominantes, 
des huit notes de musique, des neuf degrés de pa- 
renté, des dix devoirs relatifs, des études et des 
compositions académiques, de l'histoire générale 
et de la succession des dynasties. Des réflexions et 
des exemples sur la nécessité et l'importance de 
l'étude terminent cette sorte d'encyclopédie, où se 
trouvent, dans un résumé clair et concis, tous les 
éléments des connaissances les plus propres à dé- 
velopper l'intelligence des enfants chinois et à leur 
inspirer le goût naturel pour les choses positives et 
sérieuses ! . 

Après le San-dze-king , viennent les Sse-chou ou 
les « Quatre livres par excellence » . Ces livres 
sont le Ta-hio, ou « la Grande science », traité de 
politique et de morale composé d'un texte fort 
court de Confucius, et d'un développement fait par 
un de ses disciples; le Tchouang-young, ou » Inva- 
riable milieu » , traité de la conduite du sage dans 
la vie, composé, dit-on, par deux petits-fils de 
Confucius sur les enseignements recueillis de la 
bouche de leur aïeul' 2 ; le Lun-yu, ou « Livre des 
sentences » , volumineuse compilation des maximes 

1 Voyez r Empire chinois, t. I er , |>. 125. 

2 Le svstème de morale contenu dans cet ouvrage est basé sur 
l'adage liien connu : In tnedio consislit viitus. 



282 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 

de Confucius, mais dont plusieurs s'écartent de la 
doctrine et des principes de ce philosophe; enfin 
l'ouvrage du philosophe Meng-tze, que les Euro- 
péens connaissent sous le nom de Mencius et que 
les Chinois décorent du titre de « second sage » . 
Cet ouvrage traite des vertus de la vie individuelle 
et sociale, et fait connaître les règles d'un sage 



gouvernement. 



Ces livres classiques et quelques autres de 
moindre importance, joints aux cinq livres sacrés, 
sont la base de la science des Chinois. On regrette 
d'y trouver, avec l'absence trop réelle de notions 
scientifiques, des erreurs grossières et des fables 
ridicules ; mais en revanche ils contiennent des 
vérités du premier ordre en politique et en mo- 
rale, dont l'étude ininterrompue a merveilleuse- 
ment servi à maintenir en Chine l'amour constant 
des usages anciens et le respect le plus profond 
pour l'autorité : double base sur laquelle repose la 
société chinoise, et cause, efficace entre toutes, 
de sa durée tant de fois séculaire. 



§ III. 

Livres historiques. — Principaux historiens chinois. — Ouvrages 

remarquables; — le Ché-ki, etc. — Style historique des Chinois. 
— Traités scientifiques. 



Nous avons dit ailleurs l'importance et la faveur 
dont l'histoire a été, dans tous les temps, en Chine 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 283 

l'objet particulier '. Si maintenant nous examinons 
le nombre prodigieux d'historiens que la nation 
chinoise a produits et les écrits considérables dont 
ils ont enrichi la postérité, il nous paraîtra démon- 
tré que les Chinois doivent tenir, entre tous les 
peuples qui ont pris souci de leurs annales, un rang 
vraiment exceptionnel. 

C'est par centaines que l'on compte en Chine 
les auteurs qui ont écrit , les uns des chroniques et 
des mémoires, les autres l'histoire générale de la 
nation. Le plus renommé entre tous est le célèbre 
Sse-ma-tsien , historien impérial du premier siècle 
avant notre ère. Chargé, après l'incendie des livres, 
de la restauration des annales, on lui doit le Ché- 
ki , vaste et remarquable collection d'anciens mo- 
numents historiques sur la Chine et les pays voi- 
sins; elle comprend tous les temps écoulés depuis 
le règne de Hoang-ti jusqu'au commencement de 
la dynastie des Han, environ deux siècles avant 
Jésus-Christ. 

Tous les lettrés de la Chine proclament Sse-ma- 
tsien comme le père de l'histoire, et n'ont qu'une 
voix pour dire que le Clié-ki est un ouvrage de 
génie. Le plan suivi par Sse-ma-tsien a servi de 
modèle à tous les écrivains qui lui ont succédé ; on 
distingue parmi ceux-ci Sse-ma-kouang, historien 
du onzième siècle, qui a rédigé les Annales com- 
plètes depuis le cinquième siècle avant Jésus- 
Christ jusqu'à l'an 960, et Ma-touan-lin , qui écri- 

1 Tome I er , ch. xn, |). V04. 



284 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 

vait vers la fin du treizième siècle. Son ouvrage, 
intitulé : Recherches approfondies sur les documents 
anciens de toute nature, « est, dit M. Hue, la mine 
la plus riche qu'on puisse consulter pour tout ce 
qui se rapporte à 1 administration, à 1 économie po- 
litique, au commerce, à l'agriculture, à l'histoire 
scientifique, à la géographie et à l'ethnographie ' » . 
Obligé de nous restreindre, nous omettrons de citer 
une foule d'autres écrivains célèbres qui ont con- 
couru, par de remarquables travaux, à la rédaction 
de l'histoire générale de la Chine. Tant d œuvres 
réunies, embrassant un espace de quatre mille ans, 
forment une collection immense, capable d'enrayer 
les plus intrépides lecteurs : on se contente pour 
l'ordinaire de la consulter, et l'on a recours le plus 
souvent aux abrégés. La Chine en possède plu- 
sieurs, qui sont laits avec soin et avec goût. 

La manière dont les Chinois écrivent l'histoire 
est ordinairement simple, noble, et très-laconique. 
Ils ne connaissent point, comme les historiens de 
la Grèce et de Rome, l'art d'orner leur narration 
de descriptions brillantes, de rapprochements in- 
génieux, d'épisodes attachants; mais ils prennent 
un soin particulier de marquer les temps avec exac- 
titude, et racontent miment les faits, se contentant 
de les accompagner de quelques maximes inorales, 
lorsque le sujet les fait naître; jamais ils n'affir- 
ment ce qu'ils regardent comme douteux; ils pré- 
fèrent même, quand les autorités leur manquent, 

1 Voyez l'Emp ire chinois, t. I er , p. o47. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 285 

laisser subsister des vides et des lacunes dans leurs 
récits plutôt que de les remplir par des conjec- 
tures frivoles ou des faits équivoques. L'amour de 
la vérité apparaît chez eux en première ligne, et 
le désir d'instruire l'emporte toujours sur celui de 
plaire : de là vient que leurs annales, ainsi dépouil- 
lées des ornements tant coûtés des lecteurs euro- 
péens, paraissent nécessairement sèches et arides; 
mais en l'absence des agréments qu'on regrette, on 
est charmé de trouver dans ces récits tous les 
caractères les plus manifestes d'une incontestable 
véracité. 

Après les livres d'histoire, l'esprit positif et uti- 
litaire des Chinois donne le premier rang aux ou- 
vrages spéciaux, relatifs aux sciences et aux pro- 
fessions. Le nombre en est considérable : nous y 
vovons : 

1° Les traités moraux, les entretiens familiers de 
Confucius , les leçons élémentaires et les conversa- 
tions du célèbre Tchu-hi, les traités sur les passions et 
sur l'éducation tant des hommes que des femmes; 

2° Les ouvrages sur l'art militaire; 

3° Les traités spéciaux sur les lois pénales ; 

•4° Les traités sur l'agriculture et sur les vers à 
soie; 

5° Les traités de médecine et d'histoire natu- 
relle, qui comprennent la description des espèces 
animales, végétales et minérales ; 

6° Les traités pratiques d'astronomie et de mathé- 
matiques; 

7° Les traités de la science divinatoire; 



286 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 

8° Les traités des arts libéraux, comprenant la 
peinture, l'écriture, la musique et l'art de tirer de 
.l'arc; 

9° Des mémoires sur la fabrication de la mon- 
naie, de l'encre, du tbé, etc. ; 

10° Les ouvrages descriptifs et illustrés des peu- 
ples anciens et modernes; 

11° Les traités de la religion bouddhique; 

12° Les nombreux traités de la secte des tao-sse; 

13° Les ouvrages mythologiques. 

Une telle nomenclature ne peut être qu'aride, 
nous avons cru devoir néanmoins l'établir ici, afin 
de mieux faire connaître les sujets nombreux et 
variés dont s'est occupé l'esprit chinois. 



.§ IV. 

Poésie des Chinois. — Ses divers genres. — Apogée et décadence. 
— Règles de la versification chinoise. — Images et figures. — La 
poétique chinoise. — Le « Livre des vers » . — Touchante élégie. 



La poésie, ce divin langage, est de tous les temps 
et de tous les lieux. Nous la trouvons dès la plus 
haute antiquité florissante en Chine, comme chez 
tous les peuples jeunes encore : un de leurs pre- 
miers besoins n'est-il pas, à l'aurore de leurs desti- 
nées ainsi que chez l'homme à son printemps, de 
chanter et de dire dans un langage plein de charmes 
tous les sentiments de vie généreuse dont ils sont 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 287 

si riches alors? xYussi, quand plus tard leur lyre 
devient muette et que se taisent leurs poétiques 
accents, n'est-ce pas un signe que les temps sont 
venus où les âmes et les cœurs ont vieilli, et que 
les aspirations qui les élevaient sont à leur déclin? 
La Chine a connu cette décadence, et il y a long- 
temps déjà que son génie poétique a pâli devant 
l'esprit de lucre et le grossier positivisme dont les 
peuples sont malades, paraît-il, en Asie comme en 
Europe. C'est donc le passé qu'il nous faudra inter- 
roger encore si nous voulons connaître les richesses 
poétiques de la littérature chinoise. 

Les Chinois ont cultivé presque tous les genres 
de poésie counus dans la littérature de l'Europe : 
ils ont les stances, l'ode, l'idylle, l'églogue, l'épi— 
gramme , les pièces satiriques , et même les bouts- 
rimés. Le peuple a ses vaudevilles et ses chansons 
particulières, et, chose digne de remarque, l'obscé- 
nité souille rarement ces poésies : elle est, au moins, 
obligée de s'envelopper de voiles pour ne se pro- 
duire qu'à l'aide d'allégories ou de subtilités gram- 
maticales particulières à la langue chinoise l . Il est 
vrai qu'il en coûte toujours cher aux Pétrones chi- 
nois, lorsque leurs écrits licencieux sont dénoncés 
au gouvernement. Des lettrés célèbres n'ont pas 
dédaigné de mettre encore sous la forme de chants 
populaires les plus belles maximes de la morale, les 

1 II y a, par exemple, certaines pièces où les caractères présentent 
un sens, et le son isolé un autre; dans quelques-unes il faut retran- 
cher plusieurs traits des caractères pour saisir la pensée de l'auteur, 
dans d'autres il faut les lire à rebours. 



28 i CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 

préceptes des devoirs relatifs aux diverses classes de 
la société, et jusqu'aux simplesformulesde la civilité. 

La versification chinoise a des règles infiniment 
plus sévères et plus compliquées que la versifica- 
tion française. Si chez nous, dans l'ode par exemple, 
on ne doit jamais enjamber d'une strophe à l'autre, 
comme le font les Grecs et les Latins; en Chine 
il n'est pas mémo loisible d'enjamber d'un vers sur 
l'autre : le vers chinois, formé d'un nombre arrêté 
de cinq ou sept mots monosyllabiques, doit tou- 
jours renfermer un sens complet. A cette difficulté, 
grande déjà, vient s'ajouter celle du système pério- 
dique ou retour de certains sons, primitivement 
limité aux finales, introduit ensuite parles poètes 
dans l'intérieur même du vers. Le choix des mots 
poétiques offre de son côté un autre et sérieux em- 
barras. La poésie chinoise n'admet que les expres- 
sions les plus énergiques, les plus pittoresques, les 
plus harmonieuses, et il faut toujours les employer 
dans le sens que les anciens leur ont donné. C'est 
là assurément chez un peuple un signe incontes- 
table d'un goût littéraire sévère et délicat, mais on 
conçoit aussi combien une telle exigence apporte 
d'entraves au libre essor des poètes et doit nuire 
aux heureuses inspirations d'un talent original. 

Les ressources des fictions mythologiques, dont 
la poésie européenne a tant et trop abusé, man- 
quent aux poètes chinois; ils y suppléent par 
des métaphores hardies et ingénieuses, par les 
noms de plusieurs animaux pris dans un sens allé- 
gorique, et par les plus belles expressions de leurs 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 289 

king qu ils savent placer à propos. L'aigle, par 
exemple, se nomme dans leurs vers Y hôte des nues ; 
le geai, X oiseau de la parole; une natte sur laquelle 
on se couche, le royaume du sommeil; la tête, le 
sanctuaire de la raison; l'estomac, le laboratoire 
des aliments; les yeux, les étoiles du front; les 
oreilles, les princes de l'ouïe; le nez, la montagne 
des sources, etc. Le dragon, le tigre, l'épervier, 
l'hirondelle, leur tiennent lieu de Jupiter, de Mars, 
de Mercure, de Flore. Puis, pour parler d'un 
époux et d'une épouse, ils diront avec le Chou-kinq : 
ceux qui n'ont qu'un cœur, et ils appelleront les 
veuves et les orphelins : les pauvres du ciel, etc. 

Mais le génie, l'imagination, l'enthousiasme, ne 
suffisent pas pour faire un vrai poète chinois ; il 
faut qu'à ces dons naturels il joigne encore les ri- 
chesses de l'érudition, qu'on acquiert par l'étude et 
le travail. L'histoire, les actions et les paroles mé- 
morables des empereurs, les maximes des sages, 
tout est mis à contribution pour lui fournir des allu- 
sions fines, agréables et souvent pleines de force; 
il sait avec un égal avantage tirer parti des mœurs 
et des usages de la haute antiquité , dont les 
œuvres poétiques de la Chine conservent les sen- 
tences et reproduisent quelquefois même jusqu'aux 
manières de parler. 

La poétique chinoise, comparée à celles d'Horace 

et de Boileau, ne paraît pas inférieure à ces œuvres 

si justement vantées; on peut juger de l'excellence 

des règles quelle indique par ce fragment d'un 

livre chinois où l'auteur traite de l'art poétique : 
il. 19 



200 CHAPITRE VI^GT ET UNIEME. 

« Pour qu'un poëme soit bon, il faut que le sujet 
» soit intéressant et traité d'une manière attachante ; 
« le génie doit y dominer et se soutenir par les 
« grâces, le brillant et le sublime de la diction. Le 
« poète peut parcourir d'un vol rapide la plus haute 
« sphère de la philosophie, mais sans s'écarter ja- 
« mais des sentiers étroits de la vérité, ni s'y arrê- 
« ter pesamment. Le bon goût ne lui pardonne que 
« les écarts qui l'approchent de son but et le lui 
« font voir sous un point de vue plus piquant. 
« Malheur à lui s'il parle sans dire des choses, ou 
« sans les dire avec cette force, ce feu et cette 
« énergie qui les montrent à l'esprit comme les 
« couleurs aux yeux! L'élévation des pensées, la 
« continuité des images, la douceur et l'harmonie, 
« font la vraie poésie. Il faut débuter avec noblesse, 
u peindre tout ce qu'on dit, laisser entrevoir ce 
« qu'on néglige, ramener tout au but et y arriver 
« en volant. La poésie parle le langage des pas- 
« sions, du sentiment, de la raison; mais en prê- 
te tant sa voix aux hommes, elle doit prendre le ton 
« de l'âge, du rang, du sexe et des préjugés de 
« chacun.... » Ces préceptes, en vérité, n'ont-ils 
pas avec ceux formulés par les deux maîtres latin 
et français de l'art poétique la plus frappante simi- 
litude? Quand les règles sont puisées dans la nature, 
ne sont-elles pas, du reste, partout les mêmes? 

Le Che-frihg, dont nous avons déjà parlé à l'ar- 
ticle des livres canoniques, est le plus précieux re- 
cueil des anciennes poésies chinoises. Les lettrés 
du Céleste Empire font leurs délices de la lecture 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 2!)1 

de ce Livre des vers, et ne tarissenl pas dléloees 
lorsqu'ils parleur de la sublimité, de la douceur, 
du naturel et du goût antique de ces poésies; 
d'après eux, les âges suivants n'ont rien produit qui 
puisse leur être comparé : Les six vertus, disent-ils, 
50/// l'âme du Che-king; aucun siècle n'a flétri les 
jleurs brillantes dont elles y sont couronnées, cl 
aucun siècle n'en fera éclore d'aussi belles. 

Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en 
citant ici la pièce suivante, empruntée au Çhe-king ; 
la douce et touchante sensibilité qui y règne leur 
fera aisément reconnaître le caractère de la plain- 
tive élégie. 

Plaintes d'une épouse légitime répudiée. 

u Semblables à deux nuages qui se sont unis au 
haut des airs, et que les plus violents orages ne 
sauraient séparer, nous étions liés l'un à l'autre par 
un éternel hymen ; nous ne devions plus faire qu'un 
cœur. La moindre division, causée par la colère 
ou le dégoût, eût été un crime ; et toi, tel que celui 
qui arrache les herbes et laisse la racine , tu me 
bannis de ta maison, comme si, infidèle à ma gloire 
et à ma vertu, je n'étais plus digne d'être ton 
épouse et pouvais cesser de l'être ! Regarde le ciel, 
et juge-toi. Hélas ! que je m'éloigne avec peine ! 
Mon cœur m'entraîne vers la maison que j'ai quit- 
tée. L'ingrat ! il ne m'a accompagnée que quelques 
pas; il m'a laissée à sa porte; il trouvait doux de 
me quitter. Tu adores donc le nouvel objet de tes 



292 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 

feux adultères , et vous êtes déjà comme un frère 
et une sœur qui se sont vus dès leur enfance ! Va, 
ton infidélité souillera ton nouvel hymen et en em- 
poisonnera les douceurs. ciel! cet hymen, tu le 
célèbres avec joie. Je suis devenue vile à tes yeux , 
tu ne veux plus de moi; et moi, je ne voudrai plus 
de tes repentirs. Quelles ne furent pas mes peines 
sur le fleuve rapide où je voguais avec toi ! A quels 
travaux ne me suis-je pas dévouée pour les intérêts 
de ta maison? Je me sacrifiais pour te rendre heu- 
reux. Tous les cœurs qui sont venus vers toi, c'est 
moi qui les ai attirés ; et tu me méprises et m'ou- 
blies. Ainsi donc c'est la fortune que tu aimais dans 
ton épouse , et j'ai perdu tous mes charmes dès que 
je t'ai rendu heureux ! Que de douceurs et de féli- 
cité je préparais à notre vieillesse! Une autre t'en 
dédommagera ; et je languirai dans l'opprobre et la 
douleur. Hélas ! que tes derniers regards étaient 
terribles! ils ne respiraient que la haine et la fureur. 
Mes maux sont sans remède. II s'offense de ma 
tendresse et rougit de mes bienfaits. » 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 293 



§ V - 



I 

jnsacrées 



•ièces dramatiques. — Historique de Fart Jy „;«**> Chine. — 

La comédie et la tragédie. — Règles drai ' 1^. — L'introduc- 

tion et les scènes. — Absence des trois unités. — Emploi du 
chant. — Les trois styles. — Rôles et personnages. — Les comé- 
diens chinois. — Goût passionné des Chinois pour les représenta- 
tions dramatiques. — Abondance des compositions de ce genre. — 
Qualités et défauts. 



L'art théâtral et la poésie dramatique vraiment 
digne de ce nom paraissent avoir pris naissance en 
Chine sous la dynastie des Thang, vers l'an 720 de 
notre ère. Jusque-là les anciens spectacles des Ghi- 
noisne consistaient guère qu'en ballets pantomimes, 
bien différents des pièces régulières dont la scène 
chinoise a fini par s'enrichir. La littérature drama- 
tique ne suivit pas en Chine la marche quelle eut 
ailleurs. Au lieu d'un progrès continuant un autre 
progrès , nous y voyons plutôt , sous chaque dynas- 
tie, un genre nouveau succédant presque brusque- 
ment au genre précédemment adopté : de là le peu 
de similitude et le manque de filiation qu'on observe 
entre les œuvres dramatiques chinoises d'époques 
différentes dès qu'on essaye de les comparer les unes 
aux autres. On s'accorde néanmoins à considérer 
les temps des Km et des Youen, qui courent du 
douzième au quatorzième siècle de 1ère chrétienne, 
comme étant l'époque où l'art et la poésie drama- 
tiques atteignirent leur apogée. Dans les siècles qui 



294 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 

suivirent, les écrivains ne firent guère autre chose 
qu'imiter, chacun selon son goût , les œuvres de 
leurs devanciers. 

Les Ghir . ^ font aucune distinction de la tra- 

rrAA-s, •> avec 101 , J. ., , 

gedie e. J unedie ; ils n ont consequemment 

„ • . i ' x plus dt . ,., 
point de régi liculieres appropriées a ces gen- 

res si différents. Toute pièce dramatique débute 
ordinairement par une sorte de prologue ou d'in- 
troduction qu'on nomme sié-tseu, et se divise en 
plusieurs parties appelées tché, qui correspondent 
tout à lait aux actes de nos pièces de théâtre , avec 
cette différence que les scènes n'y sont point dis- 
tinguées les unes des autres ; on y indique néan- 
moins l'entrée et la sortie de chaque personnage 
par ces mots : clianij. « il monte » , et hia, « il des- 
cend » . Les apartés sont désignés par l'expression 
péi-yun, qui signifie littéralement « parler en tour- 
nant le dos » . 

L'introduction sert à exposer l'argument de la 
pièce, afin de donner à l'auditoire une connaissance 
anticipée du drame ; quelquefois on y fait , dans le 
même but, le récit d'événements antérieurs à ceux 
qui vont être spécialement représentés. Le mode 
de ces sortes d'ouvertures a varié avec les temps : 
sous la dynastie des Tang on leur trouve la plus 
grande analogie avec les prologues de Plante; dans 
les pièces de la dynastie des Youen, le sié-tseu est 
sous forme de dialogue , et, souvent, entremêlé de 
vers. Tous les personnages qui y figurent commen- 
cent tout d'abord par décliner leurs noms et indi- 
quer le rôle qu'ils vont jouer; cette singulière pra- 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 295 

tique se continue, d'ailleurs, dans tout le cours de 
la pièce de la part de chaque personnage nouveau 
qui paraît sur la scène. 

Les règles dramatiques admises en Chine sont 
loin d'être les mêmes que celles consacrées en Eu- 
rope. Dans toute pièce régulière l'exposition, l'in- 
trigue et la péripétie sont généralement assez hien 
établies par les auteurs chinois ; mais vainement on 
chercherait dans leur œuvre l'observation de nos 
trois unités, ui rien de tout ce que nos autres règles 
exigent pour donner de la régularité et de la vrai- 
semblance à l'action théâtrale. Ce n'est point une 
action unique qu'on représente dans ces drames , 
c'est la vie entière d'un héros avec tout un ensem- 
ble d'événements dont la durée comprend souvent 
une longue période historique. L'unité du lieu de 
la scène n'est pas mieux observée : le spectateur 
qui est en Chine au premier acte se trouve dans le 
suivant transporté daus la Tartarie. L'auteur chi- 
nois ne tient compte ni des temps ni des lieux , et 
de toutes les règles qui nous sont connues il ne 
s'applique qu'à garder la principale, celle de plaire, 
de toucher, d'exciter à la vertu et de rendre le vice 
odieux par le spectacle des nobles enseignements 
de l'histoire ou par des peintures supposées, mais 
capables de porter les spectateurs à la pratique de 
la vertu. Aux yeux des rhéteurs chinois l'utilité mo- 
rale est en principe la première des règles pour 
toute représentation dramatique , règle par excel- 
lence, que le code pénal, en cas d'oubli, se charge 
parfois de confirmer. 



296 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 

Les tragédies chi noises n'ont pas de chœurs pro- 
prement dits, mais on y trouve dans le rôle du 
« personnage qui chante » une particularité qui 
distingue le théâtre chinois de tous les théâtres con- 
nus. Dans le but de mieux accentuer le sens moral 
de la pièce et d'en graver plus fortement les ensei- 
gnements dans l'esprit des auditeurs, on a imaginé 
ce rôle, qui donne au drame chinois une physiono- 
mie tout originale , et est en même temps une ad- 
mirable conception de l'esprit. Le personnage qui 
chante est toujours le héros de la pièce, qui devient 
ainsi entre le poète et l'auditoire l'intermédiaire 
principal. C'est lui qui, dans un langage lyrique 
figuré, pompeux, invoque la majesté des souve- 
nirs, cite les maximes des sages, les préceptes des 
philosophes, ou rapporte les exemples fameux de 
l'histoire et de la mythologie. Pendant qu'il chante, 
une symphonie musicale soutient sa voix pour 
mieux l'aider à émouvoir les spectateurs et leur 
arracher des larmes ' . 

Cette création , particulière au théâtre chinois , 
rappelle le chœur du théâtre grec, avec cette dif- 
férence que le personnage qui chante ne demeure 
pas étranger à l'action. Tous les drames composés 
sous la dynastie des Youen sont généralement con- 
çus d'après ce type; mais il en est d'autres où l'em- 
ploi du chant n'est pas ainsi réservé au principal 
personnage de la pièce, à l'exclusion des autres. 



i Voir la Chine moderne, 2 e partie, par M. Bazin. Passim, p. 391 

et suivantes. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. S97 

Dans plusieurs tragédies, en effet, dès qu'un des 
personnages est censé devoir être sous l'empire de 
quelques grands mouvements de l'âme , comme 
ceux qu'inspirent la colère, la joie, l'amour, la 
douleur, il suspend aussitôt sa déclamation, et se 
met à chanter, afin de mieux exprimer la vive pas- 
sion qui l'agite. 

La poétique chinoise admet pour les œuvres du 
théâtre trois genres particuliers de style , savoir : 
la langue des king et des historiens , la langue 
poétique ou lyrique et la langue commune. Dans 
les passages du drame â situation ordinaire il est 
d usage que tous les personnages, principaux et 
inférieurs , hommes et femmes , parlent la langue 
commune , mais avec la variété de ton qui convient 
à l'âge et à la condition de chacun ; dans ceux , au 
contraire, où se déroulent les grands événements 
et se manifestent les grandes passions de l'âme , le 
langage s'élève, prend les formes graves et majes- 
tueuses du style historique ou se colore des images 
tour à tour vives et gracieuses du style poétique. ïl 
n'est assurément rien de plus conforme tout â la 
fois aux règles de l'art et de la nature ; c'est pour 
l'écrivain dramatique affaire de goût et de discer- 
nement de savoir approprier ainsi avec justesse à 
chaque partie de son oeuvre le genre de style qui 
convient. 

Le drame chinois n'est pas toujours représenté 
par un nombre d'acteurs égal à celui de ses person- 
nages. Le cumul des rôles est fréquent dans la 
même pièce. Cette pratique diffère tout â fait de la 



298 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 

nôtre; mais, en revanche, s'agit-il des dénominations 
indiquant les rôles, on trouve chez les Chinois , 
ainsi que chez nous, quelque chose comme les 
jeunes premiers , les pères nobles, les premiers co- 
miques, les seconds comiques, etc.; s'agit-il au 
contraire tout simplement des noms des personna- 
ges mêmes , ils sont encore , à la manioc de nos 
vieux comiques, appropriés a l'état ou bien au ca- 
ractère de chacun, et avec une telle analogie que 
M. Bonneloi, notaire, M. Loyal, huissier, M. Ra- 
fle, agent de change, M. Purgon, M. Fleurant, 
et tant d'autres, pourraient trouver sur la scène 
chinoise des collègues ou des rivaux! 11 n'y a, 
véritablement, rien de bien nouveau sous notre 
soleil ! 

Les personnages du drame chinois représentent 
sur la scène toutes les classes de la société. On y 
voit figurer les mandarins a côté des laboureurs, 



>i 



les lettrés avec les artisans, la grande dame et la 
courtisane, et, quand dans une pièce le merveilleux 
se mêle au naturel, il n'est pas rare de voir appa- 
raître quelque divinité, dieu ou déesse. Il y eut des 
temps où la loi défendait « à tous les musiciens et 
acteurs de représenter dans leurs pièces les em- 
pereurs, les impératrices et les princes, les ministres 
et les généraux fameux des premiers âges ' » . Cette 
loi prohibitive, rendant impossible la représenta- 
tion des scènes théâtrales les plus ordinaires el les 
plus favorites, est tout à fait tombée en désuétude. 

1 Codé pénal chinois. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 299 

Mais la défense qui interdit aux femmes de paraître 
sur les théâtres est toujours en vigueur; leurs rôles 
y sont remplis par de jeunes garçons qui, à l'aide 
du travestissement, et grâce à leur voix juvénile, 
réussissent à produire la plus complète illusion. 

Les artistes dramatiques chinois savent ordinai- 
rement approprier à merveille les costumes à leurs 
rôles et éviter en ce point des anachronismes dont 
souvent on ne se fait pas faute ailleurs. Comme la 
plupart des pièces chinoises, dit M. Davis, ont une 
couleur historique, et, pour de bonnes raisons, ne 
se rapportent pas aux événements qui se sont suc- 
cédé depuis la conquête tartare, les costumes des 
Chinois sont ceux qu'ils portaient antérieurement 
à la dynastie des Thsing. Ces costumes de théâtre 
sont quelquefois d'une rare magnificence. 

Les comédiens ne jouissent en Chine d'aucune 
sorte de considération et ne prennent rang dans 
aucune classe de citoyens. Le mépris général dont 
ils sont l'objet vient plutôt du vice de leur nais- 
sance et de l'abjection de leur condition person- 
nelle que de leur profession même. Ce sont, pour 
l'ordinaire, des enfants d'esclaves qu'un entrepre- 
neur achète pour en faire des acteurs, et qui, s'ils 
ne continuent eux-mêmes d'être esclaves, ne sont 
jamais autre chose que de simples valets à gages. 
On conçoit que, dans de pareilles conditions, 
la profession de l'acteur chinois, loin de pouvoir 
s'élever à la dignité d'un art estimable, ne demeure 
jamais qu'un vil métier. En Chine, les feuilles pu- 
bliques s'empressent de faire connaître à tout l'em- 



300 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 

pire le nom du plus obscur légionnaire qui s'est mon- 
tré avec courage dans un combat; elles annonceront 
avec éclat l'acte de piété filiale, le trait de modestie 
et de pudeur dune simple fille des champs ; mais un 
écrivain serait puni s'il osait insulter à la nation 
jusqu'à l'entretenir, dans les gazettes, du jeu, de la 
figure et des succès d'un histrion. Une teîie sévé- 
rité peut sembler énorme à des lecteurs européens, 
mais n'est-il pas vrai que trop souvent chez nous 
on pèche par l'excès contraire? 

Quoiqu'il y ait en Chine un très-grand nombre 
d'édifices publies affectés d'une manière perma- 
nente aux représentations dramatiques, et qu'au 
besoin les Chinois soient habiles à improviser au 
plus vite un théâtre quelconque dans n'importe 
quel lieu, les comédiens y sont à l'état de troupes 
ambulantes; ils courent les provinces et les villes à 
la manière des bandes de bohémiens en Europe, et 
vont jouer partout où on les appelle. La passion 
de tous les Chinois sans exception , riches et pau- 
vres, mandarins et peuple, pour les représentations 
théâtrales ne leur permet guère le chômage. Tout 
devient prétexte pour faire jouer la comédie : la 
promotion d'un mandarin, une bonne récolte, un 
commerce lucratif, un danger à conjurer, la cessa- 
tion de la pluie ou de la sécheresse, enfin un événe- 
ment quelconque, heureux ou malheureux, public 
ou privé, c'en est assez, et au delà, pour donner 
lieu, dans les villes ou les villages, à des représen- 
tations dramatiques. Les chefs de district se ras- 
semblent, décrètent tant de jours de comédie, et 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 301 

chacun est tenu de contribuer aux frais en propor- 
tion de sa fortune. Le goût des Chinois pour ce 
genre de divertissements est tel qu'on les voit sou- 
vent, dans les transactions commerciales de grande 
importance, stipuler, par-dessus le marche, un cer- 
tain nombre de comédies. Il n'est pas même jus- 
qu'aux disputes et aux contestations qui ne de- 
viennent parfois l'occasion de courir au théâtre. 
Celui qui est convaincu d'avoir tort est condamné 
par les arbitres à payer une ou deux représenta- 
tions. On chercherait vainement ailleurs , n'est-il 
pas vrai, une plus agréable façon d'arranger les dif- 
férends. Souvent encore, quelque riche opulent, 
désireux d'acquérir un renom de générosité, orga- 
nise un théâtre à ses frais pour l'amusement de ses 
concitoyens. De son côté, tout amphitryon qui 
veut bien faire les choses ne doit pas omettre de 
régaler ses convives du plaisir de la comédie. Autre- 
ment, il manquerait quelque agrément aux délices 
du festin. Les convives ne sont pas seuls à jouir du 
divertissement qui leur est ainsi offert ; l'usage est 
de laisser entrer un certain nombre de spectateurs 
qui, placés dans la cour de la maison, profitent 
également du spectacle qu'on n'a point préparé 
pour eux. Quant aux représentations publiques, le 
peuple est toujours admis à les voir à son gré, sans 
jamais bourse délier; c'est un privilège dont il use 
toujours avec un avide empressement '. 

La littérature chinoise est plus riche en œuvres 

1 Voir l'Empire chinois, t. I er , p. 284 et suivantes. 



:; 2 Cli VPITRE VINGT ET UNIEME. 

dramatiques qu'on ne se le figure généralement en 
Europe. Parmi les collections théâtrales que la 
Chine possède en grand nombre, nous citerons 
celle de la dynastie mongole dite des Yuen, recueil 
le plus estimé entre tous pour la perfection des 
pièces qu'il renferme et la variété de leurs genres. 
On y trouve, avec des drames historiques et des 
drames tan-sse, des comédies de caractère et des 
comédies d'intrigue, puis des drames domestiques, 
des drames mythologiques et des drames judiciaires 
ou basés sur des causes célèbres. 

Toutes ces pièces sont, assurément, loin d'être 
des chefs-d'œuvre, mais la plupart néanmoins ne 
laissent pas d'être vraiment remarquables et de 
beaucoup supérieures à nos compositions drama- 
tiques de même époque. La comparaison qu'on 
pourrait également en faire avec les tragédies an- 
glaises et espagnoles, même du dix-septième siècle, 
qui continuent de plaire encore de l'autre côté de 
la Manche et des Pyrénées, sérail sans conteste 
tout à leur avantage. 

Un des plus grands mérites des drames chinois 
est de renfermer les peintures les plus complètes 
des mœurs nationales ou privées. On connaît toute 
l'exactitude savante et régulière avec laquelle l'his- 
toire chinoise est écrite; mais cette qualité même de 
sobriété, trop grande peut-être, qui la distingue, a 
l'inconvénient de laisser trop peu voir une foule de 
choses qu'on désirerait souvent mieux connaître. 
Les drames, ceux du genre historique surtout, sup- 
pléent merveilleusement au laconisme parfois dé- 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 303 

sespérant des historiographes et des annalistes. 
Les peintures des moeurs privées abondent égale- 
ment dans les drames d'un genre différent et dans 
les comédies de caractère ou d'intrigue. Malgré 
tous les défauts qui peuvent déparer ces oeuvres 
considérées au point de vue de l'art proprement 
dit, un tel avantage fera toujours de leur lecture 
une très-curieuse étude des moeurs chinoises. 



VI. 



Romans chinois. — Romans historiques, — mythologiques, — et <k 
mœurs. — Littérature légère : — les .petits romans; — poésies 
fugitives; — contes; — nouvelles, etc. 



Il n'y a peut-être pas de nation dans le monde 
chez laquelle on trouve autant de romans qu'en 
Chine, et de pays où cependant ce genre de litté- 
rature soit moins estimé. Les romanciers chinois 
ont, comme les nôtres, tout observé, tout peint, 
tout raconté , et produit des œuvres d'imagination 
de toutes sortes : romans historiques, romans à aven- 
tures et romans de caractère, recueils d'anecdotes 
et de nouvelles, romans dialogues, ou sous forme de 
récit, histoires merveilleuses et contes moraux ou 
obscènes. Une telle abondance ne laisse pas d'éton- 
ner beaucoup, si l'on considère qu'en Chine les 
ouvrages de ce genre sont véritablement mis à 
l'index, prohibés par les statuts, exclus des biblio- 



304 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 

thèques publiques, et quelquefois flétris par les 
cours souveraines. 

Les romans historiques sont de tous les romans 
chinois les meilleurs, et ceux dont la lecture n'est 
pas sans utilité réelle à qui veut avoir une connais- 
sance approfondie des mœurs de la nation , dont ils 
complètent les annales, à l'égal pour le moins des 

drames de même dénomination. « L'histoire de 

la Chine presque tout entière, dit M. Théodore 
Pavie, a été mise en roman. Comme toutes les na- 
tions arrivées à un certain raffinement de civilisa- 
tion , comme celles aussi chez qui le sentiment du 
passé est plus vif que l'instinct de l'avenir, la nation 
chinoise a au plus haut degré la passion des pe- 
tites chroniques et de la littérature facile , qui lui 
retracent son histoire sous une forme agréable à sai- 
sir ' . » Les romans historiques sont généralement 
écrits avec élévation; le style en est concis, et a le 
plus grand rapport avec le style historique propre- 
ment dit; on n'y trouve presque jamais les formes 
du langage habituel. 

Les romans mythologiques présentent, à côté de 
l'exactitude historique, une foule de récits légen- 
daires; le merveilleux s'y mêle au naturel, la féerie 
à la réalité. Les romans de ce genre sont moins 
connus des savants européens que les romans pu- 
rement historiques. On cite le Voyage de Hiouen- 
thsang dans I Inde 2 comme étant peut-être le 



1 Introduction h V Histoire des Trois-Royaumes, t. I er , p. 52. 

2 Traduit par M. Stanislas Julien. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 305 

plus beau monument de la philologie orientale , in- 
dépendamment du grand intérêt qui s'y attache. 

Les romans de mœurs offrent les tableaux les 
plus variés de la société chinoise. C'est pour cette 
raison sans doute qu'ils sont de tous les romans de 
la Chine les plus licencieux et les plus abjects. Car, 
il faut bien en convenir avec M. Abel Rémusat, 
malgré la sévérité des lois et les perpétuelles décla- 
mations des moralistes et des sectaires , la corrup- 
tion des mœurs est aussi grande en Chine qu'en 
toute autre contrée. A la vérité, la plupart des écri- 
vains poussent la modestie des expressions jusqu'à 
l'affectation la plus ridicule. Mais il y a aussi un 
bon nombre d'ouvrages où règne le cynisme le plus 
révoltant. « Nous avons ici, dit le célèbre orienta- 
liste, un recueil qui peut être mis, sous ce rapport, 
à côté de Pétrone et de Martial. Je dois convenir, 
pourtant que le lien conjugal n'y est presque jamais 
un objet de sarcasme et de dérision. On pourrait 
en tirer une conséquence favorable aux mœurs na- 
tionales , s il en était de même dans le Kin-p'hing- 
mét, roman célèbre qu'on dit au-dessus, ou pour 
mieux dire au-dessous de tout ce que Rome cor- 
rompue et l'Europe moderne ont produit de plus 
licencieux '. » 

Indépendamment des grandes compositions des 
romanciers, la littérature légère des Chinois est 
féconde en petits romans, poésies fugitives, récits 
merveilleux et fantastiques, et autres productions 

1 Voir le livre des Récompenses et des peines, traduit par M. Abel 
Rémusai, p. 58. 

ii. 20 



300 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 

éphémères de l'esprit, auxquelles une foule de let- 
trés se plaisent à consacrer leurs faciles pinceaux. 
Les Chinois possèdent dans l'art de raconter une 
remarquable supériorité qui les fait merveilleuse- 
ment réussir dans le conte et la nouvelle. On trouve 
ordinairement dans les morceaux qu'ils produisent 
en ce genre une multiplicité d'incidents et de détails 
propres à soutenir l'attention, et à donner une con- 
naissance parfaite de la vie privée et des habitudes 
domestiques dans les conditions inférieures de la 



société ' 



§ VII. 

