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Full text of "Gaspardo le pêcheur: drame en quatre actes et cinq tableaux, précédé d'un prologue"

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Digitized by the Internet Archive 

in 2009 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/gaspardolepcheOObouc 




GASPARDO LE PÊCHEUR, 



DRAME EN QUATRE ACTES ET CINQ TABLEAUX 



PRECEDE D'UN PROLOGUE , 

par M. 3; 1à0ud)ttrîrg, 



à 



pour la première fois, h Paris, sur le théâtre de l'Ambigu- Comique, le 
>:^ÂGES. 




ACTEURS. 

PROLOGUE* 

OASPARDO M. GuTON. 

BAPHAEL M. MoNTiGNY. 

Pir.TRO M. Saint-Firmuv. 

JACOPPO SFORCE M. Saint-Ebnest. 

VJSCONTI • M. Delaistbe. 

i^lCCARDO M. CuLi.iEK. 

T.F. PASTEUR SANUTTO. . M. Thénard. 

V ATARI>A M»"^ Mathilde. 

I > ENFANT Mli= Caroline Zoé. 

U.N ESTAFFIER M. Garcin. 

DRAME. 

MARTE VISCONTI M. Delaistre. 

LE PROCUT^ATEUR CON- 

TAKTNI M. Fosse. 

«lASPARDO LE PECHEUR. M. Guyon. 



PERSONNAGES. 

RxiPHAEL LE FRANCIS- 
CAIN . . . 

LE BRIGADIER PIETRO. . 

LE CONNÉTABLE SFORCE. 

LE COMMANDANT FRAN- 
CESCO 

LE JTJSTICIER RICCARDO 

BRABANTIO 

MIGIIIELLI 

LE SÉNATEUR TIEPOLO. 

LE CAPITAINE FABRICIO. 

UN SOLDAT 

UN HÉRAUT 

BLANCHE DE VÏSCONTI . 

Gardes, Nobles, Sénateurs, 
peuple. 



14 janvier î837. 
ACTEURS. 

M. MoNTIGNY. 

M. Saint-Firmin. 
M. Saint-Ernest 

M. Albert. 

M. CULLIER. 

M. Salvador. 
M. Gilbert. 

M, MoNET. 

M, Barbier. 

M. YlGEL. 

M, Bouchez. 
Mme Blès. 
Familiers, Gens du 



PROLOGUE. 

Lo théâtre représente une habitation de pécheur dont le fond est ouvert sur un lac. A gauche, une sortie. Dans 
le coin au tond, à droite, luic voûte oblique. Près de la voûte, une petite madone, un cierge de cire jaune 
.liliime'. Plusieurs escabeaux, des filets pendus ; sur le devant h gauche une table sur laquelle est une torche 
■•llumee. 



SCENE PREMIERE. 
CATARINA, LE PASTEUR. 

(Gâtai ina, assise, tient sur ses genoux un enfant en- 
dormi, encore au maillot.) 

Lt PASTEUR. Et VOUS me disiez qu'il 
aiiia deux ans... 



CATARINA. Vienne le jour de la nati- 
vité. 

LE PASTEUR. Que Notre-Seigneur lui 
soit en aide! Maintenant, ma fille, dé- 
posez doucement cet enfant dans son ber- 
ceau, et prenez garde d'interrompre sou 
sommeil. 



MAGASIN THEATRAL. 



CATARINA , se levant el se dirigeant sous 
la i^oûte. Si je l'embrassais sans l'éveiller. 

LE PASTEUR. Et si volis l'é veilliez en 
l'embrassant.. . Songez que la Providence 
a donné aux enfans le sommeil pour 
remède à leurs maux... Ne risquez pas 
d'éveiller le mal, en éveillant l'enfant. 
Croyez-moi, Calarina, plus d'inquiétude 
pour lui... et songez bien que je l'ai vu 
naître... que chaque jour, je le vois sou- 
rire à mon approche... que je l'aime pres- 
que autant que vous pouvez l'aimer... et 
que je ne serais pas aussi calme s'il était 
en danger. 

CATARiNA. Oh! oui... vousl'aimez bien, 
n'est-ce pas? 

LE PASTEUR. Comme si j'étais son grand- 
père ! 

CATARINA. Et s'il était assez malheu- 
reux pour devenir orphelin, vous auriez 
soin de lui, n'est-ce pas? 

LE PASTEUR. Oui, ma fdle... mais vous 
êtes tous deux si jeunes, et je suis déjà si 
vieux, que vous devez vivre long-temps 
encore après moi. 

CATARiNA. Peut-être... 

L'E PASTEUR. Pourquoi de si tristes 
pensées?.. 

CAT^RINA. C'est que le pressentiment 
d'un maliieur me fait souffrir, mon père. 

lX passeur. Auriez- vous appris à dou- 
ter àé Jl'a^ection de votre époux , Gas- 
pardo ? 

CATARIXA. Oh ! non , mon père ! Gas- 
pardo est toujours ce que je l'avais jugé 
d'abord; brusque, mais sensible., violent, 
emporté, mais loyal et généreux... et nous 
nous aimons plus encore qu'au premier 
jour. 

LE PASTEUR. Qu'est-cc donc alors, ma 
fdle?.. 

CATARiNA. Il y a bientôt un mois que 
la gondole du doc Visconti, le gouver- 
neur , s'est engravée sur le bord du lac, 
et tandis que ses rameurs la remettaient 
à flot, le duc est venu se reposer ici. 

LE PASTEUR. Et VOUS y étiez?.. 

CATARINA. J'y étais. 

LK PASTEUR. Et, sans doute , il est re- 
venu depuis? 

CATARINA. Tous les jours. 

LE PASTEUR. Et Gaspardo... 

CATARINA. Gaspardo va jeter ses filets 
dès le point du jour, porte, pendant la 
journée, son poisson au marché de la ville, 
passe une partie de ses nuits à la taverne, 
et tandis que, confiant , il m'abandonne 
ainsi, le duc vient m'accabler d'un amour 
que mon dédain semble augmenter en- 
core... J'ai pu, jusqu'alors, cacher à Gas- 






pardo mon trouble, ma frayeur; mais 
un jour, mon père, il découvrira tout, et 
ce même jour, la violence de sa haine 
pour les nobles et la force de son amour 
pour moi se réveilleront ensemble.... il 
attaquera le gouverneur en face... Le gou- 
verneur, qui charge de sa défense ses va- 
lets, ses assassins.... Gaspardo deviendra 
leur victime... mon père; et je sens que 
si Gaspardo meurt, je ne pourrai lui sur- 
vivre. 

LE PASTEUR. Ne désespérons pas, Ca- 
tarina. 

CATARINA. Hélas! mon père, tant de 
malheurs nous ont atteints depuis que le 
duc de Milan a nommé son fils gouver- 
neur de Plaisance... 

LE PASTEUR. Vôus avcz raison , mon 
enfant... avec cet homme sont venus nos 
malheurs.... Prenez garde, ma fille, et 
suivez mon conseil... 

CATARINA. Que faut-il faire, mon père? 

LE PASTEUR. Exiger d'abord que Gas- 
pardo reste sans cesse auprès de vous... 
et dans quelques jours, il vous faudra tous 
deux quitter Plaisance. "• 

CATARINA. Oh! oui, mon père! 
comment décider Gaspardo à >■ 
cabane et le solde Plaisance » 
Comment l'y décider sans ëv 
soupçons ? 

LE PASTEUR. Nous cherd.. 
moyen. 

SCENE IL 

Les Mêmes, RAPHAËL, PIÉTRO. 

PIÉTRO , oprh avoir regardé de tous /es 
calés. Gaspardo n'est pas encore de retour ? 

CATARINA. Pas encore. 

RAPHAËL. L'heure à laquelle il rentre 
d'ordinaire est passée depuis long-temps. 

CATARINA. H ne peut tarder... 

PIÉTRO. Nous permettez-vous, bonne 
Catarina, de l'attendre ici? 

CATARINA. Voulez-vous dcs dés pour 
jouer, en l'attendant? 

PIÉTRO. Non, merci... deux escabeaux 
pour nous asseoir... voilà tout. 

(Ils s'assoient.) 

LE PASTEUR. Comment, Piétro , vous 
refusez de jouer aux dés? 

PIÉTRO. Oui, pasteur Sanutlo. 

LE PASTEUR. De grâcc , expliquez-moi 
la cause d'un si grand changement.... H 
y a trois mois environ , on était sûr de 
trouver, à toute heure du jour , Piétro le 

* Catarina, le pasteur, Pit'tro, Raphaël. 



GASPARDO. 



lazzaione, jouant aux dés sur la piazza 
même, en plein soleil... quand des enfans 
se querellaient ou se battaient, c'était 
toujours Piétro qui les excitait... quand 
les gens du guet étaient battus à Plaisance, 
c'était encore Piétro qui battait les gens 
du guet.... Maintenant on ne voit plus 
Piétro jouer, en chantant, sur la piazza... 
ou rangeant les enfans en bataille , ou se 
révoltant contre le guet... Et pourquoi 
tant de sagesse? 

PIÉTRO. Il y a trois mois, pasteur Sa- 
nulto, j'avais une sœur jeune et pure, 
folle et joyeuse comme moi... supportant 
gaîment la misère, et priant saintement 
la madone voilée des jeunes filles... De- 
puis lors, le duc Yisconti, gouverneur de 
Plaisance, a séduit et déshonoré ma sœur. 
Piétro le lazzarone souffre, et ne joue plus 
aux dés... ma sagesse... c'est du chagrin. 
LE PASTEUR , à part. Encore Visconti I . . 
{A Raphaël.) Et vous, Raphaël le labou- 
reur, autrefois, la procession du Saint-Sé- 
pulcre ne sortait jamais sans vous trouver 
agenouillé sur son passage.,., et ne de- 
mandez-vous plus aux frères leur béné- 
diction? 

RAPHAËL. Autrefois, mon père, j'aimais 
d'amour une jeune fille belle et pure, la 
sœur de Piétro... nous devions nous unir 
au prochain jour de Noël, et je rendais 
grâce à Dieu; mais le gouverneur Visconti 
a séduit et déshonoré ma fiancée, je n'ai 
plus de grâce à rendre. Raphaël le Jabou- 
reur n'a plus rien à espérer. 

PIÉTRO. Frère I ton espoir et ma gaîté 
reviendront le lendemain de la vengeance î 
RAPHAËL. Ta gaîté, peut-être... mon 
espoir , jamais ! 

CATARiNA. Pauvre Raphaël ! 
LE PASTEUR. Il y a dans le ciel une 
justice égale pour tous , mes enfans... ne 
doutez pas de la Providence , elle vous 
vengera. 

PIÉTRO. Oui, pasteur... la Providen- 
ce... et mon stylet. 

CATARINA. J'entends , je crois , Gas- 
pardo. 

(Elle sort à sa rencontre.) 
GASPARDO , dans la coulisse. Attendons 
d'abord donc!., attends donc !.. laisse- 
moi me débarrasser de ce sac, de ce filet. 
(Il entre et dépose son sac «t son filet.) 

SCENE m. 

Les Précédens, GASPARDO. 

GASPARDO. Maintenant viens m'em- 
brasser... {Il l'embrasse. ) et donne-moi 



mon petit, que je l'embrasse à son tour. 

CATAUI\A. Il dort. 

GASPARDO. A-t-il souffert? 

CATARIXA. Un peu... mais le pasteur 
Sanutto m'a rassurée. 

(Elle désigne le pasteur.) 

GASPARDO , r apercevant. Salut et 
merci au bon pasteur. ( Voyant Piétro et 
Raphaé'l.)Y ous voilà, compagnons... vous 
m'attendiez?.. 

PIÉTRO. Oui , tu es resté bien tard à 
la ville. 

GASPARDO. C'est qu'il s'y est passé d'é- 
tranges choses... 

RAPHAËL. Quoi donc ? 
GASPARDO. Des arquebusades et des 
coups de rapière. 
PIÉTRO. Vraiment ? 

(Tout le .monde entoure Gaspardo *.) 
GASPARDO. Les compagnies de condot- 
tières qui ont accompagné à Plaisance le 
gouverneur et la noblesse de IMilan se 
sont révoltées. 

LE PASTEUR. Et pourcpoi ?.. 
GASPARDO. Parce que messieurs les no- 
bles dépensent tant de sequins en fêtes et 
festins, qu'il ne leur en reste plus pour 
payer la solde ; et sous la conduite d'un 
des leurs , dont on ignore encore le nom , 
troiscents condottières ont maintenu pen- 
dant sept heures le feu contre deux mille 
archers. . . 

PIÉTRO. Et enfin?.. 

GASPARDO. Ils ont été forcés de se ren- 
dre : les nmnitions leur manquaient ; 
mais au moins le gouverneur aura reçu 
une bonne leçon. 

LE PASTEUR. Et qui nous coûtera cher 
à tous... Que Dieu vous garde! (Bas à 
Catarina. ) De la prudence, ma fille , je 
reviendrai. 

CATARINA^ prenant une lanterne. Je vais 
vous éclairer, mon père, jusqu'au détour 
de la route. 

(Gaspardo, Raphaël et Pictro accompagnent le pas- 
teur jusqu'à la porte; il sort avec Catarina.^ 

SCENE VI. 
PIETRO , GASPARDO , RAPHAËL. 

PIÉTRO. Nous sommes seuls'? 

GASPARDO. Oui , qu'as-tu à me dire ? 

PIÉTRO. Frère , depuis plusieurs jours 
on a vu Visconti rôder auprès d'ici. 

GASPARDO. En es-tu sûr ? 

PIÉTRO. Raphaël a rencontré ce soir 
son valet Riccardo. 

* Catarina, le pasteur, Gaspardo, Piétro, Raphaël . 



MAGASIN THEATRAL. 



RAPHAËL. C'est vrai. 

GASPARDO. Silence J voici Catarina !... 
partez. 

PIÉTRO. Et quand nous reverrons-nous? 

GASPARDO. Avant une heure , à la ta- 
verne. 

PIÉTRO. C'est dit. ( A Catarina qui oient 
d'entrer. ) Bonne nuit, Catarina ; que Dieu 
vous garde ! 

CATARINA. Vous partez déjà ? 

RAPHAËL. Jl le faut, il est tard... que la 
madone vous protège , Catarina ; bonne 
nuit. 

CATARINA. Bonne nuit. 

(Ils sortent.) 

SCENE V. 
GASPARDO , CATARINA. 

GASPARDO , réfléchissant. On a vu le gou- 
verneur rôder auprès d'ici.-*., qui l'y amè- 
ne ?.. Dis-moi, femme !.. 

CATARINA. Que veux-tu , mon ami ? 

GASPARDO. Depuis le jour où cet acci- 
dent a conduit ici le gouverneur... il n'y 
est jamais revenu , n'est-ce pas ? 

CATARINA , précipitamment. Jamais !.. 

GASPARDO. Ainsi , tu ne l'as jamais re- 
vu? 

CATARINA , à part. Est-ce qu'il soup- 
çonnerait?.. 

GASPARDO. Dis... 

CATARINA. Je ne l'ai jamais revu. 

GASPARDO. C'est peut-être le seul hom- 
me qui t'ait vue, sans se dire : Qu'elle est 
belle !.. Et j'en remercie Dieu , car... 
s'il t'avait dit cela... mais , n'y songeons 
pas. 

CATARINA. Son empressement n'aurait 
fait qu'exciter mon mépris. 

GASPARDO. Oh ! je n'ai jamais douté de 
toi, Catarina... toi ! ma foi! ma vie î 
Mais l'amour de cet homme est une 
passion brutale qui a pour complices l'a- 
nathème et la violence , et contre laquelle 

la vertu ne peut rien N'a-t-iî pas 

cruellement enlevé la sœur de Piétro, 
qui gardait à Raphaël son ame et sa 
beauté?., n'a- t-il pas désolé vingt famil- 
les?.. Etre aimée de lui, Catarina , c'est 
être condamnée... Depuis quelques jours, 
on l'a vu près d'ici... malheur à la femme 
qui l'y amène !.. ou plutôt, malheur à 
lui! 

CATARINA , h part. Mo^ Dieu î que me 
préparez-vous ? 

GASPARDO, Vobserçani, Que penges-tu, 
femme ? 

CATARINA. Je pense , Gaspardo, que si 



j'étais en butte à la passion du gouverneur, 
moi , qui dois conserver à la fois la pu- 
reté de l'épouse et de la mère, je pense 
que je me souviendrais que ton stylet est 
suspendu à ce mur , et que je défendrais 
ton honneur , comme tu défendrais ma 
vie. 

GASPARDO , souriant. Bonne Catarina 1. . 
mais il te tuerait ! 

CATARINA. Mieux vaudrait te laisser 
veuf que déshonoré. 

GASPARDO. Et ton petit enfant ? 

CATARINA. Le ciel ne l'abandonnerait 
pas... et d'ailleurs les chagrins d'une 
mère flétrie, désespérée, n'empoisonne- 
raient -ils pas ses jours d'enfance , ses plai- 
sirs de jeune homme ?.. Mieux vaudrait 
pour lui n'avoir jamais connu la sienne... 
Il y a,Gaspardo, des liens entre les époux, 
que la mort seule doit briser. 

GASPARDO. Que tu mérites bien tout l'a- 
mour que peut contenir le cœur d'un 
homme!.. Que tu es belle !.. Si le gouver- 
neur t'approchait ! ., 

CATARINA. Dieu nous gardera d'un si 
grand malheur , tant que tu seras près de 
moi , Gaspardo. . . éloignons ces tristes 
idées... ( Approchant un escabeau. ) As- 
seyons-nous près l'un de l'autre... et par- 
lons de notre enfant... de son avenir... 

GASPARDO. Raphaël et Piétro m'atten- 
dent à la taverne ; il est l'heure , je vais 
partir. 

CATARINA. Je t'en prie , Gaspardo , ne 
me quitte pas ce soir... 

GASPARDO. Et pourquoi ?.. , 

CATARINA. Cette révolte des condottières 
a mis sur pied tous les gens du guet. . , sois 
prudent , ne sors pas. 

GASPARDO. S'ils viennent à moi,' je leur 
dirai : L'on m'avait enfermé dans le mar- 
ché pendant l'action... que me voulez- 
vous?.. Va , ne sois pas inquiète... je re- 
viendrai bientôt. 

CATARINA. Ne me quitte pas, Gaspar- 
do... je suis souffrante. 

GASPARDO. Tu l'es toujours quand je 
veux sortir. 

CATARINA. C'est que mes nuits sont si 
longues... et puis... {pleurant) je souf- 
fre d'être toujours seule , abandonnée... 

GASPARDO. C'est ça... pleure, mainte- 
nant... pleure; c'est toujours la même 
chose chaque fois que je vais à la taver- 
ne... tu pleures... moi que ça attriste... je 
souffre là-bas , tandis que tu te chagrines 
ici... c'est aujourd'hui comme hier... ce 
sera demain comme aujourd'hui... cane 
peut pas changer... eh bien ! que la vo- 
lonté de Dieu soit faite... il faut bien que 



GASPARDO. 



je m'y résigne... D'ailleurs, j'ai donné ma 
parole... Adieu... ( Recenaiii prîs irellc.) 
Allons, ne te désole pas... voyous... laisse- 
moi partir heureux... et viens lu'embras- 
ser. ( // l'embrasse.) Je reviendrai bientôt. 

(II soit.) 



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SCENE VI. 
CATARINA, seule, puis ViSCOINTl , 

RICCARDO , UN ESTAFIER. 

CATAiiiNA. Il est parti , et maintenant, 
j'ai peur... Si je le rappelais... si je lui 
disais tout... Oli ! non, n'appelons pas 
un malheur qu'avec l'aide du pasteur 
nous parviendrons peut-être à éviter, et 
plions la madone en attendant son re- 
tour. 

(Klle s'agenouille (levant une petite vierge. Un esta- 
lier eutic silencieuseiueiit et fait signe à Visconti, 
(jui entre (le la nicuie manière, suivi de Riceaido.) 

viscOiNïi, àVeslofiei « i/ew/'-iWi. Main- 
tenant, veillez à cette porte. ( L'cslafier 
sort. A pari. ) Respectons sa prière. ( A 
Riccanio, à derni-cuix : ) Tu es bien sûr , 
Riccardo, que Gaspardo n'est pas ici? 

RICO \<VDO, df^ même. Je viens de l'en voir 
sortir, et prend, e le chemin de la taverne, 
où il va, (omme d'habitude, trouver ses 
deux compagnons. 

VISCONTI. C'est bien. {S'approchunl de 
Catari//a, et élevant la voix.) Que vous êtes 
belle ainsi, Catarinal 

CATARINA, rf frayée. Quelqu'un!., ce 
sont eux. 

(Elle se lève.) 

viscOi\Ti. Pourquoi vous eflVayer?.. 
Dites-moi, pour qui donc priez-vous avec 
tant do ferveur? 

CATARli\A. Je priais pour mon époux et 
mon enfant, et je demandais à Dieu la 
force et l'espoir. 

VISCONTI. Et dans celte fervente prière, 
pas un mot pour le prince ? 

CATARINA. Chaque jour, les prêtres 
prient pour vous, monseigneur. 

VISCONTI. Ohl je donnerais toutesleurs 
prières pour une seule de vous, qui rem- 
plissez ma pensée; car, tandis que la fenune 
du peuple oublie son souverain, le souve- 
rain se souvient de la femme du peuple. 
Je suis sans cesse occupe de vous , Catari- 
na; je maudis votre passé; je vous plains 
dans le présent, et je lis dans votre avenir; 
dans le passé, je vous vois cruellement je- 
tée aux mains du grossier Gaspardo. 

