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Full text of "François-Thomas de Baculard D'Arnaud : son théâtre et ses théories dramatiques"

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Bertran de la Villehervé 



FRANÇOIS-THOMAS 



DE 



BACULARD D'ARNAUD 



Son Théâtre et ses . 

Théories Dramatiques 




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PARIS 

Librairie Edouard Champion, Editeur 

5, Quai Malaquals, 5 

1920 




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Bertrax de la Villehervé 



Ce dernier portrait du jeune auteur, « 17 ans V-i 
est la reproduction d'une photographie prise dans 
un groupe d'élèves du lycée Louis-le-Grand, alors 
qu'il y préparait sa licence ès-leltres. 



BERTRAN DE LA VILLEHERVE 



-^■♦«!«- 



BERTRAN DE LA VILLEHERVÉ 



Aurai- je la force d'écrire pour le présent livre les quelques 
pages de préface qu'il y faudrait ? J'essaierai du moins. Elles 
auront trait à son auteur. 

Né au Havre le 25 juin i900, Bertran de la Villehervé 
mourait à Paris le 23 février W19, enlevé en peu d'heures par 
cette peste^ ce contagieux empoisonnement du sang, la grippe, 
qui, en même temps qu'elle nous le prenait, sacrifiait par 
milliers et de toutes parts tant de jeunes victimes. 

Trop courtes étapes d'une vie si brève, si remplie, je vous 
revois toutes. C'est à Bagnoles de l'Orne, sous les grands chênes, 
l'escarpolette, quand tu étais encore un tout petit, portant des 
robes. Elle te faisait peur, mon Bertran ; tu ne permettais pas 
que nous nous y balancions. C'est chez nous, dans la biblio- 
thèque oii,' pour l'apprendre à lire, sous les yeux de ta mère, 
je dessinais des images dont la suite composait des alphabets. 
Tout ce que nous t'enseignions en jouant, tu le savais bien 
vite, et parce que jamais nous ne te le faisions craindre ni 
détester, le travail était un jeu pour toi ; te voir l'aimer une 
fête pour nous. Te rappelles-tu, quand, un peu plus tard, 
sachant déjà lire très bien et raisonnablement former tes 
lettres, je te menais chez mademoiselle Joisson, dans l'externat 
où elle prépare si bien, avec tant de soin et tant de succès, aux 
classes du lycée ; nous causions tous deux, cher petit homme 
qui regardais toutes choses, voulais tout savoir. La mort n'est 



II PRÉFACE 

qu'un mot, la vie continue au delà du deuil et de la tombe, et 
tu vis, et tu nous vois, et je te parle, sachant bien que tu 
m'entends. Et peut-être, en effet, te rappelles-tu. Comme nous 
étions heureux ! 

AvaiS'je un pressentiment pourtant que tu nous quitterais 
si tôt ? Les papiers roses, les papiers bleus que te valaient 
par la suite au lycée tes places de premier, tes places de 
second, les certificats d'inscription au tableau d'honneur, qui 
sont blancs, comme le sont, dans un plus ample format, les 
satisfecit trimestriels, dédaigneux des griffes à l'encre grasse 
et qui se parent de signatures autographes, je défendais qu'on 
en égarât un seul ; j'en faisais, pour ne les montrer à personne, 
pour moi-même, une collection qui déjà m'était précieuse, et 
tu trouvais singulière, toi, l'attention que j'y prenais, ne 
pouvant comprendre quelle raison j'en avais, que je ne cher- 
chais guère à m'expliquer non plus. — « Une manie, te disais- 
je, laisse-moi faire, et travaillons !... » — Hélas, ces papiers, 
ce trésor que j'aimais, ce sont maintenant des reliques de toi... 
Nos âmes se répondaient. Nous avons découvert. Vautre jour, 
attardant nos doigts parmi tes cahiers et tes fiches, que toi 
aussi, secrètement, à Paris, dans la même tendre dévotion, tu 
thésaurisais de ton côté : tu conservais, bien rangées, mes 
lettres, pour plus tard, des souvenirs... Mais de ta part c'était 
normal. Est-ce que les pères devraient survivre aux enfants ? 

Je te disais : « Et travaillons ! » Travailler ensemble nous 
était doux à tous deux. J'ai refait toutes mes classes avec toi. Je 
te donnais des conseils. Tu m'enseignais. Ta mère nous souriait. 
Leçons apprises, devoirs faits, les amusements de ton âge te 
sollicitaient, et, tout aussitôt, de grave écolier tu redevenais 
enfant qu'un rien divertit et que son plaisir transporte, et la 
maison s'emplissait de tes rires. Mais entre temps, à mon éton- 
nement, tu avais pris connaissance de tous nos livres ; parce 
que nous aimions les courses dans la forêt de Montgeon, et 
sous les vertes avenues du château d'Ecures, il se trouva assez 
rapidement que tu savais de la botanique, t'étais rendu fami- 
liers les noms de bien des plantes, n'ignorais pas quels champi- 
gnons sont comestibles, quels vénéneux ; parce que ce nous 
était une joie de nous perdre dans les éboulis de la Hève et de 
descendre jusqu'à la mer les avaleuses casse-cous de nos falai- 



BERTRAN DE LA VILLEHERVE IH 

ses, ta curiosité s'éveilla pour l'étude des terrains et des roches ; 
tu recueillais des fossiles. Je te revois brave et soigneux, 
maniant le pic qu'il t'avait fallu, chargeant de richesses ton 
sac de géologue, et, de retour à la maison, tes échantillons 
nettoyés et mis en ordre, relisant un chapitre de Lapparent 
ou de Stanislas Meunier, l'inquiétant de minéralogie, faisant 
des essais au chalumeau, changeant ta chambre en laboratoire, 
bientôt capable de classer pour son propriétaire, qui l'avait 
réclamé de ta bonne volonté, toute une collection de certaine 
importance. Il me souvient. Un jour, dans une réunion d'une 
Société d'Histoire naturelle, où tu étais inscrit comme pupille, 
venant à peine de conquérir tes grades universitaires, tu avais 
apporté quelques pièces de tes collections à toi. Elles étaient 
habilement déterminées, et, si timide et modeste, tu avais dit 
très peu de mots, congrûment,. — « Mais, me demanda un 
maître de l'enfance, un savant, correspondant du Muséum, 
j'avais dû mal comprendre, c'est licencié ès-sciences qu'est votre 
Bertran ? — Non pas, licencié ès-lettres. — Quand donc fait-il 
de la science ? — Quand il se refuse de travailler », répondis- 
je. Et tu sais si je disais vrai. 

Ses grades universitaires ? Reçu bachelier à Caen le mois où 
il entrait dans sa dix-septième année, ce fut dans la semaine 
même de ses dix-huit ans qu'il passait sa licence à Paris. Mais 
cela ne s'était pu faire sans que nous nous fussions séparés pour 
de longs mois. Son diplôme en poche, comme on dit, il avait dû 
changer de maîtres, quitter le Lycée du Havre pour Louis-le- 
Grand et sa « première vétérans. » Et ce fut la terrible année 
scolaire sous les Gothas et dans les caves. 

On cessa d'être tranquille à Louis-le-Grand dès la fin du 
premier trimestre de 1917, dans la soirée du samedi 22 décem- 
bre. — « Cela fut épique, nous écrivait-il. On a fait descendre 
tout le monde dans le souterrain. Le proviseur nous y tenait au 
courant : ...Ils ne sont qu'à trente kilomètres... Ils ne sont plus 
qu'à vingt kilomètres... Il a fait apporter des revues et des jour- 
naux. Comme on était près du chauffage central, il faisait chaud. 
Après l'alerte, on a donné un verre de vin à chacun. » 

Sur cette façon de prologue, vacances du premier de l'an ; 
puis rentrée. Janvier passe et jusqu'au 30 n'est pas troublé. Mais 
il faudrait s'habituer à de moins calmes sommeils. 



IV PRÉFACE 

Paris, 31 janvier 18, 7 heures du matin. 

Mes chers parents, Hier soir, à 11 heures 15, alerte. Nous des- 
cendons dans les caves. Au bout d'un quart d'heure, le proviseur 
toujours au téléphone descend et nous dit que les Gothas ont franchi 
'les lignes de défense. A 11 heures 45, les Gothas sont à dix kilomè- 
tres. A minuit deux bombes tombent sur le Boul'Mich', à l'Ecole 
des Mines : un cocher de mort ; — une bombe sur le Luxembourg. 
Saint-Denis est en feu. Détails suivent. 

Sans date. 

Mon cher papa, ma chère maman, Que de choses à vous dire ! 
et je ne sais pas tout. Or donc, mercredi, nous étions couchés. A 
onze heures un quart, la sirène siffle ; lever en hâte, on descend 
aux souterrains. — Couvrez-vous chaudement, avait-il été dit. Je n'ai 
pas eu froid. Les souterrains sont grands, si grands qu'on peut s'y 
perdre. Il y en a un qui se prolonge jusque sous la Sorbonne. Je ne 
dirai pas que le spectacle était magnifique : le bruit des bombes, 
le roulement ininterrompu des canons, nous n'avons, je n'ai rien 
entendu. On nous a fait lever à sept heures moins un quart, -y Le 
proviseur venait nous donner des nouvelles de 5 minutes en 5 
minutes. Saint-Denis est en feu ; des bombes sont tombées Boulevard 
Saint-Michel. Résultats ; une bombe rue d'Athènes ; bombes explo- 
sives, gaz asphyxiants, au chlore, avenue de la Grande-Armée : deux 
maisons démolies ; une femme, un bras emporté ; une autre, les 
deux jambes coupées ; bombe rue Picpus ; bombe rue Saint-Sauveur : 
victimes ; bombe rue du Quatre-Septembre, au coin de la rue Choi- 
seul : un débit de tabac éventré, pas de victimes ; deux bombes rue 
Vanneau, derrière les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, pas de victi- 
mes : bombe à la Villette, aux gares de l'Est et du Nord ; bombe, 
porte de Vincennes : le Métro crevé ; bombe. Hôpital Broca : pas 
de victimes ; bombe. Hôpital Cochin... 

Toutes les informations obtenues, la nuit, dans le souter- 
rain, au matin, dans le mouvement du lycée, dans la ville, il 
les note ainsi, telles quelles, pour nous qu'il sait réduits au 
cruel laconisme des communiqués officiels. Il se doute trop 
bien que nous sommes dans l'angoisse, que nous avons besoin 
d'être renseignés, besoin qu'on nous assure qu'il n'y a pas de 
danger sur lut II est sorti. Nous recevons une dépêche. Il com- 
plète ses premières nouvelles. Boul'Mich', peu s'en est fallu 
qu'une bombe tombât sur un tramway. En même temps que le 
cocher, un ingénieur a été tué devant l'Ecole des Mines. Carre- 
four Turbigo, place d'Italie, on a ramassé des torpilles incen- 
diaires au bi'Chlorure de picrate de potassium qui n'avaient 



BERTRAN DE LA VILLEHERVÉ V 

pas éclaté. Quand elles éclatent, une poussière jaune enveloppe 
les gens, les empoisonne et les brûle ; elles ont fait beaucoup 
de victimes. Les blessés par le picrate, qui sont très nombreux, 
sont tous considérés comme perdus. 

A la ligne suivante, des chiffres, une rectification et une 
explication : 

Total, 36 morts, 196 blessés, dont beaucoup incurables et déses- 
pérés : ce picrate forme une variété de tétanos ou, si vous voulez, de 
septicémie (?) 

Et le journal continue : 

Jeudi soir les Gothas voulaient revenir ; ils n'ont pas pu passer. 

— Dans la banlieue : Fontenay-sous-Bois bombardé ; la poudrerie 
de Vincennes a été manquée de 150 mètres. Saint-Denis très atteint : 
incendie d'une usine de fusées éclairantes. Tout le ciel illuminé. — 
Nouveau total des morts, 45 ; des blessés, 207. On en retrouve tous 
les jours. Plus, en banlieue : 14 morts, 75 blessés. — Deux avions 
français abattus, place de la Concorde ; un avion allemand abattu 
à Chelles. 

Je n'ai aucun besoin que vous m'envoyiez des provisions. A 
quatre heures on nous donne des gâteaux, flans, tartes à la crème, 
etc., ou du chocolat. — Je vais bien, travaille sans arrêter, et vous 
embrasse. 

Bertran de la Villehervé. 

Une chose va devenir très utile, c'est une lampe électrique de 
poche ; les nuits à Gothas désormais {nous ne l'avons pas fait mer- 
credi), nous devons nous lever sans chandelle : la lumière se voit 
trop du dehors. A la première vacance j'emporte celle de la maison. 

— Au mardi-gras, nous avons juste l'après-midi. 

2" P. S. — Personne de connaissance dans les listes des morts et 
des blessés. 

Quelle existence dès lors favorable au travail! On étudie La Bruyère 
et Pascal, le samedi soir alerte n" 1. Le dimanche, Paris en hâte démé- 
nage ses statues ou leur improvise des sauvegardes. Le Maréchal Ney 
est descendu de son socle, avenue de l'Observatoire ; la Marseillaise de 
l'Arc de Triomphe est cachée sous des sacs de terre. Alerte le 9 mars. 
La cave d'habitude n'était peut-être pas assez sûre. On descend dans 
de vastes salles voûtées. A quarante-huit heures de là, nouveau bom- 
bardement. L'autorité militaire a visité les sous-sols de Louis-le-Grand 
et décidé que le maximum de sécurité se trouverait dans les vieux 
souterrains de 1533. C'est là qu'on se réfugie maintenant. On n'y a 
pas cessé d'entendre la canonnade. On distingue le bruit des 75, 
des 150. des 245. Pai'is se couvrirait, assure-t-on, d'un brouillard 
artificiel. La fabrique en serait à Alfortville. La tour Eiffel s'est 
entourée d'un nuage. 



VI PRÉFACE 

// se passe cependant des examens de licence, session spéciale 
pour ceux qui demain seront des soldats. La première vétérans 
s'y passionne et pour cause. Elle note aussi, de peur d'en perdre 
les références, les versions de Normale : Cicéron, De Oratore, 
I, 121-125, Démosthènes, Ambassade, 192-195. Et ceci encore 
est intéressant. On est au 18 mars. Dans quatre jours les 
vacances. Il se fait grand temps d'y songer. 

Car la dernière attaque des Gothas fut extrêmement vio- 
lente. 

Flâné boulevard Saint-Germain. Le ministère de la Guerre, le 
ministère des Travaux Publics, les arbres et les maisons sont criblés 
d'éclats de bombes. Paris est en guerre. On commence à s'en aper- 
cevoir. Pour éviter que les vitres ne soient brisées par les contre- 
coups, on les garnit d'élégants treillages de papier collé. Tel glacier du 
Trocadéro a fait une treille de papier vert pâle, telle modiste des 
festons Louis XVI en papier rose. On va bientôt dîner à quatre heures 
pour aller au théâtre qui .maintenant commence à cinq heures 
(Antoine) ou sept heures (Opéra) et finit de huit à dix heures. Mais 
déjà dans les grandes avenues de l'Etoile, des maisons entières sont 
closes. Beaucoup de monde est parti, ou s'en va. Des taxis, des 
camions, des sapins circulent, chargés de malles. Biarritz et Saint- 
Jean-de-Luz sont surpeuplés, les trains de Nice bondés. Qui se sauve 
à Dinart, qui fuit dans la Charente. Et en se lamentant par ce qu'Or- 
léans vient d'être bombardé (?). Tant g a qu'on fait queue pendant 
six ou huit heures dans les gares pour obtenir un billet. 

Notre Bertran nous esquissait ces tableaux, nous contait 
ses embarras, prenait ses mesures pour partir. Sa lettre du 22, 
où il mandait qu'il avait assisté à la leçon de fermeture de M. 
Reynier sur Beaumarchais, si bien qu'un de ses cours était fini, 
et parlait de deux de ses camarades qui s'étaient présentés à 
la licence et des sujets qui leur avaient été donnés, nous disait 
joyeusement : à demain. En allant retenir sa place au train, 
gare Saint-Lazare, il avait entendu le canon du front : sur les 
quais principalement où il n'y a pas de mouvement, le pilon- 
nage perpétuel, et même dans Louis-le-Grand, en faisant sa 
lettre, les coups répétés des grosses pièces. Mais cette bienheu- 
reuse lettre nous disait : A demain. 

Le lendemain, dès l'après-dinée, que m'apprend-on ? que 
depuis le matin on tirait sur Paris, qu'on avait tiré jusqu'à 
midi. C'était affolant. Je cours aux journaux, je lis les commu- 
niqués affichés à leurs vitres. Il n'est point question de cela. 



BERTRAN DE LA VILLEHERVE 



VII 



J'y reviens à plusieurs fois. Toujours même silence qui me 
rassure. Evidemment le bruit qui a couru ne repose sur rien. 
On aurait tort de s'alarmer, je ne parle même pas de cette vilaine 
histoire à la maison, et, le soir venu, pour aller attendre notre 
voyageur et l'embrasser à son arrivée, nous nous acheminons 
vers la gare. La ville est comme morte, toute noire : une ville 
de guerre, éteinte par ordre. Mais, imprévu, boulevard de Stras- 
bourg, devant Le Petit Havre, un gros rassemblement se presse 
dans l'ombre, anxieux de nouvelles. Il semble que les rumeurs 
de tantôt se seraient confirmées. Et en effet une dépêche avait 
été affichée à l'extrême limite du jour, longtemps après que 
j'avais passé. D'une distance qui ne pouvait être que considé- 
rable, un canon à très longue portée avait bien tiré sur Paris. 
Cet invraisemblable était vrai. Des gens mieux renseignés que 
les autres fournissaient des précisions, savaient le calibre 
énorme des pièces, le poids formidable des obus, le rythme 
régulier du tir. On se passait mystérieusement ces détails. — 
Pareil rassemblement à la gare, mais plus fort, plus animé, 
plus vivant. 



Robert de la Villehervé. 



5 Août 1919. 



On attendait, avec une fébrile impatience, les voyageurs qui 
allaient pouvoir apporter de sûrs renseignements sur ce bom- 
bardement fantastique. 

A l'arrivée du train, un externe de Louis-le-Grand, Havrais 
comme Bertran et l'un de ses amis, nous jette en passant : 
« Il n'est pas là ; il viendra demain. On est bombardé depuis 
ce matin. Tout le monde était dans les caves, externes et inter- 
nes ; on n'a pas voulu laisser partir les internes. » Nous ren- 
trons très angoissés. ' 

Le lendemain, nous avons la joie de le voir arriver à 9 heu- 
res du matin. Libéré des caves, la veille, dès 4 heures et demie, 
il avait filé entre les doigts du surveillant général, en lui 
assurant qu'avec un taxi il serait à la gare pour l'heure du 



Vni PRÉFACE 

train. Malheureusement, il l'avait manqué, et avait attendu le 
départ suivant. Il avait voyagé toute la nuit. Il eut à se féliciter 
de sa résolution, car, le matin de son retour, les internes furent 
encore retenus, et c'est ce matin-là qu'une bombe tomba sur le 
lycée. 

Vacances exquises, délices de ces heures exclusivement 
littéraires ! Bertran était tout à la joie de revoir ses amis les 
livres, et heureux d'en avoir reçu un, à Paris, à Louis-le-Grand, 
d'un vieil ami de son père, du poète Jacques Madeleine qui 
avait signé pour lui un exemplaire de la Mariane qu'avait publiée 
la Société des Textes français modernes. 

Bertran qui n'avait alors que 17 ans V2 y avait répondu par 
cette lettre charmante : 

Paris, 25 Février 1918. 
Lycée Lonis-le-Grand. 
Cher Monsieur, 

Je viens d'achever la lecture de La Mariane, tragédie du sieur 
« de Tristan Lhermite » et grâce à vous, je l'ai lue avec un très vif 
plaisir. 

Vous en avez donné en effet une édition qu'on peut considérer 
comme définitive, et c'est plaisir de lire un texte aussi bien arrêté, 
sans vers faux, sans coquilles... 

C'est aussi une joie de lire un poète aussi moderne que Tristan, 
moderne en ses notations, moderne aussi en ses procédés, moderne 
en psychologie. Le poète qui disait de l'ombre des roseaux qu'elle 
est comme le songe des eaux m'a stupéfait avec le réalisme de ses 
vers : 

La vertu respirant parmy l'odeur du vice 

Esprouve le suplice 
Du vivant bouche à bouche attaché contre un mort. 

J'avais d'ailleurs tout à fait oublié le réalisme violent de la 
buveuse dans le Page disgracié. 

Mais certainement, ce qui m'a le plus frappé dans la Mariane, 
c'est le songe d'Hérodote. Le songe est un procédé bien rebattu sans 
doute, mais le songe d'Hérodote n'est, pas le songe classique. Le songe 
classique depuis Les Perses jusqu'à Athalie est infiniment clair. 
Ce n'est plus une « ficelle », c'est un câble. Par le songe, on voit 
tout ce qui va se passer. Et ce n'est pas conforme à la couleur locale. 
Les principicules orientaux, tourmentés de remords, de craintes et de 
superstitions, avaient toujours à leur cour des devins pour expliquer 
leurs rêves. Le personnage d'Hérodote dans Tristan est aussi bien plus 



BERTRAN DE LA VILLEHERVÉ IX 

vrai. Son réveil brusque, le songe> assez obscur pour ne pas dévoiler 
quel sera le dénouement et assez clair pour pouvoir servir d'expo- 
sition sont d'une vérité profonde en même temps que d'une science 
consommée. 

Mais voilà-t-il pas une belle dissertation ? Heureusement que le 
proverbe dit : un chien regarde bien un évêque, il peut même japper 
après, Vévêque n'en est pas offensé. Le poète serait-il moins patient ? 

Aussi, continuerai-je à japper... Et je vous dirai que je vous en 
veux un peu de l'extrait de Hardy qui figure en appendice. Je m'fma- 
ginais Hardy comme un bon poète ; et sans y penser, je voyais 
Hardy sous les traits dont il nous charme dans Banville ; j'étais 
resté sous l'influence de Florise ; et voilà que je lis le français le 
plus horrible qui soit. Oh I dans quel « gouffreux abysme » suis-je 
tombé ! H en est souvent ainsi des poètes qu'on ne lit pas et dont on 
entend parler souvent. Mais si les illusions qu'on avait jadis avaient^ 
leur charme, les illusions perdues en ont encore un bien plus grand. 
Grâces vous soient donc rendues, Monsieur, de me les avoir fait 
perdre. 

Et laigsez-moi vous remercier aussi de l'envoi par vous inscrit 
au liminaire du volume que vous m'octroyâtes si galamment — 
envoi un peu amer et mélancolique du reste : pourquoi regretter 
d'avoir fait œuvre utile ? —^ et vous remercier du volume lui-même 
parbleu ! 

Veuillez présenter à Madame M... et à Mesdemoiselles M... mes 
hommages les plus respectueux et excuser la longueur de cette lettre 
qui dénote par trop l'hypokhagneux dans votre dévoué 

Bertran de la Villehervé. 

Les vacances s'achevèrent au milieu de nouvelles très peu 
rassurantes et quand vint le moment de la rentrée, nous ne 
consentîmes pas à ce qu'il repartît. Mais, enfin, la Bertha s'étant 
arrêtée de tonner pendant plusieurs jours, nous l'autorisâmes 
à retourner à Paris. Le jour même de son retour, les obus 
recommencèrent à pleuvoir. 

Deux lettres de lui, du 11 avril 1918. — La première : 

Trois obus sur Paris cet après-midi. Rentré au lycée, tous les 
camarades avec qui j'aimais à parler ou à travailler sont absents. 
Je sens que je vais m'ennuyer horriblement. 

La seconde : 

Paris est bombardé depuis je ne sais quand, sans doute depuis 
4 heures moins cinq. J'étais alors chez Strowsky, à la Sorbonne. La 
Sorbonne a changé les cours de salles et les grands amphithéâtres 
sont fermés. H n'y a d'ouverts que ceux qui ne sont pas exposés. 



X PRÉFACE 

J'ai été voir Saint-Gervais ; un trou sans importance. Au lycée, dix 
carreaux cassés. L'obus a traversé la classe de dessin, la biblio- 
thèque, et il a éclaté dans la chambre de la bonne du proviseur. 
Une porte qui communiquait avec la salle à manger fut enfoncée, et 
la salle à manger saccagée. Nous sommes 10 internes et 10 externes. 
L'un est à Vichy, l'autre aux bains de mer. 

Lettres des jours suivants : 

12 avril 1918. 

La situation est la même. Au dortoir, nous sommes toujours expo- 
sés au canon. Mais dès le premier coup, on nous fait descendre deux 
heures à la cave. En étude, on a changé de classe sur l'ordre du 
général Dubail. Tous les élèves sont rappelés. Internes rentrés, 11. — 
Internes déjà rappelés, 5 {par télégramme). Internes qui connais- 
sent assez leurs parents pour savoir qu'ils seront rappelés demain, 
2. — Internes des régions du front plus bombardées qu'à Paris et 
qui y restent faute de mieux, 1. — Externes rentrés, 12. — Externes 
partis en Bretagne, 3. — Externes de province rappelés, 1. — 5'// y 
a encore bombardement cette nuit, je pars pour Le Havre. 

16 avril 1918. 

Le bombardement continue ; tout le monde est rentré ce matin 
sauf 1 interne et 2 externes. Il y a trois gosses tués à la Maternité. 
Un obus aux Invalides ce matin : un trou. Cela prouve qu'il y aurait 
deux canons. Un de mes camarades a un cousin aviateur : l'aviation 
voyait construire une immense motte de béton ; on ne l'a pas détruite 
pour savoir ce que ce serait ; maintenant il est trop tard pour la 
démolir. Dans la nuit de vendredi à samedi, raid de Gothas. Samedi 
à dimanche, bombardement nocturne. On nous a fait descendre 
dans les caves au premier coup: — Nous changeons de dortoir ; nous 
serons à l'abri maintenant. On parle fort de {licencier le lycée. Le 
proviseur écrit aux familles pour leur laisser le choix ou d'encourir 
toute responsabilité ou de rappeler leurs enfants... A bientôt. Je ne 
crois pas que ça puisse durer. 

En effet nous recevions une circulaire où le proviseur de 
Louis-le-Grand, M. Ferté, nous avisait que, « par suite du bom- 
bardement nocturne par canon », « aucune garantie de sécurité 
absolue » ne pouvait plus être donnée, et qu'en outre les pré- 
cautions prises entraînaient « un trouble profond dans la vie 
scolaire. » Une réponse « d'urgence » était demandée. D'urgence, 
nous rappelâmes Bertran. 

Le lycée avait organisé un cours par correspondance. Il faut 
bien dire qu'il ne donna pas tout ce qu'on en attendait, à cause 
des lenteurs de la mise en train, et aussi des retards de la poste 



fiERTRAN DE LA VILLEHERVÉ XI 

soit dans Venvoi soit dans le retour des devoirs, et qu'en thèse 
générale, ce fut une fin d'année scolaire à peu près perdue. 
Elle le fut du moins pour ceux qui le voulaient bien, mais ne 
le fut nullement pour Bertran. Durant les quelques heures qu'il 
avait eues devant lui à Paris, entre sa sortie du lycée et l'heure 
de départ du train, il avait eu la prévoyance de se procurer tous 
les livres qui lui étaient nécessaires pour la préparation de son 
examen de licence. 

Et, dans le cadre heureux de la vie familiale, dans la quiétude 
retrouvée du bon sommeil de chaque nuit, il travailla avec 
l'ardeur qu'il mettait à tout ce qu'il entreprenait, avec une 
persévérance et une conscience rares à son âge. 

A la fin de juin nous étions tous à Paris, et c'est encore sous 
les menaces de la grosse Bertha que les épreuves écrites de la 
licence eurent lieu en Sorbonne. Puis nous le ramenâmes au 
Havre afin que, dans la sécurité des jours et des nuits, il eût 
tout le loisir de revoir toutes les matières de l'oral. 

Il repartit seul, et put bientôt nous télégraphier qu'il était 
admissible, et que la seconde partie de l'examen commencerait 
le 4 juillet. 

Plusieurs jours s'écoulèrent, au milieu de nos constantes 
appréhensions, car à Paris le péril ne diminuait pas. Puis vint 
cette lettre : 

5 juillet, 11 h. %. 

Tout est fini, il n'y a plus qu'à attendre le résultat. Il est à peu 
près assuré. Avec ce que je puis savoir de mes notes d'oral, le 
résultat n'est plus très douteux. Je ne sais si j'aurai la mention ; 
il vaut mieux n'y pas compter. Hésultats demain 10 h., 10 h. Va- 
Préviendrai par dépêche quand je rentre. Il est à peu près sûr que 
je prendrai le train de 4 h. 45 samedi. 

Et, le 6, cette bienheureuse dépêche : 
Reçu. Arrive ce soir. — Bertran. 

Nous étions fiers de lui : la semaine de ses dix-huit ans, il 
était licencié ès-lettres ! 

N'imaginez pas que notre Bertran restera à ne rien faire 
pendant les vacances. Quinze jours de repos absolu, imposé par 
nous, lui semblent longs. Il va reprendre ses lectures dans la 



XII . PRÉFACE 

• 

bibliothèque paternelle, à la bibliothèque de la ville du Havre. 
Il amasse des matériaux pour des études qu'il a envie de publier. 
Il s'occupe de l'ouvrage de Montesquieu sur La grandeur et la 
décadence des Ro^lains, dont il collationne l'édition de Paris, 
1734. // réunit d'innombrables documents et commence à classer 
ses fiches pour un travail critique sur « Alain Chartier, sa 
biographie et son œuvre. » Il avait copié entièrement, d'un 
manuscrit gothique du Havre, Le Livre des quatre Dames, Les 
faicts maistre Alain Chartier, Le Curial. // groupe une infinité 
de notes sur François Villon. 

L'après-midi, pour se délasser des lettres, il fait, et je 
l'accompagne, des excursions archéologiques aux environs du 
Havre. Il continue sa belle collection géologique et minéralo- 
gique. Il mène ses promenades dans les falaises de la côte et 
dans les forêts toutes proches, dont il revient tout chargé de 
notes de botanique. Fier de son importante collection géolo- 
gique et minéralogique qui avait figuré à l'exposition de Juillet 

1914 du « Congrès de. l'association française pour l'avancement 
des Sciences » (i7 avait alors 14 ans), il la continue et l'aug- 
mente. Il s'occupe avec joie de l'épigraphie du moyen-âge et 
entasse des documents qui s'y rattachent. La poésie l'attire 
aussi : il fera même en octobre 1918 an sonnet irrégulier à la 
manière de Boïardo (1434-1494). 

Ses longues stations au bord de la mer, dans une « cabane » 
que nous avions louée pour le mois de septembre, le fortifient 
et lui permettent d'apprendre la natation tout seul, comme il 
avait appris tout seul le piano. La musique religieuse le ravis- 
sait. S'il faisait un peu de peinture et d'équitation, cela ne l'avait 
pas empêché de trouver le temps, pendant ses vacances de 

1915 (// avait alors quinze ans !) de traduire en français un 
Abrégé de la Grammaire critique de Sanscrit de l'allemand 
Franz Bopp. Nous gardons ce manuscrit comme une chère 
relique. 

Ces trois mois passés, il eut hâte de reprendre ses études. 
Mais l'épidémie de grippe sévissait. Nous retardâmes jusqu'au 
dimanche 10 novembre notre voyage à Paris, où nous allions 
l'installer rue du Bac, chez M. et Madame Chambéry, dont il 
devenait le pensionnaire. A Paris, il retrouvait avec joie le home 
de M. Godefroy, avocat général, et de Madame Godefroy, ses 



BERTRAN DE LA VILLEHERVE XIII 

correspondants, qui V accueillaient chaque dimanche. C'était là 
le repos hebdomadaire, le foyer presque familial, les heures 
délicieuses de lecture ou de musique. 

A peine la Sorbonne a-t-elle rouvert ses portes que Bertran 
se replonge tout entier dans le latin et le grec, les langues qui 
lui sont si chères. 

17 novembre 1918. 

...Je suis allé me faire inscrire aux Hautes Etudes, c'est là qu'est 
la véritable Sorbonne. Dans le peu de temps où j'y suis passé, j'ai 
vu un ancien professeur de Reims qui venait revoir ses anciens 
maîtres. Le secrétaire des Hautes Etudes est une rara avis in Sor- 
bona : il ne demande qu'à guider les étudiants, c'est un homme 
charmant- — Hier soir, j'ai relu dans le texte les 72 premiers vers 
d'Alceste d'Euripide. Les mauvaises langues prétendaient que les 
tragédies d'Euripide étaient faites en collaboration, pour les paroles, 
d'iophon et de Timocrates d'Argos et, pour la musique, de Kephiso- 
phon. Demain matin, de 10 h. % à 11 A» V^, Plessis (Frédéric), de 
1 h. à 2 h., métrique grecque et latine par Havet {l'auteur du De 
Saturnio Versu), et à 3 h. Vz, Bourguet sur les dialectes grecs. 

18 novembre. 

...Vendredi matin, cours chez Plessis. Nous fixerons vendredi 
prochain mon texte latin. Il nous fera un cours de Paléographie, 
Epigraphie critique des manuscrits. Chronologie. — A 3 h- y2, cours 
de Bourguet très intéressant, sur la façon dont les innombrables 
dialectes grecs ont réussi peu à peu à se fusionner, le tout étudié 
sur les plus anciennes inscriptions. Samedi, assisté au cours d'agré- 
gation de Mazon {explication de Thucydide), et le soir, cours 
d'agrégation de Durand {explications préparées de Piaule). — Le 
dimanche matin, je suis parti de mon pied léger chez Lanson. J'y 
ai fait queue. U m'a reçu de façon charmante et nous avons fixé 
ensemble mon sujet de diplôme. Je prends Baculard d'Arnaud pré- 
romantique. 

Lundi, 9 à 10, cours de bibliographie pratique de Chamard : 
apprendre à manier le Brunet, le Vicaire, etc., etc. C'est très utile. 
— A 2 h., cours de Havet aux Hautes Etudes. — Homme charmant. U 
organise une sorte de collaboration avec ses élèves pour une édition 
avec traduction de Piaule. U m'a donné les vers 37-76 à traduire 
cette semaine. U s'agit de suivre exactement l'ordre des mots et 
non fl'ordre du texte. H m'a donné une carte d'entrée à l'Institut 
pour vendredi, et m'a invité à venir chez lui {il reçoit le jeudi après 
dîner). — Ce soir, cours chez Lanson : ce sont les élèves qui expli- 
queront. J'ai sur les bras Ronsard, Odes I, vï, et un passage du nau- 
frage de Bernardin de Saint-Pierre... 



XIV PRÉFACE 

Les lettres de Bertran se continuent, toujours intéressantes, 
et dans lesquelles il se passionne de plus en plus pour Baculard 
d'Arnaud. 

29 novembre 1918. 

...J'ai déjà une bibliographie de 75 numéros sur cet obscur, et 
t'en oublie. — J'ai choisi mon texte grec : c'est de l'Hérodote ; 
parce que je suis le cours de Bourguet sur le dialecte ionien, Puech 
m'a conseillé Hérodote i, 142 à 177, ou viii, 76 à 100. — J'ai pris les 
Menechmes comme texte latin. — Lundi, cours de Chamard {biblio- 
graphie) ; le soir, cours de Havet ; il nous a donné un devoir de 
critique de texte sur les vers 101-120 des Menechmes. — Lundi soir 
également explication de Rabelais par Lanson : c'est merveilleux. 
— Mardi, cours de Goelzer sur le style de Tacite. — Mercredi, je n'ai 
pas cours : une journée de bibliothèque... 

3 décembre. 

...Je ne peux jamais écrire le lundi, je n'ai pas un instant à moi. 
Aussi ne vous étonnez jamais de ne pas recevoir de nouvelles. Rien 
d'extraordinaire vendredi et samedi : Plessis, Havet, Bourguet, 
Durand, comme d'habitude. Havet n'a pas été mécontent de ma copie 
de critique verbale. U nous a donné à tous un tirage à part d'un 
sien article sur quelques vers des Bucoliques de Virgile. — H y a 
un temps infini que je n'ai reçu de lettres de vous ; au moins cinq 
jours. Je file à la Sorbonne. — Bons baisers de Bertran. — Ci-joint 
un autographe de Havet,... 

5 décembre. 

Mon cher papa, ma chère maman, j'ai bien reçu votre lettre du 
dimanche ; elle était si grosse qu'elle a été retardée, elle portait 
une étoile rouge. Aujourd'hui, jour férié ; le cours est reporté à 
demain. — Pour le Ronsard, quelles sont les principales considéra- 
tions générales que tu dégagerais ? — Principe de traduction pour 
Plaute : hic = mon, iste = ton. D'ailleurs ce principe a été adopté 
par papa. — J'ai emprunté ce soir un Ronsard à Jacques Madeleine. 
J'ai vu son fils qui a fort bonne mine. Toutes les amitiés de Madame 
Madeleine. 

J'ai une invitation pour demain de la part de la municipalité 
du 6* arrondissement pour la réception de S. M. la reine Elisabeth 
qui aura lieu à la Mairie le 6 décembre 1918, à 10 h. % du matin. 
Signé le Maire Simon Juquin. — Je préfère suivre le cours de Puech 
qui aura lieu à la même heure. — J'aurai sans doute une carte réservée 
pour aller voir Wilson et le roi d'Halie sur les marches de la 
Chambre. 

Les lettres se suivent, n'ayant trait qu'à ses études, — écrites 
à la diable, toujours en hâte. 



BERTRAN DE LA VILLEHERVÉ . XV 



10 décembre. 



Les vacances sont fixées : 24 au soir au 3 janvier au matin. 
J'arriverai donc le 24 décembre entre 10 et 11 h. du soir. Mon 
diplôme est ainsi intitulé au secrétariat : Baculard d'Arnaud, son 
théâtre et ses théories dramatiques. Mon texte oral sera : Préface 
de Fayel et sans doute une préface de Mercier. — On veut à la 
Sorbonne faire une souscription pour offrir un cadeau à Wilson. — 
J'ai refusé avec indignation. — Pourquoi à Wilson, responsable du 
lamentablle armistice actuel et pas au roi des Belges ? — Je crois que 
c'est un coup de Bush, l'étudiante qui quêtait étant une étudiante 
d'histoire. — Hier et aujourd'hui je n'ai fait que ronsardiser ; car 
c'est lundi mon grand jour : je dois faire^ une explication de Ron- 
sard (Odes, I, vi) chez Lanson devant trente étudiants. Voici mon 
plan {à revoir) : 

Date du morceau : 1549. ^- Exposer comment Ronsard est 
d'abord un admirateur de Marot, 1544. Ode à René Macé, la dernière 
du Livre H. — Puis il est amoureux (1545) de Cassandre Salviati, 
qui épouse en 1546 le seigneur du Prag ; et î\l entre au collège de 
Coquerel. — Dorât imitateur de Pindare. — Ronsard prend le ton du 
grand seigneur pour pindariser {Préface des Odes) et il pindarise. 
— Lecture de l'Ode. Commentaire au point de vue de la langue, des 
hiatus, des variantes, du style. — Métrique : strophes isométriques 
doubles. Elles peuvent se décomposer, tomber en morceaux. Cette 
strophe de 20 vers se divise en 6 + 4 + 4 + 24-4. — Petits vers : un 
imitateur italien de Pindare, Luigi Alamanni (1533) emploie le petit 
vers, 6, 7 ou 8 dans ses odes pindariqaes. Les éditions du temps 
pour Pindare donnent le texte en petits vers. Idées : ...m'a sacré 
grand prêtre (à la fin). Deux idées possibles. 1° l'Idée, originale 
alors, que tout le monde n'est pas fait pour être poète. 2" Allusion 
à la grande querelle de l'invention de l'ode. Est-ce, comme dit Sibilet, 
Mellin de Saint Gelays qui a inventé l'ode, ou Ronsard, comme lui- 
même le prétend ; discussion (Cf. la préface). — Comment Ronsard 
imite Pindare : î" Les sentences. Caractère gnomique de Pindare : 
2° Les figures ; 3° Les épithètes ; 4° Les mouvements lyriques ; 
5" Son mépris de la foule. — Avantages de l'imitation de Pindare 
dans l'avenir ; défauts immédiats. 

Cette conférence que Bertran devait faire n'eut pas lieu à 
cette date ; M. Lanson étant parti en Alsace, elle est remise au 
23 décembre à 4 /ï. I/2. Bertran en profite pour aller aux Archives 
Nationales se documenter sur la biographie de Baculard. Puis, 
M^ Lanson n'étant revenu de Strasbourg, la conférence sur 
Ronsard est encore retardée. Bertran put prendre, le 23 décem- 
bre, le rapide de 5 heures du soir. 

Trop courtes, hélas ! ces vacances de Noël et du Nouvel An, 
que nous ne savions pas devoir être les dernières ! Sans le 



XVI • PRÉFACE 

savoir, nous aurions voulu le garder quelques jouts de plus. 
Mais ce fut en vain. Nous retrouvions là notre Bertran, toujours 
le même, d'une conscience inflexible : il se refusait à manquer 
un seul cours qui pût lui être utile. Durant ce peu de temps 
passé avec nous, il nous lut sa leçon sur l'Ode vi du Premier 
Livre ; il y avait intercalé quelques vers de Ronsard ; il apprit 
à les dire, et il les disait merveilleusement bien, avec le rythme 
musical qui leur donne tant de saveur.. Il était ravi de sa vie 
à Paris ; il adorait ses professeurs. Il ne fit aucune allusion à 
cette épidémie de grippe, dont il ignorait d'ailleurs la violence, 
malheureusement, et le caractère meurtrier. Il avait encore 
grandi. Sa figure devenait plus longue, moins enfantine, plus 
mâle. C'est tout à fait tranquilles que nous le laissâmes repartir. 
Nous ne devions pas le revoir vivant ! 

9. janvier 1919. 

Mon cher papa, ma chère maman, je suis arrivé sans retard aucun. 
J'ai pu aller au cours de Bourguet à 3 h. V2. J'ai lu Le Comte de 
Goraminges : la scène du silence d'Euthîme est très belle. Lundi, 
j'ai fait ma conférence. Pas de trac ! Cela a très bien marché. J'avais 
perdu la dernière page de mes notes, mais je m'en suis très bien 
^iré. Lanson m'a félicité, mais m'a reproché de n'avoir pas opposé 
le caractère national et traditionnel de la poésie de Pindare avec le 
caractère artificiel des odes Bonsardiennes. — J'ai eu, pour Havet, 
un vers de Plaute à corriger ; je crois que j'ai trouvé la correction 
définitive. — Je cours à la Nationale pour Coligny. — Le bulletin de 
m Société linnéenne contient des erreurs. Pourquoi ai-je présenté 
fossiles divers, vertèbres, écailles, végétaux ? C'est absolument faux. 
Je n'ai présenté que 4 espèces de dents de Placoïdes et 2 espèces 
de dents de ganoïdes du Cénomanien du Havre, et c'est ce qu'il eût 

fallu mettre.. On a trouvé des écailles Et pourquoi n'a-t-on pas 

mis « des écailles de tortues qui paraissent être la plaque ventrale 
du Paleochelys novem costatus Valenciennes 1861 Et Albien La 
Hève. » 

Ses lettres deviennent plus rares, et sont très brèves. On 
sent qu'il se surchage de travail, qu'il s'intéresse à mille choses. 
Nous nous raisonnons ; nous nous disons qu'à Pâques, il aura 
sans doute tous les éléments de son Mémoire, et qu'alors, pour 
les deux derniers mois de préparation de cet examen du Diplôme 
d'Etudes qu'il doit passer en juin, il sera et restera près de nous 
au Havre. 



BERTRAN DE LA VILLEHERVE XVII 



10 janvier. 



Je suis taujours sur les dents et j'ai toujours trop à faire. Or 
donc, voici ce que j'ai à dire : 1° j'ai acheté sur les quais une édition 
en 2 volumes des Epoux Malheureux, qui n'est pas à la Nationale, 
ni ailleurs, ni dans les bibliographies Quérard, Brunet, etc.. Le 
second volume contient les pièces authentiques du procès en nullité 
du Mariage de M" Huchet de la Bédoyère fils, avocat au Parlement 
de Paris, procès intenté par M. Huchet de la Bédoyère, procureur 
général au Parlement de Bretagne, avec le prononcé du jugement. 
2° Il s'est fondé à Paris une Société Guillaume Budé, pour laquelle 
nous travaillons aux Hautes Etudes {Menechmes). Il paraîtra, cette 
année : M. Acci Plauti Captivi, Edidit Ludovicus Havet cum discipulis 
suis, dont suivent les noms, et, je crois, un tome I de Xénophon. C'est 
10 francs par an, chez Hachette. J'ai envie de m'abonner. 3° La Seine 
est magnifique. Mais elle nous a coupé l'électricité ce soir ; nous 
avons travaillé chez Bourguet avec une bougie coupée en deux. 
Dans un amphithéâtre, un cours pubiic a eu lieu dans le noir ; le 
professeur avait une bougie, et c'était tout. La bibliothèque ferma à 
4 heures ; deux heures perdues si je n'avais eu à faire à la maison. 
[i" M. Lanson en Alsace où il fait un cours jusqu'à ce que l'on ait 
nommé des professeurs. Il reviendra le 1" avril. — Là-dessus, je vais 
lire un peu d'Euripide. Bons baisers. 

Il est toujours pressé. Il déplore la rapidité avec laquelle le 
temps passe. A la Nationale, il y a énormément de matériaux 
pour Baculard ; il a dépouillé plus de quarante catalogues ; 
il a entrepris l'étude du Drame national. Il fait des thèmes 
latins pour Goelzer. Cela ne l'empêche pas de s'dccuper en même 
temps de notre généalogie. « Les Le Minihy sont dans le Grand 
Armoriai de D'Hozier (manuscrit). Ily a aussi à la Bibliothèque 
Nationale tout un dossier généalogique des Refuge : je n'ai pas 
le temps de le voir. — J'Hérodotise, je Plautise, ou je Bacular- 
dise, et je n'ai pas une minute, sinon pour vous embrasser à la 
diable. » Puis, dans une lettre du 23 janvier, il nous dit qu'il a 
fixé son plan avec Éeynier, qu'il est allé aux Archives Natio- 
nales pour des documents intéressants, et qu'il travaille ferme 
les préfaces du Comte de Comminges. Et il ajoute cette phrase 
qui le peint tout entier, lui que nul labeur n'effraie et que tout 
intéresse : « A la fin de juin (donc, après son examen passé, 
voilà comment il songe à se reposer /) j'irai trouver Havet, 
Puech et Chamard, et je leur demanderai un petit sujet d'étude 
■ à traiter pendant les vacances. Ça me fera travailler. » 

Et encore la même note : 



XVIII PRÉFACE 



31 janvier. 



J'ai passé trois jours dans les procès du tribunal révolutionnaire 
et dans les sentences des juges du Parlement. Je bûche le recueil! 
des Inscriptions Grecques pour le dialecte ionien. Je vais faire un 
thème pour Goelzer. J'ai bien envie de me spécialiser définitivement 
en latin. J'ai déblayé du Plante ; j'ai presque fini le Prologue et mis 
au net mes notes critiques, grammaticales, syntaxiques, historiques, 
etc., etc.. Il y a une place épatante à prendre : maître de conférences 
de langue et littérature latine à l'Université de Bucarest. 

Nous finissions par nous tourmenter de le voir se surmener 
à ce point. Nous nous inquiétons aussi un peu de sa santé. Il 
nous avait écrit : « Si je demande un certificat de médecin, 
c'est parce que, par ces temps de neige, il arrive fort peu de lait 
à Paris, et que les cartes sont servies les premières, quelquefois 
les seules. » Nous savions que cet aliment lui était presque 
indispensable et qu'il souffrirait d'en être privé. Il nous répon- 
dit : 

12 février. 

Mon cher papa, ma chère maman, rassurez-vous, je vais bien, 
mais je suis fort pressé. Je n'ai pas été chez Havet jeudi, il faisait 
trop froid. Le temps s'est réchauffé ; j'y vais demain... Les jours 
passent vite, très vite, trop vite /... Si j'avais le temps de faire du 
thème grec... 

Et voici encore une lettre : 

15 février. 

Je siuis plongé dans l'étude des flexions de conjugaison chez 
Hérodote. Je me suis mis de l'Association des Etudiants. C'est une 
chose sérieuse, où je rencontre beaucoup de candidats à l'agrégation, 
aux Chartes, et avec qui on peut causer et travailler. Envoyez-moi 
20 francs pour payer ma cotisation. A l'Association est {et encore 
bien peu actif) le seul bureau de placement pour des leçons parti- 
culières. Le tarif est le suivant : licencié, chez lui, 6 fr. l'heure ; à 
domicile, 8 fr. ; 30 fr. par mois pour une heure par semaine. Il existe 
un syndicat de professeurs libres ; l'Association des Etudiants est 
un syndicat des Etudiants pour lutter contre lui. — Je continue à 
corriger des vers de Plaute. J'ai eu une correction « ingénieuse », 
mais qui a été repoussée parce qu'il y çn avait une plus simple. 
J'ai à me débattre dans des recueils d'inscriptions, mais je crois 
que j'aurai des précisions intéressantes. Une édition philologique 
d'Hérodote n'existe pas, la meilleure (1906) est historique. Peut-être 
ferai-je un jour une édition d'Hérodote ; il n'y a à Paris actuelle- 
ment qu'un élève de l'Ecole des Hautes-Etudes {que j'ignore, du reste) 



BERTRAN DE LA VILLEHERVE XIX 

et moi, qui étudions Hérodote. — Les gelées sont finies, la boue 
-recommence. — Bons baisers. B. de la Villehervé. 

Je fais mon troisième thème pour Goelzer. Je commence à me 
dérouiller ; je ne me sers presque plus du latin-français. 

Cette lettre est la dernière. Ecrite le samedi soir, 15 février, 
il la mit à la boite de la rue Jouffroy, le lendemain, en allant 
déjeuner boulevard Malesherbes chez Madame Godefroy. Nous 
la reçûmes le lundi 17 à midi. Nous étions en toute sécurité ; 
nous savions que la veille encore, il avait passé sa journée 
auprès de ses correspondants et amis. 

Hélas ! là, tous, ce dimanche, tous paraissaient bien por- 
tants. Bertran était allé, l'après-midi, se promener place de la 
Concorde avec les enfants. Le soir, au dîner. Monsieur Godefroy, 
se sentant mal à l'aise, quitta la table après le potage. Bertran 
rentrait, par le Métro, rue du Bac. Le lundi, à 3 heures, M. 
Godefroy était mourant ; le mardi, Madame Godefroy était mou- 
rante ; tous deux atteints de la grippe. Bertran se sentit fatigué, 
le mercredi 19. // se coucha. Un ami, venu du Havre pour pren- 
dre une inscription, vint le voir et le trouva seulement un peu 
enrhumé. Le jeudi, se sentant, disait-il, ressuscité, il voulait 
aller à la Sorbonne. Madame Chambéry, chez qui il logeait, l'en 
empêcha. Le vendredi matin, de même, il voulut sortir : on l'en 
dissuada. Dans l'après-midi, il vomit son déjeuner et se sentit 
pris d'un frisson, qu'un grog et du thé suffirent à dissiper. 
Néanmoins, ne se trouvant pas bien, il se coucha de bonne heure. 
Madame Chambéry, croyant à une indigestion, lui fit prendre 
une purgation, le lendemain matin, puis envoya chercher le 
médecin, qui ne vint qu'à 6 heures du soir, et qui déclara que 
l'état était grave et qu'il s'agissait d'une forte grippe. C'est à 
ce moment que l'on nous télégraphia. La dépêche ne nous par- 
vint que le dimanche 23, trop tard pour qu'il nous fût possible 
de prendre le rapide du matin. Nous ne pûmes trouver au Havre 
une automobile, qui nous eût permis d'être à Paris vers 3 heures. 
U fallut attendre le rapide de 5 heures du soir. 

Pendant ce temps, Bertran était soigné par une de nos amies. 
Madame P.-H. Loyson, qu'il avait fait prévenir, tandis que de 
son côté Madame Chambéry tâchait de le faire prendre à Saint' 
Joseph, à Pasteiir, à Saint-Jean de Dieu. C'était plein partout ! 



XX PRÉFACE 

Après bien des difficultés, il fut enfin accepté à l'hôpital de 
l'arrondissement, Laënnec. Il y fut transporté le dimanche, à 
midi et demi. Il ne se croyait pas malade au point oii il était ; il 
pensait qu'au bout de quelques jours, il rentrerait rue du Bac. 
Dans la voiture d'ambulance qui l'emportait, il se montra très 
gai, il dit des choses aimables aux dames qui l'accompagnaient ; 
il leur fit promettre de venir le voir souvent. Hélas ! elles 
durent le quitter à la porte de la salle réservée aux grippés. 
L'une d'elles l'embrassa en lui disant : « Je vous embrasse 
pour votre maman. » 

Jusqu'au samedi il n'avait pas voulu qu'on nous prévînt. 
Le samedi, quand on lui annonça qu'on l'avait fait, il dit : 
« Quelle plaisanterie ! Vous allez inquiéter ma mère ! » Cepen- 
dant, le dimanche matin, il fut content que la dépêche fût partie. 
Il se montrait tout heureux. Il se doutait bien que nous allions 
arriver aussitôt. Il nous attendait pour le soir même. 

Hélas ! notre train quittait Le Havre à 5 heures ; et, à 
6 heures 20, il s'éteignait brusquement, le cœur s'étant arrêté 
tout d'un coup, pendant qu'on lui faisait une injection de 
sérum. 

Mais, nous ! quel voyage ! Nous étions dans ce rapide qui 
nous paraissait d'une lenteur désespérante. A cet instant même 
où. il nous quittait, je fus saisie d'une angoisse épouvantable ; 
quelque chose, d'inconnu me bouleversa, me révolutionna toute. 
Il fallut ouvrir la vitre du compartiment et je dis : « Ah ! 
qu'ai-je donc ? Pourvu qu'il ne soit pas arrivé un malheur à 
Paris ! » // était juste 6 heures 20. A partir de ce moment, 
qu'il nous parut plus lent encore, ce train ! qu'il nous parut 
lent, le taxi qui nous conduisait de la gare Saint-Lazare à la 
rue du Bac ! Et c'est dans cette voiture même où je laissais le 
Maître, que Inontêe en hâte jusqu'à l'appartement, je redes- 
cendis, dans une sorte d'inconscience, apprendre à celui que la 
plus petite émotion pouvait tuer sur-le-champ l'épouvantable 
malheur qu'on venait de m'annoncer. — Comment ne sommes- 
nous pas morts, tous deux sur le coup ? Comment avons-nous 
eu la force de gravir ensemble les marches de l'escalier ? Com- 
ment avons-nous pu passer toute la nuit dans ce salon, à nous 
faire raconter dans tous ses détails l'histoire de Ces derniers 
jours, de ces dernières heures... Il s'étaif opposé à ce 



BERTRAN DE LA VILLEHERVE XXI 

qu'on nous avertit plus tôt, parce qu'il craignait que, pour ce 
malaise, disait-il, sa maman ne vînt le chercher ; cela l'aurait 
empêché d'aller à un bal, son premier bal, qui devait avoir lieu 
le 2 mars... Le dimanche, avant midi, il dictait une lettre pour 
son professeur, M. Puech ; il s'excusait, le docteur lui ayant 
trouvé de la grippe et de la congestion pulmonaire, de ne pou- 
voir, le lendemain, aller faire une conférence dont il était 
chargé... 

Et comment avons-nous pu résister à l'affreux spectacle 
qui nous attendait le lendemain lundi seulement, à la première 
heure, quand nous le vîmes sur le lit d'hôpital, déjà atteint de 
cette cyanose qui devait le rendre méconnaissable au bout de 
vingt-quatre heures, comme tous ceux qu'abattit cette peste 
pulmonaire qui, en trois jours, empoisonne le sang et asphyxie l 

Il était parti, tout seul, nous laissant seuls avec notre incon- 
solable douleur. 

Ah ! mon pauvre chéri, si tu t'étais douté que tu allais nous 
quitter ! que tu ne reverrais plus ton papa dont tu étais si 
fier ! que tu ne reverrais plus la maman que tu adorais, — si 
tu avais su, que tu allais délaisser avant d'y être entré, cette 
carrière que tu t'étais voulue et que tu étais si heureux d'avoir 
choisie, ah I mon doux Bertran, quelle agonie effroyable tu 
aurais eue I Dieu t'a fait la grâce de l'épargner cela. 

Tu savais bien, mon enfant, que tu étais tout pour nous, le 
but de notre vie, le souci de toutes nos heures. 

Nous avions placé en toi tous les rêves et tous les espoirs ; 
hélas ! je sais aujourd'hui, Bertran, et tu le sais sans doute 
maintenant aussi, que mourir avant sa mère, c'est emporter 
deux vies 

Ce furent ensuite les longues, les pénibles démarches pour 
obtenir de remporter dans sa ville natale les chères dépouilles 
de celui dont plus tard elle eût été fière. L'état de guerre subsis- 
tait encore. Il nous fut cependant donné d'y réussir, au bout de 
quelques jours. C'est en de tels moments que des sympathies 
de vrais amis sont réconfortantes. Dans le petit salon de l'Hôtel 
Corneille, voisin de Louis-le-Grand et de la Sorbonne, qu'il fut 
émouvant de voir M. Régnier, M. Puech, eux qui pleuraient 
leurs fils tués à la guerre, venir pleurer avec nous notre fils. 



XXII PREFACE 

mort non moins cruellement ! Ces deux éminents professeurs 
de notre Bertran, et avec eux M. Plessis, ne purent pour nous 
consoler que nous dire l'estime unanime qu'il leur avait ins- 
pirée : « Toujours exact, consciencieux, infatigable, ne man- 
quant jamais un cours, c'était un plaisir de voir sa figure sou- 
riante, ses yeux où il y avait du ciel, suivre nos paroles ; 
presque toujours il restait, la leçon terminée, pour s'entretenir 
avec nous, ou demander quelque explication. C'était celui sur 
qui nous comptions le plus. C'est une perte pour les lettres, 
pour la France. » 

Notre cher Bertran avait acquis aussi l'estime de ses cama- 
rades et voici le témoignage de celui qui fut un fidèle compa- 
gnon : 

...Je puis dire que les liens de camaraderie qui existaient entre 
nous étaient des plus étroits ; à la Sorbonne, On ne nous voyait guère 
l'un sans l'autre ; nous assistions côte à côte aux cours et aux réunions 
d'étudiants ; nous travaillions ensemble à la bibliothèque, il revoyait 
mes thèmes latins et je relisais les siens. Comme nous étudiions tous 
deux le théâtre de Plaute, nous avions de fréquentes occasions de 
nous communiquer des notes ou le résultat de nos recherches ; bref, 
notre amitié sous ses heureux auspices s'annonçait comme devant être 
pour tous deux soura^s de joies douces et durables, lorsque sa dispa- 
rition m'a brusquement laissé seul, seul dans cette Sorbonne où l'on 
voit tant de monde et où, pour ainsi dire, l'on ne sympathise avec 
personne. Aussi est-ce pour moi un bien doux devoir de vous dire 
autant que je le puis, l'honnête et brillant étudiant que fut Bertran de 
la Villehervé à la Sorbonne en vous parlant d'après mes souvenirs 
personnels. Vous me demandez si le mal qui devait l'enlever s'était 
laissé pressentir quelque temps avant la terrible crise. Je puis vous 
dire que jamais mon camarade ne montra plus d'activité et de bonne 
humeur que dans les deux premiers jours de la fatale semaine. Il avait 
en effet deux explications à préparer pour la semaine suivante : l'une 
d'Hérodote pour le Lundi, l'autre des « Menechmes », pour le Mardi. 
Et il travaillait de tout son cœur. A le voir passant ses matinées et ses 
après-midi entouré de multiples ouvrages et dictionnaires, menant 
avec un entrain irilassable les longues et délicates recherches aux- 
quelles il se livrait sur ces textes dont une langue dialectale ou archaï- 
que rendait l'étude particulièrement pénible, jamais on n'eût pu croire 
qu'il serait enlevé dans si peu de temps. Et je vous avoue que son 
absence avait surpris, mais n'avait inquiété personne. Quelle ne fut pas 
la douloureuse émotion en lisant l'avis paru dans les journaux ! Non, 
jamais à la Sorbonne, nous n'avions vu Bertran avec l'air souffreteux 
ou seulement fatigué ; au contraire chez lui, démarche vive, geste 
prompt, verve et gaîté de l'expression, tout annonçait une nature 



ËERTRAN DE LA VILLEHERVÉ XXIIÎ 

pleine de sève et désireuse de se répandre et d'agir. Sa vie d'étudiant 
paraissait d'ailleurs lui plaire au plus haut point, d'autant plus qu'il 
me déclara, à plusieurs reprises, au hasard de la conversation, 'qu'il 
habitait chez dés amis où il se trouvait comme un « coq en pâte » 
(ce sont ses propres termes). En somme, jusqu'à la fin, Bertran parut 
à tous posséder une solide santé physique et morale. 