Éloquence chinoise. — Absence Je l'éloquence de la tribune et du 
barreau. — Les remontrances et leur germe d'éloquence politique. 
— Éloquence académique. — La rhétorique chinoise. — Nombre 
prodigieux des genres d'éloquence qu'elle distingue. — Déclama- 
tion et action oratoire des Chinois. 



Les institutions publiques d'une nation, source 
et thermomètre ordinaire de l'éloquence qui se 
manifeste chez un peuple, n'ont jamais été de na- 
ture en Chine à favoriser beaucoup les dévelop- 
pements de l'art oratoire. Il suffit en effet de se 
rappeler ce que nous avons dit au sujet de l'organi- 
sation politique et judiciaire de ce grand empire 
pour se convaincre que l'éloquence de la tribune 

1 Voir Contes chinois, publiés par M. Abel Rémusat, t. I er , avant- 
propos, p. n i. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 3 >7 

et du barreau, par exemple, y ont toujours man- 
qué des éléments premiers et indispensables qui 
ont contribué, dans tant d'autres pays, à faire 
briller ees deux grands genres du plus vif éclat. Les 
lois chinoises cependant ont mis dans une certaine 
mesure l'éloquence à même d'influer sur le gou- 
vernement de l'Etat par les écrits et les remon- 
trances qu'il est permis d'adresser à l'empereur et 
à ses ministres. 

L'histoire a conservé un grand nombre de ces 
célèbres avertissements, dus au courage des cen- 
seurs, et ce sont les seuls documents à consulter, 
si l'on veut avoir quelque idée de l'éloquence poli- 
tique des Chinois. L'empereur Khaug-hi a fait im- 
primer et publier un recueil de ces remontrances 
où se trouve rassemblé ce que chaque siècle a pro- 
duit de meilleur en ce genre. La plupart de ees 
discours sont vraiment remarquables, malgré 
toutes les règles de circonspection sévère qui ont 
présidé à leur composition. Dans ces sortes d'écrits, 
en effet, l'éloquence doit se borner à instruire, 
réfuter, reprendre, émouvoir, faire sentir la né- 
cessité des réformes; et il faut qu'elle produise 
ces effets à l'aide de peu de lignes et dans une 
première lecture; on n'y souffre dès lors aucun or- 
nement déplacé , point de mot inutile , de raisonne- 
ment faible, de citation ambiguë, de preuve équi- 
voque. Comme surcroît d'entraves mises à tous les 
élans spontanés qu'aime le génie de l'éloquence, la 
crainte du châtiment se surajoute encore à ces rè- 
gles recommandées. « Méditez jour et nuit, dit 

2 I. 



308 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 

Li-tsé, pont' écrire dix caractères d'une remon- 
trance, et effacez-en six. La foudre part de tous 
les cotés du trône; une syllabe suffit pour l'allu- 
mer , et elle irait porter la mort jusqu'au fond de 
l'empire. 

Dans un pays de lettrés tel que la Chine l'élo- 
quence académique ne pouvait manquer d'avoir 
droit de cité. Les orateurs en ce genre y sont en 
effet très- nombreux et forment l'innombrable lé- 
gion de tous ceux qui aspirent aux charges publi- 
ques ou qui, déjà pourvus, aspirent à s'élever, de 
degré en degré, au faîte des honneurs : car, en 
Chine comme ailleurs, le grand désir d'étaler son 
génie en de pompeux discours tourmente bien des 
têtes. Mais à quoi bon? Un désir ambitieux ful-il 
jamais chez personne un signe de véritable talent? 
Non; et pas plus que l'orgueil, dont il est l'in- 
dice, il n'est à même de donner à quiconque ne 
l'a pas une vraie supériorité : les discours aca- 
démiques des Chinois, à défaut de tant d'autres 
semblables qu'on entend ailleurs, suffiraient seuls 
à le démontrer avec la plus claire évidence. 

Un bruyant étalage de mots qui ne signifient 
rien, des images gigantesques, des pensées fausses, 
mais brillantes en apparence, et tout le clinquant 
du bel esprit indigène : voilà pour l'ordinaire tout 
le fond et la forme de ces superbes compositions. 
Mais, à vrai dire , cette éloquence bâtarde n'ob- 
tient guère plus de succès en Chine que dans cer- 
taines contrées de l'Europe. Tous les bons lettrés, 
partisans de l'élégante précision et de la simplicité 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 309 

mâle des anciens, gémissent sur le faux goût in- 
troduit par cette éloquence, dite académique; ils 
désignent ordinairement les auteurs de ces baga- 
telles oratoires sous le nom , étrangement signifi- 
catif, de kiu-keou-mou-ché, « bouches d'or, lan- 
gues de bois! » Nous laissons à nos lecteurs le soin 
de décider jusqu'à quel point le mordant de cette 
originale et satirique expression pourrait avoir 
prise aussi bien chez nous qu'en Chine. 

Mais si la véritable éloquence n'a pas brillé dans 
le Céleste Empire de tout l'éclat qui lui est propre, 
ce n'est assurément pas la faute des rhéteurs chi- 
nois ; ils comptent un nombre si prodigieux d'es- 
pèces d'éloquence, qu'il est difficile de concevoir 
comment une nation a pu fixer et déterminer au- 
tant de nuances différentes dans l'art de persuader. 
Ces rhéteurs distinguent l'éloquence des choses, 
dont la vérité fait toute la force et la parure ; l'élo- 
quence de sentiment et de conviction, qui est 
comme un épanchement de l'âme de l'orateur; 
l'éloquence de candeur et de naïveté, qui écarte le 
doute et le soupçon; l'éloquence de franchise, qui 
ne ménage rien et ne cache rien ; l'éloquence d'en- 
chaînement et de combinaison, l'éloquence de 
merveilleux, l'éloquence de singularité et détonne- 
ment, l'éloquence d illusion et d'artifice, l'élo- 
quence de métaphysique et de subtilités , l'élo- 
quence de vieux langage , l'éloquence de grandeur 
et de majesté, l'éloquence de profondeur, l'élo- 
quence mystérieuse, l'éloquence d'abondance et de 
rapidité, l'éloquence d'images, de douceur de style 



310 CHAPITRE VINGT ET UNIEME. 

et d'insinuation, etc., etc. Nous en omettons, et 
des meilleures! 

Subtilement habiles à distinguer tant de genres 
d'éloquence, et à en formuler les règles, les Chi- 
nois tombent dans un excès contraire dès qu'il 
s'agit de l'action oratoire : ils ne goûtent ni cette 
déclamation vive et animée, ni ces gestes expres- 
sifs, ni ces brillants éclats de voix qui contribuent 
si souvent en Europe au succès des discours pu- 
blics. « Ce n'est pas par ses cris, dit un de leurs 
<< rhéteurs, c'est en prenant son vol, que le canard 
« sauvage fait partir tous les autres et les conduit. » 

Auditeurs graves et paisibles, les Chinois veu- 
lent qu'on parle moins ta leurs sens qu'à leur rai- 
son, et ne s'accommodent pas de tous ces mouve- 
ments de l'action qu'ils prennent pour des grimaces 
affectées, ou pour des convulsions de fureur. De tels 
auditeurs, avouons-le, ne conviendraient guère à nos 
plus célèbres orateurs, dont l'action seule est par 
elle-même, souvent, une sorte d'éloquence. Les 
Chinois en ceci nous paraissent, en vérité, malgré 
la civilisation qui les distingue , ressembler un peu 
trop à ces sauvages illinois qui crurent bonne- 
ment que leur missionnaire s'était mis en colère, 
parce qu'il avait voulu terminer son sermon par un 
morceau pathétique déclamé à l'européenne. 



CHAPITRE XXII. 

ÉTAT DES SCIENCES ET DES ARTS EN CHINE. 



Connaissances scientifiques des Chinois. — Etat des sciences en 
Chine. — Leur stagnation et ses causes. — Science mécanique. 
— Machines et métiers chinois. — Physique et chimie. — Les 
alchimistes. — Science géographique des Chinois. — Idées -erro- 
nées des Européens à ce sujet. 



Si l'on compare l'état actuel des sciences en 
Chine aux immenses développements qu' elles ont 
atteints à l'heure présente chez les peuples de l'Oc- 
cident, l'infériorité des Chinois sous ce rapport 
est de toute évidence. Pour nous avoir précédés 
dans certaines connaissances scientifiques et fait 
avant nous d'importantes découvertes, la Chine 
n'en est pas moins demeurée cependant de beau- 
coup en arrière, et ne semble pas devoir encore, 
selon toutes les apparences , progresser dans la voie 
des sciences autrement que par le contact des 
Européens. Le temps et le génie n'ont pourtant pas 
manqué aux Chinois, comme l'attestent tout à la 
fois leur antiquité sans égale et les grandes choses 
qu'ils ont faites. Aussi trouverons-nous dans le fond 
même du caractère de ce peuple, bien plus que 



:;i2 CHAPITRE vixgt-deuxieme. 

dans son manque d'aptitude, la cause principale de 
la stagnation séculaire dans laquelle il est demeuré 
en fait de connaissances scientifiques. Le Chinois, 
toujours avare de son temps et de son travail, 
semble porter cet esprit d'épargne jusque dans ses 
études mêmes, dès qu'il n'en voit pas, en quelque 
sorte a priori, le côté usuel et pratique; et quelque 
attrayante que soit la théorie , si elle ne se rap- 
porte pas immédiatement aux besoins et aux ai- 
sances de la vie, elle n'aura jamais pour lui rien 
qui pique et puisse émouvoir son indifférence. De 
là, sans aucun doute, cette longue et perpétuelle 
enfance qui a condamné les sciences en Chine à 
rester sans fin à l'état élémentaire. 

Malgré cela, il est néanmoins aussi évident qu'in- 
contestable pour quiconque observe tout ce que 
les Chinois sont à même de faire, et produisent 
effectivement dans les arts et l'industrie, qu'on 
trouve chez eux un certain fonds scientifique qui 
remonte à la plus haute antiquité, et se transmet 
par voie de tradition de siècle en siècle, existant 
dans quelques familles à l'état de secret, ou dissé- 
miné dans des livres de recettes. Vainement, sans 
doute, nous demanderions aux plus lettrés d'entre 
les praticiens chinois de formuler en principes et 
d'arranger en systèmes ces notions scientifiques, 
partout éparses, mais il n'en est pas moins vrai 
qu'on est obligé de convenir, à la vue des pro- 
duits des arts et de l'industrie en Chine , qu'elle 
aussi a ses physiciens , ses chimistes et ses mathé- 
maticiens. Nous nous garderons bien certainement 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 313 

de comparer ces savants chinois à nos savants eu- 
ropéens, ce serait une hérésie dont nous voulons 
demeurer exempt. Nous préférons la tâche plus 
facile de faire connaître tout simplement à nos 
lecteurs le véritable état des sciences et des arts 
en Chine par le rapide aperçu que nous allons en 
donner. 

A commencer par la physique, nous ne trouverons 
certainement pas que les savants du Céleste Empire 
aient jamais produit autant d'ouvrages, traité autant 
de questions, ni fait autant de découvertes que les 
physiciens modernes de l'Europe. Avant que les vais- 
seaux de l'Occident eussent abordé leurs ports, les 
Chinois n'avaient, par exemple, aucune notion de 
l'optique : le mécanisme de la vision, les propriétés 
et les phénomènes de la lumière leur étaient abso- 
lument inconnus. Et c'est même de nous qu'ils ont 
appris à tailler les verres concaves et convexes, et 
l'art de les disposer dans des tubes pour les usages 
astronomiques. Il est vrai qu'ils nous ont précédés 
de plusieurs siècles dans la connaissance de la 
double propriété de l'aimant d'attirer le 1er et de 
le diriger selon l'axe de la terre. Mais, sans parler 
de nos plus merveilleux instruments de physique, 
les plus simples même, le siphon et la pompe, par 
exemple, sont des inventions récentes pour eux, 
et qu'ils doivent à l'Europe. 

Mais en revanche les Chinois, dans tous les 
temps, ont fait preuve d'une intelligence remar- 
quable dans la pratique des arts qu'ils ont cultivés, 
et d'une grande justesse de conception dans l'ap- 



314 CHAPITRE VINGT-DEUXIEME. 

plication des principes de la mécanique à la con- 
struction des métiers qu'exigeait leur industrie; ils 
ont effectivement compris bien longtemps avant 
nous que les machines les moins compliquées sont 
les meilleures. Avec quelques planchettes ou bâ- 
tons de bambou ils construisent des métiers sur 
lesquels ils fabriquent les étoffes du tissu le plus 
délicat , des rouets et des dévidoirs avec lesquels 
l'étoupe de soie se transforme en fil dune merveil- 
leuse finesse. Une simple roue leur suffit pour tailler 
et façonner les pierres du diamant le plus dur, et 
quelques fils de fer très-fins, tordus les uns avec 
les autres , leur servent pour scier le cristal et le 
diviser en lames très-minces, propres à faire des 
verres de lunettes. Ils n'éprouvent aucun embarras 
à élever jusqu'au sommet des tours de la plus 
grande hauteur de solides échafauds avec le seul 
emploi de longues perches de pin, auxquelles ils ne 
donnent pas un coup de hache et où il n'entre pas 
de fer. Ils transportent sans peine des blocs de 
marbre, des rochers entiers, des arbres énormes 
sur des machines roulantes du plus simple comme 
du plus grossier appareil. Leurs machines de 
guerre, offensives ou défensives, aussi nombreuses 
et aussi bien construites que Tétaient celles des 
anciens Grecs et des Romains, déposent encore 
en faveur de l'habileté de ce peuple dans les 
sciences mécaniques. 

Les Chinois ont. sans doute encore une longue 
route à parcourir avant d'atteindre par eux-mêmes 
à toute la perfection de la mécanique européenne, 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 315 

mais les peuples de l'Europe n'étaient pas civilises 
encore que l'usage de la sphère était connu en 
Chine. L'histoire de cet empire cite, en effet, un 
grand nombre de sphères, imaginées à diverses 
époques pour retracer aux yeux les positions res- 
pectives et les différentes révolutions des corps 
célestes. La première dont il est fait mention a élé 
exécutée sous le règne de Chun, commence en l'an 
2255 avant Jésus-Christ, date bien antérieure à 
celle où l'on prétend que la première de ces ma- 
chines a été construite en Grèce. Plusieurs des 
sphères exécutées par les Chinois étaient très-com- 
plètes. Souvent un ingénieux mécanisme, mû par 
l'eau, faisait mouvoir avec précision tous les corps 
célestes qui s'y trouvaient représentés. L'applica- 
tion des lois de l'hydraulique était familière aux 
Chinois. Ce que nous avons dit ailleurs de leur sys- 
tème de canaux et d'irrigation démontre qu'ils pos- 
sédaient à fond la science du mouvement des eaux, 
celle de leur équilibre et de l'action qu'elles exer- 
cent sur les corps qui leur résistent. Plusieurs frag- 
ments d'anciens livres chinois tendent même à 
prouver que les ballons aérostatiques auraient été 
connus en Chine bien avant qu'on y eût songé en 
Europe. 

Les arts nombreux que cultivent les Chinois, et 
qu'ils ont inventés pour la plupart, démontrent, de 
leur côté, que les procédés et les manipulations de 
la chimie ne leur sont pas non plus totalement in- 
connus. Les Chinois sont parvenus à découvrir la 
poudre à canon, à créer la pyrotechnie, portée par 



31(5 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME. 

eux à un très-haut degré de perfection; ils savent 
extraire les métaux des mines, les fondre, les pu- 
rifier, les amalgamer, les mettre en œuvre; ils fa- 
briquent le verre, la poterie, la brique, des papiers 
inimitables, une encre dont le secret est à eux 
seuls; ils brassent leurs boissons, distillent des li- 
queurs fortes; ils donnent à leurs teintures un éclat 
et une solidité que nous admirons; ils ont inventé 
la poreelaine et sont habiles à recouvrir les vases 
qu'ils façonnent d'un vernis et d'un émail que nos 
chimistes sont impuissants à reproduire. Ne serait- 
il pas absurde de supposer que des travaux aussi 
variés puissent s'exécuter sans le concours des 
connaissances et des manipulations de la chimie? 

L'histoire atteste que les Chinois n'ont porté que 
trop loin leur engouement pour cette dernière 
science : elle a produit chez eux, ainsi que chez 
nous au moyen âge, des philosophes alchimistes, 
des souffleurs obstinés et des charlatans adroits, 
qui ont su s'enrichir aux dépens de leurs dupes, en 
leur promettant le secret d'une foule d'impossibles 
merveilles. De toutes ces recherches, vieilles de dix 
et vingt siècles en Chine, il est résulté de pré- 
cieuses découvertes , sur lesquelles les savants chi- 
nois ne pourraient pas assurément disserter avec la 
profondeur et la sagacité de nos savants européens, 
mais qui n'en sont pas moins pour eux des con- 
naissances acquises, et dont les artistes de la Chine 
savent faire une merveilleuse application. 

Que faut-il donc à la Chine pour que tant de 
germes précieux qu'elle possède se développent et 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 317 

produisent leurs fruits de science? Quelques hommes 
de génie, ou bien simplement un contact plus intime 
avec l'Europe. Tout porte à croire que l'avenir est 
proche où l'influence européenne produira ce ré- 
sultat. Nous ne doutons pas que l'influence fran- 
çaise en particulier n'ait une large part de gloire 
dans un tel bienfait ; nous en avons pour garant 
tous les sentiments de généreuse fraternité dont 
notre nation est si prodigue envers tous les peuples. 
Si nous passons de la physique et de la chimie à 
la géographie et à l'astronomie, il nous sera facile 
de constater encore que les Chinois, arriérés au- 
jourd'hui, ont cultivé ces sciences à une époque de 
beaucoup antérieure à nos propres études. On 
s'imagine généralement en Europe que les Chinois 
n'ont, en fait de géographie par exemple, que des 
notions absurdes ou bizarres; c'est une erreur qui 
n'a d'aulrc base que les cartes ridicules, espèce 
de caricatures de la terre, qu'on se plaît en Chine 
à fabriquer pour l'amusement du bas peuple. Mais 
l'ignorance qui en résulte est loin d'être générale, 
car de tout temps les Chinois ont fait preuve d'un 
grand intérêt pour les connaissances géographi- 
ques, et il en est résulté chez eux une connaissance 
parfaite de l'intérieur de leur empire d'abord, et 
puis de tous les peuples voisins de leurs frontières. 
On sait que les habiles missionnaires de Péking, 
d'après les ordres de l'empereur Kang-hi, dressè- 
rent une nouvelle carte générale de la Chine; mais 
on ignore assez généralement qu'ils n'eurent que 
peu de chose à corriger sur les anciennes cartes 



318 CHAPITRE VINGT-DEUXIEME. 

des géographes chinois , et que leurs observations 
ne donnèrent souvent aucune différence sur la lati- 
tude et la longitude des grandes villes de l'empire. 
Il est évident néanmoins qu'avec le système actuel 
de rester chez eux et de n'y pas admettre les étran- 
gers, il a été difficile aux Chinois d'acquérir des 
notions bien précises et bien détaillées sur les au- 
tres pays; il n'est pas rare toutefois de rencontrer 
aujourd'hui en Chine des lettrés qui ont, en fait de 
géographie générale, des connaissances parfaite- 
ment exactes. 

Ajoutons que les Chinois, ainsi que plusieurs 
autres peuples anciens, paraissent avoir connu la 
figure de la terre et la différence de ses diamètres. 
L'empereur Kang-hi remarque que Tcliou-tsë, il y 
a bien des siècles, faisait la terre ronde et la com- 
parait à un jaune d'œuf. Au dire du Père Cibot, 
l'aplatissement de la terre vers ses pôles se trouve 
clairement énoncé dans le Ti-ouan-chi-ki , qui dit 
que la terre a quatre-vingt-dix mille fi de circonfé- 
rence de l'orient à l'occident, et quatre-vingt-cinq 
mille du nord au sud. Le même savant missionnaire 
assure avoir lu et remarqué la même assertion dans 
plusieurs anciens auteurs chinois, d'après lesquels 
» la terre est un globe suspendu au milieu des airs, 
reniflé de l'est à l'ouest, et raccourci du nord au 
midi, ou, pour traduire littéralement le texte ori- 
ginal : l'est et l'ouest sont plus longs, le nord et le 
midi plus courts ' . » 

1 Mém. mr les Chinois, t. Il, p. 500; t. IV, p. 483. 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 319 



§ H- 

Astronomie. — Le calendrier. ■ — L'année chinoise. — Le cycle. — 
Divisions du jour. — Le système de Copernic et de Galilée connu 
des Chinois. — Connaissances et traditions des Hébreux sur la 
même donnée astronomique. — La vraie vérité sur la condamna- 
tion de Galilée. — Observations et erreurs astronomiques des 
Cliinois. — Services rendus par les missionnaires. 



Les Chinois appellent l'astronomie tien-wen i 
« littérature céleste » ; les connaissances qu ils pos- 
sèdent dans cette science depuis la plus haute anti- 
quité ont justement attiré l'attention des savants 
européens. Le célèbre géomètre Laplace, en parti- 
culier , dit expressément que « les Chinois sont de 
tous les peuples ceux dont les annales nous offrent 
les plus anciennes observations que l'on puisse em- 
ployer dans l'astronomie ' >» . L'étude de cette 
science paraît remonter, en Chine, à la fondation 
même de l'empire. Des le temps d'Yao, qui com- 
mença à régner l'an 2357 avant notre ère, les as- 
tronomes chinois savaient reconnaître les deux 
équinoxes et les deux solstices par la longueur des 
jours et des nuits, diviser l'année en quatre saisons 
et fixer sa durée à trois cent soixante-cinq jours et 
six heures, laquelle, tous les quatre ans, devait 
comprendre trois cent soixante-six jours entiers. 
Nous lisons en effet dans le Chou-king : 

1 Exposition du système du monde, t. II, p. 2GG. 



320 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME. 

u 1° Yao veut que Hi et Ho calculent et obser- 
« vent les lieux et les mouvements du soleil, de la 
u lune et des astres, et qu'ensuite ils apprennent 
« aux peuples ce qui regarde les saisons. 

a 2° Selon Yao, l'égalité du jour et de la nuit et 
« l'astre niao font déterminer l'équiuoxe du priu- 
u temps. 

« L'égalité du jour et de la nuit et l'astre hiu 
marquent l'équinoxe d'automne. 

« Le jour le plus long et l'astre ho sont la marque 
« du solstice d'été. 

« Le jour le plus court et l'astre mao font recon- 
« naître le solstice d'hiver. 

« 3° Yao apprend à Hi et à Ho que le hi est de 
« trois cent soixante-six jours, et que, pour déter- 
« miner l'année et ses quatre saisons, il faut em- 
u ployer la lune intercalaire l . » 

On voit par ce passage toute l'importance que 
les Chinois de cette époque , antérieure à notre ère 
de plus de deux mille ans , mettaient à établir leur 
calendrier avec exactitude. Les astronomes chargés 
de ce travail devaient marquer soigneusement le 
temps de l'entrée des astres dans les signes, le lieu 
des planètes, les éclipses et tous les autres phéno- 
mènes célestes. Pour obtenir ces résultats, ils ob- 
servaient attentivement les ombres méridiennes du 
gnomon aux solstices, et le passage des astres au 
méridien; ils mesuraient le temps par des clepsy- 
dres, et déterminaient la position de la lune par 

1 Chap. Yao-tien. 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 321 

rapport aux étoiles dans les éclipses, ce qui don- 
nait les positions sidérales du soleil et des solstices. 
Par la réunion de ces moyens, on avait reconnu 
que la durée de Tannée astronomique ou solaire 
surpasse d'un quart de jour environ trois cent 
soixante-cinq jours. Elle commence au solstice 
d'hiver : l'année civile, dont le commencement a 
souvent varié selon la volonté des empereurs, est 
lunaire; pour la ramener à Tannée astronomique, 
on fait usage de la période de dix-neuf années so- 
laires, correspondantes à deux cent trente-cinq lu- 
naisons, période que Méton, en retard de plus de 
seize siècles sur les Chinois , introduisit dans le ca- 
lendrier des Grecs ' . Les lunaisons se comptent par 
le nombre des jours qui s'écoulent depuis le mo- 
ment de la conjonction avec le soleil jusqu'au mo- 
ment de la conjonction suivante ; et comme dans 
l'intervalle d'une conjonction à l'autre le nombre 
des jours ne peut être constamment égal, les astro- 
nomes chinois admettent tantôt vingt-neuf, tantôt 
trente jours pour compléter ces lunaisons, dont 
douze forment Tannée commune et treize Tannée 
intercalaire. 

Les Chinois divisent le jour en plus ou moins de 
parties égales; mais ordinairement ils le partagent 
en douze heures, doubles des nôtres. Us comptent 
un jour d'un minuit à l'autre. Au lieu de la semaine 
ordinaire, en usage dans tout l'Orient, ils ont adopté 
un cycle de soixante jours , et en place du siècle, 
un cycle de soixante ans. 

1 Voyez Exposition du système du monde, t. II, p. 26fi. 
ii. 21 



322 CHAPITRE VINGT-DEUXIEME. 

Cette manière de mesurer le temps, pratiquée en 
Chine des les temps les plus reculés, est le fil con- 
ducteur qui assure la marche du savant dans les 
routes ténéhreuses de l'antiquité. Les chronolo- 
gistes modernes de la Chine ont formé du cycle de 
soixante ans, répété trois fois, une autre période 
de cent quatre-vingts années qu'ils nomment san- 
yuen ou « triple principe ». Ce tricycle, multiplié 
par le cycle simple, donne une troisième période de 
dix mille huit cents ans qui, multipliée elle-même 
par le cycle de douze, forme ce qu'on appelle la 
grande période, ou la révolution entière au premier 
principe, laquelle se fait, selon les Chinois, en cent 
vingt-neuf mille six cents ans. C'est du tricycle san- 
yuen qu'on a fait usage dans les tables chronolo- 
giques publiées en 1769 par les ordres et sous 
les auspices de l'empereur. 

On est convenu de louer, d'après une tradition 
assez vague, les connaissances astronomiques des 
anciens peuples de l'Egypte et de la Chaldée, mais 
il est de notoriété historique que les Chinois curent 
à une époque tout aussi ancienne des connaissances 
semblables et pour le moins aussi étendues, avec 
cette différence remarquable qu'ils surent les con- 
server et les consigner dans des monuments écrits, 
que l'on possède encore de nos jours. Ce n'est pas 
à dire pour cela, et nous sommes loin de le pré- 
tendre, que la science astronomique ait été jamais 
portée par ce peuple étonnant jusqu'à une perfec- 
tion hors ligne; les moyens d'observation plus que 
le génie lui manquèrent pour pousser ses connais- 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. :>2:} 

sances plus avant, et il est arrivé en Chine ce qui 
chez nous-mêmes n'a duré que trop longtemps : les 
systèmes combattirent les systèmes. 

Parmi les astronomes chinois les plus renommés, 
les uns prétendirent que les cieux et les planètes 
tournaient autour de la terre, tandis que les autres 
ont tout fait tourner autour du soleil. Ce dernier 
système n'est donc pas de découverte récente 
comme certains écrivains modernes, habiles peut- 
être, mais aussi légers d'esprit que d'érudition 
ou de bonne foi, s'obstinent à le prétendre. 
Les Chinois ne furent pas , au reste , les seuls 
peuples de l'antiquité qui surent ou qui soup- 
çonnèrent sur ce point les affirmations de la science 
moderne; et pour ne citer que les Hébreux, il est 
de fait qu'une de leurs traditions, consignée dans 
le Zohar, et remontant, comme la plupart de 
leurs traditions , au temps de Moïse et au delà , 
nous prouve avec une claire évidence la connais- 
sance qu'ils avaient de l'immobilité du soleil et du 
double mouvement de rotation de la terre. Voici 
ce curieux passage : 

« La terre roule sur elle-même dans un cercle. 
« Ses habitants se trouvent les uns en bas, les 
« autres en liant. 

« Et tous ces hommes ont des vues différentes à 
« cause des faces diverses du ciel, selon la position 
« de chaque point. 

« C'est pourquoi, quand le point des uns est 

« éclairé, celui des autres est dans l'obscurité : 

« ceux-ci ont le jour, ceux-là la nuit. 

21. 



324 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME. 

« Et il y a un point qui est tout jour (le pôle), où 
» la nuit ne dure qu'un temps très-court. 

« Ce qui est dit dans les livres des anciens et dans 
« le livre d'Adam, le premier homme, est con- 
« forme à cette doctrine ' » 

Ici le Zohar transcrit deux versets des psaumes 
attribués à Adam, dans lesquels le père du genre 
humain célèbre les merveilles de Dieu et le mouve- 
ment harmonieux des globes célestes, les planètes, 
et il ajoute : 

m Ces mystères ont été confiés aux maîtres de la 
« sagesse, parce que c'est un mystère profond de 
« la loi 2 . » 

La Bible, qui de son côté parle, au livre de Job, 
de la terre qui roule sur ses gonds , confirme cette 
donnée scientifique et ne la contredit nulle part, 
nonobstant l'inepte et banale objection tirée de 
l'action de Josué arrêtant le soleil. Quel intelligent 
lecteur ne voit de suite, en effet, que l'écrivain sacré, 
parlant au peuple hébreu , se sert en ce passage du 
langage usuel? Et pourquoi lui refuser le droit de 
parler comme tout le monde? Ne voyons-nous pas 
tous les jours les livres de la science moderne parler 
du lever et du coucher du soleil? Bien fou celui qui 
de là conclurait que les savants de l'Institut de 
France ou de toute autre académie de l'Europe pen- 
sent que le soleil tourne ; les Hébreux qui se servaient 
de ces locutions ne le croyaient pas davantage. 

Les documents les plus authentiques démontrent 

1 Zohar-, III e partie, loi. 4, sect. i re , Vaiyikra. 

2 Ibidem. 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 325 

que la donnée scientifique du mouvement de la 
terre était chez les Chinois comme chez les Juifs au 
nombre de leurs traditions, ou, si on l'aime mieux, 
de leurs connaissances acquises. Il serait en outre 
facile de démontrer que d'autres peuples de l'anti- 
quité eurent également sur ce point des notions tout 
à fait identiques : il serait impossible, autrement, 
d'expliquer une foule d'expressions employées par 
plusieurs de leurs écrivains. On peut donc légiti- 
mement conclure que si la science moderne a pu, 
mieux que la science ancienne, déterminer et dé- 
crire le mouvement du globe terrestre, elle n'a pas 
le mérite exclusif de l'avoir découvert. Il est même 
probable que le célèbre astronome Copernic, qui vi- 
vait au milieu des Juifs si nombreux en Allemagne, 
puisa son système à la source hébraïque, comme 
il est probable que plus anciennement l'école 
de Pythagore , qui professait le même système 
astronomique de rotation de la terre, l'avait puisé 
en Judée , en même temps que sa méthode et le 
fond de ses doctrines philosophiques. On sait que 
Pythagore était d'origine juive ; plusieurs même 
prétendent qu'il eut pour maître Ezéchiel. 

Galilée, qu'on se plaît tant à vanter, n'a donc 
nullement inventé le système de rotation de la terre 
autour du soleil ; il y a simplement ajouté quelques 
perfectionnements. Qu'il ait été, du reste, un sa- 
vant remarquable, personne ne le nie; mais d'où 
viennent les clameurs insensées par lesquelles où 
cherche à glorifier son nom? Il est de fait que per- 
sonne jamais n'empêcha Copernic de soutenir libre- 



326 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME. 

menl son système; s il n'en fut pas de même envers 
Galilée, la faute en est à lui seul : il prétendait son 
système tiré de la Genèse; il voulait l'ériger en 
dogme; et dans cette fin, il dénaturait les textes des 
Écritures pour les accommoder à sa manière de voir. 
L'Inquisition, chargée de veiller à l'intégrité des 
livres saints , s'en émut. Le cardinal Bellarmin 
écrivit à Galilée « qu'il n'était ni puni, ni même 
« obligé de se rétracter; qu'on exigeait seulement 
« de lui qu'il soutînt son sentiment comme un 
« simple système, mais non comme une vérité dog- 
« matique. » L'astronome promit tout ce qu'on 
voulut; il promit surtout de ne plus torturer les 
textes de l'Ecriture, et il jouit d'un repos parfait; 
car un décret de l'an 1G20 lui permettait d'ensei- 
gner son système comme une hypothèse astrono- 
mique. Mais la vanité, dont un mérite réel ne ga- 
rantit pas toujours les savants, lui fit oublier ses 
promesses. Alors, mais alors seulement, le tribunal 
de l'Inquisition porta sa sentence : ce tribunal ne 
pouvait sanctionner comme une vérité absolue ce 
qui n'était qu'une hypothèse. Ce ne fut clone point 
la science, mais uniquement les prétentions du sa- 
vant à ériger en dogme un simple système astro- 
nomique qui furent condamnées : devant le juge- 
ment du célèbre tribunal , le mot fameux e pur si 
rnuove reste entier dans sa valeur scientifique; il 
demeure aussi et se répète chaque jour, il est vrai, 
dans des clameurs aussi insensées que volontaire- 
ment injustes ; mais crié de la sorte il n'est , en 
vérité, qu'un non sens devant l'histoire. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 327 

Malgré les données premières, inexactes ou vrai- 
mentscientifiques, que les astronomes chinois purent 
avoir sur le système planétaire, ces savants n'ayant 
à leur disposition que des instruments très-impar- 
faits, ne purent faire la plupart du temps que des 
observations incomplètes, et d'où sont résultés des 
calculs erronés. Personne n'ignore en Europe les 
services que les missionnaires jésuites, amenés en 
Chine parle zèle de la religion, ont rendus à l'astro- 
nomie chinoise, en réformant avec toute la recti- 
tude de la science européenne ce qu'elle avait de 
fautif. Grâce à eux, en effet, le calendrier offi- 
ciel fut purgé des erreurs qui s'y perpétuaient, 
et Péking se vit doté d'un observatoire, où des 
instruments construits avec perfection rempla- 
cèrent les instruments par trop primitifs des 
Chinois. 

A l'école des missionnaires européens , les astro- 
nomes du Céleste Empire furent mis de la sorte en 
possession de méthodes nouvelles d'observation 
qu'ils avaient ignorées jusqu'alors, mais qu'ils n'ont 
pas su conserver, parait-il , depuis que la persécu- 
tion religieuse a privé la Chine du secours des lu- 
mières scientifiques apportées de l'Occident, et que 
la France, tout particulièrement, lui avait prodi- 
guées sans mesure par le savoir de ses envoyés 
apostoliques. Si même nous en croyons quelques 
voyageurs modernes , les membres du tribunal des 
mathématiques seraient retombés aujourd'hui dans 
une ignorance inconnue dans les temps anciens , à 
ce point que tous les ans le gouvernement chinois 



328 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME. 

serait même obligé d'envoyer le nouveau calen- 
drier à Canton , pour le faire corriger par les 
Européens. 



§ ni. 

Médecine. — Anatomie interdite aux Chinois. — Circulation du 
sang très-anciennement connue de leurs praticiens. — Ouvrages de 
médecine. — Svstème physiologique. — Diagnostic. — Théorie 
du pouls. — Thérapeutique; — remèdes particuliers; — leur effi- 
cacité et leur singularité. — L'acupuncture, — le cong-fou. — 
Libre exercice de la médecine en Chine. — A quoi est exposé le 
médecin chinois dans les cas malheureux. — Moyen de constater 
l'homicide par l'examen des cadavres. 



Nous dirons peu de chose sur la médecine des 
Chinois. Leurs médecins ne furent jamais ni grands 
anatomistes , ni physiciens, ni chimistes profonds. 
Le respect pour les morts, fondé sur la piété filiale, 
fut en Chine le grand obstacle aux études anatomi- 
ques. Ce préjugé, commun du reste à tant d'autres 
peuples de l'antiquité , et qui subsista en France 
même jusqu'au règne de François I", empêcha 
conséquemment les Hippocrates chinois d'acquérir 
dans l'art de guérir plusieurs connaissances indis- 
pensables. Mais s'ils négligèrent l'étude de la na- 
ture morte, qui laissera, du reste, toujours beau- 
coup à deviner, ils paraissent, par contre, avoir 
étudié longuement, profondément et utilement la 
nature vivante , dont trente siècles d'observations • 
leur ont dévoilé plusieurs secrets. C'est ainsi que 
les Chinois, bien antérieurement aux autres nations, 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 329 

découvrirent la circulation du sanp, :; et leurs méde- 
cins savaient déjà en calculer la vitesse, que nous 
ne nous doutions pas même qu'elle existât. 

Les écrits chinois sur la médecine sont très- 
nombreux , et aucune nation n'en possède aujour- 
d'hui de plus anciens. On y trouve que la chaleur 
vitale ou principe igné et l'humide radical ou prin- 
cipe aqueux constituent les deux principes naturels 
de la vie , et que le sang et les esprits en sont les 
véhicules. C'est dans le cœur, dans le foie, dans la 
rate , dans les poumons et dans les deux reins que 
réside l'humide radical ; les intestins sont au con- 
traire le siège du principe igné , et c'est de ces dif- 
férents centres que ces deux principes vitaux pas- 
sent dans toutes les autres parties du corps pour y 
entretenir la vie et la vigueur : de leur parfaite har- 
monie résulte la santé, et de leur défaut d'équilibre 
la maladie. 

Les médecins chinois jugent de l'état d'un ma- 
lade et du genre de sa maladie par la couleur de 
son visage, par celle de ses yeux, par l'inspection 
de sa langue, de ses narines, de ses oreilles, et 
par le son de sa voix; mais c'est surtout d'après la 
connaissance du pouls qu'ils fondent leur diagnos- 
tic le plus sûr. Ces praticiens admettent différents 
pouls, qui correspondent au cœur, au foie et aux 
autres principaux organes. Pour bien tàter le pouls 
il faut les étudier tous les uns après les autres , et 
quelquefois plusieurs ensemble, afin de saisir les rap- 
ports qu'ils ont entre eux. Les médecins chinois 
comptent pour chaque bras trois touches on parties 



:330 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME. 

de l'artère où l'on doit consulter ces différents 
pouls. D'après leur théorie, ceux du bras droit cor- 
respondent à tel et tel organe, et ceux du bras 
gauche à certains autres; mais, chose singulière, 
cet ordre n'est pas réputé le même dans les deux 
sexes; ce qui es! dit du bras gauche pour les 
hommes s'applique au bras droit pour les femmes, 
et ce qui est dit du bras droit pour celles-ci s'ap- 
plique au bras gauche de ceux-là. 