CATARINA. C'est moi qui l'ai choisi, 
monseigneur. 



VISCONTI. Et cette première faute, Cata- 
rina , entrahiera plus tard le repentir 
comme le ferait un péché mortel. Dans le 
présent, je vous vois tristement abandon- 
née par cet homme qui vous délaisse pour 
la taverne ; et dans l'avenir , je vous vois 
mère d'un enfant qui , suivant la route 
pernicieuse que lui aura tracée son père, 
vous rendra malheiueuse. . . et je dis alors : 
Mon Dieul faites que Catarina comprenne 
mon amour et ma pensée; qu'elle suiveun 
noble seigneur qui s'agenouilleradevanti a 
beauté qui se fane inaperçue... et nous 
élèverons tous deux son enfant, qui gran- 
dira, riche de vertus et d'espérance. 

CATARINA. La vertu n'est pas à votre 
cour. 

VISCONTI. Vous la jugez bien hardi- 
ment, madame. 

CATAUINA. Je la juge d'après vous, sei- 
gneur, vous qui venez ici, souilhuit les lois 
de la religion et de l'humanité, pour arra- 
cher au pauvre homme sa femme et son 
enfant... tout ce qu'il aime après Dieu. 

VISCONTI. Eh bien! oui , la beauté de 
Catarina a mis au cœur du prince un 
amour coupable , peut-être , mais im 
amour dévorant et profond... et je ven- 
drais pour toi, fenune, ma gloire, mes ti- 
tres et mon ame. {ArracJuiiU son collier, cL 
le jclani à ses pieds.) Je donnerais pour toi 
ce collier que le pape a béni... Viens, 
obéis une fois au maître qui désormai 
t'obéira toujours. 

CATARINA, uQecjierlè. Il VOUS serait pli 
facile, monseigneur , de vous f^iire suivi* 
par la statue de marbre qui se tient debou 
sur la tondje de votre mère, que par l'é- 
pouse de Gaspardo. 

VISCONTI. La statue me suivrail, si je la 
laisais porter derrière moi par mes gens. 

CATARINA, aprts aooir regarde le stylet. 
Mais la femme résisterait. 

VISCONTI. Peut-être pas, si je lui disais: 
Catarina, dans quelques jours , il te faudra 
mendier. 

CATARINA, olvement. Avec Gaspardo? 

VISCONTI. Non, seule. 

CATARINA, effrayée. Que voulez-vous 
dire ? 

VISCONTI. Je veux dire que Gaspardo, 
compromis aujourd'hui , sera proscrit de- 
main. 

RICCARDO, à part. Il se fâche eiiiia I 

CATARINA. C'est infâme, monseigneur.. . 
c'est injuste... mais je suis préparée à 
tout... il n'y a pas de loi qui puisse em- 
pêcher la fenmie d'un proscrit de l'accom- 
pagner... je suivrai Gaspardo. 

VISCONTI. Et c'est pour t'empêcher de 



MAGASIN THEATRAL. 



l'accompagner plus taid, que je veux que 
tu me suives à cette heure. 

CATARiNA. Je ne vous suivrai pas. 
viscONTi. Je t'y forcerai. 
CATARINA. Jamais ! 

BICCARDO, s' approchant. Seigneur, pour 
entraîner la lionne dans le piège, l'adroit 
chasseur emporte d'abord ses lionceaux . 

VISCONTI, se dirigeant vers la coûte. Ta 
as raison, Riccardo, j'emporterai l'enfant, 
et la mère me suivra. 

CATARINA, qui a décroché ie stylet^ hii 
barrant le passage. IN 'entrez pas là, duc.'' 
malheur, malheur î si vous touchez à mon 
enfant. 

VISCONTI. Armée ! . Sachez, ma belle, 
qu'en nuit d'amour , le gouverneur Vis- 
conti porte une cotte de mailles à l'épreuve 
du fer, et qu'il rit de la femme qui s'ar- 
me contre lui. 

CATARINA, effrayée» Au secours, au se- 
cours ! 

VISCONTI. N'appelez pas... 'les portes 
sont gardées. . . la mort à qui viendrait. 

CATARINA, désespérée. Oh! mais, je suis 
perdue. 

VISCONTI. Comprends -tu maintenant 
qu'il faut me suivre ? 

CATARINA. Grâce, monseigneur. . . je suis 
mère... grâce! 

VISCONTI. Tu as repoussé mon amour , 
tu demandes ma pitié ? 
CATARINA, à genoux. Je vous la demande 
^enoux pour mon pauvre enfant. 
VISCONTI. Je vous offre un asile à tous 
ux. 

CATARINA. Mais un asile de honte et de 
désolation... Laissez-moi par pitié. 

VISCONTI. Te laisser!.. Sais-tu, Cata- 
rîna, que je me suis abaissé jusqu'à être 
jaloux du pêcheur Gaspardo? 

CATARINA, sereieçant. C'est mon époux, 
seigneur. 

VISCONTI. Oui, ton époux maudit. 
CATARINA. Mon époux, que Dieu garde ! 
VISCONTI. Qui pourtant te perdra. 
CATARINA. Seulement, si je meurs. 
VISCONTI. Et j'aimerais mieux te savoir 
morte pour tous, que vivante pour lui. 

CATARINA, ai^ec calme. Si vous me tuez, 
monseigneur , la femme de Gaspardo sera 
morte pure. 

VISCONTI, furieux. Malédiction î 
CATARINA. Dites plutôt miséricorde. 
VISCONTI, apec rage. La vassale me dé- 
fie !.. A moi, mes estafiers ! 

CATARINA , désespérée. Seigneur, mon 
Dieu ! vous m'avez donc condamnée ! 

VISCONTI, aux estafiers. Qu'on e» traîne 
cette femme. 



(fts éc<»Htcnt.) 



CAtARiNA, fusant dans ie fond. Lâches, 
lâches 1 ' 

VISCONTI. M'avez-vous entendu? 

CATARINA, aux estojït^rs qui se précipi- 
tent sur elle. hXchesl [Se frappant de son 
slylet.) Vous m'emporterez mourante. 

(EJI.e iomhc dans, leurs, bias.]. 

VISCONTI, effrayé. Elle s'est frappée... la 
malheureuse ! 

CATARINA, wourante. Mon Dieu! pioté- 
gez mon enfant... Duc, sois maudit.^ 

(Elle meui t.) 

VISCONTI. Peut-être que des secours 
pourraient encore... 

RiCCAiioo. Appeler du secours, monsei- 
gneur, serait tout rcvélej... Cette femme 
était folle. 

viscorvTi. Mais, elle était si belle J 

RICCARDO. Elle vous préferait un ma- 
nant. 

«KB VOIX lointaine sur le iac. 
Gai voyagciu' de uuit, 
Rame sans bruit. 

VISCONTI. Lnevoix!.. 

Quand Ja femme sommeille, 
Quand l'amour la réveille, 
Et quitnd il est miouit, 

Ranie sans bruit, 
Gai voyageur de nuit. 

RICCARDO, pariant, tandis qu'on emktnd 
chanter ou-dehors. C'est la chanson de Gas- 
pardo ! Fuyons, monseigneur... suivea le 
bord du lac, et moi, le chemin de la col- 
line. 

\lS.CO^Ti, aux estdfers. Vous, messieurs, 
le justicier à des ordres à vous donner,, hâ- 
tez-vous. [Leur jetant une I)owse,) Votre si- 
lence vous est payé, partez. [Les çslafers 
sortent.) Demain, Gaspardo ne sera plus à 
craindre. 

RICCARDO. Il approche, monseigneur... 
hâtons-nous. 

VISCONTI. Partons. 

(Ils sortent de deux cote's opposes. On entend tout 
près le refrain de la cbanson. Gaspardo païaît dans 
sa barque, s'arrête, en descend, et entre dans 
sa cabane en appelant.) 



SCEJXE VII. 

GASPARDO, CATARINA, morte. 

GASPARDO. Catarina... me voilà de re- 
tour. . . ne te désole plus. . . Où es- tu donc ? 
[La i'oyant à terre.) Elle dort. . . Croyez donc 
les femmes... « Quand je suis seule, Gas- 
» pavdo, mes nuits sont si triste; mon 'm-* 



GAS^àRDO. 



» quiétude est si grande.» Et, "tandis que 
je m'empresse de revenir, elle dort !.. Mais 
j'ai cru , je crois encore... Du sang!.. Ca- 
tarina frappée !.. du secours!, du secours î 
Catarina... tu ne me réponds pas... ton 
cœur ne bat plus !.. morte! oh î malheur î 
Mon Dieu, Seigneur.. (5*^ redressant.) Qiû 
me Ta tuée? qui, qui donc? {À la madone.) 
Sainte Vierge ! Sainte Vierge des Dou - 
leurs, dites-moi qui m'a tué ma femme... 
montrez-moi son ombre, une trace de son 
pas!., une trace !... un signe.... quelque 

chose enfin! {Après ai^oir cherché, "it 

trouve le collier. ) Un collier ! celui dn 
gouverneur!.. Oh ! A'isconti ! Viscontî !.. 
{Se mettant à pleurer.) Tu l'as choisie pour 
sa beauté... et tu l'as tuée pour sa vertu!.. 
Oh ! mais, je te tuerai, moi... {Se tramant 
i^ers le mur. ) Des armes !. . des armes ! . . . 



SCENE VTir. 

GASPAKDO, JACOPPO SFORCE. 

JACOPPO , // hrise une vitre et se précipite 
dans la cabane. Qui que tu sois , sauve- 
moi ! 

GASPARDO, comme effrayé , s'^approchant 
de r étranger. Que veux-tu ? 
SFORCE. La vie. 
GASPARDO. Es-tu noble ? 
SFORCE. Mon père était bouvier, et je 
suis soldat. 

GASPARDO. Qui te poursuit ? 
SFORCE. Les nobles et leurs archers. 
GASPARDO. Que te faut-il pour leur 
échapper ? 

SFORCE. Une barque qui me conduise 
à Milan , où le vieux Visconti me fera 
justice. 

GASPARDO. Prends cette barque et ces 
rames... va-t'en. 

SFORCE. Merci î. . ( S\irrêtant au fond. ) 
Si jamais tues dans le malheur... toi, ton 
père , ta mère, ta femme ou ton enfant... 
le porte-enseigne Jacoppo Sforce n'aura 
pas oublié qu'il t'aura dû son salut. 
GASPARDO , à part. Mon enfant !.. 
SFORCE. Que le ciel te récompense! 

(Il va pour sortir.) 

GASPARDO , courant à lui. Mon pauvre 
enfant !.. de grâce , écoute à ton tour. . . 

SFORCE. Que me veux- tu? 

GASPARDO. As-tu une femme? 

SFORCE. J'en avais une.... elle est 
morte. 

GASPARDO. Des enfans? 



SFORCE. J'avais «n fils, Dieu me l'a re- 
pris. 

GASPARDO. Et tu les aimais ?. . 
SFORCE. Je les pleure depuis vingt 
ans. 

GASPARDO. Et si , outragé de sa vertu, 
un noble avait assassiné ta femme lui ré- 
sistant... qu'aurais-tu fait? 

SFORCE. J'aurais arraché le cœur à ce 
noble, et je serais mort de rage si le bour- 
reau m'avait épargné... mais, où veux-tu 
en venir ? 

GASPARDO. Ma femme vient d'être as- 
sassinée par le gouverneur de Plaisance. . . 
SFORCE. Et tu veux que j'aide à ta ven- 
geance ? 

GASPARDO. Non!., non!.. ( Bésignantle 
berceau. ) Mais , il y a dans ce berceau 
mon pauvre enfant ! qui , demain , peut- 
être, sera l'orphelin maudit pour lequel 
il n'y aura ni asile , ni compassion... 
SFORCE. Et que veux-tu de moi? 
GASPARDO. Si tu dois la vie au père... 
paie la dette à l'enfant. . . emporte-le dans 
ta fuite... Si dans huit jours tu ne m'as 
pas revu à Milan , tu prendras pitié , toi , 
de l'enfant du condamné... tu lui donne- 
ras ton nom et sa part de ton pain... tu 
seras sa famille, son refuge... et s'il en- 
tend parler plus tard de Gaspardo le pê- 
cheur, tu lui diras : C'était un pauvre 
homme , qui est mort après avoir beau- 
coup souffert. 

(Il tombe anéanti sur un escabeau.) 
SFORCE , allant prendre V enfant qui est 
dans le berceau. Donne-moi cet enfant, que 
je jure ici d'aimer autant que je plains 
son pauvre père... et tu le retrouveras à 
Milan ! 

GASPARDO. Si Dieu le permet. 
SFORCE, entrant dausla barque y saisis'^ 
santles rames et s' éloignant, Gaspardo, dans 
huit jours.... à Milan. 

SCENE IX. 

GASPARDO, seul, suivant la barque des 
yeux. 
Demain tu ne pauvre enfant ! tu ne 
seras plus dans les bras de ta bonne 
mère... mais Dieu t'a pris en pitié , puis- 
qu'il vient de m'envoyer cet homme... 
Eh !.. maintenant, Gaspardo peut frapper 
sans retard... ( Il décroche une hache.) 
Non!.. non!..(// la jette à terre,) Mon 
stylet. ( Ne le 'voyant plus au mur. ) Qu'ai- 
je fait de mon stylet ?.. Oh ! ma raison!., 
ma mémoire! ne m'abandonnez pas... en- 
core. . une heure . . . une heure. . . de calme! . 



s MAGASIN TIIEATRAL: 

SCENE X. 



GASPAUDO, RAPHAËL et PIETRO 

accourant. 

riÉTUO. Erèie î . . nous venons t*embras- 
ser avant de fuir !.. j'ai lue Visconti! 

GASPARDO. C'est impossible ! 

RAPHAËL. Je viens de pousser son cada- 
vi'e dans les broussailles , au pied de la 
colline... il est mort. 

GASPARDO, ramassant sa hache. Peut- 
être respire-t-il encore!., conduisez-moi 
près de lui ! 

PlKïRO, l'arrêtant. C'est inutile... j'ai 
frappé droit au cœur. 

GASPARDO, ui^ec désespoir. Et je n'ai plus 
de vengeance ! 

PiÉTRO , stupéfait. Qu'as*tu donc , Gas- 
pardo?.. 

GASPARDO , tirant le rideau qui cachait sa 
femme. Voyez , frères !.. voyez !.. 

PIÉTRO et RAPHAËL. Catarina !.. 

GASPARDO. Morte!., assassinée par le 
gouverneur ! 

PIÉTRO^ Ah ! j'ai frappé trop tard ! 

GASPARDO. Par lui!., lui qui m'écbap- 

^*^e î . . oh ! . . le sang !.. le sang. . m'étouffe ! . . 

U tombe dans leurs bras. Les deux autres 

asseyent prts de la table.) Oh ! mon Dieu ! 

e n'ai plus rien au monde !.. et je puis au 

moins mourir ! 

RAPHAËL, Et ton enfant, Gaspardo!.. 
ton enfant... 

GASPARDO, se soutenant. Je ne l'ai plus, 
frères!., je ne l'ai plus. 

PIÉTRO , courant sous la voûte. Il n'est 
plus là ! 

GASPARDO. Tout-à-l'heure, un homme, 
poursuivi pai' la loi , est venu me demander 
secours... moi, qui , dans le délire , pres- 
sentais le meurtre et l'échafaud , je lui ai 
dit : Emporte ce pauvre enfant dans ta 
fuite... ma barque les a emportés tous les 
deux. 

riÉTRO. Quel est le nom de cet homme? 

GASPARDO. Son nom?., c'est le porte- 
enseigne Jacoppo Sforce. 



PIÉTRO. Le chef des révoltes !.. sa tête 
est mise à prix. 

GASPARDO. Il est sauvé... mais il em- 
porte mon enfant. 

PIÉTRO. Hâte-toi de l'atteindre... hâte- 
toi , Gaspardo ! 

RAPHAËL. Demain , frère , le corps du 
gouverneur sera trouvé... il nous faut fuir 
sans retard... partons tous trois, compa- 
gnons ; le ciel a fait de nous une trinité 
malheureuse, ne la brisons pas... Cou- 
rons ensemble sur les pas du condottier, 
puis nous suivrons une route au hasard , 
et , s'il nous faut demander l'aumône en 
chemin , nous aurons plus de courage , eu 
pensant que nous aurons un enfant à nour- 
rir. 

GASPARDO , se levant précipitamment. A 
Milan! frères... à Milan ! 

RAPHAËL et PIÉTRO. Partons !.. 

GASPARDO , sarrêlan t près de sa femme. 
Mais, elle... mais Catarina '..Pauvre bien- 
aimée, demain, la charité publique te don- 
nera un coin de terre dans le cimetière du 
pauvre... et le pasteur Sanutto bénira ta 
dernière demeure... Seigneur !.. elledevait 
donc bien souffrir dans l'avenir, que vous 
l'avez rappelée vers vous au printemps de 
sa vie ? 

RA.vn\EL, s' agenouillant. L'ame du juste 
a sa place dans le ciel. Seigneur!. . re- 
cevez son amc ! 

viÉTnO, s'agenouillant. Seigneur!., rece- 
vez son ame ! 

GASPARDO, s'agenouillanf. Seigneur!.. 
SeigneiMÎ.. recevez son ame... 

(Penrlantlcs deux dernicies phrases, des soldats ont 
gaiiii ic fond ; les trois eslaliers sontentiés dans 
la c«bane,) 



SCENE XI. 

Les Mêmes , Estafiers, Soldats. 

UIV ESTAFIER , frappant sjir l'épaule de 
Gaspardo. Par ordre du gouverneur Vis- 
conti... déclarés tous trois complices des 
révoltés, vous êtes nos prisonniers. 



GASPARDO. 



d 



000000 00O6OO0QQCeO0O0000 g 000000000008QOaOCCOO Og3OO OOO0O0gO0OO00O0QO0QOQOQ3<?O®0OgOQ0OO0OQ 



ACTE PREMIER. 



Une salle brillante du palais Contavini h Milan, prëcctlant d'autres salles somptueuses et décorées pour une fée. 

portes ouvertes. Table de jeu, lustres, etc. 



A droite une fenêtre ; au fond, grandes 

dOOO(3eO@@QOO« BOO00O OQ€>9O0OOQ 00O0®©@000000 

SCENE PREMIERE. 
MTCHÏELLT, BRABANTIO. 

(Michielli regarde par la fenêtre ; Brabantio entre 
par le fond, et descend la scène en le considé- 
rant.) 

BRADANTIO. Salut à Michielli. 

MicniELLï, se retournant avec hésitalwu. 
Saint, monseigneur. 

KRAnANTio, riant. Tu m'appelles mon- 
seignoui !... Par saint Jean! tu reconnais 
bien mal un ancien condottier de la bande 
invincible , dont nous faisions tous deux 
partie quand le vieux Sforce la connnan- 
dait. 

MiCiiiELLT. Ehî n'est-ce pas Brabantio? 

BRABAIVTIO. ï^ui-même I 

MiCîliELLi. Et comment te trouv^es-tu, 
ce soir, vêtu comme un seigneur, et invité 
au bal du procurateur Contaririi? 

BRABANTIO. Hélasî mon ami, depuis dix 
ans^que notre bande a été dissoute par l'é- 
lévation de notre chef à la dignité de con- 
nétable et général des armées milanaises, 
j'ai tout fait, excepté fortune... et je suis 
maintenant espion de notre souverain Ma- 
rie Visconti. 

MICHIELLI. Et c'est comme espion que 
tu es admis à la fête de ce soir? 

BRABANTIO. Précisément. 

MICHIELLI. Je ne m'étonne plus. 

BRABANTIO. Que veux-tu , Michielli.... 
ilfaul bien gagner sa pauvre vie... Et toi, 
que fais-tu? 

MICHIELLI. Je suis guide dans les gar- 
des particuliers du procurateur , et par 
anticipation, chef des familiers du palais 
Yisconti.... j'arrête et je mets à la torture 
tous ceux que tu dénonces. 

BRABANTIO. Tu fais là deux vilains mé- 
tiers... 

MICHIELLI. Que veux-tu , Brabantio, il 
faut bien gagner sa pauvre vie. 

BRABANTIO. C'est trop juste !.. 

MICHIELLI, regardant dans le fond. Voici 
le procurateur. .. . Je crois vraiment, Bra- 
bantio, qu'il est avec sa femme, la jeune 
comtesse Blanche de Visconti. 

BRABANTIO. Cela te surprend? 

MICHIELLI. Oui, parce que depuis trois 
mois qu'ils sont mariés, la comtesse a tou- 
jours habité sa villa sur le bord du lac... 
Le procurateur n'est jamais sorti de ce pa- 
lais, et je suis tenté de croire qu'ils se par- 
lent aujourd'hui pour la première fois. 



SCENE M. 

Les Précédens, LE PROCURATEUR 
CONTARINI, BLANCHE DE VISCON- 
TI, LE FRANCISCAIN RAPHAËL. 

CONTARINI, entrant par le fond (Wec Blari" 
che. A peiue arrivée, comtesse, vous vous 
occupez déjà de votre prompt départ? 

BLANCHE. Comte , j'ai cédé à vos désirs et 
aux instantes prières de votre favori Riccar- 
do, en quittant ma solitude au bord du lac, 
ma madone et mon prie-Dieu, pour venir à 
cettefète.. Il estjuste qu'à votre tour vous 
cédiez aux miennes, en me permettant 
d'aller retrouver bientôt ce que je n'ai 
quitté qu'à regret. 