En vous parlant de la force et de la vivacité de son esprit, je ne 
puis guère faire que répéter ce qu'ont dû vous dire ses maîtres et ce 
que sa récente réussite à l'examen de licence avait démontré. Mais 
si les professeurs ont pu constater les résultats, ils n'ont pu qu'impar- 
faitement se rendre compte de la manière dont Bertran travaillait et 
dont je fus chaque jour témoin. Ses études étaient d'une constance 
et d'une régularité imperturbables. Jamais, je ne l'ai vu au cours de 
la semaine, jeudi comme autres jours, s'absenter de la Faculté. Il ne 
manquait pas un de ses cours de diplôme et suivait encore des confé- 
rences supplémentaires à l'Ecole des Hautes Etudes et ailleurs, mais 
surtout il travaillait par lui-même à la bibliothèque. Combien de fois, 
ne l'ai-je pas vu après être resté penché sur ses travaux de deux 
heures à six heures du soir, rédigeant les notes de son écriture ferme 
et claire, retourner jusqu'à sept heures à la bibliothèque des Hautes 
Etudes après la fermeture de la grande salle. Il s'était spécialisé 
en français dans l'étude du théâtre du xviii* siècle, en latin, dans 
la langue archaïque des comiques, en grec dans le dialecte ionien 
d'Hérodote. 

Dans ces études difficiles, nous nom aidions mutuellement, il 
m'avait amené au cours de M. Havet et communiqué ses notes ; par 
contre, c'est un peu sur mes conseils qu'il avait commencé à rédiger 
ses remarques sur des fiches que vous avez dû retrouver nombreuses 
dans ses papiers. C'était d'ailleurs la vieille langue de Plante qu'il 
étudiait avec prédilection, c'est dans ce genre d'études qu'il voulait, 
me disait-il, faire sa thèse de doctorat. Aussi ai-je particulièrement 
compris les douloureux accents de notre vieux maître M. Havet, 
iQrsqu'il nous a annoncé la disparition de celui qu'il considérait 
déjà comme un disciple et comme devant être un maître des études 
latines. Ces tendances à la spécialisation ne l'empêchaient pas au 
reste d'aborder tous les genres d'études et mes camarades et moi 
nous n'avons pas oublié la solide explication d'une ode pindarique 
de Ronsard qu'il fit au début de l'année et qui lui valut les félici- 
tations du professeur M. Lanson. Tous ses résultats il les obtenait 
à force de conscience et de persévérance dans le travail. N'allez 
pas croire d'ailleurs que son application en fît une sorte de savant 
au front sévère et dédaigneux des objets étrangers à ses études. J'ai 
rarement vu tant de bonne humeur accompagner des labeurs parfois 
bien ingrats et puis, il s'intéressait aux questions plus vastes de 
l'enseignement général. Les Etudiants de lettres avaient constitué 
un bureau pour défendre leurs intérêts : il fut un de ceux qui s'en 
occupèrent avec le plus d'activité et qui s'entremirent pour aplanir 
certaines dissentions. Il s'était mis à l'œuvre lui-même, recherchant 



XXIV PRÉFACE 

les réformes pratiques et vous avez peut-être appris qu'il rédigea et 
fit signer une pétition qui nous vaudra, Van prochain, la création 
d'un cours de syntaxe latine par M. Goelzer. Il s'était mis enfin de 
l'Association générale des Etudiants pour jouer un rôle plus actif 
dans la défense de nos intérêts et aussi pour prendre part au travail 
en commun que l'on venait d'y inaugurer. 

Vous parlerai-je de son cœur ? Vous le connaissez mieux que 
nous et depuis plus longtemps. Pourtant son affabilité, sa cordialité, 
son désir d'obliger un chacun, ont été trop remarqués, surtout par 
moi, pour que je puisse les passer sous silence. Peut-être ne vous 
a-t-il rien dit de sa charité qui le fit plus de dix fois interrompre 
un travail à la bibliothèque pour recueillir à travers la salle, des 
souscriptions en faveur des étudiants serbes, quête organisée par 
un de nos camarades. Il témoigna enfin dans sa conversation, d'une 
noblesse et d'une dignité de sentiments que ses actes n'ont jamais 
démenties. 

Que vous dirai-je de plus ? Il avait acquis l'estime de tous par 
ses qualités de travail et d'intelligence, l'affection de tous par ses 
qualités de cœur. Et le rappel de ce qu'ils fut n'est fait que pour 
augmenter en vous le regret de voir une si belle existence brisée. 
La douleur qu'ont ressentie tous ceux qui le connaissaient et que j'ai 
éprouvée d'une façon particulière est évidemment bien peu au prix 
de celle que iZa disparition si soudaine de ce fils vous a causée ; 
permettez-moi pourtant de la joindre à la vôtre comme un faible 
hommage rendu à la mémoire de Bertran que nous n'avons pas eu 
la consolation d'accompagner jusqu'à sa dernière demeure. 

Antoine Martel (étudiant en Sorbonne). 

...Je suis vraiment atterré par l'affreuse nouvelle dont vous avez 
bien voulu me faire part. Je n'avais pas eu le plaisir de voir notre 
nouveau camarade, mais ses amis à qui j'en ai parH m'ont dit sa 
valeur intellectuelle, son amour des choses de l'esprit. Il était prêt à 
marcher sur la noble voie qui lui avait été tracée par son père. 

Et tout ce bel avenir que tous entrevoyaient pour lui est impos- 
sible à jamais. Les meilleurs d'entre nous s'en vont parmi les jeunes. 
Je pense à votre immense douleur. Monsieur, à celle de Madame de 
la Villehervé. Je ne peux que vous dire que nous avions été heureux 
et fier d'çiccueillir à l'Association un tel camarade, et que ses amis 
conserveront toujours le culte de sa mémoire. 

DuRAMÉ, président de 
l'Association générale des Etudiants. 

Si ces lettres dépeignent la vie de Bertran telle qu'elle fut, 
la lettre suivante confirme toutes ses qualités qui nous le ren- 
daient si cher. M. Lanson, maintenant directeur de l'Ecole 



BERTRAN DE LA VILLEHERVE XXV 

Normale, si durement frappé par la glorieuse mort de son fils, 
nous écrivit d'Alsace : 

Je sais votre douleur, et je m'y associe de toute ma sympathie ; 
je suis assez malheureux moi-même pour comprendre tout votre 
malheur. Votre petit Bertran m'avait charmé par sa bonne grâce, la 
franchise de son regard, la curiosité ardente et intelligente qu'il 
témoignait pour nos études. Son premier essai avait été très heureux. 
Je le comptais déjà conime un de ces élèves rares que c'est une joie 
pour un maître de voir se développer et réaliser toutes les promesses 
qu'ils contiennent. Et de toutes ces promesses, il ne reste rien. Et 
la mort qui les a anéanties n'est pas même, comme au cours des 
quatre ou cinq dernières années pour tant de jeunes existences, la 
mort voulue et nécessaire pour le pays. C'est la plus inutile des 
morts, celle où ne se mêle aucune idée de sacrifice ou de devoir 
pour introduire sinon une consolation {il n'y en a pas) du moins un 
peu de résignation. Je vous plains de toute ma pitié, ainsi que la 
pauvre mère et je m'afflige avec vous. 

De tant de témoignages semblables que nous avons reçus, 
il n'est possible de transcrire que quelques-uns et simplement 
par fragments : 

...J'avais eu le plaisir de recevoir votre cher fils à sa licence, 
et depuis, comme il commençait à préparer son mémoire de diplôme, 
il avait suivi quelques-unes de mes conférences de bibliographie. 
C'est une grande tristesse pour moi de voir fauché si vite et si bruta- 
lement ce jeune homme si doux, si sérieux et qui nous donnait de si 
belles espérances. 

Henri Chamard (Sorbonne). 

...Je vous suis très reconnaissant de la pensée délicate qui vous 
a inspiré l'envoi d'une photographie, où je retrouve la physionomie 
ouverte, vive et attrayante de votre cher enfant ; les qualités d'esprit 
que j'avais appréciées en lui se lisaient vraiment sur son visage. Je 
ne comprends que trop bien qu'il vous soit impossible de trouver un 
adoucissement à votre peine et même qu'elle ne fasse que s'accroître 
et s'aviver avec le temps. J'ai fait cette douloureuse expérience. 
Croyez que je garderai le souvenir fidèle d'un élève que j'avais 
distingué et dont la disparition tragique a mis pendant toute l'année 
un voile de tristesse sur la conférence que je fais le lundi matin. 

A. PuECH (Sorbonne). 

J'ai reçu, non sans tristesse naturellement, les trois volumes que 
vous avez pris la peine de me renvoyer. La vue de ces volumes m'a 
fait faire un retour vers le passé, vers le jour où votre fils qui parais- 
sait avoir un long et bel avenir devant lui, vint causer ici avec moi 



XXVI PRÉFACÉ 

et où je trouvai avec plaisir une occasion de lui être utile en mettant 
ma bibliothèque à sa disposition. Et tout cela est d'hier et de loin 
déjà ! Plus d'une fois, ces jours-ci, j'ai parlé de lui avec des collègues 
ou des étudiants ; nous ne l'oublierons pas, il mérite si bien la 
fidéiité d'un triste et pieux souvenir. 

Frédéric Plessis (Sorbonne). 

Je tiens à vous dire encore que je n'oublierai jamais votre cher 
enfant. Quand j'ai commencé à le connaître d'une façon un peu plus 
intime, je venais d'être frappé par le malheur que vous savez. C'était 
une consolation pour moi de voir se développer son goût pour les 
lettres, de voir ses yeux s'animer quand s'offrait à lui un fait inté- 
ressant, une idée nouvelle. Il n'était pas nécessaire de causer long- 
temps avec lui pour apprécier la distinction et la délicatesse de son 
esprit, l'élévation de ses sentiments, son exquise bonne grâce. Je lui 
trouvais avec mon fils une sorte de parenté morale. Ce sont ces êtres 
privilégiés que nous, les pères, nous voyons partir avant nous l 
Soutenons-nous . dans notre détresse. 

Gustave Reynier (Sorbonne), 

Dés le premier jour, Bertran de la Villehervé avait gagné mon 
cœur par le charme de sa physionomie et par le je ne sais quoi qui 
se lit dans le regard. Tout de suite aussi j'avais pu constater en lui 
deux qualités qui quelquefois s'excluent : la ponctualité et l'ardeur. 
Bien vite enfin j'ai eu démêlé la vivacité de son intelligence et dans 
les exercices que je lui faisais faire, j'aimais jusqu'à ces traces 
d'inexpérience qui sont une grâce chez les très jeunes, parce qu'eUes 
révèlent les mouvements candides de l'esprit en travail. En moi-même 
je prophétisais qu'il serait de ceux qui répareraient les désastres 
intellectuels de la France et que de mon vivant je verrais son nom 
connu des érudits... Nul ne pourrait essayer de vous présenter des 
consolations ; pour moi, je voudrais vous aider à pleurer et vous 
souhaiter de toute mon âme du courage pour vous-même et pour la 
mère de Bertran. — Madame Havet qui ne l'avait point vu est en ce 
moment presque malade de l'émotion que lui a donnée la vue de la 

Louis Havet (Ecole des Hautes Etudes). 

Peu de temps après, M. Havet nous écrivait cette nouvelle 
lettre par laquelle je finirai : 

J'ai reçu la photographie de votre cher Bertran et vous en 
remercie. Elle m'est précieuse ; elle m'aidera à revoir cette physio- 
nomie charmante, déjà illuminée par la pensée virile et probable- 
ment par une pensée supérieure, où n'avaient pas achevé de s'effacer 
les grâces de l'enfance. Je suis heureux d'apprendre qu'il restera 
quelque chose de lui. Ainsi, en dehors de ceux qui l'ont connu, quel- 
ques personnes s'apercevront qu'un être rare a disparu... 



BERTRAN DE LA VILLEHERVÉ XXVII 

Hélas l oui... disparu... brusquement de nos horizons 
humains... Rentrés au Havre, malgré notre profond décourage- 
ment et tout notre chagrin, pieusement, nous avons repris un à 
un dans l'amoncellement des notes et des papiers, tous les 
documents recueillis sur ses travaux en cours, sur Plante, sur 
Hérodote, et sur d'autres sujets d'érudition qu'avec les années, 
il aurait transformés en œuvres définitives. Quels regrets et 
quelle amertume de constater que toutes ses préparations 
allaient augmenter, pour nous seuls, le nombre de nos chères 
reliques ! 

Quelque chose cependant était sauvé : son travail sur Bacu- 
lard d'Arnaud. Le mémoire de diplôme d'études supérieures 
que Bertran devait présenter en Sorbonne, quelques semaines 
plus tard, était pour ainsi dire presque entièrement terminé. 
U se proposait de le publier ensuite. Ce qu'il aurait fait pour lui- 
même, et ce que le fils aurait fait plus tard pour le père, le père 
le fera pour l'enfant. Courageusement il se mit à l'œuvre, et 
j'eus chaque jour le spectacle déchirant du vieux Maître 
consacrant ce qui lui restait de vie à préparer pour l'imprimeur 
le livrç presque fini du jeune étudiant. Comme l'avait déclaré 
Bertran, « la part d'inconnu » était fort mince ; mais, moins 
familier que son fils avec les méthodes actuelles de l'érudition 
et ignorant les langues étrangères, le vieux papa se heurta par- 
fois à certaines difficultés. Sans relâche il travaillait comme 
quelqu'un qui se sait fort pressé, mettant au point telle ou telle 
indication dont la place était soigneusement marquée, complé- 
tant quelques transition's légèrement ébauchées, il travaillait 
toujours et lorsqu'on s'en informait près de lui : « Je travaille 
« avec mon Bertran, répondait-il, il m'encourage, je sens qu'il 
« est là, il me donne la force nécessaire et je sens qu'il me 
« guide. » 

// m'était impossible de ne pas remarquer cependant que, 
pendant ces quatre mois de collaboration intime du père et du 
fils, les forces du Poète le trahissaient et que le travail devenait 
de plus en plus pénible. — Quelle satisfaction douloureuse pour 
lui et pour moi quand, le manuscrit entièrement prêt, il voulut 
pour le public, en écrire la préface. — Hélas I quand il lui 
fallut retracer la vie de l'enfant tant aimé, dire les étapes bril- 
lantes et rapides de ce jeune fils qui le continuait si admira- 



XXVIII PRÉFACE 

blement, les grosses larmes ne cessèrent de couler sur son visage 
amaigri — la douleur et le chagrin eurent raison de son cœur 
déjà bien fragile depuis quelques années. 

Un jour, le 2 Août, alors qu'il tenait entre ses mains trem- 
blantes d'émotion, les dernières lettres de son fils, le pauvre 
père s'interrompit en me disant : « La lecture de ces lettres 
m'est pénible... j'ai vraiment trop de chagrin... je ne peux plus... 
Et ce jour-là, il s'arrêta. Le lendemain, il écrivit encore quelques 
lignes... ses forces l'abandonnaient. — Cependant, il voulait 
continuer ; il ajouta encore quelques mots le 5 Aoû-t, mais le 
soir une crise cardiaque le laissa si faible avec un pouls si 
ralenti que l'on conserva bien peu l'espoir de le voir se rétablir. 

En effet, graduellement, lentement, le pouls S£ ralentissait 
encore et pendant quelques jours, ses amis autour de son fau- 
teuil dans sa bibliothèque, trouvèrent encore en lui le causeur 
captivant et paradoxal qu'il avait toujours été et qu'il est resté 
jusqu'à la fin ; puis il ne se leva plus et le jeudi 14 Août le 
Maître s'éteignait doucement sans souffrance. Une voix d'En- 
Haut l'avait rappelé ; son âme avait rejoint celle de son fils. 

Dans la profonde détresse morale où me laisse la dispari- 
tion des deux Etres si chers qui étaient ma seule raison de 
vivre, je veux me souvenir de la grande force morale dont mon 
cher Poète me donnait l'exemple. Quand nous mêlions nos 
larmes, il refoulait les siennes pour me consoler : « Ne pleure 
pas », me répétait-il sans cesse, « laisse notre Bertran dans son 
bonheur, vois-le dans la lumière où il est maintenant ; il avait 
terminé sa formation terrestre, il nous a devancés, il nous 
prépare et il nous montre le chemin. » 

Et, à mon tour, dans cette bibliothèque où je reste seule 
devant leurs deux grands bureaux inoccupés, je sens que tous 
deux m'assistent et qu'ils me conseillent ; moi aussi, je veux les 
voir dans la vie lumineuse et intense qui doit être maintenant 
la leur, et je sens que, des Hauteurs où ils sont montés pour 
accomplir de plus grandes et de plus belles destinées, tous deux 
me donnent la force qui m'est nécessaire pour remplir et 
terminer l'immense tâche qu'ils n'ont eu, ni l'un ni l'autre, 
le temps d'achever. 

Tous deux, amateurs et admirateurs de l'Antiquité, véri- 
table nourrice des grands artistes, vivront ici-bas. Le souvenir 



BERTRAN DE LA VILLEHERVÉ XXIX 

du père et le souvenir du fils resteront intimement et mélanco- 
liquement liés ; celui du vieux maître, si probe, Robert de la 
Villehervé, par son œuvre importante^ si pure et d'une haute 
tenue littéraire qui le place parmi les premiers poètes de son 
temps ; celui du fils, le tout jeune disciple, Bertran de la 
Villehervé, par ce livre d'études, d'un sens critique très élevé, 
d'une riche érudition et qui révèle des dons rares de clarté, de 
style et d'exposition. 

« Je suis heureux d'apprendre qu'il restera quelque chose de 
lui », nous avait écrit M. Havet. — J'ai revu ce cher Maître de 
mon Bertran et devant « ce livre, en effet, qui reste, mes 
regrets », m'a-t-il dit « n'en sont que plus cruels. » 

En le faisant publier, je sais que j'exécute une des dernières 
volontés du Maître et que je réalise pour mon cher petit, qui 
le voit, un des rêves dorés de son adolescence. 

Loly DE LA Villehervé. 

1" Décembre 1919. 



AVERTISSEMENT 



Il fut un poète, ne manquait pas de quelque talent pour la 
versification et Voltaire pendant longtemps lui crut du génie ; 
mais il était pauvre et de plus affligé d'un nom « Baculard » 
qui prêtait à rire et dont il ne parvint pas à se débarrasser, 
encore bien qu'il ne signât jamais que de son autre nom : 
d'Arnaud. Il conçut de bonne heure l'ambition de ne rien écrire 
qui ne servît à la morale ; et pour ce désavoua ses premiers 
poèmes, quelques succès qu'ils lui eussent valu, mais. quand 
tout lui réussissait, une imprudente vanité le dressa contre 
celui qu'il avait eu pour maître et pour bienfaiteur, et cette 
faute qui ne lui fut jamais pardonnée suscita contre lui un 
parti puissant, tenace dans ses mépris et dans ses haines. Il 
laissa faire et dire et travailla sans repos jusqu'à son dernier 
jour, méritant d'être qualifié de « Young français », et, le 
premier des « Romanciers sensibles », faisant pleurer les plus 
beaux yeux du monde et tous les autres aussi ; mais il gâta ces 
avantages par une vie d'expédients et d'emprunts, à qui il 
arriva d'appeler sur lui les sévères curiosités de la Tournelle 
et du Châtelet ; il garda pourtant un cœur tendre, pitoyable 
aux malheureux, et il le prouva, en pleine Terreur, quand être 
pitoyable pouvait conduire à l'échafaud. Tel vécut l'homme 
dont nous entreprenons de raconter l'histoire. 



XXXII AVERTISSEMENT 

On ne lit plus ses romans, ils étaient faits pour les temps 
où il les écrivait. Ils plaisaient alors, il en existe maintes 
traductions ; mais bien peu nombreuses seraient les pages que, 
de nos jours, on en pourrait sauver, si quelqu'un avait la 
charitable pensée de l'essayer. Personne plus que lui cepen- 
dant ne fut pillé, copié, victime de contrefaçons éhontées, et 
ne fournit aux écrivains de théâtre, plus de sujets de tragédies, 
de drames et d'opéras, qu'on lui prenait, sans avoir la politesse 
de demander son consentement. 

Ses pièces seules l'ont préservé d'un complet oubli. Il s'était 
fait sur la poésie dramatique des idées à lui. Il innovait. Avec 
de la nouveauté, qu'elles avaient, elles ont de la puissance, et 
Palissot disait en vain que c'étaient des pièces édifiantes à 
représenter en carême, et que leur auteur supposait qu'on 
irait les écouter pour faire pénitence. Elles valent encore d'être 
étudiées aussi bien pour les théories sur lesquelles elles repo- 
sent que pour la manière dont il réalisa ses conceptions. 

Quelques-uns ont voulu voir en lui un pré-romantique. 



y 



PREMIÈRE PARTIE 



biographie 



François Thomas Baculard, que tous ses biographes pré- 
nomment sans raison François Thomas Marie (1), naquit à 
Paris, rue Saint-Sauveur, le 15 septembre 1718 (et non en 
1709, comme le prétend Palissot en ses Mémoires Littéraires), 
de Thomas Baculard, secrétaire du Roy (2), et de dame Margue- 
rite Julie de la Croix, son épouse. Il fut baptisé le 17 (3) en 
l'Eglise Saint Sauveur, ayant pour parrain son grand-père, 
François de la Croix, peintre du Roy, demeurant sur la dite 
paroisse de Saint Sauveur. 

Ce Thomas Baculard, père de l'enfant, lorsqu'il mourut 
à Versailles, le 13 juin 1757, âgé d'environ quatre-vingts ans, 
fut qualifié Thomas de Baculard, écuyer, sieur d'Arnaud Rous- 
selain. Il appartenait, disent certains, à une vieille famille noble 
originaire de Venise. Mais Jal avoue n'avoir rien trouvé sur 
cette ascendance problématique, et nous n'avons pas été plus 
heureux. Selon d'autres, la famille tirait ses origines du Comtat 
Venaissin. Renseignement que donnent la Biographie Michaut, 
le docteur Hoefer, etc. 



(1) Le prénom de Marie ne se trouve ni dans son acte de baptême, ni dans 
son acte de mariage, ni dans son acte de décès. Cf. Jal, Dict. 1872. 

(2) Déjà secrétaire du Roy en 1717 (Jal). 

(3) Jal dit : le « 7 ». Est-ce le 17 septembre ou le 7 octobre ? 



2 SA JEUNESSE 

A l'appui de cette hypothèse, on pourrait citer l'abbé J. 
Pithon-Curt, Histoire de la noblesse du Comté Venaissin, Paris, 
David jeune et Delormel, mdccxliii, qui, tome I, p. 7, fait 
mention d'une Marguerite Baculard de la fin du xvi* siècle, 
demeurant à Mazan, au diocèse de Carpentras, épouse du sieur 
Pantolin de Salezin et, p. 332, d'une N. Baculard, mariée à 
Thomas de Cheilus, co-seigneur de Venasque et Saint Didier, 
sieur de Saint Jean au terroir de Pernes, vers 1640. 

Quoi qu'il en soit, le titre de sieur d'Arnaud Rousselain 
ne marquerait pas pour le secrétaire du Roy une noblesse bien 
ancienne. On appelait communément sieurs les bourgeois 
acquéreurs de fiefs. 

Qu'on admette cependant ces prétentions de François Tho- 
mas à une haute extraction, elles expliqueraient peut-être sa 
confiance un peu excessive en lui-même. Par ailleurs il tenait 
de sa mère, dame Marguerite Julie de la Croix, les singula- 
rités de son caractère et sa tendance à ne jamais s'inquiéter 
de gain ni d'épargne. Eût-il, à se mêler de trafics, réussi mieux 
que son père ? Le sieur d'Arnaud Rousselain n'y avait nulle- 
ment brillé. C'était, dit Voltaire, « un homme que des affaires, 
où d'autres s'enrichissent, ont ruiné. » (1) 

Cela étant, on conçoit que François Thomas Baculard n'eut 
pas une enfance très heureuse. Il dut faire assez pauvrement 
ses études chez les jésuites, au collège d'Harcourt, comme 
externe. Il y reçut une forte éducation classique ; on rencontre 
chez lui des souvenirs d'Horace, d'Ovide, de Perse, de Stace, 
autant que des tragiques grecs. C'était un jeune homme d'une 
longueur « fantasmagorique » (2), sec et propre, très doux, 
léger, fort peu timide et capable de toutes les audaces. Quelques 
biographes assurent qu'il faisait des vers depuis l'âge de neuf 
ans, mais on ne sait sur quoi ils fondent leur assertion. Tou- 
jours est-il que n'ayant pas encore dit adieu aux bancs du 
collège, il composa trois tragédies, Idoménée, dont il ne se 
ressouvint que tardivement, Didon, qui fut complètement 
oubliée, et Coligni, réservé à de plus florissants destins. Dans le 



(1) Corr. Beuchot, t. m. 445. 

(2) Le Tribunal d'Apollon, Paris an viii, cité par Monsclct, Oubliés et 
Dédaignés, t. u, p, 165. 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 3 

même temps, il ébauchait une comédie, Le Mauvais Riche, Il 
avait alors quinze ans, il le dit. Il déclare une autre fois qu'il 
en avait dix-huit. Peu importe. 

Bientôt après, élève de philosophie, il allait faire sa réelle 
entrée dans la littérature au moyen d'une Epître à Voltaire, 
épître qui fut publiée en une plaquette de douze pages in-12, 
à la Sphère, avec ce titre : 

LETTRE 

A M. l'abbé phi** 

« 

au sujet des Tragédies de m. de voltaire 

A LA HAYE 



MDCCXXXVI (1) 



C'est une belle et cérémonieuse dédicace, cette lettre d'une 
vanité curieuse et qu'il n'est pas indifférent de connaître : 

C'est vous faire ma cour. Monsieur, que de vous envoyer les vers 
que j'ai composés au sujet des tragédies de l'illustre m. de voltaire. 
La haute estime que vous avez pour les ouvrages d'un homme qui fait 
tant d'honneur à sa Patrie par ses talents admirables vous rendra 
peut-être agréable la lecture des faibles essais d'une Muse naissante : 
heureux s'ils méritoient l'approbation des personnes qui ont le goût 
aussi délicat que le vôtre ! Il se répand dans le Public depuis quelques 
semaines, une Epître adressée au brillant auteur d'Alzire : elle 
commence par ces mois : 

Rare génie, ornement de la France. 

On me Fa attribuée sans fondement, je n'y ai aucune part. Cela 
me feroit souhaiter de mettre au jour mes vers tels qu'ils sont, si vous 
le jugez à propos. Soumis de bon cœur à votre décision, j'attends tout 
de votre indulgence. Si c'est mon destin d'être imprimé, faites-moi 
grâce de la prose qui faisoit partie des lettres que j'ai eu l'honneiu" 
d'écrire au Poète incomparable de notre Siècle. Je finis par ce 
proverbe : A^e mihi sis Patriius, en vous assurant que je suis dans les 
sentiments d'une sincère et tendre estime, monsieur, 

Votre très humble & très 
, obéissant serviteur, 

BA** d'arnaud de Paris 
à Paris, ce 20 mars 1736. 



(1) B. N. Vf, 8085. 



4 SA JEUNESSE 

Suivent les « Vers envoyés à M. de Voltaire, le 30 Janvier 
1736. » (sic) (1). 

toi qui de l'amour empruntant le pinceau. 

Traces des passions une vive peinture. 

Toi qui, conduit par l'art, formé par la nature. 

Retires les héros de la nuit du tombeau 

Et possèdes si bien l'heureux talent de plaire, 

VOLTAIRE qu'Apollon adopta pour son fils. 

Daigne accepter l'essai d'une Muse sincère 

Dont la vérité fait l'ornement et le prix. 

Tandis que tout Paris te donne son suffrage, 

Reçois ces vers, reçois mon faible hommage, 
La raison vainement condamne ses transports ; 

Sans écouter d'inutiles caprices 
Je veux te consacrer mes timides accords. 
D'une muse au berceau te vouer les prémices. 
Que vois-je ? La critique abattue à tes pieds 
Ose encor contre toi lever sa tête altière. 
Des censeurs odieux les fronts humiliés 
Cachent leur fol orgueil au sein de la poussière : 
En vain un escadron d'Aristarques fougueux 
Te déclare la guerre et t'insulte en tous lieux, 

En vain l'envieuse cabale 
Désaprouve l'honneur qu'ont mérité tes vers. 

Parle, et soudain cette fière rivale 
Confondue à ta voix, rentrera dans ses fers. 
Milton et le suMime Tasse 
Dont les écrits presque divins 
Les placent au-dessus du reste des humains 
Partagent avec toi leur encens au Parnasse. 
Que ne puis-je exprimer ces charmes séducteurs 
Qui t'assurent l'empire et des yeux et des coeurs ? 

Quand tu peins, je vois la nature 

Brillante de nouveaux attraits. 

Quand tu feins l'aimable imposture 

De la vérité prends (sic) les traits. 

La réponse du 22 janvier fut la plus encourageante du 
monde : 

Le goût que vouis avez pooir la poésie, monsieur, écrivait Voltaire, 
vous fait regarder avec trop d'indulgence mes faibles ouvrages. Vous 
ressemblez aux cooiinoiisiseurs en pein/ture qui ne laissent pas de 
mettre dans leur cabinet des tableaux médiocres en faveur de 



(1) Cf. la réponse de Voltaire datée du 22 janvier. 



BIOGRAPHIE DE BACULARD D*ARNAUD 5 

quelques coups de pinceau qui leur auront plu. Les vers que vous 

m'avez envoyés sur mes tragédies (1), en me donnant beaucoup 

d'estime pour vous, me laissent le regret de mériter si peu vos 
éloges... (2) 

Et ce n'est pas tout. Non content d'avoir récompensé son 
correspondant de cette agréable prose, Voltaire y avait joint 
des rimes. 

A monsieur d'Arnaud 
qui lui a adressé des vers très flatteurs 

Mon cher enfant, tous les rois sont loués 

Lorsque l'on parle à leur personne. 

Mais ces éloges qu'on leur donne 

Sont trop souvent désavoués. 
J'aime peu la louange et je vous la pardonne. 
Je la chéris en vous puisqu'elle vient du cœur. 

Vos vers ne sont pas d'un flatteur ; 
Vous peignez mes devoirs et me faites connaître 
Non pas ce que je suis, mais ce que je dois être. 
Poursuivez et croissez en grâces, en vertus. 
Si vous me louez moins, je vous louerai bien plus (3). 

Un commerce épistolaire ainsi commencé promettait beau- 
coup pour la carrière d'un adolescent qui incontestablement 
possédait pour les lettres des dons remarquables ; mais 
Baculard d'Arnaud n'y vit tout aussitôt qu'un remède commode 
à sa pénurie coutumière, et dès le mois de mars, ce n'est plus 
seulement le tribut de son admiration qu'il adresse à Voltaire, 
il y mêle des demandes d'argent. 

Voltaire s'était attaché à lui et ne s'en détourna pas pour le 
savoir pauvre et d'humeur emprunteuse. 

Il était en relations d'amitié avec l'abbé Moussinot, chanoine 
et trésorier du chapitre de Saint Méry et de plus son trésorier ; 
il lui écrit le 21 : 

...En attendant votre réponse, je vous prie d'envoyer chercher 
par votre frotteur un jeune homme nommé Baculard d'Arnaud ; 
c'est un étudiant en philosophie au collège d'Harcourt. Il demeure 
chez M. Delacroix, rue Mouff"etard, troisième porte cochère (4). 



(1) Ceux qui se trouvent dans la brochure, page 7, sur Œdipe, sur Hérode et 
Martamne, sur Brutiis ; page 8 : sur Zaïre, sur César ; page 9 : sur Alzire. 

(2) Amateur d'autog. 1868, p. 20. 

(3) Voltaire. Beuchot xiv, 408. 

(4) Ses parents habitaient Vincennes. 



b SA JEUNESSE 

Donnez-lui, je vous en prie, ce petit manuscrit [L'Epître sur la 
Calomnie] et faites-lui de ma part un petit présent de douze francs. 
Je vous prie de ne pas négliger cette petite grâce que je vous 
demande ; ce manuscrit sera négocié à son profit... 

La petite grâce demandée de remettre le petit manuscrit et 
le petit présent ne fut accueillie que d'un petit zèle. L'abbé 
Moussinot eut le tort de ne s'empresser guère. ^ 

Une nouvelle lettre lui est expédiée : (1) 

...Pour vous punir, mon cher ami, de n'avoir pas envoyé chercher 
le jeune Baculard d'Arnaud, étudiant en philosophie ; pour vous 
punir, dis-je, de ne lui avoir pas donné VEpître sur là Calomnie 
et douze francs, je vous condamne à lui donner un louis d'or et à 
l'exhorter de ma part à apprendre à écrire, ce qui peut contribuer 
à sa fortune... J'écris à ce jeune d'Arnaud. Au lieu de vingt-quatre 
francs, donnez-lui trente livres quand il viendra vous voir. Je vais 
vite cacheter ma lettre de peur que je n'augmente la somme. 

Il fallait obéir, l'abbé s'exécuta. Baculard qui n'allait sans 
doute pas manquer de négocier le manuscrit, signa bel et bien un 
reçu des trente livres. 

Cet opportun secours le mena jusqu'en septembre où 
derechef il cria famine. Voltaire n'était point de l'avarice sordide 
que se plaisaient à lui reprocher ses ennemis, et dix-huit francs 
tombèrent cette fois dans la poche de Baculard (2) ; puis sur 
une deuxième requête, le 27 octobre, vingt-quatre francs (3) ; 
sur une autre encore, dix-huit livres, le 24 novembre (4) ; le 
tout faisant en neuf mois quatre-vingt-dix francs. 

Continuons pour 1737. Voici les comptes : 

Sans date : 18 francs (Beuchot lii, 439). 

7 novembre : 24 francs (Moland xxxiv, 341). 

Décembre : 24 francs (Beuchot lu, 569). 

29 décembre : 24 francs (Beuchot, lu, 579). 

Total encore : quatre-vingt-dix francs. 



(1) VoUalre. Beuchot, i-ii, 289. 

(2) Beuchot, lu, 305. 

(3) Beuchot, lu, 330. 

(4) Moland,. XXXI V, 170. « Souvencz-vous des dix-huit livres pour d'Arnaud, 
et de ne prêter les trois cents livres que sur de bons billets. » Ce n'est pas à 
d'Arnaud que furent prêtées les trois cents livres. Les « bons billets » de 
d'Arnaud n'auraient pas été assez sûrs pour le laisser supposer. 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'aRNAUD 1 

Ces générosités ainsi répétées à la mesure des besoins, mais 
ne permettant pas d'abus, c'était bien. S'occuper de trouver une 
place à un garçon libéré du collège et qui très évidemment 
perdait son temps à des riens, c'eût été mieux. Voltaire s'en 
avisa, qui disait : « J'ai lu l'épître de d'Arnaud ; je ne crois pas 
que cela soit imprimé, ni doive l'être, » et l'abbé Moussinot reçut 
des instructions à cet effet : 

Retenez-ie à dîner chez M. Dubreuil, je payerai les poulardes 
bien volontiers. Eprouvez son esprit et sa probité afin que j€ puisse 
le placer (1). 

Mais placer d'Arnaud, la tâche était difficile, tant son écri- 
ture mauvaise, de vilain aspect et peu lisible le servirait mal ! Et 
Voltaire, faute de mieux, tâche, de l'employer à son propre ser- 
vice. Il en fait un de ses agents de publicité, si l'on peut dire. 
Déjà deux ans auparavant, en 1736, les vers de d'Arnaud à sa 
louange, il les avait imprimés ; au début de l'année 1738, il le 
charge de composer un avant-propos — préface ou avertisse- 
ment — qu'il ne voulait pas faire lui-même, auquel il ne fallait 
pas qu'on sût qu'il eût touché, et qui était nécessaire, pour 
mettre en tête d'une édition de ses œuvres qu'on allait donner 
en Hollande. 

Il ne luT avait d'ailleurs pas fermé sa bourse. Ce n'eût pas été 
le moment. Pour faire un bon travail, le pauvre hère souffrait 
d'un trop fâcheux état de fortune. 

Voltaire y veillait. 

Puisque d'Arniaud est dans un si grand besoin, donnez-lui 
encore un louis d'or. 

Ceci est du 20 janvier 1738. (2) 

Mais cet attachement « qui était mieux que de la pitié » (3), 
ne laissait pas que de permettre la possibilité de quelque aigreur. 
Toute patience se lasse. Au 27 mars, Voltaire se plaint, se fait 
grondeur : 

Le d'Arnaud avait promis d'apprendre à écrire. S'il avait une 
bonne écriture, je l'aurais placé. C'est un sot. Dites-lui cette vérité 
pour son bien (4). 



(1) Moland, xxxiv, 336. 

(2) Moland, ibid. 392. 

(3) Monselet, op. cit. t. ii. p. 159. 

(4) Moland, xxxiv, 497, 



8 SA JEUNESSE 

Et encore, au 17 juin, quand, des mois passant et des semai- 
nes, la préface dont il s'agit sembla devoir avant peu se termi- 
ner et qu'il en songea à récompenser l'auteur : 

A l'égard de d'Arnaud, voulez-vous bien avoir la bonté de lui 
donner cinquante livres quand il aura fait la préface en question, 
que vous m'enverrez ? C'est, je crois, un bon garçon, je l'aurais 
pris avec moi s'il avait su écrire. 

Toujours ce même reproche. Allez donc faire un secrétaire 
d'un homme qui griffonne indignement ! Cependant juillet voit, 
la fin de l'œuvre. Elle est achevée, cette préface. En est-on 
satisfait ? Pas trop. 

Voudriez-vous, mon cher abbé, écrire au grand d'Arnaud de 
rendre son avertissement quatre fois plus court et plus simple, 
d'en retrancher les louanges que je ne mérite pas et de laisser dans 
le seul carré de papier qui contiendra cet avertissement une marge 
pour les corrections que je ferai ? 

Mais tout s'arrange : l'un a raccourci, simplifié, retranché, 
et l'autre corrigé et accommodé à son aise, à son goût. Voltaire 
envoie à d'Arnaud une lettre qu'il n'a qu'à signer, lettre ainsi 
formulée : 

A MM. Westein et Smith, libraires 
à Amsterdam. 

Ayant appris, Messieurs, qu'on fait en Hollande une très belle 
édition des Œuvres de M. de Voltaire, je vous envoie cet Avertis- 
sement pour être mis à la tête ; je l'ai communiqué à M. de Voltaire 
qui en est content. Je ne doute pas que d'aussi fameux- libraires que 
vous n'aient part à cette éd|tion qu'on attend avec la dernière impa- 
tience. 

Baculard aurait bientôt lieu de rendre d'autres services à 
Voltaire qui s'en doutait et dont la générosité ne se ralentit pas : 

Décembre 1738 : 

Si d'Arnaud est sage, il aura les petits secours dont je favorisais 
des ingrats. Quand il emprunte trois livres, il faut lui en donner 
douze, l'accoutumer insensiblement au travail, et, s'il se peut, à bien 
écrire. Recommandez-lui ce point ; c'est le premier échelon, je ne dis 
pas de la fortune, mais d'un état où l'on puisse ne pas mourir de 
faim (1). 



(1) Beuchot, un, 354. 



BIOGRAPHIE DE BACULARD D*ARNAUD 9 

Remarquez le changement de ton. Ce n'est plus la note des 
lettres précédentes sur d'Arnaud. Mais les envois d'argent conti- 
nuent : 

Le 2 janvier 1739, vingt-quatre francs (1). 

C'est qu'à ce moment venait de paraître le libelle de l'abbé 
Desfontaines, La Voltairomanie, dont il fallait obtenir justice. 
De là des courses, des rendez-vous, mille embarras auxquels 
l'abbé Moussinot, tout dévoué qu'il fût, n'aurait pu suffire. 

Voyez, lui écrit Voltaire, si vous avez quelqu'un qui puisse se 
charger de faire toutes ces commissions au lieu de vous. Vous lui 
donnerez vos ordres, vous le payerez bien et presserez le succès de 
ses démarches... Vous pouvez adroitement faire venir d'Arnaud dans 
ces circonstances, le loger et le nourrir quelque temps, et le faire 
servir non seulement à courir partout, mais à écrire ; cela doit partir 
de vous même ; un mot de lettre à Vincennes sur le champ fera 
tout (2). 

Les choses n'allèrent pas tout de suite avec d'Arnaud. C'est 
le chevalier de Mouhy qui fut employé, et payé en proportion de 
ses peines. 

J'aiurais mieux aimé mon d'Arnaud, confesse Voltaire ; mais il 
n'a pas voulu seulement apprendre à former ses lettres, donnez lui 
vingt-quatre livres ou dix écus et nos ama. 

D'Arnaud dut trouver quand même un moyen de se rendre 
utile. A preuve que, le 10 janvier, l'ordre avait été transmis de 
lui envoyer par un exprès un louis d'or à Vincennes, s'il n'était 
pas à Paris ; que le 25 février, il lui est adressé un louis d'or et 
une lettre et le 7 mars vingt-quatre ou trente livres (3), et quand 
l'abbé Desfontaines a désavoué son libelle, qu'on a lu ou lira 
ce désaveu dans les papiers publics et que l'affaire est finie, 
voici, toujours du même, le 20 avril « un petit mot pour d'Ar- 
naud à qui je vous prie de donner un louis d'or » (4) et le 9 
juillet encore vingt livres à d'Arnaud et conseils de sagesse (5). 



(1) Beuchcrt, ibid. 381. 

(2) 3 Janvier 1739. Moland xxxv, 

(3) Moland, xxxv, 18$ et 202. 

(4) Moland, xxxv, 258. 

(5) Moland, ibid. 302. 



10 l'amitié de voltaire 

Ils avaient leur raison d'être, les conseils de sagesse. Voltaire 
en elïet, quelques ennuis et tracas de toute sorte que lui eussent 
causés les calomnies de l'abbé Dësfontaines, n'avait pas oublié 
qu'il voulait placer d'Arnaud, et, au plus fort de sa querelle, 
il manœuvrait en conséquence, s'adressait de Cirey à Helvétius. 
La lettre est du 28 janvier 1739. 

Permettez-moi de recomniander à vos bontés un jeune homme 
de bonne famille, d'une grande espérance, très bien né, capable d'atta- 
chement et de la plus tendre reconnaissance, qui est plein d'ardeur 
pour la poésie et pour les sciences, et à qui il ne manque peut-être 
que de vous connaître pour être heureux... II se nomme d'Arnaud. 
Beaucoup de mérite et de malheur font sa recommandation auprès 
d'un cœur comme le vôtre. Si vous pouviez lui procurer quelque 
petite place, soit par vous, soit par M. de la Popelinière, vous le 
mettriez en état de cultiver ses talents et vous rempliriez votre 
vocation qui est de faire du bien (1). 

Helvétius répondit à la confiance de Voltaire qui l'en remer- 
cia « et tendrement » (2), lui recommandant à nouveau le jeune 
homme « comme son fils » et disant de lui : « Il a du mérite, 
il est pauvre et vertueux. » 

En quelle qualité Helvétius se l'était attaché, on ne sait trop. 
Ce qui est certain, c'est qu'il l'avait pris avec lui et qu'il l'avait 
encore au mois d'avril, où s'ébauchaient de riants projets de 
voyage. On ferait à deux les tournées du fermier . général, on 
formait d'autres complots. Voltaire était au courant, et y don- 
nait la main : 

Ce grand garçon d'Arnaud veut vous suivre dans vos royaumes de 
Champagne, il veut venir à Cirey. J'en ai demandé la permission à 
madame la Marquise, elle le veut bien ; présenté par vous, il ne peut 
être que le bienvenu. Je serai charmé qu'il s'attache à vous, je serais 
le plus trompé du monde, s'il n'est né avec du génie et des mœurs 
aimables. Vous êtes un enfant bien charmant de cultiver les lettres 
à votre âge avec tant d'ardeur et d'encourager encore les autres. On 
ne peut trop vous aimer, amenez donc ce grand garçon (3). 

Tout va donc aussi bien que possible. D'Arnaud est sauvé. 
On attend à Cirey les deux visiteurs... Que s'était-il passé ? Un 
seul arrive, d'Arnaud, sur un cheval de louage. 



(1) Beuchot, LUI, 445. 

(2) 25 février 1739. Beuchot, lui, 497. 

(3) Beuchot, un, 543. 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 11 

Vous devinez ce que Voltaire pensa de l'équipée. 

Il a fort mal fait de venir ici de sa tête, chez une dame aussi 
respectable dont il n'a pas l'honneur d'être connu, mais, ajoute-t-il, 
il faut pardonner une imprudence attachée à sa jeunesse et à son 
peu d'éducation (1). 

Et le pardon donnait des conseils de sagesse. Ils pouvaient 
servir. 

Si, comme on est porté à le croire, Baculard se sépara si tôt 
d'Helvétius, il en avait très vite pourtant et puissamment 
ressenti l'influence, et c'est à cette influence qu'il obéit, quand il 
décida de reprendre et d'achever sa vieille tragédie d'écolier, 
Colignî, admirable motif à déclamations contre les prêtres. Au 
collège, tout plein de la Benriade, il avait été séduit par l'idée 
d'en mettre le second chant au théâtre. La Henriade était restée 
son livre de chevet. Voltaire lui en avait donné deux exemplaires 
brochés et un relié. Les entretiens d'Helvétius achevèrent de 
l'entraîner dans une fureur d'enthousiasme dont ses vingt ans 
se trouvaient à merveille. 

Le travail ne languit pas, et au début de 1740, vers la fin de 
mars, la tragédie était imprimée et exposée en vente, ornée d'un 
sous-titre et d'une épigraphe' comme suit : 

COLIGNI 

ou 
LA s' BARTHELEMI 

TRAGÉDIE 

Tantum relligio potuit suadere malorum 

LUCRETIUS 

A AMSTERDAM 
chez JEAN FRANÇOIS DU SAUZET fils 

M D C C X L (2) 

Toujours fidèle à son protégé. Voltaire ne lui avait pas tenu 
rancune de sa ridicule chevauchée de Cirey. Il demeurait pour 
lui un banquier fort prévenant et attentif, et tandis que son 
d'Arnaud s'évertuait à tuer proprement Coligny, le 7 de janvier 
de cette année 1740, il écrivait à son sujet une lettre peu diffé- 
rente en vérité de celles que nous connaissons : 



(1) Beuchot, ibid. 573. 

(2) B. N., 8» Yth, 3635. 



12 L^AMITIÉ DE VOLTAIRE 

Je VOUS prie de donner à d'Arnaud soixante livres de ma part, 
sans rien lui promettre de plus, sans le décourager aussi, sans lui 
lire ma lettre, sans entrer avec lui dans aucun détail. Donnez-lui 
seulement cet argent ; assurez-le de mon amitié ; dites-lui que j'ai 
reçu la lettre qu'il m'a écrite enfin au jour de l'an et que je l'en 
remercie, quoique j'aie eu un peu de peine à la déchiffrer (1). 

Suite, au 21 février : 

Voici un petit mot de lettre pour notre grand d'Arnaud, et pour 
qu'il ait de quoi payer le port, donnez-lui, je vous prie, vingt livres 
«n attendant ce que nous lui donnerons en avril. 

Et suite encore, de La Haye, au 7 octobre, ce qui est plus 
surprenant : 

Un louis d'or à d'Arnaud. Qu'il compte sur mes soins ; je travaille 
pour lui, mais il faut attendre (2). 

Cette constance jusque là est surprenante parce que le 
libraire du Sauzet, ancien Jésuite, avait donné ce Coligni comme 
une œuvre de Voltaire ; qu'on le crut d'abord, à l'orthographe 
adoptée qui était celle du maître (Français pour François, etc.)f 
et que Voltaire fut très froissé qu'on lui attribuât cette tragédie 
assez pauvre, aussi pauvre que violente. On connaît sa protes- 
tation auprès de M. de Cideville : « Mon Dieu ! pourquoi me 
parlez-vous de la tragédie soi-disant de Coligni ? Il semble que 
vous ayez soupçonné qu'elle est de moi. » (3) Et il explique que 
le du Sauzet « libraire de Hollande et par conséquent doublement 
fripon, » à débiter une telïe drogue, sous le nom qu'il dit, se 
prouve « d'une insolence absurde. » Et finalement Voltaire 
nomme « le bon enfant » auteur de « cette pitoyable rapsodie, » 
ajoutant : « Heureusement pour lui sa personne et sa pièce sont 
assez inconnues. » 

Après cela, et puisqu'il lui est un juge à ce point sévère, 
quand il l'avait si longtemps estimé doué de génie, on n'aurait 
pas été étonné qu'il se fût beaucoup moins intéressé à Baculard 
et peut-être même plus du tout. Mais des conséquences survin- 
rent qui nécessairement devaient remettre Voltaire en ses 
premières dispositions. La personne et la pièce perdirent bientôt 



(1) Moland, xxxv, 3G0. 

(2) Moland, xxxv, 519. 

(3) Beuchot, uv, 83. 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'aRNAUD 13 

le bénéfice de leur obscurité. D'Arnaud, une fois connu, — ce 
qui avait pris quelque peu de temps, — on n'attendit plus 
qu'un prétexte pour l'arrêter. Le premier serait le bon. Il s'en 
offrit un. 

Déjà en effet la police avait connaissance d'un imprimé dont 
elle désirait ardemment savoir qui était l'auteur, qui l'impri- 
meur, les deux ayant échappé à toutes ses recherches. (1) Or, 
au commencement du mois de février, dans Paris, chez la nom- 
mée Frissart, domestique de la dame Chauvin, elle mit la main 
sur trente exemplaires d'un effronté Ballet intitulé l'Art de /... ou 
Paris f...tant, l'imprimé justement après lequel on était en 
chasse et que les rapports policiers s'accordent à qualifier des 
plus licencieux et plein d'obscénités. (2) 

Comme bien on pense, il fut procédé à une enquête, et l'en- 
quête révéla que les trente exemplaires avaient été apportés 
chez ladite Frissart par un colporteur du nom de Guillaume 
Dacier ; que d'après ce Guillaume, un Aucheneau (ou Auchenon) 
avait, plusieurs jours durant, eu le manuscrit de ce ballet dans 
sa poche ; que, d'après celui-là, on lui avait à lui-même offert 
depuis un nombre d'exemplaires ; que l'édition, faite pour 
Osmont, libraire, sortait des presses d'un imprimeur de Moulins, 
et que cet imprimeur s'en était chargé sur la proposition et par 
l'entremise d'un fils de famille, le sieur Durey d'Harmoncourt 
de Morsan. 

Personnage sans doute assez peu intéressant, ce fils de 
famille n'avait reçu qu'une éducation laissant fort à désirer, si 
l'on en juge d'après le dossier de ses affaires particulières. Il y 
est dit que « son précepteur le menoit en plein jour dans une 
maison de la rue de Seine suspecte. » On y voit aussi (f 130) 
qu'en octobre 1732, « il entretenoit une jeune fille de 14 ans 
sur la parroisse Saint Gervais et faisoit beaucoup de dépence 
pour elle. » Il est vrai par contre qu'on trouve aux mêmes 
papiers une attestation que cette jeune fille de 14 ans, la demoi- 
selle Chalot, était très sage et n'avait jamais quitté le couvent 
des Religieuses hospitalières de Saint Joseph à la Rocquette lès 



(1) Lettre de M. de Maurepas, Versailles, 21 janvier 1741. 

(2) Sur toute cette affaire, consulter le dossier conservé à la Bibliothèque de 
l'Arsenal, Archives de la Bastille, B, 11, 480. 



14 SON ARRESTATION 

Paris qu'au jour de son mariage. Le certificat en est signé par 
sœur Marie Hamelin de Saint Antoine, prieure ; sœur Marie 
de la Nativité, sous-prieure ; sœur Marie de Marsollier ; sœur 
de Saint Dominique ; sœur Marie Madelaine de Mornay de 
Sainte-Agathe, etc. Laissons cela. 

On perquisitionna au domicile du sieur Durey d'Harmon- 
court de Morsan. Et voici que, non sans surprise peut-être, il 
y fut découvert des lettres de d'Arnaud. Ce qui s'ensuivit est très 
simple. Un billet de service fut adressé à M. de Maurepas. 

Monsieur, 

J'ay l'honeiir de vous rendre comte qu'en conséquence de vos 
ordres j'ay aretté et conduit à la bastille le s^ d'Arnaud, poëte, pour 
avoir composé une pièce des plus licentieuse ayant pour titre l'Art 
de /... 

Ce 17 février 1741. Dubut. 

Cinq jours plus tard, le 22, M. d'Harmoncourt de Morsan 
était incarcéré à son tour. Il fut tenu en prison jusqu'au 24 mai 
suivant. D'Arnaud était déjà libéré depuis le 10. Mais on ne 
l'avait pas gardé tout ce temps à la Bastille, — non pas qu'on 
se fût laissé attendrir par l'Epître qu'il y rima pour « Monsei- 
gneur Feydau de Morville, lieutenant de police », où se disant 

Malheureux comme Ovide et comme lui coupable, 

il demandait grâce et montrait que 

Louis des mêmes dieux n'apprit qu'à pardonner. 

On n'avait pas non plus conçiî des doutes sur sa culpabilité. 
Non ! Le comte de Maurepas qui suivait l'affaire avec une 
attention passionnée, ni aucun de ses affidés ne s'abandonnait 
là-dessus à la moindre hésitation. « Le s' Bacula Darnaud », 
(ainsi le nomment les papiers qui le concernent alors) était bien 
toujours détenu comme « l'autheur d'une pièce de vers des plus 
licentieux et absolument contraire aux bonnes mœurs. » Ce qui 
fut considéré, c'est qu'il était, au dire de tous, « en état de payer 
sa pension à Saint Lazare » et qu'on l'eût donc fait inutilement 
rester à la Bastille. M. de Maurepas en fut d'avis, fit expédier 
les ordres nécessaires et le transfert à Saint Lazare eut lieu le 
8 mars. 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 15 

Les parents du prisonnier s'employèrent avec instance à 
l'en faire sortir et y parvinrent. M. de Morville « signa sa 
liberté » ; on fit un extrait pour obtenir un « ordre du Roy en 
forme », tout fut prêt au 10 mai, les portes furent ouvertes. Mais 
comme si véritablement on avait enfermé Baculard « pour avoir 
composé l'Art de /... », il avait fallu .en outre qu'il « promît de 
ne se plus mesler de pareils ouvrages. » 

Il aurait fallu aussi, pour satisfaire au règlement, qu'il payât 
les frais de sa pension en prison ; mais, parce que très loin de ce 
qu'on avait imaginé, il ne se trouvait pas en état de payer et ne 
payait pas, on chercha une combinaison. 

Une lettre de Daudin prêtre à « Monsieur Brice ». vaut d'être 
citée : 

Je vous prie... de faire venir... et un autre (ordre) p"^ la liberté de 
M"^ Bacula d'Arnauld sorti aussi en vertu d'un ordre anticippé du 
10 may, mais ayés la bonté de faire remarquer que les deux mois 
moins un jour de la pensi'on du S' Bacula doivent être payés par le 
gouvernement. 

Cette fcttre est du 15 mai. Le 16, réponse à Daudin, prêtre : 

« C'est Baculard qui doit payer. » 

Il doit. On poursuivra. 

Et une pièce postérieure où l'on entame la procédure donne 
en marge, et d'une autre écriture, l'épilogue de l'affaire ; 

« Le Roy payera. » 

N'avait-on pas bien travaillé ? 

Au fait, s'il ne se fût agi que de ce misérable Ballet sur lequel 
on faisait tout reposer, il n'y avait d'autre charge contre Bacu- 
lard que d'être un ami du sieur de Morsan, d'avoir tout au 
moins échangé des lettres avec lui. Le sieur Dacier, colporteur, 
n'avait pas été inquiété ; on ne voit pas davantage que l'impri- 
meur du fâcheux livret, le nommé Osmont, frère du libraire, 
eût été mis sous les verrous, et l'arrestation de Baculard avait 
précédé la saisie de sa correspondance. (1) 



(1) Année 17il. Baculard d'Arnaud. 

19 pièces. 

« Parmi ces pièces sont trois paquets, l'un contenant 30 exemplaires de 
l'Arl de f..., l'autre 19 pièces de Lettres saisies chez lui lors de sa détention, et le 
3", 3 pièces coucenjapt le sieur Dacier, colporteur, qui n'a potat été mis à la 
Bastille. » 



16 SON ARRESTATION 

Antérieurement, dès le 17, jour de sa prise de corps, d'autres 
précieux papiers ramassés dans son logement se trouvèrent sans 
valeur pour l'action poursuivie. C'étaient des « fragmens de 
Romans ou de pièces pour le Théâtre où, assura la police, il n'y 
avait rien de remarquable. » 

Ainsi nulle preuve, quelque droit peut-être à une présomp- 
tion dans une affaire qui très possiblement n'était que de façade. 
Le soupçon en est permis dès à présent. Car on ne parlait pas de 
Coligni qui aurait motivé plus raisonnablement ces remue- 
ménage de geôliers et de sergents ; *de Coligni que Baculard 
croyait et crut toujours avoir été la cause de son embastille- 
ment (1) ; de Coligni dont Voltaire n'était pas l'auteur, mais 
dont l'esprit de Voltaire n'était pas absent. La police elle-même 
nous confessera le mot de l'énigme. 

Voyez ses rapports. Il n'est pour elle qu'un grief ; elle n'en- 
tend punir qu'un délit. Nous donnerons les textes : 

« 17 fév. 1741. Le s' Baculard d'Arnaud, auteur d'une pièce 
indécente, etc. Il était élève de Voltaire. « Signé : « Philypeaux.» 

« Bastille, 17 fév. 1741. Papiers du s' Baculard d'Arnaud... 
Baculard père dud. Darnaud, demeurant à Vincennes et d'Ar- 
naud chés un Procureur, rue du Chevet Saint Landry. Elève de 
Voltaire. 16 pièces. » 

Elève de Voltaire ! C'est pourquoi M. de Maurepas avait en 
tout cela joué un rôle si actif, et c'est pourquoi Voltaire continua 
ses subsides, ses conseils et son amitié à Baculard qui se reprit 
d'un bon cœur à travailler, fit des vers et, pour la mettre au 
point et l'achever, revint à sa vieille ébauche du Mauvais 
Riche, laissée de côté depuis le collège. Et il écrivait à Voltaire 
des lettres, que, — chose toute nouvelle, — on pouvait lire sans 
se damner à de pénibles déchiffrements. Voltaire l'en compli- 
menta : 

Mon cher enfant en Apollon, vous vous avisez donc enfin d'écrire 
d'une écriture lisible, sur du papier honnêite, de cacheter avec de la 
cire, et même d'entrer dans quelque détail en écrivant. II faut qu'il 



(1) Coligni ou la Saint Barthélemi, tragédie en trois actes et en vers, à Paris, 
cher la veuve Ducheene, libraire, mdcci.xxx, Avertlsspmwit, v>- 1 : " Cet otjvra^e 
qu'il composa dans sa première jeunesse (à peine avait-il dix-huit ans) lui valut 
beaucoup d'applaudissements, foule de critiques et les honneurs de la Bastille. » 

Et en note : « Honneur en ce sens est devenu je ne sais trop pourquoi le 
terme usité ; mais je crois qu'horreur était véritablement le mot propre. ) 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 17 

se soit fait en vous une bien belle métamorphose ; mais apparemment 
votre conversion ne durera pas, et vous allez retomber dans votre 
péché de paresse. N'y retombez pas au moins, quand il s'agira de 
travailler à votre Mauvais Riche, car j'aime encore mieux votre 
gloire que vos attentions. J'espère beaucoup de votre plan, et surtout 
du temps que vous mettez à composer, car depuis trois mois, vous ne 
m'avez pas fait voir un vers. Sat cito si sat bene. 

Inspirée d'une des paraboles que rapporte l'Evangile selon 
Saint Luc, cette comédie du Mauvais Riche, au sujet de laquelle, 
nombre d'années plus tard, en 1765, son auteur accusa de plagiat 
le sieur Bret, auteur d'un drame, le Faux Généreux, traitait du 
dévouement d'un fils vendant sa liberté pour son père. La situa- 
tion n'était peut-être plus très neuve quand d'Arnaud l'employa, 
mais il trouvait néanmoins fort impertinent qu'on la lui eût 
empruntée sans son consentement. Et pour se faire rendre 
justice, il publia chez Fréron, dans l'Année Littéraire, à la suite 
de sa plainte, le fragment ci-dessous de sa pièce, acte second, 
scène première, sans le faire précéder d'aucun argument, remar- 
quant que « la lecture seule suffira pour l'intelligence du 
sujet » : 

ACTE SECOND 

SCÈNE I 

Bornai, Polemon 

POLEMON 

C'est donc ici que la Fortune habite I 
Mais dans ces lieux votre chagrin s'irrite ! 
Quand l'amitié partage vos douleurs, 
Pourquoi, Dorinal, me cachez-vous vos pleurs ? 

DoRNAL, dans la situation d'un homme accablé de 
chagrin, et habillé simplement. 

Ah I laissez-moi : laissez un misérable 
Supporter seul le fardeau qui l'accable. 
Ami, je pleure, et c'est avec raison ; 
De mes ayeux je revois la maison ; 
Dans ce château j'ai reçu la naissance ; 
J'y trouve eucor les pas de mon enfance ; 



18 LE MAUVAIS RICHE 

Et quand mon père y devroit ordonner, 
C'est son Valet que j'y vois dominer. 
Qu'un tel aspect m'avilit et m'outrage ! 
digne ami ! soutenez mon courage ! 
Sous le malheur mon cœur est abattu. 