La thérapeutique des Chinois emprunte plutôt 
aux simples qu'aux préparations chimiques ses 
principaux moyens de guérir : presque tous leurs 
remèdes consistent en décoctions et en fortes tisa- 
nes. On prescrit une diète rigoureuse dans toute 
maladie grave , et l'usage de l'eau crue est totale- 
ment interdit. La saignée est rarement pratiquée 
en Chine , comme dans presque tous les autres 
pays de la haute Asie. Mais, en revanche, on y 
fait fréquemment usage de l'acupuncture et du. 
cong-fou, très-ancienne pratique de la médecine 
chinoise, qui consiste, ou bien à faire prendre au 
malade certaines postures du corps pour rétablir 
l'équilibre respectif et la libre circulation du sang , 
des humeurs et des esprits , ou bien à modifier la 
respiration pour que l'air, qui est comme le balan- 
cier régulateur du sanj; et des humeurs, tempère 
et entretienne leur fluide en pénétrant dans les pou- 
mons avec toutes les conditions favorables. Nous 
laissons aux hommes compétents le soin de pronon- 
cer sur la valeur du cong-fou des Chinois ; mais 
en attendant leur jugement nous dirons que, tous 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 331 

les jours, en Europe on entend préconiser, au nom 
d'une science nulle on réelle, des moyens de gué- 
rison ou tout aussi rationnels on tout aussi ridi- 
cules. 

La médecine des Chinois est, à n'en pas douter, 
pins empirique que scientifique; mais pour quicon- 
que connaît le prodigieux talent d'observation dont 
ils sont doués , la pénétration et la sagacité avec 
lesquelles ils remarquent facilement dans tout ce 
qui les entoure une foule de choses auxquelles des 
esprits supérieurs ne feraient jamais attention^ l'ha- 
bitude qu'ils ont, d'autre part, de recueillir et de 
conserver par l'écriture les découvertes les plus im- 
portantes, il est incontestable que, grâce à la lon- 
gue durée de leur civilisation, ils sont en posses- 
sion, sous le rapport des sciences et des arts, d'un 
véritable trésor de connaissances utiles. A s en tenir 
à ce qui est relatif à la seule médecine , il est cer- 
tain qu'on trouve chez eux des moyens curatils suf- 
fisants et proportionnés à leurs besoins. On les voit 
même quelquefois traiter avec le plus grand succès 
des maladies qui dérouteraient la science de nos 
célèbres facultés. « Il n'est pas de missionnaire, dit 
M. Hue, qui, dans ses courses apostoliques, n'ait 
été témoin de quelque fait capable d'exciter sa sur- 
prise et son admiration. Lorsqu'un médecin est 
parvenu à guérir promptement et radicalement une 
maladie présentant tous les symptômes les plus 
graves et les plus dangereux , il ne faut pas s'amu- 
ser à discuter savamment les moyens qui ont été 
employés et chercher à prouver leur inefficacité. 



332 CHAPITRE VINGT-DEUXIEME. 

Le malade a été guéri, il jouit actuellement dune 
parfaite santé, voilà l'essentiel. Il n'est personne 
qui ne préfère être sauvé bêtement que tué par un 
procédé scientifique. » Il n'est pas rare, au sur- 
plus , de trouver en Europe même des docteurs 
émérites qui soutiennent que l'art de guérir les 
hommes est moins une affaire de science que d'ex- 
périence et d'observation. 

L'exercice de la médecine est tout à fait libre en 
Chine. Quiconque a lu quelques livres de recettes 
et étudié la nomenclature des médicaments a le 
droit de se lancer avec intrépidité dans l'art de 

guérir ses semblables ou de les tuer : se fait 

docteur qui veut. Cette profession est particulière- 
ment embrassée par les nombreux bacheliers qui ne 
peuvent parvenir aux grades supérieurs, ni préten- 
dre au mandarinat. Mais si le gouvernement ne se 
met pas en peine de constater leur savoir et de leur 
délivrer des diplômes, le Code pénal de la Chine a 
pour eux des rigueurs dans les cas malheureux. 
Tout n'est pas roses dans la vie du médecin chi- 
nois : le malade qu'il avait promis de guérir vient-il 
à mourir, le pauvre docteur est souvent obligé de 
se cacher ou de se sauver loin de son pays pour 
éviter la prison, les amendes, les coups de bam- 
bou, et quelquefois pis encore. 

Le gouvernement chinois s'est occupé dans tous 
les temps des moyens de constater les homicides et 
de les vérifier sur les cadavres ; il y a donc une mé- 
decine légale en Chine. Les procédés dont les ma- 
gistrats font usage pour leurs investigations sont 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 333 

contenus et indiqués dans un livre très- curieux , 
intitulé Si-yuen, c'est-à-dire « lavage de la fosse ». 
C'est le nom même d'une des principales épreuves 
employées par la justice chinoise pour constater 
l'homicide, en faisant revivre les marques des 
coups et toutes les traces de violence sur un cada- 
vre , lors même que celui-ci commence à tomber 
en décomposition. Ce procédé est assez digne d'at- 
tention pour que nous disions en quoi il consiste. 

On commence par creuser une fosse dans un 
terrain sec et, autant que possible, d'une nature 
un peu argileuse. On y allume un grand feu, que 
l'on entretient jusqu'à ce que le fond et les parois 
chauffés à blanc deviennent un foyer ardent. Alors 
on retire la braise et on verse une grande quantité 
de vin de riz. Le cadavre, qu'on a eu soin de laver 
auparavant avec du vinaigre , est déposé sur une 
grande claie d'osier et porté sur l'ouverture de la 
fosse. On établit sur le tout des toiles en forme de 
voûte, afin que la vapeur du vin puisse agir sur 
toutes les parties du corps. Deux heures après, 
toutes les marques des coups et blessures parais- 
sent très-distinctement. Les Chinois assurent que la 
même expérience appliquée aux ossements seuls 
produit les mêmes résultats '. 

On trouve indiqués dans le Si-yuen tous les genres 
de mort violente possibles et les signes qui peu- 
vent faire soupçonner ou reconnaître l'existence 
d'un crime. Au sujet des bnilés, par exemple, il y 

1 Voyez Description </én. de la Chine, par Grosier, t. VI, p. 216. 



334 CHAPITHE VINGT-DEUXIÈME. 

est (lit que si la victime a été tuée avant l'incendie, 
on ne trouve ni cendres ni vestiges de feu dans la 
bouche et dans le nez, au lieu qu'on en trouve tou- 
jours dans ceux qui ont été asphyxiés par le feu et 
la fumée. Au chapitre des noyés, on lit que les 
cadavres de ceux qui périssent par l'eau ont le 
ventre fort tendu, les cheveux appliqués à la tête, 
de l'écume à la bouche , les pieds et les mains 
roides, et la plante des pieds extrêmement blan- 
che, tandis qu'on ne trouve jamais ces signes dans 
ceux qu'on a jetés à l'eau après les avoir tués par 
le poison ou tout autre moyen criminel. 

La longue nomenclature que le Si-yuen fait de 
tous les genres de mort violente que le magistrat 
est appelé à constater en Chine , est une preuve 
trop certaine du grand nombre de crimes qui s'y 
commettent à l'ombre du secret et du mystère. 
Nous doutons que, malgré toute la sagacité des 
Chinois dans l'inspection des cadavres , les moyens 
qu'ils emploient remplacent avantageusement l'au- 
topsie, et ne soient pas, la plupart du temps, com- 
plètement insuffisants. 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 33") 



§ IV. 

Connaissances artistiques des Chinois. — Musique. — Ancienne mu- 
sique des Chinois. — Système musical. — La "anime chinoise. — 
Musique notée inconnue. — Instruments de musique en usage. — 
Musique d'Europe peu goûtée des Chinois. 



Nous avons déjà parlé, dans le cours de cet ou- 
vrage, de F architecture des Chinois et des monu- 
ments les plus remarquables qu'elle a produits '. 
Nous compléterons ce qui nous reste à dire au 
sujet des beaux-arts en Chine par quelques consi- 
dérations sur la musique, la peinture et la sculpture. 

Le premier besoin que l'homme dut éprouver 
au sortir des mains du Créateur fut de chanter les 
louanges de son Dieu. Aussi voyons-nous, à l'ori- 
gine de toutes les sociétés , la musique s'unir à la 
religion des peuples, devenir comme une forme et 
une expression essentielle du culte, en même temps 
qu'un puissant moyen de civilisation. L'Egypte a 
eu son Hermès, qui par la douceur de son chant 
acheva de civiliser les hommes; la Grèce son Am- 
phion, qui bâtissait des villes avec ses seuls ac- 
cords; sou Orphée, qui par le son de sa lyre sus- 
pendait le cours des fleuves, se faisait même suivre 
des plus durs rochers, et la Chine son Lyn-lun, son 
Kouei, son Pin-mou-kia , qui eu touchant leur king 
et leur chê en tiraient des sons capables d'adoucir 

1 Voyez t. I er , cli. xi, § l Lr , p. 343 etsuiv. 



33C> CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME. 

les mœurs des hommes et d'apprivoiser les bêtes 
les plus féroces. 

Tant de merveilles attribuées à la musique des 
anciens par les simples légendes ou par la recon- 
naissance des peuples, nous donnent justement à 
penser que les éloges dont elle est devenue ainsi 
L'objet s'adressent pins encore à l'enseignement 
religieux et civilisateur, dont elle était comme le 
canal harmonieux, qu'à l'art lui-même, quelque 
magiques et séduisants qu'en fussent les effets pour 
les oreilles de ces peuples jeunes encore. Autre- 
ment, pour ne parler que de la Chine, il serait im- 
possible de comprendre tout ce que les auteurs 
anciens et modernes affirment de la musique des 
anciens. Leur admiration pour ce bel art est telle, 
qu ils le regardent comme un élément essentiel à tout 
bon gouvernement et au bonheur même des peu- 
ples. « La musique, dit le Li-ki, est l'expression de 
« l'union delà terre et du ciel... Avec le cérémonial 
« et la musique, rien n'est difficile dans l'empire. » 
— Et encore : « La musique agit sur l'intérieur de 
u l'homme et le fait entrer en commerce avec l'es- 
« prit... Sa fin principale est de régler les passions; 
« elle enseigne aux pères et aux enfants, aux princes 
« et aux sujets, aux maris et aux épouses, leurs de- 
« voirs réciproques...» Selon l'école deConfucius,les 
cérémonies et la musique sont les moyens les plus 
prompts et les plus efficaces pour réformer les mœurs 
et rendre l'Etat florissant. Les poètes anciens nom- 
ment la musique « l'écho de la sagesse, la maîtresse et 
« la mère de la vertu, la manifestation des volontés du 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 337 

Ciel » . Son but est de faire connaître le Chang-ti, 
« le souverain Seigneur » , et de conduire « l'homme 
« vers lui ». — A n'en pas douter, la musique était 
chez les anciens Chinois l'expression même de leur 
culte religieux; de là tant d'éloges et de formules 
remarquables à son sujet. Il nous reste à dire 
maintenant ce qu'elle a été et ce qu'elle est pré- 
sentement en Chine au point de vue de l'art. 

On s'imagine assez généralement en Europe, 
sur le dire de quelques voyageurs, dont les nerfs et 
les oreilles auront été sans doute désagréablement 
agacés par le bruyant tapage de quelques mauvais 
orchestre en délire , que les Chinois ne savent faire 
de la musique qu'au hasard, en se contentant de 
souffler sans règle ni mesure dans leurs instru- 
ments, selon 1 inspiration du moment. Rien n'est 
moins fondé. Le Père Àmiot, qui s'est particulière- 
ment occupé d'étudier le système musical des Chi- 
nois, établit au contraire que l'on connaissait en 
Chine, « dès les temps les plus anciens, la division 
de l'octave en douze demi-tons, qu'on appelle les 
douze lu; que ces douze /// , distribués en deux 
classes, y sont distingués en parfaits et en impar- 
faits; qu'on y connaissait la nécessité de cette dis- 
tinction; et qu'enfin la formation de chacun de ces 
douze lu, et de tous les intervalles musicaux qui 
en dépendent, n'était dans le système inventé par 
les anciens Chinois qu'un simple résultat de la 
progression triple de douze termes, depuis l'unité 
jusqu'au nombre 177, 147 inclusivement '. Le sa- 

1 Voyez le Mémoire sur la musique des anciens, art. 9, p. 57. 
il. -22 



338 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME. 

vant missionnaire dit, en outre, que si les anciens 
Chinois ne faisaient mention, dans leur échelle 
musicale, que des cinq tons koûn, chàn, hio, tché, 
yu, qui répondent à fa, sol, la, do, ré, ils avaient 
néanmoins , dans ce qu'ils appelaient le pien- 
koun, répondant à notre mi, et dans le « pien- 
tché » ou si, de quoi compléter leur gamme, et 
remplir les lacunes qui paraissent, au premier coup 
d'oeil, attendre dans leur système toujours quel- 
ques nouveaux sons ' . Les musiciens modernes de 
la Chine suivent également des règles fixes; mais 
leur gamme pèche par l'absence des demi- tons. 
Vainement, du reste, on chercherait dans leurs 
compositions musicales quelque valeur scientifi- 
que; ce qui n'empêche pas qu'on ne puisse y trou- 
ver quelquefois des airs plus ou moins agréables , 
comme on en remarque aussi dans les chants des 
peuplades les moins civilisées. Pour tout dire, la 
musique chinoise présente un certain caractère de 
douceur et de mélancolie qui plaît d'abord assez, 
mais elle est en général si monotone et si uni- 
forme, qu'elle fatigue bientôt pour peu qu'elle se 
prolonge 2 . 

Quoique les Chinois soient en possession, dès les 
plus anciens temps, d'un système musical établi 
sur des règles déterminées , ils ne savent , actuelle- 
ment encore, faire usage que d'un mode très-im- 
parfait pour noter leurs morceaux de musique. Au 
lieu d'avoir tous ces signes variés dont se sert 

1 Voyez le Mémoire sur la musique des anciens, p. 33 et 129. 

2 \ oyez l'Empire chinois , t. II, j>. -i-<i. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 339 

l'Europe musicale pour marquer la différence des 
tons, les diverses élévations ou les abaissements 
gradués de la voix, indiquer, en un mot, toutes ces 
modifications du son d'où résulte l'harmonie, ils 
se contentent de désigner, au moyen de quelques 
caractères seulement , les tons principaux , et sup- 
pléent au reste par la mémoire et la routine. Aussi, 
quel ne fut pas l'étonnement de l'empereur Kang- 
hi, lorsqu'il put juger de la facilité avec laquelle un 
Européen pouvait saisir et retenir un air à pre- 
mière audition! Un jour le Père Pereira nota en sa 
présence un air que jouaient ses musiciens, et le 
répéta immédiatement sur le clavecin sans omettre 
un seul ton, et avec autant d'aisance que s'il eût 
passé beaucoup de temps à l'étudier. L'empereur, 
n'y comprenant rien, ne pouvait en croire ni ses 
yeux ni ses oreilles; et doutant encore de la pos- 
sibilité de reproduire ainsi, par le secours de quel- 
ques caractères, un morceau de musique qui avait 
coûté tant de travail et de temps à ses meilleurs 
musiciens, il chanta lui-même plusieurs airs diffé- 
rents que le missionnaire notait à mesure, et qu'il 
répéta aussitôt avec la dernière précision. Alors, 
convaincu et tout émerveillé, l'empereur s'écria : 
« Il faut avouer que la musique d'Europe a des res- 
sources incomparables, et que ce Père n'a pas son 
semblable dans tout l'empire. » 

Les instruments de musique chinois sont très- 
variés; ce n'est pas à dire pour cela qu'ils soient 
très-parfaits. Ces instruments sont à vent, à cordes 

ou à percussion. Quelques-uns d'entre eux ont 

22. 



340 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME. 

assez de rapport avec nos hautbois, nos violons, 
nos flûtes, etc.; et il en est de formes tellement 
bizarres, que nous n'entreprendrons pas de les dé- 
crire. Qu'il nous suffise de dire que les Chinois, 
ayant toujours distingue huit espèces différentes de 
sons, ont cru que la nature avait formé pour les 
produire huit sortes principales de corps sonores, 
sous lesquelles tous peuvent se classer. 

Ils établissent donc en conséquence qu'il y a : 

1° Le son de la peau, rendu par les tambours, 
dont ils ont plusieurs espèces; 

2° Le son de la pierre, rendu par les king, in- 
struments particuliers à la Chine, formés de cer- 
taines pierres sonores ; 

3° Le son du métal, par les cloches , de forme 
ronde, aplatie ou carrée, et quelquefois terminées 
en croissant dans leur partie inférieure ; • 

4° Le son de terre cuite, au moyen des hiuen , 
instruments connus dès la plus haute antiquité ; 

5° Le son de la soie, rendu par les kin et les chê, 
ou instruments à cordes; 

6° Le son du bois, rendu par le tchou, véritable 
boisseau qu'on frappe intérieurement avec un mar- 
teau; par le ou, qui représente un tigre couché, 
dont on tire des sons en lui raclant légèrement le 
dos avec une planchette très-mince, et par le 
tchang-tou, formé de douze planchettes liées en- 
semble, et dont on se sert pour battre la mesure en 
les tenant de la main droite et en les heurtant dou- 
cement contre la paume de la main gauche; 

7° Le son du bambou, rendu par différentes 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 341 

flûtes et le koan-tsée, qui ne diffère de la flûte du 
dieu Pan que par le nombre des pipeaux qui la 
composent ; 

8° Enfin, le son de la calebasse, rendu par le 
chen, instrument à vent, composé du corps de ce 
fruit et de différents tuyaux de bambou variés en 
longueur, auxquels un tuyau principal, qui a la 
figure du cou d'une oie, transmet l'air et fait 
l'office d'embouchure. 

Les Chinois , très-amateurs de leur musique na- 
tionale, ne coûtent qu'assez médiocrement la mu- 
sique européenne. Un jour le Père Amiot, aussi bon 
musicien que zélé missionnaire, ayant exécuté avec 
la flûte et sur le clavecin les morceaux les plus bril- 
lants des meilleurs compositeurs européens de son 
temps, en présence des seigneurs de la cour qui 
passaient pour excellents connaisseurs, leur de- 
manda ce qu'ils pensaient de cette musique. L'un 
d'eux répondit poliment que nos airs n'étant point 
faits pour leurs oreilles, ni leurs oreilles pour nos 
airs, il n'était pas surprenant qu'ils n'en compris- 
sent pas toutes les beautés. Sans vouloir médire de 
la musique et du goût des Chinois, nous pensons 
cependant qu'un orchestre composé des instru- 
ments que nous venons de décrire aurait quelque 
peine à charmer une fine oreille européenne ; nous 
pensons même qu'il n'y a pas témérité à présumer 
qu'un auditeur non chinois ne saurait peut-être 
pas déguiser sa pensée et l'agacement de ses nerfs, 
a la manière de ce courtois mandarin. 



342 CHAPITRE VISGT-DEUXIÈME. 



§ v. 

Peinture et sculpture. — État ancien et actuel de ces arts en Chine. 
— Leurs différents genres. — Perfections et défauts. — Art de la 
gravure. — Sculpture. 



La peinture et la sculpture, dans leur état actuel 
en Chine, laissent, ainsi que la musique, beaucoup 
à désirer. Il paraît toutefois que ces arts ont été 
jadis cultivés avec quelque talent par les Chinois , 
puisque, de nos jours encore, il n'est pas impossible 
de rencontrer dans les collections des riches ama- 
teurs, et même dans les magasins des marchands 
d'antiques, des objets de peinture et de sculpture 
d'un mérite réel; mais les Apelles et les Phidias 
chinois ne sont plus, et c'est en vain qu'on cherche- 
rait aujourd'hui, dans la manière ou dans le talent 
des artistes modernes de la Chine , quelque trace de 
leur méthode, une ombre même de leur génie; on 
dirait plutôt , à voir certaines productions actuelles 
des artistes chinois, que les règles les plus élémen- 
taires de l'art elles-mêmes se sont perdues. C'est, 
ainsi que, dans les œuvres de peinture par exem- 
ple, le dessin est généralement incorrect, l'entente 
de la perspective et du clair-obscur nulle, et la 
connaissance des belles proportions humaines ab- 
sente. Les œuvres de sculpture, que devraient tou- 
jours distinguer l'élégance et la correction des 
formes, pèchent, de leur côté, parles défauts tout 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 343 

contraires. On y remarque pourtant quelquefois 
des détails dune rare perfection, tout comme on 
est frappé, à la vue de certains tableaux, de la 
beauté des couleurs et de l'habile entente de leur 
application ; mais ces qualités accessoires et ces 
beautés de détail, propres à faire ressortir l'excel- 
lence de certains procédés mécaniques, ne suffisent 
pas pour donner aux œuvres de la peinture et de la 
sculpture chinoises la véritable valeur artistique, 
qui leur manque. 

Les peintres chinois négligent assez générale- 
ment les grands sujets pour la représentation plus 
facile des paysages , des fleurs et de certains ani- 
maux; et si on considère isolément chaque objet 
représenté dans ces sortes de compositions, tels 
que les ojseaux, les poissons, les insectes, les 
fleurs , on est surpris de la supériorité avec laquelle 
l'artiste a représenté chaque chose : les peintres 
chinois, il faut bien le reconnaître, excellent à 
traiter ces sujets; ils se piquent même d'une telle 
exactitude dans les détails, et, la plupart du temps, 
ils réussissent si bien à calquer la nature, que leur 
travail équivaut à une véritable photographie. 
S'agit-il de peindre une plante, il faut que la tige, 
les branches, les feuilles, les boutons, les fleurs, 
les fruits, soient représentés non-seulement avec 
toutes leurs mesures et les proportions particulières 
à chaque partie , mais encore avec toutes les diffé- 
rences de formes, de teintes, de nuances qu'y met- 
tent les saisons ; les artistes chinois apportent une 
égale attention, ou plutôt pareille minutie, dans la 



344 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME. 

représentation des êtres animés : on n'est nullement 
étonné, en Chine, qu'un chef d'atelier demande à 
ses élèves combien une carpe, par exemple, porte 
d'écaillés entre tête et queue. Une telle exigence 
de vérité dans la représentation des objets, quelque 
exagérée qu'elle soit cependant, peut avoir son bon 
côté ; aussi contribue-t-elle grandement à faire re- 
gretter que les artistes chinois ignorent tout à fait 
l'art de grouper ensemble les objets qu'ils excellent 
à représenter avec tant de précision à l'état isolé, 
et que les errements de leur pinceau et le défaut 
général de perspective qui caractérise leurs œuvres 
fassent presque toujours de leurs compositions des 
morceaux pleins de confusion et tout à fait déso- 
lants par leur fatigante uniformité. 

Les artistes chinois qui font le portrait suivent, 
dans ce genre de peinture, une pratique toute dif- 
férente de la nôtre. D'après le goût qui fait loi au 
Céleste Empire, le portrait doit toujours regarder 
le spectateur; il doit être, par conséquent, toujours 
peint de face et de telle sorte que les deux parties 
du visage soient de tout en tout semblables ; il faut 
dans les cils des paupières, dans les poils de la 
barbe, une précision si littérale, si scrupuleuse, 
que les peintres chinois sont seuls capables d'une 
telle patience. Un portrait peint de profil ou de 
trois quarts serait réputé détestable, à cause de 
l'emploi des ombres qu'exige cette manière, et 
dont les Chinois ne peuvent pas comprendre l'uti- 
lité. C'est à ce point que lorsque les Anglais expo- 
sèrent divers portraits peints par les meilleurs 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 345 

artistes de l'Europe, et destinés à être offerts à 
l'empereur, les mandarins, observant la variété des 
teintes occasionnée par la lumière et les ombres 
demandèrent sérieusement si les oripinaux de ces 
portraits avaient un côté du visage d'une couleur 
différente de l'autre. Ils regardaient l'ombre du nez 
surtout comme un grand défaut dans la peinture, 
et quelques-uns d'entre eux croyaient qu'elle y 
avait été placée par accident '. 

Les Chinois connaissent la peinture sur verre, 
sur pierre, la peinture à fresque, etc., et font, em- 
ploi , pour tous ces genres , de procédés d'une rare 
perfection, mais que l'Europe n'a pas besoin de 
leur envier. Entre toutes ces manières de peindre 
connues des artistes chinois, il en est une cepen- 
dant que nous leur croyons tout à fait particulière, 
et que nous mentionnerons à cause de la singula- 
rité qui la distingue. Il s'agit de la peinture à feu , 
ainsi nommée parce que c'est réellement avec le 
feu qu'elle s'exécute. Ce genre de peinture, qu'on 
dit avoir élé inventé par les lamas du Thibet, se 
lait sur un lond de soie, sans pinceau ni couleurs, 
mais avec un simple bâtonnet embrasé à une de ses 
extrémités, et dont on se sert en guise de crayon. 
On appuie plus ou moins, selon que le trait doit être 
plus ou moins marqué, et que l'on veut obtenir des 
empreintes plus ou moins graduées. Ce genre de 
travail exige de la part de l'artiste la plus grande 
attention pour entretenir son crayon de feu toujours 

1 Voyez Voyaije de Macaftney, t. III, p, 182. 



346 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME. 

net des cendres qui s'y forment, et suffisamment 
ardent. Il lui faut en outre une remarquable habi- 
leté de main pour ne pas brûler le fond même du 
tableau ou former un trait qu'on ne pourrait pas 
corriger. Les tableaux qu'on obtient par cette mé- 
thode, s'ils ne sont pas toujours d'une très-grande 
beauté, ont au moins un cachet d'originalité qui 
les fait beaucoup rechercher des amateurs chinois. 
La gravure sur bois, un des arts que la Chine a 
le plus perfectionnés , est à nos yeux plus digne de 
l'attention des connaisseurs européens que ce genre 
original de peinture, dite peinture à feu. Les Chi- 
nois ont su, dès la plus haute antiquité, graver 
l'écriture sur des tablettes de bambou; puis ils 
trouvèrent le moyen de graver des planches pour 
l'impression des livres d'abord, et plus tard pour 
celle des toiles et des étoffes en dessins variés. Ils 
nous ont devancés même de plusieurs siècles dans 
l'invention des planches à trois , à quatre , et même à 
cinq couleurs. C'est un genre de gravure très-usité 
en Chine pour tous les livres élémentaires de dessin 
et ceux qui traitent de la géographie ou de l'his- 
toire naturelle. On trouve également chez eux des 
livres de morale illustrés et ornés de planches gra- 
vées sur bois, dont le travail fini et délicat peut le 
disputer à celui de nos meilleurs artistes d'Eu- 
rope. Habiles dans l'art de graver sur bois, les 
Chinois ignoraient complètement la gravure sur 
cuivre, lorsque les missionnaires catholiques leur 
en apprirent les avantages et la méthode; guidés 
par ces maîtres experts et désintéressés, les artistes 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 347 

chinois prouvèrent par leurs premiers essais qu'ils 
étaient parfaitement aptes à réussir en ce genre , 
ignoré de leurs devanciers; mais, soit oubli, soit 
mépris de renseignement venu de l'étranger, ils ne 
donnèrent pas suite aux premiers succès obtenus, 
et préférèrent à la voie de progrès qui s'offrait à 
eux les errements de l'art national. Il n'est rien, du 
reste, qui doive nous étonner en ceci de la part de 
ce peuple singulier, qui semble vouloir ne rien de- 
voir qu'à lui-même. Soigneux et jaloux de conser- 
ver et de transmettre de siècle en siècle les con- 
naissances qui lui sont propres, jusqu'à quand 
s'obstinera-t-il à repousser les lumières que lui pré- 
sentent des peuples plus jeunes que lui en date, il 
est vrai, mais auxquels la science et la civilisation 
ont transféré depuis longtemps déjà le droit d'aî- 
nesse parmi les nations? 

Nous dirons peu de chose de la sculpture chi- 
noise. Cet art, dont le plus noble et le plus essen- 
tiel attribut est de représenter, en fixant sur le 
bois, la pierre, le marbre et les métaux, les belles 
proportions du corps humain, ne trouva jamais 
dans la politique du gouvernement chinois ni dans 
les croyances nationales aucun élément propice à 
son essor. Une véritable proscription, fondée origi- 
nairement sur la vigilance à écarter tout ce qui 
pouvait conduire à l'idolâtrie, a existé de tout 
temps en Chine contre la statuaire. C'est à ce point 
que, de nos jours même, malgré plusieurs siècles 
d'introduction dans l'empire de toutes les idoles de 
l'Inde, on n'aperçoit aucune statue de forme nu- 



U» CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME. 

inaine ni dans les places et édifices publics, ni dans 
les palais et les jardins de l'empereur, des dignitaires 
ou des particuliers. A l'exception des idoles boud- 
dhiques renfermées dans les temples, et dont les 
formes, bonnes sans doute pour ces faux dieux, ne 
pourraient représenter, en vérité, que quelques mal- 
heureux humains affreusement disgraciés de la na- 
ture, les seules vraies statues qui existent en Chine 
sont les statues d'animaux à proportions gigantes- 
ques , qu'on fait entrer dans la décoration de 
l'avenue des tombeaux des princes et des grands 
d'une certaine classe; et là encore, il faut le dire , 
l'art véritable est absent. 

La sculpture d'ornementation est donc la seule 
qui exerce le plus ordinairement le ciseau des ar- 
tistes chinois; ils embellissent de leurs ouvrages 
les monuments publics, les ponts, les arcs de 
triomphe, sur lesquels ils exécutent des figures 
d'oiseaux, de quadrupèdes, des feuillages et une 
grande variété de dessins en bas-relief. Ils ont un 
merveilleux talent pour sculpter en petit, sur le 
bois et l'ivoire, sur l'agate et les pierres pré- 
cieuses, des urnes, des têtes d'animaux, des fleurs, 
des insectes. Leur habile et léger ciseau sait tirer 
encore un ingénieux parti de certaines espèces de 
pierres tendres, diversement colorées, sur les- 
quelles ils exécutent en bas-relief des scènes en- 
tières de paysage, où chaque objet a sa couleur 
propre prise dans la pierre même. Peut-être quel- 
quefois un coup furtif de pinceau aide-t-il à com- 
pléter ça ou là le travail de la nature; mais il a été 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 349 

si habilement appliqué, que L'œil le mieux exercé 
a peine à le reconnaître. 

Nous ne rangerons pas parmi les morceaux de 
vraie et bonne sculpture chinoise les figures gro- 
tesques connues sous le nom de magots de la 
Chine. Elles ne sauraient être, à nos yeux, une 
preuve du talent des artistes chinois; car pour 
nous la caricature, en quelque lieu quelle se pro- 
duise et quelque spirituelle qu'on la trouve, ne sera 
jamais que la parodie du beau et la contrefaçon de 
1 art. Mais les goûts sont divers, et nous ne nous 
étonnons nullement que la plupart de ces laides 
figures plaisent par leur composition étrange et 
bouffonne aux amateurs chinois, voire même euro- 
péens. 



CHAPITRE XXIII. 



INDUSTRIE DES CHINOIS. 



§ I"- 

Génie industriel des Chinois. — Fonte et travail des métaux. — Ha- 
bileté ancienne et actuelle des Chinois dans cet art. — Travail du 
bois. — Ouvrages de vernis. — La laque, — manière de l'obtenir. 
— Préparation et application des vernis; — leurs variétés. — 
Application des dessins et des ornements en or et en argent. 



L'industrie est sans contredit, après l'agriculture, 
le principal élément de la prospérité matérielle des 
peuples; sans elle, en effet, les productions du sol 
le plus fécond demeureraient souvent inutiles, ou 
deviendraient superflues; mais, grâce aux arts variés 
qu'elle enfante, les richesses de la nature, en se 
transformant sous la main intelligente de l'homme, 
s'accroissent au delà du centuple et se multiplient 
dans des proportions pour ainsi dire infinies. Dès 
les temps les pins reculés , les Chinois , peuple 
d'instinct et de goût utilitaires par excellence, s'ap- 
pliquèrent à tirer parti des produits abondants et 
variés de leurs riches et vastes contrées. Les arts 
utiles qu'ils inventèrent sont nombreux, et l'origine 
de la plupart de ces découvertes se perd chez eux 
dans la nuit des temps; la légende, mieux que 
l'histoire, en effet, rapporte les noms des pcrson- 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 351 

nages célèbres auxquels la reconnaissance des 
peuples en attribue le mérite ; c'est donc une 
preuve incontestable de la haute antiquité qui les 
vit commencer. 

Quoique l'Europe moderne ait, depuis longtemps 
déjà, surpassé la Chine par les mille et mille pro- 
diges de son industrie, et qu'elle n'ait plus rien à 
lui envier, comme le lecteur a pu le pressentir lui- 
même par tout ce que nous avons déjà dit des arts 
chinois dans le cours de cet ouvrage, nous n'hési- 
tons pas à compléter cet intéressant sujet par 
des détails plus étendus : nous les croyons utiles 
pour achever de faire connaître, mieux encore que 
nous ne l'avons fait jusqu'ici , le génie inventif des 
Chinois. 

L'art de travailler les métaux a été en Chine, 
comme dans le reste du monde, un des premiers 
arts connus. Dès l'an 2622 avant notre ère , les 
Chinois étaient habiles en ce genre d'industrie. 
L'empereur Hoang-ti, qui vivait à cette époque, fit 
fondre douze cloches, dont les sons gradués, sous 
la dénomination des douze lu, exprimaient les cinq 
tons de la musique. Les cloches, comme instru- 
ments, entrent encore aujourd'hui dans le système 
musical des Chinois, et on sait aussi que, depuis la 
plus haute antiquité, elles sont au nombre des signaux 
en usage dans les armées et dans les postes mili- 
taires établis le long des routes impériales. L'histoire 
chinoise fait encore mention de neuf urnes d'airain, 
sur lesquelles le grand Yu ordonna de graver la 
carte de chacune des neuf provinces qui compo- 



,352 CHAPITRE VINGT-TROISIEME. 

saient alors son empire. Ces urnes fameuses, ap- 
pelées tin, furent conservées longtemps avec un 
soin religieux : l'opinion générale de la nation en 
avait fait une sorte de palladium auquel se ratta- 
chaient le salut et les destinées de l'empire. 

Une foule d'autres faits historiques, (pie nous 
nous abstenons de rapporter, démontrent avec 
évidence que, dès les temps les plus anciens, tous 
les procédés de la fonte et du travail des métaux 
étaient familiers aux Chinois. Il est incontestable 
que de nos jours ils savent les travailler avec au- 
tant d'adresse que d'intelligence, et leur donner 
toutes les formes qu'exigent les besoins et les usages 
auxquels on les destine. Avec le fer, ce métal le 
plus utile de tous , ils fabriquent leurs armes , leurs 
instruments aratoires, les ustensiles de leurs cui- 
sines , des outils pour leurs arts et métiers ; ils le 
font entrer, comme moyen de force et de solidité , 
dans quelques parties de leur architecture , surtout 
dans celle des ponts et des digues. Leur adresse 
est la même à travailler les autres métaux, qui 
tous indistinctement, sous la main expérimentée 
de leurs habiles ouvriers , se transforment en une 
foule d'objets utiles ou de luxe; ils savent varier 
les couleurs de l'or, ciseler l'argent, manier le 
cuivre et l'étain, et les plier à tous leurs usages. 
Leurs dorures sur métaux sont belles , d'un grand 
éclat, et très-solides. Avec des moyens aussi simples 
que parfaits, ils bronzent supérieurement le cuivre , 
le colorent à leur gré d'un beau vert ou lui donnent 
un air antique. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 353 

Les Chinois n'ont donc en réalité rien à em- 
prunter des lumières de l'Europe relativement 
aux divers procédés qui s appliquent à la manipu- 
lation des métaux; ils ont une égale aptitude en ce 
qui concerne le travail du bois, dont ils savent 
tirer, pour toutes sortes d'ouvrages, un parti aussi 
utile qu'ingénieux. Sans parler de l'emploi considé- 
rable qu'ils en font en architecture, pour les co- 
lonnes , les lambris , les superbes toitures de 
leurs monuments publics, des palais des princes 
ou des demeures des particuliers opulents , ils ont 
un merveilleux talent pour en fabriquer des meu- 
bles de tout genre, des objets de fantaisie, tels que 
boîtes et coffrets, ornés de dessins aux plus riches 
couleurs ou d'admirables incrustations d'ivoire, de 
nacre ou de toute autre matière, et toujours bril- 
lants de ce beau vernis dont la transparence et le 
poli sont inimitables. Ils utilisent de la sorte toutes 
les essences de bois, les pins rares comme les plus 
communes; il n'est pas jusqu'au bambou, donl 
leur sol abonde , qu'ils n'emploient en des milliers 
d'ouvrages utiles, vulgaires ou charmants 

On a cru pendant longtemps que la laque, ce 
beau vernis que l'Europe envie à la Chine et au 
Japon, était une composition particulière dont les 
peuples de ces contrées avaient le secret. Les mis- 
sionnaires catholiques , et particulièrement le 
P. d'Incarville, nous ont appris les premiers que 
cette liqueur précieuse, qui donne tant de lustre et 
d'éclat aux ouvrages en bois, n'est autre chose 
qu'une espèce de résine de couleur roussâtre 
h. 23 



354 CHAPITRE VINGT-TROISIEME. 

qu'on extrait par incision d'un arbre indigène des 
provinces de Sse-tchouen , de Kiang-si , de Tche- 
kiang, de Ho-nan, en Chine, et de celles d'Itsi- 
koka, de Figo et de Jamatto, au Japon. Le même 
P. d'Incarville nous a donné sur la manière de pré- 
parer et d'appliquer les beaux vernis qu'on obtient 
de cette résine, des renseignements aussi sûrs que 
précieux. 

La première opération, dès qu'on a extrait la 
résine de l'arbre à vernis, appelé tsi-chou, consiste 
à débarrasser cette matière des parties aqueuses 
qu'elle contient. Pour obtenir ce résultat, il suffit 
d'exp'oser la résine au soleil et de la remuer durant 
deux ou trois heures avec une spatule de bois. 
Cette évaporation est nécessaire pour donner à la 
laque sa belle transparence. Pour obtenir les autres 
variétés de vernis connues de l'industrie chinoise, 
on mêle à cette substance première, pendant qu'on 
la manipule, les différents ingrédients propres à 
les produire. C'est ainsi que pour avoir le beau 
vernis ordinaire connu sous le nom de houang-tsi , 
« vernis brillant », on joint à la résine du tsi-chou 
du fiel de porc et du vitriol romain dissous dans un 
peu d'eau. Si on ajoute à ce premier vernis, dans 
des proportions déterminées, du charbon d'os de 
cerf réduit en poudre, ou du noir d'ivoire, comme 
on l'expérimenta sur l'indication du P. d'Incarville, 
avec de l'huile de thé siccative, on obtient le yang- 
tsi ou beau vernis noir des Japonais, dont les 
Chinois ignorèrent longtemps la composition. 