CONTARINI. Je cède, madame... mais je 
m'étonne souvent, je l'avouerai, que vous, 
la fille du duc de Milan, et la femme du 
procurateur de Saint- Pierre, soyez si rare 
au palais Contarini. (^Aperccoanl Brahan- 
t'io.) Ah! vousvoilà, 'Qv?(h'à\\\\o\ [Brabantio 
s' incline. A Michielli. ) Et que veut Mi- 
chielli? 

MICHIELLI. Seigneur, combien d'arqué 
busiers prendront les armes pour saluer, 
leur arrivée, le connétable et le commandant 
Francesco Sforce? 

CONTARINI. Deux compagnies. 

MICHIELLI. Autant que pour le duc de 
Milan? 

CONTARINI. Nous donnons une fête cette 
nuit à cause de la victoire remportée sur 
le comte de Carmagnola... Le commandant 
Francesco commandait notre armée... le 
peuple attribue à l'habiletéduclief un suc- 
cès qui n'e^t dû qu'à la bravoure de nos 
soldats... et nous voulons, ce soir, mentir 
avec le peuple, et recevoir les Sforce avec 
une magnificence triomphale. 

MICHIELLI. C'est bien, monseigneur. 

CONTARINI. Maintenant va dire à Gas- 
pardo, le patron de mes gondoliers, que je 
l'attends ici... allez. [Michielli et Brahan^ 
iio sortent ; à Blanche.) Vous le voyez, 
comtesse... je vais donner des ordres pour 
votre départ. 

BLANCHE. Je vous en remercie. 

GASPARDO, entrant. Vous m'avez fait 
appeler, monseigneur ?.. . 

CONTARINI. La comtesse retournera 
cette nuit même à notre villa; qu'à minuit 
ses rameurs soient prêts , que sa gondole 
soit sous cette fenêtre. 



ao 



MAGASIN THEATRAL. 



GASPARDO. Esl-ce tout, monseigneur? 

CONTARINI. C'est tout... {Gaspardo soH ; 
après avoir regarde par la Jejiêtrc.) Je vois 
déjà sur le canal Tesineïlo des gondoles 
de nobles et de sénateurs qui se rendent 
à notre bal... A voir ainsi les canaux se 
couvrir de gondoles illuminées, qui sem- 
blent se poursuivre, on se croirait au sein 
de Venise la belle. . . mais déjà les gondoles 
s'arrêtent à l'entrée du palais... et, pour 
en faire les honneurs... je vous devance, 
madame... en vous attendant bientôt. 
(Il lui embrasse la main, et sort.) 

SCENE III. 
RAPHAËL, BLANCHE. 

BLANCHE. Eh bien! mon père... êtes- 
vous content de moi? 

RAPHAËL. Oui, ma fille... oui... évitez 
le monde; et surtout le monde où vous 
devez rencontrer le commandant Fran- 
cesco. La femme dont le cœur était rempli 
de la pensée d'un absent le jour de son 
mariage, doit consommer le sacrifice, doit 
être forte. 
^ BLANCHE. Je le serai, mon père... 

RAPHAËL. Méfiez- vous surtout du coiu- 
isan Riccardo. 

BLANCHE, l'apercevant. Le voici, mon 
père. 

RAPHAËL. Déjà!... 

RICCARDO , à part. Encore ce moine \ {A 
des invités qui sont en dehors. ) Par ici, mes- 
sieurs ! voici la comtesse. (// entre accom- 
pagné de Fahricio , Tiepolo , Melatta. A 
Blanche.) Que nous soyons les premiers à 
vous saluer ce soir, comtesse Contarini. 

BLANCHE. Je suis reconnaissante de vos 
hommages , messeigneurs. ( A Melatta.) 
Comte Melatta, vous êtes bien bon de vous 
être hâté près de moi. {Apercevant Fahri- 
cio.) Salut au capitaine Fahricio. [Remar- 
quant Tiepolo.) Quoil... le sénateur Tie- 
polo... ici, ce soir? 

TIEPOLO. Vous devez être en effet sur- 
prise , comtesse , de voir l'homme sombre 
au sein de la gaîté ; c'est qu'après une vic- 
toire comme celle du commandant Fran- 
cesco, tous les Milanais doivent prendre 
une petite part de la joie universelle. 

RICCARDO. Et comment s'étonnerait-on 
de voir ici l'austère sénateur Tiepolo? 
(désignant RaphaëL) n'y voyons-nous pas 
le franciscain Raphaël , qui a déserté sa 
cellule et son angélus pour venir aussi fêter 
le commandant? 



HA^KACt. Est-ce que ma présence ici 
vous gêne, justicier Riccardo ? 

RICCARDO. Bien au contraire , elle me 
réjouit d'autant plus que j'ai une grande 
nouvelle à vous apprendre. 

RAPHAËL. Je vous écoute. 

RICCARDO. En signe d'estime et de con- 
fiance, notie saint-père le pape demande à 
Milan un de ces pieux ministres pour sié- 
ger au saint conseil... et j'espère que l'in- 
fluence du procurateur Contarini et la 
mienne décideront le duc à vous investir de 
cette charge, et que demain vous partirez 
pour Rome , la ville sainte, le siège de 
l'JÉJglise... 

RAPHAËL. Dieu est partout... Demain 
je refuserais de partir, 

RICCARDO. Milan accorde à son envoyé 
trois mille sequins par an , et le droit de 
porter la croix d'or et la chappe de velours. 

RAPHAËL. Je suis assez riche pour faire 
l'aumône; et puis, lorsqu'à mon âge on n'a 
pas de remords , qu'on croit à la vertu , 
qu'on croit à l'amitié , l'on n'envie ni la 
fortune, ni les dignités. 

RICCARDO. Croueà l'amitié; c'est folie... 
se vanter de croire à la vertu, c'est inentij-. 

BLANCHE, indignée. Riccardo!... 

RAPHAËL. Oh I calmez-vous, comtesse, 

il y a des outiages qui n'ofiensent pas 

mais, comme c'est devant vous tous que le 
seigneur Riccardo vient de méjuger, qu'il 
me soit permis de lui dire devant vous, à 
mon tour, que j'ai consciencieusement étu- 
dié les hommes et compté mes heures de 
souffrances et de bonheur avant de me 
prononcer ainsi ; car moi aussi, Riccardo, 
j'ai eu mes jours de douleur et de déses- 
poir... Il y a vingt-cinq ans, environ, je 
fus injustement chassé d'Italie, déporté 
comme malfaiteur et rebelle ; deux inno- 
cens compagnons partagèrent la même in- 
justice, la même infortune, et tous trois 
nous partîmes n'ayant pour soutien que 
notre union malheureuse, que l'on brisa 
bientôt en nous séparant cruellement. La 
galère d'exil qui nous portait s'ari-êta de 
loin en loin pour déposer à terre mes deux 
pauvres amis, et me conduisit enfin seul 
dans un pays lointain, où je voulais mourir, 
quand des pèlerins me prirent en pitié, 
me consolèrent en me répétant les saintes 
paroles de résignation du Christ; et c'est en 
écoutant parler ces hommes pieux, que 
l'on appelait les moines de Saint-François, 
que j'ai appris, Riccardo; à croire à la 
vertu... Quelques années plus tard, le 
temps de mon exil étant expiré, franciscain 
moi-même, j'arrivais à Milan, où j'avais 
lieu d'espérer que je retiouverais pies 



GASPARDO. 



iS 



deux compagnons , si le ciel avait veillé 
sur eux; et comme j'entrais dans une 
auberge, aux portes de la ville, afin de m'y 
reposer un peu, j'y entrevis deux hom- 
mes assis auprès d'une table. Leur conver- 
sation vint jusqn^à n>es oreilles, et voici 
ce que j'entendis... L'un d'eux disait à 
Uautie : « Dieu nous a permis de nous 
» retrouver tous deux, frère, laissons sur 
« cette table un troisième gobelet pour 
» le compagnon Raphaël, et près de nous 
» un troisième escabeau, afin que, si Dieu 
» nous le renvoie un jour, il voie en ar- 
» rivant que nous songions à lui... » Chan- 
celant, je me levai... m'approchai de la 
table, m'assis silencieusement sur l'esca- 
beau que l'on avait préparé pour moi... 
mes deux amis me leconnurent... nous 
tombâmes tous trois dans les bras l'un de 
Tautre, et c'est alors, Riccardo, que j'appris 
à croire à l'amitié. 

(Fanfares de trompette»..) 

LA VOIX n'im héraut , dans icfimd, 
Plwce à son altesse Marie- Visconli, duc et 
protecteur de Milan... place au duc î... 

BLAT^CHE. Allons, m 0*5 seigneurs. . . je 
vais embrasser mon père ! venez saluer 
votre prince... 

( Ils montent Ja scène 
fond, suivi de beaucou 
rini. A ceux qui Taocompagnetit 

lIè DtJiC. Oui, messieurs, j'ai recules 
ambassadeurs de Venise, qui offrent de 
nous rendre les citadelles du Brescian, si 
nous voulons leur accorder une trêve de 
cinq ans. J'ai cru devoir vods faire part 
ce soir de cette soumission de Venise, 
Vorgueilleuse cité. {Prenant sa fille par 
la matn et (Jesce/idanf ta scène.) Te voilà 
donc, ma fdle... (Jux seigneurs.) SaUu, 
inesseigneurs... 

BLAi%cilE. Laissez-moi vous embrasser, 
mon père... 

VISCONTI , aprts l'avoir embrassée. Que 
tu es belle ce soir... que cette parui^ te 
sied bien!.. Laisse-moi te contempler tout 
à mon aise , car c'est seulement pendant 
les heures de fêtes que Dieu a donné aux 
souverains le temps d'admirer leurs en- 
fans. ( Clameurs au deJiors.) Quels sont ces 
cris .-* 

(Cris.) - 

COiVTARiîVi. Ceux du peuple, sans doute. 

"VISCONTI. Et pourquoi ? 

CONTARi:\l, appelant. Michielli I Gas- 
pard© !.. quelqu'un. {Gaspardo paraît.) 
Pourquoi ces clameiu's dans les rues. 

(Cris.) 

GASPARDO. C'est le peuple qui salue de 



.o*. T 



le duc Visconti paraît au 
p de monde et de Conta- 



ses acclamations le connétable 'cî^j^j^ ^^^ 
se rend ici avec le vainqueur dé v. • c 
gnola, le commandant... son fds. 

VISCONTI , à part. Je m'en doutais. 
( Nouveaux cris. La foule remonte la scène^ 
excepté Visconti ^ Contarini et Riccardo. ^) 
Voilà bien les Milanais, qui s'inclinent 
jusqu'à terre quand le connétable vient 
sur leur passage! 

COiVTARiNi. Vous avez dû laisser s'éle- 
ver l'idole à votre droite, et le peuple 
adore l'idole. 

VISCONTI. J'ai acheté l'alliance du re- 
doutable condottier en le faisant général 
de mes armées, parce qu'il le fallait. 

CONTARINI. Oui, mais depuis ? 

VISCONTI. Depuis, j'ai vingt fois poussé 
le connétable sur le champ de bataille; il y 
a toujours trouvé la victoire, et jamais la 
mort. 

CONTARINI. Oh!., ce n'est pas le conné- 
table septuagénaire, qui m'inquiète au- 
jourd'hui ; il se courbe si près de la terre, 
qu'il ne tardera pas à s'y ensevelir : c'est 
îe commandant , son fils, qui a déjà hérité 
de l'amour de l'armée. Duc !.. le conné- 
table s'est contenté du titre de grand 
homme de guerre... mais, si, plus ambi- 
tieux , le commandant allait rêver le 
trône! 

VISCONTI. J'y ai déjà songé. 

CONTARINI. Et vous avez songé aussi , 
n'est-ce pas, qu'il faut le perdre avant 
qu'il acquière la conviction de sa force ? 

VISCONTI. Prenez garde , seigneur , le 
peuple veille sur lui... 

CONTARINI. Vous l'avez toujours craint. 

VISCONTI. Il y a vingt-cinq ans, sei- 
gneur Contarini, quand j'étais gouverneur 
à Plaisance , un homme me frappa d'un 
coup de stylet, et quoique j'eusse une cotte 
de mailles sous mon pourpoint , il me 
fractura la poitrine et me laissa sur la 
poussière, oti je serais indubitablement 
mort, sans le secours de Riccardo... 

RICCARDO. C'est vrai. 

VISCONTI. Et depuis vingt-cinq ans, cette 
blessure m'a fait souffrir tous les joui's... 
voilà, voilà pourquoi j'ai peur. 

CONTARINI. Flétrissons donc d'abord le 
commandant aux yeux de ce peuple si re- 
doutable. 

VISCONTI. Et par quel moyen? 

CONTARINI. Cherchons, et nous trouve- 
rons. 

VISCONTI. Moi, j'en doute... 

CONTARINI, à Riccardo. Et toi, Ric- 
cardo ? 

''' Contarini, Visconti, Riccardo, 



ta 



MAGASIN THÉÂTRAL. 



FRANCESCO. Oh ! ne me quittez pas ainsi, 
madame; ne me laissez pas croire que vous 
m*avez maudit, parce que je vous ai mon- 
tré la blessure de mon ame. 

BLA.NCUE, à partj cachant son risttgedans 
ses mains. Oh ! sa voix me fait mal. 

FRANCESCO. Et peut-ètre ma souffrance 
a-t-elle un instant égaré ma raison? 

BLANCHE , cachant son visage dans ses 
mains, à part. Et lui aussi souffrait! 

FRANCESCO. Avant de me quitter, Blan- 
che... rien qu'un mot... mais un mot de 
pardon... J'aurais dû me taire, je le sais.,, 
mais il faut que la plainte s'échappe quand 
le cœur ne peut plus l'étouffer... 

BLANCHE, effrayée. Laissez*^noi , com- 
mandant... laissez-moi. 

(Elle monte la scène et rencontre Ropïîaëî.) 

RAPHAËL. Il est minuit, comtesse... vos 
rameurs vous attendent. . . Mais qii'avez- 
vous?.. vous avez pleuré... ( Apercevant 
Francesco.) Le conunandant !.. 

FRANCESCO, à part. Elle pleurait ! 

BLANCHE. Oh: pourquoi m'avez-vous 
quittée, mon père? 

RAPHAËL. On m'y a forcé, ma fille... 

BLANCHE. Oh! j'ai hâte, mon père, de 
sortir de ce palais. 

RAPHAËL. Venez... mon enfant... évi- 
tons que l'on remarque votre départ ; hâ- 
tez-vous. 

FRANCESCO, S* approchant. Partir! 

quitter sitôt la fête... 

BLANCHE. Il le faut, commandant. (// 
Raphaei.) Aàien , mon père. 

RAPHAËL. Je vous accompagnerai jus- 
qu'à votre gondole , mon enfant. 

(Ils sortent ensemble.) 

SCENE Yl. 

FRANCESCO, 5e«/. 

Elle pleurait !... Oh î elle m'aime!... 
elle m'aime... Une larme... une larme de 
Blanche versée pour moi !.. . Oh ! . . . l'on dit 
vrai, quand on dit que le rire est près des 
pleurs. ( Apercevant le connétable qui lient 
à lui.) Mon père! 

eo9 000090300 9oe9<90 00e (g>@o eooeooeooooooeoooo 

SCENE VII. 

FRANCESCO, LE CONNÉTABLE. 

LE CONNÉTABLE. Je te cherchais , Fran- 
cesco... je me suis mêlé à tous les groupes 
de jeunes hommes, &. je ne t'ai pas trouvé 
partageant leur joie... Pourquoi cela? 

FRANCESCO. Je me suis éloigné du 



monde pour être un instant seul mon 

père. 

LE CONNÉTABLE. Et pourquoi ce be.soin 
de solitude et cette préoccupation conti- 
nuelle, qui te poursuit même au sein 
d'une fête?.. Depuis ton retour à Milan , 
Francesco , tu me caches un secret , et 
peut-être un chagrin... 

FRANCESCO. Je VOUS confierai tout, mon 
père... mais confidence pour confidence. 

LE cONNÉTABLii. Parle... que veux-tu? 

FRANCESCO. Dites-moi , mon père , avez- 
vous beaucoup aimé ma mère? \^Le conné- 
table se détourne.') Avez-vous épi-ouvé que 
près d'elle, la vie c'était le ciel ?.. et quand 
vous l'avez perdue , jeune encore , n'avez- 
vous pas cru d'abord que le monde «nti^ 
vous quittait? 

LE CONNÉTABLE. Francesco! n'as-tu 
pas rentarqué que chaque fois que tu me 
parles de ta mère , cela me fait souffrir ? 

FRANCESCO. Oui , mon père , et vous ne 
me répondez jamais... 

LE CONNÉTABLE. Alors , pourquoi m'en 
reparler encore ? 

FRANCESCO. Elle était donc bien cou- 
pable ? 

LE CONNÉTABLE. Ecoute , Fraucesco... 
les fatigues et les blessures m'ont brisé, et 
je n'ai mamtenant que peu d'années à 
vivre., le lendemain de ma mort , tu trou- 
veras un parchemin sur lequel seront 
écrites mes dernières volontés ., et où j'ai 
tracé quelques lignes qui t'apprendront 
quelle a été la destinée de celle qui t'a 
mise au monde. Tu le liras , ami, tu rem- 
pliras mes derniers désirs, et tu me juge- 
ras. Mais , de grâce , mon enfant , ta mère, 
ne me reparle jamais d'elle. 

FRANCESCO. Je ne vous en dirai plus 
jamais un mot, mon père. 

LE CONNÉTABLE. Et te VOilà pluS tHstC 

encore. 

FRANCESCO. Non, mon père... non, je 
suis joyeux ce soir, et je veUx que cette 
nuit soit comptée comme une des plus 
belles de ma vie... vous quitterez le pa- 
lais Contarini sans moi... j'attends ici plu- 
sieurs officiers... qui doivent venir se 
joindre à moi. .. nous voulons, entre nous, 
achever gaîment la nuit. 

LE CONNÉTABLE. A la bonne heure, 
jeunes gens, de la gaîté , de la folie... 
la vieillesse vient assez tôt... etd'ailleiurs , 
dans le métier des armes on ne sait qui 
doit vieillir. Oui... je partirai seul, je te 
laisse à ton rendez-vous , et sois bien gai , 
bien fou; si la tristesse revient. . . verse- 
toi du vin de Chypre, et bois à plein 
verre... A ton âge, Francesco... moi... )t 



GASPARDO. 



15 



restais sous la table... en temps de paix... 
mais jamais en temps de guerre... A de- 
main... adieu!... (7/ monte la scène ^ s'ar- 
rête et redescend. ) J'ai deviné la cause 
de ta rêverie.... Est-elle bien jolie, celle 
que tu aimés? 

FRANCESCO , embarrassé. Mais , mon 
père... 

LE CONNÉTABLE. Allons, allons!... Je 
te force à respecter mon secret, et je veux 
respecter le tien... A demain. 

(Il sort.) 



SCENE VIII. 

FRANCESCO, le regardant partir. Mon bon 
père!... oh! si tu m'avais dit: J'ai aimé 
ta mère de cet amour qui transporte et 
dévore, je t'aurais confié ma folle passion 
pour Blanche... Pauvre mère! son crime 
était donc bien grand... oh! n'importe, je 
l'aurais bien aimée ; et le ciel n'a pas per- 
mis qu'elle vive assez long-temps pour me 
laisser même un souvenir d'elle... 

(Il reste pensif.) 

SCENE IX. 

FRANCESCO, GASPARDO. 
GASPARDO , entrant par laporle de droite. 
Les nombreux invités sortent déjà du pa- 
lais. . . le bal s'achève. . . Raphaël et Piétro 
ne vont pas tardera venir ; en les atten- 
dant ( regardant dans le h al ) , si j e pouvais 
entrevoir le commandant. 
(Il s'arrête près des portes du fond et semble cher- 
cher des yeux.) 

FRANCESCO , sortant de sa rêverie. Mais, 
en revanche... Dieu m'a donné l'amour 
de Blanche... et cet amour sera désor- 
mais ma compensation... ma vie... Sa 
faiblesse l'a fait me fuir... ma volonté 
ira au-devant d'elle... non pas demain... 
ce serait trop tard pour moi... mais cette 
nuit... à l'instant =. Où trouver une 
gondole? (^Apercevant Gaspardo.) Ah ! voici 
le patron des gondoliers du comte... ( // 
va à lui et lui frappe sur V épaule.) L'ami !, . 

GxVSPARDO fait d'abord un geste d'im- 
patience , puis , reconnaissant Francesco , 
il sourit et se découvre. Que vous faul-il 
de moi, commandant? 

FRANCESCO. Une gondole. 

GASPARDO. Volontiers... 

FRANCESCO. L'air est frais... c'est une 
belle nuit. Je veux me promener sur le 
canal Tesinello. 

GASPARDO . Yous accompagaerai-j e ? . . 



FRANCESCO. Je ramerai moi-même..* 
Ce qui serait un travail pour toi ne seia 
que délassement pour moi. 

GASPARDO. Je vais vous donner ma 
nacelle; elle est légère et file comme un 
oiseau... on l'appelle t Hirondelle. 

FRANCESCO. Merci !.. Et si jamais, gon- 
dolier, tu as besoin d^ la bourse ou de 
la [)rotection du commandant Francesco 
Sforce, viens franchement lui demander 
l'une ou l'autre. 