POLEMON 

* 
Que votre appui soit dans votre vertu 1 
Je sens vos maux ; infortuné moi-même. 
C'est mon égal qu'en vous je plains, que j'aime ; 
Oui, cher Dornal, nos revers sont des nœuds 
Dont l'amitié doit nous serrer tous deux. 
Vous frémissez de voir votre disgrâce ; 
Qu'à vos regards la mienne se retrace. 
Peut-on subir un plus affreux destin ? 
Je perds mes biens, mes amis, tout enfin. 
L'adversité de l'opprobre est suivie ; 
Pauvre, bientôt je n'ai plus de patrie ; 
Je cours chercher en des climats lointains 
Et la Fortune et des cœurs plus humains. 
Le peu de bien que me rend mon voyage. 
Je me le vois ravir par un naufrage ; 
J'ai le bonheur d'en sauver des débris ; 
Un doux espoir me ramène à Paris. 
Tous les chagrins s'efîacent de mon âme. 
Je crois revoir et ma fille et ma femme : 
Mais le moment qui doit combler mes vœux. 
Ce même instant m'arrache à toutes deux. 
Sans doute un Dieu, qu'en ses décrets j'adore. 
Pour me punir veut que je vive encore ; 
Sous tant de coups je devrois expirer ; 
Sur leur destin rien ne peut m'éclairer. 
Et je n'ai fait que des recherches vaines. 
Le Ciel pourtant semble adoucir mes peines ; 
Peut-être un jour que tarissant mes pleurs 
Le Ciel mettra le comble à ses faveurs. 
Il m'a conduit lui même vers la Ville, 
Où, retiré dans un obscuir azyle, 
Sous ces malheurs votre père blanchi 
Près du tombeau n'a que vous pour appui. 
A votre tour vous lui donnez la vie. 
Oui, c'est le Ciel qui m'inspira l'envie. 
Par un instinct que je ne conçois pas, 
De vous connoître et de suivre vos pas. 
J'ai retrouvé mon épouse et ma fille ; 
Les malheureux deviennent ma famille. 



// embrasse Dornal. 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 19 



DORNAL 

Il est donc vrai que vous daignez m'aimer 1 
O de quel nom pourrois-je vous nommer ? 
Mon bienfaiteur, mon père, est-il possible 
Qu'à nos revers il soit un cœur sensible ? 
Loin d'en rougir, j'aime à le répéter : 
Rien envers vous ne scauroit m'acquitter. 
Je vous dois^tout : vous me rendez mon père. 
Sans vous la mort eût fini sa misère ; 
Je le perdois : vos secours généreux 
M'ont conservé des jours si précieux. 

POLEMON 

Au prix des miens pourquoi ne pèut-il vivre ? 
Mon triste état m'empêche de poursuivre 
L'ouvrage heureux que j'avois commencé. 
Par l'infortune à mon tour oppressé. 
Il faut enfin que l'amitié lui cède. 
L'espoir est seul tout ce que je possède ; 
Mais cependant j'entrevois des rayons ; 
Sur un vaisseau j'ai placé quelques fonds, 
Depuis deux ans j'en attends des nouvelles. 
Je n'en scaurois recevoir de cruelles ; 
Tout me promet un retour si flatteur ; 
De l'amitié le Ciel est protecteur. 
Mon fils, souff"rez ce nom à ma tendresse. 
Je ne demande au Ciel de la richesse 
Que pour prouver combien je vous chéris ; 
Soyez heureux, mes maux seront finis. 

DORNAL 

Je vois les miens avec indiff"érence ; 

A leurs assauts j'oppose ma constance. 

Mon père seul, ami, vient m'arracher 

Ces pleurs, qu'en vain je vouidrois vous cacher. 

Quand nous avons épuisé votre bourse. 

Chez qui trouver une telle ressource ? 

Tant de vertu n'appartenoit qu'à vous. 

Quel autre eût pu jetter les yeux sur nous ? 

On nous évite, on fuit partout nos traces. 

Si l'on nous voit, si l'on plaint nos disgrâces, 

Cette pitié n'est qu'un trait assassin 

Qui vient encor déchirer notre sein ; 

Et nous n'off"rons à la malice humaine 

Que le plaisir de goûter notre peine. 



20 LE MAUVAIS RICHE 

Abandonné, sans ami, sans parent, 

Privé de tout, dans son lit expirant, 

Voilà l'état du plus vertueux père : 

C'est en moi seul que ce vieillard espère ; 

Quoiqu'il parut s'y résoudre à regret,' 

Je l'ai forcé d'avouer mon projet ; 

Je sens trop bien que ce parti me prive 

De tous mes droits ; mais que mon père vive, 

Qu'à leur déclin ses vieux jours ranimés 

Par le besoin ne soient pas consumés ; 

Ce sacrifice est encor pur sans doute ; 

Pour le sauver il n'est rien qui me coûte ; 

J'immole plus, cette juste fierté 

Que ne fait point naître la vanité. 

Qui de mon cœur annonçant la noblesse 

D'un sort honteux corrige la bassesse ; 

Ce cœur m'élève au dessus du malheur ; 

Mes sentiments font toute ma grandeur. 

Il faut pourtant plier mon caractère. 

Implorer... qui ? Le Valet de mon père. 

De tous nos biens ravisseur dévorant ! 

Lui proposer un accommodement. 

Lorsque pour nous le bon droit sollicite I 

POLEMON 

Pourquoi douter de votre réussite ? 
La vérité n'a pas besoin d'appui. 
Votre procès se juge ces jours-ci, 
Et... 

DaRNAL 

Je le scais : nous avons la justice ; 
Mais le crédit aidé de l'artifice 
Souvent fait perdre ou gagner les procès ; 
D'ailleurs, j'ai craint ces funestes délais. 
Pendant lesquels mourant dans l'espérance. 
Mon père eut vu redoubler sa souffrance. 
L'âge le presse ; une somme d'argent 
Le soutiendra jusqu'au cruel moment 
Qui doit finir sa vie infortunée. 
Pour moi j'ai scu régler ma destinée : 
Dans le service Officier autrefois 
J'eusse espéré les plus brillans emplois ; 
Mais l'infortune à me suivre constante 
Me fit quitter cette route éclatante. 
Au plus bas rang j'ai repris cet état ; 
Le croiriez-vous ?... Je ne suis que Soldat. 



ÈIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 21 

POLEMON 

Soldat 1 VOUS ! 

DORNAL 

Oui, j'ai cru devoir me vendre, 
Pour conserver le père le plus tendre ; 
En ignorant ce qu'a dû faire un fils, 
De mon sang même il a reçu le prix : 
C'est ce secours, qui pendant notre absence. 
Le soutiendra dans sa triste indigence. 
Ah ! si j'ai pu reculer son trépas. 
Il me suffit, l'honneur suivra mes pas ; 
Par ma valeur je me ferai connoître : 
Est-ce un aff"ront que de servir son Maître ? 

C'est tout ce qui est resté du Mauvais Riche. 

D'Arnaud prétendait en outre que l'ouvrage dudit sieur Bret 
ne laissait pas que d'avoir avec le sien d'autres ressemblances. 
L'accusé se défendit, protestant notamment que cette réclama- 
tion était bien tardive, la querelle amusa. (1) Et tout un mois 
ce fut là un thème à beaucoup de conversations. 

Mais déjà, avant que d'être terminé, ce Mauvais Riche faisait 
son petit bruit dans le monde. De charitables personnes pre- 
naient plaisir à prévenir Voltaire qu'on le disait « y avoir part », 
qu'un de ses anciens amis, M. Thiériot s'en portait garant 
partout. Baculard pouvait s'affliger de ces rumeurs. Sans tarder 
et dans cette même lettre. Voltaire en fit justice : 

Je ne crois pas que M. Thiériot puisse ni veuille vous ravir un 
honneur qui est uniquement à vous. Je n'ai d'autre part à cet ouvrage 
que celle d'en avoir reçu de vous les prémices, et d'avoir été le 
premier à vous encourager à traiter un sujet sUvSceptible d'intérêt, 
de comique et de morale, et où vous pourrez peindre les vertus, 
d'après nature, en les prenant dans votre cœur. A l'égard des vices, 
il faudra que vous sortiez un peu de chez vous ; mais les modèles 
ne seront pas difficiles à rencontrer. 

Faites-moi le plaisir de me donner souvent de vos nouvelles, 
si vous pouvez. Je vous embrasse de tout mon cœur. 



(1) Fréron, L'Année littéraire, 1765, t. iv, pp. 47 et sqq, et même tome, p. 353, 
riposte du sieur Bret. — Bachaumont, Mém. Secr. Londres, mdcclxxx t. 12, 
pp. 201 et 217. 



22 LE MAUVAIS RICHE 

Un autre jour, achevant une lettre au même : 

Il y a dans ce monde, lui disait-il, très peu de bons vers et de 
bonnes gens. Je vous embrasse et je vous aime, parce que vous faites 
de bons vers et que vous êtes un bon cœur. 

Toute cette jolie et tendre amitié, d'une sincérité évidente, 
s'arrange fort bien avec la conduite que tint Voltaire lors de la 
représentation de la comédie sur un théâtre particulier, et infini- 
ment moins bien avec le jugement un peu sec et brutal qu'on 
dit qu'il en aurait porté ; mais sans doute y faudrait-il d'autres 
témoignages. 

C'était en février 1750, dans l'hôtel de Clermont-Tonnerre, 
au Marais, rue des Minimes. On n'aurait pu voir une plus 
brillante assemblée. Invité par d'Arnaud, il ne manqua pas 
d'assister à cette fête, et, nous dit-on, « parut assez content ». 
Il avait remarqué parmi les interprètes et se fit présenter « celui 
qui avait joué le rôle de l'amoureux (Dornal), un jeune garçon 
de vingt ans, fils d'un marchand orfèvre demeurant près de 
la pointe Saint-Eustache, qui aurait dû, suivant les calculs de 
la famille, succéder à son père, et se nommait de son vrai nom 
Henri Louis Caïn ; et quand, le surlendemain, cet amoureux- 
là, convié par lui, l'étant venu voir, il l'aurait complimenté de 
l'avoir ému et attendri en proférant d'assez mauvais vers. (1) 
Ainsi aurait pris fin la première rencontre de Le Kain et de 
Voltaire. Le narrateur écrivait sous la dictée du tragédien, 
mais ce qui lui fut dicté ne contenait pfeut-être pas, dans la 
raideur de cette forme, toute l'exacte vérité. 

Il est ordinaire aux gens de théâtre, dans l'enivrement de 
leurs succès, de rabaisser le mérite des pièces où ils eurent 
des rôles, et comme fait Le Kain, de les dire faibles et sans 
intérêt et en assez mauvais vers. Leur triomphe leur en paraît 
plus éclatant. Voltaire, qui fut pour Helvétius un maître de 
versification tout-à-fait remarquable, ne laissant passer ni une 
faute sans la signaler ni une beauté sans l'applaudir, — on 
a de ses corrections à des poèmes dans des marges dont il avait 
expressément demandé d'avoir la disposition, — Voltaire ne 



(1) Note sur M. de Voltaire et faits particuliers concernant ce grand homme, 
recueillis par moi (Le Kain) pour servir à son histoire, par M. l'abW du Vernet. 



BIOGRAPHIE DE BACÛLARD d'ARNAUD 23 

se réglait pas dans ses jugements sur des raisons de derrière 
les portants. Et nous savons qu'il aimait les vers de son enfant 
en Apollon. 

Ses vers et ses vertus. 

Monselet sur ce chapitre est sceptique. Voltaire, dit-il, se 
fait illusion sur les aspects vertueux du jeune homme. Il 
doute de ce bon cœur dont Voltaire ne doutait pas, et il a tort 
d'en douter, d'Arnaud en ayant donné entre autres un témoi- 
gnage public qu'on ne peut méconnaître. 

Un garçon de vingt-six ans, Marguerite Hugues Charles 
Marie Huchet de la Bedoyère, premier avocat général de la Cour 
des Aides de Paris, avait, par grand amour, épousé, sans le 
consentement de ses parents, une mineure, très honnête fille, 
Agathe Sticotti, comédienne. Procureur général du Parlement 
de Bretagne, M. de la Bedoyère père trouva fort mauvaise et 
scandaleuse cette mésalliance, et avec une exceptionnelle 
ténacité poursuivit les deux époux, ne reculant devant aucune 
manœuvre, faisant môme retirer à son fils l'exercice de sa 
profession. D'Arnaud s'indigna contre la cruauté de ces pour- 
suites. Il ne connaissait monsieur de la Bedoyère que de nom, 
n'avait jamais eu « l'honneur de lui parler. » 

Ses talents, déclare-t-il, ses malheurs, les persécutions qu'il essuyé, 
ce titre d'infortuné, titre pour moi si respectable, si cher, voilà ce 
qui m'a attaché à lui par une amitié aussi vive que durable, et ce qui 
me fait hautement entreprendre sa défense et sa justification, contre 
les calomnies atroces de quelques gens animés par l'envie, par l'in- 
térêt, oppresseurs du mérite et de l'infooitune. 

La situation de monsieur de la Bedoyère m'a donc attendri ; mes 
pleurs ont coulé; je me suis senti comme emporté par des mouvements 
pressans, dont je n'ai point été le maître, par ces transports qu'on 
peut nommer l'enthousiasme du sentimnt, le génie du cœur ; j'ai 
cédé à ce penchant qui me dominoit, mon âme s'est épanchée, j'ai 
écrit l'Histoire de monsieur de la Bedoyère (1). 

— De monsieur et madame de la Bedoyère, dont le nom 
fit le titre de l'ouvrage. Il les défendait, il n'avait rien à cacher. 
Il allait à sa tâche d'un tel élan qu'il fut même assez étourdi 
pour raconter cette histoire « à la première personne » et sous 



(1) Les Epoux Malheureux, ou Histoire, etc.. 1768. Discours préliminaire. Ce 
livre pourrait porter en épigraphe cette phrase, une des premières du Discours : 
« Tout honnête homme est ami né des malheureux. » 



24 LES ÉPOUX MALHEUREUX 

le nom de son héros, comme si lui-même, d'Arnaud, avait été 
le mari très aimé d'Agathe Sticotti. II comprit plus tard, ou on 
lui fit comprendre, la trop grande hardiesse de la liberté qu'il 
avait prise, et le roman, que par la suite il continua jusqu'à 
sa conclusion, ne s'appela plus que Les Epoux malheureux 
ou Histoire de M. et Madame de ***. Mais il demeura un gros 
succès, qu'un autre gros succès — un peu différent — suivit. 

Telle des poésies de d'Arnaud avait fait, toute une saison, 
à Paris, la folie, des boudoirs, l'amusement des cafés, le sourire 
des rues. Elle emplit la France de sa galante turbulence, et 
même la Prusse après la France, la Prusse de Frédéric, où l'on 
prisait à belle valeur et recherchait ardemment tout ce qui était 
esprit français. Libre à coup sûr et gauloise, comme on dit, 
cette poésie, VEpître à Manon, ne saurait se vanter d'avoir 
gardé une sage réserve. En aucun genre la réserve n'était le 
fort du poète. Ce qu'avait osé Voiture dans les stances connues 
de « la dame dont la Juppé fut retroussée en versant dans un 
carrosse à la campagne », et ce qu'avait osé M. Pavillon « de 
l'Académie françoise ». célébrant « les Jumelles ou la Métamor- 
phose d'Iris en astre en 1676 » (heureuse idée d'avoir noté la 
date d'un si mythologique événement !), d'Arnaud avait pensé 
se le pouvoir permettre. 

Il s'amenda par la suite et dans la préface de sa tragédie 
de Fayel dit lui-même que l'édition de ses poésies en trois 
volumes, le Recueil intitulé Œuvres diverses de M. d'Arnaud, 
n'était « qu'un vrai chef-d'œuvre de sottises et d'impertinence. » 
Il paraissait regretter le temps perdu dans sa jeunesse à ces 
badinages. (1) 

Nous conterons à son heure cette conversion. 

Observons seulement ici que l'auteur de VEpUre à Manon 
n'ignorait pas qu'en toutes choses il y a une mesure, et que, 
fort capable de ne la point dépasser, il s'entendait congrûment 
aussi à prêcher la bonne doctrine. 

Un monsieur * * composait des pièces trop libres. Il l'admo- 
neste en ces termes : 



(1) Palissot, La Dunciade, t. u, p. 21. Edlt. de Paris, s. n. (A Londres) 

MDCCT.XXI. 



BIOGRAPHIE DE BACULARD D*ARNAUD 25 

Au nom de ces Divinités 

Qui, par le charme d'mi sourire. 

Rendent à nos champs attristés 

Les dons de Flore et de Zéphire, 

A nos cieux leur sérénité ; 

Au nom de ces trois sœurs, égales 

En franchise, ainsi qu'en beauté 

Qui vivent de société, 

Quoiqu'elles soient sœurs et rivales ; 

De la part des Grâces enfin. 

J'ose t'adresser quelque j^lainte 

Sur ce coloris libertin 

Dont ta gaité charge la teinte. 

Crois-tu que sur la Rosalba, 

Clinchetel ait la préférence. 

Et qu'en faveur de l'élégance. 

Le Dieu dw goût te passera 

Des traits qu'accuse la décence ? 

Dès qu'il ne peut imaginer, 

Le plaisir devient insipide. 

Et plus voluptueux qu'avide. 

L'œil veut moins voir que deviner. 

Des Grâces amant téméraire. 

Ainsi prétends-tu les toucher ? 

Respecte la gaze légère 

Que ta main leur veut arracher. 

Voile aux Grâces si nécessaire 

Qui sert bien moins à les cacher 

Qu'à relever leur art de plaire. (1) 

La jeune personne chantée par le poète, cette Manon, avec 
quelque beauté n'était 

qu'une fille vulgaire. 
En un mot qu'une couturière. 

Baculard n'a pas voulu pour elle ruser avec la vérité. Il ne 
la déguise pas. 

Elle n'est point une duchesse 
Et dans sa compiiliation 
Moréri nous tait sa noblesse. 

Si l'auteur ne lui invente pas de hautes origines, et, belle- 
ment fardée et chargée d'attributs, ne lui donne pas un rang 



(1) Almanach des Muses, 1771, p, 89. 



26 ÉPITRE A MANON 

à la cour, ou dans l'Empyrée, la présentant sous les somptueux 
atours qu'il faudrait, il ne la meuble pas non plus avec une 
richesse mensongère. On ne voit pas au lit de Manon 

Le goût, au vernis de Martin 
Associant son art divin. 
Nouer en cent façons galantes 
Un rideau que suspend sa main. 

A quoi bon mettre sa cervelle en dépense quand la simple 
réalité vous arrache déjà des cris de joie : 

Tu n'as qu'un simple casaquin. 

Un casaquin I Digux I quelle image i 

D'être ainsi plus vraie, Manon plut davantage, tellement que, 
du coup, le roi de Prusse, Frédéric, fit de Baculard son corres- 
pondant littéraire, position enviée et très bien rétribuée. (1) 
Voilà notre homme sorti de l'ombre, en pleine clarté, au seuil 
d'heureux jours ; on l'entoure, on le félicite. Par le fait de sa 
couturière, des princes, des courtisans, sont mêlés à sa vie. 
Voltaire lui écrit : 

Je vousf fais inon compliment, mon cher ami, sur votre emploi 
et sur VEpître à Manon. Je souhaite que l'un fasse votre fortune, 
comme je suis sûr que l'autre doit vous faire de la réputation. 

Ce n'est pas qu'il en approuve tout également. 

Il y a des vers charmants, dit-il, et on grand nombre ; 

mais il objecte comme à lui-même, et le reproche est délicat : 

Vous êtes trop aimable pour n'être pas toujours un franc 
paresseux. 

Et plus loin : 

Les Manon sont bien heureuses d'avoir des amans et des poètes 
comme vous... Adieu, mon cher d'Arnaud ; entre les princes et 
Manon, n'oubliez pas Voltaire. 

La prière était superflue. D'Arnaud ne pouvait oublier 
Voltaire, qui, de son côté, n'oubliait point cette Epître à Manon, 
cause de tant de bien. Au mois de novembre, il était à Lunéville 
et d'Arnaud à Paris. Ayant à envoyer de ses vers à Frédéric, 



(1) Monselet. Oubliés et Dédaignés, t. ii, p. 161. 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'aRNAUD 27 

c'est par d'Arnaud qu'il veut les lui faire passer. Il s'excuse du 
peu d'importance de l'envoi, et explique : 

Cela ne vaut pas le... de Manon, mais je ne suis plus dans l'âge 
des Manons... Je vous assure que je vous aime plus solidement 
que toutes les Manons de Paris. 

Voltaire croyait l'aimer très solidement en etfet, et ils 
étaient bien d'un ami très sincère et transporté de joie, les vers, 
dont en rajeunissant lyriquement d'Arnaud, (car ce n'est plus 
être dans une jeunesse tendre que de compter trente-deux ans), 
il en salua le départ pour la Prusse, lui qui savait mieux que 
personne que la bonne grâce d'une épître aimablement troussée 
n'avait pas à elle seule fait le roi curieux de Baculard : 

Enfin d'Arnaud, loin de Manon 

S'en va, dans sa tendre jeunesse, 

A Berlin, chercher la sagesse 

Près de Frédéric-Apollon. 

Ah I j'aurais bien plus de raison 

D'en faire autant dans ma vieillesse. (1) 

Curieux de Baculard, le roi de Prusse le fut trop pour que 
cette amitié de Voltaire gardât sa ferme solidité. Dépit qu'elle 
en eut, elle se sentit moins forte du jour que le souverain appela 
à sa cour le chantre de Manon, et il aurait fallu que Frédéric 
se réjouît avec plus de modestie de la venue de son nouveau 
favori pour ne susciter nul mouvement jaloux. Au contraire, il 
triompha bruyamment et un cœur intéressé pouvait ne voir 
qu'une politesse dans les regrets qu'exprimait le roi de n'avoir 
pas auprès de soi Voltaire en même temps que d'Arnaud : 

De Postdam, 25 avril 1750 : 

J'espérais qu'au premier signal 
Les Grâces et votre génie 
Viendraient sans cérémonial 
Réveiller ma muse assoupie ; 
Mais de ce bonheur idéal 
L'espérance est évanouie 
Et dans ce séjour martial, 
D'Arnaud, votre charmant vassal. 
N'est arrivé qu'en compagnie 
De sa muse aimable et polie. 
Lorsqu'on n'a point l'original 
Heureux qui retient la copie 1 



(1) Beuchot, LV, 404. 



28 LA COUR DE PRUSSE 

De la prose suit, et quelle prose d'enthousiasme ! 

11 est enfin venu ce d'Arnaud qui s'est tant fait attendre (1). 

Et, prose et vers, cela continue par des courtoisies : 

Il (d'Arnaud) m'a remis votre lettre, ces vers charmants qui font 
toujours honte aux miens, et je redouble d'impatience de vous revoir. 
A quoi sert-il que la nature m'ait fait naître vo*re contemporain, si 
vous m'empêchez de profiter de cet avantage ? 

Mais l'homme de confiance est déjà le nouveau venu. Voltaire 
désirait avoir communication d'un poème du roi : — « D'Arnaud 
vous mandera ce qu'il contient. » 

Un coup plus sensible allait bientôt être porté, que Paris 
n'ignora point. 

Le 23 juin, M. Thiériot, le fameux ancien ami de Voltaire, 
rencontra à la promenade le chansonnier Collé, qui n'aimait 
pas d'Arnaud, le jugeait infiniment fou, méchant poète, auteur 
de vers « harmonieux, mais n'ayant que du son, point de 
pensées », et, pour l'achever de peindre, déclarait son style 
amphigourique. Collé le drapait à plaisir. La conversation se 
trouvant ainsi engagée, ce M. Thiériot qui, lui non plus ne nour- 
rissait guère de bons sentiments pour ledit méchant poète, 
ayant avant lui été correspondant littéraire de* Frédéric, sortit 
de sa poche des vers qu'il assura que le roi de Prusse avait faits 
et adressés « à monsieur d'Arnaud, autrement dit Baculard » et 
auxquels' la réponse du d'Arnaud était jointe. 

Il m'assura si positivement, dit Collé, en son Journal histo- 
rique (2), que ces mauvais vers étaient de ce roi et de cet auteur, qu'il 
faïut avoir aussi peu de foi que j'en ai pour en douter encore. Comme 
Voltaire est odieusement comparé à d'Arnaud, je penchois à croire 
que c'était une satire indirecte que l'on avoit voulu faire contre ce 
premier. 



(1) Beuchot, r.v, 412. 

(2) Journal de Collé, édit. Bonliomnu-, i, 184. 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 29 

Voici les vers : 

I 

Du Roi de Prusse au sieur Arnaud de Baculard 

D'Arnaud, par votre beau génie 
Venez réchauffer nos cantons 
Et des sons de votre harmonie 
Réveiller ma muse assoupie (1) 
Et diviniser nos Manons. 

L'amour préside à vos chansons, 
Et dans vos hymnes que j'admire 
La tendre volupté respire 
Et semble dicter ses leçons. 

Dans peu, sans être téméraire. 
Prenant votre vol jusqu'aux cieux. 
Vous pourrez égaler Voltaire 
Et près de Virgile et d'Homère 
Jouir de vos succès fameux. 

Déjà l'Apollon de la France 
S'achemine à sa décadence : 
Venez briller à votre tour ; 
Elevez-vous s'il brille encore ; 
Ainsi le couchant d'un beau jour 
Promet une plus belle aurore. 

II 

Du sieur d'Arnaud au Roi de Prusse 

Ovide chante l'empereur, 
C'est d'une muse peu timide ; 
Mais l'empereur chanter Ovide, 
C'est le comble de la faveur. 

De cette grâce singulière. 

Grand Roi, vous daignez m'honorer ; 

L'adorateur le plus vulgaire 

Par son Dieu se voit célébrer. 



(1) Cf les vers de Frédéric-II précédemment cités : 

J'espérais qu'au premier signal 
Les Grâces et votre génie 
Viendraient sans cérémonial 
Réveiller ma muse assoupie... 



30 LA COUR DE PRUSSE 

Que l'Envie en ce jour ranime 
Tous les serpents de sa fureur ; 
Son désespoir est légitime, 
Je suis au faîte du bonheur. 

Je ne suis point sur le Parnasse ; 
Mais, mille fois plus glorieux. 
Vos vers m'accordent une place 
Qui m'élève au plus haut des cieux. 

Comment pourrois-je reconnoître 

Un bienfait aussi précieux ? 

Je ne puis qu'aimer mieux mon maître, 

L'amour acquitte envers les Dieux. 

A ma muse qui vient d'éclore 
Vous annoncez un sort brillant ; 
Grand Roi, Voltaire à son couchant 
Vaut mieux qu'un autre à son aurore. 

Mais si vous daignez me prêter 
Quelques traits de votre lumière, 
A ce prix j'ose me flatter 
D'obtenir l'éclat de Voltaire. 

Pour convaincre le bon Collé que ces vers « n'étaient pas 
une niche qu'on avait voulu faire » au grand homme, deux 
personnes dignes de foi (qu'il ne nomme pas), durent encore 
lui certifier qu'ils étaient bien exactement du roi de Prusse et de 
d'Arnaud. Voltaire, lui, n'avait pu en douter, et, sans perdre 
temps, répondant, de Compiègne, au roi : 

Ainsi, lui disait-il. 

Ainsi dans vos galants écrits 

Qui vont courant toute la France, 

Vous flattez donc l'adolescence 

De ce d'Arnaud que je chéris. 

Et lui montrez ma décadence. 

Je touche à mes soixante hivers ; 

Mais si tant de lauriers divers 

Ombragent votre jeune tête. 

Grand homme, est-il donc bien honnête 

De dépouiller mes cheveux blancs ?... 

Et quelques vers plus loin, essayant de sourire, mais blessé 
tout de bon : ' 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 31 

Quel. diable de Marc Antonin ! 
Et quelle malice est la vôtre I 
Egratignez-vous d'une main 
Lorsque vous protégez de l'autre ? 

Certes il l'avoue, il s'est fait vieux. 

Bientôt nos beaux jours sont passés, 
L'esprit s'éteint, le temps l'accable, 
Les sens languissent émoussés. 
Comme des convives lassés 
Qui sortent tristement de table ; 
Mais le cœur est inépuisable 
* Et c'est vous qui le remplissez. 

Comme son cœur l'y pousse et le besoin de défendre ses posi- 
tions, cette plainte exhalée — avec les ménagements qui convien- 
nent, — il se mit aussitôt en route, faisant le voyage de Sans 
Souci, à quoi il perd sa place d'Historiographe de France ; 
Versailles ne lui laisse de ses charges que le brevet de gentil- 
homme ordinaire de la Chambre, mais Berlin le fait chambellan, 
le décore de la grande croix de l'ordre du Mérite, lui alloue 
vingt mille livres' de pension. Et il pourrait se défendre. 

Il en eut lieu, d'Arnaud, avant même que l'année fût finie, 
s'étant fâché de voir de combien de préférences Voltaire était 
l'objet. Ce fut d'abord la petite guerre, les zizanies, les cabales. 
Contre le soleil couchant, le « soleil levant » s'efforça de se 
créer un parti, de faire avec le prince Henri bande à part ; on 
jouait la comédie, il la voulait jouer avec Voltaire qui ne voulut 
plus lui donner ou en recevoir la réplique. Il était toujours là, 
encombrant, s'imposant, désagréable. On l'avait mis de l'Aca- 
démie royale, on aurait désiré, pour être débarrassé de lui, 
qu'il y fût assidu, qu'il y travaillât : il n'en marquait aucune 
envie. Et l'amitié ancienne était ainsi devenue une haine toute 
neuve, vivante, agissante. Plus rien de ce que fait d'Arnaud ne 
trouve grâce aux yeux de Voltaire ; il n'a plus de vertus ; il est 
faux, perfide, menteur ; on découvre de lui « un petit crime » : 
il avait écrit à Fréron ! Ecrit quoi ? que Voltaire le desservait, 
lui, d'Arnaud, dans l'esprit de Sa Majesté. Quoi encore ? Qu'à 
une sienne Préface, de lui, d'Arnaud, pour une édition des 
Œuvres de Voltaire, qu'on préparait à Rouen, Voltaire avait 
ajouté des choses horribles contre la France. Qu'adviendrait-il 



32 LA COUFl DE PRUSSE 

si les gazetiers répandaient les nouvelles de ce qui se passait 
chez le Roi ? On serait la risée de l'Europe. Frédéric au courant 
de tout, d'Arnaud se voyait perdu. 

Il pensa à quelque coup désespéré qui rétablirait ses affaires, 
et, se payant d'audace, risqua d'aller trouver le roi, le mit en 
demeure de choisir qui il voudrait garder, de Voltaire ou de 
lui. Le roi avait son choix fait ; il lui ordonna, et très durement, 
de partir dans les vingt-quatre heures. « Et, comme les' rois sont 
accablés d'affaires, il oublia de lui payer son voyage. » (1) 
D'Arnaud avait sacrifié aux froissements de son amour-propre 
une situation de quatre mille huit cents livres. 

De même que toute l'aventure avait été connue à Paris et 
suivie avec une attention amusée, on s'y divertit aussi de la 
façon brusque dont elle prit fin, et on ne fut pas longtemps à 
en apprendre jusqu'à la moindre circonstance. Le congé était des 
derniers jours de novembre. Entre le 14 décembre et le 18, 
Collé nota sur son journal : ' 

Ces chers, ces tendres amis, d'Arnaud et le rai de Prusse ont 
rompu ; ce dernier vient de renvoyer l'autre. On prétend que c'est 
Voltaire qui a fait chasser d'Arnaud : il n'imagme pas qu'il aura 
le même sort, et qu'il sera chassé quelque jour, mais avec plus 
d'éclat que ce polisson (2). 

Le polisson en question n'emportait pas grand'chose de bon 
de la cour de Prusse, à part l'honneur d'avoir un soir fait au roi 
une très belle réponse indépendante et fière. C'était dans un 
souper de Frédéric II. Tous les convives professaient l'athéisme. 
On raconte que lui seul se taisait. 

— Eh bien, d'Arnaud, lui dit le roi. Quel est votre avis ? 

— Sire, répondit-il, j'aime à croire à l'existence d'un être 
au-dessus des rois. (3) 

Pour le reste qu'il avait gagné sur les bords de la Sprée, 
c'était en premier lieu une inimitié qui ne lui pardonnerait jamais, 
des mépris qui le suivraient partout, et pour compensation 



(1) Beuchot, Lv, 508-523. 

(2) Journal de Collé, édit. Bonhomme, 1. 1, p. 2G1. 

(3) Lepelntre, Suite, du Répertoire du théâtre français, t. xvii, notice sur 
d'Arnaud, p. 100. 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 33 

unique et insuffisante, la dangereuse sympathie de Fréron, 
l'homme de France qui, dans la gent littéraire, s'était, avec 
Palissot, créé le plus d'ennemis. 

Dans cette passe douloureuse, l'académicien remercié de 
l'Académie royale des Sciences et Belles-Lettres de Berlin, qui 
était de plus membre de l'Académie de Pétersbourg, se réfugia 
à Dresde ; et peut-être n'en faudrait-il pas croire Voltaire sur sa 
parole, mais on est en droit de présumer qu'en effet le person- 
nage s'occupa avant tout de sauver la façade. Il put très bien 
dire, comme il en est soupçonné, « qu'une grande passion d'une 
grande princesse pour ce grand Baculard, l'avait obligé de s'arra- 
cher aux plaisirs de Berlin et de venir faire les délices' de 
Dresde. » (1) Si l'on ne peut affirmer avec une pleine certitude 
qu'il y fut, dans toute la force du terme, le favori des rois et des 
reines (car ce serait beaucoup dire), on est forcé de reconnaître 
que la cour l'accueillit à merveille ; elle ne lui marchanda pas 
les honneurs, il fut nommé conseiller de légation du roi de 
Pologne, électeur de Saxe ; mis à même de se qualifier valable- 
ment par la suite, sur tous actes judiciaires ou autres, chevalier, 
conseiller d'ambassade, que sais-je ? et, bonheur qui sûrement 
lui devait sembler beaucoup plus précieux, il était de tous côtés 
accepté, salué, fêté comme un génie. Quelles délices dans un 
milieu pareil que d'écrire, que de publier des vers î Des lecteurs 
se trouvaient pour eux, en appréciaient la valeur. 

Il avait donné aux imprimeurs du lieu un poème sur la Mort 
du maréchal de Saxe. Ce poème, comme on le verra, lui fut d'un 
profit non douteux, mais lui valut tout d'abord une fort aimable 
lettre — en français d'Allemagne — du très illustre et très 
influent Gottsched, dont l'enseignement groupait à Leipsick, 
autour de sa chaire, tout ce qui se souciait de la pureté de la 
langue et de la correction du style. Incontestablement la critique 
allemande avait en Gottsched un prince partout écouté, partout 
obéi et conscient de sa force. A l'hommage que lui fit d'Arnaud 
d'un de ses exemplaires, cette puissance répondit, si transportée 
que d'associer à l'éloquence de son remerciement la femme de 
lettres, son épouse, née demoiselle Kulmus. 



(1) Beuchot, Lv, 127. 



34 . ^ L*AMITIÉ DE GOTTSCHED 

Monsieur, 

Après quelques Lettres de la Part de Mr. de Fontenelle et une 
autre de la main de Mr. de Montcrif, que j'avois l'honneur de recevoir 
il-y-a plus de dix ans, je n'en ai reçu guère d'aussi flateuses que celle, 
dont il vous a plu. Monsieur, de m'honorer. La pièce héroïque, dont 
Vous venez de chanter un Heros^ égaliement cher à la Saxe et à la 
France, augmente de beaucoup la gloire, dont Vous étiez déjà en 
Possession, par tant d'Ouvrages Exceililens, et connus dans tout l'Alle- 
magne. Je l'ai lue avec un plaisir extrême ; charmé de ce destin 
heureux, qui a sceu réunir dans un seul Homme tant de Qualités 
excellentes et qui l'a rendu l'Honneur de ce Temps, et de deux Païs 
tant éloignez l'un de l'autre. 

Il meritoit sans doute d'être oelebré d'un Poète comme Vous, 
Monsieur, dont le Génie élevé promet à la France tout ce qu'elle peut 
avoir perdue dans plusieurs grands Hommes du Siècle de Louis le 
grand. Vous pourrez toujours compter sur mes applaudissemens ; en 
Vous voyant lutter si heureusement contre la décadence du bon Goût, 
qui semble menacer la France depuis quelque Tems ; selon l'avis 
même de plusieurs de Vos Compatriotes. Rien ne me sera plus 
agréable que de jouir de l'Honneur de Votre Présence, dont Vous 
promettez de favoriser nôtre Ville, et de Vous assurer de bouche, 
comme je le fais par écrit, que je suis avec une considération parfaite, 

Monsieur, 

Votre très humble et très obeiss. Serv. 

GOTTSCHED. 

A Leipsic le 27°"' de Fev. 1751. 

Apostille. Mme Gottsched Vous assure. Monsieur, de son estime et 
de sa Reconnoissance toute particulière. Elle ne manqueroit pas de 
Vous en assurer de sa Main, si elle n'esperoit pas, de le pouvoir 
faire de vive voix, en peu de tems, quand Vous passerez par ici ; 
ayant été fort sensible à l'honneur que Vous venez de lui faire. 

La Pièce cy-jointe (1) est un faible échantillon de notre Poésie 
héroïque, comme de l'Art Typographie de Leipsic. Il me semble. 
Monsieur, que je gagne beaucoup, quand je pense, que Vous n'entendez 
pas assez nôtre Langue, pour Vous pouvoir appercevoir des foiblesses 
de ma Muse (2). 

Les relations ainsi commencées, un voyage de d'Arnaud à 
Leipsick les resserre. Gottsched dans son Journal imprimera 



(1) Has erhohte Preussen oder Friedrich der Weise. La Prusse ou Frédéric le 
Sage. 18 Janvier 1751. 

(2) Revue pour l'Histoire de la Littérature comparée, t. i et 3, p. 146 et sqq. 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 35 

des vers de d'Arnaud, L'Heraclite moderne, satire, qui passera 
au numéro du mois (on est en juin), d'autres en juillet et en 
août ; d'Arnaud de son côté reverra une traduction que M. 
Frauendorf a faite d'une comédie de madame Gottsched : il 
en a reçu le premier acte ; on lui expédiera les quatre autres, 
s'il le permet. Et on le prie de « trouver à propos de rendre à 
cette pièce le tour comique dans l'expression (vis comicd) qu'elle 
a quasi perdue tout à fait par la Translation. » On est plein de 
prévenances pour le confrère français, on a pris soin de corriger 
les épreuves de son Heraclite. Cependant on a des inquiétudes, 
on les expose : « Nous nous doutons fort, si à la page 452*"* vejrs 
la fin, nous avons bien attrapé la véritable façon de lire ; ayant 
fait imprimer. Ou ce Railleur dont la sagacité. Votre Mst portoit 
assez distinctement la sage gaieté. Mais le Vers en devenant trop 
long d'une Syllabe, nous préférâmes la Sagacité, qui au moins 
ne gâte pas la mesure. » Les scrupules du ménage sont touchants. 
S'il s'est glissé quelque faute d'impression, que l'auteur ait la 
bonté de le marquer « pour en avertir les Lecteurs dans le mois 
qui vient. » Pourtant « le nombre en seroit devenu plus consi- 
dérable, dit le mari, si mon amie ne s'étoit donné la peine de 
copier Votre Mst. » 

D'Arnaud répond : 

Monsieur, 

Je vous suis infiniment obligé d'avoir bien voulu insérer une pièce 
aussi médiocre que l'e&t la mienne dans votre recueil en faveur de 
mon amour pour la vérité ; vous miavés bien passé des fautes, je 
souhaite que mes lecteurs partagent votre indulgence. 

Votre premier acte est presque fait ; sans des affaires que j'ai 
eues, il seroit achevé ; J'attends avec impatience les 4 autres ; vous ne 
doutés pas que je n'employé tous mes soins à rendre supportable la 
copie d'un excellent original. 

Je ne scaurois trop remercier Madame d'avoir poussé la complai- 
sance jusqu'à s'être chargé de copier mon manuscrit. Voici les petites 
fautes qui se sont glissées dans l'imprimé : 

1° D'abord sage gaieté doit être mis à la place de sagacité ; gaieté 
quoiqu'il paroisse y [en] avoir une de trop, n'est que d'une sillabe. 

2° l'ïambe vengeur et non Lycambe. 

3° Nessus et non dessus. 



36 l'amitié de gottsched 

11 y a encore ce mot de satire qui m'effrayait : celui d'épître me 
paroissoit moins préceptoral ; dire aux hommes qu'on va les décrier, 
ce n'est pas là le moyen de les séduire, car il faut dans tout un peu 
de séduction. 

D'ailleurs la pièce est très bien imprimée, je ne scaurois trop vous 
marquer ma reconnoissiance. 

Je serai charmé de voir cet Oreste et Pilade... 

II s'agit d'un Orestes und Pylades de M. de Derschau, que 
s'occupe à traduire M. de Frauendorf, déjà nommé, et qu'on a 
promis de lui envoyer à révision. 

Et d'Arnaud ne termine pas sa lettre sans mander à d'aussi 
dignes correspondants les bontés du roi à son égard. La phrase 
est de plaisante allure, avec quelque naïve et comique hyperbole : 
« II m'a créé conseiller de légation, aussi me voilà au moins des 
trois carts Saxon. » 

Quelques jours seulement se passent. D'Arnaud a dans les 
mains les félicitations un peu filandreuses de Gottsched : 

Monsieur, 

C'est avec un plaisir infini, que j'apprends, que le Roi vous a fait 
la justice de Vous déclarer son Conseiller de Légation. Vous voilà 
donc devenu le Nôtre, Monsieur, et peut-être pour toujours, comme 
je le souhaite pour le bien des belles Lettres, et au profit même de nos 
Muses Allemandes ; auxquelles Vous promettez Votre assistance, pour 
les tirer de l'Obscurité, dans laquelle elles sont par rapport aux 
Etrangers qui ne connoissent pas notre Langue. 

Mais un compliment ne saurait suffire. Gottsched, par une 
attention particulière, prend un engagement qu'il remplit. A la 
signature de l'Heraclite^ il avait ajouté la mention : membre de, 
l'Académie royale de Berlin. Ainsi, car la copie était déjà impri- 
mée, fut signée encore la seconde pièce qu'il donna du dignitaire 
de fraîche date dans Das Neueste aus der anmutigen Gelehrsam- 
keit, les « Dernières nouveautés de l'Erudition aimable », son 
ClUus mourant à Alexandre le Grand, 1751, pp. 537-540 ; mais 
quand vint la troisième, « Le Bel Esprit », dont s'honorèrent, 
pp. 681-688, ces* mêmes Dernières nouveautés de l'Erudition 
aimable, le nom de d'Arnaud, toujours accompagné de son titre 
académique, le dit en premier lieu : Conseiller de Légation du 
Roi de Pologne, et ce, pour que « ce nouveau Caractère » du 
poète fût un peu plus connu, « surtout à Berlin ! » 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'aRNAUD 37 

C'était la revanche du renvoi brutal! Gottsched avait pensé 
qu'elle serait agréable à un homme qu'il priait de lui garder 
toujours son amitié, « comme il tâcherait de la mériter de plus 
en plus. » 

Pour le reste, il lui adressait les derniers actes de la Comédie. 
Il y joignait les trois premiers de la tragédie de M. de Derschau. 
Il lui semble que le traducteur avait assez bien conservé 
« l'esprit tragique » de la pièce. « Mais sous votre plume, dit-il, 
elle ne perdra rien ; au contraire elle gagnera infailliblement. 
Et quant à la pièce comique, l'Auteur Vous prie d'y mettre 
toujours quelque chose de Votre esprit», d'autant plus que M. de 
Frauendorf n'entendait même pas toutes les finesses de l'expres- 
sion, ayant vécu assez longtemps hors de l'Allemagne. On ne 
saurait montrer plus de confiance dans un collaborateur. 

Toutefois' Gottsched, quand il voit une possibilité à sa compé- 
tence de faire acte de critique, ne la laisse pas échapper, et 
d'Arnaud reçut de la férule. 

Pour se qui regarde rinscription de Satire, que j'ai mise dessus 
VHéradlite moderne, gronda le maître, il me semble, que rien ne lui 
oonvenoit mieux, que cette Rubrique : le Nom d'Epitre suppossant, 
qu'elle fut adressée à quelque Ami, ou feint oai véritable ; ce qui ne 
paroissoit pas dans la pièce. 

Ces lettres de Leipsick ne consolaient pas médiocrement la 
vanité de d'Arnaud des humiliations passées. Il eut à se réjouir 
aussi d'autres hommages. Son poème de la Mort du Maréchal 
de Saxe, fut traduit du français en allemand. Suprême honneur ! 
Et cette traduction, au témoignage de Gottsched, était très bien 
faite, si bien qu'il la jugea bonne à mentionner dans son journal. 

Mais de tout le mois de juillet, Gottsched n'écrivit pas à son 
ami. Lès Dernières nouveautés de l'Erudition aimable lui man- 
quèrent aussi. D'Arnaud s'en tourmentait. Ecrire un mot lui fut 
un besoin : 

Monsieur, 

Je suis extrêmement inquiet de l'état de votre santé et de celle 
de Madame. Je me flatois que vous me donneriés de vos nouvelles 
et que vous auriés la bonté de m'envoyer la brochure où sont les vers 
sur Clitus, je suis véritablement chagrin de votre silence. 



â8 l'amitié de gottsched 

Ici il dit où il en est de la comédie où il trouve un excellent 
fond de comique et « digne de la plume qui l'a composée », de 
la tragédie à laquelle il n'a encore pu mettre la main, mais qu'il 
ne perd pas de vue, et de nouveau il remercie Gottsched de lui 
prêter si gracieusement l'hospitalité de ses Dernières nouveautés. 
Puis il continue : 

A propos de mes ouvrages, j'apprends qu'ils sont enfin imprimés 
à part en 3 vodumes (j'entends mes pièces fugitives, car je garde 
encore dans mon portefeuille celles qui sont un peu de longue 
Haleine, je me souviens du précepte d'Horace, nonumque prematur 
in atinum. Sitôt que les exemplaires me seront parvenus, et j'en 
aurai très peu, je vous en ferai part, persuadé que vous aurés quelque 
indulgence pour des bagatelles qui sont les fruits, si je puis parler 
ainsi, de mon enfance ; vous y verres respirer l'araour du vrai et de^ 
l'humanité, quelquefois aussi celui du plaisir, vous n'ignorés pas que 
la poésie admet une pincée de libertinage qui la rend plus brillante, 
quand cela ne va pas jusqu'à la corruption des mœurs ou la détrac- 
tation de la religion. 

Il fera plus tard de plus austères déclarations de principes. 
Tout ce qu'il demande pour l'instant, c'est des nouvelles et d'être 
tiré d'inquiétude. 

Je brûle de vous revoir et de jouir de vos solides conversations, 
j'assure la Madame Dacier ou plu^tot les grâces unies à la science 
même de mes très humbles respects, mille compliments à toutes les 
personnes qui daignent se ressouvenir de moi. J'ai l'honneur d'être 
avec les sentiments de l'estime la plus parfaite et de la considération 
la plus distinguée. 

Monsieur, 

Votre très humble et très obéissant Serviteur 

D'Arnaud. 
le 9°* août 1751 à Dresde. 

L'empressement que met Gottsched à ne pas' laisser d'Arnaud 
dans ses angoisses le brouille étrangement avec ce qu'il sait de 
notre syntaxe ; mais qu'importe sans doute à une amitié qui 
d'abord veut être rassurée ? 

Monsieur, 

Par malheur nous avons été dans le même cas : Vous attendant la 
nouvelle pièce de mon Journal, et moi en attendant un mot de 
réponse de Votre part ; et ne sachant, ce que Vous eties devenu, ou 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'aRNAUD 39 

si ma Lettre Vous n'était peutetre point rendue ? Enfin cette crainte 
étant dissipée par votre chère Lettre, j'ai l'hofineur, de Vous envoyer 
l'excellente harangue de Clitus ; pour savoir au premier jour, si par 
hazard ils s'y seront glissées des fautes d'Imprimerie ; pour être 
remarquées dans le Mois de Septembre, qui s'imprime actuellement 
et qui contiendra entre autres pièces, Votre troisième pièce de 
Poésie, 

Je suis fort charmé de l'Espérance de Voir arriver Vos ouvrages, 
Monsieur, qui viennent d'être imprimées à Paris. Mademoiselle de 
Belleville s'en informoit il y a huit jours, quand j'eus l'honneur de la 
voir, se plaignant aussi de n'avoir point de vas nouvelles. Je lui ai 
communiqué les pièces de Votre façon imprimées ici. 

Voici le V acte de la Tragédie d'Oreste. Je suis fort curieux, 
d'en voir quelque échantillon de Votre plume, qui certainement en 
fera augmenter les beautés. Ce que Vous avez la bonté de marquer 
touchant la pièce de mon Amie, est trop flatteur, pour ne pas ressem- 
bler à la Complaisance, si ordinaire à Votre Nation pour le Sexe. Si 
pourtant elle est susceptible dans Votre Langue de quelques beautés, 
c'est assurément sous Vos mains Monsieur, qui lui prêtera un peu de 
ces grâces comiques, qui font valoir aujourd'hui les Ouvrages du 
Théâtre François. Ma Femme Vous remercie humblement des senti- 
ments, que Vous venez de marquer sur son sujet, en Vous assurant 
de sa Considération parfaite. 

Ayez la grâce. Monsieur, de faire rendre la Lettre incluse à Mr. 
le Conseiller de Cour Richter, Antiquaire de S. A. R. le Prince 
Electoral. 

J'ai l'honneur d'être avec un zèle parfait et d'une Estime toute 
particulière 

Monsieur 

Votre très h. et très ob. Servit. 

GOTTSCHED. 

A Leipsic le lô™" d'août 1751. 

La réponse de d'Arnaud ne se fit pas attendre. Elle est du 
17, elle est longue. Qn lisait beaucoup à Dresde VHermann de 
H. von Schônaich, il en parle. Il n'a pas encore reçu ses « Pièces 
fugitives », mais cela ne tardera guère. Il motive galamment les 
louanges que dans sa dernière lettre il faisait de madame Gotts- 
ched et célèbre en elle l'union de la modestie et du talent, salue 
mademoiselle de Belleville, regrette de n'être pas à Leipsick pour 
jouir encore des conversations si intéressantes, si instructives 
du maître Critique, son ami, — et s'il n'avait jamais composé de 
poème sur le Maréchal de Saxe, et si le Maréchal de Saxe 



40 SON RETOUR EN FRANCE 

n'avait pas eu de neveu reconnaissant, d'Arnaud vraisembable- 
ment n'aurait pour rien quitté cette Allemagne où, dans la 
douceur d'une vie facile, il se voyait d'enviables relations et de 
chauds admirateurs. 

Mais un neveu du héros existait, le comte de Frise (de Frie- 
sen), qui aimait les lettres, avait de l'esprit, et, sachant gré au 
poète d'avoir travaillé pour la gloire du vainqueur de Fontenoy, 
de Rocoux et de Laufeld, en usa avec lui familièrement, jusque 
là que de l'admettre à sa toilette. Un matin qu'il le vit ainsi les 
épaules couvertes de ses beaux cheveux : « Ah, monsieur, s'écria 
d'Arnaud, que voilà des cheveux de génie ! — Vous trouvez, dit 
le comte. Si vous voulez, je me les ferai couper pour vous en 
faire une perruque. » Grimm et Chamfort ont trouvé plaisante 
cette anecdote, qu'ils nous ont conservée. Mais le comte de Frise 
ne s'en tint pas à cette proposition bouffonne, et ce fut sur son 
invitation que d'Arnaud, un beau jour, se décida à reprendre le 
chemin de France, revint à Paris, au Paris de Manon. 

Joyeux retour qu'il chanta ! Manon bénéficiait d'une seconde 
épître à sa louange. (1) 

Libre enfin des fers de la cour, 
Je reprends ma première chaîne, 
Je n'ai plus de Roi que l'amour 
Et Manon est ma seule Reine. 

De Dresde, de Leipsick, de toute la Saxe, il ne dit pas un 
mot, il n'y vivait pas malheureux. Mais Berlin, mais la Prusse, 
et ses habitants', et Sa Majesté prussienne ! 

Loin de mes yeux la triste Image 

De ces apprentifs meurtriers, 

Dont le regard fier et sauvage 

Ne respire que le carnage ; 

Grand Dieu ! j'ai tant vu de guerriers ! 

Manon, que dans l'histoire ils vivent I 

Je leur laisse très volontiers 

Et leur éclat et leurs lauriers, 

Pour un des Amours qui les suivent 

Je donnerois cent Grenadiers. 

J'ai perdu la splendeur d'Ovide, 

Caressé d'une Cour perfide 



(1) Le Trésor du Parnasse ou le plus Joli des Recueils, Londres (Paris), 170.1, 
IV, 20. 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'aRNAUD 41 

Et d'Auguste le favori, 
Mais je suis Ovide chéri 
De son adorable Corinne ; 
Je ne suis plus à Sans Souci, 
Séjour de la grandeur divine, 
Mais Paphos console des Cieux, 
Les Grâces valent bien les Dieux. 
Ah 1 cette pompe enchanteresse 
Remplissoit-elle mes désirs ? 
Frédéric combloit ma jeunesse 
De gloire, d'honneur, de richesse. 
Tu la couronnes de plaisirs. 
Un seul baiser de ma Maîtresse 
N'est-il pas au-dessus cent fois 
De toutes les faveurs des Rois ? 

Il compare 

Les Excellences, 
Les Altesses, Les Transparences 

qui sont, nous dit-il dans une note, un des titres inventés par 
l'Amour des dignités chez les Allemands ; il les compare aux 
mille beautés de Manon, qu'il détaille complaisamment, sans 
rien oublier, et le tout pour ne pas mettre au second plan 

La Callipyge de nos belles. 

Il ne veut même pas se demander si la fidélité de sa couturière 
n'a pas subi quelques accrocs. C'est d'ailleurs lui qui avait tort : 
il était absent, « à Berlin, au bout du monde ! » Ah, décidément, 
décidément. 

Ce Paris est bien séduisant. 

Et ajoutez qu'il y rentrait dans d'admirables conditions. 
Non seulement il y devait être défrayé de tout, mais le comte lui 
servirait une pension considérable, et il n'aurait d'autre occupa- 
tion (Manon à part) que de se répandre dans la société. C'est 
comme il en alla aussi longtemps que dura cet inespéré Mécène. 

Mais, étant mortel, il mourut, et pour le pauvre d'Arnaud, 
ce fut un coup terrible. 

Il n'avait prévu aucun retour de fortune, ne s'était par 
l'épargne ménagé contre l'adversité aucune ressource : la 
misère en fit sa chose pour ne plus le quitter. Plus jamais î Rien 
ne le put sauver « d'une presque indigence », ni les poèmes, ni 



42 SON RETOUR EN FRANCE 

les romans et les nouvelles dont il enrichit ses libraires', ni la 
pension de Poinsinet sur le Mercure, qui lui fut transmise à la 
sollicitation de l'abbé de Langeac auprès du comte de Saint Flo- 
rentin, ni les protections obtenues des cours, ni les assistances 
que lui octroyèrent les uns ou les autres. Sur de vieux souvenirs 
de Berlin rappelés à propos et qu'il ne maudissait pas ce jour-là, 
le prince Henri de Prusse qui faisait incognito quelque séjour à 
Paris (il s'y nommait le comte d'Oels) lui donna en une fois 
2400 livres ; la reine Marie-Antoinette fut de ses bienfaitrices 
pour cent louis ; la Convention par décret lui alloua 2000 livres ; 
le Consulat l'inscrivit, cinquième, sur la liste des Savants, Gens 
de Lettres et Artistes, à qui il était accordé des secours 
annuels. (1) On le rentait en vain, rien n'y faisait. Sans cesse 
il devait recourir à des emprunts, dont il reprit l'habitude, hélas ! 

On a prétendu qu'il n'y avait guère de citoyen en France qui ne 
fût son créancier pour la somme d'un petit écu ; on raconte qu'il 
s'en fit prêter un par un laquais, brave homme qu'une de ses 
« histoires » avait ému, et Chamfort, que nous citions tout à 
l'heure, affirme qu'il vint à devoir trois cent mille francs en 
pièces de six sous ! 

Le café de la Régence fut longtemps le théâtre de ses exploits 
d'emprunteur. Lui accordait-on le petit écu demandé : — « Ma 
parole vous en est un gage assuré », disait-il. Mais c'était un 
écu perdu. On le vit longtemps aussi faire une cour assidue à 
certaine rôtisseuse de la rue de la Huchette, qui était de cœur 
sensible et n'aimait pas que des gens fussent sur le point de 
mourir de faim. 

Là, soupirant à côté du gigot 

Le doux Arnaud, le lamentable Arnaud... 

dit le douaisien Du'laurens, dans la Chandelle d'Arras. 

Et ce vers est tout un portrait physique et moral du mal- 
heureux qu'un satirique anonyme en lui dédiant un Almanach 
de faméliques, baptisa : le doyen des pauvres diables (2). 

De tels abaissements appellent la pitié, mais pour peu que des 
rancunes', des hostilités, des antipathies se veuillent satisfaire, ils 



(1) Arch. Nut. AF iv 68 pi, 389. Ministère de l'Intérieur, du 25 Thermidor an X. 

(2) Almanach perpétuel des pauvres diables pour servir de correctif à l'Alma- 
nach des Gourmands, Paris, 1803. 



BIOGRAPHIE DE BACULARD D*ARNAUD 43 

donnent lieu pareillement à de longues railleries. On est 
méprisé, on est ridicule. La nécessité ne vous excuse pas, non 
plus que le talent. En 1752, étant encore à Dresde, d'Arnaud y 
avait publié, de sa façon, un livre. Les Lamentations de 
Jérémie, odes sacrées, dont la deuxième édition, de Paris, 1757, 
se compléta d'une dédicace à la Reine de Pologne. L'ouvrage 
réussit en Allemagne où il fut trois fois de suite réimprimé et la 
France ne lui faisait pas moins bon accueil, on en multipliait 
aussi les éditions. Une épigramme courut. 

Or, savez-vous pourquoi pleurait tant Jérémie ? 
C'est que par don de prophétie 
Ce grand larmoyeur prévoyait 
Qu'un jour d'Arnaud le traduirait. 

On attribua cette méchanceté à Voltaire. 

Personne n'acheta plus le livre et ce ne fut que brocards' sur 
le compte de son auteur. Du vivant de Voltaire cependant jamais 
cette épigramme ne figura dans ses œuvres. Plus tard elle y eut 
place, mais en cette forme : 

Savez-vous pourquoi Jérémie 

A tant pleuré pendant sa vie ? 

C'est qu'en prophète il prévoyait — 

Que Baculard ? Non. 

Qu'un jour Le Franc le traduirait. 

D'autres disent : 

t 

Que Pompignan le traduirait. . 

Ce ne fut que plus tard encore que le nom de Baculard rem- 
plaça celui de Pompignan. Peut-être parce qu'on s'avisa, comme 
le remarque Beuchot (1), que le Franc de Pompignan, dans ses 
Poésies sacrées avait paraphrasé Joël, Abdias, Nahum et 
Habacuc, et pas du tout Jérémie. 

Mais le plus beau est que ce malin trait aurait déjà servi, et 
contre un autre traducteur des Lamentations, une victime de 
Boileau, l'abbé Cotin. 



(1) La note est au tome xiv de son Voltaire, p. 428. 



44 SON RETOUR EN FRANCE 

C'était alors un distique : 

Le triste Jérémie avec raison pleurait 
Prévoyant bien qu'un jour Gotin le traduirait. 

On le trouve dans un Eloge de La Marche publiée en 1770 
sous une signature L. F., où ce L. F. le donna comme étant dudit 
La Marche et, merveille imprévue ! ce L. F. ne serait autre que 
le même Le Franc de Pompignan qui aurait cru par ce moyen 
se débarrasser de ce que cette mauvaise plaisanterie avait de 
gênant pour lui. Grammatici certant, et adhuc sub judice... 

De pires désagréments étaient réservés à Baculard. Il fut 
accusé d'avoir avec La Beaumelle altéré perfidement la Pucelle 
et de l'avoir publiée en dix-huit chants. Voltaire s'en indignait, 
mais il acquit cette conviction que son ancien élève n'était pas 
« de cette œuvre d'iniquité. » D'ailleurs, dit-il dans une de ses 
lettres, il n'est pas possible qu'un homme qui sait faire des vers 
ait pu en griffonner de si plats et de si ridicules (1). 

Autre affaire (2). Voltaire, le 11 juillet 1761, s'étonnait que 
ce Baculard fût un croupier de Fréron, c'est-à-dire qu'il touchât 
un bénéfice sur les produits de V Année Littéraire. Bachaumont 
se fit l'écho de ce bruit, dressa « d'après un misérable pam- 
phlet » (3) une liste des divers croupiers qu'on supposait à 
Fréron ; elle est assez longue et, si je ne me trompe, mêle des 
vivants et des morts. La voici, avec ses orthographies vicieuses : 
Messieurs l'abbé de la Porte, l'abbé du Tertre, ex-jésuites, de 
Caux, de Rességuier, Palissot, Bret, Berlan, de Bruix, Dorât, 
Louis, Bergier, d'Arnaud, Coste, Blondel, Patte, Poinsinet, Van- 
dermonde, de Sivery, le Roy, Sedaine, Castillon, Colardot, Déon 
de Beaumont, Gossart, etc. 

Croupier ou non, le philosophe du salon de madame Doublet, 
Bachaumont (et c'était, en lui, le tout-Paris de son temps, comme 
de tous les temps, curieux de cancans, friand de scandales), 
laissait peu de repos à d'Arnaud. Il est toujours après lui, il le 
traite sans mansuétude. Le 3 juillet 1767, il écrit : 



(1) Beuchot, Lvii, 187. 

(2) Beuchot, ux, 501. 