Le vernis blanc se fait avec des feuilles d'argent 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 355 

broyées et pétries, mélangées au vernis ordinaire; 
le cinabre minéral ou la fleur de carthame réduite 
en laque, donnent le vernis rouge; l'orpiment seul, 
le vernis jaune, et mêlé a l'indigo, le vernis vert; 
pour le vernis violet, on fait usage dune certaine 
pierre de cette couleur appelée tsé-ché, réduite en 
poudre impalpable. Pins les pièces de vernis qu'em- 
bellissent ces couleurs sont anciennes, plus celles- 
ci acquièrent de beauté et de brillant. Le hoa-kin- 
tsi, autre vernis composé, est celui dont se servent 
les peintres pour appliquer les ornements d'or 
dont sont enrichis* tant de charmants objets que le 
luxe européen demande à la Chine. 

L'application du vernis exige les soins les plus 
minutieux. On commence d'abord par planer aussi 
parfaitement que possible le bois du meuble que 
l'on veut vernir; ou dégage de même, s'il en est 
besoin, les rainures d'assemblage, pour y introduire 
une fine étoupe qu'on recouvre ensuite d'un léger 
canevas de soie ou de papier; puis on enduit le 
meuble d'une sorte d'huile que donne le tong-chou, 
arbre qui croît sur les montagnes et dans les forcis 
élevées de la Chine; dès que cette huile est sèche, 
on applique le vernis. Avec deux ou trois couches 
seulement, celui-ci conserve toute sa transparence 
et laisse apercevoir toutes les veines et les nuances 
du bois ; il suffit, pour déguiser la matière et le fond 
sur lequel on travaille, d'augmenter le nombre des 
couches jusqu'à ce que la surface de l'ouvrage de- 
vienne éclatante et polie comme une glace. C'est 

sur ce fond brillant qu'on peint en or et en argenl 

2:). 



356 • CHAPITRE VINGT-TROISIÈME. 

les diverses figures dont on vent embellir le meuble. 
On leur donne de l'éclat et on assure leur conser- 
vation par une légère et dernière couche de vernis. 

Une autre manière de laquer le bois consiste à 
en recouvrir la surface dune composition faite de 
papier, d'étoupe, de chaux, et de quelques autres 
matières amalgamées. On forme avec cette espèce 
de pâte un fond solide et uni, auquel le vernis s'in- 
corpore : on l'y applique par couches légères, qu'on 
laisse sécher l'une après l'autre. 

L'application du vernis se fait au moyen d'un 
pinceau plat et à poils très-fins, qu'on promène 
d'abord en tout sens sur l'ouvrage en appuyant 
également partout, mais qu'on passe ensuite dans 
le même sens et avec légèreté en finissant; chaque 
couche de vernis ne doit avoir tout au plus que 
l'épaisseur de la plus mince feuille de papier. Au- 
trement, il s'y formerait des rides et des gerçures, 
difficiles à faire disparaître ensuite. Les ouvriers 
chargés de ce travail ferment leur atelier hermé- 
tiquement de tous cotés, pour éviter que la pous- 
sière, en voltigeant du dehors, ne vienne gâter l'ou- 
vrage ; ils poussent leurs précautions même jusqu'à 
n'entrer dans ce laboratoire que dépouillés de leurs 
vêtements, à l'exception d'un simple et léger cale- 
çon. Contrairement encore à ce qui se pratique en 
Europe, on choisit, pour sécher les pièces de vernis, 
un lieu plutôt humide que sec. Les ouvriers chi- 
nois sont ingénieux dans l'emploi des moyens 
propres à maintenir la température de leurs sé- 
choirs au degré qui convient : aucun soin, du reste, 



GÉNIE PARTICUI.il U DES CHINOIS. 357 

ne lenr paraît superflu pour réussir dans leur 
travail. 

Dès qu'une couche de vernis est suffisamment 
sèche, il faut faire disparaître, au moyen du polis- 
sage, les inégalités, même les plus légères, qui 
pourraient s'y trouver. On y parvient à laide d'un 
brunissoir fait d'une pâte durcie, composée d'un 
mélange de poudre de brique extrêmement fine, 
d'huile tong-yeou, de sang de cochon, d'eau de 
chaux et de tou-tsé, espèce particulière de terre 
très-commune en Chine. On se garde bien de tou- 
cher avec le polissoir à la dernière couche de ver- 
nis. Autrement, on nuirait à son éclat, car c'est de 
cette couche finale que dépend toute la perfection 
de l'ouvrage. Aussi, pour l'appliquer, redouble-t-on 
de soins et d'attention, afin que nul corps étranger, 
aucun atome de poussière n'en macule la brillante 
surface. 

La partie artistique du travail des ouvrages en 
laque consiste à les embellir de riches ornements 
avec 1 or ou les couleurs. Les dessins en or sont 
généralement ceux que les Chinois préfèrent; et 
leurs ouvriers décorateurs, grâce à la patiente mi- 
nutie et à la finesse originale qui caractérisent leur 
talent , réussissent presque toujours à les exécuter 
avec une rare perfection. Pour tracer ces dessins, 
l'artiste chinois commence d'abord par esquisser 
sur le bois laqué, avec un pinceau blanchi de céruse, 
le sujet désigné; s'il juge son croquis satisfaisant, il 
en marque les contours avec une pointe d'acier 
très-fine, et trace alors fous les autres détails. INlais 



358 CI1AIMTHE VIiNGT-TKOISIÈME. 

le plus souvent il jette au crayon les premiers traits 
de son dessin sur le papier : il Je termine ensuite 
au pinceau avec l'encre de Chine. Ce dessin passe 
tel aux mains des ('levés ou apprentis de l'atelier, 
chargés d'en suivre tous les traits avec de l'orpiment 
délayé dans de l'eau. Dès qu'ils ont achevé ce tra- 
vail, ils appliquent immédiatement sur la pièce de 
vernis ce dessin fraîchement colorié, et passent 
légèrement la main sur le papier, pour que tous les 
traits du dessin s'impriment et restent marqués 
sur la pièce. Après avoir enlevé le papier, ils re- 
passent au pinceau avec de l'orpiment ou du ver- 
millon, délayés dans une eau gommée, toutes les 
lignes du dessin. Ainsi fixé sur la laque, celui-ci 
ne peut plus s'effacer. On en couvre de nouveau 
les traits avec le hoa-kin-tsi. Ce vernis, qu'on a 
rendu plus liquide par l'addition d'un peu de cam- 
phre, devient en séchant un mordant destiné à re- 
cevoir l'or en coquille. On applique celui-ci en pas- 
sant mollement sur tout le dessin un tampon chargé 
de cette riche poussière. Il suffit ensuite d'essuyer 
légèrement la pièce pour voir l'or briller sur chaque 
linéament du dessin primitif. 

Lorsque les peintres en laque veulent obtenir des 
reliefs, comme ils sont dans l'usage de le faire pour 
représenter les inégalités du tronc, les côtes et les 
nervures des arbres et des plantes, ils se contentent 
d'appliquer sur la première couche d'or une nou- 
velle couche de mordant et d'y passer à plusieurs 
reprises de l'or en coquille, jusqu'à ce qu'ils aient 
obtenu les lignes saillantes qu'ils désirent. Ils tracent 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 359 

au pinceau les lignes qui dessinent les yeux, la 
bouche, la coiffure, les détails du costume des per- 
sonnages, certaines parties des paysages, en un 
mot, tons les ornements en miniature dont ils enjo- 
livent leurs beaux laques dorés. 

Quelque fini précieux, quelque délicatesse que 
mettent les Chinois dans leurs dessins en or, leurs 
pièces de vernis sont cependant jugées inférieures à 
celles du .lapon. Le vernis transparent de la Chine, 
de teinte toujours un peu jaune , n'a ni la beauté 
ni l'éclat du vernis japonais, transparent comme 
l'eau la plus pure. 

Le célèbre empereur Kang-hi, aussi ami des 

beaux-arts que connaisseur hors ligne , convenait 

lui-même de la supériorité des pièces de vernis du 

Japon; mais il en assignait une cause naturelle, et 

ne l'attribuait point à une supériorité d'industrie. 

« L'application du veruis, dit ce prince l , demande 

<c un air doux, frais, humide et serein; celui de la 

« Chine est rarement tempéré, et presque toujours 

« chaud ou froid, ou chargé de poussière et de 

« sels. Voilà pourquoi les pièces de vernis qu'on y 

« fait n'ont pas l'éclat de celles du Japon, qui, étant 

« au milieu de la mer, a un air plus propre à faire 

« sécher le vernis sans le rider ni le ternir. » 

Ce prince attribuait aux mêmes causes la beauté 
des vernis dont brillaient quelques meubles d'Eu- 
rope mêles parmi les présents qu'il en avait reçus. 



' Observations de physique et d'histoire naturelle de icmpercui 
Kang-hi, traduites du chinois jiar les missionnaires. 



:j(Ut CHAPITRE VINGT-TROISIÈME. 

On sait assez généralement, en effet, que l'atmo- 
sphère de la Chine est souvent surchargée d'une 
poussière de sable que le vent, par un temps sec, 
transporte et fait pénétrer partout, et qui, mêlée 
à l'eau du ciel, tombe parfois en véritable pluie 
de boue. Il est donc très-possible qu'il y eût dans 
l'opinion du Louis XIV chinois plus de justesse 
d'observation que de jalousie nationale. 



§ IL 

Art de la céramique. — Porcelaine de la Chine. — Origine et révo- 
lutions de l'art de la porcelaine. — Services rendus au progrès du 
même art en France par les anciens missionnaires. — Le P. d'En- 

trecolles et ses précieux Mémoires. — Matière de la porcelaine. 

Son vernis ou sa couverte. — Dernières manipulations données à 
la matière de la porcelaine. — Fabrication des pièces. — Travail 
du fourneau. 



Il est un art dans lequel les Chinois excellent, et 
qui suffirait seul à rendre leur industrie à jamais 
célèbre; nous voulons parler de la fabrication de 
la porcelaine, portée par eux à un degré de perfec- 
tion que l'Europe, après mille essais, a fini depuis 
bien peu d'années par surpasser peut-être sous le 
rapport de l'élégance, mais quelle n'est pas encore 
parvenue cà égaler sous le rapport de la solidité et 
du bon marché. Cet art, dont nous ignorerions pro- 
bablement encore les vrais procédés et les merveilles 
sans le soin que les missionnaires catholiques ont 
mis à nous les faire connaître, est tellement ancien 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 361 

cliez les Chinois, qu'il est impossible d'en détermi- 
ner l'origine : on ignore même si on le doit au hasard 
ou à des tentatives réfléchies. Mais une chose est cer- 
taine, c'est que cet art a été tour à tour perdu et re- 
trouvé en Chine, à la suite des troubles et des longues 
guerres qui n'ont accompagné que trop souvent les 
changements de dynasties. Presque tous les arts de 
la Chine, du reste, à l'exception de ceux de pre- 
mière nécessité , ont eu semblable sort par l'effet 
désastreux des révolutions dont ee vaste empire a 
fréquemment connu les désordres, à ce point qu'il 
est même difficile de savoir si ees arts sont bien 
exactement aujourd'hui ce qu'ils ont été d'abord. 
Dans ces temps d'anarchie et de troubles, toutes 
les manufactures de luxe étaient abandonnées et 
périssaient; lorsque ensuite l'autorité affermie ra- 
menait l'ordre et les arts clans l'empire, les anciens 
ouvriers ne se retrouvaient plus, et l'on était réduit 
à hasarder de nouveaux essais, à opérer par tâton- 
nements, souvent d'après des traditions et des sou- 
venirs très-incertains. De là il est arrivé plusieurs 
lois, pour la porcelaine en particulier, que la ma- 
nière de la fabriquer, sous telle ou telle dynastie, 
était une invention nouvelle, tantôt supérieure, 
tantôt inférieure à celle qui avait précédé. 

Cet art antique et fameux de la Chine, dont l'in- 
troduction eu Europe, au dix-huitième siècle, est 
due aux travaux du P. d'Entrecolles , n'est plus un 
secret pour les peuples de l'Occident. Grâce aux 
remarquables Mémoires par lesquels le savant mis- 
sionnaire nous a révélé ions les procédés de la fa- 



362 CHAPITRE VINGT-TROISIEME, 

brication chinoise, la France surtout a pu de bonne 
heure produire en porcelaine d'admirables chefs- 
d'œuvre. Sa belle et superbe manufacture de 
Sèvres est sans rivale dans le monde. Les magnifi- 
ques morceaux qu'elle fabrique , uniques en leur 
genre, vont partout orner les palais des têtes cou- 
ronnées- la Chine elle-même les admire, et son 
monarque ne dédaigne pas de les placer à côté des 
chefs - d'oeuvre des plus habiles artistes de son 
empire. 

Quelque connue que soit aujourd'hui la fabrica- 
tion de la porcelaine , nous croyons faire plaisir à 
nos lecteurs en leur donnant ici un aperçu des pro- 
cédés chinois. Le P. d'Entrecolles, qui a servi de 
guide à tous ceux qui ont traité ce sujet, sera égale- 
ment le nôtre. 

La pâte des belles porcelaines de la Chine est 
composée de la pierre que les Chinois appellent 
pe-tun-tseu et de la terre qu'ils nomment kao-lin. 
Celle-ci est parsemée de molécules dont le brillant 
rappelle celui de l'argent; l'autre, réduite en pon- 
dre très-fine, est simplement blanche et douce au 
toucher. Pour obtenir cette poudre dans toute sa 
finesse et sa pureté on lui fait subir plusieurs lava- 
ges, après lesquels on la façonne, avant qu'elle se soit 
entièrement durcie, en forme de briques ou tablet- 
tes. Ainsi préparée, cette pâte est propre à entrer 
dans la composition de la porcelaine. On en fait en 
Chine un commerce considérable. 

Le kao-lin, que certaines montagnes de la Chine 
contiennent en quantité inépuisable, s'emploie à 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 363 

peu près tel que la nature le fournit. 11 suffit, avant 
de le mettre en briques, de le débarrasser simple- 
ment des corps étrangers qui pourraient s'y trouver 
mélangés. C'est du kao-lin que Ja porcelaine fine 
tire toute sa consistance; cette matière y tient en 
quelque sorte lieu de nerfs. On la remplace quel- 
quefois par une autre, dont la découverte et l'usage 
sont peu anciens. C est une espèce de craie gluti- 
neuse et produisant au toueber à peu près l'effet 
du savon. Les Chinois l'appellent pour cette raison 
hoa-chi « savon-terre »; c'est la stéatite. La. por- 
celaine faite avec le hoa-chi est d'un grain extrê- 
mement fin , et donne au travail du pinceau une 
beauté supérieure. De plus , comparée aux autres 
porcelaines , elle est dune légèreté surprenante , 
mais, par cela même, d'une grande fragilité. Ce 
défaut, joint au prix ordinairement élevé de ce 
genre de porcelaine , fait qu'on en fabrique très- 
peu; la plupart du temps ou se contente de revêtir 
légèrement les pièces de porcelaine ordinaire d'une 
couche liquide de hoa-chi. Cette matière, dès 
qu'elle est sèche, les rend merveilleusement pro- 
pres à recevoir les couleurs et le vernis. 

Le pe-tun-tseu, le kao-lin ou bien le hoa-chi, 
sont donc les éléments principaux de la porcelaine : 
il faut leur joindre le vernis ou l'émail, qui donne 
à la porcelaine sa blancheur et son éclat ; ce vernis 
à l'état simple est composé de deux sortes d'huile. 
L'une est une espèce de substance ou de crème 
blanchâtre et liquide qu'on extrait, en le lavant et 
en l'épurant, du résidu pulvérisé de la même pierre 



:ï64 CHAPITRE VINGT-TROISIÈME. 

dont on fait les briques de pe-tun-tseu. Sur cent 
livres de cette espèce de crème minérale, on ajoute 
une livre de cki-kao , sorte d'alun qui lui sert de 
présure. Avant le mélange, ce minéral a dû être 
rougi au feu , puis réduit en poudre impalpable. 
On donne à cette première huile le nom de peyeou. 
La seconde s'obtient aussi par le lavage de cendres 
de chaux et de fougère brûlées ensemble. Sur cent 
livres de ces cendres on fait également dissoudre 
dans la même eau une livre de chi-kao. Ces deux 
huiles mélangées produisent le vernis simple; leur 
consistance doit être égale. Quant à la proportion 
des quantités, l'usage le plus suivi est de mêler dix 
parties d huile de pierre avec une partie d'huile 
laite de cendres de chaux et de fougère. Les vernis 
composés s'obtiennent en ajoutant à ces deux 
premières huiles les substances colorantes avec les- 
quelles les Chinois savent donner à leurs porcelaines 
les teintes les plus variées. 

On se figure difficilement toutes les manipula- 
tions qu'exige le travail de la porcelaine. La pre- 
mière opération consiste à purifier de nouveau le 
pe-tun-tseu et le kaolin. On procède ensuite au 
mélange de ces deux matières. La quantité de cha- 
cune varie et se proportionne à la qualité de la por- 
celaine qu'on veut obtenir. Pour les porcelaines 
fines, on met le kao-lin et le pe-tun-tseu en égales 
portions ; pour les moyennes, on emploie quatre 
parts de kao-lin sur six de pe-tun-tseu. Le moins 
qu on en mette est une partie de kao-lin sur trois 
de pe-tun-tseu. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. :}<>:> 

Ce mélange fini, on le foule dans un large bas- 
sin, bien pavé et cimenté de toutes parts, et on le 
pétrit jusqu'à ce qu'il commence à durcir. Ce tra- 
vail est d'autant plus rude qu'il doit se continuer 
sans la moindre interruption. Pendant qu'il s'opère 
on détache de la masse ainsi préparée différents 
morceaux qu'on étend, qu'on pétrit et refoule en 
tous sens sur de larges ardoises. Cette opération doit 
se faire avec un soin tout particulier, et de manière 
qu'il ne se trouve aucun vide dans la pâte, ni 
qu'il s'y mêle aucun corps étranger. La perfec- 
tion des pièces dépend de cette importante mani- 
pulation. 

Tous les ouvrages unis se façonnent à la roue. 
Quand une tasse en sort, elle n'est qu'ébauchée. 
Le premier ouvrier lui donne simplement le dia- 
mètre et la hauteur qu'elle doit avoir. Cette tasse 
est reçue par un second ouvrier qui l'assied sur sa 
base. Peu après elle est livrée à un troisième, qui 
l'applique sur son moule et lui en imprime la forme 
Un quatrième la polit avec le ciseau et en diminue 
l'épaisseur autant qu'il est nécessaire pour lui don- 
ner la transparence. Enfin , après avoir passé par 
toutes les mains destinées à lui donner ses divers 
ornements, elle est reçue, quand elle est sèche, 
par un dernier ouvrier qui en creuse le pied. Ou 
estime qu'une pièce de porcelaine cuite a dû passer 
par les mains de soixante-dix personnes. 

Les grands ouvrages s'exécutent par parties 
qu'on travaille séparément, qu'on unit et qu'on 
cimente ensuite avec la matière même de la porce- 



36G CHAPITRE VINGT-TROISIEME. 

laine délayée dans l'eau. Les différentes' pièces qui 
les composent se façonnent sur des moules, ou se 
modèlent par le simple travail des mains; on les 
perfectionne ensuite avec des instruments propres 
à creuser, à polir et à rechercher les différents 
traits rpie le moule ou les doigts n'auraient pas ren- 
dus assez sensibles. Lés fleurs et les ornements en 
relief, préparés à l'avance, s'y appliquent à la ma- 
nière d'une broderie sur une étoffe. Quant aux des- 
sins sans relief, on se contente souvent d'en tracer 
les figures avec le burin sur le corps même du vase ; 
on fait ensuite dans leur contour de légères entailles 
qu'on arrondit, et qui les font ressortir. Quelquefois 
même on les exécute par l'application facile et ex- 
péditive d'un simple cachet. Après quoi on donne 
le vernis à la porcelaine; c'est ce qu'on appelle 
appliquer la couverte. 

Cette dernière opération, qui tout d'abord sem- 
ble facile , ne lest cependant pas autant qu'on 
pourrait se l'imaginer : elle exige toujours de la 
part de l'ouvrier beaucoup d'adresse et une atten- 
tion toute particulière, soit pour que la couche de 
vernis n'ait que l'épaisseur prescrite , soit pour 
l'appliquer d'une manière égale et uniforme sur 
toute la surface du vase. On fabrique des pièces de 
porcelaine si minces et si délicates qu'elles ne pour- 
raient supporter une couverte trop épaisse : leurs 
frêles parois plieraient sous le faix, et se déjette- 
raient. La main qui doit les vernir ne peut agir 
qu'avec la plus grande légèreté et le toucher le plus 
délicat. La fragilité de ces pièces est souvent telle, 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 367 

qu il faut diviser en deux opérations successives 
l'application du vernis : dans ce cas, on donne une 
première couche par simple aspersion , et puis, 
quand la pièce est sèche, une seconde par im- 
mersion. 

Le travail du fourneau exige à lui seul d'autres 
soins non moins compliqués que ceux que nous 
venons d'indiquer. La construction des fourneaux 
chinois pour cuire la porcelaine est aussi simple 
que bien appropriée à leur destination; sauf le plus 
ou le moins de dimension , ces fourneaux parais- 
sent être , encore de nos jours , ce qu'ils étaient 
dans les temps anciens. Voici ce qu'en dit le 
P. d'Entrecollcs : « Ces fourneaux sont présente- 
« ment plus grands qu'ils n'étaient autrefois : ils 
« n avaient alors que six pieds de hauteur et de 
« largeur ; maintenant ils sont hauts de deux bras- 
« ses ', et ont près de quatre brasses de profon- 
« deur. La voûte est assez épaisse pour qu'on puisse 
« marcher dessus sans qu'on soit incommodé du 
« feu. Cette voûte n'est en dedans ni plate ni for- 
« mée en pointe ; elle va en s'allongeant , et elle se 
« rétrécit à mesure qu elle approche du grand sou- 
« pirail qui est à l'extrémité , et par où sortent les 
« tourbillons de flamme et de fumée. Outre cette 
« gorge, le fourneau a sur sa tête cinq petites ou- 
« vertures qui en sont comme les veux : on les cou- 
« vre de quelques pots cassés , de telle sorte pour- 
« tant qu'ils soulagent l'air et le feu du fourneau. » 

1 La brasse, dont parle ici le P. d'Entrecollcs , équivaut à six pieds 
de roi anciens. 



3fis CHAPITRE VINGT-T R 1 S I ÈME . 

Toute pièce de porcelaine avant d'être mise au 
fourneau est soigneusement enfermée dans une 
caisse de terre qui lui sert d'étui ou d'enveloppe, el 
la protège contre le contact immédiat de la flamme. 
Ces caisses sont suffisamment grandes pour que le 
vase qu'elles contiennent ne touche pas à leurs pa- 
rois; un lit de gravier fin, qu'on recouvre de pous- 
sière de kao-lin , garnit leur fond, afin que le pie<! 
du vase ne puisse pas se déformer. Les porcelaines 
avant leur cuisson sont des ouvrages si fragiles et 
si délicats, qu'on doit toujours craindre, en les tou- 
chant de la main, de les briser ou d'en altérer les 
formes. C'est ordinairement à laide d'un léger cor- 
don , fixé par le milieu aux deux branches d'une 
petite fourche de bois, qu'on les déplace et les 
transporte. Le même moyen est employé pour les 
déposer dans leur étui protecteur. Il faut une en- 
tente parfaite pour placer convenablement dans le 
fourneau ces caisses et le fragile trésor qu'elles con- 
tiennent; chacune doit être mise à telle ou telle 
place, selon le degré' plus ou moins élevé auquel il 
faut porter la cuisson de la porcelaine qu'elle ren- 
ferme. La manière générale de disposer ces caisses 
consiste à les superposer les unes sur les autres en 
piles assez rapprochées pour qu'elles se soutiennent 
mutuellement par des morceaux de terre qui les 
lient en haut, en bas, au milieu, niais assez distan- 
tes cependant pour que la flamme ait entre elles un 
libre passage et les enveloppe également de toutes 
parts. 

Quand tout est parfaitement en place, il ne reste 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 3G9 

plus qu'à chauffer. Voici d'après le P. d'Entrecolles 
de (ruelle manière on conduit cette importante opé- 
ration : « Quand on a allume le fen du foyer, on 
« mure aussitôt la porte , n'y laissant que l'ouver- 
« ture nécessaire pour y jeter des quartiers de gros 
« bois , longs d'un pied, mais assez étroits. On 
« chauffe d'abord le fourneau pendant un jour et 
b une nuit ; ensuite deux hommes , qui se relèvent , 
« ne cessent d'y jeter du bois. On en brûle coinmu- 
« nément pour une fournée jusqu'à cent quatre- 
« vingts charges. A en juger par ce que dit un au- 
« teur chinois , cette quantité ne devrait pas être 
« suffisante ; il assure qu'anciennement on brûlait 
« deux cent quarante charges de bois, et vingt de 
« plus si le temps était pluvieux, bien qu'alors les 
« fourneaux fussent moins grands de moitié que 
« ceux-ci. On y entretenait d'abord un petit feu 
« pendant sept jours et sept nuits : le huitième jour 
« on faisait un feu très-ardent; et il est à remarquer 
« que les caisses de la petite porcelaine étaient déjà 
« cuites à part avant que d'entrer dans le fourneau : 
« aussi faut -il avouer que l'ancienne porcelaine 
« avait bien plus de corps que la moderne. On ob- 
« servait encore une chose qui se néglige aujour- 
« d'hui : quand il n'y avait plus de feu dans le four- 
« neait, on ne démurait la porte qu'après dix jouis 
« pour les grandes porcelaines, et après cinq jours 
« pour les petites. Maintenant on diffère à la vérité 
« de quelques jours à ouvrir le fourneau et à en 
« retirer les grandes pièces de porcelaine, car sans 
« cette précaution elles éclateraient; mais pour ce 



h. 



370 CHAPITRE VINGT-TROISIÈME. 

« qui est des petites, si le feu en a été éteint à l'en- 
« trée de la nuit, on les retire dès le lendemain. Le 
« dessein apparemment est d'épargner le bois pour 
« une seconde fournée. Comme la porcelaine est 
« brûlante , l'ouvrier qui la retire s'aide pour la 
« prendre de longues écbarpes pendues à son 
« cou. » 

Rien n'est sujet aux accidents comme la cuisson 
des porcelaines; une foule de causes, malgré l'ex- 
périence consommée et l'habileté reconnue des ou- 
vriers chinois, viennent souvent produire dans leurs 
fourneaux les effets les plus désastreux. C'est assez 
quelquefois d'un simple changement de tempéra- 
ture qui active ou diminue trop l'action du feu pour 
ruiner tout l'ouvrage. Rarement, du reste, une 
fournée réussit en entier; mais ou se félicite quand 
les dommages ne sont que partiels et peu considé- 
rables. Les accidents qui arrivent ne sont pas tou- 
jours sans compensation. C'est ainsi que les Chinois 
ont réussi à se procurer un de leurs vernis les plus 
éclatants, leur beau noir ou-king, dont un caprice 
du fourneau leur avait offert le premier modèle. Le 
P. d'Eutrecolîes rapporte avoir vu un vase dont la 
matière avait l'œil, la transparence et toutes les 
qualités de l'agate. L'ouvrier qui le lui montra avait 
rempli son fourneau de porcelaines peintes en rouge 
soufflé; cent pièces furent totalement perdues. Mais 
dans cet amas informe de porcelaines à demi fon- 
dues et vitrifiées on trouva ce vase extraordinaire. 
H nous semble qu'au moyen d'essais multipliés et 
d'observations faites avec intelligence, il ne serait 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 371 

pas impossible au génie de l'homme de découvrir 
le secret de ces transmutations et d'exécuter régu- 
lièrement ce que le hasard a produit une fois. 



.§ IH. 

Peinture de la porcelaine. — Application des couleurs et des orne- 
ments; d'or et d'argent, — Les peintres en porcelaine, — leur 
genre de mérite. — Porcelaines extraordinaires et d'une exécution 
difficile. — Porcelaine craquelée, etc. — La célèbre manufacture 
de King-te-tchin. — Poterie chinoise. — Art de la verrerie. 



Lorsque la porcelaine, après avoir reçu son 
vernis et quelquefois certaines couleurs, a passé 
dans les grands fourneaux, on donne aux pièces de 
choix, par la peinture ou par l'application de l'or 
ou de l'argent, des ornements d'une grande beauté, 
qu'on fixe ensuite au moyen d'une cuisson particu- 
lière. La peinture sur porcelaine se ressent de l'in- 
fériorité générale de cet art en Chine : son princi- 
pal, disons son unique mérite, ne consiste guère que 
dans la beauté des couleurs. Il est facile, au reste, 
de comprendre qu'il doive en être ainsi quand on 
sait que les hoa-^pei, ou peintres en porcelaine, 
n'ont guère de 1 artiste que le nom, et que leur 
misérable position les rend en tout semblables aux 
antres ouvriers. Ignorants des règles .de I art, ils 
dessinent presque toujours sans principe aucun, et 
toute leur science, pour I ordinaire, se résume en 

une simple routine, aidée d'un tour d'imagination 

24. 



;>72 CHAPITRE VINGT -TROISIÈME. 

assez bizarre. Quelques-uns cependant réussissent 
à peindre avec assez de goût des fleurs, des oi- 
seaux, des insectes et d'autres animaux; mais, 
d'habitude et sans pitié, la figure humaine est par 
eux horriblement maltraitée. On sait que les Chi- 
nois ne passent pas, en général, pour être les plus 
beaux parmi les enfants des hommes, mais fran- 
chement, à les juger sur la physionomie des per- 
sonnages représentés par leurs peintres en porce- 
laine, n'est-on pas tenté de les proclamer, entre 
ceux des hommes qui sont riches en laideur, les 
plus favorisés de tous? 

La Chine a des porcelaines peintes de toutes les 
espèces de couleurs, dont l'éclat et la beauté dé- 
fient toute comparaison. N'est-il pas vraiment re- 
grettable que le pinceau de ses artistes ne sache 
pas souvent en faire autre chose que de grotesques 
caricatures, dont mille autres détails, d'une ornemen- 
tation charmante du reste , ne parviennent pas à ra- 
cheter le laideur? Cette ignorance de l'art véritable 
n'empêche pas les peintres en porcelaine chinois de 
savoir appliquer leurs brillantes couleurs avec une 
grande habileté, au moyen du pinceau, ou à l'aide 
du chalumeau. Chacun d'entre eux a sa spécialité : 
l'un est uniquement chargé de tracer le premier 
cercle colorie- qu'on voit près des bords dn vase; 
l'autre dessine les fleurs, que peint un troisième; 
celui-ci est pour les eaux, les montagnes; celui-là 
pour les oiseaux et les autres animaux. Un tel par- 
tage du travail devrait bien, en vérité, donner de 
meilleurs résultats! 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. :573 

Les amateurs de porcelaine, en Chine comme en 
Europe, recherchent avec avidité certains vases 
d'aspect extraordinaire ou de difficile exécution, 
que la céramique chinoise est habile à produire. De 
ce nombre sont les tchouï-kki, ou « vases craque- 
lés », auxquels l'émail qui les couvre, fendillé de 
mille et mille manières, donne l'apparence de vases 
tout fêlés, mais dont toutes les pièces restent en 
place. Voici, d'après le King-te-tchin-tao-lou, ou- 
vrage qui traite des poteries et des porcelaines de 
la manufacture impériale de King-te-tchin , le pro- 
cédé par lequel les Chinois obtiennent ce genre 
particulier de porcelaine : 

« Les vases de ce genre qui ont été fabriqués 
« sous la dynastie des Song du sud (entre 1127 
« et 1278) sont d'une pâte grossière et dure ; 
" ils sont épais et lourds. Il y en a d'un blanc de 
« riz et d'un bleu clair. Pour obtenir la craque- 
«lure, on combine du hoa-chi avec la matière 
« de l'émail. Après que le vase a été soumis à 
« l'action du feu, l'émail se divise en un nombre 
« infini de raies légères qui courent en tous sens 
« en formant une sorte de réseau continu), comme 
« si le vase était fendu en mille pièces. On prend 
«t ensuite de l'encre grossière ou sanguine, et l'on 
« en remplit les fentes du craquelé , puis on essuie 
» et l'on nettoie le vase. Il y a des vases ainsi fen- 
« dillés sur le fond uni desquels on dessine des 
« fleurs bleues '. » 

1 M. Stanislas Julien, Comptes rendus des séances de l'Académie 
des sciences (21 juin 1847). 



374 CHAPITRE VINGT-TROISIÈME. 

Ce bizarre effet de la craquelure des porcelaines 
provient de ce que l'émail n'a pas dans la cuisson 
le même retrait que la pâte du vase. Quoique cette 
cause soit parfaitement connue, nos manufactures 
n'ont pas encore pu obtenir en grand et d'une ma- 
nière infaillible, comme en Chine, des résultats 
satisfaisants. 

Les ouvriers chinois fabriquent encore avec le 
plus grand succès des vases si délicatement façon- 
nés, qu on les prendrait pour une fine dentelle ; les 
jours et les points de ce léger tissu sont imités avec 
tant d'art, que la ressemblance est parfaite. D'au- 
tres vases à parois minces, unis, légers, transpa- 
rents, laissent voir sur le poli de leur surface des 
moulures, des cannelures et d'autres ornements 
qui produisent l'illusion du relief. Ou cite en outre un 
genre de porcelaine plus singulière encore, connue 
sous le nom de kia-thsin, « azur mis en presse » ; les 
objets qui y sont peints, tels que fleurs, poissons, 
insectes ou autres .ornements, sont tout à fait in- 
visibles tant que le vase est vide ; mais des qu'on le 
remplit de quelque liqueur, ils apparaissent aussitôt 
comme par enchantement. L'art de fabriquer cette 
magique porcelaine s'est perdu en partie. Les Chi- 
nois tentent d en retrouver le merveilleux secret, 
mais jusqu'à présent ils n'ont obtenu que des suc- 
cès très-imparfaits. 

Les Chinois partagent la porcelaine en plusieurs 
classes, selon les divers degrés de finesse et de 
beauté. Toute celle de la première classe est ré- 
servée pour l'empereur. Si quelques-uns de ces ou- 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 375 

vrages se rencontrent parfois dans le commerce, 
c'est qu'ils sont déparés par des taches ou des im- 
perfections qui les ont fait juger indignes d'être 
offerts au Fils du Ciel. Quant à la porcelaine de 
l'espèce moyenne et commune, elle est répandue 
avec profusion dans toutes les classes de la société. 
Elle orne les appartements, les bureaux, les toi- 
lettes, les tables, les buffets, les cuisines même. 
Toutes les personnes aisées, et même un grand 
nombre de celles du peuple, boivent et mangent 
dans la porcelaine. Elle fournit la matière dont on 
façonne une foule de petits meubles; on en fait 
des urnes, des corbeilles, des vases pour les fleurs, 
des cuves pour les poissons dorés , et une infinité 
de petits riens jolis et charmants. Les architectes 
mêmes l'emploient dans leurs travaux ; ils en recou- 
vrent les élégantes toitures de certains bâtiments 
et s'en servent quelquefois au lieu de marbre pour 
en incruster les édifices ' . 

La fabrication de la porcelaine occupe, en Chine, 
un nombre prodigieux d'ouvriers. C'est dans la 
province de Kiang-si, dans le bourg appelé King- 
te-tchin , que se trouvent les plus belles et les plus 
considérables manufactures. Ce bourg célèbre s'é- 
tend le long d'une belle rivière, sur une superficie 
d'une lieue et demie de longueur; sa population est 
évaluée à un million d'habitants. On n'y compte 
pas moins de cinq cents fourneaux tous en acti- 
vité. Des qu'on approche de ce lieu à quelque 

1 Voyez Grosier, t. \ II. 



376 CHAPITRE VINGT-TROISIEME. 

distance, les tourbillons de flamme et de fumée qui 
s'élèvent de tous les points font connaître de loin 
l'étendue et la profondeur de ce bourg fameux; à 
l'entrée de la nuit, on croit voir une vaste ville tout 
en feu. Le mouvemei ! qui s'y fait dépasse celui 
des plus grandes villes de la Chine. Malgré la cherté 
des vivres qu'on est obligé de tirer d'ailleurs, ce 
bourg est ! asile d'une infinité de familles pauvres 
qui s'y rendent de tous les points pour y trouver, 
dans le travail de la porcelaine, de quoi subsister; 
les enfants, les vieillards et les personnes faibles y 
obtiennent de 1 occupation; les infirmes, les aveu- 
gles même, y gagnent leur vie à broyer des cou- 
leurs. C'est là que se fabrique la plus belle et la plus 
parfaite porcelaine de tout l'empire. Malgré les 
tentatives qu'on a faites pour élever ailleurs des 
manufactures rivales, King-te-tchin est resté en 
possession d'envoyer sa porcelaine, vraiment su- 
périeure , dans toutes les parties du monde , et 
même au Japon. 

Le P. d'Entrecolles avait une église dans ce 
bourg, et comptait parmi ses néophytes un 
grand nombre d'ouvriers, employés dans les ate- 
liers. C'est d'eux en partie, et de l'étude particu- 
lière qu'il fit des principaux ouvrages chinois qui 
traitent de la matière, qu'il a pris connaissance des 
procédés relatifs au travail de la porcelaine, et 
qu'ainsi il a pu enrichir la France et l'Europe de ce 
bel art. 

Malgré la profusion avec laquelle la porcelaine 
est répandue en Chine, et le prix relativement peu 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. :577 

élevé auquel on peut se la procurer, la fabrica- 
tion de la poterie commune n'en entre pas moins 
pour une large part dans le travail de la céramique 
chinoise. Le sol de la Chine abonde en argiles de 
toutes couleurs, dont l'industrie des habitants sait 
tirer un avantageux parti par la confection de vases 
de toutes formes et de tontes grandeurs, appropriés 
aux usages les plus divers. L'empereur lui-même, 
pour mieux en accréditer l'usage, ne dédaigne pas 
de s'en servir, et les fait souvent entrer dans le 
nombre des présents qu'il distribue. 

