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FRANCE ET CHINE
PAIÏIS. TYPOGRAPHIE DE HENRI PLOW
IMPRIME D H DE l'kmPE II E D R
RUE GAR ANC 1ERE, 8
FRANCE ET CHINE
VIE PUBLIQUE ET PRIVEE
i > i : s
CHINOIS ANCIENS ET MODERNES
PASSÉ ET AVENIR
DE
LA FRANCE DAMS L'EXTRÊME ORIENT
INSTITUTIONS POLITIQUES, SOCIALES, CIVILES. RELIGIEUSES ET MILITAIRES
DE LA CHINE. MOEURS ET COUTUMES
PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE, SCIENCES ET ARTS, INDUSTRIE ET COMMERCE
AGRICULTURE ET PRODUCTIONS NATURELLES
ACTION RELIGIEUSE, DIPLOMATIQUE ET MILITAIRE DE LA FRANCE EN CHINE
SON INFLUENCE CIVILISATRICE
SON AVENIR POLITIQUE ET COMMERCIAL DANS L'EXTREME ORIENT
Pau VI. 0. GIRARD
A .\ ( Il;.\ CURÉ ET TÉMOIN SYNODAL DE SAINT-PAUL
MX ÎLKS M A SC AR KIGN K S
TOME SECOND
• TTfrnr'asgS'S feS-s3i l
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET e
BOULEVARD SAINT-GERMAIN. 77
1869
Droits fl*' traduction et de reproduction réservés.
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FRANCE ET CHINE
VIE PUBLIQUE ET PRIVEE
DES
CHINOIS AMIENS ET MODERNES
PASSE ET AVENIR
DE
LA FRANGE DANS L'EXTRÊME ORIENT.
MOEURS ET COUTUMES.
CHAPITRE XIV.
INTÉRIEUR DES CHINOIS. REPAS, ALIMENTS, BOISSONS.
Intérieur et usages domestiques des Chinois : habitations chinoises.
— Description d'une maison chinoise. — Disposition générale des
bâtiments; les cours et leur destination; principal corps de logis;
disposition et destination particulière des appartements. — Un
salon chinois; décors et ameublements. — Soins du propreté.
— Curieux usages. — Une chambre à coucher. — Lits des Chi-
nois. — Simplicité et opulence. — Le cabinet de travail. —
Singulier étonnement des Chinois au sujet des maisons euro-
péennes. — Curieuse appréciation de l'empereur Kang-hi. —
Jardins chinois et leur beauté. — Véritable origine des jardins
anglais.
Il ne suffit pas, pour bien connaître un peuple,
de le considérer uniquement dans sa vie publique ;
il faut encore le voir dans sa vie privôe, et, dans
ii.
•
I
2 CHAPITRE QUATORZIÈME.
ce but, s'asseoir en quelque sorte à son foyer, afin
d'y étudier de plus près ses mœurs , ses coutumes ,
ses usages particuliers, et jusqu'à ses sentiments
les plus intimes : les habitudes de la vie ordinaire
et les actes de chaque jour, expression manifeste
du caractère individuel, ne le sont- ils pas, sou-
vent aussi, du caractère national ?
Si donc le lecteur n'a pas crainte de se faire trop
Chinois, nous l'invitons à nous suivre dans la nou-
velle exploration qui a sollicité nos recherches ; nous
espérons, sans l'obliger d'entreprendre lui-même
le long et périlleux voyage de France en Chine , lui
montrer dans leur vrai jour toutes les particula-
rités dignes d'attention dont se constitue la vie
intime et privée des lointains habitants du Céleste
Empire.
Nous commencerons cette étude par la descrip-
tion des demeures chinoises et des usages et céré-
monies dont elles sont le lieu particulier.
La première observation qui frappe tout à abord
le visiteur européen, à l'aspect des maisons chi-
noises, c'est leur grande ressemblance avec les mai-
sons romaines découvertes sous les cendres et les
scories de Pompéi : sauf quelques différences d'une
importance secondaire, la disposition générale des
unes et des autres est, en effet, à peu près la même.
Les maisons chinoises n'ont ordinairement qu'un
rez-de-chaussée, et sont presque toujours situées
entre cour et jardin. Les habitations des princes,
des principaux mandarins, des personnes riches,
renferment jusqu'à cinq avant-cours, séparées entre
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 3
elles par un grand corps de logis, qu'on traverse
par trois portes donnant accès à l'intérieur; celle
du milieu sert de porte d'honneur; elle est toujours
plus grande que les deux autres ; des lions de
marbre en décorent ordinairement les côtés. Deux
rangées de constructions, adossées aux murs de
clôture, relient en outre ces divers bâtiments entre
eux. Les demeures des particuliers de condition in-
férieure, si elles n'ont pas la même étendue ni
le même nombre de cours, sont toujours cependant
plus ou moins disposées d'une manière à peu près
semblable.
Les cours qui précèdent les maisons chinoises se
succèdent du sud au nord; la façade principale du
logis se trouve ainsi toujours exposée au midi ,
orientation préférée des Chinois. Ces cours ab-
sorbent à elles seules plus de la moitié du terrain
destiné aux constructions, et renferment divers or-
nements en rapport avec la fortune ou le goût du
propriétaire du lieu. A l'extrémité de chacune il
existe presque toujours un bassin d'eau où jouent
en nageant des poissons dorés ; au milieu de ce bas-
sin s'élève un rocher artificiel couvert d'arbustes
et de diverses espèces de plantes soigneusement
cultivées. Au centre de la cour est placé, sur un
socle de moyenne hauteur, un grand vase de por-
celaine ; on y cultive les plantes les plus belles : la
pivoine et le lien-hoa, fleurs tant aimées des Chi-
nois, y étalent leurs brillantes corolles; alentour et
le long des appartements on voit, distribués avec
art et symétrie , une infinité d'autres vases égale-
1.
4 CHAPITRE QUATORZIÈME.
ment ornés de fleurs aux couleurs les plus variées,
aux parfums les plus suaves; dans les angles, des
touffes d'arbrisseaux, de la vigne ou des bambous
forment, de leur côté, les plus gracieux berceaux
de verdure. En Chine, on apprécie la magnificence
des habitations en raison de la superficie du ter-
rain qu'elles couvrent et du nombre des cours et
des bâtiments divers quelles renferment. Bien sou-
vent même on a recours à d'ingénieux stratagèmes
pour faire paraître J'enclos plus vaste qu'il ne lest
réellement. Dans ce dessein, on pratique une foule
de passages tortueux ou de galeries formées de
treillis du meilleur goût qu'il soit possible d'ima-
giner.
Le corps de logis placé au fond de la dernière
cour est toujours le plus remarquable, et constitue
à proprement parler la véritable maison de maître.
11 consiste en plusieurs appartements, dont chacun
est approprié à une destination particulière. Toutes
les maisons de quelque importance ont toujours
trois portes d'entrée. Celle du milieu s'ouvre dans
les grandes occasions, ou pour recevoir des hôtes
illustres, tandis que les deux autres, plus petites,
servent pour tous les jours. Les principales pièces,
autour desquelles sont disposés les appartements
particuliers, se composent ordinairement d'un ou
de deux salons de compagnie communiquant en-
semble; le plus éloigné, considéré comme la pièce
d'honneur, sert aussi de salle à manger. Cette
pièce, quand elle n'est pas suivie d'autres appar-
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. .">
tements, donne immédiatement sur le jardin, et
souvent n'est fermée que de trois côtés; on ne la
clôt que l'hiver au moyen d'un treillis de bambou ,
dont les intervalles sont remplis par des écailles
d'huîtres amincies et rendues assez transparentes
pour servir de vitres. Les portes et les fenêtres
donnant sur la cour sont presque toujours ouvertes,
mais on les garnit de lien-tsé ou stores, qu'on
abaisse à volonté pour se garantir de la pluie ou des
ardeurs du soleil.
La décoration et l'ameublement d'un salon chi-
nois ne manquent ni d'élégance ni de richesse. Au
lieu de boiseries ou de tapisseries, on fait usage,
pour orner les murs, de riches tentures de satin
blanc, sur lesquelles sont peints des oiseaux , des
fleurs, des paysages, ou écrits en gros caractères
d'azur des distiques, des sentences morales, des
proverbes tirés des livres des plus célèbres philo-
sophes. On se contente, pour les demeures mo-
destes, de blanchir simplement les murs ou de les
tapisser avec du papier.
Les Chinois, dont le goût prononcé pour la sy-
métrie est si justement remarqué, affectent presque
de s'en départir dans leur ameublement pour une
sorte de désordre régulier : beau désordre, il est
vrai , que l'on dit être partout un effet de l'art.
Leurs salons sont pleins de meubles et d'objets de
tout genre : on y trouve des tables, des guéridons,
des paravents, des fauteuils et des chaises, dont,
seuls peut-être parmi tous les peuples de l'Asie,
ils font usage comme en Europe; on remarque,
6 CHAPITRE QUATORZIÈME.
placés çà et là sur les tables, mille objets antiques,
chefs-d'œuvre de leur industrie nationale ou pro-
ductions de l'art étranger; on y voit surtout, jetés
comme à profusion, dos vases de leur belle et riche
porcelaine, qu'on a surpassée en Europe par les
formes et les ornements, et qu'on ne peut égaler
à d'autres égards. Les guéridons sont couverts de
jattes pleines de fruits odoriférants, de vases gar-
nis d'arbrisseaux de corail, de globes de verre pleins
d'eau avec des petits poissons dorés : c'est un pêle-
mêle aussi charmant que varié. La plupart des
meubles sont de bois de rose et d'ébène, ou tout
brillants de ce beau vernis de la Chine, si transpa-
rent qu'il laisse apercevoir toutes les veines du
bois, et d'un poli si pur qu'il réfléchit les objets
comme une glace. Au nombre des principaux or-
nements d'un salon chinois, il importe de men-
tionner, malgré les candélabres de formes variées
qu'il renferme, les indispensables lanternes de soie
peinte, de corne diaphane ou de papier historié,
suspendues au plafond en guise de lustres.
Les meubles précieux et tous les mille objets dé-
licats et riches qui font l'ornement d'un salon chi-
nois, exigent des soins particuliers d'entretien, dont
la fréquence n'est point connue ailleurs comme en
Chine. Les grandes sécheresses qui, pendant une
partie de l'année, régnent dans cette lointaine ré-
gion du globe, sont ordinairement cause que les
moindres vents y élèvent et tiennent suspendus
dans l'air des nuages d'une poussière fine et im-
palpable qui se répand partout et pénètre jusque
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 7
dans les appartements les mieux fermés. La né-
cessité de parer à cet inconvénient a forcé les
Chinois d'être continuellement armés de petits
instruments ou balais de plumes pour épousseter
et nettoyer les meubles des appartements. Presque
partout les maîtres eux-mêmes se sont attribué
ces soins de propreté, devenus pour eux une sorte
d'amusement : les femmes dans leur apparte-
ment, le lettré dans son cabinet, le mandarin,
l'homme d'Etat, l'empereur lui-même, font habi-
tuellement usage du « plumail » , de sorte que ces lé-
gers ustensiles, d'abord instruments nécessaires de
propreté , se sont insensiblement transformés en de
très-jolis petits meubles de salon, véritables objets
d'art, aussi variés par leurs formes que par la ma-
tière dont ils sont faits. Il n'est pas jusqu'à la ma-
nière de les agiter avec grâce que le goût chinois
n'ait trouvé le moyen de réduire en préceptes.
Si, désireux de parcourir les unes après les autres
les pièces dont se compose l'intérieur d'une maison
chinoise, nous passons du salon à l'une des cham-
bres à coucher, nous y constaterons, à première
vue, que le lit est tout naturellement la pièce prin-
cipale de l'ameublement, et par la magnificence ou
la simplicité de ce meuble nous pourrons de suite
juger de l'opulence ou de la médiocrité qui règne
au logis. Chez les gens riches ce meuble est souvent
d'un luxe extraordinaire, fait de bois précieux, ou
bien en ouvrage de laque, ou doré. Pendant l'hiver,
on le garnit de rideaux d'un double satin, et en été,
de rideaux de satin blanc semé de figures d'oiseaux
8 CHAPITRE QUATORZIÈME.
et d'arbustes, ou de fleurs d'or: ces riches courtines
sont souvent remplacées par une simple gaze très-
fine, dont la double utilité est de garantir des
moustiques et de laisser à l'air un libre passage.
Une large bande de satin, ornée de dessins, re-
couvre tout autour le haut des rideaux, et sert de
couronnement à ces lits. Chez les gens de condi-
tion moins fortunée, deux ou trois planches, deux
bancs ou tréteaux, sur lesquels on les pose, une pail-
lasse et quelques bâtons de bambou pour étendre
des rideaux de toile, constituent tout le lit du com-
mun des Chinois. Dans les provinces septentrio-
nales, les personnes du peuple couchent sur un lit
de briques, qu'on réchauffe au moyen d'un petit
fourneau construit tout auprès, et qui sert aussi à
faire cuire les aliments, chauffer le thé et le vin.
Le jour venu , ce lit singulier est débarrassé des
objets de nuit, recouvert de tapis ou de nattes, et
devient un vaste canapé, sur lequel toute la famille
s'assied et travaille.
Près de la principale chambre à coucher, on
trouve ordinairement dans toutes les maisons chi-
noises de quelque importance le cabinet destiné au
travail ou aux affaires. On y remarque, comme
meuble principal, un bureau placé près de la fe-
nêtre, sur lequel sont disposés et rangés avec ordre
les pinceaux et les autres ustensiles pour écrire,
avec l'indispensable abaque, dont les Chinois font
usage pour leurs calculs. Des chaises, des tables,
des lits de repos, des serre-papiers, des tablettes
chargées de livres complètent l'ameublement.
♦.
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS.
Quoique les maisons chinoises, en général, ne
soient composées que d'un rez-de-chaussée, au
sein des villes cependant, où l'espace est toujours
précieux, les maisons et les boutiques de la plupart
des habitants ont un étage au-dessus du rez-de-
chaussée, et souvent, sur le toit, une plate-forme
en bois destinée à faire sécher les marchandises,
ou à tenir lieu de terrasse pour prendre le frais
dans les soirées chaudes. Les Chinois ne voient
pas sans étonnement les estampes qui représentent
nos villes, nos places et les hauts édifices qui s'é-
lèvent alentour. Ces grands corps de bâtiments,
ces gigantesques pavillons qui les accompagnent,
les épouvantent. Ils regardent nos rues comme des
chemins creusés à travers d'affreuses montagnes,
et nos maisons de cinq et six étages comme des
rochers à perte de vue, percés de trous faits pour
servir plutôt de repaire à des animaux féroces ou
à des oiseaux de proie , que de demeure à des
êtres humains. Le célèbre Kang-hi lui-même, un
des empereurs les plus éclairés qu'ait eus la Chine,
disait en voyant les plans de nos maisons euro-
péennes : « Il faut que l'Europe soit un pays bien
petit et bien misérable, puisqu'on n'y a pas assez
de terrain pour étendre les villes et qu'on est
obligé d'y bâtir en l'air. » On ne saurait être, en
vérité , ni plus Tartare ni plus Chinois ! Mais ef-
fectivement, quelle autre idée pouvait avoir, au
sujet des barbares de l'Occident et de leurs régions
inconnues, le « Fils du Ciel », empereur de l'im-
mense et vaste Empire du Milieu?
10 CHAPITRE QUATORZIÈME.
Toute habitation chinoise quelque peu aristocra-
tique possède toujours derrière la maison propre-
ment dite un jardin d'agrément orné de rochers
artificiels, de grottes et de toutes sortes d'ouvrages
charmants, en rapport avec l'étendue du terrain ou
la richesse du propriétaire. On voit quelques-uns
de ces jardins avoir toutes les proportions d'un
vaste parc : on y trouve des bois, des lacs, des col-
lines, des rochers naturels ou factices; des routes
irrégulièrement percées , conduisant à des points
de vue différents et toujours variés; des accidents
de toute espèce, des palais, des chaumières, des
labyrinthes, etc. On y élève, dans des enclos,
des cerfs , des daims et quelques autres bêtes
fauves; les poissons et les oiseaux de rivière y sont
nourris dans des viviers, où croît le nelumbium,
lotus sacré des Chinois, au milieu de mille autres
plantes aquatiques. C'est, en un mot, le « jardin
anglais » dans toute sa splendeur : les insulaires
d'outre-Manche en ont pris le modèle en Chine, et.
nous les avons imités. Tant il est vrai qu'il n'y a
rien absolument de bien nouveau sous le soleil !
Les habitants du Céleste Empire, longtemps avant
les fils d'Albion, ont recherché les agréments et
pratiqué le confort de la vie : c'est le propre de
tout peuple, baptisé ou non, de donner ainsi, dans
ses aspirations, une part, toujours trop prépon-
dérante, à la matière et au culte du bien-être cor-
porel, dès qu'il a laissé prévaloir cliez lui les maximes
grossières du sensualisme païen.
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 11
§ IL
Repas des Chinois. — Ancien fioût des Chinois pour les festins.
— Réforme salutaire. — Un dîner chinois. — Solennité de l'in-
vitation. — La « civilité chinoise », ses préceptes rigides et ses cho-
quantes permissions. — La salle à manger. — Tables et couvert.
— Les bâtonnets. — Ordre et cérémonial du dîner. — Musiciens
et comédiens. — Art culinaire des Chinois. — Toasts et dessert.
— Départ des convives.
La table et les festins, où se révèlent si facile-
ment le caractère, les qualités ou les défauts des
individus, sont également propices à l'étude qu'on
désire faire des mœurs et des habitudes intimes
d'un peuple. Les Chinois, auxquels la nature a
donné des goûts hospitaliers , et que leur cérémo-
nial a rendus si polis, sont faits pour devenir, sous
ce rapport, l'objet d'intéressantes observations.
Avant la conquête tartare, le peuple chinois était
grandement amateur du luxe des festins; il recher-
chait avec plaisir les repas de société, courait avec
empressement à toutes les coteries de bonne chère
et se plaisait fort à en prolonger les assises bien
avant dans la nuit. La politique des nouveaux
maîtres de la Chine parvint peu à peu à faire
prendre à cet égard une nouvelle direction aux
mœurs publiques, et à rendre plus rares les festins
de luxe et toutes les réunions qui n'ont pour but
que le plaisir et l'amusement. Il n'en existe pas
moins encore des circonstances où les Chinois
aiment à faire revivre les splendeurs du passé et à
étaler sur leurs tables la prodigalité des mets : ils
savent alors retrouver à merveille toutes les antiques
12 CHAPITRE QUATORZIÈME.
habitudes de la bonne chère. Ces occasions, heu-
reuses ou néfastes, leur sont fournies par la célé-
bration des mariages et des funérailles, la promotion
à une grande charge, la naissance d'un enfant, ou
quand il s'agit de célébrer les époques de la soixan-
tième, soixante-dixième et quatre-vingtième année
des vieillards.
Il n'est pas de peuple au monde chez qui la po-
litesse soit soumise en toute circonstance à des
règles aussi compliquées que chez les Chinois. C'est
ainsi qu'une invitation à dîner n'est supposée par-
faite qu'après avoir été renouvelée trois fois par
écrit. On commence par envoyer, quelques jours à
l'avance ou la veille du festin, à la personne qu'on
désire avoir, une carte de couleur cramoisie indi-
quant le jour et l'heure, et par laquelle on la prie
d'accorder « l'illumination de sa présence » . On re-
nouvelle cette invitation dans la matinée du jour
fixé, et on la répète pour la troisième fois à l'heure
où tout est prêt pour recevoir les convives. Ainsi
l'exige le cérémonial chinois. La manière de se tenir
convenablement à table est également indiquée par
des règles déterminées, dont plusieurs rappellent, à
s'y méprendre, les prescriptions, un peu trop ou-
bliées peut-être aujourd'hui chez nous, de notre
ancienne « Civilité puérile et honnête » .
h Quand vous traitez quelqu'un, ou que vous
« mangez à sa table », lisons-nous dans un des
livres classiques chinois, « soyez attentif à toutes
« les bienséances; gardez-vous bien de manger
« avec avidité , de boire à longs traits , de faire du
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 13
« bruit avec la bouche ou les dents , de ronger les
« os, et de les jeter aux chiens ; de humer le bouil-
le Ion qui reste, de témoigner l'envie que vous fait
« tel mets ou tel vin particulier; de nettoyer vos
« dents, de souffler le vin qui est trop chaud, de
« faire une nouvelle sauce aux mets qu'on vous a
« servis. Ne prenez que de petites bouchées, mâ-
« chez bien les viandes entre vos dents , et que
« votre bouche n'en soit point trop remplie... »
Notons pour mémoire que la « civilité chinoise » ,
tout abondante qu'elle est en minutieuses prescrip-
tions, pèche cependant par quelques graves omis-
sions, en vertu desquelles convives et amphitryon
se permettent certaines licences que prohibe, au
premier chef, l'urbanité européenne. Non-seulement
en Chine les gros éclats de rire sont tolérés à table,
mais il n'est pas même malséant de les accompagner
du bruit sonore et incivil que produisent, expulsées
par la bouche, les vapeurs d'un estomac quelque
peu surchargé. Selon les usages reçus parmi les
Chinois, cette incongruité est prise pour un signe
flatteur qu'on donne à son hôte d'un appétit satis-
fait. Cette coutume paraît aussi naturelle en Chine
que peut l'être en Europe l'action de se moucher,
d'éternuer ou de tousser.
Dans les grands repas de cérémonie, il est d'usage
de dresser dans la salle du festin autant de tables
que l'on compte de convives, à moins que le grand
nombre de ces derniers n'oblige à en mettre deux
à chacune d'elles. Ces tables sont rangées sur deux
lignes le long des deux côtés de la salle ; le beau
14 CHAPITRE QUATORZIÈME.
vernis de la Chine, dont elles sont tout éclatantes,
dispense de les couvrir de nappes, et aulieu de ser-
viettes on place à côté de chaque convive une pro-
vision de petits carrés de papier soyeux et colorié
qu'un domestique emporte à mesure qu'on s'en est
servi. En gttise de plats et d'assiettes, on fait usage
de tasses, de bols, de saucières, qui sont ordinaire-
ment en belle porcelaine ; cependant il arrive que
Ion sert certains mets dans des sortes de plats d'ar-
gent ou d'autre matière, sous lesquels est une
lampe pour les maintenir chauds. Les coupes qui
servent à boire le vin sont aussi quelquefois d'argent
doré, le plus souvent de porcelaine, mais jamais de
verre ou de cristal. Ces coupes sont très-petites,
mais leur forme en fait toujours des vases fort élé-
gants. On y verse le vin toujours chaud. A l'excep-
tion de quelques petites cuillers d'argent ou de
porcelaine d'une forme assez commode, ne cher-
chez pas non plus sur les tables chinoises quelque
autre objet qui vous rappelle un couvert européen,
tels que couteaux ou fourchettes, par exemple : les
Chinois n'en font point usage; deux petites baguettes
d'ivoire, rondes, polies, ornées d'une garniture
d'argent, remplacent avantageusement pour eux
ces utiles instruments.
Ces élégants bâtonnets font le désespoir des
Européens qui s'en servent pour la première fois,
car c'est à grand'peine , en vérité , si leurs doigts
inexpérimentés peuvent en tirer quelque parti
profitable : sans éprouver tout à fait, il est vrai,
le complet désappointement de la cigogne au
\W
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 15
long bec, réduite à l'admiration devant le clair
brouet de compère renard, leur embarras y res-
semble quelque peu cependant; leur désenchante-
ment s'augmente encore de la nécessité que leur
fait la bonne éducation de gens comme il faut d'im-
poser silence aux réflexions intérieures que leur
suggère la vue de ces incommodes ustensiles. Tout
aussi inhabiles, il est vrai, sont les Chinois obli-
gés de se servir de nos couteaux ou fourchettes;
mais quant à leurs bâtonnets, c'est merveille de les
voir en faire usage ; ils les manient avec une surpre-
nante facilité, les font aller tour à tour de leur bol à
leur bouche avec une rapidité inouïe, et fonctionner
avec une telle adresse qu'ils saisissent jusqu'aux
miettes les plus menues des mets qu'ils mangent.
Voyons-les plutôt à l'œuvre, car voici le dé-
clin du jour, et c'est l'heure où commencent les
festins chinois. Hâtons-nous donc, ami lecteur,
d'assister à celui auquel j'ai le déplaisir de ne vous
convier, ainsi que moi, qu'à titre de simple obser-
vateur. Nous en avons jusqu'à minuit, c'est pour
chaque convive l'heure du départ.
La politesse chinoise veut que le maître de mai-
son introduise lui-même ses convives dans la salle
du festin; il s'acquitte de cette obligation en faisant
à chacun d'eux un salut plein de prévenance. La
place d'honneur est indiquée par un fauteuil recou-
vert d'un riche tapis de soie ; on la défère toujours
à celui d'entre les invités qui est le plus avancé en
âge ou le plus élevé en dignité. Le maître d'hôtel
est chargé de l'y conduire; celui-ci, avant de l'oc-
16 CHAPITRE QUATORZIEME.
cuper, résiste, et s'excuse d accepter une place si
distinguée, et pourtant il s'assied. Si les autres con-
vives ne se hâtaient de limiter, le même cérémo-
nial se renouvellerait pour chacun d'eux en parti-
culier. La place du maître de la maison est toujours
la dernière de toutes.
Dès que tous sont assis, le maître d'hôtel, après
avoir mis un genou en terre, invite les convives à
prendre leur tasse qu'on a remplie de vin pur,
car en Chine l'hvgiène et 1 étiquette sont d'accord
pour que l'on commence le repas, non par manger,
mais par boire. Chaque invité prend donc la coupe
qui est devant lui, et, la tenant des deux mains, il
l'élève à la hauteur du front, puis la ramène plus
bas que la table, et la porte ensuite à sa bouche ; on
boit à trois ou quatre reprises, tous ensemble, lente-
ment et comme en mesure; mais chacun doit vider
sa coupe entière. Le maître de la maison n'oublie
pas d'y inviter ses convives ; il en donne le premier
l'exemple, et leur montre à tous le fond de sa tasse
pour exciter chacun à limiter. L'exiguïté de ces
sortes de coupes permet , du reste , aux Chinois
de répéter bien souvent l'expérience avant qu ils
sentent leur raison le moins du monde altérée.
C'est encore sur l'invitation du maître d'hôtel
qu'on se met à manger, et le même cérémonial se
renouvelle toutes les fois qu'il s'agit d'attaquer un
nouveau mets ou de vider une autre tasse de vin.
C'est aussi pendant que l'on boit qu'on renouvelle
le service, et que les mets changent sur chaque
table. Dans les dîners d'apparat, ils se succèdent
MOEL'RS ET COUTUMES DES CHINOIS. 17
avec profusion; chaque convive peut s'attendre à
en voir ainsi passer devant lui jusqu'à vingt-quatre
variétés. Pour l'ordinaire, un estomac chinois ne
s'effraye pas de ce nombre.
Ces mets sont tous en gras et sous forme de ra-
goûts. Les cuisiniers chinois ne sont pas dans
l'usage de rôtir des pièces entières; ils les divisent,
au contraire, en tranches minces qu'ils font bouillir,
rôtir au feu ou griller sur la braise, pour en faire
des plats composés. En général, ils accompagnent
et noient toutes ces viandes de sauces très-variées,
et dune saveur presque toujours relevée et pi-
quante. Des épices de toutes sortes et des herbes
fortement aromatiques, combinées ensemble, sont
les principaux ingrédients qui produisent la grande
diversité de leurs ragoûts.
L'art de mélanger les viandes de nature différente
les unes avec les autres, et avec diverses espèces de
légumes, est encore un moyen fort usité pour ob-
tenir la variété que recherche le goût chinois. Les
livres qui traitent de l'art culinaire en Chine éta-
blissent que certaines viandes deviennent meilleures
et plus salubres lorsqu'elles sont cuites avec telle
autre viande, tels herbages, telles graines, telles
racines. C'est ainsi, par exemple, qu'on y voit re-
commandé de cuire la chair du cerf et du lièvre avec
celle du cochon, le mouton avec le millet-chou, etc.
Par une autre conséquence du même principe,
on trouve encore dans ces livres la nomenclature
des viandes, des graines et des herbages qui
s'excluent mutuellement et ne peuvent entrer dans
ii.
18 CHAPITRE QUATORZIÈME.
la composition du même mets, sans contracter, par
ce mélange, des qualités nuisibles à la santé. 11 n'est
pas jusqu à la nature du feu propice à la cuisson de
chaque viande qui n'y soit indiquée et érigée en
principe : le bois de mûrier, par exemple, csl requis
pour cuire « la poule au pot » ; ce manger <mi devient
plus tendre et plus savoureux ; le feu du bois d'acacia
convient à cuire la chair de porc, qui acquiert plus
de goût et se digère mieux; celui du bois de pin doit
servir à chauffer l'eau du thé, etc.
Outre la connaissance qu'il lui faut avoir de
toutes ces particularités, le cuisinier chinois doit
surtout posséder à fond l'art d'associer les viandes
reconnues pour avoir entre elles une affinité réelle
ou de convention : sa grande habileté consiste à
observer la juste proportion qui convient à leur
mélange. Or il parait que, sous ce rapport, la
science des maîtres queux chinois est fort étendue ,
capable même de contre-balancer celle de nos pra-
ticiens les plus renommés de l'Europe. s< Les cuisi-
u niers de France eux-mêmes, dit le P. Duhalde ,
« qui ont le plus raffiné sur ce qui peut éveiller l'ap-
« petit, seraient surpris de voir que les cuisiniers de
« la Chine ont porté l'invention, en matière de ra-
« goûts, encore plus loin qu'eux, et à moins de frais. »
Mais revenons à nos convives, que nous avons
laissés en train de savourer les mets variés de leur
cuisine nationale. Voici qu'ils sont au milieu du re-
pas; c'est le moment choisi pour leur servir l'équi-
valent du potage, par lequel nous commençons nos
dîners : une sorte de bouillon fait de viande ou de
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 19
poisson en tient lieu sur les tables chinoises; ce
liquide est servi dans un vase de porcelaine qu'en-
tourent de petits pains ou de petits pâtés cuits à
la vapeur. On saisit ceux-ci avec les bâtonnets,
on les trempe dans le bouillon, et, contrairement
à ce qui s'observe pour les autres mets, on les
mange sans attendre aucun signal, et sans être
obligé de se trouver cette fois en mesure avec les
autres convives. Le repas se continue et l'étiquette
reprend toute sa rigueur jusqu'au moment où l'on
apporte le thé. On le prend, et on se lève pour pas-
ser dans une autre salle, ou dans le jardin. C'est un
moment de repos ménagé entre le repas et le dessert.
Pendant que nos convives étaient à table , un
plaisir, beaucoup plus délicat que celui de la bonne
chère , leur avait été ménagé par l'attention pré-
voyante et courtoise de leur noble amphitryon. A
peine avaient-ils pris place, qu'une troupe de musi-
ciens et d'artistes dramatiques, richement vêtus,
étaient entrés dans la salle. Après s'être inclinés
profondément tous ensemble et avoir touché par
quatre fois la terre du front, ils se sont installés à
l'extrémité de la salle, de manière à être vus de
tous les convives de droite et de gauche; puis l'un
d'eux s'est détaché pour venir présenter au princi-
pal invité un livre dans lequel sont inscrits, en
lettres d'or, les titres de cinquante à soixante co-
médies qu'ils savent par cœur, et qu'ils sont à même
de représenter sur-le-champ. Il est d'usage que le
principal convive ne désigne celle qu'il adopte qu'a-
près avoir fait circuler cette liste, qui lui est ren-
2. '
20 CHAPITRE QUATORZIÈME.
voyée en dernier ressort. Dès que le signa] en a été
donné, la représentation a commencé aussitôt au
bruit des tambours de peau de buffle, des flûtes,
des fifres, des trompettes, des gongs, et de quel-
ques autres instruments connus des seuls Chinois.
Les femmes de la maison, auxquelles il est interdit
de prendre part aux banquets qui s'y donnent, ont
la liberté de regarder à travers un treillis ce qui se
passe sur la scène; elles ne manquent jamais d'in-
viter leurs amies à partager cette récréation.
S'il est une chose à remarquer parmi les usages
aimés des peuples, c'est que, presque chez tous
sans exception, on a toujours cherché à joindre
ainsi aux plaisirs des festins d'autres charmes que
ceux dune sensualité toute matérielle. La musique
a été, généralement partout, le moyen préféré.
Mais, comment se fait-il (pie l'homme cherche ainsi
à tempérer les sensations purement animales et sou-
vent grossières du goût, par les sensations suaves
et délicates de 1 harmonie? Et d'où lui vient ce
besoin qu'il éprouve de se distraire d'un appétit
souvent peu noble, et de donner, toujours et comme
par instinct, la meilleure part de lui-même aux sen-
timents et à l'idée? C'est évidemment une consé-
quence de la loi qui régit sa double nature, et qui
ne cesse de lui rappeler qu'il n'est pas fait pont-
vivre seulement d'aliments grossiers : ne faut-il pas,
en effet, à son cœur et à son intelligence la nourri-
ture immatérielle et supérieure qui leur convient?
lies Grecs, les Romains, et tous les peuples de
l'antiquité, ont ressenti, sous ce rapport, la même
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 21
nécessité que les Chinois, et pratiqué, pour la satis-
faire, à peu près les mêmes usages. Il n'est pas jus-
qu'aux peuples de notre Europe moderne qui ne les
perpétuent, à leur manière, en maintes circon-
stances. L'harmonie est l'agréable supplément qui
vient s'ajouter à nos festins particuliers souvent, et
à nos festins officiels presque toujours : ici se fait en-
tendre une sonore et superbe musique militaire, là
une musique plus douce ou plus champêtre ; et ail-
leurs c'est une musique savante et exercée, ou parfois
une musique sans art et discordante. Quelle qu'elle
soit cependant, les convives d'ordinaire l'acceptent
ou la subissent de bonne grâce; et comme la table
est un lieu propice à l'épanouissement de la belle et
bonne humeur, il est rare même que chacun ne ma-
nifeste pas le contentement qu'il éprouve par des
applaudissements tout au moins bruyants, s'ils ne
sont sincères. Il va sans dire que, chez tons les peu-
ples encore , les exécutants , en échange du plaisir
délicat procuré à l'amphitryon et à ses convives,
sont toujours disposés à réparer leurs forces en usant
largement des hrihes du festin et du liquide qu'on y
boit ; ils en font parfois même (c'est une chose qu'on
a encore un peu partout remarquée) une consom-
mation très-susceptible de compromettre tout à la
fois les lois de l'équilibre et de l'harmonie.
Le temps est venu pour nos convives de passer
au dessert. Assis au salon ou épars dans le jardin ,
ils ont agréablement et joyeusement conversé. Le
thé, cette exquise boisson de la Chine, a produit
ses effets , propices à la digestion , et voici les esto-
22 CHAPITRE QUATORZIÈME.
macs tout disposés à subir de nouvelles épreuves.
Les Chinois, à cette heure, se laissant faire une douce
violence, rentrent sans peine dans la salle à manger ;
malgré l'empressement qu. ils y mettent, ils ne man-
quent jamais cependant de renouveler, avant de
reprendre leurs places, le cérémonial qui a précédé
le repas.
Si, d'après notre dire français, il est vrai
Qu'un dîner réchauffé ne valut jamais rien,
il paraît qu'en Chine un dîner sans dessert n'est
qu'une œuvre ébauchée. Les fins gourmands du
Céleste Empire le savent à merveille, et, pour évi-
ter cette impardonnable faute, ils recommencent,
sous forme de dessert, quelque chose comme un
second repas. Ce complément d'un dîner chinois
serait court et mesquin s'il n'était d'abord com-
posé , pour chaque convive , d'un nombre de plats
égal à celui que nous avons déjà vu figurer au pre-
mier service. Ce sont des sucreries, des fruits, des
compotes et des confitures de toutes sortes , des
jambons, des canards salés, qu'on a fait cuire ou
plutôt sécher au soleil ; ce sont des petits poissons
ou des coquillages marins , etc., etc. Enfin, ajou-
tons-y des pâtisseries de toute espèce , frites, cuites
au bain-marie ou à la vapeur de l'eau bouillante, et
la description de notre dîner chinois approchera
d'être complète.
On apporte au dessert de plus larges coupes pour
boire plus largement. Il est de la plus rigoureuse
politesse pour le maître de la maison d'y inviter ses
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 23
convives et de les encourager pat- son exemple :
pour l'ordinaire, il est obéi sans peine, et scrupu-
leusement imité. Les toasts se renouvellent : poul-
ies porter, on saisit sa coupe avec les deux mains,
on l'élève jusqu'à la hauteur du front, qu'on tient un
peu incliné ; puis , regardant amicalement la per-
sonne qu'on veut honorer, on fait un expressif
mouvement de tête , représenté par un balance-
ment gracieusement répété de droite à gauche et
réciproquement, le tout avec un jeu de physiono-
mie et une grâce si chinoise que nous renonçons à
les décrire. Il est d'usage après avoir bu de montrer
le fond de sa tasse renversée , pour prouver qu'on
a fait raison complète.
Dès que le dîner est terminé , chaque convive ,
après avoir laissé quelque argent pour les domes-
tiques de la maison, se hâte de regagner son logis ;
et l'on dit que d'ordinaire il leur arrive , sous l'in-
fluence des vapeurs spiritneuses dont leur cerveau
a pu quelque peu s'embarrasser, de continuer long-
temps en leur particulier le drolatique mouvement
de tête qu'ils ont tant de fois si poliment exécuté à
la table de leur hôte; mais comme chacun se fait
porter à sa maison , bien clos dans sa chaise man-
darine , il est difficile que les rares passants qu'on
rencontre à cette heure avancée commettent l'in-
discrétion de s'en apercevoir. Les gens de service
qui ouvrent la marche portent de grandes lanternes
allumées, sur lesquelles les qualités et quelquefois
les noms de leurs maîtres sont écrits en gros carac-
tères. Quiconque risquerait de courir les rues, à ceM e
2V CHAPITRE QUATORZIEME.
heure avancée de la nuit, saus cet appareil, s'expo-
serait à être arrêté par quelque ronde de police. On
n'oublie pas le jour suivant de remercier par un
billet l'amphitryon de la veille. Cette attention est
de rigueur, et répond assez bien à ce que nous appe-
lons, un peu trop vulgairement en France, « la visite
de digestion » : visite, il est vrai, que l'urbanité fran-
çaise sait toujours rendre gracieuse, et, de tout en
tout, plus polie que son nom, qui l'est si peu.
S III.
o
Aliments et boissons des Chinois. — Ordinaire des Chinois. — Sub-
stances alimentaires et viandes préférées des Chinois. — Mets
particuliers : les nids d'hirondelle el autres mets de luxe ou de
fantaisie. — Mets immondes. — L'hippophagie en Chine. — An
de la confiserie.
Les Chinois ne font guère que deux repas par
jour, le premier à dix heures du matin, et le se-
cond à six heures du soir. Ces repas sont ordinai-
rement dune grande frugalité : en Chine comme
presque dans tous les pays du monde, chacun ne se
Iraitc pas toujours aussi conformément à ses goûts
ou à son appétit qu'il pourrait le désirer; s'il est sage,
il doit même, là comme ailleurs, tenir, avant tout,
compte de ses ressources personnelles. Quelle que
soit cependant l'étendue ou la médiocrité de ses
moyens financiers, l'habitant de la Chine qui jouit
d'un avoir propre peut satisfaire à tous les hesoins de
l'existence, varier même somptueusement, s'il en a
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 25
fantaisie, l'art du bien manger, cartons les genres
de subsistances se trouvent abondamment répan-
dus sur le sol de ce vaste pays. Toutefois, la popu-
lation y est si considérable que le menu peuple ,
qui est la partie souffrante chez toutes les nations,
vit pauvrement en Chine, comme partout ailleurs.
Le riz, ce pain de presque tous les peuples de
l'Asie, est l'aliment principal des Chinois. Les ha-
bitants des provinces méridionales de l'empire en
font leur nourriture spéciale ; on en consomme
moins dans celles du nord , à cause du blé qu'elles
produisent. Les habitants de ces contrées font avec
la farine de froment de petits pains qu'ils ont l'ha-
bitude de cuire au bain-marie en moins d'un quart
d'heure; ils sont bien levés, tendres, délicats,
mais trop peu cuits, au goût des Européens. Dans
quelques provinces on façonne aussi une espèce de
galette mêlée de quelques herbes appétissantes , et
d'un goût fort agréable.
Les viandes de bœuf, de mouton et de porc sont
celles qui garnissent le plus communément létal
des bouchers chinois. Le bœuf est très-abondant
dans les provinces septentrionales , mais très-rare
dans celles du midi. La viande de mouton y est
plus commune , et est admise sur toutes les tables.
Ou trouve de ces animaux dans tout l'empire, mais
les moutons élevés par les kalkas , dans les im-
menses steppes de la Tartarie , sont réputés les
meilleurs. Citons ici, comme un témoignage d'un
grand poids en cette matière, une lettre très-curieuse
que l'empereur Kang-hi écrivait de Tartarie au
2G CIIAPITIïE QUATORZIÈME.
prince héritier, son fils; il y fait, en gourmand
expérimenté, l'éloge des montons et du gibier de
ces contrées, a Vous recevrez », dit-il, « de vrais
montons kalkas; ils sont excellents, comme vous
« le savez, et d'un goût bien supérieur à ceux des
« autres pays. On trouve ici tout ce qu'on peut sou-
« haiter pour la nourriture ; il n'y a que des queues
« el des langues de cerfs don» je n'ai pu me pro-
« curer (prune cinquantaine. On me présente par-
« tout des faisans (fias et d'une chair admirable ; il
« y en a une très-grande quantité dans ce pays-ci.
« Dès ma jeunesse , j'avais ouï dire que les lièvres
« d'Ortos avaient un fumet exquis : je puis mairite-
« nant l'assurer d'après ma propre expérience '. »
Les Chinois s'abstiennent assez généralement de
manger de la chair de mouton pendant les mois de
l'été, époque où elle prend un goût tout à fait dé-
sagréable et d'un montant si fort qu'elle est à peine
mangeable. On sait toute la répugnance que les ha-
bitants de la campagne ont encore de nos jours, dans
certaines contrées de la France, pour cette sorte de
viande; si les Chinois n'éprouvent pas le même dé-
goût à la manger, ils ont, en revanche, bien d'autres
préjugés. C'est ainsi, par exemple, qu'ils préfèrent
la chair du mouton blanc, et la regardent comme
très-supérieure, pour la finesse et le goût, à celle
du mouton noir. Ils se défient de la chair de ceux
dont la toison est mélangée de diverses couleurs, et
la suspectent d'être malsaine. Ils attribuent cette
1 Histoire générale de la Chine, t. XI, p. 241. Traduction du
P. de Mailla.
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 27
bigarrure à un vice caché de constitution, à une
altération quelconque dans le sang et les humeurs
de ranimai. Ils portent , du reste , le même juge-
ment au sujet des animaux de toute autre espèce
dont le pelage n'est point dune couleur uniforme.
Le porc est de tous les animaux domestiques de
la Chine celui qu'on a le plus multiplié, et sa chair,
celle dont on fait la plus grande consommation.
L'élève de ces animaux est pour les gens de la
classe pauvre un moyen de ressources assurées et
une occupation de tous les jours; de là, sans doute,
ce proverbe chinois : « Le savant ne quitte pas plus
ses livres que l'indigent ne quitte ses cochons. »
Mais ce n'est pas le peuple seulement qui fait en
Chine sa nourriture la plus ordinaire de la chair de
cet animal : cette viande à l'état frais ou salée et
fumée prend place sur toutes les tables et y figure
fréquemment. Du reste, la chair du porc chinois est,
au jugement de tous les étrangers qui en ont goûté,
plus blanche, plus délicate et plus savoureuse, dans
les provinces méridionales surtout, que celle du co-
chon d'Europe. On attribue ce degré de bonté et de
salubrité à la manière dont 1 animal est élevé dans
ces provinces, où on le nourrit en grande partie
d'oranges de rebut et d'autres fruits parfumés et
odorants. Nous avons pu nous-même, dans le cours
de nos voyages intertropicaux, constater la supério-
rité réelle de la chair du porc de ces chaudes régions
sur celle de ces mêmes animaux élevés dans les
régions plus septentrionales du globe.
La Chine produit une quantité énorme de vo-
28 CHAPITRE QUATORZIEME.
lailles, mais de qualité tout à l'ait inférieure. Les
Esculapes <ln Céleste Empire interdisent d'ordi-
naire, comme indigeste et malsaine , cette viande ;i
leurs malades. Les Chinois bien portants en sont
eux-mêmes peu amateurs; mais, en revanche, ils
raffolent du poisson , et comme il y a peu de con-
trées dans le monde on les mers environnantes, les
lacs, les étangs, les fleuves, les rivières en four-
nissent en aussi prodigieuse quantité qu'en Chine,
on peut s'imaginer sans peine combien l'usage en
est facile et fréquent.
Mais rien n'approche du goût prononcé de tous
les habitants dn Céleste Empire sans exception pour
les légumes et les herbages de toutes sortes. C'est,
à ce goût, sans égal ailleurs, que l'horticulture en
Chine est redevable, sans doute , de la supériorité
qui la distingue. Ce goût des Chinois pour les végé-
taux , les racines, les graines, est général et com-
mun à toutes les classes de la société. Depuis l'em-
pereur jusqu'au dernier des Chinois, tout le monde,
dans le Céleste Empire , est mangeur forcené de
légumes: c'est un goût vraiment national. Les Tar-
tares eux-mêmes, accoutumés dans leur pays à
vivre du lait et de la chair de leurs troupeaux , ont
fini par l'adopter. On ne connaît pas, en vérité, de
pays au monde où il se fasse une aussi prodigieuse
consommation de végétaux qu'en Chine.
En dehors des divers aliments que nous venons
d'indiquer, et dont tous les peuples font plus ou
moins usage, il en est d'autres qui ont valu aux
habitants du Céleste Empire la renommée d'étranges
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 29
gastronomes. Un mandarin chinois mange, par
exemple, et savoure avec délices des nageoires de
requin, la chair des juments sauvages, les pattes
d'ours, les pieds de divers animaux féroces, les nerfs
de quelques autres, les nids de certains oiseaux, des
vers et des insectes de pins d'une sorte, etc., etc.
Sans nous prononcer sur la qualité de ces mets
plus ou moins extraordinaires, dont l'illustre Brillât-
Savarin, de très-célèbre et gourmande mémoire,
n'a point parlé, nous dirons un mot des plus renom-
més : quelques-uns d'entre eux n'ont-ils pas fini
par trouver une certaine faveur même en Europe?
Les fameux nids comestibles, que les gourmets
chinois estiment être le plus substantiel et le plus
restaurant de tous les potages, sont de ce nom-
bre. L'oiseau qui fournit ce riche et singulier pro-
duit, est une espèce d'hirondelle très-petite; plu-
sieurs naturalistes l'ont appelée « hirondelle de la
Chine » , parce qu'elle fréquente ses mers ; mais
elle est plus connue sous le nom de « salangane » ,
qu'on lui donne aux îles Philippines, où elle est
très-commune. On n'a pas toujours été d'accord
sur la nature de la matière dont ces oiseaux com-
posent leurs nids, tant recherchés des Apicius chi-
nois; et, de nos jours encore, on remarque à ce
sujet, de la part de ceux qui en parlent, une très-
grande divergence d'opinions : les uns disent que
ces nids sont formés d'une espèce de goémon qui
croît au fond de la mer, le long de ses rivages, on
bien encore d'une écume blanche et visqueuse,
sorte de salive que ces hirondelles auraient la pro-
yO CHAPITRE QUATORZIÈME,
priété de sécréter; d'autres veulent y voir du irai
de poisson et une écume gluante que l'agitation de
la mer forme autour des rochers, auxquels ces nids
sont fixés par le bas et par le côté. Il en est, enfin,
qui prétendent que les insectes dont les salanganes
se nourrissent servent aussi à ces oiseaux pour la
construction de leurs nids. Il paraît, toutefois,
mieux démontré que le frai de poisson seul, qui
dans certaines mers et à certaines époques vient à
former sur l'eau comme une sorte de colle forte à
demi délayée, est la véritable composition de ces
nids comestibles.
Quelle que soit, du reste, la substance de ce
mets fameux, le prix généralement exorbitant
que les Chinois mettent pour se le procurer
prouve en réalité qu'il est fort de leur goût. La
manière de le préparer consiste à faire bouillir ces
nids de façon à pouvoir les réduire d'abord en
filaments blancs, comme le vermicelle; on ôte
ensuite tout ce qui paraît noir ou malpropre, et on
les remet au feu dans un bon bouillon de viande
ou dans celui de poule. Ainsi préparés et relevés,
dans nue juste proportion, par des épices et des
aromates bien choisis, on les sert sur les tables
chinoises, dont ils font les délices. Ce mets est de
fait un très-bon potage, que les Européens savent à
l'occasion aussi bien apprécier que les Chinois.
Il en est de môme des queues et des langues de
cerf, dont les Chinois sont grands amateurs, et
que plusieurs de nos lecteurs pourraient bien ne
pas dédaigner. Mais nous n'oserions pas en dire
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 31
autant des nerfs de ces mêmes animaux, que les
gourmets du Céleste Empire rangent également
dans la classe de leurs mets de luxe. Ces nerfs sonl
au préalable desséchés au soleil; puis on les couvre
de muscade et de fleur de poivre, et on les enferme
avec soin pour les conserver et y recourir à l'occa-
sion. Veut-on en faire usage, on les amollit en les
laissant tremper dans de l'eau de riz; on les fait
cuire ensuite dans du bouillon de chevreau, et on
les sert assaisonnés de plusieurs épices.
Si par hasard ou par raison, ami lecteur, vous ne
preniez point goût à ces quelques particularités
de la cuisine chinoise, ayez au moins courage :
d'autres surprises vous attendent. Voici des fricas-
sées et des bouillitures d'ailerons de requin, de che-
nilles salées, de grenouilles, d'œufs de lézards, etc. ;
puis des vers de terre cuits, séchés et salés comme
des harengs; des larves d'abeilles sauvages, ma-
cérées dans la saumure et le vinaigre , ou frites à
la graisse ou à l'huile; des cigales, dont les Grecs
furent aussi très-friands; et enfin « le cuir japo-
nais », espèce de peau foncée qui, malgré le soin
qu'on prend de la faire macérer quelque temps
dans l'eau, reste assez dure et conserve toujours un
goût détestable.
Si les riches paraissent en Chine doués d'un goût
passablement bizarre dans le choix de quelques-
uns de leurs aliments, la misère impose souvent au\
pauvres des nécessités bien autrement répu-
gnantes. La vérité est qu'ils mangent à peu près
tout ce qui leur tombe sous la main. Selon le Père
32 CHAPITRE QUATORZIÈME.
Cibot, « tout ce qui est viande se vend et est mangé
à la Chine... » « La police , dit-il encore, qui est si
« sage et si admirable en tant de choses, a plié sur
« cetarticle jusqu'à tolérer de vrais abus, et jusqu'à
« conniver à des espèces de boucheries cpie nous
.< n'oserions pas décrire.... Elle marque de son
« sceau les mules, les chameaux, les chevaux et les
.< ânes pour être livrés aux bouchers. »
Le célèbre missionnaire, eu (''(rivant ces lignes,
était bien loin de se douter qu'après lui, et de nos
jours, (îos hippophages français feraient les efforts
les plus persévérants pour accréditer parmi nous
l'usage de quelques-unes des viandes qui paraissent
lui avoir tan! répugné. Quelle que soit, au reste, la
valeur de son opinion, il est au moins à propos de
constater que les Chinois, sur ce point encore,
sont nos devanciers, puisqu'une longue habitude
a vulgarisé chez eux, depuis longtemps déjà, ce qui
chez nous n'est qu'à l'état d'un essai timide et
très-problématique encore quant à la continuité de
sa durée.
Sans nous prononcer autrement sur les avantages
ou les inconvénients, réels ou douteux, de la nou-
velle alimentation que nous vante l'hippophagie,
avantages et inconvénients qu'une expérimentation
trop récente est insuffisante à démontrer, nous pou-
vons au moins affirmer, sans crainte de nous tromper,
que les Chinois font usage d'autres aliments qu'il nous
sera tout à fait impossible d'adopter jamais. Ainsi,
il est certain qu'en Chine le bas peuple a contracté
l'habitude de manger la chair des chiens, des chats,
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 33
des rats et de plusieurs autres bêtes plus immondes
encore. Il est évident que, quand un peuple est im-
mense comme celui de la Chine, il se voit souvent
réduit à faire usage de tous les moyens de subsis-
tance qui sont à sa portée. La loi du besoin ne
laisse pas la liberté du choix, et admet encore
moins la délicatesse.
Pour faire diversion aux détails qui précèdent,
il nous parait opportun de dire un mot ici des con-
fitures dont les Chinois aiment à composer le des-
sert de leurs festins; elles sont si délicieuses, que
nos jeunes lecteurs et nos lectrices de tout âge en
rêveront, rien que d'y penser. Les fruits dont on
les fait sont différentes espèces d'oranges et de ci-
trons, des raisins, des grenades, des pèches, des
abricots, des coings, des prunes, des noix, des
amandes, du gingembre, et une infinité d'autres
fruits cultivés ou sauvages, inconnus à l'Europe, et
que la Chine produit en abondance, acides, doux
ou parfumés. Les confitures chinoises sont donc-
aussi variées qu'exquises, et si bien faites qu'elles se
conservent longtemps. Pendant l'été, on mêle des
morceaux de glace aux fruits en compote et aux
confitures que l'on sert sur les tables. Les Chinois,
qui boivent ordinairement chaud, savent aussi se
procurer de la sorte des rafraîchissements agréables
pendant les grandes chaleurs. L'usage de la place
leur est depuis longtemps connu , et si apprécié de
tous, que l'empereur, en certains jours de munifi-
cence, en fait distribuer au peuple.
m.
34 CIIAI'IÏT.E QUATORZIEME.
§ iv.
Boissons des Chinois. — La vigne anciennement connue des Chi-
nois. — r- Prohibition de sa culture. — Art de la brasserie en Cliitie.
— Vaiicics du » vin chinois « ; manière de le fabriquer. — Dé-
couverte fortuite de lut de la distillation. — Eaux-de-vie chi-
noises et leurs variétés. — Goûl dépravé «lis Tartares. — Le thé.
— Eloge poétique de cette boisson par l'empereur Rien-long.
II va sans dire que les Chinois boivent aussi bien
qu'ils mangent; mais le jus du raisin, à 1 état et
sous la forme des vins que l'Europe produit eu si
grande abondance, et fabrique avec un art si varié,
n'est pas en usage chez eux. Ce n'est pas que la
vigne leur soit inconnue et qu'ils n'aient su lui faire
produire, à certaines époques dont parle leur his-
toire, des vins exquis. Us ont en effet pratiqué cet
art et cette industrie bien des siècles avant 1ère
chrétienne. L'empereur Kang-hi en parle dans ses
« Instructions familières » , et observe que le vin de
raisin ne fut d'abord employé que dans les sacri-
fices, et qu'on le réserva longtemps pour ranimer
les forces des vieillards, recevoir honorablement
ses hôtes, et répandre dans quelques festins de céré-
monie la douce gaieté que cette liqueur inspire '.
A ces époques reculées, le vin était encore servi
dans l'entrevue des princes, ou lorsqu'ils se ren-
daient à la cour de l'empereur. On solennisail ainsi
leur réception, mais une étiquette sévère bornait à
trois verres l'usage de la précieuse liqueur.
1 Voyez Mémoires sur les Chinois, t. IX, p. 113.
MOF.UP.S ET COrn M K S DES CHINOIS. 35
Cette sobriété antique ne dura pas toujours en
(Urine, et les temps vinrent où la cull ui<- dte la
vigne, qui avait envahi une grande partie du sol
cultivable, fut proscrite autant pour prévenir l'es
désordres occasionnés par l'usage du vin, que pour
subvenir par la récolte de plus abondantes mois-
sons aux besoins d'une population toujours crois-
sante. Les proscriptions dont on frappa cette riche
culture se renouvelèrent souvent, et elles furent
quelquefois si longues et si générales, qu'elles firent
insensiblement tomber dans l'oubli la plante pré-
cieuse et son agréable fruit. Sous l'empire de ces
lois prohibitives, les Chinois se virent forcés de
recourir aux autres boissons spiritueuses fournies
par la fermentation des grains-, et connues de toute
antiquité par leurs ancêtres. Avec le temps, l'art
de la brasserie a fait chez eux de tels progrès, qu'il
peut soutenir, par la variété de ses produits, une
avantageuse comparaison avec le même art pra-
tiqué chez les peuples de l'Occident, quelle que
soit du reste, sous ce rapport, l'incontestable supé-
riorité qui recommande, entre tous, les habitants
de l'Europe septentrionale. Ainsi s'établit l'usage
du « vin ehinois » , pour lequel la uation finit par se
prendre d'un goût tellement prononcé, que l'usage
s'en est continué malgré le changement de législa-
tion qui survint plus tard, et rendit à tout parti eu-
lier la liberté de replanter la vigne et de la cultiver.
Ce vin factice ou plutôt cette « bière » , qu'adore
le Chinois, s'obtient par la fermentation d'un mé-
lange d'eau et de grain. Le levain nécessaire à sa
3.
36 CHAPITRE QUATORZIÈME.
fabrication s'appelle kiu-tsée, ou « mère du vin » ;
il est composé de farine de bon froment, qu'on
laisse mêlée de toutes ses parties de son et qu'on
pétrit avec de l'eau chaude, jusqu'à ce qu'elle soit
réduite en une masse d'une consistance plus ferme
que la pâte dont on fait le pain. On divise ensuite
cette masse en autant de parties qu'elle peut en
fournir, et auxquelles on donne, par la forme et le
volume, l'apparence de véritables briques. Ces
sortes de pains, placés sur des planchettes ou éta-
gères, sont ensuite renfermés dans de grandes ar-
moires ou dans des chambres bien closes jusqu'à
parfaite fermentation. On prétend que ce levain
s'améliore en vieillissant, mais toujours est-il que
de sa bonne ou mauvaise préparation dépend tout
le succès ou la non-réussite de la cuvée qu'on
pré parc.
La composition de ce ferment admet de nom-
breuses variétés. Outre la farine de froment, les
Chinois préparent le kiu-tsée avec de l'orge, du
seigle, du millet, de l'avoine; on le fait aussi en
mélangeant différentes farines dans des propor-
tions très-arbitraires; on joint encore à la farine de
froment et des autres grains non-seulement celles
de pois et de fèves, mais encore des aromates, dos
amandes, des pignons, des feuilles et des écorces
de bois, des fruits séchés et réduits en poudre ' ; on
y surajoute parfois des liqueurs préparées, propres
à accélérer ou diminuer la fermentation.
1 6 rosier, «•! Mémoires sur les Chinois.
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. :}7
Il existe encore une autre espèce de levain que
les Chinois appellent ya , et qu'ils préparent avec
de la farine de froment, de riz ou de seigle, dont on
a eu soin de faire au préalable germer le grain dans
l'eau, puis sécher au soleil ou dans une étuve.
Avant de le réduire en poudre, on le vanne à phi-
sieurs reprises pour en détacher les germes dessé-
chés, devenus parties superflues, nuisibles même.
Mais ce levain, quoique excellent, est rarement
employé, parce qu'il coûte plus de peine et procure
moins de profit. Le petit millet, dans les provinces
du nord, et le riz, dans celles du sud, sont les autres
éléments du vin chinois.
Quelle que soit, du reste, la matière dont on
compose le levain nécessaire à la fabrication de
cette bière, ce premier élément est justement ap-
pelé par les Chinois kiu-tsée, ou « mère du vin »,
puisqu'il en est la base essentielle, et que de ses
qualités dépendent les qualités mêmes de la boisson
qu'on veut faire. Avant de l'employer, on prend
une quantité déterminée de riz ou de mil, bien
mondé, et qu'on lave à grande eau; on fait en-
suite écouler cette eau par inclinaison, et on lui
en substitue de nouvelle en quantité suffisante pour
submerger totalement le grain, de façon même à le
dépasser de la hauteur d'un pied et demi environ.
Après avoir trempé pendant deux ou trois jours
dans cette eau, ce grain est ensuite retiré au moyen
d'une cuiller percée à jour, et cuit à la vapeur
d'eau, selon la manière chinoise, à peu près pen-
dant une heure. Dès qu'il est refroidi à l'air, on le
38 CHANTRE QUATORZIÈME.
mêle dans un baril ou dans un vase vernissé, que
les Chinois nomment kcm, avec une quantité voulue
de kiu-tsée pilé, réduit en poudre et passé au tamis
de crin '. Ce mélange s'opère en versant peu à peu
de l'eau froide sur le mil, qu'on a soin de tourner,
de remuer et d'agiter en tous sens à l'aide d'une
pelle de bois longue et étroite, destinée à cet usage.
Quant à la quantité d'eau à verser sur ce mélan,
la règle le pins ordinairement suivie est d'en ajou-
ter assez pour que les matières soient bien délayées
et prennent la consistance d'une bouillie claire.
Le vase qui contient ce moût doit être fermé
d'un couvercle pour garantir le liquide de la pous-
sière, et en faciliter la fermentation. Il est indis-
pensable, pour aider celle-ci, de remuer et de
brasser le tout plusieurs fois dans la journée. L'o-
pération entière est plus ou moins prompte, selon
que la température est plus ou moins favorable^
elle dure ordinairement de dix à douze jours. On
n'est pas dans l'usage de décanter le liquide : lors-
que le marc à bout de fermentation s'est précipité
au fond du vase, on remêle une fois encore marc et
liquide, et on clarifie en passant à la chausse. Pour
mettre ce vin chinois en état d'être conservé, il ne
reste pins qu'à le faire bouillir à un feu modéré à
peu pies l'espace d'une heure. Ce n'est que quand
il est entièrement refroidi qu'on le verse dans les
lunes de terre ou de porcelaine où il doit vieillir.
1 La quantité de mil on de riz à employer peut être de W kil., ci
cille de fiitt-fsét! de 8 kil. C'csi la prdp'ôrtloî] adoptée Pé&illg et
dans le l'e-lclie-li ; elle varie sni\anl les jirovinec,.
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 39
Si les vases qui le contiennent sont fermés de ma-
nière à le mettre à l'abri de l'influence de l'air, ce
vin peut se conserver indéfiniment et s'améliorer
même, avec le temps, d'une façon tout exception-
nelle.
La manière de fabriquer le vin chinois que nous
venons d'indiquer n'est pas la seule usitée. De
même qu'en Europe on fait usage de procédés
très-différents pour traiter les vins de France ,
d'Allemagne, d'Italie, de Grèce et d'Espagne, il
existe également eu Chine plus d'une recette pour
obtenir, avec le seul vin national, les variétés les
plus tranchées et les sortes les plus différentes. On
emploie à cet effet divers ingrédients qu'on ajoute
dans le temps de la cuisson , tels que des herbes
choisies , des aromates , du miel , du sucre , des
fruits ou verts, ou confits, ou simplement séchésau
soleil. C'est de cette manière que les Chinois se
procurent cette grande variété de vins qu ils ap-
pellent vin de coings, vin de cerises, vin de pi-
gnons, vin de cannelle, de gingembre, de mélisse,
d aurone, etc. Plusieurs de ces vins sont très-fins
et très-délicats, et on assure que plus d'un gourmet
européen s'y est trompé et les a pris pour de vrais
vins d'Occident.
Les Chinois distillent aussi des alcools avec le
froment, le riz cultivé ou sauvage, le sorgho, et
quelquefois la canne à sucre. Quoique l'eau-de-vie
de vin leur ait été connue aux époques où la vigne
était cultivée en Chine , il paraît néanmoins qu'ils
n'ont trouvé le moyen de la fabriquer avec des
40 CHAPITRE QUATORZIEME.
grains <jue vers la fin du treizième siècle, et encore
cette découverte n'a-t-elle été due, dit-on, qu'à
l'effet du hasard. On raconte que le premier Chi-
nois qui la trouva ne songeait qu'à tirer parti d'un
vieux vin qui avait un mauvais goût; et il fut singu-
lièrement surpris lorsqu'au lieu d'un vin corrigé et
rendu potable, il trouva que l'alambic lui avait
donné une véritable eau-de-vie. Deux cents ans
plus tard seulement, une cause également fortuite
leur révéla la manière de l'extraire directement du
grain même : un paysan de la province de Chan-
tons s étant aperçu avec chagrin que sou mil, faute
d'avoir été suffisamment remué, s'était moisi au
lieu de fermenter, désespéré de ne pouvoir en faire
du vin, voulut essayer d'en tirer de l'eau-de-vie
par la distillation. Cette tentative réussit, et ce
succès a donné naissance à la pratique actuelle '.
Ces eaux-de-vie sont fort du goût du peuple chi-
nois, qui les boit toujours chaudes, et trop souvent
avec peu de modération. Il parait même que, mal-
gré leur saveur câpre et désagréable, et précisément
peut-être à cause de cela, les matelots européens
s'en accommodent volontiers. Mais une chose es!
certaine, c'est que cette pernicieuse boisson pro-
duit infailliblement toujours, en Chine comme en
Europe, les conséquences les plus déplorables tant
au physique qu'au moral. « La plupart, » dit le
P. Amiot, « de ceux qui en boivent, même sans
« excès, commencent d'abord par engraisser; mais
» Grosier, t. VII, p. 229.
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. VI
« peu à peu ils tombent dans la phthisie, perdent
« tellement l'appétit qu'ils ne sauraient plus rien
« avaler, et meurent ensuite sees et décharnés
« comme des squelettes. »
Mais voici que nous allons retrouver tout à fait
une fois encore, à propos des boissons, quelque
chose de ce goût dépravé dont les habitants du Cé-
leste Empire nous ont donné des preuves dans
l'usage qu'ils font de certains aliments. Qui pour-
rait en effet, si ce n'était une réalité, s'imaginer
jamais que les Chinois, et surtout les Tartares, ont
eu L'idée d'inventer un « vin d'agneau » et une
« eau-de-vie de mouton », qu'ils savent extraire,
au moyen de procédés à eux connus , de la chair
de ces animaux? Ce vin a beaucoup de force, mais
il exhale, comme il est facile de le croire, une
odeur des plus désagréables et des plus repous-
santes. L'eau-de-vie de mouton, de son côté, se
recommande par des qualités également nauséa-
bondes. Il paraît pourtant que l'empereur Kang-hi
en faisait quand même usage ; mais il est à croire
que ce prince eût donné la préférence à notre
eau-de-vie de Cognac, s'il l'eût connue.
Hâtons-nous de dire cependant que le thé est
toujours le breuvage de prédilection, la boisson
chérie par excellence des Chinois de bon goût;
c'est là leur nectar, leur ambroisie sans rivale; et
c'est à juste titre, puisque aucune boisson connue
ne réunit peut-être, à l'égal de celle-ci, les qualités
hygiéniques et agréables qui la font justement re-
chercher. Le thé, compris dans toutes ses variétés,
42 CHAPITRE QUATORZIÈME.
est d'un usage général en Chine, et sa préparation
comme breuvage est l'objet des soins les plus déli-
cats et des attentions les plus minutieuses de la
part des bons connaisseurs et des fins gourmets du
Céleste Empire. L'empereur Kien-long, dans un
petit poème qu il a consacré à l'éloge du thé, n'a
pas dédaigné de donner la maoièn de préparer
cette précieuse boisson. Nous pensons faire plaisir
à nos lecteurs en citant ici ce curieux morceau.
« Mettre sur un feu modéré, » dit le poète et gour-
met impérial, « un vase à trois pieds, dont la cou-
« leur et la forme indiquent de longs services- le
u remplir d'une eau limpide de neige fondue; faire
« chauffer cette eau jusqu'au degré qu'il suffit poul-
et blanchir le poisson ou rougir le crabe ; la verser
« aussitôt dans une tasse faite de terre de rué, sur
>< de tendres feuilles d'un thé choisi; l'y laisser en
« repos jusqu'à ce que les vapeurs, qui s'élèvent
« d'abord en abondance, forment des nuages épais,
« puis viennent s'affaiblir peu à peu, et ne soient
« plus enfin que quelques légers brouillards sur la
« superficie; alors humer sans précipitation cette
« liqueur délicieuse : c'est travailler efficacement à
u écarter les « cinq sujets d'inquiétude » qui vien-
« nent ordinairement nous assaillir. On peut goû-
« ter, on peut sentir; mais on ne saurait exprimer
« cette douce tranquillité dont on est redevable à
« une boisson ainsi préparée, n
On a souvent dit en Europe que le café était une
« boisson intellectuelle » ; à entendre et à en croire
l'auguste poète ehinois, le thé ne serait-il pas un
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. «
« breuvage poétique ? » Essayez-en , ami lecteur ;
mais gardez-vous bien de sucrer la divine liqueur :
le sucre, au dire des Chinois , en altère le goût vé-
ritable; mais l'usage exagéré peut-être qu'on fait
en Europe, en France surtout, de ce doux condi-
ment, se justifie sans doute par la médiocrité trop
réelle des thés peu chinois qu on nous envoie.
CHAPITRE XV.
MARIAGES, ÉDUCATION ET INSTRUCTION, FUNÉRAILLES
ET SÉPULTURES DES CHINOIS.
.§ I er -
Mariages «les Chinois. — Autorité absolue «les parents relativement
.m mariage de leurs enfants. — Les entremetteuses. — Négocia-
tion et conditions du contrat matrimonial. — Cérémonial et célé-
bration d'un mariage chinois. — Loi matrimoniale. — La poly-
gamie et ses funestes conséquences. — Rangs distinctifs des épouse-
en Chine, et leurs droits respectifs. — Le divorce et ses causes
légales. — Sort des veuves.
Le mariage, tel que Dieu l'a institué dès l'ori-
gine du monde, n'est pas seulement l'union qui
donne naissance à la famille et la conserve dans les
conditions essentielles de sa constitution normale ;
il est encore l'unique et véritable base de la so-
ciété même. C'est ainsi que tous les législateurs
vraiment dignes de ce nom ont compris cette grande
institution , et l'ont toujours considérée comme le
principe le plus efficace du bon ordre et le plus
propre à produire le repos et le bien parmi les
hommes.
Quoique nous ne puissions pas tout à fait espérer
de trouver en Chine, pas pins que dans tout pays
que n'éclaire pas l'Évangile, l'institution du ma-
riage établie et pratiquée avec toutes les conditions
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 45
nécessaires à sa plus grande perfection , il n'en est
pas moins vrai cependant que la législation an-
cienne et présente de ce grand empire , basée , du
reste, sur les mœurs mêmes de la nation, a pris un
soin particulier d'entourer de garanties tutélaires
cette association, la seule légitime, de l'homme et de
la femme. C'est ainsi que tout d'abord, indépen-
damment des autres dispositions que nous ferons
connaître, les lois chinoises considèrent tout pertur-
bateur du repos d'un ménage comme véritablement
coupable d'attentat non-seulement contre l'hon-
neur et le bien particulier d'une famille, mais en-
core contre l'ordre et le bien général de la société :
elles le punissent en conséquence par les châti-
ments les plus terribles. Aussi est-il assez rare en
Chine de voir le mariage donner lieu à ces scan-
dales qui en troublent les douceurs, el en violent les
droits légitimes et sacrés dans tant d'autres con-
trées. Ces lois, comme toutes les autres lois pure-
ment humaines, ne pouvaient pas faire davantage
en cette délicate matière : il n'y a , en vraie vé-
rité, que la loi divine et chrétienne qui puisse régir
le cœur des époux et leur assurer, pour la perma-
nence de leur mutuel bonheur, la continuité des
sentiments dignes , nobles et purs.
La manière de décider et de conclure les ma-
riages en Chine diffère entièrement des usages eu-
ropéens. On n'y voit point tout d'abord les parties
le plus directementintéressées à cette importante af-
faire appelées à y prendre l'initiative, comme le vou-
drait cependant le droit naturel : l'autorité absolue
ii; CHAfMTKE Ql'lNZIÈME.
des parents en matière matrimoniale prime celui-ci,
et décide sans réplique de l'alliance qui convient à
leurs enlants. Il n'est même pas raie, parmi les
Chinois riches et distingués, de voir deux amis fian-
cer leurs enfants en bas âge, ou, ce qui est mieux
encore, convenir « très-sérieusement et avec ser-
ment, d'unir par le mariaeeles enfants qui naîtront
du leur, s'ils sont de sexe différent, et la solennité
de cette promesse consiste à déchirer sa tunique
et à s'en donner réciproquement une partie l . »
La convenance et la sympathie des caractères
1 Voyez Nouveau Voyage autour du monde , par Le Gentil (Am-
sterdam, 1728), «tour on trouve le texte reproduit presque partout,
même dans le célèbre ouvrage de M. Hue. — M. Ch. Lavollée l'ait
à cette occasion les réflexions suivantes : » L'ouvrage de M. Hue a
«obtenu m\ légitime succès; cependant, si l'on en retranche tes
« aventures du «ayage, on y trouve peu de choses nouvelles et ine-
u dites. Je n'en veux | : preuve que les citations assez nombreuses
« que l'auteur a extraites des livres publiés soit par les anciens mis-
(. sionnaires. soit par des vovageurs qui se soûl bornes à visiter les
« poils de la Chine. » (On peut ajouteras emprunts considérables faits
à MM. Abel Rémusat et Biot, etc.) «Je suis même obligé de prévenir
« le lecteur qu'il ne doitpoint attribuer exclusivement à M. Hurlouii s
« les descriptions de mœurs qui se rencontrent, dans son récit, et qui
« se reproduisent ou plutôt sont reproduites sans la moindre indication
« des sources où elles ont été puisées. Ainsi j'ai lu dans Ile I oyat/e
« autour du monde de Le Gentil une description des différentes
h cérémonies qui se rattachent aux mariages chinois, et j'ai eu le
« plaisir de relire celle même description, un peu moins complète, il
.« est vrai, dans l'ouvrage de M. Une. Je comprends qu'il n'y ail pas
« en Chine deux laçons de se marier, et les récits de deux voyageurs
« également vêridîques doivent présenter une grande analogie, mais
« il parait difficile que l'analogie s'étende au>w détails du texte. C. est
u dans une lettre datée d'Kmouv (Aumy), le (i décembre 1710, que Le
u Gentil écrivait son chapitre sur le mariage. Peut-être ne s'est-il
« inspiré lui-même que d'une relation antérieure. Quoi qu il en soit,
« le texte de M. Hue ne peut cire considéré sur ce point que comme
<. une réimpression. » La Chine contemporaine, par Ch. Lavoltée.
Paris, 1860), p. 96.
MOEURS ET COrH MF.S DES CHINOIS. W
n'entrent donc ordinairement pour rien dans les
alliances matrimoniales des Chinois. La réclusion
dans laquelle vivent presque constamment les
femmes en Chine, fait que les futurs époux se
marient sans s'être jamais vus. Le jeune homme
qui veut contracter alliance ne connaît rien des
qualités ou des défauts de celle qu'il doit épouser;
il ne peut se former une image de ses traits, de sa
taille, de son caractère, que sur le rapport dune
parente ou de quelque autre femme qui, en pareil
cas, fait l'office d'entremetteuse. C'est encore par
l'intermédiaire de ces matrones que l'ou convient
de la somme que le futur doit donner aux parents
de l'épouse : en Chine, ce n'est pas le père qui
dote sa fille, c'est le mari qui dote sa femme, et en
fait, plus ou moins, de la sorte « sa chose » et sa
propriété. La loi vient à son secours, dans le cas où
on lui en aurait imposé sur la condition, l'âge ou la
figure de sa fiancée, et l'autorise à faire déclarer
son mariage nul.
Apres que les arrhes ont été données et reçues
comme signe et garantie des fiançailles, c'est aux
parents de la jeune fille qu'il appartient de fixer le
jour de la célébration du mariage ; ils apportent le
plus grand soin à le choisir parmi les jours réputés
heureux. Aussitôt que leur choix est fait, ils en
donnent connaissance aux parents du fiancé, et dès
lors commence, de la part des deux familles, l'en-
voi de messages et de présents réciproques. Tou-
tefois, les fiancés ne peuvent se voir encore , mais
il leur est permis de s'écrire mutuellement : ces
VS CHAPITRE QUINZIÈME.
billets doux, et les divers objets de parure que le
jeune homme envoie à sa fiancée, sont toujours
transmis par des mains tierces.
Enfin, le temps de célébrer les noces approche.
Or, ce temps qui s'annonce d'ordinaire, partout
ailleurs, par les signes de la joie et du contente-
ment, se fait remarquer en Chine par des appa-
rences de tristesse et de deuil. Pendant les trois
nuits qui précèdent le jour fortuné, on illumine
chez les parents de l'épouse tout l'intérieur de la
maison : on veut faire entendre par là qu'il n'est
pas permis aux parents de dormir dans le temps
où ils sont sur le point de perdre leur fille. Chez
les parents du fiancé règne une semblable tris-
tesse, parce que le mariage du fils est censé
devoir être regardé comme une image de la mort
du père, et que le fils alors semble en quelque
sorte lui succéder. On s'abstient de faire entendre
dans la maison aucun instrument de musique, ou
d'y donner aucun autre signe de réjouissance.
Mais des deux côtés cette tristesse, qui, sans aucun
doute, est plutôt selon les usages que dans le-s
cœurs, prend fin le jour de la célébration du ma-
riage et fait place à une joie non équivoque.
Le cérémonial delà solennité nuptiale, à part quel-
ques variantes, est à peu près le même dans tout
l'empire chinois. Dans certaines circonstances, ou
plutôt dans certaines contrées, l'époux se rend lui-
même en grand cortège chez les parents de sa fu-
ture compagne pour l'obtenir et la conduire à son
propre domicile; dans d'autres, au contraire, il se
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 49
contente de l'attendre, entouré des siens, sur le
seuil de sa propre maison; mais l'usage le plus gé-
néralement adopté veut que les deux cortèges se
mettent en marche à la même heure, chacun de
son côté, pour aller à la rencontre l'un de l'autre.
L'époux monte sur un cheval richement harnaché
ou sur un char aux ornements splendides, traîné
par un bœuf, ou plus simplement encore il se fait
porter en palanquin. Escorté de parents, d'amis,
et d'un choeur de chanteuses et de musiciennes,
qui s'efforcent de rendre de leur mieux des airs
de circonstance, il part ainsi au-devant de sa
fiancée. Celle-ci, de son côté, vient de quitter la
maison maternelle et s'approche dans une chaise
ou palanquin fermé, entourée d'un cortège d'hon-
neur. Les divers effets qui composent son avoir
et son trousseau sont portés par différentes per-
sonnes des deux sexes ; d'autres l'entourent avec
des torches et des lanternes , même en plein midi :
usage qu'on a conservé , parce qu'autrefois tous
les mariages se célébraient pendant la nuit. Une
troupe de musiciens avec des fifres, des hautbois,
des tambours, la précède, et sa famille la suit.
La clef qui la renferme dans sa chaise est entre
les mains d'un serviteur de confiance; il ne doit
la remettre qu'au mari. Celui-ci en prend pos-
session dès que les deux cortèges se rencontrent,
ou bien il attend pour en faire usage qu'on soit arrivé
au seuil de la maison de ses parents. Mais, dans
S un ou l'autre cas, c'est toujours avec un empresse-
ment visible qu'il ouvre la chaise de sa fiancée, et
h.
50 CHAPITRE QUINZIEME.
ce n'est pas sans émotion qu'il pont enfin appré-
cier s;: chance, et voir d'un premier coup d'oeil si
on l'a lùen ou mal servi. Il arrive quelquefois que
l'époux mécontent referme subitement la chaise et
renvoie la fiancée chez elle. Il suffît qu'il consente
à perdre, pour s'en débarrasser, la somme qu'il a
donnée pour l'obtenir.
Il faut, en vérité, convenir que ce doit être un
moment singulièrement critique pour ces deux,
êtres destinés l'un à l'autre sans s'être jamais vus.
A vrai dire, il est assez rare que cette premier,
entrevue ait le fâcheux dénoûment que nous venons
de signaler. Car, bien que le jeune fiancé ne trouve
pas toujours dans celle qu'on lui présente la réali-
sation de ses rêves, il fait le plus souvent acte de
philosophie, et l'accepte malgré sa déception. Quant
à la jeune fille, son désenchantement fût-il pins
grand encore, elle se soumet toujours à son sort
avec une résignation admirable.
Dans les cas heureux, et qui, nous devons le
dire, sont les plus fréquents, la fiancée descend de
sa chaise, et les jeunes époux, entourés de leurs pa-
rents et de leurs invités, entrent dans la salle de l'as-
semhlée. Ensemble ils saluent le « Tien » par quatre
prostrations pleines de respect- puis l'épouse rend
aux parents de son époux les mêmes hommages
que celui-ci a le premier donnés aux siens. Ce cé-
rémonial accompli, les nouveaux mariés sont con-
duits au lieu où l'on a préparé pour eux seuls le re-
pas nuptial, tandis que les parents et les amis son!
introduits dans un appartement voisin. Le père
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 51
de l'époux les y traite somptueusement; la mère, de
son côté, en use de même à l'égard de ses parentes
et des femmes des amis de la famille, selon l'usage
chinois, qui ne permet dans aucun cas aux hommes
et aux femmes de s'asseoir à la même table.
Mais comme il est naturel que les époux soient,
au moins le jour qui les unit, près l'un de l'autre,
la coutume veut que , pour le premier repas pris
sous le même toit, ils fassent table commune. Avant
de s'asseoir l'épouse fait quatre génuflexions de-
vant son mari, et celui-ci à son tour en fait deux
devant elle ; puis ils se mettent à table , et avant de
toucher à aucun mets, ils répandent un peu de vin
en forme de libation et mettent à part quelques
viandes pour être offertes aux esprits. Lorsqu'ils
ont un peu mangé en gardant un profond silence,
l'époux se lève, invite son épouse à boire, et se re-
met incontinent à table ; l'épouse pratique aussitôt
la même cérémonie à l'égard de son mari. Alors on
apporte deux coupes pleines de vin ; ils en boivent
une partie et mêlent dans une seule coupe ce qui
reste; ils se le partagent pour achever de le boire.
Le reste de la journée se passe en réjouissances
et en plaisirs, et quand la nuit est venue, la jeune
mariée est conduite à la chambre nuptiale ; elle y
trouve, placés sur une table, du fil, de la soie, des
ciseaux et autres objets de travail de femme. Ces
utiles instruments sont pour elle comme autant
d'emblèmes de l'activité qu'elle doit avoir et du
soin qu'elle doit mettre à fuir l'oisiveté.
C'est qu'en effet une vie nouvelle, que, pour leur
4.
52 CHAPITRE QUINZIÈME.
bonheur ou leur malheur, beaucoup de femmes
comprennent parfois si bien, et beaucoup parfois
si peu, va commencer pour l'épouse chinoise : tous
les détails de l'administration domestique vont de-
venir son partage. L'épouse, dans un intérieur chi-
nois, est la dépositaire des contrats , de l'argent et
de tous les effets un peu précieux; elle doit, en
outre et surtout, veiller au bon ordre de la maison,
ordonner les dépenses , présider à ce qui concerne
la tenue, l'économie et tous les détails du ménage.
Les princesses elles-mêmes, en Chine, s'honorent
de ces soins, et se font un mérite de leur habileté à
gouverner leur maison.
La loi chinoise admet plusieurs empêchements
de mariage ; voici les principaux :
1° Si une fille a été promise à un jeune homme,
si les présents ont été envoyés et acceptés par les
parents des deux futurs, la fille ne peut plus avoir
d'autre mari;
2° Si l'on mariait la fille d'un homme libre avec
un esclave, ou si celui qui donnerait son esclave à
une fille libre, persuadait aux parents de la fille
qu'il est son fils ou son parent, le mariage est nul
encore , et ceux qui ont concouru à la fraude sont
rigoureusement punis.
3° Il est défendu à tout mandarin civil (la loi
exempte les officiers militaires) de s'allier à aucune
famille de la province ou de la ville dont il est gou-
verneur. En cas de transgression, ce magistrat en-
court la peine de la bastonnade; le châtiment est
plus rude s'il a épousé la fille d'un plaideur dont il
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 53
doit juger le procès. Dans l'un et l'autre cas, le
mariage est nul ;
4° Le mariage est interdit à tout jeune Chinois
durant le deuil soit de son père, soit de sa mère. Si
des promesses ont été faites avant cette mort, tout
engagement cesse du côté du jeune homme, mais
non du côté de la jeune fille, qui doit attendre,
pour recouvrer sa liberté, la détermination que
prendra son fiancé à l'expiration de son deuil.
5° Deux frères ne peuvent pas épouser les deux
sœurs; un homme veuf n'a point la liberté de ma-
rier son fils avec la fille de la veuve qu'il épouse;
ai un parent quelconque ne peut épouser sa pa-
rente, quelque éloigné que soit entre eux le degré
de consanguinité.
En dehors de ces empêchements et de quelques
autres, plus ou moins fondés en droit et en raison, le
mariage chinois, une fois conclu, se présente à l'ob-
servation du moraliste chrétien sous des aspects
d'une tout autre importance. Ainsi, il est de fait
que la polygamie, établie d'abord chez les anciens
peuples pour accroître la population, ou permise
plus tard, comme dans la loi mosaïque, « à cause
de la dureté de leur cœur », institution, malgré tout,
qu'il est impossible de ne pas considérer comme
aussi contraire à tout sentiment de véritable et
saine affection qu'opposée à la loi évangélique,
existe en Chine, plutôt, il est vrai, à titre de simple
tolérance qu'à l'état d'institution légale. Il est en
effet constant , d'après les lois civiles de l'empire
qui régissent les mariages et en déterminent les
54 CHAPITRE QUINZIÈME.
conditions, qu'un Chinois ne peut avoir qu'une tsi
ou « épouse » , à laquelle il s'unit avec toute la so-
lennité des cérémonies consacrées par les coutumes
nationales, et qu'il choisit toujours dans un rang cic
la société égal au sien, parce qu'il fout, comme di-
sent les Chinois, que « les portes correspondent».
Les autres femmes, qu'aucune disposition légale,
mais bien uue simple tolérance admise par l'usage,
l'autorise à prendre, s'appellent tsieï, ou « petites
femmes » , et ne sont point considérées comme vé-
ritables épouses. Elles dépendent entièrement de
la seule et légitime épouse : elles sont et doivent
être à ses ordres; leurs enfants mêmes sont réputés
les siens, et ont, par ce fait, droit à une légitime :
tant est grande en Chine l'importance qu'on at-
tache à s'assurer des enfants mâles, ^ais en réa-
lité, il y a toujours entre la tsi et la tsieï toute la
différence qui existait entre la Sara et l'Agar de
l'Ancien Testament. Ces « petites femmes » sont
tirées pour la plupart des rangs les plus infimes
de la société, ou nées de parents esclaves; elles
sont achetées pour être revendues ensuite. Les
deux villes d'Yan-tcheou et de Sou-tcheou se sont
rendues particulièrement célèbres entre toutes par
ce genre d'industrie. Quand un Chinois veut ob-
tenir une « petite femme » de première main, il
s'adresse directement aux parents de la jeune fille,
et n'a d'autres formalités à remplir que de leur
payer la somme convenue et de s'engager à bien
traiter leur fille.
Cette déplorable facilité avec laquelle tout
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 55
homme, en Chine, peut réunir maritalement sons
son toit autant de femmes qu'il lui plaît, ou selon
que sa fortune le lui permet, produit là comme
partout les plus déplorables conséquences. Il est
évident tout d'abord que la famille, cette société
par excellence, n'existe plus dans l'intégrité de ses
conditions normales, puisque la loi de l'unité , que
Dieu fit dès le commencement, est absente. Et dès
lors, comment trouver quelque chose de cette vie
de famille, si pleine de charmes et de douceurs
sous l'empire de la loi chrétienne, parmi ces êtres
que le caprice d'un seul a jetés au même foyer,
mais que n'unit pas la sympathie des cœurs? Non,
la félicité n'est point en ce lieu, et, si nous en
croyons un proverbe chinois qui dit que « sur dix
femmes neuf sont jalouses » , la paix n'y est pas
davantage.
Considérée sous le rapport social , la polygamie
donne le spectacle d'autres calamités tout aussi dé-
plorables. C'est un fait aujourd'hui démontré que,
chez les peuples auxquels le temps a permis de
s'accroître dans des proportions déjà considérables,
cette institution, loin d'être favorable, nuit au con-
traire aux développements normaux de la popula-
tion. Si pourtant, par le fait d'une exception sans
exemple ailleurs, il en était autrement en Chine, ne
trouverait-on pas, au moins, parmi les conséquences
de la polygamie, quelqu'une des causes de ces in-
nombrables infanticides, irrécusable opprobre d'un
peuple civilisé mais païen, dont la Chine donne au
monde le désolant spectacle? Car ce n'est pas im-
58 CHAPITRE QUINZIÈME.
punément que les peuples, aussi bien que les indi-
vidus, transgressent les lois portées, dès le com-
mencement des choses de ce monde, par le souve-
rain législateur des hommes. Or la polygamie,
qu'est-elle autre chose, sinon la plus manifeste dé-
rogation faite à l'organisation primordiale du genre
humain, puisqu'il est de vérité certaine qu'à l'ori-
gine « il n'en fut point ainsi »? Il importe donc bien
peu que cette violation de la loi première que Dieu
fit à l'homme prenne chez certains peuples l'appa-
rence d'une institution publique, ou bien que ehez
d'antres elle s'établisse subrepticement par le fail
de secrètes et honteuses dépravations, du moment
qu'elle finit toujours par amener avec elle les plus
funestes conséquences. Elle fait pis encore que
d'anéantir la paix et le bonheur de la famille, elle
abaisse les peuples eux-mêmes, dont elle détruit
avec le temps les vertus natives et brise les éner-
gies nationales : n'amollit-elle pas les mœurs, source
unique et féconde de force et de vie? Or, quand
un peuple est à ce point abîmé de luxure, il de-
vient une proie facile pour le conquérant barbare
qui, par un secret dessein de Dieu, guette et at-
tend que la mesure soit comble pour accomplir
ses sinistres projets. Que les peuples donc qui ont
des oreilles pour entendre la voix de Dieu et de
l'histoire, l'entendent ! et qu'ils sachent que « la
génération des chastes » resplendit de vie et de
beauté, et que d'elle seule sortent les nations fortes
et grandes.
Quand un peuple, quelque sage qu'il soit d'ail-
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 57
leurs, a laissé s'implanter chez lui une habitude mau-
vaise, il est rare qu'elle y soit seule. Nous ne serons
donc pas étonnés de trouver en Chine, à côté de la
polygamie, le divorce autorisé et légalisé. Cette
seconde plaie sociale se joint à la première pour
causer encore à la famille et à la société des maux
également funestes. C'est pour cette raison sans
doute, et pour limiter autant que possible la fré-
quence même du divorce, que le législateur chinois
en a déterminé les causes; elles sont assez nom-
breuses, mais elles peuvent se réduire à sept prin-
cipales , savoir : la désobéissance habituelle et
absolue, la stérilité, l'adultère, les maladies répu-
gnantes ou contagieuses, la jalousie, l'excès du
« bavardage » et le « vol » .
Quelques-unes de ces causes de divorce admises
par la loi chinoise paraîtront peut-être, au premier
coup d'œil, plaisantes ou bizarres à des lecteurs eu-
ropéens; mais spécifiées et déterminées comme
elles l'ont été par le législateur, elles se justifient
aux yeux des Chinois. La jalousie, par exemple,
ne peut être invoquée pour la dissolution du ma-
riage que dans le cas où elle est excessive et portée
du côté de l'épouse (car il ne s'agit que d'elle ici)
au point de ne pas vouloir que son mari s'autorise
de l'usage pour prendre une seconde femme. Mais,
toutes choses bien examinées, il est difficile en vé-
rité de pouvoir tout à fait blâmer l'épouse chinoise ;
car enfin, si le sentiment de jalousie qui l'anime
est parfois peu fondé, n'est-il pas en soi une sorte
de protestation instinctive et partant naturelle en
58 CHAPITRE QUINZIÈME.
faveur de la loi « non écrite mais primordiale
de l'unité et de l'indissolubilité du mariage? Le
« babil » , qui vient après la jalousie dans le code
chinois , nous paraîtra une cause de divorce plus
surprenante que rare; mais il est à propos de dire
qu'il s'agit ici de ce dangereux caquet des femmes
qui, par de faux rapports, des médisances secrètes,
ou par de perfides et insinueuses confidences, sont
capables de mettre le trouble dans la maison et
d'altérer l'union de la famille. Il n'est en rien
question de ce flux de paroles inutiles, défaut
assez ordinaire des personnes du sexe. Autrement
plus de la moitié des femmes chinoises, qui dif-
fèrent beaucoup, il est vrai, de toutes leurs sœurs
des autres parties du monde par la petitesse des
pieds, mais non par la longueur et la volubilité
de la langue, seraient dans le cas, dit-on, d'être
congédiées. Les femmes sont- elles vraiment ca-
pables aussi de voler leurs maris? La loi chinoise
sur le divorce le suppose, mais elle n'admet le vol
comme cause valable de séparation que dans les
cas rares où l'épouse dilapide la maison conjugale
pour enrichir sa propre famille.