GASPARDO. Je n'ai besoin de rien , 
moi... pourtant si... j'osais... je vous de- 
manderais... 

FRANCESCO. Parle... que veux-tu? 

GASPARDO. Votre main. 

FRAi\CESCO, mettant sa main dans celle 
de Gaspardo. De grand cœur, mon ami. 

GASPARDO, balbutiant de joie. Ah !... 
c'est que je vous aime... moi... comman- 
dant... 

FRAKCESCO. Et pourquoi cela?...qu'al«' 
je fait pour toi ?... [Gaspardo déconcerté ne 
sait que répondre. ) Réponds ? 

GASPARDO , après une hésitation . Ce que 
vous avez fait pour tous les gens du peuple^ 
qui tous vous sont dévoués.,. {^ Avec préci- 
pitation. ) Mais... je vous ai promis ma 
nacelle... commandant... venez! suivez- 
moi... je vais vous montrer le chemin. 

(Il sort à droite.) 

FRANCESCO, le suivant. Maintenant.... 
à la villa du comte. 

RICCARDO , qui a tout observé, quittant la 
table de jeu et traversant ta scène. Le com- 
mandant et Oaspardo viennent de sortir 
unsevaYAc. fS'approclKtnt de la fenêtre.^ 
Oui.... les voici .... le commandant entre 
dans une nacelle. Gaspardo partirait-il 
avec lui ?... non , le comnmndant prend 
les rames... il s'éloigne... {Descendant la 
scène.) A toi, comte, à achever la partie que 
je viens d'engager avec tant de succès... 
( Regardant dans le fond. ) Déjà les salons 
se dégarnissent . . . laissons d'abord partir 
le duc de Visconti , puis nous ébruiterons 
parmi quelques nobles le soupçon du procu- 
rateur, qui, glissant de bouche en bouche 
sera bientôt connu du peuple, etlamortdu 
commandant paraîtra d'autant plus juste à 
tous , qu'elle aura été prévue. . . ( Voyant 
Gaspardo qui rentre.) Ah! voici Gaspardo; 
songeons à tout ,.. (A Gaspardo ) Avant 
une heure, ton seigneur aura besoin d'une 
gondole ; que tout soit prêt. 

GASPARDO. Lui faudra-t-il sa gondole 
pavoisée?.. 

RICCARDO. Non, une pirogue qui puisse 
glisser rapidement et sans bruit. 

GASPARDO. Combien de rameurs? 



16 



MAGASIN THEATRAL. 



RTCCARDO, s'en allant. Un seul... toi. 
GASPARDO. C'est bien. 



«eeoooooof 



>eoo<3®ooooeoooooogoûOi (» 



SCENE X. 



GASPARDO, seul, puis PIETRO, puis 
RAPHAËL. 

GASPARDO. Une pirogue qui puisse glis- 
ser rapidement et sans bruit... m'a-t-il 
dit. . . Il y a là-dessous de l'amour ou de 
la haine... Mais que m'importe à moi!... 
{Apercevant Pirtro.) Voici Piétro. 

piÉTiiO. Tu m'attendais, ami? 

GASPAUDO. Oui.... je vous attendais 
tous les deux. 

PIÉTRO. Raphaël vient de me quitter, 
il n'y a qu'un instant, pour se mêler à un 
groupe de nobles et de sénateurs auxquels 
lejusticier Riccardo semblait apprendre, à 
demi-voix, une mystérieuse nouvelle.... 
Mais il ne va pas tarder à venir. 

GASPARDO. En l'attendant , Piétro , 
parle-moi du commandant... est-il tou- 
jouis triste, soucieux?.. 

PIÉTRO. Toujours... 

GASPARDO. Vraiment! 

PIÉTRO. Et depuis quelques jours, il 
me fait mille questions sur sa mère. 

GASPARDO. Et que lui réponds-tu? 

PIÉTRO. J'élude le plus souvent la ré- 
ponse; mais hier il me pressait si fort, 
que j'ai été forcé de parler, et je lui ai 
dit : Commandant ! il y a seuleuient 
cinq ans que , me battant, comme volon- 
taire, sous les ordres du connétable... je 
le vis assailli dans le fort de la mêlée... je 
volai à son secours, et la fiueur des enne- 
mis se tourna contre moi ; j'allais suc- 
comber, quand, à son tour, le général me 

délivra l'épée au poing Dès lors, il ne 

voulut plus quitter l'homme avec lequel 
il avait échangé son sang, et meVamena à 
Milan.... Mais jusqu'alors... j'avais été 
proscrit, j'avais tristement vécu loin de 
l'Italie, tandis que votre père avait épousé 
et perdu votre mère, dont il ne m'a ja- 
mais parlé. 

GASPARDO , inquiet. Et que t'a-t-il dit 
alors ? 

PIÉTRO. Rien... mais je l'ai vu qui met- 
tait sa main sur ses yeux pour essuyer une 
larme... 

GASPARDO. Pauvre]enfant... et tu crois, 
Piétro, que j'aurais pu résister à de pa- 
reilles épreuves.... toi qui me disais 

Viens avec nous , tu seras gondolier du 
connétable... 

PIÉTRO. C'était pour qu's^u moins tu 



» puisses voir le commandan t à ton aise. 

GASPARDO. Oui!... mais je me serais 
trahi, vois-tu, et tout cet échafaudage de^ 
gloire et d'avenir , si soigneusement con- 
struit par le connétable, se serait peut-être 
écroulé.... Non, non.... je suis entré au 
service de Conlarini le procurateur, parce 
que je l'ai reconnu pour le plus grand 
ennemi des Sforce... ici... j'écoute... j'ob- 
serve, et s'il se tramait quelque chose con- 
tre celui que nous avons fait vœu d'aimer 
en secret, je pourrais peut-être le décou- 
vrir et prévenir le mal.... C'est ici mon 
poste, Piétro... et puis, vois-tu?., quand 
nous nous sommes retrouvés tous trois... 
et que nous avons vu, d'un côté, Visconti 
sur le trône, et de l'autre, mon petit Gas- 
pardo devenu capitaine des armées , nous 
avons oublié la vengeance pour aimer et 
suivre, dans l'ombre, l'enfant du proscrit. 
Nous avons puisé dans cette affection se- 
crète une existence toute nouvelle 

mais quelquefois, ma haine, ma soif de 
vengeance, se réveillent avec le souvenir de 
Catarina. 

PIÉTRO. Comme la mienne avec celui' 
de ma pauvre sœur. 

GASPARDO. Eh bien! Piétro... quand je 
lis dans l'avenir du commandant , je me 
dis.. Taisons-nous!., veillons tous trois... 
laissons aller les choses, et peut-être bien 
qu'un jour nous serons vengés. 

PIÉTRO. Et comment ? 

GASPARDO. Chaque jour l'amour de 
l'armée augmente pour le commandant et 
diminue pour Visconti ; le conuuandant 
s'élève... Visconti s'abaisse... et il pour- 
rait bien se faire que plus tard... (Il 
regarde autour de lui aoec méfiance. Ef- 
frayé. ) Chut ! ! 

PIÉTRO , mystérieusement. Eh bien.... 
Gaspardo !.. 

GASPARDO , se rapprochant. Qu'est-ce 
que c'est ? 

PIÉTRO. Je crois aussi comme toi... que 
ça pourrait bien arriver. 

RAPHAËL , accourant. Frères , écoutez- 
moi !.. 

PIÉTRO. Qu'y a-t-il donc ? 
> RAPHAËL. Écoutez ! Je vous ai déjà con- 
fié l'amour de la comtesse Contarini pour 
le commandant. 

GASPARDO. Oui , oui... toutes les fem- 
mes l'aiment... Ensuite ? 

RAPHAËL. Ce que je viens vous dire et 
que je viens d'apprendre , c'est que le 
commandant aime aussi la comtesse... 
que Riccardo, l'espion qui a surpris ce se- 
cret... vient d'en prévenir le comte , qui 
surveille et jure de s'en venger. ( Gaspar^ 



do et Piétro font un mouvement. ) mais tout 
n'est pas désespéré puisque Dieu, qui nous 
a commis tous trois à la garde du comman- 
dant nous en prévient à cette heure. . 
Je déciderai la comtesse à quitter l'Italie... 
Il me faudra quelques jours pour y parve- 
nir... Jusque là, Gaspardo, ne quitte pas 
un seul instant le procurateur... Le jour 
compte ses pas. 

GASPARDO. Ouil.. 

liAPHAEL. La nuit veille à sa porte. 

GASPARDO. J'y veillerai. 

RAPHAËL. Toi, Piétro... ne perds pas de 
vue le commandant... Où est-il mainte- 
nant ? 

GASPARDO. Sur le canal Tesinello... Il 
vient de me demander une gondole, et 
tu penses bien que je me suis empressé 
de le satisfaire. 

RAPHAËL, Blalheureux !.. tu l'as per- 
du !.. 

GASPARDO. Perdu ! 

RAPHAËL. Et ne vois-tu pas que l'amant 
court sur les pas de la comtesse, et que le 
mari va se bâter sur les pas de Tamant. 

GASPARDO. En effet... ils m'en ont pré- 
venu!., cette pirogue... et je n'ai rien 
soupçonné!.. Frères î je vais me jeter sur 
son passage... 

RAPHAËL. Pars donc!.. [Leretenant. ) 
Non î écoute : du sang-froid... tu ne l'at 
teindrais pas en cbemin, il est trop tard..* 
Comment pénétrer dans la villa du comte.'* 



GASPARDO 
O 



17 



ui !.. un escalier tomnant qui est au 
fond de la chapelle, ouverte à tout passant, 
donne dans l'appartementdela comtesse... 
mais comment ouvrir la porte?.. 

GASPARDO. Je la briserai... adieu! 

(Il monte rapidement lascène; Contai ini et Riccardo 
paraissent au fond.) 

CONTARiNi. Holà! Gaspardo , nous par- 
tons; es-tu prêt? 

GASPARDO , froidement. Je suis prêt. 

co^TARiivi. C'est bien. 

GASPARDO, se rapprochant de Piétro et de 
Raphaël. Oh!... ne tremblez pas , compa- 
gnons; le comte n'entrera pas sans moi. 

COXTARiivi, appelant. MichielU! Bra- 
baiitio! (Ih paraissent.^ Mon épée, ma 
cuirasse, mon manteau. 

GASPARDO. Il demande son épée. (A 
Piétro.) Ami! donne-moi la tienne... 

PIÉTRO, /ui donnant son épée. Qu'elle te 
soit fidèle comme je te le suis moi-même. 

GASPARDO, mettant i'épée ci sa ceinture. 
Non , non , Dieu ne permettra pas que 
j'aie jeté mon enfant dans l'abîme... 

COIVTARINI, il Michiclli et Brabantio, qui 
viennent de L'armer, Suivez- nous tous les 
deux. {A Gaapardo.) Allons, manant , en 
route. 

GASPARDO. Je vous suis, monseigneur. 
{A ses deux amis en leur serrant les mains.) 
Maintenant, mes frères, à la grâce de 
Dieu!... 

(Il sort à la suite de Contarini.) 



ACTE DEUXIÈME. 

PREMIER TABLEAU. 

Une pièce de l'appartement de la comtesse Contarini dans sa villa sur le bord du lac Majeur. 



SCENE PREMIERE. 

BLANCHE, seule, puis FRANCESCO. 

BLANCHE. Il m'aime! Franccsco 

m'aime!., oh! combien cette pensée me 
ravit et me poursuit... Il me semble que 
je recommence une vie nouvelle... oh !... 
qu'il me tardait d'être seule pour repasser 
dans ma mémoire tout ce qu'il m'a dit ce 
SOU'. . . Et pourtant mon saint confesseur me 
disait. .Votre amour avoué, ma fille, devien- 
drait un grand crime... et mon émotion 
m'a trahie , sans doute , oîi me trahira plus 
tard... car j'ai trop de bonheur à me sou- 
venir pour pouvoir... oublier... {On heurte 
à la porte. )i)\xWquua !... oh!... c'est sans 
doute... le bon frère Raphaël, qui a com- 
pris que sa fille a besoin de son seçpvus... 



(Elle va ouvrir, et recule en s'ccriani.)Fva.ii'^ 
cesco ! . . . 

FRAIXCESCO. Oui, comtesse... Francesco, 
qui n'a pu rester au palais Contarini après 
votre départ , et que le délire a poussé sur 
vos pas. 

BLANCHE , effrayée. Je vais appeler mes 
femmes... 

rR\yCESCO, l'arrêtant. Oh!... n'appelez 

pas... comtesse je repars à l'instant 

N'appelez pas , Blanche... laissez-moi vous 
parler un instant seul, et soyez sansfrayeur, 
car mon amour pour vous... c'est de l'a- 
doration , de la pureté ; c'est autre chose 
encore. .. mon Dieu., c'est de la haine pour 
ceux qui vous ont mariée... vous , faible 
enfant , au procurateur Contarini , que 
vous ne pouvez aimer. 



18 



MAGASIN THÉÂTRAL. 



BLANCHE. Je n*ai jamais dit cela... 

FRANCESCO. Elle n'aime pas son époux.. . 
celle qui, comme vous, se coiulamne à cette 
triste solitude qui ternit l'éclat de ses plus 
belles années... Elle n'aime pas son époux, 
celle qui peut donner une larme à la dou- 
leur de celui qui l'aimait et qui la voit 
perdue pour lui... 

BLAIVCHE , à part. I\îon Dieu!... 

FRANCESCO, sc rapprochant. Oliî... si 
près de moi vous avez un instant trem- 
blé, ne me cachez pas cette émotion qui 
est aujourd'hui ma seule espérance... si 
près de lui vous avez soullert, ne me ca- 
ches pas vos souffrances passées... car je 
ne viens pas ici dans Tespoir de vous ren- 
dre criminelle... je vous aime trop pour 
cela... mais je viens pour protester contre 
les actions de ceux qui se sont arrogé le 
droit de me vouer au malheur... et peut- 
être de nous y vouer tous les deux. 

BLANCHE. Oh I retirez- vous I retirez- 
vous, car c'est im crime déjà que de vous 
écouter. 

FRANCESCO. Non, pas devant Dieu, car 
Dieu nepeul pas condanmer deux êtres qui, 
cruellement séparés , cherchent à se ren- 
dre supportable la vie qu'il leur a donnée. 
Il faut que je vous parle, madame... parce 
que je ne puis voir s'éteindre sans combat 
le rêve de ma vie entière ; il faut que vous 
m'écoutiez... parce que vous avez été sa- 
crifiée» 

BLANCHE. Je suis lieureuse... 

FRANCESCO, ttçêc fKissioH. Non, vckus 
ne l'êtes pas, madame, vous ne pou- 
vez pas l'être, car je vous aime de trop 
d'amour pour ne pas être aimé... parce 
que mon ame a toujours trop cherché la 
vôtre pom' qu'il n'y ait pas entre nous une 
sympathie que ni la force, ni la raison, ne 
peuvent détruire... Et quand j'étais là-bas 
exposé aux chances des combats et de la 
trahison... mon pressentiment était trop 
grand pour ne pas être vrai... et je pres- 
sentais, à chaque heure du jour, que tandis 
que je pensais à elle... Blanche éprouvait 
une secrète inquiétude pour le jeune 
homme qui pouvait mourir sans avoir revu 
sa patrie... 

BLANCHE, «/?flr/. Hélas î... 

FRANCESCO , continuant. Oh ! n'est-ce 
pas, Blanche, que si le commandant Fran- 
cesco était mort dans cette guerre, n'est-ce 
pas que vous l'eussiez pleuré? 

BLANCHE , m^ec entraînement. Oh! j'ai 
bien souvent prié pour vous... 

FRANCESCO. Vous avez prié pour moi... 
Oh î Dieu vous a exaucé ; car vingt fois la 
mort aurait dû m'attçindie; et je ne sais 



quel miracle m'a vingt fois sauvé... Vous 
avez prié pour moi ! et votre père est 
venu jusqu'à l'autel où vous priiez pour 
celui qui vous aimait , vous metti^ 
de force au doigt l'anneau de celui qui 
n'aimait de vous que votre héritage à ve- 
nir. 

BLANCHE. Mon père avait besoin, pour le 
maintien de sa couronne, des efforts du 
procurateur et de ses partisans ; le comte 
voulut ma main pour prix des secours que 
lui demandait le duc de Milan. 

FRANCESCO, ï interrompant. Oh! ne par- 
lons pas du passé. .. Blanche, il y a dans le 
passé quelque chose de fatal. A moi, pour 
tout mon amour, vos rêves et les batte- 
mens de votre cœur. Entre nous un 
amour secret, exempt de déshonneur et 
de larmes... Chaque jour dans le silence , 
l'un pour l'autre , une prière à la sainte 
Notre-Dame-de-Bon-Secours... Nous som- 
mes j eunes encore, Blanche. . . et peut-être 
un jour... Dieu fera le reste. 

BLAiMCHE.Oh! que Dieu nous pardonne 
et vous entende ! 

FRANCESCO. Espérons en lui, Blanche... 
et maintenant , merci, merci à vous qui 
m'aurez fait aimer la vie... merci à vous 
qui me faites aimer, adorer, la gloire et la 
patrie. 

(On entend pousser violemment mi verrou.) 

BLANCHE, effrayée. Quelqu'un... mal- 
heur!., c'est le comte. 

FRAXCESCO. Non, ne craignez rien... la 
fête le retient au palais Contarini. 

BLANCHE. On vient. ..ne me quittez pas, 
Francesco.., j'ai peur. 

FRANCESCO. Et je vous Compromet- 
trais peut-être en restant. 

(Il court h la porte du fond et la trouve fermée. 
Une autre porte s'ouvre, le procurateur paraît 
cuirasse.) 

BLANCHE et FRANCESCO. C'est lui ! 

CONTARINI , affectant un grand calme. 
Commandant Francesco , je vous ai vu 
prendre , en gondole , le chemin de ma 
villa... et je me suis hâté , espérant vous 
trouver ici... m'attendant... (Francesco fait 
un geste de sur prise. )he conseil s'assemblera 
bientôt pour délibérer sur la réponse que 
Milan doit faire aux ambassadeurs de Ve- 
nise, qui demande une trêve de cinq ans. 
Et vous avez sans doute aussi pensé que 
c'est une grave question dont deux hommes 
d'état comme nous doivent préalablement 
causer ensemble? 

BLANCHE, à part. Que dit- il? 

CONTARINI. Le duc veut accorder la trê- 
ve., c'est, selon moi, mauvaise po.itiques. 
{A sa femme.) Madame ; unç conversation 



OàSPABDO 

purement diploipatique serait sa»s charme 
pour vous, et la présence de la fille du duc 
Visconti pourrait nous gêner dans le juge* 
ment que nous devons porter sur les ac- 
tions de son père. (Lui prenant la main.) 
Permettez -moi de vous accompagner. . 
(Il la conduit h son ap parlement.) 






SCENE H, 



CONTARINI, FRAJNCESCO, puis 
GASPARDO. 

FRANCESCO, à part Pourquoi tant de dé- 
tours... 

C0]\TARIIVI, après açuir fermé les parles. 
Tu ne savais pas que ie mari veillait, 
Francesco,. tu ne savais pas que mes soup- 
"çoiis avaient mis cette nuit des espions sur 
te» pas; et tandis que tu me croyais encwe 
étuojrdi par le plaisir, tu venais lâchement 
touchera mon honneur... imprudent! 

FRAi\€aESCO, Comte, j'ainkais Blanche de 
ViacoiLli quand un sacrement la fit ta 
femme. J'aurais dû re&pecter les lois de 
réalise et àt^ hommes... }e n'en ai pas eu 
la for**-. Tw veux une réparation ? Tii k 
V'ois, je &tti$ 3ansi aii»e. ». tirais l'épée d'un 
des gardies de ]»iiit rewkplaeera celle du 
commandant... Viens... et si le ciel est 
pour toi... mon stang lavera Hnjure. 

ÇOXTARINI. Tu ne swtirasplus d'ici , 
Francesco... 

FRAiieESCO. Et que veux-lu donc ? 

C^iNTARirMï. Te punir. 

fRANGjESCO, Mais©» homme d'honneur? 

GONTÀRliMl. En hoiwm© qui v ient se 
venger. 

f RANCESCQ. Bkxime-moi donc une épée. 

CO.\TARL\|. J'aurai >ph:is tôt fait de te 
frapper sans pr^nckie di'ahoi,d la peine de 
te désarmer. 

FRANCESCO. Tu veux donc m'assassi- 
i>er? 

CONTARINI. Je veux que tu meures. 

FRANCESCO , regardant autour de lui. Et 
ces portes sont fermées ! 

CONTARINI. Tu voudrais fuir... n'est-ce 
pas ? 

FRANCESCtK. Non pas fuit... mais aller 
voler ou mendier un© épée, et revenir , 
tête et poitrine déca^ivertes , me battre à 
mort contre toi bardé de fer... voilà ce 
quejie xoutdraiis... 

CONTARINI. Tun€ sortiras pas... 

FRANCESCO. Oh ! ... ce n'est pas l'épou x 
qui vient se venger ici... c'est le procura- 
teur qui vient assassiner le commandant, 
qu'il n'osaitprovoquer en face. . Ce n'est pas 
d€ i'auit^ur de ta kinme quç ti^es jaloux. 