L'art de la verrerie n'a pas eu en Chine un pareil 
encouragement. Quoiqu'on y connût depuis long- 
temps les moyens d'extraire le verre du sable et 
des cailloux, et de l'employer, le goût prononcé 
des Chinois pour leur porcelaine , qui est moins 
fragile et peut supporter les liqueurs chaudes, leur 
a fait négliger presque totalement ce genre d'in- 
dustrie. Ils ont eu cependant à diverses époques des 
manufactures de verre, mais le dépérissement et la 
restauration dont ces établissements ont été tour 
à tour l'objet démontrent bien que les Chinois 
n'ont jamais attaché une bien grande importance 
à cet art, devenu au contraire pour l'Europe une 
riche et prospère industrie. Les ateliers que l'em- 
pereur entretient à Péking ne sont guère regardés 
que comme des établissements de faste, véritable 
attirail de cour, plutôt destiné à rappeler la magni- 
ficence du souverain qu'à encourager un art utile. 
Les Chinois cependant admirent le travail fini et 
les formes élégantes de nos cristaux d'Europe; ils 



378 CHAPITRE VINGT-TROISIÈME. 

recherchent même avec assez d'empressement nos 
flacons et quelques-uns de nos ustensiles de table 
et de toilette; mais trop prévenus en faveur de 
leur porcelaine, ils ne font nul effort pour les imi- 
ter. Les belles glaces qu'on leur envoie n'ont pu 
même les réconcilier avec l'art qui les produit; ils 
continuent de se servir de miroirs de métal poli, 
dont l'usage en Chine est très-ancien. Cette indif- 
férence dédaigneuse, inintelligente même, des ha- 
bitants du Céleste Empire pour toutes les produc- 
tions de l'industrie étrangère en général, aura 
certainement un terme ; les relations de l'Europe 
avec ce lointain pays, rendues déjà si faciles par 
la vapeur, et que le percement, désormais assuré, 
de l'isthme de Suez, fera bientôt si fréquentes et 
si promptes, nous en donnent la certitude. Vaincus 
par 1 évidence, étonnés même de leur infériorité 
démontrée, les Chinois, pour peu qu'ils demeurent 
jaloux de leur indépendance , seront forcément 
conduits à faire trêve avec leur orgueil national, et 
à rivaliser de génie avec les peuples de l'Occident. 



§ IV. 

Tisseranderie chinoise. — La soie primitivement connue des Chinois 
seuls. — Leur habileté à la produire et à la tisser. — Métiers 
chinois. — Étoffes de soie et leurs variétés. — Etoffes de laine, 
colon, etc. — Taj>is précieux el communs. 

La première de toutes les nécessités que l'homme 
resseniit après la faute qui l'avait perdu fut de se 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. .'579 

vêtir; ce roi déchu, contraint de satisfaire à ce 
nouveau besoin, autant qu'au sentiment de gran- 
deur et de dignité qui lui restait encore, a fait la 
nature entière tributaire de son industrie. L'intem- 
périe des saisons le força bien vite de substituer à 
la feuille des arbres, dont Dieu lui avait fait une 
ceinture de pudeur, la dépouille brute des animaux 
tout d'abord, en attendant que plus tard il s'ingé- 
niât de tisser le poil de leurs chaudes fourrures et 
la laine de leurs molles toisons; les plantes, de leur 
côté, lui donnèrent en abondance un doux et léger 
duvet ou de solides filaments, et il put, avec ces 
richesses d emprunt, se donner dans sa pauvreté 
même, au gré de ses goûts ou selon l'exigence de 
ses besoins, des vêtements splendides ou simple- 
ment utiles. 

Parmi les riches matières que la providence du 
Créateur prodigue ainsi à l'homme pour se vêtir, 
la soie, qu'un pauvre et misérable petit ver donne à 
ce royal mendiant, est justement réputée la plus 
précieuse de toutes par la beauté, la richesse, la 
solidité et l'éclat des tissus qu'elle fournit. Les Chi- 
nois , les premiers entre tous les peuples, ont su 
mettre la main sur ce présent magnifique de la na- 
ture, et en sont demeurés pendant des siècles les 
seuls possesseurs; il est, en effet, certain qu'à des 
époques dont la date est inconnue, l'éducation du 
ver à soie, la culture du mûrier qui le nourrit, et 
conséquemment la fabrication des étoffes les plus 
riches du précieux fil, étaient devenues déjà chez 
eux la cause et les éléments d'une industrie qui s'est 



380 CHAPITRE VINGT-TROISIÈME. 

accrue , de siècle en siècle , dans des proportions 
prodigieuses. Aujourd'hui la production de la soin 
et des belles étoiles qu'elle sert à tisser est telle en 
Chine, qu'elle est devenue pour ce vaste pays une 
source d'inépuisables richesses. Le premier avan- 
tage de cette grande industrie est de fournir tout 
d'abord à la Chine elle-même l'énorme quantité 
d'étoffes de soie dont elle a besoin, et dont il se 
fait dans tout l'empire une consommation qui 
étonne : l'empereur, les princes, les mandarins, 
les lettrés, les femmes, les simples domestiques 
des deux sexes, tous ceux en un mot qui jouissent 
d'une médiocre aisance, ne portent que des vête- 
ments de taffetas, de satin, ou d'autres étoffes de 
soie. Indépendamment de cette prodigieuse con- 
sommation intérieure, la Chine livre en outre au 
commerce étranger des quantités considérables de 
ses soies, devenues dans le monde entier l'objet 
d'une immense exportation. 

De tels besoins et un tel trafic ont rendu depuis 
longtemps déjà les Chinois aussi habiles à tisser la 
soie qu'industrieux à la produire. Les métiers, les 
rouets, les dévidoirs dont ils font usage sont de la 
pins grande simplicité : le bois de bambou est l'or- 
dinaire et frêle matière dont ils les construisent. 
On est surpris de les voir fabriquer, au moyen de 
ces machines de forme et d'invention aussi primi- 
tives, des étoffes du tissu le pins varié : depuis les 
gazes unies ou à fleurs, quelquefois mêlées de fil 
d'or ou d'argent; les damas de toutes couleurs; les 
satins blancs, noirs, simples ou rayés; les taffetas à 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 381 

gros grain, à fleurs, jaspés, percés à jour; le cré- 
pon, les brocarts, les pannes, toutes sortes de ve- 
lours, jusqu'aux étoiles les plus communes ou sim- 
plement utiles, l'industrie chinoise produit tous les 
tissus avec une égale facilité "et une rare perfec- 
I ion . 

Les Chinois aiment à enrichir quelques-unes de 
leurs étoiles de soie , au point même de les sur- 
charger, des dessins les plus variés, représentant 
ordinairement des fleurs, des arbres, des oiseaux, 
des papillons ou d'autres insectes. Dans un grand 
nombre d'étoffes de ce genre , ces dessins , sans 
avoir le relief que donne la broderie ou tout autre 
mode d'application, paraissent à première vue se 
détacher du fond et semblent être le produit d'une 
différence dans le tissu. Il n'en est rien cependant; 
mais ces différentes figures ont été peintes au moyen 
de sucs d'herbes ou de fleurs, avec tant d'art que 
l'œil y est trompé. Ces couleurs, en outre, une fois 
imbibées dans la substance du tissu, ont l'avantage 
de ne pas s'effacer, et comme elles sont très-lé- 
gères et n'ont pas de corps, les étoffes dont elles 
font l'ornement ne s'éraillent jamais. 

Les riches tissus où l'or et l'argent s'unissent à 
la soie sont encore des articles que l'industrie chi- 
noise est habile à fabriquer. Mais comme les étoffes 
brochées de ces riches matières sont nécessaire- 
ment d'un prix très-élevé, la production en est 
aujourd'hui tres-restrcinte. Il paraît qu'autrefois 
l'usage en était très-répandu. Dans ces temps, où 
le luxe dominait en Chine beaucoup plus que dans 



:;82 CHAPITRE VINGT-TROISIÈME. 

les temps présents, « on en vint même », an dire 
du P. Cibot, « jusqu'à vouloir quelque chose de 
plus précieux que l'or dans le tissu des étoffes. 
Après qu'on eut épuisé tout ce que le génie et l'in- 
dustrie pouvaient imaginer de plus approchant de 
la peinture, dans les différentes fleurs qu'on fit en- 
trer successivement dans les soieries, on en vint à 
y faire entrer des plumes d'oiseaux d'un coloris 
aussi brillant et aussi changeant que iarc-en-ciel 
(c'est l'expression de l'historien chinois), et des 
perles assez petites pour se mêler au tissu le plus 
délicat. » 

L'industrieuse économie des Chinois leur a sug- 
géré l'idée d'imiter à peu de frais les plus riches 
étoffes brochées d'or et d'argent. Ils se sont ima- 
giné de découper de longues feuilles de papier doré 
ou argenté en bandes fines et déliées, dont ils se 
servent avec une dextérité singulière pour recou- 
vrir et envelopper la soie. Ces étoffes sont très- 
brillantes, et ce n'est qu'après un examen fort atten- 
tif qu'on parvient à découvrir la manière dont l'or 
ou l'argent s'y trouve fixé ; mais leur éclat est éphé- 
mère, le frottement les use vite et empêche qu'on 
puisse les porter en vêtements. On ne les emploie 
qu'en ameublements. Les étoffes de laine, dont la 
tisserandrie chinoise fabrique une assez grande va- 
riété, ne sont guère non plus autrement employées. 

Mais il n'en est pas de même des toiles et tissus 
de coton de tout genre, que la Chine fabrique et 
consomme en énorme quantité. La population de 
ce vaste empire est telle, que, malgré l'abondance 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 38-i 

de la soie, les étoffes qu'on en fabrique ne pour- 
raient suffire à tous les besoins. Il est peu de pays 
où la culture du cotonnier soit plus répandue qu'en 
Chine , encore est-il nécessaire d'ajouter parl'im- 
portation aux immenses récoltes du riche et moel- 
leux duvet que donne cet utile arbrisseau. Le com- 
merce étranger, il est vrai, contribue pour une 
large part à l'activité de l'industrie cotonnière de 
la Chine ; les tissus qu'elle produit, le nankin par 
exemple, sont exportés dans le monde entier. 
Outre la prodigieuse quantité de coton que la tis- 
seranderie chinoise met en œuvre, elle utilise encore 
le lin, le chanvre et une foule d'autres plantes 
textiles, parmi lesquelles nous citerons le ko, sorte 
de lierre, avec lequel on fabrique des toiles d'une 
grande solidité. Il n'est pas même jusqu'au poil dur 
et grossier de la vache dont on ne fabrique, dans 
certaines provinces du nord, une rude étoffe : on 
en fait des surtouts et des manteaux excellents pour 
se défendre de la pluie et de la neige. 

C'est dans les mêmes provinces septentrionales 
de l'empire, très-riches en troupeaux, que s'exécu- 
tent ces magnifiques tapis en laine dont l'industrie 
chinoise a lieu d'être fière. Ces tapis sont vrai- 
ment beaux par le velouté de leur tissu, leurs cou- 
leurs éclatantes et durables, et les riches bordures 
dont ils sont encadrés. Leur prix, égal à celui de 
nos plus précieuses tapisseries, en fait l'apanage 
exclusif des Chinois opulents; mais on fabrique 
aussi, en faveur du peuple, d'autres tapis en feutre 
d'un excessif bon marché. Ce genre de produits, 



:}Si CHAPITRE VINGT-TROISIEME. 

objets sinon de luxe, au moins d'ornement, pour les 
modestes appartements de nos cités d'Europe, esten 
Chine, dans les froides contrées du nord surtout, 
un objet de première nécessité. On s'en sert pour 
recouvrir les kan ou estrades échauffées par un 
fourneau, sur lesquelles les Chinois, à L'intérieur de 
leurs maisons, s'asseyent et se couchent pendant 
l'hiver. Ces feutres chinois, qu'on emploie encore à 
une foule d'autres usages, ne sont pas dénués d'or- 
nements : on a l'habitude de les teindre et de les 
couvrir de dessins agréables, ordinairement d'une 
seule couleur, mais quelquefois aussi de couleurs 
et de nuances variées. Cette teinture s'applique par 
empreinte, et on la fait si bien pénétrer dans toute 
l'épaisseur de l'ouvrage, qu'elle dure autant que le 
ïeutre lui-même. 



§ v. 



Teinturerie chinoise. — Supériorité des anciens Chinois dans l'art de 
la teinturerie. — Incertitude et conjectures au sujet de leurs pro- 
cédés. — Teinturerie moderne. — Substances colorantes. — In- 
digo chinois. — La cochenille probablement connue des anciens 
Chinois. — Sentiment de Kang-hi à cet égard. 



Les Chinois excellent dans l'art de teindre; en 
couleurs aussi vives qu'inaltérables toutes les 
étoffes lissées par leurs mains industrieuses ; et , 
dans tous les temps, ils ont fait preuve pour y réus- 
sir d'autant d'intelligence que d'habileté. Toutefois 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 385 

il paraît que les Chinois des temps anciens étaient 
supérieurs en ce genre d'industrie aux Chinois des 
temps modernes : on ignore présentement en Chine 
la nature d'une foule de matières colorantes em- 
ployées autrefois , et dont la beauté et l'éclat sont 
demeurés inimitables. Le P. Cibot, explorateur 
infatigable de tout ce qui tient à l'histoire des arts 
en Chine, n'a pu, malgré les nombreuses recherches 
qu'il a faites à ce sujet, recueillir que quelques 
détails, fort incomplets; et encore se rapportent-ils 
plutôt à la manipulation qu'à la nature même de 
ces substances colorantes dont le passé avait le se- 
cret, et que l'avenir ne révélera peut-être jamais. 
Nous résumerons ici les indications du savant mis- 
sionnaire. 

Il paraît résulter de la lecture des King ou livres 
canoniques que les anciens Chinois empruntaient 
du seul règne végétal les matières premières de 
leurs teintures, et que, selon l'espèce des plantes, 
ils employaient pour en extraire les parties colo- 
rantes , ou l'infusion, ou la trituration, ou la com- 
pression. Selon eux , ces sucs étaient d'autant meil- 
leurs pour teindre les tissus que leur extraction était 
plus récente. Quant à la manière de préparer le 
coton et la soie à recevoir cette teinture, il était 
indiqué d'en humecter d'abord les fils ou les étoffes 
avec une eau préparée, à laquelle on mêlait toujours 
un peu de sel marin , afin d'agir comme la nature , 
qui, pour colorer les plantes et fixer les teintes va- 
riées de leurs feuilles, de leurs fleurs ou de leurs 

fruits , les pénètre d'humidité et les imbibe d'uu 
ii. 25 



386 CHAPITKE VINGT-TROISIÈME. 

suc, ou acre, ou acide, ou salé, circulant avec la 
sévedanslesinvisibles conduits de leurs rameaux. On 
employait encore des terres grasses pour adoucir 
le coton; on le faisait ensuite passer par une lessive 
claire, faite des cendres des propres feuilles et de la 
racine du cotonnier ou de celles de la plante dont 
on voulait donner la couleur. On faisait usage 
pour la soie d'écaillés d'huîtres et de moules, d'a- 
bord réduites en poussière, puis délayées dans de 
l'eau de miel, et d'une lessive de cendres de mû- 
rier ou de saule. Toutes ces opérations se faisaient 
à froid et avaient pour but d'imprégner les tissus 
des différents sels dont ces lessives sont chargées. 

Avant d'appliquer la teinture aux étoffes ainsi 
préparées, on les tordait, on les foulait, on les bat- 
tait avec soin, afin de les rendre plus pénétrables à 
la couleur; puis, après les avoir plongées à diffé- 
rentes reprises dans les cuves qui contenaient la 
teinture , on les y laissait tremper jusqu'à sept jours 
et sept nuits. Ce long bain était jugé nécessaire 
pour assurer la parfaite coloration. Au sortir des 
cuves, ces étoffes, tordues, foulées et battues de 
nouveau, étaient scellées à la vapeur d'une eau 
bouillante préparée , ou plus simplement on les ex- 
posait à un soleil ardent ou bien à l'air chaud d'une 

étuve. 

La teinturerie ancienne des Chinois faisait em- 
ploi d'une foule d'autres matières colorantes et de 
procédés entièrement oubliés de nos jours. Dès la 
fin du septième siècle la Chine commença à em- 
prunter à l'Inde et à la Perse pour teindre ses étof- 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 387 

fes des substances dont jusque-là elle avait dédai- 
gné l'emploi , et qui finirent avec le temps par 
remplacer presque tous les produits indigènes. Les 
teinturiers actuels, afin d'abréger le travail, font un 
grand usage de la couperose, de l'alun, du bois 
d'Inde, et d'autres semblables matières dédaignées 
par les anciens ; mais comme la Chine est riche en 
plantes tinctoriales, on continue de s'en servir. 
Peut-être ces plantes sont-elles encore les mêmes 
que celles qui fournissaient des sucs colorants aux 
anciens. Il serait difficile, même au plus habile si- 
nologue, de se prononcer sur ce point, tant la 
botanique chinoise a changé et multiplié les noms! 
On trouve dans les provinces méridionales de la 
Chine le véritable anil de l'Amérique et des Indes, 
qui donne l'indigo. Les Chinois connaissaient et 
cultivaient cette plante bien longtemps avant 1ère 
chrétienne ; ils la désignent sous le nom de lan. 
Une autre plante qu'ils appellent siao-lan, c'est-à- 
dire « petit bleu » , croît dans les régions septen- 
trionales de l'empire ; l'indigo qu'elle donne est 
estimé aussi beau que celui du midi. Le jaune est 
fourni par les plantes connues sous le nom de ti- 
koang , mais plus communément par la fleur au 
faux acacia, qui croît partout et donne trois belles 
nuances de cette couleur; le noir, par les simples 
coques ou capsules des glands de chêne au lieu de 
noix de galle du Levant, d'un prix toujours très- 
élevé ; le rouge, enfin, par plusieurs plantes, parmi 
lesquelles le hong-hoa, qu'on croit être le car- 

thame, donne la nuance la plus estimée ; mais elle 

25. 



388 CHAPITRE VINGT-TROISIÈME. 

est loin de valoir le beau rouge de la cochenille. 

L'empereur Kang-hi, que nous aimons à citer, 

fait dans ses écrits une observation qui paraît nous 

démontrer que les Chinois connaissaient avant nous 

un rouge provenant d'insectes , et d'une qualité 

supérieure, importé chez eux du dehors. « Le beau 

« rouge que nous apportent les Européens » , dit ce 

prince, « vient originairement d'Amérique. Les 

« gens du pays le tirent de certains petits insectes 

« qu'ils élèvent avec beaucoup de soin sur certains 

« arbres. Ce rouge se nomme ko-tcha-ni-la. Je 

« trouve dans le Kia-tching-chée que le rouge 

« tsée-y se tirait du royaume Tchin-la , et se nom- 

u niait té-kin. Dans cet ouvrage on fait dire à un 

« homme du pays : De petits insectes, montant de 

« la terre sur des arbres, s'y louent, s'y multiplient, 

« et c'est avec ces insectes qu'on fait le té-kin >< 

Après avoir cité plusieurs autres passages d'anciens 
livres qui parlent du tsée-y, dont on se servait an- 
ciennement en Chine comme d'un produit étran- 
ger, le royal écrivain conclut : « Tous ces détails 
« sont faciles à rapprocher de ce qu'on dit de la 
« ko-tcha-ni-la , qui donne un rouge supérieur au 
« nôtre. Il me paraît hors de doute que le tsée-y, 
« dont se servaient les peintres il y a tant de siècles, 
« était une espèce de ko-tclia-ni-la. .T'ai cité les 
« auteurs originaux pour qu'on sût à quoi s'en 



« tenir ' . » 



Observations de physique de l'empereur Kang-hi. 



GENIE PARTICULIER DES CI1LN0JS. :589 



§ vi. 

Typographie chinoise. — Commencements et développements progres- 
sifs de l'écriture chez les Chinois. — Invention du papier. — 
Encre de Chine. — Imprimerie; — date de son invention; — en 
quoi elle diffère de la notre. — Art de la reliure. — Bibliothèques 
chinoises. 



Quelque grands que soient L'utilité des arts que 
nous venons de décrire et le mérite qu'ont eu les 
Chinois de les inventer et de les porter à un degré 
remarquable de perfection , rien ne saurait, à nos 
yeux, égaler la gloire qui leur revient pour avoir 
fait, les premiers entre tous les peuples civilisés, 
la merveilleuse découverte de l'imprimerie ; car, 
en vérité, autant ce qui procède de l'esprit et 
concourt aux développements supérieurs de l'intel- 
ligence l'emporte sur tout ce qui n'a trait qu'aux 
choses du corps , et ne se borne conséquemment 
qu'aux simples besoins matériels, autant cette in- 
comparable invention prime tous les autres arts par 
les immenses bienfaits intellectuels et moraux qu'il 
est possible par elle de répandre dans le monde, 
nonobstant les déplorables abus qu'on peut en faire. 
Les Chinois , on le conçoit sans peine , n'arrivèrent 
pas d'un seul coup à cette grande et précieuse dé- 
couverte : la double invention du papier et de 
l'encre renommée dont ils ont le secret les y avaient 
préparés. 

Avant de connaître ces deux premiers et indis- 



390 CHAPITRE VINGT-TROISIÈME. 

pensables éléments de l'imprimerie, les Chinois, 
ainsi que tous les peuples lettrés à leurs débuts, 
n'avaient pour écrire que des moyens très-impar- 
faits. Il paraît qu'aux époques les plus reculées de 
leur civilisation ils faisaient usage de l'écorce des 
arbres ou bien de planchettes de bois et de bam- 
bou , et quelquefois de lames de métal , pour y tra- 
cer des caractères à l'aide du burin: l'assemblage 
de plusieurs planchettes , unies par une courroie, 
formait un volume. On appelait tsé celles sur les- 
quelles on écrivait des ouvrages d'une certaine im- 
portance, et ton les planchettes destinées à des 
pièces fugitives ou à des ouvrages d'une médiocre 
étendue. Celles-ci étaient, en conséquence, d'une 
moindre dimension que les premières. Les King, 
ou livres canoniques de la nation, étaient écrits sui- 
des planchettes tsé , dont l'usage a fini même par 
être presque exclusivement réservé à ces livres sa- 
crés. L'histoire de la Chine nous montre en effet 
les premiers empereurs des Hrui éviter avec un soin 
respectueux de faire écrire leurs lois et ordonnances 
sur des tablettes égales en grandeur à celles des 
King. 

Plus tard le pinceau remplaça le burin , et on 
se mit à écrire sur la toile et la soie. De là vient 
l'usage encore existant d'écrire sur de grandes 
pièces de soie des maximes et des sentences mo- 
rales, dont on orne l'intérieur des appartements, et 
les éloges des morts, qu'on suspend à côté des 
bières, et qu'on porte dans les cérémonies funé- 
raires. C'était un progrès; mais la cherté de l'es- 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 391 

pèce de taffetas propre à recevoir l'écriture , le poids 
et le volume embarrassant des tablettes appelaient 
une autre invention , lorsqu'on trouva le papier, 
sous le règne de Han-ho-ti. Un siècle environ avant 
1ère chrétienne, un mandarin chinois nommé Tsay- 
lun imagina de prendre les écorces de différents 
arbres, des rognures de chanvre, de linge usé, de 
vieux filets, qu'il réduisit par l'ébullition en une 
espèce de bouillie, dont il fit le premier papier qui 
parut en Chine. Pendant longtemps ce papier fut 
appelé tsay-lun, du nom même de son inventeur. 
Peu à peu l'industrie perfectionna cette belle dé- 
couverte , et la Chine , grâce à des essais multipliés 
et persévérants , sut fabriquer toutes les sortes de 
papier, les plus belles et les plus variées. 

La finesse, la douceur et la force du papier chi- 
nois firent croire longtemps en Europe qu'il était 
fait avec la soie; il n'en est rien cependant. Tout 
au plus utilise-t-on , dans quelques provinces, les 
coques de vers à soie à cause de la pellicule qu'elles 
renferment. Mais par contre , le bambou , le coton- 
nier, l'écorce de l'arbre tchu-kou', celle du mûrier, 
le chanvre , la paille de blé et de riz , et une foule 
d autres substances, la plupart inconnues en Eu- 
rope , fournissent à la papeterie chinoise les ma- 
tières le plus fréquemment employées. De là cette 
prodigieuse variété des papiers que la Chine fabri- 
que et emploie de tant de manières aux usages les 
plus divers. 

L'encre chinoise , dont la supériorité est un fait 
connu du monde entier, mérite, de son côté, d'être 



392 CHAPITRE VINGT-TROISIEME, 

particulièrement remarquée. Au lieu d'être fabri- 
quée à l'état liquide comme la nôtre , cette encre 
est consistante, et on la met sons forme de tablettes 
ou de bâtons solides, mélangés de musc ou d'autres 
parfums d'agréable odeur. Il suffit pour la liquéfier 
de tremper par l'extrémité un de ces bâtonnets 
dans un peu d'eau et de le frotter sur un petit mar- 
bre poli, destiné à cet usage : selon qu'on frotte 
plus ou moins fortement, on obtient une teinte plus 
ou moins noire , et au degré qu'on la désire. 

Là meilleure et la plus estimée des encres de la 
Chine est celle qu'on fabrique dans le district de 
Hoei-tcheou, ville de la province du Kiang-nan. 
L'art de sa composition est un secret que les ou- 
vriers cachent non-seulement aux étrangers, mais 
même à leurs concitoyens. On ne connaît que quel- 
ques-uns de leurs procédés; on sait, par exemple, 
que pour certaines encres d'un très-grand prix, ils 
font emploi du noir de fumée obtenu par la com- 
bustion de certaines huiles au moyen de lampes 
qu'ils entretiennent jour et nuit. Il parait aussi que 
pour les encres moins précieuses, ils tirent leur noir 
de fumée de vieux pins, au lieu de l'extraire de 
toute autre matière combustible, comme on le pra- 
tique pour les encres plus communes, dont il se fait 
en Chine une si étonnante consommation. 

Initiés à l'art de fabriquer le papier en sortes les 
plus variées, et de composer des encres de qualité 
supérieure , il ne manquait plus aux Chinois , pour 
en faire le plus précieux usage , que de connaître 
l'art de la typographie. D'après le P. Cibot, ils 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 393 

eurent la gloire de faire cette admirable décou- 
verte sous la dynastie des Ilan postérieurs, de 
l'an 221 à l'an 266 de notre ère. Quelques auteurs, 
au contraire, prétendent que le premier usage des 
planches stéréotypes en bois, fait par les Chinois, 
ne remonte guère au delà de la seconde moitié du 
dixième siècle 1 . Mais nous trouvons la preuve 
contraire de cette assertion dans l'Encyclopédie 
chinoise, Ké-tchi-king-youen, où l'on remarque le 
passage suivant : « Le huitième jour du douzième 
« mois de la treizième année du règne de Wen-ti, 
« fondateur de la dynastie des Soiiï (l'an 593 de 
u Jésus-Christ), il fut ordonné par un décret de 
« recueillir les dessins usés et les textes inédits, et 
« de les graver sur bois, pour les publier. Ce fut 
« là, ajoute l'auteur que nous citons, le commen- 
« cernent de l'imprimerie sur planches de bois ; 
« Ton voit qu'elle a précédé de beaucoup l'époque 
« de Fong-in-wang ou Fong-tao (à qui on attribue 
« cette invention vers l'an 932) 2 . » 

Quel que soit, du reste, le sentiment qu'on 
adopte sur la date précise de l'invention de 1 im- 
primerie en Chine, il demeure toujours incontes- 
table que cet art par excellence y était connu bien 
des siècles avant même qu'on y songeât en Eu- 
rope. Les érudits disserteront longtemps encore, 
sans aucun doute, avant d'avoir fait la lumière 
complète sur ce point. Faire connaître à nos lec- 



1 Voir Klaprotli, Mémoire sur la boussole, )>. 129. 

2 Voir Extrait des livres chinois , par M. Stanislas Julien. 



39* CHAPITRE VINGT-TROISIÈME. 

teurs la manière d'imprimer des Chinois sera pour 
nous une tâche moins langue et plus facile. 

Le nombre prodigieux de caractères dont on 
fait usage pour écrire la langue chinoise ne pou- 
vait guère, comme le petit nombre de lettres de 
notre alphabet, donner pour première idée aux 
inventeurs chinois celle des caractères mobiles : 
fondre en effet des suites de soixante à quatre- 
vingt mille caractères, l'embarras de les distribuer 
et de les caser, la difficulté pour l'ouvrier typo- 
graphe d'en faire usage à portée de la main, ne 
sont-ce pas là comme autant d'impossibilités ma- 
térielles à peu près insurmontables? Nous igno- 
rons si les premiers inventeurs tle l'imprimerie en 
Chine entrevirent ces difficultés (ils auraient eu 
par là même le génie de trouver d'un seul coup 
la perfection de l'art), mais nous savons, à n'en 
pouvoir clouter, qu'ils mirent en pratique avec une 
merveilleuse habileté la manière d'imprimer que 
semblait commander la nature même de leur écri- 
ture, conséquemment pour eux la meilleure et la 
plus rationnelle de toutes. Soit donc que les carac- 
tères mobiles liaient pas été connus des l'origine 
de l'art typographique en Chine, soit à cause des 
énormes difficultés qu'offrait leur emploi, ou jugea 
plus prompt et plus commode de graver en entier 
sur des planches l'ouvrage que l'on veut imprimer. 
Quoique leS Chinois connaissent parfaitement au- 
jourd hui l'usage de nos caractères mobiles, et que 
depuis longtemps ils sachent en fabriquer en terre 
cuite ou en bois, et dont on se sert pour imprimer 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 395 

certaines pièces officielles de l'administration on 
quelques livrets de peu d'étendue, on s'en tient 
toujours à l'antique et primitive manière, comme 
étant de tout en tout préférable. 

Voici les procédés mis en pratique. Un excellent 
écrivain commence par transcrire l'ouvrage sur un 
papier mince et transparent. Le graveur colle à l'en- 
vers chacune des feuilles écrites sur une planche pré- 
parée d'un bois dur : avec le burin, il suit tous les 
contours des traits de l'écriture, taille en relief et 
dégage les caractères. Ce travail est fait ordinaire- 
ment avec tant de précision qu'il est souvent dif- 
ficile de distinguer ce qui est imprimé d'avec ce qui 
est simplement écrit à la main. Chaque page d'un 
livre exige une planche particulière. Quoique ces 
planches .ainsi gravées ne paraissent pas de prime 
abord présenter des conditions de durée égales à 
celles de nos clichés métalliques, elles peuvent 
néanmoins servir au tirage d'un nombre considé- 
rable d'exemplaires; elles ont en outre l'avantage 
de pouvoir être aisément retouchées, ou même 
gravées de nouveau, pour servir à l'impression 
d'autres ouvrages. 

L'usage de nos presses n'est point connu dans 
les imprimeries chinoises. On se contente de poser 
de niveau la planche gravée, et de la fixer : l'ou- 
vrier imprimeur, au moyen d'une brosse un peu 
dure, la chargé d'encre, de manière toutefois qu'elle 
ne soit ni trop ni trop peu humectée; puis il ajuste 
la feuille de papier, sur laquelle il passe une seconde 
brosse de forme oblongue et d'un poil doux et 



390 CHAPITRE VISGT-TROISIÈME. 

flexible ; il appuie plus ou moins , selon l'épaisseur 
de la couche d'encre étendue sur la planche. 
Malgré la lenteur évidente d'un semblable procédé, 
un ouvrier exercé, armé de sa brosse, peut ainsi 
tirer par jour près de dix mille feuilles, quand une 
autre main les lui prépare. 

Le papier qu'emploie la librairie chinoise est 
mince el transparent, et n'est pas propre, par 
conséquent, à supporter une double impression. 
Aussi chaque feuillet d'un livre est-il composé d'une 
double feuille qui présente son pli en dehors, et 
dont l'ouverture se trouve du côté du dos, où elle 
est cousue. Un trait noir, marqué à l'extrémité de 
la marge, indique où la feuille doit être pliée. 

La reliure des livres chinois contribue pour sa 
part à les rendre encore plus différents des nôtres. 
Au lieu de cacher sous le dos de la couverture les 
fils qui tiennent les feuilles, on les fixe au contraire 
à la partie extérieure de l'enveloppe, de manière 
à y former une sorte de couture tout à fait appa- 
rente; mais comme cette couture est formée par 
un cordonnet de soie torse de couleur, et qu'elle 
attache et serre les feuilles à espaces égaux, elle 
fait en quelque sorte ornement. Quant à la cou- 
verture , la plus commune consiste en un carton 
gris, assez propre; mais lorsqu'on veut la rendre 
plus élégante et plus riche, on recouvre ce carton 
d'un satin léger, d'un taffetas à fleurs, ou même 
d'un brocart d'or et d'argent. La tranche des livres 
chinois n'est ni dorée ni mise en couleur comme 
celle des nôtres. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 397 

Les bibliophiles ehinois n'ont pas l'habitude de 
ranger les volumes qu'ils possèdent sur les ta- 
blettes d'une bibliothèque, ainsi qu'on le pratique 
en Europe ; ils aiment au contraire à les enfermer 
précieusement dans une sorte d'étui qui laisse aper- 
cevoir le haut et le bas des volumes, ou dans des 
boîtes entièrement closes, assez semblables par 
leur structure à nos cartons de cabinet. Ces boîtes 
et ces étuis sont proprement travaillés et recou- 
verts d'une étoffe de soie. 



CHAPITRE XXIV. 

PRODUCTIONS NATURELLES , CULTURES PARTICULIÈRES 
ET COMMERCE DE LA CHTNE. 



§ *"• 

Productions naturelles de la Chine. — Coup d'œil général sur les 
productions — du règne minéral, — du règne végétal, — et du 
règne animal. 



L'histoire naturelle de la Chine suffirait seule à 
fournir la matière d'un ouvrage spécial, puisque sur 
le sol si vaste en étendue et sous les climats si di- 
vers de cette immense région tous les règnes de la 
nature sont abondamment représentés. La minéra- 
logie, la première, peut y trouver pour ses observa- 
tions des éléments aussi riches que nombreux ; 
de tous les métaux connus il n'en est pas un , sui- 
vant M. Abel Rémusat, qu'on ne puisse s'attendre 
à voir sortir de ce riche pays : l'or, l'argent, le fer, 
le cuivre, l'étain, le plomb, le mercure, y sont en 
abondance; on recueille des cristaux, du cinabre, 
des pierres d'azur, le rubis, le corindon, le jade, la 
pierre ollaire, etc., etc. On y trouve les marbres 
les plus variés, diverses espèces de schistes, de 
roche cornéenne, de serpentine, etc., etc., et une 
loule d'autres matières minérales dont nous n'avons 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 399 

encore connaissance en Europe que par quelques 
notions éparses dans les savants Mémoires des mis- 
sionnaires et dans les écrits de quelques voyageurs 
plus modernes. 

Quant au règne végétal, sa richesse est telle 
qu'elle fournirait à la botanique l'objet dune étude 
immense. «Jusqu'ici, » dit M. Abel Rémusat, « on 
« n'a pu connaître qu'un nombre comparativement 
« peu considérable de plantes que les missionnaires 
« ont envoyées en nature ou décrites dans leurs 
» Mémoires. Les traités d'histoire naturelle des 
< Chinois en indiquent une infinité d'autres par des 
« figures et des descriptions qui suffisent quelque- 
« fois pour fonder une détermination scientifique. 
« Pour ne pas nous perdre dans un détail immense, » 
continue le savant orientaliste, « il suffira de nom- 
« mer ici, parmi les végétaux célèbres de la Chine, 
« le bambou, dont les usages variés ont influé sur 
« les habitudes des Chinois, et qui pourrait, pour 
« ainsi dire, tenir lieu de tous les autres arbres; le 
« rotang ou rotin; le thé, objet d'un commerce si 
« actif; l'arbre à cire, l'arbre au suif, le camélia oléi- 
ne fera, le mûrier à papier, le camphrier (laurus 
« camphora), l'arbre au vernis, le li-tchi (dimno- 
« carpus), le long-yen, le jujubier, l'anis étoile, le 
« cannelier de la Chine, l'oranger, le bibacier, et 
« un grand nombre d'autres arbres à fruit parti- 
« culiers aux provinces méridionales; la pivoine en 
« arbre, les camélia; l'hortensia, rapporté de la 
« Chine par lord Macartney; le petit magnolia, 
u plusieurs rosiers, la reine-marguerite odorante, 






&00 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME. 

« l'bémérocalle ; la rhubarbe, dont le commerce est 
« si profitable aux habitants des provinces septen- 
« trionales de la Chine; le jin-clien (jin-seng), dont 
« la récolte, dans la province de Chin-king, est 
« exclusivement réservée à l'Empereur et forme 
« une partie considérable de son revenu, et une 
« prodigieuse diversité de plantes ligneuses ou 
« herbacées, cultivées pour la beauté de leurs 
« fleurs; le cotonnier, un grand nombre de plantes 
« textiles, économiques et céréales, qui mériteraient 
« d'être naturalisées en Europe '. >> 

L'illustre savant que nous venons de citer sera 
notre guide encore dans les indications générales 
que nous allons donner, relatives à la zoologie de 
la Chine. 

Cette vaste région de l'extrême Orient, indé- 
pendamment de presque toutes les espèces d ani- 
maux que nous possédons en Europe et qu'elle 
possède comme nous, en nourrit un grand nombre 
qui nous sont peu ou mal connues. « On y trouve le 
chameau de Bactriane, le buffle, plusieurs espèces 
d'ours, de blaireaux, de ratons, une espèce parti- 
culière de tigre, plusieurs espèces de léopards et 
de panthères. Le cheval y est moins beau qu'en 
Europe, le bœuf moins commun et le cochon plus 
petit. Il y a plusieurs variétés de chiens, et entre 
autres une que l'on mange. Le chat y est mis en 
domesticité , et la variété blanche à poil soyeux n'y 



1 Voyez Abel llémusat, Nouveaux mélanaes asiatiques , t. I er , 
|>. 20 et 21. 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 401 

est pas inconnue. On compte beaucoup d'espèces 
de rongeurs, parmi lesquelles il y ni a qui multi- 
plient au point de devenir un fléau pour les pro- 
vinces qu'elles parcourent en troupes immenses. 
Les gerboises, les polatouches, les écureuils, les 
zibelines, se trouvent dans les forets, et les loutres 
le long des cours d'eau. L'éléphant, ie rhinocéros . 
et le tapir oriental habitent les provinces occiden- 
tales dn Kouang-si, du Yun-nan el du Sse-tchouen. 
De nombreuses espèces de cerfs, de chèvres et 
d'antilopes, le nuise et d'autres ruminants moins 
connus peuplent les forets et les montagnes, parti- 
culièrement dans l<-s provinces occidentales. On 
trouve aussi vers le sud-ouest plusieurs quadru- 
manes, et même de grandes espèces de singes assez 
voisines de l'orang-outang. 

" La Chine possède un nombre infini d'oiseaux, 
la plupart étrangers à nos climats; le faisan doré 
et le faisan argenté en sont originaires. On connaît 
plusieurs espèces de cormorans, de cailles, diverses 
variétés de gallinacés et de palmipèdes, un grand 
nombre d'oiseaux de proie de jour et de nuit, et 
de nombreuses espèces de la famille des passe- 
reaux. Mais l'ornithologie chinoise n'a fait encore 
que peu de progrès, et l'on est souvent réduit à 
faire usage des peintures du pays, qui ne sont pas 
toujours assez exactes pour qu'on puisse parvenir 
à la détermination des espèces. 

« La même remarque peut s'appliquer aux autres 
branches de la zoologie. Les poissons des mers de 

la Chine sont mieux connus, parce qu'on a souvent 
h. M 



402 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME. 

péché dans ces parages; mais les poissons d'eau 
douce , qui abondent d'une manière prodigieuse 
dans les lacs et les rivières, ont été peu étudiés. 
On n'a pas non plus de renseignements très-éten- 
dus sur les serpents et les lézards ; les tortues ont 
été mieux décrites, et l'on sait que plusieurs es- 
pèces sont particulières à la Chine. 