Trois circonstances peuvent faire rejeter ces mo-
tifs de séparation : si la femme a porté le deuil des
parents de son mari pendant trois ans ; si elle n'a
plus de parents qui puissent la recevoir, parce que,
dit la loi, « il y avait un lieu où l'on avait pris cette
femme, et il n'y en a plus où l'on puisse la re-
mettre » ; si la famille a acquis de la fortune depuis
le mariage, parce que l'épouse ayant supporté et
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 59
partagé d'abord la misère de son mari, il serait in-
juste quelle fût renvoyée dans le temps où l'abon-
dance règne dans la maison. Il paraît en outre que,
malgré la permanence du droit en laveur du mari
d'invoquer l'une ou l'autre des causes de divorce
prévues par la loi, l'exercice de ce droit même a
fini par disparaître plus ou moins des mœurs chi-
noises, et qu'il n'y a plus guère aujourd'hui que
l'adultère bien prouvé qui autorise la séparation
des époux. Dans la plupart des cas, le déshonneur
que l'éclat d'une répudiation fait rejaillir sur la fa-
mille de l'épouse engage tous ses parents à s'entre-
mettre pour faire cesser les sujets de plaintes et
pacifier les discordes conjugales. Au reste, il n'est
jamais permis de renvoyer sa femme avant que le
divorce ait été ratifié par un jugement. La loi vient
aussi au secours de toute femme que son mari
abandonne : si celui-ci, par exemple, s'absente pen-
dant trois ans, elle peut s'adresser aux magistrats ,
leur exposer sa situation, et être autorisée à pren-
dre un autre époux; mais elle serait rigoureuse-
ment punie si elle anticipait sur leur aveu.
Quoi qu'on puisse penser des restrictions appor-
tées en Chine à la pratique du divorce, il n'en est
pas moins vrai que là, comme partout où cette loi
déplorable a fini par s'implanter, elle se présente
en faveur de l'homme et au détriment de la femme
avec des caractères de partialité tels, qu'à ce titre
seul elle est entachée d'iniquité. Il a fallu, en effet,
pour effectuer le mariage, un consentement égal et
mutuel : la raison et la justice s'accordent donc ici
60 CHAPITRE QUINZIÈME.
pour exiger, quand il s'agit de le dissoudre, sem-
blable égalité du côté des deux parties intéressées.
Mais en Chine, comme souvent ailleurs, c'est le con-
traire qui a lieu, et il arrive presque toujours que
l'être faible est sacrifié à l'être fort : or, en ce point
comme en tant d'autres parmi les choses de ce
monde, le « droit de la force » primant la « force du
droit » , n y a-t-il pas là une souveraine injustice? Les
(aits de cette nature vont, en Chine, quelquefois
si loin, que le mari peut, dans certains cas, graves
il est vrai, réduire sa femme en esclavage, la
vendre même, si cela lui plaît. Il existe, en outre,
des circonstances où la femme est passible de la
peine de mort : on l'étrangle, par exemple, si, après
avoir déserté le toit conjugal, elle a contracté un
autre mariage. Concluons néanmoins que, malgré
toutes les sages prévoyances du législateur, cette
loi fatale du divorce, une fois admise en principe,
ne peut qu'ouvrir dans la pratique la porte à une
foule d'abus et d'injustices, puisque, dans la ma-
jeure partie des cas, ce n'est pas aux sages conseils
de la raison et du bon sens, mais bien aux plus
honteuses passions, qu'elle donne la prédominance.
Le sort des veuves en Chine est régi plutôt par
des usages généralement adoptés que par des lois
positives. D'après la coutume la plus répandue, il
est rare qu'une veuve d'un rang distingué passe à
de secondes noces, lorsqu'elle a des enfants, dont
elle demeure maîtresse ainsi que d'elle-même, tant
qu'elle ne se remarie pas. L'intérêt personnel se
joint peut-être ici à une certaine bienséance pour
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 61
l'engager à s'abstenir; elle est libre néanmoins.
Quant aux veuves nées dans la classe ordinaire,
elles usent communément de cette liberté pour
prendre un second mari. Quoi qu'il en soit dans la
pratique, du moment que les usages adoptés en
cette matière respectent , au gré de la liberté
individuelle, les sentiments nouveaux du cœur,
à légal de la tendresse permanente des souve-
nirs , ils apparaissent avec toutes les marques
d'une sagesse prévoyante et juste. Pour cette cause,
la morale n'est pas exposée à gémir sur les écarts
possibles d'un veuvage forcé, et l'humanité n'a pas
à déplorer en Chine les horribles sacrifices que
commande la loi des Hindous.
§ n.
Education des enfants. — Importance que les Chinois y attachent.
— Premiers soins donnés à l'enfance. — Education des adoles-
cents. — Cérémonie du bonnet viril. — Instruction. — Etude des
caractères alphabétiques. — Soins donnés à l'écriture. — Divers
degrés de l'enseignement. — Concours privés et publics. — Amour
des Chinois pour les lettres. — Les écoles primaires et leur grand
nombre. — La liberté d'enseignement en Chine et ses heureux
résultats. — Éducation des fdles.
S'il est vrai que « tel est l'enfant, tel est l'homme » ,
il est également vrai que de la bonne ou mauvaise
éducation donnée dans les jours de l'enfance et au
temps de la jeunesse, dépendront pour l'individu
le bonheur ou le malheur de sa vie, et pour la la-
62 CHAPITRE QUINZIÈME.
mille, l'honneur ou l'opprobre. Il est incontestable
que les bons principes, déposés tout les premiers dans
les jeunes cœurs et les jeunes intelligences, sont la
vraie semence destinée à produire les fruits les meil-
leurs dînant la vie tout entière; c'est le parfum qui
l'embaume, le sel qui la conserve incorruptible, le
principe de tout ce qui l'honore et l'embellit. Il n'est
point en outre de lumière qui l'éclairé de plus vives
clartés, c'est le phare qui indique le port et fait
éviter le naufrage. La bonne éducation est en vé-
rité féconde en toutes sortes de biens pour l'homme :
elle décide de son avenir. Mais, autant l'influence
d'une si désirable éducation est souveraine pour le
bonheur de chacun, autant sont redoutables les effets
d'une éducation contraire : le malheur est certain
pour celui qui la reçoit mauvaise, et pour les familles
qui, par indifférence, faiblesse ou intérêt mal com-
pris, lui donnent accès dans le cœur et l'esprit de
leurs enfants. Chacun récoltera comme il aura
semé : le bien produit le bien, et le mal enfante le
mal. Or quelles douleurs pourront se comparer un
jour aux douleurs réservées plus tard aux parents
malheureux et coupables qui, méconnaissant ces
vérités, compromettent à tout jamais ainsi, par
système pervers ou déplorable imprévoyance, l'hon-
neur de leur nom et l'avenir moral des êtres les
plus chers que Dieu leur ait donnés à aimer en ce
monde ?
Nous dirons à l'honneur des Chinois qu'ils ont
compris de tout temps l'importance d'une bonne
éducation pour leurs enfants, et qu'ils ne négligent
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 63
rien pour leur donner, avec la connaissance des
sciences humaines, les notions des principes les
plus essentiels de la morale et de la philosophie.
On ne peut guère, en vérité, exiger davantage
d'un peuple qui ne possède point, comme les na-
tions chrétiennes, la plénitude des vérités sur Dieu
et sur l'homme, et qui ignore conséquemment les
relations nécessaires par lesquelles ces deux termes
sont unis.
La naissance d'un fils est un événement qu'on
célèbre toujours en Chine par de grandes réjouis-
sances. On commence par donner d'abord à l'enfant
le nom de la famille : ce nom est commun à tous
ceux qui descendent du même aïeul. Un mois après
la naissance , les alliés et les amis des parents en-
voient un plat d'argent sur lequel sont gravés ces
mots : « Longue vie, honneur, félicité » . C'est le
moment de donner au nouveau-né un second nom,
dit « nom de lait » , et qui consiste en quelque
tendre diminutif d'un nom de plante, de fleur ou
de quelque gentil animal. Quand l'enfant devenu
adolescent fréquentera les écoles publiques, son
maître le gratifiera d'un troisième nom, qu'il join-
dra à celui de sa famille. Parvenu à l'âge viril, c'est
à ses amis qu'il demandera un autre nom, et c'est
celui qu'il conservera toute sa vie, à moins qu'il ne
parvienne à quelque dignité. Alors il obtient un
nom d'honneur relatif à sa place et à ses talents, et
on ne doit plus lui en donner d'autres, pas même
celui de sa famille.
L'éducation de l'enfant chinois commence dès sa
64 CHAPITRE QUINZIÈME.
naissance, mais on comprend sans peine qu'en
Chine comme ailleurs elle ne peut être que phy-
sique à ses débuts. La méthode à suivre et les
principes à observer pour donner à 1 enfant en bas
âge les soins qu'il réclame, sont minutieusement
indiqués dans le « Li-ki » ou « livre des rites » ,
dont les prescriptions font loi. Cet ancien livre to-
lère l'usage des nourrices; il recommande de les
choisir «modestes dans leur extérieur et dans leurs
« manières, vertueuses dans leur conduite, parlant
« peu et ne mentant jamais, douces de caractère,
« affables avec leurs égaux, respectueuses envers
« leurs supérieurs, etc. » C'est beaucoup exiger,
dira-t-on , et de telles nourrices doivent être bien
rares ; mais l'éducation et les mœurs des femmes
chinoises rendent ce choix moins embarrassant
qu'il ne le serait peut-être ailleurs.
Dès qu'un enfant peut porter la main à la bouche,
on le sèvre et on lui apprend à se servir de la main
droite. A six ans, si c'est un garçon, on lui enseigne
les éléments de l'arithmétique, et les noms des
principales choses qu'offre l'aspect de l'univers,
telles que le ciel, la terre, le soleil, la lune, les
étoiles, l'homme, les plantes, les animaux, etc.
A sept ans, on le sépare de sa mère et de ses sœurs,
et l'on ne lui permet plus de manger avec elles ni
de s'asseoir en leur présence.
A huit ans, on le forme aux règles de la politesse,
et on lui donne à neuf ans les premières notions
du calendrier astrologique. A dix ans, on l'envoie
aux écoles publiques, où le maître lui enseigne à
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 65
lire, à écrire, à compter, et le forme à tous les rites
du cérémonial. Il apprend la musique depuis treize
jusqu'à quinze ans, et toutes les paroles qu'il
chante n'expriment que despréceptes moraux- Cette
méthode est excellente pour faire pénétrer agréa-
blement dans d'aussi jeunes esprits les principes de
la morale, qui, présentés d'une manière moins at-
trayante, fatigueraient les enfants parla sécheresse
de leurs formules, et seraient, à cet âge, plutôt une
cause d'ennui qu'un moyen d'instruction profitable.
À quinze ans viennent les exercices du corps, l'ap-
prentissage des armes et de l'équitation ; vers le
même temps, s'il en est jugé digne, l'adolescent
reçoit le bonnet qui le déclare admis au ranp des
hommes et lui donne le droit de porter à l'avenir
des vêtements de soie et des fourrures : 1 usape
jusque-là lui en avait été rigoureusement interdit.
Cette cérémonie qui confère des droits nouveaux
au jeune Chinois, équivaut à celle qui consistait à
donner, au sortir de l' adolescence, la robe virile
aux jeunes Romains, et rien n'est omis pour la
rendre solennelle. Au jour fixé, tous les membres
de la famille et un grand nombre d'amis se réu-
nissent à la maison paternelle du jeune homme.
L'un des parents est choisi pour remplir les fonc-
tions de maître des cérémonies : c'est lui qui place
le bonnet sur la tète du jeune Chinois, et qui lui
fait comprendre par des paroles graves et solen-
nelles l'importance de ses devoirs nouveaux el le
changement sérieux qui doit se faire désormais
dans ses habitudes e1 ses goûts. « Songez, » lui
66 CHAPITRE QUINZIÈME.
tlit-il, « que vous prenez l'habit des adultes et
« que vous sortez de F enfance : n'en ayez donc
« plus les sentiments et les inclinations. Prenez des
» manières graves et sérieuses, appliquez-vous
avec courage à l'élude de la sagesse et de la vertu,
« et méritez par là une longue et heureuse vie. »
a Cette cérémonie, dont nous n'avons aucun
équivalent parmi nous, dit l'abbé Grosier, tient à
de grandes vues. Combien ne serait-il pas utile de
rappeler à l'homme, à chaque époque de sa carrière,
les nouveaux devoirs qu'elle lui impose! Mais vou-
lez-vous que eette leçon se grave fortement dans la
mémoire, donnez-lui, comme à la Chine, l'éclat et
l'appareil d'une cérémonie publique. »
Nous acceptons sans conteste, dans tout ce
qu'elles peuvent avoir de juste et de philosophique,
les sages réflexions de l'érudit écrivain que nous
venons de citer. Il n'est que trop vrai que nos
froides sociétés modernes n'ont point, à la manière
des Chinois, ni même de nos propres ancêtres, la
connaissance vraiment complète et pratique de l'hu-
manité : elles ne savent plus faire usage de tant de
moyens aimés des anciens, et aussi propres à former
l'homme à la pratique des devoirs qu'à mettre en
jeu dans son âme les plus nobles sentiments. Mais ce
que la société civile ne sait plus, l'Eglise, cette incom-
parable éducatrice des grands et des petits, ne l'a pas
oublié, et elle en conserve le souvenir avec un soin
précieux, pour le plus grand bien de ses fils et de l hu-
manité tout entière. La religion possède, en effet,
pour le jeune âge une cérémonie bien autrement
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 67
importante que celle pratiquée en Chine ou toute
autre semblable qu'on pourrait établir en faveur de
l'adolescence au sein de nos sociétés modernes :
l'époque de la première communion, la solennité
de cette cérémonie, F enseignement de toutes les
vérités, de tontes les vertus, de tous les devoirs,
qui la précède et F accompagne, tant et de si belles
et grandes choses ne disent-elles pas de la manière
la plus éloquente à tout jeune adolescent que l'âge
de la « virilité chrétienne •> est venu pour lui, et
que désormais sa vie tout entière doit être conforme
aux préceptes divinement parfaits de Jésus-Christ,
docteur unique de tous les hommes et de tous les
âges? Laissez ce jeune chrétien demeurer fidèle à
sa foi et soumis au joug doux et léger de la disci-
pline évangélique, et vous verrez de quel honneur
sa vie sera couronnée! Aussi, quel n'est pas l'aveu-
glement des parents assez malheureux pour dé-
truire, presque des le lendemain du jour où l'enfant
a reçu son Dieu, l'enseignement sacré déposé dans
son jeune cœur! N'en voit-on pas se hâter même eu
quelque sorte d'affaiblir les pures et salutaires réso-
lutions qu'il avait prises d'en faire la règle constante
de sa vie ! Ce fait déplorable, dû bien souvent plutôt,
il est juste de le reconnaître, à l'empire de certains
préjugés mondains qu'à la perversité des volontés,
n'est pas rare; mais quelle qu'en soit la cause, les con-
séquences sont les mêmes, et là où devaient s'épa-
nouir des fleurs d'honneur et de vertu , se cueillent
plus tard les fruits amers du vice et de la perdition.
L'enfant chinois est donc parvenu à l'âge viril :
63 (.11 Vl'IlKi: QUINZIÈME.
la cérémonie symbolique du bonnet d'honneur qu'il
a reçu lui en a conféré les droits et signifié les
devoirs. Il va se livrer désormais aux ('Indes ou aux
occupations propres à sa nouvelle condition et en
rapport avec le rang que lui donne sa naissance.
Mais avant d'en être arrivé à pouvoir compléter
par de pins larges développements l'instruction
reçue déjà, quelles difficultés ne lui a-t-il pas fallu
surmonter pour apprendre tout simplement d'abord
les premiers éléments delà lecture et de l'écriture de
la langue nationale? Les Chinois n'ont pas d'alphabet
dont la simplicité, comme celle du nôtre, leur per-
mette de combiner les sons ensemble au moyen de
quelques lettres seulement, et d'en former des mots
sans aucun effort. Les caractères dont se compose
l'écriture chinoise sont, au contraire, en nombre pro-
digieux, et l'on ne peut s'empêcher de plaindre de
jeunes enfants obligés d'étudier tant de milliers de
figures, dont la forme est si variée et la signification
souvent différente. Ce qui n'est d'ordinaire qu'unj eu
pour un enfant européen, devient au contraire pour
l'enfant chinois l'objet d'un pénible labeur et d'une
longue application. Aussi ce premier enseignement
de la lecture et de l'écriture chinoises ne peut-
il avoir lieu et se donner qu'au moyen d'une mé-
thode aussi longue que compliquée.
On commence par choisir quelques caractères
qui expriment les objets les plus communs, ceux
du moins qu'on a le plus souvent sous les yeux :
tels que l'homme, quelques animaux domestiques,
les plantes usuelles, les ustensiles les plus ordi-
MOEURS ET CO (TUMES DES CHINOIS. :
naires, une maison, le soleil, la lune, etc. On
grave ou Ion peint ces divers objets séparément, e!
l'on met au-dessous le nom de la chose représentée :
chaque figure sert à donner aux enfants l'explica-
tion du mot. Cette méthode ressemble à celles des
tableaux ou jeux de cartes, imaginés chez nous
pour la première instruction de l'enfance. Puis
on passe graduellement à l'étude de caractères plus
compliqués; on apprend à l'élève à bien les pronon-
cer et à les former lui-même avec le pinceau.
Le premier livre qu'on met entre les mains des en-
fants chinois est le Sa n-dze-king, sorte d'abrégé élé-
mentaire, qui contient ce qu'un enfant doit d'abord
apprendre et retenir. C'est un assemblage de pe-
tites sentences, composées les unes de trois vers,
les autres, de quatre, cinq, six, et toujours rimes.
Ils sont obligés de rendre compte le soir de ce
qu'ils ont appris dans la journée.
Du livre des premiers éléments on les fait passe»
aux quatre livres qui renferment la doctrine de
Confucius. On ne leur explique le sens de l'ouvrage
que lorsqu'ils le savent en quelque sorte par cœur,
c'est-à-dire lorsqu'ils en possèdent tous les carac-
tères. Le maître étend alors ses explications gram-
maticales, morales ou historiques, en proportion
des progrès que paraissent faire ses élèves. Quand il
les en juge capables, il leur apprend à chercher
la raison délie de chaque chose, à remarquer les
beautés les plus frappantes d'un auteur, et à répon-
dre aux difficultés qu'on peut faire sur ses maximes.
Les Chinois se servent d'un pinceau au lieu d'une
70 CHAPITRE QUINZIÈME.
plume pour écrire. Le nombre prodigieux de figures
qu'il leur faut apprendre à former, joint à cette
manière de les tracer, est encore pour les jeunes
élèves une source nouvelle d'incroyables difficultés.
Pour leur exercer la main, on leur remet d'abord
de grandes feuilles écrites ou imprimées en gros
caractères rouges. Tout ce qu'on exige d'eux est de
couvrir avec le pinceau ces caractères rouges d'une
couleur noire et d'en suivre exactement le dessin et
les contours. Onlcurfait ensuite calquer des carac-
tères plus petits, imprimés en noir ou en blanc,
selon la couleur du fond qu'on emploie, à travers
une autre leuille de papier, dont on diminue gra-
duellement la transparence pour forcer l'écolier à
exercer sa mémoire et à s'aider de ce qu'il a appris
déjà. Quand son coup de pinceau est suffisamment
sûr et délié, on lui ôte le secours de ces exemplaires,
et on l'exerce à copier et à transformer à simple
vue des petits caractères en grands et des grands
caractères en petits. On l'abandonne enfin à ses
propres forces, et l'on exige qu'il écrive purement
de mémoire ce qu'on lui dicte ou ce qu'il a appris
par cœur. C'est un grand mérite en Chine d'avoir
une belle écriture ou d'être, comme on dit, « un
pinceau élégant »; la netteté, la correction, l'élé-
gance avec lesquelles un candidat aux grades sait
écrire sont des chances favorables à son admission,
comme les défauts contraires suffisent souvent seuls
à lui faire donner l'exclusion.
L'instruction étant l'unique voie en Chine pour
arriver aux charges publiques, on n'a rien négligé
MOEURS ET COUTUMES DKS CHINOIS. 71
pour stimuler l'émulation des jeunes gens et con-
stater le degré des connaissances acquises, exige
pour leur avancement. En dehors des examens
publics et fixés par les lois, les familles sont dans
l'usage d établir par elles-mêmes certains concours
entre leurs enfants. Ces premières joutes littéraires
d'un caractère tout privé ont, entre autres avan-
tages, celui de préparer les enfants aux concours pu-
blics qui les attendent. On divise ceux-ci en deux
branches principales, formant en quelque sorte un
ensemble d'examens à deux degrés. Tous les élèves
d'une ville, d un canton, sont obligés de concourir
au moins deux fois par an, sous les yeux d'un petit
mandarin, qu'on nomme liio-kouan. Il arrive
aussi quelquefois que des mandarins supérieurs,
des gouverneurs de villes prennent ce souci et
daignent examiner par eux-mêmes les enfants de
leur juridiction, afin de mieux entretenu- parmi eux
le sentiment de l'émulation, sans lequel toutes les
études deviennent facilement languissantes. Le but
final de ces examens est de constater le terme des
études jugées nécessaires à l'éducation de l'enfance ;
mais le résultat a beau en être satisfaisant, supérieur
même, il ne confère pas d'autre droit que celui de-
pouvoir se présenter aux examens solennels, dits
de second degré, pour l'obtention des grades qui
donnent accès aux fonctions publiques.
Quel que soit, du reste, le grade auquel aspire
le jeune candidat chinois, les examens officiels par
lesquels il doit passer pour l'obtenir sont toujours
l'objet d'une sévère surveillance de la part de L'au-
72 CHAPITRE QUINZIÈME.
torité, pour empêcher la fraude de s'y glisser. .\
mesure que les candidats arrivent au lieu du con-
cours, on examine avec soin s'ils nont point caché
sous leurs vêtements quelque livre ou des papiers
écrits. Il leur est défendu, sous peine d'être chassés,
punis très-sévèrement et exclus de toute prétention
aux degrés littéraires, de porter sur eux autre chose
que des pinceaux et de l'encre. On renferme chacun
d'eux dans une étroite cellule pour y traiter les
divers sujets de composition écrite qui font partie
de l'examen. A partir de ce moment , ils ne peuvent
plus communiquer avec personne du dehors : le sceau
est apposé sur leur cellule, et des officiers veillent
à ce qu'on ne puisse pas même leur parler à travers
la porte. Les candidats chinois éprouvent ensuite,
comme les candidats de tous les pays du reste, des
sorts différents : un grand nombre d'entre eux
échouent et vont grossir cette foule de demi-savants
et de lettrés déclassés dont la Chine abonde. Ceux
mêmes que la fortune a favorisés n'arrivent pas tou-
joursaux honneurs du mandarinat oun'y parviennent
souvent que très-tard, de sorte qu ils sont forcés de
se livrer constamment à l'étude, et que leur éducation
peut ainsi durer à peu près autant que leur vie.
L'instruction est donc un objectif vers lequel les
Chinois tendent avec une rare énergie et une in-
croyable persévérance. On peut juger du prix qu'on
y attache par les peines qu'on se donne pour l'ac-
quérir, et par tous les efforts qu'il faul faire pour
vaincre les énormes difficultés que présente en Chine
le parcours des études. (Test que, dans ce vaste
.MOEURS ET COUTUMES DES ClIliNOiS. 73
empire, ainsi qu'on se plaît à le proclamer aujour-
d'hui dans plusieurs pays de l'Europe, la science
jointe au mérite est réputée le principal, l'unique
moyen même, de parvenir aux emplois publics
et aux dignités suprêmes. Sublime théorie, si
trop souvent, en Cliine comme ailleurs, la pra-
tique ne venait pas la démentir! Que nos jeunes
lecteurs néanmoins ne perdent pas de vue que ce
principe d'équitable répartition , s'il est en certains
cas parfois méconnu , n'en est pas moins le plus
souvent sanctionné par les plus larges applications.
SI leur importe donc, toujours et quand même, de
travailler à devenir, par les nombreux moyens qui
leur en sont donnés , des hommes de science et de
mérite, s'ils veulent avoir un jour des droits in-
contestables aux charges et aux honneurs que peut
désirer une légitime ambition. Si nous considé-
rons les innombrables difficultés que rencontrent les
jeunes Chinois dès leur début et pendant tout le
cours de leur éducation, l'application constante, la
ténacité même dont ils font preuve pour les sur-
monter, nous ne voyons pas, en vérité, quelle ex-
cuse pourraient avoir chez nous tant de jeunes
gens que Dieu, pour la plupart, a doués des plus
admirables facultés. Si donc la paresse , cette
mauvaise conseillère du jeune âge, menaçait de
leur plaire, qu'ils se gardent de l'écouter et se
hâtent d'en détruire les premiers germes! Ce dé-
faut, hélas! trop facile, a des effets qui sont fu-
nestes pour la vie tout entière : c'est par lui que
l'on voit trop souvent les plus beaux talents natu-
74 CHAPITRE QUINZIÈME.
rels réduits à néant, s'atrophier les intelligences l<>
mieux partagées, et devenir à tout jamais « inca-
pables » (ce qui, dans le langage de nos jours, veut
dire « impossibles ») ceux-là mêmes que la nature
avait le plus favorisés : terrible el redoutable issue
pour l'avenir! conséquence déplorable de défauts
naissants, mais qui ont grandi pour avoir été tolé-
rés trop facilement dans le jeune âge! Mais là où
trop souvent échouent les considérations d'un inté-
rêt tout humain, l'éducation chrétienne a des per-
suasions toutes-puissantes pour faire agir les volon-
tés. La religion, gardienne vigilante des cœurs et
des esprits, est < utile à tout» : laissez-la pénétrer
sans entraves dans lame de ces jeunes adolescents,
et par elle ils deviendront infailliblement un jour des
hommes utiles à leur famille, à la société, à la patrie.
Privés de ces motifs supérieurs, les Chinois n'en
ont pas moins compris, à leur manière, toute l'im-
portance dune éducation moralisatrice. L'instruc-
tion est répandue en Chine plus qu'en aucun autre
pays du monde : on trouve dans la plupart des
villes des collèges où s'enseignent toutes les scien-
ces, au moins celles que les Chinois cultivent, et
dans les bourgs et jusque dans les moindres vil-
lages, des écoles primaires pour les enfants du
peuple. « En Chine, dit INI. Hue, l'enseignement est
libre sans restriction, chacun peut tenir école sans
que le gouvernement intervienne en aucune façon.
L'intérêt qu'un père doit naturellement porter à
l'éducation de ses enfants est, dit-on, une garantie
suffisante pour le choix du maître. Les chefs de vil-
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. T.")
lages et des divers quartiers des villes se réunis-
sent quand ils veulent fonder une école, et (((li-
bèrent sur le choix du maître et sur le traitement
qui lui sera alloué. On prépare ensuite un local, et
les classes s'ouvrent. Si le magister cesse d'être à la
convenance de ceux qui l'ont appelé, on le remer-
cie et on en choisit un autre. Le gouvernement
peut avoir seulement une influence indirecte sur
les écoles par les examens que doivent subir ceux
qui veulent entrer dans la corporation des lettrés.
Ils doivent nécessairement étudier les livres clas-
siques et les auteurs sur lesquels ils auront à répon-
dre. L'uniformité qu'on remarque en Chine dans
les écoles est plutôt le résultat d'un usage, d'un
acquiescement libre des populations que d'une
prescription légale. Dans nos écoles catholiques,
les professeurs chinois expliquent librement à leurs
élèves les livres de la doctrine chrétienne , sans
autre contrôle que celui du vicaire apostolique ou
du missionnaire. Les personnes riches sont assez
dans l'habitude d'avoir pour leurs entants des
maîtres particuliers qui viennent leur donner des
leçons a domicile et qui souvent même logent dans
la famille 1 . » Ces précepteurs ont déjà, pour la
plupart, un ou deux gracies parmi les lettrés et
jouissent d'une grande considération. Ils conti-
nuent de suivre les examens, et l'élève n'est jamais
étonné de voir son précepteur devenir un jour son
vice-roi. Quant aux simples maîtres d'école, ils se
1 Voyez l'Empire chinois, t. I, p. 119.
7 , CHAPITRE QUINZIÈME.
recrutent presque tous parmi les lettrés déclasses
qui n'ont pu parvenir aux grades des fonctions
civiles, et que la nécessite'' de vivre force à deve-
nir instituteurs de village. Ils résident le plus sou-
vent dans la pagode et reçoivent pour leur entre-
tien, soit une somme d'argent, soit les revenus
d une londation fixe ou bien encore une espèce de
• lune que les agriculteurs s'engagent à leur payer
après la récolte.
La liberté de l'enseignement et l'initiative des
particuliers ont suffi seules en Cbine pour y répandre
l'instruction primaire dans des proportions incon-
nues ailleurs. « A quelques exceptions près, tous les
Chinois savent lire et écrire, du moins suffisamment
pour les besoins de la vie ordinaire. Ainsi les ou-
vriers, les paysans même, sont capables de tenir
note de leurs affaires journalières sur un petit ca-
lepin, de faire eux-mêmes leur correspondance, de
lire l'almanach, les avis, les proclamations des
mandarins, et souvent les productions de la litté-
rature courante. L'instruction primaire pénètre
même jusque dans ces demeures flottantes qui re-
couvrent par milliers les fleuves, les lacs, les ca-
naux du Céleste Empire. On est sûr de trouver
toujours dans ces petites barques une écritoire, des
pinceaux, une tablette à calcul, un annuaire et
quelques brochures que ces pauvres mariniers s'a-
musent à déchiffrer dans leurs moments de loisir ' » .
Les Chinois ont donc résolu de fait depuis long-
1 /. Empire chinois, t. I, p. 120.
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 77
leinps chez eux, et dune manière en quelque sorte
satisfaisante, le problème de l'instruction publique
en général, et celui de l'instruction primaire en
particulier. Bien des idées chez nous sont présen-
tement en lutte sur cet important sujet, el nous
voyons, de part et d'autre, les plus généreuses
opinions s'accorder sur l'excellence du but, mais dif-
férer sur les moyens de l'obtenir. Espérons que le
bon sens français, philosophique et chrétien, finira
par dégager, en ce point comme en tant d'autres, la
vérité de l'erreur, et que, grâce au loyal concours
de tous, le bien sortira des lois existantes ou pro-
jetées. Les générations de l'avenir attendent de
nous renseignement de tous les principes de vérité
et de vertu qui seuls produisent chez les nations
les grands caractères dont elles s'honorent; que
personne donc ne manque à sa tâche, et que,
pour la remplir, chacun s'anime de l'esprit du bien
et songe à l'honneur de la patrie : aucun dévoue-
ment n'est de trop pour une mission et si grande et
si belle. Nous semons, d'autres recueilleront : i!
importe donc de semer le bon grain pour rendre le
jugement du Père de famille propice à nos œuvres,
et ne pas mériter, du côté de la postérité, l'épithète
flétrissante donnée à l'homme méchant et ennemi
dont parle l'Evangile. Si l'arbre stérile a été con-
damné au feu, parce qu'il ne produisait rien, que
ne serait- il pas fait à l'arbre qui donnerait des
fruits de poison et de mort?
Dans un pays comme la Chine, où les femmes
sont destinées à passer leur vie en dehors de toutes
78 CHAPITRE QUINZIÈME.
relations sociales, l'instruction qu'on donne aux
jeunes personnes est nécessairement restreinte :
leur éducation consiste avant tout à leur faire aimer
ta retraite, la modestie, et jusqu'au silence. L'usage
général dans tout l'empire est que les filles, à
l'âge de sept ans, s'enferment dans l'appartement
des femmes, et n'en sortent que pour le mariage.
Aucun homme ne pénètre dans l'intérieur de ces
lieux réservés ; et comme elles n'en sortent jamais,
et quelles y sont toujours sous les yeux de leur
mère, de leur aïeule ou de leurs sœurs, il est clair
que leur innocence doit s'y maintenir sans le secours
même de la vertu, et qu'il est difficile, pour ne pas
dire presque impossible, qu'une fille chinoise ne se
conserve pas pure jusqu'au moment où elle unit
son sort à celui d'un époux. Dans le cours de cette
longue solitude qui précède leur mariage, on s'ap-
plique à donner aux jeunes Chinoises des familles
riches quelques talents agréables; on leur apprend
à broder et à peindre sur la soie; la musique est le
complément favori de leur éducation. On ne les
initie que très-peu à la connaissance des lettres;
cependant on a des exemples de femmes instruites
qui ont su mériter en Chine, par des compositions
de poésie remarquables, un certain renom littéraire.
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 79
§ ni-
Funérailles el sépultures des Chinois.- — Respect des Chinois pour les
morts. — Les cercueils. — Amour des Chinois pour ces sortes de
meubles. — Manière d'ensevelir les morts. ■ — Exposition «lu corps
du défunt et devoirs qu'on lui rend. — Morts gardés dans les
maisons. — Convoi et inhumation. — Sépultures des Chinois. —
Aspect de ces lieux funèbres, soins religieux dont ils sont l'objet.
— Forme et structure des tombeaux. — Usage de brûleries morts.
— Deuil privé et public des Chinois. — La .salle des ancêtres.
Le respect pour les morts et le soin des sépul-
tures sont au nombre des traditions primitives et
des usages permanents que nous trouvons établis
chez tous les peuples de la terre. Les nations les
moins civilisées, tout aussi bien que les peuples les
plus policés de l'univers, n'y sont jamais restées
étrangères : chez toutes un même sentiment de
respect ou de crainte, disons mieux, de religion, ne
permet pas d'oublier les défunts, et fait se perpé-
tuer parmi les vivants le souvenir de ceux qui les
ont accompagnés durant la vie et devancés dans
les voies de la mort.
Confucius avait dit aux Chinois : « Rendez aux
« morts les mêmes devoirs que s'ils étaient préseuls
« et pleins de vie. » C'était un conseil. Or, ce con-
seil a pris chez les Chinois toute la force d'un pré-
cepte, bien plus, il s'est élevé en quelque sorte
jusqu'à la hauteur d'un véritable culte. Il ne pouvait
guère en être autrement chez un peuple qui porte
le sentiment de la piété filiale à un degré inconnu
s i CHAPITRE QUINZIÈME.
aux autres nations. Tout dans la vie privée et pu-
blique des Chinois concourt à démontrer que la
piété filiale est à leurs yeux le premier de tous les
devoirs : la solennité des funérailles dont ils honorent
leurs défunts, le soin pieux qu'ils prennent du tom-
beau de leurs ancêtres, et le respect religieux avec
lequel ils consacrent leur mémoire, en sont peut-
être les plus solennelles manifestations. 11 est défait
que chez eux les funérailles ont tous les caractères
qui en font la plus importante de toutes leurs céré-
monies particulières.
Il existe d'abord en Chine un usage aussi surpre-
nant que bizarre, et que Ton chercherait vainement
ailleurs. On sait qu'en tous lieux le cercueil est un
objet lugubre qu'on prend souci de dérober aux re-
pards, à cause des idées tristes que sa vue peut in-
spirer. Il n'en est pas de même en Chine, et l'objet
principal de la sollicitude d'un Chinois est, avant,
tout, de se procurer de son vivant ce meuble iu-
nèbre : c'est un soin, quand il peut faire autrement,
qu'il ne laisse jamais à ses héritiers. Aussi les cer-
cueils sont-ils, en Chine, des meubles dont il se fait
un commerce considérable et lucratif: on en trouve
chez les marchands de tout faits et de tout prix; 1rs
plus communs sont confectionnés avec de fortes
planches de bois ordinaire enduites intérieurement
de substances résineuses et vernies en dehors;
d'autres sont au contraire en bois précieux, ornés
d'ouvrages de sculpture, richement vernis et dorés.
Chez tous les Chinois la préoccupation est la même
pour se procurer, chacun selon ses moyens, la bière
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 81
où il doit dormir son dernier sommeil. Ce cercueil
reste souvent, pendant vingt ans et plus, inutile dans
la maison, mais il est toujours aux yeux de son heu-
reux possesseur le plus précieux de ses meubles.
C'est un trait remarquable de piété filiale de pou-
voir offrir à ses parents ce dernier et indispensable
objet : on voit quelquefois un fds bien né, que ce
beau désir anime, se vendre et s'engager pour pro-
curer à son père un cercueil distingué.
Cette première et singulière prévoyance peut
déjà nous faire pressentir tous les soins pieux dont
la sépulture des défunts sera l'objet de la part des
familles que la mort aura visitées. Un Chinois vient-
il de mourir, ou comme on dit en Chine, de « sa-
luer le monde » , le jour de sa mort devient véri-
tablement pour lui un jour d'éclat : jamais durant
sa vie il n'aura reçu autant d'honneurs, autant
d'hommages, autant de marques de respect, qu'à
partir du moment où il a cessé d'exister. A peine
a-t-il rendu le dernier soupir qu'on s'empresse de
le revêtir de ses plus riches habits et des marques
de toutes ses dignités; c'est ainsi paré qu'on le dé-
pose dans sa bière. Son corps est mis sur une couche
épaisse de coton mélangé d'un peu de chaux
vive, la tête appuyée sur un coussin disposé pour
la recevoir. La chaux et le coton ont la propriété
d'absorber toute humeur méphitique qui pourrait
s'échapper du cadavre. Toutes les parties du cer-
cueil sont, de leur côté, si bien enduites intérieure-
ment de poix et de bitume, et si parfaitement recou-
vertes en dehors de fortes couches de vernis, qu'il
FI. (>
H-2 CHAPITRE QUINZIÈME.
ne peur s'en exhaler aucune odeur fétide. Ou u a
pas à craindre, avec de telles précautions, que l'air
des maisons soit vicié ; il faut bien, du reste, qu'il en
soit ainsi, quand on songe qu'en Chine rattachement
filial est porté si loin qu'il n'est pas rare de voir des
enfants garder quelquefois chez eux pendant trois e1
quatre ans le corps de leur père. L'usage le plus
ordinaire cependant est de procéder à la sépulture
au bout de trois fois sept jours, qu'on réduit souvent
à sept, quelquefois même à trois, si quelque forte
raison y oblige.
Pendant ce temps le cercueil est exposé dans la
salle de cérémonie, toute tendue de blanc; quel-
ques pièces de soie, noires ou violettes, se mêlent
à cette couleur, ainsi que certains autres orne-
ments affectés au deuil. On place devant la hière
une table pour recevoir l'image du défunt ou quel-
quefois un simple cartouche sur lequel son nom est
écrit. L'un ou l'autre objet est toujours accompagné
de fleurs, de parfums et de bougies allumées.
C'est dans ce Heu, et devant cette sorte d'autel,
que les parents et les amis de la famille, dont l'at-
fluence est toujours considérable, viennent rendre
leurs devoirs au défunt : l' usage est de saluer le
cercueil comme si celui qu'il renferme existait en-
core. On se prosterne et on frappe plusieurs l'ois la
terre avec le front. Chaque visiteur a eu soin de se
munir d'avance de parfums et de bougies, dont il
fait hommage au mort en les déposant devant
l'image qui le représente ou la tablette qui
porte son nom. Le fils aîné du défunt, accompagné
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 83
de ses frères, qui se tiennent avec lui derrière
une draperie placée à côté du cercueil, sort de cette
retraite en rampant, et vient, dans cette attitude
prosternée , rendre à tous les visiteurs qui se pré-
sentent les saluts que ceux-ci ont donnés au corps
inanimé de son père. Toutes les fois qu'il sort ainsi
du lieu où le relègue sa tristesse, pour s'acquitter
envers chacun de ce devoir de reconnaissance, on
entend les femmes et les filles du défunt, placées du
côté opposé du cercueil, et que cache également
une épaisse draperie, se lamenter en poussant,
comme en mesure, des gémissements et des cris
lugubres. Les visiteurs sont ensuite conduits dans
un autre appartement : un parent éloigné ou bien
quelque ami de la famille, chargé de faire les hon-
neurs de la maison, leur y offre le thé et une colla-
tion.
Au jour fixé pour les obsèques laffluence à la
maison mortuaire devient encore plus considérable.
Cette dernière cérémonie se fait toujours d'une ma-
nière solennelle, et la magnificence s'en accroît en
proportion des dignités et des richesses du défunt;
mais souvent la vanité et l'ostentation, plus que la
piété filiale, donnent lieu à ces dispendieuses mani-
festations : il n'est pas rare de voir des familles
vendre leurs propriétés, se ruiner même complète-
ment, pour procurer au chef quelles ont perdu de
pompeuses funérailles. Nous allons essayer de
donner ici une idée générale de quelqu'une de ces
funèbres solennités chez les Chinois.
Au sortir de la maison mortuaire , le cercueil ,
c.
8i CHAPITRE QUINZIÈME.
renfermant le corps du défunt, est déposé sur le fond
d'un superbe catafalque portatif, dont la partie su-
périeure est une sorte de dais en forme de dôme
recouvert d'une étoffe de soie- violette richement
brodée; ses quatre coins sont surmontés d'autant
de h ou ppes de soie blanche . Soixante-quatre hommes
sont chargés de le porter. Les musiciens destinés à
faire entendre les airs lugubres appropriés à la
funèbre cérémonie s'organisent immédiatement
devant le cercueil, tandis qu'une première troupe
d'hommes, placés sur une seule ligne, prennent
rang à la tête du convoi; après ceux-ci vient une
seconde troupe, également nombreuse, et marchant
sur deux rangs : les premiers portent différentes
statues de carton, représentant des esclaves, des
tigres, des lions, des chevaux, etc., les autres, des
étendards, des cassolettes où brûlent des parfums,
et de longues tablettes de bois vernissé où sont
inscrits le nom et les qualités du défunt. Dans les
funérailles des grands et des princes, le nombre de
gens employés à porter ces divers insignes ou à
remplir toute autre fonction relative à la cérémonie
funèbre, dépasse parfois tout ce que l'on pourrait
imaginer : il paraît qu'au convoi du frère aîné de
l'empereur Kang-hi on pouvait en compter plus de
seize mille.
Le cortège proprement dit du deuil vient à la
suite du cercueil; il se compose des parents et t\cs
amis du défunt. Le fils aîné, suivi de ses frères et de
ses neveux, en ouvre la marche ; recouvert d'un sac
de chanvre, appuyé sur un bâton et le corps tout
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 85
courbé, il suit de près le cercueil : tout dans son
extérieur annonce la douleur et l'accablement. Sur
le second plan viennent les parents et les amis, tous
vêtus des habits de deuil que la famille leur a pro-
curés, et après eux, les femmes du défunt, renfer-
mées dans des chaises couvertes d'étoffes blanches.
Ce sont surtout ces dernières qui font retentir l'air
de leurs cris. Mais, en général, les gémissements
des Chinois, dans ces sortes de cérémonies, sont si
méthodiquement compassés, malgré leurs bruyants
éclats, qu'ils paraissent plutôt dictés par une pra-
tique d'usage et de convention que par les senti-
ments d'une âme véritablement déchirée par la
douleur. La clameur générale s'augmente des cris,
plus bruyants encore, des pleureuses de profession,
louées en grand nombre pour ajouter au vacarme.
Dès que le convoi est arrivé au lieu de la sépul-
ture, le corps est descendu du catafalque et déposé
avec des marques nouvelles de respect et de dou-
leur dans la tombe qui l'attend. Ce dernier de-
voir accompli, il est d'usage, avant de congédier
les assistants, de leur offrir un splendide repas
dans des salles qu'on a eu soin d'élever à l'avance
auprès du tombeau. Après ces agapes funèbres on
rend de nouveaux hommages au défunt, ou l'on se
contente simplement d'offrir ses remercîments au
fils aîné, qui n'y répond que par des signes. Mais
s'il s'agit d'un mort illustre , d'un grand de l'em-
pire, un certain nombre de ses parents ne quittent
point la sépulture avant un mois ou deux : ils oc-
cupent des appartements qu'on a préparés d'avance
8G CHAPITRE QUINZIÈME.
pour les recevoir, et ils renouvellent tous les jours
devant le tombeau, avec les enfants du défunt, les
témoignages de leur douleur.
Les sépultures des Chinois sont toujours placées
en dehors des villes et ne sont point agglomérées
en un seul lieu, comme dans nos cimetières d Eu-
rope. Les endroits préférés sont communément des
points élevés, auxquels on donne le sombre orne-
ment des arbres verts, tels que les pins et les cy-
près; et dans ces lieux funèbres, si bien laits pour
rappeler tout à la fois le néant et la suprême égalité
des hommes, on voit se montrer quand même, en
Chine comme partout, l'orgueil ou l'humilité des
rangs et des fortunes. Le pauvre se contente d'abriter
les restes de ceux qu'il a perdus d'un simple toit de
chaume, ou, quand il le peut, dune petite loge de
briques en forme de tombeau. Les citoyens plus aisés
construisent leurs sépulcres de famille avec plus de
recherche et d'apparence; ils ont soin de les blan-
chir ou de les peindre en bleu et de les entourer
dune enceinte dont la forme est exactement celle
d'un Q, grec : l'idée de fin que cette lettre pourrait
entraîner avec elle n'est ici, comme on peut le pen-
ser, qu'un effet singulier du hasard.
Les tombeaux des riches, des mandarins et des
grands de l'empire sont construits avec tout le faste
que réclame le haut rang des personnages auxquels
ils sont destinés. Ils consistent d'abord en une voûte
demi-sphérique, soigneusement bâtie. C'est la cham-
bre sépulcrale qui reçoit le cercueil. On élève au-des-
sus de cette voûte, et alentour, un tumulusde terre
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 87
battue, qui la recouvre entièrement en forme de
coupole. Cette terre est elle-même soigneusement
enduite d'une couche épaisse de ciment, pour empê-
cher les infiltrations pluviales. L'enceinte qui ren-
ferme ces tombeaux est souvent d'une vaste éten-
due. On entoure ces mausolées d'une plantation
d'arbres funèbres, dont la sombre et perpétuelle
verdure est comme un mémorial immuable et con-
stant du long sommeil que doivent dormir les
grands de ce monde, tout aussi bien que ceux qui
furent humbles et petits sur la terre. En face du
tombeau se trouve une longue table d'un beau
marbre blanc, sur laquelle on a fixé deux candé-
labres également en marbre, et artistement tra-
vaillés, une cassolette pour brûler des parfums
et deux vases pour recevoir des fleurs. On arrive à
ces tombeaux par une avenue aussi imposante
d'aspect que bizarrement ornée. Ce n'est pas sans
surprise, en effet, qu'on aperçoit rangées sur
chaque côté deux longues files de statues de
marbre ou de pierre représentant des officiers, des
soldats, des eunuques, dans l'attitude de la douleur,
puis des chevaux sellés, des chameaux, des lions,
des tortues, et une foule d'autres animaux. C'est au
travers de toutes ces représentations fantastiques
qu'il faut passer pour arriver jusqu'au mausolée. El
paraît néanmoins que, malgré l'étrangeté de ees
singuliers et bizarres emblèmes, l'aspect de ces sé-
pultures des grands de la Chine ne laisse pas que
d'émouvoir l'âme d'une mélancolique tristesse. Et
en vérité, quels que soient les signes qui rappellent
88 CHAPITRÉ QUINZIÈME.
la ])iiissance de la mort, quoi jamais de plus élo-
quent que son muet langage?
Les sépultures chez les Chinois sont considérées
comme inviolables, et sous aucun prétexte il n'est
jamais permis de remuer les ossements des morts,
pas même pour faire de nouvelles inhumations dans
le lieu où ils reposent : ces mortelles dépouilles
sont réputées sacrées, et doivent demeurer éter-
nellement cachées à la vue, enfouies à tout jamais
au sein de la terre. Un tel sentiment est la rigou-
reuse conséquence du respect naturel et pieux que les
vivants devraient toujours avoir envers la mémoire
et les restes de ceux qui ne sont plus. Les Chinois
donnent en ce point à des peuples plus civilisés
qu'eux un exemple qu'il serait honorable à ceux-ci
d'imiter.
On trouve en Chine, mais comme une exception,
l'usage qu'avaient les Grecs et les Romains de brû-
ler les morts. Cette coutume, en effet, loin d'être
très-répandue, n'est guère pratiquée que dans les
deux provinces du Kiang-nan et du Tehé-kiang,
et encore n'est-elle due, paraît-il, qu'à la répu-
gnance que les habitants éprouvent à confier
les corps de leurs défunts au sol bas et humide
de ces contrées. Van Braam, auteur de la re-
lation de Y Ambassade hollandaise, est le premier
voyageur qui ait parlé de cet usage. Voici ce
qu'il dit : u J'ai remarqué ici (le long du canal,
« près de Ou-kiang-hien, province de Kiang-nan)
u un singulier usage relativement aux morts, puis-
ce qu'on place indifféremment leurs cercueils dans
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 89
« un champ quelconque, et sur la superficie de la
» terre. Les personnes qui peuvent en payer la dé-
« pense font faire autour du cercueil un petit mur
u carré qui en a la hauteur, et au-dessus duquel
« on élève un petit toit couvert de tuiles ; et
u d'autres recouvrent le cercueil avec de la paille
« et des nattes, taudis que les gens de la dernière
« classe mettent uniquement une couche de gazon
« sur le haut du cercueil, et le laissent dans cette
« situation. Nous avons passé devant beaucoup de
u sépultures de cette espèce depuis deux jouis
« J'en ai demandé la raison, et l'on m'a dit que les
« terres étaient si basses, qu'on ne pouvait pas
« inhumer les corps, parce qu'ils seraient dans l'eau :
« inconvénient dont l'idée seule révolte les Chinois,
« parce qu'ils sont persuadés que les morts aiment
« un séjour sec. Après un certain temps, les cer-
« cueils qui ont été ainsi laissés en champ ouvert
« sont brûlés avec le cadavre qu'ils renferment;
« on en recueille les cendres qu'on met dans des
« urnes recouvertes, et qu'on enfouit ensuite à
« demi dans la terre. J'ai vu le long de ma route
« des urnes ainsi disposées. C'est pour la première
u fois que j'ai appris aujourd'hui que l'usage de
« brûleries morts et celui de recueillir leurs cendres
« avait lieu à la Chine comme chez les Grecs et les
« Romains Je n'en avais rien ouï dire depuis
« trente-six ans que je connais ce pays '. »
Le deuil est chez les Chinois d'une observance
1 Voyage de Van Braam, in-8°, t. II, p. 120.
90 CHAPITRE QUINZIEME.
aussi longue que sévère : sa durée est de trois ans
pour le père et la mère , mais pour les autres pa-
rents elle va en diminuant à mesure que s'éloigne
le degré de parenté. Contrairement à ce qui s'ob-
serve en Europe, ce n'est pas avec le noir mais
avec le blanc que le deuil se porte en Chine : tous
les vêtements doivent être faits d'une toile de cette
couleur, commune et grossièrement cousue; le
bonnet , les bas et les bottines sont de même
toile et de même façon. Les boutons et les bouton-
nières de la veste sont remplacés par de simples
bandes de toile à demi effilées qui se nouent, et on
se sert d'une simple ceinture de chanvre pour la
serrer. Le flocon de soie rouge qui orne d'habitude
et complète la coiffure chinoise est supprimé. Les
femmes, de leur côté, ne portent pour aiguille de
tête qu'une simple baguette de coudrier. Les princes
et les grands en Chine ne portent pas Je deuil diffé-
remment que les autres citoyens; le vêtement dont
ils se couvrent est aussi grossier et aussi négligé
(pie celui du pauvre artisan. Toutes les marques
des grandeurs humaines disparaissent dans cette
circonstance.
Les Chinois en temps de deuil ne se bornent pas
au seul usage de porter ainsi des habits sordides el
négligés : les convenances leur imposent bien d'au-
tres rigueurs encore. Non-seulement il leur est in-
terdit de se montrer dans aucune assemblée pu-
blique ou d'assister à quelque repas de cérémonie,
ils s'abstiennent en outre, même en leur particulier,
de l'usage de In viande et du vin, et quand ils pa-
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 91
raissent en ville , c'est toujours dans une chaise de
deuil, recouverte à cet effet d'une toile grossière
de couleur blanche. Us négligent leur barbe et leurs
cheveux, s'abstiennent du bain et ne touchent à
aucun instrument de musique. On ne peut, tant
que dure le deuil, remplir aucun office public : le
grand mandarin quitte son gouvernement, et le mi-
nistre d'Etat, le soin des affaires, pour vivre dans la
retraite et ne plus s'occuper que de leur douleur.
Mais comme le terme de trois ans, fixé par le livre
des Rites pour le deuil d'un père ou d'une mère,
n'était pas toujours sans causer quelque préjudice
à la bonne administration des intérêts publics, les
empereurs de la dynastie actuelle en ont réduit la
durée à « trois fois neuf» ou vingt-sept mois.
La nation chinoise n'étant, d'après les idées de
ce peuple, qu'une seule et même famille dont l'em-
pereur est « le père et la mère » , le deuil est gé-
néral dans tout 1 empire à la mort des souverains.
Pour en donner ici un exemple mémorable, nous
citerons la notice intéressante que le P. Amiot nous
a transmise sur le deuil qui eut lieu en 1777 pour
l'impératrice, mère de Kien-long. « Le jour même
« du décès de cette princesse , dit le missionnaire ,
« les mandarins qui président à la police de Péking
» donnèrent leurs ordres pour faire disparaître des
« portes qui donnent sur les rues toutes les ensei-
« gnes qu'on met aux boutiques, et, en général,
« tout ornement en couleur et en dorure exposé à
« la vue des passants. Le lendemain, tous les man-
« darins sans exception prirent le grand deuil ,
i)2 CHAPITRE QUINZIEME.
« c'est-à-dire se revêtirent d'un habit long de sim-
u j>le toile blanche, sur lequel ils mirent un surtout
de satin noir, laissèrent croître leurs cheveux,
« ôtèrent le flocon de soie rouge qui couvre la
m partie supérieure du bonnet, et chaussèrent des
« bottes de toile. Pendant dix-sept jours entiers, il
« ne leur fut pas permis de se montrer autrement.
« Ils durent surtout s'abstenir de tous les divertis-
« sements, tels que la comédie, les promenades, les
« festins entre amis. Ils durent même s'abstenir
« de leurs femmes; et pour ne pas manquer à ce
« point essentiel du cérémonial , la plupart passè-
« rent les nuits dans leurs tribunaux respectifs pour
« y prendre leur repos.
« Outre ce deuil rigoureux qui ne regardait que
<< les princes, les grands et les mandarins de tous
« les ordres, on en ordonna un qui fut pour tout le
« monde dans toute l'étendue de l'empire, et dont
« le terme devait être le centième jour après la
< mort de l'impératrice. Pendant tout cet espace
« de temps , il n'était permis à aucune personne,
« de quelque état, qualité et condition qu'elle fût,
« de se faire raser, de jouer des instruments de
« musique, d'inviter ni d'assister à aucun repas de
« cérémonie, d'appeler chez soi des comédiens, des
« farceurs et autres gens de cette espèce. On pu-
« blia aussi la défense de célébrer des noces; mais
« cette délense n'eut lieu que pour un mois, à
« compter du jour non de la promulgation, mais de
«la mort de la princesse. Tout le monde, en un
.MOEURS ET COUTUMKS DES CHINOIS. 93
.< mot, devait donner des marques extérieures de
« douleur.
« Je puis dire, à la louante des Chinois, ajoute
« le P. Amiot, que tous ces points ont été observés
« avec une décence dont j'ai été frappé. Mais ce
« que j'ai le plus admiré, c'est que cette décence a
« eu lieu chez les Chinois du plus bas étage, parmi
« la plus vile populace, aussi bien que chez les
« princes et les grands. Dans les rues les plus fré-
« quentées, dans les marchés même les plus tumul-
>< tueux de cette immense ville de Péking, il n'y
« eut, pendant tout ce temps de deuil, ni querelles
« ni altercations; on n'y parlait pour ainsi dire qu à
« voix basse. »
Le sentiment de profond respect dont les Chinois
sont pénétrés pour leurs parents défunts a porté la
plupart des familles à élever en l'honneur de leurs
trépassés une sorte de temple domestique consa-
cré à leur perpétuelle mémoire , et qu'on appelle
« la salle des ancêtres » . Cet édifice, dont la pro-
priété demeure, de génération en génération,
commune à tous les descendants d'un même aïeul,
est ordinairement construit sur de vastes propor-
tions. On y remarque comme ornement distinctif
une longue table adossée à la muraille du fond, sur
les gradins de laquelle on a placé, selon l'ordre gé-
néalogique, les portraits des ancêtres ou simple-
ment les tablettes qui portent leurs noms avec la
date de leur mort, l'âge qu'ils avaient, les dignités
qu'ils possédaient quand ils moururent.
C'est dans ce sanctuaire que tous les membres
m CHAPITRE QUINZIÈME.
d une même famille viennent, au printemps de
chaque année, honorer par de pieuses cérémonies
la mémoire des aïeux de leur race. Quand une fa-
mille compte déjà de nombreuses générations, on
voit souvent, réunies dans ces solennelles assem-
blées , un nombre considérable de personnes qui
diffèrent, on le conçoit facilement, par la fortune,
le rang, les dignités, la position sociale en un mot.
Mais il faut dire, à l'éloge des mœurs chinoises,
que dans ces circonstances aucune distinction ne
se fait sentir : l'artisan, le mandarin, le laboureur se
traitent en égaux. Le respect dû aux vieillards
règle seul la préséance : elle est de droit dévolue
au plus âgé. Une telle fraternité, trop souvent mé-
connue chez plus d'un peuple civilisé, est à nos
yeux le plus beau et le plus touchant hommage que
les Chinois puissent offrir à leurs ancêtres. Cette
coutume de se réunir ainsi pour honorer leur mé-
moire n'aurait-elle d'autres avantages que d'entre-
tenir de la sorte parmi tous les descendants d'un
même homme les nobles sentiments d'une juste et
fraternelle égalité, que nous la regarderions comme
une sage et précieuse institution.
Outre ces salles dites « des ancêtres », com-
munes à toutes les branches d'une même famille,
si nombreuses et si dispersées qu'elles soient, il est
aussi d'un usage général d'avoir dans l'intérieur
même de chaque maison un lieu particulier consacré
à la pieuse commémoration des aïeux. On trouve
chez tous les princes, chez les grands, les mandarins,
les riches, ce sanctuaire domestique dans lequel sont
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. !>•">
placés les portraits des ancêtres, depuis celui qu'ils
comptent pour le chef de la famille jusqu'au der-
nier défunt, ou bien seulement le portrait ou la ta-
blette du chef, comme représentant tous les autres.
Ce lieu n'a point d'autre destination. La famille s'y
rassemble, dans des temps déterminés, pour y faire
les cérémonies respectueuses : elle s'y transporte
encore toutes les fois qu'il s'agit de quelque entre-
prise importante, de quelque faveur obtenue, de
quelque disgrâce essuyée; en un mot, c'est là que
la famille va faire part aux ancêtres de tous les
événements heureux ou malheureux qui lui arri-
vent. Les familles pauvres se contentent ordinaire-
ment de placer les noms de leurs plus proches pa-
rents dans le lieu le plus apparent de leur chambre.
Le défaut d'espace trop souvent ne leur permet
pas de donner autrement à leurs aïeux le témoi-
gnage de leur piété filiale ! .
1 Voyez Description générale Je la Chine cl les Mémoires sur les
Chinois.
CHAPITRE XVI.
FÊTES ET RÉJOUISSANCES PUBLIQUES. AMUSEMENTS
POPULAIRES ET PARTICULIERS DES CHINOIS.
Fêtes et réjouissances publiques. — Le nouvel an. — Ressemblance
des usages cliinois avec les nôtres. — La fête des lanternes. — Son
ancienneté et son origine probable. — Les lanternes chinoises. —
La fête du printemps ou de l'ouverture des terres. — La célèbre
cérémonie du labourage. — La procession du printemps. — La
fête des mûriers. — La fête des moissons. — Spectacles popu-
laires. — Les fêtes ouan-cheou. — La fête des vieillards. — Les
fêtes yen-yen.
Le renouvellement de Tannée donne lieu à la
première fête des Chinois. Ce jour, qui n'est pas
non plus oublié en Europe, se célèbre dans tout
l'empire avec un ensemble de démonstrations et de
joies extraordinaires. Toutes les administrations
sont fermées dix jours à l'avance, et les mandarins
serrent leurs sceaux jusqu'au vingtième de la pre-
mière lune. Afin que rien ne puisse troubler la
grande fête, on consacre les derniers jours de l'an-
née qui finit à régler les comptes arriérés, et le
discrédit est si fâcheux de ne pouvoir payer à cette
époque qu'on fait tout son possible pour l'éviter.
Comme la coutume est de tuer un grand nombre de
chapons avant la nouvelle année, on dit dérisoire-
ment d'un malheureux débiteur qui est hors d'étal
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 97
de satisfaire ses créanciers, qu il a « une destinée de
chapon » .
Dès le soir du dernier jour de l'année qui s'achève,
un mouvement général et extraordinaire se manifeste
de toutes parts. Chacun attend avec impatience
l'heure de minuit pour « saluer» sans retard l'année
nouvelle qui va venir. A peine l'heureux moment
est-il arrivé, qu'aussitôt commence de toutes parts
un interminable vacarme de pétards, de fusées, de
feux de joie. Le reste de la nuit jusqu'à l'aurore
se passe à remplir les rites sacrés et à préparer la
maison pour la solennité des jours qui vont suivre.
Toutes les habitations sont nettoyées et ornées; la
salle des ancêtres devient l'objet d'un soin nou-
veau, et l'on décore la châsse des dieux domesti-
ques de beaux vases de porcelaine, tout pleins de
fleurs de narcisse et des énormes citrons que les
adorateurs du dieu Fo appellent « la main de Boud-
dha » . Dès le matin, chacun se revêt de ses plus
beaux habits, et l'on va en foule assiéger les tem-
ples. Durant ces jours de joie universelle, tout tra-
vail public ou particulier cesse pour faire place aux
jeux, aux festins, aux spectacles et à tous les au-
tres plaisirs , devenus pour le moment l'unique
préoccupation des Chinois. Telle est chez eux la
façon joyeuse de « congédier l'année » , comme ils
disent dans leur pittoresque langage.
Dans ces jours de « nouvel an -•> , le devoir des
visites est de la plus grande importance, et per-
sonne ne s'en dispense. Les mandarins inférieurs
vont saluer leurs supérieurs ; les enfants rendent
n. 7
98 CHAPITRE SEIZIÈME
hommage à leurs pères et mères et aux vieux pa-
rents, les domestiques à leurs maîtres. On voit
entre amis et voisins semblable empressement : la
politesse, dont les Chinois sont en tout temps pro-
digues, n'a plus de limites. Il n'est personne surtout
qui omette, en ce temps favorable, de rendre ses
devoirs à ses protecteurs; et là comme ailleurs la
reconnaissance ou l'intérêt sont toujours plus ou
moins le motif louable ou peu digne de ces indis-
pensables démarches.
Toutes ces visites chinoises ne se font pas, comme
on doit bien le penser, sans une grande prodigalité
de compliments et de protestations d'inaltérable
amitié. L'usage veut encore qu'on échange entre
amis des cartes de félicitation , accompagnées de
mille et un petits présents de friandises délicates,
et quelquefois d'étoffes de soie pour vêtements. Ces
cartes sont ordinairement illustrées d'une gravure
sur bois représentant les trois principales félicités
qu'ambitionnent les Chinois, savoir : un héritier,
un emploi publie ou de l'avancement , et une
longue vie. Ces trois souhaits sont indiqués par les
figures d'un enfant, d'un mandarin et d'un vieillard
accompagné d'une cigogne, emblème de la longé-
vité. Ces envois et ces échanges réciproques de pré-
sents et de vœux, s'ils ne sont pas toujours, en Chine
comme ailleurs, des témoignages bien certains
d'une vraie sympathie, en ont au moins l'appa-
rence, et servent à l'occasion à forcer le souvenir.
Les usages des Chinois et ceux observés chez
nous à pareille époque de l'année ne sont pas, on
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 99
le voit, sans quelque analogie; mais pour la trouver
plus complète, il faudrait, de notre côté, remonter un
peu vers le bon vieux temps de nos pères, puisque
aujourd'hui chez nous, au lieu de visites et d'étren-
ues, l'usage quelque peu sans gêne de présenter ou,
mieux encore, d'envoyer une simple carte a pré-
valu, et qu'il suffit à donner, pour peu qu'on y mette
bonne volonté et nul scrupule, quittance de tout
autre devoir et certificat de bonne éducation. Mais
si ce « premier jour de l'an » n'est plus guère pour
nous qu'un jour d'étiquette, commode ou gênante,
de généreuses ou maigres libéralités, il est incon-
testable que les Chinois ont sur nous l'avantage
d'avoir su le conserver chez eux comme un jour
de fête agréable et comme un temps de joyeux di-
vertissement.
La première pleine lune de la nouvelle année
amène, presque aussitôt après les réjouissances du
premier jour de l'an, une fête toute particulière à
la Chine, et qui, certes, n'est pas la moins brillante
de toutes celles qu'on y célèbre, puisqu'il s'agit de
« la fête des lanternes » . L'origine de cette étrange
solennité se perd dans la nuit du passé, et paraît
avoir eu vraisemblablement pour cause quelque
sentiment religieux des anciens temps et le besoin
de le manifester, bien mieux que les mille et une
légendes rapportées à ce sujet par quelques au-
teurs chinois. Ce qui du reste pourrait donner à cette
assertion toute la force d'une plus grande probabi-
lité, c'est l'usage aussi ancien qu'universel d'exposer
au-dessus de la porte principale de chaque maison,
1 00 CHAPITRE SEIZIÈME.
au milieu des illuminations qu'on y voit briller, un
transparent rouge avec cette inscription en gros ca-
ractères : « Tien-ti, suit-hiai, ouan-lin, chin-tsai. »
Gê qui veut dire : « Au gouverneur du ciel, de la
terre, des trois limites et des mille intelligences. »
Dans le palais de l'empereur, cette coutume revêt
un caractère bien plus évident encore d'une insti-
tution tout à fait religieuse. On place la même in-
scription sur une table garnie de blé, de pain, de
viandes et de fruits, véritables matières des sacri-
fices religieux chez les Chinois. Tous ceux qui se
présentent se prosternent devant cette sorte d'au-
tel, et font brûler, à titre d'offrande, des pastilles
d'encens ou des bâtonnets de parfums. Ces prati-
ques ne sont pas autre chose que la forme même
du culte la plus usitée en Chine. Quoi qu'il en soit,
il est plus facile de décrire cette fête singulière que
d'en assigner les causes et les commencements.
C'est ce que nous allons essayer de faire, d'après
les auteurs qui en ont le mieux parlé et les mis-
sionnaires et autres voyageurs qui en ont été les
témoins oculaires ' .
La fête des lanternes est générale dans toute la
Chine, et si on peut dire que pendant les solennités
du premier jour de l'an ce vaste empire semble être
« tout hors de lui » , on peut dire aussi que durant
les trois ou quatre nuits qu'on célèbre la fête des
lanternes, il est « tout en feu » . Les villes, les villages,
les rivages de la mer, les bords des chemins et des
rivières, sont garnis de ces sortes de boîtes ou cham-
1 Voyez Mémoires sut les Chinois, Duhalde, Grosier, Davis.
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 101
brettes lumineuses de toutes grandeurs, de toutes
formes, et partout suspendues. Dans les villes les
rues, les places publiques en sont pleines; les laea-
des, les cours des palais en sont tout ornées; on en
voit aux portes et aux fenêtres des maisons les plus
pauvres. Il n'est pas jusqu'aux navires dans les
ports, jusqu'aux jonques sur les fleuves, qui n'en
aient de suspendues à leurs mâts, à leurs vergues el
à tous leurs cordages. Les statisticiens chinois por-
tent à plus de deux cents millions le nombre de ces
falots lumineux , allumés ainsi dans tout l'empire.
C'est à qui parmi les riches rivalisera de magni-
ficence dans ce genre d'illumination : chacun se
pique d'étaler devant sa maison des lanternes plus
belles que celles de son voisin. Les grands manda-
rins, les vice-rois, l'empereur lui-même, qui, pas
plus que ses sujets, ne se dispense de cet usage, en
font construire quelques-unes d'un travail si recher-
ché qu'elles coûtent un prix extraordinaire. La
plupart de ces magnifiques lanternes sont ornées
de figures de cavaliers lancés au galop, combattant
ou se livrant à divers jeux; puis d'oiseaux, de
poissons, d'insectes ailés et d'autres animaux, le
tout en mouvement. La force motrice est la chaleur
de la lampe intérieure qui fait tourner la roue sur
laquelle toutes ces figures sont peintes. On voit de
ces lanternes si vastes, qu'elles forment des salles
de vingt et trente pieds de diamètre; on y repré-
sente, par l'artifice de gens qui s'y cachent, plu-
sieurs tableaux et jeux scéniques pour l'amusement
du peuple : « Ils y font paraître, dit le P. Duhalde,
102 CHAPITRE SEIZIÈME.
« des ombres qui représentent des princes et des
« princesses, des soldats, des bouffons et d'autres
« personnages , dont, les gestes sont si conformes
« aux paroles de ceux qui les font mouvoir, qu'on
« croirait véritablement les entendre parler» . Voilà
bien , à n'en pas douter, les véritables ombres chi-
noises. Quelques-unes de ces lanternes méritent
aussi, par les autres merveilles qu'elles reprodui-
sent, le nom de lanternes magiques, dont les en-
chantements plaisent si fort aux grands et petits
enfants de tous les pays.
Outre ces lanternes monstrueuses , il en est une
infinité d'autres de moindre dimension, aussi re-
marquables par leur élégante structure que par la
richesse de leurs ornements. On en fait de toute
matière polie et transparente : les unes sont en
nacre, en verre, en écailles d'huîtres fines et amin-
cies; les autres ont des panneaux en soie, en gaze,
en papier fin ; on y peint, en couleurs les plus vives,
des personnages, des sites, des rochers, des ar-
bres, des fleurs, des animaux. Les angles de ces
lanternes sont ordinairement surmontés de figures
sculptées et dorées, qui leur servent de couronne-
ment ; on y suspend des banderoles de satin de
toutes les couleurs, qui retombent avec grâce
tout autour, sans rien dérober de la lumière ni
des sujets que la main de l'artiste y a représentés.
Ces lanternes affectent les formes les plus variées :
les unes sont hexagones, triangulaires, carrées, cy-
lindriques, rondes, pyramidales; on donne à d'au-
Ires la forme de vases, de fleurs, de fruits, de pois-
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 103
sons, de barques, etc.; le travail en est toujours
fini et délicat : il s'ajoute au reste pour produire
un spectacle de féerie aussi éblouissant que fan-
tastique.
Toutes les merveilles de la pyrotechnie, art dans
lequel les Chinois excellent depuis des siècles , se
joignent à celles de l'illumination pour donner pins
d'éclat encore à ces fêtes de nuit. Il n'est pas de
Chinois aisé qui ne prépare quelque pièce d'arti-
fice; tous tirent au moins des fusées; et de toutes
parts des gerbes , des flots d'étoiles et des pluies
d'étincelles lumineuses éclairent et embrasent l'at-
mosphère. C'est vraiment la fête du feu ; sa durée,
son universalité, les merveilles éblouissantes qui s'y
produisent, l'originalité qui la distingue, l'initiative
laissée à chacun : tout concourt à en iaire une fête
unique au monde. Si vantées que soient nos grandes
fêtes parisiennes et nationales pour leurs brillantes
illuminations, nous ne pensons pas qu'elles puissent
être comparées à cette singulière fête des lanternes
dont la Chine chaque année offre le brillant
spectacle.
Le printemps donne lieu à la « fête de l'ouver-
ture des terres » , qui est sans contredit la plus im-
portante de toutes les fêtes chinoises par l'utile
enseignement qu'elle renferme, et la plus solen-
nelle à cause de la part principale qu'y prend en
personne le Fils du Ciel. L'origine de cette fête est
aussi ancienne que la monarchie elle-même, et son
institution paraît avoir eu pour cause un motif reli-
gieux, tout autant peut-être que le but sage et poli-
1U4 CHAPITRE SEIZIÈME.
tique d'encourager l'agriculture. On lit expressé-
ment dans le Li-ki, un des plus anciens livres cano-
niques : « C'est pour le tsi, « sacrifice au ciel » , que
« l'empereur laboure lui-même dans le Kiao du
« sud; c'est pour offrir les grains qu'on en re-
u cueille. C'est aussi pour le tsi que l'impératrice
« et les princesses élèvent des vers à soie dans le
« Kiao du nord; c'est pour en faire les habits des
« sacrifices... Si l'empereur et les princes labourent
« la terre, si l'impératrice et les princesses élèvent
« des vers à soie, c'est par le respect dont ils sont
>( pénétrés pour l'Esprit qui règne sur l'univers,
« c'est pour l'honorer selon la grande et ancienne
« doctrine. »
En dehors d'une foule d'autres monuments his-
toriques, les pratiques d'un caractère tout reli-
gieux qui précèdent et accompagnent cette célèbre
cérémonie du labourage suffiraient seules de leur
côté, comme nous allons le voir bientôt, à démon-
trer que de nos jours encore elle n'a pas cessé d'ap-
partenir au culte. Cette remarquable institution,
dont la Chine seule offre l'exemple au monde,
n'aurait-elle, au surplus, d'autre but que d'encou-
rager l'agriculture, cet art le plus utile de tous,
que ce serait assez déjà pour honorer la mémoire
du législateur inconnu qui l'a fondée. Mais le senti-
ment religieux dont cette cérémonie tant renommée
des Chinois est incontestablement tout empreinte,
ne peut qu'ajouter à sa grandeur, et rendre éminem-
ment efficace renseignement qui doit en ressortir :
rien au monde assurément, autant que la grande
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 105
pensée par laquelle l'homme voit dans le Créateur
la source unique et première de tous les biens,
n'est propre à le relever de sa bassesse et à enno-
blir, à ses yeux, le rude et rebutant travail de ses
mains.
C'est done au retour du printemps qu'a lieu dans
le Céleste Empire la mémorable cérémonie du la-
bourage. Le tribunal des Rites en annonce le jour
à l'empereur par un mémorial, où tout ce que le
prince .doit faire dans cette circonstance est scru-
puleusement détaillé. Le monarque désigne d'abord
trois princes du sang et neuf grands de sa cour
pour l'accompagner et labourer après lui. Le lieu
où se pratique cette cérémonie est appelé sien-
non-tan, ou « léminence des anciens laboureurs » ;
c'est un enclos d'environ six li de circuit, qui n'est
séparé du Tien-tan ou « Temple du ciel" que par
une rue fort large qui traverse la ville chinoise du
midi au nord; il n'a qu'une porte située vis-à-vis
du Tien-tan.
L'empereur se prépare à cette fête par trois
jours déjeune, et ceux qu'il a nommés pour l'ac-
compagner sont astreints à observer la même absti-
nence. La cérémonie commence par un grand
sacrifice offert au Chang-ti sur un tertre élevé, dont
la hauteur peut avoir quinze ou dix-sept mètres :
l'empereur y prie pour tout son peuple et demande
pour lui l'abondance de tous les dons de la terre.
De là il descend, accompagné des trois princes et
des neuf grands qui doivent labourer avec lui., et
se rend, suivi de tout son cortège, au champ qu'il
100 CHAPITRE SEIZIÈME.
doit ensemencer, et qu'on appelle ken-so. Quarante
laboureurs ont été choisis pour atteler les bœufs
à la charrue impériale et préparer les grains qui
doivent être semés. Ces grains sont pris parmi les
cinq espèces regardées comme les plus nécessaires
à L'homme, savoir : le froment , le riz, les fèves, le
millet et une autre sorte de mil que les Chinois ap-
pellent cao-lean. Cette semence, déposée dans de
riches cassettes, est apportée par des mandarins
d'un rang distingué.
L'empereur, les trois princes et les neuf grands
qui doivent labourer, sont habillés en agriculteurs.
Le président du tribunal du hou-pou, ou « seconde
cour souveraine » , se met à genoux et présente au
monarque le manche de la charrue , qu'il saisit de
la main droite ; un autre mandarin, aussi à genoux,
lui présente le fouet, qu'il prend de la main gauche :
deux laboureurs des plus âgés conduisent les
bœufs, deux laboureurs du premier ordre soutien-
nent la charrue, et deux présidents de cours souve-
raines les précèdent. Au premier mouvement que
fait l'empereur, tous les étendards qui sont portés
dans le cortège s'agitent dans les airs, et les chan-
tres entonnent des cantiques qu'accompagne toute
la musique instrumentale. A la suite du prince mar-
chent deux présidents de tribunaux : l'un porte la
boîte du grain, et l'autre le sème. L'empereur, di-
rigeant la charrue, ouvre la terre et laboure deux
sillons; lorsqu'ils sont achevés, il remet aux man-
darins à genoux la charrue et le fouet, qu'on recou-
vre de leurs enveloppes. Ou conduit ensuite le
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 107
monarque sur un tertre voisin, où il s'assied pour
être spectateur du reste de la cérémonie : les
princes et tous les grands de sa cour l'environnent
et se tiennent debout.
Alors les trois princes commencent à labourer;
ils font trois sillons, ayant chacun un vieillard pour
conduire leurs bœufs, deux laboureurs pour soute-
nir leurs charrues, et deux mandarins inférieurs
pour semer après eux. Lorsqu'ils ont fini, les neuf
grands leur succèdent, et ouvrent chacun neuf sil-
lons, ayant aussi un vieillard pour conduire leurs
bœufs, deux laboureurs pour soutenir leurs char-
rues, et deux mandarins d'un moindre grade pour
répandre le grain. Lorsque les trois princes et les
neuf grands ont fini leur tâche, ils vont, rejoindre
l'empereur, et l'on enlève tous les ustensiles de
labourage, qui ne servent que dans cette céré-
monie. Les mandarins qui composent le tribunal
du gouverneur de Péking réunissent alors les vieil-
lards et les laboureurs qui ont été invités à cette
fête et les conduisent vers l'empereur au bas du
tertre. Tous sont vêtus des habits champêtres de
leur profession et tiennent à la main leurs instru-
ments aratoires. Là, ils se mettent par trois fois à
genoux et happent la terre du front pour remercier
l'auguste chef de l'empire. Le monarque et toute
sa cour se retirent, et les laboureurs , mêlés à un
grand nombre de mandarins, achèvent de labourer
et d'ensemencer le ken-so.
Quelquefois l'empereur termine la touchante cé-
rémonie du labourage par un magnifique festin,
KIS CHAPITRE SEIZIÈME.
auquel sont invités les princes, les grands, les pre-
miers mandarins et quelques-uns des laboureurs.
Quand il retourne à son palais, il est monté sur un
char de parade, précédé par des chœurs de mu-
sique et environné de tout l'appareil qui l'accom-
pagne dans les grandes cérémonies 1 .
Ce champ dont les premiers sillons ont été ou-
verts par les mains sacrées du « Fils du Ciel » ,
sera, à partir de la terminaison des grains jusqu'à
la maturité de la récolte, l'objet des plus grands
soins et des plus attentives observations, car selon
que cette semence impériale prospère ou trompe
les espérances, il sera pronostiqué de l'abondance
ou de la pauvreté des moissons à venir par tout
l'empire. Le blé qu'on recueille de ce champ est
respectueusement déposé dans un grenier sacré, et
réservé pour les grands sacrifices au Chang-ti.
Cette fête du printemps est solennisée le même
jour dans tout l'empire. Les vice-rois, assistés de
leurs principaux mandarins subalternes, des offi-
ciers de tous les tribunaux, et en présence d'un
grand nombre de laboureurs de la province, pra-
tiquent les mêmes cérémonies que l'empereur, con-
duisent aussi la charrue et ouvrent plusieurs sillons
dans un champ également consacré à cet usage.
Chaque ville, de son côté, célèbre cette fête de
l'agriculture, mais le cérémonial suivi par les gou-
verneurs est tout à fait différent de celui pratiqué
par l'empereur pour tout l'empire, et par les vice-rois
1 Voyez Mémoires sûr les Chinois, Dubalde, Grosier, elc.
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 101)
pour leurs provinces respectives. Dès le malin, toutes
les rues sont tapissées et garnies de lanternes; des
arcs de triomphe s'élèvent de distance en distance.
Le gouverneur, couronné de fleurs, sort de son
palais, porté sur sa chaise mandarine, au son de
divers instruments; une troupe nombreuse de gens
portant des étendards, des mannes et des flam-
beaux allumés, le précèdent. Sa chaise est entourée
ou suivie de plusieurs brancards ornés de riches
tapis de soie, sur lesquels on a placé les figures des
personnages dont l'histoire de l'agriculture a consa-
cré la célébrité.
Une singulière particularité distingue cette céré-
monie ; il est d'usage d'y porter un énorme simu-
lacre d'une vache de terre cuite; le volume et le
poids en sont tels qu'une quarantaine d'hommes
sont nécessaires pour soutenir ce fardeau. Un en-
fant, ayant un pied chaussé et l'autre nu, la main
armée d'une verge, suit cette étrange statue et la
frappe sans relâche; il est en tête de tous les labou-
reurs munis de leurs instruments aratoires. On le
nomme 1' « esprit du travail et de la diligence »,
dont il est l'emblème ; des masques , des comé-
diens ferment la marche et donnent au peuple des
spectacles plus ou moins grotesques.
Le gouverneur se dirige avec ce cortège vers la
porte orientale, comme s'il voulait aller à la ren-
contre du printemps; de là il retourne à son palais
dans le même ordre. Lorsqu'il y est arrivé, la vache
de terre cuite est dépouillée de ses ornements, on
tire de son ventre un nombre prodigieux de petites
110 CHAPITRE SEIZIÈME.
vaches d'argile, puis, sans ménagement aucun, on
la met en pièces; les débris, ainsi que les petites
vaches issues de ses vastes flancs, en sont distribués
au peuple. Ces rites et ces coutumes voilent assuré-
ment des symboles dont le peuple chinois a l'intel-
ligence. C'est pourquoi le gouverneur, dans le dis-
cours qui termine la cérémonie, s'abstient d'en
parler; mais il ne se dispense jamais de taire l'éloge
de l'agriculture et d'exhorter ses auditeurs à ne pas
se relâcher dans la pratique de cet art utile, qui les
nourrit.
La « fête des mûriers », où l'impératrice à son
tour joue le principal rôle, sert de pendant à cette
grande fête de l'agriculture, par laquelle le Fils du
Ciel donne à son peuple l'exemple du travail. Au
jour fixé parle calendrier, ou voit la souveraine de
la Chine, accompagnée des princesses de la cour
et de ses dames d'honneur, sortir du palais, pour
aller sacrifier sur l'autel de l'inventeur de la fa-
brication de la soie. Puis, lorsque le sacrifice est
terminé, elle cueille de ses mains augustes et déli-
cates une certaine quantité de feuilles de mûrier
pour les consacrer à l'alimentation du dépôt impé-
rial des vers à soie. Cette cérémonie s'accomplit
toujours avec un pompeux appareil d'observances
prescrites par les rites. L'encouragement que l'em-
pereur donne par la cérémonie du labourage au tra-
vail qui produit la nourriture, l 'impératrice de son
côté le donne ainsi à la culture du minier et à l'éduca-
tion des vers à soie, qui fournissent les vêtements.
Après le printemps vient l'été, qui mûrit les mois-
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 111
sons, et L'automne, qui met fin à la récolte de tous
les produits que la terre, cette inépuisable nourri-
cière des hommes, a tirés pour eux du sein de sa
fécondité. Cette époque ramène une autre fête,
conséquence aussi naturelle que rationnelle de celle
du printemps. Elle est instituée pour célébrer, par
des actions de grâces et des divertissements, cette
constante fécondité de la terre et la fin des travaux.
Sa durée est de plus de quinze jours et se fait re-
marquer par des actes de religion auxquels on ne
se fait pas faute de joindre, le plus possible, les
divertissements les plus divers. On fréquente donc
les « miao », et l'on mêle à la joie des festins l'a-
musement qu'offrent de toutes parts des représen-
tations de comédies. Le nombre des théâtres est
quelque chose de surprenant ; non-seulement ou en
voit dans les villes, mais encore de distance en
distance dans les campagnes, surtout dans le voisi-
nage des grands « miao » ; les uns ont été construits
à la hâte et ne sont que de circonstance, les autres
sont fixes et solidement établis, mais tous sont éle-
vés en plein air. C'est l'époque de toute l'activité
de l'art dramatique en Chine, et pour les acteurs
et les saltimbanques, l'occasion principale de faire
briller leur talent ou admirer leurs sauts périlleux;
nulle relâche n'est possible; les troupes de comé-
diens, de farceurs, de faiseurs de tours se succè-
dent sans trêve ni merci devant les spectateurs
ébahis. Mais ceux-ci sont peut-être exposés à en-
durer à la longue une fatigue plus grande que celle
des acteurs eux-mêmes, car aucun siège n'est là
112 CHAPITRE SEIZIÈME.
noiir leur tendre des bras tentateurs. Chacun assiste
debout à ces comédies, mais on a, en guise de coin
pensation, L'avantage de se retirer sans payer; de
cette sorte, si la place occupée n'a pas eu précisé-
ment toutes les commodités désirables, le prix
au moins n'en est pas cher, puisqu'on peut se la
procurer sans avoir la moindre bagatelle dans sa
poche. A ceci, un spectateur difficile (il y en a
partout) trouverait peut-être à redire, car s'il lui
prenait envie de critiquer hautement la pièce, voire
même de lancer l'impertinent coup de sifflet , il ne
pourrait pas, cet antagoniste émérite des cla-
queurs, invoquer pour lui le bénéfice du terrible
droit qu'on achète en entrant.
Mais qu'il se console ; s'il tient à dépenser quelque
argent, voici que là, tout près du théâtre, l'occa-
sion lui en est offerte : des tables couvertes de
fruits, de viandes, de mille gourmandises, sont à
sa disposition; elles lui donneront, s'il le veut, des
plaisirs plus solides, sinon plus agréables, que ceux
procurés par les artistes du lieu.
Ces réjouissances d'automne sont la fête chérie
et désirée des dames chinoises, parce qu'elles leur
donnent le droit de sortir et de courir les rues.
« Aussi, dit l'abbé Grosier, en profitent-elles avec
« empressement, malgré la gène que leur fait éprou-
« ver leur étroite chaussure. Elles se rendent d'a-
« bord aux « miao » , où elles offrent des bâtons
« d'odeur, qu'elles ont soin de porter avec elles, et,
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 113
« tandis qu'ils brûlent, elles font les prosternations
« d'usage devant l'idole. Ce premier devoir rem-
«pli, elles se répandent dans la ville, parcourent
« les différents théâtres, et assistent aux représen-
« tations des comédies qui les intéressent le plus.
« Il est facile d'imaginer avec quelle ardeur un
« grand nombre d'aimables recluses doivent saisir
« l'occasion de ces iètes, pour satisfaire au besoin
« de se montrer et de se dédommager de la solitude
« de l'année. »
Les fêtes que nous venons de décrire sont rigou-
reusement annuelles, mais il en est d'autres qui
reviennent à certaines époques : ce sont des sortes
d'anniversaires du jour de la naissance de l'empe-
reur et de celui de sa mère; on les appelle ouan-
cheou, « fêtes de longue vie », et leur solennité
revient tous les dix ans. Aux pompes et aux magni-
ficences déployées dans ces solennelles circon-
stances les souverains de la Chine joignent des
dons et des largesses immenses : ils se plaisent à
répandre avec la plus grande générosité des grâces
de toutes sortes sur tous les ordres de l'Etat sans
distinction ; ils pardonnent aux coupables , font ou-
vrir les prisons, et déchargent quelquefois leurs
sujets pendant une année entière de tout impôt sur
les terres : c'est un véritable jubilé. Ces fêtes at-
tirent dans la capitale de l'Empire un peuple im-
mense qui vient des provinces les plus éloignées,
de la Tartarie même et des États voisins. Les
sommes dépensées atteignent un chiffre fabuleux.
Le P. Amiot, qui nous a donne'- une description très-
n. 8
II', CHAPITRE SEIZIEME.
détaillée d'une de ees solennités, n'évalue pas à
moins de trois cents millions de notre monnaie la
dépense dont elle a été l'occasion tant pour l' em-
pereur que pour les différents corps et les particu-
liers qui s empressèrent d'y contribuer l .
Il est encore d'autres circonstances où la libéra-
lité impériale se manifeste avec éclat. On sait tout
le respect dont en Chine la vieillesse est l'objet.
L'empereur Rien-long, à L'exemple de son aïeul
Kang-hi, donna une preuve mémorable de ses
propres sentiments à l'égard de la vénération due
au grand âge par la fête extraordinaire qu'il lit
célébrer, la cinquantième année de son règne, en
l'honneur des vieillards. Un festin splendide lut
préparé; on n'y compta pas moins de trois mille
convives, tous parvenus à l'âge de soixante ans et
au-dessus, et tirés de toutes les classes de la na-
tion. L'empereur voulut présider le banquet en
personne; les grands et les premiers mandarins
servirent les vieillards. Les fils, petits-fils et arrière-
petits-fils du vieux monarque parcouraient toutes
les tables pour observer si rien n'y manquait, et
exhortaient les convives à se livrer sans contrainte
à la joie que devait leur inspirer la présence de
leur souverain. Pendant tout le temps que dura ce
festin, la musique impériale se fit entendre; il lut
suivi de la représentation d'une comédie ou espèce
de ballet qui figurait les différents âges de la vie.
Une distribution de présents, faite à chacun des
i Leitn-s édifiantes, recueil XXVIII, p. 188 v.t suivantes.
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 115
vieillards, termina cette mémorable fête. Ces dons
consistaient en petites bourses brodées d'or et d'ar-
gent et en pièces de soie de différentes espèces. On
y avait joint le « bâton de vieillesse, en bois de
cèdre et à tête de dragon, ressemblant assez à une
crosse épiscopale , et le sceptre emblématique,
appelé jou-lii, mot qui exprime un vœu fait en
faveur de celui auquel on l'accorde, et signifie lit-
téralement « Que tout soit ainsi que vous le sou-
haitez » . Le jou-lii est fait d'un bois odoriférant,
et toujours artistement travaillé; des figures en
pierre d'j«, représentant ordinairement la chauve-
souris, la cigogne, le lichen, le pin et tous les sym-
boles de la longue vie et de la paix du cœur, y sont
merveilleusement incrustés ; la politesse chinoise
fait un grand usage du jou-hi : on se plaît à l'offrir
à celui qu'on veut honorer, dans les circonstances
les plus solennelles de sa vie. Enfin, à tous ces dons
offerts aux vieillards fut ajoutée la marque distinc-
tive de l'ordre de la vieillesse : c'est une sorte de
médaille d'argent évidée, formée par le caractère
clieou , qui signifie « longue vie » ; ceux qui en sout
honorés la portent suspendue à un cordon de soie
jaune, orné de son nœud.
Les fêtes appelées yen-yen sont des fêtes par-
ticulières que les souverains de la Chine donnent
à l'occasion de la réception des souverains tribu-
taires, de leurs ambassadeurs, et de ceux des puis-
sances étrangères; leur degré de magnificence
varie et se proportionne à la qualité des person-
nages auxquels on accorde les honneurs de Vyen-
8.
116 CHAPITRE SEIZIÈME.
yen. Comme toutes les autres grandes fêtes chi-
noises, on les célèbre toujours par un grand festin
de cérémonie, des concerts, des représentations
théâtrales et autres divertissements ; mais elles
ont cela de particulier qu'elles ont toujours lieu
sous de vastes et riches tentes, qu'on dresse exprès
dans les cours ou les jardins du palais. Il n'y a
rien de certain sur l'origine de cet usage ; tout
ce que l'on a pu dire à ce sujet n'est que con-
jectural. Mais il suffit, en Chine, qu'une coutume
soit ancienne pour qu'on la respecte scrupuleuse-
ment.