(3) Bachaumont, xix, 213, 3 Septembre 1770. H s'agit des Anecdotes sur 
Fréron, écrites par un homme de lettres à un magistrat qui vouloit être instruit 
des mœurs de cet homme. Bachaumont pensait y reconnaître parfaitement M. de 
Voltaire « au style et à ce talent particulier qu'il a pour dire des injures. » 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 45 

M. Baculard d'Arnaud, grand romancier, après avoir longtemps 
raconté les aventures de divers héros de galanterie, vient de terminer 
les siennes, ou plutôt de consommer .son propre roman, par son 
mariage avec M"* Chouchou, marchande de modes. 

Allons aux pièces : « Le 9 août 1770 (et non pas' le 3 juillet 
1767), Messire François Thomas Baculard d'Arnaud, chevalier, 
conseiller d'ambassade à la Cour de Saxe, des Académies royales 
des Inscriptions et Belles-Lettres de Prusse, et autres, fils majeur 
de deffunts M" Thomas Baculard s' d'Arnaud et de dame Margue- 
rite Julie de la Croix, dem* rue S' Benoît, épousa d'" Antoinette 
Berger d'Aubigny, fille majeure de feu Jean Berger s' d'Aubi- 
gny, et de dame Marie Jeanne Boutet dem* rue S*-Denis » (1). 

Un autre document qui assigne au mariage une troisième date, 
erronée d'ailleurs, est fort explicite sur la personnalité dç la 
jeune épouse. Le texte vaut d'être cité : 

« En l'année 1771, le sieur Arnaud Baculard, ou Baculard 
d'Arnaud, conseiller d'ambassade en Saxe, de l'Académie 
des Belles-Lettres en Prusse, et auteur à Paris, n'y vivoit 
pas plus fortuné. Il occupoit le plus modeste logement, 
rue des Vieux Augustins, et prenoit ses repas chez une 
femme Berger (2), demeurant au haut de la maison d'un 
marchand de vin, rue Saint Denis, avec ses trois filles, 
ouvrières en modes : une d'elles (connue sous le seul nom de 
Chouchou) très honnête, sans doute, mais peu fortunée, devint 
la femme du sieur d'Arnaud. Au surplus, comme elle devoit à 
plusieurs marchands des environs, les' nouveaux époux se trans- 
portèrent rue de l'Estrapade, et on ne les revit plus dans le 
quartier de leur premier domicile. » 

Ajoutons, pour être complet, que dès 1768, un fils était né de 
mademoiselle Chouchou, qui fut inscrit sous les' noms de Domi- 
nique Antoine Esprit Baculard d'Arnaud ; et cette naissance 
n'avait pas contribué à faire plus riches le conseiller d'ambas- 
sade et sa moitié. 

Mais il nous faut reprendre le document dont nous avons tiré 
le détail ci-dessus. C'est une supplique qu'adresse humblement 
à monsieur le Lieutenant criminel, un nommé Cerf Lévi, « disant 



(1) Registre de Saint-Sauveur, dans Jal. Dict. 1872. 

(2) Son mari était mort à Luvemay, « maître dirigeant l'école des enfants 
du pays. » (Jal, op. cit.) 



46 SON MARIAGE 

qu'il gémit sous le poids de la surprise que ses ennemis ont 
faite aux Magistrats, mais que le temps approche où leur reli- 
gion éclairée vengera la foi publique et punira les calomnia- 
teurs » (1). 

Et « pour ces motifs » nous devrons considérer qu'aux faits 
qu'elle expose et au bien fondé de ce gémissement, il ne convient 
d'accorder qu'une créance fort relative. 

Donc nos gens s'étaient installés rue de l'Estrapade. 

« Cependant, le plus riche mobilier, un nombreux domes- 
tique, en un mot tout l'extérieur de l'opulence, avaient signalé 
leur entrée dans cette nouvelle demeure ; mais, par cela même, 
il fallut recourir aux ressources, et la dame d'Arnaud en imagina 
une bien forte. 

» A la fin du Printemps de 1772, elle se fit descendre chez le 
sieur Leroux, successeur du fameux Buffaut, et lui demanda 
une pacotille considérable pour l'Amérique, dont elle feignit 
d'avoir reçu la commande. L'homme du Sud, qui lui en avait 
forgé le mémoire, ne s'était pas mépris' sur le meilleur en mar- 
chandise, mais sur le nécessaire aux Isles ; car tous les objets 
demandés, loin d'avoir le moindre rapport au commerce du 
Nouveau Monde, paroissoient destinés' à la plus prompte défaite 
dans celui -ci. Le Marchand s'en apperçut, et en fit la remarque 
à la dame ; mais celle-ci insistant, il ne fut plus question que 
de la sûreté de la fourniture. La dame d'Arnaud proposa des 
lettres de change de son mari, endossées du sieur Le Jay, 
libraire ; et celui-ci jouissant alors d'un grand crédit, le Mar- 
chand s'en contenta. Il reçut ordre de faire tenir les ballots chez 
un Banquier de cette ville, qui, disoit-on, se chargeoit de les 
envoyer au lieu de l'embarquement ; et la marchandise fut en 
effet reçue à l'adresse. Mais elle devoit si peu passer la mer, 
que le surlendemain de la livraison, on la débitoit dans tout 
Paris ; le Marchand (2) qui l'avait fournie, reconnut jusqu'à 
ses étiquettes ; ce qui l'affecta de la double crainte, d'avoir pris 
le papier d'un homme qui, achetant pour revendre, annonçoit 
les dernières ressources de l'insolvabilité sans pudeur, et de 



(1) B.N. Ms français 22.109, {« 239. 

(2) fo 3 (240). 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 47 

s'exposer, lui Marchand, au soupçon d'avoir mis, par détresse, 
une partie de son magasin sur la place. Il courut chez le sieur 
d'Arnaud, et le menaça de la Police. Celui-ci avoua tout et promit 
de payer sans délai. 

» Mais comment payer ? Avec le produit d'une nouvelle 
affaire ; et la voici : 

» Chez le libraire Le Jay est un commis de littérature, nommé 
Le Loup. Chez l'auteur d'Arnaud est un Ecrivain à l'Angloise, 
nommé La Bastide (1), et un petit cousin Colporteur, nommé 
Plantier : enfin rue de la Vieille Estrapade, étoit un Agent de 
toutes sortes de négoce, nommé Mérouvilley que d'Arnaud et 
Le Jay nourrissoient à frais communs. Ce Proxénète procuroit 
au Libraire des débits de Bibliothèques, et d'éditions entières des 
Epreuves du Sentiment, sur du papier d'affaires, et il plaçoit 
dans le public les marchandises de pacotille fraîchement achetées 
par l'Auteur. — • 

» On fabriqua vite pour 30.000 livres de lettres de change 
dans ce tripot. Le sieur Dorât qui n'en est pas du tout, et qui est 
incapable d'en être, eut la complaisance d'endosser une partie 
du papier pour le rendre meilleur, et Mérouville se chargea de 
le négocier sans délai, sur la signature de tous et sur la sienne. 

» Il vint en effet chez le Suppliant lui proposer cette négo- 
ciation, à la suite de deux précédentes qu'il venoit de terminer 
avec lui. 

» 4° Et sur ce point, le sieur d'Arnaud va criant partout avec 
le ton du sentiment, Cerf Lévi est Juif de Nation. Mais qu'im- 
porte ? Voyons qui des deux fut homme probe 

» [f° 241 r% p. 5] (Le 23 août 1772). C'est ce jour même, à 
quatre heures du soir, que Mérouville vient proposer au Sup- 
pliant trois lettres de change de 2.000 livres chacune, acceptées 
d'Arnaud, et tirées ou endossées par sa chambrée littéraire, 
ainsi que par le sieur Dorât. 

» Le Suppliant n'avoit point de fonds ; Mérouville le presse : 
le Suppliant s'adresse à un Banquier bien connu, bien irrépro- 



(1) Très probablement celui qui a composé des Contes dans le goût de 
Marmontel. 



48 LES LETTRES DE CHANGE 

chable (le sieur ÏDupont) ; les trois effets sont pris sous l'es- 
compte de six pour cent, le Suppliant reçoit son courtage à la 
demie ; et les fonds livrés, il prend la reconnoissance qui suit : 
« Je reconnois avoir reçu de M. Lévi la somme de six mille 

livres, pour pareille somme de trois effets tirés de Rouen, le 

payables le 30 février (sic), le 20 septembre et le 30 octobre 
1773, montant ensemble à ladite somme de 6.000 livres, dont 
quittance à Paris ce 23 août 1772. » De Mérouville. 

» Le 25, Mérouville revient proposer au Suppliant la négocia- 
tion d'un second effet de 3.200 livres, souscrit par d'Arnaud et 
par ses consorts. Le Suppliant avoit beaucoup à payer le 30 ; 
il refuse : Mérouville insiste, et demande s'il ne pourroit pas du 
moins lui faire réaliser la lettre de change en marchandises ; 
le Suppliant lui répond qu'il ne se mêle point de pareil négoce, 
et que tout ce qu'il peut est de s'informer. Effectivement, il 
trouve des marchandises, et en envoie les factures' à Mérouville, 
en lui observant que la perte sera forte sur la revente. Mérou- 
ville revient le 28, et déclare que d'après l'avis du Suppliant il 
n'en veut point ; mais il le prie avec instance de prendre l'effet 
de 3.200 livres', en échange de son propre papier, que lui Mérou- 
ville feroit escompter. Le Suppliant y consent et donne une lettre 
de change sur lui à Mérouville. Celui-ci passe l'ordre du papier 
de d'Arnaud, et il y joint la reconnoissance suivante : « Je 
reconnois avoir reçu de M. Lévi la somme de 3.200 livres, pour 
pareille somme d'une lettre de change tirée par Plantier à l'ordre 
de La Bastide, et acceptée par d'Arnaud, payable pour le 20-30 
janvier prochain, dont quittance à Paris, le 28 août 1772. 

(Imprimé 1773, corrigé d'une écriture ancienne). 

De MÉROUVILLE... » 

» Le 8 septembre, nouvelle apparition de Mérouville chez le 
Suppliant. D'abord, cet adroit Courtier avoit eu l'astuce de ne 
détacher que pour 9.200 livres d'effets ; mais devenu plus hardi 
par la facilité de la négociation, il ouvre son portefeuille, et en 
montre pour mille louis de la même fabrique. 

» Le Suppliant surpris, demande le temps de s'informer; il le 
fait, et on lui apprend en gros que Le Jay est un bon Libraire, 
que d'Arnaud n'est ni bon ni mauvais, mais qu'il a une femme 
et des meubles 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 49 

Résumé 

Un effet le 10 Septembre de 4599 livres escompte et courtage 

Un effet le 22 Septembre de 1833 livres 6 sols 8 deniers escompte 

[et courtage 

Un effet le 22 Septembre de 1833 livres 6 sols 8 deniers escompte 

[et courtage 
Un effet le 23 Septembre de 3650 livres 10 sois' 



Soit 11915 livres 22 sols 16 deniers. 



» A cette époque, et le 2 octobre, le Suppliant qui se trouvoit 
débiteur des frères Débordes, de Brest, leur passa (par l'entre- 
mise du sieur le Roy, Banquier, leur correspondant, homme 
bien irréprochable) l'ordre de l'effet de 3200 livres, qu'il avoit 
négocié le 28 août, sur son propre papier, et aussitôt il en donna 
avis à Mérouville, en lui déclarant que s'il vouloit envoyer l'effet 
de pareille somme, que le Suppliant avoit fourni, il en comp- 
teroit les fonds. 

» Mais en ce moment même, le Négociant d'Arnaud, et le 
Proxénète Mérouville s'étaient brouillés ; celui-ci étoit au Tem- 
ple, et d'Arnaud l'accusoit de n'avoir point été exact sur les 
rentrées ; Mérouville de son côté avouoit s'être aidé de quel- 
ques fonds ; mais il soutenoit avoir négocié partie du papier 
en marchandises, et avoir perdu, sur leur revente, des sommes 
dont il falloit lui tenir compte. Ils prièrent le Suppliant d'être 
leur conciliateur ; il s'y prêta et voici quel fut le résultat définitif 
de leur état de situation : 

« Par devant les Conseillers du Roi, Notaires au Châtelet 
de Paris, furent présens, Messire François Thomas Baculard 
d'Arnaud, chevalier. Conseiller d'Ambassade de la Cour de Saxe, 
de l'Académie des Sciences et Belles Lettres de Prusse, demeu- 
rant à Paris, rue des Postes, Paroisse Saint-Etienne-du-Mont, 
d'une part ; et sieur Charles François Canot de Mérouville, 
ancien Conseiller du Roi, et ci-devant son Procureur au Bail- 
liage de Bar le Duc, demeurant à Paris, rue de la Vieille 
Estrapade, susdite Paroisse, d'autre part. 

» Lesquels ont dit que le sieur d'Arnaud a remis audit sieur 
de Mérouville pour 30700 livres de lettres de change, acceptées, 



50 LES LETTRES DE CHANGE 

tant par le sieur Le Jay, que par ledit sieur d'Arnaud, dont il 
y en a pour 16000 livres tirées directement par ledit sieur 
d'Arnaud sur ledit sieur Le Jay, et de ce dernier acceptées. 

Savoir la première, payable au 10 Janvier 1773, de 16000 1. 10 s. 

corrigé manuscrite- 
ment en 

3650 - 10 - 

La seconde, au 10-20 Février suivant 600 

La troisième, au 20-30 du même mois 600 

La quartième (sic) au 10-20 Mars suivant 4150 

La cinquième, au 20-30 du même mois 2400 

et la sixième, au 10-20 Avril suivant 4599 

Somme pareille, ci 16000 

Les autres lettres sont tirées par M. Dorât ; 

La première, le 20-30 Décemb. prochain, de la somme de 1833 1. 

La seconde, au 30 Mars préfix, de 1833 

La troisième, au 30 Mai préfix, de 1833 

La quatrième, au dernier Février préfix, de 2000 

La cinquième, au 30 Octobre 1773 préfix, de 2000 

La sixième, au 30 Décembre suivant préfix, de 2000 

Et enfin, la septième, tirée par M. de la Bastide, payable 

le 10-20 Janvier 1773 3200 



Total 14700 1. 

Joint aux 16000 livres, ci 16000 

Forme la somme totale, ci 30700 1. 



» Dont le sieur de Mérouville est comptable envers ledit sieur 
d'Arnaud, sur laquelle somme ledit sieur d'Arnaud reconnoît 
avoir reçu celle de 9200 livres, laquelle étant déduite 
sur la première 9200 



la dite somme ne subsiste plus que pour 21500 livres, ci 21500 1. 



POUR s'acquitter de cette somme, le S' de Mérouville a par ces 
présentes cédé et transporté, et s'est obligé de garantir, fournir 
et faire valoir, même payer, faute de payement, au S' d'Arnaud, 



BIOGRAPHIE DE BACULARD D^ARNAUD 51 

CE ACCEPTANT la somme de 12000, appartenante au sieur de 
Mérouville, s'avoir, etc 

» A l'égard des 9500 livres restans, pour en remplir le sieur 
d'Arnaud, ledit sieur de Mérouville s'oblige de remettre Samedi 
prochain, 24 du présent mois, pour solde, 9266 livres des effets 
et lettres de change ci-dessus énoncées', et un effet de lui-même 
à courts jours, pour 234 livres. » 



« Fait et passé à Paris, en une chambre dépendante d'un 

corps de logis occupé par la veuve Mangin, enclos du Temple, 
Paroisse Sainte Marie du Temple, l'an mil sept cent soixante 
douze, le dix neuf Octobre après midi, et ont signé la minute 
des prés'entes, demeurée à M" Collet, l'un des Notaires soussi- 
gnés. ». 

Nous venons, comme on voit, de faire parler les pièces : ici 
elles finissent, et commence le plus détestable roman qu'ait 
composé le sieur d'Arnaud de sa vie. 

Octobre, Novembre et Décembre se passent, et la bande litté- 
raire ne fait aucun bruit ; nulle réclamation pendant un si long 
intervalle ; chaque effet circule sur la place, et les porteurs 
sont très tranquilles. 

Mais au mois de Janvier, arrive l'échéance des premières 
lettres de change : pour lors, voici le plan qu'imaginent les 
signataires. 

— Vous rendrez plainte (dit d'Arnaud à Mérouville) et Vous 
supposerez que notre papier vous a été escroqué par un Juif ; 
quant aux témoins, ce sera moi. Le Jay, la Bastide et tous les 
nôtres. Sur nos dépositions', on vous accordera la permission 
de revendiquer les effets négociés, et le Siège criminel une fois 
saisi, le public peut fort bien être amusé deux ans ; nous verrons 
après à en tirer parti. 

Et tout cela s'exécute à la lettre. 

Le 8 Janvier 1773 Mérouville rend plainte contre le Suppliant, 
et suppose : 1° lui avoir confié 30500 livres de lettres de change ; 
2° n'en avoir reçu d'autre valeur que quelques marchandises 
revendues à perte... 



52 LES LETTRES DE CHANGE 

Après quoi, requête en revendication des lettres de change, 
et le 28 Octobre (corrigé manuscritement en Janvier), Sentence 
sur requête, qui en permettant de revendiquer, ordonne que 
toutes les lettres de change réclamées seront déposées au Greffe 
criminel du Châtelet. 

C'était le grand Œuvre ; d'Arnault (sic) et Le Jay lèvent 
deux expéditions de cette Ordonnance, et deux Huissiers ne 
quittent plus leurs maisons ; en sorte qu'à chaque échéance, 
les porteurs de leur papier se présentant pour recevoir, Mérou- 
ville semble se trouver là par hasard, et le Public qui se voit 
enlever son titre, reçoit une décharge d'Huissier, au lieu d'argent. 

Enhardis par le premier succès, ils tentent alors un parti 
plus insolent et plus sûr. D'Arnaud, de concert avec Mérouville, 
fait au Greffe du Châtelet une déclaration contre Mérouville et 
Lévi. « Tous deux, dit-il, se sont réunis poi/r le tromper, avec 
differens particuliers de Paris ; et 33551 livres de papier qu'il 
leur a confiés (sic), ne lui ont pas produit 9000 livres, Lévi 
n'ayant fourni que des marchandises' sans valeur, Mérouville 
en ayant gardé le produit, et les differens porteurs du papier 
négocié étant présumés de connivence sur l'escroquerie... 

.... » En un mot, la cohorte, tout à la fois débitrice, dénoncia- 
trice, témoin et partie, charge tellement la fable, que le Suppliant 
et Mérouville sont décrétés de prise de corps, tandis que les 
porteurs d'effets, Banquiers, Négociants et gens en place, sont 
décrétés d'assigné pour être ouïs. » 

(chez J. B. Brunet, imprimeur, et Dernonville, libraires'...) 



REPONSE SOMMAIRE pour le sieur Pierre Leroi, Ban- 
quier à Paris, contrôleur des Rentes ; les frères Des Bordes, 
Négociants à Brest ; le Sr Arnoul Du Pont, Banquier à Paris ; 
le sieur Lepage, agent de change ; le sieur Fouquet, ancien 
Directeur des Hôpitaux ; le sieur Dolhain, Maître Tailleur 
d'habits'à Paris. 

CONTRE le sieur Baculard d'Arnaud, chevalier, conseiller 
d'ambassade ; et le sieur Le Jay, libraire à Paris (De l'imp. de 
L. Cellot, rue Dauphine, 1774, 20 pp. in-4°.) 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 53 

Pages 4-5 « S'ils (d'Arnaud et Le Jay) n'ont pas reçu la 
valeur, de Mérouville ou de Lévi, ce qui ne doit pas être pré- 
sumé, c'est un malheur pour eux ; mais les négocians qui l'ont 
fournie à ceux de qui ils tiennent les effets, sur la foi des signa- 
tures de d'Arnaud et Le Jay, ne doivent pas moins être payés. 
Mérouville et Lévi, auxquels d'Arnaud et Le Jay ont confié leurs 
papiers, étoient leurs amis, leurs conseils et leurs' agens... Si 
ces intermédiaires, auxquels ils se sont livrés, les ont trompés, 
c'est à la Justice à les venger : mais on doit séparer l'intérêt 
des actionnaires, d'avec les prétentions de d'Arnaud et Le Jay 
contre Mérouville et Lévi. » 

De semblables procès' criminels n'étaient pas rares. Celui de 
d'Arnaud rappelait aux contemporains l'affaire du comte de 
Morangiès, dont Voltaire avait épousé la cause, si violents que se 
fussent montrés contre celui-là les préjugés, si acharnée que l'eût 
pours'uivi la cabale. D'Arnaud et ses amis avaient succombé au 
Châtelet, ils allaient au Parlement. Les Mémoires, on l'a vu, ne 
leur étaient pas honorables et dévoilaient de leur part quantité 
de fraudes et de friponneries, mais le bruit public — et Bachau- 
mont — tout en le reconnaissant, ajoutaient : « si les faits 
articulés sont vrais'. » 

Ainsi, une indulgence suspendait le jugement. Etre sévère 
répugnait. Mais on n'avait pas hésité devant le rire et on s'était 
moqué abondamment. Que^ besoin aussi avait poussé d'Arnaud, 
quand déjà l'embrouillamini de ses lettres de change lui rendait 
assez soucieuses ses journées, à se faire, sans que rien l'y forçât, 
un des pantins dont, à l'occasion du conseiller Goëzman, accusé 
de subornation et de faux, Beaumarchais tenait les fils et amusait 
la galerie ? 

Ce n'est pas Beaumarchais qui était allé le chercher : lui- 
même « en donnant mal à propos de mauvais conseils' à Le Jay, 
son libraire, s'était immiscé, comme un sot, dans le procès. » 

Première faute : avoir par bonté d'âme, pour faire plaisir 
(ou par intérêt, pour se gagner Goëzman), écrit une lettre que la 
prudence la plus élémentaire aurait dû l'empêcher d'oser. 

Seconde faute : avoir en réponse au Mémoire à consulter et 
consultation où il se trouvait malmené, prétendu par quinze 
pages d'impression qu'il était en droit, et réclamé réparations. 



54 LES RAILLERIES DE BEAUMARCHAIS 

dommages et intérêts, applicables de son consentement à des 
œuvres pies, et la suppression du « libelle » du consultant en 
ce qui le concernait, lui, d'Arnaud. 

Son factum était d'un monsieur fort irrité. Dès le préambule, 
se mettant en parallèle avec ce sieur Caron de Beaumarchais 
que précédemment il avait appelé sur le mode lyrique, « cet 
abîme d'Enfer que Jupiter a tort de ne pas foudroyer », il faisait 
la roue, « abandonnant la bassesse et le tourment de l'intrigue 
à ces hommes du jour, espèce d'Enfants perdus qui se jettent sur 
toutes les routes, marchent à la fortune avec un front d'airain, 
per famam et populum ; qui, endurcis à la diffamation et au 
scandale, s'agitent dans tous les sens pour exciter le bruit, bien 
différent de la réputation, dont l'impudence effrénée ose et brave 
tout ; qu'on ne saurait confondre, parce que leur audace est au- 
dessus du ridicule et de l'insulte ; qui, en un mot, sont au comble 
de leurs vœux, lorsqu'à quelque prix que ce soit, ils sont parve- 
nus à représenter sur la scène du monde ; plaignant ces sortes 
de gens d'être connus', etc.. » 

Beaumarchais prit son temps pour répliquer, et quand il le 
fit (1), ce fut avec une telle finesse que sa réplique ne fut répan- 
due que dans les jours gras, c'est-à-dire dans un temps de 
vacances, gagnant ainsi quatre jours de débit. Le 18 février 
1774, on en avait déjà débité six mille exemplaires. (2) Et comme 
il y passait en revue tous ses adversaires, Beaumarchais avait 
trouvé le moyen d'en faire des portraits encore piquants et 
rajeunis dans un nouveau cadre : 

« C'est en adressant au Ciel une ardente prière (dont nous 
résumons les deux premiers versets, pour rappeler in-extenso 
le troisième) : 

» S'il faut qu'un intrus se glisse dans l'affaire et entreprenne 
de l'arranger en sacrifiant un innocent et créant des embarras 
inextricables, supplie-t-il, que la Suprême Bonté lui donne 

MARIN. 

» S'il faut que cet intrus suborne un témoin et perpétuelle- 



(1) Quatrième Mémoire à consulter contre M. Goezman, Juge,... Madame 
Goezmun et le sieur Bertrand, accusés ; les sieurs Marin, gazctiër ; d'Arnaud 
Baculard, conseiller d'ambassade, et consorts. Et Réponse ingénue à leurs 
mémoires, gazettes, lettres courantes, injures et mille et une diffamations. 

(2) Bachaumont, vu, 131. 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 55 

ment se balance sur l'escarpolette de l'intérêt au point de ne 
plus savoir ce qu'il affirme ni ce qu'il a dessein de nier, qu'elle 
lui donne Bertrand. 

» Et si quelque auteur infortuné doit servir un jour de 
conseiller à cette belle ambassade, j'oserais supplier ta divine 
providence, demande-t-il à Dieu, de permettre qu'il y remplît 
un rôle si pitoyable, que, bouffi de colère et tout rouge de honte, 
il fût réduit à se faire à lui-même tous les reproches que la 
pitié me ferait supprimer. Heureux encore quand une expérience 
de soixante-quatre ans et demi ne lui aurait pas appris à parler, 
que cet événement lui apprît au moins à se taire ! donne-moi 

BACULARD. » 

Beaumarchais, pour cette question d'âge, avait dû prendre 
son renseignement dans Palissot, et Palissot l'a trompé. Baculard 
était alors dans sa cinquante-sixième année. Mais qu'importe ? 
La flèche avait touché le but. Et combien publiquement ! Six 
mille exemplaires vendus en trois jours. Baculard jouit là d'une 
brillante publicité. 

Il semble qu'ainsi raillé, montré au doigt et le méritant par 
des maladresses, des mendicités plus ou moins déguisées, une 
vie d'expédients, sans ordre, sans dignité, et trop souvent igno- 
rante de délicatesses et de scrupules, François Thomas Baculard 
d'Arnaud aurait dû voir toutes les portes se fermer devant lui, 
aurait dû être repoussé de partout et de tous. Ses parents étaient 
morts à six ans de distance, le père en 1757, la mère en 63. Sûre- 
ment il ne s'était jamais attendu à un héritage qui l'enrichirait. 
Mais l'eussent-ils fait maître d'une fortune, on l'aurait bientôt 
vu tout aussi dénué qu'auparavant, tant l'argent coulait de ses 
mains et de celles de sa femme, sans que personne, ni lui-même, 
ni elle, comprît comment. 

Il travaillait toutefois, il fournit un labeur considérable, c'est 
pourquoi il fut sauvé, garda quand même une certaine surface, 
un certain rang, conserva d'honnêtes relations —-par exemple avec 
Delille, — continua à être reçu — par exemple aux vendredis 
de la comtesse de Beauharnais. C'était là un milieu char- 
mant. Toute la République des Lettres s'y donnait rendez- 
vous. On causait jusqu'à onze heures et demie. Le souper était 
alors servi, durait peu. A minuit, on rentrait au salon. Dorai 
présidait. Des lectures commençaient, qui se prolongeaient au 



56 SES ŒUVRES DIVERSES 

gré du plaisir. Il n'était pas extraordinaire qu'on y fût encore à 
trois heures ; puis jusqu'au jour on babillait. 

Quand le prince Henri de Prusse, en 1784, était venu à Paris, 
comme comte d'Oels, dans ce Paris qu'il avait passé la plus 
grande partie de sa vie à désirer voir, et dont il dit en le quittant 
qu'il passerait le reste à le regretter, sa plus belle joie avait été, 
d'accueillir les gens de lettres, de les avoir à sa table, et d'Arnaud 
fut de tous celui qu'il avait le plus choyé et convié le plus fré- 
quemment. Vrai est qu'il se connaissaient de vieille date. Vrai 
aussi que d'Arnaud, dans sa détresse coutumière, exposa à Son 
Altesse les grands besoins dont il souffrait ; mais le prince en 
lui envoyant la bourse que nous avons dite « lui marquait sa 
douleur de ne pouvoir lui être plus utile et le traitait avec une 
cordialité bien préférable au don. » (1) 

On objectera : Bon ! d'un étranger, cette cordialité ne tire 
pas à grande conséquence, et madame de Beauharnais était 
femme de lettres. Soit ! Conti est un nom de France. Que le 
prince de Conti accorde à un poète ce grand honneur de lui 
ménager la représentation d'une de ses œuvres, qu'il lui dispose 
à cet effet une vaste scène, la fasse parer des décorations conve- 
nables, et offre à la sensibilité des dames de son entourage le 
ravissement de pleurer trois actes durant, on ne concevrait pas 
l'idée qu'il eût si libéralement servi l'amour-propre et les intérêts 
d'un homme qu'on ne saurait plus avouer. Or, c'est ainsi, par la 
volonté d'un si haut personnage, que chez lui, à l'Isle Adam, 
fut jouée devant un parterre de belles dames en larmes la tragédie 
du Comte de Comminges, ouvrage de d'Arnaud. 

Mais ce Baculard enfin ! Diderot disait de lui que le borbo- 
rygme d'un estomac qui souffre ne pouvait même pas excuser 
ses bassesses. 

— Les autres gens de lettres, répond Jean-Jacques, écrivent 
avec leur tête et leurs mains ; d'Arnaud écrit avec son cœur. 

Et on le lisait. Tel de ses livres publié par souscription 
réunit quinze cents souscripteurs. Ses Epreuves du Sentiment 
qu'il donnait au public par petits cahiers contenant chacun une 
histoire, obtenaient des succès de librairie que nous avons peine 
à croire, bien réels pourtant. On pleurait avec délices au pathé- 



(1) Bachaumont, 31, 234. 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 57 

tique des Nouvelles historiques, des Délassements de l'Homme 
sensible. C'est à lui que le dix-huitième siècle dut la plupart de 
ses larmes les' plus douces, les meilleures. 

Grimm follement s'en divertit. Le morceau est de novembre 
1767 : « Je suis persuadé que toutes les jeunes filles de boutique 
de la rue des Lombards et de la rue des Bourdonnais, qui ont du 
sentiment, trouvent les romans de M. d'Arnaud fort beaux... 
En province, cela doit paraître fort touchant aussi ; mais dans le 
quartier du Palais Royal et dans le faubourg Saint Germain, il 
n'y a que moi qui sache que M. d'Arnaud fait des romans. » 

Est-il bien sûr de ce qu'il avance ? Ces agréables sensibleries, 
la comtesse de Provence, la reine Marie-Antoinette, qui n'étaient 
pas des filles de boutique, les faisaient luxueusement relier à 
leurs armes, et ce n'était sans doute pas seulement pour les 
gravures d'Eisejn et de Marillier, dont les inventions de d'Arnaud 
sont ornées. Vous pourrez voir ces belles reliures dans les Réser- 
ves de la Bibliothèque nationale. 

Que Grimm se moque tant qu'il voudra de la province : la 
Société patriotique bretonne, lorsque le comte de Serent l'eut 
fondée en 1784 dans son château de Kérallier, sur la commune 
de Sarzeau, près de Vannes, eut pour premier souci de réunir 
les travaux qui pouvaient « former en quelque sorte le code de 
l'humanité » et qui représentaient le mieux ses principes consti- 
tutifs et le développement de ses maximes. Et les ouvrages que 
solennellement elle déposa en conséquence dans le Temple de 
la Patrie, c'étaient particulièrement ceux de Jacob Nicolas 
Moreau, historiographe de France, de l'Académicien Thomas, de 
Necker et de d'Arnaud. Certes, la Société patriotique bretonne 
comptait peu en dépit de ses prétentions, et vous n'y eussiez vu 
en fait de Temple de la Patrie que le salon du château, mais 
l'hommage rendu à ces écrivains n'en était pas moins signifi- 
catif (1) et pour ce qui regarde d'Arnaud on aurait mauvaise 
grâce à le lui contester. 



(1) Ce qu'était le comte de Serent ? gouverneur de la presqu'île de Rhuis, 
commissaire général des Etats de Bretagne au Bureau de l'Administration. Il 
avait fait mettre dans la grande Salle des Assemblées cette Inscription : Ici 
on sert son Dieu sans hypocrisie, son Roi sans intérêt et sa Patrie sans ambi- 
tion, et au-dessous les noms étaient gravés de Marmontel et de La Harpe, 
avec ceux de d'Arnaud, de Moreau, de l'abbé Rochon et de mesdames de Beau- 
harnais et de Genlis. D'autres femmes en ce temps-là, célèbres, comme ia 
comtesse de Nantais et la baronne de Bourdic par un second mariage, antérieure- 
ment marquise d'Antremont, étaient aussi des citoyennes (déjà) de la Société 
patriotique. 



58 SES ŒUVRES DIVERSES 

Depuis sa lettre à Gottsched où il soutenait le droit de la 
poésie à une pincée de libertinage, il était en littérature devenu 
un modèle de vertu. Il ne noircissait de papier que pour le plus 
grand bien de la morale. Sa prose avait toujours été édifiante. 
Laissez passer le joli sourire des Odes anacréontiques, pas toutes 
anacréontiques, une d'entre elles est imitée de William 
Congrève : ses poèmes s'essouflèrent à vouloir élever les âmes, 
et bien que, selon l'expressioTi de l'Année Littéraire, qui l'en 
félicite, il y mit « de la fiction et de la machine » (et dès avant 
la lettre il y en avait dans la Mort du Maréchal de Saxe, il y en 
eut dans les cinq cents vers A la Nation, il y en aura dans ces 
autres consécutifs à l'attentat de Damiens, La France sauvée et 
tous ceux de même haute inspiration), on est bien contraint 
d'avouer qu'ils n'y gagnaient pas. « Ne forcez pas votre talent », 
dit La Fontaine. Mais du jour où il avait condamné en bloc ces 
trois volumes de ses Œuvres diverses, où cependant ne man- 
quaient pas des pages innocentes, quand ce n'eût été que les 
Divertissements' composés pour les Demoiselles de l'Enfant Jésus 
et exécutés par elles, il ne se permit plus le plus petit mot pour 
rire, et, quoi qu'on en pense, faire de l'humanité et de la morale, 
quand on attend de vous du charme et de la poésie, c'est un 
remarquable et très sûr moyen d'ennuyer. Son époque se jetait 
sur les' productions de d'Arnaud. Il y a beau temps qu'on ne le 
lit plus. 

Heureusement encore qu'il n'a pas donné suite à son projet 
d'un poème épique s'ur Pierre I", où il se fût trouvé en concur- 
rence avec Thomas qui s'occupait également d'une Pétréide. 
C'est là qu'il aurait eu l'emploi de mainte fiction et d'autant de 
machine ! Mais la confiance n'était pas pour d'Arnaud. « Il n'y 
a pas d'apparence, disait Bachaumont, que le moderne Jérémie 
puisse tenir devant un pareil adversaire. » — « Quoi ! disait 
d'autre part Marmontel à cet adversaire, d'Arnaud veut mettre 
sa brouette à côté de votre char. » (1) 

Si le nom du moderne Jérémie de celui-là, du brouettier de 
celui-ci n'a pas péri tout entier, d'Arnaud ne le doit en somme 
qu'à son théâtre où il eut quelque chose d'un novateur, exerça 
une influence certaine sur les progrès chez nous de l'Art drama- 



(1) Reviie U'Hisloire Littéraire, Juillet-Septembre 1917. Maurice Henriet. 
CorrcspoïKloncc inédite entre Thomas et Barthe, p. 493. 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'aRNAUD 59 

tique. C'est un Théâtre très particulier, très personnel. Il y a 
profit à en étudier les théories et les œuvres-, et nous nous y 
efforcerons. Mais d'abord achevons avec son auteur. 

Doyen des romanciers noirs, ou, comme on l'appelait encore, 
Ancêtre de la Littérature, nous ne le suivrons pas dans les 
tristesses et les hontes d'une vieillesse dégradée. A quoi bon 
l'asseoir à côté de madame Simard, dans le comptoir du café- 
restaurant dont elle est la très engageante limonadière, à l'entrée 
de la rue Mouffetard, y amusant de bavardages' les musiciens 
et les officiers de la 96° et acceptant d'eux, quand ils le lui offrent, 
un petit verre de liqueur ; ou le montrer, des jours de chance 
où elle l'y avait invité, s'en allant avec sa femme faire le bon 
dîner que la chère personne avait cuisiné à leur intention ? 
Combien ne vaut-il pas mieux, au plus mauvais instant de cette 
incurable pauvreté, quand plus rien ne se vendait, que les 
libraires, comme il s'en plaignit, n'avaient plus de clients que pour 
ces « libelles' à deux sous qui infestent les esprits et les âmes », 
le voir se reprendre à l'espérance, et, tout joyeux, se persuadant 
que la fortune enfin lui sourirait, car tout arrive ! s'acheminer 
du cul de sac Saint Dominique, près la rue d'Enfer, quartier du 
Luxembourg, où il logeait, ayant tant de fois déménagé (1), vers 
le Théâtre Français, alors Théâtre de la Nation, et se hâter pour 
ne pas manquer l'heure de sa répétition. 

On allait donc jouer un de ses ouvrages sur une scène qu'on 
n'aurait pas improvisée, qui ne serait pas éphémère ? Oui-dà. 
Il ne s'agissait de rien moins que de son Comte de Comminge, 
avec la distribution suivante : 

Le père abbé Naudet 

Le Comte Saint-Fal 

Le Chevalier d'Orvigni Talma 

Religieux Florence 

— Dunant 

— Gérard 

Le frère Euthime Mlle de Garcins 



(1) Un de ses derniers domiciles avait été rue des Postes, près l'Estra- 
pade, dans la maison de M. de Fouchy : c'est là qu'en 1783, on souscrivait aux 
Délassements d'un Homme sensible, qui paraîtraient en six volumes, à raison 
d'un demi-volume par mois. 



60 ' LE THÉÂTRE DE LA NATION 

On joua le vendredi 14 mai 1790. La pièce réussit (1). Il en 
fut donné jusqu'à la fin de l'année vingt représentations, puis 
deux en 1792, et encore six en 1793, soit un total de vingt-huit. 
On lit d'autre part dans Les Spectacles de Paris et de toute la 
France, ou Calendrier historique et chronologique des Théâtres.., 
pour l'année 1792, deuxième partie, p. 15, à l'article du Théâtre 
de Molière : « La Mort de Coligni, pièce ancienne et très connue 
de M. Darnaud {sic), a eu plusieurs représentations. » Mais il ne 
faut pas confondre : ce théâtre Molière qui n'avait rien de com- 
mum avec le Théâtre de la Nation (Comédie française) était sis 
rue Saint Martin, dans le passage des Nourrices. En même temps 
que sa rue devint plus brièvement la rue Martin, en 1793, il se 



(1) Nous pensons qu'on sera satisfait d'en trouver ici in-extenso le compte 
rendu qu'en publia sans nom d'auteur (comme il se faisait d'habitude), dans son 
numéro du 16 la Gazette Nationale ou Moniteur universel : 

« Il y a long-temps que le Comte de Comminge, drame de M. d'Arnaud, en 
trois actes et en vers, jouit d'une grande réputation ; il lui manquait d'avoir 
été représenté sur le théâtre de la capitale, et d'avoir reçu sur la scène les 
mêmes honneurs qu'il avait recueillis à la lecture. On l'a enfin joué avant-hier 
à Paris, pour la première fois, et il a obtenu le plus brillant succès. 

« On conviendra sans doute qu'il est inutile d'analyser une pièce que tous 
les hommes un peu lecteurs ont sous les yeux ou dans la mémoire. Nous nous 
bornerons donc à parler de l'effet que cet ouvrage a produit sur le public 
assemblé. 

» C'est un spectacle auguste et imposant pour tout éti-e sensible, que celui 
de l'intérieur d'une retraite destinée à l'oubli absolu du monde, à la pénitence 
et à une austérité presque surhumaine. Que l'on se figure, au sein du triste 
et religieux appareil de ce lieu, où tout rappelle l'idée de la mort, un homme 
brûlant de l'amour le plus tendre, le plus véhément, agité d'une passion terri- 
ble, qui ne peut être éteinte ni par les jeûnes, ni par les macérations, ni par 
la présence du Dieu dans les bras duquel il a voulu se sauver des prestiges 
de la vie ; éprouvant tous les tourmens, tous les combats du cœur, et traînant, 
sans le savoir, les restes d'une vie malheureuse à côté de l'objet qui a causé 
ses infortunes, d'un objet qui, par un effort digne seulement d'une âme extra- 
ordinaire, s'est résigné à tromper la faiblesse de son sexe, à voir son amant, 
à se taire et à mourir peut-être plus de son silence que des austérités auxquelles 
il s'est condamné ; alors on aura une idée juste de l'intérêt que porte avec lui 
le Comte de Comminge. Il est vrai que sa situation est à peu près la même 
dans toute la pièce ; mais l'auteur « su la varier par toutes les ressources de la 
sensibilité, par des développements pleins de chaleurs {sic) et par des mouve- 
ments dramatiques, dont l'âme est longuement et profondément émue. On a 
paru désirer que l'auteur retcanchât des détails qu'on a regardés comme inutiles, 
et là-dessus nous pensons comme le public. 

» Si le caractère de Comminge est brûlant, si les sentiments qui déchirent 
toute son âme jettent le trouble et la douleur dans celle des spectateurs, rien de 
plus doux, de plus consolant, de plus digne de la religion chrétienne que celui du 
père abbé. Ce contraste est très bien senti. La fin du second acte, la scène 
surtout où Comminge, courbé sur sa tombe, pleure, gémit, parle d'Adélaïde, 
baise le portrait qu'il en a conservé, et l'appelle, tandis qu'elle est là, témoin 
de ses transports et de ses tourmens, est d'un pathétique dont le cœur est 
bouleversé. Peut-être même cette situation est-elle trop forte pour certaines 
personnes. Elle nous a déchirés. 

» La pièce a été très bien jouée, principalement par M. Salnt-Fal, qu'on a 
demandé, et qui est venu recevoir les témoignages de la satisfaction publique. 
On avait aussi demandé M. d'Arnaud, mais il était absent. » 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'aRNAUD 61 

changea en Théâtre des Sans-Culottes, mais prudemment, pour 
que le public s'y reconnût, l'indication Salle Molière subsistait, 
entre parenthèses. Coligni aurait été joué là le 31 juillet 1791, 
mais cette date serait à vérifier. 

Donc, parce qu'il n'était pas allé aux théâtres, les théâtres 
étaient allés à lui, et on verra plus loin qu'en cette année 1790 où 
son Comminge avait « enfin », comme dit le critique du Moniteur 
universel, trouvé des acteurs, d'Arnaud, soit par ses propres 
ouvrages, soit par ceux qu'on avait tirés de son fonds, n'occupait 
pas moins de cinq théâtres à la fois sur la dizaine qu'il y en 
avait alors dans Paris. Peu d'écrivains, s'il en fût jamais, ont 
pu se vanter d'avoir connu une vogué pareille. 

On imaginerait que dans ces circonstances', il dut être parfai- 
tement heureux, jusqu'à oublier le souvenir même des détresses 
passées. Eh bien non ! Si les applaudissements étaient venus, la 
monnaie n'avait pas suivi, une monnaie suffisante du moins. Il 
était à l'entendre dans la plus triste situation, et, criblé de dettes, 
ne voyait de salut que dans des emprunts, des emprunts encore. 
— Il est vrai que je peux donner des gages sérieux maintenant, 
pensait-il, et, bien qu'il eût déjà emprunté de M. Necker et ne 
lui eût pas rendu, il osa lui adresser dès le 17 juin, en plein 
succès de Comminge, une longue, longue lettre éplorée, où, sur 
le chapitre des gages' qu'il offre, il se montre ou un fort grand 
menteur, ou, ce qui est possible, un être invraisemblablement 
dupe de ses illusions : 

« On vient de jouer au Théâtre Français une pièce de ma 
composition, le Comte de Comminge, dit-il », et cela était vrai. Et 
il ajoute, et ceci ne l'était plus, sinon dans les vapeurs de son 
cerveau : « Il y a huit jours qu'ils (les comédiens) en ont reçu 
une autre, et la semaine prochaine, ils doivent en recevoir une 
troisième ; la seconde a déjà paru imprimée, et elle jouit de 
quelque estime. » 

C'est sur cette belle garantie qu'il demande un prêt de douze 
cents livres qu'il rendrait dans le cours d'un an, avec ce qu'il 
devait précédemment, le tout « sur les produits de ses pièces. » 
Par ainsi il pourrait continuer et finir un roman dont il n'atten- 
dait pas moins que huit à dix mille francs. 



62 LE THÉÂTRE DE LA NATION 

Il y avait au bas de la lettre un post-scriptum : 

Si en ce moment, Monsieur, vous ne pouvez me faire toucher les 
douze cents francs, j'attendrai quelques jours, en vous suppliant 
seulement de m'accorder sept ou huit cents francs, parce que le mal 
presse et il est à son comble. 

Doutez-vous du résultat ? Il est écrit en marge de la requête : 
« Répondu le 4 Juillet ; envoyé quatre louis. » (1) 

Baculard avait menacé de se suicider, si ses larmes étaient 
rejetées' : il n'en fit rien, vécut on ne sait de quoi, de l'air du 
temps', et, ne se trouvant pas plus riche qu'en 90, mais une idée 
lui étant surgie, il en fit part le 4 Juillet 1791 (triste anniver- 
saire ! ) « à messieurs les Comédiens de la Nation. Voici : 

Messieurs, 

J'oserois vous faire une proposition, qui pourroit être avantageuse 
également aux parties contractantes. 

Voudriés-vous faire l'acquisition de ma pièce du Comte de Com- 
minge ? Je ne vous cacherai point qu'en ce moment vous m'obligeriés 
infiniment, car jamais je n'ai rougi de la reconnoissance ; elle a été 
toujours un vrai plaisir pour mon cœur sensible ; telles sont mes 
conditions : je vous vendrois pour cinq années (puisqu'on ne peut 
contracter que pour ce tems) ma pièce pour la somme de cent louis 
scavoir douze cents francs que vous auriés la bonté de me donner 
dans le moment, les autres douze cents francs vous me fériés toucher 
cent francs par mois. Au-reste ce sont mes propositions, je tâcherois 
de les concilier avec les vôtres ; d'ailleurs, je m'engage à vous donner 
cinq pièces : Euphémie, Mérinval, Fayel, Idoménée et le Mauvais 
Riche (2). Je ne dois que cinquante écus aux Variétés (3) et en rendant 
ces cinquante écus, je suis le maître de mes ouvrages et je rentre 
dans tous mes droits. 

Si je n'eusse pas essuyé des pertes inattendues, entre autres le 
ravage d'une petite terre située dans le Comtat Venaissin, près d'Avi- 
gnon, j'aurois assurément été en état, il .y a long-tems de payer cette 



(1) Lettre provenant de la collection Lucas-Montigny, citée par Monselet, 
Oubliés et Dédaignés, u, 167. 

(2) On se rappelle que cet Idoménée, une Didon, et le Mauvais Riche, dataient 
de la rhétorique du Collège d'Harcourt. 

(3) Les Variétés dont il est Ici question doivent être le théâtre de la Montau- 
sicr au Palais Royal, puisque le théâtre des Variétés du Palais ne fut ouvert 
qu'en 1792. 

Lorsque Mlle Montausier fit l'ouverture de son théâtre, elle fut obligée de se 
composer un répertoire. « Comme la proprité commune à tous les théâtres des- 
ouvrages des Auteurs morts n'était pas encore décrétée. Mlle Montausier, avec de 
bons auteurs, de bons chanteurs, n'avait pas de répertoire. Elle sut en moins de 
six mois s'en former un, très varié et très piquant. » (Les Spectacles de Paris... 
pour l'année 1792 p. 182). De là probablement l'avance des cinquante écus. 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 63 

dette des Variétés, mais aujourd'hui je suis victime d'une situation 
bien gênée. 

Si vous ne consenties pas à m'acheter Comminge, je vous prierois 
toujours de me faire avancer douze cents francs dont je payerois 
les intérêts, et que j'acquitterois dans l'année, bien entendu que je 
remettrois mes cinq drames entre vos mains. 

Je vous écris. Messieurs, comme à une Société estimable et qui 
joint aux talents toutes les qualités qui constituent le citoyen et 
l'homme ; vous avés donné plus d'une fois des témoignages honora- 
bles de votre sensibilité, et je serai charmé d'ajouter aux sentiments 
de la considération respectueuse avec laquelle je suis, Messieurs, 

Votre très humble 
et très obéissant 
serviteur d'Arnaud. 

P.-S. Vous aurés la bonté d'observer que je m'empresserai de 
prendre mon rang pour ces 5 pièces parce que j'en ai d'autres que j'y 
pourrai substituer et je ne vous cache point qu'elles sont très 
intéressantes ; je vous parle du sujet, et non de mes faibles talents. 

L'affaire ne paraît pas avoir eu de suites et il est à croire que, 
parmi des fortunes ou plutôt des infortunes diverses, Baculard 
se remit à son roman qui devait lui faire tomber dans la poche 
huit à dix mille francs. Il décrivit des misères, peignit des 
malheureux, exalta des vertus, aux catastrophes les plus dou- 
loureuses opposa des prodiges d'humanité, fit de toute sa 
conscience et de tout son courage, son métier d'homme de 
lettres, tel qu'il le comprenait. 

Cependant à raconter sans fin d'attendrissantes histoires de 
misères imméritées et de merveilleux sacrifices, et de dévoue- 
ments si exceptionnellement beaux qu'on ne peut pas ne pas 
en pleurer, il lui était arrivé de subir la contagion de tant de 
nobles exemples, et, pour tout dire, d'être comme imprégné 
de sublimité. Il ne s'en apercevait peut-être pas, étant d'une 
nature sans compilication, mais de l'héroïsme était en lui, qui 
se manifesterait à la première occasion, s'il en venait une. 

L'occasion se présenta. 

A ce moment là, avril 1793, les d'Arnaud habitaient un 
deuxième étage dans la maison de la citoyenne Damard, rue 
de Vaugirard, « vis-à-vis les Caroses. » Un homme d'une tren- 
taine d'années qui se donnait comme un nommé Léger ou Lin- 
ger, libraire, de Bordeaux, fuj'ant le courroux de son père, vint 



64 d'arnaud et le comité révolutionnaire 

leur demander asile. C'était en réalité un émigré qui rentrait, 
le comte de Mazelier ; une autre pièce des Archives dit La Maze- 
lière, d'autres écrivent Mazellier avec deux /, il n'importe. Le 
cacher pouvait coûter cher, très cher. D'Arnaud en voulut tout 
de suite courir les risques. Sa femme ne fut pas moins brav€. 
Ils gardèrent trois mois leur réfugié, et, naturellement, sans 
en avoir fait leur déclaration au Comité révolutionnaire de leur 
section, sans avoir inscrit son nom sur le tableau apposé à la 
porte extérieure de leur maison, conformément à la loi. 

- En telle sorte que les choses ayant fini par être connues, le 
25 juin, à huit heures du matin, il fut procédé à l'arrestation 
du mari et de la femme, et de leur hôte, qui, le même jour, 
sont interrogés par le Comité de Salut public. L'affaire ne traîne 
pas. Le 26, les pièces vont du Comité de Sûreté générale au Tri- 
bunal révolutionnaire, et les inculpés sont incarcérés à 
l'Abbaye. 

Il y a déjà une cote : 

Affaire Mazelier et Baculard d'Arnaud (1). 
N» 264. 

Comité de Sûreté Générale 

Contre Joseph Mazelier et Jeanne Antoinette Daubrilly 
(sic) f. d'Arnaud et François Thomas Baculard d'Arnaud avec 
ces deux notations en surcroit : Prévenu d'émigration 

à l'Abbaye. 
Jugement au 23 Juillet 
apporté le 29 Juin 1793. 

Autre, cotée deuxième en travers : 

CONVENTION NATIONALE 

Comité 'de Sûreté générale et de Surveillance de la Conven- 
tion nationale au Citoyen accusateur public près le Tribunal 
révolutionnaire séant au Palais, 

Du 27 Juin 1793, Z'an second de la République française 
une et indivisible. 

Le Comité vous adresse, citoyen, les pièces ci-jointes à la 
suite desquelles se trouve l'arrêté qu'il a pris contre un nommé 



(1) W 277, n" 89. 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'aRNAUD 65 

Mazelier, prévenu d'émigration, et Darnaud et sa femme pré- 
venu (sic) de l'avoir caché. Vous voudrez bien accuser la récep- 
tion de ces pièces au Comité. 

Les membres du Comité de Sûreté générale à la Convention 
nationale. 

Amar, Ingrand, 

La Vicomterie. 

Nous suivrons le drame ; mais laissons traverser d'un peu 
de joie ces tristesses, puisqu'il s'y en trouve un peu. Il parvenait 
des bruits de l'extérieur dansTes geôles révolutionnaires et le 
prisonnier d'Arnaud fut touché de la bonne nouvelle dont vint 
à s'égayer sa captivité : la Comédie reprenait Comminge. Le 
voilà qui aussitôt écrit une lettre. Elle n'est pas fière comme 
nous l'eussions voulue, montre moins de dignité que de pru- 
dence et finalement demande quelque argent. Elle était datée 
du samedi 30 juin (qui était un dimanche) et adressée 

à messieurs 

Messieurs les Comédiens de la Nation 
à Paris. 

Messieurs, 

J'apprends que vous avés rhonnèteté de donner aujourd'hui une 
représentation de Comminge. Je né sais si le bruit public vous a fait 
parvenir la nouvelle de ma situation accablante : je me vois avec ma 
femme plongé dans une prison (l'abbaye) ; le sujet de ma détention 
est une accusation qu'on me fait d'avoir donné azile à un émigré, ce 
qui n'est point et que je vais prouver, vous scaurés comme le public 
mes moyens de défense et de justification. Je vous suis redevable de 
quelque bagatelle sur les représentations de Comminge, je vous 
prierois en ce moment de céder à un mouvement de sensibilité qui 
sans doute vous portera à suspendre la rentrée de ma dette à votre 
égard, et à me faire accorder le peu qui me revient sur trois ou 
quatre dernières représentations de ma pièce. J'ose me flatter que 
vous réaliserés mes espérances : ce procédé est digne d'une société 
qui se picque de faire de bonnes actions et vous pouvez compter 
sur mes sentiments de reconnoissance que j'ajouterai aux sentiments 
de considération avec lesquels je serai toujours, Messieurs, 

Votre très humble 

et très obéissant 

serviteur d'Arnaud. 

P. S. Vous devés sentir qu'il faut que mon état soit pressant pour 
jne forcer à soUiciter cette marque d'honnêteté de votre part. 



66 d'arnaud et le comité révolutionnaire 

Cette lettre parvint au Théâtre dès le lendemain, 1" Juillet. 
Mais ce même jour, d'Arnaud était interrogé. Il a dit qu'il 
avait été « ruiné par les circonstances. » La pièce 3 lui est 
relative : 

72 ans, détenus depuis plus de 8 jours es prisons de l'Ab- 
baye, etc. 

En marge : Soit montré à l'accusateur public. 

On a apiiK)&é chez eux les scellés. Même pièce. Rien. 

La pièce 5, datée du 13 et de la main de Fouquier-Tinville, 
nomme d'Arnaud, Brulard d'Arnaud. Elle fait connaître que le 
comte de Mazellier avait émigré en juillet 1792 et était revenu 
en novembre. 

Le Tribunal accorde par signatirre des trois citoyens Mon- 
tané, Foucault et Roussillon que les inculpés, pris au corps 
et arrêtés, soient écroués « sur les registres de la maison 
d'arrêt dite de l'Abbaye, où ils sont actuellement détenus. » 

Tout était en règle, il n'y avait plus qu'à aviser au jugement. 
Les questions furent posées dans cet ordre : 

Pièce 13 : 



Est-il constant que Joseph 'Mazelier, âgé de 31 ans, né à 
Gasteljaloux, département du Lot et Garonne, ci-dev* noble et 
capitaine de cavalerie dans Royal Piémont, est sorti de France 
en janV^ et juillet 1792 ? 

2 

Est-il rentré en avril et en novembre 1792 ? 



Les pièces par luy produites le mettent-ils (sic) dans le cas 
de l'exception de la loi contre les Emigrés ? 

François Thomas Baculard d'Arnaud, âgé de 73 ans, homme 
de lettres, et Jeanne Antoinette d'Aubrilly, sa femjne, ont-ils 
reçu Mazelier sous le nom de Linger ? 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'aRNAUD 67 



D'Arnaud et daubrilly marié (sic) scavaient-ils que Mazelier 
était un émigré sous le nom de Linger ? 

6 

D'Arnaud a-t-il déclaré au Comité de la section qu'un étran- 
ger nommé Linger logeait chés lui ? 

(Le tout signé :) Montané, présid. 

Et à la suite : 

La déclaration du juré (1) es-t affirmative sur la première, 
deuxième et quatrième questions et négative sur la troisième, 
cinquième et sixième questions. 

Ici, pièce 14, du 23 juillet 1793, deuxième de la République, 
qui est le jour du jugement, intervient le concierge : 

« Le citoyen François Baculard d'Arnaud a été conduit, 
lui, troisième, au Tribunal révolutionnaire et a été réintégré en 
prison. Quand (sic) aux deux autres, l'un a été mis en 
liberté (2) et l'autre condamné : c'est pouquoy j'ai gardé 
l'ordre vers moy, n'en ayant reçu qu'un pour les trois. » 

Delavaquerie, concierge. 

Mazelier fut exécuté le lendemain, 24. Pour d'Arnaud qui, 
très poliment et en bon gentilhomme, s'était effacé devant sa 
femme, quand on les menait juger, les portes de l'Abbaye 
s'étaient de nouveau refermées sur lui. Somme toute, il se tirait 
à bon compte de l'affaire : deux mois de détention à courir du 
jour de son arrestation. C'était pour lui apprendre à faire les 
déclarations requises et que si la loi veut qu'on affiche des 
noms à sa porte il n'y a qu'à obéir. 

Mais, réintégré, il ne pensait pas sans douleur que Madame 
Chouchou serait fort embarrassée, tout chez eux étant sous 



(î) Le juré. — Nom que porta primitivement le corps des jurés, lors de son 
institution en 1790. La confusion qui résulta de ce mot identique pour désigner 
le corps lui-même et les membres qui le composaient, fit bientôt abandonner 
cette appellation qui fut changée dans la suite en celle de jury. — Boursln et 
Challamel. Dict. de la Revolat. fr. Paris, Jouvet, 1893. 

(2) Antoinette Berger d'Aublgny, femme d'Arnaud, Elle était âgée d'environ 
40 ans. 



68 SA MORT 

scellés. Et on ne pouvait les lever, ces scellés, que lui présent ! 
Aussi, dès que lui furent possibles des réclamations, le 27, il 
réclama. Un jugement du 29 fit droit à sa requête, il put sortir, 
assister à l'opération, et fut ensuite rendu aux soins du méti- 
culeux Delavaquerie. 

Puis, quand il eut recouvré sa liberté, le pauvre^ homme, 
que fit-il ? Il reprit sa tâche, et aussi longtemps que la force 
lui fut conservée de tenir une plume, il n'est tribulations ni 
ennuis qui le détournèrent de son travail. Il n'avait plus guère 
à vivre, et, peut-être, faute de monnaie, avait-il dû consentir à 
un dernier déménagement, s'installer dans le grenier que CoUin 
de Plancy prête à sa misère, si tant est que le vieillard n'ait 
plus eu de gîte, pour y mourir qu'un grenier ; mais, dans ce 
grenier, il ajoutait à ses romans un roman, Lorimon ou 
l'Homme tel qu'il est, et à Lorimon ou l'Homme tel qu'il est, 
roman moral, il ajouta encore un autre roman, Eustasia, his- 
toire italienne, en deux volumes, que l'éditeur André publia à 
Paris, en 1803 ! 

Ces livres imiprimés, jetés dans le public, quels rêves 
l'occupèrent ?... Ce ne fut qu'à l'automne de 1805, qu'il mourut 
— à trois heures du matin — le 9 novembre, 18 brumaire 
an XIV, dans son logement, quai de rEkx)Ie, numéro 20. Il était 
âgé de 87 ans et non de 88 ans passés, comme le porte par 
erreur son acte mortuaire, sur déclaration de Dominique- 
Antoine-Esprit, le fils du défunt. On était peu fixé. Un frère 
du poète, le général* d'Arnaud, lui donnait 90 ans. Les titres 
et qualités rapportées de Saxe avaient disparu dans la Tour- 
mente. Le papier municipal se borne à qualifier le mort, homme 
de lettres. En revanche, il attribue à la veuve Antoinette Berger 
d'Aubigny un premier prénom de Jeanne que nous avons déjà 
rencontré au procès Mazelier, mais qui ne figurait pas sur l'acte 
de son mariage. Que si maintenant on s'inquiète de savoir quels 
secours avaient aidé François Thomas à durer jusque-là, nous 
rappellerons qu'il émargeait au Ministère de l'Intérieur (fonds 
des Savants, des Gens de lettres et des Artistes.) Fâcheusement 
cela périssait avec lui. Son fils, bientôt quadragénaire, avait 
un emploi, était commis à la marine. Mais qu'adviendrait-il de 
la veuve ? Achèverait-elle sa vie dans un absolu dénuement ? 



BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 69 

Le gouvernement impérial ne le voulut pas. La preuve en est 
aux Archives : 

A F. IV. 213, 1338, n° 6 — 8 Juillet 1806. 

1° D'Arnaud Baculard (Mad") veuve de M. d'Arnaud Bacu- 
lard, homme de lettres pour une pension de quatre cents francs 
(f" 1). Signé : 

Napoléon. 