« Il y a aussi les mollusques, dont les coquilles 
ont été envoyées de ce pays et font connaître des 
espèces remarquables. Parmi les insectes, il ne 
faut pas oublier les papillons, dont la Chine possède 
plusieurs belles espèces, et les vers à soie, dont 
l'espèce vulgaire n'est pas la seule à laquelle les 
Chinois donnent des soins '. » 

Obligé de nous borner, nous ne nous étendrons 
pas davantage au sujet des productions naturelles 
de la Chine, sur lesquelles, du reste, le lecteur a pu 
trouver déjà plusieurs détails épars dans le cours 
de cet ouvrage. Nous pensons l'intéresser davan- 
tage en lui donnant ici, comme complément à ce 
qui précède, quelques notions plus étendues sur 
certaines cultures particulières à la Chine et quel- 
ques industries spéciales de ses habitants. 

1 Voyez les Nouveaux Mélanges asiatiques, par M. Aboi Rémusat, 
t. I er , p. 17 à 20. 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 403 



§ "• 



Cultures et industries particulières des Chinois. — Culture du thé. — 
Caractères botaniques de la plante à (hé. — Culture et récolte. — 
Singes utilisés à la cueillette. — Préparations données au tlié. — 
Les thés du commerce ; — thés verts et thés noirs; — leur classi- 
fication. 



Parmi les plantes les plus renommées de la 
Chine, l'arbrisseau que les habitants appellent, 
dans leur vraie langue, tcha, et dans le dialecte 
populaire du Fo-kien, tha, d'où notre mot thé, 
occupe le premier rang. Sa feuille, que parfume la 
nature et que prépare l'industrie des Chinois, est 
pour ceux-ci tout les premiers un immense bienfait 
de Dieu, et pour le monde entier l'objet d'un com- 
merce considérable. Ce précieux arbuste que l'Eu- 
rope envie, et qu'elle n'a pas encore acclimaté sur 
son sol, croît spontanément en Chine sur le pen- 
chant des montagnes et dans les vallées aux frais 
ruisseaux; il n'en est pas moins l'objet d'une cul- 
ture intelligente. 

Les botanistes européens ne se sont pas toujours 
accordésdansles descriptions qu'ilsnous ontdonnées 
de cette plante. Nous pensons que celle qui va 
suivre suffira pour donner à nos lecteurs une idée 
satisfaisante de la physionomie vraie quoique gé- 

26. 



404 CHAPITRE VfNGT,QUATRIÈME. 

nérale de cet arbrisseau. Si on s'en rapporte, ru 
effet, au plus grand nombre des descripteurs, le 
thé est un arbrisseau qui n'excède pas quatre, cinq 
ou six pieds de hauteur, et dont le tronc n'a qu'une 
grosseur médiocre; quelques-uns cependant lui 
assignent des proportions beaucoup plus fortes. Sa 
racine est noirâtre, branchue. Son bois, dur et iV\\.\ 
vert pâle, est mêlé défibres grosses et fortes. Son 
écorce est mince, serbe, d'un gris brun, d'un goû! 
amer; elle se détache quelquefois du liber lors- 
qu'elle est desséchée. Cet arbrisseau se couvre 
abondamment de feuilles, souvent irrégulièrement 
placées, mais qu'on reconnaît cependant pour cire 
alternées sur les branches; elles n'ont point de sti- 
pules. Les différentes formes de ces feuilles, qu on 
trouve plus ou moins allongées, plus larges ou plus 
ovales, sembleraient annoncer plusieurs variétés : 
la grandeur de la feuille peut néanmoins dépendre 
de la nature du sol où croît l'arbrisseau. Dans toutes 
les espèces, la feuille est épaisse, dentelée; les den- 
telures profondes se terminent en pointes mousses. 
Le pétiole est court et charnu. La nervure princi- 
pale des feuilles est très-apparente, convexe et re- 
levée en dehors, et un peu creusée en dedans : les 
nervures secondaires qui s'y embranchent s'éten- 
dent en saillie sur la feuille. 

Les feuilles du thé sont d'un vert foncé, qui l'est 
un peu moins à leur surface inférieure; elles res- 
semblent à celles de l'alaterne. L'arbrisseau reste 
toujours vert et garde son feuillage pendant la sai- 
son froide. Il pousse ses feuilles nouvelles, qui 



GÉNIE PARTICl LIER DES CHINOIS. 405 

succèdent aux anciennes, vers le mois de mars; 
c'est l'époque de la plus riclic récolle. L'arbrisseau 
fleurit au commencement de l'automne et conserve 
ses fruits pendant une année, avant qu'ils parvien- 
nent à leur maturité. 

On laisse les arbrisseaux croître et s'élever à une 
certaine hauteur, avant d'exiger le tribut de leurs 
feuilles : ce n'est guère qu'à la troisième année 
qu'ils commencent à être en rapport. La quantité 
des feuilles diminue lorsque l'arbre vieillit, et à la 
septième ou dixième année on est obligé de rajeunir 
les pieds. On coupe le tronc, et lorsque les reje- 
tons ont repoussé et se sont garnis de branches, ils 
donnent de nouvelles récoltes de feuilles '. 

Les arbres à thé se propagent par semis, par 
boutures ou par la transplantation des racines des 
individus trop vieux ; mais quel que soit le mode de 
propagation qu'on emploie, il faut à la plante 
un terrain ni trop sec ni trop humide, ni trop com- 
pacte ni trop mouvant; quant à la qualité même de 
la terre, c'est la rouge ou la pâle, comme disent 
les Chinois , qui semble mieux lui convenir. On 
s'accorde aussi à reconnaître que le meilleur thé 
vient dans les endroits exposés au midi et aux vents 
d'est. Une température moyenne semble être la 
condition indispensable pour la bonne venue de cet 
arbuste, et si on en juge par le succès de sa cul- 
ture en Chine, le climat de la zone située entre le 



1 Voyez l.i Description générale de lu Chine, t. II, p. 402 et 403, 
e( Mém. sur les Chinois. 



4(Ki chapitre VINGT-QUATRIÈME. . 

25' et le 33 e degré de latitude est celui qui paraît lui 
être le plus favorable. Il prospère néanmoins dans 
des contrées beaucoup plus froides, et supporte, sans 
nullement en souffrir, le contact glacial de lu neige. 
Dans les essais d'acclimatation qu'on a faits de cette 
plante en France, on a pu s'apercevoir qu'elle 
réussit mieux dans le nord que dans le midi, et tout 
porte à croire qu'avec des tentatives réitérées et 
persévérantes, il serait possible de cultiver avec 
succès cbcz nous ce précieux arbrisseau. 

Les soins à donner à l'arbuste à thé, après 
sa plantation, varient, en Chine, selon les lieux. 
Plusieurs voyageurs ont écrit que les cultivateurs 
chinois empêchaient directement la plante d'at- 
teindre ses développements naturels; ils n'ont sans 
doute pas réfléchi que la défoliation fréquente qu'on 
fait subir à cet arbuste suffit seule à en arrêter la 
croissance. Il est vrai cependant qu'on a soin de 
couper en temps opportun les branches supé- 
rieures, mais c'est dans le but de forcer la plante à 
ramifier davantage et par conséquent à donner 
une plus abondante récolte. Toutefois, il est indu- 
bitable que le recépage réitéré dont l'arbre à thé 
est l'objet dans certaines provinces, doit contri- 
buer beaucoup à lui donner des proportions plus 
ou moins rabougries; mais observons qu'en rai- 
son d'une plus grande aptitude de terroir ou 
d'une culture mieux entendue, cette opération ne 
se pratique pas partout dans les mêmes condi- 
tions de temps intermédiaire. C'est ainsi que dans 
le Fo-kien et le Kiang-si, par exemple, qui sont 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS* 407 

les deux provinces de l'empire l<\s plus renommées 
pour la production du thé, on ne recoupe les 
• pieds qu'après trente, quarante ans et plus de plan- 
tation, tandis qu'ailleurs le recépage a lieu de sept, 
en sept ans ou de dix en dix ans tout au plus. 
Quelle que soit, du reste, la durée qu'on accorde à 
la croissance entière de l'arbre à thé, son élévation 
moyenne se maintient généralement entre trois et 
quatre mètres environ de hauteur. Les terrains 
plantés de thé sont, en Chine, l'objet de soins vi- 
gilants; on n'y laisse ni herbes, ni broussailles, ni 
végétaux parasites ; dans les endroits dont l'éléva- 
tion ne permet pas d'y conduire l'eau des sources 
au moyen de rigoles et de tranchées, l'arrosage à 
bras ou par machines devient une nécessité. De 
même que pour nos vignes, le fumage est indispen- 
sable, surtout dans les plantations situées sur le 
versant des montagnes et le flanc des collines, pour 
réparer la perte des terres végétales, trop souvent 
entraînées par les eaux pluviales. 

La récolte du ihé, chaque année, se fait généra- 
lement en trois cueillettes successives, dont la pre- 
mière a lieu vers la fin de février ou le commence- 
ment de mars, au moment où la feuille jeune et 
tendre ne fait pour ainsi dire qu'apparaître sur le 
bois ; la seconde à la fin de mars ou au commence- 
ment d'avril, alors que les feuilles encore en crois- 
sance n'ont pas atteint leur entier développement; 
la troisième et la dernière au mois de juin; les 
feuilles arrivées alors au terme de leur croissance 
sont en plus grande quantité, plus épaisses et plus 



408 • CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME. . 

dures. Il résulte de ces différentes cueillettes, on 

le conçoit sans peine , des différences aussi dans la 
qualité des thés qu'elles donnent, quelle que soit, 
du reste, la variété des arbustes qu'on dépouille. 

A l'époque de la récolte, on voit régner, de toutes 
parts, dans les plantations, l'activité la plus grande; 
les hommes, les femmes, les enfants, tous sont 
en mouvement, les uns pour cueillir la feuille par- 
fumée, les autres pour la porter à ceux qui doivent 
la préparer. Les Chinois sont aussi diligents à re- 
cueillir les feuilles du thé sauvage, obtenues sans 
culture, que celles qu'ils doivent à leur laborieuse in- 
dustrie. Mais il arrive souvent que les lieux où le bec 
de l'oiseau, ou bien le souffle de la brise, a semé la 
graine du précieux arbuste sont escarpés, d'un 
abord dangereux, quelquefois impraticable. Les 
Chinois, pour parvenir à recueillir les feuilles qu'ils 
convoitent, se servent, dit-on, d'un stratagème 
assez singulier. Ces endroits escarpés sont ordinai- 
rement habités par tout un peuple de singes; ils 
agacent, ils irritent ces animaux, qui, pour se ven- 
ger, brisent les branches et les font pleuvoir sur 
ceux qui les insultent. Le malin Chinois s'en em- 
pare, les dépouille de leur feuillage, et s'applaudit à 
la fois de sa ruse et de son succès. 

Dès qu'on a fait la récolte des feuilles du thé, on 
s'occupe du soin dé les préparer. On commence 
par les exposer à la vapeur d'une eau bouillante 
pour les amollir et les dépouiller de leur âpreté na- 
turelle; puis on les pose sur des plaques de cuivre 
ou de fer qu'on tient sur le feu pour les sécher. La 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 409 

chaleur à laquelle on les soumet doit être modérée; 
et, pour éviter une trop prompte ou trop forte ac- 
tion du feu, on les remue avec vivacité, mais de 
manière à ne pas trop les froisser. Quand on juge 
ces feuilles sèches à point, on les épand sur de lon- 
gues tables couvertes de nattes, où des ouvriers les 
prennent par petite quantité à la lois et les roulent 
rapidement entre les mains, et ton joins dans la 
même direction , pour leur donner cette forme ar- 
rondie et reeoquillée sous laquelle on les livre au 
commerce et à la consommation. Cette opération 
se renouvelle souvent deux et trois lois, pour donner 
au thé une façon plus complète et faire évaporer le 
reste d'humidité qu'il pourrait contenir. On ne le 
renferme que quand il est assez sec pour n'avoir 
plus à craindre aucune fermentation. 

Le commerce distingue plus de sortes de thés 
que la botanique n'en admet d'espèces réelles; 
lâge ou le choix des feuilles, les préparations plus 
ou mains recherchées qu'on leur donne, le lieu de 
leur provenance, suffisent pour les faire distribuer 
en différentes classes ; mais tous ces thés de qualités 
et de dénominations diverses peuvent provenir du 
même arbre. En attendant que la botanique, au 
moyen d'observations plus complètes que celles 
faites jusqu'à ce jour, soit à même de distinguer 
toutes les variétés de thé qui peuvent exister , di- 
sons que le célèbre Linné et les Chinois eux-mêmes 
n'en reconnaissent que deux espèces, les thés noirs 
ou thés bon et les thés verts. 

Quant à la classification admise par le coin- 



VIO f.ll\ PITRE VINGT-QUATRIEME. 

merce, c'est autre chose. C'est ainsi que parmi les 
thés noirs on distingue : 

1° Le pekoë ou « duvet blanc » , en chinois pe-kao, 
et dans le dialecte de Canton pak-ho, produit de la 
première récolte, au parfum délicat, qu'augmente 
encore un mélange de la graine de Yolex fragrans; 
2° L'orange pekoë, en chinois chang-hiang , 
« parfum supérieur » , mélangé aussi de graines 
odoriférantes; 

3° Le pekoë noir, en chinois hong-meï, « fleur 
du premier rouge » , sorte fort rare sur le marché 
européen ; 

4° Le congo, en chinois hong-fou , « travail », 
de tous les thés noirs celui dont il se fait en Chine 
la plus grande consommation, appelé parles Russes 
« thé de famille » ; ses qualités bienfaisantes sont 
avérées; il est le produit de la seconde récolte de 
l'arbuste qui a donné le pekoë; 

5° Le sou-cliong, en chinois siao-tchohg, « pe- 
tite espèce », le plus fort des thés noirs, provenant 
de l'arbuste du pekoë, après complète maturité des 
feuilles ; 

6° Le pou-chong, en chinois pao-tchong, « espèce 
à enveloppes », thé supérieur au sou-chong, et 
très-estimé des Chinois; 

7° Le campoy, en chinois kien-péi, « choisi et 
séché au feu » , formé des feuilles les plus délicates 
et les mieux choisies de la troisième récolte; 

8° Le thé bohé ou thé bon, en chinois n>oii-y, 
dans le dialecte du Fo-kien bou-y, dénomination 
autrefois commune à tous les thés noirs; on dis- 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. VII 

tingue le bohé du Fo-kien et le bohé de Canton. 
C'est le thé le plus commun de tous ceux qu'on im- 
porte en Europe. Il entre dans sa composition des 
feuilles de toutes sortes, mêlées à nue petite quan- 
tité de feuilles de vrai thé. La poussière dont il est 
presque toujours sali laisse au fond de la tasse une 
sorte de sédiment noir. Le bohé de Canton est re- 
connu pour être d'une qualité plus grossière encore 
que celui du Fo-kien. 

Les thés verts ne subissent pas une torréfaction 
aussi prolongée que les thés noirs ; ils sont par cela 
même plus susceptibles que ces derniers de se dé- 
tériorer par l'air, le temps ou l'humidité. Les prin- 
cipales sortes sont : 

1° Le hyson, en chinois hi-t'ehun , « printemps 
fortuné » ; c'est la première récolte du thé vert; on 
lui donne souvent une teinte reluisante en le frottant 
avec du talc; 

2° Le hyson junior, en chinois yu-tsien, «avant 
les pluies » , composé des feuilles les plus tendres 
et les pins délicates, sorte très-rare dans le com- 
merce à l'état naturel; 

3° Le hyson tchou-lan, « fleur perlée du hyson » , 
autre variété du hyson de première qualité , à la- 
quelle, an moyen d'une préparation dont le mode 
est inconnu des Européens , on donne un arôme 
et un goût sans analogie avec les autres thés verts; 

4° Rebut de hyson, p'Iii-t'-cha, « llié de rebut » , 
sorte aussi mauvaise que son nom l'indique ; 

5° Poudre à canon, en chinois tchbu-t'clia, 
« thé perlé » ; c'est le hyson soigneusement trié et 



•»12 CHAPITRE VINGT-QUATRIEME. . 

roulé en petites boules très-serrées de la grosseur 
d'un grain de poudre à canon ; 

6° Le thé impérial, en chinois ta-tchou, « grosses 
perles »; c'est encore du hyson soigneusement trié 
et roulé en perles plus fortes que la pondre à 
canon ; 

7° Enfin letonkay, en chinois thun-ki, et dans le 
dialecte de Canton t'un-h'ai, ainsi nommé du nom 
d'une vallée. Cette sorte tout à fait inférieure, 
moins mauvaise cependant que le ///u'-f-clta , est 
le vrai bohé des thés verts. 



§ IH. 

Cultures et industries particulières des Chinois. — Education du ver 
a soie. — Priorité des Chinois dans ce genre d'industrie. — Le ver 
à soie du mûrier. — Autres espèces du ver à soie. — Remarquable 
notice du P. d Incarville sur les vers a soie du chêne et du 
façjara. — ÎNotice récente d'un autre missionnaire sur les vers 
querciens. — Première introduction de cette espèce de ver en 
Europe par un missionnaire français. 



La culture du précieux végétal qui donne le 
parfumé breuvage tant goûté des Chinois n'a 
d'égale chez eux que celle du mûrier, l'arbre nour- 
ricier du ver à soie. Cet utile insecte, dont le fil, 
aussi beau que l'or et l'argent, est depuis un temps 
immémorial en Chine l'élément de la plus riche in- 
dustrie, ne semble point avoir eu d'autre patrie 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 413 

d'origine que cette lointaine contrée. Demeuré pen- 
dant plus de vingt siècles , en effet, inconnu au reste 
du monde, ce n'est que sous le règne de ! empe- 
reur Justinien , en l'an 555, que le ver à soie fut 
apporté à Constantinople, d'où plus tard il se ré- 
pandit en Italie, tandis que tous les monuments 
historiques delà Chine, au contraire, attestent que 
les habitants de cet antique empire étaient expéri- 
mentés dans l'art d'élever et de multiplier à leur gré 
ce merveilleux petit travailleur des bois rendu captif: 
ils savaient, dès les temps les plus reculés, tisser les 
plus brillantes étoffes avec le riche duvet dont il 
forme son cocon, mystérieux sépulcre de vie, où sa 
chrysalide endormie se métamorphose en silence, 
pour sortir bientôt à l'état de l'insecte ailé, ami des 
fleurs, sur lesquelles il voltige avant de mourir, cl 
auxquelles il ressemble si bien par le brillant de sa 
parure, éphémère comme sa vie. 

Les Chinois ont donc été les premiers éducateurs 
des vers à soie, et ont su en maîtres habiles porter 
au plus haut point de perfectionnement l'art de la 
sériciculture. Aujourd'hui, grâce à la connaissance 
que les missionnaires et d'autres voyageurs nous ont 
donnée de leurs méthodes et de leurs intelligentes 
pratiques, cette grande industrie a fait en Europe 
de tels propres, qu'il nous reste peu à emprunter 
aux industrieux habitants de la Chine, si déjà 
même nous ne rivalisons avec eux. 

Outre le ver à soie du mûrier, connu aujourd'hui 
du monde entier, la Chine possède encore d'autres 
espèces de vers fileurs vivant à l'état sauvage, 



114 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME. 

comme les chenilles communes , et dont on uti- 
lise les cocons, sans autre soin que celui de 
recueillir leurs œufs et d'en déposer les jeunes 
larves sur les arbres qui doivent fournir à leur pâ- 
ture. Ces vers diffèrent de l'espèce domestique par 
la forme, les couleurs, les proportions et les habi- 
tudes qui les caractérisent, aussi bien que par les 
produits qu'ils donnent. Le P. d'Incarville avait 
déjà signalé ces nouvelles races de vers fileurs à 
l'attention de la France, dès l'année 1777, époque 
où la sériciculture commençait à peine à se faire 
jour en Europe; mais ce ne fut qu'en 1851 qu'un 
autre missionnaire, savant aussi distingué que mo- 
deste, le P. Perny, de la congrégation des Missions 
étrangères, parvint à introduire pour la première 
fois en France les vers à soie du fagara et du 
chêne. Ce n'est pas toutefois qu'avant lui les agro- 
nomes et les savants ne se soient préoccupés de 
doter notre industrie séricicole de ce nouvel élé- 
ment de richesse, ni que le gouvernement français, 
à diverses époques, n'en ait pris souci. Il fut par- 
ticulièrement recommandé aux membres de la 
commission scientifique attachée à l'ambassade en- 
voyée en Chine, sous la direction de M. de La- 
grené, de prendre des renseignements précis au 
sujet de ces vers à soie, inconnus de l'Europe, et 
d'envoyer, avec les plantes nécessaires à leur ali- 
mentation, des échantillons de leurs graines en 
France. Mais ce n'est sans doute pas la première et 
la dernière fois que nous venons des commissions 
scientifiques officielles ne pouvoir atteindre à tous 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 415 

les résultats voulus de leur mandat, et nous faire 
éprouver de la sorte de profonds regrets. Nous avons 
celui de dire que la commission scientifique en par- 
ticulier, que nous venons de mentionner, n'a pas été 
à même de donner à l'égard des vins à soie sau- 
vages de la Chine des renseignements satisfaisants. 

Le P. d'Incarville, qui le premier avait étudié 
ces vers fileurs avec un soin particulier et fait un 
grand nombre d'expériences sur la manière de les 
élever, nous a laissé par écrit le résumé de ses ob- 
servations, et on peut dire que de tous les docu- 
ments qui. traitent de la matière, l'excellente et 
consciencieuse notice du savant missionnaire est 
encore, même de nos jours, considérée comme le 
plus exact et le plus complet. A l'exemple de tous 
les écrivains qui ont voulu donner à des lecteurs 
européens quelques notions sur ces espèces de vers 
à soie particulières à la Chine, nous ne croyons 
pouvoir mieux faire que de citer ici quelques frag- 
ments de cet intéressant mémoire. 

« On compte , dit le savant Jésuite , trois espèces 
de vers à soie sauvages, savoir : ceux defagara ou 
poivrier de la Chine, ceux de frêne et ceux de 
chêne. Avant d'entrer dans aucun détail, il est es- 
sentiel de bien connaître ces trois arbres. 

« Nous avons appelé fagara le poivrier de la 
Chine, d'après le P. d'Incarville, ajoutent les édi- 
teurs de la notice. Il paraît, en effet, lui ressembler, 
mais nous doutons que ce soit la même espèce. 
Comme cet arbre est d'une culture aisée, et très- 
commun dans la province de Canton, où abordent 






416 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME. 

nos vaisseaux, il serait facile d'en porter quelques 
pieds en France; outre que les graines et surtout 
leurs coques peuvent tenir lieu de poivre, ce qui 
sérail un objet important pour le royaume, les vers 
à soie de cet arbre sont ceux qui donnent la plus 
belle soie et en plus grande quantité. Sur la ma- 
nière dont M. Duhamel, cet illustre zélateur du bien 
public, a parlé du fagara, il nous paraîtrait fort 
douteux que celui de Chine pût réussir dans les 
provinces septentrionales du royaume; mais nous 
sommes persuadés qu'il réussirait très-bien dans la 
Provence, en Languedoc, et dans le Koussillon... 

« On dislingue en Chine deux espèces de frêne, 
savoir : le tcheou-tchun et le hianq-tchun. Le 
tcheou-tchun est le même que le notre, et c'est 
celui sur lequel on nourrit les vers à soie sauvages. 

a Le hianq-tchun est fort différent du premier par 
sa fleur, sa graine et surtout son odeur, comme on 
le verra dans la notice que nous en envoyons. Nos 
modernes se sont peut-être trop pressés de se mo- 
quer de ce que Pline le Naturaliste a dit du frêne ' ; 
nous ne serions pas surpris que le hiang-tchun le 
justifiât complètement. Le compas de l'Europe 

1 Pline nous apprend que les anciens habitants de l'ile de Cos 
liraient une sorte de soie de chenilles qui vivaient sur le cyprès, le 
térébinthe, le Irène et le chêne. Depuis le règne d'Antonin Hélioga- 
bale, l'histoire se tait sur les sojes d ■ 1 île de (lus. par quelle cata- 
strophe ces chenilles ont-elles disparu? On l'ignore. Ce texte de Pline 
donna à un missionnaire l'idée de s'assurer si la Chine ne possédait 
na-. aussi des chenilles qui eussent quelque rapport avec celles de 
Pile de Cos, et il constata que de nombreux documents historiques 
font mention de l'apparition intermittente de rers à soie sauvages 
dans les bois, dont on recueillait les cocons. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 417 

11 est pas assez grand pour mesurer l'univers. Que 
de mondes dans le monde des plantes et des arbres ! 
Celui de la Chine, qui est immense, ne sera peut- 
être pas connu en Occident de bien des siècles. 

< Le chêne dont on nourrit une espèce de vers 

sauvages est , si nous ne nous trompons , celui que 

nosbotanistes nomment quercus orientalis castaneœ 

folio, glande recondita in capsula crass'a et squam- 

merosa. 

« Les vers à soie sauvages du lagara et du frêne 
sont les mêmes et s'élèvent de la même façon. Ceux 
du chêne sont différents et demandent à être gou- 
vernés un peu différemment. 

>< La grande et essentielle différence entre les 
vers à soie du mûrier et les vers à soie sauvages, 
c'est que le Créateur s'est plu à donner à ces der- 
niers un génie de liberté et d'indépendance abso- 
lument indomptable. Le flegme, le sang-froid etl'in- 
dnstrie chinoise y ont échoué ; il serait donc inutile 
de vouloir risquer de nouvelles tentatives. » 

« Le papillon de ces vers sauvages, dit le 
P. d'Incarville, est à ailes vitrées, de la cinquième 
classe des phalènes, selon le système de M. de 
Réaumur. Il porte ses ailes parallèles au plan de sa 
position et laisse son corps entièrement à décou- 
vert; il ne les a guère plus étendues quand il vole 
que lorsqu'il est posé. Ce papillon a à peine ses 
ailes séchées qu'il cherche à en faire usage et à 
s'enfuir. 



h. 



27 



418 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME. 

« Les Chinois ont une manière de distinguer les 
cocons qui doivent donner des papillons mâles et des 
papillons femelles, et parmi les premiers mêmes, 
ils discernent ceux qui doivent produire les papil- 
lons les plus beaux et les plus forts. Ce choix est 
important, parce qu'il fonde les espérances de 
l'année suivante. Pour garder ces cocons et les 
conserver, il suffit de les enfiler légèrement par 
une de leurs extrémités dans un fil de soie et de 
les suspendre au grand air, dans un lieu à l'abri 
des vents du nord , de la pluie et du soleil. Quand 
le temps de les faire éclore est venu , on les trans- 
porte dans une chambre chaude, et on a soin, 
pour mieux faciliter la métamorphose, de les arro- 
ser et de les humecter à différentes reprises dans 
le cours de la journée, ou bien on les expose à la 
vapeur d'un grand vase d'eau chaude, ce qui donne 
à l'air une douce humidité , très-favorable à l'éclo- 
sion. On surveille avec attention le moment où la 
tribu ailée va prendre son essor; on laisse les pa- 
pillons mâles partir en liberté , mais on saisit les 
femelles, qu'on retient captives au moyen d'un fil 
de soie passé par un bout à une de leurs ailes et 
fixé par l'autre extrémité à un gros paquet de 
moelle sèche de grand millet (milium arundina- 
ceum), qu'on suspend en plein air. C'en est assez 
pour que les papillons laissés libres ne s'égarent pas 
au loin. Les femelles, qui ne peuvent s'éloigner du 
faisceau de moelle de millet, commencent à y dé- 
poser leurs œufs dès la seconde nuit, et continuent 
leur ponte pendant huit ou dix jours, avec l'abon- 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 419 

dante fécondité propre à ces insectes. La ponte 
entière s'élève communément à quatre on cinq 
cents œufs. Au bout de dix ou onze jours apparaît 
tout un peuple nouveau de petits vers sauvages 
qu'on transporte, avec le faisceau de moelle de 
millet qui leur a servi de berceau, sur l'arbre des- 
tiné à les recevoir. 

« La nature apprend à ces petits vers à ga- 
gner vite les feuilles de l'arbre qui doit les nour- 
rir, et à s'y réunir dans le même canton, sur 
différentes feuilles, comme pour y faire corps et 
effrayer leurs ennemis par leur nombre. Ils ont 
même l'attention de se loger sur l'envers des feuilles 
où ils se tiennent accrochés à merveille, et où 
il est plus difficile de venir les attaquer. A peine 
se sont-ils sécbés et accoutumés à l'impression de 
l'air, qu'ils se mettent à manger de bon appétit, et 
attaquent les feuilles du fagara ou du frêne par les 
bords , et broutent sans presque se reposer. Le pre- 
mier jour précisément que j'avais porté mes vers 
nouveau-nés sur l'arbre , il survint tout h coup une 
grande pluie qui me donna beaucoup d'inquiétude 
pour leur vie. Je crus que c'en était fait d'eux, et 
qu'aucun n'aurait résisté aux torrents d'eau qui 
étaient tombés. Dès que l'orage fut passé, j'allai 
voir si j'en trouverais encore quelqu'un. Je les trou- 
vai qui mangeaient de grand appétit et avaient déjà 
sensiblement grossi 

« Les quatre mues étant passées, et elles s'opè- 
rent , comme nous l'avons dit, de quatre jours en 

27. 



420 CHAPITRE V 1NG T-OUATRIEME. 

quatre jours, le ver à soie sauvage a presque toute 
sa crue ; il est plus gros du double au moins que 
les vers à soie du mûrier. C'est une chenille de la 
première classe, selon le système de M. de Réau- 
mur ; elle est d'un vert mêlé de blanc, imparfaite- 
ment rose , à six tubercules sur chaque anneau. Les 
poils de ces tubercules sont chargés d'une espèce 
de poudre blanche. Après le dix-huitième jour ou 
le dix-neuvième, les vers à soie sauvages perdent 
tout appétit et passent successivement d'une morne 
apathie ou d'un engourdissement total à des inquié- 
tudes et une agitation très-vives. Ils courent ça et là, 
comme s'ils craignaient de se méprendre dans le 
choix qu'ils vont faire d'une feuille ou d'un endroit 
pour filer leur cocon et préparer leur résurrection de 
l'année suivante. C'est ordinairement entre le dix- 
neuvième et le vingtième jour depuis leur naissance 
qu'ils commencent ce grand ouvrage 

« En rassemblant tout ce que nous venons de 
dire, il est évident que les vers à soie sauvages sont 
plus aisés à élever, à bien des égards , que les vers 
à soie du mûrier, et mériteraient peut-être d'attirer 
l'attention du ministère public, à qui seul il con- 
vient de décider s'il serait utile au royaume de pro- 
curer une nouvelle espèce de soie à celles de nos 
provinces où des essais faits avec soin auraient 
prouvé qu'on peut réussir à les élever. Tout ce 
qu'il nous convient 'd'ajouter, c'est que ces vers 
sont une source de richesse pour la Chine elle- 
même , quoiqu'on y recueille chaque année une si 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 421 

prodigieuse quantité de soie de vers de mûrier, 
qu'au dire d'un écrivain moderne on pourrait en 
Faire des montagnes. 

« Il est vrai que la soie des vers sauvages n'est 
pas comparable à l'autre, et ne prend jamais soli- 
dement aucune teinture ; mais 1" elle coûte moins 
de soins ou plutôt n'en coûte presque aucun dans 
les endroits où le climat est favorable aux vers sau- 
vages, parce que tout ce qu'on risque en les négli- 
geant, c'est d'avoir une récolte moins abondante: 
encore est-on maître de lavoir plus grande en mul- 
tipliant le nombre des arbres qu'on destine aux 
vers; 2° comme on ne dévide pas les cocons des 
vers sauvages, mais qu'on les file, ils dépensent 
moins de temps et de main-d'œuvre; 3° la soie 
qu'ils donnent est d'un beau gris de lin, dure le 
double de l'autre au moins, et ne se tache pas aussi 
facilement ; les taches même d'huile ou de graisse 
ne s'y étendent point et s'effacent très-aisément ; 
les étoffes qu'on en fait se lavent comme le linge ; 
4° la soie des vers sauvages, nourris sur des faga- 
ras, est si belle dans certains endroits, que les 
étoffes qu'on en fait disputent de prix avec les plus 
belles soieries, quoiqu'elles soient unies et de sim- 
ples droguets. Quand nous avons dit que cette soie 
ne se dévide point et ne prend point la teinture , c'est 
mi fait que nous racontons. L'industrie européenne, 
aidée et éclairée par les élans du génie français, 
viendrait peut-être à bout de dévider les cocons des 
vers à soie sauvages et d en teindre la soie '. » 

1 Mémoires des Missionnaires de Pekini/, (. II, p. 575 et suiv. 



fâ2 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME. 

C'est encore le P. d'Incarville qui le premier a 
signalé à l'Europe l'espèce des vers à soie du chêne, 
sur lesquels un autre missionnaire de notre temps, 
M. Julien Bertrand, a donné des détails extrême- 
ment curieux , et de date tout à fait récente. Cette 
raison nous engage à citer la pièce qui les contient 
de préférence à toute autre. 

« Thoiig-jin-fou, 19 juillet 1842. 

« .le crois vous avoir dit, il y a quelques années, 
qu'il se trouve ici une espèce de vers à soie sau- 
vages qui se nourrissent de la feuille du chêne, vers 
lesquels le gouvernement français semble attacher 
un grand intérêt. Je pense que vous serez bien aise 
d'en avoir une notion 

« Ces vers se trouvent dans les départements les 
plus montagneux du Koueï-tcheou , et aussi dans 
quelques départements du Sse-tchouen. Quoiqu'on 
les transporte et qu'on les élève avec avantage dans 
divers lieux, on peut dire cependant que leur pa- 
trie favorite est le Koueï-tcheou, sur Jes plus hautes 
montagnes , où l'air est plus pur et plus frais que 
partout ailleurs. Vous serez étonné sans doute que 
ces vers se développent avec plus de succès sur les 
montagnes que dans la plaine où le climat est plus 
doux , vu que les vers du mûrier réussissent mieux 
dans les pays chauds que dans les pays froids. 
M. Hébert, délégué de France en Chine, m'en a 
témoigné sa surprise. Cela est vrai pourtant, et 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 42!} 

confirmé par la longue expérience des Chinois, et 
en même temps par les produits de ces vers, qui 
sont plus abondants sur les hautes montagnes qu'ail- 
leurs ; car sur les hautes montagnes on fait deux ré- 
coltes de soie par an, tandis que dans les endroits 
plus bas on n'en fait qu'une, bien intérieure à la 
première, qui a lieu dans les régions élevées. C'est 
une preuve évidente qu'il faut aux vers querciens 
une température plutôt froide que chaude. 

« L'éducation des vers querciens est tout à fait 
différente de celle des vers mùristes. Les vers quer- 
ciens sont élevés sur les arbres , non dans les mai- 
sons. Dès qu'ils sont nés, on les porte à la monta- 
gne et on les met sur les arbres. Si on voulait les 
élever à la maison en leur distribuant des feuilles 
de chêne comme on distribue des feuilles de mûrier 
aux vers mùristes, ils ne mangeraient pas et mour- 
raient de suite : ils veulent manger sur l'arbre et se 
choisir eux-mêmes leurs feuilles selon leur goût. Les 
chênes sur lesquels on élève les vers querciens ne 
requièrent aucune culture particulière ; ils sont dans 
leur état naturel. Avant d'aller plus loin, je dois 
vous faire ici quelques observations sur les chênes. 
En Chine on distingue deux espèces de chêne : 
l'une appelée tsin-knn, l'autre fou-li. Ces deux 
espèces sont très-peu différentes ; il faut les exami- 
ner de bien près pour les distinguer. La seule dif- 
férence consiste dans les feuilles et la dureté du 
bois; le tsin-kan est plus dur que le fou-li, ses 
feuilles sont longues et dentelées , elles ressemblent 
un peu à celles du châtaignier; iejou-li a les feuilles 



424 CHAPITRE VIMGT-QUATRIÈME. 

plus courtes et plus larges : à ma manière de voir, 
c'est l'espèce du chêne qui se trouve en France , 
au moins dans le Velay, car dans les autres pro- 
vinces je n'ai pas examiné les chênes. Quoique les 
vers querciens mangent les feuilles de l'un et de 
l'autre, ils préfèrent pourtant le tsin-kan au fou-li. 
Ici on ne laisse pas vieillir les chênes , tous les huit 
ou neuf ans on les coupe à ras de terre ; de leurs 
racines pullulent des rejetons que l'on coupe de 
nouveau au bout de huit ou neuf ans : ainsi toutes 
les forêts de chênes ne sont que de simples taillis. 
Ici, toutes les montagnes sont couvertes de ces 
arbres. 

« Au bout de dix à onze jours, on voit remuer 
dans le panier où les papillons querciens ont déposé 
leurs œufs , des milliers de petites chenilles noires , 
qu'on se hâte de transporter sur la montagne et de 
placer sur les arbres dont les feuilles ne sont qu'à 
demi formées, car c'est à la fin de mars ou au com- 
mencement d'avril. Une fois sur les arbres, on les 
y laisse et le jour et la nuit, qu'il pleuve ou qu'il 
vente. Il n'est pas nécessaire de les garder pendant 
la nuit; pendant le jour, il suffit qu'une personne 
se tienne tout près pour épouvanter les oiseaux et 
pour aider les, vers à énùgrer d'un arbre à l'autre et 
relever ceux qu'un coup de vent ou un autre acci- 
dent aurait fait tomber à terre. 