§ U-
Amusements populaires et divertissements particuliers des Chinois.
— Bateleurs et acrobates chinois. — Quelques exemples de leur
entente du métier. — Marionnettes chinoises. — La chasse. —
Chasses impériales. — La pèche. — - La pêche « au cormoran »,
à la « planche », etc. — Les cerfs-volants; le sabot, la toupie, etc.
— Jeux de cartes , des dés et des échecs. — Passion effrénée des
Chinois pour les jeux de hasard.
La gravité très-connue des Chinois ne les em-
pêche pas d'aimer les divertissements et les jeux de
toutes sortes; souvent même, malgré toutes les
règles qui tendent à modérer chez eux l'ardeur des
plaisirs amusants, ils s'y livrent, comme la plupart
des Asiatiques, avec une passion tout enfantine.
Il n'est pas de fête possible en Chine sans qu'on
y voie figurer, à la grande joie du peuple, voire
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 117
même des plus graves personnages, la gent nom-
breuse des histrions de toutes les espèces , depuis
les simples danseurs de corde et sauteurs ordinaires,
ou acrobates en tous les genres, Hercules sans pa-
reils, faiseurs de tours prodigieux de force et d'agi-
lité, etc., jusqu'aux escamoteurs les plus émérites
et t< montreurs de phénomènes curieux et surpre-
nants ». Les bateleurs chinois jouissent, au reste ,
d'une réputation méritée, et peuvent soutenir, par
l'habileté rare qu'ils déploient dans le métier, une
avantageuse comparaison avec leurs confrères de
l'Europe. On pourra s'en convaincre par les
exemples que nous allons citer.
ic Des Chinois, dit Isbrands Ides dans sa relation,
« soutenaient sur la pointe d'un bâton des boules
« de verre aussi grosses que la tête d'un homme ,
« et les agitaient de différentes manières sans les
« laisser tomber. Ensuite, dix hommes, ayant pris
« une canne en bambou d'environ sept pieds de
« long, la levèrent droite, et tandis qu'ils la soule-
« vaient dans cet état, un enfant de dix ans se
« glissa jusqu'au sommet avec l'agilité d'un singe,
« et se plaçant sur le ventre à la pointe, il s'y
"tourna plusieurs fois en cercle; après quoi,
» s' étant levé , il se soutint sur un pied à la même
u pointe, et dans cette situation il se baissa jusqu'à
« saisir la canne de la main ; enfin, quittant prise, il
« battit d'une main contre l'autre et s'élança légère-
« ment à terre, où il fit d'autres exercices de la
« même agilité. >•
Hiittner cite cet autre exemple de force et
118 CHAPITRE SEIZIÈME.
d'adresse dont il fut témoin : « Un homme se coucha
« parterre et éleva ses jambes en l'air, de manière
« qu'il formait un L couché. Alors on posa sur la
•< plante de ses pieds un vase de pierre très-pesant
« de deux pieds et demi de haut et de dix-huit
« pouces de diamètre ; il le fit tourner en tout
« sens avec une extrême rapidité. Mais nous lûmes
u bien plus étonnés quand nous vîmes placer sur le
« vase un enfant, qui en fit le théâtre de ses jeux. Il
« mit son corps et ses petits membres dans des
u postures extraordinaires. Il se glissa ensuite la
» tête la première dans le vase, et se pliant d'une
h effrayante manière, il en sortit. S'il eût lait le
« moindre faux mouvement, la chute du vase l'eût
>< écrasé, ainsi que l'homme qui le soutenait 1 . »
Van Braam a vu exécuter aussi ce tour du vase,
qui, selon son estimation, pesait au moins de
soixante à soixante-trois kilogrammes, puis il cite
cet autre tour de force du même homme et peut-
être du même enfant : « Cet homme, couché sur le
« dos, tient ses jambes élevées verticalement en
u l'air. Sur la plante de ses pieds est posée une
« échelle composée de six larges échelons, et dont
u l'extrémité inférieure est étendue et plate. Ensuite
« un enfant de sept ou huit ans grimpe sur les
<. échelons, et, assis sur celui d'en haut, il fait
« plusieurs singeries, tandis que l'homme tourne
« l'échelle sur ses pieds, tantôt dans un sens, tantôt
h dans l'autre. L'enfant descend et monte le long
1 Voyage de Macartney, t. V, ]>
149.
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 119
« des échelons, en formant autour d'eux des sinuo-
« sites, de sorte que des parties de son corps se
« trouvent alternativement sur une face de l'échelle
« et sur la face opposée. Ce jeu a duré au moins
'< un quart d'heure ' . »
Aderson , qui faisait partie de l'ambassade an-
glaise, rapporte de son côté le fait suivant : « Par
« un mouvement imperceptible des jointures de
« leurs bras et de leurs jambes, les sauteurs chinois,
« dit-il, semblaient donner à des vases pleins d'eâu
>< qu'ils soutenaient une force motrice au moyen
« de laquelle ces vases, se mettant progressivement
« en équilibre, passaient et repassaient, sans se
« répandre, d'une partie du corps de l'acteur à
« l'autre, avec une rapidité si extraordinaire que je
« n'osais en croire le témoignage même de mes
« propres yeux. »
Les bateleurs et baladins chinois ne le cèdent
pas, on le voit, en fait de tours de force et d'agi-
lité, à ceux d'Europe, dont ils sont assurément les
devanciers. Nous n'en finirions pas si nous voulions
décrire tout ce qu'ils sont aptes à faire dans cet art
de la souplesse et de l'agilité; disons, pour termi-
ner le tableau des amusements populaires des fêtes
chinoises, que les théâtres enfantins de « Guignol
le terrible » , de «Gringalet le triste » , de la virago
« mère Gigogne » , et autres célébrités de l'avenue
Marigny, ont leurs pendants en Chine, et que là
comme ailleurs les grotesques personnages qu'on y
fait mouvoir n'attirent et ne fixent pas les regards
1 Voyage de Van Braam, t. II, p. 22i.
J2>) CHAPITRE SEIZIÈME.
des seuls enfants : comme parmi nous il y a des inno-
cents et des badauds de tout âge qui s'en amusent.
Parmi les divertissements particuliers des Chi-
nois, la chasse est au premier rang, et ce plaisir
tout royal, dont le droit est dans nos pays d'Europe
si sévèrement réservé, est en Chine un plaisir* pour
ainsi dire banal. Le dernier des villageois peut, au
gré de son adresse ou de son bon plaisir, s'emparer
du gibier qui hante son domaine ou tuer l'animal
qui dévaste ses moissons. Ce plaisir, que le simple
paysan ne se fait pas faute de se donner à travers
champs, le Chinois riche se le procure avec un
égoïsme jaloux dans les vastes parcs qu'il fait clore
pour mieux tenir sous sa main, et tout à la portée
de ses flèches, un abondant gibier.
Les empereurs de la Chine de leur côté ont tou-
jours passé, et c'est à juste titre, pour être entre
tous les Nemrods couronnés les plus fameux et
les plus passionnés. Ils font chaque année des
chasses générales en Tartarie, et la suite qui les y
accompagne prend souvent les proportions d'une
véritable armée. Sous les anciennes dynasties,
ces chasses avaient lieu aux quatre saisons; mais
l'empereur Kang-hi a changé cet usage, et, dans
le but de laisser aux quadrupèdes et aux oiseaux
le temps de se reproduire , il a limité à deux
pour toute l'année le nombre de ces expéditions
cynégétiques. Ce prince à grandes vues savait
joindre au plaisir de la chasse le but tout politique
d'exercer l'adresse de ses soldats et de les tenir
ainsi toujours préparés à la guerre. Ecoutons-le
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 121
plutôt lui-même : « Je ne vais à la chasse , dit ce
« prince dans ses Instructions sublimes, que deux
« fois l'an. La première fois sur l'eau, pour que mes
.< p^ens apprennent à conduire et à gouverner les
« barques ; la seconde en automne , en pleine carn-
ée pagne, afin qu'ils s'exercent à tirer des flèches,
« tant à pied qu'à cheval. De cette manière, je
« ne fatigue pas mes gens, et je laisse aux betes
« fauves le temps de mettre bas et aux oiseaux
« celui d'élever leurs nombreux petits. Mes soldats,
« par cet exercice, deviennent forts et adroits, et
.< apprennent à ne pas se laisser surpasser en
k valeur. »
Ce prince était lui-même d'une adresse supé-
rieure à décocher une flèche avec force et à l'en-
voyer droit au but. Afin de rendre ses troupes tar-
tares plus habiles dans cette partie de l'art de la
puerre, il établit parmi elles l'usage de tirer au
blanc. Ce genre d'exercice fut goûté des Chinois,
qui des lors y accoutumèrent leurs enfants dès le
bas âge. Aussi sont-ils devenus, comme les Tar-
tares, d'excellents tireurs. Ils s'entretiennent l'œil
et la main par de fréquents exercices publics ; le
désir que chacun a d'être proclamé le tireur le plus
adroit les fait rivaliser de vigilance et d'attention.
Y a-t-il un heureux vainqueur, il exerce aussitôt
sur ses rivaux moins habiles le droit de sa supério-
rité en leur imposant, comme le veut l'usage, la
facile humiliation de vider à sa santé une tasse de
vin : jamais personne ne s'y reluse.
De la chasse à la pèche il n'y a que la distance de
122 CHAPITRE SEIZIÈME.
la plaine ou de la forêt aux bords de l'eau. 11 est
bon d'observer toutefois que la pêche en Chine est
bien plus souvent un moyen de commerce et d'in-
dustrie qu'un amusement; mais c'est une raison de
plus pour les Chinois de s'y livrer avec toute l'ar-
deur que, à défaut du plaisir, leur inspirent le désir
du gain ou les nécessités de la vie. Dans les grandes
pêches, ils font usage de filets et dune foule d'en-
gins d'une invention tout ingénieuse; ils réservent
pour les pêches récréatives l'arc, la flèche, le har-
pon, voire même cet instrument d'une simplicité
toute primitive que la malignité gauloise a trouvé
le moyen de définir si plaisamment, en disant de
lui qu'il commence et finit par deux créatures du
bon Dien, dont la seule grosseur fait toute la diffé-
rence.
Mais il est un genre de pêche particulier à la
Chine, que nous pensons n'avoir été pratiqué en-
core nulle part ailleurs. C'est la pêche « au cormo-
ran » , que les Chinois ont inventée et qu'ils mettent
à profit de la plus étonnante façon. Ils savent si
bien dresser cet oiseau aquatique qu'il devient
aussi habile à prendre le poisson et à le rapporter
que le chien du chasseur à s'emparer du gibier.
Cette pêche se fait ordinairement en bateau. Au
lever du soleil, on voit un grand nombre de barques
chargées de ces oiseaux se rassembler sur les ri-
vières ou sur les étangs. Les cormorans sont paisi-
blement perchés sur les proues, attendant qu'on
leur donne le signal de commencer leur pêche.
Lorsque tontes les dispositions sont faites, les batc-
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 123
liers battent fortement l'eau avec leurs rames : à ce
signal connu, les cormorans s'élancent et se ré-
pandent en un instant sur toute l'étendue de la ri-
vière ou de l'étang, qu'ils se partagent entre eux
avec une intelligence admirable. Ils plongent, font
mille circuits dans l'eau, saisissent avec le bec, par
le milieu du corps, le poisson qu'ils rencontrent,
remontent sur l'eau avec leur proie, et l'apportent
chacun dans la barque d'où il est parti. Le pêcheur
reçoit le poisson, saisit l'oiseau, lui renverse la tête
en bas, et lui passant légèrement la main le long
du cou, lui fait rejeter les petits poissons qu'il avait
avalés, et qui se trouvent retenus dans l'œsophage
par un anneau placé exprès pour le resserrer. Sans
cette précaution, le cormoran, rassasié de poisson,
n'aurait plus bientôt la même ardeur pour continuer
sa pêche. Sa corvée finie, on lui ôte cet anneau et
on lui donne à manger. Il est à remarquer que si
le poisson est trop gros, les oiseaux d'une même
barque se prêtent mutuellement secours ; l'un le
saisit par la queue, l'autre par la tête, et ils le
portent ainsi à leur maître.
Voici une autre sorte de pêche que, malgré sa
simplicité, nous croyons encore n'être connue que
des seuls Chinois. Ils clouent d'un bout à l'autre,
sur les bords d'un long bateau très-étroit, une
planche enduite d'un vernis de la plus brillante
blancheur. Cette planche, large d'un peu moins
d'un mètre, s'incline en dehors, de manière qu'elle
soit presque à fleur d'eau. On n'en fait usage que la
nuit, et on la tourne du côté de la lune, afin que
124 CHAPITRE SEIZIÈME.
la réflexion de sa lumière en augmente l'éclat. Le
pêcheur se tient silencieux, pour ne pas effrayer les
poissons. II arrive souvent que ceux-ci, au mi-
lieu de leurs jeux, confondent la couleur de la
planche vernissée avec la couleur de l'eau; cette
erreur les fait s élancer de ce côté et tomber dans la
nacelle. Ceci nous rappelle la pêche aux flambeaux,
en usage sur nos rivières, mais cette dernière ne
peut se pratiquer qu'à la faveur des nuits les plus
obscures. La manière chinoise a l'avantage démettre
à profit l'excès même de la clarté nocturne.
L'eau courante des fleuves ou l'eau dormante des
étangs est donc pour les Chinois le théâtre d'une
agréable distraction ou d'un pénible labeur, selon
(jiie la pêche est pour eux un but de plaisir ou
l'effet du besoin. Mais la température vient-elle
avec l'hiver à durcir ces surfaces liquides , alors le
plaisir seul parait et domine. Les Chinois sont ha-
biles dans l'art du patinage, et savent, avec autant
d'élégante agilité que nous, glisser sur les eaux
glacées. Les évolutions des patineurs font même
partie des divertissements de la cour, et l'empe-
reur ne dédaigne pas d'honorer chaque année de
son auguste présence ces joutes sur la glace. Nous
pouvons en fournir l'exemple suivant : « Lors-
qu en 1780 le prince-lama de Teschou-Loumbou
se rendit à Péking , les courses sur la glace furent
du nombre des jeux et des amusements que l'em-
pereur s'empressa de lui procurer. Ce qui excita
surtout l'attention du vénérable lama et des Thibé-
tains de sa suite fut un combat de vitesse, une
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 12.")
course entre un homme en patins et un homme à
cheval; on avait pour celui-ci construit un chemin
le long d'une immense pièce d'eau placée. Au
grand étonnement des spectateurs, l'homme qui
courait avec des patins remporta la victoire '. »
L'air, cet élément d'azur, tout comme l'élément
liquide ou solide des ondes, fournit aux Chinois
d'autres moyens de plaisir. Qui n'a, en effet, en-
tendu parler de leurs fameux cerfs-volants, dont
l'invention, paraît-il, serait due plutôt à une néces-
sité de la guerre qu'au besoin d'un frivole amuse-
ment? D'après l'ouvrage intitulé Khe-tchi-king-
youen (c'est Encyclopédie chinoise), l'honneur
en reviendrait au célèbre général Han-sin, qui vi-
vait deux cent six ans avant l'ère chrétienne. On en
fit depuis souvent usage durant le siège des villes ;
par ce moyen les assiégés faisaient connaître au
dehors leur situation et le besoin qu'ils avaient de
secours. Mais il y a longtemps que les cerfs-volants
ont cessé d'être en Chine des messagers de détresse,
pour devenir de simples objets d'amusement. Les
Chinois ont même atteint dans la structure de ces
jouets aériens le nec plus ultra de la perfection.
« Les cerfs-volants chinois, dit l'abbé Grosier, l'em-
portent sur les nôtres par leur ingénieuse composi-
tion ; ils ont des formes plus variées, plus agréables,
des couleurs plus riches et plus éclatantes. Tantôt
ils offrent l'image d'un immortel qui s'élève ma-
jestueusement porté sur un nuage; tantôt ils repré-
1 Ambassade ait Tliibel, t. II, p. 117.
120 CHAPITRE SEIZIÈME.
sentent des oiseaux de proie, des dragons ailés, de
brillants papillons, des animaux, des monstres.
Lorsque le cerf-volant s'est élevé dans les airs, on
fait quelquefois partir, sur la corde qui le retient,
une boîte de papier qui renferme un papillon lait
aussi de papier ; dès que la boîte, poussée par le
vent, atteint le cerf-volant, elle le beurte, se brise,
et au même instant le papillon se dégage, étend et
développe ses ailes l . »
L'exercice du volant est un autre amusement qui
plaît aussi beaucoup aux Chinois. Les jeunes gens,
qui en sont pour l'ordinaire les plus ardents ama-
teurs, y montrent une adresse remarquable. Ce jeu
est assujetti chez eux à des difficultés que nous ne
connaissons pas : ils ne se servent ni de raquette
ni de la main pour recevoir et rechasser le mo-
bile emplumé. Rangés en circonférence, au nom-
bre de sept ou huit environ , ils le frappent et se
le renvoient avec la tête, les coudes et les pieds,
avant qu'il retombe à terre ; leur agilité et leur
prestesse sont telles, qu'il est rare qu'ils ne lui
fassent pas prendre la direction qu'ils veulent lui
donner .
L'enfance et l'adolescence ont encore en Chine
des jeux qui leur sont particuliers, et d'autres qui,
pour la plupart, sont les mêmes qu'en Europe. Ces
heureux âges s'y divertissent, comme chez nous,
avec le sabot que fouettent les lanières, avec la tou-
pie qui tourne en pivotant, avec le palet qu'on
: Description générale de la Chine, i. V, [>. kll.
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 127
lance, avec la boule qui roule, avec l'escarpolette
et la balançoire dont le va-et-vient s'accélère ou se
3
ralentit, enfin, avec une foule d'autres jeux encore
que nos jeunes lecteurs n'ont pas autant que nous
oubliés.
Malheureusement on ne trouve pas seulement
en Chine des jeux naïfs ou innocents. Il en est
d'autres où l'amour du gain seul domine et pas-
sionne les joueurs. Parmi ces jeux , les uns sont
soumis à des règles dont l'application exige du pra-
ticien la science des combinaisons et du calcul,
d'autres sont purement de hasard. Les Chinois
connaissent les échecs, dont ils ont deux sortes : l'une
se rapproche beaucoup de la nôtre, l'autre est plus
compliquée. Ils ont les cartes, qu'on suppose même
avoir été importées de chez eux chez nous par Marco
Polo; les dés, dont les coups ruinent si bien et si
vite, et quantité d'autres jeux aléatoires que nous
ne pouvons énumérer.
Les Chinois se livrent à tous ces jeux avec une
violente ardeur; leurs lois cependant défendent les
jeux de hasard, mais il est rare qu'une passion
aussi violente admette quelque frein et puisse être
contenue par les peines même les plus sévères. Les
Chinois ne craignent pas de les braver. Ecoutons
ici ce que le P. Amiot nous apprend de leur pen-
chant au jeu : « Les Chinois, dit-il, ainsi que les
« Mantchoux, qui habitent aujourd'hui la Chine,
« sont peut-être de toutes les nations du monde
u celles qui, en apparence, ont le plus d'aversion
« pour le jeu. L'opinion publique les force à dégui-
12S CHAPITRE SEIZIÈME.
« ser cette funeste passion, parce qu'un joueur, un
« homme capable de tous les crimes et un malfai-
« teur avéré, sont à la Chine des termes presque
u synonymes. On ne laisse rependant pas de
>< jouer, et de jouer même avec fureur. On a fait
u en différents temps des ordonnances sévères
« contre le jeu. Les empereurs de la dynastie ae-
« tuelle ont eu même recours à uue politique sem-
« blable à celle d'un de nos rois, qui, pour arrêter le
« cours du luxe en France, permit aux seules cour-
u tisanes ce qu'il défendait aux femmes honnêtes :
« ces monarques, en proscrivant rigoureusement le
c( jeu dans toute l'étendue de l'empire, le permirent
« seulement aux porteurs de chaises, gens sans aveu
u et qui sont dans un mépris général. Mais cette
u politique n'a pas eu tout le succès qu'on s'en
« était promis. L'empereur régnant, en renouve-
u lantles défenses anciennes, n'a excepté personne
u de la loi commune. »
Le goût effréné des Chinois pour tous les jeux
de hasard, au lieu de céder aux lois, semble, au
contraire, avoir grandi en raison même de leur sé-
vérité. « La passion du jeu, dit l'abbé Hue, a en-
vahi en Chine tous les rangs , tous les âges de la
société. Les hommes, les enfants, tout le monde
joue. Dans toutes les rues des grandes villes, on
rencontre de petits tripots ambulants. Deux dés
dans une tasse placée sur un escabeau, sont, pour
l'ouvrier qui se rend au travail, une tentation
presque irrésistible. Une fois qu'il a eu le malheur
de s'accroupir devant ce petit étalage, il lui est
MOEURS ET COUTUMES DES CHINOIS. 129
bien difficile de s'en arracher. Il perd souvent dans
quelques heures toutes les pénibles épargnes de
son travail. Les enfants se rendent toujours en
grand nombre et avec empressement autour «les
tables de jeu, et les personnes âgées sont les pre-
mières à les pousser dans un abîme dont ils auront
ensuite tant de peine à se retirer. »
Les joueurs chinois ont trouvé le moyen de
pousser leur passion pour le jeu jusqu'aux extrêmes
limites de la folie. Quand ils ont perdu leur arpent,
non-seulement ils jouent leurs vêtements, leur mai-
son, leur champ, et enfin leur femme, mais on
en voit qui, n'ayant plus rien à perdre, se réunis-
sent à une table particulière pour jouer les doigts
de leurs mains, qu ils se coupent mutuellement avec
un horrible stoïcisme ' .
1 Voyez l'Empire chinois, t. II, p. 374, et la Chaîne des chro-
niques, ouvrage arabe du neuvième siècle, traduit par Renaudot et
cité par .M. Hue.
il.
CHAPITRE XVII.
POLITESSE PUBLIQUE ET PRIVÉE DES CHINOIS.
§ l "'
Influence des lois rituelles dans les rapports privés et publics
des Chinois; — leurs avantages sociaux. — Salut chinois. — Céré-
monial des visites. — Usage des cartes. — Cérémonial des présents.
— Le Ij-tan.
Le goût des convenances et de la politesse re-
monte en Chine à la plus haute antiquité , et con-
tinue de s'y conserver comme un signe distinctit
du caractère national de ses habitants. Or, s'il est
possible de juger du degré de la civilisation d'un
peuple d'après l'urbanité de ses manières, la nation
chinoise mérite sans contredit, à ce titre, d'être con-
sidérée comme une des plus avancées et des plus
policées du monde. 11 est de principe dans le Cé-
leste Empire que les cérémonies , étant le type
même des vertus , sont destinées à les conserver, à
les rappeler, quelquefois même à les suppléer; de
là l'importance que les maîtres mettent, dans 1rs
écoles, à en inculquer au moins les notions princi-
pales à leurs élèves. Or, comme il n'est pas de pays
au monde où l'instruction populaire soit aussi ré-
pandue qu'en Chine, il en résulte qu'on trouve jus-
que dans les derniers rangs de la société des usages
et des manières qui se ressentent plus ou moins de
POLITESSE PUBLIQUE ET PRIVER DES CHINOIS. 131
cette politesse qui est la base par excellence de
l'éducation chinoise.
Tous les rapports sociaux sont réglés en Chine
par des lois rituelles qui déterminent ce qu'il con-
vient de faire dans toute circonstance donnée Un
tel rigorisme légal doit sans aucun doute gêner bien
souvent l'initiative des particuliers, et, dans plus
d'un cas, enlever aux hommes même les plus
polis tout le bénéfice du mérite personnel ; mais
ces inconvénients sont légers , comparés aux avan-
tages qui résultent, dans les rapports publics et
officiels surtout, de l'observance des lois de l'éti-
quette : tout conflit relativement aux droits et aux
préséances devient impossible , et nulle porte n'est
ouverte à toutes ces vaniteuses susceptibilités qu'on
a vues trop souvent engendrer en d'autres lieux de
coupables querelles , souvent même des haines ho-
micides. En Chine , jamais rien de pareil ne peut
avoir lieu , puisque la loi a tout prévu , tout déter-
miné : chacun, depuis les grands de la première
classe jusqu'aux moindres membres de la société,
sait au juste les titres qu'il doit donner et ceux qui
lui sont dus ; les politesses qu'il est en droit d'at-
tendre , et celles qu'il doit faire ; les honneurs qu'il
peut accepter, et ceux qu'il est tenu de rendre.
Quand on considère les heureux résultats pro-
duits dans la société par le cérémonial civil des
Chinois, on est tenté de le considérer comme un
des chefs-d'œuvre de leur politique ; il est dans leur
gouvernement comme l'huile dont on enduit les
rouages des grandes machines : il facilite les mou-
9.
l;>,2 CHAPITRE DIX-SEPTIÈME.
vements, empêche le bruit et conserve tout -l'édi-
fice en diminuant les frottements.
La manière chinoise de saluer dit (ère en tout
point de la nôtre. On ne saurait en Chine se con-
tenter comme chez nous d'une révérence ou d une
inclination plus ou moins respectueuse, d'un simple
signe de tête ou d'un coup de chapeau. Ce der-
nier mode surtout serait d'une suprême inconve-
nance : le Chinois, même dans les saluts les plus
solennels, ne se découvre jamais. Si la personne
qu'on salue est d'un rang supérieur à celle qui lui
donne ce signe de prévenance, celle-ci doit joindre
les mains, les élever au-dessus du front, les rabais-
ser ensuite vers la terre , puis s'incliner profondé-
ment. Dans le salut ordinaire, on joint les mains à
la hauteur de la poitrine, on les remue dune ma-
nière affectueuse , et on se contente de courber tant
soit peu la tête , en se disant réciproquement : II<>a-
tsing-tsing. Ces mots de compliment sont, dans
leur signification, aussi vagues que les nôtres; et,
ne disant rien , ils disent tout ce que l'on veut.
Dans d'autres circonstances , on s'adresse cette
simple parole : « Comment vous portez-vous? —
Fort bien , répond celui à qui l'on fait cette de-
mande , grâce à votre abondante félicité. »
Les personnes d'un rang inférieur ne peuvent se
permettre d'offrir le salut à un mandarin distingue':
lorsque celui-ci parait en public : ce serait une fa-
miliarité digne de châtiment. Dans cette circon-
stance, on s'arrête et l'on s'écarte un peu; puis,
tenant les veux baissés et les bras étendus sur les
POLITESSE PUBLIQUE ET PRIVÉE l'ES CHINOIS. 13:5
cotés, on attend que le magistrat soit passé pour
poursuivre son chemin. Lorsque deux mandarins
d'un rang égal se rencontrent dans la rue, ils ne
sortent point de leur chaise , ils joignent les mains,
les baissent, les relèvent jusqu'au iront, et recommen-
cent ce salut jusqu'à ce qu'ils aient cessé de se voir.
Mais si 1 un d'eux est supérieur à l'autre , celui-ci
fait arrêter sa chaise; s'il est à cheval, il en des-
cend, et fait une profonde révérence au mandarin
son supérieur ' .
La politesse des Chinois se fait, particulièrement
remarquer dans les visites qu'ils sont dans l'habi-
tude de se rendre à certaines époques de l'année
ou dans certaines circonstances. Ces visites sont de
rigueur au commencement.de l'année, à l'époque
du mariage d'un ami , à l'instant où il lui naît un
fils, quand il est élevé à quelque charge, quand quel-
qu un de sa famille vient à mourir, lorsqu il entre-
prend ou qu'on entreprend soi-même un long
voyage, etc.
Ce n'est pas une petite affaire en Chine que de
rendre une visite. Cette démarche, que règle un cé-
rémonial aussi minutieux que complique'-, est tout
d'abord l'objet de préliminaires que l'Europe ne
connaît pas ou qu'elle a su écarter. Aucune visite
ne peut se faire en Chine si on n'a pas eu préala-
blement le soin de faire remettre au portier de la
maison où 1 on désire se présenter un billet appelé
lir-tséc, tant pour s'informer si la personne
1 Vovez Description générale de ta Chine
134 CHAPITRE DIX-SEI'TIÈME.
qu'on a dessein de voir est chez elle que pour l'in-
viter à ne pas sortir : c'est une marque de défé-
rence et de respect pour ceux que l'on veut aller
voir chez eux. Il parait que c'est de cet usage tout
chinois que nous avons tiré nous-mêmes celui de
nos cartes de visite; mais chez nous ces billets sont
bien loin, malgré tout le luxe qu'on cherche par-
fois à leur donner, d'égaler en ce point ceux des
Chinois. Chez eux la carte de visite n'est pas ce
simple morceau de papier ou de carton étroit, mes-
quin , petit, taillé, trop justement peut-être, en
proportion même de notre moderne politesse, c'est
au contraire une sorte de cahier de beau papier
rouge , orné de dorures légères , plié , à la manière
d'un paravent, en plus ou moins de doubles, et
plus ou moins grand aussi, suivant le rang et la di-
gnité des personnes ou le degré de respect qu'on
désire leur témoigner. On ne se contente pas non
plus d'écrire simplement son nom sur l'un des plis,
on y ajoute mille compliments respectueux, dont on
proportionne les expressions tendres ou flatteuses
au rang et à la qualité du personnage qu'on se pro-
pose de visiter. On écrira par exemple : « Uami
tendre et. sincère de votre personne, et le disciple
perpétuel de sa doctrine, se présente en cette
qualité pour vous rendre ses devoirs et vous faire
la révérence jusqu'à terre. » Ou bien encore :
« Votre disciple, ou votre frère cadet , un tel, est
venu pour baisser la tête jusqu'à terre devant vous,
et vous offrir ses respects »
La plupart des visites chinoises ne peuvent se
POLITESSE PUBLIQUE ET PRIVÉE DES CHINOIS. 135
faire sans être accompagnées de présents. Dans ce
cas , on joint an tié-tsée un antre billet de pa-
pier rouge, appelé ly-tan, sur lequel on écrit
le nom de celui qui offre le cadeau , et le nombre
des objets qui le composent. Si celui qui fait le don
vient en personne, il présente lui-même ce billet
au maître du logis. Celui-ci le passe , sans le lire , à
un domestique, et remercie par une profonde révé-
rence.
Il arrive quelquefois, en Chine comme ailleurs,
qu'on esquive la visite proposée, surtout quand on
est d'un rang supérieur à celui qui demande à la
rendre. Un tel prétexte, quoique toujours soigneu-
sement déguisé , est assurément peu digne , et ne
saurait, quand il est seid , être jamais nulle part
excusable. Mais on s'en autorise si fréquemment
chez les nations mêmes qui se vantent d'être les
plus polies de l'univers, que nous ne devons pas
nous étonner de le trouver chez les Chinois. Dans
ces cas cependant la politesse exige que Ion re-
çoive le tié-tsée ou billet ; on est par là supposé
avoir reçu la visite elle-même. On fait dire par le
portier à la personne qui s'est présentée que, pour
lui épargner toute fatigue, on la prie de ne pas des-
cendre de sa chaise. Ce petit mensonge tout chi-
nois est, il faut en convenir, assez poli dans sa for-
mule , et vaut bien celui qu'un visiteur européen ,
quand sa présence peut gêner ou simplement ne
pas être de celles qu'on désire, est exposé à enten-
dre si fréquemment : « Monsieur n'y est pas » , ou
< Madame est sortie » . Ce manque d'égards ou de
136 CHAPITRE DIX-SEPTIEME.
charité, on pourrait dire cette impolitesse, trouve
au moins eu Chine un correctif qui lui manque ail-
leurs; car, le jour même ou dans les trois jours
suivants, on s'empresse de faire présenter à son tour
un tié-tsée , qui est de même simplement reçu
ou suivi d une visite réelle.
Dans les cas où la visite est agréée, ce qui a
presque toujours lieu entre personnes de même rang
ou simplement d'égale politesse, le cérémonial chi-
nois prend tout son empire, et ses règles doivent
être scrupuleusement observées de part et d'autre.
Tout ce qu'il convient de pratiquer en ces circon-
stances est minutieusement indiqué et décrit dans
le curieux formulaire du savoir-vivre et des bonnes
manières en usage dans le Céleste Empire : e! les
saints qu'il faut faire en inclinant la tête sur la poi-
trine, et les génuflexions réciproques, et les mar-
ches et contre-marches qu il faut exécuter pour être
tantôt à droite, tantôt à gauche, et les termes dont
il faut se servir, et les titres honorables qu'on doit
se donner. La terminologie usitée en pareil cas est
aussi originale que les évolutions qu'elle accompagne
sont compliquées. Nos lecteurs pourront en ju.«er
par les détails qui vont suivre.
On invite d'abord le visiteur (fui s'est présenté
à la porte extérieure de l'habitation à traverser,
sans quitter sa chaise, les cours, ordinairement fort
vastes, qui précèdent la salle des hôtes. On a eu
soin d ouvrir à 1 avance les deux battants de la porte
du milieu, car il y aurait de l'impolitesse à laisser
entrer ou sortir par les portos latérales. Deux do-
POLITESSE PUBLIQUE ET PRIVÉE DES CHINOIS. \V>
mestiques , placés de chaque côté de cette porte
d'honneur, tiennent le parasol et le grand éventail
de leur maître inclinés l'un vers l'autre, et le déro-
bent ainsi lui-même à la vue de l'étranger. Celui-ci
de son côté est également caché par un grand éven-
tail que tient un de ses gens, et ne se montre que
lorsqu'il est à juste portée de saluer l'illustre per-
sonnage qu'il vient visiter. Le maître de la maison,
qui se laisse alors voir à son tour, invite par un
sieste amical de la main son hôte à entrer, et pro-
nonce ce seul mot, Tsing-tsing : on répond Poti-
kan « .le n'ose »; mais on entre. Le maître de la
maison prend aussitôt place à la droite du visiteur;
puis il passe à sa gauche en le priant daller devant,
et il l'accompagne en se tenant un peu en arrière.
« Dans la salle des hôtes des sièges sont prépa-
rés étranges sur deux lignes parallèles, l'un devant
l'autre. Eu entrant, on commence, des le has de
la salle, à faire la révérence, c'est-à-dire qu'on
s'incline à côté de son hôte, et un pas en arrière,
de manière que les mains, qu'on tient lune dans
L'autre, touchent à terre. Dans les provinces du
midi de la Chine, le côté sud est le plus honora-
ble; c'estle contraire dans celles du nord. On pense
bien qu'il faut, suivant la province, céder le côté
le plus honorable à son hôte. Celui-ci, par une in-
génieuse courtoisie, peut en deux mots changer
Tétât de choses, et dire, si on l'a placé du côté du
midi : Pe-li,« C'est ici la cérémonie du pays dn
nord, » ce qui signifie : .l'espère qu'en me met-
tant au midi vous m'assignez la place la moins dis-
138 CHAPITRE DIX-SEPTIEME.
tinguée Mais le maître de la maison s'empresse
de rétablir la situation convenable en disant : Nan
li, «Point du tout, seigneur, c'est la cérémonie du
midi, et vous êtes à la place où vous devez être. »
« Souvent le visiteur affecte de prendre le côté
le moins honorable ; alors le maître de la maison
s'excuse en disant : Je n'oserais — ; et, passant
devant son hôte en le regardant toujours , et ayanl
soin de ne point lui tourner le dos , il va se mettre
à la place convenable, et un peu en arrière; c'est
alors que tous deux font en même temps la révé-
rence. Si plusieurs personnes font une visite en-
semble, ou si le maître a quelque parent qui de-
meure avec lui, on répète la révérence autant de
fois qu'il y a de personnes à saluer. Ce manège dure
alors assez longtemps, et tant qu'il dure on ne se dit
autre chose que Pou-kàn, pou-han, « .le n'ose-
rais ' »
11 est assez d'usage avant d'inviter l'étranger à
s'asseoir de couvrir le siège qu'on lui destine d'un
petit tapis fait exprès , et c'est pour le visiteur et le
maître de la maison l'occasion de nouvelles façons
de part et d'autre : l'un refuse tout naturellement
de prendre le premier fauteuil, et l'autre insiste
pour qu'on l'accepte. Quoique ce siège d'honneur
ait été à l'avance soigneusement nettoyé de toute
poussière , le maître de la maison feint de l'essuyer
encore avec le pan de sa robe, puis le salue avec
respect : force est bien au visiteur de s'y asseoir ;
1 Voyez Mélanges posthumes, |>nr M. Aliel Rémusat, p. 302 e( suiv.
POLITESSE PEBLIQUE ET PRIVEE DES CHINOIS. 139
mais avant de s'y résoudre, il s'est empressé de
faire les mêmes honneurs et révérences au fauteuil
qui doit être occupé par le maître.
Dès qu'on a pris place, chacun s'observe pour
avoir une attitude digne et conforme à toute la
rigueur des convenances : on doit se tenir constam-
ment droit sur sa chaise, ne pas s'appuyer contre
le dossier, avoir continuellement les yeux un peu
baissés, les deux mains étendues sur les genoux,
les pieds avancés, mais sans jamais se permettre
de les croiser. Le visiteur se garde bien d'exposer
de suite le motif qui l'amène; les choses les plus
indifférentes , les plus insignifiantes même , font
tout d'abord les frais de la conversation, c'est de
rigueur; et ce n'est certainement pas en ce point
que consiste la partie du cérémonial la plus difficile
à remplir, car les Chinois d'ordinaire excellent
dans l'art de passer des heures entières à dire des
nens. Enfin, quand le moment en est venu, le
visiteur expose d'un air grave et sérieux le vrai
motif de sa visite. Le maître de la maison lui ré-
pond avec la même gravité, et en sinclinant sou-
vent. L'entretien a pris dès lors une tournure des
plus solennelles; il se continue sur ce ton jusqu'à
la fin.
Les Chinois font toujours à leurs visiteurs la po-
litesse de leur offrir le thé, cette boisson favorite
des habitants du Céleste Empire , et qui leur est si
chère en toutes circonstances. Au moment voulu
par l'étiquette, un domestique, proprement vêtu,
apporte sur un plateau de bois vernis autant de
14i CHAPITRE DIX-SEPTIEME.
tasses qu'il y a de personnes. Le maître de la maison
se lève, et touchant le plateau de la main, il dit à
ses hôtes : Tsing-tcha, >< Je vous invite à prendre le
thé »; alors tout le monde s approche. La manière
de prendre la tasse, de la porter à sa bouche, de la
rendre au domestique, forme encore autant d'ar-
ticles du cérémonial qu'on doit avoir soin d obser-
ver. Dans les grandes chaleurs, le maître prend son
éventail après que le thé est bu, et, le tenant avec
les deux mains, il fait une inclination à la compa-
gnie, en disant : Tsing-cfien, ".Je vous invite à
vous servir de vos éventails » . Chacun alors prend
le sien : il serait impoli de n'en pas avoir avec soi,
parce qu'on serait cause qu'aucun ne voudrait en
faire usage '.
Le départ du visiteur donne lieu à d'autres céré-
monies tout aussi minutieuses que les précédentes.
La politesse exige que le maître de la maison recon-
duise son hôte jusqu'à son palanquin; il se tient à
sa gauche et un peu en arrière; avant de monter
dans sa chaise, l'étranger le supplie de ne pas assis-
ter à une action si vulgaire et si peu respectueuse.
Mais le maître de la maison, désireux de faire
preuve jusqu'au bout de son exquise urbanité, in-
siste de son côté, et, pour donner une sorte de
satisfaction aux prières que lui fait son visiteur de
le laisser, il se contente de se tourner à demi,
comme pour ne pas le voir monter dans sa chaise;
puis, des que les porteurs ont soulevé les bâtons du
1 Voyez Mélangés posthumes, par M. Ain! Rérïmsai.
POLITESSE PUBLIQUE ET PRIVÉE DES CHINOIS. 141
palanquin, il se retourne vers l'hôte qui le quitte,
et lui dit adieu : Tsing-teao; celui-ci lui rend cette
courtoisie avec une égale cordialité.
Ce n'est que quand le visiteur s'est tout à lait
éloigné, que le maître de la maison, rentré chez lui,
se permet de lire le ly-tan ou billet des pré-
sents ; il admet ou retranche de ces présents ce qu'il
juge à propos. S'il en accepte la totalité ou seule-
ment une partie, il garde le billet, et en écrit un
autre de remercîment pour dire qu'il accepte tout
ce qu'on a bien voulu lui offrir, ou pour indiquer
seulement les quelques objets qu'il préfère et qu il
agrée; si au contraire on ne garde rien, on renvoie
purement et simplement le ly-tan, mais on y
joint toujours un billet de remercîment ou d'ex-
cuse : « lu-pi, pi-sié » , écrit-on; « Ce sont des
perles, je n'ose y toucher » . Il paraît que cette ma-
nière de parler vient de ce que l'usage des perles a
été, en différents temps, proscrit en Chiue; on com-
pare donc par assimilation à ces objets, jadis pro-
hibés, toute chose qu'on ne veut pas accepter.
Quelle que soit, du reste, l'origine ou la cause de la
formule familière aux Chinois pour ne pas accepter
les présents qu'on leur offre, il faut convenir qu ils
ont su trouver pour exprimer leur refus des termes
aussi gracieux que délicats.
142 CHAPITRE DIX-SEPTIEME.
§ »•
Manière (le converser des Chinois. — Style épistolaire. — Influence
ili l'observance des rites sur le caractère des particuliers et sur les
mœurs générales de la nation chinoise.
La manière de converser des Chinois, considérée
dans les rapports même les plus ordinaires de la
vie privée, mérite aussi d'être remarquée : ils s'ap-
pliquent avec un soin tout particulier, et dans toutes
les circonstances, à prendre les tours les mieux
choisis pour rendre leurs sentiments et leurs pen-
sées, et à n'employer jamais que les expressions les
plus respectueuses envers les personnes. Nous al-
lons en donner ici quelques exemples :
Un fils qui parle à son père ne prend jamais la
qualité de son fils , mais seulement celle de son
petit-fils, fût-il l'aîné de la famille, et père de
famille lui-même; souvent encore il ne fait point
usage, par respect, en présence de son père, de son
nom de famille, mais bien du nom qu'il porte à cette
époque : on sait que les Chinois reçoivent différents
noms, dans le cours de leur vie, en rapport avec
leur âge ou le rang qu'ils obtiennent dans les fonc-
tions publiques.
Quand un Chinois adresse la parole à son supé-
rieur, il ne parle jamais ni à la première ni à la
seconde personne : il ne dira point je, il ne dira
point vous; il dira par exemple, s'il s'agit d'un ser-
vice rendu : Le service que Sa Seigneurie a voulu à
POLITESSE PUBLIQUE ET PRIVÉE DES CHINOIS. 1M
son petit serviteur m'a été extrêmement sensible.
Un Chinois se donne-t-il quelque peine pour eu
obliger un autre : Ali ! lui dit ce dernier, vous pro-
diguez votre cœur! Le service est-il rendu, sse-pou-
tsing, dit L'obligé, « mes remercîments ne peuvent
avoir de fin.» S'agit-il de l'offre de quelque cadeau,
on répond par trois fois, pour s'excuser de l'accep-
ter : Pou-kan, pou-kan, pou-kan, « Je n'ose, je
n'ose, je n'ose». Il est aussi d'usage, même à la
fin du plus somptueux banquet, de dire à ses convi-
ves : Yean-man, ou tai-man: « Nous vous avons
bien mal reçus , bien mal traités » . Quoique de
simple convention, une telle formule n'en est pas
moins faite pour attirer de la part des convives tous
les compliments que sollicite la vanité de l'amphi-
tryon. C'est un genre de réclame qui n'est point, du
reste, tout à fait particulier aux Chinois; et pour
l'expérimenter, il n'est en aucune façon nécessaire
d'aller vivre à Péking.
S'il est en Chine une manière de converser, il
en est une aussi qui règle le commerce épistolaire,
même entre simples particuliers. Le cérémonial
qui fait loi en cette matière est plus ou moins com-
pliqué, selon les circonstances, la dignité ou l'âge
des personnes auxquelles on écrit; mais, dans tous
les cas, le style qu'il convient d'employer doit tou-
jours différer de celui de la simple conversation et
s'élever, par le choix des termes les plus respec-
tueux et les plus flatteurs, en proportion du rang
plus ou moins distingué de celui avec qui on a le
devoir ou l'agrément de correspondre.
144 CHAPITRE DIX-SEPTIEME.
Les règles de la bonne éducation chinoise ont
encore détermine jusqu'à la forme et la couleur du
papier dont il faut se servir; elles n'ont pas davan-
tage omis de préciser la grandeur des caractères
que l'on doit employer : plus ceux-ci sont pe-
tits, plus ils sont jugés respectueux. De même
aussi, dans les cas qui réclament un savoir-faire
parlait, doit-on toujours faire usage d'un papier
blanc qui ait dix à douze plis : on ne commence
la lettre que sur le second, et I on ne met *un
nom que sur le dernier. La missive est toujours en-
fermée sous deux enveloppes, en tout semblables
à des sachets de papier, et dont les contours sont
ornés dune jolie bordure. Apres avoir écrit sur la
première ces deux caractères : Nuy-han, « La lettre
est dedans^ , on l'insère dans la seconde, faite d'un
papier plus épais, et (pion entoure en partie d'une
bande de papier rouge, sur laquelle on trace en
gros caractères le nom et les qualités de la per-
sonne à qui la lettre est adressée. Le nom de la
province, de la ville ou du lieu où elle réside, ainsi
que la date même de la dépêche, s'écrivent à côté,
et en plus petits caractères. On colle ensuite les
extrémités réunies de cette dernière enveloppe, et
Ion y applique le cachet avec ces mots : hou-foug,
« gardé et scellé » ' .
Tels sont en abrégé les points essentiels du céré-
monial chinois; ils se modifient dans la pratique
selon les circonstances, se compliquent même de
détails multipliés à l'infini. Formes dès l'enfance à
l Voyez Description générale de la Chine, Mémoires sur les Chinois.
POLITESSE PUBLIQUE ET PRIVÉE DES CHINOIS. 145
l'observance de toutes ces règles de leur politesse
nationale, les Chinois n'éprouvent dans le com-
merce de la vie civile ni gêne ni contrainte pour
s'en acquitter avec aisance, sans embarras, sans
hésitation. Dans un pays où les préceptes de la po-
litesse sont parfaitement formulés, et les règles oui
en déterminent L'application pratique, précises et
constantes, il est toujours facile, du reste, de se
montrer poli, d'y être, effectivement même, plus
qu'ailleurs, d'une urbanité de tous points irrépro-
chable, puisque chacun sait à l'avance et toujours
tout ce que, dans une circonstance donnée, il doit
faire et dire.
Un tel amas de cérémonies, invariablement obser-
vées, ne laisse pas toutefois que de rendre la plupart
du temps les Chinois passablement roides et guindés ;
mais si dans les circonstances officielles et les oc-
casions solennelles, ils se montrent par trop esclaves
de l'étiquette et du cérémonial, ils n'hésitent pas
à se débarrasser en temps opportun de la gêne et
de la contrainte; souvent même ils excellent dans
les relations intimes à faire preuve de beaucoup de
désinvolture et de laisser aller. « Quand ils ont dé-
posé leurs bottes de satin, leur habit de cérémonie,
leur chapeau officiel, dit l'abbé Hue, ils deviennent
hommes de société. Dans le commerce habituel de
la vie, ils savent mettre de côté toutes les entraves
de l'étiquette, et former des réunions intimes où,
comme chez nous, les conversations sont assaison-
nées de gaieté et d'aimables futilités. Les amis se
donnent sans façon rendez-vous pour boire en-
ii. 10
146 CHAPITRE DIX-SEPTIÈME.
semble du vin chaud ou du thé, et fumer l'excel-
lent tabac de Leao-tong; quelquefois même ils se
passent la fantaisie de faire des calembours et de
deviner des rébus.
Quoi qu'on puisse penser, au reste, du cérémo-
nial des Chinois, il est impossible de ne pas recon-
naître l'heureuse influence qu'il exerce sur les
mœurs générales de la nation; grâce à la direction
qu'il donne aux habitudes des citoyens de ton!
rang, de tout âge, de toute condition, on voit la
politesse, devenue en Chine la loi de tous, régner
aussi bien dans les simples hameaux qu'au milieu
des plus grandes Ailles. Nous pouvons en citer
quelques exemples curieux :
« J'ai été mille fois étonné, dit le P. le Comte, de
a voir des domestiques se mettre à genoux les uns
« devant les autres pour se dire adieu , et des vil-
ce la^eois se faire plus de compliments dans leurs
« pauvres festins, que nous n'en ferions dans nos
« cérémonies publiques. Les matelots mêmes, qui
« par leur état sont naturellement brusques, vivent
« entre eux comme frères, et se préviennent, dans
« le travail commun, comme s'ils étaient unis par
« les liens de la plus étroite amitié l . »
« Je me trouvai un jour, dit un autre mis-
« sionnaire, dans un chemin étroit et profond, où
« il se fit en peu de temps un grand embarras de
« charrettes. Je crus qu'on allait s'emporter, s'en-
.< tredire des injures, peut-être se battre, comme
1 Mémoire* sur la Chine, t. II, p. 40.
POLITESSE PUBLIQUE ET PRIVÉE DES CHINOIS. 147
« on lait souvent en Europe; mais je fus fort sur-
« pris de voir des gens qui se saluaient et qui se
« parlaient doueement comme s'ils se lussent con-
« nus et entr'aimés, et qui ensuite s'entr'aidaient
m mutuellement à dégager leurs voitures et à les
« faire passer 1 . »
Voilà, en vérité, un spectacle tout à l'honneur
du peuple chinois, et bien différent de celui qui, la
plupart du temps , frappe nos yeux et nos oreilles ,
non pas précisément toujours au fond de nos pro-
vinces, mais bien au contraire, et trop souvent
même, au milieu des rues et sur les places de la
grande ville qu'on se plaît tant à proclamer cepen-
dant « 1 .'Athènes des temps modernes. »
1 Lettres édifiantes, (. VII, p. J57.
10.
CHAPITRE XVIII.
MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS.
§ **•
Misères physiques des Chinois. — Les disettes et la famine. — Caus
générales el particulières de ces Beaux. — Les inondations, —
étendue de leurs ravages. — Courage des Chinois.
Il n'existe pas de tableau, si parfait qu'il soit,
sans ombres ni sans taebes, et il n'est point de so-
ciété humaine, si bien organisée quelle apparaisse,
sans misères ni sans plaies : celles du peuple chi-
nois, physiques et morales, sont nombreuses; il
impoiic d'en parler.
Personne n'ignore assurément qu'il n'est pas tou-
jours nécessaire que la souveraine puissance de
Dieu, père et maître suprême des hommes, quand
sa justice et sa miséricorde l'obligent à punir pour
ramener au bien , se manifeste directement, comme
en ces jours mémorables où la verge de Moïse pré-
valut contre le sceptre de Pharaon, et la parole de
cet envoyé de l'Horeb contre la science des sages
et des magiciens de l'antique Egypte. Du moment,
en effet, que le péché de l'homme lui a fait enne-
mies les forces de la nature, c'est bien assez que
Dieu laisse celles-ei se déchaîner dans leur aveugle
puissance, ou tout simplement encore se produire
les conséquences des causes morales de misère ,
MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. I V.l
chaque jour librement posées par l'homme lui-
même, pour qu'aussitôt des calamités eu nombre
iufiui et des maux formidables viennent peser sur
1 humanité, à l'égal des plaies qui affligèrent les
peuples de la vieille Egypte et brisèrent l'orgueil
d'un superbe monarque. Si vantées que soient
alors les institutions publiques d'un peuple, si
grande qu'on proclame sa civilisation ou reten-
due de sa science et de son industrie , bien plus
grande encore sera son impuissance à conjurer les
maux incommensurables qui 1 accablent. Puisse-t-il
au moins, au sein de sa misère et de sa faiblesse,
trouver, par les efforts de son génie ou la généro-
sité de ses sentiments, quelques moyens d'atténuer
un peu la rigueur des coups qui l'auront frappé!
Nous trouvons pour la Chine, de même que poin-
tons les grands empires, la cause, soit apparente,
soit véritable et réelle, des misères physiques et
morales, permanentes ou périodiques, dont elle
est si souvent et si largement accablée, d'une part,
dans le bouleversement des éléments naturels, dont
les forces insoumises à la volonté de l'homme dé-
passent les forces de cet être chétif, d'autre paît,
dans les actes mauvais de ce révolté contre Dieu :
quoi donc, en réalité, autant que ces faits moraux ,
de plus fécond en déplorables conséquences pour
l'homme? Le libre arbitre qu'il possède ne l'en
rend-il pas responsable? Assurément, et cette vérité
ressortira avec évidence de l'étude et de l'exposé
que nous allons faire de quelques-unes des grandes
misères dont la Chine est le vaste théâtre.
150 CHAPITRE DIX-HUITIÈME.
La famine qui ravage de temps à autre le grand
Empire du Milieu , et amène avec elle un cortège
si considérable d'autres maux, nous apparaît tout
d'abord comme un des plus terribles fléaux que ses
peuples aient à redouter. Il semblerait pourtant
qu'un pays comme la Chine, aussi fertile qu'étendu,
et dont le sol est aussi bien cultivé qu'il est técond,
devrait être à tout jamais à l'abri dune semblable
calamité. Tous les voyageurs sont en effet unanimes
sur la beauté, l'étendue, la fertilité de cette im-
mense région, une des plus belles et des plus riches
qui soit à la surface du globe. On ne voit dans ses
vastes plaines, ni enclos, ni fossés, ni presque au-
cun arbre , tant le cultivateur chinois craint de per-
dre la moindre parcelle de terrain ; pas un endroit
sur le revers de ses montagnes où peut se poser le
pied de l'homme, qui ne soit occupé par quelque
utile culture : le nord produit le froment et d'autres
céréales ; le midi fournit en abondance le riz , cette
nourriture par excellence des Chinois; dans cer-
taines provinces, l'homme des champs voit deux
fois dans l'année mûrir ses moissons, et encore
dans l'intervalle des deux récoltes sait-il confier au
même sol plusieurs sortes de petits grains ou la
semence de légumes nourriciers , et forcer ainsi la
terre à lui donner sans relâche tout ce que lui ré-
clament son continuel labeur et ses légitimes besoins.
Comment donc concilier cette active culture et
cette production incessante des terres avec ces
lamines cruelles et ces disettes générales dont l'his-
MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. 151
toire ancienne et moderne de la Chine nous fait si
fréquemment le désolant tableau?
Les causes premières de ces grandes calamités
dont le peuple chinois a tant à souffrir, malgré ses ha-
bitudes de travail et de sobriété, se trouvent d' abord
dans les accidents naturels, tels que la sécheresse, la
grêle, l'invasion des insectes, et surtout dans les inon-
dations, auxquelles les contrées les plus fertiles de la
Chine sont trop souvent exposées. Ces fléaux, isolés
ou conjurés ensemble, suffisent, et au delà, à faire
manquer en partie ou à ruiner totalement les récol-
tes de l'année. A ce premier malheur se joint l'im-
possibilité où est la Chiné de tirer des secours du
dehors. Sa politique d'isolement d'une part, et d'un
autre côté le voisinage de peuples peu adonnés à
1 agriculture, la condamnent à cette dure nécessite.
En Europe de pareils malheurs sont peu à redou-
ter : le voisinage de marchés abondants, les facilités
de circulation de tout genre que trouve le com-
merce , et la sollicitude des gouvernements pour
faire au dehors, et au plus vite, des approvisionne-
ments suffisants , sont autant de moyens qui man-
quent à la Chine pour prévenir ou arrêter les ravages
de la famine. Isolée en quelque sorte du reste
du monde, il faut qu'elle se nourrisse elle-même, et
qu'elle tire de son propre sol de quoi faire subsister
cette foule innombrable d'habitants que renferment
ses provinces. On peut juger par là de l'immen-
sité de ses malheurs quand les fléaux destruc-
teurs des moissons viennent anéantir les récoltes
attendues pour nourrir les populations. Les cala-
1Ô2 CHAPITRE DIX-HUITIÈME.
mités de ce genre, au dire de M. Hue, se repro-
duisent tous les ans en Chine, tantôt sur un point,
tantôt sur un autre. Les habitants qui ont quelques
avances peuvent encore supporter ces moments de
crise, et attendre de meilleurs jours ; mais les au-
tres, et ils sont en grand nombre, n'ont plus qu'à
s'expatrier ou à mourir de faim.
«En 184-9, dit le célèbre missionnaire, nous
fumes arrêté pendant six mois dans une chrétienté
de la province de Tché-kiang, d'abord par de lon-
gues pluies torrentielles, et puis par une inondation
générale qui envahit la contrée. De toute part on
voyait comme une vaste mer au-dessus de laquelle
semblaient flotter des villages et des arbres. Les Chi-
nois , qui prévoyaient déjà la perte de la récolte et
toutes les horreurs de la lamine , déployèrent une
activité et une persévérance remarquables pour
lutter contre le fléau dont ils étaient enveloppes.
Après avoir élevé des digues autour des champs,
ils essayèrent de vider l'eau dont ils étaient rem-
plis ; mais aussitôt qu'ils semblaient devoir réussir
dans leur difficile et pénible entreprise, la pluie
tombait de nouveau en telle abondance que les
champs étaient bientôt inondés. Durant trois mois
entiers nous fûmes témoin de leurs efforts opiniâ-
tres ; les travaux ne discontinuaient pas un instant.
Ces malheureux, plongés dans la vase jusqu'aux
hanches, étaient jour et nuil occupés à tourner
leurs pompes à chaînes, afin de faire écouler dans
les lits des rivières et des canaux les eaux qui
avaient envahi la campagne. L'inondation ne put
MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. 153
être maîtrisée , et après des peines excessives ces
infortunés eurent la douleur de ne pouvoir cultiver
leurs champs, et de se trouver bientè! dans un
complet déuùment. »
§ "•
Misères morales des Chinois. — La distillation des grains ei ses fu-
nestes conséquences. — Les brûleries chinoises. — Impuissance
cl es ],,i s . — L'ivrognerie. — Dsage abusif de l'opium. — Lois
prohibitives. — Le fumeur d'opium; — ce qu'il devient.
Ne semblerait-il pas que le courage déployé avec
tant d'énergie et de persévérance par les popula-
tions de la Chine voisines des fleuves pour lutter
contre le fléau des inondations devrait plaider eu
faveur de tant de malheureux, et assurer la récom-
pense et non le châtiment à leurs pénibles labeurs?
L'homme est-il donc, quoi qu'il lasse, voué sans
pitié et sans miséricorde , comme sans espérance ,
aux forces brutales de la nature? Le Dieu puissant
et bon, souverain maître de l'univers, en vérité le
veut-il donc ainsi? Peut-être ; car l'abus que l'homme
fait trop souvent des dons du Créateur pourrait bien
nous donner la clef de ce mystère.
Qui le croirait en effet? Il arrive en Chine, et
là plus que partout ailleurs, que la prospérité et
l'abondance même des moissons engendrent au dé-
triment de l'humanité, dans l'ordre physique et
moral, une plus grande somme de maux que tous
ces grands bouleversements de la nature. En Chine,
154 CHAPITRE DTX-HUITIEME.
les céréales , premières et indispensables ressources
de l'homme, fournissent en dehors de toute mesure
à la fabrication des liqueurs enivrantes, et deviennent
par ce déplorable abus un élément plutôt de mort
que de vie. Outre quelques boissons saines et utiles,
les (Ibinois fabriquent avec toutes sortes de grains
nourriciers d'affreux breuvages, brûlants comme le
feu, pour lesquels ils se passionnent. Ceux que
maîtrise ce goût dépravé, et leur nombre en Chine
désespère la statistique, se livrent sans frein comme
sans raison à leurs funestes penchants : on les voit
seuls ou en compagnie passer les journées entières
et souvent les nuits à boire par petits coups jusqu'à
ce que l'ivresse ne leur permette plus de porter la
coupe à leurs lèvres. Quand cette passion s'est em-
parée d'un chef de famille, la misère, avec tout son
lugubre cortège, ne tarde pas à faire son entrée
dans la maison. « Les brûleries ont coutume de
donner l' eau-de-vie à crédit pendant toute l'année.
.Aussi personne ne se gêne; on va continuellement
puiser selon sa fantaisie à cette source inépuisable.
Les embarras commencent seulement à la dernière
lune, époque des remboursements. Alors il faut
payer avec usure, et comme l'argent n'est pas
venu avec l'habitude de s'enivrer journellement, il
n'y a plus qu'à vendre ses terres, sa maison, si l'on
en possède, ou bien qu'à porter au mont-de-piété
ses meubles et ses habits l . »
Dans un pays où tous les travaux et toutes les in-
1 Voyez l'Empire chinois, t. II, p. 383.
MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. 155
dustriesde l'agriculture suffisent à peine pour nour-
rir ses nombreux habitants, un gouvernement aussi
régulier que le gouvernement chinois devait songer
à tarir le mal dans sa source. Aussi les lois de l'em-
pire prohibent-elles, jusqu'à un certain point, la
fabrication de ces funestes boissons. Quelques éta-
blissements, nommés chao-kouo, « brûleries » , sont
seuls autorisés à distiller de l' eau-de-vie moyennant
un droit qu'ils payent , et aussi à la condition de
n'employer que des grains avariés et impropres à
tout autre usage. Mais cela n'empêche pas qu'on
n'y consomme les meilleurs produits des récoltes ;
il suffit de payer les mandarins, et tous les obsta-
cles sont levés. Par le fait encore de cette coupable
tolérance , il existe en dehors des établissements
patentés une foule de brûleries clandestines. Les
employés de l'administration chinoise préposés à la
surveillance des spiritueux ne manquent pas de dé-
truire ces laboratoires, si on n'a rien à leur don-
ner; mais si le propriétaire leur glisse quelques
pièces d'argent, ils ferment les yeux et vont faire
ailleurs le même manège.
Ne vous hâtez pas trop, ami lecteur, de songer
que, sous ce rapport peut-être, la Chine n'est pas
si loin de nous que le prétendent les géographes.
A juger ainsi, d'une manière prompte et téméraire,
des pays qui vous sont connus , vous seriez peut-
être , plus qu'il n'est juste, par trop porté à mal
penser de l'honnêteté chinoise. Voyez plutôt ce
grave et sévère mandarin supérieur faire par lui-
même la visite de ces lieux prohibés : celui-là au
156 CHAPITRE DIX-HUITIÈME.
moins ne connaît que la loi et sa conscience. Sur
son ordre, en effet, voici qu'on saisit les ouvriers
distillateurs surpris en flagrant délit; on les met
en prison; on les condamne an fouet et au bâton ,
voire morne à l'horrible supplice de la cangue : jus-
tice est donc faite !
Mais, hélas! à quoi bon tant de rigueurs? En
Chine le métier de brûleur d'eau-de-vie est si lu-
cratif qu'on voit bientôt ces mêmes hommes chan-
ger de demeure , se cacher pendant quelque temps,
et bientôt après recommencer hardiment leurs opé-
rations. Et comment ne le feraient-ils pas, puisque
la loi chinoise qui défend la fabrication de l'eau-de-
vie ou de semblables boissons , par une inconce-
vable inconséquence, en permet publiquement la
vente en tous lieux ?
Heureuse cependant serait la Chine si l'ivrogne-
rie , malgré les maux incalculables qu'elle occa-
sionne, était la seule plaie morale dont elle eut à
souffrir! il est un autre défaut particulier à ses ha-
bitants, dont les conséquences sont de beaucoup
pins innestes encore : nous avons nommé la mal-
heureuse passion des Chinois pour l'opium.
C'est aux Anglais que la Chine est redevable de
ce fatal système d'empoisonnement, dont le colonel
Watson et le vice-président Wheeler, agents de la
Compagnie des Indes, eurent les premiers la crimi-
nelle pensée, vers le commencement du siècle der-
nier. L'habitude de fumer la fatale drogue n'est
donc pas très-ancienne en Chine, mais elle a fait de
si rapides progrès, qu'elle est devenue un mal gé-
MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. l.">7
néral, et a pris de nos jours clans ee grand em-
pire toutes les proportions dune véritable calamité
publique.
On peut juger par le passage suivant, extrait
d'un document officiel manuscrit adresse'' à l'empe-
reur par un membre du tribunal des censeurs, de
l'étendue du mal et des efforts faits par le gou-
vernement chinois pour le combattre :
« .1 ai appris », dit le vigilant et zélé magistrat,
« que ceux qui fument l'opium finissent par le désirer
k avec une ardeur telle que le goût de cette drogue
u nuisible peut seul les calmer. S'ils ne peuvent
> pas s'en procurer à l'heure à laquelle ils ont cou-
« tume d'en faire usage, leurs membres s'afïai-
« Missent; des humeurs coulent de leurs yeux et de
leur nez, ils ne sont plus capables de se livrer à
u la moindre occupation. Mais qu'on leur apporte
une pipe d'opium, ils en aspirent quelques bouf-
« fées, et sont aussitôt guéris.
« C'est ainsi que l'opium est devenu pour ceux
« qui le fument une partie de leur existence; aussi
n'est-il point étonnant, lorsqu'on les mène devant
les magistrats, qu'ils soient prêts à endurer tous
les châtiments plutôt que de révéler le nom de
« ceux qui les approvisionnent.
« Les fonctionnaires locaux reçoivent quelquefois
« des présents pour tolérer ce mal, ou pour arrêter
« l'effet, des poursuites commencées. La plupart
u des négociants qui importent des marchandises à
« Canton vendent de l'opium par contrebande.
« Je suis d'avis que 1 opium est deux fois plus lu-
158 CHAPITRE DIX-HUITIÈME.
« neste que le jeu, et que par conséquent Ton ne
« devrait pas appliquer aux rumeurs d'opium des
.i peines moins fortes qu'aux joueurs.
« A ces causes, je demande que tous les fumeurs
« convaincus qui refuseront de révéler de qui ils
« tiennent l'opium qu'ils consomment, soient consi-
« dérés comme complices de ces derniers; et, s'ils
« sont salariés par l'État comme fonctionnaires,
« qu'ils soient punis plus sévèrement d'un degré.
h L'opium paraît être presque entièrement im-
(( porté de L'extérieur par d'indignes officiers qui,
« d'accord avec de cupides marchands, l'iiitro-
« duisent au sein de l'Empire; des jeunes gens de
« famille , de riches citoyens , des négociants , en
« adoptèrent l'usage , qui finit ensuite par s'étendre
« jusqu'au peuple. J'ai appris qu'il existe des fu-
« meurs d'opium dans toutes les provinces, parmi
« la magistrature et jusque dans les rangs de Par-
ti mée. Dans le même temps que les fonctionnaires
u des divers districts rendent des édits pour dé-
« fendre la vente clandestine de l'opium, leurs pa-
« rents, leurs alliés, leurs employés, leurs domes-
« tiques en fument comme auparavant , et les
« marchands s'autorisent de la défense pour hausser
« leurs prix. La police, influencée aussi, achète de
u l'opium au lieu de travailler à sa suppression, et
«< c'est de cette manière que toutes les prohibitions
« et tous les règlements demeurent vains. »
Le censeur termine par l'exposé d'un projet de
loi qui fut ratifié par l'empereur en 1833, et qui
MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. 159
condamne les acheteurs et les fumeurs d'opium à
cent coups de bâton et au pilori pour deux mois ;
ceux qui ne feront pas connaître le nom du ven-
deur seront considérés comme complices et punis en
conséquence de cent coups et de trois ans d'exil ;
les mandarins qui fumeront de l'opium seront punis
d'un degré plus sévèrement que les simples parti-
culiers.
La funeste passion des Chinois pour la drogue
homicide est pour tout individu qui s'y adonne, bien
autrement que l'absinthe chez nous, l'achemine-
ment rapide vers la folie d'abord, puis vers un tré-
pas prématuré ; la paresse , la débauche, la misère,
la ruine de toutes les forces physiques et la dépra-
vation complète des facultés intellectuelles et mo-
rales, sont les tristes préludes de cette déplorable
fin. Le malheureux que consume cette funeste ha-
bitude tombe vite dans une atonie dégoûtante ,
dans une prostration de toutes les énergies qui le
rend incapable de la plus petite affaire : insensible à
tous les événements, ni la misère, ni le désespoir,
ni les malheurs de sa famille ne sauraient le tou-
cher; l'état d'abjection physique et morale dans le-
quel il est tombé est cent fois pire que la mort, dont
bientôt il sera la volontaire et méprisable victime.
Le nombre des malheureux que l'opium tue
chaque année en Chine est incalculable; incalcu-
lable aussi, le nombre des familles dont il est la ruine
et la désolation. Devant de tels maux, et pour con-
jurer de tels malheurs, c'est une gloire pour le gou-
vernement chinois d'avoir mis en œuvre tous les
1G0 CHAPITRE DIX-HUITIÈME.
moyens en son pouvoir. Devant l'insuffisance des
peines premières édictées contre les marchands et
les fumeurs d'opium, il est allé même jusqu'à porter
une loi qui, dans certains cas, condamne les délin-
quants à la peine de mort. Mais que peuvent les
lois même les plus sévères, quand chez un peuple
entier le mal qu'elles défendent est devenu un mal
général? Et que pouvaient , dans ce cas particulier
surtout, les prohibitions du monarque chinois, en
présence d'un trafic, crime de lèse-humanité, il
est vrai , mais qui donne chaque année plus de
cenUcinquante millions à la philanthropique Angle-
terre? La guerre de 1840 eut lieu ; les canons bri-
tanniques prévalurent, et la Chine fut ouverte.... à
l'opium !
Mais Dieu ne laisse pas plus sans châtiment les
crimes des peuples que ceux des individus; et si on
en croit certains signes avant-coureurs, les temps
seraient proches où l'Angleterre aurait à subir la
peine du talion. Les Chinois commencent à cultiver
le pavot sur une grande échelle, et tout indique
qu'avant peu ils pourront se passer de l'opium an-
glais. Ce jour-là les Indes britanniques recevront
un coup terrible, qui se fera ressentir jusqu'à la
métropole. Il paraît qu'en outre l'usage de l'opium
pris en liquide et en mastication s'est propagé en
Angleterre , et que cette nouveauté, quoique encore
peu remarquée, n'en fait pas moins, parmi le
peuple de Londres et des villes manufacturières,
des progrès alarmants. Qui sait si les Anglais, at-
teints un jour du même mal que les Chinois, ne se-
MISERES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. 161
ront pas forcés daller, pour leur propre châtiment,
chercher eu Chine la substance vénéneuse dont ils
l'ont empoisonnée? Si jamais pareil malheur arrivait,
n'est-ce pas en toute vérité qu'on pourrait dire :
« Le doigt de Dieu est là! »
§ III.
Misères morales des Chinois. — Le paupérisme. — Les mendiants et
leur roi ; — leurs droits et leurs exploits. — Les pirates de la
Chine. — Leur audace. — Impuissance de la marine de l'Etat
contre leurs déprédations. — Etrange moyen employé par le gou-
vernement chinois pour les réprimer.
La funeste passion du peuple chinois pour l'opium
et son penchant pour L'ivrognerie ne sont pas les
seules causes des immenses misères qui l'accablent ;
une autre passion non moins redoutable dans ses
conséquences, la passion du jeu, à laquelle le Chi-
nois s'abandonne avec frénésie, se joint en outre
à tous les excès de la débauche pour ajouter à la
somme déjà grande des malheurs privés et publics.
Quand un peuple est travaillé comme le peuple chi-
nois par tant de vices réunis, il est facile de s'expli-
quer dès lors l'existence chez lui de l'effrayant pau-
périsme auquel il est en proie; ce mal se voit en
Chine dans des proportions indescriptibles, elle en
est rongée comme d'une lèpre incurable.
Nous avons dit à quel affreux dénûment se
h. H
102 CHAPITRE DIX-HUITIÈME.
trouvent tout à coup réduites les populations des
campagnes dévastées par les inondations : rien assu-
rément n'est plus triste que de voir tant de paisibles
habitants des champs, naguère heureux cultiva-
teurs, plongés soudain dans la plus affreuse misère
et forées d'abandonner leurs villages pour aller
mendier au loin : e'est, en vérité, un des plus déso-
lants spectacles qui puissent être offerts i\ La pitié
humaine. Mais à côté de ces misères locales et
accidentelles, le paupérisme fixe et permanent, en-
gendré pour l'ordinaire par mille perversités mo-
rales, étend sur la Chine entière des ravages bien
plus sinistres encore.
D'après un témoin oculaire ' , dont nous allons
reproduire à peu près ici la peinture pittoresque et
navrante qu'il a faite de cette grande plaie de la
société chinoise, la multitude des pauvres qu'on
rencontre dans les grandes villes est en nombre
effrayant. On voit ces malheureux circuler partout
le long des rues, sur les places, dans les carrefours,
étalant leurs difformités, leurs plaies hideuses, leurs
membres disloqués pour exciter la commisération
publique. N'ayant pas de domicile, ils vont ordi-
nairement se réfugier autour des pagodes et des
tribunaux, le long des remparts, où ils se con-
struisent de misérables huttes avec des lambeaux
de nattes et de toile que le hasard leur a donnés.
Chaque jour il en meurt plusieurs de faim. Cepen-
dant les Chinois qui sont dans l'aisance font assez
i L'abbé Hue
MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. 163
volontiers l'aumône de quelques sapèques; mais ils
ne connaissent pas ce sentiment de charité qui fait
qu'on s'intéresse au pauvre , qu'on l'aime, qu'on
compatit a ses misères. On donne à l'infirme, au
malheureux, une pièce de monnaie ou une poignée
de riz, uniquement pour se débarrasser de sa pré-
sence ; autrement, nul ne s'occupe de lui; on se
met bien peu en peine de savoir s'il a un réduil
quelconque où il puisse passer la nuit. La philan-
thropie chinoise, on le voit, est moindre encore
que la philanthropie philosophique , cette fausse
monnaie de la charité chrétienne, dont elle sait co-
pier les œuvres à sa manière, mais c'est tout : quoi
qu'elle lasse, elle ne pourra jamais en reproduire
l'absolu dévouement.
T. es Chinois, pour qui l'impuissante morale de
Confueius et des autres sages de la nation tient
lieu de code évangélique, n'ont jamais songe à
établir en faveur des pauvres et des malades ces
admirables sociétés de bienfaisance dont le chris-
tianisme, qui seul en possède le secret, a enrichi
le monde. Mais si dans ce vaste pays, où sura-
bondent tant de misères, les classes aisées négli-
gent de s'associer pour le soulagement des néces-
siteux, ceux-ci ne manquent pas, en retour, de
former de véritables compagnies en commandite
pour l'exploitation des riches. « Chacun apporte à
la masse quelque infirmité vraie ou supposée , et
l'on cherche ensuite à faire valoir le plus possible-
ce formidable capital de misères humaines. Tous
les pauvres se trouvent enrégimentés par escouado
11.
104 CHAPITRE DIX-HUITIEME.
et par bataillons. Cette grande armée de gueux a
un chef qui porte le titre de roi des mendiants, et
qui est légalement reconnu de l'Etat. Il répond de
la conduite de ses sujets en guenilles, et c'est à lui
iju'on s en prend lorsqu'il règne parmi eux des dé-
sordres par trop criants et capables de compro-
mettre la tranquillité publique. Le roi des men-
diants de Péking est une véritable puissance. Il y a
des jours fixes où il est autorisé à mettre en cam-
pagne ses nombreuses phalanges et à les envoyer
demander l'aumône ou plutôt marauder aux envi-
rons de la capitale. Il faudrait le pinceau de Callot
pour peindre l'allure burlesque, cynique et désor-
donnée de cette armée de pauvres, marchant
fièrement à la conquête de quelque village. Pen-
dant qu'ils se répandent de toute part comme une
invasion d'insectes dévastateurs, et qu'ils cherchent
par leur insolence à intimider tout le monde, le
roi convoque les chefs de la contrée et leur propose
de les délivrer, moyennant certaine somme, de
tous ces hideux garnisaires. Après de longues con-
testations, on finit par s'arranger. Le village paye
rançon, et les mendiants décampent pour aller se
précipiter ailleurs comme une avalanche'. » Mais
tous ceux que des malheurs immérités ou bien le
jeu et le libertinage ont jetés dans la misère sont
loin d'être soumis à ce semblant d'ordre et de disci-
pline. On en voit un grand nombre vagabonder
libres de tout lien d'association, et mendier pour
1 Voyez l'Empire chinois, t. Il, j>. 309 ci 370.
MISERES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. i«5
leur profil personnel. Réunies ou séparées, ces
innombrables multitudes de malheureux dont la
Chine offre le hideux spectacle, toujours disposées
à s'enrôler, à la première occasion, sous la ban-
nière du vol et du brigandage, sont à tout moment
une cause d'inquiétude ou de trouble pour la tran-
quillité publique.
Les mers de la Chine sont de leur coté infestées
par de nombreux pirates. Ces forbans sont aussi
hardis que redoutables; ils ne se contentent pas
d'être la terreur de la marine marchande chinoise,
souvent ils se hasardent à attaquer même les na-
vires européens : plusieurs de ces derniers ont été
abordés par eux, pris et pillés, et leurs équipages
impitoyablement massacrés. Les criques des ce. s
et des fleuves, les groupes d'îles servent de re r rires
à ces brigands des mers; celles de Chusan en par-
ticulier sont hantées par eux ; ils trouvent dans le
dédale inextricable de leurs nombreux détroits un
refuge presque sûr contre les poursuites dont ils
sont l'objet. Quand ils jugent le danger disparu et
l'occasion favorable, ils partent de ces divers points,
sur des navires isolés ou réunis en flottilles parfai-
tement organisées , pour opérer leurs coups de
main. Les jonques marchandes au repos dans les
anses des côtes ou naviguant plus ou moins au large,
sont la proie qu'ils convoitent. Elles ne sont pas
seules, du reste, à redouter leur rencontre : quand
ces forbans ne trouvent pas à faire sur mer le butin
qu'ils cherchent, ils ne craignent pas de descendre
à terre pour y exercer leurs déprédations. Malheur
I(i6 CHAPITRE DIX-HUITIÈME.
alors aux villages qui se trouvent à leur portée î
Les populations effrayées sont obligées, pour évi-
ter de plus giandes calamités, de passer par des
vexations de toutes sortes et de se racheter par
des contributions ruineuses; souvent le pillage, le
meurtre, l'incendie, signalent le passage de ces
terribles bandits.
Durant notre expédition militaire de 18G0, la
marine des alliés a été plus dune fois obligée de
prendre des mesures énergiques pour purger les
mers de la Chine de ces redoutables écumeurs :
quelques expéditions entreprises dans ce but eurent
d'heureux résultats, d'autres se firent sans succès.
Aujourd'hui la piraterie continue d'être pour les
mers de la Chine un véritable fléau. Dans l'im-
puissance de la réprimer par ses propres forces
navales, le gouvernement chinois a recours à des
expédients; il n'est pas rare de le voir entrer en
composition avec quelque chef renommé de ces for-
bans, de lui offrir une bonne somme, voire même
un bouton d'or ou de cristal, à condition que le nou-
veau mandarin donnera la chasse à ses anciens com-
plices : à défaut de pouvoir mieux faire, combattre
ainsi les pirates avec les pirates, c'est pour les gou-
verneurs du littoral le chef-d'œuvre de la politique.
Les nations maritimes de l'Europe, intéressées au-
jourd'hui plus que jamais à la sécurité des mers de
la Chine, opèrent autrement. On voit très-souvent
leurs navires de guerre donner la chasse aux foi-
bans de ces lointains parages, les capturer et les
traiter comme ils le méritent. Il est temps, du reste,
MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. 167
de faire cesser im brigandage qui menace les trans-
actions commerciales et la vie même des Euro-
péens.
§ IV.
Misères morales des Chinois. — L'infanticide en Chine; — sa fré-
quence. — Édits contre le crime d'infanticide. — Éloges donnés
à la charité catholique par les mandarins. — Pièces officielles.
Personne n'ignore plus aujourd'hui en Europe
avec quelle déplorable facilité et quel affreux cy-
nisme on se débarrasse en Chine, par l'abandon ou
par le meurtre, des enfants dont la naissance vient
ajouter à la gêne de la famille. Le paupérisme, l'in-
conduite et la superstition sont les causes recon-
nues de ces monstruosités, si fréquentes en Chine,
et dont la charité chrétienne de l'Europe, et sur-
tout de la France, s'efforce de sauver les innocentes
victimes.
Mais, — qui le croirait? — l'œuvre si belle de la
Sainte-Enfance a parmi nous ses opposants! Et
notre temps connaît des écrivains, étranges philan-
thropes en vérité, qui la combattent et la calom-
nient. Or, pourtant, que l'infanticide et l'abandon
des enfants soient des crimes trop habituels en
Chine, et que, d'autre part, l'œuvre de charité
chrétienne que nous venons de nommer contribue
chaque année, dans d'admirables proportions, à
conserver la vie à un nombre considérable de ces
168 CHAPITRE DIX-HUITIEME.
pauvres petites créatures délaissées, ce sont des
faits, qu'attestent des témoignages aussi incontes-
tables que nombreux. Trop de lumière s'est faite
déjà sur ce sujet, à la fois lamentable et consolant,
pour que nous prenions le soin superflu de citer ici
quelques-uns des nombreux documents contenus
dans les annales des Missions. Laissons plutôt par-
ler le Moniteur de Pékinq, feuille officielle du jïou-
.V
goi
vernement chinois. Voici ce qu'on lit dans un de
ses numéros de Tannée 18G(> :
Les deux reines mères, régentes de l'empire, ont
rendu le décret suivant :
« Notre secrétaire Lin-ebe nous a respectueuse-
« ment lait savoir que, parmi notre peuple, la cou-
tetume de noyer les petites filles n'est pas encore
«extirpée, et il nous prie de fa prohiber sévère-
« ment. Dès le temps de l'empereur Kien-long, il fut
« publié une loi qui condamnait ceux qui noyaient
«leurs petites filles aux mêmes peines que ceux qui
«tueraient leurs descendants mâles, et cela afin
« d'extirper plus sûrement ce mauvais usage. Notre
« susdit secrétaire nous annonce que ce crime est
« commis encore dans les provinces de Canton, Fo-
«kien, Tehé-kiang, Chang-si, etc., et qu'il est dif-
« ficile de suppose] 1 qu'il ne se commette pas aussi
« dans les autres provinces de l'empire. Cet attentat
«trouble l'harmonie (\\\ ciel et de la terre, et si
«nous ne le réprimons pas sévèrement, comment
« pourrions-nous le blâmer et sauver notre peuple?
«En conséquence, nous ordonnons à tous les
« vice-rois et gouverneurs de commander aux mail-
MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. !<»'•)
«d'arins de leur province de faire des édits pour
«prohiber cet usage.
« Que les préfets et sous-préfets de toutes les
« villes invitent les notables et les riches à contrî-
« buer à l'érection d'orphelinats nombreux, desti-
tués à recueillir les enfants abandonnés; de cette
« sorte les pauvres ne pourront plus objecter leur
"pauvreté pour se justifier du crime abominable
« de tuer les enfants qu'ils ont engendrés.
.< S'il s'en trouve qui, malgré nos ordres, ne
>< se corrigent pas, qu'ils soient punis selon toute
< la rigueur de la loi susdite, et qu'on ne soit point
« indulgent.
« Respectez ceci. »
L'extrait suivant de la dépèche du vice-roi Lao,
adressée en date du 5 août 1866 à Leurs Majestés
Impériales, est un trop précieux témoignage rendu
en faveur de l'œuvre catholique de la Sainte-En-
fance par les autorités chinoises elles-mêmes, pour
que nous ne l'offrions pas à méditer aux équitables
philanthropes de la prétendue libre pensée :
« L'évêque du Kouy-tchéou a sauvé beaucoup de
u malheureux émigrants, mais surtout il a recueilli
« un nombre incalculable d'enfants abandonnés.
« Nous avons cru interpréter les intentions de Vos
« Majestés en lui confiant nos orphelinats. Il les
« a rétablis sur leur ancien pied, et tout y est en
« bon ordre. Les enfants y sont nombreux et bien
« soignes. »
La pièce suivante prouve à la fois l'existence
trop réelle du mal que nous signalons, et la négli-
170 CHAPITRE DIX-HUITIÈME.
gence criminelle que la plupart des mandarins chi-
nois, très-libres penseurs aussi, mettent à exécuter
les ordres de la cour, quand il s'agit d'oeuvres de
bienfaisance.
ADRESSE DU MINISTRE CHARGÉ DE VEILLER A L'EXÉCUTION
DU PRÉCÉDENT ÉDIT IMPÉRIAL.
Aux deux Régentes de l'empire.
u .le viens de parcourir les provinces de Gban-
« tong et du Tcbé-ly pour rentrer à Péking. Sur
« toute la route, j'ai vu un grand nombre de pau-
« vres et d'émigrants. Ils jettent sur les chemins
« leurs enfants, qui meurent ainsi abandonnés. C'est
« à faire pitié. Déjà plusieurs fois Vos Altesses
« Impériales ont donné des ordres afin qu'on fasse
« dans toutes les provinces des orphelinats pour y
« recueillir les enfants. Mais ou n'a tenu nul compte
« de vos augustes ordres. Il n'y a que Lao-tsong-
« kouaii, vice-roi du Yun-nan et du Kouy-tchéou,
« qui nous annonce que dans la métropole du Kouy-
« tchéou les orphelinats sont nombreux et bien
u tenus, et qu'on y recueille beaucoup d'enfants.
« Nous prions Vos Altesses Impériales d'ordon-
« ner que dans tout l'empire on suive l'exemple de
« cette province. »
Nous pourrions citer encore un grand nombre
d'autres édits rendus par le gouvernement chinois,
et de proclamations publiées par les gouverneurs
des provinces, qui menacent de toutes les rigueurs
MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS. 171
des lois les parents assez dénaturés pour mettre à
mort leurs propres enfants. Ces édits et ces pro-
clamations sont assurément une preuve que le gou-
vernement chinois, et jusqu'à un certain point
l'opinion publique, ne favorise pas de tels crimes,
mais ces documents officiels démontrent aussi avec
une claire évidence que les infanticides sont très-
nombreux en Chine. Il ne pourrait guère en être
autrement, du reste, dans un pays aussi vaste et
aussi peuplé, où surabondent le vice et la misère,
et dans lequel la philanthropie gouvernementale,
comme nous aurons bientôt occasion de le dire ,
n'a jamais pu, malgré ses louables efforts pour
recueillir les enfants abandonnés, remédier à l'in-
tensité du mal.
CHAPITRE XIX.
INSTITUTIONS DE BIENFAISANCE PUBLIQUE ET PRIVÉE
DES CHINOIS.
§ I".
Greniers publics. — Leur grand nombre et leurs différentes
destinations. — Leur mode d'approvisionnement. — Lois et
règlements. — Sollicitude du gouvernement. — Le « Directoire
des mandarins » et ses prescriptions. — Les monts-de-piété et
autres maisons de prêt. — Les hospices. — La " maison aux
plumes de poule » .
Les disettes et la famine, causées tout à la fois
par les accidents de 1 ordre physique et par l'usage
abusif que l'homme fait des grains nourriciers, con-
vertis en liqueurs enivrantes , le paupérisme qui
en résulte , le jeu et tous les vices que cette passion
amené, le meurtre ou l'abandon des enfants en bas
aee, telles sont les immenses misères physiques ou
morales dont la Chine présente le désolant specta-
cle. Il nous reste à dire par quels moyens les légis-
lateurs de ce grand empire ont tenté de combattre
ces maux ou d'en atténuer les désastreuses consé-
quences.
Le premier devoir d'un gouvernement dont le
chef suprême est appelé le « père et la mère »
de ses sujets, est sans contredit de pourvoir à
l'alimentation de son peuple. Les encouragements
donnés de tout temps à l'agriculture en Chine, la
INSTITUTIONS DE BIENFAISANCE DES CHINOIS. 17:J
considération dont jouit la classe des Laboureurs ,
les honneurs exceptionnels mêmes dont parfois ils
sont récompensés, prouvent que les souverains de
ce vaste empire ont compris sous ce rapport toute
l importance de leurs devoirs. La même pensée de
bonne et sape politique leur a fait créer par tout
l'empire des greniers publics, destinés à recueillir
d'abondantes réserves pendant les années prospè-
res, pour suppléer à l'insuffisance des récoltes du-
rant les années calamiteuses , et pourvoir, autant
que possible , aux besoins publics.
L'établissement de greniers pour cause d'utilité
publique est en Chine un fait de date ancienne.
L'histoire et les registres de l'Etat mentionnent les
greniers militaires sur les frontières pour les trou-
pes , les greniers sacrés pour les sacrifices, les
greniers de pitié pour les pauvres , les greniers
de réserve pour recevoir les impôts en grains, les
greniers impériaux, destinés soit à l'entretien de
la maison de l'empereur, soit à payer les traite-
ments des mandarins et la solde des gens de guerre ,
et enfin les greniers économiques, qu'une entente
aussi sage que prévoyante des besoins publics a
fait instituer, et dont l'utilité, qui pourrait avoir ail-
leurs qu'en Chine d'immenses avantages , nous
engage à parler d'une manière spéciale.
Ces greniers, connus sous les noms à'Y-tsang-
ping-tsang , tou-tsang , existaient en grand nombre
sous la dynastie des Ming, antérieure à la dynastie
actuellement régnante en Chine. Les troubles qui
précédèrent la chute de cette vieille dynastie, et
174 CHAPITRE MX-NEUVIÉME.
les guerres civiles qui accompagnèrent et suivi-
rent cette révolution, détruisirent presque tous ces
établissements de bienfaisance. Mais dès que les
Tartares Mantclioux se virent paisibles possesseurs
du trône, ils songèrent à les rétablir. Les quatre
premiers empereurs de cette nouvelle dynastie,
Chun-chi, Kang-lii, Yong-tching et Kien-long, s'en
occupèrent si efficacement et avec tant de succès,
qu'ils parvinrent à fonder un grand nombre de ces
greniers économiques qu'ils firent placer à la dis-
tance d'une lieue et demie ou de deux lieues les uns
des autres, selon que les cantons étaient plus ou
moins fertiles et peuplés ; dans les pays de monta-
gnes, les greniers les plus distants les uns des autres
fuient établis de quatre lieues en quatre lieues.
Chaque province ne tarda pas à en posséder un
nombre proportionné à sa population.
Les édits et les monuments du temps indiquent
que le gouvernement chinois multiplia les moyens
pour commencer l'approvisionnement de ces gre-
niers économiques. On affecta à cette œuvre une
partie des impôts en grains de quelques provinces,
et les produits de certains droits et de quelques
douanes; on conféra même des grâces et des titres
d'honneur aux riches particuliers qui faisaient des
dons en nature ou en argent à ces établissements
déclarés d'utilité publique. Les empereurs en par-
ticulier prirent une large part à ces premiers frais
de fondation, en abandonnant des quantités consi-
dérables de blé qu'ils retiraient de leurs terres et
domaines privés.
INSTITUTIONS DE BIENFAISANCE DES CHINOIS. 175
Les premiers fonds des greniers économiques
une fois effectués, il ne fut pas difficile à la polit i-
que chinoise d'assurer la continuité des approvi-
sionnements. Il fut réglé et ordonne qu'on distri-
buerait au printemps une partie des grains de
chaque grenier aux propriétaires et aux cultiva-
teurs du district où il se trouve situé , et que ceux-
ci les rendraient en grains nouveaux , vers la fin de
l'automne ; dans les années abondantes et de pleine
récolte , ils doivent donner en plus , au profit du
grenier, dix mesures sur cent de ce qu'ils ont reçu.
Cette espèce d'intérêt sert à payer les gardes du
grenier, à faire les réparations ordinaires, et à for-
mer un fonds d'aumônes qu'on met en réserve pour
les années de disette et de famine. On ne laisse pas
aux particuliers qui ont des terres la liberté de se
refuser à cette espèce de prêt; mais pour ne pas
le rendre onéreux , on diminue les dix mesures
d'intérêt quand la récolte est médiocre; on en fait
grâce si elle est mauvaise , et même on dispense
pour cette année du tiers ou de la moitié du rem-
boursement. Les fonds du grenier ne courent au-
cun risque; les terres des emprunteurs répondent
de ce qu'ils doivent, et ils sont tous caution les
uns pour les autres ; mais tout est réglé de manière
à leur donner action en justice sur leurs cosolidaires,
et à leur conférer, quand il en est besoin , le droit
d'être payés avant tous les autres créanciers.