C'était quelque chose, alors, que quatre cents francs. Et 
cette décision que l'Empire avait prise, se justifie amplement 
si l'on regarde l'œuvre plus que la vie de Baculard d'Arnaud et 
que, laissant de côté les méchancetés et les calomnies dont ses 
ennemis ne se firent jamais faute, on prenne en considération 
de quelle sincérité étaient pleines ses pitiés et ses tendresses, 
et combien ses écrits, tant de fois et par tant d'écrivains pillés 
et imités, éveillèrent chez nous de compassion pour les malheu- 
reux, et, traduits à l'étranger, continuèrent, hors de nos fron- 
tières, la bonne renommée et servirent efficacement l'expansion 
des Lettres françaises. 



DEUXIÈME PARTIE 



théâtre et théories dramatiques 
de d'jirnaud 



CHAPITRE I 



Où en est la Tragédie puis le Drame 
au temps de Baculara 



Il semble bien que Baculard d'Arnaud, lorsque, dès le collège, 
il fut tenté de la Muse tragique, ne connaissait guère du théâtre 
de son temps que les tragédies de Voltaire, dont il rima les 
louanges dans sa brochure, la Lettre à M. l'abbé Phi***. Il 
raffolait aussi de la Henriade ; mais ses lectures des modernes 
n'avaient très probablement pas été plus loin, et s'il s'essaya à 
une Didon, les chances sont grandes qu'il en avait pris l'idée 
beaucoup plus de Virgile que de Le Franc de Pompignan, dont 
toutefois ses quinze ans ne devaient pas ignorer tout à fait l'écla- 
tant succès. h'Idoménée de Crébillon était loin. L'aventure du 
Cretois est toute pareille à celle de Jephté. Il était permis d'ima- 
giner que ce fût là un sujet neuf, — d'ailleurs un beau sujet, le 
combat entre l'amour paternel et la fidélité à la foi jurée, — et 
la Bible venait en aide à l'Histoire Grecque. Des vers d'un 
Idoménée se glissèrent furtivement dans les marges des cahiers 



72 LA TRAGÉDIE, LE DRAME AU TEMPS DE BACULARD 

de rhétorique. Mais aussitôt que sa jeune audace fut instruite 
de la vérité et eût appris que des rivaux, avant qu'il ne s'en 
mêlât, avaient déjà porté sur la scène la fille de Bélus et le petit- 
fils de Minos, l'externe du Collège d'Harcourt abandonna vive- 
ment sa Reine et son Roi, revint tout de suite à la Henriade 
pour en tirer les éléments d'un glorieux « Coligni ou la Saint- 
Barthélemi ». Et le Mauvais Riche commença de naître. On sait 
que ce Mauvais Riche venait du Nouveau Testament. Nous 
l'avons dit, sur l'affirmation de Voltaire, à qui le plan avait été 
soumis et qui fut un des assistants à la représentation. Mais 
sur cette comédie il est impossible de donner aucun détail, de 
hasarder aucun jugement, rien n'en ayant été imprimé, sauf, 
pour les besoins de la polémique avec le sieur Bret, la scène 
première du second acte, qu'on a lue plus haut, et qui dans son 
développement ne laisse pas deviner grand'chose de ce que 
pouvait être la pièce. 

Le Théâtre de d'Arnaud comprend donc seulement cinq 
ouvrages : Coligny ou la Saint Barthélémy, Les Amans malheu- 
reux ou le Comte de Comminge, Euphémie ou le Triomphe de 
la Religion, Fayel ou Gahrielle de Vergy, et Mérinval. 

La Bibliothèque du Théâtre Français, 1768, tome m, donne 
encore d'Arnaud comme auteur « de plusieurs pièces pour 
différents théâtres ». Ce sont des bagatelles, on a des titres : 
Amour, ce sont là de tes jeux, qui est de 1740, et fut intitulé 
aussi Le Bal de Venise ; Robinson Cruzoé dans son Isle, qui 
serait de 1787, mais que l'impression d'Amsterdam signe avec 
une fin en 1, t, d'Arnault... Il n'y a pas lieu de s'y arrêter. 

Ainsi la formation de d'Arnaud, poète tragique, a pour point 
de départ Voltaire. Mais si le Maître qu'il entendait suivre 
possédait le goût et l'exacte connaissance de ce qui réellement 
fait la Tragédie, sans avoir d'ailleurs, comme le remarque avec 
justesse M. G. Lanson (1), la force ou la patience de la réaliser, 
l'époque n'était plus en humeur de goûter la hautaine ordon- 
nance, la pure et sévère beauté que ce genre comporte. 

En principe, la Tragédie était dévolue aux rois, aux passions 
et aux larmes, tandis qu'à la Comédie appartenaient le peuple. 



(1) G, Lanson, Nivelle de la Chaussée et la Comédie larmoyante, 1887, in-8». 
p. 104, w » > > 



SES THÉORIES DRAMATIQUES 73 

les vices et le rire. Chacune avait son domaine propre. Leur 
action, leur style différaient. Nul empiétement n'était possible 
de l'une sur l'autre. 

Les tragi-comédies avaient fait leur temps ; elles ne répon- 
daient plus à l'époque. Le Cîd termina glorieusement la série, et 
dans la convention acceptée d'un cadre grec ou romain, 
Corneille ne voulut plus dire que les idées, les émotions de ses 
contemporains, ce qui était l'occupation de leurs esprits, le 
mobile de leurs actes. « Les âmes étaient encore montées à un 
ton héroïque » (1). Sa Tragédie vivait. 

Quand eurent vieilli ou disparu tous ceux-là qui avaient 
conspiré sous Richelieu, combattu et chanté sous Mazarin et 
mêlé à plaisir l'amour et la politique, cette Tragédie se fût 
moins comprise. Le Roi primait tout, comptait seul. Il aimait, 
on l'aimait. On ne rêvait plus que de tendre, on était doucereux, 
on était galant. Ce n'est pas à supposer que l'homme fût devenu 
meilleur, qu'il y eût moins de cruelles intrigues, que les pas- 
sions se fussent assagies, qu'on versât moins de larmes, et moins 
amères. Le tragique continuait. La politique en avait seulement 
été bannie. La femme s'était par les grâces de son sourire empa- 
rée du premier rôle. Racine avec combien de noblesse, combien 
d'élégance, fut aux sentiments nouveaux le poète qu'il fallait. 

Ceux qui vinrent après lui ne furent pas assez adroits pour 
allier comme il faisait aux souvenirs de l'antiquité classique les 
frissons d'une sensibilité moderne. Les personnages qu'ils évo- 
quèrent ne furent plus que des sujets du Roy en costumes grecs 
ou romains, et pour que la mascarade fût plus ridicule et 
grotesque, le langage qu'ils lui prêtèrent étonnait de platitude. 
Une réaction était urgente. Il ne fut plus question de modernité. 
A quoi bon rechercher ce qu'il y avait d'éternellement humain 
chez les anciens ? A quoi bon étudier sur le vif la nature ? Ce 
qui était difficile, on le laissa de côté. 

Et les uns s'adonnèrent à la seule imitation de la forme, du 
vers, du style de Racine. Ils croyaient du moins l'imiter, lui 
ayant pris le vêtement de ses idées, et n'en couvrant que des 
généralités, des lieux communs, rien, le néant. C'était au reste 



(1) G. Lanson, op. cit. p. 90. 



74 ^.A TRAGÉDIE, LE DRAME AU TEMPS DE BACULARD 

une imitation de plus en plus pâle à mesure que des années 
passaient, de plus en plus quelconque et malheureuse, dont 
pour l'honneur des Lettres, le Romantisme, un jour, mais com- 
bien tardivement, balaya les derniers ouvriers. Les autres se 
réfugièrent dans la violence, ils exploitèrent la force, ils multi- 
plièrent contre toute vraisemblance, contre tout bon sens, des 
incidents, en somme toujours les mêmes, qui n'étaient que de 
vaines agitations dans le vide. 

Déclamations au surplus d'aller leur train, creuses et 
sonores, incolores surtout, qu'amenaient des procédés constam- 
ment pareils, que, pour forcer l'applaudissement, ne manquait 
jamais de terminer l'inutilité apprêtée d'un « beau vers ». 
Gampistron pratiquait cette manière ; elle se recommande } ar 
l'absence délibérée, voulue, de tout ce qui aurait du caractère, 
et nous arrivons avec lui à la façon de tragédies la plus avanta- 
geuse, où, décor, mœurs et discours, tout est si vague et incon- 
sistant que, sans y rien changer que les noms des protagonistes 
et quelquefois d'aucuns de leurs confidents, on peut indifférem- 
ment les transporter d'Europe en Afrique, en Asie, du pays des 
pharaons au pays des satrapes, partout où l'on voudra. Faute 
de convenir à rien, elles conviennent pour tout, s'arrangent 
de tous les siècles comme de tous les climats. Boursault, Baour- 
Lormian ont tenté l'expérience. Le résultat leur en fut agréable. 

CrébiUon n'aurait pas eu cette ressource. Plein d'imagination, 
poète vigoureux, accoutumé à combiner pour lui-même, pour 
son plaisir, de fantasques romans dont il se gardait bien de 
rien écrire, le vague, l'imprécis, l'indéterminé n'étaient point son 
affaire. Tous ses personnages, à lui, s'affirment, se définissent. 
Entre les déguisements et les reconnaissances, parmi des enche- 
vêtrements d'intrigues qui affoleraient, faisant des gestes, 
poussant des cris, détaillant parfois des maximes d'une sagesse 
au goût du jour, il les mène de coups de théâtre en coups de 
théâtre. L'horrible lui plaît, il compte sur l'atroce. Il s'en fait 
un moyen de nous prendre, il ne serait pas lui s'il épargnait nos 
nerfs. Mais tant de noirceurs, tant de crimes, tant de sang 
répandu ne font pas la tragédie plus valide. Elle se mourait, elle 
se meurt. 

On y pleurait encore pourtant. Seulement — à moins que 



SES THÉORIES DRAMATIQUES 75 

.dans les grandes occasions — les femmes n'apportent plus à ces 
exercices lacrymatoires la même docilité, le même entrain. Une 
révolte gronde sourdement. Parmi ces pleureuses d'habitude, 
madame Araminte était une des plus sensibles (1). Elle ne se 
laissera plus gagner par ces lamentables rapsodies : 

« Fi donc ! Une femme ne sort de ce spectacle que les yeux 
gros de larmes et le cœur de soupirs ; j'ai vu même quelquefois 
qu'il m'en restoit (des larmes !) sur le visage, et dans l'âme 
une empreinte de tristesse que toute la vivacité du plus joli 
souper ne pouvoit éclaircir. Et qu'est-ce que tout cela,*s'il vous 
plaît ? un tintamarre d'incidents impossibles, des reconnois- 
sances que l^on devine, des princesses qui se passionnent si 
vertueusement pour des héros que l'on poignarde quand on 
n'en sait plus que faire ; un assemblage de maximes que tout 
le monde sait et que personne ne croit ; des injures contre les 
grands, et par ci par Là quelques imprécations : en vérité, cela 
vaut bien la peine d'avoir les yeux battus et le teint flétri ! » 

Madame Araminte a pleinement raison. On pleurait, mais 
on s'en voulait de pleurer. Artificielle et fausse, accommodée 
loin de toute réalité de nature et selon des formules d'une 
naïveté désespérante, la Tragédie ne portait plus. Voltaire avait 
pu encore rencontrer un petit nombre de succès : il ne s'était 
point fait illusion. Il poursuivit cette chimère de plaire par la 
pompe du spectacle, le déploiement inusité de la mise en scène, 
crut obtenir davantage en apprenant à cette Melpomène vieillie 
la philosophie, l'histoire des religions, et lui remontrant com- 
bien on peut imaginer d'ingénieuses comparaisons des Français 
avec les Chinois et les Guèbres. On cherchait autre chose. 

En quête de sujets de tragédie, « je voudrais surtout des 
sujets modernes, écrivait Thomas à son ami Barthe, le 6 sep- 
tembre 1763. L'intérêt des Grecs et des Romains est usé. Vous,... 
trouvez-moi de grandes époques, de grands caractères. Je pensje 
à la fondation des Provinces-Unies. Ce fameux Guillaume 
prince d'Orange, Maurice, son fils, le duc de Parme, Philippe II, 
le choc de la liberté contre le despotisme et de la pauvreté cou- 
rageuse contre tous les trésors de l'Espagne, du Mexique et du 



(1) Polnsinet, Le Cercle, Se. m 



76 LA TRAGÉDIE, LE DRAME AU TEMPS DE BACULARD 

Pérou, voilà un grand spectacle et de grands intérêts ; mais il 
faut remuer et déchirer le cœur. » 

La Motte à moins de frais se flatta d'avoir découvert la 
solution du problème. Il inventa la Tragédie en prose, l'essaya 
sur un Œdipe, après en avoir déjà composé Un en vers, et ne fil 
que d'y perdre son temps. 

Sébastien Mercier n'avait pas encore poussé son cri fameux : 
« Tombez, tombez. Murailles qui séparez les genres ! » Le salut 
cependant était là. Et plutôt que dé protester contre les belles 
témérités de Corneille qui, sachant l'humeur de ses français 
et qu'ils aiment la nouveauté, hasardait bravement pour les 
mieux divertir, non tain meliora quam nova, comme il l'écrivit 
à M. de Zuylichem, Voltaire, professant que ni la Comédie ni 
la Tragédie « ne doit changer de nature », aurait dû comprendre 
que la vérité était non avec lui, mais avec l'auteur de don 
Sanche. 

Ne changer de nature ni la Tragédie ni la Comédie, fort 
bien ! tant que vous croirez que l'art peut vivre dans des 
compartiments, dans des cages, et si la réalité n'est pas que 
« la vue des malheurs arrivés aux personnes de notre condition, 
à qui nous ressemblons tout à fait », nous touche plus fortement 
que « l'image de ceux qui font trébucher de leurs trônes les 
plus grands monarques, avec qui nous n'avons aucun rapport. » 

Tombez, tombez, Murailles qui séparez les genres 1 



Molière dbnne à penser autant qu'il donne à rire. Il n'y a 
chez lui sujets si graves, si troublants, études si poussées du 
cœur humain et de ses agitations, dont sans les diminuer, sans 
les avilir, il n'ait tiré matière à du comique? Certes, il laissait 
à la Tragédie ses Rois, n'en connaissant qu'un pour lui faire sa 
cour, mais les passions, mais les larmes, il les avait prises, et 
souvent, dans ses comédies, le moment où nous rions est bien 
voisin de celui où nous allions nous émouvoir. 

Qui vient après lui ? A longue distance Regnard dont tout le 
théâtre n'est que fantaisie. Puis la presse des amuseurs, une 
quantité d'amusettes. Vous pouvez être tranquilles, avec les 
personnages de. ces amusettes là, vous n'aurez pas à réfléchir, 



SES THÉORIES DRAMATIQUES 77 

toutes méditations seraient déplacées. Le joyeux monde de la 
comédie ignore à peu près lâ Cour et n'est pas la Ville, mais 
une partie seulement de la Ville, la moins estimable. Joli à 
voir, sous ses dentelles, sous ses rubans, il n'a pas que des 
ridicules. Les prétentions de celui-ci, les coquetteries de celle- 
là dissimulent d'assez vilaines âmes. Passe pour le procureur, 
il est retors par fonction, comme le financier lourd et improbe. 
Le chevalier sans foi emporte les cœurs à la rafle et triche au 
jeu. Voici un marquis, sa mère revend à la toilette ; le valet de 
monsieur revient des galères (il y est obligé par la tradition), 
la soubrette de madame finira aux Madelonnettes et s'y attend. 
On est en parfaite mauvaise compagnie. 

Au beau milieu du jeu : — Tout votre esprit, dit l'Amour, 
ne vaut pas un peu de tendresse. Et la Comédie se fait tendre et 
langoureuse. Mais la malignité à son tour veut la première place. 
Elle demande : — N'y a-t-il plus de société qui prête le flanc 
à la raillerie, aux dépens de laquelle on puisse exercer sa verve ? 
Faisons des portraits ! Et tout de suite messieurs les auteurs 
se mettent à l'ouvrage, bâtissent aux frais, au dommage de leurs 
amis, des comédies satiriques où on les reconnaîtra, où tout, 
jusqu'au moindre trait aura son application à l'un ou à l'autre. 
C'est plaisir que de médire. Le théâtre continue le salon. 

Marivaux très fin, très délicat, pourrait tenir sa partie dans 
le concert des médisances. Il préfère écouter, regarder, et ayant 
observé comment naît et se développe, se dérobe en ses manèges 
et se trahit, l'heure venue, ce trouble que, pour ne pas lui donner 
un nom plus précis, on appelle sentiment, il l'analyse mieux 
que personne, avec la sagacité la plus rare, et le suivre en cette 
analyse est délicieux. On ne rit pas avec lui, on sourit ; il ne 
reproche pas, il ne corrige pas. Charmer lui suffit. On n'a 
jamais été plus loin du Castigat ridendo mores, dont les gens 
sérieux font la raison d'être de la Comédie. 

Très honnête homme, fort ami de la vertu dans une heure 
justement où la vertu reprend, si l'on peut dire, le haut du 
pavé. Destouches paraît, qui va faire du théâtre, pour le rame- 
ner dans la bonne voie. Il touche à ses trente ans, il est entré 
dans la diplomatie. Il a compté avec les travers des hommes, 
combattu leurs faiblesses et nourrit de certaines ambitions. 



78 LA TRAGÉDIE, LE DRAME AU TEMPS DE BACULARD 

Tout de suite, dès le prologue de sa première pièce, il les avoue. 
Il se promet 

D'éviter des auteurs les écarts ordinaires. 

Il les évitera, prêchera la morale sans dureté, saura sans 
méchanceté décrier le vice, et travaillant à corriger les mœurs, 
comme il convient se jure d'être comique, mais sans indécence. 
Et il se tient parole aussi complètement qu'il peut, sauf qu'il 
n'est guère comique, quoi qu'il y tâche. Sa comédie 
porte un nom : c'est la comédie noble. Elle ne met de 
personnages en mouvement que vertueux, irréprochables, à 
peu d'exceptions près, lesquelles tant bien que mal, par quelque 
sotte manie, quelque défaut de surface, figurent l'indispensable 
vice à punir au dénouement. Même ses valets sont des gens 
qu'on peut recommander. Ce n'est pas eux qui, ont jamais ramé 
sur les galères du Roi. Ils sont dévoués, aiment leurs maîtres, 
au besoin leur offrent, et, pour les tirer de peine, leur donne- 
raient tout ce qu'à leur service, et sans les voler, ils ont pu 
faire d'économies. Etre estampés d'une fleur de lys à l'épaule, 
ils ne le voudraient pas. L'agrément qu'ils possèdent aux 
omoplates, c'est une paire d'ailes, et ils les cachent : ce sont des 
anges. Tout cela et le mot pour rire serait admirable. On remar- 
que au passage des portraits bien faits, des tableaux prestement 
enlevés, mais, c'est fâcheux, on a beau redoubler d'attention, 
on sent qu'on va s'ennuyer, on s'ennuie. La catastrophe menace. 
Destouches y pare : il s'attendrit, il pleure, et si bien s'atten- 
drissent et pleurent ses acteurs que les spectateurs à leur 
exemple pleurent et s'attendrissent. Hélas ! il n'y a pas jusqu'à 
la soubrette dans le Glorieiix qui ne se laisse emporter par sa 
sensibilité et ne s'égare en plein pathétique. Destouches nous 
avait rendu la Comédie de caractère. Sa comédie de caractère 
se noie dans les pleurs. Elle est déjà de la Comédie larmoyante. 
Faut-il donc qu'on t'abroge, qu'on te renvoie au pays où sont 
les vieilles lunes, sage, très sage Défense d'empiéter d'un genre 
sur l'autre, ô vénérable ? Tombez, tombez. Murailles !... Pasquin 
peut annoncer : 

— Monsieur Nivelle de La Chaussée ! 

Car Destouches fut un précurseur, si vous voulez. Mais 
l'inventeur officiel, reconnu du larmoyant, c'est La Chaussée, 



SES THÉORIES DRAMATIQUES 79 

et ce n'est que lui, encore bien que Piron, plus tard, ait réclamé 
l'honneur d'en avoir dans ses Fils ingrats donné le modèle. 



Et cette histoire de La Chaussée et du larmoyant commence 
par un trait du meilleur comique. Qu'était-ce en effet à ses 
débuts que ce passe-frontières ? La mode se divertissait alors 
à des sortes de farces toujours immorales, souvent ordurières, 
qu'on nommait parades. Tout lasse, tout passe, dit le proverbe. 
Les grands étaient las d'élégance ; l'étiquette dont ils étaient 
jaloux, le bon ton dont ils s'enorgueillissaient, tout, le respect 
qu'on leur témoignait, leur était devenu insupportable, insup- 
portable l'esprit. Ce fut une joie que de se ravaler, de se faire 
commun, grossier, de s'encanailler enfin, et Pierre Claude 
Nivelle de La Chaussée, qui, riche et indépendant, vivait avec 
les grands ne manquait pas de s'encanailler avec eux. Même 
il les aida à descendre plus bas encore qu'ils n'eussent fait 
tout seuls, composa à leur usage des contes et leur bâcla des 
parades, tant et plus, que n'avaient pas honte de jouer chez 
eux, devant leurs amis, les plus grands seigneurs, un duc de la 
Vallière, un comte de Clermont, le duc d'Orléans ! et dont la 
forme, empruntée à la rhétorique des Halles, valait le fond, 
et le fond, que n'aurait pas admis la foire Saint-Laurent, valait 
moins que rien. N'était-ce pas là un singulier prélude et curieu- 
sement bouffon aux larmoiements futurs ? Mais quand son 
entreprise eut réussi, que par S6s pièces à sentiment, par 
Mélanide, par la Gouvernante, il eut achevé de vaincre les résis- 
tances et définitivement fait accepter son invention, il fit 
mieux encore, et dans une comédie, les Tirynthiens, écrite pour 
la Comédie italienne, La Chaussée condamna formellement sa 
révolution. Il n'est, disait-il, 

Il n'est qu'une Thalle 
Qui ne doit respirer que les ris et les jeux. 

C'est mal agir que de la détourner de son emploi. Et il 
insiste : 

On a gâté son genre en la faisant pleurer. 

D'autres que lui, avant lui, l'avaient dit, et longtemps ils 
le répétèrent. « Les pleureurs l'emportent aujourd'hui », gémis- 



80 LA TRAGÉDIE, LE DRAME AU TEMPS DE BACULARD 

sait encore un critique, dix-sept ans après la mort du coupable ; 
le brave homme était d'autant plus angoissé, que les influences 
anglaises avaient aggravé l'état des choses, assombri notre 
théâtre : 

Tout le monde disserte, et dispute et s'ennuie : 
On fait pleurer la rieuse Thalie. 
C'est là, je crois, la cause des vapeurs. 
De Shakespeare bientôt les fossoyeurs 

Enterreront la Tragédie 

Et bientôt de tristes auteurs 
Imprimeront que c'est là du génie (1). 

A la vérité, toutes ces querelles ne signifiaient que bien peu, 
elles importaient moins encore. Thalie n'avait pas toujours ri, 
et Corneille, dans les comédies de sa jeunesse, La Galerie du 
Palais, la Suivante, la Place Royale, ne prenait pas garde à la 
faire rire. Il l'avait apprise à causer sur le ton de la conversa- 
tion ; elle se pliait aux conditions de la vie, donnait des rendez- 
vous, achetait chez la lingère, faisait des visites, se permettait 
des migraines pour se dispenser des devoirs de société qui lui 
déplaisaient, trouvait bon qu'on allât dîner quand il en était 
l'heure, estimait que de passer six mois en Italie guérit les 
désespoirs d'amour, et elle était charmante et on ne lui 
demandait rien de plus. 

Autre et plus grave au point de vue des mécontents était 
la cause de leurs inquiétudes. Ce qu'ils déploraient, ce qui Jes 
indignait, c'était que le théâtre, renonçant à n'être qu'un diver- 
tissement oîi seuls les gens qui le voulaient bien rencontraient 
motif à réfléchir, avait changé ses tréteaux en chaire à prêcher, 
ambitionnait d'exercer une action positive sur les mœurs, sur 
la vertu. Il ne se tenait plus satisfait de n'être que par les titres 
de ses ouvrages une Ecole, l'Ecole des maris, l'Ecole des femmes, 
l'Ecole des bourgeois, l'Ecole des pères. La Chaussée n'avait-il 
pas eu l'intention d'appeler une de ses fictions qui devint 
« l'Ecole de la jeunesse », Le Retour sur soi-même. « On nous 
promet, dit Collé, pour le premier jeudi de Carême ou pour le 
mercredi des Cendres, un Sermon du révérend père de La 
Chaussée sur le Retour sur soi-même. Déjà toutes les chaises 
sont retenues. » (2) 



(1) Pièces détachées, in-S" de 40 paires, Paris, Delalain, 1771, 

(2) Cité par G. Lanson, op. cit. p. 167. 



SES THÉORIES DRAMATIQUES 81 

Et pour atteindre un si honorable résultat et parvenir à ses 
fins, la scène française s'était laissé envahir par la Sensibilité, 
depuis belle lurette maîtresse du Roman, se compliquait à son 
exemple, comme lui ne visait plus qu'au pathétique « où le 
cœur est délicieusement navré. » Les femmles l'exigeaient, et 
du romanesque autant qu'il se pourrait. La femme veut être 
émue, émue jusqu'aux larmes. Elle est dans cette étrange 
situation morale qui a fait dire à madame de Staël de sa mère : 
« Ce qui l'amusait était ce qui la faisait pleurer. Elle court 
au théâtre pour pleurer. » (1). On la servait donc aux goûts 
de son âme. » 

Eh, mon Dieu ! n'avait-on pas assez longtemps reproché à 
cette malheureuse Thalie qui riait, de ne saisir les vices que par 
le côté ridicule ? Ne l'avait-on pas assez longtemps prêchée pour 
qu'elle les attaquât par le fond même ? Et le pouvait-elle faire 
sans renoncer à l'ancienne gaîté ? Ainsi de toute façon on 
aboutit au même point, l'abandon forcé d'une règle trop étroite 
et l'obligation très nette, et qui finalement ne sera pas un mal, 
d'empiéter d'un genre sur l'autre. 

La conséquence logique d'une de ses données de théâtre y 
avait une fois mené Destouches. La Chaussée, au jugement de 
Dalembert, y vit un but en proportion de ses moyens. Manquant 
à la fois de force tragique et de native gaîté, ce fou était un 
sage. Il avait médité le Quid valeant umeri d'Horace. La 
réforme, pour d'autres raisons encore, se trouvait être une 
nécessité du moment — et la remarque est de M.. Gustave 
Lanson, dans son livre excellent déjà plusieurs fois cité, qu'il 
importait de donner satisfaction aux besoins laissés inassouvis 
par la décadence de la tragédie, et que « dans ce cadre trans- 
formé d'une intrigue bourgeoise et domestique, se développât 
la peinture sérieuse et vivante alors, de la vie humaine, de ses 
souffrances et de ses passions. « Si La Chaussée ne s'en était 
pas mêlé, l'événement se fût produit quand même, dès que le 
théâtre anglais fut moins ignoré du siècle, dès aussi que le 
siècle n'ignora plus le roman anglais. On avait traduit l'œuvre 
principale de Lillo, the London Merchant or the History of 
George Barnwell, celle rude et sans ménagement de Mooré, the 



(1) E. et J. de Concourt. La Femme au wiii' siècle, Paris, 1890, p. 440, 



82 COMMENT. BACULARD d'ARNAUD 

Gamester, dont il avait pris le sujet dans Fielding, et l'abbé 
Prévost traduisait Richardson ! 

Cependant l'abbé Desfontaines qui avait applaudi aux deux 
derniers actes de Mélanide et estimait qu'elle valait cent 
discours moraux, n'osait point trop l'approuver. Il était retenu 
par une dernière difficulté. — Qu'est-ce que c'est que cette 
Mélanide ? se demandait-il. Faut-il dire qu'elle est un drame ? 
un drame romanesque ? Lui créerons-nous un nom ? On 
pourrait peut-être la baptiser une Romanédie. 

La Chaussée ne se donna pas tant de peine. Il afficha simple- 
ment : Mélanide, pièce nouvelle en cinq actes. 



CHAPITRE II 



Comment Baculard d'Arnaud 
construit ses Drames et Tragédies 



« Cet auteur, dit l'éditeur de la Suite du Répertoire du 
Théâtre français, Lepeintre, parlant de La Chaussée, eut pour 
premier imitateur le fameux d'Arnaud de Baculard. » Recti- 
fions : le premier imitateur de La Chaussée fut Voltaire. 

Et l'anecdote est piquante. On sait qu'une actrice d'esprit, 
Mlle Quinault, ayant démêlé dans une bouffonnerie du grand 
homme, Monsieur du Cap Vert, matière à une comédie de mœurs 
et de sensibilité, l'avait prié d'y vouloir bien travailler. Elle 
n'obtint de lui qu'un refus, mais il l'autorisait pleinement à 
faire part à qui elle voudrait de son idée, dont La Chaussée 
s'enchanta et fit le Préjugé à la Mode. Gros succès. Là-dessus 
jalousie de Voltaire qui, révolté d'un autre triomphe où, lui, 
avait laissé échapper l'occasion, joue assez mal à propos le chien 
du jardinier, prend parti contre le drame bourgeois et son inven- 
teur, les raille, les poursuit, les accable, les condamne, d'autant 
plus irrité qu'il voit le public s'obstiner davantage dans un 



CONSTRUIT SES DRAMES ET TRAGÉDIES 83 

sentiment contraire au sien. — Mais, moi aussi, j'en écrirais, 
s'il me plaisait, de ces drames, pense-t-il un matin, et par haine 
de ce romanesque au théâtre et de toute cette sensibilité 
débordante, il imite Pierre Claude Nivelle, il écrit son Fils 
prodigue. 

Madame de Graffigny ensuite dans Génie, Gresset dans 
Sidney, et le Diderot du Fils naturel et du Père de Famille, le 
Sedaine du Philosophe sans le savoir, procèdent également de La 
Chaussée. On voit beaucoup moins nettement que d'Arnaud se 
puisse classer parmi ses imitateurs. 

Que faisait La Chaussée que de reprendre à une Comédie 
comique, à une farce, — et pour la traiter dans le sérieux, 
dans le grave, — une situation qui fut employée pour le rire. 
(La fausse Antipathie, le Préjugé à la mode) ? Il empruntait 
d'autres fois des sujets à des romans, de Gueulette ou de 
Richardson (Mélanide, Paméla), ou à des épisodes de la vie 
réelle, comme l'aventure de M, de la Faluère, ce président du 
Parlement de Bretagne, qui ayant, faute d'une pièce qu'on avait 
omis de lui communiquer, rendu un arrêt injuste, et ainsi ruiné 
une famille, paya de toute sa fortune l'erreur commise (La 
Gouvernante). Mais ce qu'il avait emprunté du roman ou de la 
vie, La Chaussée manquait d'invention pour le développer et en 
emplir les cinq actes où il se croyait obligé. Il ne se tire d'affaire 
que grâce à d'excessives invraisemblances de romanesque. Ses 
personnages ne sont pas ce qu'on les croit, ne portent pas le nom 
qu'ils devraient porter, n'ont pas les parentés qu'on leur attribue 
et qu'ils se supposent. De là, au milieu des sensibilités et des 
larmes requises, toutes sortes de complications, d'embrouille- 
ments, d'enchevêtrements, d'intrigues. La vérité se ferait jour 
vingt fois et la comédie à tout instant finirait, si l'auteur n'inter- 
venait, providence de sa fable, pour faire durer le plaisir, en se 
donnant grand peine, et retarder jusqu'à leur moment les bien- 
heureuses reconnaissances. 

La Chaussée, à coup sûr, rencontre, ce faisant, de belles 
scènes tragiques, et même, à l'occasion, des mots sublimes, que 
les contemporains comparaient de bon cœur aux mots sublimes 
de Corneille. — Quels ornements n'eussent pas été ces beautés 
pour de vraies tragédies ! remarquaient les critiques. Il est 
possible. Mais quand on choisit pour les exposer sur le théâtre 



84 COMMENT BACULARD d'aRNAUD 

des sujets tels que le Bonheur dans le Mariage, le Sort du Fils 
naturel, les Débats de la Profession et de la Conscience, de la 
Roture et des Privilèges, ce n'est peut-être pas assez que d'être 
sensible — et superficiel. 

Voyons maintenant d'Arnaud. Pour lui sont tragédies les 
pièces à prétentions historiques, son Colignij qui est de 1740 
et n'a que trois actes, et son Fayel, 1770, pour lequel cinq actes 
lui furent nécessaires, — et se nomment drames tout bonnement 
celles dont il avait pris l'idée en quelque poème, en quelque 
roman qui l'avait touché, à savoir le Comte de Comminge, 1764, 
Euphémie, 1768, tous deux en trois actes, et Mérinval, 1774, à 
qui il a fait la bonne mesure, cinq actes. 

Et tout de suite on voudrait noter (car en trouverions-nous 
ailleurs l'occasion ?) comme quoi sur un premier point d'Ar- 
naud n'imitait pas La Chaussée. En déguisant à la manière 
noire pour en faire sa Fausse Antipathie, l'amusante fantaisie 
de Regnard, les méprises de Strabon et de Cléanthis (1), La 
Chaussée s'était bien gardé de rien dire et n'avoua son emprunt 
que lorsqu'il n'y eût plus personne qui n'en fût instruit. D'Ar- 
naud, au contraire, s'il en commet, s'empresse de déclarer ses 
larcins. Même il imprimait volontiers à la suite d'un ouvrage le 
texte qui le lui avait inspiré. Ainsi fit-il pour son drame 
Mérinval, non sans avoir précisé dès le commencement de sa 
préface à qui il en était redevable fet que l'honneur de l'invention 
appartenait à M"" Uncy (2). Titre du recueil de cette demoiselle ; 
Le Monde Moral, et dans ce volume titre de l'histoire, du conte 
dont il s'agit : Effets de la Vengeance. « A propos de cette 
Histoire, écrit-il, il est bon d'observer que quelques Gens de 
Lettres ont la discrétion très-circonspecte de se taire sur les 
sources où ils puisent, et ce silence indécent est assez générale- 
ment répandu. Cette espèce de ruse est-elle bien louable ? Ne 
dénote-t-elle pas de la bassesse dans le cœur, et de la petitesse 



(1) Démocrite, actes ii et iv, scène 7 dans les deux. 

(2) Mlle Uncy ? « Elle a été élevée dès sa plus tendre jeunesse par les soins 
de M. de Meyzieux, neveu de M. Duverney. Ce galant homme avait coutume 
d'éduquer ainsi de jeunes personnes pour ses plaisirs. Celle-ci ne connoit point 
d'autres parens. L'heure étant venue, M. de Meyzieux lui témoigna ses intentions : 
elle résista, et le combat fut si vif et si opiniâtre que son protecteur la renvoya, 
l'expulsa. » Bachaumont, i, 175. — Mlle Uncy a laissé des contes dans le goût de 
Marmontel. 



CONSTRUIT SES DRAMES ET TRAGÉDIES 85 

dans l'esprit ? » Et, tant il est convaincu ! il ajoute encore : 
« Il y a de l'ingratitude à ne pas nommer ses bienfaiteurs, et un 
écrivain qui nous fournit un sujet, aide beaucoup notre talent 
et mérite assurément notre tribut de reconnaissance. » 

Ce n'est pas en cela seulement que d'Arnaud se différencie 
de La Chaussée, loin de l'imiter. Ils sont séparés par un scru- 
pule que, selon son expression mesurée.quelques Gens de Lettres 
ont ignoré jusqu'à lui, et depuis ! et ce scrupule est bien quelque 
chose. Mais le poète de Mélanidejdt celui de Comminge ne sont 
pas mieux d'accord sur ce qui va faire la base même et la règle 
de leurs travaux. Que l'action, que le fait auquel ils se sont 
attachés pour en tirer une œuvre de théâtre leur ait été suggéré 
par un épisode d'un livre ou un incident de la vie, — ou l'eus- 
sent-ils autrement imaginé en dehors de toute effective réalité, 
— comment s'y prendront-ils pour le disposer en inatière 
théâtrale, sans lui rien faire perdre de ses qualités émotives, 
en les accroissant même s'il se peut ? 

Pour La Chaussée, nous savons à quelle tâche il se donnera 
d'abord. Gardant la situation telle que ses lectures, l'expérience, 
le hasard la lui ont fournie et se défendant bien d'y toucher, il 
ne s'occupe que de la préparer, combinant à l'entour des empê- 
chements, des embarras, des mystères, et tout aussitôt se va 
perdre en plein roman. Ainsi, pour rendre intelligible à son avis 
cet état de deux jeunes époux qui se haïssaient, se connaissant 
mal ou plutôt ne se connaissant pas, et qui s'aimeront dès que 
des circonstances leur auront permis, à lui d'apprécier sa femme, 
à elle son mari, il suppose: 1° qu'on les a forcés de s'unir sans 
les consulter sur leur choix ; 2° qu'ils ne se sont jamais vus ; 
3° que même au moment de leur mariage, ils n'ont pas eu la 
curiosité de jeter les yeux l'un sur l'autre, et enfin, 4" que tout 
de suite après la cérémonie ils s'en sont allés chacun de son côté 
sans tourner la tête. Accordez-lui tous ces postulats, il se char- 
gera du reste, et nous aurons la Fausse Antipathie. Dans la 
Gouvernante, qui est l'histoire arrangée de M. de la Faluère, 
ou de Chamillard encore, si vous aimez mieux, ce magistrat 
ayant, avec le même désintéressement réparé une même erreur, 
il ne faut pas à La Chaussée des préparations moins extraor- 
dinaires. Mais cette fois il joue de malheur. En premier lieu, 
quelque soin qu'il eût pris de brouiller les cartes, la pièce 



86 COMMENT BACULARD d'aRNAUD 

menaça de finir au troisième acte et s'y fût terminée, si le 
pauvre auteur qui, à son habitude, en voulait cinq, n'était 
parvenu à la prolonger par des moyens de fortune. Puis ses 
habiletés lui perdirent son dénouement. Au départ en effet, le 
Président sacrifiait tout son bien à la réparation d'une injus- 
tice : c'était une belle action. A l'arrivée, il donne toujours tout 
son bien, mais son fils aimait la fille des gens qu'il a ruinés, 
une orpheline, car le père est mort sur les entrefaites ! c'est 
même pourquoi sa veuve, s'étant, on ne sait dans quelle idée 
ni comment, séparée de son enfant, laquelle passe pour la nièce 
de la baronne, parente du président, et chez qui a lieu toute la 
comédie, s'est placée chez cette baronne, comme gouvernante, 
sans s'être nommée, y demeure sans jamais révéler qui elle est, 
ni qu'elle éprouve une envie de le dire, pas même en cachette à 
son enfant. Oh ! mon Dieu non ! on ménage ses péripéties. 
Celle-là sera la plus touchante du monde. Tant y a que ce fils, 
son père le marie à la fille de ce mort, puis restitue à la mère, 
restitution qui fera une dot à la fille, pour en définitive revenir 
au garçon, et 

(Comment en un plomb vil l'otr pur s'est-iil changé ?) 
la belle action n'est plus qu'une bonne affaire. 



Avec d'Arnaud de tels accidents ne sont pas à craindre. 

Ennemi des complications, porté par raison et par goût à 
simplifier les moyens que multiplient à l'envi romans et 
mémoires, il n'était pas homme à encombrer son chemin d'obs- 
tacles pour s'épuiser ensuite à tâcher de les franchir ou de les 
tourner. A quoi bon perdre son temps sur d'inutiles et gênantes 
combinaisons ? Les difficultés qu'on se crée font-elles le travail 
plus agréable à l'esprit, plus utile aux mœurs ? On ne se les 
impose pas dans un désir de perfection, mais uniquement parce 
que sans les développements à quoi elles obligent on ne rem- 
plirait pas un cadre traditionnel ; uniquement pour satisfaire 
au préjugé des cinq actes. D'Arnaud était exempt de ce préjugé. 
Si un sujet ne comporte que trois actes, pensait-il, il ne lui en 
faut donner que trois. JFaire d'autre sorte, c'est se jeter dans 
un constant besoin d'artifices pour suspendre l'intérêt, prêter 



CONSTRUIT SES DRAMES ET TRAGEDIES 87 

plus de coups à l'intrigue, en retarder rachèvement. Il ne s'y 
jetait point. Etre simple lui importait surtout, « persuadé, 
comme il le dit, que c'est de cette noble simplicité que découlent 
les vraies beautés du Drame. » (1) 

Ce qui l'avait ancré dans cette persuasion n'était rien moins 
que l'exemple des anciens. Il aimait à citer les tragiques grecs, 
déclarant que nulle chose n'est plus simple que leurs chefs- 
d'œuvre, et après les tragiques grecs, il citait aussi, pour parler 
comme lui, « Corneille en général et Racine presque toujours. » 
Telles étaient ses préférences et certes il pouvait hardiment les 
confesser, mais on aurait tort de croire que, plaçant à si haut 
prix ses admirations, la plus fugace tentation lui pût venir de 
faire le procès à son siècle. Au moins s'en déferid-il. La seule 
permission qu'il prenait était de se plaindre. 

Dans le très beau et très ferme discours préliminaire qu'il a 
imprimé au devapt de ses Amans malheureux ou le Comte de 
Comminge, il nous explique pourquoi il se plaint, et personne ne 
pourrait mieux dire : « Aujourd'hui on ne veut plus absolument 
que des scènes marquées à la craie,... tout est esquissé, rien 
d'approfondi, de développé ; plus de caractères exposés dans 
toute la force, plus de traits prononcés, une manière efféminée, 
énervée : voilà ce que nous présentent la plupart de nos pièces 
modernes. De là l'impossibilité de poursuivre cette route drama- 
tique que Quinault a parcourue avec tant de succès. Pourvu 
qu'on fasse passer rapidement devant les yeux une multitude 
d'événements incroyables ; que l'on entasse coups de théâtre 
sur coups de théâtre, tous plus forcés, plus ridicules, plus 
extravagants les uns que les autres, l'auteur croit avoir saisi 
le secret de l'Art et une infinité de spectateurs crie au miracle ; 
mais veut-on soumettre ces succès à l'épreuve de l'expérience ? 
ces mêmes spectateurs ne sont pas arrivés chez eux, que toute 
cette illusion théâtrale est détruite, au lieu qu'ils emportent et 
gardent dans le silence du cabinet les profondes impressions 
qu'excitent les chefs d'œuvre de nos Maîtres; Polyeucte, Phèdre, 
Zaïre se gravent dans notre âme ; et c'est alors que le Théâtre 
peutjcontribuer à faire naître, ou à nourrir la chaleur du senti- 
ment, feu sacré qu'on ne saurait trop conserver et animer. » 



(1) Le comte de Comminge. Discours préliminaire, p. 7, Paris, 1780. 



88 COMMENT BACULARD d'aRNAUD 

Que ce ne soit pas là un procès de d'Arnaud à son siècle, 
puisqu'il ne le veut pas, acceptons-le ; mais c'est un enseigne- 
ment, et qui a bien sa valeur. Donc, pour que vous puissiez 
étudier les caractères, montrer dans leurs mobiles et dans leurs 
déterminations les âmes de vos personnages, communiquer aux 
spectateurs les émotions mêmes qui vous possédaient quand 
vous écriviez, et que votre Drame les leur fasse partager, aban- 
donnez-moi promptement tout ce qui n'est qu'adresses, malices, 
roueries, métier, fût-ce le plus subtil. Homme, vous parlez à des 
hommes, vous n'avez pas à les tromper. Les ruses, les détours 
ne comptent pas ici. Vous les rejeterez, vous serez loyal, vous 
serez vrai, et pour n'y point faillir, vous serez simple. La 
simplicité de l'action est la première loi du poète de théâtre. 

D'Arnaud en connaissait quelques autres. Entrons plus 
avant dans l'examen de ce qu'ingénieusement il appelait « le 
mécanisme des ressorts » qu'il mettait en œuvre. 

Le seul principe auquel obéissait Nivelle de La Chaussée 
était qu'il fallait réussir. Quand pour une quelconque de ses 
pièces, l'événement n'avait pas répondu à son attente, on le 
voyait sans obstination, il cherchait le succès par d'autres voies. 
On avait fort applaudi Mélanide où rien n'était comique, mais 
Paméla où rien n'était comique avait échoué. Aussi, pensant 
que la continuité du sentimental et du pathétique, sans une 
interruption, sans un repos, avait pu causer cet échec, fatiguer 
les spectateurs, était-il revenu bien vite au rire dans l'Ecole 
des Mères, avait-il mêlé au drame un constraste grotesque 
entre deux époux mal assortis et un rôle de laquais suivant 
l'ancienne formule. Sous ce rapport encore d'Arnaud n'imitait 
pas La Chaussée. Ayant une conviction, il s'y tenait et condam- 
nait formellement « le Théâtre où une scène de bouffonnerie 
se trouveroit à côté d'une scène tragique. » Il est bien vrai 
cependant que la cause de ce théâtre bigarré, depuis longtemps 
accepté partout et devenu la forme normale de nos comédies, 
était parfaitement défendable, avait déjà exercé l'éloquence de 
chauds défenseurs. Au début du xvii* siècle, Jean de Schelandre, 
l'auteur de Tyr et Sidon, avait délibérément pratiqué le mélange 
des pleurs et des rires ; de quoi l'approuva son ami Ogier. 
« Car de dire qu'il est malséant de faire paroître en une même 
pièce les mêmes personnes, traitant tantôt d'affaires sérieuses, 



CONSTRUIT SES DRAMES ET TRAGÉDIES 89 

importantes et tragiques, et incontinent après des choses com- 
munes, vaines et comiques, c'est ignorer la condition de la vie 
des hommes, de qui les jours et les heures sont souvent entre- 
coupés de ris et de larmes, de contentement et d'affliction, 
selon qu'ils sont affligés de la bonne ou de la mauvaise 
fortune. » (1). Et les Romantiques à qui plusieurs voudraient 
rattacher Baculard d'Arnaud ne pensaient pas différemment 
là-dessus. Nous verrons plus tard s'il les rejoint. Pour l'instant 
il n'est pas de leurs amis. 



Mais laissez faire au temps : on conteste ce qui avait semblé 
excellent. Nous venons de rappeler le succès de Mélanide : « Ce 
drame est d'autant plus parfait dans son genre, disait L'Année 
Littéraire (2), que le sentiment n'y est pas en contradiction avec 
un comique déplacé. » Et comme dans la maison de Fréron, 
on ne détestait pas de se souvenir de Voltaire, voici la suite : 
« M. de Voltaire a beau nous dire dans sa préface de VEnfant 
prodigue que l'on peut rire et pleurer en même temps ; rien 
de plus contraire à la nature. Lui-même nous l'a prouvé. Sa 
madame Croupillac et son Fierenfat auroient fait siffller sa pièce 
sans les scènes pathétiques de l'Enfant prodigue avec sa 
maîtresse et son père. » 

En somme, puisque pleurer lui avait gagné son pardon 
d'avoir ri, tout allait bien encore. On fut plus sévère pour 
Madame de Tencin et^son roman des Malheurs de VAmoury où 
elle avait « jeté de la gaîté ; ce qui n'est pas trop naturel, lui 
fut-il reproché, et ne plaît pas à ceux qui aiment à s'attendrir. » 

D'Arnaud apporta au soutien de sa thèse, proscription du 
rire dans le Drame, un argument plus fort, décisif. A lui 
aussi Mélanide paraissait une des meilleures pièces de La 
Chaussée, « parce que le fil du sentiment n'y était point mêlé, 
ou plutôt gâté par les couleurs dissonnantes du Comique » (3), 
mais la véritable raison qui le meut (et la première règle de la 



(1) Cité dans G. Lanson, op. cit. p. 83. 

(2) Année 1763, 1" vol. p. 295. 

(3) Les Epoux malheureux, histoire de M. et Mme de la Bedoyère, nouvelle 
édit. Amsterdam-Paris, 1768, discours préliminaire, p. 10. 



90 COMMENT BACULARD D*ARNAUD 

raison, précise-t-il), « est qu'un ouvrage, de quelque genre 
qu'il soit, doit être toujours simple et un dans toutes ses 
parties. » - — Simple et un dans toutes ses parties, vous enten- 
dez ? C'est là sa volonté. Et la nature et Horace, se hâte-t-il 
de proclamer, le voulaient avant lui. 

Suivons-le : au nom de la simplicité qui est digne à ses 
yeux de tous les sacrifices, il proposera d'aller jusqu'au 
mépris d'un de ces trois sacro-saints commandements qui 
révoltaient à si bon droit Corneille et lui dépensaient tant de 
veilles pour les accorder au gré d'Aristote avec le vraisemblable 
et le nécessaire. 

D'Arnaud estimait qu'on pouvait, sans être taxé de déraison, 
regarder l'unité de lieu comme un des principes fondamentaux 
de la poétique théâtrale. Beaucoup moins respectueux d'une 
convention qui pour lui n'était pas essentielle, prenait sur la 
vraisemblance, et obligeait notamment à d'interminables récits 
d'actions qu'il eût été bien préférable de faire voir aux spec- 
tateurs, La Motte avait son opinion et ne la cacjtiait pas. Il était 
d'avis de dispenser les auteurs dramatiques de cette unité, 
au moins en bien des rencontres. Elle n'est qu'une règle pré- 
tendue, affirmait-il. Et s'engageant dans une longue tirade : 
« En vain allègue-t-on pour en établir la nécessité, disait-il, 
que les spectateurs qui ne changent point de place ne sauroient 
supposer que les acteurs en changent. Mais quoi, ces specta- 
teurs pour savoir qu'ils sont au Théâtre, s'en transportent-ils 
moins aisément dans Athènes ou dans Rome où agissent les 
héros qu'on leur représente ? Croit-on que leur imagination 
résistât beaucoup davantage au changement de lieu d'acte 
en acte ? L'expérience répond parfaitement à la question : 
on change souvent de scène dans les Opéras, et c'est 
même une règle de cette sorte d'ouvrages. L'action en 
paraît-elle moins vraie, et l'imagination s'avise-t-elle d'en être 
blessée ? Au contraire, l'illusion loin d'y perdre n'en devient 
que plus forte ; et cela prouve bien que nous prenons les 
plis qu'il nous plaît, et que nous nous faisons des principes de 
fantaisie, puisque nous condamnons à un Théâtre ce que nous 
approuvons à un autre dans le même genre. » 

En citant ce morceau dans J^ Préface de son drame 



CONSTRUIT SES DRAMES ET TRAGÉDIES 91 

Mérinval (1), d'Arnaud n'avait pas eu seulement l'intention, 
qu'il accuse, de « démontrer qu'un homme de beaucoup d'esprit 
avait pu penser sur l'unité de lieu différemment que la multi- 
tude des écrivains. » Il s'était cherché un garant. Il n'enten- 
dait pas du tout être rangé au nombre des amateurs de ces 
nouveautés. « Je serai le premier, dit-il, à recommander qu'on 
se tienne en garde contre ces idées spécieuses ; il est des 
règles qui ont été, en quelque sorte, créées par la nature même 
et celle-ci en est une des plus invariables. La violation de 
l'unité de lieu rameneroit le Théâtre à ce point de barbarie 
dont les Corneille et les Racine l'ont tiré. » Mais, toutes ces 
précautions prises, répétant qu'il serait très fâché de donner 
un exemple qui contribuât à la décadence du théâtre, il avoue 
qu'il « a étendu un peu loin la sorte de permission qu'on 
accorde depuis quelques années » et dans cette pièce s'est 
efforcé « d'adoucir la rigueur de la loi assujettissante que les 
Maîtres semblent avoir imposée à ce sujet. » 

Y fallait-il cette quantité de scrupules ? N'avait-on pas 
assez éprouvé de quelle gêne était constamment cette unité 
de lieu qui ne laissait à la Tragédie qu'un seul décor possible, 
l'absurde vestibule à tout faire, donnant d'un côté sur l'appar- 
tement d'Auguste, et de l'autre sur celui d'Emilie, où les 
conspirateurs tramaient leurs complots et le monarque rece- 
vait ses conseillers et dont le vague insuffisant contraignait 
en outre le poète à mille explications, préparations et compli- 
cations avec lesquelles il était tout à fait chimérique et déri- 
soire de s'essayer à être simple. 

D'Arnaud, se défiant de tout et de lui-même, n'osait pas 
crier son droit à s'affranchir ; mais quand il le trouva bon, il 
en prit à son aise avec la tyrannie stupide, et peu nous importe 
vraiment que du château de Mérinval à la ville il n'y ait pas 
grande distance et qu'il soit aisé de s'y rendre en moins d'une 
demi-heure. La loi de simplicité prime les autres. D'Arnaud a 
raison. Qu'on le lise, on lui concédera facilement qu'il secoua 
à propos les chaînes dont l'usage plus que le raisonnement 
chargeait les poètes en ce temps-là. 



(1) Paris, veuve Duchesne, 1780, p. 12. 



92 COMMENT BACULARD d'aRNAUD 

Ce n'est pas tout. Comparant sans cesse aux productions 
de la scène française ses chères tragédies grecques « simples 
et sublimes » dont il voudrait retrouver l'esprit, il regarde 
autour de lui et ne voit que des* motifs à s'affliger. Voici de 
ses plaintes : « Nos Gens de Lettres trop répandus ne se 
donnent pas la peine de creuser leurs idées ; ils en restent 
au premier trait. De là ces copies éternelles, ces expressions 
parasites, ces réminiscences fatigantes, cette disette de pensées 
qui nous appartiennent ; nul coup de pinceau qui nous soit 
propre ; nous nous traînons sans cesse sur les pas d'autrui : 
ce n'est jamais d'après notre- cœur que nous écrivons... et 
quelquefois nous parvenons à faire accroire à la multitude que 
nous avQns rendu fidèlement la nature : mais l'œil du. 
connaisseur, de l'homme sensible, ne se laissera point 
abuser... » 

D'Arnaud parle ainsi. Il lui souvient du Philoctète de 
Sophocle « qui ne s'amuse pas à débiter des vers, des tirades. » 
Et il repart : « Notre grand malheur est de vouloir faire des 
vers. » On s'amuse à ce qu'il nomme ailleurs les accessoires, 
qui sont les inutiles développements, les superfluités où 
l'auteur fait des grâces devant le public, où il manifeste son 
gros désir d'être applaudi. « Je suis presque convaincu, dit-il, 
que si l'on dépouilloit la plupart de nos pièces de théâtre de 
tout cet esprit, qui surcharge le sujet, il ne resterait peut-être 
pas deux cents vers qui appartinssent réellement au fond du 
drame. » Lui aussi dans son Fayel, il aurait pu se livrer à 
d'orgueilleuses déclamations et lâcher contre les Croisades, 
par exemple, des paquets de vers. S'il n'en fait rien, c'est à 
bon escient. Il admire Milton « qui a recueilli tout ce qui était 
propre à son sujet, et tout ce qui ne l'était pas, l'a rejeté. » 
Et sa conception du drame apparaît très nettement : une action 
forte, douloureuse, très simple, aussi simplement peinte, mais 
avec énergie, sans ornements rapportés ni partis pris d'étonner, 
qui soit la nature même, sentiments et passions, et ne touche 
que par l'exacte et évidente vérité de sa peinture. 

Point de raisonnements, point de maximes qui glacent les 
scènes les plus heureuses, mais des mouvements « décidés 
et rapides. » D'Arnaud appelle encore de ses vœux que le 
costume de mœurs soit fidèlement observé, c'est-à-dire que les 



CONSTRUIT SES DRAMES ET TRAGÉDIES 93 

acteurs parlent comme ont dû parler en leur temps les person- 
nages qu'ils représentent et que la conduite du drame soit 
établie sur les us et coutumes du siècle qu'il évoque, s'y 
conforme et nous en rende une vision non menteuse. Il 
voudrait de plus que l'auteur, de même qu'il aura tenu, en 
excluant le rire, à réaliser pour sa pièce une louable unité de 
ton, lui créât comme une atmosphère particulière qui d'abord 
saisirait le spectateur, le préparerait à l'émotion, « ferait, 
pour ainsi dire, plus délicates les fibres de sa sensibilité. » 
Nous aurons lieu d'y revenir et de nous en expliquer avec 
quelque développement. 



Remarquons seulement ici qu'une telle préoccupation ne 
pouvait arrêter qu'un écrivain conscient de son rôle, soigneux 
et réfléchi. Ce n'est pas le pratique Saurin qui en aurait eu 
l'Imaginative travaillée, lui qui, pour plaire à tout le monde, 
avait publié en 1771 une seconde édition de son Beverley avec 
deux dénouements à choisir, « l'un fond noir, l'autre couleur 
de rose. » (1). Quelle atmosphère aurait convenu à cette 
tragédie bourgeoise en partie double ? 

D'Arnaud ne négligeait aucun détail. Il songea à cette chose 
qu'ignoraient, pour leur bien, les tragiques grecs, la division 
de leurs pièces en actes, — et même à cette bagatelle (appa- 
rente), venir en aide à ceux qui liraient ses draijies, pour qu'ils 
les lussent comme on doit lire. Sa méthode consistait en une 
réforme de la ponctuation. Il se sert tantôt de deux points à la 
suite, qui indiquent une suspension, tantôt d'une file de trois 
points qui sont le signe d'une pause beaucoup plus marquée. 
« Ces silences employés à propos, démontre-t-il, sont l'accent 
du sentiment. Ils donnent plus d'intelligence, de variété et de vie 
au débit. Quelques gens du monde, ces agréables causeurs, ont 
cru m'opposer des raisons, en se récriant qu'on savait lire ; c'est 
justement ce qu'on sait très peu (2). Encore une fois, j'ai 
prétendu noter le jeu théâtral. »> 



(1) E. Bersot, Etudes sur le xyiu» siècle. Paris, 1855, p. 356. 

(2) D'autres le pensaient comme lui. Cf. Le Franc de Pompignan 

Arrête, sot lecteur dont la triste manie 

Ose de l'art des vers détruire l'harmonie, etc. 



94 SES THÉORIES DRAMATIQUES 

Pour ce qui est de l'autre question : de la disposition des 
pièces en actes, il y avait une règle singulière qui, nous l'avons 
déjà donné à entendre au sujet des comédies de La Chaussée, 
contraignait les auteurs à faire leurs grands ouvrages en vers 
d'une commune mesure : cinq actes ; et nous ajoutons qu'elle 
exigeait de plus que chacun de ces actes fût d'une même com- 
mune dimension à peu près. Corneille ne trouvait pas cela 
mauvais : « Il faut à la vérité les rendre les plus égaux qu'il 
se peut ; mais il suffit qu'il n'y ait point d'inégalité notable 
qui fatigue, l'attention de l'auditeur en quelques uns et ne la 
remplissent pas dans les autres ». C'est en achevant l'examen de 
la Suivante qu'il en donne cette opinion. A part lui, il devait 
juger cette règle fort ridicule et il s'en moqua à sa façon, faisant 
chacun de ses cinq actes de trois cent quarante vers bien 
comptés, exactement, et peut-être n'était-ce que pour pouvoir 
écrire en ce même examen : « C'est une affectation qui ne fait 
aucune beauté. » 

Une fois, il avait joué à se soumet1;re. D'Arnaud se garda 
d'une pareille complaisance. Il ne composa d'actes que le 
nombre qu'il en voulut, et encore se rendait-il ce témoignage 
qu'il s'était asservi à une distribution puérile. Quant au reste, 
il se refuse à en rien savoir. Il ne soumettra pas son travail au 
compas et à l'équerre. Ses premiers actes sont beaucoup plus 
longs que les derniers. Il cède au cours naturel de l'action, et 
ce n'est pas l'action qui est son esclave. Pourquoi couper la durée 
d'une passion en cinq morceaux, et ensuite « jeter dans cette 
division artificielle une égalité de proportions, comme si toutes 
les parties de notre corps dévoient avoir la même étendue ». 
Remarque juste qui l'amène dans la préface de Fagcl à cette 
comparaison : « Nous agissons à l'égard de nos actes, tel que ce 
brigand qui couchoit sur un lit de fer les malheureuses victimes 
de sa cruauté, et qui, en les mutilant, raccourcissoit ou étendoit 
leurs membres, suivant qu'ils excédoient la longueur du lit, ou 
qu'ils ne la remplissoient pas assez ! » 

Et voilà. Que se consolent de ne pas l'avoir avec eux, ceux 
qui sont d'un autre sentiment ! 

Maintenant que nous avons exposé les théories, voyons les 
œuvres. 



CHAPITRE III 



De Colign); à Mérinuul 



Bien qu'il les écrivit pour le théâtre et que rien ne s'y 
trouvât de nature à en rendre impossible la représentation, 
d'Arnaud plutôt que de solliciter, comme il dit, les honneurs 
de la scène française, faisait imprimer ses pièces qui d'ailleurs 
se vendaient fort joliment. Une édition suivait l'autre au conten- 
tement des libraires et de l'auteur. Cependant, comme des 
personnes s'étonnaient de son peu d'empressement à se faire 
jouer, il se défendit en ces termes : « La faiblesse de mes talens, 
mon aversion insurmontable pour tout ce qui exige la moindre 
souplesse, une âme aisée à décourager, parce qu'elle est frappée 
d'une cruelle vérité, que sans l'intrigue on ne fait point un pas 
dans aucun chemin ; ma connaissance des hommes et peut-être 
mon dégoût de la société, que je crois fondé, l'incertitude où je 
serois de réussir sur le théâtre de la Nation, enfin les délais 
éternels auxquels il faut se soumettre pour parvenir à être repré- 
senté : voilà ce qui jusqu'à présent a pu m'arrêter » (1). Ces 
délais éternels surtout, car il insiste dans une note, disant : « Un 
Homme de lettres, pressé de jouir, est quelquefois obligé 
d'attendre cinq ou six ans »... Et si cet Homme de lettres, pressé 
de jouir, n'est pas lui, on pourrait du moins s'y tromper. 