« Les chenilles querciennes changent quatre fois 
de couleur : d'abord elles sont noires, plus tard 
elles deviennent violettes, quelque temps après 
elles sont jaunes et arrivent en dernier lieu à un 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 425 

violet qui approche du noir. Le lemps requis pour 
atteindre leur quatrième et dernière période est de 
quarante à cinquante jours, et alors elles sont 
grosses comme le petit doigt d'un homme ordinaire. 
Ces vers qnerciens sont doués d'un instinct parti- 
culier pour se précautionner contre les injures du 
temps : s'il pleut, ils se placent au revers de la 
feuille; si le vent est froid, ils savent aussi se mettre 
sur le côté de la feuille qui n'est pas exposé au 
vent. En 1840, vers la fin de mars, je me trouvais 
dans une chrétienté où l'on élève beaucoup de ces 
vers qnerciens ; le 28 , les vers récemment éclos 
étaient sur les arbres; le 30, il tomba de la neige; 
les trois jours qui suivirent le froid était si piquant , 
qu'à la maison on ne pouvait quitter le feu. Alors 
je me mis à dire aux chrétiens : — Cette fois-ci, je 
crois bien que vos vers à soie vont tous mourir. — 
Oh! non, répondirent-ils; ils sont un peu engourdis, 
il est vrai, par le froid, mais ils ne mourront point. 
En effet, ils ne moururent point, car le 3 avril, en 
passant moi-même par l'endroit où les vers étaient 
sur les arbres, je les vis manger de très-bon appétit. 
« Après avoir mangé des feuilles pendant qua- 
rante à cinquante jours, ils se mettent à ourdir 
leur cocon, dont la grosseur a plus d'un pouce el 
dont la largeur est celle d'une noix ordinaire. 
Comme il y a toujours des vers plus vigoureux que 
les autres, il se présente aussi des cocons d'une 
taille plus forte que le reste; ils ourdissent leurs co- 
cons sur une feuille qu'ils roulent en cornet, et si 
une seule ne suffit pas, ils en rapprochent une se- 



V2f> CHAPITRE VÏNGT^QUATRIÈME. 

conde. C'est là dedans qu ils font leur précieux ou- 
vrage; ils commencent par ourdir le dehors du co- 
con, dans lequel ils s'enferment et travaillent, et 
puis ils le terminent en dedans, ce qui ne demande 
pas pins de trois jours. Ce cocon est de couleur 
jaune tirant un peu sur le blanc. L'époque de la ré- 
colte des cocons varie selon la différence des cli- 
mats : ainsi, dans la plaine et sur les montagnes 
peu élevées, on recueille les cocons vers le 20 et le 
24 mai ou quelques jours plus tard; tandis que sur 
les montagnes du Koueï-tcheou , ce n'est que du 
15 au 30 juin. Sur les montagnes la végétation 
étant plus tardive, les vers à soie sont aussi plus 
tardifs à sortir,. 

« Dans les pays montagneux du Koueï-tcheou, 
et même dans des endroits du Sse-tchouen, on ne 
fait pas mourir les cocons ; on en réserve une pe- 
tite quantité pour commencer de suite une nouvelle 
éducation. Dans les pays moins élevés, on se con- 
tente d'une seule récolte , parce que la seconde ne 
récompenserait pas le travail et la peine, à cause 
des chaleurs de juillet et d'août, qui feraient mourir 
presque tous les vers. 

« Sur les hautes montagnes, où les nuits sont 
toujours fraîches et la chaleur tempérée par le 
souffle des vents, et où les insectes ennemis sont 
rares, les vers querciens se développent avec la 
même vigueur que la première fois; cette seconde 
récolte se fait vers le 1 er octobre. 

« La soie quercienne, quoique inférieure à celle 
des vers du mûrier, ne laisse pas d'être très-belle 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 427 

et très-solide. Lorsqu'elle est tissée, elle donne une 
toile très-fraîche. Je crois qu'en France on tirerait 
un très-grand parti de cette soie. Ce n'est doue pas 
sans raison que le gouvernement français attache 
un grand prix à l'acquisition de cette race de vers à 
soie et désire ardemment pouvoir la transporter en 
France l . » 



§ iv. 

Cultures ei industries particulières des Chinois. • — Pisciculture et 
éducation des volailles. — Ancienneté de la pieciculture en Chine 
et habileté des Chinois dans ce genre d'industrie. — Poissons habil- 
lés de glace. — Education des volailles. — Eclosion artificielle de- 
œufs. — Curieux détails. 



Le poisson, dont les espèces les plus variées 
peuplent en quantité prodigieuse les rivières, les 
fleuves, les lacs et les mers de la Chine, entre 
pour une si large part dans l'alimentation publique, 
que l'industrie est venue en aide à la nature pour 
fournir aux besoins de l'énorme consommation qui 
s'en fait dans tout l'empire. La pisciculture, indus- 
trie nouvelle pour l'Europe, et dont on s'occupe 
depuis quelques années en France avec intelligence 
et succès, est prospère, en Chine, depuis un temps 
immémorial. M. Hue consacre à cette curieuse in- 
dustrie une page très-instructive que nous croyons 

1 Annales forestières, t. II, p. 644 (1843). 



428 CHAPITRE VISGT-QUATRIÈME. 

utile de citer « Voici, dit-il, ce qui se pratique dans 
la province du Kiang-si : vers le commencement du 
printemps, un grand nombre de marchands de frai 
de poisson, venus, dit-on, de la province de Can- 
ton , parcourent les campagnes pour vendre leurs 
précieuses semences aux propriétaires des étants. 
Leur marchandise, renfermée dans des tonneaux 
qu'ils traînent sur des brouettes, est tout simple- 
ment une sorte de liquide épais, jaunâtre, assez 
semblable à de la vase. Il est impossible d'y distin r 
guer, à l'œil nu, le moindre animalcule. Pour quel- 
ques sapèques on achète plein une écuelle de cette 
eau bourbeuse, qui suffit pour ensemencer, selon 
l'expression du pays, un étang assez considérable. 
On se contente de jeter cette vase dans l'eau, et, 
dans quelques jours, les poissons éclosent à foison. 
Quand ils sont devenus un peu gros , on les nourrit 
en jetant sur la surface des viviers des herbes ten- 
dres et hachées menu; on augmente la ration à 
mesure qu'ils grossissent. Le développement de ces 
poissons s'opère avec une rapidité incroyable. Un 
mois tout au plus après leur éclosion ils sont déjà 
pleins de force, et c'est le moment de leur donner 
la pâture en abondance. Matin et soir, les posses- 
seurs des viviers s'en vont faucher les champs et 
apportent à leurs poissons d'énormes charges 
d'herbe. Les poissons montent à la surface de l'eau 
et se précipitent avec avidité sur cette herbe, qu'ils 
dévorent en folâtrant et en faisant entendre un 
bruissement perpétuel : on dirait un grand troupeau 
de lapins aquatiques. La voracité de ces poissons 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 420 

ne peut être comparée qu'à celle des vers à soie 
quand ils sont sur le poinl de filer leur cocon. Après 
avoir été nourris de cette manière pendant une 
quinzaine de jours, ils atteignent ordinairement le 
poids de deux ou trois livres et ne grossissent plus. 
Alors on les pêche, et on va les vendre tout vivants 
dans les grands centres de population. 

« Les pisciculteurs du Kiang-si élèvent unique- 
ment cette espèce de poisson, qui est d'un goût ex- 
quis. Peut-être en existe-t-il d'autres, mais nous 
n'en avons pas eu connaissance. Nous ignorons 
également si le frai qu'on vend dans le Kiang-si a 
subi par avance quelque préparation. » 

Il est à regretter que le célèbre missionnaire 
voyageur n'ait pas été à même de nous renseigner 
plus complètement sur la manière dont les Chinois 
se procurent en aussi grande abondance du frai de 
poisson fécondé. D'après ce que nous lisons ail- 
leurs , ce peuple industrieux , quoique expérimenté 
bien longtemps avant nous dans l'art de la piscicul- 
ture, semblerait cependant moins avancé sous cer- 
tains côtés de cette industrie, puisque la nature 
seule, plutôt que la fécondation artificielle, paraît 
lui fournir la matière vivifiée dont on fait, dans cer- 
taines provinces de l'empire, l'objet d'un com- 
merce lucratif. Nous citons : « Dans un certain 
temps de l'année, on voit un nombre prodigieux 
de barques s'assembler sur le Kiang, dans le voisi- 
nage de la ville de Kieou-kiang, pour y acheter de 
la semence de poisson. Vers le mois de mai, les 
gens du pays barrent le fleuve en plusieurs endroits 



430 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME. 

avec des nattes et des claies qui occupent à peu 
près une étendue de neuf à dix lieues; ils ne laissent 
au milieu du fleuve qu'autant d'espace qu'il en faut 
pour le passage des barques. La semence du pois- 
son s'arrête à ces claies, et toutes les eaux voisines 
en sont chargées; les Chinois savent la distinguer à 
l'œil, quoiqu'un étranger n'en découvre souvent 
nulle trace. Ils puisent de cette eau 'mêlée de se- 
mences et en remplissent de grands vases , qu'ils 
vendent aux marchands et que ceux-ci transportent 
ensuite dans les provinces. Cette eau se vend par 
mesures à tous ceux qui ont des viviers et des étangs 
domestiques à empoissonner. Lorsqu'on transporte 
cette eau, et jusqu'à ce qu'on en fasse usage, il 
faut avoir soin de l'agiter de temps en temps. Ce 
u est qu'au bout de quelques jours que les semences 
commencent à se rendre sensibles à l'œil : on aper- 
çoit alors de petits tas flottants d'œufs de poisson, 
sans qu'on puisse encore démêler leur espèce : ce 
n'est qu'avec le temps qu'on parvient à la distin- 
guer. On pourvoit à la nourriture commune des al- 
vins en jetant dans les vases des lentilles de marais 
et des jaunes d'œufs ' . » 

Le poisson obtenu par l'industrie des piscicul- 
teurs, ou simplement péché à la mer ou bien dans 
les lacs et dans les fleuves, est en Chine l'objet d'un 
commerce considérable. Les Chinois sont habiles aie 
conserver longtemps à l'état frais, au moyen de la 
glace qu'ils font congeler alentour. On en garde de 

1 Voyc/ Description générale de la Chine, i. IV, p. 4, et Mémoires 
mu- les Chinois. 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 431 

la sorte des quantités considérables pendant deux 
et trois mois, quoique chaque jour on les expose au 
marché jusqu'à leur débit total. Les poissons ainsi 
préparés sont appelés poissons habillés de glace. 

Le peuple chinois est aussi grand mangeur de 
volaille que de poisson. A. la liste des nombreuses 
industries que son esprit d'observation et son 
génie pratique lui ont fait trouver, il faut ajouter 
encore celle au moyen de laquelle il sait, à la ma- 
nière des anciens Egyptiens, multiplier à son gré, 
et en nombre presque infini, la gent ailée de ses 
basses-cours. « L'un des objets qui m'intéressa le 
plus dans les environs de Chang-hai lut un éta- 
blissement pour faire éclore les œufs... Je comp- 
tai dans cet établissement vingt-six fours, grands 
à l'extérieur, petits à l'intérieur, construits en terre 
mélangée avec de la paille, et recouverts d'une 
natte très-épaisse. Leurs fours étaient chauffés au 
charbon de terre et, lorsqu'ils étaient allumés, on 
les fermait pour éviter le tirage. Sur le haut de 
chaque four, on plaçait un panier couvert, au fond 
duquel on étalait les œufs. Pour distribuer égale- 
ment la chaleur, on les retournait cinq fois par 
jour. On les laissait sur le four un certain nombre 

de jours, afin de les éprouver Les œufs qui 

étaient reconnus bons étaient replacés dans des 
paniers sur le four, et au bout d'un autre nombre 
de jours, on les transférait sur des tablettes rem- 
bourrées avec soin de soie, de coton, etc.. On les 
recouvrait avec des coussins de coton. On ne met- 
tait point de feu dessous; mais la température 



;32 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME. 

chaude de cette espèce de caverne était entretenue 
à un certain degré au moyen des fours dont j'ai parle. 
Les œufs s'ouvraient à un temps donné, je dirai même 
à une heure donnée. Le temps nécessaire pour les 
faire éclore était ainsi fixé : pour les œufs d oie, 
trente-deux jours et demi, ou seize jours sur le four, 
et seize jours et demi sur les lits; pour les œufs de 
canard, vingt-huit jours, ou quatorze sur les fours et 
quatorze sur les lits; pour les œufs de poule, vingt- 
deux jours, ou douze jours sur les fours et dix jours sur 
les lits. . . On m'apprit encore qu'on fait éclore par le 
même procédé des œufs de pigeon et de perdrix, 
mais cela a lieu dans d'autres établissements. L é- 
closion artificielle se fait sur une grande échelle dans 
la province de Canton, qui abonde en canards. Les 
petits canards ainsi obtenus s'élevaient sur les bords 
marécageux de la « rivière des Perles ' » . 



§V. 

Cultures et industries particulières des Chinois. — Horticulture. — 
Supériorité des Chinois en ce genre. — Succès merveilleux obte- 
nus par les jardiniers et les floriculteurs de la Chine. 

L'horticulture, considérée en elle-même ou dans 
ses branches variées, n'est certainement pas un 
art plus spécial aux Chinois qu'aux autres peuples 
agronomes. Ils ont néanmoins obtenu des succès 
tellement exceptionnels, si originaux même, en 

1 Milne, La vie réelle en Chine, traduite par André Tasset. 



GÉÏSIE PARTICULIER DES CHINOIS. 433 

ce genre de culture, qu'il est difficile de ne pas re- 
connaître qu ils sont depuis longtemps déjà en pos- 
session de certaines pratiques et méthodes dont La 
connaissance et l'application constituent une in- 
contestable supériorité; ils ont même certains se- 
crets que l'Europe ne connaît pas encore, et que 
nos jardiniers auraient tout intérêt à leur emprun- 
ter. Telle est l'opinion très-fondée d'un auteur dis- 
tingué, dont le savoir et la compétence en cette 
matière font autorité. M. le baron Léon d Hervey 
Saint-Denis, dont il s agit ici, se basant sur les do- 
cuments dus aux observations des missionnaires et 
des autres voyageurs, et sur ses vastes connaissances 
personnelles, a fait sur l'agriculture et l'horticulture 
des Chinois une étude du plus haut intérêt. Il sera 
facile d'en juger par les emprunts que nous allons 
faire à ce remarquable travail. 

Nulle part au monde, dit notre savant auteur, 
on ne cultive mieux les plantes potagères qu'en 
Chine, comme nulle part aussi on n'en cultive un 
plus grand nombre d espèces. Ici se montre dans 
tout son jour 1 adresse du jardinier chinois, qui, sur 
une parcelle de terre où* chez nous un homme 
vivrait à peine, trouve le moyen de se nourrir avec 
sa famille, et quelquefois de s'enrichir, par la vente 
des produits de quatre on cinq récoltes annuelles. 
C'est que le jardinier chinois pratique de temps 
immémorial l'art, comparativement nouveau chez 
nous, de forcer les légumes, c'est-à-dire d en hâter 
le développement par la chaleur artificielle, comme 
aussi de les faire venir à contre-saison. On pour- 



434 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME, 

rait dire crime manière générale, pour caractériser 
le jardinage à la Chine, qu'il vise à surmonter des 
difficultés, ou, si Ton veut, à faire des tours de 
force, ce qui est du reste tout à fait en harmonie 
avec les goûts des Chinois. Nous en citerons quel- 
ques exemples en parlant de leur jardinage d'or- 
nement. 

« Cette supériorité des Chinois en horticulture 
n'a rien qui doive surprendre ; elle est le contre- 
poids, ou , pour mieux dire , la suite même de Tin- 
suffisance de leur agriculture , qui les oblige à cher- 
cher dans le jardinage un complément indispensable 
aux substances alimentaires qu'elle leur fournit. 
L'homme ne peut pas vivre exclusivement de riz ; 
mais il vivra s'il peut y ajouter les graines des légu- 
mineuses, qui compenseront par leur richesse en 
azote ce qui manque sous ce rapport à la céréale 
de prédilection du Céleste Empire 

« Chez nous, dit encore M. Léon d'Hervey, on 
aime les fleurs; chez les Chinois on se passionne 
pour elles. Ce qui nous plaît dans un jardin, c'est 
la variété du coup d'œif, la richesse des couleurs, 
la beauté ou la rareté des espèces ; pour les Chi- 
nois , chaque plante est l'objet d'un culte véritable, 
d'une espèce d'amour mystique, qui inspire à lui 
seul une grande partie de leurs poésies. Dans les 
romans, dans l'histoire, jusque dans les habitudes 
de leur vie privée, on trouve des exemples de cet 
amour naïf et passionné. De graves magistrats s'in- 
vitent mutuellement à venir admirer leurs pivoines 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 435 

et leurs chrysanthèmes. Il est même question, dans 
les monuments de la littérature chinoise, dune 
sorte d'extase que nos mœurs ne permettent guère 
de comprendre, et qui consiste à s'enivrer de la vue 
des plantes en cherchant à saisir, par une attention 

continue, les progrès de leur développement 

Si nous citons ces curieux exemples, ce n'est as- 
surément pas que nous songions à les importer chez 
nous ; nous voulons seulement donner une idée du 
degré d'expérience et d'habileté auquel un goût 
si prononcé , nous dirons presque si exalté , a dû 
nécessairement conduire les horticulteurs chinois. 

« On ne s'étonnera donc pas s'ils excellent dans 
l'art d'embellir les espèces rustiques , d'en taire 
doubler les fleurs, d'en modifier les couleurs et la • 
forme primitive , tout comme d'en hâter la florai- 
son. C'est ainsi qu'ils en sont venus tantôt à donner 
à des espèces naines un développement considéra- 
ble, tantôt à réduire aux plus chétives proportions 
des arbres ordinairement de grande taille ; on cite 
particulièrement des ormeaux dont on fait des ar- 
brisseaux de moins d'un mètre de hauteur, mais 
qui conservent toujours en petit leur ancien 
aspect ' . >■> 

Le témoignage de l'illustre savant n'est pas le 
seul que nous pourrions invoquer pour établir ici 
les incroyables succès obtenus par les Chinois dans 
l'horticulture, cette branche à la fois si agréable et 
si utile de l'art agronomique. Nos floriculteurs de 

1 Voyez Recherches sur l'agriculture et F horticulture des Chinois, 
p. 114 et suiv. 

28. 



43G CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME. 

profession en particulier leur ont fait un emprunt 
considérable de plantes ornementales , exemple 
trop peu suivi peut-être par nos jardiniers. L'atten- 
tion que les Chinois ont mise de tout temps à ras- 
sembler dans leurs potagers toutes les espèces de 
végétaux propres à l'alimentation leur eu a pro- 
curé un grand nombre de bous et de salubres, que 
nous ne possédons pas : rien pourtant ne serai! plus 
aisé que de les acclimater en Europe. Il est juste, 
toutefois , de reconnaître que les succès obtenus 
tous les jours par nos horticulteurs, et constatés par 
les magnifiques expositions dont chaque année nous 
sommes les témoins , affirment des progrès qui 
pourraient bien ne pas tarder, si ce n'est déjà, sous 
plus d'un rapport, un fait heureusement accompli , 
à surpasser la supériorité jusque-là incontestée des 
Chinois. 



§ VI. 

Commerce des Chinois. — Besoins commerciaux de la Chine; — 
idées particulières des économistes el du gouvernement chinois à ce 
sujet. — Commerce extérieur. — Importations et exportations. — 
État actuel el avenir du commerce européen et français avec la 
Chine. — Commerce intérieur : — son importance, — Ses causes 

et sa nécessité. — Génie coi ni. il des Chinois. — Honnêteté et 

friponnerie. — Curieux exemples de fraude. 



Les productions naturelles d'un pays, jointes à 
celles de sou industrie, sont ordinairement pour 
les peuples qui possèdent cette double cause de ri- 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 437 

ehesse, les éléments de leur activité commerciale. 
A ce titre, la Chine semblerail devoir occuper, 
sous le rapport des opérations commerciales tant 
extérieures qu'intérieures, un des premiers rangs 
parmi les nations adonnées au négoce ; mais la loi 
dès échanges suppose la loi de l'équilibre , et celle- 
ci se base sur la juste proportion qui doit s'établir 
entre la consommation et la production : il faut donc, 
pour que le commerce d'une contrée acquière ses 
plus larges développements que la nécessité de con- 
sommer soit au niveau de la faculté de produire. 
Or la Chine , d'après une remarque judicieuse de 
M. Jurien de la Gravière , écrivain aussi distingué 
que marin illustre, a besoin de vendre et non d'a- 
cheter ; elle a, en effet, chez elle le nécessaire et 
l'utile , sans parler des objets de luxe et de fantai- 
sie que son industrie nationale , mieux que le com- 
merce étranger, lui fournit conformes au goût de 
ses habitants ; d'où il résulte forcément que le com- 
merce chinois, trouvant à l'intérieur de l'empire les 
éléments d'une prodigieuse activité, se réduit, quant 
au commerce extérieur, à des proportions relative- 
ment minimes. 

De plus, chaque peuple, en dehors de la nature 
et de l'étendue de ses besoins propres , dont il est 
après tout le meilleur juge , a ses idées particuliè- 
res ; or, sous le rapport du commerce comme sous 
tant d'autres, les Chinois ont des maximes et des 
principes économiques très-opposés aux idées et 
aux doctrines de l'Europe moderne; et il faut bien 
l'avouer, si on se place, comme ils le font, au point 



438 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME. 

de vue de leur seul intérêt national , il est impossible 
d'affirmer qu'ils aient tort. Us ont donc pour pre- 
mier principe de ne regarder le commerce étranger 
comme utile pour eux qu'autant qu'il se borne à les 
débarrasser des choses superflues, et qu'il contribue 
à leur en procurer de nécessaires ; ils considèrent 
en conséquence comme tout à fait nuisibles les rap- 
ports commerciaux que les circonstances les ont 
forcés de consentir avec les peuples d'outre-mer. 
Ce commerce , disent-ils , nous enlève nos soies , 
nos thés, notre porcelaine; ces objets augmentent 
de prix dans toutes nos provinces : dès lors il ne 
peut être avantageux à l'empire. L'argent que nous 
apportent les Européens , les précieuses bagatelles 
qui l'accompagnent, sont de pure surabondance 
dans un Etat tel que le nôtre. Il ne lui faut qu'une 
masse d'argent relative à ses besoins en général, et 
aux besoins des individus en particulier : or, cette 
masse nécessaire existe depuis longtemps en Chine ; 
et si elle veut l'accroître et se procurer de nouvelles 
richesses eu métaux , elle n'a qu'à faire ouvrir ses 
mines qu'elle tient fermées. 

Il suffît de ce simple exposé pour démontrer (pie 
les Chinois sont loin de croire, pour leur propre 
compte, aux nécessités urgentes du libre échange. 
Cette manière de voir à cet égard n'est pas nou- 
velle chez eux. Voici comment s'exprimait, il y a 
deux mille ans, Kouan-tse, célèbre économiste du 
Céleste Empire : « L'argent qui entre par le com- 
« merce n'enrichit un royaume qu'autant qu'il en 
« sort parle commerce. Il n'y a de commerce long- 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. W9 

« temps avantageux que celui des échanges néces- 
« saires ou utiles. Le commerce des objets de faste , 
« de délicatesse ou de curiosité , soit qu'il se fasse 
« par échange ou par achat , suppose le luxe. Or, 
« le luxe , qui est l'abondance du superflu chez cer- 
« tains citoyens, suppose le manque du nécessaire 
« chez beaucoup d'autres. Plus les riches mettent 
« de chevaux à leurs chars, plus il y a de gens qui 
« vont à pied ; plus leurs maisons sont vastes et 
« magnifiques , plus celles des pauvres sont petites 
« et misérables; plus leurs tables se couvrent de 
u mets, plus y a de gens qui se trouvent réduits 
« uniquement à leur riz. Ce que les hommes en 
« société peuvent faire de mieux, à force d'indus- 
« trie, de travail et d'économie , dans un royaume 
« bien peuplé, c'est d'avoir tous le nécessaire, et 
« de procurer une aisance commode à quelques- 
« uns. " 

Ces idées, qui sont encore de nos jours celles du 
gouvernement chinois , empêcheront pour long- 
temps sans doute les produits européens d'obtenir 
un grand écoulement dans le Céleste Empire. Il 
faudrait pour qu'il en fut autrement que les Chi- 
nois en vinssent à modifier profondément leurs 
goûts et leurs habitudes. Or, le temps d'une pareille 
révolution n'apparaît possible que dans un avenir 
encore éloigné, mais qui se prépare. La Chine, 
comparée à l'Europe, se trouve, sous le rapport 
commercial, dans des conditions tellement excep- 
tionnelles, que le commerce avec les étrangers pour- 
rait cesser complètement et tout d'un coup sans 



440 CHAPITRE VINGT-Ql FAÎRIÈME. 

causer, ailleurs que dans les ports ouverts aux (eu- 
ropéens , la moindre sensation. Une pareille inter- 
ruption des affaires prendrait spontanémenl dans 
notre Occident toutes les proportions d'une de 
ces redoutables crises qui déconcertent les meil- 
leurs esprits politiques; en Chine, elle passerait 
inaperçue. Il n'y a donc pas trop lieu de s'étonner 
que le gouvernement chinois, loin de favoriser le 
commerce avec les Européens , ait plutôt cherché 
toujours à le paralyser, à l'écraser même, puisque 
ce commerce, n'étant à ses yeux d'aucune utilité 
majeure pour l'empire, lui parait plus nuisible 
qu'avantageux aux intérêts du pays. On peut donc 
considérer comme plutôt arrachées à la crainte que 
conformes à sa politique les concessions anciennes 
ou récentes qu'il a consenties. 

L'historique du commerce étranger avec la Chine 
est facile à faire. Jusqu'à la fin du dix-huitième 
siècle , l'Europe n'envoyait en Chine que son argent 
pour être ('change'' contre du thé ; elle a commencé 
au dix-neuvième siècle à importer des cotonnades , 
des draps, des métaux travaillés, des montres, etc. 
Elude anglaise y porte ses épices, du camphre, de 
l'ivoire, et malheureusement une énorme quantité 
d'opium, pour lequel les Chinois se sont passion- 
nés. En 1841 , d'après M. Jurien de la Gravière, 
la Chine livrait au commerce étranger une valeur 
de cent soixante-dix-sept millions de francs en 
échange de deux cent vingt-six millions de produits 
bruts ou manufacturés que lui versaient l'Inde et 
lOccidenl. 



GENIE PARTICULIER 1»KS CHINOIS. 441 

« La consommation plus on moins considérable 
des principaux produits de la Chine, le thé et la 
soie grége, ajoute réminent écrivain, détermine 
l'importance des échanges que l'on peut opérer 
avec les sujets du Céleste Empire. La Chine a be- 
soin de vendre , non d'acheter. A l'exception de 
l'opium et du coton de l'Inde, ce qu'elle accepte 
du commerce étranger, elle ne l'accepte qu en vue 
de favoriser l'écoulement de ses propres articles. 
D'après une pareille donnée, il est facile de prévoir 
le rôle commercial que la France peut se créer sur 
ce nouveau terrain à cote': des puissances de l'Occi- 
dent. L'Angleterre importe dans ses entrepôts 
25 millions de kilogrammes de thé ; les Etats-Unis, 
8 millions; la Russie, 4 millions; quant à la France, 
elle ne transporte que le thé nécessaire à sa con- 
sommation, et n'en reçoit que 300,000 kilogrammes 
par an. La soie grége n'est exportée que par l'An- 
gleterre et les États-Unis : l'Angleterre en demande 
au Céleste Empire plus d'un million de kilogrammes, 
représentant une valeur d'environ 35 millions de 
franc-.. De tous les pays qui cherchent en Chine un 
débouché pour leurs produits , l'Inde anglaise est 
le seul qui y trouve un marché facile, et qui puisse 
y faire pencher la balance des échanges en sa la- 
veur. La Chine reçoit annuellement de Calcutta et 
de Bombay pour 30 millions de coton brut, pour 
120 millions d'opium. Les manufactures britan- 
niques, en se condamnant à ne vendre leurs tissus 
qu'à vil prix, sont parvenues cependant, malgré la 
concurrence de l'industrie chinoise, à faire entrer 



442 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME. 

dans les ports de Canton et de Shang-hai une valeur 
de 33 millions en fils de coton et en cotonnades, de 
11 millions en tissus de laine. Les draps offerts à 
Kiakhta et dans l'Asie centrale , les cotonnades 
américaines importées à Shang-haï acceptent les 
mêmes conditions et se résignent aux mêmes sacri- 
fices. Ce commerce onéreux se soutient à l'aide des 
bénéfices réalisés par les chargements de retour, 
et contribue encore à exclure les produits français 
de l'extrême Orient; aussi, dans les meilleurs 
années , les échanges de la France avec la Chine 
n'ont-ils pas dépassé 2 millions ' . » 

Depuis l'époque, lointaine déjà, où ces rensei- 
gnements ont été publiés, les relations de la France 
commerciale avec la Chine se sont considérable- 
ment agrandies ; nous citerons comme preuve de 
leur développement une note de date plus récente 
publiée par les soins de la chambre de commerce 
de Lyon, dans laquelle M. Rondot, qui a étudié de 
près et pratiqué ce commerce, a très-nettement ex- 
posé la question. Voici comment il s'exprime : 
« L'établissement d'un commerce de quelque im- 
portance entre la France et la Chine ne remonte 
qu'à une douzaine d'années; il est dû en grande 
partie aux délégués dus par les chambres de com- 
merce, qui accompagnèrent la mission en Chine, 
dont M. de Lagrené lut le chef. En effet, ils firent 
connaître plusieurs substances utiles à nos manu- 
Factures, parmi lesquelles on peut citer la gutta- 

1 Revue des Deux-Mondes , 1 er septembre 1841. 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 44:} 

percha, le gambier, les galles de Chine, et dont la 
France reçoit actuellement pies de trois millions 
de kilogrammes par an. L'importation des mar- 
chandises françaises dans l'extrême Orient a déçu- 
plé depuis cette mission : les produits des fabriques 
de Paris, d'Amiens, de Béarnais, dElbeuf, de 
Rouen, et même de Saint-Etienne, onl été expédiés 
à plusieurs reprises sur les marchés chinois... » 

Depuis notre expédition en Chine et grâce aux 
traités commerciaux qui en ont été la conséquence, 
ces échanges, facilités par rétablissement du ser- 
vice direct des paquebots à vapeur dans les mers 
de l'Inde et de la Chine, et par la fondation d'une 
banque française des Indes et de la Chine, se sont 
accrus dans des proportions nouvelles d'une si con- 
sidérable importance qu'il nous suffira pour le dé- 
montrer de dire avec M. Rondot qu'en 1852, 
quatre-vingt-cinq balles de soie de Chine furent 
envoyées à Lyon en consignation, et que l'impor- 
tation de cette matière première , si précieuse pour 
nos manufactures, atteignait déjà en 18(>0 le chiffre 
énorme de trente mille balles. 

« On se fera une idée de l'importance que le 
commerce de la Chine a prise depuis quelques 
années avec les puissances étrangères, quand on 
saura, d'après une déclaration de lord Stanley à 
la chambre des communes (le 3 juillet 18(>8), que 
les intérêts commerciaux de l'Angleterre seule en 
Chine s'élèvent annuellement de 60 millions de 
livres sterling (1,500,000,000 de francs) à 70 mil- 
lions de livres sterling, (1 ,750,000,000 de francs), et 



W* CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME, 

que ce chiffre ne fait que s'accroître rapidement. 
Celui de la France est loin de l'égaler. D'après 
Y Exposé officiel du commerce extérieur (livraison 
de mars 1868), il ne s'est élevé, pour l'année 1866 
(la Chine, la Cochinchine , le .lapon et l'Océanie 
réunis), qu'à 78 millions ' ! » C'est peu, sans doute; 
mais comparativement aux opérations antérieures 
de notre commerce national, il y a progrès. Arrivés 
sur le marché de ces lointaines régions après nos 
voisins d'outre-Manche et quelques autres nations 
habituées plus que nous au commerce maritime, 
nous ne pouvons pas prétendre atteindre, sans des 
efforts persévérants, le niveau des premiers occu- 
pants; mais la voie est ouverte, et grâce à notre 
influence, désormais asssuréedans l'extrême Orient, 
se placer sous le rapport commercial au rang qui 
lui convient, n'est plus désormais pour la France 
qu'une affaire de temps. 

Le grand mouvement commercial qui pousse les 
nations de l'Occident vers la Chine aurait pu servir 
d'exemple aux habitants de ce vaste empire, et les 
porter à étendre plus au loin que par le passé leurs 
relations maritimes. Mais il parait démontré que, 
si l'exemple est partout ailleurs une sorte d'entraî- 
nement invincible, ce n'est pas en Chine. Le com- 
merce extérieur de ce pays continue de nos jours 
comme précédemment à se limiter dans des pro- 
portions excessivement restreintes. Sans ardeur 
pour les courses aventureuses, comme sans véri- 

1 La Chine en L868, par M. G. Pauthier. — Extrait de V Annuaire 
encyclopédique, t. VIII. 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 145 

table science nautique, les Chinois se bornent à 
fréquenter les contrées voisines de leurs côtes : le 
Japon, la Corée, Batavia, les îles Philippines, le 
Tong-king, et ne poussent pas au delà du détroit 
de la Sonde, de Malacca, d'Achem et de Siam leurs 
plus lointaines excursions. Mais, en revanche, rien 
ne saurait égaler l'activité commerciale quils dé- 
ploient à l'intérieur de leur empire. 

On conçoit à peine que, dans un pays aussi peu- 
plé, aussi fertile et aussi vaste que la Chine, gou- 
verné en outre par des principes exclusifs et pourvu 
de nombreuses voies de communication par terre 
et par eau , le commerce intérieur doive constituer 
la partie fondamentale de son négoce. Ce com- 
merce est si considérable, que, de l'aveu de tous 
les voyageurs, celui de l'Europe entière ne peut 
lui être comparé. Aussi, de quelque côté qu'un 
étranger pénètre en Chine , quel que soit le point 
qu'on visite, ce qui frappe avant tout, ce qui saisit 
d'étonnement , c'est l'agitation prodigieuse de ce 
peuple, que la soif du gain, que le besoin du trafic 
tourmente sans cesse. « Du nord au midi, d'orient 
en occident, dit l'abbé Hue, c'est comme un mar- 
ché perpétuel, une foire qui dure toute l'année 
sans interruption. » 

Cette prodigieuse activité commerciale dont la 
Chine est dévorée, est due autant, et plus peut-être, 
au caractère et au génie particuliers des habitants 
qu'aux autres causes que nous venons d assigner. 
S'il est vrai que certaines races, comme certains 
individus, se montrent tout naturellement douées 



446 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME. 

d'aptitudes particulières qui les caractérisent et les 
distinguent de toute autre, on peut dire des Chi- 
nois en particulier qu'ils semblent apporter pour 
ainsi dire en naissant le goût du commerce et du 
trafic : cupides et passionnés à l'excès pour le lucre, 
ils aiment l'agiotage et le jeu des spéculations; 
plein de ruse et de finesse, leur esprit se plaît à cal- 
culer et à combiner les chances d'une opération 
commerciale. On dit même que la conscience du 
marchand chinois s'affranchit avec une extrême fa- 
cilité des scrupules constitutifs de l'honnêteté. Il a 
pour maxime favorite que l'acheteur est toujours 
dans la disposition de donner le moins qu'il peut, 
et en cela il n'a pas tort; mais il va jusqu'à suppo- 
ser que l'acheteur ne donnerait absolument rien si 
le vendeur y consentait, et en ce point il exagère. 
Mais partant de ce principe, il se croit fondé à 
penser de même et à retourner le même raisonne- 
ment à son profit. Sans scrupule aucun, il ferait 
donc volontiers, s'il le pouvait, passer de la main 
de l'acheteur dans la sienne le prix de sa marchan- 
dise sans jamais la livrer; mais comme en Chine, 
ainsi qu'ailleurs, la chose n'est pas facile, cet hon- 
nête négociant ne négligera rien du fas et du nef as 
pour tirer de l'acheteur tout ce qu'il pourra en ob- 
tenir. A-t-il réussi au gré de sa convoitise, il s'ap- 
plaudit et s'excuse en disant tout bonnement : Ce 
n'est pas le marchand qui trompe, c'est l'acheteur 
qui se trompe lui-même! Impossible, en vérité, de 
mieux dire en fait d'accommodements faciles avec 
la conscience , conscience de Chinois , il est vrai , 



GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 447 

mais qu'il n'est point absolument impossible de 
rencontrer ailleurs. 

C'est surtout contre les étrangers que le mar- 
chand chinois se plaît à exercer sans ménagement 
aucun sa rapacité notoire et ses talents émérites 
pour l'escroquerie. On pourrait faire des volumes 
entiers sur les friponneries plus ou moins ingé- 
nieuses et audacieuses qui lui sont familières. Nous 
égayerons nos lecteurs par quelques exemples. 

Le capitaine d'un vaisseau anglais avait fait mar- 
ché avec un marchand chinois de Canton pour un 
certain nombre de balles de soie, que ce dernier 
devait lui fournir. Quand elles furent prêtes, le ca- 
pitaine se rendit avec son interprète chez le Chi- 
nois, pour examine]' par lui-même si cette soie était 
bien conditionnée. On ouvrit le premier ballot, et 
il la trouva telle qu'il la souhaitait; mais les ballots 
suivants, qu'il fit également ouvrir, ne contenaient 
que des soies pourries. A cette vue, le capitaine 
s'emporta et reprocha au Chinois, dans les termes 
les plus durs, sa mauvaise foi et sa friponnerie. Le 
Chinois l'écouta de sang-froid, et pour toute ré- 
ponse : Prenez-vous-en, monsieur, lui dit-il, à 
votre coquin d'interprète; il m avait protesté que 
cous ne feriez pas la visite des ballots. 

Les gens du peuple surtout ont une adresse sin- 
gulière et nui scrupule à falsifier et à dénaturer ce 
qu'ils vendent. Vous croyez avoir acheté une belle 
et bonne pièce de volaille, un chapon par exemple, 
vous n'en avez que la peau : toute la chair a été sup- 
primée, et le vide rempli si industrieusement, (pie 



448 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME. 

l'instant où on veut manger le chapon est souvent 
celui où la fraude est reconnue. 

On a cité plus dune fois les faux jambons de la 
Chine : c'est une pièce de bois taillée en forme de 
jambon, couverte dune certaine terre, recouverte 
elle-même d'une peau de porc. Le tout est si artis- 
tement peint et arrangé, qu'il faut user du couteau 
pour découvrir la supercherie. 

Les équipages des navires étrangers ont été très- 
souvent victimes de cette fraude; il en est une 
autre, pour le moins aussi singulière, dont ils doi- 
vent se défier. Les Chinois ont-ils passé marché 
pour approvisionner quelque navire étranger d'ani- 
maux vivants, de cochons par exemple, il faut 
qu'on ait bien soin d'examiner ces animaux au mo- 
ment de la livraison. Pour peu, en effet, que ces 
animaux vous paraissent avoir en grosseur des pro- 
portions de forme quelque peu extranaturelles, 
défiez-vous! c'est le signe certain dune tromperie à 
nulle autre pareille. Ou'a donc fait le coquin de Chi- 
nois pour donner à sa marchandise une si belle ap- 
parence? — Une bien légère dépense de nourriture, 
mais en revanche l'emploi dune grande quantité 
d'eau qu il a, par le moyen d'un de ces instruments 
compressifs que chacun connaît, introduite sans 
parcimonie comme sans pudeur dans les cavités 
intestinales des pauvres bêtes, bien sûr que mort 
s'ensuivra. Quel but s'est-il proposé? Le voici : sans 
répugnance aucune pour la chair des animaux 
morts naturellement, et sachant bien que les bar- 
bares d'outre-mer n'ont pas le même goût, il a 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. '.'.!) 

prévu nue les corps des animaux qui auront péri 
seront jetés à I eau ; il s'empressera de recueillir, 
pour en faire sa pâture, cette aubaine dont il aura 
déjà perçu le prix: le bénéfice est clair el ne saurai! 
être plus complet. 