Les avantages que présentent de semblables éta-
blissements dans l'intérêt du peuple et de la tran-
quillité publique sont d'une évidence manifeste. La
170 CHAPITRE DIX-NET VI ÈME.
certitude qu'on a d'être environné de dépôts de
prains prêts à s'ouvrir dès que les besoins se feront
sentir, suffit déjà à prévenir les terreurs des popu-
lations lorsque les années pluvieuses ou trop sèches
annoncent les approches de la disette ; d'autre part,
l'admiuistratiou est à même de calculer ses res-
sources et de prendre ses mesures pour distribuer
les secours avec utilité, ordre et économie, quand
les temps difficiles seront venus.
Le « Directoire des mandarins », qui est la loi de
ces magistrats et le code de leurs devoirs, leur trace,
au nom du gouvernement, la conduite qu'ils doivent
: air dans ces moments de calamités publiques. Les
recommandations aussi sages que précises qui leur
sont faites pour secourir sans délai les malheureux
de toutes sortes, éviter la dispersion des habitants
des campagnes, veiller en temps opportun à l'ense-
mencement des terres ravagées, témoignent de la
part du gouvernement chinois autant de sollicitude
que de prévoyance. Mais malheureusement les
temps ne sont plus en Chine où la pratique était à
la hauteur de la théorie et la conscience des fonc-
tionnaires publics au niveau des institutions. Les
mandarins de l'époque actuelle ne sont plus pour la
plupart, comme dans l'âge d'or de l'empire, le
« père et la mère » de leurs administrés. Trop sou-
vent, à la place des bienfaits voulus par les lois de
paternelle prévoyance du passé , on voit la rapine
et l'inhumanité commettre les plus révoltants abus,
et la Chine, comme l'Inde, donner au monde le
spectacle de famines effroyables et d'indescriptibles
INSTITUTIONS DE BIENFAISANCE DES CHINOIS. 177
calamités, telles qu'on n'en connaît pas ailleurs.
Outre ces greniers publics dont il est facile de
comprendre l'importante utilité, il existe encore en
Chine de nombreuses maisons de prêt sur gages
appartenant , les unes au gouvernement , les autres
à des compagnies financières. Nous citerons en
particulier les monts-de-piété , sortes d'établisse-
ments dont l'existence, de date récente en Europe,
est très-ancienne en Chine. Ces établissements, il
est vrai , n'offrent leurs ressources qu'à ceux qu'une
gène momentanée force d'y recourir, et ne sont
d'aucun secours pour les vrais indigents. On a re-
cours pour venir en aide à ces derniers à des distri-
butions d'argent, de riz et de vêtements. Il existe
encore certains établissements publics de bienfai-
sance, sortes d'hospices où l'on doit recueillir les
plus nécessiteux aux frais de l'État. Ainsi le déter-
minent, du moins, les règlements relatifs à la bien-
faisance publique ; mais , il faut bien le dire , leur
application laisse tant à désirer qu'il s'en faut de
beaucoup que ces secours officiels soient efficaces
à soulager les misères sans nombre qu'enfante le
paupérisme en Chine. Il manque à ces œuvres de
bienfaisance , si belles et si louables en elles-mêmes,
mais stériles, une idée supérieure à tout senti-
ment d'humaine philanthropie, la foi, qui seule
pourrait les rendre fécondes, et produirait en Chine,
comme dans les pays chrétiens, des miracles de
charité.
Le démon de la spéculation, dont l'ubiquité est
notoire , a soufflé à certains industriels chinois
178 CHAPITRE DIX-NEUVIÈME.
l'idée tic tirer profit de la misère même. Il existe ,
notamment à Pékin;;, une hideuse hôtellerie de nuit
où, moyennant le prix modique d'une sapèque par
individu, des bandes de mendiants viennent le soir
chercher un refuge jusqu'au lendemain. Qu'on se
ligure un vaste hangar construit de poutres de bois
brut, avec une toiture de lattes cimentées de boue,
et on aura une idée de l'aspect extérieur de
étrange logis. A l'intérieur, le maître du lieu a fait
jeter sur le sol une couche épaisse de plumes de
\ olailles. C'est le lit commun qu'il offre à la frater-
nité des habitués de l'endroit , et qui a valu à cet
Lotissement modèle le nom aussi vrai que bien
trouvé de ki-mao-fan , c'est-à-dire « maison aux
plumes de poule ». C'est là que chaque soir, à
l'heure où la police de Péking fait vider les rues,
une foule de malheureux sans asile, de tout âge el
de tout sexe , accourent se jeter pêle-mêle, hommes,
femmes, enfants et vieillards. Dès que ce bétail hu-
main s'est blotti ou couché, chacun où il a pu, sur
cette couche immonde, les gardiens abaissent, au
moyen de poulies, sur ce tas de malheureux, une
immense pièce de feutre qui leur sert de couver-
ture. On a eu soin d'y pratiquer une infinité de
trous par ou les dormeurs puissent passer la tête et
respirer. C'est chose affreuse de voir et d'entendre
cette cohue humaine, jetée ainsi dans cette géhenne
par le besoin du repos ou par le fouet des gens de
la police. Malheur au retardataire qui, poussé
la sorte, vient déranger les premiers occupants!
Des cris, des clameurs, des coups même accueil-
INSTITUTIONS DE BIENFAISANCE DES CHINOIS. 179
lent ce perturbateur du repos public. On entend
toutes sortes de menaces, des huées, des blasphè-
mes! On dirait que ces malheureux sont des dam-
nés, et cet affreux repaire un vestibule de l'enfer!
Rien en Europe n'est propre à nous donner une juste
idée de ce qu'est en réalité la « maison aux plumes
de poule » de Péking, sinon ces horribles taudis que
la philanthropie britannique décore du nom de
« workhouses », et qui seuls, dans le monde civi-
lisé , ont des rapports frappants de dégradante
similitude avec ce pandaemonium chinois.
§ "■
Orphelinats chinois. — Exposition des enfants autorisée en Chine. —
Étrange sollicitude du gouvernement chinois ; — éloges cependant
qu'il mérite. — Hospices des enfants trouvés entretenus par l'État,
— leur insuffisance. — OEuvre de la Sainte-Enfance, — sa né-
cessité et son efficacité; — nombreux enfants recueillis et achetés
par la charité de ses jeunes associés. — Orphelinat de Zikawé. —
Admirable et providentielle mission des petits enfants de la France
catholique.
Nous avons démontré, par l'irrécusable témoi-
gnage des pièces officielles émanées du gouverne-
ment chinois lui-même, que l'infanticide qui tue
sans pitié les enfants nouveau-nés, et l'abandon
qui les expose à mourir, doivent être comptés au
nombre des grandes plaies morales de la Chine.
L'antiquité païenne de l'Occident ne connut que
trop ces criminels attentats commis contre l'en-
12.
180 CHAPITRE DIX-NEUVIÈME.
fance, et l'histoire nous atteste malheureusement
que dans les civilisations les plus vantées d'alors
la législation, d'accord avec les mœurs, aidait à ces
crimes. En Chine, au moins, on ne vit jamais rien
de pareil, et, quelque fréquents et nombreux qu'on
y constate ces abominables forfaits, il est juste de
dire que le gouvernement chinois a, dans tous les
temps, protesté contre tout ce qui pouvait attenter
à la vie de l'homme, et songé, dans le but de la pro-
téger chez l'enfant, à des moyens que ni la Grèce
ni Rome ne connurent jamais. D'après des lois
déjà très-anciennes, il doit y avoir dans toutes les
villes populeuses de l'empire des hospices spé-
ciaux, entretenus aux frais de l'Etat et aidés par la
charité privée, pour recueillir les enfants trouvés
et diminuer, autant que possible, la fréquence des
infanticides.
Dans le but de soustraire à la mort les innocentes
victimes que la misère ou l'inhumanité des parents y
dévoue, le gouvernement chinois va même jusqu'à
favoriser l'exposition des enfants en mettant cet
acte à l'abri de toute perquisition, et en le dépouil-
lant même, en quelque sorte, de tout ce qu'il peut
avoir d'ignominieux. C'est ainsi par exemple qu'à
Péking, pour ne parler que de cette ville, chaque
jour avant l'aurore, cinq tombereaux, traînés cha-
cun par un bœuf, parcourent les cinq quartiers de
cette capitale, pour recueillir les enfants, vivants ou
morts, déposés pendant la nuit sur la voie publique.
On connaît à certains signaux quand ces tombe-
reaux passent, et les parents que la honte ne re-
INSTITUTIONS DE BIENFAISANCE DES CHINOIS. 181
tient pas peuvent librement remettre aux conduc-
teurs les entants dont ils veulent se défaire, pour
être portés à Y «Yu-ying-tang « . Les enfants vivants
sont remis aux nourrices, et les morts sont dépo-
ses dans une espèce de crypte, où on les couvre
d'un peu de chaux vive pour en consumer promp-
tement les chairs. Il a pin à quelques touristes de
nier ce fait, il n'en existe pas moins dans toute sa
déplorable et incontestable réalité.
Une telle mesure, imaginée et adoptée par l'ad-
ministration dans le but philanthropique de détour-
ner de l'infanticide, suffirait seule, s'il en était be-
soin , à démontrer combien l'habitude de ce crime
est fréquente en Chine, et avec quelle facilité les pa-
rents nécessiteux ou barbares sont portés à le com-
mettre. Quelque utile qu'elle puisse être au point de
vue chinois, nous n'en dirons pas moins qu'une pa-
reille sollicitude de la part du gouvernement ne nous
paraît, en aucune manière, devoir être louée sans
réserve : elle peut, sans aucun doute, contribuer à
sauver la vie d'un nombre plus ou moins considé-
rable d'enfants; mais, à cause des facilités mêmes
quelle donne et des habitudes qui s'établissent,
n'a-t-elle pas aussi, par contre , l'inconvénient de
détruire en partie dans le cœur des pères et des
mères les sentiments qu'inspire la nature, et pour
conséquence sociale celui d'affaiblir dans l'esprit
des populations le sens moral? Or, quand celui-ci
n'est plus qu'un frein sans valeur ou une barrière
inutile, comment le vice et le crime en tien-
draient-ils compte?
!82 CHAPITRE DIX-NEUVIÈME.
Si, d'un autre côté, on observe que la mauvaise
administration qui régit les hospices fondés en fa-
veur tics enfants abandonnés, dévore, pour l'or-
dinaire, au profit de mandarins et d'employés mal-
honnêtes , la majeure partie de leurs revenus , et.
met ainsi la plupart du temps ces établissements de
bienfaisance dans l'impossibilité de produire le bien
qu'on devrait en attendre, on aura quelque idée
des dangers auxquels en Chine la malheureuse en-
fance est exposée. Tant il est vrai que là comme
partout, pour opposer des digues solides au débor-
dement du mal, « retirer les hommes du vice et les
amener à la pratique de la vertu, il faut autre
chose que des motifs terrestres et des considéra-
tions philosophiques. »
L'association de la Sainte-Enfance, œuvre émi-
nemment catholique et toute française, a déjà
produit en Chine des miracles de charité que le
monde admire, et auxquels le gouvernement chi-
nois lui-même , comme le démontre la dépêche du
vice-roi du Kouy-tchcou citée plus haut, est obligé
de rendre hommage. Le seul orphelinat du village
de Zikawé, situé à quelques lieues de Shang-hai ,
dans le cours de l'année 18G7, ne contenait pas
moins de sej>l mille enfants pauvres ou orphelins,
recueillis et achetés par l'œuvre de la Sainte-En-
fance. Les Pères de la Compagnie de Jésus, char-
gés de cet important établissement, donnent à ces
malheureux enfants, avec le pain de chaque jour,
l'instruction et l'éducation nécessaires. Ils leur font
INSTITUTIONS DE BIENFAISANCE DES CHINOIS, 1S: 1 ,
apprendre plusieurs métiers, enseignent même aux
plus intelligents les langues latine, française, an-
glaise; c'est un moyen d'en faire plus tard de pré-
cieux intermédiaires entre les Chinois et les Euro-
péens, et de constituer dans une certaine mesure
un clergé indigène ' .
N'est-ce pas chose vraiment merveilleuse et
divine de voir le petit sou que l'enfant chrétien
fait tant d'efforts de sagesse pour mériter, et qu'il
donne si charitablement de son innocente main,
se multiplier et aller ainsi, béni par la prière de
l'Église, produire en Chine, en faveur de l'enfance
abandonnée, plus de bien que n'en fit jamais peut-
être, malgré les immenses ressources dont elle peut
disposer, la philanthropie tout humaine du gouver-
nement chinois? C'est le grand secret de Dieu de
choisir, de la sorte et toujours, ce qu'il y a de plus
faible au monde pour confondre ou aider ce qu il y a
de plus fort. Rendons-lui grâces d'avoir daigné , par
le moyen de cette œuvre éminemment rédemptrice
de la Sainte-Enfance, appeler tous les enfants de la
chrétienté, et plus visiblement que tous les autres,
les petits enfants de la France catholique, pour en
faire ainsi, jusqu'à l'extrémité du monde, les dis-
tributeurs de ses dons et les ouvriers de son Evan-
gile! Aux peuples qui font le bien, tout comme à
chaque fidèle observateur de sa loi, Dieu rend au
centuple. Heureuses les nations auxquelles revient
1 Voyez le Moniteur, année 1867.
184 CHAPITRE DIX-NEUVIÈME.
la gloire d'une telle charité! Heureuses aussi les
familles chrétiennes qui possèdent parmi les plus
petits de leurs membres les anges bénis que cette
admirable vertu prend ainsi dès le berceau poul-
ies donner en spectacle à leurs frères du ciel, à
Dieu et aux hommes!
GEME PARTICULIER DES CHIAOIS.
CHAPITRE XX.
RELIGION ET PHILOSOPHIE DES CHINOIS.
§ I er -
Divergence d'opinions sur le caractère et l'état religieux actuel des
Chinois. — Affirmations exagérées de quelques écrivains euro-
péens à ce sujet; — réflexions qu'elles suggèrent; — conclusion à
tirer.
Plusieurs écrivains qui, clans ces derniers temps,
ont parlé de l'état religieux de la Chine moderne,
se sont plu à nous y représenter l'indifférence en
matière de religion non-seulement comme un fait
général, mais encore comme un des traits les plus
caractéristiques de l'esprit de ses peuples. Sans
vouloir démontrer ici ce que cette assertion peut
avoir de trop absolu , et par conséquent de plus
ou moins conforme ou contraire à l'exacte vérité,
nous nous demandons toutefois si ce fait est aussi
bien démontré qu'il est affirmé, et si, conformé-
ment au thème qui a cours, nous devons également
conclure que la race chinoise est peu susceptible
de croyances religieuses , et conséquemment peu
186 CHAPITRE VINGTIÈME.
propre à ouvrir les yeux aux clartés de l'Évangile.
Or, nous appuyant d'un côté sur ce que l'histoire
de la Chine nous dit de la large part que pendant
de longs siècles la religion s'est faite dans la vie
publique et privée des peuples de ce grand empire,
et sachant, en outre, que le sentiment religieux
et sera toujours, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, le
fonds le plus essentiel et le plus manifestement con-
stitutif de la nature humaine, tel ne saurait être
notre avis.
Il est assurément incontestable que des causes
multiples concourent souvent à affaiblir chez les
peuples, pour un temps plus ou moins long, la force
et l'activité du sentiment religieux ; mais ces causes,
dont les motifs sont variables et divers, nous
semblent être plutôt accidentelles qu'inhérentes au
caractère même des nations qui en soufflent.
N'est-il pas, en effet, de vérité historique que, toi
ou tard, pour les peuples comme pour les individus,
ces mêmes causes d'indifférence ou d'ignorance
religieuse finissent par disparaître? Le jour succède
alors à la nuit, le mouvement à la léthargie, la vie
même à la mort. Ce phénomène moral existe, et
pins d'une fois on a vu des peuples, naguère sortis
de la voie droite, y rentrer, et redevenir, sous le
rapport des idées et des sentiments moraux et reli-
gieux, ce qu'ils avaient été jadis. Une telle transfi-
guration s'observe surtout lorsque les croyances
religieuses, dégagées des ombres de l'erreur et de
la superstition, sont apportées aux nations avec
tout l'éclat des vérités propres à embellir la vie
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 187
présente de l'homme des plus sublimes vertus, et
capables en même temps deluirévéler la grandeur
et les certitudes de ses destinées surnaturelles.
L'indifférence religieuse, dont, faute d'un examen
suffisamment approfondi, on se plaît tanl aujourd'hui
en Europe à taxer les Chinois de nos jours, n'a-t-elle
pas, après tout, sa véritable cause, autant et plus
peut-être, dans l'absurdité même des croyances pré-
sentement dominantes en Chine, que dans la pré-
tendue apathie religieuse de ses peuples? Quand
Rome se convertit au christianisme, était-elle en vé-
rité, malgré tous ses dieux, plus croyante que la
Chine? Nous ne le pensons pas. Le miracle qui s'est
fait là peut donc s'opérer ici, et il n'est nullement
téméraire de considérer le déblayement des erreurs
idolâtriques qui s'accomplit en Chine comme un
des premiers aplanissements de la voie pour « Celui
qui doit venir » .
En attendant que ce grand bienfait de régénéra-
tion se réalise pour la Chine, et qu'arrive pour ses
peuples nombreux le moment de s'asseoir au ban-
quet de vie auquel le Christ de Dieu a convié toutes
les nations, nous dirons à nos lecteurs quelle a été
l'antique religion des Chinois, quelle fut la pureté
primitive de leurs croyances, et quelles erreurs ido-
lâtriques firent aussi plus tard chez eux invasion du
dehors, sans avoir pu jamais toutefois détruire tota-
lement l'ancien culte ; et nous pourrons légitimement
conclure qu'un peuple qui dès son origine a connu et
conservé jusqu'à nos jours les dogmes qui brillèrent
au berceau du genre humain, et dont la croyance et
188 CHAPITRE VINGTIÈME.
f;i saine morale qui en découle ont fait durant des
siècles l'honneur et la gloire de la Chine, n'est pas
invinciblement condamné aux ténèbres extérieures
dont parlent nos Livres saints.
Pour juger sainement du système religieux des
Chinois, il ne faut donc pas, croyons-nous, s'en
rapporter exclusivement aux appréciations de quel-
ques voyageurs modernes qui , trop préoccupés de
nous parler de l'indifférence présente des Chinois
en matière de religion , semblent oublier que la
Chine cependant n'est pas sans culte, et que les
croyances religieuses y ont eu pendant de longs
siècles un trop grand empire pour être de nos jours
aussi complètement abandonnées qu'ils le pré-
tendent. Si au siècle dernier, époque où le philoso-
phisme attaquait et cherchait à détruire par tous les
moyens imaginables les vieilles croyances de l'Eu-
rope chrétienne, quelque lettré chinois eût quitté
son pays pour venir étudier la sagesse des peuples
de l'Occident, mis en rapport avec les lettrés de
l'époque, qu'eût-il pensé de l'état religieux de l'Eu-
rope? Absolument, croyons-nous, ce que plusieurs
pensent et écrivent aujourd'hui de l'état religieux
actuel de la Chine? Si grande qu'eût été la bonne
foi du voyageur chinois qu'un tel but aurait en ce
temps-là amené chez nous, ses assertions n'en
eussent pas moins été de la plus évidente inexacti-
tude. Plusieurs écrivains d'Europe, même parmi les
plus autorisés, justifient à n'en pas douter cette
hypothèse par les assertions qu'ils émettent sur
l'état religieux de la Chine. Nous pensons devoir et
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 189
pouvoir éviter pareil inconvénient en nous bornant
ici à faire purement et simplement l'exposé histo-
rique et dogmatique des différentes religions qui se
sont, avec des succès divers, partagé les croyances
du peuple chinois. Il appartiendra au lecteur de
conclure.
Exposé des anciennes traditions religieuses de la Chine. — La reli-
gion primitive des Chinois la même que celle des patriarches.
Rapports frappants de leurs traditions religieuses avec les tradi-
tions bibliques. — Connaissance du vrai Dieu et de ses attributs
consignée dans leurs livres sacrés et consacrée par leurs usages
religieux. — Le Tien ou le Chang-ti , dieu unique et personnel.
Tradition constante de la vraie notion de Dieu. — Célèbre décla-
ration de Kang-hi. — Inscriptions placées par son ordre au fron-
tispice de la nouvelle église des missionnaires. — Singulière mis-
sion du peuple chinois.
Toutes les vraisemblances historiques tendent à
démontrer qu'après la dispersion des peuples quel-
ques descendants immédiats de Noé, ayant pénétré
du côté de l'Orient, jetèrent les fondements de
l'empire chinois, et y apportèrent, avec le dépôt
de toutes les connaissances antédiluviennes, la reli-
gion de leurs pères. Ainsi en fut-il, du reste, pour
toutes les colonies parties des plaines de Sennaar,
puisque l'histoire vraie de tous les anciens peuples
nous fait retrouver partout chez eux, à mesure
qu'on remonte vers leur origine, les traces de plus
en plus évidentes et sensibles d'un culte commun à
190 CHAPITRE VINGTIÈME.
4
tous et pur à l'origine de toute idolâtrie. C'est le
culte primitif et véritable que l'humanité connut dès
ses commencements- les traditions patriarcales suf-
firent d'abord à le conserver intact, puis la mission
divine de Moïse le confirma et le développa chez
les Hébreux.
C'est bien ainsi que l'histoire le démontre , et
certes il y a loin de là à tant de vaines et ridicules
hypothèses sur l'état primitif des sociétés humaines
par lesquelles on s'efforce, en mentant aussi bien au
bon sens qu'à la vraie science , de poser en pre-
mière ligne comme point de départ du genre hu-
main une période d'abrutissement indéfinie, d'où
l'homme se dégageant par degrés, aurait connu
d'abord le fétichisme, puis l'idolâtrie, pour de là
s'élever au sabéisme, et concevoir à la fin une idée
de la Divinité plus pure et plus dégagée des con-
ceptions grossières sous lesquelles on se l'était
primitivement figurée .
Indépendamment des inébranlables certitudes de
la tradition biblique et de la valeur de tant d'autres
preuves historiques, que le véritable érudit, s'il a le
cœur droit et l'esprit dégagé du fanatisme de l'in-
crédulité, recherche et médite, au lieu de les dé-
daigner systématiquement, l'étude approfondie des
traditions religieuses des Chinois suffirait seule à
rendre une pareille hypothèse tout à fait inadmis-
sible, si par elle-même elle n'était irrationnelle.
Ces traditions, l'histoire va nous le dire, remontent
par nue chaîne non interrompue jusqu'à la cata-
strophe mémorable dont les annales de tous les
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 191
peuples ont conservé le souvenir, et dont la nature
physique, d'autre part, offre partout les plus frap-
pants vestiges : elles confirment avec une évidente
clarté la tradition universelle du genre humain sur
la véritable origine de l'homme et sur ses vraies des-
tinées. Ces traditions sont des faits; la vraie science
doit donc en tenir compte et repousser les hypo-
thèses. Or, que le genre humain ait eu dès l'origine
des notions exactes sur Dieu et sur le vrai culte qui
lui est dû, l'antiquité même de la religion primitive
des Chinois, ses affinités avec les croyances bibliques
s'ajoutent à toutes les autres certitudes pour le dé-
montrer; s'il est une chose encore qui doive nous
étonner, c'est de voir ce culte primitif des Chinois se
continuer, même de nos jours, à peu près tel qu'il
fut jadis, malgré la diversité des systèmes religieux
que le temps a fini par apporter chez ce peuple.
De même donc que l'antique monarchie des Chi-
nois n'a pas d'autre base que les institutions pa-
triarcales, de même aussi le culte primitif de la
Chine n'a point d'autres sources que les croyances
religieuses mêmes des anciens patriarches. On sait
combien était simple la religion de ces premiers
pères des peuples. L'unité de Dieu, la foi en sa pro-
vidence, l'obligation de lui rendre un culte, l'usage
des offrandes et des sacrifices, le dogme de la
chute originelle et de l'immortalité de l'âme, d'an-
tres dogmes qui apparaissent dans un lointain plus
obscur, comme l'idée de la Trinité et celle de la Ré-
demption : tels sont les traits fondamentaux de
anees primordiales. Ajoutons aussi que l'une
192 CHAPITRE VINGTIÈME.
des plus importantes était celle de l'existence d'in-
telligences supérieures à l'homme, les unes honorées
comme ministres du Dieu suprême, et les autres
redoutées comme malfaisantes. Or, les traces de
cette religion primitive se retrouvent de la manière
la plus manifeste dans les anciens livres canoniques
des Chinois.
Les Kin(j,en effet, rappellent partout l'idée d 'un
Etre suprême, créateur et conservateur de toutes
choses . Ils le désignent sous le nom de Tien, « ciel » ;
de Chang-tien, « ciel suprême » ; de Chang-ti, « su-
prême Seigneur» ; de Hoang-chang-ti, « souverain
et suprême Seigneur» ; autant de dénominations qui
répondent à celles dont nous nous servons lorsque
nous disons Dieu, le Seigneur, le Tout-Puissant, le
Très-Haut. Les Chinois l'adorent comme principe
souverain de toutes choses. « C'est, » ditle Chou-king,
« le Créateur de tout ce qui existe. Il est indépendant
u et tout-puissant; il connaît jusqu'aux plus intimes
« secrets du cœur; il veille sur l'univers, où rien
u n'arrive sans son ordre; il est saint. Il exerce des
« punitions signalées sur les méchants , sans épar-
« gner les rois, qu'il dépose dans sa colère. Les ca-
« lamités publiques sont des avertissements qu'il
« emploie pour exciter les hommes à la réformation
« des mœurs, qui est la sûre voie pour apaiser
« son indignation. » Qui ne serait frappé de la si-
militude toute biblique de ces expressions? Ne nous
semble-t-il pas en vérité entendre comme un écho
lointain, mais fidèle, des prophètes de l'ancienne
loi?
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 193
L'idée juste que les premiers souverains de la
Chine se faisaient de la Divinité ressort clairement
encore de la conduite qu'ils tenaient dans les dé-
sastres et les calamités publiques. Ils ne se conten-
taient pas de recourir au Tien , de lui offrir des sa-
crifices et des prières , ils s'appliquaient encore à
rechercher les fautes secrètes qui avaient pu attirer
sur leurs peuples les châtiments du Ciel, et quand
ils reconnaissaient avoir eux-mêmes manqué aux
lois de la sagesse par trop de luxe clans leurs habits,
trop de magnificence dans leurs palais ou trop de
sensualité et de délicatesse dans leurs habitudes,
ils n'hésitaient pas à s'avouer coupables devant la
nation assemblée, et s'offraient eux-mêmes comme
victimes pour épargner à leur peuple les rigueurs
de la vengeance céleste.
Il faut absolument recourir aux récits bibliques
pour trouver des sentiments religieux semblables à
ceux des anciens empereurs Yao , Chuu et Yu.
« Yao » , dit le Chou-king, « donna ainsi ses ordres à
« Hi et à Ho : Le Tien suprême a droit à nos hom-
« mages et à nos adorations, faites un calendrier...
. La religion recevra des hommes les temps qu'ils
« lui doivent. » Tous les fondateurs de nouvelles
dynasties ont toujours commencé leur règne par la
réformation du calendrier, et l'on voit par ce texte
du Chou-king que Yao lui donne ses premiers soins.
La raison en est, disent les commentateurs, que le
calendrier tient essentiellement à la religion, et que
Yao ayant établi pour première loi, pour fonde-
ment, pour motif et pour fin de toutes les autres
ii. 13
194 CHAPITRE VINGTIÈME.
lois, le culte que l'homme doit à Dieu, il était né-
cessaire de fixer invariablement les jours et les
temps qui doivent être spécialement consacrés à
l'accomplissement de ce grand devoir. « Lorsqu'on
« veut faire l'éloge des vertus de Yao, » lisons-nous
encore dans le Commentaire impérial, « on nomme
« d'abord sa religion, comme pour les peindre toutes
« d'un seul trait, et on en finit le tableau par louer
« sa sagesse. Le cœur de cet homme de bien était
« toujours rempli de la crainte et du respect avec
« lesquels il faut servir le Chang-ti. C'est en cela
« que paraît la haute sagesse dont il était éclairé. »
Chun, que Yao choisit à cause de ses émineutes
qualités pour lui succéder sur le trône, ne parut
pas moins pénétré de crainte et de respect pour le
Chang-ti. Son premier soin, dès qu'il fut revêtu de
la puissance impériale, fut de sacrifier au souverain
Maître de l'univers. « Ecoutez sans cesse la voix
« de la religion, » disait-il à ceux qu'il honorait de
quelque charge ou dignité, « que chaque moment
« augmente vos mérites dans ce que vous faites
« pour le Tien. »
Il est rapporté dans le Choa-kimj qu'un jour il
demanda aux grands : « Y a-t-il quelqu'un qui puisse
« présider avec nous aux trois li? L'assemblée
«nomma Pé-y. Soyez tchi-tsony ', lui dit Chun;
« veillez sur vous-même jour et nuit avec une reli-
« gieuse frayeur. Oh ! qu'il faut que votre cœur soit
« droit et votre conduite innocente! Pé-y se pro-
« sterna la face contre terre pour demander que le
1 Celui qui préside au culte.
GÉNIE PAHTICULIElt DES CHINOIS. 195
« prince fit tomber son choix sur Kouei ou sur
« Long. Obéissez, lui dit le prince, et soyez péné-
« tré des plus vifs sentiments de religion. »
Le développement que le Commentaire impérial
donne à ces paroles de Chun mériterait d'être cité
en entier; nous nous bornerons à en rapporter
quelques passages. « Celui qui est rempli de
« religion est rempli de droiture; et quand la droi-
te ture remplit son intérieur, il peut présider au
« culte et en régler la pompe... La droiture du
« cœur fait la droiture de l'homme : la vraie droi-
« ture vient de la religion; dès qu'on manque de
« religion, on est faux; c'est là le cœur de l'homme.
« La pureté est la continuité de la droiture ; qui est
« droit est pur; qui n'est pas droit est souillé. Dès
« qu'on manque de pureté et de droiture, il est bien
« difficile de servir l'Esprit. Voilà pourquoi le texte
«< dit : le jour et la nuit, pour marquer la non-inter-
« ruption... L'empereur est à la tête du culte que
« l'on rend au Seigneur du ciel et de la terre. Le tclii-
« tsong est son aide dans ce qui regarde le culte;
« mais à moins que son cœur ne soit uni au Sei-
« gneur du ciel et de la terre, et uni par la vertu
« à la sagesse de l'Esprit, il n'est pas digne de
« présider au culte. »
Yu fut aussi religieux que l'empereur Chun, auquel
il succéda : « Le grand Yu » , dit le Chou-king, «rem-
« plit les quatre mers des rayons de sa sagesse; il
« fut un véritable adorateur du Chang-ti » . —
« Oh! qu'il faut veiller avec soin sur soi-même! »
— disait-il à l'empereur Chun, quand, malgré sa ré-
13.
191) CHAPITRE VINGTIÈME.
sistance, celui-ci l'associa à l'empire, — « et que-cette
« vigilance doit être vivifiée par la religion pour
« conserver la paix du cœur, pour se tenir sans
«cesse dans les bornes du devoir...,.! » Kao-
vao, que Yu avait désigné lui-même au choix de
l'empereur comme plus digne que lui d'être in-
vesti de la puissance souveraine, reprit : — « For-
« tifiez et épurez votre vertu; que vos proiris
« soient dictés par la sagesse et vos résolutions
« approuvées par les sages. — Mais, lui dit Yu,
« comment pouvoir y réussir? — Pensez à l'é-
« ternité, lui répondit Kao-yao, si vous voulez
« cultiver votre âme et l'orner sans cesse de nou-
« veiles vertus... Montrez-vous digne du choix du
« Chang-ti, et le Tien, à son tour, soutiendra son
« choix par ses faveurs. »
Ces quelques fragments, et tant d'autres que nous
pourrions extraire des livres canoniques ou histo-
riques des Chinois, reproduisent de la manière la
plus évidente l'antique foi des patriarches. Ce culte
d'un Dieu suprême, être intelligent, libre, tout-puis-
sant, vengeur et rémunérateur, s'est continué en
Chine et conservé jusqu'à nos jours comme seul
culte officiel, nous pourrions presque dire comme
religion d'État, puisque, malgré les religions ido-
lâtriques qui ont envahi la (mine, c'est toujours au
Tien, au Chang-ti que l'empereur, suprême pontife
de la nation, offre à des époques déterminées des
sacrifices et ses adorations pour lui et pour sou
peuple.
Afin de mieux relier les temps contemporains
GÉNIE PARTICULIER DES GH1N0IS. 197
aux âges antiques cl démontrer davantage que, par
ce culte, c'était bien à un Dieu personnel et non
pas, ainsi qu'on la prétendu, aux cicux matériels
ou du moins à Y « efficace céleste » destituée d'intel-
ligence et inséparable du ciel même , que les Clri-
nois adressaient leurs adorations, citons encore la
célèbre déclaration de l'empereur Kang-hi qui, par
un édit solennel déposé dans les archives des lois,
voulut faire connaître la vraie religion de l'empire.
Voici ses mémorables paroles :
« Ce n'est pas au ciel visible et matériel qu'on
« offre des sacrifices, mais seulement au Seigneur
« et à l'Auteur du ciel et de toutes choses. C'est
« pourquoi la tablette devant laquelle on sacrifie
« porte cette inscription : Au Chang-ti, c'est-à-dire
« au souverain Seigneur. C'est par respect qu'on a
« coutume de l'invoquer sous le nom de Ciel su-
it prême, de même que par respect on n'appelle
«pas l'empereur par son nom, mais on dit : les
« degrés de son trône, la cour suprême de son
u palais. »
Kang-hi ne se contenta pas de cette déclaration,
qui pouvait être tenue pour son opinion person-
nelle ; il désira connaître le sentiment et avoir le
témoignage des grands de l'empire, des premiers
mandarins et des principaux lettrés. Tous, réunis
dans une sorte de concile, déclarèrent solennelle-
ment que « en invoquant le Tien, ils invoquaient
« l'Etre suprême, le Seigneur du ciel, qui voit tout,
« qui connaît tout, et dont la providence gouverne
« cet univers. »
1U8 CHAPITRE VINGTIÈME.
Ou peut encore juger de l'idée juste et saine que
cet illustre empereur de la Chine avait de la Divi-
nité par les trois fameuses inscriptions qu'il écrivit
de sa propre main , et qu'il donna en 1711 pour or-
ner le frontispice de la nouvelle église des mission-
naires jésuites de Péking, édifice à la construction
duquel il voulut contribuer en accordant dix mille
onces d'argent.
Voici ces inscriptions :
Inscription du frontispice.
Al VRAI PRINCIPE DE TOUTES CHOSES.
Inscription de la première colonne.
Il N'A POINT EU DE COMMENCEMENT ET IL N'AURA PAS DE FIN.
IL A PRODUIT TOUTES CHOSES DÈS LE COMMENCEMENT;
C'EST LU OUI LES GOUVERNE
ET QUI EN EST LE VÉRITABLE SEIGNEUR.
Inscription de la seconde colonne.
IL EST INFINIMENT BON ET INFINIMENT JUSTE;
IL ÉCLAIRE, IL SOUTIENT,
IL RÈGLE TOUT AVEC UNE SUPREME AUTORITÉ
ET AVEC UNE SOUVERAINE JUSTICE.
Si nous rapprochons ces attestations de date
toute récente avec les monuments de la plus haute
antiquité touchant la croyance religieuse des Chinois,
ne ressort-il pas avec une claire évidence de l'iden-
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 199
tité qui les caractérise que de tout temps en Chine
le vrai Dieu a été connu et adoré? Or, quand il s'a-
git comme ici d'un peuple dont l'origine remonte
aux âges reculés qui virent la dispersion des fils de
Noé , et dont la fidélité à conserver les traditions
léguées par ses ancêtres est reconnue , il n'y a rien
là qui doive absolument nous surprendre dans le
fait religieux que nous venons de constater. Ce
n'est pas toutefois sans quelque étonnement qu'il
nous est donné de contempler la singulière desti-
née du vieux peuple chinois, qui, sans avoir été
marqué de l'élection dont Dieu distingua le peuple
hébreu, a pu, malgré les superstitions auxquelles
il a cédé dans le cours des longs siècles qu'il a vécu,
conserver aussi providentiellement qu'il l'a fait les
témoignages irrécusables de la foi primitive du
genre humain. Le philosophe, à quelque école qu'il
appartienne, s'il veut parler avec justesse des
croyances religieuses des peuples, doit tenir compte
d'un fait d'une telle importance; autrement, com-
ment ne pas le considérer comme un esprit pure-
ment frivole ou systématique? Et ne serait-ce pas à
bon droit , puisque rien, autant que l'irréflexion ou
la mauvaise foi , n'est propre à jeter des ombres là
où brille la lumière?
200 CHAPITRE VINGTIEME.
§ IH.
Idée des anciens Chinois sur la nature et l'essence «I" 1 la Divinité. —
Opinions de leurs plus célèbres philosophes sur ce point. — .Notion
de la Trinité. — Textes fameux du Sée-ki et de Lao-tseu. — Dor-
trine «le ce philosophe. — Croyance des Chinois à l'existence des
esprits bons et mauvais. — Notion de la chute de l'homme i I
d'une rédemption future. — Remarquables parole- de Confuciùs
à ce sujet.
Les Chinois ont donc connu l'existence du vrai
Dieu, et parlé avec exactitude de ses attributs. Mais
quelle idée se sont-ils faite de son essence et de sa
nature intime? Il nous reste à le dire, et pour ré-
pondre à cette importante question nous aurons
recours aux écrits de quelques-uns de leurs plus
célèbres philosophes. Certaines conceptions philo-
sophiques de cessâmes se rapprochent, en effet, tel-
lement encore des indications clairement contenues
dans nos Livres saints, touchant l'essence divine,
qu'il est impossible de ne pas être frappé du rap-
port qui les fait identiques.
S'il est une chose hors de conteste, c'est l'abon-
dance des témoignages contenus dans les livres de
l'ancienne loi au sujet du dogme de la Trinité. Ces
mêmes témoignages sont également nombreux dans
le Zohar, le plus ancien monument de la mystique
juive. Il faut bien, du reste, que ce dogme ait été
parfaitement connu des Juifs, puisque nous ne
voyons nulle part Jésus-Christ en parler comme
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 201
d'un dogme nouveau : il nomme les trois personnes
divines sans s'y arrêter, comme rappelant des idées
comprises de tous. Les apôtres firent de même :
leur prédication comme l'enseignement du divin
Maître suppose en effet partout, et avec une égale
évidence , que le dogme de la Trinité préexistait
de leur temps dans les esprits. Ce dogme faisait
donc partie des croyances du peuple juif, et , ainsi
que ses autres traditions, il se rattachait à la foi re-
ligieuse commune à tous les hommes avant la dis-
persion des peuples. Voyons si nous trouverons
dans les traditions du peuple chinois quelques traces
de ce dogme mystérieux.
La première notion nous en est fournie par le livre
Sée-ki, où nous lisons ce curieux passage : « Autre-
fois l'empereur sacrifiait solennellement, de trois en
trois ans, à l'esprit Trinité et Unité, Chin-san-yé. »
Ces expressions sont d'une telle clarté quelles n'ont
besoin d'aucun commentaire.
On connaît en Europe depuis longtemps déjà le
fameux texte de Lao-tseu. Ce philosophe, que son
genre de génie portait à rechercher et à s'expliquer
l'origine et la destination des êtres , voulant définir
ou caractériser son « Etre primordial » ou sa cause
première de toutes choses, ':. le représente d'abord
parle caractère et le mot Tno (T/tot , 0eo;, Dais,
Dieu), et il multiplie les expressions pour le dégager
de tous les attributs variables et périssables, et ne
lui laisser que ceux d'éternité, çT immutabilité et
d'absolu; puis il dit : « Tao est UN par nature. Le
« premier a engendré le SECOND ; les DEUX ont produit
202 CHAPITRE VINGTIÈME.
« le TROISIÈME ; les TROIS ONT FAIT TOUTES CHOSES ! . »
Ajoutons à ce texte remarquable un autre pas-
sage non moins extraordinaire , et qui semble être
le développement naturel du premier : « Celui qui
« est comme visible et ne peut être vu se nomme
« Khi; celui qu'on peut entendre, et qui ne parie pas
« aux oreilles, Ht; celui qui est comme sensible,
« et qu'on ne peut toucber, t>e nomme Wei (Ouei).
« En vain vous interrogez vos sens sur tous trois ;
« votre raison seule peut vous en parler, et elle
« vous dira qu'ils ne font qu'un. Au-dessus il n'y a
« point de lumière, au-dessous il n'y a point de té-
« nèbres. Il est éternel. Il n'y a point de nom qu'on
« puisse lui donner. Il ne ressemble à rien de tout
« ce qui existe. C'est une image sans figure, une
« figure sans matière. Sa lumière est environnée de
« ténèbres. Si vous regardez en haut , vous ne lui
« voyez point de commencement; si vous le suive/,
« vous ne lui trouvez point de fin. De ce qu'il était
« le Tao de tous les temps , concluez ce qu'il est ;
« savoir qu'il est éternel, c'est un commencemenl
« de sagesse. »
De qui Lao-tseu tenait-il ces doctrines? Il répond
lui-même : « Ce que d'autres ont enseigné , moi ,
«je ne fais que l'enseigner ici... Je n'en ser
ai
1 Le livre de Lao-tseu est intitulé Tuo-te-king , ou livre de la
Raison suprême et de la Vertu.
NOTA. Tao, (tans le discours ordinaire, veut dire règle , loi, sa-
gesse, vérité, voix, parole; ici il signifie la Divinité. « Le Tao, dit
le même Lao-tseu, <\st un abîme de perfections oui contient tous les
êtres... Le Tao qu'on peut décrire n'est point éternel... Le Tao est
à lui-même sa règle et son modèle. »
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 203
« pas moins considéré comme le père de la doc-
« trine. » On sait qu'à des époques bien antérieures
aux temps de ce philosophe d'anciens sages chinois
vivaient en anachorètes au milieu des montagnes
afin de pouvoir, dans le silence de ces solitudes ,
se livrer avec plus de calme et de liberté à la
méditation des choses de l'esprit. De ce nombre fut
Chang-young dont parle le Ckou-king , à l'année
1120 avant 1ère chrétienne. C'est de ce sage, au
dire du prince philosophe Hoaï-nan-tsé, que Lao-
tseu aurait emprunté les idées fondamentales de sa
doctrine du Tao ou de la Raison suprême , tandis
que selon d'autres écrivains chinois il les aurait
puisées dans la doctrine de l'empereur Hoang-ti ,
que l'histoire regarde comme le troisième empe-
reur de la Chine 1 . D'autre part, ce philosophe,
d'après une tradition unanime , aurait quitté la
Chine et fait un grand voyage dans les pays de
l'Occident. Plusieurs orientalistes distingués veu-
lent qu'il ait rapporté de là les éléments de sa doc-
trine ; d'autres au contraire , le considérant comme
le père du rationalisme en Chine, prétendent qu'il
n'a entrepris son voyage qu'après avoir composé le
Tao-te-kin<j. C'est le sentiment de plusieurs de ses
disciples qui prétendent que le voyage de Lao-tseu
en Occident a eu pour objet de disséminer au loin
sa doctrine, et non pas de l'y recueillir.
Que conclure de toutes ces opinions contradic-
toires , sinon qu'il est absolument impossible de
1 2600 ans avant Jésus-Christ.
204 CHAPITRE VINGTIÈME.
savoir si Lao-tseu , dédaignant la voie tradition-
nelle, s'est entièrement isolé du passé poni' fonder
sa doctrine sur les seules données primitives de
l'intelligence humaine? On ignore de même quels
ont été ses précepteurs immédiats dans le cas où
il ne faudrait voir en lui qu'un simple disciple de
maîtres plus anciens. Nous ne pourrions nous éten-
dre davantage sur cette question sans sortir des li-
mites que nous nous sommes tracées. Nous laisse-
rons également de côté les développements assez
obscurs que Lao-tseu donne lui-même de sa doctrine;
mais pour conclure, nous dirons avec M. Abel
Rémusat que « ce qu'il y a de plus clair dans son
livre, c'est qu'un Être trine a formé l'univers. »
Si nous poursuivons l'examen de l'étonnante iden-
tité qui existe entre les traditions patriarcales et
celles des Chinois, il est facile d'en multiplier les
preuves.
Rien assurément n'est mieux constaté dans nos
Livres saints que la croyance des patriarches à
l'existence des anges, bons ou mauvais, intelligences
supérieures à l'homme et inférieures à Dieu, les
uns confirmés en grâce par leur fidélité , les autres,
dégradés par le péché. Qu'on lise les écrits des
vovageurs et des missionnaires en Chine, tous s'ac-
cordent à établir que les Chinois adorent aussi ,
mais d'un culte secondaire, les esprits inférieurs
qui dépendent du premier Être, et qui, suivant la
même doctrine, président aux villes, aux rivières,
aux montagnes, etc., etc. Nous sommes loin d'af-
firmer que le peuple en Chine ne mêle pas à ce
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 21)5
culte des idées et des pratiques tout à fait supersti-
tieuses ; mais les notions qu'il en a déposent au
moins du sens primitif du culte de ses aïeux. C'est
dans le but, sans doute, de bien le rappeler à tous
ses sujets que l'empereur Yong-tching, successeur
de Kang-hi , disait dans une déclaration restée cé-
lèbre : « Quand on invoque les esprits , que prétend-
« on? Tout au plus emprunter leur entremise pour
« représenter au 77c// la sincérité de notre respect
« et la ferveur de nos désirs. »
Relativement au culte que l'on rend aux ancêtres,
voici ce que l'empereur Kang-hi disait au légat
Mezzabarba : « Il faut que vous ayez une bien pe-
« tite idée des Cbinois, si vous pensez qu'ils croient
« que les esprits, les âmes de leurs ancêtres, soient
« présentes dans les tablettes et les cartouches qui
« portent leurs noms. »
Poussons nos recherches plus loin encore, et
voyons s'il n'est pas possible de trouver dans les
antiques traditions des Chinois ou dans les paroles
de leurs sages quelques notions sur la chute de
l'homme et la promesse d'un Rédempteur. Confu-
cius (Koung-fou-tseu), que la Chine appelle le saint
maître, le sage par excellence , dit expressément :
« Que la raison est un présent du ciel, mais que la
a concupiscence la déréglée » ; et d'anciens com-
mentateurs des Ring ajoutent que « dans l'état
» du premier ciel l'homme était uni en dedans à la
« souveraine Raison, et pratiquait au dehors toutes
« les œuvres de la justice; mais que s étant révolté
« contre le ciel, l'harmonie générale fut troublée,
SOn CHAPITRE VINGTIÈME.
« et que les maux et les crimes inondèrent la face
« de la terre. » Ce sont les paroles mêmes de
Tchouang-tsé et de Hoaï-nan-tsé, d'après les anciens
sages Vou-tsé et Lié-tsé 1 . Voilà pour la tradition
relative à la chute de l'homme.
Quant à celle de l'attente d'un Rédempteur pro-
mis, c'est Gonfucius que nous allons encore écouter.
« Moi, Khieou, dit-il, j'ai entendu dire que dans
m les contrées occidentales il y aurait un saint homme
« qui, sans exercer aucun acte de gouvernement,
a préviendrait les troubles; qui, sans parler, inspi-
« rerait une foi spontanée ; qui, sans exécuter de
« changement, produirait naturellement un océan
« d'actions méritoires... Moi, Khieou, j'ai entendu
« dire que c'était le véritable Saint. » Ces éton-
nantes paroles se lisent dans l'ouvrage de Confucius
intitulé l'Invariable Milieu. L'auteur chinois qui
les a commentées va même jusqu'à dire que le Saint
dont parle le maître était attendu depuis trois mille
ans 2 . Mais, chose singulière, c'est précisément
pour avoir été à la recherche de ce Saint qui devait
paraître à l'occident que la Chine est devenue
idolâtre, comme nous aurons lieu de le dire un
peu plus loin.
De tant de similitude entre les croyances reli-
gieuses des Chinois et les traditions bibliques, il
nous semble impossible de ne pas leur assigner pour
1 Voir Rainsay, Discours sur la Mythologie, p. 1-V6.
2 Voir l' invariable Milieu, trad. d'Abel Rémusat, note, p. 145,
150, 160.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 207
commune origine l'enseignement divin qui brille au
berceau de l'humanité. Autrement, une telle iden-
tité , si elle était fortuite, serait pour tout esprit sé-
rieux et réfléchi philosophiquement inexplicable.
§ iv.
Sacrifices anciens îles danois. — Leur analogie avec les sacrifices
des patriarches. — Lieux et autels primitifs de ces sacrifices. —
Les « montagnes des sacrifices". — Premiers édifices consacrés
au culte. — Temples modernes. — Le Tien-tan et le Ti-tan. —
L'empereur souverain sacrificateur. — Cérémonial observé dans
les sacrifices. — Mémorable ordonnance de Kien-long. — Provi-
dentielle vocation historique du peuple chinois.
L'analogie que nous venons de constater entre
les croyances religieuses des premiers Chinois et
celles des patriarches apparaît encore avec une
égale évidence dans les manifestations extérieures
du culte qu'ils rendaient au Chang-ti. Tout comme
aux temps de Noé, d'Abraham, d'Isaac et de Ja-
cob, nous trouvons, en effet, chez eux la loi du
sacrifice et l'antique usage des offrandes pour re-
connaître le souverain domaine de Dieu sur toutes
choses. Leurs cérémonies religieuses sont égale-
ment empreintes du caractère de simplicité propre
aux rites des anciens âges.
A ces époques reculées, les temples furent in-
connus aux Chinois. A la manière des patriarches,
ils élevaient en pleine campagne ou sur quelque
montagne, avec les pierres que le lieu pouvait four-
2,)S CHAPITRE VINGTIÈME.
nir, ii ii autel pour les sacrifices. C'était le tan,
expression qui signifie littéralement « amas de
pierres amoncelées en rond « . Autour du tan régnait
une double enceinte appelée kiao, formée de gazon
et de rameaux verts. On y dressait à droite et à
gauche deux autels secondaires sur lesquels, immé-
diatement après le sacrifice offert sur le tan en
l'honneur du Tien, on allait sacrifier aux esprits
supérieurs de tous les ordres et aux vertueux an-
cêtres ', qu'on honorait d'un culte particulier, mais
inférieur à celui rendu au Cliang-ti. De là vient sans
doute la manière différente de s'exprimer pour dé-
signer ces deux sortes de culte : on prie le Cfiantj-
ti; <>n avertit les ancêtres, on leur rend hommagt ,
on pratique en haïr honneur des cérémonies res-
pectueuses. C'est à cause de cette différence en-
core entre les hommages rendus au Chang-ti et
aux esprits inférieurs que l'empereur, regardé
comme l'unique grand sacrificateur de l'empire,
pouvait seul offrir sur le tan, tandis qu'il pouvait
se faire suppléer dans les sacrifices offerts aux
esprits. L'Empereur et ses ministres avaient seuls le
droit de pénétrer dans l'enceinte sacrée. Pendant
qu'ils offraient leurs hommages à l'Être suprême,
' Les Clien et les Cheng. Par ces dénominations les Chinois en-
tendaient les bons esprits de tous les ordres et les hommes justes,
qui, après avoir quitté leur dépouille^ mortelle, sont associes, pour
prix de leurs vernis, au bonheur de l'Être suprême. Confucius et !<■.
autres sages de la nation sont de ce nombre. On donne même encore
aujourd'hui à l'impératrice mire et . ; ; l'empereur le litre honorable de
Cheng; et l'on dit Chen-mou, la sainte mère; Cheng-tchou, le saint
maître.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 209
le peuple, dans un religieux silence, se tenait pro-
sterné à une distance respectueuse du hiao ou sur le
penchant de la montagne sur laquelle on sacrifiait.
Dans les premiers temps, lorsque l'empire, ren-
fermé dans d'étroites limites, n'était encore qu'un
Etat restreint et n'avait qu'une population peu
nombreuse, une seule montagne suffisait pour les
sacrifices au Cliang-ti; mais dans la suite, l'empire
sétant considérablement accru, il fut nécessaire de
consacrer un plus grand nombre de lieux au culte
religieux de la nation. Hoang-ti désigna dans ce
but quatre montagnes principales, situées aux
extrémités de ses Etats et correspondant aux quatre
points cardinaux. A la seconde lune, dans laquelle
se trouvait î'équinoxe du printemps, le souverain
se transportait sur la montagne Tai-chan , située
dans la partie la plus orientale de la Chine, et là il
sacrifiait pour demander au Ciel qu'il daignât veiller
sur les semences qu'on avait confiées à la terre, et
qui commençaient à germer. A la cinquième lune,
ou solstice d'été, le souverain allait à la mon-
tagne du midi faire les mêmes cérémonies et de-
mander au Ciel qu'une chaleur douce et bienfai-
sante se répandît dans les entrailles de la terre pour
l'aider à développer tout ce qu'elle a de vertu. A
la huitième lune, vers le temps de I'équinoxe d'au-
tomne, le sacrifice était offert sur la montagne située
à l'occident, pour obtenir que les insectes et les
animaux nuisibles, que la sécheresse ou une trop
grande humidité, que les vents et les autres intem-
péries de l'air ne fussent point des obstacles à une
il. iv
210 CHAPITRE VINGTIÈME.
abondante récolte de tous les dons que la terre pro-
duit pour 1 usage de l'homme. Enfin, à la douzième
lune, après le solstice d'hiver, on sacrifiait sur la
montagne du nord, pour remercier le Ciel de tous
les bienfaits reçus dans le courant de l'année, et
en demander de nouveaux pour celle qu'on allait
commencer '
Ces montagnes sur lesquelles les premiers em-
pereurs de la Chine allaient ainsi religieusement
sacrifier au commencement des quatre saisons ,
étaient connues sous le nom de sée-yo, « montagnes
des sacrifices ». Sous la dynastie des Tcheou, qui
ajouta aux anciennes coutumes, on en choisit une
cinquième à l'intérieur de l'empire, et qu'on suppo-
sait occuperle milieu entre les quatre autres. A dater
de ce temps, il y eut donc les cinq yo ou les cinq
montagnes des sacrifices.
Cet usage d'aller sur ces monts sacrés pour y
sacrifier au Tien subsista longtemps; mais lorsque
les souverains de la Chine eurent une véritable
cour et des tribunaux permanents pour 1 adminis-
tration de l'empire, cette obligation de s'absenter
ainsi de leur capitale et de laisser pour un assez
long temps le soin des affaires, finit par devenir de
plus en plus difficile. On sentit la nécessite de mo-
difier une institution qui, déjà pleine d'inconvé-
nients, pouvait en outre avoir de sérieux dangers.
Afin de concilier les besoins religieux et les néces-
sités politiques, on construisit à proximité du palais
1 Voir le Chou-king, .m règne il<-' Ghun.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 211
des souverains un édifice qui fut tout à la fois la re-
présentation du kîao, du tan et de la salle des an-
cêtres. C'est là que l'empereur, quand il ne pouvait
se transporter aux véritables montagnes des sacri-
fices, accomplissait les rites sacrés en l'honneur du
C/tang-ti. A dater de cette époque, la Chine eut des
temples. Les âges qui suivirent les ont vus depuis,
à cause des nouveaux développements apportés
au culte, s'élever en grand nombre par tout
l'empire.
Parmi les temples modernes que la Chine pos-
sède, les deux plus remarquables sont le Tien-tan
et le Ti-tan, ou « Temples du ciel et de la terre » ,
situés à Péking, dans la ville chinoise. Quoique dé-
signés sous des titres différents, ces deux temples
sont néanmoins également dédiés au Chang-ti :
dans l'un, c est Y Esprit éternel qu'on adore; dans
l'autre, c'est Y Esprit créateur et conservateur du
monde. Chaque année, au solstice d'hiver, l'empe-
reur se rend au Tien-tan pour y offrir un sacrifice
au Ciel, et quand arrive le solstice d'été, il va au
Ti-tan sacrifier à la terre; mais malgré la distinction
de ces deux sacrifices, c'est toujours le souverain
Maître de toutes choses qui seul est l'objet du culte.
D'après un usage aussi ancien que le culte lui-
même, le monarque, les grands de sa cour, les
mandarins et tous les autres dignitaires que leurs
charges appellent à concourir à la célébration des
sacrifices, s'y préparent par la solitude, le jeûne
et la continence. Cette sorte de retraite ne dure
pas moins de trois jours, pendant lesquels ceux qui
14.
212 CHAPITRE VINGTIÈME.
sont tenus de l'observer portent, suspendue à une
boutonnière de leur robe, comme signe de leur re-
cueillement, une petite tablette. sur laquelle sont
écrits les deux caractères chinois tchay-kiay. C'est
le nom qu'on donne à ce temps de religieuse péni-
tence, et cette expression, dans son acception ri-
poureuse, signifie l'éloignement de toutes les choses
qui peuvent ternir ou altérer lu pureté du cœur.
Quelques-uns observent toutes les prescriptions du
tchay-kiay dans leur plus parfaite intégrité; il pa-
raît toutefois que ce n'est pas le plus grand nombre :
mais, bon gré mal gré, ceux qui vivent à des tables
servies aux dépens de l'empereur ou des tribu-
naux se trouvent dans la nécessité rigoureuse de
garder au moins le jeûne exigé par les rites.
Rien n'égale la magnificence et l'éclat qui envi-
ronnent l'empereur lorsqu'il doit s'acquitter de
l'auguste fonction de sacrificateur. Lui seul, en
qualité de père et de chef commun de la grande
famille, a le droit de sacrifier au Cliancj-ti : c'est au
nom de tout son peuple qu'il offre et qu'il prie. Une
coutume antique et constante veut que ces sacri-
fices solennels soient offerts au lever de l'aurore.
Dès la première aube du jour de cette grande céré-
monie, l'empereur paraît dans tout l'éclat de sa
puissance et de sa grandeur et se dirige vers le
lieu sacré.
Le monarque est assis sur une chaise de parade,
destinée à ce genre de solennités ; elle est portée
par de nombreux serviteurs, vêtus de robes de
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 21:}
damas rouge à fleurs d'or et coiffés de magnifiques
bonnets. Une multitude de princes, de seigneurs,
de grands dignitaires environnent le souverain ,
tandis qu'une infinité d'autres officiers, tous riche-
ment habillés, le précèdent, portant différents tro-
phées décorés de banderoles, de houppes et de
nœuds de soie de diverses couleurs. Pendant cette
marche, où tout ressemble à un triomphe, plusieurs
chœurs de musique instrumentale et vocale se font
entendre et interrompent à diverses reprises le
silence religieux et profond qu'observe la foule,
.lamais le Fils du Ciel n'a paru aux yeux de ses
sujets plus grand et plus sublime.
Mais voici qu'il est arrivé au Tien-tan, et sou-
dain quel contraste ! Autant tout à l'heure il brillait
de splendeur et de gloire, autant, maintenant qu'il
offre le sacrifice, on le voit abaissé. Toute sa ma-
jesté, subitement éclipsée, ne laisse plus voir en
lui qu'un simple mortel. A la manière dont il se
prosterne, se traîne sur la terre, parle de lui-même
au Chang-ti en se servant des expressions les pins
humbles, on s'aperçoit vite que toute la pompe
dont il paraissait être l'unique objet n'avait d'autre
but que de rendre plus sensible l'infinie distance
qui sépare l'homme de l'Etre suprême.
Les cérémonies qui accompagnent ces grands
sacrifices sont longues et pénibles pour les empe-
reurs; néanmoins ils ne s'en dispensent que dans
les cas d'une grave nécessité. Il existe à ce sujet
une mémorable ordonnance de l'empereur Kien-
loug, qui, parvenu à la soixante-dixième année de
2iv CHAPITRE VINGTIÈME.
son à tr e, craignant de ne pouvoir convenablement
accomplir toutes les cérémonies obligatoires, décida
de se faire aider par ses fils.
« 11 y a longtemps que je règne », dit ce mo-
narque, « et durant, ce long espace de temps je
« n'ai pas manqué une seule fois d'offrir les sacri-
« fiées d'usage, tant ceux du grand cérémonial que
« ceux qui exigent inoins de cérémonies Quoi-
u que je jouisse d'une bonne santé et que je me
« sente encore assez fort pour pouvoir offrir le sa-
« crifice moi-même, je crains de ne pas l'être assez
u pour faire toutes les cérémonies qui précèdent et
u qui suivent le sacrifice J'appréhende qu'une
« fatigue peu proportionnée à mon âge ne me fasse
« manquer à quelque chose de la décence, du res-
« pect et de l'attention qu'on doit apporter en les
u pratiquant Ainsi, je détermine dès à présent
u qu'à compter du solstice prochain, où j'offrirai le
« sacrifice dans le Tien-tau, les princes mes fils
« s'acquitteront de ce devoir conjointement avec
« moi, en faisant toutes les cérémonies acces-
<c soires Us savent que l'attention, la décence
u et le respect doivent être poussés jusqu'où ils
« peuvent aller lorsqu'on s'acquitte de ces nobles
« fonctions.... C'est en quelque sorte malgré moi
« que je me décharge sur d'autres d'un devoir que
» je devrais remplir moi-même jusqu'au dernier
« soupir de ma vie. Je proteste que la paresse, la
« crainte de la gêne ou quelque autre motif sem-
« blable n'ont aucune part dans la résolution que
à j'ai prise Le Ciel et mes ancêtres lisent dans
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 215
« le fond de mon cœur et savent que je ne dis rien
« que de conforme à ce qui s'y passe. »
Cette ordonnance remarquable porte la date du
20 décembre 1779. Il existe d'autres monuments
historiques antérieurs ou postérieurs à cette pièce,
qui montrent avec une égale évidence toute 1 im-
portance religieuse que les souverains du grand
empire chinois ont attachée , dans tous les temps ,
aux exercices du culte public.
Nous dirons pour conclure que l'histoire reli-
gieuse de la Chine pourrait seule, à défaut de tant
d'autres preuves fournies par l'histoire universelle du
genre humain, suffire à démontrer que chez tous les
peuples ce fut toujours la vérité qui précéda l'erreur,
et que les ténèbres qui se sont appesanties sur le
cœur et l'esprit de l'homme ne sont en réalité venues
qu'après la vive lumière qui illumina son berceau.
Il n'y a rien là, du reste, qui doive précisément
nous étonner, car la vérité est de tous les temps :
elle est dès l'origine, et elle est aujourd'hui et ne
sera pas autre chose demain qu'elle n'était hier.
Contrairement donc à la science , qui est néces-
sairement changeante parce qu'elle n'est pas autre
chose que la connaissance progressive des lois qui
régissent l'univers, ou, en d'autres termes, parce
qu'elle est effet et non cause, la vérité, elle, qui est
cause et non effet, est en soi immuable, entière,
absolue. Quel est le chemin de la science? L'obser-
vation. Quel est celui de la vérité? La tradition. L'un
descend, l'autre monte. Ce n'est donc pas en des-
cendant le cours des âges, mais bien plutôt en le
■2\(\ CHAPITRE VINGTIÈME.
remontant, qu'il est possible d'arriver jusqu'à elle,
absolument comme pour trouver la source d'un
fleuve, il faut aller à l'encontre de ses eaux et non
pas suivre leur courant. N'est-il pas, en effet, in-
contestable que, dans l'ordre moral comme dans
l'ordre physique, plus on s'éloigne du point de dé-
part, plus les objets s'effacent, comme aussi pins
on s'en rapproche, plus ils s'éclairent? (.est ce que
les traditions religieuses des Chinois, étudiées his-
toriquement, démontrent avec une claire évidence,
malgré les erreurs que la succession des temps y a
mêlées; car, là comme ailleurs, l'homme ne s'est
pas fait faute, sous la double influence de l'orgueil
et de l'ignorance, de surajouter ses conceptions
particulières aux traditions primitives, et les peu-
ples de la Chine ont vu comme tons les autres peu-
ples du monde les plus grossières erreurs de l'ido-
lâtrie prendre place aussi chez eux à côté du culte
si pur de l'antiquité.
La nation juive , placée sous la garde constante
de.Téhovah, échappa seule au cataclysme philoso-
phique et religieux où se sont abîmées plus ou
moins profondément partout les croyances pre-
mières que Dieu lui-même avait données à l'homme.
Mais si nous devons admirer la vocation particu-
lière dont le peuple choisi a été l'objet privilégié,
ce n'est pas non plus sans un véritable étonnement
que nous voyons les Chinois historiquement consti-
tués comme les meilleurs dépositaires après les
Hébreux des traditions primitives du .genre hu-
main. Ne semble-t-il pas, en effet, que ce peuple
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 517
singulier, depuis si longtemps isolé entre toutes les
autres nations, et si fortement concentré, ou, pour
parler la langue de Bossuet, ramassé en soi, ait été
pour ainsi dire comme destiné à vivre de la sorte
providentiellement à part pour devenir un témoin
non suspect de la vérité biblique par l'hommage
séculaire, inconscient, il est vrai, mais positif, qu'il
lui rend? Un tel fait, ne fùt-il que simplement permis
et non directement voulu de Dieu, n'en resterait pas
moins d'autant plus digne d'attention, que la Cliinr
n'a pas été, comme la .ludée, préservée des mons-
truosités de l'idolâtrie ; car les temps vinrent aussi
pour elle , comme pour tous les peuples de la genti-
lité, où, sans perdre totalement ses croyances pri-
mitives, tout cependant « était dieu, 'excepté Dion
lui-même » .
§ v.
Culte idoïâtrique en Chine. — Doctrine du philosophe Lao-tseu et
conséquences qu'en tirèrent ses disciples. — Secte des « tao-sse » .
— Superstitions. — L'élixir de longue vie. — Disputes des t.io-
sse et des confucéens. — Sentiment de Confucius au sujet de Lao-
tseu et de sa doctrine.
La religion primitive des Cbinois, telle que nous
venons de l'exposer dans ses croyances et de la
décrire dans son culte , a été de fait pendant des
siècles la seule qu'ils aient véritablement connue et
pratiquée. Nous ne voudrions pas toutefois affirmer
•218 CHAPITRE VINGTIÈME.
qu'avant les temps où apparurent les superstitions
(jiii ont infecté la Chine, certaines erreurs ne se
soient pas répandues dans quelques provinces à la
faveur des troubles et de la corruption des mœurs;
peut-être même le peuple avait-il déjà quelques
idoles, et, dans les pratiques du culte privé, fai-
sait-il usage de quelque rite superstitieux; mais on
ne peut en tirer aucune preuve des monuments
historiques : nulle part, dans les annales authenti-
ques de la nation, il n'est, trace d'un culte quel-
conque contraire à celui que nous savons avoir été
le culte primitif des Chinois. Autrement leur his-
toire, si minutieuse dans ses détails, en eût parlé,
sans doute avec la même exactitude quelle a rap-
porté l'établissement de la secte des tao-sse et l'in-
troduction du bouddhisme indien , religions qui
lurent pour la Chine des nouveautés, et dont nous
allons dire l'origine et les causes qui les firent
accueillir.
La secte des tao-ssé ou des « docteurs de la raison »
a sa source dans la doctrine même du célèbre phi-
losophe Lao-tseu, dont nous avons parlé. Dans les
développements assez obscurs que ce sa.<;e donne
de sa doctrine, il établit que Yincorporéité, ['im-
matérialité, Y immobilité absolue, sont l'état parfait
de la « Raison suprême », c'est-à-dire de son Etre
primordial. Ce principe posé, il en conclut que
1 homme, pour atteindre cette même perfection et
mériter d'être un jour identifié avec la Raison su-
prême ou l'Être principe de toutes choses, doit
s'appliquera annihiler tout ce qu'il y a de sensible,
GENIE l'ARTICULIER DES CHINOIS. 219
de corporellement actif en lui, et s efforcer par le
moyen de ce que le même philosophe appelle le
non-agir {woû-wéi) , d'arriver des cette vie en
domptant ses sens à létat d inaction complète et de
parfaite impassibilité, afin défaire prédominer en lui
d'une manière absolue la nature spirituelle qui veut
le bien sur la nature matérielle qui veut le mal. En
d'autres termes, la morale de ce philosophe conclut
à écarter tout désir véhément, à réprimer toutes les
passions vives, capables d'altérer la paix et la tran-
quillité de lame, mais (n'omettons pas de le re-
marquer), c est dans le but passablement égoïste de
pouvoir exister sans douleur, sans chagrin, et de
couler doucement ses jours dans l'insouciance.
Pour parvenir à cette heureuse quiétude, cet
étrange philosophe prescrit de bannir tout retour sur
le passé et de s'interdire toute recherche vaine et
inutile sur l'avenir. Former de vastes projets, con-
cevoir de grandes entreprises, s'agiter de soins poul-
ies conduire à succès, se livrer aux soucis dévo-
rants de l'ambition, rechercher l'or ou se dévouer
à de pénibles épargnes, c'est, d'après lui, plutôt
travailler au bonheur des autres qu'à sa félicité
propre, et agir ainsi est à ses yeux une chose in-
sensée. Le bonheur personnel même, s il n'est
acquis sans peine, sans inquiétude, sans fatigue,
n'est point un véritable bonheur.
Notre philosophe passant de l'individualité, qu'il
frappe ainsi d'impuissance et de mort, à la collec-
tivité, applique également à la société son même
principe du non-agir. Tout bon gouvernement doit,
220 CHAPITRE VINGTIÈME.
selon' ni, se proposer pour but unique le bien-être
el la tranquillité du peuple, et il a raison. Mais pour
atteindre ce but , il ne se contente pas de recom-
mander à tous le mépris des richesses et du luxe ;
il va jusqu'à interdire les arts et à vouloir, pour
que le peuple soit sans désir, qu'on le laisse sans
instruction. « Le saint homme » , dit-il en parlant du
prince, « fait en sorte que le peuple soit sans in—
« struction, sans savoir, et par conséquent sans dé-
« sirs ; que celui qui a de l'instruction n'ose pas en
« faire mauvais usage. » Et ailleurs : « Si je gouver-
nais un petit royaume et un petit peuple, je ferais
« en sorte que le peuple n'eût des instruments de
guerre que pour une compagnie de dix ou de
>c cent hommes, et encore qu'il n'en fit pas usage.
a .le ferais en sorte que ce peuple craignît la mort,
« et qu'il n'émigrât pas au loin.... Quand même il
« aurait des bateaux et des chars, il n'y monterait
« pas ; quand même il aurait des cuirasses et des
« lances, il ne les porterait pas. Je ferais en sorte
« que le peuple revint à l'usage des cordelettes l ... »
On voit de suite qu'une telle doctrine n'est pas
autre chose que la négation pure et simple de la loi
du progrés et l'anéantissement complet de l'activité
humaine. C'est ainsi que Lao-tseu, se proposant
pour but le bonheur de l'individu et de la société,
conduit à des conséquences toutes contraires et
absurdes. Il a beau prêcher le détachement des
1 Avant d'écrire avec le pinceau, les Chinois se servaieril de cor-
delettes nonces. En combinant les nœuds d'après certaines règles, on
i'étaii lait ainsi mie sorte d écriture.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 2^1
choses sensibles et périssables, il dépasse le but,
puisqu'il détruit radicalement les meilleurs résultats
d'un tel sacrifice par son principe mortel du non-
agir. Ce n'est pas là l'abnégation chrétienne, qui,
toujours agissante et féconde, s'immole par amour,
fait vivre par ses œuvres , et s'appelle Charité !
Les disciples de Lao-tseu renchérirent encore
sur la doctrine du maître, et firent dune simple
école philosophique une véritable secte religieuse.
Comme l'état passif, le calme parfait, la souveraine
quiétude de l'âme auxquels il faut que l'homme
parvienne pour acquérir la vraie félicité, ne laissent
pas, malgré les plus méritoires efforts , que d'être
souvent troublés par la crainte de la mort, ils pu-
blièrent qu'il était possible de trouver un breuvage
qui rendît l'homme immortel. Obsédés de cette folle
idée , qui a fait de ces sectaires les précurseurs de
nos alchimistes du moyen âge, ils se livrèrent avec
ardeur à la recherche de l'élixir de longue vie; mais
la nature tardant à leur livrer ses secrets, ils lais-
sèrent là l'étude de ses lois , et bientôt se livrèrent
à toutes les extravagances de la magie.
Le désir et l'espérance d'éviter la mort par la
découverte du précieux breuvage, autant que
l'attrait du merveilleux, attirèrent une foule de par-
tisans à la nouvelle secte, et l'on vit la pratique des
sortilèges, l'invocation des esprits, l'art de prédire
l'avenir en consultant les sorts, faire de rapides
progrès dans toutes les provinces de l'empire. Le
temps, qui dissipe ordinairement l'illusion et l'im-
posture, ne fit qu'affermir ces détestables coutumes.
222 CHAPITRE VINGTIEME.
Les grands, les princes contribuèrent fortement à
la propagation de cette méprisable secte, et plu-
sieurs empereurs, devenus eux-mêmes de fervents
adoptes, la protégèrent de tout leur pouvoir,
malgré les réclamations des sages et les courageuses
remontrances des censeurs.
Le culte nouveau introduisit en Chine une foule de
divinités auparavant inconnues. Les tao-sse mirent au
rangdes dieux cette multitude d'esprits ou d'hommes
célèbres qu'ils nommaient sien-gin, « immortels »,
et dont ils avaient peuplé le ciel et fait autant de di-
vinités indépendantes de l'Etre suprême. Plusieurs
anciens rois reçurent de la sorte les honneurs de 1 apo-
théose. On consacra à tous ces nouveaux dieux un
nombre prodigieux de temples par tout l'empire. Lao-
tseu surtout ne pouvait manquer d'avoir le sien. Un
empereur de la dynastie des Tang fit même placer
avec pompe la statue de ce philosophe dans son palais.
Malgré les prodigieux succès qu'elle obtint , la
nouvelle religion trouva de constants et sérieux
contradicteurs dans les disciples de Confucius. Ce
célèbre philosophe, qu'on peut à juste titre appeler
le plus grand homme de la Chine, si on en juge par
la vénération dont les Chinois honorent sa mémoire
depuis plus de vingt-quatre siècles, était contem-
porain de Lao-tseu. Ce dernier était déjà au déclin
de fâ^e, lorsque Confucius, à peine au début de sa
mission philosophique, se mit en rapport avec lui.
Que pensa-t-il de la doctrine du vieux philosophe?
11 serait difficile de le savoir.
Un jour il était allé le visiter; de retour parmi
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 320
ses disciples, il garda le silence durant trois jouis.
[nterrogé à ce sujet , il répondit : « Quand je vois
« un homme se servir de sa pensée pour m'échap-
« per comme l'oiseau qui vole, je dispose la mienne
« comme un arc armé de sa flèche pour le percer;
« je ne manque jamais de l'atteindre et de me
« rendre maître de lui. Lorsqu'un homme se sert
« de sa pensée pour m'échapper comme un cerf
« agile, je dispose la mienne comme un chien cou-
u rant pour le poursuivre; je ne manque jamais
u de le saisir et de l'abattre. Lorsqu'un homme
« se sert de sa pensée pour m'échapper comme
« le poisson de l'anime, je dispose la mienne
« comme l'hameçon du pêcheur; je ne manque
< jamais de le prendre et de le faire tomber en mon
u pouvoir. Quant au dragon qui s'élève dans les
« nuages et vogue dans l'éther, je ne puis le pour-
« suivre. Aujourd'hui j'ai vu Lao-tseu, il est comme
« le dragon! A sa voix, ma bouche est restée béante,
u et je n'ai pu la fermer; ma langue est sortie à
« force de stupeur, et je n'ai pas eu la force de la
•'■ retirer; mon âme a été plongée dans le trouble,
« et elle n'a pu reprendre son premier calme. »
Quelque énigmatique que paraisse tout d'abord ce
langage de Confucius, il s'explique cependant par la
différence radicale du mode suivi et des moyens pro-
posés par chacun de ces deux illustres chefs d'école
soit pour arriver spéculativement à la connaissance
delà vérité philosophique, soit pour l'appliquer pra-
tiquement dans la manifestation des actes individuels
ou sociaux, au plus grand profit de l'humanité.
224 CHAPITRE VINGTIEME.
§ vi.
Doctrine de Confucius. — Différence de son système philosophique
avec celui de Lao-tseu. — Sa doctrine sur la nature et l'immor-
talité de l'âme. — Principaux commentateurs des écrits <lr Confu-
cius. — Divergence d'opinions sur la véritable doctrine de ce
philosophe, et ses causes probables. — Influence séculaire et per-
manente du confucéisme en Chine. — Vénération extraordinaire
dont la mémoire du grand philosophe chinois est l'objet. — Abjec-
tion actuelle de la secte des tao-sse.
Confucius procède à l'inverse de Lao-tseu dans
la recherche de la vérité philosophique et dans son
application pratique. Tandis, en elfet, que Lao-
tseu semble avant tout n'interroger que la seule
raison, Confucius, sans la dédaigner, s'appuie au
contraire fortement et de préférence sur l'autorité
des antiques traditions. Il se plaît, dans plusieurs
endroits de ses ouvrages, à se proclamer le conti-
nuateur des anciens sages et le propagateur de
leurs doctrines. Il nomme lui-même les maîtres qui
1 ont précédé et qu il a suivis : ce sont, après Fo-hi
et Chin-noung, premiers fondateurs de la civilisa-
tion chinoise, Hoang-ti et Chun, puis les sages lé-
gislateurs des dynasties Hia, Chang et Tchéou.
C'est pour cette raison, sans doute, que nous ne
trouvons dans les écrits du célèbre philosophe par
rapport aux questions purement dogmatiques que
des développements tout à fait restreints. Pour lui ,
il accepte la doctrine des âges antérieurs et s'ap-
plique avec toute la force de son génie à en déduire
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 225
les conséquences pratiques pour le plus grand bien
des hommes, soit dans la vie privée, soit clans la vie
publique. Ce que les anciens ont cru, il veut qu'on
le croie, et comme ils ont agi il veut qu'on agisse.
Si petite que soit la part faite à la métaphysique
dans les écrits de Confucius, il n'en est pas moins
vrai qu'aucun philosophe plus que lui cependant
ne reconnaît l'influence salutaire et agissante du
« Ciel » (tien) sur les événements du monde :
c'est du Ciel, selon lui, que les rois tiennent le
mandat souverain en vertu duquel ils gouvernent
les peuples, et c'est par la volonté du Ciel qu'ils
perdent leur puissance, quand ils n'en usent pas
selon les lois de la justice. C'est du Ciel que vien-
nent toutes les félicités ainsi que les calamités pu-
bliques et privées. La loi du Ciel est, d'après lui,
la loi suprême, la loi universelle qui régit toutes
choses et s'infuse avec la vie dans le cœur de tous
les hommes.
Quant à la nature de l'homme, il est manifeste
que Confucius reconnaît en elle deux principes con-
stitutifs et distincts, l'un matériel et l'autre supé-
rieur à la matière, principe intelligent et doué de rai-
son, de cette raison souveraine même qui nous vient
du Ciel; et ce principe, dit formellement un de ses
interprètes, est immatériel. Mais l'école de Confu-
cius a-t-elle émis sur la destination finale de l'âme
humaine un enseignement aussi précis que sur sa
nature? Nous ne nierons pas que sur ce point les
sentiments peuvent varier. Toutefois il ne nous pa-
raît pas impossible de dégager quelque lumière en-
n. 15
226 CHAPITRE VINGTIÈME,
core des obscurités mêmesdonts'autorisentquelques
écrivains pour nier d'une manière presque absolue le
caractère spiritualiste de la doctrine confucéenne.
Nous lisons dans le Livre des Annales 1 , au sujet
de l'empereur Yao , pour dire qu'il mourut, qu'il
monta et descendit. Cette manière de parler n'ex-
prime pas autre chose, d'après le commentateur
Tsai-chin, que le fait de la séparation qui s'opère,
au moment de la mort, entre les deux principes
constitutifs de l'être humain. « Dans l'acte de la
u mort, dit-il, le principe vital, éthéré , subtil, re-
« tourne au ciel : c'est pour cette raison qu'on dit
« qu'il monte. Le principe matériel retourne à la
a terre : c'est pourquoi on dit qu'il descend. » Ces
paroles, qui distinguent la nature différente des
deux principes qui sont en l'homme, indiquent
aussi avec une claire évidence la différence de leurs
fins. Poursuivons :
h Wen-wang réside en haut » , lisons-nous dans
le Livre des Fers, au sujet du fondateur de la dy-
nastie des Tchéou; « oh! comme il illumine le ciel!
« — Quoique la famille des Tchéou possédât de-
« puis longtemps une principauté royale, son man-
« dat est cependant récent. — Comment, dans tous
u les temps et dans toutes les circonstances, les
« Tchéou n'auraient-ils pas manifesté clairement le
« mandat de l'Empereur » , ti-ming? — Que Wen-
« wang monte ou descende, - — il réside à droite et
« à gauche de Y Empereur. »
i Chap. Clutn tien, § 13.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 227
Que signifient ces expressions? Tchou-hi, un des
commentateurs les plus autorisés de l'école confu-
céenne, nous l'apprend avec clarté. Il dit expres-
sément « que par mandat il faut entendre mandat
« du Ciel, et par Empereur, le souverain Empe-
« reur (du Ciel : Chang-ti), et par à droite et à
« <jauche, aux côtés du Chang-ti. » Il ajoute que
le sens général de cette strophe est que , « après la
« mort de Wen-wang, son esprit, chin, résida en
« haut, et qu'il brille dans le ciel. » Et encore :
« Dès l'instant que l'esprit de Wen-vang réside
« dans le Ciel, qu'il monte ou qu'il descende, il
« n'est aucun temps qu'il ne réside à droite ou à
« gauche du Chang-ti l . »
Telle nous apparaît avoir été sur l'âme humaine
la doctrine même de Confucius. Si nous rappro-
chons, d'autre part, la notion chrétienne touchant
les vrais attributs de Dieu de ceux-là mêmes
que le philosophe chinois donne au Ciel, il nous
semble logique de reconnaître à son école tous les
caractères d'une école éminemment spiritualiste.
Or maintenant, que parmi les écrivains orienta-
listes qui ont disserté sur la doctrine de cette cé-
lèbre école philosophique , la plus renommée entre
toutes celles de la Chine , les uns y aient vu « un
vaste naturalisme » , les autres un véritable « posi-
tivisme » ou bien une sorte de « panthéisme philo-
sophique » , nous leur en laissons pleine licence.
Pour nous, tenant compte des modifications que le
1 Voyez la Chine moderne, par M. G. Paulhier, p. 374.
15.
228 CHAPITRÉ VINGTIÈME.
temps peut faire subir à tout enseignement dont
l'autorité est purement humaine, nous sommes
porté à croire que la doctrine de Confucins a eu ses
jours et ses ombres, ses alternatives de lumière et
d'obscurité. L'idée qu'on peut s'en faire est donc
sujette à varier, selon qu'on incline au sentiment
de tel ou tel commentateur des écrits du maître.
Nous sommes pleinement confirmés dans cette
pensée par l'opinion remarquable qu'émet à ce
sujet le célèbre philosophe chinois Tchou-li, chef
d'une troisième école philosophique dont le but
connu était le développement rationnel de la doc-
trine primitive enseignée par les anciens sages, el
dont Confucius fut lui-même après eux, surtoul
sous le rapport politique et moral, le propagateur
et l'apôtre le plus illustre.
« La doctrine véritable, tao, » dit Tchou-li, « a
« toujours subsisté dans le monde et n'a jamais
« péri; seulement cette doctrine étant confiée aux
« hommes, les uns rompent avec elle, les autres la
a continuent scrupuleusement. C'est pourquoi sa
.< destinée dans le monde est d être tantôt écla-
« tante, tantôt obscure. C'est toujours l'ordre du
« Ciel qui en décide; ce n'est ni la force ni la
« sagesse de l'homme qui peuvent en disposer '.
Cette doctrine véritable, Confucius l'atteste de la
manière la plus évidente dans le cours de ses écrits.
Mais , soit qu'il la considère comme abondamment
démontrée par l'enseignement des anciens et suffi-
1 Tchou-tseurtsiouen-chou.
<;ÉME PARTICULIER DES CHINOIS. 229
saluaient connue de ses contemporains, soit que son
génie l'attire davantage du côté de la philosophie
pratique, il s applique presque exclusivement à dé-
velopper les conséquences qui découlent des lois
éternelles de la morale el à formuler les règles qui
doivent guider les hommes.
Il établit donc sommairement en principe que
I homme n'a pas seulement reçu du Ciel la vie phy-
sique, mais encore un principe spirituel, et, avec
ce principe intelligent, une vie morale qu'il doit
cultiver et développer conformément au modèle
céleste et divin, afin d'arriver à la perfection ou
souverain bien, terme définitif de ses destinées. La
nature et la destination de l'homme ainsi établies,
le philosophe chinois expose les devoirs qui en dé-
coulent et formule les préceptes propres à en pro-
curer le plus parfait accomplissement. Au lieu donc
de s'attacher spéculativement à donner au symbole
des antiques croyances des formes nouvelles et su-
perflues, il se propose de faire connaître les
moyens efficaces pour diriger , dans la vie privée
et publique, tous les actes de l'homme. .Sa doctrine
est donc toute morale et tend tout entière au per-
fectionnement de l'individu et de la société. Loin
d'atrophier les facultés humaines et les forces so-
ciales, comme le veut la morale de Lao-tseu , celle
de Confucius aspire , au contraire , à procurer leur
plus complet développement : dans l'une se trouve
un principe de léthargie et de mort, dans l'autre
un vrai principe de progrès et de vie.
Aucun philosophe, aucun sage de l'antiquité n'a
230 CHAPITRE VINGTIÈME.
jamais eu une gloire comparable à celle dont brille
le nom de Confucius, et jamais aucune doctrine
humaine, comparée à celle du philosophe chinois,
n'a exercé à travers les siècles une aussi durable
influence. La morale tant vantée du sage Socrate
ou du divin Platon n'a jamais pu changer les
mœurs d'une seule bourgade de l'Attique; celle de
Confucius a eu la gloire singulière de s'associer à
la législation d'un grand peuple, et voici vingt-
quatre siècles qu'elle régit un des plus vastes em-
pires que le monde ait jamais connus! Depuis cette
époque reculée , la Chine n'a cessé d'acclamer le
grand philosophe qui lui a révélé la sagesse : d'une
voix unanime elle l'appelle le « saint maître »,
le « scuje par excellence » ; entre tous ses grands
hommes elle le place avec orgueil au premier rang,
et parmi ses empereurs les plus chéris, aucun n'a
jamais recueilli de la postérité reconnaissante
d'aussi constants hommages. Le respect universel
qui immortalise de la sorte le grand nom de Confu-
cius , la vénération dont sa mémoire est comblée ,
ont pris depuis longtemps en Chine tous les carac-
tères d'un culte à la fois civil et religieux : toutes
les villes ont élevé des temples en son honneur; son
image se voit dans toutes les académies et dans
tous les lieux fréquentés des lettrés; sa tablette est
dans toutes les écoles, et jamais aucun exercice ne
commence ni ne finit sans que maîtres et élèves se
prosternent devant ce nom vénéré. Il n'est pas jus-
qu'aux descendants eux-mêmes de Confucius qui
ne participent aux honneurs extraordinaires que la
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 231
nation chinoise tout entière rend à leur glorieux
ancêtre : ils jouissent seuls de certains privilèges
particuliers, et, par une exception digne d'être re-
marquée, ils constituent la seule noblesse hérédi-
taire de l'empire. Tant d'honneurs posthumes ren-
dus à la mémoire d'un homme illustre sont uniques
dans les annales de l'humanité.
Quoique Confucius se soit appliqué d'une ma-
nière presque exclusive à l'enseignement de la phi-
losophie morale, le soin religieux qu'il a pris de
foire revivre dans la nation chinoise les rites et les
usages des aïeux, à la pratique desquels se ratta-
chaient, selon lui, toutes les vertus sociales et po-
litiques, l'a fait considérer comme l'homme des
traditions par excellence et comme le réformateur
et le patriarche, en quelque sorte, de l'ancien culte.
Sa doctrine est appelée jou-kiao, ou « la doctrine
des lettrés » . Il serait peut-être difficile de retrou-
ver aujourd'hui, sous le rapport religieux, la pu-
reté primitive de l'enseignement du maître, mais
il n'en est pas moins certain que le culte qu'il con-
sacre est demeuré, extérieurement du moins, le
culte officiel de la Chine. C'est le culte que les em-
pereurs pratiquent en public, et que suivent de
même les mandarins et les lettrés , quelles que
soient, d'ailleurs, leurs croyances particulières ou
même leur indifférence en matière de religion.
L'histoire de la Chine est toute remplie du récit
des querelles sans fin et des longs débats qui se
firent entre les disciples de Confucius et les sec-
tateurs de Lao-tseu. Les pratiques aussi extrava-
232 CHAPITRE VINGTIÈME.
gantes que superstitieuses des « docteurs de la
raison » , leur prétendu secret de lélixir d'immor-
talité surtout, prêtèrent beaucoup aux railleries des
adeptes « de la doctrine des lettrés » ; mais il paraît
qu'en Chine l'arme du ridicule ne frappe pas ,
comme en France, des coups mortels : les tao-sse
ont survécu à toutes les attaques et continué pen-
dant longtemps d'abuser les peuples par les pra-
tiques de la magie, de l'astrologie, de la nécroman-
cie, et tous les autres moyens d'un charlatanisme
déhonté. Un grand nombre de tao-sse font encore
aujourd'hui le métier de devins, et malgré le dis-
crédit dans lequel ils sont tombés, leur chef est
toujours décoré par le gouvernement de la dignité
de grand mandarin. Pendant longtemps la con-
fiance superstitieuse des peuples a entretenu un
grand concours de visiteurs au lieu de sa résidence.
On s'y rendait de toutes les provinces de l'empire,
les uns pour solliciter des remèdes à leurs maux, les
autres pour pénétrer dans l'avenir et faire consul-
ter les sorts sur leurs destinées. Des billets remplis
de caractères magiques , distribués à tous , avaient
la vertu de répondre à toutes les demandes et de
satisfaire à tous les besoins.
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 2.Y-1
VII.
Le bouddhisme en Chine. — Date et cause surprenante de son intro-
duction. — Origine du bouddhisme. — Légende de Bouddha. —
Principes dogmatiques et moraux du bouddhisme. — Doctrine in-
térieure et doctrine extérieure. — Les bonzes. — Impostures et
charlatanisme. — Monastères bouddhiques. — Bonzerie du Pou-tou.
— Temples bouddhiques. — Judaïsme et mahométisme en Chine.
— Christianisme.
Le bouddhisme, originaire de l'Inde, s'introdui-
sit en Chine au premier siècle de 1ère chrétienne,
et s'y propagea avec une telle rapidité, qu'il y de-
vint avant peu une des religions les pins répandues.
De vagues annonces éparses dans les livres chinois
présageaient qu'un grand saint apparaîtrait du côté
de l'Occident. Confucius lui-même en avait parlé
comme d'une tradition ayant cours parmi les an-
ciens sages de la nation, et témoigné par les remar-
quables paroles que nous avons déjà citées ', que
le peuple chinois, malgré son isolement, n'était pas
plus qu'aucun autre peuple demeuré étranger à
1 idée de l'attente universellement répandue d'un
Rédempteur promis. Mais, chose singulière, c'est
précisément pour avoir été à la recherche de ce
« saint qui devait paraître à l'Occident » , comme
parle Confucius, que la Chine a fini par tomber tout
à fait dans la plus monstrueuse idolâtrie. Depuis
près de mille ans déjà le bouddhisme avait fait son
1 Voir ci-dessus, p. 206.
234 , CHAPITRE VINGTIÈME.
apparition dans l'Inde. En Tannée 65 de l'ère chré-
tienne, l'empereur Ming-ti envoya des députés
pour prendre des informations sur cette religion,
dont la renommée était parvenue jusqu'en Chine;
ceux-ci crurent avoir trouvé le « saint de t Occi-
dent » dans le dieu Fo, qui n'est autre que Boud-
dha. Ils se procurèrent avec une statue de ce dieu
les livres contenant sa doctrine « et les transportè-
rent , disent les annales de la Chine , sur un cheval
blanc jusqu'à la ville Lo-yang » . Ils étaient venus
accompagnés de deux prêtres de la religion nou-
velle, Kas'ya matanga et Tcho-fa-lan, qui rendirent
visite à l'empereur, en costume religieux, et furent
logés dans le Hanu-lou-sse, appelé aussi Sse-pin-
ssé, ou T « hôtel des Etrangers » .