Bref, il imprimait ses pièces. Nous les prendrons dans l'ordre 
de leur publication. 

COLIGNY ou LA SAINT BARTHELEMY 
1740 

La scène est au Louvre. La pièce commence au déclin du 
jour et finit dans la nuit. 



(1) Préface de Mérinval, Paris, 1780, p. 15. 



96 DE COLIGNY A MÉRINVAL 

L'exposition se fait par un premier personnage, Hamilton, 
curé de Saint-Côme (mis là, nous fait-on charitablement savoir, 
en bas de page, à la place du Cardinal de Lorraine qu'un reste 
de préjugé, dans le temps où l'ouvrage fut composé, n'avait pas 
permis d'introduire sous son nom). Poussé par une ambition 
qui ne va pas à moins que la tiare, ce prêtre a gagné l'esprit de 
la Reine-mère ; le meurtre de l'amiral, la perte des protestants 
sont choses décidées ; ce sera lui le meneur du jeu sanglant. Il 
n'en attend plus que l'heure. Il n'a pas à l'attendre longtemps. 
Voici que viennent Bême, les autres chefs de la conspiration, 

Gondy, Nevers, Bussy, Tavanne et Des Adrets. 
Et c'est la distribution des poignards, le serment sur l'autel. 

Nevers. 

Dieu qui nous connoissez, nous jurons à genoux 
De vivre, de combattre et de mourir pour vous I 
De la divinité la foudre est le partage... 
Montrez-vous Dieu, tonnez et brisez cet ouvrage 
Indigne de la main qui daigna le former : 
De l'esprit des martyrs venez nous animer ; 
Parmi ses saints vengeius que la France nous nomme, 
Et n'ayons de parents que les amis de Rome. 

GONDY. 

Nous partageons, Nevers, ces nobles sentiraens. 
Et nous lions à Dieu par les mêmes sermens. 

Bussy. 

C'est trop nous arrêter... Amis, le temps s'écoule. 
L'heure fuit. 

Des Adrets 
Courons donc ! 

Gondy. 

Frappons I 
Tavanne. 

Que le sang coule I 



COLIGNY OU LA SAINT BARTHÉLÉMY 97 

Ils font comme ils ont dit. Le crime est consommé, et dans 
le désordre de la nuit, résolus à sauver du moins Coligny qui, se 
fiant aux traités et ne pouvant croire à une trahison, n'avait pas 
quitté le Louvre, deux de ses Protestants, Marsillac, Lavardin, 
se sont frayé un chemin jusqu'au palais. Ce qui se passe, ils le 
disent à l'amiral, ils le pressent de fuir. 

Fuyez, tout vous l'ordonne ; 
"^ ez, mon'sieur, vivez, et laissez-nous périr. 

Coligny n'en fera rien. — Etes-vous donc les seuls qui 
sachiez mourir ? leur demande-t-il. Il défendra son peuple, il 
appartient à ses serments. 

Marsillac. 

Eh ! quels sont ces sermens quand Charles et la Reine, 
Après l'avoir formée en ont brisé la chaîne ? 
A qui tiendrdez-vous votre parole ? 

Coligny. 

A moi. 
De moi-même garant, je m'engageai ma foi ; 
Et Coligny, toujours à la vertu fidèle, 
Ne prend pas pour exemple un coupable modèle. 
Je cours à Médicis... 

Lavardin. 
C'est courir à la mort. 

Coligny. 
Que je sauve ce peuple et je bénis mon sort I 

Lavardin. 
Et pour qui vivroit-il, si vous perdez la vie ? 

Coligny. 

Pour vous, en qui le ciel lui laisse sa Patrie. 
Je revivrai dans vous... Marsillac, Lavardin, 
Adieu... 

La scène un peu trop lente d'abord s'est échauffée. Jusqu'à 
la fin de l'acte, quand aux lieutenants de l'amiral se sont 
joints Téligny, son gendre, et quelques autres, tous entrés les 
armes à la main, des armes rouges du sang versé, et qu'ils 



98 DE COLIGNY A MÉRINVAL 

redoublent leurs prières, les beaux vers héroïques se répon- 
dent, se croisent, bien en situation. Mais, plutôt que de fuir le 
danger, Coligny hardiment veut obtenir de la Reine qu'elle 
mette fin sur le champ à la tuerie exécrable et révoque ses 
ordres. Il ne l'obtient pas. Elle le fait arrêter, elle le livre aux 
conjurés. Le voilà en leur présence. Voltaire au second chant 
de la Henriade a retracé ce tableau : 

A cet air vénérable, à cet auguste aspect, 
Les meurtriers surpris sont saisis de respect ; 
Une force inconnue a suspendu leur rage : 
Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage... 

Qu'ils frappent, ils n'ont rien à craindre. 

Ma vie est peu de chose... 

J'eusse aimé mieux la perdre en combattant pour vous. 

Ces tigres à ces mots tombent à ses genoux ; 

L'un saisi d'épouvante abandonne ses armes, 

L'autre embrasse ses pieds qu'il trempe de ses larmes ; 

Et de ses assassins ce grand homme entouré 

Semblait un roi puissant par son peuple adoré. 

La peinture est toute pareille dans le drame de d'Arnaud, 
et l'on pourrait continuer en prenant son texte : 

Coligny. 

Hâtez-vous donc, levez, levez vos mains parjures. 
Approchez... 

Il découvre sa poitrine : 

Qui de vous rouvrira ces blessuires ? 
Ces coups que j'ai reçus en défendant le sort 
De ces mêmes ingrats qui demandent ma mort ? 
Pour vous plus d'une fois j'ai prodigué ma vie : 
Le ciel veut que par vous elle me soit ravie ; 
Je n'en murmure point... je bénis mes destins... 
Vous fûtes mes enfants... soyez mes assassins... 
Que d'un si tendre amour ma mort soit le salaire ; 
Embrassez-moi, mes fils ; souvenez-vous d'un père 
Qui, jusques au tombeau vous soutint... vous chérit... 
Et vous pardonne encor les coups dont il périt. 

« Cette scène parut si attendrissante, nous confie le discours 
préliminaire, que dans sa nouveauté, on la nommoit la scène 
des femmes. » Mais elle ne termine pas le drame. Un crucifix 



COLIGNY OU LA SAINT BARTHELEMY 99 

d'une main et un poignard de l'autre, Hamilton, le curé de 
Saint Côme, reparaît, qui, furieux de voir infidèles ces servi- 
teurs de ses haines, les maudit de par Dieu qui ne les connoit 
plus et les promettant pour jamais aux flammes dévorantes^ 
ordonne leur supplice : 

Vous n'avez su frapper ; apprenez à mourir. 

Ils acceptent cette sentence : ils mourront comme de 
saints martyrs, et la tâche qu'ils n'ont pas remplie, d'autres 
qui surviennent la rempliront, pense-t-il. Ce ne sera point 
toutefois d'un cœur bien viril. Hamilton lui-même faillit un 
instant échanger le baiser de réconciliation avec le chrétien 
admirable dont la parole lui faisait déjà comme une âme 
nouvelle. Il était grand temps qu'il se ressaisît, faute de quoi 
nous aurions eu un dénouement couleur de rose à la manière de 
Saurin. L'Histoire ne le permettait pas. Bême en détournant les 
yeux donne son coup de poignard. Puis Hamilton en donnera 
un aussi (ce qui est abuser), puis le jeune Teligny est apporté 
blessé, peut recevoir le dernier souffle de l'amiral et expire 
avec lui ; puis, finale obligée d'une pièce à laquelle l'écolier 
du collège d'Harcourt avait fait l'honneur d'une épigraphe de 
« Lucretius », le vers fameux, Tantum relligio potuit suadere 
malorum, on jure à la papauté une haine immortelle. Au bout, 
il y avait eu la Bastille, comme élève de Voltaire, et en 1791 
il y eut les applaudissements du Théâtre des Sans-Culottes. 

Il est à présumer qu'à ce public l'auteur de Coligny se 
dispensa de rappeler le passage du Discours préliminaire où il 
repousse l'accusation d'impiété et (en citant l'exemple de Cré- 
billon cru inhumain, à cause d'Atrée, alors qu'il n'y avait 
« personne de plus doux dans la société ni de plus humain », 
et de Racine supposé « homme sans religion » parce que dans 
Aihalie il a fait parler un prêtre apostat), se défend contre 
l'hypothèse qu'il sera « damné sans miséricorde comme un 
mauvais catholique, pour avoir dépeint Hamilton sous des traits 
véritables. » 



Maintes fois repris par d'Arnaud et remanié, son Coligny 
a été diversement jugé selon que les jugements portaient sur 
un texte ou sur l'autre. Rien n'est plus dissemblable. Qu'on 



100 DE COLIGNY A MÉRINVAL 

se reporte à la tirade que nous transcrivions tout à l'heure, qui 
est du premier acte, scène trois : 

Nevers. 

Dieu qui nous connoissez, nous jurons à genoux... 
Montrez-vous Dieu, tonnez et brisez cet ouvrage 
Indigne de la main qui daigna le former, etc. 

La voici de Bême, au premier acte encore, dans la scène 
première, dont il n'était pas : 

Et toi dont nos tyrans ont allumé la foudre. 

Quand tu peux les punir, ose-tu les absoudre, 

O Dieu, nos ennemis ne sont donc plus les tiens ? 

Les mortels à tes yeux seroient-ils tous chrétiens ? 

En vain de l'Univers on te nomme l'arbitre. 

Etablis-tu tes droits sur un frivole titre ?... 

Tonne, montre-toi Dieu, déchire cet ouvrage * 

Qui, formé par tes mains, deshonore à la fois 

Et le nom de l'Autheur et la grandeur du choix I 

Il serait inutile de prolonger ici ce parallèle entre Tune et 
l'autre version, ou il faudrait encore faire cas des nombreuses 
variantes apportées par cette énigmatique impression de 
Leipsick, Le Cardinal de Lorraine ou les Massacres de la 
Saint Barthélémy, tragédie en trois actes, signée de mons. 
de F***, contrefaçon peut-être où V Année Littéraire voyait 
un plagiat éhonté et ne le prouvait pas. Mieux vaudrait noter, 
s'il y avait à cet égard le moindre doute, en quelles sources 
d'Arnaud a puisé son idée. Il indique « les Mémoires de 
l'Etoile, la grande Histoire de Mézeray, l'illustre Président de 
Thou, le Tite-Live de la France », et vraisemblablement il y 
a lu les détails de la Saint Barthélémy. Son inspiration cepen- 
dant lui vint toute de ce chant deuxième de la Henriade qu'il 
avait dès ses quinze ans rêvé d'arranger pour le théâtre. 

Ce n'est que beaucoup plus tard que d'Arnaud s'avisa de 
l'avantage qu'il y aurait à traiter des sujets nationaux. Evidem- 
ment le succès de Zaïre aurait pu, aurait dû, à ce moment, 
lui ouvrir les yeux, exercer sur lui une séduction irrésistible, 
l'exciter à marcher dans cette voie que son maître venait de 
frayer si glorieusement. Voltaire en avait lui-même été ébloui. 



COLIGNY OU LA SAINT BARTHÉLÉMY lÔl 

La Harpe, dans son Cours de littérature (1), nous le montre 
frappé du plaisir qu'avaient fait les noms français et de 
l'espèce particulière d'intérêt qu'ils avaient ajouté à sa tragédie, 
lorsque les Montmorency, les Châtillon, les de Nesle, les 
d'Estaing bordaient les premières loges à ses représentations. 
Il aurait dès lors décidé de choisir des héros dans nos propres 
chroniques (2). Un épisode des Annales de Bretagne lui offrit 
un thème vraiment tragique : c'était l'action du comte de 
Bavalan qui, chargé de faire périr le connétable de Clisson, 
prit sur soi de désobéir à cet ordre barbare donné dans le 
premier mouvement de la fureur et de la vengeance. Il en fit 
les cinq actes d'Adélaïde du Guesclin, dont les acteurs étaient 
le duc de Vendôme, le duc de Nemours, le sire de Coucy, et 
comptait réussir. Mais soit qu'il eût travaillé trop vite (3), 
soit que le public fût mal disposé, Adélaïde représentée le 
18 janvier 1734 tomba lourdement, et avec elle, pour un temps, 
la magie des noms français. Voltaire au surplus en avait étran- 
gement abusé, les mettant sur des acteurs de pure fantaisie 
d'un événement qu'il avait changé d'époque et de pays. Mais 
supposez à cette Adélaïde la réussite la plus brillante, il est 
fort probable que le jeune d'Arnaud, même si la tentation 
l'avait tourmenté de se laisser entraîner par l'initiative de 
Voltaire, s'en fût tenu quant à présent à son arrangement du 
deuxième chant de la Henriade, dont tous les personnages, 
même le prête-nom Hamilton, qui fut par la suite un enragé 
ligueur, ont joué des rôles dans notre histoire ; et pour ne 
pas persister en son idée, il était bien trop content de travailler 



(1) Edit. Deterville et Lefèvre, 1818, IX, 229. 

(2) La pensée d'exploiter au théâtre l'histoire nationale reviendrait donc sans 
conteste à Voltaire. Cependant nous relevons dans le Catalogue de la Bibliothè- 
que dramatique du baron Taylor, les titres de trois pièces qui y contrediraient : 

Le Royal Martyr, tragédie par les Isles le Bas, escrivain, Saint-Lô, Jean 
Pien, 1664, in-S", réimprimé sous le titre Saint Hermenegilde, royal martyr, 
traigédie, J.-Jacques Godes, 1700, in-12o. 

Faramond ou le triomphe des héros, tragi-comédie (5 a.-v. par Lapoujade). 
Bourdeaux, Simon Boé, 1672, ln-12o, où Marcomire dit : 

Adorable soleil, dont les rayons naissants 
Brillent avec excès pour échauffer mes sens. 

Anne de Bretagne, reine de France, tragédie par le sieur Février, Paris, Jean 
Ribou, 1679, in-12o. 

(3) Commencée le 27 janvier, la tragé(Jie était terminée le 12 avril. 

Cf. Henri Lion, Les tragédies et les théories dramatiques de Voltaire, Paris, 
1895, p. 91. 



102 DE COLIGNY A MÉRINVAL 

comme il faisait dans une imitation passionnée de la simplicité 
antique. Des censeurs lui reprochèrent la scène où Coligny 
est tué à la vue des spectateurs. Ces critiques l'inclinèrent à une 
douce pitié : « Ils ne veulent point examiner, dit-il, que cette 
pièce n'est pas composée dans le goût français et qu'on s'est 
attaché à suivre les anciens. » 

Il estimait que Soph^xîle et Euripide sont des modèles dont 
on n'a point à rougir ; mais à ses yeux Shakespeare n'était pas 
non plus un maître à désavouer, et il osait le dire tout fran- 
chement, sans ambages. Qu'on lui passe donc cette mort de son 
héros en plein théâtre. Les Grecs et les Anglais seraient-ils 
moins éclairés sur la Tragédie que les Français ? Eh ! s'il 
osait, il aurait bien d'autres hardiesses. Il approuve qu'Euripide 
dans Hécube représente cette princesse couchée sur le sol et 
abîmée dans sa tristesse ; il approuve que Zaïre, quand on joue 
Voltaire à Londres, n'affecte pas plus de réserve que l'épouse 
de Priam. Orosmane s'écrie : Zaïre, vous vous roulez par terre l 
Et d'Arnaud s'indigne : « Les Anglais, dit-il, sont touchés aux 
larmes ; un Français rirait ! » 

Il n'est pas bon de voir les choses plus belles qu'elles ne sont. 
D'Arnaud n'a point toujours raison, et pour le parfait catho- 
lique qu'il disait être, convenait-il par exemple de nommer la 
Religion « un préjugé imposant ? » 

Mais sa conception d'un théâtre débarrassé des vieilles 
entraves comme des banalités courantes, qui voulait être neuf, 
parce qu'il serait vrai et n'attendrait d'applaudissements et de 
larmes que de la part de nature qu'il contiendrait, cette concep-' 
tion lui appartenait en propre, n'était qu'à lui. 

Des nombreuses éditions qui furent faites de son Coligny, 
peu d'exemplaires parvinrent en France. La foi du Royaume 
forçait à n'imprimer que sur des presses étrangères et la police 
veillait, ne laissait rien passer que trompée. Mais on lut Coligny 
dans une traduction anglaise, et c'est de cette traduction que 
Marie Joseph Chenier tira à la fois ses regrets et son amour « de 
l'exquise simplicité de la scène grecque » et sa tragédie patrio- 
tique de Charles IX. Seulement, tandis que d'Arnaud se faisait 
un point d'honneur, nous le savons, de toujours indiquer ses 
sources, Marie Joseph Chenier ne nomma nulle part d'Arnaud : 
il est vrai que Racine feignit également d'ignorer Montchres- 



LE COMTE DE COMMINGE^ 103 

tien qui avait signé une tragédie d'Esther avant lui. Sur un 
autre plan et avec d'autreà personnages, Mercier fut aussi l'au- 
teur d'un drame de la Saint Barthélémy. Titre : Jean Hennuyer, 
évêque de Lisieux. 

Et ceci est curieux, que les trois œuvres se complètent, cette 
dernière fermant la trilogie : d'Arnaud dit le Crime, Chenier, le 
Coupable, Mercier, la Réconciliation (1). 

LE COMTE DE COMMINGE 

1764 

L'an 1753, au mois de mars, sous ce titre, Les infortunés 
amours de Comminges, le Mercure danois avait publié une 
Romance du duc de la Vallière, roman*^-^ qui ne comprenait pas 
moins de vingt-sept strophes de huit vers chacune, écrites au 
jugement des contemporains, avec la vérité la plus touchante. 
Il en avait pris l'idée d'une manière de roman de madame de 
Tencin, paru quelque dix-huit ans auparavant, les Mémoires du 
Comte de Comminges, que Dorât, lorsqu'il le mit à profit pour en 
faire une héroïde, attribuait faussement à la comtesse de Murât. 
Son ouvrage, la Lettre du Comte de Comminges à sa mère, fut 
donné au public le 20 novembre 1764, et le 24, Bachaumont 
prend note que d'Arnaud a mis en drame ce même comte de 
Comminges décidément à la mode. Très bien renseigné, M. de 
Bachaumont, et peu sympathiquement disposé. Il annonce ce 
drame, et ajoute : « On y pouvoit réunir à la fois la sinlplicité 
des Grecs, le sombre des Anglais et le tendre de notre théâtre. 
On doute qu'on trouve dans le Comte de Comminge toutes ces 
qualités réunies, au point dont il était susceptible. » 

Le sombre des Anglais ! le genre sombre : ce fut la grande 
trouvaille de Baculard d'Arnaud et l'objet de sa grande fierté. 
Nous avons dit que pour préparer les spectateurs aux émotions 
qui les attendent, dont ils espèrent tout contentement, et, à cet 
effet, rendre leur sensibilité plus aiguë, plus délicate, il avait 
compris de quelle utilité serait à son drame, à sa tragédie, une 
atmosphère particulière. Telle fut l'expression dont nous nous 
sommes servis. Cette atmosphère particulière, ce sera le sombre; 
ce pourra être par la suite le terrible. 



(1) Il y avait eu aussi de Natlianiel Lee, tragique anglais, 1648 ou 1055.1692, 
une tragédie sur la Saint Barthélémy, 2'he Massacre of Paris, qui est de 1690. 



i04 DE COLIGNY A MÉRINVAL 

Il cherche à expliquer ce qu'il entend par ce sombre, la 
première magie du pittoresque, dit-il, qu'Eschyle connaissait, 
dont Crébillon a offert quelques traits, et Voltaire après lui, dans 
ses dernières tragédies. Il cite copime en ayant eu la pratique, 
des peintres, Raphaël, Michel-Ange ; des poètes, Dante, Milton, 
le docteur Young ; il recourt pour se faire entendre à des 
comparaisons. « Fut-on jamais autant affecté d'une prairie 
émaillée de fleurs, d'un jardin somptueux, d'un palais moderne, 
que d'une perspective sauvage, d'une forêt silencieuse, d'un 
bâtiment sur lequel les années semblent accumulées ? » Un 
sentiment nous maîtrise, nous emporte, nous ramène à ces 
débris de monuments antiques, de tombeaux. D'Arnaud l'avoue: 
il ne sait pas la raison de ce sentiment, mais, comme si nous 
étions nés expressément « pour la douleur, pour le ténébreux », 
notre âme s'emplit par lui « d'horreurs délicieuses. » Qu'on 
l'emploie au théâtre comme ressort dramatique, il nous 
contraindra à nous replier sur nous même, à réfléchir, et, 
suprême avantage que le poète entrevoit, fera mourir autour de 
nous toutes les illusions de la dissipation, et du manque de 
raisonnement. 

On aurait mauvaise grâce à s'étonner qu'une définition du 
sombre ne soit pas claire, et d'Arnaud est certainement excu- 
sable de ne s'en être pas mieux tiré. 

Pour autant que l'on comprenne ce qu'il voulut dire, com- 
poser dans le genre sombre, c'est donner à l'action choisie un 
tel milieu qu'avec les émotions qu'elle doit produire il soit 
exactement en harmonie. Le décor, le costume, la distribution 
plus ou moins parcimonieuse de la lumière, tous les détails 
enlin de la mise en scène, comme aussi le langage que parleront 
les comédiens et les attitudes qu'ils auront à prendre seront en 
concordance absolue, ne permettront à l'assistant aucune résis- 
tance et feront, aussitôt le jeu commencé, sa pleine et entière 
conquête. Y faudra-t-il des tombeaux, des fosses, des inscrip- 
tions, des têtes de morts et des crucifix ? On les aura. Les 
trois actes du Comte de Comminge se passent à la lueur d'une 
lampe funéraire, dans un souterrain, lieu des sépultures des 
Religieux de la Trappe, devant le tombeau de l'abbé de Rancé. 
Des fosses ne sont pas achevées. On voit sur leurs bords, une 
pioche, une pelle, et cœtera, dit l'auteur. Ce serait déjà bien. 



LE COMTE DE COMMINGE 105 

Ajoutez-y une inscription en latin sur un tas de têtes de morts, 
et trois en français sur les murailles. Ce sera mieux. — « Peuh, 
disait la princesse de Beauvau, les inscriptions dégoûtent du 
caveau. » Mais Collé, de joviale humeur, chantait : 

Pour émouvoir le cœur d'abord. 
Ah I que c'est un puissant ressort 
Qu'une belle tête de mort I 

Ce rire a son explication dans l'excès de ce sombre. Mais que 
la toile se lève, comme le dégoût de la princesse, la raillerie du 
chansonnier aura bien vite cessé. Le drame tout de suite nous 
prend, il ne nous laissera plus respirer. 



Parce que de cruelles circonstances l'ont séparé de la femme 
qu'il devait épouser, ont obligé cette malheureuse à devenir le 
souffre-douleur et la victime d'un perfide époux, Comminge, qui 
s'est retiré depuis cinq ans à la Trappe, et, depuis un an, sous 
le nom de frère Arsène, y a prononcé ses vœux, s'y est enterré 
tout vivant, décidé à faire mourir dans son cœur jusqu'au 
moindre germe de passions humaines ; à se pénétrer, à se rem- 
plir de l'idée d'une Divinité qui punit et qui récompense ; à 
veiller sur soi-même comme sur son plus implacable ennemi ; 
à se combattre, à se subjuguer ; à perdre entièrement de vue 
la terre et ses révolutions pour garder ses yeux constamment 
levés vers le ciel, et se détruire enfin tout entier pour mériter 
une vie nouvelle. Mais jusque dans cette retraite, obstiné à 
troubler ses vertueuses intentions, l'amour auquel il est en proie 
le poursuit et le désespère. 

Et parce qu'il apprend que par la mort de son époux, cette 
femme a recouvré sa liberté et l'aime toujours, il oserait être 
parjure, il romprait ses liens, il la rejoindrait, fuirait avec elle. 

Et parce que, au moment où il allait réaliser son criminel 
projet, on lui dit qu'elle-même a disparu de l'asile où elle s'était 
réfugiée et qu'elle est morte (événement déjà vieux de quelques 
saisons, car pour les lui mander, il a fallu rechercher et trouver 
en quelle retraite Comminge s'était venu cacher), bien qu'il ne 
doute pas que dans cette mort se manifeste une marque de la 



106 DE COLIGNY A MÉRINVAL 

colère divine, il ne peut pas, il ne peut pas se dégager de sa 
passion. Il frémit de le dire, mais il le dit, nommant cette bien- 
aimée qui même après le trépas l'emporte encore sur Dieu : 

C'est elle que je vois, plus séduisante encore. 
Aux Autels prosterné, c'est elle que j'adore, 
D'autant plus accablé de ma funeste erreur 
Que même le Remords n'entre plus dans mon cœur. 

Et quel n'est pas son état lorsqu'après ces dures années 
d'une vie consacrée à la pénitence la plus austère, il est appelé, 
suivant l'usage, pour assister à l'agonie et à la fin d'un des 
Solitaires de ce fameux et lugubre couvent, et qu'il reconnaît 
dans le mourant — frère Euthime, un novice qui bientôt 
devait faire profession, — cette Adélaïde, l'objet de tant de 
regrets et de larmes ! 

Le drame se termine comme la romance du duc de la 
Vallière, dont voici les deux derniers couplets : 

Comminges perd ce qu'il adore ; 

Il voit ses traits défigurés ; 

Sur sa bouche entr'ouverte encore 

Il fixe des yeux égarés ; 

Il vole auprès de son amante ; 
Il s'arrête, il s'élance et retombe soudain ; 

Son air imprime l'épouvante ; 
Ces mots avec des cris s'échappent de son sein : 

Arrête, arrête. Dieu terrible ; 

En vain tu réclames tes droits ; 

Pour punir un cœur trop sensible • 

En vain la mort vole à ta voix. 

Elle va couronner ma flamme... 
Il ne peut achever... Un effort de douleur 

De ses jours vient couper la trame 
Et termine à la fois sa vie et son malheur. 

Autant ces vers du noble duc dont son temps exaltait « la 
vérité touchante » sont pauvres et manquent à la fois de pré- 
cision, de couleur et de poésie, autant sont précis et vrais, 
et nous prennent aux entrailles ceux que d'Arnaud écrivit sur 
ce thème de la mort d'Adélaïde et sont poignantes en effet les 
révélations d'âme dont il la prépara. Son sujet le soulevait. Cette 
Religion, dont il avait dit qu'elle n'était qu'un préjugé imposant, 
lui apportait l'aide la plus efficace. Il le comprenait, il lui en 



LE COMTE DE COMMINGE 107 

était reconnaissant, jusqu'à rêver (dans une de ses préfaces de 
Comminge) d'une restauration des œuvres de foi et de piété, des 
anciens mystères. « Pourquoi, se demande-t-il, n'aurions-nous 
point un théâtre sacré ? » Il n'en était pas loin, il en avait 
retrouvé l'accent, il y touchait. 

Le secourable, l'indulgent père abbé dont, avec des traits 
si justes, il fit un si- beau caractère, avait tâché d'obtenir de 
Comminge qu'il oubliât celle qui le perd. Comminge le vou- 
drait pour obéir, mais ce suprême effort est-il en sa puis- 
sance ? 

Pardonne, Dieu vengeur, je sais que je t'offense. 
Je voudrais t'obéir... 

•Il va au tombeau de Rancé, embrasse ce tombeau, y répand 
des larmes. 

Ah ! donne-moi ton cœur. 
Toi qui des passions domptas l'attrait vainqueur, 
Rancé... tu sus aimer, tu connus la tendresse ; 
Tu sauras comme il faut surmonter sa faiblesse... 
Sois sensible à mes cris, viens... viens à mon secours, 
Viens combattre un tyran... que je chéris toujours. . 
Mes larmes vainement inonderaient ta tombe ? 
Aimas-tu comme moi ? 

Mais cela, si plein d'émotion, n'est rien encore. On a dit 
qu'il y a du génie dans cette pièce. Voici d'Arnaud au travail, 
qui va nous fournir ses explications : 

1" « J'ai regardé le silence rigoureux de la Trappe, comme 
la principale force motrice de l'intérêt qui animeroit le fonds 
de ce Drame. Un de mes premiers Personnages contraint de 
se taire pendant deux actes, et déchiré d'une grande passion, 
forme, ce me semble, un tableau qui irrite la curiosité. » 

2° « Si le Sombre est une partie dramatique que nous ne 
cultivons point, il y en a encore une autre qui n'est pas moins 
négligée. La Pantomime que les Grecs et les Romains avoient 
portée au plus haut degré de perfection, et que l'on peut 
appeler l'éloquence du corps, la langue première des passions, 
est au nombre de ces ressorts du pathétique dédaignés de nos 
auteurs de théâtre. Cependant si je ne craignais de me flatter, 
je citerois pour exemple le personnage d'Euthime. Son jeu 



108 DE COLIGNY A MÉRINVAL 

muet a paru sur le papier même attacher et intéresser ; que 
seroit-ce à la représentation ? Il y a des attitudes, des gestes, 
des signes du sentiment que la précision et la vérité mettent 
fort au-dessus de toutes les richesses de la poésie. Ce qu'on 
dit est faible en raison de ce que l'on sent ! Qu'un seul regard, 
qu'un soupir ont quelquefois d'éloquence ! » 



L'expérience lui fut favorable au delà même de ce qu'il en 
attendait. Le rôle d'Euthime, que tenait M'" de Garcins, porta 
d'une façon extraordinaire et fut le gros succès du drame, 
comme il en était l'étonnante nouveauté. On applaudit vivement 
l'actrice d'abord dans ses deux scènes des premiers actes, dans 
celle du deuxième surtout, quand, jouant son personnage, et 
d'une faiblesse à faire peur, se traînant, près de mourir, elle 
cède tout à coup à une impression trop violente et que ce cri 
lui échappe : 

Ah I comte de Comminge 1 

Comminge pensait n'être connu comme tel de pas un Reli- 
gieux. Même le père abbé ne s'était pas en le recevant enquis 
de son nom. Il se fut donc étonné. Mais ce qui le frappe, c'est 
le timbre de cette voix. Ne l'a-t-il jamais entendue ? Hors de lui, 
il oublie la loi du silence. Mille questions se pressent sur ses 
lèvres. Le frère Euthime n'a point levé Son capuchon, ne permet 
ni une parole ni un pas : -^ 

Restez, le ciel l'ordonne. 

Et réunissant tout ce qu'il possède encore de force, il se 
retire. 

« La dernière scène du troisième acte, dit un critique 
contemporain (1), est sans contredit une des plus belles qu'il y 
ait sur aucun Théâtre ancien ou moderne. On ne peut la lire 
sans répandre des larmes. Que seroit-ce si on la voyait jouer, 
si une Dumesnil lui prêtait cet organe du sentiment, ce ton de 
la nature » etc., etc. Nous avons nommé la Dumesnil, M"" de 
Garcins, et dit sa réussite. Il suffit. Aussi bien conviendrait-il 
de reparler ici de Marie Joseph Chenier. On se souvient qu'il 



(1) L'Année littéraire, 1701, t. vni, p. 260. 



LE COMTE DE COMMINGE 109 ^ 

n'est pas sans devoir l'idée de son Charles IX au Coligny de 
d'Arnaud, et on sait le merveilleux parti qu'il tira de la cloche 
sonnant derrière le théâtre le tocsin, signal du massacre. 
Gela vient aussi de d'Arnaud (Comminge, acte m, scène vi et 
dernière). Il y a des gens qui s'entendent à profiter du bien 
des autres. 

Dans Commihge, cette sonnerie funéraire derrière le théâ- 
tre n'est pas moins tragique. De règle chez les Trappistes, on 
la commence dès que les Religieux ^e mettent en devoir 
d'apprêter pour celui de leurs frères que Dieu rappelle le lit 
de mort fait de cendre et de paille, où, devant le recueillement 
de tous, il passera son agonie, si longue soit-elle. Et le glas ne 
cessera qu'au moment du dernier soupir. 

Ainsi en est-il chez d'Arnaud. Pour ne s'être pas fait une 
loi de la plus méticuleuse fidélité, il sentait trop bien à quel 
point importent de tels détails et que c'est par eux, et par eux 
seulement, qu'on réaliserait cette magie du pittoresque à laquelle 
il tenait si fort. D'Arnaud avait donc fait entendre la cloche et 
montré même dans l'éloignement les sonneurs tirant sur les 
cordes. Rien ne lui paraît négligeable. Les frères creusent leurs 
fosses, ils se prosternent devant le père abbé, devant les visiteurs, 
et les uns devant les autres. Il n'y a que la formule du salut, le 
Frère, il 'faut mourir, avec lequel il a triché, ne pouvant le faire 
entrer dans son vers avec sa réplique pareille sans manquer de 
respect à la césure de l'alexandrin. Moins de scrupiile l'eût 
mieux servi. Mais que la scène est grande et souverainement 
belle ! 

Tout le couvent est rassemblé ; le père abbé, Comminge 
sont présents et le chevalier d'Orvigny, aussi navré que lui, 
qui avait ses raisons pour l'être et fut dans toute la pièce le 
seul lien de la Trappe avec le monde extérieur. Euthime, 
soutenu par deux Religieux, s'est traîné au lit de cendre. 
C'est là, dit-il, 

C'est là que j'attendrai l'arrêt de mon trépas I 

Au père abbé : 

O mon père, daignez me prêter votre bras. 
Suis-je près de ma fosse ? 



110 DE COLIGNY A MÉRINVAL 

d'orvigny, à part 

Est-ce l'erreur d'un songe ? 

LE PÈRE ABBÉ, à Euthimc 

d'orvigny, jtoujours à part 
Cette voix... tout appuie un mensonge. 

EUTHiME, regardant sa fosse 

Mon courage incertain demande à s'affermir. 
Soutenons ce spectacle... Il apprend à mourir. 



La voici. 



Au père abhé 



Vous me l'iavez permiis. Le malheureux EutMme 

Peut, rempli des transports du zèle qui l'anime, 

Révéler des secrets, qui du jour éclairés 

Rendront Dieu pîns visible à ces lieux révérés, 

A ces âmes, du monde et des sens détachées... 

Oui, vous verrez son bras par des rautes cachées, 

Me tirer des enfers pour me conduire au port. 

Que ma bouche, ô mon Dieu, par un suprême effort 

Puisse offrir de ta gloire une preuve éclatante ! 

Ranime en sa faveur cette voix expirante ! . 

Que mon dernier soupir s'arrête, pour montrer 

Ce que peut faire un Dieu, qui veut nous inspirer 1... 

Daignez me soutenir... Vertueux Solitaires, 

Vous avez cru ma foi, ma piété sincères. 

Que digne enfin du nom que vous m'avez donné. 

J'étais par un saint zèle aux Autels entraîné. 

Il faut vous détromper. Contemplez dans Euthime 

Des désordres du cœur la honteuse victime... 

En un mot... une femme... 

COMMINGE 

Une f^rame I 

LE père abbé 

En ce lieu ? 

euthime 
Qui vécut pour le monde et veut mourir pour Dieu. 



EUPHÉMIE 111 

Et la longue confession publique se développe, qu'on dut 
alléger pour le théâtre et que terminent la ferveur du dernier 
baiser au Crucifix et la brusque cessation du glas. On emmène 
Comminge éperdu. Et vous pouvez gager que madame la prin- 
cesse de Beauvau faisait comme tout le monde et pleurait de 
tout son cœur. 

Représenté vingt fois en 1790, le Comte de Comminge a 
encore été donné deux fois en 1792 et six fois en 1793, soit un 
total de vingt-huit représentations. D'Arnaud n'avait dû 
attendre d'être joué que vingt-six ans, un quart de siècle, un 
rien. 

Lepeintre, dans sa notice de la Suite du Répertoire du 
Théâtre français, qui est de 1822, nous apprend qu'à cette 
date on jouait encore souvent le Comte de Comminge en pro- 
vince. 

EUPHÉMIE 
1768 

D'Arnaud s'était fait une habitude singulière. 

Quand il avait écrit une de ces anecdotes toujours morales 
dont se composent les Epreuves du Sentiment, il prenait 
plaisir à se demander quels changements apporterait dans la 
marche, le développement et la conclusion de son histoire, un 
simple changement de sexe de ses personnages, c'est-à-dire 
en prenant pour fille le galant et pour amoureuse, l'amoureux. 
Ayant imaginé, lui le premier, d'essayer la Religion comme 
mobile d'une action dramatique, en la considérant, cette Reli- 
gion, non plus ainsi qu'avaient fait Rotrou et Corneille au temps 
des persécutions et des martyres, mais dans le siècle même et 
sous l'empire des mœurs courantes, son innovation ayant plu, 
il devait immanquablement rêver de donner un pendant à 
Comminge et il le lui donna. Ce fut Euphémie. 

Et qu'était-ce qvCEuphémie (ou le Triomphe de la Reli- 
gion) ? la touchante aventure de Constance et de Théodose, 
qu'on trouve dans le Spectateur d'Addison (1) et dont Fréron, 
dans son Année Littéraire (1769, tome viii, page 149), dit : 



(1) TraducUon Maët, 3 vol. in-4», Paris, Mérigot, 1755, t. i, p. 318, 



112 DE COLIGNY A MÉRINVAL 

« Le fond en est réel ; l'événement s'est passé dans ma pro- 
vince (1), et je me souviens que je l'ai souvent entendu 
raconter lorsque j'étais jeune. » 

Voici les faits : deux gracieux enfants s'aimaient d'amour 
tendre. Le garçon, gentilhomme, n'était pas riche ; la mère de 
la demoiselle qui, dans ces conditions ne veut pas entendre 
parler de mariage, prétexte un procès qui l'oblige d'aller à 
Paris, y emmène sa fille ; elle avait une sœur religieuse à 
l'abbaye de Saint-Antoine et la lui remet. On intercepte les 
lettres des amants. On leur fait croire à l'un et à l'autre que 
la maladie est la cause d'un silence qu'ils ne s'expliquent pas ; 
la supposition de la maladie rend possible celle de la mort ; 
les vraisemblances ont été bien ménagées, on ne s'est pas 
hâté, le coup porte, et de désespoir le beau fils se fait capucin. 
La fille non moins désespérée prend l'habit ; elle avait vingt- 
deux ans. Deux lustres se passent. Le couvent a besoin d'un 
confesseur. C'est le capucin qui est nommé. Ils se retrouvent 
ainsi, se reconnaissent, s'indignent de la supercherie qui les a 
séparés. L'ancienne passion se réveille. Il n'est plus question que 
de s'enfuir tous deux, de gagner la Hollande où on se marierait. 
Mais rompre ses vœux est chose grave. La pauvre nonne résiste. 
Combats, larmes, déchirements. Puis elle refuse. Le jcapucin 
fait seul le voyage de Hollande. Jamais plus on n'eut de ses 
nouvelles, et M"* G*** mourut dans son monastère, de douleur 
et de maladie, nous dit le narrateur, l'an 1715, âgée de quarante- 
cinq ans. 

Mais le drame ? 

Pour le posséder entièrement, ajoutez à ce que nous vous 
en avons rapporté, s'il vous plaît, le châtiment et la repentance 
de la mère coupable qui s'appellera la comtesse d'Orcé ; 
mademoiselle d'Orcé sera Euphémie, le capucin répondra au 
nom de Théotime ; ne manquez pas de voir dès la scène 
première Euphémie se lever du cercueil qu'elle a à demeure 
dans sa cellule et qui est son lit de toutes les nuits ; mais 
l'auteur qui n'oublie rien, pas même de placer une tête de 
mort sur un prie-Dieu, observe que quelques chaises de paille 
cachent un peu le cercueil aux personnes qui pourraient entrer. 



(1) Elle-Catherlne Fréron était né à Quimper, en 1719. 



EUPHÉMIE 113 

Quant au dernier acte, permettez-nous, puisque vous l'avez 
bien voulu dans Comminge, de vous conduire dans un caveau 
tragiquement sépulcral, où on ne marche que sur des tombes. 
Il y arrivera ceci, que dans l'instant où Théotime, excédé des 
résistances d'Euphémie, osera tâcher de l'entraîner de force, 
une pierre tombale se brisera sous les pieds de la vertueuse 
épouse du Seigneur, qui sera à moitié engloutie dans la fosse 
maintenant béante, et vous y verrez très romantiquement 
(avant le Romantisme) un symbole : la Mort réclamant et vou- 
lant celle qui de la contemplation de la Mort avait fait sa vie. 
Cependant La Fontaine a raison : 

Loin d'épuiser une matière. 

On n'en doit prendre que la fleur. 

Comminge avait bénéficié de la nouveauté du Sombre. 
Euphémie qui le recommençait ne rencontra pas la même 
fortune. Il faut dire aussi qu'elle n'avait pas à lutter que 
contre le souvenir du seul Comminge. Son drame venait depuis 
peu d'être fait sous des costumes romains, et Grimm peut 
dire quie d'Arnaud avait exécuté en camaïeu noir comme du 
charbon la tragédie de M. de Fontanelle, Ericie ou la Vestale, 
dont la représentation était interdite ; sur quoi le malicieux 
censeur accuse notre poète de croire qu'il suffit de se barbouil- 
ler de noir de la tête aux pieds et s'engage à solliciter pour lui 
la place de tapissier d'enterrements à la paroisse de Saint 
Roch ou de Saint Eustache, « mais à la condition, parbleu ! 
qu'il n'écrira plus. » 

Grimm d'ailleurs, sur le chapitre de d'Arnaud, était inta- 
rissable. Quand, un an après le rframe, son excellent confrère 
(comme on dit) fit paraître les Mémoires d'Euphémie, d'où il 
déclarait avoir emprunté sa fable et où se liraient tous les 
détails de l'existence de cette malheureuse recluse, Grimm 
saisit la balle au bond. Il ne se tenait pas de joie. Il écrivit : 

« M. d'Arnaud nous les avait promis. M. d'Arnaud est 
homme de parole. Il vient de publier ces Mémoires, mais je lui 
ai promis de ne pas les lire et je lui tiendrai parole aussi. 
M. d'Arnaud réunit trois rares qualités : il est triste, empha- 
tique et froid. Si je refuse de lire les Mémoires d'Euphémie, 
ce n'est pas qu'ils soient fort étendus ; ils n'ont pas cent 



114 DE COLIGNY A MÉRINVAL 

pages, mais cent pages de M. d'Arnaud sont redoutables. M. 
de Voltaire prétend (Préface de l'Enfant prodigue) que tous les 
genres sont bons, hors le genre ennuyeux. C'est précisément 
celui-là que M. d'Arnaud s'est mis en tête de nous faire 
goûter. » (1) 

A ce compte, le genre ennuyeux, durant les années 1769- 
1775 et suivantes, ne manqua pas de partisans. Si les drames 
de couvent, de religion et d'amour étaient pour quelque chose 
dans l'ennui, la Mêlante de La Harpe arrivait à son heure (2). 
Il y eut bientôt, d'Euphémie autant d'éditions (Londres et 
Paris) qu'il s'en était fait de Comminge. Et il en parut à Maës- 
tricht, signée Joannès Van Dyk, professeur en théologie et 
ministre de l'Eglise réformée, une traduction en vers hollan- 
dais, qu'on regardait généralement comme un chef-d'œuvre, 
et plus de vingt ans après, en 1793, un autre traducteur, 
Pieter Pypers, en imprimait une, à Amsterdam (3). 

F A YE L 

1770 

Son admiration, qu'il affichait si hautement, pour Zaïre 
et des réflexions longtemps mûries sur Polyeucte, avaient 
poussé d'Arnaud à étudier à quel point la Religion aux prises 
avec l'Amour était susceptible de produire un spectacle vraiment 
pathétique ; l'admiration des Nuits d'Young et un goût natu- 
rel « pour l'intérieur borné des cloîtres et l'uniforme obscurité 
des tombeaux » avaient fait le reste, et d'Arnaud pensait bien 
ne pas s'en tenir dans l'exploitation du Sombre à ces deux 
premiers drames de Comminge et d'Euphémie ; mais il se 
promettait d'en écrire de nouveaux dans ce genre. Peut-être 
le moindre succès d'Euphémie l'en détourna-t-il. Le public lui 
avait-il paru plus blessé qu'il n'aurait voulu de l'air de ressem- 
blance qui se trouvait entre les deux pièces ? Toujours est-il 



(1) Grimm. Paris, Furne, 1829, vi, 132. 

(2) Comme VEuphémie de d'Arnaud, ce drame de Mélanie avait un fond 
réel : c'était, mise à la scène, la déplorable histoire d'une jeune parisienne que 
ses parents contraignaient à prendre le voile, et qui, dans le parloir du couvent 
de la Conception, rue Saint-Honoré, s'était pendue le jour même qu'elle devait, 
prononcer ses vœux. 

(3) Tous deux avaient déjà traduit Comminge. Pypers traduira encore 
Mérinval. 



FAYEL 115 

que brusquement d'Arnaud quitta « l'étroite carrière qu'il 
avait ouverte à peine » et, comme il l'avoue en propres termes, 
« eut la présomption d'entrer dans un champ beaucoup plus 
étendu. » 

Ne croyez pas qu'il y entra le premier. Aucun héroïsme ne 
se voyait dans sa détermination. C'était à une époque où une 
contagion s'était attaquée, pour les détruire un peu chaque 
jour, aux mœurs, aux grâces, à l'esprit de France. Oyez cette 
plainte : 

« Quel forfait a donc commis ce peuple si doux, si aimable, 
si enjoué, pour qu'il ait mérité le châtiment de devenir tout à 
coup si taciturne, si mélancolique, si féroce ? Il était autrefois 
le modèle, de toutes les nations de l'Europe et depuis quelques 
années, il se ravale au point de n'être que le servile copiste 
d'un voisin atrabilaire, ennemi des Rois, des hommes, des 
plaisirs de la vie, de lui-même. On ne voit plus parmi nous 
que des habits à l'Angloise, des redingotes à l'Angloise, des 
chapeaux à l'Angloise, des couteaux de chasse à l'Angloise, 
des ceinturons à l'Angloise, des tire-bouchons à l'Angloise, des 
voitures à l'Angloise, des jeux de cartes à l'Angloise, des romans 
à l'Angloise, des tragédies à l'Angloise, des comédies à l'An- 
gloise, des morts à l'Angloise, etc., etc., etc. » (1) 

Le champ beaucoup plus étendu où d'Arnaud allait entrer, 
les Anglais (à qui déjà, somme toute, il était redevable du 
Sombre), lui en avaient montré la route, dans le roman de 
Clarisse notamment ! Mais notre homme, à son habitude, se 
flattait d'innover : « J'ai donc osé, dit-il, passer du genre 
sombre au genre terrible ; c'est le nom que je donne à la 
tragédie par excellence, la terreur étant sans contredit un des 
plus puissants ressorts de l'action théâtrale. » 

Mais tout de suite il s'efforce de justifier son audace sur 
l'exemple de ces mêmes Anglais — et des Grecs avant eux — et 
du cinquième acte de Rodogune « où le grand Corneille a 
frappé tous les coups réunis de la terreur », et de VAtrée de 
Crébillon, la pièce qui approche le plus du genre terrible, et 
du quatrième acte de Mahomet, mais le terrible n'est malheu- 
reusement pas le caractère de cet ouvrage. Réconforté par une 



(1) Année littéraire, 1769, t. vu, p, 14. 



116 DE COLIGNY A MÉRINVAL 

si belle énumération de précédents, il n'a plus à nous faire 
qu'une recommandation : qui est de ne pas confondre Vhorreur 
avec la terreur, Vhorreur nous laissant dans une sorte de 
révolte, une espèce de dégoût, tandis que toujours la terreur 
nous ramènei-a « à cette sensibilité, à cette compassion si pré- 
cieuse pour l'âme » et que communément nous appelons la Pitié. 

Nous voilà renseignés. Nous pourrions sans plus de prépa- 
tion lire Fayel. 

Prenons garde néanmoins que ce n'est pas au titre unique 
de premier complet échantillon du genre terrible que cette 
tragédie fut particulièrement chère à son poète. Si l'Anglo- 
manie l'avait précipité plus avant que jamais dans le noir, qui 
était selon son cœur, datait, d'après lui, et « tirait sa racine » 
de la vieillesse de Corneille, et où il s'égala presque au sieur 
Feutry, prince du lugubre, auteur du poème Les Tombeaux, 
en même temps qu'il avait, comme nombre de ses rivaux, cédé 
au désir de ce que Grimm nommait « l'imitation sacrilège 
de tant de productions monstrueuses du théâtre anglois », 
il subissait une autre influence : celle du livre célèbre de La 
Curne de Sainte Palaye, Mémoires sur l'ancienne Chevalerie, 
qui avait paru en deux volumes in-douze, au mois de décembre 
de 1758. Comme le comte de Tressan qui se plaisait à abréger 
et à récrire à la moderne les romans du vieux temps, comme 
le poétique M. Edme de Sauvigny, lieutenant de cavalerie, à 
qui nous devons l'Histoire amoureuse de Pierre le Long et de 
sa très honorée dame Blanche Bazu, écrite par icelui, Baculard 
d'Arnaud s'était pris d'une vive affection pour le Moyen-Age 
et son langage délicieux. Sauvigny le pastichait fort joliment. 
Il y a de lui dans son Pierre le Long une Complainte amoureuse 
qui est un bijou : 

mes ennuis ! ô mes ennuis I 
BaîlJez-moi trêve, vous en prie : 
Sans en mourir, du tout ne puis 
Vous endurer loin de ma mie : 
Baîllez-moi trêve, vous en prie, 
Non que me plaigne de souffrir ; 
C'est douceur que souffrir pour elle : 
Mais las 1 si me faites mourir. 
J'ai peur que chagriniez ma belle (1). 



(1) Nouveau Trésor du Parnasse, v, 276. 



FAYEL 117 

Mais d'Arnaud pastichait fort bien aussi ce parler des 
aïeux, et son conte Force d'Amour, dans Sargines (Epreuves 
du Sentimenl), est une des plus aimables choses qu'on puisse 
lire. 

Plus encore que du langage du temps jadis cependant il 
était grandement ami de ce que cette fureur de chevalerie, 
« base du caractère national », mêlait d'attachement à une 
religion « qui alloit souvent jusqu'au fanatisme », à un « Amour 
pour les Dames », dont l'excès conduisait quelquefois au 
sublime égarement de don Quichotte » ; et, revenant à cette 
idée que lui avait suggérée Adélaïde du Guesclin : qu'il y avait 
tout profit à faire sonner sur la scène les noms de la vieille 
noblesse, à y montrer les chefs illustres, honneur de notre 
histoire, il se confirma dans sa résolution, son cœur enthou- 
siaste se vouant, sauf le respect du soijibre et du terrible, bien 
entendu, à une nouveauté plus neuve encore, la tragédie 
nationale. 

Qu'on instaure ce genre ! « La poésie rentre alors dans 
toute la dignité de son origine, s'écrie-t-il, et l'auteur drama- 
tique devient le dépositaire des fastes de ses concitoyens et le 
hérault de leur gloire, il les encourage à la vertu, réchauffe les 
âmes languissantes, en élevant sur le théâtre les trophées de 
nos ancêtres. C'est ainsi que le spectacle peut devenir utile, 
et produire de grands effets ; il est vrai qu'il ne seroit pas 
aussi divertissant que l'opéra-comique, Nicolet, les comédiens 
de bois, etc. » 

D'Arnaud était prêt pour cette haute mission du talent. 
Il ne lui fallait que trouver une fable qui s'y prêtât. 



On a pensé que celle qu'il choisit, il l'avait pu prendre dans 
La Croix du Maine, le président Fauchet, M'" de Lussan, ou 
Duchesne encore, l'historien de la Maison de Coucy, qui, d'ail- 
leurs ne souffle mot de la tragique légende dont il va s'agir. 
Il ne faut nommer du tout que le duc de la Vallière qui avait 
déjà, avec sa romance des Infortunés Amours de Comminges, 
fourni à d'Arnaud une inspiration cherchée ; c'est une autre 
romance de sa façon, les Infortunées Amours de Gabrielle de 



118 DE COLIGNY A MÉRINVAL 

Vergy et de Raoul de Coucy, qui le décida pour le châtelain 
de Fayel, le vraiment terrible époux de l'innocente et persécutée 
Gabrielle de Vergi ; lequel, sur le soupçon qu'elle le trompait 
avec un amant, tua un pauvre Sire, la vertu même, qui ne 
l'avait nullement offensé, n'étant féru que du plus chaste et 
plus loyal amour, et lui en fit pour son dîner servir le cœur 
en ragoût. 

L'admirable sujet (pour d'Arnaud !) Il aurait à sa dispo- 
sition tout ce qu'on lit de plus prodigieux dans nos annales. 
Il n'y a personne de nous, se disait-il, qui en ouvrant un de nos 
anciens romans des croisades ne se sente excité par un vif 
intérêt. Il se répétait avec une joie intense, ces vers de Tan- 
crède, tout brillants d'un « vernis de chevalerie » : 

Consacrez ma devise, elle est chère à mon cœur : 
Elle a dans les combats soutenu ma vaillance, 
Elle a conduit- mes pas et fait mon espérance. 
Les mots en sont sacrés : c'est l'amour et l'honneur. 

Mais quelque sj^mpathie qu'il y ait lieu de garder pour 
une si louable ambition que de nous apporter un genre de 
tragédie qui se puisse dire nationale, et de s'en faire nommer 
le créateur (après Voltaire toutefois dont le théâtre plus vaste 
ne se <;ontentait point d'une nation et de seulement une demi- 
douzaine de siècles, mais les réclamait toutes et toutes les 
époques), on est obligé de convenir que d'Arnaud avait l'illu- 
sion facile et se flattait proprement d'enfoncer des portes 
ouvertes. Trente ans plus tôt, avec son Coligny, il aurait eu 
meilleur jeu, et encore on sait que ce chercheur de régions 
inexplorées eût trouvé devant lui des traces de pas humains. 
Au moment de Fayel, il n'y avait plus rien à faire. Un nom 
vient tout de suite à l'esprit. Le sieur Dormont, natif de Saint 
Flour en Auvergne, comédien à Pétersbourg, et qui, rentré en 
France en 1758, ayant repris son nom, Pierre Laurent Buirette 
de Belloy, devint l'un des Quarante de l'Académie française, 
était depuis cinq ans, par. la grâce de sa tragédie Le Siège de 
Calais, en possession du titre auquel d'Arnaud Baculard avait 
donc grand tort d'aspirer. 

Aucun malentendu n'est possible. De Belloy avait nette- 
ment distingué l'importance de son ouvrage au point de vue 



PAYEL 119 

qui nous occupe : « Voici peut-être, dit-il au commencement 
de sa Préface, la première tragédie françoise où l'on ait procuré 
à la nation le plaisir de s'intéresser pour elle-même. » Il 
reconnaît sans difficulté que Voltaire a fait entendre quel- 
quefois des noms chers à la patrie. « Mais un intérêt national, 
fondé sur un événement purement historique étoit encore un 
sujet que le Sophocle françois n'avoit pas traité. » 

Et plus loin : « Voilà le nouveau genre que je désirois 
de voir introduire sur notre scène, et que j'ai eu le bonheur 
de faire goûter à ma nation. » 

Remise faite des pièces, que le jugement soit rendu. Nous 
avons encore une affaire de^ Belloy contre d'Arnaud. Motif du 
litige : Fayel-Gabrielle de Vergy. 

Lorsqu'en effet d'Arnaud fit imprimer Faijel, tragédie en 
cinq actes et en vers, accompagnée d'une préface et de notes, 
son confrère de Belloy se préparait à publier sa tragédie de 
Gabrielle de Vergy, également en vers et en cinq actes, égale- 
ment munie de notes et d'une préface, et « qu'il avoit depuis 
plus de cinq ans en portefeuille », ajoute Grimm ; le malin 
baron les renvoie du reste dos à dos, disant : a C'est le même 
sujet traité par deux grands hommes également pauvres de 
génie, également impuissans. » (1) 

Bachaumont de son côté dit que par une adresse singulière 
d'Arnaud a gagné de Belloy de vitesse et inonde le public de 
sa tragédie avant que son rival se soit montré en lumière. Et 
sans aucunement s'expliquer sur la source du mauvais propos, 
il continue : « On prétend qu'il a assisté à la lecture de la 
tragédie de M. de Belloy, que s'étant bien rempli du canevas, 
des incidents et de la catastrophe de la pièce, il n'a pas eu de 
peine à composer la sienne. » De cette accusation, si elle est 
recevable, il devrait résulter que la première conception de la 
tragédie et par suite tout le mérite de l'invention appartiennent 
à de Belloy ; mais le Salomon bizarre qu'est Bachaumont se 
refuse à discuter dans quel cerveau « le drame est né le pre- 
mier », puis, jugeant sur le fait, attribue à d'Arnaud les 
honneurs de l'invention et loue de plus sa versification « qui 
n'est point barbare comme celle de l'autre. » (2) 



(1) Grimm, ler mars 1770. 

(2) Bachaumont, l^' mars 1770, t. v, p, 60. 



120 DE COLIGNY A MÉRINVAL 

Notons pour mémoire que, cette même année, sur le même 
sujet que Grimm, dans le passage cité, dit n'être pas un sujet 
de tragédie, parut à Lyon, in-octavo de 92 pages, chez les 
frères Périsse, une troisième tragédie (de société celle-là), La 
Comtesse de Fayel, que son auteur, dont le nom ne nous est 
pas connu, aurait faite en douze jours. 



Nous ne confronterons que les deux premières. Comme il 
convient, dans l'une et dans l'autre, Coucy et Gabrielle devaient 
être époux, ils ont été séparés, un autre mariage fut conclu en 
dépit de leurs vœux, et fidèles tous deux à leur devoir, une 
constance pareille les martyrise. De Belloy a édifié sa pièce 
selon la formule connue : au premier acte Coucy est vivant ; 
au second il est mort ; au troisième il est vivant ; au quatrième 
il est mort, ou du moins il va mourir ; et tout l'artifice de 
l'auteur au cinquième, quand il faut que la triste Gabrielle 
reçoive par le moyen qu'on sait « le coup de la mort », est de 
lui faire servir le cœur de son Raoul dans un vase couvert, de 
façon que le spectateur ne voie rien de son contenu, et de le 
lui dérober derrière un pilier en attendant qu'on l'emporte. 
Gabrielle n'y a pas mis la dent. La situation est escamotée. 

Il en va autrement chez d'Arnaud. Un duel a eu lieu entre 
Coucy et Fayel, d'où Fayel revient blessé. Gabrielle s'attend à 
mourir. Elle a été informée qu'un festin était préparé dans le 
mystère. Ce festin qu'on apprête, elle n'en doute pas, c'est sa 
mort. 

Je pénètre Fayel et son affreux silence ; 
Je ne me trompe point à l'art de sa vengeance : 
Les plus mortels poisons qu'il aura pu choisir, 
Crois-moi, seront mêlés aux mets qu'on va m'ofFrir. 

L'autre Gabrielle aussi avait cru au poison ; c'est pourquoi 
elle avaU soulevé le couvercle du vase, pensant y boire sa 
délivrance. Cette Gabrielle-ci, tout en se défendant d'avoir 
jamais trahi la foi jurée, n'hésitera pas davantage : 

Ne deshonorez point l'épouse de Faj'el. 
Privez-moi de la vie et laissez-moi ma gloire ; 
Du moins de vos fureurs préservez ma mémoire... 
Cessez de déchirer un cœur qu'on a forcé 
De vous taire les maux dont il est oppressé ; 



FAYEL 121 

J'avois déjà donné, de l'aveu de mon père, 
Ce cœur qui, gémissant de son devoir austère, 
A su pourtant garder son hoiineur et sa foi. 
Se soumettre à l'hymen et respecter sa loi... 
Ah I je suis malheureuse et non pas criminelle. . 
Ne vous suffit-il point d'immoler Gabrielle ? 
Sans flétrir sa vertu prononcez son arrêt. 
Mais épargnez des jours qui... 

Entre un écuyer. 

RAYMOND 

Seigneur, tout est prêt. 

GABRIELLE, à Foyel 
On disoit qu'un festin... 

FAYEL ♦ 

Vous serez satisfaite... 
H vous attend. All€z. • 

GABRIELLE, entraînée par Raymond 

Combien je te souhaite, 
mort I à mes douleurs tu vas donc mettre fin I 

Tel qu'il est, cet arrangement ne manquait point d'adresse. 
On ne peut s'empêcher de remarquer cependant que Fayel 
aurait dû aller dîner avec sa femme, quitte à ne pas toucher 
à l'épouvantable plat du jour, si sa délicatesse en devait être 
offusquée, et que c'est une étrange conduite et contraire à toutes 
les lois de la chevalerie que d'envoyer une dame toute seule 
à une table où ne s'assiéra pas un invité. 

Quoi qu'il en soit, il y a lieu d'admirer avec quelle habileté 
d'Arnaud a ménagé les effets et filé sa scène : le public n'est 
encore instruit ni de la mort de Coucy ni de la détestable sorte 
de vengeance qu'adopta le jaloux châtelain. 

Le « festin » terminé, on ramène sur son ordre sa victime. 

GABRIELLE 

Craindriez-vous qu'un poison sans vigueur 
N'eût pas à votre gré servi votre fureur ? 



122 DE COLIGNY A MÉRINVAL 

Votre attente, Fayel, ne sera point trahie. 
Mais quoi I peu satisfait de m'arracher la vie,, 
De mon dernier moment vous brûlez de jouir I 
Eh bien ! contentez-vous, et voyez-moi mourir. 

FAYEL 

Le poison... que dit-ellle ? 