Contarini, c'est de celui du peuple... et tu 
n'as pas d'aujourd'hui résolu ma mort , 
mais du joui où tu m'as vu passer triom- 
phant sous les fenêtres de ton palais, 
n'est-ce pas?... Tu parles de ton hon- 
neur... mais ce n'est pas tan honneur of- 
fensé qui t'a mis ton épée au poing... à 
loi qui vois chanceler le trône où tu espères 
monter... c'est ta frayeur de lâche... et 
c'est elle aussi qui t'a couvert de cette 
cuirasse... car tu crains encore que la vic- 
time, en se débattant, ne t'arrache la poi- 
trine de ses ongles.»., 

CONTARINI. Tu m'outrages encore ? 

FRANCESCO. Je veux jusqu'au dernier 
soupir te jeter l'insulte. 

CONTARINI. Si près de la mort $ong€ 
plutôt à ton ame ; car tu es tombé dans le 
piège, et le piège est mortel. ( Tirant son 
^/?ee.) A genoux, si tu veux mourir en chré- 
tien..,. 

FRANCESCO. J'aurais l'air de te sup-. 
plier... {Cwi-ani (kufoud de ia seè»e^ et pas 
d'issue... ukon Dieu !.. pas d'issue... 

CONTARINI y séhuçani sur lui l'épée 
It i^ét. Yain espoir > Fi ancesco î . . . 

UASPA«J>0 y çittmni rapidcnuiii parla pem 
tite f^rte ^i cwtduit à la chapelle , et préci^ 
pitunt le commandant hors de la chambre. 
Par ici î. .. commai^dant... allez I I... 

(Il 1 eferme brusquement la |x>rte, laisse tomber son 
manteau, tire son épee, et marche sur Gontarini, 
qui recule interdit.) 

CONTARINI, le ifçonunissaat. Gaspardo 

GASPARDO. Gaspardo, qui vient de sau- 
ver le commandant J^'rancesto... 

CONTARINI. Misérable I... va, les lois le 
flétriront demaitu.. et toi.., 

GASPARDO. Les lois ne le flétriront 
pas. 

CONTARINI. Qui l'empêchera ? 

GASPARDO. Moi. 

CONTARiivi. Toi ^ misérable valet l 

GASPARDO. Je suis autre chose encore 
qu'un valet. 

CONTARINI. Quoi donc? 

GASPARDO. Je suis le père de Frances- ^ 
co... 

CONTARINI. Toi r son père? 

GASPARDO. Moi, père du commandant 
que Milan croit le fils du connétable. 

CONTARINI. Francesco !... fils d'un ma- 
nant... Je ne le tuerai pas... mais je lui 4 
arracherai le commandement... je le fe- 
rai descendre à ton niveau. .. 

GASPARDO. Et savez-vous, maintenant , 
pourquoi je vous ai confié ce secret? 

CONTARJNI. Pourquoi ? 

GASPARDO. Parce que je sais que vous 
avez juré la perte de moii enfaat... parce 



20 



MAGASIN THÉÂTRAL. 



que je sais qu'il ne vivra que si vous 
mourez , et que j'ai voulu, en m'enfer- 
mant avec vous ici, commencer par pronon- 
cer un mot qui m'obligeât à ne plus vous 
en laisser sortir vivant.... Et maintenant, 
défendez-vous... 

C0.\TARINI. Contre toi!... 

GASPARDO. Contre le père qui vient ar- 
rêter le bras qui se lève pour poignarder 
son fils... Défends- toi !.. . 

CONTARINI. Pour répondre au valet qui 
le provoque... {il court ouvrir une Jenêlre) un 
noble appelle ses gardes. 

GASPARDO, se jetant sur lui. Tu n'appel- 
leras pas!... 

CONTARINI, cherchant à se défendre. Ar- 
rière I... 

GASPARDO, le rens>ersantd'un coup d'épée. 
Avec mon secret... la mort !... [Levant les 
mains au ciel. ) Seigneur, il fallait qu'il 
mourût pourque mon enfant puisse vivre. 
Quand je t'amenai dans la pirogue, Con- 
tarini î tu as dit à Riccardo : Quand j'ouvri- 
rai la fenêtre qui donne sur le lac, vous 
accourrez pour attester devant les gardes 
que j'aurai tué le commandant pour ven- 
ger mon honneur... Tu ne savais pas qu'en 
appelant les espions tu préparais ma fuite. . . 
Gontarini ! merci!... 

(Il monte sur la fenêtre, met son epec dans ses 
dents, et se jette à Tcau.) 



SCENE III. 
FRANCESGO, BLANCHE, RAPHAËL. 

FRANCESCO, rentrant hahtant parla parle 
qui lui a servi d'issue. Maintenant, Conta- 

rini!... le fer croisera le fer Où est-il 

donc?... oh î près d'elle!... sans doute. 
(Il court ouvrir la porte deTappartement de Blanche.) 



BLANCHE, paraissant. Francescoî.. 

FRANCESCO. Où est votre époux , Blan- 
che, où est le procurat.eur?.. 

BLANCHE. Je ne sais. {Apercevant Conta' 
rini II terre, pri's de la fenêtre ). Grand Dieu! 

V\\\^£.lS.SQ.O, l'apercevant. Lui! frappé!.. 
{S'en étant approché.) Mort ! {Se relournant 
vers Blanche.) Oh ! je suis innocent... Blan- 
che... j'en jure Dieu!., je suis innocent!.. 

( Riccardo, Micliielli, Brabantio Qntrent précipitam- 
ment suivis de gardes. 

RICCARDO, s'anêtaal Stupéfait. Le com- 
mandant debout! ( désignant Conta' ini ) et 
le procurateur frappé!... Malédiction!.... 
{Aux gardes.) Qu'on s'empare de cet hom- 
me. 

(Brabantio et les gardes saisissent Francesco.) 

FRANCESCO. Ah ! malheur I malheur !.. 

BLANCHE, apercevant Raphaël qui entré , 
et courant se jeter dans ses h ras. Ah ! mon 
père ! 

RAPHAËL, dans la plus grande agitation, 
descendant la scène avec elle. Que se passe- 
t-il donc , mon enfant ? 

RICCARDO. Yous arrivez à temps , Ra- 
phaël , pour être ici témoin que nous ar- 
rêtons le commandant Francesco , les ar- 
mes à la main , auprès du comte assas- 
siné... 

RAPHAËL. Grand Dieu!. .. 

Fi\A\CEiiCO, désespéré, ii part. Que dire? 
mon Dieu !.. que faire ?.. 

RICCARDO. Messieurs , vous porterez 
tous témoignage au tribunal... {AMi- 
chielli. ) Jusque là, Michielli , rends au 
procuraleiu' mort les honneurs qui lui sont 

dus; vous, frère Raphaël consolez la 

fille du duc de MiLui.. moi, je vais dres- 
ser la sentence du fils du connétable. 

(Blanche s'évanouit dans les bras de Raphaël.) 



eeodoesooïoo^^oo «»ee9<M9ee9eo90o9oo 309999900900900 ^»99S99seo >^eo .^90dMeo99^ 



DEUXIÈME TABLEAU. 

Uuc salle au palais ducal. Il fait nuit. 

SCENE PREMIERE. 



PIÉTRO, LE JOURNALIER. 

piÉTRO. Les sénateurs vont se réunir 
sitôt ? 

LE JOURNALIER. Avant une heure. 

pjÉïRO. Tous , encore fatigués du fra- 
cas de la fête du procurateur... Quelle 
importante question peut déjà les réu- 
nir ? 

OiE JOURNALIER. Le jugement d'un Cou- 
pable. 



riÉino. Et quel est ce coupable? 

LE JOURNALIER. Je n*en sais rien... je 
sais seulement que les familiers et les va- 
lets de torture ont été mandés en même 
temps que moi. 

PIÉTRO, avec anxiété. Et vous avez 
reçu l'ordre du procurateur? 

LE JOURNALIER. ^Nou du justicier 

Riccardo. 

PIÉTRO , Il paît. De Biccardo!.. [Haut.) 
Et quelle est la nature du délit. 
. LE JQURNALiEp. Je n'en sais rien, bri- 



GASPARDO. 



21 



gadicr... moi je fais 
iii'inquiéter du reste.. 



mon service sans 
. ( A (iemi-ooix.) 



j'ai vu bien souvent que la prison gué- 
rissait de la curiosité ceux qui semblent 
seulement s'inquiéter des actions du sé- 
nat... et je suis prudent. 

(Il sort en emportant les lumières.) 

SCENE II. 
PIÉTRO, seul, puis, RAPHAËL. 

PIÉTRO. Le justicier Riccardo a donné 
des ordres... ni'a-t-on dit, le conseil va 
se rassembler... qu'est-ce que ça veut 
dire?., et, depuis trois grandes heures, 
moi, je cours les rues , je cherche , j'at- 
tends... et je n*ai vu ni Gaspardo , ni 
Raphaël , ni le commandant... que s'est- 
il donc passé ?.. que se passe-t-il donc en- 
core?.. Oh!., par mon saint patron!., 
j 'aimerai mieux être cloué en face d'un 
canon sarrasin qu'en proie à cette horrible 
inquiétude ; je vais me mettre en route à 
mon tour , et me mêler un peu des af- 
faires. ( Apercevant Raphaël qui entre. ) 
Yive Dieu ! voici Raphaël... 

RAPHAËL , viifement. Je te cherchais , 
Piétro. 

PIÉTRO. Et moi, j'allais te chercher I... 

RAPHAËL. As-tu VU Gaspardo? 

PIÉTRO. Non I... 

RAPHAËL. Tu ne sais rien ? 

PIÉTRO. Rien!., hâte-toi, dis-moi tout, 
parle !.. Et Contarini? 

RAPHAËL. Moît! 

PIÉTRO. Bon!., et le commandant?.. 

RAPHAËL. Est arrêté comme son assas- 
sin... et, malgré ses protestations, Ric- 
cardo l'a fait amener dans la prison du 
palais ducal. 

PIÉTRO. Que dis-tu?... et c'est sans 
doute pour le juger que les sénateurs vont 
s'assembler... 

RAPHAËL. Les sénateurs vont déjà s'as- 
sembler? 

PIÉTRO, désignant deux sénateurs qui 
passent au fond. Regarde !.. en voici deux 
qui se rendent au tribunal. 

RAPHAËL, atterré. Si tôt!... 

PIÉTRO. Et Gaspardo? tu ne parles pas 
de Gaspardo ? 

RAPHAËL. On a trouvé son manteau 
dans l'appartement du comte , et je le 
cherche, lui... j'espérais le rencontrer au- 
près de toi. 

PIÉTRO. Sans doute il nous attend à la 
taverne... frère... hâtons-nous!.. 

RAPH.iEL. Ya, Piétro... va seul... cours 



à la taverne, cherche Gaspardo. . . préviens- 
le de ce qui se passe... tenez-vous l'un et 
l'autre prêts à tout oser... Moi, je re- 
tourne auprès de la comtesse Blanche, qui 
doit se joindre à nous pour délivrer le 
commandant, et je veux mettre en jeu 
son amour et sa fortune... je veux qu'elle 
engage, s'il le faut , ses diamans de com- 
tesse, pour acheter la trahison de Mi- 
chielli le chef des familiers que je vais 
retrouver à la villa ... car il faut tout 
tenter... car la lutte est chanceuse... Au- 
dace et prudence, compagnon... va... les 
instans sont précieux. 
(Ils vont pour sortir et rencontrent le connétable.) 

SCENE III. 

Les Mêmes , LE CONNÉTABLE. 

PIÉTRO, à Raphaël. Le connétable ici î.."^ 

LE CONNÉTABLE. Te voici, Piétro... as- 
tu vu Francesco ce matin ? 

PIÉTRO, aprh une hésitation. Non, gé- 
néral. 

RAPHAËL , à part. Le vieillard ne sait 
rien... rien encore. 

LE CONNÉTABLE. Il était cette nuit 
d'une gaîté folle ; si tu le vois avant moi, 
Piétro... tu l'engageras à prendre du re- 
pos... il faut du repos après le plaisir, 
comme après la fatigue. 

PiTÉRO. Mais vous-même , général , 
vous ne songez pas au vôtre. 

LE CONNÉTABLE. Le duc m'a fait de- 
mander à la pointe du jour... et je me 
rends à ses ordres ; sans doute on doit 
agiter quelque haute question d'état, 
et l'on veut consulter le vieux chef dont 
la vieille expérience a déjà rendu plus 
d'un service. 

UN GARDE , amionçant : Son altesse le 
duc de Milan. 

LE CONNÉTABLE. Vous le voyez, je suis 
à l'heure... laissez-nous... Dieu vous con- 
duise!... 

PIÉTRO. Que Dieu vous garde, mon gé- 
7iéral... {A Raphaël.) Partons, frère!.. 
(Ils sortent, le duc paraît.) 



SCENE IV. 
LE CONNÉTABLE, YISCONTI. 

LE CONNÉTABLE. Salut à mon prince... 
je suis à ses ordres. 

viSCONTi. Asseyons-nous, connétable. 
{Ils s"* asseyent. A part.) Interrogeons son 



22 

regard et sa pensée. (Haut.) Vous ne soup- 
çonnez pas le motif de l'entretien que je 
veux avoir avec vous. 

LE COi^NÉTABLE. Je présume , mon 
prince, qu'il s'agit de la trêve que deman- 
dent les Vénitiens. 

YiSCONTi. Non , connétable. 
LE CONNÉTABLE. Qu'est-cedonc? je suis 
inquiet... j'écoute. 

"VISCONTI , désignant un manisletde crêpe 
qu'il a ajouté à son costume. Yous n'avez 
pas remarqué ce crêpe? 

LE CONNÉTABLE. Un crêpe de deuil.. .. 
Oh ! dites-moi , duc , quel est le malheur 
qui vous accable?., qui donc avez-vous 
perdu ? 

VISCONTI , açec pénétration. Le procura- 
teur Contarini,., mon beau-fils. 

LE CONNÉTABLE, avecètunnemcnt. Quoi! . . 
mort? 

VISCONTI , le fixant. Il vient d'être as- 
sassiné. 

LE CONNÉTABLE. Assassiné ! . . assassiné ! 
dites-vous ?.. oh ! .. croyez , mon prince, à 
là triste part que je prends à votre afflic- 
tion ; moi qui mourrais si je perdais 
Francesco... S'est-on saisi du meurtrier 
du procurateur? 

VISCONTI. Dans quelques heures le sé- 
nat l'aura condamné. 

LE CONNÉTABLE. La vengeance ne con- 
sole pas , duc , mais elle satisfait. 

VISCONTI. Et je veux, moi, que tous 
les grands de l'état signent son arrêt de 
mort... Je veux que sa condamnation soit 
inscrite un jour dans l'histoire de ma vie... 
et je viens vous demander votre signa- 
ture... 

LE CONNÉTABLE. Je serai fier de vous la 
donner. 

VISCONTI , lui présentant un parchemin. 
Voici le parchemin sur lequel sera écrite 
sa sentence... Veuillez signer au bas. 

LE CONNÉTABLE, jwr/îm. Pourquoi si- 
gner d'avance ? 

VISCONTI. Je vous demande , connéta- 
ble, votre signature, qui sera bientôt au- 
près de la mienne , au bas de l'arrêt de 
mort de l'assassin de mon beau-fils. . . me 
la refuserez-vous ? 

LE CONNÉTABLE, ;>r^7iaw^ laplume. Duc , 
que celui qui sera convaincu d'avoh' lâ- 
chement frappé le procurateur Contarini, 
soit noble , soit vilain , qu'à sa dernière 
heure on lui fasse espérer le pardon du 
ciel , ou qu'on le prive des secours de la 
religion... j'approuve et je signe. 

(n va pour écrire.) 

VISCONTI , lui arrachant la plume, Ar- 



MAGASIN THÉÂTRAL. 



rêtez... connétable... demain la vue de 
cette signature vous ferait horreur... 

LE CONNÉTABLE , se levant. Que voulez- 
vous dire ? 

VISCONTI. J'ai voulu me convaincre 
que vous étiez entièrement étranger à cet 
affreux attentat... et maintenant j'en suis 
convaincu ; pardonnez-moi d'avoir douté. 

LE CONNÉTABLE. Moi... complice... oh! 
vous venez de m'outrager cruellement. 

VISCONTI. Connétable!., le coupable 
est un de ces hommes de guerre... 

LE CONNÉTABLE , V interrompant. Qui 
peut-être hier encore avait mon estime , 
mais qu'aujourd'hui je renie... et que je 
verrai mourir sans pitié, j'en jure Dieu!., 
maintenant , son nom ? 

VISCONTI. Ne le demandez pas. 

LE CONNÉTABLE, apercevant Riccardo 
qui entre suivi de familiers. Voici les fami- 
liers , qui, sans doute , le conduisent au 
tribunal... je vais le voir passer. 

VISCONTI. N'attendez pas , connétable. . . 
partez , il en est temps encore... venez.... 
venez... 

LE CONNÉTABLE , montant la scène. Quel 
qu'il soit... je veux le voir et le maudire. 
( Le commandant paraît. Reculant épou- 
vanté. ) Francesco!.. Francesco !.. mon en- 
fant... accusé... 

SCENE V. 
Les Mêmes, FRANCESCO, RICCARDO. 

FRANCESCO, avec effroi. Mon père !.. 

RICCARDO , au cormétable qui veut s'élan- 
cer vers le commandant. IS' approchez pas!.. 

LE CONNÉTABLE , chancelant^ s' appuyant 
sur une chaise. Oh!... ma tête se brise... 
et la force m'abandonne... 

FRANCESCO. Ah!... je reconnais bien là 
le pouvoir suprême à Milan... tandis qu'il 
fait traîner le fils enchaîné... il amène son 
vieux père sur son passage... 

LE CONNÉTABLE. Quoi!... cet liomme 
maudit et déshonoré... cet homme que 
l'on accuse... c'est mon fils ! 

FRANCESCO. Oh! je suis innocent... mon 
père... je suis innocent... Sans doute on 
n'a pas craint de vous dire : Le comman- 
dant Francesco a lâchement assassiné le 
procurateur... mais vous ne l'avez pas cru, 
mon père... oh! vous ne le croyez pas... 

LE CONNÉTABLE. Non! mou enfant 

non... mais par quelle fatalité?.. 

RICCARDO, interrompant le connétable^ 
J'ai arrêté le commandant les armes à la 
main , seul , auprès du corps du procu- 
rateur. 



GASPAnDO. 



23 



FRANCESCO. Mais il n*y avait pas de 
sang sur mon épée , justicier Riccardo... 
non plus que sur celle du comte , où vous 
espériez en trouver, n'est-ce pas? 

RICCARDO. Les sénateurs vous jugeront, 
commandant. 

LE COISNÉTABLE. Et c'est là le tribu- 
nal... malheureux pèvel... {S 'approchant 
du duc.) Duc!... rappelez-vous la vie en- 
tière de Francesco... sa vie pleine de cou- 
rage et de vertu, et vous repousserez 
vous-même l'horrible accusation qui pèse 
sur lui... rappelez-vous sa victoire... rap- 
pelez-vous ses , services et les miens. . . 
faites justice , duc Marie Visconti ! sauvez, 
sauvez mon fils!... 

viscOîVTi. Il est accusé d'avoir tué le 
mien , connétable. 

FRANCESCO. OIi! ne suppliez pas.. . mon 
père... ne suppliez pas... des hommes de 
guerre doivent mourir en face de l'ennemi, 
et non pas demander grâce... ne suppliez 



pas. 



connétable. 



LE coi^NÉTABLE. Mais je suis ton père... 
Francesco !.. 

UNE VOIX EN DEHORS. On ne passe 
pas!.. 

LA VOIX DE GASPARDO. Arrière... je 
veux parler au duc. 

LA VOIX. A moi , soldats ! 

SCENE VI. 

Les Mêmes , GASPARDO entre accompa- 
gné de Piétro et suiçl (Tune sentinelle qui 
iutie ûPeciui. La désarmant ci reje/ani sa 
hallebarde dehors '*'» 

Je veux entrer, moi... {^percevant Fran- 
cesco.) Le voici. 

RICCARDO, surpris. Gaspardo I 
VISCONTI. Que veut cet homme ? 
GASPARDO , à Visconti. Le commandant 
est-il condamné ?.. répondez, mon prince, 
répondez... 

VISCONTI. Qui es- tu ? 
GASPARDO, se tournant vers le conné- 
table. Le tribunal a-t-il prononcé l'arrêt 
du commandant Francesco Sforce?.. Par- 
lez... dites, connétable. 

LE CONNÉTABLE. Non... le tribunal 
s'assemble... 

GASPARDO. Dieu soit loué!... Je viens à 
temps... 

VISCONTI, à Gaspardo. Mais qui es-tu 
donc , toi , qui nous interroges ainsi ? 

GASPARDO. Vous voulez savoir qui je 
suis?.. Je suis l'assassin du procurateur 
CiOntarim. . . . 

* Visconti , Gaspardo 5 Francesco , Riccardo , le 
connétable, Piétro. 



VISCONTI et RICCARDO. Que dit-il?... 

FRANCESCO, à part. Encore cet homme! 

LE CONNÉTABLE , à Visconti. Yous l'en- 
tendez, duc?... 