« Dans la onzième année (l'an 68 après Jésus-
« Christ), ajoutent les Annales, l'empereur ordonna
« de bâtir le «couvent du Cheval blanc » , en dehors
« de la porte Yang-mou, à l'ouest de la ville de
« Lo-yang. Matanga y traduisit le « livre sacré en
« quarante-deux articles >> . Six ans après, Tsa-yn
u et Tcho-fa-lan convertirent des tao-sse au boud-
« dhisme... » A partir de cette époque, la Chine
fut envahie par toutes les erreurs du lamaïsme,
dont elle est restée infectée depuis.
La religion de Bouddha est un monstrueux as-
semblage d'erreurs grossières, au milieu desquelles
il est possible toutefois de démêler, malgré la pro-
fonde altération qu'elles ont subie, quelques-unes
des vérités fondamentales des traditions primitives
du genre humain. « Le mot Bouddha, dit l'abbé
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS.
235
Hue, est un nom générique très-ancien et qui a
une double racine en sanscrit. Lune signifie
être, exister, et l'autre sagesse, intelligence supé-
rieure. C'est le nom par lequel on désigne l'Être
créateur, tout-puissant, Dieu. Mais on l'applique
aussi, par extension, à ceux qui l'adorent et cher-
chent à s'élever jusqu'à lui par la contemplation
de sa sainteté. Cependant tous les bouddhistes
que nous avons vus en Chine, en Tartaiïe, au
Thibet et à Ceylan, entendent désigner par ce
nom un personnage historique devenu célèbre
dans toute l'Asie , et qu'on regarde comme le
fondateur des institutions et de la doctrine com-
prise sous la dénomination générale de boud-
dhisme. Aux yeux des bouddhistes, ce person-
nage est tantôt un homme, tantôt un dieu, ou
plutôt il est l'un et l'autre. C'est une incarnation
divine, un homme-dieu qui est venu en ce monde
< pour éclairer les hommes , les racheter et leur in-
diquer la voie du salut. Cette idée d'une rédemp-
tion humaine par une incarnation divine est
tellement générale et populaire parmi les boud-
dhistes, que partout nous l'avons trouvée nette-
< ment formulée en termes remarquables. Si nous
< adressions à un Mongol ou à un Thibétain cette
question : Qu'est-ce que Bouddha? il nous répon-
« dait à l'instant : c'est le Sauveur des hommes.
< La naissance mystérieuse de Bouddha, sa vie,
ses enseignements, renferment un grand nombre
de vérités morales et dogmatiques professées
dans le christianisme, et qu'on ne doit pas être
236 CHAPITRE VINGTIÈME.
a surpris de retrouver aussi dans d'autres religions,
« parce que ces vérités sont traditionnelles et ont
« toujours été du domaine de 1 humanité tout en-
if tière. Il doit y avoir chez un peuple païen plus
« ou moins de vérités chrétiennes, selon qu il a été
« plus ou moins fidèle à conserver le dépôt des
« traditions primitives '. »
Les livres indiens, chinois, thibétains, cingalais,
s'accordent à placer la naissance de Bouddha vers
l'an 960 avant l'ère chrétienne. Son père Souta-
danna, chef de la maison de Ghakia, de la caste des
brahmanes, régnait dans l'Inde sur le puissant em-
pire de Magadha. Ses sectateurs disent que sa mère,
lorsqu'elle conçut, s'imagina pendant son sommeil
avoir avalé un éléphant, et que ce rêve bizarre est
l'origine de la vénération particulière que les rois in-
diens ont toujours témoignée pour l'éléphant blanc.
C'est pour cette raison sans doute encore qu'elle
mit son fils au monde par le côté gauche et qu'elle
mourut peu de temps après lui avoir donné le jour.
Dès que cet enfant extraordinaire fut né, ajoute
la légende, il eut assez de force pour se tenir debout;
il fit sept pas, et, montrant d'une main le ciel et de
l'autre la terre, il s'écria : Dans le ciel cl sur ht
terre, il n'y a </u<- moi <jui mérite d'être honore.
A l âge de dix-sept ans, il se maria et eut un fils.
A dix-neuf ans il abandonna sa maison, ses femmes,
son fils et tous les soins de la terre, pour se retirer
dans une vaste solitude. A trente ans, il se sentit
1 M. fine, l'Empire chinois, t. II, ctiap. v, p. 213.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 2:37
tout à coup pénétré do la divinité, et fut métamor-
phosé en fo ou « pagode >< , selon l'expression in-
dienne, Devenu dieu, il ne songea plus qu'à établir
sa doctrine. Le nombre de ses disciples fut prodi-
gieux, et ils eurent bientôt infesté de ses erreurs
toutes les parties de l'Inde et de la haute Asie. Con-
trairement au brahmanisme, religion exclusive des
castes privilégiées, le bouddhisme, malgré la grande
ressemblance doctrinale de ces deux systèmes re-
ligieux, avait l'avantage de s'adresser à tous les
hommes indistinctement, et de les faire tous parti-
cipants de la même doctrine et des mêmes desti-
nées. C'est une des raisons principales de sa grande
diffusion.
Bouddha avait atteint la soixante-dix-neuvième
année de son âge, lorsqu'il s'aperçut, par le dépé-
rissement de ses forces, que sa divinité d'emrjrunt
ne l'empêcherait pas de payer le tribut à la nature
comme les autres hommes; mais avant de mourir
il réunit ses disciples et acheva de leur révéler le
vrai secret et toutes les profondeurs cachées de sa
doctrine.
Après sa mort, ses disciples répandirent une in-
finité de fables. Ils assurèrent que leur maître était
toujours vivant, qu'il était déjà né huit mille fois,
et qu'il avait paru successivement sous la figure de
singe, de lion, d'éléphant, etc. Il était tout à lait
juste que celui qui est regardé comme l'inventeur
du dogme delà métempsycose en eût les plus larges
bénéfices. Cette doctrine de la transmigration des
âmes, une des plus capitales absurdités du boud-
238 CHAPITRE VINGTIÈME.
dhisme, est l'origine de cette multitude d'idoles
révérées dans tous les lieux où s'est établi le culte
de Fo. Les quadrupèdes, les oiseaux, les reptiles
et les plus vils animaux eurent des temples et de-
vinrent des objets de vénération publique , parce
que le dieu, dans ses renaissances et ses métamor-
phoses, pouvait habiter dans les individus de toutes
ces espèces.
Les derniers enseignements que Bouddha avait
adressés à ses disciples avant de mourir différaient
totalement de ceux qu'il leur avait donnés jusqu'à
ce jour : ils furent donc diversement interprétés par
ses sectateurs. De la scission qui se fit entre eux sur-
girent les deux systèmes contradictoires de la « doc-
« trine extérieure » et de la» doctrine intérieure » .
D'après les partisans de cette dernière doctrine,
le « néant » doit être considéré comme le principe
et la fin de tout ce qui existe ; ce principe universel,
disent-ils, est très-pur, exempt de toute altération,
très-subtil, très-simple; il est dans un repos conti-
nuel; il n'a ni vertu, ni puissance, ni intelligence;
bien plus, son essence consiste à être sans action,
sans intelligence, sans désirs. Pour être heureux, il
faut, par de continuelles méditations, par de fré-
quentes victoires sur soi-même, s'efforcer de se
rendre semblable à ce principe, et, pour y parve-
nir, s'accoutumer à ne rien faire, à ne rien vouloir,
à ne rien désirer, etc. Il suffit d'exposer les idées
fondamentales d'un tel système religieux pour en
faire connaître aussitôt et l'extravagance et l'ab-
surdité. L'histoire du bouddhisme est pleine des
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 239
conséquences d'immoralité monstrueuse produites
par une pareille doctrine.
La « doctrine extérieure » renferme au contraire
un enseignement tout opposé, et donne pour la con-
duite de l'homme des règles dont la similitude frap-
pante avec le Décalogue de Moïse est pour nous
une preuve de plus que les vrais et salutaires pré-
ceptes de la saine morale, révélés à l'homme dès
l'origine du monde, sont demeurés un peu partout,
ainsi que ses antiques croyances, plus ou moins gra-
vés au fond de la conscience humaine. Les boud-
dhistes partisans de la doctrine extérieure admet-
tent donc la distinction entre le bien et le mal ; ils
annoncent qu'il y aura après la mort des récom-
penses pour les bons , des châtiments pour les mé-
chants, dans des lieux destinés aux âmes des uns et
des autres. Ils disent que le dieu Fo est venu sur la
terre pour sauver les hommes et remettre dans la
voie du salut ceux qui s'en écartent; que c'est par
lui que leurs péchés sont expiés, et que lui seul
leur procure une heureuse renaissance pour la vie
future. Voilà pour le dogme.
Quant à la morale, les sectateurs de la « doctrine
extérieure » prescrivent l'observation rigoureuse
de cinq principaux préceptes : le premier défend
de tuer aucune créature vivante, de quelque nature
qu'elle soit; le second, de prendre le bien d'autrui;
le troisième, de se souiller par l'impureté ; le qua-
trième , de mentir ; le cinquième, de boire du vin.
Ils recommandent une conscience inflexible dans la
loi, une compassion sans bornes envers toutes les
2',0 CHAPITRE VINGTIÈME.
créatures, l'éloignement de toute cruauté, la force
de la miséricorde, établie sur des bases inébran-
lables, et défendent d'être superstitieux, chose digne
d'être remarquée dans une religion où pullulent toutes
sortes de superstitions. Parmi les œuvres de misé-
ricorde, il en est qui sont considérées comme parti-
culièrement méritoires pour les fidèles, celles, par
exemple, qui consistent à bien traiter les ministres
du culte, à leur bâtir des monastères, des temples,
et à leur fournir tout ce qui est nécessaire à leur
subsistance, afin de mériter, par le secours de leurs
prières et des pénitences qu'ils s'imposent, l'exemp-
tion des peines dues aux péchés qu'on a commis.
Telles sont les deux doctrines plus ou moins dis-
tinctes ou confondues ensemble du bouddhisme spé-
culatif; mais, dans le fait, on n'y trouve rien autre
chose qu'un matérialisme pratique autorisé par un
nihilisme métaphysique absolu dune part, et d'un
autre côté , par un ensemble monstrueux de super-
stitions populaires et d'observances idolâtriques :
« Religion essentiellement dégradante, dit un cé-
lèbre orateur chrétien, qui marie dans les grands
la superbe de la négation philosophique au maté-
rialisme le plus plat, et dans les petits unit le sen-
timent religieux aux extravagances et quelquefois
aux obscénités des plus grossières idolâtries 1 . »
Les prêtres de Bouddha sont connus, selon les
lieux , sous des noms divers : les Siamois les ap-
pellent talapoins, les habitants du Thibet et de la
1 1*. Félix, Quatrième Conférence, JS08.
GÉNIE PAliTICULIER DES CHINOIS. 241
Tartarie, lamas, les Chinois, ho-chang, et les Japo-
nais, bonzes; c'est aussi sous ce dernier nom que
les Européens les désignent. Quoique formant une
sorte d'ordre religieux voué au célibat, à la prière
et aux œuvres de pénitence, ils ne sont pas, à pro-
prement parler, assujettis à une hiérarchie régu-
lière : ils vivent tantôt isolément, tantôt en commu-
nauté. Ils reconnaissent cependant parmi eux des
supérieurs, qu'ils appellent en Chine ta-ho-cliantj ,
ou « grands bonzes » ; ce rang assure à ceux-ci une
considération particulière et la première place dans
les assemblées religieuses. On distingue, pourmieux
dire, des bonzes de toutes conditions : les uns sont
uniquement destinés à mendier pour leur propre
compte ou pour les besoins de la communauté;
quelques autres, plus exercés dans Fart de bien dire
et munis de quelque connaissance de la littéra-
ture chinoise, sont chargés de visiter les lettrés et
de s'insinuer dans les maisons opulentes; mais tous
en général sont fort ignorants, et la plupart se trou-
veraient très-embarrassés si l'on exigeait d'eux
qu'ils rendissent un compte exact et précis de la vé-
ritable doctrine de leur secte; chez tous le senti-
ment de charité et de dévouement envers le pro-
chain, que la foi chrétienne, du reste, peut seule
inspirer, est tout à fait absent.
Les bonzes ont joui pendant longtemps en Chine
d'un très-grand crédit , grâce à l'engouement des
peuples pour les superstitions qu'ils étaient habiles
à entretenir. Mais leur charlatanisme a fini par de-
venir tellement déhonté et leurs supercheries si
ii. 16
242 CHAPITRE VINGTIÈME.
grossières, qu'ils sont généralement aujourd'hui
frappés de mépris on traités avec une souveraine
indifférence. La plupart de ces étranges religieux
sont tirés de la lie du peuple et ne voient dans leur
profession qu'un moyen de mendier leur vie ou de
vagabonder à leur aise. On dit avec raison en Eu-
rope que l'habit ne fait j>as le moine; en Chine,
c'est le contraire qui a lieu : on s'y fait bonze ou on
cesse de l'être avec une égale facilité. Un individu
se sent-il quelque attrait pour le métier, vite il se
rase la tête, endosse une robe à longues et larges
manches, et... le voilcà bonze ! Après expérience
trouve-t-il la profession déplaisante, il change tout
simplement de costume ; puis, en attendant que la
nature recouvre son chef, il s'ajuste sans vergogne
une jolie queue postiche aux régions de l'occiput,
et... voilà bel et bien le froc aux orties! Quant aux
bonzes persévérants, le désir de perpétuer la secte
ou plus souvent un profond égoïsme personnel leur
fait choisir des jeunes enfants pauvres dont ils font
tout d'abord à leur profit de véritables petits do-
mestiques mendiants ; puis, à mesure que ces jeunes
apprentis grandissent , ils les endoctrinent de leur
mieux et leur révèlent avec le temps toutes les sub-
tilités propres à rendre leur métier fructueux;
ceux-ci, passés maîtres, leur succèdent dans la
suite, et transmettent eux-mêmes leurs connais-
sances aux petits bonzes qu'ils forment à leur tour.
On comprend que de pareils hommes , pour la
plupart gens sans aveu ou élevés dès l'enfance dans
la mollesse, l'oisiveté, le dégoût du travail, doivent
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 243
être peu scrupuleux sur les moyens mis en œuvre
pour extorquer les dons des dévots adorateurs du
dieu Fo. Voici un trait qui peut égayer nos lecteurs,
et que nous citons entre mille.
Deux de ces bonzes, errant dans la campagne,
aperçurent dans la cour d'un riche paysan deux
ou trois superbes canards , gros et gras , venus tout
à fait à point. C'en était assez, et de reste, pour
exciter la convoitise de nos pieux vagabonds. Sur-
le-champ ils se prosternent devant la porte de l'ha-
bitation et commencent à gémir et à pleurer amè-
rement. La fermière, qui les voit de sa chambre,
sort aussitôt et leur demande le sujet d'une si grande
douleur. Et eux aussitôt de répondre : — Nous sa-
vons que les âmes de nos pères sont passées dans
le corps de ces animaux , et la crainte où nous
sommes que vous ne les fassiez mourir nous fera
infailliblement mourir nous-mêmes. — Il est vrai,
dit la paysanne , que nous avions résolu de les ven-
dre; mais puisque ce sont vos pères, je vous pro-
mets de les conserver. (Ce n'était pas ce que les
bonzes prétendaient.) — Ah! s'écrient-ils, votre
mari peut-être n'aura pas la même charité , et vous
pouvez compter que nous perdrons la vie s'il leur
arrive quelque accident. — L'entretien dura long-
temps sur ce ton; la bonne femme finit par être si
touchée de leur apparente douleur qu'elle leur con-
fia les canards pour les nourrir et les conserver au
gré de leur grande piété filiale. Ils les reçurent avec
respect, après s'être vingt fois prosternés devant
eux ; mais dès le soir même ils mirent leurs préten-
16.
244 CHAPITRE VINGTIEME.
dus pères à Ja broche , et en régalèrent leur petite
communauté '.
Quand l'adresse et la subtilité ne suffisent pas
pour obtenir les dons qu'ils convoitent, ces bonzes
tâchent de se les procurer en excitant la compas-
sion par l'austérité de leur pénitence : on les ren-
contre dans les places publiques , dans les carre-
fours les plus fréquentes, étalant aux yeux du
peuple le spectacle des plus effrayantes macéra-
tions. Ceux-ci traînent avec peine de longues et
grosses chaînes attachées au cou et aux jambes ;
ceux-là se meurtrissent et se mettent tout en sang,
en se frappant avec violence d'un lourd caillou;
d'autres tiennent et portent des charbons ardents
sur le sommet de la tête nue. Dans cet appareil ils
s'arrêtent aux portes des maisons : « Vous voyez ,
disent-ils, ce qu'il nous en coûte pour expier vos
fautes ; seriez-vous assez durs pour nous refuser
une légère aumône ? 2 » Tous les bonzes ne sont pas
pénitents ; un grand nombre renoncent à ces moyens
pénibles d'attirer les aumônes. Ils y suppléent sou-
vent par mille abominations secrètes, quelquefois
même par le meurtre. Les récits les plus authen-
tiques en font foi.
Les monastères bouddhiques ont joui pendant,
longtemps en Chine d'une grande prospérité. Pla-
cés aux environs de tous les temples célèbres, ils
donnaient asile à un nombre considérable de bonzes
1 Voir les Mémoires sur l état présent de la Chine.
' 2 Voir la Description générale de la Chine.
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 245
vivant en communauté. La plupart de ces établis-
sements religieux étaient devenus fameux autant à
cause des riches bibliothèques qu'ils possédaient
que par le concours prodigieux des pèlerins qu'y
attiraient tout à la fois l'amour des lettres et le culte
du dieu Fo. Le renom de ces lieux, tant célèbres
jadis, n'est plus guère aujourd'hui qu'un souvenir
qui s'en va. « Actuellement » , dit l'abbé Hue, « ces
fameuses bonzeries sont presque désertes et aban-
données... n Mais, malgré l'état présent de ces
antiques monastères bouddhiques , le voyageur qui
les visite ne laisse pas d'être vivement impressionné
par l'aspect à la fois étrange et charmant, pit-
toresque et poétique de ces vastes solitudes : en les
vovant il se demande s il parcourt en vérité des
lieux consacrés par la religion ou bien au contraire
quelques-unes de ces délicieuses résidences que
l'homme opulent aime à se donner à l'écart du
bruit et du tumulte des grandes cités.
« Nous avons eu occasion » , dit encore notre
célèbre missionnaire voyageur, « d'en visiter un
grand nombre, entre autres la bonzerie du Pou-
tou, l'une des plus renommées de l'Empire Céleste.
Pou-tou est une île du grand archipel de Tchou-
san , sur les côtes de la province de Tché-kiang.
Plus de cinquante monastères, plus ou moins im-
portants , et dont deux ont été fondés par des em-
pereurs, sont disséminés sur les flancs des monta-
gnes et dans les vallées de cette île pittoresque et
enchantée , que la nature et l'art se sont plu à em-
bellir de toutes les magnificences. On ne voit de
24G CHAPITRE VINGTIÈME.
toute part que des jardins ravissants, semés de
belles Heurs, des grottes taillées dans la roche vive,
parmi des bosquets de bambou et des touffes d'ar-
bres aux écorces aromatiques. Les habitations des
bonzes, abritées contre les ardeurs du soleil sous
dépais ombrages , sont dispersées çà et là au mi-
lieu de sites gracieux. Mille sentiers aux détours
capricieux, traversant des ravins, des étangs et des
ruisseaux, par le moyen de jolis ponts en pierre ou
en bois, font communiquer entre elles toutes ces
demeures. Au centre de l'île s'élèvent deux vastes
et brillants bâtiments ; ce sont deux temples boud-
dhiques. Les briques jaunes dont ils sont revêtus
annoncent que leur construction est due à la muni-
ficence impériale »
La Chine compte un grand nombre d'autres
bonzerics tout aussi remarquables que celle de
Pou-tou par leur vaste étendue , la magnificence de
leurs sites et leur antique renommée. On trouve aussi
répandus par tout l'empire , mais principalement
dans les provinces méridionales, de nombreux cou-
vents de bonzesses. Ces religieuses de Bouddha ont
le malheur de ressembler beaucoup aux bonzes,
non-seulement par le costume qui est à peu près le
même pour les deux ordres, mais encore par la
conduite et les mœurs ; elles ne sont pas cloîtrées ,
et rien n'est plus fréquent que de les voir vagabon-
der librement en dehors du monastère. L'estime
qu'on en fait paraît se mesurer au niveau de la
vertu absente. Les gens honnêtes et tant soit peu
jaloux de leur réputation personnelle évitent soi-
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 247
gneusement, dit-on, de mettre les pieds dans l'in-
térieur de leurs établissements ' .
On ne saurait dire le nombre de temples dont le
bouddhisme et la secte des tao-sse ont parsemé
l'empire chinois pour le service des idoles. Ces édi-
fices, appelés miao ou « pagodes » , se voient au sein
des villes et dans les campagnes, répandus partout
avec une incroyable profusion. Le voyageur en
aperçoit en tous lieux, au bord des chemins et des
fleuves , au milieu des champs , sur les collines et
au fond des vallées. On n en compte pas moins de
dix mille dans la seule ville et les environs de
Péking. Dans le nombre il s'en trouve d'immenses
et dont l'architecture, quelquefois d'assez bon goût,
souvent étrange et bizarre, se fait toujours remar-
quer par une singulière originalité; plusieurs sont
médiocres , et la plupart ne sont que de simples
chapelles ou oratoires renfermant quelque idole ou
des vases à brûler des parfums.
Tous ces temples d'idoles, même ceux dont les
vastes dimensions en font de véritables monuments,
sont presque tous bâtis sur des plans divers. Les
uns sont formés de nefs contiguës , les autres de
salles superposées faisant étages. On ne voit partout
qu'idoles monstrueuses et bizarres dont le nombre
et l'aspect font de chacun de ces édifices le plus
affreux pandœmonium qu'il soit possible d'imaginer
Quand on a franchi les nombreux degrés qui con-
duisent à l'entrée de quelques-uns de ces temples ,
1 Voir VEmpire chinois, chap. vi, p. 239.
248 CHAPITRE VINGTIEME,
on aperçoit tout d'abord dans la première partie
de l'édifice, sorte de porche que soutiennent d'é-
normes colonnes de bois ou de granit, plusieurs
statues de grandeur colossale placées en nombre
égal à droite et à gauche, et ressemblant de la sorte
à d'immobiles mais redoutables sentinelles. A l'in-
térieur siège, au lieu principal de la nef, la divinité
à laquelle le temple est particulièrement dédié :
c'est le plus souvent la trinité bouddhique, repré-
sentée par trois statues accroupies et juxtaposées
de manière à n'en former qu'une seule. Le Bouddha
du milieu, les mains entrelacées et gravement po-
sées sur son majestueux abdomen, représente l'idée
du passé et de la quiétude inaltérable et éternelle
à laquelle il est parvenu. Les deux autres, symbo-
lisant le présent et l'avenir, tiennent le bras et la
main droite élevés en signe de leur activité actuelle
et fui ure. Devant chaque idole est un autel sur le-
quel on dépose les offrandes et où brûlent sans
cesse , dans des cassolettes de métal ciselé , de pe-
tits bâtons de parfums. Autour de la même salle
sont rangées, comme pour faire honneur à la divi-
nité principale du lieu, une foule d'autres divinités
secondaires. On voit là ou dans les autres dépen-
dances du temple tous les dieux du ciel et de la
terre réunis dans un indescriptible pêle-mêle :
ici ce sont les patrons de la guerre, de l'artillerie,
des manufactures de soie, de l'agriculture, de la
médecine , les grands hommes des temps anciens ,
philosophes, littérateurs, guerriers, hommes d'Etat
illustres ; et là des monstres fabuleux à figure
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 249
d'ogre ou de reptile, hideux à voir. Il est impossi-
ble en vérité de pouvoir se figurer jamais , quand
on ne l'a pas vu , rien d'aussi étrange ni d'aussi
effrayant que cet assemblage bizarre de tant de
figures grossières et disparates ; c'est tout à la fois
un assortiment complet d'idoles diaboliques et le
plus désolant témoignage des avilissements de l' in-
telligence humaine quand la connaissance du vrai
Dieu a cessé de l'éclairer.
A coté des trois religions principales dont nous
venons de donner un aperçu, ajoutons que le ju-
daïsme et le mahométisme sont également venus
prendre place en Chine, mais dans des proportions
infiniment moindres.
C'est au temps des Han, qui commencèrent à
régner en l'an 206* avant Jésus-Christ, paraît-il,
qu'une colonie juive, partie, selon toutes les proba-
bilités, de la Perse, franchit le Khoracan et Samar-
kand et vint, au nombre d'environ soixante-dix
familles, se fixer à cette extrémité de l'Asie. Pen-
dant longtemps cette portion d'enfants d'Israël ,
établis si loin de leurs frères dispersés ailleurs, sut
garder intacte la loi de ses pères et acquérir en
Chine la prospérité matérielle à laquelle aspire par-
tout le génie particulier de la race de Jacob. Plu-
sieurs prirent rang parmi les lettrés de l'empire et
furent bacheliers, docteurs, gouverneurs de pro-
vince, ministres d'Etat; mais aujourd'hui il ne reste
plus rien de leur ancienne splendeur à ces enfants
perdus d'Israël; leur nombre même a considérable-
ment diminué, et il faut aller à Kaï-fong, où Ton
230 CHAPITRE VINGTIÈME.
voit encore une synagogue, pour en trouver les
derniers débris. Loin de faire des prosélytes, les
Juifs de la Chine ont, au contraire, déserté en grand
nombre la loi de Moïse pour celle de Mahomet.
Il y a plus de six cents ans déjà que les secta-
teurs du prophète de l'Arabie se sont introduits
dans l'empire chinois et y ont pris avec le temps
des accroissements considérables. Ils ont mis un
soin tout particulier à étendre et à propager leurs
croyances, soit en contractant des alliances avec
des familles indigènes, soit en achetant, à prix d'ar-
gent, un grand nombre d'enfants idolâtres que des
parents pauvres leur vendaient facilement. On dit
que dans un temps de famine qui désola la province
de Chan-tong, ils achetèrent plus de dix mille en-
fants des deux sexes qu'ils unirent plus tard par le
mariage et dont ils formèrent des bourgades en-
tières. Ces familles musulmanes multiplièrent et
finirent par devenir si puissantes dans les lieux
qu'elles s'étaient choisis, qu'elles ne craignirent pas
d'en exclure tout habitant qui ne croyait pas au pro-
phète et ne fréquentait pas la mosquée.
Le christianisme a été de son côté prêché de
très-bonne heure en Chine ; on l'y voit apparaître
dès le cinquième et le sixième siècle, briller d'un
vif éclat au quatorzième siècle, et vers la fin du sei-
zième apparaître de nouveau, grâce à l'apostolat
du célèbre P. Ricci et des missionnaires qui le sui-
virent. Il est à croire que sans les sanglantes persé-
cutions qui en ont arrêté les progrès la Chine se-
rait aujourd'hui presque entièrement chrétienne.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 251
Mais l'œuvre de Dieu, pour être retardée, ne s'in-
terrompt pas; elle se poursuit et devra triompher.
Nous nous réservons de le démontrer dans le nouveau
travail que nous préparons sur rétablissement, les
progrès, les persécutions subies et les espérances de
la religion chrétienne en Chine. Que faut-il pour l'a-
vénement fécond en bienfaits et définitif du chris-
tianisme en Chine? Quatre choses : l'apostolat, le
sang des martyrs, le temps et la liberté. L'aposto-
lat? il ne fera jamais défaut : l'Eglise catholique en
répond. Le sang des martyrs? la Chine en est inon-
dée : c'est t< une semence de chrétiens » . Le temps?
l'Eglise a des promesses divines de demeurer tou-
jours : les cieux et la terre passeront avant que son
enseignement finisse parmi les nations. La liberté?
la France l'a demandée, il faudra bien qu'elle de-
vienne en Chine une réalité définitive.
§ VIII.
Superstitions particulières des Chinois. — Mauvais génies. — Moyens
employés pour empêcher l'âme d'un moribond de s enfuir. —
Horoscope. — Le fong-choui. — Supplications et avanies faites
aux idoles. — Conclusion.
Le culte idolâtrique de Bouddha et les pratiques
non moins erronées de la secte des tao-sse ont.
accrédité parmi le peuple, en Chine, une foule de
superstitions particulières, conséquences et com-
plément naturel des superstitions majeures qui
2Ô2 CHAPITRE VINGTIEME.
constituent le fond même de ces fausses religions.
La plupart de ces superstitions sont encore assez
vivaces en Chine, et véritablement aussi par trop
bizarres pour que nous omettions d'en mentionner
ici les principales.
Et tout d'abord, un accident imprévu ou extra-
ordinaire a-t-il lieu, loin d'en chercher la cause
dans les lois de la nature, c'est à l'influence cachée
de quelque mauvais génie qu'on l'attribue. Ce
génie, chacun se le crée et se le figure au gré de
son imagination en délire; l'un le place dans telle
idole, l'autre dans un vieux chêne: celui-ci, dans
quelque haute montagne; celui-là, dans le corps
d'un énorme dragon qui habite au fond des mers.
Pour quelques-uns, cette puissance ennemie est
d'une autre nature : c'est, d'après leur dire, l'âme
ou plutôt la substance épurée et en quelque sorte
aérienne d'une bête, d'un renard, par exemple,
d'un chat, d'un singe, d'une tortue, d'une gre-
nouille, etc. Ils assurent que ces animaux, après
s'être dépouillés des parties terrestres et grossières
qui les composaient, sont devenus des essences
pures, et que dans cet état ils se plaisent à tourmen-
ter les hommes et les femmes, à déconcerter leurs
projets, aies gratifier de fièvres, de catarrhes, de
pleurésies, enfin de toutes sortes de maladies. Quel-
qu'un de ces sylphes persécuteurs a-t-il de la sorte
manifesté quelque part sa présence malfaisante, vite
on se saisit de toute espèce d'instruments sonores, et
on fait retentir la maison du plus affreux tintamarre.
Si la béte invisible n'est pas effrayée d'un tel va-
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 253
carme, il faut quelle soit des plus hardies ou des
plus perverses; mais, en vérité, si le malade qu'on
veut délivrer ne trépasse pas un peu plus vite ,
convenons que les Chinois, s ils n'ont le diable au
corps, ont, à n'en pouvoir douter, de rudes et so-
lides tempéraments.
Mais peut-être bien que c'est l'âme même du
moribond qui s'obstine à vouloir déloger de son
enveloppe terrestre? Rien de pins naturel et de
plus inévitable assurément , surtout quand le
corps , trop endommagé par l'âge ou la mala-
die, ne tient plus; mais les Chinois ne l'entendent
point ainsi. D après eux, « la gravité de la maladie
est toujours en raison directe des tentatives que
fait l'âme pour s'échapper; et lorsque le malade
éprouve de ces crises terribles qui mettent ses jours
en péril , c'est une preuve qu'il y a des absences
momentanées; que l'âme s'éloigne à une certaine
distance, mais pour rentrer bientôt. L'éloignement
n'est pas tellement considérable qu'elle ne puisse
encore exercer son influence sur le corps et le
maintenir en vie, quoiqu'il souffre horriblement de
cette séparation passagère. Si le moribond entre
en agonie, il est évident que l'âme en a pris son
parti, et qu'elle se sauve avec la ferme détermina-
tion de ne plus revenir. Cependant tout espoir n'est
pas encore perdu, et il y a un moyen de lui faire
rebrousser chemin et de l'engager à reprendre son
poste dans le corps du malheureux qui lutte avec
la mort. On cherche d'abord à l'émouvoir; on lui
adresse des prières et des supplications; on court
254 CHAPITRE VINGTIÈME.
après elle, on la conjure de retourner au logis; on
lui expose, en des termes pathétiques et pleins
d'onction, le lamentable état auquel on va se trou-
ver réduit si elle s'obstine à s'en aller. On essaye
de lui faire comprendre que c'est d'elle que dépend
le bonheur ou l'infortune d'une famille entière. On
la presse, on la flatte, on l'accable d'invitations :
Reviens, reviens, lui crie-t-on; que t'a-t-on fait?
Pourquoi nous abandonner? Quel motif as-tu de
t'en aller? Reviens, nous t'en conjurons Et,
comme on ne sait pas de quel côté l'âme s'est sau-
vée , on court dans tous les sens, on fait mille évo-
lutions, dans l'espoir de la rencontrer et de l'atten-
drir par les prières et par les larmes.
« Si les moyens d'insinuation et de douceur ne
réussissent pas, si l'âme se montre sourde aux
supplications et s'obstine à aller froidement son
chemin, alors on procède par voie d'intimidation;
on cherche à lui faire peur, on pousse des cris, on
lance des pétards à l'improviste, dans toutes les
directions par où elle pourrait s'échapper, on étend
les bras pour lui barrer le passage, et l'on pousse
en avant avec les mains, comme pour la forcer de
retourner chez elle , de rentrer dans le corps du
moribond... »
Ces étranges pratiques ont lieu ordinairement
pendant la nuit, parce que, disent les Chinois,
l'âme est dans l'usage de profiter de l'obscurité
pour s'en aller. Aussi a-t-on soin de se munir de
lanternes, afin d'éclairer l'âme fugitive, de lui in-
diquer la route et de lui enlever ainsi tout prétexte
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 255
de ne pas retourner. Ou ne saurait, en vérité, être
à la fois plus ingénieux et plus attentionné.
« Parmi ceux qui s'évertuent de la sorte à la
recherche de cette âme réfractaire, il y a toujours
quelqu'un de plus habile que les autres , et qui
finit par la dépister. Alors il appelle au secours :
Elle est ici! s'écrie-t-il; et aussitôt tout le monde
d'accourir. On réunit ses forces, on concentre
tous ses moyens d'action; on pleure, on gémit, on
se lamente ; les cris retentissent sur tous les tons ;
les pétards éclatent de plus belle partout , on
redouble d'efforts, on fait à cette pauvre âme un
effroyable charivari; on la pousse de toutes les
manières imaginables, de sorte que, si elle ne cède
pas à de telles injonctions, on est en droit de lui
supposer beaucoup de mauvaise volonté et un
grand fonds d'obstination ï » .
Rien de plus en vogue en Chine que l'usage de
faire tirer son horoscope et de consulter les sorts :
cette superstition des Chinois leur est commune,
il est vrai, avec beaucoup d'autres peuples; mais en
revanche ils ont en propre un autre préjugé super-
stitieux, que nous n'hésitons pas à ranger parmi les
plus extravagants peut-être dont soit capable l'esprit
humain. Il s'agit du fong-choui, expression qui si-
gnifie « vent et eau » , et par laquelle on entend
l'heureuse ou funeste situation d'une maison, d'une
sépulture, et de tout édifice quelconque.
Si jamais, ami lecteur, votre destinée vous appelle
1 Voir [Empire chinois, passiin, p. 241, 242 et 243.
256 CHAPITRE VINGTIÈME,
à fixer vos pénates en Chine, veillez avant tout à
ce que le fong-choui vous soit favorable : éloignez
en conséquence de votre demeure tout imprudent
voisin qui viendrait construire près de votre habita-
lion une maison autrement alignée que la vôtre;
car, s'il arrive surtout que L'angle que formera la
couverture de la maison nouvelle se trouve dirigé
de manière à prendre en flanc le mur ou le toit de
votre propre maison, réfléchissez que tout est perdu
pour vous; et, pour peu que vous soyez devenu
Chinois, une terreur sans égale s'emparera de vous.
Quoi de plus redoutable , en effet , dans la Chine et
le monde entier, que l'influence sinistre de ce mal-
heureux angle ! Par lui un sort fatal menacera
votre personne durant toute votre vie, et votre pos-
térité jusqu'à la génération la plus reculée. Que faire
donc ? Je vous conseillerais bien de dormir en paix
et de ne pas vous inquiéter autrement du fong-
choui ; mais je vous dirai qu'au pays de Chine on
n'agit point d'ordinaire avec semblable témérité.
Presque toujours l'érection d'un nouveau bâtiment
dans de pareilles conditions devient la cause d'une
haine implacable entre lesdeux familles voisines, et
fournit souvent la matière d'un procès donton occupe
les tribunaux. S'il arrive que les plaintes judiciaires
demeurent sans succès (et ce cas n'est pas rare), il
ne reste plus alors au propriétaire vexé qu'une res-
source désespérée, c'est de faire élever sur le mi-
lieu de son toit un énorme monstre ou dragon de
terre cuite ; ce monstre jette un regard terrible sur
l'angle funeste, et ouvre une gueule effroyable
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 2Ô7
comme pour engloutir le sinistre fong-choui : alors
on se trouve un peu plus en sûreté.
Cette superstition dont vous souriez sans doute ,
cher lecteur, n'est pas toujours eu Chine , comme
vous seriez peut-être porté à le croire, L'apanage
exclusif d'un peuple ignorant; la croyance au fong-
choui est telle dans le Céleste Empire, qu'elle y a
troublé plus d'une forte tête. En voici un mémora-
ble exemple : le gouverneur de Kien-tchau, saisi de
frayeur au sujet de l'église que les Jésuites mission-
naires venaient de construire sur une hauteur près
de son palais , fit placer au plus vite le dragon pré-
servateur au faîte de sa demeure ; mais malgré le
soin qu'il avait pris de donner à ce génie tutélaire
la forme et l'aspect les plus formidables, il ne crut
pas devoir se fier uniquement aux bons offices qu'il
en attendait ; pour mieux se préserver, il fit donc
changer, à grands frais , la disposition de ses prin-
cipaux appartements, et bâtir à deux cents pas du
monument redouté un logis intermédiaire haut de
trois étages ; tant de sages précautions n'étaient pas
de trop pour rompre tout à fait les influences du
tien-tchu-tan « temple du Seigneur du ciel » .
Mais si le fong-choui est la cause de toutes les in-
fortunes de la vie, il est, heureusement, aussi la source
de toutes les prospérités qui l'accompagnent : seu-
lement, le difficile est de savoir se le rendre favo-
rable par la situation plus ou moins propice des
maisons, par l'aspect qu il faut donner aux portes et la
manière dont on doit construire le fourneau destiné à
cuire le riz. Rien surtout n'est important comme le
n 17
2ôS CHAPITRE VINGTIÈME.
choix du terrain et de la position des sépultures :
car si tels et tels ont plus d'esprit et de talents, s ils
sont élevés de bonne heure au grade de docteur,
s'ils parviennent à des mandarinats distingués, s'ils
sont sujets à moins de maladies graves, si dans la
carrière du commerce toutes leurs spéculations
réussissent, ce n'est point, au dire de la plupart
des Chinois, à leur intelligence, à leur activité, à
leur probité, qu'ils en sont redevables, mais uni-
quement à un heureux fotuj -chou i ; c'est que leurs
maisons, et surtout les sépultures de leurs ancêtres,
sont favorablement situées. Une foule de charla-
tans n'ont point d'autre profession que celle de
désigner les montagnes , les collines et les autres
lieux d'un favorable aspect pour ces sortes de mo-
numents ; et lorsqu'un Chinois est persuadé de la
justesse de cette indication, il n'est point de som-
mes qu'il ne sacrifie pour obtenir la propriété de ce
fortuné terrain.
Nous ne pouvons mentionner toutes les super-
stitions qui ont eu cours en Chine, ou qui de nos
jours encore tourmentent l'imagination des peu-
ples. Si grande que soit la crédulité populaire,
disons toutefois , à l'honneur de l'esprit chi-
nois, qu'il sait assez souvent s'affranchir de ces
vaines croyances. Nous ne pouvons en donner une
meilleure preuve que la manière tout à fait irrévé-
rente dont le peuple parfois traite les dieux mêmes
qu'il adore. Ces pauvres divinités tardent-elles un
peu trop à accorder les faveurs qu'on leur de-
mande, on les quitte sans façon, et sans respect
GÉiNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 259
aucun on leur tourne le dos comme étant des divi-
nités impuissantes; heureuses sont-elles quand on se
contente de les gratifier d'un simple abandon! car
il arrive souvent que parmi les adorateurs il s'en
trouve de très-peu modérés, et ceux-ci ne se gê-
nent pas pour recourir aux coups et aux injures :
Comment, chien d'esprit, lui disent-ils, nous te
logeons dans un temple commode, tu es bien doré,
bien nourri, bien encensé, et après tous ces soins
que nous nous donnons, tu es assez ingrat pour
nous refuser ce qui nous est nécessaire? Le pauvre
dieu n'a qu'à bien se tenir, car en fait d'avanies il
en verra bien d'autres : voici qu'en effet ces dévots
furieux s'emparent de lui , l'attachent avec des
cordes et le traînent sans pitié dans les ruisseaux
des rues, où on l'abreuve de boue et d'immon-
dices, pour lui faire payer sans doute toutes les
pastilles et les bâtonnets odorants dont on l'a pré-
cédemment parfumé. Mais si par hasard il arrive
durant cette exécution que cette foule insensée
croie avoir obtenu ce qu'elle avait souhaité , quel
étonnant changement se fait soudain et de senti-
ments et de procédés! On reporte l'idole en grande
cérémonie dans son temple; on la débarbouille, on
la lave, on l'essuie, et on la replace avec honneur
dans sa niche ; puis on se prosterne à ses pieds, et
on lui fait diverses excuses : A la vérité, lui dit-on,
nous nous sommes un peu pressés; mais au fond .
n avez-vous pas tort d'être si difficile? Pourquoi
vous faire battre sans nécessité? Vous en coûterait-
il davantage d'accorder les choses de bonne qrâ< • '
17.
260 CHAPITRE VINGTIÈME.
Cependant ce qui est fait est fait ; n'y songeons
nias! On vous redorera, pourvu que vous ne vous
souveniez plus du passé.
Il n'est rien de plus extravagant en vérité, ni
rien en même temps de plus lisible, que de pareilles
scènes et tant d'autres semblables que nous pour-
rions citer. Ces laits burlesques, que sont-ils, au sur-
plus, sinon les conséquences naturelles et logiques
d'un culte ridicule et vain? Mais disons aussi qu'a-
vec le temps et l'esprit de réflexion, la lumière finit
tôt ou tard par se faire chez les peuples, quelque
épaisses et prolongées qu'aient été pour eux les
ténèbres de l'idolâtrie. Le juste mépris dont très-
souvent les Chinois eux-mêmes gratifient leurs
dieux, ■ qui ont des yeux et ne voient point, qui
ont des oreilles et n'entendent point », n'est-il pas
un acheminement commencé vers la connaissance
du seul et vrai Dieu qui a fait les cieux et la terre ,
et l'homme à son image et ressemblance? Et que
faut-il pour que son règne arrive chez ce peuple?
L'achèvement, pensons-nous, de ce qui est déjà
commencé, c'est-à-dire l'entière liberté de la pré-
dication évangélique et la pleine sécurité des chré-
tiens chinois dans la pratique de leur religion.
Nous ajouterons, pour résumer ce long chapitre,
qu'il a été de la philosophie en Chine comme de la
religion : après avoir commencé par des notions
exactes sur Dieu et sur l'origine, la nature et la
destination des êtres, elle est devenue tout à fait
impuissante à les conserver dans leur intégrité.
Plusieurs écoles philosophiques postérieures à Lao-
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 201
tseu et à Confiicius ont répété avec des inter-
prétations diverses les conceptions de ces deux
grands maîtres; mais elles ont fini, à force de les
obscurcir, par les rendre méconnaissables, et il
est de fait que de nos jours en Chine la philoso-
phie a déserté presque totalement les hautes consi-
dérations spéculatives qui en font l'essence, pour
dégénérer dans un grossier positivisme pratique,
lequel aplatit les âmes à la surface de la matière
en supprimant tout idéal, et enferme les esprits
dans le cercle étroit d un vulgarisme moral qui les
retient en dehors de la voie du vrai progrès et fait
mourir le peuple chinois, non de vieillesse, mais
dune enfance indéfiniment prolongée.
CHAPITRE XXI.
LITTÉRATURE CHINOISE.
§ I er -
Langue chinoise. — Son originalité. — Langue parlée. — Pau-
vreté et abondance. — Système grammatical. — Classification
des mots. — Structure des phrases. — Les divers dialectes. —
Langue écrite. — Absence d'alphabet. — Système graphique des
Chinois. — Grand nombre des caractères. — Racines et radicaux.
— Les trois styles de la langue écrite.
Avant de traiter de la littérature chinoise , il
nous paraît indispensable de donner ici , comme
introduction à cet important sujet, quelques no-
tions générales sur la langue qui lui sert de base et
d'instrument. Ces notions philologiques seront,
nécessairement restreintes ; elles pourront néan-
moins suffire à donner à nos lecteurs une idée, in-
complète sans doute mais précise dans sa généra-
lité, du vieux langage des Chinois. Autrement il
faudrait tout un traité spécial, et ce serait dépasser
notre but.
La langue chinoise est incontestablement le plus
ancien de tous les idiomes connus et celui qui , de
nos jours encore, est parlé par le plus grand nombre
de bouches humaines : compris en effet et en usage
depuis le .lapon au nord jusqu'à la Cochinchine au
GÉISIE PARTICULIER DES CHINOIS. 26:5
sud, c'est-à-dire dans toute retendue d'un terri-
toire qui excède la surface de l'Europe entière, il
sert à plus de quatre cents millions d'hommes de
moyen pour se communiquer leurs pensées. Quel
autre idiome du parler humain pourrait, sous ce
seul rapport, lui être comparé? Mais d'autres sin-
gularités concourent encore à en faire nue langue
tout à part. Sans analogie appréciable avec aucune
des langues connues, pas plus avec celles parlées
dans l'antiquité que celles usitées dans les temps
modernes, elle paraît être, en vérité, tout aussi
extraordinaire que le peuple lui-même qui s'en
sert.
La première particularité qui distingue la langue
chinoise de toute autre, consiste en ce que les mots
dont elle se compose sont tous monosyllabiques, et
doivent toujours rester tels , quand même il est né-
cessaire d'en réunir deux ou plusieurs pour expri-
mer une seule et même idée, ou indiquer une seule
et même chose. On ne compte guère que quatre
cent cinquante de ces mots élémentaires et radi-
caux, qui, au moyen de certaines combinaisons,
se multiplient jusqu'à seize cents environ.
Un nombre aussi restreint d'expressions équi-
vaudrait pour la langue chinoise à une véritable
pénurie, si, par l'abondance et la variété des accents,
des inflexions, des aspirations et autres change-
ments de la voix, le sens de ces mots primitifs ne
se multipliait pas en quelque sorte jusqu'à l'infini.
C'est en eflet ce qui a lieu et donne à la langue
chinoise, en plaee de son apparente pauvreté, une
264 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME.
véritable richesse, et, au lieu d'une fatigante
monotonie, une très-grande variété. Donnons un
exemple :
Le mot tchu, prononcé en abrégeant Vu et en
éclaircissant la voix, signifie u maître, seigneur»;
Prononcé d'un ton uniforme avec Vu prolongé,
il signifie « pourceau » .
Si vous le prononcez légèrement et avec vitesse,
il signifiera « cuisine » ;
Articulé au contraire dune voix forte , mais qui
s'affaiblisse vers la fin, il veut dire « colonne » .
Outre ces inflexions nombreuses et variées, fort os
ou légères, douces ou accentuées, la langue chi-
noise possède dans l'art de joindre les mots ensem-
ble ou d'en varier la combinaison, un autre moyen
fécond de modifier le sens du mot radical , de l'é-
tendre ou de le restreindre , et de donner ainsi à la
pensée qu'on veut exprimer toute la justesse et la
précision dont elle est susceptible.
Mou , par exemple, signifie « arbre, bois »; uni
à d'autres mots, il acquiert de nouveaux sens;
exemple :
Mou~leao signifie du « bois préparé pour un
édifice » ;
Mou-lan , des barreaux ou grilles de bois ;
Mou-hia, une boîte;
Mou-siang , une armoire;
Mou-tsiang, charpentier;
Mou-eul, champignon ;
Mou-nu, une espèce de petite orange;
Mou-sin, la planète de Jupiter;
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 2(i.">
Mou-mien , le coton , etc.
Tous les mots chinois sonl en général invaria-
bles; mais, grâce au génie particulier de la Langue,
ils deviennent, pour la plupart, tour à tour substan-
tifs, adjectifs, verbes ou adverbes, selon que l'ar-
rangement respectif de chacun dans la phrase en
décide. La position des mots est pour cette raison
dune importance infiniment pins grande en chinois
(pie dans les autres langues , où l'on a des mots
pour marquer les rapports des noms , les modifica-
tions de temps et de personnes des verbes. C'est
pourquoi dans la phrase chinoise le verbe doit tou-
jours précéder son régime et suivre son sujet. La
grammaire, au reste, est extrêmement simple.
Les Chinois ne connaissent que trois grandes
classes de mots , savoir :
Les mots vivants ou verbes , qui expriment les
actions , les passions ;
Les mots morts, c'est-à-dire les substantifs et les
adjectifs , les noms et les qualités des choses ;
Les auxiliaires de la parole, c'est-à-dire les
particules qui marquent les rapports.
Il n'y a dans la langue chinoise que trois pro-
noms en tout , et qui sont personnels :
N(/o, « moi » ;
Ni , « toi » ;
Va , » lui » .
Ces pronoms deviennent pluriels lorsqu'on y
ajoute l'affixe men.
Cette particule indique également le pluriel des
noms, exemple :
2W CHAPITRE VINGT ET UNIÈME.
Jin, « homme » , jin-men , « les hommes » .
Le pluriel pour les noms s'exprime encore en
répétant le substantif, exemple :
Jin-jin, « hommes ».
Ces formules ne s'emploient pas lorsqu'un nom-
bre spécial est préfixé, exemple :
San-jin, « trois hommes », et non pas san-jin-
jin ou san-jin-men.
On se sert de laffixe tchi, placée après le sub-
stantif possessif pour indiquer le génitif, exemple :
Tien-tchi-ngen , « faveur du ciel ».
La comparaison s'exprime par des affixes, comme
keng et tint/, exemple :
Ihio, « bon », keng~hao, « plus bon » (meilleur);
linij-hao, « le plus bon » .
Les cas des substantifs et des pronoms sont dé-
terminés par des prépositions , comme yu-m, « à
toi », qui deviennent quelquefois des post-posi-
tions, comme tî-hia, « la terre au-dessous » (sous
la terre).
On emploie encore dans la langue parlée des
particules numérales pour donner plus de clarté au
discours, exemple :
I-pen-choiij « un volume livre », san-kiouan-^pi,
« trois pinceaux de roseau », etc.
Le présent, le passé, le futur, sont les seuls temps
des verbes chinois. Les pronoms personnels em-
ployés seuls et comme préfixes déterminent le pré-
sent, exemple :
Ta-laï, « il vient » .
Les particules auxiliaires leao, hoei et tsian.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 2(57
placées entre le sujet et le verbe, indiquent, la
première le passé, et les deux autres le futur.
Nous nous bornerons à ces quelques notions sur
le système grammatical de la langue chinoise, dont
les règles sont, au reste, fort simples et peu nom-
breuses. La meilleure introduction à l'étude de
cette langue est incontestablement la Notitia lin-
guœ sinicœ du P. Prémare, ouvrage composé dans
le dernier siècle , et auquel tous les sinologues pos-
térieurs ont eu largement recours. Avec cet ou-
vrage et divers dictionnaires, dus encore au travail
des missionnaires catholiques ', et qu'on se contente
la plupart du temps de reproduire à peu près tels
qu'ils ont été composés , mais souvent sans indica-
tion d'origine, il est au pouvoir de tout le monde
d apprendre le chinois ; mais pour se mettre en
état de le parler, c'est tout autre chose : il faut aller
en Chine.
Il existe dans la langue parlée des Chinois diité-
rents dialectes , provenant plutôt d'une différence
de prononciation que d'une différence d'idiome
proprement dite. Le plus répandu de tous ces dia-
lectes est celui que les Européens ont appelé « la
langue mandarine», et les Chinois kouan-hoa,
terme qui a la même signification.
Le kouan-hoa est adopté dans toutes les traduc-
1 Parmi les ouvrages dus aux missionnaires catholiques, le Diction-
naire français-latin-chinois de la langue mandarine parlée , récem-
ment oublié par le P. Paul Perny, de la congrégation des Missions
étrangères, provicaire apostolique de Chine, est un des plus complets
et des plus remarquables qui existent. Cet ouvrage est indispensable
à tous ceux qui désirent apprendre la langue chinoise.
2(18 CHAPITRÉ VINGT ET UNIÈME.
tions officielles et clans les relations réciproques des
classes élevées de L'Empire; c'est donc, à propre-
ment parler, la langue universelle et commune , le
« pur chinois » en un mot, et la langue qu'il im-
porte le pins aux étrangers d'apprendre. On dis-
tingue le kouan-hoa du Nord ou de Péking et le
kouan-hoa du Midi ou de Nankin;;; mais cette dis-
tinction ne résulte encore , comme pour tous les
autres dialectes , que d'une simple différence dans
la prononciation. Les habitants du Nord font un
usage très-fréquent et très-sensible de l'accent gut-
tural ou accentué, tandis que les habitants du Midi
dont la voix est plus douce et plus flexible ne savent
pas le faire sentir ; mais en revanche ils rendent
beaucoup plus exactement que les habitants du
Nord la différence des intonations.
« Outre les deux subdivisions de la langue uni-
verselle ou langue mandarine, suivant la locution
européenne , il existe dans différentes provinces
chinoises des idiomes locaux ou patois particu-
liers dont la prononciation diffère singulièrement
de la prononciation pure de la langue universelle.
Il arrive quelquefois que d'un côté à l'autre d'une
rivière on ne se comprend plus ; mais comme ce
n'est qu'affaire de prononciation , et comme au
fond la langue est toujours la même, on a recours
au pinceau. Outre ces divers patois, on distingue
en Chine les dialectes propres aux provinces du
Kouang-tong et du Fo-kien \ »
1 Voyez l'Empire chinois, t. I er , [>. 345.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 2G0
La langue écrite des Chinois a , de même que
leur langue orale, des particularités qui la distin-
guent, et en font encore, parmi les langues connues
de uos jours, une langue tout à part. Sans entre-
prendre de déterminer ici les voies parcourues par
les peuples pour arriver à fixer leur langage par l'écri-
ture, ni vouloir affirmer que les uns connurent dès
le commencement dans son mode le plus parfait
cet art merveilleux, tandis que les autres n'y ar-
rivèrent que progressivement, s'ils ne le cherchent
encore, nous dirons seulement que les différentes
écritures qui ont été ou sont présentement en usage
chez les différents peuples de la terre peuvent se
classer en trois genres principaux : le premier et
le moins parfait consiste dans la représentation
pure et simple des objets et des idées au moyen de
signes figuratifs; le second, plus complet que le
premier, dans la représentation altérée et conven-
tionnelle des objets; le troisième enfin, et le plus
parfait de tous, dans l'expression phonétique de la
voix humaine. Ce qui, en d'autres termes, consti-
tue l'écriture hiéroglyphique, l'écriture mixte ou
transitoire, et l'écriture alphabétique pure.
Les Chinois débutèrent dans l'art d'écrire, comme
les anciens Égyptiens, par le mode figuratif, mode
tout au plus suffisant pour représenter les objets
matériels et sensibles, mais impropre à exprimer
les opérations de l'esprit et les sentiments de l'âme.
La nécessité se fît bientôt sentir de représenter
d'une façon quelconque les sons de la langue parlée
qui ne pouvaient être figurés. L'élément phoné-
270 CHAPITRÉ VINGT ET UNIÈME.
tique s'introduisit de cette manière, par des signes
devenus conventionnels , dans l'écriture primitive,
qui, sans cesser d'être figurative, acquit cependant
un plus haut degré de perfection en devenant idéo-
graphique. C'était un acheminement vers la per-
fection même de l'art d'écrire, c'est-à-dire vers le
système purement phonétique ou alphabétique ;
mais les Chinois ne purent y arriver, arrêtés, selon
nous, par la découverte de l'imprimerie, qui fut en
quelque sorte prématurée pour eux, puisqu'elle eut
pour conséquence rigoureuse de fixer leur système
graphique d'une manière pour ainsi dire irrévo-
cable au point d'imperfection où elle l'avait pris.
Les Chinois n'ont donc pas pour leur langue
écrite d'alphabet proprement dit, mais ils y sup-
pléent par une quantité prodigieuse de caractères,
plus ou moins compliqués, dont chacun exprime
un mot, représente une idée ou un objet. Ces ca-
ractères ne furent tout d'abord, ainsi que nous
l'avons déjà dit, que de simples « signes ou plutôt
des dessins grossiers qui représentaient , plus ou
moins imparfaitement, les objets matériels, tels que
le firmament, le soleil, la lune, les étoiles, la terre,
l'homme, les parties du corps, les animaux domes-
tiques ou sauvages, les arbres, les plantes, les
oiseaux, les poissons, les métaux, etc. ' » .
Avec le temps, les iormes primitives de ces gros-
siers dessins s'altérèrent; on n'en conserva plus que
les traits principaux, qui suffirent pendant longtemps
1 M. Hue, l'Empire chinois.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 271
aux Chinois pour satisfaire aux nombreux besoins
de leur civilisation. Mais par la force des choses et
la nécessité d'exprimer des idées nouvelles, les
passions de lame, comme la colère, l'amour, ta
pitié, les idées abstraites et toutes les opérations
de l'esprit, il a fallu multiplier les moyens : les Chi-
nois y sont parvenus par les combinaisons aussi
nombreuses que variées qu ils surent imaginer au
moyen des figures primitives. Pour peindre la co-
lère, par exemple, on mit un cœur surmonté du
signe de l'esclavage ; une main tenant le symbole
du milieu désigna l'historien, dont le premier de-
voir est de n'incliner d'aucun côté ; le caractère de
la rectitude et celui de la marche désignèrent le
gouvernement, qui doit être la droiture même en
action; pour exprimer l'idée d'ami on plaça deux
images de perles à côté l'une de l'autre : quoi, en
effet, de plus difficile que de trouver deux perles
parfaitement assorties? par conséquent, deux cœurs
dont les sentiments soient entièrement réciproques ?
Les Chinois sont arrivés de cette manière à foi-
mer une innombrable multitude de signes, com-
posés le plus souvent arbitrairement, mais qui
offrent quelquefois des symboles ingénieux, des dé-
finitions vives et pittoresques, des énigmes d'autant
plus intéressantes que le mot n'en a pas été perdu.
Les dictionnaires chinois ne contiennent pas moins
de trente à quarante mille caractères , ainsi for-
més par la combinaison des traits de l'écriture pri-
mitive ; mais les deux tiers sont à peine usités, et
en retranchant les synonymes, la connaissance de
172 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME.
cinq ou six mille caractères, avec leurs diverses si-
gnifications, suffit amplement pour entendre cou-
ramment tous les textes originaux '.
Tels qu'ils sont aujourd'hui, les caractères de
l'écriture chinoise représentent une figure formée
de la combinaison d'un certain nombre de traits,
ou droits ou légèrement courbés ; et comme ils
sont pour la plupart composés de deux éléments
qu'on distingue le plus souvent avec beaucoup de
facilité, l'un idéographique, et l'autre phonétique, il
n'est pas tout à fait impossible, comme on se l'est
trop imaginé, d'exprimer par leur emploi les sons
de la voix humaine purement et simplement arti-
culés et vides de toute idée concomitante. Il faut
excepter toutefois les sons et les mots des langues
étrangères qu il est impossible aux Chinois d'arti-
culer. Il ne peuvent surtout prononcer la lettre r,
à laquelle ils substituent toujours la lettre /,• la ren-
contre de deux consonnes de suite leur offre une
autre difficulté qu'ils tranchent en interposant une
voyelle entre elles. Ils changent encore les lettres
b, d, x, z, qu'ils ne peuvent rendre , enp, t, s, s.
Ainsi pour Maria, ils disent et écrivent Ma-li-
ya ;
Pour Crux, Cu-lu-su ;
Pour Baptisa, Pa-pe-ti-so ;
Pour Spiritus , Su-pi- li- tu-su ;
Pour Adam , Va-tam;
Pour Eva, N(je-va ;
1 Voyez l'Empire chinois, par M. IIuc, l. I er , cli. vin, passait.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 27.",
Pour Chris tu s, Ki-li-$n-tu-su.
De même , Deus fera Teou-se ; </ratia, gue-la-
tsi-ia ; et sacramentum , sa-ke-la-men-to.
On s'accorde à distinguer dans la langue écrite
des Chinois trois sortes de styles : le style antique
ou sublime, le style vulgaire, et le style acadé-
mique. Le style antique ne présente que des formes
grammaticales très-rares, qui sont comme la mar-
que distinctive de tous les anciens monuments de
la littérature chinoise ; le style vulgaire se fait re-
marquer par un grand nombre de ligatures et par
l'emploi des mots composés pour éviter la conson-
nance des caractères et empêcher toute ambiguïté
dans la conversation dont il est l'instrument; on
l'emploie aussi pour les lettres particulières, les
proclamations destinées à être lues au peuple, et
les productions de la littérature légère. Le style
académique, moins concis que le style antique et
moins prolixe que le style vulgaire, participe de
! un et de l'autre, et ne convient, en Chine comme
en Europe, qu'à certains sujets particuliers : on
l'emploie généralement dans les ouvrages du genre
historique, ou qui traitent des matières politiques
ou scientifiques.
>'• 18
27V CHAPITRE VINGT ET UNIEME.
§ II.
Les king ou livres sacrés, et les livres classiques. — Grands king :
ÏT-kinq, — le Chou - king , — le Che-king , — le Li-ki, —
le Tehun-thsiou. — Les petits king : le San-dze-king , — les Sse-
chou ou les quatre livres par excellence, — l'ouvrage de Meng-tze.
C'est à juste titre que la Chine est considérée
comme la terre classique des lettrés. Il n'est point,
en effet, dans toute la vieille Asie, une autre con-
trée où les lettres aient été cultivées avec autant
d'amour et de constance que dans cette lointaine
région de l'extrême Orient. Les monuments de la
littérature chinoise sont aussi variés par le nombre
que remarquables par leur réelle importance. Le
seul catalogue de la bibliothèque impériale de Pé-
king ne contient pas moins de douze mille titres
d'ouvrages, et il est loin d'indiquer tous ceux que
le génie chinois a produits.
On est convenu en Chine de classer les œuvres
de la littérature nationale en quatre grandes divi-
sions, correspondant aux principaux genres litté-
raires aimés des Chinois. La première comprend
les livres sacrés et les livres classiques , la seconde
les ouvrages historiques, la troisième les ouvrages
spéciaux relatifs aux sciences et aux professions, et
la quatrième les œuvres de littérature légère, telles
que les poésies , les drames , les romans , les nou-
velles. Nous suivrons le même ordre dans l'étude
que nous allons faire de la littérature chinoise.
GÉNIE PAHTICULIER DES CHINOIS. 270
Les livres sacrés ou canoniques des Chinois sont
connus sous le nom de king. Ces antiques monu-
ments , dus à leurs premiers sages, sont les déposi-
taires des principes fondamentaux des vieilles
croyances et des usages anciens. Rien n'égale le
respect avec lequel la Chine entière vénère ces
livres précieux, dont l'autorité, consacrée par une
longue série de siècles, est regardée comme irré-
fragable. On distingue les grands king et les petits
king, ou king du premier et du second ordre.
Ceux du premier ordre sont au nombre de cinq,
Y Y -king, le Chou-king, le Che-king, le Li-ki et le
Tchun-tlisiou.
LÎY-kiny, ou « Livre des changements », est un
commentaire obscur sur les fameux et énigmatiques
koua, sortes de lignes mystérieuses dont Fou-hi,
fondateur de la civilisation chinoise, est réputé
avoir fait la découverte. Les éléments de ces koua
se réduisent à deux lignes horizontales, lune en-
tière, l'autre brisée, dont il forma huit trigrammes,
lesquels, combinés dans la suite par six au lieu de
trois, donnèrent soixante-quatre combinaisons dif-
férentes. On prétend que Fou-hi trouva ces signes
mystérieux sur la carapace d'une tortue , et qu'à
l'aide de leurs figures et de leurs combinaisons em-
blématiques il a voulu représenter et transmettre
la doctrine des anciens temps sur les diverses opé-
rations de la nature et les différents états de la vie
humaine. Confucius a fait d'inutiles efforts pour
retrouver la clef de ces étranges caractères : les
commentaires qu'il en donne, joints à ceux des
îs.
27(i CHAPITRE VINGT ET UNIÈME.
penseurs qui déjà l'avaient précédé dans l'impos-
sible explication des koua, forment le V-kintj, tel
qu'il existe aujourd'hui l . Malgré toutes les tenta-
tives sans cesse renouvelées par les érudits de la
Chine pour donner le vrai sens de ce bizarre et fa-
meux Ouvrage, il n'en est pas moins toujours reste
le plus inintelligible de ses livres sacrés. C'est
une sorte de sphinx littéraire, devant lequel les
savants se taisent ou demeurent sans paroles com-
préhensibles.
Le Chou-king, ou « Livre de l'histoire » , a Confucius
pour auteur. Ce célèbre philosophe, se proposant
de rappeler à ses contemporains et de transmettre
à la postérité les vrais principes et les idées des an-
ciens sur la manière de gouverner les hommes el
sur la morale considérée comme fondement néces-
saire de toute société, réunit dans cet ouvrage les
souvenirs historiques des premières dynasties de la
Chine et les maximes adressées, en forme de dis-
cours, aux grands officiers de la couronne ou à
leurs sujets, par les monarques qui les ont illustrées.
Les documents précieux sur les premiers âges
de la nation chinoise contenus dans le Chou-king,
et les enseignements de la saine morale qu'il ren-
ferme, concourent à faire tout à la fois de cet
ouvrage important un livre historique de premier
ordre et le code le plus parfait peut-être de la sa-
gesse humaine. Le style en est simple, laconique,
1 L'illustre Ouang-ouanj;, père de Oii-ouaiif;, fondateur de la dy-
nastie des Tcheou, mort l'an 1135 avant l'ère chrétienne, et Tcheou-
kang, le second de ses fils, ont laissé des commentaires sur les koua.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 277
éloquent, et souvent il atteint le sublime. Aussi re-
grette-t-on , quand on parcourt ce monument hors
ligne de la sagesse chinoise, de ne plus lavoir au-
jourd'hui dans toute son intégrité. C'est principale-
ment cet ouvrage fameux que l'empereur Tsin-ehi-
hoang-ti, l'Omar couronne de la Chine, se propo-
sait d'anéantir, lorsqu'il ordonna l'incendie des
livres. Malgré le zèle et l'empressement des lettrés
pour le conserver, ce livre canonique périt en partie,
et de cent chapitres qu'il contenait avant la pro-
scription, on n'a pu en rétablir que cinquante-huit,
qui le composent aujourd'hui. De tous les anciens
monuments écrits de la Chine, le C/tou-kimj est le
plus précieux et le plus vénéré.
Le Clie-kiiK), ou « Livre des vers » , est le troisième
livre cauonique des Chinois. Ce remarquable re-
cueil de poésies, que l'on doit encore aux soins de
Confucius, contient en quatre parties les chants
nationaux et officiels, depuis le dix-huitième jus-
qu'au septième siècle avant notre ère. On y trouve
dans la première partie, intitulée Koué-fonij ,
« mœurs des royaumes » , les chansons populaires
qui avaient cours et que la politique des empereurs
faisait recueillir avec un soin particulier. Ces mo-
narques, par le ton satirique ou élogieux de ces
poésies, par les idées qui les avaient inspirées et les
conséquences qu'on pouvait en tirer, jugeaient de
l'état des mœurs, du caractère et des dispositions
plus ou moins soumises des peuples. La seconde et
la troisième partie, intitulées Siao-ya et Ta-ya ,
« la petite et la grande excellence » , ont entre elles
278 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME.
un grand rapport de ressemblance, à cause des
odes, des stances, des élégies, des satires, des
épithalames, etc., qu'elles contiennent. La qua-
trième, appelée Son, « Louanges », est un recueil
d'hymnes et de cantiques consacrés à honorer les
ancêtres dans les sacrifices et les cérémonies qu'on
iaisait en leur mémoire.
Les pièces de vers contenues dans le Che-king
sont au nombre de trois cent onze, et la plupart,
surtout celles qui célèbrent les grandeurs de la Divi-
nité et les soins de sa providence, sont d'une poésie
si belle, si riche, si harmonieuse, et tellement re-
marquables par l'élévation des idées et la magnifi-
cence des expressions, qu'elles peuvent soutenir le
parallèle avec les plus beaux morceaux de Pindare
et d'Horace. En dehors des beautés poétiques dont
il abonde, le Che-king est encore un livre précieux
pour la connaissance qu il peut donner des vérita-
bles mœurs des anciens Chinois. On y trouve re-
produites, comme dans un fidèle miroir, avec le
ton simple et sublime de l'antiquité, les peintures
les plus vraies et les plus naïves des coutumes et
des croyances des temps antérieurs.
Le Li-ki, » Mémorial des cérémonies » ou
« Livre des Rites » , est le quatrième livre sacré des
Chinois. Il renferme tout ce qu'on connaît de plus
ancien en lait de rites, et présente une foule de frag-
ments précieux sur les lois, les usages, les cérémo-
nies, les maximes des premiers temps; on y trouve
plusieurs sentences et réponses de Confucins avec
quelques anecdotes de sa vie. Ce livre curieux, rédigé
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 279
tout d'abord par les disciples du grand philosophe
sur ce qu'ils avaient recueilli de la bouche de leur
maître relativement aux antiques usages de la
Chine, disparut dans l'incendie des livres sacrés.
Dans la rédaction nouvelle qu'on en fit plus tard
on introduisit une foule de modifications nécessitées
par le changement des temps et des circonstances;
l'autorité de ce livre curieux est néanmoins de-
meurée la même, et ses prescriptions continuent de
tenir une large part dans les coutumes de la vie
publique et privée des Chinois.
Le cinquième livre sacré des Chinois est le
Tclmn-thsiou, ou « Livre du printemps et de l'au-
tomne » , ainsi nommé à cause des deux saisons de
l'année où il fut commencé et fini; il passe pour être
le chef-d'œuvre de Confucius. Le style de cet ou-
vrage est extrêmement serré, vif, énergique, pit-
toresque et mordant; tous les historiens chinois
s'efforcent de l'imiter. Le Tchun-thsiou contient
une partie des annales du royaume de Lou , patrie
de Confucius et État tributaire de l'empire à titre
de fief ' . Le but que se propose l'auteur est de rap-
peler les princes de son temps au respect des an-
ciens usages par la démonstration historique qu'il
établit des inévitables malheurs causés par leur
abandon. Sous le rapport scientifique, cet ouvrage
offre en outre un véritable intérêt : on y trouve
mentionnées toutes les éclipses de soleil arrivées et
1 L'ancien royaume de Lou forme aujourd'hui la province de
Chan-toiig.
280 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME.
observées dans le royaume de Lou pendant une
période de deux cent quarante-deux ans; la plu-
part de ces faits astronomiques ont subi l'épreuve
du calcul de plusieurs savants européens et ont été
reconnus pour avoir été indiqués avec la plus
parfaite précision.
Les petits king, ou « livres canoniques de se-
cond ordre », ne sont, pour la plupart, que des
abrégés où se trouve exposée avec plus d'ordre et
de clarté, et réduite à des principes plus simples, la
doctrine des grands king. Ce sont les livres classi-
ques proprement dits en usage dans les écoles chi-
noises. Nous parlerons sommairement des plus
importants.
Le premier est le San-dze-kin<), ou « Livre sacré
trimétrique » , ainsi nommé parce qu'il est divisé en
petits distiques, dont chaque vers est composé de
trois caractères seulement. On y trouve, à l'usage
des enfants, un tableau admirablement bien fait de
toutes les connaissances qui constituent le fonds de
la science chinoise. L'auteur, disciple de Confu-
cius, débute par ce premier distique : Jen-dze-
tsoit, sin-pen-chan , « L'homme, à son origine,
était d une nature radicalement sainte » , paroles
dont le sens profond et traditionnel doit être re-
marqué comme un témoignage de pins à ajouter à
ceux déjà si nombreux qui attestent les vraies
croyances primitives du genre humain sur l'état
originel de l'homme. Ce principe posé et la nature
actuelle de l'homme clairement définie, l'auteur
traite ensuite des divers modes d'éducation et de
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 281
l'importance des devoirs sociaux, puis des nom-
bres et de leur génération , des trois grands pou-
voirs, des quatre saisons, des cinq points cardi-
naux, des cinq éléments, des cinq vertus constantes,
des six espèces de céréales, des six classes d'ani-
maux domestiques, des sept passions dominantes,
des huit notes de musique, des neuf degrés de pa-
renté, des dix devoirs relatifs, des études et des
compositions académiques, de l'histoire générale
et de la succession des dynasties. Des réflexions et
des exemples sur la nécessité et l'importance de
l'étude terminent cette sorte d'encyclopédie, où se
trouvent, dans un résumé clair et concis, tous les
éléments des connaissances les plus propres à dé-
velopper l'intelligence des enfants chinois et à leur
inspirer le goût naturel pour les choses positives et
sérieuses ! .
Après le San-dze-king , viennent les Sse-chou ou
les « Quatre livres par excellence » . Ces livres
sont le Ta-hio, ou « la Grande science », traité de
politique et de morale composé d'un texte fort
court de Confucius, et d'un développement fait par
un de ses disciples; le Tchouang-young, ou » Inva-
riable milieu » , traité de la conduite du sage dans
la vie, composé, dit-on, par deux petits-fils de
Confucius sur les enseignements recueillis de la
bouche de leur aïeul' 2 ; le Lun-yu, ou « Livre des
sentences » , volumineuse compilation des maximes
1 Voyez r Empire chinois, t. I er , |>. 125.
2 Le svstème de morale contenu dans cet ouvrage est basé sur
l'adage liien connu : In tnedio consislit viitus.
282 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME.
de Confucius, mais dont plusieurs s'écartent de la
doctrine et des principes de ce philosophe; enfin
l'ouvrage du philosophe Meng-tze, que les Euro-
péens connaissent sous le nom de Mencius et que
les Chinois décorent du titre de « second sage » .
Cet ouvrage traite des vertus de la vie individuelle
et sociale, et fait connaître les règles d'un sage
gouvernement.
Ces livres classiques et quelques autres de
moindre importance, joints aux cinq livres sacrés,
sont la base de la science des Chinois. On regrette
d'y trouver, avec l'absence trop réelle de notions
scientifiques, des erreurs grossières et des fables
ridicules ; mais en revanche ils contiennent des
vérités du premier ordre en politique et en mo-
rale, dont l'étude ininterrompue a merveilleuse-
ment servi à maintenir en Chine l'amour constant
des usages anciens et le respect le plus profond
pour l'autorité : double base sur laquelle repose la
société chinoise, et cause, efficace entre toutes,
de sa durée tant de fois séculaire.
§ III.
Livres historiques. — Principaux historiens chinois. — Ouvrages
remarquables; — le Ché-ki, etc. — Style historique des Chinois.
— Traités scientifiques.
Nous avons dit ailleurs l'importance et la faveur
dont l'histoire a été, dans tous les temps, en Chine
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 283
l'objet particulier '. Si maintenant nous examinons
le nombre prodigieux d'historiens que la nation
chinoise a produits et les écrits considérables dont
ils ont enrichi la postérité, il nous paraîtra démon-
tré que les Chinois doivent tenir, entre tous les
peuples qui ont pris souci de leurs annales, un rang
vraiment exceptionnel.
C'est par centaines que l'on compte en Chine
les auteurs qui ont écrit , les uns des chroniques et
des mémoires, les autres l'histoire générale de la
nation. Le plus renommé entre tous est le célèbre
Sse-ma-tsien , historien impérial du premier siècle
avant notre ère. Chargé, après l'incendie des livres,
de la restauration des annales, on lui doit le Ché-
ki , vaste et remarquable collection d'anciens mo-
numents historiques sur la Chine et les pays voi-
sins; elle comprend tous les temps écoulés depuis
le règne de Hoang-ti jusqu'au commencement de
la dynastie des Han, environ deux siècles avant
Jésus-Christ.
Tous les lettrés de la Chine proclament Sse-ma-
tsien comme le père de l'histoire, et n'ont qu'une
voix pour dire que le Clié-ki est un ouvrage de
génie. Le plan suivi par Sse-ma-tsien a servi de
modèle à tous les écrivains qui lui ont succédé ; on
distingue parmi ceux-ci Sse-ma-kouang, historien
du onzième siècle, qui a rédigé les Annales com-
plètes depuis le cinquième siècle avant Jésus-
Christ jusqu'à l'an 960, et Ma-touan-lin , qui écri-
1 Tome I er , ch. xn, |). V04.
284 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME.
vait vers la fin du treizième siècle. Son ouvrage,
intitulé : Recherches approfondies sur les documents
anciens de toute nature, « est, dit M. Hue, la mine
la plus riche qu'on puisse consulter pour tout ce
qui se rapporte à 1 administration, à 1 économie po-
litique, au commerce, à l'agriculture, à l'histoire
scientifique, à la géographie et à l'ethnographie ' » .
Obligé de nous restreindre, nous omettrons de citer
une foule d'autres écrivains célèbres qui ont con-
couru, par de remarquables travaux, à la rédaction
de l'histoire générale de la Chine. Tant d œuvres
réunies, embrassant un espace de quatre mille ans,
forment une collection immense, capable d'enrayer
les plus intrépides lecteurs : on se contente pour
l'ordinaire de la consulter, et l'on a recours le plus
souvent aux abrégés. La Chine en possède plu-
sieurs, qui sont laits avec soin et avec goût.
La manière dont les Chinois écrivent l'histoire
est ordinairement simple, noble, et très-laconique.
Ils ne connaissent point, comme les historiens de
la Grèce et de Rome, l'art d'orner leur narration
de descriptions brillantes, de rapprochements in-
génieux, d'épisodes attachants; mais ils prennent
un soin particulier de marquer les temps avec exac-
titude, et racontent miment les faits, se contentant
de les accompagner de quelques maximes inorales,
lorsque le sujet les fait naître; jamais ils n'affir-
ment ce qu'ils regardent comme douteux; ils pré-
fèrent même, quand les autorités leur manquent,
1 Voyez l'Emp ire chinois, t. I er , p. o47.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 285
laisser subsister des vides et des lacunes dans leurs
récits plutôt que de les remplir par des conjec-
tures frivoles ou des faits équivoques. L'amour de
la vérité apparaît chez eux en première ligne, et
le désir d'instruire l'emporte toujours sur celui de
plaire : de là vient que leurs annales, ainsi dépouil-
lées des ornements tant coûtés des lecteurs euro-
péens, paraissent nécessairement sèches et arides;
mais en l'absence des agréments qu'on regrette, on
est charmé de trouver dans ces récits tous les
caractères les plus manifestes d'une incontestable
véracité.
Après les livres d'histoire, l'esprit positif et uti-
litaire des Chinois donne le premier rang aux ou-
vrages spéciaux, relatifs aux sciences et aux pro-
fessions. Le nombre en est considérable : nous y
vovons :
1° Les traités moraux, les entretiens familiers de
Confucius , les leçons élémentaires et les conversa-
tions du célèbre Tchu-hi, les traités sur les passions et
sur l'éducation tant des hommes que des femmes;
2° Les ouvrages sur l'art militaire;
3° Les traités spéciaux sur les lois pénales ;
•4° Les traités sur l'agriculture et sur les vers à
soie;
5° Les traités de médecine et d'histoire natu-
relle, qui comprennent la description des espèces
animales, végétales et minérales ;
6° Les traités pratiques d'astronomie et de mathé-
matiques;
7° Les traités de la science divinatoire;
286 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME.
8° Les traités des arts libéraux, comprenant la
peinture, l'écriture, la musique et l'art de tirer de
.l'arc;
9° Des mémoires sur la fabrication de la mon-
naie, de l'encre, du tbé, etc. ;
10° Les ouvrages descriptifs et illustrés des peu-
ples anciens et modernes;
11° Les traités de la religion bouddhique;
12° Les nombreux traités de la secte des tao-sse;
13° Les ouvrages mythologiques.
Une telle nomenclature ne peut être qu'aride,
nous avons cru devoir néanmoins l'établir ici, afin
de mieux faire connaître les sujets nombreux et
variés dont s'est occupé l'esprit chinois.
.§ IV.
Poésie des Chinois. — Ses divers genres. — Apogée et décadence.
— Règles de la versification chinoise. — Images et figures. — La
poétique chinoise. — Le « Livre des vers » . — Touchante élégie.
La poésie, ce divin langage, est de tous les temps
et de tous les lieux. Nous la trouvons dès la plus
haute antiquité florissante en Chine, comme chez
tous les peuples jeunes encore : un de leurs pre-
miers besoins n'est-il pas, à l'aurore de leurs desti-
nées ainsi que chez l'homme à son printemps, de
chanter et de dire dans un langage plein de charmes
tous les sentiments de vie généreuse dont ils sont
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 287
si riches alors? xYussi, quand plus tard leur lyre
devient muette et que se taisent leurs poétiques
accents, n'est-ce pas un signe que les temps sont
venus où les âmes et les cœurs ont vieilli, et que
les aspirations qui les élevaient sont à leur déclin?
La Chine a connu cette décadence, et il y a long-
temps déjà que son génie poétique a pâli devant
l'esprit de lucre et le grossier positivisme dont les
peuples sont malades, paraît-il, en Asie comme en
Europe. C'est donc le passé qu'il nous faudra inter-
roger encore si nous voulons connaître les richesses
poétiques de la littérature chinoise.
Les Chinois ont cultivé presque tous les genres
de poésie counus dans la littérature de l'Europe :
ils ont les stances, l'ode, l'idylle, l'églogue, l'épi—
gramme , les pièces satiriques , et même les bouts-
rimés. Le peuple a ses vaudevilles et ses chansons
particulières, et, chose digne de remarque, l'obscé-
nité souille rarement ces poésies : elle est, au moins,
obligée de s'envelopper de voiles pour ne se pro-
duire qu'à l'aide d'allégories ou de subtilités gram-
maticales particulières à la langue chinoise l . Il est
vrai qu'il en coûte toujours cher aux Pétrones chi-
nois, lorsque leurs écrits licencieux sont dénoncés
au gouvernement. Des lettrés célèbres n'ont pas
dédaigné de mettre encore sous la forme de chants
populaires les plus belles maximes de la morale, les
1 II y a, par exemple, certaines pièces où les caractères présentent
un sens, et le son isolé un autre; dans quelques-unes il faut retran-
cher plusieurs traits des caractères pour saisir la pensée de l'auteur,
dans d'autres il faut les lire à rebours.
28 i CHAPITRE VINGT ET UNIÈME.
préceptes des devoirs relatifs aux diverses classes de
la société, et jusqu'aux simplesformulesde la civilité.
La versification chinoise a des règles infiniment
plus sévères et plus compliquées que la versifica-
tion française. Si chez nous, dans l'ode par exemple,
on ne doit jamais enjamber d'une strophe à l'autre,
comme le font les Grecs et les Latins; en Chine
il n'est pas mémo loisible d'enjamber d'un vers sur
l'autre : le vers chinois, formé d'un nombre arrêté
de cinq ou sept mots monosyllabiques, doit tou-
jours renfermer un sens complet. A cette difficulté,
grande déjà, vient s'ajouter celle du système pério-
dique ou retour de certains sons, primitivement
limité aux finales, introduit ensuite parles poètes
dans l'intérieur même du vers. Le choix des mots
poétiques offre de son côté un autre et sérieux em-
barras. La poésie chinoise n'admet que les expres-
sions les plus énergiques, les plus pittoresques, les
plus harmonieuses, et il faut toujours les employer
dans le sens que les anciens leur ont donné. C'est
là assurément chez un peuple un signe incontes-
table d'un goût littéraire sévère et délicat, mais on
conçoit aussi combien une telle exigence apporte
d'entraves au libre essor des poètes et doit nuire
aux heureuses inspirations d'un talent original.
Les ressources des fictions mythologiques, dont
la poésie européenne a tant et trop abusé, man-
quent aux poètes chinois; ils y suppléent par
des métaphores hardies et ingénieuses, par les
noms de plusieurs animaux pris dans un sens allé-
gorique, et par les plus belles expressions de leurs
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 289
king qu ils savent placer à propos. L'aigle, par
exemple, se nomme dans leurs vers Y hôte des nues ;
le geai, X oiseau de la parole; une natte sur laquelle
on se couche, le royaume du sommeil; la tête, le
sanctuaire de la raison; l'estomac, le laboratoire
des aliments; les yeux, les étoiles du front; les
oreilles, les princes de l'ouïe; le nez, la montagne
des sources, etc. Le dragon, le tigre, l'épervier,
l'hirondelle, leur tiennent lieu de Jupiter, de Mars,
de Mercure, de Flore. Puis, pour parler d'un
époux et d'une épouse, ils diront avec le Chou-kinq :
ceux qui n'ont qu'un cœur, et ils appelleront les
veuves et les orphelins : les pauvres du ciel, etc.
Mais le génie, l'imagination, l'enthousiasme, ne
suffisent pas pour faire un vrai poète chinois ; il
faut qu'à ces dons naturels il joigne encore les ri-
chesses de l'érudition, qu'on acquiert par l'étude et
le travail. L'histoire, les actions et les paroles mé-
morables des empereurs, les maximes des sages,
tout est mis à contribution pour lui fournir des allu-
sions fines, agréables et souvent pleines de force;
il sait avec un égal avantage tirer parti des mœurs
et des usages de la haute antiquité , dont les
œuvres poétiques de la Chine conservent les sen-
tences et reproduisent quelquefois même jusqu'aux
manières de parler.
La poétique chinoise, comparée à celles d'Horace
et de Boileau, ne paraît pas inférieure à ces œuvres
si justement vantées; on peut juger de l'excellence
des règles quelle indique par ce fragment d'un
livre chinois où l'auteur traite de l'art poétique :
il. 19
200 CHAPITRE VI^GT ET UNIEME.
« Pour qu'un poëme soit bon, il faut que le sujet
» soit intéressant et traité d'une manière attachante ;
« le génie doit y dominer et se soutenir par les
« grâces, le brillant et le sublime de la diction. Le
« poète peut parcourir d'un vol rapide la plus haute
« sphère de la philosophie, mais sans s'écarter ja-
« mais des sentiers étroits de la vérité, ni s'y arrê-
« ter pesamment. Le bon goût ne lui pardonne que
« les écarts qui l'approchent de son but et le lui
« font voir sous un point de vue plus piquant.
« Malheur à lui s'il parle sans dire des choses, ou
« sans les dire avec cette force, ce feu et cette
« énergie qui les montrent à l'esprit comme les
« couleurs aux yeux! L'élévation des pensées, la
« continuité des images, la douceur et l'harmonie,
« font la vraie poésie. Il faut débuter avec noblesse,
u peindre tout ce qu'on dit, laisser entrevoir ce
« qu'on néglige, ramener tout au but et y arriver
« en volant. La poésie parle le langage des pas-
« sions, du sentiment, de la raison; mais en prê-
te tant sa voix aux hommes, elle doit prendre le ton
« de l'âge, du rang, du sexe et des préjugés de
« chacun.... » Ces préceptes, en vérité, n'ont-ils
pas avec ceux formulés par les deux maîtres latin
et français de l'art poétique la plus frappante simi-
litude? Quand les règles sont puisées dans la nature,
ne sont-elles pas, du reste, partout les mêmes?
Le Che-frihg, dont nous avons déjà parlé à l'ar-
ticle des livres canoniques, est le plus précieux re-
cueil des anciennes poésies chinoises. Les lettrés
du Céleste Empire font leurs délices de la lecture
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 2!)1
de ce Livre des vers, et ne tarissenl pas dléloees
lorsqu'ils parleur de la sublimité, de la douceur,
du naturel et du goût antique de ces poésies;
d'après eux, les âges suivants n'ont rien produit qui
puisse leur être comparé : Les six vertus, disent-ils,
50/// l'âme du Che-king; aucun siècle n'a flétri les
jleurs brillantes dont elles y sont couronnées, cl
aucun siècle n'en fera éclore d'aussi belles.
Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en
citant ici la pièce suivante, empruntée au Çhe-king ;
la douce et touchante sensibilité qui y règne leur
fera aisément reconnaître le caractère de la plain-
tive élégie.
Plaintes d'une épouse légitime répudiée.
u Semblables à deux nuages qui se sont unis au
haut des airs, et que les plus violents orages ne
sauraient séparer, nous étions liés l'un à l'autre par
un éternel hymen ; nous ne devions plus faire qu'un
cœur. La moindre division, causée par la colère
ou le dégoût, eût été un crime ; et toi, tel que celui
qui arrache les herbes et laisse la racine , tu me
bannis de ta maison, comme si, infidèle à ma gloire
et à ma vertu, je n'étais plus digne d'être ton
épouse et pouvais cesser de l'être ! Regarde le ciel,
et juge-toi. Hélas ! que je m'éloigne avec peine !
Mon cœur m'entraîne vers la maison que j'ai quit-
tée. L'ingrat ! il ne m'a accompagnée que quelques
pas; il m'a laissée à sa porte; il trouvait doux de
me quitter. Tu adores donc le nouvel objet de tes
292 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME.
feux adultères , et vous êtes déjà comme un frère
et une sœur qui se sont vus dès leur enfance ! Va,
ton infidélité souillera ton nouvel hymen et en em-
poisonnera les douceurs. ciel! cet hymen, tu le
célèbres avec joie. Je suis devenue vile à tes yeux ,
tu ne veux plus de moi; et moi, je ne voudrai plus
de tes repentirs. Quelles ne furent pas mes peines
sur le fleuve rapide où je voguais avec toi ! A quels
travaux ne me suis-je pas dévouée pour les intérêts
de ta maison? Je me sacrifiais pour te rendre heu-
reux. Tous les cœurs qui sont venus vers toi, c'est
moi qui les ai attirés ; et tu me méprises et m'ou-
blies. Ainsi donc c'est la fortune que tu aimais dans
ton épouse , et j'ai perdu tous mes charmes dès que
je t'ai rendu heureux ! Que de douceurs et de féli-
cité je préparais à notre vieillesse! Une autre t'en
dédommagera ; et je languirai dans l'opprobre et la
douleur. Hélas ! que tes derniers regards étaient
terribles! ils ne respiraient que la haine et la fureur.
Mes maux sont sans remède. II s'offense de ma
tendresse et rougit de mes bienfaits. »
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 293
§ V -
I
jnsacrées
•ièces dramatiques. — Historique de Fart Jy „;«**> Chine. —
La comédie et la tragédie. — Règles drai ' 1^. — L'introduc-
tion et les scènes. — Absence des trois unités. — Emploi du
chant. — Les trois styles. — Rôles et personnages. — Les comé-
diens chinois. — Goût passionné des Chinois pour les représenta-
tions dramatiques. — Abondance des compositions de ce genre. —
Qualités et défauts.
L'art théâtral et la poésie dramatique vraiment
digne de ce nom paraissent avoir pris naissance en
Chine sous la dynastie des Thang, vers l'an 720 de
notre ère. Jusque-là les anciens spectacles des Ghi-
noisne consistaient guère qu'en ballets pantomimes,
bien différents des pièces régulières dont la scène
chinoise a fini par s'enrichir. La littérature drama-
tique ne suivit pas en Chine la marche quelle eut
ailleurs. Au lieu d'un progrès continuant un autre
progrès , nous y voyons plutôt , sous chaque dynas-
tie, un genre nouveau succédant presque brusque-
ment au genre précédemment adopté : de là le peu
de similitude et le manque de filiation qu'on observe
entre les œuvres dramatiques chinoises d'époques
différentes dès qu'on essaye de les comparer les unes
aux autres. On s'accorde néanmoins à considérer
les temps des Km et des Youen, qui courent du
douzième au quatorzième siècle de 1ère chrétienne,
comme étant l'époque où l'art et la poésie drama-
tiques atteignirent leur apogée. Dans les siècles qui
294 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME.
suivirent, les écrivains ne firent guère autre chose
qu'imiter, chacun selon son goût , les œuvres de
leurs devanciers.
Les Ghir . ^ font aucune distinction de la tra-
rrAA-s, •> avec 101 , J. ., ,
gedie e. J unedie ; ils n ont consequemment
„ • . i ' x plus dt . ,.,
point de régi liculieres appropriées a ces gen-
res si différents. Toute pièce dramatique débute
ordinairement par une sorte de prologue ou d'in-
troduction qu'on nomme sié-tseu, et se divise en
plusieurs parties appelées tché, qui correspondent
tout à lait aux actes de nos pièces de théâtre , avec
cette différence que les scènes n'y sont point dis-
tinguées les unes des autres ; on y indique néan-
moins l'entrée et la sortie de chaque personnage
par ces mots : clianij. « il monte » , et hia, « il des-
cend » . Les apartés sont désignés par l'expression
péi-yun, qui signifie littéralement « parler en tour-
nant le dos » .