GABRIELLE 

Eh ! pourquoi cette feinte ? 
» Pensez-vous que ma fin m'inspire quelque crainte ? 
Vous m'avez trop appris à voir de près la mort. 
J'ai cru qu'à cette table, et j'ai béni mon sort, 
Le trépas m'attendoit... me serois-je trompée ? 

FAYEL 

Ma main d'un coup plus sûr, perfide, t'a frappée... 
Ce n'est pas le poison que renferme ton sein. 

Elle s'étonne. Mais qu'importe ? Elle veut bien mourir, 
pourvu qu'il n'y ait de châtiment que pour elle. Elle seule fut 
criminelle : 

GABRIELLE 

Sans nul espoir, Coucy quittait ce lieu ; 
Hélas I nous nous disions un éternel adieu ; 
Je lui cachots des pleurs, qu'en secret je dévore, 
Je ne le verrai plus... 

FAYEL 

Tu vas le voir encore 1 

Et écartant une tapisserie, il le lui montre, inanimé, étendu 
à terre, et couvert à demi de son manteau ; puis férocement : 

Dans ce sein où mon fer s'est ouvert un passage. 
J'ai surpris une lettre, aliment de ma rage : 
J'ai lu que mon rival pour prix de ton ardeur 
Vouloit qu'après sa mort on te portât son cœur... 

GABRIELLE 

Achève... achève... ô ciel 1 quelle terreur soudaine I 



FAYEL 123 



FAYEL 



Tu sors de cette table, où t'appeloit ma haine. 
Où la vengeance étoit assise à tes côtés... 

GABRIELLE 

Eh bien ? 

FAYEL 

Parmi les mets que l'on t'a présentés, 
Le cœur de ton amant... frémis... tu dois m*entendre. 

GABRIELLE 

Son cœur !... 

Dans la réponse que lui prête la légende, elle dit qu'après 
la précieuse viande qu'elles ont touchée, ses lèvres n'en tou- 
cheront plus d'autres, et qu'elle se laissera mourir de faim. 
D'Arnaud a préféré une solution plus rapide : Fayel lève sur 
sa Gabrielle un poignard... mais déjà la douleur l'a tuée ; il 
arrache l'appareil posé sur sa blessure, et meurt en même temps 
qu'elle. 

Quoi qu'on en puisse penser, cette accommodation du 
dénouement ne vaut-elle pas mieux que le vase couvert et 
découvert de Buirette de Belloy et les spasmes de son actrice 
devant ce récipient, bien qu'ils aient réussi : lors de la pre- 
mière représentation, très postérieure à l'iippression de la pièce 
et qui fut donnée le 12 juillet 1777, — au bon moment de ce 
vase, il se fit un grand tumulte d'applaudissements et de 
huées ; plusieurs femmes s'évanouirent, d'autres tombèrent en 
convulsion ; et cependant à la seconde il vint plus de monde 
encore qu'à la première, et surtout beaucoup de femmes. 

Sans doute, d'Arnaud et son genre terrible, n'ayant eu que 
des lecteurs et des lectrices, ne furent pas honorés de tant de 
syncopes et de crises de nerfs ; mais comme sa fin de tragédie 
est meilleure, malgré les conditions insolites du festin, que la 
fin de la tragédie concurrente, c'est aussi d'Arnaud qui a tiré 
du sujet le meilleur parti. Outre que ses caractères sont tracés 
avec plus de force et de variété, avec lui nous avons autre chose 
que ce puéril jeu de balance : il est vivant, il est mort, il est 
vivant... Une époque nous est rendue, portraite au vif, avec sa 



124 DE COUGNY A MÉRINVAL 

foi, son âme, son originalité propre. On retrouve, au long de 
ses cinq actes, pour mériter les éloges de Grimm qui en est 
avare ! cet esprit de chevalerie, cet alliage d'honneur, de bra- 
voure, d'amour et de religion, qui, dit-il, « donnent à ces siècles 
si grossiers et si barbares un air si poétique. » Et poursuivant sa 
louange : « Depuis Homère, continue-t-il, il n'y a eu que les 
siècles des croisades et de la chevalerie qui aient offert des 
mœurs favorables à la poésie. Je sais gré à d'Arnaud d'avoir 
senti qu'en faisant une tragédie des fureurs d'un mari jaloux, 
il fallait ennoblir son sujet par tout ce que l'histoire et l'esprit 
du siècle pouvaient lui fournir de teintes précieuses pour la 
couleur de ses personnages. » 

Et ce que Grimm ne dit pas, mais qu'il aurait pu dire, car 
elle est partout visible, c'est la joie qu'éprouvait d'Arnaud à 
ces évocations d'un cher passé : 

Ah ! que ne puis-je encore, héros si respectés, 

Vienne, ô Beaufremont, combattre à vos côtés ! 

Il note avec ravissement que les Coucy étaient alliés aux 
maisons souveraines de France, d'Ecosse, de Savoie, de Lor- 
raine ; ce lui est délicieux de dénombrer les antiques familles : 

Beaumont, Longehamp, Brézé, Chatellerault, d'Avesnes, 
Garliande, Mauvoisin, Rouvrai, Ponthieu, de Fiennes... 

Tout l'armoriai lui appartient ; il revit les batailles illus- 
tres : 

Joinville a sur la brèche arboré sa bannière ; 
Et de Mets au tombeau suit Chabanne et Dampierre. 
Leur immortel renom ne peut s'étendre assez : 
Mais un jeune héros les a tous surpassés... 

Pas un haut fait dont le poète n'ait été le témoin ; il faisait 
partie du combat, il en vibre encore : 

C'est Raoul de Couci : son roi lui doit la vie ; 
Un trait l'alloit percer ; on frémit ; on s'écrie ; 
Couci se précipite, et de son corps entier 
A celui du monarque il fait un bouclier ; 
Ce javelot l'atteint... 

Montjoie Saint Denis ! Dieu le veut ! Ces cris de guerre 
emplissent sa bouche. Tout lui est connu ; « Les seigneurs 



FAYEL 



125 



bannerets avoient leur bannière particulière, leurs vassaux, 
leurs hommes d'armes, leurs officiers, écuyers, etc. » Et peu 
importe après tout que de Belloy ait, cinq ans devant lui, rêvé 
de Gabrielle de Vergy, c'est bien avec d'Arnaud, qu'amuse tant 
rénumération « des pièces d'une armure, une hache, une 
masse, des gantelets, des brassards, un casque, etc. », avec 
d'Arnaud, sa dogmatique préface de Faijel, son érudition 
charmée, soit qu'elle décrive l'étendard de France, de velours 
bleu céleste parsemé de lys d'or, qu'il ne faut pas confondre 
avec l'oriflamme qui était de taffetas rouge, garnie aux extré- 
mités de houppes de soie vertes ; soit qu'elle détaille, sans 
oublier ni un collier d'or ni un nœud de diamants, les habille- 
ments dont il entend vêtir ses personnages ; c'est avec lui, 
tout plein de Zaïre et de Tancrède, et des mémoires du très 
docte monsieur de La Curne de Saint Palaye, que, par sa 
volonté deux fois réalisée, dans sa tragédie de Fayel et dans 
sa nouvelle Sargines ou l'Elève de l'Amour, qui est de 1772, 
la scène française fut gagnée aux sujets nationaux. 



De timides essais avaient précédé ; on avait eu Marguerite 
d'Anjou d'un auteur dont le nom ne nous est pas connu, 
une Adèle de Ponthieu, signée de la Place, un Chevalier Bayard 
d'Autreau, un Siège de Beauvais par un certain Araignon, et 
lé président Hénault publiait en 1768 une seconde édition 
in-8° de 208 pages, enrichie de notes, d'un François II, roi de 
France, en cinq actes, où il avait nettement affiché l'intention 
de mettre l'Histoire en action. Vous n'y eussiez pas trouvé 
un fait, une circonstance, une opinion qui ne fût appuyée 
sur le témoignage d'un historien du temps, et l'auteur, comme 
de Belloy, comme d'Arnaud faisaient du leur, désirait beau- 
coup « voir s'accréditer ce genre. » 

Mais ainsi ils étaient deux qui avaient affiché une inten- 
tion ; il était un qui, de son intention, avait fait une œuvre ; 
et le 1" décembre 1772, année de Sargines, l'Académie royale 
de Musique représentait pour la première fois une nouvelle 
Adèle de Ponthieu, du marquis de Saint Marc, musique des 
sieurs de Laborde et Berton, qui reproduisait sous les yeux 
des assistants la plupart des usages de la chevalerie. On y 



126 DE COLIGNY A MÉRINVAL 

armait un chevalier sur la scène ; il combattait ensuite pour 
sa maîtresse dans tout l'ancien appareil ; bref, c'était ce qu'on 
avait lu dans Sargines, avec de la musique en plus. A quinze 
ans de là, les sieurs Monvel et Dalayrac reprenaient pour le 
théâtre italien la nouvelle de d'Arnaud, et Sargines ou l'Elève 
de l'Amour, comédie lyrique, y fut donnée le 14 mai 1788. Le 
président Hénault ni de Belloy n'étaient pour rien dans ce 
mouvement « national » commencé ; il ne s'arrêta plus. 

Relevons quelques titres : 

1773 : Dussieux, Les héros français ou le Siège de Saiiit Jean 
de Lône, drame héroïque ; 

1774 : Dorât, Adélaïde de Hongrie, tragédie (sur Pépin et sa 
cour) ; 

Du Coudray, Le Roi et le Ministre, ou Henri IV et Sully, 
drame ; 

MercieV, Childéric premier, roi de France, drame 
héroïque ; 

Anonyme, Jean Sans Terre ou la Clémence de Philippe- 
Auguste, tragédie ; 

1780 : Pont de Veyle (ou Desfontaines), Henri IV ou la Réduction 
de Paris ; L'auteur à'Eulalie ou les Préférences amou- 
reuses, (qui s'appelait Bolaire Dutheil) ; Le Siège de Paris, 
et les vers de la henriade de Voltaire, distribués en une 
tragédie en cinq actes, terminée par le Couronnement de 
Henri IV, drame ; note intéressante de l'auteur : « On 
croirait d'après le titre que tous les vers de ma pièce sont 
de Voltaire, et cependant il n'y en a pas mal de moi ! ») 

1782 : Mercier, La destruction de la Ligue ou la Réduction de 
Paris, pièce nationale ; 

1783 : Marandon, Du Guesclin à Bordeaux, épisode drama- 
tique ; 

Mercier, La mort de Louis XI, roi de France, pièce histo- 
rique ; 
De Sauvigny, Péronne sauvée, opéra, musique de Dezède ; 
Du même : Gabrielle d'Estrées, tragédie ; 



DE COLIGNY A MÉRINVAL 127 

1784 : M"'^ de Montesson, Agnès de Méraiiie ; 

1785 : Comte de Guibert, Le Connétable de Bourbon, tragédie ; 

Plancher-Valcour, Le Siège de Poitiers, drame lyrique ; 

1786 : Monvel, Le Chevalier sans peur et sans reproche^ ou les 
Amours de Bayard, comédie héroïque ; 

1787 : Pompigy, Bayard, ou le chevalier sans peur et sans 
reproche, comédie historique ; 

Sedaine, Maillard ou Paris sauvé, tragédie en prose ; 

Anonyme, Berthe et Pépin, drame mêlé d'ariettes ; 

1788 : Durosoi, Bayard ou le Siège de Mézières, comédie héroï- 
que mêlée d'intermèdes ; 

1789 : Imbert, Marie de Brabant, reine de France, tragédie ; 

Monvel, Raoul, sire de Créqui, comédie lyrique tirée de 
d'Arnaud ; 

Piis et Barré, Les Savoyardes ou la Continence de Bayard, 
comédie mêlée d'ariettes, musique de Propiac ; 

1790 : Guillard et Andrieux, Louis IX en Egypte, opéra ; 

Ronsin, Louis XII, père du Peuple, tragédie ; 
Anonyme, Jeanne d'Arc à Orléans, drame mêlé 
d'ariettes ; 

1791 : Durosoi, La Clémence de Henri IV, drame ; 

1792 : Willemain d'Abancourt, Une Journée de Henri IV, 
comédie ; 

1793 : Choudard-Desf orges, Alisbelle ou les Crimes de la 
féodalité, opéra, musique de Jadin ; 

Vieillard de Boismartin, Blanchard ou le Siège de Rouen, 
tragédie. 

Beaucoup de Bayards et beaucoup de Verts-galants. Peu 
du reste. Il fallait être compris du parterre. 

On allongerait sans peine cette liste, mais celle-ci est assez 
longue pour la curiosité qu'on en pouvait avoir. Il ne paraît 
d'ailleurs pas qu'aucun de ces ouvrages ait, comme l'espérait 
d'Arnaud, encouragé bien efficacement à la vertu, réchauffé 
les âmes et produit les grands effets qu'il s'en promettait. Mais 



128 DE COLIGNY A MÉRINVAL 

il était bonhomme. Comme on faisait à ses dépens quantité de 
contrefaçons et qu'il avait compté plus de vingt éditions 
subreptices de ses livres : « Les hommes, dit-il, (ces propos 
sont dans la préface de Fayel), les hommes sont des enfants 
incorrigibles. » 

Non pas tous, puisqu'il se corrigeait, lui, revoyait, amen- 
dait sans cesse ses ouvrages, et que, ne se pardonnant pas 
ces trois fameux volumes « d'impertinences et de sottises « 
qu'il s'était donné le plaisir pourtant, — jadis, — de pro- 
mettre à Gottsched, et pour lesquels il avait défendu le droit 
de la poésie à une pincée de libertinage, il les désavoua haute- 
ment, formellement, déclara l'édition mal faite, et que celles 
de ses pièces fugitives et des autres de longue haleine qu'il 
trouverait bonnes, il les livrerait à l'impression, le moment 
venu, « craignant toujours de les avoir fait paroi tre trop tôt. » 
C'est Fayel encore qui lui donna l'occasion de ce désaveu solen- 
nel. Et le morceau s'achève par ce mot d'une profonde mélan- 
colie : « Transportons-nous dans la postérité... » 

MÉRINVAL 
1774 

Tout pathétique et terrible qu'il soit, on est tenu de croire 
que Mérinval, drame en cinq actes, naquit dans le cerveau 
de Baculard longtemps avant que ne lui sourit l'invention du 
genre spécialement nommé terrible. Au moins raconte-t-il 
ainsi les choses : il venait de publier le Comte de Comminge 
quand « un homme de lettres connu » pensa que, amateur du 
genre sombre, d'Arnaud pourrait se trouver bien d'un sujet 
qu'on lui indiquerait, et lui signala comme capable de lui en 
fournir un plein de ressources, un roman, Le Monde Moral, 
qu'on attribuait à l'abbé Prévost, et nommément un épisode 
de ce roman qui, sous le titre Les Effets de la Vengeance, fut 
inséré dans le recueil des Contes de M"* Uncy. 

C'est en effet une très sombre histoire que cette histoire- 
là ; il eût été difficile d'en découvrir une qui répondît mieux 
à l'idéal du sombre. Un gentilhomme, Mérinval, a, pour d'excel- 
lentes raisons, traversé d'indignes amours ou Séligni, un des 
jeunes parents de sa femme, allait compromettre tout son 



MÉRINVAL 129 

avenir et se perdre. Il avait réussi à séparer les amants. Pour 
rendre sa victoire plus définitive, la maîtresse renvoyée ne 
tarda pas à mourir. Mais, loin d'être reconnaissant au généreux 
intrus qui a rompu sa chaîne, ce Séligni s'est laissé aller à 
une haine farouche, il ne rêve que vengeance. Il dispose ses 
batteries ; sa parente, la femme de Mérinval, et Evard, l'ami 
de Mérinval, lui seront des moyens faciles de se venger ; il 
rendra le malheureux jaloux de sa femme et de son ami. Cela 
fait, il ne lui accorde pas de relâche. La pauvre femme est 
enceinte. Il persuade au mari que l'enfant qu'elle porte est 
adultérin, que son ami Evard le trompe : tant y a qu'il n'est 
plus question que de punir, que de tuer, et, son ami égorgé 
par lui, Mérinval, ivre de fureur, empoisonne sa femme. 

Tout cela se passe avant que la pièce ne commence, le récit 
en emplit le premier acte ; il est très dramatique, fait à la 
suite d'un émouvant tableau de ses remords par un père à son 
fils premier né, qui vivait au loin, pendant qu'avaient lieu 
ces horreurs, et est revenu, est marié. Mais une catastrophe 
pire s'apprête. Une lettre est venue. Séligni qui, mettant le 
comble à sa noirceur, pousse l'atrocité jusqu'à écrire à ce 
meurtrier de par lui, que toutes ses victimes étaient inno- 
centes : 

Evard étoit l'exemple des amis, 

Ta femme celui des épouses ; 

Cet enfant il était le tien... 

Et l'on comprend que dans le moment de telles révélations, 
Mérinval se veuille passer son épée à travers le corps. Ce n'est 
pas sans peine que les siens l'en empêchent. Mais son fils, 
s'il l'a retenu, savait ce qu'il faisait. Il disparaît, se jette à la 
poursuite de l'odieux personnage. Il n'a rien dit de son projet. 
Et c'est encore là une scène d'une extraordinaire adresse et 
qui vous force à partager l'émoi de tous les acteurs quand peu 
à peu il se découvre qu'un homme a été trouvé baignant dans 
son sang, qu'il sortait de la maison, que ce n'est pas le fils 
Mérinval, mais l'autre, et que le fils Mérinval fut le justicier, 
est maintenant arrêté et mené en prison pour avoir accompli 
cette œuvre de justice. 

Nous passerons plus rapidement sur les deux derniers 
actes, non que l'intérêt y faiblisse, loin de là, mais il suffit de 



130 DE COLIGNY A MÉRINVAL 

peu de mots pour en dire la conduite et l'achèvement. C'est 
au siège du lieutenant criminel, une séance de rapport : l'ac- 
cusé passe des aveux d'une sincérité non équivoque, tout en 
refusant de s'expliquer sur les modalités de la rencontre et les 
raisons de son geste. A son père qui survient, éperdu, avec qui 
la clémence de son juge le laisse avoir un entretien, il com- 
plétera ses aveux. Séligni n'a pas été tué par traîtrise, il n'y a 
pas eu assassinat, il y a eu combat, duel. — C'est ce qu'il 
faut qu'on sache, dit le père. — Non. 

— Tu veux, quand tu meurs. 
Que je garde un secret qui causa tes malheurs ! 
Non, cruel, n'attends pas cet effort de ton père ; 
Par quel charme invincible ai-je encor pu me taire ? 
Je vais tout déclarer, aux Juges assemblés 
Exposer des forfaits que l'ombre <a trop voilés. 
A la rigueur des lois il faut une victime : 
Je la livre en leurs mains ; moi seul ai fait le crime... 

MÉRINVAL tiLS, l'arrêtant 

Je vous l'ai déjà dit : en révélant ici 

Un secret, qui jamais ne doit être éclairci. 

Vous courez à la mort, sans empêcher la mienne ; 

Avec moi condamné, vous subissez ma peine. 

Mon père, et quelle peine ? On peut savoir souffrir 

Les plus cruels tourments, on peut savoir mourir. 

Mais supporter la honte 1... 

La seule chose qui lui semble possible, qu'il demande avec 
supplication, c'est que son père lui procure du poison, pour qu'il 
sauve son honneur. 

Acte cinquième. Scène du père et du fils. Après une longue 
résistance, le père cède enfin au vœu du jeune homme, mais il 
a eu la précaution de prendre de ce poison le premier, et il en 
éprouve les derniers effets dans l'instant où son fils est prêt à 
l'imiter et que, par un coup de théâtre auquel on devait s'atten- 
dre, qu'on désirait tout au moins, sa grâce arrive. 



Si l'on compare ce drame à la nouvelle dont il est tiré, cette 
comparaison apparaît toute à l'avantage de d'Arnaud, et en 
vérité aucune des œuvres de son théâtre n'est plus rapide, 
exempte de déclamation, et, d'un bout à l'autre, vivante et 



MÉRINVAL 131 

frémissante que celle-ci. Représentée à Rouen en 1782, elle y 
réussit pleinement et il semble bien qu'elle eût réussi de la 
même façon sur tous les théâtres. Notons au surplus que la 
capitale normande ne s'en tint pas là avec Baculard. Elle applau- 
dit Comminge en juin 1790, un mois juste après que la Comédie 
française l'eut donné, et il y fut repris au cours de la saison 
1808-1809. Nous avons déjà mentionné au surplus que la pièce, 
cette date passée, restait au répertoire des troupes de province. 

Mérinval aurait mérité la même faveur. A quel moment 
fut-il écrit ? D'Arnaud nous dit bien que la première idée lui 
en avait été suggérée par son homme de lettres connu, dès après 
Comminge ; mais l'amour des cloîtres, des tombeaux le retenait; 
il devait alors s'occuper d'Eiiphémie, et si fort que l'eussent 
séduit les Effets de la Vengeance, il n'abandonna pas sous ses 
voiles la pleurante demoiselle d'Orcé. 

L'heure était bonne pourtant pour s'appliquer à un travail 
dans le genre de ces drames anglais qui faisaient fureur, des- 
quels nous vinrent nos tragédies bourgeoises et dont l'imitation 
avait déjà fait surgir, pour qu'il attirât un concours prodigieux 
au Théâtre français, un Béverley, de Saurin (1768), et tout à la 
fois, la même année 1769, un Enfant trouvé, d'après Edward 
Moore, de M"" Riccoboni, et un Jenneval ou le Barnevelt français 
d'Anseaume, musique de Duni, et avant un Barnevelt encore de 
La Harpe, en 1778. 

Mais les sciences historiques avaient fait un grand pas. Le 
temps n'était plus où, écrivant d'après Velly une anecdote, 
Batilde ou l'Héroïsme de l'Amour, d'Arnaud, en 1767, évoquait 
le règne de Glovis II. Dans un pré-moyen-âge passablement 
incroyable et fallot, il y faisait dialoguer ses amants avec ces 
vocatifs chers aux plus classiques tragédies. « Madame » et 
«Seigneur. » (1) Toute la France soucieuse du fier passé lisait les 
Mémoires sur l'ancienne Chevalerie. Pour d'Arnaud, c'était son 
livre de chevet, et une fois encore le beau sujet proposé par 
l'homme de lettres connu fut écarté jusqu'à une prochaine occa- 
sion. Fayel obtint la préférence, Fayel où seraient des souvenirs 



(1) Un drame en cinq actes et en vers, plus étonnant mille fois, a été tiré de 
cette anecdote sous le même titre. Auteur : Dysembart de la Fossardrie ; in-S" 
de 2 ff. et 72 p. Tournai, Adrien Serré, 1775. Des laquais y apportent des lettres I 



132 DE COLIGNY A MÉRINVAL 

des Croisades, et qui mettrait en scène, parmi un louable 
tumulte d'écuyers et d'hommes d'armes, un preux de Vergi, un 
Couci, 

Des chevaliers françois la gloire et le modèle. 

Mériiwal enfin ne suivit probablement pas de bien loin ces 
porteurs d'armures. D'Arnaud était encore dans le feu de sa 
passion pour les illustres noms de France. Il en plaça dans son 
drame : 

Au sortir de l'enfance, un instinct belliqueux 
M'emporta sur les pas qu'ont tracés nos ayeux. 
Pour modèle et pour chef, je choisis ce grand homme. 
Le célèbre Condé que la France renomme... 
Acte I. Se. IV, 73-76 

Un officier connu que distinguoit Turenne. 
Ibid. 124 

Ces vers, si nous ne nous trompons, fixeraient la date de 
l'exécution. Mais une sorte de fatalité voulait que des coïnci- 
dences gâtassent toutes les joies de d'Arnaud. De Belloy avait 
composé sa Gabrîelle de Vergy en même temps que lui son Fayel. 
A l'heure même où il achevait Mérinvaly il apprit qu'un autre 
en avait achevé un aussi, et, contrariété pire ! que sa pièce à 
celui-là devait être représentée au premier jour. Cet autre avait 
été son ami, à qui peu de temps après la publication de Com- 
minge, il avait fait confidence de plusieurs de ses plans et 
notamment de celui de Mériiwal. Cet ami, c'était un M. de Fon- 
tanelle (Dubois-Fontanelle), et sa pièce, en quatre actes et en 
vers, était intitulée Lorédan. 

— Il y a lieu de croire, disait d'Arnaud, sans colère, que 
nous ne nous sommes rencontrés que dans le choix du sujet (1). 



(1) Mérinval, Paris, Vve Duchesne, 1780. Préface, note, p. 17, 



CHAPITRE IV 



Le Poète, les Parodies, le Romantisme 



Au sortir du romanesque de La Chaussée, d'Arnaud avait 
rendu au théâtre le plus grand service qu'on lui pouvait rendre 
en le rappelant à la simplicité grecque, en en rejetant les petits 
moyens, les déguisements, les secrets que tout le monde devine, 
mais que de toute nécessité on doit tenir en réserve pour finir 
la pièce, et l'ennui enfin de ces reconnaissances dont il avait si 
longtemps été abusé que les plus surprenantes n'arrivaient plus 
à surprendre. Certes avec lui nous aurons encore des person- 
nages qui se cachent sous des noms qui ne sont point les leurs. 
Mais ils y sont bien forcés. Comminge est frère Arsène, frère 
Euthime est Adélaïde. Nous aurons encore Euphémie, Constance 
et Théotime-Sinval, le tout s'expliquant par l'obéissance due aux 
règles conventuelles. M"* d'Orcé réduite à la pauvreté ne sait pas 
qu'elle heurte à la porte du couvent où languit sa fille opprimée. 
Ceci est moins excusable. Dans Euphémie, comme dans Com- 
minge pour amener à la Trappe le chevalier d'Orvigni, le hasard 
joue un rôle, mais combien restreint, et dans Mérinval où le 
roman risquait de tout envahir, il se resserre en un récit, qui, 
d'ailleurs, coupé de mouvements et de répliques, ne compte pas 
deux cents vers. 

La situation une fois posée, d'Arnaud se borne à la dévelop- 
per dans sa logique et dans sa vérité, sans y rien changer ni 
ajouter, uniquement attentif à faire mouvoir ses personnages 
dans un milieu qu'on sente réel, où pas un détail ne sera faux ; 
à apporter la même exactitude dans la peinture de leurs carac- 
tères. Ceci n'est vrai de tout point que pour Comminge et les 
ouvrages qui ont suivi. Le Louvre de Coligni est inexistant, les 
circonstances de la mort furent différentes. C'était une œuvre de 
collège. Les corrections subséquentes l'ont faite meilleure, ne 
l'ont pas faite autre. Comparez avec Comminge, ses précisions, 
sa loi du silence, sa pioche pour creuser les fosses, sa cloche 



134 LE POÈTE 

d'agonie et de mort ; avec Euphémie, les cercueils qui sont les 
lits des religieuses (et que cachent un peu quelques chaises de 
paille) ; comparez avec Fayel ; comparez avec Mérinval. Partout 
l'observation la plus stricte du costume de mœurs, partout le 
soin qui se fait scrupule de mettre chaque chose en sa place, 
en son temps ; et pas une fois vous ne verrez de ces ornements, 
que d'Arnaud appelait des accessoires ; pas une fois, de ces 
paquets de vers, de ces airs de bravoure, de ces tirades à effet, 
qui ne sont point du langage et du rôle des acteurs, mais sortent 
bien des fantaisies du poète curieux de se faire valoir, de briller. 

Il ne vise nulle part aux applaudissements, il ne tend qu'à 
l'expression de sa sensibilité. On se rappelle le mot de Jean- 
Jacques : D'Arnaud écrit avec son cœur. Il était compatissant ; 
sa défense des époux de Labedoyère est d'une belle âme ; il 
semble souffrir des injustices -dont on accable le prochain 
comme il ferait de ses propres injures ; il est enclin à les par- 
donner. Tout ce qui dans ses très et trop nombreux romans agit 
mal, avec dureté, se repent in extremis, et tâche à racheter, à 
faire oublier ses fautes. D'Arnaud a le don des larmes, et parce 
qu'il pleure, il veut que nous pleurions ; quelquefois, au cours 
de ses compositions narratives, il se désespère de la froideur des 
mots qu'il ne parvient pas à assembler de façon assez tou- 
chante ; il nous adjure de nous laisser aller, d'être sensibles, 
il nous sollicite de nous représenter à quel point nous devons 
être émus de ce qu'il nous raconte et nous prie de l'être. « Ah ! 
si je pouvais vous dire tout ce que je ressens ! » Il se plaît 
aux solitudes champêtres, aux grâces des jeunes mères et des 
tout petits. Young vint à point, mais d'Arnaud n'avait pas eu 
besoin de Young pour aimer la tristesse des tombes, non plus 
qu'il n'eut besoin de modèles pour détester les haines et les 
duplicités, combattre les mépris que fait le monde, des comé- 
diens ; les humiliations dont il flétrit les bâtards et les fils de 
pères criminels ; plaindre toutes les victimes, hélas ! du tyran- 
nique amour ; accourir vers les pauvres ; comprendre la 
beauté des dévouements et des charités ; vouloir une humanité 
indulgente, équitable, heureuse, où la Richesse prendrait tout 
son plaisir du bien qu'elle peut faire ; où la Religion et la Loi 
ne seraient que les auxiliaires de l'universelle Bonté. Il n'ap- 
partenait à aucune coterie, n'était ni du parti des Economistes 



Le poète, les parodies, le romantisme 135 

ni de celui des Philosophes, et les Bretons de la Société patrio- 
tique l'avaient bien jugé : ce qu'il écrivait était utile au progrès 
de la Morale publique. 

L'humanité ! il l'avait bien regardée, il la connaissait. D'au- 
tres au théâtre déclamaient, donnaient en pied des images 
symboliques et sans réalité de l'Honnête homme, du Père de 
famille, que sais-je ? Lui, trace des caractères. Il y aurait 
imprudence à tenter de reprendre après lui ce Gomminge qui 
prie avec tant de ferveur et se débat si cruellement contre un 
amour invincible ; cette taciturne Adélaïde qui n'a voulu que 
souffrir auprès de son amant, et jusqu'à la mort, est si vail- 
lante en sa souffrance ; ce Père abbé dont l'admirable sérénité 
contraste si puissamment avec les tourments de ses Religieux, 
toute faite de son Respect pour la Règle et de sa Foi en 
Dieu (1) ; cette Gabrielle, pureté et patience, pour qui la mort 
sera un bienfait. Fayel même, cet excessif et un peu ridicule 
Croquemitaine, avec ses fureurs follement criées, s'impose 
aux souvenirs par la douceur de ses retours : 

, Désarme cette haine : 

Je te fais de mon cœur maîtresse souveraine... 

Non, je ne serai plus furieux ni jaloux : 

J'étouffe ces transports indignes d'un époux. 

Je saurai repousser ces honteuses alarmes. 

Estimer tes vertus, en adorant tes charmes ; 

Je veux que tes beaux jours plus sereins désormais 

Coulent dans les douceurs d'une tranquille paix. 

Que tu donnes des lois à mon âme asservie ; 

Au seul soin de t'aimer, je consacre ma vie ; 

Mais parle : sur ton front quelle sombre langueur 

Décèle un noir chagrin qui surcharge ton cœur ? 

Mon œil surprend des pleurs qui t'échappent sans cesse... 

Est-ce à l'àme innocente à sentir la tristesse ? 

Tu ne me réponds point ?... tu pleures ?... 

Dans un cadre mélodramatique, les deux Mérinval aussi, 
le père et le fils, sont autre chose que des personnages de 



(1) A remarquer que d'Arnaud n'a point cherché en dessinant ce caractère du 
Père abbé à créer une opposition dont il lut facile de tirer des effets de théâtre. 
II ne s'est accordé cette commodité que dans Eiiphémie où, sous leurs cornettes, 
Mélanie et Cécile sont comme des allégories, l'une de la Religion qui soulage et 
console, l'autre de la Religion qui gronde et menace. Mais Euphémie n'est pas sa 
meilleure pièce. Il avait déjà opposé dans l'Histoire de Monsieur et Madame de *** 
le religieux de toute charité et celui de toute rigueur. Même une graijde partie 
du livre est fondée sur les péripéties de leur antagonisme. 



136 LE POÈTE 

mélodrame. Nous avons dit en son lieu comment l'heureuse 
conception du troisième acte et sa réalisation, d'un mouvement 
si rapide, si enfiévré, sauveraient la pièce, s'il en était besoin, 
de toute ressemblance avec les vulgarités dont fait métier le 
commun des dramaturges. Et il serait opportun encore de 
signaler avec quelle mesure, sans insister, mais par une touche 
juste, comme d'un peintre sur un portrait, d'Arnaud a fait 
d'un petit rôle, d'un comparse, le lieutenant criminel, un être 
vivant, qui intéresse, qu'on écoute. Trois ou quatre vers font 
l'affaire, une âme est née, une âme de compassion, une âme 
de sympathie. Ce juge permettra l'entretien du père et du fils. 

Ce qu'un devoir austère 
Voudra bien m'accorder, Je suis prêt à le faire. 

L'équité n'endurcit point le cœur. 

Et nous devons toujouris soulager le malheur. 

Ce très mince personnage du lieutenant criminel n'étant 
que ce qu'on appelle au théâtre « une grande utilité », ne 
pouvait, ne devait pas être développé ; aussi d'Arnaud l'a-t-il 
exactement tenu à son plan, l'arrière-plan ; mais il ne nous 
en a cependant rien laissé ignorer, ni combien lourde pèse 
sur lui sa responsabilité, ni comment la jeunesse et la mani- 
feste sincérité de son accusé ont pu le toucher. Le meurtre 
est avoué, le meurtrier a d'avance accepté sa peine. Il s'est 
déclaré gentilhomme et cache son nom. Il affirme qu'il était 
en droit de tuer et tait ses motifs. Tout cela est angoissant. 
Survient le père que le magistrat reconnaît. 

Dieu ! qu'est-ce que je voi ? 
Son père ! Mérinval 1 

Et sur les premières paroles, confuses, du vieillard : 

Vous dîtes ? 



Manque-t-il rien au tableau ? C'est que d'Arnaud, bien 
que, pour éviter l'embarras de faire sa cour aux comédiens, 
il préférât donner ses pièces aux libraires et les offrir au 
jugement des lecteurs, avait à un degré très aigu le sens du 
théâtre. Tout en les composant, il se jouait à lui-même dans 
son imagination ses- tragédies et ses drames, et se les jouait 



LE POÈTE, LES PARODIES, LE ROMANTISME 137 

fort bien en vérité, disant juste ce qui était à dire, et voyant 
clair aux décors qu'il lui fallait, aux mouvemeAts de ses bons- 
hommes, aux détails de leurs entrées et de leurs sorties comme 
aux intentions que devait en chaque circonstance traduire 
leur mimique. 

Vous en aurez aisément la preuve. Remarquez en effet ses 
notations de la diction théâtrale au moyen des points suspen- 
sifs plus ou moins nombreux selon que les arrêts, les hésita- 
tions, les silences doivent se produire avec plus ou moins de 
fréquence, plus ou moins de durée. Le lecteur le plus inattentif 
est obligé de lire bien, de mettre à ce qu'il lit l'accent qu'il faut. 
Cette bizarrerie n'est bizarre qu'en apparence. Elle s'égale en 
quelque sorte aux procédés de l'écriture musicale. Les déco- 
rations qui lui sont nécessaires, il les plante avec une sûreté 
qu'on ne saurait dépasser. Leur complication même la plus 
extrême ne lui cause nul embarras. Reportez-vous, par exemple, 
à sa description de celle de Coinminge, le tombeau de Rancé, 
et à celle du dernier acte à'Euphêmie, qui se compose des 
mêmes éléments et qui en diffère pourtant par l'architecture 
et les dispositions. -^ 

D'Arnaud ne fléchit qu'une fois, dans Fayel, au premier 
acte. On ne voit pas du tout comment ce qu'il veut peut 
s'arranger. « Le théâtre représente l'appartement d'un château, 
un vestibule au bout, d'un côté un parc, et de l'autre une tour. » 
Il semble qu'il y faudrait un décor à compartiments comme aux 
pièces de Hardy. Laissons à de plus habiles le soin de se 
débrouiller avec ces exigences. 

Mais où d'Arnaud est incomparable, c'est dans ces indi- 
cations de l'action des personnages, de leurs attitudes, de leurs 
gestes. Il dit leurs larmes, leurs soupirs, leurs prostrations. 
Il ne les abandonne pas une minute, il les suit dans toute la 
progression des sentiments qu'ils ont à interpréter. C'est d'une 
mise en scène méticuleuse à merveille, variée, pour qui rien 
n'est bagatelle, qui ajoute à l'intérêt, parfaite ; et le jeu de 
M"* de Garcins, frère Euthime, de Comminge, put rallier tous 
les suffrages, mais certainement elle ne trouva pas un effet 
que le poète n'eût trouvé avant elle et qu'il ne lui eût défini, 
se rendant compte de tout ce qui était permis, de tout ce qu'il 



138 LE POÈTE 

conviendrait d'oser, de tout ce qui porterait, à tel point que 
dans le livre il pouvait écrire (nous avons déjà cité ce passage) : 
« Son jeu muet a paru sur le papier même attacher et inté- 
resser. Que seroit-ce à la représentation ? » 

Sans doute il n'avait pas été le premier à imaginer que ces 
précisions ne laissaient pas que d'avoir quelque importance. 
Goldoni se défiait de l'intelligence des lecteurs et des comé- 
diens et avait pris contre elle les mêmes précautions. Diderot 
non plus n'en faisait point fi. Il marquait : La marche de 
cette scène est lente. — Elle sort avec son mouchoir sur les 
yeux. , — // continue à se promener. — // se renverse sur un 
fauteuil..., et dans sa comédie Dupuis et Desronais, Collé ne 
s'était pas montré plus chiche d'explications sur les attitudes 
et les déplacements de ses acteurs ; mais admirez cette 
rouerie : les pantomimes qu'il s'applique à nous détailler, il 
n'avait pas songé à en aider ses interprètes, il les leur avait 
empruntées et les copiait d'après eux, — si Bachaumont n'a 
pas menti. 

Collé à ce compte n'était pas un homme de théâtre. D'Ar- 
naud en était un, qui le fut même par moments^ au préjudice 
du poète. Le désir qu'il avait de donner à ses scènes le mouve- 
ment le plus vif, le plus naturel, l'incita, on pourrait presque 
dire au culte du style entrecoupé, des phrases interrompues. 

Que vois-je ? en quel état !... {Euphémie, m, 2). 
L'amour... vous me verrez embrasser vos genoux. 

{Mérinual, i, 4). 

Je veux... Raymond... qu'il vienne... {Fayel, iv, 2). 
Un Etranger... le voir... quelle vue importune ! 

iComminge, i, 3) 

Plus la scène est émue, plus d'Arnaud oublie qu'il est un 
écrivain, moins ses personnages s'expriment. On rencontre des 
bégaiements comme ceux-ci : 

Dans Comminge, u, 6 : 

Demeurez... Cette voix... cruel... vous me fuyez... 
Je n'écoute plus rien... que j'expire à vos pieds... 



LE POÈTE, LES PARODIES, LE ROMANTISME 139 

Et plus loin, scène 7 : 

J'ai cru... l'illusion... frappé de tout côté... 

Ma douleur... mon tourment... mon désespoir redouble... 

Dans Euphémie, ii, 9 : 

Vous ne répondez point... parlez... mon âme émue... 
Mon père... Dieu 1 la mort sur son front répandue... 

Et acte trois, scène 2 : 

O ma religion... je me meurs... un moment : 
Sinvial, écoute-moi : 

Dans Mérinval encore, iv, 2 : 

Mon âme révoltée au seul mot de bassesse... 
Monsieur, je fus toujours digne de ma noblesise. 
Et nul autre que vous... pardonnez... pardonnez... 
A la vive douleur mes sens abandonnés... 
Non, je n'étois pas fait pour souffrir cet outrage. 

Et acte cinq, scène 2 : 

Mais la honte... la honte... eh 1 quel cœur affermi I... 
Le mien... est-il bien vrai ?... vous seriez mon ami ?... 

Nous n'avons là que trop d'exemples. A quoi bon pour- 
suivre ? (1) Des critiques sévères trouveraient à relever d'autres 
erreurs de Baculard. Il est difficile de ne pas sourire de ces 
vers de Coligni, dont le mauvais goût fait songer à ce poignard 
de Théophile qui en rougissait, le traître ! 

Vous, allez... qu'à la nuit, témoin de vos exploits, 
Jaioux de cet honneur l'astre du jour envie 
L'aspect du châtiment d^une secte ennemie. 

Voici au même lieu un vers d'une impropriété de termes 
remarquable : 

Répandre un sang marqué du sceau de sa colère... 

Un autre dans Fayel : 

Achevons d'enflammer un poison infernal... 



(1) l-A Chaussée usait et abusait de ce système. On ne trouverait nulle part 
dans d'Arnaud, cfui peut-être l'imitait en cela, un morceau aussi typique à cet 
égard que celui du Préjugé à la mode, cité par M. G. Lunson, op. cit. p. 255. 



140 LE POÈTE 

Un dans Mérinval, qui n'est même plus français : 

Vous courez à la mort, sans empêcher la mienne... 

N'insistons pas sur ces faiblesses. D'Arnaud, dans l'empor- 
tement de ses scènes, n'était pas toujours le nfaître de sa forme. 
Il y a un endroit dans Fayel où il est question d'un « gage » 
que Couci avait reçu de son amie, et il faut qu'une note, en 
bas de page, nous instruise de la nature de ce gage. Elle est 
ainsi conçue : « Il (Couci) veut parler d'un bracelet de cheveux 
que lui avait donné Gabrielle. » On ne serait pas en peine 
d'opposer à ces fautes de belles et saisissantes contre-parties. 
Dans cette même pièce et dans ce même rôle de Couci, un trait 
de fierté pour lequel il semble bien que l'épithète sublime 
n'aurait rien d'hyperbolique, compenserait, à notre avis, nom- 
bre d'erreurs. Fayel tient prisonnier entre ses mains son rival, 
et le veut faire tuer par ses gens. Il les lance contre lui : 

Frappez I 

coucY, avec une tranquillité dédaigneuse 

On te disoit chevalier I 

De cette hauteur d'Arnaud ne retombe pas indignement. 
Lisons encore : 

FAYEL, sortant de sa fureur 

Et c'est toi 
Qui me rends à l'honneur, à ce que je me doi ! 

(A Couci, avec transport) : 

Couci vient d'empêcher que mon front ne rougisse I 
C'est un crime de plus qu'il faut que je punisse. 
Non, non, ne prétends pas, Couci, m'humilier : 
Tu vas voir si Fayel est digne chevalier I 
La honte m'eût flétri ; ton attente est trompée. 

(A ses écuyers) : 

Qu'on détache ses fers ; donnez-^liii son épée ; 
Qu'on m'apporte la mienne... 

On les arme. Fayel refuse un bouclier : 

Non, point de bouclier. Rejetons loin de nous 
Ce qui peut affaiblir ou détourner les coups ; 
Combattons pour mourir, etc., etc. 



LE POÈTE, LES PARODIES, LE ROMANTISME 141 

Ces faiblesses que nous signalions tout à l'heure étaient la 
joie, étaient la proie des faiseurs de parodie. 

Car ce fut le bon temps alors des parodies, et bien que 
Mercier, dans ses théories sur le drame, qu'il voulait simple 
et prêcheur de morale, en quoi il venait sur le tard ; en prose, 
ce qui n'était guère plus neuf ; et qui, au contraire de Baculard 
et de tant d'autres, n'en bannissait pas la gaîté, une gaîté 
« épurée, plus vraie et plus durable », qui ne serait pas le rire, 
chose périmée ; bien que Mercier eût déclaré que la comédie 
non plus ne devrait faire rire, parce que les deux muscles de 
la bouche nommés zygomatiques, encore souples au temps de 
Molière, étaient aujourd'hui paralysés chez tous les François, 
les françois se permettaient fort bien de rire, au grand péril de 
leurs muscles zygomatiques, et voire ! de tout et de tous, s'atta- 
quant même au bon Ducis, dont le Roi Lear sous la plume des 
parodistes devint le Roi Lu. 

Mais, avec de Belloy à l'occasion, d'Arnaud et parfois aussi 
ses imitateurs, tel un nommé Fontaine, auteur d'un Argillan 
ou le Fanatisme des Croisades, furent les sujets préférés de 
ces railleurs. D'Arnaud surtout leur avait donné prise avec 
ses façons de ponctuer. Tout le monde s'y mettait. Le critique 
de VAlmanach des Muses, 1775, disait d'un drame qu'on y avait 
mis beaucoup de sentiment, car il y avait plus de points que de 
mots : au catalogue (fictif) des ouvrages d'un chimérique M. 
Doucet, de plusieurs académies, son pseudonyme, Cocqueley 
de Chaussepierre annonçait un Traité complet de la ponctua- 
tion ou Manière de tirer le plus grand parti des signes de 
suspension dans le discours, 2 vol. in-8 (1). Collé s'en amusa 
dans Cocatrix, tragédie amphigouristique. Ayant fait tenir à 
son principal personnage, Colorax, roi de l'Arabie Pétrée, un 
beau discours « déclamatoire et boursouflé », il recommande 
« de grandes pauses aux deux vers suivants, comme si l'on 
disait les plus belles choses du monde » : 

Mes trésors... les honneurs... demande... je suis roi... 
Attends tout... je de veux... je le puis... je le doi. 



(1) Observons que dès août 1757, c'est-à-dire longtemps avant les préfaces 
de Comminge où d'Arnaud prit son initiative, paraissait une Marguerite d'Anjou, 
avec une préface où il était traité des virgules et de la ponctuation. 



142 LES PARODIES 

L'échantillon ne lui fait pas honneur. Le même Cocqueley 
de Chaussepierre, qui était un avocat, auteur de nombreuses 
facéties, eut une inspiration plus heureuse avec son Roué 
vertueux, « poème en prose en quatre chants, propre à faire en 
cas de besoin, un Drame à jouer deux fois par semaine. » Il 
n'en publia que les arguments, disant : « Ces arguments, 
pleins de sel, sont une des parties les plus considérables de 
cette brochure : car le Poème n'est pas fait ; on n'y trouve 
que quelques mots entrecoupés, avec beaucoup de points ; ce 
qui est encore très ingénieux et très épigrammatique : 

O crime... 

O consolante horreur... 

O ma mère... 
Ah, ma fille... » 

On n'a jamais trop su à quelles notabilités de lettres ce 
Roué vertueux faisait surtout la guerre : mais c'est qu'elles y 
étaient à peu près toutes intéressées, les illustres de la secte 
philosophique, les moindres que portait leur goût à mettre au 
théâtre des personnages bas. Mercier, de la Brouette du Vinai- 
grier, et d'Arnaud, évidemment. 

Dans une Gâbrielle que, pour rappeler sans la nommer, la 
malheureuse épouse de Fayel, Dussieux et Imbert avaient 
baptisée de Passy, et faite en un acte en prose et en vaudevilles, 
de Belloy et d'Arnaud partagèrent fraternellement les nasardes. 
Il y a une trouvaille dans cette parodie, c'est, au vaudeville 
final, ces vers : 

Ah 1 il n'est point de fête 
Quand le cœur n'en est pas. 

Fayel servi de la sorte, Mérinval eut son tour. Cocqueley 
de Chaussepierre était revenu à la charge, avec un drame en 
deux actes et en vers : « Monsieur Cassandre ou les Effets de 
l'Amour et du Verd-de-Gris (1), accompagné d'une épître 
dédicatoire à Madame la Marquise de ***, d'une préface, d'un 
discours préliminaire, d'un avertissement, d'un avis au lecteur, 
et d'une lettre de M'. . . à l'auteur. » Et ni la prose de d'Arnaud, 
ni ses vers, ni le sombre dont il s'était fait le prophète, ni ses 



(1) Seconde Edition. Amsterdam-Paris, Gueffler, 1775, in-8». 



LE POÈTE, LES PARODIES, LE ROMANTISME 143 

points « jetés avec art tout à travers la phrase et dont remploi 
dispense d'achever ce que l'on a à dire » (1), ni la peine qu'il 
prend d'écrire les pantomimes et de décrire les habillements, 
ni même le luxe où il se plaît d'orner ses volumes de planches 
d'Eisen, de Marillier, de Gravelot, planches qu'il payait peut- 
être de ses deniers comme faisait Dorât, qui s'y ruina, rien n'est 
épargné, rien, et par surcroît, ce gracieux Dorât, Lemière, deux 
ou trois autres reçoivent des égratignures. 

On pourrait également citer dans cette suite de parodies. 
Le vidangeur sensible, par M. *** (on suppose Marchand et 
Nougaret), et serait-ce pécher que d'omettre les Funérailles 
d'Arabert, religieux de la Trappe, poème anonyme imité de 
l'anglais et qui ne fut parodie que très involontairement par 
la gaucherie de son auteur. Lui aussi prêtait à rire, mais à ses 
dépens. En voici quatre vers. La maîtresse d'Arabert raconte 
ses aventures au vieillard Anselme : 

Trop triste passion 1 cédant à sa contrainte. 
D'un habit prohibé me servant de la feinte 
Et déguisant mon sexe avec ce vêtement. 
L'amour me conduisit vers ce saint bâtiment. 

La Manie des Drames sombres, comédie du chevalier de 
Cubières-Palmezeaux (2) ne ressemble en rien, heureusement 
pour elle, à cette pauvreté ; il y est dépensé force esprit. 
Chacun a son compte. Et ne demandez pas sur quel motif 
sera bâtie la scène pour d'Arnaud ? Sur les énumérations, les 
exclamations et sur la multiplication des points : vous l'avez 
deviné. Prousas, le dramaturge, lit une épreuve qu'il vient de 
recevoir : 

C'est inintelligible. 

Le sang coule. Animal ! je n'ai pas dit cela. 
Le sang en longs ruisseaux couloit par-ci par là ; 
Cette phrase du moins fait image. Les crimes, 
La foudre, le trépas, les enfers, les abîmes : 



(1) On peut encore, est-il recommandé, s'en servir dans la lecture, quand 
on y est de médiocre aptitude. On lirait ainsi, en les comptant et énonçant les 
autres signes : 

La piété console virgule et n'est que la nature 
Ardente à secourir quatre points plus sensible virgule trois points 

[plus pure trois points virgule 
De vos pleurs attendri virgule je viens les essuyer quatre points. 

(2) L'Année littéraire de, 1778, t. viii, p. 270, dit : le Marquis. 



144 LES PARODIES 

Tous ces mots sont omis ; et cependant c'est d'eux 

Que naît tout l'intérêt ; cela n'est pas douteux. 

11 n'aura pas encore retranché, je l'espère, 

Les Dieu ! les ah 1 les ciel ! les mon fils ! les mon père I 

Il ne peut ignorer qu'on peint les passions 

Surtout en variant les exclamations. 

Comment ! Je n'en vois point ? S'est-il mis dans la tête 

De me corriger, moi !... Peste soit de la bête. 

Et les points, où sont-ils ?... Quoi ! malgré tous mes soins, 

N'apprendra-t-il jamais la science des points ? 

Les points au sentiment servent de thermomètre. 

Par les points on les fait diminuer ou croître. 

Après cette tirade il en eût fallu neuf... 

Sans les points ferions-nous quelque chose de neuf ? 

Tout est dit... Mais les points avec leurs couleurs noires 

Rajeunissent encor les plus vieilles histoires. 

Il faut que de ce pas j'aille chez l'imprimeur'. 

Me retrancher des points I... oh ! je suis d'une humeiu* 

Neuf points bien alignés après ce mot humeur. 

En somme, toutes dénuées d'indulgence qu'elles fussent 
pour la fatigue des muscles zygomatiques du temps, ces paro- 
dies trouvaient dans l'œuvre de d'Arnaud Baculard ou de 
Baculard d'Arnaud, car il n'importe guère, selon la remarque 
d'un homme d'esprit, 

Que d'Arnaud soit devant ou d'Arnaud soit derrière, 

elles trouvaient assez peu de motifs de rire et moins encore de 
prétextes de mordre. Le seul fait important est qu'on les ait 
voulues et mises sur pied, puisque si méchantes et cruelles 
qu'elles puissent être quand elles le sont, elles rendent témoi- 
gnage et qu'en elles réside la meilleure attestation du mérite, 
du succès d'un ouvrage. Le proverbe turc a raison : On ne 
jette pas de pierres à l'arbre stérile. 



-Les traductions aussi rendent témoignage, et là Hollande 
et l'Italie traduisaient les drames et les tragédies de d'Arnaud, 
et Gottsched louait la translation qui avait été faite dans sa 
langue du poème sur la Mort du Maréchal de Saxe ; et dans 
le grand mouvement qui, sous son influence, assura la forma- 
tion d'un théâtre allemand par l'étude de plus en plus réfléchie 
et l'imitation obstinée des œuvres de nos grands classiques 
et de leurs successeurs, d'Arnaud fut nécessairement quelqu'un 



LE POÈTE, LES PARODIES, LE ROMANTISME 145 

pour celle qui, avec la plus belle vaillance aida de tout son 
talent et de toute sa volonté le Maître de Leipsick, cette Neuber, 
sans qui Lessing en fût resté à ses Fables et ne fût jamais 
devenu l'auteur d'Emilia Galotti, de Nathan le Sage et de la 
Dramaturgie. 

On pouvait jouer le mépris, dire et l'épéter, comme on le 
lit lorsque parurent les Lamentations de Jérémie, que d'Arnaud 
s'entendait à faire des vers, mais que c'était dommage qu'il 
fût aussi dépourvu d'idées. La contre-vérité était flagrante. 
Nous ne ferons point' de difficulté de reconnaître que dans la 
plupart de ses romans, la plupart de ses nouvelles, d'Arnaud 
travaille volontiers sur un même fonds. L'Histoire de Monsieur 
et de Madame de Labedoijère sera presque l'unique génératrice 
de ses inventions. Epoux ou amants, deux jeunes gens s'aiment 
d'amour, on les sépare ; leurs parents sont inflexibles, ayant 
deux amis, l'un pour leur conseiller le pardon, l'autre pour 
le leur défendre. Dans le conflit de ces influences contraires, 
tout s'aggrave. Persécutions d'aller leur train. Les amoureux 
épuisent toutes les possiblités de l'infortune humaine, et quand 
ils sont dans le plus fâcheux état de misère et de désespoir, 
les parents comprennent enfin qu'ils n'avaient pas le droit 
d'être si méchants, et parlent de s'accorder, mais il est parfois 
trop tard. Pour varier un peu, il arrive que d'Arnaud change 
le sexe de ses personnages. Il avait un héros, il lui substitue 
une héroïne. Ainsi, dans ses pièces, Comminge était un Reli- 
gieux dévoré d'amour ; Euphémie dévorée d'amour et Reli- 
gieuse lui fera pendant. Mais, même dans ce cadre étroit dont 
au reste il s'évade à de certains jours, son ingéniosité apporte 
constamment des détails nouveaux, des développements dont 
il n'avait pas coutume. Et ce n'est point miracle. Comme il se 
plaisait aux belles toiles tragiques de Rembrandt et de Rubens 
et de Poussin ; qu'il se plaisait aux musiques sévères, au 
Stabat de Pergolèse (plus qu'aux finesses de la Serva Padrona), 
au Castor et Pollux de Rameau (dont il aimait surtout l'air de 
Télaïre : Tristes apprêts !...) ; qu'il avait des lectures sans 
nombre, se plaisait aux Livres Saints non moins qu'aux chefs- 
d'œuvre des poètes, capable de citer des versets de Job et des 
opinions de Saint-Evremond, et même des vers de Pradon (1), 



(1) Cf les trois préfaces de Comminge. 



146 LES PARODIES 

— il se plaisait au spectacle de la vie, le regardait avec des 
yeux de charité, toujours prêt à s'intéresser, à s'émouvoir, à 
compatir. Et son imagination y trouvait sans nulle peine les 
éléments, le thème, la matière d'œuvres infinies. A Sedan, une 
jeune fille n'attendait que l'arrivée de son fiancé pour l'épouser. 
Elle va au devant de lui sur la route, et là, on lui apprend 
qu'il est mort. Le coup était trop soudain. La folie aussitôt 
l'avait prise. Elle revint au logis, disant : Il n'est pas encore 
arrivé, je retournerai l'attendre demain ; et, cinquante ans, 
cinquante ! la malheureuse fit chaque jour le même trajet 
inutile, et, rentrant : Il n'est pas encore arrivé, disait-elle, j-e 
retournerai l'attendre demain. D'Arnaud fit de cette histoire 
La nouvelle Clémentine, qui est dans les Délassements d'un 
homme sensible. Et de combien d'autres de ses « anecdotes » 
les drames quotidiens furent-ils l'occasion et la source ! Ou 
d'incomplets souvenirs de livres autrefois lus l'agaçaient 
comme d'une provocation. S'il se rappelait le commencement, 
la suite manquait : — Eh bien, semblait lui dire le livre, tu 
as un point de départ, continue, brode. C'est ainsi que son 
Liebman, des Epreuves du Sentiment, prit naissance, le début 
étant une réminiscence d'il ne savait plus quel bouquin tombé 
dans ses mains pendant ses voyages en Allemagne, Tout le 
reste, il l'avait tiré de lui-même, s'en était fait un exercice et 
un bonheur. 

Eh ! s'il eût manqué d'idées, comme on l'en accuse, aurait- 
il jamais eu des imitateurs, un disciple ? (1) Il fit école. 
Comment aurait-il été aux auteurs dramatiques de son 
temps leur plus abondant et généreux fournisseur de sujets ? 
De son gré ou non, en l'avouant ou en le dissimulant, on lui 
empruntait de toutes parts. Nous ne nous chargerions pas de 
dresser un inventaire de ceux de leurs ouvrages que lui doivent 
ses contemporaims ni les gens de théâtre venus ensuite. 

De ces ouvrages nous avons plus haut signalé quelques- 
uns, on les retrouvera mentionnés dans la liste suivante, avec 
d'autres dont il n'y avait pas eu lieu de parler : 



(1) Bersot, Etudes sur le xviw siècle, Paris, Durand, 1856, p. 369, nomme 
Madame de Saint-Chamood, auteur des Lettres de deux Amants passionnés et 
vertueux. 



LE POÈTE, LES PARODIES, LE ROMANTISME 147 

Les Epoux malheureux, drame en trois actes et en vers, de 
Julien de Vinezac, dédié à la célèbre Corilla, improvisatrice 
italienne, et où il n'y a pas un mot qui ne soit de l'Histoire 
des Labedoyère ; Sargines ou l'Elève de l'Amour, comédie 
lyrique, et Raoul, sire de Créqui, comédie mêlée d'ariettes, 
dont Monvel fit les paroles pour Dalayrac ; Rose d'Amour, 
pièce en trois actes mêlée aussi d'ariettes et en imitation de 
vieux langage ou, comme elle était annoncée, en « style gau- 
lois », arrangée par un sieur Dubreuil pour le compositeur 
Cambrini ; l'extraordinaire Batilde ou l'héroïsme de l'amour, 
drame de notre fameux Dysembart de la Fossardrie ; Pauline 
et Henri, du citoyen Boutillier, joué à Feydau, le 19 brumaire 
an II, et dont l'auteur confesse qu'il doit en partie le fond à 
d'Arnaud ; et en<x)re les Amours de Coucy ou le Tournoi que 
donnait le Théâtre de Monsieur, à la Salle de la Foire Saint 
Germain, et le Dragon de Thionville qui est un décalque en un 
acte des anecdotes des Délassements de l'homme sensible et 
fut représenté à Rouen en décembre 1786, très probablement 
avant que de faire le voyage de Paris. 

On l'y jouait sur le théâtre du Palais-Royal au mois d'août 
1790, au même temps que le Théâtre de la Nation poursuivait 
les représentations de Les Amans malheureux ou le Comte de 
Comminge, le Théâtre Italien, celles de Sargines ou 4'Elève de 
l'amour, que le Théâtre de Monsieur donnait le 17 les Amours 
de Coucy ou le Tournoi et que, après avoir près de dix fois de 
suite, le mois précédent, joué un second Comminge ou les 
Amans malheureux, celui-là pantomime en un acte d'un nommé 
Pompigy, l'Ambigu Comique venait de le reprendre, le 4, 
enrichi de divertissements ! 



Puisque lire Baculard d'Arnaud était à ce point utile et 
de bon rapport à ses confrères, on ne saurait nier que ce repro- 
che qu'on lui faisait de manquer d'idées était le plus absurde 
qu'on pût imaginer.. Qui prête possède, et la preuve est faite. 
Nous n'irons pourtant pas jusqu'à soutenir que pour exploiter 
d'un tel entrain les richesses qu'il mettait à leur disposition, 
c'était que les autres n'avaient, eux, que de très pauvres et 
chétives idées bonnes à rien. Le mérite particulier de d'Arnaud, 



148 LE ROMANTISME 

ce qui le leur rendait cher, était la parfaite conformité de sa 
nuance de sensibilité avec la nuance de sensibilité de son 
époque. On était sûr de plaire en le suivant et qu'il n'y 
avait pas de moyen préférable et plus simple de conqué- 
rir l'oreille du public et son cœur. Mais en matière 
de sentiments comme en toutes les choses humaines, 
les changements sont rapides. Ce qui était à la mode, un beau 
jour ne l'est plus. Ce sont d'autres tableaux qui nous émeuvent. 
Nous sourions de ce qui nous faisait pleurer. La nouveauté 
nous entraîne. Autres temps, autres mœurs. Les plus grands 
ne durent que par la perfection du style. Baculard n'avait pas 
travaillé pour la postérité. Il ne dura pas. Et, bien que souvent, 
en le lisant, on soit appelé à s'étonner, on ait des velléités de 
voir en lui, comme plusieurs l'ont voulu faire, un précurseur 
du Romantisme, il n'eut, il ne pouvait avoir, puisqu'on ne le 
lisait plus, aucune action sur le mouvement romantique. 