GASPARDO. Le justicier Riccardo, qui a 
ramassé, dans la chambre du comte, le 
manteau du patron des gondoliers , laisse 
peser l'accusation sur le commandant... 
mais le gondolier vient apporter sa tête au 
tribunal et ses mains au justicier... C'est 
moi qui ai tué le procurateur. Je l'ai suivi 
cette nuit dans son appartement, où je l'ai 
tué... puis je me suis jeté dans le lac et 
j'ai nagé jusqu'au bord... J'ai bientôt ap- 
pris que le commandant Francesco était 
compromis... je me suis dit alors : Laisser 
condamner un innocent à ma place , ce 
serait un crime dont le ciel me demanderait 
compte un jour... et je suis venu jusqu'ici 
pour y mourir sans remords, pour éclairer 
les juges, pour délivrer le commandant, et 
pour sauver mon ame , car j'ai la crainte 
de Dieu... Vous avez pour preuve mon 
manteau trouvé chez le comte... {Jetant 
son épée à terre.) Voici mon épée encore 
tachée de sang et de rouille. .. et que main- 
tenant justice soit faite à tous ! 

LE CONNÉTABLE. VouS 1 

mon fils n'est pas coupable. 

RICCARDO. Votre fils, connétable, est 
complice de cet homme, qui se perdra sans 
le sauver... je les accuserai tous deux. 

GASPARDO. Quand j'ai frappé le comte, 
j'étais seul avec lui. 

LE CONNÉTABLE. Seul ! 

RICCARDO. Et le commandant est celui 
que 
procurateur frappé. 

VISCONTI , à Francesco. Qu'avez-vous à 
répondre , commandant? 

FRANCESCO. J'ai Seulement à dire qu'à 
l'heure où cet homme s'avoue coupable , 
moi j'atteste que je suis innocent. 

VISCONTI. Quel dessein vous avait con- 
duit à la villa du procurateur? 

FRANCESCO. J'ai dit ce que j'avais à 
dire. 

VISCONTI. Nous nous en rapporterons à 
la sagesse du tribunal ; vous êtes accusés 
tous deux. 

GASPARDO. Vous voulez savoir pour- 
quoi le commandant était, la nuit passée, 
dans la villa du comte?., eh! bien, je le 
sais, et je vais le dire!... 

RICCARDO , // part 
va-t-il faire? 



le voyez, duc! 



nous avons trouvé, seul , auprès du 



en s' approchant. Que 



(Le conniîtablc et Francesco expriment une grande 
inquiétude.) 

GASPARDO, à Riccardo. Q\iQ voulez-vous, 
justicier ? 



24 



MAGASIN THÉÂTRAL. 



RtcCARDO. Je VOUS écoute. 
GASPARDO. Je ne parlerai qu'au prince. . . 
éloignez-vous!.. 

(Sur un geste de Visconti, Riccardo s'éloigne, Tin- 
quietudc est sur tous les visages.) 

LE CONNÉTABLE. Maisiuoi... moi... son 
pèrel... 

piÉTRO. Laissez, mon général... laissez 
faire cet homme. 

GASPARDO , à Visconti, sur le deoant de 
la scène. Duc!... Je commandant Fran- 
cesco était , la nuit passée , chez le procu- 
rateur, parce que, pendant l'absence de 
l'époux, votre fille Blanche , comtesse Con- 
tarini , avait secrètement ouvert sa porte à 
son amant Francesco... 

VISCONTI, effrayé. Grand Dieu !... 

GASPARDO , élei'ant la voix. Le comman- 
dant était chez le comte ?.. 

VISCONTI , V interrompant. Parle plus 
bas. 

GASPARDO , continuant à voix basse. 
Parce que sa passion Tavait entraîné où me 
guidait ma haine. 

VISCONTI, à part. Oh! j'aurais dd le 
prévoir. . . 

GASPARDO. Les lois de Milan condam- 
nent à mort le meurtrier , et les adultères 
à la flétrissure!., eh bien! le tribimal nous 
jugera tous trois , puisqu'il me faut tout 
dévoiler. 

VISCONTI. Mais, malheureux, tu vas per- 
dre ma fille... 

GASPARDO. Vous la sauvcrez, duc... vous 
êtes le maître. 

VISCONTI , dans une grande agitation. 
Non... il n'y a pas de pouvoir qui puisse 
effacer une tache de déshonneur. Quand 
un bruit public. .. l'imprime au front d'une 
femme... non... il me faut ton silence. 

GASPARDO. Vous rendrez de suite au 
commandant sa liberté... et à l'heure de 
ma mort vous me donnerez pour confes- 
seur le franciscain Raphaël... toilà tout... 

VISCONTI, à part. Oh... mon Dieu!... 
j'ai sacrifié ma fille, et vous m'en punissez 
bien cruellement. {A Gaspardo.) Et à ces 
deux conditions , ce secret îi.. 

GASPARDO. Sera demain mort avec 
moi. 

RICCARDO. Duc ! les sénateurs atten- 
dent l'accusé... 

VISCONTI , désignant G ar par do. Le 
voici !... qu'on s'empare de cet homme. 

RICCARDO. Mais, mon prince... 

VISCONTI. La justice du duc le veut , 
et qu'on laisse libre le commandant 
Francesco Sforce injustement accusé. 

LE CONNÉTABLE, avec joie. Libre... 

RICCARDO. Mais pourtcuit... 



VISCONTI. Silence ! il le faut ainsi. 

(Il sort.) 

LE CONNETABLE. Libre... Francesco, 
mon fils !.. 

FRANCESCO , délivré se jetant dans ses 
bras, Mon père !.. 

LE CONNÉTABLE. Oh!., je serais mort 
s'ils t'avaient tué... mon enfant... 
^ GASPARDO, les observant. Comme ils 
s'aiment!.. ( avec regret) et rien... pour 
moi... rien... malheureux père ! malheu- 
reux père!.. 

UN DES FAMILIERS, le poussant. Al- 
lons!., marchez. 

GASPARDO, sortant avec les gardes. Que 
Dieu me prenne en ))itié. 

RICCARDO, regardant le connétable et le 
commandant gui expriment leur bonheur.Maïs 
il y a donc toujours un ange ou un démon 
qui veille sur cette famille. .. malédiction ! 

(Il sort.) 

SCENE VII. 

PIÉTRO, LE CONNÉTABLE, FRAN- 
CESCO. 

LE CONNÉTABLE, serrant denoweau Fran- 
cesco dans ses bras. Mon Francesco ! il n'y 
a qu'un instant si près de la mort... et 
maintenant... sauvé ! 

FRANCESCO. Oh ! uion père, il s'est pas- 
sé tant de choses depuis quelques ^heures, 
que je n'ose croire encore... qu'il me sem- 
ble... oh ! mais je suis libre, bien libre... 
venez, venez près de moi... laissez-moi me 
convaincre. {A Piétro qui est pensif .) Viens 
aussi, Piétro... mais que fais-tu ? tu ne pa- 
rais pas partager notre joie, tu ne m'as pas 
encore tendu la main. 

PIÉTRO, lui prenant la main. Oh! par- 
don... mon commandant. . mais, avant de 
manifester ma joie à celui qui a la vie 
sauve... je jetais un dernier regard à ce 
pauvre homme qui va mourir. 

FRANCESCO, P'/cem^rt/. Tl ne mourra pas, 
Piélro. 

LE CONNÉTABLE. Oh ! le pauvre mal- 
heureux ne leur échappera pas... 

FRANCESCO. Réchappera, mon père. .. 
je le sauverai. 

LE CONNÉTABLE. Et comment ? qu'cs- 
père-tu donc?., obtenir sa grâce.'*.. 

FRANCESCO. La grâce d'un condamné 
ne s'obtient pas à Milan... mais je le 
sauverai, dusse -je appeler à mon aide 
tous mes amis et mes soldats pour l'arra- 
cher de leurs mains... 

LE CONNÉTABLE. QuC dis-tU?.. 



GASPARDO. 



n 



FRAXCESCO. Vous ne savez pas, mon 
père... ce quecethommea fait pour moi... 
Ecoutez, vous me demandiez cette nuit : 
la femme que tu aimes est-elle belle?.. 
Cette femme, mon père, c'est la comtesse 
Contarini. 

LE CONNÉTABLE , effraye. La femme du 
procurateur! 

FRANCESCO. Et si l'on m'a trouvé dans 
la maison du comte , c'est que j'y étais 
allé pour elle. 

LE CONNÉTABLE. Imprudent! 
FRANCESCO. Oui, mon père , c'était une 
grande imprudence... car le comte me 
suivait en méditant ma mort... et, lors- 
qu'armé comme en un jour de guerre , il 
levait à deux mains son épée sur moi, sans 
armes, sans espoir de salut... cet hommes 
se jetant entre nous deux , l'a tué pour me 
sauver... La fatalité m'a fait tomber entre 
les mainsdu justicier Riccavdo. Cet homme 
vient de me sauver encore en se perdant. . . 
et je ne le délivrerais pas à mon tour! . . Oh ! 
je ne serais qa'un ingrat et qu'un lâche. 
LE CONNÉTABLE. Mais tu ne pourrais y 
réussir qu'en attaquant ouvertement le 
pouvoir. 

FRANCESCO. Oui, le pouvoir qui m'a 
ravi celle que j'aimais... le pouvoir qui 
voulait ma mort hier, et la veut encore 
aujourd'hui... et que je veux attaquer en 
face. 

LE CONNÉTABLE. Mais sais-tu , Fran- 
cesco... qu'une telle pensée peut entraîner 
ta mort ? 

FRANCESCO. IIs l'ont jurée , ma mort. 
LE CONNÉTABLE. Sais-tu qu'ils feront 
inscrire ton nom parmi ceux des traîtres à 
la patrie?.. 

FRANCESCO. Des nobles qui oppriment 
ne sont pas la patrie... D'ailleurs je dois 
sauver cet homme ! 

LE CONNÉTABLE. Et peux-tu jouer con- 
tre sa tête la tienne pleine d'avenir?... 
contre sa vie obscure , la tienne déjà glo- 
rieuse? . 

FRANCESCO. Je lui dois dévouement 
pour dévouement. 

LE CONNÉTABLE. Mais SOU dévouement 
superbe n'a perdu que lui seul.... et le 
tien , Francesco , le tien , pourrait te per- 
dre avec cent autres, peut-être.... avec 
moi ! . . 

FRANCESCO. Hélas !.. mon père... vous 
avez raison ... 

PIÉTRO, s avançant^ à part. Le coitmian- 
dant va céder. 

FRANCESCO. Mais il faudra donc le laisser 
mourir. 

PIÉTRO , élevant la mx. Et d'ailleurs, 



commandant , cet homme s'est dévoué 
pour vous ce matin, et pour la justice, 
c'est vrai ! mais hier, en frappant le comte, 
il accomplissait une vengeance person- 
nelle. Vous pouvez l'ignorer, vous... mais 
je le sais, moi, son compagnon de taverne, 
auquel il a dit souvent : Je tuerai à Vis- 

conti quelqu'un de sa famille Piétro, 

parce qu'il y a vingt-cinq ans, Visconti a 
cruellement assassiné, dans ma cabane , à 
Plaisance, ma pauvre femme qui résis- 
tait à sa passion, à sa violence... 
LE CONNÉTABLE. Que dit-il? 
PIÉTRO , continuant. Il me Ta tuée jeune 
et vertueuse... m'a-t-il dit ; il m'a proscrit, 
et je suis revenu plein de haine.... j'ai 
voulu lui ravir sa fille. . . dont la douceur 
m'a désarmé... mais je lui tuerai son gen- 
dre, puis il a tué'le procurateur, et il vient 
mourir vengé. 

LE CONNÉTABLE , à part Oh î mes sou- 
venirs!., mes souvenirs!.. 

PIÉTRO, continuant. Et vous auriez, 
commandant, cent fois tort de sortir vo- 
tre épée du fourreau pour délivrer cet 
homme. (Au connétable , ai>ec pénétration.) 
N'est-ce pas, mon général? 

LE CONNÉTABLE , ùas à Piétro, dans une 
affreuse agitation. Visconti le gouverneur 
a tué la femme de cet homme, dis-tu? 
PIÉTRO. Oui, mon général. 
LE CONNÉTABLE. Dans une cabane, à 
Plaisance ? 

PIÉTRO. Oui, mon général. 
LE CONNÉTABLE. Il y a vingt-cinq ans? 
PIÉTRO. C'est là ce que m'a dit l'accuse 
Gaspardo. 

LE CONNÉTABLE. Gaspardo!.... Gas- 
pardo!... (A part.) C'est bien son nom... 
FRANCESCO.. Mais qu'avez -vous , mon 
père? vous pâlissez? 

LE CONNÉTABLE. Rien, je n'ai rien!.... 
(A part.) Gaspardo qui s'est dévoué !.. oh ! 
c'est lui... c'est bien lui... 

PIÉTRO, regardant dans la coulisse. Les 
sénateurs se retirent, on l'emmène dans 
les prisons du palais ducal.... les soldats 
reviennent de ce côté... il est jugé main- 
tenant. 

(Des soldats traversent le fond de la scène.) 

LE CONNÉTABLE , aux soldats. Quel est 
l'arrêt du tribunal?.. 

MiCniELLi. Le tribunal a ordonné que 
l'échafaud soit dressé avant le coucher du 
soleil. 

(Il sort avec les gardes.) 

LE CONNÉTABLE. Il faut sauvcr cet 
homme, Francesco... il le faut, tu le dois, 
I je le veux. 



36 



MAGASIN THÉATUAL. 



FRANCESCO. Nous le sauveioiis, mon 
père, mais... comment?.. 

LE CONNÉTABLE. Silence! peut-être les 
espions du palais veillent à l'entour de 
lions; suis-moi, Trancesco, viens!... aor» 
tous d'ici... (à Piétro) et dois-je compter 
snr Piétro? 

PIÉTRO. Anjourd'hui comme en un jour 
de bataille, mon général. 



LE CONNÉTABLE, açtec réflexion. Gas- 
pard© le pêcheur... (^A\fec précipitation,) 
Venez... suivez -moi. 

FRANCKSCO. Où donc?... 

LE CONNÉTABLE. A l'arsenal ! 

FRANCESCO el PIÉTRO, A l'arsenal!... 
(Ils sorteat.) 



oo o so g ooo & OQooo a ooogo g oooooogoooos Q O 300 000900300000300^00 oQOOOQaoooooaooooe a oooooooooooooo 



ACTE TROISIÈME. 



SCENE PREMIERE. 
RICGARDO, MICHIËLLI. 

RICCABDO à MichelU qui lit à voix basse 
un parchemin^ et qui se hâte de le cacher. 
Micliielli ! le connétable a obtenu du duc 
l'autorisation de voir le condamné. 

MiciiiELLi. Quoi! le duc permettva que 
le connétable pénèQe dans les prisoo* du 
palais ducal ? 

RïCCARDO. Non... il ordonne que, pour 
cette entrevue , Gaspardo soit amené dans 
cette chambre qui sera fidèlement gardée. 

(Il sort.) 

MICHIËLLI. C'est bien... 

BR.ABANTlO, entrant de la gauche et pliant 
mi parchemin. J'avais prévu le cas, je 
gagnerai les dix mille pièces d'or. 

MICHIËLLI, après l'aç'oir observé. ]VIais 
n'est-ce pas encore Brabantio ? 

BRABANTio. Eh ! u'est-ce pas Michielli? 

MicaiELLT. Lui-même... Te voiU sous 
l'uniforme des vétérans. 

BRABANTIO. Et toi SOUS cclui des fami- 
liers. 

MiCUiELLi. Oui, j'en fais aujourd'hui le 
service au palais... et toi, que viens-tu faire 
ici? 

BRABANTIO. Je viens de prévenir le duc 
de la fameuse conspiration. 

MICHIËLLI. Une conspiration ! 

BRABANTIO. Tramée par le connétable. 

MICHIËLLI Et comment en as-tu sur- 
pris le secret? 

BRABAi\Tio. En fraternisant avec les 
conspirateurs. 

MICHIËLLI. Et qu'as-tu appris? 

BRABANTIO. Qu'à la tombée du jour, au 
signal que donnera leconnétable en faisant 
sonnerj la cloche de Saint-Pierre... plu- 
sieurs compagnies de soldats révoltés doi- 
vent, sous la conduite du commandant, 
se précipiter sur la Piazza , pour y renver- 
ser l'échafaud dressé , tandis que les habi- 
tans des faubourgs se répandront par la 
ville en demandant la grâce de l'accusé - 



Gaspardo , qu'ils appellent le sauveur du 
commandant Sforce. 

MICHIËLLI. Et quelle a été ta récom- 
pense pour en avoir prévenu le duc? 

BRABANTIO. Puis-je me fier à toi? 

MICHIËLLI. Comme à un vieux cama- 
rade. 

BRABANTIO. Alors, regai»de... et lis. 

MICHIËLLI, lisant, u Je m'engage à payer 
u à Brabantio la somme de dix mille du- 
» cats, le jour et à l'heure où il me livrera 
» prisonnier le commandant Francesco 
» Sforce, rebelle à son souverain. » IHa»- 
ble!.. et que vas-tu faire? 

BRABANTIO. Tout moR possîble pouf 
gagner les dix mille pièces d'or. .. 

MICHIËLLI. Et tu peux t'approcher du 
commandant à l'aide de ce costume? 

BRABANTIO. Tout-à-l'heure je lui ser- 
rais les mains en lui jurant fidélité. Mais 
le temps me presse... mes confrères m'at- 
tendent, adieu. 

MICHIËLLI. Bonne chance, Brabantio... 

BRABANTIO. Que le ciel te la rende!., 
adieu. 

SCENE IL 

MICHIELLI, seul. 

Il va. livrer le commandant... bien... 
relisons un peu cette promesse que m'a 
donnée la comtesse Blanche , quand elle 
croyait le commandant condamné par le 
tribunal... (// lit.) « A Michielli le fanii- 
» lier je jure d'abandonner tous mes 
» diamans, le jour de la mise en fuite du 
» commandant Francesco Sforce... moi, 
» Blanche de Yisconti, j'en ai fait le ser- 
» ment surjl'Evangile. ..«Vivat. .. et, quand 
Brabantio aura livré le commandant pour 
les dix mille ducats, je le délivrerai, moi, 
pour gagner les diamans... Mais voici la 
comtesse... 



/GASPARDO. 



27 



SCENE III. 
BLANCHE, MICHIELLI. 

BLANCHE. Je te chercliais, Michiclli! 

AIICliiELLl. J'espérais vous rencontrer 
ici, comtesse. 

BLANCHE. Ta sais que Ton a reconnu 
l'innocence du commandant, et que mon 
père lui a fait justice. 

MICHIELLI , a(^ec un soupir. Oui... com- 
tesse... et je me mettais en devoir de vous 
rendre celle promesse... 

BLANCHE , prenant le parchemin. Donne ! 
je vais l'anéanlir... 

MICHIELLI. Croyez-moi, comtesse... ne 
vous hâtez pas ! 

BLANCHE. Pourquoi? ne prouve-t-elle 
pas que nous sommes tous deux coupables, 
moi, d'avoir voulu l'acheter, toi, d'avoir 
voulu te vendre ? 

MICHIELLI. C'est vrai, comtesse... mais 
elle pourrait servir à renouveler nos en- 
gagemens. 

BLANCHE. Est-ce que le commandant 
est encore en danger ? 

MICHIELLI. Ne détruisez pas ce parche- 
min, madame, avant la fin de la journée. 

BLANCHE. Est-ce que l'on voudrait en- 
core attenter à la liberté du commandant? 

MICHIELLI. Je ne puis maintenant vous 
en dire pluslojig... réfléchissez! comtesse. 

SCENE IV. 

BLANCHE, /7M/5 RAPHAËL. 

BLANCHE , seule. Quel peut être le sens 
des paroles de cet homme ? oh ! . . me voilà 
encore en proie à cette horrible anxiété. .. 
peut-être encore forcée de lutter secrète- 
ment contre mon père et son sénat... Oh! 
pourquoi suis-je entraînée par cette force 
irrésistible et par ce pressentiment, qui 
me dit sans cesse, que si le commandant 
mourait... je mourrais aussi. 

RAPHAËL, entj'iint vivement, suioi de 
plusieurs dames du Rosaire. Je viens à 
vous, ma fille, de la part du duc de Mi- 
lan, qui a appris ou deviné votre amour 
pour le commandant. 

BLANCHE. Grand Dieu! 

RAPHAËL. Mais, ainsi que le confesseur, 
le père a compris que cet amour mérite 
plus d'indulgence que de colère... et sa 
prudence veut vous éloigner. 

BLANCHE. Il veut m'éloigncr ? 

RAPHAËL. D'après ses ordres, vous vous 
retirerez au couvent des Dames-du-Ro- 



saire, et vous reparaîtrez à la cour après 
l'expiration de votre deuil. 

BLANQIE. Mon père, qui sait mon amour, 
se hâte de m'éloigner, parce qu'il craint 
que sa fille le supplie d'épargner le com- 
mandant. 

RAPHAËL. Le commandatit n'a plus rien 
à craindre. 

BLANCHE. Mon père !.. le familier Mi - 
chielU vient de me conseiller de ne pas 
détruire cette promesse. 

RAPHAËL. Que veut-il dire? 

BLANCHE. Je n'ai pu obtenir de lui d'au- 
tre explication. 

RAPHAËL. Je viens de voir un vétéran 
de l'armée causer dans le palais ducal 
avec Riccardo... Qu'a-t-il à dire au justi- 
cier ? que vient-il faire ici ?. . Est-ce qu'il 
y aurait trahison? 

BLANCHE. Que dois-je faire, mon père? 

RAPHAËL. Obéir au duc de Milan , ma 
fille, car il y a pour vous, dans ses paro- 
les, la volonté d'un père, et les ordres d'un 
souverain. Il faut partir , et m 'abandon- 
ner cette promesse, avec laquelle, s'il y a 
lieu, j'agirai en votre nom. 