L'introduction sert à exposer l'argument de la
pièce, afin de donner à l'auditoire une connaissance
anticipée du drame ; quelquefois on y fait , dans le
même but, le récit d'événements antérieurs à ceux
qui vont être spécialement représentés. Le mode
de ces sortes d'ouvertures a varié avec les temps :
sous la dynastie des Tang on leur trouve la plus
grande analogie avec les prologues de Plante; dans
les pièces de la dynastie des Youen, le sié-tseu est
sous forme de dialogue , et, souvent, entremêlé de
vers. Tous les personnages qui y figurent commen-
cent tout d'abord par décliner leurs noms et indi-
quer le rôle qu'ils vont jouer; cette singulière pra-
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 295
tique se continue, d'ailleurs, dans tout le cours de
la pièce de la part de chaque personnage nouveau
qui paraît sur la scène.
Les règles dramatiques admises en Chine sont
loin d'être les mêmes que celles consacrées en Eu-
rope. Dans toute pièce régulière l'exposition, l'in-
trigue et la péripétie sont généralement assez hien
établies par les auteurs chinois ; mais vainement on
chercherait dans leur œuvre l'observation de nos
trois unités, ui rien de tout ce que nos autres règles
exigent pour donner de la régularité et de la vrai-
semblance à l'action théâtrale. Ce n'est point une
action unique qu'on représente dans ces drames ,
c'est la vie entière d'un héros avec tout un ensem-
ble d'événements dont la durée comprend souvent
une longue période historique. L'unité du lieu de
la scène n'est pas mieux observée : le spectateur
qui est en Chine au premier acte se trouve dans le
suivant transporté daus la Tartarie. L'auteur chi-
nois ne tient compte ni des temps ni des lieux , et
de toutes les règles qui nous sont connues il ne
s'applique qu'à garder la principale, celle de plaire,
de toucher, d'exciter à la vertu et de rendre le vice
odieux par le spectacle des nobles enseignements
de l'histoire ou par des peintures supposées, mais
capables de porter les spectateurs à la pratique de
la vertu. Aux yeux des rhéteurs chinois l'utilité mo-
rale est en principe la première des règles pour
toute représentation dramatique , règle par excel-
lence, que le code pénal, en cas d'oubli, se charge
parfois de confirmer.
296 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME.
Les tragédies chi noises n'ont pas de chœurs pro-
prement dits, mais on y trouve dans le rôle du
« personnage qui chante » une particularité qui
distingue le théâtre chinois de tous les théâtres con-
nus. Dans le but de mieux accentuer le sens moral
de la pièce et d'en graver plus fortement les ensei-
gnements dans l'esprit des auditeurs, on a imaginé
ce rôle, qui donne au drame chinois une physiono-
mie tout originale , et est en même temps une ad-
mirable conception de l'esprit. Le personnage qui
chante est toujours le héros de la pièce, qui devient
ainsi entre le poète et l'auditoire l'intermédiaire
principal. C'est lui qui, dans un langage lyrique
figuré, pompeux, invoque la majesté des souve-
nirs, cite les maximes des sages, les préceptes des
philosophes, ou rapporte les exemples fameux de
l'histoire et de la mythologie. Pendant qu'il chante,
une symphonie musicale soutient sa voix pour
mieux l'aider à émouvoir les spectateurs et leur
arracher des larmes ' .
Cette création , particulière au théâtre chinois ,
rappelle le chœur du théâtre grec, avec cette dif-
férence que le personnage qui chante ne demeure
pas étranger à l'action. Tous les drames composés
sous la dynastie des Youen sont généralement con-
çus d'après ce type; mais il en est d'autres où l'em-
ploi du chant n'est pas ainsi réservé au principal
personnage de la pièce, à l'exclusion des autres.
i Voir la Chine moderne, 2 e partie, par M. Bazin. Passim, p. 391
et suivantes.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. S97
Dans plusieurs tragédies, en effet, dès qu'un des
personnages est censé devoir être sous l'empire de
quelques grands mouvements de l'âme , comme
ceux qu'inspirent la colère, la joie, l'amour, la
douleur, il suspend aussitôt sa déclamation, et se
met à chanter, afin de mieux exprimer la vive pas-
sion qui l'agite.
La poétique chinoise admet pour les œuvres du
théâtre trois genres particuliers de style , savoir :
la langue des king et des historiens , la langue
poétique ou lyrique et la langue commune. Dans
les passages du drame â situation ordinaire il est
d usage que tous les personnages, principaux et
inférieurs , hommes et femmes , parlent la langue
commune , mais avec la variété de ton qui convient
à l'âge et à la condition de chacun ; dans ceux , au
contraire, où se déroulent les grands événements
et se manifestent les grandes passions de l'âme , le
langage s'élève, prend les formes graves et majes-
tueuses du style historique ou se colore des images
tour à tour vives et gracieuses du style poétique. ïl
n'est assurément rien de plus conforme tout â la
fois aux règles de l'art et de la nature ; c'est pour
l'écrivain dramatique affaire de goût et de discer-
nement de savoir approprier ainsi avec justesse à
chaque partie de son oeuvre le genre de style qui
convient.
Le drame chinois n'est pas toujours représenté
par un nombre d'acteurs égal à celui de ses person-
nages. Le cumul des rôles est fréquent dans la
même pièce. Cette pratique diffère tout â fait de la
298 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME.
nôtre; mais, en revanche, s'agit-il des dénominations
indiquant les rôles, on trouve chez les Chinois ,
ainsi que chez nous, quelque chose comme les
jeunes premiers , les pères nobles, les premiers co-
miques, les seconds comiques, etc.; s'agit-il au
contraire tout simplement des noms des personna-
ges mêmes , ils sont encore , à la manioc de nos
vieux comiques, appropriés a l'état ou bien au ca-
ractère de chacun, et avec une telle analogie que
M. Bonneloi, notaire, M. Loyal, huissier, M. Ra-
fle, agent de change, M. Purgon, M. Fleurant,
et tant d'autres, pourraient trouver sur la scène
chinoise des collègues ou des rivaux! 11 n'y a,
véritablement, rien de bien nouveau sous notre
soleil !
Les personnages du drame chinois représentent
sur la scène toutes les classes de la société. On y
voit figurer les mandarins a côté des laboureurs,
>i
les lettrés avec les artisans, la grande dame et la
courtisane, et, quand dans une pièce le merveilleux
se mêle au naturel, il n'est pas rare de voir appa-
raître quelque divinité, dieu ou déesse. Il y eut des
temps où la loi défendait « à tous les musiciens et
acteurs de représenter dans leurs pièces les em-
pereurs, les impératrices et les princes, les ministres
et les généraux fameux des premiers âges ' » . Cette
loi prohibitive, rendant impossible la représenta-
tion des scènes théâtrales les plus ordinaires el les
plus favorites, est tout à fait tombée en désuétude.
1 Codé pénal chinois.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 299
Mais la défense qui interdit aux femmes de paraître
sur les théâtres est toujours en vigueur; leurs rôles
y sont remplis par de jeunes garçons qui, à l'aide
du travestissement, et grâce à leur voix juvénile,
réussissent à produire la plus complète illusion.
Les artistes dramatiques chinois savent ordinai-
rement approprier à merveille les costumes à leurs
rôles et éviter en ce point des anachronismes dont
souvent on ne se fait pas faute ailleurs. Comme la
plupart des pièces chinoises, dit M. Davis, ont une
couleur historique, et, pour de bonnes raisons, ne
se rapportent pas aux événements qui se sont suc-
cédé depuis la conquête tartare, les costumes des
Chinois sont ceux qu'ils portaient antérieurement
à la dynastie des Thsing. Ces costumes de théâtre
sont quelquefois d'une rare magnificence.
Les comédiens ne jouissent en Chine d'aucune
sorte de considération et ne prennent rang dans
aucune classe de citoyens. Le mépris général dont
ils sont l'objet vient plutôt du vice de leur nais-
sance et de l'abjection de leur condition person-
nelle que de leur profession même. Ce sont, pour
l'ordinaire, des enfants d'esclaves qu'un entrepre-
neur achète pour en faire des acteurs, et qui, s'ils
ne continuent eux-mêmes d'être esclaves, ne sont
jamais autre chose que de simples valets à gages.
On conçoit que, dans de pareilles conditions,
la profession de l'acteur chinois, loin de pouvoir
s'élever à la dignité d'un art estimable, ne demeure
jamais qu'un vil métier. En Chine, les feuilles pu-
bliques s'empressent de faire connaître à tout l'em-
300 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME.
pire le nom du plus obscur légionnaire qui s'est mon-
tré avec courage dans un combat; elles annonceront
avec éclat l'acte de piété filiale, le trait de modestie
et de pudeur dune simple fille des champs ; mais un
écrivain serait puni s'il osait insulter à la nation
jusqu'à l'entretenir, dans les gazettes, du jeu, de la
figure et des succès d'un histrion. Une teîie sévé-
rité peut sembler énorme à des lecteurs européens,
mais n'est-il pas vrai que trop souvent chez nous
on pèche par l'excès contraire?
Quoiqu'il y ait en Chine un très-grand nombre
d'édifices publies affectés d'une manière perma-
nente aux représentations dramatiques, et qu'au
besoin les Chinois soient habiles à improviser au
plus vite un théâtre quelconque dans n'importe
quel lieu, les comédiens y sont à l'état de troupes
ambulantes; ils courent les provinces et les villes à
la manière des bandes de bohémiens en Europe, et
vont jouer partout où on les appelle. La passion
de tous les Chinois sans exception , riches et pau-
vres, mandarins et peuple, pour les représentations
théâtrales ne leur permet guère le chômage. Tout
devient prétexte pour faire jouer la comédie : la
promotion d'un mandarin, une bonne récolte, un
commerce lucratif, un danger à conjurer, la cessa-
tion de la pluie ou de la sécheresse, enfin un événe-
ment quelconque, heureux ou malheureux, public
ou privé, c'en est assez, et au delà, pour donner
lieu, dans les villes ou les villages, à des représen-
tations dramatiques. Les chefs de district se ras-
semblent, décrètent tant de jours de comédie, et
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 301
chacun est tenu de contribuer aux frais en propor-
tion de sa fortune. Le goût des Chinois pour ce
genre de divertissements est tel qu'on les voit sou-
vent, dans les transactions commerciales de grande
importance, stipuler, par-dessus le marche, un cer-
tain nombre de comédies. Il n'est pas même jus-
qu'aux disputes et aux contestations qui ne de-
viennent parfois l'occasion de courir au théâtre.
Celui qui est convaincu d'avoir tort est condamné
par les arbitres à payer une ou deux représenta-
tions. On chercherait vainement ailleurs , n'est-il
pas vrai, une plus agréable façon d'arranger les dif-
férends. Souvent encore, quelque riche opulent,
désireux d'acquérir un renom de générosité, orga-
nise un théâtre à ses frais pour l'amusement de ses
concitoyens. De son côté, tout amphitryon qui
veut bien faire les choses ne doit pas omettre de
régaler ses convives du plaisir de la comédie. Autre-
ment, il manquerait quelque agrément aux délices
du festin. Les convives ne sont pas seuls à jouir du
divertissement qui leur est ainsi offert ; l'usage est
de laisser entrer un certain nombre de spectateurs
qui, placés dans la cour de la maison, profitent
également du spectacle qu'on n'a point préparé
pour eux. Quant aux représentations publiques, le
peuple est toujours admis à les voir à son gré, sans
jamais bourse délier; c'est un privilège dont il use
toujours avec un avide empressement '.
La littérature chinoise est plus riche en œuvres
1 Voir l'Empire chinois, t. I er , p. 284 et suivantes.
:; 2 Cli VPITRE VINGT ET UNIEME.
dramatiques qu'on ne se le figure généralement en
Europe. Parmi les collections théâtrales que la
Chine possède en grand nombre, nous citerons
celle de la dynastie mongole dite des Yuen, recueil
le plus estimé entre tous pour la perfection des
pièces qu'il renferme et la variété de leurs genres.
On y trouve, avec des drames historiques et des
drames tan-sse, des comédies de caractère et des
comédies d'intrigue, puis des drames domestiques,
des drames mythologiques et des drames judiciaires
ou basés sur des causes célèbres.
Toutes ces pièces sont, assurément, loin d'être
des chefs-d'œuvre, mais la plupart néanmoins ne
laissent pas d'être vraiment remarquables et de
beaucoup supérieures à nos compositions drama-
tiques de même époque. La comparaison qu'on
pourrait également en faire avec les tragédies an-
glaises et espagnoles, même du dix-septième siècle,
qui continuent de plaire encore de l'autre côté de
la Manche et des Pyrénées, sérail sans conteste
tout à leur avantage.
Un des plus grands mérites des drames chinois
est de renfermer les peintures les plus complètes
des mœurs nationales ou privées. On connaît toute
l'exactitude savante et régulière avec laquelle l'his-
toire chinoise est écrite; mais cette qualité même de
sobriété, trop grande peut-être, qui la distingue, a
l'inconvénient de laisser trop peu voir une foule de
choses qu'on désirerait souvent mieux connaître.
Les drames, ceux du genre historique surtout, sup-
pléent merveilleusement au laconisme parfois dé-
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 303
sespérant des historiographes et des annalistes.
Les peintures des moeurs privées abondent égale-
ment dans les drames d'un genre différent et dans
les comédies de caractère ou d'intrigue. Malgré
tous les défauts qui peuvent déparer ces oeuvres
considérées au point de vue de l'art proprement
dit, un tel avantage fera toujours de leur lecture
une très-curieuse étude des moeurs chinoises.
VI.
Romans chinois. — Romans historiques, — mythologiques, — et <k
mœurs. — Littérature légère : — les .petits romans; — poésies
fugitives; — contes; — nouvelles, etc.
Il n'y a peut-être pas de nation dans le monde
chez laquelle on trouve autant de romans qu'en
Chine, et de pays où cependant ce genre de litté-
rature soit moins estimé. Les romanciers chinois
ont, comme les nôtres, tout observé, tout peint,
tout raconté , et produit des œuvres d'imagination
de toutes sortes : romans historiques, romans à aven-
tures et romans de caractère, recueils d'anecdotes
et de nouvelles, romans dialogues, ou sous forme de
récit, histoires merveilleuses et contes moraux ou
obscènes. Une telle abondance ne laisse pas d'éton-
ner beaucoup, si l'on considère qu'en Chine les
ouvrages de ce genre sont véritablement mis à
l'index, prohibés par les statuts, exclus des biblio-
304 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME.
thèques publiques, et quelquefois flétris par les
cours souveraines.
Les romans historiques sont de tous les romans
chinois les meilleurs, et ceux dont la lecture n'est
pas sans utilité réelle à qui veut avoir une connais-
sance approfondie des mœurs de la nation , dont ils
complètent les annales, à l'égal pour le moins des
drames de même dénomination. « L'histoire de
la Chine presque tout entière, dit M. Théodore
Pavie, a été mise en roman. Comme toutes les na-
tions arrivées à un certain raffinement de civilisa-
tion , comme celles aussi chez qui le sentiment du
passé est plus vif que l'instinct de l'avenir, la nation
chinoise a au plus haut degré la passion des pe-
tites chroniques et de la littérature facile , qui lui
retracent son histoire sous une forme agréable à sai-
sir ' . » Les romans historiques sont généralement
écrits avec élévation; le style en est concis, et a le
plus grand rapport avec le style historique propre-
ment dit; on n'y trouve presque jamais les formes
du langage habituel.
Les romans mythologiques présentent, à côté de
l'exactitude historique, une foule de récits légen-
daires; le merveilleux s'y mêle au naturel, la féerie
à la réalité. Les romans de ce genre sont moins
connus des savants européens que les romans pu-
rement historiques. On cite le Voyage de Hiouen-
thsang dans I Inde 2 comme étant peut-être le
1 Introduction h V Histoire des Trois-Royaumes, t. I er , p. 52.
2 Traduit par M. Stanislas Julien.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 305
plus beau monument de la philologie orientale , in-
dépendamment du grand intérêt qui s'y attache.
Les romans de mœurs offrent les tableaux les
plus variés de la société chinoise. C'est pour cette
raison sans doute qu'ils sont de tous les romans de
la Chine les plus licencieux et les plus abjects. Car,
il faut bien en convenir avec M. Abel Rémusat,
malgré la sévérité des lois et les perpétuelles décla-
mations des moralistes et des sectaires , la corrup-
tion des mœurs est aussi grande en Chine qu'en
toute autre contrée. A la vérité, la plupart des écri-
vains poussent la modestie des expressions jusqu'à
l'affectation la plus ridicule. Mais il y a aussi un
bon nombre d'ouvrages où règne le cynisme le plus
révoltant. « Nous avons ici, dit le célèbre orienta-
liste, un recueil qui peut être mis, sous ce rapport,
à côté de Pétrone et de Martial. Je dois convenir,
pourtant que le lien conjugal n'y est presque jamais
un objet de sarcasme et de dérision. On pourrait
en tirer une conséquence favorable aux mœurs na-
tionales , s il en était de même dans le Kin-p'hing-
mét, roman célèbre qu'on dit au-dessus, ou pour
mieux dire au-dessous de tout ce que Rome cor-
rompue et l'Europe moderne ont produit de plus
licencieux '. »
Indépendamment des grandes compositions des
romanciers, la littérature légère des Chinois est
féconde en petits romans, poésies fugitives, récits
merveilleux et fantastiques, et autres productions
1 Voir le livre des Récompenses et des peines, traduit par M. Abel
Rémusai, p. 58.
ii. 20
300 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME.
éphémères de l'esprit, auxquelles une foule de let-
trés se plaisent à consacrer leurs faciles pinceaux.
Les Chinois possèdent dans l'art de raconter une
remarquable supériorité qui les fait merveilleuse-
ment réussir dans le conte et la nouvelle. On trouve
ordinairement dans les morceaux qu'ils produisent
en ce genre une multiplicité d'incidents et de détails
propres à soutenir l'attention, et à donner une con-
naissance parfaite de la vie privée et des habitudes
domestiques dans les conditions inférieures de la
société '
§ VII.
Éloquence chinoise. — Absence Je l'éloquence de la tribune et du
barreau. — Les remontrances et leur germe d'éloquence politique.
— Éloquence académique. — La rhétorique chinoise. — Nombre
prodigieux des genres d'éloquence qu'elle distingue. — Déclama-
tion et action oratoire des Chinois.
Les institutions publiques d'une nation, source
et thermomètre ordinaire de l'éloquence qui se
manifeste chez un peuple, n'ont jamais été de na-
ture en Chine à favoriser beaucoup les dévelop-
pements de l'art oratoire. Il suffit en effet de se
rappeler ce que nous avons dit au sujet de l'organi-
sation politique et judiciaire de ce grand empire
pour se convaincre que l'éloquence de la tribune
1 Voir Contes chinois, publiés par M. Abel Rémusat, t. I er , avant-
propos, p. n i.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 3 >7
et du barreau, par exemple, y ont toujours man-
qué des éléments premiers et indispensables qui
ont contribué, dans tant d'autres pays, à faire
briller ees deux grands genres du plus vif éclat. Les
lois chinoises cependant ont mis dans une certaine
mesure l'éloquence à même d'influer sur le gou-
vernement de l'Etat par les écrits et les remon-
trances qu'il est permis d'adresser à l'empereur et
à ses ministres.
L'histoire a conservé un grand nombre de ces
célèbres avertissements, dus au courage des cen-
seurs, et ce sont les seuls documents à consulter,
si l'on veut avoir quelque idée de l'éloquence poli-
tique des Chinois. L'empereur Khaug-hi a fait im-
primer et publier un recueil de ces remontrances
où se trouve rassemblé ce que chaque siècle a pro-
duit de meilleur en ce genre. La plupart de ees
discours sont vraiment remarquables, malgré
toutes les règles de circonspection sévère qui ont
présidé à leur composition. Dans ces sortes d'écrits,
en effet, l'éloquence doit se borner à instruire,
réfuter, reprendre, émouvoir, faire sentir la né-
cessité des réformes; et il faut qu'elle produise
ces effets à l'aide de peu de lignes et dans une
première lecture; on n'y souffre dès lors aucun or-
nement déplacé , point de mot inutile , de raisonne-
ment faible, de citation ambiguë, de preuve équi-
voque. Comme surcroît d'entraves mises à tous les
élans spontanés qu'aime le génie de l'éloquence, la
crainte du châtiment se surajoute encore à ces rè-
gles recommandées. « Méditez jour et nuit, dit
2 I.
308 CHAPITRE VINGT ET UNIÈME.
Li-tsé, pont' écrire dix caractères d'une remon-
trance, et effacez-en six. La foudre part de tous
les cotés du trône; une syllabe suffit pour l'allu-
mer , et elle irait porter la mort jusqu'au fond de
l'empire.
Dans un pays de lettrés tel que la Chine l'élo-
quence académique ne pouvait manquer d'avoir
droit de cité. Les orateurs en ce genre y sont en
effet très- nombreux et forment l'innombrable lé-
gion de tous ceux qui aspirent aux charges publi-
ques ou qui, déjà pourvus, aspirent à s'élever, de
degré en degré, au faîte des honneurs : car, en
Chine comme ailleurs, le grand désir d'étaler son
génie en de pompeux discours tourmente bien des
têtes. Mais à quoi bon? Un désir ambitieux ful-il
jamais chez personne un signe de véritable talent?
Non; et pas plus que l'orgueil, dont il est l'in-
dice, il n'est à même de donner à quiconque ne
l'a pas une vraie supériorité : les discours aca-
démiques des Chinois, à défaut de tant d'autres
semblables qu'on entend ailleurs, suffiraient seuls
à le démontrer avec la plus claire évidence.
Un bruyant étalage de mots qui ne signifient
rien, des images gigantesques, des pensées fausses,
mais brillantes en apparence, et tout le clinquant
du bel esprit indigène : voilà pour l'ordinaire tout
le fond et la forme de ces superbes compositions.
Mais, à vrai dire , cette éloquence bâtarde n'ob-
tient guère plus de succès en Chine que dans cer-
taines contrées de l'Europe. Tous les bons lettrés,
partisans de l'élégante précision et de la simplicité
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 309
mâle des anciens, gémissent sur le faux goût in-
troduit par cette éloquence, dite académique; ils
désignent ordinairement les auteurs de ces baga-
telles oratoires sous le nom , étrangement signifi-
catif, de kiu-keou-mou-ché, « bouches d'or, lan-
gues de bois! » Nous laissons à nos lecteurs le soin
de décider jusqu'à quel point le mordant de cette
originale et satirique expression pourrait avoir
prise aussi bien chez nous qu'en Chine.
Mais si la véritable éloquence n'a pas brillé dans
le Céleste Empire de tout l'éclat qui lui est propre,
ce n'est assurément pas la faute des rhéteurs chi-
nois ; ils comptent un nombre si prodigieux d'es-
pèces d'éloquence, qu'il est difficile de concevoir
comment une nation a pu fixer et déterminer au-
tant de nuances différentes dans l'art de persuader.
Ces rhéteurs distinguent l'éloquence des choses,
dont la vérité fait toute la force et la parure ; l'élo-
quence de sentiment et de conviction, qui est
comme un épanchement de l'âme de l'orateur;
l'éloquence de candeur et de naïveté, qui écarte le
doute et le soupçon; l'éloquence de franchise, qui
ne ménage rien et ne cache rien ; l'éloquence d'en-
chaînement et de combinaison, l'éloquence de
merveilleux, l'éloquence de singularité et détonne-
ment, l'éloquence d illusion et d'artifice, l'élo-
quence de métaphysique et de subtilités , l'élo-
quence de vieux langage , l'éloquence de grandeur
et de majesté, l'éloquence de profondeur, l'élo-
quence mystérieuse, l'éloquence d'abondance et de
rapidité, l'éloquence d'images, de douceur de style
310 CHAPITRE VINGT ET UNIEME.
et d'insinuation, etc., etc. Nous en omettons, et
des meilleures!
Subtilement habiles à distinguer tant de genres
d'éloquence, et à en formuler les règles, les Chi-
nois tombent dans un excès contraire dès qu'il
s'agit de l'action oratoire : ils ne goûtent ni cette
déclamation vive et animée, ni ces gestes expres-
sifs, ni ces brillants éclats de voix qui contribuent
si souvent en Europe au succès des discours pu-
blics. « Ce n'est pas par ses cris, dit un de leurs
<< rhéteurs, c'est en prenant son vol, que le canard
« sauvage fait partir tous les autres et les conduit. »
Auditeurs graves et paisibles, les Chinois veu-
lent qu'on parle moins ta leurs sens qu'à leur rai-
son, et ne s'accommodent pas de tous ces mouve-
ments de l'action qu'ils prennent pour des grimaces
affectées, ou pour des convulsions de fureur. De tels
auditeurs, avouons-le, ne conviendraient guère à nos
plus célèbres orateurs, dont l'action seule est par
elle-même, souvent, une sorte d'éloquence. Les
Chinois en ceci nous paraissent, en vérité, malgré
la civilisation qui les distingue , ressembler un peu
trop à ces sauvages illinois qui crurent bonne-
ment que leur missionnaire s'était mis en colère,
parce qu'il avait voulu terminer son sermon par un
morceau pathétique déclamé à l'européenne.
CHAPITRE XXII.
ÉTAT DES SCIENCES ET DES ARTS EN CHINE.
Connaissances scientifiques des Chinois. — Etat des sciences en
Chine. — Leur stagnation et ses causes. — Science mécanique.
— Machines et métiers chinois. — Physique et chimie. — Les
alchimistes. — Science géographique des Chinois. — Idées -erro-
nées des Européens à ce sujet.
Si l'on compare l'état actuel des sciences en
Chine aux immenses développements qu' elles ont
atteints à l'heure présente chez les peuples de l'Oc-
cident, l'infériorité des Chinois sous ce rapport
est de toute évidence. Pour nous avoir précédés
dans certaines connaissances scientifiques et fait
avant nous d'importantes découvertes, la Chine
n'en est pas moins demeurée cependant de beau-
coup en arrière, et ne semble pas devoir encore,
selon toutes les apparences , progresser dans la voie
des sciences autrement que par le contact des
Européens. Le temps et le génie n'ont pourtant pas
manqué aux Chinois, comme l'attestent tout à la
fois leur antiquité sans égale et les grandes choses
qu'ils ont faites. Aussi trouverons-nous dans le fond
même du caractère de ce peuple, bien plus que
:;i2 CHAPITRE vixgt-deuxieme.
dans son manque d'aptitude, la cause principale de
la stagnation séculaire dans laquelle il est demeuré
en fait de connaissances scientifiques. Le Chinois,
toujours avare de son temps et de son travail,
semble porter cet esprit d'épargne jusque dans ses
études mêmes, dès qu'il n'en voit pas, en quelque
sorte a priori, le côté usuel et pratique; et quelque
attrayante que soit la théorie , si elle ne se rap-
porte pas immédiatement aux besoins et aux ai-
sances de la vie, elle n'aura jamais pour lui rien
qui pique et puisse émouvoir son indifférence. De
là, sans aucun doute, cette longue et perpétuelle
enfance qui a condamné les sciences en Chine à
rester sans fin à l'état élémentaire.
Malgré cela, il est néanmoins aussi évident qu'in-
contestable pour quiconque observe tout ce que
les Chinois sont à même de faire, et produisent
effectivement dans les arts et l'industrie, qu'on
trouve chez eux un certain fonds scientifique qui
remonte à la plus haute antiquité, et se transmet
par voie de tradition de siècle en siècle, existant
dans quelques familles à l'état de secret, ou dissé-
miné dans des livres de recettes. Vainement, sans
doute, nous demanderions aux plus lettrés d'entre
les praticiens chinois de formuler en principes et
d'arranger en systèmes ces notions scientifiques,
partout éparses, mais il n'en est pas moins vrai
qu'on est obligé de convenir, à la vue des pro-
duits des arts et de l'industrie en Chine , qu'elle
aussi a ses physiciens , ses chimistes et ses mathé-
maticiens. Nous nous garderons bien certainement
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 313
de comparer ces savants chinois à nos savants eu-
ropéens, ce serait une hérésie dont nous voulons
demeurer exempt. Nous préférons la tâche plus
facile de faire connaître tout simplement à nos
lecteurs le véritable état des sciences et des arts
en Chine par le rapide aperçu que nous allons en
donner.
A commencer par la physique, nous ne trouverons
certainement pas que les savants du Céleste Empire
aient jamais produit autant d'ouvrages, traité autant
de questions, ni fait autant de découvertes que les
physiciens modernes de l'Europe. Avant que les vais-
seaux de l'Occident eussent abordé leurs ports, les
Chinois n'avaient, par exemple, aucune notion de
l'optique : le mécanisme de la vision, les propriétés
et les phénomènes de la lumière leur étaient abso-
lument inconnus. Et c'est même de nous qu'ils ont
appris à tailler les verres concaves et convexes, et
l'art de les disposer dans des tubes pour les usages
astronomiques. Il est vrai qu'ils nous ont précédés
de plusieurs siècles dans la connaissance de la
double propriété de l'aimant d'attirer le 1er et de
le diriger selon l'axe de la terre. Mais, sans parler
de nos plus merveilleux instruments de physique,
les plus simples même, le siphon et la pompe, par
exemple, sont des inventions récentes pour eux,
et qu'ils doivent à l'Europe.
Mais en revanche les Chinois, dans tous les
temps, ont fait preuve d'une intelligence remar-
quable dans la pratique des arts qu'ils ont cultivés,
et d'une grande justesse de conception dans l'ap-
314 CHAPITRE VINGT-DEUXIEME.
plication des principes de la mécanique à la con-
struction des métiers qu'exigeait leur industrie; ils
ont effectivement compris bien longtemps avant
nous que les machines les moins compliquées sont
les meilleures. Avec quelques planchettes ou bâ-
tons de bambou ils construisent des métiers sur
lesquels ils fabriquent les étoffes du tissu le plus
délicat , des rouets et des dévidoirs avec lesquels
l'étoupe de soie se transforme en fil dune merveil-
leuse finesse. Une simple roue leur suffit pour tailler
et façonner les pierres du diamant le plus dur, et
quelques fils de fer très-fins, tordus les uns avec
les autres , leur servent pour scier le cristal et le
diviser en lames très-minces, propres à faire des
verres de lunettes. Ils n'éprouvent aucun embarras
à élever jusqu'au sommet des tours de la plus
grande hauteur de solides échafauds avec le seul
emploi de longues perches de pin, auxquelles ils ne
donnent pas un coup de hache et où il n'entre pas
de fer. Ils transportent sans peine des blocs de
marbre, des rochers entiers, des arbres énormes
sur des machines roulantes du plus simple comme
du plus grossier appareil. Leurs machines de
guerre, offensives ou défensives, aussi nombreuses
et aussi bien construites que Tétaient celles des
anciens Grecs et des Romains, déposent encore
en faveur de l'habileté de ce peuple dans les
sciences mécaniques.
Les Chinois ont. sans doute encore une longue
route à parcourir avant d'atteindre par eux-mêmes
à toute la perfection de la mécanique européenne,
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 315
mais les peuples de l'Europe n'étaient pas civilises
encore que l'usage de la sphère était connu en
Chine. L'histoire de cet empire cite, en effet, un
grand nombre de sphères, imaginées à diverses
époques pour retracer aux yeux les positions res-
pectives et les différentes révolutions des corps
célestes. La première dont il est fait mention a élé
exécutée sous le règne de Chun, commence en l'an
2255 avant Jésus-Christ, date bien antérieure à
celle où l'on prétend que la première de ces ma-
chines a été construite en Grèce. Plusieurs des
sphères exécutées par les Chinois étaient très-com-
plètes. Souvent un ingénieux mécanisme, mû par
l'eau, faisait mouvoir avec précision tous les corps
célestes qui s'y trouvaient représentés. L'applica-
tion des lois de l'hydraulique était familière aux
Chinois. Ce que nous avons dit ailleurs de leur sys-
tème de canaux et d'irrigation démontre qu'ils pos-
sédaient à fond la science du mouvement des eaux,
celle de leur équilibre et de l'action qu'elles exer-
cent sur les corps qui leur résistent. Plusieurs frag-
ments d'anciens livres chinois tendent même à
prouver que les ballons aérostatiques auraient été
connus en Chine bien avant qu'on y eût songé en
Europe.
Les arts nombreux que cultivent les Chinois, et
qu'ils ont inventés pour la plupart, démontrent, de
leur côté, que les procédés et les manipulations de
la chimie ne leur sont pas non plus totalement in-
connus. Les Chinois sont parvenus à découvrir la
poudre à canon, à créer la pyrotechnie, portée par
31(5 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME.
eux à un très-haut degré de perfection; ils savent
extraire les métaux des mines, les fondre, les pu-
rifier, les amalgamer, les mettre en œuvre; ils fa-
briquent le verre, la poterie, la brique, des papiers
inimitables, une encre dont le secret est à eux
seuls; ils brassent leurs boissons, distillent des li-
queurs fortes; ils donnent à leurs teintures un éclat
et une solidité que nous admirons; ils ont inventé
la poreelaine et sont habiles à recouvrir les vases
qu'ils façonnent d'un vernis et d'un émail que nos
chimistes sont impuissants à reproduire. Ne serait-
il pas absurde de supposer que des travaux aussi
variés puissent s'exécuter sans le concours des
connaissances et des manipulations de la chimie?
L'histoire atteste que les Chinois n'ont porté que
trop loin leur engouement pour cette dernière
science : elle a produit chez eux, ainsi que chez
nous au moyen âge, des philosophes alchimistes,
des souffleurs obstinés et des charlatans adroits,
qui ont su s'enrichir aux dépens de leurs dupes, en
leur promettant le secret d'une foule d'impossibles
merveilles. De toutes ces recherches, vieilles de dix
et vingt siècles en Chine, il est résulté de pré-
cieuses découvertes , sur lesquelles les savants chi-
nois ne pourraient pas assurément disserter avec la
profondeur et la sagacité de nos savants européens,
mais qui n'en sont pas moins pour eux des con-
naissances acquises, et dont les artistes de la Chine
savent faire une merveilleuse application.
Que faut-il donc à la Chine pour que tant de
germes précieux qu'elle possède se développent et
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 317
produisent leurs fruits de science? Quelques hommes
de génie, ou bien simplement un contact plus intime
avec l'Europe. Tout porte à croire que l'avenir est
proche où l'influence européenne produira ce ré-
sultat. Nous ne doutons pas que l'influence fran-
çaise en particulier n'ait une large part de gloire
dans un tel bienfait ; nous en avons pour garant
tous les sentiments de généreuse fraternité dont
notre nation est si prodigue envers tous les peuples.
Si nous passons de la physique et de la chimie à
la géographie et à l'astronomie, il nous sera facile
de constater encore que les Chinois, arriérés au-
jourd'hui, ont cultivé ces sciences à une époque de
beaucoup antérieure à nos propres études. On
s'imagine généralement en Europe que les Chinois
n'ont, en fait de géographie par exemple, que des
notions absurdes ou bizarres; c'est une erreur qui
n'a d'aulrc base que les cartes ridicules, espèce
de caricatures de la terre, qu'on se plaît en Chine
à fabriquer pour l'amusement du bas peuple. Mais
l'ignorance qui en résulte est loin d'être générale,
car de tout temps les Chinois ont fait preuve d'un
grand intérêt pour les connaissances géographi-
ques, et il en est résulté chez eux une connaissance
parfaite de l'intérieur de leur empire d'abord, et
puis de tous les peuples voisins de leurs frontières.
On sait que les habiles missionnaires de Péking,
d'après les ordres de l'empereur Kang-hi, dressè-
rent une nouvelle carte générale de la Chine; mais
on ignore assez généralement qu'ils n'eurent que
peu de chose à corriger sur les anciennes cartes
318 CHAPITRE VINGT-DEUXIEME.
des géographes chinois , et que leurs observations
ne donnèrent souvent aucune différence sur la lati-
tude et la longitude des grandes villes de l'empire.
Il est évident néanmoins qu'avec le système actuel
de rester chez eux et de n'y pas admettre les étran-
gers, il a été difficile aux Chinois d'acquérir des
notions bien précises et bien détaillées sur les au-
tres pays; il n'est pas rare toutefois de rencontrer
aujourd'hui en Chine des lettrés qui ont, en fait de
géographie générale, des connaissances parfaite-
ment exactes.
Ajoutons que les Chinois, ainsi que plusieurs
autres peuples anciens, paraissent avoir connu la
figure de la terre et la différence de ses diamètres.
L'empereur Kang-hi remarque que Tcliou-tsë, il y
a bien des siècles, faisait la terre ronde et la com-
parait à un jaune d'œuf. Au dire du Père Cibot,
l'aplatissement de la terre vers ses pôles se trouve
clairement énoncé dans le Ti-ouan-chi-ki , qui dit
que la terre a quatre-vingt-dix mille fi de circonfé-
rence de l'orient à l'occident, et quatre-vingt-cinq
mille du nord au sud. Le même savant missionnaire
assure avoir lu et remarqué la même assertion dans
plusieurs anciens auteurs chinois, d'après lesquels
» la terre est un globe suspendu au milieu des airs,
reniflé de l'est à l'ouest, et raccourci du nord au
midi, ou, pour traduire littéralement le texte ori-
ginal : l'est et l'ouest sont plus longs, le nord et le
midi plus courts ' . »
1 Mém. mr les Chinois, t. Il, p. 500; t. IV, p. 483.
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 319
§ H-
Astronomie. — Le calendrier. ■ — L'année chinoise. — Le cycle. —
Divisions du jour. — Le système de Copernic et de Galilée connu
des Chinois. — Connaissances et traditions des Hébreux sur la
même donnée astronomique. — La vraie vérité sur la condamna-
tion de Galilée. — Observations et erreurs astronomiques des
Cliinois. — Services rendus par les missionnaires.
Les Chinois appellent l'astronomie tien-wen i
« littérature céleste » ; les connaissances qu ils pos-
sèdent dans cette science depuis la plus haute anti-
quité ont justement attiré l'attention des savants
européens. Le célèbre géomètre Laplace, en parti-
culier , dit expressément que « les Chinois sont de
tous les peuples ceux dont les annales nous offrent
les plus anciennes observations que l'on puisse em-
ployer dans l'astronomie ' >» . L'étude de cette
science paraît remonter, en Chine, à la fondation
même de l'empire. Des le temps d'Yao, qui com-
mença à régner l'an 2357 avant notre ère, les as-
tronomes chinois savaient reconnaître les deux
équinoxes et les deux solstices par la longueur des
jours et des nuits, diviser l'année en quatre saisons
et fixer sa durée à trois cent soixante-cinq jours et
six heures, laquelle, tous les quatre ans, devait
comprendre trois cent soixante-six jours entiers.
Nous lisons en effet dans le Chou-king :
1 Exposition du système du monde, t. II, p. 2GG.
320 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME.
u 1° Yao veut que Hi et Ho calculent et obser-
« vent les lieux et les mouvements du soleil, de la
u lune et des astres, et qu'ensuite ils apprennent
« aux peuples ce qui regarde les saisons.
a 2° Selon Yao, l'égalité du jour et de la nuit et
« l'astre niao font déterminer l'équiuoxe du priu-
u temps.
« L'égalité du jour et de la nuit et l'astre hiu
marquent l'équinoxe d'automne.
« Le jour le plus long et l'astre ho sont la marque
« du solstice d'été.
« Le jour le plus court et l'astre mao font recon-
« naître le solstice d'hiver.
« 3° Yao apprend à Hi et à Ho que le hi est de
« trois cent soixante-six jours, et que, pour déter-
« miner l'année et ses quatre saisons, il faut em-
u ployer la lune intercalaire l . »
On voit par ce passage toute l'importance que
les Chinois de cette époque , antérieure à notre ère
de plus de deux mille ans , mettaient à établir leur
calendrier avec exactitude. Les astronomes chargés
de ce travail devaient marquer soigneusement le
temps de l'entrée des astres dans les signes, le lieu
des planètes, les éclipses et tous les autres phéno-
mènes célestes. Pour obtenir ces résultats, ils ob-
servaient attentivement les ombres méridiennes du
gnomon aux solstices, et le passage des astres au
méridien; ils mesuraient le temps par des clepsy-
dres, et déterminaient la position de la lune par
1 Chap. Yao-tien.
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 321
rapport aux étoiles dans les éclipses, ce qui don-
nait les positions sidérales du soleil et des solstices.
Par la réunion de ces moyens, on avait reconnu
que la durée de Tannée astronomique ou solaire
surpasse d'un quart de jour environ trois cent
soixante-cinq jours. Elle commence au solstice
d'hiver : l'année civile, dont le commencement a
souvent varié selon la volonté des empereurs, est
lunaire; pour la ramener à Tannée astronomique,
on fait usage de la période de dix-neuf années so-
laires, correspondantes à deux cent trente-cinq lu-
naisons, période que Méton, en retard de plus de
seize siècles sur les Chinois , introduisit dans le ca-
lendrier des Grecs ' . Les lunaisons se comptent par
le nombre des jours qui s'écoulent depuis le mo-
ment de la conjonction avec le soleil jusqu'au mo-
ment de la conjonction suivante ; et comme dans
l'intervalle d'une conjonction à l'autre le nombre
des jours ne peut être constamment égal, les astro-
nomes chinois admettent tantôt vingt-neuf, tantôt
trente jours pour compléter ces lunaisons, dont
douze forment Tannée commune et treize Tannée
intercalaire.
Les Chinois divisent le jour en plus ou moins de
parties égales; mais ordinairement ils le partagent
en douze heures, doubles des nôtres. Us comptent
un jour d'un minuit à l'autre. Au lieu de la semaine
ordinaire, en usage dans tout l'Orient, ils ont adopté
un cycle de soixante jours , et en place du siècle,
un cycle de soixante ans.
1 Voyez Exposition du système du monde, t. II, p. 26fi.
ii. 21
322 CHAPITRE VINGT-DEUXIEME.
Cette manière de mesurer le temps, pratiquée en
Chine des les temps les plus reculés, est le fil con-
ducteur qui assure la marche du savant dans les
routes ténéhreuses de l'antiquité. Les chronolo-
gistes modernes de la Chine ont formé du cycle de
soixante ans, répété trois fois, une autre période
de cent quatre-vingts années qu'ils nomment san-
yuen ou « triple principe ». Ce tricycle, multiplié
par le cycle simple, donne une troisième période de
dix mille huit cents ans qui, multipliée elle-même
par le cycle de douze, forme ce qu'on appelle la
grande période, ou la révolution entière au premier
principe, laquelle se fait, selon les Chinois, en cent
vingt-neuf mille six cents ans. C'est du tricycle san-
yuen qu'on a fait usage dans les tables chronolo-
giques publiées en 1769 par les ordres et sous
les auspices de l'empereur.
On est convenu de louer, d'après une tradition
assez vague, les connaissances astronomiques des
anciens peuples de l'Egypte et de la Chaldée, mais
il est de notoriété historique que les Chinois curent
à une époque tout aussi ancienne des connaissances
semblables et pour le moins aussi étendues, avec
cette différence remarquable qu'ils surent les con-
server et les consigner dans des monuments écrits,
que l'on possède encore de nos jours. Ce n'est pas
à dire pour cela, et nous sommes loin de le pré-
tendre, que la science astronomique ait été jamais
portée par ce peuple étonnant jusqu'à une perfec-
tion hors ligne; les moyens d'observation plus que
le génie lui manquèrent pour pousser ses connais-
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. :>2:}
sances plus avant, et il est arrivé en Chine ce qui
chez nous-mêmes n'a duré que trop longtemps : les
systèmes combattirent les systèmes.
Parmi les astronomes chinois les plus renommés,
les uns prétendirent que les cieux et les planètes
tournaient autour de la terre, tandis que les autres
ont tout fait tourner autour du soleil. Ce dernier
système n'est donc pas de découverte récente
comme certains écrivains modernes, habiles peut-
être, mais aussi légers d'esprit que d'érudition
ou de bonne foi, s'obstinent à le prétendre.
Les Chinois ne furent pas , au reste , les seuls
peuples de l'antiquité qui surent ou qui soup-
çonnèrent sur ce point les affirmations de la science
moderne; et pour ne citer que les Hébreux, il est
de fait qu'une de leurs traditions, consignée dans
le Zohar, et remontant, comme la plupart de
leurs traditions , au temps de Moïse et au delà ,
nous prouve avec une claire évidence la connais-
sance qu'ils avaient de l'immobilité du soleil et du
double mouvement de rotation de la terre. Voici
ce curieux passage :
« La terre roule sur elle-même dans un cercle.
« Ses habitants se trouvent les uns en bas, les
« autres en liant.
« Et tous ces hommes ont des vues différentes à
« cause des faces diverses du ciel, selon la position
« de chaque point.
« C'est pourquoi, quand le point des uns est
« éclairé, celui des autres est dans l'obscurité :
« ceux-ci ont le jour, ceux-là la nuit.
21.
324 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME.
« Et il y a un point qui est tout jour (le pôle), où
» la nuit ne dure qu'un temps très-court.
« Ce qui est dit dans les livres des anciens et dans
« le livre d'Adam, le premier homme, est con-
« forme à cette doctrine ' »
Ici le Zohar transcrit deux versets des psaumes
attribués à Adam, dans lesquels le père du genre
humain célèbre les merveilles de Dieu et le mouve-
ment harmonieux des globes célestes, les planètes,
et il ajoute :
m Ces mystères ont été confiés aux maîtres de la
« sagesse, parce que c'est un mystère profond de
« la loi 2 . »
La Bible, qui de son côté parle, au livre de Job,
de la terre qui roule sur ses gonds , confirme cette
donnée scientifique et ne la contredit nulle part,
nonobstant l'inepte et banale objection tirée de
l'action de Josué arrêtant le soleil. Quel intelligent
lecteur ne voit de suite, en effet, que l'écrivain sacré,
parlant au peuple hébreu , se sert en ce passage du
langage usuel? Et pourquoi lui refuser le droit de
parler comme tout le monde? Ne voyons-nous pas
tous les jours les livres de la science moderne parler
du lever et du coucher du soleil? Bien fou celui qui
de là conclurait que les savants de l'Institut de
France ou de toute autre académie de l'Europe pen-
sent que le soleil tourne ; les Hébreux qui se servaient
de ces locutions ne le croyaient pas davantage.
Les documents les plus authentiques démontrent
1 Zohar-, III e partie, loi. 4, sect. i re , Vaiyikra.
2 Ibidem.
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 325
que la donnée scientifique du mouvement de la
terre était chez les Chinois comme chez les Juifs au
nombre de leurs traditions, ou, si on l'aime mieux,
de leurs connaissances acquises. Il serait en outre
facile de démontrer que d'autres peuples de l'anti-
quité eurent également sur ce point des notions tout
à fait identiques : il serait impossible, autrement,
d'expliquer une foule d'expressions employées par
plusieurs de leurs écrivains. On peut donc légiti-
mement conclure que si la science moderne a pu,
mieux que la science ancienne, déterminer et dé-
crire le mouvement du globe terrestre, elle n'a pas
le mérite exclusif de l'avoir découvert. Il est même
probable que le célèbre astronome Copernic, qui vi-
vait au milieu des Juifs si nombreux en Allemagne,
puisa son système à la source hébraïque, comme
il est probable que plus anciennement l'école
de Pythagore , qui professait le même système
astronomique de rotation de la terre, l'avait puisé
en Judée , en même temps que sa méthode et le
fond de ses doctrines philosophiques. On sait que
Pythagore était d'origine juive ; plusieurs même
prétendent qu'il eut pour maître Ezéchiel.
Galilée, qu'on se plaît tant à vanter, n'a donc
nullement inventé le système de rotation de la terre
autour du soleil ; il y a simplement ajouté quelques
perfectionnements. Qu'il ait été, du reste, un sa-
vant remarquable, personne ne le nie; mais d'où
viennent les clameurs insensées par lesquelles où
cherche à glorifier son nom? Il est de fait que per-
sonne jamais n'empêcha Copernic de soutenir libre-
326 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME.
menl son système; s il n'en fut pas de même envers
Galilée, la faute en est à lui seul : il prétendait son
système tiré de la Genèse; il voulait l'ériger en
dogme; et dans cette fin, il dénaturait les textes des
Écritures pour les accommoder à sa manière de voir.
L'Inquisition, chargée de veiller à l'intégrité des
livres saints , s'en émut. Le cardinal Bellarmin
écrivit à Galilée « qu'il n'était ni puni, ni même
« obligé de se rétracter; qu'on exigeait seulement
« de lui qu'il soutînt son sentiment comme un
« simple système, mais non comme une vérité dog-
« matique. » L'astronome promit tout ce qu'on
voulut; il promit surtout de ne plus torturer les
textes de l'Ecriture, et il jouit d'un repos parfait;
car un décret de l'an 1G20 lui permettait d'ensei-
gner son système comme une hypothèse astrono-
mique. Mais la vanité, dont un mérite réel ne ga-
rantit pas toujours les savants, lui fit oublier ses
promesses. Alors, mais alors seulement, le tribunal
de l'Inquisition porta sa sentence : ce tribunal ne
pouvait sanctionner comme une vérité absolue ce
qui n'était qu'une hypothèse. Ce ne fut clone point
la science, mais uniquement les prétentions du sa-
vant à ériger en dogme un simple système astro-
nomique qui furent condamnées : devant le juge-
ment du célèbre tribunal , le mot fameux e pur si
rnuove reste entier dans sa valeur scientifique; il
demeure aussi et se répète chaque jour, il est vrai,
dans des clameurs aussi insensées que volontaire-
ment injustes ; mais crié de la sorte il n'est , en
vérité, qu'un non sens devant l'histoire.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 327
Malgré les données premières, inexactes ou vrai-
mentscientifiques, que les astronomes chinois purent
avoir sur le système planétaire, ces savants n'ayant
à leur disposition que des instruments très-impar-
faits, ne purent faire la plupart du temps que des
observations incomplètes, et d'où sont résultés des
calculs erronés. Personne n'ignore en Europe les
services que les missionnaires jésuites, amenés en
Chine parle zèle de la religion, ont rendus à l'astro-
nomie chinoise, en réformant avec toute la recti-
tude de la science européenne ce qu'elle avait de
fautif. Grâce à eux, en effet, le calendrier offi-
ciel fut purgé des erreurs qui s'y perpétuaient,
et Péking se vit doté d'un observatoire, où des
instruments construits avec perfection rempla-
cèrent les instruments par trop primitifs des
Chinois.
A l'école des missionnaires européens , les astro-
nomes du Céleste Empire furent mis de la sorte en
possession de méthodes nouvelles d'observation
qu'ils avaient ignorées jusqu'alors, mais qu'ils n'ont
pas su conserver, parait-il , depuis que la persécu-
tion religieuse a privé la Chine du secours des lu-
mières scientifiques apportées de l'Occident, et que
la France, tout particulièrement, lui avait prodi-
guées sans mesure par le savoir de ses envoyés
apostoliques. Si même nous en croyons quelques
voyageurs modernes , les membres du tribunal des
mathématiques seraient retombés aujourd'hui dans
une ignorance inconnue dans les temps anciens , à
ce point que tous les ans le gouvernement chinois
328 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME.
serait même obligé d'envoyer le nouveau calen-
drier à Canton , pour le faire corriger par les
Européens.
§ ni.
Médecine. — Anatomie interdite aux Chinois. — Circulation du
sang très-anciennement connue de leurs praticiens. — Ouvrages de
médecine. — Svstème physiologique. — Diagnostic. — Théorie
du pouls. — Thérapeutique; — remèdes particuliers; — leur effi-
cacité et leur singularité. — L'acupuncture, — le cong-fou. —
Libre exercice de la médecine en Chine. — A quoi est exposé le
médecin chinois dans les cas malheureux. — Moyen de constater
l'homicide par l'examen des cadavres.
Nous dirons peu de chose sur la médecine des
Chinois. Leurs médecins ne furent jamais ni grands
anatomistes , ni physiciens, ni chimistes profonds.
Le respect pour les morts, fondé sur la piété filiale,
fut en Chine le grand obstacle aux études anatomi-
ques. Ce préjugé, commun du reste à tant d'autres
peuples de l'antiquité , et qui subsista en France
même jusqu'au règne de François I", empêcha
conséquemment les Hippocrates chinois d'acquérir
dans l'art de guérir plusieurs connaissances indis-
pensables. Mais s'ils négligèrent l'étude de la na-
ture morte, qui laissera, du reste, toujours beau-
coup à deviner, ils paraissent, par contre, avoir
étudié longuement, profondément et utilement la
nature vivante , dont trente siècles d'observations •
leur ont dévoilé plusieurs secrets. C'est ainsi que
les Chinois, bien antérieurement aux autres nations,
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 329
découvrirent la circulation du sanp, :; et leurs méde-
cins savaient déjà en calculer la vitesse, que nous
ne nous doutions pas même qu'elle existât.
Les écrits chinois sur la médecine sont très-
nombreux , et aucune nation n'en possède aujour-
d'hui de plus anciens. On y trouve que la chaleur
vitale ou principe igné et l'humide radical ou prin-
cipe aqueux constituent les deux principes naturels
de la vie , et que le sang et les esprits en sont les
véhicules. C'est dans le cœur, dans le foie, dans la
rate , dans les poumons et dans les deux reins que
réside l'humide radical ; les intestins sont au con-
traire le siège du principe igné , et c'est de ces dif-
férents centres que ces deux principes vitaux pas-
sent dans toutes les autres parties du corps pour y
entretenir la vie et la vigueur : de leur parfaite har-
monie résulte la santé, et de leur défaut d'équilibre
la maladie.
Les médecins chinois jugent de l'état d'un ma-
lade et du genre de sa maladie par la couleur de
son visage, par celle de ses yeux, par l'inspection
de sa langue, de ses narines, de ses oreilles, et
par le son de sa voix; mais c'est surtout d'après la
connaissance du pouls qu'ils fondent leur diagnos-
tic le plus sûr. Ces praticiens admettent différents
pouls, qui correspondent au cœur, au foie et aux
autres principaux organes. Pour bien tàter le pouls
il faut les étudier tous les uns après les autres , et
quelquefois plusieurs ensemble, afin de saisir les rap-
ports qu'ils ont entre eux. Les médecins chinois
comptent pour chaque bras trois touches on parties
:330 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME.
de l'artère où l'on doit consulter ces différents
pouls. D'après leur théorie, ceux du bras droit cor-
respondent à tel et tel organe, et ceux du bras
gauche à certains autres; mais, chose singulière,
cet ordre n'est pas réputé le même dans les deux
sexes; ce qui es! dit du bras gauche pour les
hommes s'applique au bras droit pour les femmes,
et ce qui est dit du bras droit pour celles-ci s'ap-
plique au bras gauche de ceux-là.
La thérapeutique des Chinois emprunte plutôt
aux simples qu'aux préparations chimiques ses
principaux moyens de guérir : presque tous leurs
remèdes consistent en décoctions et en fortes tisa-
nes. On prescrit une diète rigoureuse dans toute
maladie grave , et l'usage de l'eau crue est totale-
ment interdit. La saignée est rarement pratiquée
en Chine , comme dans presque tous les autres
pays de la haute Asie. Mais, en revanche, on y
fait fréquemment usage de l'acupuncture et du.
cong-fou, très-ancienne pratique de la médecine
chinoise, qui consiste, ou bien à faire prendre au
malade certaines postures du corps pour rétablir
l'équilibre respectif et la libre circulation du sang ,
des humeurs et des esprits , ou bien à modifier la
respiration pour que l'air, qui est comme le balan-
cier régulateur du sanj; et des humeurs, tempère
et entretienne leur fluide en pénétrant dans les pou-
mons avec toutes les conditions favorables. Nous
laissons aux hommes compétents le soin de pronon-
cer sur la valeur du cong-fou des Chinois ; mais
en attendant leur jugement nous dirons que, tous
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 331
les jours, en Europe on entend préconiser, au nom
d'une science nulle on réelle, des moyens de gué-
rison ou tout aussi rationnels on tout aussi ridi-
cules.
La médecine des Chinois est, à n'en pas douter,
pins empirique que scientifique; mais pour quicon-
que connaît le prodigieux talent d'observation dont
ils sont doués , la pénétration et la sagacité avec
lesquelles ils remarquent facilement dans tout ce
qui les entoure une foule de choses auxquelles des
esprits supérieurs ne feraient jamais attention^ l'ha-
bitude qu'ils ont, d'autre part, de recueillir et de
conserver par l'écriture les découvertes les plus im-
portantes, il est incontestable que, grâce à la lon-
gue durée de leur civilisation, ils sont en posses-
sion, sous le rapport des sciences et des arts, d'un
véritable trésor de connaissances utiles. A s en tenir
à ce qui est relatif à la seule médecine , il est cer-
tain qu'on trouve chez eux des moyens curatils suf-
fisants et proportionnés à leurs besoins. On les voit
même quelquefois traiter avec le plus grand succès
des maladies qui dérouteraient la science de nos
célèbres facultés. « Il n'est pas de missionnaire, dit
M. Hue, qui, dans ses courses apostoliques, n'ait
été témoin de quelque fait capable d'exciter sa sur-
prise et son admiration. Lorsqu'un médecin est
parvenu à guérir promptement et radicalement une
maladie présentant tous les symptômes les plus
graves et les plus dangereux , il ne faut pas s'amu-
ser à discuter savamment les moyens qui ont été
employés et chercher à prouver leur inefficacité.
332 CHAPITRE VINGT-DEUXIEME.
Le malade a été guéri, il jouit actuellement dune
parfaite santé, voilà l'essentiel. Il n'est personne
qui ne préfère être sauvé bêtement que tué par un
procédé scientifique. » Il n'est pas rare, au sur-
plus , de trouver en Europe même des docteurs
émérites qui soutiennent que l'art de guérir les
hommes est moins une affaire de science que d'ex-
périence et d'observation.
L'exercice de la médecine est tout à fait libre en
Chine. Quiconque a lu quelques livres de recettes
et étudié la nomenclature des médicaments a le
droit de se lancer avec intrépidité dans l'art de
guérir ses semblables ou de les tuer : se fait
docteur qui veut. Cette profession est particulière-
ment embrassée par les nombreux bacheliers qui ne
peuvent parvenir aux grades supérieurs, ni préten-
dre au mandarinat. Mais si le gouvernement ne se
met pas en peine de constater leur savoir et de leur
délivrer des diplômes, le Code pénal de la Chine a
pour eux des rigueurs dans les cas malheureux.
Tout n'est pas roses dans la vie du médecin chi-
nois : le malade qu'il avait promis de guérir vient-il
à mourir, le pauvre docteur est souvent obligé de
se cacher ou de se sauver loin de son pays pour
éviter la prison, les amendes, les coups de bam-
bou, et quelquefois pis encore.
Le gouvernement chinois s'est occupé dans tous
les temps des moyens de constater les homicides et
de les vérifier sur les cadavres ; il y a donc une mé-
decine légale en Chine. Les procédés dont les ma-
gistrats font usage pour leurs investigations sont
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 333
contenus et indiqués dans un livre très- curieux ,
intitulé Si-yuen, c'est-à-dire « lavage de la fosse ».
C'est le nom même d'une des principales épreuves
employées par la justice chinoise pour constater
l'homicide, en faisant revivre les marques des
coups et toutes les traces de violence sur un cada-
vre , lors même que celui-ci commence à tomber
en décomposition. Ce procédé est assez digne d'at-
tention pour que nous disions en quoi il consiste.
On commence par creuser une fosse dans un
terrain sec et, autant que possible, d'une nature
un peu argileuse. On y allume un grand feu, que
l'on entretient jusqu'à ce que le fond et les parois
chauffés à blanc deviennent un foyer ardent. Alors
on retire la braise et on verse une grande quantité
de vin de riz. Le cadavre, qu'on a eu soin de laver
auparavant avec du vinaigre , est déposé sur une
grande claie d'osier et porté sur l'ouverture de la
fosse. On établit sur le tout des toiles en forme de
voûte, afin que la vapeur du vin puisse agir sur
toutes les parties du corps. Deux heures après,
toutes les marques des coups et blessures parais-
sent très-distinctement. Les Chinois assurent que la
même expérience appliquée aux ossements seuls
produit les mêmes résultats '.
On trouve indiqués dans le Si-yuen tous les genres
de mort violente possibles et les signes qui peu-
vent faire soupçonner ou reconnaître l'existence
d'un crime. Au sujet des bnilés, par exemple, il y
1 Voyez Description </én. de la Chine, par Grosier, t. VI, p. 216.
334 CHAPITHE VINGT-DEUXIÈME.
est (lit que si la victime a été tuée avant l'incendie,
on ne trouve ni cendres ni vestiges de feu dans la
bouche et dans le nez, au lieu qu'on en trouve tou-
jours dans ceux qui ont été asphyxiés par le feu et
la fumée. Au chapitre des noyés, on lit que les
cadavres de ceux qui périssent par l'eau ont le
ventre fort tendu, les cheveux appliqués à la tête,
de l'écume à la bouche , les pieds et les mains
roides, et la plante des pieds extrêmement blan-
che, tandis qu'on ne trouve jamais ces signes dans
ceux qu'on a jetés à l'eau après les avoir tués par
le poison ou tout autre moyen criminel.
La longue nomenclature que le Si-yuen fait de
tous les genres de mort violente que le magistrat
est appelé à constater en Chine , est une preuve
trop certaine du grand nombre de crimes qui s'y
commettent à l'ombre du secret et du mystère.
Nous doutons que, malgré toute la sagacité des
Chinois dans l'inspection des cadavres , les moyens
qu'ils emploient remplacent avantageusement l'au-
topsie, et ne soient pas, la plupart du temps, com-
plètement insuffisants.
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 33")
§ IV.
Connaissances artistiques des Chinois. — Musique. — Ancienne mu-
sique des Chinois. — Système musical. — La "anime chinoise. —
Musique notée inconnue. — Instruments de musique en usage. —
Musique d'Europe peu goûtée des Chinois.
Nous avons déjà parlé, dans le cours de cet ou-
vrage, de F architecture des Chinois et des monu-
ments les plus remarquables qu'elle a produits '.
Nous compléterons ce qui nous reste à dire au
sujet des beaux-arts en Chine par quelques consi-
dérations sur la musique, la peinture et la sculpture.
Le premier besoin que l'homme dut éprouver
au sortir des mains du Créateur fut de chanter les
louanges de son Dieu. Aussi voyons-nous, à l'ori-
gine de toutes les sociétés , la musique s'unir à la
religion des peuples, devenir comme une forme et
une expression essentielle du culte, en même temps
qu'un puissant moyen de civilisation. L'Egypte a
eu son Hermès, qui par la douceur de son chant
acheva de civiliser les hommes; la Grèce son Am-
phion, qui bâtissait des villes avec ses seuls ac-
cords; sou Orphée, qui par le son de sa lyre sus-
pendait le cours des fleuves, se faisait même suivre
des plus durs rochers, et la Chine son Lyn-lun, son
Kouei, son Pin-mou-kia , qui eu touchant leur king
et leur chê en tiraient des sons capables d'adoucir
1 Voyez t. I er , cli. xi, § l Lr , p. 343 etsuiv.
33C> CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME.
les mœurs des hommes et d'apprivoiser les bêtes
les plus féroces.
Tant de merveilles attribuées à la musique des
anciens par les simples légendes ou par la recon-
naissance des peuples, nous donnent justement à
penser que les éloges dont elle est devenue ainsi
L'objet s'adressent pins encore à l'enseignement
religieux et civilisateur, dont elle était comme le
canal harmonieux, qu'à l'art lui-même, quelque
magiques et séduisants qu'en fussent les effets pour
les oreilles de ces peuples jeunes encore. Autre-
ment, pour ne parler que de la Chine, il serait im-
possible de comprendre tout ce que les auteurs
anciens et modernes affirment de la musique des
anciens. Leur admiration pour ce bel art est telle,
qu ils le regardent comme un élément essentiel à tout
bon gouvernement et au bonheur même des peu-
ples. « La musique, dit le Li-ki, est l'expression de
« l'union delà terre et du ciel... Avec le cérémonial
« et la musique, rien n'est difficile dans l'empire. »
— Et encore : « La musique agit sur l'intérieur de
u l'homme et le fait entrer en commerce avec l'es-
« prit... Sa fin principale est de régler les passions;
« elle enseigne aux pères et aux enfants, aux princes
« et aux sujets, aux maris et aux épouses, leurs de-
« voirs réciproques...» Selon l'école deConfucius,les
cérémonies et la musique sont les moyens les plus
prompts et les plus efficaces pour réformer les mœurs
et rendre l'Etat florissant. Les poètes anciens nom-
ment la musique « l'écho de la sagesse, la maîtresse et
« la mère de la vertu, la manifestation des volontés du
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 337
Ciel » . Son but est de faire connaître le Chang-ti,
« le souverain Seigneur » , et de conduire « l'homme
« vers lui ». — A n'en pas douter, la musique était
chez les anciens Chinois l'expression même de leur
culte religieux; de là tant d'éloges et de formules
remarquables à son sujet. Il nous reste à dire
maintenant ce qu'elle a été et ce qu'elle est pré-
sentement en Chine au point de vue de l'art.
On s'imagine assez généralement en Europe,
sur le dire de quelques voyageurs, dont les nerfs et
les oreilles auront été sans doute désagréablement
agacés par le bruyant tapage de quelques mauvais
orchestre en délire , que les Chinois ne savent faire
de la musique qu'au hasard, en se contentant de
souffler sans règle ni mesure dans leurs instru-
ments, selon 1 inspiration du moment. Rien n'est
moins fondé. Le Père Àmiot, qui s'est particulière-
ment occupé d'étudier le système musical des Chi-
nois, établit au contraire que l'on connaissait en
Chine, « dès les temps les plus anciens, la division
de l'octave en douze demi-tons, qu'on appelle les
douze lu; que ces douze /// , distribués en deux
classes, y sont distingués en parfaits et en impar-
faits; qu'on y connaissait la nécessité de cette dis-
tinction; et qu'enfin la formation de chacun de ces
douze lu, et de tous les intervalles musicaux qui
en dépendent, n'était dans le système inventé par
les anciens Chinois qu'un simple résultat de la
progression triple de douze termes, depuis l'unité
jusqu'au nombre 177, 147 inclusivement '. Le sa-
1 Voyez le Mémoire sur la musique des anciens, art. 9, p. 57.
il. -22
338 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME.
vant missionnaire dit, en outre, que si les anciens
Chinois ne faisaient mention, dans leur échelle
musicale, que des cinq tons koûn, chàn, hio, tché,
yu, qui répondent à fa, sol, la, do, ré, ils avaient
néanmoins , dans ce qu'ils appelaient le pien-
koun, répondant à notre mi, et dans le « pien-
tché » ou si, de quoi compléter leur gamme, et
remplir les lacunes qui paraissent, au premier coup
d'oeil, attendre dans leur système toujours quel-
ques nouveaux sons ' . Les musiciens modernes de
la Chine suivent également des règles fixes; mais
leur gamme pèche par l'absence des demi- tons.
Vainement, du reste, on chercherait dans leurs
compositions musicales quelque valeur scientifi-
que; ce qui n'empêche pas qu'on ne puisse y trou-
ver quelquefois des airs plus ou moins agréables ,
comme on en remarque aussi dans les chants des
peuplades les moins civilisées. Pour tout dire, la
musique chinoise présente un certain caractère de
douceur et de mélancolie qui plaît d'abord assez,
mais elle est en général si monotone et si uni-
forme, qu'elle fatigue bientôt pour peu qu'elle se
prolonge 2 .
Quoique les Chinois soient en possession, dès les
plus anciens temps, d'un système musical établi
sur des règles déterminées , ils ne savent , actuelle-
ment encore, faire usage que d'un mode très-im-
parfait pour noter leurs morceaux de musique. Au
lieu d'avoir tous ces signes variés dont se sert
1 Voyez le Mémoire sur la musique des anciens, p. 33 et 129.
2 \ oyez l'Empire chinois , t. II, j>. -i-<i.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 339
l'Europe musicale pour marquer la différence des
tons, les diverses élévations ou les abaissements
gradués de la voix, indiquer, en un mot, toutes ces
modifications du son d'où résulte l'harmonie, ils
se contentent de désigner, au moyen de quelques
caractères seulement , les tons principaux , et sup-
pléent au reste par la mémoire et la routine. Aussi,
quel ne fut pas l'étonnement de l'empereur Kang-
hi, lorsqu'il put juger de la facilité avec laquelle un
Européen pouvait saisir et retenir un air à pre-
mière audition! Un jour le Père Pereira nota en sa
présence un air que jouaient ses musiciens, et le
répéta immédiatement sur le clavecin sans omettre
un seul ton, et avec autant d'aisance que s'il eût
passé beaucoup de temps à l'étudier. L'empereur,
n'y comprenant rien, ne pouvait en croire ni ses
yeux ni ses oreilles; et doutant encore de la pos-
sibilité de reproduire ainsi, par le secours de quel-
ques caractères, un morceau de musique qui avait
coûté tant de travail et de temps à ses meilleurs
musiciens, il chanta lui-même plusieurs airs diffé-
rents que le missionnaire notait à mesure, et qu'il
répéta aussitôt avec la dernière précision. Alors,
convaincu et tout émerveillé, l'empereur s'écria :
« Il faut avouer que la musique d'Europe a des res-
sources incomparables, et que ce Père n'a pas son
semblable dans tout l'empire. »
Les instruments de musique chinois sont très-
variés; ce n'est pas à dire pour cela qu'ils soient
très-parfaits. Ces instruments sont à vent, à cordes
ou à percussion. Quelques-uns d'entre eux ont
22.
340 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME.
assez de rapport avec nos hautbois, nos violons,
nos flûtes, etc.; et il en est de formes tellement
bizarres, que nous n'entreprendrons pas de les dé-
crire. Qu'il nous suffise de dire que les Chinois,
ayant toujours distingue huit espèces différentes de
sons, ont cru que la nature avait formé pour les
produire huit sortes principales de corps sonores,
sous lesquelles tous peuvent se classer.
Ils établissent donc en conséquence qu'il y a :
1° Le son de la peau, rendu par les tambours,
dont ils ont plusieurs espèces;
2° Le son de la pierre, rendu par les king, in-
struments particuliers à la Chine, formés de cer-
taines pierres sonores ;
3° Le son du métal, par les cloches , de forme
ronde, aplatie ou carrée, et quelquefois terminées
en croissant dans leur partie inférieure ; •
4° Le son de terre cuite, au moyen des hiuen ,
instruments connus dès la plus haute antiquité ;
5° Le son de la soie, rendu par les kin et les chê,
ou instruments à cordes;
6° Le son du bois, rendu par le tchou, véritable
boisseau qu'on frappe intérieurement avec un mar-
teau; par le ou, qui représente un tigre couché,
dont on tire des sons en lui raclant légèrement le
dos avec une planchette très-mince, et par le
tchang-tou, formé de douze planchettes liées en-
semble, et dont on se sert pour battre la mesure en
les tenant de la main droite et en les heurtant dou-
cement contre la paume de la main gauche;
7° Le son du bambou, rendu par différentes
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 341
flûtes et le koan-tsée, qui ne diffère de la flûte du
dieu Pan que par le nombre des pipeaux qui la
composent ;
8° Enfin, le son de la calebasse, rendu par le
chen, instrument à vent, composé du corps de ce
fruit et de différents tuyaux de bambou variés en
longueur, auxquels un tuyau principal, qui a la
figure du cou d'une oie, transmet l'air et fait
l'office d'embouchure.
Les Chinois , très-amateurs de leur musique na-
tionale, ne coûtent qu'assez médiocrement la mu-
sique européenne. Un jour le Père Amiot, aussi bon
musicien que zélé missionnaire, ayant exécuté avec
la flûte et sur le clavecin les morceaux les plus bril-
lants des meilleurs compositeurs européens de son
temps, en présence des seigneurs de la cour qui
passaient pour excellents connaisseurs, leur de-
manda ce qu'ils pensaient de cette musique. L'un
d'eux répondit poliment que nos airs n'étant point
faits pour leurs oreilles, ni leurs oreilles pour nos
airs, il n'était pas surprenant qu'ils n'en compris-
sent pas toutes les beautés. Sans vouloir médire de
la musique et du goût des Chinois, nous pensons
cependant qu'un orchestre composé des instru-
ments que nous venons de décrire aurait quelque
peine à charmer une fine oreille européenne ; nous
pensons même qu'il n'y a pas témérité à présumer
qu'un auditeur non chinois ne saurait peut-être
pas déguiser sa pensée et l'agacement de ses nerfs,
a la manière de ce courtois mandarin.
342 CHAPITRE VISGT-DEUXIÈME.
§ v.
Peinture et sculpture. — État ancien et actuel de ces arts en Chine.
— Leurs différents genres. — Perfections et défauts. — Art de la
gravure. — Sculpture.
La peinture et la sculpture, dans leur état actuel
en Chine, laissent, ainsi que la musique, beaucoup
à désirer. Il paraît toutefois que ces arts ont été
jadis cultivés avec quelque talent par les Chinois ,
puisque, de nos jours encore, il n'est pas impossible
de rencontrer dans les collections des riches ama-
teurs, et même dans les magasins des marchands
d'antiques, des objets de peinture et de sculpture
d'un mérite réel; mais les Apelles et les Phidias
chinois ne sont plus, et c'est en vain qu'on cherche-
rait aujourd'hui, dans la manière ou dans le talent
des artistes modernes de la Chine , quelque trace de
leur méthode, une ombre même de leur génie; on
dirait plutôt , à voir certaines productions actuelles
des artistes chinois, que les règles les plus élémen-
taires de l'art elles-mêmes se sont perdues. C'est,
ainsi que, dans les œuvres de peinture par exem-
ple, le dessin est généralement incorrect, l'entente
de la perspective et du clair-obscur nulle, et la
connaissance des belles proportions humaines ab-
sente. Les œuvres de sculpture, que devraient tou-
jours distinguer l'élégance et la correction des
formes, pèchent, de leur côté, parles défauts tout
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 343
contraires. On y remarque pourtant quelquefois
des détails dune rare perfection, tout comme on
est frappé, à la vue de certains tableaux, de la
beauté des couleurs et de l'habile entente de leur
application ; mais ces qualités accessoires et ces
beautés de détail, propres à faire ressortir l'excel-
lence de certains procédés mécaniques, ne suffisent
pas pour donner aux œuvres de la peinture et de la
sculpture chinoises la véritable valeur artistique,
qui leur manque.
Les peintres chinois négligent assez générale-
ment les grands sujets pour la représentation plus
facile des paysages , des fleurs et de certains ani-
maux; et si on considère isolément chaque objet
représenté dans ces sortes de compositions, tels
que les ojseaux, les poissons, les insectes, les
fleurs , on est surpris de la supériorité avec laquelle
l'artiste a représenté chaque chose : les peintres
chinois, il faut bien le reconnaître, excellent à
traiter ces sujets; ils se piquent même d'une telle
exactitude dans les détails, et, la plupart du temps,
ils réussissent si bien à calquer la nature, que leur
travail équivaut à une véritable photographie.
S'agit-il de peindre une plante, il faut que la tige,
les branches, les feuilles, les boutons, les fleurs,
les fruits, soient représentés non-seulement avec
toutes leurs mesures et les proportions particulières
à chaque partie , mais encore avec toutes les diffé-
rences de formes, de teintes, de nuances qu'y met-
tent les saisons ; les artistes chinois apportent une
égale attention, ou plutôt pareille minutie, dans la
344 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME.
représentation des êtres animés : on n'est nullement
étonné, en Chine, qu'un chef d'atelier demande à
ses élèves combien une carpe, par exemple, porte
d'écaillés entre tête et queue. Une telle exigence
de vérité dans la représentation des objets, quelque
exagérée qu'elle soit cependant, peut avoir son bon
côté ; aussi contribue-t-elle grandement à faire re-
gretter que les artistes chinois ignorent tout à fait
l'art de grouper ensemble les objets qu'ils excellent
à représenter avec tant de précision à l'état isolé,
et que les errements de leur pinceau et le défaut
général de perspective qui caractérise leurs œuvres
fassent presque toujours de leurs compositions des
morceaux pleins de confusion et tout à fait déso-
lants par leur fatigante uniformité.
Les artistes chinois qui font le portrait suivent,
dans ce genre de peinture, une pratique toute dif-
férente de la nôtre. D'après le goût qui fait loi au
Céleste Empire, le portrait doit toujours regarder
le spectateur; il doit être, par conséquent, toujours
peint de face et de telle sorte que les deux parties
du visage soient de tout en tout semblables ; il faut
dans les cils des paupières, dans les poils de la
barbe, une précision si littérale, si scrupuleuse,
que les peintres chinois sont seuls capables d'une
telle patience. Un portrait peint de profil ou de
trois quarts serait réputé détestable, à cause de
l'emploi des ombres qu'exige cette manière, et
dont les Chinois ne peuvent pas comprendre l'uti-
lité. C'est à ce point que lorsque les Anglais expo-
sèrent divers portraits peints par les meilleurs
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 345
artistes de l'Europe, et destinés à être offerts à
l'empereur, les mandarins, observant la variété des
teintes occasionnée par la lumière et les ombres
demandèrent sérieusement si les oripinaux de ces
portraits avaient un côté du visage d'une couleur
différente de l'autre. Ils regardaient l'ombre du nez
surtout comme un grand défaut dans la peinture,
et quelques-uns d'entre eux croyaient qu'elle y
avait été placée par accident '.
Les Chinois connaissent la peinture sur verre,
sur pierre, la peinture à fresque, etc., et font, em-
ploi , pour tous ces genres , de procédés d'une rare
perfection, mais que l'Europe n'a pas besoin de
leur envier. Entre toutes ces manières de peindre
connues des artistes chinois, il en est une cepen-
dant que nous leur croyons tout à fait particulière,
et que nous mentionnerons à cause de la singula-
rité qui la distingue. Il s'agit de la peinture à feu ,
ainsi nommée parce que c'est réellement avec le
feu qu'elle s'exécute. Ce genre de peinture, qu'on
dit avoir élé inventé par les lamas du Thibet, se
lait sur un lond de soie, sans pinceau ni couleurs,
mais avec un simple bâtonnet embrasé à une de ses
extrémités, et dont on se sert en guise de crayon.
On appuie plus ou moins, selon que le trait doit être
plus ou moins marqué, et que l'on veut obtenir des
empreintes plus ou moins graduées. Ce genre de
travail exige de la part de l'artiste la plus grande
attention pour entretenir son crayon de feu toujours
1 Voyez Voyaije de Macaftney, t. III, p, 182.
346 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME.
net des cendres qui s'y forment, et suffisamment
ardent. Il lui faut en outre une remarquable habi-
leté de main pour ne pas brûler le fond même du
tableau ou former un trait qu'on ne pourrait pas
corriger. Les tableaux qu'on obtient par cette mé-
thode, s'ils ne sont pas toujours d'une très-grande
beauté, ont au moins un cachet d'originalité qui
les fait beaucoup rechercher des amateurs chinois.
La gravure sur bois, un des arts que la Chine a
le plus perfectionnés , est à nos yeux plus digne de
l'attention des connaisseurs européens que ce genre
original de peinture, dite peinture à feu. Les Chi-
nois ont su, dès la plus haute antiquité, graver
l'écriture sur des tablettes de bambou; puis ils
trouvèrent le moyen de graver des planches pour
l'impression des livres d'abord, et plus tard pour
celle des toiles et des étoffes en dessins variés. Ils
nous ont devancés même de plusieurs siècles dans
l'invention des planches à trois , à quatre , et même à
cinq couleurs. C'est un genre de gravure très-usité
en Chine pour tous les livres élémentaires de dessin
et ceux qui traitent de la géographie ou de l'his-
toire naturelle. On trouve également chez eux des
livres de morale illustrés et ornés de planches gra-
vées sur bois, dont le travail fini et délicat peut le
disputer à celui de nos meilleurs artistes d'Eu-
rope. Habiles dans l'art de graver sur bois, les
Chinois ignoraient complètement la gravure sur
cuivre, lorsque les missionnaires catholiques leur
en apprirent les avantages et la méthode; guidés
par ces maîtres experts et désintéressés, les artistes
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 347
chinois prouvèrent par leurs premiers essais qu'ils
étaient parfaitement aptes à réussir en ce genre ,
ignoré de leurs devanciers; mais, soit oubli, soit
mépris de renseignement venu de l'étranger, ils ne
donnèrent pas suite aux premiers succès obtenus,
et préférèrent à la voie de progrès qui s'offrait à
eux les errements de l'art national. Il n'est rien, du
reste, qui doive nous étonner en ceci de la part de
ce peuple singulier, qui semble vouloir ne rien de-
voir qu'à lui-même. Soigneux et jaloux de conser-
ver et de transmettre de siècle en siècle les con-
naissances qui lui sont propres, jusqu'à quand
s'obstinera-t-il à repousser les lumières que lui pré-
sentent des peuples plus jeunes que lui en date, il
est vrai, mais auxquels la science et la civilisation
ont transféré depuis longtemps déjà le droit d'aî-
nesse parmi les nations?
Nous dirons peu de chose de la sculpture chi-
noise. Cet art, dont le plus noble et le plus essen-
tiel attribut est de représenter, en fixant sur le
bois, la pierre, le marbre et les métaux, les belles
proportions du corps humain, ne trouva jamais
dans la politique du gouvernement chinois ni dans
les croyances nationales aucun élément propice à
son essor. Une véritable proscription, fondée origi-
nairement sur la vigilance à écarter tout ce qui
pouvait conduire à l'idolâtrie, a existé de tout
temps en Chine contre la statuaire. C'est à ce point
que, de nos jours même, malgré plusieurs siècles
d'introduction dans l'empire de toutes les idoles de
l'Inde, on n'aperçoit aucune statue de forme nu-
U» CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME.
inaine ni dans les places et édifices publics, ni dans
les palais et les jardins de l'empereur, des dignitaires
ou des particuliers. A l'exception des idoles boud-
dhiques renfermées dans les temples, et dont les
formes, bonnes sans doute pour ces faux dieux, ne
pourraient représenter, en vérité, que quelques mal-
heureux humains affreusement disgraciés de la na-
ture, les seules vraies statues qui existent en Chine
sont les statues d'animaux à proportions gigantes-
ques , qu'on fait entrer dans la décoration de
l'avenue des tombeaux des princes et des grands
d'une certaine classe; et là encore, il faut le dire ,
l'art véritable est absent.
La sculpture d'ornementation est donc la seule
qui exerce le plus ordinairement le ciseau des ar-
tistes chinois; ils embellissent de leurs ouvrages
les monuments publics, les ponts, les arcs de
triomphe, sur lesquels ils exécutent des figures
d'oiseaux, de quadrupèdes, des feuillages et une
grande variété de dessins en bas-relief. Ils ont un
merveilleux talent pour sculpter en petit, sur le
bois et l'ivoire, sur l'agate et les pierres pré-
cieuses, des urnes, des têtes d'animaux, des fleurs,
des insectes. Leur habile et léger ciseau sait tirer
encore un ingénieux parti de certaines espèces de
pierres tendres, diversement colorées, sur les-
quelles ils exécutent en bas-relief des scènes en-
tières de paysage, où chaque objet a sa couleur
propre prise dans la pierre même. Peut-être quel-
quefois un coup furtif de pinceau aide-t-il à com-
pléter ça ou là le travail de la nature; mais il a été
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 349
si habilement appliqué, que L'œil le mieux exercé
a peine à le reconnaître.
Nous ne rangerons pas parmi les morceaux de
vraie et bonne sculpture chinoise les figures gro-
tesques connues sous le nom de magots de la
Chine. Elles ne sauraient être, à nos yeux, une
preuve du talent des artistes chinois; car pour
nous la caricature, en quelque lieu quelle se pro-
duise et quelque spirituelle qu'on la trouve, ne sera
jamais que la parodie du beau et la contrefaçon de
1 art. Mais les goûts sont divers, et nous ne nous
étonnons nullement que la plupart de ces laides
figures plaisent par leur composition étrange et
bouffonne aux amateurs chinois, voire même euro-
péens.
CHAPITRE XXIII.
INDUSTRIE DES CHINOIS.
§ I"-
Génie industriel des Chinois. — Fonte et travail des métaux. — Ha-
bileté ancienne et actuelle des Chinois dans cet art. — Travail du
bois. — Ouvrages de vernis. — La laque, — manière de l'obtenir.
— Préparation et application des vernis; — leurs variétés. —
Application des dessins et des ornements en or et en argent.
L'industrie est sans contredit, après l'agriculture,
le principal élément de la prospérité matérielle des
peuples; sans elle, en effet, les productions du sol
le plus fécond demeureraient souvent inutiles, ou
deviendraient superflues; mais, grâce aux arts variés
qu'elle enfante, les richesses de la nature, en se
transformant sous la main intelligente de l'homme,
s'accroissent au delà du centuple et se multiplient
dans des proportions pour ainsi dire infinies. Dès
les temps les pins reculés , les Chinois , peuple
d'instinct et de goût utilitaires par excellence, s'ap-
pliquèrent à tirer parti des produits abondants et
variés de leurs riches et vastes contrées. Les arts
utiles qu'ils inventèrent sont nombreux, et l'origine
de la plupart de ces découvertes se perd chez eux
dans la nuit des temps; la légende, mieux que
l'histoire, en effet, rapporte les noms des pcrson-
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 351
nages célèbres auxquels la reconnaissance des
peuples en attribue le mérite ; c'est donc une
preuve incontestable de la haute antiquité qui les
vit commencer.
Quoique l'Europe moderne ait, depuis longtemps
déjà, surpassé la Chine par les mille et mille pro-
diges de son industrie, et qu'elle n'ait plus rien à
lui envier, comme le lecteur a pu le pressentir lui-
même par tout ce que nous avons déjà dit des arts
chinois dans le cours de cet ouvrage, nous n'hési-
tons pas à compléter cet intéressant sujet par
des détails plus étendus : nous les croyons utiles
pour achever de faire connaître, mieux encore que
nous ne l'avons fait jusqu'ici , le génie inventif des
Chinois.
L'art de travailler les métaux a été en Chine,
comme dans le reste du monde, un des premiers
arts connus. Dès l'an 2622 avant notre ère , les
Chinois étaient habiles en ce genre d'industrie.
L'empereur Hoang-ti, qui vivait à cette époque, fit
fondre douze cloches, dont les sons gradués, sous
la dénomination des douze lu, exprimaient les cinq
tons de la musique. Les cloches, comme instru-
ments, entrent encore aujourd'hui dans le système
musical des Chinois, et on sait aussi que, depuis la
plus haute antiquité, elles sont au nombre des signaux
en usage dans les armées et dans les postes mili-
taires établis le long des routes impériales. L'histoire
chinoise fait encore mention de neuf urnes d'airain,
sur lesquelles le grand Yu ordonna de graver la
carte de chacune des neuf provinces qui compo-
,352 CHAPITRE VINGT-TROISIEME.
saient alors son empire. Ces urnes fameuses, ap-
pelées tin, furent conservées longtemps avec un
soin religieux : l'opinion générale de la nation en
avait fait une sorte de palladium auquel se ratta-
chaient le salut et les destinées de l'empire.
Une foule d'autres faits historiques, (pie nous
nous abstenons de rapporter, démontrent avec
évidence que, dès les temps les plus anciens, tous
les procédés de la fonte et du travail des métaux
étaient familiers aux Chinois. Il est incontestable
que de nos jours ils savent les travailler avec au-
tant d'adresse que d'intelligence, et leur donner
toutes les formes qu'exigent les besoins et les usages
auxquels on les destine. Avec le fer, ce métal le
plus utile de tous , ils fabriquent leurs armes , leurs
instruments aratoires, les ustensiles de leurs cui-
sines , des outils pour leurs arts et métiers ; ils le
font entrer, comme moyen de force et de solidité ,
dans quelques parties de leur architecture , surtout
dans celle des ponts et des digues. Leur adresse
est la même à travailler les autres métaux, qui
tous indistinctement, sous la main expérimentée
de leurs habiles ouvriers , se transforment en une
foule d'objets utiles ou de luxe; ils savent varier
les couleurs de l'or, ciseler l'argent, manier le
cuivre et l'étain, et les plier à tous leurs usages.
Leurs dorures sur métaux sont belles , d'un grand
éclat, et très-solides. Avec des moyens aussi simples
que parfaits, ils bronzent supérieurement le cuivre ,
le colorent à leur gré d'un beau vert ou lui donnent
un air antique.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 353
Les Chinois n'ont donc en réalité rien à em-
prunter des lumières de l'Europe relativement
aux divers procédés qui s appliquent à la manipu-
lation des métaux; ils ont une égale aptitude en ce
qui concerne le travail du bois, dont ils savent
tirer, pour toutes sortes d'ouvrages, un parti aussi
utile qu'ingénieux. Sans parler de l'emploi considé-
rable qu'ils en font en architecture, pour les co-
lonnes , les lambris , les superbes toitures de
leurs monuments publics, des palais des princes
ou des demeures des particuliers opulents , ils ont
un merveilleux talent pour en fabriquer des meu-
bles de tout genre, des objets de fantaisie, tels que
boîtes et coffrets, ornés de dessins aux plus riches
couleurs ou d'admirables incrustations d'ivoire, de
nacre ou de toute autre matière, et toujours bril-
lants de ce beau vernis dont la transparence et le
poli sont inimitables. Ils utilisent de la sorte toutes
les essences de bois, les pins rares comme les plus
communes; il n'est pas jusqu'au bambou, donl
leur sol abonde , qu'ils n'emploient en des milliers
d'ouvrages utiles, vulgaires ou charmants
On a cru pendant longtemps que la laque, ce
beau vernis que l'Europe envie à la Chine et au
Japon, était une composition particulière dont les
peuples de ces contrées avaient le secret. Les mis-
sionnaires catholiques , et particulièrement le
P. d'Incarville, nous ont appris les premiers que
cette liqueur précieuse, qui donne tant de lustre et
d'éclat aux ouvrages en bois, n'est autre chose
qu'une espèce de résine de couleur roussâtre
h. 23
354 CHAPITRE VINGT-TROISIEME.
qu'on extrait par incision d'un arbre indigène des
provinces de Sse-tchouen , de Kiang-si , de Tche-
kiang, de Ho-nan, en Chine, et de celles d'Itsi-
koka, de Figo et de Jamatto, au Japon. Le même
P. d'Incarville nous a donné sur la manière de pré-
parer et d'appliquer les beaux vernis qu'on obtient
de cette résine, des renseignements aussi sûrs que
précieux.
La première opération, dès qu'on a extrait la
résine de l'arbre à vernis, appelé tsi-chou, consiste
à débarrasser cette matière des parties aqueuses
qu'elle contient. Pour obtenir ce résultat, il suffit
d'exp'oser la résine au soleil et de la remuer durant
deux ou trois heures avec une spatule de bois.
Cette évaporation est nécessaire pour donner à la
laque sa belle transparence. Pour obtenir les autres
variétés de vernis connues de l'industrie chinoise,
on mêle à cette substance première, pendant qu'on
la manipule, les différents ingrédients propres à
les produire. C'est ainsi que pour avoir le beau
vernis ordinaire connu sous le nom de houang-tsi ,
« vernis brillant », on joint à la résine du tsi-chou
du fiel de porc et du vitriol romain dissous dans un
peu d'eau. Si on ajoute à ce premier vernis, dans
des proportions déterminées, du charbon d'os de
cerf réduit en poudre, ou du noir d'ivoire, comme
on l'expérimenta sur l'indication du P. d'Incarville,
avec de l'huile de thé siccative, on obtient le yang-
tsi ou beau vernis noir des Japonais, dont les
Chinois ignorèrent longtemps la composition.
Le vernis blanc se fait avec des feuilles d'argent
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 355
broyées et pétries, mélangées au vernis ordinaire;
le cinabre minéral ou la fleur de carthame réduite
en laque, donnent le vernis rouge; l'orpiment seul,
le vernis jaune, et mêlé a l'indigo, le vernis vert;
pour le vernis violet, on fait usage dune certaine
pierre de cette couleur appelée tsé-ché, réduite en
poudre impalpable. Pins les pièces de vernis qu'em-
bellissent ces couleurs sont anciennes, plus celles-
ci acquièrent de beauté et de brillant. Le hoa-kin-
tsi, autre vernis composé, est celui dont se servent
les peintres pour appliquer les ornements d'or
dont sont enrichis* tant de charmants objets que le
luxe européen demande à la Chine.