Pour deux strophes de son Ode à la Solitude : 

Que j'aime à voir la décadence 
De ces vieux chasteaux ruinez... 

où il évoque les sorciers, les hiboux, les lutins et les pendus, 
on a fait aussi du bon gros Saint-Amand un précurseur du 
Romantisme ; on aurait pu en dire autant de Montchrestien 
à cause de la tournure lugubre de son génie et de ses épitaphes, 
de ses tombeaux et autant même de Scalion de Virbluneau que 
découvrit Théophile Gautier, et dont les amours étaient funé- 
raires. De tels classements arbitraires ne sont que jeux de lettrés 
et ne tirent pas à conséquence. Ce qu'on lisait de romantique 
dans les Epreuves du Sentiment se borne à quelques lignes 
sur le cœur de l'amant mort (Lucie et Mêlante), une scène de 
cimetière (Anne Bell), l'indication d'une chambre tendue de noir 
(Adelson et Salvigni), un paysage funèbre (Lorezzo), un amour 
posthume et sépulcral (Liehman), et encore de tendres déclara- 
tions pour les bâtards (Valmiers). On pourrait arguer d'autre 
part de la passion de d'Arnaud pour le vieux temps, le vieux 
langage, la chevalerie. « On commençait à exploiter fortement 
les mines littéraires allemandes », remarque Bachaumont (1) ; 



(1) Mém. Secr. 22 décembre 1764, ii, 132. 



LE POÈTE, LES PARODIES, LE ROMANTISME 149 

d'Arnaud n'était pas indifférent à l'Allemagne. Le siècle était 
affolé d'Anglomanie, d'Arnaud prit souvent pour scène de ses 
historiettes l'Angleterre dont, pareil à Beaumarchais, il ne 
connaissait pas fort bien les mœurs. Et qu'y a-t-il de plus ? 
que d'Arnaud avant Chateaubriand avait compris que la Reli- 
gion serait, à qui voudrait, une source prodigieuse d'inspiration; 
qu'avant le drame de Lucrèce Borgia il avait risqué la vue d'un 
cercueil sur le théâtre, et que non seulement il s'y était permis 
des morts, mais y avait tout au long fait assister les specta- 
teurs à des funérailles. Ce n'était pas assez. Pour rien, pour 
le plaisir, par goût du macabre, il précipita Euphémie toute 
vive dans une tombe ouverte sous ses pas. Dites encore, dites. 
Frère Euthime qui se tait pendant deux actes et par cela même 
excite une si impatiente curiosité, a précédé Homodéi, qui, 
dans Angelo. tyran de Padoue, fait pendant tout un acte sem- 
blant de dormir et n'intrigue pas moins le public. Et quels 
autres arguments ferez-vous en outre valoir ? 

En se refusant au mélange du tragique et du rire, et donc 
à une peinture exacte de la vie pour garder, suivant lui, une 
certaine tenue, une certaine dignité à l'œuvre d'art, d'Arnaud 
que la Religion inspira, mais qui n'avait pas regardé la Cathé- 
drale, et, jusqu'à son dernier soupir, ignora les gargouilles, 
reste à part du groupe où, comme annonciateur au moins, vous 
le vouliez faire entrer. Mais il s'en différencie bien plus encore 
par le but qu'il assignait à sa littérature, qui n'avait rien de 
commun avec celui que poursuivaient uniquement les Roman- 
tiques. Tandis que ceux-ci, embrassant le inonde, regardant le 
ciel, la rue et le foyer, n'aspiraient à être que des voix, des 
échos de tout ce que sentent, espèrent, regrettent, déplorent les 
hommes pleins de rêves et pleins de déchirements, avide sans 
plus de consoler et de guérir, Baculard d'Arnaud ne prétendait 
pas s'élever au-dessus des plus journalières réalités doulou- 
reuses. Les Romantiques s'égalaient, en leurs vœux les plus 
ardents, à des harpes éoliennes pour vibrer aux souffles qui 
passent et emporter dans des harmonies qui jamais ne cessent 
toutes les joies et toutes les souffrances. Ils résumaient leurs 
ambitions dans cette belle et glorieuse image de la Lyre dressée 
très haut sur l'Humanité et la contraignant à l'observation 
du Rythme. Baculard d'Arnaud s'était fait, ne comprenait, 



150 LE ROMANTISME 

n'admettait qu'une Règle : ne rien écrire qui ne serve à la 
Morale ; et comme il lui était arrivé quelquefois, à ses com- 
mencements, de se donner de moins sévères objectifs, venu à 
l'âge des réflexions, il désavoua de ces choses-là trois volumes. 
Simplement. 

Et pourtant ce moraliste se réveillait à de certaines heures 
avec des soucis et des inquiétudes d'art ; il se contentait 
mal des timidités de la Melpomène alors en usage. Il aurait 
désiré que le parterre eût fait plus de fête à VAtrée de Crébil- 
lon et à la coupe pleine de sang de Plisthène ; il se désespérait 
que l'abbé Nadal, auteur rampant, retenu, il en convient, par 
la faiblesse de sa versification, n'eût pas eu le courage d'aven- 
turer sur son théâtre l'apparition de Samuel. Lui, aurait aimé, 
comme Shakespeare dans Richard III, faire paraître des Om- 
bres. Il les eût montrées dans une obscurité éclairée par inter- 
valles au moyen de coups rapides de lumière ; elles se fussent 
ensuite perdues dans les ténèbres. Hamlet, voyant se lever de 
la terre et y rentrer à plusieurs fois le spectre de son père, ce 
n'est pas par le seul jeu de l'acteur que le spectateur en aurait 
eu connaissance, mais ce spectre,^ il l'aurait véritablement 
entrevu par l'emploi du même artifice. 

Ne soyons pas dupes de ces hardiesses. Fontenelle dans 
Enée et Lavinie avait sorti le spectre de Didon ; et d'Arnaud, 
dans la préface de Fayel où nous prenons ces documents, n'a 
cure que des moyens pratiques d'exhiber des fantômes, qui ne 
fussent pas ridicules. Il est metteur en scène. C'est encore 
ainsi que la tragédie de Voltaire, la Mort de César, ayant peu 
de succès à Paris, lui d'Arnaud suppose que c'est que le public 
répugne à voir, étendu sous ses yeux, le cadavre ensanglanté 
du Dictateur, et il suggère de le présenter voilé ; — on aperce- 
vrait seulement les pieds, dit-il gentiment. Pour tourner 
d'autres difficultés, il n'y aurait point de procédés matériels : 
il aura recours au style, à l'éloquence, à la poésie, et c'est là 
qu'il est dans le vrai. 

En terminant ce travail, on nous permettra une dernière 
citation de d'Arnaud : (1) 



(1) Fayel, préface, p. xx, Paris, Delalaln, 1777. 



LE POÈTE, LES PARODIES, LE ROMANTISME 151 

« Médée, sur le théâtre d'Athènes, porte le couteau dans le 
sein de ses deux enfants : je la ferois voir sur le nôtre, amenée 
à cet excès de fureur par mille ingratitudes de la part de 
Jason, dans un violent accès de rage immolant un de ses fils, 
jetant avec précipitation le poignard, embrassant avec trans- 
port l'innocente victime, faisant éclater des sanglots, des convul- 
sions de douleur, pressant contre son sein l'autre enfant, le cou- 
vrant de ses baisers, l'inondant de ses larmes ; Jason s'offriroit 
à sa vue, il reculeroit à rasi>ect d'une femme égarée de désespoir 
qui tiendroit, comme je l'ai dit, un de ses enfans dans ses bras, 
et dont l'autre seroil à ses pieds: « Perfide, s'écrieroit-elle, est-ce 
à toi de trembler ? Approche, sois sans pitié, tu vois tes atten- 
tats ; oui, c'est toi qui as commis tous mes crimes ; c'est toi qui 
as pu égarer le bras maternel, qui l'as poussé, qui l'as conduit 
dans le sein de cette misérable créature ! oui, barbare, c'est toi 
qui as enfoncé le couteau dans le cœur de mon enfant. » Elle 
releveroit aussitôt ce corps ensanglanté, l'embrasseroit encore 
en s'écriant, et en l'arrosant de nouvelles larmes. » 

Ne prenez pas garde à ses incorrections, la page est inté- 
ressante et juste, le discours de Médée, de la fièvre qu'il faut. 

Et c'est là, à n'en pas douter, ce que Baculard d'Arnaud a 
écrit de plus romantique. 



NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 



-3se- 



I. Ouvrages de d'Jlrnaud 



I. lYlANUSCRITS 



A. POÉSIES. 



Œuvres poétiques diverses. Autographe XVIII° siècle. Papier 127 
feuillets. Formats divers. Bibliothèque de Troyes, 2504. 

Théâtre de F. T. M. de Baculard d'Arnaud ; fragments : 1° les Compli- 
ments pour la fête de M"* la prieure ; 2° « Solon ou l'école de la Vérité », 
mélodrame historique en trois actes, et scénario de la même pièce distri- 
buée en cinq actes. — Deuxième acte d'une pièce en vers : « Scène I. 
DoRNAL, PoLÉMON, - PoLÉMON « C'cst donc ici quc la fortune habite ?» — 
Fragments d'une pièce en vers (sur la châtelaine de Vergy ?) — Auto- 
graphe XVIIP siècle. Papier 225 sur 160 mill. 

Epigrammes (iv-xm) autographe XVIII* siècle. Papier 3 i"^ sur 170 
mill. Bibliothèque de Troyes 2.501. 

Odes anacréontiques, livres IV et V, par François Thomas Marie de 
Baculard d'Arnaud. — Autographe XVIIP siècle. Papier 21 pièces, 230 
sur 175 mill. Bibliothèque de Troyes 2.500. 

B. OUVRAGES EN PROSE. 

Etudes critiques, anecdotes et papiers divers de F. T. M. de Baculard 
d'Arnaud. 

Autographes. 

On remarque dans cette liasse les pièces suivantes : « Le théâtre 
du grand Corneille dégradé par M. de Voltaire » — sur Julie ou la nou- 
velle Héloïse ; notes sur Perse et Horace ; — « La réunion inatten- 
due » ; « Montagu et Brandall », anecdote anglaise ; — Lettre sur les 
XIIP et XVIIP volumes des Œuvres de M. de Voltaire contenant son 
Essay sur l'Histoire générale, etc. XVIIP siècle. Papier 350 sur 230 mill. 
Bibliothèque de Troyes 2.503. 



154 NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 

G. LETTRES DE CORRESPONDANTS DE D'ARNAUD. 

De Fanny Mouchard, femme de Claude de Beauharnais, à M. d'Ar- 
naud, rue des Postes, près de l'Estrapade, à Paris. — Le félicite sur son 
ouvrage 1798 ? 

(Bibliothèque de la Rochelle. Manuscrits 614 f» 120). 

De Vincent, curé de Quincey. 

Lettre à Baculard d'Arnaud (1776). 

(Bibliothèque de Troyes 2764, I. 2). 

(A citer en outre, un catalogue Charavay, d'autographes de Baculard 
d'Arnaud à la date du 3 Février 1868.) 

II. imPRIIYlÉS 

A. ŒUVRES DÉTACHÉES. 

a. THEATRE. 

(La première œuvre théâtrale de d'Arnaud, le mauvais Riche, en cinq 
actes et en vers, n'a pas été imprimée. Représentée en février 1750 sur 
la scène de l'hôtel de Clermont-Tonnerre au Marais, elle fut jouée aussi 
à Berlin, dans une fête que le roi de Prusse donnait à la Princesse, sa 
sœur, madame la Margrave de Bareth). 

Anonyme. Amour, ce sont là de tes jeux, 1740, in-12 (c'est le même 
que le Bal de Venise). 

Anonyme. Le Bal de Venise, 1747, in-12 (c'est Amour, ce sont là de 
tes jeux [1747 m'est suspect. Grimm, H, 59] — Avignon, Girard, 1751, 
in-12, B. N. Ye 2.516. 

Anonyme. Amour, ce sont là de tes jeux. Bruxelles (Paris) 1754 in-12. 

Anonyme. Coligny ou la Saint Barthélémy, tragédie en tuois actes 
et en vers, Paris, 1740, in-8*. Querard ? 

Amsterdam. J. F. du Sauzet fils, 1740, in-8°, B. N. 8° Y th 3.635, 3.636, 
3.637. 

Lausanne et Genève. M. M. Bousquet, in-8°, 1774, B. N. 8" Y th 3.639, 

Paris, in-12, 1751, B. N. Y f. 6.360. 

Londres et Pafis. 1789, in-8», B. N. 8» Y th 20.366. 

Lausanne. Bousquet, in-8°, 1789, B. N. Y f. 11.351. 

Sd - SI, in-8», B. N. 8° Y th 3.638. 

Le cardinal de Lorraine ou les massacres de la Saint Barthélémy. ' 
Tragédie en 3 actes par mons.. De F***. Leipsic et Londres, s n, 1756 de 
56 pp. (Soleinne). 

(Hamilton remplacé par le cardinal de Lorraine). 

Coligni ou la Saint Barthélémy — Paris, chez les marchands de nou- 
veautés, 1789. 

« Cette tragédie a eu plusieurs éditions. Les Anglais lui ont fait 
l'honneur de la traduire et c'est à cette traduction anglaise que nous 
sommes redevables de la tragédie de Charles IX. Ainsi, M. de Chénier, 
comme on voit, a plus d'une obligation à M. d'Arnaud. M. d'Arnaud est 
véritablement l'inventeur du sujet. » 



OUVRAGES DE d'ARNAUD 155 

Les Amans malheureux, ou le Comte de Comminge, drame en trois 
actes et en vers, précédé d'un discours préliminaire et suivi des Mémoires 
du comte de Comminge. La Haye et Paris, L'Esdapart, 1764, in-8°, B. N. 
6 exempl. Y f . 6.361, 6.362 ; 8° Y th. 492, 493, 494 et Y\ 14.489 (1). 

« 20 novembre 1764. M. Dorât vient de régaler le public d'une nou» 
velle héroïde : c'est une lettre du Comte de Comminges à sa mère. Elle 
est composée d'après les Mémoires du Comte de Comminges, que M. 
Dorât attribue faussement à Mad. la comtesse de Murât : ils sont de 
madame de Tencin, auteur du Siège de Calais. » 

Bachaumont, n, 121. 

« 24 novembre 1764. M. d'Arnaud a mis eu drame l'histoire du 
Comte de Comminges. » Bachaumont, ii, 123. 

— Les Amants malheureux ou le comte de Comminge, drame en trois 
actes et en vers. Londres et Paris, 1765, in-8°, B. N. Y f. 6.901. 

— Le Comte de Comminge ou les Amants malheureux, drame par M. 
d'Arnaud, 3« édition, Paris, Le Jay, 1768, in-8°, B N, Y f. 6.901. 
1768, 4" édition. Ibid. in-8°, B. N. Y f. 8.080. 

— Les Amants malheureux ou le Comte de Comminges, drame par M. 
d'Arnaud. 6* édition. La Haye. P. Gosse junior et D. Pinet, 1775, in-12'' 

B. N. Y^ 14.508 (3). 

— Les Amants malheureux ou le Comte de Comminges, drame en trois 
actes, à la Trappe, 1790, in-8'', B. N. Y f. 11.229. 

— Sd. SI. in-8», B. N. 8° Y th 491. 

— suivis des lettres et du drame. Hambourg, Fauche ; Paris, Lepetit, 
1793, in-24, B. N. Y f. 6.902 et vélins 2.360. 

— De rampzalige Gelieven of de Graaf van Comminge, toneeldicht het 
fransch gevolgd van den Hr. d'Arnaud (door Johannes Van Dyk). Leyden. 

C, Heyiigert, 1773, in-8°, B. N. Y th 69,463 (18). 

— De Graaf van Comminge, of de ongelukkige Gelieven, tooneelspel 
(van d'Hr. d'Arnaud vertaald) door Piéter Pyhers. Amsterdam, P. J. 
Vylenbroek 1788, in-8°, B. N. Y th 68.266. 

Euphémie, ou le triomphe de la religion, drame en trois actes, Londres 
et Paris, Lejay, 1768, in-8° [S'*-Genevieve 8° Y 2802] B. N. Y f. 6.422-6423. 

— 2« édition, 1768, ibid. in-8°, B. N. Y f. 8.081. 

— 3« édition, 1768, ibid. in-8°, B. N. Y f, 8.082. 

— 1775, ibid. in-12°, B. N. Y* 14.509 (3). 

— Euphémia, of de triomf van den Godsdienst, toneeldicht, het fransch 
gevolgd van d'Hr. d'Arnaud (door Joanhes van Dyk). Maastricht. J. 
Lekens, 1769, in-8°, B. N. Yi 969 et 2.407. 

— Euphémia, of de zegepraalende Godsdienst, tooneelspel (van d'Hr. 
d'Arnaud, vertaald door Pieter Pypers. Amsiermdam. M. Shalekamp, 
1793, in-8° Yi, 2.408. 

Fayel, ou Gahrielle de Vergy, tragédie en 5 actes et en vers, pré- 
cédée d'une préface sur l'ancienne chevalerie, et suivie d'un Précis de 
l'histoire du châtelain de Fayel. Paris, Lejay, 1770, in-8''. B. N. Y f. 6424, 
8083 ; 8o Y th 6715, 6716, 6718 et 6719. 

— ibid. 1775, inHl2°, B. N. Y ^ 14.509 (2). 

— Nouvelle édition. Paris, Delalain, 1777, in-8°, B. N. 8o Y th 6717. 
Reliure aux armes de Marie-^Antoinette. Res. Y f. 4283. 



156 NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 

— // Fayel, tragedia del sig. d'Arnaud, tradotta in versi Scioltli dal 
co Carlo Gozzi. Venezia, per il Colombani, 1772, in-8°, B. N. vélins 2359. 

— Mérinual, drame en 5 actes et en vers. Paris, Lejay, 1774, in-8°. 
B. N. Y f. 6916, 8084 et 8o Y th 11.668. 

— 1774. Londres et Toulouse. J. F. Baour, in-8°, B. N. 8o Y th 11.669. 

— 1775. Paris, Lejay, in-12, B. N. Y^ 14.510 (2). 

— Mérinval, dramma del signor d'Arnaud, tradetto da Elisabetta 
Caminer Turra. Venezia, 1798, in-8°, B. N. Yd 3137. 

— Mérinval, of de gevolgen der Wraakzucht, tooneelspel (van d'Hr. 
d'Arnaud, vertaald) door Pieter Pypers. Amsterdam, P. J. Uylenbroek 1798, 
in-8°, B. N. Y th 69.121. 

— Robinson Cruzoé dans son Isle, comédie en un acte par d'Arnaud. 
Amsterdam, C. N. Guérin, 1787, in-8°. Pièce 8o Y th 15.652. 

b. POESIES DIVERSES. 

Ode sur la naissance de S. A. S. Monseigneur le prince de Condé... 
par M. d'Arnaud, âgé de dix-sept ans. Paris, Prault père, 1736, in-8°. 
Pièce. B. N. Ye 14.369. 

L'élève de la philosophie, poème, 1743, in-8°. 

Les dégoûts du théâtre, épître, 1745, in-8°. 

Epître à M*** SI. 1746, in-S". B. N. Ye 9511 et Y f . 8908. 

La mort du maréchal de Saxe, poème, Dresde, 1750, in-4°. B. N. 
Ye, 1869. 

— 1752, in-12°, ibid. in-8°, Ln « 18.620 (2). 

— 1759, in-8°. Anvers et Paris. L. Prault, in-8». B. N. Ye, 14.371. 

— 4« édition. 1759, ibid. in-3». B. N. Y e 9.673. 

Les avantages des Beaux-Arts, épître, 1750, in-4"'. 

L'hymen et la naissance, ou le mariage du prince Henri, frère du 
roi de Prusse, poème, 1752, in-4°. 

Elvire, poème. Amsterdam, 1753, in-12. 

Ode sur les arts. Berlin, 1754, in-12. Pièce B. N. Y e 14.370. 

La France sauvée, poème, 1757, si in-4", B. N. Y e 1629 et 1936. 

— 2« édition, 1757. B. N. Y e 1937. 

Grimm, t. m, 357 : l""" mars 1757. « La France sauvée est un poème 
de M. d'Arnaud sur l'assassinat du roi. Ce poème n'a pas fait fortune. « 
Analyse dans Fréron, 1757, ii, 118 sqq. 

A la nation, poème « Des chevaliers français tel est le caractère » 
(Zaïre). SI. (Paris) 1762, in-4», B. N. Y e 1631. 

« C'est une adulation basse pour le ministère », dit Bachaumont, 
tome I, page 70. 18 Avril 1762. 

La vraie grandeur ou Hommage à la bienfaisance de... monseigneur 
le duc d'Orléans, poème, par M, d'Arnaud, Paris, Maradan, 1789, in-8'', 
Ye 14.374 et 8» Ye 20.456. 

La naissance de monseigneur le duc de Bourgogne, ode par M. d'Ar- 
naud.. Dresd. G. C. Walter, sd. in-4o. B. N. Ye 1870. 



OUVRAGES DE d'ARNAUD 157 



c. OUVRAGES EN PROSE. 

Anonyme. Theresa, histoire italienne. La Haye-Paris 1745, in-12. 
Les Epoux' malheureux ou Histoire de Af et M"* de la Bedoyère 
écrite par un ami. La Haye, 1745, in-12. 

— Bedoyère. Avignon, 1746. 2 tomes en un volume in-12. B. N. 

Ye 75.022-75.023. 

— Le même. La Haye, 1749, in-12. 

— Nouvelle édition, 1758-1780, 2 vol, in-12. 

— La Haye, 1764 in-12 B. N. Y e 32.825. 

— La Haye, 1773 in-12 B, N. Y e 32.826-32.827. 

— La Haye, 1777 in-12 B. N. Ye 32.828-32.829. 

— Les Epoux malheureux - Histoire de M. et Madame de la Bedoyère, 
nouvelle édition corrigée et augmentée d'Agathe, comédie en vers pour 
servir de conclusion à ces mémoires. 4 t. eu deux volumes. Amsterdam 
(Paris) Cailleau, 1768, in-12. 

« Nous avons même enrichi cette édition du fameux plaidoyer de 
MM. de la Bedoyère fils, de l'excellent Mémoire de M' Gueau de Rever- 
seaux et du Prononcé de l'Arrêt qui en est survenu. » Avis sur cette 
édition. 

— Les Epoux malheureux ou Histoire de Monsieur et Madame de*** 
Paris, V* Ballard, 1783. B. N. Reliure aux armes de Marie-Antoinette. 
Res. Y^ 2927-2928. 

— Nouvelle édition du tout. Avignon, 1792, 4 volumes in-12. 

— Paris, Laporte, 1803, an XI — 2 volumes in-12. B. N. Y e 14.521- 
14.522, 14.532-14.533. 

« On en compte plus de 60 éditions sans compter les traductions », 
dit l'Avertissement de : Les Epoux malheureux ou Histoire de M. et M™* 
de ***, nouvelle édition corrigée, augmentée de deux nouvelles parties 
qui sont la conclusion de l'histoire, enrichie de belles estampes, etc.. 
par M. d'Arnaud, 2 volumes, chez Laporte, libraire, rue des Noyers, 1783. 

Fanny ou la Nouvelle Paméla. Amsterdam et Paris Quérard. 

— Fanni ou l'heureux repentir, histoire angloise. Londres, 1764, in-12. 
B. N. Ye 7159. 

— 1775. B. N. Y e 14.507 (2). 

— Fanni ou la nouvelle Paméla, histoire angloise, par M. d'Arnaud, 
troisième édition, Parts, 1767, l'Esclapart, in-8°. S^'-Geneviève 8° Y 2802 
— B. N. Y^* 14.489 (2). 

— Fanny, of het gelukkig Berouiv, zedenspel (het fransch gevolgd van 
d'Arnaud) door het Kunstgenootschap — Leyden, voor het Kunstgenoots- 
chap, 1770, in-8°. B. N. Yi 2415 et Y th 67.998. 

Premier discours préliminaire qui se trouve à la tête de la pre- 
mière édition de « Les Amans malheureux ou le Comte de Comminge », 
drame par Baculard d'Arnaud, s.l. n.d. in-8''. B. N. Y f. 6365. 

Supplément à la première édition du drame du « Comte de Com- 
minge » par M. d'Arnaud (second discours préliminaire). Amsterdam et 
Paris, l'Esclapart, 1765, in-8°. B. N. Yf. 63^3. 



158 NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 

Anonyme. Sidney et Silly ou la bienfaisance et la Reconnaissance. 
histoire anglaise, Suivie d'odes anacréontiques, par l'auteur de « Fanni ». 
Londres et Paris, Desaint junior, 1766, in-12. (A la fin recueil d'odes ana- 
créontiques). B. N. Res. Y' 1678, 

— Londres et Paris, l'Esclapart, s.d. in-12. 30 sols. [Y^ 16.986 et 
68.414]. 

Clary ou le Retour à la vertu récompensé. Paris, 1767, in-S". S*« Gene- 
viève 8*» Y 3991. 

Julie ou l'Heureux Repentir, histoire anglaise. Paris. Lesclapart, 
1767, in-8°. S** Geneviève, 8° Y 3991. 

Lucie et Mêlante ou les Deux Sœurs généreuses, anecdote historique 
par M. d'Arnaud. Paris, l'Esclapart, 1767, in-8°. S*« Geneviève 8° Y 3991. 
B. N. Y* 14.489 (3) 14.495. 

— Nouvelle édition, Paris, 1792, in-12. 

Nancy, ou les jrtalheurs de l'Imprudence et de la Jalousie. Paris, 
l'Esclapart, 1767, in-8°, S'^ Geneviève 8° Y 3991. — B. N. Y ' 14.499. Res. 
p. Y^* 125. 

Baiilde ou l'Héroïsme de l'amour, anecdote historique. Paris V^« 
Duchesne, 1767, in-8°. — S*" Geneviève 8° Y 3991. 

— Paris, Lejay, 1770, in-8°. 

Selicourt, nouvelle. Paris, Lejay, 1769, in-8°. — S*« Geneviève 
8° Y 39.902. B. N. Y^ z 89. 

— Paris, Lejay, 1771, in-8°. 

Anne Bell, histoire anglaise. Paris, Lejay, 1770, in-8°. [S'^Geneviève 
8° Y 1094]. B. N. Y" 14.438. Res. Y* 2926. 

— Anna Bell, histoire anglaise. Paris, Lejay, 1770, in-8°. 
1775, Yverdon, in-12. B. N. Y =» 14.509 (1). 

Sidney et Volsan, histoire anglaise par M. d'Arnaud. Londres et 
Paris, Lejay, 1770, in-8°, B. N. Y'' 14.535 (1). 

(C'est le même que Sidney et Silly). 

Adelson et Salvini, anecdote anglaise. Paris, Lejay, in-S", 1772. 
B. N. Y* 4535 (2). 

Hambourg (Paris) 1792, in-18. 

Sargines, nouvelle par M. d'Arnaud. Paris, Lejay, 1772, in-8°. B. N. 
Y^ 72.279 et Y* z 167. Reliure aux armes de Marie-Antoinette. Res. Y^ 
2956. 

— Paris, imprimerie de Didot l'aîné 1781, in-24, par ordre du Comte 
■ d'Artois. B. N. Res. T 3861, 3909 et 3976 ; vélins 2567. 

— 1788, 2* édition. Paris, Lejay, in-8°. B. N. Y* 14.534. 

— Sargines. ou l'Elève de l'Amour, nouvelle française ornée de deux 
figures. Hambourg, Fauche ; Paris, Lepetit,^793, in-18. B. N. vélins 2435. 

Bazile, anecdote française. Paris, Lejay, 1773, in-8°. — Suite des 
Epreuves du Sentiment, t. m, 2' anecdote. B. N. Y' 4536 (2). 

Zenothemis, anecdote marseillaise par M. d'Arnaud. Paris, Lejay 
1773, in-80. B. N. Y» 14.502 (2) 14.536 (1) 74.820. Reliure aux armes de 
Marie-Antoinette. Res. Y' 2957. 

— Ibid. in-12. B. N. Y' 14.510 (4). 

Varbeck, Paris, Delalain, 1774, in-8» (au tome 1" des Nouvelles 
historiques, 2' nouvelle. B. Nî»Y* 14.505. 



OUVRAGES DE d'ARNAUD 159 

Reliure aux armes de Marie-Antoinette. Res. Y^ 2951. 

Salisbury, Paris, Delalain, 1774, in-S" (au tome 1" des Nouvelles 
historiques. B. N. Y" 14.503. Reliure aux armes de Marie-Antoinette. Res. 
Y'' 2950. 

— 1774, ibid. in-12. B. N. Y^ 14.510. 

Liebman. Paris, Delalain, 1775, in-8°. Suite des Epreuves du Senti- 
ment, tome III, 4° anecdote. B. N. Reliure aux armes de Marie-Antoinette. 
Res. Y^ 2938. ' 

Lorrezo, Paris, Delalain, 1775, in-S". Suites des Epreuves du Senti- 
ment. Tome ni, 2" anecdote. B. N. Reliure aux armes de Marie-Antoi- 
nette. Res. Y* 2937. 

— Lorrezo, nouvelle, par M. d'Arnaud, Paris, imprimerie de Dtdot 
l'aîné, 1781, in-18. B. N. Res. Z 3866, 3913, 3949, 3977 ; par ordre de Mgr 
le comte d'Artois. B. N. vélins 2572. 

Rosalie. Paris, Delalain, 1775, in-S». Suite des Epreuves du Senti- 
ment, tome m. 5" nouvelle. B. N. Y'' 14.481. Reliure aux armes de Marie- 
Antoinette. Res. Y^* 2939. 

Makin. Paris, Delalain, 1775, in-S". Suite des Epreuves du Senti- 
ment, tome IV, 4° nouvelle. B. N. Reliure aux armes de Marie-Antoinette. 
Res. Y S 2942. 

Ermance. Paris, Delalain, 1775, in-80. Suite des EpreuOes du Senti- 
ment, tome IV, première nouvelle. B. N. Reliure aux armes de Marie-Antoi- 
nette. Res. Y S 2940. 

Le Sire de Crequi. Paris, Delalain, 1776, in-8°. Suite des Nouvelles 
historiques. Tome l"", 3^ nouvelle. B. N. Reliure aux armes de Marie- 
Antoinette. Res. Y S 2952. 

D'Almanzi. Paris, Delalain, 1776, in-S». Suite des Epreuves du Sen- 
timent. Tome IV, 2" anecdote. B. N. Y^ 14.483. 

Pauline et Suzette. Paris, Delalain, 1777, in-8°. Suite des Epreuves 
du Sentiment. Tome iv, 3* anecdote. B. N. Reliure aux armes de Marie- 
Antoinette. Res. Y'' 2941. 

Germeuil. Paris, Delalain, 1777, in-8°. Suite des Epreuves du Senti- 
ment, tome IV, 5* anecdote. B. N^ Reliure aux armes de la comtesse 
de Provence. Res. V 2944. 

Anonyme. Vie de Desrues, exécuté à Pane, en place de Grève, le 
6 mai 1777. Paris, chez tous les libraires, 1777, in-12. B. N. Res. Ln «^ 
6009 et 6009 a. 

Le, Prince de Bretagne, Paris, Delalain, 1777, in-8°. Suite des Nou- 
velles historiques. Tome 11, B. N. Reliure aux armes de la comtesse de la 
comtesse de Provence. Res. Y^ 2953. 

Daminville, première anecdote du tome v des Epreuves du Sentiment. 
Paris, Delalain, 1778, in-80, B. N. Y* 14.484. Reliure aux armes de Marie- 
Antoinette. Res. Y^ 2945. 

Henriette et Chariot. Paris, Delalain, 1779, in-8°. Suite des Epreuves 
du Sentiment. Tome v, 2" histoire. B. N. Y" 14.485. Reliure aux armes de 
Marie-Antoinette. Res. Y* 2943. 

Amélie. Paris, Delalain, 1780, in-8°, B. N. Y' 14.486. Suite des 
Epreuves du Sentiment. Tome v, i' anecdote. Reliure aux armes de 
Marie-Antoinette. Res. Y'' 2946. 



160 NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 

La duchesse de Chatillon, Paris, Delalain, 1780, in-S», Suite des 
Nouvelles historiques. Tome ii, 2* nouvelle. B. N. Reliure aux armes de 
Marie-Antoinette. Res. Y^ 2954. 

Le comte de Strafford, Paris, Delalain, 1781, in-8°. Suite des Nou- 
velles historiques. Tome n, 3* nouvelle. B. N. Reliure aux armes de Marie- 
Antoinette. Res. Y* 2936. 

Histoire de l'infortuné comte de Comminge et d'Adélaïde de Lussan. 
Lille, 1793, 2 volumes in-12. Les Loisirs inutiles. Paris, 2 volumes in-8°. 

Denneville ou l'homme comme il devrait être, par d'Arnaud. Paris. 
Testu, 1802, an X, 3 volumes in-12 avec 7 jolies, gravures, 7 fr. 50. 
B. N. Y* 14.460-14.462. 

— 1806. Paris, imprimerie de l'Encyclopédie des Dames, 3 volumes 
in-12. B. N. Y^ 14.463-14.465. 

Lorimon ou l'Homme tel qu'il est, roman moral par *** et publié 
par B*** d'Arnaud. Paris, Patris et Gilbert, 1802, 3 volumes in-12 avec 
7 jolies figures, 7 f. 50 ; 3 volumes in-S", papier fin, 12 f., papier velin, 
24 f. (sd.). B. N. 14.492-14.494. 

Eustasia, histoire italienne par B*** d'Arnaud. Paris, André, 1803. 
2 volumes in-12, 3 f. B. N. Y' 14.487-14.488. 



B. RECUEILS 



a. DES ŒUVRES DE D'ARNAUD. 

Lettre à Monsieur l'abbé Phi**** au sujet des tragédies de M. de 
Voltaire par Ba*** d'Arnaud. La Haye, 1736, in-12 pièce. B. N. Yf.8085 
et Z Bengesco 588. 

Œuvres - diverses. Berlin (Paris) 1751, 3 volumes in-12 (édition 
désavouée). B. N. Y\ 9518-9520. 

[C'est VEpître à Manon de ces volumes qui fait Baculard d'Arnaud 
correspondant du roi de Prusse. Grimm, t. ii, p. 82 et note.] 

Les Lamentations de Jérémie : odes sacrées. En Saxe, 1752. 

— Nouvelle édition dédiée à la reine de Pologne. Paris, imprimerie 
V^« Lottin, 1" Août 1757, d'après Grimm m, 398. 

— 1757. V^« Lottin et Butard, in-8». B. N. A et Y ^ 9509. 

in-S". B. N. A 7002 et Y» 14.373. 

— Nouvelle édition. Paris, Lejay, 1769, petit in-8°, 2 f. 50, avec une 
très belle gravure. B. N. Yc 8.770. 

« On ne peut disputer à ce poète la facture des vers. C'est dommage 
qu'il soit si dépourvu d'idées. » Grimm Le. 

« Cet ouvrage si connu a eu trois éditions en Allemagne et plusieurs 
en France. » 

Analyse dans Fréron, 1757. V. 169. 

Les Œuvres de... Paris, 1770, 12 volumes grand in-S" avec figures, 
72 francs. 

— NouveUe édition. Paris 1803, 12 volumes grand in-8°. 



OUVRAGES DE D'ARNAUD 161 

— Nouvelle édition. Paris, 1815. 12 volumes grand in-S". 

S. G. 8° A 51.555. 
Les Epreuves du sentiment, Paris, Maestricht, J.-E. Dufour, 1772, 
12 vol. in-12. B. N. Y' 14.466. 

— Paris, Lejay, 1772-1781, 12 vol. in-8°, avec gravures. 

B. N. Reliure aux armes de Marie Antoinette. Res. Y^ 2934-2935. 

— 1773. Neufchâtel, imprimerie de la société typographique. 4 vol. 
in-8°. B. N. Y» 14.467-14.470. 

— 1775-1778. Paris, Delalain, 5 vol. in-8"». B. N. Re^. Y^ 2929-2933. 

— 1781. Paris, Moutard, 6 volumes in-12. B. N. Y^ 14.471-14.476. 

— 1784. Maestricht, J. E. Dufour, 4 volumes in-12. B. N. Y" 14.477- 
14.480. 

— la même 1779. Sorb. Rr 140. 

— 1806. Paris, Laporte, 6 volumes in-12. B. N. Y^ 14.512-14.517 et 
14.523-14.528. 

Nouvelles historiques. Paris, Delalain, 1774-1783, 3 volumes in-8», 
B. N. Y^ 14.500-14.502. Reliure aux armes de Marie-Antoinette. B. N. 
Res. 2949. 

— Nouvelle édition. Paris, 1803, 3 volumes in-12, 7 f. 50, B. N. Y* 
14.512-14.520 et 14.529-14.531. 

Œuvres complètes de M. d'Arnaud, nouvelle édition, Amsterdam, 
MM. Rey, 1775-1776, 5 volumes in-12. B. N. Y* 14.507-14.511. 

Œuvres dramatiques, Amsterdam, D. J. Changuion B. Vlam 1782, 

2 volumes in-12. B. N. Yf. 4.400-4.401. 

— Les aventures du comte de Rivière, nouvelle française ; Charles 
de France, duc de Berri, nouvelle française ; La disgrâce de Comines, 
nouvelle française. Paris, Nyon l*aîné, 1783. in-8° B. N. Reliure aux 
armes de Marie-Antoinette. Res. Y ^ 2955. 

Les Délassements de l'homme sensible, ou anecdotes diverses, 
Paris, Buisson, 1783 et années suivantes, 24 parties en 12 volumes in-12. 

1" Série : 6 volumes 1783-1786. 2" année, 6 volumes 1787, S'" Gene- 
viève, les 6 derniers volumes 8° Y 3983. B. N. Reliure aux armes de 
Montmorency, Y^ 14.439-14.450. Aux armes de Marie-Antoinette Y* 
14.451-14.459. 

Les Loisirs utiles. — Linville ou les plaisirs de la vertu ; Eugénie 
ou les Suites funestes d'une première faute, par d'Arnaud. Paris, Lepetit, 
an II, deux volumes in-24. B. N. Y^ 14.490-14.491. 

Les Matinées, nouvelles anecdotes. Paris, Lemière, Maradan, 1799. 

3 volumes in-12 avec figures, 5 francs. 

— par D'Arnaud. Paris, imprimerie de Vatar-Jouannet, an VII, 3 
tomes en 1 volume in-12. B. N. Y» 14.496-14.498. 

— Les oeuvres de... Paris, 1803. 23 volumes in-12. 58 francs. 

b. OU SONT INSEREES DES ŒUVRES DE D'ARNAUD. 

Voltaire, édition Beuchot. B. N. 899 (8) et 951 contenant : 
Dissertation historique sur les ouvrages de M. de Voltaire, par 
M. d'Arnaud, SI. n.d. (1750) in-12. 



162 NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 

Journal des dames, décembre 1765, contenant : Anecdote sur 
la mort de Charles /"'■, roi d'Angleterre, SI. n.d, in-12. 

Pièce Z Z 3683 
Almanach des Muses, 1765 sqq. 

contenant notamment 1765 p. 75 Elégie. 

1766 p. 39 : Epître au duc de Wurtemberg. 
1766 p. 123 : A Madame *** chanson 

« Lorsque l'on est toujours aimable, 
L'on est toujours sûr d'être aimé. » 

1767 p. 7 : Invocations aux Amours et aux Grâces, premières 
pièces du recueil d'odes anacréontiques publiées à la suite de l'histoire 
anglaise de Sidney et Sillg. Ces odes sont au nombre de 60. L' Almanach 
de 1767 en donne quatre après l'invocation, dont la dernière, écrite quand 
l'auteur songeait à faire paraître « un drame du même genre que le comte 
de Comminge », est un dialogue entre l'amour et le poète : 

Permets-moi, dit le poète à l'amour 

Permets-moi de cueillir un rameau de cyprès. 
Par des accents plaintifs, Melpomène m'appelle 

J'aime à gémir, à pleurer avec elle. 
A me rendre aux tombeaux, ellg vient m'exciter ; 
Une seconde fois, amour, j'ose y descendre ; 
Mais, Dieu charmant, c'est pour te rapporter 

Un cœur encor plus sensible et plus tendre (p. 117). 

1770 p. 61, Les arbres dans l'automne, idylle. 

p. 73, Epître à Ariste, qui valut à d'Arnaud d'être nommé 
VYung français. 

1771 p. 89, Epître à M" *** qui composait des pièces trop 
libres. Partie en a été citée plus haut au cours de la biographie de 
d'Arnaud. 

p. 157, Epître sur les avantages de l'adversité. 
« Elle fait aimer et estimer l'auteur qui l'a produite. Toutes les 
âmes sensibles éprouvent du penchant pour ceux qui savent si bien 
parler leur langage. >> 

1785 p. 5, A M. le comte de Haga. C'était le roi de Suède qui 
voyageait incognito. 

L'Année littéraire, 1765, t. vi, p. 287. Vers àM^i" ***, 1766, t. n, 
p. 195. Le baiser justifié, ode anacréontique. L'aigle de Jupiter et la 
colombe de Vénus, ode anacréontique. 

Le nouveau Trésor du Parnasse ou Elite de Poésies fugitives, à Liège, 
chez Bassompierre, imprimeur-libraire, et se vend à Paris, chez les 
Libraires associés, 1772, avec approbation et permission, 6 volumes petit 
in-12. 

Contenant : Tome ii, p. 230, la couronne et la houlette, conte, 
p. 260, Madrigal à M""» *** qui peignait. 

V, p. 275, Madrigal à M""» de. 

VI, p. 42, Le Papillon, idylle. 

p. 58, Les arbres dans l'automne, idylle. 

p. 115, Epître sur les avantages de l'adversité. 



ÉCRITS BIOGRAPHIQUES SUR d'ARNAUD 163 

Longchamp et Wagnière qui était secrétaire de Voltaire, dont il est 
question dans Bachaumont, m, 112, 13 décembre 1766. 
Mémoires sur Voltaire, B. N. Z. Bengesco, 443 (2). 

Z. Beuchot 1495 (2). . 
contenant au tome ii, p. 512, une lettre de d'Arnaud. 
Le Trésor du Parnasse ou le plus joli des Recueils. Londres, 1763. 
Contenant notamment Tome i, p. 251, Epttre à M. D*** 

IV, p. 1, A la Nation. 

p. 20, Epître à Manon. 
p. 26, Le papillon. 

Et des odes anacréontiques. 



H. Ecrits Biographiques et Littéraires 
sur d'Jlrnaud 



I. ÉTUDES GÉNÉRACÊS 

/ 

Carol Angebert : Arnaud Baculard. Provins, s.d. (1853) in-8°, B. N. 
Ln" 629. 

(Il s'agit du fills de Baculard d'Arnaud, et c'est un article de journal). 

Chevrier .• Le Colporteur, histoire morale et satirique. Londres, s.d, 
(1763). 

Eloesser : Das bûrgerliche Drama, seine Geschichte ira XVIII' und 
XIX». Jahrhundert, Berlin, 1888. 

F. Gaiffe : Etude sur le drame en France au XVIII" siècle, 1910, in-S", 
p. 46-70. 

G. Lanson : Nivelle de la Chaussée et la Comédie larmoyante, 1887, 
in-8°, 2" édit. 1903. 

Ch. Monselet : Les Oubliés et les Dédaignés : figures littéraires de 
la fin du XVIIP sièdle, 1857, 2 v. in-12. 

Wetz : Die Anfange der ernsten biirgerlichen Dichtung der achtzehn- 
ten Jahrhunderts. Strasbourg, 1885, in-8''. 

II. BIOGRAPHIES 

Bib. NaL Ms fr. 22.109 : f» 239. « A M. le lieutenant criminel » 
requête de Cerf Levi pour se disculper et accuser à son tour Arnaud 
Bajculard ou Baculard d'Arnaud, Conseiller d'Ambassade en Saxe, et 
Mérouville. [Mars 1774]. Paris, J. B. Brunet et Demouville, in-4°, 22 p. — 
f 250. Réponse Sommaire pour le sieur Pierre Leroi, banquier à Paris, 
contrôleur des rentes et consorts, contre Baculard d'Arnaud et le libraire 
Lejay. Signé Ader, avocat. Paris, L. Cellot, 1779, in-4o, 22 p. 



164 NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 

Denina ; La Prusse littéraire sous Frédéric II. Berlin, 1790-1791, 
3 V. in-8», B.N. M 25.344-25.346. 

Desessarts : Les Siècles littéraires de la France ou Nouveau Diction- 
naire historique. Paris, 1800-1801, 6 v. in-8°. 

Intermédiaire des chercheurs et des curieux : VII, 624 ; VIII, 646 ; 
XIV, 75, 152. 

A. Jal : Dictionnaire critique de Biographie et d'Histoire. Paris, Pion, 
1872. 

Marais ; Correspondance publiée par de Lescure. Paris, Didot, 1863. 

J. J. Ollivier : Les Comédiens français dans les cours d'Allemagne 
au XVIII" siècle, 1901-1905, 4 parties, in-4°. 

— La cour royale de Prusse, 1902. 

— Les Cours du prince Henri de Prusse, du margrave Frédéric de 
Bayreuth et du margrave Charles Alexandre d'Anspach. 1903, 4° Y f. 167, 

!1I. CÊ5 THÉORICieiNS DU DRAIYIÊ AU XVIII» SIÈCCÊ 

L. Charpentier ; Cause de la décadence du goût sur le théâtre. 
Paris, Dufour, 1768, 2 parties in-12, B.N. Y 606-607. 

Diderot : Œuvres complètes, édition Assezat et Tourneux. Tomes 
VII et VIII. 

Mercier : Du Théâtre, ou nouvel essai sur l'Art dramatique, 1773. 

— De la Littérature et des Littérateurs, suivi d'un nouvel examen de 
la Tragédie française. Yverdon, 1778, in-S". 

Beclard : Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps. Paris, 
1903, in-8°. l*"" volume seul paru. 

ZoLLiNGER ; L. S. Mercier als Dramatiker und Dramaturg. Strasbourg, 
1899, in-8°. 

IV. INFLUENCÉS SUBIES 

A. INFLUENCES FRANÇAISES. 

Lanson : Manuel bibliographique de la littérature française. Tome 
m, page 669. 

— Les Idées dramatiques de Voltaire. 
Lettres sur Œdipe (1719) en tête de la piècee. 
Préface de Hérodote et Marianne, 1725. 
Préface d'Œdipe, 1730. 

Discours sur la tragédie (en tête de Brutus) 1731. . 
Lettres philosophiques XVIII et XIX, 1734. 
A M. le chevalier Falkener. Dédicace de Zaïre, 1736. 
Préface de l'Enfant prodigue, 1738. 

Lettre à M. le marquis Scipion Maffei (en tète de Mérope). 1744. 
Dissertation sur la tragédie ancienne et moderne en tête de Sémi- 
ramis, 1749, 



ÉCRITS LITTÉRAIRES SUR d'ARNAUD 165 

Préface de Nanine, 1749. 

Epître à S.A.S. Mme la duchesse du Maine (en tète d'Orestej, 1750. 

Préface de Rome sauvée, 1753. 

Lettres du 4 Décembre 1758 (au marquis Albergati Capacelli), du 
18 Juin 1759 (à d'Argental), des 16 Octobre et 16 Décembre 1760 (à 
M"* Clairon et à Le Kain). 

Appel à toutes les nations, 1761. 

Commentaires sur Corneille, 1764. 

Préface des Scythes, 1767. 

Lettres du 15 Juillet 1768 (à H. Walpole) et du 19 Juillet 1776 (à 
d'Argental). 

Discours historique et critique (en tête des Guèbres), 1769. Questions 
sur VEncgclopédie, article : Art dramatique, 1770. 

Lettre à l'Académie française, 1776. 

Lettre à l'Académie française (en tête d'Irène) 1778. 

Lion ; Les tragédies et les théories dramatiques de Voltaire. Paris, 
1896, in-8«. [Sorb. Phil. fr. F 9.95]. 

LouNSBÙRY ; Voltaire and Shakespeare, 1902. 

B. INFLUENCES ALLEMANDES. 

Belouin ; De Gottsched à Lessing ; étude sur les commencements du 
théâtre moderne en Allemagne (1724-1760) 1909, in-8°. 

Breitinger : Die Vermittler des deutschen Geistes in Frankreich, 1876, 
in-80. 

JoRET ; Herder et la Renaissance littéraire en Allemagne au XVIII' 
siècle. Paris, 1875 (pages 71-105). 

— Rapports intellectuels de la France et de l'Allemagne avant 1789. 
1884, in-8. 

— La Littérature allemande au XVIII" siècle dans ses rapports avec 
la littérature française et avec la littérature anglaise, 1876, in-8°. 

R. Rosières : La littérature allemande en France de i750 à 1800. 
Rev. Bl. 1883, réimp. dans Recherches sur la poésie contemporaine, 1896. 

V. RossEL ; Histoire des relations littéraires entre la France et 
l'Allemagne. Paris, 1897. 

Th. Supfle : Geschichte des deutschen Kultureinflusses auf Frank- 
reich. Gotha, 1886-1888. 

— Sechs franzôsische Briefe Gottsched's an Baculard d'Arnaud in 
Dresden. Zeitschrift zur Vergleihenden Literaturgeschichte. Tome I. 

J. Texte : J .-J .-Rousseau et les origines du Cosmopolitisme littéraire. 
Paris, 1895. 

C. INFLUENCES ANGLAISES. 

Journal étranger, par l'abbé Prévost, Grîmm, Toussaint, Fréron, 
Deleyre, Arnaud et Suard, etc. 1754-1762. 45 vol. in-12 (voy. tout le bien 
qu'en dit Stein p. 47). 

K, Weidenkaff : Die Anschanungen der Franzosen ûber die geistige 
kultur der Deutschen im Verlauf des XVIII* und zu Beginn des XIX' 
Jahrhunderts, Leipzig, 1906, in-8°. 



166 NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 

JussERAND : Shakespeare en France sous l'ancien régime. Paris, 1898, 
ch, IV. 

Lacroix : De l'influence de Shakespeare sur la littérature française, 
1856, in-8». 

Rosières : La Littérature anglaise en France de 1750 à 1800 dans 
Recherches sur la poésie contemporaine. 1896. 

V. JUGEMENT DES CONTÊIYIPORAINS 

Clément : Anecdotes dramatiques. 

Anonyme : Critique de la tragédie de Coligni ou la Saint Barthé- 
lémy, par M. de V***. Bruxelles, 1740, in-8°. [Bachaumont, Pidansat de 
Mâirobert, etc. Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la répu- 
blique des lettres. Londres, 36 vol. in-12, 1777-1789.] 

Collé ; Journal et Mémoires, éd. Bonhomme. Paris, 1868. 3 vol in-12. 
Sorb. R. Bj 123 8°. 

Grimm, Diderot, etc. : Correspondance littéraire, éd. Tourneux, Paris, 
1877-1882. 16 vol. in-8°. [t. vi, p. 134 et t. viii, p. 44] 

Journal de Paris, 1" Janvier 1777-30 Septembre 1811, in-4°. B. N. 
87 vol. Deschiens 90 v. La Bedoyère 95. 

Journal de Trévoux, Février 1765, p. 443 (Les Amants malheureux) 
Juin 1768, p. 546 (Euphémie) - Juillet 1770, p. 517 (Fayel) - Mars 1774, 
p. 502 (MérinvaT). 

La Harpe : Correspondance littéraire. Paris, 1804-1807, 6 vol. in-8°. 

Lettres de Madame la Comtesse de *** sur quelques Ecrits modernes. 
Lettre ix, Dec. 1745, les Epoux malheureux. 

VI. PARODIÉS 

Anonyme [Marchand et Nougaret ?] Le Vidangeur sensible, drame 
en 3 actes et en prose par M***. Londres et Paris. Jean François Baotien, 
1777. Nouvelle édition avec notice par L. Faucon, 1880. 

CoQUELEY DE jChaussepierre. Le Roué vertueux, poème en prose en 
quatre chants, 1770. 

— Monsieur Cassandre ou les effets de l'amour et du verd de gris, 
1775, 1781. 

VU. INPCUÊNCeS PRODUITES 

(A Pompigny Ambigu) Comminges ou les Amants malheureux, pan- 
tomime. 

Le citoyen Boutillier : Pauline et Henri, joué à Feydau le 19 Bru- 
maire an IL A Paris, chez la citoyenne Toubon, 1794 (v. Welschinger). 
(L'auteur nous apprend qu'i/1 doit en partie le fond du sujet « aux 
délassements de l'homme sensible », par le citoyen d'Arnaud). 

Dysembart de la Fossardrie : Batilde ou l'héroïsme de l'amour, 
drame en cinq actes et en vers. Tournay, Adrien Serré, 1775, in-8'' de 
2 ff. et 72 p. (La scène se passe sous Glovis II : des laquais apportent 
des lettres !) 



ÉCRITS LITTÉRAIRES SUR d'aRNAUD 167 

Jacques Marie Boutet de Monvel : Xe chevalier sans peur et sans 
reproche, ou les amours de Bayard. Comédie héroïque, 4 actes prose. 
Lyon, 1789. 

— Raoul, sire de Créqui. Com. 3 actes pr. et ar. mus. de Dalayrac. 
Amsterdam, 1791. 

— Sargines ou l'élève de l'amour. Com. 4 actes pr. et ar. mus. de 
Dal***. Lyon, 1789. 

BoHAmE Dutheil : Le siège de Paris, et les vers de la Henriade de 
Voltaire, distribués en une tragédie en 5 actes, terminée par le Couron^ 
nement de Henri IV, par l'auteur d'Eulalie, drame en 5 actes et en prose, 
Paris, V^" Duchesne, 1780. 

Falbaire : Le fabricant de Londres, représenté le 12 Janvier 1771. 

Alexis Pitou : Les origines du Mélodrame français. Rev. hist. litt. 
1911, p. 256-296. 

Henri Welschinger : Le Théâtre de la Révolution, 1789-1799, avec 
documents inédits. Paris, Charavay, 1880, in-12, pages 198, 241, 338. 
[Sorbonne lh 306, 12°]. 

CuBiÈRES Palmezeaux : La manie des drames sombres, comédie, 
3 actes, v. 1770. 

— Ninon de Lenclos ou le prisonnier masqué. Drame, 3 ac. pr. 1806. 

VIII. DRAIYIÊ NATIONAL 

Amalaric, tragédie en cinq actes en vers, par B.V.J. Paris, Prault 
père, 1743 (Soleinne). 

Président Henault : François II, 1747. 

M. DE LA Place : Adèle de Ponthieu. Cf. Collé journal éd. Bonhomme 
II, 63-64. Fréron, 1757 viii fin. 

Marquis de Bievre : Vercingétorixe, tragédie (sa.v.) œuvre posthume 
du sieur de Bois flotté, étudiant en droit fll, suiv. de notes histor. de 
l'auteur. S.n. 1770, in-8°. 

Saurin : Blanche et Guiscard. Cf. Collé II, 318. 

M, Malherbe : Cergillan, ou le fanatisme des Croisades, tragédie en 
5 actes (v.) par M. Fontaine. Amsterdam et Paris, Le Jay, 1769 gr. in-8° 

Œuvres de M'' J. M. Symou. Amsterdam, 1769, in-8''. Contient d'après 
le roman de Lescouvel, La Comtesse de Chateaubriant ou le triomphe de 
la jalousie, trag. 5 ac. 

Mercier : Childéric I" roi de France. Dr. hér. 3 ac, pro. Paris, Lejay, 
1774. 

— La mort de Louis XI (copiée 3 se. par Cr Delavigne), roi de France, 
pièce historique, 5 act. pro. Neufchatel imp. Soc. typ. 1783. 

— La Destruction de la Ligue, ou la Réduction de Paris, pièce natio- 
nale en 4 actes pro. Amsterdam, s.n. 1782, in-8°. 

— Jean Hennuyer, év. de Lisieux, drame en 3 actes, pro. Lisieux, 
nouv. éd. 1773. 

D'OssiEUx et Imbert : Gabrielle de Passi, pr. et vaud. 1777. 

— Le Héros français, ou le Siège de S* Jean de Lône, drame héroïque, 
en 3 actes et en prose, suivi d'un précis historique de cet événement. 
Amsterdam et Paris, Lejay, 1774, gr. in-S". 



168 NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 

Du CouDRAY : Le roi et le ministre ou Henri IV et Sully, drame en 
quatre actes, en prose, enrichi de notes historiques par le chevalier.... 
Paris, Durand, 1775, in-8°. Allusions perpétuelles à Malesherbes. 

L, E. BiLLARDON DE Sauvigny : Gabrielle d'Estrées, tragédie en 5 actes 
et en vers. Paris, V^^ Duchesne, 1778. 

DoR VIGNY : La rage d'amour, parodie de Roland, pr. et vaud. 1778. 

Saint Marc : Adèle de Ponthieu (œuvres de Monsieur de ) Paris, 

imprimerie de Monsieur, 1781. 

Sedaine : Aucassin et Nicolette ou les Mœurs du bon vieux temps, 
comédie remise en 3 actes et en vers, Paris, Brunet, 1783. 

— Richard Cœur de Lion, comédie en 3 actes, en prose et en vers. 
Paris, Brunet, 1786. 

Marandon : Duguesclin à Bordeaux, épisode dramatique en un acte 
et en prose. Bordeaux, Pallandre l'aîné, 1783. 

Aristide Plancher-Valcour : Le siège de Poitiers. Dr. lyr. 3 v. 
Poitiers, 1785. 

— Eginard et Emma, anecd. du VIII* s. niélod. 3 pr. Paris, Henee 
et Dumas, 1807, mus. de Tair. 

M,"* DE MoNTESSON : Agnès de Méranie. La Comtesse de Chazelle, 
Paris, imp. Didot l'aîné, 1785, in-8°. 

Comte de Guibert : Le Connétable de Bourbon, tragédie en cinq 
actes (v.). Paris, Didot l'aîné, 1785, in-18. 

PoMPiGNY : Bayard ou le chevalier sans peur et sans reproche, c. hist. 
3 V. 1787. 

Bar. Farmian de Rosoi dit Durosoi : Bayard ou le siège de Mézière. 
Com. hér. 3 ac. v. mêlée d'interm. s. n. et sd. 1788. 

— La clémence de Henri IV, dr. 3 act. pr. Hollande et Paris. Md' de 
nouveautés, 1791. 

Pus et Barré : Les Savoyardes ou la continence de Bayard. C, pr. 
et ar. Mus. de Propriac, 1789. 

WiLLEMAiN d'Abancourt : Une journée de Henri IV. Com. 3 a. pr. 
1792. 

Vieillard de Boismartin : Blanchard ou le Siège de Rouen. Tragédie 
en 6 actes en vers. Saint Lô. P. F. Gomont, 1793. 

P. J. B, Choudard Desforges : Alisbelle ou les crimes de la Féoda- 
lité, opéra en 3 ac en v. Mus. de Le Jadin. Paris, Prault, an II. 

M™* DE Staël ; Geneviève de Brabant. Dr. 3 a. pr. 

Julien de Vinezac : Les Epoux malheureux, drame en 3 actes et en 
vers, par M*" de Julien de Vinezac. Amsterdam et Paris, Monory, 1780, 
in-8°. 

Gazette Littéraire de l'Europe, 1764-1766. Novembre, 1765 sur la 
Fatale curiosité de Lillo, (important). 

Extraits de la Gazette et du Journal étranger sous le titre : Variétés 
Littéraires ou Recueils de pièces. 4 vol. in-12, pijbl. par Arnaud et Suard. 
— 1768, 4 vol. in-12. — 1804, 4 vol. in-8°. 






TABLE DES MATIÈRES 



Bertran de la Villehervé i 

AVERTISSEMENT XXXI 

PREMIERE PARTIE 
Biographie 1 

DEUXIExME PARTIE 
Théâtre et théories dramatiques de d'Arnaud 71 

CHAPITRE I * 

Où en est la tragédie, puis le drame, au temps de Baculard. . 71 

CHAPITRE II 

Comment Baculard d'Arnaud construit ses drames et ses 

tragédies 82 

CHAPITRE III 

De Coligny à Mérinval 

Coligny 95 

Le Comte de Comminge 103 

Euphémie 111 

Fayel 114 

Mérinval 128 

CHAPITRE IV 

Le poète, les parodies, le romantisme 133 



NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 

I. — Ouvrages de d'Arnaud . . 153 

î' Manuscrits 153 

A. Poésies 153 

B. Ouvrages en prose 153 

C. Lettres de correspondants de d'Arnaud 154 

2° Imprimés 154 

A. Œuvres détachées 154 

a. Théâtre .. 154 

b. Poésies diverses 156 

c. Ouvrages en prose 157 

B. Recueils . . . . 160 

a. des œuvres d'Arnaud . . ^ . . . . 160 

b. où sont insérées des œuvres de d'Arnaud 161 

II. — Ecrits bibliographiques et littéraires sur d'Arnaud 163 

1° Etudes générales 163 

2° Biographies 163 

3° Les théoriciens du drame au 18" siècle 164 

4° Influences subies ' 164 

A. Influences françaises 164 

B. Influences allemandes 165 

C. Influences anglaises. . '. 165 

5° Jugement de ses contemporains 166 

6° Parodies 166 

7° Influences produites 166 

8° Drame national 167 



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