BLANCHE, lui donnant le parchemin. La 
voici, mon père... je partirai... mais pro- 
mettez-moi , oh ! promettez-moi de faire 
tout pour qu'il vive. 

RAPHAËL. Fiez-vous à moi, ma fille. 

(Une dame du Rosaire s'approche de Blanche.) 

BLANCHE. Je vais vous accompagner, 
ma sœur. {A Raphaël.) Vous viendrez me 
visiter, n'est-ce pas, mon père ? 

RAPHAËL. Je l'espère, ma fille , avant 
peu. 

(Après un regard d'intelligence avec le franciscain, 
Blanche sort avec les dames du Rosaire.) 

RAPHAËL, mettant le parchemin dans sa 
poitrine. Et maintenant il faudra bien que 
Michielli m'en dise davantage . 

(Il sort à gauche.) 



ÛQQSOQQQ QQ OQQOO 0OO©ÔQ( 






SGEINE V. 



RICCARDO, GASPARDO. 

RICCARDO entre à droite, suivi de gardes 
qui amènent Gaspardo les mains enchaî ~ 
nées. Prenant deux gardes à part .y o\xs deux 
à cette porte, et qu'elle ne s'ouvre que pour " 
le connétable. '^ 

(Les deux gardes sortent par le fond.) 

GASPARDO. Que me veut-on donc en- 
core... encore m'interroger? 

(Riccardo sort sans rt-pondre.) 



S8 



MAGASIN THÉÂTRAL. 



SCENE VI. 
GASPARD0,s£i//,/?m/5LEC0NNÉTABLE. 

GASPARDO , après avoir regardé autour de 
lui. Ils m'ontlaisséseul...Mon Dieu! qu'il 
est affreux de penser que l'on va mourir 
pour son enfant. . qui ne verra dans votre 
mort que la sentence exécutée sans devi- 
ner le sacrifice... Mourir sans l'avoir em- 
brassé!... Oh I pourquoi ne me suis-je pas 
jeté au-devant de lui... pourquoi ne lui 
ai-je pas dit : C'est moi qui suis ton père , 
et voilà la tombe de ta mère... J'aurais eu 
au moins un peu d'affection., et mon enfant 
m'auraitpleuréle lendemain de ma mort; 
Mais non, mon Dieu! non!... Je n'ai pas 

de regrets... je n'ai que delà faiblesse 

Vous m'avez donné un fils. . . le jour où 
je devais me séparer de lui, vous m'avez 
envoyé un ange gardien [pour le veiller... 
mon Dieu! soyez béni! Il a grandi plein 
de vertus... je l'ai vu triomphant!., mon 
Dieu! soyez béni I... Contarini allait le 
frapper quand vous m'avez prévenu... Le 
tribunal voulait sa mort, et vous avez per- 
mis qu'à la place de sa vie, riche de gloire 
et d'avenir , je puisse donner la mienne, 
obscure et presque achevée... Seigneur!.. 
Seigneur î soyez béni ! . . 

LE CONNÉTABLE, d'une ooix senientieuse. 
Si jamais tu es dans le malheur — toi, ton 
père, ton frère, ta femme ou ton enfant... 

GASPARDO, surpris. Le connétable! 

LE CONNÉTABLE.; Le porte-enseigne Ja- 
coppo Sforce n'aura pas oublié qu'il t'aura 
dû son salut!... 

GASPARDO. Que dit-il ? 

LE CONNÉTABLE. Voilà cc que disait, il 
y a vingt-cinq ans, un fugitif à un pêcheur 
de Plaisance... et le pécheur lui a répon- 
du : J'ai ma femme à venger... emporte 
mon enfant dans ta fuite... si dans huit 
jours tu ne me revois pas, tu lui donneras 
ton nom et sa part de ton pain... Le con- 
dottier a compté les huit jours, etle pêcheur 
n*est pas venu. 

GASPARDO. Hélas! le pêcheur gisait 
alors sur une galère d'exil. 

LE CONNÉTABLE. Et le condottier a at- 
tendu cinq ans pendant lesquels il a veillé 
sur l'enfant malade et condamné. Au bout 
des cinq ans, ses soins , ses veilles et ses 
prières avaient rendu la santé à l'enfant.. 
Le pêcheur n'avait point reparu... on n'a- 
vait eu de lui ni nouvelle, ni message, et 
le condottier, devenu chef de sa troupe , a 
reconnu l'enfant. 

GASPARDO, Merci, mon bienfaiteur!... 



Alors le pêcheur, injustement déporté en 
Orient, gémissait sans espoir, en se cour- 
bant à de pénibles travaux. . . Et quinze ans 
plus tard, le temps de mon exil était ex- 
piré , quand l'armée milanaise venait de 
vaincre auprès de Constantinople; je cou- 
rus sur son passage, espérant rencontrer le 
porte-enseigne Sforce parmi les soldats ou 
condottiers... Je les vis passer tous et ne le 
trouvai point.... Bientôt je vis s'approcher 
le connétable, et crus reconnaître en lui 
l'homme que je cherchais... A sa droite il 
y avait un jeune officier qu'on appelait son 
fils... un jeune homme au visage noble et 
fier.. . et sur ce visage je vis l'image entière 
de maCatarina! je reconnus mon fils !... 
Mon cœur bondit dans ma poitrine, et l'é- 
motion m'empêcha de crier... Je m'appro- 
chai du jeune officier... je m'en approchai 
bien près ; mais je ne lui ai pas dit : On 
t'a trompé , mon enfant , ce n'est pas le 
connétable qui est ton père,... c'est l'exilé 
qui revient... je ne lui ai pas dit : Jette à 
terre ton collier d'or et ton épée de capi- 
taine... remplace ton pourpoint de velours 
par la cagoule du pauvre... Je ne lui ai 

rien dit de tout cela car alors j'eusse 

brisé son avenir, et, peut-être, déchiré son 
cœur ; il vous aimait tendrement, connéta- 
ble, et ne m'avait jamais vu... j'ai souf- 
fert... je me suis résigné... et, les yeux fixés 
sur le jeune homme, j'ai suivi jusqu'au 
terme du voyage l'armée qui vous rame- 
nait à Milan. 

LE CONNÉTABLE. Pauvre Gaspardo !... 
généreux Gaspardo !... et après tant de 
dévouement , Dieu permet que je te re- 
trouve enchaîné !... 

GASPARDO. Oh! Dieu ne m'a pas aban- 
donné, car j'ai vu mon enfant victorieux... 
et c'est à vous , connétable , que je dois 
tout cela !... Oh!... laissez-moi, connéta- 
ble, vous rendre grâce et vous bénir... 
(Le connétahle oeutV empêcher de s'agenouil- 
ler ; tombant à genoux. ) Oh ! ... laissez moi, 
connétable , laissez-moi vous embrasser 
les genoux. . . 

LE CONNÉTABLE, le relevant. A mes 
pieds... toi... toi qui n'as pas abrégé l'exis- 
tence du vieillard en rappelant vers toi ton 
enfant... toi qui, il y a vingt -cinq ans... 
Oh I lorsqu'après vingt-cinq ans de sépa- 
ration , deux amis se retrouvent... quand 
le ciel les met face à face avec des larmes 
dans les yeux et des batte mens dans le 
cœur, ils ne doivent pas s'agenouiller... 
Gaspardo... mais se tendre les bras et 
s'embrasser tous deux... 

(Ils so serrent dans les bras l'un de l'autre.) 



GASPARDO. 



29 



LE CONNÉTABLE. Et pcrsonnc n'a jamais 
pénétré ce secr-et, n'est-ce pas? 

GASPARDO. Si, connétable, si... deux 
compagnons qui ont jadis partagé mes 
malheurs, mon exil... 

LE CONNÉTABLE. Et tous deux , ils sout 
morts ? 

GASPARDO. Non, connétable, ils vivent. 

LE CONNÉTABLE. Et OU SOnt-ils ? 

GASPARDO. A Milan. 
LE CONNÉTABLE , effrayé. A Milan? 
GASPARDO. Oh ! ne craignez rien , ils 
sont sûrs et fidèles. 

LE CONNÉTABLE , inquiet. Leurs noms ? 

GASPARDO. L'un d'eux est le francis- 
cain Raphaël. 

LE CONNÉTABLE. C'estun saint homme; 
mais l'autre. 

GASPARDO. Le brigadier Piétro. 

LE CONNÉTABLE. Mon fidèle Piétro. Oh ! 
je comprends maintenant pourquoi tous 
deux ils ont voulu se dévouer pour ta dé- 
livrance... 

GASPARDO. Que dites-vous , ma déli- 
vrance! 

LE CONNÉTABLE. Oui, quc nous avons 
résolue. 

GASPARDO. Pour vous sauver , il m'a 
suffi de vous aider à fuir; mais moi je 
suis captif et condamné. Vous ne pourriez 
me sauver que par force et qu'en risquant 
de vous perdre. Non.. . laissez-moi vous re- 
mercier et mourir. 

LE CONNÉTABLE. Mourir, dis-tu ?...mais 
tu n'as donc pas d'ambition pour lui?.. 

GASPARDO. De l'ambition pour lui!., si, 
connétable, si!.. 

LE CONNÉTABLE. Et tu parles de mou- 
rir... maintenant que je suis parvenu à 
lui donner un commandement qui l'a 
couvert de gloire... et que tu l'as délivré 
deContarini, qui travaillait à sa perte... 
Sais-tu que j'ai eu vingt fois le trône en ma 
puissance?., mais ayant été grossièrement 
élevé par des bergers , et ne sentant en 
moi que le génie de la guerre et l'éduca- 
tion d'un soldat, j'ai craint d'y monter... 
mais j'ai donné à Francesco toute la force 
qu'il faut pour porter une couronne... 

GASPARDO. La vie... connétable... la 
vie... car vous venez de me donner un 
espoir qui dévore comme la fièvre , et qui 
fait que la vue du bourreau me glacerait 
d'épouvante... 

LE CONNÉTABLE. On va demander ta 
grâce... et ce que Yisconti refuse mainte- 
nant, tout-à-l'heure il l'accordera à la de- 
mande de l'armée , et tu vivras , Gas- 
pardo , sans fuite et sans proscription. 

G.\SPARDO. Vous me donnez la vie, 



maintenant... que vous donnerai-je en 
échange?.. 

LE CONNÉTABLE. Tu garderas le secret 
de la naissance de Francesco jusqu'au len- 
demain de ma mort. 

GASPARDO. Je le jure devant Dieu. 

LE CONNÉTABLE. Alors, mon testament 
lui dévoilera tout , et Francesco t'appel- 
lera son père... après ma mort, entends- 
tu? Maintenant, Gaspardo , espoir et con- 
fiance , adieu ! 

GASPARDO, se jetant à ses genoux. Oh ! 
que les bontés du ciel vous récompensent, 
connétable... puissent mes prières et mes 
larmes de reconnaissance. . . 

LE CONNÉTABLE , se débarrassant de lui. 
Ne me retiens pas davantage... 

GASPARDO. Que le ciel soit avec vous !.. 
(Le connétable ouvre la porte du fond.) 

UNE SENTINELLE. On ne passe pas ! 

LE CONNÉTABLE. Je suis le connétable 
Sforce. 

LA SENTINELLE. Nous venons de rece- 
voir l'ordre de barrer le passage au con- 
nétable. 

SCENE VII. 
Les Mêmes, VISCONTI, MICHIELLL 

MICHIELLI , annonçant à droite. Son al- 
tesse le duc de Milan. 

LE CONNÉTABLE , qui entre suivi de Ric- 
carda. Duc, pourquoi suis- je ici prison- 
nier ? 

" VISCONTI. Parce que j'avais donné l'or- 
dre que l'on vous retînt jusqu'à ce que le 
commandant , votre fils , soit en ma puis- 
sance... 

LE CONNÉTABLE , inquiet. Et mainte- 
nant... 

VISCONTI. Vous êtes libre, (appelant.) 
Michielli î 

MICHIELLI. Monseigneur? 

VISCONTI. Que le commandant soit con- 
duit dans une des salles du palais qiii don- 
nent sur la cathédrale ; et sitôt que son- 
nera la cloche de Saint-Pierre... qu'il 
meure sans pitié, sans pardon... va... 
{Michielli sort.) Maintenant, connétable, 
je vais faire lever la consigne qui vous 
retient ici ; allez, et faites soulever les fau- 
bourgs de la ville... faites sonner la cloche 
qui doit donner le signal de la révolte... 

GASPARDO, à demi-voix au connétable. 
Sauvez notre enfant... général... sauvez- 
le... 

VISCONTI , s'étant approché de Gaspardo. 
Toi, Gaspardo... tu m'sis demandé pour 



MAGASIN THÉÂTRAL. 



confesseur, k Theure de ta mort, le fran- f 
ciscain Raphaël .. tu as été fidèle au ser- 
ment que tu m'as fait... je serai fidèle au 
mien. (A Rlccardo,) Riccardo ! qu'on fasse 
venir le franciscain Raphaël. {Riccardo 
sort.) [Au coiuictahle,) Venez, connétable, 
le duc Marie Visconti veut vous faire les 
honneurs jusqu'aux portes de son palais. 
LE COiVîvÉTABLÈ , ovec rage. Oh! les 
traîtres! les traîtres!.. 

(Il sort lentement , accompagne dn duc ; Gaspardo 
reste anéanti.) 

RICC.IRDO , faisant entrer Raphaël. En- 
trez, frère Raphaël... et hâtez-vous de 
donner vos consolations à cet homme. 

(Il sort.) 

SCENE VIIL 

GASPARDO, RAPHAËL. 

GASPARDO, se mettant à genoux. Viens, 
frère, viens m'absoudre de mes fautes... 
car je vais mourir... 

RAPHAËL. Avant l'absolution, Gaspardo, 
je t'apporte l'espoir. 

GASPARDO. J'ai trop souffert pour pou- 
voir espérer. , 

RAPHAËL. Ecoute... 

GASPARDO, désignant MichielU qui Qient 
d'entrer. Silence! on nous espionne... re- 
garde î . . . 

RAPHiEL. Michielli I... 

MICHIELLI, appelant à demi-voix. Frère 
Raphaël!... {Raphaël s'approche de lui. 
Gaspardo^ tremblant, prête V oreille.) J'ai 
pu gagner les familiers. 

RAPHAËL. Et les gardes ? 

MICHIELLI. Sont endormis dans l'i- 
vresse. 

GASPARDO , à part. Que dit-il ? 

MICHIELLI. Et tout-à-l'heure je croyai* 
le succès certain , quand j'ai aperçu Brt- 
bantio , l'espion , qui veille au bas de l'es- 
calier du Léopard... Tout serait perdu si 
cet homme donnait l'alarme ; il faudrait 
qu'un bras vigoureux , qu'une bonne ra- 
pière le contraignît au silence , sans quoi 
je renonce à tout. 

RAPHAËL. Et tu n'espères pas le gagner 
comme les autres? 

MICHIELLI. Il refuserait tout, c'est un 
ennemi du commandant. 

RAPHAËL. Fais parvenir jusqu'ici le bri- 
gadier Piétro, et je réponds de tout. 

MICHIELLI. Je vais l'amener. 

RAPHAËL. Eh bien , frère, maintenant, 
espères- tu? 



GASPARDO. Je demande pardon à Dieu 
d'avoir douté de sa sainte bonté. 

RAPHAËL. Sitôt libre , le commandant 
fera sonner la cloche pour appeler les ré- 
voltés, qui demanderont ta grâce et renver- 
seront ton échafaud... 

GASPARDO. Et qui vous a ouvert le 
chemin? 

RAPHAËL. L'amourde Li comtesse Blan- 
che... Son père a tué ta femme, et la jus- 
tice de Dieu lui a donné une fille qui aura 
sauvé ton fils. 

SCENE IX. 
Les Mêmes, PIÉTRO. 

RAPHAËL, voyant entrer Piétro. Voici 
Piétro. 

PIÉTRO , courant à Gaspardo. Gaspardo. . . 
laisse-moi d'abord te presser dans mes 
bras. 

GASPARDO. Mon brave ami ! 

PIÉTRO. Et maintenant, compagnons, 
parlez , que voulez-vous de moi ? 

RAPHAËL. De tous les soldats qui gar- 
dent le commandant , un seul est contre 
nous... celui-là veille au bas de l'escalier 
du Léopard et se nomme Brabantio. 

PIÉTRO. Je l'ai vu ; ensuite ? 

RAPHAËL. Pour l'attaquer, il faut un 
homme courageux et prudent, un homme 
dévoué. 

PIÉTRO. Est-ce tout? 

RAPHAËL. C'est tout. 

PIÉTRO. Frères , nous nous reverrons , 
peut-être, tous trois sur l'échafaud... mais, 
si Dieu le veut , si nous réussissons, c'est 
ici que nous nous retrouverons. Quant à 
Brabantio , Raphaël , un pater pour son 
ame. 

RAPHAËL. Le duc!.. 

SCENE X. 

Les Mêmes, VISCONTI, RICCARDO, 
puis LE CONNÉTABLE. 

VISCONTI, suii^ide Riccardo, après avoir 
descendu lentement la scène. Laissez-nous , 
frère Raphaël. {Raphaël sort. A Riccardo.) 
Maintenant , Riccardo... fais entrer le 
noïméidihXe. {Riccardo sort, A part.) Guerre 
de ruse a toujours sauvé les Visconti... il 
faudra bien qu'il cède... 

LE CONNÉTARLE , entrant. Vous m'avez 
fait appeler, duc ? que me voulez-vous ? 

GASPARDO , surpris. Le connétable ! 

VISCONTI. Je veux vous proposer un 
traité de pau... 



GASPAUDO. 



«f 



LE cONivÉTARLE. Et si je ne l'accepte 
pas ? 

VISCONTI. Vous serez libre de sortir du 
palais ducal , quoi qu'il advienne. 

LE COi^iKÉTABLE. J'exige un serment So- 
lennel. 

\ISC01VTI. Sur quoi ? 

LE coNNÉTAOt-E. Sur la saiute croix du 
Christ. 

VISCONTI. Je jure sur la sainte croix du 
Christ , que la personne du connétable 
sera , dans nîon palais , inviolable et sa- 
crée pour tous. Si je me parjure, que Dieu 
lue frappe de sa colère. 

LE CONNÉTABLE. Maintenant, parlez. 

viscONTi. J'ai en ma puissance le com- 
mandant , et cet homme. (Il désigne Gas- 
pardo.) Je laisserai libre votre fils, et j'exi- 
lerai Gaspardo , au lieu de le faire mou- 
rir !.. 

LE CONIMÉTABLE. A quelle» conditions ? 

l'iSCONTl. Les voici : nous monterons 
tous deux à cheval sur l'heure, nous as- 
semblerons tous les officiers de notre ar- 
mée , et devant eux vous déclarerez que , 
trop âgé pour supporter les fatigues, vous 
abandonnez le commandement , que je 
veux prendre à votre place. Vous me ren- 
drez votre épée de connétable et vous 

vous retirerez paisible dans votre manoir. 

LE CONJNÉTABLE. Quoi ! VOUS voulez que 
je me dégrade moi-même ! Depuis vingt 
ans mes vieux soldats m'ont toujours suivi 
malgré leur âge, et vous voulez que j'a- 
bandonne mes soldats !.. 

VISCONTI. Cet amour de l'armée vous a 
fait trop puissant. 

LE CONivÉTABLE. Vous voulez quc je 
rende njon épée de connétable , que j'ai 
reçue du peuple ! 

viscoi\Ti. L'éclat de cette épée que vous 
a donnée le peuple vous rend maître du 
peuple , et je la veux. 

LE CONIVÉTABLE. Vous voulez que le 
vieux général aille attendre la mort dans 
son château , tandis que ses compagnons 
d'armes iront glorieusement au-devant 
d'elle sur les champs de bataille ? 

VISCONTI. Vous espériez faire un champ 
de bataille de ma cité. 

LE CONNÉTABLE , inquiet. Et monfils... 
quel serait son sort?.. 

VISCONTI. Je choisiraiîmes chefs, comme 
vous avez choisi les vôtres. 

LE CONNÉTABLE. Vous voulez à la fois 
abréger les jours du vieillard , et briser 
l'avenir du jeune homme. 

viscONTi. A ces conditions seulement , 
le jeune homme ne sera pas jugé comme 
rebelle à son prince , et le vieillard n'auia 



pas à pleurer son fils... Consentez-vous? 

(On entend sonner la cloche.) 

GASPAUDO, açtecjoie. La cloche de Saint- 
Pierie ? 

LE CONNÉTABLE , effrayé. C'est impossi- 
ble... sans mon ordre... 

viscoNTi. C'est la cloche qui appelle 
aux armes les rebelles. 

LE CONNÉTABLE. Et qui appelle les bour- 
reaux de Francesco... Duc... arrêtez leurs 
bras... suspendez son arrêt.... j'étoufferai 
la révolte. 

viSCONTl. Point de pitié. 

LE CONNÉTABLE. Duc , je rcnoncc à 
tout..,, je m'humilierai devant tous... Je 
me traîne à vos pieds... tenez , voici mon 
épée... grâce pour mon enfant... 

GASPARDO , s' avançant. Gardez cette 
épée, connétable... vous en aurez besoin 
pour rallier le peuple. 

LE CONNÉTABLE. Mais ils vont le tuer. 

GASPABDO. Cette cloche annonce sa dé- 
livrance , et c'est lui qui la fait sonner. 

LE CONNÉTABLE. Que dis-tU ? 

GASPARDO. Que la trahison nous avait 
perdus... que la trahison nous sauve... et 
que le commandant vous attend au rendez- 
vous, connétable!.. 

ilSCONTi , furieux. Oh ! cet homme a 
menti. 

RICCARDO , accourant. Duc ! Michielli 
nous a trahis... Brabantio vient d'être 
tué , le commandant n'est plus entre nos 
mains... 

viscoNTi. Enfer!.. 

LE CONNÉTABLE. Duc, cet homme n'a 
pas menti... je garde mon épée... et main- 
tenant la guerre. 

VISCONTI. Va-t'en, connétable, va-t'en; 
mon serment te fait sacré pour tous dans 
mon palais. . mais, une fois hors de ces murs, 
tu ne seras plus inviolable... va-t'en. 

LE CONNÉTABLE. Espoir et courage, Gas- 
pardo... Place à moi, sentinelles!... place 
à moi ! . . . 

(Il sort.) 

SCENE XI. 
VISCONTI, RICCARDO, GASPARDO. 

VISCONTI. Que nos archers se portent 
sur la cathédrale. 

RICCARDO. Ils sont en route. 

VISCONTI. Je veux passer en revue mes 
gardes. 

RICCARDO. Je viens de leur envoyer 
l'ordre de se réunir dans la cour du pa- 
lais. 

VISCONTI. Bien, Riccardo... toujours 



32 



MAGASIN THÉÂTRAL. 



prévoyant. Tl faut, à présent, découvrir 
qui a gagné Michielli. 

RICCAUDO. Nos espions le découvriront. 

GASPARDO , élevant la voix. Celui qui a 
gagné Michielli est un homme dont , il y 
a vingt-cinq ans, Marie Visconti a désho- 
noré la fiancée; celui qui a poignardé Bra- 
bantio.. l'espion, est un liomme dont, il y 
a vingt-cinq ans, Marie Visconti a désho- 
noré la sœur... 

VISCONTI. ]\Iais quel homme es-tu donc, 
toi qui a tous les secrets... toi, l'homme 
obscur pour qui le peuple s*arme , qui es- 
tu 7 

GASPAUDO. Je suis Gaspard© le gondo- 
lier... Gaspardo le proscrit... Gaspardo 
le pêcheur de Plaisance, dont, il y a vingt- 
cinq ans, le gouverneur a tué la femme... 
Insensé, qui as pu croiie que les trois hom- 
mes frappés du même déshonneur ne se 
vengeraient pas. 

VISCONTI. Malheur à vous tous I 

Gaspardo. Le ciel est pour nous. 

VISCONTI. Non , car il te laisse en mon 
pouvoir. 

GASPARDO. Les deux autres sont libres. 



VISCONTI. Je t'arracherai leurs noms. 

GASPARDO. M'arracher leurs noms... je 
défie ta torture et ton inquisition. 

VISCONTI. Et moi , je t'y condamne. 
Qu'on trahie cet homme à la torture... {les 
soldais le saisissent) et demain , je serai 
vengé. Déjà la cloche a cessé de sonner. 
N'est-ce pas, Gaspardo, que ce silence est 
efïrayant, et te fait pressentir que mes ar- 
chers se sont emparés de tes complices. 

GASPARDO. Vous vous trompez , duc 
Marie Visconti... mes complices ont re- 
poussé vos archers. 

(La cloche commence \\ sonner avec vigueur.) 

VISCONTI. Malédiction ! 

LE CAPITAINE , entrant. Duc , je vîenf 
d'amener trois compagnies de vos gardes 
dans la cour du palais. 

VISCONTI. Bien, capitaine Fabricio... je 
vous suis. ( A Riccardo. ) Conduis cet 
homme, Riccardo, ne le quitte pas... Ah ! 
je crains une nouvelle trahison. 

RICCARDO. Je vous réponds de lui, mon 
prince, 

GASPARDO, levant les yeux au ciel. Sei- 
gneur ! laissez-moi vivre encore un jour. 



QfiftOOftOnQnffcnrrvyinry^nnrir 



ACTE QUATRIÈME. 



La salle du trône au palais ducal. Grande fenêtre au fond ouvrant sur un balcon , qui donne sur la Piazz^*^ 

Au fond, portes latérales. 



SCENE PREMIERE. 
VISCONTI, Un Garde, puis FABRICIO. 

VISCONTI , sortant de son ahattement. 
Riccardo n'a pas encore reparu? 

LE GARDE. Pas encore, mon prince... 

VISCONTI. Il tarde bien î... et le capi- 
taine Fabricio ? 

LE GARDE , apercevant le capitaine. Le 
voici . . . 

VISCONTI , se levant, et allant à lui. Eh 
bien I capitaine? 

FABRICIO. Mauvaises nouvelles , mon- 
seigneur !... les rues sont pleines de Mila- 
nais qui courent se joindre au comman- 
dant Francesco. 

VISCONTI. Et le connétable? 

FABRICIO. Est maître de l'arsenal, qu'il 
défend en personne. 

VISCONTI. Il prend lai-même part à 
l'action ? 

FABRICIO. Il vient de sortir à la tête de 
ses gardes. 



VISCONTI. Ecoutez bien, capitaine, ce 
que je vais vous dire... et exécutez ponc- 
tuellement mes ordres. 

FABRICIO. J'écoute. 

VISCONTI. Vous abandonnerez la lutte' 
avec le commandant... moins redoutable., 
et vous conduirez deux compagnies de 

mes gardes à l'arsenal vous attendrez 

que le connétable se livre , et vous com- 
manderez le feu sur lui... sur lui seul... 
Qu'il tombe, et tout doit s'écrouler avec 
lui... 

FABRICIO. Seigneur... le peuple entier 
voudra venger sa mort... 

VISCONTI. Il a fait naître aujourd'hui 
la guerre civile, Fabricio ; l'occasion est 
belle, et je veux la saisir. 

FABRICIO. La mort du connétable n'aurai 
peut-être pas le résultat que son altesse 
en attend. 

VISCONTI. Votre souverain vous a donné 
des ordres, capitaine Fabricio ! . . 

FABRICIO. Je les exécuterai, duc... v»« 
pères ont fait la fortune des miens... et 
mes pères se sont toujours bravement bat- 
tus pour les vôtres... Duc ^e veux vous 



GASPARDO. 



33 



obéir aveuglément... et je pars... Dieu 
veuille que vous n'ayez pas à vous en re- 
pentir ! 

VISCONTI. Toujours des mots de re- 
pentance... partout de tristes présages!... 
{ Apei celant Riccardo qui entre.) EIi bien ! 
que t'ont dit... les devins astrologues? 

RICCARDO. Rien de bon pour nous,., 
monseigneur; ils assurent voir poindre 
une étoile auprès de celle des Visconti... 
ils m'ont remis à demain pour l'explica- 
tion positive de ce pliénomène... qu'ils 
disent d'avance redoutable pour vous... 

VISCONTI. Encore!... que leur science 
soit maudite!... Si Fabricio peut réussir, 
je la ferai bien mentir. A-t-on enfin arra- 
ché quelques aveux à Gaspardo ? 

RICCARDO. Nous avons essayé sur lui nos 
tortures douloureuses, deux fois il s'est 
évanoui, deux fois les soins du frère Ra- 
phaël l'ont rappelé à la vie... et le patient 
n'a rien révélé. {On entend des coups de 
feu plus rapprochés.) Les arquebusades 
approchent. 

VISCONTI. Il assure peut-être de nou- 
veau ma force... Va, Riccardo; descends 
au caveau de mes ancêtres , va brûler l'en- 
cens au pied de leurs statues... en de- 
mandant à leurs âmes une prière pour le 
maintien de la couronne qu'ils m'ont 
laissée. . . 

RICCARDO. Oui, mon prince... {A part.) 
La lutte est maintenant trop chanceuse, 
Visconti... Je vais songer à moi. 

(Il sort.) 
VISCONTI , au garde qui est près de lui. 
Toi, cours aux environs de l'arsenal, où 
Fabricio se bat contre le connétable, et tu 
reviendras de suite m'apporter des nouvel- 
les, quelles qu'elles soient... 



SCENE II. 
VISCONTI seul, puis TIEPOLO. 

VISCONTI. Que viendra-t-il m'annoncer? 
La mort du connétable. . . ou peut-être aussi 
que j e suis encore trahi. . .Oh ; j e ne sais à qui 
méfier, maintenant; et cependant je veux 
lutter encore, je veux user jusqu'à ma 
dernière lueur d'espérance... Comme ils 
se glorifieraient tous , s'ils savaient com- 
bien je souffre s'ils savaient que je 

tremble et que j'ai peur sitôt que je suis 

seul {Appelant avec frayeur.) Holà ! 

quelqu'un . . . des gardes . {Le sénateur Tiepolo 
entre suivi des sénateurs.) Vous, sénateurs? 

TIEPOLO. Nous, mon prince, nous, qui 
avons bravé les insultes de la populace 



pour venir jusqu'ici vous supplier de faire 
cesser la guerre civile... vous le pouvez, 
duc, en rendant aux Milanais cet homme 
dont ils veulent la grâce. 

VISCONTI. Et comment me vengerais-je 
de la mort du procurateur ? 

TIEPOLO. Songez que jusqu'à présent la 
victoire est pour les rebelles. 

VISCONTI. Dans quelques heures... elle 
sera pour nous. 

TIEPOLO. Cette grâce , duc , il nous la 
faut. 

VISCONTI. Il VOUS la faut. . . à vous tous; 
que j'ai faits, et qui pensez à défaire votre 
souverain... Voulez-vous savoir quel est 
mon espoir... {Apercevant Fabricio, qui 
revient. ) Quelle nouvelle, capitaine? 

FABRICIO. Le connétable est mort. 

LES SÉNATEURS. Mort î 

VISCONTI, glorieux. A nous la victoire.. 7 
sénateurs. . . et le trône nes'estpoint abaissé» 

FABRICIO. Triste et fatale victoire ! duc, 
car à la vue du vieillard expirant, du libé- 
rateur de Milan... frappé d'une balle mi- 
lanaise... tous mes soldats, désespérés 
furieux , ont brisé leurs armes... En vain 
j'ai voulu les rallier... dans leur exalta- 
tion, ils m'ont arraché mes armes... J*ai 
pu leur échapper par miracle , à la faveur 
de l'obscurité , je suis accouru jusqu'ici 
j'ai fermé derrière moi les portes du pa- 
lais, dont je vous apporte les clefs... J'ai 
fait , jusqu'à la fin , fidèlement mon de- 
voir... et maintenant que saint Pierre, 
patron de Milan , vienne à notre aide. 

VISCONTI, tremblant de frayeur. Que le 
peu d'hommes qui nous reste gardent les 
entrées de cette salle. 

FABRICIO. Ils ont tous déserté... Ric- 
cardo , lui-même , a pris la fuite. . . 

VISCONTI , dans le délire. C'est impos- 
sible ! . . holà I . . quelques hommes encore 
pour défendre ma personne... {Montant la 
scène.) A jnoi !.. 

(La porte du fond s'ouvre; Gaspardo, pAlcet défait, 
paraît soutenu par Rapbacl. Visconti et tous les 
sénateurs épouvantes reculent à son approche. Le 
peuple crie au deliors.} 

CiASPARDO. Où soutdonc, à cette heure, 
les bataillons qui gardaient hier le palais 
ducal?... Comment le condamné peut-il 
détacher ses fers et venir jusqu'au pied 
du tiônei".. C'est qu'aujourd'hui les juges 
et le condamné vont mourir... et quand 
la tombe s'ouvre, Dieu seul est fort... 
{Bruit du peuple. )Yous avez pris au peuple 
son connétable... vous le lui avez tué!... 
le peuple de Milan se venge... l'incendie 
se prépare... c'est ici la salle du supplice... 
le tribipial in 9, condamné à mort... et je 



34 



MAGASIN THEATRAL. 



viens prendre ma place parmi les con- 
damnés à mort... [Il s'assied.) {Après un 
silence.) Mais non! sénateurs... si, soute- 
nu par mon saint confesseur... je me suis 
traîné jusqu'ici, c'est qu'une autre pensée 
m'a conduit... je viens pour vous sau- 
ver tous!... {Tous les sénat eurs le fixent 
avec ctonnenient.) kWom donc, regardez- 
moi donc en face... oui, messeigneurs, je 
viens vous sauver... Tenez... {Désignant le 
trône.) regardez sur le trône, ce tableau 
d'or, sur lequel est écrite la proclamation 
du premier duc de la maison d es Visconti. .. 
[Vîsconti se lè^e et le regarde.) Le jour où 
vos pères ont éciit ce nom... le jour où ils 
l'ont jeté aux Milanais, qui se révoltaient , 
les Milanais sont rentrés dans Tordre... 
car on venait de leur donner un nou- 
veau chef... un nouvel espoir. Eh bien ! 

sénateurs que l'exemple des pères 

serve à leurs enfans... Allons , qu'un 
de vous s'avance courageusement sur le 
ialcon du palais; que celui-là parle et 
proclame au nom des autres. . hâtez - 
vous... Eh quoi! vous avez peur?.. Eh 
bien! je me dévouerai... moi, que la tor- 
ture a brisé... moi, qui, défaillant et mu- 
tilé, demande à mon sang encore une 
heure de vie... Viens, Raphaël... viens !.. 
soutiens-moi . . . 
(Il dcciocbe le tableau, ouvre la grande draperie du 

fond qui laisse voir le balcon et le sommet des 

édifices de la ville.) 

viSCOMl , effrayé. Sénateurs... arrê- 
tez... 

(Les se'nateuis lui imposent silence.) 

GASPARDO. Avec l'aide de Dieu et la 
protection de saint Pierre, salut à tous, sa- 
lut. Le sénat dépose aujourd'hui de son 
autorité souveraine Marie Visconti ; (a/j- 
plaudissemens) puis il nomme duc et sou- 
verain de Milan, le commandant Fran- 
cesco Sforce. {NouQeauœ applaudis se mens. ) 
Les sénateurs vont aller au-devant de vo- 
\re nouveau prince , lui offrir les clefs 
d'or du palais ducal. . . Avec l'aide de Dieu 
et la protection de saint Pierre, salut à 
tous , salut ! 

GASPARDO, revenant-, et jetant à terre le 
tableau. Maintenant , messeigneurs , pre- 
nez les clefs, marchez fièrement au peuple, 
qui se presse pour vous saluer au passage.. . 
allez !.. 

TIEPOLO , prenant les clefs. Comme 
doyen d'âge, sénateurs, je porterai les 
clefs. .. cet homme vient de parler aux Mi- 
lanais au nom du sénat... et nous devons 
tenir la parole qu'il a donnée pour nous... 
suivez-moi... 

(Il sort accompagne de tous les seuatçurs.) 



VISCONTI , à part. Ils ont Oublié de pro- 
noncer ma mort ou mon exil. 

GASPARDO , à Raphaël. Oh ! viens, frère, 
te joindre à moi, pour remercier Dieu!., 
viens, j'ai besoin de te sentir près de moi. .. 
car jesoulfre.. .Et Piétro où est-il donc? 

RAPHAËL. Je l'ai vu se jeter au fort de 
la mêlée ; il combattait pour nous. 

GASPARDO. Aurait-il succombé?.. 

RAPHAËL. Peut-être , en défendant le 
connétable... 

GASPARDO. Oh ! mon Dieu... serions- 
nous déjà séparés.. . 

PIÉTRO, dans la coulisse, Gaspardo ! Ra- 
phaël! 

RAPHAËL. C'est sa voix. 

(Piétio accourant, se jette dans les bras dô ses deux 
compagnons.) 
GASPARDO. Oh ! tu nous es rendu... 
Frères, {désignant Visconti) le voici dé- 
trôné. Ils s'approchent tous trois de Visconti.) 
Visconti ! la torture n'a pu me faiie nom- 
mer mes deux complices... et les voilà 
devant toi , toi , qui n'as pas reconnu 
Raphaël le laboureur sous le froc du fran- 
ciscain... et Piétro le lazzaronc sous l'habit 
du soldat... 

VISCONTI , effrayé. Ce sont eux... 
PlÉTRO.Ouiî noble orgueilleux ce sont les 
trois vassaux que tu as déshonorés , que 
tu as indignement exilés. Autrefois, le 
stylet de Piétro n'a pu se faire jour à 
travers ta cotte démailles.... mais d'un 
geste il peut aujourd'hui... 
VISCONTI. Grâce... 

RAPHAËL. Grâce , dis-tu ?. . nous te lais- 
serons la vie, non pas pour toi , mais pour 
quelqu'un qui t'aime. 

VISCONTI. Qui donc ?.. qui donc me 
reste encore ? 

RAPHAËL , allant ouvrir une porte. Regar- 
de... Venez, ma fille... et plaignez votre 
père... 

VISCONTI, apercevant Blanche, Ma fille! 
RLANCHE, courant à lui. Mon père !.. 
Oh !.. la foule !.. les soldats, en veulent à 
vos jours... Ils profèrent des cris de mort. 
Venez !..la chapelle ducale sera pour nous 
un lieu d'asile... et nous y serons sous la 
sauve -garde du commandant Francesco 
Sforce. 

GASPARDO. Sous la sauve-garde du duc 
de Milan. 

RAPHAËL. Allez , Visconti. . . les hommes 
vous ont puni; mais il vous reste un 
compte à régler avec Dieu... 

BLANCHE. Venez , mon père... 
(Blancbc et Visconti sortent. On entend en dehors 
les cris de : Vive Francesco Sforce !) 

PIÉTRO. Entendez-vous ces cris. .? notre 



GASPARDO. 



35 



enfant s'avance en maître sur la Piazza... 
Venez le voir, frère. 

GASPARDO. Oh î ne me quittez pas. 

RAPilAEL, le soutenant. Gaspardo ! 

GASPARDO, affaibli. Ma tâche est rem- 
plie... j'ai usé mes derniers instans pour 
le proclamer... mais déjà ma vue se trou- 
ble... et je souffre horriblement... oh ! la 
torture, la torture,7î (// tombe dans leurs 
bras. ) Frères , ils m'ont fait souffrir 
d'affreux tourmens De grâce, condui- 
sez-moi près de cette image de la Vierge. 
(7/ se traîne, soutenu par Piétro et Raphaël, 
jusqu'au bas d'une peinture de la P^ierge, à 
droite, sur le devant.) C'est là que je veux 
mourir avec vous à mes côtés. (Cris dans 
l'intérieur du palais. Une foule accourt sur la 
scène, précédant les sénateurs et Francesco.) 
Le voici.... mon fils... oh! soutenez-moi., 
laissez-moi le voir. 

FRANCESCO, entrant. Que l'on respecte 
le prince détrôné... c'est mon ordre; que 
l'on porte sur la Piazza les chevalets , les 
instrumens de torture, et qu'on y mette le 
feu. . .Le peuple milanais veut avoir aujour- 
d'hui son feu de joie... Et maintenant, 
dites , nobles, peuple ou soldats , qui de 
vous était près de mon père quand il per- 
dit la vie.^ 

PIÉTRO. Moi, mon prince. 

FRANCESCO. Toi, Piétro.. Oh! dis-moi, 
quelles ont été ses dernières paroles , ses 
dernières pensées? 

PIÉTRO. Elles sont toutes contenues 
dans ses tablettes qu'il m'a confiées pour 
vous. 

FRANCESCO. Oh ! donne, donne. (// des- 



cend rapidement la scène, et lit.) « Le vieux 
soldat, qui [ne veut pas paraître devant 
Dieu, coupable d'un mensonge , va t'ap- 
prendre un secret que la mort seule pou- 
vait dévoiler. Ta mère, Francesco, était 
une pauvre femme, qui mourut assassinée 
dans une cabane de pêcheur, à Plaisance. 
Pour pouvoir la venger, ton père m'a con- 
fié son enfant, auquel j'ai menti par excès 
d'amour. J'aurais donné ma vie pour toi., 
garde ton souvenir à ton vieil ami.» Oh! 
je n'étais pas son fils... Encore quelques 
lignes. (// //'/.) « Ton père a survécu pour 
t'aimer en secret, sans te faire partager sa 
pauvreté. Il t'a sauvé du fer de Contarini 
et de la cruauté du tribunal... Sauve ton 
père, Francesco... sauve Gaspardo le gon- 
dolier. . . » Gaspardo I . . . lui , mon père 

où est-il? 

PIÉTRO. Le voici, duc. 

FRANCESCO, tombant à genoux près de 
lui. Oh ! mon père... ils t'ont blessé. 

GASPARDO. Ils m'ont tué, mon prince. 

FRANCESCO. Ton enfant ! ton enfant ! 

GASPARDO , se redressant. Duc et souve- 
rain... de Milan. 

FRANCESCO. Nous te sauverons. 

GASPARDO , faisant un dernier effort. 
Mon enfant... sois béni... Adieu... frères... 
veillez... veillez sur lui. 

FRANCESCO. Mort!.. (^Piétro appuie sa 
tête sur V épaule de Raphaël quidéoore ses lar- 
mes. Désespéré.) Et que me reste-t-il donc, 
à moi ! 

RAPHAËL. Blanche est veuve , et le peu- 
ple vous aime. 



FIN. 



IMPRIMERIE DE V^ DONDEY-DUPRÉ , RUE SAIKX-LOUIS, N^ 46, AU MARAIS. 




■^^^Kmj^l^' 



PQ Bouchardy, Joseph 
2198 Gaspardo le pécheur 
3566G3 



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