L'application du vernis exige les soins les plus
minutieux. On commence d'abord par planer aussi
parfaitement que possible le bois du meuble que
l'on veut vernir; ou dégage de même, s'il en est
besoin, les rainures d'assemblage, pour y introduire
une fine étoupe qu'on recouvre ensuite d'un léger
canevas de soie ou de papier; puis on enduit le
meuble d'une sorte d'huile que donne le tong-chou,
arbre qui croît sur les montagnes et dans les forcis
élevées de la Chine; dès que cette huile est sèche,
on applique le vernis. Avec deux ou trois couches
seulement, celui-ci conserve toute sa transparence
et laisse apercevoir toutes les veines et les nuances
du bois ; il suffit, pour déguiser la matière et le fond
sur lequel on travaille, d'augmenter le nombre des
couches jusqu'à ce que la surface de l'ouvrage de-
vienne éclatante et polie comme une glace. C'est
sur ce fond brillant qu'on peint en or et en argenl
2:).
356 • CHAPITRE VINGT-TROISIÈME.
les diverses figures dont on vent embellir le meuble.
On leur donne de l'éclat et on assure leur conser-
vation par une légère et dernière couche de vernis.
Une autre manière de laquer le bois consiste à
en recouvrir la surface dune composition faite de
papier, d'étoupe, de chaux, et de quelques autres
matières amalgamées. On forme avec cette espèce
de pâte un fond solide et uni, auquel le vernis s'in-
corpore : on l'y applique par couches légères, qu'on
laisse sécher l'une après l'autre.
L'application du vernis se fait au moyen d'un
pinceau plat et à poils très-fins, qu'on promène
d'abord en tout sens sur l'ouvrage en appuyant
également partout, mais qu'on passe ensuite dans
le même sens et avec légèreté en finissant; chaque
couche de vernis ne doit avoir tout au plus que
l'épaisseur de la plus mince feuille de papier. Au-
trement, il s'y formerait des rides et des gerçures,
difficiles à faire disparaître ensuite. Les ouvriers
chargés de ce travail ferment leur atelier hermé-
tiquement de tous cotés, pour éviter que la pous-
sière, en voltigeant du dehors, ne vienne gâter l'ou-
vrage ; ils poussent leurs précautions même jusqu'à
n'entrer dans ce laboratoire que dépouillés de leurs
vêtements, à l'exception d'un simple et léger cale-
çon. Contrairement encore à ce qui se pratique en
Europe, on choisit, pour sécher les pièces de vernis,
un lieu plutôt humide que sec. Les ouvriers chi-
nois sont ingénieux dans l'emploi des moyens
propres à maintenir la température de leurs sé-
choirs au degré qui convient : aucun soin, du reste,
GÉNIE PARTICUI.il U DES CHINOIS. 357
ne lenr paraît superflu pour réussir dans leur
travail.
Dès qu'une couche de vernis est suffisamment
sèche, il faut faire disparaître, au moyen du polis-
sage, les inégalités, même les plus légères, qui
pourraient s'y trouver. On y parvient à laide d'un
brunissoir fait d'une pâte durcie, composée d'un
mélange de poudre de brique extrêmement fine,
d'huile tong-yeou, de sang de cochon, d'eau de
chaux et de tou-tsé, espèce particulière de terre
très-commune en Chine. On se garde bien de tou-
cher avec le polissoir à la dernière couche de ver-
nis. Autrement, on nuirait à son éclat, car c'est de
cette couche finale que dépend toute la perfection
de l'ouvrage. Aussi, pour l'appliquer, redouble-t-on
de soins et d'attention, afin que nul corps étranger,
aucun atome de poussière n'en macule la brillante
surface.
La partie artistique du travail des ouvrages en
laque consiste à les embellir de riches ornements
avec 1 or ou les couleurs. Les dessins en or sont
généralement ceux que les Chinois préfèrent; et
leurs ouvriers décorateurs, grâce à la patiente mi-
nutie et à la finesse originale qui caractérisent leur
talent , réussissent presque toujours à les exécuter
avec une rare perfection. Pour tracer ces dessins,
l'artiste chinois commence d'abord par esquisser
sur le bois laqué, avec un pinceau blanchi de céruse,
le sujet désigné; s'il juge son croquis satisfaisant, il
en marque les contours avec une pointe d'acier
très-fine, et trace alors fous les autres détails. INlais
358 CI1AIMTHE VIiNGT-TKOISIÈME.
le plus souvent il jette au crayon les premiers traits
de son dessin sur le papier : il Je termine ensuite
au pinceau avec l'encre de Chine. Ce dessin passe
tel aux mains des ('levés ou apprentis de l'atelier,
chargés d'en suivre tous les traits avec de l'orpiment
délayé dans de l'eau. Dès qu'ils ont achevé ce tra-
vail, ils appliquent immédiatement sur la pièce de
vernis ce dessin fraîchement colorié, et passent
légèrement la main sur le papier, pour que tous les
traits du dessin s'impriment et restent marqués
sur la pièce. Après avoir enlevé le papier, ils re-
passent au pinceau avec de l'orpiment ou du ver-
millon, délayés dans une eau gommée, toutes les
lignes du dessin. Ainsi fixé sur la laque, celui-ci
ne peut plus s'effacer. On en couvre de nouveau
les traits avec le hoa-kin-tsi. Ce vernis, qu'on a
rendu plus liquide par l'addition d'un peu de cam-
phre, devient en séchant un mordant destiné à re-
cevoir l'or en coquille. On applique celui-ci en pas-
sant mollement sur tout le dessin un tampon chargé
de cette riche poussière. Il suffit ensuite d'essuyer
légèrement la pièce pour voir l'or briller sur chaque
linéament du dessin primitif.
Lorsque les peintres en laque veulent obtenir des
reliefs, comme ils sont dans l'usage de le faire pour
représenter les inégalités du tronc, les côtes et les
nervures des arbres et des plantes, ils se contentent
d'appliquer sur la première couche d'or une nou-
velle couche de mordant et d'y passer à plusieurs
reprises de l'or en coquille, jusqu'à ce qu'ils aient
obtenu les lignes saillantes qu'ils désirent. Ils tracent
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 359
au pinceau les lignes qui dessinent les yeux, la
bouche, la coiffure, les détails du costume des per-
sonnages, certaines parties des paysages, en un
mot, tons les ornements en miniature dont ils enjo-
livent leurs beaux laques dorés.
Quelque fini précieux, quelque délicatesse que
mettent les Chinois dans leurs dessins en or, leurs
pièces de vernis sont cependant jugées inférieures à
celles du .lapon. Le vernis transparent de la Chine,
de teinte toujours un peu jaune , n'a ni la beauté
ni l'éclat du vernis japonais, transparent comme
l'eau la plus pure.
Le célèbre empereur Kang-hi, aussi ami des
beaux-arts que connaisseur hors ligne , convenait
lui-même de la supériorité des pièces de vernis du
Japon; mais il en assignait une cause naturelle, et
ne l'attribuait point à une supériorité d'industrie.
« L'application du veruis, dit ce prince l , demande
<c un air doux, frais, humide et serein; celui de la
« Chine est rarement tempéré, et presque toujours
« chaud ou froid, ou chargé de poussière et de
« sels. Voilà pourquoi les pièces de vernis qu'on y
« fait n'ont pas l'éclat de celles du Japon, qui, étant
« au milieu de la mer, a un air plus propre à faire
« sécher le vernis sans le rider ni le ternir. »
Ce prince attribuait aux mêmes causes la beauté
des vernis dont brillaient quelques meubles d'Eu-
rope mêles parmi les présents qu'il en avait reçus.
' Observations de physique et d'histoire naturelle de icmpercui
Kang-hi, traduites du chinois jiar les missionnaires.
:j(Ut CHAPITRE VINGT-TROISIÈME.
On sait assez généralement, en effet, que l'atmo-
sphère de la Chine est souvent surchargée d'une
poussière de sable que le vent, par un temps sec,
transporte et fait pénétrer partout, et qui, mêlée
à l'eau du ciel, tombe parfois en véritable pluie
de boue. Il est donc très-possible qu'il y eût dans
l'opinion du Louis XIV chinois plus de justesse
d'observation que de jalousie nationale.
§ IL
Art de la céramique. — Porcelaine de la Chine. — Origine et révo-
lutions de l'art de la porcelaine. — Services rendus au progrès du
même art en France par les anciens missionnaires. — Le P. d'En-
trecolles et ses précieux Mémoires. — Matière de la porcelaine.
Son vernis ou sa couverte. — Dernières manipulations données à
la matière de la porcelaine. — Fabrication des pièces. — Travail
du fourneau.
Il est un art dans lequel les Chinois excellent, et
qui suffirait seul à rendre leur industrie à jamais
célèbre; nous voulons parler de la fabrication de
la porcelaine, portée par eux à un degré de perfec-
tion que l'Europe, après mille essais, a fini depuis
bien peu d'années par surpasser peut-être sous le
rapport de l'élégance, mais quelle n'est pas encore
parvenue cà égaler sous le rapport de la solidité et
du bon marché. Cet art, dont nous ignorerions pro-
bablement encore les vrais procédés et les merveilles
sans le soin que les missionnaires catholiques ont
mis à nous les faire connaître, est tellement ancien
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 361
cliez les Chinois, qu'il est impossible d'en détermi-
ner l'origine : on ignore même si on le doit au hasard
ou à des tentatives réfléchies. Mais une chose est cer-
taine, c'est que cet art a été tour à tour perdu et re-
trouvé en Chine, à la suite des troubles et des longues
guerres qui n'ont accompagné que trop souvent les
changements de dynasties. Presque tous les arts de
la Chine, du reste, à l'exception de ceux de pre-
mière nécessité , ont eu semblable sort par l'effet
désastreux des révolutions dont ee vaste empire a
fréquemment connu les désordres, à ce point qu'il
est même difficile de savoir si ees arts sont bien
exactement aujourd'hui ce qu'ils ont été d'abord.
Dans ces temps d'anarchie et de troubles, toutes
les manufactures de luxe étaient abandonnées et
périssaient; lorsque ensuite l'autorité affermie ra-
menait l'ordre et les arts clans l'empire, les anciens
ouvriers ne se retrouvaient plus, et l'on était réduit
à hasarder de nouveaux essais, à opérer par tâton-
nements, souvent d'après des traditions et des sou-
venirs très-incertains. De là il est arrivé plusieurs
lois, pour la porcelaine en particulier, que la ma-
nière de la fabriquer, sous telle ou telle dynastie,
était une invention nouvelle, tantôt supérieure,
tantôt inférieure à celle qui avait précédé.
Cet art antique et fameux de la Chine, dont l'in-
troduction eu Europe, au dix-huitième siècle, est
due aux travaux du P. d'Entrecolles , n'est plus un
secret pour les peuples de l'Occident. Grâce aux
remarquables Mémoires par lesquels le savant mis-
sionnaire nous a révélé ions les procédés de la fa-
362 CHAPITRE VINGT-TROISIEME,
brication chinoise, la France surtout a pu de bonne
heure produire en porcelaine d'admirables chefs-
d'œuvre. Sa belle et superbe manufacture de
Sèvres est sans rivale dans le monde. Les magnifi-
ques morceaux qu'elle fabrique , uniques en leur
genre, vont partout orner les palais des têtes cou-
ronnées- la Chine elle-même les admire, et son
monarque ne dédaigne pas de les placer à côté des
chefs - d'oeuvre des plus habiles artistes de son
empire.
Quelque connue que soit aujourd'hui la fabrica-
tion de la porcelaine , nous croyons faire plaisir à
nos lecteurs en leur donnant ici un aperçu des pro-
cédés chinois. Le P. d'Entrecolles, qui a servi de
guide à tous ceux qui ont traité ce sujet, sera égale-
ment le nôtre.
La pâte des belles porcelaines de la Chine est
composée de la pierre que les Chinois appellent
pe-tun-tseu et de la terre qu'ils nomment kao-lin.
Celle-ci est parsemée de molécules dont le brillant
rappelle celui de l'argent; l'autre, réduite en pon-
dre très-fine, est simplement blanche et douce au
toucher. Pour obtenir cette poudre dans toute sa
finesse et sa pureté on lui fait subir plusieurs lava-
ges, après lesquels on la façonne, avant qu'elle se soit
entièrement durcie, en forme de briques ou tablet-
tes. Ainsi préparée, cette pâte est propre à entrer
dans la composition de la porcelaine. On en fait en
Chine un commerce considérable.
Le kao-lin, que certaines montagnes de la Chine
contiennent en quantité inépuisable, s'emploie à
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 363
peu près tel que la nature le fournit. 11 suffit, avant
de le mettre en briques, de le débarrasser simple-
ment des corps étrangers qui pourraient s'y trouver
mélangés. C'est du kao-lin que Ja porcelaine fine
tire toute sa consistance; cette matière y tient en
quelque sorte lieu de nerfs. On la remplace quel-
quefois par une autre, dont la découverte et l'usage
sont peu anciens. C est une espèce de craie gluti-
neuse et produisant au toueber à peu près l'effet
du savon. Les Chinois l'appellent pour cette raison
hoa-chi « savon-terre »; c'est la stéatite. La. por-
celaine faite avec le hoa-chi est d'un grain extrê-
mement fin , et donne au travail du pinceau une
beauté supérieure. De plus , comparée aux autres
porcelaines , elle est dune légèreté surprenante ,
mais, par cela même, d'une grande fragilité. Ce
défaut, joint au prix ordinairement élevé de ce
genre de porcelaine , fait qu'on en fabrique très-
peu; la plupart du temps ou se contente de revêtir
légèrement les pièces de porcelaine ordinaire d'une
couche liquide de hoa-chi. Cette matière, dès
qu'elle est sèche, les rend merveilleusement pro-
pres à recevoir les couleurs et le vernis.
Le pe-tun-tseu, le kao-lin ou bien le hoa-chi,
sont donc les éléments principaux de la porcelaine :
il faut leur joindre le vernis ou l'émail, qui donne
à la porcelaine sa blancheur et son éclat ; ce vernis
à l'état simple est composé de deux sortes d'huile.
L'une est une espèce de substance ou de crème
blanchâtre et liquide qu'on extrait, en le lavant et
en l'épurant, du résidu pulvérisé de la même pierre
:ï64 CHAPITRE VINGT-TROISIÈME.
dont on fait les briques de pe-tun-tseu. Sur cent
livres de cette espèce de crème minérale, on ajoute
une livre de cki-kao , sorte d'alun qui lui sert de
présure. Avant le mélange, ce minéral a dû être
rougi au feu , puis réduit en poudre impalpable.
On donne à cette première huile le nom de peyeou.
La seconde s'obtient aussi par le lavage de cendres
de chaux et de fougère brûlées ensemble. Sur cent
livres de ces cendres on fait également dissoudre
dans la même eau une livre de chi-kao. Ces deux
huiles mélangées produisent le vernis simple; leur
consistance doit être égale. Quant à la proportion
des quantités, l'usage le plus suivi est de mêler dix
parties d huile de pierre avec une partie d'huile
laite de cendres de chaux et de fougère. Les vernis
composés s'obtiennent en ajoutant à ces deux
premières huiles les substances colorantes avec les-
quelles les Chinois savent donner à leurs porcelaines
les teintes les plus variées.
On se figure difficilement toutes les manipula-
tions qu'exige le travail de la porcelaine. La pre-
mière opération consiste à purifier de nouveau le
pe-tun-tseu et le kaolin. On procède ensuite au
mélange de ces deux matières. La quantité de cha-
cune varie et se proportionne à la qualité de la por-
celaine qu'on veut obtenir. Pour les porcelaines
fines, on met le kao-lin et le pe-tun-tseu en égales
portions ; pour les moyennes, on emploie quatre
parts de kao-lin sur six de pe-tun-tseu. Le moins
qu on en mette est une partie de kao-lin sur trois
de pe-tun-tseu.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. :}<>:>
Ce mélange fini, on le foule dans un large bas-
sin, bien pavé et cimenté de toutes parts, et on le
pétrit jusqu'à ce qu'il commence à durcir. Ce tra-
vail est d'autant plus rude qu'il doit se continuer
sans la moindre interruption. Pendant qu'il s'opère
on détache de la masse ainsi préparée différents
morceaux qu'on étend, qu'on pétrit et refoule en
tous sens sur de larges ardoises. Cette opération doit
se faire avec un soin tout particulier, et de manière
qu'il ne se trouve aucun vide dans la pâte, ni
qu'il s'y mêle aucun corps étranger. La perfec-
tion des pièces dépend de cette importante mani-
pulation.
Tous les ouvrages unis se façonnent à la roue.
Quand une tasse en sort, elle n'est qu'ébauchée.
Le premier ouvrier lui donne simplement le dia-
mètre et la hauteur qu'elle doit avoir. Cette tasse
est reçue par un second ouvrier qui l'assied sur sa
base. Peu après elle est livrée à un troisième, qui
l'applique sur son moule et lui en imprime la forme
Un quatrième la polit avec le ciseau et en diminue
l'épaisseur autant qu'il est nécessaire pour lui don-
ner la transparence. Enfin , après avoir passé par
toutes les mains destinées à lui donner ses divers
ornements, elle est reçue, quand elle est sèche,
par un dernier ouvrier qui en creuse le pied. Ou
estime qu'une pièce de porcelaine cuite a dû passer
par les mains de soixante-dix personnes.
Les grands ouvrages s'exécutent par parties
qu'on travaille séparément, qu'on unit et qu'on
cimente ensuite avec la matière même de la porce-
36G CHAPITRE VINGT-TROISIEME.
laine délayée dans l'eau. Les différentes' pièces qui
les composent se façonnent sur des moules, ou se
modèlent par le simple travail des mains; on les
perfectionne ensuite avec des instruments propres
à creuser, à polir et à rechercher les différents
traits rpie le moule ou les doigts n'auraient pas ren-
dus assez sensibles. Lés fleurs et les ornements en
relief, préparés à l'avance, s'y appliquent à la ma-
nière d'une broderie sur une étoffe. Quant aux des-
sins sans relief, on se contente souvent d'en tracer
les figures avec le burin sur le corps même du vase ;
on fait ensuite dans leur contour de légères entailles
qu'on arrondit, et qui les font ressortir. Quelquefois
même on les exécute par l'application facile et ex-
péditive d'un simple cachet. Après quoi on donne
le vernis à la porcelaine; c'est ce qu'on appelle
appliquer la couverte.
Cette dernière opération, qui tout d'abord sem-
ble facile , ne lest cependant pas autant qu'on
pourrait se l'imaginer : elle exige toujours de la
part de l'ouvrier beaucoup d'adresse et une atten-
tion toute particulière, soit pour que la couche de
vernis n'ait que l'épaisseur prescrite , soit pour
l'appliquer d'une manière égale et uniforme sur
toute la surface du vase. On fabrique des pièces de
porcelaine si minces et si délicates qu'elles ne pour-
raient supporter une couverte trop épaisse : leurs
frêles parois plieraient sous le faix, et se déjette-
raient. La main qui doit les vernir ne peut agir
qu'avec la plus grande légèreté et le toucher le plus
délicat. La fragilité de ces pièces est souvent telle,
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 367
qu il faut diviser en deux opérations successives
l'application du vernis : dans ce cas, on donne une
première couche par simple aspersion , et puis,
quand la pièce est sèche, une seconde par im-
mersion.
Le travail du fourneau exige à lui seul d'autres
soins non moins compliqués que ceux que nous
venons d'indiquer. La construction des fourneaux
chinois pour cuire la porcelaine est aussi simple
que bien appropriée à leur destination; sauf le plus
ou le moins de dimension , ces fourneaux parais-
sent être , encore de nos jours , ce qu'ils étaient
dans les temps anciens. Voici ce qu'en dit le
P. d'Entrecollcs : « Ces fourneaux sont présente-
« ment plus grands qu'ils n'étaient autrefois : ils
« n avaient alors que six pieds de hauteur et de
« largeur ; maintenant ils sont hauts de deux bras-
« ses ', et ont près de quatre brasses de profon-
« deur. La voûte est assez épaisse pour qu'on puisse
« marcher dessus sans qu'on soit incommodé du
« feu. Cette voûte n'est en dedans ni plate ni for-
« mée en pointe ; elle va en s'allongeant , et elle se
« rétrécit à mesure qu elle approche du grand sou-
« pirail qui est à l'extrémité , et par où sortent les
« tourbillons de flamme et de fumée. Outre cette
« gorge, le fourneau a sur sa tête cinq petites ou-
« vertures qui en sont comme les veux : on les cou-
« vre de quelques pots cassés , de telle sorte pour-
« tant qu'ils soulagent l'air et le feu du fourneau. »
1 La brasse, dont parle ici le P. d'Entrecollcs , équivaut à six pieds
de roi anciens.
3fis CHAPITRE VINGT-T R 1 S I ÈME .
Toute pièce de porcelaine avant d'être mise au
fourneau est soigneusement enfermée dans une
caisse de terre qui lui sert d'étui ou d'enveloppe, el
la protège contre le contact immédiat de la flamme.
Ces caisses sont suffisamment grandes pour que le
vase qu'elles contiennent ne touche pas à leurs pa-
rois; un lit de gravier fin, qu'on recouvre de pous-
sière de kao-lin , garnit leur fond, afin que le pie<!
du vase ne puisse pas se déformer. Les porcelaines
avant leur cuisson sont des ouvrages si fragiles et
si délicats, qu'on doit toujours craindre, en les tou-
chant de la main, de les briser ou d'en altérer les
formes. C'est ordinairement à laide d'un léger cor-
don , fixé par le milieu aux deux branches d'une
petite fourche de bois, qu'on les déplace et les
transporte. Le même moyen est employé pour les
déposer dans leur étui protecteur. Il faut une en-
tente parfaite pour placer convenablement dans le
fourneau ces caisses et le fragile trésor qu'elles con-
tiennent; chacune doit être mise à telle ou telle
place, selon le degré' plus ou moins élevé auquel il
faut porter la cuisson de la porcelaine qu'elle ren-
ferme. La manière générale de disposer ces caisses
consiste à les superposer les unes sur les autres en
piles assez rapprochées pour qu'elles se soutiennent
mutuellement par des morceaux de terre qui les
lient en haut, en bas, au milieu, niais assez distan-
tes cependant pour que la flamme ait entre elles un
libre passage et les enveloppe également de toutes
parts.
Quand tout est parfaitement en place, il ne reste
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 3G9
plus qu'à chauffer. Voici d'après le P. d'Entrecolles
de (ruelle manière on conduit cette importante opé-
ration : « Quand on a allume le fen du foyer, on
« mure aussitôt la porte , n'y laissant que l'ouver-
« ture nécessaire pour y jeter des quartiers de gros
« bois , longs d'un pied, mais assez étroits. On
« chauffe d'abord le fourneau pendant un jour et
b une nuit ; ensuite deux hommes , qui se relèvent ,
« ne cessent d'y jeter du bois. On en brûle coinmu-
« nément pour une fournée jusqu'à cent quatre-
« vingts charges. A en juger par ce que dit un au-
« teur chinois , cette quantité ne devrait pas être
« suffisante ; il assure qu'anciennement on brûlait
« deux cent quarante charges de bois, et vingt de
« plus si le temps était pluvieux, bien qu'alors les
« fourneaux fussent moins grands de moitié que
« ceux-ci. On y entretenait d'abord un petit feu
« pendant sept jours et sept nuits : le huitième jour
« on faisait un feu très-ardent; et il est à remarquer
« que les caisses de la petite porcelaine étaient déjà
« cuites à part avant que d'entrer dans le fourneau :
« aussi faut -il avouer que l'ancienne porcelaine
« avait bien plus de corps que la moderne. On ob-
« servait encore une chose qui se néglige aujour-
« d'hui : quand il n'y avait plus de feu dans le four-
« neait, on ne démurait la porte qu'après dix jouis
« pour les grandes porcelaines, et après cinq jours
« pour les petites. Maintenant on diffère à la vérité
« de quelques jours à ouvrir le fourneau et à en
« retirer les grandes pièces de porcelaine, car sans
« cette précaution elles éclateraient; mais pour ce
h.
370 CHAPITRE VINGT-TROISIÈME.
« qui est des petites, si le feu en a été éteint à l'en-
« trée de la nuit, on les retire dès le lendemain. Le
« dessein apparemment est d'épargner le bois pour
« une seconde fournée. Comme la porcelaine est
« brûlante , l'ouvrier qui la retire s'aide pour la
« prendre de longues écbarpes pendues à son
« cou. »
Rien n'est sujet aux accidents comme la cuisson
des porcelaines; une foule de causes, malgré l'ex-
périence consommée et l'habileté reconnue des ou-
vriers chinois, viennent souvent produire dans leurs
fourneaux les effets les plus désastreux. C'est assez
quelquefois d'un simple changement de tempéra-
ture qui active ou diminue trop l'action du feu pour
ruiner tout l'ouvrage. Rarement, du reste, une
fournée réussit en entier; mais ou se félicite quand
les dommages ne sont que partiels et peu considé-
rables. Les accidents qui arrivent ne sont pas tou-
jours sans compensation. C'est ainsi que les Chinois
ont réussi à se procurer un de leurs vernis les plus
éclatants, leur beau noir ou-king, dont un caprice
du fourneau leur avait offert le premier modèle. Le
P. d'Eutrecolîes rapporte avoir vu un vase dont la
matière avait l'œil, la transparence et toutes les
qualités de l'agate. L'ouvrier qui le lui montra avait
rempli son fourneau de porcelaines peintes en rouge
soufflé; cent pièces furent totalement perdues. Mais
dans cet amas informe de porcelaines à demi fon-
dues et vitrifiées on trouva ce vase extraordinaire.
H nous semble qu'au moyen d'essais multipliés et
d'observations faites avec intelligence, il ne serait
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 371
pas impossible au génie de l'homme de découvrir
le secret de ces transmutations et d'exécuter régu-
lièrement ce que le hasard a produit une fois.
.§ IH.
Peinture de la porcelaine. — Application des couleurs et des orne-
ments; d'or et d'argent, — Les peintres en porcelaine, — leur
genre de mérite. — Porcelaines extraordinaires et d'une exécution
difficile. — Porcelaine craquelée, etc. — La célèbre manufacture
de King-te-tchin. — Poterie chinoise. — Art de la verrerie.
Lorsque la porcelaine, après avoir reçu son
vernis et quelquefois certaines couleurs, a passé
dans les grands fourneaux, on donne aux pièces de
choix, par la peinture ou par l'application de l'or
ou de l'argent, des ornements d'une grande beauté,
qu'on fixe ensuite au moyen d'une cuisson particu-
lière. La peinture sur porcelaine se ressent de l'in-
fériorité générale de cet art en Chine : son princi-
pal, disons son unique mérite, ne consiste guère que
dans la beauté des couleurs. Il est facile, au reste,
de comprendre qu'il doive en être ainsi quand on
sait que les hoa-^pei, ou peintres en porcelaine,
n'ont guère de 1 artiste que le nom, et que leur
misérable position les rend en tout semblables aux
antres ouvriers. Ignorants des règles .de I art, ils
dessinent presque toujours sans principe aucun, et
toute leur science, pour I ordinaire, se résume en
une simple routine, aidée d'un tour d'imagination
24.
;>72 CHAPITRE VINGT -TROISIÈME.
assez bizarre. Quelques-uns cependant réussissent
à peindre avec assez de goût des fleurs, des oi-
seaux, des insectes et d'autres animaux; mais,
d'habitude et sans pitié, la figure humaine est par
eux horriblement maltraitée. On sait que les Chi-
nois ne passent pas, en général, pour être les plus
beaux parmi les enfants des hommes, mais fran-
chement, à les juger sur la physionomie des per-
sonnages représentés par leurs peintres en porce-
laine, n'est-on pas tenté de les proclamer, entre
ceux des hommes qui sont riches en laideur, les
plus favorisés de tous?
La Chine a des porcelaines peintes de toutes les
espèces de couleurs, dont l'éclat et la beauté dé-
fient toute comparaison. N'est-il pas vraiment re-
grettable que le pinceau de ses artistes ne sache
pas souvent en faire autre chose que de grotesques
caricatures, dont mille autres détails, d'une ornemen-
tation charmante du reste , ne parviennent pas à ra-
cheter le laideur? Cette ignorance de l'art véritable
n'empêche pas les peintres en porcelaine chinois de
savoir appliquer leurs brillantes couleurs avec une
grande habileté, au moyen du pinceau, ou à l'aide
du chalumeau. Chacun d'entre eux a sa spécialité :
l'un est uniquement chargé de tracer le premier
cercle colorie- qu'on voit près des bords dn vase;
l'autre dessine les fleurs, que peint un troisième;
celui-ci est pour les eaux, les montagnes; celui-là
pour les oiseaux et les autres animaux. Un tel par-
tage du travail devrait bien, en vérité, donner de
meilleurs résultats!
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. :573
Les amateurs de porcelaine, en Chine comme en
Europe, recherchent avec avidité certains vases
d'aspect extraordinaire ou de difficile exécution,
que la céramique chinoise est habile à produire. De
ce nombre sont les tchouï-kki, ou « vases craque-
lés », auxquels l'émail qui les couvre, fendillé de
mille et mille manières, donne l'apparence de vases
tout fêlés, mais dont toutes les pièces restent en
place. Voici, d'après le King-te-tchin-tao-lou, ou-
vrage qui traite des poteries et des porcelaines de
la manufacture impériale de King-te-tchin , le pro-
cédé par lequel les Chinois obtiennent ce genre
particulier de porcelaine :
« Les vases de ce genre qui ont été fabriqués
« sous la dynastie des Song du sud (entre 1127
« et 1278) sont d'une pâte grossière et dure ;
" ils sont épais et lourds. Il y en a d'un blanc de
« riz et d'un bleu clair. Pour obtenir la craque-
«lure, on combine du hoa-chi avec la matière
« de l'émail. Après que le vase a été soumis à
« l'action du feu, l'émail se divise en un nombre
« infini de raies légères qui courent en tous sens
« en formant une sorte de réseau continu), comme
« si le vase était fendu en mille pièces. On prend
«t ensuite de l'encre grossière ou sanguine, et l'on
« en remplit les fentes du craquelé , puis on essuie
» et l'on nettoie le vase. Il y a des vases ainsi fen-
« dillés sur le fond uni desquels on dessine des
« fleurs bleues '. »
1 M. Stanislas Julien, Comptes rendus des séances de l'Académie
des sciences (21 juin 1847).
374 CHAPITRE VINGT-TROISIÈME.
Ce bizarre effet de la craquelure des porcelaines
provient de ce que l'émail n'a pas dans la cuisson
le même retrait que la pâte du vase. Quoique cette
cause soit parfaitement connue, nos manufactures
n'ont pas encore pu obtenir en grand et d'une ma-
nière infaillible, comme en Chine, des résultats
satisfaisants.
Les ouvriers chinois fabriquent encore avec le
plus grand succès des vases si délicatement façon-
nés, qu on les prendrait pour une fine dentelle ; les
jours et les points de ce léger tissu sont imités avec
tant d'art, que la ressemblance est parfaite. D'au-
tres vases à parois minces, unis, légers, transpa-
rents, laissent voir sur le poli de leur surface des
moulures, des cannelures et d'autres ornements
qui produisent l'illusion du relief. Ou cite en outre un
genre de porcelaine plus singulière encore, connue
sous le nom de kia-thsin, « azur mis en presse » ; les
objets qui y sont peints, tels que fleurs, poissons,
insectes ou autres .ornements, sont tout à fait in-
visibles tant que le vase est vide ; mais des qu'on le
remplit de quelque liqueur, ils apparaissent aussitôt
comme par enchantement. L'art de fabriquer cette
magique porcelaine s'est perdu en partie. Les Chi-
nois tentent d en retrouver le merveilleux secret,
mais jusqu'à présent ils n'ont obtenu que des suc-
cès très-imparfaits.
Les Chinois partagent la porcelaine en plusieurs
classes, selon les divers degrés de finesse et de
beauté. Toute celle de la première classe est ré-
servée pour l'empereur. Si quelques-uns de ces ou-
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 375
vrages se rencontrent parfois dans le commerce,
c'est qu'ils sont déparés par des taches ou des im-
perfections qui les ont fait juger indignes d'être
offerts au Fils du Ciel. Quant à la porcelaine de
l'espèce moyenne et commune, elle est répandue
avec profusion dans toutes les classes de la société.
Elle orne les appartements, les bureaux, les toi-
lettes, les tables, les buffets, les cuisines même.
Toutes les personnes aisées, et même un grand
nombre de celles du peuple, boivent et mangent
dans la porcelaine. Elle fournit la matière dont on
façonne une foule de petits meubles; on en fait
des urnes, des corbeilles, des vases pour les fleurs,
des cuves pour les poissons dorés , et une infinité
de petits riens jolis et charmants. Les architectes
mêmes l'emploient dans leurs travaux ; ils en recou-
vrent les élégantes toitures de certains bâtiments
et s'en servent quelquefois au lieu de marbre pour
en incruster les édifices ' .
La fabrication de la porcelaine occupe, en Chine,
un nombre prodigieux d'ouvriers. C'est dans la
province de Kiang-si, dans le bourg appelé King-
te-tchin , que se trouvent les plus belles et les plus
considérables manufactures. Ce bourg célèbre s'é-
tend le long d'une belle rivière, sur une superficie
d'une lieue et demie de longueur; sa population est
évaluée à un million d'habitants. On n'y compte
pas moins de cinq cents fourneaux tous en acti-
vité. Des qu'on approche de ce lieu à quelque
1 Voyez Grosier, t. \ II.
376 CHAPITRE VINGT-TROISIEME.
distance, les tourbillons de flamme et de fumée qui
s'élèvent de tous les points font connaître de loin
l'étendue et la profondeur de ce bourg fameux; à
l'entrée de la nuit, on croit voir une vaste ville tout
en feu. Le mouvemei ! qui s'y fait dépasse celui
des plus grandes villes de la Chine. Malgré la cherté
des vivres qu'on est obligé de tirer d'ailleurs, ce
bourg est ! asile d'une infinité de familles pauvres
qui s'y rendent de tous les points pour y trouver,
dans le travail de la porcelaine, de quoi subsister;
les enfants, les vieillards et les personnes faibles y
obtiennent de 1 occupation; les infirmes, les aveu-
gles même, y gagnent leur vie à broyer des cou-
leurs. C'est là que se fabrique la plus belle et la plus
parfaite porcelaine de tout l'empire. Malgré les
tentatives qu'on a faites pour élever ailleurs des
manufactures rivales, King-te-tchin est resté en
possession d'envoyer sa porcelaine, vraiment su-
périeure , dans toutes les parties du monde , et
même au Japon.
Le P. d'Entrecolles avait une église dans ce
bourg, et comptait parmi ses néophytes un
grand nombre d'ouvriers, employés dans les ate-
liers. C'est d'eux en partie, et de l'étude particu-
lière qu'il fit des principaux ouvrages chinois qui
traitent de la matière, qu'il a pris connaissance des
procédés relatifs au travail de la porcelaine, et
qu'ainsi il a pu enrichir la France et l'Europe de ce
bel art.
Malgré la profusion avec laquelle la porcelaine
est répandue en Chine, et le prix relativement peu
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. :577
élevé auquel on peut se la procurer, la fabrica-
tion de la poterie commune n'en entre pas moins
pour une large part dans le travail de la céramique
chinoise. Le sol de la Chine abonde en argiles de
toutes couleurs, dont l'industrie des habitants sait
tirer un avantageux parti par la confection de vases
de toutes formes et de tontes grandeurs, appropriés
aux usages les plus divers. L'empereur lui-même,
pour mieux en accréditer l'usage, ne dédaigne pas
de s'en servir, et les fait souvent entrer dans le
nombre des présents qu'il distribue.
L'art de la verrerie n'a pas eu en Chine un pareil
encouragement. Quoiqu'on y connût depuis long-
temps les moyens d'extraire le verre du sable et
des cailloux, et de l'employer, le goût prononcé
des Chinois pour leur porcelaine , qui est moins
fragile et peut supporter les liqueurs chaudes, leur
a fait négliger presque totalement ce genre d'in-
dustrie. Ils ont eu cependant à diverses époques des
manufactures de verre, mais le dépérissement et la
restauration dont ces établissements ont été tour
à tour l'objet démontrent bien que les Chinois
n'ont jamais attaché une bien grande importance
à cet art, devenu au contraire pour l'Europe une
riche et prospère industrie. Les ateliers que l'em-
pereur entretient à Péking ne sont guère regardés
que comme des établissements de faste, véritable
attirail de cour, plutôt destiné à rappeler la magni-
ficence du souverain qu'à encourager un art utile.
Les Chinois cependant admirent le travail fini et
les formes élégantes de nos cristaux d'Europe; ils
378 CHAPITRE VINGT-TROISIÈME.
recherchent même avec assez d'empressement nos
flacons et quelques-uns de nos ustensiles de table
et de toilette; mais trop prévenus en faveur de
leur porcelaine, ils ne font nul effort pour les imi-
ter. Les belles glaces qu'on leur envoie n'ont pu
même les réconcilier avec l'art qui les produit; ils
continuent de se servir de miroirs de métal poli,
dont l'usage en Chine est très-ancien. Cette indif-
férence dédaigneuse, inintelligente même, des ha-
bitants du Céleste Empire pour toutes les produc-
tions de l'industrie étrangère en général, aura
certainement un terme ; les relations de l'Europe
avec ce lointain pays, rendues déjà si faciles par
la vapeur, et que le percement, désormais assuré,
de l'isthme de Suez, fera bientôt si fréquentes et
si promptes, nous en donnent la certitude. Vaincus
par 1 évidence, étonnés même de leur infériorité
démontrée, les Chinois, pour peu qu'ils demeurent
jaloux de leur indépendance , seront forcément
conduits à faire trêve avec leur orgueil national, et
à rivaliser de génie avec les peuples de l'Occident.
§ IV.
Tisseranderie chinoise. — La soie primitivement connue des Chinois
seuls. — Leur habileté à la produire et à la tisser. — Métiers
chinois. — Étoffes de soie et leurs variétés. — Etoffes de laine,
colon, etc. — Taj>is précieux el communs.
La première de toutes les nécessités que l'homme
resseniit après la faute qui l'avait perdu fut de se
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. .'579
vêtir; ce roi déchu, contraint de satisfaire à ce
nouveau besoin, autant qu'au sentiment de gran-
deur et de dignité qui lui restait encore, a fait la
nature entière tributaire de son industrie. L'intem-
périe des saisons le força bien vite de substituer à
la feuille des arbres, dont Dieu lui avait fait une
ceinture de pudeur, la dépouille brute des animaux
tout d'abord, en attendant que plus tard il s'ingé-
niât de tisser le poil de leurs chaudes fourrures et
la laine de leurs molles toisons; les plantes, de leur
côté, lui donnèrent en abondance un doux et léger
duvet ou de solides filaments, et il put, avec ces
richesses d emprunt, se donner dans sa pauvreté
même, au gré de ses goûts ou selon l'exigence de
ses besoins, des vêtements splendides ou simple-
ment utiles.
Parmi les riches matières que la providence du
Créateur prodigue ainsi à l'homme pour se vêtir,
la soie, qu'un pauvre et misérable petit ver donne à
ce royal mendiant, est justement réputée la plus
précieuse de toutes par la beauté, la richesse, la
solidité et l'éclat des tissus qu'elle fournit. Les Chi-
nois , les premiers entre tous les peuples, ont su
mettre la main sur ce présent magnifique de la na-
ture, et en sont demeurés pendant des siècles les
seuls possesseurs; il est, en effet, certain qu'à des
époques dont la date est inconnue, l'éducation du
ver à soie, la culture du mûrier qui le nourrit, et
conséquemment la fabrication des étoffes les plus
riches du précieux fil, étaient devenues déjà chez
eux la cause et les éléments d'une industrie qui s'est
380 CHAPITRE VINGT-TROISIÈME.
accrue , de siècle en siècle , dans des proportions
prodigieuses. Aujourd'hui la production de la soin
et des belles étoiles qu'elle sert à tisser est telle en
Chine, qu'elle est devenue pour ce vaste pays une
source d'inépuisables richesses. Le premier avan-
tage de cette grande industrie est de fournir tout
d'abord à la Chine elle-même l'énorme quantité
d'étoffes de soie dont elle a besoin, et dont il se
fait dans tout l'empire une consommation qui
étonne : l'empereur, les princes, les mandarins,
les lettrés, les femmes, les simples domestiques
des deux sexes, tous ceux en un mot qui jouissent
d'une médiocre aisance, ne portent que des vête-
ments de taffetas, de satin, ou d'autres étoffes de
soie. Indépendamment de cette prodigieuse con-
sommation intérieure, la Chine livre en outre au
commerce étranger des quantités considérables de
ses soies, devenues dans le monde entier l'objet
d'une immense exportation.
De tels besoins et un tel trafic ont rendu depuis
longtemps déjà les Chinois aussi habiles à tisser la
soie qu'industrieux à la produire. Les métiers, les
rouets, les dévidoirs dont ils font usage sont de la
pins grande simplicité : le bois de bambou est l'or-
dinaire et frêle matière dont ils les construisent.
On est surpris de les voir fabriquer, au moyen de
ces machines de forme et d'invention aussi primi-
tives, des étoffes du tissu le pins varié : depuis les
gazes unies ou à fleurs, quelquefois mêlées de fil
d'or ou d'argent; les damas de toutes couleurs; les
satins blancs, noirs, simples ou rayés; les taffetas à
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 381
gros grain, à fleurs, jaspés, percés à jour; le cré-
pon, les brocarts, les pannes, toutes sortes de ve-
lours, jusqu'aux étoiles les plus communes ou sim-
plement utiles, l'industrie chinoise produit tous les
tissus avec une égale facilité "et une rare perfec-
I ion .
Les Chinois aiment à enrichir quelques-unes de
leurs étoiles de soie , au point même de les sur-
charger, des dessins les plus variés, représentant
ordinairement des fleurs, des arbres, des oiseaux,
des papillons ou d'autres insectes. Dans un grand
nombre d'étoffes de ce genre , ces dessins , sans
avoir le relief que donne la broderie ou tout autre
mode d'application, paraissent à première vue se
détacher du fond et semblent être le produit d'une
différence dans le tissu. Il n'en est rien cependant;
mais ces différentes figures ont été peintes au moyen
de sucs d'herbes ou de fleurs, avec tant d'art que
l'œil y est trompé. Ces couleurs, en outre, une fois
imbibées dans la substance du tissu, ont l'avantage
de ne pas s'effacer, et comme elles sont très-lé-
gères et n'ont pas de corps, les étoffes dont elles
font l'ornement ne s'éraillent jamais.
Les riches tissus où l'or et l'argent s'unissent à
la soie sont encore des articles que l'industrie chi-
noise est habile à fabriquer. Mais comme les étoffes
brochées de ces riches matières sont nécessaire-
ment d'un prix très-élevé, la production en est
aujourd'hui tres-restrcinte. Il paraît qu'autrefois
l'usage en était très-répandu. Dans ces temps, où
le luxe dominait en Chine beaucoup plus que dans
:;82 CHAPITRE VINGT-TROISIÈME.
les temps présents, « on en vint même », an dire
du P. Cibot, « jusqu'à vouloir quelque chose de
plus précieux que l'or dans le tissu des étoffes.
Après qu'on eut épuisé tout ce que le génie et l'in-
dustrie pouvaient imaginer de plus approchant de
la peinture, dans les différentes fleurs qu'on fit en-
trer successivement dans les soieries, on en vint à
y faire entrer des plumes d'oiseaux d'un coloris
aussi brillant et aussi changeant que iarc-en-ciel
(c'est l'expression de l'historien chinois), et des
perles assez petites pour se mêler au tissu le plus
délicat. »
L'industrieuse économie des Chinois leur a sug-
géré l'idée d'imiter à peu de frais les plus riches
étoffes brochées d'or et d'argent. Ils se sont ima-
giné de découper de longues feuilles de papier doré
ou argenté en bandes fines et déliées, dont ils se
servent avec une dextérité singulière pour recou-
vrir et envelopper la soie. Ces étoffes sont très-
brillantes, et ce n'est qu'après un examen fort atten-
tif qu'on parvient à découvrir la manière dont l'or
ou l'argent s'y trouve fixé ; mais leur éclat est éphé-
mère, le frottement les use vite et empêche qu'on
puisse les porter en vêtements. On ne les emploie
qu'en ameublements. Les étoffes de laine, dont la
tisserandrie chinoise fabrique une assez grande va-
riété, ne sont guère non plus autrement employées.
Mais il n'en est pas de même des toiles et tissus
de coton de tout genre, que la Chine fabrique et
consomme en énorme quantité. La population de
ce vaste empire est telle, que, malgré l'abondance
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 38-i
de la soie, les étoffes qu'on en fabrique ne pour-
raient suffire à tous les besoins. Il est peu de pays
où la culture du cotonnier soit plus répandue qu'en
Chine , encore est-il nécessaire d'ajouter parl'im-
portation aux immenses récoltes du riche et moel-
leux duvet que donne cet utile arbrisseau. Le com-
merce étranger, il est vrai, contribue pour une
large part à l'activité de l'industrie cotonnière de
la Chine ; les tissus qu'elle produit, le nankin par
exemple, sont exportés dans le monde entier.
Outre la prodigieuse quantité de coton que la tis-
seranderie chinoise met en œuvre, elle utilise encore
le lin, le chanvre et une foule d'autres plantes
textiles, parmi lesquelles nous citerons le ko, sorte
de lierre, avec lequel on fabrique des toiles d'une
grande solidité. Il n'est pas même jusqu'au poil dur
et grossier de la vache dont on ne fabrique, dans
certaines provinces du nord, une rude étoffe : on
en fait des surtouts et des manteaux excellents pour
se défendre de la pluie et de la neige.
C'est dans les mêmes provinces septentrionales
de l'empire, très-riches en troupeaux, que s'exécu-
tent ces magnifiques tapis en laine dont l'industrie
chinoise a lieu d'être fière. Ces tapis sont vrai-
ment beaux par le velouté de leur tissu, leurs cou-
leurs éclatantes et durables, et les riches bordures
dont ils sont encadrés. Leur prix, égal à celui de
nos plus précieuses tapisseries, en fait l'apanage
exclusif des Chinois opulents; mais on fabrique
aussi, en faveur du peuple, d'autres tapis en feutre
d'un excessif bon marché. Ce genre de produits,
:}Si CHAPITRE VINGT-TROISIEME.
objets sinon de luxe, au moins d'ornement, pour les
modestes appartements de nos cités d'Europe, esten
Chine, dans les froides contrées du nord surtout,
un objet de première nécessité. On s'en sert pour
recouvrir les kan ou estrades échauffées par un
fourneau, sur lesquelles les Chinois, à L'intérieur de
leurs maisons, s'asseyent et se couchent pendant
l'hiver. Ces feutres chinois, qu'on emploie encore à
une foule d'autres usages, ne sont pas dénués d'or-
nements : on a l'habitude de les teindre et de les
couvrir de dessins agréables, ordinairement d'une
seule couleur, mais quelquefois aussi de couleurs
et de nuances variées. Cette teinture s'applique par
empreinte, et on la fait si bien pénétrer dans toute
l'épaisseur de l'ouvrage, qu'elle dure autant que le
ïeutre lui-même.
§ v.
Teinturerie chinoise. — Supériorité des anciens Chinois dans l'art de
la teinturerie. — Incertitude et conjectures au sujet de leurs pro-
cédés. — Teinturerie moderne. — Substances colorantes. — In-
digo chinois. — La cochenille probablement connue des anciens
Chinois. — Sentiment de Kang-hi à cet égard.
Les Chinois excellent dans l'art de teindre; en
couleurs aussi vives qu'inaltérables toutes les
étoffes lissées par leurs mains industrieuses ; et ,
dans tous les temps, ils ont fait preuve pour y réus-
sir d'autant d'intelligence que d'habileté. Toutefois
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 385
il paraît que les Chinois des temps anciens étaient
supérieurs en ce genre d'industrie aux Chinois des
temps modernes : on ignore présentement en Chine
la nature d'une foule de matières colorantes em-
ployées autrefois , et dont la beauté et l'éclat sont
demeurés inimitables. Le P. Cibot, explorateur
infatigable de tout ce qui tient à l'histoire des arts
en Chine, n'a pu, malgré les nombreuses recherches
qu'il a faites à ce sujet, recueillir que quelques
détails, fort incomplets; et encore se rapportent-ils
plutôt à la manipulation qu'à la nature même de
ces substances colorantes dont le passé avait le se-
cret, et que l'avenir ne révélera peut-être jamais.
Nous résumerons ici les indications du savant mis-
sionnaire.
Il paraît résulter de la lecture des King ou livres
canoniques que les anciens Chinois empruntaient
du seul règne végétal les matières premières de
leurs teintures, et que, selon l'espèce des plantes,
ils employaient pour en extraire les parties colo-
rantes , ou l'infusion, ou la trituration, ou la com-
pression. Selon eux , ces sucs étaient d'autant meil-
leurs pour teindre les tissus que leur extraction était
plus récente. Quant à la manière de préparer le
coton et la soie à recevoir cette teinture, il était
indiqué d'en humecter d'abord les fils ou les étoffes
avec une eau préparée, à laquelle on mêlait toujours
un peu de sel marin , afin d'agir comme la nature ,
qui, pour colorer les plantes et fixer les teintes va-
riées de leurs feuilles, de leurs fleurs ou de leurs
fruits , les pénètre d'humidité et les imbibe d'uu
ii. 25
386 CHAPITKE VINGT-TROISIÈME.
suc, ou acre, ou acide, ou salé, circulant avec la
sévedanslesinvisibles conduits de leurs rameaux. On
employait encore des terres grasses pour adoucir
le coton; on le faisait ensuite passer par une lessive
claire, faite des cendres des propres feuilles et de la
racine du cotonnier ou de celles de la plante dont
on voulait donner la couleur. On faisait usage
pour la soie d'écaillés d'huîtres et de moules, d'a-
bord réduites en poussière, puis délayées dans de
l'eau de miel, et d'une lessive de cendres de mû-
rier ou de saule. Toutes ces opérations se faisaient
à froid et avaient pour but d'imprégner les tissus
des différents sels dont ces lessives sont chargées.
Avant d'appliquer la teinture aux étoffes ainsi
préparées, on les tordait, on les foulait, on les bat-
tait avec soin, afin de les rendre plus pénétrables à
la couleur; puis, après les avoir plongées à diffé-
rentes reprises dans les cuves qui contenaient la
teinture , on les y laissait tremper jusqu'à sept jours
et sept nuits. Ce long bain était jugé nécessaire
pour assurer la parfaite coloration. Au sortir des
cuves, ces étoffes, tordues, foulées et battues de
nouveau, étaient scellées à la vapeur d'une eau
bouillante préparée , ou plus simplement on les ex-
posait à un soleil ardent ou bien à l'air chaud d'une
étuve.
La teinturerie ancienne des Chinois faisait em-
ploi d'une foule d'autres matières colorantes et de
procédés entièrement oubliés de nos jours. Dès la
fin du septième siècle la Chine commença à em-
prunter à l'Inde et à la Perse pour teindre ses étof-
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 387
fes des substances dont jusque-là elle avait dédai-
gné l'emploi , et qui finirent avec le temps par
remplacer presque tous les produits indigènes. Les
teinturiers actuels, afin d'abréger le travail, font un
grand usage de la couperose, de l'alun, du bois
d'Inde, et d'autres semblables matières dédaignées
par les anciens ; mais comme la Chine est riche en
plantes tinctoriales, on continue de s'en servir.
Peut-être ces plantes sont-elles encore les mêmes
que celles qui fournissaient des sucs colorants aux
anciens. Il serait difficile, même au plus habile si-
nologue, de se prononcer sur ce point, tant la
botanique chinoise a changé et multiplié les noms!
On trouve dans les provinces méridionales de la
Chine le véritable anil de l'Amérique et des Indes,
qui donne l'indigo. Les Chinois connaissaient et
cultivaient cette plante bien longtemps avant 1ère
chrétienne ; ils la désignent sous le nom de lan.
Une autre plante qu'ils appellent siao-lan, c'est-à-
dire « petit bleu » , croît dans les régions septen-
trionales de l'empire ; l'indigo qu'elle donne est
estimé aussi beau que celui du midi. Le jaune est
fourni par les plantes connues sous le nom de ti-
koang , mais plus communément par la fleur au
faux acacia, qui croît partout et donne trois belles
nuances de cette couleur; le noir, par les simples
coques ou capsules des glands de chêne au lieu de
noix de galle du Levant, d'un prix toujours très-
élevé ; le rouge, enfin, par plusieurs plantes, parmi
lesquelles le hong-hoa, qu'on croit être le car-
thame, donne la nuance la plus estimée ; mais elle
25.
388 CHAPITRE VINGT-TROISIÈME.
est loin de valoir le beau rouge de la cochenille.
L'empereur Kang-hi, que nous aimons à citer,
fait dans ses écrits une observation qui paraît nous
démontrer que les Chinois connaissaient avant nous
un rouge provenant d'insectes , et d'une qualité
supérieure, importé chez eux du dehors. « Le beau
« rouge que nous apportent les Européens » , dit ce
prince, « vient originairement d'Amérique. Les
« gens du pays le tirent de certains petits insectes
« qu'ils élèvent avec beaucoup de soin sur certains
« arbres. Ce rouge se nomme ko-tcha-ni-la. Je
« trouve dans le Kia-tching-chée que le rouge
« tsée-y se tirait du royaume Tchin-la , et se nom-
u niait té-kin. Dans cet ouvrage on fait dire à un
« homme du pays : De petits insectes, montant de
« la terre sur des arbres, s'y louent, s'y multiplient,
« et c'est avec ces insectes qu'on fait le té-kin ><
Après avoir cité plusieurs autres passages d'anciens
livres qui parlent du tsée-y, dont on se servait an-
ciennement en Chine comme d'un produit étran-
ger, le royal écrivain conclut : « Tous ces détails
« sont faciles à rapprocher de ce qu'on dit de la
« ko-tcha-ni-la , qui donne un rouge supérieur au
« nôtre. Il me paraît hors de doute que le tsée-y,
« dont se servaient les peintres il y a tant de siècles,
« était une espèce de ko-tclia-ni-la. .T'ai cité les
« auteurs originaux pour qu'on sût à quoi s'en
« tenir ' . »
Observations de physique de l'empereur Kang-hi.
GENIE PARTICULIER DES CI1LN0JS. :589
§ vi.
Typographie chinoise. — Commencements et développements progres-
sifs de l'écriture chez les Chinois. — Invention du papier. —
Encre de Chine. — Imprimerie; — date de son invention; — en
quoi elle diffère de la notre. — Art de la reliure. — Bibliothèques
chinoises.
Quelque grands que soient L'utilité des arts que
nous venons de décrire et le mérite qu'ont eu les
Chinois de les inventer et de les porter à un degré
remarquable de perfection , rien ne saurait, à nos
yeux, égaler la gloire qui leur revient pour avoir
fait, les premiers entre tous les peuples civilisés,
la merveilleuse découverte de l'imprimerie ; car,
en vérité, autant ce qui procède de l'esprit et
concourt aux développements supérieurs de l'intel-
ligence l'emporte sur tout ce qui n'a trait qu'aux
choses du corps , et ne se borne conséquemment
qu'aux simples besoins matériels, autant cette in-
comparable invention prime tous les autres arts par
les immenses bienfaits intellectuels et moraux qu'il
est possible par elle de répandre dans le monde,
nonobstant les déplorables abus qu'on peut en faire.
Les Chinois , on le conçoit sans peine , n'arrivèrent
pas d'un seul coup à cette grande et précieuse dé-
couverte : la double invention du papier et de
l'encre renommée dont ils ont le secret les y avaient
préparés.
Avant de connaître ces deux premiers et indis-
390 CHAPITRE VINGT-TROISIÈME.
pensables éléments de l'imprimerie, les Chinois,
ainsi que tous les peuples lettrés à leurs débuts,
n'avaient pour écrire que des moyens très-impar-
faits. Il paraît qu'aux époques les plus reculées de
leur civilisation ils faisaient usage de l'écorce des
arbres ou bien de planchettes de bois et de bam-
bou , et quelquefois de lames de métal , pour y tra-
cer des caractères à l'aide du burin: l'assemblage
de plusieurs planchettes , unies par une courroie,
formait un volume. On appelait tsé celles sur les-
quelles on écrivait des ouvrages d'une certaine im-
portance, et ton les planchettes destinées à des
pièces fugitives ou à des ouvrages d'une médiocre
étendue. Celles-ci étaient, en conséquence, d'une
moindre dimension que les premières. Les King,
ou livres canoniques de la nation, étaient écrits sui-
des planchettes tsé , dont l'usage a fini même par
être presque exclusivement réservé à ces livres sa-
crés. L'histoire de la Chine nous montre en effet
les premiers empereurs des Hrui éviter avec un soin
respectueux de faire écrire leurs lois et ordonnances
sur des tablettes égales en grandeur à celles des
King.
Plus tard le pinceau remplaça le burin , et on
se mit à écrire sur la toile et la soie. De là vient
l'usage encore existant d'écrire sur de grandes
pièces de soie des maximes et des sentences mo-
rales, dont on orne l'intérieur des appartements, et
les éloges des morts, qu'on suspend à côté des
bières, et qu'on porte dans les cérémonies funé-
raires. C'était un progrès; mais la cherté de l'es-
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 391
pèce de taffetas propre à recevoir l'écriture , le poids
et le volume embarrassant des tablettes appelaient
une autre invention , lorsqu'on trouva le papier,
sous le règne de Han-ho-ti. Un siècle environ avant
1ère chrétienne, un mandarin chinois nommé Tsay-
lun imagina de prendre les écorces de différents
arbres, des rognures de chanvre, de linge usé, de
vieux filets, qu'il réduisit par l'ébullition en une
espèce de bouillie, dont il fit le premier papier qui
parut en Chine. Pendant longtemps ce papier fut
appelé tsay-lun, du nom même de son inventeur.
Peu à peu l'industrie perfectionna cette belle dé-
couverte , et la Chine , grâce à des essais multipliés
et persévérants , sut fabriquer toutes les sortes de
papier, les plus belles et les plus variées.
La finesse, la douceur et la force du papier chi-
nois firent croire longtemps en Europe qu'il était
fait avec la soie; il n'en est rien cependant. Tout
au plus utilise-t-on , dans quelques provinces, les
coques de vers à soie à cause de la pellicule qu'elles
renferment. Mais par contre , le bambou , le coton-
nier, l'écorce de l'arbre tchu-kou', celle du mûrier,
le chanvre , la paille de blé et de riz , et une foule
d autres substances, la plupart inconnues en Eu-
rope , fournissent à la papeterie chinoise les ma-
tières le plus fréquemment employées. De là cette
prodigieuse variété des papiers que la Chine fabri-
que et emploie de tant de manières aux usages les
plus divers.
L'encre chinoise , dont la supériorité est un fait
connu du monde entier, mérite, de son côté, d'être
392 CHAPITRE VINGT-TROISIEME,
particulièrement remarquée. Au lieu d'être fabri-
quée à l'état liquide comme la nôtre , cette encre
est consistante, et on la met sons forme de tablettes
ou de bâtons solides, mélangés de musc ou d'autres
parfums d'agréable odeur. Il suffit pour la liquéfier
de tremper par l'extrémité un de ces bâtonnets
dans un peu d'eau et de le frotter sur un petit mar-
bre poli, destiné à cet usage : selon qu'on frotte
plus ou moins fortement, on obtient une teinte plus
ou moins noire , et au degré qu'on la désire.
Là meilleure et la plus estimée des encres de la
Chine est celle qu'on fabrique dans le district de
Hoei-tcheou, ville de la province du Kiang-nan.
L'art de sa composition est un secret que les ou-
vriers cachent non-seulement aux étrangers, mais
même à leurs concitoyens. On ne connaît que quel-
ques-uns de leurs procédés; on sait, par exemple,
que pour certaines encres d'un très-grand prix, ils
font emploi du noir de fumée obtenu par la com-
bustion de certaines huiles au moyen de lampes
qu'ils entretiennent jour et nuit. Il parait aussi que
pour les encres moins précieuses, ils tirent leur noir
de fumée de vieux pins, au lieu de l'extraire de
toute autre matière combustible, comme on le pra-
tique pour les encres plus communes, dont il se fait
en Chine une si étonnante consommation.
Initiés à l'art de fabriquer le papier en sortes les
plus variées, et de composer des encres de qualité
supérieure , il ne manquait plus aux Chinois , pour
en faire le plus précieux usage , que de connaître
l'art de la typographie. D'après le P. Cibot, ils
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 393
eurent la gloire de faire cette admirable décou-
verte sous la dynastie des Ilan postérieurs, de
l'an 221 à l'an 266 de notre ère. Quelques auteurs,
au contraire, prétendent que le premier usage des
planches stéréotypes en bois, fait par les Chinois,
ne remonte guère au delà de la seconde moitié du
dixième siècle 1 . Mais nous trouvons la preuve
contraire de cette assertion dans l'Encyclopédie
chinoise, Ké-tchi-king-youen, où l'on remarque le
passage suivant : « Le huitième jour du douzième
« mois de la treizième année du règne de Wen-ti,
« fondateur de la dynastie des Soiiï (l'an 593 de
u Jésus-Christ), il fut ordonné par un décret de
« recueillir les dessins usés et les textes inédits, et
« de les graver sur bois, pour les publier. Ce fut
« là, ajoute l'auteur que nous citons, le commen-
« cernent de l'imprimerie sur planches de bois ;
« Ton voit qu'elle a précédé de beaucoup l'époque
« de Fong-in-wang ou Fong-tao (à qui on attribue
« cette invention vers l'an 932) 2 . »
Quel que soit, du reste, le sentiment qu'on
adopte sur la date précise de l'invention de 1 im-
primerie en Chine, il demeure toujours incontes-
table que cet art par excellence y était connu bien
des siècles avant même qu'on y songeât en Eu-
rope. Les érudits disserteront longtemps encore,
sans aucun doute, avant d'avoir fait la lumière
complète sur ce point. Faire connaître à nos lec-
1 Voir Klaprotli, Mémoire sur la boussole, )>. 129.
2 Voir Extrait des livres chinois , par M. Stanislas Julien.
39* CHAPITRE VINGT-TROISIÈME.
teurs la manière d'imprimer des Chinois sera pour
nous une tâche moins langue et plus facile.
Le nombre prodigieux de caractères dont on
fait usage pour écrire la langue chinoise ne pou-
vait guère, comme le petit nombre de lettres de
notre alphabet, donner pour première idée aux
inventeurs chinois celle des caractères mobiles :
fondre en effet des suites de soixante à quatre-
vingt mille caractères, l'embarras de les distribuer
et de les caser, la difficulté pour l'ouvrier typo-
graphe d'en faire usage à portée de la main, ne
sont-ce pas là comme autant d'impossibilités ma-
térielles à peu près insurmontables? Nous igno-
rons si les premiers inventeurs tle l'imprimerie en
Chine entrevirent ces difficultés (ils auraient eu
par là même le génie de trouver d'un seul coup
la perfection de l'art), mais nous savons, à n'en
pouvoir clouter, qu'ils mirent en pratique avec une
merveilleuse habileté la manière d'imprimer que
semblait commander la nature même de leur écri-
ture, conséquemment pour eux la meilleure et la
plus rationnelle de toutes. Soit donc que les carac-
tères mobiles liaient pas été connus des l'origine
de l'art typographique en Chine, soit à cause des
énormes difficultés qu'offrait leur emploi, ou jugea
plus prompt et plus commode de graver en entier
sur des planches l'ouvrage que l'on veut imprimer.
Quoique leS Chinois connaissent parfaitement au-
jourd hui l'usage de nos caractères mobiles, et que
depuis longtemps ils sachent en fabriquer en terre
cuite ou en bois, et dont on se sert pour imprimer
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 395
certaines pièces officielles de l'administration on
quelques livrets de peu d'étendue, on s'en tient
toujours à l'antique et primitive manière, comme
étant de tout en tout préférable.
Voici les procédés mis en pratique. Un excellent
écrivain commence par transcrire l'ouvrage sur un
papier mince et transparent. Le graveur colle à l'en-
vers chacune des feuilles écrites sur une planche pré-
parée d'un bois dur : avec le burin, il suit tous les
contours des traits de l'écriture, taille en relief et
dégage les caractères. Ce travail est fait ordinaire-
ment avec tant de précision qu'il est souvent dif-
ficile de distinguer ce qui est imprimé d'avec ce qui
est simplement écrit à la main. Chaque page d'un
livre exige une planche particulière. Quoique ces
planches .ainsi gravées ne paraissent pas de prime
abord présenter des conditions de durée égales à
celles de nos clichés métalliques, elles peuvent
néanmoins servir au tirage d'un nombre considé-
rable d'exemplaires; elles ont en outre l'avantage
de pouvoir être aisément retouchées, ou même
gravées de nouveau, pour servir à l'impression
d'autres ouvrages.
L'usage de nos presses n'est point connu dans
les imprimeries chinoises. On se contente de poser
de niveau la planche gravée, et de la fixer : l'ou-
vrier imprimeur, au moyen d'une brosse un peu
dure, la chargé d'encre, de manière toutefois qu'elle
ne soit ni trop ni trop peu humectée; puis il ajuste
la feuille de papier, sur laquelle il passe une seconde
brosse de forme oblongue et d'un poil doux et
390 CHAPITRE VISGT-TROISIÈME.
flexible ; il appuie plus ou moins , selon l'épaisseur
de la couche d'encre étendue sur la planche.
Malgré la lenteur évidente d'un semblable procédé,
un ouvrier exercé, armé de sa brosse, peut ainsi
tirer par jour près de dix mille feuilles, quand une
autre main les lui prépare.
Le papier qu'emploie la librairie chinoise est
mince el transparent, et n'est pas propre, par
conséquent, à supporter une double impression.
Aussi chaque feuillet d'un livre est-il composé d'une
double feuille qui présente son pli en dehors, et
dont l'ouverture se trouve du côté du dos, où elle
est cousue. Un trait noir, marqué à l'extrémité de
la marge, indique où la feuille doit être pliée.
La reliure des livres chinois contribue pour sa
part à les rendre encore plus différents des nôtres.
Au lieu de cacher sous le dos de la couverture les
fils qui tiennent les feuilles, on les fixe au contraire
à la partie extérieure de l'enveloppe, de manière
à y former une sorte de couture tout à fait appa-
rente; mais comme cette couture est formée par
un cordonnet de soie torse de couleur, et qu'elle
attache et serre les feuilles à espaces égaux, elle
fait en quelque sorte ornement. Quant à la cou-
verture , la plus commune consiste en un carton
gris, assez propre; mais lorsqu'on veut la rendre
plus élégante et plus riche, on recouvre ce carton
d'un satin léger, d'un taffetas à fleurs, ou même
d'un brocart d'or et d'argent. La tranche des livres
chinois n'est ni dorée ni mise en couleur comme
celle des nôtres.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 397
Les bibliophiles ehinois n'ont pas l'habitude de
ranger les volumes qu'ils possèdent sur les ta-
blettes d'une bibliothèque, ainsi qu'on le pratique
en Europe ; ils aiment au contraire à les enfermer
précieusement dans une sorte d'étui qui laisse aper-
cevoir le haut et le bas des volumes, ou dans des
boîtes entièrement closes, assez semblables par
leur structure à nos cartons de cabinet. Ces boîtes
et ces étuis sont proprement travaillés et recou-
verts d'une étoffe de soie.
CHAPITRE XXIV.
PRODUCTIONS NATURELLES , CULTURES PARTICULIÈRES
ET COMMERCE DE LA CHTNE.
§ *"•
Productions naturelles de la Chine. — Coup d'œil général sur les
productions — du règne minéral, — du règne végétal, — et du
règne animal.
L'histoire naturelle de la Chine suffirait seule à
fournir la matière d'un ouvrage spécial, puisque sur
le sol si vaste en étendue et sous les climats si di-
vers de cette immense région tous les règnes de la
nature sont abondamment représentés. La minéra-
logie, la première, peut y trouver pour ses observa-
tions des éléments aussi riches que nombreux ;
de tous les métaux connus il n'en est pas un , sui-
vant M. Abel Rémusat, qu'on ne puisse s'attendre
à voir sortir de ce riche pays : l'or, l'argent, le fer,
le cuivre, l'étain, le plomb, le mercure, y sont en
abondance; on recueille des cristaux, du cinabre,
des pierres d'azur, le rubis, le corindon, le jade, la
pierre ollaire, etc., etc. On y trouve les marbres
les plus variés, diverses espèces de schistes, de
roche cornéenne, de serpentine, etc., etc., et une
loule d'autres matières minérales dont nous n'avons
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 399
encore connaissance en Europe que par quelques
notions éparses dans les savants Mémoires des mis-
sionnaires et dans les écrits de quelques voyageurs
plus modernes.
Quant au règne végétal, sa richesse est telle
qu'elle fournirait à la botanique l'objet dune étude
immense. «Jusqu'ici, » dit M. Abel Rémusat, « on
« n'a pu connaître qu'un nombre comparativement
« peu considérable de plantes que les missionnaires
« ont envoyées en nature ou décrites dans leurs
» Mémoires. Les traités d'histoire naturelle des
< Chinois en indiquent une infinité d'autres par des
« figures et des descriptions qui suffisent quelque-
« fois pour fonder une détermination scientifique.
« Pour ne pas nous perdre dans un détail immense, »
continue le savant orientaliste, « il suffira de nom-
« mer ici, parmi les végétaux célèbres de la Chine,
« le bambou, dont les usages variés ont influé sur
« les habitudes des Chinois, et qui pourrait, pour
« ainsi dire, tenir lieu de tous les autres arbres; le
« rotang ou rotin; le thé, objet d'un commerce si
« actif; l'arbre à cire, l'arbre au suif, le camélia oléi-
ne fera, le mûrier à papier, le camphrier (laurus
« camphora), l'arbre au vernis, le li-tchi (dimno-
« carpus), le long-yen, le jujubier, l'anis étoile, le
« cannelier de la Chine, l'oranger, le bibacier, et
« un grand nombre d'autres arbres à fruit parti-
« culiers aux provinces méridionales; la pivoine en
« arbre, les camélia; l'hortensia, rapporté de la
« Chine par lord Macartney; le petit magnolia,
u plusieurs rosiers, la reine-marguerite odorante,
&00 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME.
« l'bémérocalle ; la rhubarbe, dont le commerce est
« si profitable aux habitants des provinces septen-
« trionales de la Chine; le jin-clien (jin-seng), dont
« la récolte, dans la province de Chin-king, est
« exclusivement réservée à l'Empereur et forme
« une partie considérable de son revenu, et une
« prodigieuse diversité de plantes ligneuses ou
« herbacées, cultivées pour la beauté de leurs
« fleurs; le cotonnier, un grand nombre de plantes
« textiles, économiques et céréales, qui mériteraient
« d'être naturalisées en Europe '. >>
L'illustre savant que nous venons de citer sera
notre guide encore dans les indications générales
que nous allons donner, relatives à la zoologie de
la Chine.
Cette vaste région de l'extrême Orient, indé-
pendamment de presque toutes les espèces d ani-
maux que nous possédons en Europe et qu'elle
possède comme nous, en nourrit un grand nombre
qui nous sont peu ou mal connues. « On y trouve le
chameau de Bactriane, le buffle, plusieurs espèces
d'ours, de blaireaux, de ratons, une espèce parti-
culière de tigre, plusieurs espèces de léopards et
de panthères. Le cheval y est moins beau qu'en
Europe, le bœuf moins commun et le cochon plus
petit. Il y a plusieurs variétés de chiens, et entre
autres une que l'on mange. Le chat y est mis en
domesticité , et la variété blanche à poil soyeux n'y
1 Voyez Abel llémusat, Nouveaux mélanaes asiatiques , t. I er ,
|>. 20 et 21.
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 401
est pas inconnue. On compte beaucoup d'espèces
de rongeurs, parmi lesquelles il y ni a qui multi-
plient au point de devenir un fléau pour les pro-
vinces qu'elles parcourent en troupes immenses.
Les gerboises, les polatouches, les écureuils, les
zibelines, se trouvent dans les forets, et les loutres
le long des cours d'eau. L'éléphant, ie rhinocéros .
et le tapir oriental habitent les provinces occiden-
tales dn Kouang-si, du Yun-nan el du Sse-tchouen.
De nombreuses espèces de cerfs, de chèvres et
d'antilopes, le nuise et d'autres ruminants moins
connus peuplent les forets et les montagnes, parti-
culièrement dans l<-s provinces occidentales. On
trouve aussi vers le sud-ouest plusieurs quadru-
manes, et même de grandes espèces de singes assez
voisines de l'orang-outang.
" La Chine possède un nombre infini d'oiseaux,
la plupart étrangers à nos climats; le faisan doré
et le faisan argenté en sont originaires. On connaît
plusieurs espèces de cormorans, de cailles, diverses
variétés de gallinacés et de palmipèdes, un grand
nombre d'oiseaux de proie de jour et de nuit, et
de nombreuses espèces de la famille des passe-
reaux. Mais l'ornithologie chinoise n'a fait encore
que peu de progrès, et l'on est souvent réduit à
faire usage des peintures du pays, qui ne sont pas
toujours assez exactes pour qu'on puisse parvenir
à la détermination des espèces.
« La même remarque peut s'appliquer aux autres
branches de la zoologie. Les poissons des mers de
la Chine sont mieux connus, parce qu'on a souvent
h. M
402 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME.
péché dans ces parages; mais les poissons d'eau
douce , qui abondent d'une manière prodigieuse
dans les lacs et les rivières, ont été peu étudiés.
On n'a pas non plus de renseignements très-éten-
dus sur les serpents et les lézards ; les tortues ont
été mieux décrites, et l'on sait que plusieurs es-
pèces sont particulières à la Chine.
« Il y a aussi les mollusques, dont les coquilles
ont été envoyées de ce pays et font connaître des
espèces remarquables. Parmi les insectes, il ne
faut pas oublier les papillons, dont la Chine possède
plusieurs belles espèces, et les vers à soie, dont
l'espèce vulgaire n'est pas la seule à laquelle les
Chinois donnent des soins '. »
Obligé de nous borner, nous ne nous étendrons
pas davantage au sujet des productions naturelles
de la Chine, sur lesquelles, du reste, le lecteur a pu
trouver déjà plusieurs détails épars dans le cours
de cet ouvrage. Nous pensons l'intéresser davan-
tage en lui donnant ici, comme complément à ce
qui précède, quelques notions plus étendues sur
certaines cultures particulières à la Chine et quel-
ques industries spéciales de ses habitants.
1 Voyez les Nouveaux Mélanges asiatiques, par M. Aboi Rémusat,
t. I er , p. 17 à 20.
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 403
§ "•
Cultures et industries particulières des Chinois. — Culture du thé. —
Caractères botaniques de la plante à (hé. — Culture et récolte. —
Singes utilisés à la cueillette. — Préparations données au tlié. —
Les thés du commerce ; — thés verts et thés noirs; — leur classi-
fication.
Parmi les plantes les plus renommées de la
Chine, l'arbrisseau que les habitants appellent,
dans leur vraie langue, tcha, et dans le dialecte
populaire du Fo-kien, tha, d'où notre mot thé,
occupe le premier rang. Sa feuille, que parfume la
nature et que prépare l'industrie des Chinois, est
pour ceux-ci tout les premiers un immense bienfait
de Dieu, et pour le monde entier l'objet d'un com-
merce considérable. Ce précieux arbuste que l'Eu-
rope envie, et qu'elle n'a pas encore acclimaté sur
son sol, croît spontanément en Chine sur le pen-
chant des montagnes et dans les vallées aux frais
ruisseaux; il n'en est pas moins l'objet d'une cul-
ture intelligente.
Les botanistes européens ne se sont pas toujours
accordésdansles descriptions qu'ilsnous ontdonnées
de cette plante. Nous pensons que celle qui va
suivre suffira pour donner à nos lecteurs une idée
satisfaisante de la physionomie vraie quoique gé-
26.
404 CHAPITRE VfNGT,QUATRIÈME.
nérale de cet arbrisseau. Si on s'en rapporte, ru
effet, au plus grand nombre des descripteurs, le
thé est un arbrisseau qui n'excède pas quatre, cinq
ou six pieds de hauteur, et dont le tronc n'a qu'une
grosseur médiocre; quelques-uns cependant lui
assignent des proportions beaucoup plus fortes. Sa
racine est noirâtre, branchue. Son bois, dur et iV\\.\
vert pâle, est mêlé défibres grosses et fortes. Son
écorce est mince, serbe, d'un gris brun, d'un goû!
amer; elle se détache quelquefois du liber lors-
qu'elle est desséchée. Cet arbrisseau se couvre
abondamment de feuilles, souvent irrégulièrement
placées, mais qu'on reconnaît cependant pour cire
alternées sur les branches; elles n'ont point de sti-
pules. Les différentes formes de ces feuilles, qu on
trouve plus ou moins allongées, plus larges ou plus
ovales, sembleraient annoncer plusieurs variétés :
la grandeur de la feuille peut néanmoins dépendre
de la nature du sol où croît l'arbrisseau. Dans toutes
les espèces, la feuille est épaisse, dentelée; les den-
telures profondes se terminent en pointes mousses.
Le pétiole est court et charnu. La nervure princi-
pale des feuilles est très-apparente, convexe et re-
levée en dehors, et un peu creusée en dedans : les
nervures secondaires qui s'y embranchent s'éten-
dent en saillie sur la feuille.
Les feuilles du thé sont d'un vert foncé, qui l'est
un peu moins à leur surface inférieure; elles res-
semblent à celles de l'alaterne. L'arbrisseau reste
toujours vert et garde son feuillage pendant la sai-
son froide. Il pousse ses feuilles nouvelles, qui
GÉNIE PARTICl LIER DES CHINOIS. 405
succèdent aux anciennes, vers le mois de mars;
c'est l'époque de la plus riclic récolle. L'arbrisseau
fleurit au commencement de l'automne et conserve
ses fruits pendant une année, avant qu'ils parvien-
nent à leur maturité.
On laisse les arbrisseaux croître et s'élever à une
certaine hauteur, avant d'exiger le tribut de leurs
feuilles : ce n'est guère qu'à la troisième année
qu'ils commencent à être en rapport. La quantité
des feuilles diminue lorsque l'arbre vieillit, et à la
septième ou dixième année on est obligé de rajeunir
les pieds. On coupe le tronc, et lorsque les reje-
tons ont repoussé et se sont garnis de branches, ils
donnent de nouvelles récoltes de feuilles '.
Les arbres à thé se propagent par semis, par
boutures ou par la transplantation des racines des
individus trop vieux ; mais quel que soit le mode de
propagation qu'on emploie, il faut à la plante
un terrain ni trop sec ni trop humide, ni trop com-
pacte ni trop mouvant; quant à la qualité même de
la terre, c'est la rouge ou la pâle, comme disent
les Chinois , qui semble mieux lui convenir. On
s'accorde aussi à reconnaître que le meilleur thé
vient dans les endroits exposés au midi et aux vents
d'est. Une température moyenne semble être la
condition indispensable pour la bonne venue de cet
arbuste, et si on en juge par le succès de sa cul-
ture en Chine, le climat de la zone située entre le
1 Voyez l.i Description générale de lu Chine, t. II, p. 402 et 403,
e( Mém. sur les Chinois.
4(Ki chapitre VINGT-QUATRIÈME. .
25' et le 33 e degré de latitude est celui qui paraît lui
être le plus favorable. Il prospère néanmoins dans
des contrées beaucoup plus froides, et supporte, sans
nullement en souffrir, le contact glacial de lu neige.
Dans les essais d'acclimatation qu'on a faits de cette
plante en France, on a pu s'apercevoir qu'elle
réussit mieux dans le nord que dans le midi, et tout
porte à croire qu'avec des tentatives réitérées et
persévérantes, il serait possible de cultiver avec
succès cbcz nous ce précieux arbrisseau.
Les soins à donner à l'arbuste à thé, après
sa plantation, varient, en Chine, selon les lieux.
Plusieurs voyageurs ont écrit que les cultivateurs
chinois empêchaient directement la plante d'at-
teindre ses développements naturels; ils n'ont sans
doute pas réfléchi que la défoliation fréquente qu'on
fait subir à cet arbuste suffit seule à en arrêter la
croissance. Il est vrai cependant qu'on a soin de
couper en temps opportun les branches supé-
rieures, mais c'est dans le but de forcer la plante à
ramifier davantage et par conséquent à donner
une plus abondante récolte. Toutefois, il est indu-
bitable que le recépage réitéré dont l'arbre à thé
est l'objet dans certaines provinces, doit contri-
buer beaucoup à lui donner des proportions plus
ou moins rabougries; mais observons qu'en rai-
son d'une plus grande aptitude de terroir ou
d'une culture mieux entendue, cette opération ne
se pratique pas partout dans les mêmes condi-
tions de temps intermédiaire. C'est ainsi que dans
le Fo-kien et le Kiang-si, par exemple, qui sont
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS* 407
les deux provinces de l'empire l<\s plus renommées
pour la production du thé, on ne recoupe les
• pieds qu'après trente, quarante ans et plus de plan-
tation, tandis qu'ailleurs le recépage a lieu de sept,
en sept ans ou de dix en dix ans tout au plus.
Quelle que soit, du reste, la durée qu'on accorde à
la croissance entière de l'arbre à thé, son élévation
moyenne se maintient généralement entre trois et
quatre mètres environ de hauteur. Les terrains
plantés de thé sont, en Chine, l'objet de soins vi-
gilants; on n'y laisse ni herbes, ni broussailles, ni
végétaux parasites ; dans les endroits dont l'éléva-
tion ne permet pas d'y conduire l'eau des sources
au moyen de rigoles et de tranchées, l'arrosage à
bras ou par machines devient une nécessité. De
même que pour nos vignes, le fumage est indispen-
sable, surtout dans les plantations situées sur le
versant des montagnes et le flanc des collines, pour
réparer la perte des terres végétales, trop souvent
entraînées par les eaux pluviales.
La récolte du ihé, chaque année, se fait généra-
lement en trois cueillettes successives, dont la pre-
mière a lieu vers la fin de février ou le commence-
ment de mars, au moment où la feuille jeune et
tendre ne fait pour ainsi dire qu'apparaître sur le
bois ; la seconde à la fin de mars ou au commence-
ment d'avril, alors que les feuilles encore en crois-
sance n'ont pas atteint leur entier développement;
la troisième et la dernière au mois de juin; les
feuilles arrivées alors au terme de leur croissance
sont en plus grande quantité, plus épaisses et plus
408 • CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME. .
dures. Il résulte de ces différentes cueillettes, on
le conçoit sans peine , des différences aussi dans la
qualité des thés qu'elles donnent, quelle que soit,
du reste, la variété des arbustes qu'on dépouille.
A l'époque de la récolte, on voit régner, de toutes
parts, dans les plantations, l'activité la plus grande;
les hommes, les femmes, les enfants, tous sont
en mouvement, les uns pour cueillir la feuille par-
fumée, les autres pour la porter à ceux qui doivent
la préparer. Les Chinois sont aussi diligents à re-
cueillir les feuilles du thé sauvage, obtenues sans
culture, que celles qu'ils doivent à leur laborieuse in-
dustrie. Mais il arrive souvent que les lieux où le bec
de l'oiseau, ou bien le souffle de la brise, a semé la
graine du précieux arbuste sont escarpés, d'un
abord dangereux, quelquefois impraticable. Les
Chinois, pour parvenir à recueillir les feuilles qu'ils
convoitent, se servent, dit-on, d'un stratagème
assez singulier. Ces endroits escarpés sont ordinai-
rement habités par tout un peuple de singes; ils
agacent, ils irritent ces animaux, qui, pour se ven-
ger, brisent les branches et les font pleuvoir sur
ceux qui les insultent. Le malin Chinois s'en em-
pare, les dépouille de leur feuillage, et s'applaudit à
la fois de sa ruse et de son succès.
Dès qu'on a fait la récolte des feuilles du thé, on
s'occupe du soin dé les préparer. On commence
par les exposer à la vapeur d'une eau bouillante
pour les amollir et les dépouiller de leur âpreté na-
turelle; puis on les pose sur des plaques de cuivre
ou de fer qu'on tient sur le feu pour les sécher. La
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 409
chaleur à laquelle on les soumet doit être modérée;
et, pour éviter une trop prompte ou trop forte ac-
tion du feu, on les remue avec vivacité, mais de
manière à ne pas trop les froisser. Quand on juge
ces feuilles sèches à point, on les épand sur de lon-
gues tables couvertes de nattes, où des ouvriers les
prennent par petite quantité à la lois et les roulent
rapidement entre les mains, et ton joins dans la
même direction , pour leur donner cette forme ar-
rondie et reeoquillée sous laquelle on les livre au
commerce et à la consommation. Cette opération
se renouvelle souvent deux et trois lois, pour donner
au thé une façon plus complète et faire évaporer le
reste d'humidité qu'il pourrait contenir. On ne le
renferme que quand il est assez sec pour n'avoir
plus à craindre aucune fermentation.
Le commerce distingue plus de sortes de thés
que la botanique n'en admet d'espèces réelles;
lâge ou le choix des feuilles, les préparations plus
ou mains recherchées qu'on leur donne, le lieu de
leur provenance, suffisent pour les faire distribuer
en différentes classes ; mais tous ces thés de qualités
et de dénominations diverses peuvent provenir du
même arbre. En attendant que la botanique, au
moyen d'observations plus complètes que celles
faites jusqu'à ce jour, soit à même de distinguer
toutes les variétés de thé qui peuvent exister , di-
sons que le célèbre Linné et les Chinois eux-mêmes
n'en reconnaissent que deux espèces, les thés noirs
ou thés bon et les thés verts.
Quant à la classification admise par le coin-
VIO f.ll\ PITRE VINGT-QUATRIEME.
merce, c'est autre chose. C'est ainsi que parmi les
thés noirs on distingue :
1° Le pekoë ou « duvet blanc » , en chinois pe-kao,
et dans le dialecte de Canton pak-ho, produit de la
première récolte, au parfum délicat, qu'augmente
encore un mélange de la graine de Yolex fragrans;
2° L'orange pekoë, en chinois chang-hiang ,
« parfum supérieur » , mélangé aussi de graines
odoriférantes;
3° Le pekoë noir, en chinois hong-meï, « fleur
du premier rouge » , sorte fort rare sur le marché
européen ;
4° Le congo, en chinois hong-fou , « travail »,
de tous les thés noirs celui dont il se fait en Chine
la plus grande consommation, appelé parles Russes
« thé de famille » ; ses qualités bienfaisantes sont
avérées; il est le produit de la seconde récolte de
l'arbuste qui a donné le pekoë;
5° Le sou-cliong, en chinois siao-tchohg, « pe-
tite espèce », le plus fort des thés noirs, provenant
de l'arbuste du pekoë, après complète maturité des
feuilles ;
6° Le pou-chong, en chinois pao-tchong, « espèce
à enveloppes », thé supérieur au sou-chong, et
très-estimé des Chinois;
7° Le campoy, en chinois kien-péi, « choisi et
séché au feu » , formé des feuilles les plus délicates
et les mieux choisies de la troisième récolte;
8° Le thé bohé ou thé bon, en chinois n>oii-y,
dans le dialecte du Fo-kien bou-y, dénomination
autrefois commune à tous les thés noirs; on dis-
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. VII
tingue le bohé du Fo-kien et le bohé de Canton.
C'est le thé le plus commun de tous ceux qu'on im-
porte en Europe. Il entre dans sa composition des
feuilles de toutes sortes, mêlées à nue petite quan-
tité de feuilles de vrai thé. La poussière dont il est
presque toujours sali laisse au fond de la tasse une
sorte de sédiment noir. Le bohé de Canton est re-
connu pour être d'une qualité plus grossière encore
que celui du Fo-kien.
Les thés verts ne subissent pas une torréfaction
aussi prolongée que les thés noirs ; ils sont par cela
même plus susceptibles que ces derniers de se dé-
tériorer par l'air, le temps ou l'humidité. Les prin-
cipales sortes sont :
1° Le hyson, en chinois hi-t'ehun , « printemps
fortuné » ; c'est la première récolte du thé vert; on
lui donne souvent une teinte reluisante en le frottant
avec du talc;
2° Le hyson junior, en chinois yu-tsien, «avant
les pluies » , composé des feuilles les plus tendres
et les pins délicates, sorte très-rare dans le com-
merce à l'état naturel;
3° Le hyson tchou-lan, « fleur perlée du hyson » ,
autre variété du hyson de première qualité , à la-
quelle, an moyen d'une préparation dont le mode
est inconnu des Européens , on donne un arôme
et un goût sans analogie avec les autres thés verts;
4° Rebut de hyson, p'Iii-t'-cha, « llié de rebut » ,
sorte aussi mauvaise que son nom l'indique ;
5° Poudre à canon, en chinois tchbu-t'clia,
« thé perlé » ; c'est le hyson soigneusement trié et
•»12 CHAPITRE VINGT-QUATRIEME. .
roulé en petites boules très-serrées de la grosseur
d'un grain de poudre à canon ;
6° Le thé impérial, en chinois ta-tchou, « grosses
perles »; c'est encore du hyson soigneusement trié
et roulé en perles plus fortes que la pondre à
canon ;
7° Enfin letonkay, en chinois thun-ki, et dans le
dialecte de Canton t'un-h'ai, ainsi nommé du nom
d'une vallée. Cette sorte tout à fait inférieure,
moins mauvaise cependant que le ///u'-f-clta , est
le vrai bohé des thés verts.
§ IH.
Cultures et industries particulières des Chinois. — Education du ver
a soie. — Priorité des Chinois dans ce genre d'industrie. — Le ver
à soie du mûrier. — Autres espèces du ver à soie. — Remarquable
notice du P. d Incarville sur les vers a soie du chêne et du
façjara. — ÎNotice récente d'un autre missionnaire sur les vers
querciens. — Première introduction de cette espèce de ver en
Europe par un missionnaire français.
La culture du précieux végétal qui donne le
parfumé breuvage tant goûté des Chinois n'a
d'égale chez eux que celle du mûrier, l'arbre nour-
ricier du ver à soie. Cet utile insecte, dont le fil,
aussi beau que l'or et l'argent, est depuis un temps
immémorial en Chine l'élément de la plus riche in-
dustrie, ne semble point avoir eu d'autre patrie
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 413
d'origine que cette lointaine contrée. Demeuré pen-
dant plus de vingt siècles , en effet, inconnu au reste
du monde, ce n'est que sous le règne de ! empe-
reur Justinien , en l'an 555, que le ver à soie fut
apporté à Constantinople, d'où plus tard il se ré-
pandit en Italie, tandis que tous les monuments
historiques delà Chine, au contraire, attestent que
les habitants de cet antique empire étaient expéri-
mentés dans l'art d'élever et de multiplier à leur gré
ce merveilleux petit travailleur des bois rendu captif:
ils savaient, dès les temps les plus reculés, tisser les
plus brillantes étoffes avec le riche duvet dont il
forme son cocon, mystérieux sépulcre de vie, où sa
chrysalide endormie se métamorphose en silence,
pour sortir bientôt à l'état de l'insecte ailé, ami des
fleurs, sur lesquelles il voltige avant de mourir, cl
auxquelles il ressemble si bien par le brillant de sa
parure, éphémère comme sa vie.
Les Chinois ont donc été les premiers éducateurs
des vers à soie, et ont su en maîtres habiles porter
au plus haut point de perfectionnement l'art de la
sériciculture. Aujourd'hui, grâce à la connaissance
que les missionnaires et d'autres voyageurs nous ont
donnée de leurs méthodes et de leurs intelligentes
pratiques, cette grande industrie a fait en Europe
de tels propres, qu'il nous reste peu à emprunter
aux industrieux habitants de la Chine, si déjà
même nous ne rivalisons avec eux.