L'habitude de semblables friponneries el d'au- 
tres de même aloi est si générale, la mode en est si 
universelle, qu'on ne s'en choque pas, dit l'abbé 
Hue; c'est tout simplement de l'habileté et du sa- 
voir-faire; un marchand est tout glorieux lorsqu'il 
peut raconter les petits succès de sa scélératesse. 
Cependant, pour être tout à fait juste envers les 
Chinois, affirme le même auteur, qui ordinairement 
ne les flatte guère, il faut ajouter que ce manque 
de probité et. de bonne foi se remarque seulement 
chez les petits marchands; les grandes maisons de 
commerce mettent, au contraire, dans leurs opé- 
rations .une loyauté et une honnêteté remarquables ; 
elles se montrent esclaves de leur parole et de leurs 
engagements. Les Européens qui ont eu dt',^ rela- 
tions commerciales avec la Chine sont unanimes 
pour vanter la probité irréprochable des grands né- 
gociants chinois; il est fâcheux que ceux-ci ne 
puissent en dire autant des Européens '. 

1 Voyez f Empire chinois, i. II. p. 173. 



H. 29 



CHAPITRE XXV 



CONCLUSION. 



La Chine, telle que nous l'avons décrite dans 
ses institutions publiques, dans les mœurs, les 
coutumes, les connaissances scientifiques, artis- 
tiques et industrielles de ses habitants, a paru jus- 
qu'à ce jour défier l'action du temps ; et on peut 
dire que toujours semblable à lui-même, ce vieil 
édifice social, presque aussi ancien que le monde, 
conserve présentement encore , au moins dans ses 
traits les plus essentiels, toute son antique et sur- 
prenante physionomie. Mais, à vrai dire, cet état 
présent apparaît déjà presque comme le passé, car 
les temps actuels ont des signes annonçant que tous 
les vieux peuples de l'-Orient, demeurés si longtemps 
stationnaires , sont appelés à sortir de leur séculaire 
isolement; les besoins nouveaux qui ont surgi parmi 
les habitants de la terre, les prodigieux moyens de 
communication mis en la puissance de l'homme par 
la science moderne, et surtout la force d'attraction 
qui, dans des temps voulus de Dieu, porte les nations 
;i se rechercher: tout ne concourt-il pas, effective- 
ment, à démontrer que l'universelle communion (\c^ 
peuples est dans les destinées de l'humanité? De là, 
sans doute , tant d'agitations qui la tourmentent, et 



CONCLUSION. 45! 

produisent dans le monde, à travers les temps, 
les rénovations que l'histoire nous raconte. 

Aucun peuple, malgré la sagesse de ses lois, la 
solidité de ses institutions, la longue durée de son 
existence, malgré même les aptitudes favorables 
de son génie particulier, ne paraît devoir échapper 
à cette loi du changement : on la dirait une condi- 
tion de la vie des nations; et, sans être fatale, elle 
apparaît comme inévitable. 

A ne considérer que la Chine, il est incontes- 
table qu'indépendamment des influences du dehors, 
on aperçoit présentement chez elle des symp- 
tômes avant-coureurs d'une révolution intérieure, 
plus ou moins prochaine, il est vrai, mais cer- 
taine ; et si nous en croyons de sérieux témoignages, 
ses hommes d'Etat eux-mêmes sont les premiers à 
la pressentir. S il est effectivement en Chine un 
fait généralement reconnu, c'est que les anciennes 
institutions, qui ont été assez fortes pour assurer à 
ce grand empire une durée près de quarante fois 
séculaire, chancellent visiblement sur leur base : 
paralysées par la politique défiante des Tartan s 
plutôt qu'usées par le temps, elles ont, en grande 
partie, perdu aujourd'hui la vitalité des âges anté- 
rieurs . 

Cette poignée de nomades, devenus les maîtres de 
la Chine, ont compris dès l'origine de leur conquête 
la nécessité pour eux de suppléer à leur infériorité 
numérique par une politique appropriée aux be- 
soins de leur situation. Préoccupés avant tout, de 

se mettre à l'abri de toutes tentatives ambitieuses 

29. 



452 CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME. 

qui auraient pu venir du dehors ébranler leur do- 
mination, établie faiblement encore, ils ont com- 
mencé par fermer soigneusement aux étrangers 
toutes les portes de l'empire. La première con- 
séquence de cet isolement, auquel les Chinois 
sont condamnés depuis deux siècles, a été de les 
rendre tout à fait étrangers aux progrès accomplis 
ailleurs dans l'art de la guerre, et de les priver en 
même temps de tout moyeu de se ménager des 
alliances utiles au jour du péril : c'est ainsi que 
dans les guerres récentes qu'il leur a fallu soutenir 
contre l'Angleterre d'abord, puis contre la France 
et l'Angleterre réunies, ils n'ont pu faire appel aux 
sympathies des autres nations voisines, qu'un intérêt 
commun aurait pu rallier cependant contre les bar- 
bares de 1 Occident. 

Une telle politique extérieure ne pouvait qu'être 
funeste aux intérêts de la Chine. Celle que ses nou- 
veaux maîtres adoptèrent à l'intérieur ne le lut pas 
moins à ses vieilles institutions. Afin de mieux do- 
miner le peuple conquis, et de le rendre impuissant 
à se concerter pour secouer le joug nouveau qu'il 
subissait, les Tartares s'appliquèrent à le tenir 
divisé par la succession rapide et continuelle dans 
les emplois publics. Cette adroite politique, en ren- 
dant tous les fonctionnaires de l'empire à peu près 
étrangers aux populations qu'ils sont appelés à ad- 
ministrer, ne pouvait, en effet, qu'empêcher toute 
entente commune, et conséquemment éloigner les 
dangers d'une conspiration nationale; mai:-, il en 
est résulte'' (pie le principe paternel, sur lequel re- 



CONCLUSION. '«*.:; 

posait tout le système gouvernemental de la Chine, 
devenu des lors incompatible avec l'autorité, a 
presque disparu, et que l'édifice dont il faisait la 
base paraît près de crouler. 

Dans ce naufrage des vieilles institutions de la 
Chine; les mœurs privées , ce dernier rempart de 
la vie politique et nationale des peuples, ont, de 
leur côté, subi par contre-coup de graves atteintes ; 
de là forcément la démoralisation profonde qui s'est 
emparée des classes supérieures de la société chi- 
noise , et l'apathie dont les populations de ee vaste 
empire sont comme accablées. 

Un tel fait moral dans la vie d'un peuple suffit pour 
faire comprendre comment il est devenu possible 
aux bandes audacieuses qui depuis longtemps déjà 
ont levé l'étendard de la révolte, de tenir en échec, 
et avec succès, toutes les forces de l'empire, qu'elles 
menacent d'un bouleversement général. On ne sait 
pas encore bien au juste quels sont les principes 
politiques, ni les doctrines sociales et religieuses 
des chefs de cette formidable insurrection, devenue 
rapidement maîtresse des plus belles provinces de 
la Chine, et qui malgré les échecs qu'elle a subis es1 
loin d'être domptée ; mais nul doute que, si, un jour, 
parmi ses chefs ou (]u milieu du peuple chinois lui- 
même, venait à se montrer un homme de génie 
politique qui relevât fièrement le drapeau de la 
nation avec le but bien déterminé de l'affranchir, 
c'en serait fait de la domination tartare. 

Ce qui, en effet, manque peut-être à la Chine, à 
cet empire de quatre cents millions d habitants, c esl 



454 CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME. 

un homme vraiment grand , capable de s'assimiler 
tout c<> qu'il y a encore de ressources et de vie dans 
cette grande nation chinoise , plus populeuse que 
l'Europe, et qui compte plus de trente siècles de 
civilisation. Si nous en croyons un témoin autorisé, 
il suffirait à un tel homme de happer, pour ainsi dire, 
du pied ce vieux sol chinois pour en faire surgir des 
bataillons redoutables par le nombre et la valeur. 
« Il serait possible, dit M. Hue, de trouver en 
Chine tous les éléments nécessaires pour organiser 
1 armée la plus formidable qui ait jamais paru dans 
le monde. Les Chinois sont intelligents , ingénieux, 
d'un esprit prompt et plein de souplesse. Ils saisis- 
sent rapidement ce qu'on leur enseigne , et le gra- 
vent aisément dans leur mémoire. Ils sont, de plus, 
persévérants et d'une activité étonnante quand ils 
veulent s'en donner la peine; d'un caractère sou- 
mis et obéissant, respectueux envers l'autorité , on 
les verrait se plier sans effort à toutes les exigences 
de la discipline la plus sévère. Les Chinois possè- 
dent en outre une qualité bien précieuse dans les 
hommes de guerre, et qu'on ne trouverait peut-être 
nulle part aussi développée que chez eux : c'est une 
incroyable facilité à supporter les privations de tout 
genre. Nous avons été souvent étonné de les voir 
endurer comme en se-jouant, la faim, la soif, le 
froid , le chaud, les difficultés et les fatigues des 
longues courses. Ainsi, sous le rapport intellectuel 
et physique, ils neparaissenl laisser rien à désirer. 
Pour ce qui est du nombre, on en aurait par mil- 
lions tant qu'on voudrait. 



CONCLUSION. ''■">■"' 

« L'équipement de celte immense armée serait 
encore probablement peu difficile. Il ne serait pas 
nécessaire d'avoir recoins aux nations étrangères; 
on trouverait abondamment dans leur pays tout le 
matériel désirable, et des ouvriers sans nombre, 
bien vite au courant des nouvelles inventions. 

« La Chine offrirait surtout des ressources incom- 
parables pour la marine. Sans parler de la vaste 
étendue de ses côtes, où de nombreuses popula- 
tions passent en mer la majeure partie de leur vie, 
les grands fleuves et les lacs immenses de l'inté- 
rieur, toujours encombrés de pêcheurs et de jon- 
ques de commerce, pourraient fournir des multi- 
tudes d'hommes habitues dès leur enfance à la 
navigation, agiles, expérimentés, et capables de 
devenir d'excellents marins pour les longues expé- 
ditions. Les officiers de nos navires de guerre , qui 
ont parcouru les mers de Chine , ont été souvent 
déconcertés de rencontrer au large, fort loin des 
côtes, des pêcheurs affrontant audacieusement la 
tempête , et conduisant avec habileté leurs mauvai- 
ses barques à travers les lames énormes qui mena- 
çaient à chaque instant de les engloutir. La con- 
struction des navires sur le modèle de ceux des 
Européens no leur offrirait aucune difficulté , et il 
ne leur faudrait que peu d'années pour lancer à la 
mer des flottes telles qu'on n'en a jamais vu. » 

Un pareil jour est loin sans doute encore de se 
lever pour la Chine. Ce jour se verra-t-il jamais? Il 
n'appartient qu'à la providence «le Dieu de le sa- 
voir; mais il est certain que les nations de l'Europe, 



456 CHAPITRE VJNGT-CINQUIEME. 

obligées aujourd'hui d'obéir au mouvement qui en- 
trame les peuples de l'Occident vers ceux de l'ex- 
trême Orient, sont appelées à influer, chacune dans 
la mesure de sa volonté ou de ses aptitudes, sur 
les destinées à venir du vieil empire chinois. La 
France, que tant d'intérêts majeurs sollicitent à 
étendre le plus possible son influence maritime , et 
à ne rester sous ce rapport en arrière vis-à-vis d'au- 
cune autre nation , ne peut se tenir à l'écart du 
mouvement qui attire vers l'Asie les activités po- 
litiques et les ambitions commerciales de l'Europe : 
le gouvernement impérial a donc sagement fait de 
songer à fonder en Orient une politique française. 

Avant nous, et sans nous, plusieurs puissantes 
nations maritimes de l'Europe, l'Angleterre, l'Es- 
pagne , la Hollande , étaient postées et armées dans 
les mers de l'Inde et de la Chine, toutes pietés à se 
partager, comme d'opimes dépouilles, les profits de 
la révolution désormais inévitable qui doit, tôt ou 
tard, ouvrir définitivement au monde les marchés 
de l'extrême Orient. On voyait d'un autre coté la 
lUissie, au nord de la Chine, s'acheminer, comme 
avec mystère, mais en avançant toujours, vers les 
régions nouvelles qu'elle convoite, tandis que les 
Etats-Unis d'Amérique envoyaient leurs navires 
visiter sans relâche tous les ports de ces vastes 
mers. La France catholique, il est vrai, était pré- 
sente, noblement et chrétiennement représentée 
par ses courageux missionnaires, niais la France 
maritime et commerciale n'était nulle part. 

Grâce à Dieu ! cet état de choses est changé : 



CONCLUSION. '•:>: 

notre glorieuse et politique expédition militaire en 
Chine nous a acquis pour le présent dans ce grand 
empire, et nous y assure pour l'avenir une part 
d'influence égale à eelle de n'importe quelle autre 
nation; d'un autre côté, nos possessions de l;i 
Gochinchine , vaillamment conquises par notre 
armée maritime, recommencent, très -heureuse- 
ment pour nous, tous les avantages, jusqu'alors 
anéantis et trop négligés, de notre ancienne domi- 
nation dans ces mers lointaines. La France n est 
pas seulement une nation continentale, elle est 
aussi une nation maritime; dès lors, il lui importe 
d'être doublement prévoyante de l'avenir. Si donc 
eîle veut que sa puissance demeure entière, il faul 
que le pavillon de ses navires se déploie aussi fière- 
ment sur les mers que le drapeau de ses armées 
sur le continent. La France, autant que toute autre 
nation de l'Europe, a le droit et le pouvoir de se 
trouver chez elle et en forces sur tous les points du 
globe : les possessions lointaines lui sont donc né- 
cessaires ; et jamais , pour peu quelle ait souci de 
sa prospérité commerciale, elle ne doit laisser 
limiter son influence politique nulle part. 

Il y a de fait aujourd'hui prise de possession 
commerciale par l'Europe de tous les grands pays 
de l'Orient, et tout porte à croire que le siècle pré- 
sent verra s'établir entre ces points extrêmes du 
monde des rapports au moins égaux en importance 
à ceux que l'Europe et l'Amérique ont créés entre 
elles. Les temps semblent donc proches où toutes 
ces vieilles nations arriérées de l'Orient , décidées 



458 CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME. 

enfin à communiquer avec les autres peuples , su- 
biront par le fait seul de ces rapports fréquents et 
pacifiques, l'influence des idées du dehors. 

Et maintenant quelles seront, dans cette oeuvre 
régénératrice , la nature et la part de l'action dé- 
volue à chacune des nations civilisées de l'Europe? 
C'est le secret de Dieu, mais sans aucun cloute, les 
bienfaits que les uns et les autres pourront appor- 
ter seront en harmonie avec le génie et le carac- 
tère particuliers de chacune : pour les peuples 
comme pour les individus leur passé et leurs qua- 
lités acquises sont les meilleurs garants de leurs 
œuvres à venir. De plus, il est vrai, historique- 
ment et philosophiquement parlant , que la loi du 
christianisme est essentiellement attractive , et on 
peut dire en vérité des nations, comme Tertullien 
l'a dit de l'âme humaine , qu'elles sont naturelle- 
ment chrétiennes, c'est-à-dire toutes pleines d'as- 
pirations, de désirs et d'attentes que le christia- 
nisme peut seul combler. 

A ces titres , et sans oublier les avantages poli- 
tiques et commerciaux, assurés désormais à la 
France par la sagesse de sa diplomatie et la valeur 
de ses armes dans tout l'extrême Orient, n'est-il 
pas légitime de songer avec une religieuse et pa- 
triotique espérance au rôle d'honneur et de civili- 
sation que Dieu lui destine dans ces lointaines con- 
trées? La France n'est-elle pas en effet, entre 
toutes les nations chrétiennes, l'apôtre et le soldat 
de Dieu par excellence? Pleine de foi et de charité 
chrétiennes, conquérante plus catholique encore 



CONCLUSION. 459 

que guerrière, elle ne discontinue jamais de porter 
chez tous les peuples du inonde l'Évangile et la 
civilisation? Son passé répond de son avenir. 

La Chine, depuis trois siècles et plus, connaîl 
nos missionnaires et les voit prodiguer à ses 
peuples , au prix de tous les sacrifices et du mar- 
tyre, les lumières de la science et les bienfaits de la 
religion : leurs actes sont écrits en caractères inef- 
façables dans ses propres annales, et les Chinois, 
on le sait, sont passionnés pour l'histoire. Quand 
donc le temps sera venu pour eux de briser avec 
leurs vieilles traditions et de laisser là leur orgueil 
séculaire pour s'initier aux progrès de l'Occident, 
ils se rappelleront, sans aucun doute, que la nation 
venue tout d'abord chez eux sans autre intérêt que 
celui de leur apporter les bienfaits de la civilisa- 
tion chrétienne au prix du sang de ses propres fils et 
avec tous les trésors de sa charité , ce fut la France ! 
Et quand l'Église de la Chine aura grandi, et que 
cet arbre de vie abritera de ses rameaux les 
peuples régénérés de ce grand empire, ceux-ci ne 
se souviendront-ils pas encore que parmi leurs 
apôtres et leurs martyrs les missionnaires français 
sont au premier rang? Or, qui pourrait douter 
qu'un pareil souvenir ne devienne un jour dans 
l'esprit de ces peuples un puissant motif d'attrac- 
tion envers la nation chrétienne et généreuse qui , 
plus que toute autre , leur aura procuré de tels 
bienfaiteurs? 

Plaise à Dieu qu'un semblable jour arrive, et 
qu'une telle gloire soit donnée à la France! Car, 



'<<><• CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME. 

n'en doutons pas, nous verrions alors se réaliser 
pleinement, pour le bonheur et la prospérité de 
notre grande et belle patrie la parole du divin 
Maître, parole qui s'accomplit, quand elle est 
écoutée, aussi bien pour les nations que pour tout 
homme qui vient en ce monde : Cherchez d'abord 

LE RÈGNE DE DlEU ET SA JUSTICE , ET EE RESTE VOUS 
SERA DONNÉ PAR SURCROÎT. 



FIN 1)1 SECOND ET DEKNIER VOLUME. 



TABLE DES MATIÈRES. 



MOEURS ET COUTUMES. 



CHAPITRE XIV. 

INTÉRIEUR DES CHINOIS. — REPAS, ALIMENTS, BOISSONS. 

§ I"'-. 

Intérieur et usages domestiques il<-~; Chinois : habitations chinoise». 

— Description d'une maison chinoise. — Disposition générale dès 
bâtiments : le> cours el leur destination; principal corps de logis; 
disposition et destination particulière des appartements. — I m 
salon chinois; déçois et ameublements. ■ — Soins de propreté. 

— Curieux usages. — Une chambre a coucher. — Lits t\v> Chi- 
nois. — Simplicité et opulence. — Le cabinet de travail. - 
Singulier étonnement des Chinois au sujet des maisons euro- 
péennes. — Curieuse appréciation de l'empereur Kang-hi. — 
Jardins chinois et leur beauté. — Véritable origine <lrs jardins 
anglais ''■'i','' ' 

§ IL 

Repas des Chinois. — Ancien goût des Chinois pour les festins. 

— Réforme salutaire. — ■ Un dîner chinois. — Solennité de I in- 
vitation. — La « civilité chinoise » , ses préceptes rigides et ses cho- 
quantes permissions. — La salle à manger. — Tables el couvert. 

— Les bâtonnets. — Ordre et cérémonial du dîner. — Musiciens 
et comédiens. — Art culinaire des Chinois. — Toasts et dessert. 

— Départ des convives Il 

§ III. 

Aliments et boissons des Chinois. — Ordinaire des Chinois. — Sub- 
stances alimentaires et viandes préférées des Chinois. - - Mets, 
particuliers : les nids d'hirondelle el autres mets de luxe ou de 
fantaisie. — Mets immondes. — L'hippophagie en Chine.- kri 
de la confiserie - '■ 



462 TABLE DES MATIERES. 

§ IV. 

Boissons des Chinois. — La vigne anciennement connue des Chi- 
nois. — Prohibition de sa culture. — Art de la brasserie en Chine. 

— Variétés du « vin chinois » ; manière de le fabriquer. — Dé- 
couverte fortuite de l'art de la distillation. — Eaux-de-vie chi- 
noises et leurs variétés. — Goût dépravé des Tar tares. — Le thé. 

— Eloge poétique de cette boisson par l'empereur Kien-long. 34 



CHAPITRE XV. 

MARIAGES, ÉDUCATION ET INSTRUCTION, FUNÉRAILLES 
ET SÉPULTURES DES CHINOIS. 

* § I". 

Mariages des Chinois. — Autorité absolue des parents relativement 
au mariage de leurs enfants. — Les entremetteuses. — négocia- 
tion et conditions du contrat matrimonial. — Cérémonial et célé- 
bration d'un mariage chinois. — Loi matrimoniale. — La poly- 
gamie et ses funestes conséquences. — Rangs distinctifs des épouses 
en Chine, et leurs droits respectifs. — Le divorce et ses causes 
légales. — Sort des veuves 4 r * 

§ IL 

Education des enfants. — Importance que les Chinois y attachent. 
— Premiers soins donnés à l'enfance. — Education des adoles- 
cents. — Cérémonie du bonnet viril. — Instruction. — Étude des 
caractères alphabétiques. — Soins donnés à l'écriture. — Divers 
degrés de renseignement. — Concours privés et publics. — Amour 
des Chinois pour les lettres. — Les écoles primaires et leur grand 
nombre. — La liberté d'enseignement en Chine et ses heureux 
résultats. — Education des filles 61 

§ III. 

.Funérailles et sépultures des Chinois. — Respect des Chinois pour les 
morts. — Les cercueils. — Amour des Chinois pour ces sortes de 
meubles. — Manière d'ensevelir les morts. — Exposition du corps 
du défunt et devoirs qu'on lui rend. — Morts gardés dans les 



TABLE DES M ATI EUES. -163 

maisons. — Convoi et inhumation. — Sépultures des Chinois. — 
Aspect de ces lieux funèbres, soins religieux dont ils sont l'objet. 

— Forme et structure des tombeaux. — Usage de brûleries morts. 

— Deuil privé et public des Chinois. — La salle des ancêtres. 79 



CHAPITRE XVI. 

FÊTES ET RÉJOUISSANCES PUBLIQUES. AMI SI VI] NTS l'OI'l LAIRES 
ET PARTICULIERS DES CHINOIS. 

§ I er - 

Fêtes et réjouissances publiques. — Le nouvel an. — - Ressemblance 
des usages chinois avec les nôtres. — La fête des lanternes. — Sun 
ancienneté et son origine probable. — Les lanternes chinoises. — 
La fête du printemps ou de l'ouverture des terres. — La célèbre 
cérémonie du labourage. — La procession du printemps. — La 
fête des mûriers. — La fête des moissons. — Spectacles popu- 
laires. — Les fêtes ouan-cheou. — La fête des vieillards. — Les 
fêtes yen-yen 96 

§ H. 

Amusements populaires et divertissements particuliers des Chinois. 

— Bateleurs et acrobates chinois. — Quelques exemples de leur 
entente du métier. — ■ Marionnettes chinoises. — La chasse. — 
Chasses impériales. — La pêche. — La pèche « au cormoran », 
» à la planche », etc. — Les cerfs-volants; le sabot, la toupie, etc. 

— Jeux de cartes, des dés et des échecs. — Passion effrénée <lr- 
Chinois pour les jeux de hasard 116 

CHAPITRE XVII. 

POLITESSE PUBLIQUE ET PRIVÉE DES CHINOIS. 

§ I er - 

Influence des lois rituelles dans les rapports privés et publics 
des Chinois; — leurs avantages sociaux. — Salul chinois. — Céré- 
monial >l •- visites. — Usage des cartes. — Cérém inial i\r< présents. 

— Le ly-tan 130 



a 

464 TABLE DES MATIÈRES. 



§ II. 



Manière de converser des Chinois. — Style épistolaire. — Influence 
de l'observance des rites sur le caractère >\^^ particuliers el sur les 
mœurs générales de la nation chinoise I '(.2 



CHAPITRE XVIII. 

MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. 

§ I er - 

Misères physiques des Chinois. — Les disettes et la famine. — Causes 
générales et particulières de ces fléaux. — Les inondations, — 
étendue de leurs ravages. — Courage des Chinois 148 

§ II. 

Misères moi. des des Chinois. — La distillation des grains el ses fu- 
nestes conséquences. — Les brûleries chinoises. - — Impuissance 
des lois. — ■ L'ivrognerie. — Usage abusif de l'opium. — Lois 
prohibitives. — Le fumeur d'opium; — ce qu'il devient. . 153 

§ III. 

Misères morales des Chinois. — Le paupérisme. — Les mendiants <-i 
leur roi; — leurs droits et leurs exploits. — Les pirates de la 
Chine. — Leur audace. — Impuissance de la marine de l'Etat 
contre leurs déprédations. — Etrange moyen employé par le gou- 
vernement chinois pour les réprimer Mil 

§ IV. 

Misères morales îles Chinois. -- L'infanticide en Chine; — sa fré- 
quence. — Edits contre le crime d'infanticide. — Eloges donnés 
à la charité catholique par les mandarins. — Pièces officielles. 167 



TABLE DES MATIERES. «68 



CHAPITRE XIX. 

INSTITUTIONS DE BIENFAISANCE PUBLIQUE ET PRIVÉI 
DES CHINOIS. 



§ I er - 

Greniers publics. — Leur grand nombre et leur.-! différentes 
destinations. — Leur mode d'approvisionnement. — Lois ei. 
règlements. — Sollicitude du gouvernement. — Le « Directoire 
des mandarins » et ses prescriptions. — Les monts-de-piété et 
autres maisons de prêt. — Les hospices. — La « maison aux 
plumes de poule » 172 

§ II- 

Orphelinats chinois. — Exposition des enfants autorisée en Chine. — 
Étrange sollicitude du gouvernement chinois ; — éloges cependant 
qu'il mérite. — Hospices des enfants trouvés entretenus par l'État, 
— leur insuffisance. — OEuvre de la Sainte-Enfance, — sa né- 
cessité et son efficacité ; — nombreux enfants recueillis et achetés 
par la charité de ses jeunes associés. — Orphelinat de Zikavvé. — 
Admirable et providentielle mission des petits enfants de la 
France catholique 179 



GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 
CHAPITRE XX. 

RELIGION ET PHILOSOPHIE DES CHINOIS. 

§ I e '- 
Divergence d'opinions sur le caractère et l'état religieux actuel des 
Chinois. — Affirmations exagérées de quelques écrivains euro- 
péens à ce sujet; — réflexions qu'elles suggèrent; — conclusion .'. 
tirer 1S5 

.s. 



46(5 TABLE DES MATIERES. 

§ H. 

Exposé des anciennes traditions religieuses de la Chine. — La reii- 
pion primitive des Chinois la même que celle des patriarches. — 
Rapports frappants de leurs traditions religieuses avec les tradi- 
tions bibliques. — Connaissance du vrai Dieu et de ses attributs 
consignée dans leurs livres sacrés et consacrée par leurs usages 
religieux. — Le Tien ou le Chang-ti , dieu unique et personnel. 
Tradition constante de la vraie notion de Dieu. — Célèbre décla- 
ration de Kang-hi. — Inscriptions placées par son ordre au fron- 
tispice de la nouvelle église des missionnaires. — Singulière mis- 
sion du peuple chinois 189 

§ III. 

Idée des anciens Chinois sur la nature et l'essence de la Divinité. — 
Opinions de leurs plus célèbres philosophes sur ce point. — Notion 
de la Trinité. — Textes fameux du Sée-ki et de Lao-tseu. — Doc- 
trine de ce philosophe. — Croyance des Chinois à l'existence des 
esprits bons et mauvais. — Notion de la chute de l'homme et 
d'une rédemption future. — Remarquables paroles de Confucius 
à ce sujet 200 

§ IV. 

Sacrifices anciens des Chinois. — Leur analogie avec les sacrifices 
des patriarches. — Lieux et autels primitifs de ces sacrifices. — 
Les « montagnes des sacrifices » . — Premiers édifices consacrés 
au culte. — Temples modernes. — Le Tien-tan et le Ti-tan. — 
L'empereur souverain sacrificateur. — Cérémonial observé dans 
les sacrifices. — Mémorable ordonnance de Rien-long. — Provi- 
dentielle vocation historique du peuple chinois 207 

§ v. 

Culte idolâtrique en Chine, -r- Doctrine du philosophe Lao-tseu cl 
conséquences qu'en tirèrent ses disciples. — Secte des « tao-sse ». 
— Superstitions. — L'élixir de longue vie. — Disputes des tao- 
Sseet des confucéens. — Sentiment de Confucius au sujet de Lao- 
tseu et de sa doctrine - 217 



TABLE DES MATIÈRES. 467 

§ VI. 

Doctrine de Confucius. — Différence de son .système philosophique 
avec celui de Lao-tseu. — Sa doctrine sur la nature et l'immor- 
talité de l'âme. — Principaux commentateurs des écrits de Confu- 
cius. — Divergence d opinions sur la véritable doctrine de ce 
philosophe, et ses causes probahles. — Influence séculaire et per- 
manente du confucéisme en Cliine. — Vénération extraordinaire 
dont la mémoire du grand philosophe chinois est l'objet. — Ahjec- 
tion actuelle de la secte des tao-sse 224 

§ VII. 

Le bouddhisme en Chine. — Date et cause surprenante de son intro- 
duction. — Origine du bouddhisme. — Légende de Bouddha. — 
Principes dogmatiques et moraux du bouddhisme. — Doctrine in- 
térieure et doctrine extérieure. — Les bonzes. — Impostures et 
charlatanisme. — Monastères bouddhiques. — Bonzeriedu Pou-tou. 

— Temples bouddhiques. — Judaïsme et mahométisme en Chine. 

— Christianisme 2'-V.j 

§ VIII. 

Superstitions particulières des Chinois. — Mauvais génies. — Moyens 
employés pour empêcher l'âme d'un moribond de s'enfuir. — 
Horoscope. — Le fong-choui. — Supplications et avanies faites 
aux idoles. — Conclusion 251 



CHAPITRE XXI. 

LITTÉRATURE CHINOISE. 

§ I". 

Langue chinoise. — Son originalité. — Langue parlée. — Pau- 
vreté et abondance. — Système grammatical. — Classification 
des mots. — Structure des phrases. — Les divers dialectes. — 
Langue écrite. — Absence d'alphabet. — Système graphique des 
Chinois. — Grand nombre des caractères. — Racines et radicaux. 

— Les trois styles de la langue écrite 2l>2 

30. 



£08 TABLE DES MATIERES. 



§ II. 

Les king ou livres sacrés, et les livres classiques. — Grands king : 
l'V-king, — le Chou - king , — le Che-king , — le Li-ki, — 
le Tchun-thsiou. — Les petits king : le San-dze-king , — les Sse- 
chou ou les quatre livres par excellence, — l'ouvrage de 
Meng-tze 27 -V 

§ III. 

Livres historiques. — Principaux historiens chinois. — Ouvrages 
remarquables; — le Ché-ki, etc. — Style historique des Chinois. 

— Traités scientifiques 282 

§ IV. 

Poésie des Chinois. — Ses divers genres. — Apogée et décadence. 

— Règles de la versification chinoise. — Images et figures. — La 
poétique chinoise. — Le « Livre des vers ». — Touchante 
élégie 286 

§ v. 

Pièces dramatiques. — Historique de l'art dramatique en Chine. - 
La comédie et la tragédie. — Règles dramatiques. — L'introduc- 
tion et les scènes. — Absence des trois unités. — Emploi du 
chant. — Les trois styles. — Rôles et personnages. — Les comé- 
diens chinois. — Goût passionné des Chinois pour les représenta- 
lions dramatiques. — Abondance des compositions de ce genre. — 
Qualités et défauts 293 

§ VI. 

lîomans chinois. — Romans historiques,- — mythologiques. — et de 
mœurs. — Littérature légère : — les petits romans; — poésies 
fugitives; — contes; — nouvelles, etc -îO-ï 

§ VIL 

Eloquence chinoise. — Absence de l'éloquence de la tribune et du 

barreau. — Les remontrances et leur germe d'éloquence politique. 

- Éloquence académique. — La rhétorique chinoise. — Nombre 



TABLE DES M ATI IT, ES. VU.) 

prodigieux clcs genres d éloquence qu'elle distingue?. — ■ Déclama- 
tion et action oratoire des Chinois 306 



CHAPITRE XXII. 

ÉTAT DES SCIENCES ET DES ARTS EN CHINE. 

§ I er . 

Connaissances scientifiques des Chinois. — Etat des sciences en 
Chine. — Leur stagnation et ses causes. — Science mécanique. 
— Machines et métiers chinois. — Physique et chimie. — Les 
alchimistes. — Science géographique des Chinois. — Idées erro- 
nées des Européens à ce sujel 311 

§ II. 

Astronomie. — Le calendrier. > — L'année chinoise. — Le cycle. — 
Divisions du jour. — Le système de Copernic et de Galilée connu 
des Chinois. — Connaissances et traditions des Hébreux sur la 
même donnée astronomique. — La vraie vérité sur la condamna- 
tion de Galilée. — Observations et erreurs astronomiques des 
Chinois. — Services rendus par les missionnaires 311) 

§ IIL 

Médecine. — Analomie interdite aux Chinois. — Circulai ion du 
-.ni 1 ; très-anciennement connue de leurs praticiens. — Ouvrages de 
médecine. — Système physiologique. — Diagnostic. ■ — Théorie 
du pouls. — Thérapeutique; — remèdes particuliers; — leur effi- 
cacité et leur singularité. — L'acupuncture, — le cong-fou. — 
Libre exercice de la médecine en Chine. — A quoi est exposé le 
médecin chinois dans les cas malheureux. — Moyen de constater 
I homicide par l'examen des cadavres -52S 

§ IV. 

Connaissances artistiques des Chinois. — Musique. — Ancienne mu- 
sique des Chinois. — Système musical. — La gamme chinoise. — 
Musique notée inconnue. — Instruments de musique en usage. — 
Musique d Europe peu goûtée des Chinois 335 



470 TABLE DES MATIÈP.ES. 

§ V. 
Peinture et sculpture. — Étal ancien et actuel de ces arts en Chine. 
— Leurs différents genres. — Perfections et défauts. — Art de la 
gravure. — Sculpture ;>/ f 9 



CHAPITRE XXIII. 

INDUSTRIE DES CHINOIS. 

§ I er - 
Génie industriel des Chinois. — Fonte et travail des métaux. — Ha- 
bileté ancienne et actuelle des Chinois dans cet art. — Travail du 
bois. — Ouvrages de vernis. — La laque, — manière de l'obtenir. 

— Préparation et application des vernis; — leurs variétés. 

Application des dessins et des ornements en or et en argent. 350 

§ II. 

Art de la céramique. — Porcelaine de la Chine. — Origine et révo- 
lutions de l'art de la porcelaine. — Services rendus au progrès du 
même art en France par les anciens missionnaires. — Le P. d'En- 

trecolles et ses précieux Mémoires. — Matière de la porcelaine. 

Son vernis ou sa couverte. — Dernières manipulations données à 
la matière de la porcelaine. — Fabrication des pièces. — Travail 
du fourneau ;}(}n 

§ III. 

Peinture de la porcelaine. — Application des couleurs et des orne- 
ments" d'or et d'argent. — Les peintres en porcelaine, leur 

genre de mérite. — Porcelaines extraordinaires et d'une exécution 
difficile. — Porcelaine craquelée, etc. — La célèbre manufacture 
de King-te-tchin. — Poterie chinoise. — Art de la verrerie. 371 

§ IV. 

Tisseranderie chinoise. — La soie primitivement connue des Chinois 
seuls. — Leur habileté à la produire et à la tisser. — Métiers 
chinois. — Étoffes de soie et leurs variétés. — Étoffes de laine, 
de coton, etc. — Tapis précieux et communs 378 



TABLE DES MATIÈRI-.S. 471 



§ V. 



Teinturerie chinoise. — Supériorité des anciens Chinois dans l'art de 
la teinturerie. — Incertitude et conjectures m sujet de leurs pro- 
cédés. — Teinturerie moderne. — Substances colorantes. — In- 
digo chinois. — La cochenille probal dément connue des anciens 
Chinois. — Sentiment de Kang-hi à cet égard 'iS4 

§ VI. 

Typographie chinoise. — Commencements et développements progres- 
sifs de l'écriture chez les Chinois. — Invention du papier. — 
Encre de Chine. — Imprimerie; — date de son invention; — eu 
quoi elle diffère de la notre. — Ait de la reliure. — Bibliothèques 
chinoises ■'*•' 



CHAPITRE XXIV. 

PRODUCTIONS NATURELLES, CULTURES PARTICULIERES 
ET COMMERCE DE LA CHINE. 

§ I er . 

Productions naturelles de la Chine. — Coup d'œil général sur les 
productions — du règne minéral, — du règne végétal, — et du 
règne animal ""*' 

§ II. 

Cultures et industries particulières des Chinois. — Culture du thé. — 
Caractères botaniques de la plante à thé. — Culture et récolte. — 
Singes utilisés à la cueillette. — Préparations données au thé. — 
Les thés du commerce; — thés verts et thés noirs; — leur classi- 
fication *"■' 

§ m. 

# 

Cultures et industries particulières des Chinois. — Éducation du ver 
., -oie. — Priorité des Chinois dans ce genre d'industrie. — Le ver 



472 TABLE DES M ATI EUES. 

à soie du marier. — Autres espèces du ver à soie. — Remarquable 
notice du P. d'Incarville sur les vers à soie du chêne et du 
fagara. — Notice récente d'un autre missionnaire sur le?, vers 
guerciens. — Première introduction île cette espèce dé ver en 
Europe par un missionnaire fiançais 412 

§ IV. 

Cultures et industries particulières des Chinois. — Pisciculture et 
éducation des volailles. — Ancienneté de la pisciculture en Chine 
et habileté des Chinois dans ce genre d'industrie. — Poissons 
habilles de (/lace. — Éducation des volailles. — Eclosion artifi- 
cielle des œufs. — Curieux détails V27 

§ V. 

Cultures et industries particulières des Chinois. — Horticulture. — 
Supériorité des Chinois en ce genre. — Succès merveilleux 
obtenus par les jardiniers et les floriculteurs de la Chine. . 432 

S VI. 

Commerce des Chinois. — Besoins commerciaux de la Chine; — 
idées particulières i\c> économistes et du gouvernement chinois 
à ce sujet. — Commerce extérieur. — Importations et exporta- 
tions. — Etat actuel et avenir du commerce européen et français 
avec la Chine. — Commerce intérieur : son importance; — ses 
causes et sa nécessité. — Génie commercial deA Chinois. — Hon- 
nêteté et friponnerie. — Curieux exemples de fraude 430 



CHAPITRE XXV. 

Conclusion 450 

fis de la table des matieres. 



ERRATA. 



Page 15, ligne 9, au lieu de <<;/ fourchettes, lisez : el de nos 

fourchettes. » 

' — 122, — 7, au lieu de le désir du gain <>u les nécessités, 

lisez : le désir du gain el Ie< nécessités. 

— 144, — 25. au lieu de hou-foug , lisez : hou-fong. 



FrEJice et Chine 
G57 
t. 2 



PLEASE DO NOT REMOVE 
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET 

UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY 



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3 






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