Outre le ver à soie du mûrier, connu aujourd'hui
du monde entier, la Chine possède encore d'autres
espèces de vers fileurs vivant à l'état sauvage,
114 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME.
comme les chenilles communes , et dont on uti-
lise les cocons, sans autre soin que celui de
recueillir leurs œufs et d'en déposer les jeunes
larves sur les arbres qui doivent fournir à leur pâ-
ture. Ces vers diffèrent de l'espèce domestique par
la forme, les couleurs, les proportions et les habi-
tudes qui les caractérisent, aussi bien que par les
produits qu'ils donnent. Le P. d'Incarville avait
déjà signalé ces nouvelles races de vers fileurs à
l'attention de la France, dès l'année 1777, époque
où la sériciculture commençait à peine à se faire
jour en Europe; mais ce ne fut qu'en 1851 qu'un
autre missionnaire, savant aussi distingué que mo-
deste, le P. Perny, de la congrégation des Missions
étrangères, parvint à introduire pour la première
fois en France les vers à soie du fagara et du
chêne. Ce n'est pas toutefois qu'avant lui les agro-
nomes et les savants ne se soient préoccupés de
doter notre industrie séricicole de ce nouvel élé-
ment de richesse, ni que le gouvernement français,
à diverses époques, n'en ait pris souci. Il fut par-
ticulièrement recommandé aux membres de la
commission scientifique attachée à l'ambassade en-
voyée en Chine, sous la direction de M. de La-
grené, de prendre des renseignements précis au
sujet de ces vers à soie, inconnus de l'Europe, et
d'envoyer, avec les plantes nécessaires à leur ali-
mentation, des échantillons de leurs graines en
France. Mais ce n'est sans doute pas la première et
la dernière fois que nous venons des commissions
scientifiques officielles ne pouvoir atteindre à tous
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 415
les résultats voulus de leur mandat, et nous faire
éprouver de la sorte de profonds regrets. Nous avons
celui de dire que la commission scientifique en par-
ticulier, que nous venons de mentionner, n'a pas été
à même de donner à l'égard des vins à soie sau-
vages de la Chine des renseignements satisfaisants.
Le P. d'Incarville, qui le premier avait étudié
ces vers fileurs avec un soin particulier et fait un
grand nombre d'expériences sur la manière de les
élever, nous a laissé par écrit le résumé de ses ob-
servations, et on peut dire que de tous les docu-
ments qui. traitent de la matière, l'excellente et
consciencieuse notice du savant missionnaire est
encore, même de nos jours, considérée comme le
plus exact et le plus complet. A l'exemple de tous
les écrivains qui ont voulu donner à des lecteurs
européens quelques notions sur ces espèces de vers
à soie particulières à la Chine, nous ne croyons
pouvoir mieux faire que de citer ici quelques frag-
ments de cet intéressant mémoire.
« On compte , dit le savant Jésuite , trois espèces
de vers à soie sauvages, savoir : ceux defagara ou
poivrier de la Chine, ceux de frêne et ceux de
chêne. Avant d'entrer dans aucun détail, il est es-
sentiel de bien connaître ces trois arbres.
« Nous avons appelé fagara le poivrier de la
Chine, d'après le P. d'Incarville, ajoutent les édi-
teurs de la notice. Il paraît, en effet, lui ressembler,
mais nous doutons que ce soit la même espèce.
Comme cet arbre est d'une culture aisée, et très-
commun dans la province de Canton, où abordent
416 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME.
nos vaisseaux, il serait facile d'en porter quelques
pieds en France; outre que les graines et surtout
leurs coques peuvent tenir lieu de poivre, ce qui
sérail un objet important pour le royaume, les vers
à soie de cet arbre sont ceux qui donnent la plus
belle soie et en plus grande quantité. Sur la ma-
nière dont M. Duhamel, cet illustre zélateur du bien
public, a parlé du fagara, il nous paraîtrait fort
douteux que celui de Chine pût réussir dans les
provinces septentrionales du royaume; mais nous
sommes persuadés qu'il réussirait très-bien dans la
Provence, en Languedoc, et dans le Koussillon...
« On dislingue en Chine deux espèces de frêne,
savoir : le tcheou-tchun et le hianq-tchun. Le
tcheou-tchun est le même que le notre, et c'est
celui sur lequel on nourrit les vers à soie sauvages.
a Le hianq-tchun est fort différent du premier par
sa fleur, sa graine et surtout son odeur, comme on
le verra dans la notice que nous en envoyons. Nos
modernes se sont peut-être trop pressés de se mo-
quer de ce que Pline le Naturaliste a dit du frêne ' ;
nous ne serions pas surpris que le hiang-tchun le
justifiât complètement. Le compas de l'Europe
1 Pline nous apprend que les anciens habitants de l'ile de Cos
liraient une sorte de soie de chenilles qui vivaient sur le cyprès, le
térébinthe, le Irène et le chêne. Depuis le règne d'Antonin Hélioga-
bale, l'histoire se tait sur les sojes d ■ 1 île de (lus. par quelle cata-
strophe ces chenilles ont-elles disparu? On l'ignore. Ce texte de Pline
donna à un missionnaire l'idée de s'assurer si la Chine ne possédait
na-. aussi des chenilles qui eussent quelque rapport avec celles de
Pile de Cos, et il constata que de nombreux documents historiques
font mention de l'apparition intermittente de rers à soie sauvages
dans les bois, dont on recueillait les cocons.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 417
11 est pas assez grand pour mesurer l'univers. Que
de mondes dans le monde des plantes et des arbres !
Celui de la Chine, qui est immense, ne sera peut-
être pas connu en Occident de bien des siècles.
< Le chêne dont on nourrit une espèce de vers
sauvages est , si nous ne nous trompons , celui que
nosbotanistes nomment quercus orientalis castaneœ
folio, glande recondita in capsula crass'a et squam-
merosa.
« Les vers à soie sauvages du lagara et du frêne
sont les mêmes et s'élèvent de la même façon. Ceux
du chêne sont différents et demandent à être gou-
vernés un peu différemment.
>< La grande et essentielle différence entre les
vers à soie du mûrier et les vers à soie sauvages,
c'est que le Créateur s'est plu à donner à ces der-
niers un génie de liberté et d'indépendance abso-
lument indomptable. Le flegme, le sang-froid etl'in-
dnstrie chinoise y ont échoué ; il serait donc inutile
de vouloir risquer de nouvelles tentatives. »
« Le papillon de ces vers sauvages, dit le
P. d'Incarville, est à ailes vitrées, de la cinquième
classe des phalènes, selon le système de M. de
Réaumur. Il porte ses ailes parallèles au plan de sa
position et laisse son corps entièrement à décou-
vert; il ne les a guère plus étendues quand il vole
que lorsqu'il est posé. Ce papillon a à peine ses
ailes séchées qu'il cherche à en faire usage et à
s'enfuir.
h.
27
418 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME.
« Les Chinois ont une manière de distinguer les
cocons qui doivent donner des papillons mâles et des
papillons femelles, et parmi les premiers mêmes,
ils discernent ceux qui doivent produire les papil-
lons les plus beaux et les plus forts. Ce choix est
important, parce qu'il fonde les espérances de
l'année suivante. Pour garder ces cocons et les
conserver, il suffit de les enfiler légèrement par
une de leurs extrémités dans un fil de soie et de
les suspendre au grand air, dans un lieu à l'abri
des vents du nord , de la pluie et du soleil. Quand
le temps de les faire éclore est venu , on les trans-
porte dans une chambre chaude, et on a soin,
pour mieux faciliter la métamorphose, de les arro-
ser et de les humecter à différentes reprises dans
le cours de la journée, ou bien on les expose à la
vapeur d'un grand vase d'eau chaude, ce qui donne
à l'air une douce humidité , très-favorable à l'éclo-
sion. On surveille avec attention le moment où la
tribu ailée va prendre son essor; on laisse les pa-
pillons mâles partir en liberté , mais on saisit les
femelles, qu'on retient captives au moyen d'un fil
de soie passé par un bout à une de leurs ailes et
fixé par l'autre extrémité à un gros paquet de
moelle sèche de grand millet (milium arundina-
ceum), qu'on suspend en plein air. C'en est assez
pour que les papillons laissés libres ne s'égarent pas
au loin. Les femelles, qui ne peuvent s'éloigner du
faisceau de moelle de millet, commencent à y dé-
poser leurs œufs dès la seconde nuit, et continuent
leur ponte pendant huit ou dix jours, avec l'abon-
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 419
dante fécondité propre à ces insectes. La ponte
entière s'élève communément à quatre on cinq
cents œufs. Au bout de dix ou onze jours apparaît
tout un peuple nouveau de petits vers sauvages
qu'on transporte, avec le faisceau de moelle de
millet qui leur a servi de berceau, sur l'arbre des-
tiné à les recevoir.
« La nature apprend à ces petits vers à ga-
gner vite les feuilles de l'arbre qui doit les nour-
rir, et à s'y réunir dans le même canton, sur
différentes feuilles, comme pour y faire corps et
effrayer leurs ennemis par leur nombre. Ils ont
même l'attention de se loger sur l'envers des feuilles
où ils se tiennent accrochés à merveille, et où
il est plus difficile de venir les attaquer. A peine
se sont-ils sécbés et accoutumés à l'impression de
l'air, qu'ils se mettent à manger de bon appétit, et
attaquent les feuilles du fagara ou du frêne par les
bords , et broutent sans presque se reposer. Le pre-
mier jour précisément que j'avais porté mes vers
nouveau-nés sur l'arbre , il survint tout h coup une
grande pluie qui me donna beaucoup d'inquiétude
pour leur vie. Je crus que c'en était fait d'eux, et
qu'aucun n'aurait résisté aux torrents d'eau qui
étaient tombés. Dès que l'orage fut passé, j'allai
voir si j'en trouverais encore quelqu'un. Je les trou-
vai qui mangeaient de grand appétit et avaient déjà
sensiblement grossi
« Les quatre mues étant passées, et elles s'opè-
rent , comme nous l'avons dit, de quatre jours en
27.
420 CHAPITRE V 1NG T-OUATRIEME.
quatre jours, le ver à soie sauvage a presque toute
sa crue ; il est plus gros du double au moins que
les vers à soie du mûrier. C'est une chenille de la
première classe, selon le système de M. de Réau-
mur ; elle est d'un vert mêlé de blanc, imparfaite-
ment rose , à six tubercules sur chaque anneau. Les
poils de ces tubercules sont chargés d'une espèce
de poudre blanche. Après le dix-huitième jour ou
le dix-neuvième, les vers à soie sauvages perdent
tout appétit et passent successivement d'une morne
apathie ou d'un engourdissement total à des inquié-
tudes et une agitation très-vives. Ils courent ça et là,
comme s'ils craignaient de se méprendre dans le
choix qu'ils vont faire d'une feuille ou d'un endroit
pour filer leur cocon et préparer leur résurrection de
l'année suivante. C'est ordinairement entre le dix-
neuvième et le vingtième jour depuis leur naissance
qu'ils commencent ce grand ouvrage
« En rassemblant tout ce que nous venons de
dire, il est évident que les vers à soie sauvages sont
plus aisés à élever, à bien des égards , que les vers
à soie du mûrier, et mériteraient peut-être d'attirer
l'attention du ministère public, à qui seul il con-
vient de décider s'il serait utile au royaume de pro-
curer une nouvelle espèce de soie à celles de nos
provinces où des essais faits avec soin auraient
prouvé qu'on peut réussir à les élever. Tout ce
qu'il nous convient 'd'ajouter, c'est que ces vers
sont une source de richesse pour la Chine elle-
même , quoiqu'on y recueille chaque année une si
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 421
prodigieuse quantité de soie de vers de mûrier,
qu'au dire d'un écrivain moderne on pourrait en
Faire des montagnes.
« Il est vrai que la soie des vers sauvages n'est
pas comparable à l'autre, et ne prend jamais soli-
dement aucune teinture ; mais 1" elle coûte moins
de soins ou plutôt n'en coûte presque aucun dans
les endroits où le climat est favorable aux vers sau-
vages, parce que tout ce qu'on risque en les négli-
geant, c'est d'avoir une récolte moins abondante:
encore est-on maître de lavoir plus grande en mul-
tipliant le nombre des arbres qu'on destine aux
vers; 2° comme on ne dévide pas les cocons des
vers sauvages, mais qu'on les file, ils dépensent
moins de temps et de main-d'œuvre; 3° la soie
qu'ils donnent est d'un beau gris de lin, dure le
double de l'autre au moins, et ne se tache pas aussi
facilement ; les taches même d'huile ou de graisse
ne s'y étendent point et s'effacent très-aisément ;
les étoffes qu'on en fait se lavent comme le linge ;
4° la soie des vers sauvages, nourris sur des faga-
ras, est si belle dans certains endroits, que les
étoffes qu'on en fait disputent de prix avec les plus
belles soieries, quoiqu'elles soient unies et de sim-
ples droguets. Quand nous avons dit que cette soie
ne se dévide point et ne prend point la teinture , c'est
mi fait que nous racontons. L'industrie européenne,
aidée et éclairée par les élans du génie français,
viendrait peut-être à bout de dévider les cocons des
vers à soie sauvages et d en teindre la soie '. »
1 Mémoires des Missionnaires de Pekini/, (. II, p. 575 et suiv.
fâ2 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME.
C'est encore le P. d'Incarville qui le premier a
signalé à l'Europe l'espèce des vers à soie du chêne,
sur lesquels un autre missionnaire de notre temps,
M. Julien Bertrand, a donné des détails extrême-
ment curieux , et de date tout à fait récente. Cette
raison nous engage à citer la pièce qui les contient
de préférence à toute autre.
« Thoiig-jin-fou, 19 juillet 1842.
« .le crois vous avoir dit, il y a quelques années,
qu'il se trouve ici une espèce de vers à soie sau-
vages qui se nourrissent de la feuille du chêne, vers
lesquels le gouvernement français semble attacher
un grand intérêt. Je pense que vous serez bien aise
d'en avoir une notion
« Ces vers se trouvent dans les départements les
plus montagneux du Koueï-tcheou , et aussi dans
quelques départements du Sse-tchouen. Quoiqu'on
les transporte et qu'on les élève avec avantage dans
divers lieux, on peut dire cependant que leur pa-
trie favorite est le Koueï-tcheou, sur Jes plus hautes
montagnes , où l'air est plus pur et plus frais que
partout ailleurs. Vous serez étonné sans doute que
ces vers se développent avec plus de succès sur les
montagnes que dans la plaine où le climat est plus
doux , vu que les vers du mûrier réussissent mieux
dans les pays chauds que dans les pays froids.
M. Hébert, délégué de France en Chine, m'en a
témoigné sa surprise. Cela est vrai pourtant, et
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 42!}
confirmé par la longue expérience des Chinois, et
en même temps par les produits de ces vers, qui
sont plus abondants sur les hautes montagnes qu'ail-
leurs ; car sur les hautes montagnes on fait deux ré-
coltes de soie par an, tandis que dans les endroits
plus bas on n'en fait qu'une, bien intérieure à la
première, qui a lieu dans les régions élevées. C'est
une preuve évidente qu'il faut aux vers querciens
une température plutôt froide que chaude.
« L'éducation des vers querciens est tout à fait
différente de celle des vers mùristes. Les vers quer-
ciens sont élevés sur les arbres , non dans les mai-
sons. Dès qu'ils sont nés, on les porte à la monta-
gne et on les met sur les arbres. Si on voulait les
élever à la maison en leur distribuant des feuilles
de chêne comme on distribue des feuilles de mûrier
aux vers mùristes, ils ne mangeraient pas et mour-
raient de suite : ils veulent manger sur l'arbre et se
choisir eux-mêmes leurs feuilles selon leur goût. Les
chênes sur lesquels on élève les vers querciens ne
requièrent aucune culture particulière ; ils sont dans
leur état naturel. Avant d'aller plus loin, je dois
vous faire ici quelques observations sur les chênes.
En Chine on distingue deux espèces de chêne :
l'une appelée tsin-knn, l'autre fou-li. Ces deux
espèces sont très-peu différentes ; il faut les exami-
ner de bien près pour les distinguer. La seule dif-
férence consiste dans les feuilles et la dureté du
bois; le tsin-kan est plus dur que le fou-li, ses
feuilles sont longues et dentelées , elles ressemblent
un peu à celles du châtaignier; iejou-li a les feuilles
424 CHAPITRE VIMGT-QUATRIÈME.
plus courtes et plus larges : à ma manière de voir,
c'est l'espèce du chêne qui se trouve en France ,
au moins dans le Velay, car dans les autres pro-
vinces je n'ai pas examiné les chênes. Quoique les
vers querciens mangent les feuilles de l'un et de
l'autre, ils préfèrent pourtant le tsin-kan au fou-li.
Ici on ne laisse pas vieillir les chênes , tous les huit
ou neuf ans on les coupe à ras de terre ; de leurs
racines pullulent des rejetons que l'on coupe de
nouveau au bout de huit ou neuf ans : ainsi toutes
les forêts de chênes ne sont que de simples taillis.
Ici, toutes les montagnes sont couvertes de ces
arbres.
« Au bout de dix à onze jours, on voit remuer
dans le panier où les papillons querciens ont déposé
leurs œufs , des milliers de petites chenilles noires ,
qu'on se hâte de transporter sur la montagne et de
placer sur les arbres dont les feuilles ne sont qu'à
demi formées, car c'est à la fin de mars ou au com-
mencement d'avril. Une fois sur les arbres, on les
y laisse et le jour et la nuit, qu'il pleuve ou qu'il
vente. Il n'est pas nécessaire de les garder pendant
la nuit; pendant le jour, il suffit qu'une personne
se tienne tout près pour épouvanter les oiseaux et
pour aider les, vers à énùgrer d'un arbre à l'autre et
relever ceux qu'un coup de vent ou un autre acci-
dent aurait fait tomber à terre.
« Les chenilles querciennes changent quatre fois
de couleur : d'abord elles sont noires, plus tard
elles deviennent violettes, quelque temps après
elles sont jaunes et arrivent en dernier lieu à un
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 425
violet qui approche du noir. Le lemps requis pour
atteindre leur quatrième et dernière période est de
quarante à cinquante jours, et alors elles sont
grosses comme le petit doigt d'un homme ordinaire.
Ces vers qnerciens sont doués d'un instinct parti-
culier pour se précautionner contre les injures du
temps : s'il pleut, ils se placent au revers de la
feuille; si le vent est froid, ils savent aussi se mettre
sur le côté de la feuille qui n'est pas exposé au
vent. En 1840, vers la fin de mars, je me trouvais
dans une chrétienté où l'on élève beaucoup de ces
vers qnerciens ; le 28 , les vers récemment éclos
étaient sur les arbres; le 30, il tomba de la neige;
les trois jours qui suivirent le froid était si piquant ,
qu'à la maison on ne pouvait quitter le feu. Alors
je me mis à dire aux chrétiens : — Cette fois-ci, je
crois bien que vos vers à soie vont tous mourir. —
Oh! non, répondirent-ils; ils sont un peu engourdis,
il est vrai, par le froid, mais ils ne mourront point.
En effet, ils ne moururent point, car le 3 avril, en
passant moi-même par l'endroit où les vers étaient
sur les arbres, je les vis manger de très-bon appétit.
« Après avoir mangé des feuilles pendant qua-
rante à cinquante jours, ils se mettent à ourdir
leur cocon, dont la grosseur a plus d'un pouce el
dont la largeur est celle d'une noix ordinaire.
Comme il y a toujours des vers plus vigoureux que
les autres, il se présente aussi des cocons d'une
taille plus forte que le reste; ils ourdissent leurs co-
cons sur une feuille qu'ils roulent en cornet, et si
une seule ne suffit pas, ils en rapprochent une se-
V2f> CHAPITRE VÏNGT^QUATRIÈME.
conde. C'est là dedans qu ils font leur précieux ou-
vrage; ils commencent par ourdir le dehors du co-
con, dans lequel ils s'enferment et travaillent, et
puis ils le terminent en dedans, ce qui ne demande
pas pins de trois jours. Ce cocon est de couleur
jaune tirant un peu sur le blanc. L'époque de la ré-
colte des cocons varie selon la différence des cli-
mats : ainsi, dans la plaine et sur les montagnes
peu élevées, on recueille les cocons vers le 20 et le
24 mai ou quelques jours plus tard; tandis que sur
les montagnes du Koueï-tcheou , ce n'est que du
15 au 30 juin. Sur les montagnes la végétation
étant plus tardive, les vers à soie sont aussi plus
tardifs à sortir,.
« Dans les pays montagneux du Koueï-tcheou,
et même dans des endroits du Sse-tchouen, on ne
fait pas mourir les cocons ; on en réserve une pe-
tite quantité pour commencer de suite une nouvelle
éducation. Dans les pays moins élevés, on se con-
tente d'une seule récolte , parce que la seconde ne
récompenserait pas le travail et la peine, à cause
des chaleurs de juillet et d'août, qui feraient mourir
presque tous les vers.
« Sur les hautes montagnes, où les nuits sont
toujours fraîches et la chaleur tempérée par le
souffle des vents, et où les insectes ennemis sont
rares, les vers querciens se développent avec la
même vigueur que la première fois; cette seconde
récolte se fait vers le 1 er octobre.
« La soie quercienne, quoique inférieure à celle
des vers du mûrier, ne laisse pas d'être très-belle
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 427
et très-solide. Lorsqu'elle est tissée, elle donne une
toile très-fraîche. Je crois qu'en France on tirerait
un très-grand parti de cette soie. Ce n'est doue pas
sans raison que le gouvernement français attache
un grand prix à l'acquisition de cette race de vers à
soie et désire ardemment pouvoir la transporter en
France l . »
§ iv.
Cultures ei industries particulières des Chinois. • — Pisciculture et
éducation des volailles. — Ancienneté de la pieciculture en Chine
et habileté des Chinois dans ce genre d'industrie. — Poissons habil-
lés de glace. — Education des volailles. — Eclosion artificielle de-
œufs. — Curieux détails.
Le poisson, dont les espèces les plus variées
peuplent en quantité prodigieuse les rivières, les
fleuves, les lacs et les mers de la Chine, entre
pour une si large part dans l'alimentation publique,
que l'industrie est venue en aide à la nature pour
fournir aux besoins de l'énorme consommation qui
s'en fait dans tout l'empire. La pisciculture, indus-
trie nouvelle pour l'Europe, et dont on s'occupe
depuis quelques années en France avec intelligence
et succès, est prospère, en Chine, depuis un temps
immémorial. M. Hue consacre à cette curieuse in-
dustrie une page très-instructive que nous croyons
1 Annales forestières, t. II, p. 644 (1843).
428 CHAPITRE VISGT-QUATRIÈME.
utile de citer « Voici, dit-il, ce qui se pratique dans
la province du Kiang-si : vers le commencement du
printemps, un grand nombre de marchands de frai
de poisson, venus, dit-on, de la province de Can-
ton , parcourent les campagnes pour vendre leurs
précieuses semences aux propriétaires des étants.
Leur marchandise, renfermée dans des tonneaux
qu'ils traînent sur des brouettes, est tout simple-
ment une sorte de liquide épais, jaunâtre, assez
semblable à de la vase. Il est impossible d'y distin r
guer, à l'œil nu, le moindre animalcule. Pour quel-
ques sapèques on achète plein une écuelle de cette
eau bourbeuse, qui suffit pour ensemencer, selon
l'expression du pays, un étang assez considérable.
On se contente de jeter cette vase dans l'eau, et,
dans quelques jours, les poissons éclosent à foison.
Quand ils sont devenus un peu gros , on les nourrit
en jetant sur la surface des viviers des herbes ten-
dres et hachées menu; on augmente la ration à
mesure qu'ils grossissent. Le développement de ces
poissons s'opère avec une rapidité incroyable. Un
mois tout au plus après leur éclosion ils sont déjà
pleins de force, et c'est le moment de leur donner
la pâture en abondance. Matin et soir, les posses-
seurs des viviers s'en vont faucher les champs et
apportent à leurs poissons d'énormes charges
d'herbe. Les poissons montent à la surface de l'eau
et se précipitent avec avidité sur cette herbe, qu'ils
dévorent en folâtrant et en faisant entendre un
bruissement perpétuel : on dirait un grand troupeau
de lapins aquatiques. La voracité de ces poissons
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 420
ne peut être comparée qu'à celle des vers à soie
quand ils sont sur le poinl de filer leur cocon. Après
avoir été nourris de cette manière pendant une
quinzaine de jours, ils atteignent ordinairement le
poids de deux ou trois livres et ne grossissent plus.
Alors on les pêche, et on va les vendre tout vivants
dans les grands centres de population.
« Les pisciculteurs du Kiang-si élèvent unique-
ment cette espèce de poisson, qui est d'un goût ex-
quis. Peut-être en existe-t-il d'autres, mais nous
n'en avons pas eu connaissance. Nous ignorons
également si le frai qu'on vend dans le Kiang-si a
subi par avance quelque préparation. »
Il est à regretter que le célèbre missionnaire
voyageur n'ait pas été à même de nous renseigner
plus complètement sur la manière dont les Chinois
se procurent en aussi grande abondance du frai de
poisson fécondé. D'après ce que nous lisons ail-
leurs , ce peuple industrieux , quoique expérimenté
bien longtemps avant nous dans l'art de la piscicul-
ture, semblerait cependant moins avancé sous cer-
tains côtés de cette industrie, puisque la nature
seule, plutôt que la fécondation artificielle, paraît
lui fournir la matière vivifiée dont on fait, dans cer-
taines provinces de l'empire, l'objet d'un com-
merce lucratif. Nous citons : « Dans un certain
temps de l'année, on voit un nombre prodigieux
de barques s'assembler sur le Kiang, dans le voisi-
nage de la ville de Kieou-kiang, pour y acheter de
la semence de poisson. Vers le mois de mai, les
gens du pays barrent le fleuve en plusieurs endroits
430 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME.
avec des nattes et des claies qui occupent à peu
près une étendue de neuf à dix lieues; ils ne laissent
au milieu du fleuve qu'autant d'espace qu'il en faut
pour le passage des barques. La semence du pois-
son s'arrête à ces claies, et toutes les eaux voisines
en sont chargées; les Chinois savent la distinguer à
l'œil, quoiqu'un étranger n'en découvre souvent
nulle trace. Ils puisent de cette eau 'mêlée de se-
mences et en remplissent de grands vases , qu'ils
vendent aux marchands et que ceux-ci transportent
ensuite dans les provinces. Cette eau se vend par
mesures à tous ceux qui ont des viviers et des étangs
domestiques à empoissonner. Lorsqu'on transporte
cette eau, et jusqu'à ce qu'on en fasse usage, il
faut avoir soin de l'agiter de temps en temps. Ce
u est qu'au bout de quelques jours que les semences
commencent à se rendre sensibles à l'œil : on aper-
çoit alors de petits tas flottants d'œufs de poisson,
sans qu'on puisse encore démêler leur espèce : ce
n'est qu'avec le temps qu'on parvient à la distin-
guer. On pourvoit à la nourriture commune des al-
vins en jetant dans les vases des lentilles de marais
et des jaunes d'œufs ' . »
Le poisson obtenu par l'industrie des piscicul-
teurs, ou simplement péché à la mer ou bien dans
les lacs et dans les fleuves, est en Chine l'objet d'un
commerce considérable. Les Chinois sont habiles aie
conserver longtemps à l'état frais, au moyen de la
glace qu'ils font congeler alentour. On en garde de
1 Voyc/ Description générale de la Chine, i. IV, p. 4, et Mémoires
mu- les Chinois.
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 431
la sorte des quantités considérables pendant deux
et trois mois, quoique chaque jour on les expose au
marché jusqu'à leur débit total. Les poissons ainsi
préparés sont appelés poissons habillés de glace.
Le peuple chinois est aussi grand mangeur de
volaille que de poisson. A. la liste des nombreuses
industries que son esprit d'observation et son
génie pratique lui ont fait trouver, il faut ajouter
encore celle au moyen de laquelle il sait, à la ma-
nière des anciens Egyptiens, multiplier à son gré,
et en nombre presque infini, la gent ailée de ses
basses-cours. « L'un des objets qui m'intéressa le
plus dans les environs de Chang-hai lut un éta-
blissement pour faire éclore les œufs... Je comp-
tai dans cet établissement vingt-six fours, grands
à l'extérieur, petits à l'intérieur, construits en terre
mélangée avec de la paille, et recouverts d'une
natte très-épaisse. Leurs fours étaient chauffés au
charbon de terre et, lorsqu'ils étaient allumés, on
les fermait pour éviter le tirage. Sur le haut de
chaque four, on plaçait un panier couvert, au fond
duquel on étalait les œufs. Pour distribuer égale-
ment la chaleur, on les retournait cinq fois par
jour. On les laissait sur le four un certain nombre
de jours, afin de les éprouver Les œufs qui
étaient reconnus bons étaient replacés dans des
paniers sur le four, et au bout d'un autre nombre
de jours, on les transférait sur des tablettes rem-
bourrées avec soin de soie, de coton, etc.. On les
recouvrait avec des coussins de coton. On ne met-
tait point de feu dessous; mais la température
;32 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME.
chaude de cette espèce de caverne était entretenue
à un certain degré au moyen des fours dont j'ai parle.
Les œufs s'ouvraient à un temps donné, je dirai même
à une heure donnée. Le temps nécessaire pour les
faire éclore était ainsi fixé : pour les œufs d oie,
trente-deux jours et demi, ou seize jours sur le four,
et seize jours et demi sur les lits; pour les œufs de
canard, vingt-huit jours, ou quatorze sur les fours et
quatorze sur les lits; pour les œufs de poule, vingt-
deux jours, ou douze jours sur les fours et dix jours sur
les lits. . . On m'apprit encore qu'on fait éclore par le
même procédé des œufs de pigeon et de perdrix,
mais cela a lieu dans d'autres établissements. L é-
closion artificielle se fait sur une grande échelle dans
la province de Canton, qui abonde en canards. Les
petits canards ainsi obtenus s'élevaient sur les bords
marécageux de la « rivière des Perles ' » .
§V.
Cultures et industries particulières des Chinois. — Horticulture. —
Supériorité des Chinois en ce genre. — Succès merveilleux obte-
nus par les jardiniers et les floriculteurs de la Chine.
L'horticulture, considérée en elle-même ou dans
ses branches variées, n'est certainement pas un
art plus spécial aux Chinois qu'aux autres peuples
agronomes. Ils ont néanmoins obtenu des succès
tellement exceptionnels, si originaux même, en
1 Milne, La vie réelle en Chine, traduite par André Tasset.
GÉÏSIE PARTICULIER DES CHINOIS. 433
ce genre de culture, qu'il est difficile de ne pas re-
connaître qu ils sont depuis longtemps déjà en pos-
session de certaines pratiques et méthodes dont La
connaissance et l'application constituent une in-
contestable supériorité; ils ont même certains se-
crets que l'Europe ne connaît pas encore, et que
nos jardiniers auraient tout intérêt à leur emprun-
ter. Telle est l'opinion très-fondée d'un auteur dis-
tingué, dont le savoir et la compétence en cette
matière font autorité. M. le baron Léon d Hervey
Saint-Denis, dont il s agit ici, se basant sur les do-
cuments dus aux observations des missionnaires et
des autres voyageurs, et sur ses vastes connaissances
personnelles, a fait sur l'agriculture et l'horticulture
des Chinois une étude du plus haut intérêt. Il sera
facile d'en juger par les emprunts que nous allons
faire à ce remarquable travail.
Nulle part au monde, dit notre savant auteur,
on ne cultive mieux les plantes potagères qu'en
Chine, comme nulle part aussi on n'en cultive un
plus grand nombre d espèces. Ici se montre dans
tout son jour 1 adresse du jardinier chinois, qui, sur
une parcelle de terre où* chez nous un homme
vivrait à peine, trouve le moyen de se nourrir avec
sa famille, et quelquefois de s'enrichir, par la vente
des produits de quatre on cinq récoltes annuelles.
C'est que le jardinier chinois pratique de temps
immémorial l'art, comparativement nouveau chez
nous, de forcer les légumes, c'est-à-dire d en hâter
le développement par la chaleur artificielle, comme
aussi de les faire venir à contre-saison. On pour-
434 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME,
rait dire crime manière générale, pour caractériser
le jardinage à la Chine, qu'il vise à surmonter des
difficultés, ou, si Ton veut, à faire des tours de
force, ce qui est du reste tout à fait en harmonie
avec les goûts des Chinois. Nous en citerons quel-
ques exemples en parlant de leur jardinage d'or-
nement.
« Cette supériorité des Chinois en horticulture
n'a rien qui doive surprendre ; elle est le contre-
poids, ou , pour mieux dire , la suite même de Tin-
suffisance de leur agriculture , qui les oblige à cher-
cher dans le jardinage un complément indispensable
aux substances alimentaires qu'elle leur fournit.
L'homme ne peut pas vivre exclusivement de riz ;
mais il vivra s'il peut y ajouter les graines des légu-
mineuses, qui compenseront par leur richesse en
azote ce qui manque sous ce rapport à la céréale
de prédilection du Céleste Empire
« Chez nous, dit encore M. Léon d'Hervey, on
aime les fleurs; chez les Chinois on se passionne
pour elles. Ce qui nous plaît dans un jardin, c'est
la variété du coup d'œif, la richesse des couleurs,
la beauté ou la rareté des espèces ; pour les Chi-
nois , chaque plante est l'objet d'un culte véritable,
d'une espèce d'amour mystique, qui inspire à lui
seul une grande partie de leurs poésies. Dans les
romans, dans l'histoire, jusque dans les habitudes
de leur vie privée, on trouve des exemples de cet
amour naïf et passionné. De graves magistrats s'in-
vitent mutuellement à venir admirer leurs pivoines
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 435
et leurs chrysanthèmes. Il est même question, dans
les monuments de la littérature chinoise, dune
sorte d'extase que nos mœurs ne permettent guère
de comprendre, et qui consiste à s'enivrer de la vue
des plantes en cherchant à saisir, par une attention
continue, les progrès de leur développement
Si nous citons ces curieux exemples, ce n'est as-
surément pas que nous songions à les importer chez
nous ; nous voulons seulement donner une idée du
degré d'expérience et d'habileté auquel un goût
si prononcé , nous dirons presque si exalté , a dû
nécessairement conduire les horticulteurs chinois.
« On ne s'étonnera donc pas s'ils excellent dans
l'art d'embellir les espèces rustiques , d'en taire
doubler les fleurs, d'en modifier les couleurs et la •
forme primitive , tout comme d'en hâter la florai-
son. C'est ainsi qu'ils en sont venus tantôt à donner
à des espèces naines un développement considéra-
ble, tantôt à réduire aux plus chétives proportions
des arbres ordinairement de grande taille ; on cite
particulièrement des ormeaux dont on fait des ar-
brisseaux de moins d'un mètre de hauteur, mais
qui conservent toujours en petit leur ancien
aspect ' . >■>
Le témoignage de l'illustre savant n'est pas le
seul que nous pourrions invoquer pour établir ici
les incroyables succès obtenus par les Chinois dans
l'horticulture, cette branche à la fois si agréable et
si utile de l'art agronomique. Nos floriculteurs de
1 Voyez Recherches sur l'agriculture et F horticulture des Chinois,
p. 114 et suiv.
28.
43G CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME.
profession en particulier leur ont fait un emprunt
considérable de plantes ornementales , exemple
trop peu suivi peut-être par nos jardiniers. L'atten-
tion que les Chinois ont mise de tout temps à ras-
sembler dans leurs potagers toutes les espèces de
végétaux propres à l'alimentation leur eu a pro-
curé un grand nombre de bous et de salubres, que
nous ne possédons pas : rien pourtant ne serai! plus
aisé que de les acclimater en Europe. Il est juste,
toutefois , de reconnaître que les succès obtenus
tous les jours par nos horticulteurs, et constatés par
les magnifiques expositions dont chaque année nous
sommes les témoins , affirment des progrès qui
pourraient bien ne pas tarder, si ce n'est déjà, sous
plus d'un rapport, un fait heureusement accompli ,
à surpasser la supériorité jusque-là incontestée des
Chinois.
§ VI.
Commerce des Chinois. — Besoins commerciaux de la Chine; —
idées particulières des économistes el du gouvernement chinois à ce
sujet. — Commerce extérieur. — Importations et exportations. —
État actuel el avenir du commerce européen et français avec la
Chine. — Commerce intérieur : — son importance, — Ses causes
et sa nécessité. — Génie coi ni. il des Chinois. — Honnêteté et
friponnerie. — Curieux exemples de fraude.
Les productions naturelles d'un pays, jointes à
celles de sou industrie, sont ordinairement pour
les peuples qui possèdent cette double cause de ri-
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. 437
ehesse, les éléments de leur activité commerciale.
A ce titre, la Chine semblerail devoir occuper,
sous le rapport des opérations commerciales tant
extérieures qu'intérieures, un des premiers rangs
parmi les nations adonnées au négoce ; mais la loi
dès échanges suppose la loi de l'équilibre , et celle-
ci se base sur la juste proportion qui doit s'établir
entre la consommation et la production : il faut donc,
pour que le commerce d'une contrée acquière ses
plus larges développements que la nécessité de con-
sommer soit au niveau de la faculté de produire.
Or la Chine , d'après une remarque judicieuse de
M. Jurien de la Gravière , écrivain aussi distingué
que marin illustre, a besoin de vendre et non d'a-
cheter ; elle a, en effet, chez elle le nécessaire et
l'utile , sans parler des objets de luxe et de fantai-
sie que son industrie nationale , mieux que le com-
merce étranger, lui fournit conformes au goût de
ses habitants ; d'où il résulte forcément que le com-
merce chinois, trouvant à l'intérieur de l'empire les
éléments d'une prodigieuse activité, se réduit, quant
au commerce extérieur, à des proportions relative-
ment minimes.
De plus, chaque peuple, en dehors de la nature
et de l'étendue de ses besoins propres , dont il est
après tout le meilleur juge , a ses idées particuliè-
res ; or, sous le rapport du commerce comme sous
tant d'autres, les Chinois ont des maximes et des
principes économiques très-opposés aux idées et
aux doctrines de l'Europe moderne; et il faut bien
l'avouer, si on se place, comme ils le font, au point
438 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME.
de vue de leur seul intérêt national , il est impossible
d'affirmer qu'ils aient tort. Us ont donc pour pre-
mier principe de ne regarder le commerce étranger
comme utile pour eux qu'autant qu'il se borne à les
débarrasser des choses superflues, et qu'il contribue
à leur en procurer de nécessaires ; ils considèrent
en conséquence comme tout à fait nuisibles les rap-
ports commerciaux que les circonstances les ont
forcés de consentir avec les peuples d'outre-mer.
Ce commerce , disent-ils , nous enlève nos soies ,
nos thés, notre porcelaine; ces objets augmentent
de prix dans toutes nos provinces : dès lors il ne
peut être avantageux à l'empire. L'argent que nous
apportent les Européens , les précieuses bagatelles
qui l'accompagnent, sont de pure surabondance
dans un Etat tel que le nôtre. Il ne lui faut qu'une
masse d'argent relative à ses besoins en général, et
aux besoins des individus en particulier : or, cette
masse nécessaire existe depuis longtemps en Chine ;
et si elle veut l'accroître et se procurer de nouvelles
richesses eu métaux , elle n'a qu'à faire ouvrir ses
mines qu'elle tient fermées.
Il suffît de ce simple exposé pour démontrer (pie
les Chinois sont loin de croire, pour leur propre
compte, aux nécessités urgentes du libre échange.
Cette manière de voir à cet égard n'est pas nou-
velle chez eux. Voici comment s'exprimait, il y a
deux mille ans, Kouan-tse, célèbre économiste du
Céleste Empire : « L'argent qui entre par le com-
« merce n'enrichit un royaume qu'autant qu'il en
« sort parle commerce. Il n'y a de commerce long-
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. W9
« temps avantageux que celui des échanges néces-
« saires ou utiles. Le commerce des objets de faste ,
« de délicatesse ou de curiosité , soit qu'il se fasse
« par échange ou par achat , suppose le luxe. Or,
« le luxe , qui est l'abondance du superflu chez cer-
« tains citoyens, suppose le manque du nécessaire
« chez beaucoup d'autres. Plus les riches mettent
« de chevaux à leurs chars, plus il y a de gens qui
« vont à pied ; plus leurs maisons sont vastes et
« magnifiques , plus celles des pauvres sont petites
« et misérables; plus leurs tables se couvrent de
u mets, plus y a de gens qui se trouvent réduits
« uniquement à leur riz. Ce que les hommes en
« société peuvent faire de mieux, à force d'indus-
« trie, de travail et d'économie , dans un royaume
« bien peuplé, c'est d'avoir tous le nécessaire, et
« de procurer une aisance commode à quelques-
« uns. "
Ces idées, qui sont encore de nos jours celles du
gouvernement chinois , empêcheront pour long-
temps sans doute les produits européens d'obtenir
un grand écoulement dans le Céleste Empire. Il
faudrait pour qu'il en fut autrement que les Chi-
nois en vinssent à modifier profondément leurs
goûts et leurs habitudes. Or, le temps d'une pareille
révolution n'apparaît possible que dans un avenir
encore éloigné, mais qui se prépare. La Chine,
comparée à l'Europe, se trouve, sous le rapport
commercial, dans des conditions tellement excep-
tionnelles, que le commerce avec les étrangers pour-
rait cesser complètement et tout d'un coup sans
440 CHAPITRE VINGT-Ql FAÎRIÈME.
causer, ailleurs que dans les ports ouverts aux (eu-
ropéens , la moindre sensation. Une pareille inter-
ruption des affaires prendrait spontanémenl dans
notre Occident toutes les proportions d'une de
ces redoutables crises qui déconcertent les meil-
leurs esprits politiques; en Chine, elle passerait
inaperçue. Il n'y a donc pas trop lieu de s'étonner
que le gouvernement chinois, loin de favoriser le
commerce avec les Européens , ait plutôt cherché
toujours à le paralyser, à l'écraser même, puisque
ce commerce, n'étant à ses yeux d'aucune utilité
majeure pour l'empire, lui parait plus nuisible
qu'avantageux aux intérêts du pays. On peut donc
considérer comme plutôt arrachées à la crainte que
conformes à sa politique les concessions anciennes
ou récentes qu'il a consenties.
L'historique du commerce étranger avec la Chine
est facile à faire. Jusqu'à la fin du dix-huitième
siècle , l'Europe n'envoyait en Chine que son argent
pour être ('change'' contre du thé ; elle a commencé
au dix-neuvième siècle à importer des cotonnades ,
des draps, des métaux travaillés, des montres, etc.
Elude anglaise y porte ses épices, du camphre, de
l'ivoire, et malheureusement une énorme quantité
d'opium, pour lequel les Chinois se sont passion-
nés. En 1841 , d'après M. Jurien de la Gravière,
la Chine livrait au commerce étranger une valeur
de cent soixante-dix-sept millions de francs en
échange de deux cent vingt-six millions de produits
bruts ou manufacturés que lui versaient l'Inde et
lOccidenl.
GENIE PARTICULIER 1»KS CHINOIS. 441
« La consommation plus on moins considérable
des principaux produits de la Chine, le thé et la
soie grége, ajoute réminent écrivain, détermine
l'importance des échanges que l'on peut opérer
avec les sujets du Céleste Empire. La Chine a be-
soin de vendre , non d'acheter. A l'exception de
l'opium et du coton de l'Inde, ce qu'elle accepte
du commerce étranger, elle ne l'accepte qu en vue
de favoriser l'écoulement de ses propres articles.
D'après une pareille donnée, il est facile de prévoir
le rôle commercial que la France peut se créer sur
ce nouveau terrain à cote': des puissances de l'Occi-
dent. L'Angleterre importe dans ses entrepôts
25 millions de kilogrammes de thé ; les Etats-Unis,
8 millions; la Russie, 4 millions; quant à la France,
elle ne transporte que le thé nécessaire à sa con-
sommation, et n'en reçoit que 300,000 kilogrammes
par an. La soie grége n'est exportée que par l'An-
gleterre et les États-Unis : l'Angleterre en demande
au Céleste Empire plus d'un million de kilogrammes,
représentant une valeur d'environ 35 millions de
franc-.. De tous les pays qui cherchent en Chine un
débouché pour leurs produits , l'Inde anglaise est
le seul qui y trouve un marché facile, et qui puisse
y faire pencher la balance des échanges en sa la-
veur. La Chine reçoit annuellement de Calcutta et
de Bombay pour 30 millions de coton brut, pour
120 millions d'opium. Les manufactures britan-
niques, en se condamnant à ne vendre leurs tissus
qu'à vil prix, sont parvenues cependant, malgré la
concurrence de l'industrie chinoise, à faire entrer
442 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME.
dans les ports de Canton et de Shang-hai une valeur
de 33 millions en fils de coton et en cotonnades, de
11 millions en tissus de laine. Les draps offerts à
Kiakhta et dans l'Asie centrale , les cotonnades
américaines importées à Shang-haï acceptent les
mêmes conditions et se résignent aux mêmes sacri-
fices. Ce commerce onéreux se soutient à l'aide des
bénéfices réalisés par les chargements de retour,
et contribue encore à exclure les produits français
de l'extrême Orient; aussi, dans les meilleurs
années , les échanges de la France avec la Chine
n'ont-ils pas dépassé 2 millions ' . »
Depuis l'époque, lointaine déjà, où ces rensei-
gnements ont été publiés, les relations de la France
commerciale avec la Chine se sont considérable-
ment agrandies ; nous citerons comme preuve de
leur développement une note de date plus récente
publiée par les soins de la chambre de commerce
de Lyon, dans laquelle M. Rondot, qui a étudié de
près et pratiqué ce commerce, a très-nettement ex-
posé la question. Voici comment il s'exprime :
« L'établissement d'un commerce de quelque im-
portance entre la France et la Chine ne remonte
qu'à une douzaine d'années; il est dû en grande
partie aux délégués dus par les chambres de com-
merce, qui accompagnèrent la mission en Chine,
dont M. de Lagrené lut le chef. En effet, ils firent
connaître plusieurs substances utiles à nos manu-
Factures, parmi lesquelles on peut citer la gutta-
1 Revue des Deux-Mondes , 1 er septembre 1841.
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 44:}
percha, le gambier, les galles de Chine, et dont la
France reçoit actuellement pies de trois millions
de kilogrammes par an. L'importation des mar-
chandises françaises dans l'extrême Orient a déçu-
plé depuis cette mission : les produits des fabriques
de Paris, d'Amiens, de Béarnais, dElbeuf, de
Rouen, et même de Saint-Etienne, onl été expédiés
à plusieurs reprises sur les marchés chinois... »
Depuis notre expédition en Chine et grâce aux
traités commerciaux qui en ont été la conséquence,
ces échanges, facilités par rétablissement du ser-
vice direct des paquebots à vapeur dans les mers
de l'Inde et de la Chine, et par la fondation d'une
banque française des Indes et de la Chine, se sont
accrus dans des proportions nouvelles d'une si con-
sidérable importance qu'il nous suffira pour le dé-
montrer de dire avec M. Rondot qu'en 1852,
quatre-vingt-cinq balles de soie de Chine furent
envoyées à Lyon en consignation, et que l'impor-
tation de cette matière première , si précieuse pour
nos manufactures, atteignait déjà en 18(>0 le chiffre
énorme de trente mille balles.
« On se fera une idée de l'importance que le
commerce de la Chine a prise depuis quelques
années avec les puissances étrangères, quand on
saura, d'après une déclaration de lord Stanley à
la chambre des communes (le 3 juillet 18(>8), que
les intérêts commerciaux de l'Angleterre seule en
Chine s'élèvent annuellement de 60 millions de
livres sterling (1,500,000,000 de francs) à 70 mil-
lions de livres sterling, (1 ,750,000,000 de francs), et
W* CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME,
que ce chiffre ne fait que s'accroître rapidement.
Celui de la France est loin de l'égaler. D'après
Y Exposé officiel du commerce extérieur (livraison
de mars 1868), il ne s'est élevé, pour l'année 1866
(la Chine, la Cochinchine , le .lapon et l'Océanie
réunis), qu'à 78 millions ' ! » C'est peu, sans doute;
mais comparativement aux opérations antérieures
de notre commerce national, il y a progrès. Arrivés
sur le marché de ces lointaines régions après nos
voisins d'outre-Manche et quelques autres nations
habituées plus que nous au commerce maritime,
nous ne pouvons pas prétendre atteindre, sans des
efforts persévérants, le niveau des premiers occu-
pants; mais la voie est ouverte, et grâce à notre
influence, désormais asssuréedans l'extrême Orient,
se placer sous le rapport commercial au rang qui
lui convient, n'est plus désormais pour la France
qu'une affaire de temps.
Le grand mouvement commercial qui pousse les
nations de l'Occident vers la Chine aurait pu servir
d'exemple aux habitants de ce vaste empire, et les
porter à étendre plus au loin que par le passé leurs
relations maritimes. Mais il parait démontré que,
si l'exemple est partout ailleurs une sorte d'entraî-
nement invincible, ce n'est pas en Chine. Le com-
merce extérieur de ce pays continue de nos jours
comme précédemment à se limiter dans des pro-
portions excessivement restreintes. Sans ardeur
pour les courses aventureuses, comme sans véri-
1 La Chine en L868, par M. G. Pauthier. — Extrait de V Annuaire
encyclopédique, t. VIII.
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 145
table science nautique, les Chinois se bornent à
fréquenter les contrées voisines de leurs côtes : le
Japon, la Corée, Batavia, les îles Philippines, le
Tong-king, et ne poussent pas au delà du détroit
de la Sonde, de Malacca, d'Achem et de Siam leurs
plus lointaines excursions. Mais, en revanche, rien
ne saurait égaler l'activité commerciale quils dé-
ploient à l'intérieur de leur empire.
On conçoit à peine que, dans un pays aussi peu-
plé, aussi fertile et aussi vaste que la Chine, gou-
verné en outre par des principes exclusifs et pourvu
de nombreuses voies de communication par terre
et par eau , le commerce intérieur doive constituer
la partie fondamentale de son négoce. Ce com-
merce est si considérable, que, de l'aveu de tous
les voyageurs, celui de l'Europe entière ne peut
lui être comparé. Aussi, de quelque côté qu'un
étranger pénètre en Chine , quel que soit le point
qu'on visite, ce qui frappe avant tout, ce qui saisit
d'étonnement , c'est l'agitation prodigieuse de ce
peuple, que la soif du gain, que le besoin du trafic
tourmente sans cesse. « Du nord au midi, d'orient
en occident, dit l'abbé Hue, c'est comme un mar-
ché perpétuel, une foire qui dure toute l'année
sans interruption. »
Cette prodigieuse activité commerciale dont la
Chine est dévorée, est due autant, et plus peut-être,
au caractère et au génie particuliers des habitants
qu'aux autres causes que nous venons d assigner.
S'il est vrai que certaines races, comme certains
individus, se montrent tout naturellement douées
446 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME.
d'aptitudes particulières qui les caractérisent et les
distinguent de toute autre, on peut dire des Chi-
nois en particulier qu'ils semblent apporter pour
ainsi dire en naissant le goût du commerce et du
trafic : cupides et passionnés à l'excès pour le lucre,
ils aiment l'agiotage et le jeu des spéculations;
plein de ruse et de finesse, leur esprit se plaît à cal-
culer et à combiner les chances d'une opération
commerciale. On dit même que la conscience du
marchand chinois s'affranchit avec une extrême fa-
cilité des scrupules constitutifs de l'honnêteté. Il a
pour maxime favorite que l'acheteur est toujours
dans la disposition de donner le moins qu'il peut,
et en cela il n'a pas tort; mais il va jusqu'à suppo-
ser que l'acheteur ne donnerait absolument rien si
le vendeur y consentait, et en ce point il exagère.
Mais partant de ce principe, il se croit fondé à
penser de même et à retourner le même raisonne-
ment à son profit. Sans scrupule aucun, il ferait
donc volontiers, s'il le pouvait, passer de la main
de l'acheteur dans la sienne le prix de sa marchan-
dise sans jamais la livrer; mais comme en Chine,
ainsi qu'ailleurs, la chose n'est pas facile, cet hon-
nête négociant ne négligera rien du fas et du nef as
pour tirer de l'acheteur tout ce qu'il pourra en ob-
tenir. A-t-il réussi au gré de sa convoitise, il s'ap-
plaudit et s'excuse en disant tout bonnement : Ce
n'est pas le marchand qui trompe, c'est l'acheteur
qui se trompe lui-même! Impossible, en vérité, de
mieux dire en fait d'accommodements faciles avec
la conscience , conscience de Chinois , il est vrai ,
GENIE PARTICULIER DES CHINOIS. 447
mais qu'il n'est point absolument impossible de
rencontrer ailleurs.
C'est surtout contre les étrangers que le mar-
chand chinois se plaît à exercer sans ménagement
aucun sa rapacité notoire et ses talents émérites
pour l'escroquerie. On pourrait faire des volumes
entiers sur les friponneries plus ou moins ingé-
nieuses et audacieuses qui lui sont familières. Nous
égayerons nos lecteurs par quelques exemples.
Le capitaine d'un vaisseau anglais avait fait mar-
ché avec un marchand chinois de Canton pour un
certain nombre de balles de soie, que ce dernier
devait lui fournir. Quand elles furent prêtes, le ca-
pitaine se rendit avec son interprète chez le Chi-
nois, pour examine]' par lui-même si cette soie était
bien conditionnée. On ouvrit le premier ballot, et
il la trouva telle qu'il la souhaitait; mais les ballots
suivants, qu'il fit également ouvrir, ne contenaient
que des soies pourries. A cette vue, le capitaine
s'emporta et reprocha au Chinois, dans les termes
les plus durs, sa mauvaise foi et sa friponnerie. Le
Chinois l'écouta de sang-froid, et pour toute ré-
ponse : Prenez-vous-en, monsieur, lui dit-il, à
votre coquin d'interprète; il m avait protesté que
cous ne feriez pas la visite des ballots.
Les gens du peuple surtout ont une adresse sin-
gulière et nui scrupule à falsifier et à dénaturer ce
qu'ils vendent. Vous croyez avoir acheté une belle
et bonne pièce de volaille, un chapon par exemple,
vous n'en avez que la peau : toute la chair a été sup-
primée, et le vide rempli si industrieusement, (pie
448 CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME.
l'instant où on veut manger le chapon est souvent
celui où la fraude est reconnue.
On a cité plus dune fois les faux jambons de la
Chine : c'est une pièce de bois taillée en forme de
jambon, couverte dune certaine terre, recouverte
elle-même d'une peau de porc. Le tout est si artis-
tement peint et arrangé, qu'il faut user du couteau
pour découvrir la supercherie.
Les équipages des navires étrangers ont été très-
souvent victimes de cette fraude; il en est une
autre, pour le moins aussi singulière, dont ils doi-
vent se défier. Les Chinois ont-ils passé marché
pour approvisionner quelque navire étranger d'ani-
maux vivants, de cochons par exemple, il faut
qu'on ait bien soin d'examiner ces animaux au mo-
ment de la livraison. Pour peu, en effet, que ces
animaux vous paraissent avoir en grosseur des pro-
portions de forme quelque peu extranaturelles,
défiez-vous! c'est le signe certain dune tromperie à
nulle autre pareille. Ou'a donc fait le coquin de Chi-
nois pour donner à sa marchandise une si belle ap-
parence? — Une bien légère dépense de nourriture,
mais en revanche l'emploi dune grande quantité
d'eau qu il a, par le moyen d'un de ces instruments
compressifs que chacun connaît, introduite sans
parcimonie comme sans pudeur dans les cavités
intestinales des pauvres bêtes, bien sûr que mort
s'ensuivra. Quel but s'est-il proposé? Le voici : sans
répugnance aucune pour la chair des animaux
morts naturellement, et sachant bien que les bar-
bares d'outre-mer n'ont pas le même goût, il a
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS. '.'.!)
prévu nue les corps des animaux qui auront péri
seront jetés à I eau ; il s'empressera de recueillir,
pour en faire sa pâture, cette aubaine dont il aura
déjà perçu le prix: le bénéfice est clair el ne saurai!
être plus complet.
L'habitude de semblables friponneries el d'au-
tres de même aloi est si générale, la mode en est si
universelle, qu'on ne s'en choque pas, dit l'abbé
Hue; c'est tout simplement de l'habileté et du sa-
voir-faire; un marchand est tout glorieux lorsqu'il
peut raconter les petits succès de sa scélératesse.
Cependant, pour être tout à fait juste envers les
Chinois, affirme le même auteur, qui ordinairement
ne les flatte guère, il faut ajouter que ce manque
de probité et. de bonne foi se remarque seulement
chez les petits marchands; les grandes maisons de
commerce mettent, au contraire, dans leurs opé-
rations .une loyauté et une honnêteté remarquables ;
elles se montrent esclaves de leur parole et de leurs
engagements. Les Européens qui ont eu dt',^ rela-
tions commerciales avec la Chine sont unanimes
pour vanter la probité irréprochable des grands né-
gociants chinois; il est fâcheux que ceux-ci ne
puissent en dire autant des Européens '.
1 Voyez f Empire chinois, i. II. p. 173.
H. 29
CHAPITRE XXV
CONCLUSION.
La Chine, telle que nous l'avons décrite dans
ses institutions publiques, dans les mœurs, les
coutumes, les connaissances scientifiques, artis-
tiques et industrielles de ses habitants, a paru jus-
qu'à ce jour défier l'action du temps ; et on peut
dire que toujours semblable à lui-même, ce vieil
édifice social, presque aussi ancien que le monde,
conserve présentement encore , au moins dans ses
traits les plus essentiels, toute son antique et sur-
prenante physionomie. Mais, à vrai dire, cet état
présent apparaît déjà presque comme le passé, car
les temps actuels ont des signes annonçant que tous
les vieux peuples de l'-Orient, demeurés si longtemps
stationnaires , sont appelés à sortir de leur séculaire
isolement; les besoins nouveaux qui ont surgi parmi
les habitants de la terre, les prodigieux moyens de
communication mis en la puissance de l'homme par
la science moderne, et surtout la force d'attraction
qui, dans des temps voulus de Dieu, porte les nations
;i se rechercher: tout ne concourt-il pas, effective-
ment, à démontrer que l'universelle communion (\c^
peuples est dans les destinées de l'humanité? De là,
sans doute , tant d'agitations qui la tourmentent, et
CONCLUSION. 45!
produisent dans le monde, à travers les temps,
les rénovations que l'histoire nous raconte.
Aucun peuple, malgré la sagesse de ses lois, la
solidité de ses institutions, la longue durée de son
existence, malgré même les aptitudes favorables
de son génie particulier, ne paraît devoir échapper
à cette loi du changement : on la dirait une condi-
tion de la vie des nations; et, sans être fatale, elle
apparaît comme inévitable.
A ne considérer que la Chine, il est incontes-
table qu'indépendamment des influences du dehors,
on aperçoit présentement chez elle des symp-
tômes avant-coureurs d'une révolution intérieure,
plus ou moins prochaine, il est vrai, mais cer-
taine ; et si nous en croyons de sérieux témoignages,
ses hommes d'Etat eux-mêmes sont les premiers à
la pressentir. S il est effectivement en Chine un
fait généralement reconnu, c'est que les anciennes
institutions, qui ont été assez fortes pour assurer à
ce grand empire une durée près de quarante fois
séculaire, chancellent visiblement sur leur base :
paralysées par la politique défiante des Tartan s
plutôt qu'usées par le temps, elles ont, en grande
partie, perdu aujourd'hui la vitalité des âges anté-
rieurs .
Cette poignée de nomades, devenus les maîtres de
la Chine, ont compris dès l'origine de leur conquête
la nécessité pour eux de suppléer à leur infériorité
numérique par une politique appropriée aux be-
soins de leur situation. Préoccupés avant tout, de
se mettre à l'abri de toutes tentatives ambitieuses
29.
452 CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME.
qui auraient pu venir du dehors ébranler leur do-
mination, établie faiblement encore, ils ont com-
mencé par fermer soigneusement aux étrangers
toutes les portes de l'empire. La première con-
séquence de cet isolement, auquel les Chinois
sont condamnés depuis deux siècles, a été de les
rendre tout à fait étrangers aux progrès accomplis
ailleurs dans l'art de la guerre, et de les priver en
même temps de tout moyeu de se ménager des
alliances utiles au jour du péril : c'est ainsi que
dans les guerres récentes qu'il leur a fallu soutenir
contre l'Angleterre d'abord, puis contre la France
et l'Angleterre réunies, ils n'ont pu faire appel aux
sympathies des autres nations voisines, qu'un intérêt
commun aurait pu rallier cependant contre les bar-
bares de 1 Occident.
Une telle politique extérieure ne pouvait qu'être
funeste aux intérêts de la Chine. Celle que ses nou-
veaux maîtres adoptèrent à l'intérieur ne le lut pas
moins à ses vieilles institutions. Afin de mieux do-
miner le peuple conquis, et de le rendre impuissant
à se concerter pour secouer le joug nouveau qu'il
subissait, les Tartares s'appliquèrent à le tenir
divisé par la succession rapide et continuelle dans
les emplois publics. Cette adroite politique, en ren-
dant tous les fonctionnaires de l'empire à peu près
étrangers aux populations qu'ils sont appelés à ad-
ministrer, ne pouvait, en effet, qu'empêcher toute
entente commune, et conséquemment éloigner les
dangers d'une conspiration nationale; mai:-, il en
est résulte'' (pie le principe paternel, sur lequel re-
CONCLUSION. '«*.:;
posait tout le système gouvernemental de la Chine,
devenu des lors incompatible avec l'autorité, a
presque disparu, et que l'édifice dont il faisait la
base paraît près de crouler.
Dans ce naufrage des vieilles institutions de la
Chine; les mœurs privées , ce dernier rempart de
la vie politique et nationale des peuples, ont, de
leur côté, subi par contre-coup de graves atteintes ;
de là forcément la démoralisation profonde qui s'est
emparée des classes supérieures de la société chi-
noise , et l'apathie dont les populations de ee vaste
empire sont comme accablées.
Un tel fait moral dans la vie d'un peuple suffit pour
faire comprendre comment il est devenu possible
aux bandes audacieuses qui depuis longtemps déjà
ont levé l'étendard de la révolte, de tenir en échec,
et avec succès, toutes les forces de l'empire, qu'elles
menacent d'un bouleversement général. On ne sait
pas encore bien au juste quels sont les principes
politiques, ni les doctrines sociales et religieuses
des chefs de cette formidable insurrection, devenue
rapidement maîtresse des plus belles provinces de
la Chine, et qui malgré les échecs qu'elle a subis es1
loin d'être domptée ; mais nul doute que, si, un jour,
parmi ses chefs ou (]u milieu du peuple chinois lui-
même, venait à se montrer un homme de génie
politique qui relevât fièrement le drapeau de la
nation avec le but bien déterminé de l'affranchir,
c'en serait fait de la domination tartare.
Ce qui, en effet, manque peut-être à la Chine, à
cet empire de quatre cents millions d habitants, c esl
454 CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME.
un homme vraiment grand , capable de s'assimiler
tout c<> qu'il y a encore de ressources et de vie dans
cette grande nation chinoise , plus populeuse que
l'Europe, et qui compte plus de trente siècles de
civilisation. Si nous en croyons un témoin autorisé,
il suffirait à un tel homme de happer, pour ainsi dire,
du pied ce vieux sol chinois pour en faire surgir des
bataillons redoutables par le nombre et la valeur.
« Il serait possible, dit M. Hue, de trouver en
Chine tous les éléments nécessaires pour organiser
1 armée la plus formidable qui ait jamais paru dans
le monde. Les Chinois sont intelligents , ingénieux,
d'un esprit prompt et plein de souplesse. Ils saisis-
sent rapidement ce qu'on leur enseigne , et le gra-
vent aisément dans leur mémoire. Ils sont, de plus,
persévérants et d'une activité étonnante quand ils
veulent s'en donner la peine; d'un caractère sou-
mis et obéissant, respectueux envers l'autorité , on
les verrait se plier sans effort à toutes les exigences
de la discipline la plus sévère. Les Chinois possè-
dent en outre une qualité bien précieuse dans les
hommes de guerre, et qu'on ne trouverait peut-être
nulle part aussi développée que chez eux : c'est une
incroyable facilité à supporter les privations de tout
genre. Nous avons été souvent étonné de les voir
endurer comme en se-jouant, la faim, la soif, le
froid , le chaud, les difficultés et les fatigues des
longues courses. Ainsi, sous le rapport intellectuel
et physique, ils neparaissenl laisser rien à désirer.
Pour ce qui est du nombre, on en aurait par mil-
lions tant qu'on voudrait.
CONCLUSION. ''■">■"'
« L'équipement de celte immense armée serait
encore probablement peu difficile. Il ne serait pas
nécessaire d'avoir recoins aux nations étrangères;
on trouverait abondamment dans leur pays tout le
matériel désirable, et des ouvriers sans nombre,
bien vite au courant des nouvelles inventions.
« La Chine offrirait surtout des ressources incom-
parables pour la marine. Sans parler de la vaste
étendue de ses côtes, où de nombreuses popula-
tions passent en mer la majeure partie de leur vie,
les grands fleuves et les lacs immenses de l'inté-
rieur, toujours encombrés de pêcheurs et de jon-
ques de commerce, pourraient fournir des multi-
tudes d'hommes habitues dès leur enfance à la
navigation, agiles, expérimentés, et capables de
devenir d'excellents marins pour les longues expé-
ditions. Les officiers de nos navires de guerre , qui
ont parcouru les mers de Chine , ont été souvent
déconcertés de rencontrer au large, fort loin des
côtes, des pêcheurs affrontant audacieusement la
tempête , et conduisant avec habileté leurs mauvai-
ses barques à travers les lames énormes qui mena-
çaient à chaque instant de les engloutir. La con-
struction des navires sur le modèle de ceux des
Européens no leur offrirait aucune difficulté , et il
ne leur faudrait que peu d'années pour lancer à la
mer des flottes telles qu'on n'en a jamais vu. »
Un pareil jour est loin sans doute encore de se
lever pour la Chine. Ce jour se verra-t-il jamais? Il
n'appartient qu'à la providence «le Dieu de le sa-
voir; mais il est certain que les nations de l'Europe,
456 CHAPITRE VJNGT-CINQUIEME.
obligées aujourd'hui d'obéir au mouvement qui en-
trame les peuples de l'Occident vers ceux de l'ex-
trême Orient, sont appelées à influer, chacune dans
la mesure de sa volonté ou de ses aptitudes, sur
les destinées à venir du vieil empire chinois. La
France, que tant d'intérêts majeurs sollicitent à
étendre le plus possible son influence maritime , et
à ne rester sous ce rapport en arrière vis-à-vis d'au-
cune autre nation , ne peut se tenir à l'écart du
mouvement qui attire vers l'Asie les activités po-
litiques et les ambitions commerciales de l'Europe :
le gouvernement impérial a donc sagement fait de
songer à fonder en Orient une politique française.
Avant nous, et sans nous, plusieurs puissantes
nations maritimes de l'Europe, l'Angleterre, l'Es-
pagne , la Hollande , étaient postées et armées dans
les mers de l'Inde et de la Chine, toutes pietés à se
partager, comme d'opimes dépouilles, les profits de
la révolution désormais inévitable qui doit, tôt ou
tard, ouvrir définitivement au monde les marchés
de l'extrême Orient. On voyait d'un autre coté la
lUissie, au nord de la Chine, s'acheminer, comme
avec mystère, mais en avançant toujours, vers les
régions nouvelles qu'elle convoite, tandis que les
Etats-Unis d'Amérique envoyaient leurs navires
visiter sans relâche tous les ports de ces vastes
mers. La France catholique, il est vrai, était pré-
sente, noblement et chrétiennement représentée
par ses courageux missionnaires, niais la France
maritime et commerciale n'était nulle part.
Grâce à Dieu ! cet état de choses est changé :
CONCLUSION. '•:>:
notre glorieuse et politique expédition militaire en
Chine nous a acquis pour le présent dans ce grand
empire, et nous y assure pour l'avenir une part
d'influence égale à eelle de n'importe quelle autre
nation; d'un autre côté, nos possessions de l;i
Gochinchine , vaillamment conquises par notre
armée maritime, recommencent, très -heureuse-
ment pour nous, tous les avantages, jusqu'alors
anéantis et trop négligés, de notre ancienne domi-
nation dans ces mers lointaines. La France n est
pas seulement une nation continentale, elle est
aussi une nation maritime; dès lors, il lui importe
d'être doublement prévoyante de l'avenir. Si donc
eîle veut que sa puissance demeure entière, il faul
que le pavillon de ses navires se déploie aussi fière-
ment sur les mers que le drapeau de ses armées
sur le continent. La France, autant que toute autre
nation de l'Europe, a le droit et le pouvoir de se
trouver chez elle et en forces sur tous les points du
globe : les possessions lointaines lui sont donc né-
cessaires ; et jamais , pour peu quelle ait souci de
sa prospérité commerciale, elle ne doit laisser
limiter son influence politique nulle part.
Il y a de fait aujourd'hui prise de possession
commerciale par l'Europe de tous les grands pays
de l'Orient, et tout porte à croire que le siècle pré-
sent verra s'établir entre ces points extrêmes du
monde des rapports au moins égaux en importance
à ceux que l'Europe et l'Amérique ont créés entre
elles. Les temps semblent donc proches où toutes
ces vieilles nations arriérées de l'Orient , décidées
458 CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME.
enfin à communiquer avec les autres peuples , su-
biront par le fait seul de ces rapports fréquents et
pacifiques, l'influence des idées du dehors.
Et maintenant quelles seront, dans cette oeuvre
régénératrice , la nature et la part de l'action dé-
volue à chacune des nations civilisées de l'Europe?
C'est le secret de Dieu, mais sans aucun cloute, les
bienfaits que les uns et les autres pourront appor-
ter seront en harmonie avec le génie et le carac-
tère particuliers de chacune : pour les peuples
comme pour les individus leur passé et leurs qua-
lités acquises sont les meilleurs garants de leurs
œuvres à venir. De plus, il est vrai, historique-
ment et philosophiquement parlant , que la loi du
christianisme est essentiellement attractive , et on
peut dire en vérité des nations, comme Tertullien
l'a dit de l'âme humaine , qu'elles sont naturelle-
ment chrétiennes, c'est-à-dire toutes pleines d'as-
pirations, de désirs et d'attentes que le christia-
nisme peut seul combler.
A ces titres , et sans oublier les avantages poli-
tiques et commerciaux, assurés désormais à la
France par la sagesse de sa diplomatie et la valeur
de ses armes dans tout l'extrême Orient, n'est-il
pas légitime de songer avec une religieuse et pa-
triotique espérance au rôle d'honneur et de civili-
sation que Dieu lui destine dans ces lointaines con-
trées? La France n'est-elle pas en effet, entre
toutes les nations chrétiennes, l'apôtre et le soldat
de Dieu par excellence? Pleine de foi et de charité
chrétiennes, conquérante plus catholique encore
CONCLUSION. 459
que guerrière, elle ne discontinue jamais de porter
chez tous les peuples du inonde l'Évangile et la
civilisation? Son passé répond de son avenir.
La Chine, depuis trois siècles et plus, connaîl
nos missionnaires et les voit prodiguer à ses
peuples , au prix de tous les sacrifices et du mar-
tyre, les lumières de la science et les bienfaits de la
religion : leurs actes sont écrits en caractères inef-
façables dans ses propres annales, et les Chinois,
on le sait, sont passionnés pour l'histoire. Quand
donc le temps sera venu pour eux de briser avec
leurs vieilles traditions et de laisser là leur orgueil
séculaire pour s'initier aux progrès de l'Occident,
ils se rappelleront, sans aucun doute, que la nation
venue tout d'abord chez eux sans autre intérêt que
celui de leur apporter les bienfaits de la civilisa-
tion chrétienne au prix du sang de ses propres fils et
avec tous les trésors de sa charité , ce fut la France !
Et quand l'Église de la Chine aura grandi, et que
cet arbre de vie abritera de ses rameaux les
peuples régénérés de ce grand empire, ceux-ci ne
se souviendront-ils pas encore que parmi leurs
apôtres et leurs martyrs les missionnaires français
sont au premier rang? Or, qui pourrait douter
qu'un pareil souvenir ne devienne un jour dans
l'esprit de ces peuples un puissant motif d'attrac-
tion envers la nation chrétienne et généreuse qui ,
plus que toute autre , leur aura procuré de tels
bienfaiteurs?
Plaise à Dieu qu'un semblable jour arrive, et
qu'une telle gloire soit donnée à la France! Car,
'<<><• CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME.
n'en doutons pas, nous verrions alors se réaliser
pleinement, pour le bonheur et la prospérité de
notre grande et belle patrie la parole du divin
Maître, parole qui s'accomplit, quand elle est
écoutée, aussi bien pour les nations que pour tout
homme qui vient en ce monde : Cherchez d'abord
LE RÈGNE DE DlEU ET SA JUSTICE , ET EE RESTE VOUS
SERA DONNÉ PAR SURCROÎT.
FIN 1)1 SECOND ET DEKNIER VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES.
MOEURS ET COUTUMES.
CHAPITRE XIV.
INTÉRIEUR DES CHINOIS. — REPAS, ALIMENTS, BOISSONS.
§ I"'-.
Intérieur et usages domestiques il<-~; Chinois : habitations chinoise».
— Description d'une maison chinoise. — Disposition générale dès
bâtiments : le> cours el leur destination; principal corps de logis;
disposition et destination particulière des appartements. — I m
salon chinois; déçois et ameublements. ■ — Soins de propreté.
— Curieux usages. — Une chambre a coucher. — Lits t\v> Chi-
nois. — Simplicité et opulence. — Le cabinet de travail. -
Singulier étonnement des Chinois au sujet des maisons euro-
péennes. — Curieuse appréciation de l'empereur Kang-hi. —
Jardins chinois et leur beauté. — Véritable origine <lrs jardins
anglais ''■'i','' '
§ IL
Repas des Chinois. — Ancien goût des Chinois pour les festins.
— Réforme salutaire. — ■ Un dîner chinois. — Solennité de I in-
vitation. — La « civilité chinoise » , ses préceptes rigides et ses cho-
quantes permissions. — La salle à manger. — Tables el couvert.
— Les bâtonnets. — Ordre et cérémonial du dîner. — Musiciens
et comédiens. — Art culinaire des Chinois. — Toasts et dessert.
— Départ des convives Il
§ III.
Aliments et boissons des Chinois. — Ordinaire des Chinois. — Sub-
stances alimentaires et viandes préférées des Chinois. - - Mets,
particuliers : les nids d'hirondelle el autres mets de luxe ou de
fantaisie. — Mets immondes. — L'hippophagie en Chine.- kri
de la confiserie - '■
462 TABLE DES MATIERES.
§ IV.
Boissons des Chinois. — La vigne anciennement connue des Chi-
nois. — Prohibition de sa culture. — Art de la brasserie en Chine.
— Variétés du « vin chinois » ; manière de le fabriquer. — Dé-
couverte fortuite de l'art de la distillation. — Eaux-de-vie chi-
noises et leurs variétés. — Goût dépravé des Tar tares. — Le thé.
— Eloge poétique de cette boisson par l'empereur Kien-long. 34
CHAPITRE XV.
MARIAGES, ÉDUCATION ET INSTRUCTION, FUNÉRAILLES
ET SÉPULTURES DES CHINOIS.
* § I".
Mariages des Chinois. — Autorité absolue des parents relativement
au mariage de leurs enfants. — Les entremetteuses. — négocia-
tion et conditions du contrat matrimonial. — Cérémonial et célé-
bration d'un mariage chinois. — Loi matrimoniale. — La poly-
gamie et ses funestes conséquences. — Rangs distinctifs des épouses
en Chine, et leurs droits respectifs. — Le divorce et ses causes
légales. — Sort des veuves 4 r *
§ IL
Education des enfants. — Importance que les Chinois y attachent.
— Premiers soins donnés à l'enfance. — Education des adoles-
cents. — Cérémonie du bonnet viril. — Instruction. — Étude des
caractères alphabétiques. — Soins donnés à l'écriture. — Divers
degrés de renseignement. — Concours privés et publics. — Amour
des Chinois pour les lettres. — Les écoles primaires et leur grand
nombre. — La liberté d'enseignement en Chine et ses heureux
résultats. — Education des filles 61
§ III.
.Funérailles et sépultures des Chinois. — Respect des Chinois pour les
morts. — Les cercueils. — Amour des Chinois pour ces sortes de
meubles. — Manière d'ensevelir les morts. — Exposition du corps
du défunt et devoirs qu'on lui rend. — Morts gardés dans les
TABLE DES M ATI EUES. -163
maisons. — Convoi et inhumation. — Sépultures des Chinois. —
Aspect de ces lieux funèbres, soins religieux dont ils sont l'objet.
— Forme et structure des tombeaux. — Usage de brûleries morts.
— Deuil privé et public des Chinois. — La salle des ancêtres. 79
CHAPITRE XVI.
FÊTES ET RÉJOUISSANCES PUBLIQUES. AMI SI VI] NTS l'OI'l LAIRES
ET PARTICULIERS DES CHINOIS.
§ I er -
Fêtes et réjouissances publiques. — Le nouvel an. — - Ressemblance
des usages chinois avec les nôtres. — La fête des lanternes. — Sun
ancienneté et son origine probable. — Les lanternes chinoises. —
La fête du printemps ou de l'ouverture des terres. — La célèbre
cérémonie du labourage. — La procession du printemps. — La
fête des mûriers. — La fête des moissons. — Spectacles popu-
laires. — Les fêtes ouan-cheou. — La fête des vieillards. — Les
fêtes yen-yen 96
§ H.
Amusements populaires et divertissements particuliers des Chinois.
— Bateleurs et acrobates chinois. — Quelques exemples de leur
entente du métier. — ■ Marionnettes chinoises. — La chasse. —
Chasses impériales. — La pêche. — La pèche « au cormoran »,
» à la planche », etc. — Les cerfs-volants; le sabot, la toupie, etc.
— Jeux de cartes, des dés et des échecs. — Passion effrénée <lr-
Chinois pour les jeux de hasard 116
CHAPITRE XVII.
POLITESSE PUBLIQUE ET PRIVÉE DES CHINOIS.
§ I er -
Influence des lois rituelles dans les rapports privés et publics
des Chinois; — leurs avantages sociaux. — Salul chinois. — Céré-
monial >l •- visites. — Usage des cartes. — Cérém inial i\r< présents.
— Le ly-tan 130
a
464 TABLE DES MATIÈRES.
§ II.
Manière de converser des Chinois. — Style épistolaire. — Influence
de l'observance des rites sur le caractère >\^^ particuliers el sur les
mœurs générales de la nation chinoise I '(.2
CHAPITRE XVIII.
MISÈRES PHYSIQUES ET MORALES DES CHINOIS.
§ I er -
Misères physiques des Chinois. — Les disettes et la famine. — Causes
générales et particulières de ces fléaux. — Les inondations, —
étendue de leurs ravages. — Courage des Chinois 148
§ II.
Misères moi. des des Chinois. — La distillation des grains el ses fu-
nestes conséquences. — Les brûleries chinoises. - — Impuissance
des lois. — ■ L'ivrognerie. — Usage abusif de l'opium. — Lois
prohibitives. — Le fumeur d'opium; — ce qu'il devient. . 153
§ III.
Misères morales des Chinois. — Le paupérisme. — Les mendiants <-i
leur roi; — leurs droits et leurs exploits. — Les pirates de la
Chine. — Leur audace. — Impuissance de la marine de l'Etat
contre leurs déprédations. — Etrange moyen employé par le gou-
vernement chinois pour les réprimer Mil
§ IV.
Misères morales îles Chinois. -- L'infanticide en Chine; — sa fré-
quence. — Edits contre le crime d'infanticide. — Eloges donnés
à la charité catholique par les mandarins. — Pièces officielles. 167
TABLE DES MATIERES. «68
CHAPITRE XIX.
INSTITUTIONS DE BIENFAISANCE PUBLIQUE ET PRIVÉI
DES CHINOIS.
§ I er -
Greniers publics. — Leur grand nombre et leur.-! différentes
destinations. — Leur mode d'approvisionnement. — Lois ei.
règlements. — Sollicitude du gouvernement. — Le « Directoire
des mandarins » et ses prescriptions. — Les monts-de-piété et
autres maisons de prêt. — Les hospices. — La « maison aux
plumes de poule » 172
§ II-
Orphelinats chinois. — Exposition des enfants autorisée en Chine. —
Étrange sollicitude du gouvernement chinois ; — éloges cependant
qu'il mérite. — Hospices des enfants trouvés entretenus par l'État,
— leur insuffisance. — OEuvre de la Sainte-Enfance, — sa né-
cessité et son efficacité ; — nombreux enfants recueillis et achetés
par la charité de ses jeunes associés. — Orphelinat de Zikavvé. —
Admirable et providentielle mission des petits enfants de la
France catholique 179
GÉNIE PARTICULIER DES CHINOIS.
CHAPITRE XX.
RELIGION ET PHILOSOPHIE DES CHINOIS.
§ I e '-
Divergence d'opinions sur le caractère et l'état religieux actuel des
Chinois. — Affirmations exagérées de quelques écrivains euro-
péens à ce sujet; — réflexions qu'elles suggèrent; — conclusion .'.
tirer 1S5
.s.
46(5 TABLE DES MATIERES.
§ H.
Exposé des anciennes traditions religieuses de la Chine. — La reii-
pion primitive des Chinois la même que celle des patriarches. —
Rapports frappants de leurs traditions religieuses avec les tradi-
tions bibliques. — Connaissance du vrai Dieu et de ses attributs
consignée dans leurs livres sacrés et consacrée par leurs usages
religieux. — Le Tien ou le Chang-ti , dieu unique et personnel.
Tradition constante de la vraie notion de Dieu. — Célèbre décla-
ration de Kang-hi. — Inscriptions placées par son ordre au fron-
tispice de la nouvelle église des missionnaires. — Singulière mis-
sion du peuple chinois 189
§ III.
Idée des anciens Chinois sur la nature et l'essence de la Divinité. —
Opinions de leurs plus célèbres philosophes sur ce point. — Notion
de la Trinité. — Textes fameux du Sée-ki et de Lao-tseu. — Doc-
trine de ce philosophe. — Croyance des Chinois à l'existence des
esprits bons et mauvais. — Notion de la chute de l'homme et
d'une rédemption future. — Remarquables paroles de Confucius
à ce sujet 200
§ IV.
Sacrifices anciens des Chinois. — Leur analogie avec les sacrifices
des patriarches. — Lieux et autels primitifs de ces sacrifices. —
Les « montagnes des sacrifices » . — Premiers édifices consacrés
au culte. — Temples modernes. — Le Tien-tan et le Ti-tan. —
L'empereur souverain sacrificateur. — Cérémonial observé dans
les sacrifices. — Mémorable ordonnance de Rien-long. — Provi-
dentielle vocation historique du peuple chinois 207
§ v.
Culte idolâtrique en Chine, -r- Doctrine du philosophe Lao-tseu cl
conséquences qu'en tirèrent ses disciples. — Secte des « tao-sse ».
— Superstitions. — L'élixir de longue vie. — Disputes des tao-
Sseet des confucéens. — Sentiment de Confucius au sujet de Lao-
tseu et de sa doctrine - 217
TABLE DES MATIÈRES. 467
§ VI.
Doctrine de Confucius. — Différence de son .système philosophique
avec celui de Lao-tseu. — Sa doctrine sur la nature et l'immor-
talité de l'âme. — Principaux commentateurs des écrits de Confu-
cius. — Divergence d opinions sur la véritable doctrine de ce
philosophe, et ses causes probahles. — Influence séculaire et per-
manente du confucéisme en Cliine. — Vénération extraordinaire
dont la mémoire du grand philosophe chinois est l'objet. — Ahjec-
tion actuelle de la secte des tao-sse 224
§ VII.
Le bouddhisme en Chine. — Date et cause surprenante de son intro-
duction. — Origine du bouddhisme. — Légende de Bouddha. —
Principes dogmatiques et moraux du bouddhisme. — Doctrine in-
térieure et doctrine extérieure. — Les bonzes. — Impostures et
charlatanisme. — Monastères bouddhiques. — Bonzeriedu Pou-tou.
— Temples bouddhiques. — Judaïsme et mahométisme en Chine.
— Christianisme 2'-V.j
§ VIII.
Superstitions particulières des Chinois. — Mauvais génies. — Moyens
employés pour empêcher l'âme d'un moribond de s'enfuir. —
Horoscope. — Le fong-choui. — Supplications et avanies faites
aux idoles. — Conclusion 251
CHAPITRE XXI.
LITTÉRATURE CHINOISE.
§ I".
Langue chinoise. — Son originalité. — Langue parlée. — Pau-
vreté et abondance. — Système grammatical. — Classification
des mots. — Structure des phrases. — Les divers dialectes. —
Langue écrite. — Absence d'alphabet. — Système graphique des
Chinois. — Grand nombre des caractères. — Racines et radicaux.
— Les trois styles de la langue écrite 2l>2
30.
£08 TABLE DES MATIERES.
§ II.
Les king ou livres sacrés, et les livres classiques. — Grands king :
l'V-king, — le Chou - king , — le Che-king , — le Li-ki, —
le Tchun-thsiou. — Les petits king : le San-dze-king , — les Sse-
chou ou les quatre livres par excellence, — l'ouvrage de
Meng-tze 27 -V
§ III.
Livres historiques. — Principaux historiens chinois. — Ouvrages
remarquables; — le Ché-ki, etc. — Style historique des Chinois.
— Traités scientifiques 282
§ IV.
Poésie des Chinois. — Ses divers genres. — Apogée et décadence.
— Règles de la versification chinoise. — Images et figures. — La
poétique chinoise. — Le « Livre des vers ». — Touchante
élégie 286
§ v.
Pièces dramatiques. — Historique de l'art dramatique en Chine. -
La comédie et la tragédie. — Règles dramatiques. — L'introduc-
tion et les scènes. — Absence des trois unités. — Emploi du
chant. — Les trois styles. — Rôles et personnages. — Les comé-
diens chinois. — Goût passionné des Chinois pour les représenta-
lions dramatiques. — Abondance des compositions de ce genre. —
Qualités et défauts 293
§ VI.
lîomans chinois. — Romans historiques,- — mythologiques. — et de
mœurs. — Littérature légère : — les petits romans; — poésies
fugitives; — contes; — nouvelles, etc -îO-ï
§ VIL
Eloquence chinoise. — Absence de l'éloquence de la tribune et du
barreau. — Les remontrances et leur germe d'éloquence politique.
- Éloquence académique. — La rhétorique chinoise. — Nombre
TABLE DES M ATI IT, ES. VU.)
prodigieux clcs genres d éloquence qu'elle distingue?. — ■ Déclama-
tion et action oratoire des Chinois 306
CHAPITRE XXII.
ÉTAT DES SCIENCES ET DES ARTS EN CHINE.
§ I er .
Connaissances scientifiques des Chinois. — Etat des sciences en
Chine. — Leur stagnation et ses causes. — Science mécanique.
— Machines et métiers chinois. — Physique et chimie. — Les
alchimistes. — Science géographique des Chinois. — Idées erro-
nées des Européens à ce sujel 311
§ II.
Astronomie. — Le calendrier. > — L'année chinoise. — Le cycle. —
Divisions du jour. — Le système de Copernic et de Galilée connu
des Chinois. — Connaissances et traditions des Hébreux sur la
même donnée astronomique. — La vraie vérité sur la condamna-
tion de Galilée. — Observations et erreurs astronomiques des
Chinois. — Services rendus par les missionnaires 311)
§ IIL
Médecine. — Analomie interdite aux Chinois. — Circulai ion du
-.ni 1 ; très-anciennement connue de leurs praticiens. — Ouvrages de
médecine. — Système physiologique. — Diagnostic. ■ — Théorie
du pouls. — Thérapeutique; — remèdes particuliers; — leur effi-
cacité et leur singularité. — L'acupuncture, — le cong-fou. —
Libre exercice de la médecine en Chine. — A quoi est exposé le
médecin chinois dans les cas malheureux. — Moyen de constater
I homicide par l'examen des cadavres -52S
§ IV.
Connaissances artistiques des Chinois. — Musique. — Ancienne mu-
sique des Chinois. — Système musical. — La gamme chinoise. —
Musique notée inconnue. — Instruments de musique en usage. —
Musique d Europe peu goûtée des Chinois 335
470 TABLE DES MATIÈP.ES.
§ V.
Peinture et sculpture. — Étal ancien et actuel de ces arts en Chine.
— Leurs différents genres. — Perfections et défauts. — Art de la
gravure. — Sculpture ;>/ f 9
CHAPITRE XXIII.
INDUSTRIE DES CHINOIS.
§ I er -
Génie industriel des Chinois. — Fonte et travail des métaux. — Ha-
bileté ancienne et actuelle des Chinois dans cet art. — Travail du
bois. — Ouvrages de vernis. — La laque, — manière de l'obtenir.
— Préparation et application des vernis; — leurs variétés.
Application des dessins et des ornements en or et en argent. 350
§ II.
Art de la céramique. — Porcelaine de la Chine. — Origine et révo-
lutions de l'art de la porcelaine. — Services rendus au progrès du
même art en France par les anciens missionnaires. — Le P. d'En-
trecolles et ses précieux Mémoires. — Matière de la porcelaine.
Son vernis ou sa couverte. — Dernières manipulations données à
la matière de la porcelaine. — Fabrication des pièces. — Travail
du fourneau ;}(}n
§ III.
Peinture de la porcelaine. — Application des couleurs et des orne-
ments" d'or et d'argent. — Les peintres en porcelaine, leur
genre de mérite. — Porcelaines extraordinaires et d'une exécution
difficile. — Porcelaine craquelée, etc. — La célèbre manufacture
de King-te-tchin. — Poterie chinoise. — Art de la verrerie. 371
§ IV.
Tisseranderie chinoise. — La soie primitivement connue des Chinois
seuls. — Leur habileté à la produire et à la tisser. — Métiers
chinois. — Étoffes de soie et leurs variétés. — Étoffes de laine,
de coton, etc. — Tapis précieux et communs 378
TABLE DES MATIÈRI-.S. 471
§ V.
Teinturerie chinoise. — Supériorité des anciens Chinois dans l'art de
la teinturerie. — Incertitude et conjectures m sujet de leurs pro-
cédés. — Teinturerie moderne. — Substances colorantes. — In-
digo chinois. — La cochenille probal dément connue des anciens
Chinois. — Sentiment de Kang-hi à cet égard 'iS4
§ VI.
Typographie chinoise. — Commencements et développements progres-
sifs de l'écriture chez les Chinois. — Invention du papier. —
Encre de Chine. — Imprimerie; — date de son invention; — eu
quoi elle diffère de la notre. — Ait de la reliure. — Bibliothèques
chinoises ■'*•'
CHAPITRE XXIV.
PRODUCTIONS NATURELLES, CULTURES PARTICULIERES
ET COMMERCE DE LA CHINE.
§ I er .
Productions naturelles de la Chine. — Coup d'œil général sur les
productions — du règne minéral, — du règne végétal, — et du
règne animal ""*'
§ II.
Cultures et industries particulières des Chinois. — Culture du thé. —
Caractères botaniques de la plante à thé. — Culture et récolte. —
Singes utilisés à la cueillette. — Préparations données au thé. —
Les thés du commerce; — thés verts et thés noirs; — leur classi-
fication *"■'
§ m.
#
Cultures et industries particulières des Chinois. — Éducation du ver
., -oie. — Priorité des Chinois dans ce genre d'industrie. — Le ver
472 TABLE DES M ATI EUES.
à soie du marier. — Autres espèces du ver à soie. — Remarquable
notice du P. d'Incarville sur les vers à soie du chêne et du
fagara. — Notice récente d'un autre missionnaire sur le?, vers
guerciens. — Première introduction île cette espèce dé ver en
Europe par un missionnaire fiançais 412
§ IV.
Cultures et industries particulières des Chinois. — Pisciculture et
éducation des volailles. — Ancienneté de la pisciculture en Chine
et habileté des Chinois dans ce genre d'industrie. — Poissons
habilles de (/lace. — Éducation des volailles. — Eclosion artifi-
cielle des œufs. — Curieux détails V27
§ V.
Cultures et industries particulières des Chinois. — Horticulture. —
Supériorité des Chinois en ce genre. — Succès merveilleux
obtenus par les jardiniers et les floriculteurs de la Chine. . 432
S VI.
Commerce des Chinois. — Besoins commerciaux de la Chine; —
idées particulières i\c> économistes et du gouvernement chinois
à ce sujet. — Commerce extérieur. — Importations et exporta-
tions. — Etat actuel et avenir du commerce européen et français
avec la Chine. — Commerce intérieur : son importance; — ses
causes et sa nécessité. — Génie commercial deA Chinois. — Hon-
nêteté et friponnerie. — Curieux exemples de fraude 430
CHAPITRE XXV.
Conclusion 450
fis de la table des matieres.
ERRATA.
Page 15, ligne 9, au lieu de <<;/ fourchettes, lisez : el de nos
fourchettes. »
' — 122, — 7, au lieu de le désir du gain <>u les nécessités,
lisez : le désir du gain el Ie< nécessités.
— 144, — 25. au lieu de hou-foug , lisez : hou-fong.
FrEJice et Chine
G57
t. 2
PLEASE DO NOT REMOVE
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET
UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY
i
